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-The Project Gutenberg EBook of Justice de femme, by Daniel Lesueur
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Justice de femme
-
-Author: Daniel Lesueur
-
-Release Date: March 28, 2016 [EBook #51591]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JUSTICE DE FEMME ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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- ┌───────────────────────────────────────────────────────────────────┐
- │ Note de transcription: │
- │ │
- │ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été │
- │ corrigées. L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été │
- │ conservées et n'ont pas été harmonisées. │
- │ │
- │ Les mots en italiques sont indiqués comme _ceci_. │
- └───────────────────────────────────────────────────────────────────┘
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-
-Justice de Femme
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- _POÉSIE_
-
- FLEURS D'AVRIL, ouvrage couronné par l'Académie française.
- 1 vol. 3 »
-
- SURSUM CORDA, pièce de vers ayant remporté le grand prix de
- poésie à l'Académie française. 1 vol. » 75
-
- UN MYSTÉRIEUX AMOUR, 1 vol. 3 50
-
- RÊVES ET VISIONS, ouvrage couronné par l'Académie française.
- 1 vol. 3 »
-
- POUR LES PAUVRES, 1 vol. in-4ᵒ, papier vergé. 3 »
-
-
- _ROMAN_
-
- LE MARIAGE DE GABRIELLE, ouvrage couronné par
- l'Académie française. 1 vol. 3 50
-
- L'AMANT DE GENEVIÈVE, 1 vol. 3 50
-
- MARCELLE. 1 vol. 3 50
-
- AMOUR D'AUJOURD'HUI. 1 vol. 3 50
-
- NÉVROSÉE. 1 vol. 3 50
-
- UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3 50
-
- PASSION SLAVE. 1 vol. 3 50
-
- L'AUBERGE DES SAULES, illustré par Jeanne Lemerre
- et Henri Pille. 1 vol. 9 »
-
-
- _TRADUCTION_
-
- LORD BYRON, Œuvres complètes. Tome I (_Heures d'Oisiveté,
- Childe Harold_) précédé d'un _Essai sur Lord Byron_.
- 1 vol. in-12, papier vélin, orné d'un portrait de
- Lord Byron. 6 »
-
- Tome II (_Le Giaour, La Fiancée d'Abydos, Le Corsaire,
- Lara_, etc.) 6 »
-
-
- _SOUS PRESSE_
-
- LORD BYRON, tome III 1 vol.
-
- STERNE, _Voyage sentimental_ (traduction nouvelle) 1 vol.
-
-
- _EN PRÉPARATION_
-
- HAINE D'AMOUR, roman 1 vol.
-
-
-_Tous droits réservés._
-
-
-
-
- DANIEL LESUEUR
-
- Justice de Femme
-
- [Illustration]
-
- _PARIS_
-
- ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
-
- 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
-
-
- M DCCC XCIII
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-Justice de Femme
-
-
-
-
-I
-
-
-Voici du papier, de l'encre... un porte-plume... Qu'est-ce qu'il vous
-faudrait bien encore?... Est-ce tout?... Aurez-vous assez chaud ici?...
-Le valet de chambre veillera au feu. Mais, s'il ne venait pas à temps,
-sonnez, n'est-ce pas?
-
-Puis, avec un mouvement vers la cheminée, un air de jolie sollicitude
-pour son hôte, Mme Mervil ajouta:
-
-—Le timbre est ici, à droite. Vous sonnerez deux fois, s'il vous plaît,
-pour le valet de chambre.
-
-Elle s'arrêta, promena tout autour de la pièce le regard de ses yeux
-jeunes et clairs, puis le ramena, interrogateur, sur Jean d'Espayrac.
-N'oubliait-elle pas quelque chose?
-
-Il la contemplait silencieusement. Une rougeur très fine courut sur ce
-délicat visage féminin, d'une telle transparence de peau que la plus
-fugace vibration nerveuse y projetait un reflet.
-
-—Allons, adieu, reprit-elle, tendant sa main gantée,—car elle était
-tout habillée pour ses visites de l'après-midi.— Resterez-vous à dîner
-avec nous? Attendrez-vous au moins Roger?
-
-—Cela dépend, répondit M. d'Espayrac. J'aurais voulu lui montrer tout
-de suite mes corrections. Mais quand rentrera-t-il? _That is the
-question._
-
-Cette citation par trop usée semblait ici naturelle, sur les
-lèvres de ce poète mondain, connu pour l'intimité de son commerce
-intellectuel avec les auteurs d'outre-Manche. Jean d'Espayrac avait
-mis en vers très français des sentimentalités et des rêveries très
-anglaises. Il avait fait jouer—avec des demi-succès de politesse et de
-camaraderie—quelques-unes de ses «adaptations», sur différentes scènes
-de genre. Mais, depuis quelques semaines, il atteignait à la grande
-notoriété. Le théâtre des FANTAISIES-LYRIQUES faisait le maximum de
-recette chaque soir avec son _Roman de la Princesse_. Il n'était pas
-le seul auteur de cette jolie opérette. D'abord, et comme pour ses
-précédentes œuvres, il avait emprunté l'âme et les ailes de sa pièce
-au génie anglo-saxon. La _Princesse_ de Tennyson lui avait fourni
-le sujet, avec les plus charmants détails. En outre, les mélodies
-du compositeur Roger Mervil faisaient de ce gracieux spectacle un
-véritable enchantement. Elles étaient, ces mélodies, d'une limpidité,
-d'une légèreté, d'une tendresse dans leur mélancolie et d'un imprévu
-dans leur grâce, qui surprirent, saisirent, troublèrent jusqu'en leurs
-plus inertes fibres les petites âmes rétives des Parisiennes, avant que
-celles-ci eussent le temps de se demander si c'était là de la musique
-savante et de la musique de demain. Le «chic» n'eut rien à voir dans
-le plaisir ni dans l'attendrissement des spectatrices, et elles furent
-émues sans savoir si leur émotion était à la mode.
-
-Le _Roman de la Princesse_ était le plus vif succès de théâtre de cette
-fin d'année. A Roger Mervil, déjà presque célèbre, il apportait un
-triomphe qui promettait de se traduire, cette fois-ci,—la première,—par
-de très grosses sommes d'argent. A Jean d'Espayrac, déjà riche, il
-conférait pour de bon le titre de poète. «Enfin,» disait celui-ci
-avec un soupir de satisfaction comique, «je ne serai plus: ce jeune
-homme qui conduit si divinement les cotillons et qui fait si bien les
-vers!...»
-
-M. d'Espayrac avait vingt-six ans. Sa taille d'athlète, sa grosse
-moustache fauve, la hardiesse grave de ses yeux bleu sombre, la
-décision de ses gestes sobres, le faisaient paraître plus proche de
-la trentaine. Ce n'était pas la délicatesse de son tempérament, ni les
-nostalgies de sa pensée, qui forçaient sa main, si robuste en dépit
-de la finesse de race, à tracer sur du papier blanc de petites lignes
-noires avec une rime au bout. Non, cet heureux homme faisait des vers
-comme il faisait des armes: pour laisser déborder au dehors le trop
-abondant flot de vie qui roulait dans ses souples muscles ainsi que
-dans son tranquille cerveau. Cela lui venait tout seul, voilà pourquoi
-il écrivait. Cette facilité, jointe à l'exubérance de ce que Montaigne
-eût appelé «ses esprits animaux», risquait de le porter à choisir, en
-fait de muse, quelque belle fille bien débraillée, ayant son franc
-parler gaulois. De fait, si d'Espayrac fût né dans le peuple, cette
-fin de siècle eût possédé en lui son petit Villon, avec la potence
-en moins, ou son Scarron grandi, avec les deux jambes en plus. Mais
-Jean était l'unique héritier d'une famille très authentiquement
-noble. Son nom sonore était bien à lui; ce n'était pas un pseudonyme
-à fracas, ainsi que les bons petits confrères voulurent d'abord le
-croire et le faire croire au lendemain de son succès. Le milieu où
-il avait été élevé, c'était—dans le faubourg Saint-Germain—un vieil
-hôtel imposant et maussade, où l'atmosphère du siècle semblait ne pas
-pénétrer, et où il avait grandi entre une mère pieuse et un précepteur
-ecclésiastique. Cet hôtel venait d'être démoli pour le prolongement du
-boulevard Saint-Germain, et lorsqu'il se représentait maintenant la
-morne demeure, Jean rendait grâce à la République de l'avoir exproprié.
-D'autant plus que sa mère, Mme d'Espayrac, étant morte avant la
-décision du Conseil municipal, n'avait pas eu le cœur secoué par les
-pénibles soubresauts dont l'eût torturée, même à distance, la pioche
-des démolisseurs.
-
-Jean d'Espayrac devait donc à sa naissance, à son éducation, à son
-horreur pour toute vulgarité, de composer des vers élégants et d'une
-fine sonorité de cristal, au lieu de chansons à boire et de sensuelles
-ballades. Mais, comme il se fermait ainsi volontairement la chaude
-source d'inspiration palpitante au fond de lui dans son cœur, dans ses
-entrailles, et qu'il n'en trouvait pas une autre dans son cerveau peu
-coutumier d'abstractions, il empruntait au dehors. Il se livrait à des
-adaptations de poètes anglais; il attendait le soutien de la musique,
-qui soulevait et portait quelque temps ses frêles rimes. D'ailleurs
-Jean n'avait pas l'ombre de prétention pour ses œuvres; il ne se
-croyait pas doué de génie. Cette modestie était peut-être la meilleure
-de ses qualités littéraires.
-
-Simone Mervil, la jeune femme de son collaborateur,—elle qui commençait
-à le connaître,—lui dit en souriant:
-
-—Ainsi, c'est donc bien vrai? Vous êtes venu pour travailler?
-
-—Mon Dieu, oui, madame... Et je suis bien fâché de ne pas rencontrer
-Mervil. J'avais des variantes à lui soumettre.
-
-—Des variantes?... Pourquoi?... La pièce marche si bien! On applaudit
-tout.
-
-—Oui... la musique... dit gracieusement d'Espayrac.
-
-Il expliqua que, dans les airs vifs ou passionnés, l'accord entre la
-mélodie et les paroles était généralement très juste, très complet,
-mais que, dans les phrases tendres ou mélancoliques, certaines
-sécheresses d'expression contrastaient encore avec la douloureuse
-douceur du chant.
-
-—Je voudrais bien, dit-il, effacer de pareilles taches. Voyez-vous,
-j'en ai des remords, quand je songe que l'on me fait partager l'énorme
-succès de Mervil.
-
-Simone fut touchée. Elle était si fière de son mari! D'ailleurs cette
-générosité de langage était, à ce qu'elle avait cru remarquer, peu
-fréquente chez les artistes. Leur mépris mutuel s'étale d'une façon
-qui, malgré l'habitude, lui paraissait toujours choquante. Roger
-lui-même avait des crises de personnalité féroce, dont l'injustice et
-la mesquinerie la gênaient.
-
-—Il y a, continuait Jean d'Espayrac, un passage qui me désespère. C'est
-la célèbre romance: «_Tears, idle tears..._» dont votre mari a fait un
-pur petit chef-d'œuvre musical.
-
-—Mais, dit Simone, vos paroles sont délicieuses.
-
-Et elle se mit à fredonner:
-
- «_D'où venez-vous, larmes folles,_
- _Vaines larmes, dans mes yeux?_»
-
-—Et la fin, comme c'est joli:
-
- «_Nous venons, ô cœur blessé!_
- _Des longs jours de ton passé._»
-
-—Oui... le commencement, la fin... reprit d'Espayrac avec un air
-piteux. Mais c'est le milieu qui ne va pas. Il y a des mots très
-mauvais. Ah! cette langue française est détestable pour le chant!
-
-Et, rageur, il récita:
-
- «_D'où venez-vous, larmes folles,_
- _Vaines larmes, dans mes yeux?_
- _L'automne, tiède et joyeux,_
- _Luit au fond des calmes cieux,_
- _Sur les grands champs bénévoles._
- _D'où venez-vous, larmes folles?..._
-
- _—Nous venons, ô cœur blessé!_
- _Des longs jours de ton passé._»
-
-—... «Les grands champs bénévoles...» Pour: «_The happy
-autumn-fields_». D'abord, c'est idiot. Ensuite l'actrice qui chante ça
-en gagne une crampe dans la mâchoire.
-
-Simone éclata de rire:
-
-—Pourquoi l'avez-vous mis alors?
-
-Jean répondit avec un désespoir comique:
-
-—Parce que je n'ai pas trouvé autre chose.
-
-—Tenez, dit Simone, rassemblant des feuilles de papier qui jonchaient
-l'immense bureau de son mari. Et tenez, répéta-t-elle, allant en
-prendre d'autres sur le piano à queue. Voilà comment fait Roger quand
-il ne trouve pas tout de suite.
-
-Les pages, rayées par les lignes des portées et constellées
-d'hiéroglyphes, étaient en outre balafrées de ratures, égratignées
-de furieux coups de plume, écartelées de grands traits en croix,
-destructifs. D'Espayrac, en y jetant les yeux, crut voir les prunelles
-en feu de Mervil flamber dans la pâleur de son visage trop long, trop
-fin, sous le front déjà dégarni; il vit la haute taille, trop grêle, se
-voûter un peu; il songea que le musicien avait au moins douze ans de
-plus que lui-même... Et, relevant son regard sur la jeune femme qui se
-tenait à son côté:
-
-—Hein? fit-il, avec une gaieté un peu ironique sur sa physionomie de
-mâle superbe, ça ne doit pas faire un mari commode. S'il vous traite
-comme ses partitions...
-
-—Ah! s'écria Simone avec chaleur, c'est le meilleur des hommes.
-
-—Au fond, tout au fond, n'est-ce pas? Mais à la surface... un peu
-rugueux, un peu brusque. Et puis...
-
-—Et puis?... répéta-t-elle ouvrant tout grands ses limpides yeux de
-blonde.
-
-D'Espayrac ricana légèrement, sans répondre.
-
-—Que vous êtes méchant, monsieur d'Espayrac! s'écria Simone avec une
-jolie intonation de petite fille fâchée. Je vous comprends bien, allez!
-Vous voulez me faire croire que Roger me préfère la musique.
-
-Cette fois, le jeune homme eut un rire franc, prolongé en une roulade
-joyeuse.
-
-Ce n'était pas la première fois que Simone entendait ce beau rire
-clair, ce rire perlé comme un rire de femme, qui éclatait parfois,
-non sans bizarrerie mais avec un singulier charme, sur ces lèvres
-moustachues de mousquetaire, entre ces dents étincelantes de bel animal
-vigoureux et sain, ces fortes dents blanches aiguisées par tous les
-appétits.
-
-Elle rit elle-même.
-
-—La musique, je n'en suis pas jalouse. J'aime cent fois mieux l'avoir
-pour rivale que...
-
-—Que... des femmes?
-
-Un petit air belliqueux anima soudain la charmante figure de Simone.
-Ses sourcils se froncèrent, son regard pétilla, son petit menton se
-releva, comme par défi.
-
-—Oh! oh! dit Jean, très amusé, très piqué de curiosité. Ce serait si
-grave que cela? Et, voyons, qu'est-ce que vous lui feriez, s'il vous
-trompait?
-
-—Des choses terribles.
-
-—Vous le tueriez?
-
-—Oh! non, je l'aime trop.
-
-—Vous tueriez la femme?
-
-—Pouah! Oh! non. Ça me dégoûterait comme d'écraser un crapaud. Puis ce
-serait lui faire trop d'honneur, à elle.
-
-—Alors, vous... Vous lui rendriez la pareille?... Vous le tromperiez à
-votre tour?
-
-—Tout de suite!... Oh! je voudrais qu'il souffrît juste de la façon
-dont il m'aurait fait souffrir.
-
-—Bravo! dit Jean. Vous êtes dans les bons principes: Trompe-moi, je
-te trompe. Pas de dénouement sanglant. Et tout le monde y gagne. Je
-souhaite pour mes contemporains que Mervil vous fasse des traits.
-
-—C'est très laid, ce que vous dites là, monsieur d'Espayrac. Adieu, je
-me sauve. Roger n'approuverait pas que je cause plus longtemps avec un
-mauvais sujet comme vous. D'ailleurs, j'ai un tas de visites, je vais
-être en retard... Oh! vous ne savez pas?...
-
-—Quoi donc?
-
-—J'étrenne mon coupé, le coupé que Roger devait me donner dès qu'il
-aurait une pièce à succès.
-
-—Parbleu, je sais bien, dit Jean. C'est moi qui l'ai commandé. Un coupé
-bleu, à filets orange, modèle anglais, caisse profonde. Et là dedans,
-vous avez la glace, la petite pendule... Une autre pendule devant le
-cocher, sur le siège... Enfin, je crois que rien n'y manque.
-
-—Comment?...
-
-—Mais oui... Est-ce que ce pauvre Mervil s'entend à ces choses-là? Il
-m'a demandé conseil. Je l'ai conduit chez mon fabricant.
-
-—Ah! dit Simone, dont la joie semblait un peu tombée. Alors, je vous
-remercie deux fois, car déjà c'était grâce au _Roman de la Princesse_...
-
-L'animation de la jeune femme s'était subitement éteinte. Elle
-cherchait ses mots. Un geste de Jean suspendit sa phrase. Lui serrant
-la main, elle le quitta. Sa disparition eut la promptitude d'une
-retraite; et, quand la portière fut retombée derrière elle, M.
-d'Espayrac resta un instant debout, étonné, indécis. Puis, comme il
-était venu pour proposer à Mervil des corrections, et qu'il voulait
-les rédiger tandis qu'il croyait les tenir, il s'assit devant la table
-de travail, dans le grand atelier studieux où le compositeur s'isolait
-d'habitude, sous les combles de son petit hôtel. Mais Jean ne se mit
-pas tout de suite à écrire.
-
-«Qu'est-ce qui l'a fâchée?» pensa-t-il. «Est-ce que ça la gêne que je
-lui aie choisi son coupé? Quelle drôle de petite femme! Je voudrais
-savoir ce qu'il y a au fond de cette petite femme-là.»
-
-
-
-
-II
-
-
-Comme Simone descendait l'escalier étroit, tapissé de brocatelle et
-capitonné de moquette, qui réunissait les deux étages de son minuscule
-hôtel, du bruit la fit s'arrêter, l'oreille tendue, sur le palier du
-premier.
-
-Une voix hachée de larmes gémissait:
-
-—Lâchez-moi, miss!... Laissez-moi au moins aller demander à maman.
-
-Puis un grêle organe de moineau en colère pépiait avec autorité:
-
-—_You shall not go, you naughty child! I know your mamma will not take
-you._
-
-—Eh bien, Paulette, eh bien! s'écria Mme Mervil, la main encore posée
-sur la rampe de chêne ciré. Est-ce que tu n'es pas sage?
-
-Une porte s'ouvrit comme sous une poussée de courant d'air.
-
-—Oh! petite mère, tu m'avais promis de m'emmener dans ta voiture neuve!
-
-C'était une grande fillette, qui paraissait bien huit ans. A peine
-eût-on cru qu'elle pouvait être la fille de Simone. D'abord parce que
-celle-ci ne portait même pas trois fois cet âge; ensuite parce que
-cette impétueuse gamine aux longues mèches fauves qui se tordaient
-en désordre, aux yeux noirs brillants de hardiesse et de volonté,
-aux joues de fleur vivace, aux mouvements de garçon, contrastait
-absolument avec la créature pétrie de finesse et de suavité qui l'avait
-mise au monde. C'était comme si l'on avait attribué la maternité
-d'un Jean-Baptiste de Murillo à quelque liliale petite vierge de
-Memling. Car Simone offrait le type de ces délicieuses créatures
-féminines—tendres âmes à peine vêtues de chair—qui enchantent du
-mystère de leur sourire tous les rêves des Primitifs. Mais elle
-avait en plus la complication de nature, à la fois si frivole et si
-profonde, qu'enchevêtrèrent des siècles de raffinement, de scepticisme
-et de luxe. C'était une madone de Quentin Metsys, et c'était une
-Parisienne... Elle aurait eu, pour une chimère de tendresse divine
-ou humaine, s'il l'eût fallu, l'âme déchirée des Sept Douleurs, ou
-le corps stigmatisé par le martyre; mais aussi elle pouvait passer
-des nuits de fièvre pour une robe de bal manquée, et, rigoureusement
-honnête, n'avoir pas de plus vif plaisir que de réunir ou de voir
-réunis à la même table, avec ses amies, les hommes qu'elle croyait
-leurs amants. Elle, dont la jeunesse n'avait encore été qu'un long
-rêve d'amour permis, elle éprouvait, en face de l'amour coupable,
-une indulgence que la femme, en général, n'acquiert qu'à travers ses
-propres fautes, indulgence dont l'apparente candeur cache le plus
-souvent une complicité. Chez Simone, c'était plutôt une inquiétude
-curieuse des passions défendues. Et même cette curiosité sans
-conséquence aurait pu surprendre, chez une femme de vie tellement
-ouverte et droite, de réputation tellement inattaquable que les bonnes
-langues mondaines en étaient réduites, pour la critiquer, aux épithètes
-de «poseuse» et de «petit glaçon.»
-
-«Moi,» se disait-elle en roulant dans son joli coupé neuf, «je ne
-pourrais pas me conduire comme tant d'autres. Je n'ai ni le désir de
-tromper Roger ni aucune raison pour le faire... Puis la trahison est
-trop horriblement vulgaire dans ses détails...»
-
-Elle songeait au mépris de l'homme à qui l'on se donne, aux dégoûts
-des mensonges... Et ce qu'elle voyait sans indignation chez les autres
-lui semblait, pensant à elle-même, une chose énorme, répugnante,
-impossible...
-
-Mais pourquoi ses préoccupations du moment se tournaient-elles vers
-l'adultère?...
-
-Elle n'avait pas emmené sa fille. Paulette, consolée par quelque
-promesse, était retournée vers miss Mary, sa gouvernante. Et, toutes
-deux, l'Anglaise et la petite, elles avaient regardé, à travers les
-étroits carreaux quadrillant la fenêtre de la salle d'étude, Mme Mervil
-monter en voiture. Le beau coupé, avec son cheval bai-cerise et son
-cocher en livrée mastic, attendait au ras du trottoir. Car le petit
-hôtel des Mervil—situé dans une large rue neuve, la rue Ampère—ne
-possédait ni porte cochère ni remise, et le compositeur avait dû louer
-dans une grande maison de rapport voisine le local nécessaire pour
-loger l'équipage qu'il donnait à sa femme.
-
-Maintenant, Simone s'en allait de visite en visite. Elle avait vingt
-fois regardé l'heure à la petite pendule incrustée en face d'elle entre
-les deux glaces de devant. Elle avait dressé hors de sa gaîne le miroir
-biseauté, fait jouer le ressort de la niche à la poudre de riz et aux
-épingles, donné dix contre-ordres à son cocher, pour avoir l'amusement
-de parler dans le tube acoustique. Enfin, elle avait regardé au dehors,
-trouvant que les grises rues, dans cette sèche après-midi de décembre,
-prenaient à travers les vitres claires, entre le cadre de cuir bleu,
-un aspect tout différent de celui qu'on leur voit par les ternes
-carreaux éclaboussés d'un fiacre.
-
-Mais cette joie d'enfant, cette félicité que procure le bibelot neuf,
-cette fierté du luxe accru, semblait à Simone bien moins vive que
-lorsque, à l'avance, elle la savourait. Hélas! pourquoi son imagination
-prenait-elle sans cesse les devants? Tout ce qu'elle rêvait de posséder
-s'usait pour elle avant qu'elle en eût joui, tant elle en grossissait
-la valeur aussi longtemps que le destin lui défendait d'y toucher.
-Elle devait être si contente, et elle se sentait tout énervée! Aussi,
-c'était la faute de M. d'Espayrac. Avait-il besoin de lui dire qu'il
-avait choisi ce coupé? Son mari s'était ridiculisé en se déclarant
-incapable d'acheter une voiture. Et elle-même, Simone, la voilà
-transformée en petite bourgeoise parvenue aux yeux de ce garçon dont
-la famille roulait carrosse depuis des siècles. L'immense talent de
-Roger, dont elle était si fière, disparaissait momentanément devant les
-renseignements de carrossier qui lui manquaient et que Jean d'Espayrac
-avait dû lui fournir.
-
-Mais encore, était-ce bien cela? Était-ce de cette futile circonstance
-que venait le malaise de Simone? Non. Car un autre ami de son mari
-eût surveillé l'achat de cette voiture qu'elle eût trouvé la chose
-toute simple et n'y eût pas accordé une minute de réflexion. Mais,
-à l'avenir, la pensée de M. d'Espayrac monterait avec elle dans ce
-coupé, s'assoirait à ses côtés sur les coussins... Et n'avait-elle pas
-compté sur ce cadeau de son mari pour s'exalter la bonté de Roger, pour
-donner un aliment à la tendresse conjugale qu'elle sentait, au fond
-d'elle-même, devenir languissante, faiblir au niveau d'une monotone
-habitude? N'avait-elle pas, précisément, espéré que cette distraction
-éloignerait l'image du beau Jean, dont la hantise, depuis quelque
-temps déjà, ne laissait pas que d'inquiéter un peu sa conscience
-d'honnête femme?... Toutefois Simone ne s'en disait pas aussi long.
-La seule analyse de pareils sentiments lui eût paru dangereuse...
-presque coupable. Puis, l'eût-elle essayée, qu'elle n'eût pas su
-peut-être—cette petite créature aux sensations si fines mais purement
-instinctives—démêler la cause véritable de son imperceptible souffrance.
-
-Tout à coup, sur le trottoir du boulevard Haussmann, près de la rue
-Taitbout, elle aperçut son mari.
-
-Le compositeur marchait à grands pas, les yeux à terre, l'air absorbé.
-
-«Comme il se voûte!» pensa Simone. «Et comme il a tort de porter des
-chapeaux hauts de forme à bords plats!»
-
-Elle siffla dans le tube acoustique et dit au cocher d'aborder le
-trottoir.
-
-—Roger!... Psst!... Roger!
-
-Elle eut beau appeler très bas, par convenance, deux ou trois messieurs
-se retournèrent. Mervil fut le seul qui ne s'aperçut de rien. Mais un
-passant lui fit remarquer la voiture.
-
-—Oh! c'est toi!... s'écria-t-il. Et voilà le coupé. Mon Dieu, que tu es
-jolie là dedans!
-
-—D'Espayrac est venu, dit-elle—sans un mot sur l'équipage dont elle
-avait tant parlé depuis six semaines.—Il doit être encore chez nous.
-Est-ce que tu ne rentres pas?
-
-—Non... A moins que tu ne me ramènes.
-
-Il ajouta plaisamment:
-
-—Vous ne donneriez pas, madame, à un pauvre musicien, l'hospitalité
-dans votre belle voiture?
-
-—Je n'ai pas le temps, j'ai encore six visites à faire.
-
-—Ah! répliqua-t-il d'un ton naturel, sans s'apercevoir qu'elle le
-boudait. Alors, adieu, à tout à l'heure. Si Jean est encore là,
-retiens-le à dîner.
-
-Simone n'était pas plus méchante que toute autre petite créature
-de vingt-cinq ans, sujette à changer de caprice comme un canari de
-perchoir. Elle était seulement de mauvaise humeur et s'irritait qu'on
-n'y attachât nulle importance. Elle retint donc son mari pour lui dire:
-
-—Elle est beaucoup trop lourde, cette voiture... Ou c'est le cheval qui
-n'est pas fait, qui est trop mou... Enfin, ça ne marche pas.
-
-—Vraiment?
-
-Et Mervil, inquiet, recula d'un pas, jeta un coup d'œil sur l'ensemble.
-Mais le tableau de sobre élégance, la tenue du cocher, celle du cheval,
-les tons de métal et de cuir neuf, puis, surtout, la fine tête si
-jolie sur le fond bleu sombre, tout cela l'enchanta. Avec une bonne
-expression joyeuse, il se rapprocha, et, la voix baissée:
-
-—Tu es difficile, tu sais, Simone. C'est ravissant.
-
-—Avec cela que tu t'y connais! lui jeta-t-elle.
-
-Vivement elle releva la glace, donna une adresse au cocher.
-
-Mais elle n'avait pas fait cent mètres que son cœur se serra. Elle eut
-un remords.
-
-Mon Dieu! qu'avait-elle donc à s'irriter maintenant ainsi contre Roger,
-pour la moindre chose? Est-ce qu'elle allait ne plus l'aimer?...
-L'aimer... Elle s'arrêtait sur ce mot. L'aimer... Et le son de ces deux
-syllabes, mentalement murmurées, évoquait des choses très lointaines,
-très douces, avec des sentiments très lointains aussi, qui lui
-semblaient n'avoir plus rien à faire avec elle-même; des sentiments qui
-la stupéfiaient, tant ils lui paraissaient invraisemblables.
-
-Quel âge avait-elle quand elle commença d'aimer Roger Mervil?
-Douze ans!... moins peut-être. Dans l'ombre du coupé, un sourire
-mélancoliquement attendri flotta sur les délicates lèvres de Simone
-en songeant à la petite fille qu'elle était alors, et à la passion
-pleine d'ignorance, d'adoration, de soumission, de pureté, qui gonflait
-son cœur d'enfant, tandis qu'elle écoutait le jeune compositeur jouer
-doucement, en chantant d'une voix ardente et basse, sur le piano droit
-où elle-même, le matin, tapotait ses gammes, dans l'angle du salon
-sévère de ses parents.
-
-Personne ne pénétra son secret de fillette, et elle fût morte plutôt
-que de le laisser deviner, surtout à Roger Mervil.
-
-Elle avait treize ans quand il eut son prix de Rome. Le soir où il
-leur dit adieu, à la veille de partir pour l'Italie, on la trouva
-étendue raide sur le parquet de sa chambre. Elle fit une maladie grave.
-On crut que c'était le seul fait de l'évolution physique. La petite
-Simone se rétablit d'ailleurs. Mais elle ne vivait que d'une seule
-pensée. Pendant quatre ans, le souvenir de Roger l'accompagna partout,
-à ses promenades, à ses leçons, à ses premiers bals. C'était un rêve
-infiniment chaste et tendre, que rien ne troublait, car Simone avait la
-patience de l'extrême jeunesse: elle savait qu'elle épouserait Roger
-ou bien qu'elle se laisserait mourir. Ses parents lui donnaient une
-belle dot, et lui n'avait que son talent; mais, dans la famille de la
-jeune fille, les questions d'intérêt ne passaient pas pour les plus
-importantes.
-
-Et le dénouement heureux arriva, sans lutte ni complications. Roger
-Mervil aima celle qui l'aimait, et, bien qu'il eût plus de trente ans
-et elle moins de dix-huit, on la lui donna sans beaucoup de difficultés.
-
-Il y avait neuf ans de cela. Pendant neuf ans, le ménage Mervil avait
-pu passer pour un modèle de bonheur et de fidélité réciproque. Roger
-aimait toujours Simone, et Simone aimait encore Roger. Seulement le
-musicien de quarante ans, chez qui dominait le fanatisme de son art,
-et le musicien de trente et un, chez qui, au seuil du mariage, ce
-même fanatisme avait déjà remplacé toutes les autres illusions de la
-jeunesse, restaient un seul et même individu, ou du moins deux très
-identiques personnalités morales. Tandis qu'un abîme s'était creusé
-entre la jeune fille de dix-sept ans, élevée loin du monde, en un
-milieu austère, et la Parisienne de vingt-six. Un abîme surtout au
-point de vue du sentiment. La Simone d'aujourd'hui n'avait pas moins
-que l'autre la faculté d'aimer; toutefois le mot AMOUR prenait pour
-elle un autre sens. Elle avait maintenant autre chose à donner que la
-naïve exaltation d'une pensée chaste; autre chose à demander qu'une
-affection tranquille, supérieure et bienveillante. Et ce nouvel échange
-de sentiments ne pouvait se produire entre elle et son mari, parce
-qu'on ne s'aime pas deux fois de deux façons différentes, surtout à
-neuf ans de distance, et surtout quand on est marié. Il y avait tout un
-côté de la passion qu'elle ne devait jamais connaître si elle voulait
-rester fidèle. Un jour ou l'autre, son devoir, facile jusque-là, lui
-apparaîtrait comme un renoncement.
-
-Lorsque Simone s'interrogeait sur l'état de son cœur—ce qu'elle n'eût
-pas songé à faire autrefois, ce qu'elle faisait maintenant à propos de
-tout—elle se répondait encore à elle-même: «J'aime mon mari.» Mais, à
-l'heure des songeries indistinctes, et quand elle rêvait d'amour, ce
-n'était plus l'image et le nom de Roger qui surgissaient spontanément
-dans le mystère de ses évocations intérieures.
-
-
-
-
-III
-
-
-Ce même jour, à mesure que l'après-midi s'avançait, Simone découvrait
-en elle-même des choses attristantes qu'elle n'y avait jamais vues: de
-pâles perspectives nostalgiques, et des abîmes d'ennui, insondables,
-enténébrés.
-
-Pourquoi?... Pourquoi?... N'avait-elle pas tout pour être heureuse?
-N'entendait-elle pas, au cours des visites qu'elle égrenait, vanter
-sa propre chance, et le talent grandissant de son mari, et le succès
-mérité de ce délicieux _Roman de la Princesse_? Ne percevait-elle
-pas, dans les louanges du monde, l'accent tout nouveau de sincérité
-qu'imposent le gros succès d'argent et les bousculades des foules
-devant une œuvre d'artiste? Jusqu'à présent, quand on parlait de
-Mervil dans les salons, chacun se croyait obligé d'expliquer qui il
-était, de lui décerner un brevet de compositeur: «Vous savez bien,
-Roger Mervil, qui a fait de si jolies choses?...» Sans que nul
-retrouvât le titre d'aucune de ces «jolies choses». Désormais, c'était
-tout différent; il avait son étiquette: «L'auteur du _Roman de la
-Princesse_». Et l'on ajoutait: «Cette pièce qui fait le maximum tous
-les soirs aux FANTAISIES-LYRIQUES.» Alors tous les visages s'animaient,
-s'éclairaient de la pensée: «Sapristi, ça doit en représenter de
-l'argent!...» Les journaux, d'ailleurs, ne faisaient plus suivre le nom
-de Mervil par la formule «le compositeur bien connu», appliquée à tous
-ceux qui ne le sont pas encore. Enfin c'était la renommée, la fortune,
-tout ce que Simone avait impatiemment attendu pour l'homme au génie
-duquel elle avait foi.
-
-Et puis après?...
-
-Pour tout le monde il était transfiguré, mais pour elle?... Oh!
-son talent, elle n'en avait jamais douté. Et son acharné travail,
-elle en avait été témoin. Oui, le talent, le travail... «Mon Dieu!»
-pensait-elle, «comme je voudrais avoir encore seize ans!... Ah!
-éprouver encore ce que j'ai éprouvé ce jour de juin où maman est entrée
-dans ma chambre avec une lettre dépliée:—«Une nouvelle, Simone... Roger
-Mervil revient d'Italie, et revient pour tout de bon.»—Ah! le bonheur
-fou, le bonheur dont on croit mourir! L'univers que l'on prend en pitié
-pour la multitude des êtres qui n'éprouvent pas ce qu'on ressent!... Et
-le soir où, tous deux seuls près du piano, il m'a chanté tout bas qu'il
-m'aimait... Cette mélodie passionnée... ce regard... Et l'insomnie
-bienheureuse ensuite dans mon petit lit de jeune fille, quand, les yeux
-ouverts dans l'ombre, je revivais sans trêve cet unique instant. Mais
-comment de pareilles sensations sont-elles possibles? Était-ce Roger?
-Était-ce moi?...»
-
-La songerie où Simone s'absorbait, dans l'anéantissement de toutes les
-choses extérieures, se trouva interrompue par l'arrêt de son coupé.
-La jeune femme tressaillit et regarda dehors, dans le crépuscule de
-cinq heures, le crépuscule parisien piqué de becs de gaz, traversé
-par les reflets clairs des vitrines, coupé et recoupé par de hâtives
-silhouettes. Elle se trouvait devant un très bel hôtel du boulevard
-Haussmann, à peu de distance du carrefour de Messine. «Tiens! j'ai donc
-donné l'adresse de Gisèle Chambertier?» C'était une amie d'enfance,
-qu'elle tutoyait, dont jamais elle n'avait pu se séparer, et contre
-laquelle, toutefois, son mari nourrissait une prévention. «Bah! Roger
-ne pourra pas m'en vouloir. Il y a près d'un mois que je ne l'ai vue.»
-
-Quand Simone fit cette réflexion, les deux coups de timbre annonçant
-sa visite avaient déjà retenti, et le valet de pied lui ouvrait toute
-grande la porte vitrée de la vérandah. Un second domestique lui fit
-traverser une galerie où des feuillages luisaient sous des rayons
-électriques, puis le hall et le grand salon, avant de crier son nom
-devant une portière olive et vieux rose drapée somptueusement.
-
-Elle entra dans la jolie pièce Louis XVI où Gisèle tenait son _five
-o'clock_.
-
-Il n'y avait que trois femmes, et les deux amies s'embrassèrent.
-
-Gisèle avait vingt-huit ans. C'était une brune, qui, artificiellement,
-donnait à sa chevelure des tons de cuivre. Dans une toute petite tête
-fine de médaille, elle ouvrait d'immenses yeux sombres, noyés, des
-yeux dont le lourd et doux regard se posait comme un contact, des yeux
-de langueur, des yeux de vertige. Grande, avec un corps très souple,
-elle paraissait presque trop maigre; pourtant ses mains n'étaient pas
-sèches; au contraire, des fossettes trouaient leur chair blanche,
-finement pétrie en un moule très pur. Sous les ongles roses, comme
-dans la pourpre des lèvres, un sang vigoureux et coloré circulait, que
-n'eût point trahi le teint du visage avec sa délicatesse de camélia.
-Cette belle créature était vêtue d'un corsage tout en valenciennes sur
-mousseline de soie couleur paille, et d'une longue jupe en lourd broché
-noir dont la traîne ondulait derrière elle. Quand elle se leva pour
-embrasser Simone, sa taille flexible se cambra sur ses minces hanches
-avec tant de liberté que l'une de ses visiteuses chuchota vers sa
-voisine:
-
-—Vous voyez bien qu'elle ne porte pas de corset.
-
-Après cette remarque, la dame se leva pour prendre congé. Les deux
-autres l'imitèrent. Gisèle resta seule avec Simone.
-
-—Ah! dit celle-ci en se laissant tomber au fond d'une bergère, que la
-vie est bête, ma pauvre mignonne!
-
-—Quand on la prend comme toi, dit Gisèle avec une voix lente, sans
-timbre, mais d'une pénétrante douceur et qu'on avait envie d'entendre
-encore.
-
-Elle s'était approchée de la table à thé; maintenant elle préparait une
-tasse pour son amie.
-
-—Eh! tu ne prends pas l'existence autrement que moi, dit vivement
-Simone. Au fond tu es la plus honnête femme du monde, bien que tu
-t'amuses à poser pour le sphinx, et qu'avec tous tes paradoxes tu
-risques ta réputation.
-
-—Bah! fit Gisèle, tu n'as pas besoin de me défendre à tes propres yeux.
-Je sais trop qu'un jour ou l'autre, nous serons brouillées à mort.
-
-—Oh! ma chérie, ne dis pas cela.
-
-—Allons!... Tu m'as déjà fait entendre que ton mari n'aime pas que nous
-nous voyions trop souvent.
-
-—Jamais!... Gisèle!... Jamais je ne t'ai fait la moindre allusion...
-
-—Mettons que je l'aie deviné. Mais je ne t'en veux pas, ma petite
-Simone, ajouta Mme Chambertier, en poussant un pouf à côté de son amie,
-pour s'asseoir tout près d'elle et lui passer un bras à la taille.—Nous
-sommes tellement différentes, vois-tu!
-
-—C'est absurde ce que tu dis là, Gisèle. On croirait que tu répètes
-cela pour me faire de la peine.
-
-—Eh bien! je ne le dirai plus, reprit Mme Chambertier en se levant,
-jusqu'à ce que tu t'en aperçoives par toi-même. Comment va ta petite
-Paulette?
-
-—Très bien. Non... c'est-à-dire, elle est un peu enrhumée. Voyons,
-pourquoi sommes-nous si différentes?...
-
-Gisèle haussa légèrement ses épaules, si fines, si nerveuses, sous la
-dentelle et la mousseline.
-
-—Ton mari prétendrait que je te donne de mauvais conseils.
-
-—Encore!...
-
-—Eh bien! s'écria Gisèle, en dressant son buste félin. Moi, je cultive
-mon MOI (pour employer une expression dont les hommes n'auront pas
-seuls le privilège). Toi, tu cultives un tas de vieux préjugés; tu
-cultives des ombres: l'opinion d'autrui, la morale de la portière, le
-code conjugal tel que ces messieurs l'ont fait à notre usage et à leur
-plus grand profit. Tu acceptes des devoirs que tu ne discutes même
-pas. Penser t'effarouche, vivre te fait peur. Tu n'oses t'interroger;
-tu te défies de ce que ton cœur, de ce que ta raison, de ce que tes
-sens te répondent. Ton innocente petite personne te fait l'effet d'un
-monstre qu'il faut sans cesse tenir en bride... Moi, que je sois bonne
-ou méchante, peu m'importe! Ce qui m'occupe, c'est de satisfaire ma
-méchanceté ou ma bonté. Je m'étudie pour savoir au juste ce que je
-veux, et, quand je le sais, je le fais. Qu'est-ce que les autres
-peuvent m'apprendre là-dessus? Qu'en savent-ils? Cela les touche-t-il?
-Si je me découvrais un vice, je ne perdrais pas mon temps à savoir d'où
-il me vient, je m'appliquerais à le satisfaire par tous les moyens
-possibles.
-
-—Là! dit Simone, te voilà partie... Si je ne te connaissais pas
-pourtant!... Mais, folle que tu es, puisque tu n'en as pas, des
-vices!...
-
-—Ils viendront, dit Gisèle en riant. J'approche de la trentaine. On
-prétend que c'est l'âge où ils poussent.
-
-Sur le seuil, sous les draperies de la portière, la voix du domestique
-annonça:
-
-—Monsieur d'Espayrac.
-
-Et Jean parut,—grand, les épaules larges, la taille svelte dans la
-redingote irréprochable, la démarche pleine d'aisance,—un type de
-force, d'élégance et de masculine beauté.
-
-«Ah!» se dit Simone, «il vient donc souvent ici?» Et elle eut au cœur
-comme une bizarre crispation d'angoisse, irrésistible, inexplicable
-comme sa nervosité et sa nostalgie des heures précédentes.
-
-Jean fut heureux de trouver les deux jeunes femmes ensemble, et
-seules. Il le leur dit, avec cette nuance d'ironie subtile dont le
-Parisien homme du monde voile toujours aussi bien le vide que la
-sincérité de ses sentiments. Et toutes deux répondirent en riant,
-avec la demi-incrédulité qui est la contre-partie féminine de cette
-demi-franchise.
-
-Elles l'intéressaient l'une et l'autre très diversement.
-
-Il pressentait en Simone une sœur d'âme, et il éprouvait pour Gisèle
-une violente affinité sensuelle. Il jugeait que son collaborateur
-Mervil avait une chance unique de posséder cette fine blonde créée
-pour les bonheurs intimes et qu'on sentait incapable d'une trahison;
-tandis que, plus il observait Gisèle, plus il plaignait M. Chambertier.
-Toutefois, lorsque, par l'imagination, il se substituait à l'un des
-deux maris, c'est dans le rôle du dernier qu'il se complaisait à
-se voir, et de la façon la plus précise. Près de Gisèle, ses sens
-lui parlaient un langage clair, qu'il ne voulait pas écouter, mais
-auquel il ne se trompait pas. Près de Simone, ce qui s'éveillait en
-lui, c'était la délicieuse et vague chanson de son jeune passé, ses
-premiers rêves purs, les caresses de sa mère, les sanglots tendres de
-son adolescence dans le jardin moussu du vieil hôtel d'Espayrac, par
-les beaux soirs des étés morts. C'étaient aussi des réminiscences plus
-anciennes; car Simone ressemblait à l'idéal de droiture, de simplicité,
-de chasteté féminines, qui avait fait battre le cœur de ses aïeux,
-et, de nouveau, près d'elle, ce cœur-là tressaillait en lui. Dans un
-vieux château gothique, il y avait des siècles, Jean avait aimé une
-femme comme elle,—une femme aux longues tresses blondes, aux yeux
-clairs de source, avec un missel ou une quenouille entre les doigts,—il
-l'avait aimée lorsque, parcelle de vie inconsciente, existante déjà
-mais non encore personnifiée, ce qui devait un jour être lui palpitait
-confusément dans le sein de quelque ancêtre. A peine pourtant se
-rendait-il compte de cet obscur désir d'âme qui l'entraînait vers Mme
-Mervil. Au contraire, il s'en voulait de se sentir si brutalement épris
-de Mme Chambertier.
-
-«Quand on aime une femme du monde comme une fille,» se disait-il, «la
-seule chose à faire, c'est de la fuir. Car, ou elle mérite mieux,
-et l'on n'a pas le droit de lui offrir une passion qui serait une
-offense; ou c'est le contraire... et alors, que d'embarras pour si peu
-de chose, et quel écœurement après le caprice!»
-
-«D'ailleurs,» pensait-il encore, «ce serait ridicule et triste de
-prendre sa femme à un brave homme aussi aveugle, aussi bêtement bon que
-Chambertier.»
-
-Précisément comme M. d'Espayrac pensait au maître du logis, celui-ci
-pénétra dans le petit salon par une porte donnant sur une salle de
-billard.
-
-Édouard Chambertier était un homme de trente-cinq à trente-huit ans,
-grand, lourd, gauche et doux, qui bedonnait un peu, et dont la tête,
-enfoncée dans les épaules, offrait un commencement de calvitie. La
-franchise et la bonté empreintes sur sa physionomie éveillaient une
-sympathie immédiate, mais la banalité qu'on y découvrait aussitôt
-empêchait cette sympathie de s'accentuer en un sentiment plus vif.
-
-D'intelligence nulle, il ne devait sa haute situation comme président
-du Conseil d'administration dans une grande Compagnie d'assurances qu'à
-la masse des capitaux dont il avait enrichi l'affaire. C'était un de
-ces êtres effacés, sans prestige et sans mystère, qui n'ont ni amis ni
-ennemis, qui n'inquiètent, n'effraient ni n'attachent,—en un mot, qui
-ne comptent pas. Il ne comptait pas plus, dans son intérieur, pour sa
-femme et pour ses domestiques, qu'il ne comptait, dans son Conseil,
-pour ses co-actionnaires ou ses subordonnés. On le recherchait à cause
-de sa fortune; et, quoiqu'il fût très liant, on ne se plaisait guère
-en sa société, parce qu'il ennuyait. Quelques-uns l'avaient cru naïf
-et pensèrent l'exploiter. Mais une certaine finesse prudente qu'il
-apportait dans les questions d'argent découragea les tentatives. Il
-avait épousé Gisèle dans une crise d'amour violent, ne s'était pas
-ensuite étonné tout d'abord des dédains affichés de cette créature
-qu'il jugeait supérieure, avait pleinement joui du bonheur d'être son
-domestique et son banquier. Plus tard, il avait souffert d'une vague
-souffrance inavouée, qui n'était ni de la révolte, ni de la jalousie:
-car son indolence de nature excluait des sentiments aussi forts, et
-ce n'était point un imaginatif, que les soupçons, les pressentiments,
-les visions du possible pussent aiguillonner et torturer. Il ne
-s'était jamais dit ce que les familiers de sa maison se murmuraient à
-l'oreille: qu'un jour ou l'autre sa femme le tromperait, que c'était
-inévitable. Il ne voyait Gisèle, en effet, que dans les attitudes où
-il lui plaisait, à elle, de se montrer à lui; de ce que, plusieurs
-fois, elle avait haussé les épaules en parlant des hommes qui osaient
-lui faire la cour, M. Chambertier concluait qu'auprès d'elle tous
-perdraient à jamais leurs peines.
-
-Cette notion, désormais implantée dans son cerveau, aurait pu prévaloir
-en lui contre l'évidence même. C'est ce qu'on appelle une grâce d'état;
-mais cela provenait tout simplement de la difficulté—plus grande encore
-chez cet homme que chez un autre—de concevoir un être objectivement,
-c'est-à-dire en dehors de tout rapport avec soi-même. La subjectivité
-du point de vue augmente avec le nombre des liens qui enchevêtrent deux
-personnalités, deux existences. C'est pourquoi il est radicalement
-impossible à un mari et à une femme de se connaître jamais l'un l'autre.
-
-Lorsque M. Chambertier parut dans le petit salon, d'autres visites
-venaient d'arriver. Simone se tenait debout, prête à partir. En
-l'apercevant, elle regretta de n'être pas déjà loin. Ce gros homme si
-bon la gênait, et, chose singulière, lui faisait presque peur. Mais une
-peur spéciale. Il l'avait prise pour confidente, elle, l'amie intime
-de Gisèle, et, depuis quelque temps, la poursuivait partout, afin de
-se faire persuader par Mme Mervil que sa femme, au fond, l'aimait,
-en dépit des duretés qu'elle ne lui ménageait pas. Une compassion
-délicate, un désir de consoler Chambertier, et les illusions que
-Simone conservait naguère encore sur un tel sujet, la poussaient tout
-d'abord, d'elle-même, à assumer ce rôle. Sa façon tendrement légère de
-toucher aux blessures d'âme avait paru à cet être épais mais sensible
-quelque chose de nouveau, de suave, de merveilleusement doux. Il
-avait indiscrètement imposé à Simone la continuation de ce traitement
-sentimental, et la pauvre jeune femme, incapable d'un procédé cruel, ne
-savait plus comment se débarrasser de son malade.
-
-Sa position entre les deux époux devenait tous les jours plus fausse.
-Chambertier la prenait à part, ou venait la voir à l'improviste et en
-secret, pour l'entretenir de Gisèle, et Gisèle ne lui cachait plus le
-dédain absolu que lui inspirait Chambertier. Simone, si franche, se
-trouvait avoir des secrets pour chacun des deux avec l'autre. Sans
-compter que Chambertier, tout en adorant la femme dont il souffrait,
-commençait à s'éprendre, inconsciemment peut-être, de sa consolatrice.
-Tout cela était fait pour inquiéter la scrupuleuse conscience de Mme
-Mervil, mais aussi pour amuser de charités subtiles, de menus dangers
-et de vapeurs de passions remuées son cœur qui s'ennuyait.
-
-Aujourd'hui elle fut surtout contrariée de voir le mari de son amie,
-parce que ses préoccupations personnelles, bien qu'indéfinies,
-inexprimables, suffisaient à son activité sentimentale. Et aussi
-parce que, immédiatement, elle songea que ce serait lui, et non pas
-M. d'Espayrac, qui l'accompagnerait pour quitter le salon. Or, elle
-voulait demander à Jean l'explication d'un mot prononcé par lui tout à
-l'heure. Quand elle s'était levée, il avait fait le même mouvement. Et
-il attendait qu'elle eût dit adieu pour la suivre. Mais lorsqu'il vit
-entrer Chambertier, d'Espayrac, peu soucieux de s'attarder avec ce mari
-agaçant de la femme qu'il désirait, salua brièvement et disparut.
-
-Simone, au contraire, se rassit un instant, ne voulant pas avoir l'air
-de s'élancer à sa suite. Et, tout en répondant aux banalités d'une
-conversation sans intérêt, elle songeait maintenant à son mari avec
-une inquiétude toute nouvelle et subitement éveillée. M. d'Espayrac
-avait dit quelques minutes auparavant—et c'était cette phrase qu'elle
-aurait bien voulu lui faire éclaircir: «Je ne suis pas resté chez vous,
-madame, à attendre Mervil, parce que je me suis tout à coup rappelé
-qu'il devait assister cette après-midi à une répétition. On a distribué
-en double tous les rôles du _Roman de la Princesse_, et il était
-inquiet pour sa «prima donna», celle qui chante le rôle si difficile
-d'_Ida_,—vous savez, cette jeune cantatrice qu'il a presque imposée à
-notre directeur.»
-
-Mme Mervil ne savait pas. Elle ne fit aucune remarque, ne voulant pas
-paraître ignorer l'existence de cette jeune cantatrice à laquelle
-s'intéressait son mari. Mais sa petite tête commençait à travailler.
-
-Pourquoi Roger ne lui avait-il point parlé de cette femme? Pourquoi
-l'imposait-il au directeur, puisqu'il ne comptait pas sur son talent,
-puisqu'il était inquiet de la façon dont elle doublerait le rôle?
-Si Mme Mervil avait pu sortir avec Jean d'Espayrac, par une adroite
-question elle aurait appris quelque chose. Mais cet insigne maladroit
-de Chambertier avait tout fait manquer en arrivant.
-
-La nervosité dont Simone avait souffert toute la journée s'exaspérait.
-Malgré la chaleur du salon, ses petits pieds se glaçaient dans ses
-souliers minces. Une flamme, au contraire, lui montait aux joues; et
-elle sentait aux yeux des picotements, comme si elle allait pleurer.
-
-—J'ai la migraine, dit-elle.
-
-Des petits cris de pitié s'élevèrent parmi ces dames. Gisèle voulut lui
-faire prendre un calmant, de l'antipyrine ou une perle d'éther. Mais
-Simone déclara qu'elle avait hâte de rentrer chez elle. En disant adieu
-à son amie, elle ne put se tenir, malgré la présence des étrangères, de
-la serrer en une longue étreinte, de l'embrasser à plusieurs reprises.
-Un élan de cœur, le regret d'un mouvement de jalousie à l'égard de
-Gisèle, un besoin de câline sympathie, provoquèrent cette explosion de
-tendresse.
-
-Comme elle traversait le grand salon, elle aperçut à côté d'elle,
-inévitablement, le visage coloré de Chambertier, avec son air de bon
-chien craintif.
-
-—Permettez que je vous accompagne, disait-il.
-
-Puis, quand ils arrivèrent près de la serre, qu'il fallait traverser
-pour sortir:
-
-—Ne restez pas si longtemps sans venir voir Gisèle, je vous en prie!
-fit-il, suppliant. Vous avez sur elle une si bonne influence!...
-
-Il ajouta que cela n'avait pas marché du tout ce mois-ci. Mme
-Chambertier avait eu des colères, des bouderies, des fantaisies
-absolument déraisonnables.
-
-—Tout ce que je lui dis l'exaspère... Ce n'est pas sa faute... Je sais
-bien... Ce sont les nerfs... Et puis, je m'y prends mal sans doute...
-Au fond, je ne connais pas les femmes, moi. Je ne suis pas un don
-Juan... Je ne sais pas ce qu'il faut leur dire.
-
-Simone lui pressa la main, n'ayant pas la tête à lui répondre.
-
-Et le gros homme baisa cette main, avec un peu trop de reconnaissance
-peut-être, murmurant:
-
-—Que vous êtes bonne!... Ah! que la vie est mal faite... Si seulement
-c'était vous que j'avais rencontrée!...
-
-Simone s'échappa, honteuse de se répéter cette exclamation avec une
-sorte de plaisir. La nullité de ce brave homme rendait son hommage
-banal et fade jusqu'à l'écœurement. Mais il était le mari de Gisèle,
-une des femmes les plus belles et les plus intelligentes de Paris...
-
-«Eh quoi! je suis donc un monstre?» pensa Mme Mervil.
-
-Pourtant l'humiliante satisfaction qu'elle éprouvait redoubla sur cette
-réflexion: «Ah! bien, si Jean d'Espayrac fait la cour à Gisèle, il
-verra que ce n'est pas tout rose. Avec ce caractère qu'elle a, elle lui
-en donnera de l'agrément!...»
-
-Alors elle tressaillit à la pensée que si Mme Chambertier s'éprenait de
-M. d'Espayrac, elle irait jusqu'au bout de cet amour, n'ayant pas de
-scrupule qui pût l'en empêcher. «Ce serait abominable!» se dit Simone.
-
-Elle était de nouveau enfermée dans sa voiture, livrée à la fièvre de
-ses impressions, et enveloppée par cette autre fièvre intense qui est
-le mouvement de Paris, dans la nuit éclaboussée de lumières, un soir de
-décembre, vers six heures. A chaque instant le coupé s'arrêtait, pris
-dans un encombrement. On entendait les jurons et les rires des cochers,
-puis on repartait, d'une secousse lente, pour s'arrêter encore, trois
-pas plus loin. Les ombres noires des passants pressés filaient entre
-le nez des chevaux et les roues des véhicules. Les paquets de papier
-pâle—ces étrennes de vingt-neuf sous ou de vingt-neuf louis dont la
-plupart avaient les mains encombrées—faisaient des taches claires
-contre leurs vêtements obscurs. Une charrette à bras, chargée de
-chevaux mécaniques, en des attitudes cabrées, tous crins au vent,
-accrocha la voiture de Simone, mais se dégagea tout aussitôt, sans
-autre accident qu'un léger choc. Et elle regarda ces jouets pimpants,
-dont les lanternes claires du coupé faisaient briller le bois verni,
-les roues d'acier, les selles de velours. Elle soupira à la fois de
-n'avoir pas de fils et de n'être plus elle-même une enfant. Puis elle
-sourit en songeant à sa petite Paulette, qui, si elle osait, se ferait
-donner des étrennes de garçon. «Bah! elle aura bientôt un cheval
-vivant. Roger va lui faire commencer des leçons de manège.»
-
-Roger... Paulette... Toute l'agitation de Simone se fondit en un
-accès de tendresse éperdue pour ces deux êtres. «Mais oui, je suis
-heureuse... Je les possède, ils sont à moi... Ils m'aiment... Je les
-adore!»
-
-Elle siffla dans le tube acoustique et dit à son cocher de la conduire
-au théâtre des FANTAISIES-LYRIQUES. «Je demanderai au concierge si M.
-Mervil y est encore et nous reviendrons ensemble. Roger sera content.
-Je n'ai pas été gentille avec lui tout à l'heure. Et je sais ce que
-je vais faire... Je l'interrogerai franchement à propos de cette
-actrice. Il aura oublié de m'en parler... Elle ne doit pas être bien
-intéressante... Une doublure!...»
-
-Un bien-être singulier inondait maintenant le cœur de Simone. Elle se
-voyait revenant à côté de son mari, dans l'intimité de cette voiture
-close, et lui parlant, l'écoutant avec la confiance profonde, mais un
-peu craintive, qu'il avait su lui inspirer. Les impressions mauvaises
-de la journée allaient disparaître. Oh! comme elle avait hâte de le
-revoir! Comme cette course lui paraissait lente à travers les rues
-encombrées!
-
-On approchait pourtant. La voiture tourna dans une courte rue élégante,
-où blanchissaient des lumières électriques, à proximité du boulevard.
-Mais, avant d'atteindre le théâtre, il fallut subir encore un arrêt.
-Simone abaissa l'une des glaces, et, dans son impatience, pencha un
-peu la tête. La sensation d'un froid mortel, qui n'était pas celui du
-dehors, hérissa, sous la chaleur des fourrures, sa chair délicate. Elle
-apercevait Roger, qui, précisément, sortait par la porte des artistes,
-et qui ne sortait pas seul. Une femme, enveloppée d'une magnifique
-pelisse de loutre, et sur la tête rousse de laquelle tremblait une
-aigrette scintillante, traversa le trottoir à ses côtés. Tous deux
-s'approchèrent d'un équipage dont un valet de pied ouvrit la portière.
-Mais Roger Mervil fit un geste de dénégation et appela un fiacre. La
-femme dit un mot au domestique. L'équipage partit à vide, faisant
-enfin place au coupé de Mme Mervil. Mais, quand ce coupé arriva devant
-le théâtre, Simone avait eu le temps de voir son mari monter dans le
-fiacre avec cette étrangère, et s'éloigner dans une autre direction.
-
-Elle était anéantie. La force lui manquait pour faire un mouvement.
-Elle avait dans la tête une sensation de vide, et dans le cœur une
-douleur folle, atroce, une douleur à crier. La première idée nette qui
-lui revint, ce fut celle de son cocher, qui attendait.
-
-«Pourvu qu'il n'ait rien remarqué!» pensa-t-elle.
-
-Et, pour faire semblant de n'avoir elle-même rien vu, elle eut le
-courage de descendre, bien que toute chancelante sur ses jambes
-amollies par l'émotion, de franchir le trottoir, d'entrer s'informer
-chez la concierge.
-
-Quand elle se trouva dans le corridor bien éclairé, quand elle poussa
-la porte de la loge, où une vieille figure familière l'accueillit d'un
-salut empressé, elle eut tout à coup le sentiment qu'elle avait rêvé,
-ou mal observé, ou mal interprété quelque chose de tout naturel.
-
-Elle demanda:
-
-—M. Mervil est-il encore là? avec presque l'espoir qu'on pouvait lui
-répondre «oui».
-
-—M. Mervil quitte le théâtre à l'instant, fut la réplique immédiate.
-
-Simone reprit, en tâchant d'arrêter le tremblement de ses lèvres:
-
-—N'est-il pas sorti avec... avec le directeur, M. Fournière?
-
-La concierge, méfiante et subitement sur ses gardes, ne dit pas avec
-qui M. Mervil était sorti. Mais elle crut pouvoir parler du directeur:
-
-—M. Fournière n'est pas venu au théâtre aujourd'hui, madame.
-
- * * * * *
-
-Un moment après, comme Simone, rentrée chez elle, disait à sa femme
-de chambre: «Qu'on ne serve pas encore. Dites à la cuisine qu'il faut
-attendre Monsieur,» on lui apporta un télégramme—un _petit bleu_—sur
-lequel elle reconnut l'écriture de son mari.
-
-Elle déchira les bords durcis de gomme, et lut d'emblée toute la phrase:
-
- «Dîne ce soir sans moi, ma chère amie, avec Paulette, qui tiendra
- gentiment compagnie à sa petite maman. Fournière m'emmène pour
- toute la soirée, au sortir de la répétition. Excuse-moi, nous
- avons à causer d'affaires.»
-
- «Ton ROGER.»
-
-
-
-
-IV
-
-
-Mervil n'avait jamais trompé sa femme. Du moins il ne croyait pas
-l'avoir trompée lorsque—étant allé faire jouer une de ses opérettes
-à Madrid—il avait accepté durant trois semaines les faveurs offertes
-par une dugazon espagnole. Pour se persuader qu'il trompait Simone,
-Roger Mervil aurait eu besoin de sentir son cœur et sa pensée, comme
-sa chair, absorbés, possédés, satisfaits par une autre femme; il lui
-eût fallu concevoir le désir de mettre dans sa vie, pour toujours, à
-toute heure, une autre compagne que celle qui partageait sa maison,
-ses affections, ses soucis, ses joies, ses habitudes. Tant qu'il
-n'imaginait pas une autre femme à la place de la sienne; bien plus,
-tant qu'il n'imaginait pas même l'avenir possible autrement que
-traversé côte à côte avec cette chère créature, comment eût-il cru
-la trahir? Comment eût-il cru seulement lui faire le moindre tort?
-Ainsi que la plupart des hommes, il n'attachait aucune importance à
-la passagère réalisation d'un caprice sensuel. Et si quelqu'un, à ce
-sujet, eût prononcé devant lui les mots d'adultère et de trahison, il
-n'aurait pu se retenir de hausser les épaules.
-
-Toutefois il avait souvent—dans sa carrière d'homme de théâtre, où
-les occasions le cherchaient—résisté à des tentations de ce genre.
-Simplement par la crainte d'un hasard fâcheux, qui pouvait éveiller
-chez Simone une jalousie, puérile peut-être, mais à coup sûr cruelle.
-Et aussi par répugnance du mensonge à prononcer, du prétexte à
-fabriquer, en face de cette limpidité, de cette confiance, qui
-rendaient si beau le regard de sa jeune femme.
-
-Aujourd'hui, Mervil, moins jeune et plus enfiévré de travail, était
-plus que jamais à l'abri des aventures de coulisses. Toutefois,
-moralement, il s'y sentait plus accessible: car des années de vie
-parisienne et de sécurité conjugale avaient encore amoindri ses
-scrupules, émoussé sa délicatesse. Vraiment il n'eût convenu avec
-personne, et encore moins avec lui-même, qu'une heure passée dans
-l'alcôve d'une actrice pût peser dans ses affections et dans sa
-vie plus que l'action de savourer un bon cigare ou de humer un
-sherry-cobbler. Désormais, s'il eût songé aux jalousies possibles de
-Simone, c'eût été avec une nuance d'impatience, tant elles lui eussent
-paru factices, conventionnelles, disproportionnées à une semblable
-cause.
-
-Mervil n'avait donc, à ses propres yeux, jamais trompé sa femme. Et,
-certes, il eût juré qu'il ne la trompait pas ce soir—même lorsqu'il
-montait en fiacre à côté de cette Netty Davidson, cette jolie juive
-rousse aux yeux verts, née dans un effrayant bouge de la Cité, à
-Londres, et qui, maintenant, non contente d'avoir à Paris un hôtel, des
-chevaux et des diamants, voulait se lancer dans le grand art, et faire
-entendre son grêle filet de voix sur la scène des FANTAISIES-LYRIQUES.
-
-Ce qu'elle avait essayé de séductions sur Mervil, pour se faire donner
-au moins la doublure d'un rôle, est inimaginable! Le compositeur ne
-mettait plus les pieds au théâtre sans y rencontrer Netty. Elle y
-avait, de temps à autre, chanté quelques répliques, et elle savait y
-garder ses libres entrées à force de largesses envers le personnel.
-Roger Mervil, qui ne voyait en elle qu'une cocotte prétentieuse, la
-prit en grippe, l'écarta, la rudoya presque. Mais, un beau jour, dans
-un corridor, comme elle le frôlait en minaudant, se plaignant et le
-raillant à la fois de cette humeur farouche, l'amollissant d'une prière
-humble, puis, tout à coup, le cinglant d'une parole moqueuse, il eut
-la soudaine perception de tout l'attrait sensuel que dégageait cette
-femme; un furieux désir d'elle s'empara de lui, le bouleversa tout
-entier, en une seconde, avec tant de brusquerie et de violence qu'il
-en fut ensuite stupéfait. Il lui saisit les bras, les lui meurtrit,
-chercha de sa bouche le rire étincelant des lèvres pourprées, des dents
-blanches...
-
-Et Netty, avec une sourde exclamation de victoire, qui ressemblait à un
-soupir de passion, l'entraîna dans une loge...
-
- * * * * *
-
-Mervil, très humilié, très vexé de sa défaite, avait dû tourmenter
-Fournière et d'Espayrac pour qu'on fît étudier en double le rôle
-d'_Ida_ par Netty Davidson. Il affectait de croire à son talent. Mais,
-quand il l'entendit chanter, sans nuances, sans âme, presque sans
-voix, devant les physionomies résignées ou ironiques du directeur et
-du poète, il se sentit tellement exaspéré contre elle qu'il aurait
-voulu la battre. Par bonheur, la cantatrice qui tenait effectivement
-le rôle était d'une si belle santé, d'une si infatigable vaillance,
-qu'on ne prévoyait pas avoir jamais besoin de la doublure. Puis la
-beauté de Netty—cette beauté jeune, suggestive, matérielle—la sauverait
-elle-même et sauverait la représentation du ridicule, s'il fallait
-qu'elle parût devant le public.
-
-Le coup de désir que Mervil avait éprouvé pour cette femme ne pouvait
-tenir contre le supplice qu'elle infligeait à son sentiment d'artiste,
-à sa vanité de compositeur, à ses oreilles de musicien. Il se montra
-plus rude encore pour Netty après avoir succombé à la tentation de
-ses frisons roux, de sa peau lactée, de son rouge rire provocateur,
-de ses câlines façons de chatte. Les répétitions furent de durs
-moments pour la pauvre fille. Pourtant cette bizarre ambitieuse tint
-bon. La considération et la clientèle qu'elle acquit ainsi dans le
-quart-de-monde où elle évoluait la consolèrent. D'ailleurs Mervil eut
-encore parfois des défaillances... La dernière fut précisément celle
-dont sa femme eut l'horrible surprise et la foudroyante vision.
-
-C'était Netty Davidson que Simone, par la portière de son coupé, avait
-vue sortir du théâtre côte à côte avec son mari. C'était l'équipage de
-Netty Davidson qui avait arrêté le sien, et dans lequel Roger, sous ses
-yeux, avait refusé de monter. Mervil, pour rien au monde, ne se fût
-assis dans cette voiture de cocotte. Mais, quand le fiacre où il était
-monté avec Netty se mit en marche, peu s'en fallut que Simone n'aperçût
-le baiser dont aussitôt l'actrice dérida la bouche, maussadement
-fermée, du compositeur.
-
-Et maintenant, il était plus de minuit. Mervil s'était attardé à faire
-souper Netty, malgré l'irritation et l'ennui mortel qu'il éprouvait
-près de cette fille, dès après l'extinction de son fugace désir. Il
-ne voulait pas rentrer chez lui trop tôt. Il préférait trouver Simone
-endormie.
-
- * * * * *
-
-Simone ne dormait pas. Elle était couchée cependant. Accoudée dans
-le large lit de milieu de leur jolie chambre, les yeux fixés droit
-devant elle,—ses yeux d'un bleu-gris si fin et que le demi-jour de
-la veilleuse faisait paraître noirs,—elle traversait l'heure la plus
-étrange de sa vie. La plus étrange... mais, à sa grande stupeur, non
-pas la plus douloureuse. Tout à l'heure, elle avait souffert... oui,
-atrocement. Oh! ce retour dans la voiture, où elle collait sa bouche
-contre le satin des accoudoirs, et où elle mordait l'étoffe pour ne pas
-crier d'angoisse!... Et les lignes de ce télégramme, le mensonge du
-nom de Fournière, de ce directeur que Roger n'avait pas même rencontré
-aujourd'hui, qui n'avait pas paru de l'après-midi à son théâtre!...
-Après avoir lu cela, elle était montée, la tête perdue, droit dans sa
-chambre. Elle avait remis son chapeau, son manteau... Elle voulait
-courir, s'en aller... Où?... Qu'importait!... Bien loin, là-bas...
-quelque part où sa torture prendrait fin... Et, quand il reviendrait,
-il trouverait la maison vide... Simone ouvrait la porte... Elle était
-folle. Elle ne savait plus.
-
-Mais soudain, dans l'escalier, des pas vifs, décidés... une voix
-joyeuse:
-
-—Mère, mère!... Tu ne viens pas dîner? Il y a des bouchées aux
-crevettes!... Quelle chance, hein? des bouchées aux crevettes!
-
-Et, comme elle avançait la tête, Simone aperçut Paulette qui, à
-mi-hauteur de l'étage, son buste gamin renversé sur la rampe, tous ses
-grands cheveux fauves pendant sur le vide, continuait à l'appeler en
-faisant de la gymnastique.
-
-—Tiens! dit l'enfant, tu as remis ton chapeau? Tu dînes donc en ville?
-
-En deux bonds, la petite accourut. Sa mère la prit dans ses bras. Mais
-l'étreinte fut si nerveuse et des larmes si précipitées tombèrent sur
-le visage de Paulette, que celle-ci, presque effrayée, se débattit.
-
-—Qu'est-ce que tu as, dis, mère? Oh! ne pleure pas comme ça!... Ne
-pleure pas, je t'en prie!... Dis-moi ce qu'on t'a fait?
-
-—Rien, oh! rien... Je n'ai rien.
-
-—Rien?... Alors essuie ça, et puis ça, dit la petite en la caressant
-avec son mouchoir. Et puis, faut rire maintenant. Allons, riez, mémé...
-Riez, ma petite mémé chérie.
-
-Simone souriait. Un tel soulagement lui venait, une telle détente,
-dans l'attendrissement des larmes, sous les caresses de sa fille, que
-c'était presque du bien-être.
-
-Paulette, devant ce sourire, se mit à sauter, à pieds joints.
-
-—Je savais bien que je te consolerais. Ah! on t'avait fait de la peine.
-Les méchants!... On t'avait fait de la peine... Eh bien, faut t'en
-ficher!
-
-Et elle ajouta:
-
-—Descends, mère, maintenant, veux-tu? Les bouchées aux crevettes vont
-être toutes froides.
-
- * * * * *
-
-Trois heures plus tard, Simone souffrait surtout du souvenir de cette
-souffrance. Elle ne se l'expliquait plus très bien. Elle avait honte de
-cette angoisse aveugle, stupide, qui l'aurait jetée à la solitude noire
-des rues désertes, à la fuite ridicule, à quelque coup de tête affolé.
-Mais elle en voulait atrocement à son mari de lui avoir infligé cette
-minute de démence, de déchirement, de torture humiliante, abominable.
-Une rancune grandissait en elle; la colère parfois lui faisait crisper
-ses petits poings sur la fine toile de ses draps. Son cœur avait crié
-le premier: il n'avait crié qu'un instant; maintenant il se taisait.
-C'était le tour de l'orgueil. Des curiosités lui venaient aussi. Des
-curiosités singulières qui plissaient amèrement ses lèvres pâles en une
-ombre de sourire. «Voilà donc la vie... Qu'est-ce qu'ils font ensemble
-à cette heure?... Et moi, qu'est-ce que je ferai demain?...» Elle se
-disait aussi: «Mon amour est mort, mort sur le coup.»
-
-Et elle s'étonnait de ne pas sentir plus lourdement le poids de ce
-cadavre. A force de réfléchir, elle s'avisa que, peut-être, la fin
-de son amour n'avait pas été si brusque. Ce qu'il en restait au fond
-d'elle-même, tout à l'heure encore, n'était peut-être qu'un fantôme à
-peine palpitant, que peu de chose suffisait à faire évanouir, «Peu de
-chose?...» Alors elle se demanda ce qu'elle aurait éprouvé, dans les
-mêmes circonstances, quatre ans, six ans plus tôt. Elle comprit qu'elle
-serait morte ou qu'elle aurait pardonné. Aujourd'hui, elle était sûre
-qu'elle ne mourrait point... et qu'elle ne pardonnerait point.
-
-Un fiacre roula dans le silence de cette vaste rue Ampère, dépourvue
-de circulation. Il s'arrêta devant la maison. Simone entendit le bruit
-à peine perceptible de la porte ouverte et doucement refermée. Puis on
-monta si légèrement qu'aucun pas ne cria dans l'escalier. Et son cœur
-eut un grand soubresaut, ses membres tremblèrent, quand Roger souleva
-la portière et qu'il apparut devant elle.
-
-Entre ses cils presque joints, le sein battant à soulever les draps,
-Simone regarda son mari.
-
-Il avait sa figure ordinaire.
-
-Ce fut pour elle une surprise. Elle s'attendait à lui voir sur le
-visage quelque signe nouveau, ou du moins inaperçu jusqu'alors, quelque
-nuance de remords ou de triomphe, quelque rayonnement de volupté,
-quelque reflet de ces caresses savantes de courtisane, qui sont la
-superstition et l'épouvantement des jeunes épouses. Elle faisait
-semblant de dormir pour mieux l'observer... Il avait simplement l'air
-de mauvaise humeur. Après un rapide coup d'œil vers le lit pour
-s'assurer qu'elle dormait,—coup d'œil dépourvu d'une inquiétude ou
-d'un attendrissement particuliers,—Roger se déshabillait, avec les
-mouvements à la fois précipités et las d'un homme qui en a fini avec
-les corvées du jour et qui est pressé de s'étendre.
-
-Devant cette simplicité des choses, Simone sentit ses grands
-soulèvements d'âme tomber brusquement, comme des vagues affolées sur
-lesquelles on jette un peu d'huile. Son désespoir et sa furie d'orgueil
-s'émiettèrent en tout petits sentiments d'une âcreté corrosive et d'une
-nauséabonde mesquinerie. Elle eût voulu crier à son mari des railleries
-et des insultes. En elle-même, elle lui disait, les lèvres closes et
-sous le suave masque rosé de son sommeil, mais avec des ricanements
-intérieurs: «Ainsi c'est toi, toi que je vois déshabillé, grotesque,
-avec ta maigreur et ta tête chauve, l'air déjà vieux, qui t'en vas te
-faire caresser par des créatures... Mais tu ne t'aperçois donc pas
-qu'elles veulent des rôles dans tes pièces et non pas ta personne?
-Elles te disent peut-être que tu es beau... Et toi, tu le crois!...
-Imbécile! Moi, au moins, je t'aimais pour ton cœur, pour ton talent...
-Maintenant je te méprise, oui, je te méprise!... Et je te déteste!...»
-
-Mervil, cependant, jetait ses vêtements au hasard; il lança, comme
-d'habitude, ses manchettes au fond de la chaise longue. La familiarité
-de ses gestes, cette absence de toute recherche et de toute réserve où
-s'abandonne l'homme qui est seul ou qui est marié depuis un certain
-temps, n'avait jamais comme ce soir exaspéré Simone.
-
-«Auprès de cette fille, tout à l'heure, il faisait des grâces, je
-parie...»
-
-Elle se le représentait, avec une autre, plus ému, plus attentif,
-plus dévot qu'il n'avait jamais été avec elle-même. Elle ne l'eût pas
-imaginé rudoyant Netty Davidson. En son idée, ce que Mervil avait de
-sec, de cassant dans le caractère, devait disparaître en les transports
-d'un amour complet, inouï, du moment que cet amour était, non plus la
-réalité possédée par elle, mais ce qu'il lui volait pour le donner à
-une autre.
-
-La fièvre amère qui la dévorait lui fit tant de mal qu'elle poussa un
-soupir.
-
-Roger venait de laisser tomber une bottine.
-
-—Je t'ai réveillée? dit-il.
-
-Elle ouvrit lentement ses jolis yeux avec une expression d'étonnement
-et de douceur.
-
-Son mari se pencha pour l'embrasser. Elle sortait d'elle-même,
-croyait se contempler d'une distance infinie. Elle se disait: «Il
-m'embrasse!... lui!... en revenant d'en embrasser une autre...» Et
-il lui semblait que cela n'était pas vrai, qu'elle lisait un roman
-ou qu'elle assistait à une scène de théâtre, que l'illusion pénible
-s'effacerait tout à l'heure, et que tout serait de nouveau comme
-auparavant.
-
-Par instants, elle avait envie de crier: «Assez!... Assez!...» Car les
-torturantes choses qui s'agitaient en elle passaient, revenaient, se
-heurtaient, fuyaient pour revenir encore, avec une trépidation atroce.
-Peut-être n'avait-elle pas beaucoup de chagrin... Cependant toute l'âme
-lui faisait mal comme elle n'avait jamais eu mal.
-
-Elle dit à Roger:
-
-—Quelle heure est-il? Tu es resté bien tard avec M. Fournière... Il me
-semble, du moins.
-
-—Nous avions à causer... Un projet de pièce... Un scénario qu'il a...
-Je ne sais de qui... J'ai oublié le nom de l'auteur... Il voulait
-savoir si ça me tenterait d'écrire une partition là-dessus.
-
-—C'est du théâtre que tu m'as envoyé le télégramme?
-
-—Oui... Paulette a été sage?
-
-—Oh! je crois bien... Pauvre petite chérie!
-
-—C'est qu'elle ne l'est pas toujours.
-
-—Où t'a-t-il fait dîner, M. Fournière? Chez lui, ou au restaurant?
-
-—Au restaurant.
-
-—Où ça?
-
-—Près du boulevard... Tu ne connais pas... Dormons, veux-tu, mon petit
-loup?
-
-Mais elle voulait qu'il en dît davantage, qu'il s'enferrât dans son
-mensonge, qu'il lui donnât l'affreuse certitude de la trahison, cette
-certitude que jamais on n'accepte complètement, à moins qu'elle ne
-crève les yeux.
-
-—C'est tout de suite après la répétition qu'il t'a emmené, M. Fournière?
-
-—Mais oui... Qu'est-ce qu'il y a d'extraordinaire? Nous avons vu
-répéter, puis nous sommes sortis ensemble, voilà tout.
-
-Il y eut un moment de silence et Simone dit encore:
-
-—Comment s'appelle-t-elle, cette actrice qui double le rôle?
-
-Mervil eut un petit rire gêné. Les questions l'irritaient; en même
-temps le souvenir de Netty le crispa.
-
-—Elle ne s'appelle pas... Ça n'existe pas... C'est une dinde assommante
-que je voudrais au diable! Dormons, veux-tu?... Je suis éreinté ce
-soir.
-
-«Oh! comme il sait mentir!» pensa Simone, «Est-ce la première fois
-seulement? Non, sans doute. Pauvre sotte que je suis! Moi qui n'ai
-jamais douté d'une seule de ses paroles...»
-
-
-
-
-V
-
-
-Il n'y eut pas d'explication entre Simone et Roger. La jeune femme
-n'avait plus assez d'amour pour ne point écouter son orgueil, qui lui
-conseillait le silence. Elle ne fit de confidence à personne, pas même
-à Gisèle. Rien, apparemment, ne fut changé, ni en elle-même, ni dans sa
-vie. Pourtant il lui semblait qu'elle n'était plus la même créature,
-qu'un abîme s'était ouvert, qu'une révolution s'était produite, qu'elle
-était morte puis ressuscitée à une autre existence, ou bien qu'elle
-ne s'était jamais connue jusqu'à présent. Parfois elle se demandait
-comment un fait banal, et très personnel en tout cas, un fait qui ne
-touchait qu'une catégorie spéciale de ses propres sentiments, avait pu
-transformer à ses yeux tout l'univers. Elle ne jugeait plus rien, même
-les très petites choses, sans que ce fait et son influence vinssent
-modifier le point de vue où, d'instinct naturel, son esprit se fût
-placé. La faculté de puérile généralisation particulière aux femmes
-lui faisait maintenant soupçonner dans tous les actes, dans toutes
-les paroles de son mari quelque principe de trahison, et lui faisait
-voir dans tous les maris des traîtres de la même espèce. Elle cessa de
-plaindre M. Chambertier, et elle se mit à jouer la coquette avec cet
-homme qui ne lui plaisait point, pour pouvoir se dire en elle-même:
-«Et lui aussi, lui qui a la plus jolie femme que je connaisse, et
-qui prétend l'aimer à l'adoration, à la souffrance, si je prononçais
-seulement un mot, il me ferait la plus brûlante déclaration...»
-Maintenant elle approuvait les excentricités de Gisèle. Quand Mervil
-lui reprochait de ne plus pouvoir se passer de cette amie un peu
-compromettante, Simone s'écriait:
-
-—En voilà une qui prend la vie du bon côté, et qui juge les hommes à
-leur juste valeur! Ah! je voudrais bien avoir aussi peu de préjugés
-qu'elle!
-
-Paradoxe qui lui attirait une riposte sévère, et parfois brutale, de
-son mari. Le compositeur n'avait jamais de colères violentes, mais
-des accès de nervosité froide, qui, dans les querelles de ménage, lui
-faisaient parfois dépasser la mesure, sans lui laisser l'excuse de
-l'emportement. Il prononçait alors de blessantes paroles, que Simone,
-autrefois, lui pardonnait au premier baiser, mais qui, désormais,
-portaient toutes, et laissaient de cuisantes cicatrices.
-
-C'est ainsi que la fêlure, fine comme celle dont parle le poète,
-creusait en ce cœur de femme la «trace invisible et sûre» par où sa
-tendresse, peu à peu, s'écoulerait jusqu'à la dernière goutte. Simone,
-malgré ses boutades, malgré son scepticisme tout neuf, souffrait
-profondément de cette meurtrissure cachée. Roger ne s'apercevait
-de rien; ou, s'il entrevoyait quelque chose, il accablait soit de
-sévérité, soit de ridicule, ce qu'il appelait, suivant le degré, du
-«vague à l'âme», de «l'aigreur» ou des «crises de nerfs». Lui-même, le
-plus nerveux des hommes, il se plaisait à reprocher aux femmes leurs
-surexcitations ou leurs défaillances, et s'en prétendait à l'abri parce
-qu'il manifestait les siennes autrement que par un flot de paroles
-aiguës ou par des larmes.
-
-Petits travers, petites injustices, que la droiture de son cœur et le
-prestige de son talent effaçaient jadis aux yeux amoureux de Simone, et
-qui, maintenant, prenaient, pour cette même Simone, d'insupportables
-proportions. Et cependant, jamais Roger n'avait autant apprécié la
-douceur profonde de l'union, de l'intimité, de l'amitié conjugales.
-Jamais il n'avait autant compris que toutes ses chances de bonheur
-tenaient entre les petites mains de cette pure Simone en qui il croyait
-de toutes les forces de son âme. L'écœurement de sa courte liaison avec
-Netty Davidson le ramenait à sa femme avec une plus dévote tendresse.
-Un infini soulagement lui vint bientôt lorsque cette fille, lasse de
-ses inutiles efforts pour atteindre à la scène, consentit à suivre
-en Amérique un Péruvien laid comme un chimpanzé, mais d'une richesse
-invraisemblable.
-
-«A la bonne heure, m'en voilà débarrassé!» s'écria Mervil
-intérieurement. «Ah! si jamais l'on m'y repince!...»
-
-Tel était le souvenir que Simone imaginait si plein d'ivresse, et dont
-elle était jalouse, d'une jalousie sourde, qui ne guérissait pas, qui
-ne s'effaçait pas, et qui, jour à jour, continuait à lui égratigner le
-cœur, à lui empoisonner la vie.
-
-Si Mervil ne se doutait pas du secret travail qui changeait pour lui le
-cœur de sa femme, quelqu'un s'en apercevait: c'était Jean d'Espayrac.
-
- * * * * *
-
-Un soir, tous trois causaient dans le fumoir du compositeur. Ils
-avaient dîné ensemble, dans l'intimité, et la gouvernante anglaise
-venait d'emmener Paulette.
-
-—Elle devient ravissante, ta fille, tu sais, Mervil, dit Jean—qui se
-leva pour lancer dans le feu une cigarette inachevée.
-
-—Tu trouves? répliqua Roger. Pour moi, c'est un gamin. Je ne fais pas
-plus attention à sa figure qu'à celle d'un garçon. Oui, c'est vrai, je
-crois qu'elle ne sera pas mal. Elle a de beaux yeux.
-
-—Oh! les yeux... reprit Jean. Et le reste! Elle aura une grâce, un
-brio!... On en sera fou, de cette petite-là.
-
-—Bah! dit Simone avec un soupir. Cela ne l'empêchera pas de souffrir
-comme les autres, pauvre mignonne!
-
-—Souffrir? Et pourquoi? fit Mervil d'un ton de surprise bourrue.
-
-M. d'Espayrac ne s'étonna pas de l'exclamation de Simone. Elle révélait
-un état d'âme qu'il pressentait trop bien depuis quelque temps. Mais
-il se donna le plaisir de pousser un peu Mme Mervil, pour s'affirmer à
-lui-même cet état d'âme, qui l'emplissait de vagues sympathies et de
-précises espérances. Il prétendit que les hommes souffraient beaucoup
-plus par les femmes que les femmes par les hommes. Sur ce texte, il
-fit naître un de ces débats sans conclusion, qui amusent l'esprit en
-irritant le cœur, et durant lesquels, sous la légèreté des phrases, on
-sent gronder l'éternel conflit des sexes.
-
-—Comment!... dit Simone. Les hommes se réservent la liberté de nous
-tromper. Ils vont parfois jusqu'à nous le dire. En tout cas ils ne
-se cachent point d'avoir aimé souvent avant de nous épouser. Et vous
-prétendez que c'est nous qui les faisons souffrir!
-
-Elle ajouta, non sans aigreur:
-
-—Les coquines qu'ils fréquentent, peut-être... Mais ça, c'est bien
-fait! Ils n'ont que ce qu'ils méritent. Et puis, nous ne parlons pas de
-ces créatures-là. Ce ne sont pas des femmes.
-
-—Et qu'est-ce que c'est donc? demanda Roger.
-
-Les yeux clairs de Simone le toisèrent sans qu'elle répondît.
-
-—Si ce ne sont pas des femmes, reprit Mervil, pourquoi vous en
-montrez-vous toutes si férocement jalouses?
-
-—Jalouses! Ah! non, par exemple. Seulement nous méprisons les hommes
-qui nous quittent, nous, pour aller se faire bafouer par ces espèces-là.
-
-—Oh! oh! ricana Mervil, ça se gâte. Mon pauvre Jean, nous allons en
-entendre de dures.
-
-—Toi peut-être, dit Jean. Mais moi, je ne rentre pas dans cette
-catégorie. Je suis de l'avis de Mme Mervil. Je n'apprécie guère ce que
-mon épicier peut avoir pour la même somme que moi.
-
-—Bravo, monsieur! dit Simone avec un charmant sourire.
-
-—Voyez-vous le malin! s'écria Mervil. Tu es très fort, tu sais.
-
-—Non, ma parole! Je dis ce que je pense.
-
-Il se pencha vers le compositeur, prononçant à mi-voix, mais assez haut
-pour être entendu de Mme Mervil:
-
-—Les promiscuités m'écœurent. Je ne voudrais pour rien au monde, par
-exemple, me mettre dans une baignoire de ces établissements de bains
-publics...
-
-Mervil eut un ricanement d'incrédulité.
-
-—Eh bien, et en voyage, comment fais-tu?
-
-—Je trouve partout un seau d'eau, et comme j'emporte une grosse
-éponge...
-
-—Ah! oui, pour le bain... Mais... le reste?
-
-—Je m'en passe. Mais je voyage si peu, ajouta d'Espayrac. Les lits et
-les tables de hasard n'ont, je l'avoue, aucun charme pour moi.
-
-Simone comprit fort bien ces phrases rapides, énoncées d'un ton à peine
-assourdi. Les deux hommes, d'ailleurs, en avaient dit parfois de plus
-fortes en sa présence, et elle ne s'effarouchait pas d'être traitée
-un peu en camarade. Seulement, quand un sujet devenait scabreux, elle
-s'abstenait de mettre son mot. Elle se taisait donc et regardait Jean.
-Un immense plaisir lui venait de l'entendre exprimer des délicatesses
-tellement rares chez un garçon de vingt-six ans. Elle ne doutait pas
-qu'il ne fût sincère. Et il l'était en effet, surtout en ce moment.
-Car on devient, à certaines heures, le personnage que l'on se croit.
-Et Jean d'Espayrac n'éprouvait, en présence de Simone, que les plus
-raffinés des sentiments dont il était capable.
-
-Mervil, qui, ce soir, n'avait aucune raison de poser, ni devant
-lui-même, ni devant sa femme ou son ami, conservait le désavantage
-d'une candeur légèrement cynique, et, en outre, ne résistait pas au
-désir de taquiner Simone. Depuis quelques jours, il devenait agressif,
-parce qu'il la sentait sourdement hostile. Il développa donc la théorie
-qu'il savait la plus exaspérante pour elle.
-
-—Moi, dit-il, j'affirme que la trahison de l'homme n'est pas à comparer
-à celle de la femme, ni dans le principe, ni dans les résultats. Un
-mari peut adorer sa femme et s'oublier un soir dans une bonne fortune
-de rencontre. Une femme, elle, ne se donne que lorsqu'elle aime, ou,
-tout au moins, se persuade ensuite qu'elle est irrésistiblement éprise.
-Pour se créer à elle-même une excuse, elle se crée une passion. Et
-puis... il y a les conséquences.
-
-—Les conséquences! reprit vivement Simone. Oui... l'enfant. Et
-encore... Ce ne sont pas les enfants qui compliquent beaucoup de
-nos jours les situations amoureuses. Nous en avons si peu, des
-enfants! Mais la trahison du mari n'a-t-elle pas de conséquences? Ne
-peut-elle pas désillusionner la femme, la désespérer, la pousser aux
-représailles, devenir pour elle un ferment de douleur, de dépravation
-peut-être?...
-
-Mervil eut, de nouveau, son petit ricanement ironique.
-
-—Ma chère, quand la femme se venge en se dépravant, comme tu dis,
-c'est qu'elle n'a pas eu le temps de commencer la première. Les femmes
-sont des êtres inférieurs, qui suivent leur instinct sans se laisser
-influencer par les raisonnements ni par les circonstances. Quand
-l'instinct est bon, elles nous aiment et se résignent à ce qu'elles ne
-sauraient empêcher. Quand l'instinct est mauvais, elles nous trompent,
-et nous tromperaient quand même. J'ajoute que, généralement, en ce cas,
-elles nous trompent d'autant plus qu'elles sont plus sûres de nous.
-Nous ne gagnerions rien à leur être fidèles.
-
-—Vous l'entendez, monsieur d'Espayrac? dit Simone.
-
-Le ton de la jeune femme eût fait réfléchir un mari moins confiant
-ou moins maladroit que Roger Mervil. Mais celui-ci, comme tant
-d'autres,—comme tous les autres,—superposait à la personnalité de
-sa compagne une créature de sa fabrication, dont il croyait si bien
-connaître tous les ressorts qu'il en perdait la faculté d'observer
-les plus fins changements d'intonation dans cette voix ou de nuance
-sur cette physionomie. Roger ne vit donc pas que Simone était pâle
-d'indignation, pâle jusqu'aux lèvres, et il ne perçut pas que la
-frivolité railleuse qu'elle venait de mettre dans sa question sonnait
-faux.
-
-Jean d'Espayrac—qui, pour être clairvoyant, possédait toutes les
-raisons que le mari n'avait plus—éprouva jusqu'au fond de son être
-la commotion de l'état nerveux qu'il découvrit chez Simone. La
-trépidation contenue de colère secouant cette jolie femme qu'il avait
-crue, jusqu'ici, plutôt inerte, indifférente, produisit, chez lui,
-une commotion sensuelle, violente et aiguë comme un coup de fouet.
-Brusquement il passa de la sentimentale attirance au désir passionné.
-Cette frêle Parisienne blonde, ce «petit glaçon» des bonnes langues
-mondaines, pouvait donc s'animer, vibrer ainsi? Parut-elle vraiment
-différente d'elle-même ou ne fut-ce pas plutôt lui qui se découvrit au
-cœur quelque chose de très inattendu? «Mais j'en suis fou!» pensa-t-il.
-Et l'aveu, sans doute, passa dans ses yeux fixés sur elle, car Simone,
-de blanche qu'elle était, devint toute rose, tandis que M. d'Espayrac
-répondait simplement:
-
-—Ne croyez donc pas votre mari, madame. Il ne pense pas un mot de ce
-qu'il dit.
-
-Un moment après, vers dix heures, le domestique apporta, pour M.
-Mervil, quelques lettres sur un plateau. Roger demanda la permission de
-les lire, et s'assit à une petite table, sous la lumière d'une lampe
-minuscule, coiffée de son abat-jour en froufrou.
-
-—Faites faire du thé, dit Mme Mervil au domestique. Vous en prendrez,
-n'est-ce pas, monsieur? ajouta-t-elle avec un regard vers Jean.
-
-—Oh! moi, madame, je n'ai pas d'objection. Mais si vous en faites
-prendre à Mervil tous les soirs...
-
-—Il n'y a pas de danger! dit Simone. Nous prenons du tilleul, lui et
-moi.
-
-—Eh bien, madame, je vous en prie, offrez-moi donc aussi du tilleul.
-Ce ne sera pas la première fois que j'en prendrai. Le tilleul est à la
-mode.
-
-—Ah! oui, reprit Simone, c'est la boisson qu'on sert à présent dans nos
-salons de névrosés.
-
-—Moi, dit Mervil qui se levait, j'en bois pour tenir compagnie à cette
-jeune dame. Je n'en ai pas besoin, mais elle!... Ah! d'Espayrac,
-heureux garçon, vous n'êtes pas marié, vous ne savez pas ce que c'est
-que les crises de nerfs.
-
-Il prononça _nerffes_. Décidément, ce soir, il semblait s'être proposé
-la gageure de déplaire à Simone aussi parfaitement que possible. Il
-fut le seul à rire de sa plaisanterie,—une vieille plaisanterie, bien
-usée, mais qui lui servait toujours, avec quelque demi-douzaine du même
-calibre, à se figurer, lui, ce rêveur, qu'il avait l'esprit facétieux.
-
-—Vous m'excusez? dit-il en prenant le bouton de la porte. Un mot
-seulement à répondre tout de suite. Je monte et je redescends.
-
-Jean et Simone restèrent seuls. Certes, ce n'était pas la première
-fois. Pourtant jamais ils n'avaient constaté entre eux cette gêne
-singulière. Une minute se passa dans un silence de plus en plus
-difficile à rompre. Et, peu à peu, ce silence prenait une signification
-tellement nette qu'ils n'eussent plus osé se regarder. A la fin, M.
-d'Espayrac, sans trop savoir ce qu'il disait, ni quel était l'à-propos
-de la phrase qu'il allait prononcer, murmura d'une voix caressante:
-
-—Vous avez en moi le plus dévoué, le plus respectueux des amis. Le
-croyez-vous, madame?
-
-—Oui, je le crois.
-
-Et, tout de suite, sentant la pente, le danger, avec ce besoin qui
-harcèle toute femme de se justifier à elle-même ses propres sentiments,
-elle expliqua:
-
-—J'ai tant de confiance en vous! Votre nature est si loyale, si
-délicate! Ah! vous ne ressemblez pas aux autres hommes.
-
-—Non, c'est vrai, dit Jean, avec la meilleure foi du monde. Mais vous
-non plus, vous n'êtes pas comme toutes les femmes. Je vous comprends si
-bien! Je lis en vous, positivement.
-
-—Croyez-vous?... dit-elle avec un léger rire de coquetterie.
-
-—Oui... Tenez,—il baissa encore la voix,—on vous a fait de la peine
-tout à l'heure.
-
-Les fines lèvres de Simone se plissèrent dédaigneusement:
-
-—Ne parlons pas de cela. Non... On ne m'en a pas fait. On ne peut plus
-m'en faire.
-
-—Cependant, reprit d'Espayrac dans un suprême effort de loyauté
-défaillante, je crois qu'il ne pense pas ce qu'il dit. Ce sont des
-paradoxes.
-
-—Des paradoxes qu'il met en pratique, s'écria vivement Simone, avec un
-scintillement dans ses beaux grands yeux clairs.
-
-D'Espayrac s'en doutait un peu. Il avait l'excuse de croire son ami
-plus coupable envers Simone que Roger ne l'était en réalité. En tout
-cas, il ne le défendit point.
-
-Le domestique entra presque aussitôt, pour apporter le plateau chargé
-des trois tasses et de la petite théière d'argent pleine de tilleul. Il
-les déposa sur un guéridon japonais, puis il sortit.
-
-Jean s'était levé, durant cette interruption. Il avait fait quelques
-pas, puis, sentant le regard de Simone qui le suivait, il avait tourné
-le sien vers elle. Leurs yeux s'étaient longuement rencontrés.
-
-Quand le valet eut quitté la chambre, M. d'Espayrac s'assit sur un pouf
-bas, beaucoup plus près de Simone qu'il n'était tout à l'heure.
-
-—Alors, dit-il, c'est bien vrai que vous avez confiance en moi?
-
-Un de ses genoux toucha le tapis; il allait prendre la main de la jeune
-femme.
-
-Mais elle le repoussa vivement, et d'un élan souple et prompt fut
-devant la table à thé.
-
-Le bouton de la porte tournait tout à coup. Roger Mervil rentra dans le
-petit salon.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Maintenant, chaque jour, à toute heure, Jean d'Espayrac enveloppait
-Simone Mervil d'une atmosphère de passion. Même lorsqu'il n'était
-pas là—et c'était rare, tant il trouvait dans sa collaboration avec
-le musicien de prétextes pour accourir—elle sentait autour de sa
-personne le magnétisme de ce désir, que nulle déclaration ne précisait
-encore. Pour elle, tout en trouvant une perverse douceur à se laisser
-entraîner par le vertige, elle ne pouvait se persuader qu'elle aimait.
-Le sentiment qui dominait dans son cœur, c'était un regret, très âpre
-et très vague à la fois. Que regrettait-elle? Peut-être une illusion.
-Son âme pleurait ce rêve de la vie qu'elle avait conçu à vingt ans: cet
-unique amour, toujours aussi doux, toujours aussi fort, dans lequel
-jamais ne se serait glissé ni trahison ni lassitude. Aimer Roger,
-n'aimer que lui, l'aimer encore, et surtout se sentir adorée par lui!
-Quelquefois elle se reprenait à ce bonheur jadis si précieux; elle s'y
-rattachait désespérément; elle voulait croire qu'il ne tenait qu'à elle
-de le recommencer. Dans ces instants-là, elle prenait en grippe le
-beau Jean d'Espayrac; elle se disait en le regardant, en l'écoutant:
-«Pauvre garçon, tu prétends le remplacer dans mon cœur! Mais tu ne sais
-donc pas que c'est impossible!... Mais tu ne lui vas pas à la cheville
-à ce grand artiste. Mais tu ne sais pas que je donnerais cent fois
-ta vie pour une heure de la sienne!...» Et dans ces instants-là, si
-Roger avait pris la peine de revenir aux enfantillages des premières
-tendresses, de griser un peu cette imagination avide d'amoureux
-aliments, s'il avait paré de quelques coquetteries les monotones
-intimités conjugales, Simone se fût rattachée éperdument à lui, eût
-oublié ses jalousies, ses plaies d'orgueil, ses tentations, eût oublié
-même Netty Davidson.
-
-Mais, précisément, Roger Mervil tournait contre lui-même, sans en avoir
-conscience, les armes qui lui eussent permis de reconquérir sa femme.
-Dans les heures où il aurait pu être l'amant, il faisait voir tellement
-qu'il était le mari—par l'identité de ses gestes, la sécurité de ses
-droits, la complète omission de toute câlinerie superflue—que Simone
-était plus profondément découragée par ses caresses qu'elle ne l'eût
-été par son indifférence. Et toujours, en elle, revenait la pensée:
-«Il n'était pas comme ça auprès de l'autre!» avec tout le cortège des
-irritantes réflexions, des exaspérantes images. Elle finissait par se
-dire: «Si je le trompais, je me sentirais tellement coupable envers
-lui, que je perdrais la cuisante impression de ses propres torts. Oui,
-vraiment, j'aimerais mieux souffrir de ma trahison que de la sienne!»
-
- * * * * *
-
-Au mois de février, les Chambertier donnèrent un bal. Simone dansa le
-cotillon avec Jean d'Espayrac. Ce cotillon dura près de deux heures.
-Le conducteur—qui, naturellement, dansait avec Gisèle—multiplia les
-figures et en produisit d'inédites. Les accessoires, fort nombreux,
-étaient tous des objets d'un certain prix. On s'amusait fort. Ni la
-jeunesse, ni la gaieté, ni la beauté ne manquaient. La richesse du
-cadre, les vastes perspectives des salons et de la serre, la profusion
-des lumières et des fleurs, flattaient la vanité des trois à quatre
-cents personnes qui pourraient dire demain: «Nous y étions.» C'était,
-comme les journaux mondains l'enregistrèrent, «une soirée tout à fait
-réussie».
-
-Dans la vie de Simone, elle devait marquer, cette soirée, comme un
-instant décisif. La jeune femme y goûta l'une de ces rares ivresses
-durant lesquelles—coupable ou non—l'âme voit resplendir un éclair
-de bonheur humain. Au milieu de ce bal, dans sa légère et radieuse
-toilette, où elle se sentait si jolie, assise tout à côté de cet homme
-frémissant d'amour, qui, de temps à autre, et suivant les caprices des
-figures, l'étreignait et l'emportait, avec un soupir contenu de passion
-à bout de force, Mme Mervil subit un entraînement qu'elle n'avait
-jamais éprouvé, chez elle, seule avec Jean, durant leurs plus intimes,
-leurs plus dangereuses causeries. Le jeune homme, ici, ne parlait point
-ou parlait peu. Soucieux de ne pas compromettre sa danseuse, il évitait
-même de la regarder longtemps de suite, pour rester maître de lui-même
-et de l'expression de ses yeux. Pourtant jamais sa passion ne fut plus
-éloquente. Il est vrai qu'elle atteignait son paroxysme à sentir que
-Simone vibrait jusqu'à défaillir. En ce moment, M. d'Espayrac aimait
-comme il n'avait pas encore aimé. Nulle hésitation ne faisait plus
-flotter sa sentimentalité ou son désir de Gisèle à Simone, et de Simone
-à Gisèle. La grâce énigmatique et voluptueuse de Mme Chambertier ne
-disait plus rien, même à ses sens. «Celle-là,» pensait-il, «eût été
-d'une conquête trop facile, et, par cela même, peu souhaitable.» Mais
-les luttes qu'il avait pressenties chez Mme Mervil, les scrupules
-délicats de cette petite âme sans hardiesse, lui prenaient le cœur
-d'une séduction infiniment douce, d'un attendrissement dont il ne se
-fût point cru capable, et dont il lui savait gré.
-
-Toutefois le matérialisme de ses vingt-six ans ne lui permettait point
-un plus long stage dans ces régions de platonique tendresse.
-
-«Si je n'obtiens pas un rendez-vous ce soir,» se disait-il encore, «je
-perdrai la meilleure occasion que j'aurai peut-être jamais.»
-
-Pourtant, même ce soir, il n'osait rien brusquer. Le respect où le
-maintenaient les clairs yeux de Simone, même quand ces beaux yeux
-s'embrumaient de langueur, avait encore pour M. d'Espayrac un charme
-qu'il ne pouvait rompre.
-
-Un hasard le servit. Roger Mervil avait quitté le bal, où il
-s'ennuyait, promettant à Simone qu'il reviendrait à trois heures du
-matin, pour le souper, et qu'il la ramènerait à la maison. «Je vais
-corriger des épreuves pressées,» lui avait-il dit. «Et, en même temps,
-je verrai comment va Paulette. Elle s'est couchée, tu sais, avec un peu
-de fièvre.»
-
-Or, comme le cotillon venait de finir, on vit M. Chambertier traverser
-les salons avec un air inquiet.
-
-—Je cherche Mme Mervil. Où est donc Mme Mervil?
-
-Elle était encore au bras de Jean. Tous deux choisissaient leurs places
-à l'une des petites tables du souper, riant et faisant signe de loin à
-leurs partenaires.
-
-—Chère madame... D'abord n'ayez pas peur... Il n'y a rien du tout.
-Mervil vient de me téléphoner. Votre fillette a seulement un peu plus
-de fièvre, et il a jugé prudent d'appeler le médecin... Il l'attend
-et ne veut pas quitter... Je viens de lui dire que je vous ramènerai
-moi-même...
-
-—Ah! mon Dieu! s'écria Simone.
-
-Elle avait quitté le bras de Jean et s'élançait dans la direction du
-vestiaire.
-
-Les deux hommes la suivirent. Chambertier la rassurait.
-
-—Mervil dit que ce n'est rien, que vous ne partiez même pas avant le
-souper.
-
-Mais Simone, toute pâle, secouée d'un tremblement, ne l'écoutait
-seulement pas. Ses mains agitées ne pouvaient nouer les rubans de sa
-sortie de bal. M. d'Espayrac, très grave, très tendre, l'habillait
-comme une enfant, la forçait à s'envelopper la tête dans son grand
-voile d'Alençon.
-
-—Ne vous faites pas tant de mal, murmura-t-il. Nous allons y être tout
-de suite.
-
-En même temps, il tendait le bras à un valet, qui lui passa sa pelisse.
-
-—Alors, dit Chambertier, c'est vous, monsieur d'Espayrac, qui
-reconduisez Mme Mervil?... Moi, je ne peux pas quitter avant le
-souper... Je suis désolé, chère madame... Ah! quel contretemps! Gisèle
-va être aux cent coups!...
-
-Déjà Simone courait sur le perron.
-
-—Un fiacre! dit-elle. Ma voiture ne devait venir qu'à quatre heures.
-
-—La mienne est là, fit d'Espayrac. Rue Ampère, dit-il à son cocher. Et
-vite, n'est-ce pas?
-
-Quand il fut près d'elle, dans le coupé,—tout près d'elle, tout seul
-avec elle, et pour de si courtes minutes,—il ne put pas se contenir, il
-la prit tout de suite dans ses bras, mais avec une pitié câline, comme
-une petite fille affligée.
-
-—Ma chérie!... prononça-t-il tout bas. Ma pauvre chérie, comme elle
-tremble!...
-
-Simone, sans résister, cacha sa figure contre l'épaule du jeune homme.
-Un long sanglot l'ébranla tout entière.
-
-—Ah! je suis punie, gémit-elle. Ah! je suis bien punie!...
-
-—Punie?... De quoi punie?... demanda Jean contre la joue de Simone, et
-si près, que chaque syllabe y posa une imperceptible caresse.
-
-—Vous le savez bien... murmura-t-elle.
-
-Il la serra contre lui, violemment, éperdument, jusqu'à la meurtrir de
-ses bras forts.
-
-—Ah! Simone, Simone... Vous m'aimez donc?... Vous m'aim...
-
-Il s'arrêta, comme suffoqué par une joie trop soudaine... Et il la
-serrait toujours, l'affolant, la brisant, la désarmant par cette
-étreinte farouche, silencieuse.
-
-Simone, en ses rêves les plus hardis, n'avait point prévu pareille
-sensation, si tragique et si douce. Était-ce un paroxysme d'angoisse
-ou un paroxysme de délices? La souffrance l'emportait peut-être, car
-elle eût voulu gémir et mourir... Et cependant... Comment avait-elle pu
-douter qu'elle l'adorait, cet homme, dont un seul geste la plongeait en
-une telle intensité d'extase?
-
-Ses lèvres haletantes, enfouies dans la fourrure de Jean, voulurent
-chercher un peu d'air. Elle tourna la tête, les yeux clos. Mais quand
-tout à coup elle sentit sa bouche prise par deux lèvres ardentes, elle
-eut un cri, une révolte, un recul...
-
-—Oh! non... Oh! Jean... Laissez-moi... Je vous aime... Je suis folle...
-Ayez pitié de moi!... Et Paulette... Oh! ma pauvre petite Paulette!
-
-Il lui semblait qu'elle allait porter malheur à son enfant. Cette
-superstition lui rendit de la force. Elle se rejeta dans le coin du
-coupé. M. d'Espayrac n'insista pas, ne la rassura pas, ne prononça pas
-un seul mot. Il prit seulement la main de Simone, et posa sur cette
-main, encore gantée du long gant de bal, un baiser plein de lenteur,
-un baiser qui disait sa soumission et sa reconnaissance. Puis il garda
-cette petite main dans la sienne, jusqu'à ce que la voiture s'arrêtât
-devant la maison des Mervil.
-
-—Allumez dans le petit salon pour M. d'Espayrac, cria Simone, en
-s'élançant dans l'escalier vers la chambre de sa fille.
-
-—C'est inutile, dit d'Espayrac au valet de chambre. J'attends seulement
-des nouvelles, et je repars tout de suite.
-
-Un instant après, Mervil descendait vers son ami.
-
-—Eh bien?... demanda le poète, un peu gêné de sentir combien il aimait
-toujours cet homme dont il allait prendre la femme.
-
-—Rien, rien du tout, heureusement, dit le compositeur, du moins rien de
-ce que je craignais.
-
-—Qu'est-ce que tu pensais donc?
-
-—Ah! mon cher, si tu savais! Le croup, rien que cela... J'ai eu une
-peur! Elle se plaignait d'une gêne dans la gorge...
-
-—Est-ce qu'elle n'a pas passé l'âge du croup? Elle a huit ans, Paulette.
-
-—Il n'y a pas d'âge. On l'attrape toujours. Ah! puis, tu sais, quand
-on a peur... Mais j'oublie de te remercier... Tu as lâché ton bal pour
-ramener Simone, tu es accouru tout de suite... C'est gentil comme tout
-de ta part! Et je suis sûr que tu nous as sacrifié quelque flirtation.
-
-—Mais non, mais non, dit Jean, qui se sentit rougir. C'était tout
-naturel. Allons, eh bien, mon vieux, j'espère que ça ira bien. A un de
-ces jours. Au revoir.
-
- * * * * *
-
-Quand Mervil remonta, il fut surpris de trouver Paulette en larmes,
-et Simone, qui, debout près du petit lit, toute droite et très pâle,
-regardait pleurer l'enfant sans essayer de la consoler.
-
-—Mais qu'est-ce qu'elle a? dit-il. Elle va se faire du mal. Qu'est-ce
-que tu lui as dit?
-
-—Moi?... Rien, fit Simone d'un air sombre. Tu as bien vu tout à l'heure
-qu'elle a fondu en larmes dès que je suis entrée.
-
-—Comment! elle pleure ainsi depuis ce moment-là? Mais qu'est-ce que
-cela veut dire? Qu'est-ce que tu as, ma petite Paulette? Voyons, dis-le
-à ton petit père?...
-
-Mervil se penchait sur le lit, entourait de ses bras le buste de sa
-fillette, écartait les menottes qui s'obstinaient devant le visage
-fiévreux, devant les yeux rougis.
-
-—Qu'est-ce que tu as, ma mignonne? Souffres-tu?
-
-—Elle n'a pas voulu me répondre, dit Simone avec des lèvres qui se
-convulsaient d'effroi et de chagrin.
-
-—Pourquoi, dit le père, n'as-tu pas voulu répondre à ta petite maman?
-
-L'enfant, d'un ton farouche et bas, prononça:
-
-—Elle ne m'aime plus. Depuis ce soir, elle ne m'aime plus.
-
-—Oh! Paulette... murmura la mère.
-
-Et, croyant distinguer dans les paroles de sa fille un pressentiment,
-un avertissement, une leçon, Simone, la chair encore tout affolée des
-caresses de Jean, le cœur déchiré de tristesse, se mit à genoux près
-du petit lit de Paulette, et, à son tour, pleura comme elle, à grands
-sanglots enfantins, avec cette plainte si spontanée des femmes: «Oh!
-que je voudrais donc mourir!...»
-
-Un instant après, toutes deux, rapprochées par le père, mêlaient leurs
-baisers et leurs larmes. Et Paulette, murmurant alors son chagrin
-d'enfant jalouse, trop sensible, disait à l'oreille de Simone:
-
-—Tu n'iras plus danser quand je serai malade? Tu n'aimeras personne,
-jamais, plus que moi?... Bien vrai, dis, personne?...
-
-—Non, non... balbutiait la mère.
-
-Alors Roger mêlait leurs mains dans les siennes, les embrassait
-ensemble... Tandis que, dans l'océan de détresse où chavirait et
-s'enfonçait la frêle petite âme instinctive de Simone, parmi le dégoût
-d'elle-même, la crainte superstitieuse, le remords, la tendresse
-vraie pour ces deux êtres,—son mari, sa fille,—surgissait en elle un
-sentiment qu'elle ne s'avouait pas, mais qui cependant dominait tous
-les autres: la joie d'avoir été tenue dans les bras de Jean d'Espayrac,
-de l'avoir entendu gémir d'amour, d'avoir senti contre sa bouche cette
-bouche qui était celle de Jean, d'avoir meurtri son cœur sur ce cœur
-d'homme. Et la pensée qu'elle avait commis une effrayante chose lui
-faisait paraître son péché plus délicieux encore.
-
-«Mais,» se disait-elle, «pour moins que cela je mépriserais une autre
-femme, je verrais en elle un monstre... Est-ce moi? Est-ce moi?...
-Est-ce possible?»
-
-Elle ne se reconnaissait pas.
-
-
-
-
-VII
-
-
-La sensation véritablement inouïe qui avait failli faire évanouir
-Simone sur la poitrine de Jean la première fois qu'il l'avait prise
-dans ses bras et qu'il lui avait baisé les lèvres, ne devait jamais
-plus soulever l'âme de la jeune femme à de pareilles hauteurs
-d'extase. Elle ne devait plus connaître, du moins à un tel paroxysme
-d'intensité, cette angoissante joie. Plus tard, toutes les fois qu'ils
-s'étreignirent, la mémoire dut jouer son rôle, et Simone, pour se
-griser tout à fait, eut besoin de faire surgir dans sa chair et dans
-son cœur la réminiscence de cette unique minute. Les femmes chez qui
-l'imagination est plus puissante que les sens et plus active que la
-tendresse ont de ces déboires en amour. Elles se donnent dans un
-moment d'incomparable exaltation, et toutes les réalités ensuite leur
-semblent pâles auprès de cette heure d'éblouissement qui ne peut pas se
-prolonger, et qui ne saurait revenir.
-
-La seconde fois que Simone Mervil revit M. d'Espayrac en tête-à-tête,
-ce fut encore presque involontairement. Elle se refusait toujours à
-un rendez-vous précis, que, cependant, la fièvre de son souvenir lui
-faisait ardemment désirer. Mais elle ne put s'empêcher de lui donner à
-entendre qu'elle allait souvent seule à Bellevue, visiter un asile de
-petits enfants—ce qu'elle appelait une _pouponnière_—œuvre de charité
-dont elle était sous-directrice. «Je prends le train de Ceinture,
-tout près de chez moi, à Courcelles, et je change à la station
-d'Ouest-Ceinture.»
-
-—Quand irez-vous? dit-il tout bas, avec une intonation suppliante.
-
-—Jeudi, par le train qui part de la gare Montparnasse à trois heures.
-
-Jean ne dit rien, mais il prit ce train, à la gare Montparnasse. Et, à
-la correspondance de la Ceinture, il vit sur le quai Mme Mervil, qui
-cherchait des yeux la place qu'elle choisirait dans un compartiment.
-
-Il était seul dans le sien. Il ouvrit la portière. Elle y monta tout de
-suite.
-
-Lui, resta un instant la tête penchée au dehors pour empêcher
-l'intrusion d'autres personnes. Puis, quand le train s'ébranla, il
-se tourna et la vit, blottie à l'angle opposé, plus jolie, d'une
-joliesse plus fine que jamais dans sa toilette simple, avec sa
-jaquette d'astrakan et son tour de cou formé d'une soyeuse dépouille
-de zibeline, dont la tête aiguë et les minces pattes pendaient sous le
-frais menton, si délicatement dessiné, de la jeune femme.
-
-Et Simone avait dans les yeux cette gaieté, cette griserie, ce
-charmant émoi de l'escapade, qui, pour beaucoup de Parisiennes, est le
-principal attrait de l'adultère. Se réveiller le matin avec l'amusante
-perspective du rendez-vous, qui rompt l'ennui des occupations
-habituelles et le cours des fastidieuses visites; guetter l'heure,
-choisir la toilette que l'on va mettre, en combiner perversement les
-plus intimes détails; puis exécuter de savantes manœuvres, éloigner
-sa voiture, monter en fiacre; avoir ensuite le plaisir de trembler un
-peu, et aussi celui de mentir à la perfection,—n'y a-t-il pas à toutes
-ces choses, pour une puérile petite créature qui, naguère encore,
-volait des fruits verts dans le verger de son couvent, une saveur
-d'espièglerie qui tente la plus vertueuse?
-
-Ce n'étaient pas des remords qu'en ce moment éprouvait Simone. C'était
-une curiosité un peu anxieuse mais douce étrangement,—la curiosité de
-ce que cet homme allait lui dire. Puis, au fond de tout cela, c'était
-l'intime stupeur de trouver sa conscience muette. Nulle sensation
-torturante d'indigne culpabilité. Comment cela était-il possible?...
-Devait-elle donc se croire un monstre, une femme bien pire que les
-autres?
-
-Le train maintenant filait entre les jardins des fleuristes, les champs
-de roses que l'on cultive autour de Clamart, et que l'hiver faisait
-nus sous le poudroiement grisâtre d'une impalpable brume. Les petits
-carreaux des nombreux châssis, les rangs pressés des cloches en verre,
-alternaient avec le sol brun, à l'intérieur des enclos dépouillés.
-Les routes blanches tournaient, désertes. Les maisonnettes closes
-semblaient abriter des sommeils sans rêves. Un ciel immobile et gris se
-suspendait au-dessus de l'immobile paysage.
-
-M. d'Espayrac s'était agenouillé devant Simone; de ses deux bras passés
-autour de la souple taille, il inclinait vers lui la jeune femme, et il
-murmurait des paroles passionnées:
-
-—Vous m'aimez un peu?... demanda-t-il après les litanies de sa propre
-adoration.
-
-Devant l'imperceptible mouvement négatif de la blonde tête, il ajouta,
-suppliant:
-
-—Ah! répétez-le donc... Car vous me l'avez dit... Oui, vous me l'avez
-dit, l'autre soir, en voiture. Ne vous le rappelez-vous pas?
-
-—O mon ami! dit Simone en un dernier effort de résistance, puisque vous
-le savez, ne me demandez pas de vous le dire. J'ai tellement confiance
-en vous, Jean! Vous serez fort pour nous deux, n'est-ce pas?
-
-—Non, murmura-t-il en laissant tomber sa tête sur les genoux de la
-jeune femme, je ne veux pas être fort... Je ne peux plus l'être... Je...
-
-Un coup de sifflet du train, les freins qui se serrent, les roues
-qui crient... Et Jean et Simone se retrouvèrent assis l'un à côté
-de l'autre, corrects en apparence, mais tremblants à entendre les
-battements de leur cœur, et se meurtrissant encore les doigts d'une
-étreinte violente et vivement dénouée.
-
-Un vieux monsieur et une vieille dame montèrent. Le vieux monsieur
-déploya son journal; mais la vieille dame dévisagea obstinément et
-avec une rogue expression de blâme ce beau couple jeune,—trop jeune et
-trop beau pour ne pas être évidemment bien coupable aux yeux d'une si
-vieille dame.
-
-Simone se sentait rougir. Elle dit à Jean, tout bas:
-
-—Si quelqu'un de notre connaissance était monté, qu'aurions-nous dit?
-
-—Bah! fit d'Espayrac. Nous nous sommes rencontrés, voilà tout. Vous
-allez à votre pouponnière. Moi je vais à Meudon voir le notaire d'un de
-mes amis, à propos d'une maison de campagne qu'il a là-bas, et qu'il
-veut faire vendre. Cet ami est au Tonkin.
-
-—Mais... la maison existe?... demanda naïvement Simone.
-
-—Comment, certes, elle existe! Et l'ami et le notaire, et même le
-Tonkin, fit d'Espayrac avec son joyeux sourire. Vous la verrez, la
-maison, si vous voulez. Nous la visiterons ensemble. Peut-être qu'elle
-vous tentera. Je cherche un acquéreur.
-
-Simone rougit plus fort.
-
-—Oh! pas aujourd'hui, je n'aurai pas le temps. Ma visite sera longue...
-Vous savez, c'est moi qui fais tout à cette pouponnière. La directrice
-de l'œuvre n'est là que pour son nom. Quant aux dames patronnesses,
-chacune y va peut-être une fois par an...
-
-Jean souriait de nouveau, à voir le petit air grave, entendu, de cette
-frimousse blonde.
-
-—Comme je vous aime, oh! comme je vous aime!... prononça-t-il si bas
-que Simone distingua le mouvement des mots sur ses lèvres plutôt
-qu'elle n'en entendit le son.
-
-Voyant, que, pour aujourd'hui, l'histoire de la maison ne prendrait
-pas, bien qu'il eût réellement dans sa poche les clefs d'une villa
-inoccupée, M. d'Espayrac proposa à Simone de le rejoindre au rond-point
-de l'avenue Mélanie, en sortant de la pouponnière. Ils feraient un tour
-dans les bois.
-
-—C'est si joli, si mélancolique, les bois en hiver, assura-t-il.
-
-—Soit, dit Simone, qui ajouta—toujours par sa tendance féminine à tout
-expliquer en dehors de la raison sincère:—Cela changera l'air que je
-pourrai rapporter à la maison. J'ai toujours peur pour Paulette de
-quelque contagion, quand je reviens de voir tous ces petits.
-
-Une heure et demie plus tard, Jean et Simone marchaient lentement,
-serrés l'un contre l'autre, et troublés jusqu'au fond de l'être, dans
-la solitude infinie des bois, du crépuscule et de l'hiver. Un air vif
-rosait leur visage, avivait la brûlure de leur sang. La tristesse des
-taillis, les crêpes violets qui flottaient vers les profonds lointains,
-les âpres senteurs des feuilles achevant de mourir par milliers dans
-l'humidité du sol, prêtaient à la démence de leurs cœurs une atmosphère
-de solennité qui les charmait. Derrière le lacis noir des branches, un
-rouge soleil se couchait en des flaques et des éclaboussures de sang.
-Le long des étroits sentiers, nul bruit ne se faisait entendre, hors
-parfois le cri d'une corneille ou la fuite lourde d'un crapaud parmi
-les ramilles desséchées des bruyères.
-
-Jean et Simone avançaient à petits pas, ne trouvant que peu de chose
-à se dire. Pour la première fois, Mme Mervil pressentait que non
-seulement la chute était inévitable, mais que cette chute était
-le nœud suprême de son fragile roman, et qu'au delà il n'y aurait
-rien. Seule avec cet homme qu'un instant elle avait cru aimer, elle
-s'apercevait, non sans un secret malaise, que rien de son âme n'irait
-spontanément à lui, et que rien de la sienne, à lui, ne viendrait
-spontanément à elle, par ces mille phrases si faciles à ceux qui
-pensent en commun. Tous deux ne prononçaient que des banalités
-semblables à celles qu'ils échangeaient en leurs visites chez des
-tiers. Même ils se sentaient moins familiers ensemble que lorsque, à
-table avec Roger, tous trois causaient d'art ou ébauchaient des projets
-de pièces. Car, en effet, cette demi-intimité de tous les jours n'ayant
-sa raison d'être que dans les travaux et la personnalité du mari,
-devenait une gêne plutôt qu'un lien dans leur tête-à-tête amoureux.
-Leur délicatesse, à l'un et à l'autre, les retenait d'aborder les
-sujets qui eussent évoqué trop distinctement l'image de l'époux et
-de l'ami trompé. Or tous ceux par lesquels, jusqu'ici, leurs esprits
-s'étaient rencontrés, ne leur venaient que par Mervil. En dehors de
-lui, ils ne se connaissaient plus. Avec étonnement ils se constataient
-étrangers l'un pour l'autre. Simone seule en conçut une impression
-de souffrance, un effroi devant l'inconnu de cette âme d'homme, qui,
-peut-être, aurait désormais le pouvoir de la rendre affreusement
-malheureuse.
-
-«Il est bien jeune!» songeait-elle. «A-t-il eu déjà beaucoup de
-maîtresses?... Que pense-t-il de moi? Ah! si je n'allais être pour lui
-qu'un caprice!...»
-
-Cette femme qui, tout à l'heure, se suggérait en vain des remords,
-commençait à se sentir le cœur piqué par la pointe du premier regret.
-
-Mais Jean la serrait à présent plus étroitement contre lui. Puis, tout
-à coup, il l'entraîna dans la direction de Meudon, marchant si vite que
-Simone dut demander grâce.
-
-—Où allez-vous donc? dit-elle. Craignez-vous que nous manquions le
-train?
-
-Alors il la supplia de venir voir cette maison dont il lui avait parlé.
-C'était une villa tout à fait à l'écart. Il en avait toutes les clefs;
-il la ferait entrer par la petite porte du jardin; le concierge ne la
-verrait pas.
-
-Simone se révolta, elle dit non pour aujourd'hui, non pour toujours.
-Oh! jamais... Puis, devant le désespoir de Jean, elle finit par le
-supplier d'être raisonnable, de considérer combien il était tard...
-Près de six heures! Il faisait tout à fait noir maintenant. Même en se
-dépêchant, elle ne serait pas de retour avant sept heures et demie.
-
-—Eh bien, alors, la prochaine fois?... dit-il. Promettez-moi! Si vous
-saviez comme je serai sage! Nous causerons, comme ici... Seulement
-vous ne serez pas exposée à l'humidité de ces bois, au hasard d'une
-rencontre.
-
-—Mais, dit Simone, cette maison n'est pas à vous.
-
-—Oh! c'est tout comme, s'écria d'Espayrac. Et il y a une petite pièce
-gentille, que je ferai arranger exprès pour nous. Il y aura des fleurs,
-et un grand feu. Ce sera plus gai qu'ici, voyez-vous, ajouta-t-il en
-jetant un coup d'œil en arrière vers la nuit lugubre de la forêt.—Et il
-y aura les bonbons que vous aimez... Ce sera si gentil! nous ferons la
-dînette.
-
-Il riait, en la câlinant, de ce beau rire sensuel et doux, qui mettait
-tant de séduction sur sa bouche et dans ses yeux, et qui, lorsqu'il
-éclatait en fanfares de gaieté, sonnait si contagieux et si clair.
-«Si les oiseaux riaient,» disait quelquefois Mervil, «ils riraient
-comme d'Espayrac.» Le musicien s'était même amusé à noter, dans un ton
-mineur, la mélodie de ce rire, pour en faire un _leit-motiv_ à la scène
-de la récréation, dans le collège de jeunes filles emprunté à Tennyson
-par le _Roman de la Princesse_.
-
-Depuis, quand d'Espayrac riait, les trilles des compagnes d'_Ida_
-chantaient dans la mémoire de Simone, et elle fredonnait l'air à
-l'unisson. Elle ne put s'empêcher de le faire encore ce soir, captivée
-de nouveau par ce côté d'insouciance et d'espièglerie dans la faute,
-qui semblait mettre en liberté sa jeunesse, et qui donnait, à cette
-correcte mondaine mariée à un homme grave, des envies de bondir,
-de sauter, de jouer à courir et de faire des niches. Déjà, elle ne
-refusait plus que pour la forme et par un suprême instinct de pudeur le
-rendez-vous que lui proposait Jean. Eût-elle été moins entraînée vers
-la personne de M. d'Espayrac, que l'effrayante et délicieuse séduction
-de cette chose—le premier rendez-vous pour une femme honnête—eût
-irrésistiblement tenté sa curiosité de fille d'Ève. Se dire plus
-tard, au théâtre, devant les scènes scabreuses, ou bien au passage
-le plus passionné d'un roman: «Moi aussi, j'ai eu un rendez-vous,»
-et dissimuler sous l'éventail ou le mouchoir un énigmatique sourire;
-mettre dans sa vie un troublant souvenir, qui suffirait—croyait-elle—à
-satisfaire ce chatouillant besoin de romanesque dont la littérature,
-à Paris plus que partout ailleurs, irrite le cœur des femmes,—voilà
-les inconscients ressorts qui, parmi les mille contingences d'une
-irréparable démarche, n'étaient pas les moins actifs ni les moins
-déterminants.
-
-«Après tout,» pensait Simone, «peut-être parle-t-il avec sincérité
-quand il me promet une soumission absolue. Peut-être, en le raisonnant,
-lui ferai-je admettre la supériorité d'un amour qui ne dépasserait pas
-les baisers sur les lèvres. Non, certes, ce n'est point pour me donner
-à lui que j'irai le voir dans cette chambre, où ce sera si amusant
-de bavarder au coin du feu, et de le gronder très fort s'il devient
-entreprenant. Puisque je n'ai pas l'intention de mal faire, pourquoi
-n'irais-je pas? D'ailleurs que penserait-il de moi si je lui cédais
-si vite? Je suis bien sûre que cette considération me rendra féroce,
-m'empêchera de m'attendrir. Je ne sais pas si je lui appartiendrai
-jamais complètement. J'en doute fort. Mais ce dont je suis tout à fait
-sûre, par exemple, c'est que je le ferai languir longtemps.»
-
-—Alors vous viendrez, Simone? Vous me le jurez, répétait Jean d'une
-voix tremblante. Oh! je ne sais pas ce que je ferais si vous me donniez
-un tel espoir pour ne pas le réaliser! Et... dites?... ce jour-là,
-vous n'irez pas à votre pouponnière?... Vous m'accorderez toute votre
-après-midi?
-
- * * * * *
-
-La semaine suivante, un soir, vers six heures, Simone Mervil reprenait
-le train pour Paris à la station de Meudon. Elle rentrait. Quand elle
-monta dans le compartiment, la chaleur des bouillottes et la clarté du
-gaz contrastèrent avec la froide campagne noire où des flocons de neige
-voltigeaient. Elle se pelotonna dans un coin, toute frissonnante, la
-voilette baissée, les mains blotties dans le manchon. Il y avait deux
-autres voyageuses. Elle ne les regarda point. Elle détourna les yeux de
-la lumière et les fixa sur la vitre à côté d'elle. La nuit extérieure
-faisait de cette vitre un vague miroir. Elle y revit, plus terne, le
-banal décor des coussins gris, avec leurs capitons réguliers et leurs
-accoudoirs de cuir. Elle s'y aperçut elle-même, en profil de corps très
-net, avec un obscur visage où elle ne distinguait que les yeux. Et elle
-s'acharnait à regarder ces yeux pâles, deux étranges taches de lueur
-vivante, dans ce fantôme assis à côté d'elle et qui était le reflet de
-sa personne. A la fin, de s'obstiner ainsi ses prunelles se lassèrent;
-un picotement lui fit battre les cils; et elle s'étonna lorsque ses
-paupières, en s'abaissant, chassèrent sur ses joues deux larmes
-froides. Un long frisson douloureux la traversa, hérissant les frisures
-légères de sa nuque.
-
-«Mais qu'est-ce que j'éprouve donc au juste?» se dit-elle.
-
-Car, à l'instant même, en considérant son âme triste dans le spectre de
-son regard, elle ne s'était pas aperçue qu'elle pleurait.
-
-Depuis deux heures elle était la maîtresse de M. d'Espayrac.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Un soir, Simone venait d'embrasser dans son lit la petite Paulette.
-Elle était montée un peu tard, et l'enfant, par extraordinaire, s'était
-endormie sans attendre la maternelle caresse. La porte était ouverte
-sur la chambre de miss Mary, et l'Anglaise elle-même avait déjà éteint
-sa lumière. Simone, à la clarté de la veilleuse, regarda sa fille.
-«Comme elle est jolie!» pensa-t-elle, «Comme elle sera aimée!»
-
-Puis, avec ce retour étonné sur elle-même qu'elle faisait de plus en
-plus fréquemment depuis quelques semaines, elle chercha dans son propre
-cœur les sentiments singuliers que doit éprouver devant le sommeil pur
-de sa fille une mère qui a un amant. Elle ne les y trouva pas; et, dans
-la surprise de se découvrir si peu différente de son ancien elle-même,
-Simone se condamnait au plus dur effort d'imagination pour se persuader
-qu'elle avait vraiment accompli la chose irréparable. Ce qu'elle
-rencontrait en elle ne ressemblait en rien aux catégories de pensées
-que lui suggérait autrefois, objectivement, et par rapport à d'autres
-femmes, l'idée de l'adultère. Elle s'était représenté des joies
-délirantes suivies d'affreux remords. Elle n'avait pas goûté les joies
-et elle n'éprouvait pas les remords. Des journées d'excitation, des
-heures de désappointement et des minutes de dégoût: voilà ce qu'elle
-avait recueilli. Mais tout cela restait confus, enchevêtré, dans un
-domaine obscur de sa personne morale, où elle ne voyait plus qu'une
-sorte de brouillard quand elle essayait d'y pénétrer. Une seule chose
-se détachait très nette: l'impossibilité de réaliser l'idée de sa faute
-et de se condamner comme elle se fût condamnée auparavant si elle avait
-lu sa propre histoire dans un livre. Et, entre autres étonnements,
-celui qui n'était pas le moindre venait de ce que sa trahison—à la
-gravité de laquelle pourtant elle ne pouvait croire—ne diminuait point
-à ses yeux celle de Roger. La guérison ne lui était pas venue par la
-vengeance. La plaie de jalousie restait toujours ouverte.
-
-Quand elle quitta la chambre de sa fille, Simone, sur le palier
-de l'escalier, s'arrêta, l'oreille tendue. De l'étage supérieur
-s'échappait une musique très suave dont la mélancolie lui prit le cœur.
-«C'est joli,» pensa-t-elle, «ce qu'il joue là, Roger. Ce n'est pas de
-lui pourtant. Qu'est-ce que c'est donc?»
-
-Elle écouta encore un instant, puis, au lieu de redescendre dans son
-petit salon, elle monta vers le cabinet de travail. Son pas léger ne
-s'entendit point sur le tapis. Très doucement elle ouvrit, entra, et,
-derrière elle, referma la porte. Mervil leva ses larges yeux vifs,
-tout flambants d'inspiration dans sa maigre figure, et, d'un signe des
-paupières, interdit à Simone de l'interrompre. La jeune femme s'étendit
-sur un divan, appuya son menton sur la paume d'une de ses mains, et
-regarda son mari.
-
-Roger semblait se bercer au chant qui montait sous ses doigts. Assis
-devant l'énorme piano à queue, il se balançait suivant le rythme;
-ses prunelles s'alanguissaient dans une extase; sa bouche avait des
-sourires et ses épaules des frissons. Il jouait, non pas seulement avec
-ses mains, mais avec son être tout entier. Simone pouvait, dans ce
-corps mince, tordu par le souffle de la mélodie, deviner la vibration
-des fibres comme elle entendait celle des cordes sous les marteaux
-dans la caisse de l'instrument. Il y avait longtemps qu'elle n'avait
-vu Roger ainsi possédé par la folie de son art. D'ailleurs elle le
-regardait ce soir avec des yeux nouveaux, ou plutôt _renouvelés_. Elle
-comprit comment elle avait pu le trouver si beau quand elle était jeune
-fille et qu'il jouait sur le petit piano droit dans le salon de ses
-parents. A un moment où le chant prenait une douceur plus poignante,
-il la chercha des yeux et il lui envoya une de ces longues et tendres
-caresses d'âme avec lesquelles, autrefois, il lui avait fait croire à
-cette chose impossible: l'infini dans l'amour humain.
-
-Simone, accoudée le visage vers lui, détourna la tête, et mit son front
-dans son bras replié.
-
-Un moment après, il cessait de jouer et venait à elle. Sa surprise fut
-extrême de constater qu'elle pleurait.
-
-—Ma Simone! dit-il,—et sa voix n'avait pas la sécheresse coutumière.—Eh
-bien, voilà qui me touche beaucoup! Tu n'es donc pas tout à fait blasée
-sur les divagations de ton musicien de mari?
-
-—C'était de toi? s'écria-t-elle avec un sursaut.
-
-—Tout simplement.
-
-—Mais je ne connaissais pas cela. Quand donc l'as-tu composé?
-
-—Ce n'est pas composé. J'improvisais.
-
-—Ça, une improvisation?... Mais c'est admirable! Tu n'as jamais rien
-fait de mieux. Et ce n'est pas écrit? Et tu ne pourras pas l'écrire?
-Ah! quel dommage!
-
-—Mais si, mais si... Ça me trottait dans la tête depuis longtemps,
-sous cette forme ou à peu près. Puis, tu sais si j'ai bonne mémoire!...
-
-Elle s'était redressée, un genou pris entre ses mains croisées, toute
-pâle, et fixant sur Mervil ses yeux mouillés de larmes. Elle avait une
-expression si étrange que son mari, d'abord flatté par son émotion,
-s'en inquiéta. Il s'assit à côté d'elle sur le divan, l'attira contre
-lui, et lui dit avec une sollicitude dont il l'avait récemment un peu
-déshabituée:
-
-—Qu'y a-t-il donc, ma petite Simone? Est-ce que ma petite femme aurait
-du chagrin?
-
-Elle fit un faible mouvement pour s'écarter de lui, cacha de nouveau
-son visage et éclata en sanglots violents.
-
-—Oh! s'écria-t-elle, pourquoi donc ne m'as-tu pas toujours parlé comme
-ça? Pourquoi donc as-tu cessé de m'aimer?
-
-Il se leva, nerveux, dissimulant, comme toujours, son irritation sous
-un calme de glace.
-
-—Ah! dit-il, si c'est une scène...
-
-A son tour elle se mit debout, passa résolument son mouchoir sur son
-visage, vint à Roger, et, lui faisant face, posa ses deux mains sur les
-épaules de son mari.
-
-—Non, Roger, dit-elle en dominant le tremblement de sa voix. Non,
-Roger, ce n'est pas une scène. Veux-tu m'écouter? Veux-tu qu'une fois
-pour toutes nous nous entendions, mon ami?
-
-—Mais, ma chérie, avec toi, c'est bien difficile depuis quelque temps.
-Tu prends ombrage au moindre mot. Je ne sais plus ce qu'il faut te
-dire. Tu me paralyses, je t'assure.
-
-Les bonnes dispositions de Simone s'évanouirent dans une flambée de
-colère.
-
-—Ah! s'écria-t-elle, c'est comme cela que tu me parles, toi qui as eu
-les premiers torts! Eh bien, soit! Il paraît que c'est cela le mariage.
-Faisons comme les autres. Monsieur ira souper avec des actrices, et
-Madame prendra un amant. Je ne vois pas pourquoi je m'en tourmenterais,
-puisque c'est l'ordre des choses.
-
-Mervil eut un cri, comme dans le brusque déchirement d'une blessure.
-
-—Simone!... Oh! pas toi, Simone! Pas toi!... Ne prononce pas des choses
-pareilles!
-
-Son accent produisit sur sa jeune femme un effet extraordinaire.
-Soudainement, ce remords qu'elle appelait en vain depuis sa chute
-récente, lui transperça le cœur comme une flèche. Durant quelques
-secondes elle eut le sentiment d'une déchéance horrible, des images
-physiques de sa faute s'évoquèrent en elle et lui soulevèrent l'âme
-d'une intolérable nausée. A cet instant, la trahison de son mari et
-la sienne s'intervertirent dans sa pensée. Pour la première fois,
-elle pressentit qu'elle pourrait lui pardonner, à lui, tandis qu'à
-elle-même, elle ne se pardonnerait jamais.
-
-Toutefois une affreuse tentation lui vint de le braver, d'énoncer
-devant lui la chose inavouable.
-
-—Ah! dit-elle froidement—avec une sorte de plaisir bizarre, mêlé de
-désespoir et de frayeur,—cela te ferait donc beaucoup de chagrin si tu
-savais que j'ai un amant?
-
-Roger devint tout pâle, rien que de lui entendre articuler ces trois
-mots. Mais il dit avec calme:
-
-—Prends garde, Simone. Tu as, depuis quelque temps, des façons de
-parler bien singulières! Il y a des suppositions qu'une honnête femme
-ne doit pas faire, ne doit pas suggérer à son mari...
-
-Il s'arrêta, vint à elle, et, durant un instant, la considéra d'un
-regard qui s'adoucissait.
-
-—Pourquoi veux-tu, reprit-il, me faire imaginer des choses que mon
-esprit se refuse à concevoir? Toi, Simone... Toi, un amant? Vois-tu,
-je ne pourrais pas plus le croire de toi que je ne le crois de notre
-fille, de notre innocente petite Paulette.
-
-Il s'approcha davantage, s'inclina vers elle, la regarda très
-tendrement au fond des yeux. Maintenant il commençait à comprendre que
-les pleurs et la colère de Simone marquaient autre chose qu'un accès
-de querelleuse humeur. Il entrevoyait un malaise d'âme, devant lequel
-sa propre nervosité s'atténuait, disparaissait, pour faire place à une
-sollicitude mêlée d'une certaine anxiété. Le sentiment lui vint que,
-lui aussi, il avait eu des torts.—Oh! pas le tort de son infidélité,
-car Simone avait si bien gardé tout son cœur qu'il n'avait pas
-conscience de lui en avoir soustrait une parcelle,—mais les rudesses
-de sa nature un peu âpre, agressive, ironique, ses crises noires
-d'artiste en mal de produire, ses maussaderies d'homme de travail que
-replie sur lui-même la tyrannie de la pensée à l'heure même où sa jeune
-femme amoureuse attend la part qui lui revient de câlines paroles,
-d'attentions, de gâteries, de caresses. En un éclair, la conscience de
-tout ceci lui traversa le cœur. Il posa la main sur les doux cheveux
-pâles de Simone, et lui dit, avec une voix changée, où l'intention de
-plaisanterie soulignait l'émotion qu'elle prétendait exclure:
-
-—Mauvaise petite femme, qui ne sait pas avoir de tolérance avec son
-ourson de mari, et qui menace de le tromper parce qu'il ne sait
-qu'aligner des doubles-croches et qu'il est maladroit à lui montrer
-combien il l'aime!
-
-—Toi, m'aimer?... dit Simone. Oh! voyons!...
-
-—En peux-tu douter?... reprit-il, très grave.
-
-Ces paroles étaient bien simples, et tout à fait dépourvues de la
-rhétorique amoureuse avec laquelle jonglait si facilement d'Espayrac.
-Pourquoi donc Simone, en les écoutant ce soir, y crut-elle plus qu'elle
-ne croyait hier aux phrases passionnées de son amant? «En ai-je bien
-pu douter?» se répéta-t-elle. Mais, soudain, la vision de Roger
-sortant du théâtre côte à côte avec cette actrice rousse, avec Netty
-Davidson (car elle savait son nom, Jean le lui avait dit), réveilla
-tous ses soupçons, toutes ses jalousies, toutes ses colères.
-
-—Non, s'écria-t-elle, non, je ne te crois plus. Notre bonheur est
-brisé, notre amour est mort. Et c'est toi qui as tué tout cela. Tu m'as
-trompée, et je le sais.
-
-—Moi, je t'ai trompée! s'écria Roger. Mais tu es folle! Où donc? Quand
-cela? Et avec qui?
-
-Entre ce mari et cette femme, quelque chose de bizarre, mais de bien
-profondément humain, se passait. Ils occupaient et remplissaient
-d'une si complète façon le cœur l'un de l'autre; leurs neuf années
-de tendresse les avaient enchaînés de si multiples, si subtils, si
-indissolubles liens; si peu importantes étaient pour chacun les
-circonstances extérieures à leurs deux personnes, qu'ils étaient de
-la meilleure foi du monde en abolissant de leur mémoire, chacun pour
-son propre compte, leurs respectives trahisons. Roger Mervil, étant
-homme, gardait cependant plus vive la réminiscence matérielle du fait.
-Quand sa femme lui dit avec certitude: «Tu m'as trompée, et je le
-sais,» il eut cette exclamation mentale: «C'est Netty! Ah! la satanée
-cabotine!... que le diable l'emporte!...» Mais Simone accusait son mari
-avec autant de passion jalouse et—mieux encore—autant de sincérité
-dans la souffrance qu'elle en eût exprimé, il y avait six semaines,
-avant ses vaines représailles.
-
-—Dis-moi donc avec qui je t'ai trompée, et comment tu en es sûre,
-reprenait Mervil. Je serais curieux de savoir ce que ton imagination...
-
-—Ce n'est pas mon imagination. JE... T'AI... VU...
-
-—Mais quand?... Mais où?...
-
-Et il affecta un ton plaisant, il essaya de ridiculiser la jalousie de
-Simone, pour la piquer, pour la faire parler.
-
-—Toi, d'abord, il suffit que tu me voies dire quatre mots à une femme...
-
-Puis il effleura la vérité pour y insinuer une signification
-d'innocence.
-
-—Après ça, tu m'as peut-être aperçu sortant du théâtre avec une
-actrice... Oui... la reconduisant un bout de chemin... Cela m'arrive
-quelquefois... Si tu appelles cela une preuve?...
-
-Simone secouait la tête, haussait légèrement les épaules, et continuait
-de poser sur son mari le reproche de son regard, mais elle n'ouvrait
-plus la bouche. Quelque chose scellait dans son cœur l'accusation
-précise, et le nom de la femme, et la date, et la formule de mensonge
-télégraphiée par son mari, l'histoire du dîner avec son directeur qu'il
-n'avait pas vu de la journée. Ce quelque chose qui fermait les lèvres
-de Simone, c'était la crainte inconsciente de placer entre elle et son
-mari—que, malgré tout, elle n'avait pas cessé d'aimer—la barrière qu'on
-ne peut plus franchir, la parole qui ne s'efface pas, le souvenir qui
-ne s'oublie jamais. Comment répondrait-il si elle prononçait le nom de
-Netty Davidson? Par la colère peut-être, et ce serait terrible, car
-alors elle-même se révolterait; par le mensonge encore, et ce serait
-bien pire; ou bien par l'aveu,—oh! l'aveu... Entendre Roger lui dire
-_cela_... quel supplice!
-
-Simone se taisait donc, avec cette merveilleuse finesse de la femme
-dont la tendresse ne veut pas mourir. Mervil en conclut qu'elle avait
-été assez loin sur la piste de son aventure, mais qu'elle ne savait
-rien d'exact et que tout pouvait encore être sauvé. Il conçut aussitôt
-un soulagement qui lui détendit l'âme. Car il venait d'être en proie à
-la pire inquiétude. Affliger Simone, perdre la confiance de cette si
-chère compagne, s'aliéner ce cœur qu'il occupait absolument depuis tant
-d'années... Et cela pour qui? pour quoi?... Pour quelques heures d'une
-Netty Davidson!... Cette pensée lui avait causé l'exaspération d'un
-homme qui, par insouciance, ayant brûlé son billet de loterie, apprend
-ensuite qu'il avait le numéro gagnant et qu'il perd une fortune.
-
-—Ah! Simone, lui disait-il un moment après, avec la plus indiscutable
-sincérité, sache-le bien, sois-en certaine, malgré les apparences,—oui,
-je dirai plus,—malgré les égarements mêmes, on ne trompe pas une femme
-comme toi. Vois-tu, donner à une autre ce qui t'appartient dans mon
-cœur, ce serait impossible, parce que c'est toi qui l'y crées. La
-tendresse, la confiance, la fidélité, l'intimité, la possibilité du
-bonheur, toutes ces choses-là, ce ne sont pas des mots ou des idées
-qui aient une existence indépendante, à mes yeux, en dehors de toi,
-et que je puisse chercher auprès d'une autre. Non, c'est toi-même.
-Je ne les ai pas connues avant toi; je ne les imagine pas sans toi.
-Quand on me dit: «_Un tel_ est heureux», c'est une formule vide,
-qui ne précise rien pour mon imagination. Quand je me dis: «Je suis
-heureux», quelque chose, tout au fond de moi, murmure: «Simone», et
-tout de suite, devant mes yeux, surgit ta chère image. Sois-en sûre,
-mon amour, quand une femme est cela pour un homme, quoi qu'elle puisse
-craindre, quoi qu'elle puisse imaginer, quoi qu'elle puisse même
-surprendre, elle ne doit pas être jalouse de lui. Eh! oui, je sais
-bien, nous sommes des hommes; nous avons des moments de folie dont nous
-rougissons nous-mêmes... Ah! je t'assure, nous n'en sommes pas fiers...
-Mais, Simone, quand nous jurons bien, va, qu'on ne nous y reprendra
-plus, quand nous vous demandons notre grâce, d'où dépend notre seule
-chance de bonheur en ce monde... Alors, vous, les adorées, vous, les
-meilleures que nous, il faut...—penche ta petite oreille pour que je te
-le dise tout bas,—eh bien... il faut nous pardonner.
-
-Mervil, en achevant, s'était glissé aux genoux de sa femme, du divan
-sur lequel tous deux se trouvaient assis. La profondeur, la vivacité de
-son attendrissement, donnaient à sa voix, à son geste, une éloquence
-de passion d'autant plus entraînante qu'elle était plus rare chez cet
-homme d'extérieur froid, de caractère concentré. Simone ne se rappelait
-point avoir vu, même aux premiers jours de leur mariage, la hauteur et
-la sécheresse plutôt naturelles à Roger se fondre en une telle ardeur
-de tendresse, en une telle grâce d'humilité. Que devint-elle quand,
-relevant vers elle le visage de son mari, par un geste de curiosité
-grave, intense, elle distingua deux traces humides sous les longues
-paupières, bistrées de laborieuses veilles, et qui battirent en une
-honte furtive, pour effacer ce qui ressemblait tant à deux larmes!
-
-Elle put dire seulement:
-
-—Ah! Roger...
-
-Dans l'atroce regret qui lui torturait l'âme, elle n'avait même plus
-de sanglots. C'était donc contre cet homme-là, c'était contre lui
-qu'elle s'était irritée jusqu'au mépris, jusqu'à la haine, jusqu'à
-l'ineffaçable injure de la trahison!... C'était à lui qu'elle avait
-menti hier, qu'elle mentait ce soir, et qu'elle allait être forcée de
-mentir désormais jusqu'au bout, jusqu'au dernier baiser d'adieu au bord
-du tombeau! Et c'était elle, Simone, _sa_ Simone, qui avait fait cela!
-
-—Ah! Roger... murmura-t-elle à plusieurs reprises, avec une intonation
-si déchirante, que lui, la croyant subjuguée seulement par le triomphe
-douloureux d'une divine indulgence, disait:
-
-—Ma Simone, comment peut-on faire du chagrin à une bonne petite âme
-comme toi? Ah! je ne suis qu'un brutal, un mauvais mari. C'est vrai,
-tu es si fine, si sensible!... Une petite femme comme toi, c'est trop
-délicat à manier... Moi, je ne suis qu'un maladroit, un bourru. Je te
-traite en vieux camarade, que je taquine... je m'oublie, je dépasse la
-mesure. Je devrais toujours être en adoration devant ma jolie madone,
-et je me conduis comme un païen.
-
-Elle le fit taire, avec douceur.
-
-—Ne causons plus, dit-elle, je suis brisée. Veux-tu être tout à fait
-bon?—Et elle touchait avec un geste timide et tendre le front du
-musicien toujours à demi prosterné sur le tapis à côté d'elle.—Va te
-remettre un instant au piano, et joue-moi encore quelque chose.
-
-—Mais, mignonne, il est bien tard... J'ai peur de réveiller Paulette,
-et miss Mary, et tout notre monde.
-
-—Oh! tu joueras très, très doucement. C'est si joli quand tu fais
-chanter le piano tout bas!
-
-Il lui obéit. Il reprit en sourdine une des phrases et quelques-unes
-des variations qui l'avaient le plus charmée tout à l'heure.
-
-En l'écoutant, ivre de tristesse et d'appréhension, Simone se disait:
-
-«Rompre... Oui, je veux rompre... Mais comment?... _L'autre_ est
-tellement attaché à notre vie! Près de lui, je suis perdue. Il m'a
-prise, il me reprendra. Et ses baisers sont si doux!... Ah! mon Dieu,
-est-ce que déjà je ne pourrais plus m'en passer?...»
-
-Mervil continuait à effleurer lentement les touches, éveillant une
-mélodie de songe. Par instants il levait les yeux pour envoyer le
-sourire de ses prunelles au visage tout pâle de Simone.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Madame Mervil n'avait pas été plus de quatre fois à Meudon.
-
-En quittant la gare, elle montait vers la forêt. Par quelques détours,
-elle dépistait les rares voyageurs qui, descendus en même temps
-qu'elle, pouvaient observer où elle allait; puis, quand les chemins
-avaient repris leur solitude d'hiver, entre les murs des jardins
-flétris, silencieux, elle hâtait le pas. De loin, parmi les hachures
-des branches noires, elle apercevait un toit d'ardoises à longue
-pente, deux hautes cheminées de briques roses, une girouette et le
-cône aigu d'un grand sapin,—détails qu'elle ne devait plus oublier.
-Elle distinguait aussi deux dragons japonais, en faïence bleue, qui
-grimaçaient en haut des pilastres, de part et d'autre de la grille.
-Mais elle n'allait pas jusque-là. Un sentier, se détachant de la route,
-contournait la propriété. Elle s'y engageait, et son cœur battait plus
-vite à l'aspect d'une petite porte verte, derrière laquelle sa pensée
-voyait Jean d'Espayrac, qui l'attendait en arpentant pas à pas les
-étroites allées du potager. Elle frappait imperceptiblement; mais,
-si faible que fût le bruit, la clef aussitôt criait dans la serrure;
-le beau visage du jeune homme apparaissait, avec tant de joie dans
-les yeux, tant de baisers sur les lèvres, que Simone sentait monter
-à sa tête les premières vapeurs de cette ivresse que son cœur déçu
-s'obstinait à prendre pour de l'amour.
-
-Tous deux couraient vite s'enfermer dans la maison, s'isoler de tout
-dans une étroite pièce du rez-de-chaussée, dont les rideaux, malgré
-les journées grandissantes du commencement de mars, étaient clos déjà,
-les bougies allumées,—le joli décor voluptueux, parfumé, fleuri,
-empruntant un charme d'intimité, de mystère, à cette nuit artificielle.
-L'imagination de Simone s'excitait aux suggestives incitations de ce
-lieu inconnu, où elle ne pénétrait que pour aimer, dont elle ignorait
-toute autre destination, n'en ayant point même exploré les alentours.
-De toute la maison, elle ne connaissait que cette chambre.
-
-Ah! elle devait bien se l'avouer,—même lorsqu'elle se jurait de n'y
-jamais revenir,—elle y avait goûté la joie, si excessive pour toute
-créature humaine, de tromper l'inassouvi qui veille dans le secret
-de l'être, par la saveur inattendue d'un fruit nouveau cueilli sur
-l'arbre des éternelles tentations. Elle y avait vibré de sensations
-non éprouvées encore. Pour la première fois de sa vie, en l'étonnement
-de ces extases du corps, qui laissaient ensuite son âme si vide et si
-triste, elle avait discerné la différence—que bien des femmes, et les
-meilleures sans doute, ne discerneront jamais—entre l'amour des sens et
-l'amour du cœur, entre le plaisir et la tendresse.
-
-Ces découvertes qu'elle faisait en elle-même, ce réveil de la passion
-dans sa chair longtemps apaisée, cette intensité de sentiments
-nouveaux, et même cette habileté de mensonge qu'elle ne se connaissait
-pas, lui inspiraient tantôt une honte affreuse, tantôt un bizarre
-orgueil. Lorsqu'elle quittait Jean, toute enfiévrée par les caresses,
-toute grisée par les plus ingénieuses paroles d'adoration, elle
-emportait autour d'elle une atmosphère d'exaltation qui lui ôtait
-jusqu'au sens de sa faute. A ces moments-là, elle ne regrettait rien,
-elle ne redoutait rien; une fièvre d'audace la soulevait, et le
-moindre des hasards lui eût fait commettre la pire imprudence. Rien
-ne lui importait plus que le rêve à peine fini qu'elle revivait par
-le souvenir. Elle accomplissait le voyage de Meudon à la rue Ampère
-sans presque s'en apercevoir, marchant, parlant comme une somnambule,
-avec des yeux languissants et fixes qui ne voyaient pas les choses
-extérieures.
-
-Au seuil de sa maison, une secousse la réveillait. Le songe de
-paradis se déformait en une vision trouble, obsédante. Quelque chose
-d'affreusement pénible suspendait les battements de son cœur.
-
-Puis, peu à peu, entre son mari et sa fille, une phase nouvelle se
-produisait. La Simone perverse de Meudon s'endormait, disparaissait,
-reculait à l'infini par une sorte de dédoublement. Et la Simone
-paisible et honnête se retrouvait elle-même, se reprenait si fortement
-qu'elle en arrivait à douter de l'existence de l'autre. C'est alors
-qu'elle se jurait de ne plus retourner à Meudon; elle ne pouvait
-concevoir même qu'il lui en revînt jamais le désir. La griserie
-du rendez-vous était dissipée, et, à sa suite, naissaient des
-humiliations, des dégoûts, que Simone empêchait de devenir des remords
-seulement en s'affirmant son droit à la vengeance.
-
-Mais, parfois, au moment même où elle en arrivait à se demander si
-elle aimait encore, si elle avait aimé Jean d'Espayrac, le poète
-paraissait... Oh! cette présence d'un être dont chaque parole, chaque
-geste, ébranle une fibre au fond de nous-mêmes! Cette présence qui,
-sous des yeux étrangers, devient une si douloureuse joie!... Mme
-Mervil en éprouvait le trouble et le charme, et cet aigu besoin de
-tête-à-tête qui saisit quand on a dû jouer devant des tiers la comédie
-de l'indifférence. Alors Jean lui jetait à l'oreille, dans un coin
-de salon, près de la portière de sa voiture, une heure, une date
-prochaine... Et Simone se trouvait sans force pour dire non.
-
-La seule chance qui restait à la pauvre femme de se reprendre était
-qu'une séparation de quelque durée éloignât M. d'Espayrac.
-
- * * * * *
-
-Or il y avait plusieurs jours qu'elle n'avait vu son amant, lorsque
-Mme Mervil, éclairée tout à coup par la vision de loyauté, de dignité,
-de tendresse, qu'évoquèrent à ses yeux les paroles de son mari, eut la
-notion réelle de sa propre démence, de l'abîme où elle s'enfonçait,
-de l'irrémissible souillure dont elle avait flétri sa vie. Elle se
-trouvait donc dans une période de force relative, et elle sentait que,
-si elle ne tranchait pas à l'instant même, si elle ne profitait pas de
-cette exceptionnelle minute où la figure de son Roger resplendissait
-presque sublime, si elle attendait que les trivialités journalières
-eussent émoussé son enthousiasme, surtout si elle revoyait Jean,
-s'il la tenait sous le charme avec la voix, avec les yeux, avec les
-lèvres... Ah! son raisonnement s'arrêtait à de si brûlantes images.
-Elle n'osait même pas y songer.
-
-Mais que faire?... Quel prétexte invoquer pour éloigner M. d'Espayrac,
-ou pour fuir elle-même?... Quel subterfuge assez violent ou assez fin
-découragerait pour toujours cet homme très véritablement épris?... A
-quelle extrémité de dépit ou de douleur ne se jetterait-il pas?...
-Comment la jugerait-il?... N'allait-il pas la mépriser?... N'allait-il
-pas la haïr?...
-
-En se posant ces questions insolubles et terrifiantes, Simone se
-tordait d'angoisse, la nuit, dans le grand lit conjugal; et, pour ne
-pas éveiller Mervil, elle plongeait sa bouche sanglotante et convulsive
-dans l'épaisseur des oreillers. Ah! les lentes heures de ces nuits de
-détresse, ne commençaient-elles pas à payer déjà les courtes heures
-des nuits artificielles que marquait naguère une petite pendule de
-voyage apportée par Jean d'Espayrac dans la villa de Meudon? Oui, bien
-courtes elles avaient été, celles-ci. En les additionnant, à peine en
-pourrait-on faire un jour. Finies?... Déjà?... Pour jamais?... Il le
-fallait bien. Ah! le malheureux Jean! Elle le voyait, allant et venant
-derrière la petite porte verte, ou bien assis dans le réduit d'amour,
-le front dans ses mains, dévoré par le tourment des vaines attentes.
-Mais quoi! n'allait-elle pas pleurer sur son amant après avoir pleuré
-sur son mari?... Étonnantes complications du cœur humain! Mystérieuses
-fatalités de l'existence humaine!
-
-Pendant plusieurs jours, Simone se dit malade, et, par instants,
-eut l'espoir de l'être en réalité. Roger, très inquiet de constater
-l'extrême abattement de sa femme, très attendri encore par leur
-explication récente, par la frayeur dont l'avaient secoué les allusions
-à Netty Davidson, par le renouveau de passion que ses regrets
-avivaient dans son cœur, entoura cette blanche créature souffrante de
-soins ingénieux et charmants, qui semblaient, à chaque fois,—chose
-étrange,—la rendre un peu plus pâle, plus douloureusement rêveuse, en
-même temps que plus humblement reconnaissante.
-
-M. d'Espayrac venait tous les jours prendre des nouvelles. Parfois il
-déjeunait ou dînait avec Mervil et Paulette. Il osa demander à voir la
-malade, car il apprit qu'elle n'était pas couchée, mais étendue sur sa
-chaise longue. On envoya la femme de chambre demander à Madame si elle
-pouvait le recevoir. Simone fit dire qu'elle souffrait trop de la tête,
-qu'elle regrettait beaucoup, que c'était impossible.
-
-Un vague malaise commençait à troubler Jean. Sa maîtresse ne lui avait
-point écrit, ne lui avait rien fait dire. Il se consolait en songeant
-que Mme Mervil—au contraire de la plupart des femmes—n'abusait pas de
-la plume et du papier, répugnait plutôt à sentir des morceaux de son
-cœur traîner sous les doigts des employés de la poste et dans les loges
-des portiers. Malgré cela, maintenant, d'Espayrac ne rentrait plus dans
-son joli hôtel gothique de la rue de la Faisanderie, sans se sentir
-traversé par un éclair d'espoir anxieux.
-
-—Pas de lettres pour moi, Paul? disait-il à son valet de chambre.
-
-—Pardon, monsieur, répondait l'homme, en tendant le petit plateau
-d'argent.
-
-Ou bien il ajoutait:
-
-—Je les ai montées... Monsieur les trouvera sur son bureau.
-
-Mais, parmi les enveloppes hâtivement déchirées, il n'y avait rien de
-Simone.
-
-D'Espayrac soupçonnait quelque chose de la vérité. Il avait une trop
-haute opinion de Mervil, et il devinait trop la nature de Simone,
-pour croire que ce mari serait jamais définitivement remplacé dans
-le cœur de cette femme. D'ailleurs, quelque très vive passion qu'il
-éprouvât pour Mme Mervil, les notions d'absolu et d'éternité ne se
-mêlaient pas aux songeries amoureuses dans son cœur de Parisien. Mais
-il croyait pouvoir offrir à cette fine mondaine, en qui s'éveillaient
-les curiosités et les désirs de la seconde jeunesse, tout ce qu'un
-intellectuel comme Mervil, oublieux et dédaigneux des sens, était
-incapable de lui donner. A voir les étonnements extasiés de Simone,
-à sentir la puissance des liens dont il l'enlaçait, Jean s'était
-persuadé que l'ivresse était complète, les remords vaincus, et que, de
-longtemps, la folie de lui-même habiterait le cœur de sa maîtresse. Il
-n'était pas sans chagrin que ce fût précisément la femme de son cher
-Mervil. Mais quoi! d'un haussement attristé des épaules il accompagnait
-cette réflexion mentale: «C'est la faute de la vie... non la mienne.»
-
-Quelles ne furent pas sa surprise, son appréhension, sa rage de
-souffrance, quand il apprit que, brusquement, Mme Mervil s'était
-éloignée de Paris!
-
-—Comment! disait-il à Roger,—ne pouvant qu'à peine dissimuler son
-mécontentement d'homme qui sent la valeur de ses droits.—Comment! sans
-emmener Paulette! sans attendre que tu puisses l'accompagner!...
-
-—Oh! l'accompagner... Il eût été trop tard. C'est dans le Midi qu'elle
-va... Et nous voici au milieu de mars. La saison est presque finie.
-Quant à Paulette, elle a sa gouvernante anglaise, et peut se sacrifier
-deux ou trois semaines à la santé de sa maman.
-
-—Ce voyage était donc nécessaire? J'y voyais seulement, je l'avoue,
-le plaisir que doit éprouver ta femme à rejoindre là-bas sa Gisèle
-Chambertier. Une société que tu tolères beaucoup trop, permets-moi de
-te le dire.
-
-—Bah! dit Mervil, elle a songé à Gisèle, c'est vrai, et aux invitations
-réitérées de son amie, mais seulement lorsque le médecin, effrayé de
-son degré d'anémie, a conseillé le changement d'air.
-
-—Alors, s'écria Jean—tout blanc de fureur concentrée,—c'est chez
-Mme Chambertier qu'elle demeure là-bas?... dans leur château de
-Saint-Raphaël?... de Cannes? je ne sais plus.
-
-—C'est-à-dire que c'est chez Mme Chambertier, la mère. Le père
-Chambertier avait acheté à Hyères, peu avant sa mort, une
-habitation—très pittoresque, paraît-il,—toute une pointe de rocher,
-avec des ruines... Ça se vendait pour rien, relativement. Il en a tiré
-bon parti. On dit que c'est très beau. La vieille maman habite là-bas
-pendant une grande partie de l'année.
-
-—Mais Gisèle y est en ce moment, avec son mari. Je le sais parbleu
-bien... Ils sont partis tout de suite après leur bal.
-
-—Non, ils étaient partis pour Nice, pour le carnaval de Nice. Mais, en
-revenant, ils se sont arrêtés à Hyères. Simone les y retrouvera et fera
-le voyage de retour avec eux.
-
-—Et vraiment, tu approuves beaucoup cette intimité? Ça m'étonne.
-
-—Je n'approuve ni ne désapprouve. Il fallait de la distraction à
-Simone, un changement total d'existence durant quelques jours. Ce
-n'est pas très gai, tu sais, la vie qu'elle mène avec moi, qui suis
-constamment enfermé, absorbé. Elle a bien sa fille, mais Paulette n'est
-pas toujours commode. Les Chambertier insistaient pour nous avoir
-tous... Moi, je ne pouvais pas... Enfin, ça s'est trouvé comme ça. Et
-puis, on ne dit rien sur Gisèle... Elle n'a contre elle encore que des
-excentricités de toilette et de paroles. Enfin Simone est une de ces
-femmes qui peuvent aller partout sans danger. On ne lui tournera pas
-facilement la tête.
-
-Ce mot extraordinaire, adressé par Mervil à d'Espayrac, ne donna même
-pas à l'amant la tentation de sourire du mari. Le ridicule n'est
-sensible que dans les situations où l'on n'est en rien mêlé. Même
-chez l'homme qu'on trompe, on ne le découvre point, car on a toujours
-quelque raison de prendre cet homme au sérieux. La dernière phrase de
-Roger ne souleva chez son ami qu'une sorte de gêne, et la crainte qu'en
-effet Simone pût encore, si elle y était résolue, se rendre d'une heure
-à l'autre absolument inaccessible.
-
-
-
-
-X
-
-
-La propriété de Mme veuve Chambertier, à Hyères, est un domaine tel
-que l'imagination des romanciers parfois en rêve, mais tel qu'on n'en
-rencontre guère dans la réalité, même sur cette «côte d'azur» féconde
-en miracles pour les yeux.
-
-La vieille ville,—l'ancien nid de guerre, d'où les Romains
-surveillaient cette partie de la _Province_, d'où les Sarrasins
-s'élançaient comme des vautours en quête de pâture, d'où, plus tard,
-les seigneurs vassaux des ducs d'Anjou épiaient au loin sur la mer
-les fines voiles sournoises des pirates algériens,—la vieille ville
-d'Hyères fait grimper ses ruelles d'ombre, empile ses masures trapues,
-sa _Commanderie_, son église Saint-Paul au clocher carré, aux rudes
-contre-forts, sur le flanc d'une colline rocheuse, encore crénelée
-au sommet par les remparts, les bastions et les tours de son antique
-forteresse. Sur le bleu vif et profond du ciel, ces témoins des luttes
-éteintes hérissent de noirs profils aigus, des pans de murailles
-grisâtres, des contours busqués de mâchicoulis ou d'échauguettes,
-et, parfois, des écroulements de pierrailles d'où jaillit la hampe
-d'un agave. A l'âpreté de leurs lignes, la nature ajoute sa fantaisie
-tragique; le roc schisteux surgit en avant-corps déchiquetés autour
-de ces fortifications humaines; il les rehausse ou les redouble, et,
-par endroits, se confond avec elles. D'en bas, l'œil ne distingue pas
-toujours ce qui est le bloc éruptif ou la muraille tassée par les
-siècles; sur l'une comme sur l'autre, les lichens ont mis des rouilles
-dorées, qui étincellent de loin sous l'embrasement du soleil; dans
-leurs crevasses, on voit également les reflets d'argent des absinthes,
-et les fines fourrures, vertes et veloutées, des nigelles, que les
-anciens appelaient «cheveux de Vénus», tant leurs touffes offrent de
-douceur au regard et au toucher.
-
-Toute cette crête de colline, avec son couronnement héroïque de
-tours déchirées, constitue à présent une propriété particulière.
-On y laisse assez complaisamment pénétrer les visiteurs,—ce que ne
-faisait pas Mme veuve Chambertier lorsqu'elle en était la maîtresse.
-Sur un large terre-plein ménagé à la partie la plus basse de ce
-domaine,—c'est-à-dire à mi-hauteur de la colline, et juste au-dessus
-des dernières terrasses de la vieille ville,—se trouve la maison
-d'habitation, que feu Chambertier le père avait eu le goût de faire
-construire dans le style des ruines, en petites pierres grises, avec
-les étroites ouvertures légèrement cintrées d'une demeure gothique, des
-créneaux au faîte, et, du haut en bas des murailles, l'échevèlement
-des verdures. Quand, de la place Massillon, où se tient le marché,
-on a grimpé les rudes pentes qui contournent l'église Saint-Paul, au
-bout d'une abrupte rue, on aperçoit un porche envahi de lierre et de
-jasmin, que surmonte une statuette de sainte en une niche grillée. Une
-concierge, dont la logette extérieure prend des airs moyen-âge, ouvre
-la porte garnie d'antiques ferrures; puis, par une allée de mimosas,
-on arrive tout de suite à l'habitation, devant laquelle on s'arrête
-involontairement, surpris par la vue merveilleuse qu'offre, de cette
-hauteur, l'éclatante Méditerranée, bleuissant autour des îles d'Hyères
-et de la presqu'île de Giens.
-
- * * * * *
-
-Telle était l'incomparable retraite où Simone Mervil était venue
-chercher un peu d'apaisement pour son cœur, de l'énergie pour sa
-volonté.
-
-Tout de suite, elle en éprouva quelque bien-être. La transformation
-radicale du cadre extérieur, cet air léger, suave, caressant, du
-printemps méridional, ou bien ces âpres souffles de mistral qui lui
-brutalisaient la chair,—toute cette transplantation hors du morbide
-milieu où elle avait contracté sa cruelle maladie d'âme,—furent
-pour Simone l'immédiate occasion d'un soulagement délicieux. Elle
-respira, elle sourit; l'oubli vint, presque l'espoir. Sa faute,
-si récente pourtant, subit un recul jusqu'en des lointains où les
-contours s'effaçaient, et où s'effaçaient aussi la souffrance et
-le désir. Elle écrivait journellement à Roger de douces lettres
-mélancoliques, empreintes d'une mûre tendresse, un peu désabusée
-d'elle-même peut-être, plus nuancée d'indulgence et de résignation que
-d'enthousiasme, mais tendresse désormais impérissable et pétrie en la
-substance même de ce douloureux cœur de femme. Son mari lui répondait
-en courtes phrases, où elle eût souhaité sentir un peu de ce feu si
-nécessaire pour soutenir l'effort de sa propre imagination. Elle y
-reconnaissait trop ce sentiment robuste mais paisible que Mervil avait
-souvent nommé «l'amitié conjugale», et qu'elle ne pourrait plus jamais
-confondre avec l'amour. Mais, convalescente de sa crise passionnelle,
-Simone acceptait sans amertume ce régime sentimental, comme les
-convalescents des crises physiques acceptent les viandes blanches et
-les aliments légers, que requiert l'affaiblissement de leurs organes.
-
-Mme Mervil trouvait d'ailleurs dans le séjour de ce qu'on appelait «le
-château d'Hyères» une joie presque inattendue, la joie d'une sympathie
-plus vive que jamais entre elle-même et Gisèle. Leur intimité les
-ravissait. Entre les deux jeunes femmes, c'étaient des causeries qui
-se prolongeaient des heures entières, et dont il fallait les arracher
-pour une excursion ou pour un repas. La compréhension de toutes les
-fatalités de l'amour, que Simone venait d'acquérir à ses dépens, lui
-ouvrait le cœur plus largement qu'autrefois pour cette Gisèle charmante
-et folle, dévorée de rêves, assoiffée de sensations extraordinaires,
-et, malgré tout, restée, sous ses excentriques dehors, plus pure
-qu'elle-même—elle-même, la correcte et inattaquée Simone Mervil! Car
-Mme Chambertier n'avait pas d'amant. Elle l'eût dit à Simone. Ne lui
-avouait-elle pas qu'elle attendait d'aimer pour se donner tout entière,
-sans le moindre remords, sans la moindre considération envers cette
-institution du mariage qu'elle déclarait ignoble et d'une monstrueuse
-hypocrisie?
-
-—Vois-tu, vertueuse petite Simone, disait-elle avec une taquinerie
-gentille, tu me demanderas pourquoi j'ai consenti à épouser Édouard
-Chambertier. Tu me diras qu'il était plus riche, beaucoup plus riche
-que moi, que j'aurais dû ne pas accepter les privilèges du mariage du
-moment que je n'en acceptais pas les inconvénients. Et tu raisonnerais
-de travers, madame la Sagesse. Car, lorsque mes parents m'ont dit:
-«Tu l'épouseras», je ne savais pas plus ce que j'allais faire ou ce
-que j'allais éprouver que si l'on m'avait dit: «Tu vas être changée
-en autruche». Sais-tu quels seraient tes peines et tes plaisirs si, à
-un certain âge, les nécessités sociales te changeaient en autruche?
-Non, n'est-ce pas? On t'assurerait que là seulement sont le bonheur et
-la vertu pour une femme... Alors tu te dirais: «Soyons autruche». Et
-ensuite?... Oui, ensuite, il serait trop tard.
-
-—Mais, répliquait Simone en rougissant, sais-tu de façon plus certaine
-ce que c'est qu'aimer en dehors du mariage? C'est encore l'inconnu,
-cela, un inconnu plus hasardeux peut-être...
-
-Gisèle se mettait à rire.
-
-—Que veux-tu? Lorsque, avant d'épouser Édouard, je demandais à ma
-mère, ou même à mes jeunes amies mariées, ce que c'était que le
-mariage, elles me répondaient par des banalités vagues, ou des blagues
-énormes. Maintenant je puis encore moins consulter sur l'adultère les
-femmes qui ont des amants, et j'imagine qu'elles seraient encore
-moins expansives. Ah! il y a bien toi, Simonette; toi, tu me dirais
-la vérité. Mais, voilà, tu ne veux pas prendre un amant pour rendre
-service à ta vieille amie. C'est très mal, tu sais, d'être égoïste
-comme ça.
-
-—Ah! disait Simone avec un frisson, je me figure que ce doit être
-humiliant, abominable, ce partage, ces mensonges...
-
-—Qu'en sais-tu, innocente? D'abord, toi, tu adores ton mari. Et je
-comprends ça, tu sais. Il est très chic, ton Roger. C'est un fameux
-artiste. Ça vous empoigne, son _Roman de la Princesse_. On est fière
-d'aimer un homme comme lui. Mais ce pauvre Chambertier! Voyons... Toi,
-la vertu même, je te défierais d'être fidèle à Chambertier.
-
-Gisèle se taisait une minute, avec, aux lèvres, un sourire terrible de
-dédain. Puis, secouant la tête et d'une voix lente:
-
-—Avoir l'existence... toute une existence... Être assez belle pour être
-aimée... Sentir du rêve plein son cœur et tous les bouillonnements de
-la vie dans ses veines... Puis devenir vieille, et se dire au moment de
-la mort: «Qu'ai-je fait de tout cela?» Réponse: «J'ai mis des toilettes
-neuves toutes les saisons, j'ai donné de jolis bals, et j'ai prodigué
-des joies honnêtes à un Édouard Chambertier.» Ah!...
-
-Gisèle dressait son corps de fine panthère, pâlissait, frappait du
-pied:
-
-—Ah! non, vois-tu... Si je n'avais pas d'autre espoir, j'aimerais mieux
-mourir tout de suite.
-
- * * * * *
-
-Un matin, après déjeuner, Chambertier ouvrait le _Petit Var_, pour
-chercher des noms de connaissance sur les listes d'étrangers que font
-insérer les hôtels.
-
-—Il y a plus de départs que d'arrivées, remarqua-t-il. On voit bien que
-la saison va finir.
-
-Mais il eut une exclamation.
-
-—Ah! mesdames, une bonne surprise!...
-
-Et il leur lut bien vite que M. d'Espayrac était descendu la veille à
-l'hôtel des Iles d'Or.
-
-—M. d'Espayrac! En voilà une chance! cria Gisèle.
-
-Dans sa joie, elle battit des mains, comme une petite fille.
-Mme Chambertier, la mère, eut le vague sourire de la vieillesse
-indifférente. Quant à Simone, elle éprouva cette sensation de chute
-dans le vide qui, parfois, en plein repos, secoue brutalement un
-dormeur, et le réveille, le cœur convulsé, les tempes mouillées d'une
-froide sueur. La pâleur qui décolora ses joues lui devint brusquement
-sensible, comme un souffle glacé qui aurait couru sur son visage.
-Toutefois, elle eut la force de prononcer quelques mots avec un accent
-naturel, et l'altération de ses traits ne fut point observée.
-
-—Il viendra peut-être nous voir cette après-midi, fit Gisèle. J'ai
-envie de décommander la voiture et de rester à la maison.
-
-—Ça serait un peu fort! dit Chambertier. Mais qu'est-ce que c'est que
-ce caprice? Depuis quand te plaît-il à ce point, ce monsieur d'Espayrac?
-
-—Depuis cinq minutes. Je m'ennuyais... Il survient. C'est assez pour
-que je le trouve charmant.
-
-—Tu t'ennuyais!... Voilà qui est poli pour nous... Qu'est-ce que vous
-en dites, madame Mervil?
-
-Personne ne répondit à Chambertier. Mais sa mère intervint:
-
-—Mes enfants, si vous ne profitez pas de la voiture, trouvez bon que je
-m'en serve. Ne décommandez rien. Édouard, d'ailleurs, m'accompagnera
-sans doute.
-
-—Oh! Gisèle, je t'en prie! s'écria Simone, faisons cette promenade à la
-presqu'île de Giens!... Je m'en réjouissais vraiment... Si tu savais
-comme je serais désappointée!...
-
-Gisèle se mit à rire devant l'ardeur de cette supplication. Si fine
-qu'elle fût, elle ne pouvait soupçonner quel désir affolant de fuite
-mettait une prière anxieuse dans les yeux et sur les lèvres de son
-amie. Elle crut à l'enfantin plaisir espéré de cette excursion.
-
-—Mon Dieu, dit-elle, ne me regarde pas comme si tout ton bonheur futur
-dépendait de cette promenade. Puisque vous le voulez tous, partons. Au
-fond, cela m'est égal.
-
- * * * * *
-
-Tant qu'on ne fut pas en voiture, Simone demeura suffoquée
-d'appréhension; à certains bruits, elle se sentit près de s'évanouir.
-Jean pouvait paraître d'un instant à l'autre... Le revoir!... grands
-dieux! Et le revoir ainsi, tout à coup, devant ces étrangers! La
-dernière fois, c'était à Meudon... Sur le seuil de la petite porte
-verte, elle lui avait dit adieu... Un adieu de passion haletante et
-sanglotante, en un baiser qui n'en finissait point. Depuis, elle ne lui
-avait pas envoyé un seul mot, pas une explication, pas un souvenir.
-Était-ce donc là rentrer dans le devoir, reprendre le droit chemin,
-redevenir une honnête femme? Ah! elle ne savait plus! De le sentir
-si près, de comprendre qu'il accourait pour la braver ou pour la
-ressaisir; de découvrir, aux défaillances de son cœur, tout ce qu'il
-possédait encore de sa personne, tout ce qu'il en posséderait peut-être
-éternellement, jetait Simone dans un trouble tel que, durant un
-instant, la pensée du suicide lui apparut comme une délivrance.
-
-«Dans cette presqu'île de Giens, où nous allons,» se dit-elle, «il
-y a des rochers qui surplombent la mer. Je ferai un faux pas, je me
-laisserai glisser...»
-
-Quand elle sentit éclore en elle-même cette affreuse résolution, le
-landau suivait l'étroite chaussée carrossable, entre les marais salants
-et la calme étendue de vastes lagunes hérissées d'une forêt d'herbes
-rigides et pâles.
-
-C'était tout un paysage d'eau tranquille, que barrait au fond la longue
-silhouette dentelée de la presqu'île, assombrie par ses antiques
-pinèdes. A droite, les mulons de sel étincelaient au bord de la route
-et le long des chaussées rectangulaires qui séparent les bassins. On
-eût dit de gros tas de neige infusible, défiant le soleil de Provence.
-Ce soleil, brûlant déjà dans cette après-midi de mars, allumait sur la
-plane surface des marais salants une réverbération dont les trois dames
-se préservaient à grand'peine en abaissant leurs ombrelles. Simone,
-assise au fond du landau, à côté de la vieille Mme Chambertier, avait
-devant elle le mari de son amie, tandis que Gisèle faisait face à sa
-belle-mère. On ne parlait point. Les sonnailles des chevaux tintaient
-en un bruit berceur et monotone, que coupait de temps à autre la
-criaillerie perçante d'un vol de mouettes.
-
-A un moment donné, comme la voiture tournait, Simone, en se penchant,
-put distinguer en arrière, à gauche et au-dessus de la ville qu'elle
-venait de quitter, une lourde bâtisse flanquée d'une grosse tourelle du
-plus mauvais goût: c'était l'hôtel des Iles d'Or. Elle tressaillit et
-se recula, comme si Jean avait pu l'apercevoir.
-
-Mais, au bout d'une heure, le landau quitta la chaussée pour pénétrer
-dans la presqu'île. La route s'élevait entre des vignes, sur le sol
-grisâtre desquelles on voyait se tordre des souches énormes; la pente
-devint assez abrupte; les chevaux se mirent au pas.
-
-Et bientôt, suivant les détours du chemin, on aperçut, entre des
-escarpements de verdure sombre, des petites baies aux contours aigus,
-dans lesquelles une eau d'un bleu pur, intense, refluait avec douceur,
-puis blanchissait tout à coup et bouillonnait en écume neigeuse au
-contact des rochers noirs. Quelquefois un batelet de pêcheur se
-balançait au fond de ces baies; d'autres étaient désertes comme
-les rivages d'un monde inexploré. A mesure que l'on montait, elles
-paraissaient plus profondes, et la mer y prenait des tons plus nets et
-plus foncés de saphir. Puis la route obliquait un peu; quelque haie de
-rosiers en fleur cachait l'abîme; et, relevant les yeux, on ne voyait
-au delà, sous la pluie éblouissante de lumière, que le miroitement du
-large, les millions de vagues dansant sous le soleil, dansant dans la
-liberté de l'étendue, jusqu'à la lointaine Afrique.
-
-Gisèle admirait. «C'est vraiment très beau,» fit-elle. «Pourquoi ne
-dis-tu rien, Simone?»
-
-Simone tourna vers elle ses yeux clairs, où passa tout l'effarement de
-son âme. Elle avait peur de son idée de mourir, maintenant que son
-regard plongeait dans les fissures de ces âpres roches. Se briser sur
-toutes ces pointes cruelles... Oh! jamais elle n'en aurait le courage.
-Mais que faire? Que devenir? Son amie remarqua sa tristesse, et ne s'en
-étonna point: être triste sans cause, être joyeuse sans plus de raison,
-semblait tout à fait simple à cette fantasque Gisèle, dont la nervosité
-passait des plus folles fièvres aux plus accablantes nostalgies. Mais,
-pour le moment, lasse de l'humeur contemplative, elle se tourna vers
-son mari:
-
-—Tiens! vous voilà réveillé, Édouard? Est-ce que vous avez bien dormi?
-
-—Je n'ai pas dormi, protesta-t-il.
-
-—Alors que faisiez-vous? Vous n'avez pas ouvert la bouche.
-
-—C'est que je réfléchissais.
-
-Elle éclata de rire, assez méchamment.
-
-—Oh! qu'est-ce que vous réfléchissiez? L'azur du ciel?
-
-Chambertier ne dit rien; mais, presque aussitôt, Simone crut sentir
-qu'il approchait une jambe de la sienne et que la bottine de cet homme
-cherchait à effleurer son pied. N'était-ce qu'un cahot de la voiture?
-Voulait-il ainsi la prendre à témoin des dédains que Gisèle lui
-infligeait à tout propos? Ou bien risquait-il une marque d'intelligence
-plus tendre, que rien n'autorisait? Elle se recula, et n'eut pas
-à subir une seconde tentative—si toutefois c'en était une,—car on
-descendit de voiture sur la petite place du village de Giens, entre
-l'église et l'unique auberge. Mais, dans la disposition d'esprit où
-se trouvait Mme Mervil, ce fait accrut l'amertume de sa rêverie.
-Elle pensa: «Comme c'est écœurant, l'existence! Que de vilaines
-complications dans un milieu pourtant restreint! Ces gens ne se doutent
-guère que mon amant vient me poursuivre jusque chez eux. Mon mari m'a
-trompée; j'ai trompé mon mari; Gisèle trompera le sien; et le sien,
-tout à l'heure, dans cette voiture, osait... quel dégoût! Et pourtant,
-nous passons pour honnêtes; nous le sommes peut-être... Car je suis la
-plus coupable d'eux tous, et je me sens si peu faite pour le vice!...
-Est-ce donc une fatalité?»
-
-Sur le seuil de l'auberge, un pêcheur déposait, avec le geste las mais
-content d'un homme qui vient de finir sa tâche, un grand panier rempli
-d'oursins. Une odeur saline, âpre et fraîche, montait de ces coques
-noires et hérissées, encore toutes luisantes d'eau de mer, et dont
-quelques-unes gardaient entre leurs piquants un enchevêtrement de fines
-algues et de mousses marines.
-
-—Tiens! dit Gisèle, nous allons en manger pour notre goûter.
-
-Elle se fit ouvrir plusieurs coquilles, et elle restait debout,
-rieuse, d'une si fine élégance dans ce décor de vie pauvre et de
-sauvage nature, humant la pulpe rouge de ces bêtes qui ont un goût de
-fleur et de marée. Simone, malgré sa propre détresse d'âme, subit le
-charme de cette femme et de ce lieu. Plus tard—plus tard!...—en pensant
-à Gisèle, c'est ainsi que souvent elle devait la revoir: mangeant des
-oursins dans le pan d'ombre d'une maison simple, aux lignes sèches
-découpées sur le bleu violent d'un ciel méridional, avec un arôme de
-mer dans l'air tranquille, et, tout autour, une sensation de chaleur et
-d'espace.
-
-—Tu n'en veux pas?
-
-—Merci, je les déteste.
-
-—Vous avez bien raison, madame Mervil, c'est comme moi, dit
-Chambertier, qui tirait du coffre de la voiture des gâteaux, des fruits
-confits, des oranges et du vin de Brégançon.
-
-Mais Simone ne toucha pas plus à ces provisions qu'aux oursins. Elle
-s'écarta de ses amis, les devança sur les ruines de l'ancien fort, d'où
-la vue est si merveilleusement belle. Toutefois, à cette heure, le
-soleil dévorait tout; un poudroiement de lumière embrumait d'or toute
-la côte, depuis le cap Sicié jusqu'aux plus lointaines montagnes des
-Maures; tout près seulement, le dessin des îles d'Hyères apparaissait,
-net et sombre; et il y avait une couleur, une seule, que toute cette
-clarté n'absorbait pas: c'était le bleu de la Méditerranée, ce bleu
-profond et pur, qui, loin de s'atténuer et de pâlir, s'avivait sous les
-rayons.
-
-Tout à coup, Simone, en se retournant, vit Gisèle à son côté.
-
-Mme Chambertier ne regardait pas vers la terre. Ses yeux—ses beaux yeux
-de langueur et de caresse—se perdaient dans le mystère du large. Ses
-narines de faunesse eurent un battement de sensualité.
-
-—Oh! dis, murmura-t-elle, comme ce serait bon de s'en aller tout
-là-bas, au hasard, dans l'inconnu, avec quelqu'un que l'on aimerait
-follement!
-
-—Bah! répliqua Simone, tout n'est beau que de loin... l'amour comme le
-reste. Cela ne vaut pas le voyage.
-
-—Toi, reprit Gisèle, si tu n'étais pas mariée, tu finirais dans un
-couvent.
-
-—Ah! s'écria Mme Mervil avec un accent de telle tristesse que son amie
-en fut troublée, ce n'est pas d'amour et de départ que cette mer me
-donne envie.
-
-—De quoi donc?
-
-—De repos... Je voudrais avoir le courage de m'enfoncer sous ces vagues
-bleues, de m'y étendre et d'y dormir... toujours.
-
-—Ça te passera, dit Gisèle. J'ai éprouvé cette maladie-là, mais je
-suis bien résolue à en guérir, par exemple!
-
-—Tu y connais un remède?
-
-—Je crois sincèrement qu'il n'y en a qu'un.
-
-—Et lequel?
-
-—Un bel et bon amour, dans lequel on se lance à plein cœur. Quelque
-folle toquade qui vous fasse marcher sans les voir sur toutes les
-conventions, les ennuis et les hontes de cette bête d'existence. Un
-être qui vous ensorcelle, qui vous tourmente et qui vous intéresse...
-Un _flirt_, comme disent nos hypocrites amies de là-bas... Dieu! que je
-trouve ce mot lâche et laid! Pourquoi ne pas dire: un amant?
-
-Simone n'essaya point de répondre. Un doute lui venait. Ce bonheur
-que vantait Gisèle, ce bonheur coupable et caché, avait peut-être, en
-effet, un prix incomparable. N'y avait-elle pas trouvé des joies, des
-émotions, que la vie ne lui offrirait plus? N'était-ce pas seulement un
-absurde scrupule qui le lui avait empoisonné? Elle était près d'envier
-l'audace et la passion de son amie. Ne regretterait-elle jamais ce
-qu'elle allait perdre? Elle pouvait encore étendre la main et ressaisir
-ce rêve de félicité,—ce rêve qui, près de s'évanouir, prenait une
-singulière puissance de charme et de séduction... L'image de Jean
-passa devant ses yeux... Une intolérable convulsion d'angoisse lui fit
-défaillir le cœur.
-
-—Qu'as-tu? dit Gisèle en lui mettant un bras autour de la taille. Tu
-es toute pâle... Mais tu as les larmes aux yeux, petite Simone! Oh! ce
-n'est pas bien d'avoir un chagrin et de ne pas me le dire.
-
-—Non, ce n'est rien, répondit Mme Mervil. Je t'assure que je n'ai
-rien... C'est trop bête!
-
-Les deux jeunes femmes s'étaient éloignées du village, et venaient de
-s'engager dans un petit sentier surplombant la mer.
-
-—Ta belle-mère et ton mari doivent nous attendre. Viens, retournons,
-reprit Simone.
-
-Car elle avait peur—dans son trouble—de se laisser amollir par cette
-amicale tendresse, par cette complicité câline de femme qui pressent
-et absout l'amour; elle avait peur de trahir, par une parole ou par
-un sanglot, son torturant secret. Et, d'autre part, ce secret, une
-invincible pudeur d'âme le scellait au bord de ses lèvres; elle sentait
-que les plus fines nuances de ses sentiments resteraient inexprimées,
-insaisissables; elle savait que les subtilités de sa conscience, ses
-doutes, les bizarres dédoublements de sa sensibilité, ne seraient pas
-compris... Donc elle se raidissait contre l'instinctif besoin de faire
-toucher les plaies de son cœur à une main légère, caressante...
-
-Gisèle maintenant l'embrassait, l'attirait contre elle, tout
-impressionnée par ce silence au fond duquel tremblait une douleur.
-
-—Alors, tu ne veux rien me dire? Tu n'as donc pas confiance en moi? Tu
-ne m'aimes donc pas?
-
-—Ah! si, mignonne, je t'aime bien, toi, va! murmura Simone, en appuyant
-sa tête sur l'épaule de son amie.
-
-—Mon Dieu! que tu es jolie! s'écria Gisèle, qui l'écarta pour tâcher de
-lire dans les yeux clairs aux cils mouillés. Peut-on avoir des idées
-noires quand on est jolie comme ça? Dis donc... ajouta-t-elle tout bas
-avec un clignement de paupières, il n'est pas à plaindre, celui pour
-qui tu pleures.
-
-—Je ne pleure pour personne.
-
-—Allons donc! Est-ce qu'à notre âge il y a d'autres peines que les
-peines de cœur? Ah! si j'étais un homme, je saurais comment m'y prendre
-pour sécher ces beaux yeux-là.
-
-Leur pensée ne dépassa point le badinage de cette câlinerie. Mais,
-inconsciemment, l'amour dont elles avaient parlé, dont elles
-frissonnaient sourdement, dont elles étaient pétries, mettait une
-suavité sur leurs lèvres, une trouble douceur au fond de leurs yeux. Et
-la secrète alliance contre l'homme—contre l'homme dont elles avaient
-souffert, dont elles souffriraient encore puisqu'elles aimeraient—les
-faisait se serrer plus étroitement l'une contre l'autre.
-
-—Enfin, vous voilà! dit la voix de Chambertier. Et vous êtes là,
-installées, à vous faire des confidences!... Les femmes sont
-extraordinaires, ma parole! Dans la voiture, vous n'aviez pas un mot
-à dire; et maintenant, quand nous vous attendons... Mais c'est tout à
-l'heure qu'il fallait vous dire tout cela: ça nous aurait amusés en
-route.
-
-—Ah! oui, je ne dis pas. Ç'aurait pu vous amuser, dit tranquillement
-Gisèle avec une froideur d'ironie qui fit un peu de mal à Simone.
-
-—Dépêchons-nous, reprit Chambertier. Nous passerons à la Tour-Fondue.
-Il faut absolument montrer cela à Mme Mervil.
-
-On remonta dans la voiture; les chevaux, qui somnolaient, secouèrent
-leurs sonnailles; le cocher fit claquer son fouet, et l'on redescendit
-au grand trot la route gravie au pas il y avait une heure. Mais
-bientôt on prit un chemin de traverse qui pénétrait sous un bois
-de pins-parasols; la mer disparut, les yeux se reposèrent en des
-profondeurs d'un vert obscur; une fraîcheur descendit des dômes opaques
-et arrondis que ces arbres étalent avec une régularité de monstrueux
-champignons aux pieds élancés et très minces; des parfums de romarin
-et de lavande se dégageaient du fouillis des plantes où s'enfonçaient
-leurs troncs.
-
-Un tournant de la route fit découvrir un cavalier qui suivait en avant
-la même direction, et qui s'en allait au petit galop. Il disparut
-derrière les arbres. Un peu plus loin, on le revit; il avait mis sa
-bête au pas.
-
-Simone, qui avait changé de place avec Gisèle pour ne plus se trouver
-en face de Chambertier, tournait maintenant le dos aux chevaux. Elle
-n'aperçut donc pas le promeneur. Aussi reçut-elle un choc à la faire
-presque s'évanouir, lorsque son amie s'écria:
-
-—Par exemple, voilà qui est trop fort! Mais c'est M. d'Espayrac!
-
-On se trouvait maintenant si près, que Jean put entendre l'exclamation.
-Il s'arrêtait, saluait. La voiture lancée le dépassa; mais, sur un
-ordre de M. Chambertier, le cocher retint son attelage. D'Espayrac
-s'approcha de la portière.
-
-Il montait un cheval de louage qui faisait mal valoir ses grâces de
-cavalier parfait. C'était, paraissait-il, sa plus vive préoccupation de
-beau sportsman vaniteux, car il commença par dire du mal de sa monture,
-et par jurer que, sans un vif désir de rattraper ces dames, il n'eût
-pas consenti à se montrer sur un carcan pareil.
-
-—Laissez donc, dit Gisèle. Nous vous avons vu gagner des flots de
-rubans au Concours hippique, sur votre _Saturne_. Votre amour-propre
-est sauf. N'injuriez plus cette pauvre bête.
-
-—On vous a donc dit, prononça Chambertier, que nous étions partis pour
-la presqu'île de Giens?
-
-—Mais non, il l'a deviné, dit Gisèle avec le haussement d'épaules dont
-elle accueillait généralement les remarques de son mari.
-
-Jean expliqua qu'il était arrivé pour leur rendre visite juste au
-moment où ils venaient de partir. Le temps de prendre cette rosse chez
-un loueur et il les avait suivis.
-
-—Mais pourquoi ne pas aller d'abord au village de Giens?
-
-C'est qu'il connaissait l'itinéraire suivi de temps immémorial par
-les cochers du pays: le village, puis la Tour-Fondue. Comme ses amis
-avaient de l'avance, le plus sûr était de les attendre à la seconde
-étape.
-
-—Eh bien, marchons, reprit Gisèle. Et ne vous faites pas emballer,
-noble poète. Votre Pégase m'a l'air bien fougueux.
-
-D'Espayrac, piqué, serra les jambes, toucha de l'éperon et rapprocha
-les doigts, si bien que le cheval tomba en main et mâcha son mors,
-chose oubliée depuis longtemps sans doute par ce quadrupède suranné.
-
-On repartit. Les yeux de Simone et de Jean ne s'étaient pas une seule
-fois rencontrés. Le jeune homme, tout en parlant de «ces dames»,
-n'avait adressé qu'à Gisèle toutes ses coquettes politesses. Maintenant
-il trottait près de la voiture, et, de temps à autre, il ripostait
-gaiement à quelque malice lancée par Mme Chambertier. Simone était
-d'autant plus mal à l'aise que, pour ne pas exciter les soupçons par
-une inexplicable bouderie, elle devait s'efforcer de rire, prendre sa
-part de la joie qu'éveillait brusquement la présence de cet homme,—de
-cet homme qui l'avait possédée, et qui, partout, maintenant, traînerait
-un lambeau saignant de sa vie.
-
-«Comme il rit de bon cœur!» pensait-elle. «Ah! il n'a donc pas
-souffert! Il n'éprouve rien du trouble qui m'écrase. Il ne m'a même pas
-aimée, ce n'était qu'un caprice. Et je me suis donnée à lui!...»
-
-Elle n'imaginait pas qu'il pût dissimuler, grâce à cette verve
-apparente, une émotion qui, en réalité, crispait ce cœur masculin,
-sous le veston de voyage, en dépit du rire qu'affectaient la bouche
-et les yeux. Encore moins eût-elle soupçonné un plan arrêté d'avance,
-une tactique, cependant tout indiquée soit par la rancune d'un orgueil
-blessé au vif, soit par la stratégie amoureuse d'un cœur qui, pour
-en reprendre un autre, joue la comédie de l'indifférence ou de la
-guérison. Ce sont pourtant là des stratagèmes plus familiers à son
-sexe qu'à celui de M. d'Espayrac. Mais, à ce moment, Simone était
-moins femme que Jean, parce qu'elle se trouvait aux prises avec des
-sentiments plus violents et plus sincères que ceux dont il était
-capable.
-
-Si M. d'Espayrac, après l'avoir ainsi déroutée pas son insouciance,
-lui eût, à l'improviste, adressé quelque regard de souffrance et de
-passion, les yeux de Mme Mervil eussent probablement répondu pour la
-perte matérielle et morale de cette malheureuse jeune femme. Elle eût
-trahi son propre cœur, et livré son secret à ses amis. A tout risque
-eût-elle voulu s'assurer qu'il avait pris au sérieux sa tendresse,
-et qu'il prenait au sérieux son abandon; que le drame de sa propre
-existence n'était pas un simple vaudeville dans la pensée de son amant.
-Elle ne considérait même plus que la présence de M. d'Espayrac à Hyères
-montrait assez que le souci de sa personne obsédait et entraînait le
-poète. Avec la simplicité de son âme dépourvue de rouerie, elle se
-laissait prendre au piège que Jean—bien plus maître de soi, bien plus
-félin qu'elle-même—était venu lui tendre.
-
-L'impression fut la même durant tout le reste de la promenade. Car M.
-d'Espayrac, tout en témoignant à Simone les égards pleins de banalité
-qu'il ne pouvait omettre sans affectation, s'occupa de Gisèle avec la
-séduisante galanterie dont il savait envelopper les femmes auxquelles
-il voulait plaire. Or, il tombait au moment le plus favorable pour
-ne perdre aucun de ses effets sur l'imagination de Mme Chambertier.
-Les nostalgiques et confus désirs qui la hantaient de plus en plus,
-l'impatience de vivre la vie de passion qui d'avance consumait sa
-sensuelle beauté, l'ennui des derniers jours dans une retraite pleine
-de mélancolie, joints à la langueur de cet air trop doux, de cette
-mer trop molle, préparaient Gisèle à devenir la proie de quelque
-foudroyante ivresse. Déjà, la présence, l'entrain de M. d'Espayrac, le
-mouvement autour d'elle de cette mâle jeunesse, excitaient ses nerfs,
-secouaient sa nonchalance, éclairaient d'étincelles fugaces ses yeux de
-velours et d'ombre. Quelque chose de troublant émanait d'elle. Simone,
-qui fut sensible à cette transformation, se sentit tout à coup le cœur
-labouré de jalousie.
-
-On arrivait à la Tour-Fondue. Ils quittèrent la voiture; M. d'Espayrac
-descendit de cheval. Et tous se dirigèrent vers le petit fortin qui
-remplace aujourd'hui l'ancienne tour féodale, disparue jusqu'au dernier
-vestige. Ce petit poste stratégique, diminutif minuscule des forts
-du Coudon et du Faron,—les formidables gardiens de la côte, qu'on
-aperçoit de là, bien haut dans le ciel bleu de Provence, attentifs
-et silencieux,—est bâti sur un îlot qu'une sorte de passerelle relie
-à la presqu'île. Un sous-officier, détaché de la garnison de Toulon,
-garde ces quelques pieds carrés de fortifications, dans lesquelles
-on ne laisse même pas, en ce temps de paix, les pièces d'artillerie
-nécessaires pour garnir cinq ou six meurtrières qui s'ouvrent dans la
-muraille trapue.
-
-—Comment! s'écria Chambertier. Il n'y a que cela à voir ici! Mais où
-donc est la tour?
-
-—Elle est fondue, dit gravement d'Espayrac.
-
-Gisèle, curieuse, courait sur la passerelle, pour grimper dans le petit
-fort, dont elle voyait la porte ouverte. Les mots: _Défense absolue
-d'entrer_, l'arrêtèrent un instant. Puis, n'apercevant personne, elle
-se hasarda sur la pointe des pieds. Rien ne bougea dans cette bizarre
-petite place de guerre; le gardien était absent. Alors elle se mit à
-considérer l'île de Porquerolles, à travers une des meurtrières, dont
-le cadre de pierre donnait, trouvait-elle, du recul au paysage.
-
-Une voix intentionnellement grossie la fit tressaillir.
-
-—Vous voulez donc être arrêtée comme espionne et passée par les armes?
-
-—Ah! Dieu! que vous m'avez fait peur! dit-elle à Jean dans un éclat de
-rire.
-
-Simone Mervil s'était arrêtée sur le léger pont de bois. Elle
-regardait. Le décor extérieur lui entrait dans les yeux comme l'image
-précise de sa souffrance. Il y avait, dans la couleur de l'eau, dans
-le dessin des îles, dans l'adoucissement de la lumière, toutes les
-nuances de sa détresse; et, vers le large, l'étendue sans fin de la
-mer lui peignait bien l'immensité de son incertitude. Au-dessous
-d'elle, des petites vagues sautillantes couvraient et découvraient
-sans cesse l'isthme rocheux que les cinquante centimètres de marée
-haute propres à la Méditerranée suffisent à transformer en détroit.
-Simone tâchait d'engourdir sa pensée à suivre ce ruissellement sur
-les pierres noires. Puis, levant les yeux, elle remarquait autour de
-l'îlot une saillie circulaire à peine assez large pour y poser le pied;
-alors elle se demandait si elle aurait le courage d'y marcher; elle la
-suivait en imagination, jusqu'à ce qu'une tentation violente lui vînt
-de s'y aventurer. Mais cette distraction machinale n'atténuait pas la
-sensation d'endolorissement qui lui meurtrissait toute l'âme.
-
-Au retour, Jean d'Espayrac ne se tint pas auprès de la voiture. Son
-cheval ne pouvait suivre, sans «traquenarder» horriblement, l'allure
-de l'attelage. Le jeune homme allait donc au pas ou au petit trot,
-rattrapant de temps à autre ses amis par un temps de galop. Se
-doutait-il du désordre affreux dans lequel se débattait Simone? Et que
-parfois elle souhaitait qu'il fût mort, et que parfois elle fondait de
-tendresse et du désir de son étreinte?
-
-«Ah!» se disait-elle, «c'est ainsi que j'ai cru guérir de la trahison
-de Roger! Comme il me mépriserait s'il sondait mon humiliation! Non,
-la partie n'est pas égale: pour les hommes, l'amour est un plaisir
-sans conséquence, un sentier fleuri que l'on parcourt tout en pensant
-à autre chose; mais, pour nous, c'est un chemin d'épines où nous nous
-déchirons le cœur.»
-
-
-
-
-XI
-
-
-Deux ou trois jours se passèrent. Des parties furent organisées. On
-alla manger de la bouillabaisse à Carqueiranne, sous une tonnelle, en
-face de la mer. On se rendit au village des Bormettes, où se trouve
-une mine d'étain, d'antimoine et d'argent, récemment découverte, en
-exploitation depuis fort peu de temps. Gisèle se fit montrer les bennes
-à l'ouverture des puits, et elle voulait absolument y descendre.
-Ensuite elle oublia cette fantaisie pour jeter des pièces d'argent et
-de cuivre aux trieuses du minerai. Du haut de la galerie, elle lançait
-la monnaie parmi les pierres vomies avec un tapage sinistre par la
-mâchoire en acier du «broyeur», et qu'emportait ensuite lentement une
-étroite voie mouvante entre deux rangs de travailleuses. Les femmes
-ne devaient rien laisser échapper qui méritât d'être recueilli; leurs
-yeux, attentifs à l'éclat du minerai, découvraient aussitôt le métal
-monnayé, que leurs doigts saisissaient d'un même geste prompt, avec,
-parfois, un mouvement de tête et un sourire de remerciement aux belles
-dames de là-haut. Simone, pendant un instant, s'arrêta pour regarder,
-sur de vastes meules tournantes en caoutchouc durci, des filets d'eau
-laver puis entraîner le métal, transformé en une précieuse poussière
-impalpable. Mais Chambertier n'eut qu'un étonnement respectueux: ce fut
-devant de gros tas de boue, destinés jadis à être jetés dans la mer, et
-dont un ingénieur, par des procédés nouveaux, s'engageait à extraire
-encore pour soixante mille francs de métal.
-
-M. d'Espayrac ne manquait pas de prendre part à ces excursions. Il
-dînait ensuite au château. Le café était servi sur la terrasse,
-au-dessus de la vieille ville qui s'endormait dans l'ombre. Les heures
-tintant au clocher de Saint-Paul vibraient dans l'espace avec un son
-grêle et fêlé qui tremblait longtemps avant de mourir. Au loin, la
-mer pâlissait sous un ciel criblé d'étoiles. Et, dans ce décor, les
-racontars parisiens, qui semblaient drôles à table, perdaient le
-pétillement dont ils avaient moussé sous la lampe et les bougies. La
-conversation languissait. Ces messieurs fumaient lentement; à chaque
-bouffée, on voyait braisiller l'étincelle de leurs cigares sur le
-fond noir des buissons de troënes et de camélias. A la fin, Jean se
-levait, et M. Chambertier renouvelait le reproche qu'il lui adressait
-quotidiennement de ne pas accepter dans cette maison une hospitalité
-complète.
-
-—Au moins, lui dit-il un soir, venez demain de bonne heure. Quand je
-pense que vous n'êtes pas encore monté jusqu'en haut de la propriété!
-
-—C'est la faute du mistral. Vous m'avez dit que c'est à ne pas tenir,
-quand il souffle, au sommet de votre rocher.
-
-—Oui, mais il ne souffle plus depuis hier. Et le soleil est pire encore
-si vous attendez seulement dix heures. Venez très tôt. Ces dames vous
-serviront de guides. Moi je suis forcé de me rendre à Toulon pour une
-affaire.
-
- * * * * *
-
-Le matin suivant, lorsque Jean d'Espayrac, remontant l'allée de
-mimosas, parvint devant l'habitation, il vit Simone qui, assise devant
-une table rustique, écrivait sa correspondance.
-
-—Bonjour, madame, dit-il gravement. Si cette lettre est pour Mervil,
-veuillez lui faire mes amitiés.
-
-La jeune femme leva sur lui un regard droit et ferme. C'était la
-première fois, depuis l'arrivée du poète à Hyères, qu'ils se
-trouvaient ainsi, seuls, en face l'un de l'autre.
-
-—Merci, dit-elle. En effet, j'écris à Roger. Je vais lui faire votre
-commission.
-
-Elle baissa de nouveau la tête. Les frisures de ses cheveux blonds
-brillaient doucement dans l'ombre tiède. Mais une rougeur intense
-envahit son cou, qui s'allongeait en s'inclinant, et que dégageait un
-grand collet de vieille dentelle tombant tout autour sur sa robe claire.
-
-Jean posa les deux mains sur le bord de la table, et il avança le buste
-vers elle. Ses regards pesaient sur cette tête blonde qu'il voulait
-contraindre à se relever. Mme Mervil les sentit peut-être; en tout cas,
-elle dut voir son geste. Pourtant elle continua d'écrire. Alors Jean
-rapprocha encore son visage, et il murmura très bas:
-
-—Simone!
-
-Elle eut un sursaut d'inquiétude, un coup d'œil vers la maison:
-
-—Ah! prenez garde!
-
-Car les portes béantes laissaient voir l'intérieur, tandis qu'au-dessus
-d'elle les fenêtres pouvaient s'ouvrir, quelqu'un pouvait les écouter.
-
-Une femme de chambre, d'ailleurs, parut presque aussitôt: «Madame est
-un peu souffrante,» venait-elle dire. «Elle est encore au lit. Elle
-prie Mme Mervil d'accompagner seule M. d'Espayrac jusqu'en haut du
-rocher.»
-
-Simone, que cette proposition troublait, dit machinalement:
-
-—Mais qu'a-t-elle? Ce n'est rien, j'espère? Je vais aller la voir.
-
-En même temps elle se levait.
-
-—Oh! non, dit la femme de chambre avec un sourire. Madame était
-seulement fatiguée; elle avait encore sommeil; elle doit s'être
-rendormie.
-
-—Mais vous connaissez le chemin? demanda d'Espayrac à Mme Mervil.
-
-—Oh! parfaitement, dit-elle, secouée d'un tel battement de cœur qu'elle
-en crut les chocs perceptibles aux oreilles de la servante et qu'elle
-se hâta de la congédier.
-
-Mais celle-ci revint sur ses pas.
-
-—Madame prie Mme Mervil de ne pas oublier le point de vue d'où l'on
-aperçoit les Alpes, au pied des vieilles tours, à droite... de faire
-remarquer à Monsieur qu'on distingue les Alpes.
-
-—Descendez-moi mon chapeau et mon ombrelle, commanda Simone.
-
-Ils partirent. Simone marchait en avant, car, tout de suite derrière
-la maison, commençaient d'étroits sentiers en lacet, coupés de temps à
-autre par des marches de pierre. C'était encore le jardin cultivé; des
-buissons de roses bordaient le petit chemin, et, sur les terre-pleins,
-des jardiniers retournaient le sol afin d'y planter de la vigne.
-Bientôt le sentier devint plus abrupt; les escaliers n'étaient plus que
-des saillies de roc dont les schistes formaient des degrés naturels;
-des arbousiers, des houx, des yeuses, remplacèrent les myrtes, les
-troënes, les mimosas; l'air devint plus léger; l'horizon s'agrandit. En
-se tournant vers la mer, ils virent que les îles ne bornaient plus la
-vue; au delà de Giens, de Porquerolles, une mince bande scintillante se
-dessinait à présent; c'était le large, l'infini, la libre Méditerranée.
-Au-dessous d'eux, des rochers qu'ils avaient contournés se hérissaient,
-cachant la maison, effaçant toute présence humaine, donnant une
-impression de nature sauvage et de profonde solitude. Puis, tout
-autour, tout là-haut, à d'incroyables distances, dans l'absolue pureté
-du ciel, s'étendaient le silence et l'espace.
-
-Simone respira longuement, avec un frémissement de tout son être; ses
-narines, si délicates, eurent un imperceptible gonflement de fierté;
-elle venait de se sentir soudain pleine de courage et de calme. Ses
-yeux, éclairés de franchise, cherchèrent bravement ceux de Jean. Le
-jeune homme la regardait, sans mot dire, avec tout ce qu'il pouvait
-mettre de reproche triste dans l'outremer de ses larges prunelles.
-
-—Eh bien! vous êtes contente, lui dit-il enfin, de m'avoir fait tant de
-mal?
-
-Voilà, malheureusement pour lui, ce qu'elle ne pouvait pas croire.
-Depuis trois ou quatre jours qu'il flirtait avec Gisèle, s'il n'avait
-joué que le rôle d'un homme véritablement blessé, trop fier pour
-laisser voir sa blessure, il aurait eu quelque défaillance dans son
-jeu, quelque silence ou quelque regard, quelque ironie même, qui eût
-fait tressaillir Simone comme un éclair de sincérité. Mais il s'était
-montré si pareil à lui-même; il avait si bien été ce que toujours
-elle avait pu le voir: le beau séducteur charmeur et charmé, l'homme
-qui se sent irrésistible, le poète qui dans un type de femme nouveau
-n'entrevoit qu'une rime nouvelle, le gentilhomme à qui toute jolie
-petite bourgeoise appartient par droit du seigneur, et—il lui fallait
-bien se le dire—le mâle aussi, le mâle jeune et fort à qui toute
-caresse qui s'offre fait oublier bien vite la caresse qui se refuse;
-il avait trop été le Jean qui l'avait conquise pour être maintenant le
-Jean que sa fuite eût meurtri, qui l'eût pleurée, regrettée, poursuivie
-et rappelée éperdument.
-
-—Oh! dit-elle avec une amertume qu'elle ne sut pas dissimuler,
-dispensez-moi de vous plaindre. Personne ne vous prendrait pour un
-homme malheureux.
-
-—Simone, dit-il en s'animant, je n'aurais jamais cru que vous fussiez
-une coquette.
-
-Elle protesta. C'était bien là sa crainte, de passer—aux yeux de cet
-être placé désormais à part dans l'univers—pour une femme qui se donne
-et se reprend facilement, par amusement ou curiosité, elle qui payait
-si cher la plus furtive sensation. Mais Jean, maintenant, l'accusait
-presque avec violence. Dans son tête-à-tête avec elle, il éprouvait
-le réveil de son amour-propre froissé, de son désir déçu, de son réel
-désappointement, qui, pendant quelques semaines, avait donné un goût si
-amer à sa vie.
-
-Ce désappointement, qui l'avait amené dans le Midi, à la poursuite
-de Simone, s'était atténué depuis, il est vrai, entre l'abattement
-de sa maîtresse et la contagieuse surexcitation de Mme Chambertier.
-Déchiffrer l'énigme d'un cœur qu'on venait de lui fermer paraissait
-à d'Espayrac une besogne plus aride que partager la folie d'un corps
-qui semblait s'offrir. Devant les provocations évidentes de Gisèle,
-il s'était rappelé avec quelle ardeur irritante il avait désiré cette
-femme bien avant de se griser avec la fraîche beauté blonde de Simone.
-S'il eût gardé l'amour de celle-ci, peut-être l'orgueil de posséder
-une mondaine si peu accessible aux entreprises, d'une réputation si
-fièrement établie, l'aurait-il haussé jusqu'au dédain d'une tentation
-qui sollicitait exclusivement son sang et ses nerfs. Mais le dépit
-l'avait poussé tout droit vers le piège. Bien qu'il n'y fût point tombé
-encore, les pas accomplis de ce côté lui inspiraient un regret sourd,
-une honte vague, et il s'en prenait à Simone, comme, d'ailleurs, il en
-avait un peu le droit.
-
-—Quel respect, lui dit-il, pouvons-nous conserver envers les femmes,
-quand celles que nous élevions le plus haut se conduisent de la sorte?
-Ah! Simone, votre amour faisait de moi un autre homme. Pour la première
-fois je mêlais de l'adoration, de l'émotion, de la tendresse, aux joies
-des sens... Je croyais en vous, j'étais reconnaissant du sacrifice que
-vous me faisiez, sacrifice de vos délicatesses, de votre ombrageuse
-vertu, de vos scrupules, de vos pudeurs... Un sacrifice!... Allons
-donc! Quand on a vraiment d'un tel prix acheté quelque chose, on y
-tient, à cette chose, on ne la rejette pas au bout de quinze jours!
-
-—Alors, dit Simone toute pâle, vous croyez?...
-
-—Je crois, reprit Jean, qu'une honnête femme doit être honnête envers
-son amant, quand elle en prend un, et que la vertu ne peut pas servir à
-faire autant de mal qu'en ferait la plus perverse coquetterie.
-
-—Mon Dieu! s'écria Simone, c'est épouvantable. Je m'étais déjà dit ces
-choses-là.
-
-D'Espayrac fut déconcerté, car il s'attendait à une crise d'indignation
-qui lui eût permis d'être plus dur encore. Sa colère, à lui, allait
-en augmentant, parce que Simone ne s'excusait pas, ne donnait aucune
-explication, ne se révoltait pas quand il parlait de leur amour comme
-d'une chose finie. Il avait envie de lui crier des brutalités, de lui
-dire—sans le croire—qu'il la soupçonnait de l'avoir quitté pour un
-autre amant; qu'une aussi courte liaison, jamais il n'en avait eu même
-avec des filles, car toutes s'étaient séparées de lui convenablement.
-Il s'affolait de fureur à la pensée que c'était bien vrai, que cette
-Simone—la seule de ses maîtresses qui lui eût inspiré de l'estime—lui
-infligeait réellement le plus brutal des _lâchages_.
-
-Mais, pour échapper à cette scène si différente des plaintes
-passionnées et des supplications dont à l'avance elle avait eu peur,
-Simone s'était remise en marche. Elle s'avançait au milieu d'un plateau
-couvert d'une herbe drue et fine, sous le feuillage gris de jeunes
-oliviers. Du bout de son ombrelle fermée, elle touchait le sol de temps
-à autre; sa robe de batiste à fond ivoire, dont le bord traînait,
-courbait les plantes par derrière, et, quand elle avait passé, une
-foule de petites pointes vertes se redressaient avec des frissons de
-choses vivantes; l'ombre grêle des rameaux faisait des taches mouvantes
-sur sa taille et sur ses hanches, dont le balancement avait comme une
-langueur découragée; au-dessus de son collet de dentelle sa nuque
-blonde s'érigeait avec la soie des cheveux, plus pâles près de la peau.
-Jean se souvint des petits rires d'extase qu'elle avait roucoulés un
-jour qu'il la mordillait à cette place... A ce moment, le pied de
-Simone tourna sur une pierre; il accourut pour la soutenir, la saisit
-dans ses bras, et, avant qu'elle pût s'en défendre, il la baisait
-éperdument.
-
-—Méchante! murmurait-il, méchante!... Pourquoi m'as-tu boudé! Pourquoi
-m'as-tu fait penser de vilaines choses?... Pourquoi m'en as-tu fait
-dire?... Pardonne-moi... J'étais fou! Mais dis-moi donc que tu
-m'aimes!...
-
-Simone n'essaya pas plus de se soustraire à ses baisers que, tout à
-l'heure, à ses reproches. Elle les accueillit avec des lèvres tristes
-et passionnées. Même elle l'étreignit un instant avec l'énergie dont
-on retient quelque chose de précieux qui vous échappe. L'état violent
-et désespéré de son âme prêtait à son frêle corps, plutôt indifférent
-et paisible, une ardeur qui, tout à coup, lui rendait ses résolutions
-presque impossibles à accomplir.
-
-—Ah! soupira-t-elle, tandis que d'irrésistibles larmes noyaient la
-douceur de ses yeux, la vie est une chose affreuse, mon ami... Une
-chose cruelle et affreuse!
-
-—Parce que tu ne sais pas la prendre, petite folle chérie. Elle est si
-simple! Bien moins compliquée que tu ne te la fabriques.
-
-Au ton de badinage et de câlinerie qu'il mit à cette réponse, Simone
-sut combien la pensée de cet homme était loin de sa propre pensée.
-S'il pouvait lire en elle-même, il sourirait probablement avec une
-pitié mêlée de scepticisme. La substance solide et matérielle de son
-cœur, à lui, n'offrait pas de prises aux fines pointes aiguës dont
-elle sentait le sien tout criblé. Quelle nature heureuse il avait,
-lui qui pouvait, sans souffrir, tromper un ami, et, probablement,
-trahir une maîtresse; lui qui pouvait aimer sans que son amour lui
-fît mal! C'était là, sans doute, la supériorité masculine, et elle,
-Simone, n'était qu'une femme nerveuse, incapable de sérénité soit dans
-la vertu, soit dans le plaisir. Elle envia cette belle sensualité
-tranquille, avec laquelle il lui baisait la bouche sans vouloir
-connaître ce qui lui gonflait si douloureusement la poitrine et les
-paupières.
-
-—Oui, dit-elle avec une pauvre ironie, c'est vous qui avez raison. J'ai
-le caractère mal fait. Quand on n'a pas plus de bravoure dans la faute,
-on ne devrait pas la commettre.
-
-—La faute? répéta Jean. Ah! voilà les grands mots... Tu n'es pas
-raisonnable.
-
-—Je le sais bien.
-
-—Mais puisque c'est fait, petite bête! Est-ce qu'on doit se tourmenter
-pour ce qui est accompli, irrévocable? Le mieux est d'en profiter.
-C'est l'existence, cela, Simone. Tu n'as rien commis de pire que tant
-d'autres.
-
-—Jean, dit-elle, je vous en supplie, ne me tutoyez pas!...
-
-Les yeux du jeune homme se durcirent. Il comprit que, malgré
-l'attendrissement de tout à l'heure, où, pendant une minute, il l'avait
-sentie se fondre dans ses bras, elle n'était plus à lui; il devina,
-sous cette douleur, l'obstination d'une volonté d'autant plus difficile
-à vaincre qu'elle ne se raisonnait pas et qu'elle ne discuterait pas.
-Cette femme s'était donnée; cette femme se reprenait. Savait-elle au
-juste pourquoi? Non, certes. Elle considérait sans doute la première
-action comme une faute, la seconde comme une expiation. Qu'importaient
-les étiquettes ainsi distribuées par sa petite cervelle? Le fait est
-qu'un jour elle l'avait préféré à tout, et qu'aujourd'hui elle lui
-préférait autre chose: son mari, ou le bon Dieu, ou un autre amant...
-Pouvait-on savoir? Et cela presque d'une heure à l'autre!... Elle
-était femme, voilà tout. D'Espayrac se retint pour ne pas hausser les
-épaules. Lui qui, très sérieusement, gardait à Simone de l'estime
-lorsque, à Meudon, elle se donnait à lui, commençait de la mépriser
-maintenant qu'elle voulait reconquérir son honnêteté perdue. Et là,
-dans ce champ pâle d'oliviers, durant cet inoubliable matin, Simone
-le vit passer, le mépris qu'elle craignait plus que la mort, dans ces
-prunelles d'homme,—dans ces prunelles au fond desquelles tous ses
-efforts n'effaceraient pas la vision de sa chair, les images de sa
-possession.
-
-Elle frissonna.
-
-Un souffle froid glissa entre leurs deux âmes, entre leurs deux corps,
-tout émus pourtant par un seul baiser il y avait à peine quelques
-secondes. En cet instant ils ne s'aimaient plus, ils ne se désiraient
-plus. Quant à se comprendre, ils ne le cherchaient même pas. Chacun
-se sentait tyrannisé par la violence d'une égoïste douleur; et le
-seul soulagement qu'ils eussent pu ressentir fût venu à chacun de la
-certitude que l'autre souffrait autant que lui.
-
-Ils poursuivirent leur ascension. Ils parlèrent de l'ancienne
-forteresse, dans l'enceinte ruinée de laquelle ils pénétraient
-maintenant. Ils se firent mutuellement remarquer des détails du
-paysage. Quand ils parvinrent au pied des vieilles tours, d'où
-l'on découvre une vue toute différente, M. d'Espayrac fut étonné
-d'apercevoir, en perdant la perspective de la mer, un paysage de
-montagnes. De toutes parts des collines s'étageaient, et la violente
-lumière, en accentuant leurs ombres, leur prêtait un relief saisissant.
-Entre elles, une vallée s'élargissait, où l'on voyait courir, avec une
-blancheur de satin parmi la verdure des vignes, la route de Toulon. Un
-sinueux cours d'eau faisait, par places, des taches d'un bleu si vif
-qu'il en était invraisemblable; et des bastides aux toits de tuiles
-rouges s'éparpillaient, abritées pour la plupart contre le mistral
-par une muraille de hauts ifs pointus, qui s'alignaient au bord des
-jardins pleins de roses, avec une rigidité funéraire.
-
-—Maintenant, regardez les Alpes, dit Mme Mervil.
-
-—Où donc? demanda Jean.
-
-Il fallait une certaine application pour distinguer leurs vagues cimes,
-d'un dessin si vaporeux, à peine plus pâle que le bord argenté du ciel,
-entre les déchiquetures noires des montagnes des Maures. Mais, quand on
-avait nettement aperçu l'un des glaciers, on en découvrait un autre,
-puis un autre encore; toute la chaîne, là-bas, déroulait dans l'azur
-l'éternité de ses neiges... Et ces blancs sommets entrevus s'emparaient
-de l'imagination, qu'ils remplissaient tout entière de leur lointaine
-majesté.
-
-—A présent, dit Simone, il nous faut revenir un peu sur nos pas si nous
-voulons explorer les ruines.
-
-Elle ramena M. d'Espayrac devant l'entrée de la forteresse. Ils
-s'arrêtèrent pour examiner dans la pierre les rainures où, des siècles
-auparavant, glissait quelque porte massive, que l'on hissait avec des
-chaînes, et ils reconnurent les mortaises où s'enfonçaient les barres
-de fer dont on la fortifiait à l'intérieur. Des escaliers s'offraient
-dans l'épaisseur même des murailles; ils y montèrent pour jeter un
-regard par les jours étroits d'où les assiégés surveillaient l'ennemi.
-Ils se penchèrent sur les mâchicoulis par où ruisselaient autrefois
-l'huile et la poix bouillantes. Ils voulurent explorer une salle de
-garde voûtée, suspendue à l'angle d'une tour, et par les étroites
-ouvertures de laquelle on découvrait tout le pays. Pour y parvenir, il
-n'y avait plus d'autre chemin que la crête d'un mur élevé, sur laquelle
-on ne pouvait marcher sans imprudence, surtout à cause de l'effritement
-des pierres. Simone s'y risqua par bravade; Jean la suivit; et le
-sentiment de ce réel danger rouvrit la source de leurs émotions plus
-tendres. Dans ce repaire de soldats, où c'est à peine si l'on pouvait
-tenir debout sans se courber, et où régnait depuis mille ans peut-être
-la même demi-obscurité lugubre, Jean reprit la main de Simone et lui
-demanda si elle ne l'avait pas aimé.
-
-—Ne parlez plus de cela, dit-elle. J'étais folle... j'étais coupable...
-
-—M'aimiez-vous?
-
-—Soyez généreux. Ne me demandez rien...
-
-—Et vous, soyez franche! Parbleu! je ne vous reprendrai pas de force...
-Et nous n'avons rien à nous cacher. M'avez-vous aimé, Simone?
-
-—Vous le savez bien.
-
-—Alors vous m'aimerez encore. Et vous vous repentirez de ce que vous
-faites aujourd'hui, quel qu'en soit le motif.
-
-—Le motif!... Ah! Jean, si vous saviez comme je voudrais être comprise
-par vous! Est-ce possible que vous ne puissiez être que mon amant ou
-mon ennemi?
-
-—Oui, dit-il d'une voix dure, vous êtes comme toutes les femmes: vous
-voudriez reprendre votre personne et garder mon amour. Si, au lieu
-d'indignation, je vous montrais de la souffrance, votre nouvelle vertu
-ne vous coûterait guère.
-
-—Mon Dieu!... gémit-elle.
-
-Et, sur un geste qu'il fit, comme pour la saisir, elle ajouta:
-
-—Sortons, nous n'avons plus rien à nous dire.
-
-Un éclair de folie traversa le cerveau de Jean.
-
-—Si! murmura-t-il, si, j'ai quelque chose à te dire... Simone... Ah!
-Simone...
-
-Déjà il l'étreignait, emporté de colère et de désir, dominé lui-même
-par sa résolution farouche. Il parut à Simone adorable et effrayant.
-Pourtant elle eut la suprême force de lui résister; elle se tordit
-sur son bras, détournant la bouche de ces lèvres dont elle redoutait
-tant la douceur. Alors il ne se posséda plus... Ses mains devinrent
-brutales... Mais elle, qui luttait silencieusement, les dents serrées,
-les nerfs roidis, tout à coup eut une inspiration; elle jeta un cri:
-
-—Ah!... vous me faites mal!...
-
-Ce fut si sincère et si déchirant qu'il eut peur: car il n'avait
-pas mesuré sa violence, et il crut lui avoir tordu cruellement le
-poignet. Dans sa surprise, il la lâcha presque... Elle fit un effort,
-se dégagea, bondit hors de l'ouverture, et... se mit à courir sur
-l'étroite crête de la muraille.
-
-Le cœur de Jean cessa de battre; ce garçon robuste sentit ses bras
-s'amollir, ses jambes se briser... Cela dura quelques secondes, puis il
-vit Simone atteindre saine et sauve l'extrémité du périlleux chemin;
-mais elle avait chancelé vers la fin de la course; une pierre, détachée
-sous ses pas, tomba dans le vide et rebondit sur le rocher avec un
-bruit sourd, à une vingtaine de mètres au-dessous.
-
-M. d'Espayrac ne recouvra pas tout de suite assez de sang-froid pour
-la suivre; un tel trouble le secouait encore qu'il ne se croyait
-pas le pied suffisamment sûr. A la fin, il se hasarda, non sans une
-appréhension plus grande que lorsqu'il avait passé la première fois.
-Quand il fut de l'autre côté, il ne trouva plus Mme Mervil; mais,
-s'étant engagé dans l'escalier qui subsiste à cet endroit au flanc de
-la ruine, il aperçut de nouveau la jeune femme; elle descendait les
-lacets de la colline, précipitamment, comme pour le fuir.
-
-A cette vue, tout s'effaça dans l'esprit de Jean, excepté son
-ressentiment furieux. Ah! elle avait couru un danger mortel plutôt
-que de lui appartenir une fois de plus! Ah! elle l'avait repoussé,
-presque frappé, comme un manant trop audacieux, elle qui naguère
-s'abandonnait entre ses bras! Eh bien, il ne songerait pas à elle
-une heure de plus. Elle ne compterait pas dans sa vie plus que ces
-créatures de hasard dont on s'amuse et qu'on oublie. Elle valait moins
-que ces créatures, d'ailleurs; celles-là sont forcées par le besoin de
-remplir leur triste métier. Tandis que Simone Mervil!... Les syllabes
-de ce nom, mentalement prononcées, causaient encore à d'Espayrac
-une secousse d'émotion et de regret; puis la colère le soulevait de
-nouveau quand s'éveillait le souvenir des humiliations subies. «Ah!»
-pensait-il, «comme elle eût été punie, si, après la façon dont elle
-s'est débarrassée de moi par sa feinte maladie et par son voyage,
-elle ne m'avait pas vu la poursuivre jusqu'à Hyères! Ou, du moins,
-si ce matin je n'avais pas eu la bêtise de lui rappeler le passé, de
-la supplier, et même... Sacrebleu, que j'ai été idiot! J'aurais dû
-savoir que rien au monde ne vaut pour les femmes le plaisir d'affoler
-jusqu'à la violence le désir d'un homme, puis de le planter là pour se
-draper dans leur vertu. C'est le bonheur complet pour elles, et tout y
-trouve son compte: leur vanité, leur embryon de conscience morale, leur
-cruauté naturelle, et même leurs sens paresseux, que cette excitation
-émoustille et satisfait. Je commence à croire, parole d'honneur, que la
-vertu de ces pécores-là est plus vicieuse que leurs vices!»
-
-Cette conclusion amenait M. d'Espayrac dans le champ d'oliviers, où,
-tout à l'heure, il avait embrassé Simone sans qu'elle se défendît.
-«J'aurais dû la jeter sur cette herbe-là,» se dit-il. «Elle voulait
-bien alors. J'ai parlementé, c'est ce qui m'a perdu.»
-
-Il l'aperçut, appuyée contre un arbre, son fin visage tout pâle, et qui
-regardait la mer. Il ralentit le pas, pour lui donner le temps de se
-remettre en marche. Mais elle se détourna, le vit, et ne bougea pas.
-
-—Vous m'attendez, madame? lui demanda-t-il quand il fut tout près.
-
-—Oui, monsieur, il faut bien que nous rentrions ensemble.
-
-Elle repartit en avant. Et tous deux, sans ajouter une parole,
-descendirent les degrés de schiste, le sentier bordé de roses, et enfin
-les marches de pierre qui les amenèrent devant la maison.
-
-Gisèle, se penchant hors d'une fenêtre, cria:
-
-—Eh bien, était-ce beau? Vous restez déjeuner avec nous, monsieur
-d'Espayrac?
-
-—Certainement, madame, avec le plus grand plaisir, dit-il d'un air
-plein d'entrain.
-
-Il se jeta dans un fauteuil d'osier, à l'ombre d'un groupe de poivriers
-aux fines chevelures, tandis que Mme Mervil ouvrait des lettres,
-apportées en son absence, et qu'un domestique venait de lui remettre.
-
-Un instant après, Mme Chambertier parut dans l'embrasure du porche,
-entre l'encadrement du lierre. Elle portait une robe d'une nuance
-fausse et charmante, avec une petite veste en point de Venise appliquée
-sur le corsage; ses longs yeux avaient une douceur plus alanguie
-encore que de coutume; entre ses lèvres si rouges, retroussées d'un
-peu d'ironie, brillaient ses dents humides, et ses cheveux noirs, aux
-artificiels reflets de cuivre, ajoutaient à sa physionomie quelque
-chose de voluptueux et de barbare.
-
-Simone, qui releva les yeux, fut frappée de sa beauté.
-
-—Tu as de mauvaises nouvelles? Qu'est-ce qui arrive? Tu es blanche
-comme un linge!... s'écria Mme Chambertier.
-
-La pâleur de sa triste promenade transformait d'une effrayante façon
-le visage de Simone. On eût dit que tout son sang avait coulé par une
-invisible blessure. Pourtant l'exclamation alarmée de son amie fit
-courir sur ses joues une ombre rose, qui s'évanouit aussitôt.
-
-—Ta petite Paulette n'est pas malade, j'espère?
-
-Il en coûtait à Simone de mentir lorsqu'il s'agissait de la santé de sa
-fille; elle se figurait lui porter malheur. Pourtant il ne lui vint pas
-d'autre excuse. D'ailleurs elle était résolue à partir le jour même,
-et ne pouvait alléguer de meilleur prétexte qu'une maladie de l'un des
-siens.
-
-—Ah! dit-elle, justement... Figure-toi, ma chérie, que Paulette est
-malade. Mon mari me rappelle. Je mourrais d'inquiétude si je ne partais
-pas tout de suite. Je vais prendre le train de trois heures. C'est
-celui, n'est-ce pas? qui doit correspondre avec le rapide, à Toulon.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Quand Simone Mervil se trouva de retour à Paris, un découragement très
-profond s'empara d'elle. Il lui sembla que l'horizon de son existence,
-illimité jusque-là, se fermait. Cette vague attente du bonheur
-de demain plus complet que celui d'aujourd'hui, dont l'illusoire
-enchantement précipite les pas des hommes, semblait, dans son cœur,
-s'être brusquement éteinte. Elle n'avait plus de raison pour marcher
-vers l'avenir. D'elle-même et volontairement elle avait muré l'inconnu.
-A vingt-sept ans, sa vie devenait une impasse, dont elle aurait sans
-cesse devant les yeux le but morne et sans au-delà. Elle toucha le fond
-de cette pire des humaines misères: l'indicible ennui des êtres et des
-choses.
-
-Certes elle aimait son mari et sa fille; pourtant, si elle avait
-pu mourir, comme elle le souhaitait parfois, elle leur eût dit un
-adieu très attendri mais sans déchirement. Elle les considérait avec
-un aiguillon tout nouveau de curiosité dans son affection, et elle
-s'étonnait de l'énergie qu'ils mettaient à vivre. Car le musicien
-travaillait sans cesse, à travers les alternatives d'enthousiasme et
-de désespoir qui soulèvent et brisent les vrais artistes; et quant à
-Paulette, ses journées étaient une succession de joies violentes et
-de chagrins non moins violents, à propos des minuscules événements
-dont est tissue l'enfance. Cette fillette apprenait tout, sans aucune
-peine, excepté le _self-control_ que sa gouvernante anglaise cherchait
-vainement à lui inculquer; elle apportait à ses jeux comme à ses études
-une passion extraordinaire. Simone qui, jadis, la reprenait pour
-son impétuosité de poulain sauvage, pour sa garçonnière brusquerie,
-pour l'ardeur de ses caprices, maintenant la laissait faire, lui
-jetait la bride sur le cou, pour le plaisir de voir s'agiter autour
-d'elle cette exubérance qui secouait, trompait, entraînait sa propre
-mortelle lassitude. Quand elle entendait le rire de Paulette—ce rire
-d'allégresse absolue,—quand elle voyait les yeux de l'enfant s'éclairer
-d'un bonheur merveilleux à la promesse d'une bagatelle, la jeune mère
-éprouvait une émotion confuse qui lui faisait du bien. Cette fraîcheur
-d'âme, cette puissance d'espoir, cette plénitude de sensation, lui
-semblaient une chose admirable et touchante. Elle l'avait possédée,
-cette chose, et elle l'avait perdue. Sa Paulette aussi perdrait tout
-cela un jour... Hélas! quel piège que la vie!
-
- * * * * *
-
-—Roger, dit un jour Mme Mervil à son mari, si tu voulais, nous irions à
-la campagne de très bonne heure cette année.
-
-Le musicien fut enchanté de cette proposition. Rien ne les retenait à
-Paris, si ce n'est la saison mondaine, prolongée à présent jusqu'au
-milieu de l'été, et qui, d'ordinaire, captivait Simone, comme toutes
-les femmes élégantes et jolies, par l'amusante excitation des succès
-personnels.
-
-—Comment! dit-il avec une surprise très joyeuse, tu renoncerais à la
-soirée théâtrale de l'Union Artistique, à ta vente de charité, au
-vernissage, au garden-party de l'Ambassade anglaise, au Grand-Prix?
-
-Certainement qu'elle y renonçait. N'était-ce pas toujours la même chose?
-
-—Ah! mon ami, reprit-elle avec un accent plein de lassitude, si tu
-savais combien j'en ai assez!
-
-Elle ne mentait pas, bien que son but fût de quitter Paris avant le
-retour de M. d'Espayrac. Mais il y avait aussi de la sincérité dans
-son désintéressement des plaisirs à la mode. Elle ne trouvait plus
-de saveur à rien. Sur sa lèvre s'étaient évaporés l'âme et le sel
-des choses. Et c'est seulement parce qu'elle était très bonne que sa
-mélancolie se changeait en douceur résignée au lieu de produire des
-fruits d'irritation et d'amertume.
-
-En effet, Simone ne s'en prenait point aux autres; elle n'accusait même
-pas la destinée; elle n'en voulait qu'à elle-même. De là l'éclosion
-dans son cœur d'une indulgence infinie. Elle ne voyait plus les défauts
-de son mari d'un œil minutieux et sévère; et, bien qu'elle ne pût
-encore penser sans un tressaillement d'angoisse à cette actrice qu'il
-avait eue pour maîtresse, pourtant elle n'avait plus, à l'égard de
-Roger, les allusions acerbes, les paroles mordantes ni les airs de
-reine offensée, qui, durant un certain temps, rendirent leur intérieur
-insupportable. Quand il se montrait d'humeur agressive, elle songeait
-aux tourments de la composition musicale, et elle répliquait par une
-phrase enjouée ou même par une caresse. Ensuite elle s'étonnait du
-peu d'efforts que cela lui avait coûté. Et la chaleur de son ancien
-amour lui gonflait parfois délicieusement le cœur lorsqu'elle voyait
-la physionomie du musicien se détendre et lorsque cette voix un peu
-cassante s'adoucissait pour lui dire:
-
-—Tu es meilleure que moi, petite Simone. Tu es une adorable petite
-femme... Sais-tu que tu deviens trop gentille et que tu m'ôtes la
-distraction de te taquiner un peu?
-
-Une fois il ajouta par plaisanterie.
-
-—Ça m'inquiète de te voir ainsi rentrer tes petites griffes, Simonette.
-Je commence à craindre que tu ne sois malade... A moins que tu médites
-de tromper ton pauvre Roger.
-
-Il prit, en prononçant les derniers mots, un air piteux très comique.
-Simone se mit à rire. Et, malgré la sensation pénible d'avoir trahi
-cette absolue confiance, elle éprouva comme un bizarre plaisir, un
-plaisir qu'elle ne s'expliquait pas.
-
-Ce qui la confondait, c'était de regarder en elle-même et d'y voir
-fonctionner une foule de ressorts très déliés dont elle n'était pas la
-maîtresse et qui lui semblaient agir tout autrement qu'elle ne s'y fût
-jamais attendue. Bien plus, ces ressorts s'agitaient contrairement les
-uns aux autres, donnant à croire que la machine morale se détraquait à
-chaque instant. Pourtant une ligne de conduite assez droite résultait
-finalement de ce chaos intérieur. Ainsi l'idée qu'elle avait trompé
-son mari la remplissait parfois d'une satisfaction mauvaise et même
-d'un véritable orgueil. Cependant elle s'en désolait, et la honte des
-démarches furtives, des mensonges articulés, de l'hypocrisie dont
-elle se couvrirait jusqu'à la tombe, comme d'une livrée, devenait à
-d'autres moments tout à fait intolérable; à ces heures-là, un seul mot
-de Roger lui eût fait avouer tout; mais ce mot, heureusement, il ne le
-prononçait pas.
-
-D'ailleurs ces deux êtres qui s'étaient aimés, qui s'étaient menti, et
-qui s'aimaient de nouveau—peut-être plus que jamais,—semblaient, aux
-yeux du monde, posséder et partager tout ce que la vie humaine contient
-de bonheur.
-
-Ils avaient loué, pour cet été-là, une maison charmante avec
-un parc très grand, dans un pays de collines et d'eau, à
-Conflans-Sainte-Honorine, près du confluent de la Seine et de l'Oise.
-C'était un coin tout à fait pittoresque. Or l'un et l'autre aimaient la
-campagne, pour elle-même, en dehors de toute convention de la mode ou
-de la littérature. Et Simone, qui redoutait en ce moment tout contact
-avec la société élégante, où triomphait Jean d'Espayrac, sut persuader
-à Mervil qu'il l'avait en outre convertie à son goût pour la solitude.
-
-—Mon Dieu! que je suis heureux ici, mignonne, disait souvent le
-musicien. Que je te suis reconnaissant d'avoir bien voulu t'y enfermer
-avec moi! Tiens, c'était mon rêve, depuis notre mariage, un peu de
-bonne vie intime et de travail tranquille. Mais je ne voulais pas être
-égoïste; tu aimais tant ton Paris, tes toilettes et tes potins! Et
-vous êtes, madame, une si ravissante petite mondaine! Puis, il y avait
-toutes les exigences du métier... le nom à faire... Il me fallait
-rester sur la brèche. Mais maintenant...
-
-—Maintenant, reprenait Simone, tu es célèbre, nous sommes riches.
-
-—Presque... Et tu profites de tout cela—qui tournerait la tête à une
-autre—pour réaliser mon désir de vagabondage dans les bois, de flânerie
-à deux et de solitude. Et tu prétends que tu ne t'ennuies pas ici! Et
-tu acceptes cette existence-là pour six mois!... Vois-tu, je me demande
-si tu ne me caches pas quelque regret, si tu ne me fais pas un gros
-sacrifice.
-
-Bien vite Simone affirmait le contraire. Alors son mari l'embrassait.
-
-—Si tu as voulu te faire aimer plus encore, ajoutait-il, tu y as
-réussi. Et pourtant je croyais que ce n'était pas possible.
-
- * * * * *
-
-Pour se promener avec sa fille, Simone eut une petite charrette
-anglaise, attelée d'un poney des Shetland qu'elle conduisait elle-même.
-Mais un jour que ce poney broutait sur une pelouse écartée, au bout
-d'une longue corde fixée à un piquet, la gouvernante anglaise,
-cherchant partout Paulette, aperçut la petite fille à califourchon
-sur le dos de l'animal. Le poney, tout d'abord, n'avait pas manqué de
-la jeter par terre. Paulette, après avoir roulé dans l'herbe sans
-se faire de mal, était regrimpée sur sa monture; et maintenant elle
-chevauchait, cramponnée à l'épaisse crinière du petit shetlandais, qui,
-ayant reçu d'elle bien souvent des morceaux de sucre et des caresses, y
-mettait de la complaisance.
-
-La gouvernante poussa les hauts cris, et voulut se saisir de la
-coupable. Paulette piqua des deux avec des éclats de rire; et
-l'Anglaise, qui, au fond, avait peur du poney, y eût perdu ses peines,
-si une culbute inévitable ne lui eût livré l'écuyère un peu endolorie
-cette fois, et sa petite main hâlée toute saignante par l'écorchure
-d'un caillou.
-
-—_Come directly to your father!_ s'écria Miss, furieuse d'avoir été
-bravée. Et elle traîna Paulette jusque dans le cabinet de travail où
-Mervil était à l'œuvre. Sanctuaire interdit, à la porte duquel il
-fallait, pour qu'on osât frapper, toute la gravité d'une pareille
-circonstance.
-
-Mervil décréta que sa petite fille serait mise au lit sur-le-champ.
-Elle venait à peine d'en sortir, car il était neuf heures du matin. Et
-le temps était si joyeusement beau!
-
-—Vous fermerez les persiennes, miss, ajouta le père avec un sérieux de
-juge. Et personne ne lui parlera. Elle est blessée; il lui faut le plus
-grand calme, de peur que la fièvre ne se déclare.
-
-—Mais, papa, je n'ai rien! criait la petite.
-
-Elle suçait vite un peu de sang et de terre sur sa menotte égratignée.
-
-On la coucha malgré ses protestations et ses pleurs.
-
-—Où est maman! Je veux voir maman. Qu'on le dise à maman!
-
-Avec la finesse des enfants, Paulette s'était assurée que, depuis
-quelque temps, sa mère avait perdu la force de la punir.
-
-—Votre mère ne viendra pas, dit la gouvernante. Et on ne la dérangera
-pas maintenant. Elle dort encore.
-
-—Oh! ce n'est pas vrai, s'écria Paulette. Maman ne se lève jamais si
-tard.
-
-—C'est qu'elle attend le médecin, qui doit venir ce matin de Paris.
-
-—Le médecin! Elle est donc malade?
-
-La petite voix insolente de Paulette changeait subitement d'intonation,
-s'adoucissait, puis se brisait d'un sanglot d'anxiété. Son visage
-d'enfant pâlit. Mais l'Anglaise, touchée de cette sensibilité qu'elle
-savait vibrante à l'excès, la rassura tout de suite:
-
-—Non, non, pas malade... fatiguée seulement. Vous savez bien comme elle
-se plaignait, tous ces temps-ci, de lassitude.
-
-—Vous me jurez qu'elle n'est pas malade?
-
-Et Paulette ouvrait plus grands ses yeux immenses pour qu'on n'osât pas
-la tromper.
-
-—Elle n'est pas malade, mais elle le deviendra si vous êtes méchante,
-si vous faites encore des folies comme ce matin.
-
-La petite fille s'appuya contre ses oreillers, croisa ses mains, toutes
-brunes et menues sur la blancheur du drap, et ne dit plus mot. Elle
-demeura silencieuse et immobile ainsi durant un très long moment,
-jusqu'à ce qu'elle entendît rouler une voiture, sur le gravier de
-l'allée, devant la maison. Alors elle se mit à pleurer, mais sans
-bruit, si bien que l'Anglaise, dans la pièce à côté, ne l'entendit
-même pas. C'est que Paulette évoquait la blonde figure mince de sa
-mère, avec les yeux gris si doux, dans lesquels dernièrement elle avait
-surpris des larmes; avec la bouche fine qui, depuis peu, fléchissait
-aux coins en un pli de tristesse; et l'enfant songeait que cette
-figure, si jolie, n'avait plus du tout de couleurs. «Maman est très
-malade, bien sûr, et on ne me l'a pas dit. Et hier encore je lui ai
-fait une scène parce qu'elle voulait raccourcir mes cheveux. Oh! et
-c'est la voiture qui est allée chercher le médecin à la gare... Mon
-Dieu, faites que maman ne meure pas, et jamais, jamais, je ne me
-mettrai plus en rage!»
-
- * * * * *
-
-La conférence dura longtemps entre le docteur et Mme Mervil. Roger n'y
-fut pas admis. D'ailleurs la santé de sa femme ne lui paraissait point
-assez troublée pour en concevoir de l'inquiétude. L'anémie de Simone,
-causée probablement par un peu de surmenage mondain durant le dernier
-hiver, commençait à céder dans la pure atmosphère de la campagne.
-L'appétit revenait; le sommeil aussi. La surexcitation du système
-nerveux s'atténuait, comme on pouvait le constater par la détente
-du caractère. Toutefois Simone avait insisté pour que son médecin
-l'examinât. Maintenant la visite s'achevait, le praticien rejoignit
-Mervil, qui l'attendait sous la vérandah, fumant une cigarette, dans un
-va-et-vient dépourvu d'impatience et d'anxiété.
-
-—Et bien, docteur... C'était l'imagination, n'est-ce pas? Vous lui avez
-remonté le moral?
-
-—Oh! ce n'est pas grave, certainement, répliqua le médecin—et il
-souriait.—Mais on a bien fait de m'appeler. Il faut un régime.
-
-—Des fortifiants, sans doute. Figurez-vous... elle ne peut pas
-supporter la viande saignante.
-
-—J'ai dit à Mme Mervil tout ce qu'il faut qu'elle fasse. Et elle
-m'obéira, soyez-en sûr.
-
-—Mais enfin, vous n'avez rien remarqué?
-
-—Mme Mervil vous donnera mon diagnostic. Il faut que je me sauve.
-
-—Comment! docteur, vous ne déjeunez pas avec nous?
-
-—Impossible, tout à fait impossible! Je regrette...
-
-Le médecin montait dans la voiture.
-
-—Vous avez le temps, dit Roger, pour le train de onze heures.
-
-Une poignée de mains. La voiture partit. Puis le médecin, se
-retournant, cria encore:
-
-—Et la musique, cher maëstro? Nous préparez-vous encore des
-chefs-d'œuvre?
-
- * * * * *
-
-Un peu préoccupé par le laconisme du docteur et par un certain air
-drôle qu'il lui avait trouvé, Mervil, en quatre enjambées, escalada
-l'étage. Il ouvrit la porte de leur chambre. Dans le grand lit de
-milieu, Simone demeurait étendue. Les trois fenêtres, en face d'elle,
-laissaient entrer, par leurs transparentes guipures, des couleurs,
-des rayons, toute la joie de l'été. Celle du milieu restait même à
-demi ouverte, et, par cette ouverture, les regards de Simone s'en
-allaient au loin, vers un coin de l'espace où la vallée de la Seine
-creusait un vide bleuâtre... Peut-être croyaient-ils se perdre, ces
-regards de songe, parmi les longs horizons vibrants de lumière de la
-Méditerranée... Il y avait de la tristesse et du souvenir dans leurs
-prunelles.
-
-Roger s'assit à côté d'elle, froissant la toile et la soie dans
-l'abandon de tout son grand corps.
-
-—Eh bien, voyons?...
-
-Comme elle ne parlait pas tout de suite, il glissa un bras autour
-des fines épaules, qu'il sentit fermes et fraîches sous le linon de
-la chemise. Et, les pressant d'une caresse, il dit, suivant sa façon
-taquine de s'exprimer avec sa femme:
-
-—Est-ce bien grave?... Serai-je bientôt veuf?
-
-Elle attacha sur lui des yeux profonds.
-
-—Non, mais tu seras bientôt père une seconde fois.
-
-Il eut un sursaut. L'étonnement paralysait en lui toute autre sensation.
-
-Simone ajouta:
-
-—Nous aurons un bébé... oui... dans cinq mois.
-
-Quel moment pour une femme que la minute où, cet aveu sur les lèvres,
-elle regarde le visage de son mari ou de son amant!... Celle-ci ne put
-point douter du bonheur qu'elle causait. Nulle ombre, même passagère,
-ne glissa sur les traits ou sur le cœur de Roger. Une seconde,
-l'émotion le suffoqua; mais cette émotion, visiblement, était d'intense
-joie. Puis il respira très fort, avec un court tremblement de tout son
-être, saisit les deux mains de Simone, y colla ses lèvres, murmura:
-
-—Je suis heureux!... Je suis heureux!... Je suis heureux!...
-
-—Mon ami! dit-elle seulement—mais avec une expression de tendresse
-extraordinaire,—mon ami!...
-
-Comme il inclinait la tête en lui baisant encore les mains, elle prit
-cette tête, elle l'appuya contre la douceur de sa gorge, sur les
-dentelles de sa chemise, et, la touchant de son front, elle y laissa
-tomber deux larmes, les deux plus atroces larmes de regret, de honte et
-de doute, qui jamais aient mouillé des yeux d'épouse.
-
-—Oh! pourquoi pleures-tu? demanda Roger.
-
-—C'est parce que tu es si bon, et parce que je t'aime tant! dit-elle.
-
-—Mais, reprit-il, tu es contente? Dis, ma chérie, tu n'as pas peur?
-
-—Peur?...
-
-Elle se mit à rire, avec un rire voulu, en secouant la tête, comme pour
-écarter quelque arrière-pensée qui l'obsédait.
-
-—Rappelle-toi, reprit-elle, comme tout s'est bien passé pour Paulette.
-
-—Paulette!... Ah! mon Dieu! s'écria-t-il, je l'oubliais! Pauvre petit
-loup, elle est en pénitence. Oui... tu ne sais pas... la gamine! elle
-était montée sur le poney.
-
-Et Mervil courut hors de la chambre, sautant presque, avec une
-vivacité d'écolier. Deux minutes après, il rapportait sa fille, dont
-la longue chemise de nuit pendait entre les bras du père, et qui riait
-maintenant, les yeux mal séchés, sa petite poitrine encore secouée par
-son récent désespoir.
-
-—Alors, dis, petite mère, c'est bien vrai que tu n'es pas malade, que
-tu ne vas pas mourir?
-
-Tous les trois s'embrassaient, roulés et enlacés sur le grand lit; le
-père et la mère se faisant, par-dessus la tête de l'enfant, des signes
-d'intelligence.
-
-—Papa, je te promets de ne plus monter sur le poney.
-
-—Si... tu y monteras, mais avec moi... Et je te commanderai une petite
-selle.
-
-—Oh! papa!... Oh! papa!...
-
-Elle battait des mains, gambadait sur le lit, toute mince et comique
-dans la blancheur de sa longue chemise, avec l'envolement autour d'elle
-de ses grands cheveux de soie brune.
-
-—Prends garde, tu vas faire mal à maman.
-
-—Dis-moi, Lélette, interrogea Simone, serais-tu contente si le bon Dieu
-t'envoyait un petit frère... ou bien une petite sœur?
-
-Paulette s'arrêta, un peu interloquée par la question. Elle n'avait pas
-songé à cela, jamais. L'idée ne parut pas lui sourire.
-
-—Bah! dit-elle avec négligence, j'aime mieux mon poney.
-
-Et elle se remit à gambader.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Le petit Hugues Mervil vint au monde un jour de novembre—un jour calme
-et grisâtre—dans l'hôtel de la rue Ampère.
-
-Ce fut une joie sans pareille, même pour Simone, après l'apaisement
-des tortures physiques. Un fils, ils avaient donc un fils! Leur ardent
-désir de ces derniers mois se réalisait. C'était à un garçon qu'ils
-avaient songé dans tous leurs projets d'avenir; on parlait de lui comme
-d'un être existant déjà, mais éloigné par hasard. «Quand Hugues sera
-là...—J'ai oublié cet objet dans la chambre de Hugues.»
-
-Mervil, agité, nerveux dans le bonheur comme dans la peine, courait
-du haut en bas de la maison, s'affairait, déraisonnait. Un de ses
-premiers mots fut celui-ci:
-
-—Je vais envoyer un télégramme à d'Espayrac. Mon vieux Jean! Il nous
-aime tant! Il sera si heureux!
-
-—Tu ne sais même pas, dit sa femme, dans quelle ville d'Italie il se
-trouve en ce moment.
-
-—On fera suivre.
-
-—Eh! laisse donc, reprit-elle avec impatience. Est-ce qu'un jeune homme
-comme lui s'intéresse à un nouveau-né?
-
-Elle fut irritée qu'il lui rappelât ce nom. Car, après d'infinis
-calculs, des réflexions pleines d'angoisse, elle avait décidé en
-elle-même que Hugues ne pouvait être le fils de Jean. A ce torturant
-travail, recommencé toujours, elle avait passé la plupart des heures,
-étendue sur le long fauteuil d'osier, dehors, à l'ombre, dans le lourd
-enchantement, la tiédeur et le silence des après-midi d'été. Paulette,
-alors, se promenait, avec sa gouvernante, à travers le parc ou la
-proche campagne, dans la petite voiture, dont les secousses désormais
-étaient interdites à Simone. Par une fenêtre ouverte de la maison,
-des mélodies sans cesse reprises, travaillées, changées, ou bien, au
-contraire, triomphalement envolées d'un seul essor, s'échappaient de
-la solitude studieuse où s'enfermait le musicien. La pensée de la
-jeune femme parfois s'engourdissait à les entendre, ces mélodies
-que l'espace affaiblissait, dispersait comme des lambeaux de songe,
-épandait comme une vapeur d'harmonie sur l'immobilité des verdures
-profondes. Une douceur l'enveloppait, lui caressait l'âme, douceur
-venue du calme et de la beauté des choses, et venue aussi, à travers
-l'inconsciente mémoire, de quelque insondable existence passée. Mais
-une secousse la rappelait à elle-même; son cœur se crispait sous une
-étreinte; et de nouveau la question surgissait: «L'enfant que je
-porte... de qui est-il?» Alors une brume de tristesse et de honte
-voilait la campagne ensoleillée; tout oscillait et chavirait dans une
-ombre soudaine; et ce piano... ce piano qui chantait infatigablement
-sous les doigts de Roger, prenait une telle voix d'ironie et de
-reproche, que parfois Simone, dans un énervement affolé, collait, en
-serrant les dents, les paumes de ses mains sur ses oreilles.
-
-Mettre au monde un enfant sans savoir au juste quel est son père,
-représentait aux yeux de Mme Mervil un tel excès de dégradation qu'elle
-n'en imaginait point de pire pour une femme. Et elle en était là!...
-De son fragile roman, dissipé comme un rêve, cette réalité abominable
-lui restait! Comment ne l'avait-elle pas prévue?... C'est que, sa
-fille ayant huit ans déjà sans qu'un second espoir de maternité se fût
-offert à Simone, la jeune femme avait perdu l'habitude de songer,
-pour elle-même, aux conséquences naturelles de l'amour. Si sa liaison
-avec Jean avait duré, peut-être une triste et suprême prudence
-fût-elle intervenue pour lui épargner au moins cette infamie d'offrir
-à la tendresse de Mervil un enfant qui ne fût pas le sien. Mais tout
-cela avait été si plein d'étonnement, si troublé, si court, d'une
-rapidité de vertige!... Même quand une clairvoyance, par hasard, avait
-ouvert les yeux de Simone, vite et volontairement elle avait refermé
-les paupières, en se disant: «Voyons... ce serait une fatalité trop
-extraordinaire... C'est impossible!» Et, pour mieux nier à elle-même
-cette possibilité, qui, si incertaine pourtant, la gênait, la maîtresse
-de M. d'Espayrac avait comme à plaisir brouillé dans sa mémoire les
-dates de leurs si rares baisers.
-
- * * * * *
-
-Ces dates, elle les rechercha plus tard avec acharnement, durant les
-heures paresseuses de sa grossesse. Tandis que son corps alourdi
-simulait le plus insouciant repos, son esprit s'énervait à poursuivre,
-sans la trouver, la solution du problème. Puis, un beau jour, elle eut
-contre elle-même une révolte. N'était-elle pas folle de s'infliger
-des tortures pareilles? Allait-elle se punir toute sa vie pour une
-faute de quelques jours? Après tout, Roger l'avait trompée le premier.
-C'était lui qui l'avait poussée dans les bras de Jean. Toutes les
-femmes auraient fait comme elle; et toutes n'auraient pas eu l'énergie
-de rompre ensuite, l'affreuse énergie qui l'avait soutenue durant
-la visite aux ruines du château d'Hyères, parmi des scènes dont
-l'évocation, surgie brusquement, la bouleversait.
-
-Alors Simone admit comme définitive cette conclusion, dont la formule,
-aux premiers jours déjà, lui était apparue: «Ce serait une fatalité
-trop extraordinaire... C'est impossible!»
-
-Quand elle vit son fils entre les bras de Roger, tout sentiment
-d'inquiétude s'envola. Devant cette image matérielle, Simone ne douta
-plus que ce cher petit Hugues n'appartînt à son mari. «Mon instinct
-de mère ne me tromperait pas,» pensa-t-elle. Car elle prit pour une
-irrécusable intuition l'intensité de son désir.
-
-Ce fut le moment que choisit Mervil pour rappeler à sa femme le nom de
-Jean d'Espayrac. Lorsqu'elle l'eut détourné d'envoyer à leur ami un
-faire-part télégraphique de la naissance qui les rendait si heureux,
-Roger se hâta de répondre avec une indulgente gaieté:
-
-—Tu as raison. Ce gaillard-là ne le mérite pas. Voilà six mois qu'on ne
-l'a vu. Il nous donne à peine signe de vie. Je parie qu'il ne fait plus
-de vers, qu'il ne travaille même plus. Et sais-tu à qui la faute?
-
-—Non, dit Simone toute pâlissante, car elle se demandait soudain si
-leur rupture n'avait pas à ce point attristé, démoralisé le poète.
-
-—A ton amie Gisèle, parbleu! Je soupçonne qu'il en est amoureux, et
-pour de bon, cette fois, lui, le volage. Notre papillon s'est brûlé les
-ailes à cette flamme. Je crains qu'il ne s'envole plus de longtemps.
-
-—Qu'est-ce qui te fait penser cela? demanda Simone.
-
-—Mais, voyons, tu sais bien qu'il suit maintenant les Chambertier
-partout. D'abord il les a rejoints à Hyères; puis ç'a été Saint-Moritz;
-ensuite Trouville; maintenant c'est l'Italie. Et, sois-en sûre, nous ne
-le reverrons pas à Paris avant qu'eux-mêmes soient de retour boulevard
-Haussmann.
-
-—Ah! s'écria Simone avec vivacité, je ne comprends pas, Roger, que
-tu portes ainsi des jugements en l'air, des jugements aussi graves.
-Tu n'es pourtant pas mauvaise langue. Laisse donc ces cancans-là aux
-femmes.
-
-Son mari, craignant qu'elle ne s'agitât, voulut tourner la chose
-en plaisanterie. Mais elle y revint deux fois dans la journée,
-s'inquiétant s'il avait des soupçons sérieux, s'il avait entendu dire
-quelque chose, et répétant avec irritation:
-
-—Oh! de la part de M. d'Espayrac, ce serait indigne!... Compromettre ma
-meilleure amie!... Sachant comme nous sommes liées... Tu ne trouves
-pas?... Écoute, s'il a fait une chose pareille, j'espère bien que tu
-lui fermeras notre porte... que nous ne le reverrons jamais!
-
-—Eh! dit Roger, ne prends donc pas ceci au tragique. C'est une
-flirtation, et voilà tout. Ta Gisèle est trop fine mouche pour
-s'afficher et chercher le scandale.
-
-Mais le musicien eut beau faire, il ne put atténuer l'effet de ses
-paroles imprudentes. Vers le soir, la fièvre saisit violemment Simone.
-Pendant deux jours elle fut très malade, et, vu son état, presque en
-danger. «On dirait,» pensa Mervil, qui s'accusait amèrement, «on dirait
-qu'elle a trop pris à cœur cette bêtise à propos de Jean et de Mme
-Chambertier. Elle ne peut souffrir le moindre soupçon sur sa Gisèle.
-Puis, elle est si pure, ma chère petite Simone, qu'à ses yeux ce serait
-une turpitude abominable... Allons, je ne lui en dirai plus rien.»
-
-Toutefois la conviction de Mervil était faite. Certains propos mondains
-lui étaient parvenus qui, dans la réclusion récente de Simone,
-n'avaient pas pénétré jusqu'à elle, et qu'il s'était gardé de lui
-répéter. Puis il connaissait trop son d'Espayrac pour le croire capable
-de prolonger auprès d'une femme une assiduité gratuite et sans espoir.
-Même il se sentait fort ennuyé de cette aventure, non pas à cause de
-son ami, mais en raison de l'intimité des deux jeunes femmes,—cette
-intimité qu'il n'avait pas su rompre à temps, malgré certaines
-méfiances, et qui finirait, craignait-il, par porter tort à Simone.
-
-Cependant la convalescence de Mme Mervil s'opéra très rapidement, car,
-sous son apparence de blonde frêle, elle avait un sang vigoureux et
-des organes souples et forts. Elle se trouva tout à fait remise en
-décembre, au commencement de la saison mondaine.
-
-—Quel bonheur! disait-elle à son mari. J'assisterai donc à ta
-«première».
-
-Mervil, cette fin d'année, donnait, en effet, une nouvelle œuvre, et,
-cette fois, à l'Opéra-Comique. Événement considérable dans la carrière
-du compositeur. Tant qu'il avait travaillé à sa partition, ce but
-encore incertain d'être joué sur la seconde scène lyrique de France
-leur apparaissait—à lui comme à Simone—dans un tel éloignement, que
-l'un et l'autre s'en désintéressaient un peu, en parlaient rarement,
-ainsi que d'une chose irréalisable. Mais, depuis que le directeur
-comptait tout haut sur cette pièce comme sur le morceau de résistance
-de la saison, depuis que les répétitions étaient commencées, que les
-journaux prédisaient le succès, se risquaient à des indiscrétions,
-depuis que les _interviews_ se succédaient dans le petit hôtel de la
-rue Ampère, une fièvre d'émotion et d'espoir soulevait le jeune ménage.
-Simone elle-même vibrait des folles espérances et des non moins folles
-anxiétés qui détraquent les pauvres cœurs en proie à l'hypertrophie
-artistique. Jamais elle n'avait tant déliré ni tremblé pour une œuvre
-de son mari. Quel étonnement pour elle qu'un tel réveil de sensations
-dans son être engourdi durant des mois par le découragement de vivre!
-Sa maternité nouvelle et son ambition d'épouse lui rendaient ce
-qu'elle croyait à tout jamais perdu: le pouvoir d'aimer, de désirer,
-de regarder vers l'avenir, et les grands tressaillements de joie qui
-secouent la chair avec l'âme, et le goût du lendemain,—ce goût qui ne
-s'éteint jamais, bien qu'il paraisse quelquefois si complètement mourir.
-
-C'est surtout près du berceau de son fils que Simone eut le sentiment
-de cette résurrection. Quand elle regardait le bébé dormir, avec
-ce menu visage, comique d'imperfection, mais tellement touchant de
-fragilité, d'inconscience, qu'ont les petits des hommes, et que les
-mères trouvent si beau; quand, sous l'imperceptible menotte, aux
-petits doigts gras et pointus,—la chose jolie de la toute première
-enfance,—elle glissait l'un de ses doigts, à elle, et qu'elle le
-prêtait à l'étreinte où cette infinie faiblesse met une si curieuse
-force, comme pour un instinctif appel; alors Simone sentait ses yeux
-se mouiller, sa poitrine se gonfler, toute sa substance douloureuse et
-nerveuse se fondre en un apaisement délicieux.
-
-Même, en ce renouveau sentimental, la crise de jalousie dont la
-secousse avait tant ébranlé la jeune mère au dangereux moment qui
-suivit la naissance de son fils; cette jalousie à peine explicable, et
-pourtant si cruelle, envers un amant congédié, s'atténua jusqu'à une
-douceur qui ressemblait à de la compassion pour Gisèle, et, pour Jean
-d'Espayrac, presque à de l'indifférence.
-
-«Pauvre Gisèle!» songeait Simone en baisant son petit Hugues, «elle est
-moins heureuse que moi.»
-
-Elle avait alors, autour de ce petit paquet d'humanité fragile et de
-précieuses dentelles, des gestes d'une passionnée tendresse, tels que
-sa fille Paulette en restait interdite, la bouche colère, avec une
-ombre plus noire dans ses yeux déjà si tragiquement obscurs.
-
-—Oh! maman, tu aimes Bébé mieux que moi!
-
-Simone protestait. Mais inutilement. Car la fillette possédait l'aiguë
-intuition qu'ont les natures trop vives et trop douloureusement
-tendres; avec cela un esprit de révolte et de fierté.
-
-—J'étais là avant lui, disait-elle à sa mère. Moi, je t'ai brodé tout
-un sachet pour ta fête. Même je voulais t'apprendre pour tes étrennes
-le _Meunier Sans-Souci_. Et qu'est-ce qu'il a fait pour toi, Bébé, je
-te le demande?
-
-Ce qu'il avait fait, Paulette ne le devinerait pas, même plus tard,
-même en passant à son tour par des transes pareilles d'amour coupable,
-de remords, puis de violente tendresse et de triomphante espérance.
-Car on imagine toujours sa mère comme participant un peu à quelque
-surhumaine sérénité dont les tentations n'approchent point.
-
-Le fait est que Simone, déjà, préférait son petit Hugues, d'un
-sentiment de maternité plus profonde, parce qu'elle avait eu Paulette
-au milieu d'une foule d'autres joies, à dix-huit ans, alors que l'on
-gâche du bonheur; tandis que ce fils, aujourd'hui, c'était pour elle
-tout et mieux que tout: puisqu'il était la chose qu'on se met à chérir
-autant que la vie à l'heure où l'on croyait que plus rien ne vaut la
-peine de vivre.
-
- * * * * *
-
-Cependant Mervil, voyant approcher sa première représentation,
-s'étonnait de ne pas apprendre le retour de Jean d'Espayrac.
-
-—Il n'est pas mon collaborateur cette fois, disait-il; mais c'est égal,
-si je ne peux l'embrasser ce jour-là, j'aurai un vrai chagrin, et je
-trouverai qu'il n'agit pas en bon camarade.
-
-Les auteurs du scénario sur lequel avait travaillé le compositeur
-s'appelaient Molière, Corneille et Quinault. Car, sous ce titre: _La
-Douleur d'Éros_, c'était la _Psyché_ qu'il avait choisie pour y broder
-sa partition,—la seule pièce, comme on sait, que Molière n'ait pas
-signée seul.
-
-Une après-midi qu'il était à la répétition,—la dernière avant la
-répétition générale,—Simone, tout à fait remise, mais un peu lasse,
-et réservant ses forces pour le grand jour, brodait un petit tablier
-destiné à Hugues, allongée sur une chaise longue dans son cabinet de
-toilette. Elle se trouvait seule, car ses enfants étaient dehors avec
-la nourrice et la gouvernante; et, comme elle n'avait pas repris «son
-jour», elle n'attendait aucune visite.
-
-Elle entendit le timbre de la porte extérieure; puis, bientôt, l'on
-frappa chez elle. Le domestique parut, portant une carte sur un
-plateau. Comme elle chuchotait: «Je n'y suis pas... pour personne!»
-l'homme insista.
-
-—«Cette dame veut absolument...» Et Simone, prenant la carte, vit
-sauter sous ses yeux comme un éclair, en une ligne de fine anglaise sur
-l'ivoire du bristol:
-
- _Madame Édouard Chambertier_.
-
-—Ah! dit-elle, c'est différent. J'y vais.
-
-Elle n'avait pas vu Gisèle depuis huit mois,—depuis ce quai de gare,
-dans la petite ville du Midi, qui, brusquement, s'évoqua dans sa
-pensée, avec le tas des malles au bord de la barrière, l'ombre dure des
-eucalyptus, les rosiers grêles de la haie, et la silhouette de Jean,
-le geste un peu rageur dont il lançait au loin sa cigarette au moment
-de lui dire adieu.
-
-Elle descendit l'escalier, sans savoir ce qu'elle éprouvait pour son
-amie, ni ce qu'elle allait lui dire, mais avec la seule vision de cette
-gare devant les yeux, et la vague déchirure au cœur d'une blessure à
-demi guérie que l'on toucherait d'un doigt brutal.
-
-«Mignonne!... Ma chérie!... Ma petite Simone!... Gisèle!...»
-
-Ce fut une telle effusion de câlineries, de baisers, d'épithètes
-mignardes, que chacune des jeunes femmes, dans la griserie et
-l'entraînement de cette minute, ne distingua pas si elle cédait à sa
-propre tendresse ou à la contagieuse tendresse de l'autre.
-
-L'entrée du domestique les sépara. Il venait mettre une allumette au
-feu du petit salon, car la chaleur du calorifère ne suffisait pas à
-rendre hospitaliers des appartements tout assombris par la tristesse
-de décembre. Tandis qu'il remuait le petit bois, donnait de l'air aux
-bûches et relevait la plaque de la cheminée, les reproches aimables
-commencèrent:
-
-—Pourquoi ne m'as-tu pas écrit plus souvent, méchante?
-
-—Comment?... Tu as laissé deux lettres de suite sans réponse.
-
-—Oui, c'est que tu m'envoyais quatre lignes quand je t'expédiais huit
-pages.
-
-—En voyage, on ne peut pas... Nous ne restions pas en place. Tandis que
-toi, sans rien à faire, à la campagne...
-
-—Sans rien à faire? dit Simone en riant. Tu appelles cela rien à faire,
-un bébé à mettre en état de paraître dans le monde!
-
-—C'est vrai... Et moi qui ne te félicite pas!... Mais je lui ai envoyé
-mes souhaits de bienvenue. Comment va-t-il, ce petit bonhomme?
-
-Là-dessus, Gisèle embrassait de nouveau son amie, car, à pas discrets,
-le domestique avait quitté la chambre.
-
-—Tu sais, dit Mme Chambertier, c'est à cause de _La Douleur d'Éros_, de
-ton mari, que nous revenons avant Noël, sans cela nous serions restés
-en Sicile jusqu'au milieu de janvier.
-
-Elle commença le récit de ses pérégrinations à travers les villes
-d'eau, les plages, les palais italiens, les ruines à la mode. Ensuite
-elle questionna Simone sur la façon dont elle avait passé l'été, sur la
-naissance du petit Hugues et sur les travaux de Roger.
-
-—Ça va être un succès fou, sa _Douleur d'Éros_, assura-t-elle. J'en ai
-entendu parler partout. On attend cela comme une révélation.
-
-Simone, tout en lui répondant, sentait croître en elle-même le
-désir aigu, maladif, d'entendre son amie l'entretenir enfin de M.
-d'Espayrac. Mais pour rien au monde elle n'eût, la première, prononcé
-ce nom. Pourquoi Gisèle ne lui parlait-elle pas de cet ami commun, qui,
-ouvertement, avait accompagné de ville en ville, et non pas sans que
-l'on en causât, M. et Mme Chambertier? Simone devait-elle attribuer
-cette réserve à une insurmontable gêne, et reconnaître dans cette gêne
-la preuve d'une liaison entre Gisèle et Jean? Cette chose qu'elle ne
-voulait pas voir, qu'elle ne voulait pas savoir, son amie allait-elle
-lui en crever les yeux à force de maladresse? Ce n'était pourtant
-pas la finesse ni la souplesse morales qui manquaient à cette belle
-créature féline, à cette femme d'un charme si grand que Simone, malgré
-ses soupçons, se sentait fondre pour elle d'une tendresse dissolvante
-et douce. «Pauvre Gisèle! Après tout, elle ne sait pas que d'Espayrac
-a été mon amant, l'amant de sa meilleure amie. Eh bien! Qu'elle le
-prenne!... Qu'elle le garde!» songeait Simone. «Moi, j'ai mon fils.»
-
-Pour le moment, l'orgueil de cette pensée suffisait à la soutenir.
-Elle parvenait même à considérer sans un mouvement d'envie la toilette
-savante et la beauté de Gisèle, dont l'harmonie formait un ensemble
-d'irrésistible séduction. Évidemment, durant les derniers mois, Mme
-Chambertier avait embelli encore, avait acquis une grâce nouvelle,
-indéfinissable. Simone le constatait, sans découvrir si ce rayonnement
-venait de l'expression adoucie des yeux, ou de la fierté du front, que
-les cheveux plus relevés dégageaient davantage, ou de l'animation du
-teint, ou peut-être d'on ne sait quel rayonnement de joie et de volupté
-répandu sur toute sa personne.
-
-—Ces voyages t'ont fait du bien, remarqua Simone, comme la conversation
-commençait à languir. Tu t'es amusée. Cela se voit. Jamais tu n'as eu
-meilleure mine, jamais tu n'as été si ravissante.
-
-—Amusée?... Gisèle attrapa ce mot au vol, le répéta par deux fois avec
-une intonation singulière. Puis elle regarda son amie et se tut.
-
-Sous ce regard, Simone eut tout à coup une sensation horrible. Elle
-pressentit que Gisèle allait lui faire une confidence, et, cette
-confidence... elle la vit prendre forme,—une forme distincte et
-abominable,—elle crut apercevoir Gisèle entre les bras de Jean. Malgré
-ce qu'elle avait prévu, presque accepté, cela lui fit tant de mal,
-qu'elle se recula et pâlit.
-
-—Amusée?... répétait encore Gisèle. Ce n'est pas le mot, va. Ah! ma
-chérie, si tu savais!...
-
-—Non, non... murmura instinctivement Simone, avec la main étendue,
-comme un enfant qui veut se préserver d'un coup.
-
-—Si tu savais! continua Gisèle, sans prendre garde ou sans attacher de
-sens au geste de son amie.—Ah! je suis si heureuse, si profondément,
-si complètement heureuse! Je ne puis m'empêcher de te le dire, à toi.
-Je me suis réjouie de te le dire. Tu es la seule créature au monde en
-qui j'aie assez de confiance pour lui parler de _cela_. Et, vois-tu,
-il faut que je t'en parle... Mon cœur déborde... Je n'imaginais
-rien de pareil. Tu me blâmeras, toi, Simone. Mais moi, je n'ai pas
-ce que tu as. Je n'ai pas un mari comme le tien; je n'ai pas tes
-enfants... Puis... tiens! je l'avoue... ni mari, ni enfants, rien ne
-m'arrêterait... C'est un amour plus fort que tout, meilleur que tout...
-Quand on me tuerait, je n'y renoncerais pas... La tête sur le billot,
-je ne m'en repentirais pas!...
-
-—Tu aimes donc?... Ah! dis-moi tout!... chuchota Simone, qu'une
-affreuse curiosité soulevait brusquement de sa défaillance, et
-emportait à présent au-dessus de toute autre sensation.
-
-Alors Gisèle, blottie contre son épaule, les bras à sa taille, avec
-ces mots d'ingénieuse pudeur dont les femmes savent user pour dire
-clairement ce qui, dans la bouche d'un homme, deviendrait tout de suite
-du plus cynique matérialisme, Gisèle lui raconta comment, depuis le
-printemps dernier, elle était la maîtresse du beau Jean d'Espayrac.
-
-—Car il est beau, dit-elle. Non, mais as-tu bien remarqué comme il
-est beau? Je crois que, depuis qu'il m'aime, il est devenu plus
-beau encore. Si tu l'avais vu le mois dernier, à Naples, dans un bal
-costumé, en brigand calabrais!... Quand il passait le long des groupes,
-c'était un murmure d'admiration, comme pour une femme. Mais je vais te
-montrer... Il a fait faire son portrait pour moi, dans ce costume.
-
-Et, d'un petit porte-cartes caché dans une poche intérieure de sa
-pelisse, Mme Chambertier voulut tirer une photographie.
-
-—Non, non! cria Simone. Oh! pour l'amour de Dieu, non!
-
-—Pourquoi? demanda Gisèle, étonnée de l'extraordinaire terreur qui
-dilatait les yeux de son amie.
-
-—On pourrait entrer, balbutia Mme Mervil—dont la seule crainte était
-d'éclater en larmes si elle regardait le visage de Jean.—Mais que tu es
-imprudente!... Porter cette photographie sur toi!...
-
-—Elle ne me quitte pas, déclara Gisèle. Quand je retire mon manteau, je
-la mets dans mon corsage, et quand je retire mon corsage, je la mets
-sous mon oreiller.
-
-—Sous ton oreiller!... Tu interdis donc à ton mari la porte de ta
-chambre?
-
-—Comme c'est facile! s'écria Gisèle en éclatant de rire. Cela ne se
-fait que dans les romans. Non, non... Édouard vient quelquefois... le
-moins possible. Mais Jean reste sous l'oreiller... Et cela me donne du
-courage.
-
-Peut-être fut-ce un effet de ce que les moralistes appellent la
-perversité foncière de la femme,—perversité qui s'éveille, chez la
-meilleure, même parmi les résolutions vertueuses ou les plus tragiques
-sentiments,—mais Simone ne put s'empêcher de sourire, tout en murmurant
-un «Oh!...» d'indignation.
-
-—Ah! pardonne-moi de te dire des bêtises, ma petite Simone. Vois-tu,
-je me moque tant de tout ce qui n'est pas lui! Et nous nous aimons si
-follement!
-
-—Depuis le printemps?... reprit Simone que, tout à l'heure, cette date
-avait frappée.
-
-—Oui... depuis notre séjour à Hyères. Tu te rappelles?... Tu nous as
-quittés. Ah! je n'aurais jamais cru céder si vite... Mais un jour... Tu
-ne t'imagines pas... C'est si romanesque!... Nous avons été surpris par
-un orage dans les ruines du vieux château...
-
-Ce fut au-dessus des forces de Simone. Un vertige de fureur la prit.
-Elle, si douce, elle se sentit le cœur submergé d'un flot de haine. Son
-cerveau s'affola d'une image de meurtre. Elle courait parmi ces ruines
-trop bien connues, elle les surprenait, et elle frappait Jean. Oui,
-durant une seconde, elle aurait voulu tuer Jean!
-
-Puis le sentiment de son injustice l'anéantit. N'était-ce pas elle
-qui avait rejeté, refusé l'amour de cet homme? Qu'est-ce qui la
-soulevait ainsi? Peut-être seulement une vanité monstrueuse. Mais
-n'avait-elle pas, la première, exaspéré par la pire blessure la vanité
-de M. d'Espayrac? Après tout, l'immédiate vengeance de son amant
-témoignait d'un violent dépit, et le dépit, c'est encore un hommage...
-Hélas!... Gisèle Chambertier était trop souverainement belle pour
-que le dépit troublât le bonheur de celui qui la possédait. Et Jean
-possédait Gisèle. Cette conviction qui surgissait par-dessus tout,
-qui s'affirmait par des visions rapides et folles, livrait maintenant
-Simone aux plus atroces inspirations de la jalousie. Elle avait beau se
-défendre, l'obscure impulsion montait en elle. Et, ce qui était pire,
-c'est qu'elle s'en voulait jusqu'au mépris d'elle-même. Quoi donc!
-Elle était restée jalouse du mari qu'elle trompait! Maintenant, elle
-devenait jalouse de l'amant dont elle ne voulait plus!... Mais c'était
-insensé! Quelles sont donc les abominables sources d'où jaillissent de
-tels sentiments, sur lesquels la raison n'a pas de prise?...
-
-—Qu'as-tu donc? demanda Gisèle,—car son amie ne lui répondait plus.—Tu
-es toute pâle.
-
-Et Simone, cédant à l'irrésistible poussée aveugle, allait peut-être
-lui crier quelque parole d'aigreur et d'insulte, allait peut-être se
-trahir elle-même pour mieux l'outrager, lorsque le timbre de la porte
-extérieure jeta sa vibration claire. Et, tout de suite, des pas et des
-rires emplirent le corridor.
-
-—Mes enfants!... exclama Simone en un cri de délivrance. Mes enfants!...
-
-D'un élan presque fou, elle se leva, elle se précipita vers eux. Et, à
-leur vue, soudainement, la crise affreuse qui lui convulsait le cœur
-s'apaisa.
-
-—Viens, Paulette, appela-t-elle, viens dire bonjour à Mme Chambertier.
-Nounou, donnez-moi mon fils.
-
-Pour rentrer dans le petit salon, elle prit entre ses bras le bébé,
-tout rose de l'air vif à travers son grand voile blanc. Et ce fut
-avec une involontaire dignité, avec une fierté bienfaisante comme
-une revanche, qu'elle le tendit vers son amie, vers cette amante qui
-n'était pas mère, et qu'elle lui dit:
-
-—Voilà mon fils!
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Ce fut seulement à la première représentation de _La Douleur d'Éros_
-que Simone Mervil revit M. d'Espayrac.
-
-Jean était rentré à Paris la veille au soir, suivant de très près
-les Chambertier, sans oser toutefois effectuer son retour par le
-même train. Vers le milieu de l'après-midi, il était venu chercher
-Mervil dans les coulisses de l'Opéra-Comique. Les deux amis s'étaient
-embrassés, avec moins d'ébullition que Simone et Gisèle, mais avec plus
-de mâle plaisir et de sincérité. Tout de suite Roger avait dit au poète:
-
-—Tu passeras la soirée dans notre baignoire, n'est-ce pas? Moi, je n'y
-resterai guère, tu comprends. Et, comme cela, Simone aura quelqu'un
-pour la remonter, si tout ne va pas sur des roulettes.
-
-—Mais, objecta Jean, ta femme ne sera pas toute seule. Elle aura des
-parents, des amis... les Chambertier peut-être?
-
-—Pas du tout. Des parents, nous n'en avons plus de très proches. Quant
-aux Chambertier, voyons... Imagines-tu que la belle Gisèle consentirait
-à s'enfouir dans l'obscurité d'une baignoire, un soir de première! Et
-d'une première «chic»? Et après huit mois d'absence?... Non, non, elle
-va reparaître au firmament de Paris dans une loge de face. Et ce ne
-sont pas les lorgnettes de l'orchestre qui s'en plaindront. Ah! pour
-jolie, elle est jolie. Et tu es ce que l'on convient d'appeler «un
-heureux coquin».
-
-—Mon cher ami, sache une fois pour toutes que je n'accepterai de
-personne, pas même de toi, des allusions de ce genre.
-
-Ceci fut dit nettement, avec un certain air de tête et un certain
-regard qui trahissaient chez M. d'Espayrac l'humeur volontaire et la
-fierté de race, mais dont il se gardait avec ses amis, et surtout
-avec Mervil. Celui-ci eut aussitôt le geste vague d'un homme qui, par
-inadvertance, a marché sur l'orteil d'un autre,—un «pardon!» plutôt
-mimé que prononcé, avec un demi-sourire signifiant: «Après tout, c'est
-votre faute, vous n'aviez qu'à ne pas mettre votre pied là.»
-
-D'ailleurs, entre les deux amis, ce fut moins que l'ombre d'un nuage,
-et Jean sembla ravi d'accepter pour le soir une place dans la baignoire
-des Mervil.
-
-—Fais mieux encore, dit le compositeur. Viens dîner avec nous. Simone
-ne t'a pas vu depuis si longtemps!... Elle ne voudra jamais s'enfermer
-dans une loge avec toi sans avoir refait connaissance.
-
-M. d'Espayrac trouva aussitôt, pour refuser, les meilleurs prétextes du
-monde.
-
-—Allons, bonne chance! dit-il, en quittant son ami. Je vais être aussi
-nerveux pour ton propre compte que si j'avais fait le scénario.
-
-Lorsque Simone apprit qu'elle passerait la soirée presque en
-tête-à-tête avec Jean d'Espayrac, elle imagina d'emmener sa fille au
-théâtre. Après la diversion nécessaire pour que Roger n'établît aucun
-rapprochement entre les deux idées, elle avança la proposition que
-Paulette était assez grande pour voir une «première» de son papa.
-
-—A quoi penses-tu? dit le musicien. Une petite fille qu'on met au lit à
-huit heures!
-
-—Lélette va avoir neuf ans, dit la mère. Elle peut encore entendre ce
-qu'elle ne devra plus entendre à seize ans.
-
-—Oh! ce n'est pas que la pièce soit inconvenante... Mais elle dormira
-debout.
-
-—Elle? dormir!... tu verras un peu si elle dort! Certainement je ne
-suis pas d'avis de la conduire au théâtre... Mais à une «première» de
-toi!
-
-Quand on mit à Paulette sa robe en surah crème, avec la réserve qu'elle
-saurait seulement où on la conduisait lorsqu'elle aurait mangé de la
-soupe et une tranche de viande, la petite fille eut un tremblement de
-joie, et devina tout de suite qu'elle allait à l'Opéra-Comique. On ne
-put pas la faire dîner. Dans la voiture, elle ne tenait pas en place,
-et trépignait sur la jupe en velours noir de sa mère. Simone et Roger,
-suffoqués d'émotion anxieuse à l'idée de cette salle comble et de ce
-rideau qui allait se lever, ne disaient rien, et restaient, une main
-dans l'autre, au fond du coupé sombre.
-
-—Dis, maman, s'écria tout à coup Paulette, c'est ça qui serait chic si
-ça était un four!
-
-Le mot fit tressaillir les parents: «Un four!» Comment la petite
-connaissait-elle seulement cette expression d'argot théâtral?
-
-—Oui, continuait l'enfant, parce qu'on boirait du champagne. Tu ne te
-rappelles pas, petite mère? Un soir tu étais triste, et papa a dit: «Eh
-bien, ce n'est qu'un four. Nous n'allons pas pleurer pour ça. Buvons du
-champagne!» Et il en a fait monter.
-
-—C'est vrai, fit Roger en riant. C'était le lendemain de cette
-malheureuse première... cette absurde pantomime dont on m'avait
-commandé la musique.
-
-Cependant ils arrivaient devant le théâtre. Les trois mots: LA DOULEUR
-D'ÉROS, en énormes lettres noires, éclataient sur les affiches vertes,
-dans le rayonnement du gaz. Et ces mots leur semblèrent une partie
-vivante et frissonnante d'eux-mêmes étalée sous les yeux de la foule.
-Ces mots étaient de la souffrance et de la joie, de l'anxiété, de
-l'espoir. Ils se distendaient démesurément, ils effaçaient le temps et
-l'espace, ils réduisaient l'univers à une quantité négligeable. Jamais
-Simone et Roger n'eussent osé convenir du peu de chose qu'étaient pour
-eux, au prix de ces trois mots, les plaintes et les prières formulées
-ailleurs, à cette même minute, dans toutes les langues humaines.
-
-Ils passèrent vivement par l'entrée réservée aux artistes, traversèrent
-un corridor, se réfugièrent dans leur baignoire. Là, Mervil embrassa sa
-femme et sa fille comme à la veille d'une bataille. Puis il les quitta.
-Mais, presque aussitôt, la porte fut poussée, l'ouvreuse livra passage
-à M. d'Espayrac.
-
-Il parut... Si charmant toujours avec sa haute taille robuste et fine,
-et sa belle tête mâle où s'accentuaient la douceur des yeux, la fierté
-de la bouche. Tout de suite, Simone eut un grand coup au cœur, suivi
-d'un attendrissement, d'une crise de molle tendresse où se dissolvait
-sa volonté. Puis une tristesse immense lui vint de penser qu'elle
-l'avait perdu. Et la terreur de l'avoir aimé plus qu'elle n'avait cru,
-de l'aimer peut-être encore, la bouleversait de remords, d'angoisse et
-de regret.
-
-L'attitude de M. d'Espayrac la rassurait d'ailleurs, tout en la
-touchant profondément. Il avait dans la voix, dans les gestes, dans le
-regard, quelque chose de gravement ému témoignant qu'il se rappelait
-toujours, et, en même temps, la plus grande simplicité, un naturel
-qui devait mettre Simone à l'aise, et une docilité de physionomie qui
-disait à la jeune femme: «Votre volonté sera la mienne; je suis prêt à
-vous suivre sur le terrain où il vous plaira de me conduire.»
-
-Il fallait toute la liberté de cœur et d'esprit d'un homme que la
-passion ne subjuguait pas—ne subjuguerait sans doute jamais—pour garder
-une si juste mesure d'élégance, de respect et d'amoureuse mélancolie.
-La faible Simone était loin d'une pareille maîtrise de soi, et plus
-loin encore de pressentir ce qui se passait dans cet être placé si
-près d'elle que le velours de sa robe frôlait le drap de l'habit, et
-pourtant situé à de telles distances morales que l'illusion de l'amour
-même n'avait pu les rapprocher. «Il m'aime encore,» pensait-elle.
-«Gisèle est bien jolie, mais elle n'a pas de cœur. Elle n'a pas su le
-rendre heureux.» Car elle se figurait Jean dévoré du même besoin de
-tendresse qu'elle-même, ne se doutant pas que cette sentimentalité
-follement sensible et exclusive confinait à une maladie des nerfs et de
-l'imagination dont cette vigoureuse nature masculine ne serait jamais
-atteinte.
-
-A un moment, elle eut pourtant l'intuition de cet équilibre entre la
-tête, le cœur et les sens, qui mettait Jean si bien à l'abri de ses
-propres tourments, à elle. Le jeune homme se mit à rire presque haut,
-d'une drôlerie de Paulette; et Simone reconnut le beau rire clair, le
-rire perlé comme celui d'une femme, dont Mervil avait noté la mélodie
-pour en faire un _leit-motiv_ de gaieté dans une de ses pièces.
-Comme il sonnait joyeusement, ce rire, en fanfare de jeunesse et
-d'insouciance! Elle en eut le cœur tout serré.
-
-Ainsi, au début de cette soirée, Simone connut de nouveau les amertumes
-et les tentations dont elle s'était crue délivrée à jamais. Peut-être
-même n'avait-elle point encore soutenu de lutte si âpre; peut-être
-ne fut-elle jamais si près d'une irrémédiable défaite. Ce qui la
-préserva, ce ne fut pas la présence de sa fille: car Paulette, accoudée
-au bord de la loge, et tout hypnotisée par la musique et les bravos,
-n'était pas un témoin gênant pour les deux êtres qui, derrière elle,
-s'immobilisaient maintenant en un trouble silence. Et, non plus, ce ne
-fut pas une persistance de discrétion et de respect dans les façons
-de Jean: car le jeune homme, repris par le charme de cette blonde, si
-fine en sa robe de velours noir, et peut-être lui-même perversement
-surexcité par la présence, là-haut, de son autre maîtresse—dont il
-devinait la place, dès le premier entr'acte, à la direction des
-lorgnettes,—eut, peu à peu, pour Simone, de ces regards et de ces
-effleurements muets qui brisent la volonté d'une femme. Non: ce qui
-sauva Simone, ce fut le génie de Roger, ce fut la puissance de sa
-musique et l'orgueil de son succès. La personnalité de son mari, en
-remplissant une salle entière, la domina elle-même, la disputa aux
-tentations de sensualité, de jalousie et de mensonge, la raidit en
-une indomptable fierté... Toutefois, au moment précis où, parmi les
-applaudissements des spectateurs, elle sentit son âme se réfugier vers
-le glorieux artiste, Simone comprit en un éclair, avec une secousse de
-tristesse, qu'elle ne pouvait plus revenir à lui de tout son être, et
-que nul devoir, nul affectueux élan, nulle admiration ne rallume cette
-misérable étincelle d'amour—feu follet d'erreur et de hasard, éternel
-égarement, éternel enchantement du cœur.
-
-Dès la fin du second acte, le triomphe de Mervil paraissait assuré.
-L'enthousiasme du public fit relever le rideau trois fois pour acclamer
-les interprètes, et surtout les deux rivales, Vénus et Psyché, la
-déesse et la mortelle, l'une si emportée de passion, l'autre si
-touchante d'innocence, et toutes deux, dans leur incarnation de
-théâtre, douées, par bonheur, d'autant de talent que de beauté. Comme
-les fauteuils d'orchestre se vidaient, et qu'un remous d'habits noirs
-se pressait tout contre la loge de Simone, elle put entendre des
-exclamations admiratives, et même cette phrase prononcée très haut par
-un influent critique:
-
-—Cristi! mais c'est de la grande musique!... Une œuvre de maître! Qui
-est-ce qui se doutait, excepté moi, que ce gaillard-là avait ça dans le
-ventre?
-
-—C'est vrai, murmura d'Espayrac à Simone. Les autres voulaient toujours
-l'enfermer dans l'opérette. Eh bien, chère madame, j'espère que nous
-sommes contente?
-
-Mais, à ce moment, la baignoire s'emplit de toute la lumière du
-corridor. Mervil faisait ouvrir la porte.
-
-—Hein? Qu'est-ce que vous pensez? On dirait que ça marche.
-
-—Si ça marche! s'écria Jean. Les critiques prononcent le mot de
-«grande musique». Désormais il te faudra de la «grande poésie», et ce
-rimailleur de d'Espayrac ne sera plus ton homme.
-
-—C'est stupide ce que tu dis là, mon vieux.
-
-—Dame! tu as Molière... Mais qui est-ce qui t'a réduit la pièce à un
-scénario? Car tu n'as pas tout pris. Et c'est très habilement fait.
-
-—C'est moi-même.
-
-—Bah?...
-
-—Oh! ce n'était pas difficile. Tout le travail consistait en coupures.
-
-—Ferme donc la porte, dit Simone à Roger. Voilà des journalistes. Nous
-allons être envahis.
-
-—C'est que les Chambertier vont venir.
-
-—Tiens! s'écria Jean. J'allais vous proposer de monter les voir dans
-leur loge.
-
-—Oh! ce soir, nous ne voulons pas nous montrer.
-
-A ce moment, Paulette cria très haut, d'un ton si drôle que plusieurs
-messieurs, debout à l'orchestre, se retournèrent en riant:
-
-—Alors, papa, ça n'est pas un four?
-
-—Chut! dit Mervil, veux-tu te taire? Non... Mais tu auras du champagne
-tout de même.
-
-—Bon, fit d'Espayrac, moi qui oubliais des bonbons pour Paulette! Je
-vais aller lui chercher des fruits glacés.
-
-Il prit son pardessus et sortit.
-
-Cependant Gisèle arrivait, au bras de son mari, produisant, dans les
-couloirs, un mouvement de foule, qui se refermait derrière sa longue
-traîne. Sa robe se décolletait à peine, comme il seyait à son buste
-mince et long, d'une souplesse de couleuvre; mais ses bras, nus jusqu'à
-l'épaule, surprenaient par leur dessin ferme et pur, et l'on devinait
-la solide finesse des hanches, sous la ceinture placée très bas,—une
-ceinture d'or, d'émail et de pierreries, à la façon barbare qu'elle
-aimait. A côté de cette reine de légendes antiques, Chambertier étalait
-le ventre satisfait, l'habit noir et le gilet à cœur d'un bourgeois du
-dix-neuvième siècle.
-
-—A-t-il assez la tête d'un Georges Dandin? dit à un ami un jeune homme
-qui venait de lui serrer la main.
-
-—Ne t'y fie pas, répliqua l'autre. Ces gros bonshommes pacifiques
-restent longtemps sans rien voir, puis, un beau jour, ils ouvrent les
-yeux, et tuent l'amant à coups de revolver dans la ruelle de leur femme.
-
-Maintenant, au fond de l'étroite baignoire, Gisèle embrassait Simone,
-et, pour mieux féliciter Mervil, elle voulut l'embrasser aussi.
-Chambertier, renonçant à introduire son gros corps, allongeait
-seulement d'énergiques poignées de main. Et, tout autour, dans le
-couloir, des gens s'entassaient, les yeux vers cette loge sombre, avec
-une effronterie de curiosité tranquille, les uns pour apercevoir «la
-belle Mme Chambertier», les autres parce qu'ils avaient entendu dire
-que l'auteur se trouvait là. D'Espayrac, qui revenait avec les fruits
-glacés, ne put se frayer un passage.
-
-Toutefois la sonnerie électrique dispersa le groupe. L'orchestre
-se remplit avec un bourdonnement. Des violons, qu'on accordait,
-grincèrent. Les Chambertier remontèrent dans leur loge. Et Mervil,
-cette fois, resta dans la baignoire, avec sa femme et son ami.
-
-Jean et Simone éprouvèrent un désappointement de sa présence, un
-regret de la tentatrice solitude. Cependant ils n'avaient rien à se
-dire. Pour des raisons diverses, l'un et l'autre avaient résolu de
-ne pas renouer, de ne pas faire surgir sous la précision des mots ce
-passé qui veillait, silencieusement et passionnément, dans le secret
-de leurs deux cœurs. Et toutefois, même pour ne pas se parler de ce
-qui les occupait tant, leur tête-à-tête, en l'obscurité de cette loge,
-avec cette foule vibrante alentour, avec ces souffles d'harmonie et de
-volupté venus de la scène et qui les enveloppaient ensemble, avait un
-charme presque pénible mais d'une intensité singulière. Dans un pareil
-affinement de sensation, les plus imperceptibles réflexes nerveux
-les ébranlaient comme des chocs, et, tout à l'heure, la main de Jean
-s'étant posée sur la sienne, Simone avait défailli, s'était crue près
-de s'évanouir.
-
-Le seul aspect du visage de Mervil, tendu vers la scène, un peu
-pâle, avec la fulgurance de ses grands yeux de braise, suffisait à
-dissiper ce galvanisme amoureux. Dès lors, Simone et Jean purent
-se parler d'une façon naturelle; et ils sentirent, aux premiers
-mots d'indifférence, comme un abîme qui s'élargissait entre eux. La
-vie parisienne les reprit, la vie masquée, où tant d'élégance et de
-politesse couvre les visages, que les cœurs faibles et impersonnels
-en arrivent à ne plus reconnaître leur propre identité. L'artificiel
-se substitue si bien à la nature, que celle-ci cesse de s'apercevoir
-elle-même, et, dans un miroir, ne se reconnaîtrait plus. Simone
-et Jean, avec leur habitude parfaite du monde, furent si bien,
-extérieurement, l'un pour l'autre, même en tête-à-tête, ce qu'ils
-voulaient être intérieurement, que, plus tard, il leur arriva de s'y
-tromper. Mais, pour inconscient qu'il fût, le lien ne devait pas se
-briser de sitôt entre ces deux êtres dont le préjugé, l'orgueil ou la
-raison avait dénoué les bras sans que leur désir fût assouvi.
-
-Cependant, sur le dossier du fauteuil où s'appuyait sa femme, Roger,
-d'un doigt fébrile, suivait la mesure que battait le chef d'orchestre.
-Ce troisième acte de sa _Douleur d'Éros_ déroulait des beautés
-musicales de premier ordre, que le public écoutait dans une extase
-muette, sans un mouvement, sans un bravo, presque sans un souffle.
-La claque ayant voulu souligner la phrase de puissante harmonie par
-laquelle l'orchestre appuie le serment de l'Amour jurant de se faire
-connaître à Psyché, des «chuts» furieux éclatèrent.
-
-—Comment?... murmura Simone, qui se sentit pâlir. Ah bien, s'ils
-n'applaudissent pas ça!...
-
-Son mari, haletant, la fit taire. Mais d'Espayrac dit vivement à voix
-basse:
-
-—Craignez rien... Ils sont empoignés, voilà tout.
-
-Et, en effet, lorsque, après les nouvelles instances de Psyché, le
-ténor qui jouait Éros reprit d'une voix saisissante de tristesse:
-
- «_Je l'ai juré, je n'en suis plus le maître..._»
-
-un tel frémissement parcourut la salle, que, cette fois, l'émotion,
-l'admiration, durent se manifester. Des mains battirent, des
-voix hautes prononcèrent: «Ah! bravo!... bravo!...» Le chanteur
-s'interrompit. Alors le tonnerre des applaudissements roula longuement,
-puis s'éteignit, puis reprit avec tant de force, que Simone, secouée de
-larmes heureuses, se retourna, et, dans l'ombre, saisit à deux bras le
-cou de son mari, et lui baisa le front follement.
-
-Cependant le chanteur, impassible, attendait pour continuer. D'un
-battement de paupières, il fit signe au chef d'orchestre. Et l'on
-aurait cru que de plusieurs minutes il ne pourrait se faire entendre,
-car le public, une fois soulevé, ne se calmait plus. On remuait encore,
-on échangeait des remarques, et les impressions longtemps contenues
-s'échappaient en exclamations bruyantes. Mais le ténor ouvrit la
-bouche; ce fut comme un enchantement. Le silence d'extase aussitôt se
-rétablit. Et la douleur divine d'Éros s'exhala vers Psyché, dans un
-récitatif d'une simplicité très noble, malgré son infinie tristesse:
-
- «_Je l'ai juré, je n'en suis plus le maître;
- Mais vous ne savez pas ce que vous demandez.
- Laissez-moi mon secret. Si je me fais connaître,
- Je vous perds, et vous me perdez!_»
-
-La pièce, d'ailleurs, s'achevait dans le sentiment d'éternelle
-mélancolie qui donne un sens philosophique si profond à cette fable
-antique. Mervil n'avait pas adopté le dénouement de Molière, qui
-désarme la colère de Vénus, fait intervenir Jupiter, et rend à Psyché
-son amant, en l'élevant elle-même au rang des divinités. Son œuvre
-finissait lorsque Psyché, ayant satisfait sa curiosité fatale, voit
-disparaître pour toujours celui qu'elle aime, tandis qu'autour d'elle
-s'évanouissent les merveilles des jardins célestes, et qu'elle demeure
-seule au milieu d'un désert plein de ronces, de cendres et de pierres.
-
-—Voyez-vous, madame, dit d'Espayrac à Simone lorsque la toile tomba,
-c'est une dissertation morale qu'il a mise là en musique, votre
-grand homme de mari. Cela veut dire qu'il ne faut jamais regarder de
-trop près son bonheur. Sans cela on le perd. Il ne faut pas trop en
-analyser l'essence, mais le prendre comme il vient. Autrement, voilà ce
-qu'il en reste: des mauvaises herbes, de la poussière et des rochers.
-
-Mme Mervil comprit fort bien ce qu'il voulait dire. Cette voix qui,
-sous le ton voulu de la plaisanterie, sonnait un peu âpre, lui fit
-passer dans le cœur le frisson glacé d'un regret. Mais elle se raidit,
-se tourna vers la scène, et la joie de ce qui suivit noya, emporta son
-chagrin.
-
-On avait rappelé les acteurs; on les avait même rappelés plusieurs
-fois. Maintenant le rideau semblait retombé pour de bon. Mais le
-public restait encore, demandait le nom de l'auteur. Et enfin le
-régisseur parut, qui le dit, ce nom. Alors ce fut pour Mervil, et tout
-autant pour Simone, et même un peu pour la petite Paulette, la minute
-d'ivresse où les oreilles, la chair et l'âme boivent la clameur du
-succès. Tous les trois enlacés écoutaient au fond de la petite loge
-sombre. Et c'était un bonheur inouï, comme la vie n'en réserve qu'à de
-bien rares élus, cette exaltation de la personnalité, ce retentissement
-de son être dans des centaines d'autres êtres, cette prise de
-possession des cœurs par l'étreinte de sa pensée, de son œuvre, de son
-laborieux rêve d'artiste, tout cela traduit par un bruit de foule, par
-des battements de mains, par des bravos envolés, par tout un grisant et
-délicieux tapage.
-
-—Eh bien, mon vieux, dit Jean avec de sincères larmes de joie sous
-les paupières, tous mes compliments, tu sais! Il n'est pas volé, ce
-succès-là.
-
-Les deux hommes se serrèrent la main. Et alors Simone, d'un geste fier
-et brusque, tendit la sienne à M. d'Espayrac. Elle la lui avait déjà
-donnée, au commencement de la soirée, lorsqu'ils s'étaient revus,
-mais d'un mouvement obligatoire et banal, dépourvu de signification.
-Maintenant il comprit que cette poignée de main voulait dire quelque
-chose, et il ne sut pas au juste quoi. Mais il y sentit une allégresse
-honnête, comme une force retrouvée, comme une alliance de loyauté
-pour anéantir jusqu'au souvenir honteux de la trahison devant ce
-noble artiste, et comme une réconciliation d'amitié par-dessus le
-gouffre trouble de l'amour. C'était un inconscient appel à ce qu'il
-avait de meilleur en lui. Il en fut surpris et remué, sans bien se
-rendre compte. Et, tout en serrant la petite main de Simone, une chose
-profonde et obscure qu'il tenait de sa race, une délicatesse d'honneur,
-une crânerie de droiture, une chaleur de générosité, s'éveilla sous sa
-légèreté, sous sa sensualité, sous son cynisme de Parisien.
-
-«Drôle de petite femme,» se disait-il dans son cab, tandis qu'il
-retournait rue de la Faisanderie, au trot allongé de son grand
-stepper irlandais. «Drôle de petite femme... Moi qui croyais que je
-la reprendrais quand je voudrais, pour avoir le plaisir de la lâcher
-ensuite à mon tour. Eh bien, non... D'abord elle vaut mieux que ça.
-C'est étonnant, mais je crois, parole d'honneur, qu'elle vaut mieux que
-ça... Elle est bien la seule, par exemple, de qui j'en dirais autant...»
-
-Ce fut à peu près l'unique réflexion que le beau Jean d'Espayrac
-formula nettement dans son cab. Mais, arrivé rue de la Faisanderie,
-dans son petit hôtel gothique, il envoya coucher son valet de chambre,
-qui dormait debout, et resta longtemps vêtu de son habit de soirée, à
-rêver au coin de son feu. Même il alluma une cigarette, et, plus tard,
-lorsqu'il la jeta dans les cendres, on l'eût entendu qui murmurait:
-
-—Ah! petite Simone... petite Simone... C'est dommage! Car je vous
-aurais vraiment aimée.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Des mois s'écoulèrent,—mois heureux pour Simone, mois remplis
-d'une douceur profonde, telle que jamais elle n'en avait connu.
-Certes, les premiers temps de son mariage n'évoquaient en elle que
-des souvenirs de félicité. Mais alors, n'ayant pas souffert, ne
-connaissant pas les pièges abominables où nous prend et nous meurtrit
-la vie, elle avait au cœur une espérance illimitée qui dépassait et
-diminuait les réalités les meilleures. Maintenant, au contraire,
-le sentiment de son imprudence et de sa faute, la conscience d'un
-amoindrissement d'elle-même et celle des risques courus, puis, parfois,
-les tressaillements encore douloureux de ses récentes blessures,
-accroissaient infiniment le prix de ses joies.
-
-D'ailleurs l'attrait de l'avenir, dont s'était aveuglée sa jeunesse,
-perdait pour elle de cette intensité qui rend trop longs les meilleurs
-et les plus rapides de nos jours. Simone avait trente ans. Elle
-atteignait cette période de la vie où la femme commence à mieux
-savourer les heures, et où déjà l'inquiétude la prend à les sentir
-couler si vite. Elle ne voulait plus se laisser souffrir d'aucune
-chimère. Elle s'installait à présent dans son bonheur avec une
-tranquillité résolue. Et ce bonheur était tel qu'il pouvait défier même
-les pièges de sa fine imagination.
-
-La célébrité, la fortune, prêtaient au petit hôtel de la rue Ampère
-un peu du prestige qu'ont les royales demeures; les passants le
-considéraient et retournaient la tête pour voir encore les étroites
-fenêtres à vitraux; beaucoup de visiteurs sentaient leur cœur battre
-en touchant la sonnette, inquiets de savoir s'ils seraient reçus par
-«le maître». Dans l'atmosphère nouvelle de son très grand succès,
-Mervil sentait un peu se calmer sa défiance de lui-même,—cette vipère
-que certains artistes portent en eux, sifflante et glacée, jusqu'à
-la tombe, au milieu même de leur gloire. Aussi la nervosité de son
-caractère se détendait; l'ironie lui montait moins souvent aux lèvres;
-il accueillait plus franchement les privilèges de sa destinée, et tout
-son entourage s'épanouissait à présent dans la chaleur de sa bonté
-naturelle. Mais personne autant que Simone ne s'émerveillait, ne
-s'attendrissait de cette bonté.
-
-Cependant le petit Hugues sortait de la vie végétative propre à la
-toute première enfance. Il devenait le petit animal humain, gazouilleur
-et joli, que l'on commence à mettre en robes courtes, et dont les pieds
-remuants se chaussent de minuscules souliers vernis, encore inutiles
-d'ailleurs. Ses traits s'affirmaient, se dégageaient de l'ébauche
-indécise, promettaient de la finesse et de la régularité. Sur son crâne
-rose, une impalpable soie blonde, presque blanche, s'arrondissait en
-bouclettes, et derrière l'ourlet délicat de ses lèvres, des dents
-menues pointaient en gouttes laiteuses. Mais, pour l'adoration de
-ses parents, ses yeux surpassaient toutes les autres merveilles. Ils
-paraissaient immenses dans ce visage de poupée, et leur perpétuelle
-admiration ravie éclairait la maison d'une lueur d'astres.
-
-—Je t'assure qu'ils seront bleus, disait chaque jour Mervil à Simone.
-
-—Quelle idée! s'écriait-elle. Personne dans la famille ne les a de
-cette couleur. Moi je suis seule à les avoir clairs, et encore les
-miens sont gris. Mais tous les petits enfants ont d'abord les yeux de
-ce bleu incertain. Ça change vers huit ou dix mois. Hugues a tes yeux,
-c'est frappant. Tu verras qu'ils deviendront très noirs.
-
-Un matin, comme Roger faisait sauter son fils sur ses bras, il
-s'arrêta tout à coup, et, portant le bébé dans le plein jour de la
-fenêtre, il s'écria:
-
-—Oh! c'est un peu fort!
-
-Puis s'adressant à la nourrice:
-
-—Nounou, venez voir ici. Peut-on soutenir que cet enfant n'a pas les
-yeux bleus?
-
-La brave femme convint que c'était difficile. A ce moment Simone
-entrait dans la chambre.
-
-—Ils sont bleus, répétait Mervil. D'un bleu très pur, mais très foncé.
-Tiens, veux-tu que je te dise, Simone: je ne connais qu'une seule
-personne qui ait des yeux de cette nuance-là. C'est Jean d'Espayrac.
-Non, mais c'est drôle, tu sais... Bébé a tout à fait les yeux de Jean.
-
-Au milieu de sa paix reconquise et de son bonheur, cette parole frappa
-Mme Mervil comme le coup imprévu d'une arme effroyablement pénétrante
-et cruelle. D'un geste involontaire, elle porta la main à son cœur,
-comme si le coup l'eût déchirée là. Et elle ne trouvait pas un mot à
-dire, abasourdie, terrifiée.
-
-Pourtant Roger, ne remarquant rien, très à l'aise, plaisantait.
-
-—Il n'a pas mal choisi, le petit bonhomme. Les yeux de Jean sont les
-plus beaux que je connaisse. Ma foi, je trouverais ça très bien qu'il
-eût des yeux comme Jean.
-
-Il posa son fils entre les bras de la nourrice, et, venant tirer
-gentiment l'oreille de sa femme:
-
-—Ah! madame, je vous y prends. Vous aurez trop regardé les prunelles
-saphir du beau d'Espayrac. Je lui conterai ça à notre ami Jean.
-
-—Oh! je t'en supplie!... s'écria-t-elle.
-
-Et ce fut un tel cri d'angoisse, qu'effrayée par l'altération de sa
-propre voix, Simone reprit en essayant de sourire:
-
-—Entre nous, c'est très bien, mais avec ce jeune homme, des
-plaisanteries pareilles...
-
-—Petite prude! dit son mari. Enfin, c'est bon. Si vous promettez de ne
-plus recommencer, on n'en parlera pas.
-
-Et il l'embrassa,—tellement tourné ce matin-là à la drôlerie et à la
-joie qu'il ne sentit pas, sous sa lèvre, la joue de Simone froide et
-rigide comme de la glace.
-
-Pendant les jours qui suivirent, lorsque Mme Mervil se trouvait
-seule près de son fils, elle épiait les yeux de l'enfant, avec une
-attention anxieuse, obstinée, sans pouvoir penser à autre chose qu'à
-ces prunelles, d'une transparence de pierre précieuse, dont le bleu
-semblait devenir d'heure en heure plus profond. Parfois, comme prise de
-l'espoir qu'elles eussent changé de nuance sous les paupières closes
-par le sommeil, la jeune mère éveillait le bébé dans son berceau et
-guettait, haletante, le soulèvement des longs cils foncés. Mais, devant
-son mari, Simone évitait de contempler Hugues; puis, si elle voyait
-Mervil poser sur lui un regard prolongé, elle s'emparait du petit
-garçon, l'excitait, le faisait jouer, ou l'emportait auprès de sa
-nourrice.
-
-Toutefois d'autres semaines, puis d'autres mois passèrent, et, à la
-longue, cette crise atroce de doute et de crainte s'apaisa pour Simone,
-comme s'étaient apaisés son coupable amour et ses remords. L'habitude
-vint à tous de voir les yeux bleus de Hugues. Nul ne les remarqua plus.
-Aucune comparaison nouvelle ne fut établie entre ces yeux d'enfant
-et ceux de M. d'Espayrac. Et, une fois de plus, l'accoutumance et
-l'illusion—ces baumes éternels du cœur—engourdirent, puis dissipèrent
-chez Simone le poison des cuisantes pensées.
-
-Comme elle n'alla pas beaucoup dans le monde, cet hiver, et qu'elle ne
-reçut point, elle ne rencontra que rarement Gisèle et M. d'Espayrac.
-Déjà, du reste, elle pouvait les apercevoir, l'un ou l'autre, même
-à l'improviste, sans cet élancement de douleur qui naguère, à leur
-premier aspect, lui cassait les jambes et lui pâlissait le visage. Le
-poète écrivait un libretto pour Mervil. Mais ce travail avançait avec
-lenteur, et M. d'Espayrac—volontairement sans doute—oubliait de plus en
-plus le chemin de la rue Ampère. Quant à Mme Chambertier, plus lancée
-que jamais, perdue dans un tourbillon d'occupations folles, comment
-eût-elle trouvé le temps de venir voir son amie? Tous les matins elle
-conduisait au Bois; même elle se remettait à l'équitation, annonçant le
-projet de se montrer prochainement dans l'allée des Poteaux, seule et
-suivie d'un groom, ce que se permettent à peine quelques très grandes
-dames, en dehors des écuyères et des cocottes: c'était d'un «chic»
-hardi et exceptionnel qui la tentait. L'après-midi elle avait, avec les
-couturiers en vogue, des conférences d'où sortaient des chefs-d'œuvre
-de toilette, reproduits par les journaux d'illustration artistique et
-mondaine. Puis, à cinq heures, il lui fallait être de retour dans son
-immense hôtel du boulevard Haussmann, pour présider son _five o'clock_.
-Et, le soir, c'étaient les dîners, les premières représentations,
-les bals. Si bien qu'avec les heures réservées à ses rendez-vous
-d'amour, c'est à peine si elle pouvait suffire aux visites officielles,
-indispensables. Une furie de mouvement, d'éclat, de vie à outrance,
-l'avait prise depuis que la langueur inquiète de ses sens et de son
-esprit se trouvait secouée, dissipée par les réalités de la passion.
-D'ailleurs elle s'affichait. Sa liaison avec M. d'Espayrac n'était plus
-guère inconnue que de l'aveugle Chambertier. Même, comme la chronique
-scandaleuse avait épuisé ce thème, on lui prêtait d'autres amants.
-
-Jean, qui, fort ombrageux au sujet de ses maîtresses, prenait grand
-souci de leur réputation, avait d'abord entouré celle-ci d'égards et
-de mystère. Quand il s'aperçut des inconséquences qu'elle commettait,
-sa délicatesse en fut froissée. Il lui en fit des reproches, et même
-lui montra un certain mépris, lui parla durement. Elle s'emporta, lui
-répondit par des bravades. Mais elle avait des colères si pleines
-de séduction, avec l'ombre noyée de ses longs yeux, le dédain de sa
-bouche, les ondulations de couleuvre tordant et redressant son buste
-souple, que d'Espayrac, aussitôt, perdait le fil de son discours.
-Alors Gisèle triomphait, le croyait vaincu. Il n'était qu'enivré. Aux
-heures de réflexion froide, un fugace dégoût lui montait aux lèvres.
-Peu à peu, il en vint à la considérer, à la traiter même comme une
-courtisane. Dans son inexpérience, Gisèle en fut ravie; elle crut,
-parce qu'il la respectait moins, qu'il l'aimait davantage. Mais M.
-d'Espayrac avait trop d'élégance dans l'âme pour goûter des sentiments
-et des façons de fille chez une femme du monde, une femme dont il
-voulait se croire le premier, le seul amant. Elle le heurta, l'énerva
-par ses manques de tact, de mesure, de pudeur. Devant lui, comme jadis
-devant Simone, elle parlait de ses droits à l'adultère, se moquait
-du mariage, ridiculisait Chambertier. D'Espayrac trouva cela d'un
-ton détestable. Un tel défaut de tenue morale lui répugnait comme
-des défauts de tenue physique: il se sentait aussi choqué que si sa
-maîtresse se fût montrée à lui les mains mal soignées, ou vêtue, sous
-la merveille de ses toilettes, d'une lingerie grossière. D'ailleurs, la
-satiété accomplissait chez lui cette œuvre d'enlisement où, peu à peu,
-les plus vifs désirs humains s'anéantissent, disparaissent. Si bien
-que, malgré la beauté de cette créature de passion, moins d'un an après
-sa conquête il commençait à se détacher d'elle.
-
- * * * * *
-
-Un matin, comme Simone était à sa toilette, sa femme de chambre vint
-lui dire qu'une dame demandait instamment à lui parler. Quelle dame?
-La domestique, nouvelle dans la maison, ne la connaissait pas. C'était
-quelque solliciteuse, et Mme Mervil, obligée de se défendre sans cesse
-contre les importunités de ces sortes de personnes, allait la faire
-congédier, lorsque la femme de chambre expliqua qu'elle était fort bien
-mise et qu'elle avait l'air bien comme il faut; que, d'ailleurs, elle
-avait une voiture à la porte.
-
-—Alors, dit Simone intriguée, donnez-moi ma robe de chambre.
-
-En bas, dans le petit salon, elle poussa un cri de surprise en
-reconnaissant Mme Chambertier, la mère, la vieille dame qu'on ne voyait
-guère à Paris, car elle passait l'hiver dans son château de Provence et
-l'été en Suisse.
-
-—Vous, chère madame!... Je vous croyais encore à Hyères. Et pourquoi
-ne pas dire votre nom? J'ai failli ne pas vous recevoir.
-
-—Je l'aurais dit au dernier moment, s'il avait fallu, répondit Mme
-Chambertier. J'aime mieux qu'on ne sache pas que je suis venue ici, le
-matin, pour vous parler de choses graves.
-
-—Des choses graves!...
-
-Une appréhension serra la gorge de Simone. En même temps elle vit sur
-le visage de la vieille dame un air de tristesse et de rigidité qu'elle
-n'avait pas remarqué tout d'abord.
-
-—Ma chère petite, commença Mme Chambertier, je viens au nom de l'amitié
-qui vous lie à ma belle-fille... Je viens faire appel à votre loyauté,
-à votre bon cœur...
-
-Tout en parlant, elle sortait un petit portefeuille, l'ouvrait, en
-tirait un papier plié, qu'elle tendit à Mme Mervil.
-
-—Connaissez-vous cette écriture?
-
-La stupeur élargit les yeux de Simone. Dès le premier coup d'œil, elle
-distingua l'écriture de Jean. Et toutes ses idées se confondirent,
-toute sa raison chavira dans la folle peur qui la saisit. Rien
-de logique ne lui vint à la tête. Évidemment Mme Chambertier lui
-rapportait un des billets d'amour de M. d'Espayrac, écrit à elle,
-Simone, et retrouvé Dieu savait où. Elle ne réfléchit pas qu'elle
-les avait détruits tous, elle ne pensa pas à Gisèle... Elle n'eut
-dans le cœur et dans l'esprit que la convulsion de son épouvante...
-l'épouvante atroce du criminel qui sent la main du gendarme s'abattre
-sur son épaule. Oh! les fruits d'angoisse et de honte qu'engendrait
-sa misérable faute!... Cependant, comme Mme Chambertier répétait sa
-question d'une voix sévère, Simone, malgré la rougeur violente dont
-elle sentait le feu sur son visage, tâcha de feindre l'étonnement,
-voulut nier:
-
-—Cette écriture?... Non... Non, je ne connais pas.
-
-—Pourtant, dit la vieille dame avec un sourire d'incrédulité, vous avez
-dû la voir bien souvent.
-
-Cette ironie acheva d'écraser la malheureuse Mme Mervil. Aussi fut-elle
-un moment à se remettre, ne saisissant pas tout de suite d'où lui
-venait la délivrance, lorsque Mme Chambertier ajouta:
-
-—Oui, vous avez dû la voir souvent, dans les mains de votre mari,
-puisque M. d'Espayrac a été son collaborateur, et que c'est l'écriture
-de M. d'Espayrac.
-
-Simone se taisait, incapable de trouver une pensée, de formuler un mot.
-
-—Ma chère enfant, reprit la vieille dame en posant une main sur la
-sienne, votre rougeur me montre que vous êtes au courant de tout...
-
-Ici Mme Chambertier hésita, baissa la voix:
-
-—Vous devez savoir que Gisèle est la maîtresse de ce jeune homme.
-
-Alors ce fut un coup de lumière. «Mais, mon Dieu!» pensa Simone, «ma
-lâche frayeur pour moi-même m'a fait trahir ma pauvre amie. C'est à ses
-dépens que mon embarras s'explique. Oh! comme je m'en veux! Comme je
-m'en veux!»
-
-Elle essaya de défendre Gisèle. «Savoir une chose pareille! Non, elle
-ne le savait pas, car cela n'existait pas, elle ne le croirait jamais!»
-Et Simone mentit avec abondance, avec éloquence, et—à mesure qu'elle
-parlait—presque avec sincérité.
-
-—Nous perdons notre temps, dit avec douceur la vieille Mme Chambertier.
-Si vous ne le saviez pas, je vais vous l'apprendre. Lisez cette lettre.
-
-—Je ne veux pas lire... Je ne veux pas savoir.
-
-—C'est dans l'intérêt de Gisèle. Je suis venue à vous, ma chère Simone,
-comme à sa meilleure—je veux dire, à sa seule—amie (car je n'appelle
-pas «ses amies» les envieuses poupées qu'elle fréquente). Vous avez
-de l'influence sur elle. Et vous possédez tant de sagesse, tant de
-raison! Je n'avertirai pas mon fils... Mais il faut qu'à nous deux
-nous fassions cesser ce scandale, nous empêchions un malheur. Ce n'est
-pas moi, vous le comprenez bien, qui puis parler de _cela_ avec ma
-belle-fille.
-
-Simone donc prit la lettre, la lut. Et elle y reconnut les expressions
-de Jean, les phrases amoureuses de Jean, ses mots câlins comme des
-caresses, avec quelque chose de plus ardemment sensuel qui lui fit
-mal. Il fallait donc que le destin lui mît ceci sous les yeux! Quand
-aurait-elle fini de monter son calvaire?—Hélas! elle n'était pas au
-bout.—Ce fut avec un gémissement de douleur qu'elle rendit la lettre à
-Mme Chambertier.
-
-—N'est-ce pas que c'est ignoble... monstrueux? dit la vieille dame.
-Elle a de la chance, la misérable, que cette lettre soit tombée dans
-mes mains et non dans celles de son mari! Mon fils aurait tout massacré.
-
-Cette transformation du bon Chambertier en un justicier sanglant parut
-tellement inadmissible à Simone qu'elle eut un geste de surprise et de
-protestation.
-
-—Je vous dis que mon fils les tuerait, reprit la vieille dame. Et
-voulez-vous savoir pourquoi? Ce ne serait pas par férocité, ni pour
-faire le héros de roman, ni peut-être par jalousie seule—bien qu'il
-soit très épris et très jaloux de son monstre de femme.—Non, ce
-serait, dans le coup foudroyant de la surprise, quelque chose—comment
-vous dirai-je?—quelque chose en lui qui le pousserait à tuer, parce
-que c'est comme ça, dans l'air, dans le sang, parce qu'on doit tuer
-la femme qui vous trompe, ou son amant, ou les deux; qu'on l'a fait
-autour de nous, dans notre pays, dans notre milieu. Et justement,
-comme Édouard est doux, un peu routinier, n'est-ce pas? sans idées
-très personnelles, il suivrait, au premier moment, les notions qu'il a
-en lui, toutes formées, faute d'initiative pour leur substituer autre
-chose.
-
-—Mon Dieu!... dit Simone impressionnée. Mais que pensez-vous donc que
-je puisse faire, madame?
-
-La vieille Mme Chambertier supposait qu'elle pourrait avertir, effrayer
-Gisèle, et aussi lui faire de la morale, la rappeler au sentiment de
-ses devoirs.—«J'essaierai,» murmura Simone, que remuaient ce chagrin
-maternel si sincère et les révoltes, l'indignation de cette antique
-honnêteté. Au fond, sachant bien qu'on ne détourne pas avec des
-paroles le cours d'une passion chez une femme comme son amie, elle se
-promettait de lui conseiller surtout la plus extrême prudence.
-
-Gisèle, qu'elle vit le jour même, prit fort légèrement l'anecdote, et
-plus légèrement encore les avis que Simone crut devoir y ajouter. Elle
-se moqua de sa belle-mère, puis fut prise d'un accès de fou rire à
-l'idée de Chambertier surgissant le revolver à la main pour la mettre à
-mort ainsi que son amant.
-
-—Pauvre Édouard!... Lui, me tuer! Mais je lui dirais que je ne donne
-des rendez-vous à Jean que pour l'aider à trouver ses rimes... Il
-serait trop content de me croire. Il m'aime comme un imbécile. C'est ce
-qui est exaspérant.
-
-—Oh! dit Simone, je ne peux pas t'entendre parler comme cela de ce
-pauvre homme. Tu le trompes... N'est-ce pas assez?
-
-—C'est qu'il me gêne avec son aveuglement. Ah! elle est loin de compte,
-ma charmante belle-mère, si elle croit que je me cache de lui. Mais
-je laisse traîner mes lettres exprès!... C'est stupéfiant qu'il ne
-s'aperçoive de rien!
-
-—Comment? fit Simone. Tu veux que ton mari sache!... Pourquoi?... Je ne
-te comprends pas.
-
-Gisèle haussa les épaules, comme dédaignant de s'expliquer. Puis,
-tout à coup, elle éclata. Certainement, elle voulait que Chambertier
-vît clair; et, s'il n'ouvrait pas les yeux, elle finirait par tout
-lui dire. Elle en avait assez de remorquer ce gros homme ridicule. Et
-maintenant surtout que la belle-mère se mêlait de faire de la morale.
-Ah! mon Dieu, quelle existence!
-
-—Qu'est-ce que tu espères donc? demanda son amie. Le divorce?
-
-—Tout juste. Jean est libre.
-
-Simone eut une exclamation troublée:
-
-—Tu crois qu'il t'épouserait?
-
-—Lui? Mais il se traînerait à genoux pour me le demander.
-
-—En es-tu sûre? M. d'Espayrac, avec ses traditions de race, épouser une
-femme divorcée!...
-
-—Oui, si cette femme c'est moi, certifia Gisèle avec la plus insolente
-assurance.
-
-—Alors, raison de plus pour cacher ta liaison. La loi ne te permettrait
-pas d'épouser ton complice.
-
-—Bah! Chambertier est si bonasse! Je lui persuaderai que c'est
-chevaleresque et distingué de faire prononcer le divorce contre lui.
-
-Simone regarda son amie, cherchant sur ce visage—aux yeux et aux
-lèvres de mystère, tels que les yeux et les lèvres des sphinx—une
-rougeur, une trace d'embarras, après un pareil aveu. Elle n'y vit
-qu'un sourire de malice amusée, la confiance de Gisèle en sa beauté de
-magicienne, et, pour le reste, la plus parfaite inconscience. «Est-ce
-donc vrai,» pensa Mme Mervil, «ce que j'ai entendu dire je ne sais où,
-que les femmes sont absolument dépourvues de tout sens moral? Mais moi
-cependant qui ai voulu faire mon devoir?... Hélas! j'ai peut-être suivi
-tout bonnement quelque instinct secret, une répugnance de ma nature
-pour la trahison et le mensonge. Au nom de quel principe absolu me
-trouverais-je meilleure que Gisèle?»
-
-Ainsi, malgré l'écœurement dont la soulevaient les intrigues de son
-amie, malgré l'irritation que lui causait la seule idée de voir Gisèle
-devenir Mme d'Espayrac, Simone continuait à subir vers la personne
-et vers les amours de cette femme une sorte d'attirance perverse.
-Curiosité?... Involontaire préoccupation de Jean? Peut-être espérance
-inavouée de voir une autre trouver à son tour dans la faute les fruits
-d'amertume qu'elle-même y avait recueillis. Par moments même, il lui
-semblait que les âpres sentiments avec lesquels, depuis quelques mois,
-elle songeait à Gisèle, augmentaient sa tendresse pour cette créature
-de charme et de folie. Parfois, tout à coup, elle était prise du désir
-de la voir, et elle sautait en voiture, elle pressait son cocher, pour
-embrasser Gisèle deux minutes plus tôt, pour l'entendre lui chuchoter
-près de l'oreille quelque extravagante confidence. Et ensuite, elle
-se sentait troublée d'un vague remords, se demandant si, près de son
-amie, elle ne venait pas alimenter un reste d'amour pour M. d'Espayrac,
-ou du moins nourrir l'anxieux intérêt que lui inspiraient encore les
-sentiments et les actions de cet homme.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Cependant, quoique le mois de juin commençât dans une splendeur
-ininterrompue de jours ensoleillés, et malgré la haine pour Paris que
-professait la belle-mère de Gisèle, cette vieille dame ne se décidait
-pas à partir pour la Suisse. Elle restait dans l'hôtel du boulevard
-Haussmann, croyant sauvegarder par sa présence l'honneur et peut-être
-la vie de son fils; car maintenant, ce qu'elle redoutait parfois,
-c'était le suicide de son cher Édouard. Cette digne personne vivait
-dans des transes accrues par l'âge et par l'ignorance ou l'oubli des
-passions. C'était merveille que son affolement ne lui fît pas commettre
-de trop insignes maladresses, lui permît de rester courtoise avec la
-violente Gisèle. Celle-ci n'attendait qu'un mot pour la braver en face.
-
-Enfin il arriva que la pauvre mère crut imminente la catastrophe
-qu'elle redoutait. Ce jour-là, tout éperdue, elle accourut de nouveau
-chez Mme Mervil. Il était deux heures. Le musicien venait de sortir.
-Simone s'apprêtait à conduire au Bois ses enfants, leur nourrice
-et leur gouvernante. La pâleur et l'émotion de Mme Chambertier
-l'épouvantèrent.
-
-La vieille dame ne put parler distinctement tout de suite. Elle
-prononçait des phrases incohérentes, dans lesquelles revenaient les
-mots: «Lettre anonyme... rendez-vous... y courir tout de suite... un
-affreux malheur!...» Mais un nom frappa Simone; Mme Chambertier avait
-dit: «Meudon.»
-
-—C'est à Meudon qu'ils ont un rendez-vous? demanda Mme Mervil.
-
-—Oui, à Meudon, ma pauvre enfant!... Mais c'est tout ce que je sais.
-Comment les trouver?... Comment les avertir?... Meudon... c'est grand.
-
-Simone se taisait, toute blanche. Elle n'aurait pas cru cela de Jean,
-qu'il conduirait Gisèle dans cette même maison... dans cette même
-chambre, sans doute!... Eh bien, que le mari les y trouve!... Ils
-n'auraient que ce qu'ils méritaient.
-
-Mais comme, devant son silence, Mme Chambertier se désespérait,
-sanglotant, lui serrant les mains d'une étreinte de noyé qui se
-cramponne, la jeune femme se sentit le cœur envahi d'une grande
-miséricorde et d'une grande pitié.
-
-—Je crois, murmura-t-elle, que je connais l'endroit.
-
-—Vous le connaissez!... Ah! mais vous êtes un ange... Dites-le-moi, que
-j'y coure... Car c'est aujourd'hui... tout à l'heure... Il n'y a pas
-une minute à perdre!...
-
-—Oh! s'écria Simone, vous ne ferez pas cela!... Vous ne pouvez pas y
-aller... Vous!... Et dans l'état où vous êtes...
-
-—Si, si!... répétait la vieille dame. Il le faut. Je vous dis qu'il va
-se passer quelque chose d'effrayant!...
-
-Sans rien ajouter tout de suite, Simone alla vers la porte qui donnait
-sur le vestibule, l'ouvrit:
-
-—Miss! appela-t-elle, Nounou!
-
-Des voix, des pas, répondirent aussitôt. Paulette cria:
-
-—Petite mère, est-ce qu'on ne va pas partir pour la promenade?
-
-—Oui, allez, dit Mme Mervil. Allez sans moi. Mais prenez un fiacre
-jusqu'au Pré-Catelan. J'ai besoin de la voiture.
-
-Puis, revenant vers Mme Chambertier, la porte close de nouveau.
-
-—Voyons, chère madame, courage! Dites-moi vite les renseignements que
-vous avez. Puis, s'il faut aller à Meudon... eh bien... j'irai. Vous,
-c'est impossible! D'ailleurs, je ne connais la maison que de vue... Je
-ne saurais pas vous indiquer l'adresse... Troublée comme vous êtes,
-vous ne trouveriez jamais.
-
-Dans sa folie de terreur et de reconnaissance, Mme Chambertier voulait
-se mettre à genoux devant elle. Mais comme, aussitôt, le sang-froid de
-Simone la calma, la ramena aux nécessités de la situation, elle put
-dire assez nettement:
-
-—Depuis quelque temps, j'en suis sûre, Édouard avait des doutes... Il
-recevait des lettres anonymes... Il était triste... Mais il ne voulait
-pas voir clair. Tout à l'heure, après le déjeuner, comme j'avais
-remarqué qu'il ne mangeait pas, qu'il quittait la table avant la fin,
-je suis entrée dans son cabinet. Il ne m'a pas vue tout de suite...
-Il avait la tête dans ses mains, comme un homme accablé. Une lettre
-était ouverte devant lui... une lettre sans signature... écrite très
-gros... que j'ai parcourue d'un seul coup d'œil, avant qu'il eût relevé
-le front... J'ai vu leurs deux noms, à EUX!... puis le mot «Meudon»,
-suivi d'explications que je n'ai pas eu le temps de saisir; puis les
-deux mots: «aujourd'hui même», soulignés d'un trait de plume. A ce
-moment, Édouard a levé la tête... Oh! quelle figure! Un cadavre... Mon
-malheureux enfant!...
-
-—Mais, madame, fit Simone, il ne vous a rien dit?
-
-—Il ne m'aurait rien dit, si je n'avais pas parlé moi-même. Mais je
-n'ai pas pu y tenir. J'ai voulu le consoler... J'ai pleuré... J'ai
-imploré sa générosité. Alors il m'a regardée d'un air terrible et il
-a dit: «Ah! vous, ma mère, vous le saviez donc aussi?» Puis il m'a
-repoussée, et il est rentré dans sa chambre en ajoutant: «Cette fois la
-mesure est comble, et, dès ce soir, vous saurez comment un Chambertier
-peut venger son honneur.»
-
-—Et Gisèle? demanda encore Simone, vous ne l'avez pas avertie?
-
-—Gisèle?... la malheureuse!... Elle avait déjà quitté la maison.
-
-—Eh bien, madame, rentrez boulevard Haussmann. Je ne puis pas vous
-ôter votre affreuse inquiétude. Mais je vous jure une chose. C'est que
-je vais faire tout ce qu'il est possible pour empêcher un malheur.
-Je cours à Meudon; j'ai un bon cheval, et, comme je connais bien
-l'endroit, j'ai des chances pour arriver avant M. Chambertier, malgré
-l'avance qu'il a sur moi.
-
-—Oh! dit la vieille dame, il n'avait pas fait atteler quand je
-suis partie. Le rendez-vous n'est sans doute que pour la fin de
-l'après-midi, puisque, à cette saison, Gisèle n'a plus son _five
-o'clock_. Maintenant, Édouard n'aura peut-être pas voulu se servir de
-sa propre voiture. D'un autre côté, s'il prend le train ou un fiacre...
-
-L'abondance des explications revenait, chez l'excellente personne, avec
-le premier sentiment de sécurité relative. Mais Simone ne l'écoutait
-plus. Elle sautait déjà dans sa victoria, disant à son cocher:
-
-—A Meudon... Très vite. Filez par le plus court jusqu'à la gare, et là,
-je vous indiquerai.
-
-Chemin faisant, elle reconnut avec une sorte de honte que ce qui
-dominait en elle, c'était une excitation presque amusée, le plaisir
-mêlé d'angoisse—mais un plaisir tout de même—de s'activer en plein
-drame, d'apparaître comme le salut à ces gens condamnés à mort. La
-conscience de sa grandeur d'âme à jouer ce rôle près de sa rivale et
-de son ancien amant l'exaltait plus agréablement encore. Maintenant,
-elle souhaitait que Chambertier eût les plus meurtrières intentions,
-pourvu toutefois qu'elle arrivât la première. Elle aurait ainsi cette
-rare satisfaction d'avoir sauvé deux existences. Quelques aiguillons
-de jalousie qui la piquaient encore lui donnaient l'orgueil d'un peu
-de lutte intérieure et d'une victoire disputée. Trop faibles désormais
-pour lui causer beaucoup de mal, ils avaient juste l'acuité nécessaire
-pour lui faire savourer plus complètement la beauté de ses propres
-sentiments.
-
- * * * * *
-
-Lorsque Simone arriva près de la gare de Meudon, elle fit remonter son
-cocher vers le bois, jusqu'à ce qu'elle aperçût les dragons japonais,
-en faïence bleue, surmontant les pilastres de la maison bien connue.
-Alors elle arrêta la voiture pour continuer à pied. Mais quand elle
-sentit le sol sous ses petits souliers en cuir de Russie, des doutes,
-des défaillances, des souvenirs aussi, l'assaillirent. Elle trouvait
-la chose plus difficile qu'elle n'aurait cru. Une envie de retourner,
-de se sauver, la fit hésiter une seconde. Et les promeneurs, assez
-nombreux dans la coquetterie de cette campagne, dans toute cette
-verdure et tout ce soleil, qui la voyaient passer—d'une si délicate
-fraîcheur blonde sous la soie pâle de son ombrelle, avec tant de
-candide bonté dans ses yeux clairs—ne se doutaient guère de l'émotion
-qui secouait la fragilité nerveuse de cette jolie femme, que l'on
-prenait pour une jeune fille.
-
-Machinalement, Simone tourna dans le sentier qui conduisait à la
-petite porte où Jean l'attendait autrefois. Qu'espérait-elle? Cette
-porte devait être fermée avec soin. Mais elle comptait vaguement sur
-quelque hasard qui lui permettrait d'éviter les deux concierges de la
-grille, un homme et une femme qu'elle n'avait jamais vus, mais qu'elle
-connaissait comme des gardiens rébarbatifs, avec lesquels il serait
-difficile de parlementer.
-
-La voilà cette petite porte... O Dieu! comme elle la reconnaissait
-bien! Elle souleva le loquet, s'attendant à rencontrer la résistance
-de la serrure. A sa stupéfaction, le battant de bois s'écarta tout de
-suite. «Ils n'y sont pas encore,» pensa-t-elle. Mais une autre idée la
-glaça. «Ce n'est pas dans cette maison!... C'était impossible aussi.
-Ah! folle que j'étais...»
-
-Elle entra cependant, traversa le potager, hésita en se trouvant sous
-une charmille. Les choses du dedans lui semblaient moins familières
-que celles du dehors. Peut-être était-ce la verdure de l'été sur ces
-branches qu'elle avait connues dans la nudité de l'hiver. Peut-être
-aussi parce qu'autrefois, le seuil franchi, elle ne voyait plus rien
-que Jean.
-
-Une porte de vestibule ayant cédé aussi facilement que celle du
-sentier, Simone pénétra dans l'intérieur. «Si la maison est habitée,»
-pensait-elle, «je trouverai bien un prétexte; je dirai que je me suis
-trompée.» Puis, saisie par le silence, elle eut un accès de terreur
-folle. Sans doute, le mari était venu déjà, et deux cadavres gisaient
-derrière ces cloisons!... Elle chancela, s'appuya contre un mur. Mais,
-de l'autre côté de ce mur, un éclat de rire, une roulade de chanson,
-partirent. Et elle reconnut la voix de son amie.
-
-Alors elle frappa, elle appela d'un accent d'angoisse:
-
-—Gisèle!... Gisèle!... C'est moi... Ouvre... Viens! Au nom du ciel,
-viens vite!...
-
-La même voix rieuse dit à quelqu'un—à Jean sans doute:—«J'y vais...
-laisse... Je te défends d'y aller... Je sais ce que c'est.»
-
-Gisèle parut; et, quand elle vit Simone, un fou rire la secoua
-convulsivement, la rabattit, fléchissante, contre le chambranle de la
-porte. «Toi ici!... O ma pauvre petite!... Est-ce que tu viens pour me
-protéger? Ça serait le comble!...»
-
-—Ne ris pas! dit Simone haletante. Ton mari accourt... Il a juré de te
-tuer.
-
-—Ça m'étonne, répondit Gisèle, qui s'égayait de plus en plus à chaque
-mot. Tu auras mal compris.
-
-—Tu es donc folle!... s'écria Simone. Sauve-toi!... Fais sauver M.
-d'Espayrac!... Je te dis qu'il veut vous tuer tous les deux. Laisse-moi
-t'emmener, j'ai ma voiture à deux pas d'ici. Mais rhabille-toi; tu ne
-peux pas t'en aller comme ça.
-
-Gisèle, en effet, se trouvait à demi vêtue par un peignoir oriental en
-gaze et en soie brochée, d'une somptuosité étrange, qui rehaussait sa
-beauté barbare, et sur lequel coulaient, débordées, les ondes de ses
-grands cheveux noirs, aux artificiels reflets de cuivre.
-
-—Viens, répondit Gisèle en éloignant Simone de la porte—qu'elle avait,
-dès le premier instant, refermée derrière elle.—Viens... Tu n'es qu'une
-petite bête, et tu ne comprends rien de rien.
-
-Elle fit entrer son amie dans une pièce de devant,—une pièce où Mme
-Mervil n'avait jamais pénétré. C'était un salon, aux meubles couverts
-de housses, dépourvu de bibelots, l'air à l'abandon des chambres que
-l'on n'habite pas. Les volets d'une seule croisée étaient ouverts; et,
-par cette croisée qui descendait jusqu'au sol, les yeux inquiets de
-Simone aperçurent un balcon de vérandah garni de vases poussiéreux,
-puis, au delà, un jardin mal tenu, dont la grande pelouse découverte
-qui en occupait le milieu permettait de voir sans obstacle jusqu'à la
-grille d'entrée.
-
-—M. d'Espayrac est sûr de ses concierges, n'est-ce pas? demanda Simone.
-Et, Dieu merci, j'ai pu refermer à clef la petite porte du potager.
-Quelle imprudence d'avoir laissé cette porte ouverte!
-
-—Tu as refermé la petite porte du potager! s'écria Gisèle d'un ton
-brusque. De quoi te mêles-tu?... Quel ennui! Et je ne puis pas aller la
-rouvrir maintenant!... Jean me verrait... C'est du côté de la chambre.
-Il ne faut pas qu'il sache...
-
-—Mais?... fit Simone, abasourdie, gagnée par la gêne horrible de se
-trouver là, maintenant que l'insouciance de Gisèle lui ôtait presque la
-certitude du danger.
-
-—Ma pauvre mignonne, tu es gentille comme tout, interrompit son amie en
-l'embrassant, mais tu n'as donc pas compris, quand Chambertier est allé
-te montrer ses lettres anonymes?...
-
-—Ce n'est pas lui, c'est ta belle-mère... Elle ne m'a pas montré de
-lettres, mais elle en avait vu dans les mains de Chambertier... Il
-était hors de lui, criant qu'il serait vengé avant ce soir... Et elle
-est accourue chez moi folle de peur.
-
-—Encore elle!... En voilà une qui m'aura fait haïr son fils... Tandis
-que, sans elle, je le mépriserais seulement, dit Gisèle avec une
-soudaine lividité de fureur sur son mince visage aux yeux longs.
-
-—Tais-toi!... reprit Simone. Pars, et fais partir M. d'Espayrac...
-Comment ne vois-tu pas qu'il arrivera quelque chose de terrible, si ton
-mari et lui se trouvent face à face?
-
-—Eh! dit Gisèle, il arrivera ce que je veux qu'il arrive.
-
-—Comment?
-
-—Est-ce que je ne connais pas mon Chambertier! Il ne tuera rien du
-tout... Il tempêtera, menacera, jurera... Puis, devant le dédain
-de Jean et le mien, la sueur lui viendra aux tempes et les larmes
-aux yeux; il ne songera plus qu'à s'éponger. Ce sera tout. Ensuite,
-je le forcerai à plaider en divorce, pour cause d'INCOMPATIBILITÉ
-D'HUMEUR!... Et comme Jean m'aura fait perdre un nom et une fortune, et
-qu'il est galant homme... Conclus... Rester Mme Chambertier quand on
-peut devenir Mme d'Espayrac... Ce ne serait pas la peine d'être «une
-sirène» et «une beauté fatale», comme mes nigauds d'adorateurs ont
-l'habitude de m'appeler.
-
-—Mais, dit encore Simone—dont un écœurant soupçon pâlissait la
-lèvre,—alors, tout à l'heure, quand tu as dit à M. d'Espayrac: «Je sais
-ce que c'est?...»
-
-Les épaules de Gisèle se soulevèrent, et elle recommença de rire.
-
-—... Et cette porte laissée ouverte exprès?...
-
-Encore le rire... un rire, cette fois, immobile et muet, tendant les
-lèvres rouges sur les dents aiguës, avec, véritablement, quelque chose
-du mystère et de la cruauté des sphinx.
-
-Simone, trop sûre maintenant d'avoir compris, murmura:
-
-—... Et ces lettres anonymes?...
-
-—Ah! enfin, nous y sommes!... Ça ne te crevait donc pas les yeux?...
-Certainement, c'est moi qui les ai fabriquées. Et, bonté divine!... il
-en a fallu des points sur les _i_ pour qu'il se décide!... Alors, bien
-vrai, tu crois qu'aujourd'hui ça mord? Tu es sûre qu'il viendra?
-
-—Gisèle, dit Simone, c'est épouvantable ce que tu as fait. Laisse-moi
-m'en aller. Je ne peux pas me voir ici... C'est trop horrible!...
-Laisse-moi m'en aller!...
-
-Mme Chambertier s'égayait de nouveau très franchement, comme d'une
-indignation qui ne pouvait être sérieuse. Et elle retenait les mains
-de son amie. Simone se dégagea, courut vers la porte. Mais, tout à
-coup, elle revint.
-
-—Ah! Gisèle, tiens, j'ai pitié de toi!... Je te dis, je te dis,
-malheureuse, que ton mari vient pour vous tuer tous les deux!...
-Sauve-toi!... Sauve M. d'Espayrac!
-
-Ceci fut dit d'un tel accent, que le rire se brisa puis s'éteignit sur
-les lèvres de sphinx. Au même instant, un violent coup de sonnette à la
-grille jeta les deux jeunes femmes aux bras l'une de l'autre, dans une
-étreinte de saisissement et d'effroi.
-
-Gisèle se remit d'ailleurs aussitôt, et courut à la fenêtre, dont les
-rideaux de mousseline, transparents de l'intérieur, la cachaient aux
-regards du dehors. Ce qu'elle vit dut lui causer une exaspération bien
-extraordinaire, car elle frappa du pied, et Simone eut la stupéfaction
-de l'entendre jurer comme un homme.
-
-—Oh! dit Mme Mervil, c'est lui, n'est-ce pas? Mais enfin, il ne va pas
-entrer tout de suite... Les concierges vont lui dire que c'est une
-maison inhabitée, que le propriétaire est en voyage.
-
-Dans son trouble, Simone trahissait sa connaissance de la consigne—qui
-devait être restée la même. Gisèle, emportée par une fureur inouïe, ne
-remarqua pas ce détail.
-
-—Ah! le lâche!... le lâche!... criait-elle, en serrant les poings, en
-grinçant des dents... Non, je ne l'aurais jamais cru!... Le lâche!...
-
-Ce ne fut pas la seule injure qui monta aux lèvres de sphinx: elles en
-prononcèrent d'autres, et des plus basses, que cette jolie Parisienne,
-à visage de princesse barbare, hurlait dans un incroyable débordement
-de rage, de haine et d'insulte.
-
-—Mon Dieu! qu'y a-t-il? Laisse-moi voir, dit Simone terrifiée.
-
-Car Gisèle, se rabattant vers le milieu de la pièce, l'entraînait sans
-lui avoir donné le temps de s'approcher de la fenêtre.
-
-—Non, non!... Viens!... Sauve-moi!... Oh! sauve-moi, Simone!...—Et
-la voix cassée de fureur devenait sanglotante et plaintive.—Je suis
-perdue!... Perdue!... Ma chérie... Invente quelque chose!... Ah!
-sauve-moi!...
-
-Il était bien tard à présent... Car un rapide coup d'œil de Mme
-Mervil vers la fenêtre lui permit d'entrevoir le concierge ouvrant
-toute grande la grille, derrière laquelle elle distingua la stature
-corpulente et le visage de Chambertier. Alors elle crut deviner d'où
-venait l'indignation folle de Gisèle: sans doute le mari avait payé ou
-menacé ce portier de façon telle que le misérable homme consentait à
-l'introduire. Et quelque menaçante évidence avait dû montrer à la femme
-coupable que c'était bien son châtiment qui, maintenant, entrait par
-cette grille.
-
-—Je te dis que je suis perdue!... Sauve-moi!...
-
-Toutes deux se trouvaient maintenant dans le corridor. Et là, comme
-un éclair, la même pensée les frappa. Simone pouvait se substituer à
-Gisèle!...
-
-Mme Chambertier, d'un geste à la fois de violence et de supplication,
-poussa son amie vers la chambre où se trouvait Jean. Déjà même, elle
-lui enlevait son chapeau, elle cherchait à lui dénouer les cheveux.
-Simone eut une révolte. «Oh!...» Elle donnerait bien sa vie, si l'on
-voulait. Son honneur, non!... Oh! pas cela, pas cette honte!
-
-Mais on entendit des pas d'homme sur les dalles de la vérandah, puis
-le bruit des clefs que le concierge essayait dans la porte extérieure,
-tâtonnant, voulant gagner du temps. Et une si mortelle frayeur se
-peignit dans les yeux de Gisèle, que Simone, songeant à la scène
-sanglante, jeta son amie vers l'escalier, et se précipita elle-même
-dans la chambre, où, jadis, elle s'était donnée à Jean.
-
-Elle n'eut pas même à en ouvrir la porte. M. d'Espayrac, averti par
-la femme du concierge,—qui avait tourné la maison,—s'élançait dans le
-corridor, éperdu d'inquiétude pour Gisèle. Il reçut Simone presque dans
-ses bras, et, comme elle le repoussait dans la chambre, il la lâcha,
-puis recula, stupéfait.
-
-Tout à l'heure, il n'avait pas reconnu, dans les chuchotements, la
-voix de Mme Mervil, et, ne s'étonnant plus des idées baroques de
-Gisèle, il s'était mis à lire sans impatience, croyant qu'elle s'était
-fait apporter, qu'elle essayait peut-être, un déshabillé nouveau, et
-qu'elle se réservait de lui en donner la surprise.
-
-Maintenant il regardait Simone arracher ses gants, défaire ses cheveux,
-dont la fine soie blonde glissa et moussa jusqu'à la taille. En même
-temps elle murmurait, sans le regarder, le visage brûlé d'une rougeur:
-«C'est moi... n'est-ce pas?... Voilà son mari... Donc c'est moi...»
-
-Les pas maintenant retentissaient dans le corridor vide. Et le
-concierge, toujours les égarant,—car il espérait que les amants se
-sauveraient par la petite porte,—les conduisit pendant un instant de
-chambre en chambre.
-
-Et M. d'Espayrac était tellement bouleversé d'admiration, de respect
-troublé, tellement honteux que Simone retrouvât leur petit sanctuaire
-avec les mêmes meubles, les mêmes bibelots, et—elle l'aurait pu
-croire—les mêmes fleurs disposées partout dans les mêmes vases, qu'il
-ne pouvait que la regarder avec des yeux de repentir et de confusion,
-sans songer à faire un mouvement.
-
-—Ah! dit-elle, ouvrez-lui donc... puisqu'il faut qu'il entre. Il serait
-capable de monter... Et Gisèle est en haut.
-
-D'Espayrac sortit dans le corridor. Mais, tout de suite, elle entendit
-éclater sa voix en paroles d'une violence qui la surprirent. C'était
-la même insultante indignation de Gisèle tout à l'heure. Et Simone
-commença de trouver excessif ce mépris qu'on croyait devoir ajouter
-aux outrages secrets et aux mensonges dont on bernait ce malheureux
-mari. Cela l'étonnait de d'Espayrac. Mais un mot allait lui faire tout
-comprendre,—un mot qui lui ternirait son dévouement, qui lui en ôterait
-la nécessité tragique, n'y laissant que la grotesque trivialité d'une
-scène de vaudeville, et lui donnant à savourer sans compensation toute
-l'amertume et tout le dégoût de l'ignoble aventure.
-
-—Un goujat!... Oui, monsieur, un pur et simple goujat, disait
-d'Espayrac. Et vous allez être forcé d'en convenir vous-même devant M.
-le commissaire de police, en lui affirmant, comme vous devrez le faire,
-que ce n'est pas votre femme qui se trouve ici avec moi.
-
-«Le commissaire de police!...» pensa Simone, «Il est venu avec le
-commissaire de police! Voilà donc comment se venge un Chambertier!...»
-
-Alors, elle comprit la rage et l'effroi de Gisèle. Ce commissaire de
-police, que celle-ci avait vu, sans doute, montrant le bout de son
-écharpe au concierge, avec le: «Au nom de la loi» qui avait fait ouvrir
-la grille, c'était la constatation de son adultère, le ridicule et
-la honte, le divorce prononcé contre elle, l'impossibilité légale
-d'épouser son complice, sa déchéance comme mondaine, et, pour l'avenir,
-la pauvreté avec l'oubli, ou le luxe avec le scandale. C'était, pour la
-fière Gisèle, le vrai châtiment,—Chambertier s'en doutait peut-être,—le
-châtiment pire que la mort, et qui l'avait affolée bien plus que si
-elle avait vu son mari pénétrer de force dans la maison, la furie du
-meurtre aux yeux et le revolver au poing.
-
-Quand Simone entendit rouvrir la porte de la chambre, elle se cacha le
-visage dans ses mains, pensant que ses cheveux et sa taille suffiraient
-à justifier Gisèle sans qu'elle eût besoin de se laisser reconnaître.
-Et, de fait, le commissaire de police de Meudon resta parfaitement
-ignorant de ses traits. Mais, à l'exclamation de Chambertier, elle
-ne put garder l'illusion que celui-ci eût hésité seulement sur sa
-personnalité. D'ailleurs, le gros homme ne la regarda pas deux fois et
-s'enfuit au plus vite. Il était plus convaincu de l'innocence de sa
-femme, ayant trouvé là Mme Mervil, que s'il avait tenu Gisèle sous clef
-dans leur chambre nuptiale depuis le jour de leur mariage. Une liaison
-entre Simone et M. d'Espayrac, le collaborateur de Mervil, voilà qui
-était vraisemblable, naturel, il pouvait même dire fatal! Comment
-n'avait-il pas deviné cela plus tôt! Ah! c'est que cette délicieuse
-petite Mme Mervil, avec son visage de suave et immatérielle madone
-échappée aux pinceaux des Primitifs, trompait divinement bien son
-monde. Désormais, Chambertier ferait attention que sa chère Gisèle la
-fréquentât de moins en moins.
-
-—Monsieur, criait d'Espayrac dans le corridor, si vous croyez que
-vous aurez pu venir surprendre une femme chez moi et que vous ne m'en
-rendrez pas raison, vous vous trompez. Je vous y forcerai parbleu bien!
-Un monsieur si respectueux de la loi ne doit pas se permettre un duel
-pour peu de chose, mais prenez seulement la peine de m'indiquer le
-nombre de coups de pied au derrière qu'il faudra que je vous applique
-pour vous y décider.
-
-—Monsieur, disait le commissaire, tout en filant, les épaules
-arrondies, excusez... Je regrette... C'est un malentendu.
-
-D'Espayrac les laissa, rentra comme on se sauve; il avait trop peur
-de lui-même, tant il se sentait emporté par l'envie d'assommer
-Chambertier. Ah! ce n'était pas pour Gisèle qu'il tremblait ainsi
-de souffrance et de colère! Il n'y pensait plus, à Gisèle! Il avait
-oublié qu'elle existait là-haut, blottie dans quelque armoire. Mais
-une telle humiliation pour Simone!... Quand il l'avait vue, là, tout
-à l'heure, dans cette chambre où il l'avait tant aimée, dans cette
-chambre où il l'avait trahie, prendre sur elle, si simplement, la
-honte de l'autre, et défaire ses cheveux blonds pour mieux avoir l'air
-de la pécheresse,—elle!... elle, la petite sainte, la petite âme à
-peine vêtue de chair des vieux maîtres flamands, et, mieux encore, la
-Parisienne affinée, aux fiertés si délicates,—ah! il avait compris tout
-ce que, dans son cœur à lui, elle avait laissé de passion nostalgique
-et d'inexprimés regrets.
-
-Il vint la retrouver, ne sachant toutefois que lui dire.
-
-Simone avait de nouveau tordu sur sa nuque l'écheveau de soie pâle
-de ses cheveux; elle avait piqué par-dessus sa mignonne capote; elle
-mettait ses gants.
-
-Jean tomba à genoux devant elle, prit le bas de sa robe, en baisa le
-bord.
-
-Elle retira l'étoffe avec irritation, et fit un mouvement pour sortir.
-Il voulut l'en empêcher, il balbutia quelque chose.
-
-—Et l'autre, là-haut?... dit-elle, avec un petit coup de tête d'un
-indicible mépris. Vous l'oubliez?... Voyons, monsieur, laissez-moi
-partir... La comédie est finie, je pense; vous n'avez pas d'autre rôle
-à m'y donner.
-
-Le cinglement des mots et de la voix fut tel que les yeux de Jean
-battirent et se mouillèrent. Il sentit cette femme outrée, écœurée,
-au delà de tout apaisement, de toute guérison, de tout pardon. Il
-s'écarta, s'inclina d'un geste d'infini respect.
-
-Simone passa devant lui comme devant une chose inerte, les prunelles
-mortes, sans un salut.
-
-Puis elle sortit de la maison, traversa le potager, franchit la
-porte... la petite porte verte qu'elle connaissait si bien.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Paris s'amusa fort, quelques jours plus tard, du duel
-d'Espayrac-Chambertier, surtout à cause des puériles et
-invraisemblables prétextes qui furent mis en avant, alors que Gisèle
-affichait presque sa liaison. Vraiment le mari jouait trop bien son
-rôle en feignant d'ignorer qu'il se battait pour sa femme. On trouva
-qu'il dépassait même les limites du ridicule permis à l'époux trompé,
-lorsqu'il voulut donner à entendre, d'un air fin, «qu'il y avait une
-femme là-dessous», une femme que M. d'Espayrac et lui étaient trop bons
-gentilshommes pour compromettre en avouant la vraie cause du duel.
-
-Du reste, les discours à double entente du brave Chambertier ne se
-produisirent que lorsque, rassuré sur sa propre existence après
-l'échange de deux balles sans résultat, il s'avisa de vouloir savourer
-toute la gloire d'un combat singulier avec un adversaire tel que
-d'Espayrac,—un gaillard cité parmi les jeunes gens les plus élégants
-et les meilleurs tireurs de Paris; dont les ancêtres figuraient dans
-l'histoire et dont les cartons étaient exposés chez Gastinne-Renette!
-Chambertier ne pouvait plus parler que de cela. Au cercle, dans
-les salons, au théâtre, partout, il trouvait moyen de ramener la
-conversation là-dessus, de raconter qu'au commandement des témoins, il
-n'avait rien éprouvé, «rien, mon cher, qu'un petit picotement sous les
-cheveux, vers le haut du front»; et qu'ensuite M. d'Espayrac et lui
-s'étaient donné la main sur le terrain,—ce qu'il trouvait tout à fait
-Pré-aux-Clercs, mousquetaire et raffiné.
-
-Jean d'Espayrac s'était, après coup, senti fort ridicule d'avoir
-provoqué le mari de Gisèle, qu'il ne pouvait tuer sans assumer un assez
-vilain rôle. Il avait donc eu soin de tirer trop haut, pour l'épargner.
-Son exaspération fut extrême de voir que, malgré l'inoffensif résultat,
-cette sotte affaire ne serait pas étouffée, mais donnerait longtemps
-encore à rire à la galerie. Parfaitement résolu désormais à rompre avec
-Mme Chambertier, il quitta Paris, s'en alla au Havre, étala un goût
-nouveau pour le yachting, se fit construire un bateau, s'occupa d'une
-façon très active de l'armement de ce petit vapeur.
-
-Mais il avait compté sans la passion de sa maîtresse,—passion très
-réelle, que sa retraite surexcita. Gisèle n'était pas de ces femmes qui
-se laissent quitter sans lutte, et qui se contentent de pleurer dans
-la solitude. Elle, qui ne s'inquiétait guère de l'opinion, la brava
-tout à fait quand elle se vit menacée de perdre son amant. Elle suivit
-M. d'Espayrac. S'étant fait donner par son médecin une ordonnance qui
-prescrivait l'air de la mer, elle vint s'établir à Frascati, après
-avoir interdit à son mari de la suivre, sous prétexte que l'énervement
-qu'il lui causait par sa présence contrarierait l'effet de la cure.
-
-Chambertier, qui, tout en croyant à l'innocence de Gisèle, ne pouvait
-plus croire à sa tendresse, ne s'affligea pas outre mesure de cette
-nouvelle rigueur. Une idée triomphante lui était venue: celle de faire
-la cour à Mme Mervil. Puisque cette petite femme était facile,—car,
-pour un homme, est facile toute femme qui se donne à un autre que
-lui,—pourquoi n'essaierait-il pas sa chance et ne réussirait-il pas
-aussi bien que d'Espayrac? Elle l'avait toujours tenté, cette blonde
-aux lèvres et au cœur si doux, aux pudeurs si fines. Et maintenant que,
-sous cette suavité d'apparence, il la supposait perverse, elle le
-tentait davantage.
-
-Simone, qui, depuis la scène de Meudon, ne pensait plus à Gisèle que
-comme à une amie du passé, morte à jamais dans son cœur, et qu'elle
-voulait oublier pour ne pas en arriver envers elle à la répugnance
-et au mépris, s'était refusée à la voir quand elle était venue, le
-lendemain, rue Ampère. Alors Mme Chambertier lui avait écrit, pour
-l'assurer—mais avec des termes prudemment ambigus, pouvant aussi bien
-faire croire qu'elle remerciait Mme Mervil pour un patron de corsage ou
-une adresse de manicure—de son éternelle reconnaissance. Simone n'en
-voulait pas, de sa reconnaissance. Et maintenant c'était le mari qui
-venait; deux fois éconduit, il revenait encore!... Que voulait-il?
-
-Elle pensa le faire recevoir par Mervil, quoique ce fût elle seule que
-Chambertier demandât. Mais non... Impossible!... Oh! son Roger, son
-cher, son cher grand artiste, dont maintenant cet imbécile pouvait
-sourire! C'était cela qui restait si cuisant au cœur de Simone, plus
-que sa propre humiliation à elle-même. Penser que ce noble créateur, ce
-pensif et harmonieux génie, pouvait être pris en ironique pitié par ce
-bourgeois épais, par ce remueur de gros sous!
-
-Oh! comme Simone l'aimait à présent, son Roger! Plus encore que
-jadis, dans le rêve et l'enthousiasme de ses seize ans. Non, ce
-n'était peut-être pas cet amour qu'elle avait regretté dans sa loge,
-à l'Opéra-Comique, le soir de _La Douleur d'Éros_: la misérable et
-fragile étincelle, éternel enchantement, éternel égarement du cœur.
-Mais c'était un sentiment plus élevé, plus vrai, plus fort. Car c'était
-un sentiment auquel toutes les expériences, toutes les tristesses,
-toutes les fautes, toutes les secrètes hontes même, avaient apporté
-chacune leur grain de sable pour en faire un bloc de marbre. La Vie,
-qui, de ses dures mains, détruit, brise et souille tant de choses, en
-édifie et en cimente quelques-unes; et celles-ci, justement parce que
-ses mains sont dures, n'en sont que mieux pétries et plus solides.
-L'affection de Simone pour Roger était devenue une de ces choses
-travaillées de cet âpre et profond travail, qui donne la résistance,
-la valeur et la durée. Oh! comme elle se réfugiait, comme elle se
-purifiait, comme elle se consolait et se relevait dans cet amour! Elle
-n'en voulait plus à Roger lorsqu'il parlait «d'amitié conjugale».
-Elle comprenait ce qu'il voulait dire. Lui l'aimait ainsi depuis
-bien des années. Mais voilà, il était homme; il avait subi la vie
-bien avant elle. Aurait-il dépendu de Simone d'arriver à cet unisson
-sans avoir traversé de son côté ses coupables épreuves? Certaines
-âmes n'acquièrent-elles toute leur valeur qu'après avoir failli?...
-Quelqu'un, dans l'univers, pourrait-il répondre? Est-il quelque part
-un être qui connaisse l'homme?—cet être qui s'en va dans l'infini en ne
-se connaissant pas.
-
- * * * * *
-
-Édouard Chambertier, qui ne s'interrogeait pas beaucoup, lui, sur ce
-qu'il éprouvait, suivait sans l'analyser le désir qui le ramenait rue
-Ampère. Il s'y présenta si obstinément que Simone, pour ne pas éveiller
-l'étonnement de son mari et des domestiques, finit par le recevoir. Il
-ne crut pas devoir amener sa déclaration par de longs préambules.
-
-—Vous savez bien, dit-il à Mme Mervil, que je vous ai toujours aimée.
-Je vous disais: «Ah! si nous nous étions rencontrés plus tôt!...»
-Et là-bas, dans le Midi... Vous rappelez-vous cette promenade à la
-presqu'île de Giens? Dieu! que vous étiez jolie ce jour-là! Je touchais
-votre petit pied dans la voiture...
-
-Simone le laissait aller,—pour voir,—prise de la curiosité mêlée de
-dégoût avec laquelle on épie, à distance, les mouvements de quelque
-animal répulsif.
-
-—Ah! continua-t-il, si vous m'aviez fait l'honneur de me choisir, vous
-auriez eu en moi un ami discret et sûr; plus discret, plus sûr que ces
-jeunes gens...
-
-—Mais, monsieur Chambertier, interrompit Simone—et ses yeux clairs de
-blonde avaient leur limpidité la plus froide,—Gisèle?... Je croyais
-que vous aimiez Gisèle?...
-
-—Si je l'aime? s'écria le gros homme. Mais voyons... Allons donc! ma
-petite Simone...
-
-Elle eut un tel soubresaut qu'il se reprit:
-
-—Pardon... je voulais dire: chère madame... Si je l'aime?... Entre
-nous, voyons, nous n'en sommes plus à nous faire des questions de cette
-naïveté, à mêler des choses si différentes.
-
-—Enfin, l'aimez-vous?
-
-—Vous le savez bien. Je l'adore. Pourquoi me demandez-vous cela?
-
-—Parce que vous dites que vous m'aimez.
-
-—Cela n'a pas de rapport... Ne faites donc pas l'enfant.
-
-«Grands dieux!» pensa Simone, «voilà donc jusqu'où peut aller la
-grossièreté de ce qu'on appelle un bourgeois _comme il faut!_ Voilà ce
-que je suis réduite à entendre! Et, pour sauver sa femme, je me suis
-ôté le droit de lui dire combien je le méprise!»
-
-Elle reprit tout haut, en se levant:
-
-—Monsieur Chambertier, c'est assez, n'est-ce pas? Faites-moi le plaisir
-de sortir. Et ne vous dérangez plus pour venir nous voir. Nous partons
-cette semaine pour la campagne, où nous resterons six mois, comme
-l'année dernière.
-
-Le gros homme devint blême.
-
-—Mon Dieu! dit-il, madame!...
-
-Il allait peut-être proférer une lâcheté, comme: «Vous ne montrez pas
-toujours autant de dignité.»
-
-Mais elle vit trembler sa lèvre. Elle sonna. Un domestique parut.
-
-—La voiture est-elle là? demanda-t-elle; et elle ajouta pour garder
-entre eux le valet:—Attendez, relevez ce store... On ne voit pas clair
-ici.
-
-Puis, se dirigeant elle-même vers la porte, si bien que Chambertier dut
-la suivre:
-
-—Ainsi donc, cher monsieur, au revoir, à l'hiver prochain. Mes amitiés
-à Gisèle quand vous lui écrirez, n'est-ce pas?
-
- * * * * *
-
-Dans la maison de campagne de Conflans-Sainte-Honorine, l'été de
-songeuse paresse, d'intimité attendrie, de calme vie profonde,
-recommença pour Simone Mervil. Sa fille Paulette, moins gamine
-qu'autrefois, ne montait plus à cru sur le poney, mais, au contraire,
-prenait les langueurs, les rêveries, les airs de gravité des précoces
-fillettes de dix ans. Elle en devenait plus inquiétante, en même temps
-que plus charmante, cette petite, par le mystère de ses beaux yeux,
-déjà presque féminins, et par les poses fléchies de son corps si fin,
-trop vite allongé, aux formes graciles et indécises. Le petit Hugues,
-lui, déjà se traînait à quatre pattes sur un tapis dont on couvrait
-l'herbe trop fraîche d'un coin de pelouse, et d'où il s'évadait
-constamment pour cueillir des pâquerettes. Et, presque toujours,
-par quelque fenêtre ouverte, les mélodies de Mervil s'échappaient,
-s'envolaient avec une douceur lointaine, puis s'effaçaient dans
-l'espace, au-dessus des parterres ensoleillés, au-dessus des
-marronniers lourds, dans le bleu délicat du ciel.
-
-Un jour, vers la fin du mois d'août, le compositeur reçut un télégramme
-qui lui causa une surprise et une émotion violentes. Quand il le lut,
-sa femme n'était pas auprès de lui, de sorte qu'elle ne le vit point
-sursauter et pâlir. Il dut craindre qu'elle ne pût connaître le contenu
-exact de cette dépêche, car il brûla le petit papier bleu avant de
-descendre en parler à Simone. La jeune femme se tenait dans le parc,
-avec les enfants. Roger l'emmena à quelque distance, loin de l'oreille
-curieuse, aiguisée, de Paulette, puis il lui dit:
-
-—D'Espayrac m'appelle au Havre. Il est arrivé un accident à Mme
-Chambertier.
-
-—A Gisèle!... Un accident?...
-
-—Oui, assez grave.
-
-—Mais quoi donc?
-
-—La dépêche ne dit pas au juste. C'était en mer.
-
-—Mais qu'y peux-tu? Pourquoi d'Espayrac t'appelle-t-il?
-
-—Je n'en sais rien. Je suppose que le pauvre garçon doit être dans une
-situation très ennuyeuse. L'accident est peut-être arrivé avec son
-yacht, et le mari n'y étant pas...
-
-—Qu'y peux-tu? répéta Simone—irritée de voir qu'elle n'en finirait pas
-avec cette triste histoire, et qu'après elle c'était Roger qu'on y
-mêlait.
-
-—Dame, tu sais, Jean n'a pas d'ami plus sûr ni plus intime que moi.
-J'ignore en quoi je pourrai lui être utile. Mais il me demande au plus
-tôt. Cela suffit, j'irai. Fais préparer ma valise, ma petite Simone. Je
-vais consulter l'indicateur, voir à quelle heure je dois être à Paris
-pour prendre l'express de ce soir.
-
-Mervil resta absent deux jours, pendant lesquels il ne fit parvenir
-à sa femme que des télégrammes et des lettres vagues, d'où celle-ci
-conclut cependant que la vie de Gisèle devait être sérieusement en
-danger. Le compositeur employait les plus fortes recommandations
-pour empêcher Simone de venir au Havre: car, ne se doutant point du
-refroidissement qu'avait subi cette amitié féminine, il craignait
-que l'inquiétude n'amenât tout à coup sa femme au beau milieu de
-circonstances où il ne lui convenait point qu'elle se trouvât. Il la
-croyait même encore tellement aveugle et folle de tendresse pour sa
-Gisèle, qu'il n'osait lui écrire la vérité. Cette vérité, il ne la lui
-apprit qu'à son retour, et encore avec les plus grandes précautions.
-Toutefois, quelques circonlocutions qu'il mît en usage, il fallut bien
-en arriver à la phrase catégorique, à la brutalité du fait,—de ce fait
-qu'il avait appris tout de suite par le télégramme de Jean d'Espayrac.
-Il fallut bien, à un moment donné, dire à Simone:
-
-—Gisèle est morte.
-
-Morte!... Comment cela se pouvait-il? Cette créature si jeune, si
-ardemment vivante, si belle!... Morte!... Jamais Simone n'aurait pu
-croire qu'elle en éprouverait un tel choc de douleur. Morte, sa Gisèle!
-Ah! maintenant elle lui pardonnait tout... Et sa propre humiliation, à
-elle-même, et les vilaines intrigues.—Mon Dieu! ses folies avaient bien
-leur excuse: son mari, ce pauvre Chambertier, était d'une si navrante
-bêtise, d'une si exaspérante platitude!—Morte!... Simone la revoyait
-comme la dernière, la toute dernière fois, dans le corridor de cette
-maison de Meudon, affolée, échevelée, lui criant: «Sauve-moi!...» avec
-les longues mèches de ses cheveux superbes s'accrochant aux broderies
-métalliques et à la ceinture pailletée de son peignoir oriental. Puis,
-le souvenir bondissant par-dessus les jours, elle la revoyait encore
-sur la petite place du village de Giens, choisissant des oursins dans
-le panier du pêcheur, et les mangeant ensuite, rieuse et debout dans le
-pan d'ombre de la petite maison aux lignes sèches, découpées sur le
-bleu violent du ciel, avec un arôme de mer dans l'air tranquille, et,
-tout autour, une sensation de chaleur et d'espace.
-
-Simone pleurait. Mais, tandis qu'elle croyait pleurer seulement sur
-Gisèle, quelque chose en elle, au plus profond de son être, pleurait
-sur elle-même—et elle ne s'en doutait pas.
-
-Enfin, elle dit à Roger:
-
-—Oh! que je sache comment elle est morte. Dis-moi tout... tout... Je
-serai très calme, j'aurai de la force.
-
-—Tu veux tout savoir?
-
-—Oui, tout.
-
-—C'est bien triste, ma Simone. Tu regretteras peut-être d'avoir exigé
-cela. Je serai obligé de te dire sur ton amie des choses que tu
-aimerais mieux ne pas connaître...—Il baissa la voix.—... Des choses
-que tu aimerais mieux ne pas m'entendre te dire.
-
-Simone fit un geste d'insistance pour qu'il parlât. Mervil reprit, se
-défendant encore:
-
-—Tu sais bien que tu t'es fâchée contre moi, le jour de la naissance
-de Hugues, parce que je disais que Gisèle... Enfin tu ne voulais pas
-croire...
-
-—Oh! s'écria Simone, tu l'accusais avec tant de légèreté, d'ironie!
-Mais va, maintenant... Je sais que tu n'ajouteras pas de commentaires
-cruels. Quoi qu'on dise des morts, on ne peut le dire qu'avec respect.
-
-Alors Mervil raconta tout—tout ce que Jean d'Espayrac, dans la
-tristesse et presque dans le remords de cette fin subite, lui avait
-révélé. D'abord, il avouait à son ami, le pauvre Jean, qu'il avait aimé
-Gisèle, mais que, depuis quelque temps, non seulement il ne l'aimait
-plus, mais encore il l'avait presque prise en grippe, et que cette
-liaison lui était devenue intolérable.
-
-—Prise en grippe?... répéta Simone avec surprise.
-
-—Oui. Elle lui avait causé des ennuis sans nombre... Ce duel ridicule
-avec le mari... Et pire que cela: j'ai cru comprendre qu'elle avait
-attiré quelque chagrin, quelque grosse humiliation à une personne que
-Jean respecte, adore... d'une adoration peut-être sans espoir.
-
-—M. d'Espayrac t'a dit cela?
-
-—A peu près. Tu comprends que je n'ai pas insisté.
-
-—Continue... dit Simone après un court silence.
-
-Et Mervil continua. Jean allait au Havre pour se séparer de Gisèle.
-Elle l'y suivait. Il faisait construire un yacht pour visiter cet hiver
-les côtes de la Méditerranée. Elle prétendait s'embarquer avec lui.
-Quand il lui représentait le scandale, elle déclarait s'en moquer. Elle
-ne pouvait plus vivre avec son mari; elle interdisait à Chambertier
-de la rejoindre au Havre; jamais elle ne reprendrait l'existence
-commune: plutôt mourir. Elle avait, paraît-il, fait tout au monde pour
-convaincre cet aveugle mari de son malheur conjugal; il n'y voulait pas
-croire. Puisqu'elle ne pourrait obtenir un divorce convenable qui lui
-permît d'épouser Jean, eh bien, elle vivrait avec lui sans l'épouser,
-voilà tout.
-
-—L'épouser?... interrompit Simone. Est-ce que, vraiment, M. d'Espayrac
-l'aurait épousée, si elle se fût rendue libre?
-
-Roger Mervil hocha la tête et leva les yeux au ciel avec une expression
-de physionomie qui peignait le comble de la misère terrestre,—d'où
-Simone conclut que tel était le jour peu favorable sous lequel
-d'Espayrac envisageait la perspective d'un mariage avec Gisèle.
-
-—Oh! Roger, dit-elle, comment peux-tu faire des grimaces en parlant de
-ma pauvre amie!...
-
-Mervil qui, au fond, n'avait jamais eu pour Gisèle qu'une antipathie
-profonde, rappela aussitôt sur son maigre et expressif visage un air de
-circonstance, et continua son récit.
-
-—Entre d'Espayrac et Mme Chambertier, reprit-il, les rapports étaient
-devenus fort peu tendres. Elle l'excédait; et comme, en dépit des
-politesses de Jean, elle commençait à s'en apercevoir, elle s'en
-prenait à lui. Elle lui faisait des scènes violentes. D'ailleurs,
-c'est dans l'ordre des choses. Un bandit de grand chemin a plus de
-chances d'être bien traité par une femme qu'un amant qui fait mine de
-se refroidir.
-
-—Roger, pas de réflexions sceptiques, je t'en prie.
-
-—Le bateau de Jean était construit, fini, depuis quelque temps. Il
-voulait le mettre à l'essai par un petit voyage en Angleterre et en
-Écosse. Mais pas moyen de partir. Emmener Gisèle,—il ne le voulait à
-aucun prix. Laisser Gisèle,—il ne s'y déciderait pas sans tâcher de la
-décider elle-même à rester. Or la pauvre femme le menaçait de toutes
-les violences. Jean n'avait pas peur qu'elle les exécutât, mais il est
-bon. Il ne saurait mal agir avec une femme, surtout une femme dont le
-plus grand tort est de l'aimer. Il devenait donc une façon d'_Adolphe_,
-tout aussi malheureux et tout aussi embarrassé que l'autre. Mais un
-beau soir, après une discussion plus décisive et plus pénible que
-toutes les autres, voilà Gisèle qui se soumet. Puisqu'il veut qu'elle
-le quitte, elle le quittera. Ne voit-elle pas que tout est fini? Jean
-proteste que non, qu'il l'aime toujours, d'autant plus sincèrement
-qu'il la voyait s'assouplir avec une grâce très soudaine et très
-touchante. Elle secouait la tête: «Non, non... J'ai lutté tant que j'ai
-pu... Mais c'est fini... Tout est fini.» D'Espayrac pensa que c'était
-peut-être une feinte ou une boutade... Mais pas du tout. Le lendemain,
-le surlendemain, ce fut la même chose. Elle ne montrait plus que de
-la résignation, un peu de tristesse et beaucoup de fierté. Jamais il
-ne l'avait vue plus femme, plus séduisante, plus mélancoliquement
-jolie. Mais comme il ne voulait pas se laisser reconquérir par tout
-cela, il profitait de sa liberté recouvrée; il hâtait ses préparatifs
-de départ. Le jour vint où il fallut se dire adieu; ils dînèrent
-ensemble, à bord du yacht. C'était une dernière fantaisie de Gisèle,
-si doucement demandée que Jean n'avait pas eu la force de dire non.
-«Comme cela,» répétait-elle en regardant vers le large, «je me figure
-que nous sommes partis ensemble, que nous sommes loin de la terre, loin
-du monde, tous deux seuls, pour toujours...» D'Espayrac avait le cœur
-un peu serré. Il la ramena chez elle, à Frascati, dans l'appartement
-qu'elle y avait.—«Vous allez coucher à bord?» demanda-t-elle. Il lui
-répondit que non, qu'il rentrait chez lui, dans la ville, mais qu'il
-embarquait le lendemain à la première heure. Elle lui dit adieu avec
-beaucoup de calme. «Plus de calme,» m'a dit Jean, «que je n'en avais
-moi-même.» Le lendemain matin, d'Espayrac arrive à son bateau en même
-temps que son capitaine, qui, également, avait dormi à terre. Ils
-trouvèrent le maître d'équipage fort embarrassé. L'homme avait quelque
-chose à dire, et ne pouvait s'y décider. Enfin il avoua que la jeune
-dame qui avait dîné hier lui avait offert, pour lui et ses matelots,
-une très forte somme s'il la laissait seulement passer la nuit à bord.
-Elle reviendrait vers onze heures du soir, et jurait d'être repartie
-le matin avant que ces messieurs arrivassent. Dame! on le payait si
-bien, et pour si peu de chose... Il n'avait pas su dire non. On avait
-fait le lit de la dame dans la cabine d'honneur... Mais voilà... Elle
-n'était pas partie comme elle l'avait si formellement promis. Et, sans
-doute, elle dormait encore, car, tout à l'heure, on avait frappé à
-plusieurs reprises, et elle n'avait pas répondu. «Allons,» pensa Jean,
-«l'obstination des femmes est véritablement invincible. Il va falloir
-que je l'emmène.»—«Elle a sans doute fait apporter des bagages?»
-demanda-t-il au marin.—«Non, monsieur, rien qu'une très légère valise,
-contenant sans doute ses effets de nuit.» D'Espayrac alla frapper à
-son tour à la porte de la cabine. Pas de réponse. Il essaya d'ouvrir.
-Elle était fermée à clef. Une telle inquiétude le prit alors qu'il fit
-forcer la serrure. Il entra... Et que vit-il dans la jolie cabine si
-pimpante avec ses vernis miroitants, ses tentures fraîches?... Gisèle
-étendue tout habillée sur le lit, morte, asphyxiée par le parfum d'une
-profusion de grands lis blancs, dont elle avait jonché l'étroite pièce,
-dont elle s'était presque recouverte elle-même. Voilà ce que renfermait
-cette valise dont la légèreté avait surpris le maître d'équipage...
-Une cargaison de fleurs. Et ces fleurs, dans le tout petit réduit de
-la cabine, si soigneusement calfeutré, fermé, n'avaient que trop bien
-accompli leur meurtrière mission: elles avaient endormi la pauvre
-femme... Elles l'avaient endormie pour toujours.
-
-Plusieurs fois, pendant ce long récit, les questions ou les
-exclamations de Simone avaient interrompu Mervil. Maintenant, elle ne
-disait plus rien; elle pleurait de nouveau, amèrement, abondamment.
-Elle pleurait sur son amie—et, dans le secret de son être, il y avait
-aussi des larmes inconscientes qui coulaient sur elle-même. Car tel
-est le fond le plus amer de tous les deuils humains: c'est ce qui est
-vulnérable et mortel en nous qui se trouble des blessures et de la mort
-des autres.
-
-Pour le moment, Simone n'en voulut pas savoir davantage. Plus tard
-elle apprit comment d'Espayrac, éperdu, avait télégraphié à Mervil:
-«Elle est morte chez moi, pour moi. Accours, au nom du ciel.» Lorsque
-Roger était arrivé au Havre, Mme Chambertier, par les soins de Jean,
-avait été déjà transportée dans sa chambre, à Frascati; et là, dans
-cet appartement d'hôtel, on avait—pour ne pas dire au mari toute la
-vérité—simulé le drame de sa fin volontaire, le meurtre silencieux
-des fleurs. Pour Chambertier, appelé aussi par télégramme, c'était
-dans cette pièce banale et sur ce lit indifférent qu'elle avait dormi
-son mortel sommeil embaumé. Le pauvre homme, tout à fait abasourdi et
-inconsolable, traversait en ce moment toute la France, pour porter
-le corps de sa femme dans leur propriété d'Hyères: car, au sommet du
-sauvage rocher, quelques tombes se dressent. Et là, bien haut sous
-l'éternel ciel bleu, dans l'incessant murmure des mers, parmi le
-frisson des plantes aériennes, devait reposer pour jamais cette Gisèle
-aux yeux et aux lèvres de sphinx, aux yeux et aux lèvres de mystère et
-de volupté.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Des mois, des saisons, des années, passèrent, de ces années, d'abord si
-lentes et si pleines, puis dont le cours se rétrécit et se précipite
-à mesure que l'on avance dans la vie. Simone Mervil constatait avec
-étonnement et mélancolie combien—la trentaine passée—s'accélère la
-fuite de ce mince filet de jours. En voyant si vite grandir sa fille,
-et en se rappelant quelles proportions illimitées l'avenir prend à
-cet âge, elle n'en revenait pas! N'était-ce pas hier qu'elle avait,
-elle aussi, quinze ans? Et déjà elle ne pouvait plus regarder en
-avant, comme autrefois: car, en avant, c'était l'âge mûr, puis la
-vieillesse... c'est-à-dire à peine encore la vie,—la période de graduel
-effacement où la jolie Simone Mervil ne se retrouverait plus elle-même
-que dans son seul souvenir.
-
-Ces réflexions qui commençaient à l'effleurer—mais avec une douceur à
-peine triste, comme la première brise où l'on sent un air d'automne—lui
-rendaient plus profondément, plus âprement délicieuses les jouissances
-de son présent. Le nom de Mervil avait grandi encore; une large fortune
-leur était venue. Le petit hôtel de la rue Ampère ne représentait
-plus qu'une aile infime dans la vaste maison de style Renaissance
-qu'ils avaient fait construire. Leurs deux enfants animaient cette
-demeure d'un mouvement perpétuel de jeunesse, de tendresse, de grâce
-intellectuelle et physique: car c'étaient des natures très diverses,
-mais très charmantes et merveilleusement douées, celles de Paulette et
-de Hugues.
-
-Eux-mêmes, Simone et Roger, plus enfoncés chaque jour dans une
-intimité pleine de confiance et d'adoration, goûtaient ce bonheur si
-rare du dédoublement de l'être dans un autre être dont on se sent
-parfaitement compris et parfaitement aimé. Elle s'enivrait plus que
-lui de ses triomphes d'artiste; et lui se grisait plus qu'elle-même de
-ses succès de femme. Car Simone, malgré ses trente-cinq ans, gardait
-sa fraîcheur blonde d'extrême jeunesse, son charme de madone du moyen
-âge, frivolement vêtue en Parisienne; et elle promenait dans le monde,
-autour de son joli front pur, l'auréole d'une réputation tout à part,
-d'un universel respect, que rien, dans ce Paris pourtant si sceptique,
-n'avait un seul instant ternie.
-
-Puis, pour rendre plus douce encore la fête de son cœur, et plus
-triomphante sa victoire définitive sur elle-même et sur la vie, il
-y avait au loin—oh! très loin, comme un parfum vague et rarement
-respiré—le sentiment bizarre et profond que lui avait gardé M.
-d'Espayrac, l'espèce de culte qu'à distance, respectueusement et
-dévotement, il élevait vers elle, et qui semblait avoir imprégné cette
-insouciante nature masculine d'une ferveur singulière. Simone le voyait
-aussi peu que possible, malgré les rapports de travail et d'amitié qui
-subsistaient toujours entre Mervil et Jean. Mais quand elle n'avait
-pu faire autrement que de se trouver en face de lui, il fallait bien
-qu'elle remarquât la soumission attendrie de ces yeux d'homme, de
-ces yeux jadis tout étincelants d'amoureuse arrogance. C'était un si
-discret hommage, qu'elle y recueillait sans remords une satisfaction
-d'orgueil. Et il y avait eu d'ailleurs, depuis quelques années, dans
-l'existence de M. d'Espayrac, des changements dont elle se sentait
-bien un peu la cause. Elle n'eût pas été femme si elle n'y avait pas
-reconnu le désir de se réhabiliter, pour ainsi dire, auprès d'elle.
-Sans doute, ce qui avait mis une ombre grave sur le front de ce joyeux
-viveur, c'était la mort de Gisèle. Pourtant on ne transforme pas ses
-goûts, ses façons de penser, ses habitudes, parce qu'une femme est
-morte d'amour, quand soi-même on ne l'aimait plus. Simone savait bien
-que si M. d'Espayrac avait un moment délaissé le libretto d'opérette
-pour publier un volume de vers pleins de regrets imprécis et délicats,
-ce n'était pas qu'il se repentît d'avoir désespéré la maîtresse qui
-n'était plus, mais c'était qu'il ne pouvait se pardonner d'avoir
-méconnu, offensé l'autre, et de n'avoir pas su retenir le seul amour
-auquel jamais il eût attaché quelque prix. Elle savait encore qu'il
-travaillait beaucoup, qu'il était devenu ambitieux, et qu'on ne lui
-connaissait aucune liaison féminine sérieuse.
-
-Et ces circonstances, qui ne pouvaient plus toucher le cœur si bien
-guéri de Simone, ne déplaisaient point à sa fierté. Toutefois, ce
-dont elle gardait le plus de gré peut-être à M. d'Espayrac, c'était
-que jamais il ne lui imposait sa présence, quand il n'y était point
-absolument forcé par ses relations avec Mervil. C'est ainsi qu'en été,
-elle ne le voyait guère, car il suffisait que la famille du compositeur
-allât en Suisse pour que Jean restât dans les environs de Paris;
-ou, si ses amis s'établissaient sur quelque plage, lui-même partait
-immédiatement pour les montagnes.
-
-Simone eut donc lieu d'être étonnée lorsqu'une après-midi, en rentrant
-chez elle, dans une villa louée pour la saison près de Cabourg, elle
-entendit dans le jardin monter le rire musical de Jean. Avant de
-pousser la grille de bois qui, du côté de la mer, fermait leur petit
-domaine, elle s'arrêta pour écouter. Et elle entendit, sans distinguer
-les paroles, la voix qu'elle connaissait si bien. «C'est la première
-fois qu'il arrive ainsi à l'improviste,» pensa-t-elle, contrariée. «Et
-justement Roger ne revient de Paris que demain.»
-
-Elle ouvrit vivement la grille; la sonnette retentit, et, à ce
-tintement, ses deux enfants accoururent au-devant d'elle.
-
-Paulette était devenue une admirable jeune fille, plus grande que sa
-mère, avec une taille fine et des épaules larges, la poitrine haute
-et les hanches gracieuses, le corps souple et robuste d'une nymphe
-chasseresse, surmontée d'une tête encore très enfantine, aux traits
-un peu trop accusés peut-être, mais aux yeux splendides,—des yeux
-noirs, fondus et veloutés entre de longs cils d'ombre, des yeux où
-la hardiesse et la volonté se noyaient par instants en une timidité
-presque farouche.
-
-Quant à Hugues, c'était un beau petit garçon de huit ans, dont les
-franches prunelles bleu foncé contrastaient avec celles de sa sœur. Il
-bondissait maintenant, pour embrasser sa mère le premier. Le jeu avait
-rendu son charmant visage tout rouge, malgré la légèreté de son costume
-de flanelle blanche; et il gardait encore à la main une raquette de
-tennis.
-
-—Bonjour, mes chéris. Où est M. d'Espayrac?
-
-Ils eurent un même geste d'étonnement.
-
-—M. d'Espayrac? Mais il n'est pas ici.
-
-—Allons donc! fit Simone en riant. Vous voulez me faire une farce, à
-vous trois. C'est trop tard. Je l'ai entendu avant d'ouvrir la porte.
-
-—Maman, dit Paulette, à quoi penses-tu? Je t'assure que nous n'avons
-pas vu M. d'Espayrac.
-
-Et Hugues répétait:
-
-—Nous ne l'avons pas vu.
-
-—Oh! les entêtés! dit Simone. Attendez un peu... Où se cache-t-il?
-
-Elle se mit à parcourir le jardin, un rectangle dénudé, à peine
-verdoyant, tout desséché par le vent de mer, et où les cachettes
-étaient rares entre les grêles tamaris. Au milieu, sur la pelouse,
-était tendu le grand filet blanc, par-dessus lequel les enfants, déjà,
-recommençaient à se renvoyer les balles.
-
-—Cherche, tu ne trouveras personne, cria Paulette. Quelle drôle d'idée
-t'est venue là, maman!
-
-—Tiens... le voilà, M. d'Espayrac, dit le petit Hugues.
-
-Et, par espièglerie, il lança de toute sa force une des balles du
-tennis contre l'ombrelle ouverte de sa mère. En même temps, il éclatait
-de rire.
-
-Simone se retourna vivement; le gamin, fort amusé, se jeta sur l'herbe,
-se roula de joie. Paulette elle-même, assez grave d'habitude, souriait,
-trouvait cela drôle.
-
-Cependant leur mère demeurait debout dans l'allée, pétrifiée, d'une
-pâleur soudaine, et les yeux fixés sur son fils avec une sorte
-d'effroi. Si bien que le petit, remarquant aussitôt qu'elle ne
-s'égayait pas avec eux, vint lui demander pardon, croyant lui avoir
-causé une frayeur par le choc brusque sur l'ombrelle.
-
-Elle l'écarta, rentra. Puis, une fois dans sa chambre, elle vint
-se mettre à la fenêtre. Et elle suivait leur jeu, mais d'un air
-d'épouvante. Ses yeux se fermaient, ses mains se crispaient d'angoisse
-chaque fois que, jusqu'à elle, montait le rire de son fils.
-
-Ainsi donc, elle n'avait jamais remarqué cela? Non, jamais cette
-similitude de timbre ne l'avait frappée. Peut-être la petite voix grêle
-de l'enfant était-elle encore jusque-là trop différente des graves
-accents de l'homme fait? Peut-être les yeux avaient prolongé l'erreur
-de l'oreille: car, lorsqu'elle regardait Hugues, jamais elle ne pensait
-à _l'autre_. Il avait fallu qu'elle l'entendît de loin sans le voir
-pour découvrir que son fils avait le rire de Jean d'Espayrac!... Et
-maintenant, plus elle écoutait, moins elle en pouvait douter: c'étaient
-bien, en une clef plus aiguë, les quelques notes trop familières,
-la modulation caractéristique que Mervil avait choisie comme un
-_leit-motiv_ de gaieté dans une de ses œuvres. Hugues avait le rire de
-Jean! Il avait la nuance de ses yeux!...
-
-Les yeux bleus de Hugues!... Oh! Simone se rappelait maintenant avec
-quelle angoisse elle les épiait jadis, une angoisse telle que la jeune
-mère allait réveiller, pour les examiner encore, son petit enfant dans
-son berceau. Puis elle s'y était accoutumée. Elle n'avait plus vu là
-qu'une simple coïncidence. Mais le rire, maintenant... le rire!...
-«Oh! le voilà, le voilà encore! Il rit, cet enfant! Mon Dieu! pourquoi
-rit-il comme cela toujours? On doit l'entendre jusque sur la plage!»
-
-Simone se pencha sur l'appui de la fenêtre.
-
-—Qu'est-ce que c'est donc, mon mignon? Comme tu es bruyant aujourd'hui!
-Il faut te tenir tranquille maintenant. Prends un livre.
-
-—Oh! petite mère...
-
-—Tu ris trop haut. Tu me fais mal à la tête.
-
-—Je ne rirai plus.
-
-—Non, je te le défends. Si je t'entends encore, je te forcerai à
-prendre un livre.
-
-Ah! combien de fois, à partir de ce jour, il devait, le petit Hugues,
-entendre ces mots: «Ne ris pas!» Tantôt sa maman avait mal à la tête,
-tantôt elle lui représentait combien était vulgaire cette gaieté si
-tapageuse, tantôt son père travaillait et il pourrait le déranger. Et
-toujours, dès que ses lèvres joyeuses s'ouvraient, la même défense
-revenait bien vite.
-
- * * * * *
-
-Non, ne ris pas, petit Hugues. Car ce que ta mère a entendu dans ton
-rire, ce qu'elle y a découvert, d'autres pourraient l'entendre et le
-découvrir aussi. L'homme dont tu portes le nom célèbre est là, tout
-près, dans son cabinet de travail; et son génie de musicien, qui a
-fait de l'autre rire un _leit-motiv_ de gaieté, ne s'y tromperait pas
-toujours, et peut-être ferait-il du tien un _leit-motiv_ de doute,
-d'épouvante et de désespoir. Ne ris pas, petit Hugues, ne ris pas!...
-
- * * * * *
-
-Depuis cette après-midi dans la villa de Cabourg, tout le bonheur de
-Simone Mervil ne fut plus qu'une parure extérieure, qu'elle continua de
-porter pour tromper son mari, ses enfants, le monde. La pauvre femme
-n'eut plus un instant de repos. Elle ne pouvait plus voir son mari
-regarder son fils sans s'imaginer que, dans les yeux du musicien, tout
-à coup allait passer quelque effrayante lueur. Elle ne pouvait plus
-les voir jouer ensemble et se lutiner avec des éclats de rire, sans
-trembler que Roger ne tressaillît et ne s'arrêtât tout pâle, comme elle
-avait tressailli, comme elle s'était arrêtée, si pâle elle-même, dans
-l'allée du jardin, au bord de la mer.
-
-Et le supplice devint tel, la terreur, en elle, prit une si
-insupportable intensité, que Simone en arriva à cette chose inouïe pour
-elle et pour Mervil, d'obtenir qu'on éloignât l'enfant de la maison,
-qu'on le mît interne dans un lycée, et dans un lycée de province, afin
-qu'il sortît le plus rarement possible. Comment elle y décida son mari,
-ce fut par cette ténacité féminine, qui, après avoir insinué le germe
-d'une pensée, ne le laisse pas mourir, mais l'entretient, le développe
-par la répétition, y ramène toujours des sujets les plus éloignés, fait
-que tout devient exemple, raison, précédent, pour l'action en vue; si
-bien que l'action, ensuite, se fait fatalement, comme d'elle-même et
-par la force des circonstances. Le grand prétexte, en cette occasion,
-ce fut la santé de Hugues,—santé morale et physique. Rien ne trempait
-mieux les garçons que la vie de collège, non pas dans les internats
-renfermés et malsains de Paris, mais dans un pays de bon air.
-
-Ce fut ainsi qu'à neuf ans, cet enfant qui n'avait jamais quitté sa
-mère, et que sa mère adorait, fut conduit comme pensionnaire au lycée
-de Chartres. Ah! dans le train, tandis que la malheureuse, le cœur
-brisé, s'étouffait pour ne pas faiblir et fondre en larmes devant son
-fils, elle n'avait plus besoin de lui dire: «Ne ris pas.» Il ne riait
-plus, le petit Hugues. Il pleurait tellement que ses beaux yeux bleus
-eux-mêmes, gonflés et comme déteints, n'auraient pu compromettre sa
-mère, et ne ressemblaient plus du tout aux prunelles saphir de M.
-d'Espayrac.
-
-Quand elle revint de ce triste voyage, Simone fut tellement malade
-qu'elle espéra mourir. Elle, si heureuse encore quelques mois
-auparavant, si bien guérie de ses chagrins et de ses fautes, si fière
-de la confiance de son mari, de l'estime du monde et du dévouement
-délicat de M. d'Espayrac, elle retombait au fond d'un abîme pire que
-tout ce qu'elle avait entrevu lorsqu'elle avait glissé vers la chute.
-Elle en venait à penser avec obstination aux grands lis blancs de
-Gisèle. Pourquoi, elle aussi, ne s'endormirait-elle pas au milieu des
-fleurs? Ce souvenir et ce désir la hantaient. Que pouvait-elle espérer
-de l'avenir? Hugues ne grandirait, elle en était sûre à présent, que
-pour devenir le vivant portrait de Jean d'Espayrac. C'était miracle
-que personne encore n'eût été frappé par cette ressemblance. Mais, qui
-sait? D'autres qu'elle l'avaient remarquée sans doute, et en souriaient
-déjà? Grands dieux! quelle serait sa position plus tard, entre son mari
-et son ancien amant, quand tous deux auraient enfin ouvert les yeux à
-l'évidence?...
-
-Cependant Mervil, qui s'affligeait de l'espèce de langueur dans
-laquelle tombait sa femme, voulut distraire Simone, la força de sortir
-beaucoup, sous prétexte qu'il fallait maintenant mener Paulette dans
-le monde. Un soir de première représentation au Cirque Moderne, ils
-se trouvaient tous les trois dans une loge, lorsqu'ils aperçurent M.
-d'Espayrac qui, d'un fauteuil, les saluait de la main. Roger fit signe
-à son ami de les rejoindre.
-
-Jean, lorsqu'il entra dans la loge, fut frappé de l'air maladif et
-douloureux qui transformait le visage de Simone. Il ne l'avait pas
-rencontrée depuis longtemps, et le désastre de cette physionomie, qu'il
-avait vue la même durant plus de dix années, lui serra le cœur. Les
-joues se creusaient maintenant au lieu de dessiner leur fin ovale;
-le nez aminci paraissait modelé dans de la cire; la bouche gardait,
-vers les coins abaissés, comme un tremblement de larmes, et, dans la
-tristesse des yeux, il y avait un peu d'effarement.
-
-A côté de sa mère, Paulette rayonnait, d'une splendeur de santé, de
-vivante jeunesse, de grâce épanouie, qui fut un autre étonnement pour
-le poète, habitué à la voir près de sa gouvernante, dans sa petite robe
-d'écolière.
-
-Et Simone, qui surprit le regard de Jean ramené d'elle-même à sa fille,
-eut une sensation vague et pénible, qu'elle ne s'expliqua pas tout de
-suite.
-
-M. d'Espayrac s'informa de sa santé. Mme Mervil déclara qu'elle
-souffrait seulement d'un peu d'anémie; mais, derrière elle, Roger
-secouait la tête. Quelque chose de lourd et d'obscur semblait s'être
-abattu sur eux.
-
-Pour faire diversion, M. d'Espayrac se mit à taquiner Paulette.
-
-—Vous savez, lui dit-il, que le directeur va réclamer à votre père
-des dommages-intérêts. Toute la représentation est manquée; le public
-ne regarde que vous, et quant aux acteurs, ils en perdent la tête. Il
-n'est pas permis d'être jolie comme cela. On parle d'un clown qui s'est
-déjà retiré dans les écuries pour se faire sauter la cervelle.
-
-—Eh bien, et vous, monsieur? dit tranquillement Paulette en levant ses
-grands yeux sur lui.
-
-—Moi? fit Jean interloqué.
-
-—Bravo! dit Mervil en riant. Voilà ce que j'appelle mettre un homme au
-pied du mur. Puisque tout le monde est amoureux d'elle, parbleu, avoue
-que tu l'es aussi.
-
-—Jamais de la vie! s'écria plaisamment d'Espayrac. Elle m'a fait trop
-de niches quand elle était petite. D'ailleurs, c'est passé, pour moi,
-l'âge de faire la cour aux jeunes filles.
-
-Paulette le regarda et sourit d'un sourire de coquetterie et de malice,
-instinctivement femme déjà, avec le plissement un peu moqueur des
-paupières sur ses yeux noirs si beaux.
-
-Alors Simone comprit ce qui, tout à l'heure, lui avait fait mal quand
-elle avait vu Jean s'approcher de sa fille, quand elle avait constaté
-dans l'admiration involontaire de ce regard d'homme, mieux que dans la
-réalité, la transformation de cette enfant en une rayonnante créature
-faite pour inspirer l'amour et pour le ressentir. Si Paulette allait
-s'éprendre de M. d'Espayrac! Si cette pauvre petite, avec les illusions
-enchantées de son âge, allait s'égarer dans ce rêve impossible! Si elle
-allait éprouver pour cet homme, resté si séduisant et si jeune, ce
-qu'elle, Simone, éprouvait à seize ans pour Roger,—Roger, lui aussi, de
-beaucoup plus âgé qu'elle-même. Si elle allait l'aimer, l'aimer jusqu'à
-en souffrir, l'aimer jusqu'à en mourir, cette innocente, qui jamais ne
-connaîtrait l'obstacle abominable... Ah! faudrait-il que Simone eût
-commis ce crime-là aussi de faire le malheur de sa fille!
-
-Dans l'état d'ébranlement moral où, depuis quelques mois, se trouvait
-Mme Mervil, cette nouvelle crainte devait prendre sur-le-champ des
-proportions démesurées. A peine, en effet, cette idée se fut-elle
-formulée dans son esprit, que Simone eût voulu saisir Paulette par la
-main, se lever et s'enfuir. Elle restait l'oreille tendue avec angoisse
-aux badinages de la jeune fille, qui, évidemment, _flirtait_ avec le
-beau d'Espayrac. Tous deux, à présent, discutaient les mérites et les
-défauts d'un travail de haute école, qu'on exécutait sous leurs yeux.
-
-—Moi, disait Paulette, j'adore tant les chevaux que, si j'avais dû
-gagner ma vie, je me serais faite écuyère. Est-ce vexant de ne pas
-pouvoir sortir du manège parce que papa ne monte pas, et ne peut pas
-m'accompagner!
-
-—Attendez que vous soyez mariée, répondait Jean. Vous trouverez bientôt
-quelque malheureux à réduire en esclavage. Alors vous irez au Bois avec
-lui.
-
-—Ah! reprit-elle, je n'épouserai certainement pas un homme qui n'aurait
-pas la passion des chevaux et qui ne serait pas excellent écuyer.
-
-Cette déclaration étourdie vint ajouter au trouble de la pauvre mère,
-car M. d'Espayrac était connu comme l'un des plus élégants cavaliers
-civils de l'avenue des Poteaux.
-
-Cependant la représentation continuait. Après le travail en haute
-école, on disposa sur la piste une table longue, portant des petites
-barres fixes, des petites échelles, des petites balançoires. Et une
-personne qui, malgré le maquillage, ne paraissait plus de la première
-jeunesse, mais dont les formes un peu lourdes se dessinaient sous un
-maillot mauve à rubans maïs, vint exhiber des rats blancs qu'elle avait
-dressés.
-
-Cette vue n'offrant rien de bien attrayant, on s'était mis à bavarder
-dans la loge des Mervil. Le public, d'ailleurs, restait froid. Et les
-rats se balançaient, se suspendaient aux barres fixes, montaient
-aux échelles, sans exciter beaucoup d'enthousiasme. Mais Jean qui,
-par hasard, regarda du côté de la femme au maillot mauve, eut une
-exclamation:
-
-—Tiens! c'est trop fort!
-
-—Quoi donc? demanda Paulette.
-
-Comme ce qui provoquait l'étonnement de M. d'Espayrac ne pouvait être
-dit à la jeune fille, ce fut vers Mervil que le poète se tourna. Il lui
-chuchota quelques mots à l'oreille. Le compositeur, à son tour, regarda
-la montreuse de rats. Il l'examina un instant, puis il dit:
-
-—Mais non, tu dois te tromper.
-
-—Ah! je suis bien sûr que si, par exemple, se récria d'Espayrac.
-
-Mervil regarda encore, et secoua la tête.
-
-—Sont-ils malhonnêtes, maman, de se parler comme ça tout bas! s'écria
-Paulette exaspérée de curiosité.
-
-—Qu'est-ce donc? demanda nonchalamment Simone. Est-ce que, moi non
-plus, je ne dois pas savoir?...
-
-—Oh! mon Dieu si, madame, dit d'Espayrac.
-
-Mais il eut un mouvement d'hésitation, et se tourna vers son ami:
-
-—N'est-ce pas, Roger?... Je peux dire à ta femme?...
-
-—Ah! grands dieux, oui! Quelle importance est-ce que cela peut avoir?
-
-Alors d'Espayrac, se penchant vers Simone, murmura:
-
-—Cette femme, avec ses rats... Eh bien, vous ne savez pas ce que
-c'est?... C'est Netty Davidson, un ancien _flirt_ à notre ami Roger.
-
-Netty Davidson!... A dix ans de distance, ce nom produisit encore chez
-Simone une secousse douloureuse. Cette femme, cette grosse femme si
-vulgaire, quoi! elle avait eu l'humiliation d'en être jalouse! C'était
-cette créature qui avait eu le pouvoir de troubler toute sa vie, à
-elle, la belle et respectée Mme Mervil, car c'était à cause de cette
-créature qu'elle avait accepté l'idée de la trahison par désir de
-vengeance.
-
-Simone regarda son mari. Qu'éprouvait-il en retrouvant cette femme,
-pour laquelle il avait si maladroitement risqué la paix de son ménage,
-et leur bonheur, leur honneur à tous deux? Cette femme qui avait été
-sienne, et que, peut-être, il avait aimée?...
-
-Roger, visiblement, n'éprouvait rien du tout. Le nom de Netty Davidson,
-pas plus que l'aspect de la dame au maillot mauve, n'avait rien fait
-vibrer sous son plastron blanc. Ce lointain souvenir, à peine distinct,
-ne pouvait plus reprendre corps, malgré les détails que Jean lui
-chuchotait de nouveau pour lui rafraîchir la mémoire. Non, vraiment, il
-ne se rappelait plus. Son œil restait vague, ses épaules se haussaient
-d'un geste de doute... Après tout, c'était possible. Et puis, quoi? Ce
-maillot mauve ne valait pas la peine qu'on établît son identité.
-
-Ainsi voilà donc tout ce qui restait dans la vie de Roger de sa faute,
-à lui? Rien, pas une trace, pas une ombre, pas un tressaillement! Et
-de la sienne, à elle, Simone? O Dieu! de la sienne, elle traînait,
-elle traînerait jusqu'au bout le douloureux fardeau. Elle en avait
-souffert, pleuré, saigné, il y avait dix ans; elle en souffrirait, elle
-en pleurerait, elle en saignerait sans doute encore dans dix ans à
-venir! Qu'avait-elle fait de plus que Roger pourtant? Il avait eu une
-maîtresse pendant quelques semaines; et elle, Simone, elle avait eu un
-amant pendant quelques jours. C'était tout. Encore son mari avait-il
-commencé; elle, du moins, elle avait l'excuse de la blessure reçue
-et de la jalousie. Cependant, comme elle expiait!... Et lui? Lui, il
-soulevait les épaules et ne savait même plus ce que l'on voulait dire.
-
-Alors Simone vit, ce soir-là,—ce soir de cirque, tandis que la monotone
-musique et le monotone spectacle tournoyaient dans sa tête,—ce que
-jamais encore elle n'avait vu, depuis cet autre soir, si lointain
-déjà, où, par la vitre de son coupé neuf, elle avait aperçu son mari
-qui montait en voiture avec une autre femme. Elle vit que parfois
-la vengeance est moins équitable que le pardon. Et elle vit aussi
-que, d'un sexe à l'autre, en matière d'amour, il n'y a pas de justice
-possible. La nature et la société ont créé trop d'abîmes entre l'homme
-et la femme; trop divers sont leurs droits, leurs devoirs, leurs
-responsabilités, pour que leurs actes puissent être pesés à la même
-balance. Égales dans la douleur qu'elles infligent, leurs infidélités
-sont radicalement inégales au point de vue des conséquences. Or la
-douleur s'efface, mais les conséquences demeurent.
-
-Voilà ce qu'elle comprit, Simone, tandis que les cuivres éclataient
-et bruissaient, que les chevaux tournaient, et que papillotait un
-envolement de jupes roses dans des ronds de papier crevés. Elle avait
-guéri, dès longtemps, de la trahison de Roger, mais guérirait-elle
-jamais de la justice qu'elle s'était faite?
-
-
-
-
-XIX
-
-
-C'est étonnant, disait Mervil d'un air soucieux,—un jour que, sa
-femme étant trop souffrante, il avait reconduit Hugues au lycée de
-Chartres,—c'est étonnant que cet enfant ne s'habitue pas à la vie de
-collège! Ne crois-tu pas, ma chère amie, qu'il faudra nous décider à le
-retirer... à essayer d'autre chose... L'externat à Paris, par exemple,
-avec un précepteur à la maison?
-
-—Il s'habituera, dit Simone, je t'assure qu'il s'habituera.
-
-—Ah! reprit Mervil, pour moi, c'est bien la dernière fois que je l'y
-ramène. Je ne comprends pas comment tu en as le courage.
-
-—Il a encore pleuré? demanda la mère d'une voix tremblante.
-
-—Mais oui, bien sûr, il a pleuré. Il m'a tellement supplié de ne pas le
-laisser là-bas, que, si je n'avais pas eu quelque scrupule à agir sans
-toi, sans nous être entendus, ma foi! je le faisais remonter dans le
-train.
-
-—Ce ne serait pas raisonnable, dit Simone.
-
-—Sans doute. Enfin... Puisque c'est pour son bien.
-
-Il y eut un silence. Puis le père reprit:
-
-—Si ce n'était que le jour de la rentrée! Mais il m'inquiète, ce
-petiot. Je trouve qu'il change.
-
-—Mon Dieu! Comment cela?
-
-—Oui, tu n'es pas de mon avis, qu'il a mauvaise mine? Puis il perd son
-entrain, sa gaieté. Même les jours de vacance, à la maison, il pense
-tellement au retour en classe, qu'il en est tout triste... Il ne rit
-plus.
-
-IL NE RIT PLUS!!!... La mère eut un grand tressaillement de remords. Il
-ne riait plus, son enfant, son cher petit Hugues. Et c'était à cause
-d'elle! C'est elle qui l'avait voulu ainsi!
-
-Quand le père eut quitté la chambre, elle pleura, elle pleura
-longtemps. Puis elle eut une révolte contre cette barbarie à laquelle
-elle se forçait. Non, ce n'était plus possible! Puisque l'enfant ne
-s'habituait pas, elle ne le laisserait pas dépérir ainsi loin d'elle.
-On allait le faire revenir, voilà tout. On n'attendrait même pas la fin
-du semestre. Quant à ce qui arriverait dans la suite?... Eh bien, à la
-grâce du ciel! Qu'elle souffre encore davantage, s'il le fallait...
-Mais que le petit soit heureux!
-
-Aussitôt qu'elle parla de reprendre Hugues, Mervil fut tout content.
-Mais, comme il se méfiait de sa faiblesse et se reprochait d'aller
-peut-être—tant il avait été influencé dans l'autre sens—contre le
-véritable intérêt de son fils, ce fut lui qui, le plus chaudement,
-conseilla d'attendre jusqu'à la fin du semestre. Il s'en fallait
-seulement d'une dizaine de semaines.
-
- * * * * *
-
-—Maman, dit le petit Hugues,—un jour d'adieux trempés de larmes dans
-le parloir du lycée,—ne me laisse pas, vois-tu... Il y a encore deux
-mois! Je n'irai jamais jusqu'au bout. Deux mois, c'est trop long pour
-un petit garçon comme moi.
-
-Elle se moqua de lui, tendrement. Mais elle fut secouée d'une terreur
-presque superstitieuse lorsque, deux jours après, elle reçut une lettre
-du proviseur lui annonçant que son fils était malade. Puis elle se
-remit un peu, sur une seconde lecture, quand elle s'assura que c'était
-seulement une légère attaque de rougeole. Et tout de suite, avec une
-valise, elle se mit en route pour Chartres. «Je descendrai à l'hôtel,»
-dit-elle à Mervil, «mais j'espère bien cependant qu'on me laissera le
-soigner jour et nuit.»
-
-—Non, non, disait le musicien, ne te fatigue pas. Ne t'inquiète
-pas, surtout... Une petite rougeole d'enfant, ce n'est rien. Et
-télégraphie-moi plusieurs fois par jour. Au premier signe de toi, je te
-rejoins.
-
-Quand il vit sa mère, Hugues pensa qu'elle allait le ramener à la
-maison. Mais on lui expliqua que, dans sa maladie, la seule chose
-à craindre, c'était un refroidissement. On ne pouvait donc pas le
-transporter en chemin de fer. Dès qu'il irait mieux, il partirait.
-
-—Et, tu sais, lui disait Simone à l'oreille, cette fois-ci, ce sera
-pour de bon, nous n'attendrons pas les vacances de Pâques.
-
-Il eut un sourire joyeux. Mais, le soir, quand on vint expliquer à
-Mme Mervil que le règlement interdisait qu'elle passât la nuit, que
-vraiment d'ailleurs la maladie était trop légère pour autoriser une
-exception, que le proviseur la suppliait d'aller prendre elle-même du
-repos, l'enfant eut une crise de larmes.
-
-—Oh! dit-il, je suis sûr que tu pars pour tout à fait, que tu ne
-reviendras pas!
-
-Sa mère eut de la peine à le rassurer. Mais le petit malade s'excitait,
-devenait nerveux:
-
-—J'ai peur ici, dans cette infirmerie! criait-il. Elle est affreuse,
-cette infirmerie! Je veux être malade chez nous, dans ma jolie chambre.
-
-—Tu y seras bientôt, mon amour.
-
-—Mais, reprit le petit—saisi d'une de ces idées baroques comme il
-en passe dans la tête des enfants,—si je prenais froid, tu as dit,
-mère?... je serais très malade?
-
-—Oh! très malade, mon pauvre chéri!
-
-—Et alors, si j'étais très, très malade, tu me ramènerais chez nous?...
-
-—Ne parle pas comme cela, mon fils adoré. Maman aurait trop de chagrin
-si son petit garçon devenait très malade.
-
-Cependant Hugues paraissait calmé, alourdi même, prêt à dormir. Et sa
-mère, enfin, se retira sur la pointe des pieds, avec l'assurance que
-l'infirmière veillerait, ne s'absenterait pas une seule minute.
-
-La nuit fut très bonne. Hugues sommeilla presque tout le temps, d'une
-respiration égale, son joli visage déjà moins empourpré, son front
-moins brûlant sous les boucles de ses cheveux tout humides de sueur.
-L'infirmière le couvrit beaucoup, parce que cette transpiration devait
-être salutaire, et, le voyant si tranquille, vers cinq heures du matin,
-elle s'étendit sur la couchette voisine, se laissa gagner par le
-sommeil.
-
-Elle ne reposait pas depuis une demi-heure lorsqu'un bruit la
-réveilla. Vivement dressée sur son séant, elle ne vit plus le petit
-Mervil. Le lit de l'enfant était découvert et vide. En même temps, elle
-sentit une fraîcheur; et, dans sa surprise et son émotion, elle ne
-prit pas tout de suite conscience de ce qui se passait. Mais quelques
-secondes plus tard, elle distinguait une croisée ouverte, puis, dans
-l'embrasure où pâlissait l'aube, une grêle forme blanche...
-
- * * * * *
-
-Quelques heures plus tard, lorsque Simone, d'un pas vif, entra dans
-l'infirmerie et courut au lit de son fils, elle fut arrêtée, à
-mi-chemin, par un spectacle qui lui glaça le cœur. L'enfant, dressé
-à demi, malgré les efforts de l'infirmière et du médecin, s'agitait,
-délirait, les joues en flamme, ses beaux yeux grands ouverts et fous.
-
-—Oh! mère, mère, te voilà!... Nous allons partir... Vite, qu'on
-m'habille!... Nous allons à Paris. Nous allons voir papa et Paulette...
-ma Lélette qui jouera au tennis avec moi. Et tu sais... on m'avait dit
-des blagues... Un refroidissement, ça ne rend pas plus malade... Ça
-guérit. Je me suis refroidi... j'ai ouvert la fenêtre... pour que je
-sois très mal et qu'on m'emporte chez nous. Et voilà, au contraire, je
-suis guéri... je suis guéri...
-
-Il répétait, d'un air joyeux et malin:
-
-—J'ai ouvert la fenêtre!... j'ai ouvert la fenêtre!...
-
-—Comment, la fenêtre?... demanda Simone, dont les jambes tremblaient.
-
-—Taisez-vous, monsieur Mervil... murmurait l'infirmière.
-
-—Oui, reprenait Hugues, la fenêtre... Et il faisait frais... C'était
-bon! Et maintenant, je suis guéri, je suis guéri!...
-
-Il éclata de rire, ce beau rire dont la mélodie prenait l'âme, comme
-un _leit-motiv_ d'éternelle gaieté. La fièvre en faisait tinter les
-notes avec plus de sérénité, de plénitude. Oh! comme c'était bien le
-rire de Jean!... Même en la torture de son inquiétude, la mère en eut
-l'impression, le frisson. Cependant elle ne songeait plus à lui imposer
-silence.
-
-Une longue journée d'angoisse commença. Après la fièvre qui, toute la
-matinée, secoua, tordit, consuma ce pauvre petit corps, une prostration
-survint, qui le laissa tout anéanti, sans couleur, sans souffle, ainsi
-qu'une frêle chose brisée, contre l'oreiller blanc. Et, vers le soir,
-il avait tellement l'aspect d'un petit être à l'agonie, avec le geste
-incessant de ses menottes pour remonter le drap, que Simone, folle
-d'épouvante, expédia vers son mari un télégramme désespéré.
-
-Quand Mervil arriva, un peu avant minuit, c'était la fin. Hugues
-semblait ne plus voir, ne plus entendre. Mais, toujours, le va-et-vient
-très lent, très affaibli, de ses menottes sur le drap, montrait qu'il
-vivait encore. Roger se pencha sur lui, la gorge tellement crispée de
-douleur qu'il ne pouvait d'abord parler. Enfin, il l'appela:
-
-—Hugues, mon petit Hugues! C'est moi, tu ne me vois pas?
-
-L'enfant essaya de soulever ses paupières; mais il sembla n'en avoir
-plus la force. Pourtant il avait reconnu qui lui parlait, car ses
-lèvres s'entr'ouvrirent, et on l'entendit murmurer:
-
-—Papa!...
-
-Ce fut tout. La tête s'affaissa de côté; les menottes cessèrent de se
-traîner si doucement sur le drap. Mervil étreignit la main de Simone,
-et la mère, qui comprit cette étreinte, se jeta sur la couchette avec
-un cri affreux.
-
-Il ne rirait plus, son petit Hugues... il ne rirait plus, jamais!
-
- * * * * *
-
-Deux jours plus tard, dans la rue Ampère, un cortège, un long cortège
-de deuil se formait devant la maison du compositeur Roger Mervil. Sur
-le trottoir opposé, une foule stationnait, pour tâcher de reconnaître
-les visages célèbres. Et les yeux des mères se mouillaient de larmes en
-voyant ce cercueil si étroit, si léger, que l'on portait dans le grand
-char aux chevaux blancs, et sur lequel, ensuite, on amoncelait des
-fleurs.
-
-Quand le corbillard se mit en marche, tous les regards, voilés
-de pitié, cherchèrent le père, au premier rang de cette troupe
-silencieuse de messieurs en noir. Mais il y eut une hésitation. Car
-deux hommes conduisaient le deuil. Mervil, en effet, n'ayant pas
-de proche parent, avait accepté que Jean d'Espayrac, son fidèle
-collaborateur et ami, parcourût à ses côtés, pas à pas, le chemin
-d'abominable douleur. Et maintenant la sympathie attristée de la foule
-hésitait entre eux: l'un déjà presque vieux, les cheveux rares et
-grisonnants, le visage maigre, les yeux enflammés et fixes, toute la
-volonté raidie contre quelque surprise terrassante de son chagrin;
-l'autre, jeune et très touchant dans la gravité navrée de son attitude,
-dans la poésie que l'élégance de sa personne et la beauté de son visage
-prêtaient à son affliction.
-
-Et derrière un rideau soulevé de ce superbe hôtel Renaissance d'où
-s'éloignait le cortège, il y avait une mère aussi, une mère déchirée
-de remords et de souffrance, dont les regards, également, derrière
-ce corbillard, apercevaient ces deux hommes. Malgré les efforts de
-sa fille, qui voulait l'écarter de cette fenêtre, lui épargner le
-spectacle atroce de ce départ, Simone s'obstinait, chassant d'un geste
-brusque et répété les pleurs dont ses yeux s'aveuglaient. Elle voulait
-voir, elle voulait voir... Oh! ce char tout blanc, ce long drap blanc,
-toutes ces fleurs!... Il était là-dessous, son petit Hugues!... Et
-derrière lui, Dieu du ciel!... voici Roger et voici Jean!... Simone
-se disait: «Les voici... tous deux, tous deux!...» Sa pensée ne
-prenait pas d'autre forme. Toutefois une horreur l'envahissait... une
-surhumaine angoisse.
-
-Lorsque le corbillard tourna l'angle d'une avenue lointaine, elle jeta
-un cri de douleur physique, comme si c'était son cœur de chair et de
-sang qu'on lui arrachait de la poitrine; elle tournoya sur elle-même
-ainsi qu'une bête blessée qui va mourir.
-
-—Maman!... ma pauvre maman!... cria Paulette.
-
-Et elle la pressait entre ses bras, de toute sa tendresse, de toute sa
-force.
-
-Alors des mots échappèrent à Simone, des mots terribles,
-qu'heureusement sa fille ne comprit pas:
-
-—Ah!... murmura-t-elle, le crime de sa naissance... et aussi le crime
-de sa mort!...
-
-Mais vraiment c'était trop souffrir! La nature céda, chercha son
-refuge suprême dans l'inconscience, dans l'anéantissement... Les yeux
-de Simone se fermèrent, ses traits se détendirent... Elle avait perdu
-connaissance.
-
-
-
-
-XX
-
-
-Simone Mervil survécut à peine deux ans à son petit Hugues. Une maladie
-de langueur, peu à peu, usa les forces de son corps fragile. Puis une
-affection de poitrine survint, dont les ravages, dans cet organisme
-sans résistance, s'accomplirent avec une foudroyante rapidité.
-
-Pourtant cette femme si jeune encore ne s'abandonna pas sans lutte
-au mal qui l'emportait vers la tombe. N'espérant ni se pardonner à
-elle-même ni jamais se consoler, elle gardait, malgré tout, la volonté
-de vivre. Elle ne voulait pas que ses fautes, après avoir mis dans
-l'existence de Roger cet affreux chagrin de la mort d'un fils, le
-privassent maintenant d'elle-même. Puis il y avait Paulette, Paulette
-dont elle devait garder le cœur afin que les hasards de la destinée n'y
-fissent pas germer cet impossible amour, dont la seule idée révoltait,
-épouvantait sa conscience de mère coupable.
-
-Ce châtiment-là, du moins, lui fut épargné, à elle dont la courte
-faiblesse portait tant de cruels, d'impérissables fruits. Paulette,
-peut-être, sans la vigilance de sa mère, eût laissé grandir certain
-sentiment tendre pour ce beau Jean d'Espayrac auquel ressemblaient
-jadis tous les héros de ses rêves de fillette. Mais, soigneusement
-éloignée de lui depuis le soir du cirque, et détachée par mille petites
-remarques de Simone,—ces petites remarques innocemment perfides, et
-ici d'une si nécessaire prudence, dont les femmes ont le secret,—elle
-laissa périr en elle-même cette première fleur de passion avant même
-d'en avoir pressenti l'épanouissement.
-
-Toutefois, la certitude que sa fille n'aimait pas M. d'Espayrac ne
-suffisait pas à Simone. Elle voulait voir Paulette mariée avant
-qu'elle-même quittât ce monde; car elle sentait bien la mort venir,
-et elle avait peur de ce qui surviendrait quand elle n'y serait plus.
-Paulette se maria donc, sans un entraînement bien vif, mais avec
-plaisir, parce qu'elle trouvait le mariage une chose très amusante.
-Elle épousa un officier, dont la fortune ne pouvait se comparer à la
-sienne, mais presque aussi joli garçon que M. d'Espayrac et portant un
-nom tout aussi sonore et tout aussi ancien. Le jour du mariage, Simone
-sentit un poids bien lourd qui se dissipait, qui déchargeait enfin son
-cœur; mais elle éprouva en même temps une grande mélancolie à voir sa
-chère fille, sa belle Paulette, sous le voile blanc des épousées; parce
-qu'elle songea combien sont grands les devoirs des femmes et combien
-fragile est leur bonheur.
-
-Lorsque Paulette eut quitté la maison au bras de son mari, Simone
-essaya de vivre encore pour Roger. Mais, déjà, la pente vers la
-mort lui devenait rapide et douce; son existence passée reculait,
-s'embrumait en une perspective très lointaine; le monde lui semblait
-un pays qu'elle avait depuis longtemps et pour jamais quitté. Rien ne
-l'intéressait plus. Ses yeux, ses jolis yeux de lumière et de bonté,
-avaient l'air maintenant, lorsqu'ils se posaient sur les choses, de
-n'en pas refléter les couleurs ni les contours; ils s'emplissaient de
-vague et de mystère, comme par la contemplation de quelque insondable
-abîme vers lequel ils se seraient tournés.
-
-Mervil, sans croire encore à l'imminence d'un danger, s'inquiétait
-de l'affaiblissement progressif et de ce détachement de tout qu'il
-constatait chez Simone. Il consulta des docteurs illustres. Il fit
-voyager sa femme. L'hiver, il la conduisit dans le midi. Parmi toutes
-les stations de la Méditerranée, elle choisit Hyères, et elle se
-tint à ce choix avec obstination. Roger s'y opposait, craignant que
-le souvenir de Gisèle, la vue de la colline qui portait sa tombe,
-n'exerçât dans l'esprit de Simone une suggestion de tristesse.
-Finalement il fallut céder à ce caprice de malade. Et, tout d'abord, ce
-séjour parut réussir à Mme Mervil. Elle qui, depuis bien des semaines,
-ne considérait plus rien avec intérêt et attention, elle voulut revoir
-tout le pays, refaire toutes les excursions, toutes les promenades.
-Chaque jour, elle montait en voiture; elle s'en allait à Carqueiranne,
-aux Bormettes, sur les bords du Gapeau. Mais surtout la presqu'île
-de Giens l'attirait. Elle voulut y retourner plusieurs fois; et elle
-restait une grande heure assise, sans une parole, dans ce petit sentier
-surplombant la mer, où, tant d'années auparavant, elle était venue
-avec Gisèle. Comme son pauvre cœur se tourmentait alors! Comme elle
-était jeune, mon Dieu! Quelles émotions à défaillir pour des choses qui
-ne la touchaient plus, dont elle ne pouvait plus même se représenter
-l'importance! Oh! quel choc dans sa poitrine, quand, sur le chemin
-de la Tour-Fondue, on avait rencontré Jean d'Espayrac! Que tout cela
-était loin! Que tout cela lui semblait invraisemblable, étrange!... Et
-pourtant, c'était de cela qu'elle mourait!...
-
-Gisèle aussi en était morte. Pauvre Gisèle, si séduisante et si folle!
-Simone la voyait toujours au moment où elle mangeait les oursins, si
-rieuse, debout près de l'auberge du village; et elle se représentait
-aussi le beau visage de passion avec lequel son amie lui avait dit en
-lui montrant la mer: «Oh! s'en aller là-bas, au hasard, dans l'inconnu,
-avec quelqu'un que l'on aimerait follement!...»
-
-Mervil, qui ne quittait plus sa femme, se réjouissait du plaisir
-apparent qu'elle prenait à ces excursions, et de l'animation que le
-grand air lui mettait sur le visage. L'espoir de la guérison complète
-lui vint. Mais cela ne dura pas. Brusquement les forces factices
-de Simone tombèrent. Et maintenant, elle demeurait étendue sur sa
-chaise longue, dans la villa qu'ils avaient louée, n'ayant plus pour
-distraction que de voir, entre les palmiers du jardin, là-bas, des
-voiles blanches passer sur le bleu immuable de la mer.
-
-Un jour elle pria son mari de faire venir Paulette au plus vite. Il
-s'effrayait.
-
-—Tu ne te sens pas plus mal?
-
-—Non, oh! non, mais j'ai quelque chose de très important à lui dire.
-
-Mervil courut lui-même au télégraphe. Lorsqu'il revint, il fut frappé
-de l'altération extraordinaire des traits de sa femme. Elle le regarda
-d'un infini regard... Alors il comprit qu'elle se sentait mourir.
-
-Il s'approcha d'elle, se mit à genoux près de la chaise longue,
-l'entoura d'une de ces étreintes pleines d'une angoisse abominable dont
-on entoure les êtres qu'on aime, et qui s'en vont sans que rien au
-monde puisse les retenir.
-
-Simone appuya le front sur son épaule. Et quel ne fut pas l'étonnement
-de Roger lorsqu'il sentit sur son cou la chaleur d'une larme, tandis
-que sa femme lui murmurait à l'oreille ce mot inattendu: «Pardon!»
-
-Il lui releva la tête:
-
-—Te pardonner, à toi, ma Simone, qui as été la joie de ma vie!
-Te pardonner! Quoi donc, grands dieux? A toi, la plus pure, la
-meilleure!...
-
-Elle le regarda, du même infini regard, à travers le ruissellement de
-ses larmes, et elle répéta encore:
-
-—Pardon!
-
-—Mais de quoi donc, ma femme chérie? insista-t-il.
-
-Elle se tut quelques secondes, puis prononça simplement, mais avec un
-air étrange:
-
-—De te quitter.
-
-Alors il essaya de rire, il l'embrassa, il l'assura, le cœur broyé,
-qu'ils avaient encore devant eux de longs jours de bonheur...
-
- * * * * *
-
-Lorsque Paulette arriva le lendemain, Simone était faible à ce point
-qu'elle pouvait à peine parler. Cependant la présence de sa fille la
-fit se soulever d'un grand effort. Elle avait quelque chose à lui
-dire. On crut comprendre qu'elle voulait être seule avec Paulette, et
-Roger lui-même sortit de la chambre.
-
-—Oh! maman, s'écria la jeune femme, c'est une crise qui va passer. Tu
-iras mieux. Si tu savais... tu n'as pas l'air malade en ce moment.
-
-C'était vrai. Simone venait de rassembler toutes ses forces. Sur son
-visage ranimé, un reflet rose, un rayon de beauté se posait. Ses
-cheveux, toujours de leur blond si fin, se dénouaient, roulaient avec
-une grâce de jeunesse; et ses beaux yeux de douceur s'illuminaient
-comme lorsqu'ils s'étaient ouverts au songe riant de la vie.
-
-—Ma chérie, oh! ma chérie, murmura-t-elle près du visage incliné de sa
-fille, écoute ce que j'ai voulu te dire. Essaie de te le rappeler quand
-tu auras du chagrin. Si jamais on te blesse le cœur,—si jamais ton mari
-te fait de la peine, même s'il va jusqu'à l'infidélité,—ne te venge
-pas... O Paulette! ne le trompe jamais! Vois-tu, nous autres femmes,
-nous n'avons pas le droit de mal faire... Notre vertu et notre honneur
-sont la vertu et l'honneur de la famille, la vertu et l'honneur de la
-patrie... Quand nous tombons, tout tombe avec nous... Pour nous, il
-n'y a pas de faute légère... Nous devons rester tout en haut, ou bien
-nous roulons tout en bas... Et, dans notre chute, nous entraînons tout.
-Sache-le, ma fille, sache-le bien, et crois-en ta mère qui va mourir.
-
-Ce furent à peu près les dernières paroles que Simone prononça.
-
-Elle mourut vers le soir. Elle mourut comme si elle s'endormait, la
-main dans la main de Roger, emportant à jamais, sous ses paupières
-closes, le secret de sa faute et la mélancolie de son repentir.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- _Achevé d'imprimer_
- le trente mars mil huit cent quatre-vingt-treize
- PAR
- ALPHONSE LEMERRE
- 25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25
- _A PARIS_
-
-1. — 1907.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Justice de femme, by Daniel Lesueur
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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-
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-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
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-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
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- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
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-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
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