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-The Project Gutenberg EBook of La victime, by Fernand Vandérem
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: La victime
-
-Author: Fernand Vandérem
-
-Release Date: March 5, 2016 [EBook #51373]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VICTIME ***
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-
-Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- ┌───────────────────────────────────────────────────────────────────┐
- │ Note de transcription: │
- │ │
- │ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été │
- │ corrigées. L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été │
- │ conservées et n'ont pas été harmonisées. │
- │ │
- │ Les mots en italiques sont indiqués comme _ceci_, les mots en │
- │ gras comme =ceci=. │
- └───────────────────────────────────────────────────────────────────┘
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- FERNAND VANDÉREM
-
- La
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- Victime
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-
-[Illustration]
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-
-
-
- LIBRAIRIE
- OLLENDORFF
- CHAUSSÉE D'ANTIN
- PARIS
-
- _2e Édition_
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- =La Cendre= (roman), 1 vol.
-
- =Charlie= (roman), 1 vol.
-
- =Les Deux Rives= (roman), 1 vol.
-
- =Le Chemin de velours= (contes), 1 vol.
-
- =La Patronne= (roman), 1 vol. illustré.
-
- =Le Calice= (pièce), 1 vol.
-
-
-
-
- FERNAND VANDÉREM
-
-
- LA VICTIME
-
-
- _Deuxième édition_
-
-
-
-
- [Illustration]
-
-
-
-
- PARIS
-
- SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
-
- _Librairie Paul Ollendorff_
-
- 50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50
-
-
- 1907
-
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-
- A
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- G. LENOTRE
-
- EN TOUTE AFFECTION
-
- F. V.
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-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ A PART:
-
- Cinq Exemplaires sur papier du Japon.
- Vingt-cinq Exemplaires sur papier de Hollande.
-
- Numérotés à la presse.
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-
-[Illustration]
-
-
-
-
-I
-
-
-Comme on menait «Gégé» au Nouveau-Cirque, Jacques Taillard avait dit
-qu'on commençât à dîner sans lui, tandis qu'il s'habillerait.
-
-—Naturellement!—s'était récriée Mme Taillard, en passant à table avec
-Gégé.
-
-Et il n'en avait pas fallu plus pour que celui-ci se sentît envahi par
-les plus noirs pressentiments.
-
-Non pas que, d'ordinaire, Roger Taillard en fût encore à s'alarmer
-d'une dispute éventuelle entre son père et sa mère. Malgré ses onze
-ans et demi, depuis le temps qu'il assistait à leurs querelles presque
-quotidiennes, il avait fini par n'y plus prendre garde. Il s'y était
-habitué peu à peu, comme on se fait graduellement aux obligations
-domestiques, aux charges de famille. Elles lui causaient toujours un
-profond ennui. Elles ne lui inspiraient plus jamais ni réflexion, ni
-curiosité, ni crainte.
-
-Mais, les soirs où on le conduisait au théâtre, ce détachement
-coutumier l'abandonnait soudain. Du coup, Gégé devenait comme un loup
-de mer sur le point d'embarquer. Les moindres indices d'orage le
-bouleversaient. Il savait combien deux époux qui tiennent une bonne
-dispute ont peine à lâcher prise. Et il redoutait sans cesse qu'au
-dernier moment une scène engagée mal à propos ne vînt compromettre le
-départ ou ne le fît ajourner à une date indéterminée. Cette catastrophe
-s'était déjà produite l'année précédente, une fois qu'on devait le
-mener au Châtelet. Crève-cœur qui marque dans une vie d'enfant et qui
-ne s'oublie pas de sitôt!
-
-Roger n'avait donc pas noté sans appréhension le petit retard de son
-père, puis l'adverbe plein d'aigreur dont sa mère avait apprécié ce
-retard.
-
-Et la figure de Mme Taillard, qu'il surveillait à la dérobée, n'était
-guère d'aspect à le rassurer. Même pour un physionomiste moins exercé
-que lui, elle offrait les signes de la plus sombre préoccupation. Mais
-qu'est-ce qui pouvait affecter si fort Mme Taillard? Sûrement pas une
-question de coquetterie. Jamais elle n'avait été plus jolie que ce soir
-avec sa robe de dentelle noire et cette minuscule capote de tulle qui
-planait sur ses cheveux cannelle comme une gentille fumée bleu pâle. Le
-retard de son mari peut-être? Non, puisque, sous un prétexte ou sous un
-autre, Jacques s'arrangeait toujours pour ne figurer qu'aux deux tiers
-du repas, soit qu'il n'arrivât qu'au second plat, soit qu'il sortît de
-table, le dessert à peine servi. Il devait donc y avoir autre chose.
-Quoi donc?
-
-Oh! un accident bien banal, que Gégé avait mille excuses pour ignorer
-et d'où naît souvent tout le souci de beaucoup de femmes: Mme Taillard
-n'était pas contente de son dernier rendez-vous avec Alcide Barbier.
-Et il n'y avait là de sa part ni douilletterie sentimentale, ni folles
-exigences.
-
-En cédant, six mois avant, à Alcide Barbier, Lucie Taillard ne croyait
-pas plonger dans ce tourbillon de délices où vous emportent les grandes
-passions. Elle obéissait plutôt à l'usage qui veut qu'une femme ne se
-laisse pas tromper indéfiniment sans représailles. Et, sur une nouvelle
-fredaine de Jacques, elle s'était alors décidée pour Alcide Barbier,
-qui se trouvait de son entourage, et, justement, ne demandait pas mieux.
-
-Du reste, retenu chaque jour jusqu'à cinq heures par l'importante
-raffinerie de pétroles que sa femme lui avait apportée en dot, bon
-musicien, la poitrine large, un souple carré de barbe rousse sous une
-figure sans âpreté, loyal, docile et très épris, Alcide constituait un
-choix pratique autant qu'honorable. Mais en amour, la première flambée
-morte, les qualités cessent de briller. On ne distingue plus que les
-lacunes. Or si tendre, si délicat que se montrât le jeune usinier, il
-manquait vraiment de fantaisie et d'esprit à un point qui n'est pas
-permis. Les caresses, les attentions, la musique ne sont pas tout. Une
-femme souhaite qu'on l'amuse. Et, cet après-midi, Mme Taillard s'était
-tellement ennuyée que des remords lui venaient presque avec de vagues
-idées de rupture.
-
-Elle s'imposa pourtant un effort en faveur de son fils, et, la voix
-distraite, le regard ailleurs:
-
-—Eh bien! mon chéri,—demanda-t-elle,—tu es content d'aller là-bas?
-
-—Bien sûr, maman!—fit Roger.
-
-Puis ce fut tout. Mme Taillard était rentrée dans sa mélancolie comme
-dans une cabine. Gégé commença à s'inquiéter sérieusement. Pour peu que
-son père fût dans des dispositions analogues, voilà qui promettait!
-
-Cependant l'entrée de Jacques Taillard lui rendit quelque espoir.
-
-Ainsi que d'habitude, il s'était assis vis-à-vis de sa femme sans lui
-adresser la parole et, à présent, il mangeait en hâte pour rattraper. A
-son tour, il interrogea:
-
-—Eh bien! Roger! tu es content d'aller là-bas?
-
-—Oh! oui, papa,—fit Gégé.
-
-Cet échange de propos ne donna pas plus de résultat que le précédent.
-Jacques, sans insister, s'était remis à manger. Mais, à l'inverse
-de Mme Taillard, il y avait sur tout son visage comme un vernis de
-bonne humeur. Ne venait-on pas avant dîner de le présenter à Nelly
-Jelly, la petite danseuse américaine des Ambassadeurs, que depuis un
-temps infini il voulait s'offrir, sans trouver l'occasion? Une veine
-inespérée, quoi! Avec ça, pas l'ombre de manières: le rendez-vous dans
-les vingt-quatre heures. Et, en se rappelant cet accord si facile, si
-rondement conclu, Taillard ne pouvait se défendre de sourire tour à
-tour à tous les objets qui couvraient la table...
-
-Devant tant de symptômes favorables Gégé poussa un soupir rassuré.
-
-Mais, par malheur, dans l'état de ses nerfs, Mme Taillard n'était
-pas femme à supporter longtemps le spectacle de cette songerie
-joyeuse. Tant de gaieté quand elle était si triste lui semblait de la
-provocation. Sans compter qu'elle connaissait son bonhomme sur le bout
-du doigt: certainement, il y avait de la femme là-dessous. Et comme
-Jacques venait encore d'adresser au compotier de droite le sourire le
-plus bienveillant, elle n'y tint plus. Coûte que coûte, elle avait
-besoin de soulever un incident, et, se ramassant:
-
-—A propos!—fit-elle d'une voix acérée,—tu as bien téléphoné avenue
-Marceau le numéro de la loge?
-
-—Totalement oublié!—avoua Jacques en levant la main dans un geste de
-regret sommaire.
-
-—Comment! Tu savais que papa se faisait une fête d'aller au Cirque avec
-cet enfant! Et tu oublies de le prévenir! Non, c'est fantastique!
-
-Jacques ne répondit pas. Le petit nez droit de Mme Taillard s'était
-tout aminci de colère, ce qui précisait sa ressemblance avec un crayon
-bien taillé. Gégé, au comble de l'angoisse, ne quittait plus du regard
-les deux adversaires.
-
-—D'ailleurs,—poursuivit Lucie,—je m'explique que tu aies oublié... Un
-homme qui a tant à faire!...
-
-En toute autre circonstance, cette ellipse eût déchaîné une scène
-infernale, Mme Taillard sachant mieux que personne les mille
-occupations qui encombrent la vie d'un désœuvré. Mais rien ne rendait
-Jacques conciliant comme d'avoir de la dame sur la planche; et, au
-lieu de se fâcher, au lieu même d'invoquer les deux heures qu'il allait
-de temps en temps passer sur les marches de la Bourse ou à la charge de
-son oncle Ernest, il observa modestement:
-
-—Eh bien, il n'y a qu'à faire téléphoner à ton père maintenant...
-
-Puis, se tournant vers le valet de chambre:
-
-—Joseph, posez ce plat et téléphonez tout de suite à M. Lecherrier que
-nous l'attendons ce soir au Nouveau-Cirque, loge 30.
-
-Après trois minutes qui semblèrent à Roger en durer au moins dix,
-Joseph reparut et dit:
-
-—M. Lecherrier était sorti... Il ne dîne pas là et on ne sait pas où il
-dîne.
-
-Mme Taillard déclara:
-
-—C'était à prévoir!... Papa sera désolé!
-
-—Ce qui ne l'empêchera pas d'avoir passé aujourd'hui une soirée
-excellente!—remarqua Jacques sans acrimonie.
-
-—Qu'en sais-tu?
-
-—Effectivement, je n'en sais rien... Mais je connais ton père... Il
-n'est pas dans ses us de dîner tout seul... Alors je suis en droit de
-supposer que ce soir il ne s'ennuiera pas.
-
-—Papa fait ce que bon lui semble et il n'a pas de comptes à te rendre.
-
-—Est-ce que je lui en demande?
-
-—Non, mais tu te permets à son sujet des insinuations du plus mauvais
-goût, surtout en présence de cet enfant. Tu ferais bien mieux de
-t'excuser de ton égoïsme et de ta négligence sans nom.
-
-—Dis-moi, en as-tu encore pour longtemps comme cela?—questionna
-Jacques, chez qui la colère effaçait peu à peu l'image apaisante de
-Nelly Jelly.
-
-—Pour aussi longtemps que je voudrai. Si cela te déplaît, je regrette.
-Tu n'avais qu'à ne pas commettre cette goujaterie.
-
-Le terme était excessif, impropre, mais la soulageait. Elle se tut.
-Jacques tirait sur sa fine moustache dorée, qu'on eût dite tracée à la
-plume, puis il laissa simplement tomber ces mots:
-
-—C'est curieux comme une femme peut devenir bête, à fréquenter les
-imbéciles!
-
-—Je ne comprends pas!—fit Lucie qui frémissait de comprendre.
-
-—Mettons «raseurs», et n'en parlons plus!
-
-—Si, parlons-en! De qui s'agit-il?
-
-—Devine!
-
-L'allusion crevait les yeux. Elle ne concordait que trop avec les
-souvenirs de l'après-midi. Et ce n'était d'ailleurs pas la première
-fois que Jacques contestait la qualité d'amuseur à Alcide Barbier, dont
-les assiduités auprès de Lucie, sans l'émouvoir, l'agaçaient.
-
-Mme Taillard cependant cherchait une réponse venimeuse, terrible, et,
-ne trouvant pas:
-
-—Tiens, tu avais raison... Finissons!... Il y a des gens avec qui il
-vaut mieux ne pas discuter.
-
-Jacques, satisfait par la faiblesse de cette réplique, haussa les
-épaules. Joseph rentrait portant le café. Roger profita de la
-diversion pour demander si on lui permettait un canard.
-
-—Oui, mon chéri!—firent en même temps M. et Mme Taillard d'une voix
-soudainement angélique.
-
-Puis, le canard pris, Lucie ajouta du même ton:
-
-—Maintenant Gégé, il faut aller achever ta toilette...
-
-—Oui, va t'habiller, mon petit!—approuva non moins suavement Taillard.
-
-Roger glissa à bas de sa chaise; mais cet accent si doux ne lui
-laissait aucune illusion. Dès le début, il avait eu la nette impression
-que son Nouveau-Cirque était dans l'eau. Et maintenant, pour un
-connaisseur tel que lui, il n'y avait nulle chance que la dispute en
-demeurât là.
-
-Ce fut donc d'une allure nonchalante qu'il regagna sa chambre, comme
-quelqu'un qui va accomplir le geste inutile et la formalité superflue.
-Pourtant quand il aperçut bien étalés, au travers du lit, le smoking
-des galas, les gants blancs, le pardessus clair,—ce résidu d'espoir qui
-survit aux pires désastres lui souffla que peut-être tout n'était pas
-perdu. Qui sait, si en se dépêchant, il ne pourrait pas rejoindre ses
-parents avant une reprise des hostilités, puis étouffer la querelle en
-précipitant le départ? Et il commanda à la vieille femme de chambre qui
-cousait sous une lampe, le menton au genou:
-
-—Annette! Nous sommes très en retard! Vite, mes affaires! Vite, vite!
-
-—«S'il vous plaît, mon chien!»—réclama protocolairement Annette, qui
-tenait à achever le point commencé.
-
-—S'il vous plaît! concéda avec révolte Gégé.
-
-En un instant, il eut revêtu le smoking. Il trépignait tandis
-qu'Annette lui nouait, sous le petit col carcan, sa correcte cravate
-de soie noire. Puis, son paletot jeté sur le bras, il s'élança vers la
-salle à manger comme un jeune pompier qui court au feu.
-
-Mais, dès le seuil de l'antichambre, partant de la pièce voisine, des
-vociférations frénétiques l'arrêtèrent sur place. Trop tard! La scène
-avait repris, faisait rage!
-
-Roger hésita. Peut-être qu'attendre une accalmie serait plus malin.
-Baste! autant en finir tout de suite. Et, comme on ouvre la porte d'un
-malade, avec de pieuses précautions, il tourna le bouton de la salle à
-manger. Il n'avait risqué que la tête. Les clameurs cessèrent du coup.
-
-—Une minute, Gégé!—dit Taillard qui était debout, livide.
-
-—Oui, tout à l'heure, mon chéri!—confirma de sa place Mme Taillard avec
-un geste dilatoire.
-
-Évidemment, on les dérangeait. Ils en voulaient encore. Roger comprit.
-Il retira sa tête, referma la porte sans bruit, puis, lentement, il se
-hissa sur la haute banquette Henri II qui, avec un maigre régulateur
-Louis XIII, était la gloire de l'antichambre.
-
-Il se mit à enlever un à un les doigts de ses gants. Pendant un
-moment, l'orgueil de voir ses prévisions si exactement réalisées et
-aussi une sorte d'amour-propre l'avaient soutenu. Mais à présent,
-il n'éprouvait plus que de l'accablement. Il se demandait ce qu'il
-dirait, le lendemain, à son vieux Pierre de Ribermont, quand celui-ci
-l'interrogerait sur les détails de la soirée. Il essayait de se
-remémorer tous les numéros du Nouveau-Cirque, étudiés la veille
-sur l'affiche illustrée: et il était contraint à d'extraordinaires
-clignements pour se conserver les yeux secs.
-
-L'apparition de Joseph, qui allait chercher Annette toujours en retard
-pour dîner, le rappela à la dignité.
-
-Il se retrouva la force de chantonner un petit air gaillard en
-tambourinant du talon sur les précieux bas-reliefs du siège.
-
-Puis quand, au retour, Annette s'écria avec compassion: «Eh bien!
-mon pauvre petit Gégé, pas encore parti!...» il se domina assez pour
-répondre:
-
-—Ça m'est bien égal!
-
-Mais il était à bout de vaillance. Et, sitôt les domestiques dans le
-couloir, ses larmes lui échappèrent et il s'en donna, à tout cœur, de
-sangloter tant qu'il pouvait.
-
-Dans l'ombre, avec son chapeau de travers, ses jambes pendantes contre
-la banquette, et cette désolation sans frein, il présentait assez
-l'aspect d'un petit garçon égaré sur la voie publique. Jamais il
-n'avait ressenti une détresse pareille. Ce n'était plus seulement sur
-le Nouveau-Cirque qu'il pleurait, c'était aussi sur un tas de choses
-qu'il évoquait confusément: la tristesse des repas toujours silencieux,
-la physionomie de ses parents toujours en embuscade, l'incertitude de
-ses joies toujours menacées.
-
-Il existait pourtant des enfants chez qui cela se passait autrement.
-Chez beaucoup de ses camarades, chez les Ribermont, chez les Thomas,
-chez les Bachicourt, par exemple, on ne se querellait jamais, ou pour
-ainsi dire jamais. Gégé ne l'ignorait pas, les ayant questionnés
-là-dessus. Alors pourquoi chez lui la dispute était-elle à demeure? Et
-puis à quoi bon être mariés si c'est pour se faire tout le temps des
-scènes?
-
-Il allait peut-être, entre deux sanglots, trouver la solution de ces
-problèmes, quand la porte de la salle à manger livra passage à Mme
-Taillard. Elle avait les yeux rouges, le nez dépoudré et une grimace
-oblique qui s'efforçait d'être un sourire. Elle s'approcha de Roger,
-et, les deux mains à ses épaules:
-
-—Mon cher petit,—dit-elle,—il va falloir être un homme!...
-
-—Bon, ça y est!—pensa Gégé, qui savait tout ce qu'il en coûte aux
-enfants chaque fois qu'on fait appel à leur virilité.
-
-—Il va falloir être très raisonnable... Nous n'irons pas ce soir au
-Nouveau-Cirque... D'abord, il serait trop tard... Ensuite, ton père et
-moi nous avons encore à...
-
-Elle chercha son mot:
-
-—Nous avons encore à causer... Alors, à la place, nous irons la semaine
-prochaine. Maintenant tu vas te coucher gentiment, et d'ici peu, tu
-verras, je te promets une jolie compensation... Tu es content comme
-cela?
-
-—Oui, maman!—répliqua Roger, sentant la vanité de toute dénégation.
-
-Mme Taillard le souleva dans ses bras avec ferveur en murmurant:
-
-—Tu es un bon petit Gégé!
-
-Puis, le remettant à terre:
-
-—Va dire bonsoir à ton père!
-
-Elle le poussa doucement vers la salle à manger. Taillard virait autour
-de la table, comme occupé à établir un record. Des serviettes en boule
-traînaient sur le tapis. Un verre renversé avait fait à travers la
-nappe une large tache couleur d'améthyste. Roger tendit la joue à
-son père qui, d'instinct, tendit aussi la sienne. Les deux joues se
-heurtèrent mollement et, après ce baiser rudimentaire, Taillard déclara:
-
-—Allons, je vois que nous sommes un brave petit Gégé, mais avec moi, tu
-sais, on ne perd rien pour attendre!
-
-Roger hocha la tête en signe d'assentiment et sortit sans en réclamer
-plus.
-
-Dans sa chambre, Annette, sonnée par Mme Taillard, voulut l'aider à
-se déshabiller. Il déclina froidement ses offres de service. Mais
-comme, en rangeant ses vêtements, elle commençait à lui prodiguer des
-consolations grossières, Gégé l'interrompit:
-
-—Laissez-moi donc tranquille! Je vous ai déjà dit que ça m'est bien
-égal!
-
-—Oh! mon Dieu! ce qu'il est méchant!—se récria Annette, démontée.
-
-Roger, dans ses couvertures, ne daigna pas répondre. Il n'avait plus
-qu'une idée: s'endormir, oublier. Il ferma les yeux. Sous le noir des
-paupières il revit, durant quelques instants, des acrobates en caleçon
-de satin pailleté, des chevaux galopant sur un tapis fauve, une piste
-remplie d'eau. Puis tout se brouilla et bientôt il n'y eut plus dans la
-chambre que le faible bruit de sa respiration, coupé, de temps à autre,
-par le hoquet d'un restant de sanglot. Gégé dormait.
-
-Plus tard, beaucoup plus tard, il lui sembla qu'une forme qui avait
-le parfum de sa mère se penchait sur lui en chuchotant des paroles de
-pitié. Mais, stoïque jusque dans le sommeil, il balbutia encore:
-
-—Ça m'est bien égal!
-
-Un peu après, il crut sentir à son front le baiser léger d'une autre
-ombre qui ressemblait à son père. Et quoique l'ombre n'eût rien dit,
-Gégé fièrement bégaya tout de même:
-
-—Ça m'est bien égal!
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-II
-
-
-Le lendemain, vers neuf heures et demie, M. Lecherrier était en train
-de recevoir la dégelée de coups de poing et de coups de savate, que,
-moyennant trois cents francs par mois, un petit homme trapu venait
-chaque matin lui allonger à domicile, quand une sonnerie de téléphone
-interrompit brusquement ces voies de fait.
-
-—Vous m'excusez!—dit M. Lecherrier au professeur, en arrachant vivement
-sa moufle de boxe.
-
-—Faites donc!
-
-M. Lecherrier était déjà à l'appareil:
-
-—Allô!... C'est toi Lucie?... Eh bien! vous m'avez joliment fait poser
-hier soir?
-
-—Oui, il y a eu malentendu... Je t'expliquerai,—chevrota au loin la
-voix de Mme Taillard.—Mais, en ce moment, il ne s'agit pas de ça...
-Peux-tu me recevoir ce matin?
-
-—Certainement... Mais pourquoi?
-
-—J'ai à te parler... Des choses à ne pas dire par téléphone.
-
-—Rien de mauvais?
-
-—Non! non!—protesta tièdement Lucie.
-
-—Alors, je t'attends... A quelle heure seras-tu là?
-
-—Tout de suite... Je saute en fiacre et j'arrive.
-
-M. Lecherrier, qui saisissait toujours avec empressement les moindres
-prétextes pour abréger sa leçon de boxe, se tourna vers le professeur:
-
-—C'est ma fille, Mme Taillard... Elle sera ici dans cinq minutes. Donc
-aujourd'hui, si vous voulez bien, nous nous en tiendrons là...
-
-—A votre disposition, monsieur!—fit le petit athlète, non moins
-enchanté de couper à la fin de la séance.
-
-Mais, le maître de chausson parti, au lieu de savourer, comme de
-coutume, les douceurs de la délivrance, M. Lecherrier ne tarda pas à
-s'égarer dans les conjectures les plus alarmantes.
-
-Que pouvait bien signifier cette visite de Lucie, d'habitude si peu
-matinale? Quoi qu'elle en dît, sans doute pas grand'chose de bon. Et
-rien que l'idée d'avoir une fois de plus à flétrir la conduite de son
-gendre combla M. Lecherrier d'écœurement.
-
-D'ailleurs, depuis qu'il s'était retiré des soieries avec deux cent
-mille francs de rente, il se considérait comme ayant droit à une
-félicité sans mélange. Riche, veuf, libre, décoré, choyé des petites
-femmes auxquelles il le rendait bien,—hormis sa moustache qui tournait
-au blanc, ses favoris qui grisonnaient trop, et ce commencement de
-ventre que la boxe ne bridait qu'à demi, il ne voulait pas entendre
-parler de soucis. Sa crainte des tracas était même si vive, qu'à la
-mort de Mme Lecherrier il s'était résigné à garder pour lui seul son
-vaste hôtel de l'avenue Marceau, aimant mieux en laisser tout un étage
-vide, que de subir les tribulations d'un déménagement. C'est dire
-avec quelle mollesse il avait pris les mésaventures de Lucie. D'abord
-révolté, puis attendri, il finissait par être blasé. Ces querelles
-sans variété, pour des méfaits toujours pareils, lui paraissaient à la
-longue fastidieuses. Il ne pouvait s'expliquer qu'après dix ans de ce
-régime, le coupable ne montrât pas plus de bonne humeur et l'innocente
-plus de philosophie. Aussi, sans Gégé dont il raffolait, ce n'eût pas
-été tous les jours qu'on l'aurait vu dans ces bagarres.
-
-—Ah! mais non!—conclut-il amèrement, tout haut.
-
-Puis, ayant passé un léger costume d'intérieur en flanelle beige, il
-alla s'accouder au balcon pour guetter l'arrivée de Lucie.
-
-En dépit de l'heure, la température était accablante. Au milieu de la
-chaussée, un arroseur découragé faisait de place en place des flaques
-éphémères. Les marronniers de l'avenue semblaient suffoquer sous leurs
-lourds falbalas de verdure. Et quoiqu'on fût à peine au début de juin,
-certaines feuilles, roussies des contours, avaient déjà très mauvais
-teint.
-
-Du haut de son balcon, M. Lecherrier les examinait avec sympathie. Mais
-le bruit d'une voiture raclant le trottoir l'arrêta sur la voie de
-l'élégie. Lucie descendit du fiacre. Elle était tout en piqué blanc,
-avec une souple voilette crème pleurant autour de son chapeau rose.
-De la main elle fit à son père un signe d'amitié, puis, rapidement,
-marcha vers la porte.
-
-—Eh bien, que se passe-t-il?—demanda M. Lecherrier, après avoir
-embrassé sa fille.
-
-Lucie retroussa sa moustiquaire, et, se carrant dans un fauteuil:
-
-—C'est toute une histoire... Voilà, hier soir, à propos de ce
-Nouveau-Cirque,—où, soit dit en passant, nous avons fini par ne pas
-aller,—Jacques et moi, nous avons eu une scène effroyable...
-
-—Pour changer!—fit M. Lecherrier.
-
-—Oh! je t'en prie, papa, grâce des commentaires! Ou je n'en sortirai
-jamais... Donc, scène terrible. Nous nous sommes dit, de part et
-d'autre, des choses atroces, irréparables... Et, finalement, nous avons
-décidé de divorcer...
-
-—Ce n'est pas la première fois!—objecta M. Lecherrier.
-
-—Peut-être, mais ce sera la bonne... Et, du reste, pour ne pas revenir
-sur notre décision, il a été convenu que ça se ferait aujourd'hui
-même...
-
-—Quoi? qu'est-ce qui se fera?
-
-—Mais notre rupture, l'incident qui pour les tribunaux et le public la
-justifiera... Tout à l'heure, à midi, quand je rentrerai, il y aura
-la chaîne de sûreté à la porte... Et Jacques me refusera, comme on
-dit, l'accès du domicile conjugal... Nous avons même pris soin de nous
-munir de deux témoins: le tapissier sera là dans l'antichambre, avec
-un ouvrier, à réparer le store dont justement les cordons ne marchent
-plus depuis trois jours... Jacques a accepté cette combinaison qui
-nous dispensera, dans le procès, de nous traîner réciproquement dans la
-boue...
-
-—Ah çà! vous devenez fous!—s'écria M. Lecherrier, qui commençait à
-s'agiter.—Vous croyez que vous trouverez des juges pour donner dans ces
-balivernes?
-
-—Parfaitement! D'abord, pourvu qu'on ait bien envie de divorcer, les
-juges n'y regardent pas de si près... Et puis, devant une expulsion en
-due forme, ils n'auront pas le choix... Aubineau, notre avoué, que j'ai
-consulté autrefois sans avoir l'air, est formel là-dessus.
-
-—Admettons... Mais Gégé?
-
-—Pour le moment, il continuera à aller dans la journée chez son
-professeur M. Beaujoint. Le reste du temps, il habitera huit jours
-avec moi, huit jours avec son père, les dimanches et vacances partagés
-de même par moitié...
-
-—Et où comptes-tu loger?... Ici?
-
-—Dame!—fit Lucie en courant à M. Lecherrier.
-
-Elle lui enlaça câlinement le bras, tandis qu'il se raidissait un peu
-contre l'étreinte.
-
-—Mais oui, mon pauvre papa, ici! Tu ne voudrais pas que je donne à
-d'autres la préférence?... Ah! évidemment, dans tout cela, c'est toi
-qui vas pâtir, c'est toi qui seras la victime!
-
-—Non!—fit avec force M. Lecherrier.—La victime, ce ne sera pas moi...
-La victime, ce sera Gégé...
-
-—Écoute, papa!—supplia Lucie.
-
-—Je n'écoute rien... Je n'ai rien à écouter... Si tu ne sens pas ces
-choses-là de toi-même, tout le monde te le dira: dans le divorce, la
-vraie victime, la grande victime, c'est l'enfant... Voilà la règle...
-Et notre petit Gégé, hélas! n'y échappera pas... Du jour au lendemain,
-pour votre commodité personnelle, vous allez faire de lui une espèce
-d'orphelin, de déclassé, d'abandonné, sans famille régulière, sans
-foyer fixe, sans intérieur. Vous allez bouleverser sa vie, gâcher
-toutes ses joies, détruire tout son bonheur... Alors, dans ces
-conditions, moi, mes aises, mes habitudes, tu t'imagines si ça pèse
-lourd!...
-
-M. Lecherrier se tut, car des larmes lui barraient la gorge.
-Probablement, malgré ses dires, dans cette affliction, il entrait
-un peu le chagrin de voir pour des mois sa quiétude chavirée, son
-indépendance en péril, les petites femmes à vau-l'eau. Mais la
-sincérité dominait. Il adorait son petit-fils, et la pensée des mille
-souffrances classiques dont ce divorce menaçait Gégé lui paraissait
-intolérable.
-
-Lucie avait tendrement retenu sa main, puis, quand il donna des signes
-d'apaisement:
-
-—Je t'assure, papa, que ce que tu me dis là, depuis des années je me
-le répète... Sans Roger, il y a longtemps que j'aurais fui l'enfer de
-mon ménage... C'est pour notre enfant que je suis restée, pour lui que
-j'ai patienté... Tant qu'il n'aurait pas fait sa première communion et
-renouvelé, je m'étais juré de tout subir... et j'ai tout subi... Mais
-maintenant je suis à bout... Il ne faut pas m'en demander plus!
-
-Elle avait débité cela sans colère, sans désespoir, comme une femme
-excédée qui a pris son parti. Devant cette lassitude résolue, M.
-Lecherrier se sentit plus faible que devant de la violence. Il embrassa
-longuement sa fille, puis, avec simplicité:
-
-—Alors, quand t'installes-tu chez moi?
-
-—Tantôt.
-
-—Tantôt?
-
-—Oui, papa, puisque c'est à midi que Jacques me refuse sa porte. Après
-quoi, selon nos conventions, il me permettra de rentrer pour faire mes
-malles. Je pourrai être ici vers cinq heures et demie.
-
-—Et le temps d'aménager les chambres?
-
-—C'est l'affaire d'une heure... Pour Gégé, un lit dans mon ex-petit
-salon... Moi, je reprendrai ma chambre de jeune fille...
-
-—Très bien! Je vois que je n'ai plus qu'à exécuter tes ordres.
-
-—Mes conseils pratiques, tout au plus!
-
-—Si tu veux!... Cependant si d'ici là tu découvrais, par hasard,
-quelque chose de plus pratique encore, comme, par exemple, d'épargner à
-ton fils ce drame et de rester avec ton mari, ne te gêne pas. Je n'en
-serais nullement froissé.
-
-Mme Taillard eut un hochement de tête incrédule. Mais, comme elle se
-levait et rabaissait le rideau de son voile, M. Lecherrier protesta:
-
-—Où vas-tu donc? Tu n'es pas pressée...
-
-—Si, je t'assure; il me reste une ou deux courses urgentes avant
-déjeuner. J'aurai tout juste le temps.
-
-Et, s'appuyant d'une main à l'épaule de son père:
-
-—C'est égal, papa! C'est effrayant ce que je te fais là... Toi qui
-aimais tant ta bonne liberté!
-
-—Ne t'occupe pas de moi!—dit avec conviction M. Lecherrier.—Moi, je ne
-suis plus intéressant... Maintenant, dans notre vie, il n'y a plus que
-Gégé qui compte... tu entends, rien que Gégé!...
-
-Ces paroles sonnaient encore dans l'oreille de Mme Taillard quand sa
-voiture l'arrêta devant le rez-de-chaussée de la rue Washington où
-Alcide Barbier, mandé par télégramme, l'attendait depuis vingt minutes
-déjà.
-
-Mis en quelques mots au courant, Alcide Barbier eut une attitude
-médiocre. Opposé pour lui-même au divorce en vertu de ses principes,
-dont le premier était de ne rien faire qui pût nuire à son industrie,
-il n'avait pu d'abord réprimer le petit mouvement d'envie que lui
-inspirait la résolution de Lucie. Quand l'intérêt vous cloue au port,
-il est toujours pénible de voir les autres gagner le large. Et sa
-grimace fut telle que Lucie s'en formalisa:
-
-—Tiens, vous avez l'air contrarié?... Moi qui croyais que vous
-sauteriez de joie!...
-
-—Mais, ma chérie, du moment que cette solution vous plaît, vous pensez
-bien que je n'ai pas à y redire.
-
-—Non!... Seulement, vous faites une tête!... Voyons, si vous étiez
-garçon, je m'expliquerais encore... Mais, dans votre situation d'homme
-marié, d'homme établi, qu'est-ce que vous redoutez?...
-
-Alcide Barbier, durant cette réplique, avait ramené entre ses dents la
-base de sa barbe rousse, ce qui marquait chez lui le summum du souci
-et donnait à sa figure ronde l'aspect d'une grosse éponge à tub. Puis,
-faute de mieux, il simula un grand élan, et, saisissant Lucie dans ses
-bras:
-
-—Méchante! méchante! méchante!—murmura-t-il sans vérité.
-
-—Vous aurez beau m'appelez «méchante» jusqu'à demain, mon observation
-subsiste.
-
-Alors Alcide Barbier, rassemblant toutes ses ressources d'esprit:
-
-—Mais pourtant, ma chérie, vous ne vouliez pas que j'accueille en
-badinant une nouvelle de cette gravité!... Et puis il y a votre
-fils!... Malgré moi, je songeais à ce pauvre innocent, à cette pauvre
-petite victime qui demain...
-
-Lucie l'interrompit:
-
-—Oh! je vous en prie, je sors d'en prendre...
-
-Et, s'asseyant au bord du divan:
-
-—C'est étrange comme les hommes, dans certains cas, n'ont pas
-l'intuition des choses à dire... Vous, aussi bien que papa, vous savez
-que dans ce divorce Gégé est mon remords, mon point douloureux... Et
-c'est à qui y insistera, élargira cette plaie!...
-
-Elle pleurait d'énervement. Alcide Barbier s'assit près d'elle, sans
-plus oser la moindre remarque. Enfin, les yeux séchés, elle se leva:
-
-—Quand reviendrez-vous?—demanda-t-il.
-
-—Je ne sais pas... Je vais être, quelque temps, beaucoup moins libre,
-vous comprenez... Je vous écrirai.
-
-—Vous m'en voulez?
-
-Elle fit l'effort d'une caresse, et, lui tendant ses lèvres:
-
-—Pas le moins du monde... A bientôt!
-
-Jamais cependant la gaucherie d'Alcide ne l'avait tant indisposée.
-Pourquoi un garçon doué de si belles qualités était-il tellement
-dépourvu de charme?... Elle ne quitta cette méditation qu'aux approches
-de l'avenue d'Antin. Deux maisons, une maison encore, elle serait
-arrivée! Qu'allait-il se passer? Jacques n'aurait-il pas changé d'idée?
-
-Mais non! Tout se déroula selon le programme. Puis, par
-l'entre-bâillement de la porte où scintillaient les ondulations de la
-chaîne, Jacques déclara:
-
-—Soit! Je consens à ce que vous rentriez faire vos malles.
-
-Il détacha la chaîne. Lucie entra. Sur une échelle, près du store,
-le tapissier et son aide, très amusés, simulaient, l'œil de côté,
-une activité fiévreuse. A la vue de ces complices inconscients, Mme
-Taillard ne put retenir un sourire. Jacques, malgré lui, riposta par un
-sourire pareil.
-
-C'était le premier qu'ils échangeaient depuis cinq ans!
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-III
-
-
-Quand, vers six heures trois quarts, au sortir de l'institution
-Beaujoint, Joseph annonça à son jeune patron qu'on dînait chez M.
-Lecherrier, Roger ne dissimula pas son contentement:
-
-—Chic, alors!... Mais pourquoi?
-
-—J'ignore... C'est madame qui m'a dit de conduire monsieur...
-
-Gégé n'en demanda pas plus. L'essentiel était de ne pas dîner chez lui.
-Les lendemains de scène y avaient la tristesse des lendemains de fête.
-Au tumulte de la veille succédait le morne silence. On se serait cru
-à un repas de deuil. Et puis, avec le théâtre et le _foot-ball_, Roger
-ne connaissait pas de meilleur plaisir que d'aller chez son grand-père.
-Quoiqu'on doive avant tout aimer son père et sa mère, il ne passait
-guère de jour sans faire à ses parents quelque secrète infidélité de
-cœur avec M. Lecherrier. Il ne l'avait avoué à personne, pas même à
-son vieux Ribermont; mais c'était plus fort que lui, il ne pouvait
-s'empêcher de préférer un peu ce grand-papa si brave homme, toujours de
-bonne humeur, et chez qui on ne se disputait jamais.
-
-—Chic! chic! chic!—scandait-il, en gambadant au bras de Joseph.
-
-Et, sitôt arrivé avenue Marceau, il grimpa d'un saut au fumoir, où M.
-Lecherrier avec Lucie prenaient le frais au près du balcon. Tous deux
-l'embrassèrent avec fougue.
-
-—Et papa?
-
-—Il dîne à son cercle.
-
-Mme Taillard avait répondu en détournant les yeux. Roger, de même qu'à
-son grand-père, lui trouvait un air drôle. Elle avançait le menton,
-comme sur le point de pleurer. Sans doute, du chagrin en retard, des
-restes de la veille. Pourtant Gégé ne se sentait pas rassuré.
-
-Mais à table, peu à peu, sa mauvaise impression s'effaça. M. Lecherrier
-s'était mis à conter de ces histoires roulantes dont il avait le secret
-et qui faisaient pouffer aux larmes. On s'amusait fièrement. Tout le
-monde jubilait, jusqu'à Firmin, le jeune valet de chambre, qui dut
-soudain lâcher un plat pour aller rire dans la cuisine.
-
-Aussi, rentré au fumoir, Roger n'hésita pas à proposer comme de coutume
-la partie de dames à son grand-père.
-
-—Tout à l'heure, mon petit!—fit M. Lecherrier en posant sur un guéridon
-voisin de son fauteuil la tasse de café qu'il venait d'achever.
-
-Puis, attirant Gégé et le calant droit entre ses genoux:
-
-—Tout à l'heure, mon chéri... D'abord j'ai à te parler.
-
-Roger, dans son étau, essaya vers Mme Taillard un regard d'appel à
-l'aide. Mais, d'une petite claque affectueuse, M. Lecherrier lui remit
-la tête en place, et, avec une voix de vieil acteur, comme Gégé n'en
-avait entendu qu'au Théâtre-Français:
-
-—Par ici, mon chéri! Ne t'occupe pas de ta mère. J'ai besoin de toute
-ton attention... Écoute-moi bien, mon enfant... Tu vas bientôt avoir
-douze ans... Tu es déjà presque un homme...
-
-«Encore!» pensa Gégé, plus en méfiance que jamais contre ce genre de
-flagornerie.
-
-—Tu es presque un homme, et c'est donc comme à un homme que je vais te
-parler... Mon cher enfant, il t'arrive un grand malheur... Tes parents
-divorcent, tes parents vont divorcer... Sais-tu ce que c'est que de
-divorcer?
-
-Roger riposta, en s'inspirant de remarques personnelles:
-
-—C'est quand une femme n'a plus de mari et que son mari n'est pas mort.
-
-—En effet,—approuva M. Lecherrier,—et _vice versa_. Autrement dit,
-tes parents ne sont plus d'accord, ils n'ont plus les mêmes goûts.
-En conséquence, ils ont décidé de renoncer à la vie commune. Et
-ils habiteront désormais chacun de son côté. Pour l'instant, et
-probablement aussi dans l'avenir, ta mère habitera ici avec toi... Ton
-père, je présume, gardera son appartement.
-
-Roger s'écria, un peu pâle:
-
-—Alors, je ne verrai plus papa?
-
-—Certainement que si, tu le verras! Et pas plus tard que demain soir
-vous devez dîner tous les deux ensemble. Seulement, jusqu'à nouvel
-ordre, tu habiteras tantôt avec ta mère, tantôt avec ton père, huit
-jours avec l'un, huit jours avec l'autre. Saisis-tu?
-
-—Oui! oui!—déclara Gégé, qui supputait en dedans les suites de cette
-combinaison.
-
-—Bien entendu,—ajouta non moins onctueusement M. Lecherrier,—il faudra
-continuer à aimer tes parents autant l'un que l'autre... Dans ce
-malheur, il faudra même les aimer plus qu'avant... Tu me le promets,
-mon petit?
-
-—Oui, grand-papa!—fit Roger sans discuter ce surcroît d'exigences.—Mais
-aujourd'hui, où est-ce que je coucherai?
-
-— Ici, au second, près de l'ancienne chambre de ta mère.
-
-—Et maman couchera à côté de moi?
-
-—Oui, mon chéri.
-
-Passer la nuit chez son grand-père, avec sa mère comme voisine à la
-place d'Annette, Gégé n'avait jamais rêvé pareille fête. Il sauta au
-cou de M. Lecherrier.
-
-—Oh! veine!... Merci, grand-papa! Chic et veine!
-
-Un bruit de sanglots lui fit retourner la tête, et il vit sa mère qui
-pleurait, un mouchoir plaqué aux yeux.
-
-Alors, sentant l'inconvenance de son enthousiasme, il s'élança vers
-Mme Taillard, grimpa sur ses genoux, se blottit contre elle. Mais plus
-il l'embrassait, plus elle pleurait fort. Que faire? Lui aussi, par
-sympathie, aurait bien voulu pleurer. Seulement, il avait beau presser
-ses paupières, se contracter le thorax, rien ne venait. Enfin, sous
-une poussée plus énergique, deux petites larmes daignèrent paraître.
-Gégé les égoutta sur la nuque de sa mère avec un peu d'ostentation.
-
-—Ne pleure pas, mon amour!—murmura Mme Taillard en l'écartant
-doucement.—Tu verras, nous t'aimerons bien... Moi, si je pleure, ce
-sont les nerfs.
-
-Et M. Lecherrier intervenant:
-
-—Allons, Gégé... Tu as été très sage... Maintenant, je suis à tes
-ordres... Va dans le salon chercher le jeu de dames.
-
-—Est-ce que tu sais l'heure?—objecta Lucie.
-
-—Bah! il en sera quitte pour faire demain grasse matinée. Tu
-l'excuseras à la pension.
-
-Puis, sitôt Roger dehors, M. Lecherrier ajouta plus bas:
-
-—Que veux-tu! le pauvre petit... nous ne pouvions pourtant pas le
-laisser sur ces tristesses!
-
-On convint de trois parties. Roger les gagna coup sur coup. Après quoi,
-M. Lecherrier monta avec Mme Taillard l'accompagner jusqu'à sa chambre.
-
-C'était une pièce spacieuse, avec des tentures bleu de lin encadrées
-de boiseries blanches. Un petit lustre Louis XVI reflétait dans ses
-cristaux la lumière discrète de trois lampes dépolies. A chaque côté
-du lit de cuivre, qu'un tapissier avait loué, deux bergères en satin
-pâle offraient leurs gros coussins prêts à défaillir. Sur une table
-Louis XV, on avait disposé une garniture de toilette crème bordée d'or
-et des flacons pleins de parfums. La porte de communication avec la
-chambre de Mme Taillard était largement ouverte.
-
-Gégé, en entrant, faillit encore manifester sa joie. Mais l'expérience
-précédente l'avait instruit: il s'abstint de tout commentaire. Puis,
-une fois au lit, il rappela sa mère et M. Lecherrier, qui causaient
-dans la pièce voisine.
-
-—Là, maintenant, il s'agit de dormir, dit Mme Taillard en achevant de
-reborder le lit.—Onze heures et demie! Si ce n'est pas honteux!...
-
-M. Lecherrier se pencha vers son petit-fils:
-
-—Eh bien, comment trouves-tu ta chambre?
-
-—Gentille! fit prudemment Gégé, en se soulevant pour un baiser.
-
-Mme Taillard tourna le bouton du lustre, et sortit, suivie de son père.
-
-Par-dessus le haut des rideaux, la lune glissait un frêle rayon de la
-couleur des tentures. Il venait aussi un peu de lumière jaune sur le
-tapis par l'entrebâillement de la porte.
-
-Mais, même dans l'obscurité complète, Roger n'aurait pas tout de
-suite cherché le sommeil. L'orgueil d'avoir gagné les trois parties
-l'enfiévrait. Il se sentait le cœur gonflé de plaisir, si près de sa
-mère, si près de son grand-père. Enfin, quelle chambre délicieuse!
-
-Par exemple, il aurait préféré avoir plus de chagrin en apprenant le
-divorce. Puisque c'était un grand malheur, pourquoi n'en éprouvait-il
-pas plus de peine? Il essaya encore de s'attendrir, de se désoler, de
-pleurer. Il songea exprès aux choses les plus tristes, à sa soirée de
-la veille, au Nouveau-Cirque manqué.
-
-Mais les larmes ne se laissèrent pas prendre à cette manœuvre
-rétrospective et refusèrent de se déranger.
-
-Alors Gégé, las de les provoquer, ferma honnêtement les yeux et
-s'endormit du plus doux sommeil.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-IV
-
-
-Après une nuit exempte de rêves, Gégé qu'on n'avait réveillé qu'à huit
-heures, procéda sans hâte aux soins de sa toilette. Et vers neuf heures
-moins le quart, étant prêt, il descendit dans la salle à manger, où M.
-Lecherrier et Mme Taillard, près de la fenêtre ouverte, finissaient de
-déjeuner.
-
-Sans aucun parti pris, Roger préférait de beaucoup le chocolat qu'on
-buvait chez son grand-père à celui qu'on buvait chez lui. L'arôme en
-était plus délicat, la facture plus mousseuse. Il se régala. Puis il
-avait cette sensation si amusante pour les enfants d'être en excursion,
-en voyage, presque à l'hôtel. Et tout lui en semblait meilleur: le ciel
-d'un bleu tranquille, la fraîche haleine de l'air matinal et cette fine
-odeur d'été qu'on ne trouve chez aucun parfumeur.
-
-Jusqu'à l'institution Beaujoint, de l'avenue Marceau à la rue de
-Longchamp, le long de l'avenue du Bois, par ce beau temps, la route
-serait délicieuse!
-
-Il fit à sa mère et à M. Lecherrier des adieux sans déchirement. Mais,
-la porte à peine close, il reparut pour recommander qu'on n'oubliât pas
-de lui envoyer à la boîte son complet gris numéro un, sa cravate bleu
-marine et ses souliers vernis.
-
-—Puisque c'est convenu, mon chéri!—dit Lucie.—Seulement, tu te
-rappelles ce que tu m'as promis: tu seras raisonnable! Tu ne mangeras
-pas trop... Et tu diras bien à ton père que je t'ai prié de ne pas
-rentrer trop tard.
-
-—Pour sûr!—répliqua Gégé, avec l'arrière-projet de s'acquitter
-loyalement de la commission, mais sans insistance superflue.
-
-Et il rejoignit dans le vestibule Firmin qui l'attendait pour le
-conduire.
-
-Les trois caractéristiques de l'institution Beaujoint étaient
-l'exiguïté du petit hôtel bourgeois qu'elle occupait rue de Longchamp,
-le prix relativement onéreux de la pension, qui ne montait pas à moins
-de quatre cent cinquante francs par mois, et le nombre restreint des
-élèves, invariablement fixé à dix. M. Beaujoint, quand il s'agissait
-de séduire les parents, s'attardait plus volontiers sur cette dernière
-particularité, qui donnait à son établissement comme un aspect de
-petite académie. Mais, à vrai dire, ces trois caractéristiques se
-commandaient, la quantité des élèves étant en raison directe des
-faibles dimensions du local et le chiffre de la pension en rapport avec
-le nombre réduit des élèves.
-
-M. Beaujoint ne manquait pas non plus de signaler aux clients deux
-autres spécialités de sa maison: à savoir l'éducation mondaine et la
-perfection culinaire.
-
-Sur le reste, il concédait que, dans les autres établissements privés
-ou dans les lycées de l'État, il n'y avait trop rien à dire. Mais
-pour la pratique des bonnes façons et pour l'hygiène alimentaire, il
-n'admettait pas de rival. Chez lui, l'enfant apprenait à «se tenir»
-comme nulle part, et, en ce qui concernait la table, on n'avait qu'à
-consulter les menus: viandes de premier choix et toujours rôties, lait
-de provenance contrôlée, vin de propriétaire. Aussi, à chaque repas,
-ne fût-ce qu'en manière de commémoration, M. Beaujoint avait bien soin
-de s'extasier devant ses élèves sur l'exceptionnelle qualité des mets.
-«Oh! oh!—s'écriait-il,—voilà un rôti de veau qui n'est pas précisément
-exécrable!» ou bien: «Voilà un bœuf en daube dont vous me demanderez
-la recette!» ou: «Voilà, si je ne m'abuse, un gigot de tout premier
-ordre!»—et cette variété dans les formules ajoutait encore à l'éloge un
-je ne sais quoi de plus persuasif.
-
-Lorsqu'il eut parcouru la lettre de Mme Taillard excusant Gégé, il
-appliqua sur la nuque de celui-ci une tape bienveillante:
-
-—Parfait, mon petit ami! Allez rejoindre vos camarades salle B. La
-leçon d'histoire vient de commencer.
-
-Roger monta sans précipitation à la salle B, un ancien cabinet de
-toilette qui, par les jours d'été, fleurait la peau d'Espagne et l'eau
-dentifrice. Le professeur était occupé à narrer devant la division
-élémentaire, composée des deux Thomas—Thomas (Achille), Thomas
-(Antoine)—et de Pierre de Ribermont, les fastes de l'Assyrie.
-
-Gégé l'écouta peu. Que lui importaient Téglath-Phalazar et
-Assourbanipal? Sa pensée était toute au dîner du soir. En aucune
-occasion, l'idée de revoir son père ne lui avait inspiré tant d'émoi et
-d'impatience. Était-ce la brusquerie, l'imprévu de cette séparation? il
-lui semblait qu'elle durait depuis des éternités. En outre, d'habitude,
-quand M. Taillard revenait d'une absence, le plaisir de Roger était à
-l'avance gâté par l'évocation des scènes d'intérieur dont ce retour
-allait infailliblement être le signal. Tandis que, pour ce soir,
-nulle crainte pareille. Ce n'est pas lui, Gégé, n'est-ce pas? qui se
-disputerait avec son père! Alors on dînerait tranquillement ensemble,
-sans doute au restaurant et peut-être même qu'après on irait à un
-théâtre quelconque. Bref, de toutes façons, cela finirait très bien.
-
-Gégé continua ces pronostics optimistes durant toute la leçon
-d'histoire, puis durant toute l'étude subséquente. Et, à la récréation
-de dix minutes qui précédait le repas de midi, il rayonnait d'un tel
-contentement que Pierre de Ribermont ne put s'empêcher de lui en faire
-la remarque:
-
-—Tu as l'air joliment content, mon vieux!
-
-—Tu parles!—répliqua Gégé, qui maintenant considérait comme
-définitivement réglées toutes les phases de sa soirée.—Je dîne avec
-papa au restaurant, et, après, nous allons au théâtre...
-
-Il s'était bien proposé de confier à Ribermont la nouvelle du divorce.
-A son meilleur ami doit-on rien cacher? Mais le récit de ces événements
-compliqués lui parut un effort pénible, et il l'ajourna à un autre
-moment.
-
-D'ailleurs, la cloche sonnait pour le déjeuner. On descendit à la salle
-à manger où, devant un plat d'œufs brouillés, M. Beaujoint occupait
-déjà sa place de président.
-
-Les œufs, quoique douteux, arrachèrent à M. Beaujoint des exclamations
-de volupté. Par contre, il eut de sérieuses difficultés avec le rosbif
-qu'on servit ensuite. Trois fois le cube de viande résista au couteau
-trois fois aiguisé. Tous les élèves se regardaient en dessous. Gégé,
-emporté par la belle humeur, ne sut pas se contenir, et, du ton le plus
-convaincu:
-
-—Oh! oh!—s'écria-t-il,—voilà, si je ne m'abuse, un rosbif de tout
-premier ordre!
-
-Un éclat de rire général répondit à cette parodie. De stupeur, M.
-Beaujoint, cramoisi, avait gardé son couteau en l'air:
-
-—Taillard! Vous serez en retenue de dîner ce soir... Vous dînerez ici!
-
-Les rires tombèrent, comme foudroyés. La retenue de dîner était une des
-punitions les plus redoutées à la pension Beaujoint. Comptée quatre
-francs aux parents, une fois donnée, elle ne se reprenait plus. C'était
-le châtiment sans rémission et sans appel.
-
-—Oui,— poursuivit M. Beaujoint,—vous dînerez ici, et, qui plus est, je
-vous engage fortement à vous surveiller, si vous ne désirez pas aussi y
-passer demain votre dimanche... A ma table, je ne veux pas de macaques!
-
-Quelques lâches sourires de complaisance accueillirent cette injure
-facile. Mais Gégé ne les aperçut même pas. Il était abîmé de chagrin.
-Toutes les tristesses des jours derniers s'amalgamaient en lui avec
-cette déception suprême. Pourquoi la malchance s'acharnait-elle ainsi
-contre sa quiétude, ses rêves et ses plaisirs? Les paroles de M.
-Lecherrier lui revinrent à la mémoire. Il songea à son père, à sa mère,
-séparés, ennemis. Il mêlait dans le même regret sa soirée perdue et
-le ménage de ses parents désuni. Il se sentait abandonné, persécuté,
-et, pour la première fois de sa vie, malheureux. Comment garder pour
-soi tout cela? Et, sitôt levé de table, entraînant à part Pierre de
-Ribermont:
-
-—Dis donc, mon vieux, tu sais, il m'arrive un grand
-malheur—déclara-t-il, les regards à terre.
-
-—Bah! fit Ribermont, résigné,—tu dîneras au restaurant un autre jour!
-
-—Tu n'y es pas du tout... Je te dis qu'il m'arrive un grand malheur:
-mes parents divorcent!
-
-—Ah!—fit Ribermont.
-
-Puis, après une brève réflexion:
-
-—En quoi est-ce que c'est un grand malheur pour toi?
-
-Roger, pris de court par cette question, expliqua tant bien que mal:
-
-—Comment! tu ne comprends pas?... C'est pourtant pas malin à
-comprendre! Mes parents sont fâchés. Ils ne vont plus vivre ensemble...
-Alors, moi, tu comprends, je vais me trouver entre eux comme ça...
-tiraillé... Je serai tiraillé tout le temps.
-
-—Je ne dis pas,—accorda Ribermont,—je ne dis pas!... C'est très
-embêtant... Mais ce n'est pas un grand malheur!
-
-Roger, vexé, riposta:
-
-—Alors qu'est-ce que tu appelles un grand malheur?
-
-—Je ne sais pas... Si tes parents mouraient... ou si ils étaient
-ruinés... ou si tu te cassais quelque chose...
-
-—Eh bien, merci!—se récria Gégé, suffoqué à l'énumération de tant de
-catastrophes.—Enfin, moi, je te dis que c'est un grand malheur... Du
-reste, mon grand-père me l'a dit, et il s'y connaît un peu mieux que
-toi!...
-
-Ribermont haussa les épaules et maintint:
-
-—Peut-être qu'il s'y connaît mieux que moi... Mais ça n'est pas un
-grand malheur!
-
-Devant une telle obstination, toute controverse devenait impossible.
-Gégé s'éloigna froidement. Quelle journée! Jusqu'à son vieux Pierre qui
-le lâchait et refusait de compatir! De dégoût, après déjeuner, au Bois,
-il bouda pendant toute la partie de foot-ball et resta assis sur un
-banc près du maître d'études, en prétextant une crampe à la cuisse.
-
-Au retour, la classe de calcul n'atténua pas sa mélancolie, et quand,
-sur les quatre heures et demie, l'institution Beaujoint, au complet,
-s'achemina vers le gymnase Capdemas, le cœur de Gégé restait aussi
-morne et désemparé.
-
-Non qu'en principe la gymnastique lui répugnât. Le trapèze, les
-anneaux, les barres lui avaient, au contraire, valu les plus jolis
-succès. Mais, avec M. Capdemas, on n'était jamais sûr que la leçon ne
-commencerait pas par une séance d'assouplissements; et Gégé, tout en
-enfilant son maillot bleu paon, pariait avec lui-même qu'aujourd'hui ça
-ne raterait pas.
-
-Effectivement, les dix Beaujoint à peine alignés, M. Capdemas commanda,
-de sa voix méridionale qui ne faisait tort à aucune voyelle:
-
-—Allons, mes petits... Aux massues!
-
-Les massues! Gégé ne connaissait rien de plus ennuyeux que cette façon
-d'assommer en cadence et sans haine des adversaires absents. Il se
-dirigea lentement vers le râtelier et empoigna deux vieilles massues
-où quelques traces de vernis vert indiquaient encore la couleur de leur
-jeunesse.
-
-—Taillard, au temps!... Taillard, gare à vous!... Taillard, ça va
-barder!
-
-Les avertissements pleuvaient sur Gégé insensible. Comment exécuter
-en mesure et arriver à point, quand vos parents divorcent? Le père
-Capdemas pouvait s'époumonner tant qu'il voudrait. Avec une telle
-tristesse à l'âme, pas moyen de faire mieux.
-
-—Taillard!—tonna enfin M. Capdemas, et si fort, cette fois, que le
-chétif écho de la salle s'en émut,—Taillard! deux heures de retenue,
-demain dimanche!
-
-A ce nouveau trait du sort Gégé n'opposa qu'un ricanement amer. La
-retenue du dîner, la retenue du dimanche, le divorce, tout cela se
-tenait, rentrait dans la même série noire: il n'y avait qu'à s'incliner.
-
-Mais comme, les yeux un peu voilés par les larmes, il prenait ces
-conclusions fatalistes, le commandement de: «Halte!» arrêta brusquement
-dans leurs assommades les dix petits hercules.
-
-En arrière, les soieries d'une robe bruissaient sur le parquet. Dans la
-sèche odeur de sciure un frais parfum de white-rose passa. Roger, en
-louchant un peu, reconnut sa mère, au-devant de laquelle M. Capdemas
-s'avançait avec des sourires. Tous deux échangèrent quelques mots. Et
-M. Capdemas ordonna:
-
-—Taillard, sortez des rangs... Pour les autres, repos!
-
-Gégé s'était approché sans fierté. Sa mère l'embrassa. Puis M.
-Capdemas, lui collant à l'épaule sa main noueuse:
-
-—Taillard, madame votre maman est venue me dire la situation spéciale
-et particulière qui existe chez vous... Elle vous recommande à mon
-indulgence... Alors, vu cette situation spéciale et particulière, je
-vous lève votre retenue.
-
-Et désignant Roger à Mme Taillard:
-
-—C'est que, quand il veut, le drôle, il fait comme un ange!
-
-Gégé baissa modestement la tête, en raclant le sol avec le bout de
-son pied. Il se demandait si, par la même occasion, et sous le même
-prétexte, il ne pourrait pas envoyer sa mère chez M. Beaujoint pour
-obtenir la même grâce. Une espèce de pudeur le retint: si novice qu'il
-fût dans la situation «spéciale et particulière», charger sa mère
-d'intercéder pour qu'il dînât avec son père lui semblait peu gentil. Il
-préféra se borner à de chaleureux remerciements.
-
-—Tu n'es donc plus fâché, serin?—lui demanda tout bas Ribermont, vers
-qui, en rentrant dans le rang, il avait hasardé un sourire de paix.
-
-—Mais non!—chuchota Gégé.
-
-Ils firent côte à côte le chemin du retour. Roger conta à Ribermont
-l'heureuse intervention de sa mère. Ribermont, par distraction, sans
-doute, enregistra sans triompher.
-
-Mais, au moment où l'on arrivait, M. Beaujoint fit appeler dans son
-cabinet le jeune Taillard.
-
-—Fermez la porte, mon ami,—dit-il avec une aménité insolite.
-
-Puis, se grattant familièrement le mollet sous son pantalon:
-
-—Vous avez vu votre père?
-
-—Non, monsieur!—répliqua Gégé, la voix aussi ferme qu'il pouvait.
-
-—Il sort d'ici et pensait vous retrouver chez M. Capdemas auquel il
-voulait vous recommander. Enfin, peu importe! J'ai reçu aujourd'hui
-d'abord la visite de madame votre mère; ensuite, à peu d'intervalle,
-la visite de M. Taillard... Vous devinez, je suppose, la pensée
-d'affection qui les avait guidés vers moi... Ils voulaient, chacun
-de son côté, m'apprendre la situation particulièrement touchante et
-intéressante qui vous est créée par le malheur que vous savez... Je
-leur ai promis de ne vous ménager, dans la circonstance, ni mes soins,
-ni mon bon vouloir... Et, pour première preuve, sur la prière de votre
-père, j'ai consenti à lever votre retenue de dîner...
-
-—Oh! monsieur... merci bien!—balbutia Roger, étourdi par cette
-succession de coups de théâtre.
-
-—Mais n'allez pas prendre ma bienveillance pour de la faiblesse... Et
-même, dorénavant, mon jeune ami, si j'ai un conseil à vous donner,
-méfiez-vous d'un certain esprit caustique auquel vous n'auriez que trop
-de tendance!...
-
-Gégé remonta vers l'étude, au cri de plusieurs fois répété de: «Chic
-et veine!... Veine et chic!...» Il avait cette allégresse puissante et
-sans pensée des petits garçons sauvés par deux fois de la retenue. La
-joie le poussait comme un ascenseur, et il ne songeait plus du tout au
-divorce de ses parents.
-
-—Eh bien?—murmura Ribermont, pressé de savoir.
-
-—C'est papa qui est venu causer au père Beaujoint pour moi. On me lève
-ma retenue de dîner.
-
-—T'en as une veine!—fit Ribermont, surtout frappé par la chance de son
-camarade.
-
-—Tu parles!—confirma Gégé.
-
-Il était habillé, paré, ganté, depuis une demi-heure, lorsqu'on lui
-annonça que son père l'attendait en automobile. Il dégringola, trois
-par trois, les marches de l'escalier. Et, après qu'on se fut embrassé
-tout son saoul:
-
-—Où dînons-nous?—questionna Taillard.—M'est avis qu'il vaudrait mieux
-dîner aux environs du Nouveau-Cirque, où j'aurais l'intention d'aller
-ce soir, si tu n'y vois pas d'inconvénient.
-
-—Oh! papa!—se récria gauchement Roger.
-
-—Alors, chez Voisin!—dit Taillard au chauffeur.
-
-Au restaurant, Roger s'assit en face de son père. Puis, tous deux,
-instinctivement, s'adressèrent un long sourire, presque un sourire
-d'amoureux. Taillard se sentait un peu ému en contemplant ce cher petit
-être dont maintenant il n'allait plus posséder que la moitié. Et Gégé,
-après tant de traverses, goûtait la molle béatitude de l'arrivée au
-port.
-
-—Tu m'aimes bien?—interrogea tendrement Taillard.
-
-—Oh! oui, papa!—fit avec élan Roger.
-
-Le dîner lui parut un enchantement. Jamais, les soirs de théâtre, il
-n'avait éprouvé cette impression de parfaite sécurité, cette certitude
-solide que rien désormais ne le priverait du plaisir projeté. Au
-dessert, Taillard lui permit une coupe de champagne mêlée d'eau. Roger
-ne se rappelait pas l'avoir vu si jovial. Un autre homme tout à fait!
-Il ne s'assombrit qu'un instant, en entendant décrire les splendeurs de
-la chambre bleue. Mais, aussitôt, une étincelle malicieuse palpita au
-fond de ses yeux, et il déclara doucement:
-
-—Cela ne m'étonne pas de la part de ton grand-père, qui est la bonté
-même. Ta mère aussi est une femme pleine de qualités... Et tu vois que
-ce n'est pas ce divorce qui nous empêchera de t'aimer!
-
-—Oui... oui!—fit vivement Gégé, qu'un si brusque rappel aux choses du
-foyer avait d'abord décontenancé.
-
-Par bonheur, c'était le moment de partir. Sans insister sur ce sujet
-épineux, qui ne le divertissait pas plus que son fils, Taillard solda
-l'addition et, à petits pas, on s'achemina vers le Cirque...
-
-A la sortie, près du contrôle, Roger, qui s'était princièrement amusé,
-réfléchit que l'instant arrivait peut-être de faire sa commission
-concernant l'heure du retour. Mais, justement Taillard lui demanda:
-
-—Es-tu fatigué?
-
-—Pas du tout.
-
-—Veux-tu que nous allions prendre quelque chose?
-
-—Oh! oui!
-
-Gégé, sitôt ces mots prononcés, les regretta. Tant pis! Déjà
-l'automobile les emportait par la nuit claire, le long des rues
-silencieuses. Et puis une demi-heure de plus ou de moins, le mal ne
-serait pas grand.
-
-Une bavaroise au chocolat et un panier de brioches eurent vite raison
-de ce restant de remords. Il y avait dans la salle une foule de jolies
-dames en peau, avec des colliers de perles, des rubis, des diamants,
-des émeraudes et d'immenses chapeaux à panaches. Des tziganes ponceau
-jouaient des valses mélancoliques à en pleurer ou des marches
-américaines à vous rendre ivre de gaieté. La lumière ruisselait des
-lustres sur les fleurs qui jonchaient les tables. Comme M. Beaujoint,
-comme M. Capdemas, comme Mme Taillard elle-même étaient loin! De sa
-vie, Gégé n'avait passé une aussi bonne soirée.
-
-Enfin Taillard lui fit signe de se lever. L'automobile les ramena
-avenue Marceau. Tout le long de la route, Taillard tint dans sa main la
-main de son fils. Sur le seuil, il dit:
-
-—A samedi, alors... Du reste, d'ici là, je viendrai te voir chez M.
-Beaujoint.
-
-Ils s'embrassèrent de deux forts baisers. Puis, comme la porte se
-refermait sur Gégé, Taillard regrimpa en voiture et se fit conduire
-à un restaurant de la rue Royale où Nelly Jelly l'attendait dans un
-cabinet.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-V
-
-
-La semaine qui suivit compta pour Gégé parmi les plus douces de son
-existence.
-
-Par un affectueux complot, malgré les premiers ennuis de la procédure
-ouverte, M. Lecherrier et Mme Taillard ne cessaient de montrer au
-pauvre enfant des visages immuablement souriants. Et, à la sérénité de
-cette vie nouvelle, sans disputes, sans scènes, il mesurait peut-être
-vaguement combien l'ancienne avait été amère et tourmentée.
-
-Pour Taillard, il ne passait guère d'après-midi sans rendre visite
-à son fils. Au lieu de la mine soucieuse et revêche que Gégé lui
-connaissait jusque-là, il avait toujours l'air d'arriver à une partie
-de plaisir ou d'en revenir.
-
-Tantôt il surgissait à l'heure du goûter, avec un assortiment de
-friandises qui faisaient les délices de la division élémentaire. Tantôt
-il venait vers l'heure de la sortie pour reconduire Gégé à pied ou en
-auto.
-
-Quelquefois il s'était rencontré avec Lucie, qu'une même sollicitude
-poussait presque quotidiennement chez M. Beaujoint. Il y avait eu de
-la gêne et pléthore de gâteaux. Alors, par une entente tacite, ils se
-réservèrent chacun son jour. Roger ne coula donc plus un après-midi
-sans voir l'un ou l'autre de ses parents. Jamais il ne les avait tant
-vus ni si bien disposés.
-
-Quant à M. Lecherrier, il jugeait avoir assez fait pour son petit-fils
-en ne découchant plus que dans la journée. Se cloîtrer en outre à
-domicile, par ces belles soirées d'été, lui paraissait un sacrifice
-au-dessus de ses moyens.
-
-Dès le lendemain de l'installation de Gégé, il organisa donc, sous
-prétexte d'hygiène, une série de promenades nocturnes.
-
-A huit heures, le cocher avait ordre d'atteler la victoria, et tout
-de suite après dîner, on partait vers le Bois au grand trot des deux
-bai-brun.
-
-La grille franchie, l'équipage prenait le pas. Dans toutes les avenues
-les voitures foisonnaient. A ne distinguer ni leurs formes ni leurs
-chevaux, on eût dit une fête de lanternes. Un air rafraîchi et moite
-tombait du ciel bleuâtre. Souvent des victorias avaient leur capote
-baissée: sans le blanc d'une robe ou d'un chapeau se détachant sur
-le fond noir, on aurait pu les croire vides. Et Gégé se demandait
-quelle drôle d'idée les gens avaient de se calfeutrer ainsi par une
-température pareille.
-
-—Respire bien, mon enfant!—disait M. Lecherrier pour détourner son
-attention.—Respire!
-
-Et Gégé respirait de tous ses poumons comme sous l'oreille d'un
-ausculteur.
-
-Par exemple, quant à étudier ses leçons pour le lendemain, depuis
-l'institution des promenades nocturnes, force lui avait été d'y
-renoncer. Il ne les savait plus que par exception et par bribes. Mais
-M. Beaujoint avait tenu sa promesse. Que les leçons fussent bien ou
-mal sues, une consigne générale d'indulgence, allant du plus rigoureux
-des maîtres au plus débonnaire des pions, préservait Gégé de toute
-atteinte. Chacun semblait connaître son malheur, le divorce de ses
-parents. C'était tout juste si, pour le principe, on osait discrètement
-gronder la sympathique petite victime.
-
-Rien ne troublait donc son infortune. A peine un scrupule de
-probité l'avait-il incommodé quelques heures, quand, le même jour,
-respectivement, M. Lecherrier, puis son père, lui avaient annoncé
-que désormais dix francs lui seraient alloués chaque semaine pour
-ses dépenses de poche. Devant un aussi fort total, Gégé, d'abord
-fasciné, ne protesta pas. Mais, vers le soir, la conscience lourde,
-il consulta Ribermont. Celui-ci, toujours à court avec ses vingt sous
-par semaine, conseilla de laisser les choses en l'état. On donnait:
-pourquoi refuser? Et le surlendemain, sans doute comme rémunération de
-ses conseils, il priait Roger de lui avancer cinq francs, qu'il devait
-depuis des mois à Thomas (Achille), pour des billes.
-
-Le jeune Taillard consentit à cet emprunt avec la bonne grâce du
-capitaliste que l'on tape pour la première fois.
-
-Au reste, son esprit était ailleurs. Il ne voyait pas approcher sans
-plaisir le jour de son départ pour l'avenue d'Antin. Si choyé qu'il
-fût avenue Marceau, il s'attendait, chez son père, à des surprises
-nouvelles; et, par la force des choses, le goût du changement lui
-venait.
-
-Les surprises escomptées commencèrent dès la veille, mais avenue
-Marceau. En rentrant, Roger, découvrit, au beau milieu de sa chambre,
-une magnifique malle en peau de truie, avec des coins de cuivre et
-les initiales R. T. imprimées en grosses lettre rouges. Et comme,
-abasourdi, il en faisait le tour, M. Lecherrier apparut, la moustache
-troussée par un sourire de vanité:
-
-—Oui, c'est pour toi,—proclama-t-il en s'avançant.—Tu vas faire
-continuellement la navette entre ici et l'avenue d'Antin. J'ai voulu
-que tu aies une malle à toi, comme un homme!
-
-Cette fois, la comparaison n'inquiéta pas Gégé. Il eut seulement un peu
-de honte en se rappelant la sorte de hâte qu'il éprouvait à quitter
-un grand-père si bon. Et cet embryon de remords s'accrut encore aux
-adieux du lendemain matin. M. Lecherrier, les lèvres molles, avait
-laissé éteindre sa pipe; Mme Taillard affectait un entrain visiblement
-factice. Gégé, très ému, leur fit promettre de venir le voir tous les
-jours chez M. Beaujoint; et, comme prévoyant l'objection:
-
-—Je n'aurai qu'à dire à papa que vous venez à l'heure du goûter.
-
-Devant ce gentil trait de sens pratique, M. Lecherrier et sa fille
-échangèrent un regard d'admiration.
-
-—Tu es un ange!—déclara Mme Taillard en étreignant Roger tout fier de
-son succès.
-
-C'était pour lui une manière d'absolution. Et il avait complètement
-oublié ses torts, quand, vers sept heures du soir, il parvint avenue
-d'Antin. La malle, venue par une autre voie, arrivait aussi. Mais Roger
-fut le premier en haut:
-
-—Qu'est-ce que c'est que cette malle?—questionna dédaigneusement
-Taillard, qui du balcon l'avait aperçue.
-
-—C'est ma nouvelle malle!—fit délibérément Gégé.
-
-A cette explication, Taillard s'était un peu rembruni, comme chez
-Voisin, l'autre semaine, à l'occasion de la chambre bleue. Ç'avait
-été dans ses yeux le même nuage d'ombre, aussitôt chassé par la même
-étincelle narquoise.
-
-—Très bien!—dit-il.—Maintenant il s'agit d aller vite t'habiller, parce
-que nous dînons au Bois.
-
-Et, Roger tournant à droite:
-
-—Non, pas par ici... Ta chambre était trop loin de la mienne; je t'ai
-installé à côté de moi, dans le fumoir..
-
-Il ouvrit la porte. Gégé exhala un «oh!» de ravissement. Ses
-pressentiments ne l'avaient pas trompé. Pour une «surprise», c'en était
-une!
-
-En huit jours, de ce fumoir maussade, le tapissier, talonné par
-Taillard, avait fait la chambre la plus pimpante, la plus confortable
-qu'ait conçue le génie anglais. Tout y était harmonieux, tout s'y
-accordait en des tons parfaits, la nuance claire des meubles en bois
-d'olivier avec le net dessin des cretonnes britanniques, le papier
-d'un rose discret avec le cuir grenat des fauteuils. Aux murs, des
-gravures de chasse, serties de pitchpin vert, rehaussaient l'ensemble
-par leurs teintes crues. Près de la fenêtre, un «Sandow» laissait
-pendre ses minces serpents bariolés. Taillard n'avait pas commis un
-oubli. Mais quelle revanche aussi! Enfoncée, la chambre bleu de lin!
-Pour s'en convaincre, il n'y avait qu'à regarder Gégé.
-
-Il ne se lassait pas de marcher à travers la pièce, d'examiner chaque
-meuble, d'inventorier son nouveau domaine. Taillard dut le bousculer
-pour qu'il se mît en tenue; et l'on ne parvint à Armenonville que sur
-le coup de huit heures et demie.
-
-Gégé y retrouva avec satisfaction les charmantes dames décolletées,
-endiamantées, empanachées, qu'il avait tant appréciées, la semaine
-précédente, au sortir du Cirque. Ou, du moins, si ce n'étaient les
-mêmes, elles leur ressemblaient tellement que le plaisir des yeux
-demeurait pareil. Des tziganes, bleus cette fois, jouaient des airs
-identiques; et des fleurs pâmaient également sur les nappes.
-
-A une table voisine, Roger remarqua une jolie jeune fille blonde à qui
-ses yeux myosotis, sa fine figure en triangle, et l'encadrement de ses
-boucles d'or, faisaient une tête de poupée anglaise. Vis-à-vis d'elle
-mangeait une sorte de vieille gouvernante bougonne et ventrue.
-
-La jeune fille, presque à chaque bouchée, ramenait son regard en coin
-vers Gégé, qui se sentait intimidé et flatté.
-
-Ces dames se retirèrent vers neuf heures et un monsieur, à côté,
-murmura pour son camarade:
-
-—C'est la petite Nelly Jelly, des Ambassadeurs, avec sa mère.
-
-Taillard prit un air détaché. Nelly Jelly intriguait depuis quelques
-jours, pour connaître, fût-ce de loin, Gégé. Mais, cette scabreuse
-faveur accordée, la plus grande correction s'imposait.
-
-Roger reconnut encore la jeune fille blonde, le lendemain, aux courses
-d'Auteuil, où son père s'était décidé à l'emmener. Avant de partir,
-Taillard lui avait même fait présent d'une ancienne lorgnette qui était
-toute neuve. L'étui jaune en bandoulière, la carte au veston, Gégé
-paradait dans le pesage, comme un sportsman de vieille date. Pendant
-les épreuves, il regrimpait dans les tribunes, et, au _rush_ final, il
-hurlait avec son père le nom du cheval qu'ils avaient joué. Il rentra
-avec deux louis de participation sur les bénéfices de Taillard et le
-ferme projet de devenir plus tard gentleman-rider ou jockey.
-
-Ce soir-là, on dîna à la maison. La vieille Annette, restée au service
-de Taillard, multipliait les prévenances envers Gégé. Elle, jadis si
-exigeante sur la politesse, semblait maintenant quêter les regards
-de son petit maître pour mieux devancer ses désirs. Roger nota avec
-étonnement cette transformation.
-
-—Vraiment, il fait trop chaud chez soi!—déclara Taillard à la fin du
-repas.
-
-Aussi, les autres soirs de la semaine, dîna-t-on dehors. Armenonville
-alternait avec Madrid, Madrid avec les Ambassadeurs. Gégé ne quittait
-plus son smoking et s'amusait prodigieusement.
-
-Il ne ressentait de malaise qu'aux visites quotidiennes de son
-grand-père et de sa mère. Il avait observé chez eux, quand il leur
-rendait compte de son existence, la même grimace de mécontentement que
-chez son père à la description de la chambre bleue ou à l'arrivée de la
-malle en truie. Alors, machinalement, il éteignit le ton enflammé de
-ses récits. Quelquefois même, par un raffinement d'égards, il feignait
-de ne pas tant s'amuser que cela et contait ses soirées d'une voix
-distraite, quasi dégoûtée.
-
-—J'espère que tu es sage, que tu ne fais pas d'excès!—disait Mme
-Taillard, les lèvres pincées.
-
-—Sois tranquille!—assurait Roger. ... J'ai pas envie de tomber malade,
-moi. Merci bien!
-
-Le soir de son retour avenue Marceau, quoiqu'il fût sincèrement joyeux
-de rejoindre sa mère et son grand-père, il exagéra à dessein. Il
-sautait sur les canapés, sur les fauteuils, en criant:
-
-—Ce que je suis content! Ce que je suis content!...
-
-Mais tout l'effet de cette manifestation croula quand Gégé narra
-l'emploi de l'après-midi.
-
-Taillard, le matin, avait informé son fils que ces emballages
-perpétuels lui semblaient oiseux, cette grosse malle encombrante et
-superflue: une double garde-robe serait bien plus pratique.
-
-Et, là-dessus, après un mot d'excuse à M. Beaujoint, on avait passé
-la journée chez les fournisseurs, chez le chemisier de Taillard, chez
-son tailleur, chez son bottier. Tout une garniture de lingerie chez le
-premier, trois costumes et deux pardessus chez le second, quatre paires
-de souliers divers chez le troisième,—jusqu'au soir, les commandes
-s'étaient accumulées sans trêve.
-
-—Il te faut un trousseau complet!—affirmait Taillard à chaque
-acquisition nouvelle.
-
-Le «trousseau complet»! Qui, dans l'enfance, n'a souhaité un instant
-d'être pensionnaire, rien que pour posséder ce que les catalogues
-appellent un «trousseau complet»? Et Gégé ne pouvait se rappeler ces
-événements sensationnels sans un regain d'exaltation.
-
-Malgré lui, il omit la réserve adoptée. Il entra dans des détails
-minutieux, vanta la forme des vestons, la couleur des étoffes, ne fit
-grâce de rien. Il n'en voyait même plus les coups d'œils sévères dont
-M. Lecherrier marquait chacune de ses phrases.
-
-—C'est bon, mon petit!—dit celui-ci glacialement, quand Roger eut
-achevé. ... Maintenant laisse-nous... Ta mère et moi nous avons à
-causer.
-
-Gégé sortit, avec la pesante impression d'avoir peut-être été trop loin.
-
-Demeurés seuls, M. Lecherrier se carra les bras croisés, devant sa
-fille:
-
-—Eh bien! qu'est-ce que je te disais? Le plan de ce monsieur est bien
-simple: il veut nous prendre le petit!
-
-—Crois-tu?... Moi, je verrais plutôt dans tout cela de l'égoïsme. Il a
-besoin de la fête... Il y emmène Gégé... Il ne regarde pas plus loin...
-
-—Et la malle?—s'écria M. Lecherrier.—Ce qu'il a dit de la malle,
-est-ce que c'est de l'égoïsme aussi?... Non, il y a là un ensemble de
-circonstances qui ne supporte pas la discussion. Ton mari n'a qu'une
-idée: débiner ce que nous faisons et persuader à Gégé qu'il fait
-mieux... Or un enfant, hélas! n'est qu'un enfant... Du jour où Roger
-pensera qu'il a plus d'avantages chez son père, c'est lui qu'il aimera,
-et pas nous... Voilà la vérité!...
-
-—Soit, mais comment nous défendre?
-
-—Je ne sais pas... La situation est très difficile... Il faudrait
-frapper un grand coup, inventer quelque chose d'équivalent au
-trousseau... Saisis-tu?
-
-—Oui... seulement, quoi?
-
-—Nous chercherons!
-
-Au bout de trois jours, il avait trouvé. La riposte était ingénieuse,
-mais terriblement compliquée.
-
-Elle consistait en une bicyclette du dernier style, avec un
-enchevêtrement de chaînes et de contre-chaînes, de freins et
-de contre-freins, trois changements de vitesse, un système de
-rétropédalage, mille perfectionnements diaboliques qui permettaient
-de marcher à reculons comme en avant, de gravir les côtes aussi
-vite qu'on allait en plaine, et dont la description seule n'avait
-pas pris au marchand moins d'une demi-heure. On appelait ce modèle
-«l'Alouette-extra».
-
-Sur un fervent cycliste tel que Roger, un pareil bijou ne pouvait
-manquer de produire un gros effet.
-
-—Mais à propos de quoi lui donner cela?—demanda judicieusement Lucie
-quand un peu avant le dîner, on apporta la machine.
-
-M. Lecherrier hésita:
-
-—Je verrai... Tiens je lui dirai que c'est pour ses vacances!...
-
-Firmin avait reçu ordre de presser le service.
-
-En vingt-cinq minutes on eut dîné, et on remonta dans le salon, au
-centre duquel, sous un vaste drap blanc, la bicyclette avait l'air
-d'une statue à inaugurer.
-
-—Qu'est-ce que c'est que cela?—s'écria Roger dès le seuil.
-
-—Regarde!—dit solennellement M. Lecherrier, en tirant à lui le vélum
-avec un noble geste de vieux magicien.
-
-L'enthousiasme de Roger passa toutes les prévisions. Il obtint
-comme faveur de ne pas sortir: il voulait lier connaissance avec sa
-merveilleuse machine. On dut la lui porter dans sa chambre pour la
-nuit. Et, bien entendu, le lendemain, il eut la permission d'en user,
-escorté de Firmin sur un mauvais «clou», pour se rendre à la pension.
-
-Auprès des neuf Beaujoint, le succès de l'Alouette-extra toucha à
-l'apothéose. Bon enfant, Gégé avait autorisé tous ses petits camarades
-à l'essayer, et il attendait avec impatience le suffrage de son père,
-qui devait venir, comme presque chaque jour, vers l'heure du goûter.
-
-Taillard pourtant se montra tiède, et, après un coup d'œil sommaire à
-l'Alouette:
-
-—Ça tombe à pic!—déclara-t-il.—J'ai justement en vue, pour le moment de
-tes vacances chez moi, un assez gentil petit poney... Alors tu pourras
-varier tes sports...
-
-—Un vrai poney, pour moi seul?—s'exclama Gégé, encore incrédule.
-
-—Oui!—fit négligemment Taillard. ... Une très jolie petite bête, ma
-foi, qui manque peut-être un peu de dressage... Mais d'ici septembre,
-nous avons grandement le temps de te la mettre en main!
-
-—Oh bien! ça, c'est trop!—proclama Gégé, à bout de formules
-reconnaissantes.
-
-Et, la visite terminée, il courut incontinent à Ribermont pour
-l'informer de l'heureuse nouvelle.
-
-—J'espère!...—se contenta de répliquer Ribermont, qui commençait à être
-excédé des aubaines de son camarade.
-
-—Crois-tu, hein!...—surenchérit Roger, feignant de ne pas remarquer
-cette froideur.
-
-Cependant, elle lui inspira, du coup, une peur délicate. Si Ribermont
-prenait ainsi la chose, qu'en dirait-on avenue Marceau? Sûrement, le
-jour même de la bicyclette, ce poney leur ferait de la peine. Peut-être
-bien aussi que ça aurait l'air de leur demander un cadeau encore plus
-beau?...
-
-Mais le scrupule n'est souvent qu'une première étape dans la mauvaise
-voie. Et, sans le vouloir, Gégé se mit à chercher ce qu'on pourrait
-lui donner de plus beau que le poney et l'Alouette. Son imagination
-s'emballa. Il rêvait de jouets extraordinaires, d'inventions féeriques,
-et Aladin n'était pas son cousin.
-
-Si bien qu'il ne sut d'abord que répondre, lorsqu'au dessert M.
-Lecherrier questionna:
-
-—Eh bien, Gégé, comment ton père a-t-il trouvé ta machine?
-
-—Papa?...—fit-il, pour se ressaisir.
-
-Mais aussitôt, d'eux-mêmes, ses bons sentiments lui soufflèrent:
-
-—Papa? Il l'a trouvée épatante!
-
-Et comme, la semaine d'après, en revenant de chez son père, il
-n'annonçait nulle gâterie nouvelle, le match de présents prit fin.
-Des deux parts, on croyait s'être maté. M. Lecherrier triomphait de
-son Alouette; Taillard, de son poney. On s'en tint désormais à des
-escarmouches, aux menus projectiles de rencontre: gants, cravates, un
-petit bijou de-ci, de-là. La guerre d'argent avait cessé. Ce ne fut
-plus qu'un tournoi de tendresse.
-
-L'ardeur de la concurrence ne perdit pas au change. Rien ne développe
-le sentiment paternel comme le divorce. D'abord on se disputait
-l'enfant comme l'enjeu d'une partie dont la galerie est juge; puis
-l'amour-propre cède à l'instinct. A la pensée de se voir ravir le petit
-de son sang, on se découvre pour lui ces élans de cœur, cette ferveur
-d'affection que donne seule la crainte des départs éternels: on l'aime
-comme on ne l'a jamais aimé; on l'aime comme quelqu'un qui va peut-être
-mourir.
-
-Et bientôt même la contagion ne tarda pas à atteindre Gégé. Sans se
-l'expliquer, il éprouvait pour ses parents une espèce d'attachement ému
-qui lui paraissait tout nouveau. Leur fréquentation n'était plus le
-plaisir banal qu'a émoussé la satiété. Les quitter, ne fût-ce que du
-matin au soir, lui semblait à présent une vraie privation; les revoir,
-une vraie réjouissance. Certes il les trouvait bien gracieux d'inviter
-si fréquemment à dîner ou à des promenades Ribermont et d'autres petits
-amis. Pour peu qu'on l'en priât, il s'avouait l'enfant le plus gâté
-de Paris. Mais surtout il leur savait gré de leur tendresse toujours
-grandissante. Souvent un baiser de son père, une étreinte de sa mère,
-une caresse de M. Lecherrier lui laissaient de la joie pour toute
-la journée, comme un cadeau reçu, comme un plaisir promis. Alors, à
-l'étude, en classe, tout à coup, l'envie lui venait de leur écrire des
-gentillesses, et il ne se retenait que par peur des plaisanteries.
-
-D'ailleurs, depuis quelque temps, partout, c'était à qui se montrerait
-bon pour lui. Même au dehors, dans les relations de sa famille, chez
-les parents de ses camarades on ne l'appelait plus autrement que: «Mon
-pauvre petit Gégé!... Mon pauvre petit ami!...» Quand on l'embrassait,
-des soupirs effleuraient sa joue. Mais cette pitié ne l'attristait
-pas; elle lui faisait plutôt plaisir. Il se sentait intéressant,
-important, comme lorsqu'on est malade ou en deuil.
-
-Il y avait cependant un point sur lequel, sans savoir pourquoi, il eût
-bien voulu être fixé. Quand le divorce serait-il terminé? Là-dessus les
-réponses de sa mère et de M. Lecherrier étaient toujours de plus en
-plus évasives: on ne pouvait rien affirmer, on ignorait,—et pour cause.
-
-Tant qu'il ne s'était agi que de la division des biens, de
-l'attribution des torts, des prestations légales, l'affaire avait
-marché à grande vitesse. Mais, dès qu'on avait abordé le partage
-de l'enfant, tout s'était soudainement brouillé. Le _statu quo_ ne
-plaisait plus. Les exigences des adversaires croissaient chaque
-jour avec la recrudescence de leur tendresse. Des deux côtés on se
-prétendait lésé, on chicanait sur la part de l'autre, on réclamait pour
-soi plus de Gégé. Tellement qu'à la fin, écœurés, les avoués avaient
-suspendu leurs pourparlers.
-
-De temps en temps seulement, pour la forme, ils causaient du procès, au
-hasard d'une rencontre à l'audience ou d'une bavette aux Pas-Perdus.
-
-Gimblet, l'avoué de Jacques, en voulait principalement à Roger.
-
-—Vous verrez,—disait-il sans respect pour la situation du pauvre
-enfant,—vous verrez, c'est ce crapaud qui fera tout rater!
-
-Mais Aubineau en avait plutôt à M. Lecherrier:
-
-—Non, mon cher, pour moi, le pire, là dedans, c'est le vieux!
-
-Et le fait est que, dans ce débat, M. Lecherrier témoignait d'un
-mauvais vouloir qui n'avait d'égal que sa mauvaise foi. Maintenant
-que son existence était à base de Gégé, il n'admettait pas qu'on lui
-en retirât une parcelle. Ah! non, assez de changements comme cela!
-Il tenait son petit-fils. Il n'en lâcherait pas un pouce, pas un
-millimètre. Et, par moments, dans la fougue de la lutte, on l'eût dit
-rajeuni de vingt ans, alors qu'il discutait, des heures durant, avec
-les clients, sur le tissu d'une pièce de soie.
-
-A l'étude Aubineau, où l'on ne voyait plus que lui, pour tout le monde,
-du maître clerc au saute-ruisseau, il était devenu un objet de terreur.
-Mais on avait beau lui ménager les accueils les plus froids, le faire
-attendre, l'éconduire, il revenait le lendemain, chaque fois plus
-acharné et plus intransigeant.
-
-Enfin un matin, comme on touchait aux derniers jours de juillet,
-Aubineau, qui depuis une quinzaine lui fermait sa porte, consentit à le
-recevoir et désignant un siège:
-
-—Je suis d'autant plus heureux de vous voir, mon cher monsieur
-Lecherrier, que j'avais une communication pressante à vous faire...
-Voici... Hier, Gimblet et moi, nous sommes tombés d'accord que, nos
-pourparlers étant épuisés, il n'y avait plus qu'à plaider. Toutefois.
-comme dans deux semaines les vacances judiciaires vont s'ouvrir et
-que nous risquerions fort d'être remis à la rentrée d'octobre, nous
-avons pensé que, retard pour retard, on pourrait au besoin laisser
-tranquillement sommeiller l'affaire jusqu'à cette époque... D'ici là,
-peut-être que des concessions... peut-être qu'un peu d'apaisement se
-sera produit dans vos esprits et que nous découvrirons ensemble la
-solution satisfaisante... Voilà... Qu'en dites-vous?
-
-M. Lecherrier demanda le temps de réfléchir. Mais, au fond, il
-commençait à être las de se démener ainsi sans aboutir, dans ce
-Paris brûlant et comateux d'où fuyaient une à une toutes ses petites
-camarades. Et l'offre d'Aubineau lui avait tout de suite souri.
-
-Il n'en prit pas moins le ton le plus indifférent pour soumettre à
-Lucie le projet de l'avoué.
-
-—Cela me paraît très bien!—approuva Mme Taillard.
-
-Elle aussi ne souhaitait que de partir. La semaine d'avant, elle venait
-de rompre avec Alcide Barbier qui, décidément, ne lui procurait plus
-aucune espèce de plaisir. Elle avait hâte de quitter cette ville de
-désillusion où nul charme ne la retenait plus.
-
-Restait à choisir la plage, car le docteur ordonnait à Roger la mer.
-M. Lecherrier penchait pour Trouville, dont le tumulte cacherait, à
-l'occasion, ses frasques; mais Lucie affirmait l'endroit trop mondain,
-sans ajouter qu'il était trop près d'Houlgate, où villégiaturaient les
-Barbier.
-
-Gégé proposa Dieppe. Les Ribermont y possédaient une villa avenue
-Aguado, et ne demanderaient pas mieux que de s'entremettre pour la
-location.
-
-On se rallia à Dieppe. En trois télégrammes, un joli _cottage_, sur la
-route d'Arques, fut signalé, décrit, loué.
-
-Et, quatre jours plus tard, après de tendres adieux à son père, Gégé
-débarquait en gare de Dieppe, avec toute la maisonnée de l'avenue
-Marceau.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-VI
-
-
-Septembre approchait, et Gégé commençait à compter les jours sans
-savoir si c'était plus par joie de revoir son père ou regret de quitter
-sa mère.
-
-Comme ce mois d'août avait filé! Quelles vacances! Non, dans tous ses
-souvenirs, Gégé ne s'en rappelait pas de si paisibles chez lui, ni au
-dehors de si étourdissantes.
-
-Dès l'arrivée, d'abord, Ribermont l'avait affilié à une coterie
-ultra-fermée de petits garçons de bonne famille, qui faisaient, sur la
-plage, la pluie et le beau temps. A ceux du «groupe», comme on disait,
-tous les privilèges et toutes les faveurs. A eux les baigneurs les plus
-demandés, les premiers rangs aux bals d'enfants, la maîtrise de la
-terrasse, la suprématie sur le galet, les préférences des plus jolies
-petites filles. Mais quiconque n'appartenait pas au «groupe» était tenu
-pour nul et non avenu.
-
-Annoncé par Ribermont comme un «chic type», Roger avait rapidement
-pris dans cette élite une forte situation. Son agilité, son entrain y
-aidaient, et aussi son Alouette-extra. Fastueux avec cela, grâce à ses
-semaines doubles, payant partout à gousset ouvert, il n'y avait plus
-de partie, plus d'excursion sans lui. Et dans tous les jeux, il était
-bien rare qu'on ne l'élût pas chef de camp.
-
-Vers le milieu du mois, pourtant, les délices de cette popularité
-avaient failli être gâtées par un accident de correspondance au sujet
-d'un certain Bousingot, dont le nom revenait dans toutes les lettres
-de Taillard à son fils. «Bousingot t'envoie ses meilleures amitiés...
-Bousingot devient de plus en plus gentil...» A la troisième lettre,
-intrigué, M. Lecherrier s'était enquis du personnage. Et Gégé, comme
-une faute, avait dû confesser que le nommé Bousingot n'était autre
-qu'un petit poney alezan acheté en juillet, à son intention, par
-Taillard.
-
-Mais, M. Lecherrier, aguerri maintenant à ces manœuvres, avait paru
-trouver la chose toute naturelle.
-
-—C'est parfait. Seulement, il faut t'entraîner, mon garçon... Que
-dirais-tu, par exemple, de quelques sorties à cheval avec le maître de
-manège?...
-
-Puis, le lendemain, il rapportait à Roger un cachet de douze promenades
-«accompagnées».
-
-Le prestige du jeune chef de camp s'en accrut encore auprès de ses
-petits camarades du groupe. Quand il passait à cheval, avec l'écuyer
-en culotte mastic, c'était à qui le hélerait pour faire parade de son
-amitié ou le complimenter de sa monture. Entre temps, on avait appris
-que, pour la rentrée, son grand-père lui promettait un petit «tonneau»;
-et, dans toutes les villas du groupe, à tous les repas de famille, il
-n'était bruit que de Gégé Taillard, de son Alouette, de son poney et de
-son tonneau à venir.
-
-Parmi tant de distractions, comme on pense, ses devoirs de vacances
-avaient cruellement pâti.
-
-Un matin, saisissant le prétexte du départ prochain, Mme Taillard
-acheva de l'en libérer:
-
-—Bah! tu travailleras en septembre, chez ton père...
-
-Ce que Gégé ne se fit pas répéter deux fois.
-
-Et dès lors, chaque après-midi, le déjeuner fini, au lieu de se
-morfondre dans les froides analyses logiques ou les funestes règles de
-trois, il partait avec sa mère en promenade.
-
-Tendrement, bras dessus bras dessous, on s'en allait soit vers la
-campagne voisine, soit vers la plage, déserte à cette heure. Lucie
-s'asseyait sur un talus et tirait son ouvrage, tandis que Roger
-feuilletait auprès d'elle quelque journal illustré. Ou bien, si l'on
-avait gagné la plage, il cherchait pour Mme Taillard un pliant, et,
-accoté contre elle, le dos à ses genoux, il jetait devant lui des
-galets secs qui cabriolaient vers la mer comme dans une frénésie de
-suicide.
-
-On ne disait presque rien. On allait se quitter. On y songeait. Et,
-dans le tourbillon de ses plaisirs, Gégé aimait beaucoup ces haltes de
-mélancolie qui ne l'empêchaient pas, une heure après, de s'amuser tant
-et plus.
-
-Malheureusement pour Mme Taillard, sa tristesse durait bien au delà. En
-réalité même, depuis l'arrivée à Dieppe, cette tristesse n'avait pas
-cessé, et, chaque jour, se faisait plus obsédante.
-
-Parmi les douleurs de la jeune femme, le départ de Roger n'était qu'une
-blessure prévue. Ses vrais soucis allaient plus loin, vers la vie
-incertaine et trouble qui s'ouvrait à présent pour elle.
-
-Comment finirait ce divorce? Que lui laisserait-on de Gégé? Et
-ensuite, sans mari, sans amant, peut-être sans fils, que devenir?...
-Se remarier? Avec qui et dans quel intérêt?... Se risquer à une
-liaison nouvelle? Pour combien de temps et sur quelles garanties?...
-Ses chagrins passés la mettaient en méfiance, ses déboires récents
-en révolte. Et, pardessus tout, le mystère de tant de questions sans
-réponses l'affolait.
-
-La pire infériorité des femmes, c'est de ne pas savoir attendre.
-Au bonheur même, leur impatience ne tolère pas la plus légère
-inexactitude: s'il n'arrive pas à l'heure dite, les voilà hors d'elles,
-perdues. Ou bien, danger plus grave, elles se mettent à sa recherche.
-Dans tout monsieur qui passe elles croient le reconnaître, quittes
-à tâter d'un autre, en cas d'erreur sur la personne. Et ainsi Lucie
-en était venue à se demander si le plus simple encore ne serait pas
-d'accepter sans façon, les offres de service que lui réitérait chaque
-matin, au Casino, Germain Chavanne, un assez joli garçon à moustache
-brune, camarade de cercle de M. Lecherrier, bien élevé, plutôt
-spirituel, et présentant, comme flirt, le maximum des qualités requises.
-
-Cependant une autre solution la tentait. Mais si difficile, si
-aléatoire que rien que l'aborder lui faisait peur. Il fallut, pour l'y
-enhardir, la nécessité du dernier moment, juste la veille du jour où
-Roger s'en allait.
-
-C'était après déjeuner au jardin. M. Lecherrier était remonté faire la
-sieste. Et comme Roger se disposait à le suivre, pour finir sa malle,
-Mme Taillard, dans un élan de courage le retint:
-
-—Reste un peu, mon petit... Tu emballeras plus tard... Viens ici...
-J'ai à te dire un grand secret...
-
-Elle attira Gégé sur ses genoux, et, la tête contre sa tête:
-
-—Écoute bien, mon chéri... Ni moi ni ton grand-père nous ne t'avons
-jamais soufflé mot de ce divorce, parce que ce sont des choses qui ne
-regardent pas les enfants... Seulement de toi-même, tu as dû remarquer
-combien cette affaire s'éternisait!...
-
-—Oh! oui, maman!—fit par politesse Gégé, à qui pourtant le temps
-n'avait pas semblé long.
-
-—Et sais-tu pourquoi cela dure tellement? C'est à cause de toi... Note
-bien, je ne dis pas: «par ta faute», je dis: «à cause de toi...» Oui,
-tous les ennuis viennent de ce que ton père et moi nous ne parvenons
-pas à nous entendre à ton sujet... Nous voudrions chacun te garder
-entièrement, ou du moins t'avoir plus... Il en résulte des difficultés
-interminables... Et c'est pour cela que souvent tu me vois si triste,
-si préoccupée...
-
-Sa voix fléchissait.
-
-—Maman! Maman! tu ne vas pas pleurer!—fit Roger avec énergie.
-
-—Eh bien!—reprit Mme Taillard en se dominant,—il y aurait peut-être
-un moyen de mettre fin à cette situation désolante: ce serait que,
-pendant le mois que tu vas passer là-bas, à Courteuil, tu tâches de me
-raccommoder avec ton père...
-
-Gégé, inconsciemment, détourna les yeux.
-
-—Regarde-moi bien, mon chéri,—continua Mme Taillard.—Naturellement
-il faudra y aller avec beaucoup de prudence. Ainsi, il serait de la
-dernière maladresse de dire à ton père que c'est moi qui propose
-cette réconciliation. Cela lui donnerait une trop grande opinion de
-ses droits sur toi, de ses chances dans le procès. Et après, s'il
-refusait, je serais trop humiliée... Non, il faudrait, au contraire,
-présenter l'idée comme venant de toi: une idée que tu aurais eue, tu
-comprends?... Tu dirais, je suppose: «Moi je suis sûr que si tu voulais
-te réconcilier avec maman, elle accepterait très bien...» Et s'il te
-questionnait, tu ajouterais que je t'ai toujours parlé gentiment de
-lui, que tu t'engages à tout arranger, que ça te ferait un plaisir
-énorme... La vérité, quoi!
-
-—Oui, oui!—approuva Roger qui n'écoutait plus que d'une oreille
-bourdonnante.
-
-—Je t'explique tout cela en gros... Je ne peux pas te mâcher tous
-les mots... Mais, une fois en route, je suis persuadée que tu t'en
-acquitterais à merveille... Voyons, ça te va-t-il? Puis-je compter sur
-toi?
-
-—Oh! oui, maman!—répliqua faiblement Gégé.
-
-Mme Taillard le rassujettit, car il glissait un peu de ses genoux, puis
-le pressant plus fort contre son buste:
-
-—Seulement, dis-toi bien, mon petit, que ce que je te demande là,
-c'est pour toi, uniquement pour toi... Sans toi, crois-tu que la vie
-d'autrefois me referait envie?... Et il y aura aussi des gens qui se
-moqueront, qui prétendront que je ne sais pas ce que je veux... Mais
-moi, je le sais, et c'est l'essentiel... Je veux te garder... Je ne
-veux pas te perdre, mon cher petit, mon bon trésor...
-
-Gégé, les paupières mi-closes, le nez dans le cou de sa mère, se
-laissait bercer sans défense. Par les mille petits trous du corsage
-ajouré, une tiède odeur de white rose et de chair s'exhalait vers
-lui. Il aurait aimé rester indéfiniment dans cette pénombre parfumée,
-n'avoir plus jamais de gestes à faire, ni de paroles à prononcer. Mme
-Taillard cependant le posa à terre.
-
-—Là,—dit-elle, après un dernier baiser,—va achever ta malle,
-mon chéri... Et, je t'en supplie, pas un mot de tout cela à ton
-grand-père!... Si notre petit complot échouait, ce serait des histoires
-à n'en plus finir... Donc, tu me promets bien le secret?
-
-—Je te le promets, maman!—fit Gégé, de profil, les yeux en biais vers
-la maison.
-
-Maintenant, dans la pleine lumière, sous les regards de sa mère, il
-préférait cesser la conversation. Il gravit au galop l'étage qui
-menait à sa chambre et, la porte refermée, il commença, d'un geste
-machinal, à empiler ses livres. Mais aussitôt il dut s'arrêter pour
-essuyer une larme qui lui chatouillait l'aile du nez. Puis, c'en fut
-une autre, une autre encore. Alors, lâchant les empaquetages, il
-s'assit sur le bord du lit, les poings aux yeux pour pleurer à son aise.
-
-Quel coup! Quel écroulement!
-
-Deux ou trois fois, dans des mauvaises nuits, il avait rêvé que
-l'existence de jadis reprenait. Il se revoyait avec effroi entre
-ses parents aux prises. Il entendait les cris, les injures. Dans le
-brouillard du songe, il apercevait les verres brisés, les nappes
-souillées, les visages défigurés par la rage, les feux de la haine aux
-prunelles. Et ensuite il se retrouvait brusquement dans sa petite
-chambre, au fond du couloir, avec la rigoureuse Annette cousant en
-silence près de la lampe, tandis qu'au loin les portes battaient comme
-sous l'ouragan...
-
-Mais, au réveil, il oubliait vite ces angoisses. Les rêves, est-ce que
-ça arrive? Et voici que tout de même ça arrivait!
-
-Le cauchemar se faisait réalité. Bien pis, c'était lui, Gégé, qu'on
-chargeait de la métamorphose!
-
-Adieu les dîners calmes et les journées de paix! Finies, les gâteries,
-les cajoleries, les surprises! Plus de petits voyages entre les deux
-maisons! Plus de regains de tendresse! Plus de changements! Plus de
-joies!
-
-Et, à cette lugubre liquidation, Gégé, pour la première fois, sentait
-aussi clairement tout son bonheur depuis trois mois.
-
-Certes, la minute d'avant, il ne s'estimait pas à plaindre; mais il ne
-se serait jamais jugé si heureux. Cette catastrophe était pour lui une
-vraie révélation.
-
-Il n'y pouvait pas croire. Alors, quoi! véritablement, cela allait
-recommencer? Il faudrait replonger dans la tourmente, redevenir un
-pauvre petit diable, ballotté au gré des scènes, des querelles, et que
-personne n'aimerait plus! Car, lorsque les parents se détestent, est-ce
-qu'ils ont le temps de vous aimer? On les gêne, ils vous renvoient pour
-se disputer tranquillement: «Tout à l'heure, Gégé!»
-
-A ce souvenir amer, il eut une nouvelle crise de larmes. Oh! pour
-qu'ils continuent à l'aimer bien fort comme ils faisaient depuis le
-divorce, qu'il aurait de bon cœur donné et l'Alouette et le poney et
-tous les plus beaux cadeaux du monde!... Mais voilà, il n'avait pas le
-choix! Dans les affaires de ce genre, on ne demande pas leur avis aux
-petits garçons. Il ne leur reste qu'à se taire et à obéir. Voilà!... Si
-seulement encore, il avait été hardi, et débrouillard comme certains
-de ses camarades, comme Ribermont, par exemple, peut-être bien s'en
-serait-il tiré, eût-il découvert un remède... D'ailleurs, au fait,
-pourquoi ne pas aller le consulter, ce malin de Ribermont? Il aurait
-sûrement une idée, lui!... Et Gégé cessant incontinent de pleurer
-ne songea plus qu'à effacer les traces de ses larmes. Puis, bien
-lotionné, bien séché, les paupières normales, le sourire aux lèvres,
-il redescendit.
-
-—Où vas-tu donc?—demanda Mme Taillard, qui était restée à broder dans
-le jardin.
-
-—Chez Ribermont, maman.
-
-—Comment! ce n'est pas l'heure de son travail?
-
-Gégé, qui n'avait pas prévu la question, trouva d'emblée son premier
-mensonge:
-
-—Oh! je vais simplement chercher un livre que je lui ai prêté...
-
-En entrant chez son camarade, il dut renouveler la même justification à
-Mme de Ribermont, qui traversait le vestibule.
-
-—Très bien, mon petit ami!—fit celle-ci avec cette nuance de compassion
-qui se devait à Gégé.—Pierre est là-haut dans sa chambre. Il travaille.
-
-Un travail très confidentiel, sans doute, car, à peine Roger ouvrait-il
-la porte, Ribermont précipita dans un tiroir le livre placé sous ses
-yeux.
-
-—Eh bien! tu m'en as fait une peur!—s'écria-t-il en reconnaissant
-l'intrus.
-
-—Qu'est-ce que tu lisais donc?—interrogea le jeune Taillard, qui savait
-le talent de Ribermont pour chiper chez son père des livres défendus.
-
-—Un chouette bouquin, va!... Rudement chouette, même: _Bélisaire_, par
-Marmontel.
-
-—C'est amusant?—questionna Gégé.
-
-—Un peu!—dit avec fierté Ribermont, qui, malgré l'ennui écrasant de
-cette lecture, ne voulait pas diminuer l'importance de son larcin.
-
-Gégé, distraitement, parcourut quelques lignes, puis, posant le livre:
-
-—Dis donc, vieux, tu ne sais pas ce qui m'arrive? Voilà maintenant
-maman qui veut se raccommoder avec papa!
-
-Et, sans omettre un mot, il conta en détail toute la scène du jardin.
-
-Ribermont écoutait, partagé entre deux mauvais sentiments. Cette
-déconvenue de son ami, après une série de veine aussi prolongée, lui
-paraissait assez plaisante. Mais il en considérait avec moins de faveur
-les conséquences personnelles. En somme, jusque-là il avait largement
-bénéficié de ce qui advenait de bon à Gégé. Il était de toutes ses
-parties, de toutes ses promenades, de tous ses plaisirs. Sans parler
-des menus services pécuniaires, qui chaque mois montaient bien à
-une quarantaine de francs, Roger ayant pris l'habitude de se laisser
-taper en douceur. Ribermont se sentait donc directement menacé dans la
-débâcle de son camarade.
-
-—Et alors?—fit-il, quand Gégé se fut tu.
-
-—Alors, moi, je ne sais pas comment faire... Franchement, à ma place,
-qu'est-ce que tu ferais?
-
-Ribermont, qui ne se distinguait pas par la suite dans les idées,
-répondit à côté:
-
-—Et toi qui me disais que ce divorce était un grand malheur!
-
-Roger ne put dissimuler un geste d'impatience:
-
-—Je ne te demande pas ce que je t'ai dit. Je te demande ce qu'il faut
-faire!...
-
-—Attends alors que je réfléchisse!—fit Ribermont avec aigreur.
-
-Puis, sans réfléchir, à mesure que cela lui venait, il déclara:
-
-—Moi, voilà, je ne sais pas... Ça dépend... D'abord, tu n'as pas besoin
-de te presser pour dire la chose à ton père...
-
-—Ça, c'est vrai!—accorda Gégé.
-
-—Et puis, tiens, à ta place, moi, je ne suis pas sûr, mais peut-être
-bien que je ne dirais rien du tout...
-
-En entendant formuler tout haut l'ultime secret de ses
-arrière-tentations, Gégé eut un recul de pudeur:
-
-—Oh! non... Ce serait trop mal... Pense donc! Moi qui ai promis!...
-
-—Je ne dis pas que sûrement je ne dirais rien... Je te dis:
-«Peut-être...» Enfin, tu verras!...
-
-Gégé, sans répliquer, tournait autour de la chambre, la tête basse, les
-mains enfoncées à la faire craquer dans les poches de sa culotte.
-
-—Il faut que je m'en aille!—conclut-il. J'ai pas fini d'emballer.
-
-Ribermont, à la fenêtre, le suivit du regard, tandis qu'il remontait
-l'avenue Aguado. Il marchait lentement au bord du trottoir, avec
-l'allure de la plus déchirante perplexité.
-
-—Pauvre type!—prononça Ribermont, en repoussant la croisée.
-
-Mais le lendemain, à la gare, pendant que M. Lecherrier faisait
-enregistrer les bagages, Gégé entraîna son ami dans un coin de la salle
-d'attente, et, du ton le plus résolu:
-
-—Eh bien! tu sais... Je suis décidé... Je ne me presserai pas!
-Seulement, je le dirai... Y a vraiment pas moyen de ne pas le dire.
-
-—Comme tu voudras!—fit Ribermont avec une moue d'adhésion sceptique.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-VII
-
-
-Depuis son arrivée à Courteuil, Gégé gardait la plus complète réserve
-sur les propositions de paix dont on l'avait chargé.
-
-Non qu'il voulût éluder son mandat ou qu'il nourrît des illusions sur
-le dénouement. A ses yeux, désormais, c'était une affaire réglée, sans
-appel.
-
-Mais raison de plus pour jouir tranquillement des dernières bonnes
-heures.
-
-Et d'abord, fidèle à sa promesse de ne pas se presser, il s'était,
-d'autorité, octroyé une semaine de répit total. Puis la date des
-ouvertures venue, il avait continuellement trouvé d'autres motifs pour
-la proroger: une excursion, la présence d'étrangers, des signes de
-nerfs chez son père, tout lui servait. Et, bref, à bout de prétextes,
-il s'était rejeté sur la météorologie: pourquoi ne pas profiter
-pleinement de ces admirables journées? On aurait bien le temps, quand
-il ferait mauvais! Gégé n'attendait donc plus pour parler que le
-premier jour de pluie ou de bourrasque.
-
-Mais, au fond, rien ne permettait de prévoir cette intempérie. Jamais
-septembre n'avait étalé plus insolente splendeur. On eût dit un jeune
-mois d'été. De l'aube au couchant, le soleil flambait grossièrement
-dans une atmosphère sans brise. Les nuits étaient mauves et tièdes
-comme des nuits de juillet. Et Gégé, en se levant, avait fini par ne
-plus même consulter le ciel, toujours d'un bleu à toute épreuve.
-
-Du reste, sitôt debout, d'autres occupations le réclamaient, si
-nombreuses, si rapprochées, qu'avec l'assentiment de Taillard les
-devoirs de vacances leur avaient été, une bonne fois, sacrifiés.
-
-_Primo_, en guise d'apéritif, un tour dans le parc, fort négligé par le
-propriétaire précédent et où des jardiniers se partageaient à retracer
-les allées, à émonder les arbres, à replanter les parterres.
-
-Après quoi, le chocolat; puis, vite en selle! Et l'on partait vers
-la forêt de Chantilly, qu'on gagnait en quelques foulées. Venceslas,
-le cob rouan de Taillard, avait l'air du frère aîné de Bousingot,
-le poney alezan de Roger. Crinière rase, queue courte, toilettés,
-trapus et râblés, ils ressemblaient extraordinairement à ces petits
-chevaux grecs que Gégé avait vus dans son livre d'histoire. Bousingot,
-plus jeune, avait plus de fantaisie que Venceslas. Dès la porte, il
-décochait à la Nature deux ou trois solides saluts d'amitié avec ses
-sabots de derrière:
-
-—Il est gai!—disait Taillard à Gégé, devenu subitement grave.
-
-Car souvent la gaieté des bêtes fait la mélancolie des hommes.
-
-Mais Bousingot, à peine en forêt, reprenait tout son sérieux, et il n'y
-avait pas d'animal plus sage, malgré sa vaillance.
-
-Deux heures durant, on galopait, on voguait à travers ces larges
-canaux de terre grasse et brune qui font de la forêt de Chantilly comme
-la Venise des chevaux. On stoppait quelques instants dans un carrefour
-pour regarder les charges des pur sang à l'exercice, ou d'autres qui
-rentraient à la file en ricanant sous leur camail. On revenait au pas.
-On déjeunait. Et tout de suite, jusqu'au soir, dehors! Explorations
-aux environs en auto, visites aux châtelains d'alentour, tennis ou
-sauteries dans d'autres maisons, Gégé ne chômait pas une minute. Il
-s'était promptement créé des relations dans tout le voisinage, n'y
-comptait pas moins de trois vrais petits amis du sexe mâle, plus une
-petite fiancée très jolie, Janine de Royse. Et, le dîner achevé, il
-avait bien trop sommeil pour se reprocher l'oubli de sa mission.
-
-Parfois cependant des scrupules venaient le taquiner au beau milieu de
-ses plaisirs. Ou bien, quand il écrivait à sa mère, il sentait comme
-des gros flots de vergogne lui monter du cœur au visage. Au fond, ce
-qu'il faisait là, ce n'était pas très chic.
-
-La pluie s'obstinait à ne pas tomber. Huit jours seulement le
-séparaient de la rentrée. D'une façon ou d'une autre, il fallait en
-finir.
-
-Enfin, à force de chercher, il eut une trouvaille. Non, il ne gâcherait
-pas inutilement cette dernière semaine de vacances; il la savourerait
-jusqu'au bout. Mais, par exemple, quoi qu'il arrivât, le jour de son
-départ, en allant à la gare, il dirait tout.
-
-«Ça suffit bien!» conclut-il avec indulgence.
-
-Et, du coup, il recouvra toute sa belle humeur. Elle ne s'atténuait
-qu'aux promenades du matin, où Taillard, depuis quelque temps, ne
-cessait de maugréer contre le pays, les environs, sa propriété.
-Décidément, il ne s'y plaisait pas du tout, oh! mais pas du tout.
-Il avait loué cette sacrée bâtisse avant ces diables d'histoires.
-Et maintenant elle devenait trop grande. A quoi bon ce second étage
-inhabité, ces chambres d'amis sans amis, avec leurs fenêtres aveugles,
-leurs volets toujours clos? A rien qu'à attrister encore la façade.
-Sûrement qu'il n'allait pas moisir dans cette sinistre bicoque! Gégé
-reconduit à Paris, il rentrerait au trot. Et, ouste! les malles, les
-chevaux, les voitures, un écriteau à la grille. Ensuite sous-louerait
-qui voudrait. Parce que, lui, il en avait par-dessus la tête.
-
-Ces doléances quotidiennes assommaient Gégé, non sans l'étonner. Il
-lui semblait revoir son papa d'autrefois, avec la figure méchante,
-les bougonneries perpétuelles, le mécontentement chronique. Voyons,
-la maison, les environs, tout le reste, ne paraissaient pas si mal!
-Certainement qu'il y avait là-dessous d'autres raisons, pour se mettre
-dans un tel état.
-
-En quoi Roger ne jugeait pas trop faux: car ce dont Taillard avait
-par-dessus la tête, ce n'était ni Courteuil, ni la bicoque, ni la
-contrée avoisinante. Son aigreur venait de bien ailleurs.
-
-Au début, le retour à la vie de garçon, la noce en liberté, Nelly
-Jelly, les visites chez l'avoué, tout cela lui avait donné l'illusion
-d'une existence refaite et organisée. Pourtant les charmes de l'accent
-anglais n'ont qu'un temps, la fête à outrance lasse, les joies de la
-procédure sont limitées; et, Nelly Jelly, congédiée avec une honorable
-soulte, les plaidoiries ajournées, sitôt installé à Courteuil, Jacques
-avait soudain perdu l'assurance. Non qu'il fût de ces empruntés qui
-frémissent devant des comptes de cuisinière, et, au surplus, quant à
-la tenue de la maison, Annette y pourvoyait amplement. Mais quelque
-chose manquait à ses instincts bourgeois: une base d'attache, un
-contrepoids, ce qui vous retient sans vous lier, en un mot: le ménage.
-Il se sentait déséquilibré, dépareillé, voué fatalement au ridicule
-d'un mariage nouveau, sinon à la chute dans le collage. Sans oublier
-ce procès douteux où il risquait de laisser son fils, de se diminuer
-un peu plus!... Et, la présence de Roger aidant, graduellement, jour
-par jour, il avait pris le dégoût de son divorce. En somme, malgré un
-affreux caractère, cette Lucie était une bonne fille, une maîtresse
-de maison hors ligne, une mère exceptionnelle. Avant de se fâcher,
-elle en avait subi de toutes les couleurs. Ah! si elle voulait encore
-y mettre un peu du sien, voir les choses en face, se rendre compte de
-la situation, comme ce procès s'arrangerait vite! Et dix fois Jacques
-avait été sur le point de demander à Gégé l'auxiliaire de ses bons
-offices.
-
-Mais le 30 septembre arriva, qu'il hésitait toujours.
-
-Ce matin-là, depuis l'aube, la pluie tombait sans relâche. Le ciel
-étendait à perte de vue un désert gris de fer. Les arbres, avec des
-contorsions de désespoir, pleuraient leurs feuilles sous la rafale. Les
-vitres ruisselantes tremblaient de froid.
-
-C'était bien le temps que Gégé attendait depuis près d'un mois, tout à
-fait le temps qui convenait au dernier jour d'un condamné.
-
-—Quelle sale pluie!—murmura-t-il malgré lui, en regardant à travers la
-fenêtre le parc lamentable avec ses allées jaunies par l'averse et ses
-pelouses noircies de branches mortes.
-
-Puis, le cœur pesant, les mains sans élan, il procéda mollement à ses
-apprêts de voyage.
-
-«Plus que neuf heures!... Plus que huit!... Plus que sept!... Plus que
-six!...»—songeait-il, à chaque tintement de la pendule.
-
-Il se répétait ces chiffres avec moins de crainte que d'impatience. Il
-aurait souhaité être déjà en voiture, seul à côté de son père, et que
-tout fût dit et accompli.
-
-Mais comme, après goûter, on montait en coupé pour se rendre à la gare,
-M. de Royse, le propre père de la petite fiancée, ayant à faire dans
-Chantilly, demanda à Taillard un abri jusque-là.
-
-Gégé en éprouva une sorte de soulagement. Si pressé qu'il fût de
-parler, ce sursis imprévu ne le contrariait pas tant qu'il aurait cru.
-Il le prolongea même au delà de la Grande-Rue, où l'on avait posé M. de
-Royse, car, en wagon, pour causer, on serait beaucoup mieux avec tout
-le laps nécessaire.
-
-Mais, au sifflet de départ, bien que dans le compartiment il n'y
-eût que lui et son père, il recula encore. Il voulait, une dernière
-fois, contempler au passage les étangs de la Reine-Blanche, et, pour
-ne pas les manquer, il s'agenouilla contre la vitre. On sortait des
-bois. Le train passa au-dessus de la vallée. En bas, dans leurs
-impuissants remparts de feuillages, les étangs avaient cet air désarmé
-des pièces d'eau que l'ondée mitraille. Sous le vent, les roseaux
-du bord ne savaient plus où donner de la tête. Seule la petite
-chapelle romantique gardait son impassibilité de presse-papier. Puis,
-brusquement la vision cessa. Le moment était venu. Gégé se retourna
-avec un soupir, et, tout en balançant par contenance la sangle brodée
-de la portière:
-
-—Papa!—fit-il,—je voudrais...
-
-Mais, au même instant, Taillard, lâchant son journal, lui coupa la
-parole:
-
-—Dis-moi un peu, mon petit... Tu es un grand garçon... Je n'ai pas
-à me gêner avec toi... Eh bien! entre nous, je vais te confier une
-chose... J'en ai assez de cette existence de bohème. J'en ai assez de
-ce divorce, de tes randonnées perpétuelles entre les deux maisons,
-de ce procès qui n'en finit pas et dont personne ne sait comment il
-finira... Les juges peuvent très bien te donner complètement à ta
-mère ou complètement à moi... Et alors nous serions jolis!... Tu sais
-que je n'aime pas à faire de l'attendrissement inutile... Mais si, par
-malheur, je perdais, si c'était à moi qu'on t'enlevait, tu vois d'ici
-ma vie... Elle serait impossible, intolérable... Eh bien! pour nous
-tirer de là, il n'y a que toi... Il faut absolument que tu essayes de
-me remettre avec ta mère...
-
-Puis, saisissant la main de Gégé, il continua, d'une voix moins
-saccadée, l'exposé de son plan. C'était le même que celui de Lucie,
-avec les mêmes conseils de prudence, les mêmes recommandations
-d'habileté, les mêmes ruses naïves, les mêmes mots presque, et Gégé,
-les cils baissés, l'écoutait pétrifié.
-
-D'abord, immédiatement, il avait eu l'élan d'arrêter net son père, de
-lui débiter d'un jet tous les vœux de Mme Taillard, si pareils. Mais
-dix questions prévues l'avaient aussitôt muselé: «Pourquoi ne l'avoir
-pas dit plus tôt? Pourquoi avoir attendu tout ce mois? Pourquoi ne
-s'être décidé qu'à la dernière minute?...» Voilà ce qu'infailliblement
-on allait lui demander. Et qu'y répondre?
-
-—Naturellement, ce ne sera pas commode,—acheva Taillard.—Ta mère n'a
-pas toujours eu à se louer de moi... J'ai été souvent un peu dur à son
-égard... Pour commencer, elle fera peut-être des difficultés... Mais,
-si tu insistes, si tu y reviens avec fermeté, je suis convaincu que tu
-la persuaderas...
-
-Et comme Gégé, écartelé entre la honte, l'angoisse, l'indécision, se
-butait dans son silence, Taillard le secoua affectueusement:
-
-—Voyons, mon petit, dis quelque chose... Tu restes là avec un air
-ahuri... Est-ce que, par hasard, cette commission t'ennuierait?
-
-—Pas du tout!—parvint à prononcer Roger.
-
-—Alors, c'est entendu, tu essaieras? Je puis compter sur toi?
-
-—Mais oui, papa!—affirma Gégé presque en larmes.
-
-—Allons, bon! voilà que tu pleures, à présent! Il n'y a pas de quoi,
-bêta: si tu ne réussissais pas, crois-tu que je t'en voudrais? Pas du
-tout!
-
-Et il détourna la conversation sur Bousingot, qu'on ramènerait
-incessamment à Paris, sur l'institution Beaujoint, qui rouvrait
-le lendemain, sur certain pardessus d'hiver, qu'il se proposait de
-commander à Roger. Mais celui-ci ne répondait qu'avec apathie. Ses
-yeux égarés semblaient considérer à l'intérieur un défilé de rêveries
-cruelles. Et, en effet, plus il y réfléchissait, plus sa situation lui
-apparaissait effrayante et inextricable.
-
-De toutes parts il avait l'impression d'être bloqué, traqué, sans
-issue ni refuge. Il ne lui restait même pas la ressource de réparer en
-transmettant les offres de son père. Car, sitôt joints, en quelques
-mots, ses parents se révéleraient son premier silence, sa première
-faute. Et comment la leur expliquer? Comment leur dire la vérité?
-
-Rien qu'à imaginer de si horribles aveux, Gégé se sentait le cœur
-en déroute. Après, que penseraient de lui son père, sa mère, M.
-Lecherrier? Est-ce qu'ils pourraient l'aimer encore, avoir encore
-confiance en lui? Non! Tout, plutôt que d'en tomber là! Même persister
-à se taire, même mentir au besoin, même se charger des pires remords...
-
-—Allons! mon garçon,—s'écria Taillard.—Ne sois donc pas si absorbé: tu
-n'as pas besoin de te créer un monde de cette commission... Tu la feras
-demain, après-demain, quand ça se rencontrera!...
-
-Et, tirant son sac du filet, car on approchait de Paris:
-
-—Pourvu qu'à la fin de la semaine tu aies parlé, c'est largement... Je
-ne rentrerai pas avant samedi... Ainsi, cela te fait six grands jours
-devant toi...
-
-Hélas! ce n'était pas ce qu'il avait devant lui qui inquiétait Gégé,
-c'était ce qu'il avait derrière: tout cet amas de demi-silences, de
-demi-mensonges, de demi-calculs, toute cette vase de vilaines choses où
-chaque effort pour se dépêtrer le faisait enfoncer davantage...
-
-Un farouche sifflement de la locomotive lui donna une commotion. Le
-train courait dans un ravin charbonneux, bastionné de maisons jaunâtres
-et tristes. Des linges de couleur terne pavoisaient les croisées. A sa
-fenêtre, une grosse femme en camisole embrassait un homme en bourgeron
-bleu. On arrivait.
-
-Sur le quai, Roger aperçut Firmin, qui l'attendait pour le conduire
-avenue Marceau. Puis, les bagages délivrés, Taillard mit son fils en
-fiacre:
-
-—Au revoir, mon petit!... A samedi prochain, chez moi, avenue d'Antin...
-
-Et, comme la voiture démarrait, il ajouta avec un clin d'œil
-confidentiel:
-
-—A moins que, d'ici-là, il n'y ait eu du nouveau!
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-VIII
-
-
-—Comme ça, monsieur Roger s'est bien amusé!
-
-—Très bien!
-
-—Monsieur Roger a bien monté à cheval?
-
-—Oui!
-
-—Monsieur Roger a joliment profité... C'est madame qui va être contente!
-
-—Oui, oui...
-
-La conversation rendait peu. Firmin, à sec d'inventions, se retourna
-vers la portière de droite, tandis que Gégé regardait par l'autre.
-
-Dehors, sous la pluie, les becs de gaz allumés commençaient leur
-faction de nuit dans le crépuscule. A travers la rue Lafayette,
-montait, descendait, pataugeait la bousculade des gens affairés, avec
-leurs vêtements médiocres, leurs mines soucieuses, leurs chapeaux
-hauts de forme,—toute la cohue du labeur parisien, si étrange, si
-nouvelle quand on revient des champs. Les tramways fonçaient lâchement
-sur les fiacres qui se garaient avec dédain et mauvais vouloir. Au
-carrefour Montholon, deux grisettes, sous un parapluie, sourirent
-gentiment à Gégé en lui lançant une plaisanterie. Plus loin, un
-apprenti nu-tête lui tira la langue.
-
-Mais Gégé ne voyait pas, n'entendait pas. Il était tout à ses
-préparatifs. Quoi qu'en eût dit Taillard, il n'y avait pas une
-seconde à perdre. Dès l'arrivée, au saut de la voiture, on pouvait le
-questionner sur sa commission, lui demander des comptes; et il fallait
-savoir quoi répondre.
-
-Rude tâche qu'un grand mensonge pour qui n'en a pas le génie ou
-l'habitude. C'est toute une œuvre à créer, à monter, à mettre en scène.
-Telle version risque de faire rire, telle autre s'expose aux grosses
-objections. Certaines répliques sont à couper alors qu'ailleurs des
-trous fâcheux gâtent l'ensemble. Le ton de voix importe aussi, comme
-le regard, le maintien, le choix des détails. Et Roger, tout neuf
-dans le métier, s'affolait parmi ces combinaisons, ne sachant plus à
-laquelle se vouer, jetant à bas les scénarios aussitôt que dressés, et
-désespérant d'aboutir.
-
-Si bien que la voiture tourna dans l'avenue Marceau, sans qu'il eût
-rien arrêté. Du reste, la tête congestionnée, avec une oppression
-persistante qui lui courait de la gorge aux entrailles, il était à
-bout d'efforts. Et lorsque le cheval du fiacre pénétra sous la voûte
-de l'hôtel en faisant nonchalamment claquer ses fers, il éprouva une
-sensation de délivrance. Tant pis! Trop tard pour trouver maintenant.
-Il parlerait comme il pourrait, comme ça lui viendrait sur le moment.
-
-Cependant, après les premières effusions, le malaise le reprit avec
-violence. En défaisant ses colis, en dînant, en jouant aux dames
-ensuite, il sentait, à toute minute, des émotions qui lui traversaient
-le cœur vivement, comme des petites aiguilles très fines: et, un
-instant, son grand-père l'ayant laissé seul avec Mme Taillard, pour
-chercher un cigare, il s'était cru perdu. Au jeu, il ne suivait pas,
-accumulait les fautes. Les meilleures plaisanteries ne lui arrachaient
-pas un sourire. A la troisième partie, M. Lecherrier finit par
-s'étonner:
-
-—Ah çà! mais tu m'as l'air d'être devenu bigrement sérieux là-bas!...
-On dirait, ma foi, que tu n'es pas content d'être revenu ici?
-
-—Moi!... Ah ben, vrai!—protesta Gégé.—Seulement je me suis levé tôt et
-je suis un peu fatigué.
-
-—Ce n'est que cela? Il fallait l'avouer tout de suite, mon petit... Va
-te coucher au galop; nous terminerons la partie un autre jour...
-
-Gégé, sans se faire prier plus, repoussa sa chaise et vint tendre
-la joue à son grand-père, puis à sa mère. Mme Taillard l'embrassa
-sommairement:
-
-—Sauve-toi, mon chéri... Je monterai tout à l'heure te redire bonsoir
-dans ton lit...
-
-Sous la surcharge de cette bonne promesse, Gégé gravit lourdement
-l'escalier. Cette fois, plus à reculer! Ce serait pour ce soir! Dans
-quelques minutes il faudrait mentir, mentir tout haut, mentir pour de
-bon, mentir! Il se répétait machinalement à mi-voix le mot abominable,
-sans même plus chercher quels mensonges il ferait ni comment il les
-accorderait: «Mentir! Mentir!»
-
-Il se déshabilla d'une main tâtonnante. Et, comme il grimpait dans
-son lit, il entendit sur le palier des pas légers, puis des étoffes
-soyeuses frôlant le tapis du couloir.
-
-Sa mère approchait. Elle allait entrer. Que lui dire?
-
-—Eh bien, mon pauvre Gégé!—soupira Mme Taillard en se penchant sur
-le lit.—J'ai compris, n'est-ce pas?... Ta fatigue n'était qu'un
-prétexte... La vérité, c'est que tu m'apportes des mauvaises nouvelles?
-
-Roger, étendu sur le dos, le regard en fuite, approuva de la tête.
-
-—Voyons, comment ça s'est-il passé? Quand lui as-tu parlé?
-
-Gégé, la voix chancelante, improvisa:
-
-—La semaine dernière, un matin, à cheval, dans la forêt...
-
-—Et qu'est-ce qu'il a répondu?
-
-—Rien.
-
-—Comment, rien?
-
-Gégé, au supplice, corrigea:
-
-—Enfin, il a dit: «C'est bon! je verrai!»
-
-—Pas autre chose?
-
-—Non maman!
-
-—Mais quel air avait-il en disant cela?
-
-—Je n'ai pas vu... Papa était plus haut que moi... Son cheval est plus
-grand que le mien...
-
-—Mais son ton, ses gestes? Paraissait-il fâché, énervé?
-
-—Il me semble...
-
-—Et tu n'as pas renouvelé ton essai?
-
-—Non, j'ai pas osé...
-
-Mme Taillard posa au front de son fils un baiser prolongé, et, avec un
-accent de grande lassitude:
-
-—Que veux-tu, mon pauvre enfant! Tu as fait ce que tu pouvais; nous
-n'avons plus qu'à laisser aller les choses...
-
-Elle redressa l'oreiller, rajusta le drap sur la couverture de satin
-bleu pâle:
-
-—Là, maintenant, dors, mon chéri... Ne te fais pas de souci. Dans tout
-cela, hélas! tu n'es pour rien!
-
-Puis, tournant le bouton de l'électricité, elle se dirigea vers sa
-chambre, dont elle repoussa la porte jusqu'au chambranle.
-
-Gégé, dans l'obscurité, appuyé sur les coudes, écoutait de tout son
-être. Un moment, il crut percevoir des sanglots. Mais la porte presque
-jointe ne laissait échapper que des bruits confus.
-
-Il retomba sur son traversin. Un peu de sueur lui mouillait les tempes.
-Quelle torture! Quelle honte! Quelles minutes terribles!... Et, la
-semaine suivante, avec son père, il faudrait encore inventer d'autres
-mensonges, passer par les mêmes transes, subir les mêmes questions.
-Dans ces conditions, Gégé commençait à trouver que les douceurs du
-divorce se payaient bien cher.
-
-Jamais il n'avait éprouvé pour lui-même un pareil dégoût. A plat
-ventre, la figure contre son oreiller, il chuchotait désespérément:
-
-—Ah! c'est du propre! Ah! c'est du beau!...
-
-Et, par-dessus le marché, personne à qui se confier. Pas même Ribermont
-qui, dans les derniers temps, par son cynisme, avait perdu aux yeux de
-Roger toute espèce de prestige moral. Personne!
-
-Mais soudain, dans ce noir abandon, un nom jaillit comme une lueur de
-sauvetage: l'abbé Moussoir.
-
-C'était un vieil ecclésiastique cévenol qui remplissait chez M.
-Beaujoint des fonctions analogues à celles d'aumônier. Un peu aigri par
-sa carrière sans éclat, impitoyable au catéchisme, pourtant, à certains
-mots, à certains regards attendris sous ses gros sourcils de laine
-grise, on le devinait capable de bonté. Pourquoi ne pas s'adresser à
-lui? La semonce serait sévère, mais le conseil prompt et direct.
-
-Gégé, seulement, se donnait jusqu'à la fin de la semaine pour essayer
-de sortir sans aide de ses mensonges. Passé ce délai, l'abbé saurait
-tout.
-
-Cette perspective d'un refuge possible dans le désastre lui rendit du
-calme. A côté, la lumière s'était éteinte, rien ne bougeait plus.
-Gégé, exténué, s'endormit progressivement.
-
-Et, le lendemain matin, quand il vint dire au revoir à sa mère, il se
-sentait tout ragaillardi, tant par cette nuit de bon sommeil que par
-ses vues sur l'abbé Moussoir.
-
-Mme Taillard, en peignoir de soie vert mousse, examinait des dentelles,
-près de la fenêtre.
-
-—Déjà levée, maman!—s'écria Gégé.
-
-—Oui, mon chéri, j'ai un tas de courses à faire ce matin.
-
-Elle aussi paraissait reposée, le teint frais sous une couche de poudre
-légère, les paupières nettes, sans cernures, et dans les yeux comme une
-clarté de vaillante humeur.
-
-—A propos, mon enfant!—fit-elle, pendant que Roger enfilait son
-paletot. ... Nous avons oublié un détail important... C'est bien
-samedi prochain que tu revois ton père?... Mais où cela? A Paris ou à
-Courteuil?
-
-—A Paris donc! Papa rentre de Courteuil samedi matin.
-
-—Tiens! je croyais qu'hier il était revenu avec toi?
-
-—Oui, mais il ne reste qu'une journée à Paris et il rentre là-bas ce
-soir pour surveiller le déménagement.
-
-—C'est très bien... Alors à tantôt, mon chéri!
-
-Elle savait ce qu'elle voulait savoir. Sitôt Gégé parti, elle sonna la
-femme de chambre:
-
-—Vite, Julie, mon costume tailleur gris... Mon grand chapeau avec des
-roses...
-
-Et, une heure plus tard, au bureau de télégraphe de la rue
-Clément-Marot, elle demandait un petit bleu. Puis, ayant libellé
-l'adresse: «Monsieur Jacques Taillard, 108, avenue d'Antin», elle
-écrivit ces quelques lignes:
-
- _Je voudrais vous parler. Je vous attendrai, ce soir, à six
- heures, en voiture, avenue du Bois, côté gauche, entre le 19 et le
- 21. Si, vraiment, vous ne me haïssez pas trop, venez._
-
- LUCIE.
-
-Avant de glisser le télégramme sous la languette de cuivre, elle eut
-une dernière hésitation. C'était peut-être une énorme bêtise que
-cette lettre, une maladresse sans nom que cette démarche. Mais quand
-l'incertitude n'est plus tenable, quand on veut à tout prix reconquérir
-son fils, qu'importent les petits risques d humiliation ou de ridicule?
-Est-ce que ces choses-là doivent compter pour une mère? Et, d'une
-héroïque chiquenaude, elle lança dans la boîte son projectile de papier
-bleu.
-
-Une fois rentrée, elle s'était bien promis de sortir dès le déjeuner et
-de multiplier les achats, les commandes, les courses, jusqu'à la nuit,
-pour se distraire. Cependant, au moment de se rhabiller, le courage lui
-manqua. A quoi bon traîner de force dans les magasins ses inquiétudes
-et ses espoirs dont rien ne la détournerait? Pourquoi gaspiller là
-des énergies dont elle n'allait avoir que trop besoin? Elle demeura
-donc toute la journée dans sa chambre, comme une malade qui se ménage
-avant l'opération. Elle ne pouvait, du reste, ni lire, ni broder, ni se
-mouvoir, engourdie au fond de sa bergère par dix questions, toujours
-les mêmes, dont le bourdonnement ne cessait pas. Jacques viendrait-il?
-S'il venait, que lui dire? S'il refusait le retour à la vie commune,
-quel parti adopter? Le supplier sans orgueil? Ou renoncer avec dignité?
-Et s'il ne venait pas, quelle riposte choisir? Le silence méprisant? Ou
-la lettre cruelle?
-
-Elle s'interrogeait encore, que le jour commença à baisser. Alors,
-vivement, elle s'apprêta: une toilette très simple, un vaste voile noir
-formant cloche, beaucoup de son mélange au white rose.
-
-Puis, à peine dehors, ayant rencontré un fiacre fermé, elle se fit
-mener au rendez-vous.
-
-Quoique en avance, elle n'eut pas à s'impatienter. De loin, au bord du
-trottoir, sous un bec de gaz, elle avait immédiatement reconnu Jacques,
-sa cape en feutre beige posée un peu de côté, sa svelte et vigoureuse
-stature sanglée dans un complet de cheviotte marron.
-
-—Eh bien?—questionna-t-il gaiement, après avoir ordonné au cocher de
-les conduire vers le Bois.
-
-—D'abord merci, mon ami... Mais savez-vous seulement pourquoi je vous
-ai prié de venir?
-
-—En voilà une question! C'est pour nous remettre ensemble, je suppose.
-
-Elle murmura, d'une voix qui tremblait:
-
-—C'est vrai?... Vous voudriez bien?...
-
-—Dame! sans cela, pourquoi serais-je ici?
-
-—Mais ce que vous avez dit à Gégé?...
-
-—Gégé aura mal fait ma commission, mal répété mes paroles... Et puis à
-quoi bon épiloguer sur tout cela? Grâce à ce brave enfant, nous voilà
-réunis pour nous entendre, pour causer... Si tu veux, causons, ma
-petite...
-
-Il corroborait ce tutoiement d'une tendre pression de la main. Lucie
-retira pudiquement ses doigts; mais, comme il n'insistait pas, tout en
-parlant, peu à peu, d'elle-même, elle ramena sa main dans la main de
-Jacques. Au bout d'un instant, d'ailleurs, abdiquant toute grandeur
-tragique, elle s'était remise d'instinct à le tutoyer aussi. Et l'on
-s'occupa rapidement de régler l'avenir. D'abord, on n'habiterait plus
-avenue d'Antin, où planaient trop de mauvais souvenirs. On louerait
-autre part; et, en attendant que le logis fût prêt, on irait avec Gégé
-s'installer une pièce de deux mois à Courteuil, histoire de refaire
-connaissance et de se pardonner dans l'intimité ses petits méfaits
-respectifs.
-
-Puis, alors, n'ayant plus rien à se dire ils passèrent naturellement
-du silence aux baisers. Dans l'ombre du fiacre qui allait au pas,
-Lucie avait la malicieuse impression qu'un amant nouveau la pressait
-dans ses bras, et Jacques, partageant sans doute l'illusion, faisait
-tout ce qu'il fallait pour la fortifier. Néanmoins, durant une pause,
-il demanda la permission de consulter sa montre, et, grattant une
-allumette:
-
-—Bon sang!—dit-il.—Sept heures moins le quart!... J'ai raté mon train.
-
-—Pauvre chou!—s'écria Lucie distraitement.—Où vas-tu dîner?
-
-—Dans un cabaret quelconque...
-
-—Viens donc plutôt dîner à la maison chez papa.
-
-Jacques la considéra, stupéfait:
-
-—Non?
-
-—Oh! puisque tôt ou tard, il faudra le mettre au courant, pourquoi pas
-ce soir?
-
-—Tu crois? C'est peut-être une idée...
-
-Et, se penchant par la portière, il cria au cocher l'adresse de
-l'avenue Marceau.
-
- * * * * *
-
-Au même moment, en compagnie de Firmin, Gégé quittait à pied
-l'institution Beaujoint. Dans le brouhaha de la reprise scolaire,
-son secret lui avait semblé moins lourd que la veille. Et, sans y
-renoncer absolument, le recours à l'abbé Moussoir ne lui paraissait
-plus si indispensable. En manière de mortification, toute la journée,
-il s'était appliqué à ses devoirs et à ses leçons comme jamais il ne
-l'avait fait. Il rapportait un carnet de correspondance criblé de
-mentions excellentes: grammaire française, _très bien_;— histoire,
-_très bien_;—conduite, _bien_;—récitation, _très bien_; le reste
-à l'avenant. Alors, de tant de bonnes notes, sa culpabilité ne
-devait-elle pas être un peu amoindrie? Qui sait même si, en continuant
-dans cette voie, il n'arriverait pas à liquider entièrement ses comptes
-de conscience? Il se voyait déjà premier dans toutes les branches,
-raflant tous les prix de fin d'année, réhabilité par le travail. Et il
-en oubliait tout à fait Firmin, qui cheminait tristement derrière sans
-pouvoir s'expliquer cette nouvelle disgrâce.
-
-Il daigna cependant lui adresser la parole, en apercevant, au
-porte-manteau du vestibule, près du large chapeau de M. Lecherrier, un
-élégant melon de feutre beige.
-
-—Tiens, qui dîne ici?
-
-—Je ne sais pas, monsieur!—répliqua Firmin sur un ton de froide réserve.
-
-Gégé, très intrigué, n'en monta pas moins vers sa chambre pour y faire
-le bout de toilette réglementaire.
-
-Mais à l'entresol, il entendit dans le fumoir une rumeur de causerie
-si animée que, malgré lui, il s'arrêta. Qui pouvait bien être là?
-Bah! on n'avait qu'à regarder. Et, sa casquette aux doigts, comme par
-étourderie, il ouvrit d'un seul trait la porte.
-
-Grand Dieu! Pas possible!... Mais si!... Là-bas, au fond de la pièce,
-sur le divan, la main dans la main, c'était bien son père et sa mère
-qu'il voyait, et en face d'eux, dans un fauteuil, M. Lecherrier qui, le
-binocle au nez, parcourait tranquillement le _Temps_.
-
-Au bruit de la porte, tous s'étaient retournés.
-
-—Ah! voilà votre petite victime!—annonça M. Lecherrier avec bonhomie.
-
-—Dites plutôt notre petit sauveur!—rectifia Taillard.
-
-Et avant que Roger, blême d'épouvante, eût pu se retourner, proférer
-un mot, on l'enlevait du sol, on l'étouffait de baisers, on se
-le repassait de bras en bras, avec accompagnement d'apostrophes
-passionnées: «Mon bon loup, mon amour, mon ange, mon trésor!...» On
-recommençait, on ne se lassait pas. Enfin Taillard arracha son fils à
-ce maelstrom de caresses, et, le reposant à terre:
-
-—Hein, mon garçon, ça n'a pas traîné! Tu ne t'attendais pas à celle-là?
-
-—Oh! non!—exhala sincèrement Gégé.
-
-—Mais regarde-moi donc, mon chéri!—fit Lucie.—Tu es tout pâle...
-Qu'est-ce que tu as?
-
-—Ce qu'il a?—interrompit fort à propos M. Lecherrier.—Tu demandes
-ce qu'il a? Il est bouleversé, ce petit... On le serait à moins...
-N'est-ce pas, Gégé, l'émotion t'a donné un coup?
-
-—Oui, grand-papa, c'est ça!
-
-—Parbleu!... Alors, va vite te passer de l'eau sur la figure pour te
-remettre... Et tu nous rejoindras en bas, parce que, moi, je commence à
-avoir une faim peu commune!
-
-Roger sortit d'un pas automatique et, pour grimper, empoigna la rampe.
-La dépression maintenant l'accablait. Des tremblements vibraient dans
-ses jambes. Il avait le cerveau brouillé et endolori, comme si on lui
-eût mis la tête à l'envers... Quelle histoire! C'était positivement à
-devenir fou! Comment! Ses parents se réconciliaient, les adversaires
-fraternisaient. Et, au lieu de reproches, d'outrages, de mépris, on
-l'embrassait, on le fêtait, il était le petit sauveur!... Plus tard,
-sans doute, l'énigme s'éclaircirait. Mais, pour le moment, il ne
-fallait pas essayer de comprendre.
-
-Par contre, peu à peu, il éprouvait une étrange sensation d'allégement.
-Il ne croyait pas à son amnistie totale, il se savait toujours sous
-le coup de sa faute. Pourtant il lui semblait que toutes ses hontes,
-toutes ses craintes, s'en allaient par une fuite cachée, tandis
-qu'un bien-être nouveau montait doucement à leur place. Il se sourit
-dans le miroir de la toilette avec sympathie. En somme, tout cela ne
-s'arrangeait pas si mal!
-
-Mais il achevait à peine cette constatation qu'un choc brutal lui
-heurta le cœur. Et, de chagrin, il lâcha sa brosse à ongles, qui coula
-à pic au fond de la cuvette...
-
-Il venait de revoir brusquement la réalité que depuis deux jours
-lui masquaient ses remords: le divorce abandonné, le divorce rompu,
-c'est-à-dire ce qu'en secret il redoutait le plus, ce qu'il avait
-d'instinct tout fait pour retarder indéfiniment!...
-
-Voilà qui devenait autrement grave que de simples problèmes de
-conscience. A présent, plus à compter sur les remises possibles, sur
-les silences, sur les hasards! La paix était signée. Le bon temps
-finissait. C'était bien le triste retour à jadis. C'était la rentrée!
-
-Gégé, avant d'éteindre, parcourut encore d'un coup d'œil d'adieu la
-petite chambre bleu de lin, où, à côté de sa mère, à deux pas de son
-grand-père, il avait dormi tant de nuits heureuses, passé tant de
-journées bienfaisantes.
-
-Puis, mélancoliquement, marche à marche, il descendit l'escalier.
-
-Dans la salle à manger, on terminait presque le potage.
-
-Roger s'assit vis-à-vis de son père, entre sa mère et M. Lecherrier.
-Tous trois lui souriaient d'un air de connivence.
-
-—Eh bien, mon petit!—demanda Taillard,—j'espère que tu es content?
-
-—Je te crois!—riposta Gégé, avec un flegme fort au-dessus de son âge.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CH. HÉRISSEY ET FILS
-
-
-
-
-LIBRAIRIE OLLENDORFF
-
-Œuvres de Fernand Vandérem
-
-
- LA CENDRE
-
- CHARLIE
-
- LE CHEMIN DE VELOURS
-
- LES DEUX RIVES
-
- LE CALICE (Pièce)
-
- LA PATRONNE
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- Gautherin-Leemans, typographes.—Paris
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La victime, by Fernand Vandérem
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VICTIME ***
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-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
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-
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
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-For additional contact information:
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- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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-facility: www.gutenberg.org
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