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-The Project Gutenberg EBook of Contes populaires de Lorraine, comparés
-avec les contes des autres provinces de , by Emmanuel Cosquin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2)
-
-Author: Emmanuel Cosquin
-
-Release Date: January 3, 2016 [EBook #50838]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES POPULAIRES DE LORRAINE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif, Eleni Christofaki
-and the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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-Note sur la Transcription.
-
-Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-Une liste d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
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-
- _EMMANUEL COSQUIN_
-
- CONTES POPULAIRES
- DE
- LORRAINE
- COMPARÉS
- AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE
- ET DES PAYS ÉTRANGERS
- ET PRÉCÉDÉS
- D'UN ESSAI
- SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION
- DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS
-
-
- TOME SECOND
-
- [Illustration]
-
- PARIS
-
- F. VIEWEG, LIBRAIRE-ÉDITEUR
-
- 67, Rue de Richelieu, 67
-
-
-
-
-EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE
-
-
- ACKERMANN (L.), Contes (en vers), in-8 br. Cont.:
- Savitri.--Sakuntala.--L'Ermite.--L'Entrevue nocturne.--Le
- Perroquet.--Le Chasseur malheureux 1 50
-
- AMOURS (Les) et les aventures du jeune Ons-Ol-Oudjoud (les délices
- du monde) et de la fille de Vézir El-Ouard. Fi-l-Akmam (le Bouton de
- Rose), conte des Mille et une Nuits, traduit de l'arabe et publié
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- BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE DU MOYEN AGE, publiée sous la direction de
- MM. G. Paris et P. Meyer, membres de l'Institut. Format gr. in-16,
- impression sur papier vergé en caractères elzeviriens. Tous les
- ouvrages sont accompagnés d'introductions développées et de copieux
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- --Vol. I et II. Recueil de Motets français des XIIe et
- XIIIe siècles, publiés d'après les manuscrits, avec
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- musique au siècle de saint Louis, par H. Lavoix fils. 2 vol. cart.
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- Les mêmes, br. 18 »
-
- --Vol. III. Le Psautier de Metz. Texte du XIVe siècle. Edition
- critique publiée d'après quatre manuscrits par F. Bonnardot. Tome
- Ier. Texte intégral, cart. 10 »
- Le même, br. 9 »
-
- --Vol. IV et V. Alexandre le Grand dans la littérature française du
- moyen âge, par Paul Meyer, membre de l'Institut Tome I. Textes.
- Tome II. istoire de la légende. 2 vol. cart. 20 »
- Les mêmes, br. 18 »
-
- _Volume en préparation._
-
- --Vol. VI: Le Psautier de Metz, publié par F. Bonnardot. Tome II,
- comprenant l'Introduction, une étude critique, la grammaire et le
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-
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- langue des gloses malbergiques.--Sur l'origine des
- runes.--Aristophane et Socrate.--Des origines de la versification
- française.--De Virgile l'enchanteur, etc. In-8 br. 8 »
-
-
-
-
-CONTES POPULAIRES DE LORRAINE
-
-
-
-
- _EMMANUEL COSQUIN_
-
- CONTES POPULAIRES
- DE
- LORRAINE
- COMPARÉS
- AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE
- ET DES PAYS ÉTRANGERS
- ET PRÉCÉDÉS
- D'UN ESSAI
- SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION
- DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS
-
-
- TOME SECOND
-
- [Illustration]
-
- PARIS
-
- F. VIEWEG, LIBRAIRE-ÉDITEUR
-
- 67, Rue de Richelieu, 67
-
-
-
-
-XXXI
-
-L'HOMME DE FER
-
-
-Il était une fois un vieux soldat, nommé La Ramée, qui était toujours
-ivre et chiquait du matin au soir. Son colonel lui ayant un jour fait
-des remontrances, il tira son sabre, lui en donna un coup au travers
-du visage et le tua. Un instant après, le capitaine et le caporal
-arrivèrent pour conduire La Ramée à la salle de police, lui disant
-que le lendemain il passerait en conseil de guerre. «Caporal,» dit
-La Ramée, «j'ai oublié mon sac sur la table de ma chambre; cela ne
-m'arrive pourtant jamais: vous savez que mes effets sont toujours
-en ordre. Me permettez-vous de l'aller chercher?--Va, si tu veux,»
-répondit le caporal. La Ramée prit son sac, qui était rempli de pain,
-et le jeta dans la rue; puis il sauta lui-même par la fenêtre, ramassa
-le sac et s'enfuit. Pour se mettre en sûreté, il passa en Angleterre.
-
-Un soir qu'il traversait un bois, il vit une misérable masure. Comme
-il mourait de faim, il y entra et trouva une vieille femme occupée
-à teiller du chanvre. Il lui demanda si elle pouvait lui donner un
-morceau à manger et un gîte pour la nuit. La vieille lui servit une
-fricassée de pommes de terre et lui montra dans un coin un tas de
-chènevottes sur lequel il pourrait coucher, faute de lit.
-
-Le lendemain matin, La Ramée allait se remettre en route, lorsque
-la vieille lui dit: «Je sais une chose qui peut faire ma fortune et
-la tienne. Dans un certain endroit se trouve un château, dont je te
-dirai le chemin; rends-toi à ce château, entres-y hardiment. Dans
-la première chambre, il y a de l'or et de l'argent sur une table;
-dans la seconde, des lions; dans la troisième, des serpents; dans la
-quatrième, des dragons; dans la cinquième, des ours; dans la sixième,
-trois léopards. Tu traverseras toutes ces chambres rapidement et sans
-t'effrayer. Entré dans la septième chambre, tu verras un homme de fer,
-assis sur une enclume de bronze, et, derrière cet homme de fer, une
-chandelle allumée: marche droit à la chandelle, souffle-la et mets-la
-dans ta poche. Il te faudra ensuite passer dans une cour où se trouve
-un corps-de-garde; les soldats te regarderont, mais toi, ne tourne pas
-les yeux de leur côté, tiens-les toujours fixés à terre. Et surtout aie
-bien soin de faire ce que je te dis: sinon il t'arrivera malheur.»
-
-La Ramée prit le chemin que lui indiqua la vieille, et ne tarda
-pas à arriver au château. Dans la première chambre il vit sur une
-table un monceau d'or et d'argent; dans la seconde, des lions; dans
-la troisième, des serpents; dans la quatrième, des dragons; dans
-la cinquième, des ours; dans la sixième, trois léopards; dans la
-septième enfin, un homme de fer assis sur une enclume de bronze,
-et, derrière cet homme de fer, une chandelle allumée. La Ramée
-marcha droit à la chandelle, la souffla et la mit dans sa poche.
-Puis il traversa, en tenant les yeux fixés à terre, une grande cour
-où se trouvait un corps-de-garde. Quand il fut hors du château, il
-s'avisa d'allumer sa chandelle; aussitôt l'homme de fer, qui était
-serviteur de la chandelle, parut devant lui et lui dit: «Maître, que
-voulez-vous?--Donne-moi de l'argent,» répondit La Ramée; «il y a assez
-longtemps que je désire faire fortune.» L'homme de fer lui donna de
-l'argent plein son sac et disparut.
-
-Alors La Ramée se mit en route pour se rendre à la capitale du royaume.
-Chemin faisant, il vit tout à coup devant lui la vieille sorcière, qui
-lui réclama la chandelle. Il dit d'abord qu'il l'avait perdue, ensuite
-il lui présenta une chandelle ordinaire. «Ce n'est pas celle-là que je
-veux,» dit-elle, «donne-moi vite celle que je t'ai envoyé chercher.» La
-Ramée, voyant qu'elle le menaçait, se jeta sur elle et la tua.
-
-Arrivé à la capitale, il se logea à l'hôtel des princes, où il payait
-cinquante francs par jour. Comme il ne se refusait rien, au bout de
-quelque temps son sac se trouva vide, et il devait la dépense de deux
-ou trois journées; la maîtresse de l'hôtel ne cessait de lui réclamer
-son argent et de le quereller. La Ramée était dans le plus grand
-embarras.
-
-Après avoir une dernière fois fouillé dans son sac sans avoir pu en
-tirer un liard, il mit la main dans sa poche, espérant y trouver
-quelques pièces de monnaie; il en retira la chandelle. «Imbécile que je
-suis!» s'écria-t-il, «comment ai-je pu ne pas songer à ma chandelle?»
-Il s'empressa de l'allumer, et aussitôt l'homme de fer se présenta
-devant lui. «Maître, que désirez-vous?--Comment!» cria La Ramée,
-«coquin, brigand, tu me laisses ici sans le sou!--Maître, je n'en
-savais rien; je ne puis le savoir que par le moyen de la chandelle.--Eh
-bien! donne-moi de l'argent.» L'homme de fer lui en donna plus encore
-que la première fois. Pendant que La Ramée était occupé à compter ses
-écus et à les empiler sur la table, la servante regarda par le trou de
-la serrure, et courut dire à sa maîtresse que c'était un homme riche et
-qu'il ne fallait pas le traiter comme un va-nu-pieds. Aussi, quand il
-vint payer, l'hôtesse lui fit-elle belle mine.
-
-Deux ou trois jours après, La Ramée alluma encore sa chandelle: l'homme
-de fer parut. «Maître, que désirez-vous?--Je désire que la princesse,
-fille du roi d'Angleterre, soit cette nuit dans ma chambre.» La chose
-se fit comme il le souhaitait: à la nuit, la princesse se trouva dans
-la chambre de l'hôtel. La Ramée lui parla de mariage, mais elle ne
-voulut pas seulement l'écouter. Elle dut passer la nuit dans un coin de
-la chambre, et, le matin, La Ramée ordonna au serviteur de la chandelle
-de la ramener au château.
-
-La princesse avait coutume d'aller tous les matins embrasser son
-père. Le roi fut bien étonné de ne pas la voir venir ce jour-là. Sept
-heures sonnèrent, puis huit heures, et elle ne paraissait toujours
-pas. Enfin elle arriva. «Ah!» dit-elle, «mon père, quelle triste nuit
-j'ai passée!» Et elle raconta au roi ce qui lui était arrivé. Le
-roi, craignant encore pareille aventure, alla trouver une fée et lui
-demanda conseil. «Nous avons affaire à plus fort que moi,» dit la fée,
-«je ne vois qu'un seul moyen: donnez à la princesse un sac de son, et
-dites-lui de laisser tomber le son dans la maison où elle aura été
-transportée. On pourra ainsi reconnaître cette maison.»
-
-Cependant La Ramée avait changé d'hôtel. Un jour, il alluma la
-chandelle et dit à l'homme de fer: «Je désire que la princesse vienne
-cette nuit dans ma chambre.--Maître,» dit l'homme de fer, «nous sommes
-trahis. Mais je ferai ce que vous m'ordonnez.» Après s'être acquitté de
-sa commission, il prit tout le son qui se trouvait chez les boulangers,
-et le répandit dans toutes les maisons, de sorte que, le lendemain, on
-ne put savoir où la princesse avait passé la nuit.
-
-La fée conseilla alors au roi de donner à sa fille une vessie remplie
-de sang; la princesse devait percer cette vessie dans la maison où elle
-serait transportée.
-
-La Ramée ordonna encore au serviteur de la chandelle de lui amener la
-princesse. «Maître,» dit l'homme de fer, «nous sommes trahis; mais je
-ferai ce que vous me commandez.» Il pénétra dans les écuries du roi,
-tua tous les chevaux de guerre et tous les bœufs, et en répandit le
-sang partout. Le matin, toutes les rues, toutes les maisons étaient
-inondées de sang, si bien que le roi ne put rien découvrir. Il alla de
-nouveau consulter la fée. «Vous devriez,» lui dit-elle, «mettre des
-gardes près de la princesse.»
-
-Le soir venu, La Ramée alluma la chandelle. «Maître,» dit l'homme de
-fer, «nous sommes trahis; il y a des gardes auprès de la princesse. Je
-ne puis rien contre eux.» La Ramée voulut y aller lui-même. Les gardes
-le saisirent, l'enchaînèrent et le jetèrent dans un cachot sombre et
-humide.
-
-Il était à pleurer et à se lamenter près de la fenêtre grillée de sa
-prison, lorsqu'il vit passer dans la rue un vieux soldat français, son
-ancien camarade. Il l'appela. «Eh!» dit le soldat, «n'es-tu pas La
-Ramée?--Oui, c'est moi. Tu me rendrais un grand service en m'allant
-chercher dans mon hôtel mon briquet, mon tabac et ma chandelle, que tu
-trouveras sous mon oreiller.» Le vieux soldat en demanda la permission
-au sergent de garde, et se présenta à l'hôtel de la part de La Ramée.
-«C'est ce coquin qui vous envoie?» dit l'hôtelier. «Prenez ses nippes,
-et que je n'en entende plus parler.»
-
-Quand La Ramée eut ce qu'il avait demandé, il battit le briquet et
-alluma sa chandelle. Aussitôt l'homme de fer parut, et les chaînes
-de La Ramée tombèrent. «Misérable,» cria La Ramée, «peux-tu bien me
-laisser dans ce cachot!--Maître,» dit l'homme de fer, «je n'en savais
-rien. Je ne puis le savoir que par le moyen de la chandelle.--Eh bien!
-tire-moi d'ici.»
-
-L'homme de fer fit sortir La Ramée de son cachot, et lui donna de l'or
-et de l'argent, tant qu'il en voulut; puis La Ramée se fit transporter
-sur une haute montagne près de la capitale, et ordonna à l'homme de fer
-d'y établir une batterie de deux cents pièces de canon; après quoi, il
-envoya déclarer la guerre au roi d'Angleterre.
-
-Le roi fit marcher cent hommes contre lui. La Ramée avait pour armée
-cinq hommes de fer. Le combat ne fut pas long; tous les gens du roi
-furent tués, sauf un tambour qui courut porter au roi la nouvelle.
-Alors La Ramée somma le roi de se rendre, mais celui-ci répondit qu'il
-ne le craignait pas et envoya contre lui quatre cents hommes, qui
-furent encore tués.
-
-Sur ces entrefaites, La Ramée vit passer un aveugle et sa femme;
-cet aveugle avait un méchant violon, dont il jouait d'une manière
-pitoyable. «Bonhomme!» lui dit La Ramée, «tu as un bien beau
-violon!--Ne riez pas de mon violon,» répondit l'aveugle, «c'est un
-violon qui a pouvoir sur les vivants et sur les morts.--Vends-le-moi,»
-dit La Ramée.--«Je ne le puis,» dit l'aveugle, «c'est mon
-gagne-pain.--Si l'on t'en donnait dix mille francs, consentirais-tu à
-t'en défaire?--Bien volontiers.»
-
-La Ramée lui compta dix mille francs et prit le violon. Il envoya
-ensuite un parlementaire dire au roi de lui amener sa fille et de la
-lui donner en mariage, sinon que la guerre continuerait. «Il a pour
-soldats,» dit le parlementaire, «des hommes hauts de dix pieds, armés
-de sabres longs de huit pieds.» Le roi chargea le parlementaire de
-répondre qu'il viendrait s'entendre avec La Ramée. En effet, il arriva
-bientôt avec sa fille.
-
-«Je vous donne deux heures pour réfléchir,» dit La Ramée. «Si vous ne
-consentez pas à ce que je vous demande, je bombarderai votre château
-et votre ville.» Le roi réfléchit pendant quelque temps. «Je serais
-disposé à faire la paix,» dit-il enfin, «mais voilà bien des braves
-gens de tués.--Sire,» dit La Ramée, «rien n'est plus facile que de les
-ressusciter.» Il prit son violon, et, au premier coup d'archet, les
-soldats qui étaient étendus par terre commencèrent à remuer, les uns
-cherchant leurs bras, d'autres leurs jambes, d'autres leur tête.
-
-A cette vue, le roi se déclara satisfait et consentit au mariage. Comme
-il commençait à se faire vieux, il prit sa retraite, et La Ramée
-devint roi d'Angleterre à sa place. Il fallut bien alors que le roi de
-France lui pardonnât sa désertion et ses autres méfaits.
-
-
- REMARQUES
-
- Parmi les contes parents du conte lorrain, citons d'abord un conte
- allemand recueilli dans le Harz (Ey, p. 122): Un vieux soldat,
- renvoyé du service sans le sou, bien qu'il ait bravement servi
- le roi, arrive chez un charbonnier au milieu d'une forêt. Le
- charbonnier et lui se lient d'amitié et ils font ménage ensemble.
- Un jour, le charbonnier demande au soldat si, pour leur bonheur
- à tous les deux, il veut se laisser descendre dans un puits de
- mine où sont entassés d'immenses trésors, et lui rapporter un
- paquet de bougies qui s'y trouve. Le soldat y consent. Arrivé au
- fond du puits, il voit au milieu d'une grande salle brillamment
- éclairée un _homme de fer_ assis sur un trône et, auprès de lui,
- trois caisses remplies d'or, d'argent et de pierreries; le paquet
- de bougies est au dessus de la porte. Le soldat le prend, puis
- il remplit ses poches de pierreries et se fait remonter par le
- charbonnier. Le lendemain, il trouve celui-ci mort. Il s'en va dans
- une grande ville et y vit en grand seigneur. Mais un jour vient où
- ses richesses sont épuisées. Voyant qu'il n'a plus même de quoi
- acheter de l'huile pour sa lampe, il prend une de ses bougies et
- l'allume. Aussitôt paraît l'homme de fer. Le soldat lui demande
- un sac d'or et se rend dans la ville du roi dont il a été si mal
- récompensé. Il ordonne à l'homme de fer de lui amener pendant la
- nuit la princesse; il fait faire à celle-ci, pour se venger du roi,
- l'ouvrage d'une servante, et la maltraite. Le roi dit à sa fille de
- marquer à la craie la porte de la maison où elle sera transportée;
- mais l'homme de fer marque de la même manière toutes les maisons de
- la ville. Le roi dit alors à la princesse de cacher son anneau d'or
- sous le lit. On trouve l'anneau, et le soldat est condamné à être
- pendu. Pendant qu'il est en prison, il réussit à se faire apporter
- ses bougies, et, quand il est au pied de la potence, il obtient du
- roi, comme dernière grâce, la permission d'en allumer une. Aussitôt
- l'homme de fer arrive, un gourdin à la main, et assomme le bourreau
- et les spectateurs. Le roi crie au soldat de faire trêve et lui
- donne sa fille en mariage.
-
- Plusieurs contes de ce type,--deux contes allemands (Prœhle, I, nº
- 11; Grimm, nº 116), un conte wende de la Lusace (Veckenstedt, p.
- 241) et un conte hongrois (Gaal, p. 1),--ont un dénouement analogue.
-
- Un conte allemand de la collection Simrock (nº 14) se rapproche
- davantage de notre conte pour la dernière partie: Quand le soldat
- est en prison, il promet des louis d'or au factionnaire, si
- celui-ci lui rapporte sa bougie. Une fois qu'il l'a entre les
- mains, il ordonne à _Jean de fer_, l'homme qui paraît quand on
- allume la bougie, de démolir la prison et le château du roi. Alors
- le roi lui offre sa fille en mariage.
-
- Dans le conte mecklembourgeois déjà cité de la collection Grimm,
- comme dans le nôtre, le vieux soldat en prison voit passer sous sa
- fenêtre un ancien camarade, et il le prie d'aller lui chercher un
- petit paquet qu'il a laissé dans son auberge.
-
- * * * * *
-
- On a pu remarquer que, dans les contes des collections Prœhle et
- Ey, le serviteur de l'objet merveilleux est identique à l'«homme de
- fer» de notre conte. Dans le conte hongrois, ce personnage est un
- «roi de bronze».
-
- Dans les contes des collections Prœhle et Grimm, et dans le conte
- hongrois, c'est, comme dans le conte lorrain, une vieille, une
- sorcière, qui demande au héros de lui aller chercher les objets
- merveilleux. (On remarquera que, dans tous les contes allemands
- cités, c'est toujours dans un puits qu'il faut descendre.)
-
- * * * * *
-
- Dans le conte de la collection Prœhle, nous retrouvons presque
- identiquement les moyens auxquels recourt le roi, dans notre conte,
- pour découvrir la maison où sa fille est transportée. Il fait
- attacher au dessous du lit de la princesse,--qui, dans ce conte
- allemand, est emportée avec son lit,--d'abord un sac de pois mal
- fermé, puis un sac de lentilles, enfin une vessie pleine de sang.
- Il espère pouvoir ainsi reconnaître le chemin qu'auront suivi les
- ravisseurs. Les deux géants, serviteurs du briquet, qui remplace
- ici la chandelle, ramassent tous les pois et toutes les lentilles,
- mais ils se trouvent impuissants devant les traces de sang.--Dans
- le conte mecklembourgeois, où la princesse, d'après le conseil
- de son père, a rempli sa poche de pois et les a semés le long du
- chemin, le «petit homme noir» répand des pois dans toutes les rues
- de la ville, et ainsi la précaution de la princesse devient inutile.
-
- Un conte albanais de ce genre (Dozon, nº 11), où l'objet
- merveilleux est un coffre d'où sort un nègre, dès qu'on en soulève
- le couvercle, présente ainsi cet épisode: Le roi dit à sa fille
- que, la première fois que le nègre viendra l'enlever pour la
- porter dans la maison inconnue, elle devra s'enduire la main d'une
- certaine couleur et en faire une marque à la porte de la maison. La
- princesse obéit, mais le nègre marque de la même façon toutes les
- portes de la ville.
-
- * * * * *
-
- Le violon merveilleux, qui ressuscite les morts, figure dans un
- conte flamand (Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 26), dont
- nous parlerons dans les remarques de notre nº 71, _le Roi et ses
- Fils_. Comparer aussi la guitare du conte sicilien nº 45 de la
- collection Gonzenbach.
-
- * * * * *
-
- Il est à peine besoin de le faire remarquer: deux des principaux
- thèmes du conte lorrain et des contes que nous venons d'examiner se
- retrouvent dans le célèbre conte arabe des _Mille et une Nuits_,
- _Aladin et la Lampe merveilleuse_. Là aussi, on envoie le héros
- chercher dans un souterrain un objet magique, qui fait apparaître
- un génie, et, plus tard, quand le sultan manque à la promesse qu'il
- a faite de donner sa fille en mariage au jeune homme, celui-ci
- ordonne au génie, serviteur de la lampe, de lui amener la princesse
- pendant la nuit.
-
- Nous avons encore, du reste, un autre rapprochement à faire en
- Orient. Dans un conte qui a été recueilli chez les Tartares de la
- Sibérie méridionale, riverains de la Tobol (Radloff, IV, p. 275),
- un jeune marchand, qui s'est lié d'amitié avec un _mollah_[1],
- expert dans la magie, demande à ce mollah de lui faire venir dans
- sa maison la fille du roi. Le mollah fabrique un homme de bois;
- qui, tous les soirs, va prendre la princesse et la porte dans la
- maison du marchand. Le roi, ayant eu connaissance de ce qui est
- arrivé à sa fille, ordonne à celle-ci d'enduire sa main de cire,
- et, en entrant dans la maison où on la portera, de l'appliquer
- contre la porte pour y faire une marque[2]. La princesse suit ces
- instructions. En voyant la marque sur la porte, le marchand se
- croit perdu, mais le mollah lui dit d'aller mettre de la cire sur
- la porte de toutes les maisons, et, quand les soldats envoyés par
- le roi font leur ronde, il leur est impossible de distinguer des
- autres la maison du coupable[3].
-
-
-NOTES:
-
-[1] _Mollah_, c'est-à-dire «seigneur». Dans les pays musulmans on
-donne ce nom notamment aux personnes distinguées par leur savoir et
-leur piété.
-
-[2] On se rappelle, dans le conte d'_Ali Baba_ des _Mille et une
-Nuits_, le passage où le voleur, qui a marqué à la craie, pour la
-reconnaître, la porte d'une maison, se trouve ensuite tout à fait
-déconcerté, quand il voit qu'on a marqué de la même façon toutes les
-portes des maisons voisines.
-
-[3] Comparer le conte allemand du Harz et surtout le conte albanais.
-
-
-
-
-XXXII
-
-CHATTE BLANCHE
-
-
-Il était une fois un jeune homme appelé Jean; ses parents étaient
-riches et n'avaient pas besoin de travailler pour vivre. Un jour, ils
-lui donnèrent deux mille francs pour aller à la fête d'un village
-voisin; Jean les perdit au jeu. «Si tu veux,» lui dit un camarade, «je
-te prêterai de l'argent.» Il lui prêta six mille francs, et Jean les
-perdit encore; il était bien désolé.
-
-En retournant chez ses parents, il rencontra un beau monsieur: c'était
-le diable. «Qu'as-tu donc, mon ami?» lui dit le diable; «tu as l'air
-bien chagrin.--Je viens de perdre huit mille francs.--Tiens, en voici
-vingt mille; mais dans un an et un jour tu viendras me trouver dans la
-Forêt-Noire.»
-
-De retour chez ses parents, Jean leur dit: «J'ai perdu beaucoup
-d'argent au jeu, mais j'ai rencontré ensuite un beau monsieur qui m'a
-donné vingt mille francs et m'a dit d'aller le trouver au bout d'un
-an et un jour dans la Forêt-Noire.--C'est le diable!» s'écrièrent les
-parents, «il faut courir après lui pour lui rendre l'argent.»
-
-Le jeune homme monta à cheval et partit aussitôt. Quand il eut fait six
-cents lieues, il demanda à des gens qu'il rencontra: «Y a-t-il encore
-bien loin d'ici à la Forêt-Noire?--Il y a encore six mille lieues.--Je
-ne suis pas près d'y arriver,» dit Jean. Enfin, juste au bout d'un an
-et un jour, il parvint à la Forêt-Noire, et il rencontra auprès de
-la maison du diable une fée qui lui dit: «Voilà une fontaine, dans
-laquelle il y a trois plumes qui se baignent: la Plume verte, la Plume
-jaune et la Plume noire; tu tâcheras de prendre la Plume verte, de lui
-enlever sa robe et de lui donner un baiser.»
-
-Jean se rendit près de la fontaine et prit la Plume verte; il lui donna
-un baiser, malgré sa résistance. «Le diable est mon père,» lui dit-elle
-alors. «Quand vous serez dans sa maison, s'il vous offre une chaise,
-vous en prendrez une autre; s'il vous dit: Mettez-vous à cette table,
-vous vous mettrez à une autre; s'il vous dit: Voici une assiette, ne la
-prenez pas; s'il vous présente un verre, refusez-le; s'il vous dit de
-monter à la chambre haute, comptez les marches de l'escalier jusqu'à
-la dix-huitième; s'il vous montre un lit, couchez-vous dans celui
-d'à côté. Et s'il vous demande pourquoi vous faites tout cela, vous
-répondrez que c'est la coutume de votre pays.»
-
-Le jeune homme entra dans la maison du diable. «Bonjour,
-monsieur.--Bonjour. Tiens, voici une chaise.--J'aime mieux
-celle-ci.--Voici un verre.--Je prendrai celui-là.--Voici une
-assiette.--Je n'en veux pas.--Tu es bien difficile.--On est comme cela
-dans mon pays.--Allons, viens, que je te conduise où tu dois coucher.»
-
-En montant l'escalier, Jean compta les marches, une, deux, trois,
-jusqu'à dix-huit. «Pourquoi comptes-tu ainsi?--C'est la coutume de mon
-pays.» Ils entrèrent dans une chambre à deux lits. «Mets-toi dans ce
-lit,» dit le diable.--«C'est bon,» dit Jean, «je vais m'y mettre.»
-
-Le diable parti, Jean se coucha dans l'autre lit. Pendant toute la
-nuit, le diable ne cessa de secouer et d'agiter dans tous les sens
-le lit dans lequel il pensait que le jeune homme s'était couché. Le
-lendemain matin, il entra dans la chambre. «Te voilà?» dit-il à Jean;
-«tu n'es pas mort?--Non,» dit Jean.--«Maintenant,» reprit le diable,
-«tu vas aller couper ma forêt. Voici une hache de carton, une scie de
-bois et une serpe de caoutchouc. Il faut que pour ce soir le bois soit
-coupé, mis en cordes et rentré dans la cour du roi.»
-
-Le jeune homme s'en alla bien triste dans la forêt. Vers le milieu de
-la journée, la Plume verte vint lui apporter à manger. «Qu'avez-vous,
-mon ami?» lui dit-elle.--«Votre père m'a commandé de couper tout son
-bois, de le mettre en cordes et de le rentrer pour ce soir dans la cour
-du roi.» La Plume verte donna un coup de baguette: voilà le bois coupé,
-mis en cordes et transporté dans la cour du roi.
-
-Le diable, étant venu, fut bien étonné. «Tu as fait ce que je t'avais
-commandé?--Oui.--Oh! oh! tu es plus fort que moi! Eh bien! maintenant
-tu vas me bâtir un beau château bien sculpté en face de ma maison, avec
-une belle flèche au milieu.»
-
-La Plume verte vint encore apporter à manger au jeune homme et le
-trouva couché par terre. «Qu'avez-vous?» lui dit-elle; «qu'est-ce
-que mon père vous a commandé?--Il m'a commandé de lui bâtir en face
-de sa maison un beau château bien sculpté avec une belle flèche au
-milieu.--Eh bien!» dit-elle, «je vais me changer en chatte blanche.
-Vous me tuerez; vous ferez bouillir ma peau dans de l'eau; vous
-détacherez mes os, en regardant bien comment ils sont placés, parce
-qu'il faudra les rajuster ensuite; vous trouverez dans mon corps une
-belle flèche, que vous mettrez au faîte du château.»
-
-Le jeune homme fit tout ce qu'elle lui avait dit; seulement, quand
-il rajusta les os, il y en eut un au petit doigt qui ne fut pas bien
-remis. D'un coup de baguette, le château se trouva bâti.
-
-«Tu as fait ce que je t'ai commandé?» dit le diable.--«Oui,» dit
-Jean.--«Oh! oh! tu es plus fort que moi!» Alors il banda les yeux à
-Jean et lui dit: «Voilà la Plume verte, la Plume jaune et la Plume
-noire. Si tu mets la main sur celle qui a été changée en chatte
-blanche, tu l'auras en mariage.» Le jeune homme mit la main sur celle
-du milieu: c'était bien la Plume verte.
-
-Le soir venu, le diable dit à Jean: «Tu vas coucher dans ce lit.» Jean
-se coucha dans l'autre. Pendant la nuit, il s'éleva un grand vent; la
-Plume verte dit au jeune homme: «Voulez-vous fuir avec moi?--Je le veux
-bien,» dit Jean. Aussitôt, ils s'envolèrent au vent.
-
-Quand ils furent près de la maison de Jean, la Plume verte embrassa le
-jeune homme, et, de laid qu'il était, il devint beau. «Si vos parents
-veulent vous embrasser,» lui dit-elle, «ne vous laissez pas faire, car
-votre beauté s'en irait.» Lorsque Jean fut entré dans la maison, on
-voulut l'embrasser, mais il s'en défendit; il n'y eut que sa vieille
-grand'mère qui le voulut absolument; aussitôt il redevint laid, comme
-devant. La Plume verte lui dit: «Je vais donc vous embrasser encore.»
-Elle l'embrassa et il redevint beau.
-
-Le matin, le diable, étant monté à la chambre, ne trouva plus
-personne; il se mit à la poursuite des deux jeunes gens. Sur son
-chemin, il vit un casseur de pierres. Il lui dit: «Avez-vous vu un
-garçon et une fille qui volaient au vent?--Ah! les pierres sont
-dures!--Ce n'est pas cela que je vous demande. Avez-vous vu un garçon
-et une fille qui volaient au vent?--Elles sont bien difficiles à
-casser.--Ce n'est pas de cela que je parle.»
-
-Le diable poursuivit son chemin et rencontra un laboureur. «Avez-vous
-vu un garçon et une fille qui volaient au vent?--Oh! la terre est
-malaisée à labourer.--Avez-vous vu un garçon et une fille qui volaient
-au vent?--L'ouvrage ne va pas aujourd'hui.--Je ne parle pas de cela.»
-Le diable, impatienté, s'en retourna.
-
-Cependant beaucoup de beaux messieurs, qui ne savaient pas que Chatte
-Blanche était la femme de Jean, la recherchaient en mariage. Il en
-vint un qui lui donna cent mille francs. «Attendez,» lui dit-elle, «il
-faut que je sorte; j'ai oublié de fermer la porte du buffet.» Pendant
-qu'elle était sortie, son mari, qui avait tout entendu, tomba sur le
-prétendant à coups de bâton. Il en vint un autre qui donna quatre-vingt
-mille francs à Chatte Blanche. «Excusez-moi,» lui dit-elle, «j'ai
-oublié d'aller couvrir mon feu.» Elle sortit; Jean arriva avec un fouet
-et fouailla d'importance le beau monsieur. Un troisième vint, qui donna
-soixante mille francs. «Il faut que je sorte,» lui dit Chatte Blanche;
-«j'ai laissé la porte de ma chambre ouverte.» Jean mit le galant à la
-porte à coups de trique. Ils se trouvèrent alors assez riches, et ils
-firent une belle noce.
-
-
- REMARQUES
-
- Ce conte est, en raison des éléments qui le composent et des
- transformations et altérations par lesquelles plusieurs de ces
- éléments ont passé, un des plus curieux de notre collection. Il
- présente, pour l'ensemble, le thème que M. R. Kœhler désigne
- sous le nom de thème de la _Fiancée oubliée_, et dont voici
- l'idée générale, sous sa forme la plus fréquente: Un jeune homme,
- prisonnier de certain être malfaisant (diable, ogre, géant,
- sorcier, ondine, etc.), en reçoit l'ordre d'exécuter plusieurs
- tâches en apparence impossibles. Il est aidé par une jeune fille,
- ordinairement la fille de son maître, laquelle ensuite s'enfuit
- avec lui. Poursuivis par le diable, géant, ou autre, ou par
- quelqu'un des siens, les deux jeunes gens leur échappent par
- des moyens magiques, le plus souvent par des transformations.
- Une fois revenu chez ses parents, le jeune homme oublie sa
- fiancée,--ordinairement par suite d'un baiser que lui donne sa
- mère, sa nourrice, ou autre,--et sa fiancée trouve enfin le moyenne
- lui rendre la mémoire.
-
- Ce thème s'est déjà offert à nous, écourté, dans notre nº 9,
- l'_Oiseau vert_. Il a été étudié par M. Kœhler en 1862 dans la
- revue _Orient und Occident_ (t. II, p. 103 seq.); en 1869, dans ses
- remarques sur la collection de contes esthoniens de Fr. Kreutzwald;
- en 1870, dans ses remarques sur les contes siciliens nºˢ 54, 55
- et 14 de la collection Gonzenbach, et, en 1878, dans la _Revue
- celtique_ (p. 374 seq.).
-
- Nous examinerons successivement chacune des parties du conte
- lorrain.
-
- * * * * *
-
- Prenons d'abord l'introduction.
-
- Dans un grand nombre de contes de ce type, c'est par suite d'une
- promesse extorquée à son père, qui souvent n'en a pas compris
- la portée, que le héros est tombé entre les mains d'un être
- malfaisant. Il en est ainsi dans un conte de la Basse-Bretagne
- (Luzel, _Contes bretons_, p. 39), dans un conte irlandais (Kennedy,
- II, p. 56), dans deux contes écossais (Campbell, nº 2, et _Revue
- celtique_, 1878, p. 374), dans deux contes suédois (Cavallius,
- nºˢ 14 A et 14 B), dans un conte esthonien (Kreutzwald, nº 14),
- un conte russe (Ralston, p. 120), un conte du «pays saxon» de
- Transylvanie (Haltrich, nº 26), un conte des Tsiganes de la
- Bukovine (Miklosisch, nº 15), un conte grec moderne (Hahn, nº
- 54).--Dans un conte danois (Grundtvig, I, p. 46), c'est par ses
- frères, en danger de périr sur mer, que le jeune prince a été
- promis à une sorcière.
-
- Ailleurs, le jeune homme est enlevé par un démon (conte hongrois:
- Gaal-Stier, nº 3), ou par une magicienne (conte sicilien:
- Gonzenbach, nº 55); il est attiré par un cerf dans un bois et fait
- prisonnier par un certain roi (conte westphalien: Grimm, nº 113);
- ou bien, égaré dans une forêt, il promet à une sorcière, qui a
- pris la forme d'un petit chien, de revenir, si elle lui montre le
- chemin (conte allemand: Müllenhoff, p. 395); ou bien il arrive chez
- un ogre (conte sicilien: Gonzenbach, nº 54).--Ailleurs encore, il
- entre au service d'un géant (conte norwégien: Asbjœrnsen, t. II, p.
- 140) ou d'un seigneur (conte de la Haute-Bretagne: Sébillot, I, nº
- 31), ou bien il va demander à un géant et une géante la main d'une
- de leurs filles (conte catalan: _Rondallayre_, I, p. 85), etc.
-
-
- Un certain nombre de contes de ce type ont à peu près la même
- introduction que le conte lorrain.
-
- Nous nous arrêterons sur ces contes, qui ont également un passage
- correspondant à cet épisode si bizarre des trois «plumes» qui se
- baignent et à l'une desquelles il faut enlever sa robe.
-
- Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 27), un jeune homme,
- grand joueur, se trouvant un jour dans le pays des païens, perd
- tout ce qu'il possède contre un aubergiste, qui est magicien,
- et joue enfin son âme. L'aubergiste, ayant encore gagné, lui
- laisse une année au bout de laquelle le jeune homme doit venir
- le trouver. Il veut y aller avant le temps fixé, pour tâcher de
- se racheter. Saint Antoine de Padoue, qu'il a invoqué devant sa
- statue, lui apparaît sous la figure d'un moine, et lui dit d'aller
- près d'un certain pont. Là il verra arriver à tire-d'aile trois
- blanches colombes, qui déposeront leur plumage et se changeront
- en jeunes filles. Le jeune homme devra s'emparer du plumage de
- la plus jeune, le cacher, puis revenir le soir et le lui montrer
- dès qu'elle le demandera. Il suit ce conseil, et, quand la jeune
- fille cherche son plumage, il lui dit qu'il le lui montrera, mais
- à condition qu'elle lui promette de venir à son aide, Alors elle
- lui dit que le magicien est son père; il imposera trois tâches
- au jeune homme, mais elle l'aidera, etc.--Un conte espagnol de
- Séville (_Biblioteca de las Tradiciones populares españolas_,
- I, p. 187), un second conte catalan (Maspons, p. 102), un conte
- portugais (Braga, nº 32) et un conte portugais du Brésil (Roméro,
- nº 22) présentent beaucoup d'analogie avec ce conte tyrolien. Nous
- y retrouvons, outre la partie perdue par le héros, les trois jeunes
- filles au plumage de colombe (de cane, dans le conte brésilien).
- Saint Antoine de Padoue qui, dans le conte tyrolien, joue le
- rôle de la fée du conte lorrain, est remplacé, dans le conte
- espagnol, par un seigneur, incarnation de l'âme d'un mort auquel
- le héros a fait donner la sépulture[4]; dans le conte portugais,
- par une pauvre femme envers laquelle le jeune homme s'est montré
- charitable; dans le conte brésilien, par un ermite. Dans le conte
- catalan, le jeune homme, quand il se met à la recherche de celui
- contre lequel il a perdu (le diable), arrive successivement chez
- la Lune, chez le Soleil, et enfin chez le Vent. C'est ce dernier
- qui lui parle des vêtements de plumes, et qui le transporte près de
- l'étang où doivent venir se baigner les filles du diable.
-
- Un conte grec moderne, que nous avons mentionné plus haut (Hahn, nº
- 54), éclaire également cet épisode des trois «plumes», si obscur
- dans le conte lorrain: Un jeune homme, promis au diable dès avant
- sa naissance, se met en route pour l'aller trouver. Une source
- infecte, dont il a vanté l'eau par complaisance, lui donne pour
- le récompenser ce conseil: «A tel endroit, il y a un lac; trois
- néraïdes (_sic_) viendront s'y baigner. Cache-toi, et, tandis
- qu'elles seront dans l'eau, saisis leurs vêtements de plumes,
- qu'elles auront laissés sur le rivage, et ne rends pas les siens à
- la plus jeune avant qu'elle ne t'ait juré de ne jamais t'oublier,
- même dans la mort.» Ces «néraïdes» sont les filles du diable, comme
- le sont les trois «plumes» du conte lorrain, et aussi dans un
- conte basque de ce type (Webster, p. 120), les trois jeunes filles
- à l'une desquelles le héros, d'après le conseil d'un _tartaro_
- (ogre), dérobe ses vêtements de colombe. (Nous avons déjà rencontré
- ces «filles du diable» dans le conte catalan.)--Dans le conte russe
- indiqué ci-dessus (Ralston, p. 120), le prince, qui a été promis
- par son père au Roi des eaux, rencontre une _Baba Yaga_ (sorte de
- sorcière ou d'ogresse). Celle-ci lui dit de prendre les vêtements
- de l'aînée de douze jeunes filles qui arriveront sur le bord de
- la mer sous forme d'oiseaux. Quand il le fait, la jeune fille le
- supplie de lui rendre ses vêtements: elle est la fille du Roi des
- eaux et elle viendra en aide au jeune homme.
-
- On le voit: dans notre conte, l'idée première est parfaitement
- reconnaissable; les éléments en existent à peu près tous, mais le
- sens en est perdu; on ne sait plus ce que c'est que cette «plume»
- personnifiée, à laquelle il faut enlever sa robe. Du reste, même
- ce souvenir à demi effacé du thème primitif a disparu des contes
- de ce type dont il nous reste à parler dans cette partie de nos
- remarques. Ainsi, dans un troisième conte catalan (_Rondallayre_,
- t. I, p. 41),--après une introduction où le héros joue et perd
- en une nuit sa fortune et sa vie, et reçoit de celui qui a gagné
- l'ordre d'aller au Château du Soleil, d'où jamais personne n'est
- revenu,--on voit tout simplement trois jeunes filles qui se
- baignent: le héros, suivant le conseil d'une géante, s'empare des
- vêtements de la plus jeune et ne les lui rend que lorsqu'elle lui
- a indiqué où est le Château du Soleil.--Dans un conte milanais
- (Imbriani, _Novellaja fiorentina_, p. 411), le héros doit aussi
- se rendre chez le Roi du Soleil, contre qui il a gagné une partie
- de billard (_sic_), dont l'enjeu est la main d'une des filles du
- roi. Un vieillard indique au jeune homme où est le palais du Roi
- du Soleil, et lui conseille de dérober les vêtements des filles de
- celui-ci, pendant qu'elles se baignent; il ne devra les leur rendre
- que si elles consentent à le mener à leur père[5].--Dans un conte
- allemand (Prœhle, I, nº 8), un prince dépense tout son argent dans
- les auberges; il perd au jeu contre un étranger, au pouvoir duquel
- il doit aller se remettre tel jour, à tel endroit. Il rencontre une
- vieille qui lui dit qu'il trouvera un étang où se baignent trois
- jeunes filles, deux noires et une blanche (on se rappelle la Plume
- verte, la Plume jaune et la Plume noire de notre conte). Il faudra
- prendre les habits de la blanche. Ici, de même que dans les contes
- catalans, le jeune homme cherche à obtenir du père de la jeune
- fille la main de celle-ci.--Comparer un conte irlandais (_Folklore
- Journal_, 1883, I, p. 316), un conte portugais, extrêmement altéré
- (Coelho, nº 14), le conte de la Haute-Bretagne mentionné plus haut
- (où les trois jeunes filles sont vêtues l'une de blanc, la seconde
- de gris, la troisième de bleu), et un conte picard (_Mélusine_,
- 1877, col. 446). On remarquera que ce conte breton et ce conte
- picard sont les seuls de ce dernier groupe où il ne soit pas
- question de jeu.--En revanche, dans un conte allemand de la même
- famille (Wolf, p. 286), où ne se trouve pas l'épisode du plumage
- ou vêtement dérobé, le héros est un joueur enragé qui tombe au
- pouvoir du chasseur vert Grünus Kravalle, le diable. Il n'obtiendra
- sa liberté que s'il trouve le château de celui-ci dans un an et un
- jour.--Voir encore un conte écossais du même type (Campbell, nº
- 2, variante), où un jeune homme, ayant perdu une partie de cartes
- contre un chien noir, se voit obligé de le servir pendant sept ans.
-
- Vers 1815, un romancier anglais, M.-G. Lewis, devenu grand
- propriétaire à la Jamaïque, entendait raconter, par des nègres de
- ses domaines, un conte se rattachant au groupe que nous venons
- d'étudier, et il le consignait dans son _Journal of a West India
- Proprietor_ (cité dans le _Folklore Journal_, 1883, I, p. 280).
- Dans ce conte,--qui évidemment a été apporté d'Europe à la
-
- Jamaïque, comme l'ont été au Chili les contes espagnols et au
- Brésil les contes portugais que nous avons eu déjà l'occasion de
- citer,--le héros joue de fortes sommes contre un grand chef. Ayant
- gagné, il est invité à aller se faire payer à la cour. Avant son
- départ, sa nourrice lui conseille de dérober les vêtements de la
- plus jeune fille du chef, pendant qu'elle se baigne.
-
- * * * * *
-
- Cet épisode des _Jeunes filles oiseaux_, si l'on peut s'exprimer
- ainsi, qui manque dans le plus grand nombre des contes de la
- famille de _Chatte blanche_, appartient en réalité à un autre
- thème. Là, le héros refuse de rendre à la jeune fille le vêtement
- de plumes dont il s'est emparé, et il la garde elle-même comme sa
- femme; mais un jour la jeune femme trouve moyen de reprendre son
- vêtement, et elle s'envole vers son pays. Après diverses aventures,
- le héros parvient à la rejoindre, et désormais ils vivent heureux.
-
- Notons que plusieurs contes de ce type, par exemple un conte du
- Tyrol allemand (Zingerle, I, nº 37), un conte tchèque de Bohême
- (Waldau, p. 248), présentent, vers la fin, une suite d'épreuves que
- les parents de la jeune femme font subir à son mari, à l'arrivée de
- celui-ci dans leur pays, et dans lesquelles il est aidé par elle.
- Cet épisode rapproche ce thème du thème principal du conte lorrain,
- et il n'est pas étonnant qu'ayant ainsi une partie commune, ces
- deux thèmes se soient parfois fusionnés.
-
- Aux deux contes européens de ce type des _Jeunes filles oiseaux_
- que nous venons d'indiquer, on peut ajouter, par exemple, des
- contes allemands (Simrock, nº 65; Grimm, nº 193), un conte italien
- (Comparetti, nº 50), un conte sicilien (Gonzenbach, nº 6), un
- conte grec moderne (Hahn, nº 15), un conte du «pays saxon» de
- Transylvanie (Haltrich, nº 5), un conte tchèque de Bohême (Waldau,
- p. 555), un conte valaque (Schott, nº 19), un conte polonais
- (Tœppen, p. 140), un conte finnois (Beauvois, p. 181), un conte
- lapon (nº 3 des contes traduits par F. Liebrecht, _Germania_,
- tome 15), etc.--Comparer un conte recueilli chez les Esquimaux du
- Groënland méridional et du Labrador (_Tales and Traditions of the
- Eskimo_, by H. Rink, 1875, nº 12).
-
- En Orient, nous citerons d'abord, comme présentant le thème des
- _Jeunes filles oiseaux_, un conte arabe des _Mille et une Nuits_
- (_Histoire de Djanschah_): Après diverses aventures, Djanschah,
- fils d'un sultan, arrive chez un vieillard qui le recueille dans
- son château. Ayant à s'absenter, ce vieillard remet au jeune
- homme toutes les clefs du château en lui défendant d'ouvrir
- une certaine porte. Djanschah l'ouvre, et il se trouve dans
- un magnifique jardin, au milieu duquel est un étang. Bientôt
- arrivent à tire-d'aile trois gros oiseaux, en forme de colombes,
- qui s'abattent sur le bord de l'étang, déposent leur plumage et
- apparaissent comme des jeunes filles, qui se baignent. Puis elles
- reprennent leur plumage et s'envolent. Djanschah, qui a cherché en
- vain à décider la plus jeune à rester sur la terre et à devenir
- sa femme, tombe dans une profonde tristesse. Le vieillard, à son
- retour, voit immédiatement que le jeune homme a ouvert la porte
- défendue; mais il lui pardonne et même il lui dit ce qu'il faut
- faire pour arriver à ses fins. Quand les trois colombes, qui
- sont les filles d'un roi des génies, reviennent se baigner,
- Djanschah s'empare des vêtements de plumes de la plus jeune, et
- ne consent point à les lui rendre. Après qu'il l'a épousée, elle
- parvient à rentrer en possession de son plumage de colombe, et
- elle s'envole en disant à son mari que, s'il l'aime, il faut qu'il
- l'aille rejoindre à la Citadelle de diamant. Djanschah s'adresse
- successivement au roi des oiseaux, au roi des animaux et au roi des
- génies, pour savoir où est la Citadelle de diamant; mais personne
- n'en a jamais entendu parler. Enfin un grand magicien lui dit
- d'attendre l'assemblée générale des génies, des animaux et des
- oiseaux, qui tous lui obéissent. A cette assemblée, un oiseau,
- arrivé le dernier, est le seul qui sache le chemin de la Citadelle
- de diamant, et il y porte Djanschah, qui est très bien accueilli
- par son beau-père, le roi des génies, et retrouve sa femme[6].--Un
- autre conte des _Mille et une Nuits_ (_Histoire de Hassan de
- Bassorah_) est une variante de ce conte.
-
- Un conte recueilli dans la Sibérie méridionale, chez les
- tribus tartares du bassin de la Tobol (Radloff, IV, p. 321), a
- également,--après une série préliminaire d'aventures semblables
- à celles du héros du conte arabe et dont nous n'avons pas à
- parler ici,--la porte défendue, les trois oiseaux (ici trois
- cygnes) qui, pour se baigner, se changent en jeunes filles, et
- les vêtements dérobés; mais il s'arrête là. Il est évident que ce
- conte sibérien est écourté, car il dérive directement des _Mille
- et une Nuits_. Recueilli chez des Tartares musulmans, il est
- arrivé en Sibérie avec l'islamisme. Le nom seul du héros suffit
- pour le prouver: il se nomme _Zyhanza_ ou, selon la transcription
- de M. Pavet de Courteilles (_Journal Asiatique_, août 1874, p.
- 259), _Djihân-Châh_, ce qui est exactement le _Djanschah_ du conte
- arabe[7].
-
- Un livre persan, le _Bahar-Danush_, dont l'origine est indienne[8],
- nous montre (t. II, p. 213 seq., de la traduction anglaise de
- Jonathan Scott) des péris (sortes de fées) qui paraissent sous la
- forme de colombes, déposent leurs vêtements de plumes et deviennent
- de belles jeunes filles. Pendant qu'elles se baignent, un jeune
- homme leur dérobe leurs vêtements, et il ne consent à les leur
- rendre que si la plus jeune et la plus belle veut l'épouser. La
- péri, ayant eu des enfants, commence à s'habituer à la vie des
- hommes. Mais son mari, étant par la suite obligé de partir en
- voyage, la confie à une bonne vieille, à qui il montre en grand
- secret l'endroit où il a caché les vêtements de plumes. Un jour que
- la vieille admire la beauté de la péri, celle-ci lui dit qu'elle
- la trouverait bien plus belle encore si elle la voyait avec ses
- premiers vêtements. La vieille les lui donne, et la péri s'envole.
- (Il manque dans ce conte la dernière partie, où le mari se met à
- la recherche de sa femme et finit par la retrouver dans un pays
- lointain et mystérieux.)
-
- Dans une «légende arabe», recueillie en 1880 à Alger, dans un café
- maure
-
- (A. Certeux et H. Carnoy, _l'Algérie traditionnelle_, t. I, Paris,
- 1884, p. 87), un _taleb_ (sorte d'ascète musulman) saisit un jour
- la «peau de colombe» d'une _Djnoun_ (sorte de génie) qui se baigne;
- il ne la lui rend que lorsqu'elle lui a promis de lui accorder
- ce qu'il lui demanderait. Il lui dit alors de devenir sa femme.
- Les années se passent, et la Djnoun donne à son mari plusieurs
- enfants. Un jour, ceux-ci, en jouant, trouvent la peau de colombe
- et l'apportent à leur mère. Elle s'en revêt aussitôt et s'en va
- retrouver les Djnouns.
-
- Dans les îles Lieou-Khieou, tributaires de la Chine, un envoyé
- chinois recueillait au commencement de ce siècle et transcrivait
- comme un fait historique le conte dont voici le résumé et qui
- présente la même lacune que les deux contes précédents (N. B.
- Dennys, _The Folklore of China_. Hong-Kong, 1876, p. 140): Un
- fermier non marié, Ming-ling-tzu, avait près de sa maison une
- fontaine d'eau excellente. Un jour qu'il allait y puiser, il vit
- de loin dans cette fontaine quelque chose de brillant: c'était
- une femme qui s'y baignait, et ses vêtements étaient pendus à
- un pin voisin. Très mécontent de voir ainsi troubler son eau,
- Ming-ling-tzu enleva, sans se faire voir, les vêtements, qui
- étaient d'une forme et d'une couleur extraordinaires. La femme,
- ayant pris son bain, se mit à crier tout en colère: «Quel voleur a
- pu venir ici en plein jour? Qu'on me rende mes vêtements!» Ayant
- aperçu Ming-ling-tzu, elle se jeta par terre devant lui. Le fermier
- lui reprocha de venir troubler son eau. A quoi elle répondit que
- les fontaines, comme les arbres, avaient été faites par le Créateur
- pour l'usage de tous. Le fermier lia conversation avec elle, et,
- découvrant que sa destinée était de l'épouser, il refusa absolument
- de lui rendre ses vêtements, sans lesquels elle ne pouvait s'en
- aller. Finalement, ils se marièrent. La femme vécut avec lui dix
- ans et lui donna un fils et une fille. Au bout de ce temps, sa
- destinée à elle fut accomplie; elle monta sur un arbre pendant
- l'absence de son mari, et, après avoir dit adieu à ses enfants,
- elle se mit sur un nuage et disparut.
-
- En Océanie, dans l'île Célèbes, la tribu des Bantiks raconte, au
- sujet de l'origine de ses ancêtres, une légende qui se rattache
- à ce groupe de contes. La voici (_Zeitschrift der Deutschen
- Morgenlændischen Gesellschaft_, t. VI, 1852, p. 536.--Comparer
- L. de Backer, l'_Archipel indien_, 1874, p. 98): Une créature
- à moitié divine, Outahagi, descendait du ciel avec sept de ses
- compagnes pour se baigner dans une fontaine de l'île. Un certain
- Kasimbaha les aperçoit planant au dessus de lui et les prend pour
- des colombes; il est bien surpris en voyant que ce sont des femmes.
- Pendant qu'elles se baignent, il prend un de leurs vêtements,
- par le moyen desquels on pouvait s'élever en l'air. Outahagi est
- obligée de rester sur terre; il l'épouse et en a un fils. Elle
- lui recommande de prendre garde qu'un cheveu blanc qu'elle a soit
- arraché. Kasimbaha l'arrache néanmoins, et Outahagi disparaît
- au milieu d'un affreux ouragan et retourne au ciel. Le mari, ne
- sachant comment soigner son enfant, veut aller la rejoindre. Il
- essaie de grimper à un rotang qui va de la terre au ciel, mais
- en vain: le rotang est tout couvert d'épines. Heureusement un
- mulot vient à son aide et ronge toutes les épines. Kasimbaha peut
- donc grimper avec son fils sur le dos, et il arrive au ciel, où
- divers animaux,--on ne voit pas trop pourquoi,--lui rendent encore
- service: un petit oiseau lui indique la demeure d'Outahagi; un
- ver luisant va se poser sur la porte de sa chambre. Le frère
- d'Outahagi, lequel est, lui aussi, une sorte de demi-dieu, veut
- voir si son beau-frère n'est qu'un mortel. Il l'éprouve au moyen
- de neuf plats couverts; mais une mouche montre à Kasimbaha le plat
- qu'il ne faut pas ouvrir. On le garde donc dans le ciel, et plus
- tard, il fait descendre son fils sur la terre au bout d'une longue
- chaîne. C'est ce fils qui est la tige des Bantiks[9].
-
-
- Cette légende de l'île Célèbes présente bien évidemment un trait
- que nous avons signalé dans certaines variantes européennes du
- thème des _Jeunes filles oiseaux_ et qui forme lien entre ce thème
- et celui auquel se rattache plus particulièrement le conte lorrain;
- nous voulons parler des épreuves auxquelles le héros est soumis.
- Ce trait, qui faisait défaut dans les contes orientaux que nous
- avons analysés avant cette légende, nous allons le retrouver dans
- d'autres contes ou œuvres littéraires, également orientaux, du type
- des _Jeunes filles oiseaux_.
-
- Prenons d'abord un drame birman, dont l'analyse a été publiée dans
- le _Journal of the Asiatic Society of Bengal_, t. VIII (1839), p.
- 536: «Les neuf princesses de la ville de la Montagne d'argent,
- séparée du séjour des mortels par une triple barrière (la première,
- une haie de roseaux épineux; la seconde, un torrent de cuivre
- en fusion; la troisième, un _Belou_ ou démon), ceignent leurs
- ceintures enchantées qui leur donnent le pouvoir de traverser l'air
- avec la rapidité d'un oiseau, et visitent une belle forêt dans les
- limites de l'_Ile du Sud_ (la terre). Pendant qu'elles se baignent
- dans un lac, elles sont surprises par un chasseur qui lance sur
- la plus jeune, Mananhurry, un nœud coulant magique et l'amène au
- jeune prince de Pyentsa. Celui-ci est si frappé de sa merveilleuse
- beauté qu'il en fait sa «première reine», quoiqu'il ait épousé tout
- récemment la fille de l'astrologue royal. Le prince est obligé, peu
- de temps après, par ordre du roi son père, de marcher à la tête de
- l'armée contre des rebelles. L'astrologue profite de son absence
- pour expliquer un songe qu'a eu le roi, en lui persuadant qu'il n'a
- d'autre moyen d'apaiser le mauvais génie qui en veut à son pouvoir,
- qu'en lui sacrifiant la belle Mananhurry. La mère du prince, ayant
- appris le danger dont la bien-aimée de son fils est menacée,
- va la trouver et lui rend sa ceinture enchantée, qui avait été
- ramassée par le chasseur sur le bord du lac et offerte par lui à la
- reine-mère. La princesse retourne aussitôt à la Montagne d'argent;
- mais, en chemin, elle s'arrête chez un vieil ermite qui s'est
- retiré sur les confins de la forêt, et, après lui avoir raconté ses
- aventures, elle lui confie une bague et quelques drogues magiques
- qui permettent à celui qui les possède de franchir sans danger
- les barrières de la Montagne d'argent. Le jeune prince, ayant
- terminé son expédition, retourne à Pyentsa, et, n'y retrouvant
- plus sa chère Mananhurry, il repart immédiatement pour aller à
- sa recherche. Arrivé auprès de la belle forêt, il y entre seul,
- visite l'ermite, qui lui remet la bague et les drogues enchantées;
- puis il franchit les terribles barrières, et, après bien des
- aventures, arrive enfin à la ville de la Montagne d'argent[10].
- Il fait connaître sa présence à Mananhurry en laissant tomber la
- bague de celle-ci dans un vase rempli d'eau que l'une des servantes
- du palais va porter au bain de la princesse. La nouvelle de son
- arrivée étant parvenue au roi, père de Mananhurry, celui-ci est
- très irrité qu'un mortel ait l'audace de pénétrer dans son pays et
- d'élever des prétentions sur sa fille; il ordonne de le soumettre
- à diverses épreuves. Le prince doit d'abord dompter des chevaux
- et des éléphants sauvages; il les dompte. Alors le roi promet de
- lui donner sa fille s'il parvient à tirer une flèche avec un des
- arcs du palais; le prince le fait avec une aisance et une adresse
- merveilleuses. Le roi exige une dernière épreuve: il faut que le
- prince distingue le petit doigt de Mananhurry parmi les doigts
- des princesses ses sœurs qui lui sont présentés au travers d'un
- écran. Grâce au roi des moucherons qui lui donne les indications
- nécessaires, le prince réussit encore dans cette épreuve, et rien
- ne s'oppose plus à sa réunion avec la belle Mananhurry.»
-
- Les Birmans ayant reçu de l'Inde avec le bouddhisme la plus grande
- partie de leur littérature, on pouvait affirmer d'avance que tout
- le plan de ce drame devait avoir été calqué sur quelque récit
- indien. Ce qui, du reste, le démontre, c'est que nous trouvons dans
- un livre thibétain, le _Kandjour_, dont l'origine est indienne et
- bouddhique, un récit presque identique pour le fond au drame birman
- (_Mémoires de l'Académie de Saint-Pétersbourg_, t. XIX, nº 6, 1873,
- p. XXIV seq.). L'identité va jusqu'au nom de l'héroïne: _Manoharâ_,
- dans le récit thibétain; _Mananhurry_, dans le drame birman;
- preuve certaine d'emprunt à une source commune, qui ne peut être
- qu'indienne.
-
- On a recueilli, dans l'île de Madagascar, un conte du même genre,
- où figurent aussi les tâches que le héros doit accomplir. Dans
- ce conte malgache (_Folklore Journal_, 1883, I, p. 202), un
- jeune homme, appelé Andrianoro, entend parler de trois sœurs
- merveilleusement belles, qui de temps en temps descendent du ciel
- pour se baigner dans un certain lac. Grâce aux avis d'un devin,
- il réussit à se saisir de la plus jeune, et celle-ci consent à
- l'épouser.--Vient ensuite un épisode dans lequel la jeune femme,
- pendant un voyage de son mari, est mise à mort par les parents de
- ce dernier, puis se retrouve vivante à son retour. Alors elle dit
- à Andrianoro qu'elle va aller voir son père et sa mère. Andrianoro
- veut l'accompagner; elle cherche à l'en dissuader à cause des
- périls qu'il courra et des épreuves qu'il aura à subir; mais il
- persiste. (Tout cet épisode nous paraît une altération du passage
- où, dans le drame birman et dans le conte indien de Cachemire
- mentionné plus haut en note, la jeune femme, menacée d'un grand
- danger, reprend son enveloppe d'oiseau et s'envole vers le pays
- de son père).--Avant de se mettre en route, Andrianoro rassemble
- tous les animaux et les oiseaux, et tue des bœufs pour les régaler.
- Après quoi il leur raconte ce qu'il va faire, et ils lui disent
- qu'ils viendront à son secours. Quand il est arrivé dans le ciel,
- le père de sa femme lui impose diverses tâches: couper un arbre
- énorme; retirer un grand nombre d'objets qui ont été jetés dans un
- lac rempli de crocodiles, reconnaître la mère de sa femme au milieu
- de ses filles toutes semblables à elle. Andrianoro vient à bout de
- ces tâches, grâce à l'aide des animaux reconnaissants.
-
- Il est à remarquer que ce trait de la reconnaissance des
- animaux manque dans le drame birman et dans la légende des îles
- Célèbes: aussi l'intervention de la mouche ou du moucheron ne
- s'explique-t-elle pas.
-
- Dans ce drame et cette légende,--et aussi dans le récit
- thibétain,--il n'est pas question non plus d'un secours que la
- femme du héros lui apporterait. Ce détail caractéristique s'est
- conservé dans un conte populaire de ce type, qui a été recueilli
- dans l'Inde chez les Santals et qui, sur d'autres points, est
- altéré (_Indian Antiquary_, 1875, p. 10). Il s'agit là d'un berger,
- nommé Toria, qui faisait paître ses chèvres sur le bord d'une
- rivière. Or, les filles du soleil avaient coutume de descendre
- chaque jour du ciel le long d'une toile d'araignée pour aller se
- baigner dans cette rivière. Voyant un jour Toria, elles l'invitent
- à se baigner avec elles, puis elles remontent au ciel. Toria, ayant
- ainsi fait connaissance avec les filles du soleil, devient au bout
- de quelque temps amoureux de l'une d'elles, et, pour l'obtenir, il
- s'avise d'une ruse. Un jour qu'il se baigne avec elles, il leur
- propose de jouer à qui restera le plus longtemps sous l'eau, et
- pendant que les filles du soleil plongent, il sort de la rivière,
- prend le _sârhî_ (vêtement de dessus) de sa bien-aimée et s'enfuit.
- La jeune fille le suit jusqu'à sa maison; Toria lui rend le sârhî
- et n'ose lui demander sa main, mais la jeune fille, voyant ses
- sœurs parties, dit à Toria qu'elle restera avec lui et sera sa
- femme. Malheureusement pour Toria, un mendiant, qui a été hébergé
- dans sa maison, vante au roi la beauté de la fille du soleil, et le
- roi, l'ayant vue, cherche un moyen de se débarrasser du mari pour
- faire de la femme «sa reine». Il mande auprès de lui Toria et lui
- ordonne de creuser et de remplir d'eau, en une seule nuit, un grand
- étang, dont les bords doivent être plantés d'arbres; sinon, il sera
- mis à mort. La femme de Toria indique à celui-ci un moyen magique
- d'exécuter ce travail. Ensuite le roi fait ensemencer de graine
- de senevé une grande plaine, et, quand tout est mûr, il commande
- à Toria de récolter la graine et de l'amasser en un tas; s'il ne
- l'a pas fait en un jour, il mourra. La fille du soleil appelle ses
- colombes, et en une heure la besogne est terminée. Viennent ensuite
- un épisode dont nous avons donné l'analyse dans les remarques de
- notre nº 10, _René et son Seigneur_ (I, p. 118), et une dernière
- partie extrêmement bizarre et qui ne se rapporte pas au thème que
- nous examinons.--Il est inutile de relever dans ce conte indien les
- altérations qu'a subies le thème des _Jeunes filles oiseaux_, les
- lacunes qui s'y rencontrent et la manière toute particulière dont
- est amené le passage relatif aux tâches imposées au héros.
-
- Un autre conte populaire indien, recueilli dans le Bengale, et
- dont nous avons résumé tout l'ensemble à propos de notre nº 19,
- _le Petit Bossu_ (I, p. 219), contient épisodiquement une partie
- du thème des _Jeunes filles oiseaux_ (_Indian Antiquary_, 1875,
- p. 57): Parti à la recherche de l'_apsara_ (danseuse céleste) que
- son père a vue en songe, le prince Siva Dâs consulte un ascète
- qui lui dit: «Dans la forêt il y a un étang: la nuit de la pleine
- lune, cinq apsaras viendront s'y baigner; elles descendront de
- leur char enchanté et déposeront leurs vêtements sur le bord de
- l'étang; pendant qu'elles seront dans l'eau, tu prendras leurs
- vêtements et tu resteras caché.» Et il lui indique à quel signe il
- reconnaîtra l'apsara Tillottama, dont le roi a rêvé. Siva Dâs suit
- les instructions de l'ascète, et les apsaras s'engagent, s'il leur
- rend leurs vêtements, à le laisser choisir pour femme parmi elles
- celle qu'il voudra[11].
-
- Un conte des Avares du Caucase (Schiefner, nº 1), que nous avons
- eu également à rapprocher de notre conte _le Petit Bossu_ (I, p.
- 217), a un épisode analogue. Ce sont les trois filles du Roi de la
- mer qui, chaque jour, à midi, arrivent sous forme de colombes pour
- se baigner dans la mer. Le héros s'empare des vêtements de plumes
- de la plus jeune, et elle est forcée de rester sur la terre. Nous
- reviendrons sur cet épisode du conte avare et sur les aventures
- qui le suivent, dans les remarques de notre nº 73, _la Belle aux
- cheveux d'or_.
-
- Dans un conte samoyède publié par M. Ant. Schiefner dans les
- _Ethnologische Vorlesungen über die altaischen Vœlker_, d'Alexander
- Castren (Saint-Pétersbourg, 1857, p. 172), une vieille dit à un
- jeune homme d'aller auprès d'un lac qui est au milieu d'une sombre
- forêt. Il y verra sept jeunes filles se baignant; leurs vêtements
- seront déposés sur le bord du lac. Il faudra qu'il prenne les
- vêtements de l'une d'elles et les cache. Le jeune homme suit ce
- conseil. La jeune fille dont il a pris les vêtements le supplie
- de les lui rendre. «Non,» répond-il, «car si je te les rends, tu
- t'envoleras de nouveau vers le ciel.» (Cette réflexion montre bien
- que ces vêtements sont, en réalité, un plumage.) Il finit pourtant
- par les lui rendre, et elle devient sa femme.
-
-
- La littérature européenne du moyen-âge présente aussi ce même
- thème, sous une forme incomplète. Ainsi, d'après M. Liebrecht
- (_Zeitschrift für vergleichende Sprachforschung_, t. XVIII, p.
- 59), dans le poème allemand de _Frédéric de Souabe_, le héros,
- qui, par sa faute, a vu s'éloigner de lui la princesse Angelburge,
- trouve ensuite l'occasion de dérober à celle-ci, pendant qu'elle se
- baigne, ses vêtements de colombe, et il ne les lui rend qu'après
- lui avoir fait promettre de l'épouser.--Dans les _Nibelungen_
- (aventure 25), Hagen s'empare des vêtements de deux ondines pendant
- qu'elles se baignent, et il ne consent à les leur rendre que si
- elles lui révèlent l'avenir.--Enfin, dans l'_Edda_ scandinave
- (_Les Eddas_, traduction de Mlle R. du Puget, 2e éd., 1865, p.
- 275), trois frères, fils de roi, étant à la chasse, rencontrent
- sur le bord d'un lac trois femmes qui filaient du lin; «auprès
- d'elles étaient leurs formes de cygnes.» Ces femmes étaient des
- Valkyries. Les trois frères les emmènent chez eux: ils passent sept
- hivers ensemble; «puis les femmes s'envolèrent pour chercher les
- batailles, et ne revinrent pas[12].»
-
- Ce que nous venons de dire sur le thème des _Jeunes filles
- oiseaux_, l'examen des formes complètes de ce thème montrera, nous
- le croyons, que, comme nous l'avons dit, l'épisode des «trois
- plumes qui se baignent», des jeunes filles mystérieuses et de leurs
- vêtements de plumes, n'appartenait pas originairement au thème
- principal du conte lorrain et des contes analogues, mais à un thème
- distinct, dont il constitue l'élément principal, celui auquel se
- rattache nécessairement toute la suite des aventures: là, en effet,
- on l'a vu, les vêtements de plumes ne sont pas simplement enlevés
- à la jeune fille, sans qu'il en soit désormais question davantage;
- ils sont repris par elle, et il faut que son mari aille la chercher
- dans le pays où elle s'est envolée.
-
- * * * * *
-
- Arrêtons-nous maintenant un peu sur le passage où il est question
- des épreuves imposées au héros. Ce trait, que nous avons rencontré
- dans le drame birman, dans le récit thibétain, dans le conte
- populaire du Bengale et dans le conte malgache,--se rattachant tous
- au thème des _Jeunes filles oiseaux_,--nous allons le trouver dans
- un conte indien du type de _Chatte Blanche_. Voici le résumé de ce
- conte, qui fait partie de la grande collection formée par Somadeva
- de Cachemire, au XIIe siècle de notre ère, la _Kathâ-Sarit-Sâgara_,
- l'«Océan des Histoires» (voir la traduction anglaise de C. H.
- Tawney, t. I, p. 355, ou l'analyse donnée dans les Comptes rendus
- de l'Académie de Leipzig, 1861, p. 225 seq.): Le jeune prince
- Çringabhuya arrive un jour au château d'un _râkshasa_ (ogre), situé
- au milieu d'une forêt. Ce râkshasa, nommé Agniçikha, a une fille
- nommée Rûpaçikhâ. Les deux jeunes gens s'éprennent l'un de l'autre,
- et la fille du râkshasa déclare à son père qu'elle mourra, si
- celui-ci ne la donne pas pour femme au prince. Agniçikha consent
- au mariage, mais à la condition qu'auparavant le prince exécutera
- tous les ordres qu'il lui donnera. Ce que le prince a d'abord à
- faire, c'est de reconnaître sa bien-aimée au milieu de ses cent
- sœurs qui toutes lui ressemblent absolument, et de lui poser sur
- le front la couronne de fiancée. Rûpaçikhâ a prévu cette épreuve,
- et le prince sait d'avance qu'elle portera autour du front un
- cordon de perles. «Mon père,» lui a-t-elle dit, «ne le remarquera
- pas; comme il appartient à la race des démons, il n'a pas beaucoup
- d'esprit.» Çringabhuya, s'étant bien tiré de cette première
- épreuve, reçoit ensuite l'ordre de labourer assez de terrain pour
- y semer cent boisseaux de sésame; labour et semailles doivent
- être terminés pour le soir. Grâce à Rûpaçikhâ et à son pouvoir
- magique, le soir le tout se trouve fait. Alors le râkshasa exige
- que Çringabhuya ramasse en un tas toutes les graines qu'il vient de
- semer; en un instant, Rûpaçikhâ fait venir d'innombrables fourmis,
- et les graines sont vite ramassées. Enfin le prince doit aller
- inviter au mariage le frère du râkshasa, un autre râkshasa, nommé
- Dhûmaçikha. Sa fiancée lui donne un cheval très rapide et divers
- objets magiques, et elle lui dit de s'enfuir à toute bride une fois
- son invitation faite. Suit l'épisode de la poursuite et des objets
- magiques, que nous avons étudié à propos d'un passage de notre
- nº 12, _le Prince et son Cheval_ (I, p. 152 seq.). Le râkshasa
- Agniçikha, fort étonné de voir le jeune homme échappé à un si grand
- péril, se dit qu'il doit être un dieu et lui donne sa fille. Au
- bout de quelque temps, le prince désire retourner dans son pays,
- mais sa femme lui conseille de quitter secrètement le château
- du râkshasa. Le lendemain donc, les deux jeunes gens s'enfuient
- sur leur bon cheval. Bientôt Agniçikha, furieux, se met à leur
- poursuite. Quand il est près d'eux, Rûpaçikhâ rend invisibles son
- mari et le cheval, et elle se change elle-même en paysan; elle
- prend la hache d'un bûcheron et se met à fendre du bois. Agniçikha
- demande au prétendu bûcheron s'il n'a pas vu les fugitifs. «Nous
- n'avons vu personne,» répond Rûpaçikhâ; «aussi bien nos yeux sont
- remplis de larmes à cause de la mort du prince des râkshasas,
- Agniçikha, qui est trépassé aujourd'hui. Nous sommes en train de
- couper du bois pour son bûcher.--Ah! malheureux,» se dit Agniçikha,
- «je suis donc mort! Maintenant que m'importe ma fille? Je retourne
- à la maison et je vais demander à mes gens comment la chose est
- arrivée.» Il retourne chez lui; mais, ses gens lui ayant dit qu'il
- est encore en vie, il reprend sa poursuite. Alors sa fille se
- change en un messager, tenant une lettre à la main, et quand le
- râkshasa lui demande des nouvelles des fugitifs, le messager lui
- dit qu'il a bien d'autres choses en tête: le prince des râkshasas
- Agniçikha vient d'être mortellement blessé dans une bataille et
- il l'envoie en toute hâte appeler son frère auprès de lui, pour
- qu'il lui transmette son royaume. Voilà le râkshasa de nouveau tout
- bouleversé; il retourne vite à son château, où ses gens parviennent
- à le convaincre qu'il est en parfaite santé; mais il renonce à
- poursuivre les jeunes gens, et ceux-ci arrivent heureusement dans
- le pays de Çringabhuya.
-
-
- Nous réservant de revenir sur quelques traits de ce curieux conte
- indien, nous dirons un mot de chacune des diverses tâches imposées
- au jeune homme dans notre conte.
-
- La première se retrouve exactement dans un conte westphalien de
- même type (Grimm, nº 113), où le héros reçoit l'ordre de couper
- une grande forêt et n'a d'autres outils qu'une hache, un coin et
- une cognée de verre. Dans un autre conte allemand (Grimm, nº 193),
- où notre thème et celui des _Jeunes filles oiseaux_ se mélangent
- très intimement, le jeune homme n'a qu'une hache de plomb et des
- coins de fer-blanc, et il doit, comme dans notre conte, mettre tout
- le bois en cordes. De même dans le conte de la Haute-Bretagne, où
- les instruments donnés au valet sont une hache en plomb et une
- scie en papier. Dans l'un des contes catalans indiqués ci-dessus
- (_Rondallayre_, I, p. 85), dans le conte basque, dans le conte
- transylvain, le prince doit non seulement abattre une grande
- forêt, mais, dans les deux premiers, y semer du blé et faire la
- moisson; dans le dernier, la mettre en cordes et planter à la place
- une vigne qui donne déjà du raisin.--Voir encore le conte picard
- mentionné plus haut (_Mélusine_, 1877, col. 446), un conte breton
- du même type, assez altéré (Luzel, 5e rapport, p. 26), un conte
- allemand (Müllenhoff, p. 395), le conte grec moderne également
- mentionné (Hahn, nº 54) et un conte du Tyrol allemand, du type des
- _Jeunes filles oiseaux_ (Zingerle, I, nº 37).
-
- En Orient, dans un conte indien de Calcutta (miss Stokes, p. 162),
- déjà cité à propos de notre nº 3 (I, p. 48), une des épreuves
- imposées au prince qui demande la main de la princesse Labam, est
- de couper en deux un énorme tronc d'arbre avec une hache de cire.
- Le prince indien est aidé par la princesse Labam, comme Jean est
- aidé par Chatte Blanche.
-
- Dans le conte westphalien, l'une des tâches est, comme dans
- notre conte, de bâtir un château (comparer Grimm, nº 186); mais
- il n'y est pas question du singulier moyen qu'il faut employer
- pour avoir la «belle flèche». Ce bizarre passage se retrouve sous
- diverses formes dans plusieurs autres contes de ce type. Ainsi,
- dans le conte du Tyrol italien nº 27 de la collection Schneller,
- l'enchanteur ayant ordonné au jeune homme d'enlever un rocher qui
- est au milieu d'un lac, sa fille indique au jeune homme ce qu'il
- faut faire: il prendra une épée et un seau, coupera la tête à la
- jeune fille et fera couler le sang dans le seau; mais il aura
- soin qu'il n'en tombe point par terre. Il en tombe trois gouttes;
- la jeune fille disparaît, mais bientôt après elle revient et dit
- au jeune homme que, par son inattention, il avait rendu la chose
- presque impossible, mais enfin elle a réussi. (Comparer le conte
- portugais de la collection Coelho).
-
- Dans ce conte tyrolien, comme dans le nôtre, cet incident
- n'entraîne pas de conséquences pour la suite du récit. Il n'en
- est pas de même dans les contes dont nous allons parler. Dans un
- des contes catalans déjà mentionnés (_Rondallayre_, I, p. 41),
- le héros doit retirer un anneau du fond de la mer. Sa bien-aimée
- lui dit de la couper en morceaux, en prenant bien garde de rien
- laisser tomber par terre, et de jeter le tout à la mer. Malgré
- tout le soin du héros, il tombe par terre une goutte de sang.
- Néanmoins la jeune fille retire l'anneau. Ensuite son père dit au
- jeune homme qu'il lui faudra reconnaître sa fiancée entre ses deux
- sœurs: elles seront placées toutes les trois derrière une cloison
- et passeront à travers un trou le petit doigt de leur main droite
- (c'est tout à fait, on le voit, le drame birman). Comme, depuis
- que la goutte de sang est tombée par terre, il manque une phalange
- au petit doigt de la jeune fille, le héros n'a pas de peine à la
- reconnaître. (L'autre conte catalan du _Rondallayre_, I, p. 85,
- le conte espagnol de Séville et le conte basque sont, pour tout
- ce passage, à peu près identiques à ce conte.)--Le conte picard
- présente cet épisode d'une autre façon. Le diable ayant ordonné au
- jeune homme d'aller chercher un nid au sommet d'une haute tour de
- marbre, la fille du diable dit à son ami de la couper en morceaux,
- qu'il fera cuire dans une chaudière. Avec ses os il fera une
- échelle et il pourra grimper à la tour. Quand le jeune homme remet
- les os à leur place, il oublie ceux du petit doigt du pied. C'est
- ce qui lui permet de distinguer sa fiancée quand le diable lui dit
- de choisir par la nuit noire parmi ses trois filles couchées l'une
- près de l'autre. (Comparer le conte de la Haute-Bretagne).--Dans
- le conte écossais nº 2 de la collection Campbell, la fille du
- géant fait au prince une échelle avec ses propres doigts, pour
- qu'il puisse dénicher un nid, et, comme elle y a perdu son petit
- doigt, le prince peut ensuite la distinguer entre ses deux sœurs.
- (Comparer le second conte écossais).--Le conte milanais cité plus
- haut a aussi cet épisode, mais incomplet. Le vieillard qui enseigne
- au jeune homme comment il devra se comporter chez le Roi du Soleil,
- lui dit que ce dernier lui bandera les yeux, quand il s'agira de
- choisir une de ses filles; il faudra que le jeune homme leur prenne
- à chacune les mains, et celle qui aura un doigt coupé, ce sera la
- plus belle.
-
- Il y a donc à cet endroit, dans notre conte, une lacune, très
- facile du reste à combler. Le jeune homme, qui a les yeux bandés,
- reconnaît évidemment la «Plume verte», en lui prenant la main, à
- l'os qu'il lui a mal remis.
-
- Dans divers autres contes, le héros doit aussi reconnaître sa
- fiancée; mais les circonstances sont différentes.
-
-
- La transformation de la «Plume verte» en chatte blanche rappelle
- de loin le passage du conte suédois _le Prince et Messéria_ (nº 14
- de la collection Cavallius) où Messéria dit au prince, qui doit la
- reconnaître au milieu de ses sœurs, métamorphosées comme elle en
- animaux, qu'elle sera changée en petit chat.
-
- * * * * *
-
- Quant au conseil donné à Jean par la «Plume verte» de ne
- pas accepter la chaise que le diable lui offrira, il faut,
- croyons-nous, pour le comprendre, le rapprocher d'un trait d'un
- autre conte suédois du même genre (Cavallius, nº 14 B). Dans un
- épisode où le héros est envoyé par l'ondine chez une sorcière, sa
- sœur, sous prétexte d'en rapporter des cadeaux de noce (comparer
- plus haut le conte indien de Somadeva), il s'abstient, d'après les
- conseils de sa fiancée, de s'asseoir sur diverses chaises qui lui
- sont offertes; car si l'on s'assied sur telle ou telle chaise, on
- est exposé à tel ou tel danger.--Dans le conte picard, la fille du
- diable recommande au jeune homme de ne pas manger de viande et de
- ne pas boire de vin chez le diable; sinon il serait empoisonné. (Le
- conte suédois renferme également le conseil de ne rien manger, sous
- peine de mourir.)
-
- * * * * *
-
- Nous ne sommes pas encore au bout des altérations que présente
- notre conte. Dans le passage où le diable se met à la poursuite des
- deux jeunes gens, l'idée première est encore tout à fait obscurcie.
- Dans le thème primitif, ce ne sont pas des personnages étrangers
- jusqu'alors à l'action,--casseur de pierres, laboureur,--qui, on
- ne sait pourquoi, répondent au diable tout de travers et l'amènent
- à renoncer à sa poursuite; c'est l'un des deux jeunes gens,
- après que, grâce au pouvoir magique de la fille du diable, ils
- ont pris l'un et l'autre diverses formes, comme on l'a vu dans
- notre nº 9, l'_Oiseau vert_. Ainsi, dans le conte allemand de la
- collection Wolf (p. 293), la fille du diable se change en rocher
- et transforme le jeune homme en casseur de pierres qui feint
- d'être sourd et parle de son travail et de sa misère en réponse
- à toutes les questions qu'on lui adresse; dans le conte du Tyrol
- italien (Schneller, nº 27), la fille de l'enchanteur change son
- mari en jardin et prend elle-même la forme d'une vieille jardinière
- qui répond: Achetez de la belle salade, etc.; puis viennent les
- transformations suivantes: lac et pêcheur qui offre sa marchandise,
- église et prêtre qui demande à l'enchanteur de lui servir sa messe.
- Voir encore un conte toscan (_Rivista di letteratura popolare_,
- vol. I, fasc. II, Rome, 1878, p. 83); les contes siciliens nºˢ
- 54 et 55 de la collection Gonzenbach, nº 15 de la collection
- Pitrè; le conte picard publié dans _Mélusine_, le conte de la
- Haute-Bretagne, etc.--Le conte indien de Somadeva présente cette
- même idée sous une forme particulière[13].
-
- D'autres contes de ce type (conte russe, conte esthonien) ont,
- comme notre _Oiseau vert_, les transformations, mais non les
- réponses de travers.
-
- Enfin, dans plusieurs (par exemple dans le conte écossais, le conte
- norwégien, le conte danois, le conte espagnol de Séville, un des
- contes catalans du _Rondallayre_, I, p. 41, le conte tsigane, le
- conte portugais nº 6 de la collection Braga, le conte des nègres
- de la Jamaïque), au lieu des transformations, se trouve l'épisode
- des objets magiques qui opposent des obstacles à la poursuite,
- épisode dont nous avons parlé, nous le rappelions tout à l'heure,
- à propos de notre nº 12, _le Prince et son Cheval_, et que nous
- venons de rencontrer, différemment encadré, dans le conte indien
- de Somadeva.--Le conte italien des Abruzzes et un autre des contes
- catalans (_Rondallayre_, I, p. 85) présentent successivement
- l'épisode des transformations et celui des objets magiques.
-
- * * * * *
-
- Vers la fin de _Chatte Blanche_, la défense faite à Jean par la
- «Plume verte» de se laisser embrasser par ses parents, sous peine
- de perdre sa beauté, amène un épisode qui semble assez inutile.
- C'est que, là aussi, la donnée primitive est altérée. Dans les
- contes de ce type où elle a été fidèlement conservée, quand le
- jeune homme va revoir ses parents, sa fiancée le supplie de
- ne se laisser embrasser par personne; sinon, il l'oubliera et
- l'abandonnera. Sa mère ou une autre femme l'ayant embrassé pendant
- qu'il n'y prend pas garde, les choses arrivent, en effet, comme
- la jeune fille l'a prédit, et le jeune homme est au moment d'en
- épouser une autre, quand la vraie fiancée trouve moyen de mettre
- fin à cet oubli (souvent en faisant paraître devant lui deux
- oiseaux enchantés qui, par les paroles qu'ils échangent entre
- eux, réveillent ses souvenirs). Voir, parmi les contes ci-dessus
- mentionnés, le conte bas-breton, le conte écossais, les contes
- allemands de la collection Müllenhoff et de la collection Wolf,
- le conte basque, le conte espagnol de Séville, le conte du Tyrol
- italien, le conte toscan, le conte italien des Abruzzes, les contes
- siciliens nºˢ 14 et 54 de la collection Gonzenbach, le conte grec
- moderne nº 54 de la collection Hahn, et, de plus, deux autres
- contes grecs (B. Schmidt, nºˢ 5 et 12), deux contes italiens de
- Rome (Busk, p. 8), un conte sicilien (Pitrè, nº 13).--Comparer
- aussi le conte portugais nº 6 de la collection Braga.
-
- * * * * *
-
- La fin de notre conte est encore défigurée. La forme véritable se
- trouve, par exemple, dans le conte suédois nº 14 B de la collection
- Cavallius: Trois seigneurs font à Singorra, la fiancée oubliée,
- réfugiée chez de pauvres gens, des propositions déshonnêtes. Elle
- les laisse venir chacun une nuit, l'un après l'autre, et dit au
- premier qu'elle a oublié de fermer sa fenêtre; au second, que sa
- porte est restée ouverte; au troisième, que son veau n'est pas
- enfermé. Ils s'offrent à aller fermer l'un la fenêtre, l'autre la
- porte, le troisième à enfermer le veau; mais, par l'effet magique
- de quelques paroles prononcées par Singorra, ils restent attachés,
- l'un à la porte, l'autre à la fenêtre, l'autre au veau, et passent
- la nuit la plus désagréable.--Cet épisode existe dans les contes
- suivants de ce type: le conte sicilien nº 55 de la collection
- Gonzenbach, le conte norwégien, les deux contes islandais, le conte
- écossais, les contes allemands p. 395 de la collection Müllenhoff
- et nº 8 de la collection Curtze, le conte du Tyrol italien, le
- conte toscan, le conte espagnol de Séville, les contes portugais
- nº 4 de la collection Consiglieri-Pedroso et nº 6 de la collection
- Braga, le conte basque, le conte de la Basse-Bretagne et le conte
- picard. Dans ces quatre derniers, il est altéré, surtout dans le
- conte picard, où il est presque méconnaissable. Comparer encore
- un conte irlandais (Kennedy, I, p. 63), un conte allemand résumé
- par Guillaume Grimm (t. III, p. 330), et aussi (_ibid._ p. 154)
- un autre conte allemand (variante du nº 88 de la collection
- Grimm).--Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 16),
- cet épisode forme à peu près tout le conte à lui seul.
-
- * * * * *
-
- Au XVIIe siècle, Basile insérait dans son _Pentamerone_ (nºˢ 17
- et 29) deux contes du genre de _Chatte Blanche_. Dans le premier
- se trouve l'épisode des tâches, parmi lesquelles celle de fendre
- et scier un tas énorme de bois, et aussi l'épisode de la fiancée
- oubliée et de la colombe qui reproche cet oubli au prince, comme
- dans les contes indiqués plus haut. Dans le second, l'oubli
- seulement et l'aventure des trois seigneurs mystifiés.
-
- * * * * *
-
- Il semble naturellement indiqué de rapprocher de notre conte l'idée
- générale du mythe grec de Jason et Médée, qui, du reste, a bien
- l'air d'un conte populaire: Jason, pour obtenir la toison d'or,
- doit accomplir plusieurs travaux; Médée, fille de celui qui les
- lui a imposés, vient à son secours par des moyens magiques. Ils
- s'enfuient ensemble et échappent à la poursuite du père de Médée.
- Plus tard,--bien des années après, il est vrai, et tout à fait
- de gaîté de cœur,--Jason abandonne sa libératrice (_Apollodori
- Bibliotheca_, I, 9, 23 seq.).
-
-
-NOTES:
-
-[4] Pour ce trait du mort reconnaissant, voir les remarques de notre nº
-19, _le Petit Bossu_ (I, p. 214).
-
-[5] Il n'est pas sans intérêt de constater que, dans le conte espagnol
-de Séville, mentionné ci-dessus, le personnage qui a gagné au jeu l'âme
-du héros est le «Marquis du Soleil». Ce trait établit un lien tout
-spécial entre le conte milanais, le troisième conte catalan et le conte
-espagnol.
-
-[6] Un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 15), mentionné plus haut
-parmi les contes se rattachant au thème des _Jeunes filles oiseaux_,
-présente, pour tout l'ensemble, la plus frappante ressemblance avec ce
-conte arabe. Voir aussi un conte sicilien (Gonzenbach, nº 6).--Pour
-le trait de l'oiseau arrivé le dernier, comparer notre nº 3, _le Roi
-d'Angleterre et son Filleul_, et les remarques de ce conte (I, p. 48).
-
-[7] La première partie du conte sibérien, qui ne se retrouve pas dans
-l'histoire de _Djanschah_ et qui, à vrai dire, forme un conte distinct,
-est également un écho des _Mille et une Nuits_, car elle n'est autre
-qu'un épisode des Voyages de Sindbad le Marin (l'épisode du «Vieillard
-de la mer»).
-
-[8] Voir Th. Benfey, _Pantschatantra_, t. I, p. 263.
-
-[9] Le conte suivant, qui a été recueilli dans la Nouvelle-Zélande,
-nous paraît être une version défigurée de cette légende: Une jeune
-fille de race céleste a entendu vanter la valeur et la beauté du grand
-chef Tawhaki. Elle descend du ciel pour être sa femme. Plus tard,
-offensée d'une réflexion que son mari fait au sujet de la petite
-fille qu'elle a mise au monde, elle prend l'enfant et s'envole avec
-elle. Tawhaki grimpe à une plante qui s'élève jusqu'au ciel; arrivé
-là, il est traité avec mépris par les parents de sa femme; mais à
-la fin celle-ci le reconnaît, et il devient dieu (_Zeitschrift für
-vergleichende Sprachforschung_, t. XVIII, p. 61).
-
-[10] Il est curieux de constater que dans le conte bohème de même type
-indiqué plus haut (Waldau, p. 248), c'est à la _Montagne d'or_ que le
-héros doit aller rejoindre sa femme. Dans un conte tyrolien (Zingerle,
-I, nº 37), c'est à la _Montagne de verre_.--Dans un conte indien de
-Cachemire (Steel et Temple, p. 27), c'est à la _Montagne d'émeraude_.
-
-[11] Dans un livre de l'Inde, le _Çatapatha Brahmana_, cité par M.
-Benfey (_Pantschatantra_, t. I, p. 264), l'apsara Urvâçi et ses
-compagnes se baignent dans un lac sous la forme de canes, et elles «se
-rendent visibles» au roi Pururavas, c'est-à-dire se montrent à lui sous
-leur forme véritable.
-
-[12] La légende suivante des îles Shetland et des Orcades (Kennedy, I,
-p. 122), présente une forme curieuse de ce thème: Un pêcheur aperçoit
-un jour deux belles femmes qui se jouent sur le bord de la mer. Non
-loin de lui se trouvent par terre deux peaux de phoques; il en prend
-une pour l'examiner. Les deux femmes, ayant remarqué sa présence,
-courent vers l'endroit où étaient les peaux. L'une saisit celle qui
-reste, s'en revêt en un clin d'œil et disparaît dans la mer; l'autre
-supplie le pêcheur de lui rendre la sienne, mais il refuse et il épouse
-la femme. Quelques années après, alors qu'elle a déjà deux enfants, la
-femme retrouve sa peau de phoque et s'enfuit avec un de ses pareils.
-
-[13] Un conte toscan (V. Imbriani. _La Novellaja Fiorentina_, p.
-403) offre, dans un passage analogue, la même altération que notre
-conte.--Cf. un conte grec moderne (Hahn, nº 41, p. 248 du 1er volume).
-
-
-
-
-XXXIII
-
-LA MAISON DE LA FORÊT
-
-
-Il était une fois un soldat, nommé La Ramée. Il dit un jour à son
-capitaine qu'il voulait aller parler au roi. Le capitaine lui accorda
-un congé de quelques jours, et La Ramée se mit en route. Il avait déjà
-fait une quarantaine de lieues, lorsqu'il retourna sur ses pas. «Te
-voilà revenu de ton voyage?» lui dit le capitaine.--«Non,» répondit
-La Ramée; «c'est que j'ai oublié ma ration de pain et deux liards qui
-me sont dus.--Au lieu de deux liards,» dit le capitaine, «je vais te
-donner deux sous.» La Ramée mit les deux sous dans sa poche, le pain
-dans son sac, et reprit le chemin de Paris.
-
-Comme il traversait une grande forêt, il rencontra un chasseur.
-«Bonjour,» lui dit-il, «où vas-tu?--Je vais à tel endroit.--Moi aussi.
-Veux-tu faire route avec moi?--Volontiers,» dit le chasseur.
-
-La nuit les surprit au milieu de la forêt; ils finirent par trouver
-une maison isolée où ils demandèrent un gîte. Une vieille femme qui
-demeurait dans cette maison avec une petite fille leur dit d'entrer et
-leur donna à souper. Pendant qu'ils mangeaient, l'enfant s'approcha de
-La Ramée et lui dit de se tenir sur ses gardes, parce que cette maison
-était un repaire de voleurs.
-
-Après le souper, le chasseur, qui n'avait rien entendu, paya
-tranquillement l'écot, et laissa voir l'or et l'argent qu'il avait dans
-sa bourse. Puis la vieille les fit monter dans une chambre haute. Le
-chasseur se coucha et fut bientôt endormi; mais La Ramée, qui était
-prévenu, poussa une armoire contre la porte pour la barricader.
-
-Au milieu de la nuit, les voleurs arrivèrent. La vieille leur dit
-qu'il se trouvait là un homme très riche et qu'ils pourraient faire
-un bon coup. Mais, quand ils essayèrent d'enfoncer la porte, ils ne
-purent y parvenir. Ils dressèrent alors une échelle contre la fenêtre
-de la chambre, et La Ramée, qui était aux aguets, entendit l'un d'eux
-demander dans l'obscurité: «Tout est-il prêt?--Oui,» dit La Ramée.
-
-Le voleur grimpa à l'échelle, et, comme il avançait la tête dans la
-chambre, La Ramée la lui abattit d'un coup de sabre. Un second voleur
-vint ensuite et eut le même sort; puis un troisième, et ainsi des
-autres jusqu'à huit qu'ils étaient. Quand La Ramée eut fini, il voulut
-compter les têtes coupées; mais, comme il faisait sombre, il crut qu'il
-y en avait neuf. «Bon!» dit-il, «voilà que j'ai tué mon compagnon avec
-les autres!» Cependant il chercha partout, et finit par trouver le
-chasseur sous le lit, où il était blotti, plus mort que vif.
-
-Le lendemain matin, La Ramée jeta la méchante vieille dans un grand feu
-et fit un beau cadeau à la petite fille. La maison était pleine d'or
-et d'argent, mais il n'en fut pas plus riche: le chasseur avait tout
-empoché. La Ramée lui dit adieu et continua son voyage.
-
-Arrivé à Paris, il entra dans un beau café pour se rafraîchir. Quand il
-voulut payer, on lui dit qu'il ne devait rien. «Tant mieux!» se dit-il;
-«c'est autant de gagné.» Il entra plus loin dans un autre café, et,
-après qu'il se fut bien régalé, on lui dit encore qu'il ne devait rien.
-«Voilà qui va bien,» pensa La Ramée; «qu'il en soit toujours ainsi!»
-Il alla se loger à l'hôtel des princes, et, là encore, il n'eut rien à
-payer.
-
-Pendant qu'il était à réfléchir sur son aventure, il vint à penser au
-chasseur qui avait pris tout l'argent dans la maison de la forêt. «Ah!»
-dit-il, «que je le rencontre, ce gredin-là, et je lui en ferai voir de
-belles!»
-
-Au même instant, une porte s'ouvrit et le chasseur parut devant lui.
-
-«Attends, coquin,» cria La Ramée, «que je te tue!»
-
-Le chasseur s'esquiva; mais, quelques instants après, il revint, vêtu
-en prince. «Ah! sire,» lui dit La Ramée, «je vous demande pardon, je
-ne savais pas qui vous étiez.» Le roi lui dit: «Tu m'as sauvé la vie;
-en récompense je te donne ma sœur en mariage.» La Ramée ne se fit pas
-prier, et les noces eurent lieu le jour même.
-
-
-REMARQUES
-
- Ce petit conte se retrouve en Allemagne et en Vénétie.
-
- Comparer d'abord, dans la collection Wolf (_Deutsche Hausmærchen_),
- le conte allemand p. 65. Un soldat qui a déserté rencontre dans une
- forêt un chasseur et arrive avec lui dans un repaire de brigands.
- Il se fait passer, lui et son compagnon, pour des voleurs d'une
- autre bande et trouve moyen de tuer les brigands par surprise.
- Son compagnon s'est caché pendant le combat; le soldat le raille
- de sa poltronnerie. Arrivé seul à la capitale du pays, il voit
- avec étonnement tous les factionnaires lui présenter les armes. Le
- roi, à qui il va demander du service, le reçoit fort bien et se
- fait reconnaître à lui pour le chasseur de la forêt. Le soldat se
- confond en excuses. Finalement, il est nommé colonel dans la garde
- du roi et devient bientôt feld-maréchal.
-
- La collection Grimm renferme un conte tout à fait du même genre
- (nº 199). Comparer aussi un troisième conte allemand, nº 10 de la
- collection Simrock.
-
- Dans le conte italien de Vénétie (Widter et Wolf, nº 7), Beppo
- Pipetta, soldat du roi d'Ecosse, s'en allant en congé chez ses
- parents, rencontre sur une montagne le roi qui faisait un voyage
- à pied. Se doutant que c'est un grand personnage, Beppo s'offre
- à l'accompagner. Ils entrent ensemble dans une auberge mal
- famée, dont l'hôte les prévient que le soir il doit venir des
- brigands. Beppo mange le dîner des brigands; puis on conduit les
- deux compagnons dans une chambre haute. Arrivent les brigands.
- Beppo, qui est resté aux aguets, tue un des hommes envoyés à la
- découverte, puis un second, un troisième, un quatrième. Restent
- trois brigands qui se présentent à leur tour. Beppo casse la tête
- à l'un d'un coup de pistolet et couche par terre les deux autres
- d'un coup d'épée. Le roi se sépare amicalement de Beppo, qui s'en
- va dans sa famille et revient ensuite à son régiment. A peine de
- retour à la caserne, il est mandé auprès du roi. Dans la salle
- d'audience il trouve le seigneur, son ancienne connaissance. «Que
- faites-vous ici?» lui demande-t-il.--«Je suis appelé auprès du
- roi.--Moi aussi,» dit Beppo. Le seigneur se retire, et bientôt
- Beppo est introduit auprès du roi qui le reçoit en grand appareil,
- avec sa couronne et son manteau royal, et l'interroge sur l'affaire
- des brigands. Il lui demande, entre autres choses, s'il a des
- témoins. «Oui, sire,» répond Beppo, qui ne le reconnaît pas. «J'ai
- pour témoin un seigneur qui doit être en bas dans le palais.--Ce
- n'est pas vrai,» dit le roi, «car le voici devant vous.» Le roi
- récompense généreusement Beppo.
-
-
-
-
-XXXIV
-
-POUTIN & POUTOT
-
-
-Ç'ataut Poutin et Poutot que faïaint ménage assane. Ain joû î
-s'disèrent:
-
-«J'allons allée â fraises.»
-
-Lo v'là partis â fraises. Poutot ataut bé pû hébéle[14] à maingée que
-Poutin. Qua î feut plein, î li disé:
-
-«A ct' heuoure, veux-tu rev'né?
-
---Niant, je n'veume rev'né que je n'fû aouss' plein qu'té.
-
---Eh bé! j'ma vas dére aou leuou de te v'né maingée.
-
-«Leuou, va-t'a maingée Poutin. Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss'
-plein qu'mé.
-
---I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.
-
---Eh bé! j'm'a vas dére aou p'tiot ché de te v'né abaïée.
-
- C'étaient Poutin et Poutot, qui faisaient ménage ensemble. Un jour
- ils se dirent:
-
- «Nous allons aller aux fraises.»
-
- Les voilà partis aux fraises. Poutot allait bien plus vite à manger
- que Poutin. Quand il fut plein, il lui dit:
-
- «Maintenant, veux-tu revenir?
-
- --Non, je ne veux revenir que je ne sois aussi plein que toi.
-
- --Eh bien! je m'en vais dire au loup de te venir manger.
-
- «Loup, va-t'en manger Poutin. Poutin ne veut revenir qu'il ne soit
- aussi plein que moi.
-
- --Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.
-
- --Eh bien! je m'en vais dire au petit chien de te venir aboyer.
-
-«P'tiot ché, va-t'a abaïée le leuou: le leuou n'veume maingée Poutin;
-Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé.
-
---I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.
-
---Eh bé! j'm'a vas dére aou bâton de te v'né batte.
-
-«Bâton, va-t'a batte le p'tiot ché: le p'tiot ché n'veume abaïée le
-leuou; le leuou n'veume maingée Poutin; Poutin n'veume rev'né que n'fû
-aouss' plein qu'mé.
-
---I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.
-
---Eh bé! j'm'a vas dére aou feuil de te v'né brûlée.
-
-«Feuil, va-t'a brûlée l'bâton: l'bâton n'veume batte le p'tiot ché; le
-p'tiot ché n'veume abaïée le leuou; le leuou n'veume maingée Poutin;
-Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé.
-
---I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.
-
---Eh bé! j'm'a vas dére à lé rivère de te v'né doteindre.
-
-«Rivère, va-t'a doteindre l'feuil: l'feuil n'veume brûlée l'bâton;
-l'bâton n'veume batte le p'tiot ché; le p'tiot ché n'veume abaïée le
-leuou; le leuou n'veume maingée Poutin;
-
- «Petit chien, va-t'en aboyer le loup: le loup ne veut manger
- Poutin; Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que moi.
-
- --Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.
-
- --Eh bien! je m'en vais dire au bâton de te venir battre.
-
- «Bâton, va-t'en battre le petit chien: le petit chien ne veut
- aboyer le loup; le loup ne veut manger Poutin; Poutin ne veut
- revenir qu'il ne soit aussi plein que moi.
-
- --Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.
-
- --Eh bien! je m'en vais dire au feu de te venir brûler.
-
- «Feu, va-t'en brûler le bâton: le bâton ne veut battre le petit
- chien; le petit chien ne veut aboyer le loup; le loup ne veut
- manger Poutin; Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que
- moi.
-
- --Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.
-
- --Eh bien! je m'en vais dire à la rivière de te venir éteindre.
-
- «Rivière, va-t'en éteindre le feu: le feu ne veut brûler le bâton;
- le bâton ne veut battre le petit chien; le petit chien ne veut
- aboyer le loup; le loup ne veut manger Poutin;
-
-Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé.
-
---I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.
-
---Eh bé! je m'a vas dére aou bieu de te v'né boueïre.
-
-«Bieu, va-t'a boueïre lé rivère: lé rivère n'veume doteindre l'feuil;
-l'feuil n'veume brûlée l'bâton; l'bâton n'veume batte le p'tiot ché; le
-p'tiot ché n'veume abaïée le leuou; le leuou n'veume maingée Poutin;
-Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé.
-
---Elle n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.
-
---Eh bé! je m'a vas dére aou boucher de te v'né tiée.
-
-«Boucher, va-t'a tiée l'bieu: le bieu n'veume boueïre lé rivère; lé
-rivère n'veume doteindre l'feuil; l'feuil n'veume brûlée l'bâton;
-l'bâton n'veume batte le p'tiot ché; le p'tiot ché n'veume abaïée le
-leou; le leuou n'veume maingée Poutin; Poutin n'veume rev'né que n'fû
-aouss' plein qu'mé.»
-
-Le boucher tié l'bieu, l'bieu beuvé lé rivère, lé rivère doteindé
-l'feuil, l'feuil brûlé l'bâton, l'bâton batte le p'tiot ché, le p'tiot
-ché abaïé le leuou, le leuou maingé Poutin, et tourtout feut fâ.
-
- Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que moi.
-
- --Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.
-
- --Eh bien! je m'en vais dire au bœuf de te venir boire.
-
- «Bœuf, va-t'en boire la rivière: la rivière ne veut éteindre le
- feu; le feu ne veut brûler le bâton; le bâton ne veut battre le
- petit chien; le petit chien ne veut aboyer le loup; le loup ne veut
- manger Poutin; Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que
- moi.
-
- --Elle ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.
-
- --Eh bien! je m'en vais dire au boucher de te venir tuer.
-
- «Boucher, va-t'en tuer le bœuf: le bœuf ne veut boire la rivière;
- la rivière ne veut éteindre le feu; le feu ne veut brûler le
- bâton; le bâton ne veut battre le petit chien; le petit chien ne
- veut aboyer le loup; le loup ne veut manger Poutin; Poutin ne veut
- revenir qu'il ne soit aussi plein que moi.»
-
- Le boucher tua le bœuf, le bœuf but la rivière, la rivière éteignit
- le feu, le feu brûla le bâton, le bâton battit le petit chien, le
- petit chien aboya le loup, le loup mangea Poutin, et tout fut fini.
-
-
-NOTES:
-
-[14] Etait bien plus habile.
-
-
-REMARQUES
-
- Un conte suisse de la Gruyère (_Romania_, 1875, p. 232) met en
- scène des personnages analogues à ceux de notre conte, et commence
- à peu près de la même manière; mais bientôt il s'en écarte beaucoup
- plus que certains autres contes dont l'introduction est différente.
- Voici le commencement de ce conte: «Pelon et Peluna sont allés
- aux framboises; ils ont regardé lequel serait le plus vite plein.
- Peluna a été pleine avant Pelon; Pelon n'a pas pu aller à sa
- maison.» Alors on va chercher un char pour mener Pelon; le char ne
- veut pas mener Pelon; le cheval ne veut pas traîner le char, ni le
- pieu battre le cheval, ni le feu brûler le pieu, ni l'eau éteindre
- le feu, ni la souris boire l'eau, ni le chat manger la souris, ni
- le chien manger le chat; mais le loup veut bien manger le chien, et
- alors les autres personnages consentent à la file à faire ce qu'on
- leur demandait.
-
- Un conte de l'Allemagne du Nord (Kuhn et Schwartz, nº 16) s'écarte
- de notre conte pour l'introduction, mais s'en rapproche pour
- tout le reste: Une femme a un petit chien et un _hippel_ (?);
- elle veut aller à la foire et dit au _hippel_ de rester à la
- maison; il ne veut pas. Alors la femme dit au chien de le mordre.
- Entrent ensuite successivement dans l'action le _bâton_, le _feu_,
- l'_eau_, le _bœuf_, le _boucher_. C'est bien, comme on voit, la
- même série que celle de notre conte, moins le _loup_, qui est en
- tête dans le conte de Montiers.--D'autres contes, qui, pour la
- plupart, n'ont pas non plus le loup, ajoutent un dernier chaînon:
- le _juge_, qui veut bien pendre ou battre le boucher (voir une
- chanson parisienne, citée par M. Gaston Paris, _Romania_, 1872,
- p. 220, et un conte hongrois de la collection Gaal-Stier, nº 20).
- Ailleurs, au lieu du juge, c'est le _bourreau_ (conte alsacien,
- _Elsæssisches Volksbüchlein_ d'Aug. Stœber, 1re éd., Strasbourg,
- 1842, p. 93; conte souabe de la collection Meier, nº 82; conte de
- Saxe-Meiningen, cité par M. R. Kœhler, _Germania_, t. V, 1860,
- p. 466), ou bien c'est le _soldat_ (conte vénitien: Bernoni,
- _Tradizioni_, p. 72), ou le _diable_ (variante du conte souabe,
- _op. cit._, p. 317, et chanson vosgienne, citée par M. G. Paris,
- _loc. cit._), ou enfin la _Mort_ (chanson bourguignonne, _Romania_,
- 1872, p. 219).
-
- Dans un conte portugais (Coelho, nº 4), cette série de personnages
- est rattachée à une autre série préliminaire. Un singe a laissé
- tomber un grain de grenade au pied d'un olivier; à cette place
- pousse bientôt un grenadier. Alors le singe va trouver le
- propriétaire de l'olivier et lui dit de l'arracher pour permettre
- au grenadier de pousser. Sur son refus, le singe va trouver le
- juge; le juge refusant d'obliger l'homme à arracher son olivier,
- le singe va trouver le roi, pour qu'il fasse marcher le juge; puis
- la reine, pour qu'elle se brouille avec le roi; puis le rat, pour
- qu'il aille ronger les jupes de la reine; puis le chat, pour qu'il
- mange le rat; le _chien_, pour qu'il morde le chat; le _bâton_, le
- _feu_, l'_eau_, le _bœuf_, le _boucher_ et enfin la _mort_, comme
- dans la chanson bourguignonne mentionnée plus haut[15].
-
- Dans tout un groupe de contes, après le _bœuf_, vient une série
- différente de personnages. Ainsi, dans un conte sicilien (Pitrè,
- nº 131), une petite fille, Pitidda, ne voulant pas aller balayer
- la maison, sa mère appelle successivement le loup, le chien, le
- gourdin, le feu, l'eau, la vache; puis la _corde_, pour étrangler
- la vache; la _souris_, pour ronger la corde, et enfin, le _chat_,
- pour manger la souris. Un conte provençal (_Revue des langues
- romanes_, t. IV, 1873, p. 114), conduit cette même série jusqu'au
- _lien_ et finit brusquement; un conte languedocien de l'Hérault
- (_ibid._, p. 112) a la série complète, mais il intercale assez
- bizarrement, entre le chien et le bâton, le poulet, qui veut
- piquer le chien, et le renard, qui veut manger le poulet. Dans un
- conte allemand (Müllenhoff, nº 30), on s'adresse successivement
- au chien, au bâton, au feu, à l'eau, au bœuf, au lien, à la
- souris et finalement au chat. De même dans un conte flamand et
- dans un conte de la Frise septentrionale, cités par M. Kœhler
- (_loc. cit._, p. 465 et 466).--Un conte toscan (V. Imbriani, _la
- Novellaja fiorentina_, nº 40), un conte du pays napolitain (V.
- Imbriani, _Conti pomiglianesi_, p. 232) et un conte flamand (nº
- 6 des contes flamands traduits par M. F. Liebrecht dans la revue
- _Germania_, année 1868), ne commencent leur série qu'au bâton, mais
- la poursuivent exactement comme les précédents.
-
- Il faut ajouter à ce groupe de contes un conte anglais de la
- collection Halliwell, analysé par M. G. Paris (_loc. cit._, p.
- 221): ici, la corde intervient pour pendre le boucher et non pour
- lier ou étrangler le bœuf. Même chose dans deux contes allemands
- cités par M. Kœhler (_loc. cit._, p. 465). Comparer un conte
- norwégien de la collection Asbjœrnsen (_Tales of the Fjeld_, p.
- 238): pour faire rentrer une chèvre au logis, on met en mouvement
- le renard, le loup, l'ours, le Finnois (pour tirer sur l'ours), le
- pin (pour tomber sur le Finnois), le feu, l'eau, le bœuf, le joug,
- la hache, le forgeron, la _corde_, la _souris_, le _chat_. Dans
- ce dernier conte et dans le conte anglais, le chat ne consent à
- manger la souris qui si on lui donne du lait, et,--dans le conte
- anglais,--la vache ne donne son lait que si la vieille lui apporte
- une botte de foin. Cette fin, comme M. G. Paris l'a fait remarquer
- très justement, est empruntée à un conte appartenant à un genre
- analogue de poésie populaire et que nous avons étudié à l'occasion
- de notre nº 29, _la Pouillotte et le Coucherillot_.
-
-
- Un conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, t. I, p. 405)
- nous offre une forme particulière du conte qui nous occupe: La
- chèvre ne voulant pas revenir du bois, le bouc envoie après elle le
- loup, puis l'ours après le loup, les hommes après l'ours, le chêne
- après les hommes, la hache après le chêne, la pierre à aiguiser
- après la hache, le feu après la pierre à aiguiser, l'eau après le
- feu, et enfin l'ouragan après l'eau.
-
- D'après M. Kœhler et M. Liebrecht, un conte de cette famille existe
- également chez les Grecs modernes. M. Kœhler (_loc. cit._, p. 467)
- renvoie à Sanders, _Volksleben der Neugriechen_ (Mannheim, 1844, p.
- 56 et 94), et M. Liebrecht à Passow, Τραγούδια Ῥωμαϊκά, nºˢ 273-276.
-
- Un détail pour terminer cette revue des contes européens de ce
- genre actuellement vivants. Dans le conte alsacien mentionné plus
- haut, nous avons retrouvé la formule du conte lorrain: «Il ne m'a
- rien fait, je ne lui veux rien faire.»
-
- * * * * *
-
- Dans un livre de la première moitié du siècle dernier, le
- _Neu-vermehrtes Berg-Lieder-Büchlein_, a été insérée une sorte de
- chanson où se retrouve notre thème (_Germania_, t. V, 1860, p.
- 463): Le fermier envoie Jæckel couper les orges; Jæckel ne veut
- pas couper les orges, il aime mieux rester à la maison. Le fermier
- envoie son valet chercher Jæckel, puis le chien mordre le valet.
- Suit la série: gourdin, feu, eau, bœuf, boucher, diable, sorcière
- (pour chasser le diable), bourreau (pour brûler la sorcière), et
- enfin docteur (pour tuer le bourreau!).
-
- M. Antonio Machado y Alvares, dans un travail que nous avons cité
- plus haut, rappelle un passage de _Don Quichotte_, dans lequel
- Cervantès fait évidemment allusion à un conte de ce genre: «Et
- comme on a coutume de dire: _le chat au rat, le rat à la corde,
- la corde au bâton_, le muletier tapait sur Sancho, Sancho sur la
- servante, la servante sur lui, l'hôtelier sur la servante.» (_Don
- Quichotte_, partie I, chap. 16.)
-
- * * * * *
-
- Il est un rapprochement curieux, qui a déjà été fait plusieurs
- fois, notamment par M. Gaston Paris, dans la _Romania_ (1872,
- p. 222). Les contes et chansons appartenant au thème que nous
- étudions ont un grand rapport avec un chant hébraïque qui, chez
- les Juifs de divers pays, se récite ou se chante le second soir de
- la Pâque, avant qu'on ne se retire, et qui figure dans certains
- manuscrits,--assez récents, il est vrai[16],--du _Sepher Haggadah_,
- sorte de rituel contenant les hymnes et récits que les Juifs lisent
- et chantent en famille lors de la fête de la Pâque. M. G. Paris a
- donné, d'après M. Darmesteter, une traduction de ce chant, faite
- sur le texte hébraïque; la voici:
-
- «Un chevreau, un chevreau, que mon père a acheté pour deux _zuz_
- (monnaie talmudique de peu de valeur).--Un chevreau, un chevreau!
-
- «Et est venu le chat, et a mangé le chevreau que mon père a acheté
- pour deux zuz.--Un chevreau, un chevreau!
-
- «Et est venu le chien, et a mordu le chat qui a mangé le chevreau
- que mon père, etc.
-
- «Et est venu le bâton, et a battu le chien qui a mordu, etc.
-
- «Et est venu le feu, et a brûlé le bâton qui a battu, etc.
-
- «Et est venue l'eau, et a éteint le feu qui a brûlé, etc.
-
- «Et est venu le bœuf, et a bu l'eau qui a éteint, etc.
-
- «Et est venu le boucher, et a tué le bœuf qui a bu, etc.
-
- «Et est venu l'Ange de la mort, et a tué le boucher qui a tué, etc.
-
- «Et est venu le Saint (béni soit-il!), et a tué l'Ange de la mort
- qui a tué le boucher qui a tué le bœuf qui a bu l'eau qui a éteint
- le feu qui a brûlé le bâton qui a battu le chien qui a mordu le
- chat qui a mangé le chevreau que mon père a acheté pour deux
- zuz.--Un chevreau, un chevreau!»
-
- Le _Magasin pittoresque_ a publié, dès 1843, dans un article
- sur les _Mœurs israélites de la Lombardie_ (t. XI, p. 267), la
- traduction d'une version de ce chant recueillie chez les Juifs de
- Ferrare, et qui, paraît-il, se récitait en dialecte ferrarais dans
- les communautés juives de toute la Lombardie[17].
-
- Ce chant juif avec sa série: _chat_, _chien_, _bâton_, _feu_,
- _eau_, _bœuf_, _boucher_, _ange de la mort_ et _saint_, se rattache
- bien évidemment aux contes que nous avons examinés, et, pour
- préciser, au premier groupe de ces contes, celui dont fait partie
- le conte lorrain. Mais est-ce de là qu'il dérive, ou ces contes
- viendraient-ils eux-mêmes du chant juif, comme M. G. Papanti, par
- exemple, l'affirmait encore, en 1877, dans ses _Novelline popolari
- livornesi_? Nous n'hésitons pas à affirmer, avec M. Gaston Paris,
- que cette dernière hypothèse n'est pas soutenable. M. G. Paris fait
- remarquer que «la forme hébraïque ne mentionne pas la résistance
- opposée par chacun des personnages de ce petit drame.» «Or,»
- ajoute-t-il, «cette résistance est le vrai sujet de la pièce, et il
- est peu probable qu'on l'ait ajoutée après coup à une traduction
- du chant juif. Il faudrait que cette altération fût bien ancienne,
- et il serait bien surprenant qu'aucune version française de la
- forme primitive ne se fût conservée[18]. Au contraire, on peut très
- bien comprendre qu'un juif, ayant entendu chanter cette chanson
- singulière, y ait découvert un sens allégorique et l'ait adaptée,
- en en retranchant la circonstance inutile (à son point de vue) de
- la résistance des différents êtres qui y figurent, à l'expression
- symbolique des destinées de sa nation.»
-
- * * * * *
-
- Du reste, ce n'est pas seulement en Europe qu'on a recueilli des
- contes de ce type; on en a constaté l'existence à la source même
- d'où se sont répandus dans le monde entier tant de contes de
- tout genre; nous en avons un spécimen indien. Mais, avant de le
- faire connaître, il faut dire quelques mots d'un conte kabyle et
- d'un conte qui a été recueilli dans l'Afrique australe, chez les
- Hottentots.
-
- Dans le conte hottentot (voir dans la _Zeitschrift für
- Vœlkerpsychologie und Sprachwissenschaft_, t. V, 1868, p. 63,
- l'analyse donnée par M. F. Liebrecht, d'après un livre anglais de
- M. H. Bleek), un tailleur se plaint au singe de ce que la souris
- mange ses habits. Le singe envoie le chat mordre la souris; puis le
- chien mordre le chat, le bâton battre le chien, le feu brûler le
- bâton, l'eau éteindre le feu, l'éléphant boire l'eau, et enfin la
- fourmi piquer l'éléphant, qui se décide alors à boire l'eau, etc.
-
- Le conte ou plutôt l'espèce de chanson kabyle (J. Rivière, p.
- 137) est ainsi conçu: «Viens, petit enfant, tu dîneras.--Je ne
- dînerai pas.--Viens, bâton, tu frapperas l'enfant.--Je ne le
- frapperai pas.--Viens, feu, tu brûleras le bâton.--Je ne le
- brûlerai pas.--Viens, eau, tu éteindras le feu.--Je ne l'éteindrai
- pas.--Viens, bœuf, tu boiras l'eau.--Je ne la boirai pas.--Viens,
- couteau, tu égorgeras le bœuf.--Je ne l'égorgerai pas.--Viens,
- forgeron, tu briseras le couteau.--Je ne le briserai pas.--Viens,
- courroie, tu lieras le forgeron.--Je ne le lierai pas.--Viens, rat,
- tu rongeras la courroie.--Je ne la rongerai pas.--Viens, chat, tu
- mangeras le rat.--Apporte-le ici.--Pourquoi me manger? dit alors
- le rat, apporte la courroie, je la rongerai.--Pourquoi me ronger?
- dit la courroie, amène le forgeron, je le lierai..... Pourquoi
- me frapper? dit l'enfant (au bâton), apporte mon dîner, je le
- mangerai.»
-
-
- Voici maintenant le conte indien, emprunté à la _Bombay Gazette_
- par la _Calcutta Review_ (t. LI, 1870, p. 116): «Il était une fois
- un petit oiseau qui, en passant à travers les bois, ramassa un pois
- et le porta au _barbhunja_ (_?_) pour le casser; mais le malheur
- voulut qu'une moitié du pois restât engagée dans l'emboîture de
- la manivelle du moulin à bras, et le barbhunja ne put parvenir à
- la retirer. Le petit oiseau s'en alla trouver le charpentier et
- lui dit: «Charpentier, charpentier, venez couper la manivelle du
- moulin à bras: mon pois est engagé dans la manivelle du moulin à
- bras; que mangerai-je? que boirai-je? et que porterai-je en pays
- étranger?--Allez vous promener,» dit le charpentier, «y a-t-il du
- bon sens de penser que je vais couper la manivelle du moulin à bras
- à cause d'un pois?»[19].
-
- «Alors, le petit oiseau alla trouver le roi et lui dit: «Roi,
- roi! grondez le charpentier; le charpentier ne veut pas couper la
- manivelle du moulin à bras, etc.--Allez vous promener,» dit le roi;
- «pensez-vous que pour un pois je vais gronder le charpentier?»
-
- «Alors le petit oiseau alla trouver la reine: «Reine, reine! parlez
- au roi; le roi ne veut pas gronder le charpentier, etc.--Allez vous
- promener,» dit la reine; «pensez-vous que pour un pois je m'en vais
- parler au roi?»
-
- Le petit oiseau va ensuite trouver successivement le serpent,
- pour piquer la reine; le bâton, pour battre le serpent; le feu,
- pour brûler le bâton; la mer, pour éteindre le feu; l'éléphant,
- pour boire la mer; le _bhaunr_ (sorte de liane), pour enlacer
- l'éléphant; la souris, pour ronger le bhaunr; le chat, pour manger
- la souris[20]. Alors le chat va pour manger la souris, et la souris
- va pour ronger le bhaunr, le bhaunr pour enlacer l'éléphant, et
- ainsi de suite, jusqu'au charpentier. «Et le charpentier retira le
- pois; le petit oiseau le prit et s'en alla bien content.»
-
- Un autre conte indien, recueilli dans le Pandjab (Steel et
- Temple, pp. 209 et 334), a la même série de personnages, avec une
- introduction du même genre. Ici c'est une graine qui s'est logée
- dans la fente d'un arbre[21].
-
- Ces deux contes indiens se relient, comme on voit, au second groupe
- que nous avons signalé plus haut, groupe qui se distingue, par
- toute la fin, de celui dont se rapproche le chant juif. Nouvelle
- preuve que ce n'est pas dans ce chant juif qu'il faut chercher
- l'origine du thème que nous étudions.
-
-
- D'ailleurs, l'idée de ce thème est tout indienne. C'est celle
- du conte bien connu du _Pantchatantra_, où le soleil renvoie le
- brahmane au nuage, qui est plus fort que lui; le nuage au vent;
- celui-ci à la montagne, et la montagne au rat (_Pantchatantra_,
- trad. Th. Benfey, t. II, p. 264.--Cf. La Fontaine, _Fables_,
- liv. IX, 7)[22]. Cela est si vrai que, dans un conte provençal
- (_Romania_, t. I, p. 108), à la série de personnages du
- _Pantchatantra_ vient se juxtaposer celle de notre thème. La glace
- d'une rivière ayant coupé la patte à la fourmi, la mouche, compagne
- de celle-ci, interpelle d'abord la glace, le _soleil_, le _nuage_,
- le _vent_, la _muraille_, le _rat_, et ensuite le _chat_, le
- _chien_, le _bâton_, le _feu_, l'_eau_, le _bœuf_, l'_homme_, la
- _mort_. (Comparer le conte portugais nº 2 de la collection Coelho.)
-
- Ajoutons que, dans un conte swahili de l'île de Zanzibar (Steere,
- p. 287 seq.), on retrouve presque exactement la série des
- personnages du conte provençal et du conte portugais. Voici ce
- conte swahili: Il y avait un maître d'école, nommé Goso, qui
- apprenait aux enfants à lire sous un calebassier. Un jour, une
- gazelle, étant montée sur l'arbre[23], fait tomber une calebasse
- qui frappe Goso et le tue. Après avoir enterré leur maître, les
- écoliers déclarent qu'ils vont chercher, pour le tuer, celui qui a
- fait tomber la calebasse. Ils se disent d'abord que ce doit être
- le _vent du sud_. Ils le prennent donc et le battent. Quand le
- vent sait ce dont il s'agit, il leur dit: «Si j'étais le maître,
- serais-je arrêté par un _mur_ de terre?» Le mur dit à son tour aux
- écoliers: «Si j'étais le maître, serais-je percée par le _rat_?--Et
- moi», dit le rat, «serais-je mangé par le _chat_?» Le chat dit
- qu'il est lié par la corde; la corde, qu'elle est coupée par le
- couteau; le couteau, qu'il est brûlé par le feu; le _feu_, qu'il
- est éteint par l'eau; l'_eau_, qu'elle est bue par le bœuf; le
- _bœuf_, qu'il est piqué par un certain insecte; enfin, l'insecte,
- qu'il est mangé par la gazelle. La gazelle, interrogée par les
- écoliers, ne répond rien. Ils la prennent alors et la tuent.
-
-
-NOTES:
-
-[15] Un conte espagnol, publié pur M. Antonio Machado y Alvares dans
-la revue _la Enciclopedia_ (Séville, livraison du 30 octobre 1880,
-p. 629), a une introduction analogue à celle du conte portugais: Une
-petite fille achète des pois grillés; pendant qu'elle les mange à une
-fenêtre donnant sur le jardin du roi, le dernier de ses pois tombe près
-d'un poirier. La petite fille ne pouvant le retrouver, dit au jardinier
-d'arracher le poirier, pour qu'elle puisse chercher son pois. Comme il
-refuse, elle dit au chien de le mordre, puis au taureau de donner un
-coup de corne au chien, au lion de tuer le taureau, au roi d'envoyer
-tuer le lion, et enfin, à la reine de se fâcher contre le roi. La
-reine y consent, et alors, pour avoir la paix, le roi envoie des gens
-pour tuer le lion, etc. Cette série, qui n'est pas sans analogie avec
-la série préliminaire du conte portugais, ne se trouve, croyons-nous,
-nulle part en dehors de ce conte espagnol.
-
-[16] Ces manuscrits ne remontent pas au delà de la fin du XVIe siècle.
-
-[17] Nous croyons intéressant de reproduire ici une version provençale,
-mêlée d'hébreu, de ce même chant, qui se transmet traditionnellement
-chez les juifs du midi de la France (_Chansons hébraïco-provençales des
-Juifs comtadins_, réunies et transcrites par E. Sabatier. Nîmes, 1874,
-p. 7):
-
-«Un cabri, un cabri, qu'avié acheta moun pèro un escu, dous
-escus.--_Had gadya! Had gadya!_ (Un chevreau! un chevreau!)
-
-«Es vengu lou cat qu'a manja lou cabri qu'avié acheta moun pèro, un
-escu, dous escus.--_Had gadya! Had gadya!_
-
-«Es vengu lou chin qu'a mourdu lou cat, qu'avié manja lou cabri, etc.
-
-«Es vengu la vergo qu'a pica lou chin qu'avié mourdu lou cat, etc.
-
-«Es vengu lou fio qu'a brula la vergo qu'avié pica lou chin, etc.
-
-«Es vengu l'aïgo qu'a amoussa lou fio qu'avié brula la vergo, etc.
-
-«Es vengu lou bioou qu'a begu l'aïgo qu'avié amoussa lou fio, etc.
-
-«Es vengu lou _chohet_ (le boucher) qu'a _chahata_ (qui a tué) lon
-bioou qu'avié begu l'aïgo, etc.
-
-«Es vengu lou _malach hammaveth_ (l'Ange de la mort) qu'a _chahata_ lou
-_chohet_ qu'avié _chahata_ lou bioou, etc.
-
-«Es vengu _hakkadosch barouch_ (le Saint, béni soit-il!) qu'a
-_chahata_ lou _malach hammaveth_ qu'avié _chahata_ lou _chohet_,
-qu'avié _chahata_ lou bioou qu'avié begu l'aïgo, qu'avié amoussa lou
-fio qu'avié brula la vergo, qu'avié pica lou chin qu'avié mourdu lou
-cat, qu'avié manja lou cabri qu'avié acheta moun pèro un escu, dous
-escus.--_Had gadya! Had gadya!_»
-
-[18] Nous dirons,--ce qui rend encore plus fort le raisonnement de
-M. G. Paris,--aucune version _d'aucun pays_. Pour un observateur
-superficiel, le conte provençal et le conte languedocien, que nous
-avons mentionnés ci-dessus, pourraient au premier abord paraître
-reproduire la forme hébraïque. Il n'y est pas, en effet, parlé de
-résistance des divers personnages: «Le loup vient qui voulait manger
-la chèvre», puis le chien «qui voulait mordre le loup», etc. Mais il y
-a là, certainement, une altération, ainsi que le montre l'introduction
-où l'on dit à la chèvre de sortir d'un champ de mil qu'elle mange.
-Evidemment, dans la forme primitive, on appelait le loup contre la
-chèvre, puis le chien contre le loup, etc. D'ailleurs,--et ceci est
-décisif,--la fin de ces deux contes, avec la série _lien_, _souris_,
-_chat_, les rattache précisément au groupe de contes qui s'éloigne le
-plus du chant juif et dont nous ferons connaître tout à l'heure une
-forme orientale.
-
-[19] L'introduction de ce conte indien se retrouve à peu près dans le
-conte espagnol, cité plus haut, où la petite fille veut faire arracher
-un arbre pour chercher un pois qui est tombé à côté.
-
-[20] Il y a ici, comme dans le conte portugais résume ci-dessus, une
-série préliminaire de personnages, avant la série ordinaire ou, du
-moins, avant l'une des deux séries ordinaires, et, chose curieuse,
-cette série préliminaire, dans le conte portugais,--juge, _roi_, qui
-doit faire marcher le juge, _reine_, qui doit se fâcher contre le
-roi, rat, qui doit ronger les jupes de la reine, chat, chien, puis
-_bâton_,--a beaucoup de rapport avec celle du conte indien. Ajoutons
-que l'introduction du conte portugais est analogue à celle du conte
-espagnol et, par suite, à celle du conte indien.
-
-[21] Dans un conte de l'île de Ceylan (_Orientalist_, 1885, p. 26),
-après une introduction analogue à celle des contes indiens, la série de
-personnages mis en scène est toute différente: Un oiseau a pondu deux
-œufs entre deux grosses pierres; les pierres s'étant rapprochées, il
-ne peut plus arriver à son nid. Alors il appelle à son aide un maçon;
-celui-ci ayant refusé de venir, l'oiseau dit à un sanglier d'aller
-dans le champ du maçon manger tout le grain; puis à un chasseur, de
-tirer le sanglier; à un éléphant, de tuer le chasseur; à un _katussâ_
-(sorte de petit lézard), de s'introduire, par la trompe de l'éléphant,
-jusque dans son cerveau (_sic_); à une poule des jungles, de manger
-le katussâ; à un chacal, de manger la poule. Le chacal se met à la
-poursuite de la poule, etc.
-
-[22] Un passage du Coran, que nous trouvons dans le _Magasin
-pittoresque_ (t. 46, 1878, p. 334), nous paraît un écho de cette fable
-indienne. Voici ce passage, que l'on peut ajouter aux rapprochements
-faits par M. Benfey (_Pantschatantra_, II, p. 373 seq.): «Quand Dieu
-eut fait la terre, elle vacillait de çà et de là, jusqu'à ce que
-Dieu eût mis les montagnes pour la tenir ferme. Alors les anges lui
-demandèrent: O Dieu, y a-t-il dans ta création quelque chose de plus
-fort que les montagnes? Et Dieu répondit: Le fer est plus fort que les
-montagnes, puisqu'il les fend.--Et, dans ta création, est-il quelque
-chose de plus fort que le fer?--Oui, le feu est plus fort que le
-fer, puisqu'il le fond.--Et est-il quelque chose de plus fort que le
-feu?--Oui, l'eau, car elle l'éteint.--Est-il quelque chose de plus fort
-que l'eau?--Oui, le vent, car il la soulève.--O notre soutien suprême,
-est-il dans ta création quelque chose de plus fort que le vent?--Oui,
-l'homme de bien qui fait la charité: s'il donne de sa main droite sans
-que sa gauche le sache, il surmonte toutes choses.»
-
-[23] Etait-ce bien une gazelle dans le texte original, et n'y aurait-il
-pas là une erreur de traduction?
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-XXXV
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-MARIE DE LA CHAUME DU BOIS
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-Il était une fois une femme qui avait deux filles: l'aînée servait dans
-une maison de la ville voisine; la plus jeune demeurait avec sa mère
-dans une chaumière isolée au milieu de la forêt.
-
-Un jour que cette dernière, qu'on appelait Marie de la Chaume du Bois,
-était seule, occupée à filer, elle entendit frapper à la porte; elle
-ouvrit et vit entrer un beau jeune homme habillé en chasseur, qui la
-pria de lui donner à boire, lui disant qu'il était le roi du pays. Il
-fut si frappé de la beauté de la jeune fille, que peu de jours après il
-revint à la chaumière pour demander sa main. La mère, qui n'aimait que
-sa fille aînée, aurait bien voulu la faire épouser au roi; elle n'osa
-pourtant pas s'opposer au mariage de la cadette, et les noces se firent
-en grande cérémonie.
-
-A quelque temps de là, le roi fut obligé de partir pour la guerre.
-Pendant son absence, la mère de la reine vint au château avec son autre
-fille. Celle-ci, qui enviait le bonheur de sa sœur et la haïssait
-mortellement, voulut profiter de l'occasion pour se venger. Elle se
-jeta un jour sur la reine, lui arracha d'abord les yeux, puis les
-dents, enfin lui coupa les mains et les pieds et la fit porter dans une
-forêt, où on l'abandonna. Comme elle ressemblait à sa sœur, elle se fit
-passer pour la reine.
-
-Cependant, la pauvre reine n'attendait plus que la mort. Tout à coup,
-un vieillard se trouva près d'elle et lui dit: «Madame, qui donc vous
-a abandonnée dans cette forêt?» La reine lui ayant raconté ce qui lui
-était arrivé: «Vous pouvez,» dit le vieillard, «faire trois souhaits;
-ils vous seront accordés.--Ah!» répondit la reine, «je voudrais bien
-ravoir mes yeux, mes dents, mes mains, et, s'il m'était permis de
-faire un souhait de plus, mes pieds aussi.»
-
-Le vieillard dit à un petit garçon qui était avec lui: «Prends ce rouet
-d'or, et va le vendre au château pour deux yeux.» Le petit garçon prit
-le rouet et s'en alla crier devant le château:
-
- «Au tour, au tour à filer!
- «Qui veut acheter mon tour à filer?»
-
-La fausse reine sortit au bruit et dit au petit garçon: «Combien
-vends-tu ton rouet?--Je le vends pour deux yeux.» Elle s'en alla
-demander conseil à sa mère. «Tu as mis les yeux de ta sœur dans une
-boîte», dit la vieille; «tu n'as qu'à les donner à cet enfant.» Le
-petit garçon prit les yeux et les rapporta au vieillard. Celui-ci ne
-les eut pas plus tôt remis à leur place, que la reine recouvra la vue.
-
-«Maintenant,» dit-elle, je voudrais bien ravoir mes dents.» Le
-vieillard donna une quenouille d'or au petit garçon et lui dit: «Va
-au château vendre cette quenouille pour des dents.» L'enfant prit la
-quenouille et s'en alla crier devant le château:
-
- «Quenouille, quenouille à filer!
- «Qui veut acheter ma quenouille?»
-
-«Ah!» pensa la fausse reine, «que cette quenouille irait bien avec
-le rouet d'or!» Elle descendit de sa chambre et dit au petit garçon:
-«Combien vends-tu ta quenouille?--Je la vends pour des dents.» Elle
-retourna trouver sa mère. «Tu as les dents de ta sœur», dit la vieille;
-«donne-les à cet enfant.» Le petit garçon rapporta les dents, et le
-vieillard les remit à la reine, si bien qu'il n'y parut plus. Ensuite
-il donna une bobine d'or à l'enfant. «Va au château,» lui dit-il,
-«vendre cette bobine pour deux mains.»
-
-La fausse reine acheta la bobine pour les deux mains de sa sœur. Il
-ne manquait plus à la reine que ses pieds. «On ne peut filer sans
-épinglette et sans mouilloir,» dit le vieillard à l'enfant; «va vendre
-cette épinglette et ce mouilloir d'or pour deux pieds.»
-
-La fausse reine, charmée d'avoir toutes ces belles choses à si bon
-marché, courut chercher les pieds de sa sœur, que l'enfant rapporta.
-La reine ne savait comment témoigner sa reconnaissance au vieillard.
-Celui-ci la conduisit derrière le jardin du château, lui dit de ne pas
-se montrer encore et disparut.
-
-Ce jour-là même, le roi revint de la guerre. En voyant la fausse reine,
-il crut que c'était sa femme; il la trouva changée, mais il supposa
-que c'était parce qu'elle avait eu du chagrin d'être restée longtemps
-sans le voir. Elle lui montra le rouet d'or, la quenouille et tout ce
-qu'elle avait acheté, puis ils descendirent ensemble au jardin.
-
-Tout à coup, on entendit frapper à la porte: c'était le vieux mendiant.
-La fausse reine voulait le chasser, mais le roi lui fit bon accueil et
-lui demanda s'il n'avait rien vu dans ses voyages qui méritât d'être
-raconté.
-
-«Sire,» dit le mendiant, «il n'y a pas longtemps, j'ai rencontré dans
-une forêt une dame à qui l'on avait arraché les yeux et les dents,
-coupé les pieds et les mains. C'était sa sœur qui l'avait traitée
-ainsi. J'ai envoyé à cette méchante sœur un petit garçon qui lui a
-vendu un rouet d'or pour ravoir les yeux, une quenouille d'or pour les
-dents, une bobine d'or pour les mains, une épinglette et un mouilloir
-d'or pour les pieds. Si vous voulez, sire, en savoir davantage, vous
-trouverez là-bas, au bout du jardin, une femme qui vous dira le reste.»
-
-Le roi suivit le mendiant et fut bien surpris et bien joyeux en
-reconnaissant sa femme. Il la ramena au château; puis il ordonna
-d'enchaîner la mère et la sœur de la reine et de les jeter aux bêtes.
-
-
-REMARQUES
-
- Notre conte présente la plus frappante ressemblance avec un conte
- tchèque de Bohême (Wenzig, p. 45). Ce dernier n'a de vraiment
- différent que le dénouement, où c'est le rouet d'or qui, mis en
- mouvement par la fausse princesse, en présence du prince, se met
- à parler et révèle le crime. Ajoutons que, dans ce conte tchèque,
- les dents n'ayant pas été arrachées à la princesse, le petit garçon
- ne va vendre au château que trois objets: un rouet d'or, un fuseau
- d'or et une quenouille d'or.
-
- Le même thème se trouve traité d'une façon plus ou moins
- particulière dans plusieurs autres contes.
-
- Dans un conte sicilien (Pitrè, nº 62), une jeune fille doit épouser
- un roi; sa tante, qui s'est offerte à la conduire dans le pays
- du fiancé, lui substitue sa propre fille et l'abandonne dans une
- grotte après lui avoir arraché les yeux. Passe un vieillard, qui
- accourt aux cris de la jeune fille. Celle-ci l'envoie sous le
- balcon du roi avec deux corbeilles pleines de roses magnifiques
- qui, par suite d'un don à elle fait, tombent de ses lèvres quand
- elle parle, et lui dit de crier qu'il les vend pour des yeux. Elle
- rentre ainsi en possession de ses yeux, recouvre la vue et finit
- par se faire reconnaître du roi son fiancé.
-
- Dans un conte italien du Montferrat (Comparetti, nº 25), une jeune
- fille a reçu divers dons d'un serpent reconnaissant, et un roi veut
- l'épouser. Les sœurs de la jeune fille, jalouses de son bonheur,
- lui coupent les mains et lui arrachent les yeux, et l'une d'elles
- se fait passer, auprès du roi, pour sa fiancée. La jeune fille
- est recueillie par de braves gens. Un jour, au milieu de l'hiver,
- le serpent vient lui dire que la reine, qui est enceinte, a envie
- de figues. D'après les indications du serpent, la jeune fille dit
- à l'homme chez qui elle demeure où il en pourra trouver, et elle
- l'envoie au palais en vendre pour des yeux; puis un autre jour, des
- pêches pour des mains. Elle se fait enfin reconnaître par le prince.
-
- En Italie encore, nous trouvons un conte toscan du même genre
- (Gubernatis, _Novelline di S. Stefano_, nº 13). Le voici dans
- ses traits essentiels: La belle-mère d'une jeune reine hait
- mortellement sa bru. Pendant l'absence du roi, elle ordonne à
- deux de ses serviteurs de conduire la reine dans un bois et de
- la tuer. Emus de ses larmes, les serviteurs se contentent de lui
- arracher les yeux pour les porter à la reine-mère comme preuve de
- l'exécution de ses ordres. La jeune femme est recueillie par un
- vieillard. Ayant reçu d'un serpent trois objets merveilleux, elle
- se fait conduire, le visage voilé, devant le palais de son mari,
- et met en vente le premier objet pour un œil, puis le second aussi
- pour un œil; pour prix du troisième objet, elle demande (comme dans
- l'_Oiseau bleu_ de Mme d'Aulnoy, et dans les autres contes de ce
- type, Grimm, nº 88, etc.) la permission de passer la nuit dans la
- chambre voisine de celle du roi, et se fait ainsi reconnaître de
- son mari.
-
- Dans un conte catalan (_Rondallayre_, t. III, p. 114), les yeux
- de la vraie fiancée d'un roi, fille d'un charbonnier, lui sont
- arrachés par une jeune fille, envieuse de son bonheur. C'est encore
- un serpent reconnaissant qui vient à son secours; il donne à sa
- bienfaitrice une pomme magnifique qu'elle devra aller vendre à la
- nouvelle reine pour «des yeux de chrétienne». La fausse reine la
- trompe et lui donne des yeux de chat; mais ensuite, en échange
- d'une poire qui vient également du serpent, la vraie reine rentre
- en possession de ses yeux.--Comparer un conte recueilli chez les
- Espagnols du Chili (_Biblioteca de las Tradiciones populares
- españolas_, t. I, p. 137).
-
- Dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 28), une jeune reine
- se met en route, accompagnée de sa nourrice et de sa sœur de lait,
- pour aller célébrer ses noces dans le pays de son fiancé. Mourant
- de soif pendant le voyage,--sa nourrice ne lui a fait manger tout
- le temps que d'une pâtisserie extrêmement salée,--elle supplie sa
- nourrice de lui donner à boire. Cette méchante femme lui dit que
- dans ce pays l'eau est si chère, que chaque gorgée se paie au prix
- d'un œil. La reine, pour avoir à boire, s'arrache d'abord un œil,
- puis l'autre[24]. Alors la nourrice l'abandonne et fait passer sa
- propre fille pour la reine. Cette dernière est recueillie par une
- vieille femme charitable. Or, la vraie reine avait ce don, que des
- roses s'échappaient de sa bouche toutes les fois qu'elle souriait.
- Elle envoie la bonne vieille au palais vendre de ces roses pour
- des yeux. (Ici, par suite d'une altération évidente, les yeux de
- chienne qu'on lui donne lui font recouvrer la vue.)
-
- Citons encore un conte russe analysé par M. de Gubernatis
- (_Zoological Mythology_, I, p. 218): La servante de la fiancée d'un
- tzar endort sa maîtresse et lui arrache les yeux; puis elle se
- substitue à elle et épouse le tzar. La jeune fille est recueillie
- par un vieux berger. Pendant la nuit, elle fait, quoique aveugle,
- une couronne de tzar et envoie le vieillard au palais la vendre
- pour un œil; le lendemain, elle recouvre de la même manière son
- second œil.
-
-
- On peut enfin rapprocher de ces différents récits un passage d'un
- conte roumain de Transylvanie (dans la revue _Ausland_, 1856, p.
- 2122): Par suite de la trahison de sa mère, le héros Frounsé-Werdyé
- a été tué et haché en mille morceaux par un dragon. La «Sainte Mère
- Dimanche», protectrice de Frounsé, rassemble tous ces morceaux et
- le ressuscite; mais il manque les yeux, que le dragon a gardés.
- La «Sainte Mère Dimanche» prend un violon, se déguise en musicien
- et se rend au château du dragon. Justement celui-ci célèbre ses
- noces avec la mère de Frounsé; il appelle le prétendu musicien pour
- qu'il les fasse danser. A peine la «Sainte Mère Dimanche» a-t-elle
- commencé à jouer, qu'une corde de son violon casse. Elle dit
- qu'elle ne peut raccommoder cette corde qu'au moyen d'yeux d'homme.
- «Donne-lui un œil de mon fils,» dit la mère de Frounsé au dragon.
- Une seconde corde casse, et la «Sainte Mère Dimanche» obtient de la
- même façon le second œil.--Comparer la fin d'un conte grec moderne
- de même type que ce conte roumain (Hahn, nº 24).
-
- * * * * *
-
- Chez les Kabyles, on a recueilli un conte qui, malgré nombre
- d'altérations, se rapproche des contes analysés plus haut, et,
- en particulier, du conte grec moderne. Dans ce conte kabyle (J.
- Rivière, p. 51), une jeune fille qui a divers dons, entre autres (à
- peu près comme l'héroïne du conte grec et celle du conte sicilien
- nº 62 de la collection Pitrè) le don de semer des fleurs sous ses
- pas, se prépare à se mettre en route pour le pays de son fiancé. Au
- moment du départ, sa marâtre lui donne un petit pain dans lequel
- elle a mis beaucoup de sel (toujours comme dans le conte grec).
- Quand la jeune fille a mangé, elle demande à boire. «Laisse-moi
- t'arracher un œil,» lui dit la fille de sa marâtre, «et je te
- donnerai à boire.» Elle se laisse arracher successivement les deux
- yeux, et la marâtre emmène sa fille à la place de l'aveugle; mais
- la fraude est bientôt reconnue, car la fausse fiancée n'a aucun des
- dons de la véritable. Des corbeaux rendent la vue à celle-ci, et,
- plus tard, après des aventures assez confuses, elle est reconnue
- pour ce qu'elle est réellement.
-
-
-NOTES:
-
-[24] Dans un conte sicilien, tout différent (Pitrè, _Nuovo Saggio_,
-nº 6), deux méchantes sœurs, jalouses de la beauté de leur cadette,
-mettent quantité de sel dans un plat qu'elles font manger à cette
-dernière, et la jeune fille, mourant de soif, est obligée de se laisser
-arracher les yeux pour avoir à boire. Des fées lui rendent la vue.
-
-
-
-
-XXXVI
-
-JEAN & PIERRE
-
-
-Il était une fois une pauvre femme qui avait deux fils, Jean et Pierre.
-Pierre, voyant sa mère dans la misère, alla se mettre au service
-d'un laboureur. «Combien demandes-tu?» lui dit le laboureur.--«Cent
-écus,» répondit Pierre.--«Tu les auras; mais voici mes conditions: à
-la première dispute, celui de nous deux qui se fâchera aura les reins
-cassés.--Maître, je ne me fâche jamais.»
-
-A peine s'était-il passé huit jours que Pierre eut une discussion
-avec son maître; il se fâcha, et le laboureur lui cassa les reins.
-Il s'en retourna chez sa mère et raconta à son frère Jean ce qui
-lui était arrivé. Jean se fit indiquer la maison du laboureur et
-s'offrit à le servir, sans dire qu'il était frère de Pierre. «Combien
-veux-tu?--Maître, vous me donnerez cent écus.--Tu les auras; mais
-voici mes conditions: à la première dispute, celui de nous deux qui se
-fâchera aura les reins cassés.--Maître, je ne me fâche jamais.»
-
-Le lendemain, le maître envoya Jean conduire au marché un chariot de
-grain attelé de quatre chevaux. Jean vendit le chariot et les quatre
-chevaux et porta l'argent à son frère. Quand il rentra chez son maître,
-celui-ci lui dit: «Qu'as-tu fait du chariot et des chevaux?--Maître,»
-répondit Jean, «je les ai vendus à un homme que j'ai rencontré sur la
-route.--Et l'argent?--L'argent, je l'ai porté à mon frère, à qui vous
-avez cassé les reins.--Tu veux donc me ruiner?--Maître, est-ce que vous
-vous fâchez?--Je ne me fâche pas pour si peu.--Vous savez que celui
-qui se fâchera aura les reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du tout.»
-
-Le jour suivant, le maître dit à sa femme: «Je vais envoyer Jean
-chercher le plus gros chêne de la forêt; il ne pourra pas le rapporter,
-et, quand je lui ferai des reproches, il se mettra en colère.» Jean
-partit avec un chariot à quatre chevaux, vendit tout l'équipage
-comme la première fois, puis revint à la maison. «Eh bien!» lui
-dit le laboureur, «où est le chariot?--Le chariot? je l'ai laissé
-dans la forêt: je n'ai pu l'en faire sortir.--Oh! tu nous ruineras,
-tu nous ruineras!» La femme criait encore plus haut: «Tu nous
-ruineras!»--«Maître,» dit Jean, «est-ce que vous vous fâchez?--Je ne me
-fâche pas pour si peu.--Vous savez que celui qui se fâchera aura les
-reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du tout.»
-
-Un autre jour, tandis que Jean battait en grange, le laboureur et sa
-femme allèrent déjeuner sans l'appeler. Jean ne fit pas semblant de
-s'en apercevoir; il alla vendre le blé qu'il avait battu, fit un bon
-déjeuner à l'auberge et revint à la maison. «Jean,» dit le maître,
-«qu'as-tu fait du grain?--Vous ne m'avez pas appelé pour déjeuner; j'ai
-été vendre le grain et j'ai déjeuné avec l'argent.--Tu nous ruineras,
-Jean, tu nous ruineras!--Maître, est-ce que vous vous fâchez?--Je ne me
-fâche pas pour si peu.--Vous savez que celui qui se fâchera aura les
-reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du tout.»
-
-La femme du laboureur dit à son mari: «Envoyons-le mener les petits
-porcs au pâturage: l'ogre le mangera et nous serons débarrassés de lui.»
-
-Jean partit donc avec le troupeau, et, arrivé près de la maison de
-l'ogre, il y entra. Il tenait un moineau dans sa main. «Tu ne monterais
-pas si haut que ce petit oiseau?» dit-il en le montrant à l'ogre.--«Oh!
-non,» dit l'ogre.--«J'ai faim,» reprit Jean.--«Moi aussi. Qu'est-ce que
-nous allons faire pour déjeuner?--Si nous faisions de la bouillie?» dit
-Jean.
-
-La bouillie faite, ils se mirent à table. Jean, qui s'était attaché
-sur l'estomac une grande poche, y faisait entrer une bonne partie de
-sa bouillie, tandis que l'ogre avalait tout. Quand la poche de Jean
-fut pleine, il la fendit d'un coup de couteau, et toute la bouillie
-se répandit; puis il recommença à manger. «Tiens!» dit l'ogre, «je
-voudrais bien pouvoir me soulager comme toi. Fends-moi donc aussi
-l'estomac.» Jean ne se le fit pas dire deux fois, et il lui fendit si
-bien l'estomac, que l'ogre en mourut.
-
-Cela fait, Jean retourna près de ses cochons, et, après leur avoir
-coupé à tous la queue, il les alla vendre; ensuite il enfonça les
-queues dans la vase d'un marais et revint chez son maître. «Où sont
-les cochons?» lui demanda le maître.--«Ils sont tombés dans un
-marécage.--Eh bien! il faut les en tirer.--Maître, il n'y a pas moyen
-d'y entrer.» Le maître alla pourtant voir ce qu'il en était; mais quand
-il voulut retirer un des cochons par la queue, la queue lui resta dans
-la main, et il tomba à la renverse dans la bourbe. «Tu nous ruineras,
-Jean, tu nous ruineras!--Maître, est-ce que vous vous fâchez?--Je ne me
-fâche pas pour si peu.--Vous savez que celui qui se fâchera aura les
-reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du tout.»
-
-La femme dit à son mari: «Il faut l'envoyer mener les oies au
-pâturage.» Jean partit avec les oies. Le soir, il en manquait deux
-ou trois qu'il avait vendues. «Jean,» dit le laboureur, «il manque
-des oies.--Maître, je n'en suis pas cause: c'est une bête qui les a
-mangées.--Tu nous ruineras, Jean, tu nous ruineras!--Maître, est-ce
-que vous vous fâchez?--Je ne me fâche pas pour si peu.--Vous savez que
-celui qui se fâchera aura les reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du
-tout.»
-
-«Voilà un singulier domestique,» dit le lendemain la femme; «il va nous
-ruiner. J'irai me cacher dans un buisson pour voir ce qu'il fait des
-oies.» Jean avait entendu ce qu'elle disait; avant de partir pour le
-pâturage, il dit au laboureur: «Maître, je prends votre fusil; si la
-bête vient, je la tuerai.» Quand il vit la femme dans le buisson, il
-fit feu sur elle et la tua. Le soir, il ramena les oies à la maison.
-«Maître», dit-il, «comptez, il n'en manque pas une; j'ai tué la bête
-qui les mangeait.--Ah! malheureux! tu as tué ma femme!--Je n'en sais
-rien; toujours est-il que j'ai tué une grosse bête. Mais vous, est-ce
-que vous vous fâchez?--Ah! certes oui! je me fâche!» Là-dessus, Jean
-lui cassa les reins; puis il revint chez lui, et moi aussi.
-
-
-REMARQUES
-
- Le thème principal de ce conte,--la convention entre le maître et
- son valet,--se retrouve sous une forme plus ou moins ressemblante
- dans des contes recueillis en Bretagne (F.-M. Luzel, 5e rapport,
- p. 29, et _Mélusine_, 1877, col. 465), en Picardie (Carnoy, p.
- 316), dans le pays basque (Webster, p. 6 et p. 11), en Espagne
- (_Biblioteca de las Tradiciones populares españolas_, t. IV, p.
- 139), en Corse (Ortoli, p. 203), dans diverses parties de l'Italie
- (_Jahrbuch für romanische und englische Literatur_, t. VIII, p.
- 246, et _Propugnatore_, t. IX, 2e partie, 1876, p. 256), dans le
- Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 223), en Allemagne (Prœhle, II,
- nº 16), chez les Lithuaniens (Schleicher, p. 45), chez les Slaves
- de Moravie (Wenzig, p. 5), en Valachie (Schott, nº 23, p. 229),
- chez les Grecs d'Epire (Hahn, nº 11 et nº 34, p. 222), en Irlande
- (Kennedy, II, p. 74; _Royal Hibernian Tales_, p. 51), en Ecosse
- (Campbell, nº 45), et, d'après M. R. Kœhler (_Mélusine_, _loc.
- cit._, col. 473), en Danemark et en Norwège.
-
- Dans presque tous ces contes, la condition qui doit être observée
- par les deux parties, c'est, comme dans notre conte, de ne point se
- fâcher;--dans quelques-uns (conte écossais, premier conte basque,
- second conte grec), il faut ne pas manifester de regrets au sujet
- de l'engagement;--enfin, dans le second conte basque, il est dit
- simplement que le valet s'engage à faire tout ce que son maître lui
- ordonnera.
-
- Quant à la punition de celui qui aura manqué à la convention,
- c'est, dans le plus grand nombre des contes, de se voir enlever
- par l'autre une ou plusieurs lanières dans le dos, «un ruban de
- peau rouge depuis le sommet de la tête jusqu'aux talons,» dit un
- des contes bretons. Dans le premier des deux contes italiens, il
- doit être écorché vif; dans le conte de la Moravie, il doit perdre
- le nez; dans le conte picard, une oreille; dans les contes corse,
- tyrolien et allemand, les deux oreilles.
-
-
- Ajoutons que, dans plusieurs de ces contes (conte écossais, second
- conte breton, contes tyrolien, valaque, second conte grec), le
- héros n'a pas, comme le nôtre, de frère qui, avant lui, ait mal
- réussi dans l'entreprise.--Dans tous les autres contes européens,
- il y a trois frères; nous n'en avons rencontré deux que dans le
- premier conte breton.
-
-
- Parmi les mauvais tours que Jean joue à son maître pour le fâcher,
- l'histoire des queues de cochon, fichées dans le marais, figure
- dans le second conte breton, le conte picard, le conte corse,
- les deux contes basques, le conte allemand de la collection
- Prœhle (où ce sont des queues de vache), et, d'après M. Kœhler
- (_Jahrb. für rom. und engl. Lit._, VIII, p. 251), dans un conte
- norwégien.--Elle se retrouve dans plusieurs contes qui n'ont pas
- le cadre du nôtre et qui se composent simplement d'aventures de
- voleurs ou d'adroits fripons, par exemple, dans un conte piémontais
- (Gubernatis, _Zoological Mythology_, I, p. 234), un conte sicilien
- (Gonzenbach, nº 37, p. 254), un conte portugais (Braga, nº 77), un
- conte islandais (Arnason, p. 552), un conte allemand (Prœhle, I,
- nº 49), et un conte russe (Gubernatis, _loc. cit._). Dans le conte
- allemand, c'est une queue de bœuf que le voleur plante dans le
- marais; dans le conte russe, une queue de cheval.
-
-
- Le conte slave de Moravie a, comme le conte lorrain, un épisode où
- le valet, voyant ses maîtres déjeuner sans l'appeler, va vendre un
- sac de grain qu'il vient de battre et fait un bon déjeuner avec
- l'argent.--Dans le conte tyrolien, le maître lui ayant dit d'aller
- travailler au lieu de dîner, le valet vend deux vaches et s'en va
- dîner à l'auberge.--Dans le conte picard, où le seigneur dit à Jean
- le Malin qu'il ne lui fera pas donner à déjeuner, Jean va vendre
- tous les bœufs et tous les cochons de son maître, de sorte qu'il a
- de quoi faire bonne chère.
-
- * * * * *
-
- L'épisode de l'ogre ne se rencontre que dans cinq des contes
- mentionnés ci-dessus, le conte écossais, le premier conte italien,
- les deux contes basques et le conte espagnol. (Dans ce dernier,
- l'ogre est remplacé par un ours.) En réalité, c'est un thème tout
- à fait indépendant du thème principal et qui s'y trouve intercalé.
- Nous avons déjà fait connaissance avec ce thème dans le conte nº
- 25 de notre collection, _le Cordonnier et les Voleurs_. Le moineau
- que Jean montre à l'ogre est évidemment un souvenir obscurci
- de l'oiseau que le cordonnier lance en l'air comme si c'était
- une pierre, pour donner aux voleurs une haute idée de sa force.
- D'ailleurs, cet épisode se trouve sous une forme bien plus complète
- et bien mieux conservée dans le conte italien, dans le premier
- conte basque et dans le conte espagnol: nous y retrouvons à peu
- près tous les traits qui figurent dans les contes du type de notre
- conte _le Cordonnier et les Voleurs_.--Dans le conte écossais, au
- lieu d'être intercalé dans le thème principal, cet épisode lui est
- simplement juxtaposé. Après avoir réussi à fâcher son maître et lui
- avoir taillé dans le dos une lanière de peau, le héros entre au
- service d'un géant, etc.
-
-
- L'épisode en question présente, dans ce dernier conte, un trait qui
- le rapproche tout à fait du conte lorrain: Mac-a-Rusgaich et son
- maître le géant se portent réciproquement un défi à qui mangera
- le plus. Mac-a-Rusgaich s'attache sur la poitrine un sac de cuir
- où il fait entrer la plus grande partie de ce qu'il doit manger,
- et enfin il fend ce sac en disant qu'une telle bedaine l'empêche
- de se baisser. Le géant veut l'imiter et il meurt.--Dans le conte
- espagnol, cet épisode s'enchaîne avec un autre épisode dans lequel
- l'ours et Pedro se défient à la course. Pedro, qui a de l'avance
- sur l'ours, passe auprès de lavandières; il les prie de lui prêter
- un couteau, il fend le sac caché sous sa chemise, et toute la
- bouillie se répand; puis il se remet à courir. L'ours étant arrivé
- près des lavandières, leur demande si elles ont vu passer un homme.
- «Oui, et il s'est ouvert le ventre avec le couteau que nous lui
- avons prêté.--Prêtez-le moi aussi,» dit l'ours, «je courrai mieux.»
- Et il se tue. (Comparer le conte sicilien nº 83 de la collection
- Pitrè.)--Dans le premier des deux contes basques mentionnés
- plus haut, le héros, en s'enfuyant de chez le _tartaro_ (ogre),
- fait semblant de s'ouvrir le ventre et jette sur la route les
- entrailles d'un cochon qu'il tenait cachées, afin de faire croire
- au tartaro que c'est là un moyen de devenir plus agile. Il en est
- de même dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 111) et
- dans un conte portugais (Braga, nº 77).
-
- Nous ferons remarquer que ce trait se rencontre encore dans un
- autre conte de Montiers, variante de notre nº 1. Dans cette
- variante, Jean-sans-Peur, Jean-de-l'Ours et Tord-Chêne arrivent
- chez un ogre, pendant l'absence de celui-ci. Quand il rentre, les
- trois compagnons, sans se déconcerter, lui disent qu'ils ont faim.
- La femme de l'ogre prépare des grimées[25], et l'on se met à table.
- Les trois compagnons se sont attaché des poches sur l'estomac, et
- ils y introduisent les grimées. L'ogre, croyant qu'ils avalent
- tout, ne veut pas avoir le dessous, et il mange tant qu'il en
- meurt.--Plusieurs contes du type de notre nº 25, _le Cordonnier et
- les Voleurs_, présentent un passage analogue. Ainsi, dans un conte
- suédois (Cavallius, p. 7), dans un conte norwégien (Asbjœrnsen, I,
- nº 6), c'est absolument le trait de _Jean et Pierre_: trompé par la
- même ruse, le géant veut aussi se soulager en s'ouvrant l'estomac,
- et il se tue. Comparer un conte suisse (Sutermeister, nº 41), un
- conte sicilien (Gonzenbach, nº 41), et aussi un conte gascon de la
- collection Cénac-Moncaut (p. 90).
-
- Notons encore un passage d'un livre populaire anglais du siècle
- dernier, _Jack le Tueur de géants_, déjà cité dans les remarques
- de notre nº 25 (I, p. 261): Jack, déjeunant avec le géant, attache
- sous ses vêtements un grand sac de cuir et y jette, sans être
- aperçu, tout le pudding qui lui est servi. Ensuite il dit au géant
- qu'il va lui faire voir un tour d'adresse. D'un coup de couteau il
- fend le sac de cuir, et tout le pudding tombe à terre. Le géant se
- croit obligé de faire comme Jack, et il se tue.
-
- * * * * *
-
- Le dernier épisode de notre conte,--celui de la femme tuée,--a subi
- une altération. Dans les autres contes où il existe, voici comment
- il se présente: L'année du valet doit se terminer au premier chant
- du coucou. Pour se débarrasser de lui plus vite, la femme du maître
- grimpe sur un arbre et imite le coucou; le valet tire sur le
- prétendu oiseau et le tue. Voir, parmi les contes mentionnés plus
- haut, le premier conte breton, le conte corse, le conte espagnol,
- le conte tyrolien, le conte allemand, le conte slave de Moravie,
- le second conte grec, le second conte irlandais, et, d'après M.
- Kœhler, le conte danois et le conte norwégien.--Il faut ajouter
- enfin un passage d'un conte sicilien d'un autre type, que nous
- avons déjà eu occasion de citer à propos de l'épisode des queues de
- cochon (Gonzenbach, nº 37, p. 254).
-
- * * * * *
-
- En Orient, nous rencontrons d'abord cet épisode des queues dans
- un conte recueilli par M. Radloff (t. IV, p. 282) chez les tribus
- tartares de la Sibérie méridionale, riveraines de la Tobol, tribus
- chez lesquelles des contes sont venus du sud avec l'islamisme,
- ainsi que nous l'avons montré dans les remarques de notre nº 32,
- _Chatte blanche_ (II, p. 17): Un fripon propose à un laboureur de
- conduire sa charrue. Pendant que le laboureur va lui chercher à
- manger, il dételle le bœuf, lui coupe la queue et le fait emmener
- par un compère; puis il fiche la queue en terre, et, quand il voit
- revenir le laboureur, il la tire de toutes ses forces, si bien
- qu'il tombe à la renverse. Le laboureur étant accouru, le fripon
- lui dit que le bœuf s'est tout à coup enfoncé dans la terre et
- qu'en essayant de le retenir, la queue lui est restée dans la
- main[26].
-
-
- Pour l'ensemble, on peut rapprocher de notre conte et de ses
- pendants européens un conte recueilli chez les Afghans du Bannu
- (Thorburn, p. 199). Nous en reproduirons l'abrégé tout à fait
- écourté qu'en donne l'auteur anglais: Un jeune homme un peu simple
- entre au service d'un maître aux conditions suivantes: le maître
- doit lui fournir une charrue et une paire de bœufs, et le serviteur
- doit tous les jours semer une corbeille de grain et aller chercher
- un panier de bois de chauffage et la nourriture de la famille;
- celui des deux qui ne tiendra pas son engagement doit perdre le
- nez. Dès le premier jour, le serviteur ne peut faire sa besogne,
- et le maître lui coupe le nez. Il retourne chez lui et raconte sa
- mésaventure à son frère, qui entre au service du même maître aux
- mêmes conditions. Ce second serviteur, arrivé aux champs, répand
- tout le grain par terre, tue un des bœufs et brise la charrue,
- et, rentré à la maison, il dit au maître qu'il a rempli ses
- engagements. Il en fait autant le second jour. Le troisième jour,
- le maître ne peut lui fournir ni grain, ni charrue, ni bœufs, et
- perd son nez.
-
- Autant qu'on en peut juger par cet abrégé, le conte afghan est
- extrêmement altéré. On a recueilli, dans l'Asie Centrale, chez les
- peuplades _sarikoli_, une forme meilleure de ce thème (_Journal of
- the Asiatic Society of Bengal_, t. 45, 1876, p. 182): Un homme,
- en mourant, dit à ses trois fils de ne point aller dans certain
- moulin: il y a là un vieillard borgne qui mange les gens. Le père
- une fois mort, l'aîné s'en va au moulin. Le vieillard lui dit
- qu'il le recevra comme son fils. Il le charge de nettoyer l'étable
- de son âne. «Mais,» ajoute-t-il, «j'ai une habitude. Si tu te
- fâches, je t'arracherai les yeux; si c'est moi qui me fâche, tu
- me les arracheras.--Bien,» dit le jeune homme. Au bout de la
- journée, il n'a pas encore fini d'enlever le fumier. Impatienté,
- il rentre au moulin et jette son outil par terre. «Tu es fâché?»
- dit le vieillard.--«Comment ne serais-je pas fâché? Tu m'as tué de
- travail.» Le vieillard se lève et lui arrache les yeux.--Quelque
- temps après arrive le second fils. Après qu'il a nettoyé l'étable,
- le vieillard lui dit d'aller le lendemain chercher du bois à la
- forêt, et il dit à son âne: «Quand il te chargera, couche-toi.»
- C'est ce que fait l'âne. Le jeune homme, voyant que l'âne ne veut
- pas se lever, tire son couteau et lui coupe une oreille. Alors
- l'âne se montre docile. Quand le vieillard voit l'oreille coupée,
- il demande au jeune homme pourquoi il a agi ainsi. «Oh! père,» dit
- le jeune homme, «est-ce que tu es fâché?--Oui,» dit le vieillard.
- Le jeune homme se jette sur lui et lui arrache les yeux, et le
- vieillard meurt.
-
- Dans l'Inde, nous avons découvert une autre forme, plus complète.
- C'est un conte qui, paraît-il, est un des plus populaires parmi
- les mahométans du pays. Il a été publié en 1870 dans la _Calcutta
- Review_ (t. LI, p. 126). Le voici:
-
- «Il y avait une fois deux frères, Halálzádah et Harámzádah. Dans
- le même pays habitait un Qázi (sorte de magistrat, de juge).
- Halálzádah alla trouver ce Qázi pour entrer à son service. Le Qázi
- lui dit: «Si vous entrez à mon service, ce sera à la condition que,
- si vous me quittez, je vous couperai le nez et les oreilles, et, si
- je vous renvoie, vous m'en ferez autant. Quant à votre nourriture,
- vous en aurez par jour plein une feuille.» Halálzádah accepta
- ces conditions. Chaque jour, le Qázy l'envoyait faire paître les
- vaches et les chèvres, et il lui donnait de la nourriture plein une
- feuille de tamarin. Cela ne faisait guère l'affaire de Halálzádah,
- et il dit au Qázi qu'il ne pouvait travailler l'estomac vide. Le
- Qázi lui répondit tout simplement que, s'il n'était pas content, il
- pouvait s'en aller. A la fin, Halálzádah, ayant dépensé tout son
- argent et se voyant au moment de mourir de faim, demanda son congé.
- Sur quoi le Qázi lui coupa le nez et les oreilles, et l'autre s'en
- alla.
-
- «Son frère, Harámzádah, le voyant dans ce triste état, lui demanda
- ce qui lui était arrivé, et, ayant appris la façon d'agir du Qázi,
- il demanda à Halálzádah de lui montrer où il demeurait. Il se
- rendit chez le Qázi et s'engagea à son service aux mêmes conditions
- que son frère. Le Qázi lui donna les vaches et les chèvres à mener
- paître. Harámzádah les conduisit aux champs; de retour au logis,
- il alla prendre dans le jardin une feuille de bananier, et, la
- présentant au Qázi, il lui demanda son dîner. Le Qázi fut bien
- obligé de lui remplir sa feuille de bananier. Harámzádah s'en fut
- encore avec le troupeau au pâturage; il tua une des chèvres, invita
- ses amis et fit avec eux un festin, puis il ramena à la maison le
- reste du troupeau.
-
- «Le lendemain matin, Harámzádah mena de nouveau paître le
- troupeau; cette fois, il vendit une douzaine de chèvres et quatre
- vaches; puis, courant à la maison, il dit au Qázi: «Dieu est
- miséricordieux! Il vient de me sauver la vie!--Comment cela?» dit
- le Qázi.--«Il est venu des loups qui ont emporté douze chèvres et
- quatre vaches, et je n'ai pu leur échapper qu'en grimpant sur un
- arbre.» Le Qázi l'accabla d'injures et lui demanda de quel côté
- il avait mené paître le troupeau. «Du côté du couchant,» répondit
- l'autre. Le Qázi lui ordonna de le conduire désormais du côté du
- nord. Harámzádah, en attendant, s'en fut au jardin cueillir une
- feuille de bananier, se la fit remplir, et, après avoir mangé
- tout son soûl, donna le reste aux mendiants. Puis il conduisit le
- troupeau du côté du nord.
-
- «Cette fois, il vendit tout le troupeau et courut trouver son
- maître. «Hé! Qázi! hé! Qázi! voilà un bel ordre que vous m'avez
- donné de conduire le troupeau du côté du nord!--Qu'est-il arrivé?»
- dit le Qázi.--«Une bande de tigres a emporté tout le troupeau,
- et je ne me suis sauvé qu'en me cachant dans une caverne de la
- montagne.»
-
- «Le jour suivant, le Qázi dit à Harámzádah d'aller promener son
- cheval. Harámzádah partit avec le cheval, et, ayant rencontré en
- chemin un marchand de chevaux, il lui vendit la bête sous cette
- condition qu'il garderait la queue; il coupa donc la queue du
- cheval, et, de retour à la maison, il l'enfonça dans un trou de rat
- qui se trouvait dans un coin de l'écurie, et battit la terre tout
- autour pour qu'elle tint bien. Puis il alla se faire remplir par le
- Qázi sa feuille de bananier.
-
- «Le lendemain matin, Harámzádah courut trouver le Qázi en poussant
- les hauts cris: «O Qázi! venez dans l'écurie voir le malheur qui
- vient d'arriver! les rats sont en train d'emporter le cheval; il
- n'y a plus que la moitié de la queue qui soit encore hors de leur
- trou. Hâtez-vous, hâtez-vous!» Le Qázi courut à l'écurie et se mit
- à tirer, tirer la queue, jusqu'à ce qu'elle sortît du trou, mais
- point de cheval avec. Harámzádah dit que les rats devaient avoir
- mangé le reste.»
-
- Bref, continue la _Calcutta Review_, le Qázi est complètement
- ruiné, et, qui pis est, sa famille est déshonorée par Harámzádah,
- qui finalement s'en va avec son congé et aussi avec le nez et les
- oreilles de son maître.
-
- Enfin, dans l'île de Ceylan, ce même thème se retrouve, mais sous
- une forme altérée (_Orientalist_, juin 1884, p. 131): Un _gamarâla_
- (sorte de seigneur de village) a pris tellement en horreur une
- certaine exclamation de surprise, très commune dans le pays, que,
- toutes les fois qu'il l'entend, il se jette sur le malheureux qui
- l'a laissée échapper, et lui coupe le nez. L'aîné de deux frères,
- étant entré au service de ce gamarâla, se voit ainsi traité. Revenu
- à la maison, il raconte son aventure à son frère, nommé Hokkâ, qui
- se promet de le venger. Hokkâ s'engage donc comme serviteur chez le
- gamarâla, et lui joue tant de mauvais tours, en interprétant ses
- ordres de travers, que le gamarâla, s'apercevant enfin qu'il n'a
- pas affaire à un imbécile, mais à un fin matois, laisse échapper
- lui-même la fameuse exclamation. Alors le jeune homme saute sur lui
- et lui coupe le nez.--Il est inutile d'entrer dans les détails, les
- mauvais tours joués par le héros n'ayant aucun rapport avec ceux
- des contes que nous avons étudiés.
-
-
-NOTES:
-
-[25] _Grimées_, ailleurs _grumelets_ (comparer le mot _grumeaux_).
-C'est un mets du pays, composé d'un mélange de farine et d'œufs, cuit
-dans du lait.
-
-[26] Chose à noter, ce même conte tartare, dont le cadre n'est
-nullement celui du conte lorrain, renferme encore un épisode qui fait
-partie de certains contes européens du type de _Jean et Pierre_. Après
-avoir été hébergé par un brave homme, le fripon du conte tartare donne
-sa coiffure à un compère et s'en va tête nue remercier son hôte, qui
-travaille aux champs à peu de distance de sa maison. Celui-ci lui ayant
-demandé pourquoi il n'a rien sur la tête, le fripon lui dit: «C'est
-parce que votre femme m'a retenu ma coiffure pour se payer de m'avoir
-hébergé.» L'hôte, très fâché contre sa femme, dit au fripon d'aller lui
-réclamer sa coiffure: «Si elle s'obstine à la garder,» ajoute-t-il,
-«je lui crierai de la rendre.» Arrivé à la maison, le fripon dit à la
-femme que l'hôte lui a donné sa fille, et il se met en mesure d'emmener
-celle-ci. La mère faisant résistance, le fripon crie au bonhomme: «On
-ne veut pas me la donner.» Alors, ce dernier, brandissant sa pelle:
-«Donnez-la! donnez-la! sinon, je vous tue!» La femme est donc obligée
-de lui donner sa fille.--Dans le premier des deux contes bretons, le
-seigneur, qui est aux champs avec son serviteur Fanch, dit à celui-ci
-d'aller vite au château chercher deux pelles et de les mettre dans un
-sac, parce qu'il ne veut pas qu'on les voie. Fanch se rend au château
-et dit à la dame et à sa fille que son maître lui a ordonné de les
-mettre toutes les deux dans un sac. Puis, courant à la fenêtre: «Toutes
-les deux dans un sac, n'est-ce pas, Monseigneur?--Oui, toutes les
-deux,» crie le seigneur, pensant aux deux pelles, «et dépêche-toi.»
-(Comparer le premier conte basque.)--Dans le conte portugais (Braga,
-nº 77) et le conte tyrolien (Zingerle, II, p. 111), cités un peu plus
-haut, ce passage a subi une modification: c'est une bourse ou des sacs
-d'argent que le héros se fait donner.
-
-
-
-
-XXXVII
-
-LA REINE DES POISSONS
-
-
-Il était une fois un pêcheur. Un jour qu'il était à la pêche, il prit
-la reine des poissons. «Rejette-moi dans l'eau,» lui dit-elle, «et tu
-prendras beaucoup d'autres poissons.» Il la rejeta dans l'eau et prit
-en effet une grande quantité de poissons, si bien qu'il fit une bonne
-journée.
-
-De retour à la maison, il dit à sa femme: «J'ai pris la reine des
-poissons; elle m'a promis que j'attraperais beaucoup de poissons si
-je la laissais aller. Je l'ai rejetée dans l'eau, et, en effet, j'en
-ai pris en quantité.--Que tu es nigaud!» dit la femme, «j'aurais bien
-voulu la manger. Il faudra me l'apporter.»
-
-Le pêcheur retourna à la rivière et prit une seconde fois la reine des
-poissons. «Laisse-moi aller, pêcheur,» lui dit-elle, «et tu prendras
-beaucoup d'autres poissons.» Il la rejeta dans l'eau et revint chez lui
-après avoir fait une bonne pêche.
-
-«Tu ne me rapportes pas la reine des poissons?» lui dit sa femme;
-«une autre fois j'irai avec toi, et je la prendrai.--Si je l'attrape
-encore,» répondit le pêcheur, «tu l'auras.»
-
-Il jeta de nouveau le filet et ramena la reine des poissons.
-«Laisse-moi aller,» lui dit-elle, «et tu prendras beaucoup d'autres
-poissons.--Non, ma femme veut te manger.--Eh bien! qu'il soit fait
-selon votre désir; mais quand vous m'aurez mangée, mettez de mes arêtes
-sous la chienne, mettez-en sous la jument, et mettez-en aussi sous un
-rosier dans le jardin.»
-
-Le pêcheur fit ce que lui avait dit la reine des poissons, et, le
-lendemain, étant allé dans le jardin, il trouva sous le rosier trois
-garçons déjà grands; il trouva trois chiens sous la chienne, et trois
-poulains sous la jument. Dans le cas où il arriverait malheur aux
-jeunes garçons, une rose devait tomber du rosier.
-
-Un jour, l'aîné prit avec lui les trois chiens et se mit en route.
-Etant arrivé dans un village, il vit tout le monde en pleurs; il
-demanda ce qui était arrivé. On lui dit qu'une princesse allait être
-dévorée par une bête à sept têtes. Le jeune homme se fit indiquer
-l'endroit où l'on avait conduit la princesse; il la trouva qui
-pleurait près d'une fontaine. «Qu'avez-vous, ma princesse?» lui
-demanda-t-il.--«Hélas!» dit-elle, «je vais être dévorée par une bête à
-sept têtes.--Si je pouvais vous délivrer?» dit le jeune homme. «Pour
-moi, je ne crains rien, je n'ai pas d'âme à sauver[27].»
-
-La bête à sept têtes arriva bientôt. Le jeune homme, qui avait amené
-ses trois chiens, lança contre la bête le premier, nommé Brise-Vent.
-Après avoir combattu longtemps, Brise-Vent abattit trois têtes à la
-bête. «Je m'en vais,» dit-elle, «mais je reviendrai demain.»
-
-Le lendemain, le jeune homme se rendit encore à la fontaine. «Oh!» dit
-la bête, «il est donc toujours ici!» Le jeune homme lança contre elle
-le second de ses chiens, Brise-Fer, qui lui abattit encore trois têtes.
-«Remettons la partie à demain,» dit-elle.
-
-Le jour suivant, le jeune homme lança contre elle son troisième chien,
-Brise, qui n'était pas si fort que les autres, mais il n'y avait plus
-qu'une tête à abattre, et il l'abattit.
-
-Quand la bête fut morte, la princesse invita le jeune homme à venir
-avec elle chez le roi son père; mais il refusa et s'en retourna chez
-lui.
-
-Le roi fit publier à son de caisse que celui qui avait délivré la
-princesse vînt se présenter au château avec les sept têtes de la bête.
-Le plus jeune des trois frères aurait bien voulu les avoir; mais l'aîné
-les cacha et en fit faire de pareilles en bois. Le plus jeune prit
-celles-ci et les porta au roi, qui, voyant que ce n'étaient pas les
-vraies têtes, entra dans une grande colère et fit jeter le jeune homme
-en prison, disant qu'il serait pendu le lendemain.
-
-Cependant le second des trois frères était allé se promener au jardin;
-il vit une rose tombée du rosier. «Il est arrivé malheur à mon frère,»
-se dit-il. Aussitôt il alla trouver le roi. «Que viens-tu faire ici?»
-lui dit le roi.--«Je viens pour délivrer mon frère.» Le roi ordonna
-qu'on le mît en prison lui-même, et qu'on le pendît le lendemain.
-
-Une rose tomba encore du rosier. «Il faut,» se dit l'aîné, «qu'il soit
-arrivé malheur à mes deux frères.» Il prit les sept têtes et les sept
-langues de la bête et se rendit au château. «Que viens-tu faire ici?»
-lui demanda le roi.--«Je viens pour délivrer mes frères. Voici les sept
-têtes et les sept langues de la bête.--C'est bien,» dit le roi; «à
-cause de toi je leur ferai grâce, et tu épouseras ma fille.»
-
-Le jeune homme épousa donc la princesse, et ses frères se marièrent
-avec deux dames d'honneur. Les parents ne furent pas oubliés, et tout
-le monde fut heureux.
-
-
-NOTES:
-
-[27] Voir les remarques.
-
-
-REMARQUES
-
- Ce conte est une variante de notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_.
- Voir les remarques de ce conte.
-
- * * * * *
-
- Indépendamment de diverses altérations que l'on reconnaîtra
- aisément, il s'est introduit ici un élément nouveau qu'il faut
- signaler: nous voulons parler des trois chiens, _dont chacun a son
- nom et qui tuent la bête_.
-
- A propos d'un conte italien de la Vénétie, du même genre que le
- nôtre (Widter et Wolf, nº 8), M. R. Kœhler a fait observer avec
- raison que ce trait appartient proprement à un type de contes
- différent de celui auquel se rapportent notre conte _les Fils
- du Pêcheur_ et ses variantes. Dans les contes auxquels il fait
- allusion, l'idée générale est à peu près celle-ci: Un jeune homme,
- sur la proposition d'un inconnu, échange trois brebis, toute sa
- fortune, contre trois chiens, dont chacun est doué de qualités
- merveilleuses. Grâce à leur aide, il s'empare d'une maison habitée
- par des brigands, que ses chiens tuent, et s'y établit avec sa
- sœur. Celle-ci l'ayant trahi et livré à un des brigands échappé
- au carnage et qu'elle veut épouser, les trois chiens le sauvent.
- Ce sont eux encore qui tuent un dragon auquel est exposée une
- princesse.
-
- Parmi les contes bien complets se rapportant à ce thème, on peut
- mentionner un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 469), un conte
- piémontais (Gubernatis, _Zoological Mythology_, II, p. 36), un
- conte toscan (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 2), un conte
- allemand de la principauté de Waldeck (Curtze, nº 2), et aussi
- un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 24), dans
- lequel les chiens n'ont pas de noms.--D'autres contes sont plus ou
- moins altérés, plus ou moins complets, par exemple, un conte de
- la Basse-Bretagne (Luzel, _Contes bretons_, p. 23), deux contes
- allemands (Grimm, III, p. 104; Strackerjan, II, p. 331), un conte
- du Tyrol allemand (Zingerle, I, nº 8), un conte suédois (Cavallius,
- nº 13), un conte lithuanien (Schleicher, p. 4), un conte italien du
- Mantouan (Visentini, nº 15), un conte vénitien (Bernoni, I, nº 10),
- un conte portugais (Coelho, nº 49), un conte portugais du Brésil
- (Roméro, nº 23).
-
- Si l'on examine les noms donnés aux chiens dans ces contes, on
- en trouvera qui ressemblent, parfois identiquement, à certains
- des noms du conte lorrain. Ainsi, dans le conte bohême, les
- noms sont «_Brise_, Mords, Attention!»; dans le conte allemand
- de la collection Grimm: «Arrête, Attrape, _Brise-Fer-et-Acier_
- (_Bricheisenundstahl_); ce dernier nom se retrouve dans les
- variantes allemandes des collections Curtze et Strackerjan. Dans
- le conte breton, c'est tout à fait «Brise-Fer», comme dans notre
- conte; de même dans le conte vénitien, _Sbranaferro_.--Enfin, on
- peut rapprocher de notre «Brise-Vent» le «Vite-comme-le-Vent»
- _Geschwindwiederwind_ du conte du Tyrol allemand, et le
- «Cours-comme-le-Vent» du conte piémontais et du conte du Mantouan.
-
-
- Le thème sur lequel nous venons de jeter un coup d'œil, le thème
- des _Trois Chiens_, si on veut lui donner cette dénomination, a, en
- commun avec le thème des _Fils du Pêcheur_, on a pu le remarquer,
- toute une partie: le combat contre le dragon et la délivrance de
- la princesse, parfois même la suite d'aventures se rattachant à
- ce combat (l'intervention d'un imposteur qui se donne pour le
- libérateur, et les moyens que prend le héros pour faire connaître
- sa présence à la princesse et ensuite pour démasquer l'imposteur).
- Les deux thèmes sont donc très voisins. Rien d'étonnant qu'un
- élément du thème des _Trois Chiens_ se soit glissé dans le thème
- des _Fils du Pêcheur_. Cela s'est fait d'autant plus naturellement
- que, dans ce dernier thème, figurent déjà des chiens, nés du
- poisson merveilleux. Ces chiens, qui n'étaient qu'un accessoire,
- sont devenus, par suite de l'infiltration d'un élément de l'autre
- thème, des personnages importants, ayant chacun son nom et jouant
- un rôle obligé.
-
- * * * * *
-
- Quelques détails pour finir:
-
- Dans notre conte, on a remarqué le curieux passage ou le jeune
- homme dit qu'il «n'a pas d'âme à sauver». Le récit indique bien
- ici qu'il est, comme les chiens, une incarnation de la reine des
- poissons.
-
- Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, var. du nº 28), et dans
- un conte portugais (Braga, nº 48), c'est le «roi des poissons»
- que prend le pêcheur.--Il en est de même dans un conte de la
- Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 18). De plus, dans ce conte breton,
- la plante qui doit se flétrir quand les jeunes gens seront en
- danger de mort, est un rosier, comme dans notre conte. Seulement,
- dans le conte breton, chacun des trois fils du pêcheur a son rosier.
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-LE BÉNITIER D'OR
-
-
-Il était une fois de pauvres gens, qui avaient autant d'enfants qu'il
-y a de trous dans un tamis. Ils venaient d'avoir encore une petite
-fille, lorsqu'ils virent entrer chez eux une dame qui s'offrit à être
-marraine de l'enfant; ils acceptèrent bien volontiers. Cette dame était
-la Sainte-Vierge. «Dans huit ans,» dit-elle, «je viendrai chercher
-l'enfant.» Elle revint, en effet, au bout de huit ans, et emmena la
-petite fille.
-
-Un jour, elle lui dit: «Voici toutes mes clefs, mais vous n'irez pas
-dans cette chambre.» Puis elle alla se promener.
-
-A peine fut-elle sortie, que la petite fille ouvrit la porte de la
-chambre où il lui était défendu d'entrer. Voyant un bénitier d'or, elle
-y trempa les doigts et les porta à son front; aussitôt ses doigts et
-son front furent tout dorés. Elle se mit un bandeau sur le front et des
-linges aux doigts.
-
-Bientôt la Sainte-Vierge revint. «Eh bien!» dit-elle à l'enfant,
-«êtes-vous entrée dans la chambre où je vous ai défendu d'aller?--Non,
-ma marraine.--Si vous ne dites pas la vérité, vous aurez à vous en
-repentir.--Non, ma marraine, je n'y suis point entrée.»
-
-Il arriva, dans la suite, que la jeune fille épousa un roi. Le premier
-enfant qu'elle mit au monde disparut aussitôt après sa naissance, et,
-son mari lui ayant demandé ce qu'il était devenu, elle ne put le lui
-dire. Le roi, furieux, sortit en menaçant la reine de la faire mourir.
-
-Tout à coup, la Sainte-Vierge parut devant elle et lui dit: «Etes-vous
-entrée dans la chambre?--Non, ma marraine.--Si vous me dites la
-vérité, je vous rendrai votre enfant.--Non, ma marraine, je n'y suis
-point entrée.»
-
-Au bout d'un an, la reine eut un second enfant, qui disparut comme le
-premier. Le roi, encore plus furieux que la première fois, dit qu'il
-voulait absolument savoir où étaient les enfants; la reine ne répondit
-rien. Un instant après, la Sainte-Vierge parut devant elle et lui dit:
-«Ma fille, êtes-vous entrée dans la chambre?--Non, ma marraine.--Si
-vous me dites la vérité, je vous rendrai vos deux enfants.--Non, ma
-marraine, je n'y suis point entrée.»
-
-La reine ayant mis au monde un troisième enfant, le roi aposta des
-gardes pour voir ce qui se passerait. Tout à coup on entendit au dehors
-une musique si agréable que tout le monde y courut; or, cette musique
-s'était fait entendre par l'ordre de la Sainte-Vierge, qui enleva
-l'enfant pendant qu'il n'y avait plus personne dans la chambre. Le roi,
-outré de colère, déclara que, pour le coup, il allait faire dresser un
-bûcher et que sa femme y serait brûlée vive.
-
-La Sainte-Vierge se présenta une troisième fois devant la reine.
-«Ma fille,» lui dit-elle, «êtes-vous entrée dans la chambre?--Non,
-ma marraine.--Dites-moi la vérité et je vous rendrai vos trois
-enfants.--Non, ma marraine, je n'y suis point entrée.»
-
-On conduisit la reine au bûcher. Au moment d'y monter, elle vit
-encore la Sainte-Vierge, qui lui dit: «Si vous me dites la vérité, je
-vous rendrai vos trois enfants.--Non, je n'y suis point entrée.» La
-Sainte-Vierge lui apparut de nouveau pendant qu'elle montait; elle
-persista à dire non; mais, quand elle se vit en haut du bûcher, le cœur
-lui manqua, et elle avoua.
-
-La Sainte-Vierge la fit alors descendre du bûcher et lui rendit ses
-enfants. Depuis ce temps, la reine vécut heureuse avec son mari.
-
-
-REMARQUES
-
- Il a été recueilli des contes de ce genre dans divers pays
- d'Allemagne (Grimm, nº 3; Ey, p. 176; Meier, nº 36), en Suède
- (Grimm, III, p. 324), en Norwège (Asbjœrnsen, I, nº 8), chez
- les Wendes de la Lusace (Haupt et Schmaler, II, p. 179), chez
- les Tchèques de Bohême (Waldau, p. 600), chez les Lithuaniens
- (Leskien, p. 498), en Valachie (Schott, nº 2), en Toscane
- (Comparetti, nº 38), en Sicile (Gonzenbach, nº 20).
-
- Le conte lorrain offre la plus grande ressemblance avec le conte
- hessois nº 3 de la collection Grimm, _l'Enfant de Marie_, dont il
- est pour ainsi dire l'abrégé. Pourtant il est deux ou trois points
- où il en diffère. Ainsi, dans le conte allemand, la Sainte-Vierge
- n'est pas la marraine de l'enfant (on verra tout à l'heure que ce
- trait de notre conte se retrouve dans des contes étrangers du même
- type).--Ainsi encore, dans le conte allemand, la jeune fille, en
- ouvrant la porte de la chambre défendue, est éblouie des splendeurs
- de la Sainte-Trinité; elle touche du doigt les rayons de la gloire,
- et son doigt est tout doré. On a vu que ce détail singulier est
- remplacé dans notre conte par un autre plus simple, celui du
- bénitier d'or.--Enfin, dans _l'Enfant de Marie_, l'épisode de la
- musique qui attire les gardes hors de la chambre n'existe pas. Du
- reste, ce conte hessois est plus complet que le nôtre; là, ainsi
- que dans la plupart des contes analogues, on voit comment la jeune
- fille devient reine; chassée du Paradis, privée de la parole, elle
- vivait misérablement dans une forêt quand un roi la rencontre et
- l'épouse.
-
-
- Les contes de cette famille peuvent se diviser en trois groupes.
-
- Un premier groupe,--contes wende, norwégien, hessois, lithuanien,
- valaque,--mettent en scène la Sainte-Vierge, comme le conte
- lorrain. Le conte wende et le conte norwégien en font, toujours
- comme notre conte, la marraine de la jeune fille. Dans les autres,
- la Sainte-Vierge la recueille dans des circonstances qui diffèrent
- selon les récits.
-
- Dans un second groupe,--conte tchèque, conte allemand de la
- collection Ey, conte toscan,--au lieu de la Sainte-Vierge, nous
- trouvons une femme mystérieuse qui, dans le conte tchèque, est la
- marraine de la jeune fille.
-
- Enfin, dans le conte souabe de la collection Meier, la jeune fille
- est vendue par son père à un nain noir.--Dans le conte suédois,
- elle est donnée à un certain «homme à manteau gris», par suite
- d'une promesse imprudente de son père.
-
-
- Dans tous ces contes,--excepté dans le conte souabe, où ce qui
- est défendu à la jeune fille, c'est de cueillir des roses d'un
- certain rosier,--nous retrouvons la défense d'ouvrir une certaine
- porte; mais c'est seulement dans le conte hessois et dans le conte
- wende, qu'il reste au doigt de la jeune fille, comme dans notre
- conte, des traces accusatrices de sa désobéissance. (Comparer la
- tache ineffaçable de la clef, dans _la Barbe Bleue_.)--Dans le
- conte norwégien, la filleule de la Sainte-Vierge ayant ouvert une
- première chambre dans le Paradis, il s'en échappe une étoile; d'une
- seconde s'échappe la lune; d'une troisième, le soleil.
-
- Partout ailleurs, la désobéissance de la jeune fille n'est point,
- si l'on peut parler ainsi, matériellement constatée; mais, presque
- toujours, en entr'ouvrant la porte défendue, elle aperçoit dans la
- chambre sa protectrice (ou l'«homme au manteau gris»), et elle en
- est vue elle-même.
-
-
- Dans les contes formant le second groupe, il se trouve finalement
- que la femme qui avait défendu à la jeune fille d'entrer dans telle
- chambre, est délivrée d'un enchantement, parce que la jeune fille
- a persisté à dire--faussement--qu'elle n'a rien vu. Il y a là, ce
- nous semble, une altération de l'idée primitive.
-
- * * * * *
-
- Le doigt doré du conte lorrain, du conte hessois et du conte wende
- forme lien entre les différents contes de cette famille et certains
- contes orientaux que nous avons résumés dans les remarques de notre
- nº 12, _le Prince et son Cheval_ (voir notamment, I, p. 146, le
- conte du Cambodge et celui de l'île de Zanzibar).
-
- Du reste, la défense d'ouvrir telle porte, de pénétrer
- dans tel endroit, et les malheurs qui résultent de la
- désobéissance,--malheurs différents, sans doute, de ceux que
- retrace notre conte,--se retrouvent dans plusieurs récits de
- l'Orient. On se rappelle l'_Histoire du Troisième Calender, fils
- de roi_, dans les _Mille et une Nuits_ (comparer encore un autre
- conte arabe de ce même recueil, t. XV, p. 194, de la traduction
- allemande dite de Breslau).--Dans un conte indien de la grande
- collection formée au XIIe siècle de notre ère par Somadeva de
- Cachemire (trad. all. de H. Brockhaus, t. II, p. 166 seq.), une
- _Vidhyâdharî_ (sorte de génie), qui a épousé un mortel, Saktideva,
- lui dit qu'elle va s'absenter pour deux jours: pendant ce temps, il
- pourra visiter tout le palais; mais il ne faudra pas qu'il monte
- sur telle terrasse. Saktideva cède à la curiosité. Quand il est
- sur la terrasse, il voit trois portes; il les ouvre l'une après
- l'autre et trouve, étendus sur des lits de diamant, les corps de
- trois jeunes filles. Puis, de la terrasse, il aperçoit un beau lac
- et, sur le bord, un superbe cheval. Il va pour le monter; mais, dès
- qu'il est en selle, le cheval se cabre, jette son cavalier dans le
- lac, et Saktideva se retrouve dans son pays natal, bien loin du
- palais de la Vidhyâdharî. (Comparer l'introduction de M. Th. Benfey
- à sa traduction du _Pantchatantra_, § 52.)
-
-
-
-
-XXXIX
-
-JEAN DE LA NOIX
-
-
-Il était une fois un homme, appelé Jean de la Noix, qui avait beaucoup
-d'enfants, et rien pour les nourrir. Il se dit un jour: «Je vais aller
-demander du pain au Paradis.» Le voilà donc parti; mais il se trompa de
-chemin et arriva à la porte de l'enfer. Il y frappa du genou; point de
-réponse. «Peut-être,» se dit-il, «ai-je frappé trop fort.» Et il frappa
-de la pointe du pied. Lucifer ouvrit la porte et lui demanda, ce qu'il
-voulait. «Je viens voir si l'on veut me donner du pain pour ma femme et
-pour mes enfants.--On ne donne point de pain ici,» répondit Lucifer;
-«va-t'en ailleurs.--Oh! oh!» dit Jean, «comme on parle ici! Je vois que
-je me suis trompé de porte; je m'en vais trouver saint Pierre.»
-
-Il prit cette fois le bon chemin, et, arrivé à la porte du Paradis,
-il frappa en disant d'une petite voix douce: «Toc, toc.» Saint Pierre
-vint lui ouvrir et lui dit: «Que demandes-tu?--Je suis Jean de la Noix,
-et je viens demander du pain pour ma femme et pour mes enfants.--Tu
-arrives à propos,» dit saint Pierre: «c'est justement ma fête
-aujourd'hui; tu en profiteras. Tiens, voici une serviette; emporte-la,
-mais ne lui demande pas ce qu'elle sait faire.»
-
-Jean prit la serviette et partit en disant: «Merci, monsieur saint
-Pierre.» Il se disait en lui-même que c'était un singulier cadeau. A
-peine eut-il fait quelques pas, qu'il dit à la serviette: «Eh bien! ma
-pauvre serviette, que sais-tu faire? On m'a défendu de te le demander,
-mais dis-le moi tout de même.» Aussitôt la serviette se couvrit de mets
-excellents.
-
-«Voilà qui est bien,» dit Jean de la Noix; «mais cet endroit-ci ne
-me plaît pas. Je mangerai quand je serai à la maison.» Il replia la
-serviette, et tout disparut. Il redescendit la côte et regagna son
-logis. Il dit en rentrant à sa femme: «Je viens du Paradis. C'était la
-fête de saint Pierre; tout le monde y était dans la joie. Saint Pierre
-m'a donné une serviette que voici; mais ne va pas lui demander ce
-qu'elle sait faire.»
-
-«Pourquoi me fait-il cette recommandation?» pensa la femme. Dès qu'elle
-fut seule, elle dit à la serviette: «Serviette, que sais-tu faire?» La
-serviette se trouva aussitôt garnie de plats de toute sorte. «C'est
-trop beau pour nous,» dit la femme; «je n'ose pas y toucher. Je vais
-vendre cette serviette.» Elle la vendit pour un morceau de pain. Son
-mari, de retour, lui demanda où était la serviette. «Nous ne pouvons
-vivre de chiffons,» répondit-elle; «je l'ai vendue pour un morceau de
-pain.»
-
-Jean, bien fâché, se décida à retourner au Paradis. «C'est encore
-moi, Jean de la Noix,» dit-il à saint Pierre; «ma femme a vendu
-la serviette, et je viens vous prier de me donner quelque autre
-chose.--Eh bien! voici un âne; mais ne lui demande pas ce qu'il sait
-faire.--Merci, monsieur saint Pierre ... Vraiment,» pensait Jean, «on
-rapporte de singulières choses du Paradis! Après tout, le chemin du
-Paradis est si rude et si raboteux! cet âne m'aidera toujours à le
-descendre plus facilement ... Or ça, bourrique, que sais-tu faire?»
-L'âne se mit à faire des écus d'or. Jean de la Noix en ramassa plein
-ses poches et dit à l'âne de s'arrêter pour ne pas tout perdre en
-chemin. Il amena l'âne dans sa maison et dit à sa femme: «Voici une
-bourrique que saint Pierre m'a donnée; ne lui demande pas ce qu'elle
-sait faire.»
-
-Tandis que Jean dormait, sa femme n'eut rien de plus pressé que de dire
-à l'âne: «Bourrique, que sais-tu faire?» Et les écus d'or de pleuvoir.
-«Oh!» dit-elle, «qu'est-ce que cela? c'est trop beau pour nous.»
-En ce moment, un marchand de verres passait dans la rue en criant:
-«Jolis verres, jolis!» Il avait un âne qui portait sa marchandise.
-La femme l'appela et lui demanda s'il était content de son âne. «Pas
-trop,» répondit le marchand; «il m'a déjà cassé plusieurs verres.--Eh
-bien! voudriez-vous acheter le mien? m'en donneriez-vous bien dix
-francs?--Quinze, si vous le voulez.» Bref, elle vendit l'âne pour dix
-francs. A son réveil, Jean demanda des nouvelles de l'âne. «Je l'ai
-vendu pour dix francs,» dit la femme.--«Ah! malheureuse! il nous en
-aurait donné bien autrement de l'argent! Quand le pauvre Job eut perdu
-tout son bien, pour comble de misère on lui laissa sa femme. Je crois
-que le bon Dieu me traite comme il a traité Job.»
-
-Il ne restait plus à Jean de la Noix d'autre parti à prendre que de
-retourner une troisième fois au Paradis. Arrivé à la porte, il entendit
-saint Pierre qui disait: «C'est ennuyeux d'être si souvent dérangé;
-hier, c'était Jean de la Noix; aujourd'hui ...--N'achevez pas,» cria
-Jean, «c'est encore lui. Ma femme a vendu la bourrique.--Tiens,» dit
-saint Pierre, «voici une crosse; mais ne lui demande pas ce qu'elle
-sait faire, et ne reviens plus.»
-
-Jean repartit avec la crosse. «Qu'est-ce que je ferai de cela?»
-se disait-il; «cette crosse ne pourra me servir que de bâton de
-vieillesse. Eh bien! ma crosse, que sais-tu faire?» Aussitôt la crosse
-se mit à le battre. «Arrête, arrête,» cria Jean, «ce n'est plus comme
-avec la bourrique!... Cette fois,» pensa-t-il, «ma femme pourra s'en
-régaler.»
-
-Rentré chez lui, il dit à sa femme: «Saint Pierre m'a donné une crosse;
-ne lui demande pas ce qu'elle sait faire.» La femme ne répondit rien,
-mais elle pensait: «C'est bon; quand tu seras couché ...--Je suis bien
-las,» dit Jean, «je tombe de sommeil!» Il se coucha aussitôt et fit
-semblant de dormir. Dès que sa femme l'entendit ronfler, elle dit à la
-crosse: «Crosse, que sais-tu faire?» La crosse se mit à la battre comme
-plâtre. «Tape, tape, ma crosse,» cria Jean de la Noix, «jusqu'à ce
-qu'elle m'ait rendu ma serviette et ma bourrique!»
-
-
-REMARQUES
-
- Comparer nos nºˢ 4, _Tapalapautau_, et 56, _le Pois de Rome_.--Voir
- les remarques de notre nº 4.
-
- Dans un conte champenois, l'_Histoire du Bonhomme Maugréant_, qui
- a été publié par M. Ch. Marelle dans l'_Archiv für das Studium
- der neueren Sprachen und Literaturen_, t. LV, p. 363 (Brunswick,
- 1876), et reproduit dans les _Contes des provinces de France_ (p.
- 46), c'est aussi saint Pierre qui donne au bonhomme les objets
- merveilleux.
-
- On aura remarqué dans _Jean de la Noix_ diverses altérations du
- thème primitif. Ainsi, le passage où il est dit au pauvre homme de
- ne point demander à la serviette et à l'âne ce qu'ils savent faire,
- n'a pas de sens. (Il est assez curieux de constater que cette
- altération se retrouve dans le conte valaque nº 20 de la collection
- Schott et dans le conte publié au XVIIe siècle par Basile dans le
- _Pentamerone_, nº 1).--Ainsi encore, c'est à la sottise de sa femme
- et non à la friponnerie d'un aubergiste que Jean doit la perte des
- objets merveilleux.
-
- * * * * *
-
- Nous avons recueilli, à Montiers-sur-Saulx, une autre version du
- même conte. La première partie de cette variante tient à la fois
- de _Tapalapautau_ et de _Jean de la Noix_. Comme dans le premier
- conte, c'est du bon Dieu que le pauvre homme reçoit successivement
- une serviette, un âne et une crosse d'or, à laquelle on dit:
- _Tapautau, tape dessus_, pour la faire agir, et _Alapautau_ pour
- l'arrêter; comme dans _Jean de la Noix_, défense est faite de
- demander à ces objets merveilleux ce qu'ils savent faire; mais
- la curiosité de la femme n'a pas ici les mêmes conséquences: les
- trois objets merveilleux restent en la possession de la famille,
- qui bientôt se trouve très riche. Un jour, l'homme veut mesurer son
- or et son argent; il envoie ses enfants emprunter un boisseau à la
- voisine. Un louis reste au fond du boisseau (voir les remarques de
- notre nº 20, _Richedeau_), et la voisine va dénoncer l'homme à la
- justice, qui le condamne à être pendu. Quand il est au pied de la
- potence, il se met à pleurer en regardant sa femme et ses enfants.
- «Hélas!» dit-il, «si j'avais seulement mon pauvre bâton, que je
- l'embrasse encore une fois avant de mourir!» On lui apporte sa
- crosse d'or. Aussitôt il lui dit:
-
- «Tapautau, tape dessus, corrige-les bé (bien)!
- «Tape sur celle qui m'a prêté le boissé (boisseau)!»
-
- On le supplie de rappeler son bâton; à la fin il consent à le faire
- et il rentre tranquillement chez lui.
-
- Le dénouement de cette variante est à peu près identique à celui
- du conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, nº 24) cité dans
- les remarques de notre nº 4. Il faut aussi en rapprocher la fin
- d'un conte espagnol de même type (Caballero, I, p. 46), dont voici
- l'analyse: Le père Curro a dépensé tout son bien en bombances.
- Désespéré des avanies que lui font subir sa femme et ses enfants,
- il veut se pendre à un olivier. Un follet vêtu en moine l'arrête et
- lui donne une bourse qui ne se vide jamais. En retournant chez lui,
- il entre dans une auberge, y fait grande chère et s'y endort sous
- la table. L'aubergiste fait faire par sa femme une bourse semblable
- à celle du père Curro et la substitue à celle-ci. Arrivé chez lui,
- le père Curro dit à sa famille de se réjouir et met la main dans
- la bourse sans en rien retirer. Roué de coups par sa femme, il
- reprend la corde pour se pendre. Le follet, sous la figure d'un
- _caballero_, lui donne une nappe qui lui fournira toujours de quoi
- manger. La nappe, étendue par terre, se couvre de mets excellents.
- Le père Curro entre dans l'auberge, et sa nappe lui est dérobée.
- Sa femme et ses enfants, voyant que la nappe ne se garnit pas,
- tombent sur lui et le laissent en piteux état. Le père Curro s'en
- retourne avec sa corde. Cette fois, le follet lui donne une petite
- massue, à laquelle il doit dire certaines paroles, s'il veut
- qu'on le laisse en paix. Il rentre chez lui; ses enfants viennent
- lui demander du pain en l'injuriant; il envoie sa massue contre
- eux, et les voilà sur le carreau. La mère vient au secours de ses
- enfants; la massue tombe sur elle et la tue. L'alcade arrive avec
- ses alguazils; l'alcade est tué et les alguazils s'enfuient. Le roi
- envoie un régiment de grenadiers, qui sont fort maltraités et qui
- se retirent en désordre. Le père Curro s'endort avec sa massue sur
- lui. Il se réveille pieds et poings liés; on le mène en prison, et
- il est condamné à mourir par le garrot. Sur l'échafaud on lui délie
- les mains; il prend sa massue et l'envoie tuer le bourreau. Le roi
- ordonne de le laisser aller et lui donne une propriété en Amérique.
- Il s'en va dans l'île de Cuba et y bâtit une ville. Il y tue tant
- de monde avec sa massue que la ville en garde le nom de _Matanzas_
- (du mot _matar_, «tuer»).
-
- Dans ce conte espagnol il n'est point question, comme dans notre
- variante et dans le conte breton, de dernière grâce demandée par
- le condamné. Ce trait, ainsi que tout le dénouement, nous le
- rencontrons dans des contes qui se rapportent à d'autres thèmes.
- Ainsi, dans un conte allemand de la collection Ey (p. 122), dont
- nous avons donné l'analyse à propos de notre nº 31, l'_Homme de
- fer_ (II, p. 6), le soldat, au pied de la potence, obtient du roi
- la permission d'allumer une certaine bougie. Aussitôt paraît, un
- gourdin à la main, l'homme de fer, serviteur de la bougie, et il
- assomme le bourreau et les spectateurs. Le roi crie au soldat de
- faire trêve et lui donne sa fille en mariage. (Comparer Grimm,
- nº 116.)--Ailleurs, par exemple dans un conte allemand (Grimm,
- nº 110), dans un conte polonais de la Prusse orientale (Tœppen,
- p. 148), c'est en se faisant donner la permission de jouer une
- dernière fois de son violon, que le condamné sauve sa vie. Forcé,
- ainsi que tous les assistants, par la vertu du violon merveilleux,
- de danser et de danser toujours, le juge lui crie de cesser de
- jouer et lui fait grâce.
-
-
-
-
-XL
-
-LA PANTOUFLE DE LA PRINCESSE
-
-
-Il était une fois un homme et sa femme, qui avaient deux fils et qui
-étaient bien pauvres. Le père étant mort, sa femme et ses enfants ne
-purent lui faire dire une messe, faute d'argent. Depuis ce moment,
-on entendit chaque soir des coups frappés dans divers endroits de la
-maison: c'était le père qui revenait et demandait des prières.
-
-Un jour que le plus jeune des deux fils priait sur la tombe de
-son père, il vit un petit oiseau voltiger près de lui; il voulut
-l'attraper, l'oiseau s'envola à quelque distance. Le jeune homme se mit
-à sa poursuite, et il se laissa entraîner si loin, qu'à la fin de la
-journée il se trouva au milieu d'un grand bois. La nuit vint; le jeune
-homme monta sur un chêne pour y dormir en sûreté, et il y était à peine
-qu'il vit trois hommes s'approcher de l'arbre: l'un portait du pain,
-l'autre de la viande et du vin, le troisième du feu. Ils ramassèrent du
-bois, l'allumèrent et firent un grand brasier pour y faire cuire leur
-viande. Or, ces hommes étaient des voleurs.
-
-Ils vinrent à parler d'un château qu'ils voulaient aller piller; une
-seule chose les embarrassait, c'était un petit chien qui gardait la
-porte du château et aboyait à tout venant. Il s'agissait de savoir qui
-tuerait ce chien; aucun d'eux ne voulait s'en charger. Comme ils se
-disputaient, ils levèrent les yeux et aperçurent le jeune homme sur son
-arbre. Ils lui crièrent de descendre. «C'est toi,» lui dirent-ils, «qui
-tueras le petit chien; si tu ne veux pas, nous te tuerons toi-même.--Je
-ferai ce qu'il vous plaira,» répondit le jeune homme.
-
-En effet, il tua le petit chien et s'introduisit dans le château par un
-trou qu'il fit dans le mur. Les voleurs lui passèrent une hache afin
-qu'il brisât la porte; mais il les engagea à entrer par le trou qu'il
-venait de faire. Un des voleurs s'y étant glissé, le jeune homme lui
-abattit la tête d'un coup de sa hache et tira le corps en dedans. «A
-votre tour,» dit-il au second; «dépêchons.» Et il lui coupa aussi la
-tête. Le troisième eut le même sort.
-
-Cela fait, le jeune homme entra dans une chambre, où il trouva une
-belle princesse qui dormait. Il passa dans une autre chambre, où était
-aussi une princesse endormie, plus belle encore que la première.
-Parvenu dans une dernière chambre, il vit une troisième princesse,
-également endormie, qui était encore plus belle que les deux autres.
-Le jeune homme prit une des pantoufles de cette princesse et sortit du
-château. De retour à la maison, il fit dire une messe pour son père.
-
-Cependant, la plus belle des trois princesses aurait bien voulu savoir
-qui avait pénétré dans le château et enlevé sa pantoufle. Elle fit
-bâtir une hôtellerie, sur la porte de laquelle était écrit: _Ici l'on
-boit et mange pour rien, moyennant qu'on raconte son histoire_. Un
-jour, le jeune homme s'y trouva avec sa mère et son frère. Survint
-la princesse, qui demanda d'abord à l'aîné de raconter son histoire.
-L'aîné dit: «Je suis charbonnier; tous les jours de ma vie je vais
-au bois pour faire du charbon: voilà toute mon histoire.--Et vous,»
-dit-elle au plus jeune, «qu'avez-vous à raconter?»
-
-Le jeune homme commença ainsi: «Un jour, des voleurs voulurent entrer
-dans un château; ce château était gardé par un petit chien, qui aboyait
-à tout venant. Ils m'ordonnèrent de tuer ce petit chien, ce que je fis.»
-
-La mère du jeune homme lui disait de se taire, mais la princesse
-l'obligea à poursuivre.
-
-«Quand les voleurs,» continua-t-il, «voulurent ensuite pénétrer dans le
-château, je les tuai l'un après l'autre. J'entrai dans une chambre, où
-je trouvai une belle princesse qui dormait; puis dans une seconde, où
-était aussi une princesse endormie, plus belle encore que la première;
-enfin, dans une dernière chambre, où je vis une troisième princesse,
-également endormie, encore plus belle que les deux autres. Je pris la
-pantoufle de cette princesse, et je sortis du château. Cette pantoufle,
-la voici.»
-
-A ces mots, la princesse, toute joyeuse, montra l'autre pantoufle.
-Quelque temps après, elle épousa le jeune homme.
-
-
-REMARQUES
-
- Ce conte se rencontre en Allemagne (Grimm, nº 111), dans le Tyrol
- allemand (Zingerle, I, nº 33), dans le «pays saxon» de Transylvanie
- (Haltrich, nº 22), en Hongrie (Gaal-Stier, nº 1, et miss Busk, pp.
- 167-168), en Serbie (_Archiv für slavische Philologie_, t. II,
- 1876, pp. 614 et 616), en Italie (_Jahrbuch für romanische und
- englische Literatur_, t. VII, p. 384), en Grèce (Hahn, nº 52, et
- J.-A. Buchon, _la Grèce continentale et la Morée_. Paris, 1843, p.
- 267, reproduit dans E. Legrand, p. 145), chez les Albanais (Dozon,
- nº 15).
-
- De toutes ces versions, c'est, ce nous semble, la version
- transylvaine qui présente le thème sous la forme la mieux
- conservée. En voici le résumé: Un riche marchand meurt en faisant
- promettre à sa femme et à ses trois fils de faire un pèlerinage
- à telle chapelle en expiation de ses péchés. La promesse ayant
- été oubliée, on entend pendant trois nuits un grand bruit dans
- la maison. Un prêtre, appelé, dit que, si l'on ne s'acquitte
- pas du pèlerinage dès le lendemain, l'esprit reviendra encore.
- Les trois frères se mettent donc en route avec leur mère. La
- nuit venue, ils s'arrêtent dans une forêt, et les jeunes gens
- conviennent qu'ils veilleront tour à tour. Le plus jeune, qui
- passe pour un peu simple, veille le dernier, et pendant ce temps
- il tue successivement avec sa sarbacane, sans que ses frères se
- réveillent, un lion, un ours et un loup. Puis, étant monté sur un
- arbre pour voir s'il n'y aurait pas une maison dans le voisinage,
- il aperçoit dans le lointain un grand feu. Il marche dans cette
- direction et voit trois géants assis auprès du feu et en train de
- manger. Le jeune homme se réfugie sur un arbre; mais bientôt il
- lui vient la fantaisie d'éprouver sur les géants son adresse à
- se servir de sa sarbacane, en faisant voler bien loin tantôt le
- morceau de viande, tantôt le gobelet que l'un ou l'autre portait
- à sa bouche. Les géants finissent par le découvrir et lui disent
- qu'ils vont lui donner occasion d'exercer ses talents: ils sont
- en route pour le château du roi, d'où ils veulent enlever la
- princesse; mais il y a là un petit chien qui veille la nuit et qui
- au moindre bruit donne l'alarme; il faut que le jeune homme tue ce
- petit chien. Le jeune homme l'ayant tué, les géants font un trou
- dans le mur du château et disent à leur compagnon d'entrer par là
- et de leur apporter la princesse. Il traverse la chambre du roi,
- puis celle de la reine, et arrive dans la chambre de la princesse.
- A la muraille est pendue une épée auprès de laquelle est une fiole,
- et il est dit sur un écriteau que celui qui boira trois fois de
- cette fiole, sera en état de manier l'épée et pourra tout tailler
- en pièces. Le jeune homme boit trois fois de la fiole, saisit
- l'épée et va dire aux géants qu'à lui seul il ne peut emporter
- la princesse. Pendant que les géants se glissent par le trou, il
- leur coupe la tête; puis il va remettre l'épée à sa place et s'en
- retourne, emportant l'anneau de la princesse et les trois langues
- des géants. Un capitaine, qui a vu le premier, au lever du jour,
- les trois géants étendus morts, se donne pour le libérateur de
- la princesse, et le roi lui accorde la main de celle-ci. Mais
- la princesse obtient de son père que le mariage soit remis à un
- an et un jour, et qu'on lui fasse bâtir sur la grande route une
- hôtellerie où elle habitera avec ses suivantes. Au-dessus de la
- porte de l'hôtellerie elle fait mettre une enseigne avec ces mots:
- «Ici on ne loge pas pour de l'argent, mais on est bien hébergé si
- l'on raconte son histoire.» Cependant le jeune homme, après son
- aventure, est revenu dans la forêt auprès de sa mère et de ses
- frères qu'il trouve encore endormis; il leur dit ce qui lui est
- arrivé, mais personne ne veut le croire. Après avoir fait leurs
- prières dans la chapelle où ils se rendaient, les trois jeunes
- gens et leur mère s'en retournent chez eux. Chemin faisant, ils
- passent auprès de l'hôtellerie de la princesse. Ils y entrent;
- le jeune homme, interrogé, raconte son histoire et montre à la
- princesse l'anneau qu'il lui a enlevé. Justement l'époque fixée
- pour le mariage de la princesse avec le capitaine est arrivée; les
- trois frères et leur mère y sont invités. Pendant le repas, le
- plus jeune demande au capitaine comment il peut prouver qu'il a
- tué les géants. Celui-ci fait apporter les trois têtes; mais c'est
- le jeune homme qui a les trois langues: l'imposture du capitaine
- est dévoilée; il est mis à mort, et le jeune homme épouse la
- princesse[28].
-
- Dans le conte italien, une pauvre famille a résolu d'aller en
- pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle; mais, avant qu'elle ait
- pu le faire, le père meurt, et bientôt son âme vient demander que
- l'on s'acquitte de son vœu. Suit l'épisode de la nuit passée dans
- la forêt. L'aîné des fils, pendant qu'il veille, tue un serpent; le
- cadet, un tigre; le plus jeune se laisse entraîner à la poursuite
- d'un aigle, et il ne retrouve plus sa route. Un géant qu'il
- rencontre lui dit qu'il le remettra sur le bon chemin si le jeune
- homme lui rend un service: il s'agit de pratiquer un trou dans le
- mur d'un palais. Le jeune homme le fait et parvient en même temps
- à tuer le géant. Il pénètre dans le palais, trouve une princesse
- endormie et emporte en se retirant les bagues de la princesse et
- ses pantoufles. Il rejoint sa famille, s'acquitte avec elle du
- pèlerinage, puis il entre dans l'auberge où, pour tout paiement, on
- doit conter son histoire, se fait reconnaître de la princesse pour
- son libérateur et l'épouse.
-
- Nous avons dans ce conte italien deux détails de notre conte qui
- n'existaient pas dans le conte transylvain: l'_oiseau_ qui attire
- le jeune homme bien avant dans la forêt, et les _pantoufles_ qu'il
- emporte du palais.
-
-
- Le conte grec moderne recueilli par J.-A. Buchon traite également
- ce thème, mais en le combinant avec un autre. Là, un roi, en
- mourant, ordonne à ses trois fils de passer, chacun à son tour,
- une nuit à prier sur sa tombe, et de donner ses deux filles à ceux
- qui, les premiers, les demanderont en mariage. L'aîné étant aller
- prier sur la tombe, il arrive le lendemain un mendiant qui demande
- et obtient la main de l'aînée des princesses. Après la nuit passée
- par le cadet, la seconde princesse est donnée à un autre mendiant.
- La troisième nuit, le plus jeune prince, ayant eu ses cierges
- éteints par un coup de vent, se dirige vers une grande clarté qu'il
- aperçoit dans le lointain. Il trouve couchés autour d'un grand feu
- quarante dragons qui surveillent une énorme chaudière. Le prince
- enlève la chaudière d'une seule main, et, après avoir allumé ses
- cierges, il la remet sur le feu. Frappés de sa force, les dragons
- le chargent d'enlever une princesse qui est enfermée dans une
- haute tour et dont ils voudraient depuis longtemps s'emparer. Le
- jeune homme se fait une sorte d'échelle avec de grands clous qu'il
- enfonce dans le mur; parvenu tout en haut, il s'introduit dans
- la tour par une petite fenêtre; alors il engage les dragons à le
- suivre, et, à mesure qu'ils cherchent à entrer par la fenêtre, il
- les tue. Puis il pénètre dans la chambre de la princesse endormie,
- échange sa bague contre celle de la jeune fille et s'en retourne
- sur la tombe de son père. Le roi, père de la princesse, voulant
- savoir qui a tué les dragons et pénétré dans la tour, fait annoncer
- dans tous les pays de grandes réjouissances: chacun y pourra
- prendre part à condition de raconter son histoire. Les trois
- princes se rendent à ces fêtes, et le roi reconnaît au récit de ses
- exploits le libérateur de sa fille. Après le mariage du prince, le
- conte s'engage dans une autre série d'aventures: la princesse est
- enlevée par un magicien, et son mari parvient à la délivrer, grâce
- à ses beaux-frères, les deux mendiants, qui sont en réalité, l'un,
- le roi des oiseaux; l'autre le roi des animaux.
-
- * * * * *
-
- Ce conte grec peut servir de lien entre le conte lorrain et un
- conte oriental. Dans un conte des Avares du Caucase (Schiefner, nº
- 4), un père dit sur son lit de mort à ses trois fils: «Quand je
- serai mort, que chacun de vous garde trois nuits mon tombeau; et
- ensuite, si quelqu'un vient demander la main d'une de mes filles,
- fût-ce un oiseau ou une bête des champs, donnez-la lui.» Le plus
- jeune des trois frères obtient, mais par d'autres exploits que
- les héros des contes précédents, la main d'une princesse. (Voir
- ce passage du conte avare vers la fin des remarques de notre nº
- 43, _le Petit Berger_.) Plus tard, le jeune homme tue un serpent
- à neuf têtes _pendant que ses frères dorment_; puis il revient se
- coucher auprès d'eux et, le lendemain, ne leur raconte rien de son
- aventure. (Il y a là, ce nous semble, la transposition d'un épisode
- que nous avons vu figurer dans plusieurs des contes cités plus
- haut). A la suite de cet exploit, un vieillard marie le jeune homme
- à sa fille, merveilleusement belle. Cette seconde femme ayant été
- enlevée par certain être malfaisant, le héros trouve du secours
- auprès de ses trois beaux-frères, le loup, le vautour et le faucon,
- ou plutôt les êtres mystérieux qui, sous ces diverses formes, sont
- venus demander la main de ses sœurs[29].
-
- * * * * *
-
- Les autres contes dont nous avons donné l'indication n'ont pas le
- pèlerinage ou les prières dites pour l'âme du père; mais, dans
- les deux contes hongrois, nous retrouvons les trois frères qui
- veillent successivement et dont chacun tue un monstre pendant
- qu'il monte sa garde[30]. Le plus jeune, voyant son feu éteint,
- veut aller chercher de quoi le rallumer. Après divers incidents,
- il arrive auprès de trois géants. Dans le premier de ces contes
- hongrois, comme dans les récits précédents, il tue le coq et le
- petit chien qui gardent un château; il prend les anneaux de trois
- princesses endormies (_trois_, comme dans le conte lorrain), coupe
- la tête aux géants quand ils veulent passer sous la porte du
- château, et revient auprès de ses frères. Dans le second conte,
- qui, pour tout ce passage, est presque identique au premier, le
- roi et les trois princesses, pour savoir qui a tué les géants,
- s'établissent déguisés dans une auberge et font raconter leurs
- aventures à ceux qui passent.--Comparer les deux contes serbes
- mentionnés ci-dessus, qui, l'un et l'autre, ont l'épisode de
- l'auberge.
-
- Le conte grec moderne de la collection Hahn, malgré de notables
- lacunes, se rattache bien évidemment à cette famille de contes.
- Veillée des trois frères; monstres tués par chacun d'eux pendant
- son temps de veille; rencontre de quarante voleurs par le plus
- jeune, qui est allé chercher du feu, voilà déjà, sans parler
- d'autres traits, suffisamment de rapprochements[31]. Les quarante
- voleurs, voyant la force extraordinaire du troisième frère, lui
- proposent de s'associer à eux pour aller piller le trésor d'un
- roi. Le jeune homme entre le premier dans la chambre par un trou
- fait dans le mur, et il décapite successivement tous les voleurs,
- à mesure qu'ils passent par ce trou. Le roi, surpris de voir ces
- quarante voleurs décapités, veut savoir qui les a tués. Suit, comme
- dans les contes précédents, l'épisode de l'hôtellerie. (Comparer le
- conte albanais, très voisin de ce conte grec)[32].
-
- Il est inutile de nous arrêter longtemps sur le conte tyrolien
- et sur le conte allemand. Le premier a conservé, sous une forme
- altérée, l'épisode des trois frères et de leurs exploits; dans le
- conte allemand, il n'est plus question que d'un habile tireur.
- Du reste, dans l'un et dans l'autre figurent les trois géants,
- le chien qu'il faut tuer, les objets emportés du château (entre
- autres, une pantoufle, dans le conte allemand), et finalement
- l'hôtellerie de la princesse[33].
-
-
- On a pu remarquer que les géants ou dragons des contes étrangers
- sont remplacés par des voleurs dans le conte lorrain. Nous avons
- déjà rencontré, dans notre nº 25, _le Cordonnier et les Voleurs_,
- un semblable affaiblissement de l'idée première.
-
- * * * * *
-
- Rappelons que, dans un récit oriental se rattachant à une autre
- famille de contes,--un roman hindoustani analysé par nous dans les
- remarques de notre nº 19, _le Petit Bossu_, I, pp. 218-219,--le
- héros pénètre dans le jardin de Bakawali, fille du roi des fées,
- pour y prendre une rose merveilleuse; puis il entre dans le château
- de Bakawali endormie et emporte l'anneau de celle-ci. Bakawali,
- surprise de la disparition de sa rose et de son anneau, se met à
- la recherche du ravisseur, qu'elle finit par trouver et qu'elle
- épouse. (Voir, dans les remarques de ce même nº 19, I, pp. 217-218,
- le conte arabe dans lequel le héros pénètre aussi dans le château
- d'une princesse endormie.)
-
-
-NOTES:
-
-[28] Pour cet épisode de l'imposture du capitaine et des langues des
-géants, voir notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_, et les remarques (I. p.
-74 et pp. 76-78).
-
-[29] Ce thème des sœurs du héros, données en mariage à des personnages
-plus ou moins mystérieux, qui se trouvent être les rois des animaux,
-poissons, etc., et qui viennent ensuite au secours de leur beau-frère,
-figure dans divers contes européens, indépendamment du conte grec
-cité plus haut: par exemple, dans un autre conte grec (Hahn, nº 25),
-dans un conte sicilien (Gonzenbach, nº 29), dans un conte toscan
-(Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 11), dans un conte de la
-Haute-Bretagne (Sébillot, nº 16), dans un conte portugais (Coelho,
-nº 16), dans un conte portugais du Brésil (Roméro, nº 1). Il avait
-déjà été fixé par écrit au XVIIe siècle, en Italie, par le Napolitain
-Basile (_Pentamerone_, nº 33), et au XVIIIe, en Allemagne, par Musæus
-(_Volksmærchen der Deutschen_, 1782, nº 1).
-
-[30] Dans le premier de ces contes hongrois, un roi, près de mourir,
-dit à ses trois fils de donner leurs trois sœurs aux premiers qui les
-demanderont, et il leur recommande, si jamais ils s'attardent à la
-chasse, de ne point passer la nuit sous certain peuplier. Les jeunes
-gens veulent voir pourquoi leur père leur a fait cette recommandation,
-et c'est sous ce peuplier qu'ils ont leur aventure.--Il nous semble que
-cette introduction est une altération de la veillée de prières du thème
-primitif.
-
-[31] Ce conte a aussi de commun avec le premier conte grec, le conte
-albanais, le second conte hongrois et le second conte serbe, un trait
-tout à fait particulier. Dans ces divers contes, en allant chercher de
-quoi rallumer son feu, le héros rencontre un personnage qui «dévide le
-jour et la nuit», ou bien, successivement, la Nuit et l'Aurore. Il les
-lie à un arbre pour retarder la venue du jour.
-
-[32] Ces deux contes n'ont-ils pas quelque rapport avec l'histoire
-égyptienne de Rhampsinite et des fils de l'architecte dans Hérodote
-(II, 121)?
-
-[33] L'hôtellerie de la princesse se trouve encore dans un conte
-allemand (Wolf, pp. 154, 158) et dans un conte sicilien (Pitrè, II, p.
-34), de types tout différents.
-
-
-
-
-XLI
-
-LE PENDU
-
-
-Il était une fois un homme qui avait cinq ou six enfants. Un jour
-qu'une de ses filles était malade, il voulut aller à la foire; il dit
-à ses enfants: «Que voulez-vous que je vous rapporte de la foire?--Un
-mouchoir,» dit l'un.--«Des souliers,» dit l'autre.--«Moi, une
-robe.--Moi, une robe aussi.--Et toi, ma pauvre malade?--Mon père, je
-voudrais de la viande pour me guérir.»
-
-Arrivé à la foire, le père acheta les robes, le mouchoir, les souliers
-qu'il avait promis à ses enfants, mais il oublia la viande que sa fille
-malade lui avait demandée; il ne s'en aperçut qu'en retournant à la
-maison. «Quel malheur!» se dit-il, «c'était ce qui pressait le plus.»
-
-A la nuit tombante, traversant une forêt, il lui sembla voir des
-pendus; comme il ne distinguait pas bien, il s'approcha et s'assura
-qu'en effet c'étaient des pendus. Il coupa une cuisse à l'un d'eux et
-revint à la maison. Il donna à ses enfants ce qu'il avait acheté pour
-eux et dit à la malade: «Tiens, mon enfant, voici de la viande pour
-toi.--Oh! la belle viande!» dit la jeune fille. On en fit du bouillon,
-qu'elle trouva excellent.
-
-Sur le soir, la malade vit entrer dans sa chambre un homme qui n'avait
-qu'une cuisse. «Vous avez ma cuisse,» lui dit-il, «vous avez ma
-cuisse!--Que voulez-vous dire?» demanda-t-elle.--«Vous le saurez un
-autre jour.»
-
-Le lendemain, l'homme revint encore. «Où donc est votre cuisse?»
-demanda la jeune fille.--«MAIS C'EST TOI QUI L'AS MANGÉE!»
-
-A ces mots, il disparut. La jeune fille demanda à son père si l'homme
-avait dit vrai; il fut bien forcé de l'avouer. Vous pensez si la pauvre
-enfant fut épouvantée!
-
-
-REMARQUES
-
- Un conte de l'Agenais (Bladé, nº 7), intitulé _la Goulue_, est au
- fond tout à fait le nôtre, si ce n'est qu'à la fin la «Goulue» est
- emportée par le mort dont ses parents ont coupé la jambe pour la
- lui donner.
-
- Les deux contes français correspondent au conte allemand inséré par
- les frères Grimm dans leur troisième volume (p. 267), et, qualifié
- par eux de «fragment»: Une vieille femme qui, le soir, a des hôtes
- à héberger, prend le foie d'un pendu et le leur fait cuire. A
- minuit, elle entend frapper à la porte; elle ouvre. C'est un mort,
- la tête chauve, sans yeux et avec une plaie au flanc. «Où sont
- tes cheveux?--Le vent me les a enlevés.--Où sont tes yeux?--Les
- corbeaux me les ont arrachés.--Où est ton foie?--C'est toi qui l'a
- mangé.»
-
- En 1856, Guillaume Grimm ne connaissait aucun rapprochement à
- faire. Il en existait pourtant dans les collections déjà publiées,
- et depuis lors, des récits analogues ont été recueillis dans divers
- pays. Voici, par exemple, un conte allemand de la collection Kuhn
- et Schwartz, publiée en 1848: Un jour, une femme fait cuire du
- foie pour son mari, Ahlemann, qui aime beaucoup ce mets. L'envie
- lui prend d'y goûter, et elle goûte tant et si bien qu'elle finit
- par tout manger. Craignant le mécontentement de son mari, elle va
- prendre le foie d'un pendu, qu'elle fait cuire. Ahlemann le trouve
- excellent. Le soir, pendant qu'elle est couchée et que son mari est
- au cabaret, elle entend des pas s'approcher et une voix crier: «Où
- est Ahlemann? où est Ahlemann?» Elle répond qu'il est au cabaret.
- Les pas se rapprochent; éperdue, elle appelle son mari à son
- secours; peine inutile. Tout à coup l'apparition est près d'elle et
- lui tord le cou.--Le _Rondallayre_ catalan (t. II, p. 100) donne un
- conte tout à fait du même genre que ce conte allemand.
-
- La même idée se retrouve, un peu affaiblie, dans un conte anglais
- de la collection Halliwell (p. 25), publiée en 1849. M. Kœhler,
- dans ses remarques jointes à la collection Bladé, mentionne encore
- un autre conte anglais et un second conte catalan.
-
- Dans un conte vénitien (Bernoni, _Tradizioni_, p. 125), une femme
- enceinte a envie de manger du cœur. Son mari, qui est sonneur et
- porteur de morts, prend le cœur d'un mort et le lui donne. Elle le
- fait cuire et le mange sans se douter de ce que c'est. Trois nuits
- de suite, le mort vient réclamer son cœur, et la troisième fois il
- étrangle la femme.
-
-
- Dans un vieux livre flamand (cité par J. W. Wolf, _Deutsche Mærchen
- und Sagen_, nº 132), un distillateur s'est procuré le crâne d'un
- voleur pendu pour le distiller et en mélanger l'«esprit» avec de
- l'eau-de-vie. Tout à coup, la nuit, le pendu entre et lui dit:
- «Rends-moi ma tête!»
-
- * * * * *
-
- Il existe aussi un autre thème très voisin de celui-ci. Là, c'est
- la «jambe d'or», le «bras d'or» d'une personne morte et enterrée
- que, par cupidité, quelqu'un va voler, et que le mort vient
- réclamer. On peut voir, à ce sujet, le conte agenais nº 4 de la
- collection Bladé, _la Jambe d'or_, et les remarques de M. Kœhler. A
- ce second thème se rapportent trois contes allemands (Strackerjan,
- I, p. 155;--Müllenhoff, p. 465;--Colshorn, nº 6), et, d'après M.
- Kœhler, un conte anglais.
-
-
- Dans la collection Pitrè (nº 128), nous trouvons un conte sicilien
- qui tient, pour ainsi dire, le milieu entre ces deux types de
- contes: Une petite fille, qui est folle, se cache un jour dans une
- chapelle où l'on a déposé le corps d'une riche voisine, revêtu de
- ses beaux habits et orné de ses bijoux. Restée seule, elle prend
- les bijoux et la belle robe, puis elle veut prendre aussi les
- bas; mais, tandis qu'elle en tire un, la jambe lui reste dans la
- main. Elle emporte cette jambe dans l'intention de la manger; mais
- elle n'en fait rien. Les jours suivants, la morte vient le soir
- réclamer sa jambe à la petite fille, qu'elle finit par étrangler,
- et elle reprend sa jambe.--Comparer un conte vénitien (Bernoni,
- _Tradizioni_, p. 123) et un conte toscan (Pitrè, _Novelle popolari
- toscane_, nº 19).
-
-
-
-
-XLII
-
-LES TROIS FRÈRES
-
-
-Il était une fois trois cordonniers: c'étaient trois frères, fils d'une
-pauvre veuve. Voyant qu'ils ne gagnaient pas assez pour vivre et pour
-nourrir leur mère, ils s'engagèrent tous les trois et donnèrent leur
-argent à leur mère, afin qu'elle vécût plus à l'aise. L'aîné s'appelait
-Plume-Patte, le second Plume-en-Patte et le troisième Bagnolet.
-
-Quand ils furent au régiment, le colonel dit un jour à Plume-Patte
-d'aller monter la garde à minuit dans une tour où il revenait des
-esprits: tous ceux qui y étaient allés monter la garde depuis dix ans
-y avaient été retrouvés morts. Quand Plume-Patte fut dans la tour, il
-entendit un bruit de chaînes qu'on traînait; d'abord il eut peur, mais
-il se remit presque aussitôt et cria: «Qui vive?» Personne ne répondit.
-«Si tu ne réponds pas, je te brûle la cervelle.--Ah! tu as du bonheur
-de bien faire ton service!» dit l'homme qui traînait les chaînes; «sans
-cela il t'arriverait ce qui est arrivé aux autres. Tiens, voici une
-bourse: plus tu prendras d'argent dedans, plus il y en aura.--Mets-la
-au pied de ma guérite,» dit Plume-Patte; «je la prendrai quand j'aurai
-fini ma faction.» Sa faction terminée, il ramassa la bourse.
-
-Le soldat qui tous les jours depuis dix ans venait à la tour voir
-ce qui s'était passé et qui n'avait jamais retrouvé personne en
-vie, arriva le matin pour savoir ce que Plume-Patte était devenu;
-il fut fort surpris de le trouver vivant. «Tu n'as rien vu?» lui
-demanda-t-il.--Non, je n'ai rien vu.» Ses frères lui demandèrent aussi:
-«Tu n'as rien vu?--Non, je n'ai rien vu.» A son tour, le colonel lui
-dit: «Tu n'as rien vu?--Non, mon colonel, je n'ai rien vu.» Il ne parla
-de la bourse à personne.
-
-Le lendemain, à minuit, Plume-en-Patte fut envoyé dans la tour. Il
-entendit un bruit épouvantable de chaînes; il fut d'abord effrayé,
-mais presque aussitôt il cria: «Qui vive?» Personne ne répondit. «Si
-tu ne réponds pas, je te brûle la cervelle.--Ah! tu as du bonheur de
-bien faire ton service!» dit l'homme qui traînait les chaînes; «sans
-cela il t'arriverait ce qui est arrivé aux autres. Viens, voici une
-giberne: quand tu voudras, tu en feras sortir autant d'hommes qu'il y
-en a dans tout l'univers.» Il la tint ouverte pendant une demi-heure,
-et il en sortit quatre mille hommes.--«Mets-la au pied de ma guérite,»
-dit Plume-en-Patte; «je la prendrai quand j'aurai fini ma faction.» Sa
-faction terminée, il ramassa la giberne.
-
-Le matin, le soldat vint voir si Plume-en-Patte était mort. «Tu n'as
-rien vu?» lui dit-il, bien étonné de le trouver vivant.--«Non, je n'ai
-rien vu.--Tu n'as rien vu?» dirent ses frères.--«Non, je n'ai rien vu.»
-Le colonel lui demanda aussi: «Tu n'as rien vu?--Non, mon colonel, je
-n'ai rien vu.» Il ne parla point de sa giberne; seulement il dit à son
-frère Bagnolet: «Tu tâcheras de bien faire ton service, quand tu iras
-dans la tour.»
-
-Lorsqu'il s'agit le lendemain de monter la garde à la tour, le sort
-tomba sur un jeune homme riche; il était bien triste et bien désolé,
-car il craignait d'y périr. Bagnolet lui dit: «Si tu veux me donner
-deux mille francs, j'irai monter la garde à ta place.» Le jeune homme
-accepta la proposition; il remit les deux mille francs entre les mains
-du colonel et fit un écrit par lequel il s'engageait, si Bagnolet ne
-revenait pas, à donner l'argent à ses frères. Quand Bagnolet fut dans
-la tour, il entendit un bruit épouvantable de chaînes; d'abord il eut
-peur, mais il cria presque aussitôt: «Qui vive?» Personne ne répondit.
-«Si tu ne réponds pas, je te brûle la cervelle.--Ah! tu as du bonheur
-de bien faire ton service!» dit l'homme qui traînait les chaînes,
-«sans cela il t'arriverait ce qui est arrivé aux autres. Tiens, voici
-un manteau: quand tu le mettras, tu seras invisible. Voici encore un
-sabre: par le moyen de ce sabre, tu auras tout ce que tu désireras et
-tu seras transporté où tu voudras.--Mets-les au pied de ma guérite,»
-dit Bagnolet; «je les prendrai quand j'aurai fini ma faction.»
-
-Sa faction terminée, il mit le manteau et tira le sabre. «Mon maître,»
-lui dit le sabre, «qu'y a-t-il pour votre service?--Je voudrais
-une table chargée des meilleurs mets, un beau couvert et un beau
-fauteuil.--Mon maître, retournez-vous, vous êtes servi.» Bagnolet se
-mit à table et mangea de bon appétit, puis il ôta son manteau. Le
-soldat, qui était venu plusieurs fois sans le voir, à cause du manteau,
-lui dit alors: «Où donc étiez-vous? je suis venu plus de vingt fois
-sans vous trouver. Vous n'avez rien vu dans la tour?--Non, je n'ai rien
-vu.--Tu n'as rien vu?» demandèrent ses frères.--«Non, je n'ai rien vu.»
-Le colonel lui demanda aussi: «Tu n'as rien vu?--Non, mon colonel, je
-n'ai rien vu.» Il ne parla pas du sabre ni du manteau.
-
-Bagnolet engagea ses frères à venir au bois avec lui, et leur dit qu'il
-leur donnerait à dîner. Arrivés au bois, ses frères ne virent rien
-de préparé. Bagnolet tira tout doucement son sabre et lui dit: «Je
-voudrais une table chargée des meilleurs mets, trois beaux couverts et
-trois beaux fauteuils, les plus beaux qu'on puisse voir.--Mon maître,
-retournez-vous, vous êtes servi.» Les trois frères se racontèrent
-alors leurs aventures: Plume-Patte dit qu'il avait une bourse toujours
-remplie d'argent; Plume-en-Patte ouvrit sa giberne, et il en sortit
-un grand nombre d'hommes, qui se rangèrent sur deux lignes; il fit un
-signe, et les hommes rentrèrent dans la giberne. Bagnolet montra à ses
-frères son manteau qui le rendait invisible, et leur apprit tout ce
-qu'il pouvait faire avec son sabre.
-
-Bagnolet savait que le roi d'Angleterre avait trois filles à marier.
-Le repas fini, il tira son sabre. «Mon maître, qu'y a-t-il pour votre
-service?--Je voudrais être transporté avec mes frères dans le château
-du roi d'Angleterre.--Retournez-vous, vous y êtes.»
-
-Les trois frères se présentèrent aussitôt devant le roi et lui
-demandèrent ses filles en mariage. Le roi leur dit: «Je ne donne pas
-mes filles à des capitaines: il faut être maréchal. Entrez à mon
-service pour cinq ou six mois.--Vous ne savez donc pas,» dirent les
-trois frères, «que nous avons des dons?--Moi,» dit Plume-Patte, «j'ai
-une bourse: plus on prend d'argent dedans, plus il y en a.--Moi, j'ai
-une giberne,» dit Plume-en-Patte; «j'en peux faire sortir autant
-d'hommes qu'il y en a dans tout l'univers, et, si je voulais, je vous
-ferais périr, vous et toute votre cour.» Le roi fut bien en colère en
-entendant ces paroles.--«Et moi,» ajouta Bagnolet, «j'ai un manteau
-qui me rend invisible.» Il ne parla pas du sabre.--«Revenez demain à
-dix heures du matin,» dit le roi, «je vais demander à mes filles si
-elles veulent se marier.» Là-dessus les jeunes gens se retirèrent.
-
-Le roi fit part aux princesses de la demande des trois frères et leur
-dit: «Quand ils viendront, vous les prierez de vous montrer leurs dons,
-et, dès qu'il vous les auront remis, vous donnerez un coup de sifflet.
-Aussitôt il viendra deux hommes qui les enchaîneront et les jetteront
-en prison.»
-
-Le lendemain, Plume-Patte arriva le premier. «Mais, mon ami,» lui dit
-le roi, «dépêchez-vous donc. Voilà au moins une heure que ma fille
-aînée vous attend.» Plume-Patte alla saluer la princesse. Après avoir
-causé quelque temps avec lui, la princesse lui dit: «Vous seriez bien
-aimable si vous me montriez votre bourse.--Volontiers, ma princesse.»
-Aussitôt qu'elle eut la bourse, elle donna un coup de sifflet: deux
-hommes entrèrent, saisirent le pauvre garçon et le jetèrent dans un
-cachot pour l'y laisser mourir de faim.
-
-Bientôt après, Plume-en-Patte arriva. «Dépêchez-vous donc,» lui dit
-le roi, «ma fille cadette vous a attendu plus de deux heures en se
-promenant dans le jardin. Maintenant elle est dans sa chambre.»
-Plume-en-Patte alla saluer la princesse qui lui parla d'abord de
-choses et d'autres et lui dit enfin: «Voudriez-vous me montrer votre
-giberne?--Volontiers, ma princesse.» Une fois qu'elle eut la giberne
-entre les mains, elle donna un coup de sifflet: les deux hommes
-entrèrent, saisirent Plume-en-Patte, et le jetèrent en prison avec son
-frère.
-
-Quand Bagnolet se présenta, le roi lui dit: «Dépêchez-vous de monter
-dans la chambre de ma plus jeune fille; voilà bien longtemps qu'elle
-vous attend.» Bagnolet salua gracieusement la princesse et lui parla
-avec politesse; ils causèrent très longtemps, car Bagnolet parlait
-mieux que ses frères. Enfin la princesse lui dit: «J'ai entendu dire
-que vous aviez un manteau qui rend invisible; voudriez-vous me le
-montrer?--Volontiers, ma princesse.» Elle saisit le manteau et donna
-un coup de sifflet: les deux hommes vinrent enchaîner Bagnolet et le
-mirent en prison avec ses frères, pour l'y laisser mourir de faim.
-
-Ils étaient tous les trois bien tristes, quand Bagnolet se souvint
-qu'il avait encore son sabre; il le tira. «Mon maître, qu'y a-t-il
-pour votre service?--Je désire que tu nous apportes une table chargée
-des meilleurs mets, trois beaux couverts et trois beaux fauteuils, et
-que tu changes notre prison en un beau palais.» Tout cela se fit à
-l'instant, et ils avaient de plus beaux salons que le roi.
-
-Le roi, étant venu voir ce qu'ils faisaient, les trouva à table;
-il fut dans une grande colère et les fit mettre dans une autre
-prison. Bagnolet tira son sabre. «Mon maître, qu'y a-t-il pour votre
-service?--Je voudrais, s'il était possible, être transporté avec mes
-frères à vingt lieues de la ville.--Retournez-vous, vous y êtes.»
-
-Il y avait par là un château où personne n'habitait parce qu'il y
-revenait des esprits; les trois frères s'y établirent. Bagnolet dit au
-sabre: «Peux-tu faire venir la princesse qui a pris la bourse?--Mon
-maître, elle sera ici à minuit avec la bourse.» Quand la princesse fut
-arrivée, ils lui reprirent la bourse, la maltraitèrent, lui cassèrent
-les reins et la renvoyèrent. Le roi entra dans une colère effroyable;
-il aurait bien voulu savoir où étaient les trois frères.
-
-Bagnolet tira encore son sabre et lui dit: «Je désire, s'il est
-possible, que tu nous amènes la princesse qui a pris la giberne.--Mon
-maître, elle sera ici à minuit avec la giberne.» Quand elle arriva, ils
-lui reprirent la giberne, la maltraitèrent, lui cassèrent les reins et
-la renvoyèrent. Le roi, encore plus furieux, dit à sa plus jeune fille:
-«Je pense, ma fille, que tu vas avoir le même sort que tes sœurs; mais
-il faudra marquer de noir la porte de la maison où l'on te conduira.»
-
-Le lendemain, Bagnolet dit au sabre: «Je désire que tu fasses venir la
-princesse qui a pris le manteau.--Mon maître, elle sera ici à minuit
-avec le manteau. Son père lui a recommandé de marquer de noir la porte
-de la maison où on la conduirait; mais j'irai marquer toutes les
-maisons du quartier, et l'on ne pourra rien reconnaître.» A minuit,
-la princesse se trouva au château; les trois frères lui reprirent le
-manteau, la maltraitèrent encore plus que les autres, parce qu'elle
-était la plus méchante, lui cassèrent les reins et la renvoyèrent chez
-son père, qui ne se sentit plus de fureur. Puis ils dépêchèrent au roi
-un ambassadeur pour lui déclarer la guerre.
-
-Le roi fit marcher contre eux une grande armée. Les trois frères
-étaient seuls de leur côté. «C'est vous qui êtes le plus âgé,»
-dirent-ils au roi, «rangez vos hommes le premier.» Ensuite
-Plume-en-Patte ouvrit sa giberne et en fit sortir un grand nombre
-d'hommes armés. Les soldats d'Angleterre eurent beau tirer; les hommes
-de Plume-en-Patte étaient ainsi faits qu'ils ne pouvaient être tués. Le
-roi d'Angleterre perdit toute son armée et s'enfuit. Les trois frères
-allèrent piller son château, puis ils allumèrent un grand feu et y
-jetèrent la reine et ses trois filles.
-
-Ils retournèrent ensuite en France, mais ils furent arrêtés comme
-déserteurs et on les mit en prison. Bagnolet tira son sabre: «Mon
-maître, qu'y a-t-il pour votre service?--Je voudrais, s'il était
-possible, être transporté avec mes frères à la cour du roi de
-France.--Retournez-vous, vous y êtes.» Le roi de France n'avait qu'une
-fille; ils la demandèrent en mariage. «Je ne donne pas ma fille à des
-capitaines,» leur dit le roi; «mais dans deux ou trois mois chacun de
-vous peut être maréchal, et celui qui se sera le plus distingué aura ma
-fille.» Les trois frères lui dirent alors qu'ils avaient des dons, et
-lui parlèrent de la bourse, de la giberne, du sabre et du manteau. Au
-bout de deux mois, Plume-en-Patte, celui qui avait la giberne, devint
-maréchal et épousa la princesse; ses frères se marièrent le même jour.
-Le roi d'Angleterre se trouvait aux noces; il se dit que les mariés
-ressemblaient fort aux trois frères qui lui avaient fait tant de mal,
-mais il ne les reconnut point.
-
-Moi, j'étais de faction à la porte de la princesse, comptant les clous
-pour passer le temps. Je m'y suis ennuyé, et je suis revenu.
-
-
-REMARQUES
-
- Ce conte vient d'un régiment, comme les nºˢ 3 et 15.
-
- Il se compose, ainsi qu'on a pu le remarquer, d'éléments qui se
- sont déjà présentés à nous dans deux de nos contes. L'introduction
- et la première partie du récit se rapprochent de notre nº
- 11, _La Bourse, le Sifflet et le Chapeau_, et la dernière
- partie,--l'enlèvement des princesses, le moyen employé par le sabre
- pour déjouer la ruse de la plus jeune, la guerre des trois frères
- contre le roi,--de notre nº 31, _l'Homme de fer_. Nous renverrons
- aux remarques de ces deux contes, et nous y ajouterons quelques
- observations sur divers traits particuliers au conte que nous
- venons de donner.
-
- * * * * *
-
- L'introduction d'un conte roumain de Transylvanie (dans la revue
- _Ausland_, 1856, p. 716) présente beaucoup de ressemblance avec
- celle du nôtre: Deux frères servent dans l'armée; l'un est
- capitaine, l'autre, appelé Hærstældai, simple soldat et grand
- buveur. Ennuyé de le voir constamment ivre, le capitaine envoie
- Hærstældai monter la garde devant une maison abandonnée, hantée
- par le diable. A minuit, Hærstældai entend un grand fracas dans
- la maison; le diable paraît devant lui et lui dit de décamper.
- Hærstældai, sans s'effrayer, décharge sur lui son fusil. Alors le
- diable lui demande grâce, et lui donne une bourse qui ne se vide
- jamais et un chapeau d'où il sort, quand on le secoue, autant de
- soldats que l'on veut. Le reste de ce conte roumain se rapporte
- bien moins à notre conte des _Trois Frères_ qu'à notre nº 11, _la
- Bourse, le Sifflet et le Chapeau_. Nous en avons parlé, du reste,
- dans les remarques de ce dernier conte (I, p. 126).--Comparer
- l'introduction d'un conte picard (Carnoy, p. 292), où le diable
- donne successivement à trois frères, déserteurs, dont chacun
- monte la garde à son tour dans un château hanté, une serviette
- merveilleuse, un bâton qui procure autant d'or qu'on en peut
- désirer et un manteau qui rend invisible et transporte où l'on
- veut. Comme dans le conte roumain, la suite du récit est du genre
- de notre nº 11 (histoire de poires qui font allonger le nez).
-
-
- Dans un conte sicilien (Pitrè, nº 26), se trouve un épisode que
- l'on peut comparer au passage de notre conte où les trois frères
- mènent joyeuse vie dans la prison. Petru, qui possède trois objets
- merveilleux, une bourse, une serviette et un violon, est jeté en
- prison pour avoir perdu une partie d'échecs contre une princesse
- qui triche (comme celle de notre nº 11). Avec son violon qui met
- tout en branle, il fait danser ses compagnons de captivité, et les
- régale au moyen de sa serviette magique.
-
-
- Deux contes allemands de cette famille (Wolf, p. 16, et Prœhle,
- I, nº 27) ont, comme notre conte, une dernière partie où le héros
- fait la guerre à un roi, père d'une princesse qui a volé les objets
- merveilleux. Le conte de la collection Prœhle a, de plus, un trait
- qui le rattache au thème de notre nº 31, dont nous parlons au
- commencement de ces remarques: c'est le passage où le soldat dit
- chaque nuit au chapeau enchanté de lui apporter la princesse.
-
- * * * * *
-
- Les objets merveilleux qui figurent dans notre conte jouent
- également un rôle dans nombre de récits, comme on l'a vu dans
- les remarques de notre nº 11. Nous nous bornerons ici à quelques
- rapprochements tirés de la littérature orientale. Indépendamment
- des contes kalmouk, hindoustani et arabe d'Egypte analysés dans
- les remarques de notre nº 11 (I, pp. 129-132), nous citerons
- divers contes n'appartenant pas à cette famille. D'abord un conte
- persan du _Tuti-Nameh_ (traduction G. Rosen, t. II, p. 249), où se
- trouvent une bourse inépuisable, une écuelle de bois, d'où l'on
- peut tirer toute sorte de bonnes choses à boire et à manger, une
- paire de sandales qui transportent en un clin d'œil où l'on désire
- aller.--Dans un autre conte persan (_le Trône enchanté_, conte
- indien traduit du persan, par le baron Lescallier, New-York, 1817,
- t. II, p. 91), il est parlé de trois objets merveilleux: un petit
- chien, un bâton et une bourse. «Le petit chien avait la vertu de
- faire paraître, au gré de son possesseur, tel nombre d'hommes de
- guerre, d'éléphants et de chevaux qu'il pouvait lui demander. En
- prenant le bâton de la main droite, et le tournant vers ces hommes,
- on avait la faculté de leur donner à tous la vie; en prenant ce
- même bâton de la main gauche, et le dirigeant vers cette troupe
- armée, on pouvait la rendre au néant. Quant à la bourse, elle
- produisait, au commandement de son maître, de l'or et des bijoux.»
- (Comparer un troisième conte persan du _Bahar-Danush_, traduction
- de Jonathan Scott, t. II, p. 250, où se trouvent à peu près les
- mêmes objets que dans le premier.)--Un conte arabe des _Mille et
- une Nuits_ (Histoire de Mazen du Khorassan, p. 741, éd. du Panthéon
- littéraire) met en scène un bonnet qui rend invisible, un tambour
- de cuivre, par le moyen duquel on peut faire venir à son aide les
- chefs des génies et leurs légions, et une boule qui rapproche
- les distances.--Dans un conte indien de la grande collection de
- Somadeva, déjà citée (t. I, p. 19 de la traduction H. Brockhaus),
- les objets merveilleux sont une paire de babouches, un bâton et
- une tasse. La tasse se remplit de tous les mets que désire celui
- qui la possède; tout ce qu'on écrit avec le bâton s'exécute à
- l'instant même, et les babouches donnent la faculté de traverser
- les airs.--Dans le recueil sanscrit la _Sinhâsana-dvâtrinçikâ_
- (les «Trente-deux récits du trône»), Vikrama reçoit d'un _yoghi_
- (religieux mendiant, souvent magicien) trois objets merveilleux:
- un morceau de craie, un bâton et un morceau d'étoffe. Avec le
- morceau de craie, on dessine une armée; avec le bâton manié de la
- main droite, on donne la vie à cette armée, qui exécute les ordres
- qu'on lui donne; si on prend le bâton de la main gauche et qu'on la
- touche, elle disparaît. Enfin, par le moyen du morceau d'étoffe,
- on se procure tout ce à quoi l'on pense: aliments, habits, or,
- parures, etc. (_Indische Studien_, t. XV, 1878, p. 384).--Enfin,
- dans un conte populaire indien du Bengale (miss Stokes, no 22),
- figurent quatre objets magiques: un lit qui transporte où l'on
- veut; un sac qui procure tout ce que l'on peut désirer; une tasse
- qui donne de l'eau, autant qu'on en a besoin; un bâton et une corde
- auxquels on n'a qu'à dire, en cas de guerre, de battre et de lier
- tous les soldats de l'armée ennemie.
-
- Nous rappellerons également les objets merveilleux dont il est
- question dans les contes indiens et autres contes orientaux cités
- dans les remarques de notre no 4, _Tapalapautau_ (I, pp. 55-58).
-
-
- On a remarqué que le sabre de «Bagnolet» a une double propriété:
- «Avec ce sabre, tu auras tout ce que tu désireras, et tu seras
- transporté où tu voudras.» Dans un conte populaire indien résumé
- dans les remarques de notre no 19, _le Petit Bossu_ (I, p. 219), le
- dieu Siva donne à son protégé Siva Dâs un sabre, qui, entre autres
- vertus, a aussi celle de transporter son possesseur partout où
- celui-ci lui ordonne de le faire.
-
- * * * * *
-
- Ce trait des objets merveilleux, nous allons encore le rencontrer,
- toujours en Orient, dans deux récits qui offrent une frappante
- ressemblance avec un conte populaire allemand de la collection
- Grimm, _le Havre-Sac, le Chapeau et le Cornet_ (nº 54), très
- voisin de nos _Trois Frères_. Résumons le plus brièvement possible
- l'ensemble du conte allemand: Le plus jeune de trois frères trouve
- dans une forêt une serviette merveilleuse, qui se couvre de mets
- au commandement. Un charbonnier, chez lequel il s'arrête et qu'il
- régale, lui propose en échange de la serviette un havre-sac sur
- lequel il suffit de frapper pour faire paraître à chaque coup un
- caporal et six hommes[34]. Le jeune homme accepte; puis, quand il
- est un peu loin, il fait paraître les six hommes et le caporal, et
- leur commande d'aller reprendre sa serviette. Il l'échange encore,
- d'abord contre un vieux chapeau qu'on a qu'à tourner autour de
- sa tête pour faire tonner toute une batterie de canons, auxquels
- rien ne peut résister, et enfin contre un cornet dont le son fait
- crouler les forteresses et, si l'on continue à souffler, les villes
- et les villages. Par le moyen de ses soldats, il se remet chaque
- fois en possession de sa serviette. Revenu au pays, il est mal
- accueilli par ses frères et les fait corriger par ses soldats;
- les voisins accourent: grand tapage. Le roi, averti, envoie un
- capitaine avec sa compagnie pour mettre le holà. Mais le capitaine
- et ses gens sont battus, et battues aussi, grâce aux canons que le
- chapeau met en jeu, toutes les troupes envoyées contre le jeune
- homme. Celui-ci fait dire au roi qu'il ne fera la paix que si le
- roi lui donne sa fille en mariage. Il faut bien en passer par
- là. La princesse, peu satisfaite de se voir mariée à un homme du
- commun, toujours coiffé d'un vieux chapeau, avec un vieux havre-sac
- en bandoulière, finit par se demander s'il n'y a pas quelque magie
- dans ce havre-sac. Par ses cajoleries, elle réussit à se faire
- révéler le secret; puis elle s'empare du havre-sac et ordonne aux
- soldats d'aller arrêter leur ancien maître. Mais celui-ci a recours
- au vieux chapeau, et les soldats sont balayés par son artillerie.
- Alors la princesse va lui demander pardon, et elle sait si bien
- s'y prendre que bientôt elle connaît la vertu du chapeau et s'en
- saisit. Le jeune homme serait perdu s'il ne lui restait son cornet,
- comme il reste à Bagnolet son sabre. Il souffle dans le cornet, et
- forteresses, palais, tout s'écroule, écrasant sous leurs ruines
- le roi et la princesse.--Ici, comme on voit, la trahison de la
- princesse et la bataille contre les troupes du roi ne sont point
- placées, dans le récit, au même endroit que dans notre conte; mais
- la ressemblance n'en est pas moins certaine.
-
- Ce conte allemand forme lien entre notre conte et les deux récits
- orientaux dont nous allons donner l'analyse. Le premier est un
- conte kalmouk de la collection du _Siddhi-Kür_ (6e récit): Dans un
- certain pays, vivait un homme d'un caractère intraitable. Il en
- fait tant que le khan, son souverain, se voit obligé de le bannir.
- Traversant un steppe, notre homme trouve,--après des incidents
- que nous avons racontés dans les remarques de notre nº 22 (I, p.
- 243),--une coupe d'or, qui procure à volonté à boire et à manger.
- Il la prend et s'en va plus loin. Bientôt il rencontre un homme
- tenant à la main un bâton, et apprend que ce bâton a la propriété
- d'aller, au commandement de son possesseur, tuer les gens et
- reprendre ce qu'ils ont volé[35]. Il lui propose d'échanger sa
- coupe d'or contre le bâton; puis, quand il a le bâton, il l'envoie
- tuer l'homme et reprendre la coupe d'or. Il se met de la même
- manière en possession de deux autres objets merveilleux: un marteau
- de fer qui, si l'on en frappe neuf fois la terre, fait surgir une
- tour de fer à neuf étages, et un sac de cuir qui fait pleuvoir
- aussi fort que l'on veut quand on le secoue. Muni de ces quatre
- talismans, il retourne dans son pays pour se venger du khan. Il
- arrive vers minuit derrière le palais; par la vertu de son marteau,
- le lendemain matin, une tour de fer à neuf étages s'élève à cette
- place. Le khan, furieux, rassemble ses sujets et leur ordonne
- d'entasser du charbon contre cette tour et de l'allumer; mais
- l'homme secoue son sac de cuir, des torrents de pluie tombent et le
- brasier s'éteint.--Le conte kalmouk se termine brusquement à cet
- endroit.
-
- Voilà bien, réunies ici, et l'introduction du conte allemand, et la
- lutte du possesseur des objets merveilleux contre le roi, épisode
- commun au conte allemand et à notre conte. Mais ce second trait va
- se retrouver, plus nettement accusé encore, dans le second récit
- oriental.
-
- Ce récit est un _djâtaka_, c'est-à-dire une légende bouddhique,
- rédigée dans la langue sacrée du bouddhisme, le pali, et relative
- aux aventures du Bouddha dans ses précédentes existences (_Five
- Jatakas, with a translation by V. Fausböll._ _Copenhagen_, 1861,
- p. 20 seq.). Là, un habitant du royaume de Kasi, chassé par ses
- parents, est jeté par un naufrage dans une île, au milieu de
- la mer. Il y trouve un sanglier, possesseur de joyaux qui lui
- permettent de s'élever en l'air; il les lui dérobe pendant son
- sommeil et le tue. Puis, voyageant à travers l'espace, il arrive
- sur les hauteurs de l'Himavanta. Voyant de là plusieurs ermitages,
- il descend et entre chez un premier ascète, qui possède une hache,
- laquelle coupe du bois, allume du feu et exécute les ordres qu'on
- lui donne. Il offre ses joyaux à l'ascète en échange de cette
- hache, et, quand il l'a entre les mains, il lui ordonne d'aller
- couper la tête à l'ascète et de lui rapporter ses joyaux. Il se
- rend ensuite chez un second ascète; celui-là a un tambour magique
- qui, frappé d'un côté, met en fuite l'ennemi, et qui, frappé de
- l'autre côté, fait paraître une armée entière. L'homme fait aussi
- un échange avec cet ascète, puis il envoie la hache lui couper la
- tête et reprendre ses joyaux. Il agit de même avec un troisième
- ascète, possesseur d'une tasse qui, si on la retourne, fournit tout
- ce que l'on souhaite. Maître alors des quatre objets merveilleux,
- l'homme fait porter une lettre au roi de Baranasi pour le sommer de
- lui abandonner son royaume. Le roi envoie des gens avec ordre de se
- saisir de lui. Mais l'homme frappe un des côtés de son tambour, et
- aussitôt il se trouve entouré d'une armée; il retourne sa tasse,
- et une grande rivière inonde tout le terrain où se déploie l'armée
- royale. Enfin il ordonne à sa hache de lui rapporter la tête du
- roi. Il entre avec toutes ses forces dans la capitale et monte sur
- le trône.
-
-
-NOTES:
-
-[34] Dans un conte danois du même genre (Grimm, III, p. 91), c'est une
-giberne, comme dans le conte français.
-
-[35] Dans un conte lithuanien qui correspond au conte allemand de la
-collection Grimm que nous venons de citer (Chodzko, p. 349), c'est
-également un bâton qui remplace le havre-sac et ses soldats.
-
-
-
-
-XLIII
-
-LE PETIT BERGER
-
-
-Il était une fois un roi et une reine qui n'avaient qu'une fille;
-c'était une enfant gâtée, à qui l'on passait tous ses caprices. Se
-promenant un jour dans les champs avec le roi et la reine, elle
-vit un troupeau de moutons et voulut avoir un agneau. Ses parents
-s'adressèrent à la bergère; celle-ci leur dit que les moutons ne lui
-appartenaient pas et les renvoya au fermier, qui n'était pas loin;
-finalement, la princesse eut son agneau. Elle voulut ensuite le mener
-aux champs elle-même. Cette nouvelle fantaisie contraria fort ses
-parents; ils regrettèrent de lui avoir acheté l'agneau. «Il fait bien
-chaud dans les champs,» dirent-ils à leur fille; «tu te gâteras le
-teint. D'ailleurs, il n'est pas convenable pour une princesse de garder
-les moutons.»
-
-Au bout de quelque temps, l'agneau devint brebis et mit bas un petit
-agneau; l'année suivante il en vint d'autres, si bien que la princesse
-finit par avoir un troupeau. Elle en était toute joyeuse et disait à sa
-mère qu'elle vendrait la laine de ses moutons. «Nous n'avons pas besoin
-de cela,» répondait la reine.
-
-Il fallait un berger au troupeau. Le roi, étant sorti pour en chercher
-un, fit la rencontre d'un jeune garçon qui avait l'air très doux et
-très gentil. «Où vas-tu, mon ami?» lui demanda le roi.--«Je cherche un
-maître.--Veux-tu venir chez moi? je suis le roi.--Cela dépend des gages
-que vous me donnerez.» Le roi lui fit une offre dont il fut content, et
-le jeune garçon le suivit.
-
-«Maintenant,» dit le roi à sa fille, «tu n'as plus besoin d'aller aux
-champs.» La princesse répondit: «J'irai conduire mon troupeau le matin,
-et le soir j'irai le rechercher.--C'est au mieux,» dit le roi; «le
-matin et le soir il fait frais aux champs; ainsi le soleil ne te gâtera
-pas le teint.»
-
-Tous les jours le roi donnait au petit berger de la viande et une
-bouteille de vin. La princesse, un matin, conduisit le petit berger
-dans une belle plaine, près d'un petit bois. «Gardez-vous bien d'entrer
-dans ce bois,» lui dit-elle; «il y a là trois géants.--Je n'y entrerai
-pas, ma princesse,» répondit-il.
-
-Mais elle ne fut pas plus tôt partie qu'il entra dans le bois; il avait
-tiré de sa poche un petit couteau de deux sous à sifflet, et sifflait
-joyeusement. Tout à coup, il vit venir un géant tout vêtu d'acier qui
-lui cria: «Que viens-tu faire ici, drôle?--Je me promène en gardant
-les moutons du roi.» Le géant tourna autour de lui. «Qu'as-tu donc sur
-le dos?» lui demanda-t-il.--«C'est une gibecière,» répondit le berger;
-«j'ai dedans du pain, de la viande et du vin. En veux-tu?» Le géant
-accepta. Après avoir mangé toutes les provisions du berger, il prit
-la bouteille et la vida d'un trait. Il n'eut pas plus tôt bu qu'il se
-laissa aller à terre et s'endormit: les géants ne sont pas habitués à
-boire du vin. Aussitôt le petit berger lui enfonça son couteau dans
-la gorge. Ensuite il fit le tour du bois et trouva une maison toute
-d'acier; il y entra: dans l'écurie était un cheval d'acier; dans les
-chambres, chaises, tables, cuillers, fourchettes, tout était d'acier.
-C'était la maison du géant.
-
-Le soir, quand la princesse arriva, le petit berger était revenu dans
-la prairie. Elle lui demanda; «Etes-vous entré dans le bois?--Non, ma
-princesse.--Tant mieux; j'étais en peine de vous.--Ah!» dit-il, «ma
-princesse, qu'il faisait chaud aujourd'hui! J'ai eu bien soif.--Si vous
-n'avez pas eu assez d'une bouteille,» dit la princesse, «demain vous en
-aurez deux: une de mon père, comme à l'ordinaire, et une que je vous
-donnerai; mais n'en dites rien à mon père.»
-
-Le lendemain, la princesse le conduisit encore dans la plaine et
-lui défendit d'aller dans le petit bois; mais, comme la veille, dès
-qu'il l'eut perdue de vue, il y entra en sifflant dans son sifflet.
-Cette fois, il rencontra un géant tout vêtu d'argent, qui lui dit:
-«Que viens-tu faire ici, drôle?--Je me promène,» répondit le berger.
-«Quoique tu sois plus gros et plus grand que moi, tu ne me fais pas
-peur.». Le géant tourna autour de lui et lui demanda: «Qu'as-tu donc
-sur le dos?--C'est une gibecière; il y a dedans du pain, de la viande
-et du vin. As-tu faim?--Oui, je mangerais bien un morceau.» Le berger
-lui donna son dîner, puis il lui présenta une de ses bouteilles, que le
-géant vida d'un trait. L'autre bouteille y passa également, et le géant
-s'endormit. Alors le berger lui enfonça son couteau dans la gorge. Il
-fit ensuite le tour du bois et vit une maison toute d'argent: dans
-l'écurie était un cheval d'argent; dans les chambres, chaises, tables,
-assiettes, cuillers, fourchettes, tout était d'argent. C'était la
-maison du géant.
-
-En arrivant le soir, la princesse dit au berger: «Etes-vous entré dans
-le petit bois?--Non, ma princesse.--Vous avez bien fait.--Ah!» dit-il,
-«ma princesse, qu'il a fait chaud aujourd'hui!--Demain,» dit-elle, «je
-vous donnerai deux bouteilles; avec celle que mon père vous donnera,
-cela fera trois bouteilles. Mais surtout, n'en dites rien.»
-
-La princesse conduisit, le jour suivant, le petit berger dans la même
-plaine et lui défendit d'entrer dans le bois; mais, aussitôt qu'elle
-eut le dos tourné, il y entra en sifflant dans son sifflet. Il eut à
-peine fait quelques pas qu'il se trouva en face d'un géant tout vêtu
-d'or. «Que viens-tu faire ici, drôle?--Je me promène.» Le géant tourna
-autour de lui. «Qu'as-tu donc sur le dos?--C'est une gibecière: il
-y a dedans du pain, de la viande et du vin. As-tu faim?--Oui, j'ai
-faim.--Eh bien! mange.» Quand le géant eut mangé, le berger lui donna
-une bouteille, qu'il vida d'un trait. «En veux-tu une autre?» lui
-demanda le berger.--«Oui.--En veux-tu une troisième?--Oui.--En veux-tu
-une quatrième?--Mais tu en as donc un tonneau?--Oh! bien,» dit le
-berger, qui n'en avait plus, «je la garde pour quand tu auras encore
-soif.» Le géant une fois endormi, le petit berger lui enfonça son
-couteau dans la gorge, puis il fit le tour du bois et vit une maison
-toute d'or: dans l'écurie était un cheval d'or; dans les chambres,
-chaises, tables, assiettes, cuillers, fourchettes, tout était d'or.
-C'était la maison du géant.
-
-Cependant le roi, qui voulait marier sa fille, fit préparer trois pots
-de fleurs: plusieurs seigneurs devaient combattre à qui gagnerait
-ces pots de fleurs et épouserait la princesse. Celle-ci dit au petit
-berger: «Venez demain, à neuf heures, et tâchez de gagner le prix.»
-
-Le petit berger promit de venir. Le lendemain, en effet, il s'habilla
-tout d'acier, de sorte que personne ne le reconnut. «Ah! le beau
-seigneur!» disait le roi, «je voudrais bien qu'il eût ma fille.» Mais
-la princesse pleurait, ne voyant pas venir son berger. Après avoir
-combattu longtemps, le berger gagna un pot de fleurs, ce dont le roi
-fut enchanté.
-
-Le soir, quand la princesse vit le berger, elle lui dit tout affligée:
-«Pourquoi n'êtes-vous pas venu?--La chaleur m'avait rendu malade.--Ah!»
-dit la princesse, «vous n'êtes pas bien ici; vous dépérissez.» Durant
-les trois jours qu'il avait rencontré les géants, il n'avait ni bu ni
-mangé.--«Je tâcherai d'y aller demain,» répondit-il.
-
-Le lendemain, il s'habilla tout d'argent. «Voilà,» dit le roi, «un
-superbe chevalier! Il est encore plus beau que celui d'hier.» Ce
-fut encore le berger qui gagna le second pot de fleurs, à la grande
-satisfaction du roi.
-
-Le soir, la princesse fit des reproches au berger. «Ah! ma princesse,»
-dit-il, «que voulez-vous que je fasse au milieu de ces grands
-seigneurs? Je n'oserai jamais y aller.--Je vous prêterai les habits de
-mon père,» dit la princesse.--«Vous êtes bien bonne, ma princesse, mais
-je n'en ai pas besoin; j'irai demain.--Eh bien,» dit-elle, «on vous
-attendra.»
-
-Le jour suivant, il s'habilla tout d'or et se présenta à neuf heures au
-château. «Ah! le beau jeune homme!» dit le roi, «je voudrais bien qu'il
-eût ma fille.--Mon père;» dit la princesse, «si l'on attendait jusqu'à
-neuf heures et demie?» A neuf heures et demie, ne voyant toujours pas
-venir le berger, elle dit: «Mon père, attendons jusqu'à dix heures.»
-Dix heures sonnèrent; elle demanda un nouveau délai. «Nous attendrons
-jusqu'à onze heures,» dit le roi, «mais pas plus tard; ce n'est pas
-ma faute si ton berger ne veut pas venir.» A onze heures précises, le
-combat commença; il dura longtemps, et ce fut encore le petit berger
-qui gagna le dernier pot de fleurs.
-
-Le soir venu, la princesse se rendit auprès de lui tout éplorée et lui
-dit: «C'est vous que je voulais épouser, et mon père va me donner à un
-autre.--Oh!» dit le berger, «si je ne suis pas venu, c'est que j'ai
-encore été un peu malade.»
-
-Le lendemain, pourtant, il pria la princesse de le suivre dans le petit
-bois, et lui montra les trois pots de fleurs qu'il avait mis dans la
-maison d'acier. «C'est moi,» dit-il, «qui les ai gagnés, et, de plus,
-j'ai vaincu les trois géants: voici la maison du premier.» Il lui
-fit voir aussi la maison d'argent et la maison d'or, en lui disant:
-«Tout cela m'appartient.--Hélas!» dit la princesse, «maintenant vous
-êtes trop riche pour moi!» Mais le petit berger se présenta avec elle
-devant le roi. Celui-ci, ayant appris que c'était lui qui avait gagné
-les trois pots de fleurs, consentit avec joie à lui donner sa fille en
-mariage, et les noces se firent le jour même.
-
-
-REMARQUES
-
- Nous pouvons d'abord rapprocher du conte lorrain un conte du Tyrol
- allemand (Zingerle, II, p. 326): Un jeune homme s'engage chez un
- comte comme berger. Il doit prendre garde que son troupeau ne
- s'aventure dans certaine prairie enchantée. Un jour, fatigué de
- surveiller ses bêtes, il les laisse aller dans la prairie. Tout à
- coup apparaît un dragon à une tête. Le berger, qui, par suite de
- circonstances trop longues à raconter ici, est en possession d'une
- épée merveilleuse, abat la tête du monstre; il l'ouvre et y trouve
- une clef de fer, qu'il met dans sa poche. Le lendemain, il tue un
- dragon à deux têtes, dont l'une renferme une clef d'argent; le jour
- d'ensuite, un dragon à trois têtes, dans l'une desquelles il trouve
- une clef d'or. Au moyen de ces trois clefs, il pénètre dans trois
- grandes salles souterraines, l'une toute de fer, l'autre d'argent,
- la troisième d'or, où sont trois chevaux, l'un noir, l'autre rouge,
- l'autre blanc, et trois armures: de fer, d'argent et d'or. Le comte
- ayant fait annoncer un grand tournoi, dont le prix est la main de
- sa fille, le berger s'y rend sur le cheval noir et avec l'armure
- de fer. Il réussit à enlever une fleur que tient la jeune fille,
- assise au haut d'une colonne, et s'enfuit à toute bride. Voyant
- que le vainqueur ne revient pas, le comte ordonne un second, puis
- un troisième tournoi, où le berger paraît d'abord avec le cheval
- rouge et l'armure d'argent, puis avec le cheval blanc et l'armure
- d'or, et où il remporte encore la victoire. Après chaque tournoi,
- il fait secrètement hommage de la fleur à la fille du comte.
- Celui-ci, ayant appris que les trois fleurs sont revenues entre les
- mains de sa fille, lui demande de qui elle les tient. Le berger est
- interrogé, et le comte lui donne sa fille en mariage.
-
- Dans d'autres contes analogues, nous allons rencontrer certains
- détails de notre conte qui manquent dans le conte tyrolien.
-
- Commençons par un conte hongrois (Gaal, p. 32): Tous les porchers
- d'un roi disparaissent successivement; aussi personne ne se
- présente pour les remplacer. Un jeune homme appelé Pista tente
- l'aventure. Le plus vieux verrat du troupeau lui conseille de
- demander au roi _une miche de pain et une bouteille de vin_: il
- les donnera au dragon qui viendra pour le dévorer. Pista suit ce
- conseil, et il offre le pain et le vin au dragon, en le priant
- d'épargner sa vie. _Après avoir bu, le dragon s'endort._ Alors
- Pista _tire son couteau de sa poche et lui coupe la gorge_. Il
- trouve dans la gueule une clef de cuivre, au moyen de laquelle il
- ouvre la porte d'un château de cuivre. Dans le jardin du château,
- il cueille une rose si belle que, lorsqu'il revient chez le roi,
- la plus jeune des trois princesses la lui demande en présent. Le
- lendemain, le vieux verrat lui conseille de se pourvoir de _deux
- fois plus de pain et de vin_. Même aventure lui arrive avec un
- second dragon, plus fort que le premier, et Pista pénètre dans un
- château d'argent. Enfin, le jour d'après, il tue de la même manière
- un troisième dragon et se met en possession d'un château d'or.
- Vient ensuite l'histoire du tournoi où Pista se rend trois jours
- de suite, avec trois équipements différents, pris successivement
- dans chacun des trois châteaux. Chaque fois, il abat d'un coup
- de lance une pomme d'or sur laquelle est écrit le nom d'une des
- trois princesses, et s'enfuit. Il va ensuite, sous ses vêtements
- ordinaires, réclamer au roi son salaire de porcher. Comme il a mis
- les trois pommes d'or dans son chapeau, il le garde sur sa tête. La
- plus jeune des princesses le lui enlève, et les pommes d'or tombent
- par terre. Il est reconnu pour le vainqueur, et épouse la princesse.
-
- Dans un second conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 91), la
- fermière chez laquelle sert le berger lui recommande de ne pas
- laisser aller les moutons dans la prairie des _trois géants_.
- Ces géants demeurent dans un magnifique château, et on en a si
- grand'peur que le roi a promis sa fille en mariage à quiconque les
- tuerait. Le berger s'en va droit de ce côté _en chantant et jouant
- de la cithare_. Un des géants accourt au bruit, et les réponses du
- berger à ses questions lui plaisent tant qu'il va chercher du pain
- et du vin pour qu'ils mangent et boivent ensemble. Le berger met
- un narcotique dans le vin du géant, qui ne tarde pas à s'endormir;
- puis il tire son couteau de sa poche, coupe la tête du géant et
- prend la langue. Il se met de nouveau à chanter et à jouer de
- son instrument. Le second géant arrive; il a le même sort que le
- premier, et aussi, un peu après, le troisième.--La fin de ce conte
- tyrolien se rapproche d'un passage de notre nº 5, _les Fils du
- Pêcheur_. Un forestier, qui a trouvé les cadavres des géants, va
- porter les têtes au roi et réclame la récompense promise; mais le
- berger, qui a gardé les trois langues, dévoile l'imposture.
-
- Nous mentionnerons encore deux autres contes tyroliens (_Ibid._,
- p. 96 et 372), qui ont, l'un et l'autre, les trois géants et
- le tournoi. Dans celui de la page 96,--où le berger apparaît
- successivement sous une armure d'abord d'acier, puis d'argent
- et enfin d'or,--nous relèverons un trait de notre conte qui ne
- s'était pas encore présenté à nous: l'amour de la princesse pour
- le berger. Ce dernier trait figure dans deux contes italiens du
- même genre (Comparetti, nºˢ 22 et 62). Le second de ces contes a
- même un détail qui, sur ce point, le rapproche particulièrement de
- notre _Petit Berger_. La princesse conseille au berger d'aller,
- lui aussi, combattre à la joute; mais il fait le niais. Ce nº 62
- de la collection Comparetti est altéré dans sa première partie. Le
- nº 22 est beaucoup mieux conservé: nous y trouvons la défense de
- passer un certain ruisseau; le serpent à trois têtes, dans chacune
- desquelles est une clef qui ouvre la porte d'un château; les trois
- châteaux, de cristal, d'argent et d'or; la joute et la triple
- apparition du berger avec cheval de cristal et bride de cristal,
- cheval d'argent et bride d'argent, etc.
-
- A ces rapprochements il faut ajouter la première partie d'un
- conte flamand, qui correspond à peu près à la première partie du
- nôtre (J.-W. Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 2), un conte
- autrichien assez peu complet (Vernaleken, nº 23), un conte allemand
- (J.-W. Wolf, _Deutsche Hausmærchen_, p. 269), et un conte slave de
- Moravie (Wenzig, p. 1).
-
- Les deux derniers contes ont en commun un détail particulier:
- quand, pour la troisième fois, le héros s'enfuit après le tournoi,
- le roi ou les princes qui ont pris part à la fête cherchent à
- l'empêcher de s'échapper et le blessent à la jambe; c'est à cette
- blessure qu'il est ensuite reconnu pour le vainqueur. (Comparer la
- fin d'un des contes tyroliens mentionnés plus haut, Zingerle, II,
- p. 96.) Ce trait, on s'en souvient peut-être, se rencontre dans
- notre nº 12, _le Prince et son Cheval_.
-
- Du reste, l'idée générale de ce dernier conte n'est pas sans
- analogie avec celle de notre _Petit Berger_ et des contes
- étrangers du même type: l'un des contes italiens dont nous avons
- parlé (Comparetti, nº 62) emprunte à ce thème du _Prince et son
- Cheval_, au lieu d'un simple détail, tout un épisode, l'histoire
- des rapports du héros avec ses deux beaux-frères; un autre conte,
- recueilli dans le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 11),
- après une première partie analogue à la première partie du _Petit
- Berger_,--combat du chevrier contre le dragon de cuivre, le dragon
- d'argent et le dragon d'or, et prise de possession par lui de
- trois châteaux, de cuivre, d'argent et d'or,--donne, comme _le
- Prince et son Cheval_, le récit de trois batailles où le chevrier,
- devenu marmiton chez le roi, relève, sans être connu, la fortune
- de l'armée royale. Ici, il accourt la première fois à la tête de
- soldats aux armures de cuivre; la seconde fois, avec des soldats
- aux armures d'argent, et enfin avec des soldats aux armures d'or.
- Ces trois armées, il les fait successivement apparaître en secouant
- une bride de cuivre, une bride d'argent et une bride d'or, qu'il a
- rapportées des châteaux des trois dragons.
-
-
- Dans un conte allemand de la collection Müllenhoff (nº 15), le
- tournoi est remplacé par le combat du héros contre un monstre que
- le roi, son maître, lui a ordonné d'aller tuer. Le premier jour,
- ce monstre a trois têtes; le second, six; le troisième, neuf. Jean
- les abat avec les trois épées de cuivre, d'argent et d'or qu'il
- a trouvées chez les géants.--Un conte breton, recueilli par M.
- F.-M. Luzel (5e Rapport, p. 34), présente cette même idée d'une
- façon qui la rapproche tout à fait de nos contes _les Fils du
- Pêcheur_ (nº 5) et _la Reine des Poissons_ (nº 37). Il ne s'agit
- pas seulement de tuer un monstre, mais de sauver une princesse que
- ce monstre (ici un serpent à sept têtes) doit dévorer. Le berger,
- qui combat trois jours de suite, arrive chaque fois sous une armure
- différente,--couleur de la lune, couleur des étoiles, couleur du
- soleil,--qu'il a trouvée dans le château du sanglier, lequel, dans
- ce conte breton, tient la place des géants ou des dragons. Malgré
- l'introduction de cet épisode du combat contre le serpent, le conte
- se termine par le tournoi, mais avec une altération, nécessaire
- pour qu'il n'y ait pas double emploi: le chevalier inconnu ayant
- disparu après avoir tué le serpent, le roi fait annoncer dans tout
- le royaume un grand tournoi qui doit durer trois jours; le berger
- s'y rend, équipé en chevalier, et la princesse le reconnaît.--Dans
- un conte souabe (Meier, nº 1), un berger va successivement dans
- trois vallées où il lui est défendu d'aller; chaque fois il tue un
- géant et découvre un château dans l'écurie duquel est un cheval de
- couleur différente. Or, son maître a promis sa fille au diable. Le
- berger, qui a trouvé dans chacun des trois châteaux une bouteille
- de vin et une épée qui doivent donner le moyen de vaincre le
- diable, le vainc en effet par trois fois. La troisième fois, le
- diable, qui a paru d'abord sous la forme d'un serpent, puis sous
- celle d'un dragon, puis enfin sous celle d'un aigle, lui fait une
- blessure à la main. Le gentilhomme, maître du berger, le surprend
- pendant qu'il examine sa blessure, et le berger est obligé d'avouer
- ses exploits.
-
-
- Müllenhoff mentionne une variante allemande recueillie par lui,
- dans laquelle l'histoire du berger et de ses trois chevaux
- merveilleux est combinée avec «le conte bien connu où le héros
- gravit à cheval une montagne de verre pour conquérir la main d'une
- belle princesse». Ce second thème est au fond le même que celui
- du tournoi. C'est ce qui se voit plus nettement encore peut-être
- dans les contes de ce type où, au lieu d'avoir à gravir à cheval
- une montagne de verre, les prétendants à la main d'une princesse
- doivent faire sauter leur cheval jusqu'au troisième étage du
- château royal (contes russe, polonais, finnois cités par M. R.
- Kœhler dans ses remarques sur le conte esthonien nº 15 de la
- collection Kreutzwald).
-
- * * * * *
-
- En Orient, nous avons à citer un conte des Avares du Caucase
- (Schiefner, nº 4), dont nous avons déjà dit un mot à propos de
- notre nº 40, la _Pantoufle de la Princesse_ (II, p. 73): Le plus
- jeune de trois frères, obéissant aux dernières volontés de son
- père, passe successivement trois nuits sur la tombe de celui-ci.
- La première fois, à minuit, paraît un superbe cheval «bleu»; le
- jeune homme le dompte, et le cheval lui dit d'arracher un crin de
- sa crinière: si jamais le jeune homme a besoin de ses services,
- il n'aura pour le faire venir qu'à brûler ce crin. La seconde
- nuit, même aventure avec un cheval rouge, et, la troisième, avec
- un cheval noir. Quelque temps après, la nouvelle se répand que le
- «souverain de l'Occident» donnera sa fille à celui qui sautera avec
- son cheval par dessus une certaine tour. Le jeune homme, à l'insu
- de ses frères qui n'ont pour lui que du mépris, brûle le crin du
- premier cheval, et aussitôt le cheval «bleu» se trouve devant
- lui, apportant à son maître une armure bleue et des armes bleues.
- Le jeune homme s'en revêt et se rend à la ville du «souverain de
- l'Occident». Il saute avec son cheval par dessus la tour et enlève
- la princesse. Suivent deux autres exploits semblables, que le jeune
- homme accomplit, d'abord tout équipé de rouge et avec le cheval
- rouge, puis tout équipé de noir et avec le cheval noir. Dans ces
- deux occasions, il enlève les deux sœurs de la princesse. Il garde
- pour lui la plus jeune et donne les deux autres à ses frères.--Le
- récit s'engage ensuite dans une autre série d'aventures.
-
- Nous ferons remarquer que la triple veillée du héros sur la tombe
- de son père forme également l'introduction des contes esthonien,
- russe, polonais, finnois, mentionnés ci-dessus. Voici, par exemple,
- en quelques mots, le conte esthonien: Un père, en mourant, dit à
- ses trois fils de passer chacun à son tour une nuit sur sa tombe.
- C'est le plus jeune, méprisé par ses frères, qui passe les trois
- nuits, et, chaque fois, l'âme de son père lui dit que, lorsqu'il
- aura besoin de beaux habits pour aller parmi les grands seigneurs,
- il n'aura qu'à venir frapper sur la tombe. Le roi du pays ayant
- promis la main de sa fille à celui qui gravirait à cheval une
- montagne de verre sur le sommet de laquelle est la princesse,
- endormie d'un sommeil magique, le jeune homme s'en va frapper sur
- la tombe de son père: aussitôt paraît un cheval de bronze et, sur
- la selle de ce cheval, une armure de bronze. Une seconde fois,
- c'est un cheval d'argent et une armure d'argent, et enfin un cheval
- d'or et une armure d'or. Le jeune homme gravit d'abord un tiers de
- la montagne, puis les deux tiers; enfin il arrive au sommet, et la
- princesse est délivrée.
-
-
- Toujours en Orient, nous rappellerons un conte syriaque, résumé
- dans les remarques de notre nº 1, _Jean de l'Ours_ (I, p. 22), et
- où se trouve la triple apparition du héros dans un tournoi, sur
- trois chevaux de couleur différente.
-
- Enfin, dans l'Inde, nous aurons à mentionner, pour ce même épisode
- du tournoi, un conte de la collection de miss Stokes (nº 10), dont
- nous avons donné l'analyse dans les remarques de notre nº 12, _le
- Prince et son Cheval_ (I, p. 150).
-
-
-
-
-XLIV
-
-LA PRINCESSE D'ANGLETERRE
-
-
-Il était une fois une princesse, fille du roi d'Angleterre. Le prince
-de France ayant envoyé des ambassadeurs pour demander sa main, elle
-répondit qu'il n'était pas digne de dénouer les cordons de ses souliers.
-
-Le prince alors se rendit en Angleterre sans se faire connaître, et
-s'annonça au palais comme un habile perruquier venant de Paris. La
-princesse voulut le voir, et le prétendu perruquier sut si bien s'y
-prendre que bientôt elle l'épousa en secret. Quand le roi apprit ce qui
-s'était passé, il entra dans une grande colère et les mit tous les deux
-à la porte du palais.
-
-Le perruquier emmena sa femme à Paris et descendit avec elle dans une
-méchante auberge. «Hélas!» pensait la princesse, «faut-il avoir refusé
-le roi de France et se voir la femme d'un perruquier!»
-
-Un jour, son mari lui dit: «Ma femme, vous irez demain vendre de
-l'eau-de-vie sur la place.» Elle obéit et alla s'installer sur la place
-avec ses cruches. Bientôt arrivèrent des soldats, qui lui demandèrent
-à boire; ils lui donnèrent cinq sous, burent toute l'eau-de-vie, puis
-cassèrent les cruches et les verres. La pauvre princesse n'osait
-rentrer à la maison; elle ne se doutait guère que c'était le prince de
-France, son mari, qui avait envoyé tous ces soldats. Elle se tenait
-donc debout près de la porte; son mari lui dit: «Ma femme, pourquoi
-n'entrez-vous pas?--Je n'ose,» répondit la princesse.--«Combien
-avez-vous gagné aujourd'hui?--J'ai gagné cinq sous.--C'est déjà beau
-pour vous, ma femme. Moi, j'ai gagné trois louis à faire des perruques
-chez le roi.--Allons,» dit la princesse, «nos affaires vont donc bien
-aller! Nous paierons l'aubergiste et nous irons ailleurs.»
-
-Le jour suivant, le perruquier dit à sa femme: «Vous irez vous mettre
-sur le grand pont pour y décrotter les souliers des passants.» La
-princesse s'y rendit. Elle y était à peine que le roi son beau-père,
-passant par là, se fit décrotter les souliers et lui donna un louis. La
-reine vint ensuite et lui donna trois louis; puis tous les seigneurs
-de la cour vinrent l'un après l'autre, et, à la fin de la journée,
-elle avait gagné soixante louis. Le soir venu, elle s'en retourna
-à l'auberge; mais, arrivée à la porte, elle s'arrêta. «Eh bien! ma
-femme,» lui dit son mari, «vous n'entrez pas?--Je n'ose.--Combien
-avez-vous gagné aujourd'hui, ma femme?--J'ai gagné soixante louis.--Et
-moi, ma femme, j'en ai gagné trente à faire des barbes chez le
-roi.--Allons,» dit la princesse, «nos affaires vont donc bien aller!
-Nous paierons l'aubergiste et nous irons ailleurs.»
-
-Une autre fois, le perruquier l'envoya vendre de la faïence sur la
-place. Elle était à peine installée quand survinrent des soldats qui
-brisèrent toute sa marchandise: c'était le prince de France qui leur
-en avait donné l'ordre. La pauvre femme vint raconter son malheur
-à son mari et lui demanda si l'on ne pourrait pas faire punir ces
-gens-là. «J'en parlerai au roi,» dit-il, «mais que voulez-vous qu'on
-leur fasse?--Hélas!» pensait la princesse, «faut-il avoir refusé le
-roi de France et se voir la femme d'un perruquier!--Moi,» reprit le
-mari, «j'ai gagné douze louis aujourd'hui.--Ah! tant mieux,» dit
-la princesse, «nos affaires vont donc bien aller! Nous paierons
-l'aubergiste et nous irons ailleurs.»
-
-Le perruquier dit un jour à sa femme: «Le roi va donner un grand
-festin: comme je suis bien vu au palais, je demanderai qu'on vous
-emploie à servir à table. Je vous ferai faire des poches de cuir pour y
-mettre les restes qu'on vous donnera.» Il lui fit faire, en effet, des
-poches de cuir; mais ces poches étaient attachées par des cordons si
-faibles que la moindre chose devait les rompre.
-
-La princesse alla donc servir à table. Au commencement du repas, elle
-ne trouva rien à mettre dans ses poches: de chaque plat il ne revenait
-guère qu'un peu de sauce; plus tard, elle put y mettre quelques bons
-morceaux. Mais, comme elle portait une pile d'assiettes, elle glissa et
-se laissa choir; les cordons cassèrent, et le contenu des poches se
-répandit sur le plancher: la pauvre princesse ne savait que devenir.
-
-Alors le roi son beau-père s'approcha d'elle et lui dit: «Ma fille,
-ne soyez pas si honteuse. Ce n'est pas un perruquier que vous avez
-épousé; c'est mon fils, le prince de France.--Ah! mon père,» dit le
-prince, «vous n'auriez pas dû le lui apprendre encore. Elle a dit que
-je n'étais pas digne de dénouer les cordons de ses souliers. Eh bien!
-mademoiselle, vous les avez dénoués à bien d'autres.»
-
-De ce moment il n'y avait plus qu'à se réjouir, et l'on fit des noces
-magnifiques.
-
-
-REMARQUES
-
- Des contes analogues ont été recueillis dans la Haute-Bretagne
- (Sébillot, I, nº 23); en Allemagne (Grimm, nº 52; Prœhle, I, nº
- 2; Kuhn, _Westfælische Sagen_, p. 251 et p. 242); dans diverses
- parties de l'Italie (Coronedi-Berti, nº 15; Knust, nº 9; Nerucci,
- nº 22); en Sicile (Gonzenbach, nº 18; Pitrè, nº 105); en Portugal
- (Coelho, nº 43); en Norwège (Asbjœrnsen, II, p. 129); en Irlande
- (Kennedy, II, p. 114).
-
- Dans tous ces contes, le thème traité est le même que dans le
- conte lorrain; mais le détail des humiliations infligées à
- l'orgueilleuse princesse est, dans la plupart, tout autre. Nous ne
- trouvons de ressemblance que dans le conte breton et les contes
- allemands. L'épisode des soldats qui boivent et ne paient pas
- figure seulement dans le conte de la collection Prœhle, et dans le
- second conte de la collection Kuhn; celui de la faïence brisée,
- dans le conte breton et dans tous les contes allemands, excepté
- le conte westphalien que nous venons de citer. (Il existe aussi
- dans le conte irlandais; mais, à en juger par certains détails
- de rédaction, joints à l'extrême ressemblance générale, ce conte
- paraît dériver directement du livre des frères Grimm ou plutôt
- d'une traduction anglaise.)--L'épisode de la fête donnée au palais
- et des restes qui se répandent par terre termine le conte allemand
- de la collection Grimm, comme le nôtre; dans le conte breton, il
- figure à un autre endroit du récit. Dans le conte allemand de la
- collection Prœhle, cet épisode diffère de notre conte en ce que le
- mari de la princesse, c'est-à-dire le prince déguisé, lui ordonne,
- en l'envoyant au palais, de glisser subtilement trois cuillers
- d'argent dans sa poche.
-
- Dans tout un groupe (contes siciliens, conte italien de la
- collection Nerucci, conte portugais, conte norwégien), le mari de
- la princesse l'envoie plusieurs fois travailler au château, et,
- chaque fois, il lui dit de voler telle chose; chaque fois aussi,
- sous son costume de prince, il la prend sur le fait et la traite de
- voleuse.
-
- Le conte breton a, dans son introduction, un trait qu'il faut
- rapprocher du conte lorrain. La princesse dit d'un prétendant
- qu'elle ne voudrait pas même de lui pour décrotter ses souliers.
- Aussi, plus tard, le prince déguisé fait-il faire à l'orgueilleuse
- le métier de décrotteuse, et, sans le reconnaître, elle lui
- décrotte un jour les souliers dans la rue. Finalement, après avoir
- révélé à la princesse ce qu'il est, il lui dit: «Tu trouvais que je
- n'étais pas même bon à décrotter tes souliers, et, sans le savoir,
- tu as décrotté les miens.»--Ce trait est plus net ici que dans
- notre conte.
-
- * * * * *
-
- Au XVIIe siècle, Basile insérait dans son _Pentamerone_ (nº 40) un
- conte de cette famille, se rattachant au groupe dont nous avons
- parlé plus haut. Au siècle précédent, d'après M. Kœhler, un autre
- Italien, Luigi Alamanni, avait déjà pris le même thème pour sujet
- de sa nouvelle _La comtesse de Toulouse et le comte de Barcelone_.
-
- Enfin, au XVIe siècle, Yón Halldórsson, qui fut évêque de Skálholt
- en Islande de 1322 à 1339, rédigeait une _Saga_ contenant la même
- histoire, d'après un poëme latin qu'il avait lu pendant son séjour
- en France. Cette _Clarus Saga_, qui a été publiée en 1879, est
- jusqu'à présent la plus ancienne version connue de ce conte. (Voir
- la petite notice de la _Romania_, 1879, p. 479.)
-
-
-
-
-XLV
-
-LE CHAT & SES COMPAGNONS
-
-
-Un jour, un homme était allé dans une ferme pour y chercher cinq chats.
-Comme il les rapportait chez lui, l'un d'eux s'échappa, et l'homme ne
-put le rattraper.
-
-Après avoir couru quelque temps, le chat rencontra un coq. «Veux-tu
-venir avec moi?» lui dit-il.--«Volontiers,» répondit le coq. Et ils
-s'en allèrent de compagnie.
-
-Ils ne tardèrent pas à rencontrer un chien. «Veux-tu venir avec nous?»
-lui dit le chat.--«Volontiers,» dit le chien. Plus loin, un mouton se
-trouva sur leur chemin; le chat lui proposa de les suivre, et le mouton
-y consentit. Plus loin encore, un bouc se joignit à eux, puis enfin un
-âne.
-
-A la nuit tombante, nos compagnons arrivèrent dans un bois. «Voyons,»
-dit le chat, «qui sera le plus tôt à ce grand arbre-là.» Ils se mirent
-tous à courir, mais le chat fut le premier à l'arbre; il y grimpa, et,
-regardant de tous côtés, il dit aux autres: «Je vois là-bas une clarté:
-c'est bien loin d'ici, il nous faut jouer des jambes.» Ils se remirent
-donc en route et arrivèrent près d'une maison habitée par des voleurs.
-
-«Or ça,» dit le chat, «voici ce que nous allons faire: l'âne se placera
-ici, au bas de cette fenêtre; le bouc montera sur l'âne, le mouton
-sur le bouc, le chien sur le mouton et le coq sur le chien, et nous
-sauterons tous par la fenêtre.»
-
-Aussitôt fait que dit: le chat sauta par la fenêtre, et, après lui,
-tous ses compagnons, avec un bruit épouvantable. Les voleurs, qui
-étaient couchés, se réveillèrent en sursaut, se disant les uns aux
-autres: «Qu'est-il arrivé?--Je vais me lever,» dit l'un d'eux, «et
-aller voir ce que c'est.»
-
-Cependant le chat s'était blotti dans les cendres du foyer, le coq
-s'était mis dans le seau, le chien dans la maie à pain, le mouton
-derrière la porte, le bouc dans le lit et l'âne devant la porte, sur le
-fumier. Le voleur, s'étant levé, s'approcha de la cheminée pour allumer
-une allumette: le chat lui égratigna la main. Il courut au seau pour y
-prendre de l'eau: le coq lui donna un coup de bec. Il alla chercher un
-balai derrière la porte: le mouton lui donna un coup de pied. Il voulut
-se jeter dans le lit, car il avait la fièvre de peur: le bouc lui donna
-de ses cornes dans le ventre. Il ouvrit la maie à pain: le chien lui
-mordit la main. Il sortit devant la porte: l'âne lui donna un grand
-coup de pied dans le dos. Après quoi, les animaux quittèrent la maison.
-
-Le lendemain matin, le voleur qui avait été si maltraité raconta son
-aventure à ses compagnons en s'en allant avec eux par la forêt: «Je me
-suis approché du foyer,» dit-il; «il y avait là un charbonnier qui m'a
-raclé la main avec sa harque[36]. J'ai voulu prendre de l'eau dans le
-seau: il y avait là un cordonnier qui m'a donné un coup de son alène.
-Je suis allé derrière la porte: il y avait là un charpentier qui m'a
-donné un coup de son maillet. Je me suis jeté dans le lit: il y avait
-là un diable qui m'a donné un grand coup de tête dans le ventre. J'ai
-ouvert la maie à pain: il y avait là un boulanger qui m'a pris la main
-avec sa manique[37]. Enfin, je suis allé devant la porte: il y avait là
-un grand ours qui m'a donné un grand coup dans le dos.»
-
-Voilà ce que raconta le voleur à ses compagnons. Moi, je marchais
-derrière eux et je suis vite revenu à la maison.
-
-
-NOTES:
-
-[36] Outil de charbonnier.
-
-[37] Espèce de gant de cuir dont se servent certains ouvriers.
-
-
-REMARQUES
-
- Nous rapprocherons du conte lorrain des contes recueillis dans la
- Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p. 239; _Contes_,
- II, nº 63; comparer I, nº 57), en Westphalie (Grimm, nº 27; Kuhn,
- _Westfælische Sagen_, p. 229), en Suisse (Meier, nº 3), dans
- l'Autriche allemande (Vernaleken, nº 12), chez les Tchèques de
- Bohême (Waldau, p. 208), en Norwège (Asbjœrnsen, _Tales of the
- Fjeld_, p. 267), en Ecosse (Campbell, nº 11), en Irlande (Kennedy,
- I, p. 5), en Toscane (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 52),
- en Sicile (Gonzenbach, nº 66), en Catalogne (_Rondallayre_, II, p.
- 80), en Portugal (Braga, nº 125).
-
- Dans plusieurs de ces contes (conte irlandais, conte suisse, conte
- westphalien de la collection Kuhn, second conte breton), il se
- trouve un homme en compagnie des animaux: ainsi, dans le conte
- irlandais, le fils d'une pauvre veuve s'en va chercher fortune
- et emmène avec lui un âne, un chien, un chat, un coq, dont il
- fait la rencontre; dans le conte suisse, un garçon meunier, qui
- a vieilli au service de son maître, quitte la maison sans être
- payé; les animaux de la maison, cheval, bœuf, chien, chat, oie,
- l'accompagnent.
-
- Certains contes remplacent les voleurs par des bêtes sauvages.
- Ainsi, dans le conte catalan, le chat, qui s'en va à Rome pour se
- faire dorer la queue, s'établit avec ses compagnons, le coq, le
- renard et le bœuf, dans la maison de sept loups pour y passer la
- nuit. L'un des loups étant venu et ayant voulu allumer sa lumière
- (_sic_), il lui arrive à peu près les mêmes aventures qu'au voleur
- de notre conte.--Le conte portugais et les deux premiers contes
- bretons remplacent aussi les voleurs par des loups. Il en est de
- même, d'après M. Kœhler (_Zeitschrift für romanische Philologie_,
- III, p. 617), dans un conte de la région des Carpathes.--Dans le
- conte norwégien, un mouton, qui apprend qu'on l'engraisse pour le
- tuer, s'enfuit en emmenant avec lui un cochon. Ils rencontrent et
- prennent avec eux une oie, un lièvre et un coq. Ils se bâtissent
- une maison dans la forêt. Deux loups des environs veulent savoir
- si ce sont de bons voisins; l'un d'eux va dans la maison neuve
- demander du feu pour allumer sa pipe. Le mouton lui donne un coup
- qui le fait tomber la tête en avant dans le poêle; le cochon le
- mord; l'oie lui donne des coups de bec, etc. Le loup décampe au
- plus vite, et va raconter à son compagnon qu'un cordonnier a lancé
- contre lui sa forme à souliers, qui l'a fait tomber la tête la
- première dans un feu de forge; que deux forgerons l'ont battu et
- pincé avec des tenailles rouges, etc.
-
- La plupart des autres contes ont les voleurs, avec le récit de ses
- mésaventures fait par celui qui a été envoyé en éclaireur. Dans
- le conte irlandais, par exemple, le capitaine des voleurs raconte
- qu'il a trouvé sur l'âtre de la cuisine une vieille femme occupée
- à carder du lin, qui lui a égratigné la figure avec ses cardes (le
- chat); près de la porte, un cordonnier, qui lui a donné des coups
- d'alène (le chien); au sortir de la chambre, le diable lui-même,
- qui est tombé sur lui avec ses griffes et ses ailes (le coq);
- enfin, en traversant l'étable, il a reçu un grand coup de marteau
- qui l'a envoyé à vingt pas (le coup de pied de l'âne).--Ce récit
- manque dans le second conte breton, dans le conte de l'Autriche
- allemande, dans le conte catalan, dans le conte toscan, et dans
- le conte sicilien, dont toute la fin, du reste, est complètement
- altérée.
-
-
- Un poème allemand de la fin du XVIe siècle (1595), le
- _Froschmeuseler_, de Rollenhagen, a donné place dans un de ses
- épisodes à un conte analogue aux précédents. Les héros sont le
- bœuf, l'âne, le chien, le chat, le coq et l'oie. Ils s'emparent
- d'une maison bâtie au milieu d'une forêt et habitée, comme dans
- plusieurs contes indiqués plus haut, par des bêtes sauvages. C'est
- le loup qui est envoyé à la découverte, et il revient faire à ses
- compagnons le récit des désagréments qui lui sont arrivés.
-
- * * * * *
-
- Il se trouve dans la collection Grimm (nº 41) un autre type de
- conte qui a la plus grande analogie avec celui que nous étudions:
- Le coq et la poule s'en vont en voyage. Sur leur chemin ils
- rencontrent et prennent successivement avec eux dans leur voiture
- un chat, une meule de moulin, un œuf, un canard, une épingle et une
- aiguille. Ils arrivent chez «M. Korbes» et s'établissent dans la
- maison. Le coq et la poule se juchent sur une perche; le chat se
- met dans la cheminée; le canard, dans la fontaine de la cuisine;
- l'œuf s'enveloppe dans l'essuie-mains; l'épingle se fourre dans le
- coussin de la chaise; l'aiguille, dans l'oreiller du lit, et la
- meule s'installe au dessus de la porte. Rentre «M. Korbes». Il veut
- allumer du feu: le chat lui jette des cendres à la figure. Il court
- à la cuisine pour se laver: le canard l'éclabousse. Il va pour
- s'essuyer à l'essuie-mains: l'œuf roule, se casse et lui saute aux
- yeux. Il s'assied sur la chaise: l'épingle le pique. Il se jette
- sur le lit: c'est au tour de l'aiguille de le piquer. Il s'enfuit
- furieux; mais, quand il passe sous la porte, la meule tombe sur lui
- et le tue. (Comparer le conte espagnol de _Benibaire_, Caballero,
- II, p. 55.)
-
- Dans l'extrême Orient, chez les tribus qui habitent la partie de
- l'île Célèbes appelée Minahasa, M. J.-G.-F. Riedel a recueilli
- un conte tout à fait de ce genre. (Voir la revue hollandaise
- _Tijdschrift voor indische Taal-, Land-en Volkenkunde, uitgegeven
- door het Bataviaasch Genootschap van Kunsten en Wetenschappen_,
- tome 17, Batavia, 1869, p. 311.) Voici le résumé de ce conte: Une
- pierre à aiguiser, une aiguille, une anguille, un mille-pieds
- (sorte d'insecte) et un héron sont grands amis. Un jour, ils
- veulent aller en pirogue, mais ils font naufrage. Arrivés tous
- enfin sur le rivage, ils se disent qu'il faudrait chercher un
- endroit où demeurer. Ils entrent dans un bois et arrivent à une
- maison, habitée seulement par une vieille femme. Ils lui demandent
- la permission de s'arrêter chez elle, et chacun s'installe à sa
- manière. La pierre à aiguiser se met par terre devant la porte au
- bas des degrés; l'anguille s'étend sur le seuil; le héron va se
- placer près de l'âtre; l'aiguille se glisse dans le ciel de lit; le
- mille-pieds, dans le vase en bambou où l'on conserve l'eau. Pendant
- que tout le monde dort, un rat ayant fait remuer le ciel de lit,
- l'aiguille tombe, et elle tombe juste dans l'œil de la vieille
- femme. Celle-ci se lève pour rallumer son feu, afin de voir ce qui
- est arrivé; mais le héron se met à battre des ailes si fort qu'il
- envoie des cendres plein les yeux de la vieille. Elle va chercher
- de l'eau pour se laver le visage; le mille-pieds la pique. Elle
- veut sortir de la maison, mais elle marche sur l'anguille et glisse
- en bas des degrés où elle tombe sur la pierre à aiguiser et se tue.
- Les cinq amis restent donc maîtres de la maison.
-
- Au Japon, un conte analogue fait partie des petits livres à images
- que, de longue date, on met entre les mains des enfants. M. A. B.
- Mitford en a donné la traduction dans ses _Tales of Old Japan_
- (London, 1871, p. 264). Nous trouvons également ce conte, sous
- une forme plus nette, dans un livre récent sur le Japon (W.-E.
- Griffis, _The Mikado's Empire_. New-York, 1877, p. 491). En voici
- les principaux traits: Un crabe a fort à se plaindre d'un certain
- singe, qui, après lui avoir joué des mauvais tours, l'a finalement
- roué de coups. Vient à passer un mortier à riz, qui voyage avec une
- guêpe, un œuf et une algue marine, ses apprentis. Le crabe leur
- fait ses doléances, et ils lui promettent de l'aider à se venger.
- Ils marchent vers la maison du singe, qui justement est sorti, et,
- y étant entrés, ils disposent leurs forces pour le combat. L'œuf se
- cache dans les cendres du foyer, la guêpe dans un cabinet, l'algue
- marine près de la porte, et le mortier sur le linteau de cette même
- porte. Le singe, étant rentré et voulant se faire du thé, allume
- son feu: l'œuf lui éclate à la figure. Il s'enfuit en hurlant et
- veut courir à la fontaine pour apaiser sa douleur avec de l'eau
- fraîche; mais la guêpe fond sur lui et le pique. En essayant de
- chasser ce nouvel ennemi, il glisse sur l'algue, et le mortier,
- tombant sur lui, lui donne le coup de grâce. «C'est ainsi que le
- crabe, ayant puni son ennemi, s'en revint au logis en triomphe, et
- depuis lors il vécut toujours sur le pied d'une amitié fraternelle
- avec l'algue et le mortier. Y a-t-il eu jamais un aussi plaisant
- conte?»
-
-
-
-
-XLVI
-
-BÉNÉDICITÉ
-
-
-Il était une fois des pauvres gens qui n'avaient qu'un fils, nommé
-Bénédicité. Le jeune garçon avait déjà dix-huit ans, et jamais il
-n'était sorti de son lit. Son père lui dit un jour: «Lève-toi,
-Bénédicité; il est temps enfin que tu travailles.»
-
-Bénédicité se leva donc et alla s'offrir comme domestique à un fermier
-des environs, auquel il demanda pour salaire sa charge de blé au bout
-de l'année; du reste, il entendait ne pas se lever avant cinq heures et
-manger à son appétit. Le fermier accepta ces conditions.
-
-Le lendemain, tous les gens de la ferme devaient se lever à deux
-heures du matin pour aller chercher des chênes dans la forêt. Le
-maître appela Bénédicité à la même heure que les autres; mais il fit
-la sourde oreille et ne se leva qu'à l'heure convenue, pas une minute
-plus tôt. La fermière lui dit alors de venir manger la soupe, et lui en
-servit une bonne écuellée. «Oh!» dit Bénédicité, «voilà tout ce qu'on
-me donne de soupe? Il m'en faut une chaudronnée et quatre miches de
-pain.» La fermière se récria, mais son mari avait promis à Bénédicité
-qu'il mangerait à sa faim; elle fut bien obligée de lui donner ce qu'il
-demandait.
-
-Quand Bénédicité eut mangé, le fermier lui dit de prendre dans l'écurie
-les cinq meilleurs chevaux et de les atteler à un grand chariot pour
-aller au bois retrouver les autres domestiques. Bénédicité partit
-avec les chevaux les moins bons. Arrivé au bois, il ne se donna pas
-la peine d'aller jusqu'à l'endroit où étaient ses camarades; il prit
-quatre chênes et les mit sur son chariot, puis il voulut retourner
-à la ferme; mais les chevaux ne pouvaient seulement ébranler le
-chariot. «Ah! rosses,» dit Bénédicité, «vous ne voulez pas marcher!»
-Et il mit encore un chêne sur le chariot, puis encore un autre, et
-fouetta l'attelage; mais il eut beau faire et beau crier, les pauvres
-bêtes n'en avancèrent pas davantage. Alors Bénédicité détela les cinq
-chevaux, les mit sur le chariot par dessus le bois, et ramena le tout
-à la ferme. Les autres domestiques, qui étaient partis bien avant lui,
-s'étaient trouvés arrêtés par une grosse pierre, et Bénédicité fut de
-retour avant eux.
-
-Le fermier commença à s'effrayer d'avoir chez lui un gaillard
-d'une telle force; il l'envoya couper un bois qui avait bien dix
-journaux[38], lui disant que, si tout n'était pas terminé pour le soir,
-il le mettrait à la porte. Bénédicité se rendit au bois et s'étendit
-au pied d'un arbre. A midi, quand la servante vint lui apporter sa
-chaudronnée de soupe, il était toujours couché par terre. «Comment,
-Bénédicité,» lui dit-elle, «vous n'avez pas encore travaillé?--Mêle-toi
-de ta cuisine,» répondit Bénédicité. A l'heure du goûter, la servante
-vit qu'il n'avait encore rien fait. Avant le soir, tout le bois était
-coupé et Bénédicité était de retour à la maison. Le maître ne pouvait
-revenir de son étonnement.
-
-Le lendemain, il dit au jeune homme d'aller passer la nuit dans un
-moulin qui était hanté par des esprits et d'où jamais personne n'était
-revenu. Bénédicité entra le soir dans ce moulin et s'installa dans la
-cuisine. Au milieu de la nuit, il entendit un grand bruit de chaînes:
-c'était un diable qui descendait par la cheminée. «Que viens-tu faire
-ici?» lui dit Bénédicité. Et, sans attendre la réponse, il le tua. Le
-lendemain matin, il était de retour à la ferme.
-
-Le maître, ne sachant comment se débarrasser de lui, le chargea d'aller
-porter une lettre à son fils, qui était capitaine en garnison à
-Besançon. Il y avait trente lieues à faire. Bénédicité prit un cheval
-et le porta sur ses épaules pendant quinze lieues, puis il se fit
-porter par le cheval le reste du chemin. Arrivé à Besançon, il remit
-au capitaine la lettre du fermier, laquelle recommandait de faire bon
-accueil au messager, de lui donner à manger tant qu'il en demanderait,
-et, à la première occasion, de le tuer.
-
-Un jour que le jeune garçon se promenait, le capitaine fit tirer
-sur lui à balles; Bénédicité se secoua et continua son chemin. «Eh
-bien! Bénédicité,» lui dit le capitaine, «comment vous trouvez-vous
-ici?--Oh!» répondit-il, «il y a des mouches dans votre pays, mais elles
-ne sont pas bien méchantes.» Le capitaine fit tirer le canon sur lui,
-mais les boulets ne firent pas plus d'effet que les balles. Enfin, de
-guerre lasse, il le renvoya chez le fermier.
-
-Celui-ci dit alors à Bénédicité de curer un puits profond de cinq
-cents pieds, qui était comblé depuis cinq cents ans. Bénédicité eut
-bientôt fait la besogne. Pendant qu'il était encore dans le puits, on
-jeta dedans, pour l'écraser, une meule de moulin qui pesait bien mille
-livres: la meule, ayant un trou au milieu, lui tomba sur les épaules et
-lui fit une sorte de collier; du reste, il n'eut pas le moindre mal.
-On jeta ensuite dans le puits une cloche de vingt mille livres, qui
-tomba de telle façon que Bénédicité s'en trouva coiffé. Tout le monde
-le croyait mort, quand tout à coup on le vit sortir du puits. Il ôta
-la cloche de dessus sa tête avec une seule main. «Voilà mon bonnet de
-nuit,» dit-il, «prenez garde de me le salir.» Puis il ôta la meule en
-disant: «C'est mon écharpe; il faut me la garder pour dimanche.......
-Maintenant, maître, mon année est-elle finie?--Oui,» répondit le
-fermier.--«Eh bien! donnez-moi ma charge de blé.»
-
-On lui en apporta deux sacs. «Qu'est-ce que cela?» dit-il; «j'en
-porterai bien d'autres.» On apporta encore huit sacs. «Bah! c'est
-seulement pour mon petit doigt.» On en apporta trente-deux. «Allons,»
-dit-il, «en voilà pour deux doigts.» Son maître alors lui déclara qu'il
-lui en donnerait cent, mais pas davantage. Bénédicité s'en contenta; il
-chargea le blé sur ses épaules et s'en retourna chez ses parents.
-
-
-NOTES:
-
-[38] Mesure locale.
-
-
-REMARQUES
-
- Dans une variante de ce conte, également recueillie à
- Montiers-sur-Saulx, nous relevons les passages suivants:
-
- Louis a déjà deux ans, et il ne s'est pas encore levé. «Louis,
- levez-vous!» lui disent ses parents.--«Quand vous m'aurez donné une
- blouse et une culotte, je me lèverai.» A huit ans, il est toujours
- au lit. «Allons donc, Louis, levez-vous!--Donnez-moi une blouse et
- une culotte, et je me lèverai.» Quand il a douze ans, on le presse
- encore de sortir du lit; mais il répète toujours: «Apportez-moi
- d'abord une blouse et une culotte.» Enfin, lorsqu'il a quinze ans,
- on lui fait des habits avec trente-six pièces, et il se lève.
-
- Il se met, comme Bénédicité, au service d'un fermier, aux mêmes
- conditions. Il lui faut tous les jours un tombereau de pain et une
- feuillette de vin.
-
- Quand il va au bois rejoindre les autres domestiques, il les trouve
- essayant de tirer leur chariot des ornières; il dételle les chevaux
- et dégage le chariot sans être aidé de personne.
-
- * * * * *
-
- Comparer nos nºˢ 14, _le Fils du Diable_, et 69, _le Laboureur et
- son Valet_.
-
- L'ensemble de notre conte, ainsi que bon nombre de détails, doit
- être rapproché de divers contes recueillis dans la Hesse (Grimm,
- nº 90), en Westphalie (Kuhn, _Westfælische Sagen_, II, p. 232),
- en Poméranie (Knoop, p. 208), dans le nord de l'Allemagne (Kuhn
- et Schwartz, p. 360), en Allemagne encore (Wolf, p. 269), dans le
- Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 220), en Suisse (Sutermeister,
- nº 21), dans le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 16),
- en Flandre (Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 22), en
- Danemark (Grundtvig, II, p. 67), en Norwège (Asbjœrnsen, _Tales
- of the Fjeld_, p. 48), chez les Wendes de la Lusace (Veckenstedt,
- pp. 59 et 68), chez les Roumains de Transylvanie (dans la revue
- l'_Ausland_, 1856, p. 692), dans le Mantouan (Visentini, nºˢ 2 et
- 11).--Comparer un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 288) et un
- conte portugais du Brésil (Roméro, nº 19).
-
- * * * * *
-
- Ce qui, dans les contes étrangers de notre connaissance, ressemble
- le plus au commencement du conte lorrain et surtout de la variante,
- c'est le début d'un conte irlandais (Kennedy, I, p. 23): Une veuve
- est si pauvre qu'elle n'a pas de vêtements à donner à son fils.
- Elle le met dans le cendrier auprès du foyer et entasse autour de
- lui les cendres chaudes; à mesure que l'enfant grandit, elle fait
- le trou plus profond. Quand le jeune homme a dix-neuf ans, elle
- finit par se procurer une peau de bique qu'elle attache autour des
- reins de son fils, et elle l'envoie gagner sa vie. Le jeune homme,
- qui est d'une force extraordinaire, fait toute sorte d'exploits et
- épouse une princesse.--Dans une chanson populaire russe (Grimm,
- III, p. 341), le héros reste trente ans sans rien faire; alors sa
- force se révèle. Comparer un conte breton (Sébillot, II, nº 26.)
-
- Ailleurs, c'est pour avoir été allaité pendant plusieurs années,
- soit par un géant (_sic_) (conte hessois: Grimm, nº 90), soit tout
- simplement par sa mère (contes allemands: Grimm, III, p. 160; Kuhn
- et Schwartz, _loc. cit._; conte roumain de Transylvanie), que le
- jeune homme est devenu si fort[39].--Dans le conte norwégien, le
- héros, sorte de monstre, est né d'un œuf que des bonnes femmes
- ont trouvé et couvé.--Enfin, dans un conte du «pays saxon» de
- Transylvanie (Haltrich, nº 16), un forgeron qui n'a pas d'enfants
- s'en forge un, à la demande de sa femme, et l'enfant devient d'une
- force extraordinaire. Même introduction dans le conte poméranien.
-
- * * * * *
-
- Nous raconterons brièvement le conte allemand de Transylvanie,
- qui est curieux: Jean de Fer,--c'est le nom de l'enfant,--mange
- tant que ses parents ne peuvent le rassasier; ils lui disent
- d'aller s'engager comme domestique. Il s'en va donc avec le
- fouet de fer que son père lui a forgé, et entre au service d'un
- pope. Il commence par manger tout le souper des douze valets; le
- lendemain, il dort jusqu'à midi, mange d'abord à la maison le dîner
- des servantes, puis, aux champs, celui des valets, et s'étend
- par terre pour dormir. Pendant son sommeil, les valets, pour se
- venger, lui promènent des branches d'arbre sur le visage. Jean de
- Fer, impatienté, se lève, empoigne les douze valets par le pied
- et se sert d'eux comme d'un râteau pour ramasser le foin de toute
- la prairie. Le lendemain, les douze valets vont au bois. Jean de
- fer part plus tard; un loup et un lièvre à trois pattes lui ayant
- mangé chacun un bœuf de son attelage, il les attelle à la place
- des bœufs[40]; un diable ayant brisé l'essieu du chariot, il le
- met à la place de l'essieu, puis il ramène sur son chariot moitié
- de la forêt. Sur son chemin, il rencontre les valets embourbés; il
- dégage leurs douze voitures (Cf. notre variante), et il est rentré
- avant eux à la maison. Pour se débarrasser de lui, le pope lui dit
- d'aller à la recherche d'une de ses filles que les diables lui
- ont enlevée, lui promettant en récompense un sac rempli d'autant
- d'argent qu'il en pourra porter. Jean de Fer se met en route.
- Arrivé à la porte de l'enfer, il fait claquer son fouet et demande
- qu'on ouvre. Celui des diables auquel il a déjà eu affaire l'ayant
- reconnu, la panique se met parmi les diables, qui s'enfuient tous.
- Jean de Fer enfonce la porte et ramène au logis la fille du pope,
- puis il réclame son salaire. On lui fait un sac avec cent aunes de
- toile; le pope met dedans tout son grain et, par dessus, tout son
- argent. Jean de Fer porte le sac à ses parents et s'en va courir le
- monde.
-
- Le conte roumain, également de Transylvanie, mentionné ci-dessus,
- va nous offrir des traits du conte lorrain qui n'existent pas dans
- le conte de _Jean de Fer_: l'épisode du moulin et celui du puits.
- Juon a été allaité pendant douze ans et il est devenu d'une force
- extraordinaire. Il entre au service d'un laboureur et ne demande
- pour gages que le droit de donner à son maître un soufflet au
- bout de l'année. «C'est bon», pense le maître, «je saurai bien me
- débarrasser de toi avant ce moment-là.» Il envoie Juon labourer
- avec les autres valets. Juon leur dit de se reposer et laboure le
- champ à lui seul. Le laboureur s'effraie. Il envoie Juon moudre
- dans le moulin du diable, d'où jamais personne n'est revenu vivant.
- Juon moud tranquillement son grain et revient sans le moindre mal.
- Alors son maître lui dit de curer un puits, et, quand il y est
- descendu, le laboureur fait jeter dans le puits de grosses pierres
- et enfin une meule de moulin. Juon fait un petit effort et sort du
- puits avec la meule sur la tête en guise de chapeau. Alors, d'un
- revers de main il étend le laboureur raide mort, lui coupe la tête
- et s'en va ailleurs.
-
- Le moulin du diable figure,--en dehors de ce conte roumain et de
- notre nº 14,--dans les contes poméranien, westphalien, tyrolien et
- flamand, ainsi que dans un conte du Jutland (Grimm, III, p. 162).
-
- L'épisode du puits,--avec la meule seulement et non la cloche,--se
- retrouve, indépendamment du conte roumain, dans les contes
- allemands des collections Grimm et Wolf, dans les contes tyrolien
- et flamand, dans le conte du Jutland, le conte danois, le premier
- conte italien du Mantouan, et aussi,--avec la meule et la cloche,
- tout à fait comme dans notre conte,--dans un conte hessois (Grimm,
- III, p. 160), dans le conte westphalien, dans le conte poméranien
- et dans le conte suisse.
-
- Dans ces divers contes, le héros fait, au sujet de la meule et de
- la cloche, des plaisanteries du genre de celles de Bénédicité.
- Ainsi, dans le conte poméranien, il remercie de la «cravate» et du
- «bonnet de nuit» neufs qu'on lui a donnés; ailleurs il parle de sa
- belle «collerette».
-
-
- Du reste, on pourrait également rapprocher de quelque conte
- étranger tous les détails, pour ainsi dire, du conte lorrain.
- Ainsi, dans le conte hessois (Grimm, nº 90), le «jeune géant»
- refuse de se lever quand on l'appelle; il mange, avant d'aller à la
- forêt, deux boisseaux de pois en purée; il est revenu bien avant
- les autres valets. Dans un conte grec moderne (Hahn, nº 64), dont
- tout le reste se rapporte à un autre thème, Jean, étant aux champs
- avec son père et ses frères, se couche par terre et dort jusqu'au
- soir; alors il prend sa faux, et il a encore terminé sa besogne le
- premier.
-
- Dans le conte allemand de la collection Kuhn et Schwartz, le héros
- s'est mis au service d'un laboureur. Les autres valets, un jour
- qu'il y a du bois à aller chercher dans la forêt, se mettent en
- route de grand matin, avec les meilleurs chevaux de l'écurie,
- pendant que leur camarade dort. Celui-ci prend les deux rosses
- qui restent. Arrivé au bois, il déracine deux chênes et les met
- en travers du chemin, de sorte que les autres valets, lorsqu'il
- veulent revenir à la ferme, ne peuvent passer. Quant à lui, sa
- voiture chargée, il débarrasse le chemin et s'en va devant eux.
- Ses mauvais chevaux ne voulant pas marcher, il en met un sur
- la voiture, attelle l'autre par derrière et traîne la voiture
- lui-même; il est encore le premier à la maison.--Comparer le conte
- hessois de la collection Grimm, et aussi les contes westphalien,
- suisse, tyrolien, flamand, danois, tchèque, et le second conte du
- Mantouan.
-
- Pour le passage où l'on fait tirer à balles et à boulets sur
- Bénédicité, comparer un conte suisse (Sutermeister, nº 52), où le
- roi fait aussi tirer sur le héros; celui-ci rejette les balles
- aux soldats, qu'il tue. Comparer aussi le conte norwégien et le
- second conte italien du Mantouan. Dans ce dernier, le héros dit des
- balles: «Quelles mouches ennuyeuses!»
-
- * * * * *
-
- Au sujet de la charge de blé demandée comme salaire, et du
- dénouement qui en résulte, comparer les deux contes wendes de la
- Lusace. Dans l'un (Veckenstedt, p. 60), Jean, qui est d'une force
- extraordinaire, s'est engagé comme valet chez un gentilhomme, en
- demandant pour tout salaire le droit de donner à son maître un
- soufflet au bout de l'année. L'année finie, le gentilhomme, effrayé
- à la pensée de ce qui l'attend, le prie de demander un autre
- salaire. Jean demande alors autant de pois qu'il en pourra battre
- en un jour. Il prend les draps de tous les lits du château et s'en
- fait un sac, qu'il remplit et emporte. Tous les pois du gentilhomme
- y passent.--Dans l'autre conte (_ibid._, p. 69), le maître de Jean,
- qui veut le congédier, offre de lui donner autant de pois qu'il en
- pourra porter.
-
- Dans un conte slave de Moravie (Wenzig, p. 67), le diable s'offre
- à battre tout le grain d'un laboureur, qui lui promet pour salaire
- sa charge de blé. Le diable emporte tout le blé.--Il en est de même
- dans un conte du nord de l'Allemagne (Müllenhoff, p. 160), où un
- homme fort a fait une semblable convention.
-
-
- En dehors de ces quelques contes, le conte du «pays saxon» de
- Transylvanie, analysé plus haut, est, à notre connaissance, le seul
- qui, pour le dénouement, se rapproche de _Bénédicité_.--La plupart
- des autres (contes allemands des collections Grimm, Kuhn, Knoop;
- conte suisse, conte flamand, second conte italien) ressemblent sur
- ce point au conte roumain et au premier conte wende, où, comme on
- l'a vu, le serviteur ne demande comme gages que le droit de donner
- à son maître un soufflet au bout de l'année. Plusieurs de ces
- contes empruntent ici des éléments au thème de notre nº 36, _Jean
- et Pierre_. Ainsi, dans le conte allemand de la collection Kuhn,
- il est convenu entre le maître et le valet que celui des deux qui
- voudra rompre le marché devra recevoir de l'autre trois soufflets;
- dans le conte tyrolien, celui des deux qui se fâchera devra perdre
- les oreilles, absolument comme dans des contes de la famille de
- _Jean et Pierre_.
-
- * * * * *
-
- Nous avons résumé dans les remarques de notre nº 1, _Jean de
- l'Ours_, l'ensemble d'un conte avare du Caucase (I, p. 18) et
- d'un conte des Kariaines de la Birmanie (I, p. 26). Ces contes
- renferment l'un et l'autre un épisode qui se rapproche de
- _Bénédicité_.
-
- Dans le conte avare, Oreille-d'Ours, doué d'une force prodigieuse,
- entre comme valet au service d'un roi. Celui-ci se disposait à
- envoyer cent hommes couper du bois. Oreille-d'Ours s'offre à
- rapporter du bois en suffisance, si on lui donne à manger ce
- qu'on avait préparé pour les cent hommes. Il rapporte d'un coup
- cent arbres et rentre ainsi dans la ville, éventrant le mur de
- l'un, renversant la maison de l'autre. Le roi, effrayé, songe
- à se débarrasser de lui. Il l'envoie successivement faire des
- réclamations de sa part à une _kart_ (sorte d'ogresse) et à un
- dragon. Oreille-d'Ours lui ramène la kart et le dragon eux-mêmes.
- Enfin le roi le fait attaquer par toute une armée qui le crible
- de flèches; mais les flèches ne font pas sur Oreille-d'Ours plus
- d'effet que des puces. Oreille-d'Ours, se voyant ainsi attaqué,
- déchire en quatre une jument que le roi lui avait donnée à garder;
- il lance le premier quartier, et, du coup, il étend mille hommes
- par terre; il recommence jusqu'à ce qu'il ait anéanti l'armée du
- roi.
-
- Dans le conte kariaine, les gens deviennent envieux de Ta-ywa et de
- sa force, et ils cherchent à le faire périr. Ils font rouler sur
- lui une grosse pierre sous prétexte de la lui donner pour bâtir une
- maison à sa mère, puis un gros arbre qu'ils disent être pour lui
- faire du feu; enfin ils l'envoient chercher un tigre dont il devra
- faire une offrande pieuse pour guérir sa mère de la fièvre. Peine
- inutile. Ta-ywa se tire de tout sain et sauf. Un jour il apprend la
- méchanceté des gens. «S'il en est ainsi,» dit-il, «si on ne m'aime
- pas, je m'en vais.»
-
-
-NOTES:
-
-[39] Dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 17),
-et dans d'autres contes qui se rattachent tous au même thème que notre
-nº 1, _Jean de l'Ours_ (voir I, pp. 7-8), le héros a été allaité
-pendant une longue suite d'années.--Notons à ce propos que le très
-intéressant conte avare d'_Oreille-d'Ours_, déjà cité par nous dans les
-remarques de notre nº 1 (I, p. 18), réunit, juxtaposées, deux séries
-d'aventures se rapportant aux deux thèmes de _Jean de l'Ours_ et de
-_Bénédicité_. Il en est de même dans les contes suisse et brésilien
-ci-dessus indiqués.
-
-[40] Dans le second conte italien du Mantouan, le héros attelle un loup
-à la place de la vache qu'il lui a mangée; dans le conte poméranien,
-deux lions à la place des chevaux; dans le conte portugais du Brésil,
-des lions également à la place des bœufs.
-
-
-
-
-XLVII
-
-LA CHÈVRE
-
-
-Il était une fois un homme et une femme et leurs sept enfants. Ils
-avaient une chèvre qui comprenait tout ce qu'on disait et qui savait
-parler. Un jour, le père dit à l'aîné des enfants d'aller à l'herbe
-avec la chèvre et de lui donner bien à manger: si, en revenant, la
-chèvre n'était pas contente, il le tuerait.
-
-Le petit garçon conduisit la chèvre derrière une haie; il se mit vite,
-vite, à couper de l'herbe pour elle, et lui en donna tant qu'elle en
-voulut. Avant de la ramener au logis, il lui dit: «Eh bien! ma petite
-biquette, as-tu assez mangé?--Ah!» dit la chèvre,
-
- «Je suis soûle et moule,
- J'ai assez de lait dans ma toule[41].»
-
-Quand l'enfant fut de retour avec la chèvre, le père dit à celle-ci:
-«Eh bien! ma petite biquette, as-tu assez mangé?--Ah!» dit la chèvre,
-
- «Je ne suis ni soûle ni moule,
- Je n'ai point de lait dans ma toule.»
-
-En entendant ces mots, l'homme prit sa hache et coupa la tête à
-l'enfant, malgré les pleurs de la mère. Le lendemain, il envoya le
-second de ses fils mener la chèvre au pâturage. Le petit garçon donna
-à la chèvre autant d'herbe qu'il en put couper, et lui dit avant
-de se remettre en chemin: «Eh bien! ma petite biquette, as-tu assez
-mangé?--Ah!» dit la chèvre,
-
- «Je suis soûle et moule,
- J'ai assez de lait dans ma toule.»
-
-L'enfant la ramena donc au logis. «Eh bien!» dit l'homme, «ma petite
-biquette, as-tu assez mangé?--Ah!» dit la chèvre,
-
- «Je ne suis ni soûle ni moule,
- Je n'ai point de lait dans ma toule.»
-
-Le père prit sa hache et tua le petit garçon. Même aventure arriva aux
-autres enfants, et le père les tua tous, l'un après l'autre, et la mère
-après les enfants[42].
-
-Il fallut bien alors que l'homme conduisît lui-même sa chèvre aux
-champs. Quant il la crut rassasiée, il lui dit: «Eh bien! ma petite
-biquette, as-tu assez mangé?--Ah!» dit la chèvre,
-
- «Je suis soûle et moule,
- J'ai assez de lait dans ma toule.»
-
-Rentré à la maison, il lui demanda encore si elle avait bien mangé.
-«Ah!» dit la chèvre,
-
- «Je ne suis ni soûle ni moule,
- Je n'ai point de lait dans ma toule.»
-
-Et, en disant ces mots, elle sauta sur l'homme et le tua. Elle devint
-ainsi la maîtresse du logis.
-
-
-NOTES:
-
-[41] Nous ne nous chargeons pas de donner l'origine philologique des
-mots _moule_ et _toule_, qui nous ont l'air d'avoir été forgés pour
-rimer avec le mot _soûle_. Au moins ne s'en sert-on jamais dans l'usage
-ordinaire du patois.
-
-[42] Dans la forme originale de ce conte, le même récit revient huit
-fois de suite. Nous faisons grâce au lecteur de cette plaisanterie par
-trop prolongée.
-
-
-REMARQUES
-
- Dans un conte tchèque de Bohême, analysé par M. Th. Benfey
- (_Pantschatantra_, t. II, p. 550), un paysan a une chèvre qui
- est très gourmande. Un jour, sa femme la mène au pâturage; à son
- retour, le paysan demande à la chèvre si elle a bien mangé. «Oui,
- joliment!» répond la chèvre; «on ne m'a rien donné du tout.» Le
- lendemain, elle en dit autant quand la fille de la maison la
- ramène. Le troisième jour, le paysan conduit lui-même la chèvre
- aux champs, et, comme à son retour elle recommence à se plaindre,
- il lui écorche la moitié du corps et la chasse. La chèvre se
- réfugie dans le trou d'un renard, et, quand le renard revient et
- veut la faire partir, elle réussit à lui faire peur; mais un
- perce-oreille, venant au secours du renard, s'introduit dans
- l'oreille de la chèvre et la fait déloger.
-
- Il est à remarquer que cette dernière partie se retrouve, avec de
- légères variantes (ainsi, abeille, fourmi ou hérisson à la place du
- perce-oreille), dans tous les contes dont il nous reste à parler, à
- l'exception de deux.
-
- Un conte allemand du sud de la Bohême (Vernaleken, nº 22) a un
- trait qui le rapproche encore plus du conte lorrain que le conte
- tchèque. Les mensonges de la chèvre sont cause que le paysan _coupe
- la tête_ à ses deux fils, à sa fille et à sa femme. Suivent les
- aventures de la chèvre écorchée.
-
- Dans un conte hongrois (Gaal-Stier, nº 19), le père tue deux de ses
- fils; mais, comme il a épié la chèvre pendant que son troisième
- fils la gardait, il voit qu'il a été trompé, et, avec l'aide de son
- fils, il écorche toute vive la méchante chèvre, etc.
-
- Citons encore un conte serbe (Jagitch, nº 28; Krauss, I, nº 24).
- Là, le bouc, qui remplace la chèvre, se plaint à son maître de ce
- que les deux belles-filles, les deux fils et la femme de celui-ci
- lui auraient mis une muselière pour l'empêcher de manger. Même fin
- ou à peu près que dans les contes précédents.
-
- Dans un conte italien de Livourne, publié par M. Stan. Prato dans
- la revue _Preludio_ (Ancône, nº du 16 avril 1881, p. 80 seq.), le
- père tue successivement ses trois filles, sur les plaintes de la
- chèvre. Voyant ensuite, après l'avoir conduite au pâturage, que
- la chèvre lui dit à lui-même qu'elle a mal bu et mal mangé, il la
- bâtonne et lui écorche la moitié du corps. La chèvre se réfugie
- dans une cave et fait peur aux gens. Enfin un petit bout d'homme,
- qu'on surnomme _Compère Topolino_ (_topo_ signifie «rat»), lui fait
- peur à son tour, et elle déguerpit. (Ce petit homme doit être une
- altération du perce-oreille ou de l'abeille des contes précédents.)
-
- Dans un conte toscan (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 49), la
- dernière partie se reconnaît à peine, changée qu'elle est de place
- et défigurée.
-
- Dans le conte hessois nº 36 de la collection Grimm, le tailleur ne
- tue pas ses trois fils; il les met à la porte de sa maison. Quand
- il voit que la chèvre l'a trompé, il lui rase la tête et la chasse
- à coups de fouet. La chèvre se réfugie dans le trou d'un renard,
- etc.
-
- Enfin, un troisième conte italien (Gubernatis, _Zoological
- Mythology_, t. I, p. 425) présente quelques traits particuliers:
- Une sorcière envoie un petit garçon conduire sa chèvre au pâturage,
- et elle ordonne à l'enfant de veiller à ce qu'elle mange bien, mais
- à ce qu'elle ne touche pas au grain. A son retour, la sorcière
- demande à la chèvre si elle est bien rassasiée; elle répond qu'elle
- a jeûné toute la journée. Sur quoi, la sorcière tue le petit
- garçon. Même sort arrive à onze autres petits garçons. Mais le
- treizième, plus avisé, caresse la chèvre et lui donne le grain à
- manger, et la chèvre répond à la question de la sorcière: «_Son ben
- satolla e governata,--Tutto il giorno m'ha pastorata_» (Je suis
- bien rassasiée et j'ai été bien gardée; il m'a fait paître toute
- la journée), de sorte que le petit garçon est, en récompense, bien
- traité par la sorcière.
-
-
-
-
-XLVIII
-
-LA SALADE BLANCHE & LA SALADE NOIRE
-
-
-Il était une fois une femme qui avait deux enfants, un petit garçon
-et une petite fille. Un jour qu'elle venait de cuire, elle leur donna
-à chacun de la michotte[43] et dit à la petite fille d'aller dans les
-champs cueillir de la salade. L'enfant mit sa michotte dans son panier
-et partit.
-
-Chemin faisant, elle rencontra la Sainte-Vierge, qui lui dit:
-«Où allez-vous, ma chère enfant?--Je vais chercher de la salade,
-madame.--Qu'avez-vous dans votre panier?--De la michotte, madame. En
-voulez-vous?--Non, mon enfant,» dit la Sainte-Vierge, «gardez-la pour
-vous. Tenez, voici une boîte; vous ne l'ouvrirez pas avant d'être
-rentrée à la maison. Allez cueillir votre salade, mais passez par la
-porte blanche et non par la porte noire.»
-
-La petite fille passa par la porte blanche: c'était la porte du ciel.
-Elle trouva de belle salade blanche qu'elle cueillit. De retour à
-la maison, elle fut grondée par sa mère, qui lui demanda pourquoi
-elle était restée si longtemps dehors. Au premier mot que répondit
-la petite, il lui sortit de la bouche des perles, des diamants, des
-émeraudes. La boîte que lui avait donnée la Sainte-Vierge en était
-également remplie.
-
-La mère, tout émerveillée, dit alors au petit garçon d'aller à son
-tour cueillir de la salade, dans l'espoir qu'il aurait la même chance.
-Elle lui mit aussi de la michotte dans son panier, et le petit garçon
-partit. Il ne tarda pas à rencontrer la Sainte-Vierge, qui lui dit:
-«Où vas-tu, mon ami?--Cela ne te regarde pas.--Que portes-tu dans ton
-panier?--De la michotte, mais ce n'est pas pour toi.--Tiens,» dit la
-Sainte-Vierge, «voici une boîte; tu ne l'ouvriras pas avant d'être
-rentré à la maison. Va maintenant cueillir ta salade et passe par la
-porte noire.»
-
-Le petit garçon passa par la porte noire, qui était celle de l'enfer:
-il trouva de vilaine salade noire, qu'il cueillit et rapporta à la
-maison. Quand il rentra, sa mère, voyant la salade noire, lui demanda
-où il l'avait été chercher. «Je n'en sais rien,» dit le petit garçon;
-«je suis passé par une porte noire.»
-
-Pendant qu'il parlait, il lui sortait des vipères de la bouche; la
-boîte aussi en était pleine. La mère, au désespoir, fit des reproches
-à la petite fille, qu'elle croyait cause de l'aventure arrivée à son
-frère.
-
-Une nuit, on entendit les deux enfants chanter. La petite fille disait:
-
- «Fleurs et roses!»
-
-Et le petit garçon répondait:
-
- «Couleuvres et serpents!
- --Fleurs et roses!
- --Couleuvres et serpents!»
-
-En disant ces mots, ils moururent tous les deux.
-
-
-NOTES:
-
-[43] Sorte de galette.
-
-
-REMARQUES
-
- Ce conte présente la même idée que le conte de Perrault _les
- Fées_, et qu'un conte recueilli, au XVIIe siècle également, par
- le Napolitain Basile (_Pentamerone_, nº 37). Comparer la première
- partie du conte hessois nº 13 de la collection Grimm, un autre
- conte allemand (Prœhle, II, nº 5), un conte lithuanien (Chodzko,
- p. 315), un conte portugais (Coelho, nº 36).--Mais il existe des
- variantes de ce même thème qui se rapprochent davantage de notre
- conte sur certains points.
-
- Ainsi, dans un conte tyrolien (Zingerle, I, nº 1), une petite
- fille est allée cueillir des fraises avec son frère. Elle répond
- poliment aux questions d'une belle dame, qui est la Sainte-Vierge,
- tandis que le petit garçon répond malhonnêtement. La Sainte-Vierge
- donne à la petite fille une boîte d'or, au petit garçon une boîte
- noire. Quand ce dernier ouvre sa boîte, il en sort deux serpents
- qui l'emportent. De la boîte de la petite fille sortent deux anges,
- qui emmènent l'enfant au ciel.--Comparer un conte allemand de la
- collection Kuhn et Schwartz (p. 335). Là le petit garçon refuse de
- donner de son déjeuner à un nain, et le diable sort de la boîte
- pour lui tordre le cou.
-
- Dans un conte souabe (Meier, nº 77), une petite fille s'en va
- aux fraises. Elle rencontre un ange, à qui elle donne d'abord
- tout son déjeuner, puis plus tard une partie des fraises qu'elle
- a cueillies. L'ange lui dit qu'auprès de la porte de la ville
- elle trouvera une boîte: elle devra prendre cette boîte, mais ne
- l'ouvrir qu'une fois rentrée au logis. Or, la boîte est remplie
- de pierres précieuses et de pièces d'or. Une autre petite fille,
- ayant appris la chose, s'en va à son tour au bois; mais elle répond
- grossièrement à l'ange et refuse de lui rien donner. Aussi, dans
- la boîte qu'elle a rapportée de la forêt, il ne se trouve que «des
- diablotins tout noirs».--Ajoutons encore, à cause d'un détail
- particulier, un conte flamand (Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_,
- nº 38), où nous retrouvons un petit frère et une petite sœur. Ici,
- c'est le petit frère qui se montre bon envers la Sainte-Vierge et
- Jésus, qui ont pris la forme de vieilles gens. Jésus donne au petit
- garçon une boule blanche, à la petite fille une boule noire, et les
- boules, en roulant, conduisent les enfants à deux portes: le petit
- garçon à une _porte blanche_, d'où sortent des anges qui l'emmènent
- au ciel; la petite fille à une _porte noire_, d'où sortent des
- diables qui l'emportent en enfer.
-
- Dans un conte écossais traduit par M. Loys Brueyre (p. 55), une
- princesse, qui a quitté la maison paternelle où sa marâtre la
- rendait trop malheureuse, partage avec un vieillard ses provisions
- de route. Sur le conseil du vieillard, elle va s'asseoir sur le
- bord d'un certain puits, d'où il sort successivement trois têtes
- d'or qui demandent à la princesse de les laver et de les peigner.
- La jeune fille leur rend gracieusement ce service, et, de ce
- moment, entre autres dons que lui ont faits les trois têtes, il
- tombe de ses lèvres, toutes les fois qu'elle parle, un diamant,
- un rubis, une perle. La fille de la marâtre veut aussi tenter
- l'aventure. Elle se montre brutale à l'égard du vieillard et des
- trois têtes, et, au lieu de pierres précieuses, c'est un crapaud et
- une grenouille qui s'échappent de sa bouche à chaque parole qu'elle
- prononce.
-
- Le service rendu aux «têtes d'or» se retrouve sous une forme moins
- adoucie dans d'autres contes. Dans un conte tyrolien (Zingerle,
- II, p. 39), qui offre beaucoup de ressemblance avec le conte du
- même pays analysé plus haut, ce qu'un vieux nain demande à un petit
- frère et une petite sœur, c'est de lui chercher ses poux. Il en
- est à peu près de même dans deux contes serbes: dans le premier
- (Vouk, nº 35), une jeune fille reçoit deux dons d'une femme envers
- laquelle elle a été complaisante: quand elle pleure, ses larmes
- sont des perles; chaque fois qu'elle rit, une rose d'or tombe de
- ses lèvres. Dans le second (nº 36), c'est à l'égard d'un dragon
- que la jeune fille ne manifeste point de dégoût; comme, de plus,
- elle a fait pendant plusieurs jours le ménage du dragon, celui-ci
- lui dit, quand elle s'en va, de choisir entre plusieurs coffres.
- Elle prend modestement le plus léger, et, revenue chez sa marâtre,
- elle le trouve plein de ducats. La marâtre s'empresse d'envoyer
- chez le dragon sa fille à elle, qui fait tout le contraire de sa
- belle-sœur. Elle rapporte à la maison le coffre le plus lourd;
- mais, quand elle l'ouvre, il en sort deux serpents qui lui
- arrachent les yeux, ainsi qu'à sa mère.
-
- * * * * *
-
- Le thème que nous examinons se rattache à un autre thème bien
- connu, celui du nº 24 de la collection Grimm (_Frau Holle_). Dans
- une forme irlandaise de ce dernier thème (Kennedy, II, p. 33),
- que nous donnerons comme spécimen, une jeune fille est jetée dans
- un puits par sa marâtre. Quand elle reprend connaissance, elle
- se trouve dans une belle prairie. Elle se montre charitable et
- obligeante à l'égard de divers êtres qu'elle rencontre sur son
- chemin, et arrive enfin à une maison isolée où demeure une sorcière
- qui lui offre d'entrer à son service: comme salaire, elle aura,
- quand elle partira, le choix entre trois coffrets, dont l'un
- contient plus de trésors que n'en possède un roi. Grâce à ses
- obligés, la jeune fille peut exécuter plusieurs tâches qui lui sont
- imposées par la sorcière et savoir quel coffret choisir (des trois
- coffrets, d'or, d'argent et de plomb, il faut prendre le dernier).
- Avec leur secours également, elle échappe, quand elle s'en
- retourne, à la poursuite de la sorcière. Elle revient à la maison
- paternelle, où sa marâtre est bien surprise de voir les trésors qui
- sortent du coffret. La marâtre dit à sa fille à elle de se jeter
- dans le puits, comme sa belle-sœur, espérant qu'elle aura le même
- bonheur. Mais la méchante fille est hautaine et désagréable avec
- tout le monde, et il lui arrive les plus fâcheuses aventures. De
- retour chez elle, plus morte que vive, avec le coffret d'or, elle
- l'ouvre, et il en sort des crapauds et des serpents qui remplissent
- toute la maison.
-
-
- Chez une peuplade qui habite entre la mer Caspienne et la mer
- Noire, on a recueilli un conte de ce genre (_Mémoires de l'Académie
- de Saint-Pétersbourg_, 7e série, t. 17, 1872, nº 8, p. 59). Il
- s'agit de deux jeunes filles, l'une laborieuse, l'autre fainéante.
- Un jour, pendant que la première tire de l'eau d'un puits, la corde
- casse, et le seau tombe au fond du puits. De peur d'être grondée,
- la jeune fille descend dans le puits pour reprendre le seau. Elle
- arrive chez Ivan Moroz (Jean la Gelée), qui la prend à son service.
- Comme récompense, elle reçoit de lui une bague ornée de brillants
- et plein son seau de pièces de cinq kopeks. La paresseuse veut
- avoir, elle aussi, un beau cadeau. Elle descend dans le puits;
- mais elle ne rapporte de chez Ivan Moroz que des glaçons dans
- son seau. Ainsi que dans le conte de la collection Grimm, le
- coq de la maison salue le retour de chacune des jeunes filles:
- «Kikeriki! dans le seau de la travailleuse, il y a des pièces de
- cinq kopeks!--Kikeriki! dans le seau de la paresseuse, il y a des
- morceaux de glace!»
-
- Il faut encore citer un conte de l'extrême Orient, assez altéré,
- qui a été recueilli chez les Kariaines de la Birmanie. En voici
- l'analyse, telle qu'elle a été donnée par M. F. Mason dans le
- _Journal of the Asiatic Society of Bengal_, t. 34 (1865), 2e
- partie, p. 228: Un jour, une petite fille s'en était allée au
- ruisseau pour puiser de l'eau. Elle laissa échapper son seau,
- qui fut emporté par le courant. Elle se mit à courir sur la rive
- pour le rattraper, et arriva près d'un barrage qui appartenait à
- un géant. Peu après, le géant vint pour pêcher et il allait la
- manger; mais l'enfant lui raconta naïvement son histoire, et le
- géant l'épargna et l'emmena chez lui. La géante aurait bien aimé
- de se régaler d'un aussi friand morceau, mais le géant protégea
- l'enfant, qui devint leur fille adoptive.--Un jour les géants,
- étant allés chercher des provisions, laissèrent la petite fille
- à la maison en lui recommandant de ne point regarder dans deux
- paniers qui étaient dans un coin de la chambre. A peine se vit-elle
- seule, qu'elle jeta un coup d'œil dans les paniers: l'un était
- plein d'or et d'argent; l'autre, de crânes humains. Après avoir
- fait cette découverte, elle ne cessa d'importuner les géants pour
- qu'ils lui permissent de retourner chez elle, et finalement ils
- y consentirent; mais la vieille géante demanda à la petite fille,
- avant que celle-ci se mît en route, de lui chercher ses poux. En
- lui examinant la tête, la petite fille fut bien étonnée de la voir
- remplie de serpents verts et de mille-pieds. Elle demanda une hache
- et se mit à frapper et à tailler dans la tête de la géante, jusqu'à
- ce que celle-ci ne pût plus y tenir, et alors la permission de
- partir lui fut donnée. (Comparer la forme bien conservée dans les
- contes serbes cités plus haut.) Avant son départ, les géants lui
- dirent qu'elle pouvait emporter un des deux paniers, celui qu'elle
- voudrait. La jeune fille leur dit: «Comme vous commencez à devenir
- âgés et que vous ne pourrez plus facilement tresser des paniers,
- je prendrai le vieux.» Elle savait que le vieux panier contenait
- l'or et l'argent. Voilà donc la jeune fille partie; mais auparavant
- la géante lui avait donné un conseil: «Quand tu arriveras auprès
- d'une eau noire, peigne tes cheveux et nettoie tes dents. Quand tu
- arriveras auprès d'une eau rouge, essuie tes lèvres; enfin, quand
- tu arriveras auprès d'une eau blanche, baigne-toi dedans.» La
- jeune fille se conforma à ces instructions, et elle parvint saine
- et sauve à la maison, où bientôt le bruit de ses richesses amena
- auprès d'elle tous ses parents et ses amis: elle donna à chacun
- d'eux une tasse pleine d'or et d'argent.--Parmi ceux à qui elle
- avait fait ce présent, il y avait un jeune homme qui ne se trouva
- point satisfait. Il résolut de tenter la fortune et de chercher à
- obtenir des géants un plein panier d'or et d'argent. Il réussit à
- se faire adopter comme fils par les géants; ceux-ci, dans la suite,
- lui permirent de s'en retourner et lui dirent d'emporter un panier.
- Le jeune homme n'avait pas regardé dans les paniers; il choisit
- le vieux, comme avait fait la petite fille. Mêmes avis lui furent
- donnés, au sujet des rivières qu'il avait à traverser; mais il
- n'y prêta aucune attention et fit diligence pour arriver chez lui
- le plus tôt possible. Rentré au logis, il ouvrit le panier: à sa
- grande horreur et à son grand désappointement, il le trouva rempli
- de crânes humains. Mais il n'eut pas beaucoup de temps pour songer
- à sa déconvenue, car le géant, qui était à ses trousses, tomba sur
- lui et le mangea sur l'heure.
-
- Au Japon, les petits livres à l'usage des enfants, dont nous avons
- déjà parlé (II, p. 105), contiennent un conte qui se rattache
- encore au même type. Dans ce conte, traduit par M. A.-B. Mitford
- (_Tales of Old Japan_, p. 249), un vieux bonhomme a un moineau
- qu'il aime beaucoup. Un jour, en rentrant chez lui, il ne le
- retrouve plus, et il apprend de sa femme que celle-ci a coupé la
- langue à l'oiseau, parce qu'il lui avait mangé son empois, et
- qu'elle l'a chassé de la maison. Très désolé, le bonhomme s'en va
- à la recherche de son moineau, qu'il finit par retrouver, et le
- moineau l'introduit dans sa famille, où il est fort bien régalé.
- Quand le bonhomme est sur le point de s'en retourner, le moineau
- lui dit d'emporter comme souvenir celui de deux paniers d'osier
- qu'il voudra. Le bonhomme, alléguant qu'il est vieux et faible,
- choisit le plus léger. (Comparer les deux coffres du second conte
- serbe.) Arrivé chez lui, il trouve le panier plein d'or, d'argent
- et d'objets précieux. A cette vue, la vieille femme, qui est très
- cupide, déclare qu'elle veut aussi aller rendre visite au moineau.
- Elle se fait admettre dans la maison de celui-ci, qui se donne fort
- peu de peine pour la bien recevoir. La vieille lui ayant demandé
- un souvenir de lui, le moineau lui présente, comme à son mari,
- deux paniers: la vieille choisit naturellement le plus lourd et
- l'emporte. Mais, quand elle l'ouvre, il en sort toute sorte de
- lutins qui se mettent à la tourmenter. (Comparer les «diablotins»
- du conte souabe.)
-
- Enfin, dans l'Inde, il a été recueilli, au Bengale, un conte
- qui, malgré certaines altérations, se rapporte bien évidemment à
- ce même thème (Lal Behari Day, nº 22): Un homme a deux femmes,
- une jeune et une vieille. Cette dernière est traitée par l'autre
- comme une esclave. Un jour, sa rivale, en fureur contre elle, lui
- arrache l'unique touffe de cheveux qu'elle a sur la tête et la met
- à la porte. La vieille s'en va dans la forêt. Passant auprès d'un
- cotonnier, elle a l'idée de balayer la terre autour de l'arbre:
- celui-ci, très satisfait, la comble de bénédictions. Elle fait de
- même à l'égard d'autres arbres, bananier, _tulasi_, ainsi qu'à
- l'égard d'un taureau, dont elle nettoie l'abri. Tous la bénissent
- aussi[44]. Elle arrive ensuite auprès d'un vénérable _mouni_ (sorte
- d'ascète), et lui expose sa misère. Le mouni lui dit d'aller se
- plonger une fois, mais une fois seulement, dans un certain étang.
- Elle obéit et sort de l'eau avec les plus beaux cheveux du monde,
- et toute rajeunie. Le mouni lui dit alors d'entrer dans sa hutte
- et d'y prendre, parmi plusieurs paniers d'osier, celui qu'elle
- voudra. La femme en prend un d'apparence très simple. Le mouni le
- lui fait ouvrir: il est plein d'or et de pierres précieuses et ne
- se vide jamais. En s'en retournant à la maison, elle passe devant
- le _tulasi_. L'arbre lui dit: «Va en paix: ton mari t'aimera à la
- folie.» Puis le taureau lui donne deux ornements de coquillages,
- qui étaient autour de ses cornes, et lui dit de se les mettre aux
- poignets: quand elle les secouera, elle aura tous les ornements
- qu'elle voudra. Le bananier lui donne une de ses larges feuilles,
- qui se remplira, à volonté, de mets excellents. Enfin le cotonnier
- lui fait présent d'une de ses branches qui lui fournira, si elle la
- secoue, toute sorte de beaux habits. Quand elle rentre à la maison,
- l'autre femme n'en peut croire ses yeux. Ayant appris les aventures
- de la vieille, elle s'en va aussi dans la forêt; mais elle passe
- sans s'arrêter auprès des trois arbres et du taureau, et, au lieu
- de ne se plonger qu'une fois dans l'étang, comme le mouni le lui
- avait dit, elle s'y plonge deux fois, pour devenir plus belle
- encore. Aussi sort-elle de l'eau laide comme auparavant. Le mouni
- ne lui fait aucun présent, et, dédaignée désormais de son mari,
- elle finit sa vie comme servante de la maison.
-
- * * * * *
-
- Dans des contes orientaux nous retrouvons encore un détail de nos
- contes européens. Le héros d'une histoire du _Touti-Nameh_ persan
- (t. II, p. 72 de la traduction de G. Rosen) a ce don particulier
- que, toutes les fois qu'il rit, des roses tombent de ses lèvres.
- (Comparer un conte indien du Bengale, cité dans les remarques
- de notre nº 21, _la Biche blanche_, I, p. 235.) Dans un conte
- populaire actuel de l'Inde, recueilli dans le Deccan par miss
- M. Frere (nº 21), ce sont des perles et des pierres précieuses
- qui s'échappent de la bouche d'une princesse, dès qu'elle
- l'ouvre.--Comparer l'introduction au _Pantchatantra_ de M. Th.
- Benfey, pp. 379-380.
-
-
-NOTES:
-
-[44] Les services rendus à ces divers êtres rattachent ce conte indien,
-plus étroitement que les autres contes orientaux dont nous venons de
-donner l'analyse, au thème du conte irlandais et des autres contes
-européens du même type.
-
-
-
-
-XLIX
-
-BLANCPIED
-
-
-Il était une fois un homme, appelé Blancpied, qui avait emprunté une
-certaine somme au seigneur de son village. Le seigneur, qui n'avait
-jamais reçu un sou de son argent, finit par lui dire qu'il était las
-d'attendre, et que, tel jour, il viendrait lui réclamer son paiement.
-En effet, au jour dit, il sortit pour l'aller trouver.
-
-Ce jour-là, Blancpied avait mis sur le feu une marmite remplie de
-pommes de terre, et, tandis qu'elles achevaient de cuire, il ruminait
-un moyen de se tirer d'embarras. Dès qu'il aperçut de loin le seigneur,
-il se hâta de couvrir le feu et de mettre la marmite au milieu de la
-chambre.
-
-«Eh!» dit le seigneur en entrant, «voilà une marmite singulièrement
-placée! Qu'y a-t-il dedans?--Monseigneur,» répondit Blancpied, «ce sont
-des pommes de terre, et je n'ai pas besoin de feu pour les faire cuire;
-je n'ai qu'à souffler avec le soufflet que voici. Tenez, voyez comme
-elles sont bien cuites. Avec un pareil soufflet, on épargne bien du
-bois!--Donne-moi ton soufflet,» dit le seigneur, «et je te tiens quitte
-de deux cents écus.--Je le veux bien,» répondit Blancpied.
-
-Le seigneur prit le soufflet, et, de retour au château, il le remit
-à un de ses domestiques pour en faire l'essai sur sa marmite. Le
-domestique souffla vingt-quatre heures durant, mais la marmite ne
-voulut pas bouillir.
-
-Le seigneur, très mécontent, courut chez Blancpied et lui dit: «Tu m'as
-vendu un soufflet qui devait faire merveille. Eh bien! mon domestique a
-eu beau souffler pendant vingt-quatre heures, le pot est resté froid
-comme devant.--Monseigneur,» répondit Blancpied, «votre domestique est
-un peu vif; il aura soufflé trop fort, et le ressort se sera brisé.»
-
-Le seigneur s'en retourna au château et dit à son domestique:
-«Blancpied a dit que tu étais un peu vif; tu auras soufflé trop fort,
-et le ressort se sera brisé.»
-
-Quelque temps après, Blancpied acheta à la foire une vieille rosse de
-cinquante sous et lui mit un louis d'or sous la queue. Le seigneur,
-qui était venu reparler de sa créance, alla voir le cheval et ne
-fut pas médiocrement étonné en voyant un louis d'or tomber sur la
-litière. «Eh quoi! Blancpied,» dit-il, «tu trouves de l'or dans le
-fumier de ton cheval? Vends-moi la bête, et je te quitte encore
-cent écus.--Monseigneur, le cheval est à vous si vous le désirez,»
-dit Blancpied; «du reste, il sera mieux chez vous qu'ici. Surtout,
-faites-lui donner bien régulièrement un picotin d'avoine le matin et du
-foin après midi.»
-
-Le seigneur emmena le cheval et chargea un de ses domestiques d'en
-avoir bien soin. Au bout de trois jours, la pauvre bête mourait de
-vieillesse.
-
-Le seigneur retourna chez Blancpied pour lui conter l'affaire.
-Quand il eut fini ses doléances, Blancpied, qui l'avait écouté fort
-tranquillement, lui dit: «Monseigneur, comment avez-vous nourri le
-cheval?--Chaque jour,» répondit le seigneur, «je lui faisais donner
-un picotin d'avoine à neuf heures du matin, et à deux heures après
-midi une botte de foin.--Belle merveille si le cheval est mort,» dit
-Blancpied, «c'était à dix heures qu'il fallait lui donner l'avoine, et
-à une heure le foin.--Allons,» dit le seigneur, «n'en parlons plus.
-Mais où est ton père? Il y a longtemps que je ne l'ai vu.--Monseigneur,
-il est à la chasse: tout ce qu'il tue, il le laisse, et tout ce qu'il
-ne tue pas, il le rapporte.--Est-ce possible?» dit le seigneur. «Si
-tu m'expliques la chose, je te tiens quitte de tout ce que tu me dois
-encore.--Eh bien! monseigneur, mon père est à la chasse.... de ses
-poux. Tout ce qu'il tue, il le laisse, et tout ce qu'il ne tue pas, il
-le rapporte. A présent, monseigneur, je ne vous dois plus rien.»
-
-
-REMARQUES
-
- Ce conte est une variante d'un thème qui s'est déjà présenté à nous
- dans nos nºˢ 10, _René et son Seigneur_, et 20, _Richedeau_.
-
- Un détail particulier à cette variante, c'est le moyen employé par
- Blancpied pour écarter les reproches du seigneur: il lui dit qu'on
- ne s'est pas servi comme il fallait des objets qu'il a vendus. Dans
- trois contes analogues, un conte normand (J. Fleury, p. 180), un
- conte sicilien (Pitrè, nº 157) et un conte islandais (Arnason, p.
- 581), le héros fait de même.
-
- * * * * *
-
- Le dénouement ordinaire des contes de ce type,--le héros dans le
- sac, et la ruse par laquelle il s'en tire et amène ensuite ses
- ennemis à se noyer,--est remplacé ici par une facétie sous forme
- d'énigme, que nous rencontrons dans plusieurs contes différents du
- nôtre, et toujours en compagnie d'autres énigmes.
-
- Citons d'abord un conte picard (_Mélusine_, 1877, col. 279): Un
- seigneur envoie son intendant chez des pauvres gens pour leur
- réclamer de l'argent qu'ils lui doivent. Un petit garçon, qui
- garde la maison, répond à toutes les questions de l'intendant
- d'une manière énigmatique. L'intendant rapporte cette conversation
- au seigneur, lequel, fort intrigué, lui ordonne d'aller trouver
- de nouveau l'enfant et de dire à celui-ci que ses parents seront
- libérés de leur dette s'il peut expliquer ses énigmes. La seconde
- énigme est conçue absolument dans les mêmes termes que celle de
- notre conte. (Comparer un autre conte picard, _Romania_, 1879, p.
- 253).--La remise de la dette est également le prix de l'explication
- d'une série d'énigmes dans un conte du Tyrol italien (Schneller, nº
- 46).
-
- Dans un conte de la Basse-Bretagne publié par M. Luzel (_Mélusine_,
- 1877, col. 465), dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot,
- _Littérature orale_, p. 140) et dans un conte gascon (Bladé,
- _Contes et proverbes populaires recueillis en Armagnac_, p. 14),
- l'énigme de notre conte se retrouve, à peu près identiquement,
- ainsi que dans une devinette suisse du canton d'Argovie, citée
- par M. Eugène Rolland dans son petit livre _Devinettes ou énigmes
- populaires de la France_ (Paris, 1877, pp. 41-42).--Comparer un
- conte italien des Abruzzes, altéré sur ce point (Finamore, II, nº
- 109).
-
- Nous emprunterons à la préface que M. Gaston Paris a mise à
- l'ouvrage de M. Rolland quelques curieux rapprochements. M. Paris
- trouve notre énigme au XVIe siècle, sous diverses formes latines.
- Au moyen âge, Pierre Grognet, dans son livre _Les mots dorez du
- grand et saige Cathon, en françoys et en latin_, la donne d'abord
- en latin:
-
- Ad silvam vado venatum cum cane quino:
- Quod capio, perdo; quod fugit, hoc habeo;
-
- puis en français:
-
- A la forest m'en voys chasser
- Avec cinq chiens à trasser;
- Ce que je prens je perds et tiens,
- Ce qui s'enfuys ay et retiens.
-
- «C'est, dit le bon Grognet, quand on va chasser en sa teste avec
- cinq doigts de la main pour prendre et tuer ces petites bestes.»
-
- Au moyen âge encore, dans un passage de la vieille histoire latine
- de _Salomon et Marcolphus_, qui donne presque toute la série
- d'énigmes des contes picard, breton, etc., notre énigme reparaît,
- mais sous une forme altérée. Marcolphe répond à Salomon, qui lui
- demande où est son frère: «Frater meus extra domum sedens, quicquid
- invenit, occidit.» Même altération dans _Bertoldo_, poème italien
- de la fin du XVIe siècle. (Voir M. R. Kœhler, _Mélusine_, 1877,
- col. 475, et _Jahrbuch für romanische und englische Literatur_,
- 1863, p. 8.)
-
- Comparer encore, dans le recueil d'énigmes versifiées par
- Symposius, qui vivait à la fin du IVe siècle de notre ère, l'énigme
- nº XXX:
-
- Est nova notarum cunctis captura ferarum,
- Ut, si quid capias, id tecum ferre recuses,
- At, si nil capias, id tu tamen ipse reportes.
-
- Enfin, il faut rappeler l'énigme posée à Homère, d'après la
- légende, par des enfants, des petits pêcheurs, et que ni Homère,
- ni ses compagnons ne purent deviner: «Tout ce que nous avons pris,
- nous le laissons; ce que nous n'avons pas pris, nous l'emportons.»
- Ὃσσ᾽ἕλομεν, λιπόμεσθα· ἅ δ᾽οὐχ ἕλομεν, φερόμεσθα. (Suidas, _verbo_
- Ὃμηρος.)
-
-
-
-
-L
-
-FORTUNÉ
-
-
-Il était une fois une princesse qui était gardée dans un souterrain
-par un léopard. Un jour qu'elle était allée se promener avec lui au
-bois, elle disait: «Ah! ma grosse bête! qu'il fait bon aujourd'hui!
-le beau soleil! comme les oiseaux chantent bien!--Oui, ma princesse,»
-dit le léopard; «mais vous ne savez pas ce qui est encore plus beau:
-demain votre sœur aînée se marie.--Oh! ma grosse bête, je voudrais bien
-aller à la noce.--Non, vous n'irez pas: je ne vous laisserai point
-partir.--Oh! ma grosse bête, je serais si contente!--Eh bien! vous
-irez, mais à une condition: le premier morceau qu'on vous servira, vous
-me le jetterez sous la table; sinon, je vous emporte sur le champ.»
-
-Quand on revit la princesse, tout le monde fut dans une grande joie; on
-la croyait revenue pour toujours. Mais, au festin, elle ne pensa plus à
-ce que le léopard lui avait dit: elle mangea le premier morceau qu'on
-lui servit, et, au même instant, le léopard l'emporta. On la chercha
-partout, mais on ne put la retrouver.
-
-Un autre jour, la princesse était encore au bois avec le léopard. «Ah!
-ma grosse bête,» disait-elle, «qu'il fait bon! Je serais bien contente
-si vous me conduisiez ici tous les jours; le soleil est si beau! les
-oiseaux chantent si bien!--Vous ne savez pas ce qui est encore plus
-beau, ma princesse: votre sœur cadette se marie demain.--Oh! ma grosse
-bête, je voudrais bien aller à la noce.--Non, je ne vous y laisserai
-pas aller: vous m'avez oublié l'autre jour.--Cette fois je penserai
-à vous.--Eh bien! le premier morceau qu'on vous servira, vous me le
-jetterez sous la table; sinon, je vous emporte sur le champ.»
-
-Tout le monde fut bien joyeux de revoir la princesse; on la croyait
-revenue pour toujours. Cette fois, elle jeta sous la table le premier
-morceau qu'on lui servit, et le léopard la laissa se divertir à la noce
-tant qu'elle voulut; mais, quand tout fut fini, ses parents furent
-obligés de la ramener au souterrain.
-
-Or, il y avait un jeune homme, appelé Fortuné, qui s'en allait chercher
-fortune. Un jour, sur son chemin, il rencontra un loup, un aigle et
-une fourmi qui se disputaient auprès d'une brebis égorgée et qui ne
-pouvaient s'accorder sur le partage. Fortuné partagea entre eux la
-brebis: à l'aigle il donna la viande, au loup les os, et à la fourmi la
-tête pour se loger dedans. Chacun des animaux fut content de son lot,
-et le loup dit à Fortuné: «Quand tu voudras te changer en loup, tu te
-changeras en loup.» L'aigle lui dit: «Quand tu voudras te changer en
-aigle, tu te changeras en aigle.» La fourmi lui dit: «Quand tu voudras
-te changer en fourmi, tu te changeras en fourmi.»
-
-Le jeune homme continua sa route et arriva dans un village. Il trouva
-tout le monde triste et vêtu de noir, car c'était ce jour-là même
-qu'on ramenait la princesse au souterrain. «Voyons,» se dit Fortuné,
-«si les trois animaux ont dit vrai. Je voudrais être changé en aigle.»
-Il se changea en aigle. «Je voudrais redevenir homme.» Il redevint
-homme. «Je voudrais être changé en loup.» Il se changea en loup. «Je
-voudrais redevenir homme.» Il redevint homme. «Je voudrais être changé
-en fourmi.» Il se changea en fourmi. «Je voudrais redevenir homme.» Il
-redevint homme.
-
-Arrivé auprès du souterrain, il se changea en fourmi et entra par le
-trou de la serrure; quand il fut dans la chambre, il reprit sa première
-forme. En le voyant, la princesse poussa un grand cri. «Ah! mon ami,
-comment êtes-vous entré ici? Jamais homme vivant n'a pu y pénétrer.»
-Fortuné lui raconta comment il s'y était pris. Au même instant, le
-léopard, qui avait entendu le cri de la princesse, accourut dans la
-chambre. Fortuné n'eut que le temps de se changer en fourmi et de se
-cacher sous la robe de la princesse. «Qu'avez-vous donc, ma princesse?»
-demanda le léopard.--«Ah! ma grosse bête, j'ai rêvé qu'on vous tuait,
-et j'en étais tout affligée.--Rassurez-vous, ma princesse: ni
-poignards, ni épées, ni sabres, ni fusils ne peuvent rien sur moi. Pour
-me tuer, il faudrait des œufs de perdrix: si l'on m'en cassait un sur
-la tête, je tomberais roide mort.»
-
-Fortuné, qui était sous la robe de la princesse, entendait tout ce que
-disait le léopard. Celui-ci parti, il alla chercher des œufs de perdrix
-et les apporta à la princesse. Quand le léopard revint, elle lui dit:
-«Venez donc auprès de moi, ma grosse bête, que je vous cherche vos
-poux.» Le léopard s'approcha; aussitôt elle lui cassa les œufs sur la
-tête, et il tomba roide mort. Puis la princesse et Fortuné forcèrent
-les portes du souterrain et se rendirent ensemble au palais du roi,
-auquel ils racontèrent tout ce qui s'était passé. Peu de temps après,
-Fortuné épousa la princesse.
-
-
-REMARQUES
-
- Ce conte se compose de deux éléments que nous n'avons jamais
- ailleurs vus réunis ou plutôt juxtaposés.
-
- * * * * *
-
- La partie du récit qui précède l'entrée en scène de Fortuné, paraît
- se rattacher au thème de _la Belle et la Bête_. Dans certains
- contes de ce dernier type, le monstre permet, en lui imposant
- certaines conditions, à la jeune fille qu'il retient chez lui, de
- rendre visite à sa famille, parfois même (conte islandais de la
- collection Arnason, p. 278; conte lithuanien nº 23 de la collection
- Leskien, etc.) d'aller successivement à la noce de ses trois sœurs.
- Seulement, dans ce thème, le monstre est un prince enchanté qui
- finit par être délivré et par épouser la jeune fille. Ainsi, dans
- un conte allemand (Müllenhoff, p. 384), l'ours, à qui un roi a
- été forcé de donner sa plus jeune fille, ramène un jour celle-ci
- chez ses parents. Il recommande à la princesse, quand elle sera au
- festin, de lui présenter son assiette sous la table, puis de danser
- avec lui et de lui marcher fortement sur la patte. La princesse
- obéit, et l'ours se change en un beau prince.
-
- * * * * *
-
- Quant à la seconde partie de notre conte, nous avons déjà étudié,
- dans les remarques de notre nº 15, _les Dons des trois Animaux_, le
- thème auquel elle appartient.
-
- Dans les remarques de ce nº 15 (I, pp. 172-173), nous avons résumé
- un conte italien, recueilli au XVIe siècle par Straparola. Il
- est assez curieux de faire remarquer que le héros de ce vieux
- conte porte le même nom que celui du conte lorrain: il s'appelle
- _Fortunio_. Les trois animaux entre lesquels il partage un cerf
- sont, comme dans notre conte, un loup, un aigle et une fourmi.
- Fortunio attribue au loup les os et ce qu'il y a de dur dans la
- chair; à l'aigle, les entrailles et la graisse; à la fourmi, la
- cervelle. Suivent les dons faits à Fortunio par les trois animaux.
- C'est là, d'ailleurs, tout ce que ce conte a de commun avec notre
- _Fortuné_. Le reste peut être rapproché en partie,--pour l'épisode
- de la sirène qui retient Fortunio captif au fond de la mer,--de
- notre nº 15, _les Dons des trois Animaux_.
-
- Au sujet du partage de la proie, on peut, parmi les contes indiqués
- dans les remarques de notre nº 15, citer particulièrement le conte
- basque (Webster, p. 80). Là, les animaux sont un loup, un chien,
- un faucon et une fourmi. Le héros donne à la fourmi, comme dans
- _Fortuné_, la tête de la brebis, les entrailles au faucon, et il
- coupe en deux le reste pour le loup et le chien.--Même partage à
- peu près dans le conte danois (Grundtvig, II, p. 194): la tête à la
- fourmi, «parce qu'il y a dedans tant de petits trous et de petites
- chambres où elle peut se fourrer,» les entrailles au faucon, les os
- au chien, le reste à l'ours.
-
- Notre conte est écourté, les dons faits à Fortuné par le loup et
- par l'aigle ne lui servant à rien dans le cours de ses aventures.
-
- * * * * *
-
- Le passage relatif aux «œufs de perdrix», qu'il faut casser sur
- la tête du léopard pour le faire mourir, est tout à fait altéré,
- plus encore que le passage correspondant de notre nº 15, où l'idée
- première est pourtant bien obscurcie. Nous avons montré, dans les
- remarques de ce dernier conte, quelle est la véritable forme de ce
- thème. Les «œufs de perdrix» sont un souvenir confus de l'œuf dans
- lequel le monstre a caché son âme, sa vie. C'est ce que montre,
- mieux que tout autre rapprochement, le passage suivant d'un conte
- de la Haute-Bretagne (Sébillot, II, p. 128): Le Corps sans âme,
- terrible géant, a un lion; dans ce lion est un loup, dans le loup
- un lièvre, dans le lièvre une _perdrix_, dans la perdrix treize
- œufs, et c'est dans le treizième que se trouve l'âme du géant.
-
- Sur un point, l'épisode en question est mieux conservé dans
- _Fortuné_ que dans notre nº 15: dans _Fortuné_, en effet, comme
- dans la plupart des contes de ce type, la jeune fille retenue
- prisonnière par le monstre apprend de lui-même le moyen de le
- tuer. (Comparer, par exemple, les contes orientaux cités dans les
- remarques de notre nº 15, I, pp. 173-177.)
-
-
-
-
-LI
-
-LA PRINCESSE & LES TROIS FRÈRES
-
-
-Il était une fois trois frères; le plus jeune était un peu bête, comme
-moi. Or, il y avait en ce temps-là une princesse qui était à marier,
-mais dont la main n'était pas facile à gagner. Les deux aînés, se
-flattant de réussir, voulurent tenter l'aventure; ils partirent en
-disant au plus jeune de garder la maison, et comme celui-ci s'obstinait
-à vouloir aller avec eux, ils le chassèrent. Mais le jeune garçon les
-suivit à distance.
-
-Après avoir fait un bout de chemin, il vit par terre un cul de
-bouteille. Il le ramassa en criant à ses frères: «Hé! vous autres!
-retournez donc; j'ai trouvé quelque chose.» Ses frères accoururent
-et lui demandèrent ce qu'il avait trouvé. «J'ai trouvé ce cul de
-bouteille.--Voilà tout!» dirent ses frères. «Ne t'avise plus de nous
-faire retourner pour rien, ou tu auras des coups.»
-
-Un peu plus loin, le sot ramassa un oiseau mort qu'il vit par terre.
-«Hé! vous autres!» cria-t-il, «retournez donc; j'ai encore trouvé
-quelque chose.» Ses frères rebroussèrent chemin. «Quoi!» dirent-ils;
-«tu nous fais retourner pour un méchant oiseau!» Ils le battirent et se
-remirent en route.
-
-Cependant le sot les suivait toujours. Ayant trouvé une corne de bœuf,
-il la ramassa et se mit à souffler dedans. Il fit encore retourner ses
-frères; ceux-ci le rouèrent de coups et le laissèrent à demi mort.
-
-Ils arrivèrent bientôt au château de la princesse. L'aîné se
-présenta le premier devant elle. «Bonjour, ma princesse.--Bonjour,
-monsieur.--Qu'il fait chaud aujourd'hui, ma princesse!--Oh! pas encore
-si chaud qu'en haut de mon château.» Le jeune homme ne comprit pas ce
-que la princesse voulait dire, et, ne sachant que répondre, il s'en
-alla.
-
-Le second frère entra ensuite. «Bonjour, ma princesse.--Bonjour,
-monsieur.--Il fait bien chaud aujourd'hui, ma princesse!--Oh! pas
-encore si chaud qu'en haut de mon château.» Le jeune homme ne comprit
-pas mieux que son frère et se retira.
-
-Le sot se présenta à son tour. «Bonjour, ma princesse.--Bonjour,
-monsieur.--Il fait bien chaud aujourd'hui, ma princesse!--Oh! pas
-encore si chaud qu'en haut de mon château.--Bon!» dit le sot, «j'y
-ferai donc cuire mon oiseau.--Et dans quoi le mettras-tu?--Je le
-mettrai dans ce cul de bouteille.--Mais dans quoi mettras-tu la
-sauce?--Je la mettrai dans cette corne.--Bien répondu,» dit la
-princesse. «C'est toi qui auras ma main.»
-
-On prépara un grand festin, et le jeune homme épousa la princesse.
-
-
-REMARQUES
-
- Des contes analogues ont été recueillis en Allemagne: dans le Harz
- (Ey, pp. 50-52) et dans le Mecklembourg-Strélitz (revue _Germania_,
- année 1869); dans la Basse-Autriche (Vernaleken, nº 55), en Norwège
- (Asbjœrnsen, I, p. 27), chez les Lithuaniens (Leskien, nº 33), en
- Angleterre (Halliwell, p. 32). Dans la _Zeitschrift für romanische
- Philologie_ (III, p. 617), M. Kœhler indique encore un conte
- hongrois qui, paraît-il, est presque identique au conte autrichien,
- et un conte suédois, qui s'écarte peu du conte norwégien.
-
-
- Dans le conte de la Basse-Autriche, une princesse ne veut épouser
- que celui qui saura répondre aux questions posées par elle. Les
- deux fils aînés d'un paysan tentent l'aventure, et ils échouent.
- Le troisième, pauvre niais, veut essayer à son tour. Il ramasse
- sur son chemin un clou, puis un œuf; il met aussi une ordure dans
- sa poche. Quand il est arrivé auprès de la princesse, celle-ci lui
- dit: «J'ai du feu dans le corps.--Et moi,» dit le garçon, «j'ai un
- œuf dans mon sac; nous pourrons le faire cuire.--Notre poêle a un
- trou.--Et moi, j'ai un clou; nous pourrons avec cela boucher le
- trou,» etc. Le garçon a réponse à tout et il épouse la princesse.
-
- Dans le conte anglais, Jack le sot se présente devant la princesse
- avec un œuf, une branche crochue de noisetier et une noisette,
- tous objets qu'il a ramassés sur la route. En entrant dans la
- chambre, il s'écrie: «Que de belles dames ici!--Oui,» dit la
- princesse, «nous sommes de belles dames, car nous avons du feu dans
- la poitrine.--Eh bien, faites-moi cuire mon œuf.--Et comment
- le retirerez-vous?--Avec ce bâton crochu.--D'où vient-il, ce
- bâton?--D'une noisette comme celle-ci.»
-
- Dans le conte du Mecklembourg, Jean se rend avec ses deux frères
- aînés auprès de la princesse. Les objets ramassés sont un oiseau
- mort, le cercle d'un seau et une ordure. La conversation avec la
- princesse commence ainsi: «Mon (_sic_) est très chaud (_Mein ist
- heiss_)», dit la princesse.--«Nous y ferons cuire un oiseau.--Oui,
- mais la poêle éclatera.--J'y mettrai un cercle,» etc.
-
- Les objets ramassés sont, dans le conte norwégien, un brin d'osier,
- un débris d'assiette, un oiseau mort, deux cornes de bouc, une
- vieille semelle de soulier. Voici le début du dialogue: «Ne puis-je
- pas faire cuire mon oiseau?» dit le niais.--«J'ai bien peur qu'il
- ne crève,» répond la princesse.--«Oh! il n'y a pas de danger:
- j'attacherai ce brin d'osier autour.--Mais la graisse coulera.--Je
- mettrai ceci dessous» (le débris d'assiette), etc.
-
- Dans le conte lithuanien, le niais ramasse successivement le
- robinet, puis le cercle d'un tonneau, et enfin un marteau.
-
- Le conte du Harz présente une combinaison de notre thème avec
- d'autres. Là, c'est une sorte de vieille fée qui donne au jeune
- homme les divers objets (gluau, oiseau, assiette) qu'il emporte
- en allant chez la princesse; c'est cette même fée qui lui indique
- d'avance ce qu'il aura à dire.
-
- * * * * *
-
- M. Kœhler signale un petit poème du moyen âge qui traite exactement
- le même sujet (von der Hagen, _Gesammtabenteuer_, nº LXIII.
- Stuttgard, 1850). Les trois objets avec lesquels Konni se présente
- devant la princesse sont un œuf, une dent de herse et une ordure.
- Il commence ainsi l'entretien: «O dame, comme votre bouche est
- rouge!--Il y a du feu dedans,» répond la princesse.--«Eh bien!
- dame, faites-y cuire mon œuf.» Le reste du dialogue est assez
- grossier.
-
-
-
-
-LII
-
-LA CANNE DE CINQ CENTS LIVRES
-
-
-Il était une fois un petit garçon qu'on avait trouvé dans le bois et
-qui était bien méchant. Quand il fut grand, il entra un jour chez un
-forgeron et lui commanda une canne de cinq cents livres. «Tu veux dire
-une canne de cinq livres?» lui dit le forgeron. «--Non,» répondit le
-jeune garçon, «une canne de cinq cents livres.» Et en même temps il
-donna un grand soufflet au forgeron. Celui-ci lui fit une canne comme
-il la voulait, et le jeune garçon se mit en route.
-
-Sur son chemin, il rencontra un jeune homme qui jouait au palet avec
-une meule de moulin. «Camarade,» lui dit-il, «veux-tu venir avec
-moi?--Je ne demande pas mieux.»
-
-Un peu plus loin, il vit un autre jeune homme qui tordait un chêne pour
-s'en faire une hart. «Camarade, veux-tu venir avec moi?--Volontiers.»
-
-Les voilà donc en route tous les trois. Après qu'ils eurent marché
-quelque temps, ils arrivèrent près d'un grand trou; le jeune garçon
-s'y fit descendre et y trouva une vieille femme. «Indiquez-nous,»
-lui dit-il, «où il y a des demoiselles à marier.--Je n'en connais
-pas.--Vieille sorcière, tu dois en connaître.--J'en connais bien une,
-mais il y a un léopard qui la garde.--Oh bien! ce n'est toujours pas le
-diable, puisque le diable est là sur ton lit.»
-
-«Léopard, léopard, ouvre-moi ta porte.--Méchant petit ver de terre, je
-ne ferai de toi qu'une bouchée, et encore quelle bouchée!--N'importe,
-ouvre-moi toujours ta porte.»
-
-Pendant que le jeune homme cherchait à forcer l'entrée, le léopard
-passa la tête par la chatière de la porte: aussitôt, le jeune homme la
-lui abattit d'un coup de sa canne de cinq cents livres. Puis il enfonça
-la porte et ne trouva rien. Arrivé à une seconde porte, il la brisa
-également et trouva une belle princesse qui lui dit: «Avant qu'on ne
-nous ait enfermées ici, mes sœurs et moi, notre père nous a donné à
-chacune un mouchoir de soie et une pomme d'or, pour en faire présent à
-celui qui nous délivrerait.» Et elle lui offrit le mouchoir et la pomme
-d'or.
-
-Le jeune homme les prit, puis il fit remonter la princesse hors du trou
-par ses compagnons, elle et toutes ses richesses. Il voulut ensuite
-remonter lui-même; mais, quand il fut presque en haut, ses compagnons
-le laissèrent retomber et s'emparèrent de la princesse et du trésor.
-
-Le jeune homme alla retrouver la vieille. «Dis-moi où il y a d'autres
-princesses; mes compagnons ont pris la mienne.--Je n'en connais
-plus.--Vieille sorcière, tu dois encore en connaître.--J'en connais
-bien une, mais il y a un serpent qui la garde.--Oh bien! ce n'est
-toujours pas le diable, puisque le diable est là sur ton lit.»
-
-«Serpent, serpent, ouvre-moi ta porte.--Méchant petit ver de terre, je
-ne ferai de toi qu'une bouchée, et encore quelle bouchée!--N'importe,
-ouvre-moi toujours ta porte.»
-
-Ils combattirent deux ou trois heures; enfin le serpent fut tué. Le
-jeune homme enfonça une porte et ne trouva rien, puis une autre et
-encore une autre. A la quatrième, il trouva une princesse encore plus
-belle que la première. Elle lui dit: «Avant qu'on ne nous ait enfermées
-ici, mes sœurs et moi, notre père nous a donné à chacune un mouchoir
-de soie et une pomme d'or, pour en faire présent à celui qui nous
-délivrerait.» En même temps, elle lui remit le mouchoir et la pomme
-d'or.
-
-Alors le jeune homme la fit remonter avec toutes ses richesses, comme
-il avait fait pour sa sœur; mais, quand il voulut remonter lui-même,
-ses compagnons le laissèrent encore retomber et s'emparèrent de la
-princesse et du trésor.
-
-Le jeune homme retourna près de la sorcière. «Dis-moi où il y a encore
-des princesses; mes compagnons ont chacun la leur.--Je n'en connais
-plus.--Vieille sorcière, tu dois encore en connaître.--J'en connais
-bien une, mais il y a un serpent volant qui la garde.--Oh bien! ce
-n'est toujours pas le diable, puisque le diable est là sur ton lit.»
-
-«Serpent, serpent volant, ouvre-moi ta porte.--Méchant petit ver
-de terre, je ne ferai de toi qu'une bouchée, et encore quelle
-bouchée!--N'importe, ouvre-moi toujours ta porte.»
-
-Le jeune homme lui abattit d'abord une aile; puis, comme le serpent
-volant combattait toujours, il lui abattit l'autre, et le combat finit.
-Il ouvrit une porte et ne trouva rien; il en ouvrit une deuxième, une
-troisième, une quatrième, toujours rien; enfin, à la cinquième, il
-trouva une belle princesse, encore plus belle que les deux premières.
-Elle lui dit: «Avant qu'on ne nous ait enfermées ici, mes sœurs et moi,
-notre père nous a donné à chacune un mouchoir de soie et une pomme
-d'or, pour en faire présent à celui qui nous délivrerait.»
-
-Il prit le mouchoir et la pomme d'or et fit remonter la princesse avec
-ses richesses; il voulut remonter ensuite, mais ses compagnons le
-laissèrent retomber et emmenèrent la princesse avec son trésor.
-
-Le jeune homme courut retrouver la sorcière et lui dit: «Mes compagnons
-avaient chacun leur princesse, et voilà qu'ils ont encore pris la
-mienne!--Je n'ai plus de princesse à t'indiquer,» dit la vieille;
-«mais pour t'aider à sortir d'ici, voici un aigle qui t'emportera
-jusqu'en haut[45], et un pot de graisse. Si l'aigle vient à crier, tu
-te couperas le mollet et tu le lui donneras à manger; autrement, il te
-jetterait en bas. Puis tu te frotteras la jambe avec la graisse, et il
-n'y paraîtra plus.»
-
-Le jeune homme se laissa enlever par l'aigle. Arrivé presque en haut,
-l'aigle se mit à crier: le jeune homme se coupa le mollet et le lui
-donna; puis il se frotta avec la graisse, et il n'y parut plus. Quand
-ils furent en haut, l'aigle le déposa par terre.
-
-Après avoir marché quelque temps, le jeune homme rencontra des petites
-oies. Il leur demanda: «Les princesses de Pampelune sont-elles de
-retour?--Adressez-vous à nos mères qui vont jusque dans la cour du
-roi; elles pourront vous le dire.» Lorsque le jeune homme vit les
-mères oies, il leur dit: «Mères aux petites oies, les princesses de
-Pampelune sont-elles de retour?--Oui,» dirent les oies, «et elles
-doivent se marier demain matin à neuf heures.--Combien y a-t-il d'ici à
-Pampelune?--Il y a trente lieues.»
-
-Le jeune homme fit grande diligence, arriva à Pampelune et entra dans
-le jardin du roi. Tout en se promenant, il tira de sa poche un de ses
-mouchoirs de soie et laissa tomber une pomme d'or comme par mégarde.
-Justement les princesses regardaient par la fenêtre. «Mes sœurs,» dit
-l'une d'elles, «ce doit être le jeune homme qui nous a délivrées.--En
-effet, c'est lui, ma sœur.»
-
-Un instant après, il laissa tomber la seconde pomme, puis la troisième.
-On lui criait: «Monsieur, vous perdez quelque chose.» Mais il faisait
-semblant de ne pas entendre.
-
-Les princesses coururent avertir leur père et lui racontèrent toute
-l'histoire. Le roi fit alors venir les deux jeunes gens qui devaient
-épouser ses filles, et dit en leur présence aux princesses: «Mes
-enfants, quand j'ai dû me séparer de vous, je vous ai remis à chacune
-un mouchoir de soie et une pomme d'or. A qui les avez-vous donnés?--Mon
-père, nous les avons donnés à celui qui nous a délivrées.--Eh bien!»
-dit le roi aux deux jeunes gens, «où sont vos pommes d'or?» Mais ils
-n'en avaient pas à montrer.
-
-Le roi dit alors au jeune homme de choisir pour femme celle de ses
-filles qu'il aimerait le mieux. Il choisit la plus jeune, qui était
-aussi la plus belle. Quant aux deux compagnons, ils reçurent chacun un
-coup de pied dans le derrière, et ils partirent comme ils étaient venus.
-
-
-NOTES:
-
-[45] Le texte littéral est: «Voici un aigle pour t'aider à monter la
-côte.» Plus loin il est dit encore: «Quand ils furent en haut de la
-côte.» Evidemment le narrateur ne se rend pas bien compte du lieu où se
-passe l'action, qui est le monde inférieur.
-
-
-REMARQUES
-
- Ce conte est une variante de notre nº 1, _Jean de l'Ours_. Voici
- une autre variante, qui se rapproche davantage de ce nº 1:
-
- Il était une fois un soldat, nommé La Ramée, qui revenait de
- la guerre. Sur son chemin, il rencontra Jean de la Meule, qui
- jouait au palet avec une meule de moulin. «Camarade,» lui dit
- La Ramée, «veux-tu venir avec moi?--Je le veux bien.» Les deux
- compagnons rencontrèrent plus loin Tord-Chêne, qui tordait un
- chêne pour lier ses fagots. La Ramée lui proposa de le suivre,
- ce que Tord-Chêne accepta. Ils firent route tous les trois
- ensemble. Etant arrivés près d'un château, ils y entrèrent et s'y
- établirent. Ils convinrent que, chaque jour, deux d'entre eux
- pourraient aller se promener; le troisième resterait pour faire
- la cuisine. Ce fut d'abord le tour de Tord-Chêne de garder la
- maison. Pendant qu'il était occupé à préparer le dîner, il vit
- entrer un petit galopin qui lui dit: «Bonjour, monsieur.--Bonjour,
- mon ami.--Voudriez-vous,» dit le petit galopin, «me permettre
- d'allumer ma pipe?--Volontiers, mon ami, prends du feu.--Oh! non,
- je n'ose pas: si vous vouliez m'en donner?--Bien volontiers,» dit
- Tord-Chêne. Comme il se baissait, le petit galopin le poussa dans
- le feu et s'enfuit. La Ramée et Jean de la Meule, à leur retour,
- trouvant Tord-Chêne tout dolent, lui demandèrent ce qu'il avait.
- Il leur raconta son aventure. Le lendemain, Jean de la Meule resta
- au château, et même chose lui arriva. Ce fut alors le tour de La
- Ramée. Mais, quand le petit galopin vint lui demander du feu, il
- lui dit d'en prendre, si bon lui semblait, mais que pour lui il
- ne lui en donnerait pas. Le petit galopin voyant qu'il ne pouvait
- rien obtenir, s'enfuit par une ouverture qui communiquait avec
- une sorte de remise. La Ramée le poursuivit, un fusil à la main,
- mais il ne put l'atteindre. Ayant enlevé une planche du plancher,
- il vit un grand trou, et, quand ses compagnons furent rentrés,
- il s'y fit descendre au moyen d'une corde. Arrivé en bas, il se
- trouva en face d'une bête à sept têtes qui lui dit: «Que viens-tu
- faire ici?--Je ne viens pas pour toi,» répondit La Ramée, «mais
- pour les princesses que tu gardes.--Tu ne les auras pas,» dit la
- bête. La Ramée prit un grand sabre et combattit contre la bête. Il
- lui abattit deux têtes: la bête ne fit que devenir plus terrible;
- il lui en abattit deux autres, puis, à force de combattre, deux
- autres encore, et enfin la dernière. Il entra ensuite dans une
- chambre où il trouva trois belles princesses qui travaillaient à
- de beaux ouvrages. Ces trois princesses étaient sœurs. La première
- lui donna un mouchoir de soie et un beau bracelet orné de perles,
- de rubis, de diamants et d'émeraudes. Il la fit remonter par ses
- compagnons avec ses richesses, et retourna auprès de la seconde
- princesse qui lui donna aussi un mouchoir de soie et un bracelet
- orné de pierres précieuses; il la fit remonter, comme sa sœur,
- et, après avoir reçu de la troisième le même présent, il la fit
- remonter à son tour. Quand lui-même les suivit et qu'il fut presque
- en haut, ses compagnons le laissèrent retomber. Par bonheur il
- rencontra une fée qui lui donna un pot de graisse pour l'aider à
- monter la côte (_sic_), et lui dit: «Voici le roi des oiseaux: il
- vous portera hors d'ici. Si, avant d'être arrivé là-haut, il vient
- à chanter, coupez-vous un morceau du mollet et donnez-le-lui;
- sinon il vous jetterait en bas.» La Ramée monta donc sur le roi
- des oiseaux. A moitié chemin, celui-ci se mit à chanter. La Ramée
- se coupa un morceau du mollet et le lui donna. Quand il fut arrivé
- en haut, ses camarades étaient partis, emmenant les princesses. En
- voyageant, La Ramée arriva justement dans le pays des princesses,
- et il entra comme ouvrier chez un marchand vitrier. Ce dernier
- avait entendu dire que le roi promettait une grande récompense à
- celui qui lui ferait des bracelets semblables à ceux qu'il avait
- donnés à ses filles avant qu'elles fussent prisonnières de la
- bête à sept têtes. La Ramée dit au vitrier qu'il se chargeait de
- l'affaire. Le vitrier l'alla dire au roi, qui ordonna qu'un des
- bracelets fût prêt dans huit jours. La Ramée dit alors au vitrier
- qu'il lui fallait, pour faire le bracelet, un boisseau de noisettes
- à casser; il mangea les noisettes, puis il alla trouver le vitrier,
- qui lui demanda où était le bracelet. La Ramée lui présenta l'un
- de ceux que lui avaient donnés les princesses. Le vitrier courut
- porter le bracelet au roi, qui fut bien surpris. Il fallait le
- second bracelet dans huit jours, sous peine de mort. Cette fois, La
- Ramée demanda un boisseau de noix à casser, et, quand il eut fini
- de manger les noix, il porta le bracelet à son maître. Quand il
- s'agit de faire le troisième bracelet, il se fit donner un boisseau
- d'amandes. Les amandes mangées, La Ramée dit au vitrier: «Cette
- fois, c'est moi qui irai porter le bracelet au roi.» Les princesses
- le reconnurent et dirent au roi que c'était ce jeune homme qui les
- avait délivrées, et le roi lui donna la plus jeune en mariage.
-
- Citons encore un trait d'une quatrième version, toujours de
- Montiers-sur-Saulx, dont nous avons déjà cité un passage dans les
- remarques de notre nº 36, _Jean et Pierre_ (II, p. 52). Ici les
- trois compagnons sont Jean-sans-Peur, Jean de l'Ours et Tord-Chêne.
- Au moment où ce dernier, qui est resté au château pour faire la
- cuisine, va tremper la soupe, survient un petit garçon qui jette
- des cendres dans la marmite, si bien que Tord-Chêne est obligé de
- refaire la soupe. Le lendemain, le petit garçon étant revenu et
- ayant encore jeté des cendres dans la marmite, Jean-de-l'Ours, qui
- ce jour-là est de service, court après lui et lui coupe la tête;
- mais le petit garçon continue de fuir en tenant sa tête dans ses
- mains. C'est alors le tour de Jean-sans-Peur de rester. Le petit
- garçon revient une troisième fois, portant sa tête dans ses mains,
- pour jeter des cendres dant la marmite. Jean-sans-Peur court après
- lui, mais il ne peut l'atteindre, et il le voit disparaître par une
- ouverture qui se trouve au plancher, etc.
-
- * * * * *
-
- Voir les remarques de notre nº 1, _Jean de l'Ours_.
-
- Le commencement de la _Canne de cinq cents livres_,--ce petit
- garçon qu'on a trouvé dans le bois et qui est si «méchant»,--est
- évidemment un souvenir affaibli d'une introduction analogue à celle
- de notre nº 1. Jean de l'Ours, on s'en souvient, est fils d'une
- femme enlevée par un ours pendant qu'elle allait au bois; Jean de
- l'Ours, lui aussi, est très «méchant», et il se fait renvoyer de
- l'école.
-
- La suite du récit présente une lacune: l'épisode de la maison
- isolée manque complètement. Il y a aussi une altération à l'endroit
- où le jeune garçon descend dans le «grand trou», et demande de
- but en blanc à la vieille où il y a «des demoiselles à marier».
- Dans le conte hanovrien nº 5 de la collection Colshorn, le passage
- correspondant est beaucoup mieux motivé: Pierre l'Ours et ses
- compagnons, parmi lesquels est un Tord-Arbres, s'établissent,
- comme Jean de l'Ours et aussi comme le La Ramée de notre variante,
- dans une maison isolée. Les compagnons de Pierre l'Ours sont
- successivement battus par un nain à grande barbe. Quant à Pierre
- l'Ours, il empoigne le nain et l'attache par la barbe à un bois de
- lit. Pendant que les quatre camarades sont à manger, le nain se
- dégage. Pierre l'Ours le poursuit et le voit disparaître dans un
- puits. Il s'y fait descendre par ses compagnons avec sa canne de
- fer de trois quintaux et entre à la suite du nain dans une vieille
- masure. Il y trouve _une vieille sorcière_, qu'il force à lui dire
- où est le nain. Jetant les yeux par la fenêtre, il aperçoit un
- beau château. «Vieille sorcière, dis-moi ce que c'est que cette
- maison.--Ah! il y a là une princesse enchantée, gardée par quatre
- géants,» etc.
-
- * * * * *
-
- Nous avons maintenant à nous occuper d'un trait qui manquait dans
- _Jean de l'Ours_, l'épisode de l'aigle qui transporte le héros hors
- du monde inférieur. Ce trait se rencontre dans un grand nombre de
- contes, dont plusieurs ne se rapportent pas à notre thème: nous
- n'essaierons pas d'en dresser ici la liste; nous nous bornerons à
- en citer quelques-uns, en insistant sur les formes orientales à
- nous connues.
-
- Dans notre conte _la Canne de cinq cents livres_, c'est la sorcière
- qui donne l'aigle au jeune homme. Il en est ainsi dans le conte
- hanovrien de la collection Colshorn et dans le conte flamand de
- la collection Deulin (l'aigle est remplacé, dans le premier, par
- un dragon; dans le second, par un gros oiseau de la forme d'un
- corbeau). Dans le conte du Tyrol italien nº 39 de la collection
- Schneller et dans le conte écossais nº 16 de la collection
- Campbell, l'aigle est procuré ou donné au héros par le nain ou par
- l'un des trois géants. Mais, très certainement, aucun de ces contes
- ne nous présente ici la forme primitive; un élément important
- fait défaut: un service rendu à l'aigle par le héros. Ce trait se
- trouve dans la majeure partie des contes européens de ce type.
- Ordinairement, le héros a sauvé d'un serpent les petits de l'aigle;
- voir, par exemple, deux contes russes (Gubernatis, _Zoological
- Mythology_, I, pp. 193 et 194), un conte bosniaque (Mijatowics, p.
- 123), un conte tsigane de la Bukovine (Miklosisch, nº 2), un conte
- du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 17), etc. Dans un
- conte de l'Agenais, _l'Homme de toutes couleurs_, publié par M.
- Bladé dans la _Revue de l'Agenais_ (1875, p. 448), le service a été
- rendu personnellement à l'aigle, que le héros a fait sortir d'une
- cage où il était enfermé.
-
-
- En Orient, prenons d'abord le conte avare d'_Oreille-d'Ours_,
- résumé pour l'ensemble dans les remarques de notre nº 1 (I,
- p. 18). Abandonné par ses compagnons dans le monde inférieur,
- Oreille-d'Ours délivre une princesse d'un dragon à neuf têtes,
- auquel on était forcé de livrer chaque année une jeune fille
- (voir cet épisode dans les remarques de notre nº 5, _les Fils
- du Pêcheur_, I, pp. 72-78). Le roi lui ayant offert sa fille en
- mariage, Oreille-d'Ours demande pour toute récompense qu'on lui
- donne le moyen de revenir dans le monde supérieur; mais pour le
- roi c'est chose impossible: il n'y a qu'un certain aigle, habitant
- la forêt des platanes, qui soit en état de le faire. Le roi envoie
- un messager à l'aigle, qui refuse. Alors Oreille-d'Ours se rend
- lui-même à la forêt des platanes. Au moment où il arrive auprès
- du nid, l'aigle est absent, et un serpent noir à trois têtes
- s'approche pour dévorer les aiglons. Oreille-d'Ours le taille en
- pièces. A son retour, l'aigle demande au sauveur de ses petits quel
- service il peut lui rendre pour lui témoigner sa reconnaissance,
- et, à la prière d'Oreille-d'Ours, il le porte dans le monde
- supérieur. Auparavant, Oreille-d'Ours a dû charger l'aigle de la
- chair de cinquante buffles et de cinquante outres faites avec les
- peaux et remplies d'eau. Chaque fois que l'aigle crie: «De la
- viande!» il lui donne de la viande; quand il crie: «De l'eau!» il
- lui donne de l'eau. Un instant avant le terme du voyage, la viande
- manque, et Oreille-d'Ours est obligé de se couper un morceau de
- la cuisse, qu'il donne à l'aigle. (Dans notre conte, il est dit
- d'avance au héros qu'il lui faudra se couper un morceau du mollet,
- et l'on ne voit pas qu'il ait emporté la moindre provision. Il y
- a là une altération.) L'aigle, ayant déposé Oreille-d'Ours sur la
- terre, s'aperçoit qu'il boite, et, apprenant pourquoi, il rejette
- le morceau de chair et le remet à sa place.
-
- Avant de passer à une autre forme orientale, il sera peut-être
- intéressant de faire remarquer que tout ce passage du conte avare
- se retrouve presque exactement dans un conte grec moderne de l'île
- de Syra (Hahn, nº 70), déjà cité dans les remarques de notre nº
- 1, _Jean de l'Ours_ (I, p. 12): Abandonné par ses frères dans le
- monde inférieur, le prince tue un serpent à douze têtes auquel il
- fallait livrer la fille d'un roi. Ce dernier lui offre la main de
- la princesse; mais le jeune homme lui demande seulement de le faire
- ramener dans le monde supérieur. Alors le roi lui conseille d'aller
- sur une certaine montagne, au pied d'un certain arbre sur lequel
- des aigles ont leur nid, et de tuer un serpent à dix-huit têtes,
- ennemi de ces aigles, qui, par reconnaissance, le porteront dans
- le monde supérieur. Le prince combat pendant vingt-quatre heures
- contre le serpent, et, après l'avoir tué, s'endort de fatigue sous
- l'arbre. Pendant son sommeil, les aiglons viennent l'éventer avec
- leurs ailes. Le père et la mère, étant revenus et l'apercevant,
- veulent d'abord l'écraser sous des quartiers de roc; mais leurs
- petits leur crient que ce jeune homme a tué le serpent et les a
- délivrés, et, quand il se réveille, les aigles lui demandent de
- leur dire ce qu'ils peuvent faire pour lui. Le prince les prie de
- le transporter dans le monde supérieur. Ils y consentent. Il faut
- alors que le jeune homme se procure la chair de quarante buffles et
- quarante outres d'eau, et, de plus, un joug d'argent. Il attellera
- les aigles à ce joug et s'y attachera lui-même. Quand les aigles
- crieront _kra!_ il leur donnera de la viande; quand ils crieront
- _glou!_ de l'eau. Le jeune homme se conforme à ces instructions;
- mais, avant qu'on atteigne le monde supérieur, toute la viande est
- mangée; l'un des aigles ayant crié _kra!_ le prince se coupe la
- jambe et la lui donne. Arrivés en haut, les aigles remarquent qu'il
- boite; le roi des aigles ordonne à celui des siens qui avait avalé
- la jambe de la rendre au prince, et on la lui rattache au moyen de
- l'eau de la vie. (Comparer, pour tout cet épisode des aigles, le
- conte bosniaque mentionné plus haut. Dans ce conte, le roi donne au
- héros une lettre pour l'oiseau-géant; ce trait rappelle le messager
- du conte avare.)
-
- Chez les Tartares de la Sibérie méridionale, nous retrouvons un
- épisode du même genre dans une sorte de légende héroïque recueillie
- chez les tribus kirghizes. Comme ce passage rappelle, dans son
- ensemble, le thème principal auquel se rapportent _Jean de l'Ours_
- et _la Canne de cinq cents livres_, nous le résumerons en entier
- (Radloff, III, p. 315 seq.): Le «héros» Kan Schentæi, après avoir
- épousé la fille d'Aïna Kan, s'en retourne vers son peuple avec sa
- femme, emmenant avec lui soixante chameaux, quarante jeunes gens
- et quarante jeunes filles. Un jour qu'il a pris les devants, le
- «héros» Kara Tun, un «djalmaous» à sept têtes, qui habite sous
- la terre, apparaît à la surface du sol, avale la femme de Kan
- Schentæi, les soixante chameaux, les quarante jeunes gens, les
- quarante jeunes filles et toutes les richesses, puis il rentre sous
- terre. Trois «héros», qui s'étaient joints à Kan Schentæi, dont ils
- avaient appris les exploits, veulent descendre à la suite de Kara
- Tun dans le trou par lequel celui-ci a disparu; mais, quand ils
- y mettent le pied, puis la main, le pied et la main se trouvent
- coupés. Ils restent donc assis, mutilés, auprès du trou. Kan
- Schentæi, ayant fait un mauvais rêve, revient sur ses pas, et il
- apprend des trois héros qu'un djalmaous a avalé tous ses gens. Il
- s'attache à une corde et se fait descendre dans l'abîme. Parvenu au
- fond, il trouve un autre monde et se met à marcher vers l'orient.
- Un jour il arrive auprès d'immenses troupeaux, et, au milieu de
- ces troupeaux, s'élève une maison haute comme une montagne. Kan
- Schentæi entre dans cette maison: c'était celle du djalmaous à
- sept têtes, qui dormait en ce moment; car de temps en temps, il
- dormait sept jours et sept nuits de suite. Auprès de lui la femme
- de Kan Schentæi était assise et pleurait. En voyant son mari, elle
- lui dit qu'il périra, car il n'est pas assez fort pour combattre
- le djalmaous. Kan Schentæi tire son épée et en porte un coup à la
- tête du djalmaous; celui-ci bondit, et ils combattent pendant sept
- jours et sept nuits. Alors ils conviennent de se reposer. Comme Kan
- Schentæi est à se dire que sa force ne suffira pas pour vaincre le
- djalmaous, paraît un homme à barbe blanche qui frappe le djalmaous
- avec une massue de fer, et le djalmaous meurt[46]. Kan Schentæi se
- lève, fend le ventre du monstre, et tous les hommes qu'il avait
- avalés se retrouvent vivants. Il les amène tous avec les troupeaux
- à l'ouverture par laquelle il était descendu; mais ses trois
- compagnons, mutilés comme ils sont, ne peuvent les faire remonter.
- Il s'éloigne désespéré. Un jour qu'il s'est endormi sous un grand
- tremble, il est réveillé par un bruit très fort. Il lève les yeux
- et voit en haut de l'arbre un nid, et dans ce nid trois jeunes
- oiseaux qui poussent des cris d'effroi; un dragon, en effet, est
- en train de grimper à l'arbre et va les dévorer. Kan Schentæi tire
- son épée et coupe en deux le dragon. Les oiseaux le remercient et
- lui font raconter son histoire. Ensuite ils lui disent: «Notre mère
- est un oiseau nommé le héros (_sic_) Kara Kous; il n'y a personne
- de plus grand qu'elle. Elle te portera où tu voudras.» Ici, comme
- dans les contes précédents, le gros oiseau dit au sauveur de ses
- petits de lui apporter beaucoup de viande, soixante élans. Il en
- mange trente avant de prendre son vol, et on charge sur son dos
- les trente autres, ainsi que tout le bétail et le peuple de Kan
- Schentæi. Ici encore, la viande faisant défaut, Kan Schentæi se
- voit obligé de se couper la chair des cuisses et de la jeter dans
- le bec de l'oiseau, qui, arrivé en haut, la lui rend et le rétablit
- dans son premier état.
-
- Un conte kabyle (Rivière, p. 235), dans lequel se trouvent la
- descente du héros dans le monde inférieur,--où il tue un ogre et
- s'empare de ses sept femmes,--et aussi la trahison des frères,
- présente à peu près de la même façon l'épisode de l'oiseau, qui ici
- est un aigle; mais le héros n'a pas besoin de donner à l'aigle un
- morceau de sa chair.
-
-
- L'épisode de l'oiseau se rencontre encore dans d'autres récits
- orientaux, mais ceux-ci tout différents, pour l'ensemble, de _la
- Canne de cinq cents livres_. Ainsi, dans un conte du _Bahar-Danush_
- persan (trad. de Jonathan Scott, t. III, p. 101, seq.), le prince
- Ferokh-Faul, qui voyage avec un fidèle ami à la recherche d'une
- princesse dont il a vu le portrait, se repose un jour au pied d'un
- arbre. Sur la cime de cet arbre un _simurgh_ (oiseau fabuleux)
- avait construit son nid, et justement un monstrueux serpent noir
- venait de s'enrouler autour du tronc pour aller dévorer les petits;
- le prince tire son sabre et le tue; puis il s'endort, ainsi que son
- compagnon. Vers le soir, le simurgh revient, et apercevant les deux
- jeunes gens, il les prend pour des ennemis de sa couvée, et il va
- les mettre à mort quand ses petits lui font connaître le service
- que leur a rendu le prince. Le simurgh réveille Ferokh-Faul et lui
- demande de quelle façon il peut lui témoigner sa reconnaissance.
- Le prince lui expose l'objet de son voyage, et, le lendemain, le
- simurgh prend les deux jeunes gens sur son dos et les dépose le
- soir dans la ville où ils voulaient se rendre et qui était pour
- ainsi dire inaccessible.
-
- Dans un conte indien recueilli dans le Deccan (miss Frere, p. 13)
- et que nous avons eu déjà l'occasion de citer dans les remarques
- de notre nº 15, _les Dons des trois Animaux_ (I, p. 175), un jeune
- prince, dont la mère est retenue captive par un magicien, s'est mis
- en campagne pour chercher à découvrir l'endroit où il sait que le
- magicien a caché son âme, sa vie. Comme le héros du conte persan,
- il s'endort au pied d'un arbre; il est réveillé par un grand bruit
- et tue un serpent qui est au moment de dévorer des aiglons. Les
- aigles, reconnaissants, disent à leurs petits de se mettre au
- service du prince, et ceux-ci le portent dans le lieu où il veut
- pénétrer, puis ils l'en ramènent, après qu'il s'est saisi du petit
- perroquet dans lequel est cachée la vie du magicien.
-
- Citons encore un passage d'un roman hindoustani, dont M. Garcin de
- Tassy a donné la traduction dans la _Revue orientale et américaine_
- (4e année, 1861, p. 1, seq.): Le prince Almâs s'est mis en route
- vers la ville de Wâkâf, où il doit trouver le mot d'une énigme dont
- la solution lui obtiendrait la main d'une princesse. Un jour, il
- s'endort au pied d'un arbre sur lequel l'oiseau simorg avait son
- nid; il est réveillé par le hennissement de son cheval qui lui
- signale l'approche d'un dragon. Après un long combat, il parvient
- à tuer le monstre qui déjà grimpait à l'arbre. Puis, entendant
- les petits du simorg crier de faim, il les rassasie de la chair
- du dragon et se rendort de fatigue. Le simorg, à son retour,
- n'entendant plus crier ses petits et voyant un homme endormi au
- pied de l'arbre, s'imagine qu'Almâs a détruit sa couvée, et il est
- au moment de laisser tomber sur lui une pierre énorme, quand sa
- femelle l'arrête. Par reconnaissance, le simorg porte le prince,
- par delà sept mers, dans la ville de Wâkâf, après lui avoir fait
- prendre une provision de chair d'âne sauvage, qu'Almâs doit lui
- donner peu à peu pendant le trajet.
-
- Enfin nous renverrons à un conte des Tartares de la Sibérie
- méridionale (Radloff, IV, pp. 116-117), qui, après toutes les
- citations que nous venons de faire, n'a rien de bien particulier.
-
- * * * * *
-
- Nous nous arrêterons un instant, à l'occasion des deux variantes
- de Montiers données plus haut, sur l'épisode de la maison isolée,
- que nous avons déjà étudié à propos de notre nº 1 (I, pp. 9-11,
- 18-21, 25-26). On a pu remarquer que, dans ces deux variantes,
- c'est un petit garçon qui joue des mauvais tours aux compagnons
- du héros. Ce petit garçon rappelle le nain qui figure à cet
- endroit dans presque tous les contes de ce genre. Ainsi, dans
- le conte des Avares du Caucase, pendant que celui des compagnons
- d'Oreille-d'Ours qui correspond à Tord-Chêne est occupé à préparer
- le repas, arrive, chevauchant sur un lièvre boiteux, un petit
- homme, haut d'une palme, avec une barbe longue de trois palmes.
- Il demande un peu de viande, puis encore un peu, et, comme alors
- le compagnon d'Oreille-d'Ours lui dit de décamper, il saute à bas
- de sa monture, s'arrache un poil de la barbe, et en un instant
- il a garrotté notre homme et mangé toute la viande.--Dans un
- conte lithuanien (Schleicher, p. 128), un petit homme à longue
- barbe prie le tailleur, un des compagnons du héros, de l'asseoir
- sur le banc auprès du feu, puis il lui demande un petit morceau
- de viande. Quand il a le morceau, il le laisse échapper de ses
- mains, et, tandis que le tailleur se baisse pour le ramasser, il
- tombe sur lui à coups de poing. (Comparer le passage de l'histoire
- de _La Ramée_ où Tord-Chêne se baisse pour donner du feu au
- «petit galopin».)--Dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie
- (Haltrich, nº 17), pendant qu'un des compagnons de Jean le Fort
- prépare le dîner, survient un petit homme avec une barbe longue
- de sept aunes, tout geignant et disant qu'il a bien froid. Quand
- l'autre lui dit de venir se chauffer, il s'approche du foyer,
- renverse la marmite et s'enfuit à toutes jambes. (Comparer le
- fragment cité de notre dernière variante.)--Dans un conte du Tyrol
- italien (Schneller, p. 189), où figure également un nain, un nain
- à barbe grise, se retrouve encore un trait de cette dernière
- variante: Giuan dall'Urs ayant coupé la tête du nain, celui-ci se
- relève et disparaît dans un puits.
-
- Enfin, pour nous borner à ces rapprochements, dans un conte
- portugais du Brésil (Roméro, nº 19), un négrillon, qui tient la
- place du nain, demande aux compagnons de _Manoel du Bengala_
- (Manoel à la Canne) de lui donner du feu pour allumer sa pipe
- (exactement comme dans l'histoire de _La Ramée_), et ensuite il les
- terrasse;--dans des contes de la Haute-Bretagne (Sébillot, II, nº
- 26; _Littérature orale_, p. 82), un «petit, petit bonhomme» ou un
- diablotin jette des cendres dans le pot-au-feu, tout à fait comme
- le petit garçon de notre dernière variante. (Comparer le conte
- portugais _la Canne de seize quintaux_, nº 47 de la collection
- Braga.)
-
- * * * * *
-
- Il convient de signaler, avant de finir, un tout petit trait qui
- est particulier à notre première variante.
-
- Quand il s'agit de faire les trois bracelets, La Ramée demande à
- son maître un boisseau de noisettes, puis un boisseau de noix, et
- enfin un boisseau d'amandes. Nous pouvons d'abord rapprocher de
- ce trait un passage du conte hanovrien de la collection Colshorn
- cité plus haut: Pierre l'Ours, qui s'est engagé chez un orfèvre
- après avoir délivré les trois princesses, se charge de fabriquer
- l'anneau commandé par le roi. Il prie son maître de lui donner pour
- la nuit une tonne de bière, un _muid de noix_ et deux pains.--On se
- demandera peut-être si ce n'est pas du hasard que provient cette
- ressemblance dans un si petit détail; mais le doute à ce sujet
- diminuera certainement quand on verra que, dans le conte flamand de
- la collection Deulin, cité dans les remarques de notre nº 1 (I, pp.
- 7 et 17), Jean l'Ourson, en pareille circonstance, se fait donner
- un _sac de noix_ par son patron. De même, dans le conte allemand de
- la collection Prœhle, mentionné au même endroit (I, pp. 7 et 16),
- Jean l'Ours, qui a promis de faire trois boules pareilles à celles
- qu'avaient les princesses, se remplit la poche de _noisettes_ avant
- de se mettre ou plutôt de faire semblant de se mettre au travail.
-
- Un conte grec moderne (Hahn, nº 70), que nous avons aussi résumé en
- partie (I, pp. 12 et 17), nous paraît donner la forme primitive de
- ce trait. Ici le héros est entré comme compagnon chez un tailleur.
- Or son maître a reçu du roi l'ordre de faire en trois jours pour
- la princesse un vêtement sur lequel sera brodée la terre avec ses
- fleurs; ce vêtement doit être renfermé _dans une noix_. Le jeune
- homme se fait donner par le tailleur un setier d'eau-de-vie et une
- livre de noix; il s'enferme dans l'atelier, mange et boit à son
- aise, puis il ouvre une noix que la princesse lui a donnée dans le
- monde inférieur et en tire le vêtement merveilleux. Quelques jours
- après, la princesse commande un vêtement sur lequel sera brodé le
- ciel avec ses étoiles et qui sera renfermé _dans une amande_; le
- jeune homme fait de même que la première fois; seulement il demande
- des amandes au lieu de noix: le vêtement est dans une amande que
- lui a donnée la princesse. Et enfin, quand la princesse commande un
- vêtement renfermé _dans une noisette_ et représentant la mer et ses
- poissons, il se fait donner des noisettes et tire le vêtement d'une
- noisette qu'il a également rapportée du monde inférieur.
-
- * * * * *
-
- Un dernier rapprochement de détail. Dans le conte hanovrien de la
- collection Colshorn, Pierre l'Ours, apprenant que la plus jeune des
- trois princesses est malade de ne point le voir venir, s'habille
- en mendiant et se présente au palais. Les gardes le repoussent et
- le blessent. Pierre l'Ours tire de sa poche le mouchoir que la
- princesse lui a donné et s'en sert pour étancher le sang qui coule
- de sa blessure. Justement la princesse est à sa fenêtre, et elle
- reconnaît son mouchoir.--Ce trait rappelle la fin de _la Canne de
- cinq cents livres_.
-
- Dans un conte russe (Ralston, p. 73), mentionné dans les remarques
- de notre nº 1, le héros se mêle à des mendiants, et l'une des
- princesses le reconnaît à son anneau.
-
-
-NOTES:
-
-[46] Ce vieillard à la _massue de fer_, qui intervient, on ne sait
-pourquoi, dans l'action, semble un dédoublement du personnage
-principal; la massue de fer rappelle tout à fait la «canne» de fer de
-tant de contes analogues.
-
-
-
-
-LIII
-
-LE PETIT POUCET
-
-
-Il était une fois des gens qui avaient beaucoup d'enfants; l'un d'eux
-était un petit garçon qui n'était pas plus grand que le pouce: on
-l'appelait le petit Poucet.
-
-Un jour sa mère lui dit: «Je m'en vais à l'herbe; toi, tu resteras pour
-garder la maison.--Maman,» dit-il, «je veux aller avec vous.--Non,
-notre Poucet, tu resteras ici.»
-
-Le petit Poucet fit mine d'obéir; mais, quand sa mère partit, il la
-suivit sans qu'elle y prît garde. Arrivé aux champs, il se cacha dans
-la première brassée d'herbe que sa mère cueillit, de sorte que celle-ci
-le mit sans le savoir dans sa hotte. On donna l'herbe à la vache; voilà
-le petit Poucet avalé.
-
-Le soir venu, la mère voulut traitre la vache. «Tourne-teu,
-Noirotte.--Nenni, je n'me tournerâme.» La femme, tout étonnée, courut
-chercher son mari. «Tourne-teu, Noirotte.--Nenni, je n'me tournerâme.»
-
-De guerre lasse, on appela le boucher, qui fut d'avis qu'il fallait
-tuer la bête. La vache fut donc tuée et dépecée, et on jeta le ventre
-dans la rue, où une vieille femme le ramassa et le mit dans sa hotte.
-Mais, comme elle était trop chargée, force lui fut de s'arrêter à
-moitié d'une côte, au sortir du village, et d'abandonner sur la route
-le ventre de la vache.
-
-Vint à passer un loup qui avait grand'faim; il avala le ventre et le
-petit Poucet avec, puis il se remit à rôder dans les environs. Il
-n'était pas loin d'un troupeau de moutons, quand le petit Poucet se mit
-à crier: «Berger, garde ton troupeau! berger, garde ton troupeau!»
-
-En entendant cette voix, le loup prit peur ..., si bien que le petit
-Poucet se trouva tout d'un coup par terre. Il se nettoya du mieux qu'il
-put et s'en retourna chez ses parents. Sa mère lui dit:
-
- «Te vlà not' Poucet! j'te croyeuille pordeu.
- --J'ateuille da' l'herbe, et veu n'm'avêm'veu.
- --Ma fi no, not' Poucet, j'te croyeuille tout d'bo pordeu.
- --Eh bé! mama, me vlà r'veneu[47].»
-
-
-NOTES:
-
-[47] Te voilà, notre Poucet! je te croyais perdu.--J'étais dans
-l'herbe, et vous ne m'avez pas vu.--Ma foi non, notre Poucet; je te
-croyais tout de bon perdu.--Eh bien! maman, me voilà revenu.
-
-
-VARIANTE
-
-LE PETIT CHAPERON BLEU
-
-Un jour, un fermier et sa femme, s'en allant faire la moisson,
-laissèrent à la maison leur petit garçon, qu'on appelait le petit
-Chaperon bleu, parce qu'il portait un chaperon de cette couleur, et lui
-dirent de venir aux champs à midi leur porter la soupe.
-
-A l'approche de midi, le petit garçon versa la soupe dans un
-pot-de-camp et se mit en devoir de la porter à ses parents. Comme il
-passait par l'étable, voyant que la vache n'avait rien à manger, il
-posa son pot à côté d'elle et alla chercher du fourrage. Mais, par
-malheur, la vache donna un coup de pied dans le pot, et toute la soupe
-se répandit par terre. Voilà le petit garçon bien en peine. Il ne
-trouva rien de mieux à faire que de se cacher dans une botte de foin.
-
-Les parents, ne le voyant pas arriver, revinrent au logis; on
-l'appelle, on le cherche partout: point de petit Chaperon bleu.
-Cependant la vache, qui avait faim, se mit à beugler; on lui donna
-la botte de foin où le petit garçon s'était blotti. La vache avala
-l'enfant avec le foin.
-
-Un instant après, quand on voulut renouveler la litière, on s'aperçut
-que la vache ne pouvait plus bouger: on avait beau la pousser, la
-frapper; rien n'y faisait. «Vache, tourne-teu, vache, tourne-teu!--Je
-n'me tournerâme.» En entendant la vache parler, les gens furent bien
-étonnés et la crurent ensorcelée; ils ne se doutaient guère que c'était
-le petit Chaperon bleu qui répondait pour elle. On courut chercher
-le maire. «Vache, tourne-teu!--Je n'me tournerâme.» Enfin on appela
-le curé, qui dit à la vache en français: «Vache, tourne-toi!--Je
-n'comprenme le français; je n'me tournerâme.»
-
-Le fermier, ne sachant plus que faire, fit venir le boucher. La bête
-fut tuée et dépecée; le ventre fut jeté dehors et ramassé par une
-vieille femme, qui l'emporta dans sa hotte.
-
-A peine était-elle hors du village, que le petit garçon se mit à
-chanter:
-
- «Trotte, trotte, vieille sotte!
- Je suis au fond de ta hotte.»
-
-La vieille, bien effrayée, pressa le pas sans oser regarder derrière
-elle. Comme elle passait près d'un troupeau de moutons, le petit garçon
-cria: «Berger, berger, prends garde à tes moutons! Voici le loup qui
-vient.» La vieille, à demi folle de frayeur, disait en se tâtant: «Je
-ne suis pourtant pas le loup! Qu'est-ce que cela veut dire?» Arrivée
-chez elle, elle ferma la porte, déposa sa hotte par terre et fendit
-le ventre de la vache. Dans un moment où elle tournait la tête, le
-petit garçon sortit tout doucement de sa prison et se blottit derrière
-l'armoire.
-
-La vieille prépara les tripes et les accommoda pour son souper. Elle
-commençait à se remettre de sa frayeur et ne songeait plus qu'à se
-régaler, quand tout à coup le petit garçon se mit à crier: «Bon
-appétit, la vieille!» Cette fois, la pauvre femme crut que le diable
-était au logis et commença à trembler de tous ses membres. «Ecoute,»
-lui dit alors le petit garçon sans quitter sa place, «promets-moi de
-ne dire à personne où tu m'as trouvé et de me reconduire où je te
-dirai. Je serai bien aise de n'être plus ici, et toi tu ne seras pas
-fâchée d'être débarrassée de moi.» La vieille promit tout, et le petit
-Chaperon bleu se montra. Elle le reconduisit chez ses parents, qui
-furent bien joyeux de le revoir.
-
-
-REMARQUES
-
- Dans une seconde variante, également de Montiers-sur-Saulx, des
- gens ont un petit garçon pas plus haut que le pouce: on l'appelle
- _P'tiot Pouçot_. Un jour, le petit Poucet part pour chercher un
- maître. Il arrive à un village et entre dans la première maison
- qu'il voit. Il demande si on veut le prendre comme domestique. La
- femme, qui en ce moment se trouve seule à la maison, lui répond
- qu'il est trop petit. «Prenez-moi,» dit le petit Poucet; «je
- travaille bien.» Le mari, étant revenu, le prend à son service.
-
- La femme l'envoie chercher une bouteille de vin chez le marchand.
- Le petit Poucet dit à celui-ci de lui donner un tonneau. Le
- marchand se récrie; mais le petit Poucet n'en démord pas. On lui
- donne le tonneau, et il s'en va en le poussant devant lui. Sur son
- chemin les gens sont ébahis: «Un tonneau qui marche tout seul!»
-
- Ensuite la femme l'envoie chercher une miche de pain chez le
- boulanger. Le petit Poucet se fait donner toutes les miches, qu'il
- pousse aussi devant lui.
-
- Un jour que la femme fait la galette, il tombe dedans sans qu'on
- s'en aperçoive. On met la galette au four. Quand elle est cuite
- et qu'on la coupe en deux, on coupe l'oreille au petit Poucet.
- «Oh! prenez garde! vous me coupez l'oreille.» Mais on ne fait pas
- attention à lui, et on le mange avec la galette.
-
- * * * * *
-
- Plusieurs contes de cette famille sont formés en entier, ou presque
- en entier, du premier épisode de notre conte (le petit Poucet avalé
- par la vache), épisode présenté d'une manière très simple.
-
- Voici d'abord un conte basque de la Haute-Navarre (_Revue de
- linguistique_, 1876, p. 242): Il était une fois un petit, petit
- garçon; il avait nom Ukaïltcho (Petite poignée). Un jour, sa
- mère l'avait envoyé garder la vache. La pluie ayant commencé,
- Ukaïltcho se cacha sous un pied de chou. Comme on ne le voyait
- plus revenir, sa mère s'en fut le chercher. «Ukaïltcho! où
- êtes-vous?--Ici! ici!--Où?--Dans les boyaux de la vache.--Quand
- sortirez-vous?--Quand la vache fera ...» La vache avait avalé
- Ukaïltcho, pensant que c'était une feuille de chou.
-
- Même histoire dans un conte languedocien cité par M. Gaston Paris
- (_Le petit Poucet et la Grande-Ourse_, p. VII), où Peperelet (Grain
- de poivre), s'en allant porter à manger à son père et à ses frères
- qui coupent du bois dans la forêt, voit venir le loup et se cache
- sous un chou, qu'une vache mange, et Pepeleret avec;--et aussi
- dans un conte du Forez (_ibid._, p. 37), où Plen Pougnet (Plein
- le poing) s'étant assis derrière un mur, un bœuf le prend pour un
- chardon et l'avale.
-
- Dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 88), le héros est un
- petit garçon pas plus gros qu'un grain de mil. Un jour ses parents
- l'envoient chercher pour un sou de safran. Il arrive chez le
- marchand. «Donnez-moi pour un sou de safran.» On regarde, mais l'on
- ne voit qu'un sou qui remue. A la fin on entrevoit le petit garçon,
- on prend le sou et on met le safran à la place. Tandis que le petit
- retourne vers la maison, de grosses gouttes commencent à tomber;
- il se met à l'abri sous un chou. Arrive un bœuf, qui mange chou et
- enfant. On cherche le petit partout. «Où es-tu?--Dans le ventre du
- bœuf; il n'y tonne ni n'y pleut.» Personne ne sait ce que cela veut
- dire. Tout à coup le bœuf fait un p.., et voilà le petit retrouvé.
-
-
- D'autres contes, comme le conte lorrain, développent cet épisode
- et le font suivre d'un second (le petit Poucet ramassé par une
- femme avec le ventre de la vache) et même, le plus souvent, d'un
- troisième (le petit Poucet avalé ensuite par un loup avec les
- tripes).
-
- Dans un conte picard (Carnoy, p. 329), Jean Pouçot, autrement dit
- Jean l'Espiègle, après avoir été avalé par la vache, lui pique les
- boyaux avec des alènes qu'il avait dans sa poche. La vache se roule
- par terre de douleur; on la tue et on met cuire les tripes dans un
- chaudron. Jean l'Espiègle interpelle sa grand'mère, et on le retire
- du chaudron.
-
- Dans un conte allemand (Prœhle, I, nº 39), Poucet (_Daumgross_) est
- allé cueillir des fleurs dans un pré; il est ramassé avec l'herbe
- fauchée et donné à la vache, qui l'avale. Toutes les fois que la
- servante vient traire la vache, Poucet lui adresse la parole. La
- servante finit par ne plus oser aller à l'étable, et on tue la
- vache. Les tripes sont données à une mendiante, qui les met dans
- son panier. A partir de ce moment, à toutes les portes auxquelles
- elle se présente, elle entend répondre non: c'est Poucet qui lui
- joue ce tour; mais il meurt d'avoir été cuit avec les tripes.
-
- Dans un conte écossais (Campbell, nº 69), Thomas du Pouce est allé
- se promener; la grêle étant venue à tomber, il s'abrite sous une
- feuille de patience. Un taureau mange la plante et, en même temps,
- Thomas du Pouce. Son père et sa mère le cherchent. Il leur crie
- qu'il est dans le taureau. On tue la bête; mais on jette justement
- le gros boyau dans lequel était Thomas. Passe une mendiante, qui
- ramasse le boyau. Pendant qu'elle marche, Thomas lui parle; elle
- jette de frayeur ce qu'elle porte. Un renard prend le boyau et
- Thomas se met à crier: «Tayaut! au renard!» Les chiens courent sus
- au renard et le mangent, et ils mangent aussi le boyau, mais sans
- toucher à Thomas, qui revient sain et sauf à la maison.
-
- Venons maintenant à un conte grec moderne (Hahn, nº 55). Là,
- Demi-pois est avalé par un des bœufs de son père, pendant qu'il
- leur donne du foin. Le soir, pendant que ses parents sont à table,
- ils entendent une voix qui sort d'un des bœufs: «Je veux ma part,
- je veux ma part.» Le père tue le bœuf et donne les boyaux à une
- vieille femme pour qu'elle les lave. Comme celle-ci se met en
- devoir de les fendre, Demi-pois lui crie: «Vieille, ne me crève pas
- les yeux, ou je te crève les tiens!» La vieille, effrayée, laisse
- là les boyaux et s'enfuit. Le renard passe et avale les boyaux avec
- Demi-pois; mais celui-ci lui rend la vie dure. Dès que le renard
- s'approche d'une maison, Demi-pois crie à tue-tête: «Gare à vous,
- les gens! le renard veut manger vos poules.» Le renard, qui meurt
- de faim, demande conseil au loup; celui-ci l'engage à se jeter
- par terre du haut d'un arbre; le renard suit ce conseil, et il
- est tué roide. Le loup dévore son ami et avale en même Demi-pois;
- mais voilà que toutes les fois qu'il approche d'un troupeau, il
- entend crier dans son ventre: «Holà! bergers, le loup va manger
- un mouton.» Désespéré, le loup se précipite du haut d'un rocher.
- Alors Demi-pois sort de sa prison et retrouve ses parents.--M.
- Gaston Paris rapproche de ce conte grec, particulièrement pour la
- fin, un conte du Forez. Le voici: Le _Gros d'in pion_ (Gros d'un
- poing) faisait paître un bœuf; il s'était mis derrière un chou. En
- mangeant le chou, le bœuf mangea le _Gros d'in pion_. Le maître tua
- le bœuf, et le chat qui passait mangea à son tour le _Gros d'in
- pion_. Le chat fut tué, et le _Gros d'in pion_ fut cette fois mangé
- par le chien. Enfin le loup dévora le chien. Mais, à partir de ce
- jour-là, plus moyen pour le loup de manger des moutons. Quand il
- allait vers les bergeries, le _Gros d'in pion_, qui était dans son
- ventre, criait: «Gare, gare, le loup vient manger vos moutons.»
- Survint compère le renard qui conseilla au loup «de passer entre
- deux pieux très rapprochés l'un de l'autre, afin que la pression
- pût le délivrer d'un hôte aussi incommode; ce qui fut fait.»--M.
- Gaston Paris fait remarquer que le collectionneur, M. Gras, «ne
- dit pas, ce qui doit être dans l'histoire, que le loup resta pris
- au corps par les pieux et mourut là misérablement.» «C'est, on le
- voit, ajoute M. Paris, le pendant exact du conte grec; seulement
- ici, conformément à la tradition, le loup est bafoué par le
- renard.» Il l'est également, ajouterons-nous à notre tour, dans une
- variante grecque de _Demi-pois_ (Hahn, II, p. 254).
-
- Dans un conte portugais (Coelho, nº 33), Grain de Mil, qui s'est
- mis sur une feuille de millet, est avalé par un bœuf; son père
- l'appelle partout, et, l'entendant enfin répondre de dedans la
- bête, il la fait tuer; mais il a beau chercher, il ne trouve pas
- le petit. On jette les tripes dehors; un loup, les ayant avalées,
- est pris de tranchées. Grain de Mil lui crie de se soulager, et,
- sorti du ventre du loup, il retourne chez son père, après d'autres
- aventures qui ne se rapportent en rien au conte lorrain. (Comparer
- un autre conte portugais, nº 94 de la collection Braga, dont le
- héros s'appelle _Manoel Feijão_, «Manoel Haricot».)--Dans un
- conte basque, dont M. W. Webster ne dit qu'un mot (p. 191 de sa
- collection), le petit héros est d'abord avalé par un bœuf, puis par
- un chien, pendant qu'on lave les tripes du bœuf.
-
- * * * * *
-
- D'autres contes vont nous offrir de nouvelles aventures se
- surajoutant aux premières. Ainsi, un conte rhénan (Grimm,
- nº 37) commence par raconter comment Poucet (_Daumesdick_)
- conduit la voiture de son père, en se mettant dans l'oreille du
- cheval; comment il est acheté par des étrangers, émerveillés de
- son adresse; comment ensuite il s'échappe et s'associe à des
- voleurs. Vient, après cette première partie, l'histoire que nous
- connaissons: Poucet avalé par une vache dans une brassée de foin;
- la terreur de la servante à qui il crie de ne plus donner de foin
- à la bête; la vache tuée; le ventre jeté sur le fumier et avalé
- par un loup. Finalement Poucet indique au loup le garde-manger
- d'une certaine maison, qui est celle de ses parents; le loup s'y
- introduit, mais n'en peut plus sortir. Il est tué et Poucet délivré.
-
- Dans un conte russe, dont M. Paris donne la traduction (_op. cit._,
- p. 81; voir aussi L. Léger, nº 3), même première partie, à peu
- près: Petit Poucet se glisse dans l'oreille du cheval et laboure à
- la place de son père; il est vendu par celui-ci à un seigneur et
- s'échappe; il s'associe à des voleurs, vole un bœuf et demande les
- boyaux pour sa part. Il se couche dedans pour passer la nuit et il
- est avalé par un loup. Comme dans les contes cités précédemment,
- il crie aux bergers de prendre garde au loup. Celui-ci, en danger
- de mourir de faim, dit à Petit Poucet de sortir. «Porte-moi chez
- mon père, et je sortirai.» Le loup l'y porte; Petit Poucet sort du
- grand ventre par derrière, s'assied sur la queue du loup et se met
- à crier: «Battez le loup!» Le vieux et la vieille tombent sur le
- loup à coups de bâton, et, quand il est mort, ils prennent la peau
- pour en faire une «touloupe» à leur fils.
-
- Ce conte russe n'a pas le passage où Poucet est avalé par un
- bœuf. Ce trait va se retrouver dans un conte du pays messin, qui
- a beaucoup de rapport avec le conte russe (_Mélusine_, 1877, col.
- 41): Jean Bout-d'homme est vendu par son père le terrassier à un
- seigneur qui l'a trouvé très gentil. Après s'être d'abord échappé,
- il est rattrapé par le seigneur qui le met dans un panier suspendu
- au plafond de la cuisine: de là il doit observer ce qui se passe
- et en rendre compte à son maître. Un jour, il est aperçu par un
- domestique qui, pour le punir de son espionnage, le jette dans
- l'auge aux bestiaux; il est avalé par un bœuf. Le seigneur ayant
- fait tuer ce bœuf pour un festin qu'il doit donner, les tripes sont
- jetées sur le grand chemin. Une vieille femme, passant par là,
- les ramasse et les met dans sa hotte. Elle n'a pas fait dix pas,
- qu'elle entend une voix qui sort de sa hotte et lui dit:
-
- «Toc! toc!
- Le diable est dans ta hotte!
- Toc! toc!
- Le diable est dans ta hotte!»
-
- La vieille jette là sa hotte et s'enfuit. Suivent les aventures de
- Jean Bout-d'homme avec le loup, aventures à peu près identiques
- à celle du Petit Poucet russe. «Tais-toi, maudit ventre!» dit le
- loup, désespéré d'entendre toujours une voix qui prévient les
- bergers de son approche.--«Je ne me tairai pas, tant que tu n'auras
- pas été me déposer sous la porte de mon père.--Eh! bien, je vais
- y aller.» Quand ils arrivent, Jean Bout-d'homme sort du ventre du
- loup, se glisse dans la maison en passant par la chatière, et, au
- même instant, saisissant le loup par la queue, il crie: «Venez,
- venez, père, je tiens le loup par la queue.» Le père accourt et tue
- d'un coup de hache le loup dont il vend la peau.
-
- Dans un conte allemand (Grimm, nº 45), conte résultant de la fusion
- faite par les frères Grimm de divers contes de la région du Mein,
- de la Hesse et du pays de Paderborn,--ce qui, soit dit en passant,
- est un procédé assez peu scientifique,--une servante, pour se
- débarrasser du petit espion (comme dans le conte messin), le donne
- aux vaches avec l'herbe. On tue la vache qui l'a avalé; on fait des
- saucissons avec une partie de la viande, et Poucet (_Daumerling_)
- se trouve enfermé dans un de ces saucissons. Au bout d'un long
- temps, il est délivré; puis, plus tard, avalé par un renard. Il
- finit également par recouvrer sa liberté.
-
- Nous mentionnerons encore un conte wende de la Lusace (Veckenstedt,
- p. 97, nº 6), où le petit fripon d'_Eulenspiegel_ s'associe à un
- voleur, puis est ramassé avec le foin et avalé par la vache. Quand
- on tue la vache, il parvient à s'échapper[48].
-
-
- Deux contes italiens ont également l'association du petit héros
- avec des voleurs. Le premier, recueilli dans les Marches par M. A.
- Gianandrea (_Giornale di filologia romanza_, nº 5), n'a de commun
- avec notre conte que le passage où _Deto grosso_ (Gros doigt,
- Pouce) qui s'est caché dans la laine d'un mouton, est avalé par un
- loup, en même temps que le mouton.--Dans le second, recueilli en
- Toscane par M. Pitrè (_Novelle popolari toscane_, nº 42), Cecino
- (Petit pois) est avalé par un cheval appartenant à ses amis les
- voleurs; puis par un loup, quand le cheval a été tué et jeté
- dehors. Le loup voulant aller manger une chèvre, Cecino crie au
- chevrier de prendre garde.
-
- * * * * *
-
- Certains contes étrangers ont, des aventures de Poucet, uniquement
- celles que nous avons vues en dernier lieu s'ajouter au fonds
- commun à tous les contes cités. Ainsi, le Poucet d'un conte
- lithuanien (Schleicher, p. 7) laboure en se tenant dans l'oreille
- d'un bœuf; il est acheté par un seigneur; il aide des voleurs
- à voler les bœufs du seigneur et ensuite attrape les voleurs
- eux-mêmes. Le conte finit là-dessus.--Dans un conte croate (Krauss,
- I, nº 92), Poucet conduit de la même manière un attelage de bœufs.
- Son père le vend aussi à un seigneur, qui le met dans sa poche;
- Poucet en profite pour jeter à son père tout l'argent qui s'y
- trouve. Il tombe ensuite entre les mains d'une bande de voleurs,
- dans laquelle il s'engage.--Dans un conte albanais (Hahn, nº 99),
- le petit héros, qu'on appelle «La Noix», laboure, assis sur la
- pointe de la charrue; il s'associe à des voleurs et devient fameux
- sous le nom du «voleur La Noix».
-
- * * * * *
-
- Un poème anglais, l'histoire de _Tom Pouce_, qui a été sans
- doute imprimé dès le XVIe siècle, mais dont la plus ancienne
- édition connue est de 1630, a conservé, au milieu de toute sorte
- de fantaisies plus ou moins poétiques, un trait de notre thème
- (Brueyre, p. 5): Tom Pouce est attaché par sa mère à un chardon
- pour que le vent ne l'enlève pas. Une vache mange le chardon et
- Tom Pouce avec. «Où est-tu, Tom?» crie partout la mère.--«Dans le
- ventre de la vache.» Tom finit par en sortir.
-
- * * * * *
-
- Un conte kabyle (J. Rivière, p. 8) présente une curieuse
- ressemblance avec tous ces contes européens: Un homme avait deux
- femmes. Un jour, en remuant du grain, l'une trouve un pois chiche:
- «Plût à Dieu, se dit-elle, que j'eusse Pois chiche pour fils!»
- L'autre trouve un ongle: «Plût à Dieu, dit-elle, que j'eusse Ali
- g'icher (_sic_) pour fils!» Dieu les exauce[49]. Le conte laisse
- de côté Pois chiche et ne s'occupe que d'Ali. Le petit garde
- un troupeau de brebis sans qu'on puisse voir où il est. Des
- voleurs étant venus à passer, il se joint à eux. Quand ils sont
- auprès d'une maison, ils font un trou dans le mur, et Ali entre
- dans l'étable. Il passe dans l'oreille d'une vache et se met à
- crier: «Est-ce une vache d'Orient ou une vache d'Occident que
- j'amène?--Amène toujours,» disent les voleurs. Une vieille femme
- se lève à leurs cris, allume une lampe et regarde partout; elle
- s'arrête près de l'oreille de la vache. «Recule donc,» crie Ali,
- «tu vas me brûler.»[50] La vieille étant partie, Ali prend une
- vache, et les voleurs la conduisent sur une colline, où ils la
- tuent. Ali se fait donner la vessie et s'en va près d'un ruisseau
- voisin. Tout à coup il se met à crier: «O mon père, pardon; je l'ai
- achetée, je ne l'ai pas volée.» Les voleurs, se croyant surpris,
- s'enfuient, et Ali rapporte la viande à sa mère[51]. Il prend un
- des boyaux, le porte dans le jardin du roi et se cache dans le
- boyau. La fille du roi ramasse le boyau et le met dans son panier.
- Quand elle passe sur la place publique, Ali crie de toutes ses
- forces: «La fille du roi a volé un boyau!» La fille du roi jette
- le boyau; un lion survient et l'avale. Ali se met à parler dans le
- ventre du lion, qui lui demande comment il pourra se débarrasser
- de lui. Ali lui conseille d'avaler un rasoir: «Je te percerai un
- peu et je sortirai.» Toujours sur le conseil d'Ali, le lion met en
- fuite des enfants occupés à se raser la tête. Il avale un de leurs
- rasoirs. Ali lui fend tout le ventre, et le lion tombe mort.
-
-
-NOTES:
-
-[48] Dans le conte picard cité plus haut, le petit Poucet s'appelle
-Jean l'_Espiègle_. C'est exactement l'_Eulenspiegel_ du conte wende.
-On sait qu'_Espiègle_ est la forme française du nom d'_Eulenspiegel_,
-le héros d'un livre très populaire en Allemagne à la fin du moyen âge,
-et qui a fait aussi l'amusement de nos aïeux.--Reste à savoir si les
-Wendes de la Lusace emploient le mot allemand lui-même ou un équivalent
-dans leur langue; ce que ne dit pas M. Veckenstedt.
-
-[49] Dans le conte rhénan, la mère de Poucet a souhaité d'avoir un
-enfant, quand même il ne serait pas plus grand que le pouce. Comparer
-le conte italien des Marches et le conte croate.--Dans les deux contes
-portugais et dans la variante grecque, le souhait qu'a formé la mère,
-c'est d'avoir un fils, ne fût-il pas plus gros qu'un grain de mil, un
-haricot ou un pois.
-
-[50] Tout ce passage se retrouve dans le conte italien des Marches:
-Pouce s'introduit dans une bergerie et crie à ses camarades les
-voleurs, qui sont restés dehors: «Lesquels voulez-vous, les blancs ou
-les noirs?--Tais-toi,» disent les voleurs; «le maître va t'entendre.»
-Mais Pouce continue à crier. Le maître arrive. Les voleurs décampent et
-Pouce se cache dans un trou de la muraille. Le maître met sa lumière
-justement dans ce trou. «Oh! tu m'aveugles,» crie Pouce.
-
-[51] Dans le conte lithuanien, les voleurs ayant tué les bœufs qu'ils
-ont pris à un seigneur, de concert avec Poucet, celui-ci s'offre à
-aller laver les boyaux. Il les porte donc à la rivière et se met tout
-à coup à pousser des cris terribles: «Ah! mon bon monsieur, je ne les
-ai pas volés tout seul; il y a encore là trois hommes qui font rôtir la
-viande.» Quand les voleurs entendent ces paroles, ils s'enfuient.
-
-
-
-
-LIV
-
-LE LOUP & LE RENARD
-
-
-Un loup et un renard, deux grands voleurs, s'étaient associés et
-faisaient ménage ensemble. Ils s'embusquaient à la lisière des bois,
-ils rôdaient autour des troupeaux, ils s'aventuraient même jusque
-dans les fermes ou dans les maisons, quand il ne s'y trouvait que des
-enfants.
-
-Un jour, ils volèrent un pot de beurre; ils le cachèrent au fond du
-bois pour le trouver quand viendrait l'hiver. Quelque temps après,
-le loup dit au renard: «J'ai faim: si nous entamions le pot de
-beurre?--Non, «dit le renard, «n'y touchons pas tant que nous pouvons
-attraper des moutons ou quelque autre chose; gardons nos provisions
-pour la mauvaise saison.» Le renard, qui était bien plus fin que son
-camarade, voulait manger le beurre à lui tout seul.
-
-A midi, au coup de l'Angelus, il dit au loup: «Ecoute! voilà qu'on
-m'appelle pour être parrain.--Pour être parrain?» dit le loup tout
-étonné.--«Oui,» dit le renard, et il courut au bois, à l'endroit où
-était le pot de beurre. Il en mangea une bonne partie, puis il revint
-trouver son compagnon.
-
-«Te voilà revenu?» lui dit le loup; «eh bien! quel nom as-tu donné à
-l'enfant?--Je l'ai appelé le _Commencement_.--Le _Commencement_! quel
-vilain nom!--Bah! c'est un nom comme un autre.»
-
-Quelques jours après, quand sonna l'Angelus, le renard dit au loup:
-«Ecoute! voilà qu'on m'appelle encore pour être parrain.--Ah!» dit le
-loup, «tu as bien de la chance! et moi, qui ai si faim, jamais on ne
-m'appellera!»
-
-Le renard retourna au pot de beurre, et se régala comme il faut.
-Quand il fut revenu, le loup lui demanda: «Quel nom as-tu donné à
-l'enfant?--Je l'ai nommé la _Moitié_.--La _Moitié_! oh! le vilain nom
-que tu as donné là!» Le renard crevait de rire.
-
-Le lendemain, avant la nuit, il dit au loup: «J'oubliais: je dois
-encore être parrain demain.--Cela ne finira donc pas?» dit le loup.
-«Moi, je n'aurai jamais pareille chance.--Oh! pour cela non: tu es trop
-bête. Au revoir donc; je ne serai pas longtemps, et je te rapporterai
-quelque chose du repas.»
-
-Il acheva le pot de beurre, et rapporta au loup des os qui étaient bien
-depuis trente ans sur un tas de pierres. Le loup essaya de les manger
-et s'y cassa les dents. «Voilà,» dit-il, «un beau régal!--Que veux-tu?»
-dit le renard; «les temps sont durs! Encore est-ce là ce qu'il y avait
-de meilleur et de plus friand au repas du baptême. Mange donc.» Mais le
-loup ne pouvait en venir à bout. «A propos,» demanda-t-il, «quel nom
-as-tu donné à l'enfant?--Il s'appelle _J'â-veu-s'cû_[52].--_J'â veu
-s'cû_! fi! le vilain nom.»
-
-A quelque temps de là, le loup dit au renard: «Maintenant, il faut
-aller à nos provisions.» Le renard avait eu soin de casser le pot
-et de mettre parmi les débris des souris mortes et des limaces. A
-cette vue, le loup s'écria: «Nous sommes volés!--Ce sont pourtant ces
-vilaines bêtes qui nous ont joué ce tour,» dit le renard.--«Hélas!»
-reprit le loup, «moi qui ai si faim!--J'ai cru bien faire,» dit le
-renard en se retenant de rire; «je voulais mettre le beurre en réserve
-pour l'hiver.--Et moi,» dit le loup, «je t'avais dit qu'il ne fallait
-pas attendre; je savais bien que nous ne pourrions pas le garder si
-longtemps.--C'est qu'aussi on ne trouve pas toujours à prendre; il faut
-bien ménager un peu. Si nous allions pêcher?--Comment ferons-nous?»
-demanda le loup.--«Nous nous approcherons des charbonniers pour leur
-faire peur; ils s'enfuiront et nous prendrons leurs paniers pour
-attraper le poisson.»
-
-Ce jour-là, il gelait bien fort. «Tiens!» dit le renard en montrant au
-loup les glaçons qui flottaient sur la rivière, «tout le poisson est
-crevé: le voilà sur l'eau; il sera bien facile à prendre.» Il attacha
-un panier à la queue du loup, et le loup descendit dans la rivière.
-«Oh!» criait-il, «qu'il fait froid!» Cependant les glaçons s'amassaient
-dans son panier. «Ah! que c'est lourd!--Tire, tire,» disait l'autre,
-«tu as des poissons plein ton panier.--Je n'en peux venir à bout.»
-
-A la fin pourtant, le loup parvint à sortir de l'eau, mais sa queue
-se rompit et resta attachée au panier. «Comment!» dit le renard, «tu
-laisses là ta queue? Mais quelles bêtes as-tu dans ton panier?--Ce sont
-les bêtes que tu m'as montrées.--Eh bien! essaie d'en manger.» Le loup
-se cassa encore deux ou trois dents et dit enfin: «Mais ce n'est que de
-la glace! Ah! que j'ai froid et que j'ai faim!--Regarde là-bas,» dit
-le renard, «voilà de petits bergers qui teillent du chanvre auprès du
-feu. Allons-y: ils auront peur et laisseront là leur chanvre. Je t'en
-referai une queue.»
-
-A leur arrivée, les enfants s'enfuirent en criant: «Ah! le vilain loup!
-le vilain loup!--Tourne le dos au feu,» dit le renard à son camarade,
-«et chauffe-toi bien. Je vais te remettre une queue.» Il prit du
-chanvre et en refit une queue au loup, puis il y mit le feu. Le loup
-bondit de douleur, et se mit à courir et à s'agiter, en criant d'une
-voix lamentable:
-
- «J'â chaou la patte et chaou le cû.
- Ma grand'mère, j' n'y r'vanra pû[53].»
-
-Le renard lui dit: «Viens avec moi: on va faire la noce à la
-Grange-Allard[54]; il y a des galettes plein le four.»
-
-A quelque distance de la ferme, le renard grimpa sur un chêne. «Oh!»
-dit-il, «que cela sent bon la galette! Mais j'entends les cloches! les
-gens vont revenir de la messe ... Oui, oui, voici la noce; il est temps
-d'approcher de la chambre à four.--Comment faire pour entrer?» demanda
-le loup.--«Voici une petite lucarne,» dit le renard; «tu pourrais bien
-passer par là.--C'est trop étroit; il n'y a pas moyen.--Passe ta tête:
-là où la tête passe, le derrière passe. Quand tu seras dans la chambre
-à four, tu mangeras le dessus des tartes, et tu me jetteras le reste
-par la lucarne. J'en ferai une petite provision peur nous deux.»
-
-Après bien des efforts, le loup parvint à entrer dans la chambre à
-four; le renard resta dehors, et tout ce que le loup lui jetait par la
-lucarne, il le mangeait; c'était la meilleure part. Les gens de la noce
-arrivèrent bientôt; le renard s'enfuit, laissant là son camarade.
-
-Un instant après, les femmes entrèrent dans la chambre à four pour
-prendre les galettes. Les voilà bien effrayées: «Au loup! au loup!»
-Tout le monde accourt avec des bâtons, des fléaux, des pelles à
-feu. Pendant ce temps, le renard riait de toutes ses forces dans sa
-cachette. Le pauvre loup avait essayé de repasser par la lucarne;
-mais, comme il avait beaucoup mangé, il ne put y réussir. On tomba sur
-lui, et on lui donna tant de coups, qu'il rendit tout ce qu'il avait
-mangé. Les bas blancs, les beaux jupons en furent tout gâtés; il fallut
-changer d'habits. Quant au loup, il fut si maltraité qu'il en mourut.
-
-
-NOTES:
-
-[52] «J'ai vu son c..», le fond du pot.
-
-[53] J'ai chaud la patte et chaud le c..; ma grand'mère, je n'y
-reviendrai plus.
-
-[54] Ferme voisine de Montiers-sur-Saulx.
-
-
-REMARQUES
-
- Dans une variante, également de Montiers-sur-Saulx, et qui met
- en scène plusieurs personnes du pays, mortes aujourd'hui, le
- loup et le renard s'en vont sur le chemin de Ligny. Passent
- trois charretiers, le père Charoy, le père Maquignon et le père
- Merveille, avec leur vanne à charbon (banne, voiture à charbon).
- Le renard court en avant, s'étend sur la route et fait le mort.
- «Ah! le beau renard!» disent les charretiers, quand ils arrivent
- auprès de lui; «il faut le mettre sur notre vanne.» Sur leur vanne
- ils avaient mis, avant de partir, diverses provisions, du pain,
- du vin, du lard, du beurre. Le renard jette tout sur la route,
- puis il saute en bas de la vanne et va porter les provisions dans
- le creux d'un arbre.--Vient ensuite l'histoire du parrainage. Le
- renard mange d'abord la moitié d'un pot de beurre, et l'enfant
- s'appelle «la Moitié»; puis il achève le pot, et l'enfant s'appelle
- «Bé r'liché» (Bien reléché). La troisième fois, il mange le
- lard et n'en laisse que la couenne; «La Couenne» est le nom de
- l'enfant.--Cette variante a aussi l'épisode de la pêche; le renard
- mange tous les poissons, et le loup en est pour sa queue arrachée.
-
- * * * * *
-
- Dans notre conte et sa variante, nous trouvons quatre suites
- d'aventures, dont certaines forment parfois des contes séparés.
-
- * * * * *
-
- L'épisode des charretiers, particulier à la variante, se retrouve
- dans un conte allemand de la Marche de Brandebourg (Kuhn,
- _Mærkische Sagen_, p. 297). Dans ce conte, le renard s'y prend
- absolument de la même manière que dans notre variante, pour voler
- un charretier qui conduit une voiture chargée de barils de poissons
- salés. Le loup ayant vu ensuite le renard en train de manger ces
- poissons, lui demande où il se les est procurés. Le renard lui dit
- qu'il les a pêchés dans tel étang. Suit l'histoire de la pêche.
- Quand la queue du loup est bien gelée, le renard attire du côté de
- l'étang les gens du village voisin, qui tombent sur le loup à coups
- de bâton et de fourche. Le loup y perd sa queue.--Mêmes aventures
- et même enchaînement des deux épisodes, dans un conte esthonien,
- où l'ours tient la place du loup (Grimm, _Reinhart Fuchs_, p.
- cclxxxvj), dans un conte russe (L. Léger, nº 28), dans un conte
- wende de la Lusace, un peu altéré (Haupt et Schmaler, II, p. 166),
- dans un conte français de la Bresse (_Contes des provinces de
- France_, nº 65), altéré aussi, et dans un conte allemand du grand
- duché d'Oldenbourg (Strackerjan, II, p. 94), où le renard joue le
- rôle du loup et est attrapé par le lièvre.--Comparer encore un
- conte allemand assez altéré, _le Lièvre et le Renard_ (Bechstein,
- p. 120).
-
- Dans un second conte wende de la Lusace (Veckenstedt, p. 98), où
- les deux épisodes s'enchaînent aussi, le renard est la dupe, comme
- dans le conte oldenbourgeois, et celui qui l'attrape est une sorte
- de Petit Poucet, le petit fripon d'Eulenspiegel[55].
-
- L'épisode des charretiers se retrouve encore dans un conte serbe
- (Vouk, p. 267) et dans un conte écossais (Campbell, I, p. 278).
-
-
- Dans un conte hottentot, publié par W.-H. Bleek (voir l'article
- de M. F. Liebrecht dans la _Zeitschrift für Vœlkerpsychologie und
- Sprachwissenschaft_, t. V, 1868), le chacal fait le mort et se met
- sur le chemin d'une voiture chargée de poissons; le charretier
- le ramasse, comptant en tirer une belle fourrure pour sa femme.
- Le chacal jette sur la route une bonne partie des poissons, puis
- il saute en bas de la voiture et les emporte. L'hyène, qui veut
- l'imiter, n'est pas ramassée parce qu'elle est trop laide; en
- revanche elle reçoit force coups de bâton.
-
- On peut, croyons-nous, rapprocher de ces divers contes un conte du
- Cambodge (Aymonier, p. 34): Le lièvre rencontre un jour une vieille
- femme qui porte des bananes au marché. Il s'étend roide et immobile
- sur la route. «Bonne aubaine!» dit la femme, «cela me fera un bon
- civet.» Elle ramasse le lièvre, le met sur sa hotte et continue sa
- route. Pendant ce temps, le lièvre mange les bananes. A la première
- occasion il saute à terre et disparaît[56].
-
- * * * * *
-
- L'épisode de la queue gelée se rencontre, en dehors des contes que
- nous avons mentionnés, dans un conte bavarois (Grimm, III, p. 124);
- dans un conte norwégien, _le Renard et l'Ours_ (Asbjœrnsen, t. I,
- nº 17); dans un conte lapon (nº 1 des Contes lapons traduits par M.
- F. Liebrecht, _Germania_, 1870); dans un conte russe (Gubernatis,
- _Zoological Mythology_, II, p. 129) et dans un conte écossais,
- altéré (Campbell, p. 272).
-
- Un conte français, recueilli à Vals (Ardèche) par M. Eugène Rolland
- (_Faune populaire de la France. Les Mammifères sauvages._ Paris,
- 1877, p. 150), présente une petite différence: Le loup et le renard
- vont pêcher des truites. Le renard attache à la queue du loup un
- panier destiné à recevoir le produit de la pêche, puis il se met en
- besogne; chaque fois qu'il plonge, il prend une truite qu'il croque
- immédiatement, et, en guise de poisson, il va mettre dans le panier
- une grosse pierre. Finalement, il s'enfuit en se moquant du loup.
- Celui-ci, furieux, s'élance à sa poursuite; mais toute la peau de
- sa queue reste attachée au panier chargé de pierres. Il en est à
- peu près de même dans un conte du Forez, analysé par M. Kœhler
- (_Jahrbuch für romanische und englische Literatur_, t. IX, p. 399).
-
- Dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie, cité également
- par M. Kœhler (_Zeitschrift für romanische Philologie_, III, p.
- 618), le renard, comme dans notre conte, fait au loup une queue de
- chanvre et de poix, et ensuite il y met le feu.--Le conte de la
- Bresse présente cet épisode à peu près de la même manière que le
- conte de Montiers: nous y retrouvons, par exemple, les bergers qui
- teillent du chanvre.
-
-
- En Orient, nous avons à citer un conte des Ossètes du Caucase,
- traduit par M. Schiefner (_Mélanges asiatiques_, publiés par
- l'Académie de Saint-Pétersbourg, t. V, 1865, p. 104): Le renard
- a trouvé des poissons. Les autres renards se rassemblent autour
- de lui et lui demandent d'où ces poissons lui viennent. Il leur
- répond: «J'ai tout simplement laissé pendre ma queue dans l'eau;
- voilà comment j'ai eu les poissons.» Les renards plongent leur
- queue dans l'eau et l'y laissent toute la nuit. Le matin, quand
- ils tirent, leur queue reste dans la glace. (Il y a ici une
- altération: le conte commence par des tours joués par le renard
- non à ses frères les renards, mais au loup; c'est le loup qui, ici
- comme ailleurs, aurait dû être, d'un bout à l'autre, le personnage
- bafoué.)
-
- * * * * *
-
- Venons à l'histoire du baptême. Elle se retrouve, avec le pot
- de beurre, dans le conte du Forez mentionné plus haut. Les noms
- des prétendus enfants sont _Quart-Mindzot_ («Quart-Mangé»)
- _Méto-Mindzot_ («Moitié-Mangé») et _Tut-Mindzot_ («Tout-Mangé»). Là
- aussi, les deux personnages sont le loup et le renard. Il en est de
- même dans le conte de la Bresse, dans trois autres contes français:
- l'un, de l'Ariège (_Revue des langues romanes_, t. IV, p. 315);
- l'autre, de l'Isère (_ibid._, t. XIV, p. 184); le troisième, du
- Périgord, recueilli par M. Jules Claretie (_Revue des provinces_,
- 1864, p. 492), et aussi dans un conte écossais (Campbell, nº 65),
- dans un conte du Holstein (Müllenhoff, p. 468), dans un conte grec
- moderne (Hahn, nº 89), dans un conte espagnol (Caballero, II, p.
- 6), dans un conte portugais (Braga, nº 246).--Un conte norwégien
- (Asbjœrnsen, t. I, nº 17) met en scène le renard et l'ours; un
- conte hessois (Grimm, nº 2), le chat et la souris; un conte
- poméranien (Grimm, III, p. 7), le coq et la poule; un autre conte
- allemand (_ibid._), le renard et le coq; un conte des nègres de la
- Guyane française (Brueyre, p. 365), le chat et le chien; enfin un
- conte islandais (Arnason, p. 606), une vieille femme et son vieux
- mari.
-
- Dans le plus grand nombre de ces contes, il s'agit d'un pot de
- beurre, comme dans notre conte et sa variante; d'un pot de miel,
- dans le conte grec, le conte espagnol, le conte portugais, les
- contes français de l'Ariège et de l'Isère, ainsi que dans un des
- contes allemands précédemment cités (Grimm, III, p. 7). Les noms
- donnés aux enfants ont partout beaucoup de ressemblance avec ceux
- qui figurent dans les deux contes de Montiers. Ainsi, dans le conte
- de l'Ariège, _Commensadet_ («Commencé»), _Miechet_ («A moitié»),
- et _Acabadet_ («Achevé»); dans le conte espagnol, _Empezili_
- (de _empezar_, «commencer»), _Mitadili_ (de _mitad_, «moitié»)
- et _Acabili_ (de _acabar_, «achever»); dans le conte créole,
- _Koumansman_ («Commencement»), _Mitan_ («Milieu») et _Finichon_
- («Fin»); dans le conte de l'Isère, _Jesquacoûa_ («Jusqu'au cou»),
- _Jesquamiâ_ («Jusqu'au milieu») et _Jesquaki_ («Jusqu'au fond»);
- dans le conte norwégien, «Commencé», «Mi-mangé», «Fond-léché»
- (comparer le _Bè r'liché_ de notre variante).
-
- Une histoire du même genre se retrouve dans un conte russe (voir
- Gubernatis, _Zoological Mythology_, II, p. 129).
-
- Un conte du pays napolitain, publié dans la revue _Giambattista
- Basile_, 1884, p. 52, a modifié, en l'altérant, cet épisode.
-
-
- En Orient, tout cet épisode se raconte chez les Kirghiz de la
- Sibérie méridionale (Radloff, III, p. 369). Le voici en substance:
- Un loup, un tigre et un renard sont camarades. Ils trouvent un jour
- un pot de beurre et le mettent en réserve en un certain endroit. Le
- renard dit aux autres: «La femme de mon frère aîné vient d'avoir un
- enfant; je vais aller voir cet enfant et lui donner son nom.--Va,»
- lui disent le loup et le tigre. Le renard court au pot de beurre,
- en mange la largeur du doigt et revient trouver ses compagnons. «Eh
- bien!» lui demandent ceux-ci, «quel nom as-tu donné à l'enfant?--Je
- l'ai appelé «Large-d'un-doigt». Le lendemain, le renard retourne
- donner un nom à l'enfant de son second frère, et il l'appelle «Le
- Milieu». Le nom du troisième enfant, «Lèche-lèche», correspond au
- _Bè r'liché_ de notre variante lorraine.
-
- Il a été recueilli chez les Kabyles un récit du même genre, mais
- moins complet (Rivière, p. 89): Le lion, le chacal et le sanglier
- vivent ensemble et possèdent en commun une jarre de beurre. Un
- jour qu'ils sont à piocher un champ, le chacal dit que son oncle
- l'appelle[57]. «La maison de mon frère est en noce; je vais y
- manger un peu de couscous.» Il part et mange la moitié du beurre.
- Le lendemain, il mange le reste. Mais, plus tard, quand le lion et
- le sanglier voient la jarre vide, ils disent au chacal: «C'est toi
- qui as mangé le beurre.» Le chacal prend la fuite; les autres le
- rattrapent et le tuent.
-
- Dans ses _Notes de lexicographie berbère_ (Paris, 1885, p. 98), M.
- René Basset dit qu'il a entendu raconter, toujours en Algérie, à
- Cherchell, «une histoire qui, pour le fond, est analogue à celle du
- Renard parrain.»
-
- * * * * *
-
- Le dernier épisode,--celui du ventre gonflé et de l'ouverture
- étroite, qui rappelle la fable de _la Belette entrée dans un
- grenier_,--fait partie du conte français de Vals que nous avons
- cité et d'un conte de l'Agenais (Bladé, nº 6). Il existe également
- dans le conte allemand nº 73 de la collection Grimm, dans deux
- autres contes allemands (Curtze, p. 173; Kuhn, _op. cit._, p.
- 296), dans l'un des contes wendes de la Lusace cités plus haut
- (Veckenstedt, p. 97), et aussi, d'après M. Kœhler (remarques sur le
- conte agenais), dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie, dans
- un conte danois et dans un conte hongrois.
-
-
- La revue la _Germania_ (t. II, 1857, p. 306) a publié un curieux
- passage d'un manuscrit de la Bibliothèque de Munich, datant du
- XIIIe ou du XIVe siècle et contenant des sermons en latin. Ce
- passage sera intéressant à citer ici en entier: «Diabolus quidam
- Rainhardus duxit feneratorem Isengrimum ad locum multarum carnium,
- qui, cum tenuis per foramen artum intraverat, inflatus exire non
- potuit. Vigiles vero per clamorem Rainhardi Isengrimum usque ad
- evacuationem fustigaverunt et pellem retinuerunt. Sic dæmones
- usurarium, cum per congregationem rerum fuerit inflatus, a pelle
- carnali exutum, animam in infernum fustigabunt, ut ossa cum pelle
- et carne usque ad futurum judicium terræ commendent.»
-
- C'est, comme on voit, tout à fait notre épisode final, et, bien
- que le sermonnaire remplace le renard et le loup par un diable
- et un usurier, il a conservé les noms pour ainsi dire classiques
- de Rainhart et d'Isengrim, donnés au renard et au loup dans la
- littérature du moyen âge.
-
-
-NOTES:
-
-[55] Voir, sur ce personnage, une note de notre nº 53, _le Petit
-Poucet_ (II, p. 133).
-
-[56] Il est assez curieux que le conte oldenbourgeois, mentionné plus
-haut, et dont le lièvre est aussi le héros, n'a pas non plus les
-charretiers et leur voiture: c'est à un garçon boulanger, portant des
-pains dans une corbeille, que le lièvre, aidé ici du renard, joue un
-tour.
-
-[57] Dans le conte de l'Ariège, la renarde et le loup sont à travailler
-au jardin quand la renarde dit qu'on l'appelle pour un baptême.
-
-
-
-
-LV
-
-LÉOPOLD
-
-
-Il était une fois un homme et une femme, mariés depuis dix ans et qui
-n'avaient jamais eu d'enfants; ils auraient bien désiré en avoir.
-
-Un jour que l'homme se rendait dans un village voisin, il vit venir à
-lui une vieille femme. «Ce doit être une fée,» pensa-t-il. «Si elle me
-parle, je lui répondrai poliment.»
-
-«Où vas-tu?» lui dit la fée.--«Je vais au village voisin, ma bonne
-dame.--Tu voudrais bien avoir des enfants, n'est-ce pas?--Oh! oui, ma
-bonne dame.--Eh bien! tu vois des chiens là-bas; tâche de te faire
-mordre, et tu auras un fils.»
-
-L'homme s'approcha des chiens, et l'un d'eux le mordit à la main. De
-retour à la maison, il raconta son aventure à sa femme. Au bout de neuf
-mois, ils eurent un fils, qu'on appela Léopold.
-
-Plus l'enfant grandissait, plus il devenait méchant: ses parents
-pensaient que c'était parce que le père avait été mordu par le chien.
-A l'école, il ne voulait rien apprendre; ayant pris un jour le sabre
-de son père, il le montra au maître d'école et lui dit qu'à la moindre
-observation, il le lui passerait au travers du corps. Le maître se
-plaignit au père: «Votre fils est un garnement,» lui dit-il, «je n'en
-peux venir à bout.» Finalement le père déclara à Léopold qu'il ne le
-garderait pas plus longtemps à la maison; il le conduisit un bout de
-chemin, puis ils se séparèrent.
-
-Etant arrivé dans un village, Léopold vit tout le monde en pleurs.
-«Qu'ont-ils donc à pleurer, ces imbéciles?» dit-il. On lui répondit
-qu'une princesse allait être dévorée par une bête à sept têtes. «Ce
-n'est que cela?» dit Léopold; «voilà une belle affaire!» Les gens se
-disaient: «N'est-ce pas là ce mauvais sujet de Léopold?» Il continua
-son chemin et rencontra une vieille femme: «Où vas-tu, mon ami?» lui
-dit-elle.--«Ces imbéciles qui pleurent là-bas viennent de me parler
-d'une bête à sept têtes. Je n'ai pas encore vu de bête à sept têtes;
-j'ai presque envie de l'aller combattre.--Va, mon garçon,» reprit la
-vieille. Les gens qui avaient entendu la conversation se disaient l'un
-à l'autre: «Comme il a parlé honnêtement à cette femme! Il est pourtant
-bien méchant!»
-
-Léopold se rendit au bois et y trouva la princesse qui chantait. «Vous
-ne faites pas comme les gens du village,» lui dit-il, «vous chantez, et
-les autres pleurent.--Autant vaut chanter que pleurer,» répondit-elle.
-«Mais éloignez-vous bien vite, si vous ne voulez pas que la bête vous
-mange.--Oh! je n'ai pas peur; je serais même curieux de voir une bête
-à sept têtes.» Un instant après, on entendit au loin dans le bois
-la bête qui brisait tous les arbres sur son passage. Dès qu'elle
-aperçut la princesse, elle se mit à crier: «Ho! ho! te voilà avec un
-amoureux!» Léopold ne lui laissa pas le temps d'approcher; il courut à
-sa rencontre le sabre à la main, et lui coupa trois têtes. «Remettons
-la partie à demain,» dit la bête; «je ne mourrai pas encore de ce
-coup-ci.» La princesse dit alors à Léopold: «J'ai sept anneaux pour les
-sept têtes de la bête: en voici trois, avec la moitié de mon mouchoir.»
-
-Le lendemain, Léopold revint avec un autre habit. «Que faites-vous
-ici?» dit-il à la princesse. «Est-ce que vous êtes la fille d'un
-bûcheron? Vos parents sont sans doute dans le bois?» Elle lui répondit
-sans le reconnaître: «Je suis une princesse et je dois être dévorée
-par une bête à sept têtes.--Jamais je n'ai vu de ces bêtes-là,» dit
-Léopold; «comment donc est-ce fait? Je voudrais bien en voir une.--Mon
-Dieu,» dit la princesse, «c'est une grosse bête ..., qui a sept têtes.
-On lui en a déjà coupé trois. Mais éloignez-vous; j'ai peur que vous
-ne soyez dévoré.--Non, j'attendrai.» La bête ne tarda pas à arriver.
-Léopold lui abattit encore trois têtes. «A demain,» dit la bête; «je ne
-mourrai pas encore de ce coup-ci.» La princesse donna trois anneaux à
-Léopold, comme la veille, et lui fit mille remerciements.
-
-Le jour suivant, le jeune garçon se mit au menton une grande
-barbe blanche pour se donner l'air d'un vieillard, prit un
-bâton et vint trouver la princesse. «Que faites-vous ici?» lui
-demanda-t-il.--«J'attends la bête à sept têtes qui doit me dévorer.
-Ne restez pas ici; vous avez peut-être une femme et des enfants à
-nourrir.--J'ai un enfant; mais à cela près!» En arrivant, la bête se
-mit à crier: «Ho! qu'est-ce que cela? un vieillard! je l'aurai bientôt
-mangé.» Léopold tira son sabre et lui abattit la dernière tête. La
-princesse lui donna son septième anneau et l'autre moitié de son
-mouchoir; après quoi Léopold s'en retourna chez son père.
-
-Le roi fit publier à son de caisse que ceux qui avaient délivré la
-princesse n'avaient qu'à se présenter, et qu'elle épouserait l'un
-d'eux. Beaucoup de gens se présentèrent au château, les uns avec des
-têtes de bœuf, les autres avec des têtes de veau; mais on ne s'y
-laissait pas prendre. Léopold, lui, ne se pressait pas. Son père lui
-disait: «N'as-tu pas entendu parler de la princesse qui a été délivrée
-de la bête à sept têtes?» Il répondait: «Cela ne nous regarde pas.» A
-la fin pourtant, il se rendit au château; la princesse reconnut ses
-anneaux et son mouchoir, et le roi la donna en mariage à Léopold. On
-fit les noces, et moi, je suis revenu.
-
-
-REMARQUES
-
- Ce conte se rattache à un thème que nous avons déjà rencontré dans
- nos nºˢ 5 et 37, _les Fils du Pêcheur_ et _la Reine des Poissons_.
- Voir nos remarques sur ces deux contes.
-
- * * * * *
-
- Léopold livre trois combats à la bête à sept têtes et se présente
- chaque fois comme un nouveau personnage. Il y a, ce nous semble,
- dans ce dernier trait, un emprunt à un thème que nous avons étudié
- dans les remarques de notre nº 43, _le Petit Berger_. Dans ce conte
- et dans les contes du même type, le héros fait son apparition dans
- trois tournois successifs, chaque fois avec un nouvel équipement et
- un nouveau cheval que son courage lui a procurés, et personne ne le
- reconnaît sous ce triple déguisement.
-
- Un conte breton (Luzel, 5e rapport, p. 34), cité dans les remarques
- de notre nº 43 (II, p. 95), relie tout à fait ce thème à celui de
- _Léopold_, des _Fils du Pêcheur_, etc.: Un berger, qui combat trois
- jours de suite un serpent à sept têtes, arrive chaque fois sous
- une armure différente,--couleur de la lune, couleur des étoiles,
- couleur du soleil,--qu'il a trouvée dans le château d'un sanglier,
- précédemment tué par lui, comme notre «Petit Berger» a trouvé ses
- trois chevaux merveilleux et ses trois équipements splendides dans
- les châteaux des trois géants qu'il a égorgés.--Comparer un conte
- allemand (Wolf, p. 369), où le héros combat un dragon à trois
- têtes, le premier jour avec une armure et un cheval noirs qu'il a
- pris dans un château merveilleux; le second jour, avec une armure
- et un cheval rouges; le troisième, avec une armure et un cheval
- blancs. Comparer aussi un conte basque (Webster, p. 22).
-
-
-
-
-LVI
-
-LE POIS DE ROME
-
-
-Il était une fois un homme et sa femme. La femme prenait soin du
-jardin; elle le bêchait au printemps et y semait des légumes. Pendant
-plusieurs années, le mari trouva tout bien; mais voilà qu'un beau jour
-il se mit en tête que sa femme n'entendait rien au jardinage. «C'est
-moi,» lui dit-il, «qui m'occuperai cette année du jardin.»
-
-Semant un jour des pois de Rome[58], il en remarqua un qui était plus
-gros que les autres; il le mit à la plus belle place, au milieu du
-carré. Tous les matins il allait voir son pois de Rome, et le pois de
-Rome grandissait, grandissait, comme jamais on n'avait vu pois de Rome
-grandir. L'homme dit à sa femme: «Je vais aller chercher une rame pour
-ramer mon pois de Rome.--Une rame!» dit-elle, «quand tu prendrais le
-plus haut chêne de la forêt, il ne serait jamais assez grand.»
-
-Cependant le pois de Rome, à force de grandir, finit par monter
-jusqu'au Paradis. L'homme dit alors: «J'ai envie de ne plus travailler;
-je m'en vais grimper à mon pois de Rome et aller trouver le bon
-Dieu.--Y penses-tu?» lui dit sa femme. Mais il n'en voulut pas
-démordre; il grimpa pendant trois jours et arriva au Paradis: une
-feuille du pois de Rome servait de porte. Après avoir traversé une
-grande cour, puis une longue suite de chambres, dont les feuilles du
-pois de Rome formaient les cloisons, il se trouva devant le bon Dieu
-et lui dit: «Je voudrais bien ne plus être obligé de travailler. Ayez
-pitié de moi et donnez-moi quelque chose.--Tiens,» dit le bon Dieu,
-«voici une serviette dans laquelle tu trouveras de quoi boire et
-manger. Prends-la et redescends par où tu es monté.»
-
-L'homme fit mille remerciements, redescendit et rentra au logis. «Ma
-femme,» dit-il, «le bon Dieu m'a donné de quoi boire et manger.»
-D'abord elle ne voulut pas le croire; mais quand elle vit la serviette
-et tout ce qui était dedans, c'est alors qu'elle ouvrit de grands yeux.
-
-Au bout de quelque temps, quand il n'y eut plus rien dans la serviette,
-l'homme se dit: «Il faut que je remonte à mon pois de Rome.» Il fut
-encore trois jours pour arriver au Paradis. La feuille qui fermait
-l'entrée s'écarta pour le laisser passer. «Que veux-tu, mon ami?» lui
-demanda le bon Dieu.--«Nous n'avons plus rien à manger,» répondit
-l'homme. Le bon Dieu lui donna une autre serviette encore mieux fournie
-que la première, et l'homme redescendit par le même chemin.
-
-Les provisions durèrent plus longtemps cette fois; mais pourtant on en
-vit la fin. L'homme dit alors: «C'est bien fatigant de toujours monter
-à mon pois de Rome!--Oui,» répondit la femme, «plus fatigant que de
-travailler.--Je vais,» dit l'homme, «demander au bon Dieu de me donner
-de quoi vivre le reste de mes jours.» Il se mit donc encore à grimper,
-et arriva au bout de trois jours à l'entrée du Paradis. Les larges
-feuilles du pois de Rome s'écartèrent pour le laisser passer. «Que
-veux-tu, mon ami?» lui demanda le bon Dieu.--«Je voudrais bien,» dit
-l'homme, «ne plus être obligé de travailler. Donnez-moi, je vous prie,
-de quoi vivre le reste de mes jours. J'ai trop de mal à grimper à mon
-pois de Rome; je suis bien malheureux.--Tu vas être content,» lui dit
-le bon Dieu. «Tiens, voici un âne qui fait de l'or. Mais ni toi, ni ta
-femme, n'en dites rien à personne, et vivez comme on doit vivre, sans
-trop dépenser; car vous feriez parler de vous.»
-
-L'homme redescendit bien joyeux avec son âne et dit à sa femme en
-rentrant chez lui: «Voici un âne qui fait de l'or.--Es-tu fou?» lui
-dit-elle.--«Non, je ne le suis pas; tu vas voir. Mais surtout n'en
-parle à personne.» Il prit le drap du lit, l'étendit sous l'âne, et en
-quelques instants, le drap se trouva couvert de pièces d'or. La femme
-acheta du linge, des habits propres et de beaux meubles.
-
-A quelque temps de là, elle reçut la visite de sa belle-sœur. «Oh!»
-dit celle-ci en entrant, «que tout est beau chez vous depuis que je ne
-suis venue! Vous faites donc bien vos affaires?--Tu ne vois pas encore
-tout,» dit l'autre, et elle lui montra son armoire remplie de linge,
-sa bourse bien garnie de pièces d'or. «D'où peut vous venir cette
-fortune?» demanda la belle-sœur.--«Je vais te le dire, mais garde-toi
-d'en parler à personne. Mon mari est monté au pois de Rome qui va
-jusqu'au Paradis, et le bon Dieu lui a donné un âne qui fait de l'or.»
-Elle la conduisit à l'écurie et lui fit voit l'âne; c'était un âne
-gris tacheté de noir. De retour chez elle, la belle-sœur s'empressa de
-rapporter à son mari ce qu'elle venait d'apprendre. Le mari, s'étant
-procuré un âne du même poil que celui de son beau-frère, vint pendant
-la nuit prendre l'âne aux écus d'or, et laissa l'autre à sa place. On
-ne s'aperçut de rien.
-
-Quelque temps après, l'homme au pois de Rome, n'ayant plus d'argent,
-eut recours à son âne; mais ce fut peine inutile. Il dut encore grimper
-au Paradis. «Que demandes-tu?» lui dit le bon Dieu. «Ne t'ai-je pas
-donné tout ce qu'il te fallait?--Ah!» répondit l'homme, «l'âne ne veut
-plus faire d'or maintenant.--Mon ami,» dit le bon Dieu, «ta femme n'a
-pas gardé le secret, et l'âne est chez ton beau-frère, qui te l'a volé.
-Mais je veux bien venir encore à ton aide. Tiens, voici un bâton.
-Va chez ton beau-frère; s'il fait difficulté de te rendre l'âne, tu
-n'auras qu'à dire: Roule, bâton!»
-
-L'homme prit le bâton, et, à peine descendu, courut chez le beau-frère,
-qui était avec sa femme. «Je viens voir,» leur dit-il, «si vous voulez
-me rendre mon âne.--Ton âne? A quoi nous servirait un âne? Nous avons
-nos chevaux. (C'étaient des laboureurs.) D'ailleurs, tu n'as pas le
-droit d'aller dans nos écuries.--Eh bien! roule, bâton!» Aussitôt le
-bâton se mit à les rosser de la bonne manière. «Ah!» criaient-ils,
-«rappelle ton bâton.» L'homme rappela son bâton et leur dit: «Vous
-allez me rendre mon âne.--Nous ne savons ce que tu veux dire.--Eh bien!
-roule, bâton!» Et le bâton frappa de plus belle. «Rappelle ton bâton,»
-dit la femme, «et nous te rendrons ton âne.»
-
-Le bâton rappelé, l'homme reprit son âne et le ramena à la maison.
-Depuis lors, il ne manqua plus de rien et vécut heureux avec sa femme.
-
-NOTES:
-
-[58] On appelle ainsi, à Montiers, les haricots.
-
-
-REMARQUES
-
- Ce conte est formé de deux éléments qui ne se trouvent pas toujours
- combinés ensemble, le thème des objets merveilleux, qui s'est déjà
- présenté à nous dans cette collection (nºˢ 4, _Tapalapautau_, et
- 39, _Jean de la Noix_), et celui de la plante qui monte jusqu'au
- ciel.
-
- Nous avons étudié le premier de ces thèmes à l'occasion de nos
- nºˢ 4 et 39; nous ajouterons seulement qu'on a dû remarquer dans
- le _Pois de Rome_ que la serviette qui se couvre de mets au
- commandement est remplacée prosaïquement par une serviette où se
- trouve à boire et à manger. Nous avons déjà vu la même altération
- de l'idée première dans notre nº 19, _le Petit Bossu_.
-
- Quant au second thème, nous l'étudierons ici, dans les diverses
- combinaisons où il se rencontre.
-
- * * * * *
-
- Parmi les contes où ce second thème n'est pas combiné avec le
- premier, nous citerons d'abord un conte russe (Ralston, pp.
- 294-295): Un vieux bonhomme plante un haricot sous sa table. Le
- haricot pousse si bien qu'il faut lui ouvrir un passage à travers
- plafond et toit; il finit par toucher au ciel. Le bonhomme grimpe
- à la tige du haricot. Arrivé au ciel, il voit une cabane dont les
- murs sont de gâteau; les bancs, de pain blanc, etc. Cette cabane
- est la demeure de douze chèvres, qui ont, l'une un œil, l'autre
- deux, et ainsi de suite jusqu'à douze. Par la vertu de certaines
- paroles, le vieux parvient à endormir la chèvre à un œil, qui est
- chargée de faire bonne garde, puis, les jours suivants, les autres
- chèvres. Malheureusement il oublie d'endormir le douzième œil de la
- dernière, et il est pris.--L'histoire ne s'arrête pas là, dans une
- variante également russe (_ibid._, p. 295); elle se lance dans une
- série de hâbleries à la Münchhausen. Chassé de la maison gardée par
- la chèvre aux six yeux, le moujik retourne à sa tige de pois: plus
- de tige de pois. Il se fait une corde avec des fils de la vierge,
- etc., etc.
-
- Dans un conte westphalien (Grimm, nº 112), un paysan a laissé
- tomber dans un champ une graine de navet; il en sort un arbre, qui
- s'élève jusqu'au ciel. L'homme y grimpe, et, tandis qu'il est à
- regarder dans le Paradis, il s'aperçoit que l'on coupe l'arbre. Il
- tresse une corde avec de la menue paille, etc.--Comparer un autre
- conte westphalien (Grimm, III, p. 193), où une histoire du même
- genre est mise dans la bouche d'un jeune paysan qui s'est fait fort
- de dire les plus grandes hâbleries du monde. Ce conte appartient
- au groupe de contes où celui qui «mentira le mieux» gagnera
- telle ou telle chose, parfois (ici, par exemple) la main d'une
- princesse.--Nous mentionnerons, parmi les contes de ce groupe,
- comme présentant ce même thème, un conte lithuanien (Schleicher, p.
- 38), un conte serbe (Vouk, nº 44), un conte grec moderne (Hahn, nº
- 59), un conte norvégien (Asbjœrnsen, t, II, p. 97).
-
- Dans un conte français, que M. Alphonse Karr dit avoir entendu
- raconter dans son enfance (_Moniteur universel_, 18 mars 1879), un
- saint ermite, désolé de la mauvaise conduite des habitants de son
- village et ne voyant aucun résultat de ses prières, demande à être
- admis devant le bon Dieu pour lui exposer ses vœux. Saint Jean, son
- patron, lui apparaît en songe et lui donne une fève qui, plantée
- par l'ermite, croît merveilleusement et finit par arriver au ciel,
- où le saint homme, après y avoir grimpé, demande et obtient ce
- qu'il désirait.
-
- Dans un troisième conte russe (Ralston, p. 291), un vieux bonhomme
- plante dans sa cave un chou qui grandit aussi merveilleusement que
- les haricots, pois, etc., des contes précédents. Ici, le vieux fait
- un trou dans le ciel avec sa hache et s'y introduit. Il y voit un
- moulin à bras qui, à chaque tour, donne un pâté et un gâteau avec
- un pot d'eau-de-vie de grain. Après avoir bien mangé et bien bu,
- le bonhomme redescend et dit à sa femme de venir avec lui là-haut.
- Il la met dans un sac qu'il tient avec les dents et commence à
- grimper; mais, à moitié chemin, le sac lui échappe, et la vieille
- femme est tuée, etc.
-
-
- Ce moulin merveilleux fait penser à la serviette de nos contes
- lorrains et des contes analogues. Un autre conte russe (Ralston, p.
- 296) va se rapprocher davantage de ces contes. Le héros du conte
- russe, toujours un vieux bonhomme, après avoir grimpé à un chêne
- né d'un gland planté par lui dans sa maison, trouve dans le ciel,
- outre le moulin à bras, un coq à crête d'or. Il rapporte l'un et
- l'autre chez lui, mais bientôt un seigneur _vole le moulin_, lequel
- est finalement repris par le coq.
-
- * * * * *
-
- Dans les contes qui vont suivre, la ressemblance avec le _Pois de
- Rome_ est complète. Voici, pour commencer, un conte flamand (A.
- Lootens, nº 1): Un homme plante une fève de marais; le lendemain
- il voit qu'elle a grandi et qu'elle a monté jusqu'à la porte du
- Paradis. Il y grimpe et obtient de saint Pierre une brebis à
- laquelle il suffit de dire: «Petite brebis, secoue-toi!» pour voir
- pleuvoir les écus. Comme dans notre nº 4, _Tapalapautau_, l'homme
- est attrapé par un hôtelier qui substitue une brebis ordinaire à la
- brebis aux écus. Saint Pierre lui donne ensuite une table qui se
- couvre de mets au commandement, et enfin un sac d'où sortent, quand
- on prononce certaines paroles, des gourdins qui battent les gens.
- Par le moyen de ces gourdins, l'homme se fait rendre sa table et sa
- brebis.--Dans un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I,
- nº 12), un homme est si pauvre qu'il ne lui reste plus qu'une fève.
- Il la plante dans son jardin et lui dit tous les matins de pousser
- bien vite pour qu'il aille chercher son pain au Paradis. Au bout
- de quelques jours, la fève lui dit qu'il peut monter. Il arrive à
- la porte de Paradis, où il trouve saint Pierre. Les objets donnés
- successivement par saint Pierre sont un âne qui fait des écus, une
- serviette qui se couvre de mets quand on lui dit: «Pain et vin», et
- enfin, l'un et l'autre ayant été volés par un aubergiste, un bâton
- qui rosse les gens.--Même enchaînement dans un des contes picards
- (nº 4) publiés dans le tome VIII (1879) de la _Romania_. Ici, c'est
- en grimpant à la tige du haricot pour en cueillir les gousses que
- Jean arrive au Paradis. Les objets donnés par le bon Dieu sont
- l'âne merveilleux, une table qui apprête à dîner, et une poêle
- (_sic_) qui frappe tout ceux qu'on désigne.--Voir encore un conte
- toscan (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 29), où saint Pierre
- donne au petit garçon qui a planté la fève une table, un âne et une
- massue.
-
- Dans un conte grec moderne (nº 1 de l'appendice des _Deutsche
- Mærchen_, de Simrock), même combinaison, avec quelques traits
- particuliers: Un vieux bonhomme n'a pour nourrir sa famille qu'un
- caroubier. Or, cet arbre grandit si fort, qu'il finit par atteindre
- presque le ciel, et tous les jours le bonhomme grimpe au caroubier
- pour en cueillir les gousses. Voilà qu'une fois il entend dans
- l'air l'Hiver et l'Eté qui se disputent, chacun prétendant valoir
- mieux que l'autre. Ils aperçoivent l'homme sur son arbre et le
- prennent pour arbitre. Celui-ci leur dit qu'ils sont l'un et
- l'autre si bons, qu'il est très difficile de choisir entre eux. Les
- contestants, très satisfaits de sa réponse, lui font cadeau d'un
- petit pot de terre: «Il te procurera tout ce dont tu auras besoin;
- mais garde-toi de le dire à personne.» L'homme commande au pot de
- lui procurer un bon repas; de même le lendemain. Sa femme le presse
- tant qu'il finit par lui révéler le secret. Quelque temps après,
- leur fils, ayant vu une jeune princesse, en devient éperdument
- amoureux. Il dit à sa mère d'aller la demander pour lui en mariage
- au roi. Ce dernier répond qu'il y consentira, si le lendemain le
- jeune homme et ses parents ont en face de son palais à lui un
- palais bien plus beau. Que fait la femme? Elle ordonne au petit
- pot de leur procurer un palais, et alors le mariage a lieu. Le roi
- et ses serviteurs enivrent le vieux bonhomme et lui extorquent son
- secret; ils lui volent son petit pot et lui en substituent un autre
- en apparence semblable. Le bonhomme est donc obligé de remonter sur
- son arbre; il revoit l'Hiver et l'Eté, qui prennent pitié de lui et
- lui donnent un gourdin et une corde: «Tu n'auras qu'à commander, et
- ils garrotteront et bâtonneront ceux que tu voudras.» Par ce moyen
- le bonhomme rentre en possession de son petit pot.
-
- Dans un conte corse (Ortoli, p. 171), un pauvre diable, qui court
- après la fortune, arrive un jour dans un pays où il trouve un
- châtaignier si grand qu'il va jusqu'au ciel. Il y monte, et arrive
- au Paradis. Les objets qu'il reçoit successivement de saint Pierre
- sont une serviette merveilleuse, un âne qui fait de l'or et un
- bâton qui bat les gens, et notamment le fripon d'hôtelier.
-
-
- Dans un conte de la Normandie, recueilli par M. Edélestand du
- Méril (_Etudes sur quelques points d'archéologie et d'histoire
- littéraire_, 1862, p. 474), il y a association d'un autre thème: Le
- bonhomme Misère rencontre Notre-Seigneur et saint Pierre; il leur
- demande l'aumône. Notre-Seigneur lui donne une fève et lui dit de
- s'en contenter. Misère s'en retourne chez lui, et, comme il n'a
- pas de jardin, il plante la fève dans l'âtre de sa cheminée. La
- fève ne tarde pas à pousser; le soir, elle sort déjà par le haut de
- la cheminée, et, le lendemain matin, on n'en voit plus le sommet.
- Misère grimpe à la tige de la fève; ne trouvant pas de gousses, il
- monte toujours et arrive au Paradis. Saint Pierre lui promet, à sa
- prière, qu'il aura toujours dans sa maison de quoi boire et manger.
- Malheureusement pour Misère, sa femme l'oblige à grimper plusieurs
- fois encore à la fève pour adresser à saint Pierre des demandes
- de plus en plus déraisonnables, et il finit par redevenir aussi
- pauvre qu'auparavant.--Ce dernier élément qui vient se combiner
- avec notre thème est celui que développe le nº 19 de la collection
- Grimm, _le Pêcheur et sa Femme_.
-
- Mentionnons encore un conte flamand (J. W. Wolf, _Deutsche Mærchen
- und Sagen_, nº 16), qui offre la combinaison de l'histoire du
- haricot avec le thème du nº 35 de la collection Grimm, _le Tailleur
- dans le Ciel_, et ensuite avec les hâbleries dont nous avons parlé
- tout à l'heure.
-
- Dans un conte anglais (Grimm, III, p. 321.--Brueyre, p. 35), Jack
- grimpe à un haricot qui monte jusqu'aux nuages. Il arrive dans une
- contrée inconnue, où il rencontre une fée, et où il a ensuite des
- aventures avec un géant.
-
-
-
-
-LVII
-
-LE PAPILLON BLANC
-
-
-Il était une fois un homme qui était toujours ivre. Comme il revenait
-un jour du cabaret, il passa par le cimetière et trébucha contre une
-tête de mort. «Tu n'es pas ici pour tes mérites,» lui cria-t-il en
-colère.--«Demain,» répondit la tête, «à cette même heure, tu y seras
-pour les tiens.»
-
-A l'instant même, l'ivrogne fut dégrisé et retourna chez lui tout
-épouvanté. Sa femme lui dit en le voyant rentrer: «Il est bien étonnant
-que tu n'aies pas bu aujourd'hui.--Ah!» répondit l'homme, «je suis bien
-dégrisé; il m'est arrivé une terrible aventure.»
-
-Quand la femme sut ce qui s'était passé, elle courut chez le curé pour
-lui demander secours. Le curé dit à l'ivrogne: «Allez sur la tombe de
-votre filleul; frappez, et il en sortira un petit papillon blanc, qui
-combattra pour vous.»
-
-Le lendemain, l'homme, suivant le conseil du curé, se rendit au
-cimetière et frappa sur la tombe de son filleul; aussitôt il en
-sortit un papillon blanc qui combattit contre la tête de mort et fut
-vainqueur. Puis le papillon dit à l'homme: «Mon cher parrain, je vous
-devais une place en Paradis, et je vous la gardais; maintenant je suis
-quitte avec vous.»
-
-
-REMARQUES
-
- Nous n'avons à rapprocher de ce petit conte qu'une légende de la
- Basse-Bretagne (Luzel, _Légendes_, II, p. 126): Un jeune homme,
- qui va se marier, passe, en revenant de chez sa fiancée, devant
- un gibet où un de ses anciens rivaux est pendu. Excité par le
- cidre, il invite le pendu à ses noces. Le pendu s'y rend, en effet,
- mais visible seulement pour le marié, et, à son tour, il invite
- celui-ci à venir souper chez lui, le soir. Comme dans le conte
- lorrain, c'est l'âme d'un petit enfant, filleul du marié, qui sauve
- celui-ci. Elle le rend invisible aux yeux des diables rassemblés
- auprès du gibet.--M. Luzel donne (_op. cit._, II, p. 201) une
- seconde version presque identique de cette légende, recueillie dans
- l'île de Bréhat.
-
-
- Il est assez remarquable que, dans notre conte, l'âme du filleul
- apparaisse sous la forme d'un papillon, ψυχή, comme chez les Grecs.
-
-
-
-
-LVIII
-
-JEAN BÊTE
-
-
-Il était une fois un jeune garçon qu'on appelait Jean Bête. Sa mère lui
-dit un jour: «Jean, tu iras porter ma toile au marché, mais tu ne la
-vendras pas à des gens trop bavards.--Non, maman; soyez tranquille.»
-
-Il se rendit donc au marché. Bientôt un homme s'approcha de lui:
-«Combien voulez-vous de votre toile!--Hon.--A combien votre
-toile?--Hon.--Répondez donc.--Vous n'aurez pas ma toile; vous êtes trop
-bavard.»
-
-Jean s'en alla un peu plus loin. Arriva un autre homme:
-«Vous avez de bien belle toile.--Hon.--Combien la
-vendez-vous?--Hon.--Parlerez-vous?--Vous n'aurez pas ma toile, vous
-êtes trop bavard.»
-
-«Je vais m'en retourner,» se dit Jean; «je vois bien qu'il n'y a ici
-que des bavards.»
-
-En quittant le marché, il eut l'idée d'entrer à l'église. Voyant à
-la porte un saint de pierre, il s'en approcha et lui présenta sa
-marchandise, en disant: «Voulez-vous de ma toile?» Il se trouva qu'au
-même instant le vent fit remuer la tête du saint, qui n'était plus trop
-solide: Jean crut qu'il faisait signe que oui. «Vous aurez ma toile,»
-lui dit-il, «vous n'êtes pas bavard, vous.» Il lui mit la toile sur le
-bras et s'en retourna au logis.
-
-«Eh bien! Jean,» lui dit sa mère, «as-tu vendu ta toile?--Oui,
-maman.--A qui l'as-tu vendue?--Il n'y avait sur le marché que des
-bavards. J'ai vu à la porte de l'église un brave homme qui ne dirait
-rien du tout, et je la lui ai donnée. Il ne me l'a pas payée, mais il
-n'y a rien à craindre.--Malheureux!» dit la mère, «cours vite reprendre
-ma toile.»
-
-Jean retourna à l'église; la toile était toujours sur le bras du saint.
-«Rends-moi ma toile,» lui dit Jean. A ce moment, le vent fit branler la
-tête du saint à droite et à gauche. «Ah!» cria Jean, «tu ne veux pas
-me la rendre; attends un peu.» Il donna au saint une volée de coups de
-bâton, reprit la toile et revint tout joyeux à la maison.
-
-
-REMARQUES
-
- Voici la première partie d'une variante, également recueillie à
- Montiers-sur-Saulx:
-
- Il était une fois une femme qui avait un fils qu'on appelait Jean
- Bête. Elle lui dit un jour: «Nous allons entasser la lessive; tu
- apporteras l'eau, moi je mettrai le linge dans le cuvier. De cette
- façon nous aurons vite fait.»
-
- A ce moment, on vint dire à la femme que quelqu'un la demandait.
- «Jean,» dit-elle, «tu mettras dans le cuvier tout ce que nous avons
- de noir (de sale); ensuite tu jetteras la lessive de haut.--Oui,
- maman.» La mère étant partie, Jean ramassa dans la maison les
- chapeaux, les habits des dimanches, tout ce qu'il put trouver de
- noir, et les entassa dans le cuvier. Puis il monta au grenier, fit
- un trou au plancher et de là il jeta la lessive dans le cuvier.
-
- La mère revint pendant qu'il était à sa besogne. «Vous voyez,
- maman,» cria-t-il, «je la jette de haut.--Malheureux!» dit la mère,
- «que fais-tu? et qu'as-tu mis dans le cuvier?--J'y ai mis tout ce
- que nous avons de noir.--Ah!» dit la mère, «voilà un bel ouvrage!
- maintenant ma toile est toute gâtée. Tu iras me la porter à la
- foire; mais tu ne la vendras pas à des babillards: ils attireraient
- le monde, et l'on remarquerait les taches.»
-
- Suit une histoire analogue à celle que nous avons donnée dans notre
- texte.
-
-
- Dans une autre variante de Montiers, Jean va à la foire pour
- acheter un pot. En revenant, arrivé à un endroit où le chemin se
- partage en deux, il met le pot par terre à l'entrée d'un des deux
- chemins et lui dit: «Tu as trois pattes; moi, je n'ai que deux
- pieds; tu peux bien marcher. Nous verrons qui sera le plus tôt
- arrivé.» Et il s'en va par l'autre chemin.
-
-
- Dans une troisième variante, la grand'mère de Jean voudrait le
- marier; mais personne ne veut de lui. Elle lui recommande de se
- poster un dimanche à la porte de l'église, à la sortie de la messe,
- et de «lancer des œillades» aux jeunes filles qui passeront devant
- lui, dans l'espoir que quelqu'une le trouvera de son goût. Jean va
- dans l'étable, arrache les yeux de tous les moutons et les lance
- aux jeunes filles[59].
-
- Dans un conte bourguignon (Beauvois, p. 203), Cadet Cruchon est
- aussi envoyé par sa mère vendre de la toile au marché, avec
- recommandation de ne pas entrer en pourparlers avec des gens
- bavards. Ainsi que notre Jean Bête, il renvoie tous ceux qui lui
- demandent le prix de sa toile et la vend finalement à une statue
- de saint. Comme, malgré ses réclamations, la statue ne veut pas le
- payer et qu'il ne peut pas reprendre sa toile, qui a disparu, il
- donne des coups de bâton à la statue; elle est brisée, et Cadet
- Cruchon trouve dans le socle un trésor.
-
- Cette forme est plus complète; car le dernier trait (la découverte
- du trésor) fait partie de presque tous les contes que nous avons à
- citer[60].
-
- Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 57), dans un conte
- toscan (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 32), dans un conte
- italien de Rome (miss Busk, p. 371), dans un conte napolitain
- (p. 14 de la revue _Giambattista Basile_, année 1884), dans un
- conte sicilien (Pitrè, t. III, nº 190, 1), dans un conte de la
- Basse-Autriche (_Zeitschrift für deutsche Philologie_, VIII, p.
- 94), c'est, comme dans notre conte et dans le conte bourguignon,
- une pièce de toile qu'une mère envoie son fils vendre. Dans un
- conte allemand (Simrock, nº 18),--le seul, avec notre conte et les
- contes autrichien, breton et basque dont nous allons parler, où il
- ne soit pas question de trésor,--au lieu du fils, c'est un valet,
- et il est envoyé vendre du beurre.
-
- Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, p. 224), Jean le
- Diot vend la vache de sa mère à une statue de saint, qu'il brise
- ensuite à coups de bâton après lui avoir vainement réclamé ses
- vingt écus. Puis, voyant une poignée de liards et de sous dans une
- petite tasse auprès de la statue, il les met dans sa poche et s'en
- retourne à la maison (ce dernier trait est évidemment un souvenir
- affaibli du trésor).--Dans un conte basque (Vinson, p. 95), où le
- niais vend également une vache à la statue, ce souvenir lui-même a
- disparu complètement.
-
- Un autre conte breton, celui-ci de la Bretagne bretonnante (Luzel,
- 3e rapport), est fort altéré: Jean de Ploubezre est envoyé par
- sa mère à la ville pour vendre une pièce de toile et acheter un
- trépied. Sur le bord de la route, il s'agenouille dans une chapelle
- de saint Jean, et il lui semble que son patron grelotte de froid.
- Il enroule toute sa pièce de toile autour de la statue. Près de la
- statue de saint Jean était la statue d'un autre saint, qui avait
- l'air de tendre la main; une vieille femme y ayant mis un sou, Jean
- se dit que ce saint paiera le trépied. Il prend le sou, va chez un
- quincaillier, où il choisit un trépied, puis il. jette le sou sur
- le comptoir et s'enfuit à toutes jambes avec le trépied. En montant
- une côte, il se dit: «Il faut que je sois bien bête de porter ainsi
- celui qui a trois pieds, tandis que moi je n'en ai que deux.» Et il
- pose son trépied à terre au milieu de la route.--Il y a ici, comme
- on voit, une combinaison de l'épisode de la statue avec celui du
- pot de notre seconde variante lorraine.
-
- Ce second épisode se trouve aussi dans le conte bourguignon: Cadet
- Cruchon, ennuyé de voir un pot qu'il a acheté remuer constamment
- dans sa voiture, le met par terre, pensant qu'avec ses trois pieds
- le pot pourra toujours le rattraper.--En Picardie, on raconte aussi
- une histoire analogue de Gribouille et de sa marmite (Carnoy, pp.
- 179-180); dans la Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p.
- 98), de Jean le Fou et de son trépied.
-
-
- L'épisode de la statue reparaît, sous une forme un peu différente,
- dans un conte russe (Ralston, p. 49): Le plus jeune de trois
- frères, garçon plus que simple, n'a eu qu'un bœuf pour sa part
- d'héritage. S'en allant pour le vendre, il passe devant un vieil
- arbre, que le vent agite. Il s'imagine entendre l'arbre lui
- demander à acheter le bœuf; il laisse là sa bête et dit qu'il
- reviendra le lendemain chercher l'argent. Quand il revient, le bœuf
- a disparu. Le jeune homme réclame son paiement, et, ne recevant
- pas de réponse, il prend sa hache et commence à couper l'arbre,
- quand soudain d'un creux s'échappe un trésor que des voleurs y
- avaient caché.--Même histoire dans un conte wende de la Lusace
- (Veckenstedt, p. 64), dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie
- (Haltrich, nº 61), dans un conte valaque (Schott, nº 22, 3), et
- aussi, en Sibérie, dans un conte des Ostiaks (A. Ahlqvist, _Ueber
- die Sprache der Nord-Ostjaken_, Helsingfors, 1880, p. 15).
-
- * * * * *
-
- Au XVIIe siècle, le Napolitain Basile insérait dans son
- _Pentamerone_ (nº 4) un conte qu'il faut rapprocher des précédents:
- Vardiello vend sa toile à une statue, puis, en la brisant, il
- découvre un trésor. Sa mère, craignant son indiscrétion, s'avise
- d'une ruse; elle lui dit d'aller s'asseoir devant la porte de la
- maison. Pendant ce temps, elle fait pleuvoir d'une fenêtre des
- figues et des raisins secs, que Vardiello s'empresse de ramasser.
- Plus tard, ayant parlé imprudemment du trésor, il est conduit
- devant les juges. On lui demande quand il a trouvé les ducats; il
- répond que c'est le jour où il a plu des figues et des raisins
- secs. Les juges le croient encore plus fou qu'il ne l'est, et
- l'affaire en reste là. (Comparer le conte napolitain moderne, déjà
- cité.)
-
- Dans un conte sicilien, se rattachant à cette famille de contes
- (Gonzenbach, nº 37), la mère de Giufà s'y prend d'une façon
- analogue pour infirmer le témoignage de son fils au sujet d'un
- trésor qu'il a trouvé. Là, Giufà a été envoyé par sa mère chez
- le teinturier pour lui porter une pièce de toile à teindre en
- vert. Il la laisse à un petit lézard vert, qu'il se figure être
- le teinturier. Quand il revient pour reprendre sa toile, il ne la
- retrouve plus, et il démolit la maison du prétendu teinturier,
- c'est-à-dire un tas de pierres, dans lequel il trouve un pot plein
- d'or[61].
-
-
- Nous allons rencontrer la même fin dans un conte oriental, dont
- la première partie a beaucoup d'analogie avec les contes que nous
- étudions ici, et notamment avec le conte sicilien. Dans ce conte
- arabe (_Mille et une Nuits_, trad. allemande dite de Breslau, t.
- XI, p. 144), un mangeur d'opium croit vendre sa vache à une pie qui
- caquète sur un arbre. Quand il revient pour toucher son argent,
- il s'imagine que la pie déclare ne pas vouloir payer. Furieux,
- il lui lance une bêche qu'il porte. L'oiseau effrayé s'envole et
- va se poser à quelque distance sur un tas de fumier. Le mangeur
- d'opium croit que la pie lui fait signe de prendre là son argent;
- il fouille et trouve un pot rempli d'or. Il en prend la valeur
- de sa vache et remet le pot dans le fumier. Sa femme, ayant eu
- connaissance de l'histoire, va déterrer le pot et rapporte le reste
- du trésor. Le mangeur d'opium la menace de la dénoncer à la police.
- Alors la femme va acheter de la viande cuite et des poissons cuits,
- et éparpille le tout devant la porte de la maison, pendant la
- nuit. Puis elle réveille son mari et lui dit qu'il vient de faire
- un grand orage et qu'il a plu de la viande cuite et des poissons
- cuits. Le mangeur d'opium se lève, et voyant la viande et les
- poissons jonchant le sol, il ne doute pas du prodige. Le lendemain
- matin, il va dénoncer sa femme, comme il en avait manifesté
- l'intention. La femme est citée devant l'officier de police; elle
- nie le vol et dit que son mari est fou. «Pour vous en assurer,»
- ajoute-t-elle, «demandez-lui seulement quand le prétendu vol a
- été commis.» L'officier de police pose cette question au mangeur
- d'opium qui répond: «Dans la nuit où il a plu de la viande cuite et
- des poissons cuits.» En entendant ce langage, l'officier de police
- ne croit plus un mot de ce que l'homme a dit, et il fait mettre la
- femme en liberté.
-
- Un conte kabyle (Rivière, p. 179) présente la même combinaison.
- Dans ce conte, le niais vend son bouc à un coucou qui chante sur
- un frêne, et laisse le bouc attaché à l'arbre, en disant qu'il
- reviendra tel jour pour avoir son argent. Au jour dit, il revient.
- Furieux contre le coucou qui ne veut ni le payer, ni lui rendre
- son bouc (les bêtes sauvages l'ont mangé), il crie en montrant une
- vieille masure qui se trouve près de là: «Eh bien! je m'en vais
- démolir ta maison.» Il se met, en effet, à démolir la masure et y
- découvre un trésor[62]. Il prend seulement le prix du bouc. Quand
- il rentre chez lui et que sa mère entend parler du trésor, elle
- lui dit qu'ils iront le prendre le lendemain. Elle prépare, sans
- que son fils s'en aperçoive, des crêpes et des beignets, et ils
- partent ensemble pendant la nuit. La mère marche derrière le jeune
- homme et jette des crêpes en l'air. «O ma mère,» crie le niais, «il
- tombe une pluie de crêpes.» Plus loin, c'est une pluie de beignets
- qu'il croit voir tomber. Enfin ils arrivent à la masure et prennent
- le trésor. Le lendemain, le niais va dire aux hommes du village
- réunis dans la _thadjemath_: «Hier, pendant la nuit, nous avons
- rapporté un trésor de tel endroit.» Les propriétaires du terrain,
- l'ayant entendu, vont réclamer le trésor à la mère. «Ne le croyez
- pas,» dit celle-ci, «cet enfant est niais.--Comment?» dit le jeune
- garçon, «c'est si vrai, qu'il est tombé, pendant que nous étions
- en route, une pluie de crêpes, puis une pluie de beignets.» En
- l'entendant parler ainsi, les hommes sont convaincus qu'il ne sait
- ce qu'il dit et ne s'occupent plus du trésor[63].
-
- * * * * *
-
- Venons au passage des «œillades» de notre variante. Ce passage se
- retrouve à peu près identiquement, dans un conte picard (Carnoy,
- p. 185), dans des contes basques (Webster, p. 69; Vinson, p. 97),
- dans le conte bourguignon, dans un des contes de la Haute-Bretagne
- (Sébillot, _Littérature orale_, p. 104), et aussi dans un conte du
- Tyrol allemand (Zingerle, I, nº 40) et dans trois contes toscans
- (Imbriani, _La Novellaja fiorentina_, p. 595; Nerucci, nº 35;
- Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 33).
-
- Cette même histoire est racontée dans un livre allemand de 1557,
- cité par Guillaume Grimm (III, p. 62) et, d'après M. Imbriani
- (_loc. cit._, p. 596), dans les _Facetiarum Libri tres_ (1506), de
- Henri Bebel.
-
- Dans un conte écossais (Campbell, nº 45) et dans un conte irlandais
- (Kennedy, II, p. 79), qui se rapportent l'un et l'autre au thème de
- notre nº 36, _Jean et Pierre_, le valet feint, par malice et pour
- amener son maître à se fâcher, de ne pas comprendre l'ordre que
- celui-ci lui a donné de lancer de son côté à un certain moment une
- «œillade de bœuf» ou une «œillade de brebis», pour lui faire signe,
- et il lui lance de vrais yeux de bœufs ou de brebis.
-
-
- Il est très probable que cet épisode des œillades, comme les
- autres, doit exister en Orient. M. Thorburn, dans son livre _Bannu
- or Our Afghan Frontier_, déjà cité par nous, fait allusion à
- diverses histoires afghanes du genre de _Jean Bête_, mais il n'en
- raconte qu'une seule, qui a son pendant en Europe et où il s'agit
- aussi de l'étrange galanterie du niais (pp. 207-208). On nous
- permettra de la résumer en quelques mots: Une vieille femme a un
- fils à moitié fou. Elle voudrait le voir se marier et elle l'engage
- à chercher à se faire bien venir de quelque jeune fille du village.
- «Pour cela,» lui dit-elle, «il ne sera pas mal, au contraire, de
- la bousculer un peu.» Le jeune homme se rend au puits du village,
- et, quand les jeunes filles viennent tirer de l'eau, il bouscule
- si bien celle qui arrive la première, qu'il la fait tomber dans
- le puits. Ensuite il s'en va tout fier conter son exploit à sa
- mère. Celle-ci, qui est fort avisée, tue une chèvre et la jette
- dans le puits. Naturellement, grâce au bavardage de son fils,
- tout le village sait bientôt l'histoire, et l'on vient au puits
- pour constater le crime. Mais, quand au lieu d'une jeune fille on
- retire une chèvre, tout le monde n'a plus que de la pitié pour le
- pauvre fou.--La collection de contes indiens du Kamaon, publiée
- par M. Minaef, contient un conte à peu près semblable (nº 15).
- Ici le niais demande à sa mère comment il faut s'y prendre pour
- gagner l'affection des jeunes filles. «Va t'asseoir sur le bord de
- l'étang,» lui dit la mère. «Quand il viendra une jeune fille, tu
- lui jetteras une petite pierre. Si elle sourit, tu sauras qu'elle
- t'aime. Sinon, jette-lui une pierre un peu plus grosse, et ainsi de
- suite, jusqu'à ce qu'elle rie.» Le jeune garçon suit ce conseil, et
- il finit par jeter à une jeune fille une pierre tellement grosse
- qu'il la tue. La jeune fille étant tombée la bouche ouverte, le
- niais s'imagine qu'elle rit, et il court tout joyeux annoncer à
- sa mère que la jeune fille l'aime. Sa mère fait disparaître le
- cadavre. Suit la substitution d'une chèvre morte au corps de la
- jeune fille.--Le conte indien du Bengale cité plus haut (miss
- Stokes, nº 7) renferme à peu près le même épisode.
-
- L'idée principale de cet épisode,--un cadavre jeté dans un puits
- et remplacé par une chèvre, grâce à la prudence de la mère du fou
- qui a été l'auteur du meurtre,--se retrouve, nous l'avons dit, en
- Europe, et notamment dans plusieurs des contes cités plus haut: le
- conte sicilien de la collection Gonzenbach, le conte napolitain
- moderne, le conte breton de la collection Luzel et le conte russe.
- Comparer un conte kabyle (Rivière, p. 43).
-
- * * * * *
-
- L'histoire de la lessive, de notre première variante, se retrouve,
- à peu près, dans le conte bourguignon. La mère du niais lui a dit:
- «Ce que tu verras de noir et de crasseux, tu le mettras dans la
- _bue_.» Il y met les chaudières et les marmites.
-
-
-NOTES:
-
-[59] Cette dernière variante a une seconde partie, que nous résumerons
-ici: La grand'mère de Jean, qui veut le marier, le conduit dans un
-village voisin, chez un homme qui a trois filles. On les invite à
-souper. La grand'mère dit à Jean: «Tu es grand mangeur. Cela pourrait
-faire mauvais effet. Quand je verrai que tu auras assez mangé, je
-te marcherai sur le pied.--Bien!» dit Jean. A peine commence-t-on à
-souper, qu'un chien qui est sous la table marche sur le pied de Jean.
-Aussitôt celui-ci dépose sa cuiller, et, malgré toutes les instances
-qu'on lui fait, il ne mange plus de tout le repas. Le souper terminé,
-la grand'mère lui demande pourquoi il s'est conduit ainsi. «Mais,»
-dit-il, «vous m'avez marché sur le pied.»
-
-Cette histoire se retrouve, pour le fond, non seulement en France, dans
-la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 35), en Picardie (Carnoy, p. 198),
-dans le pays basque (Vinson, p. 96), mais en Allemagne, dans un conte
-souabe (Meier, nº 52) et dans un conte de la région du Harz supérieur
-(Prœhle, I, nº 69).
-
-Dans ces contes, à l'exception du conte picard et du conte basque,
-le personnage qui correspond à Jean a encore, pendant la nuit, après
-le souper, des aventures ridicules, que nous nous souvenons d'avoir
-aussi entendu raconter à Montiers dans un autre conte commençant par
-l'épisode du souper et du chien qui marche sur le pied du garçon.
-N'ayant pas de notes pour rédiger ce conte, nous nous bornerons à dire
-qu'il ressemble extrêmement au conte breton.
-
-[60] Y aurait-il quelque relation de parenté entre ces contes et la
-fable ésopique où un homme, fatigué de demander en vain la richesse à
-Mercure, brise de colère la statue du dieu et trouve dans la tête un
-trésor (Babrius, nº 119, édition de la collection Teubner; Esope, nº
-66, même édition; La Fontaine, _Fables_, III, 8)?
-
-[61] Comparer, pour la ruse qu'on emploie dans ces trois contes, divers
-contes qui ne sont pas de cette famille: un conte danois (Grundtvig,
-I, p. 77), un conte suédois (traduit par M. Axel Ramm dans l'_Archivio
-per le tradizioni popolari_, II, p. 477), un conte wende de la Lusace
-(Veckenstedt, p. 231), un conte de la Petite Russie (L. Léger, nº 20),
-etc.
-
-[62] Comparer le passage du conte sicilien de la collection Gonzenbach
-où Giufà démolit la «maison» du lézard.
-
-[63] L'épisode de la pluie de friandises se rencontre dans un conte
-indien du Kamaon (Minaef, nº 5): Le fils niais d'une mère très avisée
-se trouve mis en possession d'un sac d'or qui appartient à un homme
-riche. Il apporte le sac à sa mère. Cette dernière achète des sucreries
-et les éparpille sur le toit et sur la vérandah de sa maison. «Vois,
-mon fils,» dit-elle, «quelle sorte de pluie vient de tomber.» Le jeune
-garçon mange les sucreries. Cependant le sac est réclamé par le crieur
-public, et une récompense est promise à qui le rapportera. Le jeune
-garçon va dire que le sac est chez sa mère. On arrive. «Ma mère, où est
-le sac que je t'ai donné?--Quand m'as-tu donné un sac?--Le jour où il a
-plu des sucreries.» La mère dit aux gens: «Quand a-t-il jamais plu des
-sucreries?» Les gens se mettent à rire en disant: «Pauvre niais!» et
-ils s'en vont.--Même récit à peu près dans un conte indien du Bengale,
-probablement de Bénarès (miss Stokes, nº 7).
-
-
-
-
-LIX
-
-LES TROIS CHARPENTIERS
-
-
-Il était une fois une veuve qui avait trois fils, tous les trois
-charpentiers. Ceux-ci, voyant qu'ils ne gagnaient pas assez dans leur
-pays pour nourrir leur mère, lui dirent adieu et se rendirent dans un
-village à sept ou huit lieues de là. Ils entrèrent comme domestiques
-dans une grosse auberge, où l'on avait justement besoin de trois
-garçons et où ils restèrent un an; leur année finie, ne se trouvant pas
-assez payés, ils allèrent chercher fortune ailleurs, après avoir envoyé
-cent écus à leur mère.
-
-Un jour qu'ils traversaient un bois, ils rencontrèrent un homme d'une
-taille extraordinaire: c'était un génie, qui leur dit: «Où allez-vous,
-mes amis?--Nous sommes en route pour gagner notre vie et celle de notre
-mère.»
-
-Le génie dit à l'aîné: «Tiens, voici une ceinture sur laquelle il y a
-une étoile d'or; quand tu toucheras cette étoile, il en sortira des
-perles, des rubis, des diamants, des émeraudes, des plats d'or et
-d'argent.»
-
-Il dit ensuite au cadet: «Tiens, voici une sonnette; en la faisant
-sonner tu ressusciteras les morts.--Et toi,» dit-il au plus jeune,
-«prends ce sabre dont le nom est: _Quiconque me portera sera
-vainqueur_.»
-
-Il leur donna de plus à chacun du baume vert qui guérissait toutes les
-blessures, et, après les avoir bien régalés, il les congédia. Les trois
-frères le remercièrent et le prièrent de porter mille écus à leur mère.
-
-Après avoir marché pendant deux jours encore dans la forêt, ils
-arrivèrent chez un roi qui était en guerre avec son voisin, et lui
-offrirent leurs services. L'aîné lui dit qu'il n'avait qu'à toucher
-l'étoile d'or de sa ceinture pour en faire sortir des perles, des
-diamants, des émeraudes, des rubis, des plats d'or et d'argent. Le
-second dit qu'en faisant sonner sa sonnette, il ressuscitait les morts.
-Le troisième parla de son sabre _Quiconque me portera sera vainqueur_.
-Ils n'oublièrent pas le baume vert qui guérissait toutes les blessures.
-Enfin, le roi promit sa fille à celui qui se distinguerait le plus à la
-guerre.
-
-Les trois frères combattirent comme des lions; la sonnette ressuscitait
-les morts, le baume vert guérissait les blessures, le sabre faisait
-merveille. Bref, le roi qu'ils servaient remporta la victoire, la
-paix fut signée au bout de deux mois, et le roi vaincu fut obligé de
-financer.
-
-La princesse épousa celui des trois frères qui avait la sonnette; les
-deux autres se marièrent avec les nièces du roi.
-
-
-REMARQUES
-
- Ce conte présente, d'une façon tout à fait embryonnaire, le thème
- auquel se rattache notre nº 42, _les Trois Frères_, et aussi notre
- nº 11, _la Bourse, le Sifflet et le Chapeau_. Voir, au sujet des
- objets merveilleux, nos remarques sur ces deux contes.--Comparer
- aussi notre nº 71, _le Roi et ses Fils_.
-
- La ceinture d'où sortent des diamants, des perles, etc., est
- au fond la même chose que la bourse où l'on trouve toujours de
- l'argent.
-
- Quant au sabre _Quiconque me portera sera vainqueur_, nous
- le retrouvons identiquement dans un conte de la Bretagne non
- bretonnante (Sébillot, I, p. 64), où un soldat découvre un vieux
- sabre portant ces mots écrits sur la lame: «Celui qui se sert de
- moi a toujours la victoire.» Dans un conte allemand (Wolf, p. 393),
- le héros possède une épée qui rend invincible.--En Orient, dans
- un conte arabe (_Contes inédits des Mille et une Nuits_, traduits
- par G.-S. Trébutien, 1828, t. I, p. 296), figure, entre autres
- objets merveilleux, un sabre qui détruit en un instant toute une
- armée.--Enfin, dans un conte indien du Bengale, analysé dans les
- remarques de notre nº 19, _le Petit Bossu_ (I, p. 219), le dieu
- Siva fait présent à son protégé Siva Dâs d'un sabre qui donne la
- victoire à son possesseur, le protège contre les dangers et le
- transporte où il le désire.
-
- La sonnette qui ressuscite les morts rappelle le violon merveilleux
- de notre nº 42, _l'Homme de Fer_, et d'un conte flamand (Wolf,
- _Deutsche Sagen und Mærchen_, nº 26), ainsi que la guitare du conte
- sicilien nº 45 de la collection Gonzenbach.
-
- Enfin, dans un conte irlandais (Kennedy, I, p. 24), le héros reçoit
- de trois géants qu'il a successivement vaincus une massue «avec
- laquelle, tant qu'il se préservera du péché, il gagnera toutes les
- batailles», un fifre qui force à danser ceux qui l'entendent, et
- un flacon d'_onguent vert_, qui empêche d'être «brûlé, échaudé ou
- blessé».
-
-
-
-
-LX
-
-LE SORCIER
-
-
-Il y avait dans un village un jeune homme qui se disait sorcier et qui
-ne l'était pas. Un jour, l'anneau de la dame du château ayant disparu,
-on fit appeler le prétendu sorcier pour découvrir le voleur. «Combien
-demandes-tu?» lui dit le seigneur.--«Trois bons repas,» répondit le
-sorcier.--«Tu les auras.»
-
-Un cuisinier lui apporta le premier repas. «En voilà déjà un!» dit le
-sorcier. Le cuisinier, qui était un des voleurs, courut tout effrayé à
-la cuisine et dit à ses compagnons: «Il a dit: En voilà déjà un!» Un
-autre cuisinier apporta le second repas. «Ah!» pensait-il, «il va dire
-aussi que c'est moi.--En voilà déjà deux!» dit le sorcier. Aussitôt
-l'autre d'aller rapporter la chose à ses compagnons: «Il a dit: En
-voilà déjà deux!» Un troisième ayant apporté le dernier repas, le
-sorcier dit: «En voilà trois!»
-
-Pour le coup, les domestiques crurent bien qu'ils étaient
-découverts: ils s'imaginaient que le sorcier avait voulu parler
-des voleurs. Ils l'appelèrent: «Ne dites à personne que c'est nous
-qui avons pris l'anneau, et vous aurez la moitié de ce qu'il peut
-valoir.» Le sorcier leur demanda: «Y a-t-il un gros coq dans la
-basse-cour?--Oui.--Faites-lui avaler l'anneau.»
-
-Les domestiques firent ce que le sorcier leur conseillait. Celui-ci se
-rendit alors auprès de la dame du château et lui dit: «C'est votre gros
-coq qui a avalé l'anneau.» On tua le coq et on trouva l'anneau dans son
-estomac.
-
-«Voilà qui est bien,» dit le seigneur. Pourtant il n'était pas encore
-bien convaincu de la science du sorcier. Pour s'en assurer, il mit
-un grillon sur une assiette et une sonnette par dessus; puis, ayant
-placé le tout sous la plaque du foyer, il dit au sorcier: «Il faut que
-tu devines ce qu'il y a dans l'assiette; sinon, voici une paire de
-pistolets, je te brûle la cervelle.»
-
-Le pauvre sorcier ne savait que faire. «Ah!» dit-il, «_te v'là pris,
-grillot_[64].--Tu as deviné,» dit le seigneur, «c'est heureux pour toi.»
-
-
-NOTES:
-
-[64] Proverbe du pays. On est pris comme un grillon quand on est dans
-l'embarras.
-
-
-REMARQUES
-
- Ce conte présente une ressemblance presque complète avec un
- conte déjà imprimé en 1680 dans l'_Elite des contes du sieur
- d'Ouville_, et que M. Reinhold Kœhler a signalé dans la revue
- _Orient und Occident_ (t. III, 1864, p. 184). Dans ce conte, un
- pauvre villageois, nommé Grillet, veut à toute force se procurer
- trois repas où il n'ait rien à désirer, après quoi peu lui importe
- de mourir. Il s'en va par le monde, en se donnant pour «devin».
- Il arrive dans un pays où une dame de haute condition a perdu un
- diamant que trois laquais lui ont volé. Elle fait appeler Grillet,
- qui demande, avant toutes choses, d'avoir, trois jours de suite,
- un repas qui durerait du matin jusqu'au soir. Le soir du premier
- jour, avant de se coucher, il dit: «Ah! Dieu merci, en voilà déjà
- un!» le second soir: «En voilà déjà deux!» etc. Même conseil que
- dans notre conte, donné aux laquais par le prétendu devin (faire
- avaler l'anneau à un coq d'Inde).--Sur ces entrefaites, le mari de
- la dame revient, et, soupçonnant une supercherie, il met entre deux
- assiettes un _grillet_, «petit animal noir, dit le sieur d'Ouville,
- fait environ comme une petite cigale, qui crie la nuit dans les
- cheminées», et il ordonne au paysan de deviner ce qu'il y a là;
- sinon il le bâtonnera et lui coupera les oreilles. Le prétendu
- devin s'écrie: «Hélas! pauvre Grillet, te voilà pris!» Le seigneur,
- qui ne sait pas que Grillet est le nom du paysan, croit qu'il a
- deviné et lui donne une bonne récompense.
-
- Nous nous sommes demandé si le conte recueilli à Montiers-sur-Saulx
- ne dérivait pas, plus ou moins directement, du livre du sieur
- d'Ouville. C'est assurément possible; mais, quand on verra dans ces
- remarques avec quelle ténacité un détail comme celui du grillon
- s'est maintenu sans changement de l'Inde à la France, on se dira
- que les ressemblances entre les deux contes français peuvent
- parfaitement provenir de ce qu'ils auraient été puisés l'un et
- l'autre à une même source orale[65].
-
- M. Théodore Benfey a étudié ce type de contes dans la revue _Orient
- und Occident_ (t. I, 1861, p. 374 seq.). La découverte récente
- de plusieurs formes orientales de ce même thème nous permettra
- d'introduire dans notre travail plusieurs éléments importants.
-
- * * * * *
-
- Un conte qui se rapproche beaucoup du conte français du XVIIe
- siècle, et qui en est certainement indépendant, c'est un conte
- sicilien (Pitrè, nº 167), publié après l'article de M. Benfey, en
- 1875: Un pauvre paysan, nommé Griddu Pintu[66], a un beau jour
- l'idée de se faire devin. Le voilà parti de chez lui, portant,
- selon la coutume des charlatans en Sicile, une petite boîte pendue
- au cou et renfermant un serpent. Un capitaine, qui se promène avec
- des officiers, le voyant de loin venir, prend un grillon et le
- cache dans sa main; puis, quand le devin passe près de lui, il lui
- dit de deviner ce qu'il tient; sinon, gare à lui! Le paysan, fort
- embarrassé, s'écrie: «Ah! pauvre Griddu Pintu, en quelles mains
- es-tu tombé?» Le capitaine, entendant parler de grillon (_griddu_),
- est émerveillé, et il fait au paysan un beau cadeau.--Une chance
- heureuse fait ensuite que Griddu paraît avoir prédit que la
- femme du capitaine aurait à la fois un fils et une fille, ce qui
- est arrivé. Aussi le renom du devin se répand-il dans tout le
- pays.--Quelque temps après, un anneau de brillants est volé à la
- reine. Le capitaine parle du devin au roi, et on le fait venir.
- Pendant qu'il est seul dans une chambre à faire sécher devant le
- feu ses habits mouillés par la pluie, il dit et redit certaines
- paroles que les serviteurs du palais, qui ont volé l'anneau,
- entendent en passant près de la porte et croient dites à leur
- sujet. Ils viennent trouver le devin, tombent à ses pieds et lui
- remettent l'anneau en le suppliant de ne pas les dénoncer. Le devin
- leur dit de faire avaler l'anneau à l'oie noire qui se trouve dans
- la basse-cour, et il annonce au roi que c'est l'oie qui a commis le
- larcin.
-
- Dans un conte norvégien de la collection Asbjœrnsen (_Tales of the
- Fjeld_, p. 139), le héros est un charbonnier qui achète la défroque
- d'un vieux prêtre (d'un pasteur luthérien), l'endosse et se donne
- ensuite pour «le Sage Prêtre et le Prophète véritable». Le roi
- ayant perdu son anneau le plus précieux, le charbonnier se présente
- devant lui et se fait fort de le retrouver. Comme il cherche à
- gagner du temps, le roi lui dit que, si dans trois jours l'anneau
- n'est pas retrouvé, il le fera mettre à mort. Le soir du premier
- jour, un valet, l'un des voleurs, vient apporter au charbonnier son
- dîner. Tandis qu'il se retire, le charbonnier dit: «En voilà déjà
- un qui s'en va!» voulant parler du premier jour qui va être passé.
- Le valet court dire à ses deux complices qu'ils sont découverts.
- Le lendemain, le charbonnier dit: «Voilà le second qui s'en va!»
- Puis: «Voilà le troisième!» Ici le charbonnier fait avaler l'anneau
- au plus gros des cochons du roi.--Après des incidents qui ne se
- rapportent pas à notre thème, vient un épisode qui correspond à
- celui du grillon. Le roi prend un pot d'argent à couvercle, s'en va
- sur le bord de la mer, et, un peu après, appelle le charbonnier. Il
- dit à celui-ci de deviner ce qu'il y a dans le pot. «Ah! malheureux
- crabe!» s'écrie le charbonnier, s'adressant à lui-même, «voilà où
- tu es arrivé après tous tes tours et détours.» Justement c'était
- un crabe que le roi avait mis dans le pot.--Le conte norvégien
- se termine par un épisode où, comme dans le conte sicilien, le
- prétendu prophète paraît, après coup, avoir prédit que la reine
- accoucherait de deux jumeaux, un garçon et une fille.
-
- Le conte hessois bien connu de la collection Grimm, _Le Docteur
- qui sait tout_ (nº 98), se rapproche particulièrement de notre
- conte sur un point, les paroles qui font croire aux voleurs qu'ils
- sont reconnus. Le prétendu docteur, dînant chez le seigneur dont
- il doit retrouver l'argent volé, dit, en voyant arriver chaque
- plat, à sa femme qui l'a accompagné: «Marguerite, voilà le premier,
- ... voilà le second, ... voilà le troisième.» Et les valets se
- croient perdus. Le quatrième plat qu'on apporte est un plat
- couvert dans lequel le seigneur a fait mettre des écrevisses. Il
- demande au docteur ce qu'il y a dedans. «Ah! pauvre Ecrevisse!»
- dit le docteur, qui se nomme Ecrevisse (_Krebs_), et le seigneur
- est convaincu que l'argent sera retrouvé. Il l'est, en effet, les
- valets ayant montré au docteur où ils l'ont caché[67].--On peut
- rapprocher plus particulièrement de ce conte hessois un conte
- italien du Mantouan (Visentini, nº 41), altéré dans ses deux
- parties: Un roi a perdu un anneau de grand prix. Il fait publier
- partout que, si un astrologue lui dit où est l'anneau, il aura
- bonne récompense. Un pauvre paysan, nommé Gambara, se présente au
- palais comme astrologue. A de certains indices, il se doute que les
- valets du roi sont les voleurs. Il dit alors à sa femme, qui est
- venue le trouver, de se cacher sous le lit et, quand quelqu'un des
- valets entrera dans la chambre, de dire: «En voilà un!» puis: «En
- voilà deux!» et ainsi de suite. En entendant cette voix, les valets
- sont effrayés et viennent tout avouer à Gambara, qui leur dit de
- faire avaler l'anneau à un dindon, et il annonce au roi que c'est
- le dindon qui est le voleur.--Le roi invite Gambara à un festin
- auquel assistent tous les grands du royaume. Un plat d'écrevisses
- (_gamberi_) ayant été servi, le roi dit à l'astrologue de deviner
- le nom de ces petites bêtes. (Il paraît que, dans ce temps-là, le
- roi seul et fort peu d'autres connaissaient, ce nom.) L'astrologue
- bien embarrassé s'écrie: «Ah! Gambara, Gambara, où es-tu venu?» Et
- tout le monde le félicite d'avoir deviné.
-
- Un conte portugais (Braga, nº 72) a le même commencement, à peu
- près, que le conte hessois et que notre conte. La seconde partie
- est très différente; mais, comme, dans une variante, le nom du
- «devin» est _Grillo_, on peut en conclure que l'histoire du grillon
- a dû exister et existe sans doute encore en Portugal, comme en
- France et en Sicile.
-
- Dans un conte irlandais (_Royal Hibernian Tales_, p. 57 seq.),
- le prétendu devin, appelé chez un gentleman à qui des objets
- précieux ont été volés, demande d'abord à dîner et trois _quarts_
- d'ale forte. Quand un des valets lui apporte le premier _quart_,
- le devin dit: «En voilà un!» etc. Plus tard, un ami du gentleman
- parie que le devin ne pourra jamais savoir, sans y goûter, ce
- qu'est un certain mets. On présente le plat au devin. Celui-ci,
- bien embarrassé, se met à dire, parlant par proverbes: «Messieurs,
- c'est une folie de jaser: le renard a beau courir; il finit par
- être pris.» Justement c'était un renard qui était accommodé dans
- le plat.--Un autre conte irlandais (Kennedy, II, p. 116) a la même
- dernière partie; la première est assez confuse.
-
- Nous avons encore à citer un conte espagnol (Caballero, II, p. 68):
- Jean Cigare, le devin, doit avoir deviné, au bout de trois jours,
- qui a volé des pièces d'argenterie du roi; sinon, il sera pendu. Le
- soir du premier jour, au moment où un page entre, pour desservir,
- dans la chambre où l'on a mis le devin, celui-ci dit, parlant du
- jour qui se termine, comme dans le conte norvégien: «Ah! seigneur
- saint Bruno, de trois en voilà un!» Et ainsi de suite. Les trois
- pages, qui ont fait le coup, croient qu'il parle des voleurs. Nommé
- devin en chef de S. M., Jean Cigare est un jour à se promener avec
- le roi, quand à brûle-pourpoint celui-ci lui présente sa main
- fermée et lui dit de deviner ce qu'il y a dedans. «Pour le coup,»
- s'écrie le devin, «Jean Cigare est pris au piège.» Or justement le
- roi tenait un cigare dans sa main.
-
- Un conte lithuanien (Schleicher, p. 115) n'a qu'une des deux
- parties de notre conte. Le paysan s'intitule, comme dans le conte
- allemand, «le Docteur qui sait et connaît tout». Le hasard lui
- fait d'abord retrouver un cheval volé, puis guérir une princesse.
- Appelé par un roi à qui on a volé de l'argent, il déclare qu'on
- aura l'argent dans trois jours. Pendant la nuit, comme il est à
- veiller et à réfléchir, trois serviteurs du palais, qui sont les
- coupables, et qui depuis son arrivée sont très inquiets, viennent
- successivement sous ses fenêtres, écouter ce qu'il peut dire. Une
- heure sonne. «Déjà un!» [sous-entendu _heure_, qui est masculin en
- lithuanien], dit le docteur. A deux heures: «Déjà deux!» A trois
- heures: «Déjà trois!» Les voleurs, épouvantés, viennent implorer le
- docteur et rapporter l'argent, que celui-ci rend au roi.
-
-
- M. Benfey (_loc. cit._) a trouvé dans les _Facetiarum Libri tres_
- de Henri Bebel, livre datant de 1506, un récit qui ressemble tout
- à fait aux contes que nous avons étudiés: Le trésor d'un prince a
- été volé. Un pauvre charbonnier, l'ayant appris et se disant qu'un
- bon repas ne saurait trop se payer, même de la potence, se rend
- au château et s'engage à faire connaître dans les trois jours où
- est le trésor. Pendant trois jours il est tenu enfermé dans une
- chambre et bien régalé. A la fin du premier jour, ayant bien bu et
- bien mangé, il dit: «En voilà déjà un!» Or, un des voleurs était à
- la porte à écouter, et il court dire à ses complices que tout est
- connu, etc.--Le récit latin se borne à cet épisode.
-
- * * * * *
-
- On peut encore rapprocher de tous ces contes, pour l'idée, un
- conte de Morlini (1520), que M. Benfey résume, et que Straparola
- (1550) a reproduit dans ses _Tredici piacevoli Notti_ (nº 16 de
- la traduction allemande des contes proprement dits par Valentin
- Schmidt): Une mère a un fils fainéant. Elle lui dit: «Quand on
- veut avoir un «bon jour», il faut se lever matin.» Le jeune garçon
- se lève et s'en va hors de la ville, près de la porte. Viennent à
- passer trois bourgeois, qui ont déterré un trésor pendant la nuit
- et qui le rapportent chez eux. Le premier souhaite le bonjour au
- jeune garçon. «En voilà déjà un!» (un «bon jour»), dit celui-ci.
- Le bourgeois se croit découvert. Même scène avec le second et le
- troisième. Craignant d'être livrés, les trois bourgeois donnent au
- jeune garçon le quart du trésor.
-
-
- Un conte allemand (Prœhle, I, nº 38) est bâti sur une donnée
- analogue: Une femme a l'habitude de ne se coucher qu'après avoir
- bâillé trois fois. Une certaine nuit, trois voleurs veulent
- s'introduire dans la maison. Au moment où l'un d'eux monte à une
- échelle et regarde par la fenêtre, la femme bâille. «Voilà le
- premier», dit-elle tout haut. Le voleur croit qu'il s'agit de
- lui et court dire à ses camarades qu'ils sont trahis. Le second
- voleur va voir à son tour. «Voilà le second!» dit la femme après
- avoir bâillé, et, quelque temps après, quand le troisième voleur
- arrive: «Voilà le troisième!» Les trois voleurs décampent au plus
- vite.--Comparer un autre conte allemand (Müllenhoff, nº 25).
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- * * * * *
-
- En Orient, nous rencontrons d'abord un conte annamite
- (_Chrestomathie cochinchinoise_, recueil de textes annamites, avec
- traduction par Abel des Michels, 1er fascicule. Paris, 1872, p.
- 30). Le voici: Il était une fois un homme qui, n'étant propre à
- rien et ne sachant comment gagner sa vie, prit un beau jour le
- parti de se faire devin. Comme le hasard l'avait maintes fois assez
- bien servi, le public crut à ses oracles. C'était à qui viendrait
- le consulter et lui apporter des «ligatures». Il amassa ainsi une
- somme ronde, et le succès le rendit de jour en jour plus audacieux
- et plus vantard. Un jour, dans le palais du roi, une tortue d'or
- disparut. Toutes les recherches ayant été inutiles, quelqu'un parla
- du devin au prince, et lui demanda la permission de le faire venir.
- Le roi donna l'ordre de préparer litière, escorte et parasols
- d'honneur, et d'aller chercher le devin. Quand celui-ci apprit ce
- dont il s'agissait, il fut bien embarrassé, mais il n'y avait pas
- moyen de résister aux ordres du roi. Il s'habille donc, monte dans
- la litière, et le voilà parti. Tout le long du chemin, le pauvre
- devin ne cessait de se lamenter. Enfin, il s'écria: «A quoi cela
- me servira-t-il de gémir? Ventre [_bung_] l'a fait; panse [_da_]
- en pâtira.» (Proverbe annamite.) Justement les deux porteurs de
- la litière s'appelaient Bung et Da, et c'étaient eux qui avaient
- volé la tortue d'or du roi. Quand ils entendirent l'exclamation du
- devin, ils se crurent démasqués. Ils supplièrent le devin d'avoir
- pitié d'eux; ils lui avouèrent qu'ils avaient volé la tortue et
- l'avaient cachée dans la gouttière. «C'est bien,» dit le devin,
- «je vous fais grâce, je ne dirai rien, rassurez-vous.» Arrivé au
- palais, il fait ses opérations magiques, retrouve la tortue, et il
- est comblé par le roi de récompenses et d'honneurs.
-
- Dans ce conte annamite, nous n'avons que la découverte des voleurs;
- il manque la seconde épreuve à laquelle le devin est soumis. Nous
- allons retrouver cette épreuve dans un conte arabe du Caire (H.
- Dulac, nº 3): Un marchand ruiné quitte son pays, accompagné de
- sa femme. Il dit à celle-ci: «Quel métier ferons-nous?--Mon ami,
- faisons le métier d'imposteurs et de filous. Nous changerons
- nos noms: moi, je m'appellerai _Garâda_ («sauterelle»), et toi,
- _Asfoûr_ («moineau»). Ils arrivent dans une grande ville. L'homme
- s'assied devant la maison du gouverneur et se met à tracer des
- lignes sur du sable, comme font les diseurs de bonne aventure. Le
- roi, passant par là, remarque ses vêtements étrangers et se dit:
- «Ce doit être un habile homme!» Il le fait appeler, et la femme
- suit son mari. Or, le roi s'était fait apporter une sauterelle et
- un moineau et les avait cachés quelque part. Il dit au devin de
- deviner ce qu'il a caché. Voilà notre homme bien embarrassé. Il se
- tourne vers sa femme et dit: «Sans toi, Garâda (sauterelle), Asfoûr
- (moineau) ne serait pas tombé dans cet embarras.» Le roi crie
- bravo, et il assigne des appointements au devin.--Quelque temps
- après, un vol important ayant été commis chez le roi, celui-ci fait
- venir le devin et lui dit: «Il faut que tu me fasses retrouver
- ce qui m'a été volé, ou je te coupe le cou.» Le devin demande un
- délai de trente jours, avec l'arrière-pensée de décamper avant
- que ce délai ne soit expiré. Il convient avec sa femme qu'elle
- ira chercher trente cailloux; à la fin de chaque journée, ils en
- jetteront un; lorsqu'ils en seront aux derniers cailloux, ils se
- sauveront. Le premier soir, la femme prend un des cailloux et
- le jette par la fenêtre en disant: «En voilà un des trente!» Le
- caillou tombe justement sur la tête d'un homme qui faisait le guet
- au pied de la maison du devin. Cet homme appartenait à une bande
- de trente voleurs qui avait fait le coup, et il avait mission
- de chercher à entendre ce que dirait le devin. En entendant les
- paroles de Garâda, l'homme court trouver ses camarades: «C'en est
- fait: il nous connaît!» La nuit suivante, deux voleurs font le
- guet. «En voilà deux des trente!» dit encore Garâda en jetant sa
- pierre. La troisième nuit, trois voleurs sont là, et, à leur grand
- effroi, ils entendent: «En voilà trois des trente!» Ne doutant plus
- qu'ils ne soient découverts, les voleurs vont trouver le devin, lui
- remettent ce qui a été volé et lui donnent mille pièces d'or pour
- qu'il ne les dénonce pas.--Ce conte arabe a un troisième épisode
- que nous n'avons jamais vu ailleurs: Un jour que le roi vante son
- devin devant d'autres rois, ceux-ci lui disent: «Nous aussi, nous
- avons des devins. Comparons leur savoir-faire avec celui du vôtre.»
- Les rois enfouissent sous terre trois marmites remplies l'une de
- lait, l'autre de miel, l'autre de poix. Les devins des rois ne
- peuvent dire ce qu'il y a dans ces marmites. On appelle Asfoûr. Ce
- dernier se tourne vers sa femme: «Tout cela vient de toi!» dit-il;
- «nous pouvions quitter ce pays. La première [sous-entendu: «fois»],
- c'était du lait; la seconde, du miel, et la troisième, voilà que
- c'est de la poix!» Les rois restent ébahis: «Il a nommé le lait, le
- miel et la poix sans hésiter,» disent-ils. Et ils font des rentes
- au devin.
-
- Dans l'Inde, chez les Kamaoniens, M. Minaef a recueilli un conte
- (nº 29) dont la seconde partie est tout à fait notre conte. Ce
- conte indien commence par le récit des mésaventures qu'un jeune
- homme, qui s'en va voir son beau-père, s'attire en chemin par sa
- sottise[68]. Puis il continue ainsi: Arrivé non sans peine chez son
- beau-père, le jeune homme se cacha dans un coin de la maison. Les
- enfants se mirent à manger, et lui, il regardait sans être vu. La
- nuit étant venue, il alla trouver sa belle-mère et lui dit: «J'ai
- appris la science qui me fait savoir ce que les autres ont mangé.»
- Et, pour preuve, il raconta ce que les enfants avaient mangé ce
- jour-là. La nouvelle se répandit dans le village qu'il était
- arrivé le gendre d'un tel qui savait tout deviner, et elle parvint
- jusqu'aux oreilles du roi. Celui-ci le fit appeler, et, prenant
- dans sa main un grillon des champs (_pîlaganta_), il demanda au
- jeune homme: «Qu'ai-je dans ma main?» L'autre, effrayé, se dit
- à lui-même: «Oh! Pîlaganti (c'était ainsi qu'il s'appelait),
- l'heure de ma mort est arrivée.» Le roi crut qu'il avait deviné
- et le laissa aller.--Quelque temps après, il se perdit chez le
- roi un collier de diamants. Le roi fit appeler le jeune homme et
- lui dit: «Si, dans quinze jours d'ici, tu ne m'apportes pas le
- collier, je te fais pendre.» Les quinze jours s'écoulent. Le jeune
- homme ne mange ni ne boit; il ne fait que pleurer et appeler sa
- mère et sa grand'mère: «Oh! Cûniya, oh! Mûniya! où aller? que
- faire?» Or, il y avait chez le roi deux servantes, appelés Cûniya
- et Mûniya; c'étaient elles qui avaient volé le collier. Ayant
- entendu ce que disait le jeune homme, elles eurent peur; elles
- allèrent le trouver et lui dirent: «Mahârâdjâ, nous avons volé le
- collier et nous l'avons caché à tel endroit.» Le lendemain, le
- jeune homme se rendit auprès du roi. «Où est mon collier?» lui dit
- celui-ci.--«Mahârâdjâ, ton collier est à tel endroit.» Le roi y
- alla voir et fut très content. Il donna au jeune homme une bonne
- récompense, et celui-ci s'en retourna à la maison.
-
- Dès le XIIe siècle de notre ère, une autre version indienne
- (Benfey, _loc. cit._) était insérée par Somadeva de Cachemire
- dans sa grande collection la _Kathâ-Sarit-Sâgara_ (l'«Océan des
- Histoires»): Un pauvre brahmane, fort ignorant, nommé Hariçarman,
- ne pouvant nourrir sa nombreuse famille, se met au service d'un
- homme riche. Un jour, celui-ci célèbre les noces de sa fille.
- Hariçarman, très mécontent de ne pas y avoir été invité, dit à
- sa femme: «Parce que je suis pauvre et ignorant, on me méprise.
- Eh bien! à l'occasion, dis que je suis un habile devin.» Il fait
- sortir à petit bruit de l'écurie le cheval du marié et le cache
- dans la forêt. On cherche partout; point de cheval. Alors la
- femme de Hariçarman dit que son mari est un devin: pourquoi ne
- l'interroge-t-on pas? On appelle Hariçarman, qui trace des lignes
- et des cercles, et indique où se trouve le cheval. Désormais il
- est tenu par tout le monde en haute estime[69].--Quelque temps
- après, un vol est commis dans le palais du roi: une quantité d'or,
- de pierreries et d'objets précieux ont disparu. Le roi demande à
- Hariçarman de découvrir le voleur. Hariçarman remet sa réponse au
- lendemain. Le roi le fait conduire dans une chambre où il doit
- passer la nuit. Or, le trésor a été volé par une servante du
- palais, nommée Djihva («la Langue»), avec l'aide de son frère. Très
- inquiète en voyant arriver le prétendu devin, elle va écouter à la
- porte de Hariçarman. Celui-ci, non moins inquiet, est en train de
- maudire sa langue qui l'a jeté dans ce terrible embarras. «O langue
- (_djihva_),» s'écrie-t-il, «qu'as-tu fait par amour pour les bons
- morceaux?» La servante Djihva, ayant entendu ces paroles, va se
- jeter aux pieds du devin, lui indique où le trésor est caché et
- lui promet, s'il la sauve, de lui remettre tout l'argent qui reste
- encore entre ses mains. Le lendemain, Hariçarman conduit le roi à
- l'endroit où sont les objets précieux; quant à l'argent, il dit que
- les voleurs l'ont emporté en s'enfuyant.--Le roi veut récompenser
- Hariçarman; mais un des conseillers lui dit: «Comment peut-on
- savoir un tel art sans avoir étudié les écrits sacrés? Certainement
- cette histoire a été concertée avec les voleurs. Il faut encore
- mettre Hariçarman à l'épreuve.» On apporte donc un pot couvert dans
- lequel est renfermé un crapaud, et le roi dit à Hariçarman: «Si tu
- devines ce qu'il y a dans ce pot, je t'accorderai les plus grands
- honneurs.» Hariçarman se croit décidément perdu; il se rappelle
- son heureuse jeunesse, le temps où son père l'appelait «crapaud»
- d'enfant, et il s'écrie: «Ah! crapaud, voilà un pot qui va être
- ta perte, tandis qu'auparavant, au moins, tu étais libre!» Le roi
- comble Hariçarman d'honneurs et de présents, et ce dernier vit
- désormais comme un petit prince.
-
- Est-ce à ce conte de Somadeva, vieux de sept à huit cents ans, que
- se rattachent les contes européens que nous avons résumés? Ce que
- l'on peut dire hardiment, c'est que, tout au moins, notre conte et
- le conte sicilien n'en dérivent pas. L'identité complète que ces
- derniers présentent sur un point,--l'épisode du grillon,--non pas
- avec le conte de Somadeva, mais avec le conte indien du Kamaon,
- montre bien qu'à une époque éloignée il existait déjà dans l'Inde
- une forme de ce thème, différente de celle de Somadeva.
-
- * * * * *
-
- Un savant orientaliste, M. Albert Weber, assimile au conte allemand
- de la collection Grimm un conte birman, certainement originaire
- de l'Inde (Compte rendu de _Buddhaghosha's Parables, translated
- from Burmese by Captain T. Rogers_, London, 1870, dans _Indische
- Streifen_, t. III, p. 18). Vérification faite, la ressemblance
- porte principalement sur l'idée générale. Voici ce conte (pp.
- 68-71 du livre): Un jeune homme de Bénarès va pour étudier dans
- le pays de Jakka-silâ; mais comme il est très borné, il ne peut
- rien apprendre. Quand il prend congé de son maître, celui-ci
- lui enseigne un charme ainsi conçu: «Que faites-vous là? que
- faites-vous là? Je connais vos desseins.» Et il lui dit de le
- répéter sans cesse. Le jeune homme revient chez ses parents à
- Bénarès.--Un soir, le roi de Bénarès, qui parcourt la ville sous
- un déguisement pour surveiller les actions de ses sujets, passe
- devant la maison du jeune homme et s'arrête tout auprès. Justement,
- plusieurs voleurs sont au moment de piller cette maison, quand tout
- à coup le jeune homme se réveille et se met à réciter son charme:
- «Que faites-vous là? que faites-vous là? Je connais vos desseins.»
- En entendant ces paroles, les voleurs se disent qu'ils sont
- découverts et s'enfuient. Le roi, qui a assisté à cette scène, note
- l'emplacement de la maison et retourne au palais. Le lendemain, il
- fait venir le jeune homme, à qui il demande de lui enseigner le
- charme; puis il lui donne mille pièces d'or.--Peu de temps après,
- le premier ministre, ayant conçu le dessein d'attenter à la vie du
- roi, gagne à prix d'argent le barbier du palais, afin qu'il coupe
- la gorge du roi la première fois qu'il le rasera. Le barbier est
- au moment de le faire, quand le roi, pensant au charme, se met à
- le réciter: «Que faites-vous là? Que faites-vous là? Je connais
- vos desseins.» Le barbier laisse échapper de sa main le rasoir et
- tombe aux pieds du roi, à qui il révèle le complot. Le roi donne
- une grande récompense au jeune homme et fait de lui son premier
- ministre.
-
- La collection Minaef contient un conte indien du Kamaon (nº 19),
- tout à fait du même genre. Nous le donnerons, dans sa forme
- passablement niaise, pour compléter l'indication des récits offrant
- quelque analogie avec notre conte: Un pauvre brahmane vivait
- d'aumônes. Un jour, sa femme apprit qu'un certain roi donnait à
- tous ceux qui se présentaient devant lui une pièce d'or et une
- vache. Elle engagea son mari à l'aller trouver. «Mais que dirai-je
- au roi?» dit le brahmane. «Je ne sais rien.--Tu lui diras ce que
- tu auras vu le long du chemin.» Le brahmane se mit en route et
- il vit d'abord un lézard dans un petit trou, montrant sa tête et
- faisant _koutkout_. Le brahmane le remarqua et il répéta sans
- cesse _koutkout_. Plus loin, il aperçut un serpent qui happait de
- petits insectes. Le brahmane s'arrêta pour le regarder et se mit à
- répéter tout le long de la route: «Cou tendu, beau à voir.» Plus
- loin encore, il rencontra un cochon qui sortait d'un trou bourbeux,
- se frottait contre les parois du trou et rentrait dans la boue. Le
- brahmane retint le bruit _ghisghis_, que faisait le frottement.
- Et, tout le long du chemin, il allait répétant: «_Koutkout_; cou
- tendu, beau à voir; _ghisghis_. Ce que tu fais, je le sais.» Il
- pria quelqu'un de lui écrire cette phrase sur une feuille, qu'il
- présenta au roi, et le roi le récompensa. Le roi fit attacher
- cette feuille au mur, dans sa chambre à coucher, au chevet de son
- lit.--Une nuit qu'il dormait, des voleurs pénétrèrent dans le
- palais. _Koutkout_, les voleurs frappent et enfoncent le mur. Etant
- montés sur la terrasse d'en haut, ils _tendent le cou_ et regardent
- si le roi dort. _Ghis_, ils descendent; _ghis_, ils remontent. Ils
- tendent encore le cou pour regarder. Pendant ce temps, le roi,
- ayant les yeux sur la feuille attachée au mur, lisait à haute
- voix ce qui y était écrit. Les voleurs, déconcertés, prirent la
- fuite. Les gardes du palais se mirent à leur poursuite et les
- arrêtèrent tous. «Qui êtes-vous? d'où êtes-vous?» leur demanda
- le roi.--«Fais-nous tuer,» répondirent-ils, «tu en es le maître.
- Nous sommes venus pour te voler. Tu l'as su, et nous avons pris la
- fuite, et alors on nous a arrêtés.--Comment l'ai-je su?» dit le
- roi.--«Quand nous avons commencé à percer le mur, tu l'as découvert
- en disant: _Koutkout_. Quand nous avons tendu le cou pour voir si
- tu dormais, tu nous a découverts en disant: Cou tendu, beau à voir.
- Ayant vu que tu ne dormais pas, nous nous sommes mis à aller de
- côté et d'autre, et tu as dit: _Ghisghis_, il vient, il s'en va.
- Ainsi tu as tout su.» Voilà comment la feuille du brahmane rendit
- grand service au roi.
-
-
-NOTES:
-
-[65] Dans un conte de la Flandre française (Deulin, I, p. 166),
-nous retrouvons encore, presque exactement, le conte du sieur
-d'Ouville. Mêmes exclamations du devin: «En voilà déjà un! Voilà le
-deuxième!»--gros dindon à qui on fait avaler la bague;--plat couvert et
-exclamation du devin: «Pauvre sautériau, où est-ce que je te vois?» (On
-appelait le héros de l'histoire le «criquet» ou le «sautériau d'août»,
-parce qu'il était maigre, chétif et pâlot.)
-
-[66] _Griddu_, en sicilien, correspond à l'italien classique _grillo_,
-«grillon».
-
-[67] Dans un conte oldenbourgeois (Strackerjan, II, p. 348), même
-conversation entre le «docteur qui sait tout» et sa femme; mais
-l'épisode du plat couvert manque. En revanche, dans la première partie
-du conte, le «docteur» a la chance de faire retrouver à un seigneur
-un cheval volé. Cette première partie est presque identique à une des
-_Facetiæ_ du Pogge (mort en 1459), que cite M. Benfey, _op. cit._
-
-[68] Cette première partie est tout à fait analogue au conte allemand
-nº 143 de la collection Grimm et aux nombreux contes européens de ce
-type. Nous en avons reproduit, dans _Mélusine_ (1877, p. 252), une
-autre variante orientale, recueillie dans le Daghestan (Caucase).
-
-[69] Dans le conte lithuanien et dans le conte oldenbourgeois cités
-plus haut, le premier exploit du prétendu docteur est aussi de
-retrouver un cheval qui a disparu; mais, dans ces deux contes, le
-cheval a été véritablement volé, et c'est par un pur hasard que le
-«docteur» le retrouve.
-
-
-
-
-LXI
-
-LA POMME D'OR
-
-
-Il était une fois une reine et sa belle-sœur, qui avaient chacune une
-fille. Celle de la reine était belle; l'autre ne l'était pas.
-
-Quand la fille de la reine fut déjà grandelette, elle dit un jour à
-sa tante: «Me mènerez-vous bientôt voir le roi mon frère?--Quand vous
-voudrez,» répondit la tante.
-
-Au moment du départ, la reine, qui était fée, mit dans la manche de
-sa fille une petite pomme d'or, afin que, si l'enfant venait à courir
-quelque danger, elle pût en être aussitôt avertie. La tante prit un âne
-avec des paniers, mit sa nièce dans l'un des paniers et sa fille dans
-l'autre, et les voilà parties.
-
-Quand elles furent un peu loin, la fille de la reine demanda à
-descendre pour boire à une fontaine. Tandis qu'elle se baissait, la
-pomme d'or glissa de sa manche et tomba dans l'eau. La petite fille
-voulut la retirer avec un bâton, mais elle ne put y parvenir. «Allons,»
-dit la tante, «dépêche-toi! Crois-tu que je vais t'attendre?»
-
-Au même instant, la pomme d'or se mit à dire: «Ah! j'entends,
-j'entends!--Comment, ma mie, ma belle enfant,» dit la tante, «votre
-mère vous entend de si loin? Venez que je vous fasse remonte: sur
-l'âne.»
-
-Au bout de deux lieues, la petite fille demanda encore à descendre pour
-boire. Sa tante la fit descendre de fort mauvaise grâce. «Dépêche-toi!»
-lui dit-elle. «Me crois-tu faite pour t'attendre toujours?--Ah!
-j'entends, j'entends!» dit la pomme d'or.--«Comment,» dit la tante,
-«votre mère vous entend de si loin? Venez, ma belle enfant, que je
-vous fasse remonter sur l'âne.»
-
-Un peu plus loin, la petite fille demanda encore à descendre, car
-elle avait grand'soif. «Tu ne feras donc que t'arrêter tout le long
-du chemin?» lui dit la tante, d'un ton de mauvaise humeur. Au même
-instant, la pomme dit tout doucement: «Ah! j'entends, j'entends!--Elle
-n'entendra plus longtemps,» pensa la tante.
-
-Lorsqu'on fut près d'arriver chez le roi, elle dit à la petite fille:
-«Si tu dis que tu es la sœur du roi, je te tue.»
-
-Le roi vint à leur rencontre: «Bonjour, ma tante.--Bonjour, mon
-neveu.» Il ne cessait de regarder la plus belle des deux enfants.
-«Voici deux belles petites filles,» dit-il. «Laquelle est ma
-sœur?--C'est celle-ci,» dit la tante en montrant sa fille.--«Et cette
-enfant-là?--C'est ma fille,» répondit-elle. «Il faudra la faire
-travailler.--Oh!» dit le roi, «quelle besogne donner à une enfant?--Si
-vous n'avez point d'ouvrage à lui donner, je m'en retourne demain.--Eh
-bien! elle pourra garder les dindons.»
-
-Le soir, la tante ne donna rien à manger à la pauvre enfant et la fit
-coucher à l'écurie sur un peu de paille. Le lendemain, elle lui donna
-un morceau de pain, sec comme allumette, fait d'orge et d'avoine,
-où elle avait mis du poison. Voilà la petite fille partie avec les
-dindons; elle arrive dans un champ.
-
-«Venez, mes petits dindons, venez manger le pain que l'on m'a donné
-pour mon déjeuner. Voilà déjà un jour que je suis arrivée chez le roi
-mon frère, et je n'ai ni bu ni mangé.»
-
-Les dindons ne mangeaient pas le pain: ils sentaient bien qu'il y avait
-du poison. A la fin de la journée, l'enfant revint bien crottée, bien
-mouillée, et alla se coucher à l'écurie auprès de l'âne.
-
-La tante, l'ayant vue, dit au roi qu'il fallait tuer cet âne. «Vous
-voulez que l'on tue cette pauvre bête qui vient de nos parents!--Si
-vous ne le faites pas, je ne resterai pas ici plus longtemps.» Le roi
-fit donc tuer l'âne, et l'on cloua la tête à la porte de la grange.
-
-Cependant, la petite fille était partie aux champs avec les dindons: sa
-tante lui avait donné un morceau de pain comme la veille; elle était
-bien triste et mourait de faim.
-
-«Venez, mes petits dindons, venez manger le pain que l'on m'a donné
-pour mon déjeuner. Voilà déjà deux jours que je suis arrivée chez le
-roi mon frère, et je n'ai ni bu ni mangé.»
-
-Le lendemain, sa tante lui donna encore un morceau de pain d'orge et
-d'avoine, où il y avait de la paille et du poison, et elle retourna aux
-champs avec les dindons. Le roi s'était caché derrière un arbre pour
-écouter ce qu'elle dirait.
-
-«Venez, mes petits dindons, venez manger le pain que l'on m'a donné
-pour mon déjeuner. Voilà déjà trois jours que je suis arrivée chez
-le roi mon frère, et je n'ai ni bu ni mangé. Ah! si le roi mon frère
-savait comme je suis traitée!»
-
-«Venez, ma mie,» s'écria le roi, «je suis votre frère.» Il la prit dans
-ses bras et la ramena au château. Puis il commanda à six hommes de
-dresser un grand tas de fagots et y fit brûler sa tante. La fille de
-celle-ci devint femme de chambre de la jeune princesse, et ils vécurent
-tous heureux.
-
-
-REMARQUES
-
- Nous rapprocherons d'abord de notre conte un conte hessois (Grimm,
- nº 89), dont voici les principaux traits: Une princesse part avec
- sa femme de chambre pour le pays d'un roi qu'elle doit épouser;
- sa mère lui a donné dans un linge trois gouttes de son sang, qui
- parlent, comme la pomme d'or. Tandis que la princesse boit à une
- rivière, le linge glisse dans l'eau, et la princesse tombe au
- pouvoir de sa suivante. A la cour de son fiancé, elle garde les
- oies. La suivante, qui se fait passer pour la princesse, fait tuer
- le cheval de celle-ci, parce qu'il sait parler et qu'il pourrait
- révéler ce qui s'est passé, et l'on suspend la tête sous la porte
- de la ville; la princesse lui parle tous les jours en passant avec
- son troupeau d'oies, et la tête répond. C'est ainsi qu'on découvre
- la trahison de la suivante. (Dans notre conte, l'épisode de l'âne
- présente un souvenir affaibli de cette forme plus complète.)
-
- Il faut encore citer un conte albanais (Hahn, nº 96): Une jeune
- fille part avec sa servante pour aller trouver ses sept frères
- qu'elle n'a jamais vus. En chemin, pressée par la soif, elle
- descend de son cheval pour boire. Pendant ce temps, la servante
- monte sur le cheval, et la jeune fille doit la suivre à pied.
- Arrivée chez ses frères, elle passe pour la servante; on l'envoie
- garder les poules et les oies, tandis que la servante est assise
- sur un trône d'or et joue avec une pomme d'or. «Et la jeune fille
- pleurait pendant qu'elle gardait les poules et les oies, et elle
- envoyait ses saluts à sa mère avec le soleil de midi. Au bout de
- quelques jours, les frères apprirent qu'elle était leur sœur, et
- ils l'assirent sur le trône d'or, et elle jouait avec la pomme
- d'or.» Quant à la servante, elle est châtiée, et on l'envoie garder
- les poules et les oies.
-
- On a sans doute remarqué que la dernière partie de ce conte
- albanais est écourtée; il n'est pas dit comment les sept frères
- reconnaissent que la gardeuse d'oies est leur sœur. Un conte
- lithuanien (Schleicher, p. 35) est plus complet sous ce rapport.
- Dans ce conte, une jeune fille s'en va toute seule vers le pays
- où sont ses neuf frères les soldats, qu'elle n'a jamais vus.
- Arrivée sur le bord de la mer, elle rencontre des _laumes_ (êtres
- malfaisants sous forme de femmes) qui l'invitent à venir se baigner
- avec elles. Malgré les conseils d'un lièvre, elle finit par les
- écouter. Alors une _laume_ s'empare de ses habits et se donne aux
- neuf frères pour leur sœur. Quant à la jeune fille, on l'envoie
- garder les chevaux. Mais le cheval du frère aîné ne veut pas
- manger. La jeune fille lui demande pourquoi; il répond: «Pourquoi
- mangerais-je l'herbe de la prairie? pourquoi boirais-je l'eau du
- fleuve? Cette _laume_, cette sorcière, boit du vin avec tes frères,
- et toi, la sœur de tes frères, il faut que tu gardes les chevaux!»
- Le frère aîné entend ce que dit son cheval. Il s'approche et voit
- au doigt de la jeune fille un anneau que jadis il avait acheté à sa
- petite sœur. Il lui demande où elle a eu cet anneau. La jeune fille
- lui raconte son histoire, et les neuf frères châtient cruellement
- la _laume_.
-
- * * * * *
-
- En dehors des trois contes que nous venons de résumer, nous ne
- connaissons, parmi les contes recueillis en Europe, rien qui se
- rapporte positivement au thème du conte lorrain. Sans doute, dans
- divers contes, on trouve la substitution d'une jeune fille à une
- autre et la découverte finale de l'imposture; mais les traits
- caractéristiques de notre conte font défaut. En revanche, nous
- pouvons citer de ce thème une forme très curieuse, recueillie chez
- les Kabyles; ce qui, par l'intermédiaire des Arabes, rattache notre
- conte à l'Inde.
-
- Dans ce conte kabyle (Rivière, p. 45), une fillette veut aller
- trouver ses sept frères,--on se rappelle les sept frères du conte
- albanais,--qui habitent un pays lointain et qu'elle n'a jamais vus.
- Nous reproduirons ici le récit kabyle:
-
- «L'enfant dit à sa mère: «Prépare-moi des vivres.--Ton père va
- arriver,» répondit la mère. Le père entra; sa fille lui demanda de
- lui acheter une perle enchantée. Il lui acheta une perle enchantée,
- et lui donna aussi une chamelle et une esclave. «Va où bon te
- semblera,» dit-il à sa fille. L'enfant se mit en route et arriva à
- un endroit où elle trouva deux fontaines. Elle se lava dans celle
- des esclaves; l'esclave se lava dans celle des hommes libres.
-
- «Après avoir marché longtemps, l'esclave dit à la jeune fille:
- «Descends (de la chamelle), je monterai.--Ecoute, écoute, ô mon
- père, l'esclave qui dit: Descends, ô Dania, je monterai.--Marche,»
- répondit la perle enchantée. Trois jours après, l'esclave dit de
- nouveau: «Descends, ô Dania, je monterai.--Ecoute, écoute, ô mon
- père, l'esclave qui dit: Descends, ô Dania, je monterai.--Marche,»
- répondit la perle enchantée, «et ne crains rien.» Elles marchèrent
- longtemps encore. L'esclave répéta: «Descends, ô Dania, je
- monterai.--Ecoute, écoute, ô mon père, l'esclave qui dit: Descends,
- ô Dania, je monterai.» La perle ne répondit pas. L'esclave saisit
- l'enfant par le pied, la tira à terre, et elle monta. L'enfant
- suivit à pied[70].
-
- «Dans l'après-midi, elles arrivèrent chez les sept frères. «C'est
- moi qui suis votre sœur,» leur dit l'esclave, «je viens auprès de
- vous.» Ils lui souhaitèrent la bienvenue. Le lendemain, ils la
- gardèrent à la maison: quant à la jeune fille, ils l'envoyèrent
- mener paître les chameaux et ils lui donnèrent un pain. Arrivée aux
- pâturages, l'enfant déposa son pain sur un rocher et dit: «Monte,
- monte, ô rocher, je verrai le pays de mon père et de ma mère. On
- garde l'esclave à la maison, et moi, on m'envoie aux champs avec
- les chameaux.» Et les chameaux broutaient, et elle pleurait; et
- les chameaux pleuraient, excepté un seul qui, étant sourd, ne
- l'entendait pas et ne faisait que brouter. Ainsi se passaient ses
- jours[71].
-
- «Quelque temps après, ses frères lui dirent: «Esclave, fille de
- Juif, gardes-tu bien les chameaux dans le champ que nous t'avons
- montré?--Ah! Sidi (seigneur),» répondit-elle, «c'est bien là que
- je les mène; mais ils pleurent tous, excepté un seul qui, étant
- sourd, ne fait que brouter.» Le lendemain, le plus jeune des frères
- suivit la jeune fille et reconnut qu'elle disait vrai. Il courut
- trouver ses frères et leur dit: «Celle-ci n'est pas notre sœur.--Tu
- nous dis un mensonge,» répondirent-ils. Ils allèrent consulter un
- vénérable vieillard et lui racontèrent leur embarras. Le vieillard
- leur dit: «Découvrez-leur la tête, vous les reconnaîtrez à leur
- chevelure; celle de votre sœur est brillante.» De retour à la
- maison, ils dirent aux enfants: «Nous allons vous découvrir la
- tête.--Ah! Sidi,» s'écria l'esclave, «j'ai honte de me découvrir.
- Ils lui ôtèrent sa coiffure, la reconnurent pour l'esclave et la
- tuèrent.»
-
-
-NOTES:
-
-[70] La perle enchantée correspond tout à fait, on le voit, à la pomme
-d'or de notre conte et aux gouttes de sang du conte hessois; mais on ne
-voit pas comment elle perd subitement sa vertu protectrice: sans doute,
-la jeune fille, comme les héroïnes des contes lorrain et hessois, l'a
-laissée tomber en route.
-
-[71] Comparer le passage du conte lithuanien, où le cheval du frère
-aîné ne veut ni manger ni boire.
-
-
-
-
-LXII
-
-L'HOMME AU POIS
-
-
-Il était une fois un homme et une femme, qui étaient les plus grands
-paresseux du monde. Quand vint le temps de la moisson, l'homme se loua
-à un laboureur; mais il ne travailla guère. La moisson terminée, il
-alla trouver son maître et lui dit: «Maintenant, comptons ensemble;
-dites-moi combien j'ai gagné.--Mon ami,» répondit le maître, «je te
-donnerai un pois: c'est encore plus que tu ne mérites.--Eh bien!» dit
-l'homme, «donnez-moi mon pois.--Ne devrais-tu pas être honteux?» lui
-dit la femme du laboureur. «Si tu n'étais pas un fainéant, tu gagnerais
-de bonnes journées.--Ne vous mettez pas en peine de mes affaires,»
-répondit l'homme. «Donnez-moi mon pois, c'est tout ce que je demande.»
-
-Quand il eut son pois, il s'en alla chez le voisin et lui dit:
-«Voulez-vous me loger, moi et mon pois?--Nous logerons bien votre pois;
-mais vous, nous ne vous logerons pas.--Eh bien! logez mon pois; moi,
-j'irai ailleurs.»
-
-On mit le pois sur le dressoir; mais il arriva qu'une poule sauta sur
-le dressoir et avala le pois. «Bon!» dit la femme, «voilà le pois
-mangé! que va dire cet homme?--Il dira ce qu'il voudra,» répondit le
-mari.
-
-Bientôt après, l'homme revint. «Bonjour, madame.--Bonjour,
-monsieur.--Voulez-vous me rendre mon pois?--Votre pois? je ne peux vous
-le rendre: une poule l'a mangé.--Madame, rendez-moi mon pois, madame,
-rendez-moi mon pois, ou bien j'irai à Paris.--Allez où vous voudrez; je
-ne puis vous le rendre.--Eh bien! donnez-moi votre poule.--Une poule
-pour un pois!--Madame, donnez-moi votre poule, madame, donnez-moi votre
-poule, ou bien j'irai à Paris.» Il le répéta tant de fois qu'à la fin
-la femme, impatientée, lui dit: «Tenez, prenez ma poule, et qu'on ne
-vous revoie plus.»
-
-L'homme partit et entra dans une autre maison: «Pouvez-vous me loger,
-moi et ma poule?--Nous logerons bien votre poule; mais vous, nous ne
-vous logerons pas.--Eh bien! logez ma poule; moi, j'irai ailleurs.»
-
-On mit la poule dans l'écurie; mais, pendant la nuit, une truie, qui
-était renfermée à part dans un coin de l'écurie, s'échappa et mangea la
-poule.
-
-Le lendemain matin, l'homme revint. «Bonjour, madame.--Bonjour,
-monsieur.--Je viens chercher ma poule.--Votre poule? J'en suis désolée;
-nous l'avions mise dans l'écurie; la truie s'est échappée la nuit et
-l'a mangée.--Madame, rendez-moi ma poule, madame, rendez-moi ma poule,
-ou bien j'irai à Paris.--Allez où il vous plaira; je ne puis vous la
-rendre.--Eh bien! donnez-moi votre truie.--Comment! une truie pour une
-poule!--Madame, donnez-moi votre truie, madame, donnez-moi votre truie,
-ou bien j'irai à Paris.--Tenez, prenez-la donc, et débarrassez-nous de
-votre présence.»
-
-En sortant de là, l'homme entra dans une auberge. «Pouvez-vous me
-loger, moi et ma truie?--Nous logerons bien votre truie; mais vous,
-nous ne vous logerons pas.--Eh bien! logez ma truie; moi, j'irai
-ailleurs.»
-
-On mit la truie dans l'écurie: un jeune poulain qui se trouvait là se
-détacha pendant la nuit et vint près de la truie; la truie voulut lui
-mordiller les jambes, le poulain rua et tua la truie. «Hélas!» dit la
-femme, «qu'allons-nous faire? fallait-il nous embarrasser de cette
-truie?»
-
-Le lendemain, l'homme revint. «Bonjour, madame.--Bonjour, monsieur.--Où
-est ma truie?--Votre truie? notre poulain l'a tuée; la voilà.
-Emportez-la si vous voulez; je ne puis vous la rendre en vie.--Madame,
-rendez-moi ma truie, madame, rendez-moi ma truie, ou bien j'irai à
-Paris.--Allez où vous voudrez; ce n'est pas ma faute si votre truie a
-mordu notre poulain.--Eh bien! donnez-moi votre poulain.--Un poulain
-pour une truie!--Madame, donnez-moi votre poulain, madame, donnez-moi
-votre poulain, ou bien j'irai à Paris.--Prenez-le donc, et partez vite,
-car vous me rompez la tête.»
-
-L'homme continua son chemin et entra dans une autre auberge.
-«Pouvez-vous me loger, moi et mon poulain?--Nous logerons bien votre
-poulain; mais vous, nous ne vous logerons pas.--Eh bien! logez mon
-poulain; moi, j'irai ailleurs.»
-
-Le soir venu, la petite fille de l'aubergiste dit à sa mère:
-«Maintenant que le poulain a bien mangé, je vais le mener boire.--N'y
-va pas,» dit la mère, «il pourrait t'arriver un accident.--Oh!» dit
-l'enfant, «je sais bien mener boire un cheval.» Elle emmena le poulain
-et le fit descendre dans la rivière; mais par malheur le poulain tomba
-dans un trou et s'y noya. Voilà les gens de l'auberge bien désolés.
-
-Dès le grand matin, l'homme revint. «Bonjour, madame.--Bonjour,
-monsieur.--Je viens prendre mon poulain.--Votre poulain? eh! mon pauvre
-garçon, votre poulain s'est noyé.--Madame, rendez-moi mon poulain,
-madame, rendez-moi mon poulain, ou bien j'irai à Paris.--Allez où vous
-voudrez. Votre maudit poulain a manqué de faire noyer notre petite
-fille.--Eh bien! donnez-moi votre petite fille.--Vous donner ma fille!
-mais vous ne savez ce que vous dites. Combien voulez-vous d'argent pour
-votre poulain?--Je ne veux pas d'argent; c'est la petite fille que je
-veux. Madame, donnez-moi votre petite fille, madame, donnez-moi votre
-petite fille, ou bien j'irai à Paris.» Les gens se dirent: «Il faut en
-passer par là; s'il allait à Paris, que nous arriverait-il?»
-
-L'homme prit donc la petite fille, la mit dans un sac et alla frapper
-à la porte d'une autre maison. «Pouvez-vous me loger, moi et mon
-sac?--Nous logerons bien votre sac; mais vous, nous ne vous logerons
-pas.--Eh bien! logez mon sac; moi, j'irai ailleurs.»
-
-Or, c'était justement la maison de la marraine de l'enfant. L'homme
-ne fut pas plus tôt parti, que la petite fille se mit à crier: «Ma
-marraine! ma marraine!» La marraine regarda de tous côtés, ne sachant
-d'où venaient ces cris. «Venez par ici,» dit l'enfant, «c'est moi qui
-suis dans le sac.»
-
-Quand la marraine eut appris ce qui s'était passé, elle fut bien
-embarrassée; mais la petite fille, qui était très avisée, lui dit:
-«Vous avez un chien; mettez-le dans le sac à ma place.» On prit le
-chien et on l'enferma dans le sac.
-
-Le lendemain, l'homme chargea le sac sur ses épaules et se remit en
-route; mais, pendant qu'il marchait, le chien ne cessait de gronder. Et
-l'homme disait:
-
- «Paix, paix, ma gaçotte,
- Nous allons passer là-bas sous un poirier, et tu auras des poirottes.»
-
-Arrivé auprès du poirier, il dénoua le sac. Le chien lui sauta à la
-gorge et l'étrangla. Ce fut un bon débarras pour le pays.
-
-
-REMARQUES
-
- Comparer un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I, nº
- 64). Ici, c'est un grain de blé que l'homme donne à garder à une
- bonne femme. Une poule mange le grain de blé. «Je vais vous faire
- un procès, bonne femme, je vais vous faire un procès.--Prenez
- plutôt la poule.» La poule est tuée d'un coup de pied par une
- vache dans l'étable de laquelle on l'avait mise. L'homme se fait
- donner la vache et la mène dans une troisième maison. Pendant que
- la servante trait la vache, celle-ci lui donne un coup de pied,
- et la servante, en colère, la frappe d'un tel coup d'escabeau
- qu'elle la tue. L'homme se fait donner la fille, la met dans un
- sac et va déposer le sac chez une vieille femme qui justement est
- la marraine de la fille. La vieille dit à sa servante, qu'elle
- croit près d'elle, de venir manger une écuellée de soupe. «J'en
- mangerais bien une,» dit la fille de dedans le sac. La vieille
- ouvre le sac et reconnaît sa filleule; elle met à sa place une
- grosse chienne. L'homme reprend son sac. Quand il est un peu loin,
- il en desserre les cordons. «Jeannette, embrasse-moi par dessus mon
- épaule.--Houoh! houoh!» répond la chienne. L'homme est si épouvanté
- qu'il laisse tomber le sac et s'enfuit au plus vite.--Comparer un
- second conte français, recueilli dans la Basse-Normandie (Fleury,
- p. 186): Le «bonhomme Merlicoquet», qui a glané trois épis de blé,
- se fait donner successivement une poule, qui a mangé les épis, une
- jument, qui a écrasé la poule, et finalement la petite fille qui a
- noyé la jument en la menant boire. C'est aussi chez la marraine de
- la petite fille qu'il dépose son bissac, et on y met un chien et un
- chat.
-
- Dans un conte de la Lozère (_Revue des Langues romanes_, tome
- III, p. 206), Turlendu, pour toute fortune, n'a qu'un pou. Il
- entre dans une maison et demande si on ne lui gardera pas ce pou.
- On lui répond: «Laisse-le sur la table.» Il revient au bout de
- quelques jours pour le prendre. «Mon cher,» lui dit-on, «la poule
- l'a mangé.--Tant je me plaindrai, tant je crierai que cette poule
- j'aurai.--Ne vous plaignez pas, ne criez pas; prenez la poule et
- allez-vous-en.» Turlendu obtient successivement de la même manière,
- dans d'autres maisons, le cochon qui a mangé la poule, la mule qui
- a tué le cochon d'un coup de pied, et finalement la chambrière qui,
- en menant la mule à l'abreuvoir, l'a laissée tomber dans le puits.
- Il met la chambrière dans un sac et va demander dans une maison si
- on ne veut pas lui garder son sac. «Certainement. Laissez-le là,
- derrière la porte.» Et il s'en va. A peine est-il dehors qu'on sort
- la jeune fille du sac (il n'est pas dit comment on s'est aperçu
- qu'elle était dedans), et on met à sa place un gros chien. Turlendu
- revient prendre son sac. Après l'avoir porté un instant: «Marche un
- peu,» dit-il, «je me lasse de te porter.» Mais, comme il ouvre le
- sac, le chien lui saute au visage et lui emporte le nez.
-
- Dans un conte hanovrien (Colshorn, nº 30), un paysan va porter
- au marché un sac de pois. Il entre d'abord chez un homme de sa
- connaissance et lui confie ses pois; le coq et les poules les
- mangent. L'homme se fait donner le coq et les poules et les porte
- chez un autre ami, qui les met dans sa porcherie, où ils sont tués
- par les cochons. L'homme se fait donner les cochons et les mène
- dans l'écurie d'un voiturier; les cochons vont entre les jambes
- des chevaux, qui les tuent. L'homme prend les chevaux et les mène
- chez un ancien officier. Le petit garçon de la maison veut monter
- un cheval: tous les chevaux s'échappent. Le paysan met l'enfant
- dans sa hotte, qu'il dépose chez le boulanger, pendant qu'il s'en
- va boire le _schnaps_. C'est justement le jour de naissance de
- l'enfant du boulanger, et l'on a fait des gâteaux. Le petit garçon
- dans la hotte sent la bonne odeur et dit tout haut: «Je mangerais
- bien aussi du gâteau!» On le tire de la hotte et l'on met à sa
- place un gros chien. L'homme reprend sa hotte, et, en chemin, il
- coupe des branches à tous les arbres pour battre le petit garçon;
- mais le chien lui saute à la tête et la lui arrache.
-
- Un conte italien recueilli à Rome (miss Busk, p. 388) présente le
- même thème, avec un pois pour point de départ de la progression,
- comme notre conte: Un mendiant demande l'aumône à une femme;
- celle-ci n'a qu'un pois chiche à lui donner. Le mendiant la prie
- de garder le pois jusqu'à ce qu'il revienne et de veiller à ce que
- la poule ne le mange pas. La poule le mange. Le mendiant demande
- son pois ou la poule. Quand il a cette poule, il la porte chez
- une autre femme, en lui disant de prendre garde que le cochon ne
- la mange. Le cochon mange la poule. Le mendiant se fait donner le
- cochon. Il le conduit chez une troisième femme en lui recommandant
- bien de ne pas le laisser tuer par le veau. Le veau tue le cochon,
- et la femme est obligée de donner le veau au mendiant, qui le mène
- dans une quatrième maison. Il dit à la femme de prendre garde que
- sa petite fille, qui est malade, n'ait envie du cœur du veau (!).
- Cela ne manque pas. La petite fille quitte son lit et égorge le
- veau pour avoir le cœur. Le mendiant réclame son veau ou la petite
- fille. La mère de celle-ci dit au mendiant qu'on la mettra dans
- son sac pendant qu'elle sera endormie. Il laisse son sac pour le
- reprendre le lendemain; on y met un chien enragé qui l'étrangle
- quand il ouvre le sac en rentrant chez lui.--Dans un conte toscan
- (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 46), il s'agit aussi d'un
- pois chiche; la série est la même; finalement le chien coupe le nez
- à l'homme, comme dans le conte de la Lozère.
-
- Un troisième conte italien, recueilli dans le Mantouan (Visentini,
- nº 10), ressemble à tous ces contes pour l'enchaînement du récit:
- fève, poulet, cochon, cheval (qui mange le cochon!), petite
- fille (qui, par maladresse, tue le cheval d'un coup de fourche),
- chien (substitué à la petite fille par la tante de celle-ci, qui
- l'a appelée de dedans le sac). Mais ici,--comme, du reste, dans
- d'autres contes dont nous parlerons tout à l'heure,--l'homme à la
- fève est représenté comme ayant voulu s'enrichir au moyen de sa
- fève: s'il l'a remise en dépôt à une paysanne, c'est qu'il espérait
- qu'elle serait perdue et qu'il se ferait donner autre chose à la
- place. C'est par la force qu'il s'empare du poulet, du cochon, etc.
-
- Dans un conte sicilien (Pitrè, nº 135), où maître Jseppi le
- sacristain prie une boulangère de lui garder un pois chiche, la
- série est celle-ci: coq, cochon, jeune fille et chienne, substituée
- dans le sac à la jeune fille. La chienne, ici encore, coupe le nez
- à maître Jseppi; alors celui-ci lui demande de son poil pour mettre
- sur la plaie. «Si tu veux du poil, donne-moi du pain.» Maître
- Jseppi court chez le boulanger. «Si tu veux du pain,» dit celui-ci,
- «donne-moi du bois,» etc. Cette seconde partie se rattache au
- thème de notre nº 29, _la Pouillotte et le Coucherillot_ (voir les
- remarques de ce nº 29, I, p. 282).
-
- Un conte de la Flandre française, intitulé _les Trente-six
- rencontres de Jean du Gogué_ (Deulin, I, p. 304), nous montre notre
- thème en combinaison avec deux autres[72]: Jean du Gogué s'en va à
- Hergnies pour manger de l'oie. Il lui arrive d'abord des aventures
- ridicules du genre de celles du nº 143 de la collection Grimm.
- Finalement on lui a donné une gerbe de blé. Pendant qu'il dort le
- long d'un clos, survient un coq qui dîne, avec ses poules, des
- grains de la gerbe. Le maître du clos, ému des pleurs du pauvre
- garçon, lui donne le coq. Jean était à manger tranquillement,
- ayant mis auprès de lui son coq, les pattes liées, quand une vache
- marche sur le coq et l'écrase. Le seigneur du village donne à
- Jean la vache. Jean demande l'hospitalité dans une ferme, où on
- le loge à l'étable avec sa bête. Le fermier envoie une servante
- pour traire la vache; celle-ci, souffrant beaucoup de ses pis,
- cingle de sa queue le visage de la servante, qui, dans un accès
- de colère, saisit une fourche et éventre la vache. Jean pousse
- les hauts cris. Le fermier lui dit: «Eh bien! prends la méquenne
- (la fille, la servante), et cesse de braire.» Jean lie bras et
- jambes à la fille, la met dans un sac et l'emporte sur son dos.
- «Quand je serai à Hergnies,» pensait-il, «j'épouserai ma méquenne
- et nous mangerons de l'oie.» En route, il s'arrête à un estaminet
- (on est en Flandre), laissant son sac devant la porte. Un homme
- avise le sac, et, remarquant que quelque chose y remue, il l'ouvre,
- délivre la fille, qui s'enfuit, et il met un chien à la place. Jean
- reprend son sac et arrive enfin à Hergnies. Il dépose son sac et
- l'entr'ouvre en disant: «Dites donc, méquenne, voulez-vous qu'on
- nous marie, nous deux?» Un grondement lui répond. Jean, effrayé,
- lâche la corde: le chien sort du sac et fait mine de lui sauter à
- la gorge. Jean grimpe sur un vieux saule; mais l'arbre craque et
- tombe sur le chien, qui s'enfuit. Jean aperçoit dans le creux du
- saule quelque chose de luisant; il regarde: c'est une oie d'or.
- Suit le thème du nº 64 (_l'Oie d'or_) de la collection Grimm.
-
- Certains contes présentent ce thème privé de son dénouement
- caractéristique (la substitution d'un chien à une jeune fille ou à
- un enfant). De là une modification dans le sens général du récit.
-
- Ainsi, dans un conte provençal (_Armana prouvençau_, 1861, p. 94),
- un jeune garçon nommé Janoti demande un jour à sa mère de lui
- donner un pois chiche. «Pourquoi?--Pour faire fortune.» Il arrive à
- une ferme, où il demande l'hospitalité pour lui et son pois. Il met
- le pois dans le poulailler; une poule le mange; il se fait donner
- la poule. Il s'y prend de la même manière pour avoir un porc à la
- place de la poule, et un bœuf à la place du porc. Puis,--ici le
- thème primitif est altéré,--il rencontre un fossoyeur qui allait
- enterrer une femme; il obtient de lui l'échange du cadavre contre
- son bœuf. Alors il s'en va près d'un château et met la morte sur le
- bord du fossé en attitude de laveuse; après quoi, il s'engage au
- service des maîtres du château. Sa femme, ajoute-t-il, est restée
- à laver quelque chose dans le fossé. La demoiselle de la maison va
- pour dire à la femme d'entrer; pas de réponse. «Elle est sourde»,
- dit Janoti. La demoiselle la touche à l'épaule, et la prétendue
- laveuse tombe dans l'eau. Janoti se plaint qu'on lui ait noyé sa
- femme, et, pour la remplacer, il demande la demoiselle du château.
- Comme on craint une fâcheuse affaire, on la lui donne, et, en
- l'épousant, il devient grand seigneur.--Comparer un conte portugais
- du Brésil (Roméro, nº 5), parfois assez confus, et où un cadavre de
- femme joue également un rôle.
-
- Dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 8), ce
- thème a pris une allure quasi épique: Un jeune garçon n'a eu de sa
- mère, pour tout héritage, qu'un grain de millet. Il se met en route
- pour courir le monde. Un vieillard qu'il rencontre lui dit qu'il
- perdra le grain de millet, mais qu'il gagnera à cette perte. Un
- coq ayant mangé le grain de millet, le jeune garçon reçoit, comme
- dédommagement, le coq; puis un cochon pour le coq, une vache pour
- le cochon et un cheval pour la vache. Il monte sur son cheval, fait
- toute sorte d'exploits, délivre une princesse et finalement devient
- roi.
-
- Outre les trois contes dont nous venons de parler, nous citerons,
- comme rentrant dans la même catégorie, un conte esthonien et
- un conte russe. Dans le conte esthonien (H. Jannsen, nº 1), un
- voyageur, hébergé par un paysan, lui dit qu'en se couchant il a
- coutume de mettre ses chaussons d'écorce sur une perche dans le
- poulailler. Le paysan lui dit de faire à sa guise. Pendant la nuit,
- le voyageur se lève sans bruit, entre dans le poulailler et met en
- pièces les chaussons. Le jour venu, il réclame un dédommagement
- pour les chaussons que, dit-il, les poules ont déchirés. Il prend
- un coq et s'en va dans un autre village. Il met son coq dans une
- bergerie et va le tuer pendant la nuit; puis il se fait donner un
- bélier comme indemnité. Il se procure ensuite de la même manière
- un bœuf et finalement un cheval. Le reste de ses aventures avec un
- renard, un loup et un ours ne se rattache en rien au conte lorrain
- et à ses similaires.--Le conte russe, résumé par M. J. Fleury à la
- suite du conte normand cité plus haut, a beaucoup de rapport avec
- ce conte esthonien. Le héros est un renard. Il a trouvé une paire
- de _lapty_, chaussures de tille dont se servent les paysans russes.
- Il demande à un paysan l'hospitalité pour la nuit: il tiendra peu
- de place; il se couchera sur un banc et mettra sa queue dessous;
- quant à ses _lapty_, il les déposera dans le poulailler. On le
- laisse entrer. Pendant la nuit, il va prendre les _lapty_, puis,
- le matin, il les réclame. On ne les trouve pas. «Alors donnez-moi
- une poule.» On la lui donne. Il va demander l'hospitalité dans une
- autre maison et met sa poule avec les oies. La poule disparaît;
- il se fait donner une oie à la place. Dans une troisième maison,
- il met l'oie avec les brebis, et obtient une brebis, puis un veau
- dans une quatrième. (M. Fleury s'arrête à cet endroit, en ajoutant
- que le conte finit par un tour joué par le renard à ses bons amis
- l'ours et le loup.)
-
-
- En regard de ce groupe de contes où le dénouement ordinaire fait
- défaut, nous trouvons trois contes qui, de ce dénouement, font un
- récit à part. Dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 100),
- une jeune fille mange des cerises sur un cerisier. Un homme, à qui
- elle a refusé d'en donner, la prend et la met dans un sac. Il va
- au village voisin, et, voulant assister à la messe, il entre dans
- une maison et demande qu'on lui garde son sac. C'est justement la
- maison de la tante de la jeune fille. Celle-ci est retirée du sac,
- dans lequel on met des chiens et des chats. Quand l'homme ouvre le
- sac, il n'a qu'à s'enfuir bien vite.--Comparer un conte espagnol,
- tout à fait du même genre (Caballero, II. p. 72), et aussi un conte
- portugais (Braga, nº 3).
-
- * * * * *
-
- Il y a donc, en réalité, dans le conte lorrain et les autres contes
- semblables, combinaison de deux thèmes; et la preuve, c'est que,
- dans plusieurs contes orientaux, ce même dénouement forme l'élément
- principal d'un récit différent du nôtre pour le reste.
-
- Voici d'abord un conte annamite (_Chrestomathie cochinchinoise,
- recueil de textes annamites_, par Abel des Michels. 1er fascicule.
- Paris, 1872, p. 3): Il était une fois une jolie fille qui voulait
- absolument épouser un homme de noble race, un roi ou un général
- d'armée. C'est pourquoi elle allait chaque jour au marché acheter
- des baguettes parfumées; elle les portait à la pagode et invoquait
- Phât-ba, le priant de lui donner le mari de ses rêves. Or le
- marchand de baguettes était un jeune homme qui à la fin s'étonna de
- voir cette jeune fille venir tous les jours acheter des parfums.
- Il eut l'idée de la suivre et il la vit entrer dans la pagode.
- Ayant compris ce dont il s'agissait, il se rendit le lendemain à la
- pagode avant l'heure où la jeune fille y allait d'ordinaire, et se
- cacha derrière la statue du Bouddha. La jeune fille arriva bientôt;
- elle alluma ses baguettes, se prosterna et supplia le Bouddha de
- lui envoyer un mari qui fût roi, et pas un autre. Le marchand de
- baguettes, du fond de sa cachette, lui répondit: «Jeune fille, ce
- que tu désires ne peut se faire; le mari que tu dois épouser est le
- marchand de baguettes du marché; car ton destin le veut.» La jeune
- fille s'en retourna, et, docile à l'ordre de Phât-ba, se mit à la
- recherche du marchand de baguettes. Ils firent leurs accords et
- convinrent que tel jour, à telle heure et à tel endroit, le jeune
- homme viendrait la prendre et l'emmènerait chez lui. En effet, à
- l'heure dite, ce dernier arriva avec un sac, y mit la jeune fille
- d'un côté, ses baguettes de l'autre, et, chargeant le tout sur ses
- épaules, prit le chemin de sa maison. Pour y arriver il fallait
- traverser un bois, dans lequel chassait justement, ce jour-là, le
- fils du roi. Voyant venir vers lui des soldats de l'escorte, notre
- homme déposa son sac sur le bord du chemin et alla se cacher
- dans les broussailles. Les soldats trouvèrent le sac, et, l'ayant
- ouvert, en tirèrent la jeune fille, qu'ils conduisirent au prince.
- Celui-ci lui fit raconter son histoire. Comme il avait pris un
- tigre à la chasse, il le fit mettre dans le sac, qu'on laissa à
- l'endroit où on l'avait trouvé. Quant à la jeune fille, il l'emmena
- pour en faire sa femme.--Pendant ce temps, le marchand de baguettes
- était toujours caché dans les broussailles. Entendant les voix
- s'éloigner, il sort du fourré et reprend son sac, sans se douter de
- rien. Il arrive à la maison et porte le sac dans sa chambre pour en
- tirer sa femme; mais à peine l'a-t-il délié, qu'il en sort un tigre
- qui saute sur lui et l'étrangle.
-
- Le livre kalmouk du _Siddhi-Kûr_, déjà plusieurs fois cité par
- nous, contient un conte tout à fait du même genre (nº 11): Deux
- vieilles gens, qui n'ont qu'une fille, habitent auprès d'un temple
- où se trouve une statue d'argile du Bouddha. Un soir, ils se disent
- qu'ils voudraient bien marier leur enfant, à qui ils donneront
- pour dot une mesure remplie de pierres précieuses; ils conviennent
- que, le lendemain, ils iront offrir un sacrifice au Bouddha et
- lui demander s'il faut que leur fille se marie et, dans ce cas, à
- qui ils devront la donner. Un pauvre marchand de fruits vient à
- passer par là et entend leur conversation. Il s'introduit pendant
- la nuit dans le temple, fait un trou dans la statue du Bouddha
- et s'y glisse. Le matin arrivent les deux vieilles gens et leur
- fille. Le vieux bonhomme expose au Bouddha sa demande, le priant
- de répondre par un songe. «Il faut que ta fille se marie,» dit une
- voix qui sort de la statue; «donne-la au premier qui, demain, se
- présentera à la porte de ta maison.»--Le lendemain, de grand matin,
- le marchand de fruits frappe à la porte des deux vieilles gens,
- qui lui donnent leur fille et une mesure de pierres précieuses.
- L'homme s'en va donc avec la jeune fille. Arrivé non loin de son
- pays, il se dit qu'il faut user de ruse pour donner le change sur
- l'origine de sa fortune. Il met la jeune fille dans un coffre
- qu'il enterre ensuite dans le sable et s'en retourne chez lui. Il
- annonce alors qu'il va se livrer à des exercices ascétiques et que
- le lendemain il prononcera une prière qui procure instantanément la
- richesse.--Pendant ce temps, le fils d'un khan vient à passer avec
- ses serviteurs auprès du monticule de sable, traînant à sa suite un
- tigre vivant. Il découvre par hasard le coffre et délivre la jeune
- fille, à qui il propose de l'épouser. Celle-ci déclare qu'elle ne
- quittera pas ce lieu qu'on n'ait mis un autre dans le coffre à sa
- place. On y enferme le tigre. Un peu après, l'homme, ayant fini ses
- dévotions hypocrites, revient chercher le coffre, qu'il emporte
- chez lui: son dessein est de tuer la jeune fille et de vendre les
- pierres précieuses; de cette façon il deviendra riche. En rentrant
- à la maison, il dépose le coffre dans une chambre et s'enferme,
- après avoir dit à sa femme et à ses enfants qu'il va réciter la
- prière qui procure la richesse: personne ne devra entrer dans la
- chambre, quelque bruit, quelques cris que l'on puisse entendre. Il
- lève le couvercle du coffre, se préparant à tuer la jeune fille,
- quand le tigre s'élance sur lui. Il appelle au secours, mais,
- conformément aux ordres qu'il a donnés, personne ne vient, et le
- tigre le met en pièces.
-
- L'existence de ces deux variantes d'un même conte chez deux
- peuples qui ont reçu de l'Inde leur littérature avec le
- bouddhisme indique bien qu'elles doivent dériver d'une même
- source indienne, qu'on découvrira peut-être quelque jour. Nous
- trouvons dans les récits indiens une forme très voisine, dont
- M. Th. Aufrecht a publié deux variantes dans la _Zeitschrift
- der Deutschen Morgenlændischen Gesellschaft_ (tome XIV, 1860,
- p. 576 seq.). Ces deux contes sont extraits de deux collections
- sanscrites, la _Bharataka-dvâtrinçatikâ_ et le _Kathârnava_.
- Comme ils diffèrent assez peu l'un de l'autre, il suffira d'en
- résumer un, celui du _Kathârnava_: Un changeur très riche avait
- une fille merveilleusement belle. Dans le voisinage de la ville
- qu'il habitait se trouvait un ermitage; l'ermite, qui avait fait
- vœu de perpétuel silence, se rendait chaque semaine à la ville
- pour recueillir des aumônes. Un jour qu'il était entré chez le
- changeur pour quêter, il vit la fille de celui-ci, et, frappé de
- sa beauté, il conçut aussitôt le dessein de s'emparer d'elle. Il
- poussa donc un grand cri. Le changeur accourut et lui demanda ce
- qui était arrivé. «J'ai longtemps observé le vœu de perpétuel
- silence,» lui dit l'ermite; «si j'y manque aujourd'hui, c'est
- par amitié pour toi. Cette jeune fille est d'une merveilleuse
- beauté, mais un terrible destin la menace. La maison habitée par
- elle sera détruite avec tous ses habitants, dans trois jours.» Le
- changeur lui demanda ce qu'il y avait à faire. L'autre répondit:
- «Fais enfermer la jeune fille dans un coffre, sur le couvercle
- duquel on fixera une lampe allumée, et fais mettre le tout dans la
- rivière.» Le changeur dit qu'il suivrait ce conseil. Alors l'ermite
- alla dire à ses disciples: «Aujourd'hui vous verrez un coffre
- flotter sur la Godâvarî. Si nous réussissons à nous en emparer,
- nous parviendrons enfin à la possession des huit grandes vertus
- magiques. Tâchez donc de ne pas le laisser échapper.»--Ce jour-là
- il arriva qu'un prince, fatigué d'une longue chasse, se reposait
- sur les bords de la Godâvarî. Tout à coup il aperçut un coffre qui
- flottait sur l'eau. Il le fit repêcher par sa suite et l'ouvrit.
- Il demanda à la jeune fille qui elle était. Celle-ci lui ayant
- raconté son aventure, le prince soupçonna là-dessous un mauvais
- tour de l'ermite, et il dit à son vizir: «Je vais mettre dans le
- coffre le vieux singe que j'ai pris à la chasse et faire rejeter
- le tout dans le fleuve. Ce sera le moyen de voir quelles étaient
- les intentions de l'ermite.» L'ermite, voyant flotter le coffre, le
- fait retirer de l'eau par ses disciples, et, après leur avoir dit
- de le porter dans sa cabane, il ajoute: «Gardez-vous bien, même si
- vous entendez un grand bruit, de pénétrer dans mon ermitage. Si je
- réussis dans mon opération magique, vous serez tous heureux, cette
- nuit même.» L'ermite ayant ouvert le coffre, le singe se jette sur
- lui et le met tout en sang. L'ermite a beau appeler ses disciples;
- ceux-ci se gardent bien d'aller troubler ses incantations. Le singe
- enfin s'étant échappé par la fenêtre, les disciples se décident à
- entrer et trouvent leur maître dans le plus piteux état. Les gens
- du prince vont raconter à celui-ci ce qui s'est passé, et le prince
- épouse la jeune fille.
-
- Un conte recueilli en Afrique, chez les Cafres, présente aussi du
- rapport avec le dénouement des contes européens. Le voici (G. Mac
- Call Theal, _Kaffir-Folklore_, Londres, 1882, p. 125): Une jeune
- fille, dont le père est un chef, est prise par un «cannibale», qui
- la met dans son sac. Il s'en va, l'emportant de village en village,
- demandant de la viande, et, quand on lui en donne, faisant chanter
- la jeune fille, qu'il appelle son oiseau; mais il a grand soin de
- ne jamais ouvrir le sac. Un jour qu'il passe dans le pays de la
- jeune fille, un petit garçon, frère de celle-ci, croit reconnaître
- le chant de sa sœur; il dit au cannibale d'aller là où sont les
- hommes: on lui donnera beaucoup de viande. Le cannibale entre dans
- le village et fait chanter son oiseau. Le chef, père de la jeune
- fille, désirant beaucoup voir l'oiseau, trouve moyen d'éloigner
- pendant quelque temps le cannibale, en lui promettant de ne pas
- ouvrir son sac. Dès que le cannibale est un peu loin, le chef ouvre
- le sac et en retire sa fille; il met des serpents et des crapauds
- à la place. Quand le cannibale est de retour chez lui, sans s'être
- aperçu de rien, il invite ses amis à venir se régaler: il apporte,
- dit-il, un friand morceau. Les autres étant arrivés, il ouvre
- le sac: quand on voit ce qu'il y a dedans, toute la troupe est
- furieuse; on tue le prétendu mauvais plaisant et on le mange[73].
-
- * * * * *
-
- Jusqu'ici nous n'avons encore cité aucun récit oriental qui
- rappelle la première partie de notre conte. La collection de miss
- Stokes nous fournit un conte indien de Lucknow (nº 17), où se
- trouve la même progression, d'un objet insignifiant à des objets
- de plus en plus importants, dont s'empare successivement le héros
- de l'histoire: Un rat a eu la queue piquée par des épines. Il va
- trouver un barbier et lui dit de retirer les épines. «Je ne le puis
- sans te couper la queue avec mon rasoir,» dit le barbier.--«Peu
- importe; coupe-moi la queue.» Le barbier coupe donc la queue
- du rat; mais voilà celui-ci furieux: il se saisit du rasoir et
- s'enfuit en l'emportant. Il arrive dans un pays où l'on n'avait
- ni couteaux ni faucilles pour couper l'herbe; on l'arrachait avec
- les mains. Le rat demande à un homme pourquoi il s'y prend ainsi;
- l'autre lui répond que dans le pays on n'a pas de couteaux. «Eh
- bien!» dit le rat, «prends mon rasoir.--Et si je le casse?» dit
- l'homme.--«Peu importe,» répond le rat. Le rasoir est cassé, et le
- rat, en colère, prend la couverture de l'homme. Il donne ensuite
- cette couverture à un autre homme, pour que celui-ci la mette sous
- les cannes à sucre qu'il coupe. La couverture ayant été trouée
- pendant l'opération, le rat s'empare des cannes à sucre. Il les
- donne à un marchand de pâtisseries qui n'a pas de sucre; puis,
- quand le marchand les a employées, il les réclame et s'adjuge les
- pâtisseries. Ensuite il arrive dans le pays d'un roi qui a beaucoup
- de vaches; il voit que les pâtres mangent du pain tout durci; il
- leur offre ses pâtisseries. Les pâtisseries mangées, le rat fait
- des reproches aux pâtres et prend les vaches. Il donne ces vaches à
- un autre roi, qui n'a pas de viande pour les noces de sa fille. Le
- repas terminé, le rat réclame les vaches, et, comme on ne peut les
- lui rendre, il emporte la mariée. Passant auprès de jongleurs et de
- danseurs de corde, il leur dit de prendre sa femme et de la faire
- danser sur la corde; car elle est jeune et les femmes des jongleurs
- sont vieilles. «Mais si elle tombe et se casse le cou?--Prenez-la
- toujours.» La jeune femme tombe et se tue. Alors le rat fait grand
- tapage et se saisit de toutes les femmes des jongleurs et danseurs
- de corde. Il s'établit avec elles dans une maison, et finit par
- mourir de male mort[74].
-
- Un conte kabyle (Rivière, p. 79) nous offre, non point une forme
- voisine de celle de notre conte et des autres contes européens,
- mais la forme même de tous ces contes. C'est là,--nous avons déjà
- donné les raisons de cette induction,--un indice de l'origine
- indienne de cette forme, venue évidemment chez les Kabyles par le
- canal des Arabes. Voici le conte kabyle: Un chacal a une épine
- dans la patte; il rencontre une vieille femme. «O mère,» lui
- crie-t-il, «tire-moi mon épine.» Elle tire l'épine et la jette.
- «Donne-moi mon épine.» Et il se met à pleurer parce que son épine
- est perdue. La vieille lui donne un œuf pour le consoler. Le chacal
- va aussitôt dans un village et frappe à une porte. «Gens de la
- maison, hébergez-moi.» Il entre. «Où mettrai-je mon œuf?--Mets-le
- dans la crèche du bouc.» Pendant la nuit, le chacal mange l'œuf et
- en pend la coquille aux cornes du bouc. Au point du jour, il se
- lève. «Donnez-moi mon œuf.--Nous te dédommagerons de ton œuf.--Non,
- c'est le bouc qui a mangé mon œuf; j'emmènerai le bouc.» Il emmène
- le bouc. Dans d'autres villages, il se fait donner successivement,
- de la même manière, un cheval et une vache. Il emmène la vache, et
- marche jusqu'à un autre village. «Gens de la maison, hébergez-moi.
- Où mettrai-je ma vache?--Attache-la au lit de la jeune fille.»
- Pendant la nuit, il se lève, mange la vache et en met les
- entrailles sur le dos de la jeune fille. Le lendemain matin, il
- demande sa vache. «Nous t'en donnerons une autre.--Non, c'est la
- jeune fille que j'emmènerai.» Ils lui remettent un sac dans lequel
- il croit emporter la jeune fille. Arrivé à une colline, il délie
- le sac pour manger sa proie; aussitôt il en sort des lévriers. En
- les voyant, il prend la fuite; mais les lévriers le poursuivent,
- l'attrapent et le mangent[75].
-
- Dans un autre conte kabyle (Rivière, p. 95), le chacal est remplacé
- par un enfant. Celui-ci se fait donner successivement un œuf pour
- son épine, une poule pour son œuf, un bouc pour sa poule, un mouton
- pour son bouc, un veau pour son mouton, une vache pour son veau.
- Alors il va dans une maison où on lui dit d'attacher sa vache au
- pied du lit de la vieille. Pendant la nuit, il emmène la vache. Le
- lendemain matin, il la réclame. «Prends la vieille.» Il va dans
- une autre maison où il laisse la vieille, qu'il tue pendant la
- nuit. Le lendemain, il demande sa vieille. «La voilà près de la
- jeune fille.» Il la trouve morte. «Donnez-moi ma vieille.--Prends
- la jeune fille.» Et l'enfant dit à celle-ci: «De l'épine à l'œuf,
- de l'œuf à la poule; de la poule au bouc; du bouc au mouton; du
- mouton au veau; du veau à la vache; de la vache à la vieille; de la
- vieille à la jeune fille. Viens t'amuser avec moi.»
-
- On voit que le dénouement des contes européens manque complètement
- dans ce second conte kabyle[76].
-
-
-NOTES:
-
-[72] Ne serait-ce pas M. Deulin qui, ici et dans d'autres cas, aurait
-combiné plusieurs contes ensemble? Nous nous le sommes plus d'une fois
-demandé, pour des raisons qu'il serait trop long d'exposer.
-
-[73] Ce conte cafre a une grande analogie avec les contes espagnol,
-catalan et portugais, cités précédemment. Ainsi, dans le conte
-espagnol, l'homme qui a mis la jeune fille dans son sac, lui ordonne
-de chanter toutes les fois qu'il dira: «Chante, sac!» Tout le monde
-veut entendre le sac qui chante, et l'homme gagne beaucoup d'argent.
-Allant de maison en maison, il arrive un jour chez la mère de la jeune
-fille, qui reconnaît la voix de son enfant. Elle invite l'homme à loger
-chez elle, lui donne bien à boire et à manger, et, pendant qu'il dort,
-elle retire la jeune fille du sac et met à sa place un chien et un
-chat.--Dans le conte catalan et le conte portugais, l'homme dit aussi:
-«Chante, sac!»
-
-[74] Un conte portugais (Coelho, nº 10) présente une grande
-ressemblance avec ce conte indien: Un chat étant allé se faire faire
-la barbe chez un barbier, celui-ci lui dit: «Si tu avais la queue plus
-courte, tu serais beaucoup plus joli.--Eh bien! coupes-en un peu. «La
-chose faite, le chat s'en va; mais bientôt il revient et réclame son
-bout de queue. Le barbier ne pouvant le lui donner, le chat s'empare
-d'un rasoir. Il voit ensuite une marchande de poissons qui n'a pas de
-couteau; il lui donne son rasoir; puis, revenant sur ses pas, il le
-réclame, et, à défaut du rasoir, il prend une sardine. Il donne la
-sardine à un meunier qui n'a que du pain sec à manger, et ensuite il
-prend un sac de farine. Il donne la farine à une maîtresse d'école pour
-qu'elle fasse de la bouillie à ses écolières; puis il prend une des
-petites filles. Il donne la petite fille à une laveuse qui n'a personne
-pour l'aider; puis il lui prend une chemise. Il donne la chemise à un
-musicien qui n'en a pas, et lui prend ensuite une guitare. Alors il
-grimpe sur un arbre et se met à jouer de la guitare et à chanter: «De
-ma queue j'ai fait un rasoir; du rasoir j'ai fait une sardine,» et
-ainsi de suite.
-
-[75] Dans le conte russe cité plus haut, c'est aussi un animal, un
-renard, qui est le héros de l'histoire; et, autant qu'on en peut juger
-par le résumé de M. Fleury, il joue, comme le chacal, un rôle plus
-actif que le héros de la plupart des contes européens: ainsi, c'est
-lui-même qui fait disparaître les chaussures qu'il réclame ensuite.
-(Comparer le conte esthonien.)
-
-[76] Il est curieux de rapprocher des paroles qui terminent ce conte
-kabyle, celles que dit Turlendu, à la fin du conte de la Lozère,
-résumé ci-dessus: «D'un petit pou à une poulette; d'une poulette à un
-porcelet; d'un porcelet à une petite mule; d'une petite mule à une
-fillette; d'une fillette à un gros chien, qui m'a emporté le nez!»
-
-
-
-
-LXIII
-
-LE LOUP BLANC
-
-
-Il était une fois un homme qui avait trois filles. Un jour, il
-leur dit qu'il allait faire un voyage. «Que me rapporteras-tu?»
-demanda l'aînée.--«Ce que tu voudras.--Eh bien! rapporte-moi une
-belle robe.--Et toi, que veux-tu?» dit le père à la cadette.--«Je
-voudrais aussi une robe.--Et toi, mon enfant?» dit-il à la plus
-jeune, celle des trois qu'il aimait le mieux.--«Je ne désire rien,»
-répondit-elle.--«Comment, rien?--Non, mon père.--Je dois rapporter
-quelque chose à tes sœurs, je ne veux pas que tu sois la seule qui
-n'ait rien.--Eh bien! je voudrais avoir la rose qui parle.--La rose qui
-parle?» s'écria le père, «où pourrai-je la trouver?--Oui, mon père,
-c'est cette rose que je veux; ne reviens pas sans l'avoir.»
-
-Le père se mit en route. Il n'eut pas de peine à se procurer de belles
-robes pour ses filles aînées; mais, partout où il s'informa de la
-rose qui parle, on lui dit qu'il voulait rire, et qu'il n'y avait au
-monde rien de semblable. «Pourtant,» disait le père, «si cette rose
-n'existait pas, comment ma fille me l'aurait-elle demandée?» Enfin il
-arriva un jour devant un beau château, d'où sortait un murmure de voix;
-il prêta l'oreille et entendit qu'on parlait et qu'on chantait. Après
-avoir fait plusieurs fois le tour du château sans en trouver l'entrée,
-il finit par découvrir une porte et entra dans une cour au milieu de
-laquelle était un rosier couvert de roses: c'étaient ces roses qu'il
-avait entendues parler et chanter. «Enfin,» dit-il, «j'ai donc trouvé
-la rose qui parle!» Et il s'empressa de cueillir une des roses.
-
-Aussitôt un loup blanc s'élança sur lui en criant: «Qui t'a permis
-d'entrer dans mon château et de cueillir mes roses? Tu seras puni de
-mort: tous ceux qui pénètrent ici doivent mourir.--Laissez-moi partir,»
-dit le pauvre homme; «je vais vous rendre la rose qui parle.--Non,
-non,» répondit le loup blanc, «tu mourras.--Hélas!» dit l'homme, «que
-je suis malheureux! Ma fille me demande de lui rapporter la rose qui
-parle, et, quand enfin je l'ai trouvée, il faut mourir!--Ecoute,»
-reprit le loup blanc, «je te fais grâce, et, de plus, je te permets
-de garder la rose, mais à une condition: c'est que tu m'amèneras la
-première personne que tu rencontreras en rentrant chez toi.» Le pauvre
-homme le promit et reprit le chemin de son pays. La première personne
-qu'il vit en rentrant chez lui, ce fut sa plus jeune fille.
-
-«Ah! ma fille,» dit-il, «quel triste voyage!--Est-ce que vous n'avez
-pas trouvé la rose qui parle?» lui demanda-t-elle.--«Je l'ai trouvée,
-mais pour mon malheur. C'est dans le château d'un loup blanc que je
-l'ai cueillie. Il faut que je meure.--Non,» dit-elle, «je ne veux pas
-que vous mouriez. Je mourrai plutôt pour vous.» Elle le lui répéta tant
-de fois qu'enfin il lui dit: «Eh bien! ma fille, apprends ce que je
-voulais te cacher. J'ai promis au loup blanc de lui amener la première
-personne que je rencontrerais en rentrant dans ma maison. C'est à cette
-condition qu'il m'a laissé la vie.--Mon père,» dit-elle, «je suis prête
-à partir.»
-
-Le père prit donc avec elle le chemin du château. Après plusieurs
-jours de marche, ils y arrivèrent sur le soir, et le loup blanc ne
-tarda pas à paraître. L'homme lui dit: «Voici la personne que j'ai
-rencontrée la première en rentrant chez moi. C'est ma fille, celle qui
-avait demandé la rose qui parle.--Je ne vous ferai point de mal,» dit
-le loup blanc; «mais il faut que vous ne disiez à personne rien de ce
-que vous aurez vu ou entendu. Ce château appartient à des fées; nous
-tous qui l'habitons, nous sommes féés[77]; moi je suis condamné à être
-loup blanc pendant tout le jour. Si vous gardez le secret, vous vous en
-trouverez bien.»
-
-La jeune fille et son père entrèrent dans une chambre où un bon repas
-était servi; ils se mirent à table, et bientôt, la nuit étant venue,
-ils virent entrer un beau seigneur: c'était le même qui s'était montré
-d'abord sous la forme du loup blanc. «Vous voyez,» leur dit-il, «ce
-qui est écrit sur la table: _Ici on ne parle pas_.» Ils promirent
-tous les deux encore une fois de ne rien dire. La jeune fille s'était
-retirée depuis quelque temps dans sa chambre, lorsqu'elle vit entrer
-le beau seigneur. Elle fut bien effrayée et poussa de grands cris.
-Il la rassura et lui dit que, si elle suivait ses recommandations,
-il l'épouserait, qu'elle serait reine et que le château lui
-appartiendrait. Le lendemain, il reprit la forme de loup blanc, et la
-pauvre enfant pleurait en entendant ses hurlements.
-
-Après avoir encore passé la nuit suivante au château, le père s'en
-retourna chez lui. La jeune fille resta au château et ne tarda pas
-à s'y plaire: elle y trouvait tout ce qu'elle pouvait désirer; elle
-entendait tous les jours des concerts de musique; rien n'était oublié
-pour la divertir.
-
-Cependant sa mère et ses sœurs étaient dans une grande inquiétude.
-Elles se disaient: «Où est notre pauvre enfant? où est notre sœur?»
-Le père, à son retour, ne voulut d'abord rien dire de ce qui s'était
-passé; à la fin pourtant il céda à leurs instances et leur apprit où
-il avait laissé sa fille. L'une des deux aînées se rendit auprès de sa
-sœur et lui demanda ce qui lui était arrivé. La jeune fille résista
-longtemps; mais sa sœur la pressa tant qu'elle lui révéla son secret.
-
-Aussitôt on entendit des hurlements affreux. La jeune fille se leva
-épouvantée. A peine était-elle sortie, que le loup blanc vint tomber
-mort à ses pieds. Elle comprit alors sa faute; mais il était trop tard,
-et elle fut malheureuse tout le reste de sa vie.
-
-
-NOTES:
-
-[77] Féés, c'est-à-dire enchantés.
-
-
-REMARQUES
-
- Il est facile de reconnaître, dans une partie de notre
- conte,--séjour de la jeune fille dans le palais d'un être
- mystérieux auquel elle a été livrée, défense qui lui est faite
- de rien révéler de sa vie nouvelle, désobéissance de la jeune
- fille,--le thème principal d'un récit célèbre dans l'histoire de
- la littérature antique, la fable de _Psyché_. Nous aurons donc à
- examiner cette fable et ce qui s'y rattache. Auparavant il nous
- faut étudier l'introduction du conte lorrain, qui n'existe pas dans
- _Psyché_, mais que nous allons rencontrer dans un certain nombre de
- contes plus ou moins étroitement apparentés avec cette fable.
-
- * * * * *
-
- Ces contes où nous trouvons notre introduction peuvent se répartir
- en trois groupes.
-
-
- Dans le premier groupe,--celui qui a le plus directement rapport
- avec _Psyché_ et dont fait partie notre _Loup blanc_,--nous
- mentionnerons d'abord un conte piémontais (Gubernatis, _Zoological
- Mythology_, II, p. 381): Un homme, s'en allant en voyage, dit à
- ses trois filles qu'il leur rapportera ce qu'elles désireront;
- la troisième, Marguerite, ne veut qu'une fleur. Comme il cueille
- une marguerite dans le jardin d'un château, un crapaud apparaît
- et lui dit qu'il mourra dans trois jours, s'il ne lui donne une
- de ses filles pour femme. La plus jeune consent à épouser le
- crapaud, qui, la nuit, devient un beau jeune homme. Il défend à
- Marguerite de révéler ce secret à personne; autrement il restera
- toujours crapaud. Les sœurs de la jeune femme, se doutant de
- quelque mystère, la pressent tant, qu'enfin elle parle. Le crapaud
- disparaît; elle l'appelle au moyen d'un anneau qu'il lui a donné et
- par la vertu duquel on obtient tout ce qu'on désire; mais en vain.
- Alors elle jette l'anneau dans un étang, et son mari reparaît à
- l'instant. (Cette fin est écourtée).
-
- Citons ensuite le conte hessois nº 88 de la collection Grimm et un
- conte norvégien (Asbjœrnsen. _Tales of the Fjeld_, p. 353), l'un
- et l'autre altérés sur certains points, mais qui se complètent
- réciproquement. Dans le conte hessois, l'aînée de trois filles
- demande à son père, qui va en voyage, des perles; la seconde, des
- diamants; la troisième, une alouette. Le père en aperçoit une à
- côté d'un château; à peine l'a-t-il saisie, qu'un lion apparaît
- et le menace de le dévorer s'il ne lui promet de lui amener ce
- qu'il rencontrera d'abord en rentrant chez lui. L'homme le promet,
- bien à contre-cœur, et, comme il en avait le pressentiment, c'est
- sa plus jeune fille qu'il rencontre la première. La jeune fille
- se rend au château du lion, qui la nuit est un beau prince et
- dont elle devient la femme. (La suite est une altération d'un des
- passages principaux de _Psyché_, et la fin est, dans ses traits
- généraux, celle de l'_Oiseau bleu_ de Mme d'Aulnoy.)--Dans le conte
- norvégien, l'altération porte sur l'introduction: Un roi a trois
- filles, mais il aime surtout la plus jeune. Une nuit, celle-ci
- rêve d'une guirlande d'or si jolie, qu'elle ne cesse d'y penser,
- et devient triste et chagrine. Son père commande à des orfèvres
- de tous les pays une guirlande comme celle que sa fille a vue en
- songe; peine inutile. Un jour que la princesse se trouve dans la
- forêt, elle aperçoit un ours blanc et, entre les griffes de la
- bête, la guirlande dont elle a rêvé. Elle demande à l'acheter,
- mais l'ours lui répond que, pour prix, il veut avoir la princesse
- elle-même. Le marché est conclu, et l'ours doit venir dans trois
- jours chercher la princesse. Au jour dit, le roi range toute son
- armée en bataille autour de son château pour barrer le passage à
- l'ours; celui-ci renverse tout. Le roi essaie successivement de
- lui donner ses deux filles aînées, mais la supercherie est bientôt
- découverte, et il faut donner la jeune princesse à l'ours, qui
- l'emporte et l'introduit dans un magnifique château. La nuit,
- l'ours a une forme humaine, et il prend la princesse pour femme;
- mais elle n'a jamais vu ses traits. L'ours lui permet, à trois
- reprises, sur sa demande, d'aller voir ses parents, en lui
- recommandant bien de ne pas écouter les conseils de sa mère. La
- princesse reste chaque fois quelques jours chez ses parents; la
- troisième fois, quand elle les quitte, sa mère lui donne un petit
- bout de chandelle, afin qu'elle puisse, pendant la nuit, voir
- comment est fait son mari. Elle allume, en effet, la chandelle;
- mais, pendant qu'elle est tout absorbée dans la contemplation
- des traits ravissants de son mari, une goutte de suif tombe sur
- le front de celui-ci, qui s'éveille et lui dit qu'il est obligé
- de la quitter pour toujours. (La fin de ce conte correspond à la
- dernière partie du nº 88 de la collection Grimm, déjà cité, et de
- l'_Oiseau bleu_.)--La collection Arnason (p. 278) renferme un conte
- islandais tout à fait du même genre que ce conte norvégien, et
- dont l'introduction est altérée aussi, mais d'une autre manière.
- Voici cette introduction: Un roi, étant à la chasse, est attiré par
- une biche jusqu'au cœur d'une forêt. Après avoir erré de côté et
- d'autre, il arrive devant une maison dont la porte est ouverte; il
- y entre, et, trouvant une table servie et un lit tout préparé, il
- se décide, après avoir vainement attendu le propriétaire, à faire
- honneur au repas et à se coucher dans le lit. Le lendemain matin,
- quand il se remet en route, un grand chien brun, qu'il avait vu la
- veille dans la maison, court après lui en lui disant qu'il est bien
- ingrat de ne pas l'avoir remercié de son hospitalité, et le menace
- de le déchirer en mille pièces s'il ne promet de lui donner ce
- qu'il rencontrera d'abord en rentrant chez lui, etc.
-
-
- Le second groupe de contes où figure l'introduction du conte
- lorrain est celui auquel appartient le conte si connu de _la Belle
- et la Bête_, publié en 1740 par Mme de Villeneuve dans son roman
- intitulé: _les Contes marins ou la Jeune Amèricaine_, et abrégé
- plus tard par Mme Leprince de Beaumont[78]. Ici nous avons affaire
- à une branche collatérale du thème de _Psyché_. Il y a bien une
- désobéissance de la part de la jeune fille qui habite le palais du
- monstre, mais cette désobéissance n'a nullement trait à la même
- défense. On le verra par l'analyse suivante d'un conte basque de
- ce type (Webster, p. 167): Un roi, qui a trois filles, n'a d'yeux
- que pour les deux premières et les comble de présents. Un jour
- pourtant, allant à une fête, il demande à la plus jeune ce qu'elle
- désire qu'il lui rapporte. Elle demande simplement une fleur. Le
- roi achète des parures pour ses filles aînées et oublie la fleur.
- En revenant, il passe auprès d'un château entouré d'un jardin
- plein de fleurs; il en cueille quelques-unes. Aussitôt une voix
- lui crie: «Qui t'a permis de cueillir ces fleurs?» et lui dit que
- si, dans un an, il ne lui amène pas une de ses filles, il sera
- brûlé, lui et son royaume. La plus jeune princesse déclare au roi
- qu'elle ira au château. Elle s'y rend en effet; à son arrivée,
- elle entend partout de la musique, elle trouve ses repas servis à
- l'heure, sans jamais voir personne. Le lendemain matin, arrive un
- énorme serpent, qui est le maître du château. La princesse vit très
- heureuse, bien qu'elle soit toujours seule. Un jour le serpent lui
- propose d'aller passer trois jours, mais trois jours seulement,
- chez ses parents, et lui donne une bague qui deviendra couleur de
- sang s'il est en grand danger. La princesse oublie de revenir au
- bout des trois jours. Le quatrième jour, elle jette les yeux sur
- l'anneau et le voit couleur de sang. Elle retourne au plus vite au
- château et trouve le serpent étendu raide dans le jardin; elle le
- réchauffe auprès d'un grand feu et le ranime. Plus tard, le serpent
- lui demande si elle veut l'épouser; après quelques hésitations,
- elle répond oui. Quand ils vont à l'église, le serpent devient un
- beau prince. Il dit à sa femme de prendre sa peau de serpent et de
- la brûler à une certaine heure, et le charme qui le tenait enchanté
- est rompu pour toujours.--Dans un conte grec moderne (B. Schmidt,
- nº 10), il s'agit aussi d'un roi et de ses trois filles: la plus
- jeune demande à son père, qui s'embarque pour faire la guerre, de
- lui rapporter une rose. Le roi, quand il revient victorieux, oublie
- la rose; alors la mer devient pierre, et son vaisseau s'arrête;
- la demande de sa fille lui revient aussitôt à la mémoire. Ici
- encore, le monstre est un serpent, comme aussi dans un autre conte
- grec moderne, de l'île de Chypre (_Jahrbuch für romanische und
- englische Literatur_, 1870, nº 7 des contes chypriotes traduit par
- F. Liebrecht), et dans un conte italien du Mantouan (Visentini, nº
- 24).
-
- Dans ces trois derniers contes, l'objet demandé au père par sa plus
- jeune fille est une rose. Il en est de même dans un conte tyrolien
- (Zingerle, II, p. 391), où le monstre est un ours, dans un conte
- polonais de la Prusse orientale (Tœppen, p. 142), où il n'est
- pas dit quelle forme il a, et dans trois autres contes: un conte
- italien (Comparetti, nº 64), un conte sicilien (Pitrè, nº 39) et
- un conte portugais (Coelho, nº 29), qui présentent tous, ainsi du
- reste que le conte chypriote ci-dessus indiqué, une ressemblance
- assez suspecte avec le livre de Mme Leprince de Beaumont.
-
- Nous retrouvons, dans ces divers contes, le voyage de la jeune
- fille chez ses parents, et sa désobéissance aux ordres du monstre
- qui lui a dit de ne rester qu'un certain temps dans sa famille[79].
- Ce dernier élément et parfois le premier aussi ont disparu des
- autres contes, se rapportant plus ou moins au type de _la Belle
- et la Bête_, que nous avons encore à mentionner: un conte de
- l'Allemagne du Nord (Müllenhoff, nº 2), un conte de la Basse-Saxe
- (Schambach et Müller, nº 5), deux contes hanovriens (Colshorn, nºˢ
- 20 et 42), un conte de la région du Harz (Ey, p. 91), un conte du
- Tyrol italien (Schneller, nº 25), un conte toscan (Imbriani, _La
- Novellaja fiorentina_, nº 26).
-
- N'ayant pas à traiter ici du thème de _la Belle et la Bête_
- dans ce qu'il a de particulier, nous nous contenterons de ces
- brèves indications. Mais nous ferons remarquer (ceci se rapporte
- directement à l'introduction de notre conte avec sa «rose qui
- parle») que, dans le conte saxon, la jeune fille demande à son
- père une «feuille qui chante;» dans le conte du Tyrol italien,
- une «feuille qui chante et qui danse». Dans un conte du Tyrol
- allemand, forme très altérée du même thème (Zingerle, I, nº 30),
- il y a une «rose qui chante».--Ajoutons, puisque nous en sommes à
- relever ces ressemblances de détail, que ce n'est pas seulement
- dans le conte lithuanien, cité en note, que nous retrouvons le
- _loup blanc_ de notre conte; il figure également dans un conte
- allemand (Müllenhoff, nº 3), du type du nº 88 de la collection
- Grimm.--Enfin, dans l'un des deux contes hanovriens, le roi, pour
- avoir l'objet désiré par sa plus jeune fille, promet à un barbet la
- première chose qu'il rencontrera en rentrant chez lui. Ce trait,
- qui est à peu près celui du conte lorrain, s'est déjà montré à nous
- dans le conte hessois et dans le conte islandais. Il existe aussi
- dans le conte lithuanien et dans le conte saxon.
-
- Dans le conte du Tyrol italien, il ne s'agit pas simplement de
- la «première chose», mais bien, comme dans notre conte, de la
- «première personne» qu'on rencontrera[80].
-
-
- Nous arrivons maintenant au troisième groupe de contes où existe
- notre introduction. Voici, rapidement résumé, un des contes de ce
- groupe, un conte italien, recueilli à Rome (miss Busk, p. 57): Un
- riche marchand, qui a trois filles, leur demande, au moment de
- partir en voyage, ce qu'elles désirent qu'il leur rapporte. Les
- deux aînées veulent des parures; la plus jeune, un _vaso di ruta_
- (un pot de «rue», sorte de plante), et elle ajoute que, s'il ne le
- lui rapporte pas, il ne pourra pas revenir. En effet, le marchand
- s'étant rembarqué sans avoir pensé à la plante demandée par sa
- plus jeune fille, le vaisseau s'arrête et ne veut plus avancer.
- Le capitaine dit alors que, parmi les passagers, il doit y avoir
- quelqu'un qui a manqué à une promesse. Le marchand est reconduit à
- terre; il cherche partout à acheter le _vaso di ruta_; mais on lui
- dit que le roi seul possède un pot de cette plante: il y tient tant
- que, si on lui en demande une seule feuille, on sera mis à mort.
- Le marchand rassemble son courage et se présente devant le roi, à
- qui il demande pour sa fille la plante tout entière. Le roi, ému
- de sa fidélité à sa promesse, lui donne le _vaso di ruta_, et le
- charge de dire à sa fille d'en brûler une feuille tous les soirs.
- De retour à la maison, le marchand remet la plante à sa fille,
- et lui répète les paroles du roi. Quand vient le soir, la jeune
- fille brûle une des feuilles de la plante, et aussitôt elle voit
- paraître le fils du roi, qui vient s'entretenir avec elle. Un soir
- qu'elle est absente, ses sœurs, qui la détestent, mettent le feu
- à sa chambre, et la plante est brûlée avec le reste. Le prince
- arrive en toute hâte: il est grièvement brûlé et blessé par les
- éclats des vitres de la chambre. La jeune fille, étant rentrée à
- la maison et voyant la plante brûlée, s'habille en homme et se
- met à la recherche du prince. Une nuit qu'elle s'est arrêtée sous
- un arbre dans une forêt, elle entend la conversation d'un ogre et
- d'une ogresse. «Le seul moyen de guérir le prince,» dit l'ogresse,
- «c'est de prendre la graisse qui se trouve autour de nos cœurs,
- d'en faire un onguent, et d'en oindre les blessures du prince.»
- La jeune fille tue l'ogre et l'ogresse pendant leur sommeil, fait
- un onguent avec leur graisse; puis elle se présente comme médecin
- au palais du roi; elle guérit le prince, se fait reconnaître de
- lui et l'épouse.--Comparer un conte grec moderne d'Epire (Hahn,
- nº 7), un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 21), un conte
- norvégien (Asbjœrnsen, _Tales of the Fjeld_, p. 311), et aussi un
- conte danois (Grundtvig, I, p. 125), où l'introduction n'existe à
- peu près plus, ainsi qu'un conte italien du Mantouan (Visentini, nº
- 17), un conte des Abruzzes (Finamore, nº 21), un conte portugais du
- Brésil (Roméro, nº 17), etc., où elle a complètement disparu.
-
- Tout l'ensemble du conte romain se retrouve en Orient, dans un
- conte populaire indien du Bengale (miss Stokes, nº 25, p. 195):
- Un roi, qui va s'embarquer pour un lointain voyage, dit à six de
- ses filles qu'il leur rapportera ce qu'elles lui demanderont.
- Elles demandent des bijoux, des étoffes précieuses, etc. Il envoie
- ensuite un de ses serviteurs faire de sa part la même demande à sa
- plus jeune fille, qui habite dans un palais à elle. Celle-ci, qui
- est en train de réciter ses prières, dit au serviteur: «_Sabr_,»
- c'est-à-dire «attends.» Le serviteur se méprend sur sa réponse et
- vient dire au roi que la princesse désire que le roi lui rapporte
- du _sabr_. Le roi ne comprend pas ce que demande sa fille; il
- se met néanmoins en route, se disant qu'il s'informera, à tout
- hasard, de cet objet mystérieux. Arrivé au terme de son voyage,
- il achète pour ses filles aînées des bijoux et autres objets
- précieux qu'elles désirent; puis il se rembarque. Mais son vaisseau
- ne veut pas avancer (tout à fait, comme on voit, le trait si
- caractéristique de deux contes européens cités plus haut). Alors il
- s'aperçoit qu'il n'a pas rapporté ce que sa plus jeune fille lui a
- demandé. Il envoie un de ses serviteurs à terre et lui dit d'aller
- au bazar pour voir s'il pourra trouver à acheter de ce _sabr_. Le
- serviteur s'informe, et on lui dit: «Nous ne connaissons pas cela,
- mais le fils de notre roi s'appelle Sabr; allez lui parler.»[81] Le
- serviteur se rend au palais, se présente devant le prince et lui
- raconte toute l'histoire. Le prince lui donne une petite boîte qui
- ne devra être remise qu'à la jeune princesse. Dès que le serviteur
- arrive à bord, le vaisseau se remet en marche de lui-même. De
- retour dans son palais, le roi envoie la boîte à sa plus jeune
- fille. Elle l'ouvre et y trouve un petit éventail; elle déploie
- l'éventail, et le prince Sabr paraît devant elle. Il vient ainsi
- toutes les fois qu'elle tourne l'éventail d'une certaine façon,
- et il disparaît quand elle le tourne dans le sens contraire[82].
- Bientôt les deux jeunes gens conviennent de se marier, et la
- princesse invite aux noces son père et ses six sœurs. Le jour
- du mariage, les sœurs de la princesse, jalouses de son bonheur,
- disent à celle-ci qu'elles feront elles-mêmes son lit, et elles y
- répandent du verre pilé. Le prince Sabr s'y blesse grièvement et
- demande à la princesse de retourner l'éventail, de façon qu'il se
- retrouve dans son palais. La princesse ne se doute pas de la cause
- de la maladie. Les jours suivants, elle a beau agiter l'éventail;
- le prince ne reparaît pas. Alors elle se déguise en _yoghi_
- (religieux mendiant) et se met à la recherche du prince. Une nuit
- qu'elle s'est étendue sous un arbre pour dormir, elle entend deux
- oiseaux qui parlent du prince Sabr et qui disent de quelle manière
- on peut le guérir. La princesse, toujours déguisée, arrive chez
- le prince, qu'elle guérit sans être reconnue. Comme récompense,
- elle demande au roi, père du prince, le mouchoir et l'anneau de
- celui-ci; puis elle retourne dans son pays, elle prend l'éventail,
- l'agite, et le prince paraît. Elle lui montre le mouchoir et
- l'anneau, et il voit ainsi, à sa grande surprise, que c'est elle
- qui était le yoghi[83].
-
- Il est inutile d'insister sur l'identité de ce conte indien et du
- conte romain. Si nous l'avons donné en entier, bien qu'il ne se
- rattache que par l'introduction à notre _Loup blanc_, c'est qu'au
- fond il n'est pas sans rapports avec la fable de _Psyché_, que
- nous étudierons tout à l'heure. Epoux mystérieux qui disparaît, et
- cela par la faute des sœurs de la jeune femme; voyage de celle-ci
- à la recherche de son mari, jusqu'à ce qu'elle parvienne à le
- reconquérir, ce sont bien là des traits de la fable de _Psyché_.
- Du reste, dans certains contes, il s'est opéré un mélange entre
- le thème proprement dit de _Psyché_ et celui-ci. (Voir un conte
- italien de la Basilicate, nº 33 de la collection Comparetti.)
-
-
- Aux trois groupes de contes que nous venons d'examiner et dans
- lesquels se retrouve l'introduction du conte lorrain, il convient
- d'ajouter un quatrième groupe, appartenant également à la famille
- de _Psyché_: là, l'introduction n'est plus celle du _Loup blanc_,
- bien qu'elle ne soit pas sans analogie. Ainsi, dans un conte
- sicilien (Pitrè, _Nuovo Saggio_, nº 5), la plus jeune des trois
- filles d'un pauvre homme est allée dans les champs avec son père
- arracher des raiforts sauvages. Voyant un beau pied de cette
- plante, ils tirent; mais, quand le raifort est arraché, il se
- trouve à la place un grand trou, et une voix se fait entendre pour
- se plaindre qu'on ait enlevé la porte de sa maison. Le pauvre homme
- parle de sa misère; alors la voix dit de lui laisser sa fille et
- qu'il aura une bonne somme d'argent. Le père finit par y consentir,
- et la jeune fille est installée dans un beau palais. La suite a
- beaucoup de ressemblance avec la fable de _Psyché_. Comparer un
- autre conte sicilien (nº 18 de la grande collection de M. Pitrè),
- un conte italien de Rome (miss Busk, p. 99), un autre conte italien
- (Stan. Prato, p. 43-44), un conte catalan (Maspons, p. 32),
- etc.--Au XVIIe siècle, Basile insérait un conte de ce genre dans
- son _Pentamerone_ (nº 44).
-
- On voit que cette plante arrachée amène les mêmes conséquences que
- la rose cueillie dans le _Loup blanc_ et autres contes.
-
-
- Il existe encore d'autres contes populaires ressemblant à la fable
- de _Psyché_; mais nous n'avons voulu parler ici que de ceux dont
- l'introduction peut être rapprochée de celle du conte lorrain. Nous
- aurons l'occasion d'en citer quelques autres dans les remarques de
- notre nº 65, _Firosette_.
-
- * * * * *
-
- Nous avons sommairement indiqué, au commencement de ces remarques,
- en quoi une partie de notre conte se rapproche de la fable de
- _Psyché_. Il importe maintenant d'examiner cette fable aussi
- brièvement que possible, mais avec soin. Une question, en effet,
- se pose: le conte lorrain et tous les autres contes du même genre
- dérivent-ils du récit latin d'Apulée? Et ce récit lui-même, est-ce
- dans la mythologie gréco-romaine qu'il faut en chercher l'origine?
-
- La plupart de ceux qui se sont occupés de la fable de _Psyché_
- nous paraissent avoir fait fausse route ou s'être arrêtés à moitié
- chemin. Les uns voient dans le récit latin un mythe dont ils
- prétendent donner l'explication; les autres qui, avec raison, y
- reconnaissent un simple conte bleu, ne sont pas assez familiers
- avec la littérature populaire pour se douter même de l'origine de
- ce conte. L'existence, dans les monuments figurés grecs et romains,
- de représentations de ce qu'on a appelé le «mythe de Psyché,» vient
- encore compliquer la question.
-
- Il nous semble qu'un exposé suffisamment net des termes dans
- lesquels se pose le problème que nous avons à résoudre écartera la
- plus grande partie des difficultés.
-
-
- Et d'abord, existe-t-il réellement un «mythe de Psyché»? Ce qui
- est vrai, c'est qu'un grand nombre de monuments figurés grecs
- et romains,--statues, bas-reliefs, pierres gravées,--présentent
- diverses _allégories_, dans lesquelles Eros et Psyché, en d'autres
- termes l'Amour et l'Ame, cette dernière sous la forme d'une jeune
- fille à ailes de papillon (ψυχή signifiant à la fois _âme_ et
- _papillon_) jouent différents rôles. Psyché torturée par Eros, Eros
- et Psyché se tenant embrassés, tels sont les sujets qui ont le plus
- fréquemment tenté le talent des artistes. Les monuments en question
- se répartissent, quant à leur date, sur un espace de temps qui va
- de la période macédonienne à la basse époque romaine. Or, aucun
- de ceux qui sont antérieurs au siècle des Antonins, c'est-à-dire
- au livre d'Apulée, n'offre le moindre rapport avec la fable de
- _Psyché_, telle qu'elle est racontée dans ce livre. C'est seulement
- sur quelques pierres gravées, postérieures à cette époque, qu'on
- a reconnu deux des épisodes de ce récit (Psyché aidée par les
- fourmis à trier diverses graines confondues en un même monceau,
- et Psyché recevant d'un aigle une amphore, sans doute remplie de
- l'eau du Styx), et, selon toute probabilité, ces sujets ont dû être
- empruntés directement au récit d'Apulée[84].
-
- Il est donc impossible de tirer de l'examen des monuments figurés
- la preuve de l'existence d'un «mythe de Psyché» ayant quelque
- relation avec la fable rédigée par le rhéteur africain. La
- littérature antique, en dehors d'Apulée, n'a pas non plus trace
- d'un semblable «mythe». Il nous reste à examiner en lui-même le
- récit d'Apulée et à rechercher si la fable de _Psyché_, telle qu'il
- la raconte, a un caractère mythique.
-
- Commençons par résumer, dans ses traits principaux, le récit
- d'Apulée (_Métamorph._, lib. IV-VI): Un roi et une reine ont trois
- filles, dont la plus jeune, nommée Psyché, est une merveille de
- beauté. Les deux aînées épousent des princes. Un oracle oblige le
- roi à donner Psyché pour femme à un monstre inconnu, à une sorte
- de serpent, qui viendra la prendre sur une haute montagne où la
- jeune fille devra être exposée. Psyché, conduite sur la montagne,
- est transportée par Zéphire dans un palais enchanté et devient la
- femme du maître invisible de ce palais; son époux ne la visite
- que la nuit. Elle vit heureuse, mais elle désirerait revoir ses
- sœurs. L'époux mystérieux lui permet à regret de satisfaire son
- désir et lui recommande surtout de ne rien dire de ce qui le
- touche: autrement elle se perdra et lui causera à lui-même une
- amère douleur. Psyché se fait amener ses sœurs par Zéphire. Pressée
- de questions, elle finit par avouer que jamais elle n'a vu son
- mari. Ses sœurs, jalouses de son bonheur, lui disent que cet époux
- est sans doute le serpent dont parlait l'oracle et qui doit la
- dévorer; elles l'engagent à le tuer. Psyché, la nuit venue, s'arme
- d'un poignard et approche une lampe de son époux endormi: elle
- reconnaît Cupidon; mais une goutte d'huile brûlante est tombée sur
- l'épaule du dieu, qui se réveille et s'enfuit pour ne plus revenir.
- La malheureuse Psyché, après avoir erré de côté et d'autre à la
- recherche de son mari, se décide à aller trouver Vénus. La déesse,
- furieuse de ce qu'elle a épousé son fils, lui impose plusieurs
- tâches. Psyché doit d'abord trier en un jour un grand amas de
- toutes sortes de graines mêlées ensemble; une fourmi prend pitié
- d'elle et appelle à son secours toutes les fourmis du voisinage.
- Vénus exige ensuite que Psyché lui apporte un flocon de la toison
- d'or de béliers terribles; Psyché désespérée est au moment de se
- précipiter dans un fleuve, quand un roseau lui enseigne le moyen
- de recueillir sans danger de ces flocons d'or. Puis Vénus ordonne
- à la jeune femme de lui procurer une fiole de l'eau du Styx, qui
- est gardée par des dragons; l'aigle de Jupiter, ami de Cupidon, va
- chercher de cette eau pour Psyché. Enfin Vénus donne à Psyché une
- boîte et lui dit d'aller aux enfers demander à Proserpine de lui
- envoyer dans cette boîte un peu de sa beauté. Cette fois, Psyché
- croit son dernier jour arrivé. Elle se dirige vers une haute tour
- pour se précipiter du faîte de cette tour; mais la tour, prenant
- une voix, lui apprend ce qu'elle doit faire pour mener à bonne fin
- cette redoutable entreprise. Psyché remonte des enfers avec la
- boîte; mais, cédant à une téméraire curiosité, elle l'ouvre, et
- aussitôt un sommeil léthargique s'empare d'elle. Cupidon accourt et
- la réveille. Désormais rien ne s'oppose plus à la réunion des deux
- époux.
-
- Quiconque a un peu l'habitude des contes populaires saluera dans
- chacun des épisodes de ce récit des traits de connaissance. Ce
- prétendu «mythe» ne tient en réalité que par le nom des personnages
- à la mythologie grecque ou romaine. C'est tout simplement un conte
- populaire, frère de plusieurs contes qui vivent encore aujourd'hui,
- _anilis fabula_, «conte de bonne femme», comme Apulée le dit
- lui-même. Et la forme primitive de ce conte,--altérée sur divers
- points dans le récit latin,--nous pouvons assez facilement la
- reconstituer.
-
- Pour y arriver, nous prendrons d'abord un conte populaire recueilli
- dans l'Inde, de la bouche d'une blanchisseuse de Bénarès, et publié
- en 1833 dans l'_Asiatic Journal_ (Nouv. série, vol. II)[85]: La
- fille d'un pauvre bûcheron, nommée Tulisa, étant un jour occupée
- à ramasser du bois mort auprès d'un puits en ruines, au milieu
- d'une forêt, entend tout à coup une voix qui paraît sortir du puits
- et lui dit: «Veux-tu être ma femme?» Elle s'en fuit effrayée. La
- même aventure lui arrive encore une fois, et alors elle en parle
- à ses parents, qui l'engagent à retourner au puits et, si la voix
- lui fait la même question, à lui répondre: «Adressez-vous à mon
- père.» Tulisa obéit, et la voix lui dit: «Envoie-moi ton père.» Le
- bonhomme vient, et, la voix lui ayant promis de le rendre riche,
- il donne son consentement. Tulisa est mariée à son prétendant
- invisible, et transportée dans un magnifique palais, où elle vit
- heureuse; mais elle ne voit son mari que la nuit, et celui-ci
- lui défend de recevoir aucune personne étrangère. Pendant un
- temps, tout va bien; mais, un jour, une vieille se présente sous
- les fenêtres de Tulisa, qui a l'imprudence de l'introduire dans
- le palais au moyen d'un drap de lit suspendu à une tourelle. La
- vieille gagne par ses paroles flatteuses la confiance de la jeune
- femme et finit par la décider à demander à son mari comment il se
- nomme. En vain l'époux mystérieux représente à Tulisa que, s'il
- lui donne satisfaction, ce sera pour elle la ruine; elle insiste.
- Alors il la conduit sur le bord d'une rivière, il entre dans
- l'eau, et, s'y enfonçant de plus en plus, il lui demande par trois
- fois si elle persiste dans sa funeste curiosité. Tulisa se montre
- toujours aussi obstinée. Alors il lui dit: «Mon nom est Basnak
- Dau!» Au même instant il disparaît dans l'eau, et à sa place se
- montre la tête d'un serpent. Tulisa, redevenue la pauvre fille du
- bûcheron, cherche en vain le palais où elle a passé de si heureux
- jours, et elle est obligée de retourner chez ses parents, redevenus
- misérables eux aussi[86].--Pendant le temps de sa prospérité, la
- jeune femme a sauvé la vie à un écureuil. Un jour le petit animal
- s'approche de la cabane de Tulisa et lui fait signe de le suivre
- dans la forêt; là elle a l'occasion d'entendre une conversation
- entre plusieurs écureuils. Elle apprend que son mari, Basnak Dau,
- est le roi des serpents; la reine sa mère, mécontente d'avoir perdu
- le pouvoir depuis l'avènement de son fils, a découvert que ce
- pouvoir lui reviendrait si Basnak Dau révélait son nom à une fille
- de la terre. C'est elle qui a envoyé à Tulisa la vieille qui a
- donné à celle-ci de si pernicieux conseils. Un des écureuils ajoute
- qu'il y a pour Tulisa un moyen de rentrer en possession de son
- bonheur. Il faut d'abord qu'elle cherche un œuf de l'oiseau Huma et
- qu'elle le couve dans son sein. Dès qu'elle aura trouvé cet œuf,
- elle devra se rendre auprès de la reine des serpents et lui offrir
- ses services: la reine lui imposera des épreuves très difficiles,
- et, si Tulisa n'en vient point à bout, elle sera dévorée par des
- serpents. Il est à désirer pour Tulisa, disent les écureuils,
- qu'elle parvienne à couver l'œuf du Huma; car l'oiseau qui en
- sortira rompra le charme.--Tulisa, grâce aux écureuils, qui lui
- servent de guides, trouve un œuf de Huma et arrive au palais de la
- reine des serpents. Celle-ci, avant de la prendre à son service,
- lui impose une première épreuve: Tulisa doit recueillir dans un
- vase de cristal le parfum de mille fleurs. Un essaim d'innombrables
- abeilles lui apporte ces mille parfums (sur le chemin du palais
- de la reine des serpents, Tulisa avait rencontré une abeille;
- mais il n'est pas dit,--évidemment par suite d'une altération du
- récit,--qu'elle lui eût rendu service). Le lendemain la reine remet
- à Tulisa une jarre remplie de graines et lui ordonne d'en tirer la
- plus belle parure que jamais princesse ait portée. Les écureuils
- apportent à Tulisa de magnifiques pierreries, et la jeune femme en
- fait une couronne qu'elle dépose aux pieds de la reine. Cependant
- l'œuf se trouve couvé, et il en sort un Huma qui vole droit à un
- serpent vert enroulé autour du cou de la reine et crève les yeux
- de ce serpent. Aussitôt le charme est rompu; Basnak Dau remonte
- sur son trône et célèbre solennellement ses noces avec Tulisa,
- maintenant digne de lui.
-
- On ne saurait le nier: ce conte, actuellement encore vivant dans
- l'Inde, offre beaucoup de ressemblance avec la fable de _Psyché_.
- Sans doute il n'est pas identique: le conseil fatal donné à la
- jeune femme porte sur un tout autre objet, et la question que
- Tulisa pose à son mari rattache sur un point ce conte à la légende
- de _Lohengrin_ plus étroitement qu'à _Psyché_. Mais il n'en est pas
- moins vrai que, si l'on considère tout l'ensemble, la ressemblance
- entre le récit latin et le conte indien est frappante. En attendant
- qu'on ait découvert dans l'Inde le pendant exact de _Psyché_,--ce
- qui, nous en sommes persuadé, arrivera quelque jour,--on trouvera
- dans _Tulisa et le Roi des serpents_ l'explication de deux traits
- altérés dans le récit latin et, en même temps, l'indication de leur
- forme primitive.
-
- Ce monstre de la race des serpents, _vipereum malum_, auquel le
- père de Psyché est obligé de livrer sa fille, Apulée en a fait
- un monstre métaphorique, l'Amour, le cruel Amour, qui porte ses
- ravages dans la terre entière. Le conte indien, lui, le représente
- comme le _roi des serpents_. Nous nous rapprochons de la forme
- primitive; mais ce n'en est encore qu'un affaiblissement: le conte
- indien ne montre pas, du moins expressément, le «roi des serpents»
- comme revêtu d'une enveloppe de serpent qu'il dépouille chaque
- nuit. Voilà la forme primitive, et certains contes européens, se
- rattachant au thème de _Psyché_, l'ont conservée plus ou moins
- distinctement. Ainsi, dans un conte toscan (Gubernatis, _Novelline
- di Santo Stefano_, nº 14), un gros serpent demande à un bûcheron de
- lui donner une de ses trois filles en mariage; si elles refusent,
- le bûcheron le paiera de sa tête. La plus jeune des filles du
- pauvre homme se déclare prête à épouser le serpent, et celui-ci
- l'emporte dans un magnifique palais, où il devient un beau jeune
- homme, appelé _sor Fiorante_; mais malheur à la jeune femme si elle
- dit à personne comment il se nomme! Dans une visite qu'elle fait
- à ses sœurs, elle se laisse aller à révéler ce nom mystérieux, et
- son mari disparaît, ainsi que le palais. (La dernière partie de
- ce conte correspond à celle du nº 88 de la collection Grimm, cité
- dans le premier groupe des contes étudiés ci-dessus.)--Nous avons
- ici le serpent qui se transforme en homme, mais nous ne le voyons
- pas se dépouiller de son enveloppe. Un autre conte italien, de
- Livourne, du même type pour la plus grande partie (Stan. Prato, nº
- 4), présente ce dernier trait, qui se retrouve, comme on devait s'y
- attendre, dans des contes indiens.
-
- Nous citerons d'abord, parmi ces contes indiens, un conte du
- _Pantchatantra_ (p. 144 de la traduction allemande de M. Benfey):
- La femme d'un brahmane n'a point d'enfants. A la suite d'un
- sacrifice offert par son mari, elle devient enceinte et met au
- monde un serpent. Au bout d'un certain temps, le brahmane va
- demander pour son fils la main de la fille d'un autre brahmane[87].
- Le mariage a lieu. La nuit venue, le serpent se dépouille de sa
- peau, et la jeune fille voit devant elle un beau jeune homme. Le
- matin, le brahmane entre dans la chambre, s'empare de la peau du
- serpent et la jette au feu. Le charme est ainsi rompu. (Comparer la
- fin du conte basque analysé plus haut, parmi les contes du second
- groupe.)--Un autre conte indien (miss Stokes, nº 10), actuellement
- encore vivant dans la bouche du peuple, et que nous avons résumé
- dans les remarques de notre nº 12, _le Prince et son Cheval_ (I, p.
- 150), contient ce même élément: Une des femmes d'un roi a mis au
- monde un fils qui a la forme d'un singe. Devenu grand, le prétendu
- singe quitte de temps en temps sa peau, et fait, sans être reconnu,
- toute sorte d'exploits. Enfin une princesse découvre que c'est
- lui qui a été vainqueur dans plusieurs épreuves imposées à ceux
- qui aspirent à sa main, et elle déclare qu'elle veut épouser le
- singe. Elle l'épouse en effet. Toutes les nuits, le jeune homme
- se dépouille de sa peau de singe; mais il défend à sa femme d'en
- rien dire à personne. Un jour qu'il s'est rendu à une fête après
- avoir ôté sa peau de singe et l'avoir mise sous son oreiller, la
- princesse appelle sa belle-mère et lui dit que son mari n'est pas
- un singe, mais un beau jeune homme, et elle lui montre la peau.
- Puis, d'accord avec sa belle-mère, elle brûle cette peau, afin que
- le prince reste toujours sous sa forme humaine. Aussitôt le prince
- sent quelque chose qui l'avertit de ce qui s'est passé. Il accourt
- et reproche à sa femme d'avoir brûlé sa peau de singe; mais, le
- lendemain matin, sa colère s'est apaisée, et l'on fait de grandes
- réjouissances.
-
- Les deux contes indiens que nous venons d'analyser ne se rattachent
- que par un trait à la fable de _Psyché_. En voici un troisième,
- toujours du même genre, mais dont l'introduction est au fond celle
- de _Psyché_ (nous voulons parler du passage où le roi est obligé
- par un oracle de donner sa fille en mariage à un monstre); ce conte
- indien fait partie d'un livre sanscrit, la _Sinhâsana-dvâtrinçikâ_
- (_les Trente-deux récits du trône_), qui a été étudié par M. Albert
- Weber dans les _Indische Studien_ (t. XV, 1878, p. 252 seq.): Le
- roi Premasena a une fille d'une grande beauté, nommée Madanarekha,
- et deux fils plus jeunes, Devaçarman et Hariçarman. Un jour que
- l'aîné est sur le bord du fleuve, il entend une voix qui dit: «Si
- le roi Premasena ne me donne pas sa fille, mal lui en adviendra, à
- lui et à sa ville.» Le jeune homme va raconter au roi ce qu'il a
- entendu; on ne le croit pas. Mais, quand ensuite le second fils du
- roi et le roi lui-même ont entendu la voix mystérieuse, Premasena,
- après avoir pris l'avis de ses conseillers, se rend auprès du
- fleuve et dit: «Es-tu un dieu, un génie ou un homme?--J'étais,»
- répond la voix, «le gardien de la porte du dieu Indra; mais, en
- punition de mes fautes, j'ai été condamné à naître dans cette
- ville, chez un potier, sous la forme d'un âne. Donne-moi ta
- fille; sinon, malheur à toi et à ta ville!» Le roi, effrayé,
- promet de donner sa fille, mais il ajoute: «Si tu as une vertu
- divine, entoure la ville d'un mur de cuivre, et bâtis-moi un palais
- présentant les trente-deux signes de la perfection.» Dans la nuit
- tout est construit. La princesse se résigne courageusement à son
- destin et elle est donnée en mariage à l'âne. Celui-ci, quand il
- est seul avec elle, se dépouille de sa peau d'âne et se montre sous
- son apparence céleste. La princesse vit très heureuse avec lui. Un
- jour, quelques années après, la mère de la jeune femme vient lui
- faire une visite et elle voit son gendre le _gandharva_ (sorte de
- génie) sous sa forme véritable. Elle trouve l'occasion de se saisir
- de la peau d'âne et la jette au feu. Quand le _gandharva_ voit que
- la peau ne se retrouve plus, il dit à sa femme: «Ma bien-aimée,
- maintenant, je retourne au ciel; la malédiction qui me frappait a
- pris fin.» Et il disparaît pour toujours.
-
- Cette disparition du _gandharva_ fait tout naturellement penser à
- la disparition de l'époux mystérieux de Psyché. Aussi ne sera-t-on
- pas surpris de voir, dans un conte serbe (Vouk, nº 10) voisin de ce
- conte indien, toute une dernière partie où la jeune femme, après
- que sa belle-mère a brûlé la peau du serpent (ici nous retrouvons
- le serpent), se met, comme Psyché, à la recherche de son mari, et
- où il lui arrive les mêmes aventures qu'à l'héroïne du nº 88 de
- la collection Grimm. (Comparer le conte lithuanien nº 23 de la
- collection Leskien, cité plus haut.)[88]
-
- Nous citerons encore un autre conte indien, publié en 1833 dans
- l'_Asiatic Journal_ et résumé par M. Ralston dans son travail
- indiqué ci-dessus. Ici les rôles sont renversés: l'être céleste
- qui a l'apparence d'un animal est l'épouse, et non point l'époux.
- Invitée à une fête chez le roi son beau-père, la princesse-singe se
- dépouille pour la première fois de la peau qui la recouvre. Pendant
- qu'elle est chez le roi, le prince son mari jette la peau dans le
- feu. Aussitôt la princesse s'écrie: «Je brûle!» et elle disparaît,
- ainsi que son palais[89]. Le prince se met à la recherche de sa
- bien-aimée, et la retrouve enfin dans le royaume céleste.
-
- Nous n'insisterons pas davantage sur ces rapprochements. Aussi bien
- nous semble-t-il que voilà reconstituée sur un point important la
- forme primitive de _Psyché_. Le monstre auquel le roi est obligé
- de donner sa fille en mariage est un serpent, mais un serpent qui,
- sous son enveloppe d'écailles, cache un beau jeune homme; et cette
- forme primitive est tout indienne. Cette origine ressort de tout ce
- que nous venons de dire, mais on s'en convaincra davantage encore
- en lisant les pages que M. Benfey a consacrées à un sujet analogue
- dans son introduction au _Pantchatantra_ (§ 92). L'altération du
- thème primitif sur ce point se comprend, du reste, parfaitement. Du
- moment qu'on introduisait dans l'_anilis fabula_, dans le conte de
- bonne femme, Vénus et Cupidon avec tout un cortège mythologique,
- on était bien obligé de modifier, en cet endroit surtout, le récit
- original.
-
-
- Pour un second passage de la fable de _Psyché_, le conte indien
- de _Tulisa et le Roi des serpents_ nous indique encore la forme
- primitive. Ce passage, où des animaux exécutent pour Psyché les
- tâches les plus difficiles, se rattache à un thème bien connu,
- indien lui aussi, le thème des _Animaux reconnaissants_. Dans
- le récit latin, un élément important a disparu: le service que
- l'héroïne a rendu aux animaux; aussi l'intervention de la fourmi
- qui vient secourir Psyché paraît-elle peu motivée. Un de nos contes
- lorrains, _Firosette_, que nous publions plus loin (nº 65), nous
- permettra d'étudier ce passage, ainsi que toute la dernière partie
- de _Psyché_ (Psyché et les épreuves imposées par Vénus). Nous nous
- permettrons donc de renvoyer aux remarques de ce nº 65.
-
-
- Nous ne ferons plus qu'une observation. Toute idée de curiosité
- imprudente de la part de l'héroïne a disparu de la fable de
- _Psyché_; c'est encore là une altération. Dans presque tous les
- contes analogues, il y a soit curiosité, soit indiscrétion,
- provoquée souvent par les ennemis de la jeune femme. Un conte
- norvégien, cité plus haut dans le premier groupe, indique bien
- quelle a dû être, sur ce point, dans _Psyché_, la forme primitive.
- Dans ce conte norvégien, l'héroïne s'approche, une lumière à la
- main, de son époux endormi, comme Psyché, et une goutte brûlante
- tombe aussi sur lui et le réveille; mais,--et ceci est bien plus
- naturel que le passage correspondant d'Apulée,--ce qui a poussé la
- jeune femme à cette imprudence, c'est le désir de voir quels sont
- les traits de son mari[90].
-
-
- La conclusion de cette étude sur _Psyché_,--dans laquelle,
- pour ne pas être démesurément long, nous avons élagué bien des
- détails,--c'est que ni le conte lorrain ni les autres contes
- européens de la même famille ne dérivent de la fable de _Psyché_,
- laquelle présente le thème primitif sous une forme moins bien
- conservée que la plupart de ces contes. La source d'où dérivent et
- _Psyché_ et les contes modernes analogues doit être cherchée dans
- l'Inde.
-
- * * * * *
-
- Un conte portugais du type de la _Belle et la Bête_
- (Consiglieri-Pedroso, nº 10) est, à notre connaissance, le seul
- des contes de ce genre qui, comme le nôtre, se termine d'une façon
- tragique par la mort du personnage enchanté.
-
- Dans une autre forme de ce dénouement, également de Montiers, la
- jeune fille meurt, elle aussi, «en tenant la patte du loup».
-
-
-NOTES:
-
-[78] M. Ralston a étudié ce groupe de contes dans la revue le
-_Nineteenth Century_ (livraison de décembre 1878).
-
-[79] Dans un conte lithuanien (Leskien, nº 23), le loup blanc,--ici
-comme dans le conte lorrain, le monstre est un loup blanc, qui, la
-nuit, dépouille la peau de bête et devient un beau prince,--amène la
-princesse sa femme aux noces de la sœur aînée de celle-ci, et vient
-ensuite la reprendre. Il l'amène également au mariage de la cadette;
-mais, cette fois, pendant qu'il dort, la reine, mère de la princesse,
-brûle la peau de loup, et aussitôt il disparaît. Sa femme se met à sa
-recherche, et le récit se rapproche du nº 88 de la collection Grimm, où
-se trouve aussi, mais avec des traits tout particuliers, le voyage de
-l'héroïne aux noces de ses sœurs.
-
-[80] Il y a peut-être dans cette promesse un souvenir d'une vieille
-superstition païenne. Ainsi, nous voyons dans la Bible Jephté, qui, on
-le sait, avait passé sa jeunesse parmi des voleurs et des gens sans
-aveu, plus païens sans doute que fidèles Israélites, faire au vrai Dieu
-un vœu de ce genre, tel qu'un Moabite en eût fait à son dieu Chamos.
-Un écrivain du moyen âge, Hugues de Saint-Victor, a très bien exprimé
-cette idée: «Ritum gentilium secutus, dit-il, humanum sanguinem vovit,
-sicut postea legimus regem Moab filium suum immolasse super murum.»
-(_Adnot. in Jud._, dans la Patrologie de Migne, t. CLXXV, col. 92.)
-
-[81] Dans le conte épirote, la ressemblance avec le conte indien est
-encore plus grande, sur ce point, que dans le conte romain: Quand le
-marchand s'embarque pour l'Inde, ses deux filles aînées lui demandent
-de leur rapporter des étoffes de ce pays; la troisième demande «la
-baguette d'or». Le marchand apprend, dans le pays où il est allé, que
-«la Baguette d'or» est le nom du fils du roi.
-
-[82] Dans le conte norvégien, le «chevalier vert», qui tient la place
-du prince Sabr, a donné au roi, pour le remettre à sa fille, un petit
-livre qu'elle ne devra ouvrir qu'étant seule. Quand la princesse
-l'ouvre, le chevalier paraît devant elle; il disparaît quand elle le
-ferme.
-
-[83] M. Lal Behari Day a recueilli, également dans le Bengale, une
-variante de ce conte (nº 8), qui ne présente guère que la différence
-suivante: La plus jeune fille du marchand, qui s'est mise à la
-recherche de son mari, le prince Sobur,--_Sobur_ et _Sabr_ sont, au
-fond, le même nom,--n'entend pas tout de suite, comme dans l'autre
-conte indien, la conversation des deux oiseaux. Elle a d'abord
-l'occasion de tuer un énorme serpent au moment où il allait dévorer les
-petits de ces oiseaux, qui sont des oiseaux géants, et le père, par
-reconnaissance, la transporte dans le pays du prince. (On peut ajouter
-cet épisode aux passages analogues de contes orientaux cités dans les
-remarques de notre nº 52, la _Canne de cinq cents livres_, II, p. 141
-et pp. 143-144.)
-
-[84] Voir l'intéressant écrit de M. Maxime Collignon, _Essai sur les
-monuments grecs et romains relatifs au mythe de Psyché_ (Paris, 1877).
-
-[85] Hermann Brockhaus en a donné une traduction allemande à la fin de
-ses deux volumes de traduction de Somadeva (Leipzig, 1843).
-
-[86] Dans un conte sicilien (Pitrè, _Nuovo Saggio_, nº 5), dont nous
-avons parlé plus haut et sur lequel nous reviendrons à propos de notre
-nº 65, _Firosette_, l'héroïne, obéissant à de perfides conseils, commet
-aussi la faute de demander avec instance à son époux mystérieux comment
-il se nomme. A peine le nom est-il prononcé, qu'elle se trouve seule,
-au milieu d'une campagne déserte.
-
-[87] Ce commencement est à peu près celui du conte italien de Livourne,
-lequel, comme nous l'avons dit, se rattache à l'une des branches du
-thème de _Psyché_: Une reine, qui n'a point d'enfants, se recommande à
-Dieu et aux saints, mais inutilement. A la fin elle devient enceinte et
-accouche d'un serpent. Quand le serpent a dix-huit ans, il dit à son
-père qu'il veut se marier.
-
-[88] Un autre conte serbe (Vouk, nº 9), qui n'a pas cette
-dernière partie, se rapproche beaucoup du conte indien de la
-_Sinhâsana-dvâtrinçikâ_. Dans ce conte serbe, le serpent est le fils
-d'une pauvre femme. Il l'envoie un jour demander à l'empereur de lui
-donner sa fille en mariage. «Je la lui donnerai,» dit l'empereur, «s'il
-bâtit un pont de perles et de pierres précieuses qui aille de sa maison
-à mon palais.» En un instant la chose est faite. Cela rappelle, comme
-on voit, la demande du roi Premasena.
-
-[89] Dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 14), c'est aussi
-pendant que la jeune femme est à une fête, après avoir dépouillé sa
-peau de chèvre, que le prince son mari jette cette peau dans un four
-ardent.
-
-[90] Dans un conte italien de Rome, assez altéré (miss Busk, p. 99),
-qui a l'introduction du quatrième des groupes indiqués ci-dessus, nous
-retrouvons le poignard du récit latin avec la goutte de cire brûlante.
-L'héroïne habite le palais d'un «roi noir», et ses sœurs l'ont engagée
-à le tuer, lui disant qu'il ne peut être qu'un méchant magicien.
-
-
-
-
-LXIV
-
-SAINT ETIENNE
-
-
-Au moment où saint Etienne vint au monde, un beau monsieur s'arrêta
-devant la maison et demanda si on voulait le recevoir. On lui répondit
-que ce n'était pas possible, parce que la femme venait d'accoucher.
-Alors il voulut voir l'enfant, et on finit par le laisser entrer. Il
-s'approcha du petit garçon, et, l'ayant bien regardé, il dit à la mère
-qu'il le trouvait beau à ravir et qu'il serait bien aise de l'acheter.
-D'abord la mère ne voulut rien entendre; mais comme il offrait une
-grosse somme, elle se laissa gagner et consentit au marché. Le beau
-monsieur devait prendre l'enfant dans six ou sept ans, quand il serait
-fort; en attendant, il viendrait le voir de temps en temps.
-
-Le petit garçon grandit, et on l'envoya à l'école. Mais la mère était
-toujours triste: un jour, après la visite du beau monsieur, l'idée lui
-était venue que c'était peut-être au diable qu'elle avait vendu son
-enfant. Le petit garçon lui dit: «Qu'avez-vous donc, ma mère, à pleurer
-toujours ainsi?--Hélas!» répondit-elle, «j'ai fait une chose que je ne
-devais pas faire: je t'ai vendu au diable à ta naissance.--N'est-ce que
-cela?» dit l'enfant. «Je ne crains pas le diable. Donnez-moi une peau
-de mouton que vous ferez bénir et que vous remplirez d'eau bénite. Je
-saurai me tirer d'affaire.»
-
-La mère fit ce qu'il demandait, et bientôt après le beau monsieur
-arriva pour emmener l'enfant. Ils partirent ensemble. Le petit garçon
-s'était muni de sa peau de mouton. L'autre n'y avait pas pris garde;
-il lui racontait des histoires pour l'amuser pendant le chemin. Ils
-s'enfoncèrent dans un grand bois et arrivèrent enfin devant une
-maison, au fond de la forêt. Alors le beau monsieur se changea en
-diable, ouvrit la porte et poussa l'enfant dans la maison; elle était
-remplie de démons. Le petit garçon, sans s'effrayer, se mit à secouer
-sa peau de mouton et fit pleuvoir l'eau bénite sur les diables, qui
-s'enfuirent au plus vite. Après s'être ainsi débarrassé d'eux, il s'en
-retourna tranquillement chez sa mère.
-
-Quelque temps après, étant allé à confesse, il raconta au curé son
-aventure. Le jour de Noël, le bon Dieu lui dit:
-
- «C'est aujourd'hui ma fête, Etienne,
- Et demain ce sera la tienne.»
-
-Et voilà pourquoi la Saint-Etienne tombe le lendemain de Noël.
-
-
-REMARQUES
-
- Dans une variante, également de Montiers-sur-Saulx, un pauvre
- homme, dont la femme vient d'accoucher, se rend à un village
- voisin, dans l'espoir de trouver un parrain riche. Le démon, qui
- devine l'avenir, se trouve sur son passage, habillé en grand
- seigneur. Il accepte d'être parrain et donne à l'homme un sac plein
- d'or. Ensuite il l'oblige à signer de son sang un écrit par lequel
- l'homme promet de lui donner son fils dans vingt ans. Le démon
- comptant le jour comme la nuit, c'est au bout de dix ans qu'il
- arrive pour prendre l'enfant. Il est mis en fuite grâce à une image
- représentant la croix et à des aspersions d'eau bénite.
-
- * * * * *
-
- Comparer l'introduction de notre nº 75, _la Baguette merveilleuse_,
- et les remarques.
-
- * * * * *
-
- Les principaux traits de notre conte, si bizarrement rattaché
- au nom de saint Etienne, se retrouvent dans un groupe de contes
- étrangers, où ce thème ne forme qu'une partie du récit, et où il
- n'est pas question de «saint Etienne.» Du reste, on a vu que, dans
- notre variante, il n'en est pas question davantage.
-
- Nous citerons d'abord un conte valaque (Schott, nº 15): Un pauvre
- pêcheur promet au diable, en échange de grandes richesses, «ce
- qu'il aime le mieux chez lui»; il s'aperçoit trop tard que c'est
- son fils qu'il a promis. L'enfant, devenu grand, force son père à
- lui révéler le secret. Alors, sur le conseil de son maître d'école,
- il se fait faire des vêtements ecclésiastiques tout parsemés de
- croix, et se met en route vers l'enfer. Arrivé à la porte, il
- frappe. Effrayés de ses croix, les diables veulent le chasser; mais
- il ne part qu'après s'être fait rendre le parchemin signé par son
- père.
-
- Dans deux contes lithuaniens (Chodzko, p. 107; Schleicher, p. 75),
- un paysan égaré dans une forêt promet au diable de lui donner
- «ce qui n'était pas dans sa maison au moment de son départ»; il
- se trouve que c'est un fils qui lui est né pendant son absence.
- (Comparer l'introduction d'un troisième conte lithuanien, nº 22 de
- la collection Leskien.) Dans le premier de ces contes, le jeune
- homme, quand il part pour aller en enfer chercher la cédule du
- marché, se munit d'eau bénite et d'un morceau de craie, bénite
- aussi. Avec la craie il trace un cercle autour de lui; avec l'eau
- bénite il asperge Lucifer et tous les démons, jusqu'à ce qu'ils lui
- aient rendu le parchemin.--Voir également un conte souabe (Meier,
- nº 16).
-
- Nous pouvons encore rapprocher de notre conte un conte allemand
- (Prœhle, II, nº 63), où le père, comme la mère de «saint Etienne»,
- vend directement son fils au diable. Comparer une variante
- allemande de cette même collection Prœhle (pp. 235, 236), un conte
- de la Basse-Saxe (Schambach et Müller, nº 32), très défiguré, et
- deux contes bas-bretons, plus ou moins altérés (Luzel, _Légendes_,
- I, pp. 175 et 267).
-
-
- Dans tous ces contes, le jeune homme contribue, par son voyage en
- enfer, à la conversion d'un brigand endurci dans le crime.
-
-
-
-
-LXV
-
-FIROSETTE
-
-
-Il était une fois un jeune homme, appelé Firosette, qui aimait une
-jeune fille nommée Julie. La mère de Firosette, qui était fée, ne
-voulait pas qu'il épousât Julie; elle voulait le marier avec une
-vieille cambine[91], qui cambinait, cambinait.
-
-Un jour, la fée dit à Julie: «Julie, je m'en vais à la messe. Pendant
-ce temps, tu videras le puits avec ce crible.»
-
-Voilà la pauvre fille bien désolée; elle se mit à puiser; mais toute
-l'eau s'écoulait au travers du crible. Tout à coup, Firosette se trouva
-auprès d'elle. «Julie,» lui dit-il, «que faites-vous ici?--Votre mère
-m'a commandé de vider le puits avec ce crible.» Firosette donna un coup
-de baguette sur la margelle du puits, et le puits fut vidé.
-
-Quand la fée revint: «Ah! Julie,» dit-elle, «mon Firosette t'a
-aidée!--Oh! non, madame, je ne l'ai pas même vu; je me soucie bien de
-votre Firosette et de votre Firosettan!» Elle ne voulait pas laisser
-voir qu'elle l'aimait.
-
-Une autre fois, la fée dit à Julie: «Va-t'en porter cette lettre à ma
-sœur, qui demeure à Effincourt[92]; elle te récompensera.»
-
-Chemin faisant, Julie rencontra Firosette, qui lui dit: «Julie, où
-allez-vous?--Je vais porter une lettre à votre tante, qui demeure à
-Effincourt.--Ecoutez ce que je vais vous dire,» reprit Firosette. «En
-entrant chez ma tante, vous trouverez le balai les verges en haut; vous
-le remettrez comme il doit être. Ma tante vous présentera une boîte de
-rubans et vous dira de prendre le plus beau pour vous en faire une
-ceinture. Prenez-le, mais gardez-vous bien de vous en parer. Quand vous
-serez dans les champs, vous le mettrez autour d'un buisson, et vous
-verrez ce qui arrivera.»
-
-En entrant chez la fée, la jeune fille lui dit: «Madame, voici une
-lettre que madame votre sœur vous envoie.» La sœur de la fée lut la
-lettre, puis elle dit à Julie: «Voyons, ma fille, que pourrais-je bien
-vous donner pour votre peine? Tenez, voici une boîte de rubans: prenez
-le plus beau et faites-vous-en une ceinture; vous verrez comme vous
-serez belle.» Julie prit le ruban et s'en retourna. Lorsqu'elle fut à
-Gerbaux[93], elle mit le ruban autour d'un buisson; aussitôt le buisson
-s'enflamma.
-
-Quand elle fut de retour, la fée lui dit: «Ah! Julie, mon Firosette t'a
-conseillée!--Oh! non, madame, je ne l'ai pas même vu; je me soucie bien
-de votre Firosette et de votre Firosettan!» Elle ne voulait pas laisser
-voir qu'elle l'aimait.
-
-Un soir, on fit coucher la vieille cambine au chevet d'un lit, et Julie
-à l'autre bout, avec des chandelles entre les dix doigts de ses pieds.
-Au milieu de la nuit, la fée, qui était dans la chambre d'en haut, se
-mit à crier: «Mon Firosette, dois-je féer[94]?--Non, ma mère, encore un
-moment.» Puis il dit à la vieille: «N'allez-vous pas prendre la place
-de cette pauvre fille?»
-
-La fée cria une seconde fois: «Mon Firosette, dois-je féer?--Non,
-non, ma mère, encore un moment.» Et il dit encore à la vieille:
-«N'allez-vous pas prendre la place de cette pauvre fille?»
-
-La fée cria une troisième fois: «Mon Firosette, dois-je féer?» Et
-Firosette dit une troisième fois à la vieille: «N'allez-vous pas
-prendre la place de cette pauvre fille?»
-
-La vieille fut bien obligée de céder et de mettre les chandelles entre
-les dix doigts de ses pieds. Aussitôt Firosette cria: «Oui, oui, ma
-mère, féez vite.--Je veux,» dit alors la fée, «que celle qui a les
-chandelles entre les dix doigts de ses pieds soit changée en cane, pour
-que je la mange à mon déjeuner.» Au même instant, la vieille se trouva
-changée en cane, sauta en bas du lit et se mit à marcher tout autour de
-la chambre: can can can can.
-
-Lorsque la fée vit qu'elle s'était trompée, elle entra dans une si
-grande colère qu'elle tomba morte.
-
-
-NOTES:
-
-[91] _Cambine_, boiteuse.
-
-[92] Village de Champagne, à une petite lieue de Montiers.
-
-[93] Endroit situé entre Effincourt et Montiers, où se trouve une
-fontaine.
-
-[94] _Féer_, faire acte de fée, faire un enchantement.
-
-
-REMARQUES
-
- Ce conte,--on le reconnaîtra en l'examinant d'un peu près,--a
- de grandes analogies avec la dernière partie de la fable de
- _Psyché_, où l'héroïne est au pouvoir de Vénus. Du reste, le plus
- grand nombre des contes qui, à notre connaissance, doivent être
- rapprochés de _Firosette_, ont une introduction qui n'est autre,
- au fond, que la première partie de _Psyché_, de sorte qu'ils
- présentent tout l'ensemble du récit latin. Nous avons étudié, dans
- les remarques de notre nº 63, _le Loup blanc_, cette première
- partie de _Psyché_; nous aurons ici à nous occuper de la seconde.
-
- Voyons d'abord les principaux contes actuels qui ressemblent à
- _Firosette_.
-
- * * * * *
-
- Nous commencerons pas rapprocher du conte lorrain un conte
- sicilien, recueilli par M. Pitrè (_Nuovo Saggio_, nº 5). La
- première partie de ce conte, dont nous avons résumé l'introduction
- dans les remarques de notre nº 63, _le Loup blanc_ (II, p.
- 223), se rattache au thème de _Psyché_. Nous n'en dirons qu'un
- mot: A l'instigation de ses sœurs, jalouses de son bonheur,
- Rusidda, épouse d'un jeune homme mystérieux, commet la faute de
- demander avec instance à son mari comment il se nomme. Le nom de
- «Spiccatamunnu» est à peine prononcé, que Rusidda se trouve seule,
- au milieu d'une campagne déserte.--Ici commence la seconde partie,
- qui se rapporte à _Firosette_: Rusidda arrive chez une ogresse,
- la mère de Spiccatamunnu. Pour se débarrasser de la jeune femme,
- l'ogresse l'envoie chez une autre ogresse, sa sœur, en la chargeant
- de lui rapporter un coffret. Le coffret est remis à Rusidda par la
- sœur de l'ogresse, avec défense de l'ouvrir. Mais, en chemin, la
- jeune femme entend sortir du coffret des sons si mélodieux qu'elle
- ne peut résister à sa curiosité. Elle ouvre le coffret, et il s'en
- échappe une foule de petites poupées qui se mettent à danser; elle
- essaie de les faire rentrer: impossible. Alors elle appelle à son
- aide Spiccatamunnu, qui, sans se faire voir, lui jette une baguette
- dont elle doit frapper la terre pour faire rentrer les poupées dans
- le coffret. Quand elle est de retour chez l'ogresse, celle-ci lui
- dit que son fils Spiccatamunnu va se marier, et elle lui commande
- de laver un grand tas de linge. Rusidda appelle Spiccatamunnu,
- et en un instant le linge est lavé. «Ah!» dit l'ogresse, «ce
- n'est pas toi qui as fait cela; c'est mon fils Spiccatamunnu.» Et
- elle commande à Rusidda de remplir plusieurs matelas de plumes
- d'oiseaux. Par l'ordre de Spiccatamunnu, quantité d'oiseaux
- viennent secouer leurs plumes, de manière à remplir les matelas. Le
- soir des noces, l'ogresse ordonne à Rusidda de se mettre à genoux
- au pied du lit des nouveaux mariés, une torche allumée à la main.
- Au bout de quelque temps, la mariée, qui a pitié d'elle, lui fait
- prendre sa place et se met elle-même à genoux avec la torche. A
- minuit, l'ogresse ordonne au sol de s'entr'ouvrir et d'engloutir
- celle qui tient la torche. Et c'est la mariée qui est engloutie au
- lieu de Rusidda.
-
- Nous retrouvons dans ce conte sicilien les principaux éléments
- de _Firosette_: les tâches imposées à la jeune fille par la fée
- et exécutées par le fils de cette fée, qui aime la jeune fille;
- l'envoi de cette dernière chez la sœur de la fée, et aussi le
- dénouement, mais moins bizarre et certainement plus voisin de la
- forme primitive.
-
-
- On aura pu remarquer que, dans le conte sicilien, il n'est pas
- question de recommandations faites par Spiccatamunnu à Rusidda,
- quand celle-ci est envoyée chez la sœur de l'ogresse. Dans
- notre conte, Firosette en fait deux, mais la première,--celle
- qui est relative au balai, qu'il faut remettre «comme il doit
- être»,--paraît, au premier abord, n'avoir aucune importance. Il
- y a là, en effet, une altération, et la plupart des contes qu'il
- nous reste à résumer vont le faire voir. Dans la forme primitive,
- si Firosette engageait la jeune fille à rendre service au balai,
- c'était afin que, plus tard, le balai ne lui fît point de mal:
- ainsi, dans plusieurs contes, l'héroïne graisse une porte, afin
- que, par reconnaissance, la porte ne l'écrase point quand elle
- s'enfuira.
-
- L'épisode en question se trouve d'abord dans un deuxième conte
- sicilien qui fait partie de la grande collection de M. Pitrè (nº
- 18). L'introduction est à peu près celle de _Spiccatamunnu_; mais
- le fils de l'ogresse se nomme _lu Re d'Amuri_ (le Roi d'Amour).
- Arrivée chez l'ogresse, Rusidda est envoyée par celle-ci porter
- une lettre à une autre ogresse, sa commère. Le Roi d'Amour lui
- apparaît et lui indique ce qu'elle aura à faire pour se préserver
- de tout danger. Quand elle arrivera auprès d'un fleuve dont l'eau
- est du sang, elle devra en boire quelques gorgées et dire: «Quelle
- belle eau! jamais je n'en ai bu de pareille!» Elle devra de même
- se récrier sur la bonté des poires d'un poirier et du pain d'un
- four, près desquels elle passera. Puis il lui faudra donner du
- pain à deux chiens affamés, balayer et nettoyer l'entrée de la
- maison ainsi que l'escalier, bien frotter un rasoir, des ciseaux
- et un couteau qu'elle trouvera dans la maison. Enfin, Rusidda
- remettra la lettre à l'ogresse, et, pendant que celle-ci sera
- occupée à la lire, elle prendra sur une table une cassette et
- s'enfuira en l'emportant. La jeune femme suit ponctuellement ces
- recommandations. Quand l'ogresse s'aperçoit que Rusidda s'est
- enfuie, elle crie au rasoir, aux ciseaux et au couteau de la
- mettre en pièces; mais tous répondent que Rusidda les a nettoyés,
- tandis que l'ogresse ne l'a jamais fait. L'ogresse ordonne alors
- à l'escalier et à l'entrée de la maison d'engloutir Rusidda; elle
- reçoit la même réponse. De même, les chiens refusent de la manger,
- le four de l'enfourner, l'arbre de l'embrocher, le fleuve de sang
- de la noyer. Suit l'épisode de la cassette ouverte, et ensuite
- celui des matelas à remplir de plumes pour les noces du Roi d'Amour
- avec la fille du roi de Portugal. L'ogresse dit à Rusidda que c'est
- la coutume, aux mariages, qu'une personne se tienne à genoux près
- du lit avec deux torches à la main. Une heure avant minuit, le Roi
- d'Amour dit que Rusidda ne peut rester à genoux dans l'état où
- elle est (en effet, elle était enceinte, comme Psyché, quand elle
- s'est trouvée jetée hors du palais de son mari), et il prie la
- mariée de prendre les torches et de se mettre un peu à la place de
- Rusidda. A peine la mariée a-t-elle pris les torches, que la terre
- s'entr'ouvre et l'engloutit.
-
- Ce conte est, croyons-nous, le plus complet et le mieux conservé
- des contes de ce type qui ont été recueillis.
-
- Mentionnons un troisième conte sicilien (Gonzenbach, nº 15), dont
- l'introduction se rattache aussi au thème de _Psyché_ et où se
- retrouvent les différentes parties du conte précédent, mais avec
- quelques altérations. Dans ce conte, nous relevons un détail
- curieux: la sorcière dit à la jeune femme, en lui imposant des
- tâches, qu'elle s'en va à la messe, absolument comme la fée de
- notre conte.
-
- Un conte de l'Italie méridionale, recueilli dans la Basilicate
- (Comparetti, nº 33), qui présente le même enchaînement, est un peu
- altéré, particulièrement au dénouement;--un conte des Abruzzes
- (Finamore, nº 81) l'est beaucoup. Dans ce dernier conte, un passage
- est à rapprocher du conte lorrain: l'héroïne doit, pendant la nuit
- des noces du fils de celle qui la persécute, «tenir allumées dix
- chandelles, une sur chaque doigt de ses mains.» C'est presque,
- comme on voit, le détail singulier des «chandelles entre les dix
- doigts des pieds.»
-
- Jusqu'à présent nous ne sommes pas sortis des pays de langue
- italienne. Nous allons rencontrer un conte de même famille dans le
- nord de l'Europe, en Danemark (Grundtvig, I, p. 252). Voici les
- principaux traits de ce conte: Un roi a promis sa fille en mariage
- à qui devinerait un certain secret. Un loup le devine, et l'on
- est obligé de lui donner la princesse. Il emmène celle-ci dans un
- château et lui fait promettre de ne jamais allumer de lumière.
- Pendant la nuit, il a une forme humaine. Cédant aux conseils de sa
- mère, à qui elle est allée faire visite, la princesse finit par
- manquer à sa promesse; elle voit son mari endormi, mais celui-ci
- se réveille, reprend sa forme de loup et s'enfuit pour toujours.
- La princesse le suit de loin, et, après diverses aventures, elle
- arrive au château d'une sorcière, celle qui avait transformé le
- prince en loup parce qu'il ne voulait pas épouser sa fille; elle
- se met au service de la sorcière. Celle-ci lui impose plusieurs
- tâches, qui sont exécutées par un mystérieux vieillard. Enfin la
- princesse est envoyée chez la sœur de la sorcière avec ordre de
- rapporter pour la fille de cette dernière une parure de fiancée.
- Sur le conseil d'un jeune homme inconnu, elle assujettit une porte
- qui ne cessait de battre; elle donne du grain à un troupeau d'oies,
- des fourgons (instrument pour attiser le charbon dans le four) à
- deux hommes qui n'avaient que leurs mains pour attiser ce charbon,
- de grandes cuillers à deux jeunes filles qui brassaient de la
- bière bouillante avec leurs bras nus, du pain à deux chiens; enfin
- elle graisse les gonds rouillés d'une seconde porte. La sœur de
- la sorcière lui remet une boîte avec ordre de n'y point regarder.
- Quand la jeune femme s'en retourne, la sœur de la sorcière dit à
- la porte de l'écraser, aux chiens de la déchirer, etc., mais tous
- refusent de lui faire du mal à cause des services qu'elle leur a
- rendus. En chemin, elle a la faiblesse d'ouvrir la boîte: il s'en
- échappe un oiseau, qui y est remis, grâce au jeune homme qu'elle a
- déjà rencontré. Le soir des noces du prince et de la fille de la
- sorcière, la princesse est placée à la porte de la salle du festin
- avec un flambeau allumé dans chaque main. Après le repas, quand
- la sorcière passe auprès de la princesse, celle-ci, qu'un charme
- empêche de bouger, et qui sent déjà la chaleur atteindre ses mains,
- lui dit que ses mains vont être brûlées. «Brûle, lumière, ainsi que
- ton chandelier!» dit la sorcière. La princesse implore le secours
- du prince, qu'elle a reconnu. Celui-ci lui arrache les flambeaux
- des mains et donne l'un à la sorcière et l'autre à sa fille, qui
- restent là comme des statues, et brûlent, ainsi que leur château.
-
-
- Les trois contes qu'il nous reste à citer pour l'ensemble n'ont pas
- l'introduction se rapportant au thème de _Psyché_.
-
- Le premier est un conte breton de l'île d'Ouessant (_Contes des
- provinces de France_, nº 12): Un jeune «Morgan»[95] veut épouser
- Mona, une «fille de la terre», que le roi des Morgans, dont il est
- le fils, a entraînée au fond des eaux; mais le vieillard refuse son
- consentement, et le jeune Morgan est obligé d'épouser une fille de
- sa race. Pendant qu'on est à l'église, Mona, par ordre du vieux
- Morgan, doit préparer un bon repas, sans qu'il lui ait été donné
- autre chose que des pots et des marmites vides. Le jeune Morgan
- trouve moyen de rentrer un instant à la maison, et, par son pouvoir
- magique, il fait que le repas est prêt en un instant. Le soir,
- Mona reçoit l'ordre d'accompagner les nouveaux mariés dans leur
- chambre et d'y rester, tenant un cierge allumé: quand le cierge
- sera consumé jusqu'à la main, elle sera mise à mort. Le cierge
- étant presque complètement brûlé, le jeune Morgan dit à la mariée
- de le tenir à son tour. Alors le vieux Morgan, qui a déjà fait plus
- d'une fois cette question, demande si le cierge est consumé jusqu'à
- la main. «Répondez oui,» dit le jeune Morgan à la mariée. A peine
- a-t-elle prononcé ce mot, que le vieux Morgan entre dans la chambre
- et lui abat la tête. Il est bien obligé ensuite de laisser son fils
- se marier avec Mona.
-
- Dans un quatrième conte sicilien (Pitrè, nº 17), nous retrouvons
- les tâches imposées à une jeune fille par une ogresse et exécutées
- par son fils, ici transformé en oiseau vert, et aussi le
- dénouement, mais avec une altération bizarre: pendant que Marvizia
- est à genoux au pied du lit, une torche à la main, le fils de
- l'ogresse dit à la mariée de se lever et de tenir un peu la torche,
- et la torche, qui, par ordre du jeune homme, a été remplie de
- poudre et de balles, éclate entre les mains de la mariée.
-
- Dans un conte toscan (Imbriani, _la Novellaja fiorentina_, nº 16),
- figure l'épisode des tâches. Ici, les tâches, ou plutôt la tâche
- (il n'y en a qu'une) est imposée à Prezzemolina par des fées à qui
- sa mère a été obligée de la livrer et qui la mangeront si elle n'en
- vient point à bout. C'est le cousin des fées, appelé Memè, qui lui
- vient en aide. Suit l'envoi de la jeune fille chez la fée Morgane,
- à qui elle demandera une certaine boîte. Ici c'est de plusieurs
- femmes qu'elle reçoit successivement le conseil de graisser une
- porte, de donner du pain à deux chiens, etc. Le dénouement est
- différent. Les fées ordonnent à Prezzemolina de faire bouillir
- de l'eau dans un grand chaudron, se proposant d'y jeter la jeune
- fille et de la manger. Mais ce sont elles-mêmes qui sont jetées
- dans le chaudron par Memè et Prezzemolina. Les deux jeunes gens
- vont ensuite dans une cave où se trouvent une quantité de lumières
- dont chacune est l'âme d'une fée: la plus grande est celle de la
- fée Morgane. Ils éteignent ces lumières et demeurent maîtres de
- tout.--Il est probable que ces lumières qu'il faut éteindre pour
- faire périr les fées sont un souvenir confus des lumières que tient
- l'héroïne des contes que nous venons de citer, mais on a donné ici
- à ce passage un caractère qui le rattache à un groupe de contes
- d'un type tout différent, celui de _la Mort et son Filleul_ (Grimm,
- nº 44).
-
-
- Au XVIIe siècle, le Napolitain Basile donnait place dans son
- _Pentamerone_ (nº 44) à un conte qui doit être rapproché des
- contes précédents. Après une introduction se rattachant au thème
- de _Psyché_, vient l'épisode des tâches. La sorcière, qui est la
- mère d'«Eclair et Tonnerre», l'époux mystérieux de Parmetella,
- ordonne à celle-ci de trier en un jour douze sacs de graines
- différentes, confondues en un même tas. Eclair et Tonnerre fait
- venir des fourmis, qui démêlent les graines. La sorcière dit
- ensuite à Parmetella de remplir de plumes douze matelas, et la
- jeune femme parvient à le faire, grâce aux conseils d'Eclair et
- Tonnerre. Envoyée chez la sœur de la sorcière pour lui demander
- les instruments de musique dont on doit se servir aux noces
- d'Eclair et Tonnerre avec une horrible créature, Parmetella, sur
- les recommandations du jeune homme, donne du pain à un chien, du
- foin à un cheval, et assujettit une porte qui ne cessait de battre.
- Aussi, quand elle s'enfuit après s'être emparée de la boîte aux
- instruments, peut-elle passer sans encombre auprès de la porte,
- du cheval et du chien. Parmetella, comme les héroïnes des autres
- contes, cède à la curiosité et ouvre la boîte, d'où les instruments
- s'échappent; elle est tirée d'embarras par Eclair et Tonnerre. Au
- repas des noces, la sorcière fait dresser la table tout près d'un
- puits; elle donne à chacune de ses sept filles une torche allumée,
- et deux à Parmetella, et elle place celle-ci sur le bord du puits,
- afin que si la jeune femme vient à s'endormir, elle tombe dedans.
- Eclair et Tonnerre, une fois dans la chambre nuptiale, tue la
- mariée d'un coup de couteau.--Toute cette fin est, comme on voit,
- complètement altérée.
-
- * * * * *
-
- Dans les contes qu'il nous reste à examiner, nous allons retrouver
- non plus l'ensemble de notre conte, mais certains de ses épisodes.
-
- Ainsi, dans un conte islandais (Arnason, p. 516), une jeune fille,
- Helga, est envoyée par une _troll_ (sorte d'ogresse) chez la
- sœur de celle-ci, pour lui demander son jeu d'échecs. Un certain
- personnage, qui est déjà venu en aide à Helga, lui donne divers
- conseils. Elle devra notamment, quand la _troll_ l'invitera à
- s'asseoir à sa table, ne pas oublier de faire le signe de la croix
- sur tous les objets qui seront sur la table. Helga suit cette
- recommandation, et, quand plus tard la sœur de la _troll_ dit au
- couteau de couper la jeune fille, à la fourchette de la piquer, à
- la nappe de l'engloutir, couteau, fourchette et nappe répondent:
- «Nous ne le pouvons, Helga a si bien fait sur nous le signe de la
- croix!»
-
- Dans un conte suédois (Cavallius, nº 14 B) du type de notre nº 32,
- _Chatte blanche_, ce n'est pas une jeune fille, c'est un jeune
- homme, un prince, qui est envoyé par une ondine chez la sœur de
- cette dernière pour lui demander les habits de noce de sa fiancée
- Messéria. Sur le conseil de Messéria, il graisse les gonds d'une
- vieille porte; puis il donne des haches de fer à deux bûcherons
- qui n'en ont que de bois, et des fléaux de bois à deux batteurs
- en grange qui n'en ont que de fer; enfin, il jette des morceaux
- de viande à deux aigles. Les aigles, les batteurs, les bûcherons
- et la porte refusent ensuite de lui faire du mal. Ici, comme dans
- plusieurs des contes précédents, le prince entr'ouvre la boîte que
- lui a donnée la sœur de l'ondine, et il s'en échappe des étincelles
- qui font comme un torrent de feu. Grâce à une formule magique qu'il
- a entendu prononcer par Messéria, il parvient à faire rentrer les
- étincelles dans la boîte.
-
- Dans un conte russe (Ralston, p. 139; L. Léger, nº 10), une marâtre
- envoie sa belle-fille chez une Baba Yaga (ogresse), sa sœur, avec
- ordre de demander à celle-ci une aiguille et du fil. L'enfant va
- trouver d'abord sa vraie tante et apprend d'elle ce qu'il faut
- faire: elle orne d'un ruban le bouleau de la Baba Yaga, graisse les
- gonds de ses portes, donne du pain à ses chiens et du lard à son
- chat, et tous laissent passer la petite fille quand elle s'enfuit.
-
- * * * * *
-
- Pour le passage où des objets et des personnages reconnaissants
- refusent de faire du mal à ceux qui leur ont fait du bien, on peut
- voir ce que M. Reinhold Kœhler dit de ce thème dans ses remarques
- sur le conte sicilien nº 13 de la collection Gonzenbach. Tous les
- contes mentionnés par M. Kœhler se rapportent, ainsi que le conte
- sicilien lui-même, au thème bien connu des _Trois oranges_. Nous
- y ajouterons un conte flamand du même type recueilli par M. Ch.
- Deulin, à Condé-sur-Escaut (II, p. 191). Dans tous ces contes,
- c'est un jeune homme qui est le héros. Voir, en outre, pour ce
- passage, l'ouvrage de M. Stan. Prato déjà cité (p. 72 seq., 121
- seq.).
-
- Dans une autre série de contes, qui appartiennent au thème du nº
- 24 de la collection Grimm (_Frau Holle_)[96] et où c'est une jeune
- fille qui est l'héroïne, le même passage se présente avec quelques
- modifications; ce sont, en effet, les objets ou animaux auprès
- desquels la jeune fille passe, qui lui demandent de leur rendre tel
- ou tel service. Ainsi, dans un conte irlandais (Kennedy, II, p.
- 33), un pommier demande à une jeune fille de le secouer, des miches
- de pain qui sont dans un four la prient de les défourner, une vache
- de la traire, etc., et ensuite, quand la jeune fille est poursuivie
- par une sorcière, ils déroutent celle-ci en lui donnant de fausses
- indications sur le chemin qu'a pris la jeune fille. (Comparer par
- exemple Grimm nº 24 et III, p. 41; Deulin, _op. cit._, p. 283.)
-
-
- Tout cet épisode se rencontre en Orient dans le livre kalmouk du
- _Siddhi-Kûr_, dont l'origine, nous l'avons déjà dit, est indienne
- (9e récit): Un khan est mort, et chaque mois, pendant une certaine
- nuit, il revient visiter sa femme. Celle-ci se lamentant de ce
- qu'ils ne peuvent être toujours réunis, le khan lui dit qu'il
- y aurait un moyen d'obtenir ce bonheur, mais que l'entreprise
- est bien hasardeuse. La jeune femme déclare qu'elle n'hésitera
- pas à s'exposer à tous les dangers. Alors le khan lui dit de se
- rendre telle nuit à tel endroit. «Là habite un vieillard de fer
- qui boit du métal en fusion et qui ensuite crie: «Ah! que j'ai
- soif!» Donne-lui de l'eau-de-vie de riz. Un peu plus loin sont
- deux béliers qui se battent à coups de tête; donne-leur du gâteau.
- Plus loin encore, tu rencontreras une troupe d'hommes armés;
- donne-leur de la viande et du gâteau. Enfin tu arriveras devant un
- grand bâtiment noir, dont le sol est abreuvé de sang et sur lequel
- est arboré un étendard de peau humaine; à la porte veillent deux
- serviteurs du juge des enfers; offre à chacun d'eux un sacrifice de
- sang. Dans l'intérieur de cet édifice, se trouve, au milieu de huit
- effroyables enchanteurs qui l'entourent, un cercle magique bordé de
- neuf cœurs. «Prends-moi, prends-moi», diront les huit vieux cœurs
- (_sic_). «Ne me prends pas», dira un nouveau cœur. Sans hésiter,
- prends ce dernier cœur et enfuis-toi sans regarder en arrière.
- Si tu peux revenir ici, nous pourrons être réunis pour toujours
- dans cette vie.» La jeune femme fait tout ce qui lui a été dit.
- Quand elle s'enfuit, emportant le «nouveau cœur», les enchanteurs
- se mettent à sa poursuite. Ils crient aux deux serviteurs du juge
- des enfers: «Arrêtez-la!» Mais ceux-ci répondent: «Elle nous a
- offert un sacrifice de sang.» Et ils la laissent passer. Les hommes
- armés répondent à leur tour: «Elle nous a donné de la viande et
- du gâteau;» les deux béliers: «Elle nous a donné du gâteau;» le
- vieillard de fer: «Elle m'a donné de l'eau-de-vie de riz.» La jeune
- femme arrive sans encombre à la maison et trouve son mari plein de
- vie.
-
- * * * * *
-
- Voyons maintenant ce qui, dans la fable de _Psyché_, se rapporte
- à _Firosette_ et aux contes du même genre. Comme l'héroïne de
- plusieurs de ces contes, Psyché se voit imposer diverses tâches
- par la mère de son mari (dans _Firosette_, par la mère de son
- amant), furieuse contre elle. Elle est envoyée par celle-ci chez
- Proserpine, comme «Julie» et autres sont envoyées chez une sorcière
- qui doit les perdre. Enfin, toujours comme l'héroïne de plusieurs
- de ces contes, elle cède à sa curiosité en ouvrant une boîte
- qu'elle rapportait de ce périlleux voyage. Nous allons examiner
- successivement ces trois passages.
-
-
- La première des tâches imposées par Vénus à Psyché,--nous l'avons
- vu dans l'analyse du récit latin donnée dans les remarques de
- notre nº 63 (II, p. 225),--est de trier en un jour un tas énorme
- de graines de toute sorte mêlées ensemble. Une fourmi prend pitié
- de la jeune femme et appelle à son secours toutes les fourmis du
- voisinage.--Ne traitant qu'incidemment de la fable de _Psyché_,
- nous n'avons pas à énumérer ici les nombreux contes européens
- de différents types où une tâche semblable est imposée au héros
- ou à l'héroïne. Nous nous bornerons à montrer, par quelques
- rapprochements avec des contes orientaux, que l'origine de cet
- épisode est indienne, comme celle de la première partie de
- _Psyché_, et que, dans le récit latin, la forme primitive est
- altérée.
-
- Pour quiconque est un peu familier avec les contes populaires,
- le service rendu à Psyché par la fourmi a dû être précédé d'un
- service rendu à la fourmi par Psyché elle-même. Dans le conte
- populaire indien de _Tulisa et le Roi des serpents_, résumé dans
- les remarques de notre nº 63 (II, p. 226), la Psyché indienne est
- aidée par un écureuil reconnaissant et ses compagnons, notamment
- quand la reine des serpents (la Vénus du conte indien) remet
- à Tulisa une jarre remplie de graines de toute sorte et lui
- ordonne d'en tirer la plus belle parure que jamais princesse ait
- portée. Les écureuils apportent à leur bienfaitrice de magnifiques
- pierreries.--On remarquera que, dans la tâche imposée à Tulisa,
- tâche assez singulière, et où certainement il y a une altération,
- il est question de _graines de toute sorte_, comme dans le récit
- latin.
-
- D'autres contes orientaux, provenant directement ou indirectement
- de l'Inde, achèveront, croyons-nous, de justifier notre conviction
- que cet épisode de _Psyché_ se rattache au thème bien connu des
- _Animaux reconnaissants_.
-
- Voici d'abord un conte des _Mille et une Nuits_ (t. XI, p. 216,
- de la traduction allemande dite de Breslau): Le prince de Sind se
- met en route pour aller conquérir la main d'une princesse qu'il
- aime sans l'avoir jamais vue. Il rencontre des animaux affamés,
- d'abord des sauterelles, puis des éléphants et autres grands
- animaux; il leur donne à manger; il régale ensuite magnifiquement
- des génies. Ces derniers lui indiquent le chemin qui conduit au
- pays de la princesse, et quand, arrivé au terme de son voyage, il
- doit accomplir des travaux d'où dépendent sa vie et son bonheur,
- il y est aidé par ceux qu'il a secourus. _Les sauterelles font le
- tri de diverses sortes de graines confondues en un monceau_; les
- éléphants et autres grands animaux boivent l'eau d'un réservoir que
- le prince doit mettre à sec en une nuit; les génies bâtissent pour
- lui, toujours en une nuit, un palais.
-
- La collection publiée par miss Stokes contient un conte indien de
- Calcutta (nº 22), dont l'idée générale est la même que celle du
- conte des _Mille et une Nuits_, mais qui est bien plus riche en
- épisodes et d'une couleur bien plus fraîche, bien plus primitive,
- si l'on peut employer cette expression. Là aussi un prince se
- montre bienfaisant à l'égard d'animaux; ainsi il donne à des
- fourmis des gâteaux qu'il avait emportés pour les manger en voyage,
- et le roi des fourmis lui dit: «Vous avez été bon pour nous. Si
- jamais vous êtes dans la peine, pensez à moi, et nous viendrons
- auprès de vous.» Quand le prince demande la main de la princesse
- Labam, le roi, père de celle-ci, fait apporter quatre-vingts livres
- de graine de sénevé et dit au prince que, s'il n'a pas pour le
- lendemain exprimé l'huile de toute cette graine, il mourra. Le
- prince se souvient du roi des fourmis; aussitôt celui-ci arrive
- avec ses sujets, et les fourmis font la besogne.
-
- Cette idée de services rendus à des animaux, d'animaux
- reconnaissants, est une idée tout indienne. Il y a là l'empreinte
- du bouddhisme. D'après l'enseignement bouddhique,--reflet de
- croyances indiennes antérieures au Bouddha,--l'animal et l'homme
- sont essentiellement identiques: dans la série indéfinie de
- transmigrations par laquelle, selon cette doctrine, passe tout
- être vivant, l'animal d'aujourd'hui sera l'homme de demain, et
- réciproquement. Aussi la charité des bouddhistes doit s'étendre à
- tout être vivant, et, dans la pratique, comme l'a fait remarquer M.
- Benfey, les animaux en profitent bien plus que les hommes. Quant à
- la reconnaissance des animaux, le bouddhisme aime à la mettre en
- opposition avec l'ingratitude des hommes (voir l'Introduction de M.
- Benfey au _Pantchatantra_, § 71).
-
- En examinant l'épisode de _Psyché_ qui nous occupe, on remarquera
- les paroles adressées par Vénus à Psyché quand elle trouve le
- travail achevé; «Ce n'est pas là ton œuvre,» dit-elle; «c'est
- l'œuvre de celui à qui, pour son malheur et plus encore pour le
- tien, tu as osé plaire.» Faut-il voir dans ces paroles le souvenir
- à demi effacé d'une intervention de Cupidon en faveur de Psyché,
- intervention qui aurait disparu du récit d'Apulée? Dans ce cas,
- Cupidon aurait joué ici exactement le rôle de Firosette ou de
- Spiccatamunnu. Mais alors comment concilier l'intervention de
- Cupidon avec celle de la fourmi? On le pourrait, à la rigueur,
- et des contes indiens nous fournissent encore cette forme
- intermédiaire.
-
- Dans un conte populaire indien, résumé dans les remarques de notre
- nº 32, _Chatte blanche_ (II, p. 21), un roi, qui veut du mal à
- un jeune homme nommé Toria, fait ensemencer de graine de sénevé
- une grande plaine, et, quand tout est mûr, il commande à Toria de
- récolter la graine et de l'amasser en un tas; s'il ne l'a fait
- en un jour, il sera mis à mort. La fille du Soleil, que Toria a
- épousée, _appelle ses colombes_, et en une heure la besogne est
- terminée.--De même, dans un conte de la grande collection de
- Somadeva, remontant au XIIe siècle de notre ère (voir les mêmes
- remarques, II, pp. 23, 24), le jeune prince Çringabhuya, qui veut
- épouser la fille du râkshasa (mauvais génie) Agniçikha, reçoit de
- celui-ci l'ordre de ramasser en un tas cent boisseaux de sésame
- qui viennent d'être semés. En un instant, Rûpaçikha, la fille du
- râkshasa, _fait venir d'innombrables fourmis_, et les graines sont
- vite ramassées. (Comparer dans le conte du _Pentamerone_ de Basile,
- le passage où «Eclair et Tonnerre» appelle, lui aussi, des fourmis.)
-
-
- Comme troisième tâche, Vénus ordonne à Psyché de lui procurer une
- fiole de l'eau du Styx, qui est gardée par des dragons. L'aigle de
- Jupiter va chercher de cette eau pour l'épouse de son ami Cupidon.
- Il y a encore ici, au fond, le thème des _Animaux reconnaissants_:
- dans bon nombre de contes (voir les remarques de nos nºˢ 3, _le Roi
- d'Angleterre et son Filleul_, et 73, _la Belle aux cheveux d'or_),
- un jeune homme reçoit l'ordre d'aller chercher une fiole d'_eau de
- la mort_ et une fiole d'eau de la vie; des corbeaux, _ses obligés_,
- lui apportent l'une et l'autre.
-
-
- Venons à l'envoi de Psyché aux enfers, chez Proserpine. Ici nous
- rentrons de plain-pied dans le conte lorrain. Vénus donne une boîte
- à Psyché et lui ordonne d'aller aux enfers demander à Proserpine
- un peu de sa beauté. On a vu dans l'analyse donnée par nous (II,
- p. 225), que c'est une tour,--idée fort étrange,--qui donne à
- Psyché les conseils que Firosette ou le personnage correspondant
- des autres contes de ce type donne à sa bien-aimée, envoyée chez
- la sœur de la sorcière ou de l'ogresse. Parmi ces conseils il en
- est un qu'il faut noter. «Aussitôt entrée,» dit la tour, «tu iras
- droit à Proserpine qui te recevra avec bienveillance et t'engagera
- même à t'asseoir sur un siège moelleux et à partager un excellent
- repas. Mais toi, assieds-toi à terre, et mange un pain grossier que
- tu demanderas.» Psyché suit ces conseils.--Dans un conte suédois
- (Cavallius, nº 14 B), cité plus haut, où le héros est envoyé par
- une ondine chez une sorcière, sœur de celle-ci, sous prétexte
- d'en rapporter des cadeaux de noce, il s'abstient, d'après les
- recommandations de sa fiancée, de s'asseoir sur diverses chaises
- qui lui sont offertes; car, si l'on s'assied sur telle ou telle
- chaise, on est exposé à tel ou tel danger. Il a soin également de
- ne rien manger chez la sorcière.
-
- Il convient d'ajouter que, dans le conte indien de Somadeva dont
- nous avons cité un passage, le prince est envoyé par le râkshasa
- Agniçikha, qui veut le perdre, chez un autre râkshasa, son frère,
- pour lui annoncer qu'il va épouser la fille d'Agniçikha. Sa fiancée
- lui donne un cheval très rapide et divers objets magiques, et elle
- lui dit de s'enfuir à toute bride une fois son invitation faite.
- Suit l'épisode de la poursuite et des objets magiques que l'on
- jette derrière soi. (Voir les remarques de notre nº 12, _le Prince
- et son Cheval_, I, p. 154.)
-
-
- Il ne nous reste plus qu'à examiner rapidement un dernier trait
- de la fable de _Psyché_. Sortie des enfers, Psyché, cédant à une
- téméraire curiosité, ouvre la boîte que lui a remise Proserpine.
- Aussitôt un sommeil magique se répand dans tous ses membres.
- Cupidon accourt, fait rentrer ce lourd sommeil au fond de la boîte
- et éveille Psyché, qui se hâte de porter à Vénus le présent de
- Proserpine. On se rappelle le passage tout à fait similaire de
- plusieurs des contes résumés plus haut.
-
- Dans le conte lorrain, ce passage est remplacé par l'envoi d'une
- lettre de la fée à sa sœur et le don par celle-ci à la jeune fille
- aimée de Firosette d'une ceinture qui doit la faire périr. Ce
- trait se retrouve dans un conte de Mme d'Aulnoy, le _Pigeon et la
- Colombe_, où une reine, qui veut faire épouser à son fils certaine
- princesse, envoie chez une fée la jeune fille aimée du prince,
- et lui dit de rapporter la «ceinture d'amitié», espérant qu'elle
- mettra cette ceinture et qu'elle sera consumée.--M. R. Kœhler, dans
- la _Zeitschrift für romanische Philologie_ (VI, p. 173), indique
- un certain nombre de contes recueillis dans la Haute-Bretagne
- (Sébillot, I, nº 24), dans le pays basque, en Allemagne, en Suisse,
- dans le Tyrol, en Styrie, en Danemark et en Suède, où une ceinture,
- mise pour en faire l'essai autour d'un arbre, le fait éclater, ou
- voler en l'air, ou dépérir.
-
- M. Kœhler renvoie également à un passage d'une légende des Tartares
- de la Sibérie méridionale (Radloff, IV, p. 187). Dans cette
- légende, le héros Mangysch dit au héros Ak Kübæk, qui va le tuer,
- de manger son cœur et de se faire une ceinture avec ses entrailles:
- alors il deviendra un véritable héros et sera invincible. Ak Kübæk
- est au moment de manger le cœur, quand un «prophète» lui dit de
- jeter ce cœur à la mer. Il le fait, et aussitôt la mer commence
- à bouillir comme une chaudière. Il se prépare à se mettre les
- entrailles de Mangysch autour du corps, quand le prophète lui
- dit _de les mettre autour d'un arbre. A peine l'a-t-il fait, que
- l'arbre prend feu._
-
- * * * * *
-
- On a remarqué que, dans les contes du genre de _Firosette_, les
- tâches imposées à la jeune fille sont différentes de la tâche
- unique de notre conte: vider un puits avec un crible. Dans un
- conte allemand de la Lusace (Grimm, nº 186), une marâtre ordonne à
- sa belle-fille de vider en une journée un étang avec une cuiller
- percée. C'est une mystérieuse vieille qui exécute cette tâche; elle
- touche l'étang, et toute l'eau s'évapore.--Nous avons cité tout à
- l'heure un conte arabe où un prince doit mettre à sec en une nuit
- un réservoir; mais, dans le conte oriental, ce sont des animaux
- reconnaissants qui boivent toute l'eau. C'est là, à notre avis, la
- forme primitive.
-
- * * * * *
-
- Notre conte est du petit nombre de ceux où la scène est placée dans
- le pays même où ils se racontent.
-
-
-NOTES:
-
-[95] Les Morgans sont, dans les contes bretons, des êtres mystérieux
-habitant les profondeurs de la mer.
-
-[96] Nous avons dit quelques mots de ce thème dans les remarques de
-notre nº 48, _la Salade blanche et la Salade noire_ (II, p. 120 seq.).
-
-
-
-
-LXVI
-
-LA BIQUE & SES PETITS
-
-
-Il était une fois une bique qui avait huit biquets. Elle leur dit un
-jour: «Nous n'avons plus ni pain, ni farine; il faut que j'aille au
-moulin faire moudre mon grain. Faites bonne garde, car le loup viendra
-peut-être pour vous manger.--Oui, oui,» répondirent les enfants, «nous
-tiendrons la porte bien close.--A mon retour,» dit la bique, «je vous
-montrerai ma patte blanche, afin que vous reconnaissiez que c'est moi.»
-
-Le loup, qui écoutait à la porte, courut tremper sa patte dans de la
-chaux, puis il revint auprès de la cabane et dit: «Ouvrez-moi la porte,
-mes petits bouquignons, ouvrez-moi la porte.--Ce n'est pas maman,»
-dirent les enfants, «c'est le loup.» Et, comme le loup demandait
-toujours à entrer, ils lui dirent: «Montrez-nous patte blanche.»
-Le loup montra sa patte blanche, et la porte s'ouvrit. A la vue du
-loup, les pauvres petits se cachèrent comme ils purent; mais il en
-attrapa deux et les mangea. Le loup parti, les enfants qui restaient
-refermèrent la porte.
-
-Bientôt après, la bique revint. «Ouvrez-moi la porte, mes petits
-bouquignons, ouvrez-moi la porte.--Montrez-nous d'abord patte blanche.»
-La mère montra sa patte, et les enfants lui ouvrirent. «Eh bien!» leur
-dit-elle, «avez-vous ouvert la porte au loup?--Oui,» répondirent-ils,
-«et il a mangé Pierrot et Claudot.»
-
-La bique aurait bien voulu ne plus laisser les enfants seuls au logis,
-mais il lui fallait retourner au moulin pour y prendre sa farine.
-«Surtout,» leur dit-elle, «gardez-vous bien d'ouvrir au loup.»
-
-Le loup, qui rôdait aux environs, s'enveloppa la patte d'une coiffe
-blanche, et dit: «Ouvrez-moi la porte, mes petits bouquignons,
-ouvrez-moi la porte.--Montrez-nous patte blanche.» Le loup montra sa
-patte: on ouvrit; alors il sauta sur les biquets et en mangea trois.
-
-La bique, à son retour, fut bien désolée, et, comme elle était obligée
-de sortir une troisième fois, elle fit mille recommandations à ses
-enfants. Mais le loup leur montra encore patte blanche, les biquets
-ouvrirent, et il les mangea jusqu'au dernier.
-
-Quand la bique revint, plus de biquets! La voisine accourut à ses cris
-et chercha à la consoler. «Restez un peu avec moi,» lui dit la bique.
-«J'ai de la farine, je vais mettre du lait plein le chaudron, et nous
-ferons des gaillées[97].»
-
-Tandis qu'elles étaient ainsi occupées, elles entendirent le loup qui
-criait du dehors: «Ouvrez, commère la bique.--Non, compère le loup.
-Vous avez mangé mes enfants.--Ouvrez, commère la bique.--Non, non,
-compère le loup.--Eh bien, je monte sur le toit et je descends par la
-cheminée.»
-
-Pendant que le loup grimpait, la bique se hâta de jeter une brassée de
-menu bois sous le chaudron et d'attiser le feu. Le loup, s'étant engagé
-dans la cheminée, tomba dans le chaudron et fut si bien échaudé qu'il
-en mourut.
-
-
-NOTES:
-
-[97] Mets du pays, fait de pâte cuite dans du lait.
-
-
-REMARQUES
-
- Dans une variante de ce conte, également recueillie à
- Montiers-sur-Saulx, il n'y a que deux biquets, Frérot et Sœurette.
- Compère le loup, rencontrant la bique, lui demande si elle ira le
- lendemain à la foire pour acheter des pommes. Pendant l'absence de
- la bique, le loup frappe à la porte en disant:
-
- «Ouvrez-moi la porte, mes petits biquignons,
- J'ai du laiton plein mes tetons,
- Et plein mes cornes de broussaillons.»
-
- Mais les biquets lui disent de montrer la patte et n'ouvrent pas.
- Le lendemain la bique va ramasser des poires, et le loup revient:
- il a trempé sa patte noire dans la farine. Les biquets ouvrent; il
- mange Frérot. Quand la bique rentre au logis, Sœurette lui dit:
- «Maman, le loup est venu; il a mangé Frérot, et moi je me suis
- cachée dans un sabot.»--La fin est à peu près celle de notre texte,
- si ce n'est que le loup a été invité par la bique à venir manger
- des _grimées_ (mélange de farine et d'œufs, cuit dans du lait).
- Quand le loup frappe, la bique lui dit qu'elle est occupée à passer
- de la farine et qu'il descende par la cheminée.
-
- * * * * *
-
- Comparer, dans les Fables de La Fontaine, _le Loup, la Chèvre et le
- Chevreau_ (IV, 15). Les deux récits recueillis à Montiers sont tout
- à fait indépendants de cette fable; ils se rapprochent beaucoup
- plus de divers récits étrangers qui sont, comme eux, de simples
- contes où l'on fait figurer des animaux au lieu d'hommes, sans
- intention de moraliser.
-
- Citons d'abord le conte allemand nº 5 de la collection Grimm: Le
- loup, après plusieurs tentatives inutiles pour entrer dans la
- maison de la bique, s'en va chez le meunier et le force à lui
- blanchir la patte avec de la farine; il se fait ainsi ouvrir par
- les biquets. Il les avale si goulument qu'ils descendent dans
- son ventre tout vivants. La bique n'a qu'à découdre le loup,
- pendant qu'il dort, pour ravoir ses petits; elle met à leur place
- de grosses pierres, puis elle recoud le ventre du loup, qui, en
- voulant boire à une fontaine, est entraîné par le poids des pierres
- et se noie.--Comparer un conte de la Slavonie (Krauss, I, nº 17),
- qui présente ces deux mêmes parties, mais où la bique est remplacée
- par une bonne femme et ses sept petits enfants.
-
- Dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 134), nous allons
- trouver quelques traits se rapprochant davantage de notre conte
- et surtout de sa variante: Une chèvre s'en va en pèlerinage à
- Saint-Jacques de Compostelle pour se faire guérir les jambes, sur
- lesquelles est tombée une pierre. Elle fait des fromages et les
- laisse à ses petits. En partant, elle leur recommande de n'ouvrir à
- personne si on ne leur dit:
-
- «Obriu, obriu, cabretas,
- Porto llet á las mamelletas,
- Porto brots á las banyetas,» etc.
-
- «Ouvrez, ouvrez, chevreaux; j'apporte du lait dans mes mamelles,
- j'apporte des ramilles sur mes cornes, etc.» (C'est tout à fait,
- comme on voit, le même mot de passe, les mêmes petites rimes que
- dans la variante, de Montiers.) Le renard, qui a tout entendu,
- imite la voix de la chèvre. La porte s'ouvre, les chevreaux
- effrayés se cachent, et le renard prend les fromages. Un loup,
- le voyant les manger, le force à lui indiquer où il les a pris,
- et le renard lui enseigne ce qu'il faut dire pour se faire
- ouvrir. Le loup va frapper à la porte des chevreaux; mais ceux-ci
- reconnaissent bien que ce n'est pas leur mère. Quand la chèvre est
- de retour, elle leur dit que désormais à quiconque voudra entrer il
- faudra faire montrer la patte. Pendant l'absence de la chèvre, le
- loup revient, et, comme on lui demande de montrer la patte, il s'en
- va la tremper dans de la chaux. Alors la porte s'ouvre, et le loup
- mange les fromages. Le lendemain, quand le loup frappe de nouveau
- à la porte, la chèvre lui fait ouvrir; mais, tout à l'entrée,
- elle a mis un chaudron plein d'eau bouillante. Le loup y tombe et
- s'y échaude.--Le conte se poursuit par le récit des mauvais tours
- joués par le renard au loup et par la fin tragique de celui-ci,
- qui, très maltraité dans ses aventures, est tué à coups de cornes
- par la chèvre et les chevreaux.
-
- Dans un conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, I, p.
- 406), le loup, voyant que sa voix le trahit, va chez le forgeron et
- se fait faire une voix semblable à celle de la chèvre (_sic_)[98].
- De cette façon il trompe les chevreaux et les mange tous, à
- l'exception du plus petit, qui s'est caché sous le poêle. La chèvre
- se promet de se venger: elle invite à dîner son ami le renard ainsi
- que le loup. Après le dîner, elle engage ses hôtes à sauter, pour
- se divertir, par dessus un trou qui s'ouvre dans le plancher. La
- chèvre saute la première, puis le renard, puis enfin le loup, qui
- tombe dans le trou rempli de cendres chaudes, et s'y brûle si bien
- qu'il en meurt.--Dans un autre conte russe (_ibid._, p. 407), c'est
- dans la forêt que la chèvre défie le loup de sauter par dessus un
- trou dans lequel des ouvriers avaient fait du feu. Le loup y tombe,
- et le feu fait crever son ventre, d'où les chevreaux sortent,
- encore vivants, comme dans le conte allemand.
-
- Citons encore un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 85, dernière
- partie), où le loup contrefait la voix du renard pour tromper un
- poulain que le renard élève dans sa maison, et se faire ouvrir la
- porte. (Le loup va d'abord chez un forgeron,--comme dans deux des
- contes russes,--pour qu'il lui fasse la langue bien fine; mais la
- langue ne fait que grossir. Alors le forgeron lui dit de l'aller
- mettre dans une fourmilière et de l'y laisser jusqu'à ce que les
- fourmis l'aient rendue toute fine. Le loup suit ce conseil, et
- c'est ainsi qu'il peut contrefaire la petite voix du renard.) Pour
- venger la mort de son poulain, le renard invite le loup à dîner,
- et, quand celui-ci est appesanti par la bonne chère, le renard
- le défie de sauter par dessus un grand chaudron rempli d'eau
- bouillante. Le loup accepte le défi, mais le renard le pousse;
- il tombe dans le chaudron, où il périt.--Comparer un conte serbe
- (Vouk, nº 50), dans lequel les personnages sont les mêmes. Ici le
- renard défie le loup de sauter par dessus un pieu aiguisé, et le
- loup s'y embroche.
-
- Dans un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot,
- _Littérature orale_, p. 242), le dénouement est le même que dans
- le conte grec, abstraction faite d'une altération: Le loup dit à
- la chèvre de faire chauffer une bassine d'eau: ils s'amuseront à
- sauter par dessus. La chèvre saute la première et ne tombe pas
- dans l'eau. Quant au loup, il prend mal son élan et tombe dans la
- bassine, où il s'échaude.--Le commencement de ce conte, où le loup
- ne peut entrer dans la cabane de la chèvre, la farine qu'il a mise
- sur sa patte étant en partie tombée, se rapproche de notre variante
- de Montiers et du conte catalan pour les petites rimes que dit la
- chèvre. Voici ces rimes:
-
- «Ouvrez la porte, mes petits bichets,
- J'ai du lait-lait dans mes tétés,
- Du brou-brou (du lierre) dans mes caunés (cornes).
- Débarrez, mes petits, petits.»
-
- Il existe en Ecosse une version de ce conte, mais elle n'est
- qu'indiquée en quelques mots dans la collection Campbell (t.
- III, p. 93): Le renard se déguise en chèvre, et, après diverses
- tentatives, finit par entrer dans la maison de la chèvre et par
- manger les chevreaux. La chèvre s'en va chez le renard, qui est
- en train de dîner. Après avoir englouti toute une chaudronnée de
- nourriture, le renard dit à la chèvre de lui gratter la panse. La
- chèvre la lui fend, et les chevreaux sortent du ventre du renard.
-
- Dans un conte italien du Bolonais (Coronedi-Berti, nº 21), une
- renarde recommande à ses petits de n'ouvrir que quand elle leur
- dira: «Montrez la petite patte.» Les petits disent au loup: «Non,
- ce n'est pas maman. Elle a dit de n'ouvrir que quand on dirait:
- Montrez la petite patte.» Le loup revient une autre fois, et il dit
- en faisant une petite voix: «Montrez la petite patte.» Les petits
- renards ouvrent la porte, et le loup les croque tous. La renarde se
- venge du loup en le faisant un jour descendre dans un puits au bout
- d'une corde et en l'y laissant périr.
-
- Dans un conte espagnol (Caballero, II, p. 50), le _Carlanco_ (sorte
- de loup-garou) contrefait la voix de la chèvre et répète le mot
- de passe qu'il lui a entendu dire. Il entre ainsi dans la maison
- de la chèvre, mais les petits se réfugient au grenier et tirent
- l'échelle derrière eux. Quand la mère revient, ils lui crient que
- le _Carlanco_ est dans la maison. Alors la chèvre va chercher une
- guêpe à qui elle a eu occasion de sauver la vie. La guêpe, lui
- rendant service pour service, entre par le trou de la serrure et
- pique si bien le _Carlanco_ qu'elle le force à déguerpir.
-
- La fin de notre conte et surtout de sa variante se retrouve à peu
- près dans un conte du pays messin (E. Rolland, _Faune populaire
- de la France. Les Mammifères sauvages_, 1877, p. 134): Le loup,
- profitant de l'absence de la chèvre, a croqué les chevreaux. A
- quelques jours de là, la chèvre rencontre le loup et lui dit:
- «Bonjour, loup, tu as bien travaillé; aussi je veux t'inviter à
- dîner pour demain.» Le loup accepte. Quand il arrive, la chèvre lui
- dit qu'elle est occupée à faire la pâte et ne peut ouvrir: il n'a
- qu'à monter sur le toit et à passer par la cheminée. Le loup le
- fait et il tombe dans une chaudière pleine d'eau bouillante. «Ah!»
- crie-t-il, «commère la chèvre, je ne mangerai plus tes petits.» Et
- la chèvre le laisse partir.
-
- Même fin encore dans un conte italien du Mantouan (Visentini, nº
- 31), que nous aurons occasion de rapprocher de notre nº 76, _le
- Loup et les petits Cochons_: Une jeune fille, nommée Marietta,
- qui a eu des affaires avec un loup et l'a plusieurs fois berné,
- entend un soir un bruit dans le tuyau de sa cheminée. Pensant bien
- que c'est le loup, elle prend un chaudron, le remplit d'eau et le
- met sur le feu. Le loup descend tout doucement, et, au moment où
- il croit sauter sur Marietta, il tombe dans l'eau bouillante et y
- périt.
-
- M. E. Rolland, dans sa _Faune populaire_ citée plus haut, donne,
- d'après des images imprimées à Epinal,--images bien connues, du
- reste,--une variante de ce conte (pp. 132 et suiv.). Là, comme
- dans plusieurs des contes précédents, le loup trempe sa patte dans
- la farine; mais, quand il veut montrer patte blanche aux biquets,
- il s'aperçoit que toute la farine est tombée en chemin. Le renard
- lui conseille de se déguiser en pèlerin et d'aller demander aux
- biquets l'hospitalité. Le loup suit ce conseil; mais commère la
- chèvre l'a reconnu à travers une fente. Elle lui dit que la porte
- est barricadée et l'engage à passer par la cheminée: on lui mettra
- une échelle pour descendre. Le loup se hâte de monter sur le toit
- et entre dans la cheminée; mais la chèvre a fait un grand feu, dont
- la fumée suffoque le loup. Il tombe dans le brasier et y est grillé
- comme un boudin.
-
-
-NOTES:
-
-[98] Dans un second conte russe (Ralston, p. 165), un petit garçon,
-nommé Ivachko, est parti dans un canot pour pêcher. Une sorcière
-entend la mère de l'enfant l'appeler du rivage pour le faire revenir.
-La sorcière répète ensuite les mêmes paroles, mais sa voix est rude,
-et Ivachko ne s'y laisse pas prendre. Alors la sorcière va chez un
-forgeron et lui dit: «Forgeron, forgeron, fais-moi une belle petite
-voix comme celle de la mère d'Ivachko, sinon je te mange.» Le forgeron
-lui forge une petite voix, et elle trompe ainsi Ivachko.
-
-
-
-
-LXVII
-
-JEAN SANS PEUR
-
-
-Il était une fois un jeune garçon, appelé Jean, qui de sa vie n'avait
-eu peur. Ses parents voulaient le marier, mais il déclara que, tant
-qu'il n'aurait pas eu peur, il ne se marierait pas. Ses parents
-s'adressèrent alors à son oncle, qui était curé d'un village des
-environs, le priant d'imaginer quelque moyen pour effrayer leur fils.
-Le curé se chargea de l'affaire et écrivit à Jean de venir passer chez
-lui la quinzaine de Noël.
-
-Jean partit donc et fut très bien accueilli par son oncle. Le lendemain
-de son arrivée, le curé lui dit d'aller au clocher sonner le premier
-coup de la messe. «Volontiers,» répondit Jean. En ouvrant la porte de
-la sacristie, il se trouva en face de six hommes armés de lances. «Eh!
-vous autres!», dit-il, «que faites-vous là? Vous montez la garde de
-bon matin.» Personne ne répondit, car c'étaient des mannequins. Alors
-Jean leur donna un coup qui les renversa tous par terre. Puis il passa
-dans une autre salle qu'il fallait traverser pour arriver au clocher;
-il y trouva six hommes assis à une table où il y avait sept couverts.
-«Bonjour, messieurs,» dit-il en entrant, «bon appétit.» Et comme il
-ne recevait pas de réponse: «On n'est guère poli,» dit-il, «dans ce
-pays-ci.» Il prit place à table et mangea tout ce qui était servi.
-L'oncle, qui regardait par le trou de la serrure, riait de voir son
-neveu s'en tirer si bien.
-
-Jean se mit ensuite à grimper l'escalier du clocher. A moitié de la
-montée, il se rencontra nez à nez avec plusieurs hommes armés de grands
-sabres. Il leur dit: «Vous vous êtes levés bien matin pour monter la
-garde.» Voyant qu'ils ne répondaient pas, il leur fit dégringoler
-l'escalier, et ils tombèrent sur le dos du curé, qui suivait son
-neveu à distance. Arrivé au haut du clocher, Jean vit deux hommes qui
-tenaient la corde. «Voulez-vous sonner,» leur dit-il, «ou aimez-vous
-mieux que je sonne moi-même?» Mais ces hommes étaient muets comme les
-autres. Ce que voyant, Jean les jeta du haut en bas du clocher. Après
-avoir sonné le premier coup de la messe, il redescendit et trouva son
-oncle étendu tout de son long au pied de l'escalier. Il s'empressa de
-relever le pauvre homme, qui lui dit: «Eh bien! mon neveu, as-tu eu
-peur?--Mon oncle,» dit Jean, «vous avez eu plus peur que moi.--Jean,»
-lui dit alors le curé, «tu ne peux plus rester ici. Tiens, prends cette
-étole et cette baguette. Par le moyen de l'étole, tu seras visible et
-invisible à ta volonté; et tout ce que tu frapperas avec ta baguette
-sera bien frappé.»
-
-Jean dit donc adieu à son oncle et se mit en route, marchant par la
-pluie, le vent et la neige. La nuit le surprit dans une grande forêt.
-Après avoir erré quelque temps à l'aventure, il aperçut au loin une
-lueur, et, se dirigeant de ce côté, il arriva devant une chaumière qui
-était à quelque distance de l'endroit où paraissait cette lueur. Il
-frappa et fut très bien reçu par une femme et sa fille qui demeuraient
-dans la chaumière. Jean leur demanda ce que c'était que la lueur qu'il
-avait aperçue. «Cette lueur,» répondirent-elles, «sort d'un château
-où l'esprit malin vient toutes les nuits, à minuit.» Elles ajoutèrent
-que le château leur appartenait, car elles étaient princesses, mais
-qu'elles n'osaient plus l'habiter par crainte du diable. «Donnez-moi
-un jeu de cartes,» leur dit Jean, «et j'irai dans ce château.--Ah!»
-s'écria la princesse, «n'allez pas hasarder votre vie pour moi!» Mais
-Jean n'en voulut pas démordre; il se fit donner un jeu de cartes et
-partit.
-
-Entré dans le château, il alluma un bon feu et s'assit au coin de la
-cheminée. A peine y était-il installé qu'il vit tomber par la cheminée
-des bras, des jambes, des têtes de mort. Il les ramassa et s'en fit
-un jeu de quilles. Enfin le diable lui-même descendit et dit au jeune
-garçon: «Que fais-tu ici?--Cela ne te regarde pas,» répondit Jean.
-«J'ai autant le droit d'être ici que toi.» Le diable s'assit au coin de
-la cheminée, en face de Jean, et resta quelque temps à le regarder sans
-mot dire. Voyant que le jeune garçon ne s'effrayait pas: «Veux-tu jouer
-aux cartes avec moi?» lui dit-il.--«Volontiers,» répondit Jean.--«Si
-l'un de nous laisse tomber une carte,» dit le diable, «il faudra qu'il
-la ramasse.--C'est convenu,» dit l'autre, et ils se mirent à jouer.
-
-Au milieu d'une partie, le diable laissa tomber une de ses cartes et
-dit à Jean de la ramasser. «Non,» dit Jean, «il a été convenu que celui
-qui laisserait tomber une carte la ramasserait lui-même.» Le diable
-n'eut rien à répondre, et, au moment où il se baissait pour ramasser
-sa carte, Jean prit sa baguette et lui en donna fort et dru sur les
-épaules. Le diable criait comme un aveugle, mais les coups pleuvaient
-toujours.
-
-Quand il fut bien rossé, Jean lui dit: «Si tu en as assez, renonce
-par écrit à ce château.» Le diable s'empressa de faire un écrit qu'il
-signa. Il se croyait déjà libre; mais Jean, qui se méfiait, prit le
-billet et le jeta dans le feu, où il flamba. «Comment!» dit le diable,
-«voilà le cas que tu fais de ma signature!--Ton billet ne valait rien,»
-dit Jean, et il recommença de plus belle à battre le diable, qui criait
-comme un diable qu'il était. Le billet fut refait, et, cette fois, en
-bonne forme.
-
-Alors Jean fit dans la fenêtre avec sa baguette un petit trou, comme un
-trou de souris, et dit au diable: «C'est par là que tu vas déloger.»
-L'autre prétendit d'abord que c'était impossible, puis il demanda au
-jeune garçon de le pousser par les pieds. Jean le poussa donc; mais le
-diable lui donna un grand coup de pied dans la figure et s'enfuit.
-
-Resté seul, Jean, qui était fatigué, avisa dans la chambre un beau lit
-garni de perles, de rubis, d'émeraudes et de diamants; il s'y coucha et
-s'endormit profondément.
-
-Cependant la princesse et une petite négresse, sa servante, étaient
-venues aux écoutes dans la cour du château; elles avaient entendu
-de loin le bruit de la dispute et croyaient que Jean était mort.
-Le matin, la petite négresse entra dans le château pour voir ce
-qu'il était devenu. «Monsieur Jean,» dit-elle, «où êtes-vous?»
-Jean s'éveilla en sursaut, et, apercevant la négresse, il crut que
-c'était encore le diable; il lui tira un coup de fusil et la tua. La
-princesse, bien affligée de la mort de sa servante, entra à son tour
-et appela Jean. «Ah! c'est vous, ma princesse,» dit-il. «Qu'avez-vous
-donc à pleurer?--Hélas!» dit la princesse, «vous venez de tuer ma
-servante.--Excusez-moi,» répondit Jean, «j'ai cru voir encore le
-diable.»
-
-La princesse remercia Jean d'avoir délivré son château et lui offrit
-sa main en récompense. Jean refusa. «Tant que je n'aurai pas eu
-peur,» dit-il, «je ne me marierai pas. Ne pensez plus à moi. Si je
-reviens ici, ce ne sera pas de sitôt: ce sera peut-être dans un an ou
-dix-huit mois, peut-être jamais. Je ne veux pas vous empêcher d'épouser
-quelqu'un de votre rang.» Il ne voulut accepter de la princesse qu'un
-mouchoir de soie en souvenir d'elle, et il se remit en route. Il acheta
-un cheval de trente-trois sous et trois liards, et arriva dans cet
-équipage à Paris, à l'hôtel des princes. Les princes qui se trouvaient
-là ne voulaient pas admettre à leur table un semblable aventurier; mais
-l'hôtesse, qui aimait autant son argent que celui des autres, refusa de
-le mettre à la porte.
-
-On ne s'entretenait en ce moment à l'hôtel que de la fille du roi, qui
-devait être dévorée le lendemain par l'esprit malin. Jean recommanda
-qu'on l'éveillât de bonne heure. Aussitôt levé, il fit un bon déjeuner
-et sortit de l'hôtel. Les rues étaient pleines de gens qui se rendaient
-à l'église, où l'on devait chanter le _Libera_ pour la princesse, comme
-si elle eût été déjà morte. Dans la rue Montmartre un grand échafaud
-était dressé, et la princesse était sur cet échafaud. Jean y monta et
-dit à la princesse, en lui remettant un papier: «Ma princesse, prenez
-cette lettre. Quand le diable s'avancera pour vous saisir, présentez-la
-lui comme venant du roi votre père. Je me charge du reste.»
-
-Cela dit, il mit son étole, et, devenu invisible, il attendit le
-diable, qui ne tarda pas à arriver en criant: «Ah! la bonne petite
-fille que je vais manger! Comme elle est jeune et tendre!» La
-princesse, toute tremblante, lui présenta le papier. Pendant qu'il
-s'arrêtait à le considérer, Jean reconnut que c'était ce même diable
-qu'il avait chassé du château, et tomba sur lui à coups de baguette.
-Le diable, furieux, aurait bien voulu se jeter sur celui qui le
-maltraitait ainsi, mais il ne voyait personne; il poussait des
-hurlements épouvantables, si bien que les gens qui étaient au pied de
-l'échafaud, croyant entendre les cris de la princesse, étaient remplis
-d'horreur.
-
-Jean força le diable à descendre, et, l'ayant attaché à un tronc
-d'arbre qui se trouvait à côté de l'échafaud, il lui fit faire un
-écrit par lequel il renonçait à la princesse. Voulant s'assurer que le
-billet était bon,--car il avait ses raisons de se méfier,--il donna sa
-baguette à la princesse, et lui recommanda de toujours frapper jusqu'à
-ce qu'il fût de retour. Il entra dans la boutique d'un forgeron et jeta
-le billet dans le feu de la forge; le billet brûla aussitôt. Quand il
-revint près du diable, celui-ci n'était plus retenu à l'arbre que par
-une de ses griffes. Jean le rattacha plus solidement, lui fit écrire
-un autre billet et dit à la princesse de bien tenir le diable pendant
-que lui-même irait faire l'épreuve du billet, et de ne pas épargner les
-coups de baguette. Cette fois le billet, jeté dans le feu, ne brûla
-pas. A son retour, Jean dit au diable: «Maintenant tu vas entrer dans
-ce sac à avoine.» Aussitôt le diable s'y blottit, sans souffler mot.
-
-La princesse remercia Jean de l'avoir délivrée. Elle lui fit présent
-d'un mouchoir de soie sur lequel étaient son portrait et ceux de son
-père et de sa mère, des princes ses frères et des princesses ses sœurs,
-et elle lui dit qu'elle l'épouserait, s'il le voulait. «Non,» dit Jean.
-«Tant que je n'aurai pas eu peur, je ne me marierai pas. Adieu, ma
-princesse. Peut-être, dans un an ou dix-huit mois, repasserai-je par
-ici.» Il chargea sur ses épaules le sac où il avait enfermé le diable
-et alla le jeter dans la Seine; après quoi, il quitta Paris.
-
-Un an se passa. Jean se dit un beau matin: «Il est temps de retourner
-à Paris.» Il se mit en route, et, arrivé à Paris, il descendit encore
-à l'hôtel des princes, où il vit les apprêts d'un grand festin. Toute
-la ville était en liesse. «Que veulent dire ces réjouissances?»
-demanda-t-il à un jeune homme qu'il trouva dans la salle à manger.
-Celui-ci lui répondit: «Il y a un an, à pareil jour, on préparait les
-funérailles de la princesse, et aujourd'hui on va célébrer ses noces
-avec celui qui l'a délivrée.--Et qui donc l'a délivrée?» demanda
-Jean.--«C'est moi,» répondit le jeune homme. «Je l'ai délivrée de
-l'esprit malin. Et, pour preuve, voici le mouchoir qu'elle m'a donné.»
-(Il s'était fait faire un mouchoir tout semblable à celui que la
-princesse avait donné à Jean.)--«S'il en est ainsi,» dit Jean, «tant
-mieux pour vous.»
-
-Cependant le roi conduisait sa fille à l'église, où, au lieu du
-_Libera_, on devait chanter le _Te Deum_. Jean, vêtu de sa blouse, alla
-se mettre sur le passage du cortège. La princesse l'aperçut et dit au
-roi: «Mon père, voilà celui qui m'a délivrée.» Aussitôt le roi donna
-ordre au cortège de reprendre le chemin du château, au grand étonnement
-de la foule, qui se demandait si le roi ne perdait pas la tête. Jean,
-appelé devant le roi, lui raconta comment les choses s'étaient passées,
-et lui montra le mouchoir dont la princesse lui avait fait présent. Le
-roi voulait faire mettre à mort le jeune homme qui l'avait trompé; mais
-Jean demanda qu'on ne lui fît pas de mal, et il s'employa même pour le
-marier avec une dame d'honneur de la princesse. Quant à lui, il dit
-que, tant qu'il n'aurait pas eu peur, il ne voulait pas se marier.
-
-Le roi déclara qu'il voulait à toute force qu'on fît peur à Jean;
-mais personne n'en savait le moyen. Enfin le premier ministre[99] dit
-qu'il fallait rassembler tous les moineaux de Paris et les enfermer
-dans un pâté: on présenterait le pâté à Jean en le priant de l'ouvrir.
-Ainsi fut fait. Quand on fut à table, on présenta le pâté, d'abord
-au roi, puis à tous les invités; mais chacun s'excusa, disant que
-c'était à Jean de l'ouvrir. Jean refusa d'abord. On insista. Il céda
-enfin et enleva le couvercle du pâté; aussitôt un moineau lui sauta à
-la figure. Jean tressaillit. «Ah!» dit le roi, «vous avez eu peur!»
-Jean ne voulait pas en convenir; mais tous les convives lui dirent que
-certainement il avait eu peur, et qu'il n'avait plus de raisons pour
-refuser de se marier. Finalement Jean consentit à épouser la princesse,
-et les noces se firent en grande cérémonie.
-
-
-NOTES:
-
-[99] La personne dont nous tenons ce conte disait: «le grand-vizir, le
-premier ministre.»
-
-
-REMARQUES
-
- Nous ne connaissons qu'un petit nombre de contes où se trouvent
- réunies les différentes parties qui composent le nôtre.
-
- Nous citerons d'abord un conte de la Flandre française, recueilli
- par M. Ch. Deulin et intitulé _Culotte-Verte, l'Homme-sans-Peur_:
- Gilles, surnommé Culotte-Verte, se donne lui-même le nom de
- l'Homme-sans-Peur. Il fait enrager tout le monde; il dédaigne
- surtout les femmes et dit souvent qu'il ne se mariera que lorsqu'il
- aura eu peur. Son frère, un soir, veut le mettre à l'épreuve. Il
- dit à leur mère d'envoyer Culotte-Verte chercher une cruche d'eau
- à une fontaine, près du cimetière. Culotte-Verte part et rencontre
- en chemin un fantôme blanc, qui ne veut pas se ranger sur son
- passage; il lui casse sa cruche sur la tête. Il reconnaît alors
- son frère, et, croyant l'avoir tué, il passe en Belgique, où il
- fait le métier de colporteur; mais il est possédé de la passion du
- jeu et ne fait pas de bonnes affaires. Un jour, dans un village,
- il n'a pas d'argent pour se loger à l'auberge. On lui dit qu'il ne
- trouvera de place que dans un certain château, abandonné à cause
- des revenants. Avant qu'il entre dans ce château, on lui donne un
- bâton de bois d'aubépine, qu'il casse comme une allumette. Il en
- fait autant d'un bâton de bois de chêne. Le forgeron forge une
- barre de fer grosse comme le petit doigt, puis une autre grosse
- comme le pouce; elle sont brisées aussi. Culotte-Verte se décide,
- faute de mieux, à en accepter une troisième, grosse comme le
- poignet d'un enfant de trois ans. Puis il se fait donner du bois,
- de la chandelle, de la bière et tout ce qu'il faut pour faire des
- crêpes, ainsi qu'un jeu de cartes et du tabac. Arrivé au château,
- il allume du feu et se met à faire ses crêpes. A minuit, une voix
- qui paraît venir du haut de la cheminée dit: «Tomberai-je? ne
- tomberai-je pas?» Il tombe une jambe. Culotte-Verte la jette dans
- un coin. Puis il tombe une autre jambe; puis un bras; puis encore
- un autre; puis le tronc d'un homme; enfin la tête. Culotte-Verte
- dit que cela lui fera un jeu de quilles. Mais les membres se
- rejoignent. Le revenant joue aux cartes avec Culotte-Verte et le
- conduit ensuite dans les souterrains du château, où il lui montre,
- sous une grande pierre, trois pots remplis de florins d'or. Il
- lui apprend qu'il a volé jadis une partie de cet or au comte de
- Hainaut, et que son âme est condamnée à hanter le château jusqu'à
- restitution. Il dit à Culotte-Verte de porter au comte deux des
- pots et de garder le troisième. Culotte-Verte s'en va à Mons,
- résidence du comte; il trouve la ville dans la consternation. Il
- y a près de là un dragon auquel il faut livrer tous les ans une
- jeune fille. Le sort est tombé sur la fille du comte, et celui-ci
- l'a promise en mariage au vainqueur du dragon. Culotte-Verte tente
- l'aventure, bien qu'il ne veuille pas se marier avant d'avoir eu
- peur. Il abat d'abord une aile au dragon avec sa barre de fer,
- puis l'autre aile, puis la queue et enfin la tête. Il laisse la
- jeune fille s'en retourner seule. Elle s'égare et rencontre un
- _carbonnier_ (un mineur). Cet homme lui fait jurer de dire au
- comte que c'est lui qui a tué le dragon, la menaçant, si elle
- refuse, de la jeter dans un four à coke. Tout le monde au château
- se réjouit, excepté la fille du comte. Arrive Culotte-Verte, qui
- apporte au comte les deux pots d'or et déclare que c'est lui et
- non le carbonnier qui a délivré la jeune fille. Le comte dit que
- le sort des armes en décidera. Au bout d'un instant de combat,
- Culotte-Verte tue le carbonnier; mais il refuse d'épouser la jeune
- fille, puisqu'il n'a pas encore eu peur. Le comte fait en vain
- tirer l'artillerie pour l'effrayer. Alors la jeune fille fait
- apporter un pâté et prie Culotte-Verte de l'ouvrir. A peine a-t-il
- soulevé le couvercle, que le canari de la jeune fille lui saute à
- la figure. Il fait un léger mouvement d'effroi. Alors il épouse la
- fille du comte[100].
-
- Un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I, nº 11), tout
- en ressemblant moins pour l'ensemble à notre conte que le conte
- flamand, présente certains traits qui s'en rapprochent davantage.
- Entre autres aventures, Jean-sans-Peur passe la nuit dans une
- chapelle abandonnée où se trouvent trois pendus. Jean les malmène
- fort, parce qu'en s'entrechoquant ils l'empêchent de dormir. L'un
- des pendus le prie de ne pas le frapper et lui indique la place
- où sont cachés les trésors de l'église que lui et ses compagnons
- ont volés, lui demandant de les restituer au prêtre. Jean fait la
- commission. Le prêtre lui offre de l'argent, mais Jean le prie de
- lui donner seulement son étole, pour qu'il puisse repousser les
- embûches du démon et détruire les enchantements (on se rappelle
- l'étole du conte lorrain).--Vient ensuite la nuit passée dans le
- château hanté par des lutins. Jean fait une partie de cartes avec
- trois diables. Le plus jeune laisse tomber une carte et dit à Jean
- de la ramasser (encore un trait de notre conte). Jean refuse.
- Pendant que le diable se baisse pour ramasser sa carte, Jean lui
- passe autour du cou l'étole du prêtre. Le diable, que l'étole
- brûle comme un fer rouge, consent, pour en être débarrassé, à
- signer un écrit par lequel il s'engage, en son nom et au nom des
- siens, à ne plus revenir au château. De plus, dans sa joie d'être
- délivré de l'étole, il montre à Jean une cachette où se trouve une
- barrique remplie de pièces d'or.--Nous arrivons à l'épisode de la
- princesse exposée à la Bête à sept têtes. Après avoir tué la bête,
- Jean coupe les sept langues et laisse la princesse s'en retourner
- seule à la ville. La nuit étant venue, il se couche en pleins
- champs. Tandis qu'il est encore à dormir bien après le lever du
- soleil, une hirondelle lui effleure la figure du bout de son aile.
- Jean se réveille brusquement en frissonnant un peu, et, voyant
- l'oiseau qui fuit, il dit: «Ah! je ne savais pas jusqu'à présent
- si la peur était à plumes ou à poil; je vois maintenant qu'elle
- est à plumes.»--Au moyen des sept langues de la bête, Jean confond
- l'imposture d'un individu qui s'est donné pour le libérateur de la
- princesse.
-
- L'épisode de la princesse délivrée par le héros se trouve encore
- dans deux autres contes de ce type: un conte du Tyrol allemand
- (Zingerle, I, nº 21), où le héros empoisonne le dragon au moyen de
- boulettes qu'il lui jette, et dans un conte hessois (Grimm, III,
- p. 10). Le conte tyrolien et, très probablement, le conte hessois,
- sommairement résumé par G. Grimm, n'ont pas le dénouement du conte
- lorrain et des deux contes que nous venons de voir.
-
- * * * * *
-
- Nous rappellerons que nous avons étudié, dans les remarques de
- nos nºˢ 5, _les Fils du Pêcheur_, 37, _la Reine des Poissons_, et
- 54, _Léopold_, ce thème de la princesse exposée au dragon. Notre
- _Jean sans Peur_ a rattaché plus étroitement que les autres contes
- similaires ce thème au thème principal de l'_Homme sans peur_,
- en faisant du monstre auquel est livrée la princesse le diable
- lui-même à qui le héros a déjà eu affaire.
-
- Notons que, dans un conte indien du Bengale, analysé dans les
- remarques de notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_ (I, pp. 76, 77),
- ce n'est pas à un dragon, mais à une _rakshasi_ (sorte de démon,
- ogresse), que le roi s'est obligé, pour empêcher un plus grand
- mal, à livrer chaque soir une victime humaine[101].
-
- * * * * *
-
- Nous indiquerons maintenant les contes de ce type qui sont les plus
- complets après ceux que nous avons cités, en ce sens qu'ils ont le
- dénouement de notre _Jean sans Peur_.
-
- Dans un conte portugais (Coelho, nº 37), un jeune homme s'en va à
- la recherche de la peur. Un jour, il se loge dans une maison que
- les propriétaires ont abandonnée parce qu'il y revient des esprits.
- Pendant la nuit, il entend une voix qui dit: «Je tombe.--Eh bien!
- tombe.--Tomberai-je d'un seul coup ou par morceaux?--Tombe par
- morceaux.» Une jambe tombe d'abord, puis d'autres membres, qui
- se rejoignent et forment un corps. Le revenant prie le jeune
- homme de dire à sa veuve de faire une certaine restitution; alors
- il recouvrera la paix. Il lui indique également la place d'un
- trésor. Le jeune homme va trouver la veuve, qui lui fait mille
- remerciements et lui offre la main de sa fille; mais il ne veut
- pas se marier. Au moment de son départ, la jeune fille lui donne,
- comme marque de sa reconnaissance, un panier couvert. Le jeune
- homme l'ouvre en route, et deux colombes lui sautent à la figure.
- Alors il sait ce que c'est que la peur; il retourne sur ses pas et
- épouse la jeune fille. (Il y a ici une altération, le don du panier
- couvert ayant été fait sans intention de faire peur au héros.)
-
- Dans le conte allemand nº 4 de la collection Grimm, la princesse,
- que le héros a épousée après avoir délivré un château hanté par
- des esprits, finit par s'impatienter de l'entendre se plaindre
- continuellement de n'avoir jamais eu peur; une nuit, pendant qu'il
- dort, elle verse brusquement sur lui un seau d'eau dans lequel
- frétillent des goujons. «Ah!» s'écrie-t-il, «maintenant je sais
- ce que c'est que la peur!» (Dans un conte de la Basse-Autriche,
- publié dans la _Zeitschrift für deutsche Philologie_, t. VIII, p.
- 84, la princesse verse sur Jean, pendant son sommeil, un seau d'eau
- glacée.)--Dans un conte lithuanien (Schleicher, p. 79), un jeune
- homme, qui s'est mis en route pour apprendre ce que c'est que la
- peur, revient chez lui, après diverses aventures effrayantes, sans
- être plus avancé. Une vieille mendiante conseille à ses parents
- de verser brusquement sur lui pendant son sommeil un seau d'eau
- froide. On le fait, et il a peur.--M. de Gubernatis (_Zoological
- Mythology_, I, p. 202) parle d'un conte russe, «dans lequel rien ne
- peut effrayer le héros, ni les ombres de la nuit, ni les brigands,
- ni la mort; mais un petit poisson ayant sauté sur sa poitrine,
- pendant qu'il est endormi dans son bateau de pêche, il est terrifié
- et tombe dans l'eau, où il périt.»--M. de Gubernatis a recueilli
- dans ses _Novelline di Santo Stefano_ un conte toscan (nº 22), où
- Jean sans Peur (_Giovannin senza Paura_) meurt de peur en voyant
- son ombre.
-
- Les contes qu'il nous reste à rapprocher du conte lorrain n'ont ni
- l'épisode de la princesse exposée au monstre ni le dénouement de
- _Jean sans Peur_. Nous y trouverons çà et là quelques traits de
- notre conte qui ne s'étaient pas encore présentés à nous: ainsi
- l'épisode du clocher, qui, parmi les contes cités jusqu'ici, ne
- figure que dans le nº 4 de la collection Grimm. Dans ce conte,
- le sacristain dit au père du jeune garçon qu'il saura bien faire
- peur à celui-ci. Il le prend chez lui, et, une certaine nuit,
- l'envoie sonner la cloche. Il va se mettre lui-même, enveloppé
- d'un linceul, dans l'escalier du clocher. Le jeune garçon crie par
- trois fois au prétendu fantôme: «Qui est là?» et ne recevant pas de
- réponse, il le jette en bas de l'escalier.--Dans un conte catalan
- (_Rondallayre_, III, p. 120), c'est un mannequin aux yeux de feu,
- placé dans le clocher par le recteur, que le jeune homme jette en
- bas de l'escalier; dans un conte suisse (Sutermeister, nº 3), un
- homme de paille. Dans ce dernier conte, le jeune homme est envoyé
- par son père le sacristain, non pour sonner les cloches, mais pour
- remonter l'horloge.--Enfin, dans un conte sicilien (Gonzenbach,
- nº 57), un squelette paraît tenir la corde des cloches. Ce conte
- sicilien, très incomplet, du reste, a un détail absolument
- identique à un trait du conte lorrain: la mère du jeune homme, qui
- n'en peut venir à bout, l'envoie chez un prêtre, son oncle, après
- avoir prié celui-ci de faire en sorte qu'il ait peur une bonne
- fois.--Dans un conte lithuanien (Leskien, nº 36), le jeune homme
- est envoyé, dans la même intention, par son père, chez le curé du
- pays. (Comparer encore la seconde partie d'un conte italien, nº 12
- de la collection Comparetti).
-
- * * * * *
-
- L'épisode du château ou de la maison hantée par des esprits,
- avec les membres d'homme qui tombent par la cheminée, figure,
- indépendamment du conte flamand et du conte portugais ci-dessus
- résumés, dans le conte catalan, dans le conte suisse, dans le conte
- allemand de la collection Grimm, dans le conte toscan, et dans le
- conte italien de la collection Comparetti.
-
- Nous avons trouvé en Orient, dans un livre sanscrit que nous avons
- déjà eu occasion de citer précédemment, la _Sinhâsana-dvâtrinçikâ_
- (les «Trente-deux récits du Trône»), un passage tout à fait
- analogue à cet épisode de la cheminée. Voici ce passage (_Indische
- Studien_, t. XV, 1878, p. 435): Un marchand a fait bâtir une
- belle maison et s'y est installé. La nuit, comme il est couché,
- un génie, qui a pris domicile dans cette maison, se met à dire:
- «Hé! je tombe![102]» En entendant ces paroles, le marchand se
- lève tout effrayé; mais, ne voyant rien, il se recouche. La même
- scène se renouvelle deux fois encore. Le marchand ne peut fermer
- l'œil de la nuit. Ayant passé trois nuits de la même manière, il
- va trouver le roi Vikrama, et lui raconte cette histoire. Le roi
- se dit: «Assurément c'est un génie protecteur de cette magnifique
- maison qui parle ainsi pour éprouver les gens ou qui désire qu'il
- lui soit fait une offrande.» Et il dit au marchand: «Si tu as
- si peur dans ta maison, veux-tu que je la prenne pour moi et te
- rembourse l'argent qu'elle t'a coûté?» Le marchand s'empresse
- d'accepter la proposition. Le soir même, Vikrama va s'établir dans
- la maison. Pendant qu'il est couché, le génie se met à crier:
- «Hé! je tombe!--Tombe vite!» dit le roi. Aussitôt il tombe un
- homme tout en or. Et le génie qui logeait dans cet homme se rend
- visible au roi au milieu d'une pluie de fleurs, vante son courage
- et disparaît. Vikrama, le lendemain matin, prend l'homme d'or et
- retourne dans son palais.--Ce passage du livre indien a d'autant
- plus de ressemblance avec l'épisode en question, que, dans le conte
- toscan ci-dessus mentionné, c'est d'abord une moitié d'homme,
- _toute d'or_, qui tombe par la cheminée, puis un buste entier,
- également d'or.
-
-
- Presque tous les contes que nous venons d'étudier ont un trait qui
- manque dans _Jean sans Peur_: le héros déterre un trésor dont les
- revenants ou les diables lui ont indiqué la place. Ce trait se
- trouve dans un autre conte de Montiers, _la Baguette merveilleuse_
- (nº 75).
-
- Dans la plupart des contes de ce type où se trouve le jeu de
- quilles fait avec des ossements, ce n'est pas, comme dans notre
- conte, le héros qui a l'idée de jouer; ce sont des revenants.
-
- Dans une variante hessoise (Grimm, III, p. 10),--où le héros a un
- bâton «avec lequel on peut battre tous les revenants», comme notre
- Jean sans Peur a sa baguette,--après avoir chassé les diables
- du château, il va se rafraîchir à la cave. Le roi envoie son
- confesseur pour voir ce qu'il est devenu, personne autre n'osant
- s'aventurer dans le château. A la vue de ce vieillard tout courbé
- et vêtu de noir, le jeune homme s'imagine que c'est encore un
- diable et le met sous clef.--C'est, au fond, la même idée que
- l'épisode de la petite négresse, dans notre conte. Cet épisode se
- trouve, du reste, à peu près identique dans un conte valaque, qui
- n'est pas du même type que le nôtre (Schott, nº 21). Dans ce conte,
- Mangiferu, qui a combattu toute sorte de mauvais esprits dans un
- château, tue trois nègres envoyés par l'empereur et qu'il prend
- pour des revenants.
-
-
-NOTES:
-
-[100] Dans une légende française intitulée _Richard sans Peur_
-(_Journal des Demoiselles_, année 1836, p. 11), le héros est envoyé par
-sa fiancée dans un cabinet obscur pour y prendre dans certain coffret
-une bobine de fil. Quand il ouvre le coffret, deux passereaux, que la
-jeune fille y a enfermés, s'en échappent, et Richard a peur pour la
-première fois de sa vie.
-
-[101] Dans un conte oldenbourgeois (Strackerjan, p. 336), qui
-correspond, pour l'ensemble, à notre nº 37, la _Reine des Poissons_, le
-héros sauve, avec l'aide de ses trois chiens, une princesse livrée à un
-diable.--Comparer un conte croate (Krauss, I, nº 78), où se trouvent
-aussi le diable et les trois chiens.
-
-[102] On se rappelle la voix qui dit dans le conte portugais: «Je
-tombe!»; dans le conte flamand: «Tomberai-je? Ne tomberai-je pas?»
-
-
-
-
-LXVIII
-
-LE SOTRÉ
-
-
-Il y avait autrefois à Montiers un sotré[103], qui venait toutes les
-nuits dans l'écurie du père Chaloine; il étrillait les chevaux, leur
-peignait la crinière et la queue; il emplissait leur mangeoire d'avoine
-et leur donnait à boire. Les chevaux devenaient gras et luisants, mais
-l'avoine baissait, baissait dans le coffre, sans qu'on pût savoir qui
-la gaspillait ainsi.
-
-Le père Chaloine se dit un jour: «Il faut que je sache qui vient panser
-mes chevaux et gaspiller mon avoine.»
-
-La nuit venue, il se mit donc aux aguets et vit entrer dans l'écurie
-le sotré, coiffé d'une petite calotte rouge. Aussitôt le père Chaloine
-saisit une fourche en criant: «Hors d'ici, coquin, ou je te tue!» Et il
-enleva au sotré sa calotte rouge. «Rends-moi ma calicalotte,» lui dit
-le sotré, «sinon je te change en bourrique.» Mais l'autre ne voulut pas
-lâcher la calotte et continua à crier: «Hors d'ici, coquin, ou je te
-tue!»
-
-Le sotré étant enfin parti, le père Chaloine conta l'aventure aux gens
-de sa maison, et leur dit que le sotré l'avait menacé de le changer en
-bourrique, parce qu'il lui avait pris sa calotte rouge.
-
-Le lendemain matin, les gens de la maison, ne voyant pas le père
-Chaloine, s'avisèrent d'entrer dans l'écurie et furent bien étonnés de
-voir un âne auprès des chevaux. On se souvint alors de la menace du
-sotré; on lui rendit sa calotte rouge, et la bourrique redevint le père
-Chaloine.
-
-
-NOTES:
-
-[103] Sorte de lutin.
-
-
-REMARQUES
-
- Dans une variante de ce conte, également de Montiers, le sotré, au
- lieu de panser les chevaux, les harcèle pendant toute la nuit; ils
- maigrissent à vue d'œil.
-
- * * * * *
-
- En Bretagne (Luzel, _Veillées bretonnes_, p. 76), on raconte
- l'histoire d'un lutin familier, qui a soin des chevaux d'une
- certaine maison, les brosse, les lave, renouvelle leur litière;
- aussi le domestique n'a-t-il presque rien à faire, et nulle part
- on ne voit un attelage comme le sien. Mais, un soir, étant ivre,
- il insulte le lutin et le provoque à la lutte. Le lendemain, on le
- retrouve sur le flanc, et, depuis ce temps, il ne fait plus que
- dépérir; quant aux chevaux, bientôt ils sont devenus de misérables
- rosses.
-
-
- Les sotrés, follets et autres lutins affectionnent la couleur
- rouge: notre sotré a une calotte rouge, et nous donnerons plus loin
- un autre conte lorrain où un follet est tout habillé de rouge. En
- Irlande aussi, certain lutin porte un habit et un bonnet rouges
- (Kennedy, I, p. 125, 126). De même en Allemagne (Kuhn et Schwartz,
- pp. 19 et 48;--Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 373) et chez
- les Wendes de la Lusace (Veckenstedt, pp. 177, 185, 186, 187, 196,
- 197). Dans d'autres récits allemands, il n'est parlé que d'un
- bonnet rouge (Schambach et Müller, légende nº 153;--Müllenhoff, p.
- 322), ou d'un bonnet pointu rouge (Müllenhoff, p. 319).
-
-
-
-
-LXIX
-
-LE LABOUREUR & SON VALET
-
-
-Il était une fois un jeune homme, appelé Joseph, qui cherchait un
-maître. Il rencontra sur son chemin un homme qui lui demanda où il
-allait. «Je cherche un maître.--C'est bien tombé,» dit l'homme; «je
-cherche un domestique. Veux-tu venir chez moi?--Je le veux bien. Je ne
-vous demande pas d'argent, mais seulement ma charge de blé au bout de
-l'année.--C'est convenu.»
-
-Joseph suivit son maître, qui était un laboureur du village voisin. La
-première chose qu'on lui commanda fut d'aller chercher les vaches, qui
-paissaient dans le bois. Joseph y alla. Il déracina un chêne pour s'en
-servir comme d'une gaule, et, au lieu de ramener les vaches, il revint
-chez son maître avec tous les loups de la forêt. Le maître fut bien
-effrayé. «Malheureux,» cria-t-il, «remène vite au bois ces vilaines
-bêtes.» Le domestique chassa devant lui les loups jusqu'à la forêt, et
-cette fois il ramena les vaches à la maison.
-
-Le lendemain le laboureur lui dit: «Tu vas aller à la forêt prendre
-notre portion de bois[104].» Joseph ne se donna pas la peine de
-chercher où se trouvait la portion de son maître. Il prit toutes les
-portions à la fois et les rapporta dans la cour du laboureur.
-
-Le maître se disait: «Voilà un gaillard qui va vite en besogne. Nous
-ne saurons bientôt plus à quoi l'employer.» Il lui commanda de battre
-le blé qu'il avait en grange. Joseph, trouvant le fléau trop léger,
-coupa un cerisier et un prunier qu'il attacha ensemble pour se faire
-un fléau, et battit tout le blé, sans désemparer. Il voulut ensuite le
-vanner; mais comme le van n'était pas assez grand pour lui, il prit la
-porte de la grange. Puis il battit et vanna toute l'avoine, par dessus
-le marché, en deux heures et demie.
-
-Le laboureur lui dit alors: «J'ai prêté cent écus au diable. Va les lui
-redemander de ma part.»
-
-Joseph se mit en route, et, s'étant avancé assez loin dans une grande
-forêt, il rencontra un diable. «Bonjour, monsieur le diable.--Bonjour.
-Qu'est-ce que tu viens faire ici?--Je viens de la part de mon maître le
-laboureur chercher cent écus qu'il vous a prêtés.--Attends un instant.
-Le patron va rentrer.» En effet, le grand diable arriva bientôt et dit
-à Joseph: «Qu'est-ce que tu demandes?--Je demande les cent écus que mon
-maître vous a prêtés.» Le diable lui compta l'argent, et Joseph s'en
-retourna.
-
-Quand il fut parti, le diable appela un des siens. «Tiens,» dit-il,
-«voici cent écus. Cours après l'homme et propose-lui de jouer aux
-quilles ses cent écus contre les tiens.»
-
-Le diable eut bientôt rattrapé Joseph. «Où allez-vous?» lui
-demanda-t-il.--«Je retourne à mon village.--Voulez-vous,» dit le
-diable, «faire une petite partie de quilles avec moi? Nous mettrons
-chacun cent écus au jeu.--Volontiers,» dit Joseph. Le diable joua le
-premier, et renversa huit quilles; il n'en restait plus qu'une debout.
-Joseph prit alors la boule, et fit mine de la jeter dans la rivière.
-Le diable tenait beaucoup à sa boule, qui était fort belle. «Holà!»
-cria-t-il, «arrête. C'est toi qui as gagné.» Il lui donna les cent écus
-et retourna au logis.
-
-«Eh! bien,» lui dit le grand diable, «as-tu gagné?--Non. Il est plus
-adroit que moi.--Voici qu'il a deux cents écus,» reprit le grand
-diable. «Je t'en donne autant. Cours le rejoindre.»
-
-Le diable fit grande diligence et proposa à Joseph de jouer à qui
-lancerait de l'eau le plus haut. Le diable commença; mais quand ce fut
-le tour de Joseph, il lança l'eau si haut et si loin que toute la terre
-en fut mouillée. Le diable fut encore obligé de lui donner son argent.
-
-De retour chez son maître, Joseph lui remit cent écus et garda le
-reste pour lui. «Maintenant,» dit-il, «mon année doit être finie.
-Donnez-moi ma charge de blé.» Le laboureur croyait qu'avec une douzaine
-de boisseaux il en serait quitte; mais il fallut coudre ensemble douze
-draps de lit pour contenir tout le grain que Joseph emporta. Depuis on
-ne l'a plus revu.
-
-
-NOTES:
-
-[104] Dans les villages qui possèdent des forêts communales, on
-répartit chaque année une certaine quantité de bois entre les
-habitants. Chaque «feu» a une «portion» (c'est le terme en usage à
-Montiers-sur-Saulx).
-
-
-REMARQUES
-
- Ce conte se rattache au même thème que nos nºˢ 46, _Bénédicité_,
- et 14, _le Fils du Diable_; mais la plupart des aventures sont
- différentes. Le seul trait commun est la charge de blé demandée
- comme salaire. Voir, sur ce point, les remarques de notre nº 46, et
- notamment le résumé d'un conte saxon de Transylvanie (II, p. 111)
- et d'un conte wende de la Lusace (II, p. 113). Dans ce dernier, le
- héros se fait un sac avec les draps de tous les lits du château.
-
- * * * * *
-
- Le passage où Joseph ramène à la ferme, au lieu des vaches, tous
- les loups de la forêt, peut être rapproché d'un épisode d'un conte
- basque publié dans _Mélusine_ (1877, col. 160) et dont le début
- est à peu près celui de notre nº 1, _Jean de l'Ours_: Le vacher au
- service duquel est entré le jeune homme est effrayé de sa force
- et cherche à se débarrasser de lui. Un jour qu'une bande de loups
- rôdent autour de la borde (bâtiment qui abrite pendant la nuit les
- bergers et les troupeaux), le vacher lui dit: «Va me réunir ces
- veaux.» Le garçon y va en courant, arrache un hêtre de douze ans et
- s'en sert pour faire entrer les loups dans la borde.--Dans un conte
- russe (_Académie de Berlin_, 1866, p. 253, mémoire de M. Schott),
- Ivachko Oreille-d'Ours est envoyé dans la forêt par le pope, son
- père nourricier, qui espère le voir déchirer par les bêtes. Il
- ramène à la maison, au lieu de la vache du pope, un ours qui tue
- tout le bétail.--Dans un récit finnois (Grimm, III, p. 159), Soïni,
- fâché contre le maître dont il garde le troupeau, appelle les
- ours et les loups, et leur fait manger les bœufs. Puis il amène
- les ours et les loups à la maison. Comparer une autre légende
- finnoise (Schott, _loc. cit._), où Kullervo, envoyé par le forgeron
- Ilmarinen comme pâtre dans la forêt, ramène, au lieu du troupeau,
- une bande de loups et d'ours, qui déchirent la méchante femme
- d'Ilmarinen.--Le Grettir des légendes du nord joue à son maître des
- tours de ce genre lorsqu'on veut lui faire garder les oies et les
- chevaux (Grimm, III, p. 160).
-
-
- Dans un conte danois (Grundtvig, II, p. 72) qui présente une grande
- ressemblance avec notre nº 46, _Bénédicité_, le héros se fait un
- fléau avec deux poutres, comme notre Joseph avec un poirier et un
- prunier. Comparer le conte poméranien (Knoop, p. 208) et le conte
- westphalien (Kuhn, _Westfælische Sagen_, II, p. 232), déjà cités
- dans les remarques de notre nº 46.
-
-
- Le même conte danois contient encore un épisode à rapprocher d'un
- passage de notre conte: Jean est envoyé par son maître réclamer
- au diable trois années d'intérêts sur une somme qu'il lui a
- prêtée. Il se met en route avec sa canne de fer. Arrivé chez le
- «vieil Eric» (le diable), qu'il a déjà eu précédemment occasion de
- maltraiter, il réclame les intérêts dus à son maître, et le diable
- lui fait donner une énorme quantité d'or et d'argent.--Dans un
- conte norvégien (Asbjœrnsen, _Tales of the Fjeld_, p. 55), cité
- dans les remarques de notre nº 46, le roi envoie le héros chez le
- diable pour lui réclamer l'impôt.--Dans un conte flamand (Wolf,
- _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 22), cité aussi dans les mêmes
- remarques, le maître dit au valet qu'il ne pourra plus le nourrir
- si celui-ci ne lui rapporte de l'argent de l'enfer. Le valet y va.
- Le diable qui vient ouvrir a eu précisément affaire dans certain
- moulin à notre homme qui l'a jeté en bas d'un escalier, où il s'est
- cassé la jambe. En le voyant, ce diable s'enfuit. Le valet se fait
- donner plein sa charrette de sacs d'argent[105].
-
- En Orient, nous trouvons un épisode du même genre dans un conte
- des Avares du Caucase, que nous avons déjà eu à citer dans les
- remarques de nos nºˢ 1 et 46: Le roi, voulant se débarrasser
- d'Oreille-d'Ours, dont la force l'effraie, lui dit un jour d'aller
- réclamer à une _kart_ (sorte d'ogresse) une mesure de pois qu'elle
- lui doit depuis longtemps. Oreille-d'Ours s'en va chez la _kart_,
- et, celle-ci ayant voulu lui jouer un mauvais tour, il l'amène au
- roi, qui lui dit de la remener bien vite chez elle. Oreille-d'Ours
- fait de même avec un dragon, auquel le roi l'a envoyé réclamer un
- bœuf.
-
- * * * * *
-
- L'épisode de la boule n'appartient pas en réalité au thème de
- l'_Homme fort_. Il y a ici infiltration, si l'on peut parler ainsi,
- d'un autre thème, celui où un personnage sans aucune force, mais
- très rusé, fait croire à un géant ou à un ogre qu'il est plus fort
- que lui (voir les remarques de notre nº 25, _le Cordonnier et les
- Voleurs_). Ainsi, dans un conte italien (_Jahrbuch für romanische
- und englische Literatur_, tome VIII, pp. 246 seq.), l'ogre, qui
- demeure à quelque distance de la mer, propose au héros de jouer
- à qui lancera le plus loin un _mulinello_ (morceau de bois qui
- sert à moudre dans les moulins). Il commence, et lance très loin
- le _mulinello_. Alors le jeune homme se met à donner du cor pour
- prévenir, dit-il, les gens de l'autre côté de la mer de se garer
- quand il lancera: il a l'intention d'envoyer le _mulinello_ dans
- la mer, mais il pourrait se faire qu'il allât trop loin et fît un
- malheur. L'ogre se déclare vaincu, parce que si son _mulinello_
- tombe dans la mer, il ne pourra plus moudre. (On remarquera que
- ce passage est bien plus net et mieux conservé que celui du conte
- lorrain.)--Dans un conte écossais de la collection Campbell
- (Brueyre, p. 25), le géant lance un lourd marteau à une grande
- distance et invite le berger à l'imiter. Celui-ci lui déclare que,
- s'il lance le marteau, le marteau ira s'engloutir en un clin d'œil
- dans la mer. «Non,» dit le géant; «je tiens à mon marteau, qui me
- vient de mon grand-père.» Et il renonce à la lutte.--Dans un conte
- norvégien de la collection Asbjœrnsen (_Tales of the Fjeld_, p.
- 253), le jeune homme dit au _troll_ (mauvais génie, ogre), qui
- vient de lancer sa massue de fer: «A mon tour! Vous allez voir
- ce que c'est que de lancer.» Et il se met à regarder fixement
- le ciel, tantôt au nord, tantôt au sud. «Que regardez-vous? lui
- dit le troll.--«Je cherche une étoile contre laquelle je puisse
- lancer la massue.--Assez,» dit le troll; «je ne veux pas perdre
- ma massue.»--De même, dans un conte lapon (nº 7 des Contes lapons
- traduits par F. Liebrecht dans la revue _Germania_, année 1870), le
- géant lance en l'air un énorme marteau de fer. Son valet regarde
- dans quel nuage il le lancera à son tour; mais le géant lui dit de
- n'en rien faire, car il a hérité le marteau de son grand-père.
-
- Ce n'est pas, du reste, dans le conte lorrain seul que s'est
- produite l'_infiltration_ dont nous avons parlé. Dans un conte
- wende de la Lusace (Veckenstedt, p. 69), appartenant au thème de
- l'_Homme fort_, et déjà cité dans les remarques de notre nº 46,
- Jean, après s'être établi dans un moulin abandonné, voit un jour
- venir un petit homme qui lui propose de mesurer ses forces avec
- lui. Jean déclare, là aussi, qu'il veut atteindre avec son marteau
- une tache rouge qui est au ciel, et le petit homme l'empêche de
- lancer le marteau.--Nous citerons encore un conte du Tyrol allemand
- (Zingerle, I, nº 18), de ce même type, et qui se rapproche beaucoup
- du conte lorrain. Dans ce conte tyrolien, comme dans le nôtre,
- c'est à un diable que Jean a affaire. Ici Jean regarde fixement
- le ciel, «afin,» dit-il, «de ne pas jeter bas d'étoile en lançant
- le marteau,» et le diable, effrayé, lui dit d'en rester là. La
- rencontre de Jean avec le diable a lieu un jour que le jeune homme
- s'en va, envoyé par son père qui veut se débarrasser de lui,
- chercher en enfer un cheveu du diable. C'est là une ressemblance de
- plus avec notre conte.--Comparer encore le conte poméranien.
-
- Dans le conte westphalien, c'est un autre élément du thème de notre
- nº 25 qui est venu s'infiltrer dans le thème de l'_Homme fort_: Le
- diable ayant lancé très haut un quartier de roc, Jean tire de sa
- poche un oiseau et le lance comme si c'était une pierre. (Voir les
- remarques de notre nº 25, I, p. 260.)
-
-
-NOTES:
-
-[105] Pour le voyage en enfer, comparer le conte du «pays saxon» de
-Transylvanie résumé dans les remarques de notre nº 46, et un conte
-italien des Abruzzes, également du type de l'_Homme fort_ (Finamore, I,
-nº 27).
-
-
-
-
-LXX
-
-LE FRANC VOLEUR
-
-
-Pierrot, Jeannot et Claudot étaient trois frères, fils d'une pauvre
-veuve. Devenus grands et ne sachant que faire à la maison, ils
-voulurent aller chercher fortune ailleurs. Ils partirent donc ensemble,
-et, arrivés à une croisée de chemin, ils se séparèrent en se disant:
-«Dans un an, nous nous retrouverons ici.»
-
-En arrivant dans un village, Claudot s'arrêta devant une boutique
-de boulanger. «Mon ami,» lui dit le boulanger, «on dirait que tu as
-envie d'apprendre mon état?--Oui,» répondit Claudot, «mais je n'ai pas
-d'argent.--Qu'à cela ne tienne,» dit le boulanger. «Entre chez moi, et,
-d'ici à un an, tu sauras le métier.»
-
-Jeannot, étant arrivé devant une boutique de serrurier, s'arrêta à la
-porte. «Mon ami,» lui dit le serrurier, «on dirait que tu as envie
-d'apprendre mon état?--Oui,» répondit Jeannot, «mais je n'ai pas
-d'argent.--Qu'à cela ne tienne,» dit le serrurier. «Entre chez moi, et,
-d'ici à un an, tu sauras le métier.»
-
-Pierrot, lui, tomba au milieu d'une bande de voleurs qui lui crièrent:
-«La bourse ou la vie!--Oh! oh!» dit Pierrot, «mais c'est moi qui
-demande la bourse ou la vie.--Alors,» dirent les voleurs, «veux-tu être
-des nôtres?--Volontiers,» répondit Pierrot.
-
-Les voleurs le mirent aussitôt à l'épreuve: «Dans un instant,» lui
-dirent-ils, «il va passer un beau monsieur en carrosse; tu lui crieras:
-La bourse ou la vie!»
-
-Pierrot s'embusqua sur le bord du chemin, et, lorsque le carrosse
-passa, il s'élança en criant: «La bourse ou la vie!» Le beau monsieur
-lui jeta bien vite sa bourse et partit au grand galop. Pierrot ramassa
-la bourse. «Mais,» pensa-t-il, ce n'est pas l'argent, c'est la bourse
-qu'on m'a dit de prendre.» Cette réflexion faite, il rapporta à ses
-compagnons la bourse vide. «Tu n'iras plus voler,» lui dirent les
-voleurs; «tu feras la cuisine.»
-
-Au bout de l'année, les voleurs, se trouvant assez riches, partagèrent
-leur butin, et Pierrot eut pour lui une bonne sachée d'or. Il se rendit
-à l'endroit où ses frères et lui s'étaient donné rendez-vous: Jeannot
-et Claudot s'y trouvaient déjà. Ils retournèrent donc tous les trois
-chez leur vieille mère. Dès qu'ils furent arrivés, elle leur dit: «Eh
-bien! mes enfants, qu'êtes-vous devenus depuis votre départ?--Moi, je
-suis boulanger,» répondit Claudot.--«Et moi,» dit Jeannot, «je suis
-serrurier.--Moi, je suis charbonnier,» dit Pierrot.--«Fais-tu au moins
-de bon charbon?» demanda la mère.--«Ecoutez, ma mère,» dit Pierrot, «je
-vais vous dire une chose, mais gardez-vous de la répéter: je ne suis
-pas charbonnier, je suis voleur. Surtout n'en dites rien.--Oh! non, mon
-Pierrot, sois tranquille.»
-
-Vint la voisine. «Eh bien, Marion,» dit-elle à la mère, qui était une
-bavarde, comme moi, «voilà vos trois fils revenus au pays. Que font-ils
-à présent?--Claudot est boulanger,» répondit la mère; «Jeannot est
-serrurier; quant à Pierrot ..., il est ...--Vous avez bien de la peine
-à trouver le mot, Marion. Il est: quoi?--Il est voleur. Surtout n'en
-parlez à personne au monde.»
-
-Mais la voisine parla si bien que le bruit en vint aux oreilles du
-seigneur. Il fit appeler Marion et lui dit: «Quel métier fait donc
-votre Pierrot?--Monseigneur, il est charbonnier.--J'ai entendu dire
-qu'il faisait de bon charbon.--Oh! monseigneur, comme les autres.»
-
-Le seigneur envoya chercher Pierrot. «Bonjour, monseigneur.--Bonjour,
-Pierrot. Quel est ton métier, maintenant?--Je suis charbonnier,
-monseigneur.--On m'a dit que tu faisais de bon charbon.--Oh!
-monseigneur, comme les autres.--Entre nous, Pierrot, tu es un voleur,»
-dit le seigneur. «Pour voir si tu sais ton métier, je t'ordonne de
-voler un cheval qui est dans mon écurie, gardé par douze hommes.
-Si ce n'est pas fait pour demain, à neuf heures du matin, tu seras
-pendu.--Monseigneur, je ne pourrai jamais.--Tu le feras, ou tu seras
-pendu.»
-
-Pierrot mit une robe de capucin et se rendit à l'écurie du seigneur.
-«Bonsoir, mes chères braves gens, je viens passer un bout de la soirée
-avec vous et vous aider à prendre le fripon qui veut enlever le cheval.
-Tenez, j'ai là quelque chose pour vous rafraîchir.» Il leur donna de
-l'eau des piones[106], qui bientôt les fit tous tomber endormis. Alors
-il enveloppa d'étoupes les sabots du cheval, afin qu'ils ne fissent pas
-de bruit sur le pavé, et il partit avec la bête. Le lendemain matin, le
-seigneur entra dans l'écurie, et, ne trouvant plus le cheval, il prit
-un fouet pour corriger ses domestiques. Il y en avait un que le voleur
-avait suspendu au plafond: ce fut lui qui reçut tous les coups.
-
-«Pierrot,» dit le seigneur, «tu es un franc voleur. Maintenant, il
-faut que tu voles six bœufs que douze de mes gens conduiront à la
-foire.--Monseigneur, je ne pourrai jamais.--Tu as pris le cheval dans
-mon écurie; tu prendras les bœufs, ou tu seras pendu.»
-
-Quand les hommes passèrent sur la route avec les bœufs qu'ils menaient
-à la foire, Pierrot courut en avant, se mit la tête en bas et les
-pieds en l'air et commença à battre des pieds et des mains. «Oh! que
-c'est beau!» dit un des hommes; «allons voir.--Non,» dit un autre.
-«Monseigneur nous a recommandé de bien garder les bœufs.» Pierrot alla
-un peu plus loin et recommença ses tours. «Oh!» dit l'un des hommes,
-«que c'est beau! courons voir: six iront, et six resteront près des
-bœufs.--Bah!» dirent les autres, «allons-y tous, ce n'est pas si loin.»
-Pierrot, voyant les bœufs sans gardiens, se mit à courir dans la
-campagne; puis, par un détour adroit, il revint les prendre.
-
-«Pierrot», dit le seigneur, «tu es un franc voleur. Maintenant, il
-s'agit d'une autre affaire: j'ai un oncle curé qui dit tous les jours
-la messe à minuit; il faut que tu le fasses mourir, et nous partagerons
-la succession.--Monseigneur, je ne puis faire cela.--Tu as bien volé
-mon cheval et mes six bœufs; fais ce que je te commande, ou tu seras
-pendu.»
-
-Pierrot acheta des écrevisses, les mit dans une assiette sur l'autel,
-puis il se cacha derrière l'autel. Quand le pauvre vieux curé vint pour
-dire la messe, Pierrot lui cria: «Payez votre servante Marguerite,
-puis mettez la tête dans le sac qui est au pied de l'autel, et vous
-irez droit en paradis. Ne voyez-vous pas les anges qui vous tendent les
-bras?» Le curé se mit la tête dans le sac; aussitôt Pierrot le saisit
-et le fit monter et descendre l'escalier du clocher. «Hélas!» disait le
-pauvre curé, «que de peines pour arriver au paradis!»
-
-Quand il fut à moitié mort, Pierrot le porta dans son poulailler. Le
-matin, Marguerite vint donner à manger aux poules. «Petits! petits!
-petits!--Quoi! Marguerite,» dit le pauvre homme, «es-tu donc aussi
-dans le paradis?--Beau paradis vraiment!» dit Marguerite, «c'est le
-poulailler de vos poules!» On mit le curé au lit; trois jours après il
-mourut, et le seigneur partagea sa succession avec Pierrot.
-
-
-NOTES:
-
-[106] Evidemment cette «eau des piones» est de l'_opium_.
-
-
-REMARQUES
-
- Nous avons ici une version, altérée sur divers points, d'un conte
- très répandu qui se retrouve sous une forme mieux conservée, par
- exemple dans le nº 192 de la collection Grimm.
-
- Indiquons d'abord les principaux traits de ce conte thuringien:
- Le «maître voleur», revenu au pays, se présente hardiment chez le
- comte, son parrain. Celui-ci lui déclare qu'il le fera pendre,
- s'il ne réussit pas dans trois épreuves. D'abord, il faut voler
- le cheval du comte, gardé par des soldats. Le voleur, déguisé
- en vieille, portant un baril de vin mêlé d'un narcotique, vient
- s'asseoir en grelottant de froid à la porte de l'écurie. Les
- soldats lui disent d'approcher du feu et lui demandent à boire.
- Le narcotique produit son effet, et, quand les soldats sont tous
- endormis, le voleur déboucle la selle sur laquelle l'un d'eux est
- assis, et l'accroche au moyen de cordes aux poteaux de l'écurie.
- (Dans notre conte, on parle bien d'un domestique que le voleur a
- suspendu au plafond; mais on n'explique pas pourquoi ni comment.)
- Ensuite il s'enfuit avec le cheval, dont il a enveloppé les sabots
- de vieux chiffons.--La seconde épreuve, qui ne se retrouve pas
- dans notre conte, consiste à voler pendant la nuit un des draps
- du lit où couchent le comte et la comtesse, et l'anneau nuptial
- de cette dernière.--Enfin, il est ordonné au maître voleur de
- prendre dans l'église le curé et le bedeau. Le voleur se rend la
- nuit au cimetière qui entoure l'église. Il a apporté un grand
- nombre d'écrevisses: il leur fixe sur le dos de petites bougies
- allumées et les lâche à travers les tombes, pour faire croire que
- les morts ressuscitent. (Dans notre conte, les écrevisses que le
- voleur apporte dans l'église n'ont aucune signification.) Puis,
- déguisé en moine, il monte en chaire et se met à crier: «La fin
- du monde est arrivée; les morts se réveillent dans le cimetière.
- Je suis saint Pierre. Que ceux qui veulent aller au ciel entrent
- dans mon sac.» Le curé et le bedeau, qui sont accourus à l'église,
- s'empressent d'entrer dans le sac. Alors le voleur tire le sac
- hors de l'église, et, après l'avoir traîné à travers les rues du
- village, il le pousse jusque dans le colombier du comte. (Il suffit
- de rapprocher cette dernière scène de la fin du _Franc Voleur_ pour
- voir combien cette fin a été défigurée.)
-
- Le conte allemand présente, on le voit, une forme bien conservée de
- ce thème. Sur un point particulier,--celui où il est question des
- écrevisses,--il est même, à notre connaissance, le seul, avec un
- conte lithuanien (Leskien, nº 37), qui fournisse l'explication du
- passage inintelligible de notre conte. Mais il n'en faudrait pas
- conclure que le conte lorrain serait tout bonnement une dérivation
- du conte allemand. Il a des épisodes qui n'existent pas dans ce
- dernier, et ces épisodes, nous allons les rencontrer, parfois plus
- clairement racontés, dans d'autres contes du même type.
-
- * * * * *
-
- L'introduction du _Franc Voleur_, toute différente de celle du
- conte de la collection Grimm, se retrouve dans un conte norvégien,
- un conte irlandais, un conte allemand de la Basse-Saxe, et dans
- deux contes toscans. Dans le conte norvégien (Asbjœrnsen, II,
- p. 28), un pauvre paysan, qui a trois fils, leur dit un jour
- d'aller gagner leur vie où ils pourront. Il les accompagne
- jusqu'à un endroit où le chemin se partage en trois, et les
- trois fils s'en vont chacun de son côté. Le troisième devient
- voleur.--L'introduction du conte irlandais (Kennedy, II, p. 38) est
- à peu près identique.--Dans le premier conte toscan (Gubernatis,
- _Novelline di Santo Stefano_, nº 29), Jean et Jeanne donnent à
- chacun de leurs trois fils cent écus. L'aîné s'en va par le monde
- chercher fortune et perd tout. Le second, de même. Le troisième
- apprend le métier de voleur.--Dans le conte saxon (Schambach et
- Müller, p. 316), un homme demande à ses trois fils quel métier ils
- veulent apprendre. L'aîné dit qu'il veut être maçon; le second,
- menuisier; le troisième, voleur. Le père ne voulant pas entendre
- parler de ce dernier métier, le jeune homme s'enfuit et s'enrôle
- dans une bande de voleurs.--Dans le second conte toscan (Pitrè,
- _Novelle popolari toscane_, nº 41), il n'y a que deux frères, fils
- d'une pauvre veuve. L'aîné devient forgeron; le plus jeune tombe,
- comme Pierrot, au milieu d'une bande de voleurs qui lui demandent
- la bourse ou la vie; il se joint à eux.
-
-
- L'épisode de la bourse, qui manque dans le conte de la collection
- Grimm, existe dans un conte de la Basse-Bretagne, un conte
- piémontais, un des deux contes toscans et un conte du Tyrol
- italien. Bilz, le héros du conte breton (Luzel, _Veillées
- bretonnes_, p. 227), est envoyé par le chef des voleurs prendre la
- bourse d'un riche fermier qui doit passer sur la route. Il rapporte
- la bourse vide. Les voleurs font alors de Bilz leur cuisinier.
- Pendant qu'il est seul au logis, il découvre le trésor des voleurs
- et l'emporte chez lui.--Dans le conte toscan (Gubernatis, _loc.
- cit._), Carlo doit arrêter une diligence et prendre les _quattrini_
- (nom d'une petite monnaie, mis ici pour l'argent en général). Il
- exécute sa consigne à la lettre; il laisse de côté l'or et l'argent
- et ne prend que les _quattrini_ proprement dits.--Même passage
- dans le conte piémontais (Gubernatis, _Zoological Mythology_, t.
- I, p. 328) et dans le conte du Tyrol italien, d'un autre type pour
- l'ensemble (Schneller, nº 54), où se trouvent à la fois le passage
- de la bourse rapportée vide et celui des sous pris à l'exclusion de
- l'or et de l'argent.
-
-
- Dans le second conte toscan, c'est, comme dans notre conte,
- l'indiscrétion de la mère du voleur qui fait que son véritable
- métier parvient à la connaissance du roi.
-
- * * * * *
-
- Venons aux épreuves imposées au «franc voleur».
-
- La seconde de ces épreuves,--voler des bœufs que l'on conduit à la
- foire,--manque, on l'a vu, dans le conte de la collection Grimm.
- Divers autres contes étrangers vont nous en fournir des formes,
- pour la plupart plus nettes que ne l'est celle du conte lorrain.
-
- Ainsi, dans un conte islandais (Arnason, p. 609), le roi dit à
- l'«homme gris», qui lui a volé de ses béliers, qu'il lui pardonnera
- s'il parvient à voler un bœuf que ses gens doivent mener dans la
- forêt. L'homme gris se pend, en apparence, à un arbre sur le chemin
- par où l'on doit passer. Les gens, en le voyant, se disent que le
- voilà mort et qu'il n'y a plus rien à craindre. A peine se sont-ils
- éloignés que l'homme gris se décroche et va se pendre plus loin.
- Grand étonnement des gens, qui veulent retourner sur leurs pas pour
- s'assurer si c'est le même. Ils attachent le bœuf à un arbre et
- vont voir ce qu'il en est. Aussitôt l'homme gris délie le bœuf et
- l'emmène. (Il est très probable que, dans notre conte, alors qu'il
- n'avait pas encore subi d'altérations, les conducteurs des bœufs
- étaient fort étonnés de voir, à deux endroits différents, un homme,
- qui leur paraissait être le même, marcher sur les mains en battant
- des pieds, et qu'ils rebroussaient chemin, laissant leurs bœufs
- attachés, pour voir si l'homme qu'ils avaient rencontré le premier
- était toujours là.)
-
- La ruse que le voleur emploie dans le conte islandais se retrouve
- dans les contes norvégien, irlandais, saxon, ainsi que dans les
- deux contes toscans, et, en outre, dans un conte allemand (Kuhn et
- Schwartz, p. 362) et dans un conte russe (Gubernatis, _Zoological
- Mythology_, I, p. 335). Dans ce dernier, le voleur ne se pend pas;
- il se montre d'abord sur un arbre, puis sur un autre. (Comparer le
- second conte toscan, assez peu clair en cet endroit.)--Le premier
- conte toscan présente ici une altération: à la vue du même homme
- pendu en deux endroits différents, les paysans qui mènent leurs
- bœufs à la foire prennent peur et s'enfuient, laissant là leurs
- bêtes. Dans tous les autres contes mentionnés plus haut, ils
- retournent sur leurs pas, sans emmener leurs bêtes avec eux, pour
- vérifier un fait qui leur paraît étrange.
-
- Un conte serbe (Vouk, nº 46) a un épisode construit sur la même
- idée: Un rusé filou voit un homme conduisant deux moutons: il se
- dit qu'il volera les moutons. Pour y parvenir, il ôte un de ses
- souliers et le dépose sur la route où l'homme doit passer. L'homme
- ramasse le soulier, puis le rejette en disant: «A quoi bon un
- seul?» Cependant le filou a couru en avant et déposé sur la route
- le second soulier. L'homme, voyant que ce second soulier ferait la
- paire, rebrousse chemin pour aller chercher l'autre, après avoir
- attaché ses moutons à un arbre. Quand il revient, les moutons ont
- disparu: le filou les a emmenés.--Dans un conte indien du Bengale
- (Lal Behari Day, nº 11), un voleur s'y prend absolument de la même
- façon pour voler une vache.
-
- Avec l'épisode du vol du cheval, nous retournons au conte de la
- collection Grimm. Cet épisode se retrouve, plus ou moins complet,
- dans les contes breton, norvégien, irlandais, dans les contes
- allemands de la collection Schambach et Müller et de la collection
- Kuhn et Schwartz, dans le second conte toscan, et, de plus, dans
- deux contes de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I, nº 32,
- et _Littérature orale_, p. 121), dans un second conte irlandais
- (_Royal Hibernian Tales_, p. 36), dans un conte écossais (Campbell,
- variante du nº 40), dans deux contes flamands (Wolf, _Deutsche
- Mærchen und Sagen_, nº 5; A. Lootens, nº 7), dans un conte basque
- (Webster, p. 140), dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p.
- 67), dans un conte italien des Abruzzes (Finamore, nº 24), dans
- un conte russe (Gubernatis, _Florilegio_, p. 157), et dans un
- conte serbe (_Archiv für slavische Philologie_, I, p. 283-284), où
- l'épreuve imposée par l'empereur au voleur a pris des proportions
- épiques: il s'agit de voler trois cents chevaux sur lesquels sont
- en selle trois cents cavaliers. (Dans le second conte toscan, le
- héros doit voler les cent chevaux qui sont dans l'écurie du roi.)
-
- Le voleur, dans le premier conte flamand, se déguise en vieil
- ermite; dans le second conte toscan, en vieux frère quêteur;
- dans le conte des Abruzzes, en moine, comme notre «franc voleur»
- s'habille en capucin.
-
- L'idée de cet épisode ou du moins du moyen dont use le voleur pour
- s'emparer du cheval pourrait bien être un emprunt fait à un thème
- très voisin, le thème de la fameuse histoire de voleurs qu'Hérodote
- entendit conter en Egypte. On se rappelle cette histoire du trésor
- du roi Rhampsinite (Hérodote, II, 121): Deux voleurs ont pénétré la
- nuit dans la chambre du trésor, sans qu'on puisse découvrir comment
- ils y sont entrés; quand ils y reviennent plus tard, l'un d'eux
- est pris dans un piège, et l'autre lui coupe la tête, afin qu'il
- ne soit pas reconnu. Le roi, très intrigué de l'aventure, fait
- suspendre à un gibet le cadavre décapité, dans l'espoir que l'autre
- voleur, en le voyant, se trahira par quelque signe d'étonnement, ou
- se fera prendre en cherchant à enlever le corps de son camarade.
- Mais le voleur s'approche des gardes sous un déguisement, les
- enivre et enlève le cadavre, laissant les soldats endormis.--Nous
- renverrons, pour l'étude de ce thème, aux remarques de M. R.
- Kœhler sur le nº 17 _b_ de la collection de contes écossais de
- Campbell (dans la revue _Orient und Occident_, II, p. 303) et à un
- travail de M. Schiefner, _Ueber einige morgenlændische Fassungen
- der Rampsinitsage_ (_Mélanges asiatiques_, tirés du Bulletin de
- l'Ac. des sciences de Saint-Pétersbourg, t. VI, p. 161). Aux formes
- orientales du conte de Rhampsinite citées par M. Schiefner, on doit
- ajouter un conte syriaque (Prym et Socin, nº 42), un conte de l'île
- de Ceylan (_Orientalist_ 1884, p. 56), un conte kabyle (Rivière, p.
- 13).
-
-
- Enfin, la troisième épreuve de notre conte figure dans les trois
- contes de la Haute et de la Basse-Bretagne, dans les deux contes
- flamands, dans les contes norvégien, basque, catalan, écossais,
- islandais, lithuanien, dans le second conte toscan et dans le conte
- des Abruzzes, mais souvent sous une forme plus ou moins altérée.
- Rappelons la forme véritable, que nous offrent le conte thuringien
- de la collection Grimm et d'autres contes indiqués ci-dessus:
- Le voleur doit enlever de tel endroit une personne désignée et
- l'apporter à celui qui lui a donné cet ordre. Il y réussit en se
- donnant pour un ange (dans le conte thuringien, pour saint Pierre),
- qui portera au ciel quiconque entrera dans son sac.
-
- Dans la plupart des contes européens du type du _Franc Voleur_, la
- victime du voleur est un prêtre, ordinairement un curé[107]. Dans
- le conte écossais, c'est l'évêque anglican de Londres; dans deux
- contes russes (Schiefner, _op. cit._, p. 179), c'est un pope.--Dans
- le conte lithuanien, le curé est le frère du seigneur, et celui-ci
- le désigne au voleur pour se venger des plaisanteries que le curé
- a faites sur son compte, à l'occasion de ses mésaventures avec
- ce même voleur. Il en est exactement de même dans un conte de la
- Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p. 126). Comparer
- un conte bas-breton (Luzel, _Veillées bretonnes_, p. 256), et le
- second conte toscan.--Dans le conte catalan, le personnage mis
- dans le sac est un usurier; dans le conte islandais, ce sont un
- roi et une reine. Ce dernier conte a quelque chose de particulier,
- et le passage mérite d'être brièvement résumé: Le roi fera grâce à
- l'«homme gris», si ce dernier parvient à enlever de leur lit le roi
- lui-même et la reine. (Dans le conte écossais, l'évêque de Londres
- défie également le voleur de le «voler» lui-même, c'est-à-dire de
- l'enlever.) L'homme gris va, pendant la nuit, dans la chapelle du
- château et sonne les cloches. Le roi et la reine se relèvent pour
- voir ce que c'est. Alors l'homme gris leur apparaît tout brillant
- de lumière et leur dit que leurs péchés leur seront pardonnés s'ils
- entrent dans un sac qui est auprès de lui. Le roi et la reine, le
- prenant pour un ange, se fourrent dans le sac. L'homme gris lie les
- cordons du sac, puis il dit qu'il n'est pas un ange, mais l'homme
- gris; maintenant il a fait ce que le roi lui demandait: il l'a
- enlevé de son lit, ainsi que la reine, et il se débarrassera d'eux
- si le roi ne promet de lui accorder ce qu'il demandera. Le roi le
- promet, et l'homme gris se fait donner par lui sa fille en mariage.
-
- On a vu combien, dans le conte lorrain, cet épisode est altéré. Il
- l'est aussi dans d'autres contes. Ainsi, dans le conte basque, le
- maire du village ordonne au voleur de voler tout l'argent de son
- frère le prêtre, et non d'enlever le prêtre de l'église; dans le
- premier conte flamand, le voleur doit aussi voler tout l'argent
- du curé, et c'est pour arriver à ses fins qu'il imagine de faire
- l'ange et d'amener le curé à se mettre dans le sac, après s'être
- dépouillé de toutes ses richesses terrestres; dans le second conte
- flamand, son déguisement a pour but de voler, selon l'ordre du
- bailli, les ornements de l'église.
-
- * * * * *
-
- Au milieu du XVIe siècle, une version italienne du conte qui nous
- occupe a été recueillie par Straparola. La voici en quelques mots:
- Le préteur de Pérouse ordonne à Cassandrino de lui voler le lit
- sur lequel il couche, puis de lui voler son cheval (ici le voleur
- trouve le valet endormi sur le cheval; il met la selle sur quatre
- piquets); enfin de lui apporter dans un sac le recteur de l'église
- d'un village voisin. Pour faire ce dernier exploit, Cassandrino
- s'introduit, habillé en ange, dans l'église en disant: «Si vous
- voulez aller dans la gloire, entrez dans mon sac.» Le recteur
- s'empresse d'entrer dans le sac.
-
- * * * * *
-
- En Orient, un conte des Tartares de la Sibérie méridionale
- (Radloff, t. IV, p. 193), qui appartient pour la plus grande partie
- au thème du trésor de Rhampsinite, a pour dénouement la troisième
- des épreuves imposées au «franc voleur»: Le voleur du conte tartare
- joue toutes sortes de tours à un prince et lui rapporte ensuite ce
- qu'il lui a volé. Le prince lui dit qu'il lui pardonne, et que même
- il lui donnera son trône s'il lui apporte un prince de ses voisins,
- qui a fait des gorges chaudes au sujet de toute cette histoire.
- (Comparer le conte lithuanien et les autres contes que nous en
- avons rapprochés pour un passage analogue.) Le voleur se fait
- donner un chameau, à chaque poil duquel on a attaché une clochette,
- une chèvre, également garnie de clochettes, un bâton bigarré, et
- encore une autre chèvre. Il tue les deux chèvres, endosse la peau
- de la première, fait avec la peau de la seconde un sac qu'il lie
- sur le dos du chameau, et se met en route conduisant sa bête, le
- bâton bigarré à la main. Il arrive au bout d'un mois près de la
- maison du prince. Celui-ci, entendant le son des mille clochettes,
- dit à sa femme: «Quel est ce bruit? Est-ce une guerre, ou la fin du
- monde, ou bien un malin esprit?» Quand le voleur est auprès de la
- maison, il crie: «Regardez-moi; je suis le malin esprit; la fin du
- monde est arrivée.» Le prince, épouvanté, tombe sans connaissance;
- la princesse aussi. Alors le voleur les met dans le sac de peau de
- chèvre, charge le sac sur le chameau et le porte dans la maison
- de son prince, qui, en récompense, lui donne sa fille en mariage
- et le fait prince à sa place.--Comparer un autre conte recueilli
- également dans la Sibérie méridionale, chez les Kirghis, mais moins
- bien conservé (Radloff, t. III, p. 342).
-
- Le conte syriaque, mentionné ci-dessus, et qui a, pour l'ensemble,
- beaucoup de rapport avec le conte tartare, renferme également
- l'épisode que nous venons de résumer: Ajis, le voleur, a déjoué
- toutes les mesures du gouverneur de Damas. Le gouverneur d'Alep
- écrit à ce dernier pour se moquer de lui. Alors le gouverneur de
- Damas fait publier qu'il promet au voleur inconnu cent bourses et
- la main de sa fille, s'il se présente devant lui. Ajis se présente.
- Le gouverneur remplit sa promesse, puis il dit à Ajis d'enlever
- le gouverneur d'Alep et de le lui apporter. Ajis se fait donner
- une massue, une peau de chèvre et cent clochettes, qu'il attache
- aux poils de la chèvre. En cet équipage, il entre à minuit dans la
- chambre du gouverneur d'Alep, et lui dit qu'il est l'ange de la
- mort, et qu'il est venu pour chercher son âme. Le gouverneur d'Alep
- demande un répit jusqu'à l'autre nuit. Alors il se couche dans un
- cercueil, et Ajis le porte chez le gouverneur de Damas[108].
-
- Un autre conte oriental, formant le douzième récit de la collection
- kalmouke du _Siddhi-Kûr_,--dérivée, nous l'avons dit bien des
- fois, de récits indiens,--présente la plus grande analogie avec la
- première des épreuves du conte lorrain: Dans un certain pays vivait
- un homme qu'on appelait l'Avisé. Le khan de ce pays le fait venir
- un jour et lui dit: «On t'appelle l'Avisé. Pour justifier ton nom,
- vole-moi ce talisman auquel est attachée ma vie. Si tu y réussis,
- je te ferai de beaux présents; si tu n'y réussis pas, je détruirai
- ta maison et je te crèverai les yeux.» L'homme a beau protester
- que la chose est impossible, il est obligé de promettre de tenter
- l'aventure telle nuit. Cette nuit-là, le khan fixe le talisman à
- un pilier et s'assied tout auprès; en même temps, il ordonne à ses
- gens de faire bonne garde. L'homme avisé s'approche de ceux qui
- sont postés à la porte et les enivre avec de l'eau-de-vie de riz.
- Quant aux autres gardes et au roi lui-même, il a la bonne chance
- de les trouver tous endormis (il y a ici une altération), et il
- peut ainsi voler le talisman.--Un trait de ce conte kalmouk est à
- noter: L'homme avisé enlève de dessus leurs selles, tout endormis,
- les gens du roi qui montaient la garde à cheval, et les met à
- califourchon sur un pan de mur écroulé. Comparer le conte de la
- collection Grimm et divers autres contes de ce type, où le voleur
- fait en sorte que les gardes, s'ils se réveillent, puissent se
- croire toujours à cheval.
-
- * * * * *
-
- Il existe un autre thème qui, à le considérer de près, offre
- beaucoup d'analogie avec celui du _Franc Voleur_; mais, avant de
- l'examiner rapidement, il est bon d'indiquer un conte grec moderne
- d'Epire qui fait lien entre les deux thèmes, et nous donne, si l'on
- peut parler ainsi, la forme héroïque, épique, de celui que nous
- venons d'étudier, le merveilleux y entrant pour une certaine part.
-
- Dans ce conte grec (Hahn, nº 3), le roi ordonne au voleur de lui
- amener le cheval ailé du drakos (sorte d'ogre), s'il ne veut être
- haché en morceaux; puis de dérober au même drakos la couverture
- de son lit; enfin de lui apporter le drakos lui-même. (Ces trois
- entreprises correspondent, comme on voit, à celles du conte
- thuringien.)
-
- Dans les contes se rattachant à ce second thème dont nous avons à
- parler, il n'y a plus de voleur. C'est, en général, à l'instigation
- de ses frères, jaloux de la faveur dont il jouit auprès d'un roi,
- que le héros reçoit de ce roi l'ordre de lui apporter les objets
- rares ou merveilleux d'un certain être plus ou moins fantastique,
- et enfin cet être lui-même. On peut citer le conte silicien nº 83
- de la collection Gonzenbach. Dans ce conte, Caruseddu doit apporter
- au roi le cheval qui parle, appartenant au _dragu_ (ogre), la
- couverture à clochettes d'or du _dragu_ et finalement le _dragu_
- lui-même. M. Kœhler a étudié ce thème à propos d'un conte des
- Avares du Caucase (Schiefner, nº 6), et nous en avons dit un mot
- à l'occasion de notre nº 3, _le Roi d'Angleterre et son Filleul_.
- Voir les remarques de ce nº 3 (I, p. 46 seq.).
-
- Dans les contes de ce second type, les moyens que le héros emploie
- pour s'emparer des objets et de leur possesseur diffèrent de ceux
- que met en œuvre le «franc voleur» et les héros des contes du
- premier type. Nous ne connaissons comme exception qu'un conte grec
- d'Epire (Hahn, var. 2 du nº 3); là, Zénios, qui a reçu l'ordre
- d'apporter au roi une _lamie_ (ogresse), met des habits tout
- garnis de clochettes (absolument comme le héros du conte tartare
- et celui du conte syriaque), grimpe sur la cheminée et crie: «Je
- suis le Hadji Broulis[109], et je viens pour te faire mourir, si tu
- n'entres dans ce coffre.»
-
-
-NOTES:
-
-[107] Dans un conte autrichien (Vernaleken, nº 57), cet épisode est
-enclavé dans une histoire différente; dans un conte des Tsiganes
-slovaques (_Journal Asiatique_, 1885, p. 514), il forme tout le récit à
-lui seul.
-
-[108] Comparer un conte albanais (Dozon, nº 22, p. 175): Un voleur
-reçoit d'un pacha l'ordre de lui apporter le cadi enfermé dans un
-coffre. Il prend des clochettes, et, s'étant introduit dans le grenier
-au dessus de la chambre où dort le cadi, il se met à agiter ses
-clochettes en disant: «Je suis l'ange Gabriel, et je suis venu pour
-prendre ta vie, à moins que tu n'entres dans ce coffre, car alors je
-n'ai plus de pouvoir sur toi.»
-
-[109] Hadji, «pélerin,» nom d'honneur donné au musulman qui a fait le
-pèlerinage de la Mecque et autres «saints lieux».
-
-
-
-
-LXXI
-
-LE ROI & SES FILS
-
-
-Il était une fois un roi qui avait trois fils. Il avait beaucoup
-d'affection pour les deux plus jeunes; quant à l'aîné, il ne l'aimait
-guère. Comme chacun des princes désirait hériter du royaume, le roi les
-fit un jour venir devant lui; il leur donna à chacun cinquante mille
-francs et leur dit que celui qui lui apporterait la plus belle chose
-serait roi.
-
-Le plus jeune s'embarqua sur mer et revint au bout de six mois avec un
-beau coquillage doré qui fit grand plaisir au roi. Le cadet rapporta
-une superbe tabatière en or, dont le roi fut encore plus charmé.
-
-L'aîné, lui, ne revenait pas. Il n'avait songé qu'à boire, à manger et
-à se divertir, si bien qu'au bout d'un an presque tout son argent se
-trouva dépensé. Il employa le peu qui lui restait à acheter une petite
-voiture attelée d'un âne, avec laquelle il se mit à parcourir le pays
-pour vendre des balais. «Combien les balais?» lui demandait-on.--«Je
-les vends tant.» Et, comme on se récriait sur le prix, il disait: «Mes
-balais ne sont pas des balais ordinaires. Ils ont la vertu de balayer
-tout seuls.» Il vendit ainsi bon nombre de balais; mais les acheteurs
-ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'il les avait attrapés; ils coururent
-après lui et le rouèrent de coups. Le prince, dégoûté du métier, vendit
-sa voiture; puis, ayant mis une trentaine d'écus sous la queue de son
-âne, il le mena à la foire pour le vendre, et attendit les chalands.
-
-Vint à passer un riche seigneur, qui lui demanda combien il voulait de
-son âne. «J'en veux mille francs,» répondit le prince.--«Mille francs!
-perds-tu la tête?--Ah! monseigneur,» dit le prince, «vous ne savez pas;
-mon âne fait de l'or. Voyez plutôt.» En disant ces mots il donna à la
-bourrique un coup de bâton, et les écus roulèrent par terre. «Suffit!»
-dit le seigneur. «Voici les mille francs.» Et il emmena l'âne. Mais
-l'âne ne fit plus d'or, et le seigneur courut trouver le prince à son
-auberge. «Ah! coquin,» lui dit-il, «tu m'as volé! Je vais te faire
-mettre dans un sac et jeter à l'eau.». Aussitôt fait que dit. On mit
-le prince dans un sac et on prit le chemin de la rivière. Avant d'y
-arriver, le seigneur et ses gens entrèrent dans une auberge pour se
-rafraîchir, laissant le sac à la porte.
-
-Le prince poussait de grands cris. Un berger qui passait avec son
-troupeau lui demanda ce qu'il avait à crier et pourquoi il était
-enfermé dans ce sac. «Ah!» dit le prince, «c'est que le seigneur veut
-me donner sa fille avec toute sa fortune, et moi, je n'en veux pas.--Eh
-bien!» dit le berger, «mets-moi à ta place.» Le prince ne se fit pas
-prier, et, après avoir mis le berger dans le sac, il partit avec le
-troupeau. Le seigneur, étant sorti de l'auberge, fit jeter le sac dans
-la rivière.
-
-Pendant ce temps, le prince avait conduit le troupeau dans une prairie
-qui appartenait au seigneur. Il se mit à jouer du flageolet pour
-faire danser les moutons. Le seigneur, qui passait avec son fils,
-s'approcha pour voir qui jouait si bien, et, reconnaissant le prince,
-il s'écria: «Comment! coquin, te voilà encore!--Oui, monseigneur,»
-répondit le prince; «la mort n'a pas prise sur moi.--Et d'où te
-viennent ces moutons?--Je les ai trouvés au fond de la rivière où vous
-m'avez jeté.--En reste-t-il encore?--Oui, monseigneur. Voulez-vous les
-voir?--Volontiers.»
-
-Quand ils arrivèrent au bord de la rivière, le prince fit approcher ses
-moutons tout près de l'eau, de façon que leur image s'y reflétait. Le
-seigneur, voyant des moutons dans l'eau, ôta ses habits et sauta dans
-la rivière. Comme il ne savait pas nager, l'eau lui entrait dans la
-bouche en faisant _glouglou glouglou_. «Que dit mon père?» demanda le
-fils du seigneur, croyant qu'il parlait.--«Il te dit de venir l'aider.»
-Aussitôt le jeune garçon se jeta dans l'eau, et il y resta, ainsi que
-le seigneur. Alors le prince prit la bourse du seigneur et vendit les
-moutons; mais l'argent ne lui dura guère; il se trouva bientôt sans le
-sou.
-
-Pendant qu'il était à se désoler au bord d'un ruisseau, une fée
-s'approcha et lui dit: «Qu'as-tu donc à pleurer, mon ami?--Hélas!»
-répondit le prince, «je n'ai plus rien pour vivre.--Tiens,» dit la fée,
-«voici une baguette. Par la vertu de cette baguette, tu auras tout ce
-qu'il te faudra.» Le prince prit la baguette, et, en ayant frappé la
-terre, il vit paraître une table bien servie. Il but et mangea tout son
-soûl; puis il se mit en route pour retourner chez son père.
-
-Chemin faisant, il rencontra un aveugle qui jouait du violon; son
-violon était cassé en plus de dix endroits et n'avait qu'une corde.
-«Oh!» dit le prince, «voilà un beau violon!--Si tu connaissais la vertu
-de mon violon,» dit l'aveugle, «tu n'en ferais pas fi. Il ressuscite
-les morts.--Veux-tu me le vendre?» dit le prince.--«Volontiers,
-moyennant que tu me donnes à dîner.» Le prince régala bien l'aveugle
-et emporta le violon. «Mon père va être content,» pensait-il; «j'ai de
-belles choses à lui montrer. C'est moi qui aurai la couronne.»
-
-Arrivé à quelque distance du château de son père, le prince vit un
-mendiant qui s'amusait avec un jeu de cartes si sale et si graisseux
-qu'on en aurait fait la soupe à trente-six régiments. «Que fais-tu
-là?» lui dit le prince.--«Tu le vois,» répondit le mendiant; «je joue
-aux cartes.--Il est joli, ton jeu de cartes!--Ne te moque pas,» dit le
-mendiant. «Il suffit de jeter ces cartes en l'air pour voir paraître
-plusieurs régiments d'infanterie de marine, avec armes et bagages, tout
-prêts à faire feu.--Veux-tu me vendre ton jeu de cartes?--Volontiers,
-moyennant que tu me donnes à dîner.--Soit,» dit le prince. Le mendiant
-mangea comme quatre, puis il remit le jeu de cartes au prince.
-
-Après avoir fait cette dernière emplette, le prince ne douta plus
-que la couronne ne fût à lui, et il fit diligence pour se rendre au
-palais, où il arriva à deux heures du matin. Un de ses frères se
-releva pour lui ouvrir; mais son père ne demanda pas même à le voir.
-Le lendemain pourtant il entra dans sa chambre et s'informa de ce
-qu'il avait rapporté. «Mon père,» dit le prince, «regardez sous mon
-oreiller.» A la vue du violon et des cartes, le roi haussa les épaules.
-«Vraiment,» dit-il, «voilà de belles choses! Je savais bien qu'un
-mauvais sujet comme toi ne pouvait rien rapporter de bon. Vive ton
-frère, qui m'a fait présent d'une tabatière en or! C'est lui qui aura
-ma couronne.--Mon père,» dit le prince, «puisque vous voulez me faire
-une injustice, demain, à midi, je vous livrerai bataille.»
-
-Le lendemain, le roi marcha contre son fils à la tête d'une armée. Le
-prince n'avait pas un homme avec lui; à midi moins cinq minutes, il
-était encore seul. «Eh bien!» lui cria le roi, «où sont tes soldats?»
-Le prince jeta une carte en l'air, et l'on vit paraître un régiment
-d'infanterie de marine, avec armes et bagages, tout prêt à faire feu.
-Or les hommes de ce régiment ne pouvaient être tués. Ils tombèrent sur
-les soldats du roi et les exterminèrent; le roi seul échappa. Il était
-dans une grande colère. Son fils lui dit: «Ne vous fâchez pas. Si vous
-voulez, je vais vous ressusciter tous vos hommes.--Bah!» dit le roi,
-«tu n'as pas ce pouvoir-là.» Le prince prit son violon, et il avait à
-peine commencé à jouer que tous les soldats du roi se trouvèrent sur
-pied, comme si de rien n'eût été. Le roi lui dit alors: «C'est à toi,
-sans contredit, que doit revenir ma couronne.»
-
-«Maintenant, dit le prince, voulez-vous que je vous donne à dîner, à
-vous et à toute votre cour?» Le roi accepta. En entrant dans la salle
-du festin, il fut bien étonné de ne voir sur la table que la nappe,
-et les autres invités ne l'étaient pas moins. Quand tout le monde fut
-placé, le prince donna un coup de baguette, et la table se trouva
-couverte d'excellents mets de toute sorte et des meilleurs vins. On
-but, on mangea, on se réjouit, et le roi déclara qu'il donnait sa
-couronne à l'aîné de ses fils.
-
-
-REMARQUES
-
- Ce conte présente un composé bizarre de deux thèmes que nous
- avons déjà rencontrés isolément dans cette collection: le thème,
- ou plutôt un des thèmes des _Objets merveilleux_ (voir nos nºˢ
- 31, l'_Homme de fer_, et 42, _Les trois Frères_), et le thème des
- _Objets donnés par un fripon comme merveilleux_ (voir nos nºˢ 10,
- _René et son Seigneur_, 20, _Richedeau_, et 49, _Blancpied_).
-
- * * * * *
-
- L'introduction est à peu près celle du conte allemand nº 63 de la
- collection Grimm, très différent pour le reste, dans laquelle un
- roi promet sa couronne après sa mort à celui de ses fils qui lui
- rapportera le plus beau tapis et, ensuite, la plus belle bague.
- Cette même introduction se trouve encore dans un conte recueilli au
- XVIIe siècle par Mme d'Aulnoy, _la Chatte blanche_, et qui est du
- même genre que le conte allemand.
-
- En Orient, nous avons à citer un conte arabe de la même famille,
- le _Prince Ahmed et la fée Pari-Banou_, des _Mille et une Nuits_:
- là, le sultan dit à ses trois fils d'aller voyager, chacun de
- son côté; celui d'entre eux qui lui rapportera la rareté la plus
- extraordinaire et la plus singulière obtiendra la main d'une
- princesse, nièce du sultan. Comparer un conte serbe (Vouk, nº 11).
-
- * * * * *
-
- Pour l'ensemble de notre conte, qui se rattache au thème des
- _Objets merveilleux_, nous renverrons aux remarques de nºˢ 31 et
- 42, et aussi à celles de notre nº 18, _la Bourse, le Sifflet et
- le Chapeau_. Rappelons seulement quelques récits orientaux: dans
- un conte persan, dans un conte kalmouk, dans un conte indien, une
- coupe procure à volonté à boire et à manger; dans un conte arabe,
- un tambour de cuivre fait venir au secours de son possesseur les
- chefs des génies et leurs légions; dans une légende bouddhique,
- un tambour magique, frappé d'un côté, met en fuite l'ennemi;
- frappé de l'autre côté, il fait paraître une armée entière. Dans
- cette dernière légende, c'est également de plusieurs personnages,
- auxquels il a successivement affaire, que le héros obtient les
- divers objets merveilleux.
-
- Au sujet du violon qui ressuscite les morts, voir les remarques de
- nos nºˢ 31, l'_Homme de fer_, et 59, _les Trois Charpentiers_; nous
- allons, du reste, le retrouver tout à l'heure dans un conte flamand.
-
-
- Un conte allemand (Prœhle, I, nº 77) reproduit presque exactement
- un passage du conte lorrain: Un jeune homme rencontre une fée et
- en reçoit une baguette qui procure à boire et à manger, tant qu'on
- en veut. Par le moyen de cette baguette, le jeune homme régale un
- vieux mendiant qui lui a demandé un morceau de pain, et il reçoit
- du mendiant en récompense trois objets merveilleux.
-
- On peut encore rapprocher de notre conte un conte flamand (Wolf,
- _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 26): Un roi donne un vaisseau à
- chacun de ses trois fils, et ils partent en voyage. L'aîné arrive
- près d'une mine d'argent et en remplit son vaisseau; le second fait
- de même avec une mine d'or. Le plus jeune reçoit d'une jeune fille
- une nappe qui se couvre de mets au commandement. Puis, de la même
- manière que le héros du conte de la collection Grimm résumé dans
- les remarques de notre nº 42 (II, p. 87), il se met en possession
- de trois objets merveilleux, notamment d'une canne qui fait
- paraître autant de cavaliers qu'on le désire, quand on en ôte la
- pomme, et d'un violon qui fait tomber morts de ravissement ceux qui
- l'entendent, et les ressuscite, si l'on joue sur la première corde.
-
- Le conte flamand, et aussi le conte allemand de la collection
- Grimm,--d'accord tous deux avec la légende bouddhique rappelée
- ci-dessus,--nous mettent sur la voie de la forme primitive d'un
- passage important du conte lorrain. Evidemment, dans la forme
- originale, le prince, après avoir reçu de la fée la baguette
- merveilleuse, l'échangeait d'abord contre le jeu de cartes; puis,
- jetant une carte en l'air, il envoyait un régiment reprendre sa
- baguette. Il faisait de même pour avoir le violon.
-
- * * * * *
-
- Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur les aventures du prince
- qui se rapportent au thème des _Objets donnés comme merveilleux
- par un fripon_. Nous avons étudié assez longuement ce thème dans
- les remarques de nos nºˢ 10, 20 et 49. On se souvient que nous
- avons trouvé, indépendamment des récits européens, de nombreuses
- formes orientales de ce thème: deux contes des Tartares de la
- Sibérie méridionale, deux contes des Afghans du Bannu, trois contes
- indiens, et aussi un conte kabyle et un conte malgache.
-
-
- Relevons encore un petit détail: dans un conte allemand se
- rattachant à cette famille (Prœhle, I, nº 63), le héros parvient à
- faire croire à des marchands que certains _balais_ sont d'un très
- grand prix.
-
-
-
-
-LXXII
-
-LA FILEUSE
-
-
-Il était une fois un homme qui s'en allait tous les soirs veiller chez
-les voisins, et laissait sa femme seule au logis. Un soir que celle-ci
-était à filer, comme à l'ordinaire, elle vit entrer un petit garçon
-rouge, qui s'approcha du feu en disant:
-
- File, file, Méguechon,
- Mé, je tisonnerâ le feuil[110].
-
-Le lendemain et les jours suivants, il revint encore. A la fin, la
-femme, effrayée, dit à son mari: «Il vient tous les soirs un petit
-garçon rouge qui tisonne pendant que je file. Je n'ose plus rester
-seule.--Eh bien!» dit le mari, «tu iras ce soir veiller chez le voisin;
-moi, je filerai à ta place.»
-
-Le soir venu, l'homme prit les habits de sa femme, fit un bon feu,
-et se mit au rouet. Le follet ne tarda pas à arriver, et il dit en
-s'approchant du feu:
-
- Tourne, tourne, rien ne doveuilde;
- Celle d'açau filot bi meuil[111].
-
-Pendant qu'il tisonnait, l'homme l'empoigna et le jeta dans le feu. Le
-follet s'enfuit en criant:
-
- J'â chaou la patte et chaou le cû;
- Je ne repasserâ pû
- Par la bourotte de l'hû[112].
-
-
-NOTES:
-
-[110]
-
- File, file, Marguerite,
- Moi, je tisonnerai le feu.
-
-
-[111]
-
- Tourne, tourne, rien ne dévide;
- Celle d'hier filait bien mieux.
-
-[112]
-
- J'ai chaud la patte et chaud le c..;
- Je ne repasserai plus
- Par la chatière de la porte (huis).
-
-(_Bourotte_, petite ouverture dans le genre d'une chatière.)
-
-
-REMARQUES
-
- Nous rapprocherons d'abord de ce petit conte un conte basque
- (Webster, p. 55): Il y avait une fois un homme et sa femme. La
- femme, étant à filer un soir, voit entrer une fée; ils ne peuvent
- s'en débarrasser, et chaque soir ils lui donnent à manger du
- jambon. La femme dit un jour à son mari qu'elle voudrait bien
- mettre à la porte cette fée. L'homme lui dit d'aller se coucher. Il
- endosse les habits de sa femme et se met à filer dans la cuisine.
- Arrive la fée qui trouve, au bruit qu'il fait, que le rouet ne
- marche pas comme à l'ordinaire. L'homme lui demande si elle veut
- son souper. Il met du jambon dans la poêle, et, quand tout est bien
- chaud, il le jette à la figure de la fée. Depuis ce temps il ne
- vient plus de fée dans la maison, et peu à peu l'homme et la femme
- perdent leur fortune.
-
- Dans l'Anjou, on raconte une histoire de ce genre (_Contes des
- provinces de France_, nº 28): Une fée vient chaque jour dans une
- chaumière caresser et soigner un enfant nouveau-né, pendant que la
- mère, effrayée, est à filer près du foyer. Le mari, ayant appris la
- chose, reste le lendemain à la maison, seul avec le petit enfant;
- il prend la quenouille de la femme et se met à filer. La fée, à son
- arrivée, s'aperçoit qu'un homme a pris la place de la femme, et,
- tout en caressant l'enfant, elle se moque de la manière dont il
- file. Au moment où elle se retire en s'envolant par la cheminée, le
- paysan remplit la pelle à feu de charbons ardents et les lui lance
- dans les jambes. Depuis ce jour, la fée ne revient plus.
-
-
- Pour la couleur des habits du follet, voir les remarques de notre
- nº 68, _le Sotré_.
-
-
-
-
-LXXIII
-
-LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR
-
-
-Il était une fois des gens qui avaient autant d'enfants qu'il y a
-de trous dans un tamis. Il leur vint encore un petit garçon. Comme
-personne dans le village ne voulait être parrain, le père s'en alla sur
-la grande route pour tâcher d'en trouver un. A quelques pas de chez
-lui, il rencontra un homme qui lui demanda où il allait. C'était le
-bon Dieu. «Je cherche un parrain pour mon enfant,» répondit-il.--«Si
-tu veux,» dit l'homme, «je serai le parrain. Je reviendrai dans sept
-ans et je prendrai l'enfant avec moi.» Le père accepta la proposition,
-et l'homme donna tout l'argent qu'il fallait pour le baptême; puis, la
-cérémonie faite, il se remit en route.
-
-Le petit garçon grandit, et ses parents l'aimaient encore mieux que
-leurs autres enfants. Aussi, quand au bout des sept ans le parrain vint
-pour prendre son filleul, ils ne voulaient pas s'en séparer. «Il n'y a
-pas encore sept ans,» disait le père.--«Si fait,» dit le parrain, «il y
-a sept ans.» Et il prit l'enfant, qu'il emporta sur son dos.
-
-Chemin faisant, l'enfant vit par terre une belle plume. «Hé! ma mule,
-hé! ma mule!» dit-il, «laisse-moi ramasser cette plume[113]!--Non,» dit
-le parrain. «Si tu la ramasses, elle te fera bien du mal.» Mais le
-petit garçon ne voulut rien entendre, et force fut au parrain de lui
-laisser ramasser la plume. Il continuèrent leur route et arrivèrent
-chez un roi. Ce roi avait de belles écuries et de laides écuries; il
-avait de beaux chevaux et de laids chevaux. L'enfant passa sa plume
-sur les laides écuries du roi, et elles devinrent aussi belles que les
-belles écuries du roi; puis il la passa sur les laids chevaux du roi,
-et ils devinrent aussi beaux que les beaux chevaux du roi. Le roi prit
-l'enfant en amitié et le garda près de lui.
-
-Les serviteurs du palais devinrent bientôt jaloux de l'affection que le
-roi témoignait au jeune garçon. Ils allèrent un jour dire à leur maître
-qu'il s'était vanté d'aller chercher l'oiseau de la plume. Le roi le
-fit appeler. «Mon ami, on m'a dit que tu t'es vanté d'aller chercher
-l'oiseau de la plume.--Non, sire, je ne m'en suis pas vanté.--Que tu
-t'en sois vanté ou non, mon ami, si je ne l'ai pas demain pour les neuf
-heures du matin, tu seras pendu.»
-
-Le jeune garçon sortit bien triste. «Hé! ma mule, hé! ma mule!--Elle te
-fera bien du mal, cette plume!» dit le parrain. «Je t'avais bien dit
-de ne pas la ramasser. Allons, viens avec moi dans les champs, et le
-premier oiseau que nous trouverons dans une roie[114], ce sera l'oiseau
-de la plume.» Ils s'en allèrent donc dans les champs, et le premier
-oiseau qu'ils trouvèrent dans une roie, ce fut l'oiseau de la plume.
-
-Le jeune garçon s'empressa de porter l'oiseau au roi; mais, au bout de
-deux ou trois jours, l'oiseau mourut. Alors les serviteurs dirent au
-roi que le jeune garçon s'était vanté de ressusciter l'oiseau. Le roi
-le fit appeler. «Mon ami, on m'a dit que tu t'es vanté de ressusciter
-l'oiseau.--Non, sire, je ne m'en suis pas vanté.--Que tu t'en sois
-vanté ou non, mon ami, si l'oiseau n'est pas ressuscité demain pour les
-neuf heures du matin, tu seras pendu.»
-
-«Hé! ma mule, hé! ma mule!--Elle te fera bien du mal, cette plume! Je
-t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons, coupe-moi la tête. Tu
-y trouveras de l'eau, que tu donneras à boire à l'oiseau, et aussitôt
-il reviendra à la vie. Puis tu me rajusteras la tête sur les épaules,
-et il n'y paraîtra plus.» Le jeune garçon fit ce que son parrain lui
-conseillait, et, dès qu'il eut versé l'eau dans le bec de l'oiseau,
-celui-ci fut ressuscité. Puis il remit la tête sur les épaules du
-parrain, et il n'y parut plus.
-
-Les serviteurs, de plus en plus jaloux, dirent au roi que le jeune
-garçon s'était vanté d'aller chercher la Belle aux cheveux d'or, qui
-demeurait de l'autre côté de la mer. Le roi fit venir le jeune garçon.
-«Mon ami, on m'a dit que tu t'es vanté d'aller chercher la Belle aux
-cheveux d'or, qui demeure de l'autre côté de la mer.--Non, sire, je
-ne m'en suis pas vanté. Je n'ai jamais entendu parler de la Belle aux
-cheveux d'or, et je ne sais pas même où est la mer.--Que tu t'en sois
-vanté ou non, mon ami, si la Belle aux cheveux d'or n'est pas ici
-demain pour les neuf heures du matin, tu seras pendu.»
-
-«Hé! ma mule, hé! ma mule!--Elle te fera bien du mal, cette plume!
-Je t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons, viens avec moi.
-Nous emporterons un tambour, et, quand nous aurons passé la mer, nous
-battrons la caisse dans le premier village où nous entrerons, et la
-première jeune fille qui se montrera, ce sera la Belle aux cheveux
-d'or. Je la rapporterai sur mon dos.» Ils traversèrent donc la mer.
-Dans le premier village où ils entrèrent, ils battirent la caisse, et
-la première jeune fille qui se montra, ce fut la Belle aux cheveux
-d'or. Ils la prirent avec eux et se remirent en route pour revenir chez
-le roi. Quand ils furent sur la mer, la jeune fille jeta dedans son
-anneau et sa clef.
-
-Dès que le roi vit la Belle aux cheveux d'or, il voulut l'épouser;
-mais elle déclara qu'elle ne voulait pas se marier, si son père et sa
-mère n'étaient de la noce. Les serviteurs dirent alors au roi que le
-jeune garçon s'était vanté d'aller chercher les parents de la Belle
-aux cheveux d'or. Le roi fit appeler le jeune garçon. «Mon ami, on m'a
-dit que tu t'es vanté d'aller chercher le père et la mère de la Belle
-aux cheveux d'or.--Non, sire, je ne m'en suis pas vanté.--Que tu t'en
-sois vanté ou non, mon ami, s'ils ne sont pas ici demain pour les neuf
-heures du matin, tu seras pendu.»
-
-«Hé! ma mule, hé! ma mule!--Elle te fera bien du mal, cette plume! Je
-t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons, viens avec moi. Nous
-emporterons encore un tambour; et, quand nous aurons passé la mer,
-nous battrons la caisse dans le premier village où nous entrerons, et
-le premier et la première qui se montreront seront les parents de la
-Belle aux cheveux d'or.» Ils traversèrent donc la mer. Dans le premier
-village où ils entrèrent, ils battirent la caisse, et le premier et
-la première qui se montrèrent, ce furent les parents de la Belle aux
-cheveux d'or.
-
-Quand ses parents furent arrivés, la Belle aux cheveux d'or dit qu'elle
-avait laissé tomber son anneau et sa clef dans la mer, et qu'elle
-voulait les ravoir avant de se marier. Les serviteurs dirent au roi que
-le jeune garçon s'était vanté de retirer du fond de la mer l'anneau et
-la clef de la Belle aux cheveux d'or. Le roi le fit appeler. «Mon ami,
-on m'a dit que tu t'es vanté de retirer du fond de la mer l'anneau et
-la clef de la Belle aux cheveux d'or.--Non, sire, je ne m'en suis pas
-vanté;--Que tu t'en sois vanté ou non, mon ami, si tu ne les as pas
-rapportés ici demain pour les neuf heures du matin, tu seras pendu.»
-
-«Hé! ma mule, hé! ma mule!--Elle te fera bien du mal, cette plume!
-Je t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons, viens avec moi
-sur le bord de la mer. Le premier pêcheur que nous verrons, nous lui
-demanderons son poisson, et, quand on ouvrira le poisson, on trouvera
-dedans l'anneau et la clef.» Tout arriva comme le parrain l'avait dit.
-
-Alors la Belle aux cheveux d'or déclara qu'elle ne voulait pas se
-marier avant que le jeune garçon ne fût pendu. Le roi dit à celui-ci:
-«Tu m'as rendu bien des services; je suis désolé de te faire du mal;
-mais il faut qu'aujourd'hui tu sois pendu.»
-
-Le jeune garçon sortit en pleurant. «Hé! ma mule, hé! ma mule!--Elle
-te fait bien du mal, cette plume! Je t'avais bien dit de ne pas la
-ramasser. Ecoute: quand tu seras sur l'échafaud, au pied de la potence,
-il y aura sur la place quantité de curieux. Demande au roi une prise
-de tabac: il ne te la refusera pas. Puis jette le tabac sur les
-assistants, et tous tomberont morts.»
-
-Etant donc au pied de la potence, le jeune garçon demanda au roi une
-prise de tabac. «Volontiers, mon ami,» dit le roi; «tu m'as rendu bien
-des services; je ne puis te refuser ce que tu me demandes.» Alors
-le jeune garçon jeta le tabac sur les gens qui se trouvaient là, à
-l'exception de la Belle aux cheveux d'or, et tous tombèrent morts. Puis
-il descendit de l'échafaud et se maria avec la Belle aux cheveux d'or.
-
-Moi, j'étais à la cuisine avec un beau tablier blanc; mais j'ai laissé
-tout brûler, et l'on m'a mise à la porte.
-
-
-NOTES:
-
-[113] Bien que le récit ne le dise pas expressément, le parrain, que
-nous venons de voir emporter l'enfant sur son dos, a pris la forme
-d'une mule.--La jeune fille dont nous tenons ce conte interprétait
-dans un sens figuré ces mots: «Hé! ma mule, hé! ma mule!» Il est
-évident qu'il faut les prendre à la lettre. Dans la plupart des contes
-de ce type, le héros est aidé dans ses entreprises par un cheval
-merveilleux, et nous ajouterons que, dans un de ces contes, recueilli
-en Basse-Bretagne, la Sainte-Vierge est envoyée par Dieu au jeune homme
-sous la forme d'une jument blanche.
-
-[114] _Roie_, _raie_, sillon tracé par la charrue entre deux champs.
-
-
-REMARQUES
-
- Ce conte, altéré sur divers points, se rattache au même thème
- principal que notre nº 3, le _Roi d'Angleterre et son Filleul_.
- Voir les remarques de ce nº 3.
-
- Dans un conte breton (Luzel, _Veillées bretonnes_, p. 148),
- nous trouvons réunis et comme juxtaposés plusieurs des traits
- distinctifs des deux contes. L'introduction est celle du _Roi
- d'Angleterre et son Filleul_; puis vient bientôt l'épisode de
- la _plume_, qui appartient proprement au thème de notre _Belle
- aux cheveux d'or_ et autres contes analogues. Voici le résumé de
- ce conte breton: Le fils du roi de France, s'étant égaré à la
- chasse, arrive dans la maison d'un charbonnier dont la femme est
- en couches; il se propose pour être parrain de l'enfant et laisse
- une lettre que son filleul doit lui rapporter à lui-même lorsqu'il
- sera en état de la lire. Quand l'enfant se met en route pour Paris,
- son père lui recommande de ne voyager ni avec un bossu, ni avec
- un boiteux, ni avec un _cacous_ (sorte de paria, de lépreux).
- Ayant rencontré d'abord un bossu, puis le lendemain un boiteux,
- Petit-Louis rebrousse chemin. Le troisième jour, en longeant un
- grand bois, il aperçoit sur un arbre une plume qui brille comme le
- soleil. Malgré les avertissements de son vieux cheval, il ramasse
- la plume; puis il s'arrête pour boire à une fontaine. Pendant qu'il
- est penché, un _cacous_ le pousse dans l'eau, après lui avoir
- pris dans sa poche la lettre du parrain, saute sur le chevalet et
- part au galop. Le roi l'admet à sa cour, le croyant son filleul.
- Petit-Louis arrive à son tour au palais, où il s'engage comme valet
- d'écurie. Il retrouve son vieux cheval dans les écuries du palais.
- Tous les soirs il se sert de sa plume merveilleuse pour s'éclairer
- pendant qu'il panse ses chevaux. Le _cacous_, ayant remarqué
- cette lumière, va prévenir le roi, qui surprend Petit-Louis et
- lui demande ce que c'est que cette plume. Petit-Louis lui répond
- que c'est une plume de la queue du paon de la princesse aux
- cheveux d'or, qui demeure dans un château d'argent. Le roi prend
- la plume, et le _cacous_ lui dit que Petit-Louis s'est vanté de
- pouvoir amener au roi la princesse aux cheveux d'or. Petit-Louis
- est obligé de tenter l'entreprise. Conformément aux conseils de
- son vieux cheval, il emporte des provisions de diverses sortes
- et rassasie, chemin faisant, différents animaux. (Ce trait des
- animaux secourus et se montrant plus tard reconnaissants, qui
- figure d'ordinaire dans les contes de cette famille, a complètement
- disparu de notre _Belle aux cheveux d'or_. On se rappelle qu'il
- existe, bien conservé, dans le _Roi d'Angleterre et son Filleul_.)
- Arrivé au palais de la princesse aux cheveux d'or, il se voit
- imposer par celle-ci diverses épreuves dont il vient à bout, grâce
- à l'aide des animaux ses obligés. Enfin la princesse consent à
- suivre Petit-Louis chez le roi, qui veut aussitôt l'épouser.
- Mais elle exige d'abord qu'on lui apporte son château d'argent.
- Puis,--le château ayant été apporté par Petit-Louis, à peu près
- par le moyen qu'emploie en pareille occasion le héros de notre nº
- 3,--la princesse demande les clefs de son château qu'elle a jetées
- dans la mer. Le roi des poissons, par reconnaissance, les procure
- à Petit-Louis. Enfin la princesse dit au roi qu'il devrait se
- rajeunir au moyen de l'eau de la vie et de l'eau de la mort. C'est
- encore Petit-Louis qui reçoit l'ordre d'aller chercher une fiole
- de chacune de ces eaux. Le vieux cheval lui indique le moyen de se
- faire apporter les deux fioles par un corbeau. Quand Petit-Louis
- rentre au palais, le roi demande aussitôt à être rajeuni. La
- princesse verse sur lui quatre gouttes d'eau de la mort, et
- aussitôt le roi meurt. Alors elle épouse Petit-Louis.
-
- Cette fin du conte breton présente une lacune, l'eau de la vie n'y
- jouant aucun rôle. Nous trouverons dans d'autres contes, que nous
- citerons tout à l'heure, cette dernière partie plus complète.
-
- * * * * *
-
- Parmi les contes du type de la _Belle aux cheveux d'or_, nous
- n'en connaissons qu'un petit nombre qui, pour l'introduction, se
- rapprochent du conte lorrain. Dans un conte de la Haute-Bretagne
- (Sébillot, III, nº 13 bis), la ressemblance est très grande: le
- parrain de l'enfant de pauvres gens est Jésus, et la marraine,
- la «bonne Vierge».--Dans un conte danois (Grundtvig, II, p. 1),
- des pauvres gens ne peuvent trouver un parrain pour leur dernier
- enfant. Un mendiant, à qui ils ont fait l'aumône, s'offre à être
- parrain du petit garçon. On l'accepte, et, quand il s'en va, la
- cérémonie faite, il donne aux parents une petite clef, en leur
- disant de la garder soigneusement jusqu'à ce que l'enfant ait
- quatorze ans. Avec cette clef, le jeune garçon ouvre la porte
- d'une belle petite maison qui est tout d'un coup apparue devant
- la cabane de son père. Il y trouve un petit cheval, sur lequel il
- va chercher fortune. (Cette introduction se rencontre, presque
- complètement semblable, dans le conte westphalien nº 126 de la
- collection Grimm. Du reste, le conte danois correspond presque sur
- tous les points à ce conte westphalien, avec cette seule différence
- qu'il est en général moins altéré).--Un conte portugais (Coelho,
- nº 19) commence presque identiquement comme notre conte; seulement
- le parrain est saint Antoine, et l'enfant est une fille. Arrivée à
- l'âge de treize ans, la jeune fille se déguise en garçon, sur le
- conseil du parrain, et entre en qualité de page au service d'une
- reine. Celle-ci, voyant ses avances repoussées par le beau page,
- dit au roi, pour se venger, qu'Antonio (c'est le nom du prétendu
- jeune homme) s'est vanté de pouvoir accomplir plusieurs tâches
- impossibles: trier en une nuit un gros tas de graines mélangées;
- retirer du fond de la mer l'anneau de la reine; retrouver la fille
- du roi depuis longtemps captive des Mores. Saint Antoine vient en
- aide à sa filleule. (Il n'y a pas ici, pas plus que dans notre
- conte, d'animaux reconnaissants.) Le passage relatif à la seconde
- tâche présente beaucoup de rapport avec le conte lorrain: Saint
- Antoine dit au page d'aller pêcher; le premier poisson qu'il
- prendra, il l'ouvrira, et l'anneau sera dedans.
-
- Nous avons dit plus haut, en note, qu'évidemment, dans notre
- conte, le parrain avait pris la forme d'une mule. Un conte de la
- Basse-Bretagne, intitulé _Trégont-à-Baris_ (Luzel, 4e rapport),
- auquel nous avons fait allusion dans la même note, a quelque
- chose d'analogue: Un enfant nouveau-né abandonné est trouvé par
- Notre-Seigneur et saint Pierre, qui le confient à une nourrice. A
- seize ans, il veut voyager, va à Paris et devient valet d'écurie
- chez le roi. Ses chevaux sont les plus beaux; il est félicité
- par le roi. Les autres valets, envieux, disent au roi que
- Trégont-à-Baris (ainsi se nomme le jeune garçon) s'est vanté de
- pouvoir aller demander au soleil pourquoi il est si rouge quand il
- se lève. Le roi ordonne au jeune garçon d'y aller. Trégont-à-Baris
- trouve à la porte une belle jument blanche qui l'emporte et plus
- tard lui donne des conseils.--Le conte entre ensuite dans le cycle
- d'aventures du conte hessois nº 29 de la collection Grimm, le
- _Diable aux trois cheveux d'or_, puis passe dans celui de notre
- _Belle aux cheveux d'or_[115]. Quand, à la fin, Trégont-à-Baris
- épouse la «princesse au château d'or», on voit entrer, pendant
- le festin des noces, une femme d'une merveilleuse beauté, qui
- dit qu'elle est la Vierge Marie, que Dieu avait envoyée vers
- Trégont-à-Baris sous la forme d'une jument blanche.
-
- * * * * *
-
- On a déjà remarqué, dans le premier conte breton dont il a été
- parlé ici, le passage où il est question de la plume que le jeune
- homme ramasse malgré les avertissements de son cheval. Ce passage,
- qui manque dans _Trégont-à-Baris_, existe encore dans un troisième
- conte breton, intitulé la _Princesse de Tréménézaour_ (Luzel, 4e
- rapport). Là, c'est une mèche de cheveux d'or, brillante comme
- une flamme, que le héros ramasse, et cette mèche de cheveux, avec
- laquelle il éclaire le soir son écurie, est cause que le roi lui
- ordonne d'aller chercher la princesse de Tréménézaour, de qui
- viennent ces cheveux.
-
- Dans un conte russe (Ralston, p. 287), un chasseur trouve dans une
- forêt une plume d'or de l'«oiseau de feu». Malgré les avis de son
- cheval, il ramasse cette plume et la porte au roi, qui l'envoie à
- la recherche de l'oiseau lui-même. Il est probable que la suite des
- aventures se rapporte à notre thème; mais M. Ralston ne cite que ce
- passage.--Dans un conte des Tsiganes de la Bukovine (Miklosisch,
- nº 9), le héros, Tropsen, dénoncé par ses méchants frères, est
- également envoyé à la recherche de l'«oiseau de la plume», comme
- dit notre conte, puis d'une certaine jeune fille. Ici ce n'est pas
- sur un chemin que Tropsen a ramassé la plume. Se trouvant avec ses
- frères chez une vieille qui possède un oiseau d'or, il a pris,
- malgré son cheval, une plume de cet oiseau[116]. Ensuite, chez le
- comte au service duquel il entre comme cocher, il attache chaque
- soir sa plume au mur de l'écurie, et elle éclaire comme un cierge.
- (Dans le conte serbe nº 58 de la collection Jagitch, dans le conte
- croate nº 80 du premier volume de la collection Krauss, dans un
- conte slovaque, p. 528 de la collection Leskien, le thème du séjour
- chez la vieille est également combiné avec celui de la _Belle aux
- cheveux d'or_, et dans tous se trouvent plusieurs objets lumineux,
- plumes, cheveux, fer à cheval, etc., ramassés par le héros.)--Un
- conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 10) a ceci de
- particulier que c'est sur le conseil de son cheval, et non malgré
- ses avertissements, que le jeune garçon ramasse successivement
- trois plumes, l'une de cuivre, la seconde d'argent et la troisième
- d'or.--Le conte danois déjà cité offre sur ce point un détail
- assez singulier: Le héros a ramassé trois plumes d'or, malgré les
- observations de son cheval; quand on rapproche ces plumes, on voit
- la plus belle tête de femme qu'on puisse imaginer. Le jeune homme
- entre au service d'un roi comme valet d'écurie. Tous les soirs il
- s'enferme dans sa chambrette, que les plumes éclairent, et copie
- la belle image. Comme il est défendu d'avoir de la lumière dans
- les chambres auprès de l'écurie, le palefrenier en chef entre
- chez le jeune homme, qui a le temps de cacher ses plumes; mais le
- palefrenier s'empare de son dessin. Le roi reconnaît ce dessin
- pour être le portrait de la plus belle princesse du monde, dont il
- a fait périr le père après s'être emparé de son royaume. Elle a
- disparu, et les recherches du roi ont été inutiles. Il dit au jeune
- homme qu'il doit savoir où elle est, puisqu'il a son portrait,
- et il lui ordonne de la lui amener.--Dans la Basse-Bretagne, on
- a recueilli une forme curieuse de ce même thème (A. Troude et G.
- Milin. Voir le conte intitulé la _Perruque du roi Fortunatus_):
- Jean, qui s'est mis en route sur son cheval, aperçoit un jour
- deux corbeaux qui se battent. Il voit tomber par terre un objet
- qu'ils ont lâché. «Que peut être cela? Il faut que je le sache.--Il
- vaudrait mieux poursuivre ta route,» dit le cheval. Mais le jeune
- homme ne veut rien entendre; il ramasse l'objet et voit que c'est
- une perruque, sur laquelle est écrit en lettres d'or que c'est
- la perruque du roi Fortunatus; il la met dans sa poche. Il entre
- comme garçon d'écurie chez le roi de Bretagne. La première nuit
- qu'il couche au dessus de ses chevaux, il est réveillé par la
- clarté qui illumine sa chambre; il voit que c'est la perruque,
- qui brille comme le soleil. Désormais l'écurie est mieux éclairée
- que le palais du roi. Au carnaval, Jean se déguise et met sa
- perruque: la ville est éclairée partout où il passe. Le roi va
- pour le voir et ne le reconnaît pas. A la fin, Jean lui dit qu'il
- est le garçon d'écurie. Le roi s'empare de la perruque. Les
- autres garçons d'écurie, jaloux de Jean, vont dire au roi que le
- jeune homme connaît le roi Fortunatus et qu'il a dit plusieurs
- fois que, s'il avait voulu, il aurait obtenu de lui sa fille en
- mariage. Le roi ordonne à Jean de lui aller chercher la fille du
- roi Fortunatus.--Dans un conte roumain (Gubernatis, _Florilegio_,
- p. 66), ce que le héros trouve, c'est une corde d'or, qui brille
- pendant la nuit et qui appartient à une belle jeune fille
- (altération évidente de la mèche de cheveux ou de la plume).--Nous
- signalerons encore un conte ou plutôt un _lied_ populaire allemand
- (L. Bechstein, p. 102): Un père prend pour parrain de son petit
- garçon un bel enfant, qui est Notre-Seigneur, et qui laisse comme
- cadeau à son filleul un cheval blanc. Devenu grand, le filleul
- monte sur son cheval et s'en va courir le monde. Chemin faisant,
- il voit par terre d'abord une plume de paon, puis une seconde,
- qu'il ne ramasse ni l'une ni l'autre, sur le conseil du cheval. Il
- en ramasse une troisième, et il est nommé roi dans une ville où
- il arrive. S'il n'avait pas ramassé cette troisième plume, il en
- aurait trouvé une quatrième et serait devenu empereur.
-
- Le conte westphalien déjà mentionné présente ici une altération
- notable, sur laquelle il convient d'insister, surtout à cause de
- l'interprétation que Guillaume Grimm a donnée de ce passage. Le
- jeune garçon du conte allemand ramasse, lui aussi, une plume. La
- suite de l'histoire ne montre en aucune façon quel rôle a pu jouer
- cette plume, qui est ici une plume à écrire (_Schriffedder_, en
- patois westphalien). Guillaume Grimm admet sans hésitation que
- cette plume est un bâton runique (_wenigstens ist die gefundene
- Schreibfeder gewiss ein solcher_ [_Runenstab_]). S'il avait connu
- toutes les formes de cet épisode que nous avons citées, il aurait
- assurément laissé en paix les runes et les bâtons runiques. Nouvel
- exemple du danger des conclusions précipitées, surtout en des
- matières où l'on doit toujours se demander si l'on possède la forme
- primitive des thèmes sur lesquels on raisonne.
-
- * * * * *
-
- Au sujet des entreprises imposées au héros, nous avons déjà dit
- plus haut que, dans notre _Belle aux cheveux d'or_, un élément
- important a disparu: les services rendus par le héros à des
- animaux, qui ensuite, par reconnaissance, exécutent pour lui
- diverses tâches. La plupart des contes de ce type ont bien conservé
- sur ce point la forme primitive. Voir les remarques de notre nº 3.
-
- * * * * *
-
- Le dénouement de notre conte présente une altération, due
- évidemment à quelque conteur facétieux. Nous allons jeter un coup
- d'œil sur les diverses formes que prend ce dénouement dans les
- contes de cette famille.
-
-
- Dans les uns figurent l'eau de la vie et l'eau de la mort, ou
- parfois l'eau de la vie seule. Ainsi, dans le conte danois
- ci-dessus mentionné, le héros ayant réussi à rapporter l'eau de la
- vie et l'eau de la mort demandées par la princesse qu'il a amenée
- au roi, celle-ci veut s'assurer si ce sont les eaux véritables.
- Le roi fait venir le jeune homme, sur lequel on essaie d'abord
- l'eau de la mort, puis l'eau de la vie; il meurt, puis ressuscite,
- plus beau qu'auparavant. Le roi veut devenir plus beau, lui aussi;
- il subit l'opération; mais, dans l'espoir d'embellir encore, il
- veut recommencer. Malheureusement pour lui, il ne reste plus
- d'eau de la vie pour le ressusciter. La princesse épouse le jeune
- homme.--Comparer le conte breton de _Trégont-à-Baris_, un conte
- tchèque de Bohême (Waldau, p. 368), un conte italien (Comparetti,
- nº 16), etc., et aussi notre nº 3.
-
- Dans notre _Belle aux cheveux d'or_, l'eau de la vie se retrouve
- bien, mais simplement au milieu du récit, pour ressusciter
- l'«oiseau de la plume». A quelques traits de cet épisode,--le
- parrain tué pour procurer l'eau de la vie, puis ressuscité,--ne
- semblerait-il pas qu'il y a là un souvenir confus du dénouement que
- nous venons d'indiquer?
-
-
- Dans d'autres contes il n'est pas question d'eau de la vie ni d'eau
- de la mort. Aussi le dénouement se trouve-t-il modifié, bien qu'il
- soit au fond le même dans son idée mère. Dans des contes siciliens
- (Gonzenbach, nºˢ 30 et 83; Pitrè, nº 34), la princesse veut, avant
- d'épouser le roi, que le jeune homme entre dans un four chauffé
- pendant trois jours et trois nuits. Le cheval du jeune homme dit à
- son maître de s'oindre de son écume (ou de sa sueur), et le jeune
- homme sort du four sain et sauf et plus beau qu'il n'y est entré.
- Alors la princesse dit au roi d'y entrer lui-même. Le roi demande
- au jeune homme ce qu'il a fait pour ne pas être brûlé; l'autre
- lui répond qu'il s'est oint avec de la graisse. Le roi le croit,
- et, à peine est-il entré dans le four, qu'il est consumé par les
- flammes.--Dans le conte breton _la Perruque du roi Fortunatus_,
- cité plus hauts la princesse, qui s'est fait apporter par Jean
- son château, puis sa clef, déclare qu'avant d'épouser le roi de
- Bretagne, elle veut que Jean soit brûlé vif sur la place publique.
- Le cheval de Jean dit à celui-ci de bien l'étriller, de mettre dans
- une bouteille la poussière qui tombera, et de remplir d'eau la
- bouteille: Jean demandera au roi qu'on fasse une sorte de niche au
- milieu du bûcher; quand il y sera entré, il se lavera tout le corps
- avec l'eau de la bouteille. Jean se conforme à ces instructions, et
- il sort du brasier deux fois plus beau qu'il ne l'était auparavant.
- La princesse s'éprend d'amour pour lui et dit au roi: «Si vous
- aviez été aussi beau garçon que Jean, vous seriez devenu le miroir
- de mes yeux.--Et si je fais comme lui, ne deviendrai-je pas aussi
- beau?--Je le crois.» Le roi monte sur le bûcher, et il est consumé
- en moins de rien.--Dans un conte espagnol (Caballero, II, p. 27),
- se rattachant aussi à notre thème, la princesse Bella-Flor, que
- José a été obligé d'enlever par ordre du roi, demande, que José
- soit, non pas brûlé vif, mais frit dans de l'huile. Le cheval
- du jeune homme, comme dans un des contes siciliens, lui dit de
- s'oindre de sa sueur. (Comparer un conte italien de la Basilicate
- [Comparetti, nº 14], où cette forme de dénouement et la précédente
- sont assez gauchement combinées.)
-
- Certains contes présentent ce second dénouement sous une autre
- forme. Nous citerons, par exemple, le conte des Tsiganes de la
- Bukovine, indiqué précédemment. Là, le héros, après avoir amené au
- comte son maître certaine jeune fille, est obligé d'aller chercher
- le troupeau de chevaux de cette même jeune fille, puis de traire
- les cavales et de se baigner dans le lait bouillant. Son cheval
- merveilleux souffle sur le lait et le refroidit, et le jeune
- homme sort de la chaudière plus beau qu'auparavant. Le comte y
- entre à son tour; mais le cheval y a soufflé du feu, et le comte
- périt.--Comparer parmi les contes mentionnés plus haut le conte
- serbe, le conte croate, le conte slovaque, le conte du «pays saxon»
- de Transylvanie, le conte roumain, et, en outre, un conte valaque
- (Schott, nº 17), qui a du rapport pour l'ensemble avec notre _Belle
- aux cheveux d'or_.
-
-
- Citons enfin, comme étant curieux, le dénouement d'un conte
- finnois, du même type, mais assez écourté, que M. E. Beauvois a
- publié dans la _Revue orientale et américaine_ (tome IV, 1860, p.
- 386): Après avoir réussi dans les expéditions où il a été envoyé à
- l'instigation de l'ancien écuyer, dont il a pris la place, le héros
- est accusé par ce dernier auprès du roi de vouloir s'emparer de la
- couronne. Conduit au supplice, il se sauve deux fois en obtenant
- du roi, au pied de la potence, la permission de jouer d'une harpe
- ou d'un violon qui forcent les assistants à danser et qu'il a
- reçus d'un certain diable en récompense d'un service rendu (on se
- rappelle que le héros du conte lorrain obtient aussi du roi une
- faveur au pied de la potence). La troisième fois, le roi ne consent
- qu'à grand'peine à le laisser jouer d'une flûte, également reçue du
- diable; pour ne pas être forcé de danser, il a eu soin de se faire
- attacher à un arbre. Le diable arrive et demande au jeune homme
- pourquoi on veut le pendre. Après en avoir été instruit, le diable
- saisit le gibet et le lance en l'air, ainsi que l'arbre auquel
- le roi est attaché. Le peuple prend le jeune homme pour roi.
- (Comparer, pour cette manière de se sauver du supplice, le nº 110
- de la collection Grimm, _le Juif dans les épines_, cité dans les
- remarques de notre nº 39, _Jean de la Noix_, II, p. 68).
-
- * * * * *
-
- Au milieu du XVIe siècle, Straparola recueillait en Italie un conte
- analogue à tous ces contes (nº 1 de la traduction allemande des
- contes proprement dits, par Valentin Schmidt): Livoretto reçoit
- du sultan, son maître, à l'instigation des autres serviteurs,
- l'ordre d'enlever la princesse Belisandra. Pendant son voyage,
- d'après le conseil de son cheval enchanté, il rend service à un
- poisson et à un faucon. Il enlève la princesse; mais celle-ci,
- avant d'épouser le roi, demande que Livoretto lui rapporte d'abord
- son anneau, qu'elle a laissé tomber dans une rivière, puis une
- fiole d'eau de la vie. Livoretto appelle le poisson et le faucon,
- qui lui procurent l'anneau et l'eau de la vie. Alors Belisandra
- tue le jeune homme et le coupe en morceaux qu'elle jette dans une
- chaudière, puis elle les asperge d'eau de la vie, et aussitôt
- Livoretto se relève, plus beau et mieux portant que jamais. Le
- vieux sultan prie la princesse de le rajeunir de cette manière.
- Elle le tue, et le jette à la voirie. Ensuite elle épouse Livoretto.
-
- * * * * *
-
- En Orient, nous avons à rapprocher de tous ces contes d'abord
- un conte des Tartares de la Sibérie méridionale (Radloff, IV,
- p. 373) qui, pour le dénouement, se rattache au dernier groupe
- indiqué ci-dessus (contes tsigane, serbes, etc.): Le héros, pauvre
- orphelin, est entré au service d'un prince comme valet d'écurie.
- Les autres valets, jaloux de lui parce que son cheval a meilleure
- mine que les leurs, vont dire au prince que le nouveau valet s'est
- vanté de connaître la fille du roi des péris. Aussitôt le prince
- ordonne à l'orphelin de la lui amener. Le jeune homme s'en va
- pleurer auprès de son cheval, qui lui donne le moyen d'enlever la
- péri. Celle-ci, arrivée chez le prince, refuse de l'épouser s'il
- ne lui rapporte son anneau qui est chez le «jeune homme qui fait
- marcher le soleil». L'orphelin, chargé de cette entreprise, en
- vient à bout[117]. Une fois en possession de son anneau, la jeune
- fille déclare qu'elle n'épousera le prince que s'il lui amène
- certain cheval. C'est encore l'orphelin qui l'amène. Alors la jeune
- fille dit de faire chauffer de l'eau dans une grande chaudière.
- Elle épousera le prince si celui-ci nage dedans. Le prince fait
- d'abord entrer dans la chaudière l'orphelin, que son cheval
- préserve de tout mal. Il s'y hasarde alors lui-même et meurt.
- L'orphelin épouse la fille du roi des péris.
-
- Nous citerons encore un épisode enclavé dans un conte des Avares du
- Caucase (Schiefner, nº 1), très voisin de notre nº 19, _le Petit
- Bossu_ (voir les remarques de ce nº 19, I, p. 217). Cet épisode,
- sous certains rapports moins complet que le conte tartare, contient
- le trait de la _plume_, qui manque dans ce conte[118]. En voici
- l'analyse: Un prince s'est rendu maître d'un cheval merveilleux.
- Comme il chevauche, après le coucher du soleil, vers le royaume
- de son père, il voit tout à coup la nuit s'illuminer. Il regarde
- et aperçoit au milieu d'un steppe un objet tout brillant: c'est
- une plume d'or. «Faut-il la ramasser ou non?» demande-t-il à son
- cheval.--«Si tu la ramasses,» répond le cheval, «tu en souffriras;
- si tu ne la ramasses pas, tu en souffriras aussi.» (Comparer,
- pour ce passage, les contes serbe et valaque.) Le prince ramasse
- la plume et la met à son chapeau. Il arrive près d'une ville et
- s'étend par terre pour dormir, au milieu de la campagne, après
- avoir mis la plume dans sa poche. Le lendemain matin, le roi du
- pays, qui, ainsi que ses sujets, a été effrayé de voir la nuit
- aussi claire que le jour, envoie des hommes armés à la découverte.
- Ces hommes rencontrent le prince et l'amènent au roi. Celui-ci
- demande au jeune homme s'il connaît les causes du phénomène qui a
- eu lieu pendant la nuit. Le prince tire la plume de sa poche et
- la montre au roi, qui lui ordonne aussitôt d'aller lui chercher
- l'être, quel qu'il soit, de qui provient cette plume. Le prince
- apprend de son cheval que la plume vient de la plus jeune fille
- du Roi de la mer: chaque jour, sous forme de colombe, elle arrive
- avec ses deux sœurs sur un certain rivage pour se baigner dans
- la mer. Il faudra, quand elle sera dans l'eau, s'emparer de ses
- vêtements de plumes, et elle sera obligée de suivre le prince.
- (Voir les remarques de notre no 32, _Chatte Blanche_, II, p.
- 22.) Le prince s'empare ainsi de la jeune fille et la conduit au
- roi; mais elle déclare à celui-ci qu'elle ne l'épousera que s'il
- redevient un jeune homme de vingt ans. «Comment faire?» demande le
- roi. La jeune fille lui dit de faire creuser un puits, profond de
- cinquante aunes, de le remplir de lait de vaches rouges et de se
- baigner dedans. Quand tout est prêt, comme le roi hésite à tenter
- l'expérience, elle se fait amener un vieillard et une vieille
- femme, et les rajeunit en les plongeant dans le puits. Alors le roi
- saute dans le puits, tombe au fond et périt.
-
- Un passage du livre sanscrit la _Sinhâsana-dvâtrinçikâ_ (les
- «Trente-deux récits du Trône») offre quelque analogie avec le
- dénouement des contes tsigane, serbes, avare, etc. (_Indische
- Studien_, t. XV, 1878, p. 364-365): Une princesse de race divine,
- qui règne dans une certaine ville, a promis d'épouser celui qui
- se précipiterait, pour s'offrir en sacrifice, dans une chaudière
- remplie d'huile bouillante. L'héroïque roi Vikramâditya saute
- sans hésiter dans la chaudière. Tous les assistants poussent un
- cri d'horreur. Mais la princesse arrive, asperge d'_amrita_ (eau
- d'immortalité) le corps du roi, qui n'était plus qu'une informe
- masse de chair, et Vikramâditya ressuscite, plus beau qu'auparavant.
-
-
- Quant au passage où les serviteurs, jaloux du héros, cherchent à le
- faire envoyer par le roi en des expéditions périlleuses,--passage
- que nous venons de rencontrer dans le conte tartare,--nous
- avons encore à citer un conte oriental, un conte des peuplades
- _sarikoli_ de l'Asie centrale, et aussi un conte berbère, d'Algérie.
-
- Dans le conte berbère, extrait d'un manuscrit de la Bibliothèque
- Nationale et donné par de Slane à la fin de sa traduction de
- l'_Histoire des Berbères_ d'Ibn Khaldoun (p. 540), un roi prend
- pour vizir un marchand, dont il fait son favori. Les trois vizirs
- qui étaient en fonctions à l'arrivée de ce dernier sont jaloux et
- vont dire au roi: «Le roi des Turcs a une fille belle comme la
- lune, mais personne ne pourra l'amener que le nouveau vizir qui est
- venu avec toi.»
-
- Dans le conte sarikoli (_Journal of the Asiatic Society of Bengal_,
- vol. 45, part. I, nº 2, p. 183), un jeune homme a épousé la fille
- d'un roi. Quand les gens viennent faire leurs compliments au roi,
- ils lui disent: «Puisse ta fille être heureuse! Tu as été un bon
- roi, mais tu n'as pas eu un arbre de corail.--Qui peut en trouver?»
- dit le roi.--«Ton gendre en trouvera un.»
-
- * * * * *
-
- Faisons remarquer, en terminant, que, dans un groupe de contes de
- cette famille qui a été étudié dans la revue _Germania_ (années
- 1866 et 1867) par MM. Kœhler et Liebrecht, c'est un cheveu d'or
- tombé du bec d'un oiseau, en présence du roi, qui donne à celui-ci
- l'idée d'envoyer le jeune homme à la recherche de la jeune fille
- aux cheveux d'or. Nous résumerons un conte de ce groupe, tiré
- d'un livre qui a été publié à Bâle, en 1602, par un Juif, sous le
- titre hébraïco-allemand de _Maase Buch_. Il s'agit, dans ce conte,
- d'un roi très impie à qui les anciens du peuple viennent un jour
- conseiller de prendre femme pour devenir meilleur. Le roi les
- renvoie à huit jours. Pendant ce délai, un oiseau laisse tomber
- sur lui un long cheveu d'or. Le roi déclare qu'il n'épousera que
- la femme de qui vient ce cheveu. Il y avait à la cour un favori
- du roi, nommé Rabbi Chanina, qui connaissait soixante-dix langues
- et le langage des animaux. Ses ennemis obtiennent du roi qu'il
- sera chargé d'aller chercher cette femme. Chemin faisant, Rabbi
- Chanina vient en aide à un corbeau, à un chien et à un poisson.
- Les trois animaux reconnaissants accomplissent à sa place les
- tâches qui lui sont imposées par la princesse aux cheveux d'or.
- Le corbeau va chercher une fiole d'eau du paradis et une fiole
- d'eau de l'enfer[119]. Le poisson rapporte sur le rivage l'anneau
- de la princesse. Chanina s'apprête à saisir cet anneau, lorsqu'un
- sanglier se jette dessus, l'avale et s'enfuit; le chien tue le
- sanglier et retrouve l'anneau. Rabbi Chanina, après avoir amené la
- princesse au roi, est assassiné par des envieux. La jeune reine lui
- rend la vie en l'aspergeant d'eau du paradis. Le roi veut se faire
- ressusciter aussi. On le tue; mais la reine verse sur son corps de
- l'eau de l'enfer, qui le réduit en cendres. «Vous voyez», dit-elle
- au peuple, «que c'était un impie; autrement il serait aussi
- ressuscité.» Et elle épouse Chanina.--Comparer un conte tchèque
- de Bohême (Chodzko, p. 77) un conte allemand (Prœhle, II, nº 18),
- un conte grec d'Epire (Hahn, nº 37), résumé dans les remarques de
- notre nº 3. (Ces deux derniers contes présentent sous une forme
- altérée le passage relatif à l'oiseau et au cheveu d'or).--Dans
- le célèbre conte de Mme d'Aulnoy, de même titre que le nôtre, les
- cheveux de la princesse ne sont plus qu'une métaphore.
-
- Le conte avare cité plus haut fait lien entre ce groupe de contes
- et celui auquel se rattache le conte lorrain. En effet, dans ce
- conte avare, figure la _plume lumineuse_ ramassée par le héros,
- trait spécial au second de ces deux groupes, et cette plume,
- qui vient de l'enveloppe emplumée dont se revêt chaque jour
- une jeune fille merveilleuse, tient la place du _cheveu d'or_,
- caractéristique du premier groupe.--Le conte breton _la Perruque
- du roi Fortunatus_, cité également ci-dessus, tient aussi des
- deux groupes: de l'un, par l'objet _lumineux_, ramassé malgré les
- conseils du fidèle cheval; de l'autre, par cette circonstance que
- cet objet, que se disputent des oiseaux, se compose de _cheveux_.
- Dans la forme primitive, il ne s'agissait certainement pas de la
- «perruque» du roi, père de la princesse, mais d'une mèche de la
- chevelure de celle-ci, d'une mèche lumineuse, comme celle de la
- «princesse de Tréménézaour», l'héroïne d'un autre conte breton déjà
- mentionné.
-
-
- En Orient, nous trouvons, réunis dans le cadre d'un même récit,
- le trait de l'anneau retiré de l'eau par un animal reconnaissant,
- et celui du cheveu. Le conte en question a été recueilli par M.
- Minaef chez les Kamaoniens, cette peuplade voisine de l'Himalaya
- dont nous avons déjà parlé, et il a été traduit en russe par cet
- orientaliste (nº 3 de sa collection). Voici le passage: Une péri,
- qui est devenue la femme d'un prince chassé du palais de son père,
- va un jour se laver la tête dans un fleuve. A quelque distance de
- là se trouvait une ville bâtie sur le bord de ce fleuve. Le fils du
- roi du pays, étant allé se baigner, trouve dans l'eau un cheveu de
- la péri, long de quarante-quatre coudées. Il dit à son père qu'il
- veut épouser la femme qui a de tels cheveux. Le roi envoie un de
- ses serviteurs, qui parvient à enlever la péri. Le prince, mari de
- la péri, entre au service de ce roi, ainsi qu'une grenouille et un
- serpent, ses obligés, qui, par reconnaissance, l'accompagnent, la
- première sous forme de brahmane, l'autre sous forme de barbier.
- Pour se débarrasser du prince, le roi, d'après le conseil d'un des
- serviteurs, laisse tomber son anneau dans une rivière et ordonne au
- jeune homme de le repêcher; sinon il lui enverra une balle dans la
- tête. Alors le barbier reprend sa forme de grenouille, plonge dans
- l'eau et appelle les autres grenouilles, qui arrivent avec leur
- roi, ainsi que le roi des poissons et ses sujets. Ils retrouvent
- l'anneau, et la grenouille le rapporte au prince. Alors le roi veut
- se battre avec le jeune homme; mais le serpent, qui était devenu
- brahmane, dit à son bienfaiteur qu'il lui sauvera la vie à son
- tour; il pique le roi, qui meurt[120].
-
-
- Pour les autres contes,--tout différents des contes du type de
- la _Belle aux cheveux d'or_,--où une boucle de cheveux flottant
- sur l'eau donne l'idée de rechercher la femme à qui cette boucle
- appartient, nous renverrons à notre travail sur le vieux conte
- égyptien des _Deux Frères_, donné à la suite de notre introduction.
-
-
-NOTES:
-
-[115] Cette même combinaison se retrouve dans un conte des Tartares de
-la Sibérie méridionale, que nous donnerons plus loin.
-
-[116] Au sujet des aventures du héros et de ses frères chez la vieille,
-et du thème auquel elles se rapportent, voir les remarques de notre nº
-3, _le Roi d'Angleterre et son Filleul_ (I, pp. 46-48).
-
-[117] Tout cet épisode, que nous avons déjà rencontré intercalé dans le
-conte breton de _Trégont-à-Baris_, offre une grande ressemblance avec
-le nº 29 de la collection Grimm, _le Diable aux trois cheveux d'or_, et
-avec les autres contes européens de même type. Dans le conte tartare,
-dans le conte breton, comme dans le conte allemand, le héros rencontre
-successivement sur son chemin des gens qui le prient de demander au
-personnage mystérieux chez qui il va, la solution de telle ou telle
-question.--Ce type de conte existe chez les Annamites (A. Landes, nº
-63).
-
-[118] Dans un conte arabe des _Mille et une Nuits_ (t. XI, p. 175, de
-la traduction allemande dite de Breslau), se trouve un passage qui
-n'est pas sans analogie avec celui de la plume: Le plus jeune des trois
-fils du sultan d'Yémen trouve un jour dans une plaine un collier de
-perles et d'émeraudes. Ce collier ayant été remis au sultan, celui-ci
-déclare qu'il ne sera content que quand il aura «l'_oiseau_ qui a dû
-porter ce collier».
-
-[119] L'eau du paradis et l'eau de l'enfer se retrouvent dans un conte
-italien (Comparetti, nº 16).
-
-[120] Une grande partie de ce conte kamaonien a beaucoup de rapport
-avec un conte persan du _Toûti-Nâmeh_ (Th. Benfey, introd. au
-_Pantchatantra_, p. 217), qui n'a pas l'épisode du cheveu.
-
-
-
-
-LXXIV
-
-LA PETITE SOURIS
-
-
-Un jour, la petite souris était allée moissonner avec sa mère. Celle-ci
-lui dit de retourner à la maison pour tremper la soupe. Pendant que
-la petite souris y était occupée, elle tomba dans le pot et s'y noya.
-Voilà sa mère bien désolée; elle se met à pleurer.
-
-La crémaillère lui dit: «Grande souris, pourquoi pleures-tu?--La
-petite souris est morte: voilà pourquoi je pleure.--Eh bien!» dit la
-crémaillère, «je m'en vais grincer des dents.»
-
-Le balai dit à la crémaillère: «Pourquoi donc grinces-tu des dents?--La
-petite souris est morte, la grande la pleure: voilà pourquoi je grince
-des dents.--Eh bien!» dit le balai, «je m'en vais me démancher.»
-
-La porte dit au balai: «Pourquoi donc te démanches-tu?--La petite
-souris est morte, la grande la pleure, la crémaillère grince des dents:
-voilà pourquoi je me démanche.--Eh bien!» dit la porte, «je m'en vais
-me démonter.»
-
-Le fumier dit à la porte: «Pourquoi donc te démontes-tu?--La petite
-souris est morte, la grande la pleure, la crémaillère grince des dents,
-le balai se démanche: voilà pourquoi je me démonte.--Eh bien!» dit le
-fumier, «je m'en vais m'étendre.»
-
-La voiture dit au fumier: «Pourquoi t'étends-tu donc?--La petite souris
-est morte, la grande la pleure, la crémaillère grince des dents, le
-balai se démanche, la porte se démonte: voilà pourquoi je m'étends.--Eh
-bien!» dit la voiture, «je m'en vais reculer jusqu'au bois.»
-
-Les feuilles dirent à la voiture: «Pourquoi donc recules-tu jusqu'au
-bois?--La petite souris est morte, la grande la pleure, la crémaillère
-grince des dents, le balai se démanche, la porte se démonte, le fumier
-s'étend: voilà pourquoi je recule jusqu'au bois.--Eh bien,» dirent les
-feuilles, «nous allons tomber.»
-
-Le charme dit aux feuilles: «Pourquoi tombez-vous donc?--La petite
-souris est morte, la grande la pleure, la crémaillère grince des dents,
-le balai se démanche, la porte se démonte, le fumier s'étend, la
-voiture recule jusqu'au bois: voilà pourquoi nous tombons.--Eh bien!»
-dit le charme, «je m'en vais me fendre.»
-
-Les petits oiseaux dirent au charme: «Pourquoi te fends-tu donc?--La
-petite souris est morte, la grande la pleure, la crémaillère grince des
-dents, le balai se démanche, la porte se démonte, la voiture recule
-jusqu'au bois, les feuilles tombent: voilà pourquoi je me fends.--Eh
-bien!» dirent les oiseaux, «nous allons nous noyer dans la fontaine.»
-
-Et ils se noyèrent tous dans la fontaine.
-
-
-REMARQUES
-
- Ce conte est une variante de notre nº 18, _Peuil et Punce_ (Pou et
- Puce). Voir les remarques de ce conte. Aux rapprochements que nous
- y avons indiqués, on peut ajouter un conte toscan (Pitrè, _Novelle
- popolari toscane_, nº 50).
-
- * * * * *
-
- Parmi les contes mentionnés dans ces remarques, celui qui ressemble
- le plus à _la Petite Souris_, par la série de personnages qu'il
- met en scène, est le conte hessois (Grimm, nº 30). Voici ce qu'on
- pourrait appeler le _couplet_ final, dit par une jeune fille,
- qui de chagrin casse sa cruche à la fontaine: «Petit pou s'est
- brûlé,--Petite puce pleure,--Petite porte crie,--Petit balai
- balaie,--Petit chariot court,--Petit fumier brûle,--Petit arbre se
- secoue.» «Eh bien! dit la fontaine, je vais me mettre à couler.» Et
- elle noie tout, jeune fille et le reste.
-
- On le voit, malgré l'identité de titre entre notre _Peuil et Punce_
- et le _Pou et Puce_ allemand, ce dernier ressemble beaucoup plus à
- notre _Petite Souris_.
-
-
- Divers traits particuliers de ce dernier conte se retrouvent,
- indépendamment du conte hessois, dans des contes d'autres
- collections dont nous avons déjà parlé dans les remarques de notre
- nº 18. La porte qui se démonte figure dans les deux contes de
- la Haute-Bretagne, dans le conte messin, et aussi dans le conte
- milanais et le conte vénitien. Dans le conte sicilien, le conte
- italien d'Istrie et le conte norvégien, la porte se met à s'ouvrir
- et à se fermer avec bruit. (Comparer le volet qui bat, dans _Peuil
- et Punce_).--Dans le conte messin, le fumier «se répand», comme
- dans _la Petite Souris_. On a vu que, dans le conte hessois, il se
- met à «brûler». Dans _Peuil et Punce_, le fumier qui «danse» est
- évidemment amené par le coq qui «chante».--A la voiture qui recule
- jusqu'au bois, correspondent le chariot qui s'enfuit, du conte
- d'Istrie, le chariot qui court, du conte hessois, la charrette qui
- court les chemins, du second conte de la Haute-Bretagne, le chariot
- qui s'en va sans les bœufs, du conte milanais.--Enfin, si, dans le
- conte lorrain, les petits oiseaux vont se noyer dans la fontaine,
- un ou plusieurs oiseaux s'arrachent les plumes dans le conte
- français du _Magasin Pittoresque_, dans le conte italien d'Istrie,
- le conte toscan de M. Pitrè, le conte sicilien, le conte roumain,
- le conte norvégien, et un petit oiseau se coupe le bec, dans le
- conte espagnol.
-
-
-
-
-LXXV
-
-LA BAGUETTE MERVEILLEUSE
-
-
-Il était une fois un homme et une femme qui ne possédaient rien au
-monde. Ils s'en allèrent dans un pays lointain. Le mari obtint un
-terrain pour y bâtir, et, sans s'inquiéter comment il pourrait payer
-les ouvriers, il fit commencer les travaux pour la construction d'une
-belle maison. Quand la maison fut près d'être terminée, il comprit
-son imprudence: les maçons et les charpentiers devaient réclamer leur
-paiement dans trois jours; il ne savait plus que devenir. Il sortit
-désespéré.
-
-Comme il marchait dans la campagne, il rencontra le démon qui lui
-demanda pourquoi il était si triste. «Hélas!» dit l'homme, «j'ai fait
-bâtir une maison; c'est dans trois jours que je dois la payer, et je
-n'ai pas un sou.--Je puis te tirer d'affaire,» dit le démon. «Si tu
-promets de me donner dans vingt ans ce que ta femme porte, je te donne
-deux millions.» Le pauvre homme signa l'engagement et reçut les deux
-millions. Quelque temps après, sa femme accouchait d'un garçon; on le
-baptisa en grande cérémonie, et, comme il avait un gros B sur la gorge,
-on décida qu'il s'appellerait Bénédicité.
-
-Le petit garçon fut élevé avec tout le soin possible; on lui donna un
-précepteur quand il fut en âge d'étudier; mais, depuis sa naissance,
-son père était toujours triste et chagrin. Bénédicité s'en étonnait.
-
-Un jour (il avait alors plus de dix-neuf ans), il dit à son précepteur:
-«D'où vient donc que mon père est toujours chagrin?--Si vous voulez
-le savoir,» répondit le précepteur, «priez votre père de venir se
-promener avec vous au bois, et, une fois là, demandez-lui la cause de
-sa tristesse. S'il refuse de vous la dire, menacez-le de lui brûler la
-cervelle et de vous la brûler ensuite.»
-
-Le jeune homme suivit ce conseil. Il mit deux pistolets dans ses
-poches et alla prier son père de venir au bois avec lui faire un tour
-de promenade. Lorsqu'ils furent entrés dans le bois: «Mon père,» dit
-Bénédicité, «je vous ai toujours vu triste. Je vous supplie de m'en
-dire la cause.» Le père refusant de répondre malgré toutes ses prières,
-Bénédicité prit ses pistolets. «Malheureux!» s'écria le père, «que
-veux-tu faire?--Vous brûler la cervelle et me la brûler ensuite, si
-vous refusez de me confier vos peines.--Eh bien!» lui dit le père;
-«avant ta naissance je t'ai promis au démon. Le délai expire dans
-trois jours.--N'est-ce que cela?» dit Bénédicité. «Je n'ai pas peur
-du diable. Demain j'irai moi-même le trouver.» En l'entendant parler
-ainsi, le père se sentit le cœur un peu soulagé.
-
-Le lendemain donc, Bénédicité se mit en route. Lorsqu'il se fut avancé
-dans la forêt loin comme d'ici à Brauvilliers[121], il entendit la voix
-d'un ange qui l'appelait: «Bénédicité! Bénédicité!--Est-ce moi que vous
-appelez?--Oui,» dit l'ange. «Tiens, voici une baguette au moyen de
-laquelle tu pourras faire tout ce que tu voudras.»
-
-Bénédicité prit la baguette, se remit en chemin, et, après une longue
-marche, il arriva chez le démon. Celui-ci, le voyant entrer, lui dit:
-«Ah! te voilà, mon garçon! J'étais en train de cirer mes bottes pour
-t'aller chercher.--C'est peine inutile,» répondit l'autre, «puisque me
-voilà. Mais j'ai faim; donne-moi à manger.»
-
-On lui apporta du rôti et toutes sortes de bonnes choses. Quand il eut
-bien mangé, il dit au démon: «Que vas-tu me donner à faire? Je n'aime
-pas à rester les bras croisés.--Tu iras couper du bois,» lui dit le
-démon. «Sais-tu comment on s'y prend?--Certainement. C'est le premier
-métier que mon père m'a appris.» Le démon le conduisit dans une grande
-forêt. «Commence par ce bout-ci,» lui dit-il. «Tu me feras de la
-charbonnette et du gros bois.»
-
-Une fois le démon parti, Bénédicité arracha une racine et donna dessus
-un coup de baguette; aussitôt voilà toute la forêt par terre. Puis il
-prit un charbon allumé, le frappa de sa baguette, et voilà tout le bois
-en charbon. Après quoi il reprit le chemin de la maison, où il fut
-presque aussitôt que le démon. «J'ai fini,» lui dit-il.--«Quoi? tout
-est fait?--Oui; mais j'ai faim. Donne-moi à manger.--Tu manges trop; tu
-veux me ruiner.--Si tu n'es pas content, rends-moi la signature de mon
-père, et je m'en irai.»
-
-Le diable voulut voir comment le jeune homme avait travaillé.
-Arrivé à l'endroit où était son bois, il fut bien en colère.
-«Comment!» cria-t-il, «voilà tout mon bois par terre! Que vais-je
-faire maintenant?--Tu n'es pas content?» dit Bénédicité. «Rends-moi
-la signature de mon père, et je m'en irai. Sinon, donne-moi de
-l'ouvrage.--J'ai deux étangs,» dit le diable; «dans l'un, il y a du
-poisson; dans l'autre, il n'y a que de la boue. Tu mettras ce dernier à
-sec; l'autre, tu le laisseras comme il est.»
-
-Lorsque Bénédicité fut près des étangs, il donna un coup de baguette
-sur celui où il voyait des poissons. Aussitôt l'étang se trouva vidé et
-les poissons transportés dans l'étang boueux, où ils ne tardèrent pas
-à pâmer. Quand le démon vit tout ce bel ouvrage, il dit à Bénédicité:
-«Mais, malheureux, ce n'était pas cet étang-là que je t'avais ordonné
-de vider.--Tu n'es pas content?» répondit Bénédicité. «Rends-moi la
-signature de mon père, et je te débarrasserai de ma présence. En
-attendant, j'ai faim, donne-moi à manger.--Tu veux me ruiner! Nous
-ne devions cuire que samedi prochain, et voilà qu'il faut cuire
-aujourd'hui. Sais-tu cuire?--Oui, je sais tout faire.»
-
-Bénédicité chauffa le four, puis se mit à pétrir. Pendant qu'il
-travaillait à la pâte, cinq ou six petits diablotins vinrent gambader
-autour de lui. «Bénédicité, fais-moi un gâteau à l'huile.--Bénédicité,
-fais-moi un gâteau au saindoux,--Bénédicité, voici des œufs pour
-me faire une galette.--Vous m'ennuyez tous,» dit Bénédicité. Il en
-empoigna cinq et les jeta dans le four. Le sixième, qui était le
-plus petit, s'échappa et alla dire à son père comment Bénédicité
-avait traité ses frères. Le démon accourut en criant: «Bénédicité!
-Bénédicité! à quoi penses-tu? Tu ne nous fais que du mal!--Tu n'es pas
-content?» dit le jeune homme. «Rends-moi la signature de mon père, et
-je m'en irai.--Tiens, la voilà. Va-t'en.»
-
-Le jeune homme ne se le fit pas dire deux fois. Il arriva le soir dans
-un village où il demanda un gîte pour la nuit. Il y avait dans ce
-village un vieux château où personne n'osait entrer, parce qu'il était,
-à ce qu'on racontait, hanté par des revenants. Bénédicité s'offrit à
-y passer la nuit, mais après avoir eu soin de faire dresser par un
-notaire un acte par lequel les maîtres du château le lui cédaient
-en don et pur don, sans aucune réserve. Cela fait, il se rendit au
-château. Il alluma un grand feu dans la cuisine et s'assit au coin
-de la cheminée. Vers onze heures ou minuit, douze diables entrèrent
-dans la cuisine et se mirent à jouer et à sauter. Bénédicité prit sa
-baguette et en tua onze. Il reconnut le douzième pour celui auquel il
-avait été vendu par son père. «Je ne te fais rien à toi,» lui dit-il,
-«parce que j'ai logé dans ta maison. Mais qu'es-tu venu faire ici?» Le
-diable répondit: «Nous gardons ici depuis cinquante ans un trésor qui,
-au bout de cent ans, doit nous appartenir. C'est dans ce trésor que
-j'ai pris l'argent que j'ai donné à ton père.»
-
-Bénédicité se fit conduire dans la cave où était le trésor. Il y avait
-un tonneau d'or et un tonneau d'argent enfouis dans la terre. Le jeune
-homme, d'un coup de baguette, les fit sortir aussitôt. Puis il ordonna
-au démon de les charger sur son dos et de les remonter hors de la cave.
-Le démon eut beau dire qu'il n'était pas assez fort, il fut obligé
-d'obéir, et, quand il fut arrivé en haut avec les tonneaux, Bénédicité
-le tua comme les autres d'un coup de baguette. Il revint ensuite chez
-ses parents avec le trésor, et il épousa une jeune fille encore plus
-riche que lui.
-
-Moi, j'ai fait la cuisine. J'ai laissé tout brûler et on m'a mis à la
-porte avec un coup de pied dans le derrière.
-
-
-NOTES:
-
-[121] Village à trois lieues de Montiers.
-
-
-REMARQUES
-
- Un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 29) offre beaucoup
- de rapport avec notre conte: Un homme et une femme ont vendu leur
- petit garçon au diable, qui doit venir le prendre quand l'enfant
- aura sept ans. Vers cette époque, le petit garçon, ayant appris de
- ses parents le sort qui l'attend, s'enfuit de la maison. Un jour il
- rencontre la sainte Vierge, qui lui donne une petite baguette: tant
- qu'il aura cette baguette, le démon n'aura aucun pouvoir sur lui,
- et le jeune garçon pourra commander à sa baguette de faire tout ce
- qu'il voudra. Il descend en enfer, et, grâce à la baguette, il se
- fait rendre par les démons le contrat que son père a signé.--Suit
- l'histoire du château hanté par des diables. Le petit garçon les
- roue de coups avec sa baguette et se fait céder par eux tous les
- trésors du château.
-
-
- Nous avons déjà rencontré, dans notre nº 64, _Saint Etienne_, une
- introduction du genre de celle du conte qui nous occupe. Voir les
- remarques de ce conte (II, pp. 232, 233).
-
- Il existe un grand nombre de contes dans lesquels un être
- malfaisant se fait promettre, souvent par ruse, un enfant qui doit
- naître ou qui est déjà né. Nous citerons, comme se rapprochant
- particulièrement du conte lorrain, plusieurs contes allemands
- (Grimm, nº 92, Wolf, p. 198, et aussi Grimm, nº 31). Comparer les
- remarques de notre nº 32, _Chatte Blanche_ (II, p. 13).
-
- Le conte valaque, cité dans les remarques de notre nº 64, a un
- passage qu'il faut relever ici. Pour obtenir de son père la
- révélation de la cause qui le rend chagrin et sujet à des accès de
- violence, le jeune garçon le menace d'un couteau, comme Bénédicité
- menace son père d'un pistolet, et cela, toujours comme dans notre
- conte, sur le conseil de son maître d'école. (Comparer le conte
- lithuanien nº 22 de la collection Leskien.)
-
- Dans un conte catalan (_Rondallayre_, II, p. 86), dont le
- commencement est analogue à celui du conte lorrain, le jeune garçon
- joue, comme Bénédicité, toutes sortes de mauvais tours aux diables,
- qui finissent par le prier de s'en aller, en lui donnant, sur sa
- demande, un sac rempli d'âmes (_sic_).
-
- * * * * *
-
- Dans la partie de notre conte où il est question du séjour du
- jeune homme chez le diable, il s'est mêlé à ce thème des éléments
- provenant d'un autre thème que nous avons déjà plusieurs fois
- rencontré dans notre collection, le thème de l'_Homme fort_
- (voir nos nºˢ 14, _le Fils du Diable_; 46, _Bénédicité_; 69,
- _le Laboureur et son Valet_). Le nom du héros est, du reste, le
- même dans notre nº 46 et dans le conte que nous étudions en ce
- moment[122]. Seulement le Bénédicité de ce dernier conte fait au
- moyen d'une baguette merveilleuse ce que l'autre fait grâce à sa
- force extraordinaire (la forêt abattue). L'appétit prodigieux du
- héros est encore un emprunt fait--assez maladroitement--à ce même
- thème.
-
- * * * * *
-
- Pour l'épisode du château hanté par les diables, voir les remarques
- de notre nº 67, _Jean sans Peur_ (II, p. 262). Dans ce dernier
- conte, il n'est pas question d'un trésor déterré dans le château
- sur l'indication des revenants ou des diables. Ce trait, qui figure
- à peu près dans tous les contes du type de _Jean sans Peur_, se
- retrouve, on l'a vu, dans notre _Baguette merveilleuse_.
-
-
-NOTES:
-
-[122] Ce nom de _Bénédicité_ se retrouve encore dans un conte de la
-Haute-Bretagne où «un fils, après diverses aventures, va chercher
-jusqu'en enfer quittance du pacte imprudent de son père». (Voir le
-résumé donné par M. Sébillot dans les _Légendes_ de M. Luzel, I, p.
-203.)
-
-
-
-
-Les contes qui vont suivre seront donnés simplement en résumé, les
-notes que nous avons conservées n'étant pas assez détaillées pour que
-nous puissions les publier autrement.
-
-
-LXXVI
-
-LE LOUP & LES PETITS COCHONS
-
-
-Il était une fois un loup et trois petits cochons. Un jour, le plus
-gros des trois petits cochons dit au loup: «Demain, j'irai avec toi à
-la foire. Tu viendras m'appeler à cinq heures du matin.»
-
-Le lendemain, le petit cochon se lève avant cinq heures et s'en va tout
-seul à la foire. Il y achète un petit baquet et file comme l'éclair. En
-revenant, il aperçoit le loup; il se cache sous son baquet, et le loup
-ne le voit pas.
-
-Quelque temps après, il rencontre le loup, qui lui dit: «C'est toi,
-cochon?--Oui.--Pourquoi n'es-tu pas venu avec moi?--C'est que j'ai eu
-peur de toi. Mais je sais un beau poirier. A tel moment voudrais-tu
-venir avec moi manger des poires?--Volontiers.» Le cochon court au
-poirier avant l'heure dite et monte sur l'arbre. Arrive le loup:
-«Comment! te voilà déjà en haut!» Quand il s'approche, le cochon lui
-jette un sac de cendres dans les yeux et se sauve.
-
-Le gros cochon dit ensuite au petit cochon et au moyen cochon de venir
-l'aider à faire une petite cabane. Quand la cabane est bâtie, il y
-entre et dit aux deux autres: «Je suis bien là-dedans; j'y reste. Si le
-loup vient, il ne pourra pas entrer.»
-
-Le moyen cochon bâtit ensuite une cabane avec l'aide du petit cochon et
-s'y installe.
-
-Le petit cochon veut à son tour se faire une petite maison; mais
-les deux autres ne veulent pas l'aider. Le petit cochon s'en va
-en pleurant. Il rencontre un forgeron, qui lui fait une maison en
-fonte[123].
-
-Le loup arrive. «Eh! gros cochon, ouvre-moi la porte!--Non.--Eh bien!
-je renverserai ta maison.» Il renverse la maison du gros cochon et le
-mange; même chose se passe avec le moyen cochon; mais le loup ne peut
-renverser la maison de fonte du petit cochon.
-
-
-NOTES:
-
-[123] Il y a, dans le pays, un haut-fourneau.
-
-
-REMARQUES
-
- Des récits analogues ont été recueillis dans la Haute-Bretagne, en
- Angleterre, dans le Tyrol italien, dans le Mantouan, dans le pays
- vénitien, en Espagne.
-
- Le conte qui, pour l'ensemble, se rapproche le plus du nôtre, est
- le conte anglais (Halliwell, _Nursery Rhymes_), qui a été traduit
- par M. Brueyre dans ses _Contes populaires de la Grande-Bretagne_
- (p. 351). En voici l'analyse: Une vieille truie envoie ses trois
- petits cochons chercher fortune. Le premier rencontre un homme
- portant une botte de paille; il se fait donner la botte de paille
- et s'en construit une maison. Le loup arrive, et, comme le petit
- cochon ne veut pas le laisser entrer, il lui dit qu'il renversera
- sa maison, ce qu'il fait, après quoi il mange le petit cochon. Le
- second petit cochon se fait une maison avec une botte de genêts;
- même aventure lui arrive avec le loup. Le troisième se bâtit,
- avec des briques qu'un homme lui a données, une maison solide, et
- le loup ne peut la renverser.--Vient ensuite une seconde partie,
- qui correspond à la première partie du conte lorrain: Le loup,
- voyant qu'il ne peut renverser la maison du petit cochon, dit à
- celui-ci qu'à tel endroit il y a un beau champ de navets; il lui
- donne rendez-vous pour le lendemain à six heures du matin. Le petit
- cochon se lève à cinq heures et va prendre les navets. Quand le
- loup arrive pour chercher le petit cochon, ce dernier lui dit qu'il
- est de retour et qu'il a rapporté une bonne potée de navets. Le
- loup lui propose alors de venir le prendre le lendemain matin, à
- cinq heures, pour le conduire à un beau pommier. Le petit cochon se
- lève à quatre heures; mais la course est longue, et, en revenant,
- il voit arriver le loup, qui lui demande où sont les pommes. Le
- petit cochon lui en jette une bien loin, et, pendant que le loup
- va la ramasser, il regagne son logis en toute hâte. Le lendemain,
- le loup lui demande s'il veut venir avec lui à la foire. Le petit
- cochon dit oui. Il se lève avant l'heure convenue et achète à la
- foire une baratte. En revenant, il aperçoit le loup; il se cache
- bien vite dans la baratte et se laisse rouler jusqu'au bas d'une
- colline. Le loup, effrayé à cette vue, s'enfuit. Quand il apprend
- que le petit cochon l'a encore attrapé, il déclare qu'il descendra
- chez lui par la cheminée et qu'il le mangera. Mais le petit cochon
- met sur le feu un grand chaudron d'eau qu'il fait bouillir; le loup
- tombe dedans et y périt. (Comparer pour cette fin notre nº 66, _la
- Bique et ses Petits_.)
-
- Dans le conte italien du Mantouan (Visentini, nº 31), une veuve,
- en mourant, dit à ses trois filles d'aller trouver leurs oncles et
- de se faire bâtir par eux une petite maison pour chacune. L'aînée
- demande à son oncle le fabricant de paillassons de lui faire une
- maison de paillassons. La seconde se fait construire par son oncle
- le menuisier une maison de bois. Enfin la dernière, Marietta, se
- fait bâtir par son oncle le forgeron une maison de fer. Le loup
- vient successivement enfoncer la porte des deux aînées, qui ne
- voulaient pas lui ouvrir, et les mange. Mais il se casse l'épaule
- contre la porte de fer de Marietta. Il se la fait raccommoder
- avec des clous par un forgeron et va dire à Marietta que, si elle
- veut venir avec lui le lendemain matin, à neuf heures, ils iront
- cueillir des pois dans un champ voisin. «Volontiers», dit la jeune
- fille. Mais elle se lève avant le jour, va cueillir les pois, et,
- quand le loup arrive, elle lui montre les cosses qu'elle a jetées
- par la fenêtre. Le jour d'après, où elle doit aller cueillir
- des lupins avec le loup, elle lui joue encore le même tour. Le
- troisième jour, il est convenu qu'on ira ensemble dans un champ de
- citrouilles. Marietta y arrive de très bonne heure; mais le loup
- s'est levé matin lui aussi. Quand elle l'aperçoit, elle fait un
- trou dans une citrouille et s'y blottit. Le loup prend justement
- cette citrouille et va la jeter par la fenêtre dans la maison de
- Marietta. «Merci,» dit celle-ci, «j'étais dans la citrouille, et
- tu m'as portée à la maison.» Alors le loup furieux veut descendre
- par la cheminée de Marietta; mais il tombe dans un chaudron d'eau
- bouillante qu'elle a mis sur le feu.
-
- * * * * *
-
- Les quatre contes de ce genre qu'il nous reste à citer n'ont pas la
- seconde partie des contes anglais et italien, qui correspond à la
- première partie de notre conte.
-
- Dans le conte du Tyrol italien (Schneller, nº 42), trois petites
- oies, revenant de la foire et obligées de passer la nuit dans un
- bois, se bâtissent chacune une maison, pour se protéger contre le
- loup; la première, une maison de paille, la seconde, une maison de
- bois, et la dernière, une maison de fer. Le loup vient près de la
- maison de paille et dit à l'oie de lui ouvrir; sinon, il renversera
- sa maison. L'oie n'ouvrant pas, le loup renverse la maison et avale
- l'oie. Il fait de même pour la seconde, mais il ne peut renverser
- la maison de fer; il s'y casse une patte. Il s'en fait refaire
- une par le serrurier, puis il retourne demander à l'oie d'ouvrir,
- pour qu'il se fasse cuire une soupe. L'oie lui répond qu'elle va
- elle-même lui en faire cuire une. Elle fait bouillir de l'eau, dit
- au loup d'ouvrir la gueule, et, par la fenêtre, elle lui verse
- l'eau bouillante dans le gosier. Le loup meurt; l'oie lui ouvre
- le ventre et en retire ses deux sœurs encore vivantes.--Le conte
- vénitien (Bernoni, _Tradizioni_, p. 65) est presque identique à ce
- conte tyrolien; seulement, pour renverser la maison des petites
- oies, le loup recourt à une canonnade d'un certain genre, qu'on
- nous dispensera de décrire[124].
-
- Dans le conte breton (Sébillot, II, nº 53), la plus grande des
- trois petites poules demande aux deux autres de l'aider à se faire
- une maison, après quoi elle les aidera à son tour. Mais, quand elle
- est entrée dans sa petite maison, elle dit à ses sœurs qu'elle y
- est trop bien pour en sortir. La moyenne poule se fait aider par la
- petite et lui ferme ensuite au nez la porte de sa maison. La petite
- poule, bien désolée, rencontre un maçon qui lui bâtit une maison
- solide, et, de peur du loup, elle jette des épingles partout sur le
- toit. Le loup démolit la maison des deux plus grandes poules et les
- mange; mais il se pique si fort aux épingles du toit de la petite
- poule, qu'il en meurt.
-
- Le conte espagnol (Caballero, II, p. 53) a beaucoup de rapport
- avec ce conte breton: Trois petites brebis se réunissent pour
- bâtir une petite maison de branchages et d'herbe. Quand elle est
- finie, la plus grande se met dedans, ferme la porte et laisse les
- autres dehors. Celles-ci bâtissent une autre maison dans laquelle
- s'enferme la seconde. La petite, restée seule, abandonnée, voit
- passer un maçon, qui, touché de ses pleurs, lui construit une
- maison toute hérissée de pointes de fer, pour qu'elle soit à l'abri
- des attaques du _Carlanco_ (sorte de loup-garou). Le _Carlanco_
- vient, en effet, et dit à la plus grande brebis de lui ouvrir; sur
- son refus, il enfonce la porte de branchages et mange la brebis.
- Il mange aussi la seconde. Mais quand il arrive à la maison de la
- troisième et qu'il veut ouvrir la porte, il se jette contre les
- pointes, qui lui entrent dans le corps, et il périt.
-
-
-NOTES:
-
-[124] Si nous nous souvenons bien, le loup, dans le conte de Montiers,
-emploie un semblable moyen pour renverser les maisons des petits
-cochons; il y va même d'un si grand zèle, à l'assaut de la troisième,
-que son arrière-train se détache; il se le fait recoudre par une
-couturière. (Comparer le passage du conte du Mantouan où le loup se
-fait raccommoder l'épaule avec des clous par un forgeron, et aussi le
-passage correspondant du conte tyrolien.)
-
-
-
-
-LXXVII
-
-LE SECRET
-
-
-Un homme a l'habitude de dire à sa femme, qui naturellement se récrie:
-«Je te dis que tu me ferais bien pendre!»
-
-Un jour, il va acheter un porc, le tue et l'enterre dans la forêt.
-Quand il rentre à la maison, sa femme lui dit: «Tu n'as pas l'air
-gai.--Ah!» répond le mari, «si tu savais! J'ai tué mon camarade et je
-l'ai enterré dans le bois. Surtout n'en dis rien à personne.»
-
-La femme s'en va chez la voisine, et à peine s'est-il passé un quart
-d'heure qu'elle lui a conté toute l'affaire, en lui recommandant bien
-de n'en point parler. La voisine jase à son tour, et le bruit de
-l'assassinat parvient aux oreilles de la gendarmerie.
-
-Le brigadier se présente chez l'homme et lui enjoint de le conduire
-dans la forêt à la place où il a enterré le cadavre. L'homme l'y
-conduit, et, au grand ébahissement du brigadier, c'est un cochon que
-l'on déterre.
-
-Rentré chez lui, l'homme dit à sa femme: «Quand je te disais que tu me
-ferais bien pendre!»
-
-
-REMARQUES
-
- Nous n'avons trouvé ce conte que dans trois collections de contes
- populaires européens: dans la collection de contes siciliens
- publiée par M. Pitrè (nºˢ 169 et 252); dans les _Contes de la
- Haute-Bretagne_, de M. Sébillot (II, nº 49), et dans les contes
- allemands de la principauté de Waldeck, recueillis par M. Curtze
- (p. 161).
-
- Le premier conte sicilien est celui qui se rapproche le plus du
- nôtre: Un homme est persuadé que sa femme lui veut tout le bien
- du monde: elle lui fait tant de caresses! Il parle un jour à son
- compère du bonheur qu'il a d'avoir une telle femme. Le compère,
- qui est un fin matois, dit que c'est en paroles qu'elle l'aime, et
- qu'il faudrait la mettre à l'épreuve. Le mari, d'après les conseils
- du compère, achète au marché une tête de bélier encore saignante,
- l'enveloppe dans un mouchoir et rentre chez lui, l'air tout
- troublé. Il dit à sa femme qui regarde avec étonnement le mouchoir
- ensanglanté: «J'ai tué un homme.» La femme va le dénoncer à la
- justice. Le juge arrive et demande au mari où est la tête de celui
- qu'il a assassiné. «Je l'ai jetée dans le puits,» dit le mari. On
- fait descendre un homme dans le puits; il trouve la tête et crie:
- «Mais elle a des cornes!» Le juge reste stupéfait. Voilà comment le
- mari fut édifié sur le bien que lui voulait sa femme.
-
- Dans le conte breton, un homme, qui veut savoir si sa femme est
- bavarde, coupe la tête d'un ajonc (_jan_, en patois) avec sa
- faucille, et dit à sa femme qu'il a coupé la tête d'un Jean. La
- femme se laisse aller à parler de la chose à sa voisine, qui va
- prévenir la gendarmerie. Le brigadier et ses hommes se rendent à
- l'endroit où l'homme travaille, et celui-ci leur montre la tête du
- _jan_ qu'il a coupée.
-
- Dans le conte allemand, ce conte n'est qu'une partie d'un ensemble:
- Un père conseille à son fils de ne pas planter de sapin dans sa
- cour, de ne point avoir de pigeons, et de ne pas raconter à sa
- femme tout ce qu'il a sur le cœur. Le fils, après la mort du père,
- veut voir si celui-ci a eu raison de lui faire ces recommandations.
- Il commence par planter un sapin dans sa cour: la chèvre du voisin
- l'ayant fendu avec ses cornes, il la tue; de là procès et toute
- sorte de désagréments. De même, à l'occasion des pigeons, qu'il
- laisse sortir en temps prohibé, ennuis et amendes. Ensuite notre
- homme tue un coq et l'enterre dans son jardin au pied d'un pommier.
- Pendant la nuit, il ne fait que soupirer. «Qu'as-tu donc?» lui dit
- sa femme.--«J'ai tué un homme et je l'ai enterré dans le jardin au
- pied du pommier.» Trois mois après, il a, un jour, une dispute avec
- sa femme et veut la frapper; celle-ci sort de la maison en criant:
- «Coquin, sais-tu bien que tu as tué un homme et que tu l'as enterré
- au pied du pommier?» On arrête le mari, on le conduit devant la
- justice. L'affaire s'explique, et l'homme dit qu'il voit maintenant
- que son père était bon prophète.
-
- La conclusion du second conte sicilien montre que ce conte a dû, à
- l'origine, offrir de l'analogie, pour la forme générale, avec le
- conte allemand. Après la découverte de la tête de bélier, il se
- termine par ces conseils, mis dans la bouche du mari, et non de son
- père: «Ne confiez pas de secret aux femmes; ne prenez pas de sbire
- pour compère; ne louez pas de maison où il y ait une treille.» La
- dernière recommandation est très faiblement justifiée dans le récit
- tel qu'il existe actuellement.--Un conte napolitain, cité par M.
- Pitrè (IV, p. 124), a les trois recommandations suivantes: «Ne
- pas élever les enfants des autres; ne pas prendre de sbire pour
- compère; ne pas confier ses secrets à sa femme;» mais, comme dans
- le conte allemand et dans presque tous les contes que nous aurons
- encore à résumer, c'est un père qui a légué ces conseils à son
- fils.
-
- Tous les contes qui vont suivre,--contes orientaux ou contes
- européens provenant de la littérature du moyen âge et du XVIe
- siècle,--présenteront, comme ce conte allemand, notre thème en
- combinaison avec d'autres éléments, parmi lesquels il occupe la
- place prépondérante.
-
-
- Prenons d'abord les contes qui, pour cette partie commune, se
- rapprochent le plus du nôtre.
-
- Dans un conte afghan du Bannu (Thorburn, p. 178), un père, sur
- son lit de mort, donne à son fils les trois conseils suivants:
- Ne jamais confier un secret à sa femme; ne pas se lier d'amitié
- avec un cipaye (soldat); ne pas planter d'arbre épineux dans sa
- cour[125]. Ces conseils paraissent si peu raisonnables au jeune
- homme, qu'aussitôt il se fait ami d'un cipaye; puis il plante un
- arbre épineux dans sa cour; enfin, après avoir tué une chèvre, il
- la jette dans un puits desséché et dit à sa femme en grand secret
- qu'il a tué quelqu'un. Aussitôt la femme va parler, en grand
- secret elle aussi, de l'assassinat à sa voisine. Quelque temps se
- passe: l'arbre a grandi, le cipaye est devenu officier de police,
- et l'histoire de l'assassinat est parvenue aux oreilles du roi.
- L'officier de police est envoyé pour arrêter le prétendu meurtrier,
- et il le trouve assis sous l'arbre épineux. Quand le jeune homme se
- lève pour suivre l'officier, son turban reste pris dans les épines
- de l'arbre, et l'officier, au mépris de leur ancienne amitié,
- le traîne nu-tête devant le roi, sans lui laisser le temps de
- dégager son turban. Quand il entend porter contre lui l'accusation
- d'assassinat, le jeune homme raconte au roi comment son père lui
- avait donné trois conseils, et comment il en a reconnu finalement
- la justesse. Le roi fait faire des recherches dans le puits: on
- trouve le squelette de la chèvre, et l'innocence du jeune homme est
- reconnue.
-
- Un conte indien, recueilli chez les Kamaoniens, au pied de
- l'Himalaya, est plus compliqué, et le cadre général diffère;
- mais notre conte y forme toujours le noyau du récit (Minaef, nº
- 28): Un prince s'en va par le monde. Avant de partir, il demande
- à sa femme ce qu'elle veut qu'il lui achète. «Achète-moi quatre
- choses,» dit-elle. «La première, le mauvais du bon; la seconde,
- le bon du mauvais; la troisième, le chien de _kotwal_ (officier
- de police); la quatrième, l'âne sur le trône.--Fort bien,» dit le
- prince. Il marche, il marche, et arrive à Delhi. La première chose
- qu'il fait, c'est d'envoyer chercher le kotwal, auquel il donne
- une pièce d'or. Le kotwal lui procure une maison, et chaque jour
- il reçoit du prince une pièce d'or. Bientôt le prince se lie avec
- une _pâthar_ (courtisane), à qui il donne beaucoup d'argent.--Un
- jour, le kotwal dit au prince: «Mahâradja, il y a ici une princesse
- très belle, fille d'un pauvre roi, et qui est à marier. Elle vous
- conviendrait admirablement.» Le prince la voit; elle lui plaît
- et il l'épouse. S'en allant un jour à la chasse, il se dit qu'il
- veut éprouver cette seconde femme. Il tue une chèvre sauvage et
- lui coupe la tête; puis il enveloppe cette tête dans un mouchoir
- et la rapporte à la maison, où il la pend à un clou. Sa femme
- lui demandant ce que c'est, il répond que ce jour-là il n'a pas
- trouvé de gibier, mais qu'il a rencontré un homme et lui a coupé
- la tête. Pendant les six jours suivants, il fait le même manège.
- Sa femme, effrayée, se dit qu'un beau jour il la tuera aussi.
- Elle fait appeler le kotwal et lui dit: «Tu m'avais dit que je
- serais mariée à un homme très bon. Eh bien! regarde; il a coupé la
- tête à sept hommes.» Aussitôt le kotwal, qui recevait chaque jour
- du prince une pièce d'or, court rapporter la chose au padishah.
- «Comment l'as-tu su?» demande le padishah.--«C'est sa femme qui
- me l'a dit.--Eh bien! qu'on le pende.» Alors le kotwal saisit le
- prince et le conduit chez le padishah, pour qu'il soit pendu. La
- pâthar, l'ayant su, accourt et obtient du padishah que l'on fasse
- une enquête. Finalement les mouchoirs sont apportés; on les ouvre
- et on en tire les sept têtes de chèvres. Le padishah demande au
- prince pourquoi il a agi comme il l'a fait. Celui-ci répond: «Quand
- j'ai quitté mon pays pour aller dans l'Hindostan, ma première femme
- m'a dit de lui rapporter quatre choses. C'est pour avoir ces quatre
- choses que j'ai agi de la sorte, et je les ai toutes maintenant.
- La première, _le bon du mauvais_, c'est la pâthar. Elle ne mérite
- pas de confiance; quiconque lui donne un _païs_ peut aller chez
- elle; mais elle a cela de bon, qu'elle m'a sauvé.--La seconde
- chose, _le mauvais du bon_, c'est la femme que j'ai épousée ici. Je
- lui ai dit de garder le secret, et elle en a fait part au kotwal;
- donc le mauvais du bon.--La troisième chose, _le chien de kotwal_,
- c'est le kotwal lui-même. Je lui ai donné de trois à quatre cents
- pièces d'or, et il s'est empressé de me mener à la potence: c'est
- pourquoi il est le chien de kotwal.--La quatrième chose, _l'âne sur
- le trône_, c'est toi. Tu as ordonné de me pendre sans avoir rien
- vu de tes yeux, uniquement sur la parole du kotwal.» A ce discours
- le padishah reste fort confus, et il donne au prince sa fille en
- mariage et la moitié de son royaume.
-
-
- D'autres contes se distinguent du nôtre en ce que ce n'est pas un
- homme en général que le héros dit avoir tué, mais tel homme, ce qui
- amène dans le récit certaines modifications.
-
- Ainsi, dans le dernier chapitre du _Livre du Chevalier de la Tour
- Landry_, qui date probablement du temps de Louis XI, Caton donne,
- en mourant, à son fils Catonnet trois conseils: d'abord, s'il avait
- assez de bien, de ne pas se mettre «en subjection d'avoir office de
- son souverain seigneur»; ensuite, de ne pas racheter d'homme qui
- ait mérité la mort; en troisième lieu, d'«essayer sa femme avant
- de lui découvrir nul grand conseil». Catonnet, tout au rebours des
- recommandations de son père, se met au service de l'empereur de
- Rome, délivre un voleur qu'on allait pendre, et, après avoir envoyé
- dans le château d'un ami le fils de l'empereur confié à sa garde,
- il dit à sa femme qu'il a tué le jeune homme et qu'il a fait manger
- «en épices» son cœur à l'empereur et à l'impératrice. La femme
- promet de se taire; mais, le lendemain, elle confie le secret à une
- damoiselle, laquelle court le rapporter à l'impératrice. Au moment
- où Catonnet va être pendu, le fils de l'empereur arrive bride
- abattue et le fait mettre en liberté.
-
- M. Mussafia, dans les Comptes rendus de la classe
- philosophico-historique de l'Académie de Vienne (t. LXIV, 1870, p.
- 614), cite une comédie de Hans Sachs (XVIe siècle), tout à fait du
- même genre: Pamphilus, maréchal de l'empereur Vespasien, a, lui
- aussi, reçu de son père mourant trois conseils. Lui aussi il fait
- disparaître pendant quelques jours Titus, le fils de l'empereur.
- Puis il montre à sa femme un sac où est enfermé un veau égorgé, et
- lui dit qu'il y a dans ce sac le corps de Titus, tué par lui dans
- un mouvement de colère.
-
- Dans un conte de Straparola (XVIe siècle), résumé par M. Mussafia
- (_loc. cit._, p. 612), il s'agit également de trois conseils
- donnés à Salardo par son père mourant, et notamment du conseil
- de ne pas confier de secret à sa femme. Pour éprouver la valeur
- de ces conseils, Salardo, qui s'est mis au service du marquis de
- Montferrat, prend le plus beau faucon du marquis et le cache; puis
- il montre à sa femme un autre faucon qu'il a tué, et lui dit que
- c'est celui du marquis: il faut qu'elle l'apprête pour le dîner et
- qu'elle garde le secret. La femme lui ayant fait des reproches au
- sujet de cette mauvaise action, il lui donne un soufflet. Alors
- elle va l'accuser, et le marquis le condamne à mort. Mais il n'a
- pas de peine à se justifier en faisant présenter au marquis par un
- fidèle serviteur le faucon vivant.
-
- En Orient, un conte syriaque provenant des Juifs du district de
- Salamâs, en Perse, au nord-ouest du lac Ourmia (R. Duval, pp.
- 83-86), présente beaucoup de rapport avec le conte de Straparola:
- Un vizir est grand favori du sultan son maître. Un jour, il voit
- le bouffon de la cour en train de faire trois boules de terre;
- il lui demande ce que cela signifie. Le bouffon lui répond: «Une
- boule représente la tête de celui qui fait la joie du sultan;
- une autre, la tête de celui qui abandonne parents et amis pour
- s'attacher à des étrangers; la troisième, la tête de celui qui
- dit à sa femme le secret de son cœur.» Le vizir réfléchit à ces
- paroles, qui lui paraissent dites à son intention, et il veut voir
- ce qu'elles peuvent avoir de sage. Le sultan a un cerf auquel il
- tient beaucoup: le vizir dérobe ce cerf et le remet en garde à un
- serviteur. Puis il fait tuer une chèvre et la fait mettre dans un
- sac, qu'on porte de sa part à sa femme, en lui disant de le cacher.
- Quand il rentre à la maison, il dit à sa femme: «Ce qu'il y a dans
- le sac, c'est le cerf du sultan; je l'ai volé et tué; dans quelques
- jours nous le mangerons.» Peu après le vizir cherche querelle à sa
- femme et la frappe. Aussitôt celle-ci court trouver le sultan, et
- lui dit que le vizir a volé et tué le cerf. Le sultan, furieux,
- ordonne de couper la tête au vizir. Celui-ci obtient un répit d'une
- heure et fait ramener le cerf par le serviteur à qui il l'avait
- confié. Puis, à la demande du sultan, il explique comment il a
- voulu mettre à l'épreuve les trois paroles du bouffon: maintenant
- il a vu ce que l'on gagne à quitter parents et amis pour s'attacher
- à des étrangers; ce que le sultan lui a voulu faire, à lui son
- favori, pour un cerf; enfin ce qui arrive quand on révèle à sa
- femme le secret de son cœur.
-
- Nous ne ferons que mentionner un conte kalmouk, altéré, dont
- M. R. Kœhler a donné le résumé dans les _Gœttingische Gelehrte
- Anzeigen_ (1871, t. I, p. 124 seq.), et nous arriverons à un conte
- évidemment indien, qui a été inséré dans le _Kandjour_ thibétain
- (Schiefner, _Indische Erzæhlungen_, dans les _Mélanges asiatiques_
- de l'Académie de Saint-Pétersbourg, t. VII, p. 701). Voici, de ce
- conte, ce qui a du rapport avec les contes précédents: Mahaushadha
- est devenu le premier ministre du roi Djanaka, dont il a épousé
- la fille. Un jour, le roi demande à ses ministres à qui il faut
- confier un secret. Mahaushadha répond qu'il ne faut confier un
- secret à personne, et à sa femme moins encore qu'à tout autre.
- «Je te le ferai voir, ô roi.» Quelque temps après, le paon du roi
- s'étant échappé, Mahaushadha l'attrape et le cache; puis il en
- prend un autre semblable et l'apporte à la princesse, sa femme. «Tu
- sais,» lui dit-il, «que le paon du roi s'est échappé du palais. Le
- voici; fais-le moi cuire, sans en rien dire à personne.» Plus tard,
- il trouve moyen d'exciter la colère de sa femme, et celle-ci court
- aussitôt au palais raconter au roi son père l'histoire du paon. Les
- vers que Mahaushadha prononce en allant au supplice: «Le roi ne
- devient jamais un ami, le bourreau ne connaît plus personne, il ne
- faut pas confier un secret aux femmes, etc.», montrent que ce conte
- indien est une forme écourtée des contes précédents, où l'on se
- propose de justifier non pas un conseil, une maxime seulement, mais
- plusieurs.
-
-
- Ce conte a pénétré chez les nègres de la Sénégambie
- (Bérenger-Féraud, p. 11): Un sage, nommé Cothi Barma, ayant eu un
- enfant, lui laisse croître quatre touffes de cheveux, au lieu de
- lui raser la tête, comme cela se fait d'ordinaire chez les Ouolofs,
- et il dit à qui veut l'entendre: «Chacune de ces touffes représente
- une vérité connue de moi seul et de ma femme.» Le _Damel_ (chef),
- son ami, à qui il a rendu de grands services, lui demande souvent
- quelles sont ces vérités, mais Cothi reste muet. Alors le Damel
- fait venir la femme du sage, et, à la fin, celle-ci lui dit: «Mon
- mari prétend que la première touffe signifie: Un roi n'est ni un
- protecteur ni un ami. La seconde: Un enfant du premier lit n'est
- pas un fils, c'est une guerre intestîne. La troisième: Il faut
- aimer sa femme, mais ne pas lui dire son secret. La quatrième: Un
- vieillard est nécessaire dans un pays[126].» Le Damel est très
- irrité de la première sentence, et il ordonne d'arrêter Cothi et
- de le conduire au supplice. Quand les gens du pays voient le sage
- en prison, un vieillard des plus influents va trouver le Damel et
- fait tant qu'il obtient sa grâce. Mais Cothi était déjà arrivé au
- lieu où il devait être décapité, et déjà un fils que sa femme avait
- eu d'un premier lit avait obtenu du bourreau l'autorisation de le
- dépouiller de ses vêtements, disant qu'ils devaient lui revenir en
- héritage, et qu'il ne voulait pas qu'ils fussent tachés de sang.
- La grâce accordée, le Damel fait des reproches publics à Cothi,
- qui lui répond: «C'est moi qui ai raison en tous points. La preuve
- qu'un roi n'est ni un ami ni un protecteur, c'est que, dans un
- moment d'humeur, vous m'avez condamné à mort. La preuve qu'un mari
- ne doit pas confier son secret à sa femme, c'est que la mienne m'a
- trahi auprès de vous. La preuve qu'un enfant du premier lit n'est
- pas un fils, mais une guerre intestine, c'est qu'au lieu de me
- pleurer, mon fils m'a fait dépouiller de mes habits pour les avoir
- sans taches. Enfin, la preuve qu'un vieillard est nécessaire à son
- pays, c'est que vous avez accordé ma grâce à un vieillard, quand
- vous l'aviez refusée à tant d'autres solliciteurs.»
-
-
-NOTES:
-
-[125] Comparer le «sbire» des contes sicilien et napolitain, et le
-«sapin» du conte allemand.
-
-[126] Les touffes de cheveux du conte sénégambien rappellent les boules
-de terre du conte des Juifs de Salamâs.
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-LXXVIII
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-LA FILLE DU MARCHAND DE LYON
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-Il était une fois la fille d'un marchand de Lyon. Sa mère, qui ne
-l'aime pas, ordonne un jour à un serviteur de la tuer et de lui
-apporter son cœur tout vif. Le serviteur ne peut se décider à exécuter
-cet ordre; il prend le cœur d'un chien et le porte à sa maîtresse. La
-jeune fille s'enfuit dans la forêt et se cache dans le creux d'un chêne.
-
-Un jour qu'un comte est à la chasse dans cette forêt, ses chiens
-s'arrêtent devant l'arbre et se mettent à aboyer. Le comte, étant
-arrivé, se dit qu'il y a quelqu'un de caché dans l'arbre. «Sors d'ici,
-créature!» dit-il, «sinon je te tue.» La jeune fille sort de l'arbre,
-et le comte la recueille dans son château. Bientôt il l'épouse, et elle
-lui donne un fils.
-
-La mère du comte n'aime pas sa belle-fille. Un jour, la jeune femme
-s'en va dans son carrosse faire des emplettes à la ville, ayant avec
-elle son petit enfant. Le cocher et le laquais l'insultent, sachant que
-la mère du comte la déteste. Ils prennent l'enfant et le jettent sur la
-route, où il est écrasé.
-
-La jeune femme saute en bas de la voiture, à demi morte, et se réfugie
-dans un village. Elle prend des habits d'homme et se fait appeler
-Petit-Jean.
-
-[Ici nos notes sont tout à fait incomplètes. Dans une occasion que
-nous ne pouvons préciser, le comte se trouve dans la même maison que
-Petit-Jean, probablement dans une auberge où ce dernier est en service.
-Petit-Jean est invité à conter une histoire. Il fait alors le récit de
-tout ce qui lui est arrivé. Le comte reconnaît sa femme et la ramène
-dans son château. Le cocher et le laquais sont brûlés vifs.]
-
-
-REMARQUES
-
- Ce conte se rattache, pour la première partie (jusqu'au déguisement
- de la jeune femme), à un groupe de contes que M. Kœhler a étudié
- dans ses remarques sur le conte sicilien nº 24 de la collection
- Gonzenbach. Il se rapproche surtout, pour cette première partie,
- d'un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 50), dont voici
- l'analyse: Une mère, jalouse de la beauté de sa fille, charge
- un homme de la tuer et de lui apporter son cœur comme signe de
- l'exécution de cet ordre. L'homme se laisse toucher par les pleurs
- de la jeune fille, et apporte à la mère le cœur d'un chien. Au
- bout d'assez longtemps, la jeune fille, s'imaginant que sa mère a
- regret de sa cruauté, revient au pays. Sa mère ordonne de nouveau
- au même homme de la tuer et de lui apporter ses mains. L'homme
- coupe les mains de la jeune fille, mais ne la tue pas. Elle vit
- pendant longtemps dans une forêt, se réfugiant la nuit dans le
- creux d'un vieux saule. Un jour que le fils du roi est à la chasse,
- il l'aperçoit et croit d'abord que c'est un animal singulier; il
- la poursuit jusqu'à son arbre. Il l'en fait sortir et l'emmène
- dans son château, où bientôt il l'épouse, malgré la reine sa
- mère. Quelque temps après il part pour la guerre, et, pendant son
- absence, la jeune femme accouche de deux enfants. La reine-mère
- envoie dire à son fils qu'elle est accouchée de petits chiens. Le
- prince répond qu'à son retour il verra ce qu'il y aura à faire. La
- reine-mère envoie un second messager pour faire savoir au prince
- qu'en présence de l'irritation du peuple, elle est obligée de faire
- brûler sur la place publique la jeune reine et sa progéniture.
- Mais la jeune reine a eu vent de ce dessein, et elle s'enfuit
- dans la forêt avec ses enfants. Elle rencontre deux personnages
- à l'air vénérable, saint Jean et saint Joseph, qui baptisent les
- enfants et donnent à la mère une belle maison dans la forêt;
- puis la Sainte-Vierge lui dit de plonger ses moignons dans une
- certaine fontaine, et il lui repousse des mains. Au bout de six
- ans, le prince, étant à la chasse, s'égare dans la forêt et demande
- l'hospitalité dans la maison. Sa femme se fait reconnaître, et
- désormais ils vivent heureux.
-
- Ce type de conte,--qui se retrouve avec quelques modifications
- dans le conte sicilien indiqué plus haut, dans un conte du Tyrol
- allemand (Zingerle, II, p. 124), dans un conte allemand (Prœhle,
- I, nº 36), dans un conte lithuanien (Leskien, nº 46), dans un
- conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 15), dans un conte
- normand (Fleury, p. 151), et, pour l'introduction, dans un conte
- serbe (Vouk, nº 33),--est apparenté avec une sorte de légende,
- bien connue au moyen âge, et dont M. le comte de Puymaigre a
- étudié un grand nombre de formes européennes dans son ouvrage
- intitulé _Folklore_ (Paris, 1885). La forme littéraire la plus
- ancienne de cette légende se trouve dans un poème du moyen âge,
- le _Roman de la Manekine_, œuvre de Philippe de Beaumanoir, le
- célèbre jurisconsulte du XIIIe siècle. On a publié également un
- «mystère» où ce roman est dramatisé. Voici, en quelques mots, le
- sujet de cette histoire: Un roi de Hongrie, resté veuf, est supplié
- par ses barons de se remarier. Il a promis à la défunte reine de
- n'épouser qu'une femme qui lui ressemblerait; ne trouvant cette
- ressemblance que dans sa fille nommée Joie, il veut l'épouser.
- Celle-ci, apprenant le dessein de son père, se coupe la main
- gauche, qui tombe dans une rivière. Le roi, furieux, la condamne
- à être brûlée vive. Un mannequin,--de là le titre du roman,--est
- mis à la place de Joie, qu'on embarque. Elle aborde en Ecosse,
- où le roi du pays s'éprend d'elle et l'épouse malgré sa mère. Au
- bout d'un an, il part pour une expédition lointaine; pendant son
- absence, Joie met au monde un beau petit prince. La reine-mère
- intercepte la lettre qui annonce au roi cet heureux événement, et
- lui en substitue une autre où l'on raconte que la jeune reine est
- accouchée d'un monstre. Le roi ordonne d'attendre son retour avant
- de rien décider sur le sort de Joie. A cette lettre, sa mère en
- substitue de nouveau une autre, où il est enjoint au sénéchal de
- livrer Joie au bûcher. Cette fois encore la reine est sauvée par
- un mannequin qu'on brûle à sa place, et elle s'embarque avec son
- enfant. Le roi revient, découvre la vérité, fait enfermer sa mère
- et se met en quête de sa femme. Au bout de sept ans, il la retrouve
- à Rome. Là est aussi le roi de Hongrie, tourmenté par ses remords;
- il fait dans une église une confession publique. Joie, témoin de
- son repentir, se fait connaître. On retrouve dans une fontaine la
- main coupée, qui jadis a été avalée par un esturgeon, et, grâce à
- une bénédiction du Pape, cette main va se rattacher au bras de la
- reine.
-
- Ce trait de la main coupée, qui se retrouve dans la plupart des
- versions de cette légende, figure aussi dans les divers contes
- populaires énumérés plus haut: dans tous, la méchante mère ordonne
- à ceux qu'elle envoie tuer sa fille de lui apporter les mains de
- celle-ci, en signe d'exécution de ses ordres.
-
- M. E. Legrand, dans ses _Contes grecs_ (p. 24), donne la traduction
- d'une autre légende de cette famille, extraite d'un livre de piété
- qui a été composé au XVIIe siècle par un moine crétois et qui est
- encore très populaire en Grèce. Cette forme grecque de la légende
- est plus voisine des contes cités au commencement de ces remarques
- que la _Manekine_ et les récits du même groupe. Ainsi, nous y
- trouvons une reine qui, jalouse de la beauté de sa belle-fille,
- ordonne à un serviteur de la tuer et de lui apporter les mains de
- la princesse.
-
-
- Il est intéressant de constater qu'un conte syriaque du type
- de notre nº 28, _le Taureau d'or_, et dans lequel un père veut
- également épouser sa fille (voir le résumé de la première partie de
- ce conte syriaque dans les remarques de notre nº 28, I, p. 279),
- a une seconde partie, du reste indépendante de la première, qui
- présente une suite d'aventures non sans analogie avec les récits
- précédents (c'est à peu près le thème de _Geneviève de Brabant_):
- La jeune reine Çabha a mis au monde deux enfants aux cheveux d'or
- et d'argent, un garçon et une fille. Un jour que le prince est à
- la chasse, l'intendant fait d'odieuses propositions à la reine,
- qui les repousse avec indignation. Alors l'intendant tue le petit
- garçon et dit ensuite au prince que Çabha a cherché à le faire
- tomber dans le péché et que, de dépit de voir sa résistance, elle a
- tué son propre fils, pour lui attribuer ce meurtre[127]. Le prince
- ordonne de porter la mère et les enfants dans la montagne, de les
- tuer et de lui apporter de leur sang, pour qu'il le boive. Les
- serviteurs chargés de l'exécution de cet ordre se contentent de les
- abandonner dans la montagne; ils tuent un oiseau et rapportent son
- sang au prince. Çabha, restée seule dans ce désert, voit bientôt
- sa fille mourir; elle prend le corps de l'enfant et celui de son
- frère assassiné et les lave dans une certaine fontaine avant de
- les ensevelir. Alors, par la grâce de Dieu, ils reviennent à la
- vie. Dieu donne aussi à Çabha un beau château. Plus tard, le prince
- passe du côté de ce château. Çabha dit à son fils de l'inviter
- à entrer. Elle paraît, le visage voilé, devant le prince et lui
- dit de rendre un jugement sur ce qu'elle va lui exposer. Elle lui
- raconte alors toute son histoire, et le prince la reconnaît.
-
- Un conte swahili de l'île de Zanzibar n'est pas non plus sans
- rapport avec le thème de la «Jeune fille aux mains coupées»;
- on y retrouve, disposés et motivés d'une façon particulière,
- plusieurs des éléments importants de ce thème: la main coupée,
- puis miraculeusement rétablie; la jeune fille trouvée dans la
- forêt par un prince qui l'épouse, et ensuite calomniée; enfin la
- reconnaissance des deux époux. Voici ce conte swahili (E. Steere,
- p. 393): Un père, en mourant, dit à son fils et à sa fille: «Que
- voulez-vous avoir, ma bénédiction ou ma fortune?--La fortune,»
- dit le fils.--«La bénédiction, dit la fille. La même chose se
- renouvelle à la mort de la mère[128]. Le fils prend tout le bien;
- il enlève même à sa sœur deux objets qui la faisaient vivre, et
- vient enfin chez elle pour couper une plante produisant des fruits,
- sa seule ressource. La jeune fille lui dit qu'avant de couper cette
- plante, il faudra qu'il lui coupe la main. Il le fait. Alors elle
- s'en va dans la forêt et monte sur un arbre. Ses larmes tombent
- sur un fils de roi, qui l'emmène et l'épouse. Le frère de la jeune
- femme, apprenant où elle est, va dire au roi, père du prince, en
- l'absence de ce dernier, qu'elle a eu plusieurs maris et qu'elle
- les a tous tués. On la conduit hors de la ville, avec son petit
- enfant. Quand le prince est de retour, on lui dit que sa femme et
- son fils sont morts. La jeune femme a l'occasion de rendre service
- à un serpent, qui lui conseille de tremper son bras dans un certain
- lac, et la main repousse. Elle vit quelque temps chez les parents
- du serpent. Comme elle désire retourner chez elle, le serpent, son
- obligé, lui dit: «Demandez à mon père son anneau, et à ma mère
- son coffret.» Les serpents sont très affligés de cette demande,
- mais ils donnent néanmoins l'anneau et le coffret. Par la vertu de
- l'anneau, qui fait avoir tout ce que l'on désire, la jeune femme se
- procure une grande maison, à côté de la ville de son mari. Le roi,
- le prince et leur suite viennent voir la maison; la jeune femme les
- reçoit et se fait reconnaître.
-
- Cette dernière version de cette histoire, avec son serpent
- reconnaissant, nous paraît avoir, sur certains points, un cachet
- plus primitif que les autres, une forme plus voisine de la forme
- originale. Apporté évidemment par les Arabes dans l'île de
- Zanzibar, ce conte, ainsi que la plupart des contes arabes, doit
- être originaire de l'Inde.
-
- * * * * *
-
- Pour la seconde partie de notre conte,--celle où l'héroïne se
- déguise et est invitée à conter une histoire, en présence de son
- mari, qui ne l'a pas reconnue,--nous avons à citer particulièrement
- un conte toscan (Nerucci, nº 51). Ce conte se rapproche, pour le
- commencement, du conte syriaque: tous les malheurs dont Caterina
- est victime lui ont été suscités par son précepteur, dont elle a
- repoussé les propositions infâmes; c'est sur le rapport de cet
- homme que le roi, père de Caterina, a ordonné à ses serviteurs de
- conduire celle-ci dans la forêt pour la tuer et de lui rapporter
- sa langue; c'est encore le précepteur qui, après le mariage de
- Caterina avec un prince, égorge leur enfant, pendant l'absence du
- prince.--A partir de cet endroit, la ressemblance avec le conte
- lorrain s'accentue: Caterina, désespérée, quitte sa maison, se
- déguise en paysanne et s'engage comme servante dans une auberge.
- Il arrive qu'un jour le prince, mari de Caterina, son père et le
- précepteur entrent ensemble dans cette auberge, au retour d'une
- chasse. Le prince, qui est toujours triste depuis la disparition de
- sa femme, dit qu'il aimerait à entendre un conte pour se distraire.
- On demande à Caterina, que personne ne reconnaît sous ses habits
- de paysanne, d'en conter un. Alors elle raconte l'histoire de la
- «malheureuse Caterina». Son père et son mari la reconnaissent, et
- le précepteur est brûlé vif.
-
- En Orient, un conte arabe d'Egypte (Spitta-Bey, nº 6) offre
- une grande ressemblance avec ce conte toscan et avec le nôtre:
- L'héroïne, restée seule au pays pendant que ses parents font un
- pèlerinage, est en butte aux obsessions du cadi qui, sans cesse
- repoussé, écrit au père, pour se venger, qu'elle se conduit mal.
- Le père envoie son fils avec ordre d'emmener la jeune fille dans
- le désert, de l'y égorger et de remplir de son sang un flacon. Le
- frère, au lieu de la tuer, l'abandonne dans le désert, pensant
- qu'elle sera dévorée par les bêtes féroces, et il remplit un
- flacon du sang d'une gazelle. La jeune fille monte sur un arbre;
- un fils de roi la voit, l'emmène et l'épouse. Il en a deux fils et
- une fille. Un jour, elle part avec ses enfants pour aller visiter
- ses parents, accompagnée d'une escorte, que commande le vizir.
- Celui-ci, pendant le voyage, fait des propositions criminelles à la
- jeune femme, et, pour briser sa résistance, tue successivement ses
- trois enfants. Elle trouve moyen de lui échapper. Elle rencontre un
- garçon qui fait paître des moutons, change de vêtements avec lui,
- puis s'engage comme valet chez un cafetier. De retour auprès du
- roi, le vizir lui dit que sa bru est une ogresse qui a mangé ses
- enfants et s'est enfuie dans le désert. Le roi se met immédiatement
- en route avec le vizir pour chercher l'ogresse et la mettre à
- mort. D'un autre côté, le père de la jeune femme, ayant appris
- que son fils ne l'avait pas tuée, dit au cadi qu'il est cause de
- sa fuite et qu'ils se mettront tous les trois à sa recherche. Un
- soir, les deux compagnies se rencontrent dans le café où sert la
- jeune femme.[129] Le roi demandant si quelqu'un veut raconter une
- histoire, le prétendu valet raconte la sienne. On rend justice à
- son innocence, et le cadi ainsi que le vizir sont brûlés vifs.
-
-
-NOTES:
-
-[127] Dans le conte italien du XVIe siècle, que nous avons analysé
-dans les remarques de notre nº 28 (I, p. 278) et qui est très voisin
-du conte syriaque pour sa première partie, l'indigne père de la jeune
-reine vient, sous un déguisement, tuer les enfants de celle-ci, pour
-lui faire attribuer ce crime.
-
-[128] Il est curieux de retrouver à peu près ce début dans des contes
-écossais et irlandais: Au moment où l'aînée de trois sœurs quitte
-la maison de sa mère, celle-ci lui demande si elle veut moitié d'un
-gâteau avec sa bénédiction ou le tout avec sa malédiction. Elle préfère
-tout le gâteau. Même demande est faite ensuite à chacune des deux
-autres filles, et la plus jeune, seule, préfère la bénédiction. (Voir
-Campbell, nºˢ 15, 17; Kennedy, I, p. 54.)--Des contes portugais du
-Brésil (Roméro, nºˢ 7, 20, 21) présentent un semblable passage.
-
-[129] Pour ce passage caractéristique, le conte toscan et le conte
-arabe se ressemblent, comme on voit, complètement. En revanche, le
-conte lorrain a en commun avec le conte arabe le trait du déguisement
-de la jeune femme en homme.
-
-
-
-
-LXXIX
-
-LE CORBEAU
-
-
-Une femme veut à toute force acheter un corbeau. Son mari le lui
-défend. Comme il est obligé de s'absenter et qu'il se défie d'elle,
-il dit à un mendiant qu'il rencontre sur la route d'aller demander
-l'hospitalité dans sa maison: «Tu verras si ma femme a acheté quelque
-chose.»
-
-Le mendiant va frapper à la porte et demande qu'on veuille bien le
-recevoir. «Nous ne pouvons vous loger,» dit la femme.--«Ah!» dit le
-mendiant, «ayez pitié d'un pauvre homme qui ne voit goutte et n'entend
-goutte.--Puisqu'il ne voit goutte et n'entend goutte,» se dit la femme,
-«il ne me gênera pas.» Et elle ouvre la porte au mendiant. Pendant
-qu'il est là, feignant toujours d'être aveugle et sourd, elle achète
-le corbeau dont elle avait envie; puis elle se fait du gâteau et va
-chercher une bouteille de vin.
-
-Tout à coup on frappe. La femme cache vite le corbeau sous le lit,
-le gâteau sous la huche, et la bouteille derrière le seau. «Qui est
-là?--C'est moi,» dit le mari. Elle lui apprête sa soupe, et l'homme
-dit au mendiant de venir manger avec lui. Pendant qu'ils sont à table,
-l'homme demande au mendiant de lui raconter quelque chose. «Je ne sais
-rien.--Depuis longtemps que vous voyagez, vous devez avoir vu bien des
-choses.--Eh bien!» dit le mendiant, «je vais vous raconter ce qui m'est
-arrivé un jour. J'ai vu un loup aussi noir que le corbeau qui est sous
-votre lit; j'ai vu une pierre aussi ronde que le gâteau qui est sous
-votre huche, et j'ai saigné du sang aussi rouge que le vin qui est
-derrière votre seau.»
-
-Le mari tire le corbeau de dessous le lit, le gâteau de dessous la
-huche et la bouteille de derrière le seau.
-
-
-REMARQUES
-
- Un conte vénitien (Bernoni, I, nº 7) nous donne une forme bien
- complète de ce conte: La femme d'un pêcheur est infidèle à son
- mari. Celui-ci partant pour la pêche, elle en avertit son amant,
- qui lui envoie un lièvre, un fromage et une bouteille de vin. Il
- arrive ensuite lui-même. Cependant une tempête s'est élevée. Un
- vieux bonhomme vient demander l'hospitalité. La femme lui dit
- d'entrer, mais d'être discret. Tout à coup on sonne à la porte.
- La femme met le lièvre sur le manteau de la cheminée, le fromage
- sur la dalle du balcon, la bouteille derrière la porte, et elle
- cache son amant sous le lit. Elle ouvre alors à son mari, qui lui
- dit de lui préparer à souper. Il fait manger avec lui le vieux
- bonhomme, en lui demandant de lui raconter un conte. «Je n'en sais
- pas.--Alors racontez n'importe quoi.--Eh! bien, je vais raconter
- une chose qui m'est arrivée. Passant un jour dans un champ, j'ai
- vu une bête aussi grande ... Comment dire?... aussi grande que le
- lièvre qui est sur le manteau de la cheminée.» Le mari lève les
- yeux et voit le lièvre. «Je lui ai jeté une pierre aussi grosse ...
- que le fromage qui est sur le balcon.» Le mari regarde et voit le
- fromage. «Il a coulé autant de sang et aussi noir ... que le vin
- qui est dans la bouteille derrière la porte. Ensuite la bête est
- morte, mais elle faisait des yeux ... des yeux comme l'homme qui
- est sous le lit.» Le pêcheur prend un bâton et reconduit à grands
- coups le galant à la porte; puis il corrige d'importance sa femme.
- Après quoi il invite le vieux bonhomme à se régaler avec lui des
- victuailles qui avaient été préparées pour les autres.
-
- Ce conte vénitien,--dont un autre conte italien, recueilli à
- Livourne (G. Papanti, nº 2), reproduit les principaux traits,--se
- rattache à un thème qui se trouve parfois lié avec le thème de nos
- nºˢ 10, _René et son Seigneur_, et 20, _Richedeau_. Le corbeau,
- dont il est parlé au commencement du conte lorrain, est un débris,
- qui n'a plus de signification, de certaines variantes de ce même
- thème. Dans ces variantes, en effet, le personnage qui correspond
- au mendiant donne le corbeau pour un devin et lui fait dire, par
- des signes de tête, ce qui s'est passé dans la maison où on l'a
- reçu, c'est-à-dire, en réalité, ce qu'il a vu lui-même. Nous avons
- donné, dans les remarques de notre nº 20, _Richedeau_ (I, p. 229),
- une variante lorraine de ce type.
-
- A ce propos, nous ferons remarquer qu'on a trouvé, en Orient, un
- conte syriaque du nord de la Mésopotamie (Prym et Socin, II, nº
- 71, p. 293), qui, dans sa forme assez fruste, peut être rapproché
- du conte vénitien et des contes dont nous venons de dire un mot:
- Un renard rencontre un homme et lui dit: «Veux-tu que nous nous
- jurions l'un à l'autre amitié de frères?» L'homme y consent. Ils
- arrivent ensemble dans un village et entrent dans une maison,
- où une femme aux paupières fardées vient justement de tirer son
- pain du four. Le renard lui demande un morceau de pain; elle le
- chasse. Puis elle émiette plusieurs pains tout chauds et y mélange
- du beurre; cela fait, elle sort pour aller chercher son amant.
- Pendant ce temps, le renard et son compagnon rentrent dans la
- maison. Le renard dit à l'homme de se cacher dans un coffre à
- grain, et lui-même s'en va dans son trou. La femme, étant revenue
- avec son amant, le régale de pain beurré. Tout à coup on entend
- les pas du mari. La femme dit à son amant de se cacher dans le
- coffre à grain. Il s'y fourre bien vite, et s'y trouve, à sa grande
- surprise, avec le camarade du renard; mais il n'ose pas faire de
- bruit. Le mari demande à manger à sa femme; elle lui donne du pain
- dur. Sur ces entrefaites, arrive le renard, qui est sorti de son
- trou. Il demande du pain à la femme qui le repousse encore une
- fois. Alors le renard dit au mari: «Il y a ici du pain beurré.»
- Et il lui montre la place. «Pour qui ce pain beurré?» dit le mari
- à la femme.--«Pour toi.--Pourquoi ne me l'as-tu pas présenté?--Je
- l'avais oublié.--Mensonge,» dit le renard, «c'était pour tes amants
- qui sont dans le coffre à grain.» Le mari ouvre le coffre et y
- trouve les deux hommes; il les tue et tue aussi sa femme. Puis il
- dit au renard de manger avec lui le pain beurré.
-
- * * * * *
-
- Au XVIIe siècle, le Napolitain Basile insérait dans son
- _Pentamerone_ (nº 20) un conte qui ressemble beaucoup au nôtre
- ainsi qu'au conte vénitien: Cola Jacovo, riche et avare, voit tous
- les jours arriver à l'heure du dîner un «compère» qui se fait
- inviter. Croyant un jour que ce parasite a quitté le pays, il dit
- à sa femme Masella que, pour célébrer cet heureux évènement, il
- faut préparer un bon dîner: elle apprête donc une anguille, fait
- un gâteau et achète une bouteille du meilleur vin. Au moment où
- ils vont se mettre à table, on frappe, et Masella aperçoit par la
- fenêtre le compère. Vite elle met l'anguille dans le buffet, la
- bouteille sous le lit, le gâteau entre les coussins, et Cola se
- cache sous la table. Pendant ce temps, le compère, qui a tout vu
- par le trou de la serrure, ne cesse de heurter. Quand Masella lui
- ouvre enfin, il se précipite dans la chambre, l'air tout effaré,
- et Masella lui demandant ce qui lui est arrivé: «Pendant que
- j'attendais devant la porte,» dit-il, «il m'est passé entre les
- jambes un serpent aussi long que l'anguille que tu as mise dans
- le buffet. Tout tremblant, j'ai ramassé une pierre aussi grosse
- que la bouteille qui est sous le lit, je l'ai jetée à la tête du
- serpent, et, en l'écrasant, j'en ai fait un gâteau comme celui qui
- est là-bas entre les coussins. En mourant, le monstre me regardait
- avec des yeux aussi fixes que le compère là sous la table, de sorte
- que mon sang se glaçait dans mes veines.» A ce moment, Cola sort
- de dessous la table et dit si vertement son fait au compère, que
- celui-ci s'en va tout penaud.
-
- * * * * *
-
- D'autres contes présentent la même idée sous une forme particulière.
-
- Dans un conte portugais du Brésil (Roméro, nº 42), un homme est
- marié à une femme très maniérée, qui affecte de ne jamais manger
- devant lui, pour lui faire croire qu'elle vit de l'air du temps.
- Le mari ayant remarqué cette affectation, lui dit un jour qu'il
- va faire un long voyage; mais, au lieu de partir, il se cache
- derrière la cuisine. Dès que la femme se voit seule, elle dit à la
- négresse de lui préparer un tapioca bien épais pour son déjeuner.
- Elle mange tout. Plus tard, elle fait tuer un chapon et se le fait
- mettre en ragoût, avec force sauce. Elle n'en laisse rien. Plus
- tard encore, elle se fait accommoder des pâtes de manioc très fines
- pour son goûter. Le soir, elle soupe d'autres pâtes sèches et de
- café. Sur ces entrefaites, il tombe une forte averse. La négresse
- est en train de desservir, quand rentre le maître de la maison. Sa
- femme lui dit: «O mon mari, comment par cette pluie n'êtes-vous pas
- mouillé?» Le mari répond: «Si la pluie avait été aussi épaisse que
- le tapioca que vous avez mangé ce matin, j'aurais été aussi _saucé_
- que le chapon que vous avez mangé à dîner; mais, comme elle était
- aussi fine que les pâtes de votre goûter, je suis resté aussi sec
- que les pâtes de votre souper.»
-
- Un autre conte portugais, recueilli dans le Portugal même (Braga,
- nº 83), ressemble beaucoup à ce conte brésilien.--Comparer un conte
- italien des Abruzzes (Finamore, nº 52), assez altéré.
-
-
-
-
-LXXX
-
-JEAN LE PAUVRE & JEAN LE RICHE
-
-
-Une veuve, qui a deux fils, a donné tout son bien au plus jeune, qu'on
-appelle Jean le Riche. L'aîné, Jean le Pauvre, a femme et enfants,
-et pas grand'chose pour les nourrir. Un jour qu'il n'a plus de lard
-à mettre au pot, il dit en lui-même, comme s'il parlait à son frère:
-«Tu m'as volé, mais je t'attraperai.» Son frère avait deux porcs; Jean
-trouve moyen d'en faire mourir un, puis il se le fait donner par son
-frère.
-
-Leur mère étant tombée malade, Jean le Riche fait dire à son frère de
-venir la voir. Jean le Pauvre y va. Il avait dans sa poche une croûte
-de pain qui y était bien depuis sept ans; il la donne à la vieille
-femme; la voilà qui étrangle, la voilà morte.
-
-Jean le Pauvre dit à son frère: «Il faut lui mettre ses beaux
-ornements, son beau bracelet pour l'enterrer. Tu m'as volé,» disait-il
-en lui-même, «mais je t'attraperai.» Pendant la nuit, il va déterrer la
-vieille femme et la porte chez son frère, près de l'auge des chevaux.
-Le lendemain, Jean le Riche, effrayé, dit à son frère: «Voilà notre
-mère revenue; il faut que tu m'en débarrasses.»
-
-Jean le Pauvre promet de s'en charger si son frère lui donne de
-l'argent. Il porte la vieille femme sur le mur d'un baron, auprès d'un
-poirier, et met à côté d'elle des poires et des pommes. Le baron, étant
-venu à passer par là, aperçoit cette femme sur le mur. «Comment!»
-crie-t-il, «tu es bien effrontée de voler mes fruits en ma présence!»
-Il la jette en bas du mur; mais, quand il la voit morte, il est bien
-effrayé. «Qu'est-ce qu'on va dire?» Comme il a entendu parler de la
-misère de Jean le Pauvre, il pense que pour quelque argent celui-ci
-le sortira d'embarras. Il fait donc venir Jean le Pauvre, lui raconte
-l'histoire et lui demande s'il voudrait le débarrasser de cette femme.
-Jean le Pauvre se fait donner quatre-vingt mille francs; puis, à
-minuit, il prend la vieille femme et la porte devant la maison d'un
-curé. Il se met à crier d'une voix lamentable: «Confession, Monsieur le
-curé, confession pour l'amour de Dieu!» Le curé finit par se lever, et
-il trouve la femme morte. «Qu'allons-nous faire de cette femme?» dit-il
-à sa servante Marguerite.--«Tirez-la bien vite dans la maison,» dit
-Marguerite; «je connais un homme très pauvre qui nous en débarrassera
-volontiers.»
-
-Le lendemain soir, le curé fait donc venir Jean le Pauvre, lui raconte
-la chose, et lui demande s'il voudrait le débarrasser de cette femme
-morte. «Je ferai bien cela pour vous,» dit Jean le Pauvre. Il se fait
-donner dix-sept mille francs; puis il achète un âne, lie la vieille
-femme dessus, et conduit l'âne au marché. Arrivé là, il le laisse aller
-tout seul, et l'âne s'en va droit au milieu d'un étalage de poteries.
-Les poteries sont cassées; la marchande, furieuse, lance une pierre à
-la vieille femme; puis, croyant l'avoir tuée, elle est bien désolée.
-
-(_La fin nous manque._)
-
-
-REMARQUES
-
- Nous rapprocherons de ce conte d'abord un conte portugais (Braga,
- nº 109). Il s'agit là aussi de deux frères, l'un riche et l'autre
- pauvre. Ils sont brouillés depuis le partage de l'héritage
- paternel, dont l'aîné s'est attribué la plus grosse part. Le
- pauvre a beaucoup d'enfants, l'autre n'en a point. Un jour, un
- bouvillon appartenant au riche tombe dans un ravin et se tue.
- Les fils du pauvre l'en retirent et portent la viande chez leurs
- parents. La femme du riche, qui déteste son beau-frère, se doute
- de la chose; pour savoir ce qu'il en est, elle s'enferme dans une
- caisse que le riche va porter chez son frère, en le priant de la
- lui garder quelque temps. A peine s'est-il retiré, que les fils du
- pauvre se mettent à rire et à plaisanter, à propos de l'histoire
- du bouvillon. En les entendant, la femme frémit de colère dans la
- caisse. A ce bruit, les jeunes gens se disent qu'il y a des rats
- dans la caisse, et ils y versent de l'eau bouillante par un trou
- qui avait été ménagé pour laisser respirer la femme. Le riche,
- ayant repris la caisse, trouve sa femme morte, le visage tout
- noir. Il croit qu'elle est morte «excommuniée», en punition de
- ce qu'elle a calomnié son frère. La veille de l'enterrement, on
- dépose le corps dans une église. Le pauvre va, pendant la nuit, le
- dépouiller de ses bijoux, et le dresse debout contre l'autel. Le
- lendemain, frayeur générale. Quand elle est enterrée, le pauvre
- va la déterrer, prend les bijoux dont on l'avait encore ornée,
- et trouve moyen de la substituer, dans un sac, à un porc que des
- étudiants ont volé. Les étudiants, ayant ouvert le sac, veulent se
- débarrasser de l'«excommuniée». Ils la mettent debout contre une
- porte, et les gens de la maison la rouent de coups, croyant que
- c'est un voleur. Puis, s'imaginant l'avoir tuée, ils l'attachent
- sur un âne. Bref, après d'autres aventures, le riche, pour délivrer
- l'âme de sa femme, rend à son frère les biens qu'il lui a pris, et
- lui donne en outre beaucoup d'argent.
-
- Dans un conte écossais (Campbell, nº 15), où il y a également deux
- frères, un riche et un pauvre, le pauvre a pris à son service un
- garçon pour l'aider dans son travail. Maître et serviteur n'ayant
- rien à manger que du pain sec, le garçon émet l'avis qu'il faudrait
- voler une vache au riche. La chose est exécutée. Le riche, se
- doutant que ce sont eux qui ont fait le coup et voulant s'en
- assurer, met sa belle-mère dans un coffre avec quelques provisions
- de pain et de fromage, et demande à son frère de lui garder ce
- coffre. La vieille femme a la consigne d'écouter tout ce qui se
- dira, et d'observer par un trou du coffre tout ce qui se passera.
- Le garçon trouve le moyen, pendant la nuit, de l'étouffer en la
- bourrant de fromage. (Ce passage est assez obscur.) Quand le riche
- reprend son coffre, il trouve dedans sa belle-mère morte. On
- enterre la vieille femme. Pendant la nuit, le garçon va la déterrer
- pour prendre la bonne toile qui l'enveloppe, et il porte le corps
- dans la maison du riche; il l'assied auprès de la cheminée, les
- pincettes entre les genoux. Grand émoi le lendemain dans la
- maison. Le riche va raconter la chose à son frère. «Ce n'est pas
- étonnant,» dit le garçon; «si elle revient, c'est que tu n'as pas
- assez dépensé pour ses funérailles.» On fait de grandes emplettes,
- dont la moitié reste chez le pauvre, et on enterre de nouveau la
- vieille. Pendant la nuit, le garçon va encore la déterrer, prend
- toute la bonne toile et va porter la vieille dans la cuisine du
- riche, où il la met debout, auprès de la table. Nouvelle frayeur
- et même refrain de la part du garçon. Le riche lui dit d'acheter
- lui-même ce qu'il faudra. Après l'enterrement, le garçon va pour la
- troisième fois déterrer la vieille; il la porte dans l'écurie du
- riche et l'attache sur le dos d'un poulain d'un an. Le lendemain,
- quand le riche fait sortir la jument, le poulain suit avec la
- vieille sur son dos. Désespéré, le riche dit au garçon de dépenser
- tout ce qu'il voudra pour les funérailles, pourvu qu'on ne revoie
- plus la vieille. Le garçon fait faire un enterrement magnifique,
- et, finalement, le frère pauvre se trouve aussi riche que l'autre.
-
- Dans un conte souabe (Meier, nº 66), un pasteur, qui soupçonne son
- sacristain de lui avoir volé un cochon, le prie, comme dans les
- deux contes précédents, de lui garder quelques jours un certain
- coffre, dans lequel est cachée sa belle-mère. Le sacristain,
- s'apercevant de la présence de celle-ci, introduit dans le coffre
- par une fente un morceau de soufre allumé. Il s'attendait à ce
- que la bonne femme appellerait au secours; mais elle est aussitôt
- asphyxiée. Quand le pasteur reprend son coffre, il trouve morte la
- vieille. Il fait venir le sacristain et lui dit que sa belle-mère
- est morte subitement et qu'il craint qu'on ne lui reproche de
- ne pas avoir appelé de médecin. Bref, il le prie de l'enterrer
- secrètement. Le sacristain, au lieu de l'enterrer, la porte dans
- le grenier du pasteur, où une servante la trouve le lendemain,
- à sa grande terreur. Le sacristain dit qu'évidemment la vieille
- était une sorcière, puisqu'elle est revenue. Le pasteur le supplie
- de l'enterrer une seconde fois, lui offrant cent florins de
- récompense. Le sacristain porte le corps dans la forêt et le met
- dans la caisse d'un marchand ambulant qui dormait; puis, quand le
- bonhomme se réveille, il l'engage à aller offrir sa marchandise au
- pasteur. Le marchand le fait; en ouvrant sa caisse, il y trouve le
- corps de la vieille femme. Il pousse les hauts cris, et le pasteur
- est obligé de lui donner deux cents florins, et deux cents florins
- également au sacristain, qui, cette fois, enterre bien et dûment la
- vieille[130].
-
- * * * * *
-
- On aura été frappé de la ressemblance que le conte lorrain offre
- avec le conte arabe du _Petit Bossu_, dans les _Mille et une
- Nuits_. La différence entre la marche des deux récits, c'est que,
- dans le conte arabe, le corps du petit bossu est porté de maison
- en maison par _différentes personnes_, qui successivement croient
- l'avoir tué, tandis que, dans le conte lorrain, c'est le _même
- individu_ qui porte le corps de la vieille femme de place en place,
- à la demande, il est vrai, des diverses personnes chez lesquelles
- il l'a subrepticement déposé.--Dans le conte écossais, c'est,
- comme dans le conte lorrain, le même homme qui prend et reprend le
- cadavre; mais c'est toujours dans la même maison qu'il le rapporte.
- Il n'y a donc plus guère, en réalité, dans ce conte écossais, de
- lien avec les _Mille et une Nuits_.
-
- Presque tous les contes que nous allons avoir encore à mentionner
- sont construits sur le même plan général que le conte arabe. Le
- principal est un vieux fabliau qui, sous différentes formes, _la
- Longue nuit_, _le Sacristain de Cluny_, etc., appartient à la
- classe trop nombreuse des fabliaux «anticléricaux», si l'on peut
- appliquer au moyen âge cette expression de notre temps. (Voir
- _Histoire littéraire de la France_, t. XXIII, p. 141.)--Ce fabliau
- revit actuellement dans un conte norvégien (Asbjœrnsen, _Tales
- of the Fjeld_, p. 184), et aussi dans un conte sicilien (Pitrè,
- nº 165) et dans un conte italien des Abruzzes (Finamore, nº 9).
- On remarquera que, dans ces deux: derniers contes, c'est, comme
- dans le nôtre, la même personne que chacun appelle successivement
- pour se débarrasser du cadavre; mais, dans le conte sicilien,
- la personne en question n'est pas celle qui a été cause de la
- mort.--Un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 58) présente la
- même histoire, mais fort habilement débarrassée de sa teinte
- «anticléricale[131].»
-
- Les contes suivants, qui ressemblent beaucoup, pour le plan, au
- _Petit Bossu_, ne se rapprochent plus du fabliau du moyen âge; ce
- sont: un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 36)[132], un
- conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 61, p. 292), un
- conte roumain, également de Transylvanie (dans la revue _Ausland_,
- 1856, p. 716), un conte hongrois (G. von Gaal, p. 283).
-
- * * * * *
-
- Il a été recueilli, dans l'Extrême-Orient, un conte, qui, sur
- certains points, se rapproche plus du conte lorrain que le conte
- arabe, et sur d'autres s'en écarte davantage. C'est un conte
- annamite, faisant partie de la collection de M. A. Landes (nº 80):
- A la suite d'aventures plus ou moins grotesques, quatre bonzes
- ont été tués à la fois auprès d'une auberge. La vieille qui tient
- l'auberge craint d'être impliquée dans une affaire d'homicide, et
- veut se débarrasser des cadavres. Elle en cache trois et en fait
- enterrer un, comme étant le corps d'un sien neveu, par un bonze qui
- passe et à qui elle donne bien à boire. Le bonze, étant de retour à
- l'auberge, voit, à sa grande stupéfaction, un cadavre tout pareil
- à celui qu'il vient d'enterrer. La vieille lui dit qu'il n'y a là
- rien d'étonnant: son neveu l'aimait tant, qu'il ne veut pas la
- quitter; il faudra l'enterrer plus profondément. Le bonze emporte
- le corps, et la même aventure se renouvelle avec le troisième et
- le quatrième cadavres, que la vieille tire successivement de leur
- cachette. Comme notre homme reprend une dernière fois le chemin de
- l'auberge, il voit, en passant sur un pont, un bonze accroupi, bien
- vivant celui-là. «Voilà tout un jour que je t'enterre,» dit-il,
- «et tu reviens te faire enterrer encore!» Et il le pousse dans le
- fleuve.
-
- Ce conte annamite se retrouve presque identiquement dans un vieux
- fabliau allemand. L'introduction seule diffère, en ce qu'elle fait
- jouer à des moines, qui remplacent ici les bonzes, un rôle non
- plus simplement ridicule, mais odieux, comme cela a lieu dans les
- fabliaux dont nous parlions tout à l'heure. Voici, en quelques
- mots, ce fabliau allemand (Von der Hagen, _Gesammtabenteuer_,
- nº 62): Une femme, avec l'aide de son mari, se débarrasse
- successivement de trois mauvais moines, en les amenant à se cacher
- dans une cuve remplie d'eau bouillante. Le mari fait jeter dans le
- Rhin, l'un après l'autre, les trois corps par un écolier ivre, en
- lui reprochant, la seconde et la troisième fois, de n'avoir pas
- fait ce à quoi il s'est engagé moyennant salaire. Après avoir jeté
- le dernier cadavre à l'eau, l'écolier voit un moine parfaitement
- vivant. Croyant que c'est toujours le même qui est revenu pour le
- contrarier, il l'empoigne et le jette dans le Rhin.--Comparer un
- conte sicilien (Pitrè, nº 164).
-
-
-NOTES:
-
-[130] Nous résumerons ici l'introduction de ce conte souabe, à cause
-de sa ressemblance avec un conte que nous avons entendu à Montiers,
-mais dont nous n'avons pas de notes. Voici cette introduction: Les
-gens d'un village ont coutume, toutes les fois qu'ils tuent un porc,
-d'en donner un morceau au pasteur. Celui-ci, au moment de faire tuer,
-lui aussi, un porc qu'il a engraissé, se dit que, s'il rend à chaque
-paysan un morceau en reconnaissance de ce qu'il a reçu, tout le cochon
-y passera. Il parle de son embarras au sacristain, qui lui donne
-l'avis suivant: quand le cochon sera tué, le pasteur le pendra devant
-sa maison et l'y laissera toute la journée; à la nuit, il le fera
-subitement disparaître, et le lendemain, il dira que le cochon a été
-volé. Le pasteur trouve l'idée bonne et la met à exécution; mais, la
-nuit venue, il ne trouve réellement plus son cochon: le sacristain est
-venu en tapinois l'enlever et l'a emporté chez lui. Le pasteur, fort
-ennuyé, se rend chez le sacristain, et lui dit qu'on lui a volé son
-cochon. «Oui, oui,» dit l'autre, «c'est bien là ce qu'il faut dire:
-les gens le croiront.» Le pasteur a beau protester que c'est vrai, le
-sacristain lui répète: «Mais je connais bien l'affaire; c'est moi qui
-vous ai donné le conseil.»--Ce petit conte se trouve également dans les
-Contes portugais de M. Coelho, nº 62, et dans l'_Elite des contes du
-sieur d'Ouville_, livre imprimé en 1680.
-
-[131] Dans ce conte se retrouve l'épisode de l'âne et des poteries
-cassées.
-
-[132] Entre autres épisodes, dans ce conte comme dans le nôtre, le
-corps d'une vieille femme est apporté devant la maison d'un curé, que
-l'on réveille sous prétexte de confession à entendre. Le commencement
-de ce conte est l'épisode altéré de la prétendue voleuse de fruits.
-
-
-
-
-LXXXI
-
-LE JEUNE HOMME AU COCHON
-
-
-Un garçon, qui demeure avec sa mère, se dit un jour qu'il veut tâcher
-de gagner quelque argent. Il s'en va à la foire et achète un porc
-pour cinquante écus. En revenant chez lui, il passe dans une forêt
-où habitent des ermites. L'un d'eux lui marchande son porc et le lui
-achète pour cent écus; il le paiera, dit-il, dans quinze jours.
-
-Quand le garçon rentre au logis, sa mère lui reproche son imprudence.
-«Je sais où demeurent ces gens-là,» dit le garçon. «S'ils ne me donnent
-pas mon argent, ils auront affaire à moi.»
-
-Les quinze jours se passent. Ne voyant venir personne, le garçon
-s'habille en fille et s'en va au bois, un panier au bras. Il cueille
-des fleurs, qu'il met dans son panier. «Que faites-vous, mademoiselle?»
-lui dit un des ermites.--«Je cueille des fleurs pectorales pour donner
-du soulagement aux malades.» L'ermite prie la prétendue fille de venir
-voir son frère, qui est malade depuis longtemps. C'était justement «le
-maître», celui à qui le garçon avait vendu son porc.
-
-Arrivé dans la chambre, le garçon dit aux ermites: «Allez chercher les
-herbes que je vais vous indiquer. Je lui ferai prendre un bain.» Les
-ermites une fois partis, il tire un bâton de dessous ses habits et se
-met à battre le malade en criant: «Paie-moi mes cent écus.--J'ai là
-cinquante écus,» dit le malade, «prenez-les.--Si vous ne m'apportez
-pas le reste dans huit jours, vous verrez.» Les autres reviennent
-et trouvent le malade à la mort. «Qu'est-il donc arrivé?--C'est le
-marchand de cochons. Payez-le, sans quoi il m'achèvera.--Attendons
-qu'il revienne,» disent les autres; «nous lui apprendrons à vivre.»
-
-Au bout de huit jours, le garçon revient, vêtu d'une soutane. «Vous
-êtes Monsieur le curé?--Non; je suis médecin, je guéris toutes les
-maladies.--J'ai mon frère qui est bien malade; il est tombé du grenier,
-il est près de mourir.--Je le guérirai.» Le soi-disant docteur envoie
-l'un allumer du feu, l'autre chercher de l'eau. Pendant ce temps,
-il roue de coups le malade, qui lui donne cinquante écus «pour ses
-peines»; puis il détale. Le malade supplie ses frères d'aller porter
-ses cent écus au marchand de cochons; mais les autres refusent. «Il
-nous le paiera. S'il revient, il ne nous échappera pas.»
-
-Le garçon revient une troisième fois, déguisé en prêtre, un livre sous
-le bras. On le prie d'administrer le malade. Il le bat une troisième
-fois comme plâtre et s'esquive après avoir encore reçu cinquante écus
-«pour ses peines».
-
-Alors deux des frères du malade se décident à lui porter les cent écus.
-Le garçon les retient chez lui et les fait coucher dans la chambre
-haute; mais ils sont pris d'une telle peur que, pendant la nuit, ils
-attachent ensemble deux draps de lit, descendent par la fenêtre et
-décampent au plus vite.
-
-
-REMARQUES
-
- Ce conte se retrouve en Provence, en Toscane, à Rome, en Sicile, en
- Catalogne, en Norvège.
-
- Voici d'abord le conte romain (miss Busk, p. 336): Le portier d'un
- couvent, voyant passer un paysan avec un porc, veut lui jouer un
- tour. Il l'interpelle et lui parle de son porc comme d'un âne.
- Le paysan répond que le frère portier se trompe, et que c'est un
- porc qu'il conduit. On appelle le père gardien pour trancher la
- question: s'il donne raison au frère portier, celui-ci gardera
- l'animal. Le père gardien, qui est de connivence avec le portier,
- déclare que l'animal est un âne, et le paysan est obligé de laisser
- son porc au couvent[133]. Pour se venger, il s'habille en fille,
- et, le soir, par un violent orage, il se présente à la porte du
- couvent, implorant un asile. Après bien des pourparlers, on le
- laisse entrer. Pendant la nuit, il prend un bâton et en donne fort
- et ferme au père gardien, en lui disant: «Ah! vous croyez que je ne
- distingue pas un âne d'un cochon!» Puis il s'esquive. Le lendemain,
- il revient, habillé en médecin, demandant si personne n'a besoin de
- ses soins. Le frère portier l'introduit auprès du père gardien,
- qui est tout moulu des coups reçus la veille. Le prétendu médecin
- envoie les frères chercher dans les champs une certaine herbe,
- et, quand ils sont tous partis, il tombe à coups de bâton sur le
- père gardien, en lui répétant: «Ah! vous croyez que je ne sais pas
- distinguer un âne d'un cochon!» Et il disparaît. Au retour des
- frères, le père gardien leur dit qu'ils sont justement punis: ils
- ont eu tort de prendre le cochon de cet homme, bien qu'ils n'aient
- regardé la chose que comme une plaisanterie. On rend le cochon au
- paysan, et, en outre, on lui donne un âne pour le dédommager.
-
- Le conte provençal (_Armana prouvençau_, 1880, p. 74) est à
- peu près identique à ce conte romain; mais, de plus, il a une
- fin qu'il faut rapprocher de celle de notre conte: Après avoir
- rendu à Jean sa vache, le prieur du couvent trouve dur, non pas
- d'avoir été bâtonné,--c'était, dit-il, de l'«onguent de _Tu l'as
- mérité_»,--mais d'avoir à laisser à Jean les cent écus que celui-ci
- s'est fait donner. Il envoie donc le jardinier du couvent porter
- un petit cadeau à Jean, en signe d'amitié, et lui redemander les
- cent écus. Le jardinier part avec son petit garçon; il arrive chez
- Jean, qui les invite à souper. Pendant qu'ils mangent, l'enfant
- voit tout à coup une femme pendue au plafond (c'est une femme de
- paille que Jean a pendue au fond de la cuisine en prévision de
- l'arrivée de quelqu'un du couvent). Jean dit à ses hôtes de ne pas
- faire attention: c'est sa vieille mère, qu'il a pendue parce qu'il
- lui arrivait souvent au lit certain accident. Le jardinier et son
- fils, effrayés, se gardent bien de réclamer l'argent, et, la nuit,
- s'imaginant, par suite d'une ruse de Jean, qu'il leur est arrivé,
- à eux aussi, un semblable accident pendant leur sommeil, ils
- s'enfuient par la fenêtre.
-
- Dans le conte toscan (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 59),
- nous retrouvons à peu près cette même dernière partie: là ce sont
- deux moines, les plus braves du couvent, qui ont été envoyés
- porter de l'argent au jeune homme. Le conte toscan commence aussi
- par le mauvais tour joué au jeune homme, à qui deux moines disent
- successivement que son cochon est un mouton. Vient ensuite, entre
- autres, l'épisode du prétendu médecin. Chaque fois qu'il bâtonne
- les deux moines, le jeune homme leur répète: «Est-ce un cochon ou
- un mouton?»
-
- Dans le conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 93), un jeune
- homme assez simple est envoyé par sa mère vendre un cochon. Des
- voleurs s'emparent du cochon par le même moyen que les moines des
- contes précédents (ils disent que c'est un bœuf). Le jeune homme,
- fortement grondé par sa mère, se déguise en fille et s'en va près
- du château des voleurs. Le capitaine fait entrer la prétendue jeune
- fille, et la mène dans sa chambre; alors le jeune homme tire un
- bâton de dessous ses habits et rosse le capitaine en lui disant:
- «Etait-ce un cochon ou un bœuf?» Après quoi il se fait donner trois
- cents livres. Sa mère lui dit qu'elle en veut encore trois cents.
- Il s'habille en médecin, et, le jour suivant, s'en va au château.
- On le conduit auprès du malade; il envoie les voleurs les uns d'un
- côté, les autres de l'autre. Quand il est seul, il prend un gourdin
- et bat le capitaine de toutes ses forces. Il se fait encore donner
- trois cents livres. Sa mère en veut encore autant. Le jeune homme,
- par un stratagème, attire tous les voleurs hors du château; puis
- il pénètre auprès du capitaine, qu'il bâtonne pour la troisième
- fois et qu'il force à lui donner trois cents livres. Le capitaine,
- craignant de le voir revenir, lui fait rendre son cochon.
-
- Le conte sicilien nº 82 de la collection Gonzenbach se rapproche
- de ce conte catalan: Le capitaine d'une bande de voleurs a volé à
- Peppe, qui passe pour niais, une poule que celui-ci allait vendre.
- Peppe, pour se venger, lui joue, par quatre fois, de mauvais tours.
- Il s'habille notamment en fille et en médecin, et ces deux épisodes
- ont beaucoup de ressemblance avec les épisodes correspondants du
- conte catalan.
-
- Dans un autre conte sicilien (Pitrè, nº 152), un pauvre cordonnier,
- qui a vendu son cochon à un père gardien et qui n'a reçu pour prix
- que des coups de bâton, se venge également en lui jouant toutes
- sortes de tours. Des épisodes analogues à ceux du conte lorrain,
- nous ne retrouvons ici que l'épisode du médecin. A la fin, le père
- gardien envoie un frère porter de l'argent au cordonnier pour qu'il
- laisse le couvent tranquille. Le cordonnier fait loger le frère
- dans une chambre haute; mais, comme les ermites de notre conte, le
- frère est pris d'une telle peur qu'il s'enfuit dans la nuit.
-
- Dans le conte norvégien (Asbjœrnsen, _Tales of the Fjeld_, p. 259),
- un vieil avare a attrapé un jeune garçon en lui achetant son cochon
- pour un prix dérisoire. Le garçon trouve moyen de le rouer de coups
- en diverses occasions, et lui dit, après chaque bastonnade: «C'est
- moi le garçon qui a vendu le cochon.» Dans ce conte, comme dans
- le précédent, il n'y a que l'épisode du médecin qui se rapporte
- directement aux épisodes de notre conte.
-
- * * * * *
-
- M. R. Kœhler (_Zeitschrift für romanische Philologie_, t. VI)
- rapproche des contes de cette famille un poème du moyen âge, le
- _Roman de Trubert_, de Douin de Lavesne. Ce poème a été analysé
- dans l'_Histoire littéraire de la France_ (t. XIX, p. 734 seq.).
- Parmi ses épisodes, un seul peut être comparé aux contes résumés
- ci-dessus: Un garnement, nommé Trubert, joue des tours pendables
- à un duc, et finit par le bâtonner, après avoir eu l'adresse de
- l'attacher à un arbre. Le duc ayant été rapporté dans son château
- en fort piteux état, on décide qu'il faut appeler des médecins de
- Montpellier. Trubert se déguise en médecin, se présente au château
- et dit qu'il a un onguent admirable; mais, pour qu'il puisse bien
- appliquer cet onguent, il faut qu'on le laisse seul, enfermé avec
- le malade. «Peut-être l'entendrez-vous crier; mais qu'on se garde
- bien de vouloir pénétrer dans la chambre, car, avant de le guérir,
- je dois le faire beaucoup souffrir.» On le fait entrer dans la
- chambre et on le laisse seul: alors il fustige le duc, qui crie et
- appelle en vain. Quand le malheureux est tombé en pamoison, Trubert
- sort en disant que le duc est endormi, et qu'il faut se garder de
- le réveiller.--Comme dans les contes populaires actuels, Trubert,
- avant de se retirer, a eu soin de se faire nommer au duc, afin que
- celui-ci reconnût bien en lui un infatigable persécuteur.
-
- Ce poème du moyen âge n'a pas d'autres points de ressemblance
- avec le conte lorrain et les contes similaires. Le cadre est tout
- différent: dans ces contes, en effet, le héros a été attrapé et se
- venge; dans le vieux poème français, c'est lui qui, d'un bout à
- l'autre, est l'attrapeur.
-
-
-NOTES:
-
-[133] Comparer, pour cette introduction, un conte indien du
-_Pantchatantra_ (III, 3), et les remarques de M. Benfey (§ 146).
-
-
-
-
-LXXXII
-
-VICTOR LA FLEUR[134]
-
-
-Victor La Fleur est le fils d'un riche marchand de Londres qui, devenu
-vieux, lui a dit de continuer son négoce. Un jour que le jeune homme
-est à Lyon, il voit une jeune fille très belle; il s'informe de sa
-famille, et on lui dit qu'elle est la fille d'un vieux savetier. Il
-va trouver le bonhomme, sous prétexte de lui commander une paire de
-bottes, et lui demande sa fille en mariage. Le savetier a beau lui
-dire qu'il est trop riche pour elle; Victor La Fleur veut absolument
-l'épouser, et le mariage se fait.
-
-Quelque temps après, des arrangements de famille appellent le jeune
-homme à Londres. Pendant qu'il est absent, sa femme meurt. A son
-retour, il lui fait élever un superbe tombeau dans l'église, et tous
-les jours, à la même heure, il va pleurer auprès de ce tombeau.
-
-Un jour, une belle dame blanche lui apparaît et lui donne une petite
-boîte contenant une pommade dont il devra frotter le cadavre de sa
-femme. Il le fait, et elle revient à la vie.
-
-Des affaires l'ayant obligé de partir ensuite pour un pays éloigné,
-vient à passer à Lyon un régiment de dragons. Le colonel voit la jeune
-femme et lui propose de l'épouser. Elle finit par y consentir. Quand
-Victor La Fleur est de retour, il demande à son beau-père où est sa
-femme. Le savetier lui répond qu'elle est remariée.
-
-Victor La Fleur se rend en Afrique, où les dragons sont en garnison, et
-s'enrôle dans le régiment; il se fait aimer de ses camarades et de ses
-chefs.
-
-Un jour de grande revue, sa femme le reconnaît. Elle demande au colonel
-de le faire monter en grade, espérant qu'il changera de régiment, mais
-il reste toujours dans ce régiment de dragons. Voyant qu'elle ne peut
-se débarrasser de lui, elle fait préparer un grand festin, auquel
-Victor La Fleur est invité. Le cuisinier a reçu l'ordre de glisser un
-couvert dans la poche du jeune homme. A la fin du souper, le cuisinier
-vient dire qu'il lui manque un couvert. Chacun proteste, et La Fleur
-plus que personne, mais on trouve le couvert sur lui, et il est
-condamné à être fusillé.
-
-Il dit alors à un vieux soldat, nommé La Ramée, son compagnon et son
-ami: «C'est toi qui me feras mourir. Tâche de ne pas être ivre, et
-vise bien au cœur. Voici ma malle et mes effets; tu y trouveras une
-petite boîte de pommade. Aussitôt que je serai mort, tu me frotteras
-avec cette pommade, et je reviendrai à la vie.» Le lendemain, La
-Ramée, qui n'est pas ivre, vise bien au cœur. Il fouille dans la
-malle de La Fleur, et, comme il y trouve de l'or et de l'argent, il
-va se divertir pendant huit jours, puis il est mis pour neuf jours à
-la salle de police. Quand il en sort, il se rappelle qu'il a oublié
-la recommandation de son ami. Il va au cercueil, l'ouvre et recule
-devant la mauvaise odeur, mais il revient bientôt avec une brosse et la
-pommade; il frotte le cadavre, qui se dresse sur ses pieds en disant:
-«Ah! te voilà donc, La Ramée!» La Fleur donne de l'argent à La Ramée
-en le priant de garder le secret et s'embarque pour Paris, où il entre
-dans la garde du roi; il devient vite sergent, puis adjudant. Un jour
-que la princesse fait la revue, elle remarque La Fleur et prie son père
-de le nommer officier, puis capitaine, commandant, colonel, général,
-maréchal de France, et enfin de le lui donner pour mari. Le roi y
-consent.
-
-Quand La Fleur a épousé la princesse, il dit au roi qu'il désirerait
-passer en revue les régiments d'Afrique. Le roi l'y ayant autorisé,
-La Fleur passe d'abord en revue son ancien régiment. Arrivé près
-de La Ramée, il lui dit: «Comment? La Ramée, tu n'as pas encore de
-grade, pas encore de décorations?» Il le décore de sa propre main.
-Puis il dit au colonel: «Est-ce que vous n'avez pas de femme?--Non,
-mon maréchal.--Vous en avez une!» Il l'envoie chercher; elle refuse
-d'abord de venir; à la fin pourtant elle arrive. Alors La Fleur lui
-reproche sa conduite, fait dégrader le colonel et nomme La Ramée
-colonel à sa place. Au bout d'un an, voyant que La Ramée n'est pas fait
-pour commander, il le prend pour aide de camp et le marie avec une sœur
-de la princesse.
-
-
-NOTES:
-
-[134] Nous avons supprimé le fragment publié dans la _Romania_ sous le
-même numéro 82 (_Les Devinettes du Prince de France_), qui, au jugement
-de M. Gaston Paris, provenait du livre populaire de _Jean de Paris_. Le
-conte qui le remplace est inédit.
-
-
-REMARQUES
-
- Des contes analogues ont été recueillis dans la Haute et la
- Basse-Bretagne, dans les Abruzzes et en Catalogne. On peut aussi
- rapprocher de ces divers récits un conte allemand de la collection
- Grimm.
-
- Le conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, nº 3) est celui qui
- ressemble le plus au nôtre: Un jeune homme, appelé La Rose, se
- marie; deux mois après, sa femme tombe malade et meurt. La Rose,
- très affligé, va tous les soirs pleurer sur la tombe. Un soir,
- un fantôme lui apparaît et lui dit d'ouvrir le cercueil; en même
- temps, il lui donne une petite boîte d'argent, contenant une rose:
- d'après son conseil, le jeune homme passe trois fois cette rose
- sous le nez de sa femme, et celle-ci se réveille. Quelque temps
- après, le jeune homme est obligé d'aller à Paris voir un sien
- frère. A son arrivée, il le trouve gravement malade, et, comme
- il est occupé à le soigner, il ne pense pas à écrire à sa femme,
- ainsi qu'il le lui avait promis. La femme s'inquiète et finit par
- le croire mort. Un capitaine des dragons verts écrit une fausse
- lettre lui annonçant le décès de son mari, et bientôt il épouse
- la prétendue veuve.--Quand La Rose voit son frère hors de danger,
- il retourne au pays et apprend que sa femme s'est remariée. Il se
- rend dans la ville où sont les dragons verts et s'engage dans le
- régiment; on l'emploie aux écritures. Le capitaine l'ayant pris
- pour secrétaire, sa femme le reconnaît, et lui-même la reconnaît
- aussi; mais ni l'un ni l'autre ne disent rien. La Rose est invité
- à dîner par le capitaine, et, pendant le repas, on lui glisse dans
- la poche un couvert d'argent; ensuite il est fouillé et condamné à
- mort comme voleur. Dans sa prison il donne de l'argent à un vieux
- soldat nommé La Chique, et lui indique le moyen de le ressusciter,
- comme il a ressuscité sa femme. Après l'exécution, La Chique
- dépense l'argent et ne songe qu'ensuite à remplir sa promesse. La
- Rose revient à la vie.--Plus tard il délivre une princesse qui
- apparaît toutes les nuits changée en bête, dans une chapelle, et
- qui fait périr tous les factionnaires. Il l'épouse et devient
- roi[135]. Parcourant le royaume pour inspecter ses régiments, il
- arrive dans la ville où les dragons verts tiennent garnison. A la
- revue, il dit qu'il manque un homme. On amène La Chique, qui était
- au violon. La Rose lui donne les épaulettes du capitaine et fait
- brûler celui-ci avec sa femme.
-
- Dans le conte bas-breton (Luzel, _Légendes_, II, p. 309), qui a
- la même suite d'aventures, avec quelques lacunes et altérations
- (ainsi, la femme du héros ne meurt pas, et c'est à La Chique qu'une
- vieille indique une herbe au moyen de laquelle il ressuscite son
- camarade), nous trouvons un trait qui manquait dans le conte
- précédent et qui existe dans le conte catalan et dans le premier
- conte abruzzien, comme dans le nôtre: la femme que le héros épouse
- est d'une condition inférieure.
-
- * * * * *
-
- Les deux contes des Abruzzes (Finamore, nºˢ 42 et 70) présentent
- d'une façon particulière l'épisode de la résurrection de la jeune
- femme. Dans le premier, le mari, veillant dans l'église auprès du
- cercueil, voit deux serpents, dont l'un meurt, puis est ressuscité
- par l'autre au moyen d'une certaine herbe. Dans le second, le
- mari tue un petit lézard qui s'approche du cercueil, et le lézard
- est ressuscité par sa mère, à l'aide d'une rose.[136]--Dans le
- conte catalan (Maspons, p. 24), figure aussi un serpent, mais qui
- joue à peu près le rôle de la «dame blanche» du conte lorrain, en
- guidant le jeune homme vers l'autel, sur lequel est déposée la rose
- merveilleuse.
-
- Dans ces trois contes, l'herbe ou la rose servent non seulement
- à ressusciter le jeune homme, mais encore à guérir ensuite une
- princesse ou, dans le conte catalan, un roi.
-
- * * * * *
-
- Ces trois mêmes contes ont ceci de commun que le héros n'épouse
- pas la fille du roi; il demande simplement à ce dernier de lui
- déléguer le pouvoir de châtier les coupables. Il est plus que
- probable que l'on a voulu adoucir le trait, étrange en effet, de la
- bigamie du héros. Dans notre conte et dans les contes bretons, il
- semblerait qu'il y ait au fond cette idée qu'en ressuscitant, les
- personnages entrent dans une vie nouvelle où ils oublient toutes
- les obligations de la vie précédente. C'est la réflexion que fait
- Guillaume Grimm (III, p. 27) à propos du conte allemand que nous
- avons mentionné plus haut.
-
- Dans ce conte allemand (Grimm, nº 16), un brave soldat a épousé
- une princesse qui lui a fait promettre que, si elle vient à mourir
- avant lui, il se fera enterrer vivant avec elle; elle fera de
- même s'il meurt le premier. Quelque temps après, elle meurt, et
- le jeune homme est enfermé dans le caveau funéraire. Voyant un
- serpent, s'approcher de la morte, il le tue; mais bientôt arrive
- un second serpent, apportant trois feuilles vertes qui rendent la
- vie au premier. Le jeune homme ressuscite sa femme par le même
- moyen, et confie les feuilles à la garde d'un fidèle serviteur.
- Depuis sa résurrection, la jeune femme paraît toute changée dans
- ses sentiments à l'égard de son mari. Un jour même, naviguant avec
- lui sur la mer, elle le jette par dessus bord, pendant son sommeil,
- avec l'aide du capitaine, pour lequel elle a conçu une passion
- coupable. Mais le serviteur retire son maître de l'eau et le
- ressuscite à l'aide des feuilles du serpent. La vérité se découvre,
- et la princesse est punie de mort.
-
- La même idée générale se retrouve en Orient, dans un conte annamite
- (A. Landes, nº 84): Deux époux se sont juré que, lorsque l'un
- d'eux viendrait à mourir, l'autre conserverait son corps jusqu'à
- ce qu'il ressuscitât, et qu'il ne se remarierait pas. La femme
- étant morte, le mari tient sa promesse; mais bientôt interviennent
- les habitants du village, craignant que, si on laisse longtemps la
- femme sans l'enterrer, elle ne devienne un esprit malfaisant qui
- hanterait le pays. Le mari fait mettre le cercueil sur un radeau et
- s'y embarque aussi. Le radeau flotte jusqu'au «paradis occidental»,
- où le Bouddha, touché de compassion, ressuscite la femme. Pendant
- que les deux époux s'en retournent, ramenés vers leur pays par un
- crocodile, passe un bateau chinois, dont les matelots enlèvent la
- femme. Le mari poursuit le bateau, monté sur le crocodile; mais, du
- haut de ce bateau, la femme lui dit qu'elle a épousé le capitaine
- et qu'il peut prendre une autre femme. Le mari va retrouver le
- Bouddha, et la femme est punie.
-
- * * * * *
-
- Notre conte ne motive le mariage du héros avec la princesse que
- par une fantaisie de cette dernière. Il y a là certainement une
- altération. Les contes bretons, on l'a vu, motivent ce mariage par
- l'histoire des apparitions de la princesse et de sa délivrance.
- Il nous semble que, dans la forme primitive, la cause devait
- être plutôt la guérison ou la résurrection de la princesse,
- obtenue, comme dans les contes abruzziens et catalan, par le moyen
- déjà employé dans la première partie du récit (herbe ou fleur
- merveilleuse).
-
-
-NOTES:
-
-[135] Cet épisode des apparitions de la princesse forme, à lui seul, le
-thème des contes suivants: deux contes allemands (Wolf, p. 258; Curtze,
-p. 168); un conte danois (Grundtvig, I, p. 148); un conte wende de la
-Lusace (Veckenstedt, p. 338, nº 5); un conte russe (Ralston, p. 274);
-un conte hongrois (Gaal-Stier, nº 13).
-
-[136] Nous avons déjà dit un mot de ce thème dans les remarques de
-notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_ (I, p. 80). Depuis lors, nous avons
-trouvé un conte annamite de ce type (A. Landes, nº 51): Un homme ayant
-tué un petit tigre, la tigresse prend quelques feuilles d'un certain
-arbre, les mâche et les crache sur son petit, lequel ressuscite
-aussitôt. L'homme, qui a assisté à cette scène du haut d'un arbre,
-ramasse le reste des feuilles et fait ensuite de grandes merveilles en
-ressuscitant les gens.
-
-
-
-
-LXXXIII
-
-LA FLAVE DU ROUGE COUCHOT[137]
-
-
-Voulez-vous que je vous raconte la _flave_ du Rouge
-Couchot?--Volontiers.--Il ne faut pas dire: Volontiers.--Comment?--Il
-ne faut pas dire: Comment?--Mais ...--Il ne faut pas dire: Mais.
-
-(_Le même jeu se poursuit aussi longtemps qu'on le peut, et, quand les
-auditeurs, impatientés, demandent si on ne leur racontera pas enfin
-cette «flave du Rouge Couchot,» on termine ainsi_:)
-
-Eh bien! la voilà, la flave du Rouge Couchot.
-
-
-NOTES:
-
-[137] Le conte du Coq rouge.
-
-
-REMARQUES
-
- Cette facétie se retrouve, à peu de chose près, et sous le même
- titre: _Die Mæhr vom rothen Hahn_ (le conte du Coq rouge), dans
- le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 69).--On raconte de
- la même façon, dans le pays messin (_Mélusine_, III, p. 168), la
- _Fiauve du Roche Pohè_ (le conte du Cochon rouge), et en Croatie
- (Krauss, I, nº 62), l'_Histoire de l'Ours noir_.
-
-
-
-
-LXXXIV
-
-LES DEUX PERDRIX[138]
-
-
-Un curé, ayant reçu en cadeau deux perdrix, invita un certain
-monsieur à venir les manger avec lui. Le convive arriva pendant que
-le curé disait sa messe. «Que voulez-vous, monsieur?» lui demanda la
-servante.--«Je viens dîner avec Monsieur le Curé, qui m'a invité à
-manger des perdrix.--Monsieur le Curé dit sa messe. Asseyez-vous en
-l'attendant.» Et la servante retourna à la cuisine.
-
-De temps en temps, elle goûtait pour voir si les perdrix étaient cuites
-à point; elle goûta tant et si bien que les perdrix y passèrent. Elle
-alla trouver le convive, qui attendait toujours. «Vous ne savez pas?»
-lui dit-elle, «Monsieur le Curé a une singulière habitude: quand il
-invite quelqu'un à dîner, il lui coupe les deux oreilles. Ecoutez, vous
-allez l'entendre repasser son rasoir.»
-
-En effet, en ce moment le curé venait de rentrer; il était allé prendre
-son rasoir, et il était en train de le repasser pour découper les
-perdrix. «Sauvez-vous,» dit la servante à l'invité, qui ne se le fit
-pas dire deux fois.
-
-A peine était-il parti, que le curé vint voir à la cuisine si tout
-était prêt. «Où sont les perdrix?» demanda-t-il.--«Ah! Monsieur le
-Curé, c'est votre monsieur qui vient de les emporter toutes les deux.
-Courez après lui; vous pourrez encore le rattraper.»
-
-Le curé sortit en criant: «Hé! monsieur, donnez-m'en au moins une!»
-L'homme, croyant qu'il en voulait à ses oreilles, lui dit, toujours
-courant: «Vous n'aurez ni l'une ni l'autre.»
-
-
-NOTES:
-
-[138] Dans la _Romania_, nous n'avions pas donné ce conte, craignant
-qu'il ne vînt de quelque livre ou almanach. Mais, comme les
-rapprochements à faire sont curieux, nous nous décidons à le publier.
-
-
-REMARQUES
-
- Trois contes, recueillis à Balzac, canton d'Angoulême (J. Chapelot,
- p. 12), dans la Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p.
- 137), et dans l'île portugaise de San-Miguel, l'une des Açores
- (Braga, nº 117), sont presque identiques au nôtre. Ils mettent tous
- en scène un curé, et tous présentent l'équivoque entre les perdrix
- et les oreilles.--Dans le conte breton, légèrement altéré, c'est le
- «recteur», comme dans notre conte, qui poursuit le prétendu voleur,
- en lui criant: «Donne-m'en au moins une,» pendant que l'autre
- répond: «Non, non, vous n'aurez ni l'une ni l'autre.»--Dans les
- deux autres contes, le curé a été invité par un brave homme; c'est
- la femme de celui-ci qui mange les perdrix, et c'est l'homme qui
- crie dans le conte «balzatois»: «Moussieu le Kiuré, mais douné m'en
- donc ine au moins!» ou, dans le conte portugais: «Seigneur abbé, au
- moins laissez-m'en une»; et le curé qui répond: «T'en auras pas du
- tout; je n'en ai pas trop de deux», ou: «Ni une ni deux.»
-
- * * * * *
-
- Dans un conte allemand, qui a été emprunté par les frères Grimm
- à un livre imprimé en l'an 1700 à Salzbourg (_Grethel l'Avisée_,
- nº 77 de la collection Grimm), il n'est plus question d'un curé,
- et les perdrix sont remplacées par deux poulets.--Les perdrix
- reparaissent dans un livre français imprimé en 1680, _l'Elite des
- contes du sieur d'Ouville_. Le conte est intitulé: _D'une servante
- qui mangea deux perdrix, dont par une subtilité elle s'excusa_.
- A la fin de l'histoire, le bourgeois de Paris crie à son ami le
- procureur du Châtelet: «Compère, et pour le moins baillez-m'en
- une»; à quoi le procureur répond: «Parbleu! je serais bien sot; tu
- n'as que faire de rire, tu n'en auras point.»--En 1519, le moine
- franciscain Jean Pauli insérait, dans son recueil d'anecdotes,
- _Schimpf und Ernst_ (Plaisanteries et Choses sérieuses), cette
- histoire d'une servante gourmande qui mange les deux poulets dont
- son maître veut régaler un hôte (nº 292 de l'édition modernisée,
- publiée en 1870 à Heilbronn par K. Simrock).--Vers la même époque,
- Hans Sachs, d'après Guillaume Grimm, traitait aussi le même sujet.
-
- Enfin, au moyen âge, nous trouvons deux fabliaux, l'un français,
- l'autre allemand, où les rôles sont distribués de la même façon
- que dans le conte «balzatois» et dans le conte portugais. Dans le
- fabliau français, _le Dit des perdriz_ (Barbazan, éd. de Méon, III,
- p. 181), les personnages sont un vilain, sa femme et un chapelain,
- invité à manger deux perdrix que le vilain a prises; dans le
- fabliau allemand (Von der Hagen, nº 30), un chevalier, sa femme et
- un curé, que le chevalier a convié à manger deux lièvres.
-
-
- A l'occasion du conte de la collection Grimm, dont il signale la
- ressemblance avec le fabliau français, M. Edélestand du Méril,
- dans ses _Etudes sur quelques points d'archéologie et d'histoire
- littéraire_ (Paris, 1862, p. 473), dit que Désaugiers a fait sur ce
- même sujet un vaudeville, _le Dîner de Madelon_.
-
- * * * * *
-
- En Orient, nous rencontrons deux contes présentant la même idée
- principale que les contes européens que nous venons d'étudier.
-
- Le premier est un conte de l'île de Ceylan (_Orientalist_, année
- 1884, p. 38): Un homme fort simple, marié à une femme très rusée,
- s'imagine, par suite de diverses circonstances, qu'il est redevable
- à un prêtre bouddhiste d'un gain considérable qu'il a fait; il
- dit à sa femme qu'il va aller inviter ce prêtre à dîner, pour
- lui donner ensuite le tiers de l'aubaine. Sa femme cherche à le
- détourner de cette idée; peine inutile. Il s'en va trouver le
- prêtre, qui ne comprend rien à ses remerciements, et il l'oblige à
- le suivre. Quand ils sont en vue de la maison de l'homme, celui-ci,
- apercevant sa femme, dit au prêtre qu'il court voir si tout est
- prêt. Il demande tout bas à sa femme si on a apporté telle chose
- pour le repas, et, sur sa réponse négative, il s'éloigne pour
- l'aller chercher. Le prêtre, qui avait déjà des inquiétudes, voit
- ses soupçons confirmés par ce manège. Il demande à la femme ce que
- son mari lui a dit à l'oreille. Elle répond: «Il est allé chercher
- un pilon à riz pour vous en donner sur la tête.» Aussitôt le prêtre
- s'enfuit à toutes jambes. L'homme étant rentré: «Pourquoi,» dit-il,
- «le prêtre se sauve-t-il ainsi?--Je n'en sais rien,» répond la
- femme; «seulement il m'a dit de vous prier de le suivre avec un
- pilon à riz.» L'homme va bien vite prendre un pilon et se met à
- courir de toutes ses forces à la poursuite du prêtre en criant:
- «Arrêtez un peu, arrêtez un peu, seigneur!» Mais le prêtre n'en
- court que plus fort.
-
- C'est dans le sud de l'Inde qu'a été recueilli l'autre conte
- (Natêsa Sastrî, nº 11): Un brahmane très charitable a une femme
- très méchante. Un jour, il reçoit la visite d'un brahmane de ses
- amis et l'invite à dîner. Il dit à sa femme de préparer le repas un
- peu plus tôt que d'ordinaire, et s'en va se baigner dans le fleuve.
- Pendant son absence, l'hôte, qui est assis sous la vérandah de la
- maison, voit avec surprise la femme déposer en grande cérémonie
- un gros pilon contre la muraille et lui rendre toutes sortes
- d'hommages. Il demande ce que cela veut dire. La femme répond que
- c'est ce qu'on appelle le «culte du pilon»: chaque jour, son mari
- prend ce pilon et en casse la tête d'un homme en l'honneur d'une
- déesse qu'il vénère. L'hôte est très effrayé, et, quand la femme,
- feignant d'avoir pitié de lui, l'engage à s'enfuir par la porte de
- derrière, il décampe au plus vite. Le brahmane étant de retour,
- il demande où est son ami. «Votre ami!» s'écrie-t-elle d'un ton
- indigné; «quel animal! Il a voulu se faire donner ce pilon, qui
- vient de mes parents, et, quand j'ai refusé, il est parti tout
- courant par la porte de derrière.» L'honnête brahmane, aimant
- mieux perdre un pilon qu'un ami, prend le pilon et se met à courir
- après son hôte, en criant: «Arrêtez, et prenez le pilon!--Allez
- où il vous plaira, vous et votre pilon,» dit l'autre; «vous ne me
- reprendrez plus chez vous.»
-
-
-
-
-SUPPLÉMENT AUX REMARQUES
-
-
-Nº I.--JEAN DE L'OURS.
-
- T. I, p. 9.--On peut rapprocher du nom de _Jean de la Meule_
- celui de _Meule de Moulin_ que nous rencontrons, associé aux noms
- de _Tord-Chêne_ et de _Décotte-Montagne_, dans un conte de la
- Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p. 86).
-
-
- P. 23.--Nous avons indiqué le conte allemand nº 71 de la collection
- Grimm comme spécimen du type de conte où des personnages doués de
- qualités merveilleuses, force, finesse d'ouïe, etc., se mettent à
- la suite du héros et l'aident à mener à bonne fin des entreprises
- à première vue impossibles, imposées à quiconque veut épouser
- une certaine princesse. Un conte annamite (A. Landes, nº 78) se
- rapproche beaucoup de ce conte, ainsi que d'un autre conte allemand
- (Grimm, nº 164). Dans ce conte annamite, auquel il faut joindre la
- variante nº 102, nous retrouvons en partie les mêmes personnages:
- ainsi, dans le conte annamite nº 78, l'homme qui entend ce qui se
- dit partout correspond à l'«écouteur» du conte allemand nº 164;
- l'homme qui est à l'épreuve du froid et du chaud, à l'homme qui
- gèle au soleil et qui a chaud dans la glace, du même conte allemand.
-
-
-Nº III.--LE ROI D'ANGLETERRE ET SON FILLEUL.
-
- I, p. 48.--Aux contes orientaux qui présentent le passage où le
- héros nourrit divers animaux mourant de faim, il faut ajouter
- un conte arabe des _Mille et une Nuits_, cité dans notre second
- volume, p. 243, et aussi un conte kabyle.
-
- Dans ce dernier conte (A. Hanoteau, p. 282), qui, comme les autres
- contes kabyles, est venu évidemment de l'Inde par l'intermédiaire
- des Arabes, un prince veut aller conquérir la main de la fille
- du roi des chrétiens. Il part avec un esclave, cent chameaux et
- des bœufs. Arrivé dans un pays désert, il rencontre des oiseaux
- qui n'ont pas à manger; il tue des bœufs et leur en distribue
- la chair. Quand les oiseaux sont rassasiés, ils disent au prince
- de leur demander ce qu'il voudra. «Je désire que vous me donniez
- un peu de vos plumes.--Cela est facile. Quand tu auras besoin
- de nous, tu les feras brûler dans le feu.» Même aventure arrive
- au prince avec des sangliers, qui lui donnent de leurs soies;
- avec des fourmis, qui lui donnent quelque chose de leurs petites
- pattes, et enfin avec des abeilles, qui lui donnent quelque chose
- de leurs petites ailes. Plus tard, quand le roi, père de la
- princesse, impose au jeune homme plusieurs épreuves, les animaux
- reconnaissants viennent en aide à leur bienfaiteur. Ainsi, les
- sangliers labourent pour lui tout un champ dans l'espace d'une
- nuit; les fourmis trient un mélange d'orge et d'autres graines; les
- abeilles lui indiquent où est la princesse, qu'il faut reconnaître
- parmi les femmes de ses quatre-vingt-dix-neuf frères.
-
-
-Nº V.--LES FILS DU PÊCHEUR.
-
- I, p. 70.--Nous avons fait remarquer,--ce qui, du reste, saute aux
- yeux,--que les «fils du pêcheur» sont de véritables incarnations du
- poisson merveilleux. Cette même idée se retrouve, sous une forme
- étrange, dans un conte annamite (A. Landes, nº 78):
-
- Un homme n'a pas d'enfants. Il est très cruel (selon les idées
- bouddhiques) et prend le poisson en empoisonnant les eaux. Au
- confluent de deux rivières, il y avait une énorme anguille. L'homme
- veut aller la prendre. Comme il va se mettre en route, un bonze
- cherche à le détourner de son dessein, et, ne pouvant y réussir,
- lui dit: «C'est assez! puisque vous ne voulez pas faire le bien et
- épargner la vie de cette créature qui ne fait de mal à personne,
- faites-moi donner à manger, et je partirai.» L'homme fait servir au
- bonze des aliments rituels (aliments végétaux, cuits sans sel ni
- assaisonnements). Le bonze part ensuite, et l'homme jette du poison
- à l'anguille, qui vient morte à la surface de l'eau. «Quand on
- l'ouvrit, continue le récit annamite, on lui trouva dans le ventre
- les aliments rituels, et l'on comprit que c'était cette anguille
- qui s'était manifestée sous la figure du bonze. L'homme ayant mangé
- la chair de l'anguille, sa femme devint enceinte, et ils eurent un
- fils qu'ils aimaient comme l'or et le diamant. Quand il fut devenu
- grand, il se mit à jouer, à se griser, et fit si bien qu'il dépensa
- toute la fortune de la maison. Le père et la mère moururent ruinés.
- Alors le fils dit: «Quand on a fait le mal, le mal vous est rendu,»
- et il disparut, laissant au village le soin d'enterrer ses parents.
- Cet enfant,--conclut le conte,--était certainement l'anguille, qui
- s'était incarnée en lui pour se venger de son meurtrier.»
-
-
- I, p. 73, note 1.--Dans un conte annamite (A. Landes, nº 101), se
- trouve également l'histoire de l'oiseau merveilleux: celui qui en
- mangera la chair deviendra roi.
-
-
-Nº VII.--LES DEUX SOLDATS DE 1689.
-
- Deux contes sont à joindre aux récits orientaux que nous avons
- résumés, I, pp. 90-94.
-
- Le premier est un conte annamite, un peu altéré (A. Landes, nº
- 105): Un voyageur, pressé par la soif, se fait descendre dans un
- puits par son compagnon de route. Celui-ci l'y abandonne. Etant
- parvenu à en sortir, Tam (c'est le nom du voyageur) s'égare et
- arrive à une pagode, où il demande l'hospitalité. Le gardien lui
- dit: «Restez, si vous voulez; mais il y a ici quatre esprits de
- personnes laissées sans sépulture, qui apparaissent à la troisième
- veille et dévorent tout étranger.» L'homme demande qu'on lui
- indique un trou pour se cacher. «Voilà,» lui dit le gardien, «le
- trou dans lequel habitent ces démons; c'est derrière l'entrée que
- vous serez le plus en sûreté.» A la troisième veille, les quatre
- âmes en peine reviennent d'une expédition. Sans voir Tam, elles
- s'arrêtent près de l'entrée de leur trou. La première dit: «A
- gauche, derrière cette pagode, sont enfouies dix jarres d'argent,
- et à droite dix jarres d'or. Et vous autres, savez-vous quelque
- chose de nouveau?» La seconde dit: «Je connais quelque chose à
- l'aide de quoi on pourrait nous détruire. C'est une pierre de
- tortue (_sic_). Si quelqu'un s'empare de cette pierre, qui est à
- côté de la caverne, il pourra nous faire périr.» A ces mots, Tam se
- précipite pour s'emparer de la pierre. Les mauvais esprits essaient
- de se jeter sur lui pour le dévorer, mais il tient déjà la pierre
- et les fait périr. Il déterre ensuite le trésor, et se trouve
- riche. Quant à son compagnon, il a été rencontré par les mauvais
- esprits, qui l'ont dévoré.
-
- Le second conte, un conte indien du Pandjab (Steel et Temple, p.
- 294 seq.), est mieux conservé: Un jeune prince est poussé dans
- un puits par ses six frères, qui voyagent avec lui. Il entend,
- pendant la nuit, la conversation des habitants de ce puits, un
- démon borgne, un pigeon et un serpent. Le serpent dit qu'il a sous
- lui les trésors de sept rois. Le démon raconte qu'il a rendu malade
- la fille du roi; le pigeon, qu'il peut la guérir: il suffirait
- qu'on fit manger de sa fiente à la princesse. Le jour venu, les
- trois êtres mystérieux disparaissent. Le prince est retiré du puits
- par un chamelier qui passe. Il guérit la princesse et déterre les
- trésors. Le roi lui donne la main de sa fille et moitié du royaume.
- Les frères du jeune homme, qui se trouvent aux noces, ayant appris
- ses aventures, s'en vont au puits et y descendent. Mais le pigeon,
- s'étant aperçu que sa fiente a été enlevée, dit à ses compagnons
- de voir s'il n'y aurait pas là quelque voleur. Les six frères sont
- découverts, et le démon les dévore.
-
-
-Nº VIII.--LE TAILLEUR ET LE GÉANT.
-
- I, p. 100.--Un conte du sud de l'Inde (Natêsa Sastrî, nº 9) a
- deux épisodes que nous avons déjà rencontrés dans le conte mongol
- du _Siddhi-Kür_: Un brahmane a pris une seconde femme, au grand
- chagrin de la première. Cette nouvelle venue étant allée faire ses
- couches chez sa mère, le brahmane part un jour pour lui rendre
- visite, emportant des gâteaux qu'il doit lui offrir de la part
- de sa première femme. Après un jour de marche, il se couche sur
- le bord d'un étang et s'endort. Une troupe de cent voleurs, qui
- ont enlevé une princesse endormie et l'emportent dans son lit,
- viennent justement boire à cet étang; ils trouvent les gâteaux,
- les mangent et tombent tous raides morts: les gâteaux avaient été
- empoisonnés par la femme du brahmane à l'intention de sa rivale. A
- son réveil, le brahmane coupe la tête aux cent voleurs et se fait
- passer pour le libérateur de la princesse. Le roi la lui donne en
- mariage.--Bientôt le peuple vient demander au roi d'envoyer son
- valeureux gendre combattre une lionne terrible à laquelle il faut
- livrer tous les huit jours une victime humaine. Le brahmane est
- obligé de soutenir sa réputation; il se fait hisser sur un gros
- arbre avec toutes sortes d'armes. Voyant la lionne approcher, il
- est pris d'un tel tremblement que le sabre qu'il tient lui échappe
- de la main et va tomber juste dans la gueule de la lionne: voilà
- la bête tuée et le brahmane de nouveau couvert de gloire.--Plus
- tard, le brahmane doit faire campagne contre un puissant empereur.
- Le roi lui donne un cheval fougueux, sur lequel le brahmane se
- fait attacher, de peur de tomber; mais aussitôt le cheval, qui
- n'a jamais été monté, s'emporte et court au triple galop vers une
- rivière derrière laquelle est campé l'ennemi. La rivière traversée,
- le brahmane s'accroche à un arbre miné par l'eau; l'arbre est
- déraciné et le brahmane le traîne à sa suite. Les cordes qui
- l'attachent s'étant renflées dans l'eau et le faisant beaucoup
- souffrir, il ne cesse de crier: _Appa! ayya!_ (Ah! hélas!) Or,
- l'empereur ennemi s'appelle justement Appayya; ses soldats croient
- entendre un défi adressé à leur souverain par le guerrier qui fond
- sur eux, brandissant un arbre entier. Tout fuit, et le brahmane
- fait sa rentrée en triomphateur.
-
- Un conte de l'île de Ceylan (_Orientalist_, II, 1885, p. 102), qui
- ressemble beaucoup à ce conte indien, a un commencement un peu
- différent. C'est pour se débarrasser, non d'une rivale, mais de son
- mari lui-même, qui l'exaspère par sa sottise, que la femme donne
- à celui-ci des gâteaux empoisonnés. (Comparer le conte indien de
- Cachemire et le conte mongol, résumés dans nos remarques, I, pp.
- 100 et 102.) Ces gâteaux sont mangés par un éléphant qui faisait la
- terreur du pays. Vient ensuite un épisode correspondant à celui de
- la lionne (ici c'est un tigre), et enfin celui de l'arbre déraciné.
- Ce dernier épisode, où le héros crie _Appoi!_ comme le héros du
- conte du sud de l'Inde crie _Appa! ayya!_ montre bien l'étroite
- parenté qui existe entre les deux contes; mais, dans le conte
- singhalais, cette exclamation ne donne lieu à aucune équivoque.
-
-
-Nº X.--RENÉ ET SON SEIGNEUR.
-
- A tous les contes orientaux, et notamment aux contes indiens, que
- nous avons analysés, I, pp. 114-120, nous pouvons ajouter un conte
- de l'île de Ceylan (_Orientalist_, II, 1885, p. 33): Un jeune
- homme, appelé Loku-Appu, a emprunté de l'argent à des joueurs de
- tamtam, avec la ferme intention de ne jamais le leur rendre. Les
- voyant un jour de loin se diriger vers sa maison, il fait la leçon
- à une vieille femme et à une jeune fille, et attend ses créanciers
- en affectant d'être très occupé à tailler un gros bâton. Les
- créanciers arrivent; il les prie de s'asseoir, et presque aussitôt
- il frappe de son bâton la vieille femme, et la pousse dans une
- chambre voisine. Quelques instants après, il appelle pour avoir
- du bétel, et, au lieu de la vieille, c'est une jeune fille qui
- sort de la chambre. Voilà les créanciers fort étonnés; Loku-Appu
- leur dit que son bâton a la vertu de changer les vieilles femmes
- en jeunes filles. Les créanciers veulent à toute force posséder
- ce bâton merveilleux, et, comme Loku-Appu refuse de s'en défaire,
- ils s'en emparent. De retour chez eux, ils essaient le bâton sur
- des vieilles femmes, qu'ils parviennent bien à assommer, mais non
- à rajeunir. Ils retournent furieux chez Loku-Appu; celui-ci dit
- qu'ils ont pris le bâton par le mauvais bout. La fois d'ensuite,
- ils emploient le bon bout; mais le résultat est le même. Déterminés
- à se venger, ils saisissent Loku-Appu, qu'ils enferment dans un
- sac pour aller le jeter à la rivière. Pendant qu'ils l'y portent,
- ils entendent battre le tamtam; il déposent le sac et vont voir
- de quoi il s'agit. Pendant leur absence, un Musulman, marchand
- d'étoffes, qui passe par là, entend Loku-Appu crier dans son sac:
- «Hélas! hélas! comment pourrai-je gouverner un royaume, moi qui ne
- sais ni lire ni écrire?» Il s'approche, et, Loku-Appu lui ayant
- raconté qu'on l'emmène de force pour le faire roi, il lui demande
- la faveur de se mettre dans le sac à sa place. Les créanciers, à
- leur retour, jettent le sac dans la rivière, et sont bien étonnés
- ensuite de voir Loku-Appu en train de laver des étoffes dans cette
- même rivière. Loku-Appu leur dit qu'il a trouvé toutes ces étoffes
- au fond de l'eau et que, comme il y avait un peu de boue dessus,
- il les nettoie. Les créanciers, voulant avoir pareille aubaine, se
- font mettre dans des sacs par Loku-Appu et jeter à la rivière.
-
-
-Nº XI.--LA BOURSE, LE SIFFLET ET LE CHAPEAU.
-
- I, p. 125.--Nous ajouterons aux contes de cette famille dont
- l'introduction est analogue à celle du nôtre, un conte russe
- (Gubernatis, _Florilegio_, p. 75). Là, trois frères, déserteurs,
- arrivent dans une forêt et passent la nuit dans une cabane, où
- habite un vieillard; ils montent la garde, chacun à son tour. Le
- vieillard, content d'eux, donne au premier un manteau qui rend
- invisible; au second, une tabatière d'où sort toute une armée;
- au troisième, une bourse qui se remplit d'elle-même. Suivent les
- aventures du plus jeune avec une femme qui est invincible au jeu de
- cartes, et l'histoire des pommes qui font pousser des cornes.
-
-
-Nº XII.--LE PRINCE ET SON CHEVAL.
-
- I, p. 154.--Nous avons dit un mot, d'après _Mélusine_, d'un conte
- des sauvages du Brésil. Au moment où nous corrigions les épreuves
- de cette partie de notre travail, nous n'avions que depuis peu de
- temps entre les mains la collection de contes portugais du Brésil,
- publiée tout nouvellement par M. Roméro, et nous n'avions pas vu
- que les contes dont parle _Mélusine_ avaient été joints à cette
- collection. Vérification faite (Roméro, p. 198), la ressemblance
- signalée est très faible: En s'enfuyant de chez l'ogresse, le
- héros, sur le conseil de la fille de celle-ci, ordonne à certains
- paniers, qu'elle lui a fait faire, de se transformer en gibier de
- toute sorte. L'ogresse s'arrête à manger toutes ces bêtes. La suite
- de ce conte très fruste n'a aucun rapport avec le thème indiqué par
- _Mélusine_.
-
-
-Nº XV.--LES DONS DES TROIS ANIMAUX.
-
- Parmi les contes orientaux que nous avons cités (I, pp. 173-177)
- comme renfermant le thème, plus ou moins bien conservé, de l'être
- mystérieux qui cache son _âme_, sa _vie_, pour la mettre en sûreté,
- nous avons donné, p. 175, le résumé d'un conte indien du Kamaon.
- Nous ferons remarquer ici que ce conte kamaonien offre une grande
- ressemblance avec le conte indien du Deccan dont un fragment a
- été donné, même page. La principale différence est que le héros
- est le fils et non le neveu de la princesse qui a été enlevée par
- le magicien. De plus, c'est dans d'autres conditions que le jeune
- prince parvient à s'emparer du perroquet dans lequel est l'âme du
- magicien.
-
- Tout l'ensemble de ces deux contes du Kamaon et du Deccan se
- retrouve,--chose à noter,--dans un conte allemand du Holstein
- (Müllenhoff, p. 404), dans un conte allemand de la principauté de
- Waldeck (Curtze, p. 129) et dans un conte norvégien (Asbjœrnsen,
- II, nº 6). Là aussi, une princesse est retenue captive par un
- magicien; là aussi, tous les beaux-frères de cette princesse, six
- princes, sont métamorphosés par le magicien (en pierres, comme dans
- le conte du Deccan); là aussi, un seul homme de la famille,--le
- fiancé de la princesse, au lieu de son fils ou de son neveu,--a
- échappé à ce malheur, parce qu'il est resté à la maison, et c'est
- cet unique survivant qui délivre la princesse.
-
-
- Notons encore, en passant, que la «sirène» du conte bas-breton,
- cité pp. 171-172, se retrouve dans un conte espagnol (_Biblioteca
- de las tradiciones populares españolas_, I, 1884, p. 183).
-
-
-Nº XVII.--L'OISEAU DE VÉRITÉ.
-
- La collection Lal Behari Day renferme un conte indien du Bengale
- (nº 19), qui, sans être bien complet, est mieux conservé que les
- deux autres contes indiens donnés dans nos remarques (I, pp.
- 195-196).
-
- Ainsi, d'abord, nous y retrouvons l'introduction caractéristique
- des contes de ce type: Un jour, une belle jeune fille, dont la mère
- est une pauvre vieille, va faire ses ablutions dans un étang avec
- trois amies, filles, la première, du ministre du roi; la seconde,
- d'un riche marchand, et la dernière, du prêtre royal. Pendant
- qu'elles se baignent, la fille du ministre dit aux autres: «L'homme
- qui m'épousera sera un heureux homme: il n'aura jamais à m'acheter
- d'habits; le vêtement que j'ai une fois mis, ne s'use jamais ni ne
- se salit.» La fille du marchand dit que le combustible dont elle se
- sert pour faire la cuisine ne se réduit jamais en cendres, et dure
- toujours. La fille du prêtre, à son tour, dit que, lorsqu'elle fait
- cuire du riz, ce riz ne s'épuise pas, et qu'il en reste toujours
- dans le pot la même quantité. Enfin la fille de la pauvre vieille
- dit que, si elle se marie, elle aura des jumeaux, un fils et une
- fille. La fille sera divinement belle, et le fils aura la lune
- sur son front et des étoiles sur la paume de ses mains. Un roi a
- entendu cette conversation, et, comme ses six «reines» ne lui ont
- pas donné d'enfants, il épouse la fille de la vieille.
-
- Ce sont, comme dans les autres contes indiens, les six «reines»
- qui veulent supprimer les enfants de leur rivale. Elles leur font
- substituer par la sage-femme deux petits chiens. Le roi, furieux
- contre sa «septième reine», la fait dépouiller de ses beaux
- vêtements et revêtir d'habits de cuir et il l'envoie sur la place
- du marché pour y être employée à écarter les corbeaux. Les enfants
- sont recueillis par un potier et sa femme, après des incidents
- merveilleux. Devenu grand, le jeune garçon rencontre un jour le
- roi à la chasse, et celui-ci remarque la lune sur son front. Il en
- parle aux six reines, qui envoient la sage-femme à la découverte.
- La sage-femme entre dans la maison où le frère et la sœur habitent
- seuls après la mort de leurs parents adoptifs, et se donne à
- la jeune fille pour sa tante. Après lui avoir fait de grands
- compliments de sa beauté, elle lui dit qu'il ne lui manque, pour la
- rehausser, que la fleur nommée _kataki_, laquelle se trouve au delà
- de l'océan, gardée par sept cents _râkshasas_, et elle engage la
- jeune fille à prier son frère de la lui aller chercher.
-
- Les aventures du jeune homme à la recherche de la fleur ressemblent
- beaucoup à un épisode d'autres contes indiens, résumé dans les
- remarques de notre nº 15, _les Dons des trois Animaux_ (I, pp.
- 176-177). C'est la princesse, ramenée par le jeune homme du pays
- des _râkshasas_, qui révèle au roi l'histoire de la perfidie des
- six reines et tout le reste.
-
-
-Nº XIX.--LE PETIT BOSSU.
-
- I, p. 214.--Au sujet du flageolet qui force à danser, nous avons
- rappelé le conte allemand nº 110 de la collection Grimm, le _Juif
- dans les épines_. On a recueilli chez les Kabyles un conte analogue
- (Rivière, p. 91). Dans l'un et dans l'autre, le héros est conduit
- devant le juge par ceux qu'il a forcés à danser, et il l'oblige à
- danser lui-même.
-
-
- I, p. 215.--Nous avons dit que l'épisode du batelier qui, depuis
- des siècles, transporte les voyageurs de l'autre côté du fleuve,
- appartient en réalité à un conte d'un autre type, dont un spécimen
- bien connu est un conte allemand, _le Diable aux trois cheveux
- d'or_ (Grimm, nº 29). Il est intéressant de constater que cet
- épisode se retrouve dans un conte annamite (A. Landes, nº 63), qui
- correspond au conte de la collection Grimm et aux contes analogues.
-
-
- Dans un conte tchèque de ce type (Chodzko, p. 31), le héros qui
- doit rapporter à un roi trois cheveux d'or du «vieillard qui voit
- tout» (le soleil), arrive à une mer. Un vieux batelier, qui depuis
- des années passe les voyageurs, apprenant où il va, lui dit: «Si
- tu me promets de demander au vieillard qui voit tout quand j'aurai
- un remplaçant pour me délivrer de mes peines, je te passerai dans
- mon bateau.»--Dans le conte annamite, le pauvre homme qui s'en va
- trouver l'«Empereur Céleste» arrive sur le bord de la mer. Un _ba
- ba_ (espèce de tortue de mer) sort de l'eau, et lui demande: «Où
- voulez-vous aller?» Le voyageur lui raconte son histoire. «Je vous
- passerai dans l'île,» dit le _ba ba_, «mais vous demanderez pour
- moi une explication. Voilà mille ans que je fais pénitence, et je
- reste toujours ce que je suis, sans changer d'être.» Le pauvre
- consent à ce qui lui est demandé; il monte sur le dos du _ba ba_,
- et celui-ci le porte dans l'île.
-
- Chose curieuse, dans une variante «veliko-russe» (Chodzko, p. 40),
- il n'y a pas de batelier, mais une _baleine_, couchée à la surface
- de l'eau et servant de passerelle d'un bord à l'autre. C'est
- presque le conte annamite.
-
-
-Nº XXI.--LA BICHE BLANCHE.
-
- I, p. 235.--Nous avons cité divers contes, et notamment un conte
- indien, dans lesquels une épingle, enfoncée dans la tête de
- l'héroïne, la transforme en oiseau.
-
- Dans un conte recueilli dans la région de l'Abyssinie, croyons-nous
- (Leo Reinisch, _Die Nuba Sprache_, Vienne, 1879, I, p. 221), un
- magicien enfonce des aiguilles enchantées dans la tête de sept
- frères, et ils sont changés en taureaux. Leur sœur les conduit au
- pâturage. Des hommes les tuent. La jeune fille rassemble leurs os
- et les enterre, et à cet endroit croissent sept palmiers.
-
-
-Nº XXII.--JEANNE ET BRIMBORIAU.
-
- I, p. 240.--Le conte de l'île de Ceylan, que nous avons rapproché
- des contes européens de «l'Homme qui revient du Paradis», se
- retrouve presque identiquement dans le sud de l'Inde (Natêsa
- Sastrî, nº 12); mais la forme singhalaise est meilleure.
-
-
- I, pp. 244-245.--Nous avons cité un passage d'un conte du Cambodge.
- Il sera intéressant, croyons-nous, de signaler l'existence en
- Europe d'un conte qui ressemble beaucoup à un autre passage de ce
- même conte oriental.
-
- Dans le récit cambodgien, une femme voudrait se débarrasser de
- son mari pour en prendre un autre. Un jour, le mari, occupé à la
- récolte des ignames dans la forêt, va se reposer durant la chaleur
- dans le temple d'un génie. Précisément pendant ce temps arrive la
- femme, apportant des offrandes au génie pour lui demander la mort
- de son mari. Celui-ci, ayant entendu sa prière, se cache derrière
- l'idole, et, déguisant sa voix, il ordonne à la femme d'acheter une
- poule couveuse et ses œufs et de servir ce mets à son mari, qui en
- mourra. La femme se retire et va exécuter cet ordre. Le soir, le
- mari mange tout ce qui lui est servi et feint de tomber gravement
- malade. Alors la femme fait entrer son amant, que le mari trouve
- moyen de faire périr.--Dans un conte du Tyrol italien (Schneller,
- nº 58), une femme voudrait rendre son mari aveugle pour être plus
- libre. Elle lui dit un jour qu'elle va se confesser. Le mari,
- qui se méfie d'elle, lui parle d'un certain prêtre, très habile,
- dit-il, dans toute sorte de sciences occultes, qui se tient à tel
- endroit dans le creux d'un chêne. Elle s'y rend: c'est le mari
- lui-même qui s'est mis dans le chêne. Elle demande au prétendu
- magicien comment elle pourrait rendre son mari aveugle. Il répond
- qu'il faut lui faire cuire chaque jour une poule. De retour au
- logis, elle raconte que le prêtre lui a dit qu'elle devait montrer
- plus d'égards à son mari, le bien soigner, et chaque jour elle lui
- fait manger une poule. L'homme fait semblant de perdre peu à peu
- la vue, et, quand elle le croit tout à fait aveugle, elle appelle
- son amant, que le mari fait périr. (Comparer Prœhle, I, nº 51, et
- Braga, nº 113.)--Le _Pantchatantra_ indien (liv. III, 16e récit)
- nous offre à peu près les même traits: Une femme apporte des
- offrandes à une déesse et lui demande le moyen de rendre son mari
- aveugle; le mari, caché derrière la statue, répond qu'il faut lui
- donner tous les jours des gâteaux et des friandises; plus tard il
- feint d'être aveugle et finalement bâtonne si bien l'amant de sa
- femme que celui-ci en meurt.
-
-
-Nº XXIII.--LE POIRIER D'OR.
-
- Pour l'arbre qui pousse à l'endroit où l'on a mis les os du mouton,
- comparer le conte de la région de l'Abyssinie, cité dans le
- supplément aux remarques de notre nº 21, _la Biche blanche_.
-
-
- Nous avons fait remarquer que le thème de _Cendrillon_ se combine
- souvent avec le thème propre du _Poirier d'or_, et nous avons cité,
- à ce propos (I, pp. 253-254), un conte indien, dont malheureusement
- nous ne possédons qu'une analyse incomplète. Il a été publié tout
- récemment un conte annamite (A. Landes, nº 22), qui présente la
- même combinaison.
-
- L'introduction de ce conte annamite est altérée, mais nous y
- retrouvons l'animal mystérieux qui, même après avoir été tué,
- vient au secours de l'héroïne: Un mari et sa femme ont chacun une
- fille; celle du mari s'appelle Cam; celle de la femme, Tam. Comme
- elles sont de même taille et qu'on ne sait laquelle est l'aînée,
- leurs parents les envoient à la pêche: celle qui prendra le plus de
- poissons sera l'aînée. C'est Cam, la fille du mari, qui en prend le
- plus, mais l'autre lui dérobe sa pêche. Un génie, voyant la jeune
- fille pleurer, lui demande s'il ne lui reste plus rien. Elle répond
- qu'elle n'a plus qu'un seul poisson. Alors le génie lui dit de le
- mettre dans un puits et de le nourrir. Mais, un jour, la fille de
- la marâtre appelle le poisson, le prend et le fait cuire.
-
- A son retour, Cam, ne trouvant plus son poisson, se met à pleurer.
- Le coq lui dit: «O! o! o! donne-moi trois grains de riz, je te
- montrerai ses arêtes.» Cam ramasse les arêtes. Le génie lui dit de
- les mettre dans quatre petits pots, aux quatre coins de son lit: au
- bout de trois mois et dix jours, elle y trouvera tout ce qu'elle
- désirera[139]. Elle y trouve des habits et une paire de souliers.
-
- Ici nous entrons tout à fait dans le thème de _Cendrillon_: Cam
- s'en va s'habiller dans les champs; mais ses souliers viennent à
- être mouillés, et elle les fait sécher. Un corbeau enlève un de
- ces souliers et va le porter dans le palais du prince héritier.
- Celui-ci fait proclamer qu'il prendra pour femme celle qui pourra
- chausser le soulier[140]. La marâtre ne permet pas à Cam de se
- rendre au palais; mais elle y conduit sa fille à elle, sans succès.
- Cam se plaint et demande à tenter l'aventure. Alors la marâtre mêle
- des haricots et du sésame, et lui dit que, lorsqu'elle les aura
- triés, elle pourra y aller. Le génie envoie une bande de pigeons
- pour l'aider[141]. Enfin Cam va au palais, elle essaie le soulier,
- et le prince l'épouse.
-
- Vient ensuite, après que Cam a été tuée par la malice de sa
- belle-sœur, une série de transformations dont nous avons parlé dans
- le second Appendice à notre introduction (I, pp. LXII-LXIII) et un
- dénouement dont nous avons dit un mot dans cette introduction même
- (I, p. XXXIX), mais que, vu son intérêt, nous donnerons ici _in
- extenso_: «Lorsque Tam vit revenir sa sœur, elle feignit une grande
- joie: «Où avez vous été si longtemps? Comment faites-vous pour être
- si jolie? Dites-le moi, que je fasse comme vous.--Si vous voulez
- être aussi jolie que moi, faites bouillir de l'eau et jetez-vous
- dedans.» Tam la crut; elle se jeta dans de l'eau bouillante et
- mourut. Cam fit saler sa chair et l'envoya à la marâtre. Celle-ci
- crut que c'était du porc et se mit à manger. Un corbeau perché sur
- un arbre cria: «Le corbeau vorace mange la chair de son enfant et
- fait craquer ses os.» La mère de Tam, entendant ce corbeau, se mit
- en colère et lui dit: «C'est ma fille qui m'a envoyé de la viande;
- pourquoi dis-tu que je mange la chair de ma fille?» Mais, quand
- elle eut fini la provision, elle trouva la tête de Tam, et sut
- ainsi qu'elle était morte.»
-
- Dans un conte sicilien (Gonzenbach, nº 48), une marâtre a fait
- disparaître sa belle-fille, mariée à un roi, et lui a substitué sa
- fille à elle. La tromperie étant découverte, le roi fait hacher
- en mille morceaux la fille de la marâtre et la fait saler dans
- un baril, en ayant soin de faire mettre la tête au fond. Puis il
- envoie le baril à la marâtre en lui faisant dire que c'est du thon
- que lui envoie sa fille. La marâtre ouvre le baril et commence à
- manger. Le chat lui dit: «Donne-moi quelque chose, et je t'aiderai
- à pleurer.» Mais elle le chasse. Quand elle arrive au fond du baril
- et qu'elle voit la tête de sa fille, de désespoir elle se casse
- la tête contre un mur. Et le chat se met à chanter: «Tu n'as rien
- voulu me donner; je ne t'aiderai pas à pleurer.»
-
- Ce même passage se retrouve, plus ou moins bien conservé, dans
- d'autres contes siciliens (Gonzenbach, nºˢ 33, 34, 49; Pitrè, nº
- 59) et dans un conte islandais (Arnason, p. 243)[142].
-
- Dans une légende historique, rattachée au nom d'une reine
- Marguerite de Danemark (Müllenhoff, p. 18), le fils de cette reine,
- envoyé à Oldenbourg pour encaisser de l'argent, est saisi par les
- cordonniers du pays, qui le hachent menu, le salent et le renvoient
- ainsi à sa mère.
-
- Un conte kabyle (Rivière, p. 55), qui se rattache au même thème que
- le conte sicilien cité tout à l'heure, se termine de la même façon:
- Après que la fille de la marâtre a été tuée, on la fait cuire et on
- l'envoie à sa mère et à sa sœur. Le chat intervient dans le conte
- kabyle comme dans le conte sicilien. «Si tu me donnes ce morceau,»
- dit-il, «je pleurerai d'un œil.»
-
- Enfin, dans un conte indien (miss Stokes, nº 2), une reine qui a
- maltraité et tué les enfants de son mari est brûlée vive, et ses os
- sont envoyés à sa mère.
-
-
-NOTES:
-
-[139] Dans un conte serbe (Vouk, nº 32), par exemple, Cendrillon
-recueille les os de la vache mystérieuse, comme celle-ci lui a dit de
-le faire, et, à la place où elles les a enterrés, elle trouve tout ce
-qu'elle peut désirer. Voir notre tome I, p. 252, note 2.
-
-[140] Dans la légende égyptienne de Rhodopis (Strabon, liv. XVII;
-Elien, _Var._, l. XIII), pendant que l'héroïne se baigne avec ses
-suivantes, un aigle enlève un de ses souliers et le laisse tomber
-dans le jardin du roi Psammétichus, à Memphis. Le roi, étonné de
-la petitesse de ce soulier, fait chercher partout celle à qui il
-appartient, et, l'ayant trouvée, il l'épouse.
-
-[141] Comparer, par exemple, le conte allemand de _Cendrillon_ (Grimm,
-nº 21).
-
-[142] Il n'est pas inutile de constater que ce conte islandais est une
-combinaison du thème de _Cendrillon_ et de celui du _Poirier d'or_,
-comme le conte annamite.
-
-
-Nº XXIX.--LA POUILLOTTE ET LE COUCHERILLOT.
-
- Dans un conte portugais du Brésil (Roméro, p. 163), un singe a
- eu le bout de la queue coupé par la roue d'un chariot. Un chat
- s'empare de ce bout de queue. Pour le rendre au singe, il lui
- demande du lait; le singe s'adresse à la vache, qui veut de
- l'herbe; puis à la vieille, qui veut des souliers; au cordonnier,
- qui veut des soies; au cochon, qui veut de la pluie (_sic_). La fin
- de la série est absurde.
-
- Ce conte brésilien est à citer en ce qu'il ressemble à la fois,
- pour la première partie de la série de personnages mis en action, à
- notre conte de Montiers et à la variante de Seine-et-Marne que nous
- avons donnée. Ainsi, nous y trouvons le chat demandant du lait et
- la vache de l'herbe, comme dans la variante; la femme demandant des
- souliers, comme dans le conte de Montiers; le cordonnier demandant
- des soies, comme dans l'un et l'autre.
-
- Le début du conte brésilien a beaucoup de rapport avec celui d'un
- conte anglais, mentionné dans nos remarques (Halliwell, nº 81), où
- le chat ne veut rendre à la souris sa queue, que si elle va lui
- chercher du lait.
-
-
-Nº XXXII.--CHATTE BLANCHE.
-
- II, pp. 16-23.--Nous avons eu à étudier, à l'occasion d'un épisode
- de ce conte, un thème que l'on peut appeler le thème des _Jeunes
- filles oiseaux_. Aux contes orientaux que nous avons cités, nous
- ajouterons un conte annamite (A. Landes, nº 53): Dans un certain
- pays se trouvait une fontaine où venaient se baigner les fées
- (mot-à-mot les _dames génies_). Un jour, un bûcheron emporte
- les vêtements de l'une d'elles qui était restée dans l'eau plus
- longtemps que les autres; il refuse de les lui rendre, et elle
- devient sa femme. L'homme cache les vêtements au fond du grenier à
- riz. La fée vit pendant quelques années avec l'homme, et ils ont
- déjà un enfant, quand elle trouve les vêtements. Elle s'en revêt,
- ôtant seulement son peigne, qu'elle attache au collet de son fils.
- «Reste ici,» lui dit-elle; «ta mère est une fée, ton père est un
- mortel; il ne leur est pas permis de vivre longtemps unis.» Et
- elle s'envole.--L'homme, inconsolable, prend son fils et se rend
- à la fontaine; mais il ne voit plus la fée descendre s'y baigner;
- seulement des servantes viennent y puiser de l'eau. L'homme ayant
- soif, leur demande à boire et leur conte ses malheurs. Pendant
- qu'il leur parle, le petit garçon laisse tomber le peigne dans une
- des jarres[143].--Quand les servantes versent l'eau, on trouve le
- peigne au fond de la jarre. La fée interroge les servantes, et,
- après avoir entendu leur récit, elle charme un mouchoir, qu'elle
- leur remet en leur ordonnant de retourner à la fontaine, et, si
- l'homme y est encore, de lui dire de mettre ce mouchoir en guise de
- turban et de les suivre. Les servantes le ramènent. Les deux époux
- restent quelque temps réunis; mais, un jour, la fée dit à l'homme
- de retourner sur la terre: plus tard, elle demandera au Bouddha de
- retourner vivre avec lui. On le descend avec son fils, assis sur un
- tambour au bout d'une corde; mais, par suite d'un malentendu, la
- corde est coupée, et ils tombent dans la mer, où ils périssent.
-
-
- II, 23.--Pour l'épisode des tâches imposées au héros, voir le conte
- kabyle résumé dans le supplément aux remarques de notre nº 3.
-
-
-NOTES:
-
-[143] Comparer le drame birman cité, II, pp. 19-20. Le conte annamite
-est altéré: cet épisode du peigne devrait se passer dans le pays de la
-fée, où le héros finit par arriver.
-
-
-Nº XLVIII.--LA SALADE BLANCHE ET LA SALADE NOIRE.
-
- II, pp. 121-123.--Le conte annamite suivant (A. Landes, nº 72) est
- à joindre aux contes orientaux cités:
-
- De deux sœurs, l'aînée est riche; la cadette, pauvre. Cette
- dernière va, un jour, demander du riz à l'autre, qui répond par
- un refus. La pauvre femme s'étant mise à glaner des patates dans
- un champ, un serpent entre dans son panier; elle lui fait cette
- prière: «Mes enfants et moi, nous souffrons de la faim; si vous
- voulez vous donner à nous comme nourriture, restez couché dans
- le panier, afin que je vous emporte à la maison pour vous faire
- cuire.» Le serpent reste couché, la femme le fait cuire, et il se
- trouve transformé en un lingot d'or. La famille devient donc riche;
- on arrange la maison et on invite la sœur aînée. Celle-ci demande
- à sa sœur d'où lui est venue cette fortune. L'ayant appris, elle
- se rend dans les champs et se met à glaner comme une pauvresse. Un
- serpent entre dans son panier; elle lui fait la même demande que sa
- sœur et le rapporte à la maison. Mais le serpent se multiplie en
- une foule d'autres serpents qui remplissent toute la maison, et la
- méchante femme meurt de leurs piqûres.
-
-
- II, p. 121.--Dans _Mélusine_ (I, col. 43), se trouve un conte
- créole du même genre que le conte kariaine de Birmanie: les
- aventures successives de deux petites filles, l'une bonne, l'autre
- méchante, chez une vieille «Maman Diable». Entre autres choses,
- cette dernière demande à l'enfant, après le bain, de la bien
- frotter, et l'enfant voit que le dos de «Maman Diable» est couvert
- de couteaux et de morceaux de verre cassé. Ce passage rappelle
- celui du conte kariaine où, en examinant la tête de la géante, la
- petite fille la voit remplie de serpents verts et de mille-pieds.
- Comparer un conte serbe (Vouk, nº 36), cité dans nos remarques.
-
-
-Nº LX.--LE SORCIER.
-
- II, p. 193.--Nous avons résumé un conte annamite, traduit par M.
- Abel des Michels. La collection A. Landes renferme (nº 79) un conte
- du même pays, qui ne diffère de ce conte que par une introduction
- où est expliquée l'origine de la réputation du prétendu devin.
- Cette introduction a un grand rapport avec celle du conte indien du
- Kamaon (II, p. 193): Un homme est paresseux et menteur. Sa femme,
- un jour, l'envoie chercher du travail, mais il revient sans avoir
- rien fait que de couper un bambou. Avant de rentrer à la maison,
- il s'arrête derrière le mur. Justement, à ce moment, la femme, qui
- vient d'acheter cinq gâteaux, en donne trois à ses enfants, en leur
- disant de serrer les autres dans la jarre à riz, pour leur père.
- Celui-ci, ayant entendu la chose, entre, quelques instants après,
- son bambou à la main. «Femme,» dit-il, «j'ai acquis le pouvoir de
- découvrir les objets cachés; voici avec quoi je les sens. Si tu as
- quelque chose de caché, je vais le trouver.» Sa femme lui ayant dit
- de chercher les deux gâteaux, il les trouve tout de suite dans la
- jarre à riz.--La femme va se vanter auprès de ses voisines de ce
- que son mari est devenu si habile. On le charge de retrouver des
- petits cochons perdus. Le hasard a voulu qu'il les ait aperçus dans
- un buisson; il les ramène en un instant. Puis, comme il a épié les
- parents de sa femme, il devine du premier coup où ceux-ci ont caché
- de l'argent.--Vient enfin l'histoire de la tortue d'or, comme dans
- le conte résumé dans nos remarques.
-
-
-Nº LXII.--L'HOMME AU POIS.
-
- II, p. 212.--Nous avons donné le résumé d'un conte indien de
- Lucknow. Voici celui d'un autre conte indien analogue, recueilli
- dans le Pandjab (Steel et Temple, nº 2):
-
- Un rat a trouvé une racine bien sèche; il l'offre à un homme qui ne
- peut réussir à allumer son feu. L'homme, en récompense, lui donne
- un morceau de pâte. Le rat fait cadeau de cette pâte à un potier
- dont les enfants crient la faim, et il en reçoit un pot. Il donne
- ce pot à des pâtres qui n'ont que leurs souliers pour recueillir
- le lait, quand ils veulent traire leurs buffles; il leur demande
- un buffle en récompense et finit par l'obtenir. Vient à passer une
- mariée, que l'on porte en palanquin. Les porteurs se plaignant de
- ne pas avoir de viande à manger, il leur donne son buffle; puis
- il demande qu'on lui donne la mariée. Les porteurs, craignant une
- mauvaise affaire, s'esquivent. Le rat emmène chez lui la mariée et
- l'envoie à la ville vendre des prunes sauvages. La princesse (car
- c'est une princesse) est reconnue par la reine sa mère, qui la
- retient. Le rat étant venu réclamer sa femme, on le fait asseoir
- sur une chaise où l'on a mis du fer rouge; il y laisse sa queue et
- une partie de sa peau, et il s'enfuit en jurant qu'il ne fera plus
- jamais de marché avec personne.
-
- Un conte portugais du Brésil (Roméro, p. 162) présente une forme
- écourtée de ce thème.
-
- Enfin, ce même thème nous paraît se retrouver, mais tout à
- fait défiguré, dans un conte _nago_, recueilli chez les nègres
- de la Côte-des-Esclaves par un missionnaire, M. l'abbé Bouche
- (_Mélusine_; II, col. 123): La tortue, ayant demandé une jeune
- fille en mariage, se voit éconduite. Elle rencontre, un jour, la
- jeune fille qui cherche des anacardes (sorte de fruit) et qui
- n'en trouve point. La tortue en cueille et les laisse sur le
- chemin. La fille passe par là, voit les anacardes et les ramasse.
- La tortue la laisse faire. Mais, lorsque la fille a employé
- les fruits, la tortue lui dit: «Rends-moi mes anacardes.--Je
- m'en suis servie.--Peu importe: je veux mes anacardes.--Prends
- l'esclave.--Non.--Prends l'enfant.--Non.--Prends la brebis.--Je ne
- la veux pas.--Prends ce que tu voudras dans la maison.» La tortue
- refuse toutes les offres et se met à chanter: «L'esclave!... fi de
- l'esclave! je n'en veux pas. L'enfant ... fi de l'enfant! je n'en
- veux pas. La brebis!... fi de la brebis! Je veux la fille.» Et on
- est obligé de lui donner la fille.
-
-
- Puisque nous revenons sur les remarques de l'_Homme au pois_,
- nous ajouterons encore que l'on a recueilli, chez les Tziganes de
- Transylvanie, un conte du même genre que le conte lorrain, mais
- écourté (Wlislocki, p. 15): Le héros, un pauvre tzigane, va mendier
- chez une veuve qui, impatientée de son importunité, lui jette un
- grain de blé. Le grain de blé, confié au propriétaire d'une autre
- maison, est mangé par une poule, etc. Finalement le tzigane se
- met en possession d'un cheval. Il prête ce cheval au roi, qui
- passe par là et dont le cheval est malade. Arrivé dans la ville du
- roi, le tzigane trouve son cheval mort, et le roi lui donne, en
- dédommagement, beaucoup d'argent.
-
-
-Nº LXX.--LE FRANC VOLEUR.
-
- II, p. 277.--Pour l'épisode du vol du cheval il faut ajouter aux
- contes cités un conte indien du Bengale (Lal Behari Day, p. 179):
- Un roi, voulant découvrir quel est l'audacieux qui a volé, pendant
- la nuit, une chaîne d'or au cou de la reine, ordonne de promener
- par toute la ville un chameau chargé de sacs d'or. Il espère que
- le voleur se fera prendre en essayant de s'emparer du chameau et
- de sa charge. Pendant deux jours et deux nuits, rien n'arrive. La
- troisième nuit, le conducteur du chameau voit un religieux mendiant
- assis auprès d'un feu et qui l'engage à fumer une pipe avec lui.
- Le conducteur met pied à terre, attache le chameau à un arbre et
- commence à fumer. Mais le prétendu religieux a mêlé au tabac des
- drogues enivrantes. Le conducteur tombe bientôt dans un profond
- sommeil, et le voleur peut emmener le chameau.
-
- Ce «religieux mendiant» rappelle le «capucin» du conte lorrain.
-
-
-Nº LXXIII.--LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR.
-
- II, 298-299.--Un conte arabe du Caire (Spitta-Bey, nº 4, p.
- 54 seq.) nous montre l'existence, en Orient, d'une des formes
- caractéristiques de dénouement des contes de cette famille:
-
- Un roi veut se débarrasser de Mohammed, le fils du pêcheur. D'après
- le conseil de son vizir, il ordonne au jeune homme d'aller lui
- chercher la fille du sultan de la Terre verte, qu'il veut épouser.
- Un poisson reconnaissant dit à Mohammed de demander au roi de
- lui donner d'abord une _dahabyjeh_ (sorte de bateau) d'or. La
- dahabyjeh étant prête, le poisson montre le chemin à Mohammed.
- Quand il est arrivé à la Terre verte, tout le monde vient voir la
- dahabyjeh d'or. La princesse veut aussi la visiter; mais à peine
- est-elle entrée dans la cabine, que le jeune homme met le bâtiment
- en marche et enlève ainsi la princesse[144]. Alors celle-ci tire
- sa bague de son doigt et la jette dans la mer, où le poisson la
- saisit et la garde dans sa bouche. Quand le roi veut faire célébrer
- son mariage avec la princesse, elle demande qu'on lui rapporte
- d'abord son anneau. Mohammed est chargé de l'affaire, et rapporte
- l'anneau, que le poisson lui a donné. Alors la princesse dit au
- roi qu'il y a dans son pays un usage, quand une jeune fille est
- pour se marier: «On creuse un canal du palais jusqu'au fleuve, on
- le remplit de bûches et on y met le feu; le fiancé se jette dans
- le feu et y marche jusqu'à ce qu'il se trouve dans le fleuve; il
- y prend un bain et revient chez sa fiancée; voilà la cérémonie du
- contrat de mariage dans mon pays.» Le roi fait creuser le canal
- et allumer le feu. On y fait d'abord entrer Mohammed, pour voir
- s'il en sortira sain et sauf. Le poisson a dit à Mohammed ce qu'il
- fallait faire. Le jeune homme se jette donc dans le feu, en se
- bouchant les oreilles et en disant: «Au nom de Dieu le clément, le
- miséricordieux», et il sort de la fournaise plus beau qu'il n'y est
- entré. Le roi et le vizir se jettent alors dans le feu, et sont
- réduits en cendres. Mohammed épouse la princesse et monte sur le
- trône.
-
-
-NOTES:
-
-[144] Pour ce mode d'enlèvement, comparer, par exemple, le conte serbe
-nº 12 de la collection Vouk et aussi le conte allemand nº 6 de la
-collection Grimm.
-
-
-
-
-INDEX BIBLIOGRAPHIQUE[145]
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-KUHN (A.).--_Mærkische Sagen und Mærchen_ (Berlin, 1843).
-
---_Sagen, Gebræuche und Mærchen aus Westfalen_ (Leipzig, 1859), 2
-volumes.
-
-KUHN (A.) UND SCHWARTZ (W.).--_Norddeutsche Sagen, Mærchen und
-Gebræuche_ (Leipzig, 1848).
-
-
-L
-
-LAL BEHARI DAY.--_Folk-tales of Bengal_ (London, 1883).
-
-LANDES (A.).--_Contes et légendes annamites_ (dans le recueil
-paraissant à Saïgon et intitulé: _Cochinchine française. Excursions et
-Reconnaissances_). 5 parties, publiées de novembre 1884 à janvier 1886.
-
-LÉGER (L.).--_Recueil de contes populaires slaves_ (Paris, 1882).
-
-LEGRAND (E.).--_Recueil de contes populaires grecs_ (Paris, 1881).
-
-LESKIEN (A.) UND BRUGMAN (K.).--_Litauische Volkslieder und Mærchen aus
-dem preussischen und dem russischen Litauen._ (Strassburg, 1882).
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-LOOTENS.--_Oude Kindervertelsels in der Brugschen Tongval_ (Brussel,
-1868).
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-LUZEL (F.-M.).--_Contes bretons_ (Quimperlé, 1870).
-
---_Rapports (5) sur une Mission en Basse-Bretagne, ayant pour objet des
-recherches sur les traditions orales des Bretons armoricains, contes et
-récits populaires_ (Extraits des _Archives des Missions scientifiques
-et littéraires_, 1871-1872).
-
---_Veillées bretonnes_ (Morlaix, 1879).
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---_Légendes chrétiennes de la Basse-Bretagne_ (Paris, 1881). 2 volumes.
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-M
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-MAC CALL THEAL (G.).--_Kaffir Folklore_ (London, 1882).
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-MASPERO (G.).--_Les contes populaires de l'Egypte ancienne_, traduits
-et commentés (Paris, 1882).
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-MASPONS.--_Rondallayre_ (voir ce mot).
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-MEIER (E.).--_Deutsche Volksmærchen aus Schwaben_ (Stuttgart, 1852).
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-MÉLUSINE.--_Revue de mythologie, littérature populaire, traditions et
-usages_ (Paris, 1er volume, 1877; 2e vol., 1884-1885).
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-MEYER (G.).--_Albanesische Mærchen_ (extrait de l'_Archiv für
-Litteratur-Geschichte_, t. XII).
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-MICHELS (ABEL DES).--_Chrestomathie cochinchinoise, recueil de textes
-annamites_ (Paris, 1872).
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-MIJATOWICS (_Csedomille_).--_Serbian Folk-lore. Popular Tales selected
-and translated_ (London, 1874).
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-MIKLOSISCH.--_Ueber die Mundarten und die Wanderungen der Zigeuner
-Europa's_ (dans les Mémoires de l'Académie de Vienne, t. XXIII, 1874).
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-MILLE ET UNE NUITS, _édition de Breslau_.--_Tausend und Eine Nacht._
-Zum erstenmal aus einer Tunesischen Handschrift übersetzt von M.
-Habicht, F. H. von der Hagen und Karl Schall (Breslau, 1825).
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-MINAEF.--_Indiïskia Skaski y Legendy_ (Saint-Pétersbourg, 1877).
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-MITFORD (A.-B.).--_Tales of Old Japan_ (London, 1871). 2 volumes.
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-MÜLLENHOFF (K.).--_Sagen, Mærchen und Lieder der Herzogthümer Schleswig
-Holstein und Lauenburg_ (Kiel, 1845).
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-N
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-NAAKÉ (J.).--_Slavonic Fairy Tales, collected and translated_ (London,
-1874).
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-NATÊSA SASTRÎ.--_Folklore in Southern India_ (Bombay, 1884, 1886). 2
-parties.
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-NERUCCI (G.).--_Sessanta Novelle popolari Montalesi_ (Firenze, 1880).
-
-
-O
-
-ORIENT UND OCCIDENT _insbesondere in ihren gegenseitigen Beziehungen.
-Forschungen und Mittheilungen_. Eine Vierteljahrsschrift (Gœttingen,
-1860-1866).
-
-ORIENTALIST (THE). _A Journal of Oriental Literature, Arts and
-Sciences, Folklore, etc._ (Kandy, Ceylon, 1884 seq.).
-
-ORTOLI (J. B. F.).--_Les Contes populaires de l'île de Corse_ (Paris,
-1883).
-
-
-P
-
-PANTSCHATANTRA: _Fünf Bücher indischer Fabeln, Mærchen und
-Erzæhlungen_. Aus dem Sanskrit übersetzt mit Einleitung und Anmerkungen
-von Theodor Benfey (Leipzig, 1859). 2 volumes.
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-PAPANTI (G.).--_Novelline popolari livornesi_ (Livorno, 1877).
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-PENTAMERONE (DER), _oder das Mærchen aller Mærchen_, von Giambattista
-Basile. Aus dem Neapolitanischen übersetzt von Felix Liebrecht
-(Breslau, 1846). 2 volumes.
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-PITRÈ (G.).--_Fiabe, novelle e racconti popolari siciliane_ (Palermo,
-1875). 4 vol.
-
---_Otto fiabe e novelle siciliane_ (1873).
-
---_Nuovo saggio di fiabe e novelle popolari siciliane_ (Imola, 1873).
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---_Novelle popolari toscane_ (Firenze, 1885).
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-PRATO (STAN.).--_Quattro novelline popolari livonesi_ (Spoleto, 1880).
-
-PROEHLE (H.). I.--_Kinder-und Volksmærchen_ (Leipzig, 1853).
-
---II.--_Mærchen für die Jugend_ (Halle, 1854).
-
-PRYM (E). UND SOCIN (A.).--_Der neu-aramæische Dialekt des Tûr 'Abdîn_
-(Gœttingen, 1881). 2 volumes.
-
-
-R
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-RADLOFF (W.).--_Proben der Volksliteratur der Türkischen Stæmme
-Süd-Sibiriens_ (Saint-Pétersbourg, 1866-1872). 4 volumes.
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-RALSTON (W. R. S.).--_Russian Folk-tales_ (London, 1873).
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-RIVIÈRE (J.).--_Recueil de contes populaires de la Kabylie du
-Djurdjura_ (Paris, 1882).
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-ROMÉRO (S.).--_Contos populares do Brazil_ (Lisboa, 1885).
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-RONDALLAYRE.--_Lo Rondallayre. Quentos populars catalans, colleccionats
-per Fr. Maspons y Labros_ (Barcelona, 1875).
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-ROUMANIAN FAIRY TALES _and Legends_ (London, 1881). Sans nom d'auteur.
-
-ROYAL HIBERNIAN TALES (Dublin, sans date ni nom d'auteur).
-
-
-S
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-SCHAMBACH (G.) UND MÜLLER (W.).--_Niedersæchsische Sagen und Mærchen_
-(Gœttingen, 1855).
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-SCHIEFNER (A.).--_Awarische Texte_ (Saint-Pétersbourg, 1873). Extrait
-des _Mémoires de l'Académie de Saint-Pétersbourg_, VIIe série, tome
-XIX, nº 6.
-
-SCHLEICHER (A.).--_Litauische Mærchen, Sprichworte, Rætsel und Lieder_
-(Weimar, 1857).
-
-SCHMIDT (B).--_Griechische Mærchen, Sagen und Volkslieder_ (Leipzig,
-1877).
-
-SCHNELLER.--_Mærchen und Sagen ans Wælschtirol_ (Innsbruck, 1867).
-
-SCHOTT (ARTHUR UND ALBERT).--_Walachische Mærchen_ (Stuttgart, 1845).
-
-SÉBILLOT (P.).--_Contes populaires de la Haute-Bretagne_ (Paris, 1880,
-1881, 1882). 3 volumes.
-
---_Littérature orale de la Haute-Bretagne_ (Paris, 1881).
-
-SIDDHI-KÜR.--_Kalmükische Mærchen. Die Mærchen des Siddhi-Kür_, aus dem
-Kalmükischen übersetzt von B. Jülg (Leipzig, 1866).
-
---_Mongolische Mærchen. Die neun Nachtrags-Erzæhlungen des Siddhi-Kür
-und die Geschichte des Ardschi-Bordschi Chan._ Aus dem Mongolischen
-übersetzt von B. Jülg (Innsbruck, 1868).
-
-SIMROCK (K.).--_Deutsche Mærchen_ (Stuttgart, 1864).
-
-SOMADEVA.--_Die Mærchensammlung des Somadeva Bhatta aus Kaschmir._ Aus
-dem Sanskrit übersetzt von H. Brockhaus (Leipzig, 1843).
-
---_Kathá Sarit Ságara_, translated by C. H. Tawney (Calcutta,
-1880-1884). 2 volumes.
-
-SPITTA-BEY.--_Contes arabes modernes_ (Leyde, 1883).
-
-STEEL (F. A.) AND TEMPLE (R. C.).--_Wide-awake Stories. A Collection of
-tales told in the Panjab and Kashmir_ (Bombay, 1884).
-
-STEERE (E.).--_Swahili Tales_ (London, 1870).
-
-STŒBER (A.).--_Elsæssisches Volksbüchlein_ (Strasbourg, 1842).
-
-STOKES (MISS M.).--_Indian Fairy Tales_ (London, 1880).
-
-STRACKERJAN (L.).--_Aberglauben und Sagen aus dem Herzogthum Oldenburg_
-(Oldenburg, 1867). 2 volumes.
-
-STRAPAROLA.--_Die Mærchen des Straparola._ Aus dem Italienischen von
-Val. Schmidt (Berlin, 1817).
-
-SUTERMEISTER.--_Kinder-und Hausmærchen aus der Schweiz_ (Aarau, 1869).
-
-
-T
-
-THORBURN (S. S.)--_Bannú or Our Afghan Frontier_ (London, 1876).
-
-TOEPPEN.--_Aberglauben aus Masuren_, mit einem Anhange, enthaltend:
-Masurische Sagen und Mærchen (Danzig, 1867).
-
-TROUDE (A.) ET MILIN (G.).--_Le Conteur Breton_ (Brest, 1870).
-
-TUTI-NAMEH.--_Touti Nameh, eine Sammlung persischer Mærchen von
-Nechshebi._ Deutsch von Iken (Tübingen, 1822).
-
---_Tuti-Nameh. Nach der türkischen Bearbeitung übersetzt von G. Rosen_
-(Leipzig, 1858). 2 volumes.
-
-
-V
-
-VECKENSTEDT (E.).--_Wendische Sagen, Mærchen und aberglaübische
-Gebræuche_ (Graz, 1880).
-
-VERNALEKEN.--_Œsterreichische Kinder-und Hausmærchen_ (Wien, 1864).
-
-VINSON (J.).--_Le Folk-lore du pays basque_ (Paris, 1883).
-
-VISENTINI (I.).--_Fiabe Mantovane_ (Torino, 1879).
-
-VOUK.--_Volksmærchen der Serben, gesammelt von Wuk Stephanowitsch
-Karadschitsch, ins Deutsche übersetzt von dessen Tochter Wilhelmine_
-(Berlin, 1854).
-
-
-W
-
-WALDAU.--_Bœhmisches Mærchenbuch_ (Prag, 1860).
-
-WEIMARER BEITRÆGE _für Literatur und Kunst_ (Weimar, 1865).
-
-WEBSTER (W.).--_Basque Legends_ (London, 1877).
-
-WENZIG.--_Westslawischer Mærchenschatz_ (Leipzig, 1857).
-
-WIDTER (G.) UND WOLF (A.).--_Volksmærchen aus Venetien_ (dans le
-_Jahrbuch für romanische und englische Literatur_, VII, 1-36, 121-154,
-249-290).
-
-WLISLOCKI (H. VON).--_Vier Mærchen der transsilvanischen Zeltzigeuner_
-(Budapest, 1886).
-
-WOLF (J. W.).--_Deutsche Mærchen und Sagen_ (Leipzig, 1845).
-
---_Deutsche Hausmærchen_ (Gœttingen, 1851).
-
-
-Z
-
-ZINGERLE (I. UND J.).--_Tiroler Kinder-und Hausmærchen._ (Tome premier:
-Innsbruck, 1852;--tome second: Ratisbonne, sans date.)
-
-
-NOTES:
-
-[145] Les noms en lettres capitales sont ceux auxquels nous renvoyons
-dans notre introduction et dans nos remarques.--Divers livres et
-revues, dont nous avons donné les titres suffisamment complets à
-l'endroit même où ils ont été cités, ne figurent pas dans cet Index.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages
-
- XXXI. L'Homme de fer 1
-
- XXXII. Chatte Blanche 9
- (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 361.)
-
- XXXIII. La Maison de la forêt 29
-
- XXXIV. Poutin et Poutot 32
-
- XXXV. Marie de la Chaume du Bois 42
-
- XXXVI. Jean et Pierre 47
-
- XXXVII. La Reine des Poissons 56
-
- XXXVIII. Le Bénitier d'or 60
-
- XXXIX. Jean de la Noix 64
- _Variante_ 67
-
- XL. La Pantoufle de la Princesse 69
-
- XLI. Le Pendu 76
-
- XLII. Les Trois Frères 79
-
- XLIII. Le petit Berger 89
-
- XLIV. La Princesse d'Angleterre 98
-
- XLV. Le Chat et ses Compagnons 102
-
- XLVI. Bénédicité 107
- _Variante_ 109
-
- XLVII. La Chèvre 115
-
- XLVIII. La Salade blanche et la Salade noire 118
- (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 362.)
-
- XLIX. Blancpied 124
-
- L. Fortuné 128
-
- LI. La Princesse et les trois Frères 132
-
- LII. La Canne de cinq cents livres 135
- _Variante_ I 138
- _Variante_ II 140
-
- LIII. Le petit Poucet 147
- _Variante_ I: Le petit Chaperon bleu 148
- _Variante_ II 150
-
- LIV. Le Loup et le Renard 156
-
- _Variante_ 159
-
- LV. Léopold 164
-
- LVI. Le Pois de Rome 168
-
- LVII. Le Papillon blanc 175
-
- LVIII. Jean Bête 177
- _Variantes_ I-III 178
-
- LIX. Les trois Charpentiers 184
-
- LX. Le Sorcier 187
- (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 363.)
-
- LXI. La Pomme d'or 197
-
- LXII. L'Homme au pois 202
- (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 363.)
-
- LXIII. Le Loup blanc 215
-
- LXIV. Saint Etienne 231
- _Variante_ 232
-
- LXV. Firosette 234
-
- LXVI. La Bique et ses Petits 247
-
- _Variante_ 248
-
- LXVII. Jean sans Peur 253
-
- LXVIII. Le Sotré 264
-
- LXIX. Le Laboureur et son Valet 266
-
- LXX. Le Franc Voleur 271
- (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 364.)
-
- LXXI. Le Roi et ses Fils 282
-
- LXXII. La Fileuse 288
-
- LXXIII. La Belle aux cheveux d'or 290
- (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 365.)
-
- LXXIV. La petite Souris 304
-
- LXXV. La Baguette merveilleuse 307
-
-
- CONTES DONNÉS EN RÉSUMÉ.
-
- LXXVI. Le Loup et les petits Cochons 313
-
- LXXVII. Le Secret 317
-
- LXXVIII. La Fille du Marchand de Lyon 323
-
- LXXIX. Le Corbeau 329
-
- LXXX. Jean le Pauvre et Jean le Riche 333
-
- LXXXI. Le Jeune Homme au Cochon 338
-
- LXXXII. Victor La Fleur 342
-
- LXXXIII. La Flave du Rouge Couchot 347
-
- LXXXIV. Les deux Perdrix 348
-
- SUPPLÉMENT AUX REMARQUES 351
-
- INDEX BIBLIOGRAPHIQUE 367
-
-
-MACON, IMP. ET LITH. PROTAT FRÈRES.
-
-
-
-
- DU MÉRIL (E.). Etudes sur quelques points d'archéologie et d'histoire
- littéraire. In-8 br. 8 »
-
- --Histoire de la comédie. Tomes I et II. 2 vol. in-8 br. 16 »
-
- --Le monde est un théâtre, comédie en cinq actes.--Toutes les
- sœurs de charité ne sont pas grises, comédie en trois actes.
- Préface de M. J. Barbey d'Aurevilly. In-18 jésus, br. 3 50
-
- ÉVANGILES (Les) apocryphes, traduits et annotés d'après l'édition de
- J.-C. Thilo, par G. Brunet. Suivi d'une notice sur les principaux
- livres apocryphes de l'Ancien Testament, 2e édit. augmentée, 1 vol.
- in-18 jésus, br. 3 50
-
- GARREAUD (L.). Causeries sur les origines et le moyen âge littéraires
- de la France, 2 vol. in-12 br. 6 »
-
- HILLEBRAND (K.). Etudes historiques et littéraires. Tome I: Etudes
- italiennes. Un fort vol. gr. in-18 jésus, br. 4 »
- Table des matières. Poésie épique.--De la divine comédie. I. La
- divine comédie et le lecteur moderne. II. But et effet de la divine
- comédie.--Les poèmes du cycle carolingien. I. L'épopée nationale.
- II. Les poèmes italiens.--Poésie dramatique. De la comédie
- italienne. I. Des conditions d'une scène nationale. II. Caractère
- général de la comédie italienne. III. La politique dans le mystère
- du XVe siècle. (Laurent de Médicis). IV. La réforme religieuse
- dans le mystère (Jérôme Savonarole). V. L'Arioste et son théâtre.
- VI. L'Italie du Cinquecento dans le théâtre de l'Arioste. VII.
- Machiavel et son idée. VIII. Les comédies de Machiavel.
-
- HUSSON (H.). La chaîne traditionnelle. Contes et légendes au point de
- vue mythique. Un vol. petit in-8 br. 4 »
-
- MOET DE LA FORTE-MAISON. Les Francs, leur origine et leur histoire,
- dans la Pannonie, la Mésie, la Thrace, etc., etc., la Germanie et la
- Gaule, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne de
- Clotaire, dernier fils de Clovis, fondateur de l'Empire français. 2
- vol. in-8 br. Au lieu de 15 fr. 6 »
-
- NADAILLAC (Le marquis de). L'ancienneté de l'homme, 2e éd. Un vol.
- petit in-8 br. 4 »
- Il a été tiré quelques exemplaires sur papier Whatman et sur papier
- de Chine au prix de 25 francs l'exemplaire.
-
- NISARD (C.). Etude sur le langage populaire ou patois de Paris et
- de sa banlieue, précédée d'un coup d'œil sur le commerce de la
- France au moyen âge, les chemins qu'il suivait et l'influence qu'il
- a dû avoir sur le langage. In-8 br. 7 50
-
- PARENT (A.). Machaerous. Gr. in-8 br., orné d'une carte 6 »
- Relation historique et géographique d'un voyage autour de la mer
- Morte et du siège par les Romains de la ville et de la forteresse de
- Machaerous, dernier boulevard de l'indépendance du peuple juif.
-
- PARIS (G.). Le petit Poucet et la grande Ourse. In-16 br. 2 50
-
- PUYMAIGRE (Le comte de). La cour littéraire de don Juan II, roi de
- Castille, 2 vol. petit in-8 br. 7 »
-
- REBOLD (E.). Histoire générale de la franc-maçonnerie, basée sur
- ses anciens documents et les monuments élevés par elle, depuis sa
- fondation en l'an 715 av. J.-C. jusqu'en 1850. In-8 br. Au lieu de
- 5 fr. 2 50
-
- ROLLAND (E.). Devinettes ou énigmes populaires de la France, suivis de
- la réimpression d'un recueil de 77 Indovinelli, publié à Trévise en
- 1628 avec une préface de M. G. Paris. Un vol. petit in-8 br. 4 »
-
-
-
-
- REVUE CELTIQUE
-
- Fondée par H. Gaidoz
- (1870-1885)
-
- Publiée sous la direction de H. D'ARBOIS DE JUBAINVILLE,
- Membre de l'Institut, Professeur au Collège de France.
-
- AVEC LE CONCOURS
-
- De MM. E. ERNAULT, J. LOTH et de plusieurs savants des
- Iles Britanniques et du continent.
-
- PRIX D'ABONNEMENT { France 20 fr.
- { Union postale 22 fr.
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- _Le 7e volume est en cours de publication._
-
-
- ROMANIA
-
- RECUEIL TRIMESTRIEL CONSACRÉ A L'ÉTUDE DES LANGUES
- ET DES LITTÉRATURES ROMANES
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- PUBLIÉ
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- Sous la direction de MM. Paul Meyer et Gaston Paris,
- Membres de l'Institut.
-
- PRIX D'ABONNEMENT { France 20 fr.
- { Union postale 22 fr.
-
- _La 15e année est en cours de publication._
-
- MACON, IMP. ET LITH. PROTAT FRÈRES.
-
-
-
-
-Corrections.
-
-La première ligne indique l'original, la seconde la correction:
-
-p. 28:
-
- Daus ces quatre
- Dans ces quatre
-
-p. 141:
-
- Nous avons maintenaint
- Nous avons maintenant
-
-p. 211:
-
- Zeitschrift der Deutschen Morgenlændischen Gesellchaft
- Zeitschrift der Deutschen Morgenlændischen Gesellschaft
-
-p. 234:
-
- qui aimait uue jeune fille
- qui aimait une jeune fille
-
-p. 299:
-
- dans une bouteille la pousssière
- dans une bouteille la poussière
-
-p. 331:
-
- conte qui resssemble
- conte qui ressemble
-
-p. 336:
-
- Asjbœrnsen, _Tales of the Fjeld_
- Asbjœrnsen, _Tales of the Fjeld_
-
-p. 346:
-
- lorsque l'un deux viendrait
- lorsque l'un d'eux viendrait
-
-p. 367:
-
- Appendix on Household-Stories, by S. Baring-Gold
- Appendix on Household-Stories, by S. Baring-Gould
-
-p. 374:
-
- Nach der türkischen Bearbeitungt
- Nach der türkischen Bearbeitung
-
-p. 375:
-
- XLIII. Le petit Berger 86
- XLIII. Le petit Berger 89
-
-p. 376:
-
- LXI. La Pomme d'or 198
- LXI. La Pomme d'or 197
-
-
-Erratum.
-
-p. 53:
-
- de ne point aller dans certain moulin
- de ne point aller dans un certain moulin
-
-
-
-
-
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-comparés avec les contes des , by Emmanuel Cosquin
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-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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