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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) - -Author: Emmanuel Cosquin - -Release Date: January 3, 2016 [EBook #50838] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES POPULAIRES DE LORRAINE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif, Eleni Christofaki -and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - -Note sur la Transcription. - -Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. -Une liste d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre. -L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. - - - - - _EMMANUEL COSQUIN_ - - CONTES POPULAIRES - DE - LORRAINE - COMPARÉS - AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE - ET DES PAYS ÉTRANGERS - ET PRÉCÉDÉS - D'UN ESSAI - SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION - DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS - - - TOME SECOND - - [Illustration] - - PARIS - - F. VIEWEG, LIBRAIRE-ÉDITEUR - - 67, Rue de Richelieu, 67 - - - - -EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE - - - ACKERMANN (L.), Contes (en vers), in-8 br. Cont.: - Savitri.--Sakuntala.--L'Ermite.--L'Entrevue nocturne.--Le - Perroquet.--Le Chasseur malheureux 1 50 - - AMOURS (Les) et les aventures du jeune Ons-Ol-Oudjoud (les délices - du monde) et de la fille de Vézir El-Ouard. Fi-l-Akmam (le Bouton de - Rose), conte des Mille et une Nuits, traduit de l'arabe et publié - complet pour la première fois par G. Rat, in-8 br 1 50 - - BANCROFT (G.). Histoire de l'action commune de la France et de - l'Amérique pour l'indépendance des Etats-Unis. Traduit et annoté - par le comte Adolphe de Circourt, accompagné de documents inédits, - 3 vol. in-8 br., ornés de deux portraits gravés sur acier. Au lieu - de 22 fr. 50 10 » - - BARTHOLMESS (C.). Histoire philosophique de l'Académie de Prusse, - depuis Leibniz jusqu'à Schelling, particulièrement sous Frédéric le - Grand. 2 vol. in-8 br. Au lieu de 12 fr. 8 » - - BIBLIOTHECA SCATOLOGICA, ou catalogue raisonné des livres traitant - des vertus, faits et gestes de très noble et très ingénieux Messire - Luc (à rebours), seigneur de la Chaise et autres lieux, par trois - savants en us. Scatopolis, chez les marchands d'aniterges. 5850 - (1850), in-8 br. 15 » - - BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE DU MOYEN AGE, publiée sous la direction de - MM. G. Paris et P. Meyer, membres de l'Institut. Format gr. in-16, - impression sur papier vergé en caractères elzeviriens. Tous les - ouvrages sont accompagnés d'introductions développées et de copieux - glossaires. - - --Vol. I et II. Recueil de Motets français des XIIe et - XIIIe siècles, publiés d'après les manuscrits, avec - introduction et notes, par G. Raynaud, suivis d'une étude sur la - musique au siècle de saint Louis, par H. Lavoix fils. 2 vol. cart. - 20 » - Les mêmes, br. 18 » - - --Vol. III. Le Psautier de Metz. Texte du XIVe siècle. Edition - critique publiée d'après quatre manuscrits par F. Bonnardot. Tome - Ier. Texte intégral, cart. 10 » - Le même, br. 9 » - - --Vol. IV et V. Alexandre le Grand dans la littérature française du - moyen âge, par Paul Meyer, membre de l'Institut Tome I. Textes. - Tome II. istoire de la légende. 2 vol. cart. 20 » - Les mêmes, br. 18 » - - _Volume en préparation._ - - --Vol. VI: Le Psautier de Metz, publié par F. Bonnardot. Tome II, - comprenant l'Introduction, une étude critique, la grammaire et le - glossaire. - - BONSTETTEN (Baron de). Romans et épopées chevaleresques de - l'Allemagne au moyen âge. In-8 br. Au lieu de 7 fr. 50 3 » - - BRUNET (G.). La France littéraire au XVe siècle, ou Catalogue - raisonné des ouvrages en tout genre imprimés en langue française - jusqu'à l'an 1500, in-8, papier vergé, impression elzevirienne - 15 » - - DU MÉRIL (E.). Mélanges archéologiques et littéraires. Cont.: De la - langue des gloses malbergiques.--Sur l'origine des - runes.--Aristophane et Socrate.--Des origines de la versification - française.--De Virgile l'enchanteur, etc. In-8 br. 8 » - - - - -CONTES POPULAIRES DE LORRAINE - - - - - _EMMANUEL COSQUIN_ - - CONTES POPULAIRES - DE - LORRAINE - COMPARÉS - AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE - ET DES PAYS ÉTRANGERS - ET PRÉCÉDÉS - D'UN ESSAI - SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION - DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS - - - TOME SECOND - - [Illustration] - - PARIS - - F. VIEWEG, LIBRAIRE-ÉDITEUR - - 67, Rue de Richelieu, 67 - - - - -XXXI - -L'HOMME DE FER - - -Il était une fois un vieux soldat, nommé La Ramée, qui était toujours -ivre et chiquait du matin au soir. Son colonel lui ayant un jour fait -des remontrances, il tira son sabre, lui en donna un coup au travers -du visage et le tua. Un instant après, le capitaine et le caporal -arrivèrent pour conduire La Ramée à la salle de police, lui disant -que le lendemain il passerait en conseil de guerre. «Caporal,» dit -La Ramée, «j'ai oublié mon sac sur la table de ma chambre; cela ne -m'arrive pourtant jamais: vous savez que mes effets sont toujours -en ordre. Me permettez-vous de l'aller chercher?--Va, si tu veux,» -répondit le caporal. La Ramée prit son sac, qui était rempli de pain, -et le jeta dans la rue; puis il sauta lui-même par la fenêtre, ramassa -le sac et s'enfuit. Pour se mettre en sûreté, il passa en Angleterre. - -Un soir qu'il traversait un bois, il vit une misérable masure. Comme -il mourait de faim, il y entra et trouva une vieille femme occupée -à teiller du chanvre. Il lui demanda si elle pouvait lui donner un -morceau à manger et un gîte pour la nuit. La vieille lui servit une -fricassée de pommes de terre et lui montra dans un coin un tas de -chènevottes sur lequel il pourrait coucher, faute de lit. - -Le lendemain matin, La Ramée allait se remettre en route, lorsque -la vieille lui dit: «Je sais une chose qui peut faire ma fortune et -la tienne. Dans un certain endroit se trouve un château, dont je te -dirai le chemin; rends-toi à ce château, entres-y hardiment. Dans -la première chambre, il y a de l'or et de l'argent sur une table; -dans la seconde, des lions; dans la troisième, des serpents; dans la -quatrième, des dragons; dans la cinquième, des ours; dans la sixième, -trois léopards. Tu traverseras toutes ces chambres rapidement et sans -t'effrayer. Entré dans la septième chambre, tu verras un homme de fer, -assis sur une enclume de bronze, et, derrière cet homme de fer, une -chandelle allumée: marche droit à la chandelle, souffle-la et mets-la -dans ta poche. Il te faudra ensuite passer dans une cour où se trouve -un corps-de-garde; les soldats te regarderont, mais toi, ne tourne pas -les yeux de leur côté, tiens-les toujours fixés à terre. Et surtout aie -bien soin de faire ce que je te dis: sinon il t'arrivera malheur.» - -La Ramée prit le chemin que lui indiqua la vieille, et ne tarda -pas à arriver au château. Dans la première chambre il vit sur une -table un monceau d'or et d'argent; dans la seconde, des lions; dans -la troisième, des serpents; dans la quatrième, des dragons; dans -la cinquième, des ours; dans la sixième, trois léopards; dans la -septième enfin, un homme de fer assis sur une enclume de bronze, -et, derrière cet homme de fer, une chandelle allumée. La Ramée -marcha droit à la chandelle, la souffla et la mit dans sa poche. -Puis il traversa, en tenant les yeux fixés à terre, une grande cour -où se trouvait un corps-de-garde. Quand il fut hors du château, il -s'avisa d'allumer sa chandelle; aussitôt l'homme de fer, qui était -serviteur de la chandelle, parut devant lui et lui dit: «Maître, que -voulez-vous?--Donne-moi de l'argent,» répondit La Ramée; «il y a assez -longtemps que je désire faire fortune.» L'homme de fer lui donna de -l'argent plein son sac et disparut. - -Alors La Ramée se mit en route pour se rendre à la capitale du royaume. -Chemin faisant, il vit tout à coup devant lui la vieille sorcière, qui -lui réclama la chandelle. Il dit d'abord qu'il l'avait perdue, ensuite -il lui présenta une chandelle ordinaire. «Ce n'est pas celle-là que je -veux,» dit-elle, «donne-moi vite celle que je t'ai envoyé chercher.» La -Ramée, voyant qu'elle le menaçait, se jeta sur elle et la tua. - -Arrivé à la capitale, il se logea à l'hôtel des princes, où il payait -cinquante francs par jour. Comme il ne se refusait rien, au bout de -quelque temps son sac se trouva vide, et il devait la dépense de deux -ou trois journées; la maîtresse de l'hôtel ne cessait de lui réclamer -son argent et de le quereller. La Ramée était dans le plus grand -embarras. - -Après avoir une dernière fois fouillé dans son sac sans avoir pu en -tirer un liard, il mit la main dans sa poche, espérant y trouver -quelques pièces de monnaie; il en retira la chandelle. «Imbécile que je -suis!» s'écria-t-il, «comment ai-je pu ne pas songer à ma chandelle?» -Il s'empressa de l'allumer, et aussitôt l'homme de fer se présenta -devant lui. «Maître, que désirez-vous?--Comment!» cria La Ramée, -«coquin, brigand, tu me laisses ici sans le sou!--Maître, je n'en -savais rien; je ne puis le savoir que par le moyen de la chandelle.--Eh -bien! donne-moi de l'argent.» L'homme de fer lui en donna plus encore -que la première fois. Pendant que La Ramée était occupé à compter ses -écus et à les empiler sur la table, la servante regarda par le trou de -la serrure, et courut dire à sa maîtresse que c'était un homme riche et -qu'il ne fallait pas le traiter comme un va-nu-pieds. Aussi, quand il -vint payer, l'hôtesse lui fit-elle belle mine. - -Deux ou trois jours après, La Ramée alluma encore sa chandelle: l'homme -de fer parut. «Maître, que désirez-vous?--Je désire que la princesse, -fille du roi d'Angleterre, soit cette nuit dans ma chambre.» La chose -se fit comme il le souhaitait: à la nuit, la princesse se trouva dans -la chambre de l'hôtel. La Ramée lui parla de mariage, mais elle ne -voulut pas seulement l'écouter. Elle dut passer la nuit dans un coin de -la chambre, et, le matin, La Ramée ordonna au serviteur de la chandelle -de la ramener au château. - -La princesse avait coutume d'aller tous les matins embrasser son -père. Le roi fut bien étonné de ne pas la voir venir ce jour-là. Sept -heures sonnèrent, puis huit heures, et elle ne paraissait toujours -pas. Enfin elle arriva. «Ah!» dit-elle, «mon père, quelle triste nuit -j'ai passée!» Et elle raconta au roi ce qui lui était arrivé. Le -roi, craignant encore pareille aventure, alla trouver une fée et lui -demanda conseil. «Nous avons affaire à plus fort que moi,» dit la fée, -«je ne vois qu'un seul moyen: donnez à la princesse un sac de son, et -dites-lui de laisser tomber le son dans la maison où elle aura été -transportée. On pourra ainsi reconnaître cette maison.» - -Cependant La Ramée avait changé d'hôtel. Un jour, il alluma la -chandelle et dit à l'homme de fer: «Je désire que la princesse vienne -cette nuit dans ma chambre.--Maître,» dit l'homme de fer, «nous sommes -trahis. Mais je ferai ce que vous m'ordonnez.» Après s'être acquitté de -sa commission, il prit tout le son qui se trouvait chez les boulangers, -et le répandit dans toutes les maisons, de sorte que, le lendemain, on -ne put savoir où la princesse avait passé la nuit. - -La fée conseilla alors au roi de donner à sa fille une vessie remplie -de sang; la princesse devait percer cette vessie dans la maison où elle -serait transportée. - -La Ramée ordonna encore au serviteur de la chandelle de lui amener la -princesse. «Maître,» dit l'homme de fer, «nous sommes trahis; mais je -ferai ce que vous me commandez.» Il pénétra dans les écuries du roi, -tua tous les chevaux de guerre et tous les bœufs, et en répandit le -sang partout. Le matin, toutes les rues, toutes les maisons étaient -inondées de sang, si bien que le roi ne put rien découvrir. Il alla de -nouveau consulter la fée. «Vous devriez,» lui dit-elle, «mettre des -gardes près de la princesse.» - -Le soir venu, La Ramée alluma la chandelle. «Maître,» dit l'homme de -fer, «nous sommes trahis; il y a des gardes auprès de la princesse. Je -ne puis rien contre eux.» La Ramée voulut y aller lui-même. Les gardes -le saisirent, l'enchaînèrent et le jetèrent dans un cachot sombre et -humide. - -Il était à pleurer et à se lamenter près de la fenêtre grillée de sa -prison, lorsqu'il vit passer dans la rue un vieux soldat français, son -ancien camarade. Il l'appela. «Eh!» dit le soldat, «n'es-tu pas La -Ramée?--Oui, c'est moi. Tu me rendrais un grand service en m'allant -chercher dans mon hôtel mon briquet, mon tabac et ma chandelle, que tu -trouveras sous mon oreiller.» Le vieux soldat en demanda la permission -au sergent de garde, et se présenta à l'hôtel de la part de La Ramée. -«C'est ce coquin qui vous envoie?» dit l'hôtelier. «Prenez ses nippes, -et que je n'en entende plus parler.» - -Quand La Ramée eut ce qu'il avait demandé, il battit le briquet et -alluma sa chandelle. Aussitôt l'homme de fer parut, et les chaînes -de La Ramée tombèrent. «Misérable,» cria La Ramée, «peux-tu bien me -laisser dans ce cachot!--Maître,» dit l'homme de fer, «je n'en savais -rien. Je ne puis le savoir que par le moyen de la chandelle.--Eh bien! -tire-moi d'ici.» - -L'homme de fer fit sortir La Ramée de son cachot, et lui donna de l'or -et de l'argent, tant qu'il en voulut; puis La Ramée se fit transporter -sur une haute montagne près de la capitale, et ordonna à l'homme de fer -d'y établir une batterie de deux cents pièces de canon; après quoi, il -envoya déclarer la guerre au roi d'Angleterre. - -Le roi fit marcher cent hommes contre lui. La Ramée avait pour armée -cinq hommes de fer. Le combat ne fut pas long; tous les gens du roi -furent tués, sauf un tambour qui courut porter au roi la nouvelle. -Alors La Ramée somma le roi de se rendre, mais celui-ci répondit qu'il -ne le craignait pas et envoya contre lui quatre cents hommes, qui -furent encore tués. - -Sur ces entrefaites, La Ramée vit passer un aveugle et sa femme; -cet aveugle avait un méchant violon, dont il jouait d'une manière -pitoyable. «Bonhomme!» lui dit La Ramée, «tu as un bien beau -violon!--Ne riez pas de mon violon,» répondit l'aveugle, «c'est un -violon qui a pouvoir sur les vivants et sur les morts.--Vends-le-moi,» -dit La Ramée.--«Je ne le puis,» dit l'aveugle, «c'est mon -gagne-pain.--Si l'on t'en donnait dix mille francs, consentirais-tu à -t'en défaire?--Bien volontiers.» - -La Ramée lui compta dix mille francs et prit le violon. Il envoya -ensuite un parlementaire dire au roi de lui amener sa fille et de la -lui donner en mariage, sinon que la guerre continuerait. «Il a pour -soldats,» dit le parlementaire, «des hommes hauts de dix pieds, armés -de sabres longs de huit pieds.» Le roi chargea le parlementaire de -répondre qu'il viendrait s'entendre avec La Ramée. En effet, il arriva -bientôt avec sa fille. - -«Je vous donne deux heures pour réfléchir,» dit La Ramée. «Si vous ne -consentez pas à ce que je vous demande, je bombarderai votre château -et votre ville.» Le roi réfléchit pendant quelque temps. «Je serais -disposé à faire la paix,» dit-il enfin, «mais voilà bien des braves -gens de tués.--Sire,» dit La Ramée, «rien n'est plus facile que de les -ressusciter.» Il prit son violon, et, au premier coup d'archet, les -soldats qui étaient étendus par terre commencèrent à remuer, les uns -cherchant leurs bras, d'autres leurs jambes, d'autres leur tête. - -A cette vue, le roi se déclara satisfait et consentit au mariage. Comme -il commençait à se faire vieux, il prit sa retraite, et La Ramée -devint roi d'Angleterre à sa place. Il fallut bien alors que le roi de -France lui pardonnât sa désertion et ses autres méfaits. - - - REMARQUES - - Parmi les contes parents du conte lorrain, citons d'abord un conte - allemand recueilli dans le Harz (Ey, p. 122): Un vieux soldat, - renvoyé du service sans le sou, bien qu'il ait bravement servi - le roi, arrive chez un charbonnier au milieu d'une forêt. Le - charbonnier et lui se lient d'amitié et ils font ménage ensemble. - Un jour, le charbonnier demande au soldat si, pour leur bonheur - à tous les deux, il veut se laisser descendre dans un puits de - mine où sont entassés d'immenses trésors, et lui rapporter un - paquet de bougies qui s'y trouve. Le soldat y consent. Arrivé au - fond du puits, il voit au milieu d'une grande salle brillamment - éclairée un _homme de fer_ assis sur un trône et, auprès de lui, - trois caisses remplies d'or, d'argent et de pierreries; le paquet - de bougies est au dessus de la porte. Le soldat le prend, puis - il remplit ses poches de pierreries et se fait remonter par le - charbonnier. Le lendemain, il trouve celui-ci mort. Il s'en va dans - une grande ville et y vit en grand seigneur. Mais un jour vient où - ses richesses sont épuisées. Voyant qu'il n'a plus même de quoi - acheter de l'huile pour sa lampe, il prend une de ses bougies et - l'allume. Aussitôt paraît l'homme de fer. Le soldat lui demande - un sac d'or et se rend dans la ville du roi dont il a été si mal - récompensé. Il ordonne à l'homme de fer de lui amener pendant la - nuit la princesse; il fait faire à celle-ci, pour se venger du roi, - l'ouvrage d'une servante, et la maltraite. Le roi dit à sa fille de - marquer à la craie la porte de la maison où elle sera transportée; - mais l'homme de fer marque de la même manière toutes les maisons de - la ville. Le roi dit alors à la princesse de cacher son anneau d'or - sous le lit. On trouve l'anneau, et le soldat est condamné à être - pendu. Pendant qu'il est en prison, il réussit à se faire apporter - ses bougies, et, quand il est au pied de la potence, il obtient du - roi, comme dernière grâce, la permission d'en allumer une. Aussitôt - l'homme de fer arrive, un gourdin à la main, et assomme le bourreau - et les spectateurs. Le roi crie au soldat de faire trêve et lui - donne sa fille en mariage. - - Plusieurs contes de ce type,--deux contes allemands (Prœhle, I, nº - 11; Grimm, nº 116), un conte wende de la Lusace (Veckenstedt, p. - 241) et un conte hongrois (Gaal, p. 1),--ont un dénouement analogue. - - Un conte allemand de la collection Simrock (nº 14) se rapproche - davantage de notre conte pour la dernière partie: Quand le soldat - est en prison, il promet des louis d'or au factionnaire, si - celui-ci lui rapporte sa bougie. Une fois qu'il l'a entre les - mains, il ordonne à _Jean de fer_, l'homme qui paraît quand on - allume la bougie, de démolir la prison et le château du roi. Alors - le roi lui offre sa fille en mariage. - - Dans le conte mecklembourgeois déjà cité de la collection Grimm, - comme dans le nôtre, le vieux soldat en prison voit passer sous sa - fenêtre un ancien camarade, et il le prie d'aller lui chercher un - petit paquet qu'il a laissé dans son auberge. - - * * * * * - - On a pu remarquer que, dans les contes des collections Prœhle et - Ey, le serviteur de l'objet merveilleux est identique à l'«homme de - fer» de notre conte. Dans le conte hongrois, ce personnage est un - «roi de bronze». - - Dans les contes des collections Prœhle et Grimm, et dans le conte - hongrois, c'est, comme dans le conte lorrain, une vieille, une - sorcière, qui demande au héros de lui aller chercher les objets - merveilleux. (On remarquera que, dans tous les contes allemands - cités, c'est toujours dans un puits qu'il faut descendre.) - - * * * * * - - Dans le conte de la collection Prœhle, nous retrouvons presque - identiquement les moyens auxquels recourt le roi, dans notre conte, - pour découvrir la maison où sa fille est transportée. Il fait - attacher au dessous du lit de la princesse,--qui, dans ce conte - allemand, est emportée avec son lit,--d'abord un sac de pois mal - fermé, puis un sac de lentilles, enfin une vessie pleine de sang. - Il espère pouvoir ainsi reconnaître le chemin qu'auront suivi les - ravisseurs. Les deux géants, serviteurs du briquet, qui remplace - ici la chandelle, ramassent tous les pois et toutes les lentilles, - mais ils se trouvent impuissants devant les traces de sang.--Dans - le conte mecklembourgeois, où la princesse, d'après le conseil - de son père, a rempli sa poche de pois et les a semés le long du - chemin, le «petit homme noir» répand des pois dans toutes les rues - de la ville, et ainsi la précaution de la princesse devient inutile. - - Un conte albanais de ce genre (Dozon, nº 11), où l'objet - merveilleux est un coffre d'où sort un nègre, dès qu'on en soulève - le couvercle, présente ainsi cet épisode: Le roi dit à sa fille - que, la première fois que le nègre viendra l'enlever pour la - porter dans la maison inconnue, elle devra s'enduire la main d'une - certaine couleur et en faire une marque à la porte de la maison. La - princesse obéit, mais le nègre marque de la même façon toutes les - portes de la ville. - - * * * * * - - Le violon merveilleux, qui ressuscite les morts, figure dans un - conte flamand (Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 26), dont - nous parlerons dans les remarques de notre nº 71, _le Roi et ses - Fils_. Comparer aussi la guitare du conte sicilien nº 45 de la - collection Gonzenbach. - - * * * * * - - Il est à peine besoin de le faire remarquer: deux des principaux - thèmes du conte lorrain et des contes que nous venons d'examiner se - retrouvent dans le célèbre conte arabe des _Mille et une Nuits_, - _Aladin et la Lampe merveilleuse_. Là aussi, on envoie le héros - chercher dans un souterrain un objet magique, qui fait apparaître - un génie, et, plus tard, quand le sultan manque à la promesse qu'il - a faite de donner sa fille en mariage au jeune homme, celui-ci - ordonne au génie, serviteur de la lampe, de lui amener la princesse - pendant la nuit. - - Nous avons encore, du reste, un autre rapprochement à faire en - Orient. Dans un conte qui a été recueilli chez les Tartares de la - Sibérie méridionale, riverains de la Tobol (Radloff, IV, p. 275), - un jeune marchand, qui s'est lié d'amitié avec un _mollah_[1], - expert dans la magie, demande à ce mollah de lui faire venir dans - sa maison la fille du roi. Le mollah fabrique un homme de bois; - qui, tous les soirs, va prendre la princesse et la porte dans la - maison du marchand. Le roi, ayant eu connaissance de ce qui est - arrivé à sa fille, ordonne à celle-ci d'enduire sa main de cire, - et, en entrant dans la maison où on la portera, de l'appliquer - contre la porte pour y faire une marque[2]. La princesse suit ces - instructions. En voyant la marque sur la porte, le marchand se - croit perdu, mais le mollah lui dit d'aller mettre de la cire sur - la porte de toutes les maisons, et, quand les soldats envoyés par - le roi font leur ronde, il leur est impossible de distinguer des - autres la maison du coupable[3]. - - -NOTES: - -[1] _Mollah_, c'est-à-dire «seigneur». Dans les pays musulmans on -donne ce nom notamment aux personnes distinguées par leur savoir et -leur piété. - -[2] On se rappelle, dans le conte d'_Ali Baba_ des _Mille et une -Nuits_, le passage où le voleur, qui a marqué à la craie, pour la -reconnaître, la porte d'une maison, se trouve ensuite tout à fait -déconcerté, quand il voit qu'on a marqué de la même façon toutes les -portes des maisons voisines. - -[3] Comparer le conte allemand du Harz et surtout le conte albanais. - - - - -XXXII - -CHATTE BLANCHE - - -Il était une fois un jeune homme appelé Jean; ses parents étaient -riches et n'avaient pas besoin de travailler pour vivre. Un jour, ils -lui donnèrent deux mille francs pour aller à la fête d'un village -voisin; Jean les perdit au jeu. «Si tu veux,» lui dit un camarade, «je -te prêterai de l'argent.» Il lui prêta six mille francs, et Jean les -perdit encore; il était bien désolé. - -En retournant chez ses parents, il rencontra un beau monsieur: c'était -le diable. «Qu'as-tu donc, mon ami?» lui dit le diable; «tu as l'air -bien chagrin.--Je viens de perdre huit mille francs.--Tiens, en voici -vingt mille; mais dans un an et un jour tu viendras me trouver dans la -Forêt-Noire.» - -De retour chez ses parents, Jean leur dit: «J'ai perdu beaucoup -d'argent au jeu, mais j'ai rencontré ensuite un beau monsieur qui m'a -donné vingt mille francs et m'a dit d'aller le trouver au bout d'un -an et un jour dans la Forêt-Noire.--C'est le diable!» s'écrièrent les -parents, «il faut courir après lui pour lui rendre l'argent.» - -Le jeune homme monta à cheval et partit aussitôt. Quand il eut fait six -cents lieues, il demanda à des gens qu'il rencontra: «Y a-t-il encore -bien loin d'ici à la Forêt-Noire?--Il y a encore six mille lieues.--Je -ne suis pas près d'y arriver,» dit Jean. Enfin, juste au bout d'un an -et un jour, il parvint à la Forêt-Noire, et il rencontra auprès de -la maison du diable une fée qui lui dit: «Voilà une fontaine, dans -laquelle il y a trois plumes qui se baignent: la Plume verte, la Plume -jaune et la Plume noire; tu tâcheras de prendre la Plume verte, de lui -enlever sa robe et de lui donner un baiser.» - -Jean se rendit près de la fontaine et prit la Plume verte; il lui donna -un baiser, malgré sa résistance. «Le diable est mon père,» lui dit-elle -alors. «Quand vous serez dans sa maison, s'il vous offre une chaise, -vous en prendrez une autre; s'il vous dit: Mettez-vous à cette table, -vous vous mettrez à une autre; s'il vous dit: Voici une assiette, ne la -prenez pas; s'il vous présente un verre, refusez-le; s'il vous dit de -monter à la chambre haute, comptez les marches de l'escalier jusqu'à -la dix-huitième; s'il vous montre un lit, couchez-vous dans celui -d'à côté. Et s'il vous demande pourquoi vous faites tout cela, vous -répondrez que c'est la coutume de votre pays.» - -Le jeune homme entra dans la maison du diable. «Bonjour, -monsieur.--Bonjour. Tiens, voici une chaise.--J'aime mieux -celle-ci.--Voici un verre.--Je prendrai celui-là.--Voici une -assiette.--Je n'en veux pas.--Tu es bien difficile.--On est comme cela -dans mon pays.--Allons, viens, que je te conduise où tu dois coucher.» - -En montant l'escalier, Jean compta les marches, une, deux, trois, -jusqu'à dix-huit. «Pourquoi comptes-tu ainsi?--C'est la coutume de mon -pays.» Ils entrèrent dans une chambre à deux lits. «Mets-toi dans ce -lit,» dit le diable.--«C'est bon,» dit Jean, «je vais m'y mettre.» - -Le diable parti, Jean se coucha dans l'autre lit. Pendant toute la -nuit, le diable ne cessa de secouer et d'agiter dans tous les sens -le lit dans lequel il pensait que le jeune homme s'était couché. Le -lendemain matin, il entra dans la chambre. «Te voilà?» dit-il à Jean; -«tu n'es pas mort?--Non,» dit Jean.--«Maintenant,» reprit le diable, -«tu vas aller couper ma forêt. Voici une hache de carton, une scie de -bois et une serpe de caoutchouc. Il faut que pour ce soir le bois soit -coupé, mis en cordes et rentré dans la cour du roi.» - -Le jeune homme s'en alla bien triste dans la forêt. Vers le milieu de -la journée, la Plume verte vint lui apporter à manger. «Qu'avez-vous, -mon ami?» lui dit-elle.--«Votre père m'a commandé de couper tout son -bois, de le mettre en cordes et de le rentrer pour ce soir dans la cour -du roi.» La Plume verte donna un coup de baguette: voilà le bois coupé, -mis en cordes et transporté dans la cour du roi. - -Le diable, étant venu, fut bien étonné. «Tu as fait ce que je t'avais -commandé?--Oui.--Oh! oh! tu es plus fort que moi! Eh bien! maintenant -tu vas me bâtir un beau château bien sculpté en face de ma maison, avec -une belle flèche au milieu.» - -La Plume verte vint encore apporter à manger au jeune homme et le -trouva couché par terre. «Qu'avez-vous?» lui dit-elle; «qu'est-ce -que mon père vous a commandé?--Il m'a commandé de lui bâtir en face -de sa maison un beau château bien sculpté avec une belle flèche au -milieu.--Eh bien!» dit-elle, «je vais me changer en chatte blanche. -Vous me tuerez; vous ferez bouillir ma peau dans de l'eau; vous -détacherez mes os, en regardant bien comment ils sont placés, parce -qu'il faudra les rajuster ensuite; vous trouverez dans mon corps une -belle flèche, que vous mettrez au faîte du château.» - -Le jeune homme fit tout ce qu'elle lui avait dit; seulement, quand -il rajusta les os, il y en eut un au petit doigt qui ne fut pas bien -remis. D'un coup de baguette, le château se trouva bâti. - -«Tu as fait ce que je t'ai commandé?» dit le diable.--«Oui,» dit -Jean.--«Oh! oh! tu es plus fort que moi!» Alors il banda les yeux à -Jean et lui dit: «Voilà la Plume verte, la Plume jaune et la Plume -noire. Si tu mets la main sur celle qui a été changée en chatte -blanche, tu l'auras en mariage.» Le jeune homme mit la main sur celle -du milieu: c'était bien la Plume verte. - -Le soir venu, le diable dit à Jean: «Tu vas coucher dans ce lit.» Jean -se coucha dans l'autre. Pendant la nuit, il s'éleva un grand vent; la -Plume verte dit au jeune homme: «Voulez-vous fuir avec moi?--Je le veux -bien,» dit Jean. Aussitôt, ils s'envolèrent au vent. - -Quand ils furent près de la maison de Jean, la Plume verte embrassa le -jeune homme, et, de laid qu'il était, il devint beau. «Si vos parents -veulent vous embrasser,» lui dit-elle, «ne vous laissez pas faire, car -votre beauté s'en irait.» Lorsque Jean fut entré dans la maison, on -voulut l'embrasser, mais il s'en défendit; il n'y eut que sa vieille -grand'mère qui le voulut absolument; aussitôt il redevint laid, comme -devant. La Plume verte lui dit: «Je vais donc vous embrasser encore.» -Elle l'embrassa et il redevint beau. - -Le matin, le diable, étant monté à la chambre, ne trouva plus -personne; il se mit à la poursuite des deux jeunes gens. Sur son -chemin, il vit un casseur de pierres. Il lui dit: «Avez-vous vu un -garçon et une fille qui volaient au vent?--Ah! les pierres sont -dures!--Ce n'est pas cela que je vous demande. Avez-vous vu un garçon -et une fille qui volaient au vent?--Elles sont bien difficiles à -casser.--Ce n'est pas de cela que je parle.» - -Le diable poursuivit son chemin et rencontra un laboureur. «Avez-vous -vu un garçon et une fille qui volaient au vent?--Oh! la terre est -malaisée à labourer.--Avez-vous vu un garçon et une fille qui volaient -au vent?--L'ouvrage ne va pas aujourd'hui.--Je ne parle pas de cela.» -Le diable, impatienté, s'en retourna. - -Cependant beaucoup de beaux messieurs, qui ne savaient pas que Chatte -Blanche était la femme de Jean, la recherchaient en mariage. Il en -vint un qui lui donna cent mille francs. «Attendez,» lui dit-elle, «il -faut que je sorte; j'ai oublié de fermer la porte du buffet.» Pendant -qu'elle était sortie, son mari, qui avait tout entendu, tomba sur le -prétendant à coups de bâton. Il en vint un autre qui donna quatre-vingt -mille francs à Chatte Blanche. «Excusez-moi,» lui dit-elle, «j'ai -oublié d'aller couvrir mon feu.» Elle sortit; Jean arriva avec un fouet -et fouailla d'importance le beau monsieur. Un troisième vint, qui donna -soixante mille francs. «Il faut que je sorte,» lui dit Chatte Blanche; -«j'ai laissé la porte de ma chambre ouverte.» Jean mit le galant à la -porte à coups de trique. Ils se trouvèrent alors assez riches, et ils -firent une belle noce. - - - REMARQUES - - Ce conte est, en raison des éléments qui le composent et des - transformations et altérations par lesquelles plusieurs de ces - éléments ont passé, un des plus curieux de notre collection. Il - présente, pour l'ensemble, le thème que M. R. Kœhler désigne - sous le nom de thème de la _Fiancée oubliée_, et dont voici - l'idée générale, sous sa forme la plus fréquente: Un jeune homme, - prisonnier de certain être malfaisant (diable, ogre, géant, - sorcier, ondine, etc.), en reçoit l'ordre d'exécuter plusieurs - tâches en apparence impossibles. Il est aidé par une jeune fille, - ordinairement la fille de son maître, laquelle ensuite s'enfuit - avec lui. Poursuivis par le diable, géant, ou autre, ou par - quelqu'un des siens, les deux jeunes gens leur échappent par - des moyens magiques, le plus souvent par des transformations. - Une fois revenu chez ses parents, le jeune homme oublie sa - fiancée,--ordinairement par suite d'un baiser que lui donne sa - mère, sa nourrice, ou autre,--et sa fiancée trouve enfin le moyenne - lui rendre la mémoire. - - Ce thème s'est déjà offert à nous, écourté, dans notre nº 9, - l'_Oiseau vert_. Il a été étudié par M. Kœhler en 1862 dans la - revue _Orient und Occident_ (t. II, p. 103 seq.); en 1869, dans ses - remarques sur la collection de contes esthoniens de Fr. Kreutzwald; - en 1870, dans ses remarques sur les contes siciliens nºˢ 54, 55 - et 14 de la collection Gonzenbach, et, en 1878, dans la _Revue - celtique_ (p. 374 seq.). - - Nous examinerons successivement chacune des parties du conte - lorrain. - - * * * * * - - Prenons d'abord l'introduction. - - Dans un grand nombre de contes de ce type, c'est par suite d'une - promesse extorquée à son père, qui souvent n'en a pas compris - la portée, que le héros est tombé entre les mains d'un être - malfaisant. Il en est ainsi dans un conte de la Basse-Bretagne - (Luzel, _Contes bretons_, p. 39), dans un conte irlandais (Kennedy, - II, p. 56), dans deux contes écossais (Campbell, nº 2, et _Revue - celtique_, 1878, p. 374), dans deux contes suédois (Cavallius, - nºˢ 14 A et 14 B), dans un conte esthonien (Kreutzwald, nº 14), - un conte russe (Ralston, p. 120), un conte du «pays saxon» de - Transylvanie (Haltrich, nº 26), un conte des Tsiganes de la - Bukovine (Miklosisch, nº 15), un conte grec moderne (Hahn, nº - 54).--Dans un conte danois (Grundtvig, I, p. 46), c'est par ses - frères, en danger de périr sur mer, que le jeune prince a été - promis à une sorcière. - - Ailleurs, le jeune homme est enlevé par un démon (conte hongrois: - Gaal-Stier, nº 3), ou par une magicienne (conte sicilien: - Gonzenbach, nº 55); il est attiré par un cerf dans un bois et fait - prisonnier par un certain roi (conte westphalien: Grimm, nº 113); - ou bien, égaré dans une forêt, il promet à une sorcière, qui a - pris la forme d'un petit chien, de revenir, si elle lui montre le - chemin (conte allemand: Müllenhoff, p. 395); ou bien il arrive chez - un ogre (conte sicilien: Gonzenbach, nº 54).--Ailleurs encore, il - entre au service d'un géant (conte norwégien: Asbjœrnsen, t. II, p. - 140) ou d'un seigneur (conte de la Haute-Bretagne: Sébillot, I, nº - 31), ou bien il va demander à un géant et une géante la main d'une - de leurs filles (conte catalan: _Rondallayre_, I, p. 85), etc. - - - Un certain nombre de contes de ce type ont à peu près la même - introduction que le conte lorrain. - - Nous nous arrêterons sur ces contes, qui ont également un passage - correspondant à cet épisode si bizarre des trois «plumes» qui se - baignent et à l'une desquelles il faut enlever sa robe. - - Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 27), un jeune homme, - grand joueur, se trouvant un jour dans le pays des païens, perd - tout ce qu'il possède contre un aubergiste, qui est magicien, - et joue enfin son âme. L'aubergiste, ayant encore gagné, lui - laisse une année au bout de laquelle le jeune homme doit venir - le trouver. Il veut y aller avant le temps fixé, pour tâcher de - se racheter. Saint Antoine de Padoue, qu'il a invoqué devant sa - statue, lui apparaît sous la figure d'un moine, et lui dit d'aller - près d'un certain pont. Là il verra arriver à tire-d'aile trois - blanches colombes, qui déposeront leur plumage et se changeront - en jeunes filles. Le jeune homme devra s'emparer du plumage de - la plus jeune, le cacher, puis revenir le soir et le lui montrer - dès qu'elle le demandera. Il suit ce conseil, et, quand la jeune - fille cherche son plumage, il lui dit qu'il le lui montrera, mais - à condition qu'elle lui promette de venir à son aide, Alors elle - lui dit que le magicien est son père; il imposera trois tâches - au jeune homme, mais elle l'aidera, etc.--Un conte espagnol de - Séville (_Biblioteca de las Tradiciones populares españolas_, - I, p. 187), un second conte catalan (Maspons, p. 102), un conte - portugais (Braga, nº 32) et un conte portugais du Brésil (Roméro, - nº 22) présentent beaucoup d'analogie avec ce conte tyrolien. Nous - y retrouvons, outre la partie perdue par le héros, les trois jeunes - filles au plumage de colombe (de cane, dans le conte brésilien). - Saint Antoine de Padoue qui, dans le conte tyrolien, joue le - rôle de la fée du conte lorrain, est remplacé, dans le conte - espagnol, par un seigneur, incarnation de l'âme d'un mort auquel - le héros a fait donner la sépulture[4]; dans le conte portugais, - par une pauvre femme envers laquelle le jeune homme s'est montré - charitable; dans le conte brésilien, par un ermite. Dans le conte - catalan, le jeune homme, quand il se met à la recherche de celui - contre lequel il a perdu (le diable), arrive successivement chez - la Lune, chez le Soleil, et enfin chez le Vent. C'est ce dernier - qui lui parle des vêtements de plumes, et qui le transporte près de - l'étang où doivent venir se baigner les filles du diable. - - Un conte grec moderne, que nous avons mentionné plus haut (Hahn, nº - 54), éclaire également cet épisode des trois «plumes», si obscur - dans le conte lorrain: Un jeune homme, promis au diable dès avant - sa naissance, se met en route pour l'aller trouver. Une source - infecte, dont il a vanté l'eau par complaisance, lui donne pour - le récompenser ce conseil: «A tel endroit, il y a un lac; trois - néraïdes (_sic_) viendront s'y baigner. Cache-toi, et, tandis - qu'elles seront dans l'eau, saisis leurs vêtements de plumes, - qu'elles auront laissés sur le rivage, et ne rends pas les siens à - la plus jeune avant qu'elle ne t'ait juré de ne jamais t'oublier, - même dans la mort.» Ces «néraïdes» sont les filles du diable, comme - le sont les trois «plumes» du conte lorrain, et aussi dans un - conte basque de ce type (Webster, p. 120), les trois jeunes filles - à l'une desquelles le héros, d'après le conseil d'un _tartaro_ - (ogre), dérobe ses vêtements de colombe. (Nous avons déjà rencontré - ces «filles du diable» dans le conte catalan.)--Dans le conte russe - indiqué ci-dessus (Ralston, p. 120), le prince, qui a été promis - par son père au Roi des eaux, rencontre une _Baba Yaga_ (sorte de - sorcière ou d'ogresse). Celle-ci lui dit de prendre les vêtements - de l'aînée de douze jeunes filles qui arriveront sur le bord de - la mer sous forme d'oiseaux. Quand il le fait, la jeune fille le - supplie de lui rendre ses vêtements: elle est la fille du Roi des - eaux et elle viendra en aide au jeune homme. - - On le voit: dans notre conte, l'idée première est parfaitement - reconnaissable; les éléments en existent à peu près tous, mais le - sens en est perdu; on ne sait plus ce que c'est que cette «plume» - personnifiée, à laquelle il faut enlever sa robe. Du reste, même - ce souvenir à demi effacé du thème primitif a disparu des contes - de ce type dont il nous reste à parler dans cette partie de nos - remarques. Ainsi, dans un troisième conte catalan (_Rondallayre_, - t. I, p. 41),--après une introduction où le héros joue et perd - en une nuit sa fortune et sa vie, et reçoit de celui qui a gagné - l'ordre d'aller au Château du Soleil, d'où jamais personne n'est - revenu,--on voit tout simplement trois jeunes filles qui se - baignent: le héros, suivant le conseil d'une géante, s'empare des - vêtements de la plus jeune et ne les lui rend que lorsqu'elle lui - a indiqué où est le Château du Soleil.--Dans un conte milanais - (Imbriani, _Novellaja fiorentina_, p. 411), le héros doit aussi - se rendre chez le Roi du Soleil, contre qui il a gagné une partie - de billard (_sic_), dont l'enjeu est la main d'une des filles du - roi. Un vieillard indique au jeune homme où est le palais du Roi - du Soleil, et lui conseille de dérober les vêtements des filles de - celui-ci, pendant qu'elles se baignent; il ne devra les leur rendre - que si elles consentent à le mener à leur père[5].--Dans un conte - allemand (Prœhle, I, nº 8), un prince dépense tout son argent dans - les auberges; il perd au jeu contre un étranger, au pouvoir duquel - il doit aller se remettre tel jour, à tel endroit. Il rencontre une - vieille qui lui dit qu'il trouvera un étang où se baignent trois - jeunes filles, deux noires et une blanche (on se rappelle la Plume - verte, la Plume jaune et la Plume noire de notre conte). Il faudra - prendre les habits de la blanche. Ici, de même que dans les contes - catalans, le jeune homme cherche à obtenir du père de la jeune - fille la main de celle-ci.--Comparer un conte irlandais (_Folklore - Journal_, 1883, I, p. 316), un conte portugais, extrêmement altéré - (Coelho, nº 14), le conte de la Haute-Bretagne mentionné plus haut - (où les trois jeunes filles sont vêtues l'une de blanc, la seconde - de gris, la troisième de bleu), et un conte picard (_Mélusine_, - 1877, col. 446). On remarquera que ce conte breton et ce conte - picard sont les seuls de ce dernier groupe où il ne soit pas - question de jeu.--En revanche, dans un conte allemand de la même - famille (Wolf, p. 286), où ne se trouve pas l'épisode du plumage - ou vêtement dérobé, le héros est un joueur enragé qui tombe au - pouvoir du chasseur vert Grünus Kravalle, le diable. Il n'obtiendra - sa liberté que s'il trouve le château de celui-ci dans un an et un - jour.--Voir encore un conte écossais du même type (Campbell, nº - 2, variante), où un jeune homme, ayant perdu une partie de cartes - contre un chien noir, se voit obligé de le servir pendant sept ans. - - Vers 1815, un romancier anglais, M.-G. Lewis, devenu grand - propriétaire à la Jamaïque, entendait raconter, par des nègres de - ses domaines, un conte se rattachant au groupe que nous venons - d'étudier, et il le consignait dans son _Journal of a West India - Proprietor_ (cité dans le _Folklore Journal_, 1883, I, p. 280). - Dans ce conte,--qui évidemment a été apporté d'Europe à la - - Jamaïque, comme l'ont été au Chili les contes espagnols et au - Brésil les contes portugais que nous avons eu déjà l'occasion de - citer,--le héros joue de fortes sommes contre un grand chef. Ayant - gagné, il est invité à aller se faire payer à la cour. Avant son - départ, sa nourrice lui conseille de dérober les vêtements de la - plus jeune fille du chef, pendant qu'elle se baigne. - - * * * * * - - Cet épisode des _Jeunes filles oiseaux_, si l'on peut s'exprimer - ainsi, qui manque dans le plus grand nombre des contes de la - famille de _Chatte blanche_, appartient en réalité à un autre - thème. Là, le héros refuse de rendre à la jeune fille le vêtement - de plumes dont il s'est emparé, et il la garde elle-même comme sa - femme; mais un jour la jeune femme trouve moyen de reprendre son - vêtement, et elle s'envole vers son pays. Après diverses aventures, - le héros parvient à la rejoindre, et désormais ils vivent heureux. - - Notons que plusieurs contes de ce type, par exemple un conte du - Tyrol allemand (Zingerle, I, nº 37), un conte tchèque de Bohême - (Waldau, p. 248), présentent, vers la fin, une suite d'épreuves que - les parents de la jeune femme font subir à son mari, à l'arrivée de - celui-ci dans leur pays, et dans lesquelles il est aidé par elle. - Cet épisode rapproche ce thème du thème principal du conte lorrain, - et il n'est pas étonnant qu'ayant ainsi une partie commune, ces - deux thèmes se soient parfois fusionnés. - - Aux deux contes européens de ce type des _Jeunes filles oiseaux_ - que nous venons d'indiquer, on peut ajouter, par exemple, des - contes allemands (Simrock, nº 65; Grimm, nº 193), un conte italien - (Comparetti, nº 50), un conte sicilien (Gonzenbach, nº 6), un - conte grec moderne (Hahn, nº 15), un conte du «pays saxon» de - Transylvanie (Haltrich, nº 5), un conte tchèque de Bohême (Waldau, - p. 555), un conte valaque (Schott, nº 19), un conte polonais - (Tœppen, p. 140), un conte finnois (Beauvois, p. 181), un conte - lapon (nº 3 des contes traduits par F. Liebrecht, _Germania_, - tome 15), etc.--Comparer un conte recueilli chez les Esquimaux du - Groënland méridional et du Labrador (_Tales and Traditions of the - Eskimo_, by H. Rink, 1875, nº 12). - - En Orient, nous citerons d'abord, comme présentant le thème des - _Jeunes filles oiseaux_, un conte arabe des _Mille et une Nuits_ - (_Histoire de Djanschah_): Après diverses aventures, Djanschah, - fils d'un sultan, arrive chez un vieillard qui le recueille dans - son château. Ayant à s'absenter, ce vieillard remet au jeune - homme toutes les clefs du château en lui défendant d'ouvrir - une certaine porte. Djanschah l'ouvre, et il se trouve dans - un magnifique jardin, au milieu duquel est un étang. Bientôt - arrivent à tire-d'aile trois gros oiseaux, en forme de colombes, - qui s'abattent sur le bord de l'étang, déposent leur plumage et - apparaissent comme des jeunes filles, qui se baignent. Puis elles - reprennent leur plumage et s'envolent. Djanschah, qui a cherché en - vain à décider la plus jeune à rester sur la terre et à devenir - sa femme, tombe dans une profonde tristesse. Le vieillard, à son - retour, voit immédiatement que le jeune homme a ouvert la porte - défendue; mais il lui pardonne et même il lui dit ce qu'il faut - faire pour arriver à ses fins. Quand les trois colombes, qui - sont les filles d'un roi des génies, reviennent se baigner, - Djanschah s'empare des vêtements de plumes de la plus jeune, et - ne consent point à les lui rendre. Après qu'il l'a épousée, elle - parvient à rentrer en possession de son plumage de colombe, et - elle s'envole en disant à son mari que, s'il l'aime, il faut qu'il - l'aille rejoindre à la Citadelle de diamant. Djanschah s'adresse - successivement au roi des oiseaux, au roi des animaux et au roi des - génies, pour savoir où est la Citadelle de diamant; mais personne - n'en a jamais entendu parler. Enfin un grand magicien lui dit - d'attendre l'assemblée générale des génies, des animaux et des - oiseaux, qui tous lui obéissent. A cette assemblée, un oiseau, - arrivé le dernier, est le seul qui sache le chemin de la Citadelle - de diamant, et il y porte Djanschah, qui est très bien accueilli - par son beau-père, le roi des génies, et retrouve sa femme[6].--Un - autre conte des _Mille et une Nuits_ (_Histoire de Hassan de - Bassorah_) est une variante de ce conte. - - Un conte recueilli dans la Sibérie méridionale, chez les - tribus tartares du bassin de la Tobol (Radloff, IV, p. 321), a - également,--après une série préliminaire d'aventures semblables - à celles du héros du conte arabe et dont nous n'avons pas à - parler ici,--la porte défendue, les trois oiseaux (ici trois - cygnes) qui, pour se baigner, se changent en jeunes filles, et - les vêtements dérobés; mais il s'arrête là. Il est évident que ce - conte sibérien est écourté, car il dérive directement des _Mille - et une Nuits_. Recueilli chez des Tartares musulmans, il est - arrivé en Sibérie avec l'islamisme. Le nom seul du héros suffit - pour le prouver: il se nomme _Zyhanza_ ou, selon la transcription - de M. Pavet de Courteilles (_Journal Asiatique_, août 1874, p. - 259), _Djihân-Châh_, ce qui est exactement le _Djanschah_ du conte - arabe[7]. - - Un livre persan, le _Bahar-Danush_, dont l'origine est indienne[8], - nous montre (t. II, p. 213 seq., de la traduction anglaise de - Jonathan Scott) des péris (sortes de fées) qui paraissent sous la - forme de colombes, déposent leurs vêtements de plumes et deviennent - de belles jeunes filles. Pendant qu'elles se baignent, un jeune - homme leur dérobe leurs vêtements, et il ne consent à les leur - rendre que si la plus jeune et la plus belle veut l'épouser. La - péri, ayant eu des enfants, commence à s'habituer à la vie des - hommes. Mais son mari, étant par la suite obligé de partir en - voyage, la confie à une bonne vieille, à qui il montre en grand - secret l'endroit où il a caché les vêtements de plumes. Un jour que - la vieille admire la beauté de la péri, celle-ci lui dit qu'elle - la trouverait bien plus belle encore si elle la voyait avec ses - premiers vêtements. La vieille les lui donne, et la péri s'envole. - (Il manque dans ce conte la dernière partie, où le mari se met à - la recherche de sa femme et finit par la retrouver dans un pays - lointain et mystérieux.) - - Dans une «légende arabe», recueillie en 1880 à Alger, dans un café - maure - - (A. Certeux et H. Carnoy, _l'Algérie traditionnelle_, t. I, Paris, - 1884, p. 87), un _taleb_ (sorte d'ascète musulman) saisit un jour - la «peau de colombe» d'une _Djnoun_ (sorte de génie) qui se baigne; - il ne la lui rend que lorsqu'elle lui a promis de lui accorder - ce qu'il lui demanderait. Il lui dit alors de devenir sa femme. - Les années se passent, et la Djnoun donne à son mari plusieurs - enfants. Un jour, ceux-ci, en jouant, trouvent la peau de colombe - et l'apportent à leur mère. Elle s'en revêt aussitôt et s'en va - retrouver les Djnouns. - - Dans les îles Lieou-Khieou, tributaires de la Chine, un envoyé - chinois recueillait au commencement de ce siècle et transcrivait - comme un fait historique le conte dont voici le résumé et qui - présente la même lacune que les deux contes précédents (N. B. - Dennys, _The Folklore of China_. Hong-Kong, 1876, p. 140): Un - fermier non marié, Ming-ling-tzu, avait près de sa maison une - fontaine d'eau excellente. Un jour qu'il allait y puiser, il vit - de loin dans cette fontaine quelque chose de brillant: c'était - une femme qui s'y baignait, et ses vêtements étaient pendus à - un pin voisin. Très mécontent de voir ainsi troubler son eau, - Ming-ling-tzu enleva, sans se faire voir, les vêtements, qui - étaient d'une forme et d'une couleur extraordinaires. La femme, - ayant pris son bain, se mit à crier tout en colère: «Quel voleur a - pu venir ici en plein jour? Qu'on me rende mes vêtements!» Ayant - aperçu Ming-ling-tzu, elle se jeta par terre devant lui. Le fermier - lui reprocha de venir troubler son eau. A quoi elle répondit que - les fontaines, comme les arbres, avaient été faites par le Créateur - pour l'usage de tous. Le fermier lia conversation avec elle, et, - découvrant que sa destinée était de l'épouser, il refusa absolument - de lui rendre ses vêtements, sans lesquels elle ne pouvait s'en - aller. Finalement, ils se marièrent. La femme vécut avec lui dix - ans et lui donna un fils et une fille. Au bout de ce temps, sa - destinée à elle fut accomplie; elle monta sur un arbre pendant - l'absence de son mari, et, après avoir dit adieu à ses enfants, - elle se mit sur un nuage et disparut. - - En Océanie, dans l'île Célèbes, la tribu des Bantiks raconte, au - sujet de l'origine de ses ancêtres, une légende qui se rattache - à ce groupe de contes. La voici (_Zeitschrift der Deutschen - Morgenlændischen Gesellschaft_, t. VI, 1852, p. 536.--Comparer - L. de Backer, l'_Archipel indien_, 1874, p. 98): Une créature - à moitié divine, Outahagi, descendait du ciel avec sept de ses - compagnes pour se baigner dans une fontaine de l'île. Un certain - Kasimbaha les aperçoit planant au dessus de lui et les prend pour - des colombes; il est bien surpris en voyant que ce sont des femmes. - Pendant qu'elles se baignent, il prend un de leurs vêtements, - par le moyen desquels on pouvait s'élever en l'air. Outahagi est - obligée de rester sur terre; il l'épouse et en a un fils. Elle - lui recommande de prendre garde qu'un cheveu blanc qu'elle a soit - arraché. Kasimbaha l'arrache néanmoins, et Outahagi disparaît - au milieu d'un affreux ouragan et retourne au ciel. Le mari, ne - sachant comment soigner son enfant, veut aller la rejoindre. Il - essaie de grimper à un rotang qui va de la terre au ciel, mais - en vain: le rotang est tout couvert d'épines. Heureusement un - mulot vient à son aide et ronge toutes les épines. Kasimbaha peut - donc grimper avec son fils sur le dos, et il arrive au ciel, où - divers animaux,--on ne voit pas trop pourquoi,--lui rendent encore - service: un petit oiseau lui indique la demeure d'Outahagi; un - ver luisant va se poser sur la porte de sa chambre. Le frère - d'Outahagi, lequel est, lui aussi, une sorte de demi-dieu, veut - voir si son beau-frère n'est qu'un mortel. Il l'éprouve au moyen - de neuf plats couverts; mais une mouche montre à Kasimbaha le plat - qu'il ne faut pas ouvrir. On le garde donc dans le ciel, et plus - tard, il fait descendre son fils sur la terre au bout d'une longue - chaîne. C'est ce fils qui est la tige des Bantiks[9]. - - - Cette légende de l'île Célèbes présente bien évidemment un trait - que nous avons signalé dans certaines variantes européennes du - thème des _Jeunes filles oiseaux_ et qui forme lien entre ce thème - et celui auquel se rattache plus particulièrement le conte lorrain; - nous voulons parler des épreuves auxquelles le héros est soumis. - Ce trait, qui faisait défaut dans les contes orientaux que nous - avons analysés avant cette légende, nous allons le retrouver dans - d'autres contes ou œuvres littéraires, également orientaux, du type - des _Jeunes filles oiseaux_. - - Prenons d'abord un drame birman, dont l'analyse a été publiée dans - le _Journal of the Asiatic Society of Bengal_, t. VIII (1839), p. - 536: «Les neuf princesses de la ville de la Montagne d'argent, - séparée du séjour des mortels par une triple barrière (la première, - une haie de roseaux épineux; la seconde, un torrent de cuivre - en fusion; la troisième, un _Belou_ ou démon), ceignent leurs - ceintures enchantées qui leur donnent le pouvoir de traverser l'air - avec la rapidité d'un oiseau, et visitent une belle forêt dans les - limites de l'_Ile du Sud_ (la terre). Pendant qu'elles se baignent - dans un lac, elles sont surprises par un chasseur qui lance sur - la plus jeune, Mananhurry, un nœud coulant magique et l'amène au - jeune prince de Pyentsa. Celui-ci est si frappé de sa merveilleuse - beauté qu'il en fait sa «première reine», quoiqu'il ait épousé tout - récemment la fille de l'astrologue royal. Le prince est obligé, peu - de temps après, par ordre du roi son père, de marcher à la tête de - l'armée contre des rebelles. L'astrologue profite de son absence - pour expliquer un songe qu'a eu le roi, en lui persuadant qu'il n'a - d'autre moyen d'apaiser le mauvais génie qui en veut à son pouvoir, - qu'en lui sacrifiant la belle Mananhurry. La mère du prince, ayant - appris le danger dont la bien-aimée de son fils est menacée, - va la trouver et lui rend sa ceinture enchantée, qui avait été - ramassée par le chasseur sur le bord du lac et offerte par lui à la - reine-mère. La princesse retourne aussitôt à la Montagne d'argent; - mais, en chemin, elle s'arrête chez un vieil ermite qui s'est - retiré sur les confins de la forêt, et, après lui avoir raconté ses - aventures, elle lui confie une bague et quelques drogues magiques - qui permettent à celui qui les possède de franchir sans danger - les barrières de la Montagne d'argent. Le jeune prince, ayant - terminé son expédition, retourne à Pyentsa, et, n'y retrouvant - plus sa chère Mananhurry, il repart immédiatement pour aller à - sa recherche. Arrivé auprès de la belle forêt, il y entre seul, - visite l'ermite, qui lui remet la bague et les drogues enchantées; - puis il franchit les terribles barrières, et, après bien des - aventures, arrive enfin à la ville de la Montagne d'argent[10]. - Il fait connaître sa présence à Mananhurry en laissant tomber la - bague de celle-ci dans un vase rempli d'eau que l'une des servantes - du palais va porter au bain de la princesse. La nouvelle de son - arrivée étant parvenue au roi, père de Mananhurry, celui-ci est - très irrité qu'un mortel ait l'audace de pénétrer dans son pays et - d'élever des prétentions sur sa fille; il ordonne de le soumettre - à diverses épreuves. Le prince doit d'abord dompter des chevaux - et des éléphants sauvages; il les dompte. Alors le roi promet de - lui donner sa fille s'il parvient à tirer une flèche avec un des - arcs du palais; le prince le fait avec une aisance et une adresse - merveilleuses. Le roi exige une dernière épreuve: il faut que le - prince distingue le petit doigt de Mananhurry parmi les doigts - des princesses ses sœurs qui lui sont présentés au travers d'un - écran. Grâce au roi des moucherons qui lui donne les indications - nécessaires, le prince réussit encore dans cette épreuve, et rien - ne s'oppose plus à sa réunion avec la belle Mananhurry.» - - Les Birmans ayant reçu de l'Inde avec le bouddhisme la plus grande - partie de leur littérature, on pouvait affirmer d'avance que tout - le plan de ce drame devait avoir été calqué sur quelque récit - indien. Ce qui, du reste, le démontre, c'est que nous trouvons dans - un livre thibétain, le _Kandjour_, dont l'origine est indienne et - bouddhique, un récit presque identique pour le fond au drame birman - (_Mémoires de l'Académie de Saint-Pétersbourg_, t. XIX, nº 6, 1873, - p. XXIV seq.). L'identité va jusqu'au nom de l'héroïne: _Manoharâ_, - dans le récit thibétain; _Mananhurry_, dans le drame birman; - preuve certaine d'emprunt à une source commune, qui ne peut être - qu'indienne. - - On a recueilli, dans l'île de Madagascar, un conte du même genre, - où figurent aussi les tâches que le héros doit accomplir. Dans - ce conte malgache (_Folklore Journal_, 1883, I, p. 202), un - jeune homme, appelé Andrianoro, entend parler de trois sœurs - merveilleusement belles, qui de temps en temps descendent du ciel - pour se baigner dans un certain lac. Grâce aux avis d'un devin, - il réussit à se saisir de la plus jeune, et celle-ci consent à - l'épouser.--Vient ensuite un épisode dans lequel la jeune femme, - pendant un voyage de son mari, est mise à mort par les parents de - ce dernier, puis se retrouve vivante à son retour. Alors elle dit - à Andrianoro qu'elle va aller voir son père et sa mère. Andrianoro - veut l'accompagner; elle cherche à l'en dissuader à cause des - périls qu'il courra et des épreuves qu'il aura à subir; mais il - persiste. (Tout cet épisode nous paraît une altération du passage - où, dans le drame birman et dans le conte indien de Cachemire - mentionné plus haut en note, la jeune femme, menacée d'un grand - danger, reprend son enveloppe d'oiseau et s'envole vers le pays - de son père).--Avant de se mettre en route, Andrianoro rassemble - tous les animaux et les oiseaux, et tue des bœufs pour les régaler. - Après quoi il leur raconte ce qu'il va faire, et ils lui disent - qu'ils viendront à son secours. Quand il est arrivé dans le ciel, - le père de sa femme lui impose diverses tâches: couper un arbre - énorme; retirer un grand nombre d'objets qui ont été jetés dans un - lac rempli de crocodiles, reconnaître la mère de sa femme au milieu - de ses filles toutes semblables à elle. Andrianoro vient à bout de - ces tâches, grâce à l'aide des animaux reconnaissants. - - Il est à remarquer que ce trait de la reconnaissance des - animaux manque dans le drame birman et dans la légende des îles - Célèbes: aussi l'intervention de la mouche ou du moucheron ne - s'explique-t-elle pas. - - Dans ce drame et cette légende,--et aussi dans le récit - thibétain,--il n'est pas question non plus d'un secours que la - femme du héros lui apporterait. Ce détail caractéristique s'est - conservé dans un conte populaire de ce type, qui a été recueilli - dans l'Inde chez les Santals et qui, sur d'autres points, est - altéré (_Indian Antiquary_, 1875, p. 10). Il s'agit là d'un berger, - nommé Toria, qui faisait paître ses chèvres sur le bord d'une - rivière. Or, les filles du soleil avaient coutume de descendre - chaque jour du ciel le long d'une toile d'araignée pour aller se - baigner dans cette rivière. Voyant un jour Toria, elles l'invitent - à se baigner avec elles, puis elles remontent au ciel. Toria, ayant - ainsi fait connaissance avec les filles du soleil, devient au bout - de quelque temps amoureux de l'une d'elles, et, pour l'obtenir, il - s'avise d'une ruse. Un jour qu'il se baigne avec elles, il leur - propose de jouer à qui restera le plus longtemps sous l'eau, et - pendant que les filles du soleil plongent, il sort de la rivière, - prend le _sârhî_ (vêtement de dessus) de sa bien-aimée et s'enfuit. - La jeune fille le suit jusqu'à sa maison; Toria lui rend le sârhî - et n'ose lui demander sa main, mais la jeune fille, voyant ses - sœurs parties, dit à Toria qu'elle restera avec lui et sera sa - femme. Malheureusement pour Toria, un mendiant, qui a été hébergé - dans sa maison, vante au roi la beauté de la fille du soleil, et le - roi, l'ayant vue, cherche un moyen de se débarrasser du mari pour - faire de la femme «sa reine». Il mande auprès de lui Toria et lui - ordonne de creuser et de remplir d'eau, en une seule nuit, un grand - étang, dont les bords doivent être plantés d'arbres; sinon, il sera - mis à mort. La femme de Toria indique à celui-ci un moyen magique - d'exécuter ce travail. Ensuite le roi fait ensemencer de graine - de senevé une grande plaine, et, quand tout est mûr, il commande - à Toria de récolter la graine et de l'amasser en un tas; s'il ne - l'a pas fait en un jour, il mourra. La fille du soleil appelle ses - colombes, et en une heure la besogne est terminée. Viennent ensuite - un épisode dont nous avons donné l'analyse dans les remarques de - notre nº 10, _René et son Seigneur_ (I, p. 118), et une dernière - partie extrêmement bizarre et qui ne se rapporte pas au thème que - nous examinons.--Il est inutile de relever dans ce conte indien les - altérations qu'a subies le thème des _Jeunes filles oiseaux_, les - lacunes qui s'y rencontrent et la manière toute particulière dont - est amené le passage relatif aux tâches imposées au héros. - - Un autre conte populaire indien, recueilli dans le Bengale, et - dont nous avons résumé tout l'ensemble à propos de notre nº 19, - _le Petit Bossu_ (I, p. 219), contient épisodiquement une partie - du thème des _Jeunes filles oiseaux_ (_Indian Antiquary_, 1875, - p. 57): Parti à la recherche de l'_apsara_ (danseuse céleste) que - son père a vue en songe, le prince Siva Dâs consulte un ascète - qui lui dit: «Dans la forêt il y a un étang: la nuit de la pleine - lune, cinq apsaras viendront s'y baigner; elles descendront de - leur char enchanté et déposeront leurs vêtements sur le bord de - l'étang; pendant qu'elles seront dans l'eau, tu prendras leurs - vêtements et tu resteras caché.» Et il lui indique à quel signe il - reconnaîtra l'apsara Tillottama, dont le roi a rêvé. Siva Dâs suit - les instructions de l'ascète, et les apsaras s'engagent, s'il leur - rend leurs vêtements, à le laisser choisir pour femme parmi elles - celle qu'il voudra[11]. - - Un conte des Avares du Caucase (Schiefner, nº 1), que nous avons - eu également à rapprocher de notre conte _le Petit Bossu_ (I, p. - 217), a un épisode analogue. Ce sont les trois filles du Roi de la - mer qui, chaque jour, à midi, arrivent sous forme de colombes pour - se baigner dans la mer. Le héros s'empare des vêtements de plumes - de la plus jeune, et elle est forcée de rester sur la terre. Nous - reviendrons sur cet épisode du conte avare et sur les aventures - qui le suivent, dans les remarques de notre nº 73, _la Belle aux - cheveux d'or_. - - Dans un conte samoyède publié par M. Ant. Schiefner dans les - _Ethnologische Vorlesungen über die altaischen Vœlker_, d'Alexander - Castren (Saint-Pétersbourg, 1857, p. 172), une vieille dit à un - jeune homme d'aller auprès d'un lac qui est au milieu d'une sombre - forêt. Il y verra sept jeunes filles se baignant; leurs vêtements - seront déposés sur le bord du lac. Il faudra qu'il prenne les - vêtements de l'une d'elles et les cache. Le jeune homme suit ce - conseil. La jeune fille dont il a pris les vêtements le supplie - de les lui rendre. «Non,» répond-il, «car si je te les rends, tu - t'envoleras de nouveau vers le ciel.» (Cette réflexion montre bien - que ces vêtements sont, en réalité, un plumage.) Il finit pourtant - par les lui rendre, et elle devient sa femme. - - - La littérature européenne du moyen-âge présente aussi ce même - thème, sous une forme incomplète. Ainsi, d'après M. Liebrecht - (_Zeitschrift für vergleichende Sprachforschung_, t. XVIII, p. - 59), dans le poème allemand de _Frédéric de Souabe_, le héros, - qui, par sa faute, a vu s'éloigner de lui la princesse Angelburge, - trouve ensuite l'occasion de dérober à celle-ci, pendant qu'elle se - baigne, ses vêtements de colombe, et il ne les lui rend qu'après - lui avoir fait promettre de l'épouser.--Dans les _Nibelungen_ - (aventure 25), Hagen s'empare des vêtements de deux ondines pendant - qu'elles se baignent, et il ne consent à les leur rendre que si - elles lui révèlent l'avenir.--Enfin, dans l'_Edda_ scandinave - (_Les Eddas_, traduction de Mlle R. du Puget, 2e éd., 1865, p. - 275), trois frères, fils de roi, étant à la chasse, rencontrent - sur le bord d'un lac trois femmes qui filaient du lin; «auprès - d'elles étaient leurs formes de cygnes.» Ces femmes étaient des - Valkyries. Les trois frères les emmènent chez eux: ils passent sept - hivers ensemble; «puis les femmes s'envolèrent pour chercher les - batailles, et ne revinrent pas[12].» - - Ce que nous venons de dire sur le thème des _Jeunes filles - oiseaux_, l'examen des formes complètes de ce thème montrera, nous - le croyons, que, comme nous l'avons dit, l'épisode des «trois - plumes qui se baignent», des jeunes filles mystérieuses et de leurs - vêtements de plumes, n'appartenait pas originairement au thème - principal du conte lorrain et des contes analogues, mais à un thème - distinct, dont il constitue l'élément principal, celui auquel se - rattache nécessairement toute la suite des aventures: là, en effet, - on l'a vu, les vêtements de plumes ne sont pas simplement enlevés - à la jeune fille, sans qu'il en soit désormais question davantage; - ils sont repris par elle, et il faut que son mari aille la chercher - dans le pays où elle s'est envolée. - - * * * * * - - Arrêtons-nous maintenant un peu sur le passage où il est question - des épreuves imposées au héros. Ce trait, que nous avons rencontré - dans le drame birman, dans le récit thibétain, dans le conte - populaire du Bengale et dans le conte malgache,--se rattachant tous - au thème des _Jeunes filles oiseaux_,--nous allons le trouver dans - un conte indien du type de _Chatte Blanche_. Voici le résumé de ce - conte, qui fait partie de la grande collection formée par Somadeva - de Cachemire, au XIIe siècle de notre ère, la _Kathâ-Sarit-Sâgara_, - l'«Océan des Histoires» (voir la traduction anglaise de C. H. - Tawney, t. I, p. 355, ou l'analyse donnée dans les Comptes rendus - de l'Académie de Leipzig, 1861, p. 225 seq.): Le jeune prince - Çringabhuya arrive un jour au château d'un _râkshasa_ (ogre), situé - au milieu d'une forêt. Ce râkshasa, nommé Agniçikha, a une fille - nommée Rûpaçikhâ. Les deux jeunes gens s'éprennent l'un de l'autre, - et la fille du râkshasa déclare à son père qu'elle mourra, si - celui-ci ne la donne pas pour femme au prince. Agniçikha consent - au mariage, mais à la condition qu'auparavant le prince exécutera - tous les ordres qu'il lui donnera. Ce que le prince a d'abord à - faire, c'est de reconnaître sa bien-aimée au milieu de ses cent - sœurs qui toutes lui ressemblent absolument, et de lui poser sur - le front la couronne de fiancée. Rûpaçikhâ a prévu cette épreuve, - et le prince sait d'avance qu'elle portera autour du front un - cordon de perles. «Mon père,» lui a-t-elle dit, «ne le remarquera - pas; comme il appartient à la race des démons, il n'a pas beaucoup - d'esprit.» Çringabhuya, s'étant bien tiré de cette première - épreuve, reçoit ensuite l'ordre de labourer assez de terrain pour - y semer cent boisseaux de sésame; labour et semailles doivent - être terminés pour le soir. Grâce à Rûpaçikhâ et à son pouvoir - magique, le soir le tout se trouve fait. Alors le râkshasa exige - que Çringabhuya ramasse en un tas toutes les graines qu'il vient de - semer; en un instant, Rûpaçikhâ fait venir d'innombrables fourmis, - et les graines sont vite ramassées. Enfin le prince doit aller - inviter au mariage le frère du râkshasa, un autre râkshasa, nommé - Dhûmaçikha. Sa fiancée lui donne un cheval très rapide et divers - objets magiques, et elle lui dit de s'enfuir à toute bride une fois - son invitation faite. Suit l'épisode de la poursuite et des objets - magiques, que nous avons étudié à propos d'un passage de notre - nº 12, _le Prince et son Cheval_ (I, p. 152 seq.). Le râkshasa - Agniçikha, fort étonné de voir le jeune homme échappé à un si grand - péril, se dit qu'il doit être un dieu et lui donne sa fille. Au - bout de quelque temps, le prince désire retourner dans son pays, - mais sa femme lui conseille de quitter secrètement le château - du râkshasa. Le lendemain donc, les deux jeunes gens s'enfuient - sur leur bon cheval. Bientôt Agniçikha, furieux, se met à leur - poursuite. Quand il est près d'eux, Rûpaçikhâ rend invisibles son - mari et le cheval, et elle se change elle-même en paysan; elle - prend la hache d'un bûcheron et se met à fendre du bois. Agniçikha - demande au prétendu bûcheron s'il n'a pas vu les fugitifs. «Nous - n'avons vu personne,» répond Rûpaçikhâ; «aussi bien nos yeux sont - remplis de larmes à cause de la mort du prince des râkshasas, - Agniçikha, qui est trépassé aujourd'hui. Nous sommes en train de - couper du bois pour son bûcher.--Ah! malheureux,» se dit Agniçikha, - «je suis donc mort! Maintenant que m'importe ma fille? Je retourne - à la maison et je vais demander à mes gens comment la chose est - arrivée.» Il retourne chez lui; mais, ses gens lui ayant dit qu'il - est encore en vie, il reprend sa poursuite. Alors sa fille se - change en un messager, tenant une lettre à la main, et quand le - râkshasa lui demande des nouvelles des fugitifs, le messager lui - dit qu'il a bien d'autres choses en tête: le prince des râkshasas - Agniçikha vient d'être mortellement blessé dans une bataille et - il l'envoie en toute hâte appeler son frère auprès de lui, pour - qu'il lui transmette son royaume. Voilà le râkshasa de nouveau tout - bouleversé; il retourne vite à son château, où ses gens parviennent - à le convaincre qu'il est en parfaite santé; mais il renonce à - poursuivre les jeunes gens, et ceux-ci arrivent heureusement dans - le pays de Çringabhuya. - - - Nous réservant de revenir sur quelques traits de ce curieux conte - indien, nous dirons un mot de chacune des diverses tâches imposées - au jeune homme dans notre conte. - - La première se retrouve exactement dans un conte westphalien de - même type (Grimm, nº 113), où le héros reçoit l'ordre de couper - une grande forêt et n'a d'autres outils qu'une hache, un coin et - une cognée de verre. Dans un autre conte allemand (Grimm, nº 193), - où notre thème et celui des _Jeunes filles oiseaux_ se mélangent - très intimement, le jeune homme n'a qu'une hache de plomb et des - coins de fer-blanc, et il doit, comme dans notre conte, mettre tout - le bois en cordes. De même dans le conte de la Haute-Bretagne, où - les instruments donnés au valet sont une hache en plomb et une - scie en papier. Dans l'un des contes catalans indiqués ci-dessus - (_Rondallayre_, I, p. 85), dans le conte basque, dans le conte - transylvain, le prince doit non seulement abattre une grande - forêt, mais, dans les deux premiers, y semer du blé et faire la - moisson; dans le dernier, la mettre en cordes et planter à la place - une vigne qui donne déjà du raisin.--Voir encore le conte picard - mentionné plus haut (_Mélusine_, 1877, col. 446), un conte breton - du même type, assez altéré (Luzel, 5e rapport, p. 26), un conte - allemand (Müllenhoff, p. 395), le conte grec moderne également - mentionné (Hahn, nº 54) et un conte du Tyrol allemand, du type des - _Jeunes filles oiseaux_ (Zingerle, I, nº 37). - - En Orient, dans un conte indien de Calcutta (miss Stokes, p. 162), - déjà cité à propos de notre nº 3 (I, p. 48), une des épreuves - imposées au prince qui demande la main de la princesse Labam, est - de couper en deux un énorme tronc d'arbre avec une hache de cire. - Le prince indien est aidé par la princesse Labam, comme Jean est - aidé par Chatte Blanche. - - Dans le conte westphalien, l'une des tâches est, comme dans - notre conte, de bâtir un château (comparer Grimm, nº 186); mais - il n'y est pas question du singulier moyen qu'il faut employer - pour avoir la «belle flèche». Ce bizarre passage se retrouve sous - diverses formes dans plusieurs autres contes de ce type. Ainsi, - dans le conte du Tyrol italien nº 27 de la collection Schneller, - l'enchanteur ayant ordonné au jeune homme d'enlever un rocher qui - est au milieu d'un lac, sa fille indique au jeune homme ce qu'il - faut faire: il prendra une épée et un seau, coupera la tête à la - jeune fille et fera couler le sang dans le seau; mais il aura - soin qu'il n'en tombe point par terre. Il en tombe trois gouttes; - la jeune fille disparaît, mais bientôt après elle revient et dit - au jeune homme que, par son inattention, il avait rendu la chose - presque impossible, mais enfin elle a réussi. (Comparer le conte - portugais de la collection Coelho). - - Dans ce conte tyrolien, comme dans le nôtre, cet incident - n'entraîne pas de conséquences pour la suite du récit. Il n'en - est pas de même dans les contes dont nous allons parler. Dans un - des contes catalans déjà mentionnés (_Rondallayre_, I, p. 41), - le héros doit retirer un anneau du fond de la mer. Sa bien-aimée - lui dit de la couper en morceaux, en prenant bien garde de rien - laisser tomber par terre, et de jeter le tout à la mer. Malgré - tout le soin du héros, il tombe par terre une goutte de sang. - Néanmoins la jeune fille retire l'anneau. Ensuite son père dit au - jeune homme qu'il lui faudra reconnaître sa fiancée entre ses deux - sœurs: elles seront placées toutes les trois derrière une cloison - et passeront à travers un trou le petit doigt de leur main droite - (c'est tout à fait, on le voit, le drame birman). Comme, depuis - que la goutte de sang est tombée par terre, il manque une phalange - au petit doigt de la jeune fille, le héros n'a pas de peine à la - reconnaître. (L'autre conte catalan du _Rondallayre_, I, p. 85, - le conte espagnol de Séville et le conte basque sont, pour tout - ce passage, à peu près identiques à ce conte.)--Le conte picard - présente cet épisode d'une autre façon. Le diable ayant ordonné au - jeune homme d'aller chercher un nid au sommet d'une haute tour de - marbre, la fille du diable dit à son ami de la couper en morceaux, - qu'il fera cuire dans une chaudière. Avec ses os il fera une - échelle et il pourra grimper à la tour. Quand le jeune homme remet - les os à leur place, il oublie ceux du petit doigt du pied. C'est - ce qui lui permet de distinguer sa fiancée quand le diable lui dit - de choisir par la nuit noire parmi ses trois filles couchées l'une - près de l'autre. (Comparer le conte de la Haute-Bretagne).--Dans - le conte écossais nº 2 de la collection Campbell, la fille du - géant fait au prince une échelle avec ses propres doigts, pour - qu'il puisse dénicher un nid, et, comme elle y a perdu son petit - doigt, le prince peut ensuite la distinguer entre ses deux sœurs. - (Comparer le second conte écossais).--Le conte milanais cité plus - haut a aussi cet épisode, mais incomplet. Le vieillard qui enseigne - au jeune homme comment il devra se comporter chez le Roi du Soleil, - lui dit que ce dernier lui bandera les yeux, quand il s'agira de - choisir une de ses filles; il faudra que le jeune homme leur prenne - à chacune les mains, et celle qui aura un doigt coupé, ce sera la - plus belle. - - Il y a donc à cet endroit, dans notre conte, une lacune, très - facile du reste à combler. Le jeune homme, qui a les yeux bandés, - reconnaît évidemment la «Plume verte», en lui prenant la main, à - l'os qu'il lui a mal remis. - - Dans divers autres contes, le héros doit aussi reconnaître sa - fiancée; mais les circonstances sont différentes. - - - La transformation de la «Plume verte» en chatte blanche rappelle - de loin le passage du conte suédois _le Prince et Messéria_ (nº 14 - de la collection Cavallius) où Messéria dit au prince, qui doit la - reconnaître au milieu de ses sœurs, métamorphosées comme elle en - animaux, qu'elle sera changée en petit chat. - - * * * * * - - Quant au conseil donné à Jean par la «Plume verte» de ne - pas accepter la chaise que le diable lui offrira, il faut, - croyons-nous, pour le comprendre, le rapprocher d'un trait d'un - autre conte suédois du même genre (Cavallius, nº 14 B). Dans un - épisode où le héros est envoyé par l'ondine chez une sorcière, sa - sœur, sous prétexte d'en rapporter des cadeaux de noce (comparer - plus haut le conte indien de Somadeva), il s'abstient, d'après les - conseils de sa fiancée, de s'asseoir sur diverses chaises qui lui - sont offertes; car si l'on s'assied sur telle ou telle chaise, on - est exposé à tel ou tel danger.--Dans le conte picard, la fille du - diable recommande au jeune homme de ne pas manger de viande et de - ne pas boire de vin chez le diable; sinon il serait empoisonné. (Le - conte suédois renferme également le conseil de ne rien manger, sous - peine de mourir.) - - * * * * * - - Nous ne sommes pas encore au bout des altérations que présente - notre conte. Dans le passage où le diable se met à la poursuite des - deux jeunes gens, l'idée première est encore tout à fait obscurcie. - Dans le thème primitif, ce ne sont pas des personnages étrangers - jusqu'alors à l'action,--casseur de pierres, laboureur,--qui, on - ne sait pourquoi, répondent au diable tout de travers et l'amènent - à renoncer à sa poursuite; c'est l'un des deux jeunes gens, - après que, grâce au pouvoir magique de la fille du diable, ils - ont pris l'un et l'autre diverses formes, comme on l'a vu dans - notre nº 9, l'_Oiseau vert_. Ainsi, dans le conte allemand de la - collection Wolf (p. 293), la fille du diable se change en rocher - et transforme le jeune homme en casseur de pierres qui feint - d'être sourd et parle de son travail et de sa misère en réponse - à toutes les questions qu'on lui adresse; dans le conte du Tyrol - italien (Schneller, nº 27), la fille de l'enchanteur change son - mari en jardin et prend elle-même la forme d'une vieille jardinière - qui répond: Achetez de la belle salade, etc.; puis viennent les - transformations suivantes: lac et pêcheur qui offre sa marchandise, - église et prêtre qui demande à l'enchanteur de lui servir sa messe. - Voir encore un conte toscan (_Rivista di letteratura popolare_, - vol. I, fasc. II, Rome, 1878, p. 83); les contes siciliens nºˢ - 54 et 55 de la collection Gonzenbach, nº 15 de la collection - Pitrè; le conte picard publié dans _Mélusine_, le conte de la - Haute-Bretagne, etc.--Le conte indien de Somadeva présente cette - même idée sous une forme particulière[13]. - - D'autres contes de ce type (conte russe, conte esthonien) ont, - comme notre _Oiseau vert_, les transformations, mais non les - réponses de travers. - - Enfin, dans plusieurs (par exemple dans le conte écossais, le conte - norwégien, le conte danois, le conte espagnol de Séville, un des - contes catalans du _Rondallayre_, I, p. 41, le conte tsigane, le - conte portugais nº 6 de la collection Braga, le conte des nègres - de la Jamaïque), au lieu des transformations, se trouve l'épisode - des objets magiques qui opposent des obstacles à la poursuite, - épisode dont nous avons parlé, nous le rappelions tout à l'heure, - à propos de notre nº 12, _le Prince et son Cheval_, et que nous - venons de rencontrer, différemment encadré, dans le conte indien - de Somadeva.--Le conte italien des Abruzzes et un autre des contes - catalans (_Rondallayre_, I, p. 85) présentent successivement - l'épisode des transformations et celui des objets magiques. - - * * * * * - - Vers la fin de _Chatte Blanche_, la défense faite à Jean par la - «Plume verte» de se laisser embrasser par ses parents, sous peine - de perdre sa beauté, amène un épisode qui semble assez inutile. - C'est que, là aussi, la donnée primitive est altérée. Dans les - contes de ce type où elle a été fidèlement conservée, quand le - jeune homme va revoir ses parents, sa fiancée le supplie de - ne se laisser embrasser par personne; sinon, il l'oubliera et - l'abandonnera. Sa mère ou une autre femme l'ayant embrassé pendant - qu'il n'y prend pas garde, les choses arrivent, en effet, comme - la jeune fille l'a prédit, et le jeune homme est au moment d'en - épouser une autre, quand la vraie fiancée trouve moyen de mettre - fin à cet oubli (souvent en faisant paraître devant lui deux - oiseaux enchantés qui, par les paroles qu'ils échangent entre - eux, réveillent ses souvenirs). Voir, parmi les contes ci-dessus - mentionnés, le conte bas-breton, le conte écossais, les contes - allemands de la collection Müllenhoff et de la collection Wolf, - le conte basque, le conte espagnol de Séville, le conte du Tyrol - italien, le conte toscan, le conte italien des Abruzzes, les contes - siciliens nºˢ 14 et 54 de la collection Gonzenbach, le conte grec - moderne nº 54 de la collection Hahn, et, de plus, deux autres - contes grecs (B. Schmidt, nºˢ 5 et 12), deux contes italiens de - Rome (Busk, p. 8), un conte sicilien (Pitrè, nº 13).--Comparer - aussi le conte portugais nº 6 de la collection Braga. - - * * * * * - - La fin de notre conte est encore défigurée. La forme véritable se - trouve, par exemple, dans le conte suédois nº 14 B de la collection - Cavallius: Trois seigneurs font à Singorra, la fiancée oubliée, - réfugiée chez de pauvres gens, des propositions déshonnêtes. Elle - les laisse venir chacun une nuit, l'un après l'autre, et dit au - premier qu'elle a oublié de fermer sa fenêtre; au second, que sa - porte est restée ouverte; au troisième, que son veau n'est pas - enfermé. Ils s'offrent à aller fermer l'un la fenêtre, l'autre la - porte, le troisième à enfermer le veau; mais, par l'effet magique - de quelques paroles prononcées par Singorra, ils restent attachés, - l'un à la porte, l'autre à la fenêtre, l'autre au veau, et passent - la nuit la plus désagréable.--Cet épisode existe dans les contes - suivants de ce type: le conte sicilien nº 55 de la collection - Gonzenbach, le conte norwégien, les deux contes islandais, le conte - écossais, les contes allemands p. 395 de la collection Müllenhoff - et nº 8 de la collection Curtze, le conte du Tyrol italien, le - conte toscan, le conte espagnol de Séville, les contes portugais - nº 4 de la collection Consiglieri-Pedroso et nº 6 de la collection - Braga, le conte basque, le conte de la Basse-Bretagne et le conte - picard. Dans ces quatre derniers, il est altéré, surtout dans le - conte picard, où il est presque méconnaissable. Comparer encore - un conte irlandais (Kennedy, I, p. 63), un conte allemand résumé - par Guillaume Grimm (t. III, p. 330), et aussi (_ibid._ p. 154) - un autre conte allemand (variante du nº 88 de la collection - Grimm).--Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 16), - cet épisode forme à peu près tout le conte à lui seul. - - * * * * * - - Au XVIIe siècle, Basile insérait dans son _Pentamerone_ (nºˢ 17 - et 29) deux contes du genre de _Chatte Blanche_. Dans le premier - se trouve l'épisode des tâches, parmi lesquelles celle de fendre - et scier un tas énorme de bois, et aussi l'épisode de la fiancée - oubliée et de la colombe qui reproche cet oubli au prince, comme - dans les contes indiqués plus haut. Dans le second, l'oubli - seulement et l'aventure des trois seigneurs mystifiés. - - * * * * * - - Il semble naturellement indiqué de rapprocher de notre conte l'idée - générale du mythe grec de Jason et Médée, qui, du reste, a bien - l'air d'un conte populaire: Jason, pour obtenir la toison d'or, - doit accomplir plusieurs travaux; Médée, fille de celui qui les - lui a imposés, vient à son secours par des moyens magiques. Ils - s'enfuient ensemble et échappent à la poursuite du père de Médée. - Plus tard,--bien des années après, il est vrai, et tout à fait - de gaîté de cœur,--Jason abandonne sa libératrice (_Apollodori - Bibliotheca_, I, 9, 23 seq.). - - -NOTES: - -[4] Pour ce trait du mort reconnaissant, voir les remarques de notre nº -19, _le Petit Bossu_ (I, p. 214). - -[5] Il n'est pas sans intérêt de constater que, dans le conte espagnol -de Séville, mentionné ci-dessus, le personnage qui a gagné au jeu l'âme -du héros est le «Marquis du Soleil». Ce trait établit un lien tout -spécial entre le conte milanais, le troisième conte catalan et le conte -espagnol. - -[6] Un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 15), mentionné plus haut -parmi les contes se rattachant au thème des _Jeunes filles oiseaux_, -présente, pour tout l'ensemble, la plus frappante ressemblance avec ce -conte arabe. Voir aussi un conte sicilien (Gonzenbach, nº 6).--Pour -le trait de l'oiseau arrivé le dernier, comparer notre nº 3, _le Roi -d'Angleterre et son Filleul_, et les remarques de ce conte (I, p. 48). - -[7] La première partie du conte sibérien, qui ne se retrouve pas dans -l'histoire de _Djanschah_ et qui, à vrai dire, forme un conte distinct, -est également un écho des _Mille et une Nuits_, car elle n'est autre -qu'un épisode des Voyages de Sindbad le Marin (l'épisode du «Vieillard -de la mer»). - -[8] Voir Th. Benfey, _Pantschatantra_, t. I, p. 263. - -[9] Le conte suivant, qui a été recueilli dans la Nouvelle-Zélande, -nous paraît être une version défigurée de cette légende: Une jeune -fille de race céleste a entendu vanter la valeur et la beauté du grand -chef Tawhaki. Elle descend du ciel pour être sa femme. Plus tard, -offensée d'une réflexion que son mari fait au sujet de la petite -fille qu'elle a mise au monde, elle prend l'enfant et s'envole avec -elle. Tawhaki grimpe à une plante qui s'élève jusqu'au ciel; arrivé -là, il est traité avec mépris par les parents de sa femme; mais à -la fin celle-ci le reconnaît, et il devient dieu (_Zeitschrift für -vergleichende Sprachforschung_, t. XVIII, p. 61). - -[10] Il est curieux de constater que dans le conte bohème de même type -indiqué plus haut (Waldau, p. 248), c'est à la _Montagne d'or_ que le -héros doit aller rejoindre sa femme. Dans un conte tyrolien (Zingerle, -I, nº 37), c'est à la _Montagne de verre_.--Dans un conte indien de -Cachemire (Steel et Temple, p. 27), c'est à la _Montagne d'émeraude_. - -[11] Dans un livre de l'Inde, le _Çatapatha Brahmana_, cité par M. -Benfey (_Pantschatantra_, t. I, p. 264), l'apsara Urvâçi et ses -compagnes se baignent dans un lac sous la forme de canes, et elles «se -rendent visibles» au roi Pururavas, c'est-à-dire se montrent à lui sous -leur forme véritable. - -[12] La légende suivante des îles Shetland et des Orcades (Kennedy, I, -p. 122), présente une forme curieuse de ce thème: Un pêcheur aperçoit -un jour deux belles femmes qui se jouent sur le bord de la mer. Non -loin de lui se trouvent par terre deux peaux de phoques; il en prend -une pour l'examiner. Les deux femmes, ayant remarqué sa présence, -courent vers l'endroit où étaient les peaux. L'une saisit celle qui -reste, s'en revêt en un clin d'œil et disparaît dans la mer; l'autre -supplie le pêcheur de lui rendre la sienne, mais il refuse et il épouse -la femme. Quelques années après, alors qu'elle a déjà deux enfants, la -femme retrouve sa peau de phoque et s'enfuit avec un de ses pareils. - -[13] Un conte toscan (V. Imbriani. _La Novellaja Fiorentina_, p. -403) offre, dans un passage analogue, la même altération que notre -conte.--Cf. un conte grec moderne (Hahn, nº 41, p. 248 du 1er volume). - - - - -XXXIII - -LA MAISON DE LA FORÊT - - -Il était une fois un soldat, nommé La Ramée. Il dit un jour à son -capitaine qu'il voulait aller parler au roi. Le capitaine lui accorda -un congé de quelques jours, et La Ramée se mit en route. Il avait déjà -fait une quarantaine de lieues, lorsqu'il retourna sur ses pas. «Te -voilà revenu de ton voyage?» lui dit le capitaine.--«Non,» répondit -La Ramée; «c'est que j'ai oublié ma ration de pain et deux liards qui -me sont dus.--Au lieu de deux liards,» dit le capitaine, «je vais te -donner deux sous.» La Ramée mit les deux sous dans sa poche, le pain -dans son sac, et reprit le chemin de Paris. - -Comme il traversait une grande forêt, il rencontra un chasseur. -«Bonjour,» lui dit-il, «où vas-tu?--Je vais à tel endroit.--Moi aussi. -Veux-tu faire route avec moi?--Volontiers,» dit le chasseur. - -La nuit les surprit au milieu de la forêt; ils finirent par trouver -une maison isolée où ils demandèrent un gîte. Une vieille femme qui -demeurait dans cette maison avec une petite fille leur dit d'entrer et -leur donna à souper. Pendant qu'ils mangeaient, l'enfant s'approcha de -La Ramée et lui dit de se tenir sur ses gardes, parce que cette maison -était un repaire de voleurs. - -Après le souper, le chasseur, qui n'avait rien entendu, paya -tranquillement l'écot, et laissa voir l'or et l'argent qu'il avait dans -sa bourse. Puis la vieille les fit monter dans une chambre haute. Le -chasseur se coucha et fut bientôt endormi; mais La Ramée, qui était -prévenu, poussa une armoire contre la porte pour la barricader. - -Au milieu de la nuit, les voleurs arrivèrent. La vieille leur dit -qu'il se trouvait là un homme très riche et qu'ils pourraient faire -un bon coup. Mais, quand ils essayèrent d'enfoncer la porte, ils ne -purent y parvenir. Ils dressèrent alors une échelle contre la fenêtre -de la chambre, et La Ramée, qui était aux aguets, entendit l'un d'eux -demander dans l'obscurité: «Tout est-il prêt?--Oui,» dit La Ramée. - -Le voleur grimpa à l'échelle, et, comme il avançait la tête dans la -chambre, La Ramée la lui abattit d'un coup de sabre. Un second voleur -vint ensuite et eut le même sort; puis un troisième, et ainsi des -autres jusqu'à huit qu'ils étaient. Quand La Ramée eut fini, il voulut -compter les têtes coupées; mais, comme il faisait sombre, il crut qu'il -y en avait neuf. «Bon!» dit-il, «voilà que j'ai tué mon compagnon avec -les autres!» Cependant il chercha partout, et finit par trouver le -chasseur sous le lit, où il était blotti, plus mort que vif. - -Le lendemain matin, La Ramée jeta la méchante vieille dans un grand feu -et fit un beau cadeau à la petite fille. La maison était pleine d'or -et d'argent, mais il n'en fut pas plus riche: le chasseur avait tout -empoché. La Ramée lui dit adieu et continua son voyage. - -Arrivé à Paris, il entra dans un beau café pour se rafraîchir. Quand il -voulut payer, on lui dit qu'il ne devait rien. «Tant mieux!» se dit-il; -«c'est autant de gagné.» Il entra plus loin dans un autre café, et, -après qu'il se fut bien régalé, on lui dit encore qu'il ne devait rien. -«Voilà qui va bien,» pensa La Ramée; «qu'il en soit toujours ainsi!» -Il alla se loger à l'hôtel des princes, et, là encore, il n'eut rien à -payer. - -Pendant qu'il était à réfléchir sur son aventure, il vint à penser au -chasseur qui avait pris tout l'argent dans la maison de la forêt. «Ah!» -dit-il, «que je le rencontre, ce gredin-là, et je lui en ferai voir de -belles!» - -Au même instant, une porte s'ouvrit et le chasseur parut devant lui. - -«Attends, coquin,» cria La Ramée, «que je te tue!» - -Le chasseur s'esquiva; mais, quelques instants après, il revint, vêtu -en prince. «Ah! sire,» lui dit La Ramée, «je vous demande pardon, je -ne savais pas qui vous étiez.» Le roi lui dit: «Tu m'as sauvé la vie; -en récompense je te donne ma sœur en mariage.» La Ramée ne se fit pas -prier, et les noces eurent lieu le jour même. - - -REMARQUES - - Ce petit conte se retrouve en Allemagne et en Vénétie. - - Comparer d'abord, dans la collection Wolf (_Deutsche Hausmærchen_), - le conte allemand p. 65. Un soldat qui a déserté rencontre dans une - forêt un chasseur et arrive avec lui dans un repaire de brigands. - Il se fait passer, lui et son compagnon, pour des voleurs d'une - autre bande et trouve moyen de tuer les brigands par surprise. - Son compagnon s'est caché pendant le combat; le soldat le raille - de sa poltronnerie. Arrivé seul à la capitale du pays, il voit - avec étonnement tous les factionnaires lui présenter les armes. Le - roi, à qui il va demander du service, le reçoit fort bien et se - fait reconnaître à lui pour le chasseur de la forêt. Le soldat se - confond en excuses. Finalement, il est nommé colonel dans la garde - du roi et devient bientôt feld-maréchal. - - La collection Grimm renferme un conte tout à fait du même genre - (nº 199). Comparer aussi un troisième conte allemand, nº 10 de la - collection Simrock. - - Dans le conte italien de Vénétie (Widter et Wolf, nº 7), Beppo - Pipetta, soldat du roi d'Ecosse, s'en allant en congé chez ses - parents, rencontre sur une montagne le roi qui faisait un voyage - à pied. Se doutant que c'est un grand personnage, Beppo s'offre - à l'accompagner. Ils entrent ensemble dans une auberge mal - famée, dont l'hôte les prévient que le soir il doit venir des - brigands. Beppo mange le dîner des brigands; puis on conduit les - deux compagnons dans une chambre haute. Arrivent les brigands. - Beppo, qui est resté aux aguets, tue un des hommes envoyés à la - découverte, puis un second, un troisième, un quatrième. Restent - trois brigands qui se présentent à leur tour. Beppo casse la tête - à l'un d'un coup de pistolet et couche par terre les deux autres - d'un coup d'épée. Le roi se sépare amicalement de Beppo, qui s'en - va dans sa famille et revient ensuite à son régiment. A peine de - retour à la caserne, il est mandé auprès du roi. Dans la salle - d'audience il trouve le seigneur, son ancienne connaissance. «Que - faites-vous ici?» lui demande-t-il.--«Je suis appelé auprès du - roi.--Moi aussi,» dit Beppo. Le seigneur se retire, et bientôt - Beppo est introduit auprès du roi qui le reçoit en grand appareil, - avec sa couronne et son manteau royal, et l'interroge sur l'affaire - des brigands. Il lui demande, entre autres choses, s'il a des - témoins. «Oui, sire,» répond Beppo, qui ne le reconnaît pas. «J'ai - pour témoin un seigneur qui doit être en bas dans le palais.--Ce - n'est pas vrai,» dit le roi, «car le voici devant vous.» Le roi - récompense généreusement Beppo. - - - - -XXXIV - -POUTIN & POUTOT - - -Ç'ataut Poutin et Poutot que faïaint ménage assane. Ain joû î -s'disèrent: - -«J'allons allée â fraises.» - -Lo v'là partis â fraises. Poutot ataut bé pû hébéle[14] à maingée que -Poutin. Qua î feut plein, î li disé: - -«A ct' heuoure, veux-tu rev'né? - ---Niant, je n'veume rev'né que je n'fû aouss' plein qu'té. - ---Eh bé! j'ma vas dére aou leuou de te v'né maingée. - -«Leuou, va-t'a maingée Poutin. Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' -plein qu'mé. - ---I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre. - ---Eh bé! j'm'a vas dére aou p'tiot ché de te v'né abaïée. - - C'étaient Poutin et Poutot, qui faisaient ménage ensemble. Un jour - ils se dirent: - - «Nous allons aller aux fraises.» - - Les voilà partis aux fraises. Poutot allait bien plus vite à manger - que Poutin. Quand il fut plein, il lui dit: - - «Maintenant, veux-tu revenir? - - --Non, je ne veux revenir que je ne sois aussi plein que toi. - - --Eh bien! je m'en vais dire au loup de te venir manger. - - «Loup, va-t'en manger Poutin. Poutin ne veut revenir qu'il ne soit - aussi plein que moi. - - --Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire. - - --Eh bien! je m'en vais dire au petit chien de te venir aboyer. - -«P'tiot ché, va-t'a abaïée le leuou: le leuou n'veume maingée Poutin; -Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé. - ---I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre. - ---Eh bé! j'm'a vas dére aou bâton de te v'né batte. - -«Bâton, va-t'a batte le p'tiot ché: le p'tiot ché n'veume abaïée le -leuou; le leuou n'veume maingée Poutin; Poutin n'veume rev'né que n'fû -aouss' plein qu'mé. - ---I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre. - ---Eh bé! j'm'a vas dére aou feuil de te v'né brûlée. - -«Feuil, va-t'a brûlée l'bâton: l'bâton n'veume batte le p'tiot ché; le -p'tiot ché n'veume abaïée le leuou; le leuou n'veume maingée Poutin; -Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé. - ---I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre. - ---Eh bé! j'm'a vas dére à lé rivère de te v'né doteindre. - -«Rivère, va-t'a doteindre l'feuil: l'feuil n'veume brûlée l'bâton; -l'bâton n'veume batte le p'tiot ché; le p'tiot ché n'veume abaïée le -leuou; le leuou n'veume maingée Poutin; - - «Petit chien, va-t'en aboyer le loup: le loup ne veut manger - Poutin; Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que moi. - - --Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire. - - --Eh bien! je m'en vais dire au bâton de te venir battre. - - «Bâton, va-t'en battre le petit chien: le petit chien ne veut - aboyer le loup; le loup ne veut manger Poutin; Poutin ne veut - revenir qu'il ne soit aussi plein que moi. - - --Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire. - - --Eh bien! je m'en vais dire au feu de te venir brûler. - - «Feu, va-t'en brûler le bâton: le bâton ne veut battre le petit - chien; le petit chien ne veut aboyer le loup; le loup ne veut - manger Poutin; Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que - moi. - - --Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire. - - --Eh bien! je m'en vais dire à la rivière de te venir éteindre. - - «Rivière, va-t'en éteindre le feu: le feu ne veut brûler le bâton; - le bâton ne veut battre le petit chien; le petit chien ne veut - aboyer le loup; le loup ne veut manger Poutin; - -Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé. - ---I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre. - ---Eh bé! je m'a vas dére aou bieu de te v'né boueïre. - -«Bieu, va-t'a boueïre lé rivère: lé rivère n'veume doteindre l'feuil; -l'feuil n'veume brûlée l'bâton; l'bâton n'veume batte le p'tiot ché; le -p'tiot ché n'veume abaïée le leuou; le leuou n'veume maingée Poutin; -Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé. - ---Elle n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre. - ---Eh bé! je m'a vas dére aou boucher de te v'né tiée. - -«Boucher, va-t'a tiée l'bieu: le bieu n'veume boueïre lé rivère; lé -rivère n'veume doteindre l'feuil; l'feuil n'veume brûlée l'bâton; -l'bâton n'veume batte le p'tiot ché; le p'tiot ché n'veume abaïée le -leou; le leuou n'veume maingée Poutin; Poutin n'veume rev'né que n'fû -aouss' plein qu'mé.» - -Le boucher tié l'bieu, l'bieu beuvé lé rivère, lé rivère doteindé -l'feuil, l'feuil brûlé l'bâton, l'bâton batte le p'tiot ché, le p'tiot -ché abaïé le leuou, le leuou maingé Poutin, et tourtout feut fâ. - - Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que moi. - - --Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire. - - --Eh bien! je m'en vais dire au bœuf de te venir boire. - - «Bœuf, va-t'en boire la rivière: la rivière ne veut éteindre le - feu; le feu ne veut brûler le bâton; le bâton ne veut battre le - petit chien; le petit chien ne veut aboyer le loup; le loup ne veut - manger Poutin; Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que - moi. - - --Elle ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire. - - --Eh bien! je m'en vais dire au boucher de te venir tuer. - - «Boucher, va-t'en tuer le bœuf: le bœuf ne veut boire la rivière; - la rivière ne veut éteindre le feu; le feu ne veut brûler le - bâton; le bâton ne veut battre le petit chien; le petit chien ne - veut aboyer le loup; le loup ne veut manger Poutin; Poutin ne veut - revenir qu'il ne soit aussi plein que moi.» - - Le boucher tua le bœuf, le bœuf but la rivière, la rivière éteignit - le feu, le feu brûla le bâton, le bâton battit le petit chien, le - petit chien aboya le loup, le loup mangea Poutin, et tout fut fini. - - -NOTES: - -[14] Etait bien plus habile. - - -REMARQUES - - Un conte suisse de la Gruyère (_Romania_, 1875, p. 232) met en - scène des personnages analogues à ceux de notre conte, et commence - à peu près de la même manière; mais bientôt il s'en écarte beaucoup - plus que certains autres contes dont l'introduction est différente. - Voici le commencement de ce conte: «Pelon et Peluna sont allés - aux framboises; ils ont regardé lequel serait le plus vite plein. - Peluna a été pleine avant Pelon; Pelon n'a pas pu aller à sa - maison.» Alors on va chercher un char pour mener Pelon; le char ne - veut pas mener Pelon; le cheval ne veut pas traîner le char, ni le - pieu battre le cheval, ni le feu brûler le pieu, ni l'eau éteindre - le feu, ni la souris boire l'eau, ni le chat manger la souris, ni - le chien manger le chat; mais le loup veut bien manger le chien, et - alors les autres personnages consentent à la file à faire ce qu'on - leur demandait. - - Un conte de l'Allemagne du Nord (Kuhn et Schwartz, nº 16) s'écarte - de notre conte pour l'introduction, mais s'en rapproche pour - tout le reste: Une femme a un petit chien et un _hippel_ (?); - elle veut aller à la foire et dit au _hippel_ de rester à la - maison; il ne veut pas. Alors la femme dit au chien de le mordre. - Entrent ensuite successivement dans l'action le _bâton_, le _feu_, - l'_eau_, le _bœuf_, le _boucher_. C'est bien, comme on voit, la - même série que celle de notre conte, moins le _loup_, qui est en - tête dans le conte de Montiers.--D'autres contes, qui, pour la - plupart, n'ont pas non plus le loup, ajoutent un dernier chaînon: - le _juge_, qui veut bien pendre ou battre le boucher (voir une - chanson parisienne, citée par M. Gaston Paris, _Romania_, 1872, - p. 220, et un conte hongrois de la collection Gaal-Stier, nº 20). - Ailleurs, au lieu du juge, c'est le _bourreau_ (conte alsacien, - _Elsæssisches Volksbüchlein_ d'Aug. Stœber, 1re éd., Strasbourg, - 1842, p. 93; conte souabe de la collection Meier, nº 82; conte de - Saxe-Meiningen, cité par M. R. Kœhler, _Germania_, t. V, 1860, - p. 466), ou bien c'est le _soldat_ (conte vénitien: Bernoni, - _Tradizioni_, p. 72), ou le _diable_ (variante du conte souabe, - _op. cit._, p. 317, et chanson vosgienne, citée par M. G. Paris, - _loc. cit._), ou enfin la _Mort_ (chanson bourguignonne, _Romania_, - 1872, p. 219). - - Dans un conte portugais (Coelho, nº 4), cette série de personnages - est rattachée à une autre série préliminaire. Un singe a laissé - tomber un grain de grenade au pied d'un olivier; à cette place - pousse bientôt un grenadier. Alors le singe va trouver le - propriétaire de l'olivier et lui dit de l'arracher pour permettre - au grenadier de pousser. Sur son refus, le singe va trouver le - juge; le juge refusant d'obliger l'homme à arracher son olivier, - le singe va trouver le roi, pour qu'il fasse marcher le juge; puis - la reine, pour qu'elle se brouille avec le roi; puis le rat, pour - qu'il aille ronger les jupes de la reine; puis le chat, pour qu'il - mange le rat; le _chien_, pour qu'il morde le chat; le _bâton_, le - _feu_, l'_eau_, le _bœuf_, le _boucher_ et enfin la _mort_, comme - dans la chanson bourguignonne mentionnée plus haut[15]. - - Dans tout un groupe de contes, après le _bœuf_, vient une série - différente de personnages. Ainsi, dans un conte sicilien (Pitrè, - nº 131), une petite fille, Pitidda, ne voulant pas aller balayer - la maison, sa mère appelle successivement le loup, le chien, le - gourdin, le feu, l'eau, la vache; puis la _corde_, pour étrangler - la vache; la _souris_, pour ronger la corde, et enfin, le _chat_, - pour manger la souris. Un conte provençal (_Revue des langues - romanes_, t. IV, 1873, p. 114), conduit cette même série jusqu'au - _lien_ et finit brusquement; un conte languedocien de l'Hérault - (_ibid._, p. 112) a la série complète, mais il intercale assez - bizarrement, entre le chien et le bâton, le poulet, qui veut - piquer le chien, et le renard, qui veut manger le poulet. Dans un - conte allemand (Müllenhoff, nº 30), on s'adresse successivement - au chien, au bâton, au feu, à l'eau, au bœuf, au lien, à la - souris et finalement au chat. De même dans un conte flamand et - dans un conte de la Frise septentrionale, cités par M. Kœhler - (_loc. cit._, p. 465 et 466).--Un conte toscan (V. Imbriani, _la - Novellaja fiorentina_, nº 40), un conte du pays napolitain (V. - Imbriani, _Conti pomiglianesi_, p. 232) et un conte flamand (nº - 6 des contes flamands traduits par M. F. Liebrecht dans la revue - _Germania_, année 1868), ne commencent leur série qu'au bâton, mais - la poursuivent exactement comme les précédents. - - Il faut ajouter à ce groupe de contes un conte anglais de la - collection Halliwell, analysé par M. G. Paris (_loc. cit._, p. - 221): ici, la corde intervient pour pendre le boucher et non pour - lier ou étrangler le bœuf. Même chose dans deux contes allemands - cités par M. Kœhler (_loc. cit._, p. 465). Comparer un conte - norwégien de la collection Asbjœrnsen (_Tales of the Fjeld_, p. - 238): pour faire rentrer une chèvre au logis, on met en mouvement - le renard, le loup, l'ours, le Finnois (pour tirer sur l'ours), le - pin (pour tomber sur le Finnois), le feu, l'eau, le bœuf, le joug, - la hache, le forgeron, la _corde_, la _souris_, le _chat_. Dans - ce dernier conte et dans le conte anglais, le chat ne consent à - manger la souris qui si on lui donne du lait, et,--dans le conte - anglais,--la vache ne donne son lait que si la vieille lui apporte - une botte de foin. Cette fin, comme M. G. Paris l'a fait remarquer - très justement, est empruntée à un conte appartenant à un genre - analogue de poésie populaire et que nous avons étudié à l'occasion - de notre nº 29, _la Pouillotte et le Coucherillot_. - - - Un conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, t. I, p. 405) - nous offre une forme particulière du conte qui nous occupe: La - chèvre ne voulant pas revenir du bois, le bouc envoie après elle le - loup, puis l'ours après le loup, les hommes après l'ours, le chêne - après les hommes, la hache après le chêne, la pierre à aiguiser - après la hache, le feu après la pierre à aiguiser, l'eau après le - feu, et enfin l'ouragan après l'eau. - - D'après M. Kœhler et M. Liebrecht, un conte de cette famille existe - également chez les Grecs modernes. M. Kœhler (_loc. cit._, p. 467) - renvoie à Sanders, _Volksleben der Neugriechen_ (Mannheim, 1844, p. - 56 et 94), et M. Liebrecht à Passow, Τραγούδια Ῥωμαϊκά, nºˢ 273-276. - - Un détail pour terminer cette revue des contes européens de ce - genre actuellement vivants. Dans le conte alsacien mentionné plus - haut, nous avons retrouvé la formule du conte lorrain: «Il ne m'a - rien fait, je ne lui veux rien faire.» - - * * * * * - - Dans un livre de la première moitié du siècle dernier, le - _Neu-vermehrtes Berg-Lieder-Büchlein_, a été insérée une sorte de - chanson où se retrouve notre thème (_Germania_, t. V, 1860, p. - 463): Le fermier envoie Jæckel couper les orges; Jæckel ne veut - pas couper les orges, il aime mieux rester à la maison. Le fermier - envoie son valet chercher Jæckel, puis le chien mordre le valet. - Suit la série: gourdin, feu, eau, bœuf, boucher, diable, sorcière - (pour chasser le diable), bourreau (pour brûler la sorcière), et - enfin docteur (pour tuer le bourreau!). - - M. Antonio Machado y Alvares, dans un travail que nous avons cité - plus haut, rappelle un passage de _Don Quichotte_, dans lequel - Cervantès fait évidemment allusion à un conte de ce genre: «Et - comme on a coutume de dire: _le chat au rat, le rat à la corde, - la corde au bâton_, le muletier tapait sur Sancho, Sancho sur la - servante, la servante sur lui, l'hôtelier sur la servante.» (_Don - Quichotte_, partie I, chap. 16.) - - * * * * * - - Il est un rapprochement curieux, qui a déjà été fait plusieurs - fois, notamment par M. Gaston Paris, dans la _Romania_ (1872, - p. 222). Les contes et chansons appartenant au thème que nous - étudions ont un grand rapport avec un chant hébraïque qui, chez - les Juifs de divers pays, se récite ou se chante le second soir de - la Pâque, avant qu'on ne se retire, et qui figure dans certains - manuscrits,--assez récents, il est vrai[16],--du _Sepher Haggadah_, - sorte de rituel contenant les hymnes et récits que les Juifs lisent - et chantent en famille lors de la fête de la Pâque. M. G. Paris a - donné, d'après M. Darmesteter, une traduction de ce chant, faite - sur le texte hébraïque; la voici: - - «Un chevreau, un chevreau, que mon père a acheté pour deux _zuz_ - (monnaie talmudique de peu de valeur).--Un chevreau, un chevreau! - - «Et est venu le chat, et a mangé le chevreau que mon père a acheté - pour deux zuz.--Un chevreau, un chevreau! - - «Et est venu le chien, et a mordu le chat qui a mangé le chevreau - que mon père, etc. - - «Et est venu le bâton, et a battu le chien qui a mordu, etc. - - «Et est venu le feu, et a brûlé le bâton qui a battu, etc. - - «Et est venue l'eau, et a éteint le feu qui a brûlé, etc. - - «Et est venu le bœuf, et a bu l'eau qui a éteint, etc. - - «Et est venu le boucher, et a tué le bœuf qui a bu, etc. - - «Et est venu l'Ange de la mort, et a tué le boucher qui a tué, etc. - - «Et est venu le Saint (béni soit-il!), et a tué l'Ange de la mort - qui a tué le boucher qui a tué le bœuf qui a bu l'eau qui a éteint - le feu qui a brûlé le bâton qui a battu le chien qui a mordu le - chat qui a mangé le chevreau que mon père a acheté pour deux - zuz.--Un chevreau, un chevreau!» - - Le _Magasin pittoresque_ a publié, dès 1843, dans un article - sur les _Mœurs israélites de la Lombardie_ (t. XI, p. 267), la - traduction d'une version de ce chant recueillie chez les Juifs de - Ferrare, et qui, paraît-il, se récitait en dialecte ferrarais dans - les communautés juives de toute la Lombardie[17]. - - Ce chant juif avec sa série: _chat_, _chien_, _bâton_, _feu_, - _eau_, _bœuf_, _boucher_, _ange de la mort_ et _saint_, se rattache - bien évidemment aux contes que nous avons examinés, et, pour - préciser, au premier groupe de ces contes, celui dont fait partie - le conte lorrain. Mais est-ce de là qu'il dérive, ou ces contes - viendraient-ils eux-mêmes du chant juif, comme M. G. Papanti, par - exemple, l'affirmait encore, en 1877, dans ses _Novelline popolari - livornesi_? Nous n'hésitons pas à affirmer, avec M. Gaston Paris, - que cette dernière hypothèse n'est pas soutenable. M. G. Paris fait - remarquer que «la forme hébraïque ne mentionne pas la résistance - opposée par chacun des personnages de ce petit drame.» «Or,» - ajoute-t-il, «cette résistance est le vrai sujet de la pièce, et il - est peu probable qu'on l'ait ajoutée après coup à une traduction - du chant juif. Il faudrait que cette altération fût bien ancienne, - et il serait bien surprenant qu'aucune version française de la - forme primitive ne se fût conservée[18]. Au contraire, on peut très - bien comprendre qu'un juif, ayant entendu chanter cette chanson - singulière, y ait découvert un sens allégorique et l'ait adaptée, - en en retranchant la circonstance inutile (à son point de vue) de - la résistance des différents êtres qui y figurent, à l'expression - symbolique des destinées de sa nation.» - - * * * * * - - Du reste, ce n'est pas seulement en Europe qu'on a recueilli des - contes de ce type; on en a constaté l'existence à la source même - d'où se sont répandus dans le monde entier tant de contes de - tout genre; nous en avons un spécimen indien. Mais, avant de le - faire connaître, il faut dire quelques mots d'un conte kabyle et - d'un conte qui a été recueilli dans l'Afrique australe, chez les - Hottentots. - - Dans le conte hottentot (voir dans la _Zeitschrift für - Vœlkerpsychologie und Sprachwissenschaft_, t. V, 1868, p. 63, - l'analyse donnée par M. F. Liebrecht, d'après un livre anglais de - M. H. Bleek), un tailleur se plaint au singe de ce que la souris - mange ses habits. Le singe envoie le chat mordre la souris; puis le - chien mordre le chat, le bâton battre le chien, le feu brûler le - bâton, l'eau éteindre le feu, l'éléphant boire l'eau, et enfin la - fourmi piquer l'éléphant, qui se décide alors à boire l'eau, etc. - - Le conte ou plutôt l'espèce de chanson kabyle (J. Rivière, p. - 137) est ainsi conçu: «Viens, petit enfant, tu dîneras.--Je ne - dînerai pas.--Viens, bâton, tu frapperas l'enfant.--Je ne le - frapperai pas.--Viens, feu, tu brûleras le bâton.--Je ne le - brûlerai pas.--Viens, eau, tu éteindras le feu.--Je ne l'éteindrai - pas.--Viens, bœuf, tu boiras l'eau.--Je ne la boirai pas.--Viens, - couteau, tu égorgeras le bœuf.--Je ne l'égorgerai pas.--Viens, - forgeron, tu briseras le couteau.--Je ne le briserai pas.--Viens, - courroie, tu lieras le forgeron.--Je ne le lierai pas.--Viens, rat, - tu rongeras la courroie.--Je ne la rongerai pas.--Viens, chat, tu - mangeras le rat.--Apporte-le ici.--Pourquoi me manger? dit alors - le rat, apporte la courroie, je la rongerai.--Pourquoi me ronger? - dit la courroie, amène le forgeron, je le lierai..... Pourquoi - me frapper? dit l'enfant (au bâton), apporte mon dîner, je le - mangerai.» - - - Voici maintenant le conte indien, emprunté à la _Bombay Gazette_ - par la _Calcutta Review_ (t. LI, 1870, p. 116): «Il était une fois - un petit oiseau qui, en passant à travers les bois, ramassa un pois - et le porta au _barbhunja_ (_?_) pour le casser; mais le malheur - voulut qu'une moitié du pois restât engagée dans l'emboîture de - la manivelle du moulin à bras, et le barbhunja ne put parvenir à - la retirer. Le petit oiseau s'en alla trouver le charpentier et - lui dit: «Charpentier, charpentier, venez couper la manivelle du - moulin à bras: mon pois est engagé dans la manivelle du moulin à - bras; que mangerai-je? que boirai-je? et que porterai-je en pays - étranger?--Allez vous promener,» dit le charpentier, «y a-t-il du - bon sens de penser que je vais couper la manivelle du moulin à bras - à cause d'un pois?»[19]. - - «Alors, le petit oiseau alla trouver le roi et lui dit: «Roi, - roi! grondez le charpentier; le charpentier ne veut pas couper la - manivelle du moulin à bras, etc.--Allez vous promener,» dit le roi; - «pensez-vous que pour un pois je vais gronder le charpentier?» - - «Alors le petit oiseau alla trouver la reine: «Reine, reine! parlez - au roi; le roi ne veut pas gronder le charpentier, etc.--Allez vous - promener,» dit la reine; «pensez-vous que pour un pois je m'en vais - parler au roi?» - - Le petit oiseau va ensuite trouver successivement le serpent, - pour piquer la reine; le bâton, pour battre le serpent; le feu, - pour brûler le bâton; la mer, pour éteindre le feu; l'éléphant, - pour boire la mer; le _bhaunr_ (sorte de liane), pour enlacer - l'éléphant; la souris, pour ronger le bhaunr; le chat, pour manger - la souris[20]. Alors le chat va pour manger la souris, et la souris - va pour ronger le bhaunr, le bhaunr pour enlacer l'éléphant, et - ainsi de suite, jusqu'au charpentier. «Et le charpentier retira le - pois; le petit oiseau le prit et s'en alla bien content.» - - Un autre conte indien, recueilli dans le Pandjab (Steel et - Temple, pp. 209 et 334), a la même série de personnages, avec une - introduction du même genre. Ici c'est une graine qui s'est logée - dans la fente d'un arbre[21]. - - Ces deux contes indiens se relient, comme on voit, au second groupe - que nous avons signalé plus haut, groupe qui se distingue, par - toute la fin, de celui dont se rapproche le chant juif. Nouvelle - preuve que ce n'est pas dans ce chant juif qu'il faut chercher - l'origine du thème que nous étudions. - - - D'ailleurs, l'idée de ce thème est tout indienne. C'est celle - du conte bien connu du _Pantchatantra_, où le soleil renvoie le - brahmane au nuage, qui est plus fort que lui; le nuage au vent; - celui-ci à la montagne, et la montagne au rat (_Pantchatantra_, - trad. Th. Benfey, t. II, p. 264.--Cf. La Fontaine, _Fables_, - liv. IX, 7)[22]. Cela est si vrai que, dans un conte provençal - (_Romania_, t. I, p. 108), à la série de personnages du - _Pantchatantra_ vient se juxtaposer celle de notre thème. La glace - d'une rivière ayant coupé la patte à la fourmi, la mouche, compagne - de celle-ci, interpelle d'abord la glace, le _soleil_, le _nuage_, - le _vent_, la _muraille_, le _rat_, et ensuite le _chat_, le - _chien_, le _bâton_, le _feu_, l'_eau_, le _bœuf_, l'_homme_, la - _mort_. (Comparer le conte portugais nº 2 de la collection Coelho.) - - Ajoutons que, dans un conte swahili de l'île de Zanzibar (Steere, - p. 287 seq.), on retrouve presque exactement la série des - personnages du conte provençal et du conte portugais. Voici ce - conte swahili: Il y avait un maître d'école, nommé Goso, qui - apprenait aux enfants à lire sous un calebassier. Un jour, une - gazelle, étant montée sur l'arbre[23], fait tomber une calebasse - qui frappe Goso et le tue. Après avoir enterré leur maître, les - écoliers déclarent qu'ils vont chercher, pour le tuer, celui qui a - fait tomber la calebasse. Ils se disent d'abord que ce doit être - le _vent du sud_. Ils le prennent donc et le battent. Quand le - vent sait ce dont il s'agit, il leur dit: «Si j'étais le maître, - serais-je arrêté par un _mur_ de terre?» Le mur dit à son tour aux - écoliers: «Si j'étais le maître, serais-je percée par le _rat_?--Et - moi», dit le rat, «serais-je mangé par le _chat_?» Le chat dit - qu'il est lié par la corde; la corde, qu'elle est coupée par le - couteau; le couteau, qu'il est brûlé par le feu; le _feu_, qu'il - est éteint par l'eau; l'_eau_, qu'elle est bue par le bœuf; le - _bœuf_, qu'il est piqué par un certain insecte; enfin, l'insecte, - qu'il est mangé par la gazelle. La gazelle, interrogée par les - écoliers, ne répond rien. Ils la prennent alors et la tuent. - - -NOTES: - -[15] Un conte espagnol, publié pur M. Antonio Machado y Alvares dans -la revue _la Enciclopedia_ (Séville, livraison du 30 octobre 1880, -p. 629), a une introduction analogue à celle du conte portugais: Une -petite fille achète des pois grillés; pendant qu'elle les mange à une -fenêtre donnant sur le jardin du roi, le dernier de ses pois tombe près -d'un poirier. La petite fille ne pouvant le retrouver, dit au jardinier -d'arracher le poirier, pour qu'elle puisse chercher son pois. Comme il -refuse, elle dit au chien de le mordre, puis au taureau de donner un -coup de corne au chien, au lion de tuer le taureau, au roi d'envoyer -tuer le lion, et enfin, à la reine de se fâcher contre le roi. La -reine y consent, et alors, pour avoir la paix, le roi envoie des gens -pour tuer le lion, etc. Cette série, qui n'est pas sans analogie avec -la série préliminaire du conte portugais, ne se trouve, croyons-nous, -nulle part en dehors de ce conte espagnol. - -[16] Ces manuscrits ne remontent pas au delà de la fin du XVIe siècle. - -[17] Nous croyons intéressant de reproduire ici une version provençale, -mêlée d'hébreu, de ce même chant, qui se transmet traditionnellement -chez les juifs du midi de la France (_Chansons hébraïco-provençales des -Juifs comtadins_, réunies et transcrites par E. Sabatier. Nîmes, 1874, -p. 7): - -«Un cabri, un cabri, qu'avié acheta moun pèro un escu, dous -escus.--_Had gadya! Had gadya!_ (Un chevreau! un chevreau!) - -«Es vengu lou cat qu'a manja lou cabri qu'avié acheta moun pèro, un -escu, dous escus.--_Had gadya! Had gadya!_ - -«Es vengu lou chin qu'a mourdu lou cat, qu'avié manja lou cabri, etc. - -«Es vengu la vergo qu'a pica lou chin qu'avié mourdu lou cat, etc. - -«Es vengu lou fio qu'a brula la vergo qu'avié pica lou chin, etc. - -«Es vengu l'aïgo qu'a amoussa lou fio qu'avié brula la vergo, etc. - -«Es vengu lou bioou qu'a begu l'aïgo qu'avié amoussa lou fio, etc. - -«Es vengu lou _chohet_ (le boucher) qu'a _chahata_ (qui a tué) lon -bioou qu'avié begu l'aïgo, etc. - -«Es vengu lou _malach hammaveth_ (l'Ange de la mort) qu'a _chahata_ lou -_chohet_ qu'avié _chahata_ lou bioou, etc. - -«Es vengu _hakkadosch barouch_ (le Saint, béni soit-il!) qu'a -_chahata_ lou _malach hammaveth_ qu'avié _chahata_ lou _chohet_, -qu'avié _chahata_ lou bioou qu'avié begu l'aïgo, qu'avié amoussa lou -fio qu'avié brula la vergo, qu'avié pica lou chin qu'avié mourdu lou -cat, qu'avié manja lou cabri qu'avié acheta moun pèro un escu, dous -escus.--_Had gadya! Had gadya!_» - -[18] Nous dirons,--ce qui rend encore plus fort le raisonnement de -M. G. Paris,--aucune version _d'aucun pays_. Pour un observateur -superficiel, le conte provençal et le conte languedocien, que nous -avons mentionnés ci-dessus, pourraient au premier abord paraître -reproduire la forme hébraïque. Il n'y est pas, en effet, parlé de -résistance des divers personnages: «Le loup vient qui voulait manger -la chèvre», puis le chien «qui voulait mordre le loup», etc. Mais il y -a là, certainement, une altération, ainsi que le montre l'introduction -où l'on dit à la chèvre de sortir d'un champ de mil qu'elle mange. -Evidemment, dans la forme primitive, on appelait le loup contre la -chèvre, puis le chien contre le loup, etc. D'ailleurs,--et ceci est -décisif,--la fin de ces deux contes, avec la série _lien_, _souris_, -_chat_, les rattache précisément au groupe de contes qui s'éloigne le -plus du chant juif et dont nous ferons connaître tout à l'heure une -forme orientale. - -[19] L'introduction de ce conte indien se retrouve à peu près dans le -conte espagnol, cité plus haut, où la petite fille veut faire arracher -un arbre pour chercher un pois qui est tombé à côté. - -[20] Il y a ici, comme dans le conte portugais résume ci-dessus, une -série préliminaire de personnages, avant la série ordinaire ou, du -moins, avant l'une des deux séries ordinaires, et, chose curieuse, -cette série préliminaire, dans le conte portugais,--juge, _roi_, qui -doit faire marcher le juge, _reine_, qui doit se fâcher contre le -roi, rat, qui doit ronger les jupes de la reine, chat, chien, puis -_bâton_,--a beaucoup de rapport avec celle du conte indien. Ajoutons -que l'introduction du conte portugais est analogue à celle du conte -espagnol et, par suite, à celle du conte indien. - -[21] Dans un conte de l'île de Ceylan (_Orientalist_, 1885, p. 26), -après une introduction analogue à celle des contes indiens, la série de -personnages mis en scène est toute différente: Un oiseau a pondu deux -œufs entre deux grosses pierres; les pierres s'étant rapprochées, il -ne peut plus arriver à son nid. Alors il appelle à son aide un maçon; -celui-ci ayant refusé de venir, l'oiseau dit à un sanglier d'aller -dans le champ du maçon manger tout le grain; puis à un chasseur, de -tirer le sanglier; à un éléphant, de tuer le chasseur; à un _katussâ_ -(sorte de petit lézard), de s'introduire, par la trompe de l'éléphant, -jusque dans son cerveau (_sic_); à une poule des jungles, de manger -le katussâ; à un chacal, de manger la poule. Le chacal se met à la -poursuite de la poule, etc. - -[22] Un passage du Coran, que nous trouvons dans le _Magasin -pittoresque_ (t. 46, 1878, p. 334), nous paraît un écho de cette fable -indienne. Voici ce passage, que l'on peut ajouter aux rapprochements -faits par M. Benfey (_Pantschatantra_, II, p. 373 seq.): «Quand Dieu -eut fait la terre, elle vacillait de çà et de là, jusqu'à ce que -Dieu eût mis les montagnes pour la tenir ferme. Alors les anges lui -demandèrent: O Dieu, y a-t-il dans ta création quelque chose de plus -fort que les montagnes? Et Dieu répondit: Le fer est plus fort que les -montagnes, puisqu'il les fend.--Et, dans ta création, est-il quelque -chose de plus fort que le fer?--Oui, le feu est plus fort que le -fer, puisqu'il le fond.--Et est-il quelque chose de plus fort que le -feu?--Oui, l'eau, car elle l'éteint.--Est-il quelque chose de plus fort -que l'eau?--Oui, le vent, car il la soulève.--O notre soutien suprême, -est-il dans ta création quelque chose de plus fort que le vent?--Oui, -l'homme de bien qui fait la charité: s'il donne de sa main droite sans -que sa gauche le sache, il surmonte toutes choses.» - -[23] Etait-ce bien une gazelle dans le texte original, et n'y aurait-il -pas là une erreur de traduction? - - - - -XXXV - -MARIE DE LA CHAUME DU BOIS - - -Il était une fois une femme qui avait deux filles: l'aînée servait dans -une maison de la ville voisine; la plus jeune demeurait avec sa mère -dans une chaumière isolée au milieu de la forêt. - -Un jour que cette dernière, qu'on appelait Marie de la Chaume du Bois, -était seule, occupée à filer, elle entendit frapper à la porte; elle -ouvrit et vit entrer un beau jeune homme habillé en chasseur, qui la -pria de lui donner à boire, lui disant qu'il était le roi du pays. Il -fut si frappé de la beauté de la jeune fille, que peu de jours après il -revint à la chaumière pour demander sa main. La mère, qui n'aimait que -sa fille aînée, aurait bien voulu la faire épouser au roi; elle n'osa -pourtant pas s'opposer au mariage de la cadette, et les noces se firent -en grande cérémonie. - -A quelque temps de là, le roi fut obligé de partir pour la guerre. -Pendant son absence, la mère de la reine vint au château avec son autre -fille. Celle-ci, qui enviait le bonheur de sa sœur et la haïssait -mortellement, voulut profiter de l'occasion pour se venger. Elle se -jeta un jour sur la reine, lui arracha d'abord les yeux, puis les -dents, enfin lui coupa les mains et les pieds et la fit porter dans une -forêt, où on l'abandonna. Comme elle ressemblait à sa sœur, elle se fit -passer pour la reine. - -Cependant, la pauvre reine n'attendait plus que la mort. Tout à coup, -un vieillard se trouva près d'elle et lui dit: «Madame, qui donc vous -a abandonnée dans cette forêt?» La reine lui ayant raconté ce qui lui -était arrivé: «Vous pouvez,» dit le vieillard, «faire trois souhaits; -ils vous seront accordés.--Ah!» répondit la reine, «je voudrais bien -ravoir mes yeux, mes dents, mes mains, et, s'il m'était permis de -faire un souhait de plus, mes pieds aussi.» - -Le vieillard dit à un petit garçon qui était avec lui: «Prends ce rouet -d'or, et va le vendre au château pour deux yeux.» Le petit garçon prit -le rouet et s'en alla crier devant le château: - - «Au tour, au tour à filer! - «Qui veut acheter mon tour à filer?» - -La fausse reine sortit au bruit et dit au petit garçon: «Combien -vends-tu ton rouet?--Je le vends pour deux yeux.» Elle s'en alla -demander conseil à sa mère. «Tu as mis les yeux de ta sœur dans une -boîte», dit la vieille; «tu n'as qu'à les donner à cet enfant.» Le -petit garçon prit les yeux et les rapporta au vieillard. Celui-ci ne -les eut pas plus tôt remis à leur place, que la reine recouvra la vue. - -«Maintenant,» dit-elle, je voudrais bien ravoir mes dents.» Le -vieillard donna une quenouille d'or au petit garçon et lui dit: «Va -au château vendre cette quenouille pour des dents.» L'enfant prit la -quenouille et s'en alla crier devant le château: - - «Quenouille, quenouille à filer! - «Qui veut acheter ma quenouille?» - -«Ah!» pensa la fausse reine, «que cette quenouille irait bien avec -le rouet d'or!» Elle descendit de sa chambre et dit au petit garçon: -«Combien vends-tu ta quenouille?--Je la vends pour des dents.» Elle -retourna trouver sa mère. «Tu as les dents de ta sœur», dit la vieille; -«donne-les à cet enfant.» Le petit garçon rapporta les dents, et le -vieillard les remit à la reine, si bien qu'il n'y parut plus. Ensuite -il donna une bobine d'or à l'enfant. «Va au château,» lui dit-il, -«vendre cette bobine pour deux mains.» - -La fausse reine acheta la bobine pour les deux mains de sa sœur. Il -ne manquait plus à la reine que ses pieds. «On ne peut filer sans -épinglette et sans mouilloir,» dit le vieillard à l'enfant; «va vendre -cette épinglette et ce mouilloir d'or pour deux pieds.» - -La fausse reine, charmée d'avoir toutes ces belles choses à si bon -marché, courut chercher les pieds de sa sœur, que l'enfant rapporta. -La reine ne savait comment témoigner sa reconnaissance au vieillard. -Celui-ci la conduisit derrière le jardin du château, lui dit de ne pas -se montrer encore et disparut. - -Ce jour-là même, le roi revint de la guerre. En voyant la fausse reine, -il crut que c'était sa femme; il la trouva changée, mais il supposa -que c'était parce qu'elle avait eu du chagrin d'être restée longtemps -sans le voir. Elle lui montra le rouet d'or, la quenouille et tout ce -qu'elle avait acheté, puis ils descendirent ensemble au jardin. - -Tout à coup, on entendit frapper à la porte: c'était le vieux mendiant. -La fausse reine voulait le chasser, mais le roi lui fit bon accueil et -lui demanda s'il n'avait rien vu dans ses voyages qui méritât d'être -raconté. - -«Sire,» dit le mendiant, «il n'y a pas longtemps, j'ai rencontré dans -une forêt une dame à qui l'on avait arraché les yeux et les dents, -coupé les pieds et les mains. C'était sa sœur qui l'avait traitée -ainsi. J'ai envoyé à cette méchante sœur un petit garçon qui lui a -vendu un rouet d'or pour ravoir les yeux, une quenouille d'or pour les -dents, une bobine d'or pour les mains, une épinglette et un mouilloir -d'or pour les pieds. Si vous voulez, sire, en savoir davantage, vous -trouverez là-bas, au bout du jardin, une femme qui vous dira le reste.» - -Le roi suivit le mendiant et fut bien surpris et bien joyeux en -reconnaissant sa femme. Il la ramena au château; puis il ordonna -d'enchaîner la mère et la sœur de la reine et de les jeter aux bêtes. - - -REMARQUES - - Notre conte présente la plus frappante ressemblance avec un conte - tchèque de Bohême (Wenzig, p. 45). Ce dernier n'a de vraiment - différent que le dénouement, où c'est le rouet d'or qui, mis en - mouvement par la fausse princesse, en présence du prince, se met - à parler et révèle le crime. Ajoutons que, dans ce conte tchèque, - les dents n'ayant pas été arrachées à la princesse, le petit garçon - ne va vendre au château que trois objets: un rouet d'or, un fuseau - d'or et une quenouille d'or. - - Le même thème se trouve traité d'une façon plus ou moins - particulière dans plusieurs autres contes. - - Dans un conte sicilien (Pitrè, nº 62), une jeune fille doit épouser - un roi; sa tante, qui s'est offerte à la conduire dans le pays - du fiancé, lui substitue sa propre fille et l'abandonne dans une - grotte après lui avoir arraché les yeux. Passe un vieillard, qui - accourt aux cris de la jeune fille. Celle-ci l'envoie sous le - balcon du roi avec deux corbeilles pleines de roses magnifiques - qui, par suite d'un don à elle fait, tombent de ses lèvres quand - elle parle, et lui dit de crier qu'il les vend pour des yeux. Elle - rentre ainsi en possession de ses yeux, recouvre la vue et finit - par se faire reconnaître du roi son fiancé. - - Dans un conte italien du Montferrat (Comparetti, nº 25), une jeune - fille a reçu divers dons d'un serpent reconnaissant, et un roi veut - l'épouser. Les sœurs de la jeune fille, jalouses de son bonheur, - lui coupent les mains et lui arrachent les yeux, et l'une d'elles - se fait passer, auprès du roi, pour sa fiancée. La jeune fille - est recueillie par de braves gens. Un jour, au milieu de l'hiver, - le serpent vient lui dire que la reine, qui est enceinte, a envie - de figues. D'après les indications du serpent, la jeune fille dit - à l'homme chez qui elle demeure où il en pourra trouver, et elle - l'envoie au palais en vendre pour des yeux; puis un autre jour, des - pêches pour des mains. Elle se fait enfin reconnaître par le prince. - - En Italie encore, nous trouvons un conte toscan du même genre - (Gubernatis, _Novelline di S. Stefano_, nº 13). Le voici dans - ses traits essentiels: La belle-mère d'une jeune reine hait - mortellement sa bru. Pendant l'absence du roi, elle ordonne à - deux de ses serviteurs de conduire la reine dans un bois et de - la tuer. Emus de ses larmes, les serviteurs se contentent de lui - arracher les yeux pour les porter à la reine-mère comme preuve de - l'exécution de ses ordres. La jeune femme est recueillie par un - vieillard. Ayant reçu d'un serpent trois objets merveilleux, elle - se fait conduire, le visage voilé, devant le palais de son mari, - et met en vente le premier objet pour un œil, puis le second aussi - pour un œil; pour prix du troisième objet, elle demande (comme dans - l'_Oiseau bleu_ de Mme d'Aulnoy, et dans les autres contes de ce - type, Grimm, nº 88, etc.) la permission de passer la nuit dans la - chambre voisine de celle du roi, et se fait ainsi reconnaître de - son mari. - - Dans un conte catalan (_Rondallayre_, t. III, p. 114), les yeux - de la vraie fiancée d'un roi, fille d'un charbonnier, lui sont - arrachés par une jeune fille, envieuse de son bonheur. C'est encore - un serpent reconnaissant qui vient à son secours; il donne à sa - bienfaitrice une pomme magnifique qu'elle devra aller vendre à la - nouvelle reine pour «des yeux de chrétienne». La fausse reine la - trompe et lui donne des yeux de chat; mais ensuite, en échange - d'une poire qui vient également du serpent, la vraie reine rentre - en possession de ses yeux.--Comparer un conte recueilli chez les - Espagnols du Chili (_Biblioteca de las Tradiciones populares - españolas_, t. I, p. 137). - - Dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 28), une jeune reine - se met en route, accompagnée de sa nourrice et de sa sœur de lait, - pour aller célébrer ses noces dans le pays de son fiancé. Mourant - de soif pendant le voyage,--sa nourrice ne lui a fait manger tout - le temps que d'une pâtisserie extrêmement salée,--elle supplie sa - nourrice de lui donner à boire. Cette méchante femme lui dit que - dans ce pays l'eau est si chère, que chaque gorgée se paie au prix - d'un œil. La reine, pour avoir à boire, s'arrache d'abord un œil, - puis l'autre[24]. Alors la nourrice l'abandonne et fait passer sa - propre fille pour la reine. Cette dernière est recueillie par une - vieille femme charitable. Or, la vraie reine avait ce don, que des - roses s'échappaient de sa bouche toutes les fois qu'elle souriait. - Elle envoie la bonne vieille au palais vendre de ces roses pour - des yeux. (Ici, par suite d'une altération évidente, les yeux de - chienne qu'on lui donne lui font recouvrer la vue.) - - Citons encore un conte russe analysé par M. de Gubernatis - (_Zoological Mythology_, I, p. 218): La servante de la fiancée d'un - tzar endort sa maîtresse et lui arrache les yeux; puis elle se - substitue à elle et épouse le tzar. La jeune fille est recueillie - par un vieux berger. Pendant la nuit, elle fait, quoique aveugle, - une couronne de tzar et envoie le vieillard au palais la vendre - pour un œil; le lendemain, elle recouvre de la même manière son - second œil. - - - On peut enfin rapprocher de ces différents récits un passage d'un - conte roumain de Transylvanie (dans la revue _Ausland_, 1856, p. - 2122): Par suite de la trahison de sa mère, le héros Frounsé-Werdyé - a été tué et haché en mille morceaux par un dragon. La «Sainte Mère - Dimanche», protectrice de Frounsé, rassemble tous ces morceaux et - le ressuscite; mais il manque les yeux, que le dragon a gardés. - La «Sainte Mère Dimanche» prend un violon, se déguise en musicien - et se rend au château du dragon. Justement celui-ci célèbre ses - noces avec la mère de Frounsé; il appelle le prétendu musicien pour - qu'il les fasse danser. A peine la «Sainte Mère Dimanche» a-t-elle - commencé à jouer, qu'une corde de son violon casse. Elle dit - qu'elle ne peut raccommoder cette corde qu'au moyen d'yeux d'homme. - «Donne-lui un œil de mon fils,» dit la mère de Frounsé au dragon. - Une seconde corde casse, et la «Sainte Mère Dimanche» obtient de la - même façon le second œil.--Comparer la fin d'un conte grec moderne - de même type que ce conte roumain (Hahn, nº 24). - - * * * * * - - Chez les Kabyles, on a recueilli un conte qui, malgré nombre - d'altérations, se rapproche des contes analysés plus haut, et, - en particulier, du conte grec moderne. Dans ce conte kabyle (J. - Rivière, p. 51), une jeune fille qui a divers dons, entre autres (à - peu près comme l'héroïne du conte grec et celle du conte sicilien - nº 62 de la collection Pitrè) le don de semer des fleurs sous ses - pas, se prépare à se mettre en route pour le pays de son fiancé. Au - moment du départ, sa marâtre lui donne un petit pain dans lequel - elle a mis beaucoup de sel (toujours comme dans le conte grec). - Quand la jeune fille a mangé, elle demande à boire. «Laisse-moi - t'arracher un œil,» lui dit la fille de sa marâtre, «et je te - donnerai à boire.» Elle se laisse arracher successivement les deux - yeux, et la marâtre emmène sa fille à la place de l'aveugle; mais - la fraude est bientôt reconnue, car la fausse fiancée n'a aucun des - dons de la véritable. Des corbeaux rendent la vue à celle-ci, et, - plus tard, après des aventures assez confuses, elle est reconnue - pour ce qu'elle est réellement. - - -NOTES: - -[24] Dans un conte sicilien, tout différent (Pitrè, _Nuovo Saggio_, -nº 6), deux méchantes sœurs, jalouses de la beauté de leur cadette, -mettent quantité de sel dans un plat qu'elles font manger à cette -dernière, et la jeune fille, mourant de soif, est obligée de se laisser -arracher les yeux pour avoir à boire. Des fées lui rendent la vue. - - - - -XXXVI - -JEAN & PIERRE - - -Il était une fois une pauvre femme qui avait deux fils, Jean et Pierre. -Pierre, voyant sa mère dans la misère, alla se mettre au service -d'un laboureur. «Combien demandes-tu?» lui dit le laboureur.--«Cent -écus,» répondit Pierre.--«Tu les auras; mais voici mes conditions: à -la première dispute, celui de nous deux qui se fâchera aura les reins -cassés.--Maître, je ne me fâche jamais.» - -A peine s'était-il passé huit jours que Pierre eut une discussion -avec son maître; il se fâcha, et le laboureur lui cassa les reins. -Il s'en retourna chez sa mère et raconta à son frère Jean ce qui -lui était arrivé. Jean se fit indiquer la maison du laboureur et -s'offrit à le servir, sans dire qu'il était frère de Pierre. «Combien -veux-tu?--Maître, vous me donnerez cent écus.--Tu les auras; mais -voici mes conditions: à la première dispute, celui de nous deux qui se -fâchera aura les reins cassés.--Maître, je ne me fâche jamais.» - -Le lendemain, le maître envoya Jean conduire au marché un chariot de -grain attelé de quatre chevaux. Jean vendit le chariot et les quatre -chevaux et porta l'argent à son frère. Quand il rentra chez son maître, -celui-ci lui dit: «Qu'as-tu fait du chariot et des chevaux?--Maître,» -répondit Jean, «je les ai vendus à un homme que j'ai rencontré sur la -route.--Et l'argent?--L'argent, je l'ai porté à mon frère, à qui vous -avez cassé les reins.--Tu veux donc me ruiner?--Maître, est-ce que vous -vous fâchez?--Je ne me fâche pas pour si peu.--Vous savez que celui -qui se fâchera aura les reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du tout.» - -Le jour suivant, le maître dit à sa femme: «Je vais envoyer Jean -chercher le plus gros chêne de la forêt; il ne pourra pas le rapporter, -et, quand je lui ferai des reproches, il se mettra en colère.» Jean -partit avec un chariot à quatre chevaux, vendit tout l'équipage -comme la première fois, puis revint à la maison. «Eh bien!» lui -dit le laboureur, «où est le chariot?--Le chariot? je l'ai laissé -dans la forêt: je n'ai pu l'en faire sortir.--Oh! tu nous ruineras, -tu nous ruineras!» La femme criait encore plus haut: «Tu nous -ruineras!»--«Maître,» dit Jean, «est-ce que vous vous fâchez?--Je ne me -fâche pas pour si peu.--Vous savez que celui qui se fâchera aura les -reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du tout.» - -Un autre jour, tandis que Jean battait en grange, le laboureur et sa -femme allèrent déjeuner sans l'appeler. Jean ne fit pas semblant de -s'en apercevoir; il alla vendre le blé qu'il avait battu, fit un bon -déjeuner à l'auberge et revint à la maison. «Jean,» dit le maître, -«qu'as-tu fait du grain?--Vous ne m'avez pas appelé pour déjeuner; j'ai -été vendre le grain et j'ai déjeuné avec l'argent.--Tu nous ruineras, -Jean, tu nous ruineras!--Maître, est-ce que vous vous fâchez?--Je ne me -fâche pas pour si peu.--Vous savez que celui qui se fâchera aura les -reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du tout.» - -La femme du laboureur dit à son mari: «Envoyons-le mener les petits -porcs au pâturage: l'ogre le mangera et nous serons débarrassés de lui.» - -Jean partit donc avec le troupeau, et, arrivé près de la maison de -l'ogre, il y entra. Il tenait un moineau dans sa main. «Tu ne monterais -pas si haut que ce petit oiseau?» dit-il en le montrant à l'ogre.--«Oh! -non,» dit l'ogre.--«J'ai faim,» reprit Jean.--«Moi aussi. Qu'est-ce que -nous allons faire pour déjeuner?--Si nous faisions de la bouillie?» dit -Jean. - -La bouillie faite, ils se mirent à table. Jean, qui s'était attaché -sur l'estomac une grande poche, y faisait entrer une bonne partie de -sa bouillie, tandis que l'ogre avalait tout. Quand la poche de Jean -fut pleine, il la fendit d'un coup de couteau, et toute la bouillie -se répandit; puis il recommença à manger. «Tiens!» dit l'ogre, «je -voudrais bien pouvoir me soulager comme toi. Fends-moi donc aussi -l'estomac.» Jean ne se le fit pas dire deux fois, et il lui fendit si -bien l'estomac, que l'ogre en mourut. - -Cela fait, Jean retourna près de ses cochons, et, après leur avoir -coupé à tous la queue, il les alla vendre; ensuite il enfonça les -queues dans la vase d'un marais et revint chez son maître. «Où sont -les cochons?» lui demanda le maître.--«Ils sont tombés dans un -marécage.--Eh bien! il faut les en tirer.--Maître, il n'y a pas moyen -d'y entrer.» Le maître alla pourtant voir ce qu'il en était; mais quand -il voulut retirer un des cochons par la queue, la queue lui resta dans -la main, et il tomba à la renverse dans la bourbe. «Tu nous ruineras, -Jean, tu nous ruineras!--Maître, est-ce que vous vous fâchez?--Je ne me -fâche pas pour si peu.--Vous savez que celui qui se fâchera aura les -reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du tout.» - -La femme dit à son mari: «Il faut l'envoyer mener les oies au -pâturage.» Jean partit avec les oies. Le soir, il en manquait deux -ou trois qu'il avait vendues. «Jean,» dit le laboureur, «il manque -des oies.--Maître, je n'en suis pas cause: c'est une bête qui les a -mangées.--Tu nous ruineras, Jean, tu nous ruineras!--Maître, est-ce -que vous vous fâchez?--Je ne me fâche pas pour si peu.--Vous savez que -celui qui se fâchera aura les reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du -tout.» - -«Voilà un singulier domestique,» dit le lendemain la femme; «il va nous -ruiner. J'irai me cacher dans un buisson pour voir ce qu'il fait des -oies.» Jean avait entendu ce qu'elle disait; avant de partir pour le -pâturage, il dit au laboureur: «Maître, je prends votre fusil; si la -bête vient, je la tuerai.» Quand il vit la femme dans le buisson, il -fit feu sur elle et la tua. Le soir, il ramena les oies à la maison. -«Maître», dit-il, «comptez, il n'en manque pas une; j'ai tué la bête -qui les mangeait.--Ah! malheureux! tu as tué ma femme!--Je n'en sais -rien; toujours est-il que j'ai tué une grosse bête. Mais vous, est-ce -que vous vous fâchez?--Ah! certes oui! je me fâche!» Là-dessus, Jean -lui cassa les reins; puis il revint chez lui, et moi aussi. - - -REMARQUES - - Le thème principal de ce conte,--la convention entre le maître et - son valet,--se retrouve sous une forme plus ou moins ressemblante - dans des contes recueillis en Bretagne (F.-M. Luzel, 5e rapport, - p. 29, et _Mélusine_, 1877, col. 465), en Picardie (Carnoy, p. - 316), dans le pays basque (Webster, p. 6 et p. 11), en Espagne - (_Biblioteca de las Tradiciones populares españolas_, t. IV, p. - 139), en Corse (Ortoli, p. 203), dans diverses parties de l'Italie - (_Jahrbuch für romanische und englische Literatur_, t. VIII, p. - 246, et _Propugnatore_, t. IX, 2e partie, 1876, p. 256), dans le - Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 223), en Allemagne (Prœhle, II, - nº 16), chez les Lithuaniens (Schleicher, p. 45), chez les Slaves - de Moravie (Wenzig, p. 5), en Valachie (Schott, nº 23, p. 229), - chez les Grecs d'Epire (Hahn, nº 11 et nº 34, p. 222), en Irlande - (Kennedy, II, p. 74; _Royal Hibernian Tales_, p. 51), en Ecosse - (Campbell, nº 45), et, d'après M. R. Kœhler (_Mélusine_, _loc. - cit._, col. 473), en Danemark et en Norwège. - - Dans presque tous ces contes, la condition qui doit être observée - par les deux parties, c'est, comme dans notre conte, de ne point se - fâcher;--dans quelques-uns (conte écossais, premier conte basque, - second conte grec), il faut ne pas manifester de regrets au sujet - de l'engagement;--enfin, dans le second conte basque, il est dit - simplement que le valet s'engage à faire tout ce que son maître lui - ordonnera. - - Quant à la punition de celui qui aura manqué à la convention, - c'est, dans le plus grand nombre des contes, de se voir enlever - par l'autre une ou plusieurs lanières dans le dos, «un ruban de - peau rouge depuis le sommet de la tête jusqu'aux talons,» dit un - des contes bretons. Dans le premier des deux contes italiens, il - doit être écorché vif; dans le conte de la Moravie, il doit perdre - le nez; dans le conte picard, une oreille; dans les contes corse, - tyrolien et allemand, les deux oreilles. - - - Ajoutons que, dans plusieurs de ces contes (conte écossais, second - conte breton, contes tyrolien, valaque, second conte grec), le - héros n'a pas, comme le nôtre, de frère qui, avant lui, ait mal - réussi dans l'entreprise.--Dans tous les autres contes européens, - il y a trois frères; nous n'en avons rencontré deux que dans le - premier conte breton. - - - Parmi les mauvais tours que Jean joue à son maître pour le fâcher, - l'histoire des queues de cochon, fichées dans le marais, figure - dans le second conte breton, le conte picard, le conte corse, - les deux contes basques, le conte allemand de la collection - Prœhle (où ce sont des queues de vache), et, d'après M. Kœhler - (_Jahrb. für rom. und engl. Lit._, VIII, p. 251), dans un conte - norwégien.--Elle se retrouve dans plusieurs contes qui n'ont pas - le cadre du nôtre et qui se composent simplement d'aventures de - voleurs ou d'adroits fripons, par exemple, dans un conte piémontais - (Gubernatis, _Zoological Mythology_, I, p. 234), un conte sicilien - (Gonzenbach, nº 37, p. 254), un conte portugais (Braga, nº 77), un - conte islandais (Arnason, p. 552), un conte allemand (Prœhle, I, - nº 49), et un conte russe (Gubernatis, _loc. cit._). Dans le conte - allemand, c'est une queue de bœuf que le voleur plante dans le - marais; dans le conte russe, une queue de cheval. - - - Le conte slave de Moravie a, comme le conte lorrain, un épisode où - le valet, voyant ses maîtres déjeuner sans l'appeler, va vendre un - sac de grain qu'il vient de battre et fait un bon déjeuner avec - l'argent.--Dans le conte tyrolien, le maître lui ayant dit d'aller - travailler au lieu de dîner, le valet vend deux vaches et s'en va - dîner à l'auberge.--Dans le conte picard, où le seigneur dit à Jean - le Malin qu'il ne lui fera pas donner à déjeuner, Jean va vendre - tous les bœufs et tous les cochons de son maître, de sorte qu'il a - de quoi faire bonne chère. - - * * * * * - - L'épisode de l'ogre ne se rencontre que dans cinq des contes - mentionnés ci-dessus, le conte écossais, le premier conte italien, - les deux contes basques et le conte espagnol. (Dans ce dernier, - l'ogre est remplacé par un ours.) En réalité, c'est un thème tout - à fait indépendant du thème principal et qui s'y trouve intercalé. - Nous avons déjà fait connaissance avec ce thème dans le conte nº - 25 de notre collection, _le Cordonnier et les Voleurs_. Le moineau - que Jean montre à l'ogre est évidemment un souvenir obscurci - de l'oiseau que le cordonnier lance en l'air comme si c'était - une pierre, pour donner aux voleurs une haute idée de sa force. - D'ailleurs, cet épisode se trouve sous une forme bien plus complète - et bien mieux conservée dans le conte italien, dans le premier - conte basque et dans le conte espagnol: nous y retrouvons à peu - près tous les traits qui figurent dans les contes du type de notre - conte _le Cordonnier et les Voleurs_.--Dans le conte écossais, au - lieu d'être intercalé dans le thème principal, cet épisode lui est - simplement juxtaposé. Après avoir réussi à fâcher son maître et lui - avoir taillé dans le dos une lanière de peau, le héros entre au - service d'un géant, etc. - - - L'épisode en question présente, dans ce dernier conte, un trait qui - le rapproche tout à fait du conte lorrain: Mac-a-Rusgaich et son - maître le géant se portent réciproquement un défi à qui mangera - le plus. Mac-a-Rusgaich s'attache sur la poitrine un sac de cuir - où il fait entrer la plus grande partie de ce qu'il doit manger, - et enfin il fend ce sac en disant qu'une telle bedaine l'empêche - de se baisser. Le géant veut l'imiter et il meurt.--Dans le conte - espagnol, cet épisode s'enchaîne avec un autre épisode dans lequel - l'ours et Pedro se défient à la course. Pedro, qui a de l'avance - sur l'ours, passe auprès de lavandières; il les prie de lui prêter - un couteau, il fend le sac caché sous sa chemise, et toute la - bouillie se répand; puis il se remet à courir. L'ours étant arrivé - près des lavandières, leur demande si elles ont vu passer un homme. - «Oui, et il s'est ouvert le ventre avec le couteau que nous lui - avons prêté.--Prêtez-le moi aussi,» dit l'ours, «je courrai mieux.» - Et il se tue. (Comparer le conte sicilien nº 83 de la collection - Pitrè.)--Dans le premier des deux contes basques mentionnés - plus haut, le héros, en s'enfuyant de chez le _tartaro_ (ogre), - fait semblant de s'ouvrir le ventre et jette sur la route les - entrailles d'un cochon qu'il tenait cachées, afin de faire croire - au tartaro que c'est là un moyen de devenir plus agile. Il en est - de même dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 111) et - dans un conte portugais (Braga, nº 77). - - Nous ferons remarquer que ce trait se rencontre encore dans un - autre conte de Montiers, variante de notre nº 1. Dans cette - variante, Jean-sans-Peur, Jean-de-l'Ours et Tord-Chêne arrivent - chez un ogre, pendant l'absence de celui-ci. Quand il rentre, les - trois compagnons, sans se déconcerter, lui disent qu'ils ont faim. - La femme de l'ogre prépare des grimées[25], et l'on se met à table. - Les trois compagnons se sont attaché des poches sur l'estomac, et - ils y introduisent les grimées. L'ogre, croyant qu'ils avalent - tout, ne veut pas avoir le dessous, et il mange tant qu'il en - meurt.--Plusieurs contes du type de notre nº 25, _le Cordonnier et - les Voleurs_, présentent un passage analogue. Ainsi, dans un conte - suédois (Cavallius, p. 7), dans un conte norwégien (Asbjœrnsen, I, - nº 6), c'est absolument le trait de _Jean et Pierre_: trompé par la - même ruse, le géant veut aussi se soulager en s'ouvrant l'estomac, - et il se tue. Comparer un conte suisse (Sutermeister, nº 41), un - conte sicilien (Gonzenbach, nº 41), et aussi un conte gascon de la - collection Cénac-Moncaut (p. 90). - - Notons encore un passage d'un livre populaire anglais du siècle - dernier, _Jack le Tueur de géants_, déjà cité dans les remarques - de notre nº 25 (I, p. 261): Jack, déjeunant avec le géant, attache - sous ses vêtements un grand sac de cuir et y jette, sans être - aperçu, tout le pudding qui lui est servi. Ensuite il dit au géant - qu'il va lui faire voir un tour d'adresse. D'un coup de couteau il - fend le sac de cuir, et tout le pudding tombe à terre. Le géant se - croit obligé de faire comme Jack, et il se tue. - - * * * * * - - Le dernier épisode de notre conte,--celui de la femme tuée,--a subi - une altération. Dans les autres contes où il existe, voici comment - il se présente: L'année du valet doit se terminer au premier chant - du coucou. Pour se débarrasser de lui plus vite, la femme du maître - grimpe sur un arbre et imite le coucou; le valet tire sur le - prétendu oiseau et le tue. Voir, parmi les contes mentionnés plus - haut, le premier conte breton, le conte corse, le conte espagnol, - le conte tyrolien, le conte allemand, le conte slave de Moravie, - le second conte grec, le second conte irlandais, et, d'après M. - Kœhler, le conte danois et le conte norwégien.--Il faut ajouter - enfin un passage d'un conte sicilien d'un autre type, que nous - avons déjà eu occasion de citer à propos de l'épisode des queues de - cochon (Gonzenbach, nº 37, p. 254). - - * * * * * - - En Orient, nous rencontrons d'abord cet épisode des queues dans - un conte recueilli par M. Radloff (t. IV, p. 282) chez les tribus - tartares de la Sibérie méridionale, riveraines de la Tobol, tribus - chez lesquelles des contes sont venus du sud avec l'islamisme, - ainsi que nous l'avons montré dans les remarques de notre nº 32, - _Chatte blanche_ (II, p. 17): Un fripon propose à un laboureur de - conduire sa charrue. Pendant que le laboureur va lui chercher à - manger, il dételle le bœuf, lui coupe la queue et le fait emmener - par un compère; puis il fiche la queue en terre, et, quand il voit - revenir le laboureur, il la tire de toutes ses forces, si bien - qu'il tombe à la renverse. Le laboureur étant accouru, le fripon - lui dit que le bœuf s'est tout à coup enfoncé dans la terre et - qu'en essayant de le retenir, la queue lui est restée dans la - main[26]. - - - Pour l'ensemble, on peut rapprocher de notre conte et de ses - pendants européens un conte recueilli chez les Afghans du Bannu - (Thorburn, p. 199). Nous en reproduirons l'abrégé tout à fait - écourté qu'en donne l'auteur anglais: Un jeune homme un peu simple - entre au service d'un maître aux conditions suivantes: le maître - doit lui fournir une charrue et une paire de bœufs, et le serviteur - doit tous les jours semer une corbeille de grain et aller chercher - un panier de bois de chauffage et la nourriture de la famille; - celui des deux qui ne tiendra pas son engagement doit perdre le - nez. Dès le premier jour, le serviteur ne peut faire sa besogne, - et le maître lui coupe le nez. Il retourne chez lui et raconte sa - mésaventure à son frère, qui entre au service du même maître aux - mêmes conditions. Ce second serviteur, arrivé aux champs, répand - tout le grain par terre, tue un des bœufs et brise la charrue, - et, rentré à la maison, il dit au maître qu'il a rempli ses - engagements. Il en fait autant le second jour. Le troisième jour, - le maître ne peut lui fournir ni grain, ni charrue, ni bœufs, et - perd son nez. - - Autant qu'on en peut juger par cet abrégé, le conte afghan est - extrêmement altéré. On a recueilli, dans l'Asie Centrale, chez les - peuplades _sarikoli_, une forme meilleure de ce thème (_Journal of - the Asiatic Society of Bengal_, t. 45, 1876, p. 182): Un homme, - en mourant, dit à ses trois fils de ne point aller dans certain - moulin: il y a là un vieillard borgne qui mange les gens. Le père - une fois mort, l'aîné s'en va au moulin. Le vieillard lui dit - qu'il le recevra comme son fils. Il le charge de nettoyer l'étable - de son âne. «Mais,» ajoute-t-il, «j'ai une habitude. Si tu te - fâches, je t'arracherai les yeux; si c'est moi qui me fâche, tu - me les arracheras.--Bien,» dit le jeune homme. Au bout de la - journée, il n'a pas encore fini d'enlever le fumier. Impatienté, - il rentre au moulin et jette son outil par terre. «Tu es fâché?» - dit le vieillard.--«Comment ne serais-je pas fâché? Tu m'as tué de - travail.» Le vieillard se lève et lui arrache les yeux.--Quelque - temps après arrive le second fils. Après qu'il a nettoyé l'étable, - le vieillard lui dit d'aller le lendemain chercher du bois à la - forêt, et il dit à son âne: «Quand il te chargera, couche-toi.» - C'est ce que fait l'âne. Le jeune homme, voyant que l'âne ne veut - pas se lever, tire son couteau et lui coupe une oreille. Alors - l'âne se montre docile. Quand le vieillard voit l'oreille coupée, - il demande au jeune homme pourquoi il a agi ainsi. «Oh! père,» dit - le jeune homme, «est-ce que tu es fâché?--Oui,» dit le vieillard. - Le jeune homme se jette sur lui et lui arrache les yeux, et le - vieillard meurt. - - Dans l'Inde, nous avons découvert une autre forme, plus complète. - C'est un conte qui, paraît-il, est un des plus populaires parmi - les mahométans du pays. Il a été publié en 1870 dans la _Calcutta - Review_ (t. LI, p. 126). Le voici: - - «Il y avait une fois deux frères, Halálzádah et Harámzádah. Dans - le même pays habitait un Qázi (sorte de magistrat, de juge). - Halálzádah alla trouver ce Qázi pour entrer à son service. Le Qázi - lui dit: «Si vous entrez à mon service, ce sera à la condition que, - si vous me quittez, je vous couperai le nez et les oreilles, et, si - je vous renvoie, vous m'en ferez autant. Quant à votre nourriture, - vous en aurez par jour plein une feuille.» Halálzádah accepta - ces conditions. Chaque jour, le Qázy l'envoyait faire paître les - vaches et les chèvres, et il lui donnait de la nourriture plein une - feuille de tamarin. Cela ne faisait guère l'affaire de Halálzádah, - et il dit au Qázi qu'il ne pouvait travailler l'estomac vide. Le - Qázi lui répondit tout simplement que, s'il n'était pas content, il - pouvait s'en aller. A la fin, Halálzádah, ayant dépensé tout son - argent et se voyant au moment de mourir de faim, demanda son congé. - Sur quoi le Qázi lui coupa le nez et les oreilles, et l'autre s'en - alla. - - «Son frère, Harámzádah, le voyant dans ce triste état, lui demanda - ce qui lui était arrivé, et, ayant appris la façon d'agir du Qázi, - il demanda à Halálzádah de lui montrer où il demeurait. Il se - rendit chez le Qázi et s'engagea à son service aux mêmes conditions - que son frère. Le Qázi lui donna les vaches et les chèvres à mener - paître. Harámzádah les conduisit aux champs; de retour au logis, - il alla prendre dans le jardin une feuille de bananier, et, la - présentant au Qázi, il lui demanda son dîner. Le Qázi fut bien - obligé de lui remplir sa feuille de bananier. Harámzádah s'en fut - encore avec le troupeau au pâturage; il tua une des chèvres, invita - ses amis et fit avec eux un festin, puis il ramena à la maison le - reste du troupeau. - - «Le lendemain matin, Harámzádah mena de nouveau paître le - troupeau; cette fois, il vendit une douzaine de chèvres et quatre - vaches; puis, courant à la maison, il dit au Qázi: «Dieu est - miséricordieux! Il vient de me sauver la vie!--Comment cela?» dit - le Qázi.--«Il est venu des loups qui ont emporté douze chèvres et - quatre vaches, et je n'ai pu leur échapper qu'en grimpant sur un - arbre.» Le Qázi l'accabla d'injures et lui demanda de quel côté - il avait mené paître le troupeau. «Du côté du couchant,» répondit - l'autre. Le Qázi lui ordonna de le conduire désormais du côté du - nord. Harámzádah, en attendant, s'en fut au jardin cueillir une - feuille de bananier, se la fit remplir, et, après avoir mangé - tout son soûl, donna le reste aux mendiants. Puis il conduisit le - troupeau du côté du nord. - - «Cette fois, il vendit tout le troupeau et courut trouver son - maître. «Hé! Qázi! hé! Qázi! voilà un bel ordre que vous m'avez - donné de conduire le troupeau du côté du nord!--Qu'est-il arrivé?» - dit le Qázi.--«Une bande de tigres a emporté tout le troupeau, - et je ne me suis sauvé qu'en me cachant dans une caverne de la - montagne.» - - «Le jour suivant, le Qázi dit à Harámzádah d'aller promener son - cheval. Harámzádah partit avec le cheval, et, ayant rencontré en - chemin un marchand de chevaux, il lui vendit la bête sous cette - condition qu'il garderait la queue; il coupa donc la queue du - cheval, et, de retour à la maison, il l'enfonça dans un trou de rat - qui se trouvait dans un coin de l'écurie, et battit la terre tout - autour pour qu'elle tint bien. Puis il alla se faire remplir par le - Qázi sa feuille de bananier. - - «Le lendemain matin, Harámzádah courut trouver le Qázi en poussant - les hauts cris: «O Qázi! venez dans l'écurie voir le malheur qui - vient d'arriver! les rats sont en train d'emporter le cheval; il - n'y a plus que la moitié de la queue qui soit encore hors de leur - trou. Hâtez-vous, hâtez-vous!» Le Qázi courut à l'écurie et se mit - à tirer, tirer la queue, jusqu'à ce qu'elle sortît du trou, mais - point de cheval avec. Harámzádah dit que les rats devaient avoir - mangé le reste.» - - Bref, continue la _Calcutta Review_, le Qázi est complètement - ruiné, et, qui pis est, sa famille est déshonorée par Harámzádah, - qui finalement s'en va avec son congé et aussi avec le nez et les - oreilles de son maître. - - Enfin, dans l'île de Ceylan, ce même thème se retrouve, mais sous - une forme altérée (_Orientalist_, juin 1884, p. 131): Un _gamarâla_ - (sorte de seigneur de village) a pris tellement en horreur une - certaine exclamation de surprise, très commune dans le pays, que, - toutes les fois qu'il l'entend, il se jette sur le malheureux qui - l'a laissée échapper, et lui coupe le nez. L'aîné de deux frères, - étant entré au service de ce gamarâla, se voit ainsi traité. Revenu - à la maison, il raconte son aventure à son frère, nommé Hokkâ, qui - se promet de le venger. Hokkâ s'engage donc comme serviteur chez le - gamarâla, et lui joue tant de mauvais tours, en interprétant ses - ordres de travers, que le gamarâla, s'apercevant enfin qu'il n'a - pas affaire à un imbécile, mais à un fin matois, laisse échapper - lui-même la fameuse exclamation. Alors le jeune homme saute sur lui - et lui coupe le nez.--Il est inutile d'entrer dans les détails, les - mauvais tours joués par le héros n'ayant aucun rapport avec ceux - des contes que nous avons étudiés. - - -NOTES: - -[25] _Grimées_, ailleurs _grumelets_ (comparer le mot _grumeaux_). -C'est un mets du pays, composé d'un mélange de farine et d'œufs, cuit -dans du lait. - -[26] Chose à noter, ce même conte tartare, dont le cadre n'est -nullement celui du conte lorrain, renferme encore un épisode qui fait -partie de certains contes européens du type de _Jean et Pierre_. Après -avoir été hébergé par un brave homme, le fripon du conte tartare donne -sa coiffure à un compère et s'en va tête nue remercier son hôte, qui -travaille aux champs à peu de distance de sa maison. Celui-ci lui ayant -demandé pourquoi il n'a rien sur la tête, le fripon lui dit: «C'est -parce que votre femme m'a retenu ma coiffure pour se payer de m'avoir -hébergé.» L'hôte, très fâché contre sa femme, dit au fripon d'aller lui -réclamer sa coiffure: «Si elle s'obstine à la garder,» ajoute-t-il, -«je lui crierai de la rendre.» Arrivé à la maison, le fripon dit à la -femme que l'hôte lui a donné sa fille, et il se met en mesure d'emmener -celle-ci. La mère faisant résistance, le fripon crie au bonhomme: «On -ne veut pas me la donner.» Alors, ce dernier, brandissant sa pelle: -«Donnez-la! donnez-la! sinon, je vous tue!» La femme est donc obligée -de lui donner sa fille.--Dans le premier des deux contes bretons, le -seigneur, qui est aux champs avec son serviteur Fanch, dit à celui-ci -d'aller vite au château chercher deux pelles et de les mettre dans un -sac, parce qu'il ne veut pas qu'on les voie. Fanch se rend au château -et dit à la dame et à sa fille que son maître lui a ordonné de les -mettre toutes les deux dans un sac. Puis, courant à la fenêtre: «Toutes -les deux dans un sac, n'est-ce pas, Monseigneur?--Oui, toutes les -deux,» crie le seigneur, pensant aux deux pelles, «et dépêche-toi.» -(Comparer le premier conte basque.)--Dans le conte portugais (Braga, -nº 77) et le conte tyrolien (Zingerle, II, p. 111), cités un peu plus -haut, ce passage a subi une modification: c'est une bourse ou des sacs -d'argent que le héros se fait donner. - - - - -XXXVII - -LA REINE DES POISSONS - - -Il était une fois un pêcheur. Un jour qu'il était à la pêche, il prit -la reine des poissons. «Rejette-moi dans l'eau,» lui dit-elle, «et tu -prendras beaucoup d'autres poissons.» Il la rejeta dans l'eau et prit -en effet une grande quantité de poissons, si bien qu'il fit une bonne -journée. - -De retour à la maison, il dit à sa femme: «J'ai pris la reine des -poissons; elle m'a promis que j'attraperais beaucoup de poissons si -je la laissais aller. Je l'ai rejetée dans l'eau, et, en effet, j'en -ai pris en quantité.--Que tu es nigaud!» dit la femme, «j'aurais bien -voulu la manger. Il faudra me l'apporter.» - -Le pêcheur retourna à la rivière et prit une seconde fois la reine des -poissons. «Laisse-moi aller, pêcheur,» lui dit-elle, «et tu prendras -beaucoup d'autres poissons.» Il la rejeta dans l'eau et revint chez lui -après avoir fait une bonne pêche. - -«Tu ne me rapportes pas la reine des poissons?» lui dit sa femme; -«une autre fois j'irai avec toi, et je la prendrai.--Si je l'attrape -encore,» répondit le pêcheur, «tu l'auras.» - -Il jeta de nouveau le filet et ramena la reine des poissons. -«Laisse-moi aller,» lui dit-elle, «et tu prendras beaucoup d'autres -poissons.--Non, ma femme veut te manger.--Eh bien! qu'il soit fait -selon votre désir; mais quand vous m'aurez mangée, mettez de mes arêtes -sous la chienne, mettez-en sous la jument, et mettez-en aussi sous un -rosier dans le jardin.» - -Le pêcheur fit ce que lui avait dit la reine des poissons, et, le -lendemain, étant allé dans le jardin, il trouva sous le rosier trois -garçons déjà grands; il trouva trois chiens sous la chienne, et trois -poulains sous la jument. Dans le cas où il arriverait malheur aux -jeunes garçons, une rose devait tomber du rosier. - -Un jour, l'aîné prit avec lui les trois chiens et se mit en route. -Etant arrivé dans un village, il vit tout le monde en pleurs; il -demanda ce qui était arrivé. On lui dit qu'une princesse allait être -dévorée par une bête à sept têtes. Le jeune homme se fit indiquer -l'endroit où l'on avait conduit la princesse; il la trouva qui -pleurait près d'une fontaine. «Qu'avez-vous, ma princesse?» lui -demanda-t-il.--«Hélas!» dit-elle, «je vais être dévorée par une bête à -sept têtes.--Si je pouvais vous délivrer?» dit le jeune homme. «Pour -moi, je ne crains rien, je n'ai pas d'âme à sauver[27].» - -La bête à sept têtes arriva bientôt. Le jeune homme, qui avait amené -ses trois chiens, lança contre la bête le premier, nommé Brise-Vent. -Après avoir combattu longtemps, Brise-Vent abattit trois têtes à la -bête. «Je m'en vais,» dit-elle, «mais je reviendrai demain.» - -Le lendemain, le jeune homme se rendit encore à la fontaine. «Oh!» dit -la bête, «il est donc toujours ici!» Le jeune homme lança contre elle -le second de ses chiens, Brise-Fer, qui lui abattit encore trois têtes. -«Remettons la partie à demain,» dit-elle. - -Le jour suivant, le jeune homme lança contre elle son troisième chien, -Brise, qui n'était pas si fort que les autres, mais il n'y avait plus -qu'une tête à abattre, et il l'abattit. - -Quand la bête fut morte, la princesse invita le jeune homme à venir -avec elle chez le roi son père; mais il refusa et s'en retourna chez -lui. - -Le roi fit publier à son de caisse que celui qui avait délivré la -princesse vînt se présenter au château avec les sept têtes de la bête. -Le plus jeune des trois frères aurait bien voulu les avoir; mais l'aîné -les cacha et en fit faire de pareilles en bois. Le plus jeune prit -celles-ci et les porta au roi, qui, voyant que ce n'étaient pas les -vraies têtes, entra dans une grande colère et fit jeter le jeune homme -en prison, disant qu'il serait pendu le lendemain. - -Cependant le second des trois frères était allé se promener au jardin; -il vit une rose tombée du rosier. «Il est arrivé malheur à mon frère,» -se dit-il. Aussitôt il alla trouver le roi. «Que viens-tu faire ici?» -lui dit le roi.--«Je viens pour délivrer mon frère.» Le roi ordonna -qu'on le mît en prison lui-même, et qu'on le pendît le lendemain. - -Une rose tomba encore du rosier. «Il faut,» se dit l'aîné, «qu'il soit -arrivé malheur à mes deux frères.» Il prit les sept têtes et les sept -langues de la bête et se rendit au château. «Que viens-tu faire ici?» -lui demanda le roi.--«Je viens pour délivrer mes frères. Voici les sept -têtes et les sept langues de la bête.--C'est bien,» dit le roi; «à -cause de toi je leur ferai grâce, et tu épouseras ma fille.» - -Le jeune homme épousa donc la princesse, et ses frères se marièrent -avec deux dames d'honneur. Les parents ne furent pas oubliés, et tout -le monde fut heureux. - - -NOTES: - -[27] Voir les remarques. - - -REMARQUES - - Ce conte est une variante de notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_. - Voir les remarques de ce conte. - - * * * * * - - Indépendamment de diverses altérations que l'on reconnaîtra - aisément, il s'est introduit ici un élément nouveau qu'il faut - signaler: nous voulons parler des trois chiens, _dont chacun a son - nom et qui tuent la bête_. - - A propos d'un conte italien de la Vénétie, du même genre que le - nôtre (Widter et Wolf, nº 8), M. R. Kœhler a fait observer avec - raison que ce trait appartient proprement à un type de contes - différent de celui auquel se rapportent notre conte _les Fils - du Pêcheur_ et ses variantes. Dans les contes auxquels il fait - allusion, l'idée générale est à peu près celle-ci: Un jeune homme, - sur la proposition d'un inconnu, échange trois brebis, toute sa - fortune, contre trois chiens, dont chacun est doué de qualités - merveilleuses. Grâce à leur aide, il s'empare d'une maison habitée - par des brigands, que ses chiens tuent, et s'y établit avec sa - sœur. Celle-ci l'ayant trahi et livré à un des brigands échappé - au carnage et qu'elle veut épouser, les trois chiens le sauvent. - Ce sont eux encore qui tuent un dragon auquel est exposée une - princesse. - - Parmi les contes bien complets se rapportant à ce thème, on peut - mentionner un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 469), un conte - piémontais (Gubernatis, _Zoological Mythology_, II, p. 36), un - conte toscan (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 2), un conte - allemand de la principauté de Waldeck (Curtze, nº 2), et aussi - un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 24), dans - lequel les chiens n'ont pas de noms.--D'autres contes sont plus ou - moins altérés, plus ou moins complets, par exemple, un conte de - la Basse-Bretagne (Luzel, _Contes bretons_, p. 23), deux contes - allemands (Grimm, III, p. 104; Strackerjan, II, p. 331), un conte - du Tyrol allemand (Zingerle, I, nº 8), un conte suédois (Cavallius, - nº 13), un conte lithuanien (Schleicher, p. 4), un conte italien du - Mantouan (Visentini, nº 15), un conte vénitien (Bernoni, I, nº 10), - un conte portugais (Coelho, nº 49), un conte portugais du Brésil - (Roméro, nº 23). - - Si l'on examine les noms donnés aux chiens dans ces contes, on - en trouvera qui ressemblent, parfois identiquement, à certains - des noms du conte lorrain. Ainsi, dans le conte bohême, les - noms sont «_Brise_, Mords, Attention!»; dans le conte allemand - de la collection Grimm: «Arrête, Attrape, _Brise-Fer-et-Acier_ - (_Bricheisenundstahl_); ce dernier nom se retrouve dans les - variantes allemandes des collections Curtze et Strackerjan. Dans - le conte breton, c'est tout à fait «Brise-Fer», comme dans notre - conte; de même dans le conte vénitien, _Sbranaferro_.--Enfin, on - peut rapprocher de notre «Brise-Vent» le «Vite-comme-le-Vent» - _Geschwindwiederwind_ du conte du Tyrol allemand, et le - «Cours-comme-le-Vent» du conte piémontais et du conte du Mantouan. - - - Le thème sur lequel nous venons de jeter un coup d'œil, le thème - des _Trois Chiens_, si on veut lui donner cette dénomination, a, en - commun avec le thème des _Fils du Pêcheur_, on a pu le remarquer, - toute une partie: le combat contre le dragon et la délivrance de - la princesse, parfois même la suite d'aventures se rattachant à - ce combat (l'intervention d'un imposteur qui se donne pour le - libérateur, et les moyens que prend le héros pour faire connaître - sa présence à la princesse et ensuite pour démasquer l'imposteur). - Les deux thèmes sont donc très voisins. Rien d'étonnant qu'un - élément du thème des _Trois Chiens_ se soit glissé dans le thème - des _Fils du Pêcheur_. Cela s'est fait d'autant plus naturellement - que, dans ce dernier thème, figurent déjà des chiens, nés du - poisson merveilleux. Ces chiens, qui n'étaient qu'un accessoire, - sont devenus, par suite de l'infiltration d'un élément de l'autre - thème, des personnages importants, ayant chacun son nom et jouant - un rôle obligé. - - * * * * * - - Quelques détails pour finir: - - Dans notre conte, on a remarqué le curieux passage ou le jeune - homme dit qu'il «n'a pas d'âme à sauver». Le récit indique bien - ici qu'il est, comme les chiens, une incarnation de la reine des - poissons. - - Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, var. du nº 28), et dans - un conte portugais (Braga, nº 48), c'est le «roi des poissons» - que prend le pêcheur.--Il en est de même dans un conte de la - Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 18). De plus, dans ce conte breton, - la plante qui doit se flétrir quand les jeunes gens seront en - danger de mort, est un rosier, comme dans notre conte. Seulement, - dans le conte breton, chacun des trois fils du pêcheur a son rosier. - - - - -XXXVIII - -LE BÉNITIER D'OR - - -Il était une fois de pauvres gens, qui avaient autant d'enfants qu'il -y a de trous dans un tamis. Ils venaient d'avoir encore une petite -fille, lorsqu'ils virent entrer chez eux une dame qui s'offrit à être -marraine de l'enfant; ils acceptèrent bien volontiers. Cette dame était -la Sainte-Vierge. «Dans huit ans,» dit-elle, «je viendrai chercher -l'enfant.» Elle revint, en effet, au bout de huit ans, et emmena la -petite fille. - -Un jour, elle lui dit: «Voici toutes mes clefs, mais vous n'irez pas -dans cette chambre.» Puis elle alla se promener. - -A peine fut-elle sortie, que la petite fille ouvrit la porte de la -chambre où il lui était défendu d'entrer. Voyant un bénitier d'or, elle -y trempa les doigts et les porta à son front; aussitôt ses doigts et -son front furent tout dorés. Elle se mit un bandeau sur le front et des -linges aux doigts. - -Bientôt la Sainte-Vierge revint. «Eh bien!» dit-elle à l'enfant, -«êtes-vous entrée dans la chambre où je vous ai défendu d'aller?--Non, -ma marraine.--Si vous ne dites pas la vérité, vous aurez à vous en -repentir.--Non, ma marraine, je n'y suis point entrée.» - -Il arriva, dans la suite, que la jeune fille épousa un roi. Le premier -enfant qu'elle mit au monde disparut aussitôt après sa naissance, et, -son mari lui ayant demandé ce qu'il était devenu, elle ne put le lui -dire. Le roi, furieux, sortit en menaçant la reine de la faire mourir. - -Tout à coup, la Sainte-Vierge parut devant elle et lui dit: «Etes-vous -entrée dans la chambre?--Non, ma marraine.--Si vous me dites la -vérité, je vous rendrai votre enfant.--Non, ma marraine, je n'y suis -point entrée.» - -Au bout d'un an, la reine eut un second enfant, qui disparut comme le -premier. Le roi, encore plus furieux que la première fois, dit qu'il -voulait absolument savoir où étaient les enfants; la reine ne répondit -rien. Un instant après, la Sainte-Vierge parut devant elle et lui dit: -«Ma fille, êtes-vous entrée dans la chambre?--Non, ma marraine.--Si -vous me dites la vérité, je vous rendrai vos deux enfants.--Non, ma -marraine, je n'y suis point entrée.» - -La reine ayant mis au monde un troisième enfant, le roi aposta des -gardes pour voir ce qui se passerait. Tout à coup on entendit au dehors -une musique si agréable que tout le monde y courut; or, cette musique -s'était fait entendre par l'ordre de la Sainte-Vierge, qui enleva -l'enfant pendant qu'il n'y avait plus personne dans la chambre. Le roi, -outré de colère, déclara que, pour le coup, il allait faire dresser un -bûcher et que sa femme y serait brûlée vive. - -La Sainte-Vierge se présenta une troisième fois devant la reine. -«Ma fille,» lui dit-elle, «êtes-vous entrée dans la chambre?--Non, -ma marraine.--Dites-moi la vérité et je vous rendrai vos trois -enfants.--Non, ma marraine, je n'y suis point entrée.» - -On conduisit la reine au bûcher. Au moment d'y monter, elle vit -encore la Sainte-Vierge, qui lui dit: «Si vous me dites la vérité, je -vous rendrai vos trois enfants.--Non, je n'y suis point entrée.» La -Sainte-Vierge lui apparut de nouveau pendant qu'elle montait; elle -persista à dire non; mais, quand elle se vit en haut du bûcher, le cœur -lui manqua, et elle avoua. - -La Sainte-Vierge la fit alors descendre du bûcher et lui rendit ses -enfants. Depuis ce temps, la reine vécut heureuse avec son mari. - - -REMARQUES - - Il a été recueilli des contes de ce genre dans divers pays - d'Allemagne (Grimm, nº 3; Ey, p. 176; Meier, nº 36), en Suède - (Grimm, III, p. 324), en Norwège (Asbjœrnsen, I, nº 8), chez - les Wendes de la Lusace (Haupt et Schmaler, II, p. 179), chez - les Tchèques de Bohême (Waldau, p. 600), chez les Lithuaniens - (Leskien, p. 498), en Valachie (Schott, nº 2), en Toscane - (Comparetti, nº 38), en Sicile (Gonzenbach, nº 20). - - Le conte lorrain offre la plus grande ressemblance avec le conte - hessois nº 3 de la collection Grimm, _l'Enfant de Marie_, dont il - est pour ainsi dire l'abrégé. Pourtant il est deux ou trois points - où il en diffère. Ainsi, dans le conte allemand, la Sainte-Vierge - n'est pas la marraine de l'enfant (on verra tout à l'heure que ce - trait de notre conte se retrouve dans des contes étrangers du même - type).--Ainsi encore, dans le conte allemand, la jeune fille, en - ouvrant la porte de la chambre défendue, est éblouie des splendeurs - de la Sainte-Trinité; elle touche du doigt les rayons de la gloire, - et son doigt est tout doré. On a vu que ce détail singulier est - remplacé dans notre conte par un autre plus simple, celui du - bénitier d'or.--Enfin, dans _l'Enfant de Marie_, l'épisode de la - musique qui attire les gardes hors de la chambre n'existe pas. Du - reste, ce conte hessois est plus complet que le nôtre; là, ainsi - que dans la plupart des contes analogues, on voit comment la jeune - fille devient reine; chassée du Paradis, privée de la parole, elle - vivait misérablement dans une forêt quand un roi la rencontre et - l'épouse. - - - Les contes de cette famille peuvent se diviser en trois groupes. - - Un premier groupe,--contes wende, norwégien, hessois, lithuanien, - valaque,--mettent en scène la Sainte-Vierge, comme le conte - lorrain. Le conte wende et le conte norwégien en font, toujours - comme notre conte, la marraine de la jeune fille. Dans les autres, - la Sainte-Vierge la recueille dans des circonstances qui diffèrent - selon les récits. - - Dans un second groupe,--conte tchèque, conte allemand de la - collection Ey, conte toscan,--au lieu de la Sainte-Vierge, nous - trouvons une femme mystérieuse qui, dans le conte tchèque, est la - marraine de la jeune fille. - - Enfin, dans le conte souabe de la collection Meier, la jeune fille - est vendue par son père à un nain noir.--Dans le conte suédois, - elle est donnée à un certain «homme à manteau gris», par suite - d'une promesse imprudente de son père. - - - Dans tous ces contes,--excepté dans le conte souabe, où ce qui - est défendu à la jeune fille, c'est de cueillir des roses d'un - certain rosier,--nous retrouvons la défense d'ouvrir une certaine - porte; mais c'est seulement dans le conte hessois et dans le conte - wende, qu'il reste au doigt de la jeune fille, comme dans notre - conte, des traces accusatrices de sa désobéissance. (Comparer la - tache ineffaçable de la clef, dans _la Barbe Bleue_.)--Dans le - conte norwégien, la filleule de la Sainte-Vierge ayant ouvert une - première chambre dans le Paradis, il s'en échappe une étoile; d'une - seconde s'échappe la lune; d'une troisième, le soleil. - - Partout ailleurs, la désobéissance de la jeune fille n'est point, - si l'on peut parler ainsi, matériellement constatée; mais, presque - toujours, en entr'ouvrant la porte défendue, elle aperçoit dans la - chambre sa protectrice (ou l'«homme au manteau gris»), et elle en - est vue elle-même. - - - Dans les contes formant le second groupe, il se trouve finalement - que la femme qui avait défendu à la jeune fille d'entrer dans telle - chambre, est délivrée d'un enchantement, parce que la jeune fille - a persisté à dire--faussement--qu'elle n'a rien vu. Il y a là, ce - nous semble, une altération de l'idée primitive. - - * * * * * - - Le doigt doré du conte lorrain, du conte hessois et du conte wende - forme lien entre les différents contes de cette famille et certains - contes orientaux que nous avons résumés dans les remarques de notre - nº 12, _le Prince et son Cheval_ (voir notamment, I, p. 146, le - conte du Cambodge et celui de l'île de Zanzibar). - - Du reste, la défense d'ouvrir telle porte, de pénétrer - dans tel endroit, et les malheurs qui résultent de la - désobéissance,--malheurs différents, sans doute, de ceux que - retrace notre conte,--se retrouvent dans plusieurs récits de - l'Orient. On se rappelle l'_Histoire du Troisième Calender, fils - de roi_, dans les _Mille et une Nuits_ (comparer encore un autre - conte arabe de ce même recueil, t. XV, p. 194, de la traduction - allemande dite de Breslau).--Dans un conte indien de la grande - collection formée au XIIe siècle de notre ère par Somadeva de - Cachemire (trad. all. de H. Brockhaus, t. II, p. 166 seq.), une - _Vidhyâdharî_ (sorte de génie), qui a épousé un mortel, Saktideva, - lui dit qu'elle va s'absenter pour deux jours: pendant ce temps, il - pourra visiter tout le palais; mais il ne faudra pas qu'il monte - sur telle terrasse. Saktideva cède à la curiosité. Quand il est - sur la terrasse, il voit trois portes; il les ouvre l'une après - l'autre et trouve, étendus sur des lits de diamant, les corps de - trois jeunes filles. Puis, de la terrasse, il aperçoit un beau lac - et, sur le bord, un superbe cheval. Il va pour le monter; mais, dès - qu'il est en selle, le cheval se cabre, jette son cavalier dans le - lac, et Saktideva se retrouve dans son pays natal, bien loin du - palais de la Vidhyâdharî. (Comparer l'introduction de M. Th. Benfey - à sa traduction du _Pantchatantra_, § 52.) - - - - -XXXIX - -JEAN DE LA NOIX - - -Il était une fois un homme, appelé Jean de la Noix, qui avait beaucoup -d'enfants, et rien pour les nourrir. Il se dit un jour: «Je vais aller -demander du pain au Paradis.» Le voilà donc parti; mais il se trompa de -chemin et arriva à la porte de l'enfer. Il y frappa du genou; point de -réponse. «Peut-être,» se dit-il, «ai-je frappé trop fort.» Et il frappa -de la pointe du pied. Lucifer ouvrit la porte et lui demanda, ce qu'il -voulait. «Je viens voir si l'on veut me donner du pain pour ma femme et -pour mes enfants.--On ne donne point de pain ici,» répondit Lucifer; -«va-t'en ailleurs.--Oh! oh!» dit Jean, «comme on parle ici! Je vois que -je me suis trompé de porte; je m'en vais trouver saint Pierre.» - -Il prit cette fois le bon chemin, et, arrivé à la porte du Paradis, -il frappa en disant d'une petite voix douce: «Toc, toc.» Saint Pierre -vint lui ouvrir et lui dit: «Que demandes-tu?--Je suis Jean de la Noix, -et je viens demander du pain pour ma femme et pour mes enfants.--Tu -arrives à propos,» dit saint Pierre: «c'est justement ma fête -aujourd'hui; tu en profiteras. Tiens, voici une serviette; emporte-la, -mais ne lui demande pas ce qu'elle sait faire.» - -Jean prit la serviette et partit en disant: «Merci, monsieur saint -Pierre.» Il se disait en lui-même que c'était un singulier cadeau. A -peine eut-il fait quelques pas, qu'il dit à la serviette: «Eh bien! ma -pauvre serviette, que sais-tu faire? On m'a défendu de te le demander, -mais dis-le moi tout de même.» Aussitôt la serviette se couvrit de mets -excellents. - -«Voilà qui est bien,» dit Jean de la Noix; «mais cet endroit-ci ne -me plaît pas. Je mangerai quand je serai à la maison.» Il replia la -serviette, et tout disparut. Il redescendit la côte et regagna son -logis. Il dit en rentrant à sa femme: «Je viens du Paradis. C'était la -fête de saint Pierre; tout le monde y était dans la joie. Saint Pierre -m'a donné une serviette que voici; mais ne va pas lui demander ce -qu'elle sait faire.» - -«Pourquoi me fait-il cette recommandation?» pensa la femme. Dès qu'elle -fut seule, elle dit à la serviette: «Serviette, que sais-tu faire?» La -serviette se trouva aussitôt garnie de plats de toute sorte. «C'est -trop beau pour nous,» dit la femme; «je n'ose pas y toucher. Je vais -vendre cette serviette.» Elle la vendit pour un morceau de pain. Son -mari, de retour, lui demanda où était la serviette. «Nous ne pouvons -vivre de chiffons,» répondit-elle; «je l'ai vendue pour un morceau de -pain.» - -Jean, bien fâché, se décida à retourner au Paradis. «C'est encore -moi, Jean de la Noix,» dit-il à saint Pierre; «ma femme a vendu -la serviette, et je viens vous prier de me donner quelque autre -chose.--Eh bien! voici un âne; mais ne lui demande pas ce qu'il sait -faire.--Merci, monsieur saint Pierre ... Vraiment,» pensait Jean, «on -rapporte de singulières choses du Paradis! Après tout, le chemin du -Paradis est si rude et si raboteux! cet âne m'aidera toujours à le -descendre plus facilement ... Or ça, bourrique, que sais-tu faire?» -L'âne se mit à faire des écus d'or. Jean de la Noix en ramassa plein -ses poches et dit à l'âne de s'arrêter pour ne pas tout perdre en -chemin. Il amena l'âne dans sa maison et dit à sa femme: «Voici une -bourrique que saint Pierre m'a donnée; ne lui demande pas ce qu'elle -sait faire.» - -Tandis que Jean dormait, sa femme n'eut rien de plus pressé que de dire -à l'âne: «Bourrique, que sais-tu faire?» Et les écus d'or de pleuvoir. -«Oh!» dit-elle, «qu'est-ce que cela? c'est trop beau pour nous.» -En ce moment, un marchand de verres passait dans la rue en criant: -«Jolis verres, jolis!» Il avait un âne qui portait sa marchandise. -La femme l'appela et lui demanda s'il était content de son âne. «Pas -trop,» répondit le marchand; «il m'a déjà cassé plusieurs verres.--Eh -bien! voudriez-vous acheter le mien? m'en donneriez-vous bien dix -francs?--Quinze, si vous le voulez.» Bref, elle vendit l'âne pour dix -francs. A son réveil, Jean demanda des nouvelles de l'âne. «Je l'ai -vendu pour dix francs,» dit la femme.--«Ah! malheureuse! il nous en -aurait donné bien autrement de l'argent! Quand le pauvre Job eut perdu -tout son bien, pour comble de misère on lui laissa sa femme. Je crois -que le bon Dieu me traite comme il a traité Job.» - -Il ne restait plus à Jean de la Noix d'autre parti à prendre que de -retourner une troisième fois au Paradis. Arrivé à la porte, il entendit -saint Pierre qui disait: «C'est ennuyeux d'être si souvent dérangé; -hier, c'était Jean de la Noix; aujourd'hui ...--N'achevez pas,» cria -Jean, «c'est encore lui. Ma femme a vendu la bourrique.--Tiens,» dit -saint Pierre, «voici une crosse; mais ne lui demande pas ce qu'elle -sait faire, et ne reviens plus.» - -Jean repartit avec la crosse. «Qu'est-ce que je ferai de cela?» -se disait-il; «cette crosse ne pourra me servir que de bâton de -vieillesse. Eh bien! ma crosse, que sais-tu faire?» Aussitôt la crosse -se mit à le battre. «Arrête, arrête,» cria Jean, «ce n'est plus comme -avec la bourrique!... Cette fois,» pensa-t-il, «ma femme pourra s'en -régaler.» - -Rentré chez lui, il dit à sa femme: «Saint Pierre m'a donné une crosse; -ne lui demande pas ce qu'elle sait faire.» La femme ne répondit rien, -mais elle pensait: «C'est bon; quand tu seras couché ...--Je suis bien -las,» dit Jean, «je tombe de sommeil!» Il se coucha aussitôt et fit -semblant de dormir. Dès que sa femme l'entendit ronfler, elle dit à la -crosse: «Crosse, que sais-tu faire?» La crosse se mit à la battre comme -plâtre. «Tape, tape, ma crosse,» cria Jean de la Noix, «jusqu'à ce -qu'elle m'ait rendu ma serviette et ma bourrique!» - - -REMARQUES - - Comparer nos nºˢ 4, _Tapalapautau_, et 56, _le Pois de Rome_.--Voir - les remarques de notre nº 4. - - Dans un conte champenois, l'_Histoire du Bonhomme Maugréant_, qui - a été publié par M. Ch. Marelle dans l'_Archiv für das Studium - der neueren Sprachen und Literaturen_, t. LV, p. 363 (Brunswick, - 1876), et reproduit dans les _Contes des provinces de France_ (p. - 46), c'est aussi saint Pierre qui donne au bonhomme les objets - merveilleux. - - On aura remarqué dans _Jean de la Noix_ diverses altérations du - thème primitif. Ainsi, le passage où il est dit au pauvre homme de - ne point demander à la serviette et à l'âne ce qu'ils savent faire, - n'a pas de sens. (Il est assez curieux de constater que cette - altération se retrouve dans le conte valaque nº 20 de la collection - Schott et dans le conte publié au XVIIe siècle par Basile dans le - _Pentamerone_, nº 1).--Ainsi encore, c'est à la sottise de sa femme - et non à la friponnerie d'un aubergiste que Jean doit la perte des - objets merveilleux. - - * * * * * - - Nous avons recueilli, à Montiers-sur-Saulx, une autre version du - même conte. La première partie de cette variante tient à la fois - de _Tapalapautau_ et de _Jean de la Noix_. Comme dans le premier - conte, c'est du bon Dieu que le pauvre homme reçoit successivement - une serviette, un âne et une crosse d'or, à laquelle on dit: - _Tapautau, tape dessus_, pour la faire agir, et _Alapautau_ pour - l'arrêter; comme dans _Jean de la Noix_, défense est faite de - demander à ces objets merveilleux ce qu'ils savent faire; mais - la curiosité de la femme n'a pas ici les mêmes conséquences: les - trois objets merveilleux restent en la possession de la famille, - qui bientôt se trouve très riche. Un jour, l'homme veut mesurer son - or et son argent; il envoie ses enfants emprunter un boisseau à la - voisine. Un louis reste au fond du boisseau (voir les remarques de - notre nº 20, _Richedeau_), et la voisine va dénoncer l'homme à la - justice, qui le condamne à être pendu. Quand il est au pied de la - potence, il se met à pleurer en regardant sa femme et ses enfants. - «Hélas!» dit-il, «si j'avais seulement mon pauvre bâton, que je - l'embrasse encore une fois avant de mourir!» On lui apporte sa - crosse d'or. Aussitôt il lui dit: - - «Tapautau, tape dessus, corrige-les bé (bien)! - «Tape sur celle qui m'a prêté le boissé (boisseau)!» - - On le supplie de rappeler son bâton; à la fin il consent à le faire - et il rentre tranquillement chez lui. - - Le dénouement de cette variante est à peu près identique à celui - du conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, nº 24) cité dans - les remarques de notre nº 4. Il faut aussi en rapprocher la fin - d'un conte espagnol de même type (Caballero, I, p. 46), dont voici - l'analyse: Le père Curro a dépensé tout son bien en bombances. - Désespéré des avanies que lui font subir sa femme et ses enfants, - il veut se pendre à un olivier. Un follet vêtu en moine l'arrête et - lui donne une bourse qui ne se vide jamais. En retournant chez lui, - il entre dans une auberge, y fait grande chère et s'y endort sous - la table. L'aubergiste fait faire par sa femme une bourse semblable - à celle du père Curro et la substitue à celle-ci. Arrivé chez lui, - le père Curro dit à sa famille de se réjouir et met la main dans - la bourse sans en rien retirer. Roué de coups par sa femme, il - reprend la corde pour se pendre. Le follet, sous la figure d'un - _caballero_, lui donne une nappe qui lui fournira toujours de quoi - manger. La nappe, étendue par terre, se couvre de mets excellents. - Le père Curro entre dans l'auberge, et sa nappe lui est dérobée. - Sa femme et ses enfants, voyant que la nappe ne se garnit pas, - tombent sur lui et le laissent en piteux état. Le père Curro s'en - retourne avec sa corde. Cette fois, le follet lui donne une petite - massue, à laquelle il doit dire certaines paroles, s'il veut - qu'on le laisse en paix. Il rentre chez lui; ses enfants viennent - lui demander du pain en l'injuriant; il envoie sa massue contre - eux, et les voilà sur le carreau. La mère vient au secours de ses - enfants; la massue tombe sur elle et la tue. L'alcade arrive avec - ses alguazils; l'alcade est tué et les alguazils s'enfuient. Le roi - envoie un régiment de grenadiers, qui sont fort maltraités et qui - se retirent en désordre. Le père Curro s'endort avec sa massue sur - lui. Il se réveille pieds et poings liés; on le mène en prison, et - il est condamné à mourir par le garrot. Sur l'échafaud on lui délie - les mains; il prend sa massue et l'envoie tuer le bourreau. Le roi - ordonne de le laisser aller et lui donne une propriété en Amérique. - Il s'en va dans l'île de Cuba et y bâtit une ville. Il y tue tant - de monde avec sa massue que la ville en garde le nom de _Matanzas_ - (du mot _matar_, «tuer»). - - Dans ce conte espagnol il n'est point question, comme dans notre - variante et dans le conte breton, de dernière grâce demandée par - le condamné. Ce trait, ainsi que tout le dénouement, nous le - rencontrons dans des contes qui se rapportent à d'autres thèmes. - Ainsi, dans un conte allemand de la collection Ey (p. 122), dont - nous avons donné l'analyse à propos de notre nº 31, l'_Homme de - fer_ (II, p. 6), le soldat, au pied de la potence, obtient du roi - la permission d'allumer une certaine bougie. Aussitôt paraît, un - gourdin à la main, l'homme de fer, serviteur de la bougie, et il - assomme le bourreau et les spectateurs. Le roi crie au soldat de - faire trêve et lui donne sa fille en mariage. (Comparer Grimm, - nº 116.)--Ailleurs, par exemple dans un conte allemand (Grimm, - nº 110), dans un conte polonais de la Prusse orientale (Tœppen, - p. 148), c'est en se faisant donner la permission de jouer une - dernière fois de son violon, que le condamné sauve sa vie. Forcé, - ainsi que tous les assistants, par la vertu du violon merveilleux, - de danser et de danser toujours, le juge lui crie de cesser de - jouer et lui fait grâce. - - - - -XL - -LA PANTOUFLE DE LA PRINCESSE - - -Il était une fois un homme et sa femme, qui avaient deux fils et qui -étaient bien pauvres. Le père étant mort, sa femme et ses enfants ne -purent lui faire dire une messe, faute d'argent. Depuis ce moment, -on entendit chaque soir des coups frappés dans divers endroits de la -maison: c'était le père qui revenait et demandait des prières. - -Un jour que le plus jeune des deux fils priait sur la tombe de -son père, il vit un petit oiseau voltiger près de lui; il voulut -l'attraper, l'oiseau s'envola à quelque distance. Le jeune homme se mit -à sa poursuite, et il se laissa entraîner si loin, qu'à la fin de la -journée il se trouva au milieu d'un grand bois. La nuit vint; le jeune -homme monta sur un chêne pour y dormir en sûreté, et il y était à peine -qu'il vit trois hommes s'approcher de l'arbre: l'un portait du pain, -l'autre de la viande et du vin, le troisième du feu. Ils ramassèrent du -bois, l'allumèrent et firent un grand brasier pour y faire cuire leur -viande. Or, ces hommes étaient des voleurs. - -Ils vinrent à parler d'un château qu'ils voulaient aller piller; une -seule chose les embarrassait, c'était un petit chien qui gardait la -porte du château et aboyait à tout venant. Il s'agissait de savoir qui -tuerait ce chien; aucun d'eux ne voulait s'en charger. Comme ils se -disputaient, ils levèrent les yeux et aperçurent le jeune homme sur son -arbre. Ils lui crièrent de descendre. «C'est toi,» lui dirent-ils, «qui -tueras le petit chien; si tu ne veux pas, nous te tuerons toi-même.--Je -ferai ce qu'il vous plaira,» répondit le jeune homme. - -En effet, il tua le petit chien et s'introduisit dans le château par un -trou qu'il fit dans le mur. Les voleurs lui passèrent une hache afin -qu'il brisât la porte; mais il les engagea à entrer par le trou qu'il -venait de faire. Un des voleurs s'y étant glissé, le jeune homme lui -abattit la tête d'un coup de sa hache et tira le corps en dedans. «A -votre tour,» dit-il au second; «dépêchons.» Et il lui coupa aussi la -tête. Le troisième eut le même sort. - -Cela fait, le jeune homme entra dans une chambre, où il trouva une -belle princesse qui dormait. Il passa dans une autre chambre, où était -aussi une princesse endormie, plus belle encore que la première. -Parvenu dans une dernière chambre, il vit une troisième princesse, -également endormie, qui était encore plus belle que les deux autres. -Le jeune homme prit une des pantoufles de cette princesse et sortit du -château. De retour à la maison, il fit dire une messe pour son père. - -Cependant, la plus belle des trois princesses aurait bien voulu savoir -qui avait pénétré dans le château et enlevé sa pantoufle. Elle fit -bâtir une hôtellerie, sur la porte de laquelle était écrit: _Ici l'on -boit et mange pour rien, moyennant qu'on raconte son histoire_. Un -jour, le jeune homme s'y trouva avec sa mère et son frère. Survint -la princesse, qui demanda d'abord à l'aîné de raconter son histoire. -L'aîné dit: «Je suis charbonnier; tous les jours de ma vie je vais -au bois pour faire du charbon: voilà toute mon histoire.--Et vous,» -dit-elle au plus jeune, «qu'avez-vous à raconter?» - -Le jeune homme commença ainsi: «Un jour, des voleurs voulurent entrer -dans un château; ce château était gardé par un petit chien, qui aboyait -à tout venant. Ils m'ordonnèrent de tuer ce petit chien, ce que je fis.» - -La mère du jeune homme lui disait de se taire, mais la princesse -l'obligea à poursuivre. - -«Quand les voleurs,» continua-t-il, «voulurent ensuite pénétrer dans le -château, je les tuai l'un après l'autre. J'entrai dans une chambre, où -je trouvai une belle princesse qui dormait; puis dans une seconde, où -était aussi une princesse endormie, plus belle encore que la première; -enfin, dans une dernière chambre, où je vis une troisième princesse, -également endormie, encore plus belle que les deux autres. Je pris la -pantoufle de cette princesse, et je sortis du château. Cette pantoufle, -la voici.» - -A ces mots, la princesse, toute joyeuse, montra l'autre pantoufle. -Quelque temps après, elle épousa le jeune homme. - - -REMARQUES - - Ce conte se rencontre en Allemagne (Grimm, nº 111), dans le Tyrol - allemand (Zingerle, I, nº 33), dans le «pays saxon» de Transylvanie - (Haltrich, nº 22), en Hongrie (Gaal-Stier, nº 1, et miss Busk, pp. - 167-168), en Serbie (_Archiv für slavische Philologie_, t. II, - 1876, pp. 614 et 616), en Italie (_Jahrbuch für romanische und - englische Literatur_, t. VII, p. 384), en Grèce (Hahn, nº 52, et - J.-A. Buchon, _la Grèce continentale et la Morée_. Paris, 1843, p. - 267, reproduit dans E. Legrand, p. 145), chez les Albanais (Dozon, - nº 15). - - De toutes ces versions, c'est, ce nous semble, la version - transylvaine qui présente le thème sous la forme la mieux - conservée. En voici le résumé: Un riche marchand meurt en faisant - promettre à sa femme et à ses trois fils de faire un pèlerinage - à telle chapelle en expiation de ses péchés. La promesse ayant - été oubliée, on entend pendant trois nuits un grand bruit dans - la maison. Un prêtre, appelé, dit que, si l'on ne s'acquitte - pas du pèlerinage dès le lendemain, l'esprit reviendra encore. - Les trois frères se mettent donc en route avec leur mère. La - nuit venue, ils s'arrêtent dans une forêt, et les jeunes gens - conviennent qu'ils veilleront tour à tour. Le plus jeune, qui - passe pour un peu simple, veille le dernier, et pendant ce temps - il tue successivement avec sa sarbacane, sans que ses frères se - réveillent, un lion, un ours et un loup. Puis, étant monté sur un - arbre pour voir s'il n'y aurait pas une maison dans le voisinage, - il aperçoit dans le lointain un grand feu. Il marche dans cette - direction et voit trois géants assis auprès du feu et en train de - manger. Le jeune homme se réfugie sur un arbre; mais bientôt il - lui vient la fantaisie d'éprouver sur les géants son adresse à - se servir de sa sarbacane, en faisant voler bien loin tantôt le - morceau de viande, tantôt le gobelet que l'un ou l'autre portait - à sa bouche. Les géants finissent par le découvrir et lui disent - qu'ils vont lui donner occasion d'exercer ses talents: ils sont - en route pour le château du roi, d'où ils veulent enlever la - princesse; mais il y a là un petit chien qui veille la nuit et qui - au moindre bruit donne l'alarme; il faut que le jeune homme tue ce - petit chien. Le jeune homme l'ayant tué, les géants font un trou - dans le mur du château et disent à leur compagnon d'entrer par là - et de leur apporter la princesse. Il traverse la chambre du roi, - puis celle de la reine, et arrive dans la chambre de la princesse. - A la muraille est pendue une épée auprès de laquelle est une fiole, - et il est dit sur un écriteau que celui qui boira trois fois de - cette fiole, sera en état de manier l'épée et pourra tout tailler - en pièces. Le jeune homme boit trois fois de la fiole, saisit - l'épée et va dire aux géants qu'à lui seul il ne peut emporter - la princesse. Pendant que les géants se glissent par le trou, il - leur coupe la tête; puis il va remettre l'épée à sa place et s'en - retourne, emportant l'anneau de la princesse et les trois langues - des géants. Un capitaine, qui a vu le premier, au lever du jour, - les trois géants étendus morts, se donne pour le libérateur de - la princesse, et le roi lui accorde la main de celle-ci. Mais - la princesse obtient de son père que le mariage soit remis à un - an et un jour, et qu'on lui fasse bâtir sur la grande route une - hôtellerie où elle habitera avec ses suivantes. Au-dessus de la - porte de l'hôtellerie elle fait mettre une enseigne avec ces mots: - «Ici on ne loge pas pour de l'argent, mais on est bien hébergé si - l'on raconte son histoire.» Cependant le jeune homme, après son - aventure, est revenu dans la forêt auprès de sa mère et de ses - frères qu'il trouve encore endormis; il leur dit ce qui lui est - arrivé, mais personne ne veut le croire. Après avoir fait leurs - prières dans la chapelle où ils se rendaient, les trois jeunes - gens et leur mère s'en retournent chez eux. Chemin faisant, ils - passent auprès de l'hôtellerie de la princesse. Ils y entrent; - le jeune homme, interrogé, raconte son histoire et montre à la - princesse l'anneau qu'il lui a enlevé. Justement l'époque fixée - pour le mariage de la princesse avec le capitaine est arrivée; les - trois frères et leur mère y sont invités. Pendant le repas, le - plus jeune demande au capitaine comment il peut prouver qu'il a - tué les géants. Celui-ci fait apporter les trois têtes; mais c'est - le jeune homme qui a les trois langues: l'imposture du capitaine - est dévoilée; il est mis à mort, et le jeune homme épouse la - princesse[28]. - - Dans le conte italien, une pauvre famille a résolu d'aller en - pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle; mais, avant qu'elle ait - pu le faire, le père meurt, et bientôt son âme vient demander que - l'on s'acquitte de son vœu. Suit l'épisode de la nuit passée dans - la forêt. L'aîné des fils, pendant qu'il veille, tue un serpent; le - cadet, un tigre; le plus jeune se laisse entraîner à la poursuite - d'un aigle, et il ne retrouve plus sa route. Un géant qu'il - rencontre lui dit qu'il le remettra sur le bon chemin si le jeune - homme lui rend un service: il s'agit de pratiquer un trou dans le - mur d'un palais. Le jeune homme le fait et parvient en même temps - à tuer le géant. Il pénètre dans le palais, trouve une princesse - endormie et emporte en se retirant les bagues de la princesse et - ses pantoufles. Il rejoint sa famille, s'acquitte avec elle du - pèlerinage, puis il entre dans l'auberge où, pour tout paiement, on - doit conter son histoire, se fait reconnaître de la princesse pour - son libérateur et l'épouse. - - Nous avons dans ce conte italien deux détails de notre conte qui - n'existaient pas dans le conte transylvain: l'_oiseau_ qui attire - le jeune homme bien avant dans la forêt, et les _pantoufles_ qu'il - emporte du palais. - - - Le conte grec moderne recueilli par J.-A. Buchon traite également - ce thème, mais en le combinant avec un autre. Là, un roi, en - mourant, ordonne à ses trois fils de passer, chacun à son tour, - une nuit à prier sur sa tombe, et de donner ses deux filles à ceux - qui, les premiers, les demanderont en mariage. L'aîné étant aller - prier sur la tombe, il arrive le lendemain un mendiant qui demande - et obtient la main de l'aînée des princesses. Après la nuit passée - par le cadet, la seconde princesse est donnée à un autre mendiant. - La troisième nuit, le plus jeune prince, ayant eu ses cierges - éteints par un coup de vent, se dirige vers une grande clarté qu'il - aperçoit dans le lointain. Il trouve couchés autour d'un grand feu - quarante dragons qui surveillent une énorme chaudière. Le prince - enlève la chaudière d'une seule main, et, après avoir allumé ses - cierges, il la remet sur le feu. Frappés de sa force, les dragons - le chargent d'enlever une princesse qui est enfermée dans une - haute tour et dont ils voudraient depuis longtemps s'emparer. Le - jeune homme se fait une sorte d'échelle avec de grands clous qu'il - enfonce dans le mur; parvenu tout en haut, il s'introduit dans - la tour par une petite fenêtre; alors il engage les dragons à le - suivre, et, à mesure qu'ils cherchent à entrer par la fenêtre, il - les tue. Puis il pénètre dans la chambre de la princesse endormie, - échange sa bague contre celle de la jeune fille et s'en retourne - sur la tombe de son père. Le roi, père de la princesse, voulant - savoir qui a tué les dragons et pénétré dans la tour, fait annoncer - dans tous les pays de grandes réjouissances: chacun y pourra - prendre part à condition de raconter son histoire. Les trois - princes se rendent à ces fêtes, et le roi reconnaît au récit de ses - exploits le libérateur de sa fille. Après le mariage du prince, le - conte s'engage dans une autre série d'aventures: la princesse est - enlevée par un magicien, et son mari parvient à la délivrer, grâce - à ses beaux-frères, les deux mendiants, qui sont en réalité, l'un, - le roi des oiseaux; l'autre le roi des animaux. - - * * * * * - - Ce conte grec peut servir de lien entre le conte lorrain et un - conte oriental. Dans un conte des Avares du Caucase (Schiefner, nº - 4), un père dit sur son lit de mort à ses trois fils: «Quand je - serai mort, que chacun de vous garde trois nuits mon tombeau; et - ensuite, si quelqu'un vient demander la main d'une de mes filles, - fût-ce un oiseau ou une bête des champs, donnez-la lui.» Le plus - jeune des trois frères obtient, mais par d'autres exploits que - les héros des contes précédents, la main d'une princesse. (Voir - ce passage du conte avare vers la fin des remarques de notre nº - 43, _le Petit Berger_.) Plus tard, le jeune homme tue un serpent - à neuf têtes _pendant que ses frères dorment_; puis il revient se - coucher auprès d'eux et, le lendemain, ne leur raconte rien de son - aventure. (Il y a là, ce nous semble, la transposition d'un épisode - que nous avons vu figurer dans plusieurs des contes cités plus - haut). A la suite de cet exploit, un vieillard marie le jeune homme - à sa fille, merveilleusement belle. Cette seconde femme ayant été - enlevée par certain être malfaisant, le héros trouve du secours - auprès de ses trois beaux-frères, le loup, le vautour et le faucon, - ou plutôt les êtres mystérieux qui, sous ces diverses formes, sont - venus demander la main de ses sœurs[29]. - - * * * * * - - Les autres contes dont nous avons donné l'indication n'ont pas le - pèlerinage ou les prières dites pour l'âme du père; mais, dans - les deux contes hongrois, nous retrouvons les trois frères qui - veillent successivement et dont chacun tue un monstre pendant - qu'il monte sa garde[30]. Le plus jeune, voyant son feu éteint, - veut aller chercher de quoi le rallumer. Après divers incidents, - il arrive auprès de trois géants. Dans le premier de ces contes - hongrois, comme dans les récits précédents, il tue le coq et le - petit chien qui gardent un château; il prend les anneaux de trois - princesses endormies (_trois_, comme dans le conte lorrain), coupe - la tête aux géants quand ils veulent passer sous la porte du - château, et revient auprès de ses frères. Dans le second conte, - qui, pour tout ce passage, est presque identique au premier, le - roi et les trois princesses, pour savoir qui a tué les géants, - s'établissent déguisés dans une auberge et font raconter leurs - aventures à ceux qui passent.--Comparer les deux contes serbes - mentionnés ci-dessus, qui, l'un et l'autre, ont l'épisode de - l'auberge. - - Le conte grec moderne de la collection Hahn, malgré de notables - lacunes, se rattache bien évidemment à cette famille de contes. - Veillée des trois frères; monstres tués par chacun d'eux pendant - son temps de veille; rencontre de quarante voleurs par le plus - jeune, qui est allé chercher du feu, voilà déjà, sans parler - d'autres traits, suffisamment de rapprochements[31]. Les quarante - voleurs, voyant la force extraordinaire du troisième frère, lui - proposent de s'associer à eux pour aller piller le trésor d'un - roi. Le jeune homme entre le premier dans la chambre par un trou - fait dans le mur, et il décapite successivement tous les voleurs, - à mesure qu'ils passent par ce trou. Le roi, surpris de voir ces - quarante voleurs décapités, veut savoir qui les a tués. Suit, comme - dans les contes précédents, l'épisode de l'hôtellerie. (Comparer le - conte albanais, très voisin de ce conte grec)[32]. - - Il est inutile de nous arrêter longtemps sur le conte tyrolien - et sur le conte allemand. Le premier a conservé, sous une forme - altérée, l'épisode des trois frères et de leurs exploits; dans le - conte allemand, il n'est plus question que d'un habile tireur. - Du reste, dans l'un et dans l'autre figurent les trois géants, - le chien qu'il faut tuer, les objets emportés du château (entre - autres, une pantoufle, dans le conte allemand), et finalement - l'hôtellerie de la princesse[33]. - - - On a pu remarquer que les géants ou dragons des contes étrangers - sont remplacés par des voleurs dans le conte lorrain. Nous avons - déjà rencontré, dans notre nº 25, _le Cordonnier et les Voleurs_, - un semblable affaiblissement de l'idée première. - - * * * * * - - Rappelons que, dans un récit oriental se rattachant à une autre - famille de contes,--un roman hindoustani analysé par nous dans les - remarques de notre nº 19, _le Petit Bossu_, I, pp. 218-219,--le - héros pénètre dans le jardin de Bakawali, fille du roi des fées, - pour y prendre une rose merveilleuse; puis il entre dans le château - de Bakawali endormie et emporte l'anneau de celle-ci. Bakawali, - surprise de la disparition de sa rose et de son anneau, se met à - la recherche du ravisseur, qu'elle finit par trouver et qu'elle - épouse. (Voir, dans les remarques de ce même nº 19, I, pp. 217-218, - le conte arabe dans lequel le héros pénètre aussi dans le château - d'une princesse endormie.) - - -NOTES: - -[28] Pour cet épisode de l'imposture du capitaine et des langues des -géants, voir notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_, et les remarques (I. p. -74 et pp. 76-78). - -[29] Ce thème des sœurs du héros, données en mariage à des personnages -plus ou moins mystérieux, qui se trouvent être les rois des animaux, -poissons, etc., et qui viennent ensuite au secours de leur beau-frère, -figure dans divers contes européens, indépendamment du conte grec -cité plus haut: par exemple, dans un autre conte grec (Hahn, nº 25), -dans un conte sicilien (Gonzenbach, nº 29), dans un conte toscan -(Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 11), dans un conte de la -Haute-Bretagne (Sébillot, nº 16), dans un conte portugais (Coelho, -nº 16), dans un conte portugais du Brésil (Roméro, nº 1). Il avait -déjà été fixé par écrit au XVIIe siècle, en Italie, par le Napolitain -Basile (_Pentamerone_, nº 33), et au XVIIIe, en Allemagne, par Musæus -(_Volksmærchen der Deutschen_, 1782, nº 1). - -[30] Dans le premier de ces contes hongrois, un roi, près de mourir, -dit à ses trois fils de donner leurs trois sœurs aux premiers qui les -demanderont, et il leur recommande, si jamais ils s'attardent à la -chasse, de ne point passer la nuit sous certain peuplier. Les jeunes -gens veulent voir pourquoi leur père leur a fait cette recommandation, -et c'est sous ce peuplier qu'ils ont leur aventure.--Il nous semble que -cette introduction est une altération de la veillée de prières du thème -primitif. - -[31] Ce conte a aussi de commun avec le premier conte grec, le conte -albanais, le second conte hongrois et le second conte serbe, un trait -tout à fait particulier. Dans ces divers contes, en allant chercher de -quoi rallumer son feu, le héros rencontre un personnage qui «dévide le -jour et la nuit», ou bien, successivement, la Nuit et l'Aurore. Il les -lie à un arbre pour retarder la venue du jour. - -[32] Ces deux contes n'ont-ils pas quelque rapport avec l'histoire -égyptienne de Rhampsinite et des fils de l'architecte dans Hérodote -(II, 121)? - -[33] L'hôtellerie de la princesse se trouve encore dans un conte -allemand (Wolf, pp. 154, 158) et dans un conte sicilien (Pitrè, II, p. -34), de types tout différents. - - - - -XLI - -LE PENDU - - -Il était une fois un homme qui avait cinq ou six enfants. Un jour -qu'une de ses filles était malade, il voulut aller à la foire; il dit -à ses enfants: «Que voulez-vous que je vous rapporte de la foire?--Un -mouchoir,» dit l'un.--«Des souliers,» dit l'autre.--«Moi, une -robe.--Moi, une robe aussi.--Et toi, ma pauvre malade?--Mon père, je -voudrais de la viande pour me guérir.» - -Arrivé à la foire, le père acheta les robes, le mouchoir, les souliers -qu'il avait promis à ses enfants, mais il oublia la viande que sa fille -malade lui avait demandée; il ne s'en aperçut qu'en retournant à la -maison. «Quel malheur!» se dit-il, «c'était ce qui pressait le plus.» - -A la nuit tombante, traversant une forêt, il lui sembla voir des -pendus; comme il ne distinguait pas bien, il s'approcha et s'assura -qu'en effet c'étaient des pendus. Il coupa une cuisse à l'un d'eux et -revint à la maison. Il donna à ses enfants ce qu'il avait acheté pour -eux et dit à la malade: «Tiens, mon enfant, voici de la viande pour -toi.--Oh! la belle viande!» dit la jeune fille. On en fit du bouillon, -qu'elle trouva excellent. - -Sur le soir, la malade vit entrer dans sa chambre un homme qui n'avait -qu'une cuisse. «Vous avez ma cuisse,» lui dit-il, «vous avez ma -cuisse!--Que voulez-vous dire?» demanda-t-elle.--«Vous le saurez un -autre jour.» - -Le lendemain, l'homme revint encore. «Où donc est votre cuisse?» -demanda la jeune fille.--«MAIS C'EST TOI QUI L'AS MANGÉE!» - -A ces mots, il disparut. La jeune fille demanda à son père si l'homme -avait dit vrai; il fut bien forcé de l'avouer. Vous pensez si la pauvre -enfant fut épouvantée! - - -REMARQUES - - Un conte de l'Agenais (Bladé, nº 7), intitulé _la Goulue_, est au - fond tout à fait le nôtre, si ce n'est qu'à la fin la «Goulue» est - emportée par le mort dont ses parents ont coupé la jambe pour la - lui donner. - - Les deux contes français correspondent au conte allemand inséré par - les frères Grimm dans leur troisième volume (p. 267), et, qualifié - par eux de «fragment»: Une vieille femme qui, le soir, a des hôtes - à héberger, prend le foie d'un pendu et le leur fait cuire. A - minuit, elle entend frapper à la porte; elle ouvre. C'est un mort, - la tête chauve, sans yeux et avec une plaie au flanc. «Où sont - tes cheveux?--Le vent me les a enlevés.--Où sont tes yeux?--Les - corbeaux me les ont arrachés.--Où est ton foie?--C'est toi qui l'a - mangé.» - - En 1856, Guillaume Grimm ne connaissait aucun rapprochement à - faire. Il en existait pourtant dans les collections déjà publiées, - et depuis lors, des récits analogues ont été recueillis dans divers - pays. Voici, par exemple, un conte allemand de la collection Kuhn - et Schwartz, publiée en 1848: Un jour, une femme fait cuire du - foie pour son mari, Ahlemann, qui aime beaucoup ce mets. L'envie - lui prend d'y goûter, et elle goûte tant et si bien qu'elle finit - par tout manger. Craignant le mécontentement de son mari, elle va - prendre le foie d'un pendu, qu'elle fait cuire. Ahlemann le trouve - excellent. Le soir, pendant qu'elle est couchée et que son mari est - au cabaret, elle entend des pas s'approcher et une voix crier: «Où - est Ahlemann? où est Ahlemann?» Elle répond qu'il est au cabaret. - Les pas se rapprochent; éperdue, elle appelle son mari à son - secours; peine inutile. Tout à coup l'apparition est près d'elle et - lui tord le cou.--Le _Rondallayre_ catalan (t. II, p. 100) donne un - conte tout à fait du même genre que ce conte allemand. - - La même idée se retrouve, un peu affaiblie, dans un conte anglais - de la collection Halliwell (p. 25), publiée en 1849. M. Kœhler, - dans ses remarques jointes à la collection Bladé, mentionne encore - un autre conte anglais et un second conte catalan. - - Dans un conte vénitien (Bernoni, _Tradizioni_, p. 125), une femme - enceinte a envie de manger du cœur. Son mari, qui est sonneur et - porteur de morts, prend le cœur d'un mort et le lui donne. Elle le - fait cuire et le mange sans se douter de ce que c'est. Trois nuits - de suite, le mort vient réclamer son cœur, et la troisième fois il - étrangle la femme. - - - Dans un vieux livre flamand (cité par J. W. Wolf, _Deutsche Mærchen - und Sagen_, nº 132), un distillateur s'est procuré le crâne d'un - voleur pendu pour le distiller et en mélanger l'«esprit» avec de - l'eau-de-vie. Tout à coup, la nuit, le pendu entre et lui dit: - «Rends-moi ma tête!» - - * * * * * - - Il existe aussi un autre thème très voisin de celui-ci. Là, c'est - la «jambe d'or», le «bras d'or» d'une personne morte et enterrée - que, par cupidité, quelqu'un va voler, et que le mort vient - réclamer. On peut voir, à ce sujet, le conte agenais nº 4 de la - collection Bladé, _la Jambe d'or_, et les remarques de M. Kœhler. A - ce second thème se rapportent trois contes allemands (Strackerjan, - I, p. 155;--Müllenhoff, p. 465;--Colshorn, nº 6), et, d'après M. - Kœhler, un conte anglais. - - - Dans la collection Pitrè (nº 128), nous trouvons un conte sicilien - qui tient, pour ainsi dire, le milieu entre ces deux types de - contes: Une petite fille, qui est folle, se cache un jour dans une - chapelle où l'on a déposé le corps d'une riche voisine, revêtu de - ses beaux habits et orné de ses bijoux. Restée seule, elle prend - les bijoux et la belle robe, puis elle veut prendre aussi les - bas; mais, tandis qu'elle en tire un, la jambe lui reste dans la - main. Elle emporte cette jambe dans l'intention de la manger; mais - elle n'en fait rien. Les jours suivants, la morte vient le soir - réclamer sa jambe à la petite fille, qu'elle finit par étrangler, - et elle reprend sa jambe.--Comparer un conte vénitien (Bernoni, - _Tradizioni_, p. 123) et un conte toscan (Pitrè, _Novelle popolari - toscane_, nº 19). - - - - -XLII - -LES TROIS FRÈRES - - -Il était une fois trois cordonniers: c'étaient trois frères, fils d'une -pauvre veuve. Voyant qu'ils ne gagnaient pas assez pour vivre et pour -nourrir leur mère, ils s'engagèrent tous les trois et donnèrent leur -argent à leur mère, afin qu'elle vécût plus à l'aise. L'aîné s'appelait -Plume-Patte, le second Plume-en-Patte et le troisième Bagnolet. - -Quand ils furent au régiment, le colonel dit un jour à Plume-Patte -d'aller monter la garde à minuit dans une tour où il revenait des -esprits: tous ceux qui y étaient allés monter la garde depuis dix ans -y avaient été retrouvés morts. Quand Plume-Patte fut dans la tour, il -entendit un bruit de chaînes qu'on traînait; d'abord il eut peur, mais -il se remit presque aussitôt et cria: «Qui vive?» Personne ne répondit. -«Si tu ne réponds pas, je te brûle la cervelle.--Ah! tu as du bonheur -de bien faire ton service!» dit l'homme qui traînait les chaînes; «sans -cela il t'arriverait ce qui est arrivé aux autres. Tiens, voici une -bourse: plus tu prendras d'argent dedans, plus il y en aura.--Mets-la -au pied de ma guérite,» dit Plume-Patte; «je la prendrai quand j'aurai -fini ma faction.» Sa faction terminée, il ramassa la bourse. - -Le soldat qui tous les jours depuis dix ans venait à la tour voir -ce qui s'était passé et qui n'avait jamais retrouvé personne en -vie, arriva le matin pour savoir ce que Plume-Patte était devenu; -il fut fort surpris de le trouver vivant. «Tu n'as rien vu?» lui -demanda-t-il.--Non, je n'ai rien vu.» Ses frères lui demandèrent aussi: -«Tu n'as rien vu?--Non, je n'ai rien vu.» A son tour, le colonel lui -dit: «Tu n'as rien vu?--Non, mon colonel, je n'ai rien vu.» Il ne parla -de la bourse à personne. - -Le lendemain, à minuit, Plume-en-Patte fut envoyé dans la tour. Il -entendit un bruit épouvantable de chaînes; il fut d'abord effrayé, -mais presque aussitôt il cria: «Qui vive?» Personne ne répondit. «Si -tu ne réponds pas, je te brûle la cervelle.--Ah! tu as du bonheur de -bien faire ton service!» dit l'homme qui traînait les chaînes; «sans -cela il t'arriverait ce qui est arrivé aux autres. Viens, voici une -giberne: quand tu voudras, tu en feras sortir autant d'hommes qu'il y -en a dans tout l'univers.» Il la tint ouverte pendant une demi-heure, -et il en sortit quatre mille hommes.--«Mets-la au pied de ma guérite,» -dit Plume-en-Patte; «je la prendrai quand j'aurai fini ma faction.» Sa -faction terminée, il ramassa la giberne. - -Le matin, le soldat vint voir si Plume-en-Patte était mort. «Tu n'as -rien vu?» lui dit-il, bien étonné de le trouver vivant.--«Non, je n'ai -rien vu.--Tu n'as rien vu?» dirent ses frères.--«Non, je n'ai rien vu.» -Le colonel lui demanda aussi: «Tu n'as rien vu?--Non, mon colonel, je -n'ai rien vu.» Il ne parla point de sa giberne; seulement il dit à son -frère Bagnolet: «Tu tâcheras de bien faire ton service, quand tu iras -dans la tour.» - -Lorsqu'il s'agit le lendemain de monter la garde à la tour, le sort -tomba sur un jeune homme riche; il était bien triste et bien désolé, -car il craignait d'y périr. Bagnolet lui dit: «Si tu veux me donner -deux mille francs, j'irai monter la garde à ta place.» Le jeune homme -accepta la proposition; il remit les deux mille francs entre les mains -du colonel et fit un écrit par lequel il s'engageait, si Bagnolet ne -revenait pas, à donner l'argent à ses frères. Quand Bagnolet fut dans -la tour, il entendit un bruit épouvantable de chaînes; d'abord il eut -peur, mais il cria presque aussitôt: «Qui vive?» Personne ne répondit. -«Si tu ne réponds pas, je te brûle la cervelle.--Ah! tu as du bonheur -de bien faire ton service!» dit l'homme qui traînait les chaînes, -«sans cela il t'arriverait ce qui est arrivé aux autres. Tiens, voici -un manteau: quand tu le mettras, tu seras invisible. Voici encore un -sabre: par le moyen de ce sabre, tu auras tout ce que tu désireras et -tu seras transporté où tu voudras.--Mets-les au pied de ma guérite,» -dit Bagnolet; «je les prendrai quand j'aurai fini ma faction.» - -Sa faction terminée, il mit le manteau et tira le sabre. «Mon maître,» -lui dit le sabre, «qu'y a-t-il pour votre service?--Je voudrais -une table chargée des meilleurs mets, un beau couvert et un beau -fauteuil.--Mon maître, retournez-vous, vous êtes servi.» Bagnolet se -mit à table et mangea de bon appétit, puis il ôta son manteau. Le -soldat, qui était venu plusieurs fois sans le voir, à cause du manteau, -lui dit alors: «Où donc étiez-vous? je suis venu plus de vingt fois -sans vous trouver. Vous n'avez rien vu dans la tour?--Non, je n'ai rien -vu.--Tu n'as rien vu?» demandèrent ses frères.--«Non, je n'ai rien vu.» -Le colonel lui demanda aussi: «Tu n'as rien vu?--Non, mon colonel, je -n'ai rien vu.» Il ne parla pas du sabre ni du manteau. - -Bagnolet engagea ses frères à venir au bois avec lui, et leur dit qu'il -leur donnerait à dîner. Arrivés au bois, ses frères ne virent rien -de préparé. Bagnolet tira tout doucement son sabre et lui dit: «Je -voudrais une table chargée des meilleurs mets, trois beaux couverts et -trois beaux fauteuils, les plus beaux qu'on puisse voir.--Mon maître, -retournez-vous, vous êtes servi.» Les trois frères se racontèrent -alors leurs aventures: Plume-Patte dit qu'il avait une bourse toujours -remplie d'argent; Plume-en-Patte ouvrit sa giberne, et il en sortit -un grand nombre d'hommes, qui se rangèrent sur deux lignes; il fit un -signe, et les hommes rentrèrent dans la giberne. Bagnolet montra à ses -frères son manteau qui le rendait invisible, et leur apprit tout ce -qu'il pouvait faire avec son sabre. - -Bagnolet savait que le roi d'Angleterre avait trois filles à marier. -Le repas fini, il tira son sabre. «Mon maître, qu'y a-t-il pour votre -service?--Je voudrais être transporté avec mes frères dans le château -du roi d'Angleterre.--Retournez-vous, vous y êtes.» - -Les trois frères se présentèrent aussitôt devant le roi et lui -demandèrent ses filles en mariage. Le roi leur dit: «Je ne donne pas -mes filles à des capitaines: il faut être maréchal. Entrez à mon -service pour cinq ou six mois.--Vous ne savez donc pas,» dirent les -trois frères, «que nous avons des dons?--Moi,» dit Plume-Patte, «j'ai -une bourse: plus on prend d'argent dedans, plus il y en a.--Moi, j'ai -une giberne,» dit Plume-en-Patte; «j'en peux faire sortir autant -d'hommes qu'il y en a dans tout l'univers, et, si je voulais, je vous -ferais périr, vous et toute votre cour.» Le roi fut bien en colère en -entendant ces paroles.--«Et moi,» ajouta Bagnolet, «j'ai un manteau -qui me rend invisible.» Il ne parla pas du sabre.--«Revenez demain à -dix heures du matin,» dit le roi, «je vais demander à mes filles si -elles veulent se marier.» Là-dessus les jeunes gens se retirèrent. - -Le roi fit part aux princesses de la demande des trois frères et leur -dit: «Quand ils viendront, vous les prierez de vous montrer leurs dons, -et, dès qu'il vous les auront remis, vous donnerez un coup de sifflet. -Aussitôt il viendra deux hommes qui les enchaîneront et les jetteront -en prison.» - -Le lendemain, Plume-Patte arriva le premier. «Mais, mon ami,» lui dit -le roi, «dépêchez-vous donc. Voilà au moins une heure que ma fille -aînée vous attend.» Plume-Patte alla saluer la princesse. Après avoir -causé quelque temps avec lui, la princesse lui dit: «Vous seriez bien -aimable si vous me montriez votre bourse.--Volontiers, ma princesse.» -Aussitôt qu'elle eut la bourse, elle donna un coup de sifflet: deux -hommes entrèrent, saisirent le pauvre garçon et le jetèrent dans un -cachot pour l'y laisser mourir de faim. - -Bientôt après, Plume-en-Patte arriva. «Dépêchez-vous donc,» lui dit -le roi, «ma fille cadette vous a attendu plus de deux heures en se -promenant dans le jardin. Maintenant elle est dans sa chambre.» -Plume-en-Patte alla saluer la princesse qui lui parla d'abord de -choses et d'autres et lui dit enfin: «Voudriez-vous me montrer votre -giberne?--Volontiers, ma princesse.» Une fois qu'elle eut la giberne -entre les mains, elle donna un coup de sifflet: les deux hommes -entrèrent, saisirent Plume-en-Patte, et le jetèrent en prison avec son -frère. - -Quand Bagnolet se présenta, le roi lui dit: «Dépêchez-vous de monter -dans la chambre de ma plus jeune fille; voilà bien longtemps qu'elle -vous attend.» Bagnolet salua gracieusement la princesse et lui parla -avec politesse; ils causèrent très longtemps, car Bagnolet parlait -mieux que ses frères. Enfin la princesse lui dit: «J'ai entendu dire -que vous aviez un manteau qui rend invisible; voudriez-vous me le -montrer?--Volontiers, ma princesse.» Elle saisit le manteau et donna -un coup de sifflet: les deux hommes vinrent enchaîner Bagnolet et le -mirent en prison avec ses frères, pour l'y laisser mourir de faim. - -Ils étaient tous les trois bien tristes, quand Bagnolet se souvint -qu'il avait encore son sabre; il le tira. «Mon maître, qu'y a-t-il -pour votre service?--Je désire que tu nous apportes une table chargée -des meilleurs mets, trois beaux couverts et trois beaux fauteuils, et -que tu changes notre prison en un beau palais.» Tout cela se fit à -l'instant, et ils avaient de plus beaux salons que le roi. - -Le roi, étant venu voir ce qu'ils faisaient, les trouva à table; -il fut dans une grande colère et les fit mettre dans une autre -prison. Bagnolet tira son sabre. «Mon maître, qu'y a-t-il pour votre -service?--Je voudrais, s'il était possible, être transporté avec mes -frères à vingt lieues de la ville.--Retournez-vous, vous y êtes.» - -Il y avait par là un château où personne n'habitait parce qu'il y -revenait des esprits; les trois frères s'y établirent. Bagnolet dit au -sabre: «Peux-tu faire venir la princesse qui a pris la bourse?--Mon -maître, elle sera ici à minuit avec la bourse.» Quand la princesse fut -arrivée, ils lui reprirent la bourse, la maltraitèrent, lui cassèrent -les reins et la renvoyèrent. Le roi entra dans une colère effroyable; -il aurait bien voulu savoir où étaient les trois frères. - -Bagnolet tira encore son sabre et lui dit: «Je désire, s'il est -possible, que tu nous amènes la princesse qui a pris la giberne.--Mon -maître, elle sera ici à minuit avec la giberne.» Quand elle arriva, ils -lui reprirent la giberne, la maltraitèrent, lui cassèrent les reins et -la renvoyèrent. Le roi, encore plus furieux, dit à sa plus jeune fille: -«Je pense, ma fille, que tu vas avoir le même sort que tes sœurs; mais -il faudra marquer de noir la porte de la maison où l'on te conduira.» - -Le lendemain, Bagnolet dit au sabre: «Je désire que tu fasses venir la -princesse qui a pris le manteau.--Mon maître, elle sera ici à minuit -avec le manteau. Son père lui a recommandé de marquer de noir la porte -de la maison où on la conduirait; mais j'irai marquer toutes les -maisons du quartier, et l'on ne pourra rien reconnaître.» A minuit, -la princesse se trouva au château; les trois frères lui reprirent le -manteau, la maltraitèrent encore plus que les autres, parce qu'elle -était la plus méchante, lui cassèrent les reins et la renvoyèrent chez -son père, qui ne se sentit plus de fureur. Puis ils dépêchèrent au roi -un ambassadeur pour lui déclarer la guerre. - -Le roi fit marcher contre eux une grande armée. Les trois frères -étaient seuls de leur côté. «C'est vous qui êtes le plus âgé,» -dirent-ils au roi, «rangez vos hommes le premier.» Ensuite -Plume-en-Patte ouvrit sa giberne et en fit sortir un grand nombre -d'hommes armés. Les soldats d'Angleterre eurent beau tirer; les hommes -de Plume-en-Patte étaient ainsi faits qu'ils ne pouvaient être tués. Le -roi d'Angleterre perdit toute son armée et s'enfuit. Les trois frères -allèrent piller son château, puis ils allumèrent un grand feu et y -jetèrent la reine et ses trois filles. - -Ils retournèrent ensuite en France, mais ils furent arrêtés comme -déserteurs et on les mit en prison. Bagnolet tira son sabre: «Mon -maître, qu'y a-t-il pour votre service?--Je voudrais, s'il était -possible, être transporté avec mes frères à la cour du roi de -France.--Retournez-vous, vous y êtes.» Le roi de France n'avait qu'une -fille; ils la demandèrent en mariage. «Je ne donne pas ma fille à des -capitaines,» leur dit le roi; «mais dans deux ou trois mois chacun de -vous peut être maréchal, et celui qui se sera le plus distingué aura ma -fille.» Les trois frères lui dirent alors qu'ils avaient des dons, et -lui parlèrent de la bourse, de la giberne, du sabre et du manteau. Au -bout de deux mois, Plume-en-Patte, celui qui avait la giberne, devint -maréchal et épousa la princesse; ses frères se marièrent le même jour. -Le roi d'Angleterre se trouvait aux noces; il se dit que les mariés -ressemblaient fort aux trois frères qui lui avaient fait tant de mal, -mais il ne les reconnut point. - -Moi, j'étais de faction à la porte de la princesse, comptant les clous -pour passer le temps. Je m'y suis ennuyé, et je suis revenu. - - -REMARQUES - - Ce conte vient d'un régiment, comme les nºˢ 3 et 15. - - Il se compose, ainsi qu'on a pu le remarquer, d'éléments qui se - sont déjà présentés à nous dans deux de nos contes. L'introduction - et la première partie du récit se rapprochent de notre nº - 11, _La Bourse, le Sifflet et le Chapeau_, et la dernière - partie,--l'enlèvement des princesses, le moyen employé par le sabre - pour déjouer la ruse de la plus jeune, la guerre des trois frères - contre le roi,--de notre nº 31, _l'Homme de fer_. Nous renverrons - aux remarques de ces deux contes, et nous y ajouterons quelques - observations sur divers traits particuliers au conte que nous - venons de donner. - - * * * * * - - L'introduction d'un conte roumain de Transylvanie (dans la revue - _Ausland_, 1856, p. 716) présente beaucoup de ressemblance avec - celle du nôtre: Deux frères servent dans l'armée; l'un est - capitaine, l'autre, appelé Hærstældai, simple soldat et grand - buveur. Ennuyé de le voir constamment ivre, le capitaine envoie - Hærstældai monter la garde devant une maison abandonnée, hantée - par le diable. A minuit, Hærstældai entend un grand fracas dans - la maison; le diable paraît devant lui et lui dit de décamper. - Hærstældai, sans s'effrayer, décharge sur lui son fusil. Alors le - diable lui demande grâce, et lui donne une bourse qui ne se vide - jamais et un chapeau d'où il sort, quand on le secoue, autant de - soldats que l'on veut. Le reste de ce conte roumain se rapporte - bien moins à notre conte des _Trois Frères_ qu'à notre nº 11, _la - Bourse, le Sifflet et le Chapeau_. Nous en avons parlé, du reste, - dans les remarques de ce dernier conte (I, p. 126).--Comparer - l'introduction d'un conte picard (Carnoy, p. 292), où le diable - donne successivement à trois frères, déserteurs, dont chacun - monte la garde à son tour dans un château hanté, une serviette - merveilleuse, un bâton qui procure autant d'or qu'on en peut - désirer et un manteau qui rend invisible et transporte où l'on - veut. Comme dans le conte roumain, la suite du récit est du genre - de notre nº 11 (histoire de poires qui font allonger le nez). - - - Dans un conte sicilien (Pitrè, nº 26), se trouve un épisode que - l'on peut comparer au passage de notre conte où les trois frères - mènent joyeuse vie dans la prison. Petru, qui possède trois objets - merveilleux, une bourse, une serviette et un violon, est jeté en - prison pour avoir perdu une partie d'échecs contre une princesse - qui triche (comme celle de notre nº 11). Avec son violon qui met - tout en branle, il fait danser ses compagnons de captivité, et les - régale au moyen de sa serviette magique. - - - Deux contes allemands de cette famille (Wolf, p. 16, et Prœhle, - I, nº 27) ont, comme notre conte, une dernière partie où le héros - fait la guerre à un roi, père d'une princesse qui a volé les objets - merveilleux. Le conte de la collection Prœhle a, de plus, un trait - qui le rattache au thème de notre nº 31, dont nous parlons au - commencement de ces remarques: c'est le passage où le soldat dit - chaque nuit au chapeau enchanté de lui apporter la princesse. - - * * * * * - - Les objets merveilleux qui figurent dans notre conte jouent - également un rôle dans nombre de récits, comme on l'a vu dans - les remarques de notre nº 11. Nous nous bornerons ici à quelques - rapprochements tirés de la littérature orientale. Indépendamment - des contes kalmouk, hindoustani et arabe d'Egypte analysés dans - les remarques de notre nº 11 (I, pp. 129-132), nous citerons - divers contes n'appartenant pas à cette famille. D'abord un conte - persan du _Tuti-Nameh_ (traduction G. Rosen, t. II, p. 249), où se - trouvent une bourse inépuisable, une écuelle de bois, d'où l'on - peut tirer toute sorte de bonnes choses à boire et à manger, une - paire de sandales qui transportent en un clin d'œil où l'on désire - aller.--Dans un autre conte persan (_le Trône enchanté_, conte - indien traduit du persan, par le baron Lescallier, New-York, 1817, - t. II, p. 91), il est parlé de trois objets merveilleux: un petit - chien, un bâton et une bourse. «Le petit chien avait la vertu de - faire paraître, au gré de son possesseur, tel nombre d'hommes de - guerre, d'éléphants et de chevaux qu'il pouvait lui demander. En - prenant le bâton de la main droite, et le tournant vers ces hommes, - on avait la faculté de leur donner à tous la vie; en prenant ce - même bâton de la main gauche, et le dirigeant vers cette troupe - armée, on pouvait la rendre au néant. Quant à la bourse, elle - produisait, au commandement de son maître, de l'or et des bijoux.» - (Comparer un troisième conte persan du _Bahar-Danush_, traduction - de Jonathan Scott, t. II, p. 250, où se trouvent à peu près les - mêmes objets que dans le premier.)--Un conte arabe des _Mille et - une Nuits_ (Histoire de Mazen du Khorassan, p. 741, éd. du Panthéon - littéraire) met en scène un bonnet qui rend invisible, un tambour - de cuivre, par le moyen duquel on peut faire venir à son aide les - chefs des génies et leurs légions, et une boule qui rapproche - les distances.--Dans un conte indien de la grande collection de - Somadeva, déjà citée (t. I, p. 19 de la traduction H. Brockhaus), - les objets merveilleux sont une paire de babouches, un bâton et - une tasse. La tasse se remplit de tous les mets que désire celui - qui la possède; tout ce qu'on écrit avec le bâton s'exécute à - l'instant même, et les babouches donnent la faculté de traverser - les airs.--Dans le recueil sanscrit la _Sinhâsana-dvâtrinçikâ_ - (les «Trente-deux récits du trône»), Vikrama reçoit d'un _yoghi_ - (religieux mendiant, souvent magicien) trois objets merveilleux: - un morceau de craie, un bâton et un morceau d'étoffe. Avec le - morceau de craie, on dessine une armée; avec le bâton manié de la - main droite, on donne la vie à cette armée, qui exécute les ordres - qu'on lui donne; si on prend le bâton de la main gauche et qu'on la - touche, elle disparaît. Enfin, par le moyen du morceau d'étoffe, - on se procure tout ce à quoi l'on pense: aliments, habits, or, - parures, etc. (_Indische Studien_, t. XV, 1878, p. 384).--Enfin, - dans un conte populaire indien du Bengale (miss Stokes, no 22), - figurent quatre objets magiques: un lit qui transporte où l'on - veut; un sac qui procure tout ce que l'on peut désirer; une tasse - qui donne de l'eau, autant qu'on en a besoin; un bâton et une corde - auxquels on n'a qu'à dire, en cas de guerre, de battre et de lier - tous les soldats de l'armée ennemie. - - Nous rappellerons également les objets merveilleux dont il est - question dans les contes indiens et autres contes orientaux cités - dans les remarques de notre no 4, _Tapalapautau_ (I, pp. 55-58). - - - On a remarqué que le sabre de «Bagnolet» a une double propriété: - «Avec ce sabre, tu auras tout ce que tu désireras, et tu seras - transporté où tu voudras.» Dans un conte populaire indien résumé - dans les remarques de notre no 19, _le Petit Bossu_ (I, p. 219), le - dieu Siva donne à son protégé Siva Dâs un sabre, qui, entre autres - vertus, a aussi celle de transporter son possesseur partout où - celui-ci lui ordonne de le faire. - - * * * * * - - Ce trait des objets merveilleux, nous allons encore le rencontrer, - toujours en Orient, dans deux récits qui offrent une frappante - ressemblance avec un conte populaire allemand de la collection - Grimm, _le Havre-Sac, le Chapeau et le Cornet_ (nº 54), très - voisin de nos _Trois Frères_. Résumons le plus brièvement possible - l'ensemble du conte allemand: Le plus jeune de trois frères trouve - dans une forêt une serviette merveilleuse, qui se couvre de mets - au commandement. Un charbonnier, chez lequel il s'arrête et qu'il - régale, lui propose en échange de la serviette un havre-sac sur - lequel il suffit de frapper pour faire paraître à chaque coup un - caporal et six hommes[34]. Le jeune homme accepte; puis, quand il - est un peu loin, il fait paraître les six hommes et le caporal, et - leur commande d'aller reprendre sa serviette. Il l'échange encore, - d'abord contre un vieux chapeau qu'on a qu'à tourner autour de - sa tête pour faire tonner toute une batterie de canons, auxquels - rien ne peut résister, et enfin contre un cornet dont le son fait - crouler les forteresses et, si l'on continue à souffler, les villes - et les villages. Par le moyen de ses soldats, il se remet chaque - fois en possession de sa serviette. Revenu au pays, il est mal - accueilli par ses frères et les fait corriger par ses soldats; - les voisins accourent: grand tapage. Le roi, averti, envoie un - capitaine avec sa compagnie pour mettre le holà. Mais le capitaine - et ses gens sont battus, et battues aussi, grâce aux canons que le - chapeau met en jeu, toutes les troupes envoyées contre le jeune - homme. Celui-ci fait dire au roi qu'il ne fera la paix que si le - roi lui donne sa fille en mariage. Il faut bien en passer par - là. La princesse, peu satisfaite de se voir mariée à un homme du - commun, toujours coiffé d'un vieux chapeau, avec un vieux havre-sac - en bandoulière, finit par se demander s'il n'y a pas quelque magie - dans ce havre-sac. Par ses cajoleries, elle réussit à se faire - révéler le secret; puis elle s'empare du havre-sac et ordonne aux - soldats d'aller arrêter leur ancien maître. Mais celui-ci a recours - au vieux chapeau, et les soldats sont balayés par son artillerie. - Alors la princesse va lui demander pardon, et elle sait si bien - s'y prendre que bientôt elle connaît la vertu du chapeau et s'en - saisit. Le jeune homme serait perdu s'il ne lui restait son cornet, - comme il reste à Bagnolet son sabre. Il souffle dans le cornet, et - forteresses, palais, tout s'écroule, écrasant sous leurs ruines - le roi et la princesse.--Ici, comme on voit, la trahison de la - princesse et la bataille contre les troupes du roi ne sont point - placées, dans le récit, au même endroit que dans notre conte; mais - la ressemblance n'en est pas moins certaine. - - Ce conte allemand forme lien entre notre conte et les deux récits - orientaux dont nous allons donner l'analyse. Le premier est un - conte kalmouk de la collection du _Siddhi-Kür_ (6e récit): Dans un - certain pays, vivait un homme d'un caractère intraitable. Il en - fait tant que le khan, son souverain, se voit obligé de le bannir. - Traversant un steppe, notre homme trouve,--après des incidents - que nous avons racontés dans les remarques de notre nº 22 (I, p. - 243),--une coupe d'or, qui procure à volonté à boire et à manger. - Il la prend et s'en va plus loin. Bientôt il rencontre un homme - tenant à la main un bâton, et apprend que ce bâton a la propriété - d'aller, au commandement de son possesseur, tuer les gens et - reprendre ce qu'ils ont volé[35]. Il lui propose d'échanger sa - coupe d'or contre le bâton; puis, quand il a le bâton, il l'envoie - tuer l'homme et reprendre la coupe d'or. Il se met de la même - manière en possession de deux autres objets merveilleux: un marteau - de fer qui, si l'on en frappe neuf fois la terre, fait surgir une - tour de fer à neuf étages, et un sac de cuir qui fait pleuvoir - aussi fort que l'on veut quand on le secoue. Muni de ces quatre - talismans, il retourne dans son pays pour se venger du khan. Il - arrive vers minuit derrière le palais; par la vertu de son marteau, - le lendemain matin, une tour de fer à neuf étages s'élève à cette - place. Le khan, furieux, rassemble ses sujets et leur ordonne - d'entasser du charbon contre cette tour et de l'allumer; mais - l'homme secoue son sac de cuir, des torrents de pluie tombent et le - brasier s'éteint.--Le conte kalmouk se termine brusquement à cet - endroit. - - Voilà bien, réunies ici, et l'introduction du conte allemand, et la - lutte du possesseur des objets merveilleux contre le roi, épisode - commun au conte allemand et à notre conte. Mais ce second trait va - se retrouver, plus nettement accusé encore, dans le second récit - oriental. - - Ce récit est un _djâtaka_, c'est-à-dire une légende bouddhique, - rédigée dans la langue sacrée du bouddhisme, le pali, et relative - aux aventures du Bouddha dans ses précédentes existences (_Five - Jatakas, with a translation by V. Fausböll._ _Copenhagen_, 1861, - p. 20 seq.). Là, un habitant du royaume de Kasi, chassé par ses - parents, est jeté par un naufrage dans une île, au milieu de - la mer. Il y trouve un sanglier, possesseur de joyaux qui lui - permettent de s'élever en l'air; il les lui dérobe pendant son - sommeil et le tue. Puis, voyageant à travers l'espace, il arrive - sur les hauteurs de l'Himavanta. Voyant de là plusieurs ermitages, - il descend et entre chez un premier ascète, qui possède une hache, - laquelle coupe du bois, allume du feu et exécute les ordres qu'on - lui donne. Il offre ses joyaux à l'ascète en échange de cette - hache, et, quand il l'a entre les mains, il lui ordonne d'aller - couper la tête à l'ascète et de lui rapporter ses joyaux. Il se - rend ensuite chez un second ascète; celui-là a un tambour magique - qui, frappé d'un côté, met en fuite l'ennemi, et qui, frappé de - l'autre côté, fait paraître une armée entière. L'homme fait aussi - un échange avec cet ascète, puis il envoie la hache lui couper la - tête et reprendre ses joyaux. Il agit de même avec un troisième - ascète, possesseur d'une tasse qui, si on la retourne, fournit tout - ce que l'on souhaite. Maître alors des quatre objets merveilleux, - l'homme fait porter une lettre au roi de Baranasi pour le sommer de - lui abandonner son royaume. Le roi envoie des gens avec ordre de se - saisir de lui. Mais l'homme frappe un des côtés de son tambour, et - aussitôt il se trouve entouré d'une armée; il retourne sa tasse, - et une grande rivière inonde tout le terrain où se déploie l'armée - royale. Enfin il ordonne à sa hache de lui rapporter la tête du - roi. Il entre avec toutes ses forces dans la capitale et monte sur - le trône. - - -NOTES: - -[34] Dans un conte danois du même genre (Grimm, III, p. 91), c'est une -giberne, comme dans le conte français. - -[35] Dans un conte lithuanien qui correspond au conte allemand de la -collection Grimm que nous venons de citer (Chodzko, p. 349), c'est -également un bâton qui remplace le havre-sac et ses soldats. - - - - -XLIII - -LE PETIT BERGER - - -Il était une fois un roi et une reine qui n'avaient qu'une fille; -c'était une enfant gâtée, à qui l'on passait tous ses caprices. Se -promenant un jour dans les champs avec le roi et la reine, elle -vit un troupeau de moutons et voulut avoir un agneau. Ses parents -s'adressèrent à la bergère; celle-ci leur dit que les moutons ne lui -appartenaient pas et les renvoya au fermier, qui n'était pas loin; -finalement, la princesse eut son agneau. Elle voulut ensuite le mener -aux champs elle-même. Cette nouvelle fantaisie contraria fort ses -parents; ils regrettèrent de lui avoir acheté l'agneau. «Il fait bien -chaud dans les champs,» dirent-ils à leur fille; «tu te gâteras le -teint. D'ailleurs, il n'est pas convenable pour une princesse de garder -les moutons.» - -Au bout de quelque temps, l'agneau devint brebis et mit bas un petit -agneau; l'année suivante il en vint d'autres, si bien que la princesse -finit par avoir un troupeau. Elle en était toute joyeuse et disait à sa -mère qu'elle vendrait la laine de ses moutons. «Nous n'avons pas besoin -de cela,» répondait la reine. - -Il fallait un berger au troupeau. Le roi, étant sorti pour en chercher -un, fit la rencontre d'un jeune garçon qui avait l'air très doux et -très gentil. «Où vas-tu, mon ami?» lui demanda le roi.--«Je cherche un -maître.--Veux-tu venir chez moi? je suis le roi.--Cela dépend des gages -que vous me donnerez.» Le roi lui fit une offre dont il fut content, et -le jeune garçon le suivit. - -«Maintenant,» dit le roi à sa fille, «tu n'as plus besoin d'aller aux -champs.» La princesse répondit: «J'irai conduire mon troupeau le matin, -et le soir j'irai le rechercher.--C'est au mieux,» dit le roi; «le -matin et le soir il fait frais aux champs; ainsi le soleil ne te gâtera -pas le teint.» - -Tous les jours le roi donnait au petit berger de la viande et une -bouteille de vin. La princesse, un matin, conduisit le petit berger -dans une belle plaine, près d'un petit bois. «Gardez-vous bien d'entrer -dans ce bois,» lui dit-elle; «il y a là trois géants.--Je n'y entrerai -pas, ma princesse,» répondit-il. - -Mais elle ne fut pas plus tôt partie qu'il entra dans le bois; il avait -tiré de sa poche un petit couteau de deux sous à sifflet, et sifflait -joyeusement. Tout à coup, il vit venir un géant tout vêtu d'acier qui -lui cria: «Que viens-tu faire ici, drôle?--Je me promène en gardant -les moutons du roi.» Le géant tourna autour de lui. «Qu'as-tu donc sur -le dos?» lui demanda-t-il.--«C'est une gibecière,» répondit le berger; -«j'ai dedans du pain, de la viande et du vin. En veux-tu?» Le géant -accepta. Après avoir mangé toutes les provisions du berger, il prit -la bouteille et la vida d'un trait. Il n'eut pas plus tôt bu qu'il se -laissa aller à terre et s'endormit: les géants ne sont pas habitués à -boire du vin. Aussitôt le petit berger lui enfonça son couteau dans -la gorge. Ensuite il fit le tour du bois et trouva une maison toute -d'acier; il y entra: dans l'écurie était un cheval d'acier; dans les -chambres, chaises, tables, cuillers, fourchettes, tout était d'acier. -C'était la maison du géant. - -Le soir, quand la princesse arriva, le petit berger était revenu dans -la prairie. Elle lui demanda; «Etes-vous entré dans le bois?--Non, ma -princesse.--Tant mieux; j'étais en peine de vous.--Ah!» dit-il, «ma -princesse, qu'il faisait chaud aujourd'hui! J'ai eu bien soif.--Si vous -n'avez pas eu assez d'une bouteille,» dit la princesse, «demain vous en -aurez deux: une de mon père, comme à l'ordinaire, et une que je vous -donnerai; mais n'en dites rien à mon père.» - -Le lendemain, la princesse le conduisit encore dans la plaine et -lui défendit d'aller dans le petit bois; mais, comme la veille, dès -qu'il l'eut perdue de vue, il y entra en sifflant dans son sifflet. -Cette fois, il rencontra un géant tout vêtu d'argent, qui lui dit: -«Que viens-tu faire ici, drôle?--Je me promène,» répondit le berger. -«Quoique tu sois plus gros et plus grand que moi, tu ne me fais pas -peur.». Le géant tourna autour de lui et lui demanda: «Qu'as-tu donc -sur le dos?--C'est une gibecière; il y a dedans du pain, de la viande -et du vin. As-tu faim?--Oui, je mangerais bien un morceau.» Le berger -lui donna son dîner, puis il lui présenta une de ses bouteilles, que le -géant vida d'un trait. L'autre bouteille y passa également, et le géant -s'endormit. Alors le berger lui enfonça son couteau dans la gorge. Il -fit ensuite le tour du bois et vit une maison toute d'argent: dans -l'écurie était un cheval d'argent; dans les chambres, chaises, tables, -assiettes, cuillers, fourchettes, tout était d'argent. C'était la -maison du géant. - -En arrivant le soir, la princesse dit au berger: «Etes-vous entré dans -le petit bois?--Non, ma princesse.--Vous avez bien fait.--Ah!» dit-il, -«ma princesse, qu'il a fait chaud aujourd'hui!--Demain,» dit-elle, «je -vous donnerai deux bouteilles; avec celle que mon père vous donnera, -cela fera trois bouteilles. Mais surtout, n'en dites rien.» - -La princesse conduisit, le jour suivant, le petit berger dans la même -plaine et lui défendit d'entrer dans le bois; mais, aussitôt qu'elle -eut le dos tourné, il y entra en sifflant dans son sifflet. Il eut à -peine fait quelques pas qu'il se trouva en face d'un géant tout vêtu -d'or. «Que viens-tu faire ici, drôle?--Je me promène.» Le géant tourna -autour de lui. «Qu'as-tu donc sur le dos?--C'est une gibecière: il -y a dedans du pain, de la viande et du vin. As-tu faim?--Oui, j'ai -faim.--Eh bien! mange.» Quand le géant eut mangé, le berger lui donna -une bouteille, qu'il vida d'un trait. «En veux-tu une autre?» lui -demanda le berger.--«Oui.--En veux-tu une troisième?--Oui.--En veux-tu -une quatrième?--Mais tu en as donc un tonneau?--Oh! bien,» dit le -berger, qui n'en avait plus, «je la garde pour quand tu auras encore -soif.» Le géant une fois endormi, le petit berger lui enfonça son -couteau dans la gorge, puis il fit le tour du bois et vit une maison -toute d'or: dans l'écurie était un cheval d'or; dans les chambres, -chaises, tables, assiettes, cuillers, fourchettes, tout était d'or. -C'était la maison du géant. - -Cependant le roi, qui voulait marier sa fille, fit préparer trois pots -de fleurs: plusieurs seigneurs devaient combattre à qui gagnerait -ces pots de fleurs et épouserait la princesse. Celle-ci dit au petit -berger: «Venez demain, à neuf heures, et tâchez de gagner le prix.» - -Le petit berger promit de venir. Le lendemain, en effet, il s'habilla -tout d'acier, de sorte que personne ne le reconnut. «Ah! le beau -seigneur!» disait le roi, «je voudrais bien qu'il eût ma fille.» Mais -la princesse pleurait, ne voyant pas venir son berger. Après avoir -combattu longtemps, le berger gagna un pot de fleurs, ce dont le roi -fut enchanté. - -Le soir, quand la princesse vit le berger, elle lui dit tout affligée: -«Pourquoi n'êtes-vous pas venu?--La chaleur m'avait rendu malade.--Ah!» -dit la princesse, «vous n'êtes pas bien ici; vous dépérissez.» Durant -les trois jours qu'il avait rencontré les géants, il n'avait ni bu ni -mangé.--«Je tâcherai d'y aller demain,» répondit-il. - -Le lendemain, il s'habilla tout d'argent. «Voilà,» dit le roi, «un -superbe chevalier! Il est encore plus beau que celui d'hier.» Ce -fut encore le berger qui gagna le second pot de fleurs, à la grande -satisfaction du roi. - -Le soir, la princesse fit des reproches au berger. «Ah! ma princesse,» -dit-il, «que voulez-vous que je fasse au milieu de ces grands -seigneurs? Je n'oserai jamais y aller.--Je vous prêterai les habits de -mon père,» dit la princesse.--«Vous êtes bien bonne, ma princesse, mais -je n'en ai pas besoin; j'irai demain.--Eh bien,» dit-elle, «on vous -attendra.» - -Le jour suivant, il s'habilla tout d'or et se présenta à neuf heures au -château. «Ah! le beau jeune homme!» dit le roi, «je voudrais bien qu'il -eût ma fille.--Mon père;» dit la princesse, «si l'on attendait jusqu'à -neuf heures et demie?» A neuf heures et demie, ne voyant toujours pas -venir le berger, elle dit: «Mon père, attendons jusqu'à dix heures.» -Dix heures sonnèrent; elle demanda un nouveau délai. «Nous attendrons -jusqu'à onze heures,» dit le roi, «mais pas plus tard; ce n'est pas -ma faute si ton berger ne veut pas venir.» A onze heures précises, le -combat commença; il dura longtemps, et ce fut encore le petit berger -qui gagna le dernier pot de fleurs. - -Le soir venu, la princesse se rendit auprès de lui tout éplorée et lui -dit: «C'est vous que je voulais épouser, et mon père va me donner à un -autre.--Oh!» dit le berger, «si je ne suis pas venu, c'est que j'ai -encore été un peu malade.» - -Le lendemain, pourtant, il pria la princesse de le suivre dans le petit -bois, et lui montra les trois pots de fleurs qu'il avait mis dans la -maison d'acier. «C'est moi,» dit-il, «qui les ai gagnés, et, de plus, -j'ai vaincu les trois géants: voici la maison du premier.» Il lui -fit voir aussi la maison d'argent et la maison d'or, en lui disant: -«Tout cela m'appartient.--Hélas!» dit la princesse, «maintenant vous -êtes trop riche pour moi!» Mais le petit berger se présenta avec elle -devant le roi. Celui-ci, ayant appris que c'était lui qui avait gagné -les trois pots de fleurs, consentit avec joie à lui donner sa fille en -mariage, et les noces se firent le jour même. - - -REMARQUES - - Nous pouvons d'abord rapprocher du conte lorrain un conte du Tyrol - allemand (Zingerle, II, p. 326): Un jeune homme s'engage chez un - comte comme berger. Il doit prendre garde que son troupeau ne - s'aventure dans certaine prairie enchantée. Un jour, fatigué de - surveiller ses bêtes, il les laisse aller dans la prairie. Tout à - coup apparaît un dragon à une tête. Le berger, qui, par suite de - circonstances trop longues à raconter ici, est en possession d'une - épée merveilleuse, abat la tête du monstre; il l'ouvre et y trouve - une clef de fer, qu'il met dans sa poche. Le lendemain, il tue un - dragon à deux têtes, dont l'une renferme une clef d'argent; le jour - d'ensuite, un dragon à trois têtes, dans l'une desquelles il trouve - une clef d'or. Au moyen de ces trois clefs, il pénètre dans trois - grandes salles souterraines, l'une toute de fer, l'autre d'argent, - la troisième d'or, où sont trois chevaux, l'un noir, l'autre rouge, - l'autre blanc, et trois armures: de fer, d'argent et d'or. Le comte - ayant fait annoncer un grand tournoi, dont le prix est la main de - sa fille, le berger s'y rend sur le cheval noir et avec l'armure - de fer. Il réussit à enlever une fleur que tient la jeune fille, - assise au haut d'une colonne, et s'enfuit à toute bride. Voyant - que le vainqueur ne revient pas, le comte ordonne un second, puis - un troisième tournoi, où le berger paraît d'abord avec le cheval - rouge et l'armure d'argent, puis avec le cheval blanc et l'armure - d'or, et où il remporte encore la victoire. Après chaque tournoi, - il fait secrètement hommage de la fleur à la fille du comte. - Celui-ci, ayant appris que les trois fleurs sont revenues entre les - mains de sa fille, lui demande de qui elle les tient. Le berger est - interrogé, et le comte lui donne sa fille en mariage. - - Dans d'autres contes analogues, nous allons rencontrer certains - détails de notre conte qui manquent dans le conte tyrolien. - - Commençons par un conte hongrois (Gaal, p. 32): Tous les porchers - d'un roi disparaissent successivement; aussi personne ne se - présente pour les remplacer. Un jeune homme appelé Pista tente - l'aventure. Le plus vieux verrat du troupeau lui conseille de - demander au roi _une miche de pain et une bouteille de vin_: il - les donnera au dragon qui viendra pour le dévorer. Pista suit ce - conseil, et il offre le pain et le vin au dragon, en le priant - d'épargner sa vie. _Après avoir bu, le dragon s'endort._ Alors - Pista _tire son couteau de sa poche et lui coupe la gorge_. Il - trouve dans la gueule une clef de cuivre, au moyen de laquelle il - ouvre la porte d'un château de cuivre. Dans le jardin du château, - il cueille une rose si belle que, lorsqu'il revient chez le roi, - la plus jeune des trois princesses la lui demande en présent. Le - lendemain, le vieux verrat lui conseille de se pourvoir de _deux - fois plus de pain et de vin_. Même aventure lui arrive avec un - second dragon, plus fort que le premier, et Pista pénètre dans un - château d'argent. Enfin, le jour d'après, il tue de la même manière - un troisième dragon et se met en possession d'un château d'or. - Vient ensuite l'histoire du tournoi où Pista se rend trois jours - de suite, avec trois équipements différents, pris successivement - dans chacun des trois châteaux. Chaque fois, il abat d'un coup - de lance une pomme d'or sur laquelle est écrit le nom d'une des - trois princesses, et s'enfuit. Il va ensuite, sous ses vêtements - ordinaires, réclamer au roi son salaire de porcher. Comme il a mis - les trois pommes d'or dans son chapeau, il le garde sur sa tête. La - plus jeune des princesses le lui enlève, et les pommes d'or tombent - par terre. Il est reconnu pour le vainqueur, et épouse la princesse. - - Dans un second conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 91), la - fermière chez laquelle sert le berger lui recommande de ne pas - laisser aller les moutons dans la prairie des _trois géants_. - Ces géants demeurent dans un magnifique château, et on en a si - grand'peur que le roi a promis sa fille en mariage à quiconque les - tuerait. Le berger s'en va droit de ce côté _en chantant et jouant - de la cithare_. Un des géants accourt au bruit, et les réponses du - berger à ses questions lui plaisent tant qu'il va chercher du pain - et du vin pour qu'ils mangent et boivent ensemble. Le berger met - un narcotique dans le vin du géant, qui ne tarde pas à s'endormir; - puis il tire son couteau de sa poche, coupe la tête du géant et - prend la langue. Il se met de nouveau à chanter et à jouer de - son instrument. Le second géant arrive; il a le même sort que le - premier, et aussi, un peu après, le troisième.--La fin de ce conte - tyrolien se rapproche d'un passage de notre nº 5, _les Fils du - Pêcheur_. Un forestier, qui a trouvé les cadavres des géants, va - porter les têtes au roi et réclame la récompense promise; mais le - berger, qui a gardé les trois langues, dévoile l'imposture. - - Nous mentionnerons encore deux autres contes tyroliens (_Ibid._, - p. 96 et 372), qui ont, l'un et l'autre, les trois géants et - le tournoi. Dans celui de la page 96,--où le berger apparaît - successivement sous une armure d'abord d'acier, puis d'argent - et enfin d'or,--nous relèverons un trait de notre conte qui ne - s'était pas encore présenté à nous: l'amour de la princesse pour - le berger. Ce dernier trait figure dans deux contes italiens du - même genre (Comparetti, nºˢ 22 et 62). Le second de ces contes a - même un détail qui, sur ce point, le rapproche particulièrement de - notre _Petit Berger_. La princesse conseille au berger d'aller, - lui aussi, combattre à la joute; mais il fait le niais. Ce nº 62 - de la collection Comparetti est altéré dans sa première partie. Le - nº 22 est beaucoup mieux conservé: nous y trouvons la défense de - passer un certain ruisseau; le serpent à trois têtes, dans chacune - desquelles est une clef qui ouvre la porte d'un château; les trois - châteaux, de cristal, d'argent et d'or; la joute et la triple - apparition du berger avec cheval de cristal et bride de cristal, - cheval d'argent et bride d'argent, etc. - - A ces rapprochements il faut ajouter la première partie d'un - conte flamand, qui correspond à peu près à la première partie du - nôtre (J.-W. Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 2), un conte - autrichien assez peu complet (Vernaleken, nº 23), un conte allemand - (J.-W. Wolf, _Deutsche Hausmærchen_, p. 269), et un conte slave de - Moravie (Wenzig, p. 1). - - Les deux derniers contes ont en commun un détail particulier: - quand, pour la troisième fois, le héros s'enfuit après le tournoi, - le roi ou les princes qui ont pris part à la fête cherchent à - l'empêcher de s'échapper et le blessent à la jambe; c'est à cette - blessure qu'il est ensuite reconnu pour le vainqueur. (Comparer la - fin d'un des contes tyroliens mentionnés plus haut, Zingerle, II, - p. 96.) Ce trait, on s'en souvient peut-être, se rencontre dans - notre nº 12, _le Prince et son Cheval_. - - Du reste, l'idée générale de ce dernier conte n'est pas sans - analogie avec celle de notre _Petit Berger_ et des contes - étrangers du même type: l'un des contes italiens dont nous avons - parlé (Comparetti, nº 62) emprunte à ce thème du _Prince et son - Cheval_, au lieu d'un simple détail, tout un épisode, l'histoire - des rapports du héros avec ses deux beaux-frères; un autre conte, - recueilli dans le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 11), - après une première partie analogue à la première partie du _Petit - Berger_,--combat du chevrier contre le dragon de cuivre, le dragon - d'argent et le dragon d'or, et prise de possession par lui de - trois châteaux, de cuivre, d'argent et d'or,--donne, comme _le - Prince et son Cheval_, le récit de trois batailles où le chevrier, - devenu marmiton chez le roi, relève, sans être connu, la fortune - de l'armée royale. Ici, il accourt la première fois à la tête de - soldats aux armures de cuivre; la seconde fois, avec des soldats - aux armures d'argent, et enfin avec des soldats aux armures d'or. - Ces trois armées, il les fait successivement apparaître en secouant - une bride de cuivre, une bride d'argent et une bride d'or, qu'il a - rapportées des châteaux des trois dragons. - - - Dans un conte allemand de la collection Müllenhoff (nº 15), le - tournoi est remplacé par le combat du héros contre un monstre que - le roi, son maître, lui a ordonné d'aller tuer. Le premier jour, - ce monstre a trois têtes; le second, six; le troisième, neuf. Jean - les abat avec les trois épées de cuivre, d'argent et d'or qu'il - a trouvées chez les géants.--Un conte breton, recueilli par M. - F.-M. Luzel (5e Rapport, p. 34), présente cette même idée d'une - façon qui la rapproche tout à fait de nos contes _les Fils du - Pêcheur_ (nº 5) et _la Reine des Poissons_ (nº 37). Il ne s'agit - pas seulement de tuer un monstre, mais de sauver une princesse que - ce monstre (ici un serpent à sept têtes) doit dévorer. Le berger, - qui combat trois jours de suite, arrive chaque fois sous une armure - différente,--couleur de la lune, couleur des étoiles, couleur du - soleil,--qu'il a trouvée dans le château du sanglier, lequel, dans - ce conte breton, tient la place des géants ou des dragons. Malgré - l'introduction de cet épisode du combat contre le serpent, le conte - se termine par le tournoi, mais avec une altération, nécessaire - pour qu'il n'y ait pas double emploi: le chevalier inconnu ayant - disparu après avoir tué le serpent, le roi fait annoncer dans tout - le royaume un grand tournoi qui doit durer trois jours; le berger - s'y rend, équipé en chevalier, et la princesse le reconnaît.--Dans - un conte souabe (Meier, nº 1), un berger va successivement dans - trois vallées où il lui est défendu d'aller; chaque fois il tue un - géant et découvre un château dans l'écurie duquel est un cheval de - couleur différente. Or, son maître a promis sa fille au diable. Le - berger, qui a trouvé dans chacun des trois châteaux une bouteille - de vin et une épée qui doivent donner le moyen de vaincre le - diable, le vainc en effet par trois fois. La troisième fois, le - diable, qui a paru d'abord sous la forme d'un serpent, puis sous - celle d'un dragon, puis enfin sous celle d'un aigle, lui fait une - blessure à la main. Le gentilhomme, maître du berger, le surprend - pendant qu'il examine sa blessure, et le berger est obligé d'avouer - ses exploits. - - - Müllenhoff mentionne une variante allemande recueillie par lui, - dans laquelle l'histoire du berger et de ses trois chevaux - merveilleux est combinée avec «le conte bien connu où le héros - gravit à cheval une montagne de verre pour conquérir la main d'une - belle princesse». Ce second thème est au fond le même que celui - du tournoi. C'est ce qui se voit plus nettement encore peut-être - dans les contes de ce type où, au lieu d'avoir à gravir à cheval - une montagne de verre, les prétendants à la main d'une princesse - doivent faire sauter leur cheval jusqu'au troisième étage du - château royal (contes russe, polonais, finnois cités par M. R. - Kœhler dans ses remarques sur le conte esthonien nº 15 de la - collection Kreutzwald). - - * * * * * - - En Orient, nous avons à citer un conte des Avares du Caucase - (Schiefner, nº 4), dont nous avons déjà dit un mot à propos de - notre nº 40, la _Pantoufle de la Princesse_ (II, p. 73): Le plus - jeune de trois frères, obéissant aux dernières volontés de son - père, passe successivement trois nuits sur la tombe de celui-ci. - La première fois, à minuit, paraît un superbe cheval «bleu»; le - jeune homme le dompte, et le cheval lui dit d'arracher un crin de - sa crinière: si jamais le jeune homme a besoin de ses services, - il n'aura pour le faire venir qu'à brûler ce crin. La seconde - nuit, même aventure avec un cheval rouge, et, la troisième, avec - un cheval noir. Quelque temps après, la nouvelle se répand que le - «souverain de l'Occident» donnera sa fille à celui qui sautera avec - son cheval par dessus une certaine tour. Le jeune homme, à l'insu - de ses frères qui n'ont pour lui que du mépris, brûle le crin du - premier cheval, et aussitôt le cheval «bleu» se trouve devant - lui, apportant à son maître une armure bleue et des armes bleues. - Le jeune homme s'en revêt et se rend à la ville du «souverain de - l'Occident». Il saute avec son cheval par dessus la tour et enlève - la princesse. Suivent deux autres exploits semblables, que le jeune - homme accomplit, d'abord tout équipé de rouge et avec le cheval - rouge, puis tout équipé de noir et avec le cheval noir. Dans ces - deux occasions, il enlève les deux sœurs de la princesse. Il garde - pour lui la plus jeune et donne les deux autres à ses frères.--Le - récit s'engage ensuite dans une autre série d'aventures. - - Nous ferons remarquer que la triple veillée du héros sur la tombe - de son père forme également l'introduction des contes esthonien, - russe, polonais, finnois, mentionnés ci-dessus. Voici, par exemple, - en quelques mots, le conte esthonien: Un père, en mourant, dit à - ses trois fils de passer chacun à son tour une nuit sur sa tombe. - C'est le plus jeune, méprisé par ses frères, qui passe les trois - nuits, et, chaque fois, l'âme de son père lui dit que, lorsqu'il - aura besoin de beaux habits pour aller parmi les grands seigneurs, - il n'aura qu'à venir frapper sur la tombe. Le roi du pays ayant - promis la main de sa fille à celui qui gravirait à cheval une - montagne de verre sur le sommet de laquelle est la princesse, - endormie d'un sommeil magique, le jeune homme s'en va frapper sur - la tombe de son père: aussitôt paraît un cheval de bronze et, sur - la selle de ce cheval, une armure de bronze. Une seconde fois, - c'est un cheval d'argent et une armure d'argent, et enfin un cheval - d'or et une armure d'or. Le jeune homme gravit d'abord un tiers de - la montagne, puis les deux tiers; enfin il arrive au sommet, et la - princesse est délivrée. - - - Toujours en Orient, nous rappellerons un conte syriaque, résumé - dans les remarques de notre nº 1, _Jean de l'Ours_ (I, p. 22), et - où se trouve la triple apparition du héros dans un tournoi, sur - trois chevaux de couleur différente. - - Enfin, dans l'Inde, nous aurons à mentionner, pour ce même épisode - du tournoi, un conte de la collection de miss Stokes (nº 10), dont - nous avons donné l'analyse dans les remarques de notre nº 12, _le - Prince et son Cheval_ (I, p. 150). - - - - -XLIV - -LA PRINCESSE D'ANGLETERRE - - -Il était une fois une princesse, fille du roi d'Angleterre. Le prince -de France ayant envoyé des ambassadeurs pour demander sa main, elle -répondit qu'il n'était pas digne de dénouer les cordons de ses souliers. - -Le prince alors se rendit en Angleterre sans se faire connaître, et -s'annonça au palais comme un habile perruquier venant de Paris. La -princesse voulut le voir, et le prétendu perruquier sut si bien s'y -prendre que bientôt elle l'épousa en secret. Quand le roi apprit ce qui -s'était passé, il entra dans une grande colère et les mit tous les deux -à la porte du palais. - -Le perruquier emmena sa femme à Paris et descendit avec elle dans une -méchante auberge. «Hélas!» pensait la princesse, «faut-il avoir refusé -le roi de France et se voir la femme d'un perruquier!» - -Un jour, son mari lui dit: «Ma femme, vous irez demain vendre de -l'eau-de-vie sur la place.» Elle obéit et alla s'installer sur la place -avec ses cruches. Bientôt arrivèrent des soldats, qui lui demandèrent -à boire; ils lui donnèrent cinq sous, burent toute l'eau-de-vie, puis -cassèrent les cruches et les verres. La pauvre princesse n'osait -rentrer à la maison; elle ne se doutait guère que c'était le prince de -France, son mari, qui avait envoyé tous ces soldats. Elle se tenait -donc debout près de la porte; son mari lui dit: «Ma femme, pourquoi -n'entrez-vous pas?--Je n'ose,» répondit la princesse.--«Combien -avez-vous gagné aujourd'hui?--J'ai gagné cinq sous.--C'est déjà beau -pour vous, ma femme. Moi, j'ai gagné trois louis à faire des perruques -chez le roi.--Allons,» dit la princesse, «nos affaires vont donc bien -aller! Nous paierons l'aubergiste et nous irons ailleurs.» - -Le jour suivant, le perruquier dit à sa femme: «Vous irez vous mettre -sur le grand pont pour y décrotter les souliers des passants.» La -princesse s'y rendit. Elle y était à peine que le roi son beau-père, -passant par là, se fit décrotter les souliers et lui donna un louis. La -reine vint ensuite et lui donna trois louis; puis tous les seigneurs -de la cour vinrent l'un après l'autre, et, à la fin de la journée, -elle avait gagné soixante louis. Le soir venu, elle s'en retourna -à l'auberge; mais, arrivée à la porte, elle s'arrêta. «Eh bien! ma -femme,» lui dit son mari, «vous n'entrez pas?--Je n'ose.--Combien -avez-vous gagné aujourd'hui, ma femme?--J'ai gagné soixante louis.--Et -moi, ma femme, j'en ai gagné trente à faire des barbes chez le -roi.--Allons,» dit la princesse, «nos affaires vont donc bien aller! -Nous paierons l'aubergiste et nous irons ailleurs.» - -Une autre fois, le perruquier l'envoya vendre de la faïence sur la -place. Elle était à peine installée quand survinrent des soldats qui -brisèrent toute sa marchandise: c'était le prince de France qui leur -en avait donné l'ordre. La pauvre femme vint raconter son malheur -à son mari et lui demanda si l'on ne pourrait pas faire punir ces -gens-là. «J'en parlerai au roi,» dit-il, «mais que voulez-vous qu'on -leur fasse?--Hélas!» pensait la princesse, «faut-il avoir refusé le -roi de France et se voir la femme d'un perruquier!--Moi,» reprit le -mari, «j'ai gagné douze louis aujourd'hui.--Ah! tant mieux,» dit -la princesse, «nos affaires vont donc bien aller! Nous paierons -l'aubergiste et nous irons ailleurs.» - -Le perruquier dit un jour à sa femme: «Le roi va donner un grand -festin: comme je suis bien vu au palais, je demanderai qu'on vous -emploie à servir à table. Je vous ferai faire des poches de cuir pour y -mettre les restes qu'on vous donnera.» Il lui fit faire, en effet, des -poches de cuir; mais ces poches étaient attachées par des cordons si -faibles que la moindre chose devait les rompre. - -La princesse alla donc servir à table. Au commencement du repas, elle -ne trouva rien à mettre dans ses poches: de chaque plat il ne revenait -guère qu'un peu de sauce; plus tard, elle put y mettre quelques bons -morceaux. Mais, comme elle portait une pile d'assiettes, elle glissa et -se laissa choir; les cordons cassèrent, et le contenu des poches se -répandit sur le plancher: la pauvre princesse ne savait que devenir. - -Alors le roi son beau-père s'approcha d'elle et lui dit: «Ma fille, -ne soyez pas si honteuse. Ce n'est pas un perruquier que vous avez -épousé; c'est mon fils, le prince de France.--Ah! mon père,» dit le -prince, «vous n'auriez pas dû le lui apprendre encore. Elle a dit que -je n'étais pas digne de dénouer les cordons de ses souliers. Eh bien! -mademoiselle, vous les avez dénoués à bien d'autres.» - -De ce moment il n'y avait plus qu'à se réjouir, et l'on fit des noces -magnifiques. - - -REMARQUES - - Des contes analogues ont été recueillis dans la Haute-Bretagne - (Sébillot, I, nº 23); en Allemagne (Grimm, nº 52; Prœhle, I, nº - 2; Kuhn, _Westfælische Sagen_, p. 251 et p. 242); dans diverses - parties de l'Italie (Coronedi-Berti, nº 15; Knust, nº 9; Nerucci, - nº 22); en Sicile (Gonzenbach, nº 18; Pitrè, nº 105); en Portugal - (Coelho, nº 43); en Norwège (Asbjœrnsen, II, p. 129); en Irlande - (Kennedy, II, p. 114). - - Dans tous ces contes, le thème traité est le même que dans le - conte lorrain; mais le détail des humiliations infligées à - l'orgueilleuse princesse est, dans la plupart, tout autre. Nous ne - trouvons de ressemblance que dans le conte breton et les contes - allemands. L'épisode des soldats qui boivent et ne paient pas - figure seulement dans le conte de la collection Prœhle, et dans le - second conte de la collection Kuhn; celui de la faïence brisée, - dans le conte breton et dans tous les contes allemands, excepté - le conte westphalien que nous venons de citer. (Il existe aussi - dans le conte irlandais; mais, à en juger par certains détails - de rédaction, joints à l'extrême ressemblance générale, ce conte - paraît dériver directement du livre des frères Grimm ou plutôt - d'une traduction anglaise.)--L'épisode de la fête donnée au palais - et des restes qui se répandent par terre termine le conte allemand - de la collection Grimm, comme le nôtre; dans le conte breton, il - figure à un autre endroit du récit. Dans le conte allemand de la - collection Prœhle, cet épisode diffère de notre conte en ce que le - mari de la princesse, c'est-à-dire le prince déguisé, lui ordonne, - en l'envoyant au palais, de glisser subtilement trois cuillers - d'argent dans sa poche. - - Dans tout un groupe (contes siciliens, conte italien de la - collection Nerucci, conte portugais, conte norwégien), le mari de - la princesse l'envoie plusieurs fois travailler au château, et, - chaque fois, il lui dit de voler telle chose; chaque fois aussi, - sous son costume de prince, il la prend sur le fait et la traite de - voleuse. - - Le conte breton a, dans son introduction, un trait qu'il faut - rapprocher du conte lorrain. La princesse dit d'un prétendant - qu'elle ne voudrait pas même de lui pour décrotter ses souliers. - Aussi, plus tard, le prince déguisé fait-il faire à l'orgueilleuse - le métier de décrotteuse, et, sans le reconnaître, elle lui - décrotte un jour les souliers dans la rue. Finalement, après avoir - révélé à la princesse ce qu'il est, il lui dit: «Tu trouvais que je - n'étais pas même bon à décrotter tes souliers, et, sans le savoir, - tu as décrotté les miens.»--Ce trait est plus net ici que dans - notre conte. - - * * * * * - - Au XVIIe siècle, Basile insérait dans son _Pentamerone_ (nº 40) un - conte de cette famille, se rattachant au groupe dont nous avons - parlé plus haut. Au siècle précédent, d'après M. Kœhler, un autre - Italien, Luigi Alamanni, avait déjà pris le même thème pour sujet - de sa nouvelle _La comtesse de Toulouse et le comte de Barcelone_. - - Enfin, au XVIe siècle, Yón Halldórsson, qui fut évêque de Skálholt - en Islande de 1322 à 1339, rédigeait une _Saga_ contenant la même - histoire, d'après un poëme latin qu'il avait lu pendant son séjour - en France. Cette _Clarus Saga_, qui a été publiée en 1879, est - jusqu'à présent la plus ancienne version connue de ce conte. (Voir - la petite notice de la _Romania_, 1879, p. 479.) - - - - -XLV - -LE CHAT & SES COMPAGNONS - - -Un jour, un homme était allé dans une ferme pour y chercher cinq chats. -Comme il les rapportait chez lui, l'un d'eux s'échappa, et l'homme ne -put le rattraper. - -Après avoir couru quelque temps, le chat rencontra un coq. «Veux-tu -venir avec moi?» lui dit-il.--«Volontiers,» répondit le coq. Et ils -s'en allèrent de compagnie. - -Ils ne tardèrent pas à rencontrer un chien. «Veux-tu venir avec nous?» -lui dit le chat.--«Volontiers,» dit le chien. Plus loin, un mouton se -trouva sur leur chemin; le chat lui proposa de les suivre, et le mouton -y consentit. Plus loin encore, un bouc se joignit à eux, puis enfin un -âne. - -A la nuit tombante, nos compagnons arrivèrent dans un bois. «Voyons,» -dit le chat, «qui sera le plus tôt à ce grand arbre-là.» Ils se mirent -tous à courir, mais le chat fut le premier à l'arbre; il y grimpa, et, -regardant de tous côtés, il dit aux autres: «Je vois là-bas une clarté: -c'est bien loin d'ici, il nous faut jouer des jambes.» Ils se remirent -donc en route et arrivèrent près d'une maison habitée par des voleurs. - -«Or ça,» dit le chat, «voici ce que nous allons faire: l'âne se placera -ici, au bas de cette fenêtre; le bouc montera sur l'âne, le mouton -sur le bouc, le chien sur le mouton et le coq sur le chien, et nous -sauterons tous par la fenêtre.» - -Aussitôt fait que dit: le chat sauta par la fenêtre, et, après lui, -tous ses compagnons, avec un bruit épouvantable. Les voleurs, qui -étaient couchés, se réveillèrent en sursaut, se disant les uns aux -autres: «Qu'est-il arrivé?--Je vais me lever,» dit l'un d'eux, «et -aller voir ce que c'est.» - -Cependant le chat s'était blotti dans les cendres du foyer, le coq -s'était mis dans le seau, le chien dans la maie à pain, le mouton -derrière la porte, le bouc dans le lit et l'âne devant la porte, sur le -fumier. Le voleur, s'étant levé, s'approcha de la cheminée pour allumer -une allumette: le chat lui égratigna la main. Il courut au seau pour y -prendre de l'eau: le coq lui donna un coup de bec. Il alla chercher un -balai derrière la porte: le mouton lui donna un coup de pied. Il voulut -se jeter dans le lit, car il avait la fièvre de peur: le bouc lui donna -de ses cornes dans le ventre. Il ouvrit la maie à pain: le chien lui -mordit la main. Il sortit devant la porte: l'âne lui donna un grand -coup de pied dans le dos. Après quoi, les animaux quittèrent la maison. - -Le lendemain matin, le voleur qui avait été si maltraité raconta son -aventure à ses compagnons en s'en allant avec eux par la forêt: «Je me -suis approché du foyer,» dit-il; «il y avait là un charbonnier qui m'a -raclé la main avec sa harque[36]. J'ai voulu prendre de l'eau dans le -seau: il y avait là un cordonnier qui m'a donné un coup de son alène. -Je suis allé derrière la porte: il y avait là un charpentier qui m'a -donné un coup de son maillet. Je me suis jeté dans le lit: il y avait -là un diable qui m'a donné un grand coup de tête dans le ventre. J'ai -ouvert la maie à pain: il y avait là un boulanger qui m'a pris la main -avec sa manique[37]. Enfin, je suis allé devant la porte: il y avait là -un grand ours qui m'a donné un grand coup dans le dos.» - -Voilà ce que raconta le voleur à ses compagnons. Moi, je marchais -derrière eux et je suis vite revenu à la maison. - - -NOTES: - -[36] Outil de charbonnier. - -[37] Espèce de gant de cuir dont se servent certains ouvriers. - - -REMARQUES - - Nous rapprocherons du conte lorrain des contes recueillis dans la - Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p. 239; _Contes_, - II, nº 63; comparer I, nº 57), en Westphalie (Grimm, nº 27; Kuhn, - _Westfælische Sagen_, p. 229), en Suisse (Meier, nº 3), dans - l'Autriche allemande (Vernaleken, nº 12), chez les Tchèques de - Bohême (Waldau, p. 208), en Norwège (Asbjœrnsen, _Tales of the - Fjeld_, p. 267), en Ecosse (Campbell, nº 11), en Irlande (Kennedy, - I, p. 5), en Toscane (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 52), - en Sicile (Gonzenbach, nº 66), en Catalogne (_Rondallayre_, II, p. - 80), en Portugal (Braga, nº 125). - - Dans plusieurs de ces contes (conte irlandais, conte suisse, conte - westphalien de la collection Kuhn, second conte breton), il se - trouve un homme en compagnie des animaux: ainsi, dans le conte - irlandais, le fils d'une pauvre veuve s'en va chercher fortune - et emmène avec lui un âne, un chien, un chat, un coq, dont il - fait la rencontre; dans le conte suisse, un garçon meunier, qui - a vieilli au service de son maître, quitte la maison sans être - payé; les animaux de la maison, cheval, bœuf, chien, chat, oie, - l'accompagnent. - - Certains contes remplacent les voleurs par des bêtes sauvages. - Ainsi, dans le conte catalan, le chat, qui s'en va à Rome pour se - faire dorer la queue, s'établit avec ses compagnons, le coq, le - renard et le bœuf, dans la maison de sept loups pour y passer la - nuit. L'un des loups étant venu et ayant voulu allumer sa lumière - (_sic_), il lui arrive à peu près les mêmes aventures qu'au voleur - de notre conte.--Le conte portugais et les deux premiers contes - bretons remplacent aussi les voleurs par des loups. Il en est de - même, d'après M. Kœhler (_Zeitschrift für romanische Philologie_, - III, p. 617), dans un conte de la région des Carpathes.--Dans le - conte norwégien, un mouton, qui apprend qu'on l'engraisse pour le - tuer, s'enfuit en emmenant avec lui un cochon. Ils rencontrent et - prennent avec eux une oie, un lièvre et un coq. Ils se bâtissent - une maison dans la forêt. Deux loups des environs veulent savoir - si ce sont de bons voisins; l'un d'eux va dans la maison neuve - demander du feu pour allumer sa pipe. Le mouton lui donne un coup - qui le fait tomber la tête en avant dans le poêle; le cochon le - mord; l'oie lui donne des coups de bec, etc. Le loup décampe au - plus vite, et va raconter à son compagnon qu'un cordonnier a lancé - contre lui sa forme à souliers, qui l'a fait tomber la tête la - première dans un feu de forge; que deux forgerons l'ont battu et - pincé avec des tenailles rouges, etc. - - La plupart des autres contes ont les voleurs, avec le récit de ses - mésaventures fait par celui qui a été envoyé en éclaireur. Dans - le conte irlandais, par exemple, le capitaine des voleurs raconte - qu'il a trouvé sur l'âtre de la cuisine une vieille femme occupée - à carder du lin, qui lui a égratigné la figure avec ses cardes (le - chat); près de la porte, un cordonnier, qui lui a donné des coups - d'alène (le chien); au sortir de la chambre, le diable lui-même, - qui est tombé sur lui avec ses griffes et ses ailes (le coq); - enfin, en traversant l'étable, il a reçu un grand coup de marteau - qui l'a envoyé à vingt pas (le coup de pied de l'âne).--Ce récit - manque dans le second conte breton, dans le conte de l'Autriche - allemande, dans le conte catalan, dans le conte toscan, et dans - le conte sicilien, dont toute la fin, du reste, est complètement - altérée. - - - Un poème allemand de la fin du XVIe siècle (1595), le - _Froschmeuseler_, de Rollenhagen, a donné place dans un de ses - épisodes à un conte analogue aux précédents. Les héros sont le - bœuf, l'âne, le chien, le chat, le coq et l'oie. Ils s'emparent - d'une maison bâtie au milieu d'une forêt et habitée, comme dans - plusieurs contes indiqués plus haut, par des bêtes sauvages. C'est - le loup qui est envoyé à la découverte, et il revient faire à ses - compagnons le récit des désagréments qui lui sont arrivés. - - * * * * * - - Il se trouve dans la collection Grimm (nº 41) un autre type de - conte qui a la plus grande analogie avec celui que nous étudions: - Le coq et la poule s'en vont en voyage. Sur leur chemin ils - rencontrent et prennent successivement avec eux dans leur voiture - un chat, une meule de moulin, un œuf, un canard, une épingle et une - aiguille. Ils arrivent chez «M. Korbes» et s'établissent dans la - maison. Le coq et la poule se juchent sur une perche; le chat se - met dans la cheminée; le canard, dans la fontaine de la cuisine; - l'œuf s'enveloppe dans l'essuie-mains; l'épingle se fourre dans le - coussin de la chaise; l'aiguille, dans l'oreiller du lit, et la - meule s'installe au dessus de la porte. Rentre «M. Korbes». Il veut - allumer du feu: le chat lui jette des cendres à la figure. Il court - à la cuisine pour se laver: le canard l'éclabousse. Il va pour - s'essuyer à l'essuie-mains: l'œuf roule, se casse et lui saute aux - yeux. Il s'assied sur la chaise: l'épingle le pique. Il se jette - sur le lit: c'est au tour de l'aiguille de le piquer. Il s'enfuit - furieux; mais, quand il passe sous la porte, la meule tombe sur lui - et le tue. (Comparer le conte espagnol de _Benibaire_, Caballero, - II, p. 55.) - - Dans l'extrême Orient, chez les tribus qui habitent la partie de - l'île Célèbes appelée Minahasa, M. J.-G.-F. Riedel a recueilli - un conte tout à fait de ce genre. (Voir la revue hollandaise - _Tijdschrift voor indische Taal-, Land-en Volkenkunde, uitgegeven - door het Bataviaasch Genootschap van Kunsten en Wetenschappen_, - tome 17, Batavia, 1869, p. 311.) Voici le résumé de ce conte: Une - pierre à aiguiser, une aiguille, une anguille, un mille-pieds - (sorte d'insecte) et un héron sont grands amis. Un jour, ils - veulent aller en pirogue, mais ils font naufrage. Arrivés tous - enfin sur le rivage, ils se disent qu'il faudrait chercher un - endroit où demeurer. Ils entrent dans un bois et arrivent à une - maison, habitée seulement par une vieille femme. Ils lui demandent - la permission de s'arrêter chez elle, et chacun s'installe à sa - manière. La pierre à aiguiser se met par terre devant la porte au - bas des degrés; l'anguille s'étend sur le seuil; le héron va se - placer près de l'âtre; l'aiguille se glisse dans le ciel de lit; le - mille-pieds, dans le vase en bambou où l'on conserve l'eau. Pendant - que tout le monde dort, un rat ayant fait remuer le ciel de lit, - l'aiguille tombe, et elle tombe juste dans l'œil de la vieille - femme. Celle-ci se lève pour rallumer son feu, afin de voir ce qui - est arrivé; mais le héron se met à battre des ailes si fort qu'il - envoie des cendres plein les yeux de la vieille. Elle va chercher - de l'eau pour se laver le visage; le mille-pieds la pique. Elle - veut sortir de la maison, mais elle marche sur l'anguille et glisse - en bas des degrés où elle tombe sur la pierre à aiguiser et se tue. - Les cinq amis restent donc maîtres de la maison. - - Au Japon, un conte analogue fait partie des petits livres à images - que, de longue date, on met entre les mains des enfants. M. A. B. - Mitford en a donné la traduction dans ses _Tales of Old Japan_ - (London, 1871, p. 264). Nous trouvons également ce conte, sous - une forme plus nette, dans un livre récent sur le Japon (W.-E. - Griffis, _The Mikado's Empire_. New-York, 1877, p. 491). En voici - les principaux traits: Un crabe a fort à se plaindre d'un certain - singe, qui, après lui avoir joué des mauvais tours, l'a finalement - roué de coups. Vient à passer un mortier à riz, qui voyage avec une - guêpe, un œuf et une algue marine, ses apprentis. Le crabe leur - fait ses doléances, et ils lui promettent de l'aider à se venger. - Ils marchent vers la maison du singe, qui justement est sorti, et, - y étant entrés, ils disposent leurs forces pour le combat. L'œuf se - cache dans les cendres du foyer, la guêpe dans un cabinet, l'algue - marine près de la porte, et le mortier sur le linteau de cette même - porte. Le singe, étant rentré et voulant se faire du thé, allume - son feu: l'œuf lui éclate à la figure. Il s'enfuit en hurlant et - veut courir à la fontaine pour apaiser sa douleur avec de l'eau - fraîche; mais la guêpe fond sur lui et le pique. En essayant de - chasser ce nouvel ennemi, il glisse sur l'algue, et le mortier, - tombant sur lui, lui donne le coup de grâce. «C'est ainsi que le - crabe, ayant puni son ennemi, s'en revint au logis en triomphe, et - depuis lors il vécut toujours sur le pied d'une amitié fraternelle - avec l'algue et le mortier. Y a-t-il eu jamais un aussi plaisant - conte?» - - - - -XLVI - -BÉNÉDICITÉ - - -Il était une fois des pauvres gens qui n'avaient qu'un fils, nommé -Bénédicité. Le jeune garçon avait déjà dix-huit ans, et jamais il -n'était sorti de son lit. Son père lui dit un jour: «Lève-toi, -Bénédicité; il est temps enfin que tu travailles.» - -Bénédicité se leva donc et alla s'offrir comme domestique à un fermier -des environs, auquel il demanda pour salaire sa charge de blé au bout -de l'année; du reste, il entendait ne pas se lever avant cinq heures et -manger à son appétit. Le fermier accepta ces conditions. - -Le lendemain, tous les gens de la ferme devaient se lever à deux -heures du matin pour aller chercher des chênes dans la forêt. Le -maître appela Bénédicité à la même heure que les autres; mais il fit -la sourde oreille et ne se leva qu'à l'heure convenue, pas une minute -plus tôt. La fermière lui dit alors de venir manger la soupe, et lui en -servit une bonne écuellée. «Oh!» dit Bénédicité, «voilà tout ce qu'on -me donne de soupe? Il m'en faut une chaudronnée et quatre miches de -pain.» La fermière se récria, mais son mari avait promis à Bénédicité -qu'il mangerait à sa faim; elle fut bien obligée de lui donner ce qu'il -demandait. - -Quand Bénédicité eut mangé, le fermier lui dit de prendre dans l'écurie -les cinq meilleurs chevaux et de les atteler à un grand chariot pour -aller au bois retrouver les autres domestiques. Bénédicité partit -avec les chevaux les moins bons. Arrivé au bois, il ne se donna pas -la peine d'aller jusqu'à l'endroit où étaient ses camarades; il prit -quatre chênes et les mit sur son chariot, puis il voulut retourner -à la ferme; mais les chevaux ne pouvaient seulement ébranler le -chariot. «Ah! rosses,» dit Bénédicité, «vous ne voulez pas marcher!» -Et il mit encore un chêne sur le chariot, puis encore un autre, et -fouetta l'attelage; mais il eut beau faire et beau crier, les pauvres -bêtes n'en avancèrent pas davantage. Alors Bénédicité détela les cinq -chevaux, les mit sur le chariot par dessus le bois, et ramena le tout -à la ferme. Les autres domestiques, qui étaient partis bien avant lui, -s'étaient trouvés arrêtés par une grosse pierre, et Bénédicité fut de -retour avant eux. - -Le fermier commença à s'effrayer d'avoir chez lui un gaillard -d'une telle force; il l'envoya couper un bois qui avait bien dix -journaux[38], lui disant que, si tout n'était pas terminé pour le soir, -il le mettrait à la porte. Bénédicité se rendit au bois et s'étendit -au pied d'un arbre. A midi, quand la servante vint lui apporter sa -chaudronnée de soupe, il était toujours couché par terre. «Comment, -Bénédicité,» lui dit-elle, «vous n'avez pas encore travaillé?--Mêle-toi -de ta cuisine,» répondit Bénédicité. A l'heure du goûter, la servante -vit qu'il n'avait encore rien fait. Avant le soir, tout le bois était -coupé et Bénédicité était de retour à la maison. Le maître ne pouvait -revenir de son étonnement. - -Le lendemain, il dit au jeune homme d'aller passer la nuit dans un -moulin qui était hanté par des esprits et d'où jamais personne n'était -revenu. Bénédicité entra le soir dans ce moulin et s'installa dans la -cuisine. Au milieu de la nuit, il entendit un grand bruit de chaînes: -c'était un diable qui descendait par la cheminée. «Que viens-tu faire -ici?» lui dit Bénédicité. Et, sans attendre la réponse, il le tua. Le -lendemain matin, il était de retour à la ferme. - -Le maître, ne sachant comment se débarrasser de lui, le chargea d'aller -porter une lettre à son fils, qui était capitaine en garnison à -Besançon. Il y avait trente lieues à faire. Bénédicité prit un cheval -et le porta sur ses épaules pendant quinze lieues, puis il se fit -porter par le cheval le reste du chemin. Arrivé à Besançon, il remit -au capitaine la lettre du fermier, laquelle recommandait de faire bon -accueil au messager, de lui donner à manger tant qu'il en demanderait, -et, à la première occasion, de le tuer. - -Un jour que le jeune garçon se promenait, le capitaine fit tirer -sur lui à balles; Bénédicité se secoua et continua son chemin. «Eh -bien! Bénédicité,» lui dit le capitaine, «comment vous trouvez-vous -ici?--Oh!» répondit-il, «il y a des mouches dans votre pays, mais elles -ne sont pas bien méchantes.» Le capitaine fit tirer le canon sur lui, -mais les boulets ne firent pas plus d'effet que les balles. Enfin, de -guerre lasse, il le renvoya chez le fermier. - -Celui-ci dit alors à Bénédicité de curer un puits profond de cinq -cents pieds, qui était comblé depuis cinq cents ans. Bénédicité eut -bientôt fait la besogne. Pendant qu'il était encore dans le puits, on -jeta dedans, pour l'écraser, une meule de moulin qui pesait bien mille -livres: la meule, ayant un trou au milieu, lui tomba sur les épaules et -lui fit une sorte de collier; du reste, il n'eut pas le moindre mal. -On jeta ensuite dans le puits une cloche de vingt mille livres, qui -tomba de telle façon que Bénédicité s'en trouva coiffé. Tout le monde -le croyait mort, quand tout à coup on le vit sortir du puits. Il ôta -la cloche de dessus sa tête avec une seule main. «Voilà mon bonnet de -nuit,» dit-il, «prenez garde de me le salir.» Puis il ôta la meule en -disant: «C'est mon écharpe; il faut me la garder pour dimanche....... -Maintenant, maître, mon année est-elle finie?--Oui,» répondit le -fermier.--«Eh bien! donnez-moi ma charge de blé.» - -On lui en apporta deux sacs. «Qu'est-ce que cela?» dit-il; «j'en -porterai bien d'autres.» On apporta encore huit sacs. «Bah! c'est -seulement pour mon petit doigt.» On en apporta trente-deux. «Allons,» -dit-il, «en voilà pour deux doigts.» Son maître alors lui déclara qu'il -lui en donnerait cent, mais pas davantage. Bénédicité s'en contenta; il -chargea le blé sur ses épaules et s'en retourna chez ses parents. - - -NOTES: - -[38] Mesure locale. - - -REMARQUES - - Dans une variante de ce conte, également recueillie à - Montiers-sur-Saulx, nous relevons les passages suivants: - - Louis a déjà deux ans, et il ne s'est pas encore levé. «Louis, - levez-vous!» lui disent ses parents.--«Quand vous m'aurez donné une - blouse et une culotte, je me lèverai.» A huit ans, il est toujours - au lit. «Allons donc, Louis, levez-vous!--Donnez-moi une blouse et - une culotte, et je me lèverai.» Quand il a douze ans, on le presse - encore de sortir du lit; mais il répète toujours: «Apportez-moi - d'abord une blouse et une culotte.» Enfin, lorsqu'il a quinze ans, - on lui fait des habits avec trente-six pièces, et il se lève. - - Il se met, comme Bénédicité, au service d'un fermier, aux mêmes - conditions. Il lui faut tous les jours un tombereau de pain et une - feuillette de vin. - - Quand il va au bois rejoindre les autres domestiques, il les trouve - essayant de tirer leur chariot des ornières; il dételle les chevaux - et dégage le chariot sans être aidé de personne. - - * * * * * - - Comparer nos nºˢ 14, _le Fils du Diable_, et 69, _le Laboureur et - son Valet_. - - L'ensemble de notre conte, ainsi que bon nombre de détails, doit - être rapproché de divers contes recueillis dans la Hesse (Grimm, - nº 90), en Westphalie (Kuhn, _Westfælische Sagen_, II, p. 232), - en Poméranie (Knoop, p. 208), dans le nord de l'Allemagne (Kuhn - et Schwartz, p. 360), en Allemagne encore (Wolf, p. 269), dans le - Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 220), en Suisse (Sutermeister, - nº 21), dans le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 16), - en Flandre (Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 22), en - Danemark (Grundtvig, II, p. 67), en Norwège (Asbjœrnsen, _Tales - of the Fjeld_, p. 48), chez les Wendes de la Lusace (Veckenstedt, - pp. 59 et 68), chez les Roumains de Transylvanie (dans la revue - l'_Ausland_, 1856, p. 692), dans le Mantouan (Visentini, nºˢ 2 et - 11).--Comparer un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 288) et un - conte portugais du Brésil (Roméro, nº 19). - - * * * * * - - Ce qui, dans les contes étrangers de notre connaissance, ressemble - le plus au commencement du conte lorrain et surtout de la variante, - c'est le début d'un conte irlandais (Kennedy, I, p. 23): Une veuve - est si pauvre qu'elle n'a pas de vêtements à donner à son fils. - Elle le met dans le cendrier auprès du foyer et entasse autour de - lui les cendres chaudes; à mesure que l'enfant grandit, elle fait - le trou plus profond. Quand le jeune homme a dix-neuf ans, elle - finit par se procurer une peau de bique qu'elle attache autour des - reins de son fils, et elle l'envoie gagner sa vie. Le jeune homme, - qui est d'une force extraordinaire, fait toute sorte d'exploits et - épouse une princesse.--Dans une chanson populaire russe (Grimm, - III, p. 341), le héros reste trente ans sans rien faire; alors sa - force se révèle. Comparer un conte breton (Sébillot, II, nº 26.) - - Ailleurs, c'est pour avoir été allaité pendant plusieurs années, - soit par un géant (_sic_) (conte hessois: Grimm, nº 90), soit tout - simplement par sa mère (contes allemands: Grimm, III, p. 160; Kuhn - et Schwartz, _loc. cit._; conte roumain de Transylvanie), que le - jeune homme est devenu si fort[39].--Dans le conte norwégien, le - héros, sorte de monstre, est né d'un œuf que des bonnes femmes - ont trouvé et couvé.--Enfin, dans un conte du «pays saxon» de - Transylvanie (Haltrich, nº 16), un forgeron qui n'a pas d'enfants - s'en forge un, à la demande de sa femme, et l'enfant devient d'une - force extraordinaire. Même introduction dans le conte poméranien. - - * * * * * - - Nous raconterons brièvement le conte allemand de Transylvanie, - qui est curieux: Jean de Fer,--c'est le nom de l'enfant,--mange - tant que ses parents ne peuvent le rassasier; ils lui disent - d'aller s'engager comme domestique. Il s'en va donc avec le - fouet de fer que son père lui a forgé, et entre au service d'un - pope. Il commence par manger tout le souper des douze valets; le - lendemain, il dort jusqu'à midi, mange d'abord à la maison le dîner - des servantes, puis, aux champs, celui des valets, et s'étend - par terre pour dormir. Pendant son sommeil, les valets, pour se - venger, lui promènent des branches d'arbre sur le visage. Jean de - Fer, impatienté, se lève, empoigne les douze valets par le pied - et se sert d'eux comme d'un râteau pour ramasser le foin de toute - la prairie. Le lendemain, les douze valets vont au bois. Jean de - fer part plus tard; un loup et un lièvre à trois pattes lui ayant - mangé chacun un bœuf de son attelage, il les attelle à la place - des bœufs[40]; un diable ayant brisé l'essieu du chariot, il le - met à la place de l'essieu, puis il ramène sur son chariot moitié - de la forêt. Sur son chemin, il rencontre les valets embourbés; il - dégage leurs douze voitures (Cf. notre variante), et il est rentré - avant eux à la maison. Pour se débarrasser de lui, le pope lui dit - d'aller à la recherche d'une de ses filles que les diables lui - ont enlevée, lui promettant en récompense un sac rempli d'autant - d'argent qu'il en pourra porter. Jean de Fer se met en route. - Arrivé à la porte de l'enfer, il fait claquer son fouet et demande - qu'on ouvre. Celui des diables auquel il a déjà eu affaire l'ayant - reconnu, la panique se met parmi les diables, qui s'enfuient tous. - Jean de Fer enfonce la porte et ramène au logis la fille du pope, - puis il réclame son salaire. On lui fait un sac avec cent aunes de - toile; le pope met dedans tout son grain et, par dessus, tout son - argent. Jean de Fer porte le sac à ses parents et s'en va courir le - monde. - - Le conte roumain, également de Transylvanie, mentionné ci-dessus, - va nous offrir des traits du conte lorrain qui n'existent pas dans - le conte de _Jean de Fer_: l'épisode du moulin et celui du puits. - Juon a été allaité pendant douze ans et il est devenu d'une force - extraordinaire. Il entre au service d'un laboureur et ne demande - pour gages que le droit de donner à son maître un soufflet au - bout de l'année. «C'est bon», pense le maître, «je saurai bien me - débarrasser de toi avant ce moment-là.» Il envoie Juon labourer - avec les autres valets. Juon leur dit de se reposer et laboure le - champ à lui seul. Le laboureur s'effraie. Il envoie Juon moudre - dans le moulin du diable, d'où jamais personne n'est revenu vivant. - Juon moud tranquillement son grain et revient sans le moindre mal. - Alors son maître lui dit de curer un puits, et, quand il y est - descendu, le laboureur fait jeter dans le puits de grosses pierres - et enfin une meule de moulin. Juon fait un petit effort et sort du - puits avec la meule sur la tête en guise de chapeau. Alors, d'un - revers de main il étend le laboureur raide mort, lui coupe la tête - et s'en va ailleurs. - - Le moulin du diable figure,--en dehors de ce conte roumain et de - notre nº 14,--dans les contes poméranien, westphalien, tyrolien et - flamand, ainsi que dans un conte du Jutland (Grimm, III, p. 162). - - L'épisode du puits,--avec la meule seulement et non la cloche,--se - retrouve, indépendamment du conte roumain, dans les contes - allemands des collections Grimm et Wolf, dans les contes tyrolien - et flamand, dans le conte du Jutland, le conte danois, le premier - conte italien du Mantouan, et aussi,--avec la meule et la cloche, - tout à fait comme dans notre conte,--dans un conte hessois (Grimm, - III, p. 160), dans le conte westphalien, dans le conte poméranien - et dans le conte suisse. - - Dans ces divers contes, le héros fait, au sujet de la meule et de - la cloche, des plaisanteries du genre de celles de Bénédicité. - Ainsi, dans le conte poméranien, il remercie de la «cravate» et du - «bonnet de nuit» neufs qu'on lui a donnés; ailleurs il parle de sa - belle «collerette». - - - Du reste, on pourrait également rapprocher de quelque conte - étranger tous les détails, pour ainsi dire, du conte lorrain. - Ainsi, dans le conte hessois (Grimm, nº 90), le «jeune géant» - refuse de se lever quand on l'appelle; il mange, avant d'aller à la - forêt, deux boisseaux de pois en purée; il est revenu bien avant - les autres valets. Dans un conte grec moderne (Hahn, nº 64), dont - tout le reste se rapporte à un autre thème, Jean, étant aux champs - avec son père et ses frères, se couche par terre et dort jusqu'au - soir; alors il prend sa faux, et il a encore terminé sa besogne le - premier. - - Dans le conte allemand de la collection Kuhn et Schwartz, le héros - s'est mis au service d'un laboureur. Les autres valets, un jour - qu'il y a du bois à aller chercher dans la forêt, se mettent en - route de grand matin, avec les meilleurs chevaux de l'écurie, - pendant que leur camarade dort. Celui-ci prend les deux rosses - qui restent. Arrivé au bois, il déracine deux chênes et les met - en travers du chemin, de sorte que les autres valets, lorsqu'il - veulent revenir à la ferme, ne peuvent passer. Quant à lui, sa - voiture chargée, il débarrasse le chemin et s'en va devant eux. - Ses mauvais chevaux ne voulant pas marcher, il en met un sur - la voiture, attelle l'autre par derrière et traîne la voiture - lui-même; il est encore le premier à la maison.--Comparer le conte - hessois de la collection Grimm, et aussi les contes westphalien, - suisse, tyrolien, flamand, danois, tchèque, et le second conte du - Mantouan. - - Pour le passage où l'on fait tirer à balles et à boulets sur - Bénédicité, comparer un conte suisse (Sutermeister, nº 52), où le - roi fait aussi tirer sur le héros; celui-ci rejette les balles - aux soldats, qu'il tue. Comparer aussi le conte norwégien et le - second conte italien du Mantouan. Dans ce dernier, le héros dit des - balles: «Quelles mouches ennuyeuses!» - - * * * * * - - Au sujet de la charge de blé demandée comme salaire, et du - dénouement qui en résulte, comparer les deux contes wendes de la - Lusace. Dans l'un (Veckenstedt, p. 60), Jean, qui est d'une force - extraordinaire, s'est engagé comme valet chez un gentilhomme, en - demandant pour tout salaire le droit de donner à son maître un - soufflet au bout de l'année. L'année finie, le gentilhomme, effrayé - à la pensée de ce qui l'attend, le prie de demander un autre - salaire. Jean demande alors autant de pois qu'il en pourra battre - en un jour. Il prend les draps de tous les lits du château et s'en - fait un sac, qu'il remplit et emporte. Tous les pois du gentilhomme - y passent.--Dans l'autre conte (_ibid._, p. 69), le maître de Jean, - qui veut le congédier, offre de lui donner autant de pois qu'il en - pourra porter. - - Dans un conte slave de Moravie (Wenzig, p. 67), le diable s'offre - à battre tout le grain d'un laboureur, qui lui promet pour salaire - sa charge de blé. Le diable emporte tout le blé.--Il en est de même - dans un conte du nord de l'Allemagne (Müllenhoff, p. 160), où un - homme fort a fait une semblable convention. - - - En dehors de ces quelques contes, le conte du «pays saxon» de - Transylvanie, analysé plus haut, est, à notre connaissance, le seul - qui, pour le dénouement, se rapproche de _Bénédicité_.--La plupart - des autres (contes allemands des collections Grimm, Kuhn, Knoop; - conte suisse, conte flamand, second conte italien) ressemblent sur - ce point au conte roumain et au premier conte wende, où, comme on - l'a vu, le serviteur ne demande comme gages que le droit de donner - à son maître un soufflet au bout de l'année. Plusieurs de ces - contes empruntent ici des éléments au thème de notre nº 36, _Jean - et Pierre_. Ainsi, dans le conte allemand de la collection Kuhn, - il est convenu entre le maître et le valet que celui des deux qui - voudra rompre le marché devra recevoir de l'autre trois soufflets; - dans le conte tyrolien, celui des deux qui se fâchera devra perdre - les oreilles, absolument comme dans des contes de la famille de - _Jean et Pierre_. - - * * * * * - - Nous avons résumé dans les remarques de notre nº 1, _Jean de - l'Ours_, l'ensemble d'un conte avare du Caucase (I, p. 18) et - d'un conte des Kariaines de la Birmanie (I, p. 26). Ces contes - renferment l'un et l'autre un épisode qui se rapproche de - _Bénédicité_. - - Dans le conte avare, Oreille-d'Ours, doué d'une force prodigieuse, - entre comme valet au service d'un roi. Celui-ci se disposait à - envoyer cent hommes couper du bois. Oreille-d'Ours s'offre à - rapporter du bois en suffisance, si on lui donne à manger ce - qu'on avait préparé pour les cent hommes. Il rapporte d'un coup - cent arbres et rentre ainsi dans la ville, éventrant le mur de - l'un, renversant la maison de l'autre. Le roi, effrayé, songe - à se débarrasser de lui. Il l'envoie successivement faire des - réclamations de sa part à une _kart_ (sorte d'ogresse) et à un - dragon. Oreille-d'Ours lui ramène la kart et le dragon eux-mêmes. - Enfin le roi le fait attaquer par toute une armée qui le crible - de flèches; mais les flèches ne font pas sur Oreille-d'Ours plus - d'effet que des puces. Oreille-d'Ours, se voyant ainsi attaqué, - déchire en quatre une jument que le roi lui avait donnée à garder; - il lance le premier quartier, et, du coup, il étend mille hommes - par terre; il recommence jusqu'à ce qu'il ait anéanti l'armée du - roi. - - Dans le conte kariaine, les gens deviennent envieux de Ta-ywa et de - sa force, et ils cherchent à le faire périr. Ils font rouler sur - lui une grosse pierre sous prétexte de la lui donner pour bâtir une - maison à sa mère, puis un gros arbre qu'ils disent être pour lui - faire du feu; enfin ils l'envoient chercher un tigre dont il devra - faire une offrande pieuse pour guérir sa mère de la fièvre. Peine - inutile. Ta-ywa se tire de tout sain et sauf. Un jour il apprend la - méchanceté des gens. «S'il en est ainsi,» dit-il, «si on ne m'aime - pas, je m'en vais.» - - -NOTES: - -[39] Dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 17), -et dans d'autres contes qui se rattachent tous au même thème que notre -nº 1, _Jean de l'Ours_ (voir I, pp. 7-8), le héros a été allaité -pendant une longue suite d'années.--Notons à ce propos que le très -intéressant conte avare d'_Oreille-d'Ours_, déjà cité par nous dans les -remarques de notre nº 1 (I, p. 18), réunit, juxtaposées, deux séries -d'aventures se rapportant aux deux thèmes de _Jean de l'Ours_ et de -_Bénédicité_. Il en est de même dans les contes suisse et brésilien -ci-dessus indiqués. - -[40] Dans le second conte italien du Mantouan, le héros attelle un loup -à la place de la vache qu'il lui a mangée; dans le conte poméranien, -deux lions à la place des chevaux; dans le conte portugais du Brésil, -des lions également à la place des bœufs. - - - - -XLVII - -LA CHÈVRE - - -Il était une fois un homme et une femme et leurs sept enfants. Ils -avaient une chèvre qui comprenait tout ce qu'on disait et qui savait -parler. Un jour, le père dit à l'aîné des enfants d'aller à l'herbe -avec la chèvre et de lui donner bien à manger: si, en revenant, la -chèvre n'était pas contente, il le tuerait. - -Le petit garçon conduisit la chèvre derrière une haie; il se mit vite, -vite, à couper de l'herbe pour elle, et lui en donna tant qu'elle en -voulut. Avant de la ramener au logis, il lui dit: «Eh bien! ma petite -biquette, as-tu assez mangé?--Ah!» dit la chèvre, - - «Je suis soûle et moule, - J'ai assez de lait dans ma toule[41].» - -Quand l'enfant fut de retour avec la chèvre, le père dit à celle-ci: -«Eh bien! ma petite biquette, as-tu assez mangé?--Ah!» dit la chèvre, - - «Je ne suis ni soûle ni moule, - Je n'ai point de lait dans ma toule.» - -En entendant ces mots, l'homme prit sa hache et coupa la tête à -l'enfant, malgré les pleurs de la mère. Le lendemain, il envoya le -second de ses fils mener la chèvre au pâturage. Le petit garçon donna -à la chèvre autant d'herbe qu'il en put couper, et lui dit avant -de se remettre en chemin: «Eh bien! ma petite biquette, as-tu assez -mangé?--Ah!» dit la chèvre, - - «Je suis soûle et moule, - J'ai assez de lait dans ma toule.» - -L'enfant la ramena donc au logis. «Eh bien!» dit l'homme, «ma petite -biquette, as-tu assez mangé?--Ah!» dit la chèvre, - - «Je ne suis ni soûle ni moule, - Je n'ai point de lait dans ma toule.» - -Le père prit sa hache et tua le petit garçon. Même aventure arriva aux -autres enfants, et le père les tua tous, l'un après l'autre, et la mère -après les enfants[42]. - -Il fallut bien alors que l'homme conduisît lui-même sa chèvre aux -champs. Quant il la crut rassasiée, il lui dit: «Eh bien! ma petite -biquette, as-tu assez mangé?--Ah!» dit la chèvre, - - «Je suis soûle et moule, - J'ai assez de lait dans ma toule.» - -Rentré à la maison, il lui demanda encore si elle avait bien mangé. -«Ah!» dit la chèvre, - - «Je ne suis ni soûle ni moule, - Je n'ai point de lait dans ma toule.» - -Et, en disant ces mots, elle sauta sur l'homme et le tua. Elle devint -ainsi la maîtresse du logis. - - -NOTES: - -[41] Nous ne nous chargeons pas de donner l'origine philologique des -mots _moule_ et _toule_, qui nous ont l'air d'avoir été forgés pour -rimer avec le mot _soûle_. Au moins ne s'en sert-on jamais dans l'usage -ordinaire du patois. - -[42] Dans la forme originale de ce conte, le même récit revient huit -fois de suite. Nous faisons grâce au lecteur de cette plaisanterie par -trop prolongée. - - -REMARQUES - - Dans un conte tchèque de Bohême, analysé par M. Th. Benfey - (_Pantschatantra_, t. II, p. 550), un paysan a une chèvre qui - est très gourmande. Un jour, sa femme la mène au pâturage; à son - retour, le paysan demande à la chèvre si elle a bien mangé. «Oui, - joliment!» répond la chèvre; «on ne m'a rien donné du tout.» Le - lendemain, elle en dit autant quand la fille de la maison la - ramène. Le troisième jour, le paysan conduit lui-même la chèvre - aux champs, et, comme à son retour elle recommence à se plaindre, - il lui écorche la moitié du corps et la chasse. La chèvre se - réfugie dans le trou d'un renard, et, quand le renard revient et - veut la faire partir, elle réussit à lui faire peur; mais un - perce-oreille, venant au secours du renard, s'introduit dans - l'oreille de la chèvre et la fait déloger. - - Il est à remarquer que cette dernière partie se retrouve, avec de - légères variantes (ainsi, abeille, fourmi ou hérisson à la place du - perce-oreille), dans tous les contes dont il nous reste à parler, à - l'exception de deux. - - Un conte allemand du sud de la Bohême (Vernaleken, nº 22) a un - trait qui le rapproche encore plus du conte lorrain que le conte - tchèque. Les mensonges de la chèvre sont cause que le paysan _coupe - la tête_ à ses deux fils, à sa fille et à sa femme. Suivent les - aventures de la chèvre écorchée. - - Dans un conte hongrois (Gaal-Stier, nº 19), le père tue deux de ses - fils; mais, comme il a épié la chèvre pendant que son troisième - fils la gardait, il voit qu'il a été trompé, et, avec l'aide de son - fils, il écorche toute vive la méchante chèvre, etc. - - Citons encore un conte serbe (Jagitch, nº 28; Krauss, I, nº 24). - Là, le bouc, qui remplace la chèvre, se plaint à son maître de ce - que les deux belles-filles, les deux fils et la femme de celui-ci - lui auraient mis une muselière pour l'empêcher de manger. Même fin - ou à peu près que dans les contes précédents. - - Dans un conte italien de Livourne, publié par M. Stan. Prato dans - la revue _Preludio_ (Ancône, nº du 16 avril 1881, p. 80 seq.), le - père tue successivement ses trois filles, sur les plaintes de la - chèvre. Voyant ensuite, après l'avoir conduite au pâturage, que - la chèvre lui dit à lui-même qu'elle a mal bu et mal mangé, il la - bâtonne et lui écorche la moitié du corps. La chèvre se réfugie - dans une cave et fait peur aux gens. Enfin un petit bout d'homme, - qu'on surnomme _Compère Topolino_ (_topo_ signifie «rat»), lui fait - peur à son tour, et elle déguerpit. (Ce petit homme doit être une - altération du perce-oreille ou de l'abeille des contes précédents.) - - Dans un conte toscan (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 49), la - dernière partie se reconnaît à peine, changée qu'elle est de place - et défigurée. - - Dans le conte hessois nº 36 de la collection Grimm, le tailleur ne - tue pas ses trois fils; il les met à la porte de sa maison. Quand - il voit que la chèvre l'a trompé, il lui rase la tête et la chasse - à coups de fouet. La chèvre se réfugie dans le trou d'un renard, - etc. - - Enfin, un troisième conte italien (Gubernatis, _Zoological - Mythology_, t. I, p. 425) présente quelques traits particuliers: - Une sorcière envoie un petit garçon conduire sa chèvre au pâturage, - et elle ordonne à l'enfant de veiller à ce qu'elle mange bien, mais - à ce qu'elle ne touche pas au grain. A son retour, la sorcière - demande à la chèvre si elle est bien rassasiée; elle répond qu'elle - a jeûné toute la journée. Sur quoi, la sorcière tue le petit - garçon. Même sort arrive à onze autres petits garçons. Mais le - treizième, plus avisé, caresse la chèvre et lui donne le grain à - manger, et la chèvre répond à la question de la sorcière: «_Son ben - satolla e governata,--Tutto il giorno m'ha pastorata_» (Je suis - bien rassasiée et j'ai été bien gardée; il m'a fait paître toute - la journée), de sorte que le petit garçon est, en récompense, bien - traité par la sorcière. - - - - -XLVIII - -LA SALADE BLANCHE & LA SALADE NOIRE - - -Il était une fois une femme qui avait deux enfants, un petit garçon -et une petite fille. Un jour qu'elle venait de cuire, elle leur donna -à chacun de la michotte[43] et dit à la petite fille d'aller dans les -champs cueillir de la salade. L'enfant mit sa michotte dans son panier -et partit. - -Chemin faisant, elle rencontra la Sainte-Vierge, qui lui dit: -«Où allez-vous, ma chère enfant?--Je vais chercher de la salade, -madame.--Qu'avez-vous dans votre panier?--De la michotte, madame. En -voulez-vous?--Non, mon enfant,» dit la Sainte-Vierge, «gardez-la pour -vous. Tenez, voici une boîte; vous ne l'ouvrirez pas avant d'être -rentrée à la maison. Allez cueillir votre salade, mais passez par la -porte blanche et non par la porte noire.» - -La petite fille passa par la porte blanche: c'était la porte du ciel. -Elle trouva de belle salade blanche qu'elle cueillit. De retour à -la maison, elle fut grondée par sa mère, qui lui demanda pourquoi -elle était restée si longtemps dehors. Au premier mot que répondit -la petite, il lui sortit de la bouche des perles, des diamants, des -émeraudes. La boîte que lui avait donnée la Sainte-Vierge en était -également remplie. - -La mère, tout émerveillée, dit alors au petit garçon d'aller à son -tour cueillir de la salade, dans l'espoir qu'il aurait la même chance. -Elle lui mit aussi de la michotte dans son panier, et le petit garçon -partit. Il ne tarda pas à rencontrer la Sainte-Vierge, qui lui dit: -«Où vas-tu, mon ami?--Cela ne te regarde pas.--Que portes-tu dans ton -panier?--De la michotte, mais ce n'est pas pour toi.--Tiens,» dit la -Sainte-Vierge, «voici une boîte; tu ne l'ouvriras pas avant d'être -rentré à la maison. Va maintenant cueillir ta salade et passe par la -porte noire.» - -Le petit garçon passa par la porte noire, qui était celle de l'enfer: -il trouva de vilaine salade noire, qu'il cueillit et rapporta à la -maison. Quand il rentra, sa mère, voyant la salade noire, lui demanda -où il l'avait été chercher. «Je n'en sais rien,» dit le petit garçon; -«je suis passé par une porte noire.» - -Pendant qu'il parlait, il lui sortait des vipères de la bouche; la -boîte aussi en était pleine. La mère, au désespoir, fit des reproches -à la petite fille, qu'elle croyait cause de l'aventure arrivée à son -frère. - -Une nuit, on entendit les deux enfants chanter. La petite fille disait: - - «Fleurs et roses!» - -Et le petit garçon répondait: - - «Couleuvres et serpents! - --Fleurs et roses! - --Couleuvres et serpents!» - -En disant ces mots, ils moururent tous les deux. - - -NOTES: - -[43] Sorte de galette. - - -REMARQUES - - Ce conte présente la même idée que le conte de Perrault _les - Fées_, et qu'un conte recueilli, au XVIIe siècle également, par - le Napolitain Basile (_Pentamerone_, nº 37). Comparer la première - partie du conte hessois nº 13 de la collection Grimm, un autre - conte allemand (Prœhle, II, nº 5), un conte lithuanien (Chodzko, - p. 315), un conte portugais (Coelho, nº 36).--Mais il existe des - variantes de ce même thème qui se rapprochent davantage de notre - conte sur certains points. - - Ainsi, dans un conte tyrolien (Zingerle, I, nº 1), une petite - fille est allée cueillir des fraises avec son frère. Elle répond - poliment aux questions d'une belle dame, qui est la Sainte-Vierge, - tandis que le petit garçon répond malhonnêtement. La Sainte-Vierge - donne à la petite fille une boîte d'or, au petit garçon une boîte - noire. Quand ce dernier ouvre sa boîte, il en sort deux serpents - qui l'emportent. De la boîte de la petite fille sortent deux anges, - qui emmènent l'enfant au ciel.--Comparer un conte allemand de la - collection Kuhn et Schwartz (p. 335). Là le petit garçon refuse de - donner de son déjeuner à un nain, et le diable sort de la boîte - pour lui tordre le cou. - - Dans un conte souabe (Meier, nº 77), une petite fille s'en va - aux fraises. Elle rencontre un ange, à qui elle donne d'abord - tout son déjeuner, puis plus tard une partie des fraises qu'elle - a cueillies. L'ange lui dit qu'auprès de la porte de la ville - elle trouvera une boîte: elle devra prendre cette boîte, mais ne - l'ouvrir qu'une fois rentrée au logis. Or, la boîte est remplie - de pierres précieuses et de pièces d'or. Une autre petite fille, - ayant appris la chose, s'en va à son tour au bois; mais elle répond - grossièrement à l'ange et refuse de lui rien donner. Aussi, dans - la boîte qu'elle a rapportée de la forêt, il ne se trouve que «des - diablotins tout noirs».--Ajoutons encore, à cause d'un détail - particulier, un conte flamand (Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, - nº 38), où nous retrouvons un petit frère et une petite sœur. Ici, - c'est le petit frère qui se montre bon envers la Sainte-Vierge et - Jésus, qui ont pris la forme de vieilles gens. Jésus donne au petit - garçon une boule blanche, à la petite fille une boule noire, et les - boules, en roulant, conduisent les enfants à deux portes: le petit - garçon à une _porte blanche_, d'où sortent des anges qui l'emmènent - au ciel; la petite fille à une _porte noire_, d'où sortent des - diables qui l'emportent en enfer. - - Dans un conte écossais traduit par M. Loys Brueyre (p. 55), une - princesse, qui a quitté la maison paternelle où sa marâtre la - rendait trop malheureuse, partage avec un vieillard ses provisions - de route. Sur le conseil du vieillard, elle va s'asseoir sur le - bord d'un certain puits, d'où il sort successivement trois têtes - d'or qui demandent à la princesse de les laver et de les peigner. - La jeune fille leur rend gracieusement ce service, et, de ce - moment, entre autres dons que lui ont faits les trois têtes, il - tombe de ses lèvres, toutes les fois qu'elle parle, un diamant, - un rubis, une perle. La fille de la marâtre veut aussi tenter - l'aventure. Elle se montre brutale à l'égard du vieillard et des - trois têtes, et, au lieu de pierres précieuses, c'est un crapaud et - une grenouille qui s'échappent de sa bouche à chaque parole qu'elle - prononce. - - Le service rendu aux «têtes d'or» se retrouve sous une forme moins - adoucie dans d'autres contes. Dans un conte tyrolien (Zingerle, - II, p. 39), qui offre beaucoup de ressemblance avec le conte du - même pays analysé plus haut, ce qu'un vieux nain demande à un petit - frère et une petite sœur, c'est de lui chercher ses poux. Il en - est à peu près de même dans deux contes serbes: dans le premier - (Vouk, nº 35), une jeune fille reçoit deux dons d'une femme envers - laquelle elle a été complaisante: quand elle pleure, ses larmes - sont des perles; chaque fois qu'elle rit, une rose d'or tombe de - ses lèvres. Dans le second (nº 36), c'est à l'égard d'un dragon - que la jeune fille ne manifeste point de dégoût; comme, de plus, - elle a fait pendant plusieurs jours le ménage du dragon, celui-ci - lui dit, quand elle s'en va, de choisir entre plusieurs coffres. - Elle prend modestement le plus léger, et, revenue chez sa marâtre, - elle le trouve plein de ducats. La marâtre s'empresse d'envoyer - chez le dragon sa fille à elle, qui fait tout le contraire de sa - belle-sœur. Elle rapporte à la maison le coffre le plus lourd; - mais, quand elle l'ouvre, il en sort deux serpents qui lui - arrachent les yeux, ainsi qu'à sa mère. - - * * * * * - - Le thème que nous examinons se rattache à un autre thème bien - connu, celui du nº 24 de la collection Grimm (_Frau Holle_). Dans - une forme irlandaise de ce dernier thème (Kennedy, II, p. 33), - que nous donnerons comme spécimen, une jeune fille est jetée dans - un puits par sa marâtre. Quand elle reprend connaissance, elle - se trouve dans une belle prairie. Elle se montre charitable et - obligeante à l'égard de divers êtres qu'elle rencontre sur son - chemin, et arrive enfin à une maison isolée où demeure une sorcière - qui lui offre d'entrer à son service: comme salaire, elle aura, - quand elle partira, le choix entre trois coffrets, dont l'un - contient plus de trésors que n'en possède un roi. Grâce à ses - obligés, la jeune fille peut exécuter plusieurs tâches qui lui sont - imposées par la sorcière et savoir quel coffret choisir (des trois - coffrets, d'or, d'argent et de plomb, il faut prendre le dernier). - Avec leur secours également, elle échappe, quand elle s'en - retourne, à la poursuite de la sorcière. Elle revient à la maison - paternelle, où sa marâtre est bien surprise de voir les trésors qui - sortent du coffret. La marâtre dit à sa fille à elle de se jeter - dans le puits, comme sa belle-sœur, espérant qu'elle aura le même - bonheur. Mais la méchante fille est hautaine et désagréable avec - tout le monde, et il lui arrive les plus fâcheuses aventures. De - retour chez elle, plus morte que vive, avec le coffret d'or, elle - l'ouvre, et il en sort des crapauds et des serpents qui remplissent - toute la maison. - - - Chez une peuplade qui habite entre la mer Caspienne et la mer - Noire, on a recueilli un conte de ce genre (_Mémoires de l'Académie - de Saint-Pétersbourg_, 7e série, t. 17, 1872, nº 8, p. 59). Il - s'agit de deux jeunes filles, l'une laborieuse, l'autre fainéante. - Un jour, pendant que la première tire de l'eau d'un puits, la corde - casse, et le seau tombe au fond du puits. De peur d'être grondée, - la jeune fille descend dans le puits pour reprendre le seau. Elle - arrive chez Ivan Moroz (Jean la Gelée), qui la prend à son service. - Comme récompense, elle reçoit de lui une bague ornée de brillants - et plein son seau de pièces de cinq kopeks. La paresseuse veut - avoir, elle aussi, un beau cadeau. Elle descend dans le puits; - mais elle ne rapporte de chez Ivan Moroz que des glaçons dans - son seau. Ainsi que dans le conte de la collection Grimm, le - coq de la maison salue le retour de chacune des jeunes filles: - «Kikeriki! dans le seau de la travailleuse, il y a des pièces de - cinq kopeks!--Kikeriki! dans le seau de la paresseuse, il y a des - morceaux de glace!» - - Il faut encore citer un conte de l'extrême Orient, assez altéré, - qui a été recueilli chez les Kariaines de la Birmanie. En voici - l'analyse, telle qu'elle a été donnée par M. F. Mason dans le - _Journal of the Asiatic Society of Bengal_, t. 34 (1865), 2e - partie, p. 228: Un jour, une petite fille s'en était allée au - ruisseau pour puiser de l'eau. Elle laissa échapper son seau, - qui fut emporté par le courant. Elle se mit à courir sur la rive - pour le rattraper, et arriva près d'un barrage qui appartenait à - un géant. Peu après, le géant vint pour pêcher et il allait la - manger; mais l'enfant lui raconta naïvement son histoire, et le - géant l'épargna et l'emmena chez lui. La géante aurait bien aimé - de se régaler d'un aussi friand morceau, mais le géant protégea - l'enfant, qui devint leur fille adoptive.--Un jour les géants, - étant allés chercher des provisions, laissèrent la petite fille - à la maison en lui recommandant de ne point regarder dans deux - paniers qui étaient dans un coin de la chambre. A peine se vit-elle - seule, qu'elle jeta un coup d'œil dans les paniers: l'un était - plein d'or et d'argent; l'autre, de crânes humains. Après avoir - fait cette découverte, elle ne cessa d'importuner les géants pour - qu'ils lui permissent de retourner chez elle, et finalement ils - y consentirent; mais la vieille géante demanda à la petite fille, - avant que celle-ci se mît en route, de lui chercher ses poux. En - lui examinant la tête, la petite fille fut bien étonnée de la voir - remplie de serpents verts et de mille-pieds. Elle demanda une hache - et se mit à frapper et à tailler dans la tête de la géante, jusqu'à - ce que celle-ci ne pût plus y tenir, et alors la permission de - partir lui fut donnée. (Comparer la forme bien conservée dans les - contes serbes cités plus haut.) Avant son départ, les géants lui - dirent qu'elle pouvait emporter un des deux paniers, celui qu'elle - voudrait. La jeune fille leur dit: «Comme vous commencez à devenir - âgés et que vous ne pourrez plus facilement tresser des paniers, - je prendrai le vieux.» Elle savait que le vieux panier contenait - l'or et l'argent. Voilà donc la jeune fille partie; mais auparavant - la géante lui avait donné un conseil: «Quand tu arriveras auprès - d'une eau noire, peigne tes cheveux et nettoie tes dents. Quand tu - arriveras auprès d'une eau rouge, essuie tes lèvres; enfin, quand - tu arriveras auprès d'une eau blanche, baigne-toi dedans.» La - jeune fille se conforma à ces instructions, et elle parvint saine - et sauve à la maison, où bientôt le bruit de ses richesses amena - auprès d'elle tous ses parents et ses amis: elle donna à chacun - d'eux une tasse pleine d'or et d'argent.--Parmi ceux à qui elle - avait fait ce présent, il y avait un jeune homme qui ne se trouva - point satisfait. Il résolut de tenter la fortune et de chercher à - obtenir des géants un plein panier d'or et d'argent. Il réussit à - se faire adopter comme fils par les géants; ceux-ci, dans la suite, - lui permirent de s'en retourner et lui dirent d'emporter un panier. - Le jeune homme n'avait pas regardé dans les paniers; il choisit - le vieux, comme avait fait la petite fille. Mêmes avis lui furent - donnés, au sujet des rivières qu'il avait à traverser; mais il - n'y prêta aucune attention et fit diligence pour arriver chez lui - le plus tôt possible. Rentré au logis, il ouvrit le panier: à sa - grande horreur et à son grand désappointement, il le trouva rempli - de crânes humains. Mais il n'eut pas beaucoup de temps pour songer - à sa déconvenue, car le géant, qui était à ses trousses, tomba sur - lui et le mangea sur l'heure. - - Au Japon, les petits livres à l'usage des enfants, dont nous avons - déjà parlé (II, p. 105), contiennent un conte qui se rattache - encore au même type. Dans ce conte, traduit par M. A.-B. Mitford - (_Tales of Old Japan_, p. 249), un vieux bonhomme a un moineau - qu'il aime beaucoup. Un jour, en rentrant chez lui, il ne le - retrouve plus, et il apprend de sa femme que celle-ci a coupé la - langue à l'oiseau, parce qu'il lui avait mangé son empois, et - qu'elle l'a chassé de la maison. Très désolé, le bonhomme s'en va - à la recherche de son moineau, qu'il finit par retrouver, et le - moineau l'introduit dans sa famille, où il est fort bien régalé. - Quand le bonhomme est sur le point de s'en retourner, le moineau - lui dit d'emporter comme souvenir celui de deux paniers d'osier - qu'il voudra. Le bonhomme, alléguant qu'il est vieux et faible, - choisit le plus léger. (Comparer les deux coffres du second conte - serbe.) Arrivé chez lui, il trouve le panier plein d'or, d'argent - et d'objets précieux. A cette vue, la vieille femme, qui est très - cupide, déclare qu'elle veut aussi aller rendre visite au moineau. - Elle se fait admettre dans la maison de celui-ci, qui se donne fort - peu de peine pour la bien recevoir. La vieille lui ayant demandé - un souvenir de lui, le moineau lui présente, comme à son mari, - deux paniers: la vieille choisit naturellement le plus lourd et - l'emporte. Mais, quand elle l'ouvre, il en sort toute sorte de - lutins qui se mettent à la tourmenter. (Comparer les «diablotins» - du conte souabe.) - - Enfin, dans l'Inde, il a été recueilli, au Bengale, un conte - qui, malgré certaines altérations, se rapporte bien évidemment à - ce même thème (Lal Behari Day, nº 22): Un homme a deux femmes, - une jeune et une vieille. Cette dernière est traitée par l'autre - comme une esclave. Un jour, sa rivale, en fureur contre elle, lui - arrache l'unique touffe de cheveux qu'elle a sur la tête et la met - à la porte. La vieille s'en va dans la forêt. Passant auprès d'un - cotonnier, elle a l'idée de balayer la terre autour de l'arbre: - celui-ci, très satisfait, la comble de bénédictions. Elle fait de - même à l'égard d'autres arbres, bananier, _tulasi_, ainsi qu'à - l'égard d'un taureau, dont elle nettoie l'abri. Tous la bénissent - aussi[44]. Elle arrive ensuite auprès d'un vénérable _mouni_ (sorte - d'ascète), et lui expose sa misère. Le mouni lui dit d'aller se - plonger une fois, mais une fois seulement, dans un certain étang. - Elle obéit et sort de l'eau avec les plus beaux cheveux du monde, - et toute rajeunie. Le mouni lui dit alors d'entrer dans sa hutte - et d'y prendre, parmi plusieurs paniers d'osier, celui qu'elle - voudra. La femme en prend un d'apparence très simple. Le mouni le - lui fait ouvrir: il est plein d'or et de pierres précieuses et ne - se vide jamais. En s'en retournant à la maison, elle passe devant - le _tulasi_. L'arbre lui dit: «Va en paix: ton mari t'aimera à la - folie.» Puis le taureau lui donne deux ornements de coquillages, - qui étaient autour de ses cornes, et lui dit de se les mettre aux - poignets: quand elle les secouera, elle aura tous les ornements - qu'elle voudra. Le bananier lui donne une de ses larges feuilles, - qui se remplira, à volonté, de mets excellents. Enfin le cotonnier - lui fait présent d'une de ses branches qui lui fournira, si elle la - secoue, toute sorte de beaux habits. Quand elle rentre à la maison, - l'autre femme n'en peut croire ses yeux. Ayant appris les aventures - de la vieille, elle s'en va aussi dans la forêt; mais elle passe - sans s'arrêter auprès des trois arbres et du taureau, et, au lieu - de ne se plonger qu'une fois dans l'étang, comme le mouni le lui - avait dit, elle s'y plonge deux fois, pour devenir plus belle - encore. Aussi sort-elle de l'eau laide comme auparavant. Le mouni - ne lui fait aucun présent, et, dédaignée désormais de son mari, - elle finit sa vie comme servante de la maison. - - * * * * * - - Dans des contes orientaux nous retrouvons encore un détail de nos - contes européens. Le héros d'une histoire du _Touti-Nameh_ persan - (t. II, p. 72 de la traduction de G. Rosen) a ce don particulier - que, toutes les fois qu'il rit, des roses tombent de ses lèvres. - (Comparer un conte indien du Bengale, cité dans les remarques - de notre nº 21, _la Biche blanche_, I, p. 235.) Dans un conte - populaire actuel de l'Inde, recueilli dans le Deccan par miss - M. Frere (nº 21), ce sont des perles et des pierres précieuses - qui s'échappent de la bouche d'une princesse, dès qu'elle - l'ouvre.--Comparer l'introduction au _Pantchatantra_ de M. Th. - Benfey, pp. 379-380. - - -NOTES: - -[44] Les services rendus à ces divers êtres rattachent ce conte indien, -plus étroitement que les autres contes orientaux dont nous venons de -donner l'analyse, au thème du conte irlandais et des autres contes -européens du même type. - - - - -XLIX - -BLANCPIED - - -Il était une fois un homme, appelé Blancpied, qui avait emprunté une -certaine somme au seigneur de son village. Le seigneur, qui n'avait -jamais reçu un sou de son argent, finit par lui dire qu'il était las -d'attendre, et que, tel jour, il viendrait lui réclamer son paiement. -En effet, au jour dit, il sortit pour l'aller trouver. - -Ce jour-là, Blancpied avait mis sur le feu une marmite remplie de -pommes de terre, et, tandis qu'elles achevaient de cuire, il ruminait -un moyen de se tirer d'embarras. Dès qu'il aperçut de loin le seigneur, -il se hâta de couvrir le feu et de mettre la marmite au milieu de la -chambre. - -«Eh!» dit le seigneur en entrant, «voilà une marmite singulièrement -placée! Qu'y a-t-il dedans?--Monseigneur,» répondit Blancpied, «ce sont -des pommes de terre, et je n'ai pas besoin de feu pour les faire cuire; -je n'ai qu'à souffler avec le soufflet que voici. Tenez, voyez comme -elles sont bien cuites. Avec un pareil soufflet, on épargne bien du -bois!--Donne-moi ton soufflet,» dit le seigneur, «et je te tiens quitte -de deux cents écus.--Je le veux bien,» répondit Blancpied. - -Le seigneur prit le soufflet, et, de retour au château, il le remit -à un de ses domestiques pour en faire l'essai sur sa marmite. Le -domestique souffla vingt-quatre heures durant, mais la marmite ne -voulut pas bouillir. - -Le seigneur, très mécontent, courut chez Blancpied et lui dit: «Tu m'as -vendu un soufflet qui devait faire merveille. Eh bien! mon domestique a -eu beau souffler pendant vingt-quatre heures, le pot est resté froid -comme devant.--Monseigneur,» répondit Blancpied, «votre domestique est -un peu vif; il aura soufflé trop fort, et le ressort se sera brisé.» - -Le seigneur s'en retourna au château et dit à son domestique: -«Blancpied a dit que tu étais un peu vif; tu auras soufflé trop fort, -et le ressort se sera brisé.» - -Quelque temps après, Blancpied acheta à la foire une vieille rosse de -cinquante sous et lui mit un louis d'or sous la queue. Le seigneur, -qui était venu reparler de sa créance, alla voir le cheval et ne -fut pas médiocrement étonné en voyant un louis d'or tomber sur la -litière. «Eh quoi! Blancpied,» dit-il, «tu trouves de l'or dans le -fumier de ton cheval? Vends-moi la bête, et je te quitte encore -cent écus.--Monseigneur, le cheval est à vous si vous le désirez,» -dit Blancpied; «du reste, il sera mieux chez vous qu'ici. Surtout, -faites-lui donner bien régulièrement un picotin d'avoine le matin et du -foin après midi.» - -Le seigneur emmena le cheval et chargea un de ses domestiques d'en -avoir bien soin. Au bout de trois jours, la pauvre bête mourait de -vieillesse. - -Le seigneur retourna chez Blancpied pour lui conter l'affaire. -Quand il eut fini ses doléances, Blancpied, qui l'avait écouté fort -tranquillement, lui dit: «Monseigneur, comment avez-vous nourri le -cheval?--Chaque jour,» répondit le seigneur, «je lui faisais donner -un picotin d'avoine à neuf heures du matin, et à deux heures après -midi une botte de foin.--Belle merveille si le cheval est mort,» dit -Blancpied, «c'était à dix heures qu'il fallait lui donner l'avoine, et -à une heure le foin.--Allons,» dit le seigneur, «n'en parlons plus. -Mais où est ton père? Il y a longtemps que je ne l'ai vu.--Monseigneur, -il est à la chasse: tout ce qu'il tue, il le laisse, et tout ce qu'il -ne tue pas, il le rapporte.--Est-ce possible?» dit le seigneur. «Si -tu m'expliques la chose, je te tiens quitte de tout ce que tu me dois -encore.--Eh bien! monseigneur, mon père est à la chasse.... de ses -poux. Tout ce qu'il tue, il le laisse, et tout ce qu'il ne tue pas, il -le rapporte. A présent, monseigneur, je ne vous dois plus rien.» - - -REMARQUES - - Ce conte est une variante d'un thème qui s'est déjà présenté à nous - dans nos nºˢ 10, _René et son Seigneur_, et 20, _Richedeau_. - - Un détail particulier à cette variante, c'est le moyen employé par - Blancpied pour écarter les reproches du seigneur: il lui dit qu'on - ne s'est pas servi comme il fallait des objets qu'il a vendus. Dans - trois contes analogues, un conte normand (J. Fleury, p. 180), un - conte sicilien (Pitrè, nº 157) et un conte islandais (Arnason, p. - 581), le héros fait de même. - - * * * * * - - Le dénouement ordinaire des contes de ce type,--le héros dans le - sac, et la ruse par laquelle il s'en tire et amène ensuite ses - ennemis à se noyer,--est remplacé ici par une facétie sous forme - d'énigme, que nous rencontrons dans plusieurs contes différents du - nôtre, et toujours en compagnie d'autres énigmes. - - Citons d'abord un conte picard (_Mélusine_, 1877, col. 279): Un - seigneur envoie son intendant chez des pauvres gens pour leur - réclamer de l'argent qu'ils lui doivent. Un petit garçon, qui - garde la maison, répond à toutes les questions de l'intendant - d'une manière énigmatique. L'intendant rapporte cette conversation - au seigneur, lequel, fort intrigué, lui ordonne d'aller trouver - de nouveau l'enfant et de dire à celui-ci que ses parents seront - libérés de leur dette s'il peut expliquer ses énigmes. La seconde - énigme est conçue absolument dans les mêmes termes que celle de - notre conte. (Comparer un autre conte picard, _Romania_, 1879, p. - 253).--La remise de la dette est également le prix de l'explication - d'une série d'énigmes dans un conte du Tyrol italien (Schneller, nº - 46). - - Dans un conte de la Basse-Bretagne publié par M. Luzel (_Mélusine_, - 1877, col. 465), dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, - _Littérature orale_, p. 140) et dans un conte gascon (Bladé, - _Contes et proverbes populaires recueillis en Armagnac_, p. 14), - l'énigme de notre conte se retrouve, à peu près identiquement, - ainsi que dans une devinette suisse du canton d'Argovie, citée - par M. Eugène Rolland dans son petit livre _Devinettes ou énigmes - populaires de la France_ (Paris, 1877, pp. 41-42).--Comparer un - conte italien des Abruzzes, altéré sur ce point (Finamore, II, nº - 109). - - Nous emprunterons à la préface que M. Gaston Paris a mise à - l'ouvrage de M. Rolland quelques curieux rapprochements. M. Paris - trouve notre énigme au XVIe siècle, sous diverses formes latines. - Au moyen âge, Pierre Grognet, dans son livre _Les mots dorez du - grand et saige Cathon, en françoys et en latin_, la donne d'abord - en latin: - - Ad silvam vado venatum cum cane quino: - Quod capio, perdo; quod fugit, hoc habeo; - - puis en français: - - A la forest m'en voys chasser - Avec cinq chiens à trasser; - Ce que je prens je perds et tiens, - Ce qui s'enfuys ay et retiens. - - «C'est, dit le bon Grognet, quand on va chasser en sa teste avec - cinq doigts de la main pour prendre et tuer ces petites bestes.» - - Au moyen âge encore, dans un passage de la vieille histoire latine - de _Salomon et Marcolphus_, qui donne presque toute la série - d'énigmes des contes picard, breton, etc., notre énigme reparaît, - mais sous une forme altérée. Marcolphe répond à Salomon, qui lui - demande où est son frère: «Frater meus extra domum sedens, quicquid - invenit, occidit.» Même altération dans _Bertoldo_, poème italien - de la fin du XVIe siècle. (Voir M. R. Kœhler, _Mélusine_, 1877, - col. 475, et _Jahrbuch für romanische und englische Literatur_, - 1863, p. 8.) - - Comparer encore, dans le recueil d'énigmes versifiées par - Symposius, qui vivait à la fin du IVe siècle de notre ère, l'énigme - nº XXX: - - Est nova notarum cunctis captura ferarum, - Ut, si quid capias, id tecum ferre recuses, - At, si nil capias, id tu tamen ipse reportes. - - Enfin, il faut rappeler l'énigme posée à Homère, d'après la - légende, par des enfants, des petits pêcheurs, et que ni Homère, - ni ses compagnons ne purent deviner: «Tout ce que nous avons pris, - nous le laissons; ce que nous n'avons pas pris, nous l'emportons.» - Ὃσσ᾽ἕλομεν, λιπόμεσθα· ἅ δ᾽οὐχ ἕλομεν, φερόμεσθα. (Suidas, _verbo_ - Ὃμηρος.) - - - - -L - -FORTUNÉ - - -Il était une fois une princesse qui était gardée dans un souterrain -par un léopard. Un jour qu'elle était allée se promener avec lui au -bois, elle disait: «Ah! ma grosse bête! qu'il fait bon aujourd'hui! -le beau soleil! comme les oiseaux chantent bien!--Oui, ma princesse,» -dit le léopard; «mais vous ne savez pas ce qui est encore plus beau: -demain votre sœur aînée se marie.--Oh! ma grosse bête, je voudrais bien -aller à la noce.--Non, vous n'irez pas: je ne vous laisserai point -partir.--Oh! ma grosse bête, je serais si contente!--Eh bien! vous -irez, mais à une condition: le premier morceau qu'on vous servira, vous -me le jetterez sous la table; sinon, je vous emporte sur le champ.» - -Quand on revit la princesse, tout le monde fut dans une grande joie; on -la croyait revenue pour toujours. Mais, au festin, elle ne pensa plus à -ce que le léopard lui avait dit: elle mangea le premier morceau qu'on -lui servit, et, au même instant, le léopard l'emporta. On la chercha -partout, mais on ne put la retrouver. - -Un autre jour, la princesse était encore au bois avec le léopard. «Ah! -ma grosse bête,» disait-elle, «qu'il fait bon! Je serais bien contente -si vous me conduisiez ici tous les jours; le soleil est si beau! les -oiseaux chantent si bien!--Vous ne savez pas ce qui est encore plus -beau, ma princesse: votre sœur cadette se marie demain.--Oh! ma grosse -bête, je voudrais bien aller à la noce.--Non, je ne vous y laisserai -pas aller: vous m'avez oublié l'autre jour.--Cette fois je penserai -à vous.--Eh bien! le premier morceau qu'on vous servira, vous me le -jetterez sous la table; sinon, je vous emporte sur le champ.» - -Tout le monde fut bien joyeux de revoir la princesse; on la croyait -revenue pour toujours. Cette fois, elle jeta sous la table le premier -morceau qu'on lui servit, et le léopard la laissa se divertir à la noce -tant qu'elle voulut; mais, quand tout fut fini, ses parents furent -obligés de la ramener au souterrain. - -Or, il y avait un jeune homme, appelé Fortuné, qui s'en allait chercher -fortune. Un jour, sur son chemin, il rencontra un loup, un aigle et -une fourmi qui se disputaient auprès d'une brebis égorgée et qui ne -pouvaient s'accorder sur le partage. Fortuné partagea entre eux la -brebis: à l'aigle il donna la viande, au loup les os, et à la fourmi la -tête pour se loger dedans. Chacun des animaux fut content de son lot, -et le loup dit à Fortuné: «Quand tu voudras te changer en loup, tu te -changeras en loup.» L'aigle lui dit: «Quand tu voudras te changer en -aigle, tu te changeras en aigle.» La fourmi lui dit: «Quand tu voudras -te changer en fourmi, tu te changeras en fourmi.» - -Le jeune homme continua sa route et arriva dans un village. Il trouva -tout le monde triste et vêtu de noir, car c'était ce jour-là même -qu'on ramenait la princesse au souterrain. «Voyons,» se dit Fortuné, -«si les trois animaux ont dit vrai. Je voudrais être changé en aigle.» -Il se changea en aigle. «Je voudrais redevenir homme.» Il redevint -homme. «Je voudrais être changé en loup.» Il se changea en loup. «Je -voudrais redevenir homme.» Il redevint homme. «Je voudrais être changé -en fourmi.» Il se changea en fourmi. «Je voudrais redevenir homme.» Il -redevint homme. - -Arrivé auprès du souterrain, il se changea en fourmi et entra par le -trou de la serrure; quand il fut dans la chambre, il reprit sa première -forme. En le voyant, la princesse poussa un grand cri. «Ah! mon ami, -comment êtes-vous entré ici? Jamais homme vivant n'a pu y pénétrer.» -Fortuné lui raconta comment il s'y était pris. Au même instant, le -léopard, qui avait entendu le cri de la princesse, accourut dans la -chambre. Fortuné n'eut que le temps de se changer en fourmi et de se -cacher sous la robe de la princesse. «Qu'avez-vous donc, ma princesse?» -demanda le léopard.--«Ah! ma grosse bête, j'ai rêvé qu'on vous tuait, -et j'en étais tout affligée.--Rassurez-vous, ma princesse: ni -poignards, ni épées, ni sabres, ni fusils ne peuvent rien sur moi. Pour -me tuer, il faudrait des œufs de perdrix: si l'on m'en cassait un sur -la tête, je tomberais roide mort.» - -Fortuné, qui était sous la robe de la princesse, entendait tout ce que -disait le léopard. Celui-ci parti, il alla chercher des œufs de perdrix -et les apporta à la princesse. Quand le léopard revint, elle lui dit: -«Venez donc auprès de moi, ma grosse bête, que je vous cherche vos -poux.» Le léopard s'approcha; aussitôt elle lui cassa les œufs sur la -tête, et il tomba roide mort. Puis la princesse et Fortuné forcèrent -les portes du souterrain et se rendirent ensemble au palais du roi, -auquel ils racontèrent tout ce qui s'était passé. Peu de temps après, -Fortuné épousa la princesse. - - -REMARQUES - - Ce conte se compose de deux éléments que nous n'avons jamais - ailleurs vus réunis ou plutôt juxtaposés. - - * * * * * - - La partie du récit qui précède l'entrée en scène de Fortuné, paraît - se rattacher au thème de _la Belle et la Bête_. Dans certains - contes de ce dernier type, le monstre permet, en lui imposant - certaines conditions, à la jeune fille qu'il retient chez lui, de - rendre visite à sa famille, parfois même (conte islandais de la - collection Arnason, p. 278; conte lithuanien nº 23 de la collection - Leskien, etc.) d'aller successivement à la noce de ses trois sœurs. - Seulement, dans ce thème, le monstre est un prince enchanté qui - finit par être délivré et par épouser la jeune fille. Ainsi, dans - un conte allemand (Müllenhoff, p. 384), l'ours, à qui un roi a - été forcé de donner sa plus jeune fille, ramène un jour celle-ci - chez ses parents. Il recommande à la princesse, quand elle sera au - festin, de lui présenter son assiette sous la table, puis de danser - avec lui et de lui marcher fortement sur la patte. La princesse - obéit, et l'ours se change en un beau prince. - - * * * * * - - Quant à la seconde partie de notre conte, nous avons déjà étudié, - dans les remarques de notre nº 15, _les Dons des trois Animaux_, le - thème auquel elle appartient. - - Dans les remarques de ce nº 15 (I, pp. 172-173), nous avons résumé - un conte italien, recueilli au XVIe siècle par Straparola. Il - est assez curieux de faire remarquer que le héros de ce vieux - conte porte le même nom que celui du conte lorrain: il s'appelle - _Fortunio_. Les trois animaux entre lesquels il partage un cerf - sont, comme dans notre conte, un loup, un aigle et une fourmi. - Fortunio attribue au loup les os et ce qu'il y a de dur dans la - chair; à l'aigle, les entrailles et la graisse; à la fourmi, la - cervelle. Suivent les dons faits à Fortunio par les trois animaux. - C'est là, d'ailleurs, tout ce que ce conte a de commun avec notre - _Fortuné_. Le reste peut être rapproché en partie,--pour l'épisode - de la sirène qui retient Fortunio captif au fond de la mer,--de - notre nº 15, _les Dons des trois Animaux_. - - Au sujet du partage de la proie, on peut, parmi les contes indiqués - dans les remarques de notre nº 15, citer particulièrement le conte - basque (Webster, p. 80). Là, les animaux sont un loup, un chien, - un faucon et une fourmi. Le héros donne à la fourmi, comme dans - _Fortuné_, la tête de la brebis, les entrailles au faucon, et il - coupe en deux le reste pour le loup et le chien.--Même partage à - peu près dans le conte danois (Grundtvig, II, p. 194): la tête à la - fourmi, «parce qu'il y a dedans tant de petits trous et de petites - chambres où elle peut se fourrer,» les entrailles au faucon, les os - au chien, le reste à l'ours. - - Notre conte est écourté, les dons faits à Fortuné par le loup et - par l'aigle ne lui servant à rien dans le cours de ses aventures. - - * * * * * - - Le passage relatif aux «œufs de perdrix», qu'il faut casser sur - la tête du léopard pour le faire mourir, est tout à fait altéré, - plus encore que le passage correspondant de notre nº 15, où l'idée - première est pourtant bien obscurcie. Nous avons montré, dans les - remarques de ce dernier conte, quelle est la véritable forme de ce - thème. Les «œufs de perdrix» sont un souvenir confus de l'œuf dans - lequel le monstre a caché son âme, sa vie. C'est ce que montre, - mieux que tout autre rapprochement, le passage suivant d'un conte - de la Haute-Bretagne (Sébillot, II, p. 128): Le Corps sans âme, - terrible géant, a un lion; dans ce lion est un loup, dans le loup - un lièvre, dans le lièvre une _perdrix_, dans la perdrix treize - œufs, et c'est dans le treizième que se trouve l'âme du géant. - - Sur un point, l'épisode en question est mieux conservé dans - _Fortuné_ que dans notre nº 15: dans _Fortuné_, en effet, comme - dans la plupart des contes de ce type, la jeune fille retenue - prisonnière par le monstre apprend de lui-même le moyen de le - tuer. (Comparer, par exemple, les contes orientaux cités dans les - remarques de notre nº 15, I, pp. 173-177.) - - - - -LI - -LA PRINCESSE & LES TROIS FRÈRES - - -Il était une fois trois frères; le plus jeune était un peu bête, comme -moi. Or, il y avait en ce temps-là une princesse qui était à marier, -mais dont la main n'était pas facile à gagner. Les deux aînés, se -flattant de réussir, voulurent tenter l'aventure; ils partirent en -disant au plus jeune de garder la maison, et comme celui-ci s'obstinait -à vouloir aller avec eux, ils le chassèrent. Mais le jeune garçon les -suivit à distance. - -Après avoir fait un bout de chemin, il vit par terre un cul de -bouteille. Il le ramassa en criant à ses frères: «Hé! vous autres! -retournez donc; j'ai trouvé quelque chose.» Ses frères accoururent -et lui demandèrent ce qu'il avait trouvé. «J'ai trouvé ce cul de -bouteille.--Voilà tout!» dirent ses frères. «Ne t'avise plus de nous -faire retourner pour rien, ou tu auras des coups.» - -Un peu plus loin, le sot ramassa un oiseau mort qu'il vit par terre. -«Hé! vous autres!» cria-t-il, «retournez donc; j'ai encore trouvé -quelque chose.» Ses frères rebroussèrent chemin. «Quoi!» dirent-ils; -«tu nous fais retourner pour un méchant oiseau!» Ils le battirent et se -remirent en route. - -Cependant le sot les suivait toujours. Ayant trouvé une corne de bœuf, -il la ramassa et se mit à souffler dedans. Il fit encore retourner ses -frères; ceux-ci le rouèrent de coups et le laissèrent à demi mort. - -Ils arrivèrent bientôt au château de la princesse. L'aîné se -présenta le premier devant elle. «Bonjour, ma princesse.--Bonjour, -monsieur.--Qu'il fait chaud aujourd'hui, ma princesse!--Oh! pas encore -si chaud qu'en haut de mon château.» Le jeune homme ne comprit pas ce -que la princesse voulait dire, et, ne sachant que répondre, il s'en -alla. - -Le second frère entra ensuite. «Bonjour, ma princesse.--Bonjour, -monsieur.--Il fait bien chaud aujourd'hui, ma princesse!--Oh! pas -encore si chaud qu'en haut de mon château.» Le jeune homme ne comprit -pas mieux que son frère et se retira. - -Le sot se présenta à son tour. «Bonjour, ma princesse.--Bonjour, -monsieur.--Il fait bien chaud aujourd'hui, ma princesse!--Oh! pas -encore si chaud qu'en haut de mon château.--Bon!» dit le sot, «j'y -ferai donc cuire mon oiseau.--Et dans quoi le mettras-tu?--Je le -mettrai dans ce cul de bouteille.--Mais dans quoi mettras-tu la -sauce?--Je la mettrai dans cette corne.--Bien répondu,» dit la -princesse. «C'est toi qui auras ma main.» - -On prépara un grand festin, et le jeune homme épousa la princesse. - - -REMARQUES - - Des contes analogues ont été recueillis en Allemagne: dans le Harz - (Ey, pp. 50-52) et dans le Mecklembourg-Strélitz (revue _Germania_, - année 1869); dans la Basse-Autriche (Vernaleken, nº 55), en Norwège - (Asbjœrnsen, I, p. 27), chez les Lithuaniens (Leskien, nº 33), en - Angleterre (Halliwell, p. 32). Dans la _Zeitschrift für romanische - Philologie_ (III, p. 617), M. Kœhler indique encore un conte - hongrois qui, paraît-il, est presque identique au conte autrichien, - et un conte suédois, qui s'écarte peu du conte norwégien. - - - Dans le conte de la Basse-Autriche, une princesse ne veut épouser - que celui qui saura répondre aux questions posées par elle. Les - deux fils aînés d'un paysan tentent l'aventure, et ils échouent. - Le troisième, pauvre niais, veut essayer à son tour. Il ramasse - sur son chemin un clou, puis un œuf; il met aussi une ordure dans - sa poche. Quand il est arrivé auprès de la princesse, celle-ci lui - dit: «J'ai du feu dans le corps.--Et moi,» dit le garçon, «j'ai un - œuf dans mon sac; nous pourrons le faire cuire.--Notre poêle a un - trou.--Et moi, j'ai un clou; nous pourrons avec cela boucher le - trou,» etc. Le garçon a réponse à tout et il épouse la princesse. - - Dans le conte anglais, Jack le sot se présente devant la princesse - avec un œuf, une branche crochue de noisetier et une noisette, - tous objets qu'il a ramassés sur la route. En entrant dans la - chambre, il s'écrie: «Que de belles dames ici!--Oui,» dit la - princesse, «nous sommes de belles dames, car nous avons du feu dans - la poitrine.--Eh bien, faites-moi cuire mon œuf.--Et comment - le retirerez-vous?--Avec ce bâton crochu.--D'où vient-il, ce - bâton?--D'une noisette comme celle-ci.» - - Dans le conte du Mecklembourg, Jean se rend avec ses deux frères - aînés auprès de la princesse. Les objets ramassés sont un oiseau - mort, le cercle d'un seau et une ordure. La conversation avec la - princesse commence ainsi: «Mon (_sic_) est très chaud (_Mein ist - heiss_)», dit la princesse.--«Nous y ferons cuire un oiseau.--Oui, - mais la poêle éclatera.--J'y mettrai un cercle,» etc. - - Les objets ramassés sont, dans le conte norwégien, un brin d'osier, - un débris d'assiette, un oiseau mort, deux cornes de bouc, une - vieille semelle de soulier. Voici le début du dialogue: «Ne puis-je - pas faire cuire mon oiseau?» dit le niais.--«J'ai bien peur qu'il - ne crève,» répond la princesse.--«Oh! il n'y a pas de danger: - j'attacherai ce brin d'osier autour.--Mais la graisse coulera.--Je - mettrai ceci dessous» (le débris d'assiette), etc. - - Dans le conte lithuanien, le niais ramasse successivement le - robinet, puis le cercle d'un tonneau, et enfin un marteau. - - Le conte du Harz présente une combinaison de notre thème avec - d'autres. Là, c'est une sorte de vieille fée qui donne au jeune - homme les divers objets (gluau, oiseau, assiette) qu'il emporte - en allant chez la princesse; c'est cette même fée qui lui indique - d'avance ce qu'il aura à dire. - - * * * * * - - M. Kœhler signale un petit poème du moyen âge qui traite exactement - le même sujet (von der Hagen, _Gesammtabenteuer_, nº LXIII. - Stuttgard, 1850). Les trois objets avec lesquels Konni se présente - devant la princesse sont un œuf, une dent de herse et une ordure. - Il commence ainsi l'entretien: «O dame, comme votre bouche est - rouge!--Il y a du feu dedans,» répond la princesse.--«Eh bien! - dame, faites-y cuire mon œuf.» Le reste du dialogue est assez - grossier. - - - - -LII - -LA CANNE DE CINQ CENTS LIVRES - - -Il était une fois un petit garçon qu'on avait trouvé dans le bois et -qui était bien méchant. Quand il fut grand, il entra un jour chez un -forgeron et lui commanda une canne de cinq cents livres. «Tu veux dire -une canne de cinq livres?» lui dit le forgeron. «--Non,» répondit le -jeune garçon, «une canne de cinq cents livres.» Et en même temps il -donna un grand soufflet au forgeron. Celui-ci lui fit une canne comme -il la voulait, et le jeune garçon se mit en route. - -Sur son chemin, il rencontra un jeune homme qui jouait au palet avec -une meule de moulin. «Camarade,» lui dit-il, «veux-tu venir avec -moi?--Je ne demande pas mieux.» - -Un peu plus loin, il vit un autre jeune homme qui tordait un chêne pour -s'en faire une hart. «Camarade, veux-tu venir avec moi?--Volontiers.» - -Les voilà donc en route tous les trois. Après qu'ils eurent marché -quelque temps, ils arrivèrent près d'un grand trou; le jeune garçon -s'y fit descendre et y trouva une vieille femme. «Indiquez-nous,» -lui dit-il, «où il y a des demoiselles à marier.--Je n'en connais -pas.--Vieille sorcière, tu dois en connaître.--J'en connais bien une, -mais il y a un léopard qui la garde.--Oh bien! ce n'est toujours pas le -diable, puisque le diable est là sur ton lit.» - -«Léopard, léopard, ouvre-moi ta porte.--Méchant petit ver de terre, je -ne ferai de toi qu'une bouchée, et encore quelle bouchée!--N'importe, -ouvre-moi toujours ta porte.» - -Pendant que le jeune homme cherchait à forcer l'entrée, le léopard -passa la tête par la chatière de la porte: aussitôt, le jeune homme la -lui abattit d'un coup de sa canne de cinq cents livres. Puis il enfonça -la porte et ne trouva rien. Arrivé à une seconde porte, il la brisa -également et trouva une belle princesse qui lui dit: «Avant qu'on ne -nous ait enfermées ici, mes sœurs et moi, notre père nous a donné à -chacune un mouchoir de soie et une pomme d'or, pour en faire présent à -celui qui nous délivrerait.» Et elle lui offrit le mouchoir et la pomme -d'or. - -Le jeune homme les prit, puis il fit remonter la princesse hors du trou -par ses compagnons, elle et toutes ses richesses. Il voulut ensuite -remonter lui-même; mais, quand il fut presque en haut, ses compagnons -le laissèrent retomber et s'emparèrent de la princesse et du trésor. - -Le jeune homme alla retrouver la vieille. «Dis-moi où il y a d'autres -princesses; mes compagnons ont pris la mienne.--Je n'en connais -plus.--Vieille sorcière, tu dois encore en connaître.--J'en connais -bien une, mais il y a un serpent qui la garde.--Oh bien! ce n'est -toujours pas le diable, puisque le diable est là sur ton lit.» - -«Serpent, serpent, ouvre-moi ta porte.--Méchant petit ver de terre, je -ne ferai de toi qu'une bouchée, et encore quelle bouchée!--N'importe, -ouvre-moi toujours ta porte.» - -Ils combattirent deux ou trois heures; enfin le serpent fut tué. Le -jeune homme enfonça une porte et ne trouva rien, puis une autre et -encore une autre. A la quatrième, il trouva une princesse encore plus -belle que la première. Elle lui dit: «Avant qu'on ne nous ait enfermées -ici, mes sœurs et moi, notre père nous a donné à chacune un mouchoir -de soie et une pomme d'or, pour en faire présent à celui qui nous -délivrerait.» En même temps, elle lui remit le mouchoir et la pomme -d'or. - -Alors le jeune homme la fit remonter avec toutes ses richesses, comme -il avait fait pour sa sœur; mais, quand il voulut remonter lui-même, -ses compagnons le laissèrent encore retomber et s'emparèrent de la -princesse et du trésor. - -Le jeune homme retourna près de la sorcière. «Dis-moi où il y a encore -des princesses; mes compagnons ont chacun la leur.--Je n'en connais -plus.--Vieille sorcière, tu dois encore en connaître.--J'en connais -bien une, mais il y a un serpent volant qui la garde.--Oh bien! ce -n'est toujours pas le diable, puisque le diable est là sur ton lit.» - -«Serpent, serpent volant, ouvre-moi ta porte.--Méchant petit ver -de terre, je ne ferai de toi qu'une bouchée, et encore quelle -bouchée!--N'importe, ouvre-moi toujours ta porte.» - -Le jeune homme lui abattit d'abord une aile; puis, comme le serpent -volant combattait toujours, il lui abattit l'autre, et le combat finit. -Il ouvrit une porte et ne trouva rien; il en ouvrit une deuxième, une -troisième, une quatrième, toujours rien; enfin, à la cinquième, il -trouva une belle princesse, encore plus belle que les deux premières. -Elle lui dit: «Avant qu'on ne nous ait enfermées ici, mes sœurs et moi, -notre père nous a donné à chacune un mouchoir de soie et une pomme -d'or, pour en faire présent à celui qui nous délivrerait.» - -Il prit le mouchoir et la pomme d'or et fit remonter la princesse avec -ses richesses; il voulut remonter ensuite, mais ses compagnons le -laissèrent retomber et emmenèrent la princesse avec son trésor. - -Le jeune homme courut retrouver la sorcière et lui dit: «Mes compagnons -avaient chacun leur princesse, et voilà qu'ils ont encore pris la -mienne!--Je n'ai plus de princesse à t'indiquer,» dit la vieille; -«mais pour t'aider à sortir d'ici, voici un aigle qui t'emportera -jusqu'en haut[45], et un pot de graisse. Si l'aigle vient à crier, tu -te couperas le mollet et tu le lui donneras à manger; autrement, il te -jetterait en bas. Puis tu te frotteras la jambe avec la graisse, et il -n'y paraîtra plus.» - -Le jeune homme se laissa enlever par l'aigle. Arrivé presque en haut, -l'aigle se mit à crier: le jeune homme se coupa le mollet et le lui -donna; puis il se frotta avec la graisse, et il n'y parut plus. Quand -ils furent en haut, l'aigle le déposa par terre. - -Après avoir marché quelque temps, le jeune homme rencontra des petites -oies. Il leur demanda: «Les princesses de Pampelune sont-elles de -retour?--Adressez-vous à nos mères qui vont jusque dans la cour du -roi; elles pourront vous le dire.» Lorsque le jeune homme vit les -mères oies, il leur dit: «Mères aux petites oies, les princesses de -Pampelune sont-elles de retour?--Oui,» dirent les oies, «et elles -doivent se marier demain matin à neuf heures.--Combien y a-t-il d'ici à -Pampelune?--Il y a trente lieues.» - -Le jeune homme fit grande diligence, arriva à Pampelune et entra dans -le jardin du roi. Tout en se promenant, il tira de sa poche un de ses -mouchoirs de soie et laissa tomber une pomme d'or comme par mégarde. -Justement les princesses regardaient par la fenêtre. «Mes sœurs,» dit -l'une d'elles, «ce doit être le jeune homme qui nous a délivrées.--En -effet, c'est lui, ma sœur.» - -Un instant après, il laissa tomber la seconde pomme, puis la troisième. -On lui criait: «Monsieur, vous perdez quelque chose.» Mais il faisait -semblant de ne pas entendre. - -Les princesses coururent avertir leur père et lui racontèrent toute -l'histoire. Le roi fit alors venir les deux jeunes gens qui devaient -épouser ses filles, et dit en leur présence aux princesses: «Mes -enfants, quand j'ai dû me séparer de vous, je vous ai remis à chacune -un mouchoir de soie et une pomme d'or. A qui les avez-vous donnés?--Mon -père, nous les avons donnés à celui qui nous a délivrées.--Eh bien!» -dit le roi aux deux jeunes gens, «où sont vos pommes d'or?» Mais ils -n'en avaient pas à montrer. - -Le roi dit alors au jeune homme de choisir pour femme celle de ses -filles qu'il aimerait le mieux. Il choisit la plus jeune, qui était -aussi la plus belle. Quant aux deux compagnons, ils reçurent chacun un -coup de pied dans le derrière, et ils partirent comme ils étaient venus. - - -NOTES: - -[45] Le texte littéral est: «Voici un aigle pour t'aider à monter la -côte.» Plus loin il est dit encore: «Quand ils furent en haut de la -côte.» Evidemment le narrateur ne se rend pas bien compte du lieu où se -passe l'action, qui est le monde inférieur. - - -REMARQUES - - Ce conte est une variante de notre nº 1, _Jean de l'Ours_. Voici - une autre variante, qui se rapproche davantage de ce nº 1: - - Il était une fois un soldat, nommé La Ramée, qui revenait de - la guerre. Sur son chemin, il rencontra Jean de la Meule, qui - jouait au palet avec une meule de moulin. «Camarade,» lui dit - La Ramée, «veux-tu venir avec moi?--Je le veux bien.» Les deux - compagnons rencontrèrent plus loin Tord-Chêne, qui tordait un - chêne pour lier ses fagots. La Ramée lui proposa de le suivre, - ce que Tord-Chêne accepta. Ils firent route tous les trois - ensemble. Etant arrivés près d'un château, ils y entrèrent et s'y - établirent. Ils convinrent que, chaque jour, deux d'entre eux - pourraient aller se promener; le troisième resterait pour faire - la cuisine. Ce fut d'abord le tour de Tord-Chêne de garder la - maison. Pendant qu'il était occupé à préparer le dîner, il vit - entrer un petit galopin qui lui dit: «Bonjour, monsieur.--Bonjour, - mon ami.--Voudriez-vous,» dit le petit galopin, «me permettre - d'allumer ma pipe?--Volontiers, mon ami, prends du feu.--Oh! non, - je n'ose pas: si vous vouliez m'en donner?--Bien volontiers,» dit - Tord-Chêne. Comme il se baissait, le petit galopin le poussa dans - le feu et s'enfuit. La Ramée et Jean de la Meule, à leur retour, - trouvant Tord-Chêne tout dolent, lui demandèrent ce qu'il avait. - Il leur raconta son aventure. Le lendemain, Jean de la Meule resta - au château, et même chose lui arriva. Ce fut alors le tour de La - Ramée. Mais, quand le petit galopin vint lui demander du feu, il - lui dit d'en prendre, si bon lui semblait, mais que pour lui il - ne lui en donnerait pas. Le petit galopin voyant qu'il ne pouvait - rien obtenir, s'enfuit par une ouverture qui communiquait avec - une sorte de remise. La Ramée le poursuivit, un fusil à la main, - mais il ne put l'atteindre. Ayant enlevé une planche du plancher, - il vit un grand trou, et, quand ses compagnons furent rentrés, - il s'y fit descendre au moyen d'une corde. Arrivé en bas, il se - trouva en face d'une bête à sept têtes qui lui dit: «Que viens-tu - faire ici?--Je ne viens pas pour toi,» répondit La Ramée, «mais - pour les princesses que tu gardes.--Tu ne les auras pas,» dit la - bête. La Ramée prit un grand sabre et combattit contre la bête. Il - lui abattit deux têtes: la bête ne fit que devenir plus terrible; - il lui en abattit deux autres, puis, à force de combattre, deux - autres encore, et enfin la dernière. Il entra ensuite dans une - chambre où il trouva trois belles princesses qui travaillaient à - de beaux ouvrages. Ces trois princesses étaient sœurs. La première - lui donna un mouchoir de soie et un beau bracelet orné de perles, - de rubis, de diamants et d'émeraudes. Il la fit remonter par ses - compagnons avec ses richesses, et retourna auprès de la seconde - princesse qui lui donna aussi un mouchoir de soie et un bracelet - orné de pierres précieuses; il la fit remonter, comme sa sœur, - et, après avoir reçu de la troisième le même présent, il la fit - remonter à son tour. Quand lui-même les suivit et qu'il fut presque - en haut, ses compagnons le laissèrent retomber. Par bonheur il - rencontra une fée qui lui donna un pot de graisse pour l'aider à - monter la côte (_sic_), et lui dit: «Voici le roi des oiseaux: il - vous portera hors d'ici. Si, avant d'être arrivé là-haut, il vient - à chanter, coupez-vous un morceau du mollet et donnez-le-lui; - sinon il vous jetterait en bas.» La Ramée monta donc sur le roi - des oiseaux. A moitié chemin, celui-ci se mit à chanter. La Ramée - se coupa un morceau du mollet et le lui donna. Quand il fut arrivé - en haut, ses camarades étaient partis, emmenant les princesses. En - voyageant, La Ramée arriva justement dans le pays des princesses, - et il entra comme ouvrier chez un marchand vitrier. Ce dernier - avait entendu dire que le roi promettait une grande récompense à - celui qui lui ferait des bracelets semblables à ceux qu'il avait - donnés à ses filles avant qu'elles fussent prisonnières de la - bête à sept têtes. La Ramée dit au vitrier qu'il se chargeait de - l'affaire. Le vitrier l'alla dire au roi, qui ordonna qu'un des - bracelets fût prêt dans huit jours. La Ramée dit alors au vitrier - qu'il lui fallait, pour faire le bracelet, un boisseau de noisettes - à casser; il mangea les noisettes, puis il alla trouver le vitrier, - qui lui demanda où était le bracelet. La Ramée lui présenta l'un - de ceux que lui avaient donnés les princesses. Le vitrier courut - porter le bracelet au roi, qui fut bien surpris. Il fallait le - second bracelet dans huit jours, sous peine de mort. Cette fois, La - Ramée demanda un boisseau de noix à casser, et, quand il eut fini - de manger les noix, il porta le bracelet à son maître. Quand il - s'agit de faire le troisième bracelet, il se fit donner un boisseau - d'amandes. Les amandes mangées, La Ramée dit au vitrier: «Cette - fois, c'est moi qui irai porter le bracelet au roi.» Les princesses - le reconnurent et dirent au roi que c'était ce jeune homme qui les - avait délivrées, et le roi lui donna la plus jeune en mariage. - - Citons encore un trait d'une quatrième version, toujours de - Montiers-sur-Saulx, dont nous avons déjà cité un passage dans les - remarques de notre nº 36, _Jean et Pierre_ (II, p. 52). Ici les - trois compagnons sont Jean-sans-Peur, Jean de l'Ours et Tord-Chêne. - Au moment où ce dernier, qui est resté au château pour faire la - cuisine, va tremper la soupe, survient un petit garçon qui jette - des cendres dans la marmite, si bien que Tord-Chêne est obligé de - refaire la soupe. Le lendemain, le petit garçon étant revenu et - ayant encore jeté des cendres dans la marmite, Jean-de-l'Ours, qui - ce jour-là est de service, court après lui et lui coupe la tête; - mais le petit garçon continue de fuir en tenant sa tête dans ses - mains. C'est alors le tour de Jean-sans-Peur de rester. Le petit - garçon revient une troisième fois, portant sa tête dans ses mains, - pour jeter des cendres dant la marmite. Jean-sans-Peur court après - lui, mais il ne peut l'atteindre, et il le voit disparaître par une - ouverture qui se trouve au plancher, etc. - - * * * * * - - Voir les remarques de notre nº 1, _Jean de l'Ours_. - - Le commencement de la _Canne de cinq cents livres_,--ce petit - garçon qu'on a trouvé dans le bois et qui est si «méchant»,--est - évidemment un souvenir affaibli d'une introduction analogue à celle - de notre nº 1. Jean de l'Ours, on s'en souvient, est fils d'une - femme enlevée par un ours pendant qu'elle allait au bois; Jean de - l'Ours, lui aussi, est très «méchant», et il se fait renvoyer de - l'école. - - La suite du récit présente une lacune: l'épisode de la maison - isolée manque complètement. Il y a aussi une altération à l'endroit - où le jeune garçon descend dans le «grand trou», et demande de - but en blanc à la vieille où il y a «des demoiselles à marier». - Dans le conte hanovrien nº 5 de la collection Colshorn, le passage - correspondant est beaucoup mieux motivé: Pierre l'Ours et ses - compagnons, parmi lesquels est un Tord-Arbres, s'établissent, - comme Jean de l'Ours et aussi comme le La Ramée de notre variante, - dans une maison isolée. Les compagnons de Pierre l'Ours sont - successivement battus par un nain à grande barbe. Quant à Pierre - l'Ours, il empoigne le nain et l'attache par la barbe à un bois de - lit. Pendant que les quatre camarades sont à manger, le nain se - dégage. Pierre l'Ours le poursuit et le voit disparaître dans un - puits. Il s'y fait descendre par ses compagnons avec sa canne de - fer de trois quintaux et entre à la suite du nain dans une vieille - masure. Il y trouve _une vieille sorcière_, qu'il force à lui dire - où est le nain. Jetant les yeux par la fenêtre, il aperçoit un - beau château. «Vieille sorcière, dis-moi ce que c'est que cette - maison.--Ah! il y a là une princesse enchantée, gardée par quatre - géants,» etc. - - * * * * * - - Nous avons maintenant à nous occuper d'un trait qui manquait dans - _Jean de l'Ours_, l'épisode de l'aigle qui transporte le héros hors - du monde inférieur. Ce trait se rencontre dans un grand nombre de - contes, dont plusieurs ne se rapportent pas à notre thème: nous - n'essaierons pas d'en dresser ici la liste; nous nous bornerons à - en citer quelques-uns, en insistant sur les formes orientales à - nous connues. - - Dans notre conte _la Canne de cinq cents livres_, c'est la sorcière - qui donne l'aigle au jeune homme. Il en est ainsi dans le conte - hanovrien de la collection Colshorn et dans le conte flamand de - la collection Deulin (l'aigle est remplacé, dans le premier, par - un dragon; dans le second, par un gros oiseau de la forme d'un - corbeau). Dans le conte du Tyrol italien nº 39 de la collection - Schneller et dans le conte écossais nº 16 de la collection - Campbell, l'aigle est procuré ou donné au héros par le nain ou par - l'un des trois géants. Mais, très certainement, aucun de ces contes - ne nous présente ici la forme primitive; un élément important - fait défaut: un service rendu à l'aigle par le héros. Ce trait se - trouve dans la majeure partie des contes européens de ce type. - Ordinairement, le héros a sauvé d'un serpent les petits de l'aigle; - voir, par exemple, deux contes russes (Gubernatis, _Zoological - Mythology_, I, pp. 193 et 194), un conte bosniaque (Mijatowics, p. - 123), un conte tsigane de la Bukovine (Miklosisch, nº 2), un conte - du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 17), etc. Dans un - conte de l'Agenais, _l'Homme de toutes couleurs_, publié par M. - Bladé dans la _Revue de l'Agenais_ (1875, p. 448), le service a été - rendu personnellement à l'aigle, que le héros a fait sortir d'une - cage où il était enfermé. - - - En Orient, prenons d'abord le conte avare d'_Oreille-d'Ours_, - résumé pour l'ensemble dans les remarques de notre nº 1 (I, - p. 18). Abandonné par ses compagnons dans le monde inférieur, - Oreille-d'Ours délivre une princesse d'un dragon à neuf têtes, - auquel on était forcé de livrer chaque année une jeune fille - (voir cet épisode dans les remarques de notre nº 5, _les Fils - du Pêcheur_, I, pp. 72-78). Le roi lui ayant offert sa fille en - mariage, Oreille-d'Ours demande pour toute récompense qu'on lui - donne le moyen de revenir dans le monde supérieur; mais pour le - roi c'est chose impossible: il n'y a qu'un certain aigle, habitant - la forêt des platanes, qui soit en état de le faire. Le roi envoie - un messager à l'aigle, qui refuse. Alors Oreille-d'Ours se rend - lui-même à la forêt des platanes. Au moment où il arrive auprès - du nid, l'aigle est absent, et un serpent noir à trois têtes - s'approche pour dévorer les aiglons. Oreille-d'Ours le taille en - pièces. A son retour, l'aigle demande au sauveur de ses petits quel - service il peut lui rendre pour lui témoigner sa reconnaissance, - et, à la prière d'Oreille-d'Ours, il le porte dans le monde - supérieur. Auparavant, Oreille-d'Ours a dû charger l'aigle de la - chair de cinquante buffles et de cinquante outres faites avec les - peaux et remplies d'eau. Chaque fois que l'aigle crie: «De la - viande!» il lui donne de la viande; quand il crie: «De l'eau!» il - lui donne de l'eau. Un instant avant le terme du voyage, la viande - manque, et Oreille-d'Ours est obligé de se couper un morceau de - la cuisse, qu'il donne à l'aigle. (Dans notre conte, il est dit - d'avance au héros qu'il lui faudra se couper un morceau du mollet, - et l'on ne voit pas qu'il ait emporté la moindre provision. Il y - a là une altération.) L'aigle, ayant déposé Oreille-d'Ours sur la - terre, s'aperçoit qu'il boite, et, apprenant pourquoi, il rejette - le morceau de chair et le remet à sa place. - - Avant de passer à une autre forme orientale, il sera peut-être - intéressant de faire remarquer que tout ce passage du conte avare - se retrouve presque exactement dans un conte grec moderne de l'île - de Syra (Hahn, nº 70), déjà cité dans les remarques de notre nº - 1, _Jean de l'Ours_ (I, p. 12): Abandonné par ses frères dans le - monde inférieur, le prince tue un serpent à douze têtes auquel il - fallait livrer la fille d'un roi. Ce dernier lui offre la main de - la princesse; mais le jeune homme lui demande seulement de le faire - ramener dans le monde supérieur. Alors le roi lui conseille d'aller - sur une certaine montagne, au pied d'un certain arbre sur lequel - des aigles ont leur nid, et de tuer un serpent à dix-huit têtes, - ennemi de ces aigles, qui, par reconnaissance, le porteront dans - le monde supérieur. Le prince combat pendant vingt-quatre heures - contre le serpent, et, après l'avoir tué, s'endort de fatigue sous - l'arbre. Pendant son sommeil, les aiglons viennent l'éventer avec - leurs ailes. Le père et la mère, étant revenus et l'apercevant, - veulent d'abord l'écraser sous des quartiers de roc; mais leurs - petits leur crient que ce jeune homme a tué le serpent et les a - délivrés, et, quand il se réveille, les aigles lui demandent de - leur dire ce qu'ils peuvent faire pour lui. Le prince les prie de - le transporter dans le monde supérieur. Ils y consentent. Il faut - alors que le jeune homme se procure la chair de quarante buffles et - quarante outres d'eau, et, de plus, un joug d'argent. Il attellera - les aigles à ce joug et s'y attachera lui-même. Quand les aigles - crieront _kra!_ il leur donnera de la viande; quand ils crieront - _glou!_ de l'eau. Le jeune homme se conforme à ces instructions; - mais, avant qu'on atteigne le monde supérieur, toute la viande est - mangée; l'un des aigles ayant crié _kra!_ le prince se coupe la - jambe et la lui donne. Arrivés en haut, les aigles remarquent qu'il - boite; le roi des aigles ordonne à celui des siens qui avait avalé - la jambe de la rendre au prince, et on la lui rattache au moyen de - l'eau de la vie. (Comparer, pour tout cet épisode des aigles, le - conte bosniaque mentionné plus haut. Dans ce conte, le roi donne au - héros une lettre pour l'oiseau-géant; ce trait rappelle le messager - du conte avare.) - - Chez les Tartares de la Sibérie méridionale, nous retrouvons un - épisode du même genre dans une sorte de légende héroïque recueillie - chez les tribus kirghizes. Comme ce passage rappelle, dans son - ensemble, le thème principal auquel se rapportent _Jean de l'Ours_ - et _la Canne de cinq cents livres_, nous le résumerons en entier - (Radloff, III, p. 315 seq.): Le «héros» Kan Schentæi, après avoir - épousé la fille d'Aïna Kan, s'en retourne vers son peuple avec sa - femme, emmenant avec lui soixante chameaux, quarante jeunes gens - et quarante jeunes filles. Un jour qu'il a pris les devants, le - «héros» Kara Tun, un «djalmaous» à sept têtes, qui habite sous - la terre, apparaît à la surface du sol, avale la femme de Kan - Schentæi, les soixante chameaux, les quarante jeunes gens, les - quarante jeunes filles et toutes les richesses, puis il rentre sous - terre. Trois «héros», qui s'étaient joints à Kan Schentæi, dont ils - avaient appris les exploits, veulent descendre à la suite de Kara - Tun dans le trou par lequel celui-ci a disparu; mais, quand ils - y mettent le pied, puis la main, le pied et la main se trouvent - coupés. Ils restent donc assis, mutilés, auprès du trou. Kan - Schentæi, ayant fait un mauvais rêve, revient sur ses pas, et il - apprend des trois héros qu'un djalmaous a avalé tous ses gens. Il - s'attache à une corde et se fait descendre dans l'abîme. Parvenu au - fond, il trouve un autre monde et se met à marcher vers l'orient. - Un jour il arrive auprès d'immenses troupeaux, et, au milieu de - ces troupeaux, s'élève une maison haute comme une montagne. Kan - Schentæi entre dans cette maison: c'était celle du djalmaous à - sept têtes, qui dormait en ce moment; car de temps en temps, il - dormait sept jours et sept nuits de suite. Auprès de lui la femme - de Kan Schentæi était assise et pleurait. En voyant son mari, elle - lui dit qu'il périra, car il n'est pas assez fort pour combattre - le djalmaous. Kan Schentæi tire son épée et en porte un coup à la - tête du djalmaous; celui-ci bondit, et ils combattent pendant sept - jours et sept nuits. Alors ils conviennent de se reposer. Comme Kan - Schentæi est à se dire que sa force ne suffira pas pour vaincre le - djalmaous, paraît un homme à barbe blanche qui frappe le djalmaous - avec une massue de fer, et le djalmaous meurt[46]. Kan Schentæi se - lève, fend le ventre du monstre, et tous les hommes qu'il avait - avalés se retrouvent vivants. Il les amène tous avec les troupeaux - à l'ouverture par laquelle il était descendu; mais ses trois - compagnons, mutilés comme ils sont, ne peuvent les faire remonter. - Il s'éloigne désespéré. Un jour qu'il s'est endormi sous un grand - tremble, il est réveillé par un bruit très fort. Il lève les yeux - et voit en haut de l'arbre un nid, et dans ce nid trois jeunes - oiseaux qui poussent des cris d'effroi; un dragon, en effet, est - en train de grimper à l'arbre et va les dévorer. Kan Schentæi tire - son épée et coupe en deux le dragon. Les oiseaux le remercient et - lui font raconter son histoire. Ensuite ils lui disent: «Notre mère - est un oiseau nommé le héros (_sic_) Kara Kous; il n'y a personne - de plus grand qu'elle. Elle te portera où tu voudras.» Ici, comme - dans les contes précédents, le gros oiseau dit au sauveur de ses - petits de lui apporter beaucoup de viande, soixante élans. Il en - mange trente avant de prendre son vol, et on charge sur son dos - les trente autres, ainsi que tout le bétail et le peuple de Kan - Schentæi. Ici encore, la viande faisant défaut, Kan Schentæi se - voit obligé de se couper la chair des cuisses et de la jeter dans - le bec de l'oiseau, qui, arrivé en haut, la lui rend et le rétablit - dans son premier état. - - Un conte kabyle (Rivière, p. 235), dans lequel se trouvent la - descente du héros dans le monde inférieur,--où il tue un ogre et - s'empare de ses sept femmes,--et aussi la trahison des frères, - présente à peu près de la même façon l'épisode de l'oiseau, qui ici - est un aigle; mais le héros n'a pas besoin de donner à l'aigle un - morceau de sa chair. - - - L'épisode de l'oiseau se rencontre encore dans d'autres récits - orientaux, mais ceux-ci tout différents, pour l'ensemble, de _la - Canne de cinq cents livres_. Ainsi, dans un conte du _Bahar-Danush_ - persan (trad. de Jonathan Scott, t. III, p. 101, seq.), le prince - Ferokh-Faul, qui voyage avec un fidèle ami à la recherche d'une - princesse dont il a vu le portrait, se repose un jour au pied d'un - arbre. Sur la cime de cet arbre un _simurgh_ (oiseau fabuleux) - avait construit son nid, et justement un monstrueux serpent noir - venait de s'enrouler autour du tronc pour aller dévorer les petits; - le prince tire son sabre et le tue; puis il s'endort, ainsi que son - compagnon. Vers le soir, le simurgh revient, et apercevant les deux - jeunes gens, il les prend pour des ennemis de sa couvée, et il va - les mettre à mort quand ses petits lui font connaître le service - que leur a rendu le prince. Le simurgh réveille Ferokh-Faul et lui - demande de quelle façon il peut lui témoigner sa reconnaissance. - Le prince lui expose l'objet de son voyage, et, le lendemain, le - simurgh prend les deux jeunes gens sur son dos et les dépose le - soir dans la ville où ils voulaient se rendre et qui était pour - ainsi dire inaccessible. - - Dans un conte indien recueilli dans le Deccan (miss Frere, p. 13) - et que nous avons eu déjà l'occasion de citer dans les remarques - de notre nº 15, _les Dons des trois Animaux_ (I, p. 175), un jeune - prince, dont la mère est retenue captive par un magicien, s'est mis - en campagne pour chercher à découvrir l'endroit où il sait que le - magicien a caché son âme, sa vie. Comme le héros du conte persan, - il s'endort au pied d'un arbre; il est réveillé par un grand bruit - et tue un serpent qui est au moment de dévorer des aiglons. Les - aigles, reconnaissants, disent à leurs petits de se mettre au - service du prince, et ceux-ci le portent dans le lieu où il veut - pénétrer, puis ils l'en ramènent, après qu'il s'est saisi du petit - perroquet dans lequel est cachée la vie du magicien. - - Citons encore un passage d'un roman hindoustani, dont M. Garcin de - Tassy a donné la traduction dans la _Revue orientale et américaine_ - (4e année, 1861, p. 1, seq.): Le prince Almâs s'est mis en route - vers la ville de Wâkâf, où il doit trouver le mot d'une énigme dont - la solution lui obtiendrait la main d'une princesse. Un jour, il - s'endort au pied d'un arbre sur lequel l'oiseau simorg avait son - nid; il est réveillé par le hennissement de son cheval qui lui - signale l'approche d'un dragon. Après un long combat, il parvient - à tuer le monstre qui déjà grimpait à l'arbre. Puis, entendant - les petits du simorg crier de faim, il les rassasie de la chair - du dragon et se rendort de fatigue. Le simorg, à son retour, - n'entendant plus crier ses petits et voyant un homme endormi au - pied de l'arbre, s'imagine qu'Almâs a détruit sa couvée, et il est - au moment de laisser tomber sur lui une pierre énorme, quand sa - femelle l'arrête. Par reconnaissance, le simorg porte le prince, - par delà sept mers, dans la ville de Wâkâf, après lui avoir fait - prendre une provision de chair d'âne sauvage, qu'Almâs doit lui - donner peu à peu pendant le trajet. - - Enfin nous renverrons à un conte des Tartares de la Sibérie - méridionale (Radloff, IV, pp. 116-117), qui, après toutes les - citations que nous venons de faire, n'a rien de bien particulier. - - * * * * * - - Nous nous arrêterons un instant, à l'occasion des deux variantes - de Montiers données plus haut, sur l'épisode de la maison isolée, - que nous avons déjà étudié à propos de notre nº 1 (I, pp. 9-11, - 18-21, 25-26). On a pu remarquer que, dans ces deux variantes, - c'est un petit garçon qui joue des mauvais tours aux compagnons - du héros. Ce petit garçon rappelle le nain qui figure à cet - endroit dans presque tous les contes de ce genre. Ainsi, dans - le conte des Avares du Caucase, pendant que celui des compagnons - d'Oreille-d'Ours qui correspond à Tord-Chêne est occupé à préparer - le repas, arrive, chevauchant sur un lièvre boiteux, un petit - homme, haut d'une palme, avec une barbe longue de trois palmes. - Il demande un peu de viande, puis encore un peu, et, comme alors - le compagnon d'Oreille-d'Ours lui dit de décamper, il saute à bas - de sa monture, s'arrache un poil de la barbe, et en un instant - il a garrotté notre homme et mangé toute la viande.--Dans un - conte lithuanien (Schleicher, p. 128), un petit homme à longue - barbe prie le tailleur, un des compagnons du héros, de l'asseoir - sur le banc auprès du feu, puis il lui demande un petit morceau - de viande. Quand il a le morceau, il le laisse échapper de ses - mains, et, tandis que le tailleur se baisse pour le ramasser, il - tombe sur lui à coups de poing. (Comparer le passage de l'histoire - de _La Ramée_ où Tord-Chêne se baisse pour donner du feu au - «petit galopin».)--Dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie - (Haltrich, nº 17), pendant qu'un des compagnons de Jean le Fort - prépare le dîner, survient un petit homme avec une barbe longue - de sept aunes, tout geignant et disant qu'il a bien froid. Quand - l'autre lui dit de venir se chauffer, il s'approche du foyer, - renverse la marmite et s'enfuit à toutes jambes. (Comparer le - fragment cité de notre dernière variante.)--Dans un conte du Tyrol - italien (Schneller, p. 189), où figure également un nain, un nain - à barbe grise, se retrouve encore un trait de cette dernière - variante: Giuan dall'Urs ayant coupé la tête du nain, celui-ci se - relève et disparaît dans un puits. - - Enfin, pour nous borner à ces rapprochements, dans un conte - portugais du Brésil (Roméro, nº 19), un négrillon, qui tient la - place du nain, demande aux compagnons de _Manoel du Bengala_ - (Manoel à la Canne) de lui donner du feu pour allumer sa pipe - (exactement comme dans l'histoire de _La Ramée_), et ensuite il les - terrasse;--dans des contes de la Haute-Bretagne (Sébillot, II, nº - 26; _Littérature orale_, p. 82), un «petit, petit bonhomme» ou un - diablotin jette des cendres dans le pot-au-feu, tout à fait comme - le petit garçon de notre dernière variante. (Comparer le conte - portugais _la Canne de seize quintaux_, nº 47 de la collection - Braga.) - - * * * * * - - Il convient de signaler, avant de finir, un tout petit trait qui - est particulier à notre première variante. - - Quand il s'agit de faire les trois bracelets, La Ramée demande à - son maître un boisseau de noisettes, puis un boisseau de noix, et - enfin un boisseau d'amandes. Nous pouvons d'abord rapprocher de - ce trait un passage du conte hanovrien de la collection Colshorn - cité plus haut: Pierre l'Ours, qui s'est engagé chez un orfèvre - après avoir délivré les trois princesses, se charge de fabriquer - l'anneau commandé par le roi. Il prie son maître de lui donner pour - la nuit une tonne de bière, un _muid de noix_ et deux pains.--On se - demandera peut-être si ce n'est pas du hasard que provient cette - ressemblance dans un si petit détail; mais le doute à ce sujet - diminuera certainement quand on verra que, dans le conte flamand de - la collection Deulin, cité dans les remarques de notre nº 1 (I, pp. - 7 et 17), Jean l'Ourson, en pareille circonstance, se fait donner - un _sac de noix_ par son patron. De même, dans le conte allemand de - la collection Prœhle, mentionné au même endroit (I, pp. 7 et 16), - Jean l'Ours, qui a promis de faire trois boules pareilles à celles - qu'avaient les princesses, se remplit la poche de _noisettes_ avant - de se mettre ou plutôt de faire semblant de se mettre au travail. - - Un conte grec moderne (Hahn, nº 70), que nous avons aussi résumé en - partie (I, pp. 12 et 17), nous paraît donner la forme primitive de - ce trait. Ici le héros est entré comme compagnon chez un tailleur. - Or son maître a reçu du roi l'ordre de faire en trois jours pour - la princesse un vêtement sur lequel sera brodée la terre avec ses - fleurs; ce vêtement doit être renfermé _dans une noix_. Le jeune - homme se fait donner par le tailleur un setier d'eau-de-vie et une - livre de noix; il s'enferme dans l'atelier, mange et boit à son - aise, puis il ouvre une noix que la princesse lui a donnée dans le - monde inférieur et en tire le vêtement merveilleux. Quelques jours - après, la princesse commande un vêtement sur lequel sera brodé le - ciel avec ses étoiles et qui sera renfermé _dans une amande_; le - jeune homme fait de même que la première fois; seulement il demande - des amandes au lieu de noix: le vêtement est dans une amande que - lui a donnée la princesse. Et enfin, quand la princesse commande un - vêtement renfermé _dans une noisette_ et représentant la mer et ses - poissons, il se fait donner des noisettes et tire le vêtement d'une - noisette qu'il a également rapportée du monde inférieur. - - * * * * * - - Un dernier rapprochement de détail. Dans le conte hanovrien de la - collection Colshorn, Pierre l'Ours, apprenant que la plus jeune des - trois princesses est malade de ne point le voir venir, s'habille - en mendiant et se présente au palais. Les gardes le repoussent et - le blessent. Pierre l'Ours tire de sa poche le mouchoir que la - princesse lui a donné et s'en sert pour étancher le sang qui coule - de sa blessure. Justement la princesse est à sa fenêtre, et elle - reconnaît son mouchoir.--Ce trait rappelle la fin de _la Canne de - cinq cents livres_. - - Dans un conte russe (Ralston, p. 73), mentionné dans les remarques - de notre nº 1, le héros se mêle à des mendiants, et l'une des - princesses le reconnaît à son anneau. - - -NOTES: - -[46] Ce vieillard à la _massue de fer_, qui intervient, on ne sait -pourquoi, dans l'action, semble un dédoublement du personnage -principal; la massue de fer rappelle tout à fait la «canne» de fer de -tant de contes analogues. - - - - -LIII - -LE PETIT POUCET - - -Il était une fois des gens qui avaient beaucoup d'enfants; l'un d'eux -était un petit garçon qui n'était pas plus grand que le pouce: on -l'appelait le petit Poucet. - -Un jour sa mère lui dit: «Je m'en vais à l'herbe; toi, tu resteras pour -garder la maison.--Maman,» dit-il, «je veux aller avec vous.--Non, -notre Poucet, tu resteras ici.» - -Le petit Poucet fit mine d'obéir; mais, quand sa mère partit, il la -suivit sans qu'elle y prît garde. Arrivé aux champs, il se cacha dans -la première brassée d'herbe que sa mère cueillit, de sorte que celle-ci -le mit sans le savoir dans sa hotte. On donna l'herbe à la vache; voilà -le petit Poucet avalé. - -Le soir venu, la mère voulut traitre la vache. «Tourne-teu, -Noirotte.--Nenni, je n'me tournerâme.» La femme, tout étonnée, courut -chercher son mari. «Tourne-teu, Noirotte.--Nenni, je n'me tournerâme.» - -De guerre lasse, on appela le boucher, qui fut d'avis qu'il fallait -tuer la bête. La vache fut donc tuée et dépecée, et on jeta le ventre -dans la rue, où une vieille femme le ramassa et le mit dans sa hotte. -Mais, comme elle était trop chargée, force lui fut de s'arrêter à -moitié d'une côte, au sortir du village, et d'abandonner sur la route -le ventre de la vache. - -Vint à passer un loup qui avait grand'faim; il avala le ventre et le -petit Poucet avec, puis il se remit à rôder dans les environs. Il -n'était pas loin d'un troupeau de moutons, quand le petit Poucet se mit -à crier: «Berger, garde ton troupeau! berger, garde ton troupeau!» - -En entendant cette voix, le loup prit peur ..., si bien que le petit -Poucet se trouva tout d'un coup par terre. Il se nettoya du mieux qu'il -put et s'en retourna chez ses parents. Sa mère lui dit: - - «Te vlà not' Poucet! j'te croyeuille pordeu. - --J'ateuille da' l'herbe, et veu n'm'avêm'veu. - --Ma fi no, not' Poucet, j'te croyeuille tout d'bo pordeu. - --Eh bé! mama, me vlà r'veneu[47].» - - -NOTES: - -[47] Te voilà, notre Poucet! je te croyais perdu.--J'étais dans -l'herbe, et vous ne m'avez pas vu.--Ma foi non, notre Poucet; je te -croyais tout de bon perdu.--Eh bien! maman, me voilà revenu. - - -VARIANTE - -LE PETIT CHAPERON BLEU - -Un jour, un fermier et sa femme, s'en allant faire la moisson, -laissèrent à la maison leur petit garçon, qu'on appelait le petit -Chaperon bleu, parce qu'il portait un chaperon de cette couleur, et lui -dirent de venir aux champs à midi leur porter la soupe. - -A l'approche de midi, le petit garçon versa la soupe dans un -pot-de-camp et se mit en devoir de la porter à ses parents. Comme il -passait par l'étable, voyant que la vache n'avait rien à manger, il -posa son pot à côté d'elle et alla chercher du fourrage. Mais, par -malheur, la vache donna un coup de pied dans le pot, et toute la soupe -se répandit par terre. Voilà le petit garçon bien en peine. Il ne -trouva rien de mieux à faire que de se cacher dans une botte de foin. - -Les parents, ne le voyant pas arriver, revinrent au logis; on -l'appelle, on le cherche partout: point de petit Chaperon bleu. -Cependant la vache, qui avait faim, se mit à beugler; on lui donna -la botte de foin où le petit garçon s'était blotti. La vache avala -l'enfant avec le foin. - -Un instant après, quand on voulut renouveler la litière, on s'aperçut -que la vache ne pouvait plus bouger: on avait beau la pousser, la -frapper; rien n'y faisait. «Vache, tourne-teu, vache, tourne-teu!--Je -n'me tournerâme.» En entendant la vache parler, les gens furent bien -étonnés et la crurent ensorcelée; ils ne se doutaient guère que c'était -le petit Chaperon bleu qui répondait pour elle. On courut chercher -le maire. «Vache, tourne-teu!--Je n'me tournerâme.» Enfin on appela -le curé, qui dit à la vache en français: «Vache, tourne-toi!--Je -n'comprenme le français; je n'me tournerâme.» - -Le fermier, ne sachant plus que faire, fit venir le boucher. La bête -fut tuée et dépecée; le ventre fut jeté dehors et ramassé par une -vieille femme, qui l'emporta dans sa hotte. - -A peine était-elle hors du village, que le petit garçon se mit à -chanter: - - «Trotte, trotte, vieille sotte! - Je suis au fond de ta hotte.» - -La vieille, bien effrayée, pressa le pas sans oser regarder derrière -elle. Comme elle passait près d'un troupeau de moutons, le petit garçon -cria: «Berger, berger, prends garde à tes moutons! Voici le loup qui -vient.» La vieille, à demi folle de frayeur, disait en se tâtant: «Je -ne suis pourtant pas le loup! Qu'est-ce que cela veut dire?» Arrivée -chez elle, elle ferma la porte, déposa sa hotte par terre et fendit -le ventre de la vache. Dans un moment où elle tournait la tête, le -petit garçon sortit tout doucement de sa prison et se blottit derrière -l'armoire. - -La vieille prépara les tripes et les accommoda pour son souper. Elle -commençait à se remettre de sa frayeur et ne songeait plus qu'à se -régaler, quand tout à coup le petit garçon se mit à crier: «Bon -appétit, la vieille!» Cette fois, la pauvre femme crut que le diable -était au logis et commença à trembler de tous ses membres. «Ecoute,» -lui dit alors le petit garçon sans quitter sa place, «promets-moi de -ne dire à personne où tu m'as trouvé et de me reconduire où je te -dirai. Je serai bien aise de n'être plus ici, et toi tu ne seras pas -fâchée d'être débarrassée de moi.» La vieille promit tout, et le petit -Chaperon bleu se montra. Elle le reconduisit chez ses parents, qui -furent bien joyeux de le revoir. - - -REMARQUES - - Dans une seconde variante, également de Montiers-sur-Saulx, des - gens ont un petit garçon pas plus haut que le pouce: on l'appelle - _P'tiot Pouçot_. Un jour, le petit Poucet part pour chercher un - maître. Il arrive à un village et entre dans la première maison - qu'il voit. Il demande si on veut le prendre comme domestique. La - femme, qui en ce moment se trouve seule à la maison, lui répond - qu'il est trop petit. «Prenez-moi,» dit le petit Poucet; «je - travaille bien.» Le mari, étant revenu, le prend à son service. - - La femme l'envoie chercher une bouteille de vin chez le marchand. - Le petit Poucet dit à celui-ci de lui donner un tonneau. Le - marchand se récrie; mais le petit Poucet n'en démord pas. On lui - donne le tonneau, et il s'en va en le poussant devant lui. Sur son - chemin les gens sont ébahis: «Un tonneau qui marche tout seul!» - - Ensuite la femme l'envoie chercher une miche de pain chez le - boulanger. Le petit Poucet se fait donner toutes les miches, qu'il - pousse aussi devant lui. - - Un jour que la femme fait la galette, il tombe dedans sans qu'on - s'en aperçoive. On met la galette au four. Quand elle est cuite - et qu'on la coupe en deux, on coupe l'oreille au petit Poucet. - «Oh! prenez garde! vous me coupez l'oreille.» Mais on ne fait pas - attention à lui, et on le mange avec la galette. - - * * * * * - - Plusieurs contes de cette famille sont formés en entier, ou presque - en entier, du premier épisode de notre conte (le petit Poucet avalé - par la vache), épisode présenté d'une manière très simple. - - Voici d'abord un conte basque de la Haute-Navarre (_Revue de - linguistique_, 1876, p. 242): Il était une fois un petit, petit - garçon; il avait nom Ukaïltcho (Petite poignée). Un jour, sa - mère l'avait envoyé garder la vache. La pluie ayant commencé, - Ukaïltcho se cacha sous un pied de chou. Comme on ne le voyait - plus revenir, sa mère s'en fut le chercher. «Ukaïltcho! où - êtes-vous?--Ici! ici!--Où?--Dans les boyaux de la vache.--Quand - sortirez-vous?--Quand la vache fera ...» La vache avait avalé - Ukaïltcho, pensant que c'était une feuille de chou. - - Même histoire dans un conte languedocien cité par M. Gaston Paris - (_Le petit Poucet et la Grande-Ourse_, p. VII), où Peperelet (Grain - de poivre), s'en allant porter à manger à son père et à ses frères - qui coupent du bois dans la forêt, voit venir le loup et se cache - sous un chou, qu'une vache mange, et Pepeleret avec;--et aussi - dans un conte du Forez (_ibid._, p. 37), où Plen Pougnet (Plein - le poing) s'étant assis derrière un mur, un bœuf le prend pour un - chardon et l'avale. - - Dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 88), le héros est un - petit garçon pas plus gros qu'un grain de mil. Un jour ses parents - l'envoient chercher pour un sou de safran. Il arrive chez le - marchand. «Donnez-moi pour un sou de safran.» On regarde, mais l'on - ne voit qu'un sou qui remue. A la fin on entrevoit le petit garçon, - on prend le sou et on met le safran à la place. Tandis que le petit - retourne vers la maison, de grosses gouttes commencent à tomber; - il se met à l'abri sous un chou. Arrive un bœuf, qui mange chou et - enfant. On cherche le petit partout. «Où es-tu?--Dans le ventre du - bœuf; il n'y tonne ni n'y pleut.» Personne ne sait ce que cela veut - dire. Tout à coup le bœuf fait un p.., et voilà le petit retrouvé. - - - D'autres contes, comme le conte lorrain, développent cet épisode - et le font suivre d'un second (le petit Poucet ramassé par une - femme avec le ventre de la vache) et même, le plus souvent, d'un - troisième (le petit Poucet avalé ensuite par un loup avec les - tripes). - - Dans un conte picard (Carnoy, p. 329), Jean Pouçot, autrement dit - Jean l'Espiègle, après avoir été avalé par la vache, lui pique les - boyaux avec des alènes qu'il avait dans sa poche. La vache se roule - par terre de douleur; on la tue et on met cuire les tripes dans un - chaudron. Jean l'Espiègle interpelle sa grand'mère, et on le retire - du chaudron. - - Dans un conte allemand (Prœhle, I, nº 39), Poucet (_Daumgross_) est - allé cueillir des fleurs dans un pré; il est ramassé avec l'herbe - fauchée et donné à la vache, qui l'avale. Toutes les fois que la - servante vient traire la vache, Poucet lui adresse la parole. La - servante finit par ne plus oser aller à l'étable, et on tue la - vache. Les tripes sont données à une mendiante, qui les met dans - son panier. A partir de ce moment, à toutes les portes auxquelles - elle se présente, elle entend répondre non: c'est Poucet qui lui - joue ce tour; mais il meurt d'avoir été cuit avec les tripes. - - Dans un conte écossais (Campbell, nº 69), Thomas du Pouce est allé - se promener; la grêle étant venue à tomber, il s'abrite sous une - feuille de patience. Un taureau mange la plante et, en même temps, - Thomas du Pouce. Son père et sa mère le cherchent. Il leur crie - qu'il est dans le taureau. On tue la bête; mais on jette justement - le gros boyau dans lequel était Thomas. Passe une mendiante, qui - ramasse le boyau. Pendant qu'elle marche, Thomas lui parle; elle - jette de frayeur ce qu'elle porte. Un renard prend le boyau et - Thomas se met à crier: «Tayaut! au renard!» Les chiens courent sus - au renard et le mangent, et ils mangent aussi le boyau, mais sans - toucher à Thomas, qui revient sain et sauf à la maison. - - Venons maintenant à un conte grec moderne (Hahn, nº 55). Là, - Demi-pois est avalé par un des bœufs de son père, pendant qu'il - leur donne du foin. Le soir, pendant que ses parents sont à table, - ils entendent une voix qui sort d'un des bœufs: «Je veux ma part, - je veux ma part.» Le père tue le bœuf et donne les boyaux à une - vieille femme pour qu'elle les lave. Comme celle-ci se met en - devoir de les fendre, Demi-pois lui crie: «Vieille, ne me crève pas - les yeux, ou je te crève les tiens!» La vieille, effrayée, laisse - là les boyaux et s'enfuit. Le renard passe et avale les boyaux avec - Demi-pois; mais celui-ci lui rend la vie dure. Dès que le renard - s'approche d'une maison, Demi-pois crie à tue-tête: «Gare à vous, - les gens! le renard veut manger vos poules.» Le renard, qui meurt - de faim, demande conseil au loup; celui-ci l'engage à se jeter - par terre du haut d'un arbre; le renard suit ce conseil, et il - est tué roide. Le loup dévore son ami et avale en même Demi-pois; - mais voilà que toutes les fois qu'il approche d'un troupeau, il - entend crier dans son ventre: «Holà! bergers, le loup va manger - un mouton.» Désespéré, le loup se précipite du haut d'un rocher. - Alors Demi-pois sort de sa prison et retrouve ses parents.--M. - Gaston Paris rapproche de ce conte grec, particulièrement pour la - fin, un conte du Forez. Le voici: Le _Gros d'in pion_ (Gros d'un - poing) faisait paître un bœuf; il s'était mis derrière un chou. En - mangeant le chou, le bœuf mangea le _Gros d'in pion_. Le maître tua - le bœuf, et le chat qui passait mangea à son tour le _Gros d'in - pion_. Le chat fut tué, et le _Gros d'in pion_ fut cette fois mangé - par le chien. Enfin le loup dévora le chien. Mais, à partir de ce - jour-là, plus moyen pour le loup de manger des moutons. Quand il - allait vers les bergeries, le _Gros d'in pion_, qui était dans son - ventre, criait: «Gare, gare, le loup vient manger vos moutons.» - Survint compère le renard qui conseilla au loup «de passer entre - deux pieux très rapprochés l'un de l'autre, afin que la pression - pût le délivrer d'un hôte aussi incommode; ce qui fut fait.»--M. - Gaston Paris fait remarquer que le collectionneur, M. Gras, «ne - dit pas, ce qui doit être dans l'histoire, que le loup resta pris - au corps par les pieux et mourut là misérablement.» «C'est, on le - voit, ajoute M. Paris, le pendant exact du conte grec; seulement - ici, conformément à la tradition, le loup est bafoué par le - renard.» Il l'est également, ajouterons-nous à notre tour, dans une - variante grecque de _Demi-pois_ (Hahn, II, p. 254). - - Dans un conte portugais (Coelho, nº 33), Grain de Mil, qui s'est - mis sur une feuille de millet, est avalé par un bœuf; son père - l'appelle partout, et, l'entendant enfin répondre de dedans la - bête, il la fait tuer; mais il a beau chercher, il ne trouve pas - le petit. On jette les tripes dehors; un loup, les ayant avalées, - est pris de tranchées. Grain de Mil lui crie de se soulager, et, - sorti du ventre du loup, il retourne chez son père, après d'autres - aventures qui ne se rapportent en rien au conte lorrain. (Comparer - un autre conte portugais, nº 94 de la collection Braga, dont le - héros s'appelle _Manoel Feijão_, «Manoel Haricot».)--Dans un - conte basque, dont M. W. Webster ne dit qu'un mot (p. 191 de sa - collection), le petit héros est d'abord avalé par un bœuf, puis par - un chien, pendant qu'on lave les tripes du bœuf. - - * * * * * - - D'autres contes vont nous offrir de nouvelles aventures se - surajoutant aux premières. Ainsi, un conte rhénan (Grimm, - nº 37) commence par raconter comment Poucet (_Daumesdick_) - conduit la voiture de son père, en se mettant dans l'oreille du - cheval; comment il est acheté par des étrangers, émerveillés de - son adresse; comment ensuite il s'échappe et s'associe à des - voleurs. Vient, après cette première partie, l'histoire que nous - connaissons: Poucet avalé par une vache dans une brassée de foin; - la terreur de la servante à qui il crie de ne plus donner de foin - à la bête; la vache tuée; le ventre jeté sur le fumier et avalé - par un loup. Finalement Poucet indique au loup le garde-manger - d'une certaine maison, qui est celle de ses parents; le loup s'y - introduit, mais n'en peut plus sortir. Il est tué et Poucet délivré. - - Dans un conte russe, dont M. Paris donne la traduction (_op. cit._, - p. 81; voir aussi L. Léger, nº 3), même première partie, à peu - près: Petit Poucet se glisse dans l'oreille du cheval et laboure à - la place de son père; il est vendu par celui-ci à un seigneur et - s'échappe; il s'associe à des voleurs, vole un bœuf et demande les - boyaux pour sa part. Il se couche dedans pour passer la nuit et il - est avalé par un loup. Comme dans les contes cités précédemment, - il crie aux bergers de prendre garde au loup. Celui-ci, en danger - de mourir de faim, dit à Petit Poucet de sortir. «Porte-moi chez - mon père, et je sortirai.» Le loup l'y porte; Petit Poucet sort du - grand ventre par derrière, s'assied sur la queue du loup et se met - à crier: «Battez le loup!» Le vieux et la vieille tombent sur le - loup à coups de bâton, et, quand il est mort, ils prennent la peau - pour en faire une «touloupe» à leur fils. - - Ce conte russe n'a pas le passage où Poucet est avalé par un - bœuf. Ce trait va se retrouver dans un conte du pays messin, qui - a beaucoup de rapport avec le conte russe (_Mélusine_, 1877, col. - 41): Jean Bout-d'homme est vendu par son père le terrassier à un - seigneur qui l'a trouvé très gentil. Après s'être d'abord échappé, - il est rattrapé par le seigneur qui le met dans un panier suspendu - au plafond de la cuisine: de là il doit observer ce qui se passe - et en rendre compte à son maître. Un jour, il est aperçu par un - domestique qui, pour le punir de son espionnage, le jette dans - l'auge aux bestiaux; il est avalé par un bœuf. Le seigneur ayant - fait tuer ce bœuf pour un festin qu'il doit donner, les tripes sont - jetées sur le grand chemin. Une vieille femme, passant par là, - les ramasse et les met dans sa hotte. Elle n'a pas fait dix pas, - qu'elle entend une voix qui sort de sa hotte et lui dit: - - «Toc! toc! - Le diable est dans ta hotte! - Toc! toc! - Le diable est dans ta hotte!» - - La vieille jette là sa hotte et s'enfuit. Suivent les aventures de - Jean Bout-d'homme avec le loup, aventures à peu près identiques - à celle du Petit Poucet russe. «Tais-toi, maudit ventre!» dit le - loup, désespéré d'entendre toujours une voix qui prévient les - bergers de son approche.--«Je ne me tairai pas, tant que tu n'auras - pas été me déposer sous la porte de mon père.--Eh! bien, je vais - y aller.» Quand ils arrivent, Jean Bout-d'homme sort du ventre du - loup, se glisse dans la maison en passant par la chatière, et, au - même instant, saisissant le loup par la queue, il crie: «Venez, - venez, père, je tiens le loup par la queue.» Le père accourt et tue - d'un coup de hache le loup dont il vend la peau. - - Dans un conte allemand (Grimm, nº 45), conte résultant de la fusion - faite par les frères Grimm de divers contes de la région du Mein, - de la Hesse et du pays de Paderborn,--ce qui, soit dit en passant, - est un procédé assez peu scientifique,--une servante, pour se - débarrasser du petit espion (comme dans le conte messin), le donne - aux vaches avec l'herbe. On tue la vache qui l'a avalé; on fait des - saucissons avec une partie de la viande, et Poucet (_Daumerling_) - se trouve enfermé dans un de ces saucissons. Au bout d'un long - temps, il est délivré; puis, plus tard, avalé par un renard. Il - finit également par recouvrer sa liberté. - - Nous mentionnerons encore un conte wende de la Lusace (Veckenstedt, - p. 97, nº 6), où le petit fripon d'_Eulenspiegel_ s'associe à un - voleur, puis est ramassé avec le foin et avalé par la vache. Quand - on tue la vache, il parvient à s'échapper[48]. - - - Deux contes italiens ont également l'association du petit héros - avec des voleurs. Le premier, recueilli dans les Marches par M. A. - Gianandrea (_Giornale di filologia romanza_, nº 5), n'a de commun - avec notre conte que le passage où _Deto grosso_ (Gros doigt, - Pouce) qui s'est caché dans la laine d'un mouton, est avalé par un - loup, en même temps que le mouton.--Dans le second, recueilli en - Toscane par M. Pitrè (_Novelle popolari toscane_, nº 42), Cecino - (Petit pois) est avalé par un cheval appartenant à ses amis les - voleurs; puis par un loup, quand le cheval a été tué et jeté - dehors. Le loup voulant aller manger une chèvre, Cecino crie au - chevrier de prendre garde. - - * * * * * - - Certains contes étrangers ont, des aventures de Poucet, uniquement - celles que nous avons vues en dernier lieu s'ajouter au fonds - commun à tous les contes cités. Ainsi, le Poucet d'un conte - lithuanien (Schleicher, p. 7) laboure en se tenant dans l'oreille - d'un bœuf; il est acheté par un seigneur; il aide des voleurs - à voler les bœufs du seigneur et ensuite attrape les voleurs - eux-mêmes. Le conte finit là-dessus.--Dans un conte croate (Krauss, - I, nº 92), Poucet conduit de la même manière un attelage de bœufs. - Son père le vend aussi à un seigneur, qui le met dans sa poche; - Poucet en profite pour jeter à son père tout l'argent qui s'y - trouve. Il tombe ensuite entre les mains d'une bande de voleurs, - dans laquelle il s'engage.--Dans un conte albanais (Hahn, nº 99), - le petit héros, qu'on appelle «La Noix», laboure, assis sur la - pointe de la charrue; il s'associe à des voleurs et devient fameux - sous le nom du «voleur La Noix». - - * * * * * - - Un poème anglais, l'histoire de _Tom Pouce_, qui a été sans - doute imprimé dès le XVIe siècle, mais dont la plus ancienne - édition connue est de 1630, a conservé, au milieu de toute sorte - de fantaisies plus ou moins poétiques, un trait de notre thème - (Brueyre, p. 5): Tom Pouce est attaché par sa mère à un chardon - pour que le vent ne l'enlève pas. Une vache mange le chardon et - Tom Pouce avec. «Où est-tu, Tom?» crie partout la mère.--«Dans le - ventre de la vache.» Tom finit par en sortir. - - * * * * * - - Un conte kabyle (J. Rivière, p. 8) présente une curieuse - ressemblance avec tous ces contes européens: Un homme avait deux - femmes. Un jour, en remuant du grain, l'une trouve un pois chiche: - «Plût à Dieu, se dit-elle, que j'eusse Pois chiche pour fils!» - L'autre trouve un ongle: «Plût à Dieu, dit-elle, que j'eusse Ali - g'icher (_sic_) pour fils!» Dieu les exauce[49]. Le conte laisse - de côté Pois chiche et ne s'occupe que d'Ali. Le petit garde - un troupeau de brebis sans qu'on puisse voir où il est. Des - voleurs étant venus à passer, il se joint à eux. Quand ils sont - auprès d'une maison, ils font un trou dans le mur, et Ali entre - dans l'étable. Il passe dans l'oreille d'une vache et se met à - crier: «Est-ce une vache d'Orient ou une vache d'Occident que - j'amène?--Amène toujours,» disent les voleurs. Une vieille femme - se lève à leurs cris, allume une lampe et regarde partout; elle - s'arrête près de l'oreille de la vache. «Recule donc,» crie Ali, - «tu vas me brûler.»[50] La vieille étant partie, Ali prend une - vache, et les voleurs la conduisent sur une colline, où ils la - tuent. Ali se fait donner la vessie et s'en va près d'un ruisseau - voisin. Tout à coup il se met à crier: «O mon père, pardon; je l'ai - achetée, je ne l'ai pas volée.» Les voleurs, se croyant surpris, - s'enfuient, et Ali rapporte la viande à sa mère[51]. Il prend un - des boyaux, le porte dans le jardin du roi et se cache dans le - boyau. La fille du roi ramasse le boyau et le met dans son panier. - Quand elle passe sur la place publique, Ali crie de toutes ses - forces: «La fille du roi a volé un boyau!» La fille du roi jette - le boyau; un lion survient et l'avale. Ali se met à parler dans le - ventre du lion, qui lui demande comment il pourra se débarrasser - de lui. Ali lui conseille d'avaler un rasoir: «Je te percerai un - peu et je sortirai.» Toujours sur le conseil d'Ali, le lion met en - fuite des enfants occupés à se raser la tête. Il avale un de leurs - rasoirs. Ali lui fend tout le ventre, et le lion tombe mort. - - -NOTES: - -[48] Dans le conte picard cité plus haut, le petit Poucet s'appelle -Jean l'_Espiègle_. C'est exactement l'_Eulenspiegel_ du conte wende. -On sait qu'_Espiègle_ est la forme française du nom d'_Eulenspiegel_, -le héros d'un livre très populaire en Allemagne à la fin du moyen âge, -et qui a fait aussi l'amusement de nos aïeux.--Reste à savoir si les -Wendes de la Lusace emploient le mot allemand lui-même ou un équivalent -dans leur langue; ce que ne dit pas M. Veckenstedt. - -[49] Dans le conte rhénan, la mère de Poucet a souhaité d'avoir un -enfant, quand même il ne serait pas plus grand que le pouce. Comparer -le conte italien des Marches et le conte croate.--Dans les deux contes -portugais et dans la variante grecque, le souhait qu'a formé la mère, -c'est d'avoir un fils, ne fût-il pas plus gros qu'un grain de mil, un -haricot ou un pois. - -[50] Tout ce passage se retrouve dans le conte italien des Marches: -Pouce s'introduit dans une bergerie et crie à ses camarades les -voleurs, qui sont restés dehors: «Lesquels voulez-vous, les blancs ou -les noirs?--Tais-toi,» disent les voleurs; «le maître va t'entendre.» -Mais Pouce continue à crier. Le maître arrive. Les voleurs décampent et -Pouce se cache dans un trou de la muraille. Le maître met sa lumière -justement dans ce trou. «Oh! tu m'aveugles,» crie Pouce. - -[51] Dans le conte lithuanien, les voleurs ayant tué les bœufs qu'ils -ont pris à un seigneur, de concert avec Poucet, celui-ci s'offre à -aller laver les boyaux. Il les porte donc à la rivière et se met tout -à coup à pousser des cris terribles: «Ah! mon bon monsieur, je ne les -ai pas volés tout seul; il y a encore là trois hommes qui font rôtir la -viande.» Quand les voleurs entendent ces paroles, ils s'enfuient. - - - - -LIV - -LE LOUP & LE RENARD - - -Un loup et un renard, deux grands voleurs, s'étaient associés et -faisaient ménage ensemble. Ils s'embusquaient à la lisière des bois, -ils rôdaient autour des troupeaux, ils s'aventuraient même jusque -dans les fermes ou dans les maisons, quand il ne s'y trouvait que des -enfants. - -Un jour, ils volèrent un pot de beurre; ils le cachèrent au fond du -bois pour le trouver quand viendrait l'hiver. Quelque temps après, -le loup dit au renard: «J'ai faim: si nous entamions le pot de -beurre?--Non, «dit le renard, «n'y touchons pas tant que nous pouvons -attraper des moutons ou quelque autre chose; gardons nos provisions -pour la mauvaise saison.» Le renard, qui était bien plus fin que son -camarade, voulait manger le beurre à lui tout seul. - -A midi, au coup de l'Angelus, il dit au loup: «Ecoute! voilà qu'on -m'appelle pour être parrain.--Pour être parrain?» dit le loup tout -étonné.--«Oui,» dit le renard, et il courut au bois, à l'endroit où -était le pot de beurre. Il en mangea une bonne partie, puis il revint -trouver son compagnon. - -«Te voilà revenu?» lui dit le loup; «eh bien! quel nom as-tu donné à -l'enfant?--Je l'ai appelé le _Commencement_.--Le _Commencement_! quel -vilain nom!--Bah! c'est un nom comme un autre.» - -Quelques jours après, quand sonna l'Angelus, le renard dit au loup: -«Ecoute! voilà qu'on m'appelle encore pour être parrain.--Ah!» dit le -loup, «tu as bien de la chance! et moi, qui ai si faim, jamais on ne -m'appellera!» - -Le renard retourna au pot de beurre, et se régala comme il faut. -Quand il fut revenu, le loup lui demanda: «Quel nom as-tu donné à -l'enfant?--Je l'ai nommé la _Moitié_.--La _Moitié_! oh! le vilain nom -que tu as donné là!» Le renard crevait de rire. - -Le lendemain, avant la nuit, il dit au loup: «J'oubliais: je dois -encore être parrain demain.--Cela ne finira donc pas?» dit le loup. -«Moi, je n'aurai jamais pareille chance.--Oh! pour cela non: tu es trop -bête. Au revoir donc; je ne serai pas longtemps, et je te rapporterai -quelque chose du repas.» - -Il acheva le pot de beurre, et rapporta au loup des os qui étaient bien -depuis trente ans sur un tas de pierres. Le loup essaya de les manger -et s'y cassa les dents. «Voilà,» dit-il, «un beau régal!--Que veux-tu?» -dit le renard; «les temps sont durs! Encore est-ce là ce qu'il y avait -de meilleur et de plus friand au repas du baptême. Mange donc.» Mais le -loup ne pouvait en venir à bout. «A propos,» demanda-t-il, «quel nom -as-tu donné à l'enfant?--Il s'appelle _J'â-veu-s'cû_[52].--_J'â veu -s'cû_! fi! le vilain nom.» - -A quelque temps de là, le loup dit au renard: «Maintenant, il faut -aller à nos provisions.» Le renard avait eu soin de casser le pot -et de mettre parmi les débris des souris mortes et des limaces. A -cette vue, le loup s'écria: «Nous sommes volés!--Ce sont pourtant ces -vilaines bêtes qui nous ont joué ce tour,» dit le renard.--«Hélas!» -reprit le loup, «moi qui ai si faim!--J'ai cru bien faire,» dit le -renard en se retenant de rire; «je voulais mettre le beurre en réserve -pour l'hiver.--Et moi,» dit le loup, «je t'avais dit qu'il ne fallait -pas attendre; je savais bien que nous ne pourrions pas le garder si -longtemps.--C'est qu'aussi on ne trouve pas toujours à prendre; il faut -bien ménager un peu. Si nous allions pêcher?--Comment ferons-nous?» -demanda le loup.--«Nous nous approcherons des charbonniers pour leur -faire peur; ils s'enfuiront et nous prendrons leurs paniers pour -attraper le poisson.» - -Ce jour-là, il gelait bien fort. «Tiens!» dit le renard en montrant au -loup les glaçons qui flottaient sur la rivière, «tout le poisson est -crevé: le voilà sur l'eau; il sera bien facile à prendre.» Il attacha -un panier à la queue du loup, et le loup descendit dans la rivière. -«Oh!» criait-il, «qu'il fait froid!» Cependant les glaçons s'amassaient -dans son panier. «Ah! que c'est lourd!--Tire, tire,» disait l'autre, -«tu as des poissons plein ton panier.--Je n'en peux venir à bout.» - -A la fin pourtant, le loup parvint à sortir de l'eau, mais sa queue -se rompit et resta attachée au panier. «Comment!» dit le renard, «tu -laisses là ta queue? Mais quelles bêtes as-tu dans ton panier?--Ce sont -les bêtes que tu m'as montrées.--Eh bien! essaie d'en manger.» Le loup -se cassa encore deux ou trois dents et dit enfin: «Mais ce n'est que de -la glace! Ah! que j'ai froid et que j'ai faim!--Regarde là-bas,» dit -le renard, «voilà de petits bergers qui teillent du chanvre auprès du -feu. Allons-y: ils auront peur et laisseront là leur chanvre. Je t'en -referai une queue.» - -A leur arrivée, les enfants s'enfuirent en criant: «Ah! le vilain loup! -le vilain loup!--Tourne le dos au feu,» dit le renard à son camarade, -«et chauffe-toi bien. Je vais te remettre une queue.» Il prit du -chanvre et en refit une queue au loup, puis il y mit le feu. Le loup -bondit de douleur, et se mit à courir et à s'agiter, en criant d'une -voix lamentable: - - «J'â chaou la patte et chaou le cû. - Ma grand'mère, j' n'y r'vanra pû[53].» - -Le renard lui dit: «Viens avec moi: on va faire la noce à la -Grange-Allard[54]; il y a des galettes plein le four.» - -A quelque distance de la ferme, le renard grimpa sur un chêne. «Oh!» -dit-il, «que cela sent bon la galette! Mais j'entends les cloches! les -gens vont revenir de la messe ... Oui, oui, voici la noce; il est temps -d'approcher de la chambre à four.--Comment faire pour entrer?» demanda -le loup.--«Voici une petite lucarne,» dit le renard; «tu pourrais bien -passer par là.--C'est trop étroit; il n'y a pas moyen.--Passe ta tête: -là où la tête passe, le derrière passe. Quand tu seras dans la chambre -à four, tu mangeras le dessus des tartes, et tu me jetteras le reste -par la lucarne. J'en ferai une petite provision peur nous deux.» - -Après bien des efforts, le loup parvint à entrer dans la chambre à -four; le renard resta dehors, et tout ce que le loup lui jetait par la -lucarne, il le mangeait; c'était la meilleure part. Les gens de la noce -arrivèrent bientôt; le renard s'enfuit, laissant là son camarade. - -Un instant après, les femmes entrèrent dans la chambre à four pour -prendre les galettes. Les voilà bien effrayées: «Au loup! au loup!» -Tout le monde accourt avec des bâtons, des fléaux, des pelles à -feu. Pendant ce temps, le renard riait de toutes ses forces dans sa -cachette. Le pauvre loup avait essayé de repasser par la lucarne; -mais, comme il avait beaucoup mangé, il ne put y réussir. On tomba sur -lui, et on lui donna tant de coups, qu'il rendit tout ce qu'il avait -mangé. Les bas blancs, les beaux jupons en furent tout gâtés; il fallut -changer d'habits. Quant au loup, il fut si maltraité qu'il en mourut. - - -NOTES: - -[52] «J'ai vu son c..», le fond du pot. - -[53] J'ai chaud la patte et chaud le c..; ma grand'mère, je n'y -reviendrai plus. - -[54] Ferme voisine de Montiers-sur-Saulx. - - -REMARQUES - - Dans une variante, également de Montiers-sur-Saulx, et qui met - en scène plusieurs personnes du pays, mortes aujourd'hui, le - loup et le renard s'en vont sur le chemin de Ligny. Passent - trois charretiers, le père Charoy, le père Maquignon et le père - Merveille, avec leur vanne à charbon (banne, voiture à charbon). - Le renard court en avant, s'étend sur la route et fait le mort. - «Ah! le beau renard!» disent les charretiers, quand ils arrivent - auprès de lui; «il faut le mettre sur notre vanne.» Sur leur vanne - ils avaient mis, avant de partir, diverses provisions, du pain, - du vin, du lard, du beurre. Le renard jette tout sur la route, - puis il saute en bas de la vanne et va porter les provisions dans - le creux d'un arbre.--Vient ensuite l'histoire du parrainage. Le - renard mange d'abord la moitié d'un pot de beurre, et l'enfant - s'appelle «la Moitié»; puis il achève le pot, et l'enfant s'appelle - «Bé r'liché» (Bien reléché). La troisième fois, il mange le - lard et n'en laisse que la couenne; «La Couenne» est le nom de - l'enfant.--Cette variante a aussi l'épisode de la pêche; le renard - mange tous les poissons, et le loup en est pour sa queue arrachée. - - * * * * * - - Dans notre conte et sa variante, nous trouvons quatre suites - d'aventures, dont certaines forment parfois des contes séparés. - - * * * * * - - L'épisode des charretiers, particulier à la variante, se retrouve - dans un conte allemand de la Marche de Brandebourg (Kuhn, - _Mærkische Sagen_, p. 297). Dans ce conte, le renard s'y prend - absolument de la même manière que dans notre variante, pour voler - un charretier qui conduit une voiture chargée de barils de poissons - salés. Le loup ayant vu ensuite le renard en train de manger ces - poissons, lui demande où il se les est procurés. Le renard lui dit - qu'il les a pêchés dans tel étang. Suit l'histoire de la pêche. - Quand la queue du loup est bien gelée, le renard attire du côté de - l'étang les gens du village voisin, qui tombent sur le loup à coups - de bâton et de fourche. Le loup y perd sa queue.--Mêmes aventures - et même enchaînement des deux épisodes, dans un conte esthonien, - où l'ours tient la place du loup (Grimm, _Reinhart Fuchs_, p. - cclxxxvj), dans un conte russe (L. Léger, nº 28), dans un conte - wende de la Lusace, un peu altéré (Haupt et Schmaler, II, p. 166), - dans un conte français de la Bresse (_Contes des provinces de - France_, nº 65), altéré aussi, et dans un conte allemand du grand - duché d'Oldenbourg (Strackerjan, II, p. 94), où le renard joue le - rôle du loup et est attrapé par le lièvre.--Comparer encore un - conte allemand assez altéré, _le Lièvre et le Renard_ (Bechstein, - p. 120). - - Dans un second conte wende de la Lusace (Veckenstedt, p. 98), où - les deux épisodes s'enchaînent aussi, le renard est la dupe, comme - dans le conte oldenbourgeois, et celui qui l'attrape est une sorte - de Petit Poucet, le petit fripon d'Eulenspiegel[55]. - - L'épisode des charretiers se retrouve encore dans un conte serbe - (Vouk, p. 267) et dans un conte écossais (Campbell, I, p. 278). - - - Dans un conte hottentot, publié par W.-H. Bleek (voir l'article - de M. F. Liebrecht dans la _Zeitschrift für Vœlkerpsychologie und - Sprachwissenschaft_, t. V, 1868), le chacal fait le mort et se met - sur le chemin d'une voiture chargée de poissons; le charretier - le ramasse, comptant en tirer une belle fourrure pour sa femme. - Le chacal jette sur la route une bonne partie des poissons, puis - il saute en bas de la voiture et les emporte. L'hyène, qui veut - l'imiter, n'est pas ramassée parce qu'elle est trop laide; en - revanche elle reçoit force coups de bâton. - - On peut, croyons-nous, rapprocher de ces divers contes un conte du - Cambodge (Aymonier, p. 34): Le lièvre rencontre un jour une vieille - femme qui porte des bananes au marché. Il s'étend roide et immobile - sur la route. «Bonne aubaine!» dit la femme, «cela me fera un bon - civet.» Elle ramasse le lièvre, le met sur sa hotte et continue sa - route. Pendant ce temps, le lièvre mange les bananes. A la première - occasion il saute à terre et disparaît[56]. - - * * * * * - - L'épisode de la queue gelée se rencontre, en dehors des contes que - nous avons mentionnés, dans un conte bavarois (Grimm, III, p. 124); - dans un conte norwégien, _le Renard et l'Ours_ (Asbjœrnsen, t. I, - nº 17); dans un conte lapon (nº 1 des Contes lapons traduits par M. - F. Liebrecht, _Germania_, 1870); dans un conte russe (Gubernatis, - _Zoological Mythology_, II, p. 129) et dans un conte écossais, - altéré (Campbell, p. 272). - - Un conte français, recueilli à Vals (Ardèche) par M. Eugène Rolland - (_Faune populaire de la France. Les Mammifères sauvages._ Paris, - 1877, p. 150), présente une petite différence: Le loup et le renard - vont pêcher des truites. Le renard attache à la queue du loup un - panier destiné à recevoir le produit de la pêche, puis il se met en - besogne; chaque fois qu'il plonge, il prend une truite qu'il croque - immédiatement, et, en guise de poisson, il va mettre dans le panier - une grosse pierre. Finalement, il s'enfuit en se moquant du loup. - Celui-ci, furieux, s'élance à sa poursuite; mais toute la peau de - sa queue reste attachée au panier chargé de pierres. Il en est à - peu près de même dans un conte du Forez, analysé par M. Kœhler - (_Jahrbuch für romanische und englische Literatur_, t. IX, p. 399). - - Dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie, cité également - par M. Kœhler (_Zeitschrift für romanische Philologie_, III, p. - 618), le renard, comme dans notre conte, fait au loup une queue de - chanvre et de poix, et ensuite il y met le feu.--Le conte de la - Bresse présente cet épisode à peu près de la même manière que le - conte de Montiers: nous y retrouvons, par exemple, les bergers qui - teillent du chanvre. - - - En Orient, nous avons à citer un conte des Ossètes du Caucase, - traduit par M. Schiefner (_Mélanges asiatiques_, publiés par - l'Académie de Saint-Pétersbourg, t. V, 1865, p. 104): Le renard - a trouvé des poissons. Les autres renards se rassemblent autour - de lui et lui demandent d'où ces poissons lui viennent. Il leur - répond: «J'ai tout simplement laissé pendre ma queue dans l'eau; - voilà comment j'ai eu les poissons.» Les renards plongent leur - queue dans l'eau et l'y laissent toute la nuit. Le matin, quand - ils tirent, leur queue reste dans la glace. (Il y a ici une - altération: le conte commence par des tours joués par le renard - non à ses frères les renards, mais au loup; c'est le loup qui, ici - comme ailleurs, aurait dû être, d'un bout à l'autre, le personnage - bafoué.) - - * * * * * - - Venons à l'histoire du baptême. Elle se retrouve, avec le pot - de beurre, dans le conte du Forez mentionné plus haut. Les noms - des prétendus enfants sont _Quart-Mindzot_ («Quart-Mangé») - _Méto-Mindzot_ («Moitié-Mangé») et _Tut-Mindzot_ («Tout-Mangé»). Là - aussi, les deux personnages sont le loup et le renard. Il en est de - même dans le conte de la Bresse, dans trois autres contes français: - l'un, de l'Ariège (_Revue des langues romanes_, t. IV, p. 315); - l'autre, de l'Isère (_ibid._, t. XIV, p. 184); le troisième, du - Périgord, recueilli par M. Jules Claretie (_Revue des provinces_, - 1864, p. 492), et aussi dans un conte écossais (Campbell, nº 65), - dans un conte du Holstein (Müllenhoff, p. 468), dans un conte grec - moderne (Hahn, nº 89), dans un conte espagnol (Caballero, II, p. - 6), dans un conte portugais (Braga, nº 246).--Un conte norwégien - (Asbjœrnsen, t. I, nº 17) met en scène le renard et l'ours; un - conte hessois (Grimm, nº 2), le chat et la souris; un conte - poméranien (Grimm, III, p. 7), le coq et la poule; un autre conte - allemand (_ibid._), le renard et le coq; un conte des nègres de la - Guyane française (Brueyre, p. 365), le chat et le chien; enfin un - conte islandais (Arnason, p. 606), une vieille femme et son vieux - mari. - - Dans le plus grand nombre de ces contes, il s'agit d'un pot de - beurre, comme dans notre conte et sa variante; d'un pot de miel, - dans le conte grec, le conte espagnol, le conte portugais, les - contes français de l'Ariège et de l'Isère, ainsi que dans un des - contes allemands précédemment cités (Grimm, III, p. 7). Les noms - donnés aux enfants ont partout beaucoup de ressemblance avec ceux - qui figurent dans les deux contes de Montiers. Ainsi, dans le conte - de l'Ariège, _Commensadet_ («Commencé»), _Miechet_ («A moitié»), - et _Acabadet_ («Achevé»); dans le conte espagnol, _Empezili_ - (de _empezar_, «commencer»), _Mitadili_ (de _mitad_, «moitié») - et _Acabili_ (de _acabar_, «achever»); dans le conte créole, - _Koumansman_ («Commencement»), _Mitan_ («Milieu») et _Finichon_ - («Fin»); dans le conte de l'Isère, _Jesquacoûa_ («Jusqu'au cou»), - _Jesquamiâ_ («Jusqu'au milieu») et _Jesquaki_ («Jusqu'au fond»); - dans le conte norwégien, «Commencé», «Mi-mangé», «Fond-léché» - (comparer le _Bè r'liché_ de notre variante). - - Une histoire du même genre se retrouve dans un conte russe (voir - Gubernatis, _Zoological Mythology_, II, p. 129). - - Un conte du pays napolitain, publié dans la revue _Giambattista - Basile_, 1884, p. 52, a modifié, en l'altérant, cet épisode. - - - En Orient, tout cet épisode se raconte chez les Kirghiz de la - Sibérie méridionale (Radloff, III, p. 369). Le voici en substance: - Un loup, un tigre et un renard sont camarades. Ils trouvent un jour - un pot de beurre et le mettent en réserve en un certain endroit. Le - renard dit aux autres: «La femme de mon frère aîné vient d'avoir un - enfant; je vais aller voir cet enfant et lui donner son nom.--Va,» - lui disent le loup et le tigre. Le renard court au pot de beurre, - en mange la largeur du doigt et revient trouver ses compagnons. «Eh - bien!» lui demandent ceux-ci, «quel nom as-tu donné à l'enfant?--Je - l'ai appelé «Large-d'un-doigt». Le lendemain, le renard retourne - donner un nom à l'enfant de son second frère, et il l'appelle «Le - Milieu». Le nom du troisième enfant, «Lèche-lèche», correspond au - _Bè r'liché_ de notre variante lorraine. - - Il a été recueilli chez les Kabyles un récit du même genre, mais - moins complet (Rivière, p. 89): Le lion, le chacal et le sanglier - vivent ensemble et possèdent en commun une jarre de beurre. Un - jour qu'ils sont à piocher un champ, le chacal dit que son oncle - l'appelle[57]. «La maison de mon frère est en noce; je vais y - manger un peu de couscous.» Il part et mange la moitié du beurre. - Le lendemain, il mange le reste. Mais, plus tard, quand le lion et - le sanglier voient la jarre vide, ils disent au chacal: «C'est toi - qui as mangé le beurre.» Le chacal prend la fuite; les autres le - rattrapent et le tuent. - - Dans ses _Notes de lexicographie berbère_ (Paris, 1885, p. 98), M. - René Basset dit qu'il a entendu raconter, toujours en Algérie, à - Cherchell, «une histoire qui, pour le fond, est analogue à celle du - Renard parrain.» - - * * * * * - - Le dernier épisode,--celui du ventre gonflé et de l'ouverture - étroite, qui rappelle la fable de _la Belette entrée dans un - grenier_,--fait partie du conte français de Vals que nous avons - cité et d'un conte de l'Agenais (Bladé, nº 6). Il existe également - dans le conte allemand nº 73 de la collection Grimm, dans deux - autres contes allemands (Curtze, p. 173; Kuhn, _op. cit._, p. - 296), dans l'un des contes wendes de la Lusace cités plus haut - (Veckenstedt, p. 97), et aussi, d'après M. Kœhler (remarques sur le - conte agenais), dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie, dans - un conte danois et dans un conte hongrois. - - - La revue la _Germania_ (t. II, 1857, p. 306) a publié un curieux - passage d'un manuscrit de la Bibliothèque de Munich, datant du - XIIIe ou du XIVe siècle et contenant des sermons en latin. Ce - passage sera intéressant à citer ici en entier: «Diabolus quidam - Rainhardus duxit feneratorem Isengrimum ad locum multarum carnium, - qui, cum tenuis per foramen artum intraverat, inflatus exire non - potuit. Vigiles vero per clamorem Rainhardi Isengrimum usque ad - evacuationem fustigaverunt et pellem retinuerunt. Sic dæmones - usurarium, cum per congregationem rerum fuerit inflatus, a pelle - carnali exutum, animam in infernum fustigabunt, ut ossa cum pelle - et carne usque ad futurum judicium terræ commendent.» - - C'est, comme on voit, tout à fait notre épisode final, et, bien - que le sermonnaire remplace le renard et le loup par un diable - et un usurier, il a conservé les noms pour ainsi dire classiques - de Rainhart et d'Isengrim, donnés au renard et au loup dans la - littérature du moyen âge. - - -NOTES: - -[55] Voir, sur ce personnage, une note de notre nº 53, _le Petit -Poucet_ (II, p. 133). - -[56] Il est assez curieux que le conte oldenbourgeois, mentionné plus -haut, et dont le lièvre est aussi le héros, n'a pas non plus les -charretiers et leur voiture: c'est à un garçon boulanger, portant des -pains dans une corbeille, que le lièvre, aidé ici du renard, joue un -tour. - -[57] Dans le conte de l'Ariège, la renarde et le loup sont à travailler -au jardin quand la renarde dit qu'on l'appelle pour un baptême. - - - - -LV - -LÉOPOLD - - -Il était une fois un homme et une femme, mariés depuis dix ans et qui -n'avaient jamais eu d'enfants; ils auraient bien désiré en avoir. - -Un jour que l'homme se rendait dans un village voisin, il vit venir à -lui une vieille femme. «Ce doit être une fée,» pensa-t-il. «Si elle me -parle, je lui répondrai poliment.» - -«Où vas-tu?» lui dit la fée.--«Je vais au village voisin, ma bonne -dame.--Tu voudrais bien avoir des enfants, n'est-ce pas?--Oh! oui, ma -bonne dame.--Eh bien! tu vois des chiens là-bas; tâche de te faire -mordre, et tu auras un fils.» - -L'homme s'approcha des chiens, et l'un d'eux le mordit à la main. De -retour à la maison, il raconta son aventure à sa femme. Au bout de neuf -mois, ils eurent un fils, qu'on appela Léopold. - -Plus l'enfant grandissait, plus il devenait méchant: ses parents -pensaient que c'était parce que le père avait été mordu par le chien. -A l'école, il ne voulait rien apprendre; ayant pris un jour le sabre -de son père, il le montra au maître d'école et lui dit qu'à la moindre -observation, il le lui passerait au travers du corps. Le maître se -plaignit au père: «Votre fils est un garnement,» lui dit-il, «je n'en -peux venir à bout.» Finalement le père déclara à Léopold qu'il ne le -garderait pas plus longtemps à la maison; il le conduisit un bout de -chemin, puis ils se séparèrent. - -Etant arrivé dans un village, Léopold vit tout le monde en pleurs. -«Qu'ont-ils donc à pleurer, ces imbéciles?» dit-il. On lui répondit -qu'une princesse allait être dévorée par une bête à sept têtes. «Ce -n'est que cela?» dit Léopold; «voilà une belle affaire!» Les gens se -disaient: «N'est-ce pas là ce mauvais sujet de Léopold?» Il continua -son chemin et rencontra une vieille femme: «Où vas-tu, mon ami?» lui -dit-elle.--«Ces imbéciles qui pleurent là-bas viennent de me parler -d'une bête à sept têtes. Je n'ai pas encore vu de bête à sept têtes; -j'ai presque envie de l'aller combattre.--Va, mon garçon,» reprit la -vieille. Les gens qui avaient entendu la conversation se disaient l'un -à l'autre: «Comme il a parlé honnêtement à cette femme! Il est pourtant -bien méchant!» - -Léopold se rendit au bois et y trouva la princesse qui chantait. «Vous -ne faites pas comme les gens du village,» lui dit-il, «vous chantez, et -les autres pleurent.--Autant vaut chanter que pleurer,» répondit-elle. -«Mais éloignez-vous bien vite, si vous ne voulez pas que la bête vous -mange.--Oh! je n'ai pas peur; je serais même curieux de voir une bête -à sept têtes.» Un instant après, on entendit au loin dans le bois -la bête qui brisait tous les arbres sur son passage. Dès qu'elle -aperçut la princesse, elle se mit à crier: «Ho! ho! te voilà avec un -amoureux!» Léopold ne lui laissa pas le temps d'approcher; il courut à -sa rencontre le sabre à la main, et lui coupa trois têtes. «Remettons -la partie à demain,» dit la bête; «je ne mourrai pas encore de ce -coup-ci.» La princesse dit alors à Léopold: «J'ai sept anneaux pour les -sept têtes de la bête: en voici trois, avec la moitié de mon mouchoir.» - -Le lendemain, Léopold revint avec un autre habit. «Que faites-vous -ici?» dit-il à la princesse. «Est-ce que vous êtes la fille d'un -bûcheron? Vos parents sont sans doute dans le bois?» Elle lui répondit -sans le reconnaître: «Je suis une princesse et je dois être dévorée -par une bête à sept têtes.--Jamais je n'ai vu de ces bêtes-là,» dit -Léopold; «comment donc est-ce fait? Je voudrais bien en voir une.--Mon -Dieu,» dit la princesse, «c'est une grosse bête ..., qui a sept têtes. -On lui en a déjà coupé trois. Mais éloignez-vous; j'ai peur que vous -ne soyez dévoré.--Non, j'attendrai.» La bête ne tarda pas à arriver. -Léopold lui abattit encore trois têtes. «A demain,» dit la bête; «je ne -mourrai pas encore de ce coup-ci.» La princesse donna trois anneaux à -Léopold, comme la veille, et lui fit mille remerciements. - -Le jour suivant, le jeune garçon se mit au menton une grande -barbe blanche pour se donner l'air d'un vieillard, prit un -bâton et vint trouver la princesse. «Que faites-vous ici?» lui -demanda-t-il.--«J'attends la bête à sept têtes qui doit me dévorer. -Ne restez pas ici; vous avez peut-être une femme et des enfants à -nourrir.--J'ai un enfant; mais à cela près!» En arrivant, la bête se -mit à crier: «Ho! qu'est-ce que cela? un vieillard! je l'aurai bientôt -mangé.» Léopold tira son sabre et lui abattit la dernière tête. La -princesse lui donna son septième anneau et l'autre moitié de son -mouchoir; après quoi Léopold s'en retourna chez son père. - -Le roi fit publier à son de caisse que ceux qui avaient délivré la -princesse n'avaient qu'à se présenter, et qu'elle épouserait l'un -d'eux. Beaucoup de gens se présentèrent au château, les uns avec des -têtes de bœuf, les autres avec des têtes de veau; mais on ne s'y -laissait pas prendre. Léopold, lui, ne se pressait pas. Son père lui -disait: «N'as-tu pas entendu parler de la princesse qui a été délivrée -de la bête à sept têtes?» Il répondait: «Cela ne nous regarde pas.» A -la fin pourtant, il se rendit au château; la princesse reconnut ses -anneaux et son mouchoir, et le roi la donna en mariage à Léopold. On -fit les noces, et moi, je suis revenu. - - -REMARQUES - - Ce conte se rattache à un thème que nous avons déjà rencontré dans - nos nºˢ 5 et 37, _les Fils du Pêcheur_ et _la Reine des Poissons_. - Voir nos remarques sur ces deux contes. - - * * * * * - - Léopold livre trois combats à la bête à sept têtes et se présente - chaque fois comme un nouveau personnage. Il y a, ce nous semble, - dans ce dernier trait, un emprunt à un thème que nous avons étudié - dans les remarques de notre nº 43, _le Petit Berger_. Dans ce conte - et dans les contes du même type, le héros fait son apparition dans - trois tournois successifs, chaque fois avec un nouvel équipement et - un nouveau cheval que son courage lui a procurés, et personne ne le - reconnaît sous ce triple déguisement. - - Un conte breton (Luzel, 5e rapport, p. 34), cité dans les remarques - de notre nº 43 (II, p. 95), relie tout à fait ce thème à celui de - _Léopold_, des _Fils du Pêcheur_, etc.: Un berger, qui combat trois - jours de suite un serpent à sept têtes, arrive chaque fois sous - une armure différente,--couleur de la lune, couleur des étoiles, - couleur du soleil,--qu'il a trouvée dans le château d'un sanglier, - précédemment tué par lui, comme notre «Petit Berger» a trouvé ses - trois chevaux merveilleux et ses trois équipements splendides dans - les châteaux des trois géants qu'il a égorgés.--Comparer un conte - allemand (Wolf, p. 369), où le héros combat un dragon à trois - têtes, le premier jour avec une armure et un cheval noirs qu'il a - pris dans un château merveilleux; le second jour, avec une armure - et un cheval rouges; le troisième, avec une armure et un cheval - blancs. Comparer aussi un conte basque (Webster, p. 22). - - - - -LVI - -LE POIS DE ROME - - -Il était une fois un homme et sa femme. La femme prenait soin du -jardin; elle le bêchait au printemps et y semait des légumes. Pendant -plusieurs années, le mari trouva tout bien; mais voilà qu'un beau jour -il se mit en tête que sa femme n'entendait rien au jardinage. «C'est -moi,» lui dit-il, «qui m'occuperai cette année du jardin.» - -Semant un jour des pois de Rome[58], il en remarqua un qui était plus -gros que les autres; il le mit à la plus belle place, au milieu du -carré. Tous les matins il allait voir son pois de Rome, et le pois de -Rome grandissait, grandissait, comme jamais on n'avait vu pois de Rome -grandir. L'homme dit à sa femme: «Je vais aller chercher une rame pour -ramer mon pois de Rome.--Une rame!» dit-elle, «quand tu prendrais le -plus haut chêne de la forêt, il ne serait jamais assez grand.» - -Cependant le pois de Rome, à force de grandir, finit par monter -jusqu'au Paradis. L'homme dit alors: «J'ai envie de ne plus travailler; -je m'en vais grimper à mon pois de Rome et aller trouver le bon -Dieu.--Y penses-tu?» lui dit sa femme. Mais il n'en voulut pas -démordre; il grimpa pendant trois jours et arriva au Paradis: une -feuille du pois de Rome servait de porte. Après avoir traversé une -grande cour, puis une longue suite de chambres, dont les feuilles du -pois de Rome formaient les cloisons, il se trouva devant le bon Dieu -et lui dit: «Je voudrais bien ne plus être obligé de travailler. Ayez -pitié de moi et donnez-moi quelque chose.--Tiens,» dit le bon Dieu, -«voici une serviette dans laquelle tu trouveras de quoi boire et -manger. Prends-la et redescends par où tu es monté.» - -L'homme fit mille remerciements, redescendit et rentra au logis. «Ma -femme,» dit-il, «le bon Dieu m'a donné de quoi boire et manger.» -D'abord elle ne voulut pas le croire; mais quand elle vit la serviette -et tout ce qui était dedans, c'est alors qu'elle ouvrit de grands yeux. - -Au bout de quelque temps, quand il n'y eut plus rien dans la serviette, -l'homme se dit: «Il faut que je remonte à mon pois de Rome.» Il fut -encore trois jours pour arriver au Paradis. La feuille qui fermait -l'entrée s'écarta pour le laisser passer. «Que veux-tu, mon ami?» lui -demanda le bon Dieu.--«Nous n'avons plus rien à manger,» répondit -l'homme. Le bon Dieu lui donna une autre serviette encore mieux fournie -que la première, et l'homme redescendit par le même chemin. - -Les provisions durèrent plus longtemps cette fois; mais pourtant on en -vit la fin. L'homme dit alors: «C'est bien fatigant de toujours monter -à mon pois de Rome!--Oui,» répondit la femme, «plus fatigant que de -travailler.--Je vais,» dit l'homme, «demander au bon Dieu de me donner -de quoi vivre le reste de mes jours.» Il se mit donc encore à grimper, -et arriva au bout de trois jours à l'entrée du Paradis. Les larges -feuilles du pois de Rome s'écartèrent pour le laisser passer. «Que -veux-tu, mon ami?» lui demanda le bon Dieu.--«Je voudrais bien,» dit -l'homme, «ne plus être obligé de travailler. Donnez-moi, je vous prie, -de quoi vivre le reste de mes jours. J'ai trop de mal à grimper à mon -pois de Rome; je suis bien malheureux.--Tu vas être content,» lui dit -le bon Dieu. «Tiens, voici un âne qui fait de l'or. Mais ni toi, ni ta -femme, n'en dites rien à personne, et vivez comme on doit vivre, sans -trop dépenser; car vous feriez parler de vous.» - -L'homme redescendit bien joyeux avec son âne et dit à sa femme en -rentrant chez lui: «Voici un âne qui fait de l'or.--Es-tu fou?» lui -dit-elle.--«Non, je ne le suis pas; tu vas voir. Mais surtout n'en -parle à personne.» Il prit le drap du lit, l'étendit sous l'âne, et en -quelques instants, le drap se trouva couvert de pièces d'or. La femme -acheta du linge, des habits propres et de beaux meubles. - -A quelque temps de là, elle reçut la visite de sa belle-sœur. «Oh!» -dit celle-ci en entrant, «que tout est beau chez vous depuis que je ne -suis venue! Vous faites donc bien vos affaires?--Tu ne vois pas encore -tout,» dit l'autre, et elle lui montra son armoire remplie de linge, -sa bourse bien garnie de pièces d'or. «D'où peut vous venir cette -fortune?» demanda la belle-sœur.--«Je vais te le dire, mais garde-toi -d'en parler à personne. Mon mari est monté au pois de Rome qui va -jusqu'au Paradis, et le bon Dieu lui a donné un âne qui fait de l'or.» -Elle la conduisit à l'écurie et lui fit voit l'âne; c'était un âne -gris tacheté de noir. De retour chez elle, la belle-sœur s'empressa de -rapporter à son mari ce qu'elle venait d'apprendre. Le mari, s'étant -procuré un âne du même poil que celui de son beau-frère, vint pendant -la nuit prendre l'âne aux écus d'or, et laissa l'autre à sa place. On -ne s'aperçut de rien. - -Quelque temps après, l'homme au pois de Rome, n'ayant plus d'argent, -eut recours à son âne; mais ce fut peine inutile. Il dut encore grimper -au Paradis. «Que demandes-tu?» lui dit le bon Dieu. «Ne t'ai-je pas -donné tout ce qu'il te fallait?--Ah!» répondit l'homme, «l'âne ne veut -plus faire d'or maintenant.--Mon ami,» dit le bon Dieu, «ta femme n'a -pas gardé le secret, et l'âne est chez ton beau-frère, qui te l'a volé. -Mais je veux bien venir encore à ton aide. Tiens, voici un bâton. -Va chez ton beau-frère; s'il fait difficulté de te rendre l'âne, tu -n'auras qu'à dire: Roule, bâton!» - -L'homme prit le bâton, et, à peine descendu, courut chez le beau-frère, -qui était avec sa femme. «Je viens voir,» leur dit-il, «si vous voulez -me rendre mon âne.--Ton âne? A quoi nous servirait un âne? Nous avons -nos chevaux. (C'étaient des laboureurs.) D'ailleurs, tu n'as pas le -droit d'aller dans nos écuries.--Eh bien! roule, bâton!» Aussitôt le -bâton se mit à les rosser de la bonne manière. «Ah!» criaient-ils, -«rappelle ton bâton.» L'homme rappela son bâton et leur dit: «Vous -allez me rendre mon âne.--Nous ne savons ce que tu veux dire.--Eh bien! -roule, bâton!» Et le bâton frappa de plus belle. «Rappelle ton bâton,» -dit la femme, «et nous te rendrons ton âne.» - -Le bâton rappelé, l'homme reprit son âne et le ramena à la maison. -Depuis lors, il ne manqua plus de rien et vécut heureux avec sa femme. - -NOTES: - -[58] On appelle ainsi, à Montiers, les haricots. - - -REMARQUES - - Ce conte est formé de deux éléments qui ne se trouvent pas toujours - combinés ensemble, le thème des objets merveilleux, qui s'est déjà - présenté à nous dans cette collection (nºˢ 4, _Tapalapautau_, et - 39, _Jean de la Noix_), et celui de la plante qui monte jusqu'au - ciel. - - Nous avons étudié le premier de ces thèmes à l'occasion de nos - nºˢ 4 et 39; nous ajouterons seulement qu'on a dû remarquer dans - le _Pois de Rome_ que la serviette qui se couvre de mets au - commandement est remplacée prosaïquement par une serviette où se - trouve à boire et à manger. Nous avons déjà vu la même altération - de l'idée première dans notre nº 19, _le Petit Bossu_. - - Quant au second thème, nous l'étudierons ici, dans les diverses - combinaisons où il se rencontre. - - * * * * * - - Parmi les contes où ce second thème n'est pas combiné avec le - premier, nous citerons d'abord un conte russe (Ralston, pp. - 294-295): Un vieux bonhomme plante un haricot sous sa table. Le - haricot pousse si bien qu'il faut lui ouvrir un passage à travers - plafond et toit; il finit par toucher au ciel. Le bonhomme grimpe - à la tige du haricot. Arrivé au ciel, il voit une cabane dont les - murs sont de gâteau; les bancs, de pain blanc, etc. Cette cabane - est la demeure de douze chèvres, qui ont, l'une un œil, l'autre - deux, et ainsi de suite jusqu'à douze. Par la vertu de certaines - paroles, le vieux parvient à endormir la chèvre à un œil, qui est - chargée de faire bonne garde, puis, les jours suivants, les autres - chèvres. Malheureusement il oublie d'endormir le douzième œil de la - dernière, et il est pris.--L'histoire ne s'arrête pas là, dans une - variante également russe (_ibid._, p. 295); elle se lance dans une - série de hâbleries à la Münchhausen. Chassé de la maison gardée par - la chèvre aux six yeux, le moujik retourne à sa tige de pois: plus - de tige de pois. Il se fait une corde avec des fils de la vierge, - etc., etc. - - Dans un conte westphalien (Grimm, nº 112), un paysan a laissé - tomber dans un champ une graine de navet; il en sort un arbre, qui - s'élève jusqu'au ciel. L'homme y grimpe, et, tandis qu'il est à - regarder dans le Paradis, il s'aperçoit que l'on coupe l'arbre. Il - tresse une corde avec de la menue paille, etc.--Comparer un autre - conte westphalien (Grimm, III, p. 193), où une histoire du même - genre est mise dans la bouche d'un jeune paysan qui s'est fait fort - de dire les plus grandes hâbleries du monde. Ce conte appartient - au groupe de contes où celui qui «mentira le mieux» gagnera - telle ou telle chose, parfois (ici, par exemple) la main d'une - princesse.--Nous mentionnerons, parmi les contes de ce groupe, - comme présentant ce même thème, un conte lithuanien (Schleicher, p. - 38), un conte serbe (Vouk, nº 44), un conte grec moderne (Hahn, nº - 59), un conte norvégien (Asbjœrnsen, t, II, p. 97). - - Dans un conte français, que M. Alphonse Karr dit avoir entendu - raconter dans son enfance (_Moniteur universel_, 18 mars 1879), un - saint ermite, désolé de la mauvaise conduite des habitants de son - village et ne voyant aucun résultat de ses prières, demande à être - admis devant le bon Dieu pour lui exposer ses vœux. Saint Jean, son - patron, lui apparaît en songe et lui donne une fève qui, plantée - par l'ermite, croît merveilleusement et finit par arriver au ciel, - où le saint homme, après y avoir grimpé, demande et obtient ce - qu'il désirait. - - Dans un troisième conte russe (Ralston, p. 291), un vieux bonhomme - plante dans sa cave un chou qui grandit aussi merveilleusement que - les haricots, pois, etc., des contes précédents. Ici, le vieux fait - un trou dans le ciel avec sa hache et s'y introduit. Il y voit un - moulin à bras qui, à chaque tour, donne un pâté et un gâteau avec - un pot d'eau-de-vie de grain. Après avoir bien mangé et bien bu, - le bonhomme redescend et dit à sa femme de venir avec lui là-haut. - Il la met dans un sac qu'il tient avec les dents et commence à - grimper; mais, à moitié chemin, le sac lui échappe, et la vieille - femme est tuée, etc. - - - Ce moulin merveilleux fait penser à la serviette de nos contes - lorrains et des contes analogues. Un autre conte russe (Ralston, p. - 296) va se rapprocher davantage de ces contes. Le héros du conte - russe, toujours un vieux bonhomme, après avoir grimpé à un chêne - né d'un gland planté par lui dans sa maison, trouve dans le ciel, - outre le moulin à bras, un coq à crête d'or. Il rapporte l'un et - l'autre chez lui, mais bientôt un seigneur _vole le moulin_, lequel - est finalement repris par le coq. - - * * * * * - - Dans les contes qui vont suivre, la ressemblance avec le _Pois de - Rome_ est complète. Voici, pour commencer, un conte flamand (A. - Lootens, nº 1): Un homme plante une fève de marais; le lendemain - il voit qu'elle a grandi et qu'elle a monté jusqu'à la porte du - Paradis. Il y grimpe et obtient de saint Pierre une brebis à - laquelle il suffit de dire: «Petite brebis, secoue-toi!» pour voir - pleuvoir les écus. Comme dans notre nº 4, _Tapalapautau_, l'homme - est attrapé par un hôtelier qui substitue une brebis ordinaire à la - brebis aux écus. Saint Pierre lui donne ensuite une table qui se - couvre de mets au commandement, et enfin un sac d'où sortent, quand - on prononce certaines paroles, des gourdins qui battent les gens. - Par le moyen de ces gourdins, l'homme se fait rendre sa table et sa - brebis.--Dans un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I, - nº 12), un homme est si pauvre qu'il ne lui reste plus qu'une fève. - Il la plante dans son jardin et lui dit tous les matins de pousser - bien vite pour qu'il aille chercher son pain au Paradis. Au bout - de quelques jours, la fève lui dit qu'il peut monter. Il arrive à - la porte de Paradis, où il trouve saint Pierre. Les objets donnés - successivement par saint Pierre sont un âne qui fait des écus, une - serviette qui se couvre de mets quand on lui dit: «Pain et vin», et - enfin, l'un et l'autre ayant été volés par un aubergiste, un bâton - qui rosse les gens.--Même enchaînement dans un des contes picards - (nº 4) publiés dans le tome VIII (1879) de la _Romania_. Ici, c'est - en grimpant à la tige du haricot pour en cueillir les gousses que - Jean arrive au Paradis. Les objets donnés par le bon Dieu sont - l'âne merveilleux, une table qui apprête à dîner, et une poêle - (_sic_) qui frappe tout ceux qu'on désigne.--Voir encore un conte - toscan (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 29), où saint Pierre - donne au petit garçon qui a planté la fève une table, un âne et une - massue. - - Dans un conte grec moderne (nº 1 de l'appendice des _Deutsche - Mærchen_, de Simrock), même combinaison, avec quelques traits - particuliers: Un vieux bonhomme n'a pour nourrir sa famille qu'un - caroubier. Or, cet arbre grandit si fort, qu'il finit par atteindre - presque le ciel, et tous les jours le bonhomme grimpe au caroubier - pour en cueillir les gousses. Voilà qu'une fois il entend dans - l'air l'Hiver et l'Eté qui se disputent, chacun prétendant valoir - mieux que l'autre. Ils aperçoivent l'homme sur son arbre et le - prennent pour arbitre. Celui-ci leur dit qu'ils sont l'un et - l'autre si bons, qu'il est très difficile de choisir entre eux. Les - contestants, très satisfaits de sa réponse, lui font cadeau d'un - petit pot de terre: «Il te procurera tout ce dont tu auras besoin; - mais garde-toi de le dire à personne.» L'homme commande au pot de - lui procurer un bon repas; de même le lendemain. Sa femme le presse - tant qu'il finit par lui révéler le secret. Quelque temps après, - leur fils, ayant vu une jeune princesse, en devient éperdument - amoureux. Il dit à sa mère d'aller la demander pour lui en mariage - au roi. Ce dernier répond qu'il y consentira, si le lendemain le - jeune homme et ses parents ont en face de son palais à lui un - palais bien plus beau. Que fait la femme? Elle ordonne au petit - pot de leur procurer un palais, et alors le mariage a lieu. Le roi - et ses serviteurs enivrent le vieux bonhomme et lui extorquent son - secret; ils lui volent son petit pot et lui en substituent un autre - en apparence semblable. Le bonhomme est donc obligé de remonter sur - son arbre; il revoit l'Hiver et l'Eté, qui prennent pitié de lui et - lui donnent un gourdin et une corde: «Tu n'auras qu'à commander, et - ils garrotteront et bâtonneront ceux que tu voudras.» Par ce moyen - le bonhomme rentre en possession de son petit pot. - - Dans un conte corse (Ortoli, p. 171), un pauvre diable, qui court - après la fortune, arrive un jour dans un pays où il trouve un - châtaignier si grand qu'il va jusqu'au ciel. Il y monte, et arrive - au Paradis. Les objets qu'il reçoit successivement de saint Pierre - sont une serviette merveilleuse, un âne qui fait de l'or et un - bâton qui bat les gens, et notamment le fripon d'hôtelier. - - - Dans un conte de la Normandie, recueilli par M. Edélestand du - Méril (_Etudes sur quelques points d'archéologie et d'histoire - littéraire_, 1862, p. 474), il y a association d'un autre thème: Le - bonhomme Misère rencontre Notre-Seigneur et saint Pierre; il leur - demande l'aumône. Notre-Seigneur lui donne une fève et lui dit de - s'en contenter. Misère s'en retourne chez lui, et, comme il n'a - pas de jardin, il plante la fève dans l'âtre de sa cheminée. La - fève ne tarde pas à pousser; le soir, elle sort déjà par le haut de - la cheminée, et, le lendemain matin, on n'en voit plus le sommet. - Misère grimpe à la tige de la fève; ne trouvant pas de gousses, il - monte toujours et arrive au Paradis. Saint Pierre lui promet, à sa - prière, qu'il aura toujours dans sa maison de quoi boire et manger. - Malheureusement pour Misère, sa femme l'oblige à grimper plusieurs - fois encore à la fève pour adresser à saint Pierre des demandes - de plus en plus déraisonnables, et il finit par redevenir aussi - pauvre qu'auparavant.--Ce dernier élément qui vient se combiner - avec notre thème est celui que développe le nº 19 de la collection - Grimm, _le Pêcheur et sa Femme_. - - Mentionnons encore un conte flamand (J. W. Wolf, _Deutsche Mærchen - und Sagen_, nº 16), qui offre la combinaison de l'histoire du - haricot avec le thème du nº 35 de la collection Grimm, _le Tailleur - dans le Ciel_, et ensuite avec les hâbleries dont nous avons parlé - tout à l'heure. - - Dans un conte anglais (Grimm, III, p. 321.--Brueyre, p. 35), Jack - grimpe à un haricot qui monte jusqu'aux nuages. Il arrive dans une - contrée inconnue, où il rencontre une fée, et où il a ensuite des - aventures avec un géant. - - - - -LVII - -LE PAPILLON BLANC - - -Il était une fois un homme qui était toujours ivre. Comme il revenait -un jour du cabaret, il passa par le cimetière et trébucha contre une -tête de mort. «Tu n'es pas ici pour tes mérites,» lui cria-t-il en -colère.--«Demain,» répondit la tête, «à cette même heure, tu y seras -pour les tiens.» - -A l'instant même, l'ivrogne fut dégrisé et retourna chez lui tout -épouvanté. Sa femme lui dit en le voyant rentrer: «Il est bien étonnant -que tu n'aies pas bu aujourd'hui.--Ah!» répondit l'homme, «je suis bien -dégrisé; il m'est arrivé une terrible aventure.» - -Quand la femme sut ce qui s'était passé, elle courut chez le curé pour -lui demander secours. Le curé dit à l'ivrogne: «Allez sur la tombe de -votre filleul; frappez, et il en sortira un petit papillon blanc, qui -combattra pour vous.» - -Le lendemain, l'homme, suivant le conseil du curé, se rendit au -cimetière et frappa sur la tombe de son filleul; aussitôt il en -sortit un papillon blanc qui combattit contre la tête de mort et fut -vainqueur. Puis le papillon dit à l'homme: «Mon cher parrain, je vous -devais une place en Paradis, et je vous la gardais; maintenant je suis -quitte avec vous.» - - -REMARQUES - - Nous n'avons à rapprocher de ce petit conte qu'une légende de la - Basse-Bretagne (Luzel, _Légendes_, II, p. 126): Un jeune homme, - qui va se marier, passe, en revenant de chez sa fiancée, devant - un gibet où un de ses anciens rivaux est pendu. Excité par le - cidre, il invite le pendu à ses noces. Le pendu s'y rend, en effet, - mais visible seulement pour le marié, et, à son tour, il invite - celui-ci à venir souper chez lui, le soir. Comme dans le conte - lorrain, c'est l'âme d'un petit enfant, filleul du marié, qui sauve - celui-ci. Elle le rend invisible aux yeux des diables rassemblés - auprès du gibet.--M. Luzel donne (_op. cit._, II, p. 201) une - seconde version presque identique de cette légende, recueillie dans - l'île de Bréhat. - - - Il est assez remarquable que, dans notre conte, l'âme du filleul - apparaisse sous la forme d'un papillon, ψυχή, comme chez les Grecs. - - - - -LVIII - -JEAN BÊTE - - -Il était une fois un jeune garçon qu'on appelait Jean Bête. Sa mère lui -dit un jour: «Jean, tu iras porter ma toile au marché, mais tu ne la -vendras pas à des gens trop bavards.--Non, maman; soyez tranquille.» - -Il se rendit donc au marché. Bientôt un homme s'approcha de lui: -«Combien voulez-vous de votre toile!--Hon.--A combien votre -toile?--Hon.--Répondez donc.--Vous n'aurez pas ma toile; vous êtes trop -bavard.» - -Jean s'en alla un peu plus loin. Arriva un autre homme: -«Vous avez de bien belle toile.--Hon.--Combien la -vendez-vous?--Hon.--Parlerez-vous?--Vous n'aurez pas ma toile, vous -êtes trop bavard.» - -«Je vais m'en retourner,» se dit Jean; «je vois bien qu'il n'y a ici -que des bavards.» - -En quittant le marché, il eut l'idée d'entrer à l'église. Voyant à -la porte un saint de pierre, il s'en approcha et lui présenta sa -marchandise, en disant: «Voulez-vous de ma toile?» Il se trouva qu'au -même instant le vent fit remuer la tête du saint, qui n'était plus trop -solide: Jean crut qu'il faisait signe que oui. «Vous aurez ma toile,» -lui dit-il, «vous n'êtes pas bavard, vous.» Il lui mit la toile sur le -bras et s'en retourna au logis. - -«Eh bien! Jean,» lui dit sa mère, «as-tu vendu ta toile?--Oui, -maman.--A qui l'as-tu vendue?--Il n'y avait sur le marché que des -bavards. J'ai vu à la porte de l'église un brave homme qui ne dirait -rien du tout, et je la lui ai donnée. Il ne me l'a pas payée, mais il -n'y a rien à craindre.--Malheureux!» dit la mère, «cours vite reprendre -ma toile.» - -Jean retourna à l'église; la toile était toujours sur le bras du saint. -«Rends-moi ma toile,» lui dit Jean. A ce moment, le vent fit branler la -tête du saint à droite et à gauche. «Ah!» cria Jean, «tu ne veux pas -me la rendre; attends un peu.» Il donna au saint une volée de coups de -bâton, reprit la toile et revint tout joyeux à la maison. - - -REMARQUES - - Voici la première partie d'une variante, également recueillie à - Montiers-sur-Saulx: - - Il était une fois une femme qui avait un fils qu'on appelait Jean - Bête. Elle lui dit un jour: «Nous allons entasser la lessive; tu - apporteras l'eau, moi je mettrai le linge dans le cuvier. De cette - façon nous aurons vite fait.» - - A ce moment, on vint dire à la femme que quelqu'un la demandait. - «Jean,» dit-elle, «tu mettras dans le cuvier tout ce que nous avons - de noir (de sale); ensuite tu jetteras la lessive de haut.--Oui, - maman.» La mère étant partie, Jean ramassa dans la maison les - chapeaux, les habits des dimanches, tout ce qu'il put trouver de - noir, et les entassa dans le cuvier. Puis il monta au grenier, fit - un trou au plancher et de là il jeta la lessive dans le cuvier. - - La mère revint pendant qu'il était à sa besogne. «Vous voyez, - maman,» cria-t-il, «je la jette de haut.--Malheureux!» dit la mère, - «que fais-tu? et qu'as-tu mis dans le cuvier?--J'y ai mis tout ce - que nous avons de noir.--Ah!» dit la mère, «voilà un bel ouvrage! - maintenant ma toile est toute gâtée. Tu iras me la porter à la - foire; mais tu ne la vendras pas à des babillards: ils attireraient - le monde, et l'on remarquerait les taches.» - - Suit une histoire analogue à celle que nous avons donnée dans notre - texte. - - - Dans une autre variante de Montiers, Jean va à la foire pour - acheter un pot. En revenant, arrivé à un endroit où le chemin se - partage en deux, il met le pot par terre à l'entrée d'un des deux - chemins et lui dit: «Tu as trois pattes; moi, je n'ai que deux - pieds; tu peux bien marcher. Nous verrons qui sera le plus tôt - arrivé.» Et il s'en va par l'autre chemin. - - - Dans une troisième variante, la grand'mère de Jean voudrait le - marier; mais personne ne veut de lui. Elle lui recommande de se - poster un dimanche à la porte de l'église, à la sortie de la messe, - et de «lancer des œillades» aux jeunes filles qui passeront devant - lui, dans l'espoir que quelqu'une le trouvera de son goût. Jean va - dans l'étable, arrache les yeux de tous les moutons et les lance - aux jeunes filles[59]. - - Dans un conte bourguignon (Beauvois, p. 203), Cadet Cruchon est - aussi envoyé par sa mère vendre de la toile au marché, avec - recommandation de ne pas entrer en pourparlers avec des gens - bavards. Ainsi que notre Jean Bête, il renvoie tous ceux qui lui - demandent le prix de sa toile et la vend finalement à une statue - de saint. Comme, malgré ses réclamations, la statue ne veut pas le - payer et qu'il ne peut pas reprendre sa toile, qui a disparu, il - donne des coups de bâton à la statue; elle est brisée, et Cadet - Cruchon trouve dans le socle un trésor. - - Cette forme est plus complète; car le dernier trait (la découverte - du trésor) fait partie de presque tous les contes que nous avons à - citer[60]. - - Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 57), dans un conte - toscan (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 32), dans un conte - italien de Rome (miss Busk, p. 371), dans un conte napolitain - (p. 14 de la revue _Giambattista Basile_, année 1884), dans un - conte sicilien (Pitrè, t. III, nº 190, 1), dans un conte de la - Basse-Autriche (_Zeitschrift für deutsche Philologie_, VIII, p. - 94), c'est, comme dans notre conte et dans le conte bourguignon, - une pièce de toile qu'une mère envoie son fils vendre. Dans un - conte allemand (Simrock, nº 18),--le seul, avec notre conte et les - contes autrichien, breton et basque dont nous allons parler, où il - ne soit pas question de trésor,--au lieu du fils, c'est un valet, - et il est envoyé vendre du beurre. - - Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, p. 224), Jean le - Diot vend la vache de sa mère à une statue de saint, qu'il brise - ensuite à coups de bâton après lui avoir vainement réclamé ses - vingt écus. Puis, voyant une poignée de liards et de sous dans une - petite tasse auprès de la statue, il les met dans sa poche et s'en - retourne à la maison (ce dernier trait est évidemment un souvenir - affaibli du trésor).--Dans un conte basque (Vinson, p. 95), où le - niais vend également une vache à la statue, ce souvenir lui-même a - disparu complètement. - - Un autre conte breton, celui-ci de la Bretagne bretonnante (Luzel, - 3e rapport), est fort altéré: Jean de Ploubezre est envoyé par - sa mère à la ville pour vendre une pièce de toile et acheter un - trépied. Sur le bord de la route, il s'agenouille dans une chapelle - de saint Jean, et il lui semble que son patron grelotte de froid. - Il enroule toute sa pièce de toile autour de la statue. Près de la - statue de saint Jean était la statue d'un autre saint, qui avait - l'air de tendre la main; une vieille femme y ayant mis un sou, Jean - se dit que ce saint paiera le trépied. Il prend le sou, va chez un - quincaillier, où il choisit un trépied, puis il. jette le sou sur - le comptoir et s'enfuit à toutes jambes avec le trépied. En montant - une côte, il se dit: «Il faut que je sois bien bête de porter ainsi - celui qui a trois pieds, tandis que moi je n'en ai que deux.» Et il - pose son trépied à terre au milieu de la route.--Il y a ici, comme - on voit, une combinaison de l'épisode de la statue avec celui du - pot de notre seconde variante lorraine. - - Ce second épisode se trouve aussi dans le conte bourguignon: Cadet - Cruchon, ennuyé de voir un pot qu'il a acheté remuer constamment - dans sa voiture, le met par terre, pensant qu'avec ses trois pieds - le pot pourra toujours le rattraper.--En Picardie, on raconte aussi - une histoire analogue de Gribouille et de sa marmite (Carnoy, pp. - 179-180); dans la Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p. - 98), de Jean le Fou et de son trépied. - - - L'épisode de la statue reparaît, sous une forme un peu différente, - dans un conte russe (Ralston, p. 49): Le plus jeune de trois - frères, garçon plus que simple, n'a eu qu'un bœuf pour sa part - d'héritage. S'en allant pour le vendre, il passe devant un vieil - arbre, que le vent agite. Il s'imagine entendre l'arbre lui - demander à acheter le bœuf; il laisse là sa bête et dit qu'il - reviendra le lendemain chercher l'argent. Quand il revient, le bœuf - a disparu. Le jeune homme réclame son paiement, et, ne recevant - pas de réponse, il prend sa hache et commence à couper l'arbre, - quand soudain d'un creux s'échappe un trésor que des voleurs y - avaient caché.--Même histoire dans un conte wende de la Lusace - (Veckenstedt, p. 64), dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie - (Haltrich, nº 61), dans un conte valaque (Schott, nº 22, 3), et - aussi, en Sibérie, dans un conte des Ostiaks (A. Ahlqvist, _Ueber - die Sprache der Nord-Ostjaken_, Helsingfors, 1880, p. 15). - - * * * * * - - Au XVIIe siècle, le Napolitain Basile insérait dans son - _Pentamerone_ (nº 4) un conte qu'il faut rapprocher des précédents: - Vardiello vend sa toile à une statue, puis, en la brisant, il - découvre un trésor. Sa mère, craignant son indiscrétion, s'avise - d'une ruse; elle lui dit d'aller s'asseoir devant la porte de la - maison. Pendant ce temps, elle fait pleuvoir d'une fenêtre des - figues et des raisins secs, que Vardiello s'empresse de ramasser. - Plus tard, ayant parlé imprudemment du trésor, il est conduit - devant les juges. On lui demande quand il a trouvé les ducats; il - répond que c'est le jour où il a plu des figues et des raisins - secs. Les juges le croient encore plus fou qu'il ne l'est, et - l'affaire en reste là. (Comparer le conte napolitain moderne, déjà - cité.) - - Dans un conte sicilien, se rattachant à cette famille de contes - (Gonzenbach, nº 37), la mère de Giufà s'y prend d'une façon - analogue pour infirmer le témoignage de son fils au sujet d'un - trésor qu'il a trouvé. Là, Giufà a été envoyé par sa mère chez - le teinturier pour lui porter une pièce de toile à teindre en - vert. Il la laisse à un petit lézard vert, qu'il se figure être - le teinturier. Quand il revient pour reprendre sa toile, il ne la - retrouve plus, et il démolit la maison du prétendu teinturier, - c'est-à-dire un tas de pierres, dans lequel il trouve un pot plein - d'or[61]. - - - Nous allons rencontrer la même fin dans un conte oriental, dont - la première partie a beaucoup d'analogie avec les contes que nous - étudions ici, et notamment avec le conte sicilien. Dans ce conte - arabe (_Mille et une Nuits_, trad. allemande dite de Breslau, t. - XI, p. 144), un mangeur d'opium croit vendre sa vache à une pie qui - caquète sur un arbre. Quand il revient pour toucher son argent, - il s'imagine que la pie déclare ne pas vouloir payer. Furieux, - il lui lance une bêche qu'il porte. L'oiseau effrayé s'envole et - va se poser à quelque distance sur un tas de fumier. Le mangeur - d'opium croit que la pie lui fait signe de prendre là son argent; - il fouille et trouve un pot rempli d'or. Il en prend la valeur - de sa vache et remet le pot dans le fumier. Sa femme, ayant eu - connaissance de l'histoire, va déterrer le pot et rapporte le reste - du trésor. Le mangeur d'opium la menace de la dénoncer à la police. - Alors la femme va acheter de la viande cuite et des poissons cuits, - et éparpille le tout devant la porte de la maison, pendant la - nuit. Puis elle réveille son mari et lui dit qu'il vient de faire - un grand orage et qu'il a plu de la viande cuite et des poissons - cuits. Le mangeur d'opium se lève, et voyant la viande et les - poissons jonchant le sol, il ne doute pas du prodige. Le lendemain - matin, il va dénoncer sa femme, comme il en avait manifesté - l'intention. La femme est citée devant l'officier de police; elle - nie le vol et dit que son mari est fou. «Pour vous en assurer,» - ajoute-t-elle, «demandez-lui seulement quand le prétendu vol a - été commis.» L'officier de police pose cette question au mangeur - d'opium qui répond: «Dans la nuit où il a plu de la viande cuite et - des poissons cuits.» En entendant ce langage, l'officier de police - ne croit plus un mot de ce que l'homme a dit, et il fait mettre la - femme en liberté. - - Un conte kabyle (Rivière, p. 179) présente la même combinaison. - Dans ce conte, le niais vend son bouc à un coucou qui chante sur - un frêne, et laisse le bouc attaché à l'arbre, en disant qu'il - reviendra tel jour pour avoir son argent. Au jour dit, il revient. - Furieux contre le coucou qui ne veut ni le payer, ni lui rendre - son bouc (les bêtes sauvages l'ont mangé), il crie en montrant une - vieille masure qui se trouve près de là: «Eh bien! je m'en vais - démolir ta maison.» Il se met, en effet, à démolir la masure et y - découvre un trésor[62]. Il prend seulement le prix du bouc. Quand - il rentre chez lui et que sa mère entend parler du trésor, elle - lui dit qu'ils iront le prendre le lendemain. Elle prépare, sans - que son fils s'en aperçoive, des crêpes et des beignets, et ils - partent ensemble pendant la nuit. La mère marche derrière le jeune - homme et jette des crêpes en l'air. «O ma mère,» crie le niais, «il - tombe une pluie de crêpes.» Plus loin, c'est une pluie de beignets - qu'il croit voir tomber. Enfin ils arrivent à la masure et prennent - le trésor. Le lendemain, le niais va dire aux hommes du village - réunis dans la _thadjemath_: «Hier, pendant la nuit, nous avons - rapporté un trésor de tel endroit.» Les propriétaires du terrain, - l'ayant entendu, vont réclamer le trésor à la mère. «Ne le croyez - pas,» dit celle-ci, «cet enfant est niais.--Comment?» dit le jeune - garçon, «c'est si vrai, qu'il est tombé, pendant que nous étions - en route, une pluie de crêpes, puis une pluie de beignets.» En - l'entendant parler ainsi, les hommes sont convaincus qu'il ne sait - ce qu'il dit et ne s'occupent plus du trésor[63]. - - * * * * * - - Venons au passage des «œillades» de notre variante. Ce passage se - retrouve à peu près identiquement, dans un conte picard (Carnoy, - p. 185), dans des contes basques (Webster, p. 69; Vinson, p. 97), - dans le conte bourguignon, dans un des contes de la Haute-Bretagne - (Sébillot, _Littérature orale_, p. 104), et aussi dans un conte du - Tyrol allemand (Zingerle, I, nº 40) et dans trois contes toscans - (Imbriani, _La Novellaja fiorentina_, p. 595; Nerucci, nº 35; - Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 33). - - Cette même histoire est racontée dans un livre allemand de 1557, - cité par Guillaume Grimm (III, p. 62) et, d'après M. Imbriani - (_loc. cit._, p. 596), dans les _Facetiarum Libri tres_ (1506), de - Henri Bebel. - - Dans un conte écossais (Campbell, nº 45) et dans un conte irlandais - (Kennedy, II, p. 79), qui se rapportent l'un et l'autre au thème de - notre nº 36, _Jean et Pierre_, le valet feint, par malice et pour - amener son maître à se fâcher, de ne pas comprendre l'ordre que - celui-ci lui a donné de lancer de son côté à un certain moment une - «œillade de bœuf» ou une «œillade de brebis», pour lui faire signe, - et il lui lance de vrais yeux de bœufs ou de brebis. - - - Il est très probable que cet épisode des œillades, comme les - autres, doit exister en Orient. M. Thorburn, dans son livre _Bannu - or Our Afghan Frontier_, déjà cité par nous, fait allusion à - diverses histoires afghanes du genre de _Jean Bête_, mais il n'en - raconte qu'une seule, qui a son pendant en Europe et où il s'agit - aussi de l'étrange galanterie du niais (pp. 207-208). On nous - permettra de la résumer en quelques mots: Une vieille femme a un - fils à moitié fou. Elle voudrait le voir se marier et elle l'engage - à chercher à se faire bien venir de quelque jeune fille du village. - «Pour cela,» lui dit-elle, «il ne sera pas mal, au contraire, de - la bousculer un peu.» Le jeune homme se rend au puits du village, - et, quand les jeunes filles viennent tirer de l'eau, il bouscule - si bien celle qui arrive la première, qu'il la fait tomber dans - le puits. Ensuite il s'en va tout fier conter son exploit à sa - mère. Celle-ci, qui est fort avisée, tue une chèvre et la jette - dans le puits. Naturellement, grâce au bavardage de son fils, - tout le village sait bientôt l'histoire, et l'on vient au puits - pour constater le crime. Mais, quand au lieu d'une jeune fille on - retire une chèvre, tout le monde n'a plus que de la pitié pour le - pauvre fou.--La collection de contes indiens du Kamaon, publiée - par M. Minaef, contient un conte à peu près semblable (nº 15). - Ici le niais demande à sa mère comment il faut s'y prendre pour - gagner l'affection des jeunes filles. «Va t'asseoir sur le bord de - l'étang,» lui dit la mère. «Quand il viendra une jeune fille, tu - lui jetteras une petite pierre. Si elle sourit, tu sauras qu'elle - t'aime. Sinon, jette-lui une pierre un peu plus grosse, et ainsi de - suite, jusqu'à ce qu'elle rie.» Le jeune garçon suit ce conseil, et - il finit par jeter à une jeune fille une pierre tellement grosse - qu'il la tue. La jeune fille étant tombée la bouche ouverte, le - niais s'imagine qu'elle rit, et il court tout joyeux annoncer à - sa mère que la jeune fille l'aime. Sa mère fait disparaître le - cadavre. Suit la substitution d'une chèvre morte au corps de la - jeune fille.--Le conte indien du Bengale cité plus haut (miss - Stokes, nº 7) renferme à peu près le même épisode. - - L'idée principale de cet épisode,--un cadavre jeté dans un puits - et remplacé par une chèvre, grâce à la prudence de la mère du fou - qui a été l'auteur du meurtre,--se retrouve, nous l'avons dit, en - Europe, et notamment dans plusieurs des contes cités plus haut: le - conte sicilien de la collection Gonzenbach, le conte napolitain - moderne, le conte breton de la collection Luzel et le conte russe. - Comparer un conte kabyle (Rivière, p. 43). - - * * * * * - - L'histoire de la lessive, de notre première variante, se retrouve, - à peu près, dans le conte bourguignon. La mère du niais lui a dit: - «Ce que tu verras de noir et de crasseux, tu le mettras dans la - _bue_.» Il y met les chaudières et les marmites. - - -NOTES: - -[59] Cette dernière variante a une seconde partie, que nous résumerons -ici: La grand'mère de Jean, qui veut le marier, le conduit dans un -village voisin, chez un homme qui a trois filles. On les invite à -souper. La grand'mère dit à Jean: «Tu es grand mangeur. Cela pourrait -faire mauvais effet. Quand je verrai que tu auras assez mangé, je -te marcherai sur le pied.--Bien!» dit Jean. A peine commence-t-on à -souper, qu'un chien qui est sous la table marche sur le pied de Jean. -Aussitôt celui-ci dépose sa cuiller, et, malgré toutes les instances -qu'on lui fait, il ne mange plus de tout le repas. Le souper terminé, -la grand'mère lui demande pourquoi il s'est conduit ainsi. «Mais,» -dit-il, «vous m'avez marché sur le pied.» - -Cette histoire se retrouve, pour le fond, non seulement en France, dans -la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 35), en Picardie (Carnoy, p. 198), -dans le pays basque (Vinson, p. 96), mais en Allemagne, dans un conte -souabe (Meier, nº 52) et dans un conte de la région du Harz supérieur -(Prœhle, I, nº 69). - -Dans ces contes, à l'exception du conte picard et du conte basque, -le personnage qui correspond à Jean a encore, pendant la nuit, après -le souper, des aventures ridicules, que nous nous souvenons d'avoir -aussi entendu raconter à Montiers dans un autre conte commençant par -l'épisode du souper et du chien qui marche sur le pied du garçon. -N'ayant pas de notes pour rédiger ce conte, nous nous bornerons à dire -qu'il ressemble extrêmement au conte breton. - -[60] Y aurait-il quelque relation de parenté entre ces contes et la -fable ésopique où un homme, fatigué de demander en vain la richesse à -Mercure, brise de colère la statue du dieu et trouve dans la tête un -trésor (Babrius, nº 119, édition de la collection Teubner; Esope, nº -66, même édition; La Fontaine, _Fables_, III, 8)? - -[61] Comparer, pour la ruse qu'on emploie dans ces trois contes, divers -contes qui ne sont pas de cette famille: un conte danois (Grundtvig, -I, p. 77), un conte suédois (traduit par M. Axel Ramm dans l'_Archivio -per le tradizioni popolari_, II, p. 477), un conte wende de la Lusace -(Veckenstedt, p. 231), un conte de la Petite Russie (L. Léger, nº 20), -etc. - -[62] Comparer le passage du conte sicilien de la collection Gonzenbach -où Giufà démolit la «maison» du lézard. - -[63] L'épisode de la pluie de friandises se rencontre dans un conte -indien du Kamaon (Minaef, nº 5): Le fils niais d'une mère très avisée -se trouve mis en possession d'un sac d'or qui appartient à un homme -riche. Il apporte le sac à sa mère. Cette dernière achète des sucreries -et les éparpille sur le toit et sur la vérandah de sa maison. «Vois, -mon fils,» dit-elle, «quelle sorte de pluie vient de tomber.» Le jeune -garçon mange les sucreries. Cependant le sac est réclamé par le crieur -public, et une récompense est promise à qui le rapportera. Le jeune -garçon va dire que le sac est chez sa mère. On arrive. «Ma mère, où est -le sac que je t'ai donné?--Quand m'as-tu donné un sac?--Le jour où il a -plu des sucreries.» La mère dit aux gens: «Quand a-t-il jamais plu des -sucreries?» Les gens se mettent à rire en disant: «Pauvre niais!» et -ils s'en vont.--Même récit à peu près dans un conte indien du Bengale, -probablement de Bénarès (miss Stokes, nº 7). - - - - -LIX - -LES TROIS CHARPENTIERS - - -Il était une fois une veuve qui avait trois fils, tous les trois -charpentiers. Ceux-ci, voyant qu'ils ne gagnaient pas assez dans leur -pays pour nourrir leur mère, lui dirent adieu et se rendirent dans un -village à sept ou huit lieues de là. Ils entrèrent comme domestiques -dans une grosse auberge, où l'on avait justement besoin de trois -garçons et où ils restèrent un an; leur année finie, ne se trouvant pas -assez payés, ils allèrent chercher fortune ailleurs, après avoir envoyé -cent écus à leur mère. - -Un jour qu'ils traversaient un bois, ils rencontrèrent un homme d'une -taille extraordinaire: c'était un génie, qui leur dit: «Où allez-vous, -mes amis?--Nous sommes en route pour gagner notre vie et celle de notre -mère.» - -Le génie dit à l'aîné: «Tiens, voici une ceinture sur laquelle il y a -une étoile d'or; quand tu toucheras cette étoile, il en sortira des -perles, des rubis, des diamants, des émeraudes, des plats d'or et -d'argent.» - -Il dit ensuite au cadet: «Tiens, voici une sonnette; en la faisant -sonner tu ressusciteras les morts.--Et toi,» dit-il au plus jeune, -«prends ce sabre dont le nom est: _Quiconque me portera sera -vainqueur_.» - -Il leur donna de plus à chacun du baume vert qui guérissait toutes les -blessures, et, après les avoir bien régalés, il les congédia. Les trois -frères le remercièrent et le prièrent de porter mille écus à leur mère. - -Après avoir marché pendant deux jours encore dans la forêt, ils -arrivèrent chez un roi qui était en guerre avec son voisin, et lui -offrirent leurs services. L'aîné lui dit qu'il n'avait qu'à toucher -l'étoile d'or de sa ceinture pour en faire sortir des perles, des -diamants, des émeraudes, des rubis, des plats d'or et d'argent. Le -second dit qu'en faisant sonner sa sonnette, il ressuscitait les morts. -Le troisième parla de son sabre _Quiconque me portera sera vainqueur_. -Ils n'oublièrent pas le baume vert qui guérissait toutes les blessures. -Enfin, le roi promit sa fille à celui qui se distinguerait le plus à la -guerre. - -Les trois frères combattirent comme des lions; la sonnette ressuscitait -les morts, le baume vert guérissait les blessures, le sabre faisait -merveille. Bref, le roi qu'ils servaient remporta la victoire, la -paix fut signée au bout de deux mois, et le roi vaincu fut obligé de -financer. - -La princesse épousa celui des trois frères qui avait la sonnette; les -deux autres se marièrent avec les nièces du roi. - - -REMARQUES - - Ce conte présente, d'une façon tout à fait embryonnaire, le thème - auquel se rattache notre nº 42, _les Trois Frères_, et aussi notre - nº 11, _la Bourse, le Sifflet et le Chapeau_. Voir, au sujet des - objets merveilleux, nos remarques sur ces deux contes.--Comparer - aussi notre nº 71, _le Roi et ses Fils_. - - La ceinture d'où sortent des diamants, des perles, etc., est - au fond la même chose que la bourse où l'on trouve toujours de - l'argent. - - Quant au sabre _Quiconque me portera sera vainqueur_, nous - le retrouvons identiquement dans un conte de la Bretagne non - bretonnante (Sébillot, I, p. 64), où un soldat découvre un vieux - sabre portant ces mots écrits sur la lame: «Celui qui se sert de - moi a toujours la victoire.» Dans un conte allemand (Wolf, p. 393), - le héros possède une épée qui rend invincible.--En Orient, dans - un conte arabe (_Contes inédits des Mille et une Nuits_, traduits - par G.-S. Trébutien, 1828, t. I, p. 296), figure, entre autres - objets merveilleux, un sabre qui détruit en un instant toute une - armée.--Enfin, dans un conte indien du Bengale, analysé dans les - remarques de notre nº 19, _le Petit Bossu_ (I, p. 219), le dieu - Siva fait présent à son protégé Siva Dâs d'un sabre qui donne la - victoire à son possesseur, le protège contre les dangers et le - transporte où il le désire. - - La sonnette qui ressuscite les morts rappelle le violon merveilleux - de notre nº 42, _l'Homme de Fer_, et d'un conte flamand (Wolf, - _Deutsche Sagen und Mærchen_, nº 26), ainsi que la guitare du conte - sicilien nº 45 de la collection Gonzenbach. - - Enfin, dans un conte irlandais (Kennedy, I, p. 24), le héros reçoit - de trois géants qu'il a successivement vaincus une massue «avec - laquelle, tant qu'il se préservera du péché, il gagnera toutes les - batailles», un fifre qui force à danser ceux qui l'entendent, et - un flacon d'_onguent vert_, qui empêche d'être «brûlé, échaudé ou - blessé». - - - - -LX - -LE SORCIER - - -Il y avait dans un village un jeune homme qui se disait sorcier et qui -ne l'était pas. Un jour, l'anneau de la dame du château ayant disparu, -on fit appeler le prétendu sorcier pour découvrir le voleur. «Combien -demandes-tu?» lui dit le seigneur.--«Trois bons repas,» répondit le -sorcier.--«Tu les auras.» - -Un cuisinier lui apporta le premier repas. «En voilà déjà un!» dit le -sorcier. Le cuisinier, qui était un des voleurs, courut tout effrayé à -la cuisine et dit à ses compagnons: «Il a dit: En voilà déjà un!» Un -autre cuisinier apporta le second repas. «Ah!» pensait-il, «il va dire -aussi que c'est moi.--En voilà déjà deux!» dit le sorcier. Aussitôt -l'autre d'aller rapporter la chose à ses compagnons: «Il a dit: En -voilà déjà deux!» Un troisième ayant apporté le dernier repas, le -sorcier dit: «En voilà trois!» - -Pour le coup, les domestiques crurent bien qu'ils étaient -découverts: ils s'imaginaient que le sorcier avait voulu parler -des voleurs. Ils l'appelèrent: «Ne dites à personne que c'est nous -qui avons pris l'anneau, et vous aurez la moitié de ce qu'il peut -valoir.» Le sorcier leur demanda: «Y a-t-il un gros coq dans la -basse-cour?--Oui.--Faites-lui avaler l'anneau.» - -Les domestiques firent ce que le sorcier leur conseillait. Celui-ci se -rendit alors auprès de la dame du château et lui dit: «C'est votre gros -coq qui a avalé l'anneau.» On tua le coq et on trouva l'anneau dans son -estomac. - -«Voilà qui est bien,» dit le seigneur. Pourtant il n'était pas encore -bien convaincu de la science du sorcier. Pour s'en assurer, il mit -un grillon sur une assiette et une sonnette par dessus; puis, ayant -placé le tout sous la plaque du foyer, il dit au sorcier: «Il faut que -tu devines ce qu'il y a dans l'assiette; sinon, voici une paire de -pistolets, je te brûle la cervelle.» - -Le pauvre sorcier ne savait que faire. «Ah!» dit-il, «_te v'là pris, -grillot_[64].--Tu as deviné,» dit le seigneur, «c'est heureux pour toi.» - - -NOTES: - -[64] Proverbe du pays. On est pris comme un grillon quand on est dans -l'embarras. - - -REMARQUES - - Ce conte présente une ressemblance presque complète avec un - conte déjà imprimé en 1680 dans l'_Elite des contes du sieur - d'Ouville_, et que M. Reinhold Kœhler a signalé dans la revue - _Orient und Occident_ (t. III, 1864, p. 184). Dans ce conte, un - pauvre villageois, nommé Grillet, veut à toute force se procurer - trois repas où il n'ait rien à désirer, après quoi peu lui importe - de mourir. Il s'en va par le monde, en se donnant pour «devin». - Il arrive dans un pays où une dame de haute condition a perdu un - diamant que trois laquais lui ont volé. Elle fait appeler Grillet, - qui demande, avant toutes choses, d'avoir, trois jours de suite, - un repas qui durerait du matin jusqu'au soir. Le soir du premier - jour, avant de se coucher, il dit: «Ah! Dieu merci, en voilà déjà - un!» le second soir: «En voilà déjà deux!» etc. Même conseil que - dans notre conte, donné aux laquais par le prétendu devin (faire - avaler l'anneau à un coq d'Inde).--Sur ces entrefaites, le mari de - la dame revient, et, soupçonnant une supercherie, il met entre deux - assiettes un _grillet_, «petit animal noir, dit le sieur d'Ouville, - fait environ comme une petite cigale, qui crie la nuit dans les - cheminées», et il ordonne au paysan de deviner ce qu'il y a là; - sinon il le bâtonnera et lui coupera les oreilles. Le prétendu - devin s'écrie: «Hélas! pauvre Grillet, te voilà pris!» Le seigneur, - qui ne sait pas que Grillet est le nom du paysan, croit qu'il a - deviné et lui donne une bonne récompense. - - Nous nous sommes demandé si le conte recueilli à Montiers-sur-Saulx - ne dérivait pas, plus ou moins directement, du livre du sieur - d'Ouville. C'est assurément possible; mais, quand on verra dans ces - remarques avec quelle ténacité un détail comme celui du grillon - s'est maintenu sans changement de l'Inde à la France, on se dira - que les ressemblances entre les deux contes français peuvent - parfaitement provenir de ce qu'ils auraient été puisés l'un et - l'autre à une même source orale[65]. - - M. Théodore Benfey a étudié ce type de contes dans la revue _Orient - und Occident_ (t. I, 1861, p. 374 seq.). La découverte récente - de plusieurs formes orientales de ce même thème nous permettra - d'introduire dans notre travail plusieurs éléments importants. - - * * * * * - - Un conte qui se rapproche beaucoup du conte français du XVIIe - siècle, et qui en est certainement indépendant, c'est un conte - sicilien (Pitrè, nº 167), publié après l'article de M. Benfey, en - 1875: Un pauvre paysan, nommé Griddu Pintu[66], a un beau jour - l'idée de se faire devin. Le voilà parti de chez lui, portant, - selon la coutume des charlatans en Sicile, une petite boîte pendue - au cou et renfermant un serpent. Un capitaine, qui se promène avec - des officiers, le voyant de loin venir, prend un grillon et le - cache dans sa main; puis, quand le devin passe près de lui, il lui - dit de deviner ce qu'il tient; sinon, gare à lui! Le paysan, fort - embarrassé, s'écrie: «Ah! pauvre Griddu Pintu, en quelles mains - es-tu tombé?» Le capitaine, entendant parler de grillon (_griddu_), - est émerveillé, et il fait au paysan un beau cadeau.--Une chance - heureuse fait ensuite que Griddu paraît avoir prédit que la - femme du capitaine aurait à la fois un fils et une fille, ce qui - est arrivé. Aussi le renom du devin se répand-il dans tout le - pays.--Quelque temps après, un anneau de brillants est volé à la - reine. Le capitaine parle du devin au roi, et on le fait venir. - Pendant qu'il est seul dans une chambre à faire sécher devant le - feu ses habits mouillés par la pluie, il dit et redit certaines - paroles que les serviteurs du palais, qui ont volé l'anneau, - entendent en passant près de la porte et croient dites à leur - sujet. Ils viennent trouver le devin, tombent à ses pieds et lui - remettent l'anneau en le suppliant de ne pas les dénoncer. Le devin - leur dit de faire avaler l'anneau à l'oie noire qui se trouve dans - la basse-cour, et il annonce au roi que c'est l'oie qui a commis le - larcin. - - Dans un conte norvégien de la collection Asbjœrnsen (_Tales of the - Fjeld_, p. 139), le héros est un charbonnier qui achète la défroque - d'un vieux prêtre (d'un pasteur luthérien), l'endosse et se donne - ensuite pour «le Sage Prêtre et le Prophète véritable». Le roi - ayant perdu son anneau le plus précieux, le charbonnier se présente - devant lui et se fait fort de le retrouver. Comme il cherche à - gagner du temps, le roi lui dit que, si dans trois jours l'anneau - n'est pas retrouvé, il le fera mettre à mort. Le soir du premier - jour, un valet, l'un des voleurs, vient apporter au charbonnier son - dîner. Tandis qu'il se retire, le charbonnier dit: «En voilà déjà - un qui s'en va!» voulant parler du premier jour qui va être passé. - Le valet court dire à ses deux complices qu'ils sont découverts. - Le lendemain, le charbonnier dit: «Voilà le second qui s'en va!» - Puis: «Voilà le troisième!» Ici le charbonnier fait avaler l'anneau - au plus gros des cochons du roi.--Après des incidents qui ne se - rapportent pas à notre thème, vient un épisode qui correspond à - celui du grillon. Le roi prend un pot d'argent à couvercle, s'en va - sur le bord de la mer, et, un peu après, appelle le charbonnier. Il - dit à celui-ci de deviner ce qu'il y a dans le pot. «Ah! malheureux - crabe!» s'écrie le charbonnier, s'adressant à lui-même, «voilà où - tu es arrivé après tous tes tours et détours.» Justement c'était - un crabe que le roi avait mis dans le pot.--Le conte norvégien - se termine par un épisode où, comme dans le conte sicilien, le - prétendu prophète paraît, après coup, avoir prédit que la reine - accoucherait de deux jumeaux, un garçon et une fille. - - Le conte hessois bien connu de la collection Grimm, _Le Docteur - qui sait tout_ (nº 98), se rapproche particulièrement de notre - conte sur un point, les paroles qui font croire aux voleurs qu'ils - sont reconnus. Le prétendu docteur, dînant chez le seigneur dont - il doit retrouver l'argent volé, dit, en voyant arriver chaque - plat, à sa femme qui l'a accompagné: «Marguerite, voilà le premier, - ... voilà le second, ... voilà le troisième.» Et les valets se - croient perdus. Le quatrième plat qu'on apporte est un plat - couvert dans lequel le seigneur a fait mettre des écrevisses. Il - demande au docteur ce qu'il y a dedans. «Ah! pauvre Ecrevisse!» - dit le docteur, qui se nomme Ecrevisse (_Krebs_), et le seigneur - est convaincu que l'argent sera retrouvé. Il l'est, en effet, les - valets ayant montré au docteur où ils l'ont caché[67].--On peut - rapprocher plus particulièrement de ce conte hessois un conte - italien du Mantouan (Visentini, nº 41), altéré dans ses deux - parties: Un roi a perdu un anneau de grand prix. Il fait publier - partout que, si un astrologue lui dit où est l'anneau, il aura - bonne récompense. Un pauvre paysan, nommé Gambara, se présente au - palais comme astrologue. A de certains indices, il se doute que les - valets du roi sont les voleurs. Il dit alors à sa femme, qui est - venue le trouver, de se cacher sous le lit et, quand quelqu'un des - valets entrera dans la chambre, de dire: «En voilà un!» puis: «En - voilà deux!» et ainsi de suite. En entendant cette voix, les valets - sont effrayés et viennent tout avouer à Gambara, qui leur dit de - faire avaler l'anneau à un dindon, et il annonce au roi que c'est - le dindon qui est le voleur.--Le roi invite Gambara à un festin - auquel assistent tous les grands du royaume. Un plat d'écrevisses - (_gamberi_) ayant été servi, le roi dit à l'astrologue de deviner - le nom de ces petites bêtes. (Il paraît que, dans ce temps-là, le - roi seul et fort peu d'autres connaissaient, ce nom.) L'astrologue - bien embarrassé s'écrie: «Ah! Gambara, Gambara, où es-tu venu?» Et - tout le monde le félicite d'avoir deviné. - - Un conte portugais (Braga, nº 72) a le même commencement, à peu - près, que le conte hessois et que notre conte. La seconde partie - est très différente; mais, comme, dans une variante, le nom du - «devin» est _Grillo_, on peut en conclure que l'histoire du grillon - a dû exister et existe sans doute encore en Portugal, comme en - France et en Sicile. - - Dans un conte irlandais (_Royal Hibernian Tales_, p. 57 seq.), - le prétendu devin, appelé chez un gentleman à qui des objets - précieux ont été volés, demande d'abord à dîner et trois _quarts_ - d'ale forte. Quand un des valets lui apporte le premier _quart_, - le devin dit: «En voilà un!» etc. Plus tard, un ami du gentleman - parie que le devin ne pourra jamais savoir, sans y goûter, ce - qu'est un certain mets. On présente le plat au devin. Celui-ci, - bien embarrassé, se met à dire, parlant par proverbes: «Messieurs, - c'est une folie de jaser: le renard a beau courir; il finit par - être pris.» Justement c'était un renard qui était accommodé dans - le plat.--Un autre conte irlandais (Kennedy, II, p. 116) a la même - dernière partie; la première est assez confuse. - - Nous avons encore à citer un conte espagnol (Caballero, II, p. 68): - Jean Cigare, le devin, doit avoir deviné, au bout de trois jours, - qui a volé des pièces d'argenterie du roi; sinon, il sera pendu. Le - soir du premier jour, au moment où un page entre, pour desservir, - dans la chambre où l'on a mis le devin, celui-ci dit, parlant du - jour qui se termine, comme dans le conte norvégien: «Ah! seigneur - saint Bruno, de trois en voilà un!» Et ainsi de suite. Les trois - pages, qui ont fait le coup, croient qu'il parle des voleurs. Nommé - devin en chef de S. M., Jean Cigare est un jour à se promener avec - le roi, quand à brûle-pourpoint celui-ci lui présente sa main - fermée et lui dit de deviner ce qu'il y a dedans. «Pour le coup,» - s'écrie le devin, «Jean Cigare est pris au piège.» Or justement le - roi tenait un cigare dans sa main. - - Un conte lithuanien (Schleicher, p. 115) n'a qu'une des deux - parties de notre conte. Le paysan s'intitule, comme dans le conte - allemand, «le Docteur qui sait et connaît tout». Le hasard lui - fait d'abord retrouver un cheval volé, puis guérir une princesse. - Appelé par un roi à qui on a volé de l'argent, il déclare qu'on - aura l'argent dans trois jours. Pendant la nuit, comme il est à - veiller et à réfléchir, trois serviteurs du palais, qui sont les - coupables, et qui depuis son arrivée sont très inquiets, viennent - successivement sous ses fenêtres, écouter ce qu'il peut dire. Une - heure sonne. «Déjà un!» [sous-entendu _heure_, qui est masculin en - lithuanien], dit le docteur. A deux heures: «Déjà deux!» A trois - heures: «Déjà trois!» Les voleurs, épouvantés, viennent implorer le - docteur et rapporter l'argent, que celui-ci rend au roi. - - - M. Benfey (_loc. cit._) a trouvé dans les _Facetiarum Libri tres_ - de Henri Bebel, livre datant de 1506, un récit qui ressemble tout - à fait aux contes que nous avons étudiés: Le trésor d'un prince a - été volé. Un pauvre charbonnier, l'ayant appris et se disant qu'un - bon repas ne saurait trop se payer, même de la potence, se rend - au château et s'engage à faire connaître dans les trois jours où - est le trésor. Pendant trois jours il est tenu enfermé dans une - chambre et bien régalé. A la fin du premier jour, ayant bien bu et - bien mangé, il dit: «En voilà déjà un!» Or, un des voleurs était à - la porte à écouter, et il court dire à ses complices que tout est - connu, etc.--Le récit latin se borne à cet épisode. - - * * * * * - - On peut encore rapprocher de tous ces contes, pour l'idée, un - conte de Morlini (1520), que M. Benfey résume, et que Straparola - (1550) a reproduit dans ses _Tredici piacevoli Notti_ (nº 16 de - la traduction allemande des contes proprement dits par Valentin - Schmidt): Une mère a un fils fainéant. Elle lui dit: «Quand on - veut avoir un «bon jour», il faut se lever matin.» Le jeune garçon - se lève et s'en va hors de la ville, près de la porte. Viennent à - passer trois bourgeois, qui ont déterré un trésor pendant la nuit - et qui le rapportent chez eux. Le premier souhaite le bonjour au - jeune garçon. «En voilà déjà un!» (un «bon jour»), dit celui-ci. - Le bourgeois se croit découvert. Même scène avec le second et le - troisième. Craignant d'être livrés, les trois bourgeois donnent au - jeune garçon le quart du trésor. - - - Un conte allemand (Prœhle, I, nº 38) est bâti sur une donnée - analogue: Une femme a l'habitude de ne se coucher qu'après avoir - bâillé trois fois. Une certaine nuit, trois voleurs veulent - s'introduire dans la maison. Au moment où l'un d'eux monte à une - échelle et regarde par la fenêtre, la femme bâille. «Voilà le - premier», dit-elle tout haut. Le voleur croit qu'il s'agit de - lui et court dire à ses camarades qu'ils sont trahis. Le second - voleur va voir à son tour. «Voilà le second!» dit la femme après - avoir bâillé, et, quelque temps après, quand le troisième voleur - arrive: «Voilà le troisième!» Les trois voleurs décampent au plus - vite.--Comparer un autre conte allemand (Müllenhoff, nº 25). - - * * * * * - - En Orient, nous rencontrons d'abord un conte annamite - (_Chrestomathie cochinchinoise_, recueil de textes annamites, avec - traduction par Abel des Michels, 1er fascicule. Paris, 1872, p. - 30). Le voici: Il était une fois un homme qui, n'étant propre à - rien et ne sachant comment gagner sa vie, prit un beau jour le - parti de se faire devin. Comme le hasard l'avait maintes fois assez - bien servi, le public crut à ses oracles. C'était à qui viendrait - le consulter et lui apporter des «ligatures». Il amassa ainsi une - somme ronde, et le succès le rendit de jour en jour plus audacieux - et plus vantard. Un jour, dans le palais du roi, une tortue d'or - disparut. Toutes les recherches ayant été inutiles, quelqu'un parla - du devin au prince, et lui demanda la permission de le faire venir. - Le roi donna l'ordre de préparer litière, escorte et parasols - d'honneur, et d'aller chercher le devin. Quand celui-ci apprit ce - dont il s'agissait, il fut bien embarrassé, mais il n'y avait pas - moyen de résister aux ordres du roi. Il s'habille donc, monte dans - la litière, et le voilà parti. Tout le long du chemin, le pauvre - devin ne cessait de se lamenter. Enfin, il s'écria: «A quoi cela - me servira-t-il de gémir? Ventre [_bung_] l'a fait; panse [_da_] - en pâtira.» (Proverbe annamite.) Justement les deux porteurs de - la litière s'appelaient Bung et Da, et c'étaient eux qui avaient - volé la tortue d'or du roi. Quand ils entendirent l'exclamation du - devin, ils se crurent démasqués. Ils supplièrent le devin d'avoir - pitié d'eux; ils lui avouèrent qu'ils avaient volé la tortue et - l'avaient cachée dans la gouttière. «C'est bien,» dit le devin, - «je vous fais grâce, je ne dirai rien, rassurez-vous.» Arrivé au - palais, il fait ses opérations magiques, retrouve la tortue, et il - est comblé par le roi de récompenses et d'honneurs. - - Dans ce conte annamite, nous n'avons que la découverte des voleurs; - il manque la seconde épreuve à laquelle le devin est soumis. Nous - allons retrouver cette épreuve dans un conte arabe du Caire (H. - Dulac, nº 3): Un marchand ruiné quitte son pays, accompagné de - sa femme. Il dit à celle-ci: «Quel métier ferons-nous?--Mon ami, - faisons le métier d'imposteurs et de filous. Nous changerons - nos noms: moi, je m'appellerai _Garâda_ («sauterelle»), et toi, - _Asfoûr_ («moineau»). Ils arrivent dans une grande ville. L'homme - s'assied devant la maison du gouverneur et se met à tracer des - lignes sur du sable, comme font les diseurs de bonne aventure. Le - roi, passant par là, remarque ses vêtements étrangers et se dit: - «Ce doit être un habile homme!» Il le fait appeler, et la femme - suit son mari. Or, le roi s'était fait apporter une sauterelle et - un moineau et les avait cachés quelque part. Il dit au devin de - deviner ce qu'il a caché. Voilà notre homme bien embarrassé. Il se - tourne vers sa femme et dit: «Sans toi, Garâda (sauterelle), Asfoûr - (moineau) ne serait pas tombé dans cet embarras.» Le roi crie - bravo, et il assigne des appointements au devin.--Quelque temps - après, un vol important ayant été commis chez le roi, celui-ci fait - venir le devin et lui dit: «Il faut que tu me fasses retrouver - ce qui m'a été volé, ou je te coupe le cou.» Le devin demande un - délai de trente jours, avec l'arrière-pensée de décamper avant - que ce délai ne soit expiré. Il convient avec sa femme qu'elle - ira chercher trente cailloux; à la fin de chaque journée, ils en - jetteront un; lorsqu'ils en seront aux derniers cailloux, ils se - sauveront. Le premier soir, la femme prend un des cailloux et - le jette par la fenêtre en disant: «En voilà un des trente!» Le - caillou tombe justement sur la tête d'un homme qui faisait le guet - au pied de la maison du devin. Cet homme appartenait à une bande - de trente voleurs qui avait fait le coup, et il avait mission - de chercher à entendre ce que dirait le devin. En entendant les - paroles de Garâda, l'homme court trouver ses camarades: «C'en est - fait: il nous connaît!» La nuit suivante, deux voleurs font le - guet. «En voilà deux des trente!» dit encore Garâda en jetant sa - pierre. La troisième nuit, trois voleurs sont là, et, à leur grand - effroi, ils entendent: «En voilà trois des trente!» Ne doutant plus - qu'ils ne soient découverts, les voleurs vont trouver le devin, lui - remettent ce qui a été volé et lui donnent mille pièces d'or pour - qu'il ne les dénonce pas.--Ce conte arabe a un troisième épisode - que nous n'avons jamais vu ailleurs: Un jour que le roi vante son - devin devant d'autres rois, ceux-ci lui disent: «Nous aussi, nous - avons des devins. Comparons leur savoir-faire avec celui du vôtre.» - Les rois enfouissent sous terre trois marmites remplies l'une de - lait, l'autre de miel, l'autre de poix. Les devins des rois ne - peuvent dire ce qu'il y a dans ces marmites. On appelle Asfoûr. Ce - dernier se tourne vers sa femme: «Tout cela vient de toi!» dit-il; - «nous pouvions quitter ce pays. La première [sous-entendu: «fois»], - c'était du lait; la seconde, du miel, et la troisième, voilà que - c'est de la poix!» Les rois restent ébahis: «Il a nommé le lait, le - miel et la poix sans hésiter,» disent-ils. Et ils font des rentes - au devin. - - Dans l'Inde, chez les Kamaoniens, M. Minaef a recueilli un conte - (nº 29) dont la seconde partie est tout à fait notre conte. Ce - conte indien commence par le récit des mésaventures qu'un jeune - homme, qui s'en va voir son beau-père, s'attire en chemin par sa - sottise[68]. Puis il continue ainsi: Arrivé non sans peine chez son - beau-père, le jeune homme se cacha dans un coin de la maison. Les - enfants se mirent à manger, et lui, il regardait sans être vu. La - nuit étant venue, il alla trouver sa belle-mère et lui dit: «J'ai - appris la science qui me fait savoir ce que les autres ont mangé.» - Et, pour preuve, il raconta ce que les enfants avaient mangé ce - jour-là. La nouvelle se répandit dans le village qu'il était - arrivé le gendre d'un tel qui savait tout deviner, et elle parvint - jusqu'aux oreilles du roi. Celui-ci le fit appeler, et, prenant - dans sa main un grillon des champs (_pîlaganta_), il demanda au - jeune homme: «Qu'ai-je dans ma main?» L'autre, effrayé, se dit - à lui-même: «Oh! Pîlaganti (c'était ainsi qu'il s'appelait), - l'heure de ma mort est arrivée.» Le roi crut qu'il avait deviné - et le laissa aller.--Quelque temps après, il se perdit chez le - roi un collier de diamants. Le roi fit appeler le jeune homme et - lui dit: «Si, dans quinze jours d'ici, tu ne m'apportes pas le - collier, je te fais pendre.» Les quinze jours s'écoulent. Le jeune - homme ne mange ni ne boit; il ne fait que pleurer et appeler sa - mère et sa grand'mère: «Oh! Cûniya, oh! Mûniya! où aller? que - faire?» Or, il y avait chez le roi deux servantes, appelés Cûniya - et Mûniya; c'étaient elles qui avaient volé le collier. Ayant - entendu ce que disait le jeune homme, elles eurent peur; elles - allèrent le trouver et lui dirent: «Mahârâdjâ, nous avons volé le - collier et nous l'avons caché à tel endroit.» Le lendemain, le - jeune homme se rendit auprès du roi. «Où est mon collier?» lui dit - celui-ci.--«Mahârâdjâ, ton collier est à tel endroit.» Le roi y - alla voir et fut très content. Il donna au jeune homme une bonne - récompense, et celui-ci s'en retourna à la maison. - - Dès le XIIe siècle de notre ère, une autre version indienne - (Benfey, _loc. cit._) était insérée par Somadeva de Cachemire - dans sa grande collection la _Kathâ-Sarit-Sâgara_ (l'«Océan des - Histoires»): Un pauvre brahmane, fort ignorant, nommé Hariçarman, - ne pouvant nourrir sa nombreuse famille, se met au service d'un - homme riche. Un jour, celui-ci célèbre les noces de sa fille. - Hariçarman, très mécontent de ne pas y avoir été invité, dit à - sa femme: «Parce que je suis pauvre et ignorant, on me méprise. - Eh bien! à l'occasion, dis que je suis un habile devin.» Il fait - sortir à petit bruit de l'écurie le cheval du marié et le cache - dans la forêt. On cherche partout; point de cheval. Alors la - femme de Hariçarman dit que son mari est un devin: pourquoi ne - l'interroge-t-on pas? On appelle Hariçarman, qui trace des lignes - et des cercles, et indique où se trouve le cheval. Désormais il - est tenu par tout le monde en haute estime[69].--Quelque temps - après, un vol est commis dans le palais du roi: une quantité d'or, - de pierreries et d'objets précieux ont disparu. Le roi demande à - Hariçarman de découvrir le voleur. Hariçarman remet sa réponse au - lendemain. Le roi le fait conduire dans une chambre où il doit - passer la nuit. Or, le trésor a été volé par une servante du - palais, nommée Djihva («la Langue»), avec l'aide de son frère. Très - inquiète en voyant arriver le prétendu devin, elle va écouter à la - porte de Hariçarman. Celui-ci, non moins inquiet, est en train de - maudire sa langue qui l'a jeté dans ce terrible embarras. «O langue - (_djihva_),» s'écrie-t-il, «qu'as-tu fait par amour pour les bons - morceaux?» La servante Djihva, ayant entendu ces paroles, va se - jeter aux pieds du devin, lui indique où le trésor est caché et - lui promet, s'il la sauve, de lui remettre tout l'argent qui reste - encore entre ses mains. Le lendemain, Hariçarman conduit le roi à - l'endroit où sont les objets précieux; quant à l'argent, il dit que - les voleurs l'ont emporté en s'enfuyant.--Le roi veut récompenser - Hariçarman; mais un des conseillers lui dit: «Comment peut-on - savoir un tel art sans avoir étudié les écrits sacrés? Certainement - cette histoire a été concertée avec les voleurs. Il faut encore - mettre Hariçarman à l'épreuve.» On apporte donc un pot couvert dans - lequel est renfermé un crapaud, et le roi dit à Hariçarman: «Si tu - devines ce qu'il y a dans ce pot, je t'accorderai les plus grands - honneurs.» Hariçarman se croit décidément perdu; il se rappelle - son heureuse jeunesse, le temps où son père l'appelait «crapaud» - d'enfant, et il s'écrie: «Ah! crapaud, voilà un pot qui va être - ta perte, tandis qu'auparavant, au moins, tu étais libre!» Le roi - comble Hariçarman d'honneurs et de présents, et ce dernier vit - désormais comme un petit prince. - - Est-ce à ce conte de Somadeva, vieux de sept à huit cents ans, que - se rattachent les contes européens que nous avons résumés? Ce que - l'on peut dire hardiment, c'est que, tout au moins, notre conte et - le conte sicilien n'en dérivent pas. L'identité complète que ces - derniers présentent sur un point,--l'épisode du grillon,--non pas - avec le conte de Somadeva, mais avec le conte indien du Kamaon, - montre bien qu'à une époque éloignée il existait déjà dans l'Inde - une forme de ce thème, différente de celle de Somadeva. - - * * * * * - - Un savant orientaliste, M. Albert Weber, assimile au conte allemand - de la collection Grimm un conte birman, certainement originaire - de l'Inde (Compte rendu de _Buddhaghosha's Parables, translated - from Burmese by Captain T. Rogers_, London, 1870, dans _Indische - Streifen_, t. III, p. 18). Vérification faite, la ressemblance - porte principalement sur l'idée générale. Voici ce conte (pp. - 68-71 du livre): Un jeune homme de Bénarès va pour étudier dans - le pays de Jakka-silâ; mais comme il est très borné, il ne peut - rien apprendre. Quand il prend congé de son maître, celui-ci - lui enseigne un charme ainsi conçu: «Que faites-vous là? que - faites-vous là? Je connais vos desseins.» Et il lui dit de le - répéter sans cesse. Le jeune homme revient chez ses parents à - Bénarès.--Un soir, le roi de Bénarès, qui parcourt la ville sous - un déguisement pour surveiller les actions de ses sujets, passe - devant la maison du jeune homme et s'arrête tout auprès. Justement, - plusieurs voleurs sont au moment de piller cette maison, quand tout - à coup le jeune homme se réveille et se met à réciter son charme: - «Que faites-vous là? que faites-vous là? Je connais vos desseins.» - En entendant ces paroles, les voleurs se disent qu'ils sont - découverts et s'enfuient. Le roi, qui a assisté à cette scène, note - l'emplacement de la maison et retourne au palais. Le lendemain, il - fait venir le jeune homme, à qui il demande de lui enseigner le - charme; puis il lui donne mille pièces d'or.--Peu de temps après, - le premier ministre, ayant conçu le dessein d'attenter à la vie du - roi, gagne à prix d'argent le barbier du palais, afin qu'il coupe - la gorge du roi la première fois qu'il le rasera. Le barbier est - au moment de le faire, quand le roi, pensant au charme, se met à - le réciter: «Que faites-vous là? Que faites-vous là? Je connais - vos desseins.» Le barbier laisse échapper de sa main le rasoir et - tombe aux pieds du roi, à qui il révèle le complot. Le roi donne - une grande récompense au jeune homme et fait de lui son premier - ministre. - - La collection Minaef contient un conte indien du Kamaon (nº 19), - tout à fait du même genre. Nous le donnerons, dans sa forme - passablement niaise, pour compléter l'indication des récits offrant - quelque analogie avec notre conte: Un pauvre brahmane vivait - d'aumônes. Un jour, sa femme apprit qu'un certain roi donnait à - tous ceux qui se présentaient devant lui une pièce d'or et une - vache. Elle engagea son mari à l'aller trouver. «Mais que dirai-je - au roi?» dit le brahmane. «Je ne sais rien.--Tu lui diras ce que - tu auras vu le long du chemin.» Le brahmane se mit en route et - il vit d'abord un lézard dans un petit trou, montrant sa tête et - faisant _koutkout_. Le brahmane le remarqua et il répéta sans - cesse _koutkout_. Plus loin, il aperçut un serpent qui happait de - petits insectes. Le brahmane s'arrêta pour le regarder et se mit à - répéter tout le long de la route: «Cou tendu, beau à voir.» Plus - loin encore, il rencontra un cochon qui sortait d'un trou bourbeux, - se frottait contre les parois du trou et rentrait dans la boue. Le - brahmane retint le bruit _ghisghis_, que faisait le frottement. - Et, tout le long du chemin, il allait répétant: «_Koutkout_; cou - tendu, beau à voir; _ghisghis_. Ce que tu fais, je le sais.» Il - pria quelqu'un de lui écrire cette phrase sur une feuille, qu'il - présenta au roi, et le roi le récompensa. Le roi fit attacher - cette feuille au mur, dans sa chambre à coucher, au chevet de son - lit.--Une nuit qu'il dormait, des voleurs pénétrèrent dans le - palais. _Koutkout_, les voleurs frappent et enfoncent le mur. Etant - montés sur la terrasse d'en haut, ils _tendent le cou_ et regardent - si le roi dort. _Ghis_, ils descendent; _ghis_, ils remontent. Ils - tendent encore le cou pour regarder. Pendant ce temps, le roi, - ayant les yeux sur la feuille attachée au mur, lisait à haute - voix ce qui y était écrit. Les voleurs, déconcertés, prirent la - fuite. Les gardes du palais se mirent à leur poursuite et les - arrêtèrent tous. «Qui êtes-vous? d'où êtes-vous?» leur demanda - le roi.--«Fais-nous tuer,» répondirent-ils, «tu en es le maître. - Nous sommes venus pour te voler. Tu l'as su, et nous avons pris la - fuite, et alors on nous a arrêtés.--Comment l'ai-je su?» dit le - roi.--«Quand nous avons commencé à percer le mur, tu l'as découvert - en disant: _Koutkout_. Quand nous avons tendu le cou pour voir si - tu dormais, tu nous a découverts en disant: Cou tendu, beau à voir. - Ayant vu que tu ne dormais pas, nous nous sommes mis à aller de - côté et d'autre, et tu as dit: _Ghisghis_, il vient, il s'en va. - Ainsi tu as tout su.» Voilà comment la feuille du brahmane rendit - grand service au roi. - - -NOTES: - -[65] Dans un conte de la Flandre française (Deulin, I, p. 166), -nous retrouvons encore, presque exactement, le conte du sieur -d'Ouville. Mêmes exclamations du devin: «En voilà déjà un! Voilà le -deuxième!»--gros dindon à qui on fait avaler la bague;--plat couvert et -exclamation du devin: «Pauvre sautériau, où est-ce que je te vois?» (On -appelait le héros de l'histoire le «criquet» ou le «sautériau d'août», -parce qu'il était maigre, chétif et pâlot.) - -[66] _Griddu_, en sicilien, correspond à l'italien classique _grillo_, -«grillon». - -[67] Dans un conte oldenbourgeois (Strackerjan, II, p. 348), même -conversation entre le «docteur qui sait tout» et sa femme; mais -l'épisode du plat couvert manque. En revanche, dans la première partie -du conte, le «docteur» a la chance de faire retrouver à un seigneur -un cheval volé. Cette première partie est presque identique à une des -_Facetiæ_ du Pogge (mort en 1459), que cite M. Benfey, _op. cit._ - -[68] Cette première partie est tout à fait analogue au conte allemand -nº 143 de la collection Grimm et aux nombreux contes européens de ce -type. Nous en avons reproduit, dans _Mélusine_ (1877, p. 252), une -autre variante orientale, recueillie dans le Daghestan (Caucase). - -[69] Dans le conte lithuanien et dans le conte oldenbourgeois cités -plus haut, le premier exploit du prétendu docteur est aussi de -retrouver un cheval qui a disparu; mais, dans ces deux contes, le -cheval a été véritablement volé, et c'est par un pur hasard que le -«docteur» le retrouve. - - - - -LXI - -LA POMME D'OR - - -Il était une fois une reine et sa belle-sœur, qui avaient chacune une -fille. Celle de la reine était belle; l'autre ne l'était pas. - -Quand la fille de la reine fut déjà grandelette, elle dit un jour à -sa tante: «Me mènerez-vous bientôt voir le roi mon frère?--Quand vous -voudrez,» répondit la tante. - -Au moment du départ, la reine, qui était fée, mit dans la manche de -sa fille une petite pomme d'or, afin que, si l'enfant venait à courir -quelque danger, elle pût en être aussitôt avertie. La tante prit un âne -avec des paniers, mit sa nièce dans l'un des paniers et sa fille dans -l'autre, et les voilà parties. - -Quand elles furent un peu loin, la fille de la reine demanda à -descendre pour boire à une fontaine. Tandis qu'elle se baissait, la -pomme d'or glissa de sa manche et tomba dans l'eau. La petite fille -voulut la retirer avec un bâton, mais elle ne put y parvenir. «Allons,» -dit la tante, «dépêche-toi! Crois-tu que je vais t'attendre?» - -Au même instant, la pomme d'or se mit à dire: «Ah! j'entends, -j'entends!--Comment, ma mie, ma belle enfant,» dit la tante, «votre -mère vous entend de si loin? Venez que je vous fasse remonte: sur -l'âne.» - -Au bout de deux lieues, la petite fille demanda encore à descendre pour -boire. Sa tante la fit descendre de fort mauvaise grâce. «Dépêche-toi!» -lui dit-elle. «Me crois-tu faite pour t'attendre toujours?--Ah! -j'entends, j'entends!» dit la pomme d'or.--«Comment,» dit la tante, -«votre mère vous entend de si loin? Venez, ma belle enfant, que je -vous fasse remonter sur l'âne.» - -Un peu plus loin, la petite fille demanda encore à descendre, car -elle avait grand'soif. «Tu ne feras donc que t'arrêter tout le long -du chemin?» lui dit la tante, d'un ton de mauvaise humeur. Au même -instant, la pomme dit tout doucement: «Ah! j'entends, j'entends!--Elle -n'entendra plus longtemps,» pensa la tante. - -Lorsqu'on fut près d'arriver chez le roi, elle dit à la petite fille: -«Si tu dis que tu es la sœur du roi, je te tue.» - -Le roi vint à leur rencontre: «Bonjour, ma tante.--Bonjour, mon -neveu.» Il ne cessait de regarder la plus belle des deux enfants. -«Voici deux belles petites filles,» dit-il. «Laquelle est ma -sœur?--C'est celle-ci,» dit la tante en montrant sa fille.--«Et cette -enfant-là?--C'est ma fille,» répondit-elle. «Il faudra la faire -travailler.--Oh!» dit le roi, «quelle besogne donner à une enfant?--Si -vous n'avez point d'ouvrage à lui donner, je m'en retourne demain.--Eh -bien! elle pourra garder les dindons.» - -Le soir, la tante ne donna rien à manger à la pauvre enfant et la fit -coucher à l'écurie sur un peu de paille. Le lendemain, elle lui donna -un morceau de pain, sec comme allumette, fait d'orge et d'avoine, -où elle avait mis du poison. Voilà la petite fille partie avec les -dindons; elle arrive dans un champ. - -«Venez, mes petits dindons, venez manger le pain que l'on m'a donné -pour mon déjeuner. Voilà déjà un jour que je suis arrivée chez le roi -mon frère, et je n'ai ni bu ni mangé.» - -Les dindons ne mangeaient pas le pain: ils sentaient bien qu'il y avait -du poison. A la fin de la journée, l'enfant revint bien crottée, bien -mouillée, et alla se coucher à l'écurie auprès de l'âne. - -La tante, l'ayant vue, dit au roi qu'il fallait tuer cet âne. «Vous -voulez que l'on tue cette pauvre bête qui vient de nos parents!--Si -vous ne le faites pas, je ne resterai pas ici plus longtemps.» Le roi -fit donc tuer l'âne, et l'on cloua la tête à la porte de la grange. - -Cependant, la petite fille était partie aux champs avec les dindons: sa -tante lui avait donné un morceau de pain comme la veille; elle était -bien triste et mourait de faim. - -«Venez, mes petits dindons, venez manger le pain que l'on m'a donné -pour mon déjeuner. Voilà déjà deux jours que je suis arrivée chez le -roi mon frère, et je n'ai ni bu ni mangé.» - -Le lendemain, sa tante lui donna encore un morceau de pain d'orge et -d'avoine, où il y avait de la paille et du poison, et elle retourna aux -champs avec les dindons. Le roi s'était caché derrière un arbre pour -écouter ce qu'elle dirait. - -«Venez, mes petits dindons, venez manger le pain que l'on m'a donné -pour mon déjeuner. Voilà déjà trois jours que je suis arrivée chez -le roi mon frère, et je n'ai ni bu ni mangé. Ah! si le roi mon frère -savait comme je suis traitée!» - -«Venez, ma mie,» s'écria le roi, «je suis votre frère.» Il la prit dans -ses bras et la ramena au château. Puis il commanda à six hommes de -dresser un grand tas de fagots et y fit brûler sa tante. La fille de -celle-ci devint femme de chambre de la jeune princesse, et ils vécurent -tous heureux. - - -REMARQUES - - Nous rapprocherons d'abord de notre conte un conte hessois (Grimm, - nº 89), dont voici les principaux traits: Une princesse part avec - sa femme de chambre pour le pays d'un roi qu'elle doit épouser; - sa mère lui a donné dans un linge trois gouttes de son sang, qui - parlent, comme la pomme d'or. Tandis que la princesse boit à une - rivière, le linge glisse dans l'eau, et la princesse tombe au - pouvoir de sa suivante. A la cour de son fiancé, elle garde les - oies. La suivante, qui se fait passer pour la princesse, fait tuer - le cheval de celle-ci, parce qu'il sait parler et qu'il pourrait - révéler ce qui s'est passé, et l'on suspend la tête sous la porte - de la ville; la princesse lui parle tous les jours en passant avec - son troupeau d'oies, et la tête répond. C'est ainsi qu'on découvre - la trahison de la suivante. (Dans notre conte, l'épisode de l'âne - présente un souvenir affaibli de cette forme plus complète.) - - Il faut encore citer un conte albanais (Hahn, nº 96): Une jeune - fille part avec sa servante pour aller trouver ses sept frères - qu'elle n'a jamais vus. En chemin, pressée par la soif, elle - descend de son cheval pour boire. Pendant ce temps, la servante - monte sur le cheval, et la jeune fille doit la suivre à pied. - Arrivée chez ses frères, elle passe pour la servante; on l'envoie - garder les poules et les oies, tandis que la servante est assise - sur un trône d'or et joue avec une pomme d'or. «Et la jeune fille - pleurait pendant qu'elle gardait les poules et les oies, et elle - envoyait ses saluts à sa mère avec le soleil de midi. Au bout de - quelques jours, les frères apprirent qu'elle était leur sœur, et - ils l'assirent sur le trône d'or, et elle jouait avec la pomme - d'or.» Quant à la servante, elle est châtiée, et on l'envoie garder - les poules et les oies. - - On a sans doute remarqué que la dernière partie de ce conte - albanais est écourtée; il n'est pas dit comment les sept frères - reconnaissent que la gardeuse d'oies est leur sœur. Un conte - lithuanien (Schleicher, p. 35) est plus complet sous ce rapport. - Dans ce conte, une jeune fille s'en va toute seule vers le pays - où sont ses neuf frères les soldats, qu'elle n'a jamais vus. - Arrivée sur le bord de la mer, elle rencontre des _laumes_ (êtres - malfaisants sous forme de femmes) qui l'invitent à venir se baigner - avec elles. Malgré les conseils d'un lièvre, elle finit par les - écouter. Alors une _laume_ s'empare de ses habits et se donne aux - neuf frères pour leur sœur. Quant à la jeune fille, on l'envoie - garder les chevaux. Mais le cheval du frère aîné ne veut pas - manger. La jeune fille lui demande pourquoi; il répond: «Pourquoi - mangerais-je l'herbe de la prairie? pourquoi boirais-je l'eau du - fleuve? Cette _laume_, cette sorcière, boit du vin avec tes frères, - et toi, la sœur de tes frères, il faut que tu gardes les chevaux!» - Le frère aîné entend ce que dit son cheval. Il s'approche et voit - au doigt de la jeune fille un anneau que jadis il avait acheté à sa - petite sœur. Il lui demande où elle a eu cet anneau. La jeune fille - lui raconte son histoire, et les neuf frères châtient cruellement - la _laume_. - - * * * * * - - En dehors des trois contes que nous venons de résumer, nous ne - connaissons, parmi les contes recueillis en Europe, rien qui se - rapporte positivement au thème du conte lorrain. Sans doute, dans - divers contes, on trouve la substitution d'une jeune fille à une - autre et la découverte finale de l'imposture; mais les traits - caractéristiques de notre conte font défaut. En revanche, nous - pouvons citer de ce thème une forme très curieuse, recueillie chez - les Kabyles; ce qui, par l'intermédiaire des Arabes, rattache notre - conte à l'Inde. - - Dans ce conte kabyle (Rivière, p. 45), une fillette veut aller - trouver ses sept frères,--on se rappelle les sept frères du conte - albanais,--qui habitent un pays lointain et qu'elle n'a jamais vus. - Nous reproduirons ici le récit kabyle: - - «L'enfant dit à sa mère: «Prépare-moi des vivres.--Ton père va - arriver,» répondit la mère. Le père entra; sa fille lui demanda de - lui acheter une perle enchantée. Il lui acheta une perle enchantée, - et lui donna aussi une chamelle et une esclave. «Va où bon te - semblera,» dit-il à sa fille. L'enfant se mit en route et arriva à - un endroit où elle trouva deux fontaines. Elle se lava dans celle - des esclaves; l'esclave se lava dans celle des hommes libres. - - «Après avoir marché longtemps, l'esclave dit à la jeune fille: - «Descends (de la chamelle), je monterai.--Ecoute, écoute, ô mon - père, l'esclave qui dit: Descends, ô Dania, je monterai.--Marche,» - répondit la perle enchantée. Trois jours après, l'esclave dit de - nouveau: «Descends, ô Dania, je monterai.--Ecoute, écoute, ô mon - père, l'esclave qui dit: Descends, ô Dania, je monterai.--Marche,» - répondit la perle enchantée, «et ne crains rien.» Elles marchèrent - longtemps encore. L'esclave répéta: «Descends, ô Dania, je - monterai.--Ecoute, écoute, ô mon père, l'esclave qui dit: Descends, - ô Dania, je monterai.» La perle ne répondit pas. L'esclave saisit - l'enfant par le pied, la tira à terre, et elle monta. L'enfant - suivit à pied[70]. - - «Dans l'après-midi, elles arrivèrent chez les sept frères. «C'est - moi qui suis votre sœur,» leur dit l'esclave, «je viens auprès de - vous.» Ils lui souhaitèrent la bienvenue. Le lendemain, ils la - gardèrent à la maison: quant à la jeune fille, ils l'envoyèrent - mener paître les chameaux et ils lui donnèrent un pain. Arrivée aux - pâturages, l'enfant déposa son pain sur un rocher et dit: «Monte, - monte, ô rocher, je verrai le pays de mon père et de ma mère. On - garde l'esclave à la maison, et moi, on m'envoie aux champs avec - les chameaux.» Et les chameaux broutaient, et elle pleurait; et - les chameaux pleuraient, excepté un seul qui, étant sourd, ne - l'entendait pas et ne faisait que brouter. Ainsi se passaient ses - jours[71]. - - «Quelque temps après, ses frères lui dirent: «Esclave, fille de - Juif, gardes-tu bien les chameaux dans le champ que nous t'avons - montré?--Ah! Sidi (seigneur),» répondit-elle, «c'est bien là que - je les mène; mais ils pleurent tous, excepté un seul qui, étant - sourd, ne fait que brouter.» Le lendemain, le plus jeune des frères - suivit la jeune fille et reconnut qu'elle disait vrai. Il courut - trouver ses frères et leur dit: «Celle-ci n'est pas notre sœur.--Tu - nous dis un mensonge,» répondirent-ils. Ils allèrent consulter un - vénérable vieillard et lui racontèrent leur embarras. Le vieillard - leur dit: «Découvrez-leur la tête, vous les reconnaîtrez à leur - chevelure; celle de votre sœur est brillante.» De retour à la - maison, ils dirent aux enfants: «Nous allons vous découvrir la - tête.--Ah! Sidi,» s'écria l'esclave, «j'ai honte de me découvrir. - Ils lui ôtèrent sa coiffure, la reconnurent pour l'esclave et la - tuèrent.» - - -NOTES: - -[70] La perle enchantée correspond tout à fait, on le voit, à la pomme -d'or de notre conte et aux gouttes de sang du conte hessois; mais on ne -voit pas comment elle perd subitement sa vertu protectrice: sans doute, -la jeune fille, comme les héroïnes des contes lorrain et hessois, l'a -laissée tomber en route. - -[71] Comparer le passage du conte lithuanien, où le cheval du frère -aîné ne veut ni manger ni boire. - - - - -LXII - -L'HOMME AU POIS - - -Il était une fois un homme et une femme, qui étaient les plus grands -paresseux du monde. Quand vint le temps de la moisson, l'homme se loua -à un laboureur; mais il ne travailla guère. La moisson terminée, il -alla trouver son maître et lui dit: «Maintenant, comptons ensemble; -dites-moi combien j'ai gagné.--Mon ami,» répondit le maître, «je te -donnerai un pois: c'est encore plus que tu ne mérites.--Eh bien!» dit -l'homme, «donnez-moi mon pois.--Ne devrais-tu pas être honteux?» lui -dit la femme du laboureur. «Si tu n'étais pas un fainéant, tu gagnerais -de bonnes journées.--Ne vous mettez pas en peine de mes affaires,» -répondit l'homme. «Donnez-moi mon pois, c'est tout ce que je demande.» - -Quand il eut son pois, il s'en alla chez le voisin et lui dit: -«Voulez-vous me loger, moi et mon pois?--Nous logerons bien votre pois; -mais vous, nous ne vous logerons pas.--Eh bien! logez mon pois; moi, -j'irai ailleurs.» - -On mit le pois sur le dressoir; mais il arriva qu'une poule sauta sur -le dressoir et avala le pois. «Bon!» dit la femme, «voilà le pois -mangé! que va dire cet homme?--Il dira ce qu'il voudra,» répondit le -mari. - -Bientôt après, l'homme revint. «Bonjour, madame.--Bonjour, -monsieur.--Voulez-vous me rendre mon pois?--Votre pois? je ne peux vous -le rendre: une poule l'a mangé.--Madame, rendez-moi mon pois, madame, -rendez-moi mon pois, ou bien j'irai à Paris.--Allez où vous voudrez; je -ne puis vous le rendre.--Eh bien! donnez-moi votre poule.--Une poule -pour un pois!--Madame, donnez-moi votre poule, madame, donnez-moi votre -poule, ou bien j'irai à Paris.» Il le répéta tant de fois qu'à la fin -la femme, impatientée, lui dit: «Tenez, prenez ma poule, et qu'on ne -vous revoie plus.» - -L'homme partit et entra dans une autre maison: «Pouvez-vous me loger, -moi et ma poule?--Nous logerons bien votre poule; mais vous, nous ne -vous logerons pas.--Eh bien! logez ma poule; moi, j'irai ailleurs.» - -On mit la poule dans l'écurie; mais, pendant la nuit, une truie, qui -était renfermée à part dans un coin de l'écurie, s'échappa et mangea la -poule. - -Le lendemain matin, l'homme revint. «Bonjour, madame.--Bonjour, -monsieur.--Je viens chercher ma poule.--Votre poule? J'en suis désolée; -nous l'avions mise dans l'écurie; la truie s'est échappée la nuit et -l'a mangée.--Madame, rendez-moi ma poule, madame, rendez-moi ma poule, -ou bien j'irai à Paris.--Allez où il vous plaira; je ne puis vous la -rendre.--Eh bien! donnez-moi votre truie.--Comment! une truie pour une -poule!--Madame, donnez-moi votre truie, madame, donnez-moi votre truie, -ou bien j'irai à Paris.--Tenez, prenez-la donc, et débarrassez-nous de -votre présence.» - -En sortant de là, l'homme entra dans une auberge. «Pouvez-vous me -loger, moi et ma truie?--Nous logerons bien votre truie; mais vous, -nous ne vous logerons pas.--Eh bien! logez ma truie; moi, j'irai -ailleurs.» - -On mit la truie dans l'écurie: un jeune poulain qui se trouvait là se -détacha pendant la nuit et vint près de la truie; la truie voulut lui -mordiller les jambes, le poulain rua et tua la truie. «Hélas!» dit la -femme, «qu'allons-nous faire? fallait-il nous embarrasser de cette -truie?» - -Le lendemain, l'homme revint. «Bonjour, madame.--Bonjour, monsieur.--Où -est ma truie?--Votre truie? notre poulain l'a tuée; la voilà. -Emportez-la si vous voulez; je ne puis vous la rendre en vie.--Madame, -rendez-moi ma truie, madame, rendez-moi ma truie, ou bien j'irai à -Paris.--Allez où vous voudrez; ce n'est pas ma faute si votre truie a -mordu notre poulain.--Eh bien! donnez-moi votre poulain.--Un poulain -pour une truie!--Madame, donnez-moi votre poulain, madame, donnez-moi -votre poulain, ou bien j'irai à Paris.--Prenez-le donc, et partez vite, -car vous me rompez la tête.» - -L'homme continua son chemin et entra dans une autre auberge. -«Pouvez-vous me loger, moi et mon poulain?--Nous logerons bien votre -poulain; mais vous, nous ne vous logerons pas.--Eh bien! logez mon -poulain; moi, j'irai ailleurs.» - -Le soir venu, la petite fille de l'aubergiste dit à sa mère: -«Maintenant que le poulain a bien mangé, je vais le mener boire.--N'y -va pas,» dit la mère, «il pourrait t'arriver un accident.--Oh!» dit -l'enfant, «je sais bien mener boire un cheval.» Elle emmena le poulain -et le fit descendre dans la rivière; mais par malheur le poulain tomba -dans un trou et s'y noya. Voilà les gens de l'auberge bien désolés. - -Dès le grand matin, l'homme revint. «Bonjour, madame.--Bonjour, -monsieur.--Je viens prendre mon poulain.--Votre poulain? eh! mon pauvre -garçon, votre poulain s'est noyé.--Madame, rendez-moi mon poulain, -madame, rendez-moi mon poulain, ou bien j'irai à Paris.--Allez où vous -voudrez. Votre maudit poulain a manqué de faire noyer notre petite -fille.--Eh bien! donnez-moi votre petite fille.--Vous donner ma fille! -mais vous ne savez ce que vous dites. Combien voulez-vous d'argent pour -votre poulain?--Je ne veux pas d'argent; c'est la petite fille que je -veux. Madame, donnez-moi votre petite fille, madame, donnez-moi votre -petite fille, ou bien j'irai à Paris.» Les gens se dirent: «Il faut en -passer par là; s'il allait à Paris, que nous arriverait-il?» - -L'homme prit donc la petite fille, la mit dans un sac et alla frapper -à la porte d'une autre maison. «Pouvez-vous me loger, moi et mon -sac?--Nous logerons bien votre sac; mais vous, nous ne vous logerons -pas.--Eh bien! logez mon sac; moi, j'irai ailleurs.» - -Or, c'était justement la maison de la marraine de l'enfant. L'homme -ne fut pas plus tôt parti, que la petite fille se mit à crier: «Ma -marraine! ma marraine!» La marraine regarda de tous côtés, ne sachant -d'où venaient ces cris. «Venez par ici,» dit l'enfant, «c'est moi qui -suis dans le sac.» - -Quand la marraine eut appris ce qui s'était passé, elle fut bien -embarrassée; mais la petite fille, qui était très avisée, lui dit: -«Vous avez un chien; mettez-le dans le sac à ma place.» On prit le -chien et on l'enferma dans le sac. - -Le lendemain, l'homme chargea le sac sur ses épaules et se remit en -route; mais, pendant qu'il marchait, le chien ne cessait de gronder. Et -l'homme disait: - - «Paix, paix, ma gaçotte, - Nous allons passer là-bas sous un poirier, et tu auras des poirottes.» - -Arrivé auprès du poirier, il dénoua le sac. Le chien lui sauta à la -gorge et l'étrangla. Ce fut un bon débarras pour le pays. - - -REMARQUES - - Comparer un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I, nº - 64). Ici, c'est un grain de blé que l'homme donne à garder à une - bonne femme. Une poule mange le grain de blé. «Je vais vous faire - un procès, bonne femme, je vais vous faire un procès.--Prenez - plutôt la poule.» La poule est tuée d'un coup de pied par une - vache dans l'étable de laquelle on l'avait mise. L'homme se fait - donner la vache et la mène dans une troisième maison. Pendant que - la servante trait la vache, celle-ci lui donne un coup de pied, - et la servante, en colère, la frappe d'un tel coup d'escabeau - qu'elle la tue. L'homme se fait donner la fille, la met dans un - sac et va déposer le sac chez une vieille femme qui justement est - la marraine de la fille. La vieille dit à sa servante, qu'elle - croit près d'elle, de venir manger une écuellée de soupe. «J'en - mangerais bien une,» dit la fille de dedans le sac. La vieille - ouvre le sac et reconnaît sa filleule; elle met à sa place une - grosse chienne. L'homme reprend son sac. Quand il est un peu loin, - il en desserre les cordons. «Jeannette, embrasse-moi par dessus mon - épaule.--Houoh! houoh!» répond la chienne. L'homme est si épouvanté - qu'il laisse tomber le sac et s'enfuit au plus vite.--Comparer un - second conte français, recueilli dans la Basse-Normandie (Fleury, - p. 186): Le «bonhomme Merlicoquet», qui a glané trois épis de blé, - se fait donner successivement une poule, qui a mangé les épis, une - jument, qui a écrasé la poule, et finalement la petite fille qui a - noyé la jument en la menant boire. C'est aussi chez la marraine de - la petite fille qu'il dépose son bissac, et on y met un chien et un - chat. - - Dans un conte de la Lozère (_Revue des Langues romanes_, tome - III, p. 206), Turlendu, pour toute fortune, n'a qu'un pou. Il - entre dans une maison et demande si on ne lui gardera pas ce pou. - On lui répond: «Laisse-le sur la table.» Il revient au bout de - quelques jours pour le prendre. «Mon cher,» lui dit-on, «la poule - l'a mangé.--Tant je me plaindrai, tant je crierai que cette poule - j'aurai.--Ne vous plaignez pas, ne criez pas; prenez la poule et - allez-vous-en.» Turlendu obtient successivement de la même manière, - dans d'autres maisons, le cochon qui a mangé la poule, la mule qui - a tué le cochon d'un coup de pied, et finalement la chambrière qui, - en menant la mule à l'abreuvoir, l'a laissée tomber dans le puits. - Il met la chambrière dans un sac et va demander dans une maison si - on ne veut pas lui garder son sac. «Certainement. Laissez-le là, - derrière la porte.» Et il s'en va. A peine est-il dehors qu'on sort - la jeune fille du sac (il n'est pas dit comment on s'est aperçu - qu'elle était dedans), et on met à sa place un gros chien. Turlendu - revient prendre son sac. Après l'avoir porté un instant: «Marche un - peu,» dit-il, «je me lasse de te porter.» Mais, comme il ouvre le - sac, le chien lui saute au visage et lui emporte le nez. - - Dans un conte hanovrien (Colshorn, nº 30), un paysan va porter - au marché un sac de pois. Il entre d'abord chez un homme de sa - connaissance et lui confie ses pois; le coq et les poules les - mangent. L'homme se fait donner le coq et les poules et les porte - chez un autre ami, qui les met dans sa porcherie, où ils sont tués - par les cochons. L'homme se fait donner les cochons et les mène - dans l'écurie d'un voiturier; les cochons vont entre les jambes - des chevaux, qui les tuent. L'homme prend les chevaux et les mène - chez un ancien officier. Le petit garçon de la maison veut monter - un cheval: tous les chevaux s'échappent. Le paysan met l'enfant - dans sa hotte, qu'il dépose chez le boulanger, pendant qu'il s'en - va boire le _schnaps_. C'est justement le jour de naissance de - l'enfant du boulanger, et l'on a fait des gâteaux. Le petit garçon - dans la hotte sent la bonne odeur et dit tout haut: «Je mangerais - bien aussi du gâteau!» On le tire de la hotte et l'on met à sa - place un gros chien. L'homme reprend sa hotte, et, en chemin, il - coupe des branches à tous les arbres pour battre le petit garçon; - mais le chien lui saute à la tête et la lui arrache. - - Un conte italien recueilli à Rome (miss Busk, p. 388) présente le - même thème, avec un pois pour point de départ de la progression, - comme notre conte: Un mendiant demande l'aumône à une femme; - celle-ci n'a qu'un pois chiche à lui donner. Le mendiant la prie - de garder le pois jusqu'à ce qu'il revienne et de veiller à ce que - la poule ne le mange pas. La poule le mange. Le mendiant demande - son pois ou la poule. Quand il a cette poule, il la porte chez - une autre femme, en lui disant de prendre garde que le cochon ne - la mange. Le cochon mange la poule. Le mendiant se fait donner le - cochon. Il le conduit chez une troisième femme en lui recommandant - bien de ne pas le laisser tuer par le veau. Le veau tue le cochon, - et la femme est obligée de donner le veau au mendiant, qui le mène - dans une quatrième maison. Il dit à la femme de prendre garde que - sa petite fille, qui est malade, n'ait envie du cœur du veau (!). - Cela ne manque pas. La petite fille quitte son lit et égorge le - veau pour avoir le cœur. Le mendiant réclame son veau ou la petite - fille. La mère de celle-ci dit au mendiant qu'on la mettra dans - son sac pendant qu'elle sera endormie. Il laisse son sac pour le - reprendre le lendemain; on y met un chien enragé qui l'étrangle - quand il ouvre le sac en rentrant chez lui.--Dans un conte toscan - (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 46), il s'agit aussi d'un - pois chiche; la série est la même; finalement le chien coupe le nez - à l'homme, comme dans le conte de la Lozère. - - Un troisième conte italien, recueilli dans le Mantouan (Visentini, - nº 10), ressemble à tous ces contes pour l'enchaînement du récit: - fève, poulet, cochon, cheval (qui mange le cochon!), petite - fille (qui, par maladresse, tue le cheval d'un coup de fourche), - chien (substitué à la petite fille par la tante de celle-ci, qui - l'a appelée de dedans le sac). Mais ici,--comme, du reste, dans - d'autres contes dont nous parlerons tout à l'heure,--l'homme à la - fève est représenté comme ayant voulu s'enrichir au moyen de sa - fève: s'il l'a remise en dépôt à une paysanne, c'est qu'il espérait - qu'elle serait perdue et qu'il se ferait donner autre chose à la - place. C'est par la force qu'il s'empare du poulet, du cochon, etc. - - Dans un conte sicilien (Pitrè, nº 135), où maître Jseppi le - sacristain prie une boulangère de lui garder un pois chiche, la - série est celle-ci: coq, cochon, jeune fille et chienne, substituée - dans le sac à la jeune fille. La chienne, ici encore, coupe le nez - à maître Jseppi; alors celui-ci lui demande de son poil pour mettre - sur la plaie. «Si tu veux du poil, donne-moi du pain.» Maître - Jseppi court chez le boulanger. «Si tu veux du pain,» dit celui-ci, - «donne-moi du bois,» etc. Cette seconde partie se rattache au - thème de notre nº 29, _la Pouillotte et le Coucherillot_ (voir les - remarques de ce nº 29, I, p. 282). - - Un conte de la Flandre française, intitulé _les Trente-six - rencontres de Jean du Gogué_ (Deulin, I, p. 304), nous montre notre - thème en combinaison avec deux autres[72]: Jean du Gogué s'en va à - Hergnies pour manger de l'oie. Il lui arrive d'abord des aventures - ridicules du genre de celles du nº 143 de la collection Grimm. - Finalement on lui a donné une gerbe de blé. Pendant qu'il dort le - long d'un clos, survient un coq qui dîne, avec ses poules, des - grains de la gerbe. Le maître du clos, ému des pleurs du pauvre - garçon, lui donne le coq. Jean était à manger tranquillement, - ayant mis auprès de lui son coq, les pattes liées, quand une vache - marche sur le coq et l'écrase. Le seigneur du village donne à - Jean la vache. Jean demande l'hospitalité dans une ferme, où on - le loge à l'étable avec sa bête. Le fermier envoie une servante - pour traire la vache; celle-ci, souffrant beaucoup de ses pis, - cingle de sa queue le visage de la servante, qui, dans un accès - de colère, saisit une fourche et éventre la vache. Jean pousse - les hauts cris. Le fermier lui dit: «Eh bien! prends la méquenne - (la fille, la servante), et cesse de braire.» Jean lie bras et - jambes à la fille, la met dans un sac et l'emporte sur son dos. - «Quand je serai à Hergnies,» pensait-il, «j'épouserai ma méquenne - et nous mangerons de l'oie.» En route, il s'arrête à un estaminet - (on est en Flandre), laissant son sac devant la porte. Un homme - avise le sac, et, remarquant que quelque chose y remue, il l'ouvre, - délivre la fille, qui s'enfuit, et il met un chien à la place. Jean - reprend son sac et arrive enfin à Hergnies. Il dépose son sac et - l'entr'ouvre en disant: «Dites donc, méquenne, voulez-vous qu'on - nous marie, nous deux?» Un grondement lui répond. Jean, effrayé, - lâche la corde: le chien sort du sac et fait mine de lui sauter à - la gorge. Jean grimpe sur un vieux saule; mais l'arbre craque et - tombe sur le chien, qui s'enfuit. Jean aperçoit dans le creux du - saule quelque chose de luisant; il regarde: c'est une oie d'or. - Suit le thème du nº 64 (_l'Oie d'or_) de la collection Grimm. - - Certains contes présentent ce thème privé de son dénouement - caractéristique (la substitution d'un chien à une jeune fille ou à - un enfant). De là une modification dans le sens général du récit. - - Ainsi, dans un conte provençal (_Armana prouvençau_, 1861, p. 94), - un jeune garçon nommé Janoti demande un jour à sa mère de lui - donner un pois chiche. «Pourquoi?--Pour faire fortune.» Il arrive à - une ferme, où il demande l'hospitalité pour lui et son pois. Il met - le pois dans le poulailler; une poule le mange; il se fait donner - la poule. Il s'y prend de la même manière pour avoir un porc à la - place de la poule, et un bœuf à la place du porc. Puis,--ici le - thème primitif est altéré,--il rencontre un fossoyeur qui allait - enterrer une femme; il obtient de lui l'échange du cadavre contre - son bœuf. Alors il s'en va près d'un château et met la morte sur le - bord du fossé en attitude de laveuse; après quoi, il s'engage au - service des maîtres du château. Sa femme, ajoute-t-il, est restée - à laver quelque chose dans le fossé. La demoiselle de la maison va - pour dire à la femme d'entrer; pas de réponse. «Elle est sourde», - dit Janoti. La demoiselle la touche à l'épaule, et la prétendue - laveuse tombe dans l'eau. Janoti se plaint qu'on lui ait noyé sa - femme, et, pour la remplacer, il demande la demoiselle du château. - Comme on craint une fâcheuse affaire, on la lui donne, et, en - l'épousant, il devient grand seigneur.--Comparer un conte portugais - du Brésil (Roméro, nº 5), parfois assez confus, et où un cadavre de - femme joue également un rôle. - - Dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 8), ce - thème a pris une allure quasi épique: Un jeune garçon n'a eu de sa - mère, pour tout héritage, qu'un grain de millet. Il se met en route - pour courir le monde. Un vieillard qu'il rencontre lui dit qu'il - perdra le grain de millet, mais qu'il gagnera à cette perte. Un - coq ayant mangé le grain de millet, le jeune garçon reçoit, comme - dédommagement, le coq; puis un cochon pour le coq, une vache pour - le cochon et un cheval pour la vache. Il monte sur son cheval, fait - toute sorte d'exploits, délivre une princesse et finalement devient - roi. - - Outre les trois contes dont nous venons de parler, nous citerons, - comme rentrant dans la même catégorie, un conte esthonien et - un conte russe. Dans le conte esthonien (H. Jannsen, nº 1), un - voyageur, hébergé par un paysan, lui dit qu'en se couchant il a - coutume de mettre ses chaussons d'écorce sur une perche dans le - poulailler. Le paysan lui dit de faire à sa guise. Pendant la nuit, - le voyageur se lève sans bruit, entre dans le poulailler et met en - pièces les chaussons. Le jour venu, il réclame un dédommagement - pour les chaussons que, dit-il, les poules ont déchirés. Il prend - un coq et s'en va dans un autre village. Il met son coq dans une - bergerie et va le tuer pendant la nuit; puis il se fait donner un - bélier comme indemnité. Il se procure ensuite de la même manière - un bœuf et finalement un cheval. Le reste de ses aventures avec un - renard, un loup et un ours ne se rattache en rien au conte lorrain - et à ses similaires.--Le conte russe, résumé par M. J. Fleury à la - suite du conte normand cité plus haut, a beaucoup de rapport avec - ce conte esthonien. Le héros est un renard. Il a trouvé une paire - de _lapty_, chaussures de tille dont se servent les paysans russes. - Il demande à un paysan l'hospitalité pour la nuit: il tiendra peu - de place; il se couchera sur un banc et mettra sa queue dessous; - quant à ses _lapty_, il les déposera dans le poulailler. On le - laisse entrer. Pendant la nuit, il va prendre les _lapty_, puis, - le matin, il les réclame. On ne les trouve pas. «Alors donnez-moi - une poule.» On la lui donne. Il va demander l'hospitalité dans une - autre maison et met sa poule avec les oies. La poule disparaît; - il se fait donner une oie à la place. Dans une troisième maison, - il met l'oie avec les brebis, et obtient une brebis, puis un veau - dans une quatrième. (M. Fleury s'arrête à cet endroit, en ajoutant - que le conte finit par un tour joué par le renard à ses bons amis - l'ours et le loup.) - - - En regard de ce groupe de contes où le dénouement ordinaire fait - défaut, nous trouvons trois contes qui, de ce dénouement, font un - récit à part. Dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 100), - une jeune fille mange des cerises sur un cerisier. Un homme, à qui - elle a refusé d'en donner, la prend et la met dans un sac. Il va - au village voisin, et, voulant assister à la messe, il entre dans - une maison et demande qu'on lui garde son sac. C'est justement la - maison de la tante de la jeune fille. Celle-ci est retirée du sac, - dans lequel on met des chiens et des chats. Quand l'homme ouvre le - sac, il n'a qu'à s'enfuir bien vite.--Comparer un conte espagnol, - tout à fait du même genre (Caballero, II. p. 72), et aussi un conte - portugais (Braga, nº 3). - - * * * * * - - Il y a donc, en réalité, dans le conte lorrain et les autres contes - semblables, combinaison de deux thèmes; et la preuve, c'est que, - dans plusieurs contes orientaux, ce même dénouement forme l'élément - principal d'un récit différent du nôtre pour le reste. - - Voici d'abord un conte annamite (_Chrestomathie cochinchinoise, - recueil de textes annamites_, par Abel des Michels. 1er fascicule. - Paris, 1872, p. 3): Il était une fois une jolie fille qui voulait - absolument épouser un homme de noble race, un roi ou un général - d'armée. C'est pourquoi elle allait chaque jour au marché acheter - des baguettes parfumées; elle les portait à la pagode et invoquait - Phât-ba, le priant de lui donner le mari de ses rêves. Or le - marchand de baguettes était un jeune homme qui à la fin s'étonna de - voir cette jeune fille venir tous les jours acheter des parfums. - Il eut l'idée de la suivre et il la vit entrer dans la pagode. - Ayant compris ce dont il s'agissait, il se rendit le lendemain à la - pagode avant l'heure où la jeune fille y allait d'ordinaire, et se - cacha derrière la statue du Bouddha. La jeune fille arriva bientôt; - elle alluma ses baguettes, se prosterna et supplia le Bouddha de - lui envoyer un mari qui fût roi, et pas un autre. Le marchand de - baguettes, du fond de sa cachette, lui répondit: «Jeune fille, ce - que tu désires ne peut se faire; le mari que tu dois épouser est le - marchand de baguettes du marché; car ton destin le veut.» La jeune - fille s'en retourna, et, docile à l'ordre de Phât-ba, se mit à la - recherche du marchand de baguettes. Ils firent leurs accords et - convinrent que tel jour, à telle heure et à tel endroit, le jeune - homme viendrait la prendre et l'emmènerait chez lui. En effet, à - l'heure dite, ce dernier arriva avec un sac, y mit la jeune fille - d'un côté, ses baguettes de l'autre, et, chargeant le tout sur ses - épaules, prit le chemin de sa maison. Pour y arriver il fallait - traverser un bois, dans lequel chassait justement, ce jour-là, le - fils du roi. Voyant venir vers lui des soldats de l'escorte, notre - homme déposa son sac sur le bord du chemin et alla se cacher - dans les broussailles. Les soldats trouvèrent le sac, et, l'ayant - ouvert, en tirèrent la jeune fille, qu'ils conduisirent au prince. - Celui-ci lui fit raconter son histoire. Comme il avait pris un - tigre à la chasse, il le fit mettre dans le sac, qu'on laissa à - l'endroit où on l'avait trouvé. Quant à la jeune fille, il l'emmena - pour en faire sa femme.--Pendant ce temps, le marchand de baguettes - était toujours caché dans les broussailles. Entendant les voix - s'éloigner, il sort du fourré et reprend son sac, sans se douter de - rien. Il arrive à la maison et porte le sac dans sa chambre pour en - tirer sa femme; mais à peine l'a-t-il délié, qu'il en sort un tigre - qui saute sur lui et l'étrangle. - - Le livre kalmouk du _Siddhi-Kûr_, déjà plusieurs fois cité par - nous, contient un conte tout à fait du même genre (nº 11): Deux - vieilles gens, qui n'ont qu'une fille, habitent auprès d'un temple - où se trouve une statue d'argile du Bouddha. Un soir, ils se disent - qu'ils voudraient bien marier leur enfant, à qui ils donneront - pour dot une mesure remplie de pierres précieuses; ils conviennent - que, le lendemain, ils iront offrir un sacrifice au Bouddha et - lui demander s'il faut que leur fille se marie et, dans ce cas, à - qui ils devront la donner. Un pauvre marchand de fruits vient à - passer par là et entend leur conversation. Il s'introduit pendant - la nuit dans le temple, fait un trou dans la statue du Bouddha - et s'y glisse. Le matin arrivent les deux vieilles gens et leur - fille. Le vieux bonhomme expose au Bouddha sa demande, le priant - de répondre par un songe. «Il faut que ta fille se marie,» dit une - voix qui sort de la statue; «donne-la au premier qui, demain, se - présentera à la porte de ta maison.»--Le lendemain, de grand matin, - le marchand de fruits frappe à la porte des deux vieilles gens, - qui lui donnent leur fille et une mesure de pierres précieuses. - L'homme s'en va donc avec la jeune fille. Arrivé non loin de son - pays, il se dit qu'il faut user de ruse pour donner le change sur - l'origine de sa fortune. Il met la jeune fille dans un coffre - qu'il enterre ensuite dans le sable et s'en retourne chez lui. Il - annonce alors qu'il va se livrer à des exercices ascétiques et que - le lendemain il prononcera une prière qui procure instantanément la - richesse.--Pendant ce temps, le fils d'un khan vient à passer avec - ses serviteurs auprès du monticule de sable, traînant à sa suite un - tigre vivant. Il découvre par hasard le coffre et délivre la jeune - fille, à qui il propose de l'épouser. Celle-ci déclare qu'elle ne - quittera pas ce lieu qu'on n'ait mis un autre dans le coffre à sa - place. On y enferme le tigre. Un peu après, l'homme, ayant fini ses - dévotions hypocrites, revient chercher le coffre, qu'il emporte - chez lui: son dessein est de tuer la jeune fille et de vendre les - pierres précieuses; de cette façon il deviendra riche. En rentrant - à la maison, il dépose le coffre dans une chambre et s'enferme, - après avoir dit à sa femme et à ses enfants qu'il va réciter la - prière qui procure la richesse: personne ne devra entrer dans la - chambre, quelque bruit, quelques cris que l'on puisse entendre. Il - lève le couvercle du coffre, se préparant à tuer la jeune fille, - quand le tigre s'élance sur lui. Il appelle au secours, mais, - conformément aux ordres qu'il a donnés, personne ne vient, et le - tigre le met en pièces. - - L'existence de ces deux variantes d'un même conte chez deux - peuples qui ont reçu de l'Inde leur littérature avec le - bouddhisme indique bien qu'elles doivent dériver d'une même - source indienne, qu'on découvrira peut-être quelque jour. Nous - trouvons dans les récits indiens une forme très voisine, dont - M. Th. Aufrecht a publié deux variantes dans la _Zeitschrift - der Deutschen Morgenlændischen Gesellschaft_ (tome XIV, 1860, - p. 576 seq.). Ces deux contes sont extraits de deux collections - sanscrites, la _Bharataka-dvâtrinçatikâ_ et le _Kathârnava_. - Comme ils diffèrent assez peu l'un de l'autre, il suffira d'en - résumer un, celui du _Kathârnava_: Un changeur très riche avait - une fille merveilleusement belle. Dans le voisinage de la ville - qu'il habitait se trouvait un ermitage; l'ermite, qui avait fait - vœu de perpétuel silence, se rendait chaque semaine à la ville - pour recueillir des aumônes. Un jour qu'il était entré chez le - changeur pour quêter, il vit la fille de celui-ci, et, frappé de - sa beauté, il conçut aussitôt le dessein de s'emparer d'elle. Il - poussa donc un grand cri. Le changeur accourut et lui demanda ce - qui était arrivé. «J'ai longtemps observé le vœu de perpétuel - silence,» lui dit l'ermite; «si j'y manque aujourd'hui, c'est - par amitié pour toi. Cette jeune fille est d'une merveilleuse - beauté, mais un terrible destin la menace. La maison habitée par - elle sera détruite avec tous ses habitants, dans trois jours.» Le - changeur lui demanda ce qu'il y avait à faire. L'autre répondit: - «Fais enfermer la jeune fille dans un coffre, sur le couvercle - duquel on fixera une lampe allumée, et fais mettre le tout dans la - rivière.» Le changeur dit qu'il suivrait ce conseil. Alors l'ermite - alla dire à ses disciples: «Aujourd'hui vous verrez un coffre - flotter sur la Godâvarî. Si nous réussissons à nous en emparer, - nous parviendrons enfin à la possession des huit grandes vertus - magiques. Tâchez donc de ne pas le laisser échapper.»--Ce jour-là - il arriva qu'un prince, fatigué d'une longue chasse, se reposait - sur les bords de la Godâvarî. Tout à coup il aperçut un coffre qui - flottait sur l'eau. Il le fit repêcher par sa suite et l'ouvrit. - Il demanda à la jeune fille qui elle était. Celle-ci lui ayant - raconté son aventure, le prince soupçonna là-dessous un mauvais - tour de l'ermite, et il dit à son vizir: «Je vais mettre dans le - coffre le vieux singe que j'ai pris à la chasse et faire rejeter - le tout dans le fleuve. Ce sera le moyen de voir quelles étaient - les intentions de l'ermite.» L'ermite, voyant flotter le coffre, le - fait retirer de l'eau par ses disciples, et, après leur avoir dit - de le porter dans sa cabane, il ajoute: «Gardez-vous bien, même si - vous entendez un grand bruit, de pénétrer dans mon ermitage. Si je - réussis dans mon opération magique, vous serez tous heureux, cette - nuit même.» L'ermite ayant ouvert le coffre, le singe se jette sur - lui et le met tout en sang. L'ermite a beau appeler ses disciples; - ceux-ci se gardent bien d'aller troubler ses incantations. Le singe - enfin s'étant échappé par la fenêtre, les disciples se décident à - entrer et trouvent leur maître dans le plus piteux état. Les gens - du prince vont raconter à celui-ci ce qui s'est passé, et le prince - épouse la jeune fille. - - Un conte recueilli en Afrique, chez les Cafres, présente aussi du - rapport avec le dénouement des contes européens. Le voici (G. Mac - Call Theal, _Kaffir-Folklore_, Londres, 1882, p. 125): Une jeune - fille, dont le père est un chef, est prise par un «cannibale», qui - la met dans son sac. Il s'en va, l'emportant de village en village, - demandant de la viande, et, quand on lui en donne, faisant chanter - la jeune fille, qu'il appelle son oiseau; mais il a grand soin de - ne jamais ouvrir le sac. Un jour qu'il passe dans le pays de la - jeune fille, un petit garçon, frère de celle-ci, croit reconnaître - le chant de sa sœur; il dit au cannibale d'aller là où sont les - hommes: on lui donnera beaucoup de viande. Le cannibale entre dans - le village et fait chanter son oiseau. Le chef, père de la jeune - fille, désirant beaucoup voir l'oiseau, trouve moyen d'éloigner - pendant quelque temps le cannibale, en lui promettant de ne pas - ouvrir son sac. Dès que le cannibale est un peu loin, le chef ouvre - le sac et en retire sa fille; il met des serpents et des crapauds - à la place. Quand le cannibale est de retour chez lui, sans s'être - aperçu de rien, il invite ses amis à venir se régaler: il apporte, - dit-il, un friand morceau. Les autres étant arrivés, il ouvre - le sac: quand on voit ce qu'il y a dedans, toute la troupe est - furieuse; on tue le prétendu mauvais plaisant et on le mange[73]. - - * * * * * - - Jusqu'ici nous n'avons encore cité aucun récit oriental qui - rappelle la première partie de notre conte. La collection de miss - Stokes nous fournit un conte indien de Lucknow (nº 17), où se - trouve la même progression, d'un objet insignifiant à des objets - de plus en plus importants, dont s'empare successivement le héros - de l'histoire: Un rat a eu la queue piquée par des épines. Il va - trouver un barbier et lui dit de retirer les épines. «Je ne le puis - sans te couper la queue avec mon rasoir,» dit le barbier.--«Peu - importe; coupe-moi la queue.» Le barbier coupe donc la queue - du rat; mais voilà celui-ci furieux: il se saisit du rasoir et - s'enfuit en l'emportant. Il arrive dans un pays où l'on n'avait - ni couteaux ni faucilles pour couper l'herbe; on l'arrachait avec - les mains. Le rat demande à un homme pourquoi il s'y prend ainsi; - l'autre lui répond que dans le pays on n'a pas de couteaux. «Eh - bien!» dit le rat, «prends mon rasoir.--Et si je le casse?» dit - l'homme.--«Peu importe,» répond le rat. Le rasoir est cassé, et le - rat, en colère, prend la couverture de l'homme. Il donne ensuite - cette couverture à un autre homme, pour que celui-ci la mette sous - les cannes à sucre qu'il coupe. La couverture ayant été trouée - pendant l'opération, le rat s'empare des cannes à sucre. Il les - donne à un marchand de pâtisseries qui n'a pas de sucre; puis, - quand le marchand les a employées, il les réclame et s'adjuge les - pâtisseries. Ensuite il arrive dans le pays d'un roi qui a beaucoup - de vaches; il voit que les pâtres mangent du pain tout durci; il - leur offre ses pâtisseries. Les pâtisseries mangées, le rat fait - des reproches aux pâtres et prend les vaches. Il donne ces vaches à - un autre roi, qui n'a pas de viande pour les noces de sa fille. Le - repas terminé, le rat réclame les vaches, et, comme on ne peut les - lui rendre, il emporte la mariée. Passant auprès de jongleurs et de - danseurs de corde, il leur dit de prendre sa femme et de la faire - danser sur la corde; car elle est jeune et les femmes des jongleurs - sont vieilles. «Mais si elle tombe et se casse le cou?--Prenez-la - toujours.» La jeune femme tombe et se tue. Alors le rat fait grand - tapage et se saisit de toutes les femmes des jongleurs et danseurs - de corde. Il s'établit avec elles dans une maison, et finit par - mourir de male mort[74]. - - Un conte kabyle (Rivière, p. 79) nous offre, non point une forme - voisine de celle de notre conte et des autres contes européens, - mais la forme même de tous ces contes. C'est là,--nous avons déjà - donné les raisons de cette induction,--un indice de l'origine - indienne de cette forme, venue évidemment chez les Kabyles par le - canal des Arabes. Voici le conte kabyle: Un chacal a une épine - dans la patte; il rencontre une vieille femme. «O mère,» lui - crie-t-il, «tire-moi mon épine.» Elle tire l'épine et la jette. - «Donne-moi mon épine.» Et il se met à pleurer parce que son épine - est perdue. La vieille lui donne un œuf pour le consoler. Le chacal - va aussitôt dans un village et frappe à une porte. «Gens de la - maison, hébergez-moi.» Il entre. «Où mettrai-je mon œuf?--Mets-le - dans la crèche du bouc.» Pendant la nuit, le chacal mange l'œuf et - en pend la coquille aux cornes du bouc. Au point du jour, il se - lève. «Donnez-moi mon œuf.--Nous te dédommagerons de ton œuf.--Non, - c'est le bouc qui a mangé mon œuf; j'emmènerai le bouc.» Il emmène - le bouc. Dans d'autres villages, il se fait donner successivement, - de la même manière, un cheval et une vache. Il emmène la vache, et - marche jusqu'à un autre village. «Gens de la maison, hébergez-moi. - Où mettrai-je ma vache?--Attache-la au lit de la jeune fille.» - Pendant la nuit, il se lève, mange la vache et en met les - entrailles sur le dos de la jeune fille. Le lendemain matin, il - demande sa vache. «Nous t'en donnerons une autre.--Non, c'est la - jeune fille que j'emmènerai.» Ils lui remettent un sac dans lequel - il croit emporter la jeune fille. Arrivé à une colline, il délie - le sac pour manger sa proie; aussitôt il en sort des lévriers. En - les voyant, il prend la fuite; mais les lévriers le poursuivent, - l'attrapent et le mangent[75]. - - Dans un autre conte kabyle (Rivière, p. 95), le chacal est remplacé - par un enfant. Celui-ci se fait donner successivement un œuf pour - son épine, une poule pour son œuf, un bouc pour sa poule, un mouton - pour son bouc, un veau pour son mouton, une vache pour son veau. - Alors il va dans une maison où on lui dit d'attacher sa vache au - pied du lit de la vieille. Pendant la nuit, il emmène la vache. Le - lendemain matin, il la réclame. «Prends la vieille.» Il va dans - une autre maison où il laisse la vieille, qu'il tue pendant la - nuit. Le lendemain, il demande sa vieille. «La voilà près de la - jeune fille.» Il la trouve morte. «Donnez-moi ma vieille.--Prends - la jeune fille.» Et l'enfant dit à celle-ci: «De l'épine à l'œuf, - de l'œuf à la poule; de la poule au bouc; du bouc au mouton; du - mouton au veau; du veau à la vache; de la vache à la vieille; de la - vieille à la jeune fille. Viens t'amuser avec moi.» - - On voit que le dénouement des contes européens manque complètement - dans ce second conte kabyle[76]. - - -NOTES: - -[72] Ne serait-ce pas M. Deulin qui, ici et dans d'autres cas, aurait -combiné plusieurs contes ensemble? Nous nous le sommes plus d'une fois -demandé, pour des raisons qu'il serait trop long d'exposer. - -[73] Ce conte cafre a une grande analogie avec les contes espagnol, -catalan et portugais, cités précédemment. Ainsi, dans le conte -espagnol, l'homme qui a mis la jeune fille dans son sac, lui ordonne -de chanter toutes les fois qu'il dira: «Chante, sac!» Tout le monde -veut entendre le sac qui chante, et l'homme gagne beaucoup d'argent. -Allant de maison en maison, il arrive un jour chez la mère de la jeune -fille, qui reconnaît la voix de son enfant. Elle invite l'homme à loger -chez elle, lui donne bien à boire et à manger, et, pendant qu'il dort, -elle retire la jeune fille du sac et met à sa place un chien et un -chat.--Dans le conte catalan et le conte portugais, l'homme dit aussi: -«Chante, sac!» - -[74] Un conte portugais (Coelho, nº 10) présente une grande -ressemblance avec ce conte indien: Un chat étant allé se faire faire -la barbe chez un barbier, celui-ci lui dit: «Si tu avais la queue plus -courte, tu serais beaucoup plus joli.--Eh bien! coupes-en un peu. «La -chose faite, le chat s'en va; mais bientôt il revient et réclame son -bout de queue. Le barbier ne pouvant le lui donner, le chat s'empare -d'un rasoir. Il voit ensuite une marchande de poissons qui n'a pas de -couteau; il lui donne son rasoir; puis, revenant sur ses pas, il le -réclame, et, à défaut du rasoir, il prend une sardine. Il donne la -sardine à un meunier qui n'a que du pain sec à manger, et ensuite il -prend un sac de farine. Il donne la farine à une maîtresse d'école pour -qu'elle fasse de la bouillie à ses écolières; puis il prend une des -petites filles. Il donne la petite fille à une laveuse qui n'a personne -pour l'aider; puis il lui prend une chemise. Il donne la chemise à un -musicien qui n'en a pas, et lui prend ensuite une guitare. Alors il -grimpe sur un arbre et se met à jouer de la guitare et à chanter: «De -ma queue j'ai fait un rasoir; du rasoir j'ai fait une sardine,» et -ainsi de suite. - -[75] Dans le conte russe cité plus haut, c'est aussi un animal, un -renard, qui est le héros de l'histoire; et, autant qu'on en peut juger -par le résumé de M. Fleury, il joue, comme le chacal, un rôle plus -actif que le héros de la plupart des contes européens: ainsi, c'est -lui-même qui fait disparaître les chaussures qu'il réclame ensuite. -(Comparer le conte esthonien.) - -[76] Il est curieux de rapprocher des paroles qui terminent ce conte -kabyle, celles que dit Turlendu, à la fin du conte de la Lozère, -résumé ci-dessus: «D'un petit pou à une poulette; d'une poulette à un -porcelet; d'un porcelet à une petite mule; d'une petite mule à une -fillette; d'une fillette à un gros chien, qui m'a emporté le nez!» - - - - -LXIII - -LE LOUP BLANC - - -Il était une fois un homme qui avait trois filles. Un jour, il -leur dit qu'il allait faire un voyage. «Que me rapporteras-tu?» -demanda l'aînée.--«Ce que tu voudras.--Eh bien! rapporte-moi une -belle robe.--Et toi, que veux-tu?» dit le père à la cadette.--«Je -voudrais aussi une robe.--Et toi, mon enfant?» dit-il à la plus -jeune, celle des trois qu'il aimait le mieux.--«Je ne désire rien,» -répondit-elle.--«Comment, rien?--Non, mon père.--Je dois rapporter -quelque chose à tes sœurs, je ne veux pas que tu sois la seule qui -n'ait rien.--Eh bien! je voudrais avoir la rose qui parle.--La rose qui -parle?» s'écria le père, «où pourrai-je la trouver?--Oui, mon père, -c'est cette rose que je veux; ne reviens pas sans l'avoir.» - -Le père se mit en route. Il n'eut pas de peine à se procurer de belles -robes pour ses filles aînées; mais, partout où il s'informa de la -rose qui parle, on lui dit qu'il voulait rire, et qu'il n'y avait au -monde rien de semblable. «Pourtant,» disait le père, «si cette rose -n'existait pas, comment ma fille me l'aurait-elle demandée?» Enfin il -arriva un jour devant un beau château, d'où sortait un murmure de voix; -il prêta l'oreille et entendit qu'on parlait et qu'on chantait. Après -avoir fait plusieurs fois le tour du château sans en trouver l'entrée, -il finit par découvrir une porte et entra dans une cour au milieu de -laquelle était un rosier couvert de roses: c'étaient ces roses qu'il -avait entendues parler et chanter. «Enfin,» dit-il, «j'ai donc trouvé -la rose qui parle!» Et il s'empressa de cueillir une des roses. - -Aussitôt un loup blanc s'élança sur lui en criant: «Qui t'a permis -d'entrer dans mon château et de cueillir mes roses? Tu seras puni de -mort: tous ceux qui pénètrent ici doivent mourir.--Laissez-moi partir,» -dit le pauvre homme; «je vais vous rendre la rose qui parle.--Non, -non,» répondit le loup blanc, «tu mourras.--Hélas!» dit l'homme, «que -je suis malheureux! Ma fille me demande de lui rapporter la rose qui -parle, et, quand enfin je l'ai trouvée, il faut mourir!--Ecoute,» -reprit le loup blanc, «je te fais grâce, et, de plus, je te permets -de garder la rose, mais à une condition: c'est que tu m'amèneras la -première personne que tu rencontreras en rentrant chez toi.» Le pauvre -homme le promit et reprit le chemin de son pays. La première personne -qu'il vit en rentrant chez lui, ce fut sa plus jeune fille. - -«Ah! ma fille,» dit-il, «quel triste voyage!--Est-ce que vous n'avez -pas trouvé la rose qui parle?» lui demanda-t-elle.--«Je l'ai trouvée, -mais pour mon malheur. C'est dans le château d'un loup blanc que je -l'ai cueillie. Il faut que je meure.--Non,» dit-elle, «je ne veux pas -que vous mouriez. Je mourrai plutôt pour vous.» Elle le lui répéta tant -de fois qu'enfin il lui dit: «Eh bien! ma fille, apprends ce que je -voulais te cacher. J'ai promis au loup blanc de lui amener la première -personne que je rencontrerais en rentrant dans ma maison. C'est à cette -condition qu'il m'a laissé la vie.--Mon père,» dit-elle, «je suis prête -à partir.» - -Le père prit donc avec elle le chemin du château. Après plusieurs -jours de marche, ils y arrivèrent sur le soir, et le loup blanc ne -tarda pas à paraître. L'homme lui dit: «Voici la personne que j'ai -rencontrée la première en rentrant chez moi. C'est ma fille, celle qui -avait demandé la rose qui parle.--Je ne vous ferai point de mal,» dit -le loup blanc; «mais il faut que vous ne disiez à personne rien de ce -que vous aurez vu ou entendu. Ce château appartient à des fées; nous -tous qui l'habitons, nous sommes féés[77]; moi je suis condamné à être -loup blanc pendant tout le jour. Si vous gardez le secret, vous vous en -trouverez bien.» - -La jeune fille et son père entrèrent dans une chambre où un bon repas -était servi; ils se mirent à table, et bientôt, la nuit étant venue, -ils virent entrer un beau seigneur: c'était le même qui s'était montré -d'abord sous la forme du loup blanc. «Vous voyez,» leur dit-il, «ce -qui est écrit sur la table: _Ici on ne parle pas_.» Ils promirent -tous les deux encore une fois de ne rien dire. La jeune fille s'était -retirée depuis quelque temps dans sa chambre, lorsqu'elle vit entrer -le beau seigneur. Elle fut bien effrayée et poussa de grands cris. -Il la rassura et lui dit que, si elle suivait ses recommandations, -il l'épouserait, qu'elle serait reine et que le château lui -appartiendrait. Le lendemain, il reprit la forme de loup blanc, et la -pauvre enfant pleurait en entendant ses hurlements. - -Après avoir encore passé la nuit suivante au château, le père s'en -retourna chez lui. La jeune fille resta au château et ne tarda pas -à s'y plaire: elle y trouvait tout ce qu'elle pouvait désirer; elle -entendait tous les jours des concerts de musique; rien n'était oublié -pour la divertir. - -Cependant sa mère et ses sœurs étaient dans une grande inquiétude. -Elles se disaient: «Où est notre pauvre enfant? où est notre sœur?» -Le père, à son retour, ne voulut d'abord rien dire de ce qui s'était -passé; à la fin pourtant il céda à leurs instances et leur apprit où -il avait laissé sa fille. L'une des deux aînées se rendit auprès de sa -sœur et lui demanda ce qui lui était arrivé. La jeune fille résista -longtemps; mais sa sœur la pressa tant qu'elle lui révéla son secret. - -Aussitôt on entendit des hurlements affreux. La jeune fille se leva -épouvantée. A peine était-elle sortie, que le loup blanc vint tomber -mort à ses pieds. Elle comprit alors sa faute; mais il était trop tard, -et elle fut malheureuse tout le reste de sa vie. - - -NOTES: - -[77] Féés, c'est-à-dire enchantés. - - -REMARQUES - - Il est facile de reconnaître, dans une partie de notre - conte,--séjour de la jeune fille dans le palais d'un être - mystérieux auquel elle a été livrée, défense qui lui est faite - de rien révéler de sa vie nouvelle, désobéissance de la jeune - fille,--le thème principal d'un récit célèbre dans l'histoire de - la littérature antique, la fable de _Psyché_. Nous aurons donc à - examiner cette fable et ce qui s'y rattache. Auparavant il nous - faut étudier l'introduction du conte lorrain, qui n'existe pas dans - _Psyché_, mais que nous allons rencontrer dans un certain nombre de - contes plus ou moins étroitement apparentés avec cette fable. - - * * * * * - - Ces contes où nous trouvons notre introduction peuvent se répartir - en trois groupes. - - - Dans le premier groupe,--celui qui a le plus directement rapport - avec _Psyché_ et dont fait partie notre _Loup blanc_,--nous - mentionnerons d'abord un conte piémontais (Gubernatis, _Zoological - Mythology_, II, p. 381): Un homme, s'en allant en voyage, dit à - ses trois filles qu'il leur rapportera ce qu'elles désireront; - la troisième, Marguerite, ne veut qu'une fleur. Comme il cueille - une marguerite dans le jardin d'un château, un crapaud apparaît - et lui dit qu'il mourra dans trois jours, s'il ne lui donne une - de ses filles pour femme. La plus jeune consent à épouser le - crapaud, qui, la nuit, devient un beau jeune homme. Il défend à - Marguerite de révéler ce secret à personne; autrement il restera - toujours crapaud. Les sœurs de la jeune femme, se doutant de - quelque mystère, la pressent tant, qu'enfin elle parle. Le crapaud - disparaît; elle l'appelle au moyen d'un anneau qu'il lui a donné et - par la vertu duquel on obtient tout ce qu'on désire; mais en vain. - Alors elle jette l'anneau dans un étang, et son mari reparaît à - l'instant. (Cette fin est écourtée). - - Citons ensuite le conte hessois nº 88 de la collection Grimm et un - conte norvégien (Asbjœrnsen. _Tales of the Fjeld_, p. 353), l'un - et l'autre altérés sur certains points, mais qui se complètent - réciproquement. Dans le conte hessois, l'aînée de trois filles - demande à son père, qui va en voyage, des perles; la seconde, des - diamants; la troisième, une alouette. Le père en aperçoit une à - côté d'un château; à peine l'a-t-il saisie, qu'un lion apparaît - et le menace de le dévorer s'il ne lui promet de lui amener ce - qu'il rencontrera d'abord en rentrant chez lui. L'homme le promet, - bien à contre-cœur, et, comme il en avait le pressentiment, c'est - sa plus jeune fille qu'il rencontre la première. La jeune fille - se rend au château du lion, qui la nuit est un beau prince et - dont elle devient la femme. (La suite est une altération d'un des - passages principaux de _Psyché_, et la fin est, dans ses traits - généraux, celle de l'_Oiseau bleu_ de Mme d'Aulnoy.)--Dans le conte - norvégien, l'altération porte sur l'introduction: Un roi a trois - filles, mais il aime surtout la plus jeune. Une nuit, celle-ci - rêve d'une guirlande d'or si jolie, qu'elle ne cesse d'y penser, - et devient triste et chagrine. Son père commande à des orfèvres - de tous les pays une guirlande comme celle que sa fille a vue en - songe; peine inutile. Un jour que la princesse se trouve dans la - forêt, elle aperçoit un ours blanc et, entre les griffes de la - bête, la guirlande dont elle a rêvé. Elle demande à l'acheter, - mais l'ours lui répond que, pour prix, il veut avoir la princesse - elle-même. Le marché est conclu, et l'ours doit venir dans trois - jours chercher la princesse. Au jour dit, le roi range toute son - armée en bataille autour de son château pour barrer le passage à - l'ours; celui-ci renverse tout. Le roi essaie successivement de - lui donner ses deux filles aînées, mais la supercherie est bientôt - découverte, et il faut donner la jeune princesse à l'ours, qui - l'emporte et l'introduit dans un magnifique château. La nuit, - l'ours a une forme humaine, et il prend la princesse pour femme; - mais elle n'a jamais vu ses traits. L'ours lui permet, à trois - reprises, sur sa demande, d'aller voir ses parents, en lui - recommandant bien de ne pas écouter les conseils de sa mère. La - princesse reste chaque fois quelques jours chez ses parents; la - troisième fois, quand elle les quitte, sa mère lui donne un petit - bout de chandelle, afin qu'elle puisse, pendant la nuit, voir - comment est fait son mari. Elle allume, en effet, la chandelle; - mais, pendant qu'elle est tout absorbée dans la contemplation - des traits ravissants de son mari, une goutte de suif tombe sur - le front de celui-ci, qui s'éveille et lui dit qu'il est obligé - de la quitter pour toujours. (La fin de ce conte correspond à la - dernière partie du nº 88 de la collection Grimm, déjà cité, et de - l'_Oiseau bleu_.)--La collection Arnason (p. 278) renferme un conte - islandais tout à fait du même genre que ce conte norvégien, et - dont l'introduction est altérée aussi, mais d'une autre manière. - Voici cette introduction: Un roi, étant à la chasse, est attiré par - une biche jusqu'au cœur d'une forêt. Après avoir erré de côté et - d'autre, il arrive devant une maison dont la porte est ouverte; il - y entre, et, trouvant une table servie et un lit tout préparé, il - se décide, après avoir vainement attendu le propriétaire, à faire - honneur au repas et à se coucher dans le lit. Le lendemain matin, - quand il se remet en route, un grand chien brun, qu'il avait vu la - veille dans la maison, court après lui en lui disant qu'il est bien - ingrat de ne pas l'avoir remercié de son hospitalité, et le menace - de le déchirer en mille pièces s'il ne promet de lui donner ce - qu'il rencontrera d'abord en rentrant chez lui, etc. - - - Le second groupe de contes où figure l'introduction du conte - lorrain est celui auquel appartient le conte si connu de _la Belle - et la Bête_, publié en 1740 par Mme de Villeneuve dans son roman - intitulé: _les Contes marins ou la Jeune Amèricaine_, et abrégé - plus tard par Mme Leprince de Beaumont[78]. Ici nous avons affaire - à une branche collatérale du thème de _Psyché_. Il y a bien une - désobéissance de la part de la jeune fille qui habite le palais du - monstre, mais cette désobéissance n'a nullement trait à la même - défense. On le verra par l'analyse suivante d'un conte basque de - ce type (Webster, p. 167): Un roi, qui a trois filles, n'a d'yeux - que pour les deux premières et les comble de présents. Un jour - pourtant, allant à une fête, il demande à la plus jeune ce qu'elle - désire qu'il lui rapporte. Elle demande simplement une fleur. Le - roi achète des parures pour ses filles aînées et oublie la fleur. - En revenant, il passe auprès d'un château entouré d'un jardin - plein de fleurs; il en cueille quelques-unes. Aussitôt une voix - lui crie: «Qui t'a permis de cueillir ces fleurs?» et lui dit que - si, dans un an, il ne lui amène pas une de ses filles, il sera - brûlé, lui et son royaume. La plus jeune princesse déclare au roi - qu'elle ira au château. Elle s'y rend en effet; à son arrivée, - elle entend partout de la musique, elle trouve ses repas servis à - l'heure, sans jamais voir personne. Le lendemain matin, arrive un - énorme serpent, qui est le maître du château. La princesse vit très - heureuse, bien qu'elle soit toujours seule. Un jour le serpent lui - propose d'aller passer trois jours, mais trois jours seulement, - chez ses parents, et lui donne une bague qui deviendra couleur de - sang s'il est en grand danger. La princesse oublie de revenir au - bout des trois jours. Le quatrième jour, elle jette les yeux sur - l'anneau et le voit couleur de sang. Elle retourne au plus vite au - château et trouve le serpent étendu raide dans le jardin; elle le - réchauffe auprès d'un grand feu et le ranime. Plus tard, le serpent - lui demande si elle veut l'épouser; après quelques hésitations, - elle répond oui. Quand ils vont à l'église, le serpent devient un - beau prince. Il dit à sa femme de prendre sa peau de serpent et de - la brûler à une certaine heure, et le charme qui le tenait enchanté - est rompu pour toujours.--Dans un conte grec moderne (B. Schmidt, - nº 10), il s'agit aussi d'un roi et de ses trois filles: la plus - jeune demande à son père, qui s'embarque pour faire la guerre, de - lui rapporter une rose. Le roi, quand il revient victorieux, oublie - la rose; alors la mer devient pierre, et son vaisseau s'arrête; - la demande de sa fille lui revient aussitôt à la mémoire. Ici - encore, le monstre est un serpent, comme aussi dans un autre conte - grec moderne, de l'île de Chypre (_Jahrbuch für romanische und - englische Literatur_, 1870, nº 7 des contes chypriotes traduit par - F. Liebrecht), et dans un conte italien du Mantouan (Visentini, nº - 24). - - Dans ces trois derniers contes, l'objet demandé au père par sa plus - jeune fille est une rose. Il en est de même dans un conte tyrolien - (Zingerle, II, p. 391), où le monstre est un ours, dans un conte - polonais de la Prusse orientale (Tœppen, p. 142), où il n'est - pas dit quelle forme il a, et dans trois autres contes: un conte - italien (Comparetti, nº 64), un conte sicilien (Pitrè, nº 39) et - un conte portugais (Coelho, nº 29), qui présentent tous, ainsi du - reste que le conte chypriote ci-dessus indiqué, une ressemblance - assez suspecte avec le livre de Mme Leprince de Beaumont. - - Nous retrouvons, dans ces divers contes, le voyage de la jeune - fille chez ses parents, et sa désobéissance aux ordres du monstre - qui lui a dit de ne rester qu'un certain temps dans sa famille[79]. - Ce dernier élément et parfois le premier aussi ont disparu des - autres contes, se rapportant plus ou moins au type de _la Belle - et la Bête_, que nous avons encore à mentionner: un conte de - l'Allemagne du Nord (Müllenhoff, nº 2), un conte de la Basse-Saxe - (Schambach et Müller, nº 5), deux contes hanovriens (Colshorn, nºˢ - 20 et 42), un conte de la région du Harz (Ey, p. 91), un conte du - Tyrol italien (Schneller, nº 25), un conte toscan (Imbriani, _La - Novellaja fiorentina_, nº 26). - - N'ayant pas à traiter ici du thème de _la Belle et la Bête_ - dans ce qu'il a de particulier, nous nous contenterons de ces - brèves indications. Mais nous ferons remarquer (ceci se rapporte - directement à l'introduction de notre conte avec sa «rose qui - parle») que, dans le conte saxon, la jeune fille demande à son - père une «feuille qui chante;» dans le conte du Tyrol italien, - une «feuille qui chante et qui danse». Dans un conte du Tyrol - allemand, forme très altérée du même thème (Zingerle, I, nº 30), - il y a une «rose qui chante».--Ajoutons, puisque nous en sommes à - relever ces ressemblances de détail, que ce n'est pas seulement - dans le conte lithuanien, cité en note, que nous retrouvons le - _loup blanc_ de notre conte; il figure également dans un conte - allemand (Müllenhoff, nº 3), du type du nº 88 de la collection - Grimm.--Enfin, dans l'un des deux contes hanovriens, le roi, pour - avoir l'objet désiré par sa plus jeune fille, promet à un barbet la - première chose qu'il rencontrera en rentrant chez lui. Ce trait, - qui est à peu près celui du conte lorrain, s'est déjà montré à nous - dans le conte hessois et dans le conte islandais. Il existe aussi - dans le conte lithuanien et dans le conte saxon. - - Dans le conte du Tyrol italien, il ne s'agit pas simplement de - la «première chose», mais bien, comme dans notre conte, de la - «première personne» qu'on rencontrera[80]. - - - Nous arrivons maintenant au troisième groupe de contes où existe - notre introduction. Voici, rapidement résumé, un des contes de ce - groupe, un conte italien, recueilli à Rome (miss Busk, p. 57): Un - riche marchand, qui a trois filles, leur demande, au moment de - partir en voyage, ce qu'elles désirent qu'il leur rapporte. Les - deux aînées veulent des parures; la plus jeune, un _vaso di ruta_ - (un pot de «rue», sorte de plante), et elle ajoute que, s'il ne le - lui rapporte pas, il ne pourra pas revenir. En effet, le marchand - s'étant rembarqué sans avoir pensé à la plante demandée par sa - plus jeune fille, le vaisseau s'arrête et ne veut plus avancer. - Le capitaine dit alors que, parmi les passagers, il doit y avoir - quelqu'un qui a manqué à une promesse. Le marchand est reconduit à - terre; il cherche partout à acheter le _vaso di ruta_; mais on lui - dit que le roi seul possède un pot de cette plante: il y tient tant - que, si on lui en demande une seule feuille, on sera mis à mort. - Le marchand rassemble son courage et se présente devant le roi, à - qui il demande pour sa fille la plante tout entière. Le roi, ému - de sa fidélité à sa promesse, lui donne le _vaso di ruta_, et le - charge de dire à sa fille d'en brûler une feuille tous les soirs. - De retour à la maison, le marchand remet la plante à sa fille, - et lui répète les paroles du roi. Quand vient le soir, la jeune - fille brûle une des feuilles de la plante, et aussitôt elle voit - paraître le fils du roi, qui vient s'entretenir avec elle. Un soir - qu'elle est absente, ses sœurs, qui la détestent, mettent le feu - à sa chambre, et la plante est brûlée avec le reste. Le prince - arrive en toute hâte: il est grièvement brûlé et blessé par les - éclats des vitres de la chambre. La jeune fille, étant rentrée à - la maison et voyant la plante brûlée, s'habille en homme et se - met à la recherche du prince. Une nuit qu'elle s'est arrêtée sous - un arbre dans une forêt, elle entend la conversation d'un ogre et - d'une ogresse. «Le seul moyen de guérir le prince,» dit l'ogresse, - «c'est de prendre la graisse qui se trouve autour de nos cœurs, - d'en faire un onguent, et d'en oindre les blessures du prince.» - La jeune fille tue l'ogre et l'ogresse pendant leur sommeil, fait - un onguent avec leur graisse; puis elle se présente comme médecin - au palais du roi; elle guérit le prince, se fait reconnaître de - lui et l'épouse.--Comparer un conte grec moderne d'Epire (Hahn, - nº 7), un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 21), un conte - norvégien (Asbjœrnsen, _Tales of the Fjeld_, p. 311), et aussi un - conte danois (Grundtvig, I, p. 125), où l'introduction n'existe à - peu près plus, ainsi qu'un conte italien du Mantouan (Visentini, nº - 17), un conte des Abruzzes (Finamore, nº 21), un conte portugais du - Brésil (Roméro, nº 17), etc., où elle a complètement disparu. - - Tout l'ensemble du conte romain se retrouve en Orient, dans un - conte populaire indien du Bengale (miss Stokes, nº 25, p. 195): - Un roi, qui va s'embarquer pour un lointain voyage, dit à six de - ses filles qu'il leur rapportera ce qu'elles lui demanderont. - Elles demandent des bijoux, des étoffes précieuses, etc. Il envoie - ensuite un de ses serviteurs faire de sa part la même demande à sa - plus jeune fille, qui habite dans un palais à elle. Celle-ci, qui - est en train de réciter ses prières, dit au serviteur: «_Sabr_,» - c'est-à-dire «attends.» Le serviteur se méprend sur sa réponse et - vient dire au roi que la princesse désire que le roi lui rapporte - du _sabr_. Le roi ne comprend pas ce que demande sa fille; il - se met néanmoins en route, se disant qu'il s'informera, à tout - hasard, de cet objet mystérieux. Arrivé au terme de son voyage, - il achète pour ses filles aînées des bijoux et autres objets - précieux qu'elles désirent; puis il se rembarque. Mais son vaisseau - ne veut pas avancer (tout à fait, comme on voit, le trait si - caractéristique de deux contes européens cités plus haut). Alors il - s'aperçoit qu'il n'a pas rapporté ce que sa plus jeune fille lui a - demandé. Il envoie un de ses serviteurs à terre et lui dit d'aller - au bazar pour voir s'il pourra trouver à acheter de ce _sabr_. Le - serviteur s'informe, et on lui dit: «Nous ne connaissons pas cela, - mais le fils de notre roi s'appelle Sabr; allez lui parler.»[81] Le - serviteur se rend au palais, se présente devant le prince et lui - raconte toute l'histoire. Le prince lui donne une petite boîte qui - ne devra être remise qu'à la jeune princesse. Dès que le serviteur - arrive à bord, le vaisseau se remet en marche de lui-même. De - retour dans son palais, le roi envoie la boîte à sa plus jeune - fille. Elle l'ouvre et y trouve un petit éventail; elle déploie - l'éventail, et le prince Sabr paraît devant elle. Il vient ainsi - toutes les fois qu'elle tourne l'éventail d'une certaine façon, - et il disparaît quand elle le tourne dans le sens contraire[82]. - Bientôt les deux jeunes gens conviennent de se marier, et la - princesse invite aux noces son père et ses six sœurs. Le jour - du mariage, les sœurs de la princesse, jalouses de son bonheur, - disent à celle-ci qu'elles feront elles-mêmes son lit, et elles y - répandent du verre pilé. Le prince Sabr s'y blesse grièvement et - demande à la princesse de retourner l'éventail, de façon qu'il se - retrouve dans son palais. La princesse ne se doute pas de la cause - de la maladie. Les jours suivants, elle a beau agiter l'éventail; - le prince ne reparaît pas. Alors elle se déguise en _yoghi_ - (religieux mendiant) et se met à la recherche du prince. Une nuit - qu'elle s'est étendue sous un arbre pour dormir, elle entend deux - oiseaux qui parlent du prince Sabr et qui disent de quelle manière - on peut le guérir. La princesse, toujours déguisée, arrive chez - le prince, qu'elle guérit sans être reconnue. Comme récompense, - elle demande au roi, père du prince, le mouchoir et l'anneau de - celui-ci; puis elle retourne dans son pays, elle prend l'éventail, - l'agite, et le prince paraît. Elle lui montre le mouchoir et - l'anneau, et il voit ainsi, à sa grande surprise, que c'est elle - qui était le yoghi[83]. - - Il est inutile d'insister sur l'identité de ce conte indien et du - conte romain. Si nous l'avons donné en entier, bien qu'il ne se - rattache que par l'introduction à notre _Loup blanc_, c'est qu'au - fond il n'est pas sans rapports avec la fable de _Psyché_, que - nous étudierons tout à l'heure. Epoux mystérieux qui disparaît, et - cela par la faute des sœurs de la jeune femme; voyage de celle-ci - à la recherche de son mari, jusqu'à ce qu'elle parvienne à le - reconquérir, ce sont bien là des traits de la fable de _Psyché_. - Du reste, dans certains contes, il s'est opéré un mélange entre - le thème proprement dit de _Psyché_ et celui-ci. (Voir un conte - italien de la Basilicate, nº 33 de la collection Comparetti.) - - - Aux trois groupes de contes que nous venons d'examiner et dans - lesquels se retrouve l'introduction du conte lorrain, il convient - d'ajouter un quatrième groupe, appartenant également à la famille - de _Psyché_: là, l'introduction n'est plus celle du _Loup blanc_, - bien qu'elle ne soit pas sans analogie. Ainsi, dans un conte - sicilien (Pitrè, _Nuovo Saggio_, nº 5), la plus jeune des trois - filles d'un pauvre homme est allée dans les champs avec son père - arracher des raiforts sauvages. Voyant un beau pied de cette - plante, ils tirent; mais, quand le raifort est arraché, il se - trouve à la place un grand trou, et une voix se fait entendre pour - se plaindre qu'on ait enlevé la porte de sa maison. Le pauvre homme - parle de sa misère; alors la voix dit de lui laisser sa fille et - qu'il aura une bonne somme d'argent. Le père finit par y consentir, - et la jeune fille est installée dans un beau palais. La suite a - beaucoup de ressemblance avec la fable de _Psyché_. Comparer un - autre conte sicilien (nº 18 de la grande collection de M. Pitrè), - un conte italien de Rome (miss Busk, p. 99), un autre conte italien - (Stan. Prato, p. 43-44), un conte catalan (Maspons, p. 32), - etc.--Au XVIIe siècle, Basile insérait un conte de ce genre dans - son _Pentamerone_ (nº 44). - - On voit que cette plante arrachée amène les mêmes conséquences que - la rose cueillie dans le _Loup blanc_ et autres contes. - - - Il existe encore d'autres contes populaires ressemblant à la fable - de _Psyché_; mais nous n'avons voulu parler ici que de ceux dont - l'introduction peut être rapprochée de celle du conte lorrain. Nous - aurons l'occasion d'en citer quelques autres dans les remarques de - notre nº 65, _Firosette_. - - * * * * * - - Nous avons sommairement indiqué, au commencement de ces remarques, - en quoi une partie de notre conte se rapproche de la fable de - _Psyché_. Il importe maintenant d'examiner cette fable aussi - brièvement que possible, mais avec soin. Une question, en effet, - se pose: le conte lorrain et tous les autres contes du même genre - dérivent-ils du récit latin d'Apulée? Et ce récit lui-même, est-ce - dans la mythologie gréco-romaine qu'il faut en chercher l'origine? - - La plupart de ceux qui se sont occupés de la fable de _Psyché_ - nous paraissent avoir fait fausse route ou s'être arrêtés à moitié - chemin. Les uns voient dans le récit latin un mythe dont ils - prétendent donner l'explication; les autres qui, avec raison, y - reconnaissent un simple conte bleu, ne sont pas assez familiers - avec la littérature populaire pour se douter même de l'origine de - ce conte. L'existence, dans les monuments figurés grecs et romains, - de représentations de ce qu'on a appelé le «mythe de Psyché,» vient - encore compliquer la question. - - Il nous semble qu'un exposé suffisamment net des termes dans - lesquels se pose le problème que nous avons à résoudre écartera la - plus grande partie des difficultés. - - - Et d'abord, existe-t-il réellement un «mythe de Psyché»? Ce qui - est vrai, c'est qu'un grand nombre de monuments figurés grecs - et romains,--statues, bas-reliefs, pierres gravées,--présentent - diverses _allégories_, dans lesquelles Eros et Psyché, en d'autres - termes l'Amour et l'Ame, cette dernière sous la forme d'une jeune - fille à ailes de papillon (ψυχή signifiant à la fois _âme_ et - _papillon_) jouent différents rôles. Psyché torturée par Eros, Eros - et Psyché se tenant embrassés, tels sont les sujets qui ont le plus - fréquemment tenté le talent des artistes. Les monuments en question - se répartissent, quant à leur date, sur un espace de temps qui va - de la période macédonienne à la basse époque romaine. Or, aucun - de ceux qui sont antérieurs au siècle des Antonins, c'est-à-dire - au livre d'Apulée, n'offre le moindre rapport avec la fable de - _Psyché_, telle qu'elle est racontée dans ce livre. C'est seulement - sur quelques pierres gravées, postérieures à cette époque, qu'on - a reconnu deux des épisodes de ce récit (Psyché aidée par les - fourmis à trier diverses graines confondues en un même monceau, - et Psyché recevant d'un aigle une amphore, sans doute remplie de - l'eau du Styx), et, selon toute probabilité, ces sujets ont dû être - empruntés directement au récit d'Apulée[84]. - - Il est donc impossible de tirer de l'examen des monuments figurés - la preuve de l'existence d'un «mythe de Psyché» ayant quelque - relation avec la fable rédigée par le rhéteur africain. La - littérature antique, en dehors d'Apulée, n'a pas non plus trace - d'un semblable «mythe». Il nous reste à examiner en lui-même le - récit d'Apulée et à rechercher si la fable de _Psyché_, telle qu'il - la raconte, a un caractère mythique. - - Commençons par résumer, dans ses traits principaux, le récit - d'Apulée (_Métamorph._, lib. IV-VI): Un roi et une reine ont trois - filles, dont la plus jeune, nommée Psyché, est une merveille de - beauté. Les deux aînées épousent des princes. Un oracle oblige le - roi à donner Psyché pour femme à un monstre inconnu, à une sorte - de serpent, qui viendra la prendre sur une haute montagne où la - jeune fille devra être exposée. Psyché, conduite sur la montagne, - est transportée par Zéphire dans un palais enchanté et devient la - femme du maître invisible de ce palais; son époux ne la visite - que la nuit. Elle vit heureuse, mais elle désirerait revoir ses - sœurs. L'époux mystérieux lui permet à regret de satisfaire son - désir et lui recommande surtout de ne rien dire de ce qui le - touche: autrement elle se perdra et lui causera à lui-même une - amère douleur. Psyché se fait amener ses sœurs par Zéphire. Pressée - de questions, elle finit par avouer que jamais elle n'a vu son - mari. Ses sœurs, jalouses de son bonheur, lui disent que cet époux - est sans doute le serpent dont parlait l'oracle et qui doit la - dévorer; elles l'engagent à le tuer. Psyché, la nuit venue, s'arme - d'un poignard et approche une lampe de son époux endormi: elle - reconnaît Cupidon; mais une goutte d'huile brûlante est tombée sur - l'épaule du dieu, qui se réveille et s'enfuit pour ne plus revenir. - La malheureuse Psyché, après avoir erré de côté et d'autre à la - recherche de son mari, se décide à aller trouver Vénus. La déesse, - furieuse de ce qu'elle a épousé son fils, lui impose plusieurs - tâches. Psyché doit d'abord trier en un jour un grand amas de - toutes sortes de graines mêlées ensemble; une fourmi prend pitié - d'elle et appelle à son secours toutes les fourmis du voisinage. - Vénus exige ensuite que Psyché lui apporte un flocon de la toison - d'or de béliers terribles; Psyché désespérée est au moment de se - précipiter dans un fleuve, quand un roseau lui enseigne le moyen - de recueillir sans danger de ces flocons d'or. Puis Vénus ordonne - à la jeune femme de lui procurer une fiole de l'eau du Styx, qui - est gardée par des dragons; l'aigle de Jupiter, ami de Cupidon, va - chercher de cette eau pour Psyché. Enfin Vénus donne à Psyché une - boîte et lui dit d'aller aux enfers demander à Proserpine de lui - envoyer dans cette boîte un peu de sa beauté. Cette fois, Psyché - croit son dernier jour arrivé. Elle se dirige vers une haute tour - pour se précipiter du faîte de cette tour; mais la tour, prenant - une voix, lui apprend ce qu'elle doit faire pour mener à bonne fin - cette redoutable entreprise. Psyché remonte des enfers avec la - boîte; mais, cédant à une téméraire curiosité, elle l'ouvre, et - aussitôt un sommeil léthargique s'empare d'elle. Cupidon accourt et - la réveille. Désormais rien ne s'oppose plus à la réunion des deux - époux. - - Quiconque a un peu l'habitude des contes populaires saluera dans - chacun des épisodes de ce récit des traits de connaissance. Ce - prétendu «mythe» ne tient en réalité que par le nom des personnages - à la mythologie grecque ou romaine. C'est tout simplement un conte - populaire, frère de plusieurs contes qui vivent encore aujourd'hui, - _anilis fabula_, «conte de bonne femme», comme Apulée le dit - lui-même. Et la forme primitive de ce conte,--altérée sur divers - points dans le récit latin,--nous pouvons assez facilement la - reconstituer. - - Pour y arriver, nous prendrons d'abord un conte populaire recueilli - dans l'Inde, de la bouche d'une blanchisseuse de Bénarès, et publié - en 1833 dans l'_Asiatic Journal_ (Nouv. série, vol. II)[85]: La - fille d'un pauvre bûcheron, nommée Tulisa, étant un jour occupée - à ramasser du bois mort auprès d'un puits en ruines, au milieu - d'une forêt, entend tout à coup une voix qui paraît sortir du puits - et lui dit: «Veux-tu être ma femme?» Elle s'en fuit effrayée. La - même aventure lui arrive encore une fois, et alors elle en parle - à ses parents, qui l'engagent à retourner au puits et, si la voix - lui fait la même question, à lui répondre: «Adressez-vous à mon - père.» Tulisa obéit, et la voix lui dit: «Envoie-moi ton père.» Le - bonhomme vient, et, la voix lui ayant promis de le rendre riche, - il donne son consentement. Tulisa est mariée à son prétendant - invisible, et transportée dans un magnifique palais, où elle vit - heureuse; mais elle ne voit son mari que la nuit, et celui-ci - lui défend de recevoir aucune personne étrangère. Pendant un - temps, tout va bien; mais, un jour, une vieille se présente sous - les fenêtres de Tulisa, qui a l'imprudence de l'introduire dans - le palais au moyen d'un drap de lit suspendu à une tourelle. La - vieille gagne par ses paroles flatteuses la confiance de la jeune - femme et finit par la décider à demander à son mari comment il se - nomme. En vain l'époux mystérieux représente à Tulisa que, s'il - lui donne satisfaction, ce sera pour elle la ruine; elle insiste. - Alors il la conduit sur le bord d'une rivière, il entre dans - l'eau, et, s'y enfonçant de plus en plus, il lui demande par trois - fois si elle persiste dans sa funeste curiosité. Tulisa se montre - toujours aussi obstinée. Alors il lui dit: «Mon nom est Basnak - Dau!» Au même instant il disparaît dans l'eau, et à sa place se - montre la tête d'un serpent. Tulisa, redevenue la pauvre fille du - bûcheron, cherche en vain le palais où elle a passé de si heureux - jours, et elle est obligée de retourner chez ses parents, redevenus - misérables eux aussi[86].--Pendant le temps de sa prospérité, la - jeune femme a sauvé la vie à un écureuil. Un jour le petit animal - s'approche de la cabane de Tulisa et lui fait signe de le suivre - dans la forêt; là elle a l'occasion d'entendre une conversation - entre plusieurs écureuils. Elle apprend que son mari, Basnak Dau, - est le roi des serpents; la reine sa mère, mécontente d'avoir perdu - le pouvoir depuis l'avènement de son fils, a découvert que ce - pouvoir lui reviendrait si Basnak Dau révélait son nom à une fille - de la terre. C'est elle qui a envoyé à Tulisa la vieille qui a - donné à celle-ci de si pernicieux conseils. Un des écureuils ajoute - qu'il y a pour Tulisa un moyen de rentrer en possession de son - bonheur. Il faut d'abord qu'elle cherche un œuf de l'oiseau Huma et - qu'elle le couve dans son sein. Dès qu'elle aura trouvé cet œuf, - elle devra se rendre auprès de la reine des serpents et lui offrir - ses services: la reine lui imposera des épreuves très difficiles, - et, si Tulisa n'en vient point à bout, elle sera dévorée par des - serpents. Il est à désirer pour Tulisa, disent les écureuils, - qu'elle parvienne à couver l'œuf du Huma; car l'oiseau qui en - sortira rompra le charme.--Tulisa, grâce aux écureuils, qui lui - servent de guides, trouve un œuf de Huma et arrive au palais de la - reine des serpents. Celle-ci, avant de la prendre à son service, - lui impose une première épreuve: Tulisa doit recueillir dans un - vase de cristal le parfum de mille fleurs. Un essaim d'innombrables - abeilles lui apporte ces mille parfums (sur le chemin du palais - de la reine des serpents, Tulisa avait rencontré une abeille; - mais il n'est pas dit,--évidemment par suite d'une altération du - récit,--qu'elle lui eût rendu service). Le lendemain la reine remet - à Tulisa une jarre remplie de graines et lui ordonne d'en tirer la - plus belle parure que jamais princesse ait portée. Les écureuils - apportent à Tulisa de magnifiques pierreries, et la jeune femme en - fait une couronne qu'elle dépose aux pieds de la reine. Cependant - l'œuf se trouve couvé, et il en sort un Huma qui vole droit à un - serpent vert enroulé autour du cou de la reine et crève les yeux - de ce serpent. Aussitôt le charme est rompu; Basnak Dau remonte - sur son trône et célèbre solennellement ses noces avec Tulisa, - maintenant digne de lui. - - On ne saurait le nier: ce conte, actuellement encore vivant dans - l'Inde, offre beaucoup de ressemblance avec la fable de _Psyché_. - Sans doute il n'est pas identique: le conseil fatal donné à la - jeune femme porte sur un tout autre objet, et la question que - Tulisa pose à son mari rattache sur un point ce conte à la légende - de _Lohengrin_ plus étroitement qu'à _Psyché_. Mais il n'en est pas - moins vrai que, si l'on considère tout l'ensemble, la ressemblance - entre le récit latin et le conte indien est frappante. En attendant - qu'on ait découvert dans l'Inde le pendant exact de _Psyché_,--ce - qui, nous en sommes persuadé, arrivera quelque jour,--on trouvera - dans _Tulisa et le Roi des serpents_ l'explication de deux traits - altérés dans le récit latin et, en même temps, l'indication de leur - forme primitive. - - Ce monstre de la race des serpents, _vipereum malum_, auquel le - père de Psyché est obligé de livrer sa fille, Apulée en a fait - un monstre métaphorique, l'Amour, le cruel Amour, qui porte ses - ravages dans la terre entière. Le conte indien, lui, le représente - comme le _roi des serpents_. Nous nous rapprochons de la forme - primitive; mais ce n'en est encore qu'un affaiblissement: le conte - indien ne montre pas, du moins expressément, le «roi des serpents» - comme revêtu d'une enveloppe de serpent qu'il dépouille chaque - nuit. Voilà la forme primitive, et certains contes européens, se - rattachant au thème de _Psyché_, l'ont conservée plus ou moins - distinctement. Ainsi, dans un conte toscan (Gubernatis, _Novelline - di Santo Stefano_, nº 14), un gros serpent demande à un bûcheron de - lui donner une de ses trois filles en mariage; si elles refusent, - le bûcheron le paiera de sa tête. La plus jeune des filles du - pauvre homme se déclare prête à épouser le serpent, et celui-ci - l'emporte dans un magnifique palais, où il devient un beau jeune - homme, appelé _sor Fiorante_; mais malheur à la jeune femme si elle - dit à personne comment il se nomme! Dans une visite qu'elle fait - à ses sœurs, elle se laisse aller à révéler ce nom mystérieux, et - son mari disparaît, ainsi que le palais. (La dernière partie de - ce conte correspond à celle du nº 88 de la collection Grimm, cité - dans le premier groupe des contes étudiés ci-dessus.)--Nous avons - ici le serpent qui se transforme en homme, mais nous ne le voyons - pas se dépouiller de son enveloppe. Un autre conte italien, de - Livourne, du même type pour la plus grande partie (Stan. Prato, nº - 4), présente ce dernier trait, qui se retrouve, comme on devait s'y - attendre, dans des contes indiens. - - Nous citerons d'abord, parmi ces contes indiens, un conte du - _Pantchatantra_ (p. 144 de la traduction allemande de M. Benfey): - La femme d'un brahmane n'a point d'enfants. A la suite d'un - sacrifice offert par son mari, elle devient enceinte et met au - monde un serpent. Au bout d'un certain temps, le brahmane va - demander pour son fils la main de la fille d'un autre brahmane[87]. - Le mariage a lieu. La nuit venue, le serpent se dépouille de sa - peau, et la jeune fille voit devant elle un beau jeune homme. Le - matin, le brahmane entre dans la chambre, s'empare de la peau du - serpent et la jette au feu. Le charme est ainsi rompu. (Comparer la - fin du conte basque analysé plus haut, parmi les contes du second - groupe.)--Un autre conte indien (miss Stokes, nº 10), actuellement - encore vivant dans la bouche du peuple, et que nous avons résumé - dans les remarques de notre nº 12, _le Prince et son Cheval_ (I, p. - 150), contient ce même élément: Une des femmes d'un roi a mis au - monde un fils qui a la forme d'un singe. Devenu grand, le prétendu - singe quitte de temps en temps sa peau, et fait, sans être reconnu, - toute sorte d'exploits. Enfin une princesse découvre que c'est - lui qui a été vainqueur dans plusieurs épreuves imposées à ceux - qui aspirent à sa main, et elle déclare qu'elle veut épouser le - singe. Elle l'épouse en effet. Toutes les nuits, le jeune homme - se dépouille de sa peau de singe; mais il défend à sa femme d'en - rien dire à personne. Un jour qu'il s'est rendu à une fête après - avoir ôté sa peau de singe et l'avoir mise sous son oreiller, la - princesse appelle sa belle-mère et lui dit que son mari n'est pas - un singe, mais un beau jeune homme, et elle lui montre la peau. - Puis, d'accord avec sa belle-mère, elle brûle cette peau, afin que - le prince reste toujours sous sa forme humaine. Aussitôt le prince - sent quelque chose qui l'avertit de ce qui s'est passé. Il accourt - et reproche à sa femme d'avoir brûlé sa peau de singe; mais, le - lendemain matin, sa colère s'est apaisée, et l'on fait de grandes - réjouissances. - - Les deux contes indiens que nous venons d'analyser ne se rattachent - que par un trait à la fable de _Psyché_. En voici un troisième, - toujours du même genre, mais dont l'introduction est au fond celle - de _Psyché_ (nous voulons parler du passage où le roi est obligé - par un oracle de donner sa fille en mariage à un monstre); ce conte - indien fait partie d'un livre sanscrit, la _Sinhâsana-dvâtrinçikâ_ - (_les Trente-deux récits du trône_), qui a été étudié par M. Albert - Weber dans les _Indische Studien_ (t. XV, 1878, p. 252 seq.): Le - roi Premasena a une fille d'une grande beauté, nommée Madanarekha, - et deux fils plus jeunes, Devaçarman et Hariçarman. Un jour que - l'aîné est sur le bord du fleuve, il entend une voix qui dit: «Si - le roi Premasena ne me donne pas sa fille, mal lui en adviendra, à - lui et à sa ville.» Le jeune homme va raconter au roi ce qu'il a - entendu; on ne le croit pas. Mais, quand ensuite le second fils du - roi et le roi lui-même ont entendu la voix mystérieuse, Premasena, - après avoir pris l'avis de ses conseillers, se rend auprès du - fleuve et dit: «Es-tu un dieu, un génie ou un homme?--J'étais,» - répond la voix, «le gardien de la porte du dieu Indra; mais, en - punition de mes fautes, j'ai été condamné à naître dans cette - ville, chez un potier, sous la forme d'un âne. Donne-moi ta - fille; sinon, malheur à toi et à ta ville!» Le roi, effrayé, - promet de donner sa fille, mais il ajoute: «Si tu as une vertu - divine, entoure la ville d'un mur de cuivre, et bâtis-moi un palais - présentant les trente-deux signes de la perfection.» Dans la nuit - tout est construit. La princesse se résigne courageusement à son - destin et elle est donnée en mariage à l'âne. Celui-ci, quand il - est seul avec elle, se dépouille de sa peau d'âne et se montre sous - son apparence céleste. La princesse vit très heureuse avec lui. Un - jour, quelques années après, la mère de la jeune femme vient lui - faire une visite et elle voit son gendre le _gandharva_ (sorte de - génie) sous sa forme véritable. Elle trouve l'occasion de se saisir - de la peau d'âne et la jette au feu. Quand le _gandharva_ voit que - la peau ne se retrouve plus, il dit à sa femme: «Ma bien-aimée, - maintenant, je retourne au ciel; la malédiction qui me frappait a - pris fin.» Et il disparaît pour toujours. - - Cette disparition du _gandharva_ fait tout naturellement penser à - la disparition de l'époux mystérieux de Psyché. Aussi ne sera-t-on - pas surpris de voir, dans un conte serbe (Vouk, nº 10) voisin de ce - conte indien, toute une dernière partie où la jeune femme, après - que sa belle-mère a brûlé la peau du serpent (ici nous retrouvons - le serpent), se met, comme Psyché, à la recherche de son mari, et - où il lui arrive les mêmes aventures qu'à l'héroïne du nº 88 de - la collection Grimm. (Comparer le conte lithuanien nº 23 de la - collection Leskien, cité plus haut.)[88] - - Nous citerons encore un autre conte indien, publié en 1833 dans - l'_Asiatic Journal_ et résumé par M. Ralston dans son travail - indiqué ci-dessus. Ici les rôles sont renversés: l'être céleste - qui a l'apparence d'un animal est l'épouse, et non point l'époux. - Invitée à une fête chez le roi son beau-père, la princesse-singe se - dépouille pour la première fois de la peau qui la recouvre. Pendant - qu'elle est chez le roi, le prince son mari jette la peau dans le - feu. Aussitôt la princesse s'écrie: «Je brûle!» et elle disparaît, - ainsi que son palais[89]. Le prince se met à la recherche de sa - bien-aimée, et la retrouve enfin dans le royaume céleste. - - Nous n'insisterons pas davantage sur ces rapprochements. Aussi bien - nous semble-t-il que voilà reconstituée sur un point important la - forme primitive de _Psyché_. Le monstre auquel le roi est obligé - de donner sa fille en mariage est un serpent, mais un serpent qui, - sous son enveloppe d'écailles, cache un beau jeune homme; et cette - forme primitive est tout indienne. Cette origine ressort de tout ce - que nous venons de dire, mais on s'en convaincra davantage encore - en lisant les pages que M. Benfey a consacrées à un sujet analogue - dans son introduction au _Pantchatantra_ (§ 92). L'altération du - thème primitif sur ce point se comprend, du reste, parfaitement. Du - moment qu'on introduisait dans l'_anilis fabula_, dans le conte de - bonne femme, Vénus et Cupidon avec tout un cortège mythologique, - on était bien obligé de modifier, en cet endroit surtout, le récit - original. - - - Pour un second passage de la fable de _Psyché_, le conte indien - de _Tulisa et le Roi des serpents_ nous indique encore la forme - primitive. Ce passage, où des animaux exécutent pour Psyché les - tâches les plus difficiles, se rattache à un thème bien connu, - indien lui aussi, le thème des _Animaux reconnaissants_. Dans - le récit latin, un élément important a disparu: le service que - l'héroïne a rendu aux animaux; aussi l'intervention de la fourmi - qui vient secourir Psyché paraît-elle peu motivée. Un de nos contes - lorrains, _Firosette_, que nous publions plus loin (nº 65), nous - permettra d'étudier ce passage, ainsi que toute la dernière partie - de _Psyché_ (Psyché et les épreuves imposées par Vénus). Nous nous - permettrons donc de renvoyer aux remarques de ce nº 65. - - - Nous ne ferons plus qu'une observation. Toute idée de curiosité - imprudente de la part de l'héroïne a disparu de la fable de - _Psyché_; c'est encore là une altération. Dans presque tous les - contes analogues, il y a soit curiosité, soit indiscrétion, - provoquée souvent par les ennemis de la jeune femme. Un conte - norvégien, cité plus haut dans le premier groupe, indique bien - quelle a dû être, sur ce point, dans _Psyché_, la forme primitive. - Dans ce conte norvégien, l'héroïne s'approche, une lumière à la - main, de son époux endormi, comme Psyché, et une goutte brûlante - tombe aussi sur lui et le réveille; mais,--et ceci est bien plus - naturel que le passage correspondant d'Apulée,--ce qui a poussé la - jeune femme à cette imprudence, c'est le désir de voir quels sont - les traits de son mari[90]. - - - La conclusion de cette étude sur _Psyché_,--dans laquelle, - pour ne pas être démesurément long, nous avons élagué bien des - détails,--c'est que ni le conte lorrain ni les autres contes - européens de la même famille ne dérivent de la fable de _Psyché_, - laquelle présente le thème primitif sous une forme moins bien - conservée que la plupart de ces contes. La source d'où dérivent et - _Psyché_ et les contes modernes analogues doit être cherchée dans - l'Inde. - - * * * * * - - Un conte portugais du type de la _Belle et la Bête_ - (Consiglieri-Pedroso, nº 10) est, à notre connaissance, le seul - des contes de ce genre qui, comme le nôtre, se termine d'une façon - tragique par la mort du personnage enchanté. - - Dans une autre forme de ce dénouement, également de Montiers, la - jeune fille meurt, elle aussi, «en tenant la patte du loup». - - -NOTES: - -[78] M. Ralston a étudié ce groupe de contes dans la revue le -_Nineteenth Century_ (livraison de décembre 1878). - -[79] Dans un conte lithuanien (Leskien, nº 23), le loup blanc,--ici -comme dans le conte lorrain, le monstre est un loup blanc, qui, la -nuit, dépouille la peau de bête et devient un beau prince,--amène la -princesse sa femme aux noces de la sœur aînée de celle-ci, et vient -ensuite la reprendre. Il l'amène également au mariage de la cadette; -mais, cette fois, pendant qu'il dort, la reine, mère de la princesse, -brûle la peau de loup, et aussitôt il disparaît. Sa femme se met à sa -recherche, et le récit se rapproche du nº 88 de la collection Grimm, où -se trouve aussi, mais avec des traits tout particuliers, le voyage de -l'héroïne aux noces de ses sœurs. - -[80] Il y a peut-être dans cette promesse un souvenir d'une vieille -superstition païenne. Ainsi, nous voyons dans la Bible Jephté, qui, on -le sait, avait passé sa jeunesse parmi des voleurs et des gens sans -aveu, plus païens sans doute que fidèles Israélites, faire au vrai Dieu -un vœu de ce genre, tel qu'un Moabite en eût fait à son dieu Chamos. -Un écrivain du moyen âge, Hugues de Saint-Victor, a très bien exprimé -cette idée: «Ritum gentilium secutus, dit-il, humanum sanguinem vovit, -sicut postea legimus regem Moab filium suum immolasse super murum.» -(_Adnot. in Jud._, dans la Patrologie de Migne, t. CLXXV, col. 92.) - -[81] Dans le conte épirote, la ressemblance avec le conte indien est -encore plus grande, sur ce point, que dans le conte romain: Quand le -marchand s'embarque pour l'Inde, ses deux filles aînées lui demandent -de leur rapporter des étoffes de ce pays; la troisième demande «la -baguette d'or». Le marchand apprend, dans le pays où il est allé, que -«la Baguette d'or» est le nom du fils du roi. - -[82] Dans le conte norvégien, le «chevalier vert», qui tient la place -du prince Sabr, a donné au roi, pour le remettre à sa fille, un petit -livre qu'elle ne devra ouvrir qu'étant seule. Quand la princesse -l'ouvre, le chevalier paraît devant elle; il disparaît quand elle le -ferme. - -[83] M. Lal Behari Day a recueilli, également dans le Bengale, une -variante de ce conte (nº 8), qui ne présente guère que la différence -suivante: La plus jeune fille du marchand, qui s'est mise à la -recherche de son mari, le prince Sobur,--_Sobur_ et _Sabr_ sont, au -fond, le même nom,--n'entend pas tout de suite, comme dans l'autre -conte indien, la conversation des deux oiseaux. Elle a d'abord -l'occasion de tuer un énorme serpent au moment où il allait dévorer les -petits de ces oiseaux, qui sont des oiseaux géants, et le père, par -reconnaissance, la transporte dans le pays du prince. (On peut ajouter -cet épisode aux passages analogues de contes orientaux cités dans les -remarques de notre nº 52, la _Canne de cinq cents livres_, II, p. 141 -et pp. 143-144.) - -[84] Voir l'intéressant écrit de M. Maxime Collignon, _Essai sur les -monuments grecs et romains relatifs au mythe de Psyché_ (Paris, 1877). - -[85] Hermann Brockhaus en a donné une traduction allemande à la fin de -ses deux volumes de traduction de Somadeva (Leipzig, 1843). - -[86] Dans un conte sicilien (Pitrè, _Nuovo Saggio_, nº 5), dont nous -avons parlé plus haut et sur lequel nous reviendrons à propos de notre -nº 65, _Firosette_, l'héroïne, obéissant à de perfides conseils, commet -aussi la faute de demander avec instance à son époux mystérieux comment -il se nomme. A peine le nom est-il prononcé, qu'elle se trouve seule, -au milieu d'une campagne déserte. - -[87] Ce commencement est à peu près celui du conte italien de Livourne, -lequel, comme nous l'avons dit, se rattache à l'une des branches du -thème de _Psyché_: Une reine, qui n'a point d'enfants, se recommande à -Dieu et aux saints, mais inutilement. A la fin elle devient enceinte et -accouche d'un serpent. Quand le serpent a dix-huit ans, il dit à son -père qu'il veut se marier. - -[88] Un autre conte serbe (Vouk, nº 9), qui n'a pas cette -dernière partie, se rapproche beaucoup du conte indien de la -_Sinhâsana-dvâtrinçikâ_. Dans ce conte serbe, le serpent est le fils -d'une pauvre femme. Il l'envoie un jour demander à l'empereur de lui -donner sa fille en mariage. «Je la lui donnerai,» dit l'empereur, «s'il -bâtit un pont de perles et de pierres précieuses qui aille de sa maison -à mon palais.» En un instant la chose est faite. Cela rappelle, comme -on voit, la demande du roi Premasena. - -[89] Dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 14), c'est aussi -pendant que la jeune femme est à une fête, après avoir dépouillé sa -peau de chèvre, que le prince son mari jette cette peau dans un four -ardent. - -[90] Dans un conte italien de Rome, assez altéré (miss Busk, p. 99), -qui a l'introduction du quatrième des groupes indiqués ci-dessus, nous -retrouvons le poignard du récit latin avec la goutte de cire brûlante. -L'héroïne habite le palais d'un «roi noir», et ses sœurs l'ont engagée -à le tuer, lui disant qu'il ne peut être qu'un méchant magicien. - - - - -LXIV - -SAINT ETIENNE - - -Au moment où saint Etienne vint au monde, un beau monsieur s'arrêta -devant la maison et demanda si on voulait le recevoir. On lui répondit -que ce n'était pas possible, parce que la femme venait d'accoucher. -Alors il voulut voir l'enfant, et on finit par le laisser entrer. Il -s'approcha du petit garçon, et, l'ayant bien regardé, il dit à la mère -qu'il le trouvait beau à ravir et qu'il serait bien aise de l'acheter. -D'abord la mère ne voulut rien entendre; mais comme il offrait une -grosse somme, elle se laissa gagner et consentit au marché. Le beau -monsieur devait prendre l'enfant dans six ou sept ans, quand il serait -fort; en attendant, il viendrait le voir de temps en temps. - -Le petit garçon grandit, et on l'envoya à l'école. Mais la mère était -toujours triste: un jour, après la visite du beau monsieur, l'idée lui -était venue que c'était peut-être au diable qu'elle avait vendu son -enfant. Le petit garçon lui dit: «Qu'avez-vous donc, ma mère, à pleurer -toujours ainsi?--Hélas!» répondit-elle, «j'ai fait une chose que je ne -devais pas faire: je t'ai vendu au diable à ta naissance.--N'est-ce que -cela?» dit l'enfant. «Je ne crains pas le diable. Donnez-moi une peau -de mouton que vous ferez bénir et que vous remplirez d'eau bénite. Je -saurai me tirer d'affaire.» - -La mère fit ce qu'il demandait, et bientôt après le beau monsieur -arriva pour emmener l'enfant. Ils partirent ensemble. Le petit garçon -s'était muni de sa peau de mouton. L'autre n'y avait pas pris garde; -il lui racontait des histoires pour l'amuser pendant le chemin. Ils -s'enfoncèrent dans un grand bois et arrivèrent enfin devant une -maison, au fond de la forêt. Alors le beau monsieur se changea en -diable, ouvrit la porte et poussa l'enfant dans la maison; elle était -remplie de démons. Le petit garçon, sans s'effrayer, se mit à secouer -sa peau de mouton et fit pleuvoir l'eau bénite sur les diables, qui -s'enfuirent au plus vite. Après s'être ainsi débarrassé d'eux, il s'en -retourna tranquillement chez sa mère. - -Quelque temps après, étant allé à confesse, il raconta au curé son -aventure. Le jour de Noël, le bon Dieu lui dit: - - «C'est aujourd'hui ma fête, Etienne, - Et demain ce sera la tienne.» - -Et voilà pourquoi la Saint-Etienne tombe le lendemain de Noël. - - -REMARQUES - - Dans une variante, également de Montiers-sur-Saulx, un pauvre - homme, dont la femme vient d'accoucher, se rend à un village - voisin, dans l'espoir de trouver un parrain riche. Le démon, qui - devine l'avenir, se trouve sur son passage, habillé en grand - seigneur. Il accepte d'être parrain et donne à l'homme un sac plein - d'or. Ensuite il l'oblige à signer de son sang un écrit par lequel - l'homme promet de lui donner son fils dans vingt ans. Le démon - comptant le jour comme la nuit, c'est au bout de dix ans qu'il - arrive pour prendre l'enfant. Il est mis en fuite grâce à une image - représentant la croix et à des aspersions d'eau bénite. - - * * * * * - - Comparer l'introduction de notre nº 75, _la Baguette merveilleuse_, - et les remarques. - - * * * * * - - Les principaux traits de notre conte, si bizarrement rattaché - au nom de saint Etienne, se retrouvent dans un groupe de contes - étrangers, où ce thème ne forme qu'une partie du récit, et où il - n'est pas question de «saint Etienne.» Du reste, on a vu que, dans - notre variante, il n'en est pas question davantage. - - Nous citerons d'abord un conte valaque (Schott, nº 15): Un pauvre - pêcheur promet au diable, en échange de grandes richesses, «ce - qu'il aime le mieux chez lui»; il s'aperçoit trop tard que c'est - son fils qu'il a promis. L'enfant, devenu grand, force son père à - lui révéler le secret. Alors, sur le conseil de son maître d'école, - il se fait faire des vêtements ecclésiastiques tout parsemés de - croix, et se met en route vers l'enfer. Arrivé à la porte, il - frappe. Effrayés de ses croix, les diables veulent le chasser; mais - il ne part qu'après s'être fait rendre le parchemin signé par son - père. - - Dans deux contes lithuaniens (Chodzko, p. 107; Schleicher, p. 75), - un paysan égaré dans une forêt promet au diable de lui donner - «ce qui n'était pas dans sa maison au moment de son départ»; il - se trouve que c'est un fils qui lui est né pendant son absence. - (Comparer l'introduction d'un troisième conte lithuanien, nº 22 de - la collection Leskien.) Dans le premier de ces contes, le jeune - homme, quand il part pour aller en enfer chercher la cédule du - marché, se munit d'eau bénite et d'un morceau de craie, bénite - aussi. Avec la craie il trace un cercle autour de lui; avec l'eau - bénite il asperge Lucifer et tous les démons, jusqu'à ce qu'ils lui - aient rendu le parchemin.--Voir également un conte souabe (Meier, - nº 16). - - Nous pouvons encore rapprocher de notre conte un conte allemand - (Prœhle, II, nº 63), où le père, comme la mère de «saint Etienne», - vend directement son fils au diable. Comparer une variante - allemande de cette même collection Prœhle (pp. 235, 236), un conte - de la Basse-Saxe (Schambach et Müller, nº 32), très défiguré, et - deux contes bas-bretons, plus ou moins altérés (Luzel, _Légendes_, - I, pp. 175 et 267). - - - Dans tous ces contes, le jeune homme contribue, par son voyage en - enfer, à la conversion d'un brigand endurci dans le crime. - - - - -LXV - -FIROSETTE - - -Il était une fois un jeune homme, appelé Firosette, qui aimait une -jeune fille nommée Julie. La mère de Firosette, qui était fée, ne -voulait pas qu'il épousât Julie; elle voulait le marier avec une -vieille cambine[91], qui cambinait, cambinait. - -Un jour, la fée dit à Julie: «Julie, je m'en vais à la messe. Pendant -ce temps, tu videras le puits avec ce crible.» - -Voilà la pauvre fille bien désolée; elle se mit à puiser; mais toute -l'eau s'écoulait au travers du crible. Tout à coup, Firosette se trouva -auprès d'elle. «Julie,» lui dit-il, «que faites-vous ici?--Votre mère -m'a commandé de vider le puits avec ce crible.» Firosette donna un coup -de baguette sur la margelle du puits, et le puits fut vidé. - -Quand la fée revint: «Ah! Julie,» dit-elle, «mon Firosette t'a -aidée!--Oh! non, madame, je ne l'ai pas même vu; je me soucie bien de -votre Firosette et de votre Firosettan!» Elle ne voulait pas laisser -voir qu'elle l'aimait. - -Une autre fois, la fée dit à Julie: «Va-t'en porter cette lettre à ma -sœur, qui demeure à Effincourt[92]; elle te récompensera.» - -Chemin faisant, Julie rencontra Firosette, qui lui dit: «Julie, où -allez-vous?--Je vais porter une lettre à votre tante, qui demeure à -Effincourt.--Ecoutez ce que je vais vous dire,» reprit Firosette. «En -entrant chez ma tante, vous trouverez le balai les verges en haut; vous -le remettrez comme il doit être. Ma tante vous présentera une boîte de -rubans et vous dira de prendre le plus beau pour vous en faire une -ceinture. Prenez-le, mais gardez-vous bien de vous en parer. Quand vous -serez dans les champs, vous le mettrez autour d'un buisson, et vous -verrez ce qui arrivera.» - -En entrant chez la fée, la jeune fille lui dit: «Madame, voici une -lettre que madame votre sœur vous envoie.» La sœur de la fée lut la -lettre, puis elle dit à Julie: «Voyons, ma fille, que pourrais-je bien -vous donner pour votre peine? Tenez, voici une boîte de rubans: prenez -le plus beau et faites-vous-en une ceinture; vous verrez comme vous -serez belle.» Julie prit le ruban et s'en retourna. Lorsqu'elle fut à -Gerbaux[93], elle mit le ruban autour d'un buisson; aussitôt le buisson -s'enflamma. - -Quand elle fut de retour, la fée lui dit: «Ah! Julie, mon Firosette t'a -conseillée!--Oh! non, madame, je ne l'ai pas même vu; je me soucie bien -de votre Firosette et de votre Firosettan!» Elle ne voulait pas laisser -voir qu'elle l'aimait. - -Un soir, on fit coucher la vieille cambine au chevet d'un lit, et Julie -à l'autre bout, avec des chandelles entre les dix doigts de ses pieds. -Au milieu de la nuit, la fée, qui était dans la chambre d'en haut, se -mit à crier: «Mon Firosette, dois-je féer[94]?--Non, ma mère, encore un -moment.» Puis il dit à la vieille: «N'allez-vous pas prendre la place -de cette pauvre fille?» - -La fée cria une seconde fois: «Mon Firosette, dois-je féer?--Non, -non, ma mère, encore un moment.» Et il dit encore à la vieille: -«N'allez-vous pas prendre la place de cette pauvre fille?» - -La fée cria une troisième fois: «Mon Firosette, dois-je féer?» Et -Firosette dit une troisième fois à la vieille: «N'allez-vous pas -prendre la place de cette pauvre fille?» - -La vieille fut bien obligée de céder et de mettre les chandelles entre -les dix doigts de ses pieds. Aussitôt Firosette cria: «Oui, oui, ma -mère, féez vite.--Je veux,» dit alors la fée, «que celle qui a les -chandelles entre les dix doigts de ses pieds soit changée en cane, pour -que je la mange à mon déjeuner.» Au même instant, la vieille se trouva -changée en cane, sauta en bas du lit et se mit à marcher tout autour de -la chambre: can can can can. - -Lorsque la fée vit qu'elle s'était trompée, elle entra dans une si -grande colère qu'elle tomba morte. - - -NOTES: - -[91] _Cambine_, boiteuse. - -[92] Village de Champagne, à une petite lieue de Montiers. - -[93] Endroit situé entre Effincourt et Montiers, où se trouve une -fontaine. - -[94] _Féer_, faire acte de fée, faire un enchantement. - - -REMARQUES - - Ce conte,--on le reconnaîtra en l'examinant d'un peu près,--a - de grandes analogies avec la dernière partie de la fable de - _Psyché_, où l'héroïne est au pouvoir de Vénus. Du reste, le plus - grand nombre des contes qui, à notre connaissance, doivent être - rapprochés de _Firosette_, ont une introduction qui n'est autre, - au fond, que la première partie de _Psyché_, de sorte qu'ils - présentent tout l'ensemble du récit latin. Nous avons étudié, dans - les remarques de notre nº 63, _le Loup blanc_, cette première - partie de _Psyché_; nous aurons ici à nous occuper de la seconde. - - Voyons d'abord les principaux contes actuels qui ressemblent à - _Firosette_. - - * * * * * - - Nous commencerons pas rapprocher du conte lorrain un conte - sicilien, recueilli par M. Pitrè (_Nuovo Saggio_, nº 5). La - première partie de ce conte, dont nous avons résumé l'introduction - dans les remarques de notre nº 63, _le Loup blanc_ (II, p. - 223), se rattache au thème de _Psyché_. Nous n'en dirons qu'un - mot: A l'instigation de ses sœurs, jalouses de son bonheur, - Rusidda, épouse d'un jeune homme mystérieux, commet la faute de - demander avec instance à son mari comment il se nomme. Le nom de - «Spiccatamunnu» est à peine prononcé, que Rusidda se trouve seule, - au milieu d'une campagne déserte.--Ici commence la seconde partie, - qui se rapporte à _Firosette_: Rusidda arrive chez une ogresse, - la mère de Spiccatamunnu. Pour se débarrasser de la jeune femme, - l'ogresse l'envoie chez une autre ogresse, sa sœur, en la chargeant - de lui rapporter un coffret. Le coffret est remis à Rusidda par la - sœur de l'ogresse, avec défense de l'ouvrir. Mais, en chemin, la - jeune femme entend sortir du coffret des sons si mélodieux qu'elle - ne peut résister à sa curiosité. Elle ouvre le coffret, et il s'en - échappe une foule de petites poupées qui se mettent à danser; elle - essaie de les faire rentrer: impossible. Alors elle appelle à son - aide Spiccatamunnu, qui, sans se faire voir, lui jette une baguette - dont elle doit frapper la terre pour faire rentrer les poupées dans - le coffret. Quand elle est de retour chez l'ogresse, celle-ci lui - dit que son fils Spiccatamunnu va se marier, et elle lui commande - de laver un grand tas de linge. Rusidda appelle Spiccatamunnu, - et en un instant le linge est lavé. «Ah!» dit l'ogresse, «ce - n'est pas toi qui as fait cela; c'est mon fils Spiccatamunnu.» Et - elle commande à Rusidda de remplir plusieurs matelas de plumes - d'oiseaux. Par l'ordre de Spiccatamunnu, quantité d'oiseaux - viennent secouer leurs plumes, de manière à remplir les matelas. Le - soir des noces, l'ogresse ordonne à Rusidda de se mettre à genoux - au pied du lit des nouveaux mariés, une torche allumée à la main. - Au bout de quelque temps, la mariée, qui a pitié d'elle, lui fait - prendre sa place et se met elle-même à genoux avec la torche. A - minuit, l'ogresse ordonne au sol de s'entr'ouvrir et d'engloutir - celle qui tient la torche. Et c'est la mariée qui est engloutie au - lieu de Rusidda. - - Nous retrouvons dans ce conte sicilien les principaux éléments - de _Firosette_: les tâches imposées à la jeune fille par la fée - et exécutées par le fils de cette fée, qui aime la jeune fille; - l'envoi de cette dernière chez la sœur de la fée, et aussi le - dénouement, mais moins bizarre et certainement plus voisin de la - forme primitive. - - - On aura pu remarquer que, dans le conte sicilien, il n'est pas - question de recommandations faites par Spiccatamunnu à Rusidda, - quand celle-ci est envoyée chez la sœur de l'ogresse. Dans - notre conte, Firosette en fait deux, mais la première,--celle - qui est relative au balai, qu'il faut remettre «comme il doit - être»,--paraît, au premier abord, n'avoir aucune importance. Il - y a là, en effet, une altération, et la plupart des contes qu'il - nous reste à résumer vont le faire voir. Dans la forme primitive, - si Firosette engageait la jeune fille à rendre service au balai, - c'était afin que, plus tard, le balai ne lui fît point de mal: - ainsi, dans plusieurs contes, l'héroïne graisse une porte, afin - que, par reconnaissance, la porte ne l'écrase point quand elle - s'enfuira. - - L'épisode en question se trouve d'abord dans un deuxième conte - sicilien qui fait partie de la grande collection de M. Pitrè (nº - 18). L'introduction est à peu près celle de _Spiccatamunnu_; mais - le fils de l'ogresse se nomme _lu Re d'Amuri_ (le Roi d'Amour). - Arrivée chez l'ogresse, Rusidda est envoyée par celle-ci porter - une lettre à une autre ogresse, sa commère. Le Roi d'Amour lui - apparaît et lui indique ce qu'elle aura à faire pour se préserver - de tout danger. Quand elle arrivera auprès d'un fleuve dont l'eau - est du sang, elle devra en boire quelques gorgées et dire: «Quelle - belle eau! jamais je n'en ai bu de pareille!» Elle devra de même - se récrier sur la bonté des poires d'un poirier et du pain d'un - four, près desquels elle passera. Puis il lui faudra donner du - pain à deux chiens affamés, balayer et nettoyer l'entrée de la - maison ainsi que l'escalier, bien frotter un rasoir, des ciseaux - et un couteau qu'elle trouvera dans la maison. Enfin, Rusidda - remettra la lettre à l'ogresse, et, pendant que celle-ci sera - occupée à la lire, elle prendra sur une table une cassette et - s'enfuira en l'emportant. La jeune femme suit ponctuellement ces - recommandations. Quand l'ogresse s'aperçoit que Rusidda s'est - enfuie, elle crie au rasoir, aux ciseaux et au couteau de la - mettre en pièces; mais tous répondent que Rusidda les a nettoyés, - tandis que l'ogresse ne l'a jamais fait. L'ogresse ordonne alors - à l'escalier et à l'entrée de la maison d'engloutir Rusidda; elle - reçoit la même réponse. De même, les chiens refusent de la manger, - le four de l'enfourner, l'arbre de l'embrocher, le fleuve de sang - de la noyer. Suit l'épisode de la cassette ouverte, et ensuite - celui des matelas à remplir de plumes pour les noces du Roi d'Amour - avec la fille du roi de Portugal. L'ogresse dit à Rusidda que c'est - la coutume, aux mariages, qu'une personne se tienne à genoux près - du lit avec deux torches à la main. Une heure avant minuit, le Roi - d'Amour dit que Rusidda ne peut rester à genoux dans l'état où - elle est (en effet, elle était enceinte, comme Psyché, quand elle - s'est trouvée jetée hors du palais de son mari), et il prie la - mariée de prendre les torches et de se mettre un peu à la place de - Rusidda. A peine la mariée a-t-elle pris les torches, que la terre - s'entr'ouvre et l'engloutit. - - Ce conte est, croyons-nous, le plus complet et le mieux conservé - des contes de ce type qui ont été recueillis. - - Mentionnons un troisième conte sicilien (Gonzenbach, nº 15), dont - l'introduction se rattache aussi au thème de _Psyché_ et où se - retrouvent les différentes parties du conte précédent, mais avec - quelques altérations. Dans ce conte, nous relevons un détail - curieux: la sorcière dit à la jeune femme, en lui imposant des - tâches, qu'elle s'en va à la messe, absolument comme la fée de - notre conte. - - Un conte de l'Italie méridionale, recueilli dans la Basilicate - (Comparetti, nº 33), qui présente le même enchaînement, est un peu - altéré, particulièrement au dénouement;--un conte des Abruzzes - (Finamore, nº 81) l'est beaucoup. Dans ce dernier conte, un passage - est à rapprocher du conte lorrain: l'héroïne doit, pendant la nuit - des noces du fils de celle qui la persécute, «tenir allumées dix - chandelles, une sur chaque doigt de ses mains.» C'est presque, - comme on voit, le détail singulier des «chandelles entre les dix - doigts des pieds.» - - Jusqu'à présent nous ne sommes pas sortis des pays de langue - italienne. Nous allons rencontrer un conte de même famille dans le - nord de l'Europe, en Danemark (Grundtvig, I, p. 252). Voici les - principaux traits de ce conte: Un roi a promis sa fille en mariage - à qui devinerait un certain secret. Un loup le devine, et l'on - est obligé de lui donner la princesse. Il emmène celle-ci dans un - château et lui fait promettre de ne jamais allumer de lumière. - Pendant la nuit, il a une forme humaine. Cédant aux conseils de sa - mère, à qui elle est allée faire visite, la princesse finit par - manquer à sa promesse; elle voit son mari endormi, mais celui-ci - se réveille, reprend sa forme de loup et s'enfuit pour toujours. - La princesse le suit de loin, et, après diverses aventures, elle - arrive au château d'une sorcière, celle qui avait transformé le - prince en loup parce qu'il ne voulait pas épouser sa fille; elle - se met au service de la sorcière. Celle-ci lui impose plusieurs - tâches, qui sont exécutées par un mystérieux vieillard. Enfin la - princesse est envoyée chez la sœur de la sorcière avec ordre de - rapporter pour la fille de cette dernière une parure de fiancée. - Sur le conseil d'un jeune homme inconnu, elle assujettit une porte - qui ne cessait de battre; elle donne du grain à un troupeau d'oies, - des fourgons (instrument pour attiser le charbon dans le four) à - deux hommes qui n'avaient que leurs mains pour attiser ce charbon, - de grandes cuillers à deux jeunes filles qui brassaient de la - bière bouillante avec leurs bras nus, du pain à deux chiens; enfin - elle graisse les gonds rouillés d'une seconde porte. La sœur de - la sorcière lui remet une boîte avec ordre de n'y point regarder. - Quand la jeune femme s'en retourne, la sœur de la sorcière dit à - la porte de l'écraser, aux chiens de la déchirer, etc., mais tous - refusent de lui faire du mal à cause des services qu'elle leur a - rendus. En chemin, elle a la faiblesse d'ouvrir la boîte: il s'en - échappe un oiseau, qui y est remis, grâce au jeune homme qu'elle a - déjà rencontré. Le soir des noces du prince et de la fille de la - sorcière, la princesse est placée à la porte de la salle du festin - avec un flambeau allumé dans chaque main. Après le repas, quand - la sorcière passe auprès de la princesse, celle-ci, qu'un charme - empêche de bouger, et qui sent déjà la chaleur atteindre ses mains, - lui dit que ses mains vont être brûlées. «Brûle, lumière, ainsi que - ton chandelier!» dit la sorcière. La princesse implore le secours - du prince, qu'elle a reconnu. Celui-ci lui arrache les flambeaux - des mains et donne l'un à la sorcière et l'autre à sa fille, qui - restent là comme des statues, et brûlent, ainsi que leur château. - - - Les trois contes qu'il nous reste à citer pour l'ensemble n'ont pas - l'introduction se rapportant au thème de _Psyché_. - - Le premier est un conte breton de l'île d'Ouessant (_Contes des - provinces de France_, nº 12): Un jeune «Morgan»[95] veut épouser - Mona, une «fille de la terre», que le roi des Morgans, dont il est - le fils, a entraînée au fond des eaux; mais le vieillard refuse son - consentement, et le jeune Morgan est obligé d'épouser une fille de - sa race. Pendant qu'on est à l'église, Mona, par ordre du vieux - Morgan, doit préparer un bon repas, sans qu'il lui ait été donné - autre chose que des pots et des marmites vides. Le jeune Morgan - trouve moyen de rentrer un instant à la maison, et, par son pouvoir - magique, il fait que le repas est prêt en un instant. Le soir, - Mona reçoit l'ordre d'accompagner les nouveaux mariés dans leur - chambre et d'y rester, tenant un cierge allumé: quand le cierge - sera consumé jusqu'à la main, elle sera mise à mort. Le cierge - étant presque complètement brûlé, le jeune Morgan dit à la mariée - de le tenir à son tour. Alors le vieux Morgan, qui a déjà fait plus - d'une fois cette question, demande si le cierge est consumé jusqu'à - la main. «Répondez oui,» dit le jeune Morgan à la mariée. A peine - a-t-elle prononcé ce mot, que le vieux Morgan entre dans la chambre - et lui abat la tête. Il est bien obligé ensuite de laisser son fils - se marier avec Mona. - - Dans un quatrième conte sicilien (Pitrè, nº 17), nous retrouvons - les tâches imposées à une jeune fille par une ogresse et exécutées - par son fils, ici transformé en oiseau vert, et aussi le - dénouement, mais avec une altération bizarre: pendant que Marvizia - est à genoux au pied du lit, une torche à la main, le fils de - l'ogresse dit à la mariée de se lever et de tenir un peu la torche, - et la torche, qui, par ordre du jeune homme, a été remplie de - poudre et de balles, éclate entre les mains de la mariée. - - Dans un conte toscan (Imbriani, _la Novellaja fiorentina_, nº 16), - figure l'épisode des tâches. Ici, les tâches, ou plutôt la tâche - (il n'y en a qu'une) est imposée à Prezzemolina par des fées à qui - sa mère a été obligée de la livrer et qui la mangeront si elle n'en - vient point à bout. C'est le cousin des fées, appelé Memè, qui lui - vient en aide. Suit l'envoi de la jeune fille chez la fée Morgane, - à qui elle demandera une certaine boîte. Ici c'est de plusieurs - femmes qu'elle reçoit successivement le conseil de graisser une - porte, de donner du pain à deux chiens, etc. Le dénouement est - différent. Les fées ordonnent à Prezzemolina de faire bouillir - de l'eau dans un grand chaudron, se proposant d'y jeter la jeune - fille et de la manger. Mais ce sont elles-mêmes qui sont jetées - dans le chaudron par Memè et Prezzemolina. Les deux jeunes gens - vont ensuite dans une cave où se trouvent une quantité de lumières - dont chacune est l'âme d'une fée: la plus grande est celle de la - fée Morgane. Ils éteignent ces lumières et demeurent maîtres de - tout.--Il est probable que ces lumières qu'il faut éteindre pour - faire périr les fées sont un souvenir confus des lumières que tient - l'héroïne des contes que nous venons de citer, mais on a donné ici - à ce passage un caractère qui le rattache à un groupe de contes - d'un type tout différent, celui de _la Mort et son Filleul_ (Grimm, - nº 44). - - - Au XVIIe siècle, le Napolitain Basile donnait place dans son - _Pentamerone_ (nº 44) à un conte qui doit être rapproché des - contes précédents. Après une introduction se rattachant au thème - de _Psyché_, vient l'épisode des tâches. La sorcière, qui est la - mère d'«Eclair et Tonnerre», l'époux mystérieux de Parmetella, - ordonne à celle-ci de trier en un jour douze sacs de graines - différentes, confondues en un même tas. Eclair et Tonnerre fait - venir des fourmis, qui démêlent les graines. La sorcière dit - ensuite à Parmetella de remplir de plumes douze matelas, et la - jeune femme parvient à le faire, grâce aux conseils d'Eclair et - Tonnerre. Envoyée chez la sœur de la sorcière pour lui demander - les instruments de musique dont on doit se servir aux noces - d'Eclair et Tonnerre avec une horrible créature, Parmetella, sur - les recommandations du jeune homme, donne du pain à un chien, du - foin à un cheval, et assujettit une porte qui ne cessait de battre. - Aussi, quand elle s'enfuit après s'être emparée de la boîte aux - instruments, peut-elle passer sans encombre auprès de la porte, - du cheval et du chien. Parmetella, comme les héroïnes des autres - contes, cède à la curiosité et ouvre la boîte, d'où les instruments - s'échappent; elle est tirée d'embarras par Eclair et Tonnerre. Au - repas des noces, la sorcière fait dresser la table tout près d'un - puits; elle donne à chacune de ses sept filles une torche allumée, - et deux à Parmetella, et elle place celle-ci sur le bord du puits, - afin que si la jeune femme vient à s'endormir, elle tombe dedans. - Eclair et Tonnerre, une fois dans la chambre nuptiale, tue la - mariée d'un coup de couteau.--Toute cette fin est, comme on voit, - complètement altérée. - - * * * * * - - Dans les contes qu'il nous reste à examiner, nous allons retrouver - non plus l'ensemble de notre conte, mais certains de ses épisodes. - - Ainsi, dans un conte islandais (Arnason, p. 516), une jeune fille, - Helga, est envoyée par une _troll_ (sorte d'ogresse) chez la - sœur de celle-ci, pour lui demander son jeu d'échecs. Un certain - personnage, qui est déjà venu en aide à Helga, lui donne divers - conseils. Elle devra notamment, quand la _troll_ l'invitera à - s'asseoir à sa table, ne pas oublier de faire le signe de la croix - sur tous les objets qui seront sur la table. Helga suit cette - recommandation, et, quand plus tard la sœur de la _troll_ dit au - couteau de couper la jeune fille, à la fourchette de la piquer, à - la nappe de l'engloutir, couteau, fourchette et nappe répondent: - «Nous ne le pouvons, Helga a si bien fait sur nous le signe de la - croix!» - - Dans un conte suédois (Cavallius, nº 14 B) du type de notre nº 32, - _Chatte blanche_, ce n'est pas une jeune fille, c'est un jeune - homme, un prince, qui est envoyé par une ondine chez la sœur de - cette dernière pour lui demander les habits de noce de sa fiancée - Messéria. Sur le conseil de Messéria, il graisse les gonds d'une - vieille porte; puis il donne des haches de fer à deux bûcherons - qui n'en ont que de bois, et des fléaux de bois à deux batteurs - en grange qui n'en ont que de fer; enfin, il jette des morceaux - de viande à deux aigles. Les aigles, les batteurs, les bûcherons - et la porte refusent ensuite de lui faire du mal. Ici, comme dans - plusieurs des contes précédents, le prince entr'ouvre la boîte que - lui a donnée la sœur de l'ondine, et il s'en échappe des étincelles - qui font comme un torrent de feu. Grâce à une formule magique qu'il - a entendu prononcer par Messéria, il parvient à faire rentrer les - étincelles dans la boîte. - - Dans un conte russe (Ralston, p. 139; L. Léger, nº 10), une marâtre - envoie sa belle-fille chez une Baba Yaga (ogresse), sa sœur, avec - ordre de demander à celle-ci une aiguille et du fil. L'enfant va - trouver d'abord sa vraie tante et apprend d'elle ce qu'il faut - faire: elle orne d'un ruban le bouleau de la Baba Yaga, graisse les - gonds de ses portes, donne du pain à ses chiens et du lard à son - chat, et tous laissent passer la petite fille quand elle s'enfuit. - - * * * * * - - Pour le passage où des objets et des personnages reconnaissants - refusent de faire du mal à ceux qui leur ont fait du bien, on peut - voir ce que M. Reinhold Kœhler dit de ce thème dans ses remarques - sur le conte sicilien nº 13 de la collection Gonzenbach. Tous les - contes mentionnés par M. Kœhler se rapportent, ainsi que le conte - sicilien lui-même, au thème bien connu des _Trois oranges_. Nous - y ajouterons un conte flamand du même type recueilli par M. Ch. - Deulin, à Condé-sur-Escaut (II, p. 191). Dans tous ces contes, - c'est un jeune homme qui est le héros. Voir, en outre, pour ce - passage, l'ouvrage de M. Stan. Prato déjà cité (p. 72 seq., 121 - seq.). - - Dans une autre série de contes, qui appartiennent au thème du nº - 24 de la collection Grimm (_Frau Holle_)[96] et où c'est une jeune - fille qui est l'héroïne, le même passage se présente avec quelques - modifications; ce sont, en effet, les objets ou animaux auprès - desquels la jeune fille passe, qui lui demandent de leur rendre tel - ou tel service. Ainsi, dans un conte irlandais (Kennedy, II, p. - 33), un pommier demande à une jeune fille de le secouer, des miches - de pain qui sont dans un four la prient de les défourner, une vache - de la traire, etc., et ensuite, quand la jeune fille est poursuivie - par une sorcière, ils déroutent celle-ci en lui donnant de fausses - indications sur le chemin qu'a pris la jeune fille. (Comparer par - exemple Grimm nº 24 et III, p. 41; Deulin, _op. cit._, p. 283.) - - - Tout cet épisode se rencontre en Orient dans le livre kalmouk du - _Siddhi-Kûr_, dont l'origine, nous l'avons déjà dit, est indienne - (9e récit): Un khan est mort, et chaque mois, pendant une certaine - nuit, il revient visiter sa femme. Celle-ci se lamentant de ce - qu'ils ne peuvent être toujours réunis, le khan lui dit qu'il - y aurait un moyen d'obtenir ce bonheur, mais que l'entreprise - est bien hasardeuse. La jeune femme déclare qu'elle n'hésitera - pas à s'exposer à tous les dangers. Alors le khan lui dit de se - rendre telle nuit à tel endroit. «Là habite un vieillard de fer - qui boit du métal en fusion et qui ensuite crie: «Ah! que j'ai - soif!» Donne-lui de l'eau-de-vie de riz. Un peu plus loin sont - deux béliers qui se battent à coups de tête; donne-leur du gâteau. - Plus loin encore, tu rencontreras une troupe d'hommes armés; - donne-leur de la viande et du gâteau. Enfin tu arriveras devant un - grand bâtiment noir, dont le sol est abreuvé de sang et sur lequel - est arboré un étendard de peau humaine; à la porte veillent deux - serviteurs du juge des enfers; offre à chacun d'eux un sacrifice de - sang. Dans l'intérieur de cet édifice, se trouve, au milieu de huit - effroyables enchanteurs qui l'entourent, un cercle magique bordé de - neuf cœurs. «Prends-moi, prends-moi», diront les huit vieux cœurs - (_sic_). «Ne me prends pas», dira un nouveau cœur. Sans hésiter, - prends ce dernier cœur et enfuis-toi sans regarder en arrière. - Si tu peux revenir ici, nous pourrons être réunis pour toujours - dans cette vie.» La jeune femme fait tout ce qui lui a été dit. - Quand elle s'enfuit, emportant le «nouveau cœur», les enchanteurs - se mettent à sa poursuite. Ils crient aux deux serviteurs du juge - des enfers: «Arrêtez-la!» Mais ceux-ci répondent: «Elle nous a - offert un sacrifice de sang.» Et ils la laissent passer. Les hommes - armés répondent à leur tour: «Elle nous a donné de la viande et - du gâteau;» les deux béliers: «Elle nous a donné du gâteau;» le - vieillard de fer: «Elle m'a donné de l'eau-de-vie de riz.» La jeune - femme arrive sans encombre à la maison et trouve son mari plein de - vie. - - * * * * * - - Voyons maintenant ce qui, dans la fable de _Psyché_, se rapporte - à _Firosette_ et aux contes du même genre. Comme l'héroïne de - plusieurs de ces contes, Psyché se voit imposer diverses tâches - par la mère de son mari (dans _Firosette_, par la mère de son - amant), furieuse contre elle. Elle est envoyée par celle-ci chez - Proserpine, comme «Julie» et autres sont envoyées chez une sorcière - qui doit les perdre. Enfin, toujours comme l'héroïne de plusieurs - de ces contes, elle cède à sa curiosité en ouvrant une boîte - qu'elle rapportait de ce périlleux voyage. Nous allons examiner - successivement ces trois passages. - - - La première des tâches imposées par Vénus à Psyché,--nous l'avons - vu dans l'analyse du récit latin donnée dans les remarques de - notre nº 63 (II, p. 225),--est de trier en un jour un tas énorme - de graines de toute sorte mêlées ensemble. Une fourmi prend pitié - de la jeune femme et appelle à son secours toutes les fourmis du - voisinage.--Ne traitant qu'incidemment de la fable de _Psyché_, - nous n'avons pas à énumérer ici les nombreux contes européens - de différents types où une tâche semblable est imposée au héros - ou à l'héroïne. Nous nous bornerons à montrer, par quelques - rapprochements avec des contes orientaux, que l'origine de cet - épisode est indienne, comme celle de la première partie de - _Psyché_, et que, dans le récit latin, la forme primitive est - altérée. - - Pour quiconque est un peu familier avec les contes populaires, - le service rendu à Psyché par la fourmi a dû être précédé d'un - service rendu à la fourmi par Psyché elle-même. Dans le conte - populaire indien de _Tulisa et le Roi des serpents_, résumé dans - les remarques de notre nº 63 (II, p. 226), la Psyché indienne est - aidée par un écureuil reconnaissant et ses compagnons, notamment - quand la reine des serpents (la Vénus du conte indien) remet - à Tulisa une jarre remplie de graines de toute sorte et lui - ordonne d'en tirer la plus belle parure que jamais princesse ait - portée. Les écureuils apportent à leur bienfaitrice de magnifiques - pierreries.--On remarquera que, dans la tâche imposée à Tulisa, - tâche assez singulière, et où certainement il y a une altération, - il est question de _graines de toute sorte_, comme dans le récit - latin. - - D'autres contes orientaux, provenant directement ou indirectement - de l'Inde, achèveront, croyons-nous, de justifier notre conviction - que cet épisode de _Psyché_ se rattache au thème bien connu des - _Animaux reconnaissants_. - - Voici d'abord un conte des _Mille et une Nuits_ (t. XI, p. 216, - de la traduction allemande dite de Breslau): Le prince de Sind se - met en route pour aller conquérir la main d'une princesse qu'il - aime sans l'avoir jamais vue. Il rencontre des animaux affamés, - d'abord des sauterelles, puis des éléphants et autres grands - animaux; il leur donne à manger; il régale ensuite magnifiquement - des génies. Ces derniers lui indiquent le chemin qui conduit au - pays de la princesse, et quand, arrivé au terme de son voyage, il - doit accomplir des travaux d'où dépendent sa vie et son bonheur, - il y est aidé par ceux qu'il a secourus. _Les sauterelles font le - tri de diverses sortes de graines confondues en un monceau_; les - éléphants et autres grands animaux boivent l'eau d'un réservoir que - le prince doit mettre à sec en une nuit; les génies bâtissent pour - lui, toujours en une nuit, un palais. - - La collection publiée par miss Stokes contient un conte indien de - Calcutta (nº 22), dont l'idée générale est la même que celle du - conte des _Mille et une Nuits_, mais qui est bien plus riche en - épisodes et d'une couleur bien plus fraîche, bien plus primitive, - si l'on peut employer cette expression. Là aussi un prince se - montre bienfaisant à l'égard d'animaux; ainsi il donne à des - fourmis des gâteaux qu'il avait emportés pour les manger en voyage, - et le roi des fourmis lui dit: «Vous avez été bon pour nous. Si - jamais vous êtes dans la peine, pensez à moi, et nous viendrons - auprès de vous.» Quand le prince demande la main de la princesse - Labam, le roi, père de celle-ci, fait apporter quatre-vingts livres - de graine de sénevé et dit au prince que, s'il n'a pas pour le - lendemain exprimé l'huile de toute cette graine, il mourra. Le - prince se souvient du roi des fourmis; aussitôt celui-ci arrive - avec ses sujets, et les fourmis font la besogne. - - Cette idée de services rendus à des animaux, d'animaux - reconnaissants, est une idée tout indienne. Il y a là l'empreinte - du bouddhisme. D'après l'enseignement bouddhique,--reflet de - croyances indiennes antérieures au Bouddha,--l'animal et l'homme - sont essentiellement identiques: dans la série indéfinie de - transmigrations par laquelle, selon cette doctrine, passe tout - être vivant, l'animal d'aujourd'hui sera l'homme de demain, et - réciproquement. Aussi la charité des bouddhistes doit s'étendre à - tout être vivant, et, dans la pratique, comme l'a fait remarquer M. - Benfey, les animaux en profitent bien plus que les hommes. Quant à - la reconnaissance des animaux, le bouddhisme aime à la mettre en - opposition avec l'ingratitude des hommes (voir l'Introduction de M. - Benfey au _Pantchatantra_, § 71). - - En examinant l'épisode de _Psyché_ qui nous occupe, on remarquera - les paroles adressées par Vénus à Psyché quand elle trouve le - travail achevé; «Ce n'est pas là ton œuvre,» dit-elle; «c'est - l'œuvre de celui à qui, pour son malheur et plus encore pour le - tien, tu as osé plaire.» Faut-il voir dans ces paroles le souvenir - à demi effacé d'une intervention de Cupidon en faveur de Psyché, - intervention qui aurait disparu du récit d'Apulée? Dans ce cas, - Cupidon aurait joué ici exactement le rôle de Firosette ou de - Spiccatamunnu. Mais alors comment concilier l'intervention de - Cupidon avec celle de la fourmi? On le pourrait, à la rigueur, - et des contes indiens nous fournissent encore cette forme - intermédiaire. - - Dans un conte populaire indien, résumé dans les remarques de notre - nº 32, _Chatte blanche_ (II, p. 21), un roi, qui veut du mal à - un jeune homme nommé Toria, fait ensemencer de graine de sénevé - une grande plaine, et, quand tout est mûr, il commande à Toria de - récolter la graine et de l'amasser en un tas; s'il ne l'a fait - en un jour, il sera mis à mort. La fille du Soleil, que Toria a - épousée, _appelle ses colombes_, et en une heure la besogne est - terminée.--De même, dans un conte de la grande collection de - Somadeva, remontant au XIIe siècle de notre ère (voir les mêmes - remarques, II, pp. 23, 24), le jeune prince Çringabhuya, qui veut - épouser la fille du râkshasa (mauvais génie) Agniçikha, reçoit de - celui-ci l'ordre de ramasser en un tas cent boisseaux de sésame - qui viennent d'être semés. En un instant, Rûpaçikha, la fille du - râkshasa, _fait venir d'innombrables fourmis_, et les graines sont - vite ramassées. (Comparer dans le conte du _Pentamerone_ de Basile, - le passage où «Eclair et Tonnerre» appelle, lui aussi, des fourmis.) - - - Comme troisième tâche, Vénus ordonne à Psyché de lui procurer une - fiole de l'eau du Styx, qui est gardée par des dragons. L'aigle de - Jupiter va chercher de cette eau pour l'épouse de son ami Cupidon. - Il y a encore ici, au fond, le thème des _Animaux reconnaissants_: - dans bon nombre de contes (voir les remarques de nos nºˢ 3, _le Roi - d'Angleterre et son Filleul_, et 73, _la Belle aux cheveux d'or_), - un jeune homme reçoit l'ordre d'aller chercher une fiole d'_eau de - la mort_ et une fiole d'eau de la vie; des corbeaux, _ses obligés_, - lui apportent l'une et l'autre. - - - Venons à l'envoi de Psyché aux enfers, chez Proserpine. Ici nous - rentrons de plain-pied dans le conte lorrain. Vénus donne une boîte - à Psyché et lui ordonne d'aller aux enfers demander à Proserpine - un peu de sa beauté. On a vu dans l'analyse donnée par nous (II, - p. 225), que c'est une tour,--idée fort étrange,--qui donne à - Psyché les conseils que Firosette ou le personnage correspondant - des autres contes de ce type donne à sa bien-aimée, envoyée chez - la sœur de la sorcière ou de l'ogresse. Parmi ces conseils il en - est un qu'il faut noter. «Aussitôt entrée,» dit la tour, «tu iras - droit à Proserpine qui te recevra avec bienveillance et t'engagera - même à t'asseoir sur un siège moelleux et à partager un excellent - repas. Mais toi, assieds-toi à terre, et mange un pain grossier que - tu demanderas.» Psyché suit ces conseils.--Dans un conte suédois - (Cavallius, nº 14 B), cité plus haut, où le héros est envoyé par - une ondine chez une sorcière, sœur de celle-ci, sous prétexte - d'en rapporter des cadeaux de noce, il s'abstient, d'après les - recommandations de sa fiancée, de s'asseoir sur diverses chaises - qui lui sont offertes; car, si l'on s'assied sur telle ou telle - chaise, on est exposé à tel ou tel danger. Il a soin également de - ne rien manger chez la sorcière. - - Il convient d'ajouter que, dans le conte indien de Somadeva dont - nous avons cité un passage, le prince est envoyé par le râkshasa - Agniçikha, qui veut le perdre, chez un autre râkshasa, son frère, - pour lui annoncer qu'il va épouser la fille d'Agniçikha. Sa fiancée - lui donne un cheval très rapide et divers objets magiques, et elle - lui dit de s'enfuir à toute bride une fois son invitation faite. - Suit l'épisode de la poursuite et des objets magiques que l'on - jette derrière soi. (Voir les remarques de notre nº 12, _le Prince - et son Cheval_, I, p. 154.) - - - Il ne nous reste plus qu'à examiner rapidement un dernier trait - de la fable de _Psyché_. Sortie des enfers, Psyché, cédant à une - téméraire curiosité, ouvre la boîte que lui a remise Proserpine. - Aussitôt un sommeil magique se répand dans tous ses membres. - Cupidon accourt, fait rentrer ce lourd sommeil au fond de la boîte - et éveille Psyché, qui se hâte de porter à Vénus le présent de - Proserpine. On se rappelle le passage tout à fait similaire de - plusieurs des contes résumés plus haut. - - Dans le conte lorrain, ce passage est remplacé par l'envoi d'une - lettre de la fée à sa sœur et le don par celle-ci à la jeune fille - aimée de Firosette d'une ceinture qui doit la faire périr. Ce - trait se retrouve dans un conte de Mme d'Aulnoy, le _Pigeon et la - Colombe_, où une reine, qui veut faire épouser à son fils certaine - princesse, envoie chez une fée la jeune fille aimée du prince, - et lui dit de rapporter la «ceinture d'amitié», espérant qu'elle - mettra cette ceinture et qu'elle sera consumée.--M. R. Kœhler, dans - la _Zeitschrift für romanische Philologie_ (VI, p. 173), indique - un certain nombre de contes recueillis dans la Haute-Bretagne - (Sébillot, I, nº 24), dans le pays basque, en Allemagne, en Suisse, - dans le Tyrol, en Styrie, en Danemark et en Suède, où une ceinture, - mise pour en faire l'essai autour d'un arbre, le fait éclater, ou - voler en l'air, ou dépérir. - - M. Kœhler renvoie également à un passage d'une légende des Tartares - de la Sibérie méridionale (Radloff, IV, p. 187). Dans cette - légende, le héros Mangysch dit au héros Ak Kübæk, qui va le tuer, - de manger son cœur et de se faire une ceinture avec ses entrailles: - alors il deviendra un véritable héros et sera invincible. Ak Kübæk - est au moment de manger le cœur, quand un «prophète» lui dit de - jeter ce cœur à la mer. Il le fait, et aussitôt la mer commence - à bouillir comme une chaudière. Il se prépare à se mettre les - entrailles de Mangysch autour du corps, quand le prophète lui - dit _de les mettre autour d'un arbre. A peine l'a-t-il fait, que - l'arbre prend feu._ - - * * * * * - - On a remarqué que, dans les contes du genre de _Firosette_, les - tâches imposées à la jeune fille sont différentes de la tâche - unique de notre conte: vider un puits avec un crible. Dans un - conte allemand de la Lusace (Grimm, nº 186), une marâtre ordonne à - sa belle-fille de vider en une journée un étang avec une cuiller - percée. C'est une mystérieuse vieille qui exécute cette tâche; elle - touche l'étang, et toute l'eau s'évapore.--Nous avons cité tout à - l'heure un conte arabe où un prince doit mettre à sec en une nuit - un réservoir; mais, dans le conte oriental, ce sont des animaux - reconnaissants qui boivent toute l'eau. C'est là, à notre avis, la - forme primitive. - - * * * * * - - Notre conte est du petit nombre de ceux où la scène est placée dans - le pays même où ils se racontent. - - -NOTES: - -[95] Les Morgans sont, dans les contes bretons, des êtres mystérieux -habitant les profondeurs de la mer. - -[96] Nous avons dit quelques mots de ce thème dans les remarques de -notre nº 48, _la Salade blanche et la Salade noire_ (II, p. 120 seq.). - - - - -LXVI - -LA BIQUE & SES PETITS - - -Il était une fois une bique qui avait huit biquets. Elle leur dit un -jour: «Nous n'avons plus ni pain, ni farine; il faut que j'aille au -moulin faire moudre mon grain. Faites bonne garde, car le loup viendra -peut-être pour vous manger.--Oui, oui,» répondirent les enfants, «nous -tiendrons la porte bien close.--A mon retour,» dit la bique, «je vous -montrerai ma patte blanche, afin que vous reconnaissiez que c'est moi.» - -Le loup, qui écoutait à la porte, courut tremper sa patte dans de la -chaux, puis il revint auprès de la cabane et dit: «Ouvrez-moi la porte, -mes petits bouquignons, ouvrez-moi la porte.--Ce n'est pas maman,» -dirent les enfants, «c'est le loup.» Et, comme le loup demandait -toujours à entrer, ils lui dirent: «Montrez-nous patte blanche.» -Le loup montra sa patte blanche, et la porte s'ouvrit. A la vue du -loup, les pauvres petits se cachèrent comme ils purent; mais il en -attrapa deux et les mangea. Le loup parti, les enfants qui restaient -refermèrent la porte. - -Bientôt après, la bique revint. «Ouvrez-moi la porte, mes petits -bouquignons, ouvrez-moi la porte.--Montrez-nous d'abord patte blanche.» -La mère montra sa patte, et les enfants lui ouvrirent. «Eh bien!» leur -dit-elle, «avez-vous ouvert la porte au loup?--Oui,» répondirent-ils, -«et il a mangé Pierrot et Claudot.» - -La bique aurait bien voulu ne plus laisser les enfants seuls au logis, -mais il lui fallait retourner au moulin pour y prendre sa farine. -«Surtout,» leur dit-elle, «gardez-vous bien d'ouvrir au loup.» - -Le loup, qui rôdait aux environs, s'enveloppa la patte d'une coiffe -blanche, et dit: «Ouvrez-moi la porte, mes petits bouquignons, -ouvrez-moi la porte.--Montrez-nous patte blanche.» Le loup montra sa -patte: on ouvrit; alors il sauta sur les biquets et en mangea trois. - -La bique, à son retour, fut bien désolée, et, comme elle était obligée -de sortir une troisième fois, elle fit mille recommandations à ses -enfants. Mais le loup leur montra encore patte blanche, les biquets -ouvrirent, et il les mangea jusqu'au dernier. - -Quand la bique revint, plus de biquets! La voisine accourut à ses cris -et chercha à la consoler. «Restez un peu avec moi,» lui dit la bique. -«J'ai de la farine, je vais mettre du lait plein le chaudron, et nous -ferons des gaillées[97].» - -Tandis qu'elles étaient ainsi occupées, elles entendirent le loup qui -criait du dehors: «Ouvrez, commère la bique.--Non, compère le loup. -Vous avez mangé mes enfants.--Ouvrez, commère la bique.--Non, non, -compère le loup.--Eh bien, je monte sur le toit et je descends par la -cheminée.» - -Pendant que le loup grimpait, la bique se hâta de jeter une brassée de -menu bois sous le chaudron et d'attiser le feu. Le loup, s'étant engagé -dans la cheminée, tomba dans le chaudron et fut si bien échaudé qu'il -en mourut. - - -NOTES: - -[97] Mets du pays, fait de pâte cuite dans du lait. - - -REMARQUES - - Dans une variante de ce conte, également recueillie à - Montiers-sur-Saulx, il n'y a que deux biquets, Frérot et Sœurette. - Compère le loup, rencontrant la bique, lui demande si elle ira le - lendemain à la foire pour acheter des pommes. Pendant l'absence de - la bique, le loup frappe à la porte en disant: - - «Ouvrez-moi la porte, mes petits biquignons, - J'ai du laiton plein mes tetons, - Et plein mes cornes de broussaillons.» - - Mais les biquets lui disent de montrer la patte et n'ouvrent pas. - Le lendemain la bique va ramasser des poires, et le loup revient: - il a trempé sa patte noire dans la farine. Les biquets ouvrent; il - mange Frérot. Quand la bique rentre au logis, Sœurette lui dit: - «Maman, le loup est venu; il a mangé Frérot, et moi je me suis - cachée dans un sabot.»--La fin est à peu près celle de notre texte, - si ce n'est que le loup a été invité par la bique à venir manger - des _grimées_ (mélange de farine et d'œufs, cuit dans du lait). - Quand le loup frappe, la bique lui dit qu'elle est occupée à passer - de la farine et qu'il descende par la cheminée. - - * * * * * - - Comparer, dans les Fables de La Fontaine, _le Loup, la Chèvre et le - Chevreau_ (IV, 15). Les deux récits recueillis à Montiers sont tout - à fait indépendants de cette fable; ils se rapprochent beaucoup - plus de divers récits étrangers qui sont, comme eux, de simples - contes où l'on fait figurer des animaux au lieu d'hommes, sans - intention de moraliser. - - Citons d'abord le conte allemand nº 5 de la collection Grimm: Le - loup, après plusieurs tentatives inutiles pour entrer dans la - maison de la bique, s'en va chez le meunier et le force à lui - blanchir la patte avec de la farine; il se fait ainsi ouvrir par - les biquets. Il les avale si goulument qu'ils descendent dans - son ventre tout vivants. La bique n'a qu'à découdre le loup, - pendant qu'il dort, pour ravoir ses petits; elle met à leur place - de grosses pierres, puis elle recoud le ventre du loup, qui, en - voulant boire à une fontaine, est entraîné par le poids des pierres - et se noie.--Comparer un conte de la Slavonie (Krauss, I, nº 17), - qui présente ces deux mêmes parties, mais où la bique est remplacée - par une bonne femme et ses sept petits enfants. - - Dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 134), nous allons - trouver quelques traits se rapprochant davantage de notre conte - et surtout de sa variante: Une chèvre s'en va en pèlerinage à - Saint-Jacques de Compostelle pour se faire guérir les jambes, sur - lesquelles est tombée une pierre. Elle fait des fromages et les - laisse à ses petits. En partant, elle leur recommande de n'ouvrir à - personne si on ne leur dit: - - «Obriu, obriu, cabretas, - Porto llet á las mamelletas, - Porto brots á las banyetas,» etc. - - «Ouvrez, ouvrez, chevreaux; j'apporte du lait dans mes mamelles, - j'apporte des ramilles sur mes cornes, etc.» (C'est tout à fait, - comme on voit, le même mot de passe, les mêmes petites rimes que - dans la variante, de Montiers.) Le renard, qui a tout entendu, - imite la voix de la chèvre. La porte s'ouvre, les chevreaux - effrayés se cachent, et le renard prend les fromages. Un loup, - le voyant les manger, le force à lui indiquer où il les a pris, - et le renard lui enseigne ce qu'il faut dire pour se faire - ouvrir. Le loup va frapper à la porte des chevreaux; mais ceux-ci - reconnaissent bien que ce n'est pas leur mère. Quand la chèvre est - de retour, elle leur dit que désormais à quiconque voudra entrer il - faudra faire montrer la patte. Pendant l'absence de la chèvre, le - loup revient, et, comme on lui demande de montrer la patte, il s'en - va la tremper dans de la chaux. Alors la porte s'ouvre, et le loup - mange les fromages. Le lendemain, quand le loup frappe de nouveau - à la porte, la chèvre lui fait ouvrir; mais, tout à l'entrée, - elle a mis un chaudron plein d'eau bouillante. Le loup y tombe et - s'y échaude.--Le conte se poursuit par le récit des mauvais tours - joués par le renard au loup et par la fin tragique de celui-ci, - qui, très maltraité dans ses aventures, est tué à coups de cornes - par la chèvre et les chevreaux. - - Dans un conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, I, p. - 406), le loup, voyant que sa voix le trahit, va chez le forgeron et - se fait faire une voix semblable à celle de la chèvre (_sic_)[98]. - De cette façon il trompe les chevreaux et les mange tous, à - l'exception du plus petit, qui s'est caché sous le poêle. La chèvre - se promet de se venger: elle invite à dîner son ami le renard ainsi - que le loup. Après le dîner, elle engage ses hôtes à sauter, pour - se divertir, par dessus un trou qui s'ouvre dans le plancher. La - chèvre saute la première, puis le renard, puis enfin le loup, qui - tombe dans le trou rempli de cendres chaudes, et s'y brûle si bien - qu'il en meurt.--Dans un autre conte russe (_ibid._, p. 407), c'est - dans la forêt que la chèvre défie le loup de sauter par dessus un - trou dans lequel des ouvriers avaient fait du feu. Le loup y tombe, - et le feu fait crever son ventre, d'où les chevreaux sortent, - encore vivants, comme dans le conte allemand. - - Citons encore un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 85, dernière - partie), où le loup contrefait la voix du renard pour tromper un - poulain que le renard élève dans sa maison, et se faire ouvrir la - porte. (Le loup va d'abord chez un forgeron,--comme dans deux des - contes russes,--pour qu'il lui fasse la langue bien fine; mais la - langue ne fait que grossir. Alors le forgeron lui dit de l'aller - mettre dans une fourmilière et de l'y laisser jusqu'à ce que les - fourmis l'aient rendue toute fine. Le loup suit ce conseil, et - c'est ainsi qu'il peut contrefaire la petite voix du renard.) Pour - venger la mort de son poulain, le renard invite le loup à dîner, - et, quand celui-ci est appesanti par la bonne chère, le renard - le défie de sauter par dessus un grand chaudron rempli d'eau - bouillante. Le loup accepte le défi, mais le renard le pousse; - il tombe dans le chaudron, où il périt.--Comparer un conte serbe - (Vouk, nº 50), dans lequel les personnages sont les mêmes. Ici le - renard défie le loup de sauter par dessus un pieu aiguisé, et le - loup s'y embroche. - - Dans un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, - _Littérature orale_, p. 242), le dénouement est le même que dans - le conte grec, abstraction faite d'une altération: Le loup dit à - la chèvre de faire chauffer une bassine d'eau: ils s'amuseront à - sauter par dessus. La chèvre saute la première et ne tombe pas - dans l'eau. Quant au loup, il prend mal son élan et tombe dans la - bassine, où il s'échaude.--Le commencement de ce conte, où le loup - ne peut entrer dans la cabane de la chèvre, la farine qu'il a mise - sur sa patte étant en partie tombée, se rapproche de notre variante - de Montiers et du conte catalan pour les petites rimes que dit la - chèvre. Voici ces rimes: - - «Ouvrez la porte, mes petits bichets, - J'ai du lait-lait dans mes tétés, - Du brou-brou (du lierre) dans mes caunés (cornes). - Débarrez, mes petits, petits.» - - Il existe en Ecosse une version de ce conte, mais elle n'est - qu'indiquée en quelques mots dans la collection Campbell (t. - III, p. 93): Le renard se déguise en chèvre, et, après diverses - tentatives, finit par entrer dans la maison de la chèvre et par - manger les chevreaux. La chèvre s'en va chez le renard, qui est - en train de dîner. Après avoir englouti toute une chaudronnée de - nourriture, le renard dit à la chèvre de lui gratter la panse. La - chèvre la lui fend, et les chevreaux sortent du ventre du renard. - - Dans un conte italien du Bolonais (Coronedi-Berti, nº 21), une - renarde recommande à ses petits de n'ouvrir que quand elle leur - dira: «Montrez la petite patte.» Les petits disent au loup: «Non, - ce n'est pas maman. Elle a dit de n'ouvrir que quand on dirait: - Montrez la petite patte.» Le loup revient une autre fois, et il dit - en faisant une petite voix: «Montrez la petite patte.» Les petits - renards ouvrent la porte, et le loup les croque tous. La renarde se - venge du loup en le faisant un jour descendre dans un puits au bout - d'une corde et en l'y laissant périr. - - Dans un conte espagnol (Caballero, II, p. 50), le _Carlanco_ (sorte - de loup-garou) contrefait la voix de la chèvre et répète le mot - de passe qu'il lui a entendu dire. Il entre ainsi dans la maison - de la chèvre, mais les petits se réfugient au grenier et tirent - l'échelle derrière eux. Quand la mère revient, ils lui crient que - le _Carlanco_ est dans la maison. Alors la chèvre va chercher une - guêpe à qui elle a eu occasion de sauver la vie. La guêpe, lui - rendant service pour service, entre par le trou de la serrure et - pique si bien le _Carlanco_ qu'elle le force à déguerpir. - - La fin de notre conte et surtout de sa variante se retrouve à peu - près dans un conte du pays messin (E. Rolland, _Faune populaire - de la France. Les Mammifères sauvages_, 1877, p. 134): Le loup, - profitant de l'absence de la chèvre, a croqué les chevreaux. A - quelques jours de là, la chèvre rencontre le loup et lui dit: - «Bonjour, loup, tu as bien travaillé; aussi je veux t'inviter à - dîner pour demain.» Le loup accepte. Quand il arrive, la chèvre lui - dit qu'elle est occupée à faire la pâte et ne peut ouvrir: il n'a - qu'à monter sur le toit et à passer par la cheminée. Le loup le - fait et il tombe dans une chaudière pleine d'eau bouillante. «Ah!» - crie-t-il, «commère la chèvre, je ne mangerai plus tes petits.» Et - la chèvre le laisse partir. - - Même fin encore dans un conte italien du Mantouan (Visentini, nº - 31), que nous aurons occasion de rapprocher de notre nº 76, _le - Loup et les petits Cochons_: Une jeune fille, nommée Marietta, - qui a eu des affaires avec un loup et l'a plusieurs fois berné, - entend un soir un bruit dans le tuyau de sa cheminée. Pensant bien - que c'est le loup, elle prend un chaudron, le remplit d'eau et le - met sur le feu. Le loup descend tout doucement, et, au moment où - il croit sauter sur Marietta, il tombe dans l'eau bouillante et y - périt. - - M. E. Rolland, dans sa _Faune populaire_ citée plus haut, donne, - d'après des images imprimées à Epinal,--images bien connues, du - reste,--une variante de ce conte (pp. 132 et suiv.). Là, comme - dans plusieurs des contes précédents, le loup trempe sa patte dans - la farine; mais, quand il veut montrer patte blanche aux biquets, - il s'aperçoit que toute la farine est tombée en chemin. Le renard - lui conseille de se déguiser en pèlerin et d'aller demander aux - biquets l'hospitalité. Le loup suit ce conseil; mais commère la - chèvre l'a reconnu à travers une fente. Elle lui dit que la porte - est barricadée et l'engage à passer par la cheminée: on lui mettra - une échelle pour descendre. Le loup se hâte de monter sur le toit - et entre dans la cheminée; mais la chèvre a fait un grand feu, dont - la fumée suffoque le loup. Il tombe dans le brasier et y est grillé - comme un boudin. - - -NOTES: - -[98] Dans un second conte russe (Ralston, p. 165), un petit garçon, -nommé Ivachko, est parti dans un canot pour pêcher. Une sorcière -entend la mère de l'enfant l'appeler du rivage pour le faire revenir. -La sorcière répète ensuite les mêmes paroles, mais sa voix est rude, -et Ivachko ne s'y laisse pas prendre. Alors la sorcière va chez un -forgeron et lui dit: «Forgeron, forgeron, fais-moi une belle petite -voix comme celle de la mère d'Ivachko, sinon je te mange.» Le forgeron -lui forge une petite voix, et elle trompe ainsi Ivachko. - - - - -LXVII - -JEAN SANS PEUR - - -Il était une fois un jeune garçon, appelé Jean, qui de sa vie n'avait -eu peur. Ses parents voulaient le marier, mais il déclara que, tant -qu'il n'aurait pas eu peur, il ne se marierait pas. Ses parents -s'adressèrent alors à son oncle, qui était curé d'un village des -environs, le priant d'imaginer quelque moyen pour effrayer leur fils. -Le curé se chargea de l'affaire et écrivit à Jean de venir passer chez -lui la quinzaine de Noël. - -Jean partit donc et fut très bien accueilli par son oncle. Le lendemain -de son arrivée, le curé lui dit d'aller au clocher sonner le premier -coup de la messe. «Volontiers,» répondit Jean. En ouvrant la porte de -la sacristie, il se trouva en face de six hommes armés de lances. «Eh! -vous autres!», dit-il, «que faites-vous là? Vous montez la garde de -bon matin.» Personne ne répondit, car c'étaient des mannequins. Alors -Jean leur donna un coup qui les renversa tous par terre. Puis il passa -dans une autre salle qu'il fallait traverser pour arriver au clocher; -il y trouva six hommes assis à une table où il y avait sept couverts. -«Bonjour, messieurs,» dit-il en entrant, «bon appétit.» Et comme il -ne recevait pas de réponse: «On n'est guère poli,» dit-il, «dans ce -pays-ci.» Il prit place à table et mangea tout ce qui était servi. -L'oncle, qui regardait par le trou de la serrure, riait de voir son -neveu s'en tirer si bien. - -Jean se mit ensuite à grimper l'escalier du clocher. A moitié de la -montée, il se rencontra nez à nez avec plusieurs hommes armés de grands -sabres. Il leur dit: «Vous vous êtes levés bien matin pour monter la -garde.» Voyant qu'ils ne répondaient pas, il leur fit dégringoler -l'escalier, et ils tombèrent sur le dos du curé, qui suivait son -neveu à distance. Arrivé au haut du clocher, Jean vit deux hommes qui -tenaient la corde. «Voulez-vous sonner,» leur dit-il, «ou aimez-vous -mieux que je sonne moi-même?» Mais ces hommes étaient muets comme les -autres. Ce que voyant, Jean les jeta du haut en bas du clocher. Après -avoir sonné le premier coup de la messe, il redescendit et trouva son -oncle étendu tout de son long au pied de l'escalier. Il s'empressa de -relever le pauvre homme, qui lui dit: «Eh bien! mon neveu, as-tu eu -peur?--Mon oncle,» dit Jean, «vous avez eu plus peur que moi.--Jean,» -lui dit alors le curé, «tu ne peux plus rester ici. Tiens, prends cette -étole et cette baguette. Par le moyen de l'étole, tu seras visible et -invisible à ta volonté; et tout ce que tu frapperas avec ta baguette -sera bien frappé.» - -Jean dit donc adieu à son oncle et se mit en route, marchant par la -pluie, le vent et la neige. La nuit le surprit dans une grande forêt. -Après avoir erré quelque temps à l'aventure, il aperçut au loin une -lueur, et, se dirigeant de ce côté, il arriva devant une chaumière qui -était à quelque distance de l'endroit où paraissait cette lueur. Il -frappa et fut très bien reçu par une femme et sa fille qui demeuraient -dans la chaumière. Jean leur demanda ce que c'était que la lueur qu'il -avait aperçue. «Cette lueur,» répondirent-elles, «sort d'un château -où l'esprit malin vient toutes les nuits, à minuit.» Elles ajoutèrent -que le château leur appartenait, car elles étaient princesses, mais -qu'elles n'osaient plus l'habiter par crainte du diable. «Donnez-moi -un jeu de cartes,» leur dit Jean, «et j'irai dans ce château.--Ah!» -s'écria la princesse, «n'allez pas hasarder votre vie pour moi!» Mais -Jean n'en voulut pas démordre; il se fit donner un jeu de cartes et -partit. - -Entré dans le château, il alluma un bon feu et s'assit au coin de la -cheminée. A peine y était-il installé qu'il vit tomber par la cheminée -des bras, des jambes, des têtes de mort. Il les ramassa et s'en fit -un jeu de quilles. Enfin le diable lui-même descendit et dit au jeune -garçon: «Que fais-tu ici?--Cela ne te regarde pas,» répondit Jean. -«J'ai autant le droit d'être ici que toi.» Le diable s'assit au coin de -la cheminée, en face de Jean, et resta quelque temps à le regarder sans -mot dire. Voyant que le jeune garçon ne s'effrayait pas: «Veux-tu jouer -aux cartes avec moi?» lui dit-il.--«Volontiers,» répondit Jean.--«Si -l'un de nous laisse tomber une carte,» dit le diable, «il faudra qu'il -la ramasse.--C'est convenu,» dit l'autre, et ils se mirent à jouer. - -Au milieu d'une partie, le diable laissa tomber une de ses cartes et -dit à Jean de la ramasser. «Non,» dit Jean, «il a été convenu que celui -qui laisserait tomber une carte la ramasserait lui-même.» Le diable -n'eut rien à répondre, et, au moment où il se baissait pour ramasser -sa carte, Jean prit sa baguette et lui en donna fort et dru sur les -épaules. Le diable criait comme un aveugle, mais les coups pleuvaient -toujours. - -Quand il fut bien rossé, Jean lui dit: «Si tu en as assez, renonce -par écrit à ce château.» Le diable s'empressa de faire un écrit qu'il -signa. Il se croyait déjà libre; mais Jean, qui se méfiait, prit le -billet et le jeta dans le feu, où il flamba. «Comment!» dit le diable, -«voilà le cas que tu fais de ma signature!--Ton billet ne valait rien,» -dit Jean, et il recommença de plus belle à battre le diable, qui criait -comme un diable qu'il était. Le billet fut refait, et, cette fois, en -bonne forme. - -Alors Jean fit dans la fenêtre avec sa baguette un petit trou, comme un -trou de souris, et dit au diable: «C'est par là que tu vas déloger.» -L'autre prétendit d'abord que c'était impossible, puis il demanda au -jeune garçon de le pousser par les pieds. Jean le poussa donc; mais le -diable lui donna un grand coup de pied dans la figure et s'enfuit. - -Resté seul, Jean, qui était fatigué, avisa dans la chambre un beau lit -garni de perles, de rubis, d'émeraudes et de diamants; il s'y coucha et -s'endormit profondément. - -Cependant la princesse et une petite négresse, sa servante, étaient -venues aux écoutes dans la cour du château; elles avaient entendu -de loin le bruit de la dispute et croyaient que Jean était mort. -Le matin, la petite négresse entra dans le château pour voir ce -qu'il était devenu. «Monsieur Jean,» dit-elle, «où êtes-vous?» -Jean s'éveilla en sursaut, et, apercevant la négresse, il crut que -c'était encore le diable; il lui tira un coup de fusil et la tua. La -princesse, bien affligée de la mort de sa servante, entra à son tour -et appela Jean. «Ah! c'est vous, ma princesse,» dit-il. «Qu'avez-vous -donc à pleurer?--Hélas!» dit la princesse, «vous venez de tuer ma -servante.--Excusez-moi,» répondit Jean, «j'ai cru voir encore le -diable.» - -La princesse remercia Jean d'avoir délivré son château et lui offrit -sa main en récompense. Jean refusa. «Tant que je n'aurai pas eu -peur,» dit-il, «je ne me marierai pas. Ne pensez plus à moi. Si je -reviens ici, ce ne sera pas de sitôt: ce sera peut-être dans un an ou -dix-huit mois, peut-être jamais. Je ne veux pas vous empêcher d'épouser -quelqu'un de votre rang.» Il ne voulut accepter de la princesse qu'un -mouchoir de soie en souvenir d'elle, et il se remit en route. Il acheta -un cheval de trente-trois sous et trois liards, et arriva dans cet -équipage à Paris, à l'hôtel des princes. Les princes qui se trouvaient -là ne voulaient pas admettre à leur table un semblable aventurier; mais -l'hôtesse, qui aimait autant son argent que celui des autres, refusa de -le mettre à la porte. - -On ne s'entretenait en ce moment à l'hôtel que de la fille du roi, qui -devait être dévorée le lendemain par l'esprit malin. Jean recommanda -qu'on l'éveillât de bonne heure. Aussitôt levé, il fit un bon déjeuner -et sortit de l'hôtel. Les rues étaient pleines de gens qui se rendaient -à l'église, où l'on devait chanter le _Libera_ pour la princesse, comme -si elle eût été déjà morte. Dans la rue Montmartre un grand échafaud -était dressé, et la princesse était sur cet échafaud. Jean y monta et -dit à la princesse, en lui remettant un papier: «Ma princesse, prenez -cette lettre. Quand le diable s'avancera pour vous saisir, présentez-la -lui comme venant du roi votre père. Je me charge du reste.» - -Cela dit, il mit son étole, et, devenu invisible, il attendit le -diable, qui ne tarda pas à arriver en criant: «Ah! la bonne petite -fille que je vais manger! Comme elle est jeune et tendre!» La -princesse, toute tremblante, lui présenta le papier. Pendant qu'il -s'arrêtait à le considérer, Jean reconnut que c'était ce même diable -qu'il avait chassé du château, et tomba sur lui à coups de baguette. -Le diable, furieux, aurait bien voulu se jeter sur celui qui le -maltraitait ainsi, mais il ne voyait personne; il poussait des -hurlements épouvantables, si bien que les gens qui étaient au pied de -l'échafaud, croyant entendre les cris de la princesse, étaient remplis -d'horreur. - -Jean força le diable à descendre, et, l'ayant attaché à un tronc -d'arbre qui se trouvait à côté de l'échafaud, il lui fit faire un -écrit par lequel il renonçait à la princesse. Voulant s'assurer que le -billet était bon,--car il avait ses raisons de se méfier,--il donna sa -baguette à la princesse, et lui recommanda de toujours frapper jusqu'à -ce qu'il fût de retour. Il entra dans la boutique d'un forgeron et jeta -le billet dans le feu de la forge; le billet brûla aussitôt. Quand il -revint près du diable, celui-ci n'était plus retenu à l'arbre que par -une de ses griffes. Jean le rattacha plus solidement, lui fit écrire -un autre billet et dit à la princesse de bien tenir le diable pendant -que lui-même irait faire l'épreuve du billet, et de ne pas épargner les -coups de baguette. Cette fois le billet, jeté dans le feu, ne brûla -pas. A son retour, Jean dit au diable: «Maintenant tu vas entrer dans -ce sac à avoine.» Aussitôt le diable s'y blottit, sans souffler mot. - -La princesse remercia Jean de l'avoir délivrée. Elle lui fit présent -d'un mouchoir de soie sur lequel étaient son portrait et ceux de son -père et de sa mère, des princes ses frères et des princesses ses sœurs, -et elle lui dit qu'elle l'épouserait, s'il le voulait. «Non,» dit Jean. -«Tant que je n'aurai pas eu peur, je ne me marierai pas. Adieu, ma -princesse. Peut-être, dans un an ou dix-huit mois, repasserai-je par -ici.» Il chargea sur ses épaules le sac où il avait enfermé le diable -et alla le jeter dans la Seine; après quoi, il quitta Paris. - -Un an se passa. Jean se dit un beau matin: «Il est temps de retourner -à Paris.» Il se mit en route, et, arrivé à Paris, il descendit encore -à l'hôtel des princes, où il vit les apprêts d'un grand festin. Toute -la ville était en liesse. «Que veulent dire ces réjouissances?» -demanda-t-il à un jeune homme qu'il trouva dans la salle à manger. -Celui-ci lui répondit: «Il y a un an, à pareil jour, on préparait les -funérailles de la princesse, et aujourd'hui on va célébrer ses noces -avec celui qui l'a délivrée.--Et qui donc l'a délivrée?» demanda -Jean.--«C'est moi,» répondit le jeune homme. «Je l'ai délivrée de -l'esprit malin. Et, pour preuve, voici le mouchoir qu'elle m'a donné.» -(Il s'était fait faire un mouchoir tout semblable à celui que la -princesse avait donné à Jean.)--«S'il en est ainsi,» dit Jean, «tant -mieux pour vous.» - -Cependant le roi conduisait sa fille à l'église, où, au lieu du -_Libera_, on devait chanter le _Te Deum_. Jean, vêtu de sa blouse, alla -se mettre sur le passage du cortège. La princesse l'aperçut et dit au -roi: «Mon père, voilà celui qui m'a délivrée.» Aussitôt le roi donna -ordre au cortège de reprendre le chemin du château, au grand étonnement -de la foule, qui se demandait si le roi ne perdait pas la tête. Jean, -appelé devant le roi, lui raconta comment les choses s'étaient passées, -et lui montra le mouchoir dont la princesse lui avait fait présent. Le -roi voulait faire mettre à mort le jeune homme qui l'avait trompé; mais -Jean demanda qu'on ne lui fît pas de mal, et il s'employa même pour le -marier avec une dame d'honneur de la princesse. Quant à lui, il dit -que, tant qu'il n'aurait pas eu peur, il ne voulait pas se marier. - -Le roi déclara qu'il voulait à toute force qu'on fît peur à Jean; -mais personne n'en savait le moyen. Enfin le premier ministre[99] dit -qu'il fallait rassembler tous les moineaux de Paris et les enfermer -dans un pâté: on présenterait le pâté à Jean en le priant de l'ouvrir. -Ainsi fut fait. Quand on fut à table, on présenta le pâté, d'abord -au roi, puis à tous les invités; mais chacun s'excusa, disant que -c'était à Jean de l'ouvrir. Jean refusa d'abord. On insista. Il céda -enfin et enleva le couvercle du pâté; aussitôt un moineau lui sauta à -la figure. Jean tressaillit. «Ah!» dit le roi, «vous avez eu peur!» -Jean ne voulait pas en convenir; mais tous les convives lui dirent que -certainement il avait eu peur, et qu'il n'avait plus de raisons pour -refuser de se marier. Finalement Jean consentit à épouser la princesse, -et les noces se firent en grande cérémonie. - - -NOTES: - -[99] La personne dont nous tenons ce conte disait: «le grand-vizir, le -premier ministre.» - - -REMARQUES - - Nous ne connaissons qu'un petit nombre de contes où se trouvent - réunies les différentes parties qui composent le nôtre. - - Nous citerons d'abord un conte de la Flandre française, recueilli - par M. Ch. Deulin et intitulé _Culotte-Verte, l'Homme-sans-Peur_: - Gilles, surnommé Culotte-Verte, se donne lui-même le nom de - l'Homme-sans-Peur. Il fait enrager tout le monde; il dédaigne - surtout les femmes et dit souvent qu'il ne se mariera que lorsqu'il - aura eu peur. Son frère, un soir, veut le mettre à l'épreuve. Il - dit à leur mère d'envoyer Culotte-Verte chercher une cruche d'eau - à une fontaine, près du cimetière. Culotte-Verte part et rencontre - en chemin un fantôme blanc, qui ne veut pas se ranger sur son - passage; il lui casse sa cruche sur la tête. Il reconnaît alors - son frère, et, croyant l'avoir tué, il passe en Belgique, où il - fait le métier de colporteur; mais il est possédé de la passion du - jeu et ne fait pas de bonnes affaires. Un jour, dans un village, - il n'a pas d'argent pour se loger à l'auberge. On lui dit qu'il ne - trouvera de place que dans un certain château, abandonné à cause - des revenants. Avant qu'il entre dans ce château, on lui donne un - bâton de bois d'aubépine, qu'il casse comme une allumette. Il en - fait autant d'un bâton de bois de chêne. Le forgeron forge une - barre de fer grosse comme le petit doigt, puis une autre grosse - comme le pouce; elle sont brisées aussi. Culotte-Verte se décide, - faute de mieux, à en accepter une troisième, grosse comme le - poignet d'un enfant de trois ans. Puis il se fait donner du bois, - de la chandelle, de la bière et tout ce qu'il faut pour faire des - crêpes, ainsi qu'un jeu de cartes et du tabac. Arrivé au château, - il allume du feu et se met à faire ses crêpes. A minuit, une voix - qui paraît venir du haut de la cheminée dit: «Tomberai-je? ne - tomberai-je pas?» Il tombe une jambe. Culotte-Verte la jette dans - un coin. Puis il tombe une autre jambe; puis un bras; puis encore - un autre; puis le tronc d'un homme; enfin la tête. Culotte-Verte - dit que cela lui fera un jeu de quilles. Mais les membres se - rejoignent. Le revenant joue aux cartes avec Culotte-Verte et le - conduit ensuite dans les souterrains du château, où il lui montre, - sous une grande pierre, trois pots remplis de florins d'or. Il - lui apprend qu'il a volé jadis une partie de cet or au comte de - Hainaut, et que son âme est condamnée à hanter le château jusqu'à - restitution. Il dit à Culotte-Verte de porter au comte deux des - pots et de garder le troisième. Culotte-Verte s'en va à Mons, - résidence du comte; il trouve la ville dans la consternation. Il - y a près de là un dragon auquel il faut livrer tous les ans une - jeune fille. Le sort est tombé sur la fille du comte, et celui-ci - l'a promise en mariage au vainqueur du dragon. Culotte-Verte tente - l'aventure, bien qu'il ne veuille pas se marier avant d'avoir eu - peur. Il abat d'abord une aile au dragon avec sa barre de fer, - puis l'autre aile, puis la queue et enfin la tête. Il laisse la - jeune fille s'en retourner seule. Elle s'égare et rencontre un - _carbonnier_ (un mineur). Cet homme lui fait jurer de dire au - comte que c'est lui qui a tué le dragon, la menaçant, si elle - refuse, de la jeter dans un four à coke. Tout le monde au château - se réjouit, excepté la fille du comte. Arrive Culotte-Verte, qui - apporte au comte les deux pots d'or et déclare que c'est lui et - non le carbonnier qui a délivré la jeune fille. Le comte dit que - le sort des armes en décidera. Au bout d'un instant de combat, - Culotte-Verte tue le carbonnier; mais il refuse d'épouser la jeune - fille, puisqu'il n'a pas encore eu peur. Le comte fait en vain - tirer l'artillerie pour l'effrayer. Alors la jeune fille fait - apporter un pâté et prie Culotte-Verte de l'ouvrir. A peine a-t-il - soulevé le couvercle, que le canari de la jeune fille lui saute à - la figure. Il fait un léger mouvement d'effroi. Alors il épouse la - fille du comte[100]. - - Un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I, nº 11), tout - en ressemblant moins pour l'ensemble à notre conte que le conte - flamand, présente certains traits qui s'en rapprochent davantage. - Entre autres aventures, Jean-sans-Peur passe la nuit dans une - chapelle abandonnée où se trouvent trois pendus. Jean les malmène - fort, parce qu'en s'entrechoquant ils l'empêchent de dormir. L'un - des pendus le prie de ne pas le frapper et lui indique la place - où sont cachés les trésors de l'église que lui et ses compagnons - ont volés, lui demandant de les restituer au prêtre. Jean fait la - commission. Le prêtre lui offre de l'argent, mais Jean le prie de - lui donner seulement son étole, pour qu'il puisse repousser les - embûches du démon et détruire les enchantements (on se rappelle - l'étole du conte lorrain).--Vient ensuite la nuit passée dans le - château hanté par des lutins. Jean fait une partie de cartes avec - trois diables. Le plus jeune laisse tomber une carte et dit à Jean - de la ramasser (encore un trait de notre conte). Jean refuse. - Pendant que le diable se baisse pour ramasser sa carte, Jean lui - passe autour du cou l'étole du prêtre. Le diable, que l'étole - brûle comme un fer rouge, consent, pour en être débarrassé, à - signer un écrit par lequel il s'engage, en son nom et au nom des - siens, à ne plus revenir au château. De plus, dans sa joie d'être - délivré de l'étole, il montre à Jean une cachette où se trouve une - barrique remplie de pièces d'or.--Nous arrivons à l'épisode de la - princesse exposée à la Bête à sept têtes. Après avoir tué la bête, - Jean coupe les sept langues et laisse la princesse s'en retourner - seule à la ville. La nuit étant venue, il se couche en pleins - champs. Tandis qu'il est encore à dormir bien après le lever du - soleil, une hirondelle lui effleure la figure du bout de son aile. - Jean se réveille brusquement en frissonnant un peu, et, voyant - l'oiseau qui fuit, il dit: «Ah! je ne savais pas jusqu'à présent - si la peur était à plumes ou à poil; je vois maintenant qu'elle - est à plumes.»--Au moyen des sept langues de la bête, Jean confond - l'imposture d'un individu qui s'est donné pour le libérateur de la - princesse. - - L'épisode de la princesse délivrée par le héros se trouve encore - dans deux autres contes de ce type: un conte du Tyrol allemand - (Zingerle, I, nº 21), où le héros empoisonne le dragon au moyen de - boulettes qu'il lui jette, et dans un conte hessois (Grimm, III, - p. 10). Le conte tyrolien et, très probablement, le conte hessois, - sommairement résumé par G. Grimm, n'ont pas le dénouement du conte - lorrain et des deux contes que nous venons de voir. - - * * * * * - - Nous rappellerons que nous avons étudié, dans les remarques de - nos nºˢ 5, _les Fils du Pêcheur_, 37, _la Reine des Poissons_, et - 54, _Léopold_, ce thème de la princesse exposée au dragon. Notre - _Jean sans Peur_ a rattaché plus étroitement que les autres contes - similaires ce thème au thème principal de l'_Homme sans peur_, - en faisant du monstre auquel est livrée la princesse le diable - lui-même à qui le héros a déjà eu affaire. - - Notons que, dans un conte indien du Bengale, analysé dans les - remarques de notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_ (I, pp. 76, 77), - ce n'est pas à un dragon, mais à une _rakshasi_ (sorte de démon, - ogresse), que le roi s'est obligé, pour empêcher un plus grand - mal, à livrer chaque soir une victime humaine[101]. - - * * * * * - - Nous indiquerons maintenant les contes de ce type qui sont les plus - complets après ceux que nous avons cités, en ce sens qu'ils ont le - dénouement de notre _Jean sans Peur_. - - Dans un conte portugais (Coelho, nº 37), un jeune homme s'en va à - la recherche de la peur. Un jour, il se loge dans une maison que - les propriétaires ont abandonnée parce qu'il y revient des esprits. - Pendant la nuit, il entend une voix qui dit: «Je tombe.--Eh bien! - tombe.--Tomberai-je d'un seul coup ou par morceaux?--Tombe par - morceaux.» Une jambe tombe d'abord, puis d'autres membres, qui - se rejoignent et forment un corps. Le revenant prie le jeune - homme de dire à sa veuve de faire une certaine restitution; alors - il recouvrera la paix. Il lui indique également la place d'un - trésor. Le jeune homme va trouver la veuve, qui lui fait mille - remerciements et lui offre la main de sa fille; mais il ne veut - pas se marier. Au moment de son départ, la jeune fille lui donne, - comme marque de sa reconnaissance, un panier couvert. Le jeune - homme l'ouvre en route, et deux colombes lui sautent à la figure. - Alors il sait ce que c'est que la peur; il retourne sur ses pas et - épouse la jeune fille. (Il y a ici une altération, le don du panier - couvert ayant été fait sans intention de faire peur au héros.) - - Dans le conte allemand nº 4 de la collection Grimm, la princesse, - que le héros a épousée après avoir délivré un château hanté par - des esprits, finit par s'impatienter de l'entendre se plaindre - continuellement de n'avoir jamais eu peur; une nuit, pendant qu'il - dort, elle verse brusquement sur lui un seau d'eau dans lequel - frétillent des goujons. «Ah!» s'écrie-t-il, «maintenant je sais - ce que c'est que la peur!» (Dans un conte de la Basse-Autriche, - publié dans la _Zeitschrift für deutsche Philologie_, t. VIII, p. - 84, la princesse verse sur Jean, pendant son sommeil, un seau d'eau - glacée.)--Dans un conte lithuanien (Schleicher, p. 79), un jeune - homme, qui s'est mis en route pour apprendre ce que c'est que la - peur, revient chez lui, après diverses aventures effrayantes, sans - être plus avancé. Une vieille mendiante conseille à ses parents - de verser brusquement sur lui pendant son sommeil un seau d'eau - froide. On le fait, et il a peur.--M. de Gubernatis (_Zoological - Mythology_, I, p. 202) parle d'un conte russe, «dans lequel rien ne - peut effrayer le héros, ni les ombres de la nuit, ni les brigands, - ni la mort; mais un petit poisson ayant sauté sur sa poitrine, - pendant qu'il est endormi dans son bateau de pêche, il est terrifié - et tombe dans l'eau, où il périt.»--M. de Gubernatis a recueilli - dans ses _Novelline di Santo Stefano_ un conte toscan (nº 22), où - Jean sans Peur (_Giovannin senza Paura_) meurt de peur en voyant - son ombre. - - Les contes qu'il nous reste à rapprocher du conte lorrain n'ont ni - l'épisode de la princesse exposée au monstre ni le dénouement de - _Jean sans Peur_. Nous y trouverons çà et là quelques traits de - notre conte qui ne s'étaient pas encore présentés à nous: ainsi - l'épisode du clocher, qui, parmi les contes cités jusqu'ici, ne - figure que dans le nº 4 de la collection Grimm. Dans ce conte, - le sacristain dit au père du jeune garçon qu'il saura bien faire - peur à celui-ci. Il le prend chez lui, et, une certaine nuit, - l'envoie sonner la cloche. Il va se mettre lui-même, enveloppé - d'un linceul, dans l'escalier du clocher. Le jeune garçon crie par - trois fois au prétendu fantôme: «Qui est là?» et ne recevant pas de - réponse, il le jette en bas de l'escalier.--Dans un conte catalan - (_Rondallayre_, III, p. 120), c'est un mannequin aux yeux de feu, - placé dans le clocher par le recteur, que le jeune homme jette en - bas de l'escalier; dans un conte suisse (Sutermeister, nº 3), un - homme de paille. Dans ce dernier conte, le jeune homme est envoyé - par son père le sacristain, non pour sonner les cloches, mais pour - remonter l'horloge.--Enfin, dans un conte sicilien (Gonzenbach, - nº 57), un squelette paraît tenir la corde des cloches. Ce conte - sicilien, très incomplet, du reste, a un détail absolument - identique à un trait du conte lorrain: la mère du jeune homme, qui - n'en peut venir à bout, l'envoie chez un prêtre, son oncle, après - avoir prié celui-ci de faire en sorte qu'il ait peur une bonne - fois.--Dans un conte lithuanien (Leskien, nº 36), le jeune homme - est envoyé, dans la même intention, par son père, chez le curé du - pays. (Comparer encore la seconde partie d'un conte italien, nº 12 - de la collection Comparetti). - - * * * * * - - L'épisode du château ou de la maison hantée par des esprits, - avec les membres d'homme qui tombent par la cheminée, figure, - indépendamment du conte flamand et du conte portugais ci-dessus - résumés, dans le conte catalan, dans le conte suisse, dans le conte - allemand de la collection Grimm, dans le conte toscan, et dans le - conte italien de la collection Comparetti. - - Nous avons trouvé en Orient, dans un livre sanscrit que nous avons - déjà eu occasion de citer précédemment, la _Sinhâsana-dvâtrinçikâ_ - (les «Trente-deux récits du Trône»), un passage tout à fait - analogue à cet épisode de la cheminée. Voici ce passage (_Indische - Studien_, t. XV, 1878, p. 435): Un marchand a fait bâtir une - belle maison et s'y est installé. La nuit, comme il est couché, - un génie, qui a pris domicile dans cette maison, se met à dire: - «Hé! je tombe![102]» En entendant ces paroles, le marchand se - lève tout effrayé; mais, ne voyant rien, il se recouche. La même - scène se renouvelle deux fois encore. Le marchand ne peut fermer - l'œil de la nuit. Ayant passé trois nuits de la même manière, il - va trouver le roi Vikrama, et lui raconte cette histoire. Le roi - se dit: «Assurément c'est un génie protecteur de cette magnifique - maison qui parle ainsi pour éprouver les gens ou qui désire qu'il - lui soit fait une offrande.» Et il dit au marchand: «Si tu as - si peur dans ta maison, veux-tu que je la prenne pour moi et te - rembourse l'argent qu'elle t'a coûté?» Le marchand s'empresse - d'accepter la proposition. Le soir même, Vikrama va s'établir dans - la maison. Pendant qu'il est couché, le génie se met à crier: - «Hé! je tombe!--Tombe vite!» dit le roi. Aussitôt il tombe un - homme tout en or. Et le génie qui logeait dans cet homme se rend - visible au roi au milieu d'une pluie de fleurs, vante son courage - et disparaît. Vikrama, le lendemain matin, prend l'homme d'or et - retourne dans son palais.--Ce passage du livre indien a d'autant - plus de ressemblance avec l'épisode en question, que, dans le conte - toscan ci-dessus mentionné, c'est d'abord une moitié d'homme, - _toute d'or_, qui tombe par la cheminée, puis un buste entier, - également d'or. - - - Presque tous les contes que nous venons d'étudier ont un trait qui - manque dans _Jean sans Peur_: le héros déterre un trésor dont les - revenants ou les diables lui ont indiqué la place. Ce trait se - trouve dans un autre conte de Montiers, _la Baguette merveilleuse_ - (nº 75). - - Dans la plupart des contes de ce type où se trouve le jeu de - quilles fait avec des ossements, ce n'est pas, comme dans notre - conte, le héros qui a l'idée de jouer; ce sont des revenants. - - Dans une variante hessoise (Grimm, III, p. 10),--où le héros a un - bâton «avec lequel on peut battre tous les revenants», comme notre - Jean sans Peur a sa baguette,--après avoir chassé les diables - du château, il va se rafraîchir à la cave. Le roi envoie son - confesseur pour voir ce qu'il est devenu, personne autre n'osant - s'aventurer dans le château. A la vue de ce vieillard tout courbé - et vêtu de noir, le jeune homme s'imagine que c'est encore un - diable et le met sous clef.--C'est, au fond, la même idée que - l'épisode de la petite négresse, dans notre conte. Cet épisode se - trouve, du reste, à peu près identique dans un conte valaque, qui - n'est pas du même type que le nôtre (Schott, nº 21). Dans ce conte, - Mangiferu, qui a combattu toute sorte de mauvais esprits dans un - château, tue trois nègres envoyés par l'empereur et qu'il prend - pour des revenants. - - -NOTES: - -[100] Dans une légende française intitulée _Richard sans Peur_ -(_Journal des Demoiselles_, année 1836, p. 11), le héros est envoyé par -sa fiancée dans un cabinet obscur pour y prendre dans certain coffret -une bobine de fil. Quand il ouvre le coffret, deux passereaux, que la -jeune fille y a enfermés, s'en échappent, et Richard a peur pour la -première fois de sa vie. - -[101] Dans un conte oldenbourgeois (Strackerjan, p. 336), qui -correspond, pour l'ensemble, à notre nº 37, la _Reine des Poissons_, le -héros sauve, avec l'aide de ses trois chiens, une princesse livrée à un -diable.--Comparer un conte croate (Krauss, I, nº 78), où se trouvent -aussi le diable et les trois chiens. - -[102] On se rappelle la voix qui dit dans le conte portugais: «Je -tombe!»; dans le conte flamand: «Tomberai-je? Ne tomberai-je pas?» - - - - -LXVIII - -LE SOTRÉ - - -Il y avait autrefois à Montiers un sotré[103], qui venait toutes les -nuits dans l'écurie du père Chaloine; il étrillait les chevaux, leur -peignait la crinière et la queue; il emplissait leur mangeoire d'avoine -et leur donnait à boire. Les chevaux devenaient gras et luisants, mais -l'avoine baissait, baissait dans le coffre, sans qu'on pût savoir qui -la gaspillait ainsi. - -Le père Chaloine se dit un jour: «Il faut que je sache qui vient panser -mes chevaux et gaspiller mon avoine.» - -La nuit venue, il se mit donc aux aguets et vit entrer dans l'écurie -le sotré, coiffé d'une petite calotte rouge. Aussitôt le père Chaloine -saisit une fourche en criant: «Hors d'ici, coquin, ou je te tue!» Et il -enleva au sotré sa calotte rouge. «Rends-moi ma calicalotte,» lui dit -le sotré, «sinon je te change en bourrique.» Mais l'autre ne voulut pas -lâcher la calotte et continua à crier: «Hors d'ici, coquin, ou je te -tue!» - -Le sotré étant enfin parti, le père Chaloine conta l'aventure aux gens -de sa maison, et leur dit que le sotré l'avait menacé de le changer en -bourrique, parce qu'il lui avait pris sa calotte rouge. - -Le lendemain matin, les gens de la maison, ne voyant pas le père -Chaloine, s'avisèrent d'entrer dans l'écurie et furent bien étonnés de -voir un âne auprès des chevaux. On se souvint alors de la menace du -sotré; on lui rendit sa calotte rouge, et la bourrique redevint le père -Chaloine. - - -NOTES: - -[103] Sorte de lutin. - - -REMARQUES - - Dans une variante de ce conte, également de Montiers, le sotré, au - lieu de panser les chevaux, les harcèle pendant toute la nuit; ils - maigrissent à vue d'œil. - - * * * * * - - En Bretagne (Luzel, _Veillées bretonnes_, p. 76), on raconte - l'histoire d'un lutin familier, qui a soin des chevaux d'une - certaine maison, les brosse, les lave, renouvelle leur litière; - aussi le domestique n'a-t-il presque rien à faire, et nulle part - on ne voit un attelage comme le sien. Mais, un soir, étant ivre, - il insulte le lutin et le provoque à la lutte. Le lendemain, on le - retrouve sur le flanc, et, depuis ce temps, il ne fait plus que - dépérir; quant aux chevaux, bientôt ils sont devenus de misérables - rosses. - - - Les sotrés, follets et autres lutins affectionnent la couleur - rouge: notre sotré a une calotte rouge, et nous donnerons plus loin - un autre conte lorrain où un follet est tout habillé de rouge. En - Irlande aussi, certain lutin porte un habit et un bonnet rouges - (Kennedy, I, p. 125, 126). De même en Allemagne (Kuhn et Schwartz, - pp. 19 et 48;--Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 373) et chez - les Wendes de la Lusace (Veckenstedt, pp. 177, 185, 186, 187, 196, - 197). Dans d'autres récits allemands, il n'est parlé que d'un - bonnet rouge (Schambach et Müller, légende nº 153;--Müllenhoff, p. - 322), ou d'un bonnet pointu rouge (Müllenhoff, p. 319). - - - - -LXIX - -LE LABOUREUR & SON VALET - - -Il était une fois un jeune homme, appelé Joseph, qui cherchait un -maître. Il rencontra sur son chemin un homme qui lui demanda où il -allait. «Je cherche un maître.--C'est bien tombé,» dit l'homme; «je -cherche un domestique. Veux-tu venir chez moi?--Je le veux bien. Je ne -vous demande pas d'argent, mais seulement ma charge de blé au bout de -l'année.--C'est convenu.» - -Joseph suivit son maître, qui était un laboureur du village voisin. La -première chose qu'on lui commanda fut d'aller chercher les vaches, qui -paissaient dans le bois. Joseph y alla. Il déracina un chêne pour s'en -servir comme d'une gaule, et, au lieu de ramener les vaches, il revint -chez son maître avec tous les loups de la forêt. Le maître fut bien -effrayé. «Malheureux,» cria-t-il, «remène vite au bois ces vilaines -bêtes.» Le domestique chassa devant lui les loups jusqu'à la forêt, et -cette fois il ramena les vaches à la maison. - -Le lendemain le laboureur lui dit: «Tu vas aller à la forêt prendre -notre portion de bois[104].» Joseph ne se donna pas la peine de -chercher où se trouvait la portion de son maître. Il prit toutes les -portions à la fois et les rapporta dans la cour du laboureur. - -Le maître se disait: «Voilà un gaillard qui va vite en besogne. Nous -ne saurons bientôt plus à quoi l'employer.» Il lui commanda de battre -le blé qu'il avait en grange. Joseph, trouvant le fléau trop léger, -coupa un cerisier et un prunier qu'il attacha ensemble pour se faire -un fléau, et battit tout le blé, sans désemparer. Il voulut ensuite le -vanner; mais comme le van n'était pas assez grand pour lui, il prit la -porte de la grange. Puis il battit et vanna toute l'avoine, par dessus -le marché, en deux heures et demie. - -Le laboureur lui dit alors: «J'ai prêté cent écus au diable. Va les lui -redemander de ma part.» - -Joseph se mit en route, et, s'étant avancé assez loin dans une grande -forêt, il rencontra un diable. «Bonjour, monsieur le diable.--Bonjour. -Qu'est-ce que tu viens faire ici?--Je viens de la part de mon maître le -laboureur chercher cent écus qu'il vous a prêtés.--Attends un instant. -Le patron va rentrer.» En effet, le grand diable arriva bientôt et dit -à Joseph: «Qu'est-ce que tu demandes?--Je demande les cent écus que mon -maître vous a prêtés.» Le diable lui compta l'argent, et Joseph s'en -retourna. - -Quand il fut parti, le diable appela un des siens. «Tiens,» dit-il, -«voici cent écus. Cours après l'homme et propose-lui de jouer aux -quilles ses cent écus contre les tiens.» - -Le diable eut bientôt rattrapé Joseph. «Où allez-vous?» lui -demanda-t-il.--«Je retourne à mon village.--Voulez-vous,» dit le -diable, «faire une petite partie de quilles avec moi? Nous mettrons -chacun cent écus au jeu.--Volontiers,» dit Joseph. Le diable joua le -premier, et renversa huit quilles; il n'en restait plus qu'une debout. -Joseph prit alors la boule, et fit mine de la jeter dans la rivière. -Le diable tenait beaucoup à sa boule, qui était fort belle. «Holà!» -cria-t-il, «arrête. C'est toi qui as gagné.» Il lui donna les cent écus -et retourna au logis. - -«Eh! bien,» lui dit le grand diable, «as-tu gagné?--Non. Il est plus -adroit que moi.--Voici qu'il a deux cents écus,» reprit le grand -diable. «Je t'en donne autant. Cours le rejoindre.» - -Le diable fit grande diligence et proposa à Joseph de jouer à qui -lancerait de l'eau le plus haut. Le diable commença; mais quand ce fut -le tour de Joseph, il lança l'eau si haut et si loin que toute la terre -en fut mouillée. Le diable fut encore obligé de lui donner son argent. - -De retour chez son maître, Joseph lui remit cent écus et garda le -reste pour lui. «Maintenant,» dit-il, «mon année doit être finie. -Donnez-moi ma charge de blé.» Le laboureur croyait qu'avec une douzaine -de boisseaux il en serait quitte; mais il fallut coudre ensemble douze -draps de lit pour contenir tout le grain que Joseph emporta. Depuis on -ne l'a plus revu. - - -NOTES: - -[104] Dans les villages qui possèdent des forêts communales, on -répartit chaque année une certaine quantité de bois entre les -habitants. Chaque «feu» a une «portion» (c'est le terme en usage à -Montiers-sur-Saulx). - - -REMARQUES - - Ce conte se rattache au même thème que nos nºˢ 46, _Bénédicité_, - et 14, _le Fils du Diable_; mais la plupart des aventures sont - différentes. Le seul trait commun est la charge de blé demandée - comme salaire. Voir, sur ce point, les remarques de notre nº 46, et - notamment le résumé d'un conte saxon de Transylvanie (II, p. 111) - et d'un conte wende de la Lusace (II, p. 113). Dans ce dernier, le - héros se fait un sac avec les draps de tous les lits du château. - - * * * * * - - Le passage où Joseph ramène à la ferme, au lieu des vaches, tous - les loups de la forêt, peut être rapproché d'un épisode d'un conte - basque publié dans _Mélusine_ (1877, col. 160) et dont le début - est à peu près celui de notre nº 1, _Jean de l'Ours_: Le vacher au - service duquel est entré le jeune homme est effrayé de sa force - et cherche à se débarrasser de lui. Un jour qu'une bande de loups - rôdent autour de la borde (bâtiment qui abrite pendant la nuit les - bergers et les troupeaux), le vacher lui dit: «Va me réunir ces - veaux.» Le garçon y va en courant, arrache un hêtre de douze ans et - s'en sert pour faire entrer les loups dans la borde.--Dans un conte - russe (_Académie de Berlin_, 1866, p. 253, mémoire de M. Schott), - Ivachko Oreille-d'Ours est envoyé dans la forêt par le pope, son - père nourricier, qui espère le voir déchirer par les bêtes. Il - ramène à la maison, au lieu de la vache du pope, un ours qui tue - tout le bétail.--Dans un récit finnois (Grimm, III, p. 159), Soïni, - fâché contre le maître dont il garde le troupeau, appelle les - ours et les loups, et leur fait manger les bœufs. Puis il amène - les ours et les loups à la maison. Comparer une autre légende - finnoise (Schott, _loc. cit._), où Kullervo, envoyé par le forgeron - Ilmarinen comme pâtre dans la forêt, ramène, au lieu du troupeau, - une bande de loups et d'ours, qui déchirent la méchante femme - d'Ilmarinen.--Le Grettir des légendes du nord joue à son maître des - tours de ce genre lorsqu'on veut lui faire garder les oies et les - chevaux (Grimm, III, p. 160). - - - Dans un conte danois (Grundtvig, II, p. 72) qui présente une grande - ressemblance avec notre nº 46, _Bénédicité_, le héros se fait un - fléau avec deux poutres, comme notre Joseph avec un poirier et un - prunier. Comparer le conte poméranien (Knoop, p. 208) et le conte - westphalien (Kuhn, _Westfælische Sagen_, II, p. 232), déjà cités - dans les remarques de notre nº 46. - - - Le même conte danois contient encore un épisode à rapprocher d'un - passage de notre conte: Jean est envoyé par son maître réclamer - au diable trois années d'intérêts sur une somme qu'il lui a - prêtée. Il se met en route avec sa canne de fer. Arrivé chez le - «vieil Eric» (le diable), qu'il a déjà eu précédemment occasion de - maltraiter, il réclame les intérêts dus à son maître, et le diable - lui fait donner une énorme quantité d'or et d'argent.--Dans un - conte norvégien (Asbjœrnsen, _Tales of the Fjeld_, p. 55), cité - dans les remarques de notre nº 46, le roi envoie le héros chez le - diable pour lui réclamer l'impôt.--Dans un conte flamand (Wolf, - _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 22), cité aussi dans les mêmes - remarques, le maître dit au valet qu'il ne pourra plus le nourrir - si celui-ci ne lui rapporte de l'argent de l'enfer. Le valet y va. - Le diable qui vient ouvrir a eu précisément affaire dans certain - moulin à notre homme qui l'a jeté en bas d'un escalier, où il s'est - cassé la jambe. En le voyant, ce diable s'enfuit. Le valet se fait - donner plein sa charrette de sacs d'argent[105]. - - En Orient, nous trouvons un épisode du même genre dans un conte - des Avares du Caucase, que nous avons déjà eu à citer dans les - remarques de nos nºˢ 1 et 46: Le roi, voulant se débarrasser - d'Oreille-d'Ours, dont la force l'effraie, lui dit un jour d'aller - réclamer à une _kart_ (sorte d'ogresse) une mesure de pois qu'elle - lui doit depuis longtemps. Oreille-d'Ours s'en va chez la _kart_, - et, celle-ci ayant voulu lui jouer un mauvais tour, il l'amène au - roi, qui lui dit de la remener bien vite chez elle. Oreille-d'Ours - fait de même avec un dragon, auquel le roi l'a envoyé réclamer un - bœuf. - - * * * * * - - L'épisode de la boule n'appartient pas en réalité au thème de - l'_Homme fort_. Il y a ici infiltration, si l'on peut parler ainsi, - d'un autre thème, celui où un personnage sans aucune force, mais - très rusé, fait croire à un géant ou à un ogre qu'il est plus fort - que lui (voir les remarques de notre nº 25, _le Cordonnier et les - Voleurs_). Ainsi, dans un conte italien (_Jahrbuch für romanische - und englische Literatur_, tome VIII, pp. 246 seq.), l'ogre, qui - demeure à quelque distance de la mer, propose au héros de jouer - à qui lancera le plus loin un _mulinello_ (morceau de bois qui - sert à moudre dans les moulins). Il commence, et lance très loin - le _mulinello_. Alors le jeune homme se met à donner du cor pour - prévenir, dit-il, les gens de l'autre côté de la mer de se garer - quand il lancera: il a l'intention d'envoyer le _mulinello_ dans - la mer, mais il pourrait se faire qu'il allât trop loin et fît un - malheur. L'ogre se déclare vaincu, parce que si son _mulinello_ - tombe dans la mer, il ne pourra plus moudre. (On remarquera que - ce passage est bien plus net et mieux conservé que celui du conte - lorrain.)--Dans un conte écossais de la collection Campbell - (Brueyre, p. 25), le géant lance un lourd marteau à une grande - distance et invite le berger à l'imiter. Celui-ci lui déclare que, - s'il lance le marteau, le marteau ira s'engloutir en un clin d'œil - dans la mer. «Non,» dit le géant; «je tiens à mon marteau, qui me - vient de mon grand-père.» Et il renonce à la lutte.--Dans un conte - norvégien de la collection Asbjœrnsen (_Tales of the Fjeld_, p. - 253), le jeune homme dit au _troll_ (mauvais génie, ogre), qui - vient de lancer sa massue de fer: «A mon tour! Vous allez voir - ce que c'est que de lancer.» Et il se met à regarder fixement - le ciel, tantôt au nord, tantôt au sud. «Que regardez-vous? lui - dit le troll.--«Je cherche une étoile contre laquelle je puisse - lancer la massue.--Assez,» dit le troll; «je ne veux pas perdre - ma massue.»--De même, dans un conte lapon (nº 7 des Contes lapons - traduits par F. Liebrecht dans la revue _Germania_, année 1870), le - géant lance en l'air un énorme marteau de fer. Son valet regarde - dans quel nuage il le lancera à son tour; mais le géant lui dit de - n'en rien faire, car il a hérité le marteau de son grand-père. - - Ce n'est pas, du reste, dans le conte lorrain seul que s'est - produite l'_infiltration_ dont nous avons parlé. Dans un conte - wende de la Lusace (Veckenstedt, p. 69), appartenant au thème de - l'_Homme fort_, et déjà cité dans les remarques de notre nº 46, - Jean, après s'être établi dans un moulin abandonné, voit un jour - venir un petit homme qui lui propose de mesurer ses forces avec - lui. Jean déclare, là aussi, qu'il veut atteindre avec son marteau - une tache rouge qui est au ciel, et le petit homme l'empêche de - lancer le marteau.--Nous citerons encore un conte du Tyrol allemand - (Zingerle, I, nº 18), de ce même type, et qui se rapproche beaucoup - du conte lorrain. Dans ce conte tyrolien, comme dans le nôtre, - c'est à un diable que Jean a affaire. Ici Jean regarde fixement - le ciel, «afin,» dit-il, «de ne pas jeter bas d'étoile en lançant - le marteau,» et le diable, effrayé, lui dit d'en rester là. La - rencontre de Jean avec le diable a lieu un jour que le jeune homme - s'en va, envoyé par son père qui veut se débarrasser de lui, - chercher en enfer un cheveu du diable. C'est là une ressemblance de - plus avec notre conte.--Comparer encore le conte poméranien. - - Dans le conte westphalien, c'est un autre élément du thème de notre - nº 25 qui est venu s'infiltrer dans le thème de l'_Homme fort_: Le - diable ayant lancé très haut un quartier de roc, Jean tire de sa - poche un oiseau et le lance comme si c'était une pierre. (Voir les - remarques de notre nº 25, I, p. 260.) - - -NOTES: - -[105] Pour le voyage en enfer, comparer le conte du «pays saxon» de -Transylvanie résumé dans les remarques de notre nº 46, et un conte -italien des Abruzzes, également du type de l'_Homme fort_ (Finamore, I, -nº 27). - - - - -LXX - -LE FRANC VOLEUR - - -Pierrot, Jeannot et Claudot étaient trois frères, fils d'une pauvre -veuve. Devenus grands et ne sachant que faire à la maison, ils -voulurent aller chercher fortune ailleurs. Ils partirent donc ensemble, -et, arrivés à une croisée de chemin, ils se séparèrent en se disant: -«Dans un an, nous nous retrouverons ici.» - -En arrivant dans un village, Claudot s'arrêta devant une boutique -de boulanger. «Mon ami,» lui dit le boulanger, «on dirait que tu as -envie d'apprendre mon état?--Oui,» répondit Claudot, «mais je n'ai pas -d'argent.--Qu'à cela ne tienne,» dit le boulanger. «Entre chez moi, et, -d'ici à un an, tu sauras le métier.» - -Jeannot, étant arrivé devant une boutique de serrurier, s'arrêta à la -porte. «Mon ami,» lui dit le serrurier, «on dirait que tu as envie -d'apprendre mon état?--Oui,» répondit Jeannot, «mais je n'ai pas -d'argent.--Qu'à cela ne tienne,» dit le serrurier. «Entre chez moi, et, -d'ici à un an, tu sauras le métier.» - -Pierrot, lui, tomba au milieu d'une bande de voleurs qui lui crièrent: -«La bourse ou la vie!--Oh! oh!» dit Pierrot, «mais c'est moi qui -demande la bourse ou la vie.--Alors,» dirent les voleurs, «veux-tu être -des nôtres?--Volontiers,» répondit Pierrot. - -Les voleurs le mirent aussitôt à l'épreuve: «Dans un instant,» lui -dirent-ils, «il va passer un beau monsieur en carrosse; tu lui crieras: -La bourse ou la vie!» - -Pierrot s'embusqua sur le bord du chemin, et, lorsque le carrosse -passa, il s'élança en criant: «La bourse ou la vie!» Le beau monsieur -lui jeta bien vite sa bourse et partit au grand galop. Pierrot ramassa -la bourse. «Mais,» pensa-t-il, ce n'est pas l'argent, c'est la bourse -qu'on m'a dit de prendre.» Cette réflexion faite, il rapporta à ses -compagnons la bourse vide. «Tu n'iras plus voler,» lui dirent les -voleurs; «tu feras la cuisine.» - -Au bout de l'année, les voleurs, se trouvant assez riches, partagèrent -leur butin, et Pierrot eut pour lui une bonne sachée d'or. Il se rendit -à l'endroit où ses frères et lui s'étaient donné rendez-vous: Jeannot -et Claudot s'y trouvaient déjà. Ils retournèrent donc tous les trois -chez leur vieille mère. Dès qu'ils furent arrivés, elle leur dit: «Eh -bien! mes enfants, qu'êtes-vous devenus depuis votre départ?--Moi, je -suis boulanger,» répondit Claudot.--«Et moi,» dit Jeannot, «je suis -serrurier.--Moi, je suis charbonnier,» dit Pierrot.--«Fais-tu au moins -de bon charbon?» demanda la mère.--«Ecoutez, ma mère,» dit Pierrot, «je -vais vous dire une chose, mais gardez-vous de la répéter: je ne suis -pas charbonnier, je suis voleur. Surtout n'en dites rien.--Oh! non, mon -Pierrot, sois tranquille.» - -Vint la voisine. «Eh bien, Marion,» dit-elle à la mère, qui était une -bavarde, comme moi, «voilà vos trois fils revenus au pays. Que font-ils -à présent?--Claudot est boulanger,» répondit la mère; «Jeannot est -serrurier; quant à Pierrot ..., il est ...--Vous avez bien de la peine -à trouver le mot, Marion. Il est: quoi?--Il est voleur. Surtout n'en -parlez à personne au monde.» - -Mais la voisine parla si bien que le bruit en vint aux oreilles du -seigneur. Il fit appeler Marion et lui dit: «Quel métier fait donc -votre Pierrot?--Monseigneur, il est charbonnier.--J'ai entendu dire -qu'il faisait de bon charbon.--Oh! monseigneur, comme les autres.» - -Le seigneur envoya chercher Pierrot. «Bonjour, monseigneur.--Bonjour, -Pierrot. Quel est ton métier, maintenant?--Je suis charbonnier, -monseigneur.--On m'a dit que tu faisais de bon charbon.--Oh! -monseigneur, comme les autres.--Entre nous, Pierrot, tu es un voleur,» -dit le seigneur. «Pour voir si tu sais ton métier, je t'ordonne de -voler un cheval qui est dans mon écurie, gardé par douze hommes. -Si ce n'est pas fait pour demain, à neuf heures du matin, tu seras -pendu.--Monseigneur, je ne pourrai jamais.--Tu le feras, ou tu seras -pendu.» - -Pierrot mit une robe de capucin et se rendit à l'écurie du seigneur. -«Bonsoir, mes chères braves gens, je viens passer un bout de la soirée -avec vous et vous aider à prendre le fripon qui veut enlever le cheval. -Tenez, j'ai là quelque chose pour vous rafraîchir.» Il leur donna de -l'eau des piones[106], qui bientôt les fit tous tomber endormis. Alors -il enveloppa d'étoupes les sabots du cheval, afin qu'ils ne fissent pas -de bruit sur le pavé, et il partit avec la bête. Le lendemain matin, le -seigneur entra dans l'écurie, et, ne trouvant plus le cheval, il prit -un fouet pour corriger ses domestiques. Il y en avait un que le voleur -avait suspendu au plafond: ce fut lui qui reçut tous les coups. - -«Pierrot,» dit le seigneur, «tu es un franc voleur. Maintenant, il -faut que tu voles six bœufs que douze de mes gens conduiront à la -foire.--Monseigneur, je ne pourrai jamais.--Tu as pris le cheval dans -mon écurie; tu prendras les bœufs, ou tu seras pendu.» - -Quand les hommes passèrent sur la route avec les bœufs qu'ils menaient -à la foire, Pierrot courut en avant, se mit la tête en bas et les -pieds en l'air et commença à battre des pieds et des mains. «Oh! que -c'est beau!» dit un des hommes; «allons voir.--Non,» dit un autre. -«Monseigneur nous a recommandé de bien garder les bœufs.» Pierrot alla -un peu plus loin et recommença ses tours. «Oh!» dit l'un des hommes, -«que c'est beau! courons voir: six iront, et six resteront près des -bœufs.--Bah!» dirent les autres, «allons-y tous, ce n'est pas si loin.» -Pierrot, voyant les bœufs sans gardiens, se mit à courir dans la -campagne; puis, par un détour adroit, il revint les prendre. - -«Pierrot», dit le seigneur, «tu es un franc voleur. Maintenant, il -s'agit d'une autre affaire: j'ai un oncle curé qui dit tous les jours -la messe à minuit; il faut que tu le fasses mourir, et nous partagerons -la succession.--Monseigneur, je ne puis faire cela.--Tu as bien volé -mon cheval et mes six bœufs; fais ce que je te commande, ou tu seras -pendu.» - -Pierrot acheta des écrevisses, les mit dans une assiette sur l'autel, -puis il se cacha derrière l'autel. Quand le pauvre vieux curé vint pour -dire la messe, Pierrot lui cria: «Payez votre servante Marguerite, -puis mettez la tête dans le sac qui est au pied de l'autel, et vous -irez droit en paradis. Ne voyez-vous pas les anges qui vous tendent les -bras?» Le curé se mit la tête dans le sac; aussitôt Pierrot le saisit -et le fit monter et descendre l'escalier du clocher. «Hélas!» disait le -pauvre curé, «que de peines pour arriver au paradis!» - -Quand il fut à moitié mort, Pierrot le porta dans son poulailler. Le -matin, Marguerite vint donner à manger aux poules. «Petits! petits! -petits!--Quoi! Marguerite,» dit le pauvre homme, «es-tu donc aussi -dans le paradis?--Beau paradis vraiment!» dit Marguerite, «c'est le -poulailler de vos poules!» On mit le curé au lit; trois jours après il -mourut, et le seigneur partagea sa succession avec Pierrot. - - -NOTES: - -[106] Evidemment cette «eau des piones» est de l'_opium_. - - -REMARQUES - - Nous avons ici une version, altérée sur divers points, d'un conte - très répandu qui se retrouve sous une forme mieux conservée, par - exemple dans le nº 192 de la collection Grimm. - - Indiquons d'abord les principaux traits de ce conte thuringien: - Le «maître voleur», revenu au pays, se présente hardiment chez le - comte, son parrain. Celui-ci lui déclare qu'il le fera pendre, - s'il ne réussit pas dans trois épreuves. D'abord, il faut voler - le cheval du comte, gardé par des soldats. Le voleur, déguisé - en vieille, portant un baril de vin mêlé d'un narcotique, vient - s'asseoir en grelottant de froid à la porte de l'écurie. Les - soldats lui disent d'approcher du feu et lui demandent à boire. - Le narcotique produit son effet, et, quand les soldats sont tous - endormis, le voleur déboucle la selle sur laquelle l'un d'eux est - assis, et l'accroche au moyen de cordes aux poteaux de l'écurie. - (Dans notre conte, on parle bien d'un domestique que le voleur a - suspendu au plafond; mais on n'explique pas pourquoi ni comment.) - Ensuite il s'enfuit avec le cheval, dont il a enveloppé les sabots - de vieux chiffons.--La seconde épreuve, qui ne se retrouve pas - dans notre conte, consiste à voler pendant la nuit un des draps - du lit où couchent le comte et la comtesse, et l'anneau nuptial - de cette dernière.--Enfin, il est ordonné au maître voleur de - prendre dans l'église le curé et le bedeau. Le voleur se rend la - nuit au cimetière qui entoure l'église. Il a apporté un grand - nombre d'écrevisses: il leur fixe sur le dos de petites bougies - allumées et les lâche à travers les tombes, pour faire croire que - les morts ressuscitent. (Dans notre conte, les écrevisses que le - voleur apporte dans l'église n'ont aucune signification.) Puis, - déguisé en moine, il monte en chaire et se met à crier: «La fin - du monde est arrivée; les morts se réveillent dans le cimetière. - Je suis saint Pierre. Que ceux qui veulent aller au ciel entrent - dans mon sac.» Le curé et le bedeau, qui sont accourus à l'église, - s'empressent d'entrer dans le sac. Alors le voleur tire le sac - hors de l'église, et, après l'avoir traîné à travers les rues du - village, il le pousse jusque dans le colombier du comte. (Il suffit - de rapprocher cette dernière scène de la fin du _Franc Voleur_ pour - voir combien cette fin a été défigurée.) - - Le conte allemand présente, on le voit, une forme bien conservée de - ce thème. Sur un point particulier,--celui où il est question des - écrevisses,--il est même, à notre connaissance, le seul, avec un - conte lithuanien (Leskien, nº 37), qui fournisse l'explication du - passage inintelligible de notre conte. Mais il n'en faudrait pas - conclure que le conte lorrain serait tout bonnement une dérivation - du conte allemand. Il a des épisodes qui n'existent pas dans ce - dernier, et ces épisodes, nous allons les rencontrer, parfois plus - clairement racontés, dans d'autres contes du même type. - - * * * * * - - L'introduction du _Franc Voleur_, toute différente de celle du - conte de la collection Grimm, se retrouve dans un conte norvégien, - un conte irlandais, un conte allemand de la Basse-Saxe, et dans - deux contes toscans. Dans le conte norvégien (Asbjœrnsen, II, - p. 28), un pauvre paysan, qui a trois fils, leur dit un jour - d'aller gagner leur vie où ils pourront. Il les accompagne - jusqu'à un endroit où le chemin se partage en trois, et les - trois fils s'en vont chacun de son côté. Le troisième devient - voleur.--L'introduction du conte irlandais (Kennedy, II, p. 38) est - à peu près identique.--Dans le premier conte toscan (Gubernatis, - _Novelline di Santo Stefano_, nº 29), Jean et Jeanne donnent à - chacun de leurs trois fils cent écus. L'aîné s'en va par le monde - chercher fortune et perd tout. Le second, de même. Le troisième - apprend le métier de voleur.--Dans le conte saxon (Schambach et - Müller, p. 316), un homme demande à ses trois fils quel métier ils - veulent apprendre. L'aîné dit qu'il veut être maçon; le second, - menuisier; le troisième, voleur. Le père ne voulant pas entendre - parler de ce dernier métier, le jeune homme s'enfuit et s'enrôle - dans une bande de voleurs.--Dans le second conte toscan (Pitrè, - _Novelle popolari toscane_, nº 41), il n'y a que deux frères, fils - d'une pauvre veuve. L'aîné devient forgeron; le plus jeune tombe, - comme Pierrot, au milieu d'une bande de voleurs qui lui demandent - la bourse ou la vie; il se joint à eux. - - - L'épisode de la bourse, qui manque dans le conte de la collection - Grimm, existe dans un conte de la Basse-Bretagne, un conte - piémontais, un des deux contes toscans et un conte du Tyrol - italien. Bilz, le héros du conte breton (Luzel, _Veillées - bretonnes_, p. 227), est envoyé par le chef des voleurs prendre la - bourse d'un riche fermier qui doit passer sur la route. Il rapporte - la bourse vide. Les voleurs font alors de Bilz leur cuisinier. - Pendant qu'il est seul au logis, il découvre le trésor des voleurs - et l'emporte chez lui.--Dans le conte toscan (Gubernatis, _loc. - cit._), Carlo doit arrêter une diligence et prendre les _quattrini_ - (nom d'une petite monnaie, mis ici pour l'argent en général). Il - exécute sa consigne à la lettre; il laisse de côté l'or et l'argent - et ne prend que les _quattrini_ proprement dits.--Même passage - dans le conte piémontais (Gubernatis, _Zoological Mythology_, t. - I, p. 328) et dans le conte du Tyrol italien, d'un autre type pour - l'ensemble (Schneller, nº 54), où se trouvent à la fois le passage - de la bourse rapportée vide et celui des sous pris à l'exclusion de - l'or et de l'argent. - - - Dans le second conte toscan, c'est, comme dans notre conte, - l'indiscrétion de la mère du voleur qui fait que son véritable - métier parvient à la connaissance du roi. - - * * * * * - - Venons aux épreuves imposées au «franc voleur». - - La seconde de ces épreuves,--voler des bœufs que l'on conduit à la - foire,--manque, on l'a vu, dans le conte de la collection Grimm. - Divers autres contes étrangers vont nous en fournir des formes, - pour la plupart plus nettes que ne l'est celle du conte lorrain. - - Ainsi, dans un conte islandais (Arnason, p. 609), le roi dit à - l'«homme gris», qui lui a volé de ses béliers, qu'il lui pardonnera - s'il parvient à voler un bœuf que ses gens doivent mener dans la - forêt. L'homme gris se pend, en apparence, à un arbre sur le chemin - par où l'on doit passer. Les gens, en le voyant, se disent que le - voilà mort et qu'il n'y a plus rien à craindre. A peine se sont-ils - éloignés que l'homme gris se décroche et va se pendre plus loin. - Grand étonnement des gens, qui veulent retourner sur leurs pas pour - s'assurer si c'est le même. Ils attachent le bœuf à un arbre et - vont voir ce qu'il en est. Aussitôt l'homme gris délie le bœuf et - l'emmène. (Il est très probable que, dans notre conte, alors qu'il - n'avait pas encore subi d'altérations, les conducteurs des bœufs - étaient fort étonnés de voir, à deux endroits différents, un homme, - qui leur paraissait être le même, marcher sur les mains en battant - des pieds, et qu'ils rebroussaient chemin, laissant leurs bœufs - attachés, pour voir si l'homme qu'ils avaient rencontré le premier - était toujours là.) - - La ruse que le voleur emploie dans le conte islandais se retrouve - dans les contes norvégien, irlandais, saxon, ainsi que dans les - deux contes toscans, et, en outre, dans un conte allemand (Kuhn et - Schwartz, p. 362) et dans un conte russe (Gubernatis, _Zoological - Mythology_, I, p. 335). Dans ce dernier, le voleur ne se pend pas; - il se montre d'abord sur un arbre, puis sur un autre. (Comparer le - second conte toscan, assez peu clair en cet endroit.)--Le premier - conte toscan présente ici une altération: à la vue du même homme - pendu en deux endroits différents, les paysans qui mènent leurs - bœufs à la foire prennent peur et s'enfuient, laissant là leurs - bêtes. Dans tous les autres contes mentionnés plus haut, ils - retournent sur leurs pas, sans emmener leurs bêtes avec eux, pour - vérifier un fait qui leur paraît étrange. - - Un conte serbe (Vouk, nº 46) a un épisode construit sur la même - idée: Un rusé filou voit un homme conduisant deux moutons: il se - dit qu'il volera les moutons. Pour y parvenir, il ôte un de ses - souliers et le dépose sur la route où l'homme doit passer. L'homme - ramasse le soulier, puis le rejette en disant: «A quoi bon un - seul?» Cependant le filou a couru en avant et déposé sur la route - le second soulier. L'homme, voyant que ce second soulier ferait la - paire, rebrousse chemin pour aller chercher l'autre, après avoir - attaché ses moutons à un arbre. Quand il revient, les moutons ont - disparu: le filou les a emmenés.--Dans un conte indien du Bengale - (Lal Behari Day, nº 11), un voleur s'y prend absolument de la même - façon pour voler une vache. - - Avec l'épisode du vol du cheval, nous retournons au conte de la - collection Grimm. Cet épisode se retrouve, plus ou moins complet, - dans les contes breton, norvégien, irlandais, dans les contes - allemands de la collection Schambach et Müller et de la collection - Kuhn et Schwartz, dans le second conte toscan, et, de plus, dans - deux contes de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I, nº 32, - et _Littérature orale_, p. 121), dans un second conte irlandais - (_Royal Hibernian Tales_, p. 36), dans un conte écossais (Campbell, - variante du nº 40), dans deux contes flamands (Wolf, _Deutsche - Mærchen und Sagen_, nº 5; A. Lootens, nº 7), dans un conte basque - (Webster, p. 140), dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. - 67), dans un conte italien des Abruzzes (Finamore, nº 24), dans - un conte russe (Gubernatis, _Florilegio_, p. 157), et dans un - conte serbe (_Archiv für slavische Philologie_, I, p. 283-284), où - l'épreuve imposée par l'empereur au voleur a pris des proportions - épiques: il s'agit de voler trois cents chevaux sur lesquels sont - en selle trois cents cavaliers. (Dans le second conte toscan, le - héros doit voler les cent chevaux qui sont dans l'écurie du roi.) - - Le voleur, dans le premier conte flamand, se déguise en vieil - ermite; dans le second conte toscan, en vieux frère quêteur; - dans le conte des Abruzzes, en moine, comme notre «franc voleur» - s'habille en capucin. - - L'idée de cet épisode ou du moins du moyen dont use le voleur pour - s'emparer du cheval pourrait bien être un emprunt fait à un thème - très voisin, le thème de la fameuse histoire de voleurs qu'Hérodote - entendit conter en Egypte. On se rappelle cette histoire du trésor - du roi Rhampsinite (Hérodote, II, 121): Deux voleurs ont pénétré la - nuit dans la chambre du trésor, sans qu'on puisse découvrir comment - ils y sont entrés; quand ils y reviennent plus tard, l'un d'eux - est pris dans un piège, et l'autre lui coupe la tête, afin qu'il - ne soit pas reconnu. Le roi, très intrigué de l'aventure, fait - suspendre à un gibet le cadavre décapité, dans l'espoir que l'autre - voleur, en le voyant, se trahira par quelque signe d'étonnement, ou - se fera prendre en cherchant à enlever le corps de son camarade. - Mais le voleur s'approche des gardes sous un déguisement, les - enivre et enlève le cadavre, laissant les soldats endormis.--Nous - renverrons, pour l'étude de ce thème, aux remarques de M. R. - Kœhler sur le nº 17 _b_ de la collection de contes écossais de - Campbell (dans la revue _Orient und Occident_, II, p. 303) et à un - travail de M. Schiefner, _Ueber einige morgenlændische Fassungen - der Rampsinitsage_ (_Mélanges asiatiques_, tirés du Bulletin de - l'Ac. des sciences de Saint-Pétersbourg, t. VI, p. 161). Aux formes - orientales du conte de Rhampsinite citées par M. Schiefner, on doit - ajouter un conte syriaque (Prym et Socin, nº 42), un conte de l'île - de Ceylan (_Orientalist_ 1884, p. 56), un conte kabyle (Rivière, p. - 13). - - - Enfin, la troisième épreuve de notre conte figure dans les trois - contes de la Haute et de la Basse-Bretagne, dans les deux contes - flamands, dans les contes norvégien, basque, catalan, écossais, - islandais, lithuanien, dans le second conte toscan et dans le conte - des Abruzzes, mais souvent sous une forme plus ou moins altérée. - Rappelons la forme véritable, que nous offrent le conte thuringien - de la collection Grimm et d'autres contes indiqués ci-dessus: - Le voleur doit enlever de tel endroit une personne désignée et - l'apporter à celui qui lui a donné cet ordre. Il y réussit en se - donnant pour un ange (dans le conte thuringien, pour saint Pierre), - qui portera au ciel quiconque entrera dans son sac. - - Dans la plupart des contes européens du type du _Franc Voleur_, la - victime du voleur est un prêtre, ordinairement un curé[107]. Dans - le conte écossais, c'est l'évêque anglican de Londres; dans deux - contes russes (Schiefner, _op. cit._, p. 179), c'est un pope.--Dans - le conte lithuanien, le curé est le frère du seigneur, et celui-ci - le désigne au voleur pour se venger des plaisanteries que le curé - a faites sur son compte, à l'occasion de ses mésaventures avec - ce même voleur. Il en est exactement de même dans un conte de la - Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p. 126). Comparer - un conte bas-breton (Luzel, _Veillées bretonnes_, p. 256), et le - second conte toscan.--Dans le conte catalan, le personnage mis - dans le sac est un usurier; dans le conte islandais, ce sont un - roi et une reine. Ce dernier conte a quelque chose de particulier, - et le passage mérite d'être brièvement résumé: Le roi fera grâce à - l'«homme gris», si ce dernier parvient à enlever de leur lit le roi - lui-même et la reine. (Dans le conte écossais, l'évêque de Londres - défie également le voleur de le «voler» lui-même, c'est-à-dire de - l'enlever.) L'homme gris va, pendant la nuit, dans la chapelle du - château et sonne les cloches. Le roi et la reine se relèvent pour - voir ce que c'est. Alors l'homme gris leur apparaît tout brillant - de lumière et leur dit que leurs péchés leur seront pardonnés s'ils - entrent dans un sac qui est auprès de lui. Le roi et la reine, le - prenant pour un ange, se fourrent dans le sac. L'homme gris lie les - cordons du sac, puis il dit qu'il n'est pas un ange, mais l'homme - gris; maintenant il a fait ce que le roi lui demandait: il l'a - enlevé de son lit, ainsi que la reine, et il se débarrassera d'eux - si le roi ne promet de lui accorder ce qu'il demandera. Le roi le - promet, et l'homme gris se fait donner par lui sa fille en mariage. - - On a vu combien, dans le conte lorrain, cet épisode est altéré. Il - l'est aussi dans d'autres contes. Ainsi, dans le conte basque, le - maire du village ordonne au voleur de voler tout l'argent de son - frère le prêtre, et non d'enlever le prêtre de l'église; dans le - premier conte flamand, le voleur doit aussi voler tout l'argent - du curé, et c'est pour arriver à ses fins qu'il imagine de faire - l'ange et d'amener le curé à se mettre dans le sac, après s'être - dépouillé de toutes ses richesses terrestres; dans le second conte - flamand, son déguisement a pour but de voler, selon l'ordre du - bailli, les ornements de l'église. - - * * * * * - - Au milieu du XVIe siècle, une version italienne du conte qui nous - occupe a été recueillie par Straparola. La voici en quelques mots: - Le préteur de Pérouse ordonne à Cassandrino de lui voler le lit - sur lequel il couche, puis de lui voler son cheval (ici le voleur - trouve le valet endormi sur le cheval; il met la selle sur quatre - piquets); enfin de lui apporter dans un sac le recteur de l'église - d'un village voisin. Pour faire ce dernier exploit, Cassandrino - s'introduit, habillé en ange, dans l'église en disant: «Si vous - voulez aller dans la gloire, entrez dans mon sac.» Le recteur - s'empresse d'entrer dans le sac. - - * * * * * - - En Orient, un conte des Tartares de la Sibérie méridionale - (Radloff, t. IV, p. 193), qui appartient pour la plus grande partie - au thème du trésor de Rhampsinite, a pour dénouement la troisième - des épreuves imposées au «franc voleur»: Le voleur du conte tartare - joue toutes sortes de tours à un prince et lui rapporte ensuite ce - qu'il lui a volé. Le prince lui dit qu'il lui pardonne, et que même - il lui donnera son trône s'il lui apporte un prince de ses voisins, - qui a fait des gorges chaudes au sujet de toute cette histoire. - (Comparer le conte lithuanien et les autres contes que nous en - avons rapprochés pour un passage analogue.) Le voleur se fait - donner un chameau, à chaque poil duquel on a attaché une clochette, - une chèvre, également garnie de clochettes, un bâton bigarré, et - encore une autre chèvre. Il tue les deux chèvres, endosse la peau - de la première, fait avec la peau de la seconde un sac qu'il lie - sur le dos du chameau, et se met en route conduisant sa bête, le - bâton bigarré à la main. Il arrive au bout d'un mois près de la - maison du prince. Celui-ci, entendant le son des mille clochettes, - dit à sa femme: «Quel est ce bruit? Est-ce une guerre, ou la fin du - monde, ou bien un malin esprit?» Quand le voleur est auprès de la - maison, il crie: «Regardez-moi; je suis le malin esprit; la fin du - monde est arrivée.» Le prince, épouvanté, tombe sans connaissance; - la princesse aussi. Alors le voleur les met dans le sac de peau de - chèvre, charge le sac sur le chameau et le porte dans la maison - de son prince, qui, en récompense, lui donne sa fille en mariage - et le fait prince à sa place.--Comparer un autre conte recueilli - également dans la Sibérie méridionale, chez les Kirghis, mais moins - bien conservé (Radloff, t. III, p. 342). - - Le conte syriaque, mentionné ci-dessus, et qui a, pour l'ensemble, - beaucoup de rapport avec le conte tartare, renferme également - l'épisode que nous venons de résumer: Ajis, le voleur, a déjoué - toutes les mesures du gouverneur de Damas. Le gouverneur d'Alep - écrit à ce dernier pour se moquer de lui. Alors le gouverneur de - Damas fait publier qu'il promet au voleur inconnu cent bourses et - la main de sa fille, s'il se présente devant lui. Ajis se présente. - Le gouverneur remplit sa promesse, puis il dit à Ajis d'enlever - le gouverneur d'Alep et de le lui apporter. Ajis se fait donner - une massue, une peau de chèvre et cent clochettes, qu'il attache - aux poils de la chèvre. En cet équipage, il entre à minuit dans la - chambre du gouverneur d'Alep, et lui dit qu'il est l'ange de la - mort, et qu'il est venu pour chercher son âme. Le gouverneur d'Alep - demande un répit jusqu'à l'autre nuit. Alors il se couche dans un - cercueil, et Ajis le porte chez le gouverneur de Damas[108]. - - Un autre conte oriental, formant le douzième récit de la collection - kalmouke du _Siddhi-Kûr_,--dérivée, nous l'avons dit bien des - fois, de récits indiens,--présente la plus grande analogie avec la - première des épreuves du conte lorrain: Dans un certain pays vivait - un homme qu'on appelait l'Avisé. Le khan de ce pays le fait venir - un jour et lui dit: «On t'appelle l'Avisé. Pour justifier ton nom, - vole-moi ce talisman auquel est attachée ma vie. Si tu y réussis, - je te ferai de beaux présents; si tu n'y réussis pas, je détruirai - ta maison et je te crèverai les yeux.» L'homme a beau protester - que la chose est impossible, il est obligé de promettre de tenter - l'aventure telle nuit. Cette nuit-là, le khan fixe le talisman à - un pilier et s'assied tout auprès; en même temps, il ordonne à ses - gens de faire bonne garde. L'homme avisé s'approche de ceux qui - sont postés à la porte et les enivre avec de l'eau-de-vie de riz. - Quant aux autres gardes et au roi lui-même, il a la bonne chance - de les trouver tous endormis (il y a ici une altération), et il - peut ainsi voler le talisman.--Un trait de ce conte kalmouk est à - noter: L'homme avisé enlève de dessus leurs selles, tout endormis, - les gens du roi qui montaient la garde à cheval, et les met à - califourchon sur un pan de mur écroulé. Comparer le conte de la - collection Grimm et divers autres contes de ce type, où le voleur - fait en sorte que les gardes, s'ils se réveillent, puissent se - croire toujours à cheval. - - * * * * * - - Il existe un autre thème qui, à le considérer de près, offre - beaucoup d'analogie avec celui du _Franc Voleur_; mais, avant de - l'examiner rapidement, il est bon d'indiquer un conte grec moderne - d'Epire qui fait lien entre les deux thèmes, et nous donne, si l'on - peut parler ainsi, la forme héroïque, épique, de celui que nous - venons d'étudier, le merveilleux y entrant pour une certaine part. - - Dans ce conte grec (Hahn, nº 3), le roi ordonne au voleur de lui - amener le cheval ailé du drakos (sorte d'ogre), s'il ne veut être - haché en morceaux; puis de dérober au même drakos la couverture - de son lit; enfin de lui apporter le drakos lui-même. (Ces trois - entreprises correspondent, comme on voit, à celles du conte - thuringien.) - - Dans les contes se rattachant à ce second thème dont nous avons à - parler, il n'y a plus de voleur. C'est, en général, à l'instigation - de ses frères, jaloux de la faveur dont il jouit auprès d'un roi, - que le héros reçoit de ce roi l'ordre de lui apporter les objets - rares ou merveilleux d'un certain être plus ou moins fantastique, - et enfin cet être lui-même. On peut citer le conte silicien nº 83 - de la collection Gonzenbach. Dans ce conte, Caruseddu doit apporter - au roi le cheval qui parle, appartenant au _dragu_ (ogre), la - couverture à clochettes d'or du _dragu_ et finalement le _dragu_ - lui-même. M. Kœhler a étudié ce thème à propos d'un conte des - Avares du Caucase (Schiefner, nº 6), et nous en avons dit un mot - à l'occasion de notre nº 3, _le Roi d'Angleterre et son Filleul_. - Voir les remarques de ce nº 3 (I, p. 46 seq.). - - Dans les contes de ce second type, les moyens que le héros emploie - pour s'emparer des objets et de leur possesseur diffèrent de ceux - que met en œuvre le «franc voleur» et les héros des contes du - premier type. Nous ne connaissons comme exception qu'un conte grec - d'Epire (Hahn, var. 2 du nº 3); là, Zénios, qui a reçu l'ordre - d'apporter au roi une _lamie_ (ogresse), met des habits tout - garnis de clochettes (absolument comme le héros du conte tartare - et celui du conte syriaque), grimpe sur la cheminée et crie: «Je - suis le Hadji Broulis[109], et je viens pour te faire mourir, si tu - n'entres dans ce coffre.» - - -NOTES: - -[107] Dans un conte autrichien (Vernaleken, nº 57), cet épisode est -enclavé dans une histoire différente; dans un conte des Tsiganes -slovaques (_Journal Asiatique_, 1885, p. 514), il forme tout le récit à -lui seul. - -[108] Comparer un conte albanais (Dozon, nº 22, p. 175): Un voleur -reçoit d'un pacha l'ordre de lui apporter le cadi enfermé dans un -coffre. Il prend des clochettes, et, s'étant introduit dans le grenier -au dessus de la chambre où dort le cadi, il se met à agiter ses -clochettes en disant: «Je suis l'ange Gabriel, et je suis venu pour -prendre ta vie, à moins que tu n'entres dans ce coffre, car alors je -n'ai plus de pouvoir sur toi.» - -[109] Hadji, «pélerin,» nom d'honneur donné au musulman qui a fait le -pèlerinage de la Mecque et autres «saints lieux». - - - - -LXXI - -LE ROI & SES FILS - - -Il était une fois un roi qui avait trois fils. Il avait beaucoup -d'affection pour les deux plus jeunes; quant à l'aîné, il ne l'aimait -guère. Comme chacun des princes désirait hériter du royaume, le roi les -fit un jour venir devant lui; il leur donna à chacun cinquante mille -francs et leur dit que celui qui lui apporterait la plus belle chose -serait roi. - -Le plus jeune s'embarqua sur mer et revint au bout de six mois avec un -beau coquillage doré qui fit grand plaisir au roi. Le cadet rapporta -une superbe tabatière en or, dont le roi fut encore plus charmé. - -L'aîné, lui, ne revenait pas. Il n'avait songé qu'à boire, à manger et -à se divertir, si bien qu'au bout d'un an presque tout son argent se -trouva dépensé. Il employa le peu qui lui restait à acheter une petite -voiture attelée d'un âne, avec laquelle il se mit à parcourir le pays -pour vendre des balais. «Combien les balais?» lui demandait-on.--«Je -les vends tant.» Et, comme on se récriait sur le prix, il disait: «Mes -balais ne sont pas des balais ordinaires. Ils ont la vertu de balayer -tout seuls.» Il vendit ainsi bon nombre de balais; mais les acheteurs -ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'il les avait attrapés; ils coururent -après lui et le rouèrent de coups. Le prince, dégoûté du métier, vendit -sa voiture; puis, ayant mis une trentaine d'écus sous la queue de son -âne, il le mena à la foire pour le vendre, et attendit les chalands. - -Vint à passer un riche seigneur, qui lui demanda combien il voulait de -son âne. «J'en veux mille francs,» répondit le prince.--«Mille francs! -perds-tu la tête?--Ah! monseigneur,» dit le prince, «vous ne savez pas; -mon âne fait de l'or. Voyez plutôt.» En disant ces mots il donna à la -bourrique un coup de bâton, et les écus roulèrent par terre. «Suffit!» -dit le seigneur. «Voici les mille francs.» Et il emmena l'âne. Mais -l'âne ne fit plus d'or, et le seigneur courut trouver le prince à son -auberge. «Ah! coquin,» lui dit-il, «tu m'as volé! Je vais te faire -mettre dans un sac et jeter à l'eau.». Aussitôt fait que dit. On mit -le prince dans un sac et on prit le chemin de la rivière. Avant d'y -arriver, le seigneur et ses gens entrèrent dans une auberge pour se -rafraîchir, laissant le sac à la porte. - -Le prince poussait de grands cris. Un berger qui passait avec son -troupeau lui demanda ce qu'il avait à crier et pourquoi il était -enfermé dans ce sac. «Ah!» dit le prince, «c'est que le seigneur veut -me donner sa fille avec toute sa fortune, et moi, je n'en veux pas.--Eh -bien!» dit le berger, «mets-moi à ta place.» Le prince ne se fit pas -prier, et, après avoir mis le berger dans le sac, il partit avec le -troupeau. Le seigneur, étant sorti de l'auberge, fit jeter le sac dans -la rivière. - -Pendant ce temps, le prince avait conduit le troupeau dans une prairie -qui appartenait au seigneur. Il se mit à jouer du flageolet pour -faire danser les moutons. Le seigneur, qui passait avec son fils, -s'approcha pour voir qui jouait si bien, et, reconnaissant le prince, -il s'écria: «Comment! coquin, te voilà encore!--Oui, monseigneur,» -répondit le prince; «la mort n'a pas prise sur moi.--Et d'où te -viennent ces moutons?--Je les ai trouvés au fond de la rivière où vous -m'avez jeté.--En reste-t-il encore?--Oui, monseigneur. Voulez-vous les -voir?--Volontiers.» - -Quand ils arrivèrent au bord de la rivière, le prince fit approcher ses -moutons tout près de l'eau, de façon que leur image s'y reflétait. Le -seigneur, voyant des moutons dans l'eau, ôta ses habits et sauta dans -la rivière. Comme il ne savait pas nager, l'eau lui entrait dans la -bouche en faisant _glouglou glouglou_. «Que dit mon père?» demanda le -fils du seigneur, croyant qu'il parlait.--«Il te dit de venir l'aider.» -Aussitôt le jeune garçon se jeta dans l'eau, et il y resta, ainsi que -le seigneur. Alors le prince prit la bourse du seigneur et vendit les -moutons; mais l'argent ne lui dura guère; il se trouva bientôt sans le -sou. - -Pendant qu'il était à se désoler au bord d'un ruisseau, une fée -s'approcha et lui dit: «Qu'as-tu donc à pleurer, mon ami?--Hélas!» -répondit le prince, «je n'ai plus rien pour vivre.--Tiens,» dit la fée, -«voici une baguette. Par la vertu de cette baguette, tu auras tout ce -qu'il te faudra.» Le prince prit la baguette, et, en ayant frappé la -terre, il vit paraître une table bien servie. Il but et mangea tout son -soûl; puis il se mit en route pour retourner chez son père. - -Chemin faisant, il rencontra un aveugle qui jouait du violon; son -violon était cassé en plus de dix endroits et n'avait qu'une corde. -«Oh!» dit le prince, «voilà un beau violon!--Si tu connaissais la vertu -de mon violon,» dit l'aveugle, «tu n'en ferais pas fi. Il ressuscite -les morts.--Veux-tu me le vendre?» dit le prince.--«Volontiers, -moyennant que tu me donnes à dîner.» Le prince régala bien l'aveugle -et emporta le violon. «Mon père va être content,» pensait-il; «j'ai de -belles choses à lui montrer. C'est moi qui aurai la couronne.» - -Arrivé à quelque distance du château de son père, le prince vit un -mendiant qui s'amusait avec un jeu de cartes si sale et si graisseux -qu'on en aurait fait la soupe à trente-six régiments. «Que fais-tu -là?» lui dit le prince.--«Tu le vois,» répondit le mendiant; «je joue -aux cartes.--Il est joli, ton jeu de cartes!--Ne te moque pas,» dit le -mendiant. «Il suffit de jeter ces cartes en l'air pour voir paraître -plusieurs régiments d'infanterie de marine, avec armes et bagages, tout -prêts à faire feu.--Veux-tu me vendre ton jeu de cartes?--Volontiers, -moyennant que tu me donnes à dîner.--Soit,» dit le prince. Le mendiant -mangea comme quatre, puis il remit le jeu de cartes au prince. - -Après avoir fait cette dernière emplette, le prince ne douta plus -que la couronne ne fût à lui, et il fit diligence pour se rendre au -palais, où il arriva à deux heures du matin. Un de ses frères se -releva pour lui ouvrir; mais son père ne demanda pas même à le voir. -Le lendemain pourtant il entra dans sa chambre et s'informa de ce -qu'il avait rapporté. «Mon père,» dit le prince, «regardez sous mon -oreiller.» A la vue du violon et des cartes, le roi haussa les épaules. -«Vraiment,» dit-il, «voilà de belles choses! Je savais bien qu'un -mauvais sujet comme toi ne pouvait rien rapporter de bon. Vive ton -frère, qui m'a fait présent d'une tabatière en or! C'est lui qui aura -ma couronne.--Mon père,» dit le prince, «puisque vous voulez me faire -une injustice, demain, à midi, je vous livrerai bataille.» - -Le lendemain, le roi marcha contre son fils à la tête d'une armée. Le -prince n'avait pas un homme avec lui; à midi moins cinq minutes, il -était encore seul. «Eh bien!» lui cria le roi, «où sont tes soldats?» -Le prince jeta une carte en l'air, et l'on vit paraître un régiment -d'infanterie de marine, avec armes et bagages, tout prêt à faire feu. -Or les hommes de ce régiment ne pouvaient être tués. Ils tombèrent sur -les soldats du roi et les exterminèrent; le roi seul échappa. Il était -dans une grande colère. Son fils lui dit: «Ne vous fâchez pas. Si vous -voulez, je vais vous ressusciter tous vos hommes.--Bah!» dit le roi, -«tu n'as pas ce pouvoir-là.» Le prince prit son violon, et il avait à -peine commencé à jouer que tous les soldats du roi se trouvèrent sur -pied, comme si de rien n'eût été. Le roi lui dit alors: «C'est à toi, -sans contredit, que doit revenir ma couronne.» - -«Maintenant, dit le prince, voulez-vous que je vous donne à dîner, à -vous et à toute votre cour?» Le roi accepta. En entrant dans la salle -du festin, il fut bien étonné de ne voir sur la table que la nappe, -et les autres invités ne l'étaient pas moins. Quand tout le monde fut -placé, le prince donna un coup de baguette, et la table se trouva -couverte d'excellents mets de toute sorte et des meilleurs vins. On -but, on mangea, on se réjouit, et le roi déclara qu'il donnait sa -couronne à l'aîné de ses fils. - - -REMARQUES - - Ce conte présente un composé bizarre de deux thèmes que nous - avons déjà rencontrés isolément dans cette collection: le thème, - ou plutôt un des thèmes des _Objets merveilleux_ (voir nos nºˢ - 31, l'_Homme de fer_, et 42, _Les trois Frères_), et le thème des - _Objets donnés par un fripon comme merveilleux_ (voir nos nºˢ 10, - _René et son Seigneur_, 20, _Richedeau_, et 49, _Blancpied_). - - * * * * * - - L'introduction est à peu près celle du conte allemand nº 63 de la - collection Grimm, très différent pour le reste, dans laquelle un - roi promet sa couronne après sa mort à celui de ses fils qui lui - rapportera le plus beau tapis et, ensuite, la plus belle bague. - Cette même introduction se trouve encore dans un conte recueilli au - XVIIe siècle par Mme d'Aulnoy, _la Chatte blanche_, et qui est du - même genre que le conte allemand. - - En Orient, nous avons à citer un conte arabe de la même famille, - le _Prince Ahmed et la fée Pari-Banou_, des _Mille et une Nuits_: - là, le sultan dit à ses trois fils d'aller voyager, chacun de - son côté; celui d'entre eux qui lui rapportera la rareté la plus - extraordinaire et la plus singulière obtiendra la main d'une - princesse, nièce du sultan. Comparer un conte serbe (Vouk, nº 11). - - * * * * * - - Pour l'ensemble de notre conte, qui se rattache au thème des - _Objets merveilleux_, nous renverrons aux remarques de nºˢ 31 et - 42, et aussi à celles de notre nº 18, _la Bourse, le Sifflet et - le Chapeau_. Rappelons seulement quelques récits orientaux: dans - un conte persan, dans un conte kalmouk, dans un conte indien, une - coupe procure à volonté à boire et à manger; dans un conte arabe, - un tambour de cuivre fait venir au secours de son possesseur les - chefs des génies et leurs légions; dans une légende bouddhique, - un tambour magique, frappé d'un côté, met en fuite l'ennemi; - frappé de l'autre côté, il fait paraître une armée entière. Dans - cette dernière légende, c'est également de plusieurs personnages, - auxquels il a successivement affaire, que le héros obtient les - divers objets merveilleux. - - Au sujet du violon qui ressuscite les morts, voir les remarques de - nos nºˢ 31, l'_Homme de fer_, et 59, _les Trois Charpentiers_; nous - allons, du reste, le retrouver tout à l'heure dans un conte flamand. - - - Un conte allemand (Prœhle, I, nº 77) reproduit presque exactement - un passage du conte lorrain: Un jeune homme rencontre une fée et - en reçoit une baguette qui procure à boire et à manger, tant qu'on - en veut. Par le moyen de cette baguette, le jeune homme régale un - vieux mendiant qui lui a demandé un morceau de pain, et il reçoit - du mendiant en récompense trois objets merveilleux. - - On peut encore rapprocher de notre conte un conte flamand (Wolf, - _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 26): Un roi donne un vaisseau à - chacun de ses trois fils, et ils partent en voyage. L'aîné arrive - près d'une mine d'argent et en remplit son vaisseau; le second fait - de même avec une mine d'or. Le plus jeune reçoit d'une jeune fille - une nappe qui se couvre de mets au commandement. Puis, de la même - manière que le héros du conte de la collection Grimm résumé dans - les remarques de notre nº 42 (II, p. 87), il se met en possession - de trois objets merveilleux, notamment d'une canne qui fait - paraître autant de cavaliers qu'on le désire, quand on en ôte la - pomme, et d'un violon qui fait tomber morts de ravissement ceux qui - l'entendent, et les ressuscite, si l'on joue sur la première corde. - - Le conte flamand, et aussi le conte allemand de la collection - Grimm,--d'accord tous deux avec la légende bouddhique rappelée - ci-dessus,--nous mettent sur la voie de la forme primitive d'un - passage important du conte lorrain. Evidemment, dans la forme - originale, le prince, après avoir reçu de la fée la baguette - merveilleuse, l'échangeait d'abord contre le jeu de cartes; puis, - jetant une carte en l'air, il envoyait un régiment reprendre sa - baguette. Il faisait de même pour avoir le violon. - - * * * * * - - Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur les aventures du prince - qui se rapportent au thème des _Objets donnés comme merveilleux - par un fripon_. Nous avons étudié assez longuement ce thème dans - les remarques de nos nºˢ 10, 20 et 49. On se souvient que nous - avons trouvé, indépendamment des récits européens, de nombreuses - formes orientales de ce thème: deux contes des Tartares de la - Sibérie méridionale, deux contes des Afghans du Bannu, trois contes - indiens, et aussi un conte kabyle et un conte malgache. - - - Relevons encore un petit détail: dans un conte allemand se - rattachant à cette famille (Prœhle, I, nº 63), le héros parvient à - faire croire à des marchands que certains _balais_ sont d'un très - grand prix. - - - - -LXXII - -LA FILEUSE - - -Il était une fois un homme qui s'en allait tous les soirs veiller chez -les voisins, et laissait sa femme seule au logis. Un soir que celle-ci -était à filer, comme à l'ordinaire, elle vit entrer un petit garçon -rouge, qui s'approcha du feu en disant: - - File, file, Méguechon, - Mé, je tisonnerâ le feuil[110]. - -Le lendemain et les jours suivants, il revint encore. A la fin, la -femme, effrayée, dit à son mari: «Il vient tous les soirs un petit -garçon rouge qui tisonne pendant que je file. Je n'ose plus rester -seule.--Eh bien!» dit le mari, «tu iras ce soir veiller chez le voisin; -moi, je filerai à ta place.» - -Le soir venu, l'homme prit les habits de sa femme, fit un bon feu, -et se mit au rouet. Le follet ne tarda pas à arriver, et il dit en -s'approchant du feu: - - Tourne, tourne, rien ne doveuilde; - Celle d'açau filot bi meuil[111]. - -Pendant qu'il tisonnait, l'homme l'empoigna et le jeta dans le feu. Le -follet s'enfuit en criant: - - J'â chaou la patte et chaou le cû; - Je ne repasserâ pû - Par la bourotte de l'hû[112]. - - -NOTES: - -[110] - - File, file, Marguerite, - Moi, je tisonnerai le feu. - - -[111] - - Tourne, tourne, rien ne dévide; - Celle d'hier filait bien mieux. - -[112] - - J'ai chaud la patte et chaud le c..; - Je ne repasserai plus - Par la chatière de la porte (huis). - -(_Bourotte_, petite ouverture dans le genre d'une chatière.) - - -REMARQUES - - Nous rapprocherons d'abord de ce petit conte un conte basque - (Webster, p. 55): Il y avait une fois un homme et sa femme. La - femme, étant à filer un soir, voit entrer une fée; ils ne peuvent - s'en débarrasser, et chaque soir ils lui donnent à manger du - jambon. La femme dit un jour à son mari qu'elle voudrait bien - mettre à la porte cette fée. L'homme lui dit d'aller se coucher. Il - endosse les habits de sa femme et se met à filer dans la cuisine. - Arrive la fée qui trouve, au bruit qu'il fait, que le rouet ne - marche pas comme à l'ordinaire. L'homme lui demande si elle veut - son souper. Il met du jambon dans la poêle, et, quand tout est bien - chaud, il le jette à la figure de la fée. Depuis ce temps il ne - vient plus de fée dans la maison, et peu à peu l'homme et la femme - perdent leur fortune. - - Dans l'Anjou, on raconte une histoire de ce genre (_Contes des - provinces de France_, nº 28): Une fée vient chaque jour dans une - chaumière caresser et soigner un enfant nouveau-né, pendant que la - mère, effrayée, est à filer près du foyer. Le mari, ayant appris la - chose, reste le lendemain à la maison, seul avec le petit enfant; - il prend la quenouille de la femme et se met à filer. La fée, à son - arrivée, s'aperçoit qu'un homme a pris la place de la femme, et, - tout en caressant l'enfant, elle se moque de la manière dont il - file. Au moment où elle se retire en s'envolant par la cheminée, le - paysan remplit la pelle à feu de charbons ardents et les lui lance - dans les jambes. Depuis ce jour, la fée ne revient plus. - - - Pour la couleur des habits du follet, voir les remarques de notre - nº 68, _le Sotré_. - - - - -LXXIII - -LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR - - -Il était une fois des gens qui avaient autant d'enfants qu'il y a -de trous dans un tamis. Il leur vint encore un petit garçon. Comme -personne dans le village ne voulait être parrain, le père s'en alla sur -la grande route pour tâcher d'en trouver un. A quelques pas de chez -lui, il rencontra un homme qui lui demanda où il allait. C'était le -bon Dieu. «Je cherche un parrain pour mon enfant,» répondit-il.--«Si -tu veux,» dit l'homme, «je serai le parrain. Je reviendrai dans sept -ans et je prendrai l'enfant avec moi.» Le père accepta la proposition, -et l'homme donna tout l'argent qu'il fallait pour le baptême; puis, la -cérémonie faite, il se remit en route. - -Le petit garçon grandit, et ses parents l'aimaient encore mieux que -leurs autres enfants. Aussi, quand au bout des sept ans le parrain vint -pour prendre son filleul, ils ne voulaient pas s'en séparer. «Il n'y a -pas encore sept ans,» disait le père.--«Si fait,» dit le parrain, «il y -a sept ans.» Et il prit l'enfant, qu'il emporta sur son dos. - -Chemin faisant, l'enfant vit par terre une belle plume. «Hé! ma mule, -hé! ma mule!» dit-il, «laisse-moi ramasser cette plume[113]!--Non,» dit -le parrain. «Si tu la ramasses, elle te fera bien du mal.» Mais le -petit garçon ne voulut rien entendre, et force fut au parrain de lui -laisser ramasser la plume. Il continuèrent leur route et arrivèrent -chez un roi. Ce roi avait de belles écuries et de laides écuries; il -avait de beaux chevaux et de laids chevaux. L'enfant passa sa plume -sur les laides écuries du roi, et elles devinrent aussi belles que les -belles écuries du roi; puis il la passa sur les laids chevaux du roi, -et ils devinrent aussi beaux que les beaux chevaux du roi. Le roi prit -l'enfant en amitié et le garda près de lui. - -Les serviteurs du palais devinrent bientôt jaloux de l'affection que le -roi témoignait au jeune garçon. Ils allèrent un jour dire à leur maître -qu'il s'était vanté d'aller chercher l'oiseau de la plume. Le roi le -fit appeler. «Mon ami, on m'a dit que tu t'es vanté d'aller chercher -l'oiseau de la plume.--Non, sire, je ne m'en suis pas vanté.--Que tu -t'en sois vanté ou non, mon ami, si je ne l'ai pas demain pour les neuf -heures du matin, tu seras pendu.» - -Le jeune garçon sortit bien triste. «Hé! ma mule, hé! ma mule!--Elle te -fera bien du mal, cette plume!» dit le parrain. «Je t'avais bien dit -de ne pas la ramasser. Allons, viens avec moi dans les champs, et le -premier oiseau que nous trouverons dans une roie[114], ce sera l'oiseau -de la plume.» Ils s'en allèrent donc dans les champs, et le premier -oiseau qu'ils trouvèrent dans une roie, ce fut l'oiseau de la plume. - -Le jeune garçon s'empressa de porter l'oiseau au roi; mais, au bout de -deux ou trois jours, l'oiseau mourut. Alors les serviteurs dirent au -roi que le jeune garçon s'était vanté de ressusciter l'oiseau. Le roi -le fit appeler. «Mon ami, on m'a dit que tu t'es vanté de ressusciter -l'oiseau.--Non, sire, je ne m'en suis pas vanté.--Que tu t'en sois -vanté ou non, mon ami, si l'oiseau n'est pas ressuscité demain pour les -neuf heures du matin, tu seras pendu.» - -«Hé! ma mule, hé! ma mule!--Elle te fera bien du mal, cette plume! Je -t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons, coupe-moi la tête. Tu -y trouveras de l'eau, que tu donneras à boire à l'oiseau, et aussitôt -il reviendra à la vie. Puis tu me rajusteras la tête sur les épaules, -et il n'y paraîtra plus.» Le jeune garçon fit ce que son parrain lui -conseillait, et, dès qu'il eut versé l'eau dans le bec de l'oiseau, -celui-ci fut ressuscité. Puis il remit la tête sur les épaules du -parrain, et il n'y parut plus. - -Les serviteurs, de plus en plus jaloux, dirent au roi que le jeune -garçon s'était vanté d'aller chercher la Belle aux cheveux d'or, qui -demeurait de l'autre côté de la mer. Le roi fit venir le jeune garçon. -«Mon ami, on m'a dit que tu t'es vanté d'aller chercher la Belle aux -cheveux d'or, qui demeure de l'autre côté de la mer.--Non, sire, je -ne m'en suis pas vanté. Je n'ai jamais entendu parler de la Belle aux -cheveux d'or, et je ne sais pas même où est la mer.--Que tu t'en sois -vanté ou non, mon ami, si la Belle aux cheveux d'or n'est pas ici -demain pour les neuf heures du matin, tu seras pendu.» - -«Hé! ma mule, hé! ma mule!--Elle te fera bien du mal, cette plume! -Je t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons, viens avec moi. -Nous emporterons un tambour, et, quand nous aurons passé la mer, nous -battrons la caisse dans le premier village où nous entrerons, et la -première jeune fille qui se montrera, ce sera la Belle aux cheveux -d'or. Je la rapporterai sur mon dos.» Ils traversèrent donc la mer. -Dans le premier village où ils entrèrent, ils battirent la caisse, et -la première jeune fille qui se montra, ce fut la Belle aux cheveux -d'or. Ils la prirent avec eux et se remirent en route pour revenir chez -le roi. Quand ils furent sur la mer, la jeune fille jeta dedans son -anneau et sa clef. - -Dès que le roi vit la Belle aux cheveux d'or, il voulut l'épouser; -mais elle déclara qu'elle ne voulait pas se marier, si son père et sa -mère n'étaient de la noce. Les serviteurs dirent alors au roi que le -jeune garçon s'était vanté d'aller chercher les parents de la Belle -aux cheveux d'or. Le roi fit appeler le jeune garçon. «Mon ami, on m'a -dit que tu t'es vanté d'aller chercher le père et la mère de la Belle -aux cheveux d'or.--Non, sire, je ne m'en suis pas vanté.--Que tu t'en -sois vanté ou non, mon ami, s'ils ne sont pas ici demain pour les neuf -heures du matin, tu seras pendu.» - -«Hé! ma mule, hé! ma mule!--Elle te fera bien du mal, cette plume! Je -t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons, viens avec moi. Nous -emporterons encore un tambour; et, quand nous aurons passé la mer, -nous battrons la caisse dans le premier village où nous entrerons, et -le premier et la première qui se montreront seront les parents de la -Belle aux cheveux d'or.» Ils traversèrent donc la mer. Dans le premier -village où ils entrèrent, ils battirent la caisse, et le premier et -la première qui se montrèrent, ce furent les parents de la Belle aux -cheveux d'or. - -Quand ses parents furent arrivés, la Belle aux cheveux d'or dit qu'elle -avait laissé tomber son anneau et sa clef dans la mer, et qu'elle -voulait les ravoir avant de se marier. Les serviteurs dirent au roi que -le jeune garçon s'était vanté de retirer du fond de la mer l'anneau et -la clef de la Belle aux cheveux d'or. Le roi le fit appeler. «Mon ami, -on m'a dit que tu t'es vanté de retirer du fond de la mer l'anneau et -la clef de la Belle aux cheveux d'or.--Non, sire, je ne m'en suis pas -vanté;--Que tu t'en sois vanté ou non, mon ami, si tu ne les as pas -rapportés ici demain pour les neuf heures du matin, tu seras pendu.» - -«Hé! ma mule, hé! ma mule!--Elle te fera bien du mal, cette plume! -Je t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons, viens avec moi -sur le bord de la mer. Le premier pêcheur que nous verrons, nous lui -demanderons son poisson, et, quand on ouvrira le poisson, on trouvera -dedans l'anneau et la clef.» Tout arriva comme le parrain l'avait dit. - -Alors la Belle aux cheveux d'or déclara qu'elle ne voulait pas se -marier avant que le jeune garçon ne fût pendu. Le roi dit à celui-ci: -«Tu m'as rendu bien des services; je suis désolé de te faire du mal; -mais il faut qu'aujourd'hui tu sois pendu.» - -Le jeune garçon sortit en pleurant. «Hé! ma mule, hé! ma mule!--Elle -te fait bien du mal, cette plume! Je t'avais bien dit de ne pas la -ramasser. Ecoute: quand tu seras sur l'échafaud, au pied de la potence, -il y aura sur la place quantité de curieux. Demande au roi une prise -de tabac: il ne te la refusera pas. Puis jette le tabac sur les -assistants, et tous tomberont morts.» - -Etant donc au pied de la potence, le jeune garçon demanda au roi une -prise de tabac. «Volontiers, mon ami,» dit le roi; «tu m'as rendu bien -des services; je ne puis te refuser ce que tu me demandes.» Alors -le jeune garçon jeta le tabac sur les gens qui se trouvaient là, à -l'exception de la Belle aux cheveux d'or, et tous tombèrent morts. Puis -il descendit de l'échafaud et se maria avec la Belle aux cheveux d'or. - -Moi, j'étais à la cuisine avec un beau tablier blanc; mais j'ai laissé -tout brûler, et l'on m'a mise à la porte. - - -NOTES: - -[113] Bien que le récit ne le dise pas expressément, le parrain, que -nous venons de voir emporter l'enfant sur son dos, a pris la forme -d'une mule.--La jeune fille dont nous tenons ce conte interprétait -dans un sens figuré ces mots: «Hé! ma mule, hé! ma mule!» Il est -évident qu'il faut les prendre à la lettre. Dans la plupart des contes -de ce type, le héros est aidé dans ses entreprises par un cheval -merveilleux, et nous ajouterons que, dans un de ces contes, recueilli -en Basse-Bretagne, la Sainte-Vierge est envoyée par Dieu au jeune homme -sous la forme d'une jument blanche. - -[114] _Roie_, _raie_, sillon tracé par la charrue entre deux champs. - - -REMARQUES - - Ce conte, altéré sur divers points, se rattache au même thème - principal que notre nº 3, le _Roi d'Angleterre et son Filleul_. - Voir les remarques de ce nº 3. - - Dans un conte breton (Luzel, _Veillées bretonnes_, p. 148), - nous trouvons réunis et comme juxtaposés plusieurs des traits - distinctifs des deux contes. L'introduction est celle du _Roi - d'Angleterre et son Filleul_; puis vient bientôt l'épisode de - la _plume_, qui appartient proprement au thème de notre _Belle - aux cheveux d'or_ et autres contes analogues. Voici le résumé de - ce conte breton: Le fils du roi de France, s'étant égaré à la - chasse, arrive dans la maison d'un charbonnier dont la femme est - en couches; il se propose pour être parrain de l'enfant et laisse - une lettre que son filleul doit lui rapporter à lui-même lorsqu'il - sera en état de la lire. Quand l'enfant se met en route pour Paris, - son père lui recommande de ne voyager ni avec un bossu, ni avec - un boiteux, ni avec un _cacous_ (sorte de paria, de lépreux). - Ayant rencontré d'abord un bossu, puis le lendemain un boiteux, - Petit-Louis rebrousse chemin. Le troisième jour, en longeant un - grand bois, il aperçoit sur un arbre une plume qui brille comme le - soleil. Malgré les avertissements de son vieux cheval, il ramasse - la plume; puis il s'arrête pour boire à une fontaine. Pendant qu'il - est penché, un _cacous_ le pousse dans l'eau, après lui avoir - pris dans sa poche la lettre du parrain, saute sur le chevalet et - part au galop. Le roi l'admet à sa cour, le croyant son filleul. - Petit-Louis arrive à son tour au palais, où il s'engage comme valet - d'écurie. Il retrouve son vieux cheval dans les écuries du palais. - Tous les soirs il se sert de sa plume merveilleuse pour s'éclairer - pendant qu'il panse ses chevaux. Le _cacous_, ayant remarqué - cette lumière, va prévenir le roi, qui surprend Petit-Louis et - lui demande ce que c'est que cette plume. Petit-Louis lui répond - que c'est une plume de la queue du paon de la princesse aux - cheveux d'or, qui demeure dans un château d'argent. Le roi prend - la plume, et le _cacous_ lui dit que Petit-Louis s'est vanté de - pouvoir amener au roi la princesse aux cheveux d'or. Petit-Louis - est obligé de tenter l'entreprise. Conformément aux conseils de - son vieux cheval, il emporte des provisions de diverses sortes - et rassasie, chemin faisant, différents animaux. (Ce trait des - animaux secourus et se montrant plus tard reconnaissants, qui - figure d'ordinaire dans les contes de cette famille, a complètement - disparu de notre _Belle aux cheveux d'or_. On se rappelle qu'il - existe, bien conservé, dans le _Roi d'Angleterre et son Filleul_.) - Arrivé au palais de la princesse aux cheveux d'or, il se voit - imposer par celle-ci diverses épreuves dont il vient à bout, grâce - à l'aide des animaux ses obligés. Enfin la princesse consent à - suivre Petit-Louis chez le roi, qui veut aussitôt l'épouser. - Mais elle exige d'abord qu'on lui apporte son château d'argent. - Puis,--le château ayant été apporté par Petit-Louis, à peu près - par le moyen qu'emploie en pareille occasion le héros de notre nº - 3,--la princesse demande les clefs de son château qu'elle a jetées - dans la mer. Le roi des poissons, par reconnaissance, les procure - à Petit-Louis. Enfin la princesse dit au roi qu'il devrait se - rajeunir au moyen de l'eau de la vie et de l'eau de la mort. C'est - encore Petit-Louis qui reçoit l'ordre d'aller chercher une fiole - de chacune de ces eaux. Le vieux cheval lui indique le moyen de se - faire apporter les deux fioles par un corbeau. Quand Petit-Louis - rentre au palais, le roi demande aussitôt à être rajeuni. La - princesse verse sur lui quatre gouttes d'eau de la mort, et - aussitôt le roi meurt. Alors elle épouse Petit-Louis. - - Cette fin du conte breton présente une lacune, l'eau de la vie n'y - jouant aucun rôle. Nous trouverons dans d'autres contes, que nous - citerons tout à l'heure, cette dernière partie plus complète. - - * * * * * - - Parmi les contes du type de la _Belle aux cheveux d'or_, nous - n'en connaissons qu'un petit nombre qui, pour l'introduction, se - rapprochent du conte lorrain. Dans un conte de la Haute-Bretagne - (Sébillot, III, nº 13 bis), la ressemblance est très grande: le - parrain de l'enfant de pauvres gens est Jésus, et la marraine, - la «bonne Vierge».--Dans un conte danois (Grundtvig, II, p. 1), - des pauvres gens ne peuvent trouver un parrain pour leur dernier - enfant. Un mendiant, à qui ils ont fait l'aumône, s'offre à être - parrain du petit garçon. On l'accepte, et, quand il s'en va, la - cérémonie faite, il donne aux parents une petite clef, en leur - disant de la garder soigneusement jusqu'à ce que l'enfant ait - quatorze ans. Avec cette clef, le jeune garçon ouvre la porte - d'une belle petite maison qui est tout d'un coup apparue devant - la cabane de son père. Il y trouve un petit cheval, sur lequel il - va chercher fortune. (Cette introduction se rencontre, presque - complètement semblable, dans le conte westphalien nº 126 de la - collection Grimm. Du reste, le conte danois correspond presque sur - tous les points à ce conte westphalien, avec cette seule différence - qu'il est en général moins altéré).--Un conte portugais (Coelho, - nº 19) commence presque identiquement comme notre conte; seulement - le parrain est saint Antoine, et l'enfant est une fille. Arrivée à - l'âge de treize ans, la jeune fille se déguise en garçon, sur le - conseil du parrain, et entre en qualité de page au service d'une - reine. Celle-ci, voyant ses avances repoussées par le beau page, - dit au roi, pour se venger, qu'Antonio (c'est le nom du prétendu - jeune homme) s'est vanté de pouvoir accomplir plusieurs tâches - impossibles: trier en une nuit un gros tas de graines mélangées; - retirer du fond de la mer l'anneau de la reine; retrouver la fille - du roi depuis longtemps captive des Mores. Saint Antoine vient en - aide à sa filleule. (Il n'y a pas ici, pas plus que dans notre - conte, d'animaux reconnaissants.) Le passage relatif à la seconde - tâche présente beaucoup de rapport avec le conte lorrain: Saint - Antoine dit au page d'aller pêcher; le premier poisson qu'il - prendra, il l'ouvrira, et l'anneau sera dedans. - - Nous avons dit plus haut, en note, qu'évidemment, dans notre - conte, le parrain avait pris la forme d'une mule. Un conte de la - Basse-Bretagne, intitulé _Trégont-à-Baris_ (Luzel, 4e rapport), - auquel nous avons fait allusion dans la même note, a quelque - chose d'analogue: Un enfant nouveau-né abandonné est trouvé par - Notre-Seigneur et saint Pierre, qui le confient à une nourrice. A - seize ans, il veut voyager, va à Paris et devient valet d'écurie - chez le roi. Ses chevaux sont les plus beaux; il est félicité - par le roi. Les autres valets, envieux, disent au roi que - Trégont-à-Baris (ainsi se nomme le jeune garçon) s'est vanté de - pouvoir aller demander au soleil pourquoi il est si rouge quand il - se lève. Le roi ordonne au jeune garçon d'y aller. Trégont-à-Baris - trouve à la porte une belle jument blanche qui l'emporte et plus - tard lui donne des conseils.--Le conte entre ensuite dans le cycle - d'aventures du conte hessois nº 29 de la collection Grimm, le - _Diable aux trois cheveux d'or_, puis passe dans celui de notre - _Belle aux cheveux d'or_[115]. Quand, à la fin, Trégont-à-Baris - épouse la «princesse au château d'or», on voit entrer, pendant - le festin des noces, une femme d'une merveilleuse beauté, qui - dit qu'elle est la Vierge Marie, que Dieu avait envoyée vers - Trégont-à-Baris sous la forme d'une jument blanche. - - * * * * * - - On a déjà remarqué, dans le premier conte breton dont il a été - parlé ici, le passage où il est question de la plume que le jeune - homme ramasse malgré les avertissements de son cheval. Ce passage, - qui manque dans _Trégont-à-Baris_, existe encore dans un troisième - conte breton, intitulé la _Princesse de Tréménézaour_ (Luzel, 4e - rapport). Là, c'est une mèche de cheveux d'or, brillante comme - une flamme, que le héros ramasse, et cette mèche de cheveux, avec - laquelle il éclaire le soir son écurie, est cause que le roi lui - ordonne d'aller chercher la princesse de Tréménézaour, de qui - viennent ces cheveux. - - Dans un conte russe (Ralston, p. 287), un chasseur trouve dans une - forêt une plume d'or de l'«oiseau de feu». Malgré les avis de son - cheval, il ramasse cette plume et la porte au roi, qui l'envoie à - la recherche de l'oiseau lui-même. Il est probable que la suite des - aventures se rapporte à notre thème; mais M. Ralston ne cite que ce - passage.--Dans un conte des Tsiganes de la Bukovine (Miklosisch, - nº 9), le héros, Tropsen, dénoncé par ses méchants frères, est - également envoyé à la recherche de l'«oiseau de la plume», comme - dit notre conte, puis d'une certaine jeune fille. Ici ce n'est pas - sur un chemin que Tropsen a ramassé la plume. Se trouvant avec ses - frères chez une vieille qui possède un oiseau d'or, il a pris, - malgré son cheval, une plume de cet oiseau[116]. Ensuite, chez le - comte au service duquel il entre comme cocher, il attache chaque - soir sa plume au mur de l'écurie, et elle éclaire comme un cierge. - (Dans le conte serbe nº 58 de la collection Jagitch, dans le conte - croate nº 80 du premier volume de la collection Krauss, dans un - conte slovaque, p. 528 de la collection Leskien, le thème du séjour - chez la vieille est également combiné avec celui de la _Belle aux - cheveux d'or_, et dans tous se trouvent plusieurs objets lumineux, - plumes, cheveux, fer à cheval, etc., ramassés par le héros.)--Un - conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 10) a ceci de - particulier que c'est sur le conseil de son cheval, et non malgré - ses avertissements, que le jeune garçon ramasse successivement - trois plumes, l'une de cuivre, la seconde d'argent et la troisième - d'or.--Le conte danois déjà cité offre sur ce point un détail - assez singulier: Le héros a ramassé trois plumes d'or, malgré les - observations de son cheval; quand on rapproche ces plumes, on voit - la plus belle tête de femme qu'on puisse imaginer. Le jeune homme - entre au service d'un roi comme valet d'écurie. Tous les soirs il - s'enferme dans sa chambrette, que les plumes éclairent, et copie - la belle image. Comme il est défendu d'avoir de la lumière dans - les chambres auprès de l'écurie, le palefrenier en chef entre - chez le jeune homme, qui a le temps de cacher ses plumes; mais le - palefrenier s'empare de son dessin. Le roi reconnaît ce dessin - pour être le portrait de la plus belle princesse du monde, dont il - a fait périr le père après s'être emparé de son royaume. Elle a - disparu, et les recherches du roi ont été inutiles. Il dit au jeune - homme qu'il doit savoir où elle est, puisqu'il a son portrait, - et il lui ordonne de la lui amener.--Dans la Basse-Bretagne, on - a recueilli une forme curieuse de ce même thème (A. Troude et G. - Milin. Voir le conte intitulé la _Perruque du roi Fortunatus_): - Jean, qui s'est mis en route sur son cheval, aperçoit un jour - deux corbeaux qui se battent. Il voit tomber par terre un objet - qu'ils ont lâché. «Que peut être cela? Il faut que je le sache.--Il - vaudrait mieux poursuivre ta route,» dit le cheval. Mais le jeune - homme ne veut rien entendre; il ramasse l'objet et voit que c'est - une perruque, sur laquelle est écrit en lettres d'or que c'est - la perruque du roi Fortunatus; il la met dans sa poche. Il entre - comme garçon d'écurie chez le roi de Bretagne. La première nuit - qu'il couche au dessus de ses chevaux, il est réveillé par la - clarté qui illumine sa chambre; il voit que c'est la perruque, - qui brille comme le soleil. Désormais l'écurie est mieux éclairée - que le palais du roi. Au carnaval, Jean se déguise et met sa - perruque: la ville est éclairée partout où il passe. Le roi va - pour le voir et ne le reconnaît pas. A la fin, Jean lui dit qu'il - est le garçon d'écurie. Le roi s'empare de la perruque. Les - autres garçons d'écurie, jaloux de Jean, vont dire au roi que le - jeune homme connaît le roi Fortunatus et qu'il a dit plusieurs - fois que, s'il avait voulu, il aurait obtenu de lui sa fille en - mariage. Le roi ordonne à Jean de lui aller chercher la fille du - roi Fortunatus.--Dans un conte roumain (Gubernatis, _Florilegio_, - p. 66), ce que le héros trouve, c'est une corde d'or, qui brille - pendant la nuit et qui appartient à une belle jeune fille - (altération évidente de la mèche de cheveux ou de la plume).--Nous - signalerons encore un conte ou plutôt un _lied_ populaire allemand - (L. Bechstein, p. 102): Un père prend pour parrain de son petit - garçon un bel enfant, qui est Notre-Seigneur, et qui laisse comme - cadeau à son filleul un cheval blanc. Devenu grand, le filleul - monte sur son cheval et s'en va courir le monde. Chemin faisant, - il voit par terre d'abord une plume de paon, puis une seconde, - qu'il ne ramasse ni l'une ni l'autre, sur le conseil du cheval. Il - en ramasse une troisième, et il est nommé roi dans une ville où - il arrive. S'il n'avait pas ramassé cette troisième plume, il en - aurait trouvé une quatrième et serait devenu empereur. - - Le conte westphalien déjà mentionné présente ici une altération - notable, sur laquelle il convient d'insister, surtout à cause de - l'interprétation que Guillaume Grimm a donnée de ce passage. Le - jeune garçon du conte allemand ramasse, lui aussi, une plume. La - suite de l'histoire ne montre en aucune façon quel rôle a pu jouer - cette plume, qui est ici une plume à écrire (_Schriffedder_, en - patois westphalien). Guillaume Grimm admet sans hésitation que - cette plume est un bâton runique (_wenigstens ist die gefundene - Schreibfeder gewiss ein solcher_ [_Runenstab_]). S'il avait connu - toutes les formes de cet épisode que nous avons citées, il aurait - assurément laissé en paix les runes et les bâtons runiques. Nouvel - exemple du danger des conclusions précipitées, surtout en des - matières où l'on doit toujours se demander si l'on possède la forme - primitive des thèmes sur lesquels on raisonne. - - * * * * * - - Au sujet des entreprises imposées au héros, nous avons déjà dit - plus haut que, dans notre _Belle aux cheveux d'or_, un élément - important a disparu: les services rendus par le héros à des - animaux, qui ensuite, par reconnaissance, exécutent pour lui - diverses tâches. La plupart des contes de ce type ont bien conservé - sur ce point la forme primitive. Voir les remarques de notre nº 3. - - * * * * * - - Le dénouement de notre conte présente une altération, due - évidemment à quelque conteur facétieux. Nous allons jeter un coup - d'œil sur les diverses formes que prend ce dénouement dans les - contes de cette famille. - - - Dans les uns figurent l'eau de la vie et l'eau de la mort, ou - parfois l'eau de la vie seule. Ainsi, dans le conte danois - ci-dessus mentionné, le héros ayant réussi à rapporter l'eau de la - vie et l'eau de la mort demandées par la princesse qu'il a amenée - au roi, celle-ci veut s'assurer si ce sont les eaux véritables. - Le roi fait venir le jeune homme, sur lequel on essaie d'abord - l'eau de la mort, puis l'eau de la vie; il meurt, puis ressuscite, - plus beau qu'auparavant. Le roi veut devenir plus beau, lui aussi; - il subit l'opération; mais, dans l'espoir d'embellir encore, il - veut recommencer. Malheureusement pour lui, il ne reste plus - d'eau de la vie pour le ressusciter. La princesse épouse le jeune - homme.--Comparer le conte breton de _Trégont-à-Baris_, un conte - tchèque de Bohême (Waldau, p. 368), un conte italien (Comparetti, - nº 16), etc., et aussi notre nº 3. - - Dans notre _Belle aux cheveux d'or_, l'eau de la vie se retrouve - bien, mais simplement au milieu du récit, pour ressusciter - l'«oiseau de la plume». A quelques traits de cet épisode,--le - parrain tué pour procurer l'eau de la vie, puis ressuscité,--ne - semblerait-il pas qu'il y a là un souvenir confus du dénouement que - nous venons d'indiquer? - - - Dans d'autres contes il n'est pas question d'eau de la vie ni d'eau - de la mort. Aussi le dénouement se trouve-t-il modifié, bien qu'il - soit au fond le même dans son idée mère. Dans des contes siciliens - (Gonzenbach, nºˢ 30 et 83; Pitrè, nº 34), la princesse veut, avant - d'épouser le roi, que le jeune homme entre dans un four chauffé - pendant trois jours et trois nuits. Le cheval du jeune homme dit à - son maître de s'oindre de son écume (ou de sa sueur), et le jeune - homme sort du four sain et sauf et plus beau qu'il n'y est entré. - Alors la princesse dit au roi d'y entrer lui-même. Le roi demande - au jeune homme ce qu'il a fait pour ne pas être brûlé; l'autre - lui répond qu'il s'est oint avec de la graisse. Le roi le croit, - et, à peine est-il entré dans le four, qu'il est consumé par les - flammes.--Dans le conte breton _la Perruque du roi Fortunatus_, - cité plus hauts la princesse, qui s'est fait apporter par Jean - son château, puis sa clef, déclare qu'avant d'épouser le roi de - Bretagne, elle veut que Jean soit brûlé vif sur la place publique. - Le cheval de Jean dit à celui-ci de bien l'étriller, de mettre dans - une bouteille la poussière qui tombera, et de remplir d'eau la - bouteille: Jean demandera au roi qu'on fasse une sorte de niche au - milieu du bûcher; quand il y sera entré, il se lavera tout le corps - avec l'eau de la bouteille. Jean se conforme à ces instructions, et - il sort du brasier deux fois plus beau qu'il ne l'était auparavant. - La princesse s'éprend d'amour pour lui et dit au roi: «Si vous - aviez été aussi beau garçon que Jean, vous seriez devenu le miroir - de mes yeux.--Et si je fais comme lui, ne deviendrai-je pas aussi - beau?--Je le crois.» Le roi monte sur le bûcher, et il est consumé - en moins de rien.--Dans un conte espagnol (Caballero, II, p. 27), - se rattachant aussi à notre thème, la princesse Bella-Flor, que - José a été obligé d'enlever par ordre du roi, demande, que José - soit, non pas brûlé vif, mais frit dans de l'huile. Le cheval - du jeune homme, comme dans un des contes siciliens, lui dit de - s'oindre de sa sueur. (Comparer un conte italien de la Basilicate - [Comparetti, nº 14], où cette forme de dénouement et la précédente - sont assez gauchement combinées.) - - Certains contes présentent ce second dénouement sous une autre - forme. Nous citerons, par exemple, le conte des Tsiganes de la - Bukovine, indiqué précédemment. Là, le héros, après avoir amené au - comte son maître certaine jeune fille, est obligé d'aller chercher - le troupeau de chevaux de cette même jeune fille, puis de traire - les cavales et de se baigner dans le lait bouillant. Son cheval - merveilleux souffle sur le lait et le refroidit, et le jeune - homme sort de la chaudière plus beau qu'auparavant. Le comte y - entre à son tour; mais le cheval y a soufflé du feu, et le comte - périt.--Comparer parmi les contes mentionnés plus haut le conte - serbe, le conte croate, le conte slovaque, le conte du «pays saxon» - de Transylvanie, le conte roumain, et, en outre, un conte valaque - (Schott, nº 17), qui a du rapport pour l'ensemble avec notre _Belle - aux cheveux d'or_. - - - Citons enfin, comme étant curieux, le dénouement d'un conte - finnois, du même type, mais assez écourté, que M. E. Beauvois a - publié dans la _Revue orientale et américaine_ (tome IV, 1860, p. - 386): Après avoir réussi dans les expéditions où il a été envoyé à - l'instigation de l'ancien écuyer, dont il a pris la place, le héros - est accusé par ce dernier auprès du roi de vouloir s'emparer de la - couronne. Conduit au supplice, il se sauve deux fois en obtenant - du roi, au pied de la potence, la permission de jouer d'une harpe - ou d'un violon qui forcent les assistants à danser et qu'il a - reçus d'un certain diable en récompense d'un service rendu (on se - rappelle que le héros du conte lorrain obtient aussi du roi une - faveur au pied de la potence). La troisième fois, le roi ne consent - qu'à grand'peine à le laisser jouer d'une flûte, également reçue du - diable; pour ne pas être forcé de danser, il a eu soin de se faire - attacher à un arbre. Le diable arrive et demande au jeune homme - pourquoi on veut le pendre. Après en avoir été instruit, le diable - saisit le gibet et le lance en l'air, ainsi que l'arbre auquel - le roi est attaché. Le peuple prend le jeune homme pour roi. - (Comparer, pour cette manière de se sauver du supplice, le nº 110 - de la collection Grimm, _le Juif dans les épines_, cité dans les - remarques de notre nº 39, _Jean de la Noix_, II, p. 68). - - * * * * * - - Au milieu du XVIe siècle, Straparola recueillait en Italie un conte - analogue à tous ces contes (nº 1 de la traduction allemande des - contes proprement dits, par Valentin Schmidt): Livoretto reçoit - du sultan, son maître, à l'instigation des autres serviteurs, - l'ordre d'enlever la princesse Belisandra. Pendant son voyage, - d'après le conseil de son cheval enchanté, il rend service à un - poisson et à un faucon. Il enlève la princesse; mais celle-ci, - avant d'épouser le roi, demande que Livoretto lui rapporte d'abord - son anneau, qu'elle a laissé tomber dans une rivière, puis une - fiole d'eau de la vie. Livoretto appelle le poisson et le faucon, - qui lui procurent l'anneau et l'eau de la vie. Alors Belisandra - tue le jeune homme et le coupe en morceaux qu'elle jette dans une - chaudière, puis elle les asperge d'eau de la vie, et aussitôt - Livoretto se relève, plus beau et mieux portant que jamais. Le - vieux sultan prie la princesse de le rajeunir de cette manière. - Elle le tue, et le jette à la voirie. Ensuite elle épouse Livoretto. - - * * * * * - - En Orient, nous avons à rapprocher de tous ces contes d'abord - un conte des Tartares de la Sibérie méridionale (Radloff, IV, - p. 373) qui, pour le dénouement, se rattache au dernier groupe - indiqué ci-dessus (contes tsigane, serbes, etc.): Le héros, pauvre - orphelin, est entré au service d'un prince comme valet d'écurie. - Les autres valets, jaloux de lui parce que son cheval a meilleure - mine que les leurs, vont dire au prince que le nouveau valet s'est - vanté de connaître la fille du roi des péris. Aussitôt le prince - ordonne à l'orphelin de la lui amener. Le jeune homme s'en va - pleurer auprès de son cheval, qui lui donne le moyen d'enlever la - péri. Celle-ci, arrivée chez le prince, refuse de l'épouser s'il - ne lui rapporte son anneau qui est chez le «jeune homme qui fait - marcher le soleil». L'orphelin, chargé de cette entreprise, en - vient à bout[117]. Une fois en possession de son anneau, la jeune - fille déclare qu'elle n'épousera le prince que s'il lui amène - certain cheval. C'est encore l'orphelin qui l'amène. Alors la jeune - fille dit de faire chauffer de l'eau dans une grande chaudière. - Elle épousera le prince si celui-ci nage dedans. Le prince fait - d'abord entrer dans la chaudière l'orphelin, que son cheval - préserve de tout mal. Il s'y hasarde alors lui-même et meurt. - L'orphelin épouse la fille du roi des péris. - - Nous citerons encore un épisode enclavé dans un conte des Avares du - Caucase (Schiefner, nº 1), très voisin de notre nº 19, _le Petit - Bossu_ (voir les remarques de ce nº 19, I, p. 217). Cet épisode, - sous certains rapports moins complet que le conte tartare, contient - le trait de la _plume_, qui manque dans ce conte[118]. En voici - l'analyse: Un prince s'est rendu maître d'un cheval merveilleux. - Comme il chevauche, après le coucher du soleil, vers le royaume - de son père, il voit tout à coup la nuit s'illuminer. Il regarde - et aperçoit au milieu d'un steppe un objet tout brillant: c'est - une plume d'or. «Faut-il la ramasser ou non?» demande-t-il à son - cheval.--«Si tu la ramasses,» répond le cheval, «tu en souffriras; - si tu ne la ramasses pas, tu en souffriras aussi.» (Comparer, - pour ce passage, les contes serbe et valaque.) Le prince ramasse - la plume et la met à son chapeau. Il arrive près d'une ville et - s'étend par terre pour dormir, au milieu de la campagne, après - avoir mis la plume dans sa poche. Le lendemain matin, le roi du - pays, qui, ainsi que ses sujets, a été effrayé de voir la nuit - aussi claire que le jour, envoie des hommes armés à la découverte. - Ces hommes rencontrent le prince et l'amènent au roi. Celui-ci - demande au jeune homme s'il connaît les causes du phénomène qui a - eu lieu pendant la nuit. Le prince tire la plume de sa poche et - la montre au roi, qui lui ordonne aussitôt d'aller lui chercher - l'être, quel qu'il soit, de qui provient cette plume. Le prince - apprend de son cheval que la plume vient de la plus jeune fille - du Roi de la mer: chaque jour, sous forme de colombe, elle arrive - avec ses deux sœurs sur un certain rivage pour se baigner dans - la mer. Il faudra, quand elle sera dans l'eau, s'emparer de ses - vêtements de plumes, et elle sera obligée de suivre le prince. - (Voir les remarques de notre no 32, _Chatte Blanche_, II, p. - 22.) Le prince s'empare ainsi de la jeune fille et la conduit au - roi; mais elle déclare à celui-ci qu'elle ne l'épousera que s'il - redevient un jeune homme de vingt ans. «Comment faire?» demande le - roi. La jeune fille lui dit de faire creuser un puits, profond de - cinquante aunes, de le remplir de lait de vaches rouges et de se - baigner dedans. Quand tout est prêt, comme le roi hésite à tenter - l'expérience, elle se fait amener un vieillard et une vieille - femme, et les rajeunit en les plongeant dans le puits. Alors le roi - saute dans le puits, tombe au fond et périt. - - Un passage du livre sanscrit la _Sinhâsana-dvâtrinçikâ_ (les - «Trente-deux récits du Trône») offre quelque analogie avec le - dénouement des contes tsigane, serbes, avare, etc. (_Indische - Studien_, t. XV, 1878, p. 364-365): Une princesse de race divine, - qui règne dans une certaine ville, a promis d'épouser celui qui - se précipiterait, pour s'offrir en sacrifice, dans une chaudière - remplie d'huile bouillante. L'héroïque roi Vikramâditya saute - sans hésiter dans la chaudière. Tous les assistants poussent un - cri d'horreur. Mais la princesse arrive, asperge d'_amrita_ (eau - d'immortalité) le corps du roi, qui n'était plus qu'une informe - masse de chair, et Vikramâditya ressuscite, plus beau qu'auparavant. - - - Quant au passage où les serviteurs, jaloux du héros, cherchent à le - faire envoyer par le roi en des expéditions périlleuses,--passage - que nous venons de rencontrer dans le conte tartare,--nous - avons encore à citer un conte oriental, un conte des peuplades - _sarikoli_ de l'Asie centrale, et aussi un conte berbère, d'Algérie. - - Dans le conte berbère, extrait d'un manuscrit de la Bibliothèque - Nationale et donné par de Slane à la fin de sa traduction de - l'_Histoire des Berbères_ d'Ibn Khaldoun (p. 540), un roi prend - pour vizir un marchand, dont il fait son favori. Les trois vizirs - qui étaient en fonctions à l'arrivée de ce dernier sont jaloux et - vont dire au roi: «Le roi des Turcs a une fille belle comme la - lune, mais personne ne pourra l'amener que le nouveau vizir qui est - venu avec toi.» - - Dans le conte sarikoli (_Journal of the Asiatic Society of Bengal_, - vol. 45, part. I, nº 2, p. 183), un jeune homme a épousé la fille - d'un roi. Quand les gens viennent faire leurs compliments au roi, - ils lui disent: «Puisse ta fille être heureuse! Tu as été un bon - roi, mais tu n'as pas eu un arbre de corail.--Qui peut en trouver?» - dit le roi.--«Ton gendre en trouvera un.» - - * * * * * - - Faisons remarquer, en terminant, que, dans un groupe de contes de - cette famille qui a été étudié dans la revue _Germania_ (années - 1866 et 1867) par MM. Kœhler et Liebrecht, c'est un cheveu d'or - tombé du bec d'un oiseau, en présence du roi, qui donne à celui-ci - l'idée d'envoyer le jeune homme à la recherche de la jeune fille - aux cheveux d'or. Nous résumerons un conte de ce groupe, tiré - d'un livre qui a été publié à Bâle, en 1602, par un Juif, sous le - titre hébraïco-allemand de _Maase Buch_. Il s'agit, dans ce conte, - d'un roi très impie à qui les anciens du peuple viennent un jour - conseiller de prendre femme pour devenir meilleur. Le roi les - renvoie à huit jours. Pendant ce délai, un oiseau laisse tomber - sur lui un long cheveu d'or. Le roi déclare qu'il n'épousera que - la femme de qui vient ce cheveu. Il y avait à la cour un favori - du roi, nommé Rabbi Chanina, qui connaissait soixante-dix langues - et le langage des animaux. Ses ennemis obtiennent du roi qu'il - sera chargé d'aller chercher cette femme. Chemin faisant, Rabbi - Chanina vient en aide à un corbeau, à un chien et à un poisson. - Les trois animaux reconnaissants accomplissent à sa place les - tâches qui lui sont imposées par la princesse aux cheveux d'or. - Le corbeau va chercher une fiole d'eau du paradis et une fiole - d'eau de l'enfer[119]. Le poisson rapporte sur le rivage l'anneau - de la princesse. Chanina s'apprête à saisir cet anneau, lorsqu'un - sanglier se jette dessus, l'avale et s'enfuit; le chien tue le - sanglier et retrouve l'anneau. Rabbi Chanina, après avoir amené la - princesse au roi, est assassiné par des envieux. La jeune reine lui - rend la vie en l'aspergeant d'eau du paradis. Le roi veut se faire - ressusciter aussi. On le tue; mais la reine verse sur son corps de - l'eau de l'enfer, qui le réduit en cendres. «Vous voyez», dit-elle - au peuple, «que c'était un impie; autrement il serait aussi - ressuscité.» Et elle épouse Chanina.--Comparer un conte tchèque - de Bohême (Chodzko, p. 77) un conte allemand (Prœhle, II, nº 18), - un conte grec d'Epire (Hahn, nº 37), résumé dans les remarques de - notre nº 3. (Ces deux derniers contes présentent sous une forme - altérée le passage relatif à l'oiseau et au cheveu d'or).--Dans - le célèbre conte de Mme d'Aulnoy, de même titre que le nôtre, les - cheveux de la princesse ne sont plus qu'une métaphore. - - Le conte avare cité plus haut fait lien entre ce groupe de contes - et celui auquel se rattache le conte lorrain. En effet, dans ce - conte avare, figure la _plume lumineuse_ ramassée par le héros, - trait spécial au second de ces deux groupes, et cette plume, - qui vient de l'enveloppe emplumée dont se revêt chaque jour - une jeune fille merveilleuse, tient la place du _cheveu d'or_, - caractéristique du premier groupe.--Le conte breton _la Perruque - du roi Fortunatus_, cité également ci-dessus, tient aussi des - deux groupes: de l'un, par l'objet _lumineux_, ramassé malgré les - conseils du fidèle cheval; de l'autre, par cette circonstance que - cet objet, que se disputent des oiseaux, se compose de _cheveux_. - Dans la forme primitive, il ne s'agissait certainement pas de la - «perruque» du roi, père de la princesse, mais d'une mèche de la - chevelure de celle-ci, d'une mèche lumineuse, comme celle de la - «princesse de Tréménézaour», l'héroïne d'un autre conte breton déjà - mentionné. - - - En Orient, nous trouvons, réunis dans le cadre d'un même récit, - le trait de l'anneau retiré de l'eau par un animal reconnaissant, - et celui du cheveu. Le conte en question a été recueilli par M. - Minaef chez les Kamaoniens, cette peuplade voisine de l'Himalaya - dont nous avons déjà parlé, et il a été traduit en russe par cet - orientaliste (nº 3 de sa collection). Voici le passage: Une péri, - qui est devenue la femme d'un prince chassé du palais de son père, - va un jour se laver la tête dans un fleuve. A quelque distance de - là se trouvait une ville bâtie sur le bord de ce fleuve. Le fils du - roi du pays, étant allé se baigner, trouve dans l'eau un cheveu de - la péri, long de quarante-quatre coudées. Il dit à son père qu'il - veut épouser la femme qui a de tels cheveux. Le roi envoie un de - ses serviteurs, qui parvient à enlever la péri. Le prince, mari de - la péri, entre au service de ce roi, ainsi qu'une grenouille et un - serpent, ses obligés, qui, par reconnaissance, l'accompagnent, la - première sous forme de brahmane, l'autre sous forme de barbier. - Pour se débarrasser du prince, le roi, d'après le conseil d'un des - serviteurs, laisse tomber son anneau dans une rivière et ordonne au - jeune homme de le repêcher; sinon il lui enverra une balle dans la - tête. Alors le barbier reprend sa forme de grenouille, plonge dans - l'eau et appelle les autres grenouilles, qui arrivent avec leur - roi, ainsi que le roi des poissons et ses sujets. Ils retrouvent - l'anneau, et la grenouille le rapporte au prince. Alors le roi veut - se battre avec le jeune homme; mais le serpent, qui était devenu - brahmane, dit à son bienfaiteur qu'il lui sauvera la vie à son - tour; il pique le roi, qui meurt[120]. - - - Pour les autres contes,--tout différents des contes du type de - la _Belle aux cheveux d'or_,--où une boucle de cheveux flottant - sur l'eau donne l'idée de rechercher la femme à qui cette boucle - appartient, nous renverrons à notre travail sur le vieux conte - égyptien des _Deux Frères_, donné à la suite de notre introduction. - - -NOTES: - -[115] Cette même combinaison se retrouve dans un conte des Tartares de -la Sibérie méridionale, que nous donnerons plus loin. - -[116] Au sujet des aventures du héros et de ses frères chez la vieille, -et du thème auquel elles se rapportent, voir les remarques de notre nº -3, _le Roi d'Angleterre et son Filleul_ (I, pp. 46-48). - -[117] Tout cet épisode, que nous avons déjà rencontré intercalé dans le -conte breton de _Trégont-à-Baris_, offre une grande ressemblance avec -le nº 29 de la collection Grimm, _le Diable aux trois cheveux d'or_, et -avec les autres contes européens de même type. Dans le conte tartare, -dans le conte breton, comme dans le conte allemand, le héros rencontre -successivement sur son chemin des gens qui le prient de demander au -personnage mystérieux chez qui il va, la solution de telle ou telle -question.--Ce type de conte existe chez les Annamites (A. Landes, nº -63). - -[118] Dans un conte arabe des _Mille et une Nuits_ (t. XI, p. 175, de -la traduction allemande dite de Breslau), se trouve un passage qui -n'est pas sans analogie avec celui de la plume: Le plus jeune des trois -fils du sultan d'Yémen trouve un jour dans une plaine un collier de -perles et d'émeraudes. Ce collier ayant été remis au sultan, celui-ci -déclare qu'il ne sera content que quand il aura «l'_oiseau_ qui a dû -porter ce collier». - -[119] L'eau du paradis et l'eau de l'enfer se retrouvent dans un conte -italien (Comparetti, nº 16). - -[120] Une grande partie de ce conte kamaonien a beaucoup de rapport -avec un conte persan du _Toûti-Nâmeh_ (Th. Benfey, introd. au -_Pantchatantra_, p. 217), qui n'a pas l'épisode du cheveu. - - - - -LXXIV - -LA PETITE SOURIS - - -Un jour, la petite souris était allée moissonner avec sa mère. Celle-ci -lui dit de retourner à la maison pour tremper la soupe. Pendant que -la petite souris y était occupée, elle tomba dans le pot et s'y noya. -Voilà sa mère bien désolée; elle se met à pleurer. - -La crémaillère lui dit: «Grande souris, pourquoi pleures-tu?--La -petite souris est morte: voilà pourquoi je pleure.--Eh bien!» dit la -crémaillère, «je m'en vais grincer des dents.» - -Le balai dit à la crémaillère: «Pourquoi donc grinces-tu des dents?--La -petite souris est morte, la grande la pleure: voilà pourquoi je grince -des dents.--Eh bien!» dit le balai, «je m'en vais me démancher.» - -La porte dit au balai: «Pourquoi donc te démanches-tu?--La petite -souris est morte, la grande la pleure, la crémaillère grince des dents: -voilà pourquoi je me démanche.--Eh bien!» dit la porte, «je m'en vais -me démonter.» - -Le fumier dit à la porte: «Pourquoi donc te démontes-tu?--La petite -souris est morte, la grande la pleure, la crémaillère grince des dents, -le balai se démanche: voilà pourquoi je me démonte.--Eh bien!» dit le -fumier, «je m'en vais m'étendre.» - -La voiture dit au fumier: «Pourquoi t'étends-tu donc?--La petite souris -est morte, la grande la pleure, la crémaillère grince des dents, le -balai se démanche, la porte se démonte: voilà pourquoi je m'étends.--Eh -bien!» dit la voiture, «je m'en vais reculer jusqu'au bois.» - -Les feuilles dirent à la voiture: «Pourquoi donc recules-tu jusqu'au -bois?--La petite souris est morte, la grande la pleure, la crémaillère -grince des dents, le balai se démanche, la porte se démonte, le fumier -s'étend: voilà pourquoi je recule jusqu'au bois.--Eh bien,» dirent les -feuilles, «nous allons tomber.» - -Le charme dit aux feuilles: «Pourquoi tombez-vous donc?--La petite -souris est morte, la grande la pleure, la crémaillère grince des dents, -le balai se démanche, la porte se démonte, le fumier s'étend, la -voiture recule jusqu'au bois: voilà pourquoi nous tombons.--Eh bien!» -dit le charme, «je m'en vais me fendre.» - -Les petits oiseaux dirent au charme: «Pourquoi te fends-tu donc?--La -petite souris est morte, la grande la pleure, la crémaillère grince des -dents, le balai se démanche, la porte se démonte, la voiture recule -jusqu'au bois, les feuilles tombent: voilà pourquoi je me fends.--Eh -bien!» dirent les oiseaux, «nous allons nous noyer dans la fontaine.» - -Et ils se noyèrent tous dans la fontaine. - - -REMARQUES - - Ce conte est une variante de notre nº 18, _Peuil et Punce_ (Pou et - Puce). Voir les remarques de ce conte. Aux rapprochements que nous - y avons indiqués, on peut ajouter un conte toscan (Pitrè, _Novelle - popolari toscane_, nº 50). - - * * * * * - - Parmi les contes mentionnés dans ces remarques, celui qui ressemble - le plus à _la Petite Souris_, par la série de personnages qu'il - met en scène, est le conte hessois (Grimm, nº 30). Voici ce qu'on - pourrait appeler le _couplet_ final, dit par une jeune fille, - qui de chagrin casse sa cruche à la fontaine: «Petit pou s'est - brûlé,--Petite puce pleure,--Petite porte crie,--Petit balai - balaie,--Petit chariot court,--Petit fumier brûle,--Petit arbre se - secoue.» «Eh bien! dit la fontaine, je vais me mettre à couler.» Et - elle noie tout, jeune fille et le reste. - - On le voit, malgré l'identité de titre entre notre _Peuil et Punce_ - et le _Pou et Puce_ allemand, ce dernier ressemble beaucoup plus à - notre _Petite Souris_. - - - Divers traits particuliers de ce dernier conte se retrouvent, - indépendamment du conte hessois, dans des contes d'autres - collections dont nous avons déjà parlé dans les remarques de notre - nº 18. La porte qui se démonte figure dans les deux contes de - la Haute-Bretagne, dans le conte messin, et aussi dans le conte - milanais et le conte vénitien. Dans le conte sicilien, le conte - italien d'Istrie et le conte norvégien, la porte se met à s'ouvrir - et à se fermer avec bruit. (Comparer le volet qui bat, dans _Peuil - et Punce_).--Dans le conte messin, le fumier «se répand», comme - dans _la Petite Souris_. On a vu que, dans le conte hessois, il se - met à «brûler». Dans _Peuil et Punce_, le fumier qui «danse» est - évidemment amené par le coq qui «chante».--A la voiture qui recule - jusqu'au bois, correspondent le chariot qui s'enfuit, du conte - d'Istrie, le chariot qui court, du conte hessois, la charrette qui - court les chemins, du second conte de la Haute-Bretagne, le chariot - qui s'en va sans les bœufs, du conte milanais.--Enfin, si, dans le - conte lorrain, les petits oiseaux vont se noyer dans la fontaine, - un ou plusieurs oiseaux s'arrachent les plumes dans le conte - français du _Magasin Pittoresque_, dans le conte italien d'Istrie, - le conte toscan de M. Pitrè, le conte sicilien, le conte roumain, - le conte norvégien, et un petit oiseau se coupe le bec, dans le - conte espagnol. - - - - -LXXV - -LA BAGUETTE MERVEILLEUSE - - -Il était une fois un homme et une femme qui ne possédaient rien au -monde. Ils s'en allèrent dans un pays lointain. Le mari obtint un -terrain pour y bâtir, et, sans s'inquiéter comment il pourrait payer -les ouvriers, il fit commencer les travaux pour la construction d'une -belle maison. Quand la maison fut près d'être terminée, il comprit -son imprudence: les maçons et les charpentiers devaient réclamer leur -paiement dans trois jours; il ne savait plus que devenir. Il sortit -désespéré. - -Comme il marchait dans la campagne, il rencontra le démon qui lui -demanda pourquoi il était si triste. «Hélas!» dit l'homme, «j'ai fait -bâtir une maison; c'est dans trois jours que je dois la payer, et je -n'ai pas un sou.--Je puis te tirer d'affaire,» dit le démon. «Si tu -promets de me donner dans vingt ans ce que ta femme porte, je te donne -deux millions.» Le pauvre homme signa l'engagement et reçut les deux -millions. Quelque temps après, sa femme accouchait d'un garçon; on le -baptisa en grande cérémonie, et, comme il avait un gros B sur la gorge, -on décida qu'il s'appellerait Bénédicité. - -Le petit garçon fut élevé avec tout le soin possible; on lui donna un -précepteur quand il fut en âge d'étudier; mais, depuis sa naissance, -son père était toujours triste et chagrin. Bénédicité s'en étonnait. - -Un jour (il avait alors plus de dix-neuf ans), il dit à son précepteur: -«D'où vient donc que mon père est toujours chagrin?--Si vous voulez -le savoir,» répondit le précepteur, «priez votre père de venir se -promener avec vous au bois, et, une fois là, demandez-lui la cause de -sa tristesse. S'il refuse de vous la dire, menacez-le de lui brûler la -cervelle et de vous la brûler ensuite.» - -Le jeune homme suivit ce conseil. Il mit deux pistolets dans ses -poches et alla prier son père de venir au bois avec lui faire un tour -de promenade. Lorsqu'ils furent entrés dans le bois: «Mon père,» dit -Bénédicité, «je vous ai toujours vu triste. Je vous supplie de m'en -dire la cause.» Le père refusant de répondre malgré toutes ses prières, -Bénédicité prit ses pistolets. «Malheureux!» s'écria le père, «que -veux-tu faire?--Vous brûler la cervelle et me la brûler ensuite, si -vous refusez de me confier vos peines.--Eh bien!» lui dit le père; -«avant ta naissance je t'ai promis au démon. Le délai expire dans -trois jours.--N'est-ce que cela?» dit Bénédicité. «Je n'ai pas peur -du diable. Demain j'irai moi-même le trouver.» En l'entendant parler -ainsi, le père se sentit le cœur un peu soulagé. - -Le lendemain donc, Bénédicité se mit en route. Lorsqu'il se fut avancé -dans la forêt loin comme d'ici à Brauvilliers[121], il entendit la voix -d'un ange qui l'appelait: «Bénédicité! Bénédicité!--Est-ce moi que vous -appelez?--Oui,» dit l'ange. «Tiens, voici une baguette au moyen de -laquelle tu pourras faire tout ce que tu voudras.» - -Bénédicité prit la baguette, se remit en chemin, et, après une longue -marche, il arriva chez le démon. Celui-ci, le voyant entrer, lui dit: -«Ah! te voilà, mon garçon! J'étais en train de cirer mes bottes pour -t'aller chercher.--C'est peine inutile,» répondit l'autre, «puisque me -voilà. Mais j'ai faim; donne-moi à manger.» - -On lui apporta du rôti et toutes sortes de bonnes choses. Quand il eut -bien mangé, il dit au démon: «Que vas-tu me donner à faire? Je n'aime -pas à rester les bras croisés.--Tu iras couper du bois,» lui dit le -démon. «Sais-tu comment on s'y prend?--Certainement. C'est le premier -métier que mon père m'a appris.» Le démon le conduisit dans une grande -forêt. «Commence par ce bout-ci,» lui dit-il. «Tu me feras de la -charbonnette et du gros bois.» - -Une fois le démon parti, Bénédicité arracha une racine et donna dessus -un coup de baguette; aussitôt voilà toute la forêt par terre. Puis il -prit un charbon allumé, le frappa de sa baguette, et voilà tout le bois -en charbon. Après quoi il reprit le chemin de la maison, où il fut -presque aussitôt que le démon. «J'ai fini,» lui dit-il.--«Quoi? tout -est fait?--Oui; mais j'ai faim. Donne-moi à manger.--Tu manges trop; tu -veux me ruiner.--Si tu n'es pas content, rends-moi la signature de mon -père, et je m'en irai.» - -Le diable voulut voir comment le jeune homme avait travaillé. -Arrivé à l'endroit où était son bois, il fut bien en colère. -«Comment!» cria-t-il, «voilà tout mon bois par terre! Que vais-je -faire maintenant?--Tu n'es pas content?» dit Bénédicité. «Rends-moi -la signature de mon père, et je m'en irai. Sinon, donne-moi de -l'ouvrage.--J'ai deux étangs,» dit le diable; «dans l'un, il y a du -poisson; dans l'autre, il n'y a que de la boue. Tu mettras ce dernier à -sec; l'autre, tu le laisseras comme il est.» - -Lorsque Bénédicité fut près des étangs, il donna un coup de baguette -sur celui où il voyait des poissons. Aussitôt l'étang se trouva vidé et -les poissons transportés dans l'étang boueux, où ils ne tardèrent pas -à pâmer. Quand le démon vit tout ce bel ouvrage, il dit à Bénédicité: -«Mais, malheureux, ce n'était pas cet étang-là que je t'avais ordonné -de vider.--Tu n'es pas content?» répondit Bénédicité. «Rends-moi la -signature de mon père, et je te débarrasserai de ma présence. En -attendant, j'ai faim, donne-moi à manger.--Tu veux me ruiner! Nous -ne devions cuire que samedi prochain, et voilà qu'il faut cuire -aujourd'hui. Sais-tu cuire?--Oui, je sais tout faire.» - -Bénédicité chauffa le four, puis se mit à pétrir. Pendant qu'il -travaillait à la pâte, cinq ou six petits diablotins vinrent gambader -autour de lui. «Bénédicité, fais-moi un gâteau à l'huile.--Bénédicité, -fais-moi un gâteau au saindoux,--Bénédicité, voici des œufs pour -me faire une galette.--Vous m'ennuyez tous,» dit Bénédicité. Il en -empoigna cinq et les jeta dans le four. Le sixième, qui était le -plus petit, s'échappa et alla dire à son père comment Bénédicité -avait traité ses frères. Le démon accourut en criant: «Bénédicité! -Bénédicité! à quoi penses-tu? Tu ne nous fais que du mal!--Tu n'es pas -content?» dit le jeune homme. «Rends-moi la signature de mon père, et -je m'en irai.--Tiens, la voilà. Va-t'en.» - -Le jeune homme ne se le fit pas dire deux fois. Il arriva le soir dans -un village où il demanda un gîte pour la nuit. Il y avait dans ce -village un vieux château où personne n'osait entrer, parce qu'il était, -à ce qu'on racontait, hanté par des revenants. Bénédicité s'offrit à -y passer la nuit, mais après avoir eu soin de faire dresser par un -notaire un acte par lequel les maîtres du château le lui cédaient -en don et pur don, sans aucune réserve. Cela fait, il se rendit au -château. Il alluma un grand feu dans la cuisine et s'assit au coin -de la cheminée. Vers onze heures ou minuit, douze diables entrèrent -dans la cuisine et se mirent à jouer et à sauter. Bénédicité prit sa -baguette et en tua onze. Il reconnut le douzième pour celui auquel il -avait été vendu par son père. «Je ne te fais rien à toi,» lui dit-il, -«parce que j'ai logé dans ta maison. Mais qu'es-tu venu faire ici?» Le -diable répondit: «Nous gardons ici depuis cinquante ans un trésor qui, -au bout de cent ans, doit nous appartenir. C'est dans ce trésor que -j'ai pris l'argent que j'ai donné à ton père.» - -Bénédicité se fit conduire dans la cave où était le trésor. Il y avait -un tonneau d'or et un tonneau d'argent enfouis dans la terre. Le jeune -homme, d'un coup de baguette, les fit sortir aussitôt. Puis il ordonna -au démon de les charger sur son dos et de les remonter hors de la cave. -Le démon eut beau dire qu'il n'était pas assez fort, il fut obligé -d'obéir, et, quand il fut arrivé en haut avec les tonneaux, Bénédicité -le tua comme les autres d'un coup de baguette. Il revint ensuite chez -ses parents avec le trésor, et il épousa une jeune fille encore plus -riche que lui. - -Moi, j'ai fait la cuisine. J'ai laissé tout brûler et on m'a mis à la -porte avec un coup de pied dans le derrière. - - -NOTES: - -[121] Village à trois lieues de Montiers. - - -REMARQUES - - Un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 29) offre beaucoup - de rapport avec notre conte: Un homme et une femme ont vendu leur - petit garçon au diable, qui doit venir le prendre quand l'enfant - aura sept ans. Vers cette époque, le petit garçon, ayant appris de - ses parents le sort qui l'attend, s'enfuit de la maison. Un jour il - rencontre la sainte Vierge, qui lui donne une petite baguette: tant - qu'il aura cette baguette, le démon n'aura aucun pouvoir sur lui, - et le jeune garçon pourra commander à sa baguette de faire tout ce - qu'il voudra. Il descend en enfer, et, grâce à la baguette, il se - fait rendre par les démons le contrat que son père a signé.--Suit - l'histoire du château hanté par des diables. Le petit garçon les - roue de coups avec sa baguette et se fait céder par eux tous les - trésors du château. - - - Nous avons déjà rencontré, dans notre nº 64, _Saint Etienne_, une - introduction du genre de celle du conte qui nous occupe. Voir les - remarques de ce conte (II, pp. 232, 233). - - Il existe un grand nombre de contes dans lesquels un être - malfaisant se fait promettre, souvent par ruse, un enfant qui doit - naître ou qui est déjà né. Nous citerons, comme se rapprochant - particulièrement du conte lorrain, plusieurs contes allemands - (Grimm, nº 92, Wolf, p. 198, et aussi Grimm, nº 31). Comparer les - remarques de notre nº 32, _Chatte Blanche_ (II, p. 13). - - Le conte valaque, cité dans les remarques de notre nº 64, a un - passage qu'il faut relever ici. Pour obtenir de son père la - révélation de la cause qui le rend chagrin et sujet à des accès de - violence, le jeune garçon le menace d'un couteau, comme Bénédicité - menace son père d'un pistolet, et cela, toujours comme dans notre - conte, sur le conseil de son maître d'école. (Comparer le conte - lithuanien nº 22 de la collection Leskien.) - - Dans un conte catalan (_Rondallayre_, II, p. 86), dont le - commencement est analogue à celui du conte lorrain, le jeune garçon - joue, comme Bénédicité, toutes sortes de mauvais tours aux diables, - qui finissent par le prier de s'en aller, en lui donnant, sur sa - demande, un sac rempli d'âmes (_sic_). - - * * * * * - - Dans la partie de notre conte où il est question du séjour du - jeune homme chez le diable, il s'est mêlé à ce thème des éléments - provenant d'un autre thème que nous avons déjà plusieurs fois - rencontré dans notre collection, le thème de l'_Homme fort_ - (voir nos nºˢ 14, _le Fils du Diable_; 46, _Bénédicité_; 69, - _le Laboureur et son Valet_). Le nom du héros est, du reste, le - même dans notre nº 46 et dans le conte que nous étudions en ce - moment[122]. Seulement le Bénédicité de ce dernier conte fait au - moyen d'une baguette merveilleuse ce que l'autre fait grâce à sa - force extraordinaire (la forêt abattue). L'appétit prodigieux du - héros est encore un emprunt fait--assez maladroitement--à ce même - thème. - - * * * * * - - Pour l'épisode du château hanté par les diables, voir les remarques - de notre nº 67, _Jean sans Peur_ (II, p. 262). Dans ce dernier - conte, il n'est pas question d'un trésor déterré dans le château - sur l'indication des revenants ou des diables. Ce trait, qui figure - à peu près dans tous les contes du type de _Jean sans Peur_, se - retrouve, on l'a vu, dans notre _Baguette merveilleuse_. - - -NOTES: - -[122] Ce nom de _Bénédicité_ se retrouve encore dans un conte de la -Haute-Bretagne où «un fils, après diverses aventures, va chercher -jusqu'en enfer quittance du pacte imprudent de son père». (Voir le -résumé donné par M. Sébillot dans les _Légendes_ de M. Luzel, I, p. -203.) - - - - -Les contes qui vont suivre seront donnés simplement en résumé, les -notes que nous avons conservées n'étant pas assez détaillées pour que -nous puissions les publier autrement. - - -LXXVI - -LE LOUP & LES PETITS COCHONS - - -Il était une fois un loup et trois petits cochons. Un jour, le plus -gros des trois petits cochons dit au loup: «Demain, j'irai avec toi à -la foire. Tu viendras m'appeler à cinq heures du matin.» - -Le lendemain, le petit cochon se lève avant cinq heures et s'en va tout -seul à la foire. Il y achète un petit baquet et file comme l'éclair. En -revenant, il aperçoit le loup; il se cache sous son baquet, et le loup -ne le voit pas. - -Quelque temps après, il rencontre le loup, qui lui dit: «C'est toi, -cochon?--Oui.--Pourquoi n'es-tu pas venu avec moi?--C'est que j'ai eu -peur de toi. Mais je sais un beau poirier. A tel moment voudrais-tu -venir avec moi manger des poires?--Volontiers.» Le cochon court au -poirier avant l'heure dite et monte sur l'arbre. Arrive le loup: -«Comment! te voilà déjà en haut!» Quand il s'approche, le cochon lui -jette un sac de cendres dans les yeux et se sauve. - -Le gros cochon dit ensuite au petit cochon et au moyen cochon de venir -l'aider à faire une petite cabane. Quand la cabane est bâtie, il y -entre et dit aux deux autres: «Je suis bien là-dedans; j'y reste. Si le -loup vient, il ne pourra pas entrer.» - -Le moyen cochon bâtit ensuite une cabane avec l'aide du petit cochon et -s'y installe. - -Le petit cochon veut à son tour se faire une petite maison; mais -les deux autres ne veulent pas l'aider. Le petit cochon s'en va -en pleurant. Il rencontre un forgeron, qui lui fait une maison en -fonte[123]. - -Le loup arrive. «Eh! gros cochon, ouvre-moi la porte!--Non.--Eh bien! -je renverserai ta maison.» Il renverse la maison du gros cochon et le -mange; même chose se passe avec le moyen cochon; mais le loup ne peut -renverser la maison de fonte du petit cochon. - - -NOTES: - -[123] Il y a, dans le pays, un haut-fourneau. - - -REMARQUES - - Des récits analogues ont été recueillis dans la Haute-Bretagne, en - Angleterre, dans le Tyrol italien, dans le Mantouan, dans le pays - vénitien, en Espagne. - - Le conte qui, pour l'ensemble, se rapproche le plus du nôtre, est - le conte anglais (Halliwell, _Nursery Rhymes_), qui a été traduit - par M. Brueyre dans ses _Contes populaires de la Grande-Bretagne_ - (p. 351). En voici l'analyse: Une vieille truie envoie ses trois - petits cochons chercher fortune. Le premier rencontre un homme - portant une botte de paille; il se fait donner la botte de paille - et s'en construit une maison. Le loup arrive, et, comme le petit - cochon ne veut pas le laisser entrer, il lui dit qu'il renversera - sa maison, ce qu'il fait, après quoi il mange le petit cochon. Le - second petit cochon se fait une maison avec une botte de genêts; - même aventure lui arrive avec le loup. Le troisième se bâtit, - avec des briques qu'un homme lui a données, une maison solide, et - le loup ne peut la renverser.--Vient ensuite une seconde partie, - qui correspond à la première partie du conte lorrain: Le loup, - voyant qu'il ne peut renverser la maison du petit cochon, dit à - celui-ci qu'à tel endroit il y a un beau champ de navets; il lui - donne rendez-vous pour le lendemain à six heures du matin. Le petit - cochon se lève à cinq heures et va prendre les navets. Quand le - loup arrive pour chercher le petit cochon, ce dernier lui dit qu'il - est de retour et qu'il a rapporté une bonne potée de navets. Le - loup lui propose alors de venir le prendre le lendemain matin, à - cinq heures, pour le conduire à un beau pommier. Le petit cochon se - lève à quatre heures; mais la course est longue, et, en revenant, - il voit arriver le loup, qui lui demande où sont les pommes. Le - petit cochon lui en jette une bien loin, et, pendant que le loup - va la ramasser, il regagne son logis en toute hâte. Le lendemain, - le loup lui demande s'il veut venir avec lui à la foire. Le petit - cochon dit oui. Il se lève avant l'heure convenue et achète à la - foire une baratte. En revenant, il aperçoit le loup; il se cache - bien vite dans la baratte et se laisse rouler jusqu'au bas d'une - colline. Le loup, effrayé à cette vue, s'enfuit. Quand il apprend - que le petit cochon l'a encore attrapé, il déclare qu'il descendra - chez lui par la cheminée et qu'il le mangera. Mais le petit cochon - met sur le feu un grand chaudron d'eau qu'il fait bouillir; le loup - tombe dedans et y périt. (Comparer pour cette fin notre nº 66, _la - Bique et ses Petits_.) - - Dans le conte italien du Mantouan (Visentini, nº 31), une veuve, - en mourant, dit à ses trois filles d'aller trouver leurs oncles et - de se faire bâtir par eux une petite maison pour chacune. L'aînée - demande à son oncle le fabricant de paillassons de lui faire une - maison de paillassons. La seconde se fait construire par son oncle - le menuisier une maison de bois. Enfin la dernière, Marietta, se - fait bâtir par son oncle le forgeron une maison de fer. Le loup - vient successivement enfoncer la porte des deux aînées, qui ne - voulaient pas lui ouvrir, et les mange. Mais il se casse l'épaule - contre la porte de fer de Marietta. Il se la fait raccommoder - avec des clous par un forgeron et va dire à Marietta que, si elle - veut venir avec lui le lendemain matin, à neuf heures, ils iront - cueillir des pois dans un champ voisin. «Volontiers», dit la jeune - fille. Mais elle se lève avant le jour, va cueillir les pois, et, - quand le loup arrive, elle lui montre les cosses qu'elle a jetées - par la fenêtre. Le jour d'après, où elle doit aller cueillir - des lupins avec le loup, elle lui joue encore le même tour. Le - troisième jour, il est convenu qu'on ira ensemble dans un champ de - citrouilles. Marietta y arrive de très bonne heure; mais le loup - s'est levé matin lui aussi. Quand elle l'aperçoit, elle fait un - trou dans une citrouille et s'y blottit. Le loup prend justement - cette citrouille et va la jeter par la fenêtre dans la maison de - Marietta. «Merci,» dit celle-ci, «j'étais dans la citrouille, et - tu m'as portée à la maison.» Alors le loup furieux veut descendre - par la cheminée de Marietta; mais il tombe dans un chaudron d'eau - bouillante qu'elle a mis sur le feu. - - * * * * * - - Les quatre contes de ce genre qu'il nous reste à citer n'ont pas la - seconde partie des contes anglais et italien, qui correspond à la - première partie de notre conte. - - Dans le conte du Tyrol italien (Schneller, nº 42), trois petites - oies, revenant de la foire et obligées de passer la nuit dans un - bois, se bâtissent chacune une maison, pour se protéger contre le - loup; la première, une maison de paille, la seconde, une maison de - bois, et la dernière, une maison de fer. Le loup vient près de la - maison de paille et dit à l'oie de lui ouvrir; sinon, il renversera - sa maison. L'oie n'ouvrant pas, le loup renverse la maison et avale - l'oie. Il fait de même pour la seconde, mais il ne peut renverser - la maison de fer; il s'y casse une patte. Il s'en fait refaire - une par le serrurier, puis il retourne demander à l'oie d'ouvrir, - pour qu'il se fasse cuire une soupe. L'oie lui répond qu'elle va - elle-même lui en faire cuire une. Elle fait bouillir de l'eau, dit - au loup d'ouvrir la gueule, et, par la fenêtre, elle lui verse - l'eau bouillante dans le gosier. Le loup meurt; l'oie lui ouvre - le ventre et en retire ses deux sœurs encore vivantes.--Le conte - vénitien (Bernoni, _Tradizioni_, p. 65) est presque identique à ce - conte tyrolien; seulement, pour renverser la maison des petites - oies, le loup recourt à une canonnade d'un certain genre, qu'on - nous dispensera de décrire[124]. - - Dans le conte breton (Sébillot, II, nº 53), la plus grande des - trois petites poules demande aux deux autres de l'aider à se faire - une maison, après quoi elle les aidera à son tour. Mais, quand elle - est entrée dans sa petite maison, elle dit à ses sœurs qu'elle y - est trop bien pour en sortir. La moyenne poule se fait aider par la - petite et lui ferme ensuite au nez la porte de sa maison. La petite - poule, bien désolée, rencontre un maçon qui lui bâtit une maison - solide, et, de peur du loup, elle jette des épingles partout sur le - toit. Le loup démolit la maison des deux plus grandes poules et les - mange; mais il se pique si fort aux épingles du toit de la petite - poule, qu'il en meurt. - - Le conte espagnol (Caballero, II, p. 53) a beaucoup de rapport - avec ce conte breton: Trois petites brebis se réunissent pour - bâtir une petite maison de branchages et d'herbe. Quand elle est - finie, la plus grande se met dedans, ferme la porte et laisse les - autres dehors. Celles-ci bâtissent une autre maison dans laquelle - s'enferme la seconde. La petite, restée seule, abandonnée, voit - passer un maçon, qui, touché de ses pleurs, lui construit une - maison toute hérissée de pointes de fer, pour qu'elle soit à l'abri - des attaques du _Carlanco_ (sorte de loup-garou). Le _Carlanco_ - vient, en effet, et dit à la plus grande brebis de lui ouvrir; sur - son refus, il enfonce la porte de branchages et mange la brebis. - Il mange aussi la seconde. Mais quand il arrive à la maison de la - troisième et qu'il veut ouvrir la porte, il se jette contre les - pointes, qui lui entrent dans le corps, et il périt. - - -NOTES: - -[124] Si nous nous souvenons bien, le loup, dans le conte de Montiers, -emploie un semblable moyen pour renverser les maisons des petits -cochons; il y va même d'un si grand zèle, à l'assaut de la troisième, -que son arrière-train se détache; il se le fait recoudre par une -couturière. (Comparer le passage du conte du Mantouan où le loup se -fait raccommoder l'épaule avec des clous par un forgeron, et aussi le -passage correspondant du conte tyrolien.) - - - - -LXXVII - -LE SECRET - - -Un homme a l'habitude de dire à sa femme, qui naturellement se récrie: -«Je te dis que tu me ferais bien pendre!» - -Un jour, il va acheter un porc, le tue et l'enterre dans la forêt. -Quand il rentre à la maison, sa femme lui dit: «Tu n'as pas l'air -gai.--Ah!» répond le mari, «si tu savais! J'ai tué mon camarade et je -l'ai enterré dans le bois. Surtout n'en dis rien à personne.» - -La femme s'en va chez la voisine, et à peine s'est-il passé un quart -d'heure qu'elle lui a conté toute l'affaire, en lui recommandant bien -de n'en point parler. La voisine jase à son tour, et le bruit de -l'assassinat parvient aux oreilles de la gendarmerie. - -Le brigadier se présente chez l'homme et lui enjoint de le conduire -dans la forêt à la place où il a enterré le cadavre. L'homme l'y -conduit, et, au grand ébahissement du brigadier, c'est un cochon que -l'on déterre. - -Rentré chez lui, l'homme dit à sa femme: «Quand je te disais que tu me -ferais bien pendre!» - - -REMARQUES - - Nous n'avons trouvé ce conte que dans trois collections de contes - populaires européens: dans la collection de contes siciliens - publiée par M. Pitrè (nºˢ 169 et 252); dans les _Contes de la - Haute-Bretagne_, de M. Sébillot (II, nº 49), et dans les contes - allemands de la principauté de Waldeck, recueillis par M. Curtze - (p. 161). - - Le premier conte sicilien est celui qui se rapproche le plus du - nôtre: Un homme est persuadé que sa femme lui veut tout le bien - du monde: elle lui fait tant de caresses! Il parle un jour à son - compère du bonheur qu'il a d'avoir une telle femme. Le compère, - qui est un fin matois, dit que c'est en paroles qu'elle l'aime, et - qu'il faudrait la mettre à l'épreuve. Le mari, d'après les conseils - du compère, achète au marché une tête de bélier encore saignante, - l'enveloppe dans un mouchoir et rentre chez lui, l'air tout - troublé. Il dit à sa femme qui regarde avec étonnement le mouchoir - ensanglanté: «J'ai tué un homme.» La femme va le dénoncer à la - justice. Le juge arrive et demande au mari où est la tête de celui - qu'il a assassiné. «Je l'ai jetée dans le puits,» dit le mari. On - fait descendre un homme dans le puits; il trouve la tête et crie: - «Mais elle a des cornes!» Le juge reste stupéfait. Voilà comment le - mari fut édifié sur le bien que lui voulait sa femme. - - Dans le conte breton, un homme, qui veut savoir si sa femme est - bavarde, coupe la tête d'un ajonc (_jan_, en patois) avec sa - faucille, et dit à sa femme qu'il a coupé la tête d'un Jean. La - femme se laisse aller à parler de la chose à sa voisine, qui va - prévenir la gendarmerie. Le brigadier et ses hommes se rendent à - l'endroit où l'homme travaille, et celui-ci leur montre la tête du - _jan_ qu'il a coupée. - - Dans le conte allemand, ce conte n'est qu'une partie d'un ensemble: - Un père conseille à son fils de ne pas planter de sapin dans sa - cour, de ne point avoir de pigeons, et de ne pas raconter à sa - femme tout ce qu'il a sur le cœur. Le fils, après la mort du père, - veut voir si celui-ci a eu raison de lui faire ces recommandations. - Il commence par planter un sapin dans sa cour: la chèvre du voisin - l'ayant fendu avec ses cornes, il la tue; de là procès et toute - sorte de désagréments. De même, à l'occasion des pigeons, qu'il - laisse sortir en temps prohibé, ennuis et amendes. Ensuite notre - homme tue un coq et l'enterre dans son jardin au pied d'un pommier. - Pendant la nuit, il ne fait que soupirer. «Qu'as-tu donc?» lui dit - sa femme.--«J'ai tué un homme et je l'ai enterré dans le jardin au - pied du pommier.» Trois mois après, il a, un jour, une dispute avec - sa femme et veut la frapper; celle-ci sort de la maison en criant: - «Coquin, sais-tu bien que tu as tué un homme et que tu l'as enterré - au pied du pommier?» On arrête le mari, on le conduit devant la - justice. L'affaire s'explique, et l'homme dit qu'il voit maintenant - que son père était bon prophète. - - La conclusion du second conte sicilien montre que ce conte a dû, à - l'origine, offrir de l'analogie, pour la forme générale, avec le - conte allemand. Après la découverte de la tête de bélier, il se - termine par ces conseils, mis dans la bouche du mari, et non de son - père: «Ne confiez pas de secret aux femmes; ne prenez pas de sbire - pour compère; ne louez pas de maison où il y ait une treille.» La - dernière recommandation est très faiblement justifiée dans le récit - tel qu'il existe actuellement.--Un conte napolitain, cité par M. - Pitrè (IV, p. 124), a les trois recommandations suivantes: «Ne - pas élever les enfants des autres; ne pas prendre de sbire pour - compère; ne pas confier ses secrets à sa femme;» mais, comme dans - le conte allemand et dans presque tous les contes que nous aurons - encore à résumer, c'est un père qui a légué ces conseils à son - fils. - - Tous les contes qui vont suivre,--contes orientaux ou contes - européens provenant de la littérature du moyen âge et du XVIe - siècle,--présenteront, comme ce conte allemand, notre thème en - combinaison avec d'autres éléments, parmi lesquels il occupe la - place prépondérante. - - - Prenons d'abord les contes qui, pour cette partie commune, se - rapprochent le plus du nôtre. - - Dans un conte afghan du Bannu (Thorburn, p. 178), un père, sur - son lit de mort, donne à son fils les trois conseils suivants: - Ne jamais confier un secret à sa femme; ne pas se lier d'amitié - avec un cipaye (soldat); ne pas planter d'arbre épineux dans sa - cour[125]. Ces conseils paraissent si peu raisonnables au jeune - homme, qu'aussitôt il se fait ami d'un cipaye; puis il plante un - arbre épineux dans sa cour; enfin, après avoir tué une chèvre, il - la jette dans un puits desséché et dit à sa femme en grand secret - qu'il a tué quelqu'un. Aussitôt la femme va parler, en grand - secret elle aussi, de l'assassinat à sa voisine. Quelque temps se - passe: l'arbre a grandi, le cipaye est devenu officier de police, - et l'histoire de l'assassinat est parvenue aux oreilles du roi. - L'officier de police est envoyé pour arrêter le prétendu meurtrier, - et il le trouve assis sous l'arbre épineux. Quand le jeune homme se - lève pour suivre l'officier, son turban reste pris dans les épines - de l'arbre, et l'officier, au mépris de leur ancienne amitié, - le traîne nu-tête devant le roi, sans lui laisser le temps de - dégager son turban. Quand il entend porter contre lui l'accusation - d'assassinat, le jeune homme raconte au roi comment son père lui - avait donné trois conseils, et comment il en a reconnu finalement - la justesse. Le roi fait faire des recherches dans le puits: on - trouve le squelette de la chèvre, et l'innocence du jeune homme est - reconnue. - - Un conte indien, recueilli chez les Kamaoniens, au pied de - l'Himalaya, est plus compliqué, et le cadre général diffère; - mais notre conte y forme toujours le noyau du récit (Minaef, nº - 28): Un prince s'en va par le monde. Avant de partir, il demande - à sa femme ce qu'elle veut qu'il lui achète. «Achète-moi quatre - choses,» dit-elle. «La première, le mauvais du bon; la seconde, - le bon du mauvais; la troisième, le chien de _kotwal_ (officier - de police); la quatrième, l'âne sur le trône.--Fort bien,» dit le - prince. Il marche, il marche, et arrive à Delhi. La première chose - qu'il fait, c'est d'envoyer chercher le kotwal, auquel il donne - une pièce d'or. Le kotwal lui procure une maison, et chaque jour - il reçoit du prince une pièce d'or. Bientôt le prince se lie avec - une _pâthar_ (courtisane), à qui il donne beaucoup d'argent.--Un - jour, le kotwal dit au prince: «Mahâradja, il y a ici une princesse - très belle, fille d'un pauvre roi, et qui est à marier. Elle vous - conviendrait admirablement.» Le prince la voit; elle lui plaît - et il l'épouse. S'en allant un jour à la chasse, il se dit qu'il - veut éprouver cette seconde femme. Il tue une chèvre sauvage et - lui coupe la tête; puis il enveloppe cette tête dans un mouchoir - et la rapporte à la maison, où il la pend à un clou. Sa femme - lui demandant ce que c'est, il répond que ce jour-là il n'a pas - trouvé de gibier, mais qu'il a rencontré un homme et lui a coupé - la tête. Pendant les six jours suivants, il fait le même manège. - Sa femme, effrayée, se dit qu'un beau jour il la tuera aussi. - Elle fait appeler le kotwal et lui dit: «Tu m'avais dit que je - serais mariée à un homme très bon. Eh bien! regarde; il a coupé la - tête à sept hommes.» Aussitôt le kotwal, qui recevait chaque jour - du prince une pièce d'or, court rapporter la chose au padishah. - «Comment l'as-tu su?» demande le padishah.--«C'est sa femme qui - me l'a dit.--Eh bien! qu'on le pende.» Alors le kotwal saisit le - prince et le conduit chez le padishah, pour qu'il soit pendu. La - pâthar, l'ayant su, accourt et obtient du padishah que l'on fasse - une enquête. Finalement les mouchoirs sont apportés; on les ouvre - et on en tire les sept têtes de chèvres. Le padishah demande au - prince pourquoi il a agi comme il l'a fait. Celui-ci répond: «Quand - j'ai quitté mon pays pour aller dans l'Hindostan, ma première femme - m'a dit de lui rapporter quatre choses. C'est pour avoir ces quatre - choses que j'ai agi de la sorte, et je les ai toutes maintenant. - La première, _le bon du mauvais_, c'est la pâthar. Elle ne mérite - pas de confiance; quiconque lui donne un _païs_ peut aller chez - elle; mais elle a cela de bon, qu'elle m'a sauvé.--La seconde - chose, _le mauvais du bon_, c'est la femme que j'ai épousée ici. Je - lui ai dit de garder le secret, et elle en a fait part au kotwal; - donc le mauvais du bon.--La troisième chose, _le chien de kotwal_, - c'est le kotwal lui-même. Je lui ai donné de trois à quatre cents - pièces d'or, et il s'est empressé de me mener à la potence: c'est - pourquoi il est le chien de kotwal.--La quatrième chose, _l'âne sur - le trône_, c'est toi. Tu as ordonné de me pendre sans avoir rien - vu de tes yeux, uniquement sur la parole du kotwal.» A ce discours - le padishah reste fort confus, et il donne au prince sa fille en - mariage et la moitié de son royaume. - - - D'autres contes se distinguent du nôtre en ce que ce n'est pas un - homme en général que le héros dit avoir tué, mais tel homme, ce qui - amène dans le récit certaines modifications. - - Ainsi, dans le dernier chapitre du _Livre du Chevalier de la Tour - Landry_, qui date probablement du temps de Louis XI, Caton donne, - en mourant, à son fils Catonnet trois conseils: d'abord, s'il avait - assez de bien, de ne pas se mettre «en subjection d'avoir office de - son souverain seigneur»; ensuite, de ne pas racheter d'homme qui - ait mérité la mort; en troisième lieu, d'«essayer sa femme avant - de lui découvrir nul grand conseil». Catonnet, tout au rebours des - recommandations de son père, se met au service de l'empereur de - Rome, délivre un voleur qu'on allait pendre, et, après avoir envoyé - dans le château d'un ami le fils de l'empereur confié à sa garde, - il dit à sa femme qu'il a tué le jeune homme et qu'il a fait manger - «en épices» son cœur à l'empereur et à l'impératrice. La femme - promet de se taire; mais, le lendemain, elle confie le secret à une - damoiselle, laquelle court le rapporter à l'impératrice. Au moment - où Catonnet va être pendu, le fils de l'empereur arrive bride - abattue et le fait mettre en liberté. - - M. Mussafia, dans les Comptes rendus de la classe - philosophico-historique de l'Académie de Vienne (t. LXIV, 1870, p. - 614), cite une comédie de Hans Sachs (XVIe siècle), tout à fait du - même genre: Pamphilus, maréchal de l'empereur Vespasien, a, lui - aussi, reçu de son père mourant trois conseils. Lui aussi il fait - disparaître pendant quelques jours Titus, le fils de l'empereur. - Puis il montre à sa femme un sac où est enfermé un veau égorgé, et - lui dit qu'il y a dans ce sac le corps de Titus, tué par lui dans - un mouvement de colère. - - Dans un conte de Straparola (XVIe siècle), résumé par M. Mussafia - (_loc. cit._, p. 612), il s'agit également de trois conseils - donnés à Salardo par son père mourant, et notamment du conseil - de ne pas confier de secret à sa femme. Pour éprouver la valeur - de ces conseils, Salardo, qui s'est mis au service du marquis de - Montferrat, prend le plus beau faucon du marquis et le cache; puis - il montre à sa femme un autre faucon qu'il a tué, et lui dit que - c'est celui du marquis: il faut qu'elle l'apprête pour le dîner et - qu'elle garde le secret. La femme lui ayant fait des reproches au - sujet de cette mauvaise action, il lui donne un soufflet. Alors - elle va l'accuser, et le marquis le condamne à mort. Mais il n'a - pas de peine à se justifier en faisant présenter au marquis par un - fidèle serviteur le faucon vivant. - - En Orient, un conte syriaque provenant des Juifs du district de - Salamâs, en Perse, au nord-ouest du lac Ourmia (R. Duval, pp. - 83-86), présente beaucoup de rapport avec le conte de Straparola: - Un vizir est grand favori du sultan son maître. Un jour, il voit - le bouffon de la cour en train de faire trois boules de terre; - il lui demande ce que cela signifie. Le bouffon lui répond: «Une - boule représente la tête de celui qui fait la joie du sultan; - une autre, la tête de celui qui abandonne parents et amis pour - s'attacher à des étrangers; la troisième, la tête de celui qui - dit à sa femme le secret de son cœur.» Le vizir réfléchit à ces - paroles, qui lui paraissent dites à son intention, et il veut voir - ce qu'elles peuvent avoir de sage. Le sultan a un cerf auquel il - tient beaucoup: le vizir dérobe ce cerf et le remet en garde à un - serviteur. Puis il fait tuer une chèvre et la fait mettre dans un - sac, qu'on porte de sa part à sa femme, en lui disant de le cacher. - Quand il rentre à la maison, il dit à sa femme: «Ce qu'il y a dans - le sac, c'est le cerf du sultan; je l'ai volé et tué; dans quelques - jours nous le mangerons.» Peu après le vizir cherche querelle à sa - femme et la frappe. Aussitôt celle-ci court trouver le sultan, et - lui dit que le vizir a volé et tué le cerf. Le sultan, furieux, - ordonne de couper la tête au vizir. Celui-ci obtient un répit d'une - heure et fait ramener le cerf par le serviteur à qui il l'avait - confié. Puis, à la demande du sultan, il explique comment il a - voulu mettre à l'épreuve les trois paroles du bouffon: maintenant - il a vu ce que l'on gagne à quitter parents et amis pour s'attacher - à des étrangers; ce que le sultan lui a voulu faire, à lui son - favori, pour un cerf; enfin ce qui arrive quand on révèle à sa - femme le secret de son cœur. - - Nous ne ferons que mentionner un conte kalmouk, altéré, dont - M. R. Kœhler a donné le résumé dans les _Gœttingische Gelehrte - Anzeigen_ (1871, t. I, p. 124 seq.), et nous arriverons à un conte - évidemment indien, qui a été inséré dans le _Kandjour_ thibétain - (Schiefner, _Indische Erzæhlungen_, dans les _Mélanges asiatiques_ - de l'Académie de Saint-Pétersbourg, t. VII, p. 701). Voici, de ce - conte, ce qui a du rapport avec les contes précédents: Mahaushadha - est devenu le premier ministre du roi Djanaka, dont il a épousé - la fille. Un jour, le roi demande à ses ministres à qui il faut - confier un secret. Mahaushadha répond qu'il ne faut confier un - secret à personne, et à sa femme moins encore qu'à tout autre. - «Je te le ferai voir, ô roi.» Quelque temps après, le paon du roi - s'étant échappé, Mahaushadha l'attrape et le cache; puis il en - prend un autre semblable et l'apporte à la princesse, sa femme. «Tu - sais,» lui dit-il, «que le paon du roi s'est échappé du palais. Le - voici; fais-le moi cuire, sans en rien dire à personne.» Plus tard, - il trouve moyen d'exciter la colère de sa femme, et celle-ci court - aussitôt au palais raconter au roi son père l'histoire du paon. Les - vers que Mahaushadha prononce en allant au supplice: «Le roi ne - devient jamais un ami, le bourreau ne connaît plus personne, il ne - faut pas confier un secret aux femmes, etc.», montrent que ce conte - indien est une forme écourtée des contes précédents, où l'on se - propose de justifier non pas un conseil, une maxime seulement, mais - plusieurs. - - - Ce conte a pénétré chez les nègres de la Sénégambie - (Bérenger-Féraud, p. 11): Un sage, nommé Cothi Barma, ayant eu un - enfant, lui laisse croître quatre touffes de cheveux, au lieu de - lui raser la tête, comme cela se fait d'ordinaire chez les Ouolofs, - et il dit à qui veut l'entendre: «Chacune de ces touffes représente - une vérité connue de moi seul et de ma femme.» Le _Damel_ (chef), - son ami, à qui il a rendu de grands services, lui demande souvent - quelles sont ces vérités, mais Cothi reste muet. Alors le Damel - fait venir la femme du sage, et, à la fin, celle-ci lui dit: «Mon - mari prétend que la première touffe signifie: Un roi n'est ni un - protecteur ni un ami. La seconde: Un enfant du premier lit n'est - pas un fils, c'est une guerre intestîne. La troisième: Il faut - aimer sa femme, mais ne pas lui dire son secret. La quatrième: Un - vieillard est nécessaire dans un pays[126].» Le Damel est très - irrité de la première sentence, et il ordonne d'arrêter Cothi et - de le conduire au supplice. Quand les gens du pays voient le sage - en prison, un vieillard des plus influents va trouver le Damel et - fait tant qu'il obtient sa grâce. Mais Cothi était déjà arrivé au - lieu où il devait être décapité, et déjà un fils que sa femme avait - eu d'un premier lit avait obtenu du bourreau l'autorisation de le - dépouiller de ses vêtements, disant qu'ils devaient lui revenir en - héritage, et qu'il ne voulait pas qu'ils fussent tachés de sang. - La grâce accordée, le Damel fait des reproches publics à Cothi, - qui lui répond: «C'est moi qui ai raison en tous points. La preuve - qu'un roi n'est ni un ami ni un protecteur, c'est que, dans un - moment d'humeur, vous m'avez condamné à mort. La preuve qu'un mari - ne doit pas confier son secret à sa femme, c'est que la mienne m'a - trahi auprès de vous. La preuve qu'un enfant du premier lit n'est - pas un fils, mais une guerre intestine, c'est qu'au lieu de me - pleurer, mon fils m'a fait dépouiller de mes habits pour les avoir - sans taches. Enfin, la preuve qu'un vieillard est nécessaire à son - pays, c'est que vous avez accordé ma grâce à un vieillard, quand - vous l'aviez refusée à tant d'autres solliciteurs.» - - -NOTES: - -[125] Comparer le «sbire» des contes sicilien et napolitain, et le -«sapin» du conte allemand. - -[126] Les touffes de cheveux du conte sénégambien rappellent les boules -de terre du conte des Juifs de Salamâs. - - - - -LXXVIII - -LA FILLE DU MARCHAND DE LYON - - -Il était une fois la fille d'un marchand de Lyon. Sa mère, qui ne -l'aime pas, ordonne un jour à un serviteur de la tuer et de lui -apporter son cœur tout vif. Le serviteur ne peut se décider à exécuter -cet ordre; il prend le cœur d'un chien et le porte à sa maîtresse. La -jeune fille s'enfuit dans la forêt et se cache dans le creux d'un chêne. - -Un jour qu'un comte est à la chasse dans cette forêt, ses chiens -s'arrêtent devant l'arbre et se mettent à aboyer. Le comte, étant -arrivé, se dit qu'il y a quelqu'un de caché dans l'arbre. «Sors d'ici, -créature!» dit-il, «sinon je te tue.» La jeune fille sort de l'arbre, -et le comte la recueille dans son château. Bientôt il l'épouse, et elle -lui donne un fils. - -La mère du comte n'aime pas sa belle-fille. Un jour, la jeune femme -s'en va dans son carrosse faire des emplettes à la ville, ayant avec -elle son petit enfant. Le cocher et le laquais l'insultent, sachant que -la mère du comte la déteste. Ils prennent l'enfant et le jettent sur la -route, où il est écrasé. - -La jeune femme saute en bas de la voiture, à demi morte, et se réfugie -dans un village. Elle prend des habits d'homme et se fait appeler -Petit-Jean. - -[Ici nos notes sont tout à fait incomplètes. Dans une occasion que -nous ne pouvons préciser, le comte se trouve dans la même maison que -Petit-Jean, probablement dans une auberge où ce dernier est en service. -Petit-Jean est invité à conter une histoire. Il fait alors le récit de -tout ce qui lui est arrivé. Le comte reconnaît sa femme et la ramène -dans son château. Le cocher et le laquais sont brûlés vifs.] - - -REMARQUES - - Ce conte se rattache, pour la première partie (jusqu'au déguisement - de la jeune femme), à un groupe de contes que M. Kœhler a étudié - dans ses remarques sur le conte sicilien nº 24 de la collection - Gonzenbach. Il se rapproche surtout, pour cette première partie, - d'un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 50), dont voici - l'analyse: Une mère, jalouse de la beauté de sa fille, charge - un homme de la tuer et de lui apporter son cœur comme signe de - l'exécution de cet ordre. L'homme se laisse toucher par les pleurs - de la jeune fille, et apporte à la mère le cœur d'un chien. Au - bout d'assez longtemps, la jeune fille, s'imaginant que sa mère a - regret de sa cruauté, revient au pays. Sa mère ordonne de nouveau - au même homme de la tuer et de lui apporter ses mains. L'homme - coupe les mains de la jeune fille, mais ne la tue pas. Elle vit - pendant longtemps dans une forêt, se réfugiant la nuit dans le - creux d'un vieux saule. Un jour que le fils du roi est à la chasse, - il l'aperçoit et croit d'abord que c'est un animal singulier; il - la poursuit jusqu'à son arbre. Il l'en fait sortir et l'emmène - dans son château, où bientôt il l'épouse, malgré la reine sa - mère. Quelque temps après il part pour la guerre, et, pendant son - absence, la jeune femme accouche de deux enfants. La reine-mère - envoie dire à son fils qu'elle est accouchée de petits chiens. Le - prince répond qu'à son retour il verra ce qu'il y aura à faire. La - reine-mère envoie un second messager pour faire savoir au prince - qu'en présence de l'irritation du peuple, elle est obligée de faire - brûler sur la place publique la jeune reine et sa progéniture. - Mais la jeune reine a eu vent de ce dessein, et elle s'enfuit - dans la forêt avec ses enfants. Elle rencontre deux personnages - à l'air vénérable, saint Jean et saint Joseph, qui baptisent les - enfants et donnent à la mère une belle maison dans la forêt; - puis la Sainte-Vierge lui dit de plonger ses moignons dans une - certaine fontaine, et il lui repousse des mains. Au bout de six - ans, le prince, étant à la chasse, s'égare dans la forêt et demande - l'hospitalité dans la maison. Sa femme se fait reconnaître, et - désormais ils vivent heureux. - - Ce type de conte,--qui se retrouve avec quelques modifications - dans le conte sicilien indiqué plus haut, dans un conte du Tyrol - allemand (Zingerle, II, p. 124), dans un conte allemand (Prœhle, - I, nº 36), dans un conte lithuanien (Leskien, nº 46), dans un - conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 15), dans un conte - normand (Fleury, p. 151), et, pour l'introduction, dans un conte - serbe (Vouk, nº 33),--est apparenté avec une sorte de légende, - bien connue au moyen âge, et dont M. le comte de Puymaigre a - étudié un grand nombre de formes européennes dans son ouvrage - intitulé _Folklore_ (Paris, 1885). La forme littéraire la plus - ancienne de cette légende se trouve dans un poème du moyen âge, - le _Roman de la Manekine_, œuvre de Philippe de Beaumanoir, le - célèbre jurisconsulte du XIIIe siècle. On a publié également un - «mystère» où ce roman est dramatisé. Voici, en quelques mots, le - sujet de cette histoire: Un roi de Hongrie, resté veuf, est supplié - par ses barons de se remarier. Il a promis à la défunte reine de - n'épouser qu'une femme qui lui ressemblerait; ne trouvant cette - ressemblance que dans sa fille nommée Joie, il veut l'épouser. - Celle-ci, apprenant le dessein de son père, se coupe la main - gauche, qui tombe dans une rivière. Le roi, furieux, la condamne - à être brûlée vive. Un mannequin,--de là le titre du roman,--est - mis à la place de Joie, qu'on embarque. Elle aborde en Ecosse, - où le roi du pays s'éprend d'elle et l'épouse malgré sa mère. Au - bout d'un an, il part pour une expédition lointaine; pendant son - absence, Joie met au monde un beau petit prince. La reine-mère - intercepte la lettre qui annonce au roi cet heureux événement, et - lui en substitue une autre où l'on raconte que la jeune reine est - accouchée d'un monstre. Le roi ordonne d'attendre son retour avant - de rien décider sur le sort de Joie. A cette lettre, sa mère en - substitue de nouveau une autre, où il est enjoint au sénéchal de - livrer Joie au bûcher. Cette fois encore la reine est sauvée par - un mannequin qu'on brûle à sa place, et elle s'embarque avec son - enfant. Le roi revient, découvre la vérité, fait enfermer sa mère - et se met en quête de sa femme. Au bout de sept ans, il la retrouve - à Rome. Là est aussi le roi de Hongrie, tourmenté par ses remords; - il fait dans une église une confession publique. Joie, témoin de - son repentir, se fait connaître. On retrouve dans une fontaine la - main coupée, qui jadis a été avalée par un esturgeon, et, grâce à - une bénédiction du Pape, cette main va se rattacher au bras de la - reine. - - Ce trait de la main coupée, qui se retrouve dans la plupart des - versions de cette légende, figure aussi dans les divers contes - populaires énumérés plus haut: dans tous, la méchante mère ordonne - à ceux qu'elle envoie tuer sa fille de lui apporter les mains de - celle-ci, en signe d'exécution de ses ordres. - - M. E. Legrand, dans ses _Contes grecs_ (p. 24), donne la traduction - d'une autre légende de cette famille, extraite d'un livre de piété - qui a été composé au XVIIe siècle par un moine crétois et qui est - encore très populaire en Grèce. Cette forme grecque de la légende - est plus voisine des contes cités au commencement de ces remarques - que la _Manekine_ et les récits du même groupe. Ainsi, nous y - trouvons une reine qui, jalouse de la beauté de sa belle-fille, - ordonne à un serviteur de la tuer et de lui apporter les mains de - la princesse. - - - Il est intéressant de constater qu'un conte syriaque du type - de notre nº 28, _le Taureau d'or_, et dans lequel un père veut - également épouser sa fille (voir le résumé de la première partie de - ce conte syriaque dans les remarques de notre nº 28, I, p. 279), - a une seconde partie, du reste indépendante de la première, qui - présente une suite d'aventures non sans analogie avec les récits - précédents (c'est à peu près le thème de _Geneviève de Brabant_): - La jeune reine Çabha a mis au monde deux enfants aux cheveux d'or - et d'argent, un garçon et une fille. Un jour que le prince est à - la chasse, l'intendant fait d'odieuses propositions à la reine, - qui les repousse avec indignation. Alors l'intendant tue le petit - garçon et dit ensuite au prince que Çabha a cherché à le faire - tomber dans le péché et que, de dépit de voir sa résistance, elle a - tué son propre fils, pour lui attribuer ce meurtre[127]. Le prince - ordonne de porter la mère et les enfants dans la montagne, de les - tuer et de lui apporter de leur sang, pour qu'il le boive. Les - serviteurs chargés de l'exécution de cet ordre se contentent de les - abandonner dans la montagne; ils tuent un oiseau et rapportent son - sang au prince. Çabha, restée seule dans ce désert, voit bientôt - sa fille mourir; elle prend le corps de l'enfant et celui de son - frère assassiné et les lave dans une certaine fontaine avant de - les ensevelir. Alors, par la grâce de Dieu, ils reviennent à la - vie. Dieu donne aussi à Çabha un beau château. Plus tard, le prince - passe du côté de ce château. Çabha dit à son fils de l'inviter - à entrer. Elle paraît, le visage voilé, devant le prince et lui - dit de rendre un jugement sur ce qu'elle va lui exposer. Elle lui - raconte alors toute son histoire, et le prince la reconnaît. - - Un conte swahili de l'île de Zanzibar n'est pas non plus sans - rapport avec le thème de la «Jeune fille aux mains coupées»; - on y retrouve, disposés et motivés d'une façon particulière, - plusieurs des éléments importants de ce thème: la main coupée, - puis miraculeusement rétablie; la jeune fille trouvée dans la - forêt par un prince qui l'épouse, et ensuite calomniée; enfin la - reconnaissance des deux époux. Voici ce conte swahili (E. Steere, - p. 393): Un père, en mourant, dit à son fils et à sa fille: «Que - voulez-vous avoir, ma bénédiction ou ma fortune?--La fortune,» - dit le fils.--«La bénédiction, dit la fille. La même chose se - renouvelle à la mort de la mère[128]. Le fils prend tout le bien; - il enlève même à sa sœur deux objets qui la faisaient vivre, et - vient enfin chez elle pour couper une plante produisant des fruits, - sa seule ressource. La jeune fille lui dit qu'avant de couper cette - plante, il faudra qu'il lui coupe la main. Il le fait. Alors elle - s'en va dans la forêt et monte sur un arbre. Ses larmes tombent - sur un fils de roi, qui l'emmène et l'épouse. Le frère de la jeune - femme, apprenant où elle est, va dire au roi, père du prince, en - l'absence de ce dernier, qu'elle a eu plusieurs maris et qu'elle - les a tous tués. On la conduit hors de la ville, avec son petit - enfant. Quand le prince est de retour, on lui dit que sa femme et - son fils sont morts. La jeune femme a l'occasion de rendre service - à un serpent, qui lui conseille de tremper son bras dans un certain - lac, et la main repousse. Elle vit quelque temps chez les parents - du serpent. Comme elle désire retourner chez elle, le serpent, son - obligé, lui dit: «Demandez à mon père son anneau, et à ma mère - son coffret.» Les serpents sont très affligés de cette demande, - mais ils donnent néanmoins l'anneau et le coffret. Par la vertu de - l'anneau, qui fait avoir tout ce que l'on désire, la jeune femme se - procure une grande maison, à côté de la ville de son mari. Le roi, - le prince et leur suite viennent voir la maison; la jeune femme les - reçoit et se fait reconnaître. - - Cette dernière version de cette histoire, avec son serpent - reconnaissant, nous paraît avoir, sur certains points, un cachet - plus primitif que les autres, une forme plus voisine de la forme - originale. Apporté évidemment par les Arabes dans l'île de - Zanzibar, ce conte, ainsi que la plupart des contes arabes, doit - être originaire de l'Inde. - - * * * * * - - Pour la seconde partie de notre conte,--celle où l'héroïne se - déguise et est invitée à conter une histoire, en présence de son - mari, qui ne l'a pas reconnue,--nous avons à citer particulièrement - un conte toscan (Nerucci, nº 51). Ce conte se rapproche, pour le - commencement, du conte syriaque: tous les malheurs dont Caterina - est victime lui ont été suscités par son précepteur, dont elle a - repoussé les propositions infâmes; c'est sur le rapport de cet - homme que le roi, père de Caterina, a ordonné à ses serviteurs de - conduire celle-ci dans la forêt pour la tuer et de lui rapporter - sa langue; c'est encore le précepteur qui, après le mariage de - Caterina avec un prince, égorge leur enfant, pendant l'absence du - prince.--A partir de cet endroit, la ressemblance avec le conte - lorrain s'accentue: Caterina, désespérée, quitte sa maison, se - déguise en paysanne et s'engage comme servante dans une auberge. - Il arrive qu'un jour le prince, mari de Caterina, son père et le - précepteur entrent ensemble dans cette auberge, au retour d'une - chasse. Le prince, qui est toujours triste depuis la disparition de - sa femme, dit qu'il aimerait à entendre un conte pour se distraire. - On demande à Caterina, que personne ne reconnaît sous ses habits - de paysanne, d'en conter un. Alors elle raconte l'histoire de la - «malheureuse Caterina». Son père et son mari la reconnaissent, et - le précepteur est brûlé vif. - - En Orient, un conte arabe d'Egypte (Spitta-Bey, nº 6) offre - une grande ressemblance avec ce conte toscan et avec le nôtre: - L'héroïne, restée seule au pays pendant que ses parents font un - pèlerinage, est en butte aux obsessions du cadi qui, sans cesse - repoussé, écrit au père, pour se venger, qu'elle se conduit mal. - Le père envoie son fils avec ordre d'emmener la jeune fille dans - le désert, de l'y égorger et de remplir de son sang un flacon. Le - frère, au lieu de la tuer, l'abandonne dans le désert, pensant - qu'elle sera dévorée par les bêtes féroces, et il remplit un - flacon du sang d'une gazelle. La jeune fille monte sur un arbre; - un fils de roi la voit, l'emmène et l'épouse. Il en a deux fils et - une fille. Un jour, elle part avec ses enfants pour aller visiter - ses parents, accompagnée d'une escorte, que commande le vizir. - Celui-ci, pendant le voyage, fait des propositions criminelles à la - jeune femme, et, pour briser sa résistance, tue successivement ses - trois enfants. Elle trouve moyen de lui échapper. Elle rencontre un - garçon qui fait paître des moutons, change de vêtements avec lui, - puis s'engage comme valet chez un cafetier. De retour auprès du - roi, le vizir lui dit que sa bru est une ogresse qui a mangé ses - enfants et s'est enfuie dans le désert. Le roi se met immédiatement - en route avec le vizir pour chercher l'ogresse et la mettre à - mort. D'un autre côté, le père de la jeune femme, ayant appris - que son fils ne l'avait pas tuée, dit au cadi qu'il est cause de - sa fuite et qu'ils se mettront tous les trois à sa recherche. Un - soir, les deux compagnies se rencontrent dans le café où sert la - jeune femme.[129] Le roi demandant si quelqu'un veut raconter une - histoire, le prétendu valet raconte la sienne. On rend justice à - son innocence, et le cadi ainsi que le vizir sont brûlés vifs. - - -NOTES: - -[127] Dans le conte italien du XVIe siècle, que nous avons analysé -dans les remarques de notre nº 28 (I, p. 278) et qui est très voisin -du conte syriaque pour sa première partie, l'indigne père de la jeune -reine vient, sous un déguisement, tuer les enfants de celle-ci, pour -lui faire attribuer ce crime. - -[128] Il est curieux de retrouver à peu près ce début dans des contes -écossais et irlandais: Au moment où l'aînée de trois sœurs quitte -la maison de sa mère, celle-ci lui demande si elle veut moitié d'un -gâteau avec sa bénédiction ou le tout avec sa malédiction. Elle préfère -tout le gâteau. Même demande est faite ensuite à chacune des deux -autres filles, et la plus jeune, seule, préfère la bénédiction. (Voir -Campbell, nºˢ 15, 17; Kennedy, I, p. 54.)--Des contes portugais du -Brésil (Roméro, nºˢ 7, 20, 21) présentent un semblable passage. - -[129] Pour ce passage caractéristique, le conte toscan et le conte -arabe se ressemblent, comme on voit, complètement. En revanche, le -conte lorrain a en commun avec le conte arabe le trait du déguisement -de la jeune femme en homme. - - - - -LXXIX - -LE CORBEAU - - -Une femme veut à toute force acheter un corbeau. Son mari le lui -défend. Comme il est obligé de s'absenter et qu'il se défie d'elle, -il dit à un mendiant qu'il rencontre sur la route d'aller demander -l'hospitalité dans sa maison: «Tu verras si ma femme a acheté quelque -chose.» - -Le mendiant va frapper à la porte et demande qu'on veuille bien le -recevoir. «Nous ne pouvons vous loger,» dit la femme.--«Ah!» dit le -mendiant, «ayez pitié d'un pauvre homme qui ne voit goutte et n'entend -goutte.--Puisqu'il ne voit goutte et n'entend goutte,» se dit la femme, -«il ne me gênera pas.» Et elle ouvre la porte au mendiant. Pendant -qu'il est là, feignant toujours d'être aveugle et sourd, elle achète -le corbeau dont elle avait envie; puis elle se fait du gâteau et va -chercher une bouteille de vin. - -Tout à coup on frappe. La femme cache vite le corbeau sous le lit, -le gâteau sous la huche, et la bouteille derrière le seau. «Qui est -là?--C'est moi,» dit le mari. Elle lui apprête sa soupe, et l'homme -dit au mendiant de venir manger avec lui. Pendant qu'ils sont à table, -l'homme demande au mendiant de lui raconter quelque chose. «Je ne sais -rien.--Depuis longtemps que vous voyagez, vous devez avoir vu bien des -choses.--Eh bien!» dit le mendiant, «je vais vous raconter ce qui m'est -arrivé un jour. J'ai vu un loup aussi noir que le corbeau qui est sous -votre lit; j'ai vu une pierre aussi ronde que le gâteau qui est sous -votre huche, et j'ai saigné du sang aussi rouge que le vin qui est -derrière votre seau.» - -Le mari tire le corbeau de dessous le lit, le gâteau de dessous la -huche et la bouteille de derrière le seau. - - -REMARQUES - - Un conte vénitien (Bernoni, I, nº 7) nous donne une forme bien - complète de ce conte: La femme d'un pêcheur est infidèle à son - mari. Celui-ci partant pour la pêche, elle en avertit son amant, - qui lui envoie un lièvre, un fromage et une bouteille de vin. Il - arrive ensuite lui-même. Cependant une tempête s'est élevée. Un - vieux bonhomme vient demander l'hospitalité. La femme lui dit - d'entrer, mais d'être discret. Tout à coup on sonne à la porte. - La femme met le lièvre sur le manteau de la cheminée, le fromage - sur la dalle du balcon, la bouteille derrière la porte, et elle - cache son amant sous le lit. Elle ouvre alors à son mari, qui lui - dit de lui préparer à souper. Il fait manger avec lui le vieux - bonhomme, en lui demandant de lui raconter un conte. «Je n'en sais - pas.--Alors racontez n'importe quoi.--Eh! bien, je vais raconter - une chose qui m'est arrivée. Passant un jour dans un champ, j'ai - vu une bête aussi grande ... Comment dire?... aussi grande que le - lièvre qui est sur le manteau de la cheminée.» Le mari lève les - yeux et voit le lièvre. «Je lui ai jeté une pierre aussi grosse ... - que le fromage qui est sur le balcon.» Le mari regarde et voit le - fromage. «Il a coulé autant de sang et aussi noir ... que le vin - qui est dans la bouteille derrière la porte. Ensuite la bête est - morte, mais elle faisait des yeux ... des yeux comme l'homme qui - est sous le lit.» Le pêcheur prend un bâton et reconduit à grands - coups le galant à la porte; puis il corrige d'importance sa femme. - Après quoi il invite le vieux bonhomme à se régaler avec lui des - victuailles qui avaient été préparées pour les autres. - - Ce conte vénitien,--dont un autre conte italien, recueilli à - Livourne (G. Papanti, nº 2), reproduit les principaux traits,--se - rattache à un thème qui se trouve parfois lié avec le thème de nos - nºˢ 10, _René et son Seigneur_, et 20, _Richedeau_. Le corbeau, - dont il est parlé au commencement du conte lorrain, est un débris, - qui n'a plus de signification, de certaines variantes de ce même - thème. Dans ces variantes, en effet, le personnage qui correspond - au mendiant donne le corbeau pour un devin et lui fait dire, par - des signes de tête, ce qui s'est passé dans la maison où on l'a - reçu, c'est-à-dire, en réalité, ce qu'il a vu lui-même. Nous avons - donné, dans les remarques de notre nº 20, _Richedeau_ (I, p. 229), - une variante lorraine de ce type. - - A ce propos, nous ferons remarquer qu'on a trouvé, en Orient, un - conte syriaque du nord de la Mésopotamie (Prym et Socin, II, nº - 71, p. 293), qui, dans sa forme assez fruste, peut être rapproché - du conte vénitien et des contes dont nous venons de dire un mot: - Un renard rencontre un homme et lui dit: «Veux-tu que nous nous - jurions l'un à l'autre amitié de frères?» L'homme y consent. Ils - arrivent ensemble dans un village et entrent dans une maison, - où une femme aux paupières fardées vient justement de tirer son - pain du four. Le renard lui demande un morceau de pain; elle le - chasse. Puis elle émiette plusieurs pains tout chauds et y mélange - du beurre; cela fait, elle sort pour aller chercher son amant. - Pendant ce temps, le renard et son compagnon rentrent dans la - maison. Le renard dit à l'homme de se cacher dans un coffre à - grain, et lui-même s'en va dans son trou. La femme, étant revenue - avec son amant, le régale de pain beurré. Tout à coup on entend - les pas du mari. La femme dit à son amant de se cacher dans le - coffre à grain. Il s'y fourre bien vite, et s'y trouve, à sa grande - surprise, avec le camarade du renard; mais il n'ose pas faire de - bruit. Le mari demande à manger à sa femme; elle lui donne du pain - dur. Sur ces entrefaites, arrive le renard, qui est sorti de son - trou. Il demande du pain à la femme qui le repousse encore une - fois. Alors le renard dit au mari: «Il y a ici du pain beurré.» - Et il lui montre la place. «Pour qui ce pain beurré?» dit le mari - à la femme.--«Pour toi.--Pourquoi ne me l'as-tu pas présenté?--Je - l'avais oublié.--Mensonge,» dit le renard, «c'était pour tes amants - qui sont dans le coffre à grain.» Le mari ouvre le coffre et y - trouve les deux hommes; il les tue et tue aussi sa femme. Puis il - dit au renard de manger avec lui le pain beurré. - - * * * * * - - Au XVIIe siècle, le Napolitain Basile insérait dans son - _Pentamerone_ (nº 20) un conte qui ressemble beaucoup au nôtre - ainsi qu'au conte vénitien: Cola Jacovo, riche et avare, voit tous - les jours arriver à l'heure du dîner un «compère» qui se fait - inviter. Croyant un jour que ce parasite a quitté le pays, il dit - à sa femme Masella que, pour célébrer cet heureux évènement, il - faut préparer un bon dîner: elle apprête donc une anguille, fait - un gâteau et achète une bouteille du meilleur vin. Au moment où - ils vont se mettre à table, on frappe, et Masella aperçoit par la - fenêtre le compère. Vite elle met l'anguille dans le buffet, la - bouteille sous le lit, le gâteau entre les coussins, et Cola se - cache sous la table. Pendant ce temps, le compère, qui a tout vu - par le trou de la serrure, ne cesse de heurter. Quand Masella lui - ouvre enfin, il se précipite dans la chambre, l'air tout effaré, - et Masella lui demandant ce qui lui est arrivé: «Pendant que - j'attendais devant la porte,» dit-il, «il m'est passé entre les - jambes un serpent aussi long que l'anguille que tu as mise dans - le buffet. Tout tremblant, j'ai ramassé une pierre aussi grosse - que la bouteille qui est sous le lit, je l'ai jetée à la tête du - serpent, et, en l'écrasant, j'en ai fait un gâteau comme celui qui - est là-bas entre les coussins. En mourant, le monstre me regardait - avec des yeux aussi fixes que le compère là sous la table, de sorte - que mon sang se glaçait dans mes veines.» A ce moment, Cola sort - de dessous la table et dit si vertement son fait au compère, que - celui-ci s'en va tout penaud. - - * * * * * - - D'autres contes présentent la même idée sous une forme particulière. - - Dans un conte portugais du Brésil (Roméro, nº 42), un homme est - marié à une femme très maniérée, qui affecte de ne jamais manger - devant lui, pour lui faire croire qu'elle vit de l'air du temps. - Le mari ayant remarqué cette affectation, lui dit un jour qu'il - va faire un long voyage; mais, au lieu de partir, il se cache - derrière la cuisine. Dès que la femme se voit seule, elle dit à la - négresse de lui préparer un tapioca bien épais pour son déjeuner. - Elle mange tout. Plus tard, elle fait tuer un chapon et se le fait - mettre en ragoût, avec force sauce. Elle n'en laisse rien. Plus - tard encore, elle se fait accommoder des pâtes de manioc très fines - pour son goûter. Le soir, elle soupe d'autres pâtes sèches et de - café. Sur ces entrefaites, il tombe une forte averse. La négresse - est en train de desservir, quand rentre le maître de la maison. Sa - femme lui dit: «O mon mari, comment par cette pluie n'êtes-vous pas - mouillé?» Le mari répond: «Si la pluie avait été aussi épaisse que - le tapioca que vous avez mangé ce matin, j'aurais été aussi _saucé_ - que le chapon que vous avez mangé à dîner; mais, comme elle était - aussi fine que les pâtes de votre goûter, je suis resté aussi sec - que les pâtes de votre souper.» - - Un autre conte portugais, recueilli dans le Portugal même (Braga, - nº 83), ressemble beaucoup à ce conte brésilien.--Comparer un conte - italien des Abruzzes (Finamore, nº 52), assez altéré. - - - - -LXXX - -JEAN LE PAUVRE & JEAN LE RICHE - - -Une veuve, qui a deux fils, a donné tout son bien au plus jeune, qu'on -appelle Jean le Riche. L'aîné, Jean le Pauvre, a femme et enfants, -et pas grand'chose pour les nourrir. Un jour qu'il n'a plus de lard -à mettre au pot, il dit en lui-même, comme s'il parlait à son frère: -«Tu m'as volé, mais je t'attraperai.» Son frère avait deux porcs; Jean -trouve moyen d'en faire mourir un, puis il se le fait donner par son -frère. - -Leur mère étant tombée malade, Jean le Riche fait dire à son frère de -venir la voir. Jean le Pauvre y va. Il avait dans sa poche une croûte -de pain qui y était bien depuis sept ans; il la donne à la vieille -femme; la voilà qui étrangle, la voilà morte. - -Jean le Pauvre dit à son frère: «Il faut lui mettre ses beaux -ornements, son beau bracelet pour l'enterrer. Tu m'as volé,» disait-il -en lui-même, «mais je t'attraperai.» Pendant la nuit, il va déterrer la -vieille femme et la porte chez son frère, près de l'auge des chevaux. -Le lendemain, Jean le Riche, effrayé, dit à son frère: «Voilà notre -mère revenue; il faut que tu m'en débarrasses.» - -Jean le Pauvre promet de s'en charger si son frère lui donne de -l'argent. Il porte la vieille femme sur le mur d'un baron, auprès d'un -poirier, et met à côté d'elle des poires et des pommes. Le baron, étant -venu à passer par là, aperçoit cette femme sur le mur. «Comment!» -crie-t-il, «tu es bien effrontée de voler mes fruits en ma présence!» -Il la jette en bas du mur; mais, quand il la voit morte, il est bien -effrayé. «Qu'est-ce qu'on va dire?» Comme il a entendu parler de la -misère de Jean le Pauvre, il pense que pour quelque argent celui-ci -le sortira d'embarras. Il fait donc venir Jean le Pauvre, lui raconte -l'histoire et lui demande s'il voudrait le débarrasser de cette femme. -Jean le Pauvre se fait donner quatre-vingt mille francs; puis, à -minuit, il prend la vieille femme et la porte devant la maison d'un -curé. Il se met à crier d'une voix lamentable: «Confession, Monsieur le -curé, confession pour l'amour de Dieu!» Le curé finit par se lever, et -il trouve la femme morte. «Qu'allons-nous faire de cette femme?» dit-il -à sa servante Marguerite.--«Tirez-la bien vite dans la maison,» dit -Marguerite; «je connais un homme très pauvre qui nous en débarrassera -volontiers.» - -Le lendemain soir, le curé fait donc venir Jean le Pauvre, lui raconte -la chose, et lui demande s'il voudrait le débarrasser de cette femme -morte. «Je ferai bien cela pour vous,» dit Jean le Pauvre. Il se fait -donner dix-sept mille francs; puis il achète un âne, lie la vieille -femme dessus, et conduit l'âne au marché. Arrivé là, il le laisse aller -tout seul, et l'âne s'en va droit au milieu d'un étalage de poteries. -Les poteries sont cassées; la marchande, furieuse, lance une pierre à -la vieille femme; puis, croyant l'avoir tuée, elle est bien désolée. - -(_La fin nous manque._) - - -REMARQUES - - Nous rapprocherons de ce conte d'abord un conte portugais (Braga, - nº 109). Il s'agit là aussi de deux frères, l'un riche et l'autre - pauvre. Ils sont brouillés depuis le partage de l'héritage - paternel, dont l'aîné s'est attribué la plus grosse part. Le - pauvre a beaucoup d'enfants, l'autre n'en a point. Un jour, un - bouvillon appartenant au riche tombe dans un ravin et se tue. - Les fils du pauvre l'en retirent et portent la viande chez leurs - parents. La femme du riche, qui déteste son beau-frère, se doute - de la chose; pour savoir ce qu'il en est, elle s'enferme dans une - caisse que le riche va porter chez son frère, en le priant de la - lui garder quelque temps. A peine s'est-il retiré, que les fils du - pauvre se mettent à rire et à plaisanter, à propos de l'histoire - du bouvillon. En les entendant, la femme frémit de colère dans la - caisse. A ce bruit, les jeunes gens se disent qu'il y a des rats - dans la caisse, et ils y versent de l'eau bouillante par un trou - qui avait été ménagé pour laisser respirer la femme. Le riche, - ayant repris la caisse, trouve sa femme morte, le visage tout - noir. Il croit qu'elle est morte «excommuniée», en punition de - ce qu'elle a calomnié son frère. La veille de l'enterrement, on - dépose le corps dans une église. Le pauvre va, pendant la nuit, le - dépouiller de ses bijoux, et le dresse debout contre l'autel. Le - lendemain, frayeur générale. Quand elle est enterrée, le pauvre - va la déterrer, prend les bijoux dont on l'avait encore ornée, - et trouve moyen de la substituer, dans un sac, à un porc que des - étudiants ont volé. Les étudiants, ayant ouvert le sac, veulent se - débarrasser de l'«excommuniée». Ils la mettent debout contre une - porte, et les gens de la maison la rouent de coups, croyant que - c'est un voleur. Puis, s'imaginant l'avoir tuée, ils l'attachent - sur un âne. Bref, après d'autres aventures, le riche, pour délivrer - l'âme de sa femme, rend à son frère les biens qu'il lui a pris, et - lui donne en outre beaucoup d'argent. - - Dans un conte écossais (Campbell, nº 15), où il y a également deux - frères, un riche et un pauvre, le pauvre a pris à son service un - garçon pour l'aider dans son travail. Maître et serviteur n'ayant - rien à manger que du pain sec, le garçon émet l'avis qu'il faudrait - voler une vache au riche. La chose est exécutée. Le riche, se - doutant que ce sont eux qui ont fait le coup et voulant s'en - assurer, met sa belle-mère dans un coffre avec quelques provisions - de pain et de fromage, et demande à son frère de lui garder ce - coffre. La vieille femme a la consigne d'écouter tout ce qui se - dira, et d'observer par un trou du coffre tout ce qui se passera. - Le garçon trouve le moyen, pendant la nuit, de l'étouffer en la - bourrant de fromage. (Ce passage est assez obscur.) Quand le riche - reprend son coffre, il trouve dedans sa belle-mère morte. On - enterre la vieille femme. Pendant la nuit, le garçon va la déterrer - pour prendre la bonne toile qui l'enveloppe, et il porte le corps - dans la maison du riche; il l'assied auprès de la cheminée, les - pincettes entre les genoux. Grand émoi le lendemain dans la - maison. Le riche va raconter la chose à son frère. «Ce n'est pas - étonnant,» dit le garçon; «si elle revient, c'est que tu n'as pas - assez dépensé pour ses funérailles.» On fait de grandes emplettes, - dont la moitié reste chez le pauvre, et on enterre de nouveau la - vieille. Pendant la nuit, le garçon va encore la déterrer, prend - toute la bonne toile et va porter la vieille dans la cuisine du - riche, où il la met debout, auprès de la table. Nouvelle frayeur - et même refrain de la part du garçon. Le riche lui dit d'acheter - lui-même ce qu'il faudra. Après l'enterrement, le garçon va pour la - troisième fois déterrer la vieille; il la porte dans l'écurie du - riche et l'attache sur le dos d'un poulain d'un an. Le lendemain, - quand le riche fait sortir la jument, le poulain suit avec la - vieille sur son dos. Désespéré, le riche dit au garçon de dépenser - tout ce qu'il voudra pour les funérailles, pourvu qu'on ne revoie - plus la vieille. Le garçon fait faire un enterrement magnifique, - et, finalement, le frère pauvre se trouve aussi riche que l'autre. - - Dans un conte souabe (Meier, nº 66), un pasteur, qui soupçonne son - sacristain de lui avoir volé un cochon, le prie, comme dans les - deux contes précédents, de lui garder quelques jours un certain - coffre, dans lequel est cachée sa belle-mère. Le sacristain, - s'apercevant de la présence de celle-ci, introduit dans le coffre - par une fente un morceau de soufre allumé. Il s'attendait à ce - que la bonne femme appellerait au secours; mais elle est aussitôt - asphyxiée. Quand le pasteur reprend son coffre, il trouve morte la - vieille. Il fait venir le sacristain et lui dit que sa belle-mère - est morte subitement et qu'il craint qu'on ne lui reproche de - ne pas avoir appelé de médecin. Bref, il le prie de l'enterrer - secrètement. Le sacristain, au lieu de l'enterrer, la porte dans - le grenier du pasteur, où une servante la trouve le lendemain, - à sa grande terreur. Le sacristain dit qu'évidemment la vieille - était une sorcière, puisqu'elle est revenue. Le pasteur le supplie - de l'enterrer une seconde fois, lui offrant cent florins de - récompense. Le sacristain porte le corps dans la forêt et le met - dans la caisse d'un marchand ambulant qui dormait; puis, quand le - bonhomme se réveille, il l'engage à aller offrir sa marchandise au - pasteur. Le marchand le fait; en ouvrant sa caisse, il y trouve le - corps de la vieille femme. Il pousse les hauts cris, et le pasteur - est obligé de lui donner deux cents florins, et deux cents florins - également au sacristain, qui, cette fois, enterre bien et dûment la - vieille[130]. - - * * * * * - - On aura été frappé de la ressemblance que le conte lorrain offre - avec le conte arabe du _Petit Bossu_, dans les _Mille et une - Nuits_. La différence entre la marche des deux récits, c'est que, - dans le conte arabe, le corps du petit bossu est porté de maison - en maison par _différentes personnes_, qui successivement croient - l'avoir tué, tandis que, dans le conte lorrain, c'est le _même - individu_ qui porte le corps de la vieille femme de place en place, - à la demande, il est vrai, des diverses personnes chez lesquelles - il l'a subrepticement déposé.--Dans le conte écossais, c'est, - comme dans le conte lorrain, le même homme qui prend et reprend le - cadavre; mais c'est toujours dans la même maison qu'il le rapporte. - Il n'y a donc plus guère, en réalité, dans ce conte écossais, de - lien avec les _Mille et une Nuits_. - - Presque tous les contes que nous allons avoir encore à mentionner - sont construits sur le même plan général que le conte arabe. Le - principal est un vieux fabliau qui, sous différentes formes, _la - Longue nuit_, _le Sacristain de Cluny_, etc., appartient à la - classe trop nombreuse des fabliaux «anticléricaux», si l'on peut - appliquer au moyen âge cette expression de notre temps. (Voir - _Histoire littéraire de la France_, t. XXIII, p. 141.)--Ce fabliau - revit actuellement dans un conte norvégien (Asbjœrnsen, _Tales - of the Fjeld_, p. 184), et aussi dans un conte sicilien (Pitrè, - nº 165) et dans un conte italien des Abruzzes (Finamore, nº 9). - On remarquera que, dans ces deux: derniers contes, c'est, comme - dans le nôtre, la même personne que chacun appelle successivement - pour se débarrasser du cadavre; mais, dans le conte sicilien, - la personne en question n'est pas celle qui a été cause de la - mort.--Un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 58) présente la - même histoire, mais fort habilement débarrassée de sa teinte - «anticléricale[131].» - - Les contes suivants, qui ressemblent beaucoup, pour le plan, au - _Petit Bossu_, ne se rapprochent plus du fabliau du moyen âge; ce - sont: un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 36)[132], un - conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 61, p. 292), un - conte roumain, également de Transylvanie (dans la revue _Ausland_, - 1856, p. 716), un conte hongrois (G. von Gaal, p. 283). - - * * * * * - - Il a été recueilli, dans l'Extrême-Orient, un conte, qui, sur - certains points, se rapproche plus du conte lorrain que le conte - arabe, et sur d'autres s'en écarte davantage. C'est un conte - annamite, faisant partie de la collection de M. A. Landes (nº 80): - A la suite d'aventures plus ou moins grotesques, quatre bonzes - ont été tués à la fois auprès d'une auberge. La vieille qui tient - l'auberge craint d'être impliquée dans une affaire d'homicide, et - veut se débarrasser des cadavres. Elle en cache trois et en fait - enterrer un, comme étant le corps d'un sien neveu, par un bonze qui - passe et à qui elle donne bien à boire. Le bonze, étant de retour à - l'auberge, voit, à sa grande stupéfaction, un cadavre tout pareil - à celui qu'il vient d'enterrer. La vieille lui dit qu'il n'y a là - rien d'étonnant: son neveu l'aimait tant, qu'il ne veut pas la - quitter; il faudra l'enterrer plus profondément. Le bonze emporte - le corps, et la même aventure se renouvelle avec le troisième et - le quatrième cadavres, que la vieille tire successivement de leur - cachette. Comme notre homme reprend une dernière fois le chemin de - l'auberge, il voit, en passant sur un pont, un bonze accroupi, bien - vivant celui-là. «Voilà tout un jour que je t'enterre,» dit-il, - «et tu reviens te faire enterrer encore!» Et il le pousse dans le - fleuve. - - Ce conte annamite se retrouve presque identiquement dans un vieux - fabliau allemand. L'introduction seule diffère, en ce qu'elle fait - jouer à des moines, qui remplacent ici les bonzes, un rôle non - plus simplement ridicule, mais odieux, comme cela a lieu dans les - fabliaux dont nous parlions tout à l'heure. Voici, en quelques - mots, ce fabliau allemand (Von der Hagen, _Gesammtabenteuer_, - nº 62): Une femme, avec l'aide de son mari, se débarrasse - successivement de trois mauvais moines, en les amenant à se cacher - dans une cuve remplie d'eau bouillante. Le mari fait jeter dans le - Rhin, l'un après l'autre, les trois corps par un écolier ivre, en - lui reprochant, la seconde et la troisième fois, de n'avoir pas - fait ce à quoi il s'est engagé moyennant salaire. Après avoir jeté - le dernier cadavre à l'eau, l'écolier voit un moine parfaitement - vivant. Croyant que c'est toujours le même qui est revenu pour le - contrarier, il l'empoigne et le jette dans le Rhin.--Comparer un - conte sicilien (Pitrè, nº 164). - - -NOTES: - -[130] Nous résumerons ici l'introduction de ce conte souabe, à cause -de sa ressemblance avec un conte que nous avons entendu à Montiers, -mais dont nous n'avons pas de notes. Voici cette introduction: Les -gens d'un village ont coutume, toutes les fois qu'ils tuent un porc, -d'en donner un morceau au pasteur. Celui-ci, au moment de faire tuer, -lui aussi, un porc qu'il a engraissé, se dit que, s'il rend à chaque -paysan un morceau en reconnaissance de ce qu'il a reçu, tout le cochon -y passera. Il parle de son embarras au sacristain, qui lui donne -l'avis suivant: quand le cochon sera tué, le pasteur le pendra devant -sa maison et l'y laissera toute la journée; à la nuit, il le fera -subitement disparaître, et le lendemain, il dira que le cochon a été -volé. Le pasteur trouve l'idée bonne et la met à exécution; mais, la -nuit venue, il ne trouve réellement plus son cochon: le sacristain est -venu en tapinois l'enlever et l'a emporté chez lui. Le pasteur, fort -ennuyé, se rend chez le sacristain, et lui dit qu'on lui a volé son -cochon. «Oui, oui,» dit l'autre, «c'est bien là ce qu'il faut dire: -les gens le croiront.» Le pasteur a beau protester que c'est vrai, le -sacristain lui répète: «Mais je connais bien l'affaire; c'est moi qui -vous ai donné le conseil.»--Ce petit conte se trouve également dans les -Contes portugais de M. Coelho, nº 62, et dans l'_Elite des contes du -sieur d'Ouville_, livre imprimé en 1680. - -[131] Dans ce conte se retrouve l'épisode de l'âne et des poteries -cassées. - -[132] Entre autres épisodes, dans ce conte comme dans le nôtre, le -corps d'une vieille femme est apporté devant la maison d'un curé, que -l'on réveille sous prétexte de confession à entendre. Le commencement -de ce conte est l'épisode altéré de la prétendue voleuse de fruits. - - - - -LXXXI - -LE JEUNE HOMME AU COCHON - - -Un garçon, qui demeure avec sa mère, se dit un jour qu'il veut tâcher -de gagner quelque argent. Il s'en va à la foire et achète un porc -pour cinquante écus. En revenant chez lui, il passe dans une forêt -où habitent des ermites. L'un d'eux lui marchande son porc et le lui -achète pour cent écus; il le paiera, dit-il, dans quinze jours. - -Quand le garçon rentre au logis, sa mère lui reproche son imprudence. -«Je sais où demeurent ces gens-là,» dit le garçon. «S'ils ne me donnent -pas mon argent, ils auront affaire à moi.» - -Les quinze jours se passent. Ne voyant venir personne, le garçon -s'habille en fille et s'en va au bois, un panier au bras. Il cueille -des fleurs, qu'il met dans son panier. «Que faites-vous, mademoiselle?» -lui dit un des ermites.--«Je cueille des fleurs pectorales pour donner -du soulagement aux malades.» L'ermite prie la prétendue fille de venir -voir son frère, qui est malade depuis longtemps. C'était justement «le -maître», celui à qui le garçon avait vendu son porc. - -Arrivé dans la chambre, le garçon dit aux ermites: «Allez chercher les -herbes que je vais vous indiquer. Je lui ferai prendre un bain.» Les -ermites une fois partis, il tire un bâton de dessous ses habits et se -met à battre le malade en criant: «Paie-moi mes cent écus.--J'ai là -cinquante écus,» dit le malade, «prenez-les.--Si vous ne m'apportez -pas le reste dans huit jours, vous verrez.» Les autres reviennent -et trouvent le malade à la mort. «Qu'est-il donc arrivé?--C'est le -marchand de cochons. Payez-le, sans quoi il m'achèvera.--Attendons -qu'il revienne,» disent les autres; «nous lui apprendrons à vivre.» - -Au bout de huit jours, le garçon revient, vêtu d'une soutane. «Vous -êtes Monsieur le curé?--Non; je suis médecin, je guéris toutes les -maladies.--J'ai mon frère qui est bien malade; il est tombé du grenier, -il est près de mourir.--Je le guérirai.» Le soi-disant docteur envoie -l'un allumer du feu, l'autre chercher de l'eau. Pendant ce temps, -il roue de coups le malade, qui lui donne cinquante écus «pour ses -peines»; puis il détale. Le malade supplie ses frères d'aller porter -ses cent écus au marchand de cochons; mais les autres refusent. «Il -nous le paiera. S'il revient, il ne nous échappera pas.» - -Le garçon revient une troisième fois, déguisé en prêtre, un livre sous -le bras. On le prie d'administrer le malade. Il le bat une troisième -fois comme plâtre et s'esquive après avoir encore reçu cinquante écus -«pour ses peines». - -Alors deux des frères du malade se décident à lui porter les cent écus. -Le garçon les retient chez lui et les fait coucher dans la chambre -haute; mais ils sont pris d'une telle peur que, pendant la nuit, ils -attachent ensemble deux draps de lit, descendent par la fenêtre et -décampent au plus vite. - - -REMARQUES - - Ce conte se retrouve en Provence, en Toscane, à Rome, en Sicile, en - Catalogne, en Norvège. - - Voici d'abord le conte romain (miss Busk, p. 336): Le portier d'un - couvent, voyant passer un paysan avec un porc, veut lui jouer un - tour. Il l'interpelle et lui parle de son porc comme d'un âne. - Le paysan répond que le frère portier se trompe, et que c'est un - porc qu'il conduit. On appelle le père gardien pour trancher la - question: s'il donne raison au frère portier, celui-ci gardera - l'animal. Le père gardien, qui est de connivence avec le portier, - déclare que l'animal est un âne, et le paysan est obligé de laisser - son porc au couvent[133]. Pour se venger, il s'habille en fille, - et, le soir, par un violent orage, il se présente à la porte du - couvent, implorant un asile. Après bien des pourparlers, on le - laisse entrer. Pendant la nuit, il prend un bâton et en donne fort - et ferme au père gardien, en lui disant: «Ah! vous croyez que je ne - distingue pas un âne d'un cochon!» Puis il s'esquive. Le lendemain, - il revient, habillé en médecin, demandant si personne n'a besoin de - ses soins. Le frère portier l'introduit auprès du père gardien, - qui est tout moulu des coups reçus la veille. Le prétendu médecin - envoie les frères chercher dans les champs une certaine herbe, - et, quand ils sont tous partis, il tombe à coups de bâton sur le - père gardien, en lui répétant: «Ah! vous croyez que je ne sais pas - distinguer un âne d'un cochon!» Et il disparaît. Au retour des - frères, le père gardien leur dit qu'ils sont justement punis: ils - ont eu tort de prendre le cochon de cet homme, bien qu'ils n'aient - regardé la chose que comme une plaisanterie. On rend le cochon au - paysan, et, en outre, on lui donne un âne pour le dédommager. - - Le conte provençal (_Armana prouvençau_, 1880, p. 74) est à - peu près identique à ce conte romain; mais, de plus, il a une - fin qu'il faut rapprocher de celle de notre conte: Après avoir - rendu à Jean sa vache, le prieur du couvent trouve dur, non pas - d'avoir été bâtonné,--c'était, dit-il, de l'«onguent de _Tu l'as - mérité_»,--mais d'avoir à laisser à Jean les cent écus que celui-ci - s'est fait donner. Il envoie donc le jardinier du couvent porter - un petit cadeau à Jean, en signe d'amitié, et lui redemander les - cent écus. Le jardinier part avec son petit garçon; il arrive chez - Jean, qui les invite à souper. Pendant qu'ils mangent, l'enfant - voit tout à coup une femme pendue au plafond (c'est une femme de - paille que Jean a pendue au fond de la cuisine en prévision de - l'arrivée de quelqu'un du couvent). Jean dit à ses hôtes de ne pas - faire attention: c'est sa vieille mère, qu'il a pendue parce qu'il - lui arrivait souvent au lit certain accident. Le jardinier et son - fils, effrayés, se gardent bien de réclamer l'argent, et, la nuit, - s'imaginant, par suite d'une ruse de Jean, qu'il leur est arrivé, - à eux aussi, un semblable accident pendant leur sommeil, ils - s'enfuient par la fenêtre. - - Dans le conte toscan (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 59), - nous retrouvons à peu près cette même dernière partie: là ce sont - deux moines, les plus braves du couvent, qui ont été envoyés - porter de l'argent au jeune homme. Le conte toscan commence aussi - par le mauvais tour joué au jeune homme, à qui deux moines disent - successivement que son cochon est un mouton. Vient ensuite, entre - autres, l'épisode du prétendu médecin. Chaque fois qu'il bâtonne - les deux moines, le jeune homme leur répète: «Est-ce un cochon ou - un mouton?» - - Dans le conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 93), un jeune - homme assez simple est envoyé par sa mère vendre un cochon. Des - voleurs s'emparent du cochon par le même moyen que les moines des - contes précédents (ils disent que c'est un bœuf). Le jeune homme, - fortement grondé par sa mère, se déguise en fille et s'en va près - du château des voleurs. Le capitaine fait entrer la prétendue jeune - fille, et la mène dans sa chambre; alors le jeune homme tire un - bâton de dessous ses habits et rosse le capitaine en lui disant: - «Etait-ce un cochon ou un bœuf?» Après quoi il se fait donner trois - cents livres. Sa mère lui dit qu'elle en veut encore trois cents. - Il s'habille en médecin, et, le jour suivant, s'en va au château. - On le conduit auprès du malade; il envoie les voleurs les uns d'un - côté, les autres de l'autre. Quand il est seul, il prend un gourdin - et bat le capitaine de toutes ses forces. Il se fait encore donner - trois cents livres. Sa mère en veut encore autant. Le jeune homme, - par un stratagème, attire tous les voleurs hors du château; puis - il pénètre auprès du capitaine, qu'il bâtonne pour la troisième - fois et qu'il force à lui donner trois cents livres. Le capitaine, - craignant de le voir revenir, lui fait rendre son cochon. - - Le conte sicilien nº 82 de la collection Gonzenbach se rapproche - de ce conte catalan: Le capitaine d'une bande de voleurs a volé à - Peppe, qui passe pour niais, une poule que celui-ci allait vendre. - Peppe, pour se venger, lui joue, par quatre fois, de mauvais tours. - Il s'habille notamment en fille et en médecin, et ces deux épisodes - ont beaucoup de ressemblance avec les épisodes correspondants du - conte catalan. - - Dans un autre conte sicilien (Pitrè, nº 152), un pauvre cordonnier, - qui a vendu son cochon à un père gardien et qui n'a reçu pour prix - que des coups de bâton, se venge également en lui jouant toutes - sortes de tours. Des épisodes analogues à ceux du conte lorrain, - nous ne retrouvons ici que l'épisode du médecin. A la fin, le père - gardien envoie un frère porter de l'argent au cordonnier pour qu'il - laisse le couvent tranquille. Le cordonnier fait loger le frère - dans une chambre haute; mais, comme les ermites de notre conte, le - frère est pris d'une telle peur qu'il s'enfuit dans la nuit. - - Dans le conte norvégien (Asbjœrnsen, _Tales of the Fjeld_, p. 259), - un vieil avare a attrapé un jeune garçon en lui achetant son cochon - pour un prix dérisoire. Le garçon trouve moyen de le rouer de coups - en diverses occasions, et lui dit, après chaque bastonnade: «C'est - moi le garçon qui a vendu le cochon.» Dans ce conte, comme dans - le précédent, il n'y a que l'épisode du médecin qui se rapporte - directement aux épisodes de notre conte. - - * * * * * - - M. R. Kœhler (_Zeitschrift für romanische Philologie_, t. VI) - rapproche des contes de cette famille un poème du moyen âge, le - _Roman de Trubert_, de Douin de Lavesne. Ce poème a été analysé - dans l'_Histoire littéraire de la France_ (t. XIX, p. 734 seq.). - Parmi ses épisodes, un seul peut être comparé aux contes résumés - ci-dessus: Un garnement, nommé Trubert, joue des tours pendables - à un duc, et finit par le bâtonner, après avoir eu l'adresse de - l'attacher à un arbre. Le duc ayant été rapporté dans son château - en fort piteux état, on décide qu'il faut appeler des médecins de - Montpellier. Trubert se déguise en médecin, se présente au château - et dit qu'il a un onguent admirable; mais, pour qu'il puisse bien - appliquer cet onguent, il faut qu'on le laisse seul, enfermé avec - le malade. «Peut-être l'entendrez-vous crier; mais qu'on se garde - bien de vouloir pénétrer dans la chambre, car, avant de le guérir, - je dois le faire beaucoup souffrir.» On le fait entrer dans la - chambre et on le laisse seul: alors il fustige le duc, qui crie et - appelle en vain. Quand le malheureux est tombé en pamoison, Trubert - sort en disant que le duc est endormi, et qu'il faut se garder de - le réveiller.--Comme dans les contes populaires actuels, Trubert, - avant de se retirer, a eu soin de se faire nommer au duc, afin que - celui-ci reconnût bien en lui un infatigable persécuteur. - - Ce poème du moyen âge n'a pas d'autres points de ressemblance - avec le conte lorrain et les contes similaires. Le cadre est tout - différent: dans ces contes, en effet, le héros a été attrapé et se - venge; dans le vieux poème français, c'est lui qui, d'un bout à - l'autre, est l'attrapeur. - - -NOTES: - -[133] Comparer, pour cette introduction, un conte indien du -_Pantchatantra_ (III, 3), et les remarques de M. Benfey (§ 146). - - - - -LXXXII - -VICTOR LA FLEUR[134] - - -Victor La Fleur est le fils d'un riche marchand de Londres qui, devenu -vieux, lui a dit de continuer son négoce. Un jour que le jeune homme -est à Lyon, il voit une jeune fille très belle; il s'informe de sa -famille, et on lui dit qu'elle est la fille d'un vieux savetier. Il -va trouver le bonhomme, sous prétexte de lui commander une paire de -bottes, et lui demande sa fille en mariage. Le savetier a beau lui -dire qu'il est trop riche pour elle; Victor La Fleur veut absolument -l'épouser, et le mariage se fait. - -Quelque temps après, des arrangements de famille appellent le jeune -homme à Londres. Pendant qu'il est absent, sa femme meurt. A son -retour, il lui fait élever un superbe tombeau dans l'église, et tous -les jours, à la même heure, il va pleurer auprès de ce tombeau. - -Un jour, une belle dame blanche lui apparaît et lui donne une petite -boîte contenant une pommade dont il devra frotter le cadavre de sa -femme. Il le fait, et elle revient à la vie. - -Des affaires l'ayant obligé de partir ensuite pour un pays éloigné, -vient à passer à Lyon un régiment de dragons. Le colonel voit la jeune -femme et lui propose de l'épouser. Elle finit par y consentir. Quand -Victor La Fleur est de retour, il demande à son beau-père où est sa -femme. Le savetier lui répond qu'elle est remariée. - -Victor La Fleur se rend en Afrique, où les dragons sont en garnison, et -s'enrôle dans le régiment; il se fait aimer de ses camarades et de ses -chefs. - -Un jour de grande revue, sa femme le reconnaît. Elle demande au colonel -de le faire monter en grade, espérant qu'il changera de régiment, mais -il reste toujours dans ce régiment de dragons. Voyant qu'elle ne peut -se débarrasser de lui, elle fait préparer un grand festin, auquel -Victor La Fleur est invité. Le cuisinier a reçu l'ordre de glisser un -couvert dans la poche du jeune homme. A la fin du souper, le cuisinier -vient dire qu'il lui manque un couvert. Chacun proteste, et La Fleur -plus que personne, mais on trouve le couvert sur lui, et il est -condamné à être fusillé. - -Il dit alors à un vieux soldat, nommé La Ramée, son compagnon et son -ami: «C'est toi qui me feras mourir. Tâche de ne pas être ivre, et -vise bien au cœur. Voici ma malle et mes effets; tu y trouveras une -petite boîte de pommade. Aussitôt que je serai mort, tu me frotteras -avec cette pommade, et je reviendrai à la vie.» Le lendemain, La -Ramée, qui n'est pas ivre, vise bien au cœur. Il fouille dans la -malle de La Fleur, et, comme il y trouve de l'or et de l'argent, il -va se divertir pendant huit jours, puis il est mis pour neuf jours à -la salle de police. Quand il en sort, il se rappelle qu'il a oublié -la recommandation de son ami. Il va au cercueil, l'ouvre et recule -devant la mauvaise odeur, mais il revient bientôt avec une brosse et la -pommade; il frotte le cadavre, qui se dresse sur ses pieds en disant: -«Ah! te voilà donc, La Ramée!» La Fleur donne de l'argent à La Ramée -en le priant de garder le secret et s'embarque pour Paris, où il entre -dans la garde du roi; il devient vite sergent, puis adjudant. Un jour -que la princesse fait la revue, elle remarque La Fleur et prie son père -de le nommer officier, puis capitaine, commandant, colonel, général, -maréchal de France, et enfin de le lui donner pour mari. Le roi y -consent. - -Quand La Fleur a épousé la princesse, il dit au roi qu'il désirerait -passer en revue les régiments d'Afrique. Le roi l'y ayant autorisé, -La Fleur passe d'abord en revue son ancien régiment. Arrivé près -de La Ramée, il lui dit: «Comment? La Ramée, tu n'as pas encore de -grade, pas encore de décorations?» Il le décore de sa propre main. -Puis il dit au colonel: «Est-ce que vous n'avez pas de femme?--Non, -mon maréchal.--Vous en avez une!» Il l'envoie chercher; elle refuse -d'abord de venir; à la fin pourtant elle arrive. Alors La Fleur lui -reproche sa conduite, fait dégrader le colonel et nomme La Ramée -colonel à sa place. Au bout d'un an, voyant que La Ramée n'est pas fait -pour commander, il le prend pour aide de camp et le marie avec une sœur -de la princesse. - - -NOTES: - -[134] Nous avons supprimé le fragment publié dans la _Romania_ sous le -même numéro 82 (_Les Devinettes du Prince de France_), qui, au jugement -de M. Gaston Paris, provenait du livre populaire de _Jean de Paris_. Le -conte qui le remplace est inédit. - - -REMARQUES - - Des contes analogues ont été recueillis dans la Haute et la - Basse-Bretagne, dans les Abruzzes et en Catalogne. On peut aussi - rapprocher de ces divers récits un conte allemand de la collection - Grimm. - - Le conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, nº 3) est celui qui - ressemble le plus au nôtre: Un jeune homme, appelé La Rose, se - marie; deux mois après, sa femme tombe malade et meurt. La Rose, - très affligé, va tous les soirs pleurer sur la tombe. Un soir, - un fantôme lui apparaît et lui dit d'ouvrir le cercueil; en même - temps, il lui donne une petite boîte d'argent, contenant une rose: - d'après son conseil, le jeune homme passe trois fois cette rose - sous le nez de sa femme, et celle-ci se réveille. Quelque temps - après, le jeune homme est obligé d'aller à Paris voir un sien - frère. A son arrivée, il le trouve gravement malade, et, comme - il est occupé à le soigner, il ne pense pas à écrire à sa femme, - ainsi qu'il le lui avait promis. La femme s'inquiète et finit par - le croire mort. Un capitaine des dragons verts écrit une fausse - lettre lui annonçant le décès de son mari, et bientôt il épouse - la prétendue veuve.--Quand La Rose voit son frère hors de danger, - il retourne au pays et apprend que sa femme s'est remariée. Il se - rend dans la ville où sont les dragons verts et s'engage dans le - régiment; on l'emploie aux écritures. Le capitaine l'ayant pris - pour secrétaire, sa femme le reconnaît, et lui-même la reconnaît - aussi; mais ni l'un ni l'autre ne disent rien. La Rose est invité - à dîner par le capitaine, et, pendant le repas, on lui glisse dans - la poche un couvert d'argent; ensuite il est fouillé et condamné à - mort comme voleur. Dans sa prison il donne de l'argent à un vieux - soldat nommé La Chique, et lui indique le moyen de le ressusciter, - comme il a ressuscité sa femme. Après l'exécution, La Chique - dépense l'argent et ne songe qu'ensuite à remplir sa promesse. La - Rose revient à la vie.--Plus tard il délivre une princesse qui - apparaît toutes les nuits changée en bête, dans une chapelle, et - qui fait périr tous les factionnaires. Il l'épouse et devient - roi[135]. Parcourant le royaume pour inspecter ses régiments, il - arrive dans la ville où les dragons verts tiennent garnison. A la - revue, il dit qu'il manque un homme. On amène La Chique, qui était - au violon. La Rose lui donne les épaulettes du capitaine et fait - brûler celui-ci avec sa femme. - - Dans le conte bas-breton (Luzel, _Légendes_, II, p. 309), qui a - la même suite d'aventures, avec quelques lacunes et altérations - (ainsi, la femme du héros ne meurt pas, et c'est à La Chique qu'une - vieille indique une herbe au moyen de laquelle il ressuscite son - camarade), nous trouvons un trait qui manquait dans le conte - précédent et qui existe dans le conte catalan et dans le premier - conte abruzzien, comme dans le nôtre: la femme que le héros épouse - est d'une condition inférieure. - - * * * * * - - Les deux contes des Abruzzes (Finamore, nºˢ 42 et 70) présentent - d'une façon particulière l'épisode de la résurrection de la jeune - femme. Dans le premier, le mari, veillant dans l'église auprès du - cercueil, voit deux serpents, dont l'un meurt, puis est ressuscité - par l'autre au moyen d'une certaine herbe. Dans le second, le - mari tue un petit lézard qui s'approche du cercueil, et le lézard - est ressuscité par sa mère, à l'aide d'une rose.[136]--Dans le - conte catalan (Maspons, p. 24), figure aussi un serpent, mais qui - joue à peu près le rôle de la «dame blanche» du conte lorrain, en - guidant le jeune homme vers l'autel, sur lequel est déposée la rose - merveilleuse. - - Dans ces trois contes, l'herbe ou la rose servent non seulement - à ressusciter le jeune homme, mais encore à guérir ensuite une - princesse ou, dans le conte catalan, un roi. - - * * * * * - - Ces trois mêmes contes ont ceci de commun que le héros n'épouse - pas la fille du roi; il demande simplement à ce dernier de lui - déléguer le pouvoir de châtier les coupables. Il est plus que - probable que l'on a voulu adoucir le trait, étrange en effet, de la - bigamie du héros. Dans notre conte et dans les contes bretons, il - semblerait qu'il y ait au fond cette idée qu'en ressuscitant, les - personnages entrent dans une vie nouvelle où ils oublient toutes - les obligations de la vie précédente. C'est la réflexion que fait - Guillaume Grimm (III, p. 27) à propos du conte allemand que nous - avons mentionné plus haut. - - Dans ce conte allemand (Grimm, nº 16), un brave soldat a épousé - une princesse qui lui a fait promettre que, si elle vient à mourir - avant lui, il se fera enterrer vivant avec elle; elle fera de - même s'il meurt le premier. Quelque temps après, elle meurt, et - le jeune homme est enfermé dans le caveau funéraire. Voyant un - serpent, s'approcher de la morte, il le tue; mais bientôt arrive - un second serpent, apportant trois feuilles vertes qui rendent la - vie au premier. Le jeune homme ressuscite sa femme par le même - moyen, et confie les feuilles à la garde d'un fidèle serviteur. - Depuis sa résurrection, la jeune femme paraît toute changée dans - ses sentiments à l'égard de son mari. Un jour même, naviguant avec - lui sur la mer, elle le jette par dessus bord, pendant son sommeil, - avec l'aide du capitaine, pour lequel elle a conçu une passion - coupable. Mais le serviteur retire son maître de l'eau et le - ressuscite à l'aide des feuilles du serpent. La vérité se découvre, - et la princesse est punie de mort. - - La même idée générale se retrouve en Orient, dans un conte annamite - (A. Landes, nº 84): Deux époux se sont juré que, lorsque l'un - d'eux viendrait à mourir, l'autre conserverait son corps jusqu'à - ce qu'il ressuscitât, et qu'il ne se remarierait pas. La femme - étant morte, le mari tient sa promesse; mais bientôt interviennent - les habitants du village, craignant que, si on laisse longtemps la - femme sans l'enterrer, elle ne devienne un esprit malfaisant qui - hanterait le pays. Le mari fait mettre le cercueil sur un radeau et - s'y embarque aussi. Le radeau flotte jusqu'au «paradis occidental», - où le Bouddha, touché de compassion, ressuscite la femme. Pendant - que les deux époux s'en retournent, ramenés vers leur pays par un - crocodile, passe un bateau chinois, dont les matelots enlèvent la - femme. Le mari poursuit le bateau, monté sur le crocodile; mais, du - haut de ce bateau, la femme lui dit qu'elle a épousé le capitaine - et qu'il peut prendre une autre femme. Le mari va retrouver le - Bouddha, et la femme est punie. - - * * * * * - - Notre conte ne motive le mariage du héros avec la princesse que - par une fantaisie de cette dernière. Il y a là certainement une - altération. Les contes bretons, on l'a vu, motivent ce mariage par - l'histoire des apparitions de la princesse et de sa délivrance. - Il nous semble que, dans la forme primitive, la cause devait - être plutôt la guérison ou la résurrection de la princesse, - obtenue, comme dans les contes abruzziens et catalan, par le moyen - déjà employé dans la première partie du récit (herbe ou fleur - merveilleuse). - - -NOTES: - -[135] Cet épisode des apparitions de la princesse forme, à lui seul, le -thème des contes suivants: deux contes allemands (Wolf, p. 258; Curtze, -p. 168); un conte danois (Grundtvig, I, p. 148); un conte wende de la -Lusace (Veckenstedt, p. 338, nº 5); un conte russe (Ralston, p. 274); -un conte hongrois (Gaal-Stier, nº 13). - -[136] Nous avons déjà dit un mot de ce thème dans les remarques de -notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_ (I, p. 80). Depuis lors, nous avons -trouvé un conte annamite de ce type (A. Landes, nº 51): Un homme ayant -tué un petit tigre, la tigresse prend quelques feuilles d'un certain -arbre, les mâche et les crache sur son petit, lequel ressuscite -aussitôt. L'homme, qui a assisté à cette scène du haut d'un arbre, -ramasse le reste des feuilles et fait ensuite de grandes merveilles en -ressuscitant les gens. - - - - -LXXXIII - -LA FLAVE DU ROUGE COUCHOT[137] - - -Voulez-vous que je vous raconte la _flave_ du Rouge -Couchot?--Volontiers.--Il ne faut pas dire: Volontiers.--Comment?--Il -ne faut pas dire: Comment?--Mais ...--Il ne faut pas dire: Mais. - -(_Le même jeu se poursuit aussi longtemps qu'on le peut, et, quand les -auditeurs, impatientés, demandent si on ne leur racontera pas enfin -cette «flave du Rouge Couchot,» on termine ainsi_:) - -Eh bien! la voilà, la flave du Rouge Couchot. - - -NOTES: - -[137] Le conte du Coq rouge. - - -REMARQUES - - Cette facétie se retrouve, à peu de chose près, et sous le même - titre: _Die Mæhr vom rothen Hahn_ (le conte du Coq rouge), dans - le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 69).--On raconte de - la même façon, dans le pays messin (_Mélusine_, III, p. 168), la - _Fiauve du Roche Pohè_ (le conte du Cochon rouge), et en Croatie - (Krauss, I, nº 62), l'_Histoire de l'Ours noir_. - - - - -LXXXIV - -LES DEUX PERDRIX[138] - - -Un curé, ayant reçu en cadeau deux perdrix, invita un certain -monsieur à venir les manger avec lui. Le convive arriva pendant que -le curé disait sa messe. «Que voulez-vous, monsieur?» lui demanda la -servante.--«Je viens dîner avec Monsieur le Curé, qui m'a invité à -manger des perdrix.--Monsieur le Curé dit sa messe. Asseyez-vous en -l'attendant.» Et la servante retourna à la cuisine. - -De temps en temps, elle goûtait pour voir si les perdrix étaient cuites -à point; elle goûta tant et si bien que les perdrix y passèrent. Elle -alla trouver le convive, qui attendait toujours. «Vous ne savez pas?» -lui dit-elle, «Monsieur le Curé a une singulière habitude: quand il -invite quelqu'un à dîner, il lui coupe les deux oreilles. Ecoutez, vous -allez l'entendre repasser son rasoir.» - -En effet, en ce moment le curé venait de rentrer; il était allé prendre -son rasoir, et il était en train de le repasser pour découper les -perdrix. «Sauvez-vous,» dit la servante à l'invité, qui ne se le fit -pas dire deux fois. - -A peine était-il parti, que le curé vint voir à la cuisine si tout -était prêt. «Où sont les perdrix?» demanda-t-il.--«Ah! Monsieur le -Curé, c'est votre monsieur qui vient de les emporter toutes les deux. -Courez après lui; vous pourrez encore le rattraper.» - -Le curé sortit en criant: «Hé! monsieur, donnez-m'en au moins une!» -L'homme, croyant qu'il en voulait à ses oreilles, lui dit, toujours -courant: «Vous n'aurez ni l'une ni l'autre.» - - -NOTES: - -[138] Dans la _Romania_, nous n'avions pas donné ce conte, craignant -qu'il ne vînt de quelque livre ou almanach. Mais, comme les -rapprochements à faire sont curieux, nous nous décidons à le publier. - - -REMARQUES - - Trois contes, recueillis à Balzac, canton d'Angoulême (J. Chapelot, - p. 12), dans la Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p. - 137), et dans l'île portugaise de San-Miguel, l'une des Açores - (Braga, nº 117), sont presque identiques au nôtre. Ils mettent tous - en scène un curé, et tous présentent l'équivoque entre les perdrix - et les oreilles.--Dans le conte breton, légèrement altéré, c'est le - «recteur», comme dans notre conte, qui poursuit le prétendu voleur, - en lui criant: «Donne-m'en au moins une,» pendant que l'autre - répond: «Non, non, vous n'aurez ni l'une ni l'autre.»--Dans les - deux autres contes, le curé a été invité par un brave homme; c'est - la femme de celui-ci qui mange les perdrix, et c'est l'homme qui - crie dans le conte «balzatois»: «Moussieu le Kiuré, mais douné m'en - donc ine au moins!» ou, dans le conte portugais: «Seigneur abbé, au - moins laissez-m'en une»; et le curé qui répond: «T'en auras pas du - tout; je n'en ai pas trop de deux», ou: «Ni une ni deux.» - - * * * * * - - Dans un conte allemand, qui a été emprunté par les frères Grimm - à un livre imprimé en l'an 1700 à Salzbourg (_Grethel l'Avisée_, - nº 77 de la collection Grimm), il n'est plus question d'un curé, - et les perdrix sont remplacées par deux poulets.--Les perdrix - reparaissent dans un livre français imprimé en 1680, _l'Elite des - contes du sieur d'Ouville_. Le conte est intitulé: _D'une servante - qui mangea deux perdrix, dont par une subtilité elle s'excusa_. - A la fin de l'histoire, le bourgeois de Paris crie à son ami le - procureur du Châtelet: «Compère, et pour le moins baillez-m'en - une»; à quoi le procureur répond: «Parbleu! je serais bien sot; tu - n'as que faire de rire, tu n'en auras point.»--En 1519, le moine - franciscain Jean Pauli insérait, dans son recueil d'anecdotes, - _Schimpf und Ernst_ (Plaisanteries et Choses sérieuses), cette - histoire d'une servante gourmande qui mange les deux poulets dont - son maître veut régaler un hôte (nº 292 de l'édition modernisée, - publiée en 1870 à Heilbronn par K. Simrock).--Vers la même époque, - Hans Sachs, d'après Guillaume Grimm, traitait aussi le même sujet. - - Enfin, au moyen âge, nous trouvons deux fabliaux, l'un français, - l'autre allemand, où les rôles sont distribués de la même façon - que dans le conte «balzatois» et dans le conte portugais. Dans le - fabliau français, _le Dit des perdriz_ (Barbazan, éd. de Méon, III, - p. 181), les personnages sont un vilain, sa femme et un chapelain, - invité à manger deux perdrix que le vilain a prises; dans le - fabliau allemand (Von der Hagen, nº 30), un chevalier, sa femme et - un curé, que le chevalier a convié à manger deux lièvres. - - - A l'occasion du conte de la collection Grimm, dont il signale la - ressemblance avec le fabliau français, M. Edélestand du Méril, - dans ses _Etudes sur quelques points d'archéologie et d'histoire - littéraire_ (Paris, 1862, p. 473), dit que Désaugiers a fait sur ce - même sujet un vaudeville, _le Dîner de Madelon_. - - * * * * * - - En Orient, nous rencontrons deux contes présentant la même idée - principale que les contes européens que nous venons d'étudier. - - Le premier est un conte de l'île de Ceylan (_Orientalist_, année - 1884, p. 38): Un homme fort simple, marié à une femme très rusée, - s'imagine, par suite de diverses circonstances, qu'il est redevable - à un prêtre bouddhiste d'un gain considérable qu'il a fait; il - dit à sa femme qu'il va aller inviter ce prêtre à dîner, pour - lui donner ensuite le tiers de l'aubaine. Sa femme cherche à le - détourner de cette idée; peine inutile. Il s'en va trouver le - prêtre, qui ne comprend rien à ses remerciements, et il l'oblige à - le suivre. Quand ils sont en vue de la maison de l'homme, celui-ci, - apercevant sa femme, dit au prêtre qu'il court voir si tout est - prêt. Il demande tout bas à sa femme si on a apporté telle chose - pour le repas, et, sur sa réponse négative, il s'éloigne pour - l'aller chercher. Le prêtre, qui avait déjà des inquiétudes, voit - ses soupçons confirmés par ce manège. Il demande à la femme ce que - son mari lui a dit à l'oreille. Elle répond: «Il est allé chercher - un pilon à riz pour vous en donner sur la tête.» Aussitôt le prêtre - s'enfuit à toutes jambes. L'homme étant rentré: «Pourquoi,» dit-il, - «le prêtre se sauve-t-il ainsi?--Je n'en sais rien,» répond la - femme; «seulement il m'a dit de vous prier de le suivre avec un - pilon à riz.» L'homme va bien vite prendre un pilon et se met à - courir de toutes ses forces à la poursuite du prêtre en criant: - «Arrêtez un peu, arrêtez un peu, seigneur!» Mais le prêtre n'en - court que plus fort. - - C'est dans le sud de l'Inde qu'a été recueilli l'autre conte - (Natêsa Sastrî, nº 11): Un brahmane très charitable a une femme - très méchante. Un jour, il reçoit la visite d'un brahmane de ses - amis et l'invite à dîner. Il dit à sa femme de préparer le repas un - peu plus tôt que d'ordinaire, et s'en va se baigner dans le fleuve. - Pendant son absence, l'hôte, qui est assis sous la vérandah de la - maison, voit avec surprise la femme déposer en grande cérémonie - un gros pilon contre la muraille et lui rendre toutes sortes - d'hommages. Il demande ce que cela veut dire. La femme répond que - c'est ce qu'on appelle le «culte du pilon»: chaque jour, son mari - prend ce pilon et en casse la tête d'un homme en l'honneur d'une - déesse qu'il vénère. L'hôte est très effrayé, et, quand la femme, - feignant d'avoir pitié de lui, l'engage à s'enfuir par la porte de - derrière, il décampe au plus vite. Le brahmane étant de retour, - il demande où est son ami. «Votre ami!» s'écrie-t-elle d'un ton - indigné; «quel animal! Il a voulu se faire donner ce pilon, qui - vient de mes parents, et, quand j'ai refusé, il est parti tout - courant par la porte de derrière.» L'honnête brahmane, aimant - mieux perdre un pilon qu'un ami, prend le pilon et se met à courir - après son hôte, en criant: «Arrêtez, et prenez le pilon!--Allez - où il vous plaira, vous et votre pilon,» dit l'autre; «vous ne me - reprendrez plus chez vous.» - - - - -SUPPLÉMENT AUX REMARQUES - - -Nº I.--JEAN DE L'OURS. - - T. I, p. 9.--On peut rapprocher du nom de _Jean de la Meule_ - celui de _Meule de Moulin_ que nous rencontrons, associé aux noms - de _Tord-Chêne_ et de _Décotte-Montagne_, dans un conte de la - Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p. 86). - - - P. 23.--Nous avons indiqué le conte allemand nº 71 de la collection - Grimm comme spécimen du type de conte où des personnages doués de - qualités merveilleuses, force, finesse d'ouïe, etc., se mettent à - la suite du héros et l'aident à mener à bonne fin des entreprises - à première vue impossibles, imposées à quiconque veut épouser - une certaine princesse. Un conte annamite (A. Landes, nº 78) se - rapproche beaucoup de ce conte, ainsi que d'un autre conte allemand - (Grimm, nº 164). Dans ce conte annamite, auquel il faut joindre la - variante nº 102, nous retrouvons en partie les mêmes personnages: - ainsi, dans le conte annamite nº 78, l'homme qui entend ce qui se - dit partout correspond à l'«écouteur» du conte allemand nº 164; - l'homme qui est à l'épreuve du froid et du chaud, à l'homme qui - gèle au soleil et qui a chaud dans la glace, du même conte allemand. - - -Nº III.--LE ROI D'ANGLETERRE ET SON FILLEUL. - - I, p. 48.--Aux contes orientaux qui présentent le passage où le - héros nourrit divers animaux mourant de faim, il faut ajouter - un conte arabe des _Mille et une Nuits_, cité dans notre second - volume, p. 243, et aussi un conte kabyle. - - Dans ce dernier conte (A. Hanoteau, p. 282), qui, comme les autres - contes kabyles, est venu évidemment de l'Inde par l'intermédiaire - des Arabes, un prince veut aller conquérir la main de la fille - du roi des chrétiens. Il part avec un esclave, cent chameaux et - des bœufs. Arrivé dans un pays désert, il rencontre des oiseaux - qui n'ont pas à manger; il tue des bœufs et leur en distribue - la chair. Quand les oiseaux sont rassasiés, ils disent au prince - de leur demander ce qu'il voudra. «Je désire que vous me donniez - un peu de vos plumes.--Cela est facile. Quand tu auras besoin - de nous, tu les feras brûler dans le feu.» Même aventure arrive - au prince avec des sangliers, qui lui donnent de leurs soies; - avec des fourmis, qui lui donnent quelque chose de leurs petites - pattes, et enfin avec des abeilles, qui lui donnent quelque chose - de leurs petites ailes. Plus tard, quand le roi, père de la - princesse, impose au jeune homme plusieurs épreuves, les animaux - reconnaissants viennent en aide à leur bienfaiteur. Ainsi, les - sangliers labourent pour lui tout un champ dans l'espace d'une - nuit; les fourmis trient un mélange d'orge et d'autres graines; les - abeilles lui indiquent où est la princesse, qu'il faut reconnaître - parmi les femmes de ses quatre-vingt-dix-neuf frères. - - -Nº V.--LES FILS DU PÊCHEUR. - - I, p. 70.--Nous avons fait remarquer,--ce qui, du reste, saute aux - yeux,--que les «fils du pêcheur» sont de véritables incarnations du - poisson merveilleux. Cette même idée se retrouve, sous une forme - étrange, dans un conte annamite (A. Landes, nº 78): - - Un homme n'a pas d'enfants. Il est très cruel (selon les idées - bouddhiques) et prend le poisson en empoisonnant les eaux. Au - confluent de deux rivières, il y avait une énorme anguille. L'homme - veut aller la prendre. Comme il va se mettre en route, un bonze - cherche à le détourner de son dessein, et, ne pouvant y réussir, - lui dit: «C'est assez! puisque vous ne voulez pas faire le bien et - épargner la vie de cette créature qui ne fait de mal à personne, - faites-moi donner à manger, et je partirai.» L'homme fait servir au - bonze des aliments rituels (aliments végétaux, cuits sans sel ni - assaisonnements). Le bonze part ensuite, et l'homme jette du poison - à l'anguille, qui vient morte à la surface de l'eau. «Quand on - l'ouvrit, continue le récit annamite, on lui trouva dans le ventre - les aliments rituels, et l'on comprit que c'était cette anguille - qui s'était manifestée sous la figure du bonze. L'homme ayant mangé - la chair de l'anguille, sa femme devint enceinte, et ils eurent un - fils qu'ils aimaient comme l'or et le diamant. Quand il fut devenu - grand, il se mit à jouer, à se griser, et fit si bien qu'il dépensa - toute la fortune de la maison. Le père et la mère moururent ruinés. - Alors le fils dit: «Quand on a fait le mal, le mal vous est rendu,» - et il disparut, laissant au village le soin d'enterrer ses parents. - Cet enfant,--conclut le conte,--était certainement l'anguille, qui - s'était incarnée en lui pour se venger de son meurtrier.» - - - I, p. 73, note 1.--Dans un conte annamite (A. Landes, nº 101), se - trouve également l'histoire de l'oiseau merveilleux: celui qui en - mangera la chair deviendra roi. - - -Nº VII.--LES DEUX SOLDATS DE 1689. - - Deux contes sont à joindre aux récits orientaux que nous avons - résumés, I, pp. 90-94. - - Le premier est un conte annamite, un peu altéré (A. Landes, nº - 105): Un voyageur, pressé par la soif, se fait descendre dans un - puits par son compagnon de route. Celui-ci l'y abandonne. Etant - parvenu à en sortir, Tam (c'est le nom du voyageur) s'égare et - arrive à une pagode, où il demande l'hospitalité. Le gardien lui - dit: «Restez, si vous voulez; mais il y a ici quatre esprits de - personnes laissées sans sépulture, qui apparaissent à la troisième - veille et dévorent tout étranger.» L'homme demande qu'on lui - indique un trou pour se cacher. «Voilà,» lui dit le gardien, «le - trou dans lequel habitent ces démons; c'est derrière l'entrée que - vous serez le plus en sûreté.» A la troisième veille, les quatre - âmes en peine reviennent d'une expédition. Sans voir Tam, elles - s'arrêtent près de l'entrée de leur trou. La première dit: «A - gauche, derrière cette pagode, sont enfouies dix jarres d'argent, - et à droite dix jarres d'or. Et vous autres, savez-vous quelque - chose de nouveau?» La seconde dit: «Je connais quelque chose à - l'aide de quoi on pourrait nous détruire. C'est une pierre de - tortue (_sic_). Si quelqu'un s'empare de cette pierre, qui est à - côté de la caverne, il pourra nous faire périr.» A ces mots, Tam se - précipite pour s'emparer de la pierre. Les mauvais esprits essaient - de se jeter sur lui pour le dévorer, mais il tient déjà la pierre - et les fait périr. Il déterre ensuite le trésor, et se trouve - riche. Quant à son compagnon, il a été rencontré par les mauvais - esprits, qui l'ont dévoré. - - Le second conte, un conte indien du Pandjab (Steel et Temple, p. - 294 seq.), est mieux conservé: Un jeune prince est poussé dans - un puits par ses six frères, qui voyagent avec lui. Il entend, - pendant la nuit, la conversation des habitants de ce puits, un - démon borgne, un pigeon et un serpent. Le serpent dit qu'il a sous - lui les trésors de sept rois. Le démon raconte qu'il a rendu malade - la fille du roi; le pigeon, qu'il peut la guérir: il suffirait - qu'on fit manger de sa fiente à la princesse. Le jour venu, les - trois êtres mystérieux disparaissent. Le prince est retiré du puits - par un chamelier qui passe. Il guérit la princesse et déterre les - trésors. Le roi lui donne la main de sa fille et moitié du royaume. - Les frères du jeune homme, qui se trouvent aux noces, ayant appris - ses aventures, s'en vont au puits et y descendent. Mais le pigeon, - s'étant aperçu que sa fiente a été enlevée, dit à ses compagnons - de voir s'il n'y aurait pas là quelque voleur. Les six frères sont - découverts, et le démon les dévore. - - -Nº VIII.--LE TAILLEUR ET LE GÉANT. - - I, p. 100.--Un conte du sud de l'Inde (Natêsa Sastrî, nº 9) a - deux épisodes que nous avons déjà rencontrés dans le conte mongol - du _Siddhi-Kür_: Un brahmane a pris une seconde femme, au grand - chagrin de la première. Cette nouvelle venue étant allée faire ses - couches chez sa mère, le brahmane part un jour pour lui rendre - visite, emportant des gâteaux qu'il doit lui offrir de la part - de sa première femme. Après un jour de marche, il se couche sur - le bord d'un étang et s'endort. Une troupe de cent voleurs, qui - ont enlevé une princesse endormie et l'emportent dans son lit, - viennent justement boire à cet étang; ils trouvent les gâteaux, - les mangent et tombent tous raides morts: les gâteaux avaient été - empoisonnés par la femme du brahmane à l'intention de sa rivale. A - son réveil, le brahmane coupe la tête aux cent voleurs et se fait - passer pour le libérateur de la princesse. Le roi la lui donne en - mariage.--Bientôt le peuple vient demander au roi d'envoyer son - valeureux gendre combattre une lionne terrible à laquelle il faut - livrer tous les huit jours une victime humaine. Le brahmane est - obligé de soutenir sa réputation; il se fait hisser sur un gros - arbre avec toutes sortes d'armes. Voyant la lionne approcher, il - est pris d'un tel tremblement que le sabre qu'il tient lui échappe - de la main et va tomber juste dans la gueule de la lionne: voilà - la bête tuée et le brahmane de nouveau couvert de gloire.--Plus - tard, le brahmane doit faire campagne contre un puissant empereur. - Le roi lui donne un cheval fougueux, sur lequel le brahmane se - fait attacher, de peur de tomber; mais aussitôt le cheval, qui - n'a jamais été monté, s'emporte et court au triple galop vers une - rivière derrière laquelle est campé l'ennemi. La rivière traversée, - le brahmane s'accroche à un arbre miné par l'eau; l'arbre est - déraciné et le brahmane le traîne à sa suite. Les cordes qui - l'attachent s'étant renflées dans l'eau et le faisant beaucoup - souffrir, il ne cesse de crier: _Appa! ayya!_ (Ah! hélas!) Or, - l'empereur ennemi s'appelle justement Appayya; ses soldats croient - entendre un défi adressé à leur souverain par le guerrier qui fond - sur eux, brandissant un arbre entier. Tout fuit, et le brahmane - fait sa rentrée en triomphateur. - - Un conte de l'île de Ceylan (_Orientalist_, II, 1885, p. 102), qui - ressemble beaucoup à ce conte indien, a un commencement un peu - différent. C'est pour se débarrasser, non d'une rivale, mais de son - mari lui-même, qui l'exaspère par sa sottise, que la femme donne - à celui-ci des gâteaux empoisonnés. (Comparer le conte indien de - Cachemire et le conte mongol, résumés dans nos remarques, I, pp. - 100 et 102.) Ces gâteaux sont mangés par un éléphant qui faisait la - terreur du pays. Vient ensuite un épisode correspondant à celui de - la lionne (ici c'est un tigre), et enfin celui de l'arbre déraciné. - Ce dernier épisode, où le héros crie _Appoi!_ comme le héros du - conte du sud de l'Inde crie _Appa! ayya!_ montre bien l'étroite - parenté qui existe entre les deux contes; mais, dans le conte - singhalais, cette exclamation ne donne lieu à aucune équivoque. - - -Nº X.--RENÉ ET SON SEIGNEUR. - - A tous les contes orientaux, et notamment aux contes indiens, que - nous avons analysés, I, pp. 114-120, nous pouvons ajouter un conte - de l'île de Ceylan (_Orientalist_, II, 1885, p. 33): Un jeune - homme, appelé Loku-Appu, a emprunté de l'argent à des joueurs de - tamtam, avec la ferme intention de ne jamais le leur rendre. Les - voyant un jour de loin se diriger vers sa maison, il fait la leçon - à une vieille femme et à une jeune fille, et attend ses créanciers - en affectant d'être très occupé à tailler un gros bâton. Les - créanciers arrivent; il les prie de s'asseoir, et presque aussitôt - il frappe de son bâton la vieille femme, et la pousse dans une - chambre voisine. Quelques instants après, il appelle pour avoir - du bétel, et, au lieu de la vieille, c'est une jeune fille qui - sort de la chambre. Voilà les créanciers fort étonnés; Loku-Appu - leur dit que son bâton a la vertu de changer les vieilles femmes - en jeunes filles. Les créanciers veulent à toute force posséder - ce bâton merveilleux, et, comme Loku-Appu refuse de s'en défaire, - ils s'en emparent. De retour chez eux, ils essaient le bâton sur - des vieilles femmes, qu'ils parviennent bien à assommer, mais non - à rajeunir. Ils retournent furieux chez Loku-Appu; celui-ci dit - qu'ils ont pris le bâton par le mauvais bout. La fois d'ensuite, - ils emploient le bon bout; mais le résultat est le même. Déterminés - à se venger, ils saisissent Loku-Appu, qu'ils enferment dans un - sac pour aller le jeter à la rivière. Pendant qu'ils l'y portent, - ils entendent battre le tamtam; il déposent le sac et vont voir - de quoi il s'agit. Pendant leur absence, un Musulman, marchand - d'étoffes, qui passe par là, entend Loku-Appu crier dans son sac: - «Hélas! hélas! comment pourrai-je gouverner un royaume, moi qui ne - sais ni lire ni écrire?» Il s'approche, et, Loku-Appu lui ayant - raconté qu'on l'emmène de force pour le faire roi, il lui demande - la faveur de se mettre dans le sac à sa place. Les créanciers, à - leur retour, jettent le sac dans la rivière, et sont bien étonnés - ensuite de voir Loku-Appu en train de laver des étoffes dans cette - même rivière. Loku-Appu leur dit qu'il a trouvé toutes ces étoffes - au fond de l'eau et que, comme il y avait un peu de boue dessus, - il les nettoie. Les créanciers, voulant avoir pareille aubaine, se - font mettre dans des sacs par Loku-Appu et jeter à la rivière. - - -Nº XI.--LA BOURSE, LE SIFFLET ET LE CHAPEAU. - - I, p. 125.--Nous ajouterons aux contes de cette famille dont - l'introduction est analogue à celle du nôtre, un conte russe - (Gubernatis, _Florilegio_, p. 75). Là, trois frères, déserteurs, - arrivent dans une forêt et passent la nuit dans une cabane, où - habite un vieillard; ils montent la garde, chacun à son tour. Le - vieillard, content d'eux, donne au premier un manteau qui rend - invisible; au second, une tabatière d'où sort toute une armée; - au troisième, une bourse qui se remplit d'elle-même. Suivent les - aventures du plus jeune avec une femme qui est invincible au jeu de - cartes, et l'histoire des pommes qui font pousser des cornes. - - -Nº XII.--LE PRINCE ET SON CHEVAL. - - I, p. 154.--Nous avons dit un mot, d'après _Mélusine_, d'un conte - des sauvages du Brésil. Au moment où nous corrigions les épreuves - de cette partie de notre travail, nous n'avions que depuis peu de - temps entre les mains la collection de contes portugais du Brésil, - publiée tout nouvellement par M. Roméro, et nous n'avions pas vu - que les contes dont parle _Mélusine_ avaient été joints à cette - collection. Vérification faite (Roméro, p. 198), la ressemblance - signalée est très faible: En s'enfuyant de chez l'ogresse, le - héros, sur le conseil de la fille de celle-ci, ordonne à certains - paniers, qu'elle lui a fait faire, de se transformer en gibier de - toute sorte. L'ogresse s'arrête à manger toutes ces bêtes. La suite - de ce conte très fruste n'a aucun rapport avec le thème indiqué par - _Mélusine_. - - -Nº XV.--LES DONS DES TROIS ANIMAUX. - - Parmi les contes orientaux que nous avons cités (I, pp. 173-177) - comme renfermant le thème, plus ou moins bien conservé, de l'être - mystérieux qui cache son _âme_, sa _vie_, pour la mettre en sûreté, - nous avons donné, p. 175, le résumé d'un conte indien du Kamaon. - Nous ferons remarquer ici que ce conte kamaonien offre une grande - ressemblance avec le conte indien du Deccan dont un fragment a - été donné, même page. La principale différence est que le héros - est le fils et non le neveu de la princesse qui a été enlevée par - le magicien. De plus, c'est dans d'autres conditions que le jeune - prince parvient à s'emparer du perroquet dans lequel est l'âme du - magicien. - - Tout l'ensemble de ces deux contes du Kamaon et du Deccan se - retrouve,--chose à noter,--dans un conte allemand du Holstein - (Müllenhoff, p. 404), dans un conte allemand de la principauté de - Waldeck (Curtze, p. 129) et dans un conte norvégien (Asbjœrnsen, - II, nº 6). Là aussi, une princesse est retenue captive par un - magicien; là aussi, tous les beaux-frères de cette princesse, six - princes, sont métamorphosés par le magicien (en pierres, comme dans - le conte du Deccan); là aussi, un seul homme de la famille,--le - fiancé de la princesse, au lieu de son fils ou de son neveu,--a - échappé à ce malheur, parce qu'il est resté à la maison, et c'est - cet unique survivant qui délivre la princesse. - - - Notons encore, en passant, que la «sirène» du conte bas-breton, - cité pp. 171-172, se retrouve dans un conte espagnol (_Biblioteca - de las tradiciones populares españolas_, I, 1884, p. 183). - - -Nº XVII.--L'OISEAU DE VÉRITÉ. - - La collection Lal Behari Day renferme un conte indien du Bengale - (nº 19), qui, sans être bien complet, est mieux conservé que les - deux autres contes indiens donnés dans nos remarques (I, pp. - 195-196). - - Ainsi, d'abord, nous y retrouvons l'introduction caractéristique - des contes de ce type: Un jour, une belle jeune fille, dont la mère - est une pauvre vieille, va faire ses ablutions dans un étang avec - trois amies, filles, la première, du ministre du roi; la seconde, - d'un riche marchand, et la dernière, du prêtre royal. Pendant - qu'elles se baignent, la fille du ministre dit aux autres: «L'homme - qui m'épousera sera un heureux homme: il n'aura jamais à m'acheter - d'habits; le vêtement que j'ai une fois mis, ne s'use jamais ni ne - se salit.» La fille du marchand dit que le combustible dont elle se - sert pour faire la cuisine ne se réduit jamais en cendres, et dure - toujours. La fille du prêtre, à son tour, dit que, lorsqu'elle fait - cuire du riz, ce riz ne s'épuise pas, et qu'il en reste toujours - dans le pot la même quantité. Enfin la fille de la pauvre vieille - dit que, si elle se marie, elle aura des jumeaux, un fils et une - fille. La fille sera divinement belle, et le fils aura la lune - sur son front et des étoiles sur la paume de ses mains. Un roi a - entendu cette conversation, et, comme ses six «reines» ne lui ont - pas donné d'enfants, il épouse la fille de la vieille. - - Ce sont, comme dans les autres contes indiens, les six «reines» - qui veulent supprimer les enfants de leur rivale. Elles leur font - substituer par la sage-femme deux petits chiens. Le roi, furieux - contre sa «septième reine», la fait dépouiller de ses beaux - vêtements et revêtir d'habits de cuir et il l'envoie sur la place - du marché pour y être employée à écarter les corbeaux. Les enfants - sont recueillis par un potier et sa femme, après des incidents - merveilleux. Devenu grand, le jeune garçon rencontre un jour le - roi à la chasse, et celui-ci remarque la lune sur son front. Il en - parle aux six reines, qui envoient la sage-femme à la découverte. - La sage-femme entre dans la maison où le frère et la sœur habitent - seuls après la mort de leurs parents adoptifs, et se donne à - la jeune fille pour sa tante. Après lui avoir fait de grands - compliments de sa beauté, elle lui dit qu'il ne lui manque, pour la - rehausser, que la fleur nommée _kataki_, laquelle se trouve au delà - de l'océan, gardée par sept cents _râkshasas_, et elle engage la - jeune fille à prier son frère de la lui aller chercher. - - Les aventures du jeune homme à la recherche de la fleur ressemblent - beaucoup à un épisode d'autres contes indiens, résumé dans les - remarques de notre nº 15, _les Dons des trois Animaux_ (I, pp. - 176-177). C'est la princesse, ramenée par le jeune homme du pays - des _râkshasas_, qui révèle au roi l'histoire de la perfidie des - six reines et tout le reste. - - -Nº XIX.--LE PETIT BOSSU. - - I, p. 214.--Au sujet du flageolet qui force à danser, nous avons - rappelé le conte allemand nº 110 de la collection Grimm, le _Juif - dans les épines_. On a recueilli chez les Kabyles un conte analogue - (Rivière, p. 91). Dans l'un et dans l'autre, le héros est conduit - devant le juge par ceux qu'il a forcés à danser, et il l'oblige à - danser lui-même. - - - I, p. 215.--Nous avons dit que l'épisode du batelier qui, depuis - des siècles, transporte les voyageurs de l'autre côté du fleuve, - appartient en réalité à un conte d'un autre type, dont un spécimen - bien connu est un conte allemand, _le Diable aux trois cheveux - d'or_ (Grimm, nº 29). Il est intéressant de constater que cet - épisode se retrouve dans un conte annamite (A. Landes, nº 63), qui - correspond au conte de la collection Grimm et aux contes analogues. - - - Dans un conte tchèque de ce type (Chodzko, p. 31), le héros qui - doit rapporter à un roi trois cheveux d'or du «vieillard qui voit - tout» (le soleil), arrive à une mer. Un vieux batelier, qui depuis - des années passe les voyageurs, apprenant où il va, lui dit: «Si - tu me promets de demander au vieillard qui voit tout quand j'aurai - un remplaçant pour me délivrer de mes peines, je te passerai dans - mon bateau.»--Dans le conte annamite, le pauvre homme qui s'en va - trouver l'«Empereur Céleste» arrive sur le bord de la mer. Un _ba - ba_ (espèce de tortue de mer) sort de l'eau, et lui demande: «Où - voulez-vous aller?» Le voyageur lui raconte son histoire. «Je vous - passerai dans l'île,» dit le _ba ba_, «mais vous demanderez pour - moi une explication. Voilà mille ans que je fais pénitence, et je - reste toujours ce que je suis, sans changer d'être.» Le pauvre - consent à ce qui lui est demandé; il monte sur le dos du _ba ba_, - et celui-ci le porte dans l'île. - - Chose curieuse, dans une variante «veliko-russe» (Chodzko, p. 40), - il n'y a pas de batelier, mais une _baleine_, couchée à la surface - de l'eau et servant de passerelle d'un bord à l'autre. C'est - presque le conte annamite. - - -Nº XXI.--LA BICHE BLANCHE. - - I, p. 235.--Nous avons cité divers contes, et notamment un conte - indien, dans lesquels une épingle, enfoncée dans la tête de - l'héroïne, la transforme en oiseau. - - Dans un conte recueilli dans la région de l'Abyssinie, croyons-nous - (Leo Reinisch, _Die Nuba Sprache_, Vienne, 1879, I, p. 221), un - magicien enfonce des aiguilles enchantées dans la tête de sept - frères, et ils sont changés en taureaux. Leur sœur les conduit au - pâturage. Des hommes les tuent. La jeune fille rassemble leurs os - et les enterre, et à cet endroit croissent sept palmiers. - - -Nº XXII.--JEANNE ET BRIMBORIAU. - - I, p. 240.--Le conte de l'île de Ceylan, que nous avons rapproché - des contes européens de «l'Homme qui revient du Paradis», se - retrouve presque identiquement dans le sud de l'Inde (Natêsa - Sastrî, nº 12); mais la forme singhalaise est meilleure. - - - I, pp. 244-245.--Nous avons cité un passage d'un conte du Cambodge. - Il sera intéressant, croyons-nous, de signaler l'existence en - Europe d'un conte qui ressemble beaucoup à un autre passage de ce - même conte oriental. - - Dans le récit cambodgien, une femme voudrait se débarrasser de - son mari pour en prendre un autre. Un jour, le mari, occupé à la - récolte des ignames dans la forêt, va se reposer durant la chaleur - dans le temple d'un génie. Précisément pendant ce temps arrive la - femme, apportant des offrandes au génie pour lui demander la mort - de son mari. Celui-ci, ayant entendu sa prière, se cache derrière - l'idole, et, déguisant sa voix, il ordonne à la femme d'acheter une - poule couveuse et ses œufs et de servir ce mets à son mari, qui en - mourra. La femme se retire et va exécuter cet ordre. Le soir, le - mari mange tout ce qui lui est servi et feint de tomber gravement - malade. Alors la femme fait entrer son amant, que le mari trouve - moyen de faire périr.--Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, - nº 58), une femme voudrait rendre son mari aveugle pour être plus - libre. Elle lui dit un jour qu'elle va se confesser. Le mari, - qui se méfie d'elle, lui parle d'un certain prêtre, très habile, - dit-il, dans toute sorte de sciences occultes, qui se tient à tel - endroit dans le creux d'un chêne. Elle s'y rend: c'est le mari - lui-même qui s'est mis dans le chêne. Elle demande au prétendu - magicien comment elle pourrait rendre son mari aveugle. Il répond - qu'il faut lui faire cuire chaque jour une poule. De retour au - logis, elle raconte que le prêtre lui a dit qu'elle devait montrer - plus d'égards à son mari, le bien soigner, et chaque jour elle lui - fait manger une poule. L'homme fait semblant de perdre peu à peu - la vue, et, quand elle le croit tout à fait aveugle, elle appelle - son amant, que le mari fait périr. (Comparer Prœhle, I, nº 51, et - Braga, nº 113.)--Le _Pantchatantra_ indien (liv. III, 16e récit) - nous offre à peu près les même traits: Une femme apporte des - offrandes à une déesse et lui demande le moyen de rendre son mari - aveugle; le mari, caché derrière la statue, répond qu'il faut lui - donner tous les jours des gâteaux et des friandises; plus tard il - feint d'être aveugle et finalement bâtonne si bien l'amant de sa - femme que celui-ci en meurt. - - -Nº XXIII.--LE POIRIER D'OR. - - Pour l'arbre qui pousse à l'endroit où l'on a mis les os du mouton, - comparer le conte de la région de l'Abyssinie, cité dans le - supplément aux remarques de notre nº 21, _la Biche blanche_. - - - Nous avons fait remarquer que le thème de _Cendrillon_ se combine - souvent avec le thème propre du _Poirier d'or_, et nous avons cité, - à ce propos (I, pp. 253-254), un conte indien, dont malheureusement - nous ne possédons qu'une analyse incomplète. Il a été publié tout - récemment un conte annamite (A. Landes, nº 22), qui présente la - même combinaison. - - L'introduction de ce conte annamite est altérée, mais nous y - retrouvons l'animal mystérieux qui, même après avoir été tué, - vient au secours de l'héroïne: Un mari et sa femme ont chacun une - fille; celle du mari s'appelle Cam; celle de la femme, Tam. Comme - elles sont de même taille et qu'on ne sait laquelle est l'aînée, - leurs parents les envoient à la pêche: celle qui prendra le plus de - poissons sera l'aînée. C'est Cam, la fille du mari, qui en prend le - plus, mais l'autre lui dérobe sa pêche. Un génie, voyant la jeune - fille pleurer, lui demande s'il ne lui reste plus rien. Elle répond - qu'elle n'a plus qu'un seul poisson. Alors le génie lui dit de le - mettre dans un puits et de le nourrir. Mais, un jour, la fille de - la marâtre appelle le poisson, le prend et le fait cuire. - - A son retour, Cam, ne trouvant plus son poisson, se met à pleurer. - Le coq lui dit: «O! o! o! donne-moi trois grains de riz, je te - montrerai ses arêtes.» Cam ramasse les arêtes. Le génie lui dit de - les mettre dans quatre petits pots, aux quatre coins de son lit: au - bout de trois mois et dix jours, elle y trouvera tout ce qu'elle - désirera[139]. Elle y trouve des habits et une paire de souliers. - - Ici nous entrons tout à fait dans le thème de _Cendrillon_: Cam - s'en va s'habiller dans les champs; mais ses souliers viennent à - être mouillés, et elle les fait sécher. Un corbeau enlève un de - ces souliers et va le porter dans le palais du prince héritier. - Celui-ci fait proclamer qu'il prendra pour femme celle qui pourra - chausser le soulier[140]. La marâtre ne permet pas à Cam de se - rendre au palais; mais elle y conduit sa fille à elle, sans succès. - Cam se plaint et demande à tenter l'aventure. Alors la marâtre mêle - des haricots et du sésame, et lui dit que, lorsqu'elle les aura - triés, elle pourra y aller. Le génie envoie une bande de pigeons - pour l'aider[141]. Enfin Cam va au palais, elle essaie le soulier, - et le prince l'épouse. - - Vient ensuite, après que Cam a été tuée par la malice de sa - belle-sœur, une série de transformations dont nous avons parlé dans - le second Appendice à notre introduction (I, pp. LXII-LXIII) et un - dénouement dont nous avons dit un mot dans cette introduction même - (I, p. XXXIX), mais que, vu son intérêt, nous donnerons ici _in - extenso_: «Lorsque Tam vit revenir sa sœur, elle feignit une grande - joie: «Où avez vous été si longtemps? Comment faites-vous pour être - si jolie? Dites-le moi, que je fasse comme vous.--Si vous voulez - être aussi jolie que moi, faites bouillir de l'eau et jetez-vous - dedans.» Tam la crut; elle se jeta dans de l'eau bouillante et - mourut. Cam fit saler sa chair et l'envoya à la marâtre. Celle-ci - crut que c'était du porc et se mit à manger. Un corbeau perché sur - un arbre cria: «Le corbeau vorace mange la chair de son enfant et - fait craquer ses os.» La mère de Tam, entendant ce corbeau, se mit - en colère et lui dit: «C'est ma fille qui m'a envoyé de la viande; - pourquoi dis-tu que je mange la chair de ma fille?» Mais, quand - elle eut fini la provision, elle trouva la tête de Tam, et sut - ainsi qu'elle était morte.» - - Dans un conte sicilien (Gonzenbach, nº 48), une marâtre a fait - disparaître sa belle-fille, mariée à un roi, et lui a substitué sa - fille à elle. La tromperie étant découverte, le roi fait hacher - en mille morceaux la fille de la marâtre et la fait saler dans - un baril, en ayant soin de faire mettre la tête au fond. Puis il - envoie le baril à la marâtre en lui faisant dire que c'est du thon - que lui envoie sa fille. La marâtre ouvre le baril et commence à - manger. Le chat lui dit: «Donne-moi quelque chose, et je t'aiderai - à pleurer.» Mais elle le chasse. Quand elle arrive au fond du baril - et qu'elle voit la tête de sa fille, de désespoir elle se casse - la tête contre un mur. Et le chat se met à chanter: «Tu n'as rien - voulu me donner; je ne t'aiderai pas à pleurer.» - - Ce même passage se retrouve, plus ou moins bien conservé, dans - d'autres contes siciliens (Gonzenbach, nºˢ 33, 34, 49; Pitrè, nº - 59) et dans un conte islandais (Arnason, p. 243)[142]. - - Dans une légende historique, rattachée au nom d'une reine - Marguerite de Danemark (Müllenhoff, p. 18), le fils de cette reine, - envoyé à Oldenbourg pour encaisser de l'argent, est saisi par les - cordonniers du pays, qui le hachent menu, le salent et le renvoient - ainsi à sa mère. - - Un conte kabyle (Rivière, p. 55), qui se rattache au même thème que - le conte sicilien cité tout à l'heure, se termine de la même façon: - Après que la fille de la marâtre a été tuée, on la fait cuire et on - l'envoie à sa mère et à sa sœur. Le chat intervient dans le conte - kabyle comme dans le conte sicilien. «Si tu me donnes ce morceau,» - dit-il, «je pleurerai d'un œil.» - - Enfin, dans un conte indien (miss Stokes, nº 2), une reine qui a - maltraité et tué les enfants de son mari est brûlée vive, et ses os - sont envoyés à sa mère. - - -NOTES: - -[139] Dans un conte serbe (Vouk, nº 32), par exemple, Cendrillon -recueille les os de la vache mystérieuse, comme celle-ci lui a dit de -le faire, et, à la place où elles les a enterrés, elle trouve tout ce -qu'elle peut désirer. Voir notre tome I, p. 252, note 2. - -[140] Dans la légende égyptienne de Rhodopis (Strabon, liv. XVII; -Elien, _Var._, l. XIII), pendant que l'héroïne se baigne avec ses -suivantes, un aigle enlève un de ses souliers et le laisse tomber -dans le jardin du roi Psammétichus, à Memphis. Le roi, étonné de -la petitesse de ce soulier, fait chercher partout celle à qui il -appartient, et, l'ayant trouvée, il l'épouse. - -[141] Comparer, par exemple, le conte allemand de _Cendrillon_ (Grimm, -nº 21). - -[142] Il n'est pas inutile de constater que ce conte islandais est une -combinaison du thème de _Cendrillon_ et de celui du _Poirier d'or_, -comme le conte annamite. - - -Nº XXIX.--LA POUILLOTTE ET LE COUCHERILLOT. - - Dans un conte portugais du Brésil (Roméro, p. 163), un singe a - eu le bout de la queue coupé par la roue d'un chariot. Un chat - s'empare de ce bout de queue. Pour le rendre au singe, il lui - demande du lait; le singe s'adresse à la vache, qui veut de - l'herbe; puis à la vieille, qui veut des souliers; au cordonnier, - qui veut des soies; au cochon, qui veut de la pluie (_sic_). La fin - de la série est absurde. - - Ce conte brésilien est à citer en ce qu'il ressemble à la fois, - pour la première partie de la série de personnages mis en action, à - notre conte de Montiers et à la variante de Seine-et-Marne que nous - avons donnée. Ainsi, nous y trouvons le chat demandant du lait et - la vache de l'herbe, comme dans la variante; la femme demandant des - souliers, comme dans le conte de Montiers; le cordonnier demandant - des soies, comme dans l'un et l'autre. - - Le début du conte brésilien a beaucoup de rapport avec celui d'un - conte anglais, mentionné dans nos remarques (Halliwell, nº 81), où - le chat ne veut rendre à la souris sa queue, que si elle va lui - chercher du lait. - - -Nº XXXII.--CHATTE BLANCHE. - - II, pp. 16-23.--Nous avons eu à étudier, à l'occasion d'un épisode - de ce conte, un thème que l'on peut appeler le thème des _Jeunes - filles oiseaux_. Aux contes orientaux que nous avons cités, nous - ajouterons un conte annamite (A. Landes, nº 53): Dans un certain - pays se trouvait une fontaine où venaient se baigner les fées - (mot-à-mot les _dames génies_). Un jour, un bûcheron emporte - les vêtements de l'une d'elles qui était restée dans l'eau plus - longtemps que les autres; il refuse de les lui rendre, et elle - devient sa femme. L'homme cache les vêtements au fond du grenier à - riz. La fée vit pendant quelques années avec l'homme, et ils ont - déjà un enfant, quand elle trouve les vêtements. Elle s'en revêt, - ôtant seulement son peigne, qu'elle attache au collet de son fils. - «Reste ici,» lui dit-elle; «ta mère est une fée, ton père est un - mortel; il ne leur est pas permis de vivre longtemps unis.» Et - elle s'envole.--L'homme, inconsolable, prend son fils et se rend - à la fontaine; mais il ne voit plus la fée descendre s'y baigner; - seulement des servantes viennent y puiser de l'eau. L'homme ayant - soif, leur demande à boire et leur conte ses malheurs. Pendant - qu'il leur parle, le petit garçon laisse tomber le peigne dans une - des jarres[143].--Quand les servantes versent l'eau, on trouve le - peigne au fond de la jarre. La fée interroge les servantes, et, - après avoir entendu leur récit, elle charme un mouchoir, qu'elle - leur remet en leur ordonnant de retourner à la fontaine, et, si - l'homme y est encore, de lui dire de mettre ce mouchoir en guise de - turban et de les suivre. Les servantes le ramènent. Les deux époux - restent quelque temps réunis; mais, un jour, la fée dit à l'homme - de retourner sur la terre: plus tard, elle demandera au Bouddha de - retourner vivre avec lui. On le descend avec son fils, assis sur un - tambour au bout d'une corde; mais, par suite d'un malentendu, la - corde est coupée, et ils tombent dans la mer, où ils périssent. - - - II, 23.--Pour l'épisode des tâches imposées au héros, voir le conte - kabyle résumé dans le supplément aux remarques de notre nº 3. - - -NOTES: - -[143] Comparer le drame birman cité, II, pp. 19-20. Le conte annamite -est altéré: cet épisode du peigne devrait se passer dans le pays de la -fée, où le héros finit par arriver. - - -Nº XLVIII.--LA SALADE BLANCHE ET LA SALADE NOIRE. - - II, pp. 121-123.--Le conte annamite suivant (A. Landes, nº 72) est - à joindre aux contes orientaux cités: - - De deux sœurs, l'aînée est riche; la cadette, pauvre. Cette - dernière va, un jour, demander du riz à l'autre, qui répond par - un refus. La pauvre femme s'étant mise à glaner des patates dans - un champ, un serpent entre dans son panier; elle lui fait cette - prière: «Mes enfants et moi, nous souffrons de la faim; si vous - voulez vous donner à nous comme nourriture, restez couché dans - le panier, afin que je vous emporte à la maison pour vous faire - cuire.» Le serpent reste couché, la femme le fait cuire, et il se - trouve transformé en un lingot d'or. La famille devient donc riche; - on arrange la maison et on invite la sœur aînée. Celle-ci demande - à sa sœur d'où lui est venue cette fortune. L'ayant appris, elle - se rend dans les champs et se met à glaner comme une pauvresse. Un - serpent entre dans son panier; elle lui fait la même demande que sa - sœur et le rapporte à la maison. Mais le serpent se multiplie en - une foule d'autres serpents qui remplissent toute la maison, et la - méchante femme meurt de leurs piqûres. - - - II, p. 121.--Dans _Mélusine_ (I, col. 43), se trouve un conte - créole du même genre que le conte kariaine de Birmanie: les - aventures successives de deux petites filles, l'une bonne, l'autre - méchante, chez une vieille «Maman Diable». Entre autres choses, - cette dernière demande à l'enfant, après le bain, de la bien - frotter, et l'enfant voit que le dos de «Maman Diable» est couvert - de couteaux et de morceaux de verre cassé. Ce passage rappelle - celui du conte kariaine où, en examinant la tête de la géante, la - petite fille la voit remplie de serpents verts et de mille-pieds. - Comparer un conte serbe (Vouk, nº 36), cité dans nos remarques. - - -Nº LX.--LE SORCIER. - - II, p. 193.--Nous avons résumé un conte annamite, traduit par M. - Abel des Michels. La collection A. Landes renferme (nº 79) un conte - du même pays, qui ne diffère de ce conte que par une introduction - où est expliquée l'origine de la réputation du prétendu devin. - Cette introduction a un grand rapport avec celle du conte indien du - Kamaon (II, p. 193): Un homme est paresseux et menteur. Sa femme, - un jour, l'envoie chercher du travail, mais il revient sans avoir - rien fait que de couper un bambou. Avant de rentrer à la maison, - il s'arrête derrière le mur. Justement, à ce moment, la femme, qui - vient d'acheter cinq gâteaux, en donne trois à ses enfants, en leur - disant de serrer les autres dans la jarre à riz, pour leur père. - Celui-ci, ayant entendu la chose, entre, quelques instants après, - son bambou à la main. «Femme,» dit-il, «j'ai acquis le pouvoir de - découvrir les objets cachés; voici avec quoi je les sens. Si tu as - quelque chose de caché, je vais le trouver.» Sa femme lui ayant dit - de chercher les deux gâteaux, il les trouve tout de suite dans la - jarre à riz.--La femme va se vanter auprès de ses voisines de ce - que son mari est devenu si habile. On le charge de retrouver des - petits cochons perdus. Le hasard a voulu qu'il les ait aperçus dans - un buisson; il les ramène en un instant. Puis, comme il a épié les - parents de sa femme, il devine du premier coup où ceux-ci ont caché - de l'argent.--Vient enfin l'histoire de la tortue d'or, comme dans - le conte résumé dans nos remarques. - - -Nº LXII.--L'HOMME AU POIS. - - II, p. 212.--Nous avons donné le résumé d'un conte indien de - Lucknow. Voici celui d'un autre conte indien analogue, recueilli - dans le Pandjab (Steel et Temple, nº 2): - - Un rat a trouvé une racine bien sèche; il l'offre à un homme qui ne - peut réussir à allumer son feu. L'homme, en récompense, lui donne - un morceau de pâte. Le rat fait cadeau de cette pâte à un potier - dont les enfants crient la faim, et il en reçoit un pot. Il donne - ce pot à des pâtres qui n'ont que leurs souliers pour recueillir - le lait, quand ils veulent traire leurs buffles; il leur demande - un buffle en récompense et finit par l'obtenir. Vient à passer une - mariée, que l'on porte en palanquin. Les porteurs se plaignant de - ne pas avoir de viande à manger, il leur donne son buffle; puis - il demande qu'on lui donne la mariée. Les porteurs, craignant une - mauvaise affaire, s'esquivent. Le rat emmène chez lui la mariée et - l'envoie à la ville vendre des prunes sauvages. La princesse (car - c'est une princesse) est reconnue par la reine sa mère, qui la - retient. Le rat étant venu réclamer sa femme, on le fait asseoir - sur une chaise où l'on a mis du fer rouge; il y laisse sa queue et - une partie de sa peau, et il s'enfuit en jurant qu'il ne fera plus - jamais de marché avec personne. - - Un conte portugais du Brésil (Roméro, p. 162) présente une forme - écourtée de ce thème. - - Enfin, ce même thème nous paraît se retrouver, mais tout à - fait défiguré, dans un conte _nago_, recueilli chez les nègres - de la Côte-des-Esclaves par un missionnaire, M. l'abbé Bouche - (_Mélusine_; II, col. 123): La tortue, ayant demandé une jeune - fille en mariage, se voit éconduite. Elle rencontre, un jour, la - jeune fille qui cherche des anacardes (sorte de fruit) et qui - n'en trouve point. La tortue en cueille et les laisse sur le - chemin. La fille passe par là, voit les anacardes et les ramasse. - La tortue la laisse faire. Mais, lorsque la fille a employé - les fruits, la tortue lui dit: «Rends-moi mes anacardes.--Je - m'en suis servie.--Peu importe: je veux mes anacardes.--Prends - l'esclave.--Non.--Prends l'enfant.--Non.--Prends la brebis.--Je ne - la veux pas.--Prends ce que tu voudras dans la maison.» La tortue - refuse toutes les offres et se met à chanter: «L'esclave!... fi de - l'esclave! je n'en veux pas. L'enfant ... fi de l'enfant! je n'en - veux pas. La brebis!... fi de la brebis! Je veux la fille.» Et on - est obligé de lui donner la fille. - - - Puisque nous revenons sur les remarques de l'_Homme au pois_, - nous ajouterons encore que l'on a recueilli, chez les Tziganes de - Transylvanie, un conte du même genre que le conte lorrain, mais - écourté (Wlislocki, p. 15): Le héros, un pauvre tzigane, va mendier - chez une veuve qui, impatientée de son importunité, lui jette un - grain de blé. Le grain de blé, confié au propriétaire d'une autre - maison, est mangé par une poule, etc. Finalement le tzigane se - met en possession d'un cheval. Il prête ce cheval au roi, qui - passe par là et dont le cheval est malade. Arrivé dans la ville du - roi, le tzigane trouve son cheval mort, et le roi lui donne, en - dédommagement, beaucoup d'argent. - - -Nº LXX.--LE FRANC VOLEUR. - - II, p. 277.--Pour l'épisode du vol du cheval il faut ajouter aux - contes cités un conte indien du Bengale (Lal Behari Day, p. 179): - Un roi, voulant découvrir quel est l'audacieux qui a volé, pendant - la nuit, une chaîne d'or au cou de la reine, ordonne de promener - par toute la ville un chameau chargé de sacs d'or. Il espère que - le voleur se fera prendre en essayant de s'emparer du chameau et - de sa charge. Pendant deux jours et deux nuits, rien n'arrive. La - troisième nuit, le conducteur du chameau voit un religieux mendiant - assis auprès d'un feu et qui l'engage à fumer une pipe avec lui. - Le conducteur met pied à terre, attache le chameau à un arbre et - commence à fumer. Mais le prétendu religieux a mêlé au tabac des - drogues enivrantes. Le conducteur tombe bientôt dans un profond - sommeil, et le voleur peut emmener le chameau. - - Ce «religieux mendiant» rappelle le «capucin» du conte lorrain. - - -Nº LXXIII.--LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR. - - II, 298-299.--Un conte arabe du Caire (Spitta-Bey, nº 4, p. - 54 seq.) nous montre l'existence, en Orient, d'une des formes - caractéristiques de dénouement des contes de cette famille: - - Un roi veut se débarrasser de Mohammed, le fils du pêcheur. D'après - le conseil de son vizir, il ordonne au jeune homme d'aller lui - chercher la fille du sultan de la Terre verte, qu'il veut épouser. - Un poisson reconnaissant dit à Mohammed de demander au roi de - lui donner d'abord une _dahabyjeh_ (sorte de bateau) d'or. La - dahabyjeh étant prête, le poisson montre le chemin à Mohammed. - Quand il est arrivé à la Terre verte, tout le monde vient voir la - dahabyjeh d'or. La princesse veut aussi la visiter; mais à peine - est-elle entrée dans la cabine, que le jeune homme met le bâtiment - en marche et enlève ainsi la princesse[144]. Alors celle-ci tire - sa bague de son doigt et la jette dans la mer, où le poisson la - saisit et la garde dans sa bouche. Quand le roi veut faire célébrer - son mariage avec la princesse, elle demande qu'on lui rapporte - d'abord son anneau. Mohammed est chargé de l'affaire, et rapporte - l'anneau, que le poisson lui a donné. Alors la princesse dit au - roi qu'il y a dans son pays un usage, quand une jeune fille est - pour se marier: «On creuse un canal du palais jusqu'au fleuve, on - le remplit de bûches et on y met le feu; le fiancé se jette dans - le feu et y marche jusqu'à ce qu'il se trouve dans le fleuve; il - y prend un bain et revient chez sa fiancée; voilà la cérémonie du - contrat de mariage dans mon pays.» Le roi fait creuser le canal - et allumer le feu. On y fait d'abord entrer Mohammed, pour voir - s'il en sortira sain et sauf. Le poisson a dit à Mohammed ce qu'il - fallait faire. Le jeune homme se jette donc dans le feu, en se - bouchant les oreilles et en disant: «Au nom de Dieu le clément, le - miséricordieux», et il sort de la fournaise plus beau qu'il n'y est - entré. Le roi et le vizir se jettent alors dans le feu, et sont - réduits en cendres. Mohammed épouse la princesse et monte sur le - trône. - - -NOTES: - -[144] Pour ce mode d'enlèvement, comparer, par exemple, le conte serbe -nº 12 de la collection Vouk et aussi le conte allemand nº 6 de la -collection Grimm. - - - - -INDEX BIBLIOGRAPHIQUE[145] - - -A - -ARCHIV FÜR SLAVISCHE PHILOLOGIE (Berlin, années 1876 et suivantes). - -ARNASON.--_Icelandic Legends, collected by Jón. Arnason._ Translated by -George E. J. Powell and Eirkír. Magnússon. (2d Series. London, 1866.) - -ASBJŒRNSEN.--_Norwegische Volksmæhrchen, gesammelt von P. Asbjœrnsen -und Jörgen Moe._ Deutsch von Friedrich Bresemann (Berlin, 1847). 2 vol. - -ASBJŒRNSEN. TALES FROM THE FJELD.--_Tales from the Fjeld._ A Second -Series of Popular Tales, from the norse of P. Chr. Asbjœrnsen, by G. W. -Dasent (London, 1874). - -AULNOY (Mme D').--_Contes des Fées_, par la comtesse d'Aulnoy. (La -première édition est de 1698.) - -AUSLAND.--_Das Ausland. 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Les Trois Frères 79 - - XLIII. Le petit Berger 89 - - XLIV. La Princesse d'Angleterre 98 - - XLV. Le Chat et ses Compagnons 102 - - XLVI. Bénédicité 107 - _Variante_ 109 - - XLVII. La Chèvre 115 - - XLVIII. La Salade blanche et la Salade noire 118 - (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 362.) - - XLIX. Blancpied 124 - - L. Fortuné 128 - - LI. La Princesse et les trois Frères 132 - - LII. La Canne de cinq cents livres 135 - _Variante_ I 138 - _Variante_ II 140 - - LIII. Le petit Poucet 147 - _Variante_ I: Le petit Chaperon bleu 148 - _Variante_ II 150 - - LIV. Le Loup et le Renard 156 - - _Variante_ 159 - - LV. Léopold 164 - - LVI. Le Pois de Rome 168 - - LVII. Le Papillon blanc 175 - - LVIII. Jean Bête 177 - _Variantes_ I-III 178 - - LIX. Les trois Charpentiers 184 - - LX. Le Sorcier 187 - (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 363.) - - LXI. La Pomme d'or 197 - - LXII. L'Homme au pois 202 - (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 363.) - - LXIII. Le Loup blanc 215 - - LXIV. Saint Etienne 231 - _Variante_ 232 - - LXV. Firosette 234 - - LXVI. La Bique et ses Petits 247 - - _Variante_ 248 - - LXVII. Jean sans Peur 253 - - LXVIII. Le Sotré 264 - - LXIX. Le Laboureur et son Valet 266 - - LXX. Le Franc Voleur 271 - (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 364.) - - LXXI. Le Roi et ses Fils 282 - - LXXII. La Fileuse 288 - - LXXIII. La Belle aux cheveux d'or 290 - (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 365.) - - LXXIV. La petite Souris 304 - - LXXV. La Baguette merveilleuse 307 - - - CONTES DONNÉS EN RÉSUMÉ. - - LXXVI. Le Loup et les petits Cochons 313 - - LXXVII. Le Secret 317 - - LXXVIII. La Fille du Marchand de Lyon 323 - - LXXIX. Le Corbeau 329 - - LXXX. Jean le Pauvre et Jean le Riche 333 - - LXXXI. Le Jeune Homme au Cochon 338 - - LXXXII. Victor La Fleur 342 - - LXXXIII. La Flave du Rouge Couchot 347 - - LXXXIV. Les deux Perdrix 348 - - SUPPLÉMENT AUX REMARQUES 351 - - INDEX BIBLIOGRAPHIQUE 367 - - -MACON, IMP. ET LITH. PROTAT FRÈRES. - - - - - DU MÉRIL (E.). Etudes sur quelques points d'archéologie et d'histoire - littéraire. In-8 br. 8 » - - --Histoire de la comédie. Tomes I et II. 2 vol. in-8 br. 16 » - - --Le monde est un théâtre, comédie en cinq actes.--Toutes les - sœurs de charité ne sont pas grises, comédie en trois actes. - Préface de M. J. Barbey d'Aurevilly. In-18 jésus, br. 3 50 - - ÉVANGILES (Les) apocryphes, traduits et annotés d'après l'édition de - J.-C. Thilo, par G. Brunet. Suivi d'une notice sur les principaux - livres apocryphes de l'Ancien Testament, 2e édit. augmentée, 1 vol. - in-18 jésus, br. 3 50 - - GARREAUD (L.). Causeries sur les origines et le moyen âge littéraires - de la France, 2 vol. in-12 br. 6 » - - HILLEBRAND (K.). Etudes historiques et littéraires. Tome I: Etudes - italiennes. Un fort vol. gr. in-18 jésus, br. 4 » - Table des matières. Poésie épique.--De la divine comédie. I. La - divine comédie et le lecteur moderne. II. But et effet de la divine - comédie.--Les poèmes du cycle carolingien. I. L'épopée nationale. - II. Les poèmes italiens.--Poésie dramatique. De la comédie - italienne. I. Des conditions d'une scène nationale. II. Caractère - général de la comédie italienne. III. La politique dans le mystère - du XVe siècle. (Laurent de Médicis). IV. La réforme religieuse - dans le mystère (Jérôme Savonarole). V. L'Arioste et son théâtre. - VI. L'Italie du Cinquecento dans le théâtre de l'Arioste. VII. - Machiavel et son idée. VIII. Les comédies de Machiavel. - - HUSSON (H.). La chaîne traditionnelle. Contes et légendes au point de - vue mythique. Un vol. petit in-8 br. 4 » - - MOET DE LA FORTE-MAISON. Les Francs, leur origine et leur histoire, - dans la Pannonie, la Mésie, la Thrace, etc., etc., la Germanie et la - Gaule, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne de - Clotaire, dernier fils de Clovis, fondateur de l'Empire français. 2 - vol. in-8 br. Au lieu de 15 fr. 6 » - - NADAILLAC (Le marquis de). L'ancienneté de l'homme, 2e éd. Un vol. - petit in-8 br. 4 » - Il a été tiré quelques exemplaires sur papier Whatman et sur papier - de Chine au prix de 25 francs l'exemplaire. - - NISARD (C.). Etude sur le langage populaire ou patois de Paris et - de sa banlieue, précédée d'un coup d'œil sur le commerce de la - France au moyen âge, les chemins qu'il suivait et l'influence qu'il - a dû avoir sur le langage. In-8 br. 7 50 - - PARENT (A.). Machaerous. Gr. in-8 br., orné d'une carte 6 » - Relation historique et géographique d'un voyage autour de la mer - Morte et du siège par les Romains de la ville et de la forteresse de - Machaerous, dernier boulevard de l'indépendance du peuple juif. - - PARIS (G.). Le petit Poucet et la grande Ourse. In-16 br. 2 50 - - PUYMAIGRE (Le comte de). La cour littéraire de don Juan II, roi de - Castille, 2 vol. petit in-8 br. 7 » - - REBOLD (E.). Histoire générale de la franc-maçonnerie, basée sur - ses anciens documents et les monuments élevés par elle, depuis sa - fondation en l'an 715 av. J.-C. jusqu'en 1850. In-8 br. Au lieu de - 5 fr. 2 50 - - ROLLAND (E.). Devinettes ou énigmes populaires de la France, suivis de - la réimpression d'un recueil de 77 Indovinelli, publié à Trévise en - 1628 avec une préface de M. G. Paris. Un vol. petit in-8 br. 4 » - - - - - REVUE CELTIQUE - - Fondée par H. Gaidoz - (1870-1885) - - Publiée sous la direction de H. D'ARBOIS DE JUBAINVILLE, - Membre de l'Institut, Professeur au Collège de France. - - AVEC LE CONCOURS - - De MM. E. ERNAULT, J. LOTH et de plusieurs savants des - Iles Britanniques et du continent. - - PRIX D'ABONNEMENT { France 20 fr. - { Union postale 22 fr. - - _Le 7e volume est en cours de publication._ - - - ROMANIA - - RECUEIL TRIMESTRIEL CONSACRÉ A L'ÉTUDE DES LANGUES - ET DES LITTÉRATURES ROMANES - - PUBLIÉ - - Sous la direction de MM. Paul Meyer et Gaston Paris, - Membres de l'Institut. - - PRIX D'ABONNEMENT { France 20 fr. - { Union postale 22 fr. - - _La 15e année est en cours de publication._ - - MACON, IMP. ET LITH. PROTAT FRÈRES. - - - - -Corrections. - -La première ligne indique l'original, la seconde la correction: - -p. 28: - - Daus ces quatre - Dans ces quatre - -p. 141: - - Nous avons maintenaint - Nous avons maintenant - -p. 211: - - Zeitschrift der Deutschen Morgenlændischen Gesellchaft - Zeitschrift der Deutschen Morgenlændischen Gesellschaft - -p. 234: - - qui aimait uue jeune fille - qui aimait une jeune fille - -p. 299: - - dans une bouteille la pousssière - dans une bouteille la poussière - -p. 331: - - conte qui resssemble - conte qui ressemble - -p. 336: - - Asjbœrnsen, _Tales of the Fjeld_ - Asbjœrnsen, _Tales of the Fjeld_ - -p. 346: - - lorsque l'un deux viendrait - lorsque l'un d'eux viendrait - -p. 367: - - Appendix on Household-Stories, by S. Baring-Gold - Appendix on Household-Stories, by S. Baring-Gould - -p. 374: - - Nach der türkischen Bearbeitungt - Nach der türkischen Bearbeitung - -p. 375: - - XLIII. Le petit Berger 86 - XLIII. Le petit Berger 89 - -p. 376: - - LXI. La Pomme d'or 198 - LXI. La Pomme d'or 197 - - -Erratum. - -p. 53: - - de ne point aller dans certain moulin - de ne point aller dans un certain moulin - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Contes populaires de Lorraine, -comparés avec les contes des , by Emmanuel Cosquin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES POPULAIRES DE LORRAINE *** - -***** This file should be named 50838-0.txt or 50838-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/8/3/50838/ - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif, Eleni Christofaki -and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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