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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française - en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales - des autres langues - -Author: Pierre Marie Quitard - -Release Date: April 2, 2016 [EBook #51631] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DICTIONNAIRE ÉTYMOLOGIQUE *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Norbert H. Langkau, Replacement -images from TIA and the Online Distributed Proofreading -Team at http://www.pgdp.net (This book was produced from -scanned images of public domain material from the Google -Books project.) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été - corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—Les mots écrites en gras ont étées representées ainsi: =mot gras=. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et - a^{bc}. - - - - - DICTIONNAIRE - - ÉTYMOLOGIQUE, HISTORIQUE ET ANECDOTIQUE - - DES PROVERBES. - - - - -Toute contrefaçon sera poursuivie. - -Seront réputés contrefaits, les exemplaires qui ne porteront pas la -signature de l’Éditeur. - -[Illustration] - - IMPRIMERIE D’HIPPOLYTE TILLIARD - - RUE S.-HYACINTHE-S.-MICHEL, 30. - - - - - DICTIONNAIRE - - Étymologique, Historique et Anecdotique - - DES PROVERBES - - ET DES - - LOCUTIONS PROVERBIALES DE LA LANGUE FRANÇAISE - - EN RAPPORT - - AVEC DES PROVERBES - - ET DES LOCUTIONS PROVERBIALES DES AUTRES LANGUES - - - Par P. M. QUITARD - - - PARIS - - P. BERTRAND, LIBRAIRE-ÉDITEUR - - Rue Saint-André-des-Arts, 38 - - STRASBOURG, Vve LEVRAULT, rue des Juifs, 33 - - - 1842 - - - - -PRÉFACE. - - -L’origine des proverbes doit remonter aux premiers âges du monde. -Dès que les hommes, mus par un instinct irrésistible, et poussés, on -peut le dire, par la volonté toute-puissante du Créateur, se furent -réunis en société; dès qu’ils eurent constitué un langage suffisant -à l’expression de leurs besoins, les proverbes prirent naissance et -furent comme le résumé naturel des premières expériences de l’humanité. -Ils consistaient alors en quelques formules simples et naïves comme -les mœurs dont ils étaient le résultat et le reflet. S’ils avaient -pu se conserver, s’ils étaient parvenus jusqu’à nous sous leur forme -primitive, ils seraient le plus curieux monument du progrès des -premières sociétés; ils jetteraient un jour merveilleux sur l’histoire -de la civilisation, dont ils marqueraient le point de départ avec une -irrécusable fidélité. - -L’Ecclésiaste, qui dut se modeler sur les sages des anciens jours, -disait, il y a près de trois mille ans: _Occulta proverbiorum exquiret -sapiens, et in absconditis parabolarum conversabitur: Le sage tâchera -de pénétrer dans le secret des proverbes et se nourrira de ce qu’il -y a de caché dans les paraboles._ Les sept sages de la Grèce et -Pythagore eurent la même pensée que l’Ecclésiaste. Socrate et Platon -firent des recueils de proverbes pour leur usage. Aristote les imita -et fut à son tour imité par ses disciples, Cléarque et Théophraste. -Les stoïciens Chrysippe et Cléanthe se livrèrent au même travail. Tous -ces philosophes regardaient les proverbes comme les restes de cette -langue qui avait servi à l’instruction des premiers hommes, et que Vico -appelle _la langue des dieux_. C’est sous forme de proverbes que les -prêtres avaient fait parler les oracles, que les législateurs avaient -donné leurs lois, que les sages et les savants avaient résumé leur -doctrine et leur expérience. - -On sait combien, parmi les Romains, Caton l’ancien aimait et -recherchait les proverbes. Plus tard, deux grammairiens, Zenobius et -Diogenianus, qui vivaient sous l’empereur Adrien, en firent l’objet de -leurs travaux, et s’appliquèrent à en recueillir un grand nombre. - -Les proverbes jouirent de la même faveur dans le moyen-âge, et furent -soigneusement étudiés par les philosophes et les savants. Apostolius, -Érasme et Adrien Junius travaillèrent successivement à réunir ceux qui -étaient épars dans les auteurs grecs et latins. Joseph Scaliger publia -les vers proverbiaux des Grecs; André Scot, les adages des anciens -Grecs et ceux du Nouveau-Testament; Martin del Rio, ceux de la Bible; -Novarinus, ceux des Pères de l’Église; Jean Drusus, ceux des Hébreux. -Un grand nombre de ceux des Arabes et des Persans furent traduits en -latin par Scaliger, Erpenius et Levinus Warnerus. Boxhornius joignit à -son _Traité des origines gauloises_ les proverbes de l’ancienne langue -britannique. Ceux de l’espagnol forent recueillis par Hernand Nunez, -surnommé par ses compatriotes _el commentador Griego_. Les proverbes -qui avaient cours en Italie, en France, en Allemagne, en Angleterre, -eurent également leurs compilateurs, et Grutère ne les jugea pas -indignes d’être réunis, dans son _Florilegium ethicopoliticum_, aux -sentences des bons auteurs grecs et latins. Depuis, tous les peuples de -l’Europe ont eu des recueils du même genre; et cela ne pouvait manquer -d’arriver. - -C’est qu’en effet, comme le dit fort bien Rivarol, _les proverbes sont -les fruits de l’expérience des peuples, et comme le bon sens de tous -les siècles réduit en formule_. - -Cependant notre langue, à mesure qu’elle se perfectionna, à mesure -qu’elle prit ses habitudes de sévérité et de précision rigoureuse, -sembla dédaigner les proverbes familiers et naïvement énergiques que -nos vieux auteurs aimaient tant à employer; elle les jugea indignes -d’elle, et, par une fausse délicatesse voisine de la pruderie, -elle priva notre littérature d’un assez grand nombre de locutions -originales, de tours vifs et piquants, d’expressions pittoresques et -plaisantes. - -Dans des temps comme les nôtres, où la naïveté des pensées et du -langage a presque disparu pour faire place à un positif sec et dénué -de couleur, la langue proverbiale ne saurait avoir autant d’importance -que dans l’antiquité et dans le moyen-âge; mais elle est encore fort -curieuse à étudier. Elle résume tous les faits sociaux, car elle -comprend et embrasse tout ce qui occupe l’activité des hommes en -société; elle éclaire l’histoire de la civilisation et des idées, -dont elle reproduit, dans ses transformations diverses, la physionomie -caractéristique. - -En observant avec soin les différences et les changements successifs -de la langue proverbiale, on pourrait marquer toutes les phases -de l’esprit des peuples. Chaque époque a ses opinions dominantes, -lesquelles se traduisent en formules populaires, et les proverbes d’un -siècle expliquent ses goûts, ses habitudes, et l’originalité spéciale -qui le différencie de tous les autres. En changeant de qualités ou de -vices, la société change de proverbes, et cela explique pourquoi les -proverbes disent quelquefois le pour et le contre. - -Il faut distinguer dans les proverbes une vérité générale qui est -de tous les temps et de tous les lieux, et qui subsiste toujours -la même, malgré les changements et les révolutions, et une vérité -particulière qui appartient à une époque ou à plusieurs époques à peu -près semblables. La première résume d’une manière universelle l’esprit -de l’humanité tout entière; la seconde résume particulièrement l’esprit -de tel ou tel peuple, avec la couleur du temps et les traits de la -physionomie nationale. - -Les proverbes qui expriment des sentiments universels, se retrouvent -toujours et partout. Ils sont les mêmes chez tous les peuples, quant au -fond; ils ne varient que dans la forme: d’où l’on peut croire qu’ils -n’ont pas été empruntés par un peuple à un autre peuple, mais qu’ils -sont nés spontanément chez toutes les nations et dans tous les pays, -par le seul fait du sens commun. La différence de la forme paraît -prouver qu’il n’y a pas eu traduction. - -Les proverbes qui sont fondés sur des opinions particulières et sur des -coutumes locales, ne sortent guère du pays où ils sont nés; car ils ne -seraient pas compris hors du milieu et des circonstances qui les ont -inspirés. Ce sont des plantes indigènes qui perdraient leur parfum et -leur saveur en changeant de climat. - -On pourrait donc distinguer les proverbes en proverbes généraux et -en proverbes particuliers. Les premiers comprendraient les sentences -basées sur une vérité d’expérience généralement admise par le sens -commun de tous les peuples. C’est ce qu’on a appelé _la sagesse des -nations_; et ce qui justifie ce titre, c’est que parmi ceux-là, il -n’y en a point qui ne contiennent quelque observation judicieuse, ou -quelque enseignement utile. Si l’on en trouve quelqu’un qui paraisse -offrir un caractère dépourvu de moralité, on doit croire qu’il n’est -pas entendu dans son vrai sens. La conscience du genre humain n’a -jamais rien consacré d’immoral. - -Les seconds comprendraient les sentences basées aussi sur une vérité -d’expérience, mais sur une vérité particulière et locale, propre à tel -ou tel peuple. Cette dernière classe comprendrait encore les dictons et -les expressions figurées qui ont trait à certains usages nationaux. - -Il existe dans notre langue, comme dans tous les idiomes, un assez -grand nombre de ces locutions figurées qu’on serait tenté de prendre -pour des éléments d’un chiffre de convention plutôt que pour ceux d’un -langage fondé sur l’analogie. Quoique tout le monde se soit familiarisé -avec ces locutions par suite de leur fréquente apparition dans le -discours et de l’emploi routinier qu’on en fait, sans y réfléchir, dans -le langage journalier, il n’est peut-être personne qui ne se trouvât -embarrassé de les expliquer et d’en donner la raison. La cause d’un -tel embarras, c’est qu’elles n’ont point conservé d’application au -sens propre dans lequel elles furent primitivement employées; c’est -que, devenues semblables à ces médailles allégoriques qu’on ne sait -à quels événements rapporter, elles ne sont aujourd’hui que de pures -métaphores dont l’origine semble s’être effacée et perdue. Pour en -avoir la signification complète, pour en apprécier exactement toute la -valeur, il faudrait les ramener, sur leur trace presque insaisissable, -au point même de leur départ, et les replacer à côté des objets qui -les ont fait naître; car le mot garde toujours quelque obscurité, tant -qu’il n’est pas éclairé du reflet de la chose. Mais un pareil travail, -tout précieux qu’il pourrait être, ne sourit point à nos philologues. -Atteints d’une manie trop commune dans notre siècle, ces messieurs ne -s’attachent plus guère qu’aux généralités, qui souvent ne prouvent rien -à force d’être vagues et arbitraires, et ils dédaignent l’explication -des faits particuliers qui, bien observés et bien commentés, -jetteraient une si vive lumière sur la science philologique. - -Quant à moi, je l’avoue, je regarde comme une chose fort importante -d’éclaircir par de bons commentaires ces expressions d’origine obscure -ou inconnue, ces expressions préservées de toutes les vicissitudes de -notre idiome par une protection spéciale qui les a pour ainsi dire -stéréotypées. Elles rappellent des traditions pleines d’intérêt; elles -retracent une image fidèle et naïve de la vie de nos aïeux; ce sont des -mœurs et des coutumes formulées par le langage; à ce titre, elles se -rattachent essentiellement à l’histoire nationale; à ne les considérer -même qu’au point de vue de la curiosité, elles offrent presque toujours -quelque chose d’original et de piquant qui peut éveiller l’esprit et -qui mérite bien de fixer l’attention. - -La raison des sobriquets n’est pas moins intéressante à connaître et -à expliquer. Les sobriquets donnés à des villes, à certaines classes -d’hommes, à certaines factions politiques font partie de l’histoire des -mœurs et des coutumes. Ils dessinent en quelque sorte la physionomie -des diverses époques, en résumant, par des dénominations bizarres, mais -expressives, le tour d’esprit et les usages particuliers des différents -peuples. Ils n’ont, du reste, ni le même intérêt, ni la même portée -que les proverbes. Remarquons, en passant, que notre temps est fertile -en sobriquets qui trouvent de l’écho, tandis qu’il n’a peut-être pas -produit un proverbe que l’usage général ait consacré. C’est que le -proverbe appartient aux époques synthétiques où l’union d’un peuple se -fonde sur la communauté d’idées et de sentiments généralement admis, de -traditions reconnues et acceptées, qui rapprochent les hommes par le -doux lien des habitudes identiques et de la sympathie. Le sobriquet, -au contraire, semble appartenir plus particulièrement aux époques -de confusion et de désordre. Il sert comme d’étiquette aux passions -politiques; il classe et divise les hommes en catégories. En un mot, on -peut le considérer comme un symptôme de l’anarchie intellectuelle, du -morcellement des partis et de l’éparpillement des idées. Notre époque -ne pouvait donc manquer d’être fertile en sobriquets. - -Revenons aux proverbes. L’étude aujourd’hui en est fort négligée, comme -le sont presque toutes les études qui n’ont pas une valeur commerciale -et industrielle. Notre siècle, sous prétexte de _positivisme_ (mot -barbare créé de nos jours et bien digne de ce qu’il exprime), semble -avoir abandonné le culte de l’intelligence et la recherche des choses -spirituelles pour se livrer spécialement aux soins du corps et aux -charmes du _confortable_. Toutefois, quoi qu’il fasse, l’intelligence -ne saurait perdre ses droits et sa prééminence; et les travaux qui -tendent à éclairer l’histoire des usages et de la morale des peuples -offriront toujours quelque intérêt aux hommes qui veulent s’instruire. - -Pour faire comprendre le but du livre que je publie, je dois dire ce -que j’entends par proverbes: - -J’ai pris ce terme dans le sens que lui attribue cette charmante -définition d’Érasme, _Celebre dictum scita quadam novitate insigne_, -et, à l’exemple de cet esprit si fin et si ingénieux, j’ai regardé le -piquant du tour et l’originalité de l’expression comme la condition -expresse des vrais proverbes. - -Cependant mon intention, non plus que celle d’Érasme lui-même, n’a -pas été de n’en admettre que de tels: mon recueil eût été réduit à -des proportions trop exiguës. Néanmoins, je n’ai pas cherché à le -grossir de ces locutions grossières _traînées dans les ruisseaux des -halles_, de ces mots disgracieux, de ces sales dictons qui se trouvent -souvent dans la bouche des gens sans éducation. Plus scrupuleux que -la plupart des parémiographes[1], j’ai laissé dans son bourbier -natal toute cette phraséologie de la canaille. S’il m’a fallu citer -quelques-unes de ces façons de parler un peu libres de nos anciens -poëtes ou prosateurs, parce qu’il était important de les expliquer, -je n’ai jamais oublié ces élégantes paroles de saint Augustin, _de -pudendis cogit nos necessitas loqui, pudor autem circumloqui_; et, -dans mes explications, j’ai toujours déguisé sous des termes mesurés et -décents tout ce qui m’a paru susceptible de mal sonner à des oreilles -délicates. Mon Dictionnaire est consacré à ces maximes d’une sagesse -traditionnelle, à ces formules du sens commun qui, jetées dans la -circulation universelle, forment la monnaie courante de la raison et de -l’esprit des peuples, à ces expressions pleines d’allusions à des faits -curieux, singulières à force d’être naturelles, et dont la vulgarité ne -détruit pas le sel. Il ne contient aucun article qui ne se distingue -par quelque trait moral, historique ou littéraire, ou par quelque -observation étymologique fondée sur l’origine des choses plutôt que sur -celle des mots. - -La langue proverbiale est à peu près aujourd’hui une langue morte, et -il est certain que la lecture de nos vieux auteurs, qui ont fait un si -fréquent usage des proverbes, exige, pour être complétement fructueuse, -une sorte de commentaire de cette langue. - -Ce commentaire, je me suis attaché à le mettre dans mon livre. Mon -but a été surtout de réunir et de condenser tout ce qui peut servir -à étudier l’histoire des mœurs par l’histoire des expressions. Sous -ce rapport, j’ose dire que mon ouvrage a quelque chose de neuf, et -qu’il se distingue de tous ceux qui l’ont précédé[2]. Les nombreux -matériaux que j’ai recueillis, l’explication nouvelle d’un grand nombre -de proverbes et de locutions incomprises, les anecdotes, bons mots -et pensées philosophiques, semés dans une foule d’articles, donneront -peut-être quelque utilité et quelque agrément à mon travail. Pour y -jeter plus d’intérêt et de variété, j’ai souvent rapproché et comparé -les proverbes et les expressions proverbiales des différents peuples, -d’une manière propre à récréer et à éclairer l’esprit par la diversité -des formes originales sous lesquelles se reproduit la même pensée. -Qu’on me permette de citer en exemple cette série de proverbes sur -l’hypocrisie: - -Les Français disent: _Le diable chante la grand’messe_. - -Les Portugais: _Detras de la cruz esta el diablo: le diable se tient -derrière la croix_. - -Les Espagnols: _Por las haldas del vicario sube el diablo al -campanario: par les pans de la robe du vicaire, le diable monte au -clocher_. - -Les Italiens: _Non sì tosto si fa un tempio a dio che il diavolo ci -fabbrica una cappella appresso: on n’a pas plus tôt bâti une église à -Dieu, que le diable s’y fait une chapelle_. - -Les Anglais comme les Italiens: _Where God has his church the devil -will have his chapel_. - -Les Allemands: _O uber die schlaue Sunde, die cinen Engel vor jeden -Teufel stellt: que le crime est rusé! Il place un ange devant chaque -démon_. Ce qui revient à notre expression, _couvrir son diable du plus -bel ange_, dont la reine de Navarre a fait usage dans sa XII^e nouvelle. - -L’Evangile compare l’hypocrite à _un sépulcre blanchi, plein d’éclat au -dehors et de pourriture au dedans_. - -A ces tableaux comparatifs qui révèlent le tour d’esprit et le -caractère moral des différentes nations, j’ai ajouté soigneusement -un grand nombre de faits philologiques propres à jeter du jour sur -l’histoire des mœurs et des coutumes, histoire si importante à -connaître, et souvent si peu connue. Enfin, j’ai expliqué beaucoup -de proverbes par des citations précieuses et significatives puisées -dans nos classiques. J’ai regardé des citations de ce genre, comme -un ornement pour mon livre, et comme une source de plaisir pour mes -lecteurs. - -Il m’a paru intéressant et curieux de montrer ce que nos grands -écrivains ont tiré quelquefois d’une pensée vulgaire, et comment ils -ont su souvent transformer avec bonheur le proverbe qui contenait, pour -ainsi dire en germe, quelques unes de leurs plus belles expressions. -Cette partie de mon travail ne sera pas, j’ose l’espérer, la moins -précieuse, et je puis affirmer en toute sincérité qu’elle est presque -toujours neuve. - -En terminant, je dois dire ici que mes recherches sur les proverbes -avaient été conçues et dirigées de manière à suivre la langue -proverbiale, dans tous ses détails, depuis les troubadours jusqu’à -notre époque. Si je n’eusse pris le parti de réduire mon livre, il -formerait deux ou trois forts volumes in-octavo. Mais un travail -aussi long eût trouvé difficilement un éditeur. J’ai dû me borner à -la publication actuelle, qui ne laisse pas, telle qu’elle est, d’être -beaucoup plus complète que toutes les autres du même genre, puisqu’elle -contient plus de cinq cents origines nouvelles. - -Puissé-je avoir réussi à faire un recueil qui ne soit pas dépourvu -d’utilité! C’est là toute mon ambition. - - - - -DICTIONNAIRE ÉTYMOLOGIQUE, HISTORIQUE ET ANECDOTIQUE DES PROVERBES. - - - - -A - - -A.—_Être marqué à l’a._ - -C’est être doué de quelque qualité éminente, être distingué par un -mérite supérieur. - -On prétend que cette expression est fondée sur l’usage de marquer -les monnaies de France selon l’ordre des signes alphabétiques, parce -que les pièces fabriquées à Paris, dont la marque est un A, ont été -réputées de meilleur aloi que les pièces fabriquées dans les villes -de province. Mais il est plus probable qu’elle est fondée sur la -prééminence qu’a toujours eue l’A dans l’alphabet de presque toutes les -langues, et qu’elle est un emprunt fait aux anciens, qui employaient -les lettres pour désigner divers personnages et donnaient à ceux du -premier ordre la dénomination d’Alpha ou d’A. - -Martial (épig. 57, liv. II), parlant d’un certain Codrus, renommé parmi -les jeunes gens de Rome à cause de l’élégance de sa parure, l’appelle -_Alpha penulatorum_, ce qui signifie littéralement, _l’Alpha de ceux -qui portent le manteau_. - -Autrefois, en Alsace, les prébendes étaient titrées, selon leur valeur, -par les lettres de l’alphabet. Il y avait des chanoines appelés -Chanoine A, Chanoine B, Chanoine C, etc. - -_Il n’a pas fait une panse d’a._ - -C’est-à-dire, il n’a pas fait la moindre chose. - -Panse d’a ne se dit que du petit a, parce que le petit a commence à -se former par un c ou demi-rond qui ressemble à une panse ou ventre. -Il ne faut donc pas employer le grand A lorsqu’on écrit cette phrase -proverbiale, car le signe serait sans rapport avec la chose signifiée. - - -=ABATTU.=—_L’abattu veut toujours lutter._ - -On consent rarement à s’avouer plus faible que son adversaire. -L’amour-propre trouve presque toujours des raisons pour déguiser une -défaite, et il donne ordinairement à ces raisons l’accent du défi. -C’est l’éloquence de Périclès qui, renversé par Thucydide à la lutte, -prouvait aux spectateurs que c’était lui qui avait terrassé Thucydide. - -On dit aussi dans un sens analogue: _Plus on bat le tambour, plus -il fait de bruit_. Les Provençaux expriment la même idée par cette -comparaison spirituelle: _Faire comme les cigales, qui chantent quand -on les frotte._ Il faut savoir que, pour faire chanter les cigales -qu’on a prises, on les roule entre les doigts; car le son rauque et -monotone que rendent ces insectes ne part point du gosier, comme -l’a prétendu saint Ambroise, très bon prélat, mais très mauvais -naturaliste: il vient de deux instruments qui sont placés aux deux -côtés de leur ventre, et qui consistent en deux membranes élastiques -dont la cavité renferme des parties écailleuses sur lesquelles ces -membranes flottent avec bruit. - - -=ABBAYE.=—_Pour un moine l’abbaye ne faut point._ - -C’est-à-dire que dans une société on ne s’abstient point de faire -ce qu’on a projeté ou de se livrer à la joie, quoiqu’un des membres -manque ou s’y oppose. _Faut_, dans ce vieux proverbe, est la troisième -personne du présent indicatif du verbe faillir. - - -=ABBÉ.=—_Attendre quelqu’un comme les moines l’abbé._ - -C’est ne pas l’attendre.—Cette façon de parler s’emploie -particulièrement lorsqu’une personne invitée à dîner n’arrive point à -l’heure indiquée, et que les autres convives se mettent à table. Elle -est fondée sur l’ancienne coutume des couvents où les moines étaient -dispensés d’attendre leur supérieur, dès l’instant que le son de la -cloche des repas, _sonus epulantis_, les avait appelés au réfectoire. -Leur devise était ce refrain d’une prose gastronomique qu’ils -chantaient sans doute avec plus de plaisir qu’aucune hymne de leur -bréviaire. - - _O beata viscera, - Nulla sit vobis mora!_ - - Loin de vous tout retard, entrailles bienheureuses! - -Les Allemands disent: _Mit der linken Hand auf einem warten. Attendre -quelqu’un avec la main gauche_, c’est-à-dire, pendant que la droite est -occupée à porter les morceaux à la bouche. - -_Il n’y a point de plus sage abbé que celui qui a été moine_. - -L’homme qui a pratiqué les devoirs de l’obéissance est celui qui -pratique le mieux les devoirs du commandement. (Voyez le proverbe: _il -faut apprendre à obéir pour savoir commander_.) - -_Le moine répond comme l’abbé chante._ - -Les inférieurs se montrent d’ordinaire du même sentiment et tiennent le -même langage que les supérieurs.—Un sénateur romain disait à Tibère: -_Si primo loco censueris Cæsar, habebo quod sequar. César, si vous -émettez le premier une opinion, je ne pourrai que la suivre_. - - _Regis ad exemplar totus componitur orbis._ (HORACE.) - - Le bedeau de la paroisse est toujours de l’avis de monsieur le curé. - -_Pour un moine on ne laisse pas de faire un abbé._ - -L’absence ou l’opposition d’un individu n’empêche point une compagnie -de délibérer ou de conclure une affaire. - - _Être comme l’abbé Rognonet - Qui de sa soutane ne put faire un bonnet._ - -Comparaison proverbiale qu’on applique à une personne qui ne sait -tirer aucun parti d’une position avantageuse, et qui gâte la meilleure -affaire par sa sotte maladresse. On dit aussi, dans le même sens: -_Tailler sa besogne sur le patron de l’abbé Rognonet_. - -L’abbé Rognonet est un être imaginaire, qui a tiré son nom, suivant les -uns, du verbe _rogner_, dont l’action devait lui être familière, et, -suivant les autres, du verbe _rognoner_, par allusion à la mauvaise -humeur à laquelle il se laissait emporter toutes les fois que, -voyant son opération manquée, il était obligé de la recommencer pour -la manquer encore. L’histoire de ce malencontreux personnage a été -probablement suggérée par un passage de Rabelais (liv. IV, ch. 52), où -Carpalim, valet de Panurge, parlant du tailleur Groingnet, ainsi nommé -sans doute du vieux verbe _groingner_ (grogner), fait le détail suivant -des infortunes survenues à ce tailleur dans l’exercice de son métier, -parce qu’il avait employé en patrons et en mesures un parchemin sur -lequel était écrite une vieille clémentine ou décrétale du pape Clément -V: «O cas estrange! touts habillements taillez sus tels patrons, et -pourtraicts sus telles mesures, feurent guastez et perdus, robbes, -cappes, manteaulx, sayons, juppes, cazacquins, collets, pourpoincts, -cottes, gonnelles, verdugualles. Groingnet, cuidant tailler une cappe, -tailloit la forme d’une braguette; en lieu d’ung sayon tailloit ung -chappeau à prunes succées; sus la forme d’ung cazacquin tailloit une -aumusse; sus le patron d’ung pourpoinct tailloit la guise d’une paelle. -Ses varlets l’avoir cousue la deschiquetoient par le fond et sembloit -d’une paelle à fricasser chastaignes. Pour ung collet faisoit ung -brodequin. Sus le patron d’une verdugualle faisoit ung tabourin de -souisse. Tellement que le paovre homme par justice fut condamné à payer -les estoffes de touts ses chalands et de présent en est au saphran. -(Voyez le mot _Safran_.) Punition dist homenaz et vengeance divine!» - - -=ABOMINATION.=—_L’abomination de la désolation._ - -Expression tirée de l’Écriture sainte, pour désigner les plus grands -excès de l’impiété, la plus grande profanation. Elle s’emploie -proverbialement et familièrement pour se récrier avec emphase contre -une chose qui choque les usages reçus. - -«L’abomination de la désolation, dit Bossuet, est la même chose que -les armées des payens autour de Jérusalem.... Le mot d’abomination, -dans l’usage de la langue sainte, signifie idole. Les armées romaines -portaient dans leurs enseignes les images de leurs césars et de leurs -dieux; ces enseignes étaient aux soldats un objet de culte; et parce -que les idoles, selon l’ordre de Dieu, ne devaient jamais paraître -dans la terre sainte, les armées romaines en étaient bannies.... Quand -Jérusalem fut assiégée, elle était environnée d’autant d’idoles qu’il -y avait d’enseignes, et l’abomination ne parut jamais tant où elle ne -devait pas être, c’est-à-dire dans la terre sainte et autour du temple.» - - -=ABONDANCE.=—_Abondance de biens ne nuit pas._ - -Proverbe sur lequel Voltaire a très spirituellement enchéri par ce joli -vers, qui est aussi devenu proverbe: - - Le superflu, chose très nécessaire. - -Mais il n’est pas absolument vrai que l’abondance ne nuise point, car -elle amène quelquefois des inconvénients fâcheux, comme le remarque -cet autre proverbe: _Abondance engendre fâcherie_; et d’ailleurs elle -est regardée par les philosophes comme contraire au bonheur, qui ne -se rencontre guère que _dans un état frugal, entre la pauvreté et les -richesses_, suivant l’expression de Fléchier. - -_L’abondance des biens de la terre nous rend nécessiteux de ceux du -ciel._ - -C’est-à-dire que l’effet ordinaire des richesses est de détourner -ceux qui les possèdent de la pratique des vertus chrétiennes. Le -Saint-Esprit, dans la Bible, appelle les richesses des trésors -d’iniquité; et le Sauveur, dans l’Évangile, les signale comme le plus -grand obstacle au salut: de là ce proverbe ascétique, qui a servi et -qui servira encore de texte à plus d’un sermon, sans guérir personne de -l’envie des richesses. - -_La trop grande abondance ne parvient point à maturité._ - -Les épis trop pressés dans un champ se renversent les uns sur les -autres par l’effet de la pluie ou du vent; les fruits trop nombreux sur -un arbre en épuisent le suc nourricier, ou en font rompre les branches -sous leur poids: et c’est ainsi que l’excessive abondance nuit à la -maturité. Mais ce proverbe, très vrai au propre, a également sa juste -application au figuré, pour signifier que trop de choses entreprises -à la fois ne pouvant obtenir tous les soins que chacune d’elles -réclame en particulier, sont exposées à ne pas réussir ou à ne réussir -qu’imparfaitement. - -_De l’abondance du cœur la bouche parle._ - -On ne peut guère s’empêcher de parler des choses dont on a le cœur -plein; quand le cœur est plein, il faut que la bouche déborde: ou bien: -en suivant l’impulsion de son cœur, dans ses discours, on ne manque -point de paroles éloquentes. - -Ce proverbe est littéralement traduit des paroles suivantes de -l’évangile selon saint Mathieu (ch. 6, v. 45), _Ex abundantia cordis os -loquitur_. - -Les Basques disent: _Bihozaren beharguile mihia._ _La langue est -l’ouvrière du cœur._ - - -=ABSENCE.=—_L’absence est l’ennemie de l’amour._ - -On dit aussi: _Loin des yeux et loin du cœur_; ce qui paraît pris de ce -vers de Properce (élégie 21, liv. III): - - _Quantum oculis, animo tum procul ibit amor._ - -Un bel esprit, écrivant à un voyageur, lui rappelait ce proverbe et -ajoutait plaisamment: «Hâtez-vous donc d’oublier la maîtresse que vous -avez laissée à Paris; car il est bon de prévenir les infidèles.» - -_Un peu d’absence fait grand bien._ - -Les personnes qui s’aiment se revoient avec plus de plaisir après -une courte séparation. Le sentiment, affaibli par l’habitude d’être -ensemble, se retrempe dans l’absence. «L’imagination, dit Montaigne -(_Ess._, liv. III, ch. 9), embrasse plus chaudement et plus -continuellement ce qu’elle va quérir que ce que nous touchons. Comptez -vos amusements journaliers: vous trouverez que vous êtes le plus absent -de votre ami, quand il vous est présent. Son assistance relâche votre -attention et donne liberté à votre pensée de s’absenter à toute heure, -pour toute occasion.» - -Les deux passages suivants de Saadi offrent une explication plus -sensible. «Abuhurra allait tous les jours rendre ses devoirs à Mahomet, -à qui Dieu veuille être propice. Le prophète lui dit: Abuhurra, viens -me voir plus rarement, si tu veux que notre amitié s’accroisse; de trop -fréquentes visites l’useraient trop promptement.»—«Un plaisant disait: -Depuis le temps qu’on vante la beauté du soleil, je n’ai jamais ouï -dire que personne en soit devenu plus amoureux. C’est, lui répondit-on, -parce qu’on le voit tous les jours, si ce n’est en hiver où il se cache -quelquefois sous les nuages; mais alors même on en connaît mieux le -prix.» - - La beauté même à l’œil sait-elle toujours plaire? - Vous croyez que le temps la détruit ou l’altère: - L’habitude, voilà son plus triste ennemi. - A qui nous voit toujours on ne plaît qu’à demi. - - (BARTHE, _Art d’aimer_.) - -M. Raynouard parle d’un tenson manuscrit où est discutée cette -question: «Laquelle est plus aimée, ou la dame présente, ou la dame -absente? Qui induit le plus à aimer, ou les yeux ou le cœur?» Cette -question, dit-il, fut soumise à là décision de la cour d’amour de -Pierrefeu et de Signe; mais l’histoire ne dit pas quelle fut la -décision. - -Il ne faut pas croire pourtant que l’absence ait une influence -vivifiante sur toutes les passions. Elle augmente les grandes et -diminue les petites. La Rochefoucauld l’a comparée au vent, qui allume -le feu et éteint les bougies. - - -=ABSENT.=—_Absent n’est point sans coulpe ni présent sans excuse._ - -Vieux proverbe dont le sens moral est qu’on doit s’abstenir de -condamner les personnes qui sont inculpées pendant leur absence, -puisque si elles étaient présentes elles trouveraient peut-être quelque -moyen de se disculper. Les condamnés par défaut gagnent quelquefois -leurs procès en s’expliquant devant les juges. - -Nous avons laissé perdre le mot _coulpe_, qui n’est plus usité que dans -le proverbe et dans le style marotique. Cependant le mot n’est remplacé -exactement par aucun autre. Nos bons écrivains devraient chercher à -le remettre en crédit, à l’exemple de J.-J. Rousseau, qui l’a employé -heureusement plusieurs fois dans ses _Confessions_. - -_Les absents ont tort._ - -C’est-à-dire qu’on les oublie ou que, si l’on s’occupe d’eux, c’est -presque toujours à leur désavantage. Les Latins disaient: _Absens hæres -non erit._ _Point d’héritage pour l’absent._ - -L’emploi le plus fréquent de ce proverbe a lieu pour signifier -simplement qu’on rejette la faute de beaucoup de choses sur les -absents, et qu’on parle d’eux avec peu de ménagement. - - L’éloge des absents se fait sans flatterie. (GRESSET.) - -Les absents qu’on épargne le moins sont ceux qui se font attendre, -parce que leurs défauts viennent se présenter naturellement aux yeux de -ceux qui sont obligés d’attendre. _On compte les défauts de celui qu’on -attend_, dit le proverbe espagnol. - -_Les os sont pour les absents._ - -Et même pour les retardataires: _Tardè venientibus ossa_. - -Proverbe de table qui s’emploie aussi quelquefois par extension pour -signifier que, dans une affaire à laquelle plusieurs sont intéressés, -celui qui ne fait point valoir ses droits par sa présence est -ordinairement le plus mal partagé. - - -=ACCOMMODEMENT.=—_Un mauvais accommodement vaut mieux qu’un bon -procès._ - -On dit aussi: _Un maigre accord est préférable à un gras procès_. - -Suivant un autre proverbe, _On achète toujours les procès argent -comptant_.—On sait que les plaideurs sont obligés de payer cher la -justice, car c’est une chose trop rare pour qu’ils puissent l’obtenir à -bon marché. - -«Les tribunaux sont des arènes d’où le vainqueur sort presque toujours -mutilé.» (M. LÉON GOZLAN.) - - ..... N’entreprends point même un juste procès, - N’imite point ces fous dont la sotte avarice - Va de ses revenus engraisser la justice; - Qui, toujours assignant et toujours assignés, - Souvent demeurent gueux de vingt procès gagnés. - - (BOILEAU, épit. 2.) - - -=ACCORD.=—_Être de tous bons accords._ - -Cette expression, dont on se sert en parlant d’une personne d’humeur -aisée et de bonne composition: est une métaphore empruntée de la -musique. On a dit autrefois: _Être comme la quinte, laquelle est de -tous bons accords_. Phrase qui se trouve, je crois, dans Rabelais. - -Etienne Tabourot publia, en 1560, son _Livre des bigarrures et -touches_, sur le titre duquel il déguisa son nom sous celui de -_seigneur des accords_, et prit pour devise un tambourin avec ces -mots: _à tous accords_, voulant faire entendre par là qu’il savait -s’accommoder au goût de tout le monde[3]. - -Les _bigarrures et touches du seigneur des accords_ sont un recueil -de règles appuyées de beaucoup d’exemples pour composer, tant en -latin qu’en français, des facéties de toute espèce, comme les rébus -ordinaires, les rébus de Picardie, les étymologies, les anagrammes, les -allusions, les équivoques, les entend-trois (mots à triple entente), -les antistrophes ou contre-petteries, les acrostiches simples et -doubles, les échos ou rimes redoublées, les rimes enchaînées, les -vers rapportés ou coupés, les vers numéraux, les vers rétrogrades par -lettre, et par mots, etc., etc. - -Ce recueil, dont la meilleure édition est de 1662, fesait les -délices de nos joyeux ancêtres, qui l’appelaient _un grenier à -sel_, dénomination justifiée par les plaisanteries piquantes et -curieuses qu’on y trouve à chaque chapitre. En voici une sur diverses -interprétations données aux quatre lettres S, P, Q, R, qui signifient, -comme on sait, _Senatus Populus Que Romanus_. Les sibylles, dit le -seigneur des accords, que je cite de mémoire, ont regardé ces initiales -comme une allusion prophétique à la venue du Messie, et les ont -expliquées ainsi: _Salvat Populum Quem Redemit_. Beda les a entendues -par dérision des Goths, _Stultus Populus Quærit Romana_; et les Goths, -par dérision des habitants de Rome, _Sono Poltroni Questi Romani_. -Les Français y ont trouvé _Si Peu Que Rien_; et les protestants -d’Allemagne, _Sublato Papâ Quietum Regnum_. Quelqu’un les voyant -tracées sur une tapisserie, dans la chambre d’un pape nouvellement élu, -dit, en les lisant: _Sancte Pater Quare Rides?_ Et le saint-père, les -répétant en sens inverse, répondit: _Rideo Quia Papa Sum_. - - -=ACCOUCHÉE.=—_Le caquet de l’accouchée._ - -On appelle ainsi une causerie bruyante et frivole que font des femmes -réunies chez une accouchée, et, par extension, un babil intarissable et -insignifiant. - -Cette expression était déjà proverbiale au commencement du quatorzième -siècle, où le suprême bon ton exigeait que l’accouchée tînt cercle -avec les amies qui venaient la visiter, et qu’elle déployât, pour -les bien recevoir, un luxe de représentation aussi exagéré que sa -fortune et son rang le lui permettaient. Une dame, noble et riche, -en pareille circonstance, prenait soin de faire décorer sa chambre, -où la réunion avait lieu, des plus beaux meubles et des plus belles -tentures qu’ornaient ses chiffres et ses devises; elle y faisait -étaler, comme dans un bazar oriental, ses bijoux les plus précieux -et tout cet attirail de toilette que les Latins nommaient le _monde -féminin_, _mundus muliebris_. Elle-même, placée sur un lit magnifique -ainsi que sur un trône, se montrait aux regards merveilleusement parée -et toute resplendissante de l’éclat des pierreries. On peut voir sur -ce sujet des particularités curieuses dans la _Cité des dames_ de -Christine de Pisan. Voici ce qu’on trouve dans un autre ouvrage fort -ancien, intitulé: _le Miroir des vanités et pompes du monde_. «Il y -a la caquetoire parée tout plein de fins carreaux pour asseoir les -femmes qui surviennent, et auprès du lit une chaise ou faudeteul garni -et couvert de fleurs. L’accouchée est dans son lit, plus parée que une -épousée, coiffée à la coquarte, tant que diriez que c’est la tête d’une -marote ou d’une idole. Au regard des brasseroles, elles sont de satin -cramoisi ou satin paille, satin blanc, velours, toile d’or ou toile -d’argent, ou autre sorte que savent bien prendre ou choisir. Elles ont -carquans autour du col, bracelets d’or, et sont plus phalerées que -idoles ou roines de cartes. Leur lit est couvert de fins draps de lin -de Hollande, ou toile cotonine tant déliée que c’est rage, et plus uni -et poli que marbre. Il leur semble que serait une grande faute, si un -pli passait l’autre. Au regard du chalit, il est de marqueterie ou de -bois taillé à l’antique et à devises.» - -Il y a un livre, imprimé en 1623, qui est intitulé: _Recueil général -des caquets de l’accouchée_. - -_Elle est parée comme une accouchée._ - -Cette locution, dont on se sert en parlant d’une femme qui est fort -parée dans son lit, doit son origine à l’usage rapporté dans l’article -précédent. - - -=ACCUSÉ.=—_Il faut garder une oreille pour l’accusé._ - -Il faut écouter celui qu’on accuse avant de le condamner. - -Cette recommandation, qu’on fait particulièrement en faveur des -absents, est une allusion au trait d’Alexandre-le-Grand qui, jugeant -un jour une cause, se boucha une oreille avec le doigt pendant le -plaidoyer de l’accusateur, et dit aux assistants: Je réserve cette -oreille tout entière pour l’accusé. - - -=ACTION.=—_Une bonne action ne reste jamais sans récompense._ - -Saint Augustin, _De civitate Dei_, a dit que Dieu récompense en cette -vie les vertus purement humaines, comme celles des anciens Romains, -parce qu’il ne les récompense point dans l’autre; et cette opinion -a été la doctrine de plusieurs écoles. Il est permis, sans doute, de -différer d’avis sur ce point avec saint Augustin et ses disciples; -mais il faut convenir que, même dans ce monde, l’ordre naturel des -événements offre souvent les plus fortes apparences d’une rétribution -morale, ce qui suffit pour défendre le proverbe contre les démentis que -lui donne l’ingratitude. - - -=ADMIRATEUR.=—_A sot auteur sot admirateur._ - -Au jugement de saint Jérôme, il n’y a pas de si sot écrivain qui ne -trouve un lecteur semblable à lui. _Nullus tam imperitus scriptor est, -qui lectorem non inveniat similem sui._ (_Præf. in lib._ XII _comment. -in Isai._)—Boileau a enchéri sur cette pensée lorsqu’il a dit: - - Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire. - -On pourrait enchérir encore sur le vers de Boileau, attendu que pour -un sot auteur il y a souvent cent plus sots admirateurs.—Champfort -demandait plaisamment: Combien faut-il de sots pour faire un public? - - -=ADMIRATION.=—_L’admiration est la fille de l’ignorance._ - -C’est-à-dire que les ignorants sont grands admirateurs. - - Tout est géant dans la nature - Aux yeux étroits du peuple nain. - - (THOMAS.) - -Quelqu’un a très bien dit: Moins on sait, plus on croit; moins on -comprend, plus on admire; et Vauvenargues a remarqué avec raison que -l’admiration est moins souvent une preuve de la perfection des choses -que de l’imperfection de notre esprit. - -«Les sots admirent quelquefois, mais ce sont des sots. Les personnes -d’esprit ont en eux les semences de toutes les vérités et de tous -les sentiments. Rien ne leur est nouveau: ils admirent peu; ils -approuvent.» (LA BRUYÈRE.) - -On allonge quelquefois le proverbe en disant: _L’admiration est la -fille de l’ignorance et la mère des merveilles_.—Nous remarquerons, -sur cette adjonction, que l’idée qu’elle exprime se retrouve dans -une ingénieuse allégorie de la fable qui fait naître de l’Admiration -la déesse de l’Arc-en-ciel; car Iris, fille de Thaumas, suivant la -signification de _Thaumas_ en grec, c’est Iris, fille de l’Admiration. - - -=ADVERSITÉ.=—_L’adversité rend sage._ - -Parce qu’elle éveille la réflexion et l’expérience: c’est pourquoi -Sénèque a très bien dit: _Sua cuique calamitas tanquàm ars assignatur_. -_A chacun est assignée sa part de misère, comme un art qu’il doit -apprendre pour se rendre habile._ - -Il faut remarquer cependant que l’influence de l’adversité n’est -vraiment salutaire que dans la première jeunesse, lorsqu’on peut -contracter encore l’habitude de penser et de réfléchir. Passé cet âge, -elle afflige plus qu’elle n’éclaire. La jeunesse, dit J.-J. Rousseau, -est le temps d’étudier la sagesse; la vieillesse est le temps de la -pratiquer. L’adversité ne profite que pour le temps qu’on a devant -soi. Est-il temps, au moment qu’il faut mourir, d’apprendre comment on -aurait dû vivre? - -Ces observations philosophiques sont très bien résumées dans un -proverbe écossais dont voici la traduction littérale: _L’adversité est -saine à déjeûner, indifférente à dîner, et mortelle à souper_. - - -=AFFAIRE.=—_Dieu nous garde d’un homme qui n’a qu’une affaire._ - -Parce qu’un homme qui n’a qu’une affaire, dit Leroux, en est -ordinairement si occupé, qu’il en fatigue tout le monde.—La pensée -suivante de Montesquieu semble avoir été écrite pour servir de -commentaire à ce proverbe. «Les gens qui ont peu d’affaires sont de -très grands parleurs: moins on pense, plus on parle. Ainsi les femmes -parlent plus que les hommes: à force d’oisiveté, elles n’ont point à -penser.» - -_Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints._ - -Il vaut mieux avoir affaire au roi qu’à ses ministres, et, en général, -à un homme puissant qu’à ses subalternes. - -Voltaire s’est amusé à rattacher l’origine de ce proverbe à un conte -spirituel et plaisant, que je vais transcrire. «Il y avait autrefois -un roi d’Espagne, qui avait promis de distribuer des aumônes -considérables à tous les habitants d’auprès de Burgos, qui avaient -été ruinés par la guerre. Ils vinrent aux portes du palais; mais -les huissiers ne voulurent les laisser entrer qu’à condition qu’ils -partageraient avec eux. Le bonhomme Cardéro se présenta le premier -au monarque, se jeta à ses pieds et lui dit: Grand roi, je supplie -votre altesse royale[4] de faire donner à chacun de nous cent coups -d’étrivières. Voilà une plaisante demande! dit le roi; pourquoi me -faites-vous cette prière? C’est, dit Cardéro, que vos gens veulent -absolument avoir la moitié de ce que vous nous donnerez. Le roi rit -beaucoup, et fit un présent considérable à Cardéro: de là vient le -proverbe qu’_Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints_.» - -_Se non e vero, e bene trovato_, si ce n’est vrai, c’est bien trouvé, -mais trouvé pourtant après Straparole, qui, dans la troisième fable de -sa septième Nuit, fait jouer au bouffon Cimaroste, introduit auprès -du saint-père, un rôle pareil à celui que Voltaire fait jouer au -bonhomme Cardéro. La seule différence notable qu’il y ait entre les -deux narrations, c’est que le proverbe ne se trouve pas mentionné -dans celle de l’auteur italien; ce qui prouverait, s’il en était -besoin, qu’il a dû sa naissance à quelque autre fait. Tout porte à -croire qu’il a été imaginé par allusion aux saints gélifs ou saints -vendangeurs, ainsi nommés parce que leurs fêtes, qui arrivent au mois -d’avril, sont notées dans le calendrier populaire comme des jours où -la gelée est pernicieuse aux semences et aux vignes. Ces saints, qu’on -désigne aussi par le diminutifs Georget, Marquet, Jacquet, Croiset, -Pérégrinet et Urbinet, étaient rendus responsables, autrefois, de la -maligne influence de la saison, sur laquelle on croyait qu’ils avaient -autorité; et les agriculteurs ainsi que les vignerons à qui elle -causait quelque dommage, regrettant de les avoir invoqués en vain, -leur adressaient des reproches, qui se résumèrent dans la formule -proverbiale: _Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints_. -Mais il est à remarquer qu’ils ne s’en tenaient pas d’ordinaire à -une telle plainte. On lit, dans le Recueil des Statuts synodaux -des églises de Cahors et Rhodez, par D. Martenne, que souvent ils -fustigeaient et mutilaient leurs statues, lacéraient leurs images, -les foulaient aux pieds et les traînaient dans la boue, à travers les -ronces et les orties, jusqu’à la rivière, où ils les précipitaient, -en poussant des cris d’insulte et de réprobation. _Sanctorum imagines -seu statuas irreverenti ausu tractantes, cum est intemperies aëris vel -tempestatis,... in terra protrahunt, in orticis vel spinis supponunt, -verberant, dilaniant, percutiunt et submergunt penitus reprobantes_, -etc. - -Rabelais a dit, par plaisanterie sans doute, que François de -Dinteville, évêque d’Auxerre, voulant faire cesser de tels désordres, -avait eu la pensée de faire transférer les saints gélifs dans le temps -de la canicule, et de mettre la mi-août au mois d’avril. - -Un chapelain du cardinal de Richelieu fit une variante assez plaisante -au proverbe _Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints_. Un -jour qu’il avait attendu longtemps son éminence, à qui des occupations -importantes fesaient oublier la messe, il se crut dispensé de la dire, -et, sortant de la chapelle, il entra dans une salle voisine, où deux de -ses amis étaient à déjeuner. Invité à se mettre à table avec eux, il -hésita d’abord, et puis il se laissa aller à la tentation. Mais à peine -eut-il porté le premier morceau à la bouche qu’on vint le chercher -pour remplir son ministère, chose que sa conscience lui défendait -de faire, puisqu’il n’était plus à jeun. Comme il se lamentait sur -l’alternative fâcheuse à laquelle il se trouvait réduit d’offenser Dieu -ou de déplaire au cardinal, on lui conseilla d’aller s’excuser auprès -du cardinal, qui entendrait facilement raison. Mais le pauvre abbé, qui -connaissait bien son homme, n’envisagea qu’avec frayeur la démarche -qu’on lui proposait, et il ne put s’empêcher, dit-on, de s’écrier: _Oh! -j’aime mieux avoir affaire à Dieu qu’à monsieur le cardinal_. - -_Les affaires font les hommes._ - -Pour signifier qu’une personne peu habile peut le devenir beaucoup à -force de pratiquer les affaires. - -_A demain les affaires._ - -C’est-à-dire, amusons-nous aujourd’hui sans penser à aucune affaire. - -Pendant que Thèbes gémissait sous le joug des Spartiates, Archias, -gouverneur de cette ville, fut invité un jour, avec ses principaux -officiers, chez un riche citoyen, nommé Philidas, à un repas somptueux, -après lequel de séduisantes courtisanes devaient se joindre aux -convives pour célébrer avec eux la fête de Vénus qui avait lieu ce -jour-là. Comme il était plongé dans les délices de la bonne chère, -un messager lui apporta des lettres où se trouvait dévoilé le secret -d’une conjuration qui était sur le point d’éclater; il les rejeta en -s’écriant: _A demain les affaires sérieuses_, et il demanda qu’on allât -chercher les femmes promises à ses désirs; mais à la place et sous le -vêtement de ces femmes, les conjurés, dont son hôte était le complice -et dont Pélopidas était le chef, furent introduits dans la salle du -festin, et l’insensé, qui attendait des caresses, ne reçut que des -coups de poignard. Cet événement, qui amena l’affranchissement de la -Béotie, obtint une grande célébrité dans la Grèce, et la phrase _à -demain les affaires_, passant de bouche en bouche, devint un proverbe -que les insouciants et les amis de la joie affectent maintenant de -prendre pour devise, et qu’ils feraient mieux de prendre pour leçon. - - -=AFFECTION.=—_L’affection aveugle la raison._ - -On n’aperçoit pas ordinairement les défauts des personnes qu’on aime, -et souvent même on prend ces défauts pour des qualités, car l’illusion -est un effet nécessaire du sentiment, dont la force se mesure presque -toujours par le degré d’aveuglement qu’il produit. - - Le cœur a ses raisons que la raison ignore. - -_On voit toujours par les yeux de son affection._ - - Et, fût-il plus parfait que la perfection, - L’homme voit par les yeux de son affection. (REGNIER, sat. 5.) - -L’historiette suivante servira de commentaire à ce proverbe. - -Un bon curé et une dame galante se trouvaient dans un observatoire. -Ils avaient ouï dire que la lune était habitée, ils le croyaient, et, -le télescope en main, tous les deux tâchaient d’en reconnaître les -habitants. Si je ne me trompe, dit d’abord la dame, j’aperçois deux -ombres: elles s’inclinent l’une vers l’autre. Je n’en doute point, ce -sont deux amants heureux.... Eh! non, madame, s’écria le curé: les deux -ombres que vous voyez sont deux clochers d’une cathédrale.—Ce conte -est notre histoire; nous n’apercevons le plus souvent dans les choses -que ce que nous désirons y trouver. Sur la terre comme dans la lune, -des passions différentes nous font toujours voir ou des amants ou des -clochers. - - -=AFFLICTION.=—_L’affliction ne guérit pas le mal._ - -_Non est auxilium flere_ (Ovide). _Les larmes ne sont d’aucun secours._ -Il ne faut pas épuiser à pleurer ses peines les forces qu’on peut avoir -pour les adoucir. Le temps le plus mal employé, dit le duc de Lévis, -est celui qu’on donne à ses regrets, à moins qu’on n’en tire des leçons -pour l’avenir. - -Scapin fait un excellent calcul lorsque, au lieu de s’affliger, il rend -grâce à Dieu de tout le mal qui ne lui est point arrivé. - - -=AFRIQUE.=—_Qu’y a-t-il de nouveau en Afrique?_ - -_Quid novi fert Africa?_ - -Cette interrogation proverbiale, fréquemment employée parmi nous, au -sens propre, depuis dix ans que nous sommes campés en Afrique, nous est -venue des Romains. On prétend qu’elle dut sa naissance à la curiosité -vivement excitée chez eux par les événements multipliés qui se -succédèrent dans cette région, lorsqu’ils en firent la conquête; mais -on se trompe, car la chose se disait longtemps avant l’époque dont on -parle. Pline le naturaliste (liv. VIII, ch. 16) en donne l’explication -suivante: «La rareté des eaux en Afrique attire les bêtes féroces vers -les bords d’un petit nombre de rivières; et, comme la violence ou -le plaisir accouple alors des animaux de différentes espèces, il en -provient des monstres; de là le proverbe grec que l’_Afrique apporte -toujours quelque chose de nouveau_.» - -Ce proverbe se trouve dans Aristote en ces termes: Ότι άεὶ φἐρει τι -λιϐὐη ϰαινὀν. Il n’est donc pas d’origine romaine, et il fait allusion -aux monstruosités que la contrée africaine a produites plus que toute -autre et en tout temps. Peut-être était-il présent à l’esprit de -Pythagore, lorsque ce philosophe disait: «Si tu veux voir des monstres, -ne va pas en Afrique; voyage chez un peuple en révolution.» - - -=ÂGE.=—_L’âge n’est fait que pour les chevaux._ - -Pour dire qu’il ne faut pas reprocher à quelqu’un son âge, et qu’il -vaut mieux considérer ses qualités que ses années. - - -=AGIOS.=—_Voilà bien des agios._ - -Voilà bien des discours, des cérémonies, des prétentions. - -_Agios_ est un mot grec par lequel commencent trois versets qui sont -chantés trois fois chacun, la veille de Pâques, pendant l’adoration de -la croix. Ce mot, qui signifie saint dans la langue d’où il est tiré, -se trouve employé chez nos vieux auteurs comme synonyme de _oraison_, -_prière_. Mais aujourd’hui il n’est plus qu’un terme d’emphase dont le -peuple se sert dans les diverses acceptions énoncées en tête de cet -article. - -_Les agios d’une mariée de village._ - -On désigne ainsi une toilette extraordinaire et ridicule; mais dans -ce cas on devrait écrire _agiaux_, vieux mot qui veut dire affiquet, -et qui dérive, suivant M. Éloi Johanneau, du latin _aculeolus_, -_aiguille de tête_. Rabelais parle de _gimpes et agiaux_. On trouve -écrit _agiaulx_ dans des livres antérieurs au sien, et cette manière -d’orthographier est plus près de l’étymologie que je viens de -rapporter, _Aculéols_, _acuols_, _agiaulx_, voilà les transformations -successives du mot pour devenir _agiaux_ ou _agios_. - - -=AGNEAU.=—_D’où vient l’agneau, là retourne la peau._ - -Proverbe synonyme de ceux-ci, qui sont plus usités: _Ce qui vient de la -flûte s’en retourne au tambour_.—_Bien mal acquis ne profite point._ - - -=AHAN.=—_Suer d’ahan._ - -C’est se donner une grande peine, une fatigue extraordinaire. - -Le mot _ahan_, d’où vient le verbe _ahanner_, qu’on employait autrefois -pour dire _haleter en travaillant_, est l’onomatopée du cri de -respiration précipitée que laissent échapper les bûcherons dans leurs -travaux. La plupart de nos vieux auteurs, depuis Jean de Meung jusqu’à -Montaigne, et quelques écrivains des deux derniers siècles, se sont -servis de ce terme très expressif. Je citerai Rabelais et Voltaire. Le -premier a dit, dans son nouveau prologue du livre IV: «O Jupiter! _vous -en suâtes d’ahan_, et de votre sueur tombant en terre naquirent les -choux-cabus.» Le second, dans une de ses lettres, parlant de certains -rimailleurs, les a désignés par la périphrase suivante: «Ces pauvres -diables qui _suent d’ahan_ dans leurs greniers pour chanter la volupté.» - -Le père Labbe, qui regarde aussi le mot _ahan_ comme une onomatopée, -cite la naïveté plaisante d’un petit garçon qui disait à son père, -filetoupier ou batteur de chanvre, dans l’idée de le soulager d’une -partie de son travail: «Mon père, contentez-vous de battre, je vais -_faire ahan_ pour vous.» - - -=AIDE.=—_Bon droit a besoin d’aide._ - -Il ne faut pas se fier sur la justice de sa cause, quoiqu’il ne soit -pas impossible de gagner une cause juste, comme l’a remarqué finement -La Bruyère; il est nécessaire, pour en assurer le succès, de solliciter -et de faire agir des amis et des protecteurs.—_Plus valet favor in -judice quam lex in Codice._ _La faveur chez le juge vaut mieux que la -loi dans le Code._ - -Lamotte a dit qu’un juge a toujours - - Pour les présents des mains, pour les belles des yeux. - -Vers qui ressemble beaucoup à ceux-ci de La Fontaine, liv. VIII, fab. 7: - - Nous n’avons pas les yeux à l’épreuve des belles, - Ni les mains à celle de l’or. - -_Bon droit a besoin d’aide_ est un proverbe ancien dans notre langue, -car il se trouve dans le recueil des proverbes français, mis en vers -latins, que Jean de la Vêprie publia en 1519. - - _Indiget auxilio vel bona causa bono._ - -_Un peu d’aide fait grand bien._ - - Les Anglais disent: _Many hands make light work._ _Plusieurs mains - avancent l’ouvrage._ - -_Aller à la cour des aides._ - -Ce calembourg proverbial s’emploie en parlant d’une personne qui se -fait aider en quelque ouvrage, d’une personne qui va aux emprunts chez -ses amis, et d’une femme galante qui ne se contente pas de son mari. - -L’ancienne cour des aides tirait son nom ainsi que son origine des -généraux des aides, institués, en 1356, pour connaître des discussions -auxquelles pourraient donner lieu l’imposition et la perception des -subsides ou aides réclamés par le roi Jean; mais elle n’avait été -établie comme tribunal que sous le règne de François I^{er}. - -=AIDER.=—_Aide-toi, le Ciel t’aidera._ - -Pour signifier qu’on prie vainement le ciel de favoriser une -entreprise, si l’on ne travaille soi-même à la faire réussir. «De -nostre part convient nous évertuer, et, comme dit le sainct envoyé, -estre coopérateurs avec lui-même.» (Rabelais, liv. IV, chap. 23.) - - Quand nous n’agissons point les dieux nous abandonnent. (VOLT.) - -Les Lacédémoniens recommandaient d’implorer l’assistance des dieux avec -les bras étendus et non pas avec les bras croisés. - -Les Athéniens disaient: Φιλεῖ τῷ ϰἀμνοντι συγϰἀμνειν Θἑος. _Dieu aime à -seconder celui qui travaille._ - -Les Basques rendent la même pensée en ces termes: _Iaincoa, ahalcor -bad’ere, esta ahanscor._ _Quoique Dieu soit bon ouvrier, il veut qu’on -l’aide._ - -Les Espagnols se servent de cette phrase élégamment figurée: _Por agua -del cielo no dexes tu riego._ _Pour l’eau du ciel n’abandonne pas -l’arrosoir[5]._ - -Les Écossais s’expriment ainsi: _Do the likeliest, and God will do the -best._ _Fais ce qui convient, et Dieu fera le reste._ - - Le Ciel bénit toujours la main laborieuse. - -On sait que le proverbe _Aide-toi, le Ciel t’aidera_, a été mis en -action par La Fontaine, dans la fable du _Charretier embourbé_, qui a -contribué beaucoup à le rendre très populaire. - - -=AIGLE.=—_L’aigle ne chasse point aux mouches._ - -L’homme supérieur dédaigne les bagatelles, ne descend point à des -petitesses. - -C’est la traduction littérale de l’adage latin: _Aquila non capit -muscas._ Christine de Suède, qui affectait de se montrer ennemie des -petits détails, avait souvent cet adage à la bouche. - -Les Latins disaient encore dans un sens analogue: _De minimis non curat -prætor_, parce que le préteur ne jugeait point les causes qui avaient -peu d’importance. - -_L’aigle n’engendre point la colombe._ - -Pour dire que les vertus et les talents sont héréditaires, ce qui est -rarement vrai, surtout des talents. - -Ce proverbe est traduit d’Horace, qui a dit, dans l’ode 3^e du liv. IV: - - _..... Nec imbellem feroces - Progenerant aquilæ columbam._ - - Et l’aigle, courageuse et fière, - N’engendre point de tourtereaux. (J.-B. ROUSSEAU.) - - -=AIGUILLE.=—_Il faut une aiguille pour la bouche et deux pour la -bourse._ - -C’est-à-dire que le mauvais emploi de l’argent est moins préjudiciable -que le mauvais emploi des paroles. - -_Chercher une aiguille dans une botte de foin._ - -C’est chercher une chose aussi difficile à trouver que le serait une -aiguille tombée dans une botte de foin. - -_Disputer sur la pointe d’une aiguille._ - -C’est-à-dire sur une chose qui n’en vaut pas la peine, sur la moindre -bagatelle. - -On a prétendu que cette expression est venue de la longue apostrophe -que Pymante, personnage de la pièce de _Clitandre_ par Corneille, -adresse à l’aiguille avec laquelle Doris lui a crevé un œil. Mais une -preuve sans réplique que l’expression n’est point venue de là, c’est -qu’elle se trouve dans les vers suivants de Regnier, mort plusieurs -années avant que Corneille eût écrit: - - On n’avait point de peur qu’un procureur fiscal - Formât sur une aiguille un long procès-verbal. - -Il est probable qu’elle est née d’une allusion aux disputes qui -s’élèvent parmi les enfants, au jeu de _la poussette_, lorsque, dans un -cas douteux, les uns prétendent que la pointe d’une aiguille qui vient -d’être poussée avec le doigt se trouve placée de manière à rendre le -coup valable, tandis que les autres soutiennent le contraire. - -Les Grecs disaient: _Disputer sur l’ombre d’un âne_. Ce qui était fondé -sur une historiette que Démosthène conta aux Athéniens pour ramener -leur attention, un jour qu’il les haranguait, sans en être écouté, -en faveur d’un homme qu’il voulait dérober au supplice. Un voyageur, -dit-il, allait d’Athènes à Mégare, monté sur un âne qu’il avait loué. -C’était au temps de la canicule, et vers le milieu du jour; ne pouvant -résister à la rage du soleil et ne trouvant pas même un buisson sur -la route pour se mettre à l’abri, il prit le parti de descendre de sa -monture, de s’asseoir près d’elle et de se rafraîchir à son ombre; -l’ânier qui l’accompagnait revendiqua cette place, alléguant qu’il -n’avait pas loué l’ombre de sa bête. La dispute s’échauffa, des paroles -on en vint aux coups, et il en résulta un procès... Après avoir -parlé de la sorte, Démosthène allait reprendre sa harangue; mais les -auditeurs, dont il avait piqué la curiosité, voulurent savoir quelle -avait été la décision des juges sur une telle affaire. L’orateur alors -releva éloquemment cette puérilité dans l’intérêt de son client, en -leur reprochant d’accorder leur attention à une dispute sur l’_ombre -d’un âne_, tandis qu’ils la refusaient à une cause où il s’agissait de -la vie et de l’honneur d’un homme. - -Les Latins disaient: _Rixari de lanâ caprinâ._ _Disputer sur la laine -d’une chèvre._ Expression qui se trouve dans ce vers d’Horace: - - _Alter rixatur de lanâ sæpe caprinâ._ - - -=AIGUILLETTE.=—_Courir l’aiguillette._ - -Cette expression est, dit-on, fondée sur une coutume observée -anciennement à Beaucaire, la veille de la foire, par les femmes de -mauvaise vie qui, ce jour-là, célébraient la fête de sainte Magdeleine, -leur patronne, en faisant une course publique où la plus agile gagnait -un paquet d’aiguillettes. Ce n’était point sans un motif particulier -qu’un pareil prix leur était assigné par les autorités du lieu; car -l’enseigne de ces femmes était une aiguillette que chacune d’elles -portait sur l’épaule gauche. Ainsi le voulait une ordonnance par -laquelle Louis IX avait réglé leur costume, ordonnance que la reine -Jeanne, comtesse de Provence, fit observer, un siècle après, dans le -comtat Venaissin. - -On ne peut dire précisément à quelle époque fut établie la course de -Beaucaire. Peut-être est-elle aussi ancienne que la foire qui fut -instituée, à ce qu’on prétend, par Raymond VI comte de Toulouse, en -reconnaissance du zèle que les Beaucairois avaient montré pour ses -intérêts pendant la guerre des Albigeois[6]. On ne peut préciser non -plus à quelle époque cette course fut supprimée. Golnitz, qui en a -parlé dans son Ulysse gallo-belge, écrit en 1630, nous apprend qu’elle -n’existait plus alors depuis longtemps. - -On fesait courir aussi les courtisanes en Italie, et le prix qu’on leur -donnait, ou le _patio_, était un coupon de velours ou de brocard, ou de -quelque autre étoffe précieuse. - -Certains étymologistes ont pensé que la qualification de _coureuse_ -donnée à une femme galante est venue d’une allusion à cette espèce de -course. Il est plus probable que cette espèce de course, au contraire, -a été la conséquence de la qualification de _coureuse_, qui est d’une -haute antiquité. Salomon, dans ses Proverbes (ch. 7, v. 9), appelle la -courtisane _mulier vaga_, c’est-à-dire _coureuse_; et Properce se sert -du même terme, dans ce vers de la cinquième élégie du premier livre: - - _Non est illa vagis similis collata puellis._ - -Celle que tu recherches ne ressemble point aux coureuses. - - -_Nouer l’aiguillette._ - - Ami lecteur, vous avez quelquefois - Ouï conter qu’on nouait l’aiguillette. (VOLTAIRE.) - -Cette expression, dont on se sert pour désigner un prétendu maléfice -auquel le peuple attribue le pouvoir de réduire les nouveaux mariés -à un état d’impuissance, est venu, dit un excellent commentateur de -Regnier, de ce que, autrefois, le haut-de-chausses tenait au pourpoint -par un lacet nommé aiguillette, ajustement dont le costume de l’Avare, -conservé au théâtre dans cette pièce de Molière, peut donner une idée. -C’est l’explication la plus décente, et je m’y tiens. Si l’on en désire -une autre, on saura bien la trouver sans moi. - -On a cru, dans tous les temps, qu’il y avait des sorciers capables -d’empêcher la consommation du mariage, et cette croyance, tout absurde -qu’elle est, a été partagée par des philosophes, des saints, des -législateurs et des papes. Platon, livre XI des Lois, conseille aux -nouveaux époux de se prémunir contre les charmes ou ligatures qui -trompent l’espoir du lit conjugal. Saint Augustin, Traité septième, -de l’Évangile selon saint Jean, spécifie les divers sortiléges usités -en pareil cas. Charlemagne, dans ses Capitulaires, condamne à des -peines afflictives les fauteurs de cette œuvre d’iniquité, et plusieurs -pontifes ont fulminé des bulles contre eux. - -La superstition avait suggéré un assez grand nombre de moyens pour -empêcher ou pour rompre le nouement de l’aiguillette. Un des plus -anciens, que rapportent les auteurs qui ont écrit sur les cérémonies -nuptiales, consistait à frotter de graisse de loup le haut et les -poteaux de la porte de la maison où les mariés devaient coucher; -et il est à remarquer que le mot latin _uxor_, épouse, est venu de -cette onction faite par l’épouse. On a dit d’abord _unxor_, du verbe -_ungere_, _oindre_, et puis _uxor_. Ne riez pas de cette étymologie: -elle a été reconnue, excellente par Festus, saint Isidore de Séville, -Arnobe, Donat, Servius, Brisson, etc., etc. - -Chez nos bons aïeux, on avait soin de mettre du sel dans ses poches -ou des sous marqués dans ses souliers, avant d’aller à l’église -pour la cérémonie du mariage. Quelquefois on fesait cette cérémonie -pendant la nuit, en cachette, afin qu’il n’y eût que des personnes -non suspectes; quelquefois aussi on frappait la tête et la plante des -pieds des fiancés avec des bâtons ou autrement, pendant qu’agenouillés -ils recevaient la bénédiction nuptiale. (Thiers, _Traité des -superstitions_.) - -Lorsque ces préservatifs contre le sortilége n’avaient pas été assez -efficaces, on perçait un tonneau de vin blanc dont on n’avait encore -rien tiré, et on fesait passer dans l’anneau nuptial le premier vin -qui en coulait.—On usait aussi de plusieurs pratiques religieuses, -indiquées dans quelques rituels, pour guérir _les hommes froids et -maléficiés, homines frigidos et maleficiatos_. - -Le père Théophile Raynaud a écrit sérieusement qu’il était permis, en -ce cas, de renouveler le mariage qu’on avait contracté, et il en cite -plusieurs exemples. Cependant l’Église condamna formellement cette -folle idée qui s’était accréditée. - - -=AILE.=—_Tirer pied ou aile de quelqu’un ou de quelque chose._ - -C’est en tirer de manière ou d’autre au moins une partie de ce qu’on -prétend en avoir. - -Expression métaphorique que l’on croit être prise du tir de l’oie. - -On donne à ce jeu cruel, qui se pratique dans nos villages, une origine -très ancienne et très singulière. Il fut, dit-on, institué par les -Gaulois, en mémoire du revers que fit éprouver aux soldats de Brennus -la vigilance de l’oiseau gardien du Capitole. Si le fait est vrai, il -peut être cité comme modèle de la vengeance la plus persévérante qu’il -y ait jamais eu. Mais il faut avouer qu’il eût mieux valu amnistier -l’innocente parenté des oies romaines, qui, après tout, n’avaient fait -que leur devoir. - -_En avoir dans l’aile._ - -Cette expression est une allusion à l’état d’un oiseau blessé à l’aile, -qui ne peut plus voler. Elle s’emploie en parlant d’une personne -amoureuse à qui sa passion ne permet plus de voltiger, ou d’une -personne qui a éprouvé quelque disgrâce. - -_En avoir dans l’aile_, se dit encore pour signifier: _Être dans la -cinquantaine_. En ce sens, l’expression est une allusion homonymique du -mot _aile_ à la lettre numérale =L=, qui signifie _cinquante_ dans le -système des chiffres romains, dont voici l’explication: - -La lettre M marqua _mille_, parce qu’elle est la première du mot latin -_mille_. Cette lettre eut d’abord ces deux formes CIƆ et CIƆ, dont une -moitié, tracée ainsi IƆ ou D, constitua le demi-mille ou cinq cents. -Le C, qui représenta le nombre _cent_, en sa qualité d’initiale du mot -_centum_, eut primitivement cette figure C qui, coupée en deux par le -milieu, donna L ou _cinquante_, moitié de cent.—Quant aux chiffres -de la première dizaine, ils furent faits à l’imitation des doigts de -la main sur lesquels on comptait, en commençant par l’auriculaire. -I fut mis pour _un_, II pour _deux_, III pour _trois_, IIII pour -_quatre_, V pour _cinq_, parce que le pouce et l’index écartés forment -une espèce de V; et X, composé de deux V réunis par la pointe, valut -_dix_, nombre égal à celui des doigts des deux mains.—Dans la suite, -on réforma le chiffre IIII pour la commodité ou l’abréviation de -l’écriture, et l’on eut IV, en plaçant I comme unité diminutive devant -V, ce qui désigne une main moins un doigt. On mit aussi la même unité -devant X, pour marquer la même diminution, et X, à son tour, servit à -priver de toute la valeur numérique qu’il a les chiffres L et C qui en -furent précédés, de sorte que XL devint le signe XXXX _quarante_, et XC -de LXXXX, _quatre-vingt-dix_, etc. - - -=AIMER.=—_Il faut aimer pour être aimé._ - -Proverbe rapporté par Sénèque, _Si vis amari, ama_, et très bien -expliqué dans ce passage de J.-J. Rousseau: «On peut résister à tout, -hors à la bienveillance, et il n’y a pas de moyen plus sûr de gagner -l’affection des autres que de leur donner la sienne.... On sent qu’un -tendre cœur ne demande qu’à se donner, et le doux sentiment qu’il -cherche vient le chercher à son tour.» - -La bonté, dit Bossuet, est le premier attrait que nous avons en -nous-même pour gagner les autres hommes. Les cœurs sont à ce prix, et -celui dont la bonté n’est pas le partage, par une juste punition de sa -dédaigneuse insensibilité, demeure privé du plus grand bien de la vie -humaine, c’est-à-dire des douceurs de la société. - -_C’est trop aimer quand on en meurt._ - -Ce proverbe est du moyen âge, dont il atteste la simplicité. Il n’a -plus d’application dans notre siècle égoïste. On dit, au contraire, -aujourd’hui: _Mort d’amour et d’une fluxion de poitrine._ - -_Mieux vaut aimer bergères que princesses._ - -On a voulu chercher une origine historique à ce proverbe qui est né -peut-être d’une réflexion naturelle, et l’on a trouvé cette origine -dans l’affreux supplice que subirent deux gentilshommes normands, -Philippe d’Aunai et Gautier, son frère, convaincus d’avoir eu, pendant -trois ans, un commerce adultère avec les princesses Marguerite -et Blanche, épouses des deux fils de Philippe-le-Bel, Louis et -Charles. Les chroniques en vers de Godefroy de Paris (manuscrits -de la Bibliothèque royale, n^o 6812) nous apprennent que les deux -coupables furent écorchés vifs, traînés, après cela, dans la prairie -de Maubuisson tout fraîchement fauchée, puis décapités et pendus par -les aisselles à un gibet. Quant aux deux princesses, elles furent -honteusement tondues et incarcérées. Marguerite fut étranglée, dans la -suite, au château Gallard, par ordre de son mari Louis-le-Hutin, qui -voulut se remarier, en montant sur le trône. Blanche languit dans une -longue captivité. - -_Aimer mieux de loin que de près._ - -Expression qui a beaucoup de rapport avec ce vers qu’Alcyone adresse à -Céix (Métamorph. d’Ovid., liv. IX): - - _Jam via longa placet, jam sum tibi carior absens._ - -Il est très vrai qu’on aime mieux certaines personnes lorsqu’on n’est -plus auprès d’elles, parce que leurs défauts, rendus moins sensibles -et presque effacés par l’éloignement, ne contrarient plus la tendre -impulsion du cœur. Mais ce n’est point là ce qu’on entend d’ordinaire -quand on dit _aimer mieux de loin que de près_. Cette phrase ne -s’emploie guère que pour signifier qu’on ne se soucie point d’avoir un -commerce assidu avec une personne. - -_Feindre d’aimer est pire que d’être faux monnayeur._ - -Il n’est pas besoin d’observer que ce proverbe est du temps des Amadis. - -_Il faut connaître avant d’aimer._ - -Maxime bonne pour l’amitié, mais inutile pour l’amour, qui n’est jamais -déterminé par la réflexion. - -_Aime comme si tu devais un jour haïr._ - -Ce mot, que Scipion regardait comme le plus odieux blasphème contre -l’amitié, est attribué à Bias par Aristote, qui dit dans sa Rhétorique: -«L’amour et la haine sont sans vivacité dans le cœur des vieillards; -suivant le précepte de Bias, ils aiment comme s’ils devaient haïr -un jour; ils haïssent comme s’ils devaient un jour aimer.» Cependant -Cicéron ne peut croire que la première partie de cette sentence -appartienne à un homme aussi sage que Bias: la seconde, en effet, -est seule digne de lui. Il est probable, comme le remarque M. -Jos-Vict-Leclerc, que le philosophe de Priène s’était contenté de -dire: _Haïssez comme si vous deviez aimer_, et qu’on a ajouté le reste -pour former antithèse et pour appuyer une fausse maxime d’une grande -autorité. Quoi qu’il en soit, cette maxime n’en est pas moins passée en -proverbe, par une espèce de fatalité qui, trop souvent, fait retenir ce -qui est mal et oublier ce qui est bien. Mais ce n’a pas été pourtant -sans une forte opposition. Tous les auteurs qui ont écrit sur l’amitié -se sont attachés à la combattre. Les deux meilleures réfutations qu’on -en ait faites sont ce mot de César, _J’aime mieux périr une fois que de -me défier toujours_, et ces vers de Gaillard que La Harpe a cités dans -son _Cours de Littérature_: - - Ah! périsse à jamais ce mot affreux d’un sage, - Ce mot, l’effroi du cœur et l’effroi de l’amour: - «Songez que votre ami peut vous trahir un jour!» - Qu’il me trahisse, hélas! sans que mon cœur l’offense, - Sans qu’une douloureuse et coupable prudence, - Dans l’obscur avenir, cherche un crime douteux. - S’il cesse un jour d’aimer, qu’il sera malheureux! - S’il trahit nos secrets, je dois encor le plaindre. - Mon amitié fut pure et je n’ai rien à craindre. - Qu’il montre à tous les yeux les secrets de mon cœur; - Ces secrets sont l’amour, l’amitié, la douleur, - La douleur de le voir, infidèle et parjure, - Oublier ses serments comme moi son injure. - -Vivre avec nos ennemis, dit La Bruyère, comme s’ils devaient être un -jour nos amis, et vivre avec nos amis comme s’ils pouvaient devenir nos -ennemis, n’est ni selon la nature de la haine, ni selon les règles de -l’amitié. Ce n’est point une maxime de morale, mais de politique. - -_Qui m’aime, me suive._ - -Philippe VI de Valois était à peine sur le trône de France qu’il -fut engagé à la guerre contre les Flamands. Comme son conseil ne -paraissait pas approuver cette guerre qu’il embrassait avec une extrême -avidité, il porta sur Gaucher de Châtillon[7] un de ces regards qui -semblent vouloir enlever les suffrages. «Et vous, seigneur connétable, -lui dit-il, que pensez-vous de tout ceci? Croyez-vous qu’il faille -attendre un temps plus favorable?—Sire, répondit le guerrier, qui -a bon cœur, a toujours le temps à propos. «Philippe, à ces mots, se -lève transporté de joie, court au connétable, l’embrasse et s’écrie: -_Qui m’aime, si me suive!_ Saint-Foix, qui rapporte le fait, prétend -que ce fut l’origine du proverbe; mais il est sûr que ce n’en fut que -l’application. Le proverbe existait longtemps auparavant, puisqu’il se -trouve dans ce vers de Virgile: - - _Pollio, qui te amat veniat quo te quoque gaudet._ - -Il remonte jusqu’à Cyrus, qui exhortait ses soldats en s’écriant: _Qui -m’aime, me suive!_ - - _Qui bien aime, bien châtie._ - - _Qui benè amat, benè castigat._ - -Le conseil exprimé par ce proverbe, étranger aux mœurs actuelles, -fut un des points fondamentaux de la méthode du stoïcien Chrysippe -pour l’éducation des enfants. Il paraît même avoir fait partie de -la doctrine socratique, si l’on en juge par la quatrième scène du -cinquième acte des _Nuées_ d’Aristophane, où un disciple de Socrate -est représenté battant son père, en disant: «Battre ce qu’on aime est -l’effet le plus naturel de tout sentiment d’affection; aimer et battre -ne sont qu’une même chose. Τοῦτ ἔς̓ ευνοεῖν τὸ τὐπτειν.» - -_Quand on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a._ - -Proverbe qui se trouve dans presque toutes les langues; tant la vérité -qu’il exprime est généralement reconnue. _Il n’y pas de maladie plus -cruelle_, disaient les Celtes, _que de n’être pas content de son sort_. - -_Aime-moi un peu, mais continue._ - -Pour dire qu’on préfère une affection modérée mais durable, à une -affection excessive qui est sujette à passer promptement. - -_Qui aime Bertrand aime son chien._ - -Pour signifier que quand on aime quelqu’un, il faut aimer aussi tout ce -qui l’intéresse. - - -=AIR.=—_Prendre ou se donner de grands airs._ - -C’est-à-dire de grandes manières, trancher du grand seigneur. - -Le mot _air_ a été mis ici pour _erre_, qui signifie manière de -vivre, d’agir, train de vie, comme dans cette autre locution, _Aller -grand’erre_, dont on se sert, dit Barbasan, pour exprimer qu’une -personne a un grand train, un grand équipage, qu’elle est somptueuse en -habits. Roquefort observe qu’on n’a écrit _air_ pour _erre_ que dans le -dix-huitième siècle et dans les nouveaux dictionnaires. - - -=ALCHIMIE.=—_Faire de l’alchimie avec les dents._ - -C’est n’avoir ni pain ni pâte, et mâcher à vide.—C’est encore se -refuser la nourriture nécessaire, et chercher, comme l’avare, à remplir -sa bourse par l’épargne de sa bouche.—Le roi Midas, dont les aliments -se convertissaient en or, fesait de l’alchimie avec les dents. - - -=ALGARADE.=—_Faire une algarade à quelqu’un._ - -C’est lui faire une insulte bruyante et imprévue.—Plusieurs -étymologistes prétendent que le mot _algarade_ a été formé du nom des -Algériens, à cause des invasions subites que ces corsaires fesaient -autrefois sur les côtes de la Méditerranée. Il me semble qu’il a dû -être formé par métaplasme du cri _à la garade_, que les habitants -de nos contrées méridionales sont habitués à faire entendre pour -avertir de quelque danger. Mais les doctes ont prononcé qu’il est -venu de l’espagnol _algarada_, qu’ils dérivent du verbe arabe _gara_, -_molester_, _agir avec perfidie_, et de l’article _al_, pareillement -arabe. - - -=ALIBORON.=—_Maître Aliboron ou Aliborum._ - -Ignorant qui fait l’entendu et qui se croit propre à tout. Antoine de -Arena a dit dans son poëme macaronique intitulé _Modus de choreando -bene_: - - _Mestrus Aliborus omnia scire putans._ - -Ce mot est plus ancien que ne l’a cru Court de Gébelin qui en a -attribué le premier emploi à Rabelais; car l’auteur de _la Passion à -personnages_ s’en était servi antérieurement dans ce vers injurieux -que le satellite Gadifer adresse au Sauveur (feuillet 207 de l’édition -in-4^o gothique): - - Sire roy, maistre Aliborum. - -Pour en expliquer l’origine on a fait beaucoup de conjectures, dont la -plus ingénieuse est celle du savant Huet évêque d’Avranches. D’après -lui, ce terme, né au barreau, fut originairement un sobriquet donné -à un avocat qui, plaidant en latin, selon l’ancien usage, et voulant -détourner les juges d’admettre les _alibi_ allégués par sa partie -adverse, s’était écrié sottement: _Non habenda est ratio istorum -aliborum_, comme si _alibi_ eût été déclinable. - -Le docte Le Duchat a imaginé une espèce de généalogie d’_Aliboron_, -qu’il fait descendre d’Albert-le-Grand. Cet Albert, réputé alchimiste -et magicien, est, dit-il, le prototype d’_Albéron_, _Auberon_ ou -_Obéron_, roi de féerie, dont le pouvoir opère des merveilles dans le -roman de Huon de Bordeaux; et d’_Albéron_ est venu _Aliboron_, qui, -l’on doit l’avouer, ne fait pas grand honneur à ses ancêtres. - -Sarazin et La Fontaine ont vu tout simplement un âne dans _Aliboron_. -Le premier a dit dans le _Testament du Goulu_: - - Ma sotane est pour _maistre aliboron_, - Car la sotane à sot âne appartient. - -Et le second, dans la treizième fable du deuxième livre, _Les Voleurs -et l’Ane_: - - Arrive un troisième larron - Qui saisit _maître aliboron_. - -Sarazin et La Fontaine, en donnant un tel nom à cet animal, n’ont fait, -à mon avis, que lui rendre ce qui lui appartient. Je crois qu’Aliboron -est le mot patois _aribourou_, francisé avec le changement de _r_ -en _l_, si commun en lexicologie; et _aribourou_, composé de _ari_, -_va_, et de _bourou_, _baudet_, c’est-à-dire, _Va, baudet!_ est, dans -les idiomes méridionaux dérivés de la langue romane, un cri dont les -âniers se servent pour faire marcher leurs bêtes, et dont les mauvais -plaisants font une espèce de _macte animo_ ironique qu’ils adressent -aux sots qui extravaguent. - - -=ALLELUIA.=—_Enterrer l’alleluia._ - -On dit qu’on enterre l’_alleluia_, pour marquer le temps où l’on cesse -de le chanter aux offices, c’est-à-dire le samedi veille du dimanche de -la Septuagésime; et il est à remarquer qu’autrefois cette expression -avait une signification littérale, comme le prouve un article intitulé -_Sepelitur alleluia_, qui se trouve dans les statuts de l’église -de Toul, rédigés au xv^e siècle. L’enterrement de l’_alleluia_ se -fesait très solennellement dans la cathédrale de cette ville, entre -nones et vêpres, en présence de tout le chapitre. Les enfants de -chœur officiaient et portaient une espèce de bière, qui représentait -l’_alleluia_ décédé, et qui était accompagnée des croix, des torches, -de l’eau bénite et de l’encens. Il fallait que ces enfants et ceux qui -suivaient le cercueil fissent entendre des plaintes et des lamentations -jusqu’au cloître, où la fosse était préparée pour l’inhumation. - -_Fouetter l’alleluia._ - -Cette expression désignait autrefois une cérémonie qui se fesait -aussi dans quelques diocèses, le samedi veille du dimanche de la -Septuagésime. Un enfant de chœur lançait dans l’église une toupie -autour de laquelle était écrit _alleluia_ en lettres d’or, et, le fouet -à la main, il la poussait le long du pavé, jusqu’à ce qu’elle fût tout -à fait dehors. L’église alors, comme une mère complaisante, fesait dans -sa liturgie la part de la récréation des jeunes clercs. - -_Alleluia d’automne._ - -Le peuple appelle ainsi, dans quelques endroits du midi de la France, -une joie inconvenante et déplacée, comme le serait un _alleluia_ chanté -à l’office des morts qu’on fait en automne; ce qui revient au proverbe -de l’Ecclésiastique (ch. 22, v. 6): _Musica in luctu, importuna -oratio_: _Un discours à contre-temps est comme une musique pendant le -deuil._—Saint Grégoire-le-Grand avait ordonné que l’_alleluia_ (terme -hébreu, qui signifie _louez Dieu_) fût chanté toute l’année. Dès lors -ce mot fut joint à toutes les prières, comme le _Gloria Patri_ à tous -les psaumes. Les rubricaires le placèrent même dans l’office des morts, -d’où il fut ôté par décision expresse du onzième canon du quatrième -concile de Tolède. De là l’expression _Alleluia d’automne_, qu’on -pourrait regarder aussi comme une altération de _Alleluia d’Othon_, -expliqué plus bas. - -On dit encore: _Alleluia de Carême_, et c’est une superstition notée -par Thiers (liv. IV, ch. 3), qu’il ne faut point chanter l’_alleluia_ -en Carême, de peur de faire pleurer la bonne Vierge. - -_Alleluia d’Othon._ - -L’empereur Othon II fit une irruption en France et s’avança, à la tête -de soixante mille Allemands, jusqu’à Paris, qu’il assiégea, au mois -d’octobre 978. Il s’approcha d’une des portes de la cité et la frappa -de sa lance. Ensuite il monta sur le haut de Montmartre, et fit chanter -_alleluia_ en l’honneur d’une telle prouesse. Mais Lothaire, qui arriva -sur ces entrefaites avec les troupes du comte Hugues-Capet et du duc de -Bourgogne Henri, troubla la joie inconsidérée de ce fier conquérant, le -mit en déroute, le poursuivit jusqu’à Soissons, et s’empara de tous ses -bagages. L’_alleluia_ d’Othon passa en proverbe, et servit autrefois à -désigner une réjouissance intempestive ou une fanfaronnade suivie de -quelque effet désagréable pour laefanfaron. - - -=ALLEMAND.=—_Faire une querelle d’Allemand._ - -Faire une querelle sans sujet ou pour un très mince sujet. Ce que les -Italiens appellent _Pigliar la cagione del petrosello._ _Prendre la -cause du persil._ - -Les Allemands, que Ronsard appelle _la gent pronte au tabourin_, -c’est-à-dire prompte à faire du bruit, furent longtemps d’incommodes -voisins pour la France, et se montrèrent toujours prêts à saisir le -moindre prétexte pour faire des irruptions sur son territoire. De là -est venue probablement notre expression proverbiale. Elle peut être -venue aussi de ce que les seigneurs allemands, autrefois fort adonnés -aux plaisirs de la table, se cherchaient dispute à tout propos, une -fois qu’ils étaient échauffés par le vin.—On disait, au moyen âge: -_Li plus ireux_ (les plus enclins à l’_ire_ ou à la colère) _sont en -Allemaingne_. - -_C’est du haut allemand._ - -C’est inintelligible. Molière a dit (_Dépit amour._, act. II, sc. 7): - - Mon père, quoiqu’il eût la tête des meilleures, - Ne m’a jamais rien fait apprendre que mes heures, - Qui, depuis cinquante ans, dites journellement, - _Ne sont encor pour moi que du haut allemand_. - -On trouve dans plusieurs passages de Rabelais, notamment dans le -prologue du livre 4: _N’y entendre que le haut allemand._ - -Cette expression est fondée sur l’ignorance générale où étaient nos -pères du langage des habitants de l’Allemagne supérieure, avec lesquels -ils n’avaient presque point de commerce. Ce langage, au reste, n’était -pas toujours bien compris des habitants de l’Allemagne inférieure, -comme l’atteste l’aventure des trois Bavarois, _de tribus Bavaris_, -rapportée par Bebelius, au livre 3^e de ses Facéties. Le pur saxon, ou -le haut allemand, ne commença à prévaloir sur les nombreux dialectes -germaniques et à devenir familier que par suite du choix qu’en firent -les premiers écrivains de la réforme. - - -=ALLER.=—_On ne va jamais si loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on -va._ - -Ce proverbe est aussi anglais. Cromwell le répétait quelquefois, pour -marquer qu’il faut avoir un but déterminé. - - -=ALLOBROGE.=—_C’est un Allobroge._ - -C’est un original, un sot, un rustre.—On dit aussi: _Agir, parler, -raisonner, écrire comme un Allobroge._ Voltaire a dit: De très -mauvaises tragédies barbares, _écrites dans un style d’Allobroge_, ont -réussi. - -L’emploi de ce mot dans un sens de mépris n’est pas nouveau, car il se -trouve dans plusieurs auteurs latins, notamment dans Juvénal, qui nous -apprend qu’un certain Rufus, rhéteur gaulois établi à Rome, qualifiait -Cicéron de la sorte: - - _Rufus qui toties Ciceronem allobroga dixit._ (Sat. 7, v. 214.) - -Les Allobroges étaient un ancien peuple établi dans la partie des -Gaules qu’on appelle aujourd’hui le Dauphiné et la Savoie, pays -montagneux, d’où dériva leur nom formé, suivant Boxhornius, des -mots celtiques _all_, _haut_, et _brog_, _pays_; c’est-à-dire le -_haut pays_ ou la _montagne_. L’opinion désavantageuse qu’on se fait -ordinairement de l’esprit et des manières des montagnards fut sans -doute la cause du ridicule attaché au nom des Allobroges, et à celui -de leurs descendants, car on dit aussi populairement, en parlant d’un -homme grossier: _C’est un Savoyard._ Mais il y a une autre raison de -cette dernière expression: c’est que la plupart des gens qui viennent -de Savoie en France pour travailler n’exercent guère que des métiers -méprisés, comme celui de ramoneur. Ceci soit dit sans blesser la -susceptibilité des bons habitants de cette contrée, qui tiennent à être -nommés _Savoisiens_. - - -=ALMANACH.=—_Faire des almanachs._ - -Fleury de Bellingen donne cette explication: «Passer le temps, comme on -dit, à compter les étoiles et tomber dans les misères en négligeant les -affaires importantes, ainsi que cet astrologue qui, la vue fixée sur le -ciel, ne prenait pas garde à la fosse qui était devant lui et y tomba.» - -_Faire des almanachs_ s’emploie aujourd’hui le plus souvent pour -signifier faire des pronostics en l’air, se remplir la tête d’idées -fausses, d’imaginations extravagantes. On dit aussi dans le même sens -qu’un homme est _un faiseur d’almanachs_. - -_Prendre des almanachs de quelqu’un._ - -On dit à un homme qui a prédit juste ce qui devait arriver dans -une affaire, qu’une autre fois _on prendra de ses almanachs_, pour -signifier qu’on suivra ses conseils ou qu’on ajoutera foi à ses -prédictions. - - -=ALOUETTE.=—_Il attend que les alouettes lui tombent toutes rôties -dans le bec._ - -Ce proverbe, qu’on applique à un fainéant qui ne veut se donner aucune -peine pour gagner sa vie, n’est point venu, comme le pense l’abbé -Tuet, d’une allusion à la manne qui tombait du ciel pour nourrir les -Israélites: il est fondé sur une tradition de l’âge d’or qu’on a fait -revivre dans celle du _pays de Cocagne_. Voyez l’article sur cette -expression, et vous y trouverez un fragment d’un poète grec où il est -dit que, pendant l’âge d’or, _les grives toutes rôties_ volaient dans -les bouches que l’appétit fesait ouvrir. - -On trouve dans les prophéties de Nahum, ch. 3: _Fici cadunt in os -comedentis._ - -_Si le ciel tombait il y aurait bien des alouettes prises._ - -Réponse proverbiale qu’on fait pour se moquer d’une supposition absurde -par une autre plus absurde: - - _Si cælum caderet multæ caperentur alaudæ._ - -Les Grecs disaient dans le même sens: _Que serait-ce, si le ciel -tombait?_ Et notez que chez eux la possibilité de la chute du ciel -n’était pas une supposition, mais une croyance entretenue par leurs -poëtes qui le représentaient soutenu sur les épaules chancelantes -d’Atlas, et par quelques physiciens qui le croyaient fait de pierres -de taille. Les Gaulois croyaient aussi à la chute du ciel, comme -le prouve la réponse de leurs envoyés auprès d’Alexandre-le-Grand, -lorsqu’il allait soumettre les Gètes au delà du Danube. Ce prince, qui -les reçut à sa table, leur ayant demandé ce qu’ils craignaient le plus -au monde:—Rien, s’écrièrent-ils, si ce n’est que le ciel ne tombe et -ne nous écrase. Paroles qui firent dire au conquérant: Αλαζόνίς Κἐλτοὶ -εἰσίν. _Ils sont fiers, les Gaulois._ - - -=ALPHABET.=—_La colère se passe en disant l’alphabet._ - -Les vers suivants de Molière (_École des Femmes_, act. II, sc. 4) -expliquent très bien ce proverbe, qui se trouve parmi les six mille -proverbes recueillis par Gomes de Trier, sous le titre de _Jardin de -récréation auquel croissent et fleurissent rameaux, fleurs et fruits_. -Amsterdam, 1611. - - Un certain Grec disait à l’empereur Auguste, - Comme une instruction utile autant que juste, - Que, lorsqu’une aventure en colère nous met, - Nous devons, avant tout, dire notre alphabet, - Afin que, dans ce temps, notre ire se tempère, - Et qu’on ne fasse rien que l’on ne doive faire. - -C’est Athénodore, philosophe originaire de Tharse, qui donna à -l’empereur Auguste ce remède contre la colère. Il voulait lui faire -entendre par là, dit Sénèque, que la réflexion est le meilleur moyen -pour réprimer les premiers mouvements de cette passion impétueuse. - - _Interit ira mora._ (OVID.) La colère se passe quand on en retarde - l’effet. - - -=AMANDE.=—_Il faut casser le noyau pour en avoir l’amande._ - -Il faut prendre de la peine avant de retirer du profit de quelque -chose. Les Latins disaient: _Qui nucleum esse vult frangit nucem_; _qui -veut manger la noix doit en casser la coque_. Rabelais (Prologue du -1^{er} livre) recommande de _rompre l’os pour en sucer la moelle_. - - -=AMANDIER.=—_Il vaut mieux être mûrier qu’amandier._ - -Il y a plus de profit à être sage qu’à être fou.—L’amandier est -considéré comme le symbole de l’imprudence, parce que sa floraison trop -hâtive l’expose aux gelées du printemps; et le mûrier comme celui de la -prudence, parce qu’il fleurit à une époque où il ne peut éprouver aucun -dommage. - - -=AMANT.=—_L’ame d’un amant vit dans un corps étranger._ - -Cet adage ingénieux, rapporté par Plutarque dans la vie de -Marc-Antoine, signifie qu’un amant est tout entier à sa passion et ne -s’appartient pas à lui-même. L’ame d’un amant vit plus dans ce qu’elle -aime que dans ce qu’elle anime, _Anima plus vivit ubi amat quam ubi -animat_, parce que, disent les philosophes, elle est par nécessité là -où elle anime, tandis qu’elle est par choix et par inclination là où -elle aime. - -_La bourse d’un amant est liée avec des feuilles de porreau._ - -C’est-à-dire qu’elle n’est pas liée, parce que les feuilles de porreau, -qui se rompent aussitôt qu’on veut les nouer, ne peuvent servir de lien. - -Ce proverbe, qui était usité chez les Grecs et chez les Latins, et -qui est cité dans les Symposiaques de Plutarque (liv. I, quest. 5), -s’emploie pour marquer la prodigalité des amants. Cette prodigalité, -dont on pourrait citer des milliers d’exemples remarquables, ne s’est -jamais manifestée par un trait plus charmant que celui qui a inspiré à -Delille les vers suivants: - - Que j’aime ce mortel qui, dans sa douce ivresse, - Plein d’amour pour les lieux où jouit sa tendresse, - De ses doigts que paraient des anneaux précieux - Détache un diamant, le jette et dit: «Je veux - Qu’un autre aime après moi cet asile que j’aime, - Et soit heureux aux lieux où je le fus moi-même!» - Cœur noble et délicat! dis-moi quel diamant - Égale un trait si pur, et vaut ton sentiment. - -Cet amant était milord Albemarle, le même qui, voyant un soir -mademoiselle Gaucher, sa maîtresse, occupée à regarder fixement une -étoile, s’écria: _Ne la regardez pas tant, ma chère, je ne pourrais pas -vous la donner._ - -Le sentiment qui respire dans ce mot, où le cœur s’est exprimé avec -tant d’esprit et de délicatesse, se retrouve sous une forme non moins -naïve qu’originale dans ces vers d’une vieille ballade qui est insérée -parmi les ballades de Villon, mais qui n’est pas de Villon: - - Or elle a tort, car noise ne rancune - Onc n’eut de moi: tant lui fus gracieux - Que s’elle eût dit: donne-moi de la lune, - J’eusse entrepris de monter jusqu’aux cieux. - - -=AME.=—_Être l’ame damnée de quelqu’un._ - -C’est être dévoué à toutes ses volontés, à tous ses désirs. - -Cette façon de parler fait allusion à l’esprit familier, démon ou _ame -damnée_, que tout sorcier est supposé avoir à ses ordres. - - -=AMENDE.=—_Les battus paient l’amende._ - -Lorsqu’il s’élevait quelque différend chez nos aïeux, et que rien -n’indiquait de quel côté la balance de la justice devait pencher, leur -législation autorisait le juge à remettre la décision de l’affaire -au sort des armes. Il prononçait qu’_il échéait gage de bataille_, -et les deux parties, après avoir entendu la messe célébrée pour la -circonstance, _missa pro duello_, allaient plaider leur cause en champ -clos, sous les yeux des magistrats. Les nobles combattaient à cheval, -armés de pied en cap, les vilains à pied, tenant un bâton d’une main et -un bouclier de l’autre. La victoire était la preuve du droit, comme le -combat en était la discussion, parce que l’on croyait que _Dieu pris -pour juge_ fesait toujours triompher celui qui avait raison. Lorsque -la contestation avait lieu en matière criminelle, le vaincu, s’il -ne succombait pas sous les coups de son adversaire, était livré au -bourreau; lorsqu’elle avait lieu en matière civile, il n’était pas mis -à mort, il était seulement obligé de faire satisfaction au vainqueur, -et de payer une amende plus ou moins forte. De là le proverbe: _Les -battus paient l’amende._ - -On dit aussi: _C’est la coutume de Lorris, les battus paient l’amende._ -Ce qui est venu de ce que, autrefois, à Lorris, en Orléanais, tout -créancier qui réclamait une somme, sans pouvoir fournir la preuve de sa -créance, avait droit de contraindre son débiteur à un duel judiciaire à -coups de poings, dans lequel le vaincu avait toujours tort, et de plus -était amendé au profit du seigneur du lieu. - -Cette coutume, fondée, dit-on, sur un titre octroyé par Philippe-le-Bel -à la châtellenie de Lorris, était suivie dans plusieurs autres -endroits; elle paraît avoir existé également à Paris, dans le quartier -nommé _l’Apport_ ou la _porte Baudoyer_, comme le prouvent des lettres -de rémission de 1374, où se trouve cette phrase: «Ce serait grief que -le blessé fisse les frais de l’écot pour la réconciliation, _et le -droit de la porte Baudoyer, qui est battu, si l’amende_.» - - -=AMI.=—_Au besoin on connaît l’ami._ - -Proverbe tiré de ce passage de l’Ecclésiastique (ch. 12, v. 9): _In -bonis viri, immici illius in tristitia, in malitia illius amicus -agnitus est_: quand un homme est heureux, ses ennemis sont tristes, et -quand il est malheureux, on connaît quel est son ami. - - _Amicus certus in re incertâ cernitur._ (ENNIUS.) - - La bonté du cheval se connaît à la guerre, et la fidélité de l’ami - dans la mauvaise fortune. (PLUTARQUE.) - -_Le faux ami ressemble à l’ombre d’un cadran._ - -Cette ombre se montre lorsque le soleil brille, et elle n’est plus -visible quand il est voilé par les nuages. - -Les anciens comparaient les faux amis aux hirondelles, qui paraissent -dans la belle saison et disparaissent dans la mauvaise. - - _Donec eris felix, multos numerabis amicos - Tempora si fuerent nubila, solus eris._ (OVIDE, élég. 5.) - -(Tant que vous serez heureux, vous aurez des amis; mais si la fortune -vous devient contraire, ils vous laisseront seul.) - -Nous avons encore une comparaison proverbiale qui a inspiré cet -ingénieux quatrain à Mermet, poëte du seizième siècle: - - Les amis de l’heure présente - Ont le naturel du melon: - Il faut en essayer cinquante - Avant d’en trouver un de bon. - -_Rien de plus commun que le nom d’ami, rien de plus rare que la chose._ - - _Vulgare amici nomen, sed rara est fides._ (PHÆDR., lib. III, fab. 9.) - -Heureux celui qui, dans sa vie, peut trouver l’ombre d’un ami! disait, -dans une comédie de Ménandre, un jeune homme qui n’osait croire à la -réalité d’un bien si précieux. - -Aristote s’écriait: O mes amis, il n’y a plus d’amis! et Caton -prétendait qu’il fallait tant de choses pour faire un ami, que cette -rencontre n’arrivait pas en trois siècles. - -L’amitié est bien bête de compagnie, disait Plutarque, mais non pas -bête de troupeau. Remarque très vraie, car les amitiés célèbres n’ont -jamais existé qu’entre deux personnes. - -C’est un assez grand miracle de se doubler, a dit Montaigne; n’en -connaissent pas la hauteur ceux qui parlent de se tripler. - -On connaît cette boutade spirituelle de Chamfort: Dans le monde, vous -avez trois sortes d’amis: vos amis qui vous aiment, vos amis qui ne se -soucient pas de vous, et vos amis qui vous haïssent. - -Hélas! pourquoi faut-il que ces chers amis à qui nous donnons notre -confiance ne soient presque toujours que de chers ennemis! - -_Qui cesse d’être ami ne l’a jamais été._ - - _Qui desinit esse amicus, amicus non fuit._ - -Ce bel adage se trouve en grec dans le troisième discours de Dion -Chrysostôme, qui l’a développé, en disant que le caractère de l’amitié -est de ne point changer, et que si quelqu’un est infidèle à une -personne avec qui il était lié, il déclare par cette conduite qu’il -ne l’aimait point véritablement, car s’il eût été son ami, il serait -demeuré tel. C’est exactement la pensée que le père de Neuville a -exprimée d’une manière si heureuse dans un de ses sermons, en parlant -de _la cour, où les heureux n’ont point d’amis, puisqu’il n’en reste -point aux malheureux_. - -_Un bon ami vaut mieux que cent parents._ - -Ce proverbe a sa raison dans cet autre: _Beaucoup de parents et peu -d’amis._ - -Delille a dit: - - Le sort fait les parents, le choix fait les amis. - -Dorat avait dit avant Delille: - - C’est le hasard qui fait les frères - Et la vertu fait les amis. - -_Un ami est un autre nous-même._ - -Mot de Zénon, fondateur de la secte des stoïciens. - -_Qui n’est pas grand ennemi n’est pas grand ami._ - -C’est-à-dire, celui qui n’est pas capable de bien haïr, n’est pas -capable de bien aimer; celui qui ne peut mettre beaucoup d’ardeur à se -venger de ses ennemis, ne peut non plus en mettre beaucoup à servir ses -amis.—L’auteur des _Loisirs d’un Ministre d’état_ désapprouve très -fort ce proverbe, qui mesure sur les degrés de la haine les degrés -de l’amitié. «Distinguons, dit-il, entre les excès dans lesquels les -passions peuvent nous entraîner et les suites d’une liaison sage et -réfléchie. L’amitié ne doit être que de ce dernier genre. Si elle -devenait passion, elle cesserait d’être aussi estimable et aussi -respectable qu’elle l’est; elle aurait tous les dangers de l’amour, -qui fait faire autant de fautes que la haine et la vengeance. Dieu -nous garde de trop aimer aussi bien que de trop haïr! Cependant, il -faut bien aimer jusqu’à un certain point: le cœur de l’homme a besoin -de ce sentiment, et ce sentiment fait du bien à notre esprit, quand -il ne l’aveugle point. Mais la haine et le désir de la vengeance ne -peuvent jamais que nous tourmenter. On est heureux de ne point haïr; -mais en aimant d’une manière sensée, ne peut-on pas servir ardemment -ses amis, mettre de la vivacité, de la suite, même de la ténacité dans -les affaires qui les intéressent? Eh! faut-il donc être cruel pour les -uns parce que l’on est tendre pour les autres, persécuteur pour être -serviable? non. Pour moi, je déclare que je suis un faible ennemi, -non-seulement en force, mais en intention, quoique je sois ami très -zélé et très essentiel.» - -_Ami jusqu’aux autels._ - -C’est-à-dire dans tout ce qui n’est pas contraire à la religion. - -Ce proverbe, rapporté par Aulu-Gelle et par Plutarque, est une réponse -de Périclès à un de ses amis qui l’engageait à faire un faux serment en -sa faveur. Il est fondé sur l’usage antique de jurer, la main posée sur -un autel. - -François I^{er} en fit une noble application lorsque, en 1534, il -écrivit au roi d’Angleterre, Henri VIII, qui lui conseillait de se -séparer de l’église romaine comme il venait de le faire: _Je suis votre -ami, mais jusqu’aux autels._ - -_On ne peut dire ami celui avec qui on n’a pas mangé quelques minots de -sel._ - -Aristote et Plutarque se sont servis de ce proverbe, dont le sens est -que l’amitié ne peut se former subitement, et qu’elle a besoin d’être -confirmée par le temps. «Semblable aux vins généreux dont les années -augmentent le prix, dit Cicéron, plus elle est vieille, plus elle est -parfaite; et c’est avec raison qu’on pense qu’il faut manger ensemble -plusieurs boisseaux de sel pour la consommer.» - -L’amitié est aussi comparée au vin dans l’Ecclésiastique (ch. 9, v. -15): _Vinum novum amicus novus: vetarescet et cum suavitate bibes -illud._ _Le nouvel ami est comme un vin nouveau: il vieillira, et alors -tu le boiras avec plaisir._ - -_Amicitia pactum salis_, _amitié, pacte de sel_, est un proverbe du -moyen âge pour exprimer que l’amitié doit s’établir lentement et être -toujours durable. Les mots _pactum salis_ sont employés dans les livres -saints, où ils signifient une alliance inviolable, par allusion à la -nature du sel qui empêche la corruption. _Num ignoratis quod Dominus -Deus Israël dederit regnum David super Israël in sempiternum ipsi et -filiis ejus in_ PACTUM SALIS. Il était recommandé dans le Lévitique -d’offrir du sel dans tous les sacrifices, _In omnii oblatione tuâ -offeres sal_ (lib. II, cap. 13). Homère a donné au sel l’épithète de -_divin_; Pythagore le regardait comme le symbole de la justice, et -il voulait que la table en fût toujours pourvue. Vatable croit que -les Francs admettaient le sel dans leurs pactes, pour montrer qu’ils -dureraient toujours; et quelques auteurs ont pensé que le nom de _loi -salique_ a pu dériver de cet usage. - -_Il vaut mieux perdre un bon mot qu’un ami._ - -Ce proverbe doit être fort ancien. Quintilien a dit, dans ses -_Institutions oratoires_, l. VI, ch. 3: _Lædere numquam velimus, longe -que absit propositum illud: potius amicum quam dictum perdidit._ - -_Un ami en amène un autre._ - -Une personne invitée dans une maison y mène quelquefois une autre -personne qu’on n’attendait pas, et la présentation se fait avec des -excuses auxquelles on répond: _Un ami en amène un autre._ - -_Ami de Platon, mais plus ami de la vérité._ - - _Amicus Plato sed magis amica veritas._ - -Ce proverbe est un mot d’Aristote attaquant quelques opinions -philosophiques de son maître Platon. - -_Ami au prêter, ennemi au rendre._ - -Proverbe qui paraît pris de cette pensée de Plaute: Si vous redemandez -l’argent que vous avez prêté, vous trouverez souvent que d’un ami votre -bonté vous a fait un ennemi. - - _...... Si quis mutuum quid dederit, - Cum repetit, inimicum amicum beneficio invenit suo._ - -(_Trinum_, act. IV, sc. 3.) - -On trouve dans G. Meurier: _Au prêter Dieu, au rendre diable._ - -Les Espagnols ont ce proverbe: _Qui prête ne recouvre; s’il recouvre, -non tout; si tout, non tel; si tel, ennemi mortel._ - -Les Anglais disent: _Qui prête son argent à son ami perd au double._ -C’est-à-dire l’argent et l’ami. - -_Vieux amis et comptes nouveaux._ - -Pour dire que c’est un moyen de conserver ses amis que d’avoir ses -comptes toujours bien réglés avec eux. _Les vases neufs et les vieux -amis sont les meilleurs_, disaient les Grecs et les Latins, dans un -sens analogue. - -_Les bons comptes font les bons amis._ - -Proverbe dont on fait ordinairement l’application pour s’excuser de -revoir un compte ou un mémoire présenté par un ami. - -_Il ne faut pas compter avec ses amis._ - -Ce proverbe, en opposition avec les deux précédents, signifie qu’il -faut se montrer plutôt généreux qu’intéressé dans les affaires qu’on -peut avoir avec ses amis. - -Les Turcs disent: _L’amitié mesure par tonneaux et le commerce par -grains._ - -_Entre amis, tout doit être commun._ - -Ce proverbe est fort ancien. Épicure blâmait Pythagore de l’avoir -appliqué littéralement en obligeant ses disciples à mettre en commun -tout ce qu’ils possédaient.—«Si j’ai un véritable ami, disait-il, -ne suis-je pas aussi maître de ses biens que s’il m’en eût fait le -dépositaire? Y a-t-il moins de mérite à donner son cœur que ses -richesses? Je ne dois pas abuser de la tendresse de cet ami; ce qu’il -possède, je dois le ménager comme ma propre fortune: mais je lui fais -un outrage si j’exige qu’il la confie à un tiers pour nos besoins -communs.» - -_Il faut aimer ses amis avec leurs défauts._ - -C’est-à-dire qu’il faut être indulgent pour les défauts de ses amis, -car l’indulgence augmente l’amitié, et la sévérité la diminue. Il ne -s’agit ici que de ces petits défauts qui ne tirent point à conséquence. -La complaisance pour les vices des amis serait contraire à la morale et -même à l’amitié. - - Pour les cœurs corrompus l’amitié n’est point faite. (VOLTAIRE.) - -_Il faut éprouver les amis aux petites occasions et les employer aux -grandes._ - -_Il faut louer tout bas ses amis._ - -Madame Geoffrin établissait comme autant de règles, 1^o qu’il faut -rarement louer ses amis dans le monde; 2^o qu’il ne faut les louer que -généralement et jamais par tel ou tel fait, en citant telle ou telle -action, parce qu’on ne manque jamais de jeter quelque doute sur le -fait ou de chercher à l’action quelque motif qui en diminue le mérite; -3^o qu’il ne faut pas même les défendre lorsqu’ils sont attaqués trop -vivement, si ce n’est en termes généraux et en peu de paroles, parce -que tout ce qu’on dit en pareil cas ne sert qu’à animer les détracteurs -et à leur faire outrer la censure. - -Ces conseils sont le développement de notre proverbe, qui est pris du -passage suivant des Proverbes de Salomon (ch. 27, v. 14): _Qui laudat -amicum suum voce altâ erit illi loco maledictionis._ _Qui loue son ami -à haute voix, attire sur lui la malédiction._ - -_Les amis de nos amis sont nos amis._ - -C’est-à-dire qu’ils ne doivent pas nous être indifférents, et qu’ils -ont des droits à nos égards. - -_Il est bon d’avoir des amis partout._ - -Ce proverbe a donné lieu à un vieux conte qui a été mis en rimes de la -manière suivante par je ne sais quel auteur: - - Une dévote, un jour, dans une église, - Offrit un cierge au bienheureux Michel, - Un autre au diable.—Oh! oh! quelle méprise! - Mais c’est au diable. Y pensez-vous? ô ciel! - —Laissez, dit-elle, il ne m’importe guères; - Il faut toujours penser à l’avenir. - On ne sait pas ce qu’on peut devenir, - Et les amis sont partout nécessaires. - -L’abbé Tuet rapporte qu’un Visigoth arien, nommé Agilane, disait un -jour sérieusement à Grégoire de Tours, qu’on peut choisir, sans crime, -telle religion que l’on veut, et que c’était un proverbe de sa nation, -qu’en passant devant un temple de païens et une église de chrétiens, il -n’y a point de mal de faire la révérence devant l’un et devant l’autre. -Ce Visigoth, faisant son offrande à saint Michel, n’aurait sûrement pas -oublié l’estafier du bienheureux. - -_Il faut se dire beaucoup d’amis et s’en croire peu._ - -Parce que, en se disant beaucoup d’amis, on peut obtenir quelque -considération, et, en se croyant peu d’amis, on est moins exposé à se -laisser tromper par ceux qui abusent de ce titre. - - _Dieu me garde de mes amis! - Je me garderai de mes ennemis._ - -On peut se garantir de la vengeance d’un ennemi déclaré, mais il n’y -a point de préservatif contre la trahison qui se présente sous les -couleurs de la bienveillance et de l’amitié. - -Stobée rapporte (pag. 721) que le roi Antigone, sacrifiant aux dieux, -les priait de le protéger contre ses amis, et qu’il répondait à ceux -qui lui demandaient le motif de cette prière: _C’est que connaissant -mes ennemis, je puis m’en préserver._ - -On lit dans l’Ecclésiastique (ch. 6, v. 13): _Ab inimicis tuis -separare et ab amicis tuis attende._ _Séparez-vous de vos ennemis, et -gardez-vous de vos amis._ - -Les Italiens disent comme nous: - - _Di chi mi fido quarda mi Dio! - Degli altri mi guardaro io._ - -En visitant les _pozzi_ du palais du doge, à Venise, j’ai trouvé ces -deux vers sur un mur dans un de ces cachots où le conseil des Dix -enfermait ses victimes; ils y avaient été tracés de la main d’un prêtre -qui avait eu le bonheur d’échapper à son horrible captivité par une -issue qu’il s’était ouverte en arrachant du pavé une large dalle posée -sur un égout aboutissant au canal voisin. - -Les Allemands ont le même proverbe, et Schiller l’a employé dans une de -ses tragédies. - -_Le plus bel âge de l’amitié est la vieillesse._ - - Le temps qui flétrit tout embellit l’amitié. - -_Il faut découdre et non déchirer l’amitié._ - -Mot de Caton l’ancien, rapporté par Cicéron en ces termes: _Amicitiæ -sunt dissuendæ magis quām discindendæ._ - -C’est quelquefois un malheur nécessaire de renoncer à certains amis; -alors il faut s’en éloigner insensiblement, sans aigreur et sans -colère, et faire voir qu’en se détachant de l’amitié on ne veut pas la -remplacer par l’inimitié; car il n’y a rien de plus honteux que d’être -en guerre ouverte après une liaison intime. - -«Il ne faut pas croire, dit très bien madame de Lambert, qu’après les -ruptures vous n’ayez plus de devoirs à remplir; ce sont les devoirs -les plus difficiles, et où l’honnêteté seule vous soutient. On doit du -respect à l’ancienne amitié. Il ne faut point appeler le monde à vos -querelles; n’en parlez jamais que quand vous y êtes forcé pour votre -propre justification; évitez même de trop charger l’ami infidèle, etc.» - -_Il ne faut pas laisser croître l’herbe sur le chemin de l’amitié._ - -Il ne faut pas négliger ses amis. Les Celtes disaient: «Sachez que, si -vous avez un ami, vous devez le visiter souvent. Le chemin se remplit -d’herbes, et les arbres le couvrent bientôt si l’on n’y passe sans -cesse.» - -_L’amitié rompue n’est jamais bien soudée._ - -Les Espagnols disent par la même métaphore: _Amigo quebrado, soldado, -mas nunca sano._ _Ami rompu peut bien être soudé, mais il n’est jamais -sain._ - -Il n’y a guère de réconciliation tout à fait sincère; la défiance ou la -trahison s’y mêlent presque toujours. Asmodée, parlant de sa dispute -avec Paillardoc, a dit avec autant de vérité que de finesse: «On nous -réconcilia, nous nous embrassâmes, et, depuis ce temps, nous sommes -ennemis mortels.» - -Il y a un proverbe patois fort ingénieux, dont voici la traduction -littérale: _L’amitié rompue ne se renoue point sans que le nœud -paraisse ou se sente._ - - -=AMOUR.=—_Amour et mort, rien n’est plus fort._ - -Rien ne résiste à l’amour ni à la mort. C’est la belle pensée de -l’Écriture sainte: _Fortis ut mors dilectio_; _l’amour est fort comme -la mort_. - -_L’amour le plus parfait est le plus malheureux._ - -Les contrariétés auxquelles l’amour est soumis en prouvent la -perfection. Tous les romans semblent faits pour confirmer la vérité -de ce proverbe. On n’y voit que des amants poursuivis par une fatale -destinée et dont la constance s’affermit sous les coups du malheur. - -_L’amour fait perdre le repas et le repos._ - -Ce proverbe est l’un des trente-un articles du _Code d’amour_ qui -se trouve dans l’ouvrage intitulé: _Livre de l’art d’aimer et de la -réprobation de l’amour_, par maître André, chapelain de la Cour -royale de France. Voici cet article: _Minus dormit et edit quem amoris -cogitatio vexat._ - -Le souci ronge ceux qui aiment, dit l’auteur de l’_Imitation_. Ovide a -dit dans son _Héroïde_ de Pénélope à Ulysse: - - _Res est solliciti plena timoris amor._ - - L’amour est toujours plein d’un inquiet effroi. - -Les Italiens ont ce proverbe: _Chi ha l’amor nel petto ha sprone nei -fianchi_; _qui a l’amour au cœur a l’éperon aux flancs_. - -_L’amour sied bien aux jeunes gens et déshonore les vieillards._ - - _Amare juveni fructus est, crimen seni._ (LABERIUS.) - -L’_amour_, disait Louis XII, _est le roi des jeunes gens, et le tyran -des vieillards_. - - _Est in camtie ridiculosa Venus._ (OVIDE.) - - _Turpè senex miles._ (Id.) - - C’est une grande difformité dans la nature qu’un vieillard amoureux. - (LA BRUYÈRE.) - - _Lorsqu’un vieux fait l’amour,_ - _La mort court à l’entour._ - -L’amour hâte la fin de la vie d’un vieillard. L’amour chez le vieillard -est comme le gui qui fleurit sur un arbre mort. - - _Qui se marie par amour_ - _A bonnes nuits et mauvais jours._ - -Une femme d’esprit disait à son fils, pour le dissuader de faire -un mariage d’amour, qui est ordinairement un mariage pauvre: -Souvenez-vous, mon fils, qu’il n’y a qu’une chose qui revienne tous les -jours dans le ménage: c’est le pot-au-feu. - -_Après l’amour le repentir._ - -Hélas! nous ne pouvons aimer toujours, et le repentir nous prend où -l’amour nous laisse. - -_L’amour et la pauvreté font ensemble mauvais ménage._ - -Le ménage le plus uni cesse de l’être quand il est pauvre. La pauvreté -tue l’amour. Les Anglais disent: _When poverty comes in at the door, -love flies out at the window_; _lorsque la pauvreté entre par la porte, -l’amour s’envole par la fenêtre_. - -_L’amour ne loge point sous le toit de l’avarice._ - -Le Code d’amour déjà cité dit: _Amor semper ab avaritiæ consuevit -domicitiis exulare._ - -_L’amour apprend aux ânes à danser._ - -La légèreté et la souplesse singulières avec lesquelles les ânes, au -mois de mai, bondissent et se trémoussent dans la prairie auprès des -ânesses, ont donné lieu à ce proverbe, dont le sens est que l’amour -polit le naturel le plus inculte. - -_L’amour porte la musique._ - -Les amants aiment à chanter leurs plaisirs et leurs peines. De là ce -proverbe, qu’on trouve expliqué dans les Symposiaques de Plutarque -(liv. I, quest. 5). Les Anglais disent: _Love was the mother of -poetry._ _Amour engendra poésie._ Ce qui a été ingénieusement développé -dans le _Spectateur_, n^o 377. - -_A battre faut l’amour._ - -_Faut_ est ici la troisième personne du présent indicatif du verbe -_faillir_, et ce proverbe, tiré du latin, _Injuria solvit amorem_, -signifie que les mauvais traitements font cesser l’amour.—Cependant -le cas n’est point sans exceptions. On sait que les femmes moscovites -mesuraient l’amour qu’elles inspiraient sur la violence avec laquelle -elles étaient battues, et qu’il n’y avait ni paix ni contentement pour -elles avant d’avoir éprouvé la pesanteur du bras marital. _Experientia -testatur fœminas moscoviticas verberibus placari._ (Drex., _de -Jejunio_, lib. I, cap. 2.) - -Une vieille chanson languedocienne attribue aux filles de Montpellier -le même goût. - - Lei castagnos aou brasié - Pétoun qan soun pas mourdudos; - Les fillos de Mounpelié - Plouroun qan soun pas batudos. - -Ce qu’un ancien traducteur a rendu ainsi vers par vers. - - Les châtaignes au brasier - Pètent de n’être mordues; - Les filles de Montpellier - Pleurent de n’être battues. - -Il y a encore une exception très remarquable au proverbe, et ce sont -les deux parfaits modèles des amants qui l’ont fournie. Le sensible -Abeilard fustigeait quelquefois la sensible Héloïse, qui ne l’en aimait -pas moins. Lui-même, parlant à elle-même, raconte la chose dans une de -ses lettres, où il avoue d’un cœur contrit les scandaleux excès de sa -passion immodérée: _In ipsis diebus dominicæ passionis;.... te notentem -ac dissuadentem sæpiùs minis ac flagellis ad consensum trahebam._ _Les -jours mêmes de la passion de notre Seigneur,.... lorsque tu me refusais -ce que je demandais ou que tu m’exhortais à m’en priver, ne t’ai-je pas -trop souvent forcée par des menaces et par des coups de fouet à céder -à mes désirs?_ Ausone avait deviné le cœur d’Héloïse, lorsqu’il disait -en peignant les qualités d’une maîtresse accomplie (épig. 77): _Je veux -qu’elle sache recevoir des coups, et qu’après les avoir reçus, elle -prodigue ses caresses à son amant._ - -_On revient toujours à ses premières amours._ - -Parce qu’on espère y trouver un bonheur que ne donnent point les autres. - - Ce premier sentiment de l’ame - Laisse un long souvenir que rien ne peut user, - Et c’est dans la première flamme - Qu’est tout le nectar du baiser. (LEBRUN.) - -_Que la nuit me prenne là où sont mes amours!_ - -Pour dire qu’on s’attarde volontiers dans un endroit où l’on se plaît, -auprès des personnes qu’on aime. - -Ce vœu tendre et délicat ne serait pas déplacé auprès du vœu de -Léandre, dans l’Anthologie ou _Choix de fleurs_. C’est vraiment une -fleur d’amour. - -_Il n’y a point de laides amours._ - -_L’objet qu’on aime est toujours beau._ - -«Tout cœur passionné embellit dans son imagination l’objet de sa -passion; il lui donne un éclat que la nature ne lui donne pas, et il -est ébloui de ce faux éclat. La lumière du soleil, qui est la vraie -joie des yeux, ne lui paraît pas aussi belle.» - -(BOSSUET.) - - _Quisquis amat ranam ranam putat esse Dianam._ - - Quiconque aime une grenouille prend cette grenouille pour Diane. - -C’est Diane Limnatis, déesse des marais et des étangs. - -Les habitants de l’île de Chypre avaient érigé des autels à Vénus -barbue. Les Romains adoraient Vénus louche, comme on le voit dans -le second livre de l’_Art d’aimer_ d’Ovide, et dans le _Festin de -Trimalcion_, par Pétrone. Ils disaient même proverbialement, en parlant -d’une belle qui avait le rayon du regard faussé: _Si pæta, est Veneri -similis._ _Si elle est louche, elle ressemble à Vénus._ Horace nous -apprend qu’un certain Balbinus trouvait des grâces dans le polype -d’Agna sa maîtresse. - -Le meilleur développement du proverbe, _Il n’y a pas de laides amours_, -est dans les vers suivants, tirés de la traduction libre que Molière -avait faite de Lucrèce, et placés dans la cinquième scène du deuxième -acte du _Misanthrope_. - - .... L’on voit les amants vanter toujours leur choix; - Jamais leur passion n’y voit rien de blàmable, - Et dans l’objet aimé tout leur paraît aimable. - Ils comptent les défauts pour des perfections, - Et savent y donner de favorables noms: - La pâle est aux jasmins en blancheur comparable; - La noire à faire peur, une brune adorable; - La maigre a de la taille et de la liberté; - La grasse est, dans son port, pleine de majesté; - La malpropre, sur soi de peu d’attraits chargée, - Est mise sous le nom de beauté négligée; - La géante paraît une déesse aux yeux; - La naine, un abrégé des merveilles des cieux; - L’orgueilleuse a le cœur digne d’une couronne; - La fourbe a de l’esprit; la sotte est toute bonne; - La trop grande parleuse est d’agréable humeur, - Et la muette garde une honnête pudeur. - C’est ainsi qu’un amant, dont l’amour est extrême, - Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime. - - -=AMOUREUX.=—_Amoureux transi._ - -Cette expression, dont on se sert pour désigner un amoureux timide, -novice, froid, fait allusion à un ancien usage des justiciables -volontaires des cours d’amour, espèce d’énergumènes qui avaient -formé, sous le règne de Philippe V, une société ou confrérie nommée -_la Ligue des amants_, dont l’objet était de prouver l’excès de -leur passion par une opiniâtreté invincible à braver les ardeurs de -l’été et les rigueurs de l’hiver. Dans les chaleurs extrêmes, ils -allumaient de grands feux pour se chauffer, et ne sortaient de chez eux -qu’enveloppés d’épaisses fourrures. Quand il gelait à pierre fendre, -ils se couvraient très légèrement, et allaient, par le froid, par la -neige ou par la pluie, soupirer à la porte de leurs maîtresses, où ils -se tenaient jusqu’à ce qu’ils les eussent aperçues, _étant parfois -tellement morfondus et transis dans l’attente_, dit un vieux auteur, -_qu’on entendait claquer leurs dents comme les becs des cigognes_. -Cette dévotion d’amour, poussée ainsi jusqu’au martyre, éclatait -en outre par une foule de pratiques minutieuses et d’expressions -alambiquées. Tel confrère élisait son domicile à l’enseigne de la -Passion, rue du Sacrifice, paroisse de la Sincérité; tel autre -demeurait sur la place de la Persévérance, hôtel de l’Assiduité, -etc. Il existe un ouvrage rare et curieux, intitulé: _l’Amoureux -transy_, par Jehan Boucher. Cet ouvrage, qui ne porte point de date, -est une espèce de code galant de cette secte jadis si fameuse par ses -extravagances et par ses niaiseries sentimentales. - - -=AN.=—_Je m’en moque comme de l’an quarante._ - -On croyait beaucoup à la fin du monde, dans le commencement du onzième -siècle. C’était une opinion alors universellement répandue que les -_mille ans et plus_ qu’on prétendait assignés par Jésus-Christ lui-même -comme terme à son église et à la société entière, devaient expirer -en l’an quarante de ce siècle. La peur avait gagné tous les esprits. -Les pécheurs se convertissaient en foule, et chacun parlait de se -faire ermite. Mais lorsque celle époque si redoutable fut passée, on -changea de langage, et l’on dit _Je m’en moque comme de l’an quarante_, -expression qui est encore usitée en parlant d’une chose qui ne doit -inspirer aucune crainte. - - -=ANE.=—_Un âne en gratte un autre._ - - _Asinus asinum fricat._ - -On voit quelquefois deux ânes se mettre l’un contre l’autre et se -frotter pour apaiser les démangeaisons de leur peau. De là ce proverbe -qui s’emploie au figuré, en parlant de deux sots qui échangent entre -eux des compliments ou des éloges. - - _L’âne de la communauté - Est toujours le plus mal bâté._ - -Pour dire qu’on néglige communément ce que l’on possède en commun: -_Communiter negligitur quod communiter possidetur._ - -_L’âne de la montagne porte le vin et boit de l’eau._ - -Proverbe qu’on emploie en parlant d’un sot dupé qui a la peine sans -avoir le profit. - -On sait que les montagnards transportent à dos d’âne ou de mulet leur -vin enfermé dans des outres, parce que la difficulté des chemins ne -leur permet point de le transporter sur un chariot. - -_L’âne au milieu des singes._ - -On désigne ainsi un imbécile qui se trouve parmi des gens malins -auxquels il sert de jouet. - -_Pour un point Martin perdit son âne._ - -Un ecclésiastique, nommé Martin, qui possédait l’abbaye d’Asello, en -Italie, voulut faire inscrire sur la porte ce vers latin: - - _Porta patens esto. Nulli claudaris honesto._ - - Porte reste ouverte. Ne sois fermée à aucun honnête homme. - -C’était à une époque où la ponctuation, longtemps abandonnée, venait -d’être remise en usage. Martin, étranger à cet art, s’adressa à un -copiste qui n’en savait pas plus que lui. Le point, qui devait être -après le mot _esto_, fut placé après le mot _nulli_, et changea le sens -de cette manière: - - _Porta patens esto nulli. Claudaris honesto._ - - Porte ne reste ouverte pour personne. Sois fermée à l’honnête homme. - -Le pape, informé d’une inscription si mal séante, priva l’abbé Martin -de son abbaye qu’il donna à un autre. Le nouveau titulaire corrigea la -faute du malheureux vers, auquel il ajouta le suivant: - - _Uno pro puncto caruit Martinus asello._ - - Martin, pour un seul point, perdit son asello. - -Ce qui revenait à cette formule de l’antique jurisprudence des Romains: -_Qui cadit virgulà, caussâ cadit_; et comme _asello_ signifie également -_un âne_, l’équivoque donna lieu au dicton: _Pour un point Martin -perdit son âne._ - -Quelques parémiographes, jugeant cette explication trop recherchée, -prétendent qu’il faut dire: _Pour un poil Martin perdit son âne_, -et ils fondent leur opinion sur celle de Nicot qui dit dans son -Dictionnaire: L’âne d’un nommé Martin avait été perdu ou volé à la -foire. Notre homme, en le cherchant, apprit qu’un particulier venait -d’en trouver un, et, comme il ne douta point que ce ne fût le sien, -il courut le réclamer; mais celui qui l’avait trouvé demanda: De -quelle couleur est le poil de la bête?—Il est gris, répondit le -réclamant.—Non, répliqua l’autre, il est noir. Et c’est ainsi que -_pour un poil Martin perdit son âne_. - -La véritable origine est la première que j’ai rapportée, et ce qui le -prouve, c’est qu’en Italie, d’où nous est venu le dicton, on dit aussi: -_Per un punto Martin perse la cappa_, _pour un point Martin perdit la -chape_, c’est-à-dire la dignité abbatiale dont la chape était l’insigne. - -On a tort de dire: _Faute d’un point_ Martin perdit son âne, au lieu de -_pour un point_, etc. Cette variante qui fausse l’explication que j’ai -donnée, ne se trouve pas dans les vieux recueils. Évidemment elle est -moderne. - -_Être comme l’âne de Buridan._ - -C’est être tout-à-fait indécis entre deux partis ou deux avantages -offerts. - -Jean de Buridan, né à Béthune en Artois, célèbre dialecticien du -quatorzième siècle, voulant prouver que, si les bêtes ne sont point -déterminées par quelque motif externe, elles n’ont pas la force de -choisir entre deux objets égaux, avait imaginé un argument sophistique -dans le genre du crocodile[8] des stoïciens, afin de soutenir sa -thèse avec succès contre toutes les objections. Il supposait un âne -également pressé de la soif et de la faim, entre un seau d’eau et une -mesure d’avoine faisant la même impression sur ses organes. Ensuite il -demandait: que fera cet animal? Si ceux qui voulaient bien discuter -avec lui cette grave question répondaient: il demeurera immobile; le -docteur répliquait: il mourra donc de soif et de faim entre l’eau -et l’avoine. S’ils lui disaient, au contraire: il ne sera pas assez -bête pour se laisser mourir; sa conclusion était: il se tournera donc -d’un côté plutôt que d’un autre; il a donc le libre arbitre. Son -raisonnement embarrassa tous les philosophes du temps, et son âne, -devenu fameux parmi ceux des écoles, obtint les honneurs du proverbe. - -Spinoza (_Éthiq._, part. 2, p. 89) parle de l’ânesse au lieu de l’âne -de Buridan, et il avoue sans façon qu’un homme qui serait dans le cas -de cette bête, mourrait de faim et de soif. Montaigne (_Ess._, liv. II, -chap. 14) exprime la même opinion. «Qui nous logerait, dit-il, entre -la bouteille et le jambon avec un égal appétit de boire et de manger, -il n’y aurait sans doute remède que de mourir de soif et de faim, n’y -ayant aucune raison qui nous incline à la préférence.» - -Bayle trouve ce raisonnement absurde, et le réfute ainsi: «L’homme a -deux moyens de se dégager des piéges de l’équilibre. L’équilibre ne -le ferait pas demeurer dans l’inaction, comme Spinoza le prétend; il -y a le remède de penser qu’il ne dépend pas des objets: 1º je veux -préférer ceci à cela, parce qu’il me plaît d’en user ainsi; 2º il -pourrait agir en tirant ce qu’il a à faire à la courte-paille.» - -_C’est le pont aux ânes._ - -On se sert de cette expression en parlant des choses qui sont connues -des esprits vulgaires et ne peuvent embarrasser que des ignorants -de la première espèce, justement assimilés aux baudets qu’on voit -s’arrêter devant un pont de bois dont les planches mal jointes leur -laissent entrevoir le cours de l’eau, car ces animaux ont ordinairement -une si grande peur de se noyer, que, suivant la remarque de Pline le -naturaliste (liv. VIII, ch. 4), _ils se précipiteraient à travers les -flammes pour éviter de se mouiller les pieds_. La même expression -s’emploie aussi pour signifier les lieux communs et les réponses -banales à l’usage des ignorants, et, dans ce sens, elle est une -allusion à ces vieux recueils de solutions ou de thèmes tout faits, -auxquels on donnait autrefois le nom de _pont aux ânes_, à cause -de l’interrogatif _an_ qui figurait au commencement de toutes les -questions énoncées en latin. C’est un véritable calembourg, où _pont -aux ânes_ a été substitué à _pont aux an_, qui signifie le moyen de -passer sur ces _an_ comme sur une rivière, c’est-à-dire de surmonter -les difficultés. - -On trouve dans le vingt-huitième chapitre du deuxième livre de Rabelais -le passage suivant, qui confirme l’explication que je viens de donner: -«O qui pourra maintenant racompter comment se porta Pantagruel contre -les trois cents géants! O ma muse! ma Calliope! ma Thalie! inspire-moy -à ceste heure! Restaure-moy mes esperits; car voici _le pont aux -ânes de logicque_; voici le trébuchet, voici la difficulté de povoir -exprimer l’horrible bataille qui feut faicte.» - -_Les ânes de Beaune._ - -L’animosité des Athéniens contre les Thébains n’est pas plus célèbre -que celle des habitants de Dijon contre les habitants de Beaune. S’il -faut en croire les Dijonais, l’air seul du pays de leurs adversaires -est abrutissant, et c’est à qui racontera les simplicités beaunoises -le plus ridicules. La querelle de Piron avec les Beaunois n’a pas peu -contribué à fortifier le préjugé qui leur est défavorable. Tous les -jeux de mots auxquels peut donner lieu la comparaison d’un sot avec un -âne ont été employés d’une manière plus ou moins heureuse, et jusqu’à -satiété. Mais de telles plaisanteries sont-elles fondées? Les habitants -de Beaune ont-ils l’esprit plus lourd et la conception plus tardive -que ceux de Dijon? Il n’y a rien qui le prouve, et le proverbe n’a pas -été fait pour populariser le béotisme qu’on leur impute. Il est venu -de ce que, dans le XIII^e siècle, il y avait à Beaune une famille de -négociants distingués dont le nom était Asne. Lorsqu’on voulait parler -d’un commerce bien établi, on citait les Asne de Beaune. Depuis, ce nom -est passé aux habitants, et c’est sur cette misérable équivoque que -roulent tous les quolibets qui sont faits sur leur compte. - -_La sépulture des ânes._ - -Au moyen âge, ceux qui mouraient déconfès ou excommuniés étaient jetés -dans les champs ou à la voirie, comme des charognes. C’est ce qu’on -appelait la _sépulture des ânes_. On lit dans une vieille charte: -_Extrà cimeterium sepulturâ asinorum sepulti._ La même expression se -trouve dans un passage de la bulle d’excommunication fulminée par -le pape Grégoire V contre le roi Robert et la reine Berthe. Voici -ce passage littéralement traduit du latin: «Qu’ils n’aient d’autre -_sépulture_ que celle _des ânes_, afin qu’ils soient aux nations -futures un exemple d’opprobre et de malédiction.» Cette expression est -prise de l’Écriture sainte, où l’on voit qu’il fut prédit par Jérémie -que Joachim aurait la _sépulture d’un âne_; prophétie qui se vérifia -lorsque Nabuchodonosor fit massacrer ce roi de Juda et jeter son corps -hors de la ville, avec défense de l’inhumer. - - -=ANGE.=—_Écrire comme un ange._ - -Ange Vergèce, célèbre calligraphe, venu de l’île de Candie, sa patrie, -à Paris, vers 1540, donna lieu, dit-on, à cette expression proverbiale -par la beauté de son écriture qui servit d’original aux graveurs -des caractères de l’alphabet grec pour les impressions royales sous -François I^{er}. La bibliothèque royale possède trois beaux manuscrits -grecs de cet hellène, qui était attaché au collége royal en qualité -d’_écrivain du roi en lettres_ grecques. - -_Être aux anges._ - -C’est être transporté de joie.—Les Grecs et les Romains disaient dans -le même sens: _Être admis aux plus secrets mystères_, par allusion aux -jouissances que devaient éprouver les initiés aux mystères d’Eleusis, -lorsqu’ils étaient admis par l’hiérophante, après de nombreuse -épreuves, à la connaissance de ces mystères, si secrets, dit Tibulle -(élég. 5, liv. III), qu’il n’était pas permis de les révéler même aux -dieux. - -_Boire aux anges._ - -Saint Césaire, évêque d’Arles, dit, dans sa sixième homélie, que, -de son temps, au commencement du VI^e siècle, on poussait si loin -la débauche de vin que, lorsqu’on ne pouvait presque plus boire, on -adressait, pour s’y exciter encore, des santés aux saints et aux anges. -Cette superstition d’ivrogne, renouvelée des Grecs qui, à la fin d’un -repas, vidaient quelques coupes de plus en l’honneur des dieux, a donné -naissance à l’expression _boire aux anges_, c’est-à-dire _boire au delà -de sa soif_, ou, comme s’exprime Rabelais, _boire pour la soif à venir_. - -_Voir les anges violets._ - -On dit de quelqu’un qui a reçu un coup sur les yeux, qu’_il a vu les -anges violets_, qu’_on lui a fait voir les anges violets_. C’est une -allusion à l’éblouissement lumineux qui accompagne d’ordinaire ces -sortes de coups, à la couleur violette de la partie contuse, à celle du -costume épiscopal qui est aussi violette, et à l’usage où l’on était -autrefois de désigner les évêques par le nom d’_anges_ que saint Jean -l’évangéliste leur a donné dans le deuxième chapitre de son Apocalypse. - -L’Académie s’est bornée à dire que _Voir les anges violets_ signifie -avoir des visions creuses; mais il est certain que cette expression a -toujours été employée dans le sens que j’ai donné et comme synonyme de -cette autre plus usitée aujourd’hui: _Voir trente-six chandelles._ - - -=ANGLAIS.=—_Être poursuivi par les Anglais._ - -C’est être poursuivi par des créanciers rigides.—Le mot Anglais, pris -dans ce sens, fut introduit, suivant Borel, à l’époque de l’occupation -de la France par les Anglais qui, s’étant emparés de tout l’argent -du pays, prêtaient aux habitants à des conditions fort dures, et se -conduisaient comme de vrais Arabes envers leurs malheureux débiteurs. -D’autres étymologistes pensent qu’il fut employé à l’occasion des -impôts extraordinaires établis pour la rançon du roi Jean, prisonnier à -Londres. Estienne Pasquier le fait venir des réclamations des Anglais -qui prétendaient que cette rançon, fixée à trois millions d’écus d’or, -par le traité de Bretigny, n’avait pas été entièrement payée. - - Oncques ne vys Anglois de vostre taille, - Car, à tout coup, vous criez: baille, baille. (MAROT.) - - -=ANGUILLE.=—_Il y a quelque anguille sous roche._ - -Pour signifier qu’il y a dans une affaire quelque chose de caché et de -dangereux dont il faut se défier. - -Le mot anguille, venu du latin _anguilla_, dont la racine est _anguis_, -_serpent_, se prenait autrefois pour serpent, et il a gardé cette -acception dans notre proverbe, qui correspond à celui des Grecs: _Le -scorpion dort sous la pierre_; et à celui des Latins: _Latet anguis in -herba_, _le serpent est caché sous l’herbe_. - -On désigne encore les couleuvres, en certains endroits, sous le nom -d’_anguilles de haie_. - -_Écorcher l’anguille par la queue._ - -C’est commencer par où il faudrait finir. - -_Rompre l’anguille au genou._ - -C’est tenter l’impossible, car une anguille, qui glisse toujours des -mains, ne peut se rompre sur le genou comme un bâton. M. de Mennechet -dit dans une annotation à la page 209 de l’_Histoire de l’estat de -France sous le règne de François II_: «_Rompre l’anguille au genou_, -signifie rompre une étoffe nouée à l’endroit du nœud.» Ce qui est un -équivalent, et non une explication de l’expression proverbiale. - -On trouve dans Rabelais, _Rompre l’andouille au genou_. - -Les Espagnols disent: _Soldar el azogue_, _souder le vif-argent_; et -les Italiens: _Pigliar il vento con le reti_, _prendre le vent au -filet_. - -_Il ressemble aux anguilles de Melun, il crie avant qu’on l’écorche._ - -On représentait un jour à Melun le mystère de saint Barthélemy qui, -suivant le martyrologe, fut écorché et mis en croix: un étudiant de -cette ville, nommé Languille, chargé de faire le rôle du martyr, fut -tellement épouvanté, au moment où les bourreaux le saisirent pour -simuler le supplice, qu’il ne put s’empêcher de pousser des cris. Et -de là vint la locution proverbiale qu’on applique à une personne qui -s’effraie sans sujet, qui se plaint avant de sentir le mal. D’après -cette explication, donnée par Fleury de Bellingen, il faudrait dire: -_Il ressemble à Languille_, et non pas _aux anguilles de Melun_; mais -la seconde version, quoique fautive, n’est pas moins usitée que la -première, et le Dictionnaire de l’Académie l’a consacrée. - - -=ANGOISSE.=—_Faire avaler à quelqu’un des poires d’angoisse._ - -C’est lui faire essuyer de mauvais traitements dont il ne peut se -plaindre. Allusion à la poire d’angoisse, petite boule de fer qui, -étant glissée pur les voleurs dans la bouche d’un homme qu’ils -voulaient dépouiller, et s’y détendant par la pression d’un ressort -secret, accroissait son volume au point de lui couper la parole et de -ne pouvoir être retirée qu’avec l’aide d’un serrurier. Machine vraiment -diabolique dont l’invention a été attribuée par quelques auteurs -au capitaine Gaucher qui servait, du temps de la ligue, au pays de -Luxembourg, et par quelques autres à un Toulousain nommé Palioly, chef -d’une bande de filous établie à Paris. L’Académie semble croire que -cette locution fait allusion à la poire d’Angoisse, fruit _si âpre et -si revéche au goût_, dit-elle, _qu’on a de la peine à l’avaler_. Mais -elle se trompe, car ce fruit est assez doux dans sa maturité, et les -Parisiens, qui le trouvaient fort bon autrefois, devaient en faire une -consommation assez considérable, puisque les colporteurs le criaient -dans les rues. Témoin ce vers des _Crieries de Paris_, par Guillaume de -la Villeneuve: - - Poires d’Angoisse crier haut. - -L’instrument de fer a été nommé _poire d’angoisse_, parce qu’il est -en forme de poire et qu’il cause de _l’angoisse_ ou de la douleur; le -fruit a tiré son nom de celui d’_Angoisse_ ou _Angoissement_ (d’autres -disent _Angoisserent_), village du Limousin où il fut primitivement -connu et devint très abondant. - - -=ANNÉE.=—_Les années de Pierre._ - -C’est-à-dire vingt-cinq années de pontificat, parce que saint Pierre -fut à la tête de l’Église de Rome pendant vingt-cinq années. On dit -à chaque nouveau pape qu’on élève sur la chaire de l’apôtre: _Sancta -pater, non videbis annos Petri_; _saint-père, vous ne verrez pas les -années de Pierre_. Et en effet, aucun pape ne les a vues. La raison -en est toute simple: c’est que pour être un _sujet papable_, dit -l’histoire des conclaves, il faut être cardinal d’un âge avancé et -d’une complexion dont on ne puisse attendre ni un long règne ni de trop -vigoureuses résolutions. - -En examinant la liste des papes, on voit que le terme moyen de leur -règne est d’environ huit ans. Pie VII est le pontife qui a gouverné le -plus longtemps l’Église depuis saint Pierre. S’il eût vécu un an de -plus, la prophétie proverbiale aurait été démentie, et Rome, alors, -aurait été exposée aux plus grands malheurs et à la destruction, -suivant l’opinion superstitieuse des habitants de cette ville. - - -=ANTAN.=—_Parler des neiges d’antan._ - -C’est-à-dire de choses qui sont passées et dont on ne doit plus -s’occuper. On trouve dans la dix-neuvième satire de Régnier: _Discourir -des neiges d’antan._ - -_Antan_ est un vieux mot formé par contraction des deux mots latins -_ante annum_, et signifiant _l’autre année_, _l’année d’avant_. -L’expression des _neiges d’antan_, qu’on n’emploie guère aujourd’hui, a -été pendant longtemps en grande vogue, à cause de la fameuse ballade -de Villon sur _les dames du temps jadis_, dont voici quelques vers: - - . . . . . . . . Où est la reine - Qui commanda que Buridan - Fût jeté dans un sac en Seine? - Mais où sont les neiges d’antan? - La reine, blanche comme un lys, - Qui chantait à voix de sirène, - Berthe au grand pied, Biétris, Alys, - Harembouges qui tint le Maine, - Et Jeanne, la bonne Lorraine, - Qu’Anglais brûlèrent à Rouen, - Où sont-ils, vierge souveraine? - Mais où sont les neiges d’antan? - - -=ANTIFE.=—_Battre l’antife._ - -Antife est un terme d’argot employé par les gueux et les filous pour -désigner une église, lieu qu’ils fréquentent de préférence, parce -qu’ils y trouvent les chances les plus favorables au succès de leur -industrie, au milieu de la foule qui s’y rend. C’est dans ce sens que -l’auteur du poëme de _Cartouche_ s’est servi de ce mot, qui paraît -être le même qu’_antive_, féminin d’_antif_ (antique), vieux adjectif -tombé en désuétude. Ainsi, l’expression populaire _battre l’antife_, -qui correspond figurément à _battre le pavé des rues_, ou, comme on dit -encore, _battre l’estrade_, signifie, au propre, _battre le pavé des -églises_, acception qui n’est pas usitée. - - -=APOTHICAIRE.=—_Apothicaire sans sucre._ - -Le sucre, cette précieuse denrée que le vieux poëte Eustache Deschamps -appelait l’_auxiliaire de la civilisation_, fit son entrée dans le -monde, au commencement du XIV^e siècle, par l’officine des apothicaires -qui lui attribuaient toute sorte de vertus curatives et l’employaient -dans tous les remèdes: de là cette expression, _Apothicaire sans -sucre_, par laquelle on désigne tout marchand mal assorti et toute -personne qui manque de quelque chose d’essentiel à sa profession. - -On trouve dans de vieux auteurs, _Apothicaire sans caffetin_. Le sucre -blanc raffiné était autrefois appelé _caffetin_. Ce mot est dans une -ordonnance rendue par le roi Jean, en 1353. - - -=APÔTRE.=—_Faire le bon apôtre._ - -Chercher à tromper en contrefaisant l’homme de bien. On dit encore -ironiquement, _C’est un bon apôtre_, en parlant de quelqu’un qui -déguise sa malice sous les apparences de la bonté, qui affecte une -candeur, une probité qu’il n’a pas.—Allusion à la conduite de l’apôtre -Judas, qui portait la trahison dans le cœur en faisant à son divin -maître des protestations d’attachement et de fidélité. - - -=APPÉTIT.=—_L’appétit vient en mangeant._ - - Plus on a, plus on veut avoir.—Autant croît le désir que le trésor. - -C’est la réponse que fit Amyot à Charles IX, dont il avait été le -précepteur, un jour que ce roi lui témoignait sa surprise de ce -qu’ayant paru d’abord borner son ambition à un petit bénéfice qu’il -avait obtenu, il demandait encore le riche évêché d’Auxerre. Mais -cette réponse, qu’on croit avoir été l’origine du proverbe, n’en fut -que l’application. Amyot, en s’exprimant ainsi, répétait simplement un -mot rapporté par Rabelais dans le cinquième chapitre de _Gargantua_, -et attribué à Angeston[9], qui n’en était peut-être pas l’inventeur. -Ovide, parlant d’Erisichton, condamné par Cérès à une famine dévorante, -avait dit: - - . . . . . . . . _Cibus omnis in illo - Causa cibi est._ (_Metam._, lib. VIII, fab. 11.) - - Tout aliment l’excite à d’autres aliments. - -Et Quinte-Curce (liv. VII, ch. 8) avait mis la phrase suivante dans -le discours des Scythes à Alexandre: _Primus omnium satietate parasti -famem._ _Tu es le premier chez qui la satiété ait engendré la faim._ -Cependant, il est juste de dire que si Angeston a pris la pensée de ces -deux auteurs, il se l’est appropriée par l’heureuse originalité avec -laquelle il l’a rendue en français. - -_Pain dérobé réveille l’appétit._ - - Pain dérobé que l’on mange en cachette, - Vaut mieux que pain qu’on cuit ou qu’on achète. (LA FONT.) - -On lit dans les Proverbes de Salomon (ch. 9, v. 17): _Aquæ furtivæ -dulciores sunt, et panis absconditus suavior._ _Les eaux dérobées sont -plus douces, et le pain pris en cachette est plus agréable._ C’est de -là qu’a été tiré notre proverbe, qui signifie que nous trouvons une -certaine douceur dans les choses qui nous sont défendues, que l’objet -de nos désirs nous plaît d’autant mieux qu’il est moins permis.—Les -Latins disaient: _Dulce pomum quum abest custos._ _Le fruit est doux en -l’absence du gardien._ - - _Nitimur in vetitum semper cupimusque negata._ (OVID, lib. III, éleg. - 4.) - - Nous nous roidissons toujours contre ce qui nous est défendu, et nous - désirons ce qu’on nous refuse. - - Tel est le cœur humain, surtout celui des femmes: - Un ascendant mutin fait naître dans nos ames, - Pour ce qu’on nous permet un dégoût triomphant, - Et le goût le plus vif pour ce qu’on nous défend. (PIRON, _Métrom._) - - -=ARBRE.=—_Quand l’arbre est tombé, tout le monde court aux branches._ - -Pour dire que tout le monde cherche à retirer quelque avantage de la -disgrâce qui atteint un homme élevé en dignité. - -_On ne jette des pierres qu’à l’arbre chargé de fruits._ - -Il n’y a que l’homme distingué qui soit en butte aux traits envenimés -de la critique: les détracteurs attaquent le mérite et laissent en paix -la médiocrité. Un vieux proverbe les assimile aux _chiens qui n’aboient -qu’après la pleine lune sans se soucier du croissant_. - - -=ARC.=—_Débander l’arc ne guérit pas la plaie._ - -Il ne suffit pas, pour réparer ou pour guérir le mal qu’on a fait, de -renoncer au moyen d’en faire. - -Lorsque le roi René perdit Isabelle de Lorraine, sa première épouse, -qu’il aimait beaucoup, il prit pour devise un arc dont la corde était -rompue, avec ces mots italiens: _Arco per lentare, piaga non sana_, -dont notre proverbe est la traduction, et il mit cette devise dans un -beau livre d’Heures qu’il peignit pour Jeanne de Laval, sa seconde -épouse, à laquelle il était aussi tendrement attaché. La Bibliothèque -royale conserve ce précieux ouvrage, qui présente sur toutes les pages -les lettres R I enlacées avec grâce, et sur toutes les marges plusieurs -autres devises relatives aux deux princesses. - - -=ARCHIDIACRE.=—_Crotté en archidiacre._ - -C’est-à-dire bien crotté, parce que les archidiacres étaient tenus -autrefois de faire à pied leurs visites, dans toutes les saisons, chez -tous les curés de leur archidiaconé. Le temps a fait disparaître cet -usage et la locution qui s’y rattache. - - -=ARGENT.=—_L’argent est un bon serviteur, mais c’est un mauvais -maître._ - -Ce proverbe a été attribué au chancelier Bacon, mais il existait avant -Bacon; peut-être a-t-il été inspiré par ce vers d’Horace: - - _Imperat aut servit collecta pecunia cuique;_ - -ou bien par ce mot sur Caligula: «Il n’y eut jamais un meilleur esclave -ni un plus mauvais maître.» - -Il faut pouvoir dire de l’argent ce que le philosophe Aristippe disait -d’une belle courtisane: «Je possède Laïs sans qu’elle me possède.» - -_L’argent fait tout._ - - _Nummus vincit, nummus regnat, nummus imperat._ - -On lit dans l’Ecclésiaste: _Pecuniæ obediunt omnia._ - -Les Italiens disent: _Il danaro e un compendio del poter humano._ - -_Argent comptant porte médecine_, - -pour signifier qu’il est d’un grand secours, qu’il guérit bien des maux. - -_L’argent est un remède à tout mal, hormis à l’avarice._ - - L’esprit, le temps, l’argent, sont trois grands médecins; - L’argent seul!... est-il rien, excepté l’avarice, - Que ce doux élixir n’endorme et ne guérisse? - -(PIRON, _École des Pères_, act. III, sc. 3.) - -_Argent fait perdre et pendre gent._ - -Nos pères, qui aimaient les jeux de mots, disaient encore: _Argent ard -gent_. _Ard_ est la troisième personne du présent indicatif du vieux -verbre _ardre_ ou _arder_ (brûler). - -Les Italiens disent: _Qui veut s’enrichir dans un an se fait pendre -dans six mois._ - -_Qui a de l’argent a des pirouettes_ (ou _des cabrioles_). - -Ce proverbe signifie, au propre, que celui qui a de l’argent saute -et danse volontiers, et, au figuré, qu’il a de quoi se réjouir, de -quoi satisfaire ses fantaisies et se procurer tout ce qui lui plaît; -explication plus juste et plus naturelle que celle qu’on trouve dans la -plupart des auteurs, qui disent seulement que _celui qui a de l’argent -a de tout_, laissant à deviner pour quel motif il est question de -pirouettes ou de cabrioles. - -_Chargé d’argent comme un crapaud de plumes._ - -Le proverbe précédent nous a montré l’homme qui a de l’argent plein -de légèreté et prêt à entrer en danse; celui-ci assimile l’homme sans -argent à un lourd reptile: en effet, quand on a la bourse bien garnie, -on se sent plus léger, comme si le contentement était une espèce de -ressort secret qui favorise l’aisance des mouvements; et quand on a -la bourse vide, on se sent plus lourd, comme si la tristesse était un -poids invisible sous lequel on ne peut avoir une allure dégagée: deux -faits qui sont en raison inverse des lois du système de gravité. Il -est probable que cette différence a été présente à l’esprit de l’homme -qui le premier a imaginé de dire _chargé d’argent comme un crapaud -de plumes_; elle est du moins caractérisée dans cette expression. On -sait que l’_argent_ et les _plumes_ se confondent sous une même idée, -dans plusieurs façons de parler usitées parmi le peuple, comme _se -remplumer_, _plumer quelqu’un_, _avoir des plumes de quelqu’un au jeu_, -_laisser ses plumes au jeu_, etc. - -Les Polonais disent: _Nu comme un saint turc_, parce que les dervis -ou derviches, religieux turcs qui font profession de pauvreté, vont -toujours les jambes nues et la poitrine découverte, à l’imitation des -gymnosophistes indiens, qui avaient adopté la nudité comme emblème de -leur amour pour la vérité nue. - -_L’argent est rond pour rouler._ - -Maxime des prodigues. - -_L’argent est plat pour s’entasser._ - -Maxime des avares. - -_Semer l’argent._ - -Cette expression fut d’abord employée littéralement pour désigner -une prodigalité mémorable qui eut lieu dans une cour plénière tenue -à Beaucaire par Raymond V, comte de Toulouse, en 1174. Le sire de -Simiane, d’autres disent Bertrand de Raiembaus ou Raibaux, cherchant -à surpasser en magnificence tous ses rivaux, fit labourer avec douze -paires de taureaux blancs les cours et les environs du château, et -y fit semer 30,000 sous en deniers, somme équivalente à 600 marcs -d’argent fin, puisque 50 sous formaient alors un marc. - -_L’argent prêté veut être racheté._ - -C’est-à-dire que celui qui a prêté son argent a autant de peine à le -recouvrer qu’il en aurait à le gagner, car on trouve presque toujours -dans la main qui l’a reçu la main qui refuse de le rendre. - -_Ne prêtez point votre argent à un grand seigneur._ - -Proverbe pris des paroles de l’Ecclésiastique (ch. 9, v. 1): _Noli -fænerari homini fortiori te: quod si fæneraveris quasi perditum habe._ -_Ne prêtez point votre argent à un homme plus puissant que vous; et si -vous le lui avez prêté, tenez-le pour perdu._ - -Le conseil que donne ce proverbe se trouvait fort bon à suivre dans -l’ancien temps, où les grands seigneurs pouvaient facilement abuser de -leur position pour faire attendre longtemps tout créancier bourgeois -qui réclamait son argent, et pour le punir de cette liberté grande: -c’était alors un de leurs plaisirs et même un de leurs priviléges. -Les registres du parlement et les taxes des chancelleries royales -constatent qu’ils obtenaient quelquefois des _lettres de non payer_; -et l’on sait que Philippe de Valois, voulant se montrer reconnaissant -envers ceux qui avaient aidé à son élévation, leur octroya de pareilles -lettres, en grande quantité. Le témoignage de ces faits n’est pas -consigné dans l’histoire seulement, il l’est aussi dans le langage, -car on dit, en parlant d’un débiteur qui tarde à satisfaire à ses -engagements: _Il se croit dispensé de payer ses dettes._ - -Les Basques se servent du proverbe suivant: _Ne prête pas ton argent à -celui à qui tu serais obligé de le redemander le chapeau à la main._ - -_Si vous voulez savoir le prix de l’argent, essayez d’en emprunter._ - -En ce cas, il faut payer l’argent au poids de l’or. - -_L’argent ne sent pas mauvais._ - -On dit aussi: _L’argent n’a point d’odeur._ - -L’empereur Vespasien, ayant mis un impôt sur les latrines, contre -l’avis de son fils Titus, prit une pièce du premier argent qu’il en -retira, et l’approcha du nez de ce prince, en disant: «Cela sent-il -mauvais?» ce qui donna lieu au proverbe, dont Juvénal s’est servi: - - . . . . . . _Lucri bonus est odor ex re - Qualibet._ (Sat. 14, v. 204.) - - L’argent qu’on gagne sent toujours bon, de quelque part qu’il vienne. - -Ennius avait dit: - - _Unde habeas curat nemo, sed oportet habere._ - - Personne ne s’informe d’où vous avez, mais il faut avoir. - -Les Anglais disent: _Money is welcome, though it comes in a dirty -clout._ _L’argent est toujours bien venu, quoiqu’il arrive dans un -torchon sale._ - -_Plaie d’argent n’est point mortelle._ - -Pour exprimer qu’un malheur est supportable lorsqu’on peut l’adoucir -par quelque sacrifice d’argent. - -Les Russes disent: _Ce qu’on peut éviter à force d’argent n’est point -un malheur; le vrai malheur est d’avoir dans sa poche une bourse vide._ - -_Qui n’a point argent en bourse ait miel en bouche._ - -Quand on est pauvre, il faut filer doux, n’avoir que d’agréables -paroles, car si l’on passe au riche quelques grossièretés, on n’en -passe aucune au pauvre. - -_Ne touchez point à l’argent d’autrui, car le plus honnête homme n’y -ajouta jamais rien._ - -Avertissement qu’on donne, par manière de plaisanterie, à quelqu’un qui -prend dans ses mains de l’argent qui ne lui appartient pas. - -_Avoir de l’esprit argent comptant._ - -Cette expression est littéralement traduite de l’expression latine -_Habere ingenium in numerato_, dont l’empereur Auguste se servait pour -caractériser le talent du célèbre Vinicius, et dont Quintilien a fait -l’application à un orateur habile à improviser sur toute sorte de -sujets. L’abbé Gedoin l’a rendue ainsi: _Avoir toutes les richesses de -son esprit en argent comptant._ - -Un vieux traducteur avait dit: _Én bonne pécune nombrée._ - -_Argent sous corde._ - -On dit _Jouer, payer argent sous corde_, dans le même sens que _Jouer, -payer argent comptant_, ou _argent sur table_. C’est une métaphore -prise du jeu de paume, où l’on met l’argent sous la corde. - - -=ARGOULET.=—_C’est un pauvre argoulet._ - -Les argoulets étaient des arquebusiers à cheval, qui existèrent depuis -Louis XI jusqu’à Henri II. Comme dans le dernier temps ils n’étaient -pas considérables, dit Ménage, en comparaison des autres cavaliers, -on employa le nom d’_argoulet_ pour désigner un chétif soldat, et par -extension un homme de néant. - - -=ARISTARQUE.= - -Célèbre grammairien de Samos, qui fut chargé par Ptolémée Philadelphe -de revoir les poëmes d’Homère, dont il donna l’édition que nous avons -aujourd’hui. Dans cette importante révision, il fit preuve d’une -critique si sage et si judicieuse, que son nom, devenu appellatif, -a servi depuis à désigner un censeur juste, profond et éclairé. -C’est ce que les Romains entendaient par _un Aristarque_, comme le -prouve un passage de l’_Art poétique_ d’Horace, où il est dit: _Fiet -Aristarchus_, etc. C’est aussi ce que nous entendons, mais quelquefois -nous y attachons une idée particulière de sévérité. - - -=ARISTOTE.=—_Faire le cheval d’Aristote._ - -On dit _Faire le cheval d’Aristote_, pour désigner une pénitence qui -est imposée dans le jeu du gage touché, ou dans quelque autre jeu -semblable, et qui consiste à prendre la posture d’un cheval, afin de -recevoir sur son dos une dame qu’on doit promener ainsi dans le cercle -où elle doit être embrassée par les joueurs. Cette pénitence est sans -doute une allusion à l’usage symbolique d’après lequel le vassal ou le -vaincu se mettait aux pieds du suzerain ou du vainqueur, une bride à la -bouche et une selle sur le dos[10]. - -Quant à l’expression singulière par laquelle elle est désignée ici, -elle doit son origine à un fabliau intitulé _le Lai d’Aristote_, dont -voici le canevas[11]. - -Alexandre-le-Grand, épris d’une jeune et belle Indienne, semblait -avoir perdu le goût des conquêtes. Ses guerriers en murmuraient, mais -aucun d’eux n’était assez hardi pour lui en exprimer le mécontentement -général. Son précepteur Aristote s’en chargea: il lui représenta qu’il -ne convenait pas à un conquérant de négliger ainsi la gloire pour -l’amour; que l’amour n’était bon que pour les bêtes, et que l’homme -esclave de l’amour méritait d’être envoyé paître comme elles. Une telle -remontrance, autorisée sans doute par les mœurs du temps jadis, qui -étaient bien différentes des nôtres, fit impression sur le monarque, et -il se décida, pour apaiser les murmures de son armée, à ne plus aller -chez sa maîtresse; mais il n’eut pas le courage de défendre qu’elle -vînt chez lui. Elle accourut tout éplorée pour savoir la cause de son -délaissement, et elle apprit ce qu’avait fait Aristote. «Eh quoi! -s’écria-t-elle, le seigneur Aristote a de l’humeur contre le penchant -le plus naturel et le plus doux? Il vous conseille d’exterminer -par la guerre des gens qui ne vous ont fait aucun mal, et il vous -blâme d’aimer qui vous aime! C’est une déraison complète, c’est une -impertinence inouïe qui réclame une punition exemplaire, et, si vous -voulez bien le permettre, je me charge de la lui infliger.» Son amant -ne s’opposa point à ses projets, et dès ce moment elle mit tout en -œuvre pour séduire le philosophe. _Ce que veut une belle est écrit dans -les cieux_, et l’égide de la sagesse ne met pas à couvert de ses traits -vainqueurs. Le vieux censeur des plaisirs l’apprit à ses dépens. Son -cœur, surpris par les galanteries les plus adroites, se révolta contre -sa morale. Vainement il crut l’apaiser en recourant à l’étude et en se -rappelant toutes les leçons de Platon: une image charmante venait sans -cesse se placer devant ses yeux et détournait vers elle seule toutes -les méditations auxquelles il se livrait. Enfin il reconnut que l’étude -et Platon ne sauraient le défendre contre une passion si impérieuse, et -son esprit subtil lui révéla que le meilleur moyen de la vaincre était -d’y succomber. Dès l’instant il laissa là tous les livres et ne songea -qu’aux moyens d’avoir un entretien secret avec la jeune Indienne. Un -jour qu’elle fesait une promenade solitaire dans le jardin du palais -impérial, il accourut auprès d’elle, et à peine l’eut-il abordée qu’il -se jeta à ses pieds, en lui adressant une pathétique déclaration. -L’enchanteresse feignit de ne pas y croire pour se la faire répéter. -Cette manière de prolonger les jouissances de l’amour-propre était -alors en usage chez le beau sexe. Obligée enfin de s’expliquer, elle -répondit qu’elle ne pouvait ajouter foi à des aveux si extraordinaires -sans des preuves bien convaincantes. Toutes celles qu’il était possible -d’exiger lui furent offertes. «Eh bien, reprit-elle, après cela, il -faut satisfaire un caprice. Toute femme a le sien: celui d’Omphale -était de faire filer un héros, et le mien est de chevaucher sur le -dos d’un philosophe. Cette condition vous paraîtra peut-être une -folie; mais la folie est à mes yeux la meilleure preuve d’amour.» Il -fut fait comme elle le désirait. Qu’y a-t-il en cela d’étonnant? Le -dieu malin qui change un âne en danseur, comme dit le proverbe, peut -également changer un philosophe en quadrupède. Voilà notre vieux barbon -sellé, bridé, et l’aimable jouvencelle à califourchon sur son dos. -Elle le fait trotter de côté et d’autre, et pendant qu’il s’essouffle -à trotter, elle chante joyeusement un lai d’amour approprié à la -circonstance. Enfin, quand il est bien fatigué, elle le presse encore -et le conduit... devinez où?—elle le conduit vers Alexandre, caché -sous un berceau de verdure d’où il examinait cette scène réjouissante. -Peignez-vous, si vous le pouvez, la confusion d’Aristote, lorsque le -monarque, riant aux éclats, l’apostropha de cette manière: «O maître! -est-ce bien vous que je vois dans ce grotesque équipage? Vous avez donc -oublié la morale que vous m’avez faite, et maintenant c’est vous qu’il -faut mener paître.» La raillerie semblait sans réplique; mais l’homme -habile a réponse à tout.—«Oui, c’est moi, j’en conviens, répondit le -philosophe en se redressant. Que l’état où vous me voyez serve à vous -mettre en garde contre l’amour. De quels dangers ne menace-t-il pas -votre jeunesse, lorsqu’il a pu réduire un vieillard si renommé par sa -sagesse à un tel excès de folie?» - -Cette seconde leçon était meilleure que la première. Alexandre parut -l’approuver, et il promit de la méditer auprès de la jeune Indienne. -C’était là qu’on lui reprochait d’avoir perdu sa raison, c’était là -qu’il devait la retrouver. Il y réussit, mais ce fut, dit-on, par -l’effet du temps, plutôt que par celui de la leçon. Le temps, pour -guérir de l’amour, en sait beaucoup plus qu’Aristote. - - -=ARLEQUIN.=—_Les trente-six raisons d’Arlequin._ - -On appelle ainsi des raisons superflues. Arlequin, dans une comédie du -théâtre italien, excuse son maître de ce qu’il ne peut se rendre à une -invitation, pour trente-six raisons. La première c’est qu’il est mort. -On le dispense des autres. - -DU PERSONNAGE D’ARLEQUIN. - -Un comédien italien venu en France avec sa troupe, sous le règne de -Henri III, ayant fréquenté la maison du président de Harlay, grand -amateur de ses facéties, fut surnommé, dit-on, par ses camarades -_Arlechino_ (le petit Harlay), ce qui lui donna occasion d’équivoquer -un jour facétieusement, en disant à ce magistrat: «Il y a parenté -entre nous au cinquième degré: vous êtes Harlay premier, et je suis -Harlay-quint.» Telle fut, suivant Ménage, l’origine du nom d’Arlequin. -Mais quoique cet auteur ait rapporté sérieusement une telle étymologie, -on ne doit la prendre que pour ce qu’elle vaut, c’est-à-dire pour une -plaisanterie. Court de Gébelin la rejette avec raison, parce que le -fait sur lequel elle repose ne lui paraît pas avéré et ne s’accorde -guère avec les mœurs graves et austères du président de Harlay. Il -pense que _arlequin_ est un mot composé de l’article _al_, où _l_ -s’est changé en _r_, et de _lecchino_, diminutif de _lecco_, qui, en -italien, désigne un homme adonné à la gloutonnerie, un _lécheur de -plats_. En effet, Arlequin se montre constamment avec ce défaut sur la -scène de sa patrie; mais il s’en est un peu corrigé en s’établissant -en France. Ce qu’il y avait de trop grossier dans ses goûts a été -modifié par l’heureuse influence de notre pays. Il s’est aussi amendé -sur son penchant à la grotesque bouffonnerie, et il a su joindre à -ses lazzi un esprit et une malice de meilleur ton, qui sont devenus -les traits distinctifs de son caractère. Florian est le seul auteur -de quelque mérite qui se soit avisé de lui attribuer des qualités -contraires. Il lui a prêté de la timidité et de la bonhomie; il en a -fait tour à tour un bon fils, un bon époux, un bon père, et il a su mêm -le rendre intéressant dans ces divers rôles. Cependant une pareille -innovation, quoique justifiée par le succès, a été regardée justement -comme une faute capitale; car il n’est jamais permis de dénaturer à -ce point des mœurs consacrées au théâtre. D’ailleurs Arlequin a perdu -beaucoup plus qu’il n’a gagné dans cette réforme. Le sentiment fait -un contraste bizarre avec son costume, et ne va nullement à sa figure -de grillon[12]. Combien est préférable la joyeuse humeur qui l’anime -sur le théâtre de Gherardi! C’est là qu’il est dans son véritable -élément. Tout ce qu’il y fait, tout ce qu’il y dit est marqué au coin -de l’originalité la plus plaisante. Qui pourrait ne pas applaudir à -ses nombreuses saillies? elles feraient rire un Anglais attaqué du -_spleen_. Boileau, qui se connaissait en bons mots, les a louées en -désignant le recueil des comédies dont elles font le principal mérite -sous le titre de _Grenier à sel_. Je ne puis résister au désir d’en -citer quelques-unes. - -«Il n’y a dans le monde que trois sortes de gens: les trompeurs, les -trompés et les trompettes.» - -«Un financier est un homme qui a sauté du derrière de la voiture dans -l’intérieur, en évitant la roue.» - -«L’amour d’une femme est un sable mouvant sur lequel on ne peut bâtir -que des châteaux en Espagne.» - -«On ne fait pas l’amour à Paris; on l’achète tout fait.» - -Ce dernier mot a été attribué au spirituel marquis de Caraccioli, mais -il était imprimé dans une arlequinade avant que M. le marquis eût -appris à lire. - -Le personnage d’Arlequin n’est point moderne comme son nom; je vais -essayer de le prouver en établissant sa généalogie. Il descend -en droite ligne d’une famille originaire du pays des Osques, et -transplantée dans la cité de Romulus. Cette famille est celle des -sannions ou bouffons qui jouaient les fables atellanes, ainsi nommées -de la ville d’Atella, d’où ils étaient venus, vers les premiers temps -de la république, pour ranimer les Romains découragés par une peste -affreuse. C’est peut-être en mémoire d’un tel service que ces comédiens -ne furent jamais confondus avec les autres; ils jouissaient de tous les -droits des citoyens, et les jeunes patriciens se fesaient un honneur de -s’associer à leurs jeux scéniques. Plusieurs écrivains de l’antiquité, -qui ont pris soin de nous transmettre quelques-uns de leurs faits et -gestes, assurent qu’il n’y avait rien de si divertissant. Cicéron, -émerveillé de leur jeu, s’écrie: _Quid enim potest tam ridiculum quam -sannio esse, qui ore, vultu, imitandis moribus, voce, denique corpore -ridetur ipso?_ (_de Oratore_, lib. II, cap. 61.) Le costume de ces -mimes, tout à fait étranger aux habitudes grecques et aux habitudes -romaines, se composait d’un pantalon de diverses couleurs, avec une -veste à manches, pareillement bigarrée, qu’Apulée, dans son Apologie, -désigne par le nom de _centunculus_, _habit de diverses pièces cousues -ensemble_. Ils avaient la tête rasée, dit Vossius, et le visage -barbouillé de noir de fumée: _Rasis capitibus et fuligine faciem -obducti_. Tous ces traits caractéristiques se trouvent retracés dans -des portraits empreints sur des vases antiques sortis des fouilles -d’Herculanum et de Pompéia; et l’on peut en conclure que jamais -descendant de noble race n’a offert une ressemblance de famille aussi -frappante que celle qui existe entre Arlequin et ses aïeux. - -Les sannions conservèrent toujours le privilége d’amuser les maîtres -du monde, et ce privilége ne fut pas même suspendu par les guerres -civiles qui désolèrent Rome, comme s’il eût dû servir de compensation -à tant de désastres. Dans la suite, un tyran qui ne voulait laisser -aucune consolation à ses sujets, Tibère, entreprit vainement de le -faire cesser, en bannissant des acteurs si chéris; il se vit obligé -de les rappeler pour apaiser la multitude prête à se révolter. Les -peuples tiennent encore plus à leurs amusements qu’à leurs droits -politiques, et il n’y a point de révolution qui puisse les leur -enlever entièrement. Les beaux sermons de saint Jérôme, de saint -Augustin, de Tertullien, de Lactance et de quelques autres pères de -l’Église, n’eurent pas le pouvoir d’affaiblir le goût du public pour -les jeux mimiques, en les présentant comme incompatibles avec les -mœurs chrétiennes. Lorsque les hordes du Nord fondirent sur l’Italie, -l’empire éternel disparut, mais les sannions restèrent. Leur gaieté -pourtant sembla s’être perdue parmi les ruines. Ils ne consacrèrent -point aux plaisirs des vainqueurs un talent que ces barbares étaient -sans doute indignes d’apprécier, et ils se contentèrent de reparaître -dans les réjouissances annuelles du carnaval et dans les farces du -moyen âge. La _comedia dell’arte_ vint enfin les relever de cette -décadence et les réhabiliter dans une partie de leurs anciennes -fonctions. Ils prirent alors le nom de _zanni_, qu’ils portent encore -en Italie, et qui est évidemment le même que celui de sannions. Ils -revêtirent aussi l’habit de trente-six couleurs, affecté à ce genre -de comédie, qui représente des corporations individualisées, chaque -losange servant à marquer une corporation. Ce que j’ai dit plus haut -de l’emploi de cette bigarrure allégorique dans les fables atellanes -prouve qu’elle n’est pas de l’invention des modernes; il est probable -que son origine remonte aux Égyptiens. Le dieu Monde chez ce peuple, -dit Porphyre, était figuré debout et revêtu des épaules aux pieds d’un -magnifique manteau nuancé de mille couleurs[13]. Ce manteau était -l’emblème de la nature; l’habit d’Arlequin est l’emblème de la société. - - -=ARMES.=—_Se battre à armes égales._ - -Les armes dont on se servait dans les anciens duels devaient être -parfaitement égales. C’étaient des épées qu’on nommait _jumelles_, -parce qu’on les renfermait dans le même fourreau. - -_Il n’est pas de plus belles armes que les armes de vilain._ - -_Armes_ se prend ici pour armoiries. «Ces glorieuses marques, dit -Mézeray, n’appartenaient autrefois qu’aux vrais gentilshommes, -c’est-à-dire, à ceux qui étaient tels par des services militaires; et -elles fesaient l’une des plus illustres parties de la succession dans -leurs maisons. Aujourd’hui tout le monde en porte; les plus roturiers -en sont les plus curieux. Ceux qui sont de profession contraire à -celle des armes ne parlent que de leurs armoiries. Ils font passer des -rébus de la vile populace, des allusions grossières sur leurs noms, -des chiffres de marchands, des enseignes de boutiques et des outils -d’artisans, dans les escus, à l’ombre des couronnes, des timbres, des -cimiers et des supports; ils ont, par une hardiesse insupportable, -choisi les pièces les plus illustres, et donné sujet de dire qu’_il -n’est point de plus belles armes que les armes de vilain_.» (_Abrégé -chronol. de l’Hist. de France_, t. II, p. 493, in-12. Paris, 1676.) - -Ce proverbe a son application au figuré, en parlant d’une personne qui -fait un pompeux étalage de qualités feintes ou affectées. - - -=ARMOIRIES.=—_Les armoiries des gueux._ - -Lorsqu’un pauvre fait l’important, qu’il a l’air de trancher du grand -seigneur, on lui conseille de prendre _les armoiries des gueux_. Ces -armoiries sont deux carottes de tabac en croix avec ces mots autour: -_Dieu vous bénisse._ - -On dit aussi: _Le blason des gueux._ - - -=ART.=—_L’art est de cacher l’art._ - -Le grand art de l’homme fin, dit Montaigne, est de ne le point -paraître: où est l’apparence de la finesse, l’effet n’y est plus. - -En littérature, toute la perfection de l’art consiste, suivant la -remarque de Fénelon, à montrer si naïvement la simple nature qu’on le -prenne pour elle. - -Quand l’art ne laisse aucune trace dans un ouvrage, le lecteur -s’imagine qu’il aurait pu le faire lui-même, et ce sentiment d’un -amour-propre qui se flatte le rend singulièrement indulgent envers -l’auteur. Ce n’est pas tout, quand l’art ne se montre pas, le plaisir -de le deviner est laissé aux lecteurs, et ceux qui sont faits pour -deviner savent gré à l’auteur de leur avoir ménagé ce plaisir. - - -=ARTICHAUT.=—_Faire d’une rose un artichaut._ - -C’est faire d’une belle chose une laide, d’une bonne une mauvaise. On -dit aussi dans le même sens, _Faire d’une pendule un tourne-broche_. - -Allusion à l’histoire d’un barbouilleur chargé de peindre une rose -pour enseigne sur la porte d’un cabaret; il mit tant de vert-de-gris -dans le fond de ses mélanges, que les teintes légères du rouge furent -absorbées, et la rose en séchant devint un artichaut. - - -=ASPERGES.=—_En moins de temps qu’il n’en faut pour cuire des -asperges._ - -Cette expression proverbiale et comique, employée par Rabelais (liv. -V, ch. 7), est traduite de l’expression latine: _Citiùs quàm asparagi -coquuntur._ Érasme, qui la rapporte dans ses Adages, observe qu’elle -était familière à l’empereur Auguste. - - -=ASSEZ.=—_Il n’y a point assez, s’il n’y a trop._ - -Ce proverbe, qu’on exprimait autrefois d’une manière abrégée qui -prêtait à l’équivoque, _Assez n’y a, si trop n’y a_, renferme une -observation morale d’une grande vérité: c’est qu’on forme sans cesse -des désirs immodérés. Les grands enfants, qu’on appelle les hommes, -ressemblent à ce petit enfant gâté qui, invité à fixer lui-même le -nombre des hochets qui devaient lui être donnés, ne répondait que par -ces mots: _Donnez-m’en trop._ - -Sénèque écrivait à Lucilius (épit. 119): _Quod naturæ satis est homini -non est; inventus est qui concupisceret aliquid post omnia._ Ce qui -suffit à la nature ne suffit point à l’homme; il s’en est trouvé un -(Alexandre-le-Grand) qui, maître de tout, désirait quelque chose de -plus que tout. - -Les Yolofs, habitants de la Sénégambie occidentale, disent: _Rien ne -peut suffire à l’homme que ce qu’il n’a pas._ - -Beaumarchais a très spirituellement enchéri sur notre proverbe, -lorsqu’il a mis dans la bouche de son Figaro, parlant de l’amour, ce -mot charmant qui est aussi devenu proverbe: _Trop n’est pas assez._ - - -=ASSIETTE.=—_Deux gloutons ne s’accordent point en une même assiette._ - -Pas plus que _deux chiens après un os_. Ce proverbe est du temps où -plusieurs personnes mangeaient à la même assiette. Les Espagnols -disent: _A dos pardales, en una espiga, nunca ay liga._ _Entre deux -moineaux à un épi, il n’y a jamais de ligue._ - -_Faire l’assiette._ - -On disait autrefois _l’assiette d’une table_, pour l’ordre dans lequel -on devait y être assis; et _faire l’assiette_ ou _ordonner l’assiette_, -c’était désigner la place de chaque convive. Cette expression, qui -n’est plus d’usage, se trouve dans la traduction des Symposiaques de -Plutarque par Amyot; il serait bon de la rétablir, car elle épargnerait -une périphrase. _L’assiette_ se disait aussi pour _le service_. - - -=ASTROLOGUE.=—_Il n’est pas grand astrologue._ - -C’est-à-dire, il manque d’esprit, de prévoyance, d’habileté. Nos bons -aïeux avaient foi à l’astrologie, et ils regardaient les astrologues -comme des hommes du plus grand génie. (Voyez l’expression _Faire la -pluie et le beau temps_.) - -_C’est un grand astrologue, il devine les fêtes quand elles sont -venues._ - -Expression ironique, en parlant de quelqu’un qui manque de perspicacité. - - -=ATTENDRE.=—_Tout vient à point à qui sait attendre._ - -Pour dire que les affaires ont un point de maturité qu’il faut attendre -et qu’il est dangereux de prévenir. «La science des occasions et des -temps, dit Bossuet, est la principale partie des affaires. Il faudrait -transcrire toutes les histoires saintes et profanes pour savoir ce que -peuvent dans les affaires les temps et les contre-temps. Précipiter -ses affaires, c’est le propre de la faiblesse, qui est contrainte de -s’empresser dans l’exécution de ses desseins, parce qu’elle dépend des -occasions.» - -_Omnibus hora certa est, et tempus suum cuilibet cæpto sub cœlis._ -(Ecclésiast., ch. 3, v. 1). _Il y a pour tout un moment fixé, et chaque -entreprise a son temps marqué sous les cieux._ - -_Il ne faut pas se faire attendre ni arriver trop tôt._ - -On est impoli quand on se fait attendre, et gênant quand on arrive trop -tôt. - -_Ne t’attends qu’à toi-même._ - -C’est-à-dire, ne compte pas sur la protection ou sur le secours -d’autrui. La meilleure protection, les meilleurs secours que tu puisses -avoir, il faut les chercher en toi-même; tu les trouveras dans ta bonne -conduite, dans ton travail, dans ton économie, etc. C’est l’adage des -Grecs: _Si tu veux du bien, tire-le de toi-même._ «Faites-vous, s’il -se peut, dit Vauvenargues, une destinée qui ne dépende point de la -bonté trop inconstante et trop peu commune des hommes. Si vous méritez -des honneurs, si la gloire suit votre vie, vous ne manquerez ni d’amis -fidèles, ni de protecteurs, ni d’admirateurs. Soyez donc d’abord par -vous-même, si vous voulez acquérir les étrangers. Ce n’est point à -une ame courageuse à attendre son sort de la seule faveur et du seul -caprice d’autrui; c’est à son travail à lui faire une destinée digne -d’elle.» - - -=ATTENTE.=—_L’attente tourmente._ - -_Spes quæ differtur affligit animam._ (Salomon, Parab., cap. 13, v. -12.) _L’espérance différée afflige l’ame._ - -L’attente est douce, dit Montaigne, mais elle s’aigrit comme le lait. - -Montesquieu appelle l’attente une chaîne qui lie tous nos plaisirs. - - -=AUNE.=—_ Au bout de l’aune faut_ (manque) _le drap._ - -Au propre, quelque grande que soit une pièce de drap, on en voit le -bout à force de l’auner; au figuré, quelque étendue que soit une -ressource, on l’épuise à force d’en user. Il n’y a rien dont on ne -trouve la fin. - -Les Grecs exprimaient la même idée par un tour de paradoxe passé dans -la langue latine en ces termes: _Quidquid extremum breve._ - -_Savoir ce qu’en vaut l’aune._ - -Se dit d’une chose dont on a fait l’expérience à ses dépens. - -_Il ne faut pas mesurer les autres à son aune._ - -Il ne faut pas juger d’autrui par soi-même. - -_Les hommes ne se mesurent pas à l’aune._ - -Il ne faut pas juger du mérite des hommes par la taille. - - -=AUTEL.=—_Il en prendrait sur l’autel._ - -Cette expression, dont on se sert pour caractériser un homme avide du -bien d’autrui, et, en général, toute personne que rien n’arrête quand -il s’agit de se procurer des jouissances, est un emprunt que nous avons -fait aux Latins, qui disaient dans le même sens, _Edere de patellâ_, -comme on le voit dans cette phrase de Cicéron: _Atqui reperias asotos -ita non religiosos ut edant de patellâ._ (_De finib. bonor et malor_, -lib. II.) _Il y a des libertins si peu scrupuleux, qu’ils mangeraient -dans le plat du sacrifice._ Le mot _patella_ signifie une espèce de -vase où l’on mettait quelque partie réservée d’une victime, ainsi que -les viandes offertes aux dieux pénates nommés, pour cette raison, -_patellarii_. - -_Il faut que le prêtre vive de l’autel._ - -On fesait autrefois une distinction entre _l’église_ et _l’autel_, -en donnant le nom _d’église_ aux revenus fixes du clergé, et le nom -_d’autel_ aux offrandes des fidèles, parce que ces offrandes étaient -ordinairement déposées sur l’autel. Le premier lot appartenait à -des feudataires ecclésiastiques, et le second à des vicaires ou -desservants. Quelques évêques prétendirent être maîtres de _l’autel_ -aussi bien que de _l’église_, comme on le voit dans une lettre de -saint Abbon, qui les en blâme beaucoup; et cet acte de cupidité peu -évangélique fit naître le proverbe comme une juste réclamation. - -On dit: _Il faut que le prêtre vive de l’autel_, pour signifier qu’il -doit avoir un salaire qui le laisse sans inquiétude sur les besoins de -la vie; mais, suivant une remarque de Gusman d’Alfarache, il faut qu’il -vive de l’autel pour servir à l’autel, et non pas qu’il serve à l’autel -pour vivre de l’autel. - -Le proverbe s’emploie aussi, par extension, pour exprimer qu’une -personne qui exerce une profession honorable doit y trouver un honnête -profit. - - -=AVALEUR.=—_Avaleur de charrettes ferrées._ - -C’est-à-dire fanfaron, faux brave. - -On lit dans la satire Ménippée: «Douze ou quinze mille fendeurs -de nazeaux et _mangeurs de charrettes ferrées_.» Cette expression -proverbiale n’est pas nouvelle; car Athénée a dit (_Deipnosoph._, liv. -VI): _C’est un mangeur de lances et de catapultes._ - - -=AVARE.=—_L’avare et le cochon ne sont bons qu’après leur mort._ - -L’assimilation de l’avare et du cochon donne à ce proverbe quelque -chose de spirituel et de piquant, qui le rend préférable au proverbe -latin que P. Syrus a renfermé dans ce vers: - - _Avarus, nisi cum moritur, nil recte facit._ - - L’avare ne fait qu’une bonne chose, c’est de mourir. - -_A père avare, enfant prodigue._ - -Le fils d’un avare se voyant exposé à beaucoup de privations, se fait -escompter par des usuriers la riche succession qu’il attend, et comme -il a pris en horreur l’avarice de son père, il se jette dans l’excès -contraire. - -L’observation qui sert de fondement à ce proverbe se trouve dans -l’Ecclésiaste (ch. 5, v. 13-14): _Est infirmitas pessima quam vidi -sub sole, divitiæ conservatæ in malum domini sui: pereunt enim in -afflictione pessimâ. Generavit filium qui in summâ egestate erit._ Il y -a une maladie bien fâcheuse que j’ai vue sous le soleil, des richesses -conservées avec soin pour le tourment de celui qui les possède: il les -voit périr dans une extrême affliction. Il a mis au monde un fils qui -sera réduit à la dernière misère.—A père pilleur, fils gaspilleur. - - -=AVARICE.=—_Quand tous vices sont vieux, avarice est encore jeune._ - -L’âge et les réflexions, dit Massillon, guérissent d’ordinaire les -autres passions, au lieu que l’avarice semble se ranimer et prendre de -nouvelles forces dans la vieillesse. Ainsi l’âge rajeunit, pour ainsi -dire, cette indigne passion. Elle se nourrit et s’enflamme par les -remèdes mêmes qui guérissent et éteignent toutes les autres. Plus la -mort approche, plus on couve des yeux son misérable trésor. - -_Avarice passe nature._ - -L’avare se prive des commodités de la vie; il est mal logé, mal vêtu, -mal nourri; il souffre du froid et du chaud, et il endure la faim -pour satisfaire une passion plus forte en lui que nature, une passion -qui lui fait _jeter ses entrailles hors de lui_, selon l’expression -énergique de l’Ecclésiaste. - -Un proverbe anglais compare l’avare au chien placé dans la roue d’un -tourne-broche: _A covetous man like a dog in a wheel, roasts meat for -others._ - -_L’avarice est comme le feu, plus on y met de bois, plus il brûle._ - -Cette comparaison proverbiale se trouve dans le Traité des Bienfaits, -par Sénèque (liv. II, ch. 27): _Multò concitatior est avaritia in -magnarum opum congestu collocata, ut flammæ acrior vis est quo ex -majore incendio emicuit._ Il en est de l’avarice comme du feu, dont -la violence augmente en proportion des matières combustibles qui lui -servent d’aliment. - -Ovide, avant Sénèque, avait également comparé au feu la faim dévorante -d’Erisichton, symbole frappant de l’avarice. (_Métamorph._, liv. VIII, -fab. 11.) - -_Avarice de temps seule est louable._ - -Proverbe tiré de Sénèque, qui a dit, en parlant du temps: _Cujus solius -honesta est avaritia._ - - -=AVENIR.=—_Nul ne sait ce que lui garde l’avenir._ - -C’est un proverbe qui se trouve parmi ceux de Salomon (ch. 27, v. 1): -_Ignoras quid superventura pariet dies._ Tu ignores ce que produira le -jour de demain. C’est aussi un proverbe latin, dont Varron fit le titre -d’une de ses satires: _Nescis quid vesper serus trahat._ Tu ne sais -pas les événements que peut amener le soir. - -M. Dussault rapporte, dans un article du _Journal des Débats_, que la -chevalière d’Éon avait coutume de dire: _On ne sait pas ce qu’il y a de -caché dans la matrice de la Providence._ Si l’axiome n’est pas nouveau, -l’expression est assurément neuve. - -_Il ne faut pas se fier sur l’avenir._ - -Il ne faut pas que les espérances que l’on fonde sur l’avenir fassent -négliger les soins du présent. Fontenelle disait: «Nous tenons le -présent dans nos mains; mais l’avenir est une espèce de charlatan -qui, en nous éblouissant les yeux, nous l’escamote. Pourquoi souffrir -que des espérances vaines ou douteuses nous enlèvent des jouissances -certaines!» - -Les Basques ont ce proverbe: _Gueroa alderdi_; _l’avenir est perclus -de la moitié de ses membres_, pour signifier, je crois, que l’avenir -qu’on a en vue n’arrive presque jamais, ou que, s’il arrive, il n’est -ni tel qu’on le désire, ni tel qu’on le craint. «Il est des millions -de millions d’avenirs possibles, dit M. de Chateaubriand. De tous ces -avenirs un seul sera, et peut-être le moins prévu. Si le passé n’est -rien, qu’est-ce que l’avenir, sinon une ombre au bord du Léthé qui -n’apparaîtra peut-être jamais dans ce monde? Nous vivons entre un néant -et une chimère.» - - _Quid brevi fortes jaculamur ævo - Multa?_ (HORACE, od. 16, lib. II.) - - Pourquoi, si loin de nous, lancer dans l’avenir - L’espoir d’une existence aussi prompte à finir? - -_Bien fou qui s’inquiète de l’avenir._ - -Ce proverbe ne doit pas s’entendre à la lettre, car il signifierait -qu’il est sage de négliger les soins de l’avenir, de laisser au hasard -la disposition de notre vie, et de ne pas pourvoir à l’intervalle qu’il -y a entre nous et la mort; ce qui offrirait une maxime déraisonnable, -ce qui assimilerait ta prudence à la folie. Il signifie simplement -qu’il ne faut point se livrer à des prévoyances inquiètes de l’avenir, -parce qu’elles détruisent la sécurité du présent et ne laissent aucune -paix à l’homme. - -Il ne faut point, dit Bossuet, avoir une prévoyance pleine de souci -et d’inquiétude, qui nous trouble dans la bonne fortune; mais il faut -avoir une prévoyance pleine de précaution, qui empêche que la mauvaise -fortune ne nous prenne au dépourvu. - -_Par le passé l’on connaît l’avenir._ - -Proverbe qui paraît pris de cette pensée de Sophocle: _L’homme sage -juge de l’avenir par le passé._ Les Espagnols disent: _Por el hilo -sacarás el ovillo, y por lo pasado lo no venido._ _Par le fil tu -tireras le peloton, et par le passé l’avenir._ - -Rien n’est tel que l’expérience du passé pour découvrir l’avenir; -car l’avenir reproduit le passé, n’est qu’_un passé qui recommence_, -suivant l’expression de M. Nodier. _Quidquid jàm fuit, nunc est; et -quod futurum est, jàm fuit_ (Ecclésiaste, ch. 3, v. 15). _Tout ce qui -est déjà arrivé arrive encore maintenant; et les événements futurs ont -déjà existé._ Pour bien juger de l’avenir, il importe donc de consulter -le passé. Voulez-vous savoir, s’écrie Bossuet, ce qui fera du bien -ou du mal aux siècles futurs? Regardez ce qui en a fait aux siècles -passés: il n’y a rien de meilleur que les choses éprouvées. - - -=AVERTI.=—_Un homme averti en vaut deux._ - -Un homme qui a pris ses précautions, qui se tient sur ses gardes, est -doublement fort. Quelques auteurs ont altéré ce proverbe, en écrivant: -_Un bon averti en vaut deux._ - -_Qui dit averti, dit muni._ - -Muni se prend ici dans le sens de fortifié. - -Le proverbe anglais qui correspond au nôtre est: _Fore-warned, -fore-armed._ _Averti d’avance, armé d’avance._ - - -=AVEUGLE.=—_Être réduit à chanter la chanson de l’aveugle._ - -C’est-à-dire, être réduit à la misère. Voltaire, après avoir employé -cette expression, parle de la chanson de l’aveugle, dont il cite ce -couplet, qu’il a refait à sa manière: - - Dieu, qui fait tout pour le mieux, - M’a fait une grande grâce: - Il m’a crevé les deux yeux - Et réduit à la besace. - -_Nous verrons, dit l’aveugle._ - -Dicton qui trouve son application lorsqu’une personne ignorante, ou -sans connaissance de la chose dont il s’agit, s’ingère de donner des -avis. - -_C’est un aveugle qui juge des couleurs._ - -Ce proverbe, qui ne paraît susceptible d’aucune exception, en a eu -pourtant plusieurs assez remarquables. Il s’est rencontré des aveugles -qui ont su très bien distinguer les couleurs au simple toucher, comme -on peut le voir dans le _Journal des Savants_, du 3 septembre 1685. - -Voici comment le fait s’explique: les couleurs, dit le père Regnault -dans ses _Entretiens physiques_, ne sont dans les objets colorés que -des tissus de parties propres à diriger vers nos yeux plus ou moins de -rayons efficaces, avec des vibrations plus ou moins fortes. Il ne faut -qu’une nouvelle tissure de parties pour offrir à la vue une couleur -nouvelle. Le marbre noir réduit en poudre blanchit, et l’écrevisse en -cuisant passe du vert au rouge, etc. Il y a sur une montagne de la -Chine une statue qui présente un phénomène de la même espèce: elle se -colore diversement suivant les diverses variations de l’atmosphère, -et elle marque ainsi le temps comme un baromètre. Ce changement dans -les couleurs n’arrive qu’autant que les corps acquièrent une nouvelle -disposition de parties; et comme un tact bien exercé suffit pour faire -reconnaître et apprécier cette nouvelle disposition, il s’ensuit qu’il -n’est pas impossible à un aveugle de juger des couleurs.—Malgré cela, -on appliquera toujours très bien le proverbe à un homme qui juge des -choses sans les connaître. - - -=AVIS.=—_Autant de têtes, autant d’avis._ - - _Quot capita tot sensus._ - -Il n’y a peut-être pas dans le monde deux opinions absoluā ment les -mêmes. Comme le microscope nous fait voir des différences entre des -choses qui semblent n’en offrir aucune, entre deux gouttes d’eau, par -exemple, un examen attentif peut nous en faire reconnaître entre des -opinions que nous jugeons identiques. M. Delaville a dit, dans son -_Folliculaire_, avec autant de raison que d’esprit: - - Les gens du même avis ne sont jamais d’accord. - -Une pareille divergence tient à beaucoup de causes. Voici les -principales: la raison humaine a diverses faces, et ne se présente -pas du même côté à toute sorte d’esprits. La manière de juger, dit -Bernardin de Saint-Pierre, diffère, dans chaque individu, suivant -sa religion, sa nation, son état, son tempérament, son sexe, son -âge, la saison de l’année, l’heure même du jour, et surtout d’après -l’éducation, qui donne la première et la dernière teinture à nos -jugements. Les impressions que chacun reçoit des objets, quoique ces -objets restent les mêmes, varient à l’infini, comme le remarque Suard, -suivant la disposition où chacun se trouve, et nos jugements sont -moins l’expression de la nature des choses que de l’état de notre âme -En outre, les mots dont on se sert pour énoncer les jugements étant -souvent impropres, mal définis et mal compris, les font paraître encore -plus discordants. - - On donne à ces mots des sens doubles; - Et, faute de s’entendre, on se bat pour des riens. - Montaigne a bien raison, quand il dit que nos troubles - Sont presque tous grammairiens. (FR. DE NEUFCHATEAU.) - -_Un bon avis vaut un œil dans la main._ - -Un bon avis éclaire la conduite qu’on doit tenir; il dirige l’action -comme l’œil dirige la main. - - -=AVOCAT.=—_Avocat de Ponce-Pilate._ - -Avocat sans cause. C’est, dit Moisant de Brieux, une misérable allusion -à ces mots de Ponce-Pilate, dans l’Évangile: _Ego nullam invenio... -causam._ _Je ne trouve aucune cause._ - -_Avocat du diable._ - -Cette expression, qu’on applique à quelqu’un qui parle en faveur des -vices, qui soutient des opinions contraires aux doctrines de la foi, -est venue de l’usage établi anciennement de disputer pour et contre, en -public et même dans les églises, sur les objets les plus importants et -les plus respectables de la religion. Celui qui défendait les mauvais -principes était appelé _avocat du diable_. - -Cette expression peut être venue tout aussi bien d’un autre usage qui -consistait à citer le diable en justice pour lui demander réparation -ou cessation de quelque mal dont on l’accusait d’être l’auteur, par -exemple, du dégât fait dans la campagne par les mulots ou par les -chenilles, qu’on excommuniait formellement, en ce cas. On lui fesait -le procès suivant les règles de la jurisprudence, et on lui donnait un -défenseur nommé d’office qui devenait pour lors à juste titre _l’avocat -du diable_. - - -=AVRIL.=—_Poisson d’avril._ - -Tout le monde sait que le poisson d’avril est une fausse nouvelle qu’on -fait accroire à quelqu’un, une course inutile qu’on lui fait faire le -premier jour d’avril, qui est appelé, pour cette raison, _la journée -des dupes_. Mais il est très peu de personnes qui sachent au juste ce -qui a donné naissance à une telle mystification, et il semble que les -étymologistes aient pris à tâche de la renouveler pour leurs lecteurs, -en voulant en expliquer l’origine. Quelques-uns prétendent que la chose -et le mot viennent de ce qu’un prince de Lorraine, que Louis XIII -fesait garder à vue dans le château de Nancy, se sauva en traversant -la Meurthe à la nage, le premier avril, ce qui fit dire aux Lorrains -qu’on avait donné aux Français un poisson à garder; mais la chose et le -mot existaient avant le règne de Louis XIII. D’autres les rapportent -à la pêche qui commence au premier jour d’avril. Comme la pêche est -alors presque toujours infructueuse, elle a donné lieu, suivant eux, à -la coutume d’attrapper les gens simples et crédules, en leur offrant -un appât qui leur échappe comme le poisson, en avril, échappe aux -pêcheurs. Fleury de Bellingen pense que le _poisson d’avril_ est -une allusion aux courses que les Juifs, par manière d’insulte et de -dérision, firent faire au Messie, à l’époque de sa passion, arrivée -vers le commencement d’avril, en le renvoyant d’Anne à Caïphe, de -Caïphe à Pilate, de Pilate à Hérode, et d’Hérode à Pilate. Une telle -origine paraît même assez vraisemblable, dans un temps de grossière -piété comme le moyen âge, où l’on traduisait en spectacles et en -divertissements, dans les rues comme sur les théâtres, les histoires de -l’Ancien et du Nouveau Testament, le tout pour la plus grande gloire de -Dieu et pour l’édification des fidèles. Cependant il est peu probable -que le mot _poisson_ ne soit autre que celui de _passion_ corrompu par -l’ignorance du vulgaire, ainsi que le prétend l’auteur cité. Il y a sur -ce mot une seconde conjecture, d’après laquelle, bien loin d’avoir été -introduit par altération, il l’aurait été par choix, en remplacement -du nom de Christ, qui ne pouvait figurer dans un jeu à cause de la -coutume religieuse de ne jamais le prononcer sans faire quelque -démonstration de respect; et le choix aurait été d’autant plus naturel, -que les chrétiens primitifs, obligés de couvrir leur doctrine d’un -voile mystérieux pour se soustraire aux persécutions, avaient désigné -le divin législateur par le terme grec ΊΧθϒ̄̃Σ (poisson), dans lequel -se trouvent les initiales des cinq mots sacrés: Ίησοῦς, Χριστὸς, θεὸς, -ϒίὸς, Σωτἠρ, Jésus, Christ, Dieu, Fils, Sauveur. - -L’explication de Fleury de Bellingen, ainsi rectifiée, s’accorderait -assez bien avec l’opinion de ceux qui regardent le _poisson d’avril_ -comme une institution politique conçue par le clergé, à une époque -où l’année commençait au mois d’avril et où l’imprimerie n’avait pas -encore rendu communs l’art de lire et l’usage des calendriers; mais -est-il certain que cette institution soit d’une date aussi ancienne? -J’avoue que je n’ai pu découvrir aucun document qui le prouve, tandis -que j’en ai trouvé plusieurs qui autorisent à penser le contraire. Par -exemple, Gilbert Cousin (Gilbertus Cognatus), le seul des nombreux -parémiographes du seizième siècle qui ait rapporté l’expression de -_poisson d’avril_ (_aprilis piscis_), ne lui a consacré qu’un article -de trois lignes où l’on voit simplement que c’était une dénomination -sous laquelle ses contemporains désignaient un proxénète, parce que le -poisson dont cet infame entremetteur porte le nom[14] dans le langage -du bas peuple est excellent à manger au mois d’avril. Or, il est très -probable que si le jeu du _poisson d’avril_ avait été connu du temps -de Gilbert Cousin, celui-ci n’aurait pas manqué d’en parler, et il est -permis de conclure de son silence et de celui des autres auteurs, que -ce jeu n’eut point l’origine qu’on lui attribue. Tout porte à croire -qu’il ne fut établi, ou du moins ne fut nommé comme nous le nommons -maintenant, que vers la fin du seizième siècle, précisément lorsque -l’année cessa de commencer en avril, conformément à une ordonnance -que Charles IX rendit en 1564, et que le parlement n’enregistra qu’en -1567. Par suite d’un tel changement, les étrennes qui se donnaient en -avril ou en janvier indifféremment, ayant été réservées pour le jour -initial de ce dernier mois, on ne fit plus le premier avril que des -félicitations de plaisanterie à ceux qui n’adoptaient qu’avec regret le -nouveau régime; on s’amusa à les mystifier par des cadeaux simulés ou -par des messages trompeurs, et comme au mois d’avril le soleil vient de -quitter le signe zodiacal des poissons, on donna à ces simulacres le -nom de _poissons d’avril_. - -Le peuple alors était très familiarisé avec l’idée du zodiaque, parce -que le zodiaque jouait un rôle important dans l’astrologie judiciaire, -en faveur de laquelle existait un préjugé dominant, et parce qu’il -était représenté sur le portail et dans les roses des principales -églises, avec des bas-reliefs qui correspondaient à chacun de ses -signes et indiquaient les travaux de chaque mois. Il faut observer que -de tous les peuples chez qui le divertissement du premier avril est -en usage, il n’y a que les Français qui l’aient désigné par le signe -des poissons transporté en avril, si l’on excepte les Italiens, qui -emploient quelquefois cette expression analogue, _Pescar l’aprile_; -_pêcher l’avril_. Les Allemands disent: _In den April schicken_, -_envoyer dans l’avril_; et les Anglais: _To make april fool_, _faire -un sot d’avril_, ce qui leur est commun avec les Hollandais. Les -Espagnols, qui font le jeu à la fête des Innocents, lui donnent le nom -de cette fête. - -Je terminerai cet article en rapportant un poisson d’avril des plus -singuliers. L’électeur de Cologne, frère de l’électeur de Bavière, -étant à Valenciennes, annonça qu’il prêcherait le premier avril. La -foule fut prodigieuse à l’église. L’électeur monta en chaire, salua -son auditoire, fit le signe de la croix, et s’écria d’une voix de -tonnerre: _Poisson d’avril!_ puis il descendit en riant, tandis que des -trompettes et des cors de chasse fesaient un tintamarre digne de cette -scène si peu d’accord avec la gravité ecclésiastique. - - - - -B - - -=B.=—_Être marqué au B._ - -C’est avoir quelque défaut corporel dont le nom commence par la lettre -B; être bancal, ou bègue, ou bigle, ou boiteux, ou borgne, ou bossu. - -_Il faut se défier des gens marqués au B._ - -_Cave a signatis._ Les gens marqués au B se trouvant exposés, chaque -jour, à des railleries, ont ordinairement le caractère aigri par la -contrariété qu’ils en éprouvent et l’esprit excité par le besoin d’y -riposter. Ainsi, ils deviennent doublement redoutables. De là l’opinion -qu’il faut se défier d’eux, opinion qui a été presque toujours exagérée -par une espèce de superstition. Chez les Romains, les défauts corporels -étaient regardés comme des signes de mauvais augure et de méchanceté. -On en voit la preuve dans ces deux vers de Martial (liv. XII, épigr. -54): - - _Crine ruber, niger ore, brevis pede, lumine læsus, - Rem magnam præstas, Zoile, si bonus es._ - - Avec cette crinière rousse, ce visage noir, ce pied boiteux et cet œil - unique, tu es un vrai phénomène, Zoile, si tu es bon. - -Chez les Hébreux, le Lévitique excluait de l’autel les aveugles, -les bossus, les manchots, les boiteux, les borgnes, les galeux, les -teigneux, les nez trop longs et les nez trop courts. - -_Ne savoir ni A ni B._ - -Les Latins, pour désigner un homme tout à fait ignorant, se servaient -du proverbe suivant qu’ils avaient reçu des Grecs: _Nec litteras -didicit nec natare._ _Il ne sait ni lire ni nager._ Ce qui fait voir -qu’à Rome, ainsi qu’à Athènes, la natation était jugée tellement utile, -qu’on l’enseignait aux enfants avec le même soin que la lecture. -L’empereur Auguste ne voulut pas qu’un autre que lui montrât à nager -à ses petits-fils; et Trajan fut loué par son panégyriste comme très -habile nageur. - -_On n’a pas plutôt dit A qu’il faut dire B._ - -On n’a pas plutôt dit ou fait une chose qu’on est entraîné à en dire -ou à en faire une autre pour satisfaire à l’exigence d’autrui. Une -concession ne va presque jamais seule. - -Ce proverbe est aussi allemand: _Wer A sagt muss auch B sagen._ - -Quelqu’un a dit: Si j’avouais que mon ami est borgne, on voudrait me -faire avouer qu’il est aveugle. - - -=BABOUIN.=—_Baiser le babouin._ - -C’était autrefois l’usage, dit Richelet, de tracer avec du charbon sur -la porte ou sur le mur d’un corps de garde certaine figure grotesque -qui représentait d’ordinaire un babouin (espèce de gros singe dont -la queue est très courte et le museau très allongé), et lorsqu’un -soldat avait commis quelque faute, il était condamné par ses camarades -à baiser cette figure. Ce qui donna lieu à l’expression proverbiale -_Baiser le babouin_, c’est-à-dire faire des soumissions honteuses et -forcées. - -_Taisez-vous, petit babouin; laissez parler votre mère qui est plus -sage que vous._ - -C’est ce qu’on dit à un jeune étourdi qui veut se mêler de la -conversation des personnes âgées ou qui tient des propos déplacés. -Ici le mot _babouin_, dérivé du latin _babus_, _babuinus_, signifie -_bambin_. - -Nos vieux parémiographes attribuent à ce proverbe l’origine suivante, -qui a tout l’air d’un conte fait après coup. - -Une jeune villageoise, atteinte du mal secret qui fait mourir les -bergères, allait, soir et matin, se prosterner devant une image de -Vénus tenant par la main son fils Cupidon, et là, dans l’effusion de -son ame, elle priait presque à haute voix la déesse qui prend pitié des -cœurs en peine d’opérer sa guérison, en lui faisant épouser un beau -jeune homme qu’elle aimait. Certain espiègle caché derrière l’autel, -l’ayant entendue, voulut s’amuser à ses dépens, et s’écria malignement: -_Ce beau jeune homme n’est pas pour vous._ La suppliante ingénue crut -que ces mots étaient partis de la bouche de Cupidon, et elle répliqua -d’un ton de dépit: _Taisez-vous, petit babouin; laissez parler votre -mère qui est plus sage que vous._ - - -=BADAUD.=—_Badaud de Paris._ - -Le père Labbe a émis sur ce sobriquet des conjectures vraiment -curieuses. On doute, dit-il, si c’est pour avoir été _battus au dos_ -par les Normands, ou pour avoir _bien battu et frotté leur dos_, -ou bien à cause de l’ancienne porte _Baudaye_ ou _Badaye_, que les -Parisiens ont été appelés _badauds_. Un autre étymologiste prétend -qu’ils ont dû cette dénomination, dérivée du mot celtique _badawr_, -_batelier_, à leur goût pour la navigation; car il y avait chez eux -une corporation de bateliers connus, au commencement du cinquième -siècle, sous le titre de _Mercatores aquæ parisiaci_, _Marchands -parisiens par eau_, dont l’institution remontait peut-être au delà du -temps de Jules César, et dont les Romains s’étaient avantageusement -servis pour le transport des vivres et des munitions de guerre.—Le -_Mercure de France_ (25 avril 1779) donne l’explication suivante: -«Rabelais rapporte (liv. V, ch. 1) que Platon comparait les niais et -les ignorants à des gens nourris dans des navires, d’où, comme si l’on -était enfermé dans un baril, on ne voit le monde que par un trou. De -ce nombre sont les _badauds de Paris en Badaudois_, par rapport à la -cité de Paris, laquelle, étant dans une île de la figure d’un bateau, -a donné lieu aux habitants de prendre une nef pour armoiries de leur -ville. Comme ils ne quittent pas légèrement leurs foyers, rien de -plus naturel que le sobriquet de _badauds_ qu’on leur a appliqué par -allusion au bateau des armoiries de Paris.» - -Bien des lecteurs penseront peut-être qu’ils feraient un acte de -badauderie en attachant quelque importance à ces étymologies, et ils -seront de l’avis de Voltaire, que, si l’on a qualifié de _badaud_ le -peuple parisien plus volontiers qu’un autre, c’est uniquement parce -qu’il y a plus de monde à Paris qu’ailleurs, et par conséquent plus de -gens inutiles qui s’attroupent pour voir le premier objet auquel ils -ne sont pas accoutumés, pour contempler un charlatan ou un charretier -dont la charrette sera renversée sans qu’ils lui aident à la relever. -Il est libre à chacun d’attribuer à tel motif qu’il jugera convenable -la préférence accordée aux badauds de Paris sur les badauds de tous les -autres lieux. - -Remarquons, en terminant cet article, que la badauderie des Parisiens a -été très bien peinte dans le petit livre qui est intitulé: _Voyage de -Paris à Saint-Cloud par mer et par terre._ - - -=BAGUE.=—_Avoir une belle bague au doigt._ - -C’est posséder une belle propriété dont on peut se défaire aisément -avec avantage; c’est occuper un emploi qui rapporte de bons honoraires -sans assujettir à un grand travail.—Cette expression est un reste de -l’usage observé autrefois en France, pour mettre en possession les -acquéreurs et les donataires, et nommé _l’investiture de l’anneau_, -parce qu’un anneau sur lequel les parties contractantes avaient juré -était remis au nouveau propriétaire comme un titre spécial de la -propriété. Afin de constater l’ancienneté de cet usage, qui avait lieu -particulièrement pour lu saisine du fief ecclésiastique, je citerai -l’acte de fondation du monastère de Myssy, nommé depuis Saint-Maximin, -aujourd’hui Saint-Mesmin-sur-Loiret, qui fut donné à Euspice et à son -neveu Maximin par Clovis, en 497, un an après la bataille Tolbiac. Le -texte porte: _Per annulum tradidimus_; _nous avons livré par l’anneau_. -C’est la première fondation de ce genre qu’ait faite un monarque franc. - -On employait autrefois une autre expression proverbiale qui avait -quelque rapport au même usage: _Laisser l’anneau à la porte_, -c’est-à-dire faire l’abandonnement de sa maison et de ses biens. - -_Bagues sauves._ - -On dit d’une personne qui sort heureusement d’une affaire ou d’un -péril, qu’_elle en sort bagues sauves_. Ce qui est pris de la formule -militaire _Sortir vie et bagues sauves_, qu’on emploie dans les -capitulations pour garantir à une garnison qu’en évacuant la place elle -sera à l’abri de toute attaque et conservera ses _bagues_ ou bagages. - - -=BAGUETTE.=—_Commander à la baguette._ - -C’est commander d’une manière hautaine et dure. _Être servi à la -baguette_, c’est être servi avec respect et promptitude. Ces façons de -parler font apparemment allusion à la baguette magique dont la vertu -ne connaît point d’obstacle. Cependant quelques parémiographes pensent -qu’elles ont rapport à la baguette des huissiers ou des écuyers. - - -=BAHUTIER.=—_Ressembler aux bahutiers qui font plus de bruit que de -besogne._ - -C’est-à-dire faire beaucoup d’embarras et peu d’ouvrage, parce que -les bahutiers, après avoir cogné un clou, donnent plusieurs coups de -marteau qui semblent inutiles, avant d’en cogner un second. - - -=BAIE.=—_Donner à quelqu’un des baies._ - -C’est le tromper, lui en faire accroire. Estienne Pasquier pense que -cette locution est venue de la _Farce de Patelin_ dans laquelle le -berger Agnelet, cité en justice par son maître qui l’accuse d’avoir -égorgé ses moutons, fait l’imbécile, d’après le conseil de l’avocat, et -ne répond que par des _bée bée_ ou bêlements au juge qui l’interroge et -à l’avocat lui-même, lorsque celui-ci lui demande son paiement. Ménage -n’adopte pas cette explication, trouvant plus naturel de dériver le mot -_baie_ (tromperie) de l’italien _baia_, qui a la même signification. - -M. Ch. Nodier observe que le mot _baie_ est mal orthographié, et que -la lettre _i_ devrait y être remplacée par la lettre _y_, car il est -la racine de notre ancien verbe _bayer_. Un homme à qui l’on donne des -_bayes_, dit-il, est un homme sujet à s’ébahir de peu de chose. - - -=BAILLER.=—_La bailler belle à quelqu’un._ - -On pense généralement que le pronom _la_, par lequel commence cette -phrase proverbiale, représente le substantif _bourde_ (_défaite_, -_mensonge_, _raillerie_), qui est sous-entendu, et que le verbe -_bailler_ doit se prendre comme synonyme de _donner_. Mais M. Charles -Nodier croit que ce verbe a usurpé la place de _bayer_ (tromper); je le -crois aussi, et je regarde le mot _belle_ (voyez ce mot) comme employé -adverbialement pour _bel_ ou _bellement_. Un fait qui me paraît le -prouver, c’est que nos anciens auteurs ont dit _bailler belle_, sans -substantif ni pronom. Cette manière de s’exprimer se trouve dans la -_Farce de Patelin_ et dans les _pièces de Luynes_, où je lis (pag. -401): _C’est baille-luy belle et du tout rien_; c’est-à-dire, ce sont -des promesses sans effet. - -Je ne prétends pas, toutefois, qu’il faille revenir à écrire _bayer -belle_ au lieu de _bailler belle_. La locution _la bailler belle_ -ou _la donner belle_ est aujourd’hui la seule admise et la seule -rationnelle avec l’emploi du pronom. - - -=BÂILLEUR.=—_Un bon bâilleur en fait bâiller deux._ - - _Oscitante uno deindè oscitat et alter._ - - -Ce proverbe, dont on se sert pour exprimer la contagion du mauvais -exemple, doit être fort ancien. Socrate (_Charmid._) dit que ses -doutes se sont communiqués à Critias avec la même facilité que les -bâillements se communiquent. - - -=BAISE-MAIN.=—_A belles baise-mains._ - -On dit faire une chose, recevoir une grâce _à belles baise-mains_, -pour signifier avec soumission et reconnaissance. _Baise-mains_ n’est -féminin que dans cette expression adverbiale, venue de la coutume de -rendre hommage à une personne, soit en lui baisant la main, soit en se -baisant la main. - -Cette coutume, très ancienne et presque universellement répandue, a été -également partagée entre la religion et la société. Dans l’antiquité la -plus reculée, on saluait le soleil, la lune et les étoiles en portant -la main à la bouche. Job assure qu’il n’a point donné dans cette -superstition: _Si vidi solem cùm fulgeret aut lunam incedentem clarè, -et osculatus sum manum meam ore meo._ - -On lit dans l’Écriture: «Je me suis réservé, dit le Seigneur, sept -mille hommes qui n’ont point fléchi les genoux devant Baal, et qui ne -l’ont point adoré en baisant la main.» - -Salomon rapporte que les flatteurs et les suppliants de son temps ne -cessaient point de baiser les mains de leurs patrons jusqu’à ce qu’ils -en eussent obtenu les faveurs qu’ils désiraient. Priam baisait les -mains d’Achille, teintes du sang de son fils Hector, pour le conjurer -de lui rendre le corps de ce malheureux fils. - -Les Romains adoraient les dieux en portant la main droite à la bouche: -_In adorando_, dit Pline, _dexteram ad osculum referimus_. Ils fesaient -de même, dans les premiers temps de la république, pour témoigner leur -respect; mais ce n’étaient que des subalternes qui agissaient ainsi à -l’égard des supérieurs; les personnes libres se donnaient simplement -la main ou s’embrassaient. L’amour de la liberté alla si loin, dans la -suite, que les soldats mêmes ne rendaient pas volontiers ce devoir à -leurs généraux, et l’on regarda comme quelque chose d’extraordinaire la -démarche des soldats de l’armée de Caton, qui allèrent tous lui baiser -la main, lorsqu’il fut obligé de quitter le commandement. Plus tard, -ils devinrent moins délicats: la grande considération dont jouirent -les tribuns, les consuls et les dictateurs, porta les particuliers -à vivre avec eux d’une manière plus respectueuse; au lieu de les -embrasser comme auparavant, ils étaient trop heureux de leur baiser -la main, et c’est ce qu’ils appelaient _accedere ad manum_. Sous les -empereurs, cette conduite devint un devoir essentiel, même pour les -grands dignitaires, car les courtisans d’un rang inférieur devaient -se contenter d’adorer la pourpre, ce qu’ils faisaient en se mettant -à genoux pour toucher la robe impériale avec la main droite qu’ils -portaient ensuite à leur bouche; mais cet honneur devint avec le temps -le partage exclusif des consuls et des premiers officiers de l’état. Il -ne fut permis aux autres de saluer l’empereur que de loin, en portant -la main à la bouche de la même manière que dans l’adoration des dieux. -Dioclétien fut le premier qui se fit baiser les pieds. - -Fernand Cortez trouva l’usage des baise-mains établi au Mexique, où -plus de mille seigneurs vinrent le saluer, en touchant la terre avec -leurs mains qu’ils portaient ensuite à la bouche. - -En France, les courtisans étaient admis à l’honneur de baiser la main -du roi, les vassaux baisaient celle de leur suzerain, et les fidèles -baisaient celle du prêtre, lorsqu’ils allaient à l’offrande, ce qui a -fait désigner l’offrande par le nom de _baise-main_. Cette dernière -pratique a été remplacée par le baisement de la patène; les deux -autres n’existent plus. On regarde aujourd’hui comme une trop grande -familiarité ou comme une trop grande bassesse de baiser la main de -ceux avec qui on est en société. Aussi _Je vous baise les mains_, qui -était autrefois une expression de civilité, n’est plus qu’une formule -ironique. - - -=BAISER.=—_Le baiser est un fruit qu’il faut cueillir sur l’arbre._ - -Proverbe galant et spirituel qu’on adresse à une femme qui envoie -des baisers avec la main. Ces baisers sont appelés _baisers d’été_, -parce que, n’ayant rien d’échauffant, ils conviennent très bien à la -chaude saison; et c’est ce que paraît indiquer le souffle dont on les -accompagne ordinairement. - -_Les baisers sont retournés._ - -C’est ce que disent les femmes du peuple à quelque malotru pour lui -signifier que ce n’est pas à leur visage, mais à un autre endroit -qu’elles lui permettront d’appliquer ses lèvres. Je ne me souviens pas -si Jean della Casa, archevêque de Bénévent, a indiqué spécialement cet -endroit dans son fameux chapitre sur les baisers qu’on peut prendre -honnêtement sur diverses parties du corps; mais Owen l’a désigné dans -une charade dont le mot est _os-culum_, et dont voici les deux derniers -vers: - - _Syllaba prima meo debetur tota marito - Sume tibi reliquas, non ero dura, duas._ - - La première syllabe est toute à mon époux; - Prenez, je le veux bien, les deux autres pour vous. - - -=BALAI.=—_Avoir rôti le balai._ - -Ceux qui fréquentaient le sabbat devaient s’y rendre avec un balai dont -ils tenaient la tête entre les mains et le manche entre les jambes, -ce qui les fit appeler à la Ferté-Milon _chevaucheurs de ramon_, et à -Verberie _chevaucheurs d’escouvette_ (_ramon_ et _escouvette_ sont deux -vieux mots qui signifient _balai_). Tous les nouveaux admis au sabbat -étaient dressés à ce manége. _ Edoctus quisque,_ dit Gaguin, _scopam -sumere et inter femora equitis instar ponere._ Une fois passés maîtres -en sorcellerie, ils pouvaient aller à l’assemblée infernale sur un -cheval, sur un âne ou sur un bouc. Quelquefois même ils n’avaient pas -besoin de monture; il leur suffisait de se frotter de certain onguent -ou de prononcer certaines paroles dont la vertu toute seule les y -transportait, en les faisant passer par les tuyaux des cheminées; mais -avant de jouir de ce privilége vraiment magique, il fallait qu’ils -eussent bien chevauché sur le balai. Lorsque le balai avait fait le -service exigé, il était _rôti_, c’est-à-dire brûlé dans le grand -brasier destiné à faire bouillir la _grande chaudière des maléfices_, -et le sorcier à qui il appartenait se dévouait par cet acte symbolique -à la géhenne des feux éternels pour ne plus être séparé de Satan, son -seigneur et maître. Telle est l’idée que la crédulité superstitieuse -du moyen âge attachait à la combustion du balai. Il est tout naturel -qu’elle ait donné naissance à l’expression proverbiale dont on se sert -en parlant d’un homme ou d’une femme qu’on accuse grossièrement d’avoir -mené une vie fort déréglée. - -Cette origine a été indiquée par Regnier, lorsqu’il a dit dans sa -plaisante description des meubles d’une courtisane, satire 11: - - Du blanc, un peu de rouge, un chiffon de rabat, - Un _balet_ pour brusler en allant au sabbat. - -Moisant de Brieux a donné une autre origine que je vais rapporter, -parce qu’on y trouve la preuve que _rôtir_ a été employé dans le sens -de _brûler_. «_Rôtir le balai_, dit-il, signifiait autrefois _brûler -un fagot_ en compagnie, entrer en goguette au point de rôtir le balai -faute d’autre bois.» - - -=BALLE.=—_Enfant de la balle._ - -On appelle ainsi proprement l’enfant d’un maître de jeu de paume, et -figurément celui qui est élevé dans la profession de son père. - -_La balle cherche le joueur._ - -L’occasion se présente d’elle-même à celui qui sait en profiter. On dit -aussi, dans le même sens, _Au bon joueur la balle_. - -_Prendre la balle au bond._ - -Saisir adroitement une occasion. - -_Renvoyer la balle à quelqu’un._ - -Se décharger sur quelqu’un d’un soin, d’un travail, riposter vivement. - -_A vous la balle._ - -Cela vous regarde. - -Toutes ces expressions sont des métaphores prises du jeu de paume, qui -était un des principaux exercices de nos bons aïeux. - -_De balle._ - -Cette expression, jointe à un substantif, sert à marquer le mépris, -comme dans _marquis de balle_, _juge de balle_, _musicien de balle_, -_rimeur de balle_. En ce cas, la métaphore n’est point tirée du jeu -de paume, mais de la profession de ces marchands forains appelés -_porte-balles_, qui mettent dans une balle leurs marchandises presque -toujours d’assez mauvais aloi. _De balle_ signifie la même chose que -_de pacotille_. - - -=BAN.=—_Convoquer le ban et l’arrière-ban._ - -Cette expression s’emploie figurément en parlant d’une personne qui -s’adresse à tous ceux dont elle peut espérer du secours ou quelque -appui pour le succès d’une affaire. - -«Quand les rois, dit M. de Chateaubriand, sémonnaient, pour le service -du fief militaire, leurs vassaux directs, les ducs, comtes, barons, -chevaliers, chatelains, cela s’appelait le _ban_; quand ils sémonnaient -leurs vassaux directs et leurs vassaux indirects, c’est-à-dire -les seigneurs et les vassaux des seigneurs, les possesseurs -d’arrière-fiefs, cela s’appelait l’_arrière-ban_. Ce mot est composé -de deux mots de l’ancienne langue, _har_, camp, et _ban_, appel; -d’où le mot de basse latinité _heribarinum_. Il n’est pas vrai que -l’_arrière-ban_ soit le réitératif de _ban_.» - - -=BANNIÈRE.=—_Aller au-devant de quelqu’un avec la croix et la -bannière._ - -C’est ainsi que le clergé de Rome allait au-devant de l’exarque ou -représentant de l’empereur, pour lui rendre hommage; ce cérémonial fut -observé par le pape Adrien I^{er}, lorsque Charlemagne fit son entrée -à Rome, comme l’atteste le passage suivant du _Liber Pontificalis_ (t. -III, part. 1, p. 185): _Obviam illi ejus sanctitas dirigens venerabiles -cruces, id est signa, sicut mos est ad exarchum aut patricium -suscipiendum, eum cum insigni honore suscipi fecit._ On fesait les -mêmes honneurs aux rois et aux princes dans les villes et les villages -où ils passaient. «Quant le roy (saint Louis) arriva en Aire, dit -Joinville, ceulx de la cité le vindrent recevoir jusques à la rive de -la mer, o (avec) leurs processions à trez grant joye.» Les seigneurs -dans leurs fiefs étaient reçus d’une semblable manière. C’est de cet -usage qu’est venue notre expression proverbiale dont on se sert pour -marquer une réception fort honorable. - -_Il faut l’aller chercher avec la croix et la bannière._ - -Se dit d’une personne qui se fait attendre, et cette façon de parler -est fondée sur un ancien usage observé dans quelques chapitres, -notamment dans celui des chanoines de Bayeux. Lorsqu’un de ces pieux -fainéants ne se rendait pas aux vigiles, appelées depuis matines, qu’on -chantait dans la nuit, quelques-uns de ses confrères étaient députés -vers lui processionnellement, avec la croix et la bannière, comme pour -faire une réprimande à sa paresse. Cet usage durait encore, dit-on, en -1640. - -_Faire de pennon bannière._ - -Le pennon était l’enseigne d’un gentilhomme bachelier qui avait sous -lui vingt hommes d’armes; la bannière était l’enseigne d’un gentilhomme -banneret qui commandait à cinquante hommes d’armes. Le pennon se -terminait en queue, et la bannière avait une forme carrée. Quand le -bachelier passait banneret, la cérémonie consistait à couper la queue -de son pennon qui devenait ainsi sa bannière. De là l’expression -héraldique _Faire de pennon bannière_, qui est passée en proverbe -pour dire, s’élever en grade, être promu d’une dignité à une dignité -supérieure. - -_Cent ans bannière, cent ans civière._ - -C’est-à-dire que les grandes maisons finissent par déchoir. On les -a comparées aux pyramides dont la vaste masse se termine en petite -pointe. La bannière était autrefois l’attribut des hauts seigneurs. -On appelait _maison bannière_, _chevalier bannière_, la maison et -le chevalier qui avaient un nombre de vassaux suffisant pour lever -bannière, et l’on donnait par opposition le nom de _civière_ à un noble -sans fief et du dernier ordre, comme on le voit dans ces deux vers -extraits de l’histoire des archevêques de Brême: - - _Erat dacus nobilis sanguine regali - Ex matre, sed genitor miles civeralis._ - -Les Espagnols se servent du proverbe suivant: _Abaxanse los adarves -y alcance los muladares._ _Les murs s’abaissent et les fumiers se -haussent._ C’est-à-dire les grands deviennent petits et les petits -deviennent grands. - - _Irus et est subito qui modo cresus erat._ (OVID.) - -Platon disait: Il n’est point de roi qui ne soit descendu de quelque -esclave; il n’est point d’esclave qui ne soit descendu de quelque roi. - - -=BANQUET.=—_Banquet de diables._ - -Repas où il n’y a point de sel. On dit, dans le même sens, _Souper de -sorciers_, et ces deux expressions ont une origine commune; elles sont -dérivées d’une croyance superstitieuse qui attribuait aux diables et -aux sorciers la plus forte horreur pour le sel, attendu que le sel est -le symbole de l’éternité, et qu’étant exempt de corruption il peut en -préserver toutes choses. C’est ce que dit Morésin dans son curieux -ouvrage intitulé _Papatus_ (p. 154): _Salem abhorrere constat diabolum -et ratione optimâ nititur, quia sal æternitatis est et immortalitatis -signum neque putredine neque corruptione infestatur unquam sed ipse ab -his omnia vindicat._ - - -=BAPTISÉ.=—_N’attendez rien de bon d’un homme mal baptisé._ - -C’est une superstition bien ancienne qu’il y a des noms heureux et des -noms malheureux, et que la destinée de chaque individu est pour ainsi -dire écrite dans celui qu’il porte. Cette superstition était fort -accréditée chez les Romains, qui cherchaient ordinairement à connaître -par un présage appelé _Omen nominis_, si les personnes auxquelles on -confiait la direction de quelque affaire, soit publique, soit privée, -rempliraient leur mission avec succès. Ils détestaient les noms dont -la signification rappelait quelque chose de triste ou de désagréable, -et quand ils levaient des troupes, le consul devait prendre soin que -les premiers noms inscrits sur le contrôle fussent de bon augure, comme -ceux de Valérius, Victor, Faustus, etc. S’il ne se trouvait personne -qui les portât, on les inscrivait toujours, après les avoir prêtés à -des soldats imaginaires. Nos pères croyaient aussi à la fatalité des -noms, et l’histoire en offre plus d’une preuve. On sait qu’on augura -mal de la paix conclue à Saint-Germain-en-Laye, entre les calvinistes -et les catholiques, deux ans avant la Saint-Barthélemy, et nommée _paix -boiteuse et mal assise_, parce que M. de Biron, qui était boiteux, et -M. de Mesmes, seigneur de Malassise, s’en étaient mêlés. - -M. A.-A. Monteil, dans son curieux _Traité de matériaux manuscrits_ (t. -II, p. 169), parle d’un manuscrit du dix-septième siècle, intitulé: -_Nomancie cabalistique, ou la science du nom et du surnom des personnes -dont l’on veut connaître l’événement._ - - -=BAPTISTE.=—_Tranquille comme Baptiste._ - -Se dit d’un homme qui montre de l’indolence et de l’apathie dans -quelque circonstance où il devrait agir. C’est une allusion au rôle des -niais qui, dans les anciennes farces, étaient désignés ordinairement -par le nom de Baptiste. - - -=BARAGOUIN.= - -Langage corrompu et inintelligible. Deux voyageurs bas-bretons, qui ne -connaissaient d’autre idiome que celui de leur province, arrivèrent -dans une ville où l’on ne parlait que français. Pressés de la faim -et de la soif, ils eurent beau crier _bara_, qui veut dire _pain_, -et _gouin_, qui veut dire _vin_, ils ne furent compris de personne, -tant qu’ils ne s’avisèrent point d’indiquer par des gestes les objets -de leur besoin; et cette aventure donna, dit-on, naissance au mot -_baragouin_. Que l’anecdote soit vraie ou fausse, l’étymologie de -_baragouin_ n’en est pas moins, suivant Ménage, dans les mots _bara_ -et _gouin_ ou _guin_, qui, dans le bas-breton dérivé du celtique, -signifient _pain_ et _vin_, deux choses dont on apprend d’abord les -noms quand on étudie une langue étrangère. Dire de quelqu’un qu’il -_parle baragouin_ ou qu’il _baragouine_, c’est faire entendre qu’il ne -sait de l’idiome dont il use que les mots de _pain_ et de _vin_. - -On trouve cette autre étymologie dans le Chevréana: «Baragouin vient de -_bar_, qui signifie _dehors_, _champ_, _campagne_, et de _gouin_ qui -signifie _gens_. Ainsi, _parler baragouin_, c’est parler comme les gens -du dehors et les étrangers.» - - -=BARBE.=—_Faire barbe de paille à Dieu._ - -Cette expression, dont on se sert pour marquer la conduite intéressée -d’un hypocrite qui ne fait que de mauvaises offrandes à l’église, -tout en ayant l’air d’en faire de bonnes, a été corrompue par la -substitution de _barbe_ à _jarbe_ ou gerbe. On a dit primitivement -_faire jarbe de foarre à Dieu_, en parlant d’un payeur de dîmes qui -ne donnait que des gerbes où il y avait peu de grain et beaucoup de -_foarre_, _foerre_, _fouerre_ ou _fuerre_ (mots dérivés de _foderum_, -qui, dans la basse latinité, signifie paille longue de tout blé). -Rabelais dit de Gargantua (liv. I, ch. 2): _il faisait gerbe de feurre -aux dieux_. - -_Faire la barbe à quelqu’un._ - -C’est le braver; c’est lui faire affront, ou bien l’emporter sur lui, -l’effacer en esprit, en talent, etc. Le cardinal de Richelieu disait, -dans ce dernier sens, en parlant de son affidé, le père Joseph, -surnommé l’éminence grise: «Je ne connais en Europe aucun ministre -ni plénipotentiaire qui soit capable de faire la barbe à ce capucin, -quoiqu’il y ait belle prise.» Cette expression figurée est venue de -l’usage de porter la barbe longue et du déshonneur attaché à l’avoir -rasée, comme on le verra dans l’article suivant que j’ai déjà publié -dans le journal _la Presse_, du 27 octobre 1838. Tous les faits qu’il -contient sont historiques; j’en préviens les lecteurs, afin que le -mensonge de la forme sous laquelle je les ai présentés ne leur fasse -point suspecter la vérité du fond. - -POGONOLOGIE, DISCOURS SUR L’HISTOIRE DE LA BARBE. - -Plusieurs savants, qui ont écrit de beaux et bons traités sur la -barbe, en font remonter l’origine au sixième jour de la création. Ce -ne fut point l’homme enfant que Dieu voulut faire. Adam, en sortant -de ses mains, eut une grande barbe suspendue au menton, et il lui fut -expressément recommandé, ainsi qu’à toute sa descendance masculine, -de conserver avec soin ce glorieux attribut de la virilité, par ce -précepte transmis de patriarche en patriarche et consigné depuis dans -le Lévitique: _Non radetis barbam._ Il est même à remarquer que ce fut -le seul des commandements divins que les hommes ne transgressèrent -point avant le déluge; car dans l’énumération des crimes qui amenèrent -ce grand cataclysme, il n’est pas question qu’ils se soient jamais fait -raser. Quoi qu’il en soit, Noé et ses fils étaient prodigieusement -barbus lorsqu’ils sortirent de l’arche, et les peuples qui naquirent -d’eux mirent longtemps leur gloire à leur ressembler. Les Assyriens -renoncèrent les premiers à cette noble coutume; mais qu’on ne s’imagine -point que ce fut de gaieté de cœur: leur reine Sémiramis les y força. -Il entrait dans sa politique, disent quelques historiens, de se -déguiser en homme, afin de passer pour un homme aux yeux de ses sujets -peu disposés à obéir à une femme; et comme son déguisement pouvait -être aisément trahi par l’absence de la barbe, car on n’en avait -point encore inventé de postiche, elle voulut effacer cette marque -caractéristique qui empêchait de confondre les mentons des deux sexes, -et elle fit tomber, en un jour, sous le fer de la tyrannie toutes les -barbes de ses états. - -C’est ainsi que s’opéra, par la volonté d’une reine ambitieuse, cette -étrange révolution qui devait changer la _face_ de tous les peuples; -elle s’étendit rapidement de l’Assyrie jusqu’en Égypte, où elle trouva -de puissants promoteurs parmi les prêtres. Ces prêtres novateurs -introduisirent dans les temples de nouvelles effigies de dieux -représentés chauves et rasés, et ils fascinèrent tellement les esprits -par la superstition, que chaque Égyptien s’empressa de se débarrasser, -non-seulement du poil du menton, mais de celui de tout le corps, comme -d’une superfluité impure. Dès lors une loi religieuse assujettit la -nation à une tonte générale, à l’instar d’un troupeau de moutons. Il -faut pourtant observer qu’une pareille loi ne devint rigoureusement -obligatoire que dans les circonstances où l’on était en deuil de la -mort du bœuf Apis. Dans les autres cas, on pouvait rester velu en toute -sûreté de conscience. Il suffisait d’avoir la précaution de se couper -de très près la barbe, qu’il n’était pas permis de laisser pousser -deux jours de suite, excepté lorsqu’un nouvel Apis avait paru. - -Mais pendant que les Égyptiens traitaient la barbe avec tant de mépris, -le ciel, sans cesse attentif à placer le bien à côté du mal, appela -chez eux les Israélites qui savaient apprécier ce qu’elle valait. Ce -peuple, quoique esclave de l’autre, ne cessa point de porter la barbe -en présence de ses oppresseurs, et il est certain que sa persévérance -à cet égard contribua beaucoup dans la suite à le soustraire à sa -captivité; car, je vous le demande, Moïse et Aaron auraient-ils pu -opérer sa délivrance s’ils eussent été des blancs-becs? Non, non; -croyons-en le témoignage d’un docte rabbin qui nous assure que le -Seigneur avait communiqué une vertu divine à leurs barbes, comme il -attacha plus tard une force miraculeuse à la chevelure de Samson, et -ne nous étonnons plus, après cela, qu’Israël, malgré l’inconstance de -son caractère, ait toujours considéré la barbe, soit comme un gage -de salut, soit comme un objet de religieuse vénération, et qu’il ait -entrepris une guerre exterminatrice pour en venger l’honneur outragé. -David mit à feu et à sang le pays des Ammonites qui avaient eu -l’insolence de couper la moitié de la barbe à ses ambassadeurs. Jugez -de ce qu’eût fait ce roi dans son indignation, s’ils eussent poussé le -sacrilége jusqu’à la leur couper tout entière. - -C’était alors l’époque brillante de la barbe. Quel éclat elle répandit -depuis les rives du Jourdain jusqu’aux bords de l’Eurotas! Nommerait-on -une gloire qui ait été séparée de la sienne? La barbe obtint des Grecs -enthousiastes les honneurs de l’apothéose. Elle flotta majestueusement -sur la poitrine de leurs dieux, comme un attribut de la puissance -céleste. Elle s’arrondit avec grâce autour du menton de Vénus, adorée -dans l’île de Chypre sous le nom de Vénus barbue; elle fut consacrée -à la miséricorde, en mémoire de l’usage des suppliants qui pressaient -dans leurs mains pieuses la barbe de ceux dont ils cherchaient à -émouvoir la compassion; elle figura dans plusieurs lois au même titre -que les choses saintes et inviolables; elle para les héros, plus -redoutables avec elle, d’un lustre non moins beau que celui des -trophées; elle devint même une décoration glorieuse décernée aux veuves -argiennes qui, sous la conduite de la noble Télésilla, avaient vengé le -meurtre de leurs maris, en chassant de leur ville les armées réunies -des deux rois de Sparte, Démarate et Cléomène. Le décret rendu à ce -sujet établissait que ces veuves, en se remariant, auraient le droit -de porter une barbe feinte au menton, quand elles entreraient dans la -couche nuptiale. Ce décret, cité par Plutarque, est assurément un des -plus remarquables qui aient jamais été faits. Il suffirait seul pour -prouver combien les Grecs étaient plus sages que nous dans le choix -des insignes qu’ils accordaient à la valeur. Ces insignes, ils les -prenaient parmi les attributs de la virilité, tandis que nous allons -les chercher parmi les ornements des femmes. Nous n’offrons que des -rubans à nos héros; ils donnaient des barbes à leurs héroïnes. - -Parcourez les fastes de la Grèce, vous n’y trouverez point d’événement -célèbre où la barbe n’ait été mêlée. On pourrait démontrer que -l’influence de la barbe fut une des premières causes de la -civilisation, des beaux-arts et de la philosophie, qui jetèrent tant -de splendeur sur cette contrée favorisée du ciel. La barbe, compagne -inséparable des législateurs et des rages, relevait admirablement -leur dignité et leur prêtait cet ascendant qui subjuguait les hommes; -la barbe se jouait parmi les cordes de la lyre des poëtes jaloux de -chanter ses louanges; la barbe était le signe caractéristique des -philosophes, dont le mérite se mesurait sur sa longueur. Y eut-il -jamais sous le soleil rien de plus magnifique et de plus respectable -que les barbes de Minos, de Nestor, de Musée, d’Homère, de Lycurgue, de -Pythagore, de Thalès, de Solon, d’Anacréon, de Miltiade, d’Aristide, de -Thémistocle, de Périclès, d’Hippocrate, de Socrate, de Platon, etc., -etc., etc.? On disait avec raison: _Tant vaut la barbe, tant vaut -l’homme_; et il est à remarquer que pendant le temps où cet adage fut -en honneur, la Grèce occupa le premier rang parmi les nations. On peut -même croire qu’elle n’en aurait point été dépossédée, si elle n’eût -pas adopté la sotte coutume de se raser. Ce qu’il y a d’incontestable, -c’est que son asservissement par les Macédoniens date de cette -innovation, introduite, à ce que dit Athénée, par un mauvais citoyen -dont le nom s’est perdu dans le sobriquet flétrissant de _korsès_, qui -signifie _tondu_ ou _rasé_.... Réfléchissez à cet événement, peuples de -la terre, et gardez-vous bien de faire repasser vos rasoirs!!! - -Oui, c’est un fait digne de la plus sérieuse considération, que la -barbe se montra constamment auprès du berceau des empires, et le rasoir -auprès de leur tombeau. L’histoire universelle, qui offre tant de -contradictions sur d’autres points, n’a jamais varié sur celui-ci. Je -pourrais en rapporter mille preuves irréfragables, mais il serait trop -long de les chercher au milieu des matières diverses qu’elle embrasse, -matières dont la totalité, suivant l’abbé Langlet, ne formerait pas -moins de trente mille volumes de mille pages chacun. Je prierai mes -bénévoles lecteurs de m’en croire sur parole, et je me bornerai à leur -citer l’exemple des Romains. Ce grand peuple portait la barbe lorsqu’il -expulsa les Tarquins, et l’on sait que, dans la suite, les sénateurs -aimèrent mieux se faire massacrer sur leurs chaises curules que de -la laisser profaner par les mains des Gaulois. L’attachement qu’elle -inspirait, accru par un trait si sublime, dura quatre siècles et demi. -Ce ne fut que vers l’an de Rome 454, que des barbiers pénétrèrent -dans cette ville, arrivés de Sicile, à la suite de Ticinus Ménas. -Des barbiers! quel cortége pour un consul! les ombres héroïques des -vieux Romains en frémirent d’indignation dans leurs sépulcres, mais -leurs enfants dégénérés applaudirent à la nouveauté insensée, et -livrèrent avec empressement l’honneur de leurs mentons au tranchant -du rasoir qui jusque-là n’avait été employé dans Rome qu’à couper un -caillou[15]. Cependant, afin de détourner le courroux des dieux barbus -de l’Olympe, qu’une telle conduite ne pouvait manquer d’irriter, ils -eurent soin de leur consacrer les poils abattus. Cet acte religieux -du dépôt de la barbe, _officium barbæ positæ_, fut renouvelé depuis -par tous ceux qui se firent raser pour la première fois, et chacun se -piqua d’y joindre autant de luxe et de magnificence que son rang le -lui permettait. Les historiens nous apprennent que Néron, en pareille -circonstance, monta les cent degrés du _clivus sacer_ (colline sacrée), -à l’instar d’un triomphateur, pour aller déposer au Capitole, sur -l’autel de Jupiter, les premiers poils de sa barbe, enfermés dans un -vase d’or orné de perles du plus grand prix. Espérait-on compenser -la perte de la barbe par un appareil pompeux? Il eût été bien plus -avantageux de la conserver au menton que de la faire figurer auprès des -dépouilles opimes. C’est ce que pensèrent plusieurs empereurs, et ils -s’efforcèrent de la rétablir. Les plus célèbres de ces réformateurs -furent Adrien et Julien, surtout ce dernier, qui signala son avénement -au trône en chassant mille barbiers du palais impérial, et qui accabla -les misopogons[16] des traits de la satire. L’empire alors brilla d’un -reflet de son antique splendeur; mais, hélas! ce n’était que l’éclat -d’un flambeau près de s’éteindre. Les misopogons et les barbiers -reparurent, et, peu de temps après, les soldats du Nord, qui portaient -de longues barbes, vinrent soumettre les Romains rasés. - - _Tantæ molis erat romanam_ radere _gentem!_ - -Les Francs, qu’on vit s’élever parmi ces conquérants et fonder une -monarchie qui ne tarda pas à dominer sur les autres, les Francs, -passionnés d’abord pour les seules moustaches, comprirent bientôt -que ce relief incomplet ne pouvait suffire à leur figure martiale. -Ils laissèrent croître leur barbe, et avec elle crût leur pouvoir. -Elle devint chez eux, aussi bien que la chevelure, un attribut -de la liberté, et il n’y eut presque point de relations sociales -ni d’affaires importantes où elle ne fut appelée à jouer un rôle. -S’agissait-il, par exemple, d’attacher à des contrats de vente -ou de donation un caractère spécial de validité, les vendeurs ou -les donateurs offraient trois ou quatre poils de leur barbe, qui -étaient insérés dans les sceaux des titres remis aux acquéreurs, ou -aux donataires. Voulait-on témoigner des égards ou de l’affection -à quelqu’un, s’engager à le protéger, le recevoir en adoption, -lui accorder une investiture; tous ces actes se confirmaient par -l’attouchement de la barbe, qui les rendait plus sacrés. Les traités -politiques même étaient sanctionnés par ce moyen. Aimoin rapporte que -Clovis, voulant conclure une alliance avec Alaric, roi des Visigoths, -lui envoya des ambassadeurs pour le prier de venir toucher sa barbe. On -croit que cet attouchement se fesait tantôt avec les mains et tantôt -avec des ciseaux; mais, en ce cas, le fer n’avait pas une action -destructive. Il ne tranchait que l’extrémité des poils pour leur donner -une forme régulière. Celui qui était chargé de cette opération, où l’on -retrouve quelques traits de ressemblance avec la cérémonie du dépôt -de la barbe alors en usage chez plusieurs peuples chrétiens, prenait -le titre et les obligations de parrain ou père adoptif. Il se fesait -suppléer quelquefois par un prêtre qui récitait des prières dont les -formules existent dans le Sacramentaire de saint Grégoire. Les poils -coupés étaient enveloppés dans de la cire sur laquelle on imprimait -l’image du Christ, et ils étaient remis ensuite au parrain qui les -déposait dans un lieu consacré, comme une dépouille vouée à Dieu. Cette -destination religieuse des rognures de la barbe était bien préférable -à celle que les Grecs, les Romains et les Lombards du même temps -donnaient à la barbe entière, en l’envoyant en présent, lorsqu’ils -voulaient offrir des gages précieux d’estime et de dévouement que Paul -Diacre appelle _les assurances d’une amitié inviolable_. Les Francs -tenaient trop à leur barbe pour en faire cadeau à un homme, quel qu’il -fût; d’ailleurs c’était pour eux une espèce d’infamie d’avoir la barbe -tout à fait coupée, et la peine la plus terrible que Dagobert put -infliger à Sadragrésil, duc d’Aquitaine, après l’avoir fait fustiger, -fut de ne pas lui laisser un poil au menton. - -Il existait alors une indissoluble union entre le diadème et la barbe, -et l’on sait que la première formalité pour opérer la déchéance -des rois consistait à leur raser la tête et le visage. Charlemagne -eut grand soin d’ordonner, dans ses Capitulaires, qu’aucun de ses -descendants ne fût exposé à cet outrage régicide, et certes une telle -précaution était très digne du grand homme qui fesait trembler tout -l’Occident devant sa barbe, surtout lorsqu’il jurait _par sa barbe et -par saint Denis_. Les paladins qui, sous son règne, se signalèrent -par tant d’exploits, attachaient la plus grande gloire à conserver -intact le poil de leur menton, et à couper celui des mentons de -leurs adversaires. Un de ces paladins portait sur ses épaules, comme -un trophée, un manteau tissu de ce poil moissonné par son glaive; -un autre couchait sur un lit d’honneur dont les matelas en étaient -garnis, et cela était mille fois plus beau que de reposer sur des -lauriers. Mais on doutera peut-être de la vérité de ces deux traits, -parce qu’ils ne sont consignés que dans des livres de chevalerie. Et -quand même ils auraient été imaginés à plaisir, ce que je suis bien -loin de penser, ils serviraient du moins à prouver de quelle haute -considération la barbe jouissait en ces temps héroïques. Ses honneurs -et ses prérogatives se maintinrent jusqu’au douzième siècle. Il faut -dire pourtant que, dans cet intervalle, la manière de la porter subit -diverses modifications. Tantôt on la façonna en triangle, tantôt -en losange et tantôt en trapèze, selon les lois de la plus exacte -géométrie; quelquefois on l’arrangea de telle sorte que la face humaine -eut l’apparence de celle d’un bouc. On lui donna aussi la forme -d’un hérisson: dans ce dernier cas, elle était confondue avec les -moustaches et taillée pour faire une bordure circulaire à la bouche. -Enfin, on l’amoindrit considérablement, afin qu’elle échappât aux -bulles d’interdiction lancées contre elle par le pape Grégoire VII. -Cet implacable ennemi de toutes les puissances de la terre ne pouvait -ménager la barbe; mais devait-il être égaré par la haine qu’il lui -portait jusqu’à devenir l’imitateur du plus grand adversaire de la -papauté, de Photius, patriarche de Constantinople, qui s’était séparé -de l’Église romaine, et avait excommunié la barbe du pape Nicolas -I^{er}?[17] Quel étrange spectacle que celui d’un pontife prenant pour -modèle un eunuque schismatique! Cependant ses violentes persécutions -n’eurent pas tout leur effet. Les ecclésiastiques qui par état -renonçaient aux pompes du monde, furent les seuls qui se firent raser -entièrement. Un archevêque de Rouen trouva mauvais que les séculiers, -malgré les défenses de Grégoire, conservassent un privilége que n’avait -plus le clergé. Il fulmina des mandements contre ce reste de barbe et -ordonna de l’abolir sous peine d’excommunication. Les dévots obéirent; -les autres furent indignés: on se disputa, on s’arma des deux côtés, et -l’on vit naître une guerre civile de la barbe. Enfin, Louis VII, dit le -Jeune, docile aux volontés sacerdotales, se fit raser publiquement par -Pierre Lombard, évêque de Paris, malgré les représentations d’Éléonore, -sa femme, qui s’écria, dans son dépit, qu’elle avait cru épouser un -roi, et qu’elle n’avait épousé qu’un moine. Les courtisans, toujours -singes du prince, imitèrent Louis, et l’on n’aperçut plus que des -mentons pelés. C’est alors que commença à se former une corporation -de barbiers qui choisirent, dans la suite, saint Louis pour leur -patron, sans doute à cause de la faveur spéciale que ce monarque avait -accordée à son barbier Labrosse, indigne parvenu, qui fut pendu sous le -successeur de son maître. - -Une des plus belles actions de Philippe de Valois fut de restaurer la -barbe. Sous son règne, on poussa le luxe jusqu’à la parfumer, à l’orner -de paillettes d’or et à la galonner, c’est-à-dire à y suspendre des -glands dorés nommés _galands_, ce qui, d’après certain étymologiste -dont je cite l’opinion sans l’adopter, pourrait bien avoir introduit le -terme de galanterie, car, dit-il, les dames se montraient jalouses de -caresser des barbes si bien arrangées. Ce noble usage cessa dans le -siècle suivant. Les barbiers redevinrent nombreux et puissants. On sait -la grande fortune d’Olivier-le-Daim, barbier de Louis XI; on sait aussi -comment il expia son élévation. Ce misérable fut pendu comme l’avait -été Labrosse, et tous les deux l’avaient bien mérité. - -François I^{er}, qui aspirait à tous les genres de gloire, n’oublia pas -celle de la barbe, honteusement négligée après Philippe de Valois. Les -détracteurs de ce roi chevalier ont prétendu qu’il ne laissait croître -la sienne que pour regagner en poils ce qu’il avait perdu en cheveux, -depuis qu’un tison lancé d’une fenêtre par le capitaine de Lorge, comte -de Montgommery, lui avait endommagé le crâne; mais il est certain qu’il -agit ainsi par un autre motif. Il sentait toute la valeur de la barbe, -et, ce qui le prouve sans réplique, c’est qu’il fit vendre le droit de -la porter. Une ordonnance rendue par lui, en 1533, envoyait ramer sur -les galères les Bohémiens, les vilains, et tous ceux qui oseraient la -porter sans y être autorisés et sans payer la redevance imposée. Il est -vrai que la barbe dont il est question n’était pas une barbe roturière. -Elle était une prérogative du costume de cour, et elle équivalait à un -titre de noblesse. - -Sous Henri IV, on vit paraître des barbes de toutes les espèces. Il y -en avait de façonnées en toupet, en éventail, en feuille d’artichaut, -en queue d’hirondelle. Mais aucune d’elles ne valait la barbe grise du -bon Béarnais _sur laquelle le vent de l’adversité avait soufflé_. O la -plus vénérable des barbes! maudite soit la langue qui ne proférera pas -tes louanges! - -Quel dommage qu’un aussi grand roi que Louis XIV n’ait pas eu pour la -barbe les mêmes égards que pour la perruque! C’est un des plus grands -reproches qu’on puisse lui adresser. - -Tel fut le sort de la barbe chez les principales nations. Il serait -trop long de raconter celui qu’elle éprouva chez les autres. Je dirai -cependant qu’aucun peuple n’eut jamais pour elle un plus grand amour -que les Espagnols et les Portugais. C’était une passion qui conservait -quelquefois sa force après le trépas. Je n’exagère point. Voici ce -que don Sébastien de Cobarruvias raconte à ce sujet: «Cid Rai-Dios, -gentilhomme castillan, étant mort, un juif, qui le haïssait, se glissa -furtivement dans la chambre où le corps reposait sur un lit de parade. -Il se mettait déjà en posture de lui tirer la barbe, lorsque le corps -se leva soudain, et dégaînant à moitié son épée qui se trouvait près de -lui, causa une telle frayeur au juif qu’il s’enfuit comme s’il eût eu -cinq cents diables à ses trousses. Le corps se remit ensuite sur le lit -comme auparavant.» - -La barbe avait alors autant de prix que l’or et les diamants. Un moyen -sûr de se procurer de l’argent était d’emprunter sur sa barbe ou sur -ses moustaches, comme fit le grand Albukerque. Une telle hypothèque -offerte aux prêteurs les plus intraitables fesait sur eux l’effet d’un -talisman. Oh! pourquoi sa vertu n’est-elle plus la même aujourd’hui? -Ces maudits barbiers ont tout gâté. Ce sont eux sans doute qui, pour -engager tout le monde à se faire raser, ont inventé le dicton: _Prêter -sur la barbe d’un capucin_, c’est-à-dire _prêter sans garantie_; -mais les barbiers passeront, je l’espère, et la barbe restera. Déjà -son règne a recommencé parmi nous, et ce qui présage qu’il sera -glorieux, c’est qu’il a été ramené par la jeune France. Honneur à ces -incomparables jeunes gens qui ont si bien préludé à la restauration de -la barbe par la guerre contre les perruques! quelle gloire pour eux -d’être barbus dans un siècle où les barbons n’ont point de barbe! - -Mais ce n’est point assez. La réforme qu’ils ont faite en appelle une -autre. Le costume actuel ne saurait convenir à la majesté de la barbe. -Ils doivent le supprimer. Puissent-ils adopter celui de ces héros -du moyen âge dont nous admirons les portraits dans ces précieuses -tapisseries qui décoraient jadis les lambris des palais des rois et des -châteaux des grands seigneurs! Oh! qu’il me tarde de voir luire ce jour -heureux où les habits étriqués des fashionables seront remplacés par -les magnifiques vêtements de Geoffroi le barbu et de Baudoin à la belle -barbe! - - -=BARBOUILLÉE.=—_Se moquer de la barbouillée._ - -Se dit d’une personne qui débite des choses absurdes et ridicules, qui -fait des propositions exagérées et extravagantes, ou d’une personne -qui, ayant bien fait ses affaires, se moque de tout ce qui peut arriver -et de tout ce qu’on peut dire et faire. C’est ainsi que cette locution -se trouve expliquée dans le _Dictionnaire de l’Académie_. J’ajouterai -qu’elle s’emploie aussi quelquefois pour signifier qu’on se moque -de ses créanciers, et que cette acception en désigne l’origine. La -_barbouillée_ signifie proprement la cédule, ordinairement barbouillée, -de l’huissier qui cite le débiteur en justice, ou le billet par lequel -le débiteur s’est engagé à payer. - - -=BARQUE.=—_A barque désespérée Dieu fait trouver le port._ - -Là où les secours humains sont inutiles, éclate la protection de Dieu. -Plus l’infortune est grande, disent les Allemands, plus Dieu est près, -_Je grosser die Noth deste naher Gott_. - -Les Grecs et les Latins avaient ce proverbe: _Si Dieu le veut, tu -navigueras sur une claie._ - - -=BARRES.= - -Les barres sont un jeu de course entre certaines limites, «lequel, -dit Nicot, se joue par deux bandes, l’une front à front de l’autre, -en plaine campagne, saillants de leurs rangs les uns sur les autres, -file à file, pour tascher à se prendre prisonniers. Là où le premier -qui attaque l’escarmouche est sous les barres de celuy de la bande -opposite qui sort sur luy, et cestuy sous les barres de celuy qui de -l’autre part saut (s’élance) en campagne sur luy, et ainsi les uns -sur les autres, tant que les deux troupes soient entièrement meslées. -Ayant par advanture tel jeu prins tel nom, parce que telles bandes -estoient retenues de _barres_ ou _barrières_ qu’on leur ouvroit, quand -il estoit proclamé qu’on laissast aller les vaillants joueurs que les -Latins appellent _carceres_.» Ce jeu, qui est semblable à celui de la -_palestre_, chez les Grecs et les Romains, a donné lieu à plusieurs -expressions proverbiales. - -_Jouer aux barres._ - -Se chercher sans se joindre, parce qu’au jeu de barres on poursuit ceux -qui fuient, et on fuit ceux qui poursuivent. - -_Avoir barres sur quelqu’un._ - -Avoir quelque avantage sur lui; comme le joueur de barres sur ceux de -ses adversaires qui sont partis du camp avant lui. - -_Ne faire que toucher barres._ - -Ne point s’arrêter dans un endroit; à l’exemple du coureur qui, rentré -au camp en repart aussitôt pour s’élancer à la poursuite de ceux devant -lesquels il fuyait. - - -=BASILIC.=—_Regard de basilic._ - -C’est une ancienne croyance populaire, encore existante chez les -paysans, que les vieux coqs pondent quelquefois un œuf qui éclot dans -le fumier et produit une espèce particulière de basilic, reptile -redoutable auquel on attribue le pouvoir de tuer par son seul regard -quiconque s’y trouve exposé, et de se tuer lui-même quand il se voit -dans une glace[18]. De là ces expressions proverbiales: _Lancer des -regards de basilic_, et _Faire des yeux de basilic à quelqu’un_; -c’est-à-dire des regards et des yeux enflammés de fureur qui -donneraient la mort, s’ils le pouvaient, à la personne contre laquelle -ils sont dirigés. - -Les vieux coqs ne se mêlent pas de la procréation du basilic, et -le basilic n’a pas la puissance destructive qu’on lui suppose. Les -auteurs qui, dans un siècle d’ignorance, ont prétendu qu’il laissait -échapper de ses rayons visuels un poison meurtrier, ne méritent aucune -foi; ils ont extravagué, et Borel a extravagué plus qu’eux encore, -lorsqu’il a parlé dans ses Centuries d’un individu de sa connaissance -dont les regards avaient une maligné si pernicieuse, si terrible, -qu’ils fesaient périr les petits enfants, desséchaient les mamelles des -nourrices, les plantes et les fruits, corrodaient et perçaient toute -espèce de verres. Quel embarras n’aurait pas éprouvé cet homme-basilic, -s’il eût été obligé de porter des lunettes! - - -=BASQUE.=—_Courir comme un Basque._ - -Les Basques ont été toujours renommés pour leur agilité, et c’est parmi -eux que les grands seigneurs choisissaient autrefois leurs coureurs. - -_Le tour du Basque._ - -On appelle ainsi le croc-en-jambe, parce que les Basques sont très -habiles à faire ce tour de lutte en portant rapidement un pied sur le -jarret d’un adversaire à qui ils appliquent en même temps un coup dans -l’estomac, ce qui le jette aussitôt à la renverse. - - -=BASSIN.=—_Cracher au bassin_ ou _au bassinet._ - -Contribuer malgré soi à quelque dépense. - -On dit que cette locution est venue de ce qu’autrefois on se servait -d’un bassin au lieu d’une bourse pour faire la quête dans les -églises, ce qui se pratique encore dans quelques endroits; mais cette -explication ne donne pas la raison du mot _cracher_ employé dans le -sens de _donner de l’argent_. En voici une autre: - -Dans un vieux _recueil de proverbes en figures au nombre de deux -cents_, dont quelques-unes représentent des circonstances de la vie -des gueux, on voit le roi de Gueuserie, nommé Guillot ou grand Coësre, -comme celui des bohémiens, présidant une assemblée publique de ses -sujets. Il est revêtu d’un ample manteau en loques; il a pour trône -le dos d’un coupeur de bourses sur lequel il est assis, pour sceptre -un bâton noueux fait en forme de béquille, et pour diadème un chapeau -entouré de coquillages. A ses pieds est un bassin de cuivre, et à -son côté une estrade du haut de laquelle son archi-suppôt debout lit -et explique une ordonnance qui oblige tous les gueux, excepté les -principaux officiers, à payer une contribution à laquelle ils sont -tenus. Chacun se prépare en rechignant à déposer dans le bassin sa -quote-part de la somme demandée; et c’est ce qui s’appelle en terme -d’argot _cracher au bassin_ ou _au bassinet_, pour marquer sans doute -qu’on éprouve autant de peine à tirer son argent de sa bourse qu’un -catarrheux en éprouve à expectorer ses mucosités. - - -=BASTILLE.=—_Plus d’argent que le roi n’en a dans sa Bastille._ - - Prenez-moi ces abbés, ces fils de financiers - Dont, depuis cinquante ans, les pères usuriers, - Volant à toute main, ont mis dans leur famille - _Plus d’argent que le roi n’en a dans sa Bastille_. - -(REGNIER, sat. 13.) - - Autant d’argent que le feu roi - En avait mis dans la Bastille. (MAYNARD.) - -Ce roi est Henri IV. Son trésor, gardé à la Bastille, se composait en -1604 de sept millions d’or, et en 1610 de quinze millions huit cent -soixante-dix mille livres d’argent comptant serré dans les chambres -voûtées, coffres et caques, outre dix millions qu’on en avait tirés -pour bailler au trésorier de l’épargne. C’est textuellement ce que dit -Sully dans ses mémoires. Cette richesse, qui n’était point destinée aux -dépenses publiques, provenait de l’administration sage et économe de ce -ministre, qui probablement l’avait déposée à la Bastille, parce qu’il -était gouverneur de cette forteresse. Avant lui le trésor des rois de -France avait été placé successivement au Temple, au Louvre et dans une -tour de la cour du palais. - -On trouve dans le roman de Gérard de Roussillon, une expression -proverbiale très analogue à celle qui vient d’être expliquée: _Il a -volé plus d’avoir qu’il n’y en a dans Pavie._ Allusion au trésor des -rois lombards qui était dans cette ville. - - -=BATEAU.=—_Arriver en trois bateaux._ - -Cette expression proverbiale et comique, qu’on emploie en parlant -d’une personne ou d’une chose dont on veut relever l’importance, est -une allusion à l’usage de faire escorter par des vaisseaux de guerre -un vaisseau de transport qui est richement chargé ou qui a quelque -passager illustre à son bord. Elle se trouve dans le chapitre 16 du -livre I de Rabelais, où il est parlé de la jument de Gargantua, -_amenée de Numidie en trois quarraques et ung brigantin_. Elle se -trouve aussi dans la fable de La Fontaine intitulée: _le Léopard et le -Singe qui gagnent de l’argent à la foire_. Le singe dit au public qu’il -harangue pour l’attirer à son spectacle: - - Votre serviteur Gille, - Cousin et gendre de Bertrand, - Singe du pape en son vivant, - Tout fraîchement arrive en cette ville; - _Arrive en trois bateaux_ exprès pour vous parler. - -Le peuple dit aujourd’hui _Arriver en quatre bateaux_, dans une -acception de reproche, en parlant d’une personne qui affiche des -prétentions, se donne de grands airs, fait de l’embarras dans une -société où elle paraît. - - -=BÂTON.=—_Être réduit au bâton blanc._ - -On prétend que cette expression est un allusion à l’ancien usage -d’après lequel les soldats d’une garnison qui avait capitulé sortaient -de la place avec un bâton à la main, c’est-à-dire avec un bois de lance -dégarni de fer. Mais on se trompe certainement; car l’usage dont on -parle ne fut introduit que parce que le bâton dépouillé de son écorce -était un symbole de dénûment et de sujétion affecté particulièrement -aux suppliants et aux prisonniers. On sait qu’aux termes de la loi -salique, le meurtrier, obligé de quitter le pays lorsqu’il ne pouvait -payer la composition, sortait de sa maison, _en chemise, déceint, -déchaux et bâton en main_, _palo in manu_. Une disposition analogue -se trouve dans cette formule des archives de Bade: _Partir avec petit -bâton et du bien faire l’abandon_ (Grimm., 133). On voit dans _les -Antiquités d’Anvers_, par Gramaye, que les confrères de l’arc de la -ville de Welda se présentèrent devant les statues des saints avec des -baguettes blanches dans leurs mains en signe de dépendance. «Je ne -plains pas les garçons, dit Luther: un garçon vit partout, pourvu qu’il -sache travailler; mais le pauvre petit peuple des filles doit chercher -sa vie avec _un bâton blanc_ à la main.» (_Mém. de Luther_, par M. -Michelet, II, p. 160.) - -C’est une coutume en Hollande, que les servantes qui sont sans place -courent les rues en portant des _bâtons blancs_. - -_Le tour du bâton._ - -On appelle ainsi les profits casuels et souvent illicites d’un emploi. - -Cette expression vient, suivant Borel, des deux mots _bas_ et _ton_, -parce que lorsqu’on veut faire un gain injuste on ne le dit qu’à voix -basse (_d’un bas ton_) à l’oreille des personnes qu’on met dans ses -intérêts. Lamonnoye la tire du petit bâton avec lequel les joueurs de -gobelets exécutent leurs tours de passe-passe. Moisant de Brieux pense -qu’elle fait allusion au bâton des maîtres d’hôtel. Elle peut tout -aussi bien faire allusion au bâton des huissiers, ou mieux encore au -bâton des juges suppléants qui, toutes les fois qu’ils étaient appelés -à remplacer les titulaires, dans le temps de la féodalité, grevaient -les plaideurs de quelque dépense surérogatoire. Les seigneurs les y -autorisaient pour se dispenser de les payer, et partageaient même avec -eux. C’est ce qui rendait la justice seigneuriale beaucoup plus chère -que la justice royale, et fesait dire que _Justice coute moult souvent -plus que ne vaut_. - -_Faire sauter à quelqu’un le bâton._ - -L’obliger à faire quelque chose contre son gré. - -Allusion à un amusement des bergers qui, faisant sortir le troupeau de -la bergerie ou l’y faisant rentrer, se placent sur la porte avec un -bâton élevé à une certaine hauteur, pour se donner le plaisir de le -faire sauter à leurs bêtes.—On dit aussi _Sauter le bâton_ dans le -même sens que _Franchir le pas_, franchir l’obstacle. - -_Faire une chose à bâtons rompus._ - -On a regardé cette façon de parler comme une allusion aux exercices du -tournoi où les chevaliers, dans les joûtes de plaisir, se servaient -de lances mornées qui se nommaient _bâtons rompus_[19], tandis que -dans les joûtes sérieuses, ils fesaient usage de lances acérées, -deux manières de combattre qui différaient entre elles, comme -l’escrime et le duel. Mais une telle explication fausserait l’idée -qu’on attache à l’expression _Faire une chose à bâtons rompus_, qui -ne signifie point _faire une chose peu sérieusement et par manière -de jeu_, comme on l’imagine, mais bien, _faire une chose après de -fréquentes interruptions et à diverses reprises_. Cette expression est -une métaphore prise d’une batterie de tambour, qui consiste à faire -jouer les bâtons ou baguettes alternativement et par intervalle, ce -qui s’appelle _rompre les bâtons_. Elle est proprement le contraire -de _aller rondement_, autre métaphore prise aussi d’une batterie de -tambour qu’on nomme le _roulement_. - - -=BAUME.=—_Fleurer comme baume._ - -Exhaler une odeur agréable. On dit proverbialement et figurément, _Cela -fleure comme baume_, en parlant d’une affaire qui paraît bonne et -avantageuse. - -_Donner du baume de Galaad._ - -S’apitoyer sur le malheur au lieu de le secourir; donner de l’eau -bénite de cour. - -Cette expression est venue d’un vieux livre intitulé: _Le Baume de -Galaad_, qui fut fait pour la consolation des malheureux.—Le pays -de Galaad, en Judée, était la patrie du prophète Elie, dont les -paroles avaient la vertu de guérir les maux, _Cujus verba erant -medicina_; et il produisait tant d’essences balsamiques, qu’on disait -proverbialement, _Porter des parfums à Galaad_, dans le même sens que -_Porter du blé en Egypte, du safran en Cicile, des roses à Prestum, des -chouettes à Athènes, de l’eau à la mer_, etc. - -Autrefois on appelait aussi _baume_, ce qu’on appelle aujourd’hui -_pot-de-vin_ ou _épingles_, c’est-à-dire le cadeau fait à la suite d’un -contrat. Dans le livre intitulé _Droits et coutumes de Champagne que le -roi Thiébaut établit_, on lit: «Une somme d’argent déboursée par forme -de _baulme_, à la suite du bail.» Cette signification du mot _baume_, -fesait ressortir par opposition celle de _baume de Galaad_. - -Les Italiens nomment plaisamment l’égoïste dont la bienfaisance -ne consiste qu’en paroles; _Amico da stranuti_, _Ami pour les -éternuements_, parce qu’on ne peut tirer de lui qu’un _Dieu vous -bénisse_. - - -=BAVETTE.=—_Tailler des bavettes._ - -Babiller, bavarder.—Cette expression populaire est une espèce de -calembourg où le mot _bavette_, qui signifie la partie haute d’un -tablier destinée à couvrir la poitrine, se prend dans le sens de -_bavardage_ qu’il avait autrefois. Les femmes du peuple disent en se -séparant après une longue causerie: _Maintenant que nous avons taillé -des bavettes, il faut aller les coudre_; c’est-à-dire, maintenant que -nous avons bavardé, il faut aller travailler. - - -=BEAU.=—_Cela doit être beau, car je n’y comprends rien._ - -Ainsi s’exprime le bel esprit Desmazures, dans une comédie de -Destouches, et il ne fait que répéter ce que plusieurs philosophes ont -dit avant lui très sérieusement. - -Le poëte Lucrèce (_De rerum naturâ_, lib. 1) parle en ces termes -d’Héraclite surnommé Skoteinòs, _le ténébreux_. - - _Clarus ob obscuram linguam magis inter inanes - Quamde graves inter graios, qui vera requirunt. - Omnia enim stolidi magis admirantur amantque - Inversis quæ sub verbis latitantia cernunt._ - -(C’est par l’obscurité de son langage qu’il s’attira la vénération -des hommes superficiels, mais non pas des sages Grecs accoutumés à -réfléchir; car la stupidité n’admire et n’aime que les opinions cachées -sous des termes mystérieux.) - -Montaigne, qui cite les vers de Lucrèce, fait les réflexions suivantes: -«La difficulté est une monnoie que les savants emploient comme les -joueurs de passe-passe, pour ne découvrir l’inanité de leur art, et de -laquelle l’humaine bêtise se paye aisément..... On voit Aristote à bon -escient se couvrir souvent d’obscurité si expresse et si inextricable, -qu’on n’y peut rien choisir de son avis. Non Aristote seulement, mais -la plupart des philosophes ont affecté la difficulté pour faire valoir -la vanité du sujet, et amuser la curiosité de notre esprit. Epicure a -évité la facilité» (c’est-à-dire d’être clair et facile à entendre). -(Ess., liv. II, chap. 12.) - -Quintilien dit: «J’en ai vu plusieurs qui prenaient à tâche d’être -obscurs, et ce vice n’est pas nouveau; car je trouve dans Tite-Live -que, de son temps, il y avait un maître qui recommandait à ses -disciples de jeter de l’obscurité dans tous leurs discours: de là -cet éloge incomparable: _Cela est fort beau: je ne l’ai pas entendu -moi-même._» - -Lycophron, poëte grec, dont le nom est devenu proverbialement -appellatif pour désigner un auteur inintelligible, affectait dans ses -vers une obscurité énigmatique, et il protestait publiquement qu’il -se pendrait s’il se trouvait quelqu’un qui pût entendre son poëme de -la _Prophétie de Cassandre_; en quoi il ne prenait pas un engagement -téméraire. Ce poëme, demeuré inexplicable jusqu’à ce jour, malgré tous -les efforts des grammairiens, des scoliastes et des commentateurs, a -été justement comparé à ces souterrains où l’air est si épais et si -étouffé, que les flambeaux qu’on y apporte s’y éteignent. - -Hégel, philosophe allemand, mort en 1830, regardait la clarté comme une -qualité d’un ordre inférieur. Dans sa préface de l’Encyclopédie, il a -formellement énoncé cette pensée, qu’_un philosophe doit être obscur_, -et dans tous ses écrits il s’est très bien conformé à ce précepte. - -Nous avons aujourd’hui bon nombre d’écrivains qui _croient passer pour -sublimes à force d’être obscurs_, et qui se figurent que le proverbe -doit tourner pour eux de l’ironie à l’éloge. Laissons-les se complaire -dans cette opinion; car si tout doit se compenser, comme le prétend M. -Azaïs, n’est-il pas juste que ces nouveaux Lycophrons prennent leur -obscurité pour le dernier terme du génie, lorsqu’on prend leur génie -pour le dernier terme de l’obscurité? - - -=BEC.=—_N’avoir que du bec._ - -_Bec_ pour _caquet_, se trouve dans Villon, Coquillart, Marot, etc., -et dans plusieurs autres locutions proverbiales que je vais rapporter. - -_Faire le bec à quelqu’un._ - -C’est le styler, lui faire la leçon, lui apprendre ce qu’il doit -répondre pour ne rien dire de compromettant dans une affaire. - -_Prendre quelqu’un par le bec._ - -C’est prendre quelqu’un par ses paroles, l’amener à se couper dans son -discours, le faire tomber en contradiction. - -On a remarqué qu’il n’y a pas dans la langue française de mot plus -ancien que le mot _bec_, qui se retrouve dans tous les dialectes -celtiques. Suétone (_In Vitell._, cap. 18) nous apprend que le -toulousain Antonius Primus, ami du poëte Martial et poëte lui-même, -dont la victoire valut l’empire à Vespasien, avait été surnommé BEC par -ses compatriotes. - -_Les bègues sont ceux qui ont le plus de bec._ - - _Balbutientes plus cæteris loquuntur._ - -Ceux qui parlent moins bien sont ceux qui parlent davantage. Il semble -qu’ils ne puissent énoncer une idée qu’en recourant à un nombre infini -de paroles, de même que les bègues ne parviennent à articuler un mot -qu’à force d’en répéter les syllabes. L’esprit des premiers et tout -juste comme la langue des seconds. - -Ce proverbe s’emploie pour critiquer des prétentions ridicules et sans -fondement. - -_Caquet-bon-bec, la poule à ma tante._ - -On appelle ainsi une cajoleuse, une enjoleuse. - -M. de Walckenaer croit que l’expression vraiment comique de -_caquet-bon-bec_ est de l’invention de La Fontaine, qui dit en parlant -de la pie dans la fable 11 du livre XII; - - _Caquet-bon-bec_ alors de jaser au plus dru. - -Mais il se trompe, puisque le dicton dont elle fait partie se trouve -dans _les Curiosités françaises d’Antoine Oudin_, recueil imprimé en -1640, c’est-à-dire 54 ans avant le douzième livre des fables, qui ne -parut qu’en 1694. - -Ce dicton a fourni à M. de Junquières le titre d’un poëme badin qui est -d’une lecture agréable. - -_Tenir quelqu’un le bec dans l’eau._ - -Le tenir dans l’incertitude, en différant de prendre une détermination -sur une affaire qui l’intéresse, l’amuser par de vaines espérances. -C’est comme si l’on disait _le tantaliser_, car cette expression -est évidemment une allusion au supplice de Tantale, que les poëtes -représentent plongé jusqu’au menton dans un étang dont l’eau, échappant -sans cesse à ses lèvres desséchées, l’empêche d’apaiser la soif -brûlante qui le dévore. - -_Passer la plume par le bec à quelqu’un._ - -Le frustrer des espérances qu’on lui a données; le prendre pour dupe ou -pour jouet. - -Cette façon de parler a sans doute été prise, dit Moisant de Brieux, -de ce qui se pratique à la campagne par les paysans, qui passent -effectivement une plume par le bec ou dans les narines des oies et -des canes, quand ils veulent les empêcher de couver. Cependant, -ajoute-t-il, _un grand homme_ croit qu’elle fait allusion à une -espiéglerie de clercs ou d’écoliers qui, pour faire pièce à un nouveau -venu, lui tirent la plume lorsqu’il la met à la bouche, et lui -barbouillent les lèvres d’encre. Voilà deux origines au lieu d’une, et -toutes deux sont probables. Mais quelle est celle qu’il faut préférer? -En vérité, je ne le sais, et je ne cherche pas à le savoir, car je ne -vois pas que ceux qui le savent aient un grand avantage sur ceux qui -l’ignorent. J’espère que mes lecteurs voudront bien penser comme moi. - - -=BÉCASSE.=—_La bécasse est bridée._ - -Locution métaphorique dont on se sert en parlant d’un sot qui se laisse -attraper, qui se laisse prendre à quelque piége, comme la bécasse au -lacet vulgairement appelé _bride_. - -Le nom de bécasse s’emploie proverbialement dans plusieurs langues -comme synonyme d’imbécile, parce que cet oiseau est d’un instinct si -obtus et d’un naturel si stupide, qu’il ne sait éviter aucun piége. -Pour cette raison le vieux naturaliste Belon l’a qualifié de _moult -sotte bête_, et les habitants de la Barbarie, au rapport du docteur -Shaw, l’ont appelé _hammar el hadjel_, l’_âne des perdrix_. - -_Sourd comme une bécasse._ - -Les bécasses se tiennent ordinairement tapies dans les grandes haies -et dans les taillis les plus épais; le bruit qu’on fait pour les en -chasser est presque toujours inutile. Elles ne partent guère que -lorsque le chien est près de les atteindre, et souvent même sous -les pieds du chasseur. C’est ce qui a fait croire à la surdité de -cet oiseau et a fait prendre cette prétendue surdité pour terme de -comparaison proverbiale. - -_La lune des bécasses._ - -C’est ainsi que les chasseurs nomment la pleine lune de novembre, parce -que, pendant ce mois, qui est la principale époque du passage des -bécasses, elles se promènent par troupes, au clair de la lune, pour -chercher leur nourriture qu’elles ne trouvent pas si facilement au -grand jour, car le grand jour blesse leurs yeux. Ce qui, pour le dire -en passant, a donné lieu aux Espagnols de nommer cet oiseau _gallina -ciega_, _poule aveugle_. - - -=BÉGUINE.=—_C’est une béguine._ - -Les béguines étaient des religieuses dont les uns attribuent -l’institution à sainte Bègue, sœur de sainte Gertrude, et les autres -à saint Lambert Berggh, dit le Bègue, prêtre de l’église de Liège -au douzième siècle. Leur nom, qu’on fait dériver de celui de leur -fondatrice ou de celui de leur fondateur, vient peut-être du verbe -saxon _beggin_, _prier_. Louis IX les appela en France, où elles furent -établies dans un grand nombre de villes. Comme elles occupèrent à Paris -le couvent de _l’Ave-Maria_, elles y prirent, vers la fin du quinzième -siècle, le titre de _Cordelières de l’Ave-Maria_, que certains auteurs -ont prétendu leur avoir été donné parce qu’elles étaient habituées à -proférer ces deux mots de la salutation angélique aussi souvent que les -soldats en profèrent d’autres beaucoup moins religieux. Ces pieuses -filles, qui avaient réveillé le mysticisme en plusieurs contrées -de l’Europe, se relâchèrent de leur ferveur. L’histoire des ordres -monastiques dit qu’elles fesaient volontiers toute sorte de vœux, -excepté celui de ne pas se marier et de ne pas jouir des plaisirs -du monde. Alors un préjugé défavorable se forma sur leur compte, et -le discrédit dans lequel elles tombèrent donna lieu à l’expression -proverbiale qu’on emploie pour désigner une femme d’une dévotion -ridicule et même suspecte. - -Observons que, du temps même de saint Louis, on désignait un dévot par -le terme de _béguin_, qui n’a pas conservé cette acception. La preuve -en est dans cette phrase de Joinville: «Quant le roy estoit en joye, si -me disoit: Séneschal, pourquoy preud’homme vaut mieux que _béguin_?» - - -=BÉJAUNE.=—_Montrer son béjaune._ - -On dit que _quelqu’un a montré son béjaune_, ou qu’_on lui a fait voir -son béjaune_, pour signifier qu’il a montré ou qu’on lui a fait voir -son inexpérience, son ineptie. _Béjaune_ est une altération de _bec -jaune_, terme de fauconnerie par lequel on désigne, en prenant la -partie pour le tout, un jeune oiseau qui n’est pas encore sorti du nid -et qui a réellement le bec jaune. Comme cet oiseau ne sait rien faire, -sa dénomination a été appliquée aux personnes novices et peu habiles. -Dans le _Roman de la Rose_, la vieille dit à Belaccueil: - - Si n’en savez quartier ne aulne, - Car _vous avez le bec trop jaune_. - -Les Allemands se servent d’une pareille métaphore; ils appellent un -niais, _Gelbschnabel_, _jaune-bec_. - -Dans l’ancienne Université de Paris, les étudiants nouveaux venus et -les régents qui débutaient recevaient le nom de _béjaunes_, et ils -étaient soumis à payer un droit de bien-venue nommé aussi _le béjaune_, -dont l’intendance était déférée, dans les écoles de théologie, à un -individu qui prenait le titre d’_abbé des béjaunes_. Ce fonctionnaire -devait monter sur un âne, à la fête des Innocents, parcourir la ville -escorté de ses subordonnés, et faire sur eux certaines aspersions. On -rapporte qu’il fut condamné en 1476, par arrêt de la Faculté, à une -amende de _huit sols_, pour avoir mal rempli son office. On délivrait -des _lettres de béjaune_ aux clercs de la Bazoche, en attestation du -service qu’ils avaient fait chez les maîtres-procureurs, lorsqu’ils -voulaient eux-mêmes le devenir. - - -=BÉLÎTRE.=—_C’est un bélître._ - -C’est un misérable, un homme vil. Ce mot, qu’on croit formé du latin -_balatro_, qui signifie gueux, coquin, parasite, s’employait autrefois -pour mendiant, dans une acception qui n’avait rien de reprochable. Les -pèlerins de la confrérie de Saint-Jacques, à Pontoise, avaient pris -le titre de _Bélistres_, et les quatre ordres mendiants s’appelaient -_les quatre ordres de Bélistres_. Montaigne a donné un féminin au -mot bélître dans cette phrase remarquable (_Essais_, liv. III, chap. -10): «Desdaignons cette faim de renommée et d’honneur, basse et -_bélistresse_, qui nous le fait coquiner de toute sorte de gens par des -moyens abjects et à quelque prix que ce soit. C’est déshonneur d’estre -ainsi honoré.» - - -=BELLE.=—_Il l’a échappé belle._ - -Il a évité heureusement un danger ou un malheur. On s’étonne de l’usage -qui veut qu’on écrive ici au masculin le participe _échappé_, qu’il -faudrait écrire, dit-on, au féminin, parce qu’il se trouve précédé -d’un régime de ce genre indiqué par le mot _belle_. Cependant cet -usage ne viole pas la loi de l’accord, car le régime qu’on croit du -féminin est du masculin, et le mot _belle_ qu’on suppose adjectif de -ce régime n’est l’est point. _Il l’a échappé belle_ doit s’analyser -ainsi: _il l’a_ (le malheur) _échappé belle_, c’est-à-dire _d’une belle -manière_ ou _bellement_. Si le résultat de l’analyse était: _il l’a_ -(la chose) _échappée belle_, c’est-à-dire _étant belle_, la locution -mentirait à la pensée, elle présenterait un sens différent de celui -qu’elle a, à moins qu’elle ne fût entendue ironiquement. Mais ce n’est -point de cette façon qu’il convient de l’entendre. Le mot _belle_ ne se -rapporte donc pas au régime du participe; il fait partie de l’adverbe -_bellement_, dont la terminaison _ment_, qui, comme on sait, signifie -_manière_, a été ellipsée, et sa fonction est de modifier le verbe. Les -auteurs de la langue romane usaient ordinairement de la même ellipse, -lorsqu’ils avaient à mettre des adverbes terminés en _ment_ à la suite -l’un de l’autre; ils n’en écrivaient qu’un seul dans son entier, -le premier ou le dernier, à leur choix. Ils disaient, par exemple: -_Il l’a échappé bellement et heureuse_, ou _Il l’a échappé belle et -heureusement_; et notre expression n’est sans doute qu’un démembrement -de la leur. Le grammairien Bescher pensait qu’elle pouvait être un -démembrement de cette autre: _Il l’a échappé bel et bien_, l’adverbe -_bel_ ayant été confondu par l’orthographe avec l’adjectif _belle_, à -cause de la ressemblance de prononciation. - -Quoi qu’il en soit, on n’est pas fondé à penser que la règle de -l’accord du participe ait pu être méconnue dans la locution _Il l’a -échappé belle_, qui est née précisément à une époque où tout participe -s’accordait, qu’il fût suivi ou précédé de son complément direct. - -_Les belles ne sont pas pour les beaux._ - -Les hommes les plus beaux ne sont pas les plus heureux en amour. Les -mères et les maris les redoutent et les observent; les femmes tendres -croient qu’ils s’aiment trop; les fières ne leur trouvent point assez -de soumission; celles qui craignent la médisance les jugent dangereux -pour leur réputation. Ils coûtent trop cher à celles qui paient; ils -ne donnent rien à celles qui se font payer: d’ailleurs ils n’ont point -ces craintes obligeantes d’être quittés qui flattent tant la vanité -féminine; au contraire, ils menacent de quitter eux-mêmes, et ils -reçoivent les faveurs comme des tributs mérités. - - _Fastus inest pulchris sequiturque superbia formam._ - -_Ce ne sont pas les plus belles qui font les grandes passions._ - -La raison de cette observation proverbiale est très bien développée -dans le passage suivant de Montesquieu (_Essai sur le goût_): «Il -y a quelquefois dans les personnes ou dans les choses un charme -invisible, une grâce naturelle qu’on n’a pu définir, et qu’on a été -forcé d’appeler _le je ne sais quoi_. Il me semble que c’est un -effet naturellement fondé sur la surprise. Nous sommes touchés de ce -qu’une personne nous plaît plus qu’elle ne nous a paru d’abord devoir -nous plaire, et nous sommes agréablement surpris de ce qu’elle a su -vaincre des défauts que les yeux nous montrent et que le cœur ne croit -plus. Voilà pourquoi les femmes laides ont très souvent des grâces et -qu’il est rare que les belles en aient; car une belle personne fait -ordinairement le contraire de ce que nous avions attendu; elle parvient -à nous paraître moins aimable; après nous avoir surpris en bien, elle -nous surprend en mal; mais l’impression du bien est ancienne, et celle -du mal est nouvelle. Aussi les belles personnes font-elles rarement -les grandes passions, presque toujours réservées à celles qui ont des -grâces, c’est-à-dire des agréments que nous n’attendions pas et que -nous n’avions pas sujet d’attendre.» - - -=BÉNÉDICITÉ.=—_Être du quatorzième bénédicité._ - -C’est être simple et idiot; mauvaise allusion à ces paroles, -_Benedicite omnes bestiæ et pecora domino_, qui forment le quatorzième -verset du cantique chanté par les trois jeunes Israélites, Misach, -Sydrac et Abdenago, dans la fournaise où Nabuchodonosor les avait fait -jeter pour les punir d’avoir refusé de se prosterner devant sa statue -qu’il avait exposée aux adorations de ses sujets, dans la campagne de -Dura près de Babylone. - - -=BÉNÉFICE.=—_Bénéfice à l’indigne est maléfice._ - -Si l’on avait, dit le comte de Maistre, des observations morales -comme on a des observations météorologiques, on verrait que les -envahissements de l’orgueil, les violations de la foi jurée, ou les -biens mal acquis sont autant d’anathèmes dont l’accomplissement est -inévitable sur les individus et sur les familles. - -Le prophète Jérémie (ch. XXXI, v. 29.) a exprimé la même pensée dans -ces paroles passées en proverbe chez les Hébreux: _Patres comederunt -uvam acerbam et dentes filiorum obstrepuerunt._ _Les pères ont mangé le -verjus, et les dents de leurs fils en ont été agacées._ - -Saint Grégoire de Nazianze appelle le gain illicite _les arrhes du -malheur_, dans un beau vers grec traduit ainsi en latin: - - _Infortunii arrha certa quæstus est malus._ - -Les Romains disaient dans le même sens: _Aurum habere Tolosanum_, -_avoir de l’or de Toulouse_; proverbe dont nous nous servons également, -et dont voici l’origine: Il y avait autrefois à Toulouse, dans un -temple qui est devenu, dit-on, l’église de Saint-Sernin, un trésor de -cent mille livres pesant d’or, et de cent mille livres pesant d’argent, -suivant les écrivains qui ont le moins exagéré dans le calcul de cette -richesse. Ce trésor n’avait point de garde, parce que la croyance -générale était qu’il porterait malheur à ceux qui l’enlèveraient. Le -consul Servilius Cépion, étant entré dans la ville, qui s’était donnée -aux Romains pour échapper à la domination des Cimbres, se moqua d’un -pareil préjugé, et, n’écoutant que son avarice, il ordonna de piller -le temple. Ensuite, il fit partir le butin pour Marseille, d’où on -devait le transporter à Rome; mais il envoya secrètement des assassins -qui égorgèrent les conducteurs, et il se l’appropria par ce nouveau -crime. L’année suivante, sa folle témérité perdit l’armée et causa un -des plus épouvantables désastres qu’aient jamais essuyés les Romains. -Il fut destitué de son commandement, dépouillé de ses biens et exilé du -sénat. Tous les spoliateurs eurent également un sort misérable, qui fut -regardé comme un châtiment infligé par les dieux; et de là vint l’adage -de _l’or de Toulouse_, usité dans les Gaules pour signifier que les -larcins n’attirent sur leurs auteurs que des calamités. - -B. Thomas à Villanova (de Villeneuve) rapporte un proverbe semblable, -souvent cité dans les écrits des Pères de l’Église: _De Jericho sibi -aliquid reservare_, _se réserver quelque chose du butin de Jéricho_. Ce -qui est fondé sur la punition d’Achan, lapidé, avec toute sa famille, -par ordre de Josué, pour s’être emparé d’un manteau d’écarlate, de deux -cents sicles d’argent et d’une règle d’or, à la prise de Jéricho. - -_On ne peut avoir en même temps femme et bénéfice._ - -Il y avait autrefois des bénéfices que, durant certains mois, les -collecteurs, patrons laïques, étaient obligés de conférer aux gradués -de l’Université. Mais ces gradués ne pouvaient y être nommés -lorsqu’ils étaient mariés. De là ce proverbe, dont le sens est qu’on ne -peut cumuler deux avantages. - -_Les chevaux courent les bénéfices et les ânes les attrapent._ - -On n’accorde pas toujours les places ou les grâces à ceux qui les -méritent. - -Ce proverbe fut originairement, dit-on, un mot de Louis XII. Ce roi -voulut désigner sous le nom _d’ânes_, par une espèce de calembourg, -certains seigneurs ignorants qui couraient à franc-étrier pour aller -solliciter quelque bénéfice vacant, et qui l’obtenaient d’ordinaire, -parce qu’ils arrivaient les premiers, grâce à leurs chevaux. - -Les Espagnols disent dans le même sens: _Le plus mauvais pourceau mange -le meilleur gland._ - - -=BÉNITIER.=—_Pisser au bénitier._ - -C’est braver le respect humain, faire quelque grande sottise et même -quelque action criminelle d’une manière éclatante, pour faire parler de -soi. - - A faux titre insolents et sans fruit hasardeux - _Pissent au bénestier_, afin qu’on parle d’eux. (REGNIER.) - -Les Grecs avaient une expression non moins énergique: ἑν πυθἰου -κἑϚαι (_In Pythii templo cacare_). Cette expression, par laquelle -ils indiquaient quelque chose d’impie et de dangereux, était venue, -dit Érasme, de ce que le tyran Pisistrate avait défendu de faire des -ordures contre le temple d’Apollon Pythien, et avait impitoyablement -puni de mort un étranger en contravention à la défense. - -_S’agiter comme un diable au fond d’un bénitier._ - -Cette comparaison proverbiale est fondée sur l’ancienne coutume -d’exorciser les possédés et les sorciers en les plongeant la tête la -première dans une cuve remplie d’eau bénite. Une vieille chronique, -dans laquelle il est parlé de ces immersions singulières, offre une -peinture curieuse du dépit du démon ainsi condamné au baptême, et des -moyens dont il usait pour s’y soustraire. En voici un passage propre à -égayer les lecteurs: _Coactus dæmon per posteriora egredi talem dedit -crepitum ut omne dolium a compage suâ solveretur._ «Le diable, forcé -de s’évader par les voies inférieures, fit entendre une détonation -si forte, que les douves de la cuve volèrent dispersées de côté et -d’autre.» - - - =BERCEAU.=—_Ce qu’on apprend au berceau - Dure jusqu’au tombeau._ - -Ce proverbe, qui fait sentir toute l’importance de la première -éducation, en rappelant que les impressions et les leçons reçues dans -l’enfance sont ineffaçables, s’exprimait autrefois de cette manière: -_Ce qui s’apprend au ber dure jusqu’au ver._ - -Les Espagnols disent: _Lo que en la leche se mama en la mortaja se -derrama._ _Ce qu’on suce avec le lait au suaire se répand._ - - -=BERLOQUE.=—_Battre la berloque._ - -La berloque ou breloque est une batterie de tambour par laquelle on -annonce aux soldats le moment de nettoyer la caserne ou d’aller aux -distributions. Comme cette batterie semble être sans règle et sans -suite, on a dit proverbialement, _Battre la berloque_ ou _la breloque_, -dans le sens de divaguer, déraisonner. - - -=BERTHE.=—_Au temps où Berthe filait._ - -C’est-à-dire au bon vieux temps. En ce temps-là le fuseau et la -quenouille formaient le symbole de la mère de famille, et les femmes -du premier rang s’occupaient à filer comme les humbles ménagères. -Tanaquil, épouse de Tarquin l’ancien, était devenue célèbre chez les -Romains par son zèle dans l’accomplissement de ce soin domestique. Chez -les Francs, il en fut de même de Berthe, épouse de Pépin et mère de -Charlemagne. - - Dans le palais comme sous la chaumière, - Pour revêtir le pauvre et l’orphelin, - Berthe filait et le chanvre et le lin: - On la nomma _Berthe la filandière_. - -Ces vers sont extraits d’un épisode du chant IX du poëme de -_Charlemagne_ par Millevoye, qui a emprunté cet épisode d’Adenès, -trouvère du douzième siècle, auteur du roman en vers de _Berthe au -grand pied_, dont M. Paulin Paris a donné une excellente édition. - -Les Provençaux disent: _Au temps où Marthe filait._ Ce qui place le -bon vieux temps à l’origine du christianisme; car il s’agit ici de -cette Marthe qui, suivant une tradition populaire, ayant été chassée -de Jérusalem et exposée sur un vaisseau sans voiles et sans avirons, -avec son frère Lazare, sa sœur Marie Magdelène et quelques disciples -du Sauveur, aborda miraculeusement sur les côtes de Provence, où -elle prêcha la foi et sanctifia par une pénitence exemplaire, dans -la grotte nommée _Sainte-Baume_, la fin d’une vie dont elle avait -passé la première moitié au milieu des plaisirs, dans son château de -Béthanie.—L’expression des Provençaux n’est pas toujours employée dans -le même sens que la nôtre; on s’en sert souvent pour rappeler un temps -d’opulence, de prospérité, de vigueur, dont on a joui, pour marquer et -pour regretter les honneurs passés. - -Je dirai pour les lecteurs qui aiment les étymologies des noms propres, -que celui de _Berthe_, en francique ou en théotisque, signifie -_brillante_, _splendide_, et que celui de _Marthe_, en hébreu, signifie -_maîtresse_. - - -=BÊTE.=—_Prendre du poil de la bête._ - -C’est chercher le remède dans la chose même qui a causé le mal, comme -font les buveurs qui dissipent le malaise que leur a laissé l’ivresse -de la veille par l’ivresse du lendemain. - -Cette expression est fondée sur la croyance populaire que le poil de -certains animaux, appliqué sur la morsure qu’ils ont faite, en opère la -guérison. _Del can che morde il pelo sana_, dit le proverbe italien: -_Du chien qui mordit le poil guérit._ - -Pline rapporte (liv. XXIX, ch. 5) qu’à Rome on croyait guérir ou -préserver de l’hydrophobie un homme mordu par un chien, en faisant -entrer dans la plaie de la cendre des poils de la queue de cet animal. - -_Porter sa bête dans sa figure._ - -Expression fondée sur l’opinion de quelques physionomistes qui -enseignent qu’il existe des rapports frappants de ressemblance entre -la tête de certains animaux et celle de certains hommes. Le napolitain -J.-B. Porta, qui le premier a donné des développements à cette opinion, -dans son _Traité de la physionomie_, soutenait que la figure du divin -Platon, telle qu’elle est représentée sur des médailles antiques, a son -parfait analogue dans un chien braque. Le peintre Lebrun, séduit par le -système de Porta, chercha à l’accréditer, et il composa une collection -de dessins comparés qui offrent les analogies les plus curieuses; il -y joignit même un texte qui s’est perdu, et auquel son élève Nivelon -a tâché de suppléer par des interprétations. Les idées de Lebrun, -répandues dans le monde, y occupèrent tant les esprits, qu’il ne fut -plus question que d’elles. On ne pouvait paraître dans un cercle sans -se soumettre à l’inspection des curieux et s’entendre demander: _Quelle -bête portez-vous dans votre figure?_ Et c’est alors que naquit cette -expression suffisamment expliquée par ce qu’on vient de lire. - -La ressemblance que Lebrun prétendait trouver au physique entre les -hommes et les animaux, Diderot a prétendu la trouver au moral. Il a -dit, en parlant de la variété de la raison humaine, qu’elle correspond -seule à toute la diversité de l’instinct des animaux. «De là vient, -ajoute-t-il, que, sous la forme bipède de l’homme, il n’y a aucune bête -innocente ou malfaisante dans l’air, au fond des forêts, dans les eaux, -que vous ne puissiez reconnaître. Il y a l’homme-loup, l’homme-tigre, -l’homme-renard, l’homme-pourceau, l’homme-mouton (et celui-ci est le -plus commun), l’homme-anguille, l’homme-serpent, l’homme-brochet, -l’homme-corbeau, etc. Rien de plus rare qu’un homme qui soit homme de -toute pièce. Aucun de nous qui ne tienne un peu de son analogue animal.» - -_Morte la bête, mort le venin._ - -Un ennemi mort n’est plus en état de nuire. - -Le duc d’Orléans régent fit de ce proverbe une application qui prouve -qu’il avait fort peu d’affection pour le cardinal Dubois dont il -subissait si complètement l’influence. A la mort de ce ministre, qui -l’avait forcé de rompre ses liaisons avec le comte de Nocé, le chef des -roués, il écrivit au favori disgracié: «Reviens, mon cher Nocé. _Morte -la bête, mort le venin._ Je t’attends ce soir à souper.» - -_Au temps où les bêtes parlaient._ - -Rabelais prétend qu’il n’y a que trois jours, et l’on peut, si l’on -veut, abréger encore l’intervalle. - -Cette expression, dont on se sert pour faire une facile épigramme ou -pour signifier le temps jadis, n’est point venue, comme on pourrait le -croire, des fictions de l’apologue qui attribue à tous les animaux la -faculté de parler. Elle est fondée sur une observation philosophique -d’un très grand sens, et elle désigne proprement l’époque primitive où -les hommes, vivant dans les bois, ignoraient l’art sublime de fixer -la parole par le moyen des signes, n’avaient par conséquent qu’une -intelligence bornée peu différente de l’instinct des bêtes, n’étaient -en un mot que des bêtes parlantes. - - -=BIEN.=—_Bien perdu, bien connu._ - -On ne connaît le véritable prix des choses que lorsqu’on ne les possède -plus. Ce proverbe est tiré des deux vers suivants de Plaute (Comédie -_des Captifs_, acte I, scène 2): - - .......... _Nostra intelligimus bona, - Cum quæ in potestate habuimus, ea amisimus._ - -C’est après avoir perdu les biens dont nous jouissions que nous sentons -ce qu’ils valent. - -_Il ne faut attendre son bien que de soi-même._ - -Le quatrain suivant, de je ne sais quel auteur, explique très bien ce -proverbe: - - Je ne puis me plaindre de rien, - Chacun prend part à ma disgrâce; - Tout le monde me veut du bien, - Et j’attends toujours qu’on m’en fasse. - -_Il ne faut pas délibérer pour faire le bien._ - -Parce qu’en délibérant on perd souvent l’occasion de faire le bien: -_Deliberando sæpe boni perit occasio._ - -Ce proverbe n’est pas d’une vérité absolue. Il est besoin quelquefois -de délibérer pour faire le bien, car le bien peut être suivi du -mal.—Le père Jouvency a dit dans une scène qu’il a ajoutée au -_Phormion_ de Térence: _Benefacta male collocata malefacta existimo._ -_Je pense que les bienfaits mal placés sont de mauvaises actions._ - -_Bien vient à mieux, et mieux à mal._ - -On dit aussi: _Le bouton devient rose, et la rose gratte-cul._ - -Il a dans les choses de ce monde une progression ascendante et une -progression descendante auxquelles les vertus mêmes sont soumises. -Semblables aux anges que le patriarche aperçut en songe, elles ont une -échelle double par laquelle elles montent d’un côté jusqu’au ciel et -redescendent de l’autre sur la terre. - -_Le bien lui vient en dormant._ - -Se dit d’une personne qui devient riche sans rien faire. - -On prétend que ce proverbe fut inventé par Louis XI qui, ayant trouvé -un prêtre endormi dans un confessional, dit aux seigneurs de sa suite: -«Afin que cet ecclésiastique puisse un jour se vanter que le bien lui -est venu en dormant, je lui donne le premier bénéfice vacant.» Mais -ce proverbe était en usage chez les anciens; il se trouve dans les -apophthegmes de Plutarque et dans la phrase suivante de la dernière -_Verrine_ de Cicéron: _Non idem mihi licet quod iis qui nobili -genere nati sunt, quibus omnia populi romani beneficia dormientibus -deferuntur._ _Je n’ai pas le même privilége que ces nobles, à qui -toutes les faveurs du peuple romain viennent en dormant._ C’est une -allusion aux pêcheurs dont les nasses restant la nuit dans la rivière, -se remplissent de poissons pendant qu’ils dorment. - -Élien (liv. II, chap. 10) rapporte que Timothée eut un bonheur si rare -dans tous les siéges qu’il entreprit, qu’on imagina de le peindre -endormi, ayant à la main un filet où la fortune poussait les villes. On -ne sait si c’est la flatterie ou l’envie qui avait suggéré l’idée de ce -tableau. - -_On trouve plutôt le mal que le bien._ - -On cherche le bien sans le trouver, disait Démocrite; on trouve le mal -sans le chercher. - -_Il faut faire le bien pour lui-même._ - -C’est une maxime de Confucius, passée en proverbe, pour signifier que -le bien ne doit pas être fait en vue de quelque récompense, mais qu’il -doit être une œuvre désintéressée et toute du cœur. - - -=BIENFAIT.=—_Rien ne vieillit plus vite qu’un bienfait._ - -Rien ne s’oublie plus vite qu’un bienfait. Je ne sais si c’est -Isocrate ou Aristote qui a dit le premier le mot suivant, attribué à -l’un et à l’autre: «On n’a jamais vu de bienfait parvenir à l’extrême -vieillesse.»—Le poëte Stésichore a fait sur le même sujet un beau vers -dont voici la traduction: - - Le bienfait disparaît avec le bienfaiteur. - -_Un bienfait n’est jamais perdu._ - -Un bienfait porte intérêt dans un cœur reconnaissant, et si celui qui -l’a reçu l’oublie, Dieu s’en souvient et en tient compte à son auteur. -Voici un apologue très original qui semble avoir été fait exprès pour -graver ce proverbe dans la mémoire. - -Dieu dit un jour à ses saints de se tenir prêts à fêter l’arrivée -d’un nouvel élu avec tous les honneurs du cérémonial observé dans la -cour céleste à l’égard d’un petit nombre de rois admis à l’éternelle -béatitude; et les saints se hâtèrent de courir à l’entrée du Paradis, -afin de recevoir de leur mieux un hôte si important et si rare. Ils -pensaient que ce devait être un grand monarque qui venait d’expirer; -mais, au lieu du personnage qu’ils attendaient, ils ne virent arriver -qu’un pied, un pied en chair et en os, détaché du corps dont il avait -fait partie. Il était surmonté d’une riche couronne, et il s’avançait -fièrement au milieu d’eux en passant entre leurs jambes. Saisis -d’étonnement à la vue de ce phénomène, ils s’en demandaient l’un à -l’autre l’explication, et personne ne pouvait la donner. En ce moment -apparut au-dessus de leurs têtes l’archange Gabriel qui s’envolait à -tire-d’aile vers notre globe. Ils l’interrogèrent, et il leur repondit: -Le pied couronné que vous voyez est celui d’un roi. Ce roi, allant un -jour à la chasse, aperçut un chameau qui était attaché à un arbre et -qui s’efforçait d’allonger le cou vers un baquet plein d’eau placé hors -de sa portée. Le prince compatit à la peine de l’animal et rapprocha de -lui le baquet avec le pied, afin qu’il pût s’y désaltérer. C’est pour -cette bonne action, la seule qu’il ait faite dans sa vie, que son pied -est venu à Dieu, tandis que le reste de son corps est allé au diable. -Le Très-Haut m’envoie publier cette nouvelle sur la terre, pour que les -hommes se souviennent _qu’un bienfait n’est jamais perdu_. - -_On s’attache par ses bienfaits._ - -C’est une bonté de la nature, dit Chamfort; il est juste que la -récompense de bien faire soit d’aimer. - - -=BIGOT.= - -Lorsque Rollon reçut de Charles-le-Simple l’investiture de la Normandie -dont il fut le premier duc, on lui représenta que, dans cette -cérémonie, il devait rendre hommage au roi son suzerain en lui baisant -les pieds. Le fier Danois répondit qu’il ne baiserait jamais les pieds -de qui que ce fût. Pour ne pas rompre le traité, on consentit qu’un de -ses officiers s’acquittât en son nom de ce devoir; mais celui-ci prit -le pied de Charles pour le porter à sa bouche, et le leva si haut, que -le prince fut jeté à la renverse. D’anciens auteurs rapportent que -Rollon, en protestant qu’il ne baiserait pas les pieds du roi, s’écria -dans sa langue: _Nese by Goth!_ _non par Dieu!_ et que de là vient -le nom de _bigot_, qu’on appliqua d’abord aux Normands qui juraient -souvent de la sorte, et ensuite aux dévots outrés et superstitieux -ainsi qu’aux faux dévots. - - -=BILLET.=—_Billet à La Châtre._ - -Le marquis de La Châtre était depuis quelques jours l’amant heureux de -Ninon de Lenclos, lorsqu’il reçut l’ordre de se rendre à l’armée. Une -séparation, en pareil cas, est une chose bien cruelle. La Châtre ne put -penser à la sienne qu’avec une extrême terreur, car il pressentait -le tort que devait lui faire l’absence auprès d’une belle habituée à -regarder l’amour comme une sensation et non comme un sentiment. Pour se -rassurer l’esprit, il chercha une garantie contre l’inconstance de sa -maîtresse. Il exigea d’elle qu’elle s’engageât par écrit à lui rester -fidèle... Ninon eut beau lui représenter l’extravagance d’un pareil -acte; obligée de céder pour se soustraire à d’incessantes importunités, -elle lui signa un fameux billet où elle fesait de tous les serments -celui qu’elle était le moins en état de tenir, le serment de n’en -jamais aimer d’autre que lui. Mais elle ne se crut pas liée un seul -instant par un engagement si téméraire; et dans le moment même où elle -manquait à la foi jurée de la manière la moins équivoque, elle s’écria -plusieurs fois: _Ah! le bon billet qu’a La Châtre!_ Saillie plaisante -qui est devenue proverbe, pour signifier une assurance peu solide sur -laquelle il ne faut pas compter. - - -=BISCORNU.=—_Raisonnement biscornu._ - -C’est un mauvais dilemme, et par extension, un raisonnement faux, -baroque.—On sait que le dilemme est une espèce de syllogisme composé -de deux propositions contraires entre lesquelles il n’y a point de -milieu, et dont on laisse le choix à un adversaire, pour tirer contre -lui de celle qu’il choisira une conséquence sans réplique. Il faut -donc rigoureusement que ce syllogisme ne soit pas susceptible d’être -rétorqué par la personne à qui on l’oppose, car en établissant ainsi le -pour et le contre il n’aurait aucune valeur. Or, comme dans l’ancienne -école on nommait _argument cornu_, à cause de sa force, un bon dilemme -qui ne donnait absolument raison qu’à l’un des deux argumentateurs, -on nomma aussi _argument_ ou _raisonnement biscornu_, c’est-à-dire -doublement cornu, un mauvais dilemme qui pouvait tour à tour servir -d’arme à l’un et à l’autre. On peut voir un exemple curieux de cette -manière d’argumenter également favorable à l’attaque et à la défense -dans l’article consacré au proverbe, _De mauvais corbeau mauvais œuf_. - - -=BISCUIT.=—_S’embarquer sans biscuit._ - -Tenter une entreprise sans avoir pris les précautions qu’elle exige. -Métaphore empruntée des marins, qui ne s’embarquent jamais qu’après -s’être munis de la quantité de biscuit dont ils ont besoin pour la -traversée. - - -=BISQUE.=—_Prendre bien sa bisque._ - -Certains étymologistes pensent que cette locution signifie se _mettre -en mesure_, et qu’elle fait allusion à la bisque, ou pique de -_Biscaye_, que les régiments d’infanterie employaient pour tenir contre -la cavalerie, et que les colonels de ces régiments portaient encore du -temps de Charles IX, lorsqu’ils marchaient à leur tête. Mais _Prendre -bien sa bisque_ se dit généralement dans le sens de profiter habilement -de quelque avantage, et c’est une métaphore prise du jeu de paume, où -l’on appelle _bisque_ un avantage de quinze points qu’un joueur reçoit -d’un autre, et qu’il compte en tel endroit de la partie qu’il veut. - -_Donner quinze et bisque à quelqu’un._ - -C’est avoir sur quelqu’un une si grande supériorité, qu’elle permet de -lui faire un double avantage. - - -=BISSESTRE.=—_Porter bissestre._ - -_Bissestre_ ou _bissêtre_ se dit pour malheur, comme dans ces vers de -Molière (_l’Étourdi_, acte V, sc. 7): - - Il va nous faire encor quelque nouveau _bissêtre_. - -C’est une altération de _bissexte_, qui s’est employé dans le même -sens, parce que le _bissexte_, ou le jour qu’on ajoute au mois de -février dans les années bissextiles, était autrefois réputé malheureux, -par une superstition que nos aïeux avaient reçue des Romains. Voici -l’origine de ce mot. - -Lorsque le calendrier fut réformé à Rome, quarante-six ans avant l’ère -chrétienne, par les soins de Jules César, alors souverain pontife, on -calcula que l’année était composée de trois cent soixante-cinq jours, -plus six heures, et l’on décida que ces heures annuellement répétées -ne seraient employées qu’après qu’elles auraient formé un jour entier. -Or, le quantième assigné à ce jour, qui devait revenir tous les quatre -ans, fut le 24 février, que l’on compta double en ce cas; et comme -le 24 février était appelé, chez les Romains, _sextus ante calendas -martii_, _le sixième avant les calendes de mars_, il joignit à cette -dénomination celle de _bis-sextus_, _deux fois sixième_ ou _bissexte_. - - -=BLANC.=—_Il n’est pas blanc._ - -C’est-à-dire, il est dans une situation fâcheuse, embarrassante, -dangereuse. - -Les Latins disaient, d’après les Grecs: _Quem fortuna nigrum pinxerit -hunc non universum ævum candidum reddere poterit._ _Celui que la -fortune a peint en noir ne sera jamais blanc._ Ce proverbe, qui, -suivant Erasme, est une allusion à la coutume de marquer les suffrages -par des pierres noires et par des pierres blanches, a probablement -donné lieu à notre dicton. - -Les Turcs se servent d’une expression analogue. Ils disent, dans un -sens de louange: _Avoir un visage blanc_, et dans un sens de reproche: -_Avoir un visage noir_. Le dervis qui consacra la nouvelle milice -des janissaires (_yenni cheri_ ou _nouveaux soldats_), leur donna -sa bénédiction en ces termes: «Puisse votre valeur être toujours -brillante, votre épée tranchante et votre bras victorieux! puisse votre -lance être toujours suspendue sur la tête de vos ennemis, et, quelque -part que vous alliez, puissiez-vous en revenir _avec un visage blanc_!» - - -=BLANQUE.=—_Hasard à la blanque._ - -La _blanque_ était une espèce de jeu de hasard en forme de loterie -qui avait été importé d’Italie, où on l’appelait _bianca_ (blanche), -sous-entendant _carta_, parce que les billets blancs, qui ne fesaient -gagner personne, sortaient de l’urne en nombre beaucoup plus -considérable que les billets noirs ou écrits qui apportaient quelque -lot. De là l’expression, _Hasard à la blanque_, pour signifier à tout -hasard, qu’il en arrive ce qu’il pourra. De là aussi, cette autre -expression, _Trouver blanque_, c’est-à-dire, ne trouver rien, être déçu -dans son attente. - - Est-il un financier noble depuis un mois - Qui n’ait son dîner sûr chez madame Guerbois? - Et que de vieux barons pour le leur trouvent blanque! - - (BOURSAULT, _les Mots à la mode_, sc. 8.) - -_Blanque_ a été employé encore populairement, dans une acception -adverbiale qui équivaut à inutilement, sans effet, sans succès. _Il -fera cela blanque. Si vous y comptez...blanque._ Et c’est probablement -cette espèce d’adverbe qui se trouve altéré dans la locution _Faire -chou blanc_, dont le peuple se sert en parlant, au propre, d’une arme à -feu qui rate, et, au figuré, d’une entreprise qui avorte. Le mot _chou_ -est une onomatopée du bruit de la détente ou de l’amorce, et le mot -_blanc_, pour _blanque_, exprime que ce bruit est en pure perte. - - -=BLOIS.=—_Toutes les femmes de Blois sont rousses et acariâtres._ - -Un voyageur anglais, passant à Blois, écrivit sur son album que -toutes les femmes de cette ville étaient rousses et acariâtres; et -sur quoi avait-il ainsi condamné tout le sexe blaisois? il n’avait -vu que la maîtresse de son auberge. De là ce dicton dont on se -sert en plaisantant pour réfuter une personne qui veut conclure du -particulier au général, et imputer à tous des défauts ou des vices qui -n’appartiennent qu’à un individu ou à très peu d’individus. - -Il y a des gens qui révoquent en doute cette anecdote, et qui veulent -trouver quelque rapport entre ce dicton et le vieux sobriquet de -_Chèvres de Blois_, appliqué aux dames de cette ville. (_Voy._ ce -sobriquet.) - - -=BŒUF.=—_Promener comme le bœuf gras._ - -Cette comparaison s’applique à une demoiselle que ses parents -conduisent affublée de toutes les parures de la mode aux promenades, -aux spectacles et aux bals, dans l’espoir qu’elle y trouvera des -épouseurs. - -La promenade du bœuf gras, semblable à la procession du bœuf Apis en -Égypte, reproduit une cérémonie du culte astronomique qui était en -usage chez les Gaulois, comme le prouvent les célèbres bas-reliefs -trouvés en 1711 au-dessous du chœur de Notre-Dame de Paris, dans -lesquels le taureau Kymrique, est figuré revêtu d’un ornement en forme -d’étole qui représente le zodiaque, et surmonté de trois grues qui sont -le symbole de la lune. - - -=BOHÈME.=—_Vivre comme un Bohème._ - -Se dit d’un homme qui est toujours errant, qui n’a ni feu ni lieu. On -dit aussi: _C’est une maison de Bohème_, en parlant d’une maison où il -n’y a ni ordre ni règle. - -Ces façons de parler font allusion à ces aventuriers basanés qui -courent les pays en exerçant la chiromancie, et qui ressemblent -trait pour trait aux ambubaies d’Horace. Le nom de _Bohèmes_ ou de -_Bohémiens_ leur a été donné parce que les premiers qui parurent en -Europe étaient porteurs de passeports que Sigismond, roi de Bohème, -leur fit délivrer, en 1417, pour débarrasser d’eux son royaume. Ils -étaient, dit-on, originaires de l’Égypte, d’où les Mameluks les avaient -chassés, et c’est à cause de cela qu’ils ont été également appelés -_Égyptiens_. - -Le nom de _Bohèmes_ peut être dérivé aussi du vieux mot français -_boem_, auquel certains glossateurs attribuent la signification de -voleur; et certains autres celle d’ensorceleur.—Les _Bohèmes_ ou -_Gougots_ ont toujours été accusés de vol et de sortilége. - - -=BOIRE.=—_Boire à la santé de quelqu’un._ - -Cette expression, en usage dans toute l’Europe, n’a pas besoin d’être -expliquée. La coutume d’où elle est venue, ou la philotésie, remonte -à la plus haute antiquité. Les Égyptiens, les Assyriens, les Hébreux -et les Perses se plaisaient à l’observer. Chez les Grecs et chez -les Romains, c’était une cérémonie consacrée par la religion, par -l’amitié, par la reconnaissance, par l’estime, par l’admiration, etc., -en l’honneur des dieux, des personnes chéries, des magistrats, des -hommes célèbres et des événements glorieux; à Rome, elle commençait -ordinairement par l’invocation de Jupiter Sospitator, et de la déesse -Hygie, pour laquelle on vidait des coupes appelées _Pocula salutoria_ -ou _Pocula bonæ salutis_. Les grâces et les muses étaient aussi -honorées d’un culte particulier: on saluait les premières par trois -rasades, et les dernières par neuf, ce qui donna lieu au proverbe, _Aut -ter aut novies bibendum_, _il faut boire trois fois ou neuf fois_, que -le poëte Ausonne a développé dans ce distique: - - _Ter bibe vel toties ternos; sic mystica lex est, - Vel tria potanti vel ter tria multiplicanti._ - -Ensuite venait le tour des convives. Celui qui voulait en saluer un -autre lui disait avant de boire: _Propino tibi salutem!_ ou _Benè te!_ -ou _Dii tibi adsint!_ Il ajoutait quelquefois: _Benè me!_ et cette -formule était la plus raisonnable. - - Le vin ne tourne à ma santé - Qu’autant que je le bois moi-même. (PARNY.) - -_Propino tibi_ est une expression qui signifie proprement, _je bois à -toi le premier_: on entendait par là que la personne à l’intention de -laquelle on vidait sa coupe usât de réciprocité, et, dans certains cas, -on lui transmettait cette coupe, après en avoir goûté la liqueur, afin -qu’elle l’achevât. - -Quand on portait la santé d’une maîtresse, la galanterie exigeait qu’on -bût autant de cyathes qu’il y avait de lettres à son nom, témoin ce -vers de Martial: - - _Omnis ab infuso numeretur amica Falerno._ - - Que le nom de chaque amie soit _épelé en rasades_ de Falerne. - -Les cyathes étaient versés dans un vase de grandeur à les contenir pour -être avalés d’un seul coup. - -Les anciens Danois employaient dans leurs festins solennels diverses -coupes dont chacune était affectée à un usage spécial et était nommée -conformément à cet usage. Ils avaient _la coupe des dieux_, qu’ils -prenaient pour demander des grâces au Ciel ou pour souhaiter un règne -heureux à un prince; la coupe consacrée à Brag, dieu de l’éloquence et -de la poésie, ou le _Bragarbott_, qu’ils réservaient toujours pour la -bonne bouche, et _la coupe de mémoire_, dont ils ne se servaient qu’aux -funérailles des rois. L’héritier de la couronne restait assis sur un -banc, en face du trône, jusqu’à ce qu’on lui eût présenté cette _coupe -de mémoire_, et, après l’avoir bue, il montait sur le trône. C’était -une espèce de sacre par la boisson. - -Les premiers chrétiens, dans leurs agapes, exprimaient, en buvant, des -vœux pour la santé du corps et pour le bonheur de la vie future; ce -qui dégénéra en grands abus plusieurs siècles après. On but alors en -l’honneur de la Sainte-Trinité et de tous les bienheureux du paradis -(voyez _Boire aux anges_, page 60); et cette coutume devint une telle -source d’ivrognerie, que divers conciles la condamnèrent, et que -Charlemagne la prohiba par un article de ses Capitulaires. - -Cet empereur défendit en outre à ses soldats de boire à la santé les -uns des autres, parce qu’il en résultait des querelles et des combats -entre les buveurs et ceux qui ne voulaient pas leur faire raison. - -Dans le temps des Vaudois, les inquisiteurs éprouvaient la foi d’un -chrétien suspect en lui ordonnant de boire à saint Martin, parce que -saint Martin était le patron des buveurs, et peut-être aussi parce -qu’il s’était montré le protecteur de certains hérétiques de son -époque, en leur ménageant la clémence de l’empereur Maxime qui voulait -les sacrifier au zèle sanguinaire de quelques évêques. - -Des historiens dignes de foi rapportent que les Écossais n’élisaient -jamais un évêque avant de s’assurer qu’il était bon buveur, ce qu’ils -fesaient en lui présentant le verre de saint Magnus, qu’il devait vider -d’un trait. L’accomplissement de cette condition, assez difficile à -remplir vu la grande capacité du verre, était regardé comme un présage -certain que l’épiscopat serait heureux. - -Les moines, au moyen âge, fêtaient les anniversaires des personnes -qui leur avaient laissé quelque legs, en mettant à sec de grandes -bouteilles, appelées _pocula charitatis_, dans une assemblée -gastronomique appelée _charitas vini_ ou _consolatio vini_. On assure -qu’ils portaient la santé du testateur décédé, en s’écriant: _Vive -le mort!_ Les Flamands instituèrent un grand nombre de ces charités -qui servirent à enrichir les monastères. C’était une croyance -superstitieuse que les morts étaient réjouis par ces pieuses orgies: -_Plenius inde recreantur mortui_, dit une charte de l’abbaye de -Kedlinbourg en Allemagne. Voilà sans doute la raison qui engagea un -chanoine d’Auxerre nommé Bouteille à fonder, en 1270, un obit en vertu -duquel on devait étendre un drap mortuaire sur le pavé du chœur de -l’église, avec quatre grandes bouteilles de vin placées aux quatre -coins de ce drap, et une cinquième au beau milieu, pour le profit des -chantres qui assisteraient au service. - -Quelques partisans de ces cérémonies d’ivrognes cherchèrent dans le -temps à les autoriser par des passages tirés de l’Écriture sainte; mais -il faut reconnaître que la discipline ecclésiastique ne cessa point de -s’opposer à de pareils abus. - -_Puisque le vin est tiré, il faut le boire._ - -C’est-à-dire, puisque l’affaire est engagée, il faut la poursuivre, -il faut en courir les risques. Proverbe originairement employé comme -une formule de défi entre des convives qui se piquaient de _boire -d’autant_, ou à qui mieux mieux, et qui entendaient par là que ceux -qu’ils provoquaient leur fissent raison eux-mêmes, au lieu de se faire -suppléer par des champions bachiques buvant en sous-ordre; car il était -quelquefois permis dans les anciennes orgies, comme dans les anciens -duels, de recourir à des combattants substitués. - -Cette guerre d’ivrognes, à laquelle se plaisaient beaucoup nos bons -aïeux, a été décrite avec des particularités curieuses par quelques -érudits de la fin du moyen âge qui en font remonter l’origine aux -temps les plus reculés. Suivant eux, il n’y a pas eu de grand peuple -qui n’ait fait éclater pour elle un vif et durable enthousiasme, -depuis l’époque où le patriarche Noé trouva l’heureux secret de -multiplier les raisins et d’en exprimer le jus. Les Hébreux, les -Babyloniens, les Grecs et les Romains la regardèrent toujours comme -une affaire importante et glorieuse. Mais il faut croire qu’elle fut -en plus grand honneur chez les Perses, si l’on en juge par le trait -de Cyrus-le-Jeune, qui prétendait fonder sur les succès qu’il y avait -obtenus des titres suffisants pour être nommé roi à la place de son -frère Artaxerxès-Mnémon, qu’il taxait d’être _mauvais buveur_. Il se -croyait plus recommandable par ce singulier avantage que par tout -autre, à l’exemple de Darius I^{er} qui, en mourant, avait ordonné -de graver sur son tombeau: _J’ai pu boire beaucoup de vin et le bien -porter_. Tant il est vrai que la vanité humaine s’attache moins à une -vertu commune qu’à un vice extraordinaire! - -Cyrus-le-Jeune eût obtenu ce qu’il désirait chez les Scythes, qui, au -rapport d’Aristote, élisaient pour roi celui qui buvait le mieux. - -Plus d’un roi électif, en Pologne, a dû en partie sa nomination au -courage qu’il a montré, le verre à la main, en faisant raison aux -palatins qui ont toujours passé pour d’intrépides buveurs: témoin le -dicton, _Boire comme un Polonais_. - -_Boire tanquam sponsus._—_Boire comme un fiancé._ - -Cette expression proverbiale, qui signifie boire largement, se trouve -dans le cinquième chapitre de Gargantua. Fleury de Bellingen la fait -venir des noces de Cana, où la provision de vin fut épuisée; sur quoi -l’abbé Tuet fait la remarque suivante: «Le texte sacré dit bien qu’à -ces noces le vin manqua, mais non pas que l’on y but beaucoup, encore -moins que l’époux donna l’exemple de l’intempérance. J’aimerais mieux -tirer le proverbe des amants de Pénélope, qui passaient le temps à -boire, à danser, etc. Horace appelle _sponsos Penelopes_ les personnes -livrées à la débauche.» - -Aucune de ces explications ne me paraît admissible; en voici une -nouvelle que je propose. Autrefois, en France, on était dans l’usage -de _boire le vin des fiançailles_. Le fiancé, dans cette circonstance, -devait souvent vider son verre pour faire raison aux convives qui lui -portaient des santés; et de là vint qu’on dit, _Boire tanquam sponsus_ -et _Boire comme un fiancé_. - -D. Martenne cite un Missel de Paris, du quinzième siècle, où il est -dit: «Quand les époux, au sortir de la messe, arrivent à la porte de -leur maison, ils y trouvent le pain et le vin. Le prêtre bénit le pain -et le présente à l’époux et à l’épouse pour qu’ils y mordent; le prêtre -bénit aussi le vin et leur en donne à boire; ensuite il les introduit -lui-même dans la maison conjugale.» - -Aujourd’hui encore, dans la Brie, on offre aux époux qui reviennent de -l’église une soupière de vin chaud et sucré. - -En Angleterre, on fesait boire autrefois aux nouveaux mariés du vin -sucré dans des coupes qu’on gardait à la sacristie parmi les vases -sacrés, et on leur donnait à manger des oublies ou des gaufres qu’ils -trempaient dans leur vin. De vieux Missels attestent cette coutume, qui -fut observée aux noces de la reine Marie et de Philippe II. - -Selden (_uxor hebraica_) a signalé parmi les rites de l’église grecque -une semblable coutume, qu’il regarde comme un reste de la confarréation -des anciens. - -Stiernhook (_De jure suevorum et gothorum_, p. 163, édition de 1572) -rapporte une scène charmante qui avait lieu aux fiançailles chez les -Suèves et les Goths. «Le fiancé entrant dans la maison où devait se -faire la cérémonie, prenait la coupe dite maritale, et après avoir -écouté quelques paroles du paranymphe sur son changement de vie, il -vidait cette coupe en signe de constance, de force et de protection, à -la santé de sa fiancée, à qui il promettait ensuite la morgennétique -(_morgenneticam_), c’est-à-dire une dot pour prix de la virginité. -La fiancée témoignait sa reconnaissance, puis elle se retirait pour -quelques instants, et ayant déposé son voile, elle reparaissait sous le -costume de l’épouse, effleurait de ses lèvres la coupe qui lui était -présentée et jurait amour, fidélité, diligence et soumission.» - -Les idylles de Théocrite et les églogues de Virgile n’offrent pas de -tableau plus gracieux. - -_Boire comme un chantre._ - -Le chant augmente la soif, de là vient la réputation qu’ont les -chanteurs d’être des buveurs infatigables. - - Les gens de ce métier ont toujours la pépie, - -a dit Poisson, et le vers de ce fameux Crispin n’a rien d’exagéré. - -C’est une opinion populaire, consignée par Laurent Joubert dans son -_Ramas de propos vulgaires_, que, quand on a bu on chante mieux. Elle a -été accréditée, sans doute, par les chantres eux-mêmes, afin qu’on eût -de l’indulgence pour leur péché favori. - -_Boire comme un sauneur._ - -C’est-à-dire beaucoup, parce que les sauneurs ou marchands de sel -sont toujours très altérés.—Rabelais a dit: «Panocrates, remontrant -que c’était mauvaise diète ainsi boire après dormir; c’est, répondit -Gargantua, la vraie vie des Pères; car de ma nature, _je dors -salé_.»—Les viandes salées sont appelées _aiguillons de vin_, parce -qu’elles excitent à boire. - -On dit aussi: _Boire comme un sonneur_, parce que celui qui sonne les -cloches, en éprouve beaucoup de fatigue, et que la fatigue augmente la -soif. - -_C’est la mer à boire._ - -Se dit d’une chose qui présente des difficultés extrêmes, des obstacles -insurmontables. - -Les monarques de l’antiquité se plaisaient, comme les bergers de -Virgile, à se proposer des énigmes ou des questions difficiles, à la -condition que le moins habile à les expliquer se soumettrait à payer -une amende considérable. L’histoire des Hébreux nous apprend que -Salomon et Hiran, roi de Tyr, mettaient leur honneur à l’emporter l’un -sur l’autre en subtilité dans ces sortes de jeux d’esprit. Amasis, -roi d’Egypte, avait une semblable ambition. Son rival était un roi -d’Éthiopie, qui lui porta un jour le défi de boire la mer, et de ce -défi, si l’on en croit Plutarque, devait dépendre la possession d’un -vaste territoire. Amasis, fort embarrassé, envoya consulter en Grèce -le philosophe Bias qui lui répondit: «Écrivez au prince éthiopien que -vous êtes prêt à boire la mer telle qu’elle est maintenant, et que vous -attendez pour commencer qu’il ait détourné tous les fleuves qui s’y -rendent.» - -L’auteur de la vie d’Ésope rapporte que ce fabuliste, esclave de -Xantus, usa du même expédient afin de tirer d’embarras son maître qui -s’était soumis à la même épreuve. - -_Qui fait la faute la boit._ - -Les anciens et nos aïeux, à leur imitation, avaient coutume, dans les -jours de gala, de choisir un des convives pour faire observer les lois -de la table. Celui à qui ce soin était confié se nommait _symposiarque_ -en Grèce, _modimperator_ à Rome, et _roi du festin_ en France. Il -réglait le nombre des santés, ainsi que la manière de les porter, et -il condamnait quiconque n’observait pas l’étiquette à boire quelque -coup de plus, soit de vin pur, soit de vin trempé. Si le condamné -ne voulait pas le faire, il était obligé de sortir de table, et il -recevait sur la tête la liqueur qu’il avait refusée. C’est sans doute -de cette punition qu’est venu le proverbe, _Qui fait la faute_, ou _Qui -fait la folie, la boit_. - -On dit dans le même sens: _Il faut boire ce que l’on a brassé_. C’est -une métaphore prise de l’art du brasseur. - -_Après grâces Dieu but._ - -Regnier s’est servi de ce proverbe dans sa deuxième satire: - - Après grâces Dieu but, ils demandent à boire. - -Et voici comment son excellent commentateur, M. Viollet Le Duc, l’a -expliqué: «Un auteur grave (Béotius Epo, _Comment. sur le chap. des -Décrétales, Ne clerici vel monachi_, etc., cap. 1, n. 13) dit que -les Allemands, fort adonnés à la débauche, ne se mettaient point en -peine de dire grâces après leur repas. Pour réprimer cet abus, le -pape Honorius III donna des indulgences aux Allemands qui boiraient -un coup après avoir dit grâces. L’origine de cette façon de parler ne -vient-elle pas plutôt de cet endroit de l’Évangile: _Et accepto calice, -gratias agens dedit eis et biberunt ex illo omnes?_» - -_Buvez, ou allez vous-en._ - -Ce proverbe, dont le sens moral est qu’il faut s’accommoder à l’humeur -des personnes avec qui l’on vit ou s’en séparer, est venu d’une loi des -Grecs sur les festins publics. Cette loi ordonnait à tout convive qui -ne voulait pas boire comme il le devait de quitter la table, après que -l’un des trois officiers préposés à la surveillance des banquets lui -avait adressé une sommation en ces termes: ἤ πίθι, ἤ ἄπιθι, _ou bois, -ou va-t’en_. - - -=BOIS.=—_Avoir l’œil au bois._ - -C’est être sur ses gardes, agir avec précaution; parce que les -voyageurs en passant près d’un bois y regardent toujours, afin de ne -pas se laisser surprendre par les voleurs qui peuvent en sortir. - -_Il est du bois dont on les fait._ - -Il a les qualités requises pour obtenir telle ou telle dignité. - -L’abbé Tuet croit que cette expression est venue d’un proverbe grec -qu’Apulée attribue à Pythagore, et qu’il rapporte traduit ainsi en -latin dans sa première apologie: _Non e quovis ligno fiat Mercurius_. - - De tout bois, comme on dit, Mercure, on me façonne. - - (REGNIER.) - -Un tronc de figuier suffisait pour faire la statue d’un dieu aussi -grossier que Priape; mais il fallait un bois plus précieux pour celle -de Mercure, le dieu des beaux-arts. - -_Porter bien son bois._ - -Se tenir bien droit en marchant, avoir un maintien, un port distingué. -Cette locution figurée s’employa primitivement au propre, en parlant -d’un homme d’armes qui portait avec grâce sa pique ou sa lance qu’on -nommait _bois_. Montaigne a dit (liv. I, chap. 33): _Rompre un bois_, -pour rompre une lance. - - -=BOISSEAU.=—_Il ne faut pas cacher la lumière sous le boisseau._ - -Il ne faut pas laisser inutiles les talents dont on est doué. Proverbe -pris des paroles de l’Évangile selon saint Marc (ch. 4, v. 21), -_Numquid venit lucerna ut sub modio ponatur vel sub lecto_. - -On disait à un homme modeste: Il y a des fentes au boisseau sous lequel -se cachent les vertus. - - -=BOISSON.=—_Il est de l’ordre de la boisson._ - -C’est un franc buveur. - -Il y avait, au commencement du XVIII^e siècle, un _Ordre de la boisson_ -ou _de l’étroite observance_, dont le fondateur et grand-maître était -M. de Posquière, né dans la petite ville d’Aramon, sur la rive droite -du Rhône, homme célèbre parmi les _coteaux_ et les gourmets de son -temps. Le quartier-général de cet ordre était à Villeneuve-lez-Avignon, -dans une maison de campagne appelée _Ripaille_. Tous ceux qui y étaient -admis prenaient des noms et des devises analogues à leur caractère -ou à leur goût particulier en fait de mets et de coulis, comme -_frère Jean des vignes_, _frère Splendide_, _frère Roger-bon-temps_, -_frère Magnifique_, _frère Templier_, _frère de Flaconville_, _frère -Boit-sans-eau_, _frère Boit-sans-cesse_, etc. Tous les diplômes -commençaient par cette formule: - - Frère François Réjouissant, - Grand-maître d’un ordre bachique, - Ordre fameux et florissant, - Fondé pour la santé publique, - A ceux qui ce présent statut - Verront et entendront, salut, etc. - -Ils étaient imprimés par _frère Museau cramoisi au papier raisin_, et -expédiés par _frère l’Altéré_ secrétaire. On y remarquait un écusson -entouré de pampres, et un cachet en cire rouge figurant deux mains, -dont l’une versait du vin d’une bouteille et l’autre le recevait dans -un verre, avec ces mots: _Donec totum impleat_. - -Chaque candidat était tenu de donner aux chevaliers qui assistaient à -sa réception un festin où l’on se servait de la _coupe de cérémonie_, -qui était d’un diamètre prodigieux, et le compte-rendu de la fête -était consigné dans une gazette très spirituelle envoyée dans toute -l’étendue de l’ordre, qu’on divisait en dix cercles, savoir: Champagne, -Bourgogne, Languedoc, Provence, Guyenne, Nèkre, Rhin, Espagne, Italie, -Archipel. - -Cette réunion d’aimables épicuriens cessa d’exister peu de temps après -la mort du grand-maître, qui finit tranquillement ses jours, en 1735, -au milieu de ses amis, auxquels il recommanda d’inscrire ces vers sur -son tombeau: - - Ci gît le seigneur de Posquière, - Qui, philosophe à sa manière, - Donnait à l’oubli le passé, - Le présent à l’indifférence, - Et, pour vivre débarrassé, - L’avenir à la Providence. - - -=BOITEUX.=—_Il faut attendre le boiteux._ - -Il faut attendre la confirmation d’une nouvelle avant d’y croire. - -Cette façon de parler, dit Voltaire, signifie le Temps, que les anciens -figuraient sous l’emblème du vieillard boiteux qui avait des ailes, -pour faire voir que le mal arrive trop vite et le bien trop lentement. - -_Il ne faut pas clocher devant les boiteux._ - -Ce proverbe, que nous avons emprunté des Grecs, ne signifie pas, dit -l’abbé Morellet, qu’il ne faut pas contrefaire les gens qui ont un -défaut corporel, mais bien qu’il ne faut pas faire une friponnerie -devant un fripon, parce qu’il s’en aperçoit plus facilement qu’un -autre. Un boiteux s’efforce communément de dissimuler son infirmité, -et ses confrères sont ceux qu’il peut tromper le plus difficilement. -C’est ce qu’on peut dire aussi des bossus. L’abbé Hubert, bossu de -beaucoup d’esprit, disait à un bossu qui se cachait de l’être: Monsieur -avoue-t-il? - - -=BONHOMME.=—_Petit bonhomme vit encore._ - -Il existait autrefois une superstition qui avait lieu à la naissance -des enfants, et qui consistait à allumer plusieurs lampes auxquelles -on imposait des noms divers d’anges ou de saints, afin de transporter -ensuite au nouveau-né comme gage de longue vie le nom de celle qui -avait été le plus longtemps à s’éteindre. Cette superstition, dont -saint Chrysostôme (tome X de ses œuvres, p. 107) avait déjà signalé la -présence au quatrième siècle, durait encore au quatorzième, où elle -était pratiquée aussi pour guérir les malades à l’agonie, ainsi que -nous l’apprend saint Bernard de Sienne[20]. Après s’être maintenue -pendant mille ans, elle ne pouvait pas disparaître sans laisser quelque -trace. Il nous en est resté l’expression métaphorique _Petit bonhomme -vit encore_, devenue la formule d’un jeu qu’on croit dérivé de l’usage -antique observé, à la fête des lampadromies, par les jeunes Athéniens -qui couraient dans la lice en se donnant de main en main un flambeau, -emblème de la propagation de la vie. - - -=BONNET.=—_Opiner du bonnet._ - -Adopter l’opinion d’autrui sans examen. Ducange dit que, dans plusieurs -couvents, les vieillards opinaient de la voix, tandis que les jeunes -n’opinaient que par une inflexion de tête, _capitis inflexione_, ou -en portant la main à leur bonnet. De là cette expression, ainsi que la -suivante: _Passer du bonnet_, c’est-à-dire, passer tout d’une voix sur -une affaire. - -A Rome, on opinait des pieds. Ceux qui adoptaient l’avis de quelqu’un -allaient se ranger de son côté, ce qui les fit appeler _pedarii_, et -donna lieu à la locution _In alienam sententiam pedibus ire_. Labérius -comparait une pareille manière d’opiner à une tête sans langue. _Caput -sine linguâ pedaria sententia est._ - -Le mot _bonnet_ a une origine curieuse. Il servit primitivement à -désigner une certaine étoffe qui se fabriquait, dit-on, dans la ville -de Saint-Bonnet, par la même raison que celui de Caudebec a servi à -désigner des chapeaux qui sortaient des manufactures de la ville de -Caudebec. Comme la plupart des couvre-chef étaient faits de cette -étoffe, ils en reçurent le nom. - -_Porter le bonnet vert._ - -Expression autrefois très usitée en parlant d’un débiteur qui avait -fait faillite ou cession de biens en justice, parce que celui qui se -trouvait dans ce cas était condamné à porter _un bonnet vert_, et ne -pouvait paraître en public sans en avoir la tête couverte, sous peine -d’être constitué prisonnier par ses créanciers, conformément à un usage -observé en France jusque sous le règne de Louis XIV, comme l’attestent -ces vers de la première satire de Boileau: - - Ou que d’un bonnet vert le salutaire affront - Flétrisse les lauriers qui lui couvent le front. - -Cet usage, si peu d’accord avec les mœurs françaises, d’échapper au -châtiment par la honte, était venu d’Italie vers la fin du XVI^e -siècle, suivant les arrêts rapportés par nos jurisconsultes. - -Pasquier pense que la couleur verte du bonnet signifiait que le failli -ou le cessionnaire était devenu pauvre par sa folie, attendu que cette -couleur était affectée aux fous. (_Recherches_, liv. IV, ch. 10.) Le -dictionnaire de Trévoux, au contraire, croit qu’elle annonçait qu’il -était entièrement libéré après avoir fait l’abandonnement de ses biens, -parce qu’elle était le symbole de la liberté. - -Cette dernière raison me paraît préférable, et c’est encore à elle -qu’il faut attribuer la coutume de sceller en cire verte et en lacs de -soie verte les lettres de grâce, d’abolition et de légitimation. - -Les évêques adoptèrent la couleur verte pour leurs chapeaux. L’abbé -Tuet dit que ce fut en signe de leur exemption, et que ces chapeaux -verts qu’on trouve dans leurs armoiries furent introduits en France par -Tristan de Salazar, archevêque de Sens, qui les tira d’Espagne, où ils -avaient paru dès l’an 1400. - -_C’est un bonnet rouge._ - -Le bonnet rouge était autrefois un attribut de haute noblesse, et -quand on voulait parler d’un bon gentilhomme, on disait qu’il portait -_bonnet rouge_, ou qu’il était _bonnet rouge_. Mais les expressions -ont quelquefois une destinée malheureuse, et celle-ci devait cesser -de désigner de grands personnages pour ne plus désigner que des -forçats et des anarchistes pires que des forçats. Voici comment -elle passa de la gloire à l’opprobre. Quelques soldats du régiment -suisse de Château-Vieux qui s’était révolté à Nancy, en 1790, -avaient été condamnés aux galères. Délivrés quelque temps après par -les révolutionnaires devenus tout-puissants, ils furent appelés à -Paris où des banquets et des fêtes les attendaient. _Ces honnêtes -criminels_ y parurent en triomphe sous le costume du bagne qu’on -les félicitait d’avoir ennobli. Le bonnet rouge dont ils avaient -la tête couverte fut regardé comme une couronne civique, et tous -les ardents révolutionnaires s’empressèrent de l’adopter. Telle est -l’histoire exacte de ce fameux bonnet que le peintre David façonna à la -ressemblance de l’antique bonnet phrygien, pour en coiffer la statue de -la Liberté. - -_Avoir la tête près du bonnet._ - -Les auteurs qui ont expliqué cette locution pensent qu’elle est une -variante de cette autre, _Avoir la tête chaude_, et qu’elle signifie en -développement, _Être porté à la colère_, comme si l’on avait la tête -chaude dans son bonnet, car la chaleur fait monter le sang à la tête -et dispose à l’emportement. Pour moi, je crois que les deux phrases -ne présentent qu’une fausse analogie, et ne peuvent être assimilées -ni pour le fond ni pour la forme. Quand on dit d’un homme qu’_Il a la -tête près du bonnet_, on n’indique pas seulement qu’il est sujet à -s’emporter, on indique aussi que ses emportements sont voisins de la -folie, désignée par le bonnet qu’elle a ici pour attribut, ainsi que -dans ce vieux proverbe, _A chaque fou plaît son bonnet_. C’est une -allusion au bonnet qui était autrefois la coiffure distinctive des fous -en titre d’office. - -Ce bonnet rappelle la fameuse boutade de Triboulet, fou de François -I^{er}. Il disait un jour devant son maître: Si l’empereur -Charles-Quint est assez peu sensé pour voyager en France sur la parole -de notre roi qui a tant de raisons de le traiter en ennemi, je lui -donnerai mon bonnet.—Et s’il y voyage, répondit le monarque, sans -avoir à s’en repentir?—Alors, répliqua Triboulet, je reprendrai mon -bonnet pour en faire présent à Votre Majesté. - -_Chausser son bonnet._ - -S’opiniâtrer, n’en vouloir pas démordre, suivre les mouvements de son -caprice. - -_Mettre son bonnet de travers._ - -Se livrer à sa mauvaise humeur. C’est le désordre de l’esprit -représenté par le désordre de la coiffure. - - -=BORGNE.=—_Borgne de Provence._ - -C’est-à-dire aveugle, parce que les Provençaux, dans leur patois, -disent _borgne_ pour _aveugle_. - -_Au pays des aveugles les borgnes sont rois._ - -Plusieurs dictionnaires disent à tort: _Au royaume des aveugles_, etc., -car la substitution du mot _royaume_ au mot _pays_ détruit le sel de ce -proverbe, pris du latin, _In regione cæcorum rex est luscus_. - - -=BOSSE.=—_Donner dans la bosse._ - -Locution populaire introduite à l’époque du système de Law, cet homme -qui fit tourner la roue de fortune, et qui ne sut pas en maîtriser le -mouvement. Pendant que les capitalistes, fascinés par les promesses de -ce financier, couraient en foule échanger leurs écus contre le papier -de la banque de Mississipi, qu’il avait établie rue Quincampoix, à -Paris, un bossu, qui se tenait assidûment dans l’hôtel où se fesaient -les échanges, parvint à gagner beaucoup d’argent en offrant sa bosse -pour pupitre aux spéculateurs pressés de signer des billets; et, comme -on désignait alors ce beau négoce par l’expression, _Donner dans le -Mississipi_, on trouva plaisant d’admettre une variante indiquée par -la circonstance, en disant des _mississipiens_ pris pour dupes qu’_ils -avaient donné dans la bosse_. - -L’expression _Donner dans_ a été signalée comme récente au commencement -du dix-huitième siècle dans un livre curieux imprimé à Bruxelles en -1701, et intitulé: _La politesse, l’esprit et la délicatesse de la -langue française, par l’auteur de l’Éloquence du temps_. Mais elle est -beaucoup plus ancienne dans certaines expressions proverbiales, telles -que _Donner dans la visière_, _Donner dans le panneau_, etc. - - -=BOSSU.=—_Rire comme un bossu._ - -On a observé que les bossus montrent en général de la gaieté, et qu’ils -sont habitués à rire et à faire rire, même à leurs dépens; ce qui -pourrait bien être une espèce de tactique à laquelle ils se seraient -façonnés de longue main, afin de prévenir les plaisanteries dont ils -sont toujours menacés ou de les repousser avec plus d’avantage, après -avoir eu l’air d’être eux-mêmes peu affectés du vice de conformation -qui les leur attire. - -_Les bossus d’Orléans._ - -On croit qu’il y a, ou du moins qu’il y avait autrefois à Orléans un -plus grand nombre de bossus qu’en aucune autre ville de France, et une -vieille tradition, rapportée par La Fontaine, explique facétieusement -ce phénomène de la manière suivante: La Beauce fut primitivement un -pays couvert de monts. Les Orléanais, gens pour la plupart délicats et -fainéants, qui voulaient marcher à leur aise, se plaignirent au Destin -d’avoir toujours à grimper en parcourant ce pays. Mais le Destin irrité -leur répondit: - - Vous faites les mutins; et dans toutes les Gaules - Je ne vois que vous seuls qui des monts vous plaigniez. - Mais puisqu’ils nuisent à vos pieds - Vous les aurez sur vos épaules. - Alors les monts de s’aplanir, - De s’égaler, de devenir - Un terrain uni comme glace, - Et bossus de naître en leur place. - -On trouve une autre explication dans un article du _Mercure de France, -mars 1734_. Suivant l’auteur de cet article, le sobriquet de _bossus_ -aurait été appliqué aux habitants d’Orléans, parce qu’une sorte de -gale ou mal épidémique dont ils furent atteints leur couvrit le corps -de certaines _bosses_, qui n’étaient point des gibbosités, mais des -_feux_ ou _clous_. Un vieux rituel à l’usage du clergé de cette ville -contient une formule de prière où le curé demande à Dieu de délivrer -ses paroissiens de ces bosses. - - -=BOTTE.=—_A propos de bottes._ - -Régnier Desmarais dit dans sa grammaire: «_A propos_ est entièrement du -style familier; et non-seulement il s’emploie fort ordinairement dans -la conversation à la liaison de deux choses qui ont d’ailleurs quelque -convenance ensemble, comme, _A propos de cela je vous dirai_; _à propos -de ce que vous dites_; _à propos de tableaux, je sais un homme qui en a -de beaux à vendre_, mais on s’en sert aussi à lier des choses qui n’ont -aucun rapport l’une avec l’autre, comme, _A propos, j’avais oublié de -vous dire_. Et c’est de l’abus qu’on fait de cette sorte de conjonction -de transition qu’est venue la phrase proverbiale _A propos de bottes_, -qui se dit comme par reproche d’un pareil abus.» - -Il se peut qu’elle soit venue de là, ainsi que celle des Italiens, _A -propositio di un chiodo di carro_, _à propos d’un clou de charrette_; -mais elle peut avoir eu une origine historique que je vais rapporter. - -Un seigneur de la cour de François I^{er} venait de perdre un -procès. Le roi lui demanda quel était le prononcé du jugement.—Sire, -répondit-il, le jugement porte que je dois être débotté.—Débotté, -dites-vous?—Oui, sire; j’ai bien compris ces mots: _Dicta curia -debotavit et debotat dictum actorem_, etc.—Ah! je vous entends, reprit -le monarque en riant; vous me signalez un abus toujours subsistant, -malgré mes ordonnances[21]; l’avis n’est pas à dédaigner. Colin, -lecteur royal, était présent à ce dialogue. Il s’éleva contre l’usage -barbare de rendre la justice en latin, et depuis, toutes les fois -que l’occasion s’en offrit, il soutint la même thèse en répétant le -_debotavit et debotat_ à l’appui de ses arguments. La plaisanterie -eut un bon effet. Elle porta François I^{er} à donner l’ordonnance -de Villers-Cotterets, qui prescrivit que dorénavant tous les arrêts -judiciaires seraient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties _en -langage maternel françois et non autrement_. Cette célèbre ordonnance, -à l’exécution de laquelle on tint la main, excita le mécontentement -des gens de pratique dont elle bouleversait le protocole. Ils crurent -en faire une grande critique en disant qu’elle était venue _à propos -de bottes_, et c’est alors que fut mise en vogue cette expression -pour signifier une chose faite ou dite hors de propos, sans motif -raisonnable. Je dis seulement _fut mise en vogue_, car elle existait -déjà. Je me souviens de l’avoir trouvée dans un livre antérieur au -règne de François I^{er}, avec une annotation marginale qui en a -rapporté l’origine à une autre époque et à une autre cause. L’époque -est celle de l’occupation de la France par les Anglais, et la cause -est le caprice des officiers de leur armée dans la manière d’imposer -certaines villes et certains villages que leur roi leur avait assignés -comme fiefs. Non contents d’en percevoir les revenus ordinaires, ils -se fesaient payer encore assez fréquemment de fortes sommes pour -_leurs souliers et pour leurs bottes_, ce qui introduisit l’expression -proverbiale par allusion à une telle bizarrerie. - -_Mettre du foin dans ses bottes._ - -Au temps des chaussures à la poulaine, dont la grandeur était -proportionnée au rang de ceux qui les portaient, on garnissait -ordinairement de foin les vides que les pieds ne devaient pas remplir -dans ces chaussures; et c’est ce qui donna lieu à l’expression -proverbiale, _Il a mis du foin dans ses bottes_, qu’on emploie en -parlant d’un homme devenu riche par des moyens peu honnêtes. C’est -comme si l’on disait: voilà un homme dont les bottes n’ont pas été -faites pour lui; ou bien, en passant du sens propre au sens figuré, -voilà un homme dont la fortune ne lui est pas venue légitimement. - -_Il y a laissé ses bottes._ - -Il y est mort.—Métaphore tirée des hommes de guerre d’autrefois, -qui partaient bien bottés et bien éperonnés pour des expéditions -dangereuses d’où ils ne revenaient pas toujours. _Il y a laissé -ses houseaux_ est absolument la même métaphore, car les _houseaux_ -étaient une espèce de bottines ou de brodequins qui se fermaient avec -des boucles et des courroies. Ces deux expressions ne s’employèrent -primitivement qu’en parlant des nobles ou chevaliers auxquels -une pareille chaussure était spécialement affectée, parce qu’ils -combattaient seuls à cheval. Les roturiers combattaient à pied, et -portaient des guêtres; ce qui donna naissance à la locution, _Il y a -laissé ses guêtres_, plus communément usitée aujourd’hui que les deux -autres. - -_Graisser ses bottes._ - -Ce qui a été dit dans l’article précédent explique pourquoi cette façon -de parler signifie se préparer à la mort, être sur le point de faire le -grand voyage. - - -=BOUC.=—_C’est le bouc émissaire._ - -Se dit d’une personne sur laquelle ont fait retomber toutes les fautes, -à laquelle on impute tous les torts, et qu’on accuse de tous les -malheurs qui arrivent. - -Cette expression, tirée de l’Écriture sainte, est une allusion à -la fête des expiations que les Juifs célébraient tous les ans, le -dixième jour du septième mois appelé _tifri_, correspondant au mois de -septembre. En ce jour solennel, on amenait au grand-prêtre deux boucs, -sur lesquels il jetait le sort, à l’entrée du tabernacle du témoignage, -afin de connaître par ce moyen celui des deux dont le sang était -destiné à laver les fautes de la nation et dont la chair devait être -offerte en holocauste. Aussitôt que la victime était désignée, il la -consacrait par sa bénédiction, puis, étendant les mains, il confessait -et déplorait à haute voix les iniquités d’Israël, en chargeait la -tête de l’autre bouc, et proférait des imprécations contre cet -animal réprouvé qu’il désignait sous le nom d’_Azazel_, qui signifie -_émissaire_ ou renvoyé. C’est ainsi que les Septante et la Vulgate ont -expliqué ce terme hébreu que quelques interprètes ont regardé, par pure -conjecture, comme un surnom particulier du démon, et quelques autres -comme une désignation du désert où la bête maudite était menée et mise -en liberté, car on ne la tuait point, de peur qu’elle ne parût immolée -à l’esprit des enfers, et son conducteur était obligé de se laver le -corps et les vêtements avant de rejoindre ses concitoyens. - -La fête des expiations, dit M. Salvador, était une espèce d’amnistie -morale, car tous les citoyens, toutes les familles devaient déposer -leurs ressentiments aux pieds du Dieu qui leur en donnait un si -généreux exemple. - -Spencer, auteur d’un ouvrage curieux sur les lois des Hébreux, prétend -que le culte rendu aux boucs en Egypte et ailleurs fut une des raisons -qui engagèrent Moïse à choisir un de ces animaux pour objet de -malédiction. - -Quelques historiens rapportent que les magistrats de Marseille, -dans l’antiquité, avaient adopté un usage pareil à celui du bouc -émissaire. Ils fesaient nourrir pendant une année, de la manière la -plus somptueuse, un malheureux destiné à servir de victime expiatoire, -en temps de peste. Après ce délai, ils le paraient de fleurs et -de bandelettes sacrées, le promenaient en cérémonie autour de la -ville, priaient les dieux de détourner sur sa tête tous les maux qui -menaçaient les habitants, et le précipitaient dans la mer, en le -chargeant d’imprécations. - - -=BOUCHE.=—_Faire venir l’eau à la bouche._ - -C’est faire naître le désir d’une chose. - -Cette expression, tout à fait conforme à celle des Latins, _Salivam -movere_, est fondée sur la sensation qu’on éprouve dans les organes -dégustateurs à la vue où à la pensée d’un mets délicieux. La bouche -alors se mouille, et tout l’appareil papillaire, dit Brillat-Savarin, -est quelquefois en titillation depuis la pointe de la langue jusque -dans les profondeurs de l’estomac. - -_Qui garde sa bouche garde son ame._ - -Traduction littérale de ces paroles de Salomon: _Qui custodit os suum -custodit animam suam_. (Prov., c. 13, v. 3.) - -_Bouche en cœur au sage, cœur en bouche au fou._ - -«La démangeaison de parler emporte le fou; la circonspection mesure -toutes les paroles du sage. L’un s’échauffe en discourant, et s’engage; -l’autre pèse tout dans une balance juste, et ne dit que ce qu’il veut.» -(BOSSUET.) - -Ce proverbe est tiré de l’Ecclésiastique (chap. 21, v. 29): _In ore -fatuorum cor illorum in corde sapientium os illorum_. Ce qui revient à -ces paroles de Salomon: _L’insensé répand tout d’un coup tout ce qu’il -a dans l’esprit; le sage ne se hâte pas, et se réserve pour l’avenir_. - -Les Arabes disent d’une manière hardiment figurée: _Le sage se repose -sur la racine de sa langue, et le fou voltige sur le bout de la sienne_. - -_Il arrive bien des choses entre la bouche et le verre._ - -Ce proverbe est tiré d’un vers grec qu’Aulu-Gelle a traduit par cet -hexamètre latin: - - _Multa cadunt inter calices supremaque labra._ - -Il signifie qu’il suffit d’un moment pour faire manquer une affaire par -un accident imprévu. - -On trouve dans le _Roman de Renard_: - - Entre bouche et cuillier - Avient souvent grant encombrier. - -Les Romains disaient, et nous disons aussi comme eux: _De la coupe à -la bouche il y a souvent bien du vin perdu_.—Les Romains, lorsqu’ils -prenaient leurs repas, étaient dans l’habitude de se coucher sur des -lits garnis de coussins où ils appuyaient le coude gauche. Cette -manière d’être à table, connue sous le nom de _lectisterne_, rendait -très difficile l’ingestion des liquides ou l’action de boire, et elle -exigeait une attention particulière pour ne pas répandre mal à propos -le vin contenu dans les larges coupes dont on se servait alors; de là -le proverbe. Les Espagnols disent: _De la mano a la boca se pierde la -sopa_, _de la main à la bouche se perd la soupe_. - -_Sa bouche dit à ses oreilles que son menton touche à son nez._ - -Phrase proverbiale et comique dont on se sert pour désigner une laide -figure dont le menton et le nez sont rapprochés au-dessus d’une bouche -très fendue qui semble, comme on dit, vouloir mordre les oreilles. - - -=BOUDIN.=—_Envoyer de son boudin à quelqu’un._ - -C’est faire présent d’un plat de son métier à quelqu’un. - -Le porc est, de temps immémorial, la nourriture favorite du peuple. -Lorsqu’un paysan tue son porc, il en met le sang à profit en faisant du -boudin, et comme le boudin n’est pas de garde, il en donne à ses amis -et connaissances qui lui en donnent, à leur tour, quand ils sont dans -le même cas. - -_Cela s’en est allé en eau de boudin._ - -Cela s’est réduit à rien. - -On croit que cette locution est tirée du conte du _Bûcheron_ ou des -_souhaits inutiles_, et qu’elle a été corrompue par le peuple qui a -substitué _eau de boudin_ à _aune de boudin_. Mais telle qu’elle -est, elle peut très bien s’expliquer, car on appelle _eau de boudin_ -l’eau dans laquelle on lave les boyaux qui doivent former l’enveloppe -du boudin; et cette eau n’est bonne qu’à jeter. Les Italiens disent: -_Tutto sene andato in limatura_, _tout s’en est allé en limaille_. - - -=BOUILLIE.=—_Faire de la bouillie pour les chats._ - -Se tourmenter pour une chose dont personne ne doit tirer aucun -avantage, parce que les chats, dit Feydel, ne mangent point de bouillie -dans la crainte qu’ils ont de se salir les barbes. - - -=BOULE.=—_Tenir pied à boule._ - -Être assidu, ne point abandonner une affaire. - -Métaphore empruntée de l’action du joueur qui accompagne la boule qu’il -vient de lancer, comme pour en régler le mouvement et l’arrêter au but. - - -=BOURBIER.=—_Il n’est que d’être crotté pour affronter le bourbier._ - -Le sens moral de ce proverbe est qu’après avoir fait quelques taches -à son honneur on ne craint plus d’y en ajouter de nouvelles, car -l’habitude de l’infamie finit par produire l’impudence, qui brave -ouvertement le respect humain et cherche à compenser par l’abandon de -toute pudeur la perte de toute considération. On connaît la réponse -d’une femme de la cour à madame de Cornuel qui venait de lui faire -des représentations sur le désordre de sa conduite: _Eh! madame, -laissez-moi jouir de ma mauvaise réputation_. Nous avons aujourd’hui -bien des gens qui semblent avoir pris ce mot pour devise. Comme ces -malades qui, dans les temps d’épidémie, se vautrent au milieu de la -boue, ils se plongent publiquement dans leur turpitude; ils aiment -mieux montrer à découvert leurs souillures que de les cacher sous le -voile de l’hypocrisie, pour ne pas rendre un dernier hommage à la vertu. - - -=BOURGES.=—_Les armes de Bourges._ - -On dit d’un ignorant assis dans un fauteuil, qu’_il représente les -armes de Bourges_, et voici l’origine assignée par Ménage à ce dicton: -«César s’étant rendu maître de Bourges, y établit un gouverneur nommé -_Asinius Pollio_. La ville fut ensuite assiégée par les Gaulois, tandis -que le gouverneur était malade de la goutte. Comme elle était sur le -point d’être prise d’assaut, Asinius se fit porter en litière ou en -chaise, pour animer ses troupes par sa présence, ce qui lui réussit -très bien. On ne parla plus que du succès qu’avait eu Asinius dans -sa chaise; on fit peut-être un tableau le représentant dans cette -position, et on le regarda comme l’armoirie la plus honorable pour la -ville. Mais par la suite le nom d’_Asinius_ se changea en _Asinus_. -La mémoire du vrai sens se perdit avec celle du trait historique, et -l’idée _d’un âne dans une chaise_, _Asinus in cathédra_, resta pour -toujours.» Un manuscrit de la bibliothèque du Vatican, cité par l’abbé -Bordelon, rapporte la même origine, avec cette différence qu’Asinius -Pollio, au lieu d’être un général romain, était un général gaulois qui -combattait contre l’armée de César. - -Il est plus probable que le dicton a été imaginé par allusion à -quelque professeur ignorant de l’université de Bourges, quoique cette -université ait eu parmi ses professeurs des hommes justement célèbres -dans la jurisprudence civile et canonique, comme Alciat, Baron, -Duarenus, Balduin, Cujas, etc. C’est par une semblable allusion que -les Italiens disent: _Arma di Catania, un asino in una cathedra_. _Les -armes de Catane, un âne dans une chaise._ - - -=BOURGUIGNON.=—_Jurer comme un Bourguignon._ - -On disait dans le treizième siècle: _Li plus renieurs sont en -Bourgogne_, parce que les habitants de cette province avaient souvent -à la bouche les mots, _Je renie Dieu, si je ne dis vrai_. C’est sans -doute au fréquent usage de ce juron et d’autres semblables qu’il -faut rapporter l’expression proverbiale moderne comme une variante -de l’ancienne, car rien ne prouve que les Bourguignons se soient -signalés par une autre manière de jurer qui est particulière aux -Normands, et qui a donné lieu au dicton, _Jureurs de Bayeux_. (Voy. ce -Dictionnaire). - -_Les Bourguignons ont les boyaux de soie._ - -Les Bourguignons ne sont pas gens à _faire_, comme on dit, _ventre -de son et habit de velours_ ou _de soie_: ils tiennent pour maxime -proverbiale qu’_un bon repas vaut mieux qu’un bel habit_, et ils ont -soin de dépenser le moins qu’ils peuvent en frais de toilette, afin -de dépenser le plus qu’ils peuvent en frais de table. C’est un goût -qui paraît avoir régné de tout temps parmi eux. Sidoine Apollinaire -attribue à leurs ancêtres un penchant gastronomique des plus prononcés. -Luitprand rapporte la même chose, et Paradin qui cite, dans son -_Histoire de Bourgogne_, le témoignage de ces deux auteurs, y joint -la remarque suivante: «Encore aujourd’hui les Bourguignons retiennent -l’ancienne façon de faire, car je crois qu’en toute la Gaule il n’y a -nation en laquelle se fassent plus de banquets et de joyeusetés. Au -reste, l’on les dit avoir _ventre de veloux_, pour raison des bonnes -chères.» - -_Bourguignons salés._ - -On pourrait penser que les Bourguignons, adonnés aux plaisirs de la -table, ont été nommés ainsi à cause de leur goût pour les viandes -salées, qui excitent l’appétit et la soif. Cependant telle n’a pas été -l’origine de ce sobriquet. Plusieurs auteurs prétendent qu’il fait -allusion au sort de quelques soldats bourguignons qui, s’étant rendus -maîtres d’Aigues-Mortes pendant les troubles du règne de Charles VII, -furent massacrés par les habitants de cette ville et jetés dans une -grande fosse, d’autres disent dans une grande cuve de pierre, avec -beaucoup de sel; soit qu’on cherchât à conserver leurs cadavres pour -les produire dans la suite comme un témoignage d’un acte si courageux -de fidélité envers le roi légitime, soit qu’on voulût empêcher qu’ils -n’infectassent l’air en se putréfiant, car l’un et l’autre motif sont -également allégués. Mais ce fait, que lesdits auteurs rapportent à l’an -1422, est justement révoqué en doute, et, en supposant qu’il fût vrai, -il ne pourrait avoir donné lieu au sobriquet, puisqu’il y a au _trésor -des chartes_ des lettres d’abolition de 1410 où se trouve cette phrase -citée par Ducange: «Le suppliant dist qu’il avoit plus chier estre -bastard que _Bourguignon salé_.» - -E. Pasquier raconte que, dans le temps où les Bourguignons étaient -établis au delà du Rhin, ils avaient de fréquents démêlés avec les -Allemands pour des salines dont ils leur disputaient la propriété, et -que _leurs voisins, les voyant en ce point piquez et continuer leurs -discordes au sujet du sel, s’induisirent facilement à les appeler -salez_.—Suivant La Monnoye, les Bourguignons ayant embrassé le -christianisme avant les autres peuples de Germanie, ceux qui restèrent -païens les surnommèrent _salés_, par dérision et par allusion au sel -qu’on mettait alors dans la bouche de ceux qu’on baptisait.—Le Duchat -croit que l’épithète accolée à leur nom est venue de la _salade_ ou -_bourguignotte_, espèce de casque particulier à leur milice, et son -opinion paraît confirmée par le dicton rimé que voici: - - _Bourguignon salé_, - L’épée au côté, - La barbe au menton; - Saute Bourguignon. - -Il est plus vraisemblable pourtant que _Bourguignon salé_ s’est dit -à cause des salines nombreuses qui ont existé dans l’ancien comté de -Bourgogne, et qui ont fait donner le nom de Salins à l’une des villes -de ce comté. - -On appelle aussi _Bourguignon salé_ un homme qui mêle beaucoup de sel à -ses aliments. - - -=BOURREAU.=—_Se faire payer en bourreau._ - -Se faire payer d’avance.—Autrefois le bourreau percevait, en vertu du -droit d’avage[22] qui lui était dévolu, une contribution, en argent ou -en nature, sur les denrées de la halle, le jour où il devait faire une -exécution. On dit même qu’en certains lieux il attendait pour se mettre -à l’œuvre qu’un officier de la justice lui eût jeté sur l’échafaud, en -présence de la foule, la somme qui lui revenait. C’est sur cet usage -qu’est fondée la locution. - -On rapporte à l’an 1260 l’origine du nom de _bourreau_, qu’on fait -dériver de celui du clerc Richard Borel, qui possédait le fief de -Bellemcombre à la charge de faire pendre les voleurs du canton, et qui -prétendait que le roi lui devait des vivres tous les jours de l’année -en conséquence de ces fonctions. Mais cette origine ne me paraît point -admissible, quoiqu’elle soit consignée dans les _Olim_[23], car le nom -de Borel, pris dans le sens de _bourreau_, est antérieur à l’époque -assignée. Odon ou Eudes I^{er}, qui était duc de Bourgogne sous le -règne de Louis VII, avait été surnommé _Borel_, parce qu’il ne se -fesait aucun scrupule d’assassiner les riches voyageurs qui passaient -sur ses terres, pour s’emparer de leur argent; chose assez commune, -au reste, dans ces temps barbares, parmi les gentilshommes, ou _gens -pille-hommes_, comme dit Rabelais, et désignée par l’expression _aller -à la proie_. - -On ne sait pas précisément quelle est l’étymologie du mot _bourreau_. -Le père Labbe le fait venir par contraction de _bouchereau_, petit -boucher; et Ménage de _buccarus_, _buccarellus_, _burellus_, qui a -la même signification. Caseneuve le tire du grec _borros_, dévoreur -de chair humaine; et il observe que, dans un glossaire, _manger la -chair_ est pris pour _bourreler_. Suivant Borel, il est dérivé du -latin _burrus_, roux, parce que les gens roux sont méchants, où parce -que l’exécuteur de la haute justice en divers lieux était vêtu d’une -livrée jaune et rouge. Ducange veut qu’il ait sa racine dans le mot -_bourrée_, faisceau de verges, à cause du supplice de la fustigation. -Eusèbe Salverte croit qu’il a été formé du bourguignon _buro_, _lance_. -Il me semble qu’il peut l’avoir été tout aussi bien de _borellus_, -nom d’une arme prohibée: _Borellus inter arma prohibita numeratur_, -dit le glossaire de Carpentier. C’était peut-être l’arme affectée à -l’exécuteur des hautes-œuvres. - - -=BOUTEILLE.=—_Porter les bouteilles._ - -C’est-à-dire marcher lentement, comme un homme qui porte des bouteilles -marche dans la crainte de les casser. - -La Fontaine s’est servi de cette expression dans la fable intitulé: -_L’âne chargé d’éponges, et l’âne chargé de sel_. - - L’un, d’éponges chargé, marchait comme un courrier; - Et l’autre, se faisant presser, - _Portait_, comme on dit, _les bouteilles_. - - -=BRAIES.=—_Sortir les braies nettes d’une affaire._ - -S’en retirer heureusement.—Allusion à certain accident auquel sont -exposés les poltrons à qui la peur donne ordinairement la colique. -Les _braies_ étaient une espèce de haut-de-chausses ou de culotte que -portaient nos ancêtres. - - -=BRAVE.=—_Brave à trois poils._ - -Sous Charles IX, on désignait par cette dénomination les spadassins qui -portaient une longue moustache terminée en pointe de chaque côté à la -lèvre supérieure, et un bouquet de la même forme au menton. C’étaient -des hommes de la même espèce que ceux qui, sous Charles V et ses -successeurs, étaient appelés _mauvais garçons_. - - -=BRAY.=—_Faire comme le curé de Bray._ - -«Le curé de Bray, dit M. A*** (l’abbé de Feletz) dans _le Journal des -Débats_, avait tant applaudi aux travaux de l’assemblée constituante, -qu’on ne doutait point que la constitution décrétée par cette assemblée -n’eût obtenu le plus haut degré de son admiration. Il s’extasiait -surtout sur la _démocratie royale_: on le croyait irrévocablement -fixé à cette forme de gouvernement; on n’imaginait point qu’il fût -possible d’obtenir son assentiment pour une autre. Cependant le trône -est renversé, et le curé de Bray est enchanté. La république est -proclamée, il est transporté. La constitution de 1793 lui paraît le -chef-d’œuvre de l’esprit humain. Le gouvernement révolutionnaire, qui -suspend cette constitution, est à ses yeux une conception sublime. Le 9 -thermidor, qui détruit ce gouvernement et renverse le comité du salut -public, si cher au bon curé, sauve cependant la patrie. La constitution -de l’an III en fixe les destinées, et le directoire est à jamais le -régulateur de la France, enfin libre et heureuse. Le curé de Bray -n’avait pas manqué d’envoyer à tous ces gouvernements ses adhésions, -ses soumissions, ses félicitations. Il en était là de ses variations -politiques et de ses admirations toujours croissantes, lorsqu’un de -ses paroissiens, zélé pour la gloire de son pasteur, et craignant -qu’elle ne fût compromise par une pareille versatilité dans ses -discours et sa conduite, tâcha de lui faire observer, avec beaucoup de -ménagements, que peut-être cette rapide succession d’adresses à toutes -les factions et de serments à toutes les constitutions pourrait enfin -exciter quelques soupçons sur la fermeté de ses principes et le faire -accuser à la rigueur de légèreté dans ses actions et d’inconstance -dans ses opinions. «Moi, léger! s’écria le curé tout étonné; moi, -inconstant et variable dans mes opinions, dans mes principes! Eh! j’ai -toujours voulu être curé de Bray. Il n’y a pas d’homme au monde plus -constant que moi.» Nous espérons que cette admirable constance et cette -imperturbable ténacité de caractère ne se seront jamais démenties, -et que M. le curé aura toujours regardé comme le meilleur des -gouvernements, dans le meilleur des mondes possibles, tous ceux qui se -sont succédé depuis le directoire, où finit son histoire. Nous espérons -surtout qu’il est toujours curé de Bray.» - -Cette spirituelle biographie expose très bien les titres en vertu -desquels le curé de Bray est devenu le prototype de ces chevaliers -de la circonstance, vulgairement appelés _girouettes_, qui savent si -adroitement se prêter aux exigences de tous les événements et revêtir -le caractère de tous les régimes; mais elle pèche contre la vérité -historique, en faisant de ce personnage un membre du clergé français -auquel il n’a jamais appartenu. Il est anglais, témoin le proverbe: -_The vicar of Bray is the vicar of Bray still_. _Le curé de Bray est -toujours le curé de Bray._ Il a dû sa célébrité à une chanson dans -laquelle il explique lui-même les motifs qui l’ont porté à changer -quatre fois de religion en passant du catholicisme au protestantisme, -_et vice versâ_, sous les règnes successifs de Charles II, de Jacques -II, de Guillaume III et de la reine Anne. Voici le refrain de cette -chanson: - - _And this is law, I will maintain_ - _Until my dying day, sir,_ - _That whatsoever king shall reign,_ - _I will be vicar of Bray, sir._ - -Et ceci est ma loi, je la soutiendrai jusqu’au jour de ma mort, que, -quel que soit le roi qui règne, je serai vicaire de Bray[24]. - - -=BREBIS.=—_Qui se fait brebis, le loup le mange._ - -Il est quelquefois dangereux d’avoir trop de douceur; les méchants -profitent de l’excessive bonté d’une personne pour l’opprimer. On -dit aussi dans le même sens: _Faites-vous miel, et les mouches vous -mangeront_. - -Un berger priait son père de lui donner un conseil qui fût le résultat -de sa longue expérience: «Mon fils, répondit le vieillard, sois bon, -car il est avantageux de l’être; mais sois-le de manière que le loup -n’ose te montrer les dents.» - -_A brebis tondue Dieu mesure le vent._ - -Dieu proportionne à nos forces les afflictions qu’il nous envoie. - -_Il ne faut qu’une brebis galeuse pour infecter tout un troupeau._ - - _Morbida facta pecus totum corrumpit ovile._ - -Il ne faut qu’un homme corrompu dans une compagnie pour la corrompre -tout entière. La contagion du mauvais exemple donné par ceux qu’on -fréquente a tant de puissance, qu’elle agit sur les personnes mêmes -qui semblent les plus propres à y résister par la solidité de leurs -principes. C’est une remarque très fine et très judicieuse de Chamfort -que, quelque importuns, quelque insupportables que nous soient les -défauts de ceux avec qui nous vivons, nous ne laissons pas d’en prendre -une partie. Être la victime de ces défauts étrangers à notre caractère -n’est pas même un préservatif contre eux. - -_Brebis qui bêle perd sa goulée._ - -Il ne faut pas perdre en paroles un temps qu’il importe d’employer à -l’action. Ce proverbe s’applique particulièrement pour signifier qu’à -table il ne faut pas trop parler, si l’on ne veut pas être dupe de -l’avidité des convives. - -_Brebis comptées, le loup les mange._ - -Proverbe pris de celui qu’on trouve dans la septième églogue de -Virgile: _Non ovium curat numerum lupus_. Il s’employait autrefois, -comme on le voit dans les Adages d’Érasme (Chil. II, centur. IV, -n^o 99), pour dire que, si un voleur timide s’abstient de toucher -à certains objets parce qu’il sait qu’on les a comptés, un hardi -voleur n’est jamais arrêté par une telle considération. Aujourd’hui -ce proverbe se prend dans un sens plus général: il signifie que les -précautions ne garantissent pas toujours d’être trompé, et même que -l’excès de précaution expose quelquefois à l’être. Les joueurs s’en -servent fréquemment, et ils entendent qu’il ne faut point compter son -argent pendant qu’on joue, car c’est une superstition de la plupart -d’entre eux que l’argent compté appelle une mauvaise chance qui le fait -vite passer en d’autres mains. - - -=BRETAGNE.=—_Qui a Bretagne sans Jugon a chape sans chaperon._ - -Le château de Jugon, qui fut démoli en 1420, était la principale -forteresse de la Bretagne. Il garantissait ce pays des incursions -de l’ennemi, comme le chaperon, dont le manteau appelé _chape_ ou -_pluvial_ était surmonté, garantissait le voyageur de la pluie en lui -couvrant la tête et les épaules. - -_Oncle_ ou _tante à la mode de Bretagne._ - -Nulle part la parenté ne s’étend aussi loin qu’en Bretagne; elle -y dépasse le douzième degré, en se comptant double dans plusieurs -cas. Ainsi les enfants donnent le titre d’_oncle_ ou de _tante_, -non-seulement au frère ou à la sœur, mais au cousin-germain ou à la -cousine-germaine de leur père ou de leur mère, comme ils en reçoivent -par réciprocité le titre de neveu ou de nièce. - -On raconte qu’un capucin, prêchant à la prise d’habit de la fille de sa -cousine-germaine, s’écria: «Quel honneur pour vous, ô ma cousine, qui -devenez la belle-mère du Seigneur, et quelle gloire pour moi qui vais -être l’oncle du bon Dieu à la mode de Bretagne!» - -Je ne garantis pas l’anecdote; il se pourrait pourtant qu’elle fût -vraie, et que le capucin eût voulu enchérir sur saint Jérôme, qui -disait à Paula pour la féliciter d’avoir voué au ciel la virginité de -sa fille Eustochium: _Socrus dei esse cœpisti_. _Vous avez commencé -d’être la belle-mère de Dieu._ (_D. Hieron opera_, t. 1, p. 140, _ad -Eustochium_.) - - -=BRETON.=—_Qui fit Breton fit larron._ - -La vérité n’a point été sacrifiée à la rime dans ce proverbe, comme -le prétend Fleury de Bellingen, car s’il est vrai que les habitants -de la Bretagne, d’après sa remarque, ne sont pas plus adonnés au vol -que ceux des autres provinces, il n’en a pas été toujours ainsi. La -manière barbare dont ils pillaient les vaisseaux échoués sur leurs -côtes en est une preuve. Les seigneurs riverains, qui retiraient les -principaux bénéfices de ce brigandage connu sous le nom de _droit de -bris_, recouraient ordinairement, pour le rendre plus productif, à un -moyen aussi singulier qu’inhumain. Ils fesaient promener pendant la -nuit, près des récifs, un bœuf qui portait sur la tête une lanterne -allumée et qui avait une jambe liée, afin qu’il imitât par sa marche -claudicante les ondulations du fanal d’un navire, de manière à tromper -ceux qui étaient en mer et à les attirer sur les écueils. Le clergé -même ne restait pas tout à fait étranger à ces mœurs sauvages. Obligé -de céder aux ordres des seigneurs et de la populace, il ordonnait -quelquefois des processions et des prières publiques pour que l’année -fût _heureuse en naufrages_. - -Une autre preuve de l’esprit de pillage des anciens Bretons, c’est que -dans le quatorzième siècle ils formaient la plus grande partie des -bandes de routiers et de brigands qui infestaient la France. Les mots -_Bretons et pillards_, _Britones et pillardi_, se trouvent presque -toujours réunis dans les anciennes chartes et chroniques pour désigner -cette soldatesque mercenaire et effrénée. - - -=BRIC.=—_De bric et de broc._ - -Métaphore empruntée des instruments de travail dont on se sert tour à -tour par les deux bouts. En langue celtique, _bric_ signifie _tête_, et -_broc_ signifie _pointe_. Ainsi _faire une chose de bric et de broc_, -c’est s’y prendre de toutes les manières, y employer tous ses moyens. - - -=BRIOCHE.=—_Faire une brioche._ - -C’est faire une faute en musique, et par extension en quelque chose que -ce soit. Cette expression fut introduite à l’époque de la fondation de -l’Opéra en France. Les musiciens attachés à ce théâtre avaient imaginé -de condamner à une amende pécuniaire celui d’entre eux qui manquerait -aux règles de l’harmonie en exécutant sa partition, et le produit des -amendes était destiné à l’achat d’une brioche qu’ils devaient manger -ensemble dans une réunion où les amendés figuraient ayant chacun une -petite image de ce gâteau suspendue à la boutonnière en guise de -décoration. Un tel usage ne fut pas jugé propre à les rendre moins -fautifs dans leur art, et le grand nombre de repas qu’il amena ne fit -pas concevoir une haute idée de leur talent. Bientôt ils se virent -exposés à la raillerie du public, qui prit le mot de _brioche_ pour -synonyme de faute, bévue; et l’amour-propre alors l’emportant sur la -friandise, ils décidèrent qu’ils pourraient faire désormais autant de -_brioches_ qu’ils voudraient sans être obligés d’en payer aucune. - - -=BUDGET.= - -Ce mot peut être regardé comme proverbial à cause du fréquent emploi -qu’on en fait journellement dans toutes les classes de la société. -Grands et petits, riches et pauvres, chacun parle de son budget. On dit -un _budget de cuisinière_, _un budget d’apothicaire_, comme un budget -de ministre. Je dois donc consigner ici l’histoire et la généalogie -de ce mot, qui sont assez curieuses[25]. Il est d’origine française, -et nous avons eu la bonté de le recevoir de seconde main des Anglais, -qui nous l’ont rendu défiguré et méconnaissable. Qui pourrait croire -qu’il vient de _poche_, et que c’est là précisément ce qu’il signifie? -On objectera peut-être qu’il a bien changé sur la route; mais il n’est -besoin que de la tracer pour se retrouver. _Poche_ a fait le diminutif -_pochette_, et par la facilité qu’a le _p_ de se changer en _b_, -pochette a insensiblement coulé en _bogète_, _bougette_, vieux mots -dont le dernier a été conservé dans plusieurs éditions du Dictionnaire -de l’Académie avec son augmentatif _bouge_, qui garde encore son -acception originaire dans cette locution, _bien remplir ses bouges_, -c’est-à-dire bien remplir ses poches ou faire un gros gain, et qui -partout ailleurs signifie un petit endroit propre à resserrer divers -objets dans une maison, comme la poche sert à le faire dans un habit. -_Bulge_, qui veut dire enveloppe, bourse, valise, est la racine de -tous ces mots.—A présent, on doit trouver assez facile le passage de -_bogète_ en _budget_, surtout chez les Anglais qui donnent à l’_u_ le -son de l’_o_; et il faut remarquer en outre que les Languedociens ont -toujours dit dans leur patois _lou bugé_ ou _lou budjet_ en parlant -d’une garderobe ou d’un petit endroit dans lequel ils renferment -diverses choses. - - -=BUISSON.=—_Il n’y a si petit buisson qui n’ait son ombre._ - -Ce proverbe s’emploie dans deux sens opposés, pour dire qu’il n’y a -rien de si petit qui ne puisse être avantageux ou préjudiciable. C’est -ainsi que les Latins disaient: _Etiam unus capillus habet umbram -suam_, _un cheveu même a son ombre_. On prétend que l’ombre du buisson -est devenue proverbiale à cause de cet apologue de la Bible:—«Les -arbres voulurent se choisir un roi. Ils s’adressèrent d’abord à -l’olivier et lui dirent: Règne. L’olivier répondit: Je ne quitterai pas -le soin de mon huile pour régner sur vous. Le figuier dit qu’il aimait -mieux ses figues que l’embarras du pouvoir suprême. La vigne donna la -préférence à ses raisins. Enfin les arbres s’adressèrent au buisson, et -le buisson répondit: Je vous offre mon ombre.» - -On sent tout ce qu’il y a de hardi dans cette idée, mais elle est -dans la Bible. Ce ne sont pas les philosophes, dit Chamfort, c’est le -Saint-Esprit à qui elle appartient. - -_Trouver buisson creux._ - -C’est ne pas trouver ce qu’on s’attendait à trouver. Les chasseurs -appellent _buisson creux_, un buisson dans lequel il n’y a point de -gibier. - -_Il a battu les buissons et un autre a pris les oisillons._ - -Il s’est donné des peines dont un autre a profité. Moisant de Brieux -explique ainsi ce proverbe: «On fait en hiver une petite chasse aux -flambeaux et entre deux haies: un valet porte un bouleau ou autre -arbrisseau plein de glu; d’autres valets battent de côté et d’autre les -buissons, d’où les oiseaux sortant vont donner à la lumière et dans le -bouleau où ils demeurent pris. Nous appelons cela _aller au bouleau_.» - -Ce proverbe a une célébrité historique. Le duc de Bedfort, régent -de France pour Henri VI roi d’Angleterre, en fit une application -imprudente, en répondant à Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne, qui -demandait à garder en dépôt la ville d’Orléans; et cette réponse, -dont le prince bourguignon fut offensé, le détermina à se séparer des -Anglais, dans un temps où ces derniers avaient le plus grand besoin -d’un si puissant allié pour résister aux efforts de Charles VII. - - -=BUREAU.=—_Bureau vaut bien écarlate._ - -Les petits peuvent avoir autant de mérite que les grands. - -Le bureau, ou la bure, est une étoffe grossière dont s’habillaient -autrefois les gens du commun, tandis que l’écarlate, qui est d’un -assez grand prix, servait à parer les hauts seigneurs. Lacroix du -Maine attribue l’invention de ce proverbe à Michel Bureau, abbé de -la Couture, en 1518. Celui-ci, étant en discussion avec le cardinal -de Luxembourg, lui dit dans un accès de vivacité: _Bureau vaut bien -écarlate_. Aulu-Gelle, dans ses _Nuits attiques_, liv. II, rapporte un -proverbe qui correspond au nôtre: _Sous le chapeau d’un paysan, est le -conseil d’un prince_. - -_Fin comme bureau teint._ - -C’est-à-dire très grossier, parce que cette étoffe, lorsqu’elle est -teinte, est pire qu’auparavant. - -_Bureau d’adresse._ - -On appelle ainsi proprement un endroit indiqué au public pour donner -ou recevoir certains renseignements, et figurément une personne qui -s’informe de tout ce qui se passe et va le débiter de côté et d’autre. -Jean-Jacques Rousseau a dit dans ses Rêveries, sixième promenade: -«Quand ma personne fut affichée par mes écrits, je devins dès lors le -_Bureau d’adresse_ de tous les souffreteux ou soi-disant tels, et de -tous les aventuriers qui cherchaient des dupes.» - - - =BUVEUR.=—_Ce que le sobre tient au cœur - Est sur la langue du buveur._ - -Les Espagnols disent: _El vino anda sin calças_, _le vin va sans -chausses_. - -_Les méchants sont buveurs d’eau._ - -La chanson dit que _c’est bien prouvé par le déluge_. Mais, sans doute, -il ne faut pas aller chercher si loin la raison de ce proverbe. Il -paraît fondé sur l’observation que ceux qui boivent de l’eau sont moins -expansifs que ceux qui boivent du vin, l’expansion étant regardée comme -une marque de bonté. Cependant, s’il ne remonte pas jusqu’au déluge, -il est d’une assez grande antiquité; car Eschine, voulant accuser -Démosthène de méchanceté, lui reprochait d’être _buveur d’eau_. - - - - -C - - -=CAGOT.= - -Court de Gebelin dérive ce mot de _caco-deus_, rapporté par Ducange. -_Caco_, dit-il, signifiant _faux_, sera devenu _cagot_, hypocrite; et -comme l’hypocrite a toujours le nom de Dieu à la bouche, et l’emploie à -tout, il aura été surnommé, chez les peuples qui appellent Dieu _God_, -_kakle-God_, _caquette-Dieu_, et insensiblement _cak-god_ et _cagot_. - -Rabelais donne à _cagot_ une origine moins honnête. C’est, suivant lui, -la première personne de l’indicatif présent du verbe italien _cagare_, -qu’il est difficile de traduire en français par le mot propre; et dans -son _Ile sonnante_, il nous montre les cagots comme atteints de la -maladie des harpies. - -D’autres prétendent que _cagot_ vient de _cagoule_. Mais il est positif -que _cagoule_ est beaucoup moins ancien que _cagot_. _Cagoule_ ne -date que du seizième siècle, et il a été introduit par corruption de -_cogule_ (cuculla), espèce de capuce ou capuchon. - -Il est probable que _cagot_ s’est formé par contraction de -_caas-goths_, _chiens goths_, dénomination injurieuse déjà usitée en -507 pour désigner les Goths, à cause de leur attachement à l’arianisme, -objet de scandale et de haine pour nos catholiques ancêtres qui -traitèrent ces malheureux, réfugiés dans les Pyrénées, comme les -Indiens traitent les parias et les poulichis. - -Disons un mot de cette espèce de _Cagots_ dont les pères avaient -renversé et fondé plusieurs empires. Cette race, vouée à la persécution -des Francs qui la vainquirent à la bataille de Vouillé, fut obligée de -se cacher dans les plus secrets réduits des montagnes pour conserver -ses habitudes religieuses. Elle y contracta des maladies héréditaires -qui la réduisirent à un état pareil à celui des crétins. Lorsque, -dans la suite, elle abjura l’arianisme et se réunit à la communion -romaine, il lui fut impossible de se régénérer. Les Cagots furent alors -regardés comme ladres et infects. On leur défendit sous les peines -les plus sévères d’habiter dans les villes et les villages, et d’être -chaussés et habillés autrement que de rouge. Ils ne pouvaient entrer -que par une porte particulière dans les églises, où ils avaient des -siéges séparés du reste des fidèles. Les sacrements même leur étaient -interdits en certains endroits par la même raison qu’aux bêtes. On ne -recevait point leur témoignage en justice, et c’était par grâce que la -coutume de Béarn avait établi que les dépositions de sept d’entre eux -équivaudraient à une déposition légale. Aujourd’hui ils ne sont plus -exposés à la réprobation des autres hommes, mais ils restent toujours -accablés des infirmités que la viciation du sang et de la lymphe peut -produire. Leurs traits son difformes et livides. Cependant on y démêle -quelque trace d’une origine étrangère que la dégradation de l’espèce -n’a pas effacée entièrement. Leur moral paraît frappé d’imbécillité. - -On comprend dans la race des Cagots ces êtres disgraciés de la nature -appelés _cahets_ en Guienne et en Gascogne; _coliberts_ dans le Maine, -l’Anjou, le Poitou et l’Aunis; _cacoux_ et _caqueux_ en Bretagne; et -_caffons_ dans les deux Navarres. Ce nom de caffon, qu’on fait dériver -de l’espagnol _cafo_, lépreux, est tout à fait semblable à celui de -_caffoni_ que les habitants des environs de Rome et de Naples donnent -aux paysans les plus grossiers. - - -=CAHIN-CAHA.=—_Aller cahin-caha._ - -C’est-à-dire d’une manière inégale, incertaine, tant bien que mal, de -mauvaise grâce. Ces deux mots, suivant Ménage, viennent de _Quà hìnc -quà hàc_, _deçà et delà_. - -_L’esprit de l’homme_, dit un proverbe cité par Martin Delrio, _va -clochant de côté et d’autre_, _claudicans in duas partes_, c’est-à-dire -_cahin-caha_. Luther l’a comparé à un paysan ivre à cheval, et qui -redressé d’un côté, tombe de l’autre. - -Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, accusé de favoriser -tantôt les jésuites et tantôt les jansénistes, fut surnommé -_Cahin-caha_, comme on le voit dans cette épitaphe épigrammatique qu’on -lui fit le jour de sa mort: - - Ci-gît Louis Cahin-caha, - Qui dévotement appela, - De oui de non s’entortilla, - Puis dit ceci, puis dit cela, - Perdit la tête et s’en alla. - -Tout le monde connaît la chanson de _Cahin-caha_ par Pannard que -Marmontel appelait le La Fontaine du vaudeville. Elle fut tellement -goûtée quand elle parut, que Pannard, en publiant ses œuvres, ne crut -pouvoir trouver de meilleur moyen pour en assurer le succès que de -mettre au titre: _Par l’auteur de Cahin-caha_. - - -=CAILLE.=—_Chaud comme une caille._ - -On a reconnu, dit Buffon, généralement plus de chaleur dans les cailles -que dans les autres oiseaux, et c’est de là qu’est venue l’expression -proverbiale. - -Maris qui voulez être aimés de vos femmes, femmes qui voulez être -aimées de vos maris, vous n’avez qu’à prendre un couple de cailles dont -vous extrairez les deux cœurs pour les porter sur vous, à savoir: le -mari celui du mâle, et la femme celui de la femelle, et vous pouvez -compter que vous ferez très bon ménage. Ce n’est pas moi qui donne -cette précieuse recette, c’est Antoine Mizauld, médecin français du -seizième siècle, auteur d’un livre de _Centuries_ où il l’a consignée. -(Cent. 8, n. 18.) - - -=CAILLETTE.= - -Ce mot, qu’on applique à une personne frivole et babillarde, est -regardé par quelques étymologistes comme un diminutif de _caille_, -oiseau qui jabotte sans cesse, et par quelques autres comme un dérivé -de _cail_, qui, en celtique, désigne une jeune fille de village. - -Marot a employé _caillette_ dans le sens de timide, peureux ou niais, -dans les vers suivants: - - Bref, si jamais j’en tremble de frisson, - Je suis content qu’on m’appelle _caillette_. - -Peut-être aussi a-t-il voulu faire allusion à _Caillette_, fou de -François I^{er}. Quoi qu’il en soit, le mot a eu les trois acceptions -que je viens d’indiquer, et même celle de _badaud_; car les badauds de -Paris ont été surnommés _caillettes_. - -On appelait autrefois et l’on appelle encore, je crois, -_caillette-maman_, un petit garçon habitué à se tenir comme une -fillette auprès de sa mère au lieu d’aller jouer avec ses camarades. - - -=CALENDES.=—_Renvoyer aux calendes grecques._ - -Les Romains appelaient calendes le premier jour de chaque mois où les -créanciers avaient coutume d’exiger l’argent qu’ils avaient prêté, et -ce mot venait du verbe latin _calo_, j’appelle, je convoque, parce -que ce jour là un pontife annonçait au peuple _convoqué_ le retour -de la nouvelle lune. Mais les Grecs n’avaient point de calendes, et -c’est ce qui donna lieu au proverbe _Renvoyer aux calendes grecques_, -c’est-à-dire à une époque chimérique. - -La plupart des étymologistes font venir _calendes_ d’un verbe grec; -mais il n’est pas probable que les Romains aient pris le mot dans la -langue d’un peuple qui ne connaissait pas la chose. - -Philippe II, roi d’Espagne, avait envoyé à Élisabeth, reine -d’Angleterre, un message ainsi conçu: - - _Te veto ne pergas bello defendere belgas. - Quæ Drakus eripuit nunc restituantur oportet. - Quas pater evertit jubeo te condere cellas, - Relligio papæ fac restituatur ad unguem._ - -Élisabeth répondit sur-le-champ par ces vers: - - _Ad græcas, bone rex, fient mandata calendas._ - - -=CÂLIN.=—_Faire le câlin._ - -C’est cacher la finesse sous un air niais, indolent, et prendre un ton -doucereux pour se ménager l’esprit d’une personne dont on veut obtenir -quelque chose. - -Le mot _câlin_ a une origine douteuse; il peut venir du verbe _caler_, -qui signifie au figuré céder, se soumettre, comme dans cette phrase de -Montaigne (liv. III, chap. 12): «Eust-on ouy de la bouche de Socrate -une voix suppliante? Cette superbe vertu eust-elle _calé_ au plus fort -de sa montre?» - -Un étymologiste a dérivé _câlin_ des paroles que l’exécuteur des -hautes-œuvres adressa à Dom Carlos, infant d’Espagne, pour l’engager à -ne pas se débattre au moment où il allait l’étrangler par ordre d’un -père barbare: _Calla, calla, senor Dom Carlos! todo lo que se haze es -por su bien_. _Tout doux, tout doux, seigneur Dom Carlos! tout ce qui -se fait est pour votre bien._ - - -=CALOMNIE.=—_La calomnie s’arme du vraisemblable._ - -Proverbe tiré de Sénèque, qui a dit (_Quest. natur._, préf. du -liv. IV): _C’est toujours à l’aide du vrai que le mensonge attaque -la vérité_. La même pensée se trouve dans la vie d’Alexandre par -Plutarque, chap. 75. - -Le calomniateur ne manque pas de sagacité pour découvrir et pour -attaquer le côté le plus faible. Son propre est d’exagérer plutôt que -d’inventer. C’est un adroit faussaire de la vérité. - -_Calomniez, calomniez: il en reste toujours quelque chose._ - -On est généralement disposé à penser qu’une personne à qui l’on -reproche beaucoup est nécessairement coupable de quelque chose, et -ce pernicieux préjugé fait le succès du calomniateur. De là ce mot, -que Beaumarchais a mis dans la bouche de Basile, mais qu’il n’a pas -inventé; car avant lui Bacon l’avait cité comme proverbial dans son -ouvrage de _La dignité et de l’accroissement des sciences_, liv. VIII, -chap. 2, et le traducteur français de cet ouvrage l’avait rendu en ces -termes: _Va! calomnie hardiment: il en restera quelque chose_. - - -=CAMÉLÉON.=—_C’est un caméléon._ - -Se dit d’un homme qui change d’avis et de conduite suivant les -circonstances, parce que les anciens, de qui nous avons emprunté -cette expression métaphorique, croyaient que le caméléon n’avait pas -de couleurs propres et individuelles, et qu’il réfléchissait comme -une glace toutes celles des objets environnants. Mais cette opinion, -quoique adoptée par Aristote, Pline, Élien, etc., a paru erronée aux -naturalistes modernes. Le caméléon, disent-ils, est un reptile de la -famille des lézards; sa taille n’excède guère quatorze pouces, en y -comprenant la queue qui en a sept. Sa tête est surmontée d’une espèce -de pyramide cartilagineuse rejetée en arrière. L’ouverture de sa gueule -est vaste, mais très peu apparente, à cause de l’union très exacte des -deux mâchoires. Il ne se nourrit pas de vent et d’air, comme l’ont -prétendu les naturalistes de l’antiquité: il mange des mouches, des -vers et d’autres insectes qu’il trouve sur le sommet des arbres, où il -se plaît à se promener, en s’aidant de sa queue qu’il roule autour des -rameaux. Sa peau est d’un tissu transparent, et ses couleurs changent, -varient, s’altèrent, suivant la nature des impressions qu’il éprouve, -le degré de chaleur ou les effets de la lumière auxquels il est exposé: -les teintes les plus habituelles sont le rouge, le jaune, le noir, -le vert, le blanc. Le célèbre Bichat attribuait particulièrement -cette variation de couleurs à la quantité d’air que l’animal aspire, -et combine avec le sang artériel. En effet, le caméléon possède la -faculté d’avaler une grande quantité d’air; il s’enfle et se désenfle -à volonté, ce qui l’a fait appeler par Tertullien une _peau vivante_; -et chaque fois qu’il use d’une telle prérogative, son corps reflète -des nuances diverses. La nuit, et lorsqu’il se refroidit, il prend -une couleur blanche, et quand il est mort il la conserve. Voilà les -observations vraies, fidèles et sûres auxquelles on doit s’en tenir. Le -reste n’est qu’un mensonge poétique; mais comme ce mensonge n’a rien de -dangereux, on ne cessera point de voir dans le caméléon l’emblème de -la flatterie, l’image ou le modèle des courtisans, qui, suivant leurs -intérêts ou leurs passions, se parent de toutes les nuances, adoptent -toutes les livrées, se couvrent de tous les masques. - - -=CAMELOT.=—_Quand le camelot a pris son pli, c’est pour toujours._ - -L’étoffe appelée camelot, parce que originairement elle était faite -de poil de chameau, ne perd que très difficilement les mauvais plis -qu’elle a pris. De là le proverbe, qu’on applique à une personne -incorrigible. - - -=CANCAN.=—_Faire du cancan d’une chose._ - -C’est faire du bruit d’une chose pour un motif frivole. - -Le mot _quanquàm_ (quoique) était fort à la mode au seizième siècle; -les orateurs de l’Université l’affectionnaient particulièrement. Ils -regardaient comme un trait de génie de le faire figurer le premier -en tête de leurs discours, et ils en avaient fait, en raison de -cette prééminence, le nom d’une harangue latine récitée en public -par un écolier à l’ouverture des thèses de philosophie; mais la -prononciation de ce mot passait alors pour défectueuse. On disait -_kankam_, à la manière gothique. Le célèbre Ramus soutint qu’il fallait -dire _couancouam_, conformément à la prononciation romaine, et les -professeurs du collége royal se rangèrent à son avis. Les docteurs -de Sorbonne s’opposèrent à l’innovation, et défendirent de l’adopter -sous peine de leur censure. Cette menace eut bientôt son effet: un -jeune ecclésiastique s’étant avisé, dans un discours d’apparat, de -faire entendre le _couancouam_ réprouvé, nos docteurs scandalisés -s’assemblèrent, crièrent à l’hérésie, et déclarèrent vacant un -bénéfice que le beau diseur possédait. Celui-ci, très peu résigné à -son rôle de victime grammaticale, interjeta appel au parlement. Il -parut à l’audience escorté d’une foule de maîtres, de sous-maîtres et -d’écoliers. Ramus était chargé de défendre sa cause. Il parla avec -toute l’autorité du talent et de la raison; il ne négligea point de -faire ressortir le ridicule des partisans de _kankam_. Les juges -rendirent un arrêt qui réhabilita le bénéficiaire, et laissa à chacun -_la liberté de prononcer comme il voudrait_. C’est de ce fameux litige, -dans lequel se trouve peut-être la vraie cause de l’assassinat de -Ramus, que plusieurs étymologistes font venir le mot _cancan_, employé -d’abord pour signifier une discussion orageuse sur un sujet de peu -d’importance, et appliqué depuis à tous les bavardages de société où -il entre de la médisance. Quelques autres pensent qu’il a été formé -par onomatopée du cri des canards; mais leur opinion pour être admise -a besoin d’être appuyée de faits qui établissent qu’il était en usage -avant la dispute de Ramus avec la Sorbonne, et jusqu’ici ils n’en ont -rapporté aucun. La remarque faite par Buffon, que le verbe _cancaner_ -exprime le cri désagréable des perroquets dans le langage des Français -d’Amérique, ne peut leur fournir une induction probante en ce cas, -puisque l’établissement de ces colons est postérieur à l’époque dont il -est question. - - -=CAPHARNAÜM.=—_C’est un capharnaüm._ - -Capharnaüm ou Capernaüm était une ville de la Judée, située à -l’extrémité septentrionale du lac de Génézareth, dans la province -de Galilée. L’éloignement où cette province se trouvait de la Judée -proprement dite, la tenant en dehors de l’influence morale de -Jérusalem, l’avait souvent exposée aux troubles intérieurs, et lui -avait fait donner par le prophète Isaïe la dénomination de _contrée -de ténèbres et d’ignorance_ (ce qui est rappelé dans l’évangile selon -saint Mathieu, chap. 4, v. 16). C’est de là qu’on a dit par allusion en -parlant d’une assemblée où le désordre et la confusion régnent: _C’est -un capharnaüm_. - - -=CAPON.=—_Faire le capon._ - -C’est faire un acte de poltronnerie ou de lâcheté, chercher à tromper, -dissimuler pour arriver à ses fins; et, dans un sens spécial, hanter -quelque tripot afin d’y prêter à gros intérêts de l’argent aux joueurs. - -Le terme de _capon_ s’appliqua primitivement aux Juifs. Il y a une -charte de Philippe-le-Bel qui appelle leur communauté _Societas -caponum_, et le lieu de leurs assemblées _Domus societatis caponum_, -_maison de la société des capons_ ou _chapons_. On ne sait pas au -juste pourquoi ils furent désignés ainsi; mais les raisons qui firent -depuis employer ce terme comme synonyme de poltron, lâche, fourbe, -hypocrite, usurier, s’expliquent aisément par les habitudes de -cette race autrefois proscrite et malheureuse. Il ne leur était pas -permis de paraître en public sans une marque jaune sur l’estomac. -Philippe-le-Hardi les obligea même de porter une corne sur la tête. -Il leur était défendu de se baigner dans la Seine; et quand on les -pendait, c’était toujours entre deux chiens. En horreur au peuple -qui leur fesait essuyer toute sorte d’avanies, exposés aux mauvais -traitements des seigneurs qui voulaient les rançonner, victimes de -l’avarice des princes qui les chassaient pour s’emparer de leurs biens -et qui leur accordaient ensuite la permission de revenir moyennant de -fortes sommes, les Juifs nécessairement devaient manquer de courage, -opposer la ruse et l’hypocrisie à la violence, et chercher à réparer -par l’usure d’iniques spoliations. - - -=CAPUCIN.=—_Un verre de vin est la chemise d’un capucin._ - -D’après un précepte d’hygiène, il faut, lorsqu’on est en sueur, ou -changer de chemise ou boire un verre de vin. Or, les capucins, qui ne -portaient point de chemise d’après la règle de saint François leur -fondateur, buvaient en ce cas un verre de vin, et de là le proverbe. - -On dit aussi: _Un verre de vin vaut un habit de velours_. Ce qui a -beaucoup d’analogie avec un proverbe latin qui se trouve dans le festin -de Trimalcion: _Calda potio vestiarius est_. Le vin est désigné ici -par les mots _calda potio_, _chaude boisson_, pour exprimer la chaleur -qu’il a naturellement et non la chaleur qui lui est communiquée par le -feu. C’est ainsi que l’eau est appelée, dans un sens opposé, _frigida -potio_, _froide boisson_. - - -=CAQUETÉ.=—_Les morceaux caquetés se digèrent mieux._ - -Le plaisir de la conversation mêlé à celui de la bonne chère est -un préservatif contre l’indigestion, parce qu’en parlant on mange -plus lentement, et que les aliments s’imbibent mieux de salive, deux -points importants pour les gastronomes qui tiennent à conserver un bon -estomac, et qui pensent avec Brillat-Savarin qu’_on ne vit pas de ce -qu’on mange_, mais de ce qu’on digère. - -C’est à tort qu’on a regardé ce proverbe comme inventé par Piron, car -il est beaucoup plus ancien que cet auteur. - - -=CARAT.=—_A vingt-quatre carats._ - -On dit qu’une personne est sotte, impertinente, folle, etc., _à -vingt-quatre carats_, pour signifier qu’elle l’est au souverain degré, -parce qu’on divisait autrefois en carats le titre de l’or qu’on -divise actuellement en millièmes, et parce que l’or le plus pur était -alors défini à vingt-quatre carats, quoiqu’il ne fût réellement qu’à -vingt-trois carats sept huitièmes, à cause de l’affinage. - -Le savant auteur des _Amusements philologiques_ rapporte une étymologie -curieuse du mot _carat_. Ce mot, qu’on a écrit primitivement -_karat_, vient de l’arabe _kouara_, qui est le nom d’un arbre appelé -_corallodendron_ par les naturalistes, sans doute à cause de la -couleur de sa fleur et de son fruit rouges comme du corail. Ce fruit, -renfermé dans une coque ronde extrêmement dure, est une espèce de -fève marquée d’une raie noire dans le milieu. Les fèves du _kouara_, -ou les carats, ne variant presque pas de poids lorsqu’elles sont bien -sèches, servirent à peser l’or chez les Shangallas dès les premiers -âges du monde; et de là vint la manière d’estimer ce métal plus ou -moins fin à tant de carats. Du pays de l’or, en Afrique, le carat passa -dans l’Inde, où il fut aussi employé comme poids dans le commerce des -pierres précieuses et surtout des diamants. - - -=CARDINAL.=—_Qui entre pape au conclave en sort cardinal._ - -Tous les cardinaux ont le même droit à la tiare, et il n’en est pas -un seul peut-être qui ne désire l’obtenir; mais comme plusieurs -d’entre eux ne peuvent raisonnablement compter que sur leur propre -suffrage, ils se désistent d’une prétention inutile en faveur de ceux -dont ils jugent l’élection avantageuse à leurs intérêts: il se forme -alors dans le conclave divers partis qui épuisent les ressources de -la cabale pour parvenir à leurs fins. Lorsqu’un de ces partis a des -chances probables de succès, les opposants pour l’ordinaire, faisant -de nécessité vertu, se joignent à lui de peur de s’aliéner par une -résistance vaine le nouveau maître qu’il va leur donner: si de part et -d’autre, au contraire, l’influence est à peu près égale, la rivalité -continue jusqu’à ce que, de guerre lasse, on s’accorde à choisir dans -un rang neutre quelque sujet dont la vieillesse peut bien faire espérer -à l’intrigue une prochaine occasion de s’exercer avec plus d’avantage, -mais n’en est pas moins, quoi qu’on dise, une solide garantie pour la -morale religieuse. Et c’est ainsi que se vérifie, à la confusion des -ambitieux, le proverbe, _Qui entre pape au conclave en sort cardinal_. - -Le cardinal Julien de la Rouvère, promu au pontificat sous le nom de -Jules II, en 1503, fit exception à ce proverbe. Il usa si bien de -ses moyens d’influence pour assurer son élection, qu’elle précéda, à -proprement parler, l’entrée des cardinaux dans le conclave. - - -=CARÊME.=—_Il ne faut pas prêcher sept ans pour un carême._ - -Il ne faut pas répéter sans cesse et sottement la même chose. Ce -proverbe a été imaginé par allusion à cet autre: _Si le carême durait -sept ans, tu serais un habile homme à Pâques_. C’est-à-dire, si tu -avais l’instruction que peuvent donner les sermons prononcés dans le -carême pendant sept ans, tu cesserais après ce temps d’être compté -parmi les imbéciles. - -_Arriver comme marée en carême._ - -C’est-à-dire fort à propos, comme la marée ou le poisson dans le carême. - -_Arriver comme mars en carême._ - -Se dit d’une chose qui arrive toujours en certain temps, comme le mois -de mars dans le carême. - - -=CASAQUE.=—_Tourner casaque._ - -C’est-à-dire changer de parti. - -On a prétendu que cette locution était fondée sur la conduite versatile -du duc de Savoie, Charles Emmanuel I^{er}, qui, tantôt l’allié de la -France, tantôt l’allié de l’Espagne, retournait son justaucorps blanc -d’un côté et rouge de l’autre, quand il abandonnait la cause du premier -de ces pays pour celle du second. Mais la locution date d’une époque -plus ancienne; elle est née au commencement des guerres de la réforme. -Comme les catholiques et les religionnaires portaient des casaques de -couleur différente, celui qui voulait passer d’un camp dans l’autre -avait soin de mettre la sienne à l’envers quand il s’approchait des -postes avancés, afin de faire connaître qu’il ne se présentait pas -en ennemi; et cet acte de transfuge, alors très commun, s’appelait -proprement _Retourner_ ou _Tourner casaque_. - -Nous disons aussi: _Changer de casaque_;—_Changer -d’écharpe_;—_Changer de cocarde_; et il est à remarquer que le -prophète Sophonie (c. 1, v. 8) a dit dans le même sens: _Indui veste -peregrinâ_, _revêtir un habit étranger_. - -Le recueil d’Oudin rapporte cette autre expression proverbiale: -_Porter casaque de diverses couleurs_, c’est-à-dire se ranger -facilement à toutes sortes de partis. - - -=CASTILLE.=—_Avoir castille avec quelqu’un._ - -Ce mot qui, dans le langage familier, signifie un différend, une petite -querelle, désignait anciennement l’attaque d’une tour ou d’un château. -Il fut employé depuis, dit Lacurne de Sainte-Palaye, pour les jeux -militaires qui n’étaient que la représentation des véritables combats. -La cour de France, en 1546, passant l’hiver à la Roche-Guyon, s’amusait -à faire des _castilles_ (châteaux ou forteresses en bois) que l’on -attaquait et l’on défendait avec de pelotes des neige. Mais le bon -ordre que Nitharda fait remarquer dans les jeux militaires de son temps -ne régnait point dans celui-ci. La division se mit entre les chefs, la -dispute s’échauffa, et il en coûta la vie au duc d’Enghein. - - -=CATHERINE.=—_Rester pour coiffer sainte Catherine._ - -C’était autrefois l’usage, en plusieurs provinces, le jour où une -jeune fille se mariait, de confier à une de ses amies qui désirait -faire bientôt comme elle, le soin d’arranger la coiffure nuptiale, -dans l’idée superstitieuse que cet emploi portant toujours bonheur, -celle qui le remplissait ne pouvait manquer d’avoir à son tour un -époux dans un temps peu éloigné; et l’on trouve encore au village plus -d’une jouvencelle qui, sous le charme d’une telle superstition, prend -secrètement ses mesures afin d’attacher la première une épingle au -bonnet d’une fiancée. Or, comme cet usage n’a pu jamais être observé à -l’égard d’aucune des saintes connues sous le nom de Catherine, puisque, -d’après la remarque des légendaires, toutes sont mortes vierges, on a -pris de là occasion de dire qu’une vieille fille _reste pour coiffer -sainte Catherine_, ce qui signifie en développement qu’il n’y a chance -pour elle d’entrer en ménage qu’autant qu’elle aura fait la toilette de -noces de cette sainte, condition impossible à remplir. - -Cette explication, qui ma été communiquée, est bonne à connaître, parce -qu’elle rappelle des faits assez curieux; mais elle me paraît un peu -trop compliquée: en voici une autre plus simple, fondée sur l’ancienne -coutume de coiffer les statues des saintes dans les églises. Comme -on ne choisissait que des vierges pour coiffer sainte Catherine, la -patrone des vierges, il fut très naturel de considérer ce ministère -comme une espèce de dévolu pour celles qui vieillissaient sans espoir -de mariage, après avoir vu toutes les autres se marier. - -Les Anglais disent dans le même sens: _To carry a weeping willow -branch_, _porter la branche du saule pleureur_, soit par allusion à -la romance _du saule_, où gémit une amante délaissée, soit parce que -cet arbre, étant l’emblème de la mélancolie, peut très bien servir -d’attribut à ce caractère malheureux que M. de Balzac appelle _la -nature élégiaque et désolée de la vieille fille_. - - -=CATHOLIQUE.=—_Catholique à gros grains._ - -Mauvais catholique qui ne dit de son chapelet que les _pater_ marqués -par de gros grains, et passe les _ave_ marqués pour de petits grains, -beaucoup plus nombreux que les autres. Cette expression était très -usitée du temps de la ligue; et le fanatique Ravaillac, qui assassina -Henri IV, l’employait fréquemment pour désigner le duc d’Épernon. Le -fait est consigné dans une pièce du procès instruit contre ce régicide. - - -=CEINTURE.=—_Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée._ - -On lit dans les Paraboles de Salomon (ch. 22, v. 1): _Melius est -nomen bonum quam divitiæ multæ_, _la bonne renommée vaut mieux que -les grandes richesses_; et probablement notre proverbe n’est qu’une -traduction de cette phrase; car, _ceinture_ s’est dit pour impôt, -trésor (_voy._ Ducange, _Zona reginæ_), dans un temps où l’on portait -la bourse attachée à la ceinture, et où la ceinture et la bourse -n’étaient souvent qu’une seule et même chose. Cependant il passe pour -avoir une autre origine que voici. - -On se donnait autrefois le baiser de paix à l’église, d’après un -usage établi par le pape Léon II, vers la fin du septième siècle, -quand le prêtre prononçait les paroles _Que la paix du Seigneur soit -avec vous!_ La reine Blanche, épouse de Louis VIII, donna un jour ce -baiser de paix à une courtisane dont le costume annonçait une dame -honnête, et cette méprise, qui lui fut très déplaisante, la porta à -faire rendre une ordonnance pour défendre aux femmes de mauvaise vie la -robe à collet renversé et à queue avec _la ceinture dorée_, ordonnance -que le parlement de Paris renouvela en 1420. Comme on ne tint pas la -main à l’exécution de ce règlement, la ceinture cessa bientôt d’être -une marque de distinction, et les femmes sages, que l’uniformité de -l’habillement confondit avec les autres, s’en consolèrent par le -témoignage de leur conscience, en disant: _Bonne renommée vaut mieux -que ceinture dorée_. - -Lacurne de Sainte-Palaye n’admet point cette explication. Il dit que -lorsque les tournois eurent ruiné la plupart des nobles et dégradé la -chevalerie, la ceinture d’or des chevaliers fut souvent accordée à -l’intrigue et à la richesse, au lieu de rester le prix du courage et -de la vertu, et qu’un tel abus fit naître le proverbe, qu’on a depuis -appliqué mal à propos aux dames seulement, puisque les hommes ont -toujours porté la ceinture aussi bien qu’elles. - - -=CÉLESTIN.=—_Voilà un plaisant célestin._ - -Les religieux de l’ordre de saint Benoît, nommés célestins parce qu’ils -furent institués par le pape Célestin V, ont pu donner lieu à ce dicton -par l’orgueil que leur inspiraient leurs richesses, leurs nombreux -priviléges et la grande faveur dont ils jouirent auprès de quelques-uns -de nos rois. Cependant Richelet assure qu’il a eu une autre origine. -Autrefois, à Rouen, dit-il, les célestins n’étaient exempts de payer -l’entrée de leur boisson qu’à la charge qu’un des frères de leur -couvent précéderait la première des charrettes sur lesquelles on -transportait cette boisson, et qu’il sauterait et danserait en passant -devant l’hôtel du gouverneur de la ville: un jour, le frère chargé d’un -pareil office parut extrêmement gai; ses gestes excitèrent un rire -universel, et le gouverneur s’écria: _Voilà un plaisant célestin!_ -Mot qui passa en proverbe pour désigner un homme dont l’esprit est un -peu aliéné, un bouffon arrogant, un original qui n’observe pas les -convenances. Richelet avait appris cette anecdote du père Le Comte, -célestin. - -Suivant un historien de la ville de Rouen, les célestins n’étaient pas -seulement tenus de sauter et de danser pour avoir droit de passage avec -une charrette chargée, il fallait aussi qu’ils jouassent du flageolet -en passant. - - -=CERNOIR.=—_Faire de l’arbre d’un pressoir le manche d’un cernoir._ - -C’est réduire presque à rien une chose considérable, se ruiner par de -folles dépenses. Les Italiens disent: _Far d’una lancia una spinella_; -_faire d’une lance une épingle_. - -L’arbre d’un pressoir est une pièce de bois fort longue et fort -grosse, tandis que le manche d’un cernoir est un morceau de bois -fort court et fort petit. Le mot _cernoir_, que l’Académie a omis -dans son dictionnaire, désigne un couteau destiné à cerner les noix, -c’est-à-dire à les séparer de leur coque pour en faire des cerneaux. - - -=CHAMEAU.=—_Rejeter le moucheron et avaler le chameau._ - -Éviter de petites fautes et s’en permettre de grandes.—Cette -expression est prise de l’évangile selon saint Mathieu (ch. 23, v. 24) -où Jésus-Christ adresse ces paroles aux pharisiens hypocrites: «Malheur -à vous, guides aveugles, qui faites passer votre boisson de peur -d’avaler un moucheron, et qui avalez un chameau! _Excolantes culicem et -camelum glutientes._» - -Les Italiens disent: _Scrupoleggiare sul galateo e peccare contra -il decalogo_; _être scrupuleux sur le galatée et pécher contre le -décalogue_.—Le galatée est un traité sur la politesse composé par -Jean della Casa, archevêque de Bénévent, orateur et poëte italien du -seizième siècle. Cet ouvrage, qui jouit d’une réputation méritée, fut -imprimé en 1560 à Florence sous ce titre: _Galateo, owero de costumi_. - -_Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille, -qu’à un riche d’entrer dans le ciel._ - -Proverbe tiré de l’évangile selon saint Mathieu (ch. 19, v. 24). -Quelques interprètes pensent que ce proverbe a été altéré par la -substitution d’un _e_ à un _i_ dans l’orthographe du mot hébreu -que la vulgate traduit par chameau, et qu’il faudrait traduire par -_câble_, en admettant leur rectification. Mais ils se trompent; et ce -qui le prouve, c’est cet autre proverbe familier aux anciens Juifs, et -rapporté dans la Talmud[26]: _Serais-tu comme ceux de Pumbédéta, qui -font passer un éléphant par le trou d’une aiguille?_ - - -=CHAMPAGNE.=—_Être du régiment de Champagne._ - -C’est se moquer de l’ordre.—Dans un bal qui fut donné en 1747, au -palais de Versailles, en réjouissance du mariage du dauphin fils de -Louis XV, un inconnu prit place sur une banquette réservée, et voulut -y rester malgré l’injonction que lui fit un garde du corps de se -mettre ailleurs. Comme cette injonction réitérée devint impérieuse, il -répondit: _Je m’en moque_, en se servant d’une expression militaire -que je ne rapporte pas très historiquement; et il ajouta: _Si cela ne -vous convient pas, monsieur, je suis un tel, colonel du régiment de -Champagne_. Une dame témoin de cette scène se trouvait également sur un -siége qui était destiné à une autre; invitée à son tour de quitter la -place, elle s’écria fièrement: _Je n’en ferai rien, je suis aussi du -régiment de Champagne_. Le mot fit rire et passa en proverbe. - -Quelques officiers français qui étaient allés à Berlin, ayant été admis -à l’honneur de faire leur cour au grand Frédéric, l’un deux se présenta -devant Sa Majesté sans uniforme et en bas blancs. Le monarque lui -demanda: Quel est votre nom?—Le marquis de Beaucour, Sire.—Et votre -régiment?—Le régiment de Champagne.—Ah! ah! repartit Frédéric en lui -tournant le dos, _ce régiment où l’on se moque de l’ordre_. Après cela -il ne lui adressa plus la parole et il causa beaucoup avec tous les -autres qui étaient en uniforme et en bottes. - -_Regarder en Picardie pour voir si la Champagne brûle._ - -On dit aussi _Regarder en Gatinois_, etc., témoin ces vers d’un poëte -comique: - - ......Son œil qui toujours dissimule - Regarde en Gatinois la Champagne qui brûle. - -Cette locution signifie avoir des yeux louches, des yeux qui prennent -leur visée d’une manière si oblique, qu’en se dirigeant vers la -Champagne ils semblent se tourner du côté de la Picardie, lors même -que le point de mire leur est indiqué par un incendie, c’est-à-dire -par l’objet le plus apparent. Ces provinces sont situées, par rapport -à Paris, de telle sorte qu’on ne saurait les regarder à la fois de -cette ville, ou de quelque autre lieu intermédiaire, sans une extrême -divergence dans les rayons visuels. Les Anglais disent: _To look at -once on the ground, and at the north pole star_; _regarder à la fois -vers la terre et vers l’étoile polaire_. Presque tous les peuples -emploient des phrases proverbiales de la même espèce pour désigner -l’action de loucher. Mais ce sont les Grecs qui leur en ont fourni le -modèle. On trouve dans la comédie des _Chevaliers_ par Aristophane -(acte I, sc. 3): _Tourner l’œil droit du côté de la Carie et le gauche -du côté de la Chalcédoine_, parce que la Carie et la Chalcédoine, jadis -tributaires d’Athènes, l’une au midi, l’autre au nord de cette ville, -étaient placées aux deux extrémités de l’Asie, et séparées par un -espace qui comprenait la mer Égée, l’Hellespont et la Propontide.—Nous -disons aussi: _Tourner un œil en Normandie et l’autre en Picardie_. - -_Il ne sait pas toutes les foires de Champagne._ - -Cela se dit d’un homme qui se croit bien informé du fond et des détails -d’une affaire, et qui ne l’est point. Les foires de Champagne, dont il -est fait mention, dès l’an 427, dans une lettre de Sidoine Apollinaire -à saint Loup, étaient fort célèbres au moyen âge, en raison de leur -ancienneté et de leur importance commerciale. Elles offraient un -point central de réunion aux marchands d’Espagne, d’Italie et des -Pays-Bas, qu’on y voyait arriver en foule, et elles trouvaient dans la -législation simple et commode qui les régissait toute sorte d’éléments -de prospérité. Mais il cessa d’en être ainsi à dater du règne de -Philippe-le-Bel devenu maître de la Champagne par sa femme. Elles -furent multipliées dans un intérêt tout fiscal, et donnèrent lieu à une -grande quantité de règlements qui gênèrent beaucoup les transactions. -A ces embarras s’en joignirent d’autres produits par la variation et -l’altération des monnaies dont il n’était pas facile d’établir le pair; -et il fut très naturel de juger de l’habileté d’un négociant d’après la -connaissance qu’il avait de ce qui concernait ces foires. - - -=CHAMPENOIS.=—_Quatre-vingt-dix-neuf moutons et un Champenois font -cent bêtes._ - -«On donne à ce dicton, dit l’abbé Tuet, une origine qui a tout l’air -d’un conte. Lorsque César fit la conquête des Gaules, le principal -revenu de la Champagne consistait en troupeaux de moutons qui payaient -au fisc un impôt en nature. Le vainqueur, pour favoriser le commerce -de cette province, exempta de la taxe tous les troupeaux au-dessous de -cent bêtes; alors les Champenois ne formèrent plus que des troupeaux de -quatre-vingt-dix-neuf moutons. Cela n’était pas si bête; mais César, -instruit de la ruse, ordonna qu’à l’avenir le berger de chaque troupeau -serait compté pour un mouton et paierait comme tel.» - -Thibault IV, comte de Champagne, voulant faire face aux dépenses -occasionnées par les fêtes qu’il donnait, mit aussi un impôt sur les -troupeaux de cent moutons, et usa du même expédient que César pour -faire payer cet impôt que ses sujets prétendaient éluder à la façon de -leurs aïeux. Mais le dicton paraît antérieur à ce second fait, auquel -il se rattacherait avec plus de vraisemblance qu’au premier. - -Les Champenois le regardent comme une allusion à leur excessive bonté -qu’on a voulu assimiler à la bêtise, et ils soutiennent que la bêtise -leur a été imputée fort gratuitement, puisque la Champagne a produit, -aussi souvent que toute autre contrée de la France, des talents -éminents dans tous les genres. Je crois qu’ils ont raison, et je leur -conseille de prendre pour devise ces deux vers de Juvénal: - - _Summos posse viros et magna exempla daturos - Vervecum in patriâ crassoque sub aëre nasci._ - - Des hommes supérieurs, et dont la vie est fertile en grands exemples, - peuvent naître dans une atmosphère épaisse et dans la patrie des - moutons. - -Cette expression _vervecum patria_, _la patrie des moutons_, était -proverbiale chez les anciens, qui croyaient que l’air de certains lieux -abrutissait les hommes, lorsqu’il était favorable aux animaux. C’est -à cause de cela que les Béotiens passaient pour les sots de la Grèce -et les Campaniens pour les sots de l’Italie. Il est très probable que -les Champenois en France auront été victimes du même préjugé fortement -réveillé dans les esprits par le nom latin _Campani_ qui leur est -donné dans les chartes du moyen âge, et qui est le même que celui des -habitants de l’ancienne Campanie. L’homonymie leur a porté malheur. - - -=CHANCELIER.=—_Il faut se défier de la messe du chancelier._ - -Le chancelier de L’Hôpital, qui avait défendu les calvinistes avec tant -de courage et d’éloquence, était accusé par les catholiques intolérants -de pencher pour le calvinisme, quoiqu’il assistât régulièrement à la -messe; et le proverbe fut l’expression de ce reproche, que beaucoup de -personnes encore aujourd’hui regardent comme fondé. Mais il est certain -que ce grand homme ne fut pas moins opposé à l’esprit de secte qu’à -l’esprit de persécution. S’il en eût été autrement, Adrien Turnèbe, son -contemporain, ne lui aurait pas adressé une belle épître en vers latins -qui le loue dignement et roule en partie sur cette opinion remarquée -d’une manière trop vague par les historiens, que les huguenots -voulaient rendre les Français à la barbarie en les empêchant d’étudier -les langues et les auteurs de l’antiquité. - - -=CHANDELEUR.=—_A la Chandeleur, les grandes douleurs._ - -Ces grandes douleurs sont les grands froids qui se font ordinairement -sentir vers le commencement de février, temps où arrive la fête de -la Chandeleur, ainsi nommée à cause de l’extraordinaire quantité de -chandelles de cire qu’on portait autrefois à la procession et aux -offices de cette fête. Chaque fidèle en avait une, quelquefois deux; -ce qui était moins un signe de piété que de superstition, car on -attribuait à ces luminaires consacrés, de même que les païens aux -flambeaux de Cérès[27], une foule de vertus surnaturelles propres -à conjurer les vents, les tonnerres, les grêles, les tempêtes, les -spectres nocturnes et les démons, comme le disent les vers suivants: - - _Mira est candelis illis et magna potestas; - Nam tempestates creduntur tollere diras - Accensæ, simul et sedare tonitrua cœli, - Dæmonas atque malos arcere horrendaque noctis - Spectra, atque infaustæ mala grandinis atque pruinæ, etc._ - - (NAOGEORGUS Hospinian, lib. IV _Regni papistici_.) - - -=CHANDELLE.=—_Devoir à Dieu une belle chandelle._ - -On dit d’une personne sauvée de quelque danger qu’_elle doit à Dieu une -belle chandelle_, par allusion à la coutume d’offrir des chandelles -de cire à Dieu et aux saints, en reconnaissance de leur protection. -Autrefois ces chandelles étaient plus ou moins belles, selon le degré -d’importance qu’on attachait aux grâces obtenues. Les grands seigneurs -offraient des cierges égaux à leur corps en poids et en longueur, et -cela s’appelait _donner son pesant de cire_. Louis XI se fit remarquer -plusieurs fois par cette dévotion. - -Les habitants de Paris, après la bataille de Poitiers où le roi Jean -fut fait prisonnier, eurent un tel effroi des gens de guerre qui -ravageaient la campagne, qu’ils offrirent à Notre-Dame une bougie -roulée comme une corde et assez longue, dit-on, pour faire le tour de -leur ville. - -_A chaque saint sa chandelle._ - -Il faut faire la cour à chaque personne qui peut nous faire du bien ou -du mal. - -_Donner une chandelle à Dieu et une au diable._ - -C’est se ménager adroitement la faveur de deux partis opposés.—Robert -de La Mark avait fait peindre sur ses enseignes sainte Marguerite avec -le diable, et lui-même, à genoux en leur présence, tenant une chandelle -dans chaque main. Cette singulière peinture avait pour inscription -les mots suivants: «Si Dieu ne me veut aider, le diable ne saurait me -manquer.» Le fait est rapporté par Brantôme. - -_La chandelle qui va devant vaut mieux que celle qui va derrière._ - -Sous l’écorce grossière de ce proverbe, dit l’abbé Tuet, est cachée une -belle pensée, savoir: que les aumônes qu’on fait durant sa vie sont -plus méritoires que les legs pieux qu’on laisse après sa mort. - -_Moucher la chandelle comme le diable sa mère._ - -C’est en arracher la mèche en voulant la moucher.—Un voleur, surnommé -le Diable, étant conduit au pied de la potence, demanda à embrasser -sa mère avec laquelle il était brouillé. On la lui amena, et lorsque -cette pauvre femme se fût jetée dans les bras de son fils, ce scélérat -lui saisit le nez avec les dents, et en arracha un morceau qu’il lui -cracha au visage, en disant: Si vous m’aviez corrigé dans mon enfance, -je n’aurais pas commis les crimes qui m’ont fait condamner au supplice, -et vous n’auriez pas été mouchée de la sorte. Cette anecdote, qui n’est -qu’une variante de la fable d’Ésope intitulée _le Voleur et sa Mère_, a -été l’origine de notre expression proverbiale. - -La Mésangère a donné cette autre explication: «Le diable, c’est le -soleil; sa mère, c’est la lune à qui il arrache le nez, quand elle est -en décours.» Mais, où a-t-il pris que la lune ait jamais été regardée -comme la mère du soleil? - -_Il y a des nouvelles à la chandelle._ - -Cela se dit lorsqu’on voit se former au lumignon ou à la mèche d’une -chandelle des boutons nommés champignons, qui sont supposés annoncer -l’arrivée de quelque lettre, ou la visite de quelque étranger. C’est -le reste d’une superstition qui leur attribuait jadis bien d’autres -présages. Suivant qu’ils apparaissaient brillants ou ternes, rouges -ou bleus, flamboyants ou fumants, on les regardait comme des indices -des événements heureux ou malheureux auxquels on devait s’attendre, et -même de la présence des anges ou des diables dans sa maison; et les -gens du peuple pouvaient lire leur destinée dans les lampes, comme les -monarques dans les comètes, également bien. - -_C’est un bon enfant, il ne mange pas des bouts de chandelle._ - -On sous entend: _Mais il sait où l’on en vend_; et c’est pour cela -que cette locution populaire, qui paraît vouloir dire, _il n’est -pas bête_, signifie le contraire. Elle fait allusion à un ancien -usage de galanterie, qui consistait à avaler des bouts de chandelle -allumés, pour l’amour de sa maîtresse. Shakespeare a dit dans son -_Henri IV_ (part. II, act. 3, sc. 4): _Drinks off candles’ ends for -flap-dragons_; _il avale des bouts de chandelle pour un brûlot_. _Le -flap-dragons_ désigne des grains de raisin qu’on fesait brûler dans un -verre d’eau-de-vie, et qu’on avalait tout enflammés. La même chose se -pratique encore fréquemment dans le midi de la France, avec un quartier -de poire ou de pomme, qu’on larde d’un morceau d’amande ou de noix, en -guise de mèche. - -Il y a en Normandie cet autre dicton: _Il ne mange pas des bouts de -chandelle le vendredi_. Ce qui est fondé, à ce qu’on prétend, sur -l’histoire d’une vieille dévote qui était à confesse un vendredi soir. -Au moment où elle sortait du confessionnal, le prêtre lui recommanda -de moucher des chandelles placées tout près de là sur un pupitre; elle -crut entendre qu’il lui disait de les manger, et elle se mit, en effet, -à donner un commencement d’exécution à cet acte qu’elle regardait comme -une partie essentielle de la pénitence qui lui avait été imposée. Mais -fatiguée de mâcher et de remâcher sans en venir à bout, elle s’écria -piteusement: Ah! mon père, je ne pourrai jamais avaler la mèche!—Eh! -qui vous oblige à le faire? répondit le confesseur étonné.—Hélas! -mon père, c’est vous, pour mes péchés.—Moi, madame! vous vous -êtes étrangement méprise. Allez, allez, et dites votre chapelet en -expiation, afin que Dieu vous pardonne d’avoir fait gras un jour maigre -comme le vendredi. - - -=CHAPE.=—_Se débattre de la chape à l’évêque._ - -C’est disputer à qui s’emparera d’un objet sur lequel ceux qui se le -disputent n’ont aucun droit de propriété, comme la chape de l’évêque -qui n’appartient qu’à lui seul; ou, dans un autre sens, c’est contester -pour une chose à laquelle aucun des contestants n’a ni ne peut avoir -d’intérêt. - -Le concile de Pontion en Champagne, dans l’année 876, défend de -piller les meubles d’un évêque après sa mort, et ordonne aux économes -de l’église de les tenir en réserve, afin qu’ils soient remis au -successeur, ou appliqués à quelques usages pieux pour le repos de l’âme -du défunt. C’est de cet abus de piller les meubles de l’évêque après sa -mort qu’est venue, suivant quelques auteurs, l’expression proverbiale: -_Se débattre_ ou _Disputer de la chape à l’évêque_, _De capâ episcopi -litigare_. D’autres en rapportent l’origine à une coutume anciennement -pratiquée en Berri, lorsque l’archevêque de Bourges fesait sa première -entrée dans la cathédrale. Le peuple, qui attendait le prélat à la -porte, lui enlevait sa chape attachée sur ses épaules par un simple fil -de soie, et la déchirait en s’en disputant les lambeaux.—Cette coutume -avait été introduite sans doute à l’imitation de celle des premiers -chrétiens qui découpaient les vêtements de leurs évêques morts, pour -s’en distribuer les morceaux comme de saintes reliques. - -_Chercher_ ou _Trouver chape-chute_. - -C’est chercher ou trouver l’occasion de profiter de la négligence ou -du malheur d’autrui. La même expression s’emploie aussi pour dire: -chercher ou trouver quelque aventure désagréable, fâcheuse. Le sens de -ces locutions est déterminé par les mots qui les précèdent ou qui les -suivent. - -_Attendre chape-chute_ n’est pas susceptible d’avoir deux sens opposés. -Il signifie attendre bonne aubaine, bonne fortune. - - Messer loup attendait chap-chute à la porte. - - (LA FONTAINE, liv. IV, fab. 16.) - -_Chut_, _chute_, qu’on a remplacé par _chu_, _chue_, dont on ne se -sert plus guère, est le participe du verbe _choir_; et _chape-chute_ -est la même chose que _chape tombée_. - - -=CHAPEAU.=—_Frère chapeau._ - -On donnait autrefois le surnom de _frère chapeau_, chez les religieux -mendiants, à un frère qui avait l’emploi d’accompagner un père dans -les quêtes, parce que ce frère portait un chapeau au lieu de capuchon. -Maintenant on appelle quelquefois ainsi, par allusion, un homme qui -s’attache à quelque patron pour lui servir de compère, et pour faire -valoir son mérite dans le monde. Mais on entend plus souvent par _frère -chapeau_ un vers oiseux, qui n’est amené que par le besoin de rimer le -distique, auquel il va tout juste comme un œil postiche à un borgne. -Cette dernière acception a été créée par Boileau. - -_C’est la plus belle rose de son chapeau._ - -C’est-à-dire le plus grand, le plus précieux de ses avantages. On dit -aussi: _C’est le plus beau fleuron de sa couronne_.—Le chapeau, chapel -ou chapelet de roses, était une couronne que nos pères se plaisaient à -porter dans les circonstances solennelles. Cette couronne était aussi -le prix qu’un servant d’amour recevait de sa très honorée dame, dont -les blanches mains la lui posaient sur la tête. - -_Être comme saint Roch en chapeau._ - -Cette expression proverbiale qu’on emploie pour dire qu’on est -abondamment pourvu d’une chose, qu’on en a plus qu’il n’en faut, est -fort controversée. Les uns prétendent que le mot _chapeau_ doit y être -écrit au singulier, les autres qu’il doit y être écrit au pluriel. -Diderot a adopté la dernière orthographe dans cette phrase de _Jacques -le fataliste et son maître_: «Te voilà en chirurgiens _comme saint Roch -en chapeaux_;» et l’éditeur des œuvres de ce philosophe a remarqué, -dans une note, que saint Roch avait trois chapeaux, avec lesquels on le -voit souvent représenté. Cependant on a soupçonné cet éditeur d’avoir -pris sous son bonnet les trois chapeaux de saint Roch, et j’avoue pour -mon compte que, n’ayant pu découvrir aucune preuve du fait iconologique -dont il parle, je suis porté à croire que saint Roch a toujours été -peint avec un seul chapeau, le chapeau de pèlerin, mais si grand, à la -vérité, qu’il en vaut bien trois. - -Les lecteurs voudront bien choisir entre les deux explications, ou -attendre des renseignements plus positifs. Une si grave question ne -peut manquer d’être résolue dans une nouvelle édition du chapitre des -chapeaux cité par Sganarelle. - -_Qui a bonne tête ne manque pas de chapeaux._ - -L’homme habile trouve toujours le moyen de se procurer ce qui lui est -nécessaire, et de réparer les pertes qu’il a éprouvées. - - -=CHAPELET.=—_Il faut se défier du chapelet du connétable._ - -Proverbe auquel donna lieu la singulière dévotion du connétable Anne -de Montmorency, qui avait toujours son chapelet à la main pendant la -marche de l’armée, et, tout en le roulant entre ses doigts, commandait -tantôt de mettre le feu à un village, tantôt de faire main basse sur -une garnison, et tantôt de châtier ou de pendre quelque soldat. - -On disait aussi: _Il faut se défier du cure-dent de monsieur l’amiral_, -parce que l’amiral de Coligni agissait à peu près de la même manière en -se curant les dents. - - -=CHAPITRE.=—_N’avoir pas voix en chapitre._ - -C’est n’être pas consulté, n’avoir aucun crédit, parce qu’il n’y -avait que les principaux personnages d’un chapitre qui eussent voix -délibérative.—Le _chapitre_, lieu de l’assemblée d’une communauté -religieuse, fut ainsi nommé, parce qu’on y lisait _un chapitre_, -_capitulum_, de la règle et de l’Écriture. L’usage de faire des -réprimandes dans cette assemblée, appelée aussi _chapitre_, a introduit -dans notre langue le verbe _chapitrer_. - - -=CHAPON.=—_Qui chapon mange chapon lui vient._ - -Le bien vient à ceux qui en ont déjà; l’argent cherche l’argent. - - _Semper eris pauper, si pauper es, Æmiliane, - Dantur opes nullis nil nisi divitibus._ (MARTIAL.) - - Si tu es pauvre, Emilien, tu seras toujours pauvre. Les richesses ne - sont données qu’à ceux qui sont déjà riches. - - -=CHARBON.=—_Le méchant est comme le charbon._ - -On sous-entend: s’il ne vous brûle, il vous noircit. - -_Le charbon n’est jamais si bien éteint qu’en s’approchant du feu il ne -se rallume._ - -Le méchant n’est jamais si bien corrigé de ses vices, qu’il ne s’y -livre encore sous l’influence de l’occasion. - -_Amasser des charbons ardents sur la tête de son ennemi._ - -Cette expression est littéralement traduite des Paraboles de Salomon -(ch. 25, v. 22): _Prunas congregare super caput inimici_. Ce que les -pères de l’Église expliquent en ces termes: Celui qui fait du bien à -son ennemi, le rend par là plus inexcusable, et le livre à la colère -divine, représentée par les charbons ardents. - - -=CHARBONNIER.=—_La foi du charbonnier._ - -Le diable déguisé en docteur de Sorbonne entra un jour dans la cabane -d’un charbonnier qu’il voulait tenter, et lui dit: Que crois-tu?—Je -crois ce que croit la sainte Église.—Et que croit la sainte -Église?—Elle croit ce que je crois. L’esprit malin vit échouer toutes -ses ruses contre de telles réponses, et fut obligé de renoncer à son -projet. De ce conte est venue, dit-on, l’expression de _la foi du -charbonnier_, pour signifier une foi simple et sans examen. - -_Charbonnier est maître chez soi._ - -François I^{er} s’étant égaré à la chasse entra, à la nuit tombante, -dans la cabane d’un charbonnier dont il trouva la femme seule et -accroupie auprès du feu. C’était en hiver, et le temps était pluvieux. -Le roi demanda à souper et à passer la nuit; mais il fallut attendre le -retour du mari, ce qu’il fit en se chauffant assis sur l’unique chaise -qu’il y eût dans la cabane. Arrive enfin le charbonnier, las de son -travail, tout mouillé et fort affamé. Le compliment d’entrée ne fut -pas long. A peine eut-il salué son hôte et secoué son chapeau couvert -de pluie, qu’il se fit rendre le siége que le roi occupait, et prit la -place la plus commode en disant: J’agis ainsi sans façon, parce que -c’est mon habitude et que cette chaise est à moi. - - Or, par droit et par raison, - Chacun est maître en sa maison. - -François I^{er} applaudit au proverbe, et s’assit sur une sellette -de bois. On soupa, on régla les affaires du royaume. Le charbonnier -se plaignait des impôts, et voulait qu’on les supprimât. Le prince -eut de la peine à lui faire entendre raison. Eh bien! soit, répondit -notre homme; mais ces défenses rigoureuses contre la chasse, les -approuvez vous aussi? Je vous crois fort honnête homme, et je pense -que vous ne me dénoncerez pas. J’ai là un morceau de sanglier qui en -vaut bien un autre, mangeons-le; et que le _grand nez_[28] n’en sache -rien. François I^{er} promit tout, soupa avec appétit, se coucha sur -des feuilles sèches et dormit bien. Le lendemain, sa suite l’ayant -rejoint, il se fit connaître au charbonnier qui se crut perdu; il lui -paya généreusement l’hospitalité qu’il en avait reçue et lui permit -la chasse. C’est à cette aventure, rapportée dans les Commentaires de -Blaise de Montluc, qu’on attribue le proverbe _Charbonnier est maître -chez soi_, qui n’est qu’une variante de celui dont le charbonnier se -servit. - - -=CHARITÉ.=—_Charité bien ordonnée commence par soi-même._ - -_Prima sibi charitas._ Les Polonais expriment ainsi la même pensée: -_Kazdi ma rence do siebie_, _chacun porte les mains tournées vers soi_. -On disait dans le moyen âge, avant que le concile de Trente, par une -décision prise à la pluralité de trois voix, eût imposé le célibat -aux prêtres, _Le prêtre baptise son enfant le premier_, ce qui se dit -encore en Angleterre, où les ecclésiastiques sont mariés. - -Il est juste, ou du moins naturel de songer à ses propres besoins -plutôt qu’à ceux des autres. Tel est le sens dans lequel on applique -ordinairement notre proverbe dont l’égoïsme a fait sa maxime favorite; -mais il a aussi un sens conforme à la charité chrétienne: c’est -qu’avant de morigéner les autres, et de prétendre leur imposer des -lois, il faut se morigéner soi-même, s’imposer à soi-même des lois. - -_Pour réformer ce qui va mal, il faut commencer par sa maison_, dit un -autre proverbe. - - -=CHARYBDE.=—_Tomber de Charybde en Scylla._ - -D’un péril en un autre.—De mal en pis.—Un ancien journal, _La feuille -villageoise_, a donné l’explication suivante: «Les tremblements de -terre et les volcans, fléaux terribles auxquels la Sicile fut sujette -de tout temps, firent crouler dans la Méditerranée l’isthme qui -attachait le sol sicilien au reste de l’Italie. De là vient le détroit -de Scylla et de Charybde, deux écueils opposés et redoutables. Charybde -est du côté de la Sicile et près de Messine, Scylla du côté de l’Italie -au bord de la Calabre. Charybde est un gouffre vaste et profond dans -lequel la mer s’enfonce en tournoyant, avec une rapidité qui ne permet -pas aux vaisseaux de résister ni de revirer de bord; Scylla est un -rocher menaçant, au pied duquel sont plusieurs autres rochers et des -cavernes souterraines où les flots se précipitent. On les entend mugir -de loin; en approchant, le bruit redouble. Si le pilote effrayé, en -voyant d’un côté des rochers contre lesquels il va se briser et de -l’autre un gouffre où il va se perdre, ne garde pas un juste milieu, il -ne se sauve d’un rocher que pour se jeter dans un abîme, ou d’un abîme -que pour se briser contre un rocher. De là le proverbe, _Tomber de -Charybde en Scylla_.» - -On pense que ce proverbe a dû être usité chez les anciens; cependant -il n’est consigné dans aucun de leurs écrits; et il se trouve pour la -première fois dans l’_Alexandréide_, poëme en vers latins de Philippe -Gaultier, auteur du moyen âge. Ce poëte, dans son livre V, vers -299-301, apostrophe ainsi Darius fuyant devant Alexandre: - - ..........._Nescis, heu! perdite, nescis - Quem fugias: hostes incurris, dum fugis hostem; - Incidis in Scyllam cupiens vitare Charybdim._ - -Les Espagnols disent: _Escape del trueno y di en el relampago_, -proverbe remarquable qui peut se traduire par ce vers: - - En fuyant le tonnerre on tombe sous la foudre. - -Quoique les mots _tonnerre_ et _foudre_ dans l’usage commun se prennent -assez ordinairement l’un pour l’autre, ils offrent néanmoins une -différence de signification qu’il faut distinguer si l’on veut parler -exactement. Le _tonnerre_ est le bruit ou l’explosion, et la _foudre_ -est le feu ou le coup de l’électricité. - - -=CHAT.=—_Acheter chat en poche._ - -C’est acheter une chose sans l’avoir vue, faire un marché de -dupe.—L’auteur des _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie_ -prétend que ce dicton a été altéré dans son orthographe, qu’il rectifie -ainsi: _Acheter chat’en poche_, ce qui signifie au propre, suivant -lui, _Acheter un bijou chatoyant sans l’avoir fait démonter_. Mais son -interprétation n’est pas admissible. Il s’agit certainement, non d’un -bijou, mais d’un chat mis à la place d’un lièvre dans une poche de -gibecière pour tromper un acheteur de peu de précaution, et la preuve -en est dans cet autre dicton qui a la même signification, _Acheter le -chat pour le lièvre_.—Montaigne a dit (liv. III, ch. 5), _Acheter chat -en sac_. - -_Il est comme le chat qui tombe toujours sur ses pieds._ - -Comparaison proverbiale fréquemment employée en parlant d’une -personne qui sait se tirer avec adresse de toutes les situations -embarrassantes.—«Les chats, quand ils tombent d’un lieu élevé, tombent -ordinairement sur leurs pieds, quoiqu’ils les eussent d’abord en haut -et qu’ils dussent par conséquent tomber sur la tête. Il est bien sûr -qu’ils ne pourraient pas eux-mêmes se renverser ainsi en l’air où -ils n’ont aucun point fixe pour s’appuyer; mais la crainte dont ils -sont saisis leur fait courber l’épine dorsale de manière que leurs -entrailles sont poussées en haut; ils allongent en même temps la tête -et les jambes vers les lieux d’où ils sont tombés, comme pour les -retrouver, ce qui donne à ces parties une plus grande action de levier. -Ainsi leur centre de gravité vient à être différent de leur centre de -figure et placé au-dessus. Il s’ensuit que ces animaux vent faire un -demi-tour en l’air, et retourner leurs pattes en bas, ce qui leur sauve -presque toujours la vie. La plus fine connaissance de la mécanique ne -ferait pas mieux dans cette occasion que ce que fait un sentiment de -peur confus et aveugle.» (_Mémoires de l’Académie des Sciences_, an -1700, p. 156.) - -_Chat échaudé craint l’eau froide._ - -Quand on a été attrapé en quelque chose, on craint tout ce qui a -l’apparence d’une nouvelle surprise. L’auteur de l’histoire des chats -prétend que ces animaux ne peuvent être dupés deux fois, et qu’ils -sont armés de défiance non-seulement contre ce qui les a trompés, mais -contre tout ce qui fait naître l’idée d’une nouvelle tromperie.—On dit -aussi: _Chat échaudé ne revient pas en cuisine._ - - _Le chat qui a été mordu par un serpent appréhende jusqu’à la corde._ - (Proverbe arabe.) - - _Tranquillas etiam naufragus horret aquas._ (OVIDE.) - - Celui qui a été exposé au naufrage redoute jusqu’aux eaux tranquilles. - -_Qui naquit chat court après les souris._ - -C’est-à-dire que les inclinations originelles conservent -leur influence, et que le naturel perce toujours en dépit de -l’éducation.—Proverbe dérivé d’une fable d’Ésope mise en vers par La -Fontaine, dans laquelle il s’agit d’une chatte changée en femme qui, -oubliant sa métamorphose à la vue d’une souris, s’élance sur cet animal -pour le dévorer. - -Ce proverbe est très usité en Italie, _chi gata nasce sorice piglia_; -et un auteur de ce pays lui a attribué une autre origine que je -rapporterai, car elle se rattache à une anecdote curieuse. Dante et -Cecco avaient l’habitude de se proposer l’un à l’autre des questions -philosophiques à résoudre. Un jour ils disputèrent sur celle-ci: _L’art -l’emporte-t-il sur la nature?_ Dante se prononça pour l’affirmative, et -il allégua l’exemple de son chat qu’il avait dressé à tenir entre les -pattes une chandelle allumée pour se faire éclairer pendant le repas du -soir. Cecco soutint la négative, en disant qu’il pourrait opposer au -fait cité quelque fait plus concluant encore, et les deux antagonistes -se séparèrent sans avoir pu s’accorder. Le lendemain la dispute -recommença de plus belle. Dante crut la terminer à son avantage par -l’expérience du chat. Aussitôt que le docile animal fut en fonction, -Cecco tira une boîte de sa poche, l’ouvrit, et lacha deux souris qu’il -y avait enfermées. Le chat ne les eut pas plutôt aperçues qu’il laissa -tomber la chandelle, et se précipita à leur poursuite, donnant par là -gain de cause à Cecco. - -Dante changea dès lors d’opinion, et il proclama la supériorité de la -nature sur l’art, dans un vers de sa _Divina comedia_, où il dit que -la nature est _la fille de Dieu_, tandis que l’art n’en est que _le -petit-fils_. - -_C’est un nid de souris dans l’oreille d’un chat._ - -Cela se dit pour marquer une situation périlleuse ou une chose -impossible. - -_Propre comme une écuelle à chat._ - -Pour bien comprendre cette comparaison, il faut connaître la différence -qui distingue la netteté de la propreté. Le chat rend l’écuelle nette à -force de la lécher; mais cette écuelle n’est pourtant pas propre. Elle -ne devient telle qu’après avoir été lavée. C’est pour cela qu’on dit -très bien d’une personne ou d’une chose dont la propreté est équivoque, -qu’_Elle est propre comme une écuelle à chat_. - -_Appeler un chat un chat._ - -C’est-à-dire, nommer les choses par leur nom.—On connaît ce vers de -Boileau passé en proverbe à cause de sa simplicité et du sens naïf -qu’il renferme: - - J’appelle un chat un chat et Rolet un fripon. - -Rolet était procureur au parlement de Paris, où on l’avait surnommé -l’_Ame damnée_. Son improbité présentait un caractère si peu douteux et -si public, que le président de Lamoignon disait ordinairement _c’est un -Rolet_, quand il voulait désigner un insigne fripon. Ce procureur, que -Furetière, dans son Roman bourgeois, a peint sous le nom de Volichon, -ayant été convaincu d’avoir fait revivre une obligation de cinq cents -livres, dont il avait déjà reçu le paiement, fut condamné par un arrêt -du mois d’août 1681 au bannissement pour neuf années, à quatre mille -livres de réparation civile et à d’autres amendes. - -Les Grecs disaient: _Appeler une figue une figue et un bateau un -bateau_, ce que Rabelais a eu en vue dans cette phrase: «Nous sommes -simples gens puisqu’il plaît à Dieu, et _appelons les figues figues_.» -(Pantagr., liv. IV, ch. 54.) - -Les Latins avaient la même expression que les Grecs, en y remplaçant le -mot bateau par le mot _hoyau_: _Ficus, ficus, ligonem, ligonem vocare_. - -_Emporter le chat._ - -C’est s’en aller sans payer ou sans prendre congé. Ce dicton a les deux -acceptions que je viens d’indiquer dans le recueil d’Oudin, ainsi que -dans tous les anciens recueils. L’abbé Tuet et La Mésangère ne lui ont -attribué que la dernière, sans doute parce qu’elle leur a paru seule -conforme à l’origine qu’ils en voulaient donner. Le premier a pensé -qu’il pouvait être une allusion à quelque trait trop peu important pour -qu’on en eût conservé la mémoire, par exemple, au trait d’un homme qui, -emportant le chat d’une maison, se serait sauvé sans dire adieu, dans -la crainte que l’animal ne vînt à miauler et à découvrir le vol. Le -second l’a rattaché à un usage observé encore dans les Vosges, où une -jeune fille congédie un jeune garçon qui n’est plus dans ses bonnes -grâces en lui faisant l’envoi d’un chat, Je crois qu’il doit être -expliqué différemment. Ce n’est que par calembourg que le mot chat -s’entend ici d’un animal; il désigne proprement une monnaie du même nom -qui était autrefois en grande circulation, particulièrement dans le -Poitou. Le Glossaire de Ducange parle de cette monnaie au mot _Chatus_, -et rapporte cette phrase d’une charte de 1459: _Confessus est recepisse -in chatis et aliâ monetâ..._ Il avoua avoir reçu en chats et autre -monnaie... Ainsi _Emporter le chat_ c’est emporter l’argent, s’en aller -sans payer, et par extension, partir sans prendre congé. - -_Payer en chats et en rats._ - -Les chats, comme je viens de le dire, étaient une monnaie qui avait -cours autrefois. _Payer en chats_ pourrait donc signifier payer en -espèces sonnantes; mais en ajoutant _et en rats_, on fait entendre -qu’il n’est question d’espèces que par plaisanterie ou par calembourg, -et l’expression s’emploie en parlant des personnes qui paient fort -mal ou qui ne paient pas du tout. L’Académie dit qu’elle signifie -payer en bagatelles, en toute sorte d’effets de mince valeur. Cette -signification, qui repose sur une fausse interprétation, est très -moderne. - -_La nuit tous chats sont gris._ - -La nuit, il est facile de se méprendre; ou, dans un sens particulier -qui est le plus usité, il n’y a point de différence pour la vue, -pendant l’obscurité, entre les belles et les laides, _Hélène n’a aucun -avantage sur Hécube_, comme dit Henri Étienne. Les Grecs se servaient -d’un proverbe analogue passé dans la langue latine en ces termes: -_Sublatâ lucernâ, nihil discriminis inter mulieres_; _quand la lampe -est ôtée, les femmes ne diffèrent pas l’une de l’autre_. Plutarque -rapporte, dans son traité _Des préceptes du mariage_, qu’une belle -et chaste dame cita ce proverbe à Philippe roi de Macédoine, pour -l’engager à cesser les poursuites amoureuses dont elle était l’objet de -la part de ce roi. - -_Il ne faut pas faire passer tous les chats pour des sorciers._ - -Il ne faut pas conclure du particulier au général; il ne faut pas -imputer à tous les fautes ou les vices de quelques individus.—Ce -proverbe fut sans doute originairement une réclamation de quelque bonne -femme amie des chats contre une croyance superstitieuse qui les fesait -regarder non-seulement comme inséparables compagnons des sorciers, -mais comme sorciers eux-mêmes. On allait jusqu’à les accuser de se -rendre à un sabbat général, la veille de la Saint-Jean. Aussi était-ce -œuvre pie de faire ce jour-là des perquisitions dans les gouttières, -de s’emparer de tous les matous qui s’y étaient réfugiés, et de les -enfermer dans une grande cage qu’on plaçait sur le feu de joie pour -en faire un auto-da-fé. Cette coutume bizarre existait en plusieurs -villes de France, particulièrement à Paris, où un fournisseur breveté -était chargé d’apporter sur le bûcher que le roi devait allumer _un sac -rempli de chats, afin de faire rire Sa Majesté_. Elle ne fut abolie -qu’au commencement du règne de Louis XIV. - - -=CHAUSSES.=—_Va te promener, tu auras des chausses._ - -Les religieux et les religieuses de la congrégation des feuillants[29] -devaient suivre pieds nus le chemin du paradis, conformément aux -statuts de leur ordre, et ils marchèrent sans bas avec des socques -jusqu’en 1715, où un bref du pape Clément XI, sollicité par leur -supérieur, les obligea de renoncer à un usage qui entraînait des -inconvénients plus graves encore que les rhumes et les catarrhes. Avant -cette réforme, il ne leur était permis d’être chaussés que lorsqu’ils -allaient à la campagne, et de là vint le dicton, _Va te promener, tu -auras des chausses_, dont on se sert pour renvoyer un mendiant ou un -importun. - -_Gentilhomme de Beauce, qui se tient au lit quand on raccommode ses -chausses._ - -Les gentilshommes de Beauce fesaient autrefois triste figure à cause -de leur extrême pauvreté. Rabelais a dit d’eux, dans son _Gargantua_, -qu’_ils déjeunaient de bâiller_, parce qu’on bâille beaucoup quand on a -le ventre creux. Il semble qu’alors l’estomac, par ses tiraillements, -veuille forcer la bouche à s’ouvrir, afin qu’elle lui transmette les -aliments dont il a besoin. - -On dit aussi: _Gentilhomme de Beauce, qui vend ses chiens pour avoir du -pain_. - - -=CHAUSSURE.=—_Cordonnier, borne-toi à la chaussure._ - -Apelle venait de terminer un beau tableau. Il l’exposa aux regards -du public, et se tint caché derrière une toile pour écouter les -observations auxquelles son ouvrage donnerait lieu. Un cordonnier y -signala un défaut dans la chaussure du principal personnage, et le -peintre le corrigea. Le lendemain, le même cordonnier, enhardi par le -succès de la remarque qu’il avait faite la veille, s’avisa de critiquer -la jambe. Apelle indigné se montra et lui dit: _Cordonnier, borne-toi à -la chaussure_. - -Voltaire disait à maître André, son perruquier, qui avait composé une -tragédie et la lui avait dédiée: _Maître André, faites des perruques_. - -Louis XV dit un jour au peintre Latour, qui fesait son portrait, un -mot noble et spirituel dont le sens est parfaitement analogue à celui -du proverbe. L’artiste, tout en travaillant, causait avec Sa Majesté, -qui avait la bonté de le permettre; mais naturellement indiscret, il -poussa la témérité jusqu’à s’écrier: Au fait, Sire, nous n’avons point -de marine.—Et Vernet donc? répliqua le monarque. - - -=CHEMIN.=—_Qui trop se hâte reste en chemin._ - -Ce proverbe est de Platon, qui s’en servait pour recommander de ne pas -agir avec précipitation, mais de suivre une marche bien mesurée. Caton -l’ancien avait coutume de dire: _Sat cito, si sat bene_; _assez tôt, -si assez bien_. Tout cela revient au mot célèbre de Chilon, _hâte-toi -lentement_, que l’empereur Auguste se plaisait à répéter, et qu’Erasme -appelait le roi des adages. - -Il faut se hâter lentement dans les affaires importantes, surtout dans -l’étude; car on gagne bien du temps en n’allant pas trop vite, et l’on -ne peut bien connaître que ce qu’on a examiné en grand détail. - -_A chemin battu il ne croît point d’herbe._ - -Dans une profession ou dans un négoce dont trop de personnes se mêlent -il n’y point de gain à faire. - -_Tout chemin mène à Rome._ - -Quelques moyens qu’on emploie, on peut, en s’y prenant bien, parvenir -au but qu’on se propose. La Fontaine (liv. XII, fable 27) a fait une -application plaisante de ce proverbe à la canonisation. - -_Mener quelqu’un par un chemin où il n’y a point de pierres._ - -Le traiter fort durement, sans qu’il puisse se défendre; car les -pierres sont les armes de ceux qui n’ont pas d’autres moyens de défense. - -_Aller par quatre chemins._ - -Expression qui a été quelquefois employée pour dire: aller sans savoir -où l’on va, sans avoir un but fixe. Elle fait peut-être allusion à ce -qui se pratiquait chez les Francs lorsqu’on affranchissait un esclave. -On plaçait cet esclave dans un carrefour qu’on appelait la place des -Quatre-Chemins, _Compitam quatuor viarum_, parce qu’elle aboutissait -à quatre chemins, et on prononçait cette formule: Qu’il soit libre, -et qu’il aille où il voudra. Le malheureux affranchi, qui n’avait pas -de demeure, devait probablement errer sur ces quatre chemins pour -en trouver une où l’on voulût le recevoir.—Cette expression n’est -plus guère en usage maintenant que pour exprimer une manière d’agir -qui manque de franchise. _Il ne faut pas aller par quatre chemins_, -c’est-à-dire, il ne faut pas chercher des détours. - - -=CHEMINÉE.=—_Il faut faire une croix à la cheminée._ - -C’est ce qu’on dit à la vue d’un événement agréable et inattendu, -particulièrement quand on voit venir dans une maison une personne qui -n’y avait point paru depuis longtemps, et qui y était désirée. Les -Italiens disent qu’_il faut faire une croix avec un charbon blanc_, -_Segnare col carbon bianco_, pour faire ressortir la rareté du fait par -la rareté du signe. - -L’abbé Tuet conjecture qu’on a écrit primitivement, _Mettre la croye -à la cheminée_, et que ce mot _croye_, qui signifie _craie_, a été -remplacé, dans la suite, par le mot _croix_. Mais il semble que nos -dévots aïeux ont dû penser plutôt au signe du christianisme qu’ils -étaient habitués à tracer partout et en toute occasion. Quoi qu’il -en soit, la cheminée choisie pour recevoir la croix ou la craie, -donne à entendre qu’il s’agit d’un événement agréable marqué par des -traits blancs, les plus apparents de tous, sur un mur noirci par la -fumée. Ainsi notre expression correspond exactement pour le sens à -l’expression latine, _Dies albo notanda lapillo_, _jour digne d’être -marqué par une pierre blanche_. Ce qui est une allusion à l’usage -pratiqué chez les Thraces et les Crétois, de noter les jours heureux -par des cailloux blancs et les jours malheureux par des cailloux noirs. - -_Se chauffer à la cheminée du roi Réné._ - -C’est se chauffer au soleil, ou, comme on dit encore: _Se chauffer aux -dépens du bon Dieu_.—Le roi Réné, forcé de renoncer à la couronne -de Sicile, revint gouverner paisiblement son comté de Provence, où -il vécut au milieu de ses sujets comme un père au milieu de ses -enfants. On le voyait presque tous les jours, en hiver, environné de -bourgeois et de gens du peuple, faire sa promenade dans les endroits -abrités contre le vent du mistral ou du mistrau, et prendre sa place -au soleil à côté d’eux pour se pénétrer de ses rayons. Ce qui donna -lieu à l’expression très usitée chez les Provençaux, _Se chauffer à la -cheminée du roi Réné_. - - -=CHEMISE.=—_Que ta chemise ne sache ta guise._ - -C’est-à-dire ta façon de penser.—Le sénateur Q. Metellus le -Macédonique fut, dit on, l’inventeur de ce proverbe, en répondant à -quelqu’un qui lui demandait à quoi tendaient les marches et les travaux -qu’il fesait faire à ses troupes, après avoir levé le siége de la ville -de Contébrie en Espagne: _Si ma tunique savait mon secret, je brûlerais -à l’instant ma tunique_.—La tunique était un vêtement de laine sans -manches qui se portait sous la toge, et servait de chemise aux Romains. - -_La chemise est plus proche que le pourpoint._ - -Les Latins disaient: _Tunica pallio propior est_, la tunique est -plus proche que le manteau; et les Grecs: _Le genou est plus proche -que la jambe_. Nous disons encore: _La peau est plus proche que -la chemise_.—Ces proverbes signifient que les droits à notre -bienveillance doivent se mesurer sur les degrés de la parenté, ou que -nous devons penser à nos propres affaires avant de penser à celles -de nos parents et amis.—Le pourpoint était un vêtement d’homme qui -couvrait la partie supérieure du corps, depuis le cou jusqu’aux aines. -Les paysans de la Provence et du Languedoc portent encore ce vêtement -qu’ils appellent _rebonde_. - - -=CHERTÉ.=—_Cherté foisonne._ - -Lorsqu’une marchandise est chère, les vendeurs ayant intérêt à s’en -dessaisir et les consommateurs à s’en priver, elle se trouve partout -en abondance. Lorsqu’elle est bon marché, au contraire, elle devient -quelquefois très rare, soit parce que ceux qui la possèdent attendent -pour s’en défaire une occasion plus avantageuse, soit parce que les -spéculateurs se hâtent de l’accaparer. L’historien Socrate (_Hist. de -l’église_, liv. II) nous apprend que l’empereur Julien ayant voulu -baisser le prix des denrées à Antioche, y causa une horrible disette; -et ce fait prouve combien Duclos a eu raison de dire: «La nature donne -les vivres et les hommes font la famine.» - - -=CHEVAL.=—_L’œil du maître engraisse le cheval._ - -Tout va mieux dans une maison quand le maître surveille lui-même ses -affaires.—Plutarque cite ce proverbe dans son traité qui a pour titre: -_Comment il faut nourrir les enfants_ (ch. 27), et il le donne comme -une réponse faite par un écuyer à quelqu’un qui avait demandé quelle -était la chose qui engraissait le plus un cheval. - -_Le cheval du père Canaye._ - -Le père Canaye, jésuite, né à Paris en 1594, était un très mauvais -cavalier qui disait qu’il lui fallait un cheval très doux et très -facile à gouverner, _equus mitis et mansuetus_, comme on le voit -dans un petit ouvrage fort ingénieux attribué à Charleval, et inséré -dans les œuvres de Saint-Évremond, sous le titre de _Conversation -du maréchal d’Hocquincourt et du père Canaye_. Les vers suivants, -extraits de l’_Anglomane_, comédie de Saurin, offrent l’application et -l’explication de cette locution proverbiale: - - Il vous faut un cheval comme au père Canaye, - Un doux et paisible animal - Qui plus que son maître soit sage, - Et qui ne songe point à mal, - Tandis que votre esprit dans la lune voyage. - -_A cheval donné, il ne faut point regarder à la bouche._ - -Il faut toujours avoir l’air de trouver bon ce qu’on a reçu en présent -et ne point chercher à le déprécier. _Non oportet equi dentes inspicere -donati_; _il ne faut point inspecter les dents d’un cheval donné_. - -_Il n’est si bon cheval qui ne bronche._ - -Les plus habiles sont sujets à se tromper.—On raconte qu’un membre du -parlement de Toulouse allégua ce proverbe devant le roi ou son ministre -comme une espèce d’excuse de l’assassinat juridique de Calas, perpétré -par ce parlement, et qu’il lui fut répondu: _Passe pour un cheval; mais -toute l’écurie!_... - -Les Italiens disent: _Erra il prete a l’altare_, _le prêtre se trompe à -l’autel_. Nous disons encore: _Il n’est si bon qui ne faille_. - -_Cela ne se trouve point dans le pas d’un cheval._ - -C’est une chose qui ne se trouve point facilement.—Le vieux Géronte -s’écrie dans les _Fourberies de Scapin_ (acte II, sc. 2): «Croit-il, -le traître, que mille cinq cents livres se trouvent dans le pas d’un -cheval?» Cette façon de parler fait allusion à une vieille superstition -d’après laquelle la trouvaille d’un fer de cheval était regardée comme -un présage de fortune. Cette superstition se rattachait à une légende -rapportée sous le proverbe: _Il ne faut pas mépriser les petites -choses._ - -Il y a un vers latin de je ne sais quel auteur du moyen âge qui me -paraît propre à justifier l’explication que je viens de donner: - - _Copia nummorum ferro non pendet equino._ - -_Il est bien aisé d’aller à pied, quand on tient son cheval par la -bride._ - -Une privation n’est point pénible quand on se l’impose volontairement, -et qu’on peut la faire cesser sans retard; ou, dans un autre sens, il -fait bon poursuivre une affaire lorsqu’elle ne coûte d’autre peine que -celle qu’on veut bien se donner et qu’on a des moyens tout prêts pour -en faciliter et en assurer le succès.—On se sert particulièrement de -ce proverbe en réponse à quelqu’un qui, étant en position de faire -une chose à l’aise, s’étonne qu’elle paraisse difficile et hasardeuse -à ceux qui n’ont pas les mêmes facilités que lui.—Montaigne a dit -(liv. III, ch. 3): «_Il a bel aller à pied, qui mène son cheval par la -bride_. Mon ame se rassasie et se contente de ce droit de possession.» - -_C’est un bon cheval de trompette._ - -Il est accoutumé au bruit et ne s’en épouvante pas. Les Italiens -disent: _E una cornacchia di campanile_, _c’est une corneille de -clocher_. Cet oiseau ne redoute ni carillon ni tocsin. - -_Parler à cheval à quelqu’un._ - -C’est-à-dire avec hauteur et dureté, comme fesait, dans les joutes et -dans les tournois, un chevalier qui demandait raison à un autre. - -_C’est son grand cheval de bataille._ - -C’est la chose sur laquelle il s’appuie et compte le plus dans une -discussion ou dans une affaire, comme le guerrier d’autrefois sur son -_grand cheval de bataille_. - -_Monter sur ses grands chevaux._ - -Parler avec hauteur et emportement.—Les chevaliers avaient des -chevaux pour la route et des chevaux pour le combat. Ces derniers, -appelés _dextriers_ ou _destriers_, parce que les écuyers chargés de -les conduire les tenaient à leur _dextre_ ou droite, étaient d’une -taille plus élevée que les autres, et, quand l’ennemi paraissait, ils -étaient amenés à leurs maîtres, qui _montaient_ alors _sur leurs grands -chevaux_, _sur leurs grands chevaux de bataille_, pour se lancer dans -la mêlée. - - -=CHÈVRE.=—_Ménager la chèvre et le chou._ - -C’est ménager deux intérêts opposés, pourvoir à deux inconvénients -contraires. Cette locution est fondée sur le problème suivant qu’on -propose aux enfants pour exercer leur sagacité: Un batelier doit passer -en trois fois du bord d’un fleuve à l’autre bord un loup, une chèvre -et un chou, sans laisser la chèvre exposée à la dent du loup, ou le -chou à la dent de la chèvre. Comment faut-il qu’il s’y prenne? Voici -la solution de ce problème: il faut qu’il passe 1º la chèvre, 2º le -chou qu’il gardera dans son bateau, 3º le loup qu’il débarquera avec le -chou. - -La locution _Ménager la chèvre et le chou_ s’applique d’ordinaire en -mauvaise part, et ce n’est point sans raison. Il y a par le temps qui -court tant de gens qui ne _ménagent la chèvre et le chou_ que dans -l’espoir de mettre le chou au pot et la chèvre à la broche! comme dit -très bien M. A. A. Monteil. - -_Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute._ - -Suivant Feydel, ce proverbe ne concerne pas les hommes. Il ne concerne -pas même les femmes en général, et il n’a guère d’application que pour -imposer silence poliment à une femme qui se plaint de son mari. Tel -est, en effet, le sens qu’il a eu autrefois; mais le sens actuel est -que toute personne doit se résigner à vivre dans l’état où elle se -trouve engagée, dans le lieu où elle est établie. Le texte a subi aussi -un changement. Dans plusieurs éditions du _Dictionnaire de l’Académie_, -il était énoncé ainsi: _Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle y -broute_; dans celle de 1835, on a supprimé l’avant-dernier mot autorisé -par l’usage ancien de la langue, et condamné par l’usage moderne qui le -regarde comme une périssologie. - -_Il aimerait une chèvre coiffée._ - -Cette expression, qu’on emploie en parlant d’un homme qui s’éprend -de toutes les femmes quelque laides qu’elles soient, n’est pas aussi -hyperbolique qu’elle le paraît. On peut en voir la preuve dans le -_Lévitique_ (ch. 17, v. 7), dans le traité de Plutarque, _Que les -bêtes usent de la raison_ (ch. 17), et dans un chapitre des _Mémoires -d’Artagan_, où il est parlé de deux mille chèvres qui étaient couvertes -de caparaçons de velours avec des galons d’or, et avaient la tête parée -d’ornements de poupée. - -Rhulières rapporte qu’à une époque qu’il ne précise point, la cour de -Russie s’amusa à célébrer le mariage d’un bouffon avec une chèvre. - -On connaît la fameuse épigramme de l’Anthologie qui a été traduite par -Voltaire, et qui commence par ce vers: - - Charmantes filles de Mendès, etc. - -_On n’a jamais vu chèvre morte de faim._ - -La chèvre trouve à vivre partout; elle broute également les plantes -de toute espèce, les herbes grossières et les arbrisseaux chargés -d’épines. De là ce proverbe, qu’on emploie pour signifier qu’il y a -de l’avantage à prendre l’habitude de n’être point difficile sur les -aliments et de manger de tout. - -_Prendre la chèvre._ - -«La chèvre, dit Buffon, est vive, capricieuse et vagabonde... -L’inconstance de son naturel se marque par l’irrégularité de ses -actions; elle marche, elle s’arrête, elle court, elle bondit, elle -saute, s’approche, s’éloigne, se montre, se cache, ou fuit, comme par -caprice et sans autre cause déterminante que celle de la vivacité -bizarre de son sentiment intérieur; et toute la souplesse des organes, -tout le nerf du corps, suffisent à peine à la pétulance et à la -rapidité de ces mouvements qui lui sont naturels.» Quelqu’un qui -courrait après une chèvre échappée pour la prendre serait donc obligé -de se donner une agitation extraordinaire, et il éprouverait en même -temps beaucoup d’impatience. On croit que de là est venue l’expression, -_Prendre la chèvre_, pour dire se fâcher, s’emporter sans raison. - -Peut-être vaudrait-il mieux rapporter cette expression au jeu de la -_cabre_ ou de la _chèvre_, espèce de trépied de bois que les joueurs -renversent avec des bâtons lancés d’une distance de vingt à trente pas, -et que l’un d’eux relève dans un rond marqué, jusqu’à ce qu’il ait -mis la main sur quelqu’un de ceux qui osent franchir ses lignes pour -reprendre leurs bâtons, tandis que ce trépied est debout. Le _cabrier_ -ou _chevrier_, c’est-à-dire l’individu chargé de garder la chèvre ou -de _prendre la chèvre_, suivant les termes techniques du jeu, ne cesse -de se démener, afin de redresser son trépied fréquemment abattu, et -de poursuivre ses adversaires entrés dans son quartier. Il va, vient, -court de côté et d’autre, s’élance par sauts et par bonds, et présente -l’image naturelle d’un homme qui se laisse emporter à tous les brusques -mouvements que l’impatience et la colère peuvent produire. - -Ce jeu, en usage dans quelques départements du midi, fesait autrefois -le délassement des soldats, et l’on peut s’étonner que Rabelais ait -oublié de l’ajouter à la liste des deux cent-quinze jeux _auxquels -s’esbattait_ le jeune Gargantua, _après s’estre lavé les mains de vin -frais, et s’estre escuré les dents avec un pied de porc_. - -_Les chèvres de Blois._ - -Ce sobriquet, rapporté par Guill. Crétin (page 176), fut autrefois -donné aux femmes de Blois, parce que, dit Le Duchat, _elles étaient -toutes, généralement parlant, laides et de mauvais air, de vraies -chèvres coiffées_. - -Je crois que le sexe blaisois possède aujourd’hui toutes les qualités -opposées aux défauts signalés dans cette citation, dont il ne saurait -se plaindre, s’il est vrai qu’il n’y ait que la vérité qui offense. - - -=CHEVRIER.=—_Les chevriers de Nîmes._ - -Le territoire de cette ville comprenait autrefois une très vaste lande -aujourd’hui défrichée, où l’on fesait paître beaucoup de chèvres. De là -le sobriquet de _Cabriers ou Chevriers de Nîmes_. - -On dit, en Languedoc et en Provence, d’un homme qui brave le respect -humain: _Il fait parler de lui comme le chevrier de Nîmes_. Ce qui -vient, dit-on, de ce qu’un chevrier nîmois, rustique Érostrate, voulut -mettre le feu à la Maison carrée pour se rendre célèbre. - - -=CHIEN.=—_Chien qui aboie ne mord pas._ - -C’est-à-dire que celui qui fait le plus de menaces n’est pas celui qui -est le plus à craindre.—Ce proverbe est très ancien. Quinte-Curce nous -apprend qu’il était usité chez les Bactriens. _Apud Bactryanos vulgo -usurpabant canem timidum vehementius latrare quam mordere._—Les Turcs -disent: _Le chien aboie, mais la caravane passe_. - -_Un chien regarde bien un évêque._ - -On ne doit pas s’offenser d’être regardé par un inférieur. - -Ce dicton, qu’on adresse à un sot dont la susceptibilité s’irrite quand -on fixe les yeux sur lui, signifie en développement: Êtes-vous donc un -objet si sacré qu’il faille baisser respectueusement la vue en votre -présence, et un homme ne peut-il vous regarder, lorsqu’un chien peut -regarder un évêque qui est un personnage bien au-dessus de vous? Quant -au rapprochement du chien et de l’évêque, qui fait le sel de ce dicton, -il n’a pas été produit par le simple caprice de l’imagination, qui -aurait pu choisir tout aussi bien un chien et un roi, un chien et un -pape; il a probablement sa raison dans ce fait historique peu connu: -c’est qu’autrefois il était défendu aux évêques d’avoir chez eux aucun -chien. La défense avait été faite par le second concile de Mâcon, -le 23 octobre 585, afin que les fidèles qui iraient leur demander -l’hospitalité ne fussent point exposés à être mordus. - - _C’est le chien de Jean de Nivelle, - Il s’enfuit quand on l’appelle._ - -Jean II, duc de Montmorency, voyant que la guerre allait se rallumer -entre Louis XI et le duc de Bourgogne, fit sommer à son de trompe ses -deux fils, Jean de Nivelle et Louis de Fosseuse, de quitter la Flandre -où ils avaient des biens considérables, et de venir servir le roi. -Ni l’un ni l’autre n’obéirent; leur père, irrité, les déshérita en -les traitant de _chiens_.—Suivant le dictionnaire de Trévoux, Jean -de Montmorency, seigneur de Nivelle, ayant donné un soufflet à son -père, fut cité au parlement, proclamé et sommé à son de trompe pour -comparaître en justice. Mais plus on l’appelait, plus il se hâtait -de fuir du côté de la Flandre. Il fut traité de _chien_, à cause de -l’horreur qu’inspiraient son crime et son impiété. - -Telle est l’explication généralement adoptée; en voici une autre -moins connue et peut-être plus exacte. Il y avait autrefois sur le -haut du clocher de Nivelle un homme de fer, appelé Jean de Nivelle, -qui frappait les heures sur la cloche de l’horloge. Comme les heures, -représentées par des statues, ne se montraient que pour disparaître -à mesure que ce jaquemart semblait les appeler avec son marteau, on -disait d’une personne qui se dérobait à un appel, qu’elle était _comme -les heures de Jean de Nivelle_. Le peuple, qui abrége volontiers les -termes, même aux dépens du sens, supprima les _heures_, en attribuant -le rôle qui leur appartenait à Jean de Nivelle; et plus tard, -probablement à l’époque où l’on traita de _chien_ le seigneur du même -nom, il introduisit cette épithète dans le dicton. - -La Fontaine paraît avoir cru qu’il s’agissait d’un véritable chien, -lorsqu’il a dit: - - Une traîtresse voix bien souvent vous appelle; - Ne vous pressez donc nullement. - Ce n’était pas un sot, non, non, et croyez-m’en, - Que le chien de Jean de Nivelle. - -Les Italiens disent: _Far come il can d’Arlotto che chiamato se -la batte_; _faire comme le chien d’Arlotto, qui décampe quand on -l’appelle_. Ici le mot _chien_ désigne l’animal de ce nom. - -_Jamais bon chien n’aboie à faux._ - -Proverbe qu’on applique à un homme qui ne menace point sans frapper, ou -à un homme dont les paroles et les résolutions ne restent point sans -effet. - -_Il n’est pas nécessaire de montrer le méchant au chien._ - -Proverbe fort ancien, qui se trouve dans le petit lexique de l’ancienne -langue bretonne, à la suite des origines gauloises de Boxhornius: -_Nid rhaid dangos diriaid i gwn_.—Le chien est doué d’un instinct -merveilleux qui le tient constamment en garde contre les hommes -capables de nuire ou de faire du mal à son maître. Il les connaît aux -vêtements, à la physionomie, à la voix, à la démarche, aux gestes. -Il semble même qu’averti par l’odorat, il les devine avant de les -apercevoir. De là ce proverbe, dont le sens est qu’il n’est pas besoin -de signaler à un homme habile et vigilant les piéges qu’il doit éviter. - -_Bon chien chasse de race._ - -Les enfants tiennent ordinairement des inclinations et des mœurs de -leurs parents. Ce proverbe, appliqué à un homme, s’emploie en bonne -et en mauvaise part; appliqué à une femme, il se prend toujours en -mauvaise part. - -_Qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage._ - -On trouve aisément un prétexte quand on veut quereller ou perdre -quelqu’un. - -_Chien hargneux a toujours l’oreille déchirée._ - -Il arrive toujours quelque accident aux gens querelleurs. - -_Battre le chien devant le lion._ - -C’est châtier le faible devant le fort, ou le petit devant le grand, -pour une faute que l’un et l’autre ont commise. _Ma fille_, disent les -Turcs, _c’est à vous que je parle, afin que ma bru me comprenne._ - -_Entre chien et loup._ - -Cette expression, qui a de l’analogie avec le πρῶτη υπ̓ Αμφιλυκη des -Grecs (_à la première heure autour du loup_), est fort ancienne en -France, puisqu’on lit dans les Formules de Marculfe, auteur du VII^e -siècle, _Infra horam vespertinam_, INTER CANEM ET LUPUM. Elle s’emploie -pour dire: à l’heure du crépuscule du soir, _lorsque n’étant plus jour -il n’est pas encore nuit_; _sideribus dubiis_. Mais ce n’est point -par allusion à la difficulté qu’éprouve alors la vue de discerner les -objets sans se méprendre entre ceux qui se ressemblent, sans confondre, -par exemple, un chien avec un loup, ou un loup avec un chien, comme -l’ont prétendu tous les glossateurs qui ont adopté pour explication ces -deux vers de Baïf: - - Lorsqu’il n’est jour ne nuit, quand le vaillant berger - Si c’est un chien ou loup ne peut au vrai juger. - -L’expression _Entre chien et loup_ désigne proprement l’intervalle qui -sépare le moment où le chien est placé à la garde du bercail et le -moment où le loup profite de l’obscurité qui commence pour aller rôder -à l’entour, car c’est un usage, de tout temps observé par les bergers, -de lâcher le chien ou de le mettre en sentinelle aussitôt que la chute -du jour les avertit que le loup ne tardera pas à sortir du bois; et de -là vient sans doute qu’on ne peut dire _Entre loup et chien_, comme on -dit _Entre chien et loup_, car l’ordre des faits serait interverti. - -On trouve dans des lettres de rémission de 1409: «A l’heure tarde, -_quæ vulgariter vocatur_ INTER CANEM ET LUPUM, _à l’heure d’encour_ -(entour) _chien et leu_.» Madame de Sévigné a employé substantivement -l’expression _Entre chien et loup_, pour signifier des idées douteuses -ou obscures. On lit dans sa 802^e lettre à madame de Grignan: «Il me -semble que vous êtes une substance qui pense beaucoup. Que ce soit du -moins d’une couleur à ne pas vous noircir l’imagination. Pour moi, -j’essaie d’éclaircir mes _entre chiens et loups_, autant qu’il m’est -possible.» - -_Leurs chiens ne chassent point ensemble._ - -Les chiens savent pénétrer les sentiments de leur maître et s’y -conformer. Prévenants pour ses amis, ils se déclarent contre ses -ennemis, et s’éloignent même par un instinct naturel des chiens qui -leur appartiennent. De là cette expression proverbiale, qu’on emploie -en parlant des personnes qui ne sont pas en bonne intelligence. - -_Les chiens d’Orléans._ - -Mathieu Paris, dans la vie de Henri III roi d’Angleterre, rapporte que -les Orléanais furent appelés _chiens_, pour être demeurés tranquilles -spectateurs et même approbateurs de la violence qui fut faite aux -écoliers et au clergé de leur ville par les pastoureaux, brigands dont -les bandes fanatiques désolèrent la France durant la captivité de -saint Louis. Il paraît que ce fut leur évêque qui les qualifia de la -sorte dans une bulle qu’il fulmina contre eux à cause de leur lâche -silence. Si cette origine est vraie, dit l’abbé Tuet, il faut prendre -le sobriquet dans le sens du passage de l’Écriture, _Canes muti non -valentes latrare_... _chiens muets qui ne savent pas aboyer_. Mais -Lemaire, dans ses _Antiquités d’Orléans_, pense que ce sobriquet fut -donné aux Orléanais parce qu’ils firent preuve de fidélité envers nos -rois. - -_Il n’est chasse que de vieux chiens._ - -Parce que les vieux chiens sont les plus habiles à dépister le gibier -dont ils connaissent toutes les ruses. Le sens figuré du proverbe est, -qu’il n’y a point d’hommes plus propres au conseil et aux affaires que -les vieillards, à cause de leur expérience. - -Camus, évêque de Belley, fit un jour à ce proverbe une variante assez -singulière. Peu partisan des saints nouveaux, il s’écria dans un -de ses sermons: Je donnerais cent de nos saints nouveaux pour un -ancien. _Il n’est chasse que de vieux chiens_; _il n’est châsse que -de vieux saints._—Il avait peut-être raison dans le fond, à cause de -certains abus de la canonisation. Mais il avait tort dans la forme, -et l’on aurait pu lui adresser cette interrogation proverbiale de -l’_Ecclésiastique_ (ch. 13, v. 22): _Quæ communicatio sancto homini ad -canem?_ _quel rapport a le saint avec le chien?_ - - _D’oiseaux, de chiens, d’armes, d’amours, - Pour un plaisir mille doulours._ - -Ce vieux proverbe atteste combien les anciens seigneurs français -devaient prendre à cœur tout ce qui concernait la fauconnerie, la -vénerie, les tournois et la galanterie, quatre objets importants de -leurs occupations et de leurs goûts. - -_Rompre les chiens._ - -Au propre, c’est rappeler les chiens de la voie qu’ils suivaient, -leur faire quitter ce qu’ils chassaient; au figuré, c’est interrompre -des propos qui prenaient une tournure désagréable pour quelqu’un des -auditeurs, ramener la conversation sur un autre sujet. - - -=CHOSE.=—_Il ne faut pas mépriser les petites choses._ - -Notre Seigneur Jésus-Christ, dit une vieille légende, se promenant un -jour avec quelques-uns de ses disciples, aperçut un morceau de fer -de cheval qui se trouvait sous les pas de saint Pierre, et il invita -cet apôtre à le ramasser; mais celui-ci, dédaignant une si pauvre -trouvaille, le repoussa du pied. Le Seigneur ne dit rien, se baissa -modestement et le prit dans sa main. Bientôt après, un atelier de -forgeron s’offrit sur la route. Il y entra et vendit le fragment de -fer pour lequel il reçut trois sous. Avec cet argent, il acheta des -cerises, les mit dans un pan de sa robe, et continua la promenade. -Lorsque tout le monde fut bien fatigué, il laissa tomber les cerises -l’une après l’autre. Saint Pierre, qui avait grand’soif, s’empressa -de s’en emparer à mesure qu’elles tombaient, et se désaltéra en les -mangeant. Comme il portait la dernière à la bouche, le fils de Dieu, -qui l’avait vu faire sans avoir l’air de le regarder, se tourna vers -lui en souriant et lui dit avec beaucoup de douceur: «Pierre, tu n’as -pas voulu te baisser une fois pour prendre le morceau de fer, et tu -t’es baissé plus de cent pour prendre les cerises, dont tu aurais été -privé si j’avais été aussi dédaigneux que toi de ce débris. Tu sens -maintenant le tort que tu as eu: souviens toi donc qu’il ne faut jamais -mépriser les petites choses, et qu’elles ont souvent d’importants -résultats.»—_Celui qui méprise les petites choses_, dit un autre -proverbe, _n’en aura jamais de grandes_. - -_Il ne faut pas négliger les petites choses._ - -«Parfois petite négligence accouche d’un grand mal, dit le bonhomme -Richard: faute d’un clou, le fer du cheval se perd; faute du fer, on -perd le cheval; et faute du cheval, le cavalier lui-même est perdu, -parce que l’ennemi l’atteint et le tue: le tout pour n’avoir pas fait -attention à un clou de fer de cheval.» - -Qu’on examine les grandes affaires, et l’on verra que la négligence des -menus détails les empêche presque toujours de réussir. _Qui spernit -modica paulatim decidet_ (Ecclésiastique, ch. 19, v. 1), _qui ne fait -pas attention aux petites choses, tombera peu à peu_. - -L’attention aux petites choses, dit Confucius, est l’économie de la -vertu. - - -=CHOU.=—_Envoyer quelqu’un planter ses choux._ - -C’est le reléguer à la campagne, le priver de son emploi. La Dixmerie -prétend que Dioclétien donna lieu à cette expression proverbiale -lorsque, après avoir abdiqué l’empire, il vivait à Salone sa -patrie, occupé à cultiver son jardin. Les députés du sénat étant -venus l’engager à remonter sur le trône, il leur montra des choux -supérieurement plantés de ses mains, en disant: «Voilà mes nouveaux -sujets: ils répondent à mes soins, ils ne sont jamais indociles; je ne -veux pas les échanger contre d’autres.» - -_Chou pour chou, Aubervilliers vaut bien Paris._ - -Autrefois, le terrain du village d’Aubervilliers était presque -entièrement planté de choux qui passaient pour meilleurs que ceux des -autres endroits. De là ce proverbe, dont on se sert pour égaler sous -quelque rapport deux choses dont l’une a été trop rabaissée, ou pour -signifier que chaque chose a une qualité qui la rend recommandable. - -_Arrive qui plante, ce sont des choux._ - -Cette phrase proverbiale, dont le second membre explique le premier, -s’employa primitivement pour dire qu’on n’attachait point d’importance -à une chose, et qu’on en laissait le soin à qui voudrait. Elle ne -s’emploie aujourd’hui que pour signifier la résolution qu’on a prise de -faire une chose, au risque de tout ce qui peut arriver; et le dernier -membre de la phrase est presque toujours supprimé. - -_Il s’y entend comme à ramer des choux._ - -C’est-à-dire, il ne s’y entend pas du tout, il n’a pas la moindre -connaissance de la chose dont il veut se mêler. Ramer signifie soutenir -des plantes grimpantes avec des rames, petits branchages qu’on fiche -en terre. On rame les pois, dont les tiges ont besoin de support parce -qu’elles s’élèvent à une certaine hauteur; mais on ne rame point les -choux. - - -=CHOUETTE.=—_Larron comme une chouette._ - -La chouette dont il est ici question est une espèce de corneille, le -petit choucas, que les Latins nommaient _monedula_, parce que cet -oiseau aime beaucoup à prendre et à cacher les pièces d’argent et -d’or qu’il peut trouver. _Monedula_, dit Vossius, _quasi monetula -a surripiendis monetis_.—On dit aussi: _Larron comme une pie_, et -l’histoire de la pie voleuse est bien connue. - -_Faire la chouette._ - -C’est jouer seul contre plusieurs qui jouent alternativement. - -_Être la chouette d’une société._ - -C’est être l’objet ordinaire des railleries de cette société. - -Ces expressions sont des métaphores empruntées de la chasse à la pipée. -Cette chasse est due à l’antipathie naturelle qu’ont les oiseaux de -jour pour les oiseaux de nuit. Le pipeur, caché dans une loge de -feuillage, au pied d’un arbre qu’il a couvert de petits tuyaux de -paille enduits de glu, imite le cri de la chouette ou fait crier une -chouette qu’il a avec lui. A ce cri, les oiseaux irrités accourent -pour se jeter sur l’ennemi nocturne qui ose se montrer en plein jour. -Le plus petit roitelet, n’écoutant que sa haine et son courage, arrive -comme les autres, impatient de donner aussi son coup de bec. Ils se -posent sur l’arbre fatal, ils voltigent de branche en branche afin de -découvrir la chouette. La glu s’attache à leurs ailes, arrête leurs -pieds délicats et les livre au chasseur qui s’applaudit du succès de la -ruse.—Le mot _pipée_ est une onomatopée du cri, ou, comme dit Nicod, -du _pippis_ des petits oiseaux, parce que dans cette chasse on imite -aussi le cri de ces petits oiseaux, ou l’on en fait crier un qu’on a -pris, afin d’attirer les autres. - - -=CHRÊME.=—_Être du bon chrême._ - -C’est être fort crédule. Mauvaise allusion au saint-chrême, dont -l’évêque oint le front de ceux qu’il confirme dans la foi. On trouve -dans _les XV joyes de Mariage_ (p. 64, éd. de 1726): «Le bonhomme est -de la bonne foy et _du bon cresme_.» - - -=CHUTE.=—_De grande montée, grande chute._ - -Leçon donnée aux ambitieux. La fortune est inconstante: _E summo retro -volvi suevit_, dit Tite-Live. Ainsi monter ce n’est souvent qu’élever -sa chute; et plus une chute est élevée, plus elle creuse un abîme -profond. - - ......._Tolluntur in altum - Ut lapsu graviore ruant._ (CLAUDIEN.) - -Les Espagnols emploient le même proverbe en y ajoutant un exemple tiré -de l’histoire naturelle: _De gran subida gran cayda: por su mal nacen -las alas a la hormida_; _de grande montée, grande chute: pour son mal -naissent les ailes à la fourmi_. - -Nous disons encore: _Qui saute le plus haut, descend le plus bas_.—Les -Italiens disent: _A cader va chi troppo in alto sale_; _c’est se -précipiter que de s’élancer trop haut_. - - -=CIMETIÈRE.=—_Il a de l’esprit, il a couché au cimetière._ - -_Ingenio valet in cœmeterio dormivit._ C’est comme si l’on disait: -c’est un adroit, un rusé pèlerin; car ce proverbe est venu de ce que -des pèlerins, faisant vœu de ne coucher sous le toit d’aucun homme -vivant, allaient passer la nuit dans les cimetières, où ils trouvaient -des vivres préparés pour leur subsistance par les soins compatissants -du clergé. La conduite de ces pieux voyageurs eut une conséquence -remarquable. Comme le peuple se rendait auprès d’eux pour acheter des -croix, des rosaires, des agnus, des scapulaires, etc., il en résulta -l’usage des foires tenues dans les lieux des sépultures. Ces foires, -à la vérité, n’y restèrent pas longtemps, parce que les synodes s’y -opposèrent; mais alors elles furent transférées sur les terrains -adjacents; et de là vient qu’on voit encore aujourd’hui des marchés -près des anciens cimetières en plusieurs lieux de France et d’autres -pays. - - -=CIRE.=—_Comme de cire._ - -On dit de deux hommes de même humeur, de même inclination, qu’_ils sont -égaux comme de cire_, et d’un habit qui ne fait pas un pli, qu’_il est_ -ou qu’_il va comme de cire_. Regnier-Desmarais observe que dans ces -deux phrases il n’y a nulle construction, et que, pour y en trouver -quelqu’une, il faut y rétablir plusieurs mots ellipsés, savoir: que -les deux hommes sont égaux comme deux figures de cire sorties du même -moule; que l’habit est ou va comme celui qu’une statue de cire prend -dans le moule. Les Espagnols se servent, ajoute-t-il, d’une expression -tout à fait semblable à la dernière phrase, en parlant d’un habit qui -vient extrêmement bien à la taille: _Le viene como de molde_; _il va -comme s’il sortait du moule, comme s’il était moulé_. - -_Comme de cire_, ou simplement _de cire_, signifie aussi, fort à -propos. «Ah! vous voilà, infante de mon ame! vous arrivez _comme de -cire_. Il y a longtemps que je vous attendais.» (Théât. ital. de -Gherardi, _Naissance d’Amadis_, sc. 6.) - - Tels dons étaient pour des dieux, - Pour des rois voulais-je dire. - L’un et l’autre y vient de cire. - Je ne sais quel est le mieux. (LA FONTAINE.) - -_Cela va de cire._ - -Locution elliptique dont la construction pleine est celle-ci: _Cela -va_ comme si c’était _de cire_; c’est-à-dire, cela va bien, cela va -à souhait, cela va à merveille, parce que la cire est une matière -molle et ductile qu’on façonne comme on veut. Telle est l’explication -généralement adoptée. Mais il y en a une autre assez vraisemblable, -d’après laquelle le mot _cire_ aurait la signification de son homonyme -_sire_ (seigneur), qui s’écrivait autrefois de même (voyez _C’est un -pauvre sire_). Et, dans ce cas, notre locution ainsi rectifiée, _Cela -va de sire_, reproduirait exactement celle des Italiens, _Questa cosa -va da signore_; _cette chose va comme si elle était faite par un -seigneur_. Ce qui paraît fondé sur l’opinion qu’un seigneur, qui a -toujours plus de facilité, plus de moyens que le commun des hommes, ne -peut manquer de faire toutes choses merveilleusement. - - -=CLAUDE.=—_Être bien Claude._ - -L’empereur Claude a donné lieu à cette expression proverbiale, qu’on -applique à un niais, à un idiot. Affligé, pendant son enfance, de -maladies graves et opiniâtres, il ne fut jugé propre à aucune fonction. -Auguste, son grand-oncle maternel, n’en faisait pas le moindre cas; et -Antonia, sa mère, qui le traitait d’ébauche et d’avorton de la nature, -disait, toutes les fois qu’elle voulait taxer quelqu’un de bêtise: _Il -est plus imbécile que mon fils Claude_. Une telle opinion se trouva -souvent confirmée par les sottises qu’il fit dans le cours de sa vie. -Il prenait si peu garde à ses actions et à ses paroles, qu’il médita -un édit pour permettre de soulager, à table, le ventre et l’estomac de -l’incommodité des vents, et qu’il s’écria un jour en plein sénat, à -propos de bouchers et de marchands de vin: Je vous le demande, pères -conscrits, qui peut vivre sans andouillettes? Malgré des disparates si -extraordinaires, il ne manquait pas d’instruction. Il inventa, dans -sa jeunesse, trois nouvelles lettres qu’il fit ajouter dans la suite -à l’alphabet, et dont il fit adopter l’usage pour les livres, actes -publics et inscriptions de son temps. Il s’appliqua à la littérature, -et composa plus de cinquante volumes, parmi lesquels se trouvaient les -mémoires de sa vie, une apologie de Cicéron et deux histoires, l’une -des Étrusques, l’autre des Carthaginois. Le philosophe Sénèque, qui -l’avait loué pendant sa vie, le peignit, après sa mort, métamorphosé en -citrouille dans l’_Apocoloquintose_. Et cette satire contribua beaucoup -à accréditer les idées défavorables attachées au nom de Claude. - - -=CLEF.=—_Mettre les clefs sur la fosse._ - -C’est-à-dire renoncer à la succession. Cette expression a été -littérale. On faisait autrefois acte de renonciation à un héritage en -déposant les clefs, qui étaient le symbole de la propriété, sur le -tombeau du testateur. «Et là (à Arras), la duchesse Marguerite (épouse -de Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne), renonça à ses biens, meubles, -pour le doute qu’elle ne trouvât trop grandes dettes, en mettant sur sa -représentation sa ceinture, avec sa bourse et les clefs, comme il est -de coutume, et de ce demanda instrument à un notaire public qui était -là présent.» (Monstrelet.) - - -=CLERC.=—_Ce n’est pas un grand clerc._ - -Ce n’est pas un habile homme. Autrefois on disait _clerc_ pour savant, -_mauclerc_ pour ignorant, et _clergie_ pour science, parce qu’il n’y -avait un peu d’instruction que parmi le clergé, les nobles tenant -à honte de savoir quelque chose.—La vie d’un clerc était alors -réputée si précieuse, qu’on avait établi en France, en Angleterre et -en Allemagne, un privilége nommé _bénéfice de clergie_, _beneficium -clericorum_, en vertu duquel on fesait grâce à un homme qui méritait -la corde, lorsqu’il avait pu lire dans le livre des psaumes certains -passages désignés par les juges; mais comme ces juges eux-mêmes ne -savaient pas lire, ils s’en rapportaient à l’aumônier de la prison. Dès -que celui-ci avait dit: _Legit ut clericus_, _il lit comme un clerc_, -le coupable était mis en liberté sans autre punition que d’être marqué -légèrement d’un fer chaud à la paume de la main. - -_Faire un pas de clerc._ - -C’est commettre quelque faute par inadvertance ou par inexpérience. On -disait autrefois _vice de clerc_ dans le même sens que _pas de clerc_. - -_Les plus grands clercs ne sont pas les plus fins._ - -Ce qu’un personnage de Rabelais exprime plaisamment par ce mauvais -latin: _Magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes_. - -Les savants, toujours trop occupés de leurs travaux pour attacher -beaucoup d’importance aux détails vulgaires, sont souvent dans une -profonde ignorance des choses de la société. Ils ne paraissent guère -dans un cercle sans se faire remarquer par leurs distractions ou leurs -gaucheries, et c’est ce qui a donné lieu à cet autre proverbe: _Que les -gens d’esprit sont bêtes!_ par lequel la médiocrité de l’homme du monde -se console de leur supériorité. - -Jean-Paul-Frédéric Richter a merveilleusement mis en action et -développé cette pensée proverbiale dans un ouvrage fort original -et fort comique, intitulé: «Voyage, aventures, exploits et jours -d’angoisse d’un aumônier de régiment, avec une apologie de sa valeur, -et une narration de ses hauts-faits, contenus dans une épître -panégyrique et catéchétique.» Cet aumônier est un puits de science. Il -n’y a rien qu’il ne connaisse et qu’il n’approfondisse, et avec tout -cela il est le plus niais des mortels. _Hors sa science, il ne sait -absolument rien_, comme disait le valet du père Griffet, en parlant de -son maître. - -L’un de nos meilleurs critiques, M. Philarète Chasles, a donné un -excellent article sur cet ouvrage dans la _Revue de Paris_. - - -=CLOCHE.=—_Fondre la cloche._ - -C’est prendre un parti sur une chose qui est demeurée longtemps en -suspens, venir à la conclusion d’une affaire qui a été longtemps -agitée.—La fonte d’une cloche est une opération sérieuse qui demande -beaucoup de préparatifs. - -_Étonné_ ou _Penaud comme un fondeur de cloche._ - -Qu’on se figure la surprise que doit éprouver un homme qui a employé -beaucoup de temps, de soins et d’argent pour la fonte d’une cloche, -lorsque, défaisant le moule dans lequel la matière a été coulée, il -trouve que l’opération est manquée; on concevra sans peine combien -est juste cette comparaison proverbiale, par laquelle on exprime le -désappointement et la confusion de ceux qui voient avorter une affaire -dont ils croyaient le succès assuré. - -On cite plusieurs fondeurs de cloche morts de douleur de n’avoir pas -réussi dans leur ouvrage; on en cite aussi plusieurs morts de joie -d’avoir réussi. Parmi ces derniers figure Jean Masson, qui fondit la -grosse cloche de Rouen, connue sous le nom de George d’Amboise. - -_Qui n’entend qu’une cloche n’entend rien._ - -On ne peut connaître une affaire et la juger sur le rapport de l’une -des deux parties; il faut écouter les raisons qui peuvent être -alléguées par chacune d’elles.—On dit aussi _Qui n’entend qu’une -cloche n’entend qu’un son_. - -_Gentilshommes de la cloche._ - -On appelait ainsi avant la révolution les maires et les échevins, -à qui l’exercice de leurs fonctions conférait un droit de noblesse -dans seize villes de France, savoir: Abbeville, Angers, Angoulême, -Bourges, Cognac, Lyon, Nantes, Niort, Paris, Péronne, Poitiers, La -Rochelle, Saint-Jean-d’Angely, Saint-Maixent, Toulouse et Tours. Cette -dénomination venait de ce que les assemblées où se fesait l’élection de -ces officiers municipaux étaient convoquées au son de la cloche. - -_On fait dire aux cloches tout ce qu’on veut._ - -Ce dicton s’applique aux personnes qui ne parlent ordinairement que -d’après les idées qu’on leur suggère et qui font écho aux paroles des -autres. - -Comment puis-je gagner le ciel? demandait un riche laboureur à un -religieux mendiant. Celui-ci lui répondit par ce passage qui se -trouvait, disait-il, dans le catéchisme de son couvent: _Audite -campanas monasterii; dicunt: dando, dando, dando_. _Écoutez tes cloches -du monastère; elles disent que c’est par des dons, des dons, des dons._ - -On conte qu’une veuve alla consulter son curé pour savoir si elle -ferait bien de se remarier. Elle alléguait qu’elle était sans appui -et qu’elle avait un excellent valet fort habile dans le métier de feu -son mari.—C’est bien, lui dit le curé; mariez-vous avec lui.—Mais, -ajouta-t-elle, il y a du danger à cela: je crains que mon valet ne -devienne mon maître.—En ce cas, ne l’épousez point, répliqua le -curé.—Comment ferai-je donc? s’écria-t-elle; car je ne puis soutenir -seule le poids des affaires que m’a laissées mon pauvre défunt, et -j’ai besoin absolument de quelqu’un qui le remplace.—Eh bien! prenez -ce quelqu’un.—Cependant s’il avait un mauvais caractère, s’il ne -songeait qu’à s’emparer de mes biens et à les dissiper.—Alors, ne -le prenez pas. C’est ainsi que le curé ajustait ses réponses aux -arguments de la veuve et abondait toujours dans leur sens. Voyant enfin -qu’elle aspirait à de secondes noces et qu’elle avait un penchant -décidé pour son valet, il lui conseilla d’écouter attentivement les -cloches de l’église et d’agir suivant ce qu’elles lui diraient. Quand -elles sonnèrent, elle interpréta leur son conformément à ses désirs -et entendit fort distinctement ces paroles: _Prends ton valet, prends -ton valet_. En conséquence elle se hâta de le prendre. Mais bientôt -après elle fut menée rudement et battue par ce nouveau mari, et de -maîtresse qu’elle était elle se trouva servante. Dans sa douleur, elle -alla se plaindre au curé du conseil qu’il lui avait donné, maudissant -le jour où elle avait été trompée par les cloches. Le curé lui répondit -qu’elle ne les avait pas bien entendues. Pour le lui prouver il les -fit sonner encore, et la pauvre femme comprit alors qu’elles disaient: -_Ne le prends pas, ne le prends pas_. Le malheur lui avait donné de -l’intelligence. - -J’ai traduit littéralement cette dernière historiette du troisième -sermon latin _De viduitate_ (du veuvage), par Jean Raulin, moine de -Cluny, prédicateur du XV^e siècle, qui ne le cède en rien à Maillard, à -Barlette et à Menot. Rabelais en a copié les principaux traits dans les -chapitres 9, 27 et 28 de son troisième livre. - - -=CLOU.=—_Un clou chasse l’autre._ - -Proverbe pris du latin: il se trouve dans cette phrase de la quatrième -Tusculane de Cicéron: _Novo amore veterem amorem, tanquam clavo clavum, -ejiciendum putant_; _ils pensent qu’un nouvel amour doit remplacer un -ancien amour, comme un clou chasse l’autre_. - -_River le clou à quelqu’un._ - -C’est le mettre à la raison une fois pour toutes. Métaphore empruntée -des galériens à qui on rive le clou qui ferme leur collier, pour -empêcher qu’ils ne se déchaînent. Le _Roman de la Rose_ emploie souvent -cette expression dans ce sens (Le Duchat). - - -=COCAGNE.=—_Pays de Cocagne._ - -Je transcrirai ici ce que j’ai dit sur cette expression proverbiale -dans le _Journal de la langue française_, en réponse à un abonné qui -m’avait demandé, 1º d’expliquer ce que c’est que le _pays de Cocagne_; -2º de rapporter les diverses étymologies qu’on a données du nom de ce -pays; 3º de dire quelle est celle qui est la meilleure. - -1º On appelle _pays de Cocagne_ un pays d’abondance et de bonne chère. -Cette expression sert de titre à un fabliau, où l’auteur raconte -qu’étant allé à Rome pour l’absolution de ses péchés, il fut envoyé -en pénitence par le pontife dans un pays qui a été béni de Dieu -particulièrement. - - Ce pays a nom Cokaigne, - Qui plus i dort, plus i gaigne. - -Les murs des maisons sont construits de divers comestibles: les -chevrons sont d’esturgeons, les couvertures de lard, les lattes de -saucisses; sur tous les chemins et dans toutes les rues sont des tables -dressées où l’on va librement s’asseoir, et des boutiques ouvertes où -l’on peut prendre ce qu’on veut sans payer. Il y a une rivière dont -un côté est d’excellent vin rouge, et l’autre côté d’excellent vin -blanc; il y pleut trois fois la semaine une ondée de flans chauds, -etc...; partout des concerts et des danses; jamais querelle ni guerre, -parce que tout y est en commun; toutes les femmes y sont belles, peu -farouches et si complaisantes, qu’après les avoir choisies à son gré, -on peut à son gré les quitter au bout de l’année, les plus longs -engagements ne passant pas ce terme. Mais ce qu’il y a de merveilleux, -c’est que dans ces lieux favorisés du ciel existe la fontaine de -Jouvence. Devient-on vieux? on va s’y baigner, et l’on en sort n’ayant -plus que vingt ans. - -Tel est le pays de Cocagne, dont on fait honneur à l’imagination d’un -trouvère du treizième siècle, mais qui se retrouve pourtant trait pour -trait (excepté la fontaine de Jouvence), dans les descriptions que des -poëtes grecs ont faites de l’âge d’or. Voici comment Phérécrate, auteur -comique athénien du temps de Platon, a parlé du retour de cet âge: -«Qu’avons-nous besoin de laboureurs, de charrues, de taillandiers, de -forgerons, de semences, d’échalas? Des fleuves de sauce noire, sortant -à gros bouillons des sources de Plutus, vont couler dans les rues, -roulant des pains faits avec de la fine fleur de farine, et des gâteaux -délicieux; il n’y aura qu’à puiser. Jupiter faisant pleuvoir du vin -capnias, arrosera les toits des maisons, d’où découleront des ruisseaux -de cette précieuse liqueur avec des tartelettes au fromage, de la purée -toute chaude, et du _vermicelle_ assaisonné de lis et d’anémones. Les -arbres qui sont sur les montagnes porteront, au lieu de feuilles, des -intestins de chevreaux rôtis, des calmars bien tendres et des grives -braisés.» - -Voici comment Téléclide, autre auteur comique athénien, a décrit -les délices de l’âge d’or: «Il ne coulait que du vin dans tous les -torrents. Les gâteaux se disputaient avec les pains autour de la bouche -des hommes, suppliant qu’on les avalât, si l’on voulait manger tout ce -qu’il y avait de plus blanc en ce genre. Les tables étaient couvertes -de poissons qui venaient dans chaque demeure se rôtir eux-mêmes. Un -fleuve de sauce coulait auprès des lits, roulant des morceaux de viande -cuite, et des ragoûts étaient auprès des convives pour qui voulait en -prendre, de sorte que chacun pouvait manger à discrétion des bouchées -bien tendres et bien arrosées... Des petits-pâtés et des grives toutes -rôties volaient dans le gosier. On entendait le bruit des gâteaux qui -se poussaient et repoussaient autour de la bouche pour entrer.» - -On peut voir dans le sixième livre des _Deinosophites_ d’Athénée -le texte des fragments que je viens de citer, en me servant de la -traduction de M. Hubert. - -2º Les étymologistes se sont épuisés en conjectures sur l’origine du -mot _Cocagne_, dont Ménage n’a point parlé. Lamonnoye, qui le regardait -à tort comme peu ancien dans notre langue, parce qu’il ne l’avait -trouvé ni dans Marot, ni dans Rabelais, ni même dans Regnier, en a -donné une explication ridicule. _Cocagne_, dit-il, est un pays imaginé -par le fameux Merlin Cocaye, qui, tout au commencement de sa première -Macaronée, après avoir invoqué Togna, Pedrala, Mafelina, et autres -muses burlesques, décrit les montagnes qu’elles habitent comme un -séjour de sauces, de potages, de brouets, de ragoûts, de restaurants, -où l’on voit couler des fleuves de vin et des ruisseaux de lait. Ce -pays, ajoute-t-il, à dû tirer son nom de celui de son inventeur, et -_Cocagne_ n’est qu’une altération de _Cocaye_. - -Le savant évêque d’Avranches, Huet, qui fesait dériver _gogaille_ de -_gogue_, espèce de farce piquante ou de saupiquet, a prétendu que _pays -de cocagne_ est venu de _pays de gogaille_. - -Suivant d’autres, il y a en Italie, sur la route de Rome à Lorette, une -petite contrée appelée _Cocagna_, dont la situation est très agréable, -le terroir très fertile, et où les denrées sont excellentes et à bon -marché; et c’est là qu’ils trouvent le modèle du _pays de Cocagne_. - -Les commentateurs de Rabelais, MM. Eloi Johanneau et Esmangard, disent -sur cette explication: «Il nous paraît très vraisemblable que c’est -du nom de ce pays qu’on a fait celui de _pays de Cocagne_, et que le -nom de _Cocagna_ vient du proverbe: _Il est à son aise comme un coq -en pâte_; ou du latin _coccus_, graine de kermès, cochenille; ou du -languedocien _coco_, pain mollet, au sucre et aux œufs.» Il faut avouer -que ces messieurs, en cette circonstance, n’ont pas fait preuve de leur -sagacité ordinaire. - -L’opinion de Furetière est que dans le haut Languedoc on appelle -_Cocagne_ un petit pain de pastel, avant qu’il soit réduit en poudre -et vendu aux teinturiers, et que, comme le pastel ne croît que dans -des terres fertiles, on a donné le nom de _Cocagne_ à ce pays, où il -est d’un très grand revenu, et par extension à tout pays où règnent -l’abondance et la bonne chère. - -On lit dans l’ouvrage de Chaptal, de la _Chimie appliquée à -l’agriculture_ (tome 2, page 352), le passage suivant, qui semble -confirmer l’opinion de Furetière: «Avant la découverte de l’indigo, -qui ne commença à paraître en Europe que dans les premières années du -dix-septième siècle, les environs de Toulouse et surtout le Lauraguais, -fournissaient une énorme quantité de pastel. Les coques de pastel qu’on -y préparait jouissaient de la première réputation en Europe. Ce pays -était devenu si riche, qu’on l’a appelé _pays de Cocagne_, du nom de -son industrie. Cette dénomination a passé en proverbe pour désigner un -pays riche et très fertile. - -«Deux cent mille balles de coques étaient exportées, chaque année, par -le seul port de Bordeaux. Les étrangers en éprouvaient un si pressant -besoin que, pendant les guerres que nous avions à soutenir, il était -constamment convenu que ce commerce serait libre et protégé, et que les -vaisseaux étrangers arriveraient désarmés dans nos ports pour y venir -chercher ce produit. Les établissements de Toulouse ont été fondés -par des fabricants de pastel. Lorsqu’il fallut assurer la rançon de -François I^{er}, prisonnier en Espagne, Charles-Quint exigea que le -riche Béruni, fabricant de coques, servît de caution.» - -3^o Aucune des étymologies qu’on vient de lire n’est admissible, car -elles se fondent toutes sur des faits qui sont moins anciens que le -mot _Cocagne_, dont, par conséquent, ils ne peuvent avoir été la -source. Je crois que _Cocagne_, autrefois _Cokaigne_, _Coquaigne_, ou -_Cokaine_, est dérivé du latin _coquina_, _cuisine_, _bonne chère_. -Cette opinion me paraît confirmée par ce qu’a dit le savant Hickes, -en traçant l’origine du mot anglais _Cockney_: «_Coquin_, _coquine_, -olim apud gallos, otio, gulæ et ventri deditos, ignavum, ignavam, -desidiosum, desidiosam, segnem significabant. Hinc urbanos utpote a -rusticis laboribus ad vitam sedentariam et quasi desidiosam avocatos -pagani nostri olim _Cokaignes_, quod nunc scribitur _Cockneys_, -vocabant, et poeta hic noster in monacos et moniales ut segne genus -hominum qui desidiæ dediti, ventri indulgebant et coquinæ amatores -erant, malevolentissime invehitur, monasteria et monasticam vitam, -in descriptione terræ cokaineæ parabolice perstringens.» (Gramm. -anglo-sax. ling. veter, septentr. Thesaurus, tome I, page 254.) - -Le fabliau de Cocagne, où l’auteur a eu certainement pour but de -peindre les molles délices de la vie monastique, a fourni à Rabelais le -modèle et les principaux traits du pays de _Papimanie_. - -Dans l’introduction du vingtième livre, titre 2, p. 220, de l’_Histoire -Macaronique_ de Merlin Cocaye, il est question des _royaumes de crespes -et beignets, où on a accoutumé de mener une vie heureuse_. C’est une -contrée où les arbres portent pour fruits des tourtes et des tartes, -et où les _vignes sont liées avec des saucisses_, trait qui est devenu -un proverbe italien correspondant à l’expression _C’est un pays de -Cocagne_. - - _Vi si legano le viti con le salciccis._ - -Nos matelots ont imaginé un pays de _Giboutou_ ou de _Gipoutou_, -qu’ils placent au trente-sixième degré au delà de la lune. C’est là, -disent-ils, que les cochons, portant du sel dans une oreille, du poivre -dans l’autre et de la moutarde sous la queue, courent tout rôtis, avec -une fourchette et un couteau sur le dos; et coupe qui veut. - -Notez que les Latins s’exprimaient à peu près de la même manière, en -parlant d’un pays où l’on pouvait vivre à gogo: _Dices hic porcos -coctos ambulare_, _vous diriez que les cochons y courent tout rôtis_. -Cette phrase se trouve dans le _Festin de Trimalcion_. - - -=CŒUR.=—_Le cœur mène où il va._ - -Chacun se laisse entraîner par son penchant. _Trahit sua quemque -voluptas._—J.-J. Rousseau a observé que nous n’avons guère de -mouvement machinal dont nous ne puissions trouver la cause dans notre -cœur, si nous savions bien l’y chercher. - -Ce proverbe est une pensée de Confucius. - -_Avoir le cœur gros._ - -Avoir du chagrin. L’opinion populaire que les personnes mélancoliques -ont le cœur plus gros que les autres, a donné lieu à cette expression -proverbiale à l’appui de laquelle on peut citer plusieurs exemples -rapportés par Rioland. Ce médecin assure qu’en faisant la dissection de -quelques personnes de ce tempérament, il avait trouvé des cœurs très -volumineux, entre autres celui de Marie de Médicis qui n’avait pas -manqué de chagrins et d’afflictions. On sait que cette reine, veuve de -Henri IV, mère de Louis XIII et belle-mère du roi d’Espagne, du roi -d’Angleterre et du duc de Savoie, sacrifiée par son fils au cardinal de -Richelieu et abandonnée de toute sa famille, mourut dans un grenier, à -Cologne, le 3 juillet 1645. - -_Apprendre par cœur._ - -On a regardé le cœur comme le siége de la mémoire. De là les mots -_recorder_, _se recorder_, _recordance_, _recordation_, en latin -_recordari_, _recordatio_: de là aussi l’expression _apprendre par -cœur_. Rivarol dit que cette expression, si ordinaire et si énergique, -vient du plaisir que nous prenons à ce qui nous touche et nous flatte. -La mémoire, en effet, est toujours aux ordres du cœur. - -_Faire quelque chose de grand cœur._ - -C’est-à-dire volontiers et avec plaisir. L’abbé Tuet croit que _grand -cœur_ a été mis dans cette phrase par altération de _gréant cœur_, qui -se trouve, dit-il, dans nos vieux auteurs, et signifie _de cœur qui -agrée_. Mais on peut douter de la vérité de cette assertion dont il -n’apporte aucune preuve. _Grand cœur_ s’est toujours dit pour _cœur -généreux_; et on lit dans _Justin_: _Magno corde aliquid facere_, -_faire quelque chose de grand cœur_. - -_Avoir le cœur à la bouche._ - -S’exprimer avec franchise. Dans le langage hiéroglyphique des -Égyptiens, la franchise était représentée par un cœur suspendu à un -gosier. - -_Remettre le cœur au ventre à quelqu’un._ - -C’est lui rendre le courage.—Le ventre est chez beaucoup de gens le -siége de l’énergie. Le dîner change leur timidité en audace: poltrons -avant de se mettre à table, ils sont crânes quand ils en sortent. - -_Avoir un cœur de citrouille._ - -Celte expression, dont on se sert quelquefois en parlant d’une personne -qu’on veut taxer de mollesse ou de lâcheté, se trouve dans les _Adages -des pères de l’Église_. Elle est dérivée de l’expression latine -employée par Tertullien contre Marcion: _Peponem cordis loco hahere_, -_avoir pour cœur un melon_ ou _une citrouille_. La même métaphore se -trouve aussi dans l’Iliade (chant 2, v. 235), où Thersite appelle les -Grecs πέπονες, _melons_ ou _citrouilles_. - -On sait que Ninon de l’Enclos, avant d’avoir fait du marquis de Sévigné -un homme charmant, lui reprochait plaisamment d’avoir _un cœur de -citrouille fricassée dans de la neige_. - - -=COFFRE.=—_Il s’y entend comme à faire un coffre._ - -Il ne s’y entend point du tout. Autrefois les coffres tenaient lieu de -commodes et de siéges. C’étaient des meubles élégants et précieux dont -la confection exigeait certain talent; et les coffretiers appartenaient -moins à la classe des artisans qu’à celle des artistes. - -_Drôle comme un coffre._—_Rire comme un coffre._—_Raisonner comme un -coffre._ - -Le dessus des coffres était garni de cuir historié où l’on remarquait -beaucoup d’inscriptions, de devises et de figures grotesques. Les trois -expressions citées sont des allusions à ces peintures généralement fort -drôles, fort joyeures et fort bizarres. - -L’usage des arabesques peintes ou sculptées sur les coffres date d’une -époque très reculée. Pausanias cite comme un des plus anciens monuments -de l’art des Grecs le coffre de Cypsélus, fait de bois de cèdre et -orné de figures en relief exécutées en or et en ivoire. Les sujets -représentés sur ce coffre avaient été choisis d’une manière arbitraire -dans les mythes de l’antiquité et n’offraient aucun rapport entre eux. - -_Piquer le coffre._ - -A la cour et chez les seigneurs, il n’y avait guère que des coffres -pour s’asseoir, particulièrement dans les antichambres. De là cette -expression, maintenant hors d’usage, qui signifie proprement: attendre -assis sur un coffre qu’on pique d’impatience. - -_Mourir sur le coffre._ - -C’est mourir misérablement, dit Oudin, en suivant la cour, ou au -service de quelque grand. On connaît ces deux vers qui terminent la -fameuse épitaphe de _Tristan l’Hermite_: - - Je vécus dans la peine, attendant le bonheur, - Et _mourus sur un coffre_, en attendant mon maître. - -Cette façon de parler était encore proverbiale sous Louis XIV. Madame -de Sévigné rapporte dans sa 411^e lettre que Turenne, faisant ses -adieux au cardinal de Retz, lui dit: «Sans ces affaires où peut-être -on a besoin de moi, je me retirerais comme vous; et je vous donne ma -parole que, si j’en reviens, _je ne mourrai pas sur le coffre_.» - - -=COGNÉE.=—_Il ne faut pas jeter le manche après la cognée._ - -Il ne faut pas abandonner une affaire, renoncer à une entreprise par -chagrin, par dégoût ou par découragement. Allusion à l’apologue du -bûcheron qui, ayant laissé tomber dans un gouffre le fer de sa cognée, -et désespérant de l’en retirer, y jeta le manche dont il pouvait encore -faire usage. - - -=COIFFÉ.=—_Il est né coiffé._ - -Cette expression s’applique à une personne constamment heureuse, par -allusion à la membrane appelée _coiffe_ qui enveloppe la tête de -quelques enfants, au moment de leur naissance, et qui a été regardée, -dans tous les temps et chez presque tous les peuples, comme un présage -de bonheur. Les Grecs tiraient de cette coiffe, nommée _amnion_ dans -leur langue, l’augure favorable de l’_amniomancie_. Les sages-femmes -de Rome, dit Lampride, la vendaient très cher aux avocats, persuadés -qu’en la portant sur eux comme une amulette ils seraient doués d’une -éloquence irrésistible qui leur ferait gagner les causes les plus -difficiles. Nos pères pensaient qu’elle était une marque visible de la -protection céleste. Ils la fesaient bénir ordinairement par un prêtre, -et si elle leur offrait quelque ressemblance avec la mitre épiscopale, -ils consacraient à la vie religieuse les enfants qui l’avaient apportée -en naissant. C’était à leurs yeux la meilleure preuve de vocation. - -La superstition qui attribue une vertu de talisman à _ce chapeau -de Fortunatus_, comme dit le peuple, n’est pas encore entièrement -détruite en France. Cependant elle y est beaucoup moins commune qu’en -Angleterre, où l’on met quelquefois sur les affiches et dans les -journaux qu’il y a _une coiffe de nouveau-né à vendre_: ce qui fait -toujours affluer les acheteurs. - - -=COLIN-TAMPON.=—_Je m’en moque comme de Colin-tampon._ - -Cette expression, dont on se sert pour marquer le peu de cas ou le -mépris qu’on fait d’une personne ou d’une chose, date du règne de -François I^{er}. _Colin-tampon_ est un sobriquet que les soldats de -ce prince formèrent par onomatopée du bruit des tambours battant la -marche des Suisses, et qu’ils appliquèrent aux Suisses, après les -avoir vaincus à Marignan. Je crois que le mot se trouve, avec beaucoup -d’autres du même genre, dans la célèbre chanson du musicien Jannequin -sur cette bataille. Les _Mémoires de l’état de France sous Charles -IX_ (t. II, f^o 208), où il est parlé d’une bravade que les Rochelois -assiégés firent aux Suisses de l’armée assiégeante, désignent ces -derniers par la dénomination de _Colins-tampons_. «Les Rochelois -crioient par dessus la muraille que l’on fît aller les _Colins-tampons_ -à l’assaut, et qu’ils avoient bons coutelas et espées pour découper -leurs grandes piques.» - - -=COLLIER.=—_Être franc du collier._ - -C’est être brave, serviable, agir avec franchise. Métaphore empruntée, -dit Le Duchat, des chevaux, de la bonté desquels on juge par la -franchise ou par la lâcheté qu’ils mettent à tirer du collier. - - -=COLOMB.=—_C’est l’œuf de Colomb._ - -Cela se dit d’une chose qu’on n’a pu faire et qu’on trouve facile après -coup.—Les détracteurs de Cristophe-Colomb lui disputaient l’œuvre de -son génie, en objectant que rien n’était plus aisé que la découverte -du Nouveau-Monde. Vous avez raison, leur dit le célèbre navigateur; -aussi je ne me glorifie pas tant de la découverte que du mérite d’y -avoir songé le premier. Prenant ensuite un œuf dans sa main, il leur -proposa de le faire tenir sur sa pointe. Tous l’essayèrent, aucun n’y -put parvenir. La chose n’est pourtant pas difficile, ajouta Colomb, -et je vais vous le prouver: en même temps il fit tenir l’œuf sur sa -pointe qu’il aplatit en le posant.—Oh! s’écrièrent-ils alors, rien -n’était plus aisé.—J’en conviens, messieurs, mais vous ne l’avez point -fait et je m’en suis avisé seul. Il en est de même de la découverte du -Nouveau-Monde. Tout ce qui est naturel paraît facile quand il est une -fois trouvé. La difficulté est d’être l’inventeur. - -La même anecdote, dit Voltaire, est rapportée du Brunelleschi, grand -artiste qui réforma l’architecture à Florence longtemps avant que -Colomb existât. La plupart des bons mots ne sont que des redites. - - -=COLOMBE.=—_Craignez la colère de la colombe._ - -N’irritez pas une personne d’un naturel doux, car son emportement -est des plus terribles; ne provoquez pas le courroux d’une femme, -car elle ne connaît point de bornes dans sa fureur. _Notumque -furens quid fœmina possit_ (Virg.); _on sait ce que peut une femme -furieuse_.—L’_Ecclésiastique_ dit: _Non est ira super iram mulieris_ -(ch. 25, v. 23); _il n’y a pas de colère au-dessus de la colère de la -femme_. - -Ce proverbe est fondé sur une double expression des livres saints, _ira -columbæ_ et _gladius columbæ_, qui ne peut être comprise sans connaître -l’histoire ou plutôt la fable de Sémiramis. Voici donc en résumé ce que -Diodore de Sicile, Lucien et quelques autres écrivains de l’antiquité -nous apprennent sur cette reine. La nymphe Dercéto ou Atergatis, ayant -violé les lois de la pudeur, devint enceinte d’une fille qu’elle -mit au jour et abandonna sur une montagne voisine du lac Ascalon, où -elle se précipita, après avoir tué son séducteur, dans le désespoir -qu’elle avait conçu d’une faiblesse dont elle ne pouvait supporter la -honte. Mais les dieux, touchés de son malheureux sort, la changèrent en -poisson depuis les pieds jusqu’à la ceinture, et conservèrent la partie -supérieure de son corps dans son état naturel. Composé monstrueux qui, -pour le dire en passant, a fourni à Horace l’idée de ce vers si connu: - - _Desinit in piscem mulier formosa superne[30]._ - -Quant à sa fille, elle fut nourrie par des colombes, et elle prit de -cette circonstance merveilleuse le nom de Sémiramis, qui en syriaque -signifie _colombe des champs_. Parvenue au trône d’Assyrie, elle -décerna à sa mère les honneurs divins, et prescrivit l’abstinence -du poisson comme un des principaux actes du culte de la nouvelle -déesse. Elle ordonna également qu’on eût un respect religieux pour -les colombes: en tuer une, même par mégarde, était un sacrilége qui -devait s’expier par une mort violente. Après une règne glorieux, elle -eut aussi son apothéose. Ses peuples, disposés à la regarder comme une -divinité par l’admiration qu’elle leur avait inspirée, furent persuadés -qu’elle s’était métamorphosée en un des oiseaux qui avaient soigné son -enfance, et qu’elle présidait encore sous cette forme aux destinées -de l’empire. C’est ainsi qu’elle obtint à double titre le nom de _la -Colombe_; mais elle n’en eut jamais la douceur, car elle fit périr le -roi Ninus, son époux, pour régner à sa place. Qu’on ajoute à ce crime -les guerres que les Babyloniens firent dans la suite aux Israélites, -guerres d’extermination commandées souvent par les oracles de son -temple et conduites toujours sous des enseignes décorées de son image, -on aura alors l’explication naturelle de la _colère_ et _du glaive -de la colombe_ dont Jérémie a parlé dans plusieurs passages de ses -_Lamentations_, comme on pourrait parler de la colère et du glaive de -l’aigle romaine, par une de ces figures que les détracteurs du style -des prophètes appellent bizarres et obscures, parce qu’ils n’en savent -point distinguer la justesse et la clarté. - -Il n’est pas besoin d’examiner comment cette expression appliquée -abusivement à la colombe, oiseau que l’Évangile désigne comme un modèle -de douceur, _estote mitis sicut columbæ_, a donné lieu au proverbe -_Timete iram columbæ_, _craignez la colère de la colombe_. - -Les Italiens disent dans le même sens: _Guardati d’aceto di vin dolce_; -_garde-toi du vinaigre fait avec du vin doux_. - - -=COMMENCEMENT.=—_Heureux commencement est la moitié de l’œuvre._ - -Proverbe traduit de ce vers latin: - - _Dimidium facti, qui bene cœpit, habet._ - -Les Grecs avaient le même proverbe. - -_Commencement n’est pas fusée._ - -On dit aussi: _N’a pas fait qui commence_. - -On entreprend volontiers un travail qui sourit à l’imagination, sans -avoir réfléchi aux difficultés qu’il peut présenter; mais dès qu’on y -a mis la main, on éprouve un embarras qui glace la première ardeur, et -l’on se laisse gagner par le découragement qui, bien souvent, ne permet -pas de continuer. - -Ces proverbes s’appliquent particulièrement à une personne disposée à -croire qu’elle ne trouvera point d’obstacle entre le commencement et la -fin d’une entreprise. - - -=COMMISSAIRE.=—_Faire chère de commissaires._ - -Dans le temps des conférences entre les catholiques et les -religionnaires pour discuter les points de doctrine qui les divisaient, -les commissaires des deux partis mangeaient ordinairement à la même -table, et comme, les jours d’abstinence, on servait du maigre pour les -uns et du gras pour les autres, on appela _chère de commissaires_ un -repas où l’on trouvait chair et poisson, et par extension, un repas où -l’on avait des mets de toute espèce. - -Quelques étymologistes pensent que cette expression est d’une date plus -ancienne, et ils en font remonter l’origine jusqu’à l’établissement des -_missi dominici_, commissaires que Charlemagne envoya, en 802, dans les -diverses provinces de ses états pour examiner la conduite des moines, -abbés, juges, gouverneurs, etc., qui, pour se les rendre favorables, -les traitaient de leur mieux. - -Les Latins disaient: _Epulæ saliares_, _festins des saliens_. Les -prêtres du dieu Mars, nommés saliens, _a saliendo_, à cause des danses -qu’ils fesaient dans leurs processions, étaient fort considérés des -Romains, qui croyaient descendre de ce dieu, et ils recevaient de tout -le monde des présents dont ils alimentaient le luxe de leur table. Ils -avaient en outre dans chacun des quatorze quartiers de Rome un hospice -où le public les traitait de la manière la plus splendide, pendant les -quatorze jours consacrés à leurs promenades religieuses, dans le mois -de mars. - - -=COMPAGNIE.=—_La mauvaise compagnie pend l’homme._ - -Celui qui fréquente des mauvais sujets en contracte les vices, et ces -vices le conduisent à l’échafaud. Ce vieux proverbe est remarquable par -la hardiesse de l’expression qui distingue aussi cet autre proverbe: -_Le bruit pend l’homme_. - -On dit dans le même sens: _Par compagnie on se fait pendre_. - -_Il n’y a si bonne compagnie qui ne se quitte._ - -On cite ce proverbe lorsque, sous prétexte de quelque affaire, on -laisse les personnes avec qui l’on se trouve; mais on s’expose à -entendre quelqu’une d’elles y ajouter ce complément épigrammatique: -_Comme disait le roi Dagobert à ses chiens_. - - -=COMPAGNON.=—_Qui a compagnon a maître._ - -On est assez souvent obligé de renoncer à sa volonté pour se conformer -à celle de son compagnon. Les associés sont dépendants l’un de l’autre. - - -=COMPARAISON.=—_Comparaison n’est pas raison._ - -On a tort de chercher des preuves dans les comparaisons. Cette manière -commune de raisonner est opposée aux principes de la saine logique, car -les mêmes circonstances ne se rencontrent jamais dans deux objets. - -_Toute comparaison cloche._ - -Toute comparaison offre toujours quelque chose d’irrégulier et -d’incomplet. - -_Toute comparaison est odieuse._ - -On n’est pas content de se voir placer sur la même ligne que les -autres; on veut être mis hors de pair, car l’amour-propre est le grand -ennemi de l’égalité. Aussi l’effet ordinaire d’une comparaison qu’on -établit entre deux personnes est-il de les blesser toutes deux; chacune -d’elles trouvant que son mérite est rabaissé, et que celui de l’autre -est exagéré.—La Fontaine a très bien dit, à la fin d’une lettre écrite -à madame de Bouillon, sœur de madame de Mazarin: - - Vous vous aimez en sœurs, cependant j’ai raison - D’éviter la comparaison. - L’or se peut partager, mais non pas la louange. - Le plus grand orateur, quand ce serait un ange, - Ne contenterait pas, en semblables desseins, - Deux belles, deux héros, deux auteurs ou deux saints. - - -=CONNAITRE.=—_Connais-toi toi-même._ - -Cette sentence de Chilon était écrite en lettres d’or dans le temple de -Delphes. Les anciens la trouvaient si admirable, qu’ils ne pouvaient -croire qu’un homme en fût l’auteur; et ils l’attribuaient à la divinité -même. - -«Se connaître, dit Charron, est la première chose que nous enjoint la -raison; c’est le fondement de la sagesse. Dieu, nature, les sages et -tout le monde prêche l’homme à se connaître. Qui ne connaît ses défauts -ne se soucie de les amender; qui ignore ses nécessités, ne se soucie -d’y pourvoir; qui ne sent pas son mal et sa misère, n’avise point aux -réparations et ne court point aux remèdes.»—Il n’y a donc rien de -plus important et de plus nécessaire que la connaissance de soi-même. -Qui se connaît, connaît aussi les autres; car _chaque homme_, comme le -remarque Montaigne, porte la forme entière de l’humaine condition. - - -=CONSEIL.=—_La nuit porte conseil._ - -Ce proverbe, pris du latin, _in nocte consilium_, signifie qu’il y -a du danger à suivre son premier mouvement, qu’il faut réfléchir à -une affaire avant de l’entreprendre, et qu’il est utile de mettre -l’intervalle d’une nuit entre le projet et l’exécution, ou, comme on -dit encore, _de consulter l’oreiller_. - -Les Arabes disent: _Confiez-vous aux réflexions du lendemain_. - -_Écoute les conseils de tous et prends celui qui te convient._ - -_Écoute les conseils de tous_, parce que l’ignorant même peut en donner -un bon. _Prends celui qui te convient_, parce que tu dois seul en -éprouver les effets, et que _les conseilleurs_, comme on dit, _ne sont -pas les payeurs_. - -Un proverbe grec recommande de _choisir un conseil entre mille_. -L’_Ecclésiastique_ (ch. VI, v. 6) fait la même recommandation. - - -=CONTENTEMENT.=—_Contentement passe richesse._ - -Une vie tranquille vaut mieux que de grands biens.—Les Latins -disaient: _La pauvreté que la joie accompagne est un trésor_. - - _Paupertas, cum læta venit, ditissima res est._ - - -=CONTE.=—_Contes de ma mère l’oie._ - -Contes niais, ridicules.—Cette expression est prise d’un ancien -fabliau, dans lequel une mère oie est représentée instruisant de -petits oisons, et leur faisant des contes dignes d’elle et d’eux. Ils -l’écoutent si attentivement, qu’ils semblent absorbés dans la situation -qu’elle leur peint, et bridés par l’intérêt qu’elle leur inspire. -(_Bibliothèque des romans._) - -_Faire des contes bleus._ - -C’est faire des contes frivoles, sans vraisemblance, comme ceux de -la _Bibliothèque bleue_, ainsi appelée parce que les petits livres -qui la composent ont des couvertures de papier _bleu_, et sont même -quelquefois imprimés sur papier _bleu_. Cette bibliothèque, très connue -dans les campagnes, sortit des presses de Jean Oudot, imprimeur à -Troyes en Champagne, vers la fin du seizième siècle. Les almanachs de -Pierre l’Arrivey, autre imprimeur de cette ville, sont regardés comme -faisant partie de la _Bibliothèque bleue_. - -On dit aussi dans le même sens: _Faire des contes jaunes_, parce que la -couleur des couvertures et du papier desdits livres était quelquefois -_jaune_. - - -=COQ.=—_Le coq de la paroisse._ - -Au propre, c’est le coq qui est placé sur la flèche d’un clocher, comme -emblème de la vigilance chrétienne; au figuré, c’est l’homme qui, dans -un village, est au-dessus des autres par la fortune, ou par quelque -charge, ou par la considération dont il jouit. - -_Coq de paroisse_, s’est dit autrefois dans une acception injurieuse, -comme l’atteste cette phrase qu’on lit dans des lettres de rémission -de l’an 1467: «Icelluy Godefroy dist au suppliant: Vous estes un très -mauvais homme et n’estes que ung pilleur de gens, et estes droictement -_ung coq de paroisse_.» - -On appelle aussi _le coq de la paroisse_ ou _le coq du village_, un -galant qui courtise toutes les belles du lieu. - -_Être comme un coq en pâte._ - -C’est être dans son lit bien chaudement, enveloppé de couvertures et -d’oreillers, comme un coq-faisan dans un pâté d’où l’on ne voit sortir -que sa tête par une ouverture de la croûte de dessus.—Cette expression -signifie aussi: avoir tout à souhait dans un lieu. - - -=COQ-À-L’ÂNE.=—_Faire des coq-à-l’âne._ - -C’est dire des choses sans suite et sans liaison, comme ferait un -discoureur qui, par un brusque changement de propos, passerait du coq à -l’âne.—Ménage prétend que Marot a inventé le terme de _coq-à-l’âne_, -en intitulant ainsi une de ses épîtres. Mais on voit dans l’_Art -poétique françois_, de Thomas Sibilet, contemporain de Marot, que nos -anciens poëtes appelaient _coc-à-l’asne_ certaine espèce de satire, -_pour la variété des non-cohérents propos que les François expriment -par le proverbe du_ SAULT DU COQ A L’ASNE. - -Il y a une fable très ancienne dans laquelle figure un coq raisonnant -avec un âne. Comme le dialogue, dans cette pièce burlesque, n’a pas le -sens commun, il est probable que c’est à cause de cela qu’on a désigné -un raisonnement absurde par le mot composé _coq-à-l’âne_, et qu’on a -dit _faire des coq-à-l’âne_ et _sauter du coq à l’âne_. - -Il y a parmi les chansons de Collé un _coq-à-l’âne en proverbes_, dont -voici le premier couplet: - - Trop parler nuit, - Trop gratter cuit, - Trop manger n’est pas sage. - A barbon gris - Jeune souris. - L’amour est de tout âge. - Enfants d’Paris, quel temps fait-il? - Il pleut là bas, il neige ici. - Pendant la nuit - Tous chats sont gris. - Pour faire route sûre, - Si l’amour va - Cahin-caha, - Ménage ta monture. - - -=COQUECIGRUE.=—_A la venue des coquecigrues._ - -C’est-à-dire jamais.—Coquecigrue, dans ce proverbe, désigne un -oiseau fabuleux dont le nom, suivant quelques auteurs, est composé -des trois mots _coq_, _cygne_, _grue_, et suivant Huet, est dérivé -de _Néphélococcygie_, ville imaginaire qu’Aristophane fait bâtir en -l’air par des oiseaux. Il y en a qui prétendent que la _coquecigrue_ -est l’oiseau aquatique appelé _clyster_ chez les anciens et révéré -des apothicaires, parce qu’il passait pour leur avoir révélé l’art de -donner des lavements.—On dit d’une personne qui raisonne de travers, -qu’_elle raisonne comme une coquecigrue_; et d’une personne qui conte -des choses incroyables, ridicules, extravagantes, qu’_elle conte des -coquecigrues_. - -Le poëte Saint-Amand, pour exprimer qu’un auteur se livre aux caprices -de son imagination, dit en deux jolis vers qu’il se plaît à lancer: - - Dans les champs de l’azur, sur le parvis des nues, - Son esprit à cheval sur des coquecigrues. - - -=COQUELUCHE.=—_Être la coqueluche de quelqu’un._ - -C’est être l’objet de ses préférences, de son admiration, l’objet dont -il raffole, l’objet dont _il est coiffé_, comme on dit. Cette façon de -parler fait allusion à la _coqueluche_, espèce de bonnet autrefois fort -à la mode, dont les dames se paraient. - -Mézerai rapporte qu’il y eut en France, sous Charles VI, en 1414, un -étrange rhume qu’on nomma _coqueluche, lequel tourmenta toute sorte -de personnes et leur rendit la voix si enrouée, que le barreau et les -colléges en furent muets_. Le même rhume reparut en 1510, sous le règne -de Louis XII.—Valériola, dans l’appendice de ses _Lieux communs_, -prétend que le nom donné à cette épidémie fut imaginé par le peuple, -parce que ceux qui en étaient atteints portaient une _coqueluche_ ou -capuchon pour se tenir chaudement. Ménage et Monet sont du même avis. -Cependant le médecin Lebon a écrit que cette maladie fut appelée -_coqueluche_ à cause du coquelicot dont on faisait un looch pour la -guérir. - -La Bruyère disait de Benserade, représenté dans le _Livre des -Caractères_ sous le nom de Théobalde, qu’il était _la coqueluche des -femmes_; que lorsqu’il racontait quelque chose qu’elles n’avaient pas -entendu, elles ne manquaient pas de s’écrier: Voilà qui est divin! -qu’est-ce qu’il a dit? - -Benserade, bel-esprit fieffé, débitait peut-être à ces dames des -galanteries dans le genre de celles qu’il a mises dans sa tragédie -de _la Mort d’Achille_, où ce héros, charmé de l’aveu de l’amour de -Polyxène, lui exprime ainsi son ivresse: - - Ah! je me vois si haut en cet amour ardent - Que je ne puis aller au ciel qu’en descendant! - - -=COQUILLE.=—_A qui vendez-vous vos coquilles? à ceux qui reviennent du -Mont-Saint-Michel?_ - -Cela se dit à quelqu’un qui a la prétention de passer pour habile -devant de plus habiles que lui, ou qui a le dessein d’en tromper -d’autres par des finesses et des ruses dont ils ne peuvent être -dupes.—Le Mont-Saint-Michel, en Normandie, est un rocher au milieu -d’une grande grève que la mer couvre de son reflux. Il fut autrefois -un lieu de pèlerinage très renommé, et les pèlerins en revenaient -toujours munis de coquilles qu’ils avaient ramassées sur la grève. - - -=CORBEAU.=—_De mauvais corbeau mauvais œuf._ - -On donne pour fondement à ce proverbe une aventure plaisante de Corax -le Syracusain. Cet homme, qui a été regardé comme l’inventeur de la -rhétorique, parce qu’il fut le premier qui en traça par écrit certaines -règles, avait mis à prix l’enseignement de son art qu’il fesait -consister principalement dans l’emploi d’une argumentation captieuse -et sophistique. Un jeune Sicilien, nommé Tisias, se fît recevoir dans -son école, jaloux d’étudier ces subtilités oratoires au développement -desquelles il consacra, dans la suite, un ouvrage didactique plus -étendu que celui de Corax. Il compta, en y entrant, une certaine somme, -et promit d’en remettre une autre après avoir gagné la première affaire -qu’il aurait à plaider. Cependant, lorsque ses études furent terminées, -au lieu d’aviser aux moyens d’accomplir sa promesse, il affecta de ne -se charger d’aucun procès. Le maître, alors, pensant que la conduite de -l’élève était un parti pris d’éluder le paiement, le cita en justice, -et l’attaqua par ce dilemme où il avait ramassé toute la cause: «Jeune -homme, tu n’es pas moins insensé qu’ingrat de vouloir retenir mon -salaire, car tu ne saurais y réussir, soit que tu gagnes, soit que tu -perdes: vainqueur, tu paieras en vertu de notre convention, et vaincu, -tu paieras encore par arrêt du tribunal.» - -Un pareil argument semblait sans réplique; mais le rusé Tisias avait -réponse à tout; il le rétorqua de cette manière: «Sage maître, vous -vous trompez. Il est évident que je ne serai obligé de payer dans aucun -cas, puisque, si je perds, la dette n’existera point d’après notre -accord, et, si je gagne, elle sera annulée par le jugement.» A ces -mots, la foule des curieux, que la renommée des deux plaideurs avait -attirés à l’audience, se récrièrent d’admiration, et les juges, n’osant -pas résoudre une question qui leur présentait un véritable apore[31], -prononcèrent pour toute sentence, Κακου Κόρακος Κακὀν ῶον, _de mauvais -corbeau, mauvais œuf_, par allusion au nom de Corax qui, en grec, veut -dire _corbeau_, peut-être aussi à celui de Tisias signifiant _qui paie_ -ou _qui punit_; et ces paroles passèrent, dit-on, en proverbe. Le -proverbe était connu avant cette circonstance, et les juges n’en firent -que l’application. Il doit son origine à une antique erreur populaire -qu’Élien a prise pour une vérité. «Le corbeau, dit cet auteur, dans son -Histoire des animaux, est dévoré par ses petits lorsque la vieillesse -l’empêche de pourvoir à leur subsistance, et c’est à cause de cet -acte de voracité qu’on a dit: _De mauvais corbeau mauvais œuf_, pour -signifier des vices héréditaires.» - -_Les corbeaux ne crèvent pas les yeux aux corbeaux._ - -Les gens de la même espèce ne se nuisent pas entre eux. - -On prétend que les corbeaux, qui vont toujours droit aux yeux de leur -proie, respectent les yeux des corbeaux avec lesquels ils viennent à se -battre, et même que lorsqu’un de ces oiseaux perd la vue, de quelque -manière que ce soit, il devient un objet de commisération pour les -autres qui prennent soin de le nourrir. Telle est l’opinion populaire -sur laquelle le proverbe a été fondé. Ajoutons que ce proverbe est -fort ancien en France. Grégoire de Tours nous apprend que le roi -Chilpéric s’en servait pour reprocher aux évêques leur partialité -en faveur des Pépins qui avaient su gagner le clergé par de grandes -largesses. L’application, en ce cas, était d’autant plus naturelle que -les Pépins avaient occupé eux-mêmes les premières places de l’Église, -et que les ecclésiastiques avaient été déjà désignés par le sobriquet -de _corbeaux_, à cause de leurs robes noires, et peut-être de leur -rapacité. - - -=CORDE.=—_Gens de sac et de corde._ - -On place l’origine de cette expression sous le règne de Charles VI, -marqué par plusieurs séditions populaires; les agents de l’autorité -s’emparaient secrètement des principaux factieux, les enfermaient dans -des sacs liés par le haut avec une corde, et allaient les précipiter -dans la Seine, pendant la nuit, sous le Pont-au-Change, ou bien hors -de la ville, au-dessus des Célestins, devant la tour de Billy.—Ce -supplice fut renouvelé, sous Louis XI, contre les criminels de -lèse-majesté qu’on jetait dans la Loire, enfermés dans un sac qui -portait cette inscription: _Laissez passer la justice du roi_. - -De semblables exécutions avaient été en usage chez les Grecs. Platon, -poëte comique, qui vivait un siècle après le philosophe du même nom, -fut cousu dans un sac et jeté à la mer. - -Le parricide, chez les Romains, était noyé dans un sac où l’on -enfermait avec lui un chien, un coq, une vipère et un singe. (Voy. le -discours de Cicéron: _pro Roscio Amerino_.) - -Dans l’_Histoire de la sultane de Perse et des visirs_, contes turcs, -composés au XV^e siècle, par Chec-Zade, précepteur d’Amurat II, on voit -une marâtre qui fait mettre dans un sac et précipiter dans la mer le -fils de son mari. - -Quelques auteurs assignent une autre origine à l’expression -proverbiale: avant le règne de Charles VI, disent-ils, on appelait -_sacards_ ou _gens de sac_ de bonnes gens qui, en temps de peste, -allaient, vêtus d’un sac, mettre les morts en terre. Comme ils se -relâchèrent de leur probité et dérobèrent ce qui leur venait sous la -main dans les maisons où ils entraient, la dénomination par laquelle -ils étaient désignés se prit en mauvaise part et fut accolée à celle de -_gens de corde_, pour n’en faire qu’une avec elle. - -J’aime mieux croire que l’expression _Gens de sac et de corde_, dont on -fait l’application à de mauvais garnements qui ne méritent pas moins -d’être noyés que d’être pendus, est née tout naturellement d’une double -allusion aux anciens supplices du _sac_ et de la _corde_. - -_Filer sa corde._ - -Se conduire de manière à être pendu.—Les Italiens disent: _Faire comme -l’araignée qui travaille à se pendre_. - -Charpentier, ennemi déclaré de Furetière, tira contre lui de ce -proverbe une devise fort piquante qui avait pour corps une araignée -suspendue à son fil, et pour ame ces mots: _Lavora per impiccarsi_, -avec les vers suivants: - - Je ne vis que de saleté, - Je ne me plais que dans l’ordure, - Je suis l’horreur de la nature, - Et fais un ouvrage empesté. - Les dieux, dont je souille l’image - Avec mon seul attouchement, - M’ordonnent, pour mon châtiment, - De me pendre à mon propre ouvrage. - - -=CORDELIERS.=—_Il ne faut pas parler latin devant les cordeliers._ - -Il ne faut point raisonner sur une matière devant ceux qui la -connaissent parfaitement. Les cordeliers avaient la réputation d’être -très bons latinistes, et cela leur valut l’honneur de figurer dans ce -proverbe, synonyme de cet autre plus ancien: _Il ne faut point parler -latin devant les clercs_. - -Les Espagnols disent: _En casa del Moro no hables algarabia_, _ne parle -point arabe dans la maison d’un Maure_. - -_Faire tout à rebours comme les cordeliers d’Antibes._ - -Cette comparaison proverbiale, dont on se sert en quelques endroits de -la Provence et du Languedoc pour marquer une sotte maladresse, doit son -origine à un fait qui peut fournir une nouvelle preuve à l’opinion de -ceux qui regardent certaines pratiques de l’ancienne fête des Innocents -comme dérivées des saturnales. «Lorsque cette fête se célébrait dans -le couvent des cordeliers d’Antibes, les frères coupe-choux et les -marmitons occupaient la place des pères, et, revêtus d’ornements -tournés à l’envers, portant au nez des lunettes garnies d’écorce de -citron, ils marmottaient confusément quelques mots de prière qu’ils -feignaient de lire dans des livres tournés à l’envers.» (_Voyageur à -Paris_, t. II, pag. 21.) - -_Se confesser comme les cordeliers de Metz._ - -Cette locution proverbiale a dû son origine à un fait historique que je -vais rapporter dans tous ses détails. - -Au mois d’octobre 1555, le P. Léonard, gardien d’un couvent de -cordeliers à Metz, homme d’un esprit actif et intrigant, qui avait -donné de grandes preuves de dévouement aux Français, et qui, à ce -titre, avait obtenu d’eux une confiance illimitée, forma le projet -de les déposséder de cette ville dont ils s’étaient rendus maîtres -trois ans auparavant, et de la livrer, à condition qu’il en serait -fait évêque, aux troupes de Charles-Quint cantonnées à Thionville. -Il communiqua son plan à la reine douairière de Hongrie, régente des -Pays-Bas, et, après avoir reçu l’assurance qu’elle emploierait de son -côté tous les moyens propres à le faire réussir, il s’empressa de -le mettre à exécution, de concert avec ses religieux séduits par la -perspective des honneurs et des richesses dont il avait su flatter leur -ambition. On était loin de soupçonner qu’il n’y eût pas un seul honnête -homme parmi ces moines. L’estime publique qui les environnait servit -de voile à la perfidie de leurs desseins. Ils introduisirent chez eux -un certain nombre de soldats impériaux sous le costume ecclésiastique, -en les faisant passer pour des confrères qui venaient assister à un -chapitre général. Le succès de ce stratagème semblait garantir celui -de la conspiration. Elle était déjà à la veille d’éclater, lorsque M. -de Villevieille, gouverneur de Metz, reçut avis d’un espion, qu’il -entretenait à Thionville, que le commandant de cette place avait admis -plusieurs cordeliers à des conférences nocturnes, et qu’il s’occupait -mystérieusement des préparatifs de quelque expédition importante. -Cette nouvelle fut pour lui un trait de lumière. Il prit à l’instant -ses mesures contre toute espèce de surprise, courut visiter le -couvent, à la tête de sa garde, et se saisit de tous les traîtres, à -l’exception du gardien, qui fut arrêté bientôt après en revenant de -Thionville où il était allé mettre la dernière main à son ouvrage. Cet -aventurier, réduit par les aveux de quelques-uns de ses complices à -l’impossibilité de nier le complot, en révéla les circonstances sans -attendre la torture. Il déclara que la nuit suivante le feu devait être -mis en différents quartiers de la ville, et que, dans le temps où les -habitants et la garnison auraient été occupés à l’éteindre, un corps -ennemi, arrivé à la faveur de l’ombre, aurait escaladé les remparts, -tandis que les soldats auxquels il avait donné asile seraient venus -seconder cette entreprise, en attaquant brusquement par derrière tout -ce qui s’y serait opposé. La terreur et la confusion produites par -des événements si imprévus ne pouvaient manquer de faire réussir le -complot. M. de Villevieille ne se contenta point de l’avoir déconcerté, -il voulut encore le faire tourner contre les ennemis. Il alla se mettre -en embuscade sur le chemin de Thionville, les tailla en pièces pendant -qu’ils s’avançaient avec confiance, et revint triomphant à Metz, où il -s’occupa de faire instruire le procès des conspirateurs. La crainte de -donner un sujet de joie aux ennemis de l’Église fit tenir quelque temps -leur sort indécis. Mais enfin Léonard et vingt de ses moines furent -condamnés à la peine capitale. On rapporte qu’enfermés dans la même -chambre et invités à se préparer à la mort en se confessant les uns -aux autres, ces malheureux, au lieu d’employer leur temps à ce dernier -devoir, éclatèrent en reproches contre leur gardien, le massacrèrent -sur la place, dans un accès de désespoir, et maltraitèrent si fort -quatre autres religieux, qu’on fut obligé de les transporter sur une -charrette avec le corps mort de Léonard jusqu’au lieu de l’exécution. -Cette dispute tragique donna lieu à l’expression proverbiale dont on se -sert en parlant des gens qui se battent au lieu de s’expliquer. - - -=CORINTHE.=—_Il n’est pas donné à tous d’aller à Corinthe._ - -_Non homini cuivis contingit adire Corinthum._ - -Les parémiographes anciens sont partagés en deux avis sur l’origine de -ce proverbe: les uns le font venir de ce que le port de Corinthe était -d’un abord difficile pour les vaisseaux qui y fesaient quelquefois -naufrage; les autres, et c’est le plus grand nombre, le regardent comme -une allusion à la conduite d’une célèbre courtisanne de cette ville, -Laïs, qui mettait la jouissance de ses charmes à un prix excessif; -ce qui fit dire à Démosthène: _Je n’achète pas si cher un repentir_; -mot qui fait plus d’honneur à la parcimonie qu’à la continence de cet -orateur. - - -=CORNES.=—_Porter des cornes._ - -Dans la haute antiquité, les cornes étaient un symbole de la dignité -et de la puissance. On représentait Jupiter-Ammon, Sérapis, Isis et -Astarté avec des cornes; on en plaçait une belle paire sur le front du -dieu Pan, qui passait pour l’inventeur de l’ordre des batailles et de -l’arrangement des armées en deux lignes formées l’une à la droite et -l’autre à la gauche du centre; d’où vint l’expression latine _cornua -exercitus_ (les cornes de l’armée) que nous rendons par _les ailes de -l’armée_. Bacchus était ainsi figuré cornu, soit parce que les premiers -vases dont on se servit pour boire furent des cornes de bœuf, comme le -remarque Diodore de Sicile (t. I, liv. III), soit à cause de la vertu -du vin qui donne de la vigueur aux faibles et de l’audace aux poltrons. -Et pour exprimer cet effet du vin, on disait poétiquement qu’il prêtait -des cornes aux buveurs. De là ces vers d’Horace dans l’ode à son -amphore: - - _Tu spem reducis mentibus anxiis, - Viresque, et_ addis cornua pauperi. - -Ce qu’Ovide (_de Arte amandi_, lib. I) a imité ainsi: - - _Tunc veniunt risus_, _tunc_ pauper cornua sumit. - -Apollon et Diane avaient quelques autels qui étaient construits de -cornes entrelacées, et Martial (_de Spectac._, epig. 15) parle d’un de -ces autels comme d’une merveille. Mais les cornes n’étaient pas des -attributs exclusivement consacrés aux dieux; elles servaient d’insignes -à plusieurs héros. Les rois de Macédoine portaient des cornes de -bélier à leur casque. Suivant Clément d’Alexandrie, Alexandre-le-Grand -ne quitta jamais cette marque de distinction; et de là vint le nom -d’_Alexandre aux deux cornes_, _Zou cornaïn_, que lui donne Mahomet -dans le Coran (ch. 18). Enfin les cornes sont, dans la Bible même, -des symboles sacrés; et les images qui nous retracent Moïse au sortir -de son entrevue avec l’Éternel sur le mont Sinaï, nous présentent le -front de ce législateur décoré de cornes. _Cornutam Moysi faciem_, dit -la Vulgate. Il est vrai pourtant que les interprètes entendent par ces -cornes des croissants de feu. - -N’est-il pas étrange qu’après avoir employé les cornes à des usages -si respectables, on en ait fait, dans la suite, le ridicule et odieux -ornement de la tête des maris trompés? Quelle peut être la raison -de cela? Cette raison, on la trouve dans les habitudes du bouc qui -supporte tranquillement la rivalité d’un autre bouc, sans le regarder -même de travers, quoique Virgile ait dit, pour un cas extraordinaire, -à la vérité: _Transversa tuentibus hircis_. Il est certain que les -Grecs désignaient sous le nom de bouc, άϊξ, l’époux d’une femme lascive -comme une chèvre, et qu’ils appelaient _fils de chèvre_ les enfants -illégitimes. L’expression _Planter des cornes à quelqu’un_ leur fut -même connue, car elle est dans ces mots Κἕρατα αυτὧ ποιηϚαι, dont -Artémidore s’est servi en son _Traité des songes_ (liv. II, ch. 12), -où il dit que rêver de cornes est un fâcheux pronostic pour un mari. -Nous apprenons en outre de l’historien Nicetas que l’empereur Andronic -voulant reprocher aux habitants de Constantinople l’inconduite de leurs -femmes, fesait dresser sur les principales places de cette ville les -plus beaux bois de cerf qu’il pouvait se procurer. - -Les Romains attachaient aussi aux cornes une signification pareille. -Ils avaient l’expression _Vulcanus corneus_, qui répond exactement à -notre _mari encornaillé_; et c’est à quoi Plaute a voulu sans doute -faire allusion par un jeu de mots lorsque, employant _corne_ pour -_lanterne_, il a dit dans son _Amphitryon_ (act. I, sc. 1): _Quo -ambulas, tu qui Vulcanum in cornu conclusum geris? où vas-tu, toi qui -portes Vulcain enfermé dans une corne?_ - -Je puis citer encore ce vers d’Ovide: - - _Atque maritorum capiti non cornua desunt._ - -En Italie, on donne à l’époux d’une femme infidèle le sobriquet de -_becco_ (_bouc_), que Molière a francisé dans ces vers de _l’École des -Femmes_ (act. IV, sc. 6): - - Et sans doute il faut bien qu’à ce becque cornu - Du trait qu’elle a joué quelque jour soit venu. - -Voltaire a prétendu à tort que les cornes métaphoriques sont venues -des cornettes, espèce de coiffure dont les dames se paraient au XV^e -siècle, et dont je parlerai dans un article particulier. Longtemps -avant l’introduction de cette coiffure, les expressions _cornard_, -_cornu_ et _porteur de cornes_ avaient été employées comme synonymes de -_sot_, dans le sens qu’a ce mot d’après le vieux proverbe, _Qui demeure -trop à se marier, il s’avance d’être sot_, et d’après ce vers d’une de -nos comédies, - - Épouser une sotte est pour n’être point _sot_. - -Elles se trouvent chez plusieurs poëtes de la langue romane, parmi -lesquels je citerai les troubadours Bertrand de Ventadour, Pierre -d’Auvergne et Guillaume de Bergedan. D’ailleurs, ce fut anciennement -en France un malicieux usage de railler les maris _nés_, comme on dit, -_sous le signe du Capricorne_, en arborant des cornes à leur porte, -la veille de la fête de saint Jean qu’on leur donnait pour patron, à -cause de l’homonymie de ce saint avec Jan ou Janus, à qui sa double -tête avait fait attribuer le même ministère. A Paris, on poussait plus -loin l’avanie. L’homme convaincu de s’être laissé déshonorer par sa -femme, était condamné à mettre un grand bonnet à cornes, et à parcourir -les rues sur un âne, la tête tournée vers la queue qu’il tenait à la -main, tandis que cette femme menait l’animal par la bride, et qu’un -crieur public répétait à haute et intelligible voix: _On en fera autant -à celui qui le sera_. Une semblable coutume était établie aussi en -Catalogne; mais pendant la promenade que le patient fesait à pied, il -était fouetté par son infidèle, laquelle l’était en même temps par le -bourreau, et, après cela, il était obligé de payer l’amende. Ces folles -punitions n’auraient-elles pas eu pour principe cette observation assez -juste que les déréglements des femmes proviennent, en très grande -partie, des torts des maris? - -Les Espagnols comparent le mari résigné qui ferme les yeux sur -l’inconduite de sa femme, _à l’escargot qui, pour se délivrer -d’inquiétude, échangea ses yeux pour des cornes_. - - _El caracol, por quitar de enojos, - Por los cuernos troco los ojos._ - -Ce proverbe fort original, dont on se sert aussi dans le midi de la -France, est fondé sur une tradition populaire qui dit que l’escargot, -qu’on suppose aveugle, fut créé avec de bons yeux, mais qu’étant sans -cesse exposé à les avoir blessés en rampant sur la terre, il pria le -bon Dieu de les lui ôter, et de les remplacer par des cornes, dont il -espérait retirer plus d’avantage: ce qui lui fut accordé. - -J’ai entendu chanter dans un village du département de l’Aveyron une -vieille chanson patoise qui rappelle cette singulière tradition, et qui -se termine par un couplet piquant dont je vais reproduire l’idée, à -défaut des paroles que j’ai oubliées: - - Celui que le guignon fit naître - Sous le signe ingrat du bélier, - Se tourmente pour mieux connaître - Ce qu’il ferait bien d’oublier. - Eh! qu’espère-t-il que souffrance - D’une ombrageuse vigilance - Qui doit lui prouver qu’il est sot? - Veut-il fuir des chagrins sans bornes? - Qu’il change ses yeux pour des cornes, - A l’exemple de l’escargot. - -On emploie le nom de _cornélius_ pour synonyme de _cornard_, comme on -le voit dans ce vers du _Sganarelle_ de Molière (sc. 6): - - Et l’on va m’appeler seigneur _cornélius_. - -L’évêque de Belley disait à un mari qui se plaignait hautement: -«Taisez-vous donc; il vaut mieux être _Cornelius Tacitus que Publius -Cornelius_.» - - -=CORNEILLE.=—_Y aller de cul et de tête, comme une corneille qui abat -des noix._ - -C’est se donner beaucoup de mouvement pour venir à bout de quelque -chose. - -La corneille est très friande d’une espèce de noix fort grosse que -Rabelais appelle _noix grollière_, terme dérivé de _grolle_ (ou -_graille_), nom qu’on donnait autrefois à cet oiseau, et que les -naturalistes donnent aujourd’hui au freux, autre oiseau de semblable -espèce. La corneille préfère cette noix à toutes les autres, parce que -la coque en est moins dure; et lorsqu’elle se sent excitée par la faim, -elle s’envole sur un noyer, s’accroche du bec et des griffes à quelque -branche, et l’agite aussi fortement qu’elle peut pour en abattre le -fruit qui, s’entr’ouvrant dans la chute, lui offre un aliment plus -facile à extraire de l’enveloppe où il est contenu. - -En quelques endroits, on donne métaphoriquement le nom de _corneille_ à -l’homme chargé d’abattre les noix, parce qu’il ressemble à la corneille -par l’agitation qu’il se donne et par la couleur d’un mauvais vêtement -dont il s’affuble d’ordinaire, à cause des taches que font les écales. - -_Bayer aux corneilles._ - -S’amuser à regarder en l’air niaisement, et par extension, faire le -badaud.—_Bayer_ ou _béer_ signifie ici _regarder bouche béante_: état -qui est naturel au badaud, et qui est nécessaire d’ailleurs pour sa -respiration, lorsqu’il lève la tête en haut afin de contempler le vol -élevé des corneilles. - - -=CORNETTE.=—_Porter la cornette._ - -On disait autrefois d’un homme qu’_il portait la cornette_ lorsque -sa femme _portait la culotte_; mais aujourd’hui cette expression ne -désigne plus un mari en puissance de femme, _vir uxorius_, comme -disaient les Latins; elle s’emploie dans le même sens que _porter des -cornes_. - -La cornette, ou le hennin, était une espèce de bonnet à deux cornes -très élevées, dont l’introduction fut due à Isabeau de Bavière. Toutes -les dames s’empressèrent de l’adopter, et c’était à qui aurait les -hennins les plus riches, les cornes les plus élevées. De ces cornes -descendaient en flottant sur les épaules des crêpes, des franges et -d’autres ornements. Comme une pareille coiffure coûtait fort cher, -les maris s’en plaignirent beaucoup. Les confesseurs, surtout les -moines, se réunirent à eux, et la traitèrent d’invention diabolique. -Un carme nommé _Connéette_ l’anathématisa par dix-sept sermons qu’il -prêcha à Lille, vers l’année 1427, et il engagea les jeunes gens -à parcourir les rues avec des crochets pour abattre les hennins et -les jeter dans la boue. Un autre carme, peut-être le même, fit de -semblables prédications à Paris. Mais son éloquence fut impuissante -contre la mode, qui ne parut s’arrêter un moment que pour reprendre -de nouvelles forces. «Après son département, dit Paradin, les femmes -relevèrent leurs cornes, et firent comme les limaçons, lesquels, quand -ils entendent quelque bruit, retirent et resserrent tout bellement -leurs cornes; ensuite, le bruit passé, ils les relèvent plus grandes -que devant. Ainsi firent les dames, car les hennins ne furent jamais -plus grands, plus pompeux et plus superbes, qu’après le département du -carme.» - - -=CORPS-SAINT.=—_Enlever quelqu’un comme un corps-saint._ - -C’est l’enlever promptement, de vive force, sans qu’il ait le temps ni -le moyen de résister. - -_Corps-saint_ n’est point, comme l’ont cru plusieurs étymologistes, -une corruption de _corsin_ ou _cahorsain_, double nom d’usuriers -italiens, qui appartenaient, dit-on, à la famille des _Corsini_, -célèbres marchands de Florence, et qui s’étaient établis à Cahors, -lesquels, étant venus à Paris, furent enlevés, dans une nuit, par ordre -de l’autorité supérieure. Le mot est écrit ainsi qu’il doit l’être, -et désigne réellement le corps d’un saint. Rien n’était plus commun, -au moyen âge, que l’enlèvement d’une telle relique fort précieuse -pour les bourgs et villes qui en avaient la possession, à cause de -la nombreuse affluence de fidèles et de pèlerins qu’elle y attirait. -Cet enlèvement était considéré comme une œuvre pie par ceux qui le -fesaient, et ils y employaient beaucoup d’adresse, de promptitude -et quelquefois de violence, pour mettre en défaut la vigilance des -légitimes propriétaires. L’historien d’Abbeville dit: «Le grand nombre -de corps saints que renferme l’abbaye de Sainte-Saulve, de Montreuil, -n’est-il pas un témoignage de la cupidité des comtes de Flandre? Ces -corps saints n’ont-ils pas été tous volés? Le nez de saint Wilbrod ne -provient-il pas du prieuré de Wetz, en Hollande? le nombril de saint -Adhelme, d’un monastère normand?» - - -=COTEAU.=—_Être de l’ordre des coteaux._ - -Cette expression fut très usitée dans le XVII^e siècle pour désigner de -fins gourmets qu’on appelait _chevaliers de l’ordre des coteaux_, ou -tout simplement _coteaux_. - - Ces hommes admirables, - Ces petits délicats, ces vrais amis de tables - Et qu’on en peut nommer les dignes souverains, - Savent tous les _coteaux_ où croissent les bon vins; - Et leur goût leur ayant acquis cette science, - Du grand nom de _coteaux_ on les appelle en France. - - (DE VILLIERS, coméd. des _Coteaux, ou marquis friands_.) - -«Le dîner de M. Valavoir effaça entièrement le nôtre, non par la -quantité des viandes, mais par l’extrême délicatesse qui a surpassé -celle de tous nos _coteaux_.» (MADAME DE SÉVIGNÉ, _lettre 124_.) - -«Il y a des grands qui se laissent appauvrir et maîtriser par des -intendants, et qui se contentent d’être gourmets ou _coteaux_.» (LA -BRUYÈRE.) - - Certain hâbleur à la gueule affamée, - Qui vint à ce festin, conduit par la fumée, - Et qui s’est dit _profès dans l’ordre des coteaux_, - A fait, en bien mangeant, l’éloge des morceaux. - - (BOILEAU, sat. 3.) - -Des Maizeaux, auteur de la _Vie de Saint-Évremond_, a observé que -Boileau, le père Bouhours et Ménage, ont rapporté inexactement -l’origine des _coteaux_, et il a donné l’explication suivante qu’il -tenait de son héros, et qu’on doit regarder comme la meilleure. «M. de -Saint-Evremond, dit-il, se rendit fameux par son raffinement sur la -bonne chère. Mais dans la bonne chère on cherchait moins la somptuosité -et la magnificence que la délicatesse et la propreté. Tels étaient -les repas du commandeur de Souvré, du comte d’Olonne, et de quelques -autres seigneurs qui tenaient table. Il y avait entre eux une espèce -d’émulation à qui ferait paraître un goût plus fin et plus délicat. M. -de Lavardin, évêque du Mans, et cordon-bleu, s’était mis aussi sur les -rangs. Un jour que M. de Saint-Evremond mangeait chez lui, cet évêque -se prit à le railler sur sa délicatesse et sur celle du comte d’Olonne -et du marquis de Bois-Dauphin.—Ces messieurs, dit le prélat, outrent -tout, à force de vouloir raffiner sur tout. Ils ne sauraient manger -que du veau de rivière, il fout que leurs perdrix viennent d’Auvergne, -que leurs lapins soient de la Roche-Guyon ou de Versine. Ils ne sont -pas moins délicats sur le fruit; et pour le vin, ils n’en sauraient -boire que des trois coteaux d’Aï, de Haut-Villiers et d’Avenay.... -M. de Saint-Évremond ne manqua pas de faire part à ses amis de cette -conversation, et ils répétèrent si souvent ce qu’il avait dit des -coteaux, et en plaisantèrent en tant d’occasions, qu’on les appela _les -trois coteaux_.» - - -=COUCOU.=—_Avaler comme un coucou._ - -Le coucou est un nourrisson insatiable et qui le paraît d’autant plus, -que de petits oiseaux, tels que le rouge-gorge, la fauvette, le chantre -et le troglodite, dans les nids desquels il éclot, ont de la peine à -fournir de la subsistance à un hôte d’une si grande dépense, surtout -lorsqu’ils ont en même temps une famille à nourrir, comme cela arrive -quelquefois. De là l’expression _Avaler comme un coucou_. - -_Maigre comme un coucou._ - -Le coucou est très maigre au printemps, et c’est alors seulement que -cette façon de parler a sa juste application, car, en automne, il -devient excessivement gras, et fournit un assez bon mets aux amateurs. - -_Ingrat comme un coucou._ - -Des auteurs soupçonnent, dit Gueneau de Montbeillard, que le coucou, -après avoir déposé son œuf dans le nid de la fauvette, y revient -quand cet œuf est éclos, et chasse ou mange les enfants de la maison -pour mettre le sien plus à son aise. D’autres veulent que ce soit -celui-ci qui en fasse sa proie, ou du moins qui les rende victimes de -sa voracité, en s’appropriant les subsistances que peut fournir la -pourvoyeuse commune. D’autres encore supposent que cet intrus, honteux -de l’être, s’envole dès qu’il peut remuer les ailes à la recherche de -la véritable mère, et qu’avant de prendre son essor, le nourrisson -dévore sa nourrice qui lui a donné jusqu’à son propre sang, en tuant -et en lui faisant manger jusqu’à ses propres petits. Tous ces crimes, -dont plusieurs sont physiquement impossibles, ont excité l’indignation -de Mélanchton, qui a écrit une belle harangue contre le coucou. Il n’en -fallait pas tant pour faire de cet oiseau un archétype d’ingratitude, -et donner lieu au proverbe, qui est peut-être né en Allemagne où il est -beaucoup plus usité qu’en France. _Undankbar wie der Kuckuck._ - - -=COUDE.=—_Lever le coude._ - -C’est-à-dire boire. - -On dit aussi _Plier le coude_. L’expression se trouve dans les -_Serrées_ de Bouchet, et dans un vieux almanach qui indique les jours -où il est bon de _bien plier le coude_. - -Pour vous exhorter encore plus, disait Franklin, dans votre piété et -votre reconnaissance envers la providence divine, réfléchissez, mes -amis, sur la situation qu’elle a donnée au coude. Si le coude avait été -placé près de la main, ou près de l’épaule, le verre aurait toujours -été porté bien au delà de la bouche, et nous aurions été tantalisés. -Mais nous voilà en état de boire à notre aise, le verre venant -justement à la bouche. Adorons donc, le verre à la main, cette sagesse -bienveillante; adorons et buvons! - -_Le mal de l’œil, il faut le panser avec le coude._ - -Il n’est guère possible de porter le coude à l’œil. De là ce proverbe -qui s’explique par cet autre: _Qui veut guérir ses yeux, doit -s’attacher les mains_. - - -=COURTAUD.=—_Courtaud de boutique._ - -On appelle ainsi un commis marchand, et l’on croit que ce nom est venu -de ce qu’autrefois les garçons de boutique, ainsi que les artisans, -portaient des habits à taille courte, tandis que les gens considérables -n’en portaient qu’à longue taille. Mercier, dans sa _Néologie_, -prétend qu’il a été formé de deux mots que le maître marchand dit au -garçon, en l’envoyant sur les traces du chaland qui se retire sans -acheter parce qu’on a surfait: _Cours tôt_, c’est-à-dire cours vite -après lui. - - -=COURTISAN.=—_Un courtisan doit être sans humeur et sans honneur._ - -C’est ainsi que le duc d’Orléans, régent de France, a défini le parfait -courtisan. Ce mot spirituel, qui a mérité les honneurs du proverbe, -pourrait bien lui avoir été inspiré par le souvenir d’un passage de -Sénèque, où il est dit qu’un homme qui avait vieilli au service des -rois répondit à quelqu’un qui lui demandait comment, à la cour, il -avait pu parvenir, contre l’ordinaire, à un âge aussi avancé: C’est en -recevant des outrages, et en remerciant. - -Un autre courtisan disait: Ne se brouille pas avec moi qui veut. - -Henri Estienne (_Dialogue du langage françois italianisé_) donne cette -recette curieuse pour devenir vrai courtisan: «Prenez trois livres -d’impudence, mais de la plus fine, qui croît en un rocher qu’on nomme -_front d’airain_, deux livres d’hypocrisie, une livre de dissimulation, -trois livres de la science de flatter, deux livres de bonne mine; le -tout cuit au jus de bonne grâce, par l’espace d’un jour et d’une nuit, -afin que les drogues se puissent bien incorporer ensemble: après, il -faut passer cette décoction par une étamine de large conscience; puis, -quand elle est refroidie, y mettre six cuillerées d’eau de patience, -et trois d’eau de bonne espérance. Voilà un breuvage souverain pour -devenir vrai courtisan, en toute perfection de courtisanisme.» - - -=CRAMOISI.=—_Sot en cramoisi._ - -C’est un sot de la première espèce, et dont la sottise ne s’effacera -jamais. Rien n’est plus durable que le cramoisi, qui est moins -une couleur particulière que la perfection de quelque couleur que -ce soit; et de là vient, comme l’a remarqué Le Duchat, qu’on dit -_rouge-cramoisi_, _violet-cramoisi_[32]. On lit dans Rabelais -(liv. V, ch. 46): _Rimer en cramoisi_, c’est-à-dire faire des vers -aussi excellents dans leur genre que l’est le cramoisi en fait de -couleur.—Aujourd’hui l’expression _en cramoisi_ ne s’adapte plus -guère qu’à un mot pris en mauvaise part, et dont on veut étendre le -sens péjoratif. Il en est de même en italien: _Poltrone in cremisino_ -signifie poltron au suprême degré. - -Le mot _cramoisi_ vient du mot arabe _kermès_ passé dans notre langue, -où il désigne en général la couleur rouge et l’insecte qui la produit. -Le peuple dit _kermoisi_, et il est à observer que le peuple a conservé -la prononciation primitive qui est la plus conforme à l’étymologie. -On attribue à ce pauvre peuple bien des fautes qui n’en sont point -réellement, afin de cacher celles des réformateurs grammairiens. - - -=CRACOVIE.=—_Avoir ses lettres de Cracovie._ - -Les lettres de Cracovie, ainsi nommées par allusion au verbe _craquer_ -(mentir), sont des brevets qu’on expédie aux grands hâbleurs. _Avoir -ses lettres de Cracovie_, signifie donc être reconnu et proclamé -menteur. - -Il y avait autrefois au jardin du Palais-Royal, d’autres disent au -jardin du Luxembourg, un arbre qu’on appelait l’_arbre de Cracovie_, -pour la raison que je viens d’indiquer, ou parce que les nouvellistes -se réunissaient d’ordinaire sous son ombre, pendant les troubles de -Pologne. Le prototype de ces _cracovistes_ était un abbé dont on -ignorait le vrai nom, et qu’on désignait par le sobriquet de l’_abbé -trente mille hommes_, attendu qu’avec ce nombre de soldats, ni plus ni -moins, il se fesait fort d’exécuter heureusement ses plans de campagne; -il eut pour successeur le fameux Métra, bourgeois désœuvré à qui les -membres du corps diplomatique envoyaient toutes les nouvelles qu’ils -voulaient répandre. Mais celui-ci établit son quartier-général aux -Tuileries, sur la terrasse des Feuillants. - - -=CRÉPIN.=—_C’est tout son saint-crépin._ - -C’est tout son avoir. On dit aussi: _Porter tout son -saint-crépin_;—_Perdre tout son saint-crépin_. Ces façons de parler -populaires sont venues de ce que les garçons cordonniers qui, courant -le pays, portent leurs outils dans un sac ou dans une boîte et -appellent ce petit bagage _saint-crépin_, du nom du saint qu’ils ont -pris pour patron, parce qu’il fut, dit-on, cordonnier de son vivant, -ou bien à cause de l’analogie qu’il y a entre _crépin_ et _crepida_, -bottine, pantoufle, car les avis sont partagés sur ce point. - -_Offre de saint Crépin._ - -Cette expression, particulièrement usitée en Dauphiné, a dû son origine -à un tableau qu’on voyait autrefois à Grenoble dans une chapelle -consacrée à saint Crépin et à saint Crépinian frères martyrs. Saint -Crépinian était représenté coupant des souliers, et saint Crépin en -tenant une paire pour la donner à un pauvre qui lui demandait la -charité. Comme ces souliers ne passaient jamais de la main qui les -offrait dans celle qui les attendait, on appella _offre de saint -Crépin_, une offre qui ne se réalise point. - - -=CRITIQUE.=—_La critique est aisée et l’art est difficile._ - -Joli vers de Destouches, qui a remplacé le proverbe: _Il est aisé de -reprendre et malaisé de faire mieux_. Mais c’est à tort qu’on croit -réfuter la critique en citant ce vers; car de ce que la critique est -aisée, il ne s’ensuit pas qu’elle soit fausse. - - -=CROCHET.=—_Aller aux congres sans crochet._ - -C’est entreprendre une affaire sans avoir les moyens de l’exécuter. -Les congres sont de grosses anguilles de mer qui se tiennent dans -le creux des rochers d’où on les retire avec des crochets de fer -attachés à de longues perches; ce qu’on ne pourrait effectuer sans ces -instruments.—On dit de même, et plus fréquemment: _Aller aux mûres -sans crochet_. - - -=CROCODILE.=—_Larmes de crocodile._ - -Larmes fausses et hypocrites, larmes d’un traître qui cherche à -émouvoir la compassion pour mieux tromper.—Cette expression, qui -était très usitée chez les Grecs et chez les Latins, est fondée sur la -croyance que le crocodile pleure et gémit en imitant la voix humaine, -lorsque du milieu des roseaux, où il se cache, il voit un passant qu’il -veut attirer pour en faire sa proie. - - -=CROIX.=—_Chacun porte sa croix en ce monde._ - -Chacun a son affliction. Les peines, dit La Rochefoucauld, sont jetées -également dans tous les états des hommes.—Ce proverbe est tiré de -l’évangile où le Sauveur dit: _Si quis vult me sequi deneget semetipsum -et tollat crucem suam_ (Saint Marc, ch. VIII, v. 34; Saint Luc, ch. IX, -v. 23). Celui qui veut me suivre doit renoncer à lui-même et porter sa -croix. - -Le mot _croix_, pris dans le sens d’affliction, s’employait de même -chez les Latins. Plaute, Térence, Cicéron, Columelle et d’autres -auteurs en offrent plusieurs exemples. - -_A dix il faut faire une croix._ - -Proverbe qu’on emploie après une énumération de certaines qualités -ou de certains défauts pour indiquer le nombre ou le degré élevé qui -paraît y mettre le comble. - -Mascarille, comptant les bévues de l’Étourdi, dans cette comédie de -Molière (acte I, sc. 11) s’écrie: - - Et trois: - Quand nous serons à dix nous ferons une croix. - -«Ce proverbe vient peut-être de ce que, pour marquer dix en chiffres -romains, on fait ce qu’on appelle une croix de saint André[33], ou -croix de Bourgogne, X.—Court de Gebelin, dans son excellente _Histoire -de la parole_, in-8, p. 123, dit que la croix fut la peinture de la -perfection de dix, nombre parfait.» (BRET., _Commentaire de Molière_). - -_Faire une croix à la porte de quelqu’un._ - -Cette expression, dont on se sert pour dire qu’on ne veut plus aller -dans la maison de quelqu’un, est fondée sur un usage des chevaliers -qui, passant devant le château d’une personne de mauvaise renommée, ne -daignaient pas y entrer, et fesaient une note d’infamie à la porte en y -traçant une croix. - -_Jouer à croix et à pile._ - -Tout le monde connaît le jeu désigné par cette expression, qui est -venue de ce que les monnaies du temps de saint Louis et de quelques-uns -de ses successeurs, portaient sur une face l’empreinte d’une _croix_, -et sur l’autre celle de deux _piles_ ou piliers. Les uns pensent, -avec l’historien italien Villani, que ces piles représentaient des -bernicles, instruments de torture dont ce roi avait été menacé durant -sa captivité, et dont les figures devaient rester pour rappeler un tel -affront jusqu’à ce que lui ou ses barons en eussent tiré vengeance. -Les autres croient qu’elles étaient des colonnes pareilles à celle -que Louis-le-Débonnaire avait fait mettre sur ses monnaies où elles -soutenaient une église surmontée d’une croix, avec cette légende: -XRISTIANA RELIGIO[34]. - -Les monnaies de plusieurs villes de la Grèce et celles de Rome -offraient d’un côté la tête de Janus, et de l’autre un vaisseau, qui -était quelquefois remplacé chez les Grecs par une guirlande. Ces -signes avaient été choisis en raison de ce que Janus passait pour -l’inventeur de l’argent monnayé, des vaisseaux et des guirlandes. Les -Romains jouaient comme nous en jetant en l’air une pièce de monnaie, -et ils disaient: _Caput aut navis_, _tête ou vaisseau_. Macrobe et -saint Augustin parlent de ce jeu. Les Italiens disent: _Fiore o santo_, -_fleur ou saint_, parce que les monnaies de Florence et de quelques -autres villes sont marquées de ces signes. L’expression des Espagnols -est: _castillo y léon_, par allusion aux figures empreintes sur leurs -pièces, dont un côté présente un château qui forme les armes du royaume -de Castille, et l’autre un lion qui forme les armes du royaume de Léon. -En Angleterre, on appelle _king’s side_, _côté du roi_, celui où est -l’effigie du monarque, et _cross’ side_, _côté de la croix_, celui où -se trouve ce signe du christianisme. - -_Jeter une chose à croix et à pile._ - -C’est abandonner une chose aux chances du hasard. - -_N’avoir ni croix ni pile._ - -C’est n’avoir pas le sou. - - -=CROSSE.=—_Crosse d’or, évêque de bois._ - -Quelqu’un ayant demandé à saint Boniface, qui vivait dans le huitième -siècle, s’il était permis de se servir de calices de bois dans les -saints mystères, ce saint répondit en soupirant: «Autrefois l’église -avait des calices de bois, et des évêques d’or; aujourd’hui elle a des -calices d’or, et des évêques de bois.» C’est de là qu’est venu notre -dicton satirique contre le luxe du haut clergé qui ne mérite plus un -pareil reproche. - - -=CROUPIÈRE.=—_Tailler des croupières à quelqu’un._ - -Cette locution, dont on se sert au figuré pour dire susciter des -embarras, de mauvaises affaires à quelqu’un, fut employée d’abord au -propre, en parlant d’un corps de cavalerie mis en déroute et poursuivi -par l’ennemi qui, frappant à coups de lance sur la croupe des chevaux, -coupait ou _taillait les croupières_. - - -=CRUCHE.=—_C’est une cruche._ - -C’est un imbécile, un idiot.—On mettait autrefois de belles -inscriptions sur les vases sacrés et sur ceux qui servaient pour -l’ornement dans les maisons, mais on n’en mettait pas sur les cruches -destinées au service du ménage. De là l’usage d’appeler un homme docte, -_vas scientiæ_, _vase de science_[35]. De là aussi, par opposition, -l’usage d’appeler un ignorant, _une cruche_ ou _un cruchon_. - -_C’est une cruche sans anse._ - -C’est-à-dire un sot difficile à manier, et sur lequel la raison n’a -point de prise, _un animal indécrottable_. - -_Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise._ - -A force de retomber dans les mêmes fautes ou de s’exposer au danger, on -finit par y périr.—Proverbe qu’on trouve appliqué aux templiers dans -une chronique manuscrite en vers qui est citée par M. Raynouard, et qui -paraît être du commencement du XIV^e siècle. _Tant va pot à eue_ (eau) -_qu’il brise._ - -On connaît la variante grivoise que Beaumarchais a faite à ce proverbe, -_Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle s’emplit_. - - -=CUIR.=—_Faire un cuir._ - -Sous le règne de Louis XIV, vivait un personnage célèbre dans les rues -de Paris, Philibert le Savoyard, dont d’Assoucy a tracé le portrait -burlesque, dans la relation de son voyage de Châlons-sur-Saône à Lyon, -et dont Boileau a fait mention dans les vers suivants de sa neuvième -épître: - - Le bel honneur pour vous, en voyant vos ouvrages - Occuper les loisirs des laquais et des pages, - Et souvent, dans un coin renvoyés à l’écart, - Servir de second tome aux airs du Savoyard! - -Cet homme, aveugle comme Homère et se croyant poëte comme lui, -gagnait sa vie à composer des rapsodies rimées et à les chanter sur -le Pont-Neuf, son Parnasse ordinaire, près du cheval de bronze qu’il -nommait son Pégase. On raconte que, pour mieux faire admirer le volume -extraordinaire de sa voix, il se plaisait à la marier au carillon de la -Samaritaine dont elle formait le dessus. Alors il entonnait de toute la -force de ses poumons les _pataqui_, _pataquiès du savetier_, pot-pourri -remarquable par ce vice d’élocution qui consiste à mettre des _s_ et -des _t_ finals à la place l’un de l’autre ou sans nécessité. Et c’est, -dit-on, d’une allusion à cette chanson grivoise, où le mot _cuir_ était -souvent répété, qu’est venue la locution populaire _faire un cuir_, -laquelle s’emploie pour désigner une liaison de mots irrégulière et -mal sonnante, à peu près dans le même sens qu’on dit, _parler comme un -savetier, comme un faiseur de savates_. - -Telle est l’explication que j’ai donnée, il y a une dizaine d’années, -dans le _Journal grammatical_, et que d’autres journaux ont reproduite; -mais aujourd’hui il me paraît plus naturel et plus exact de penser -que l’expression _Faire un cuir_ a été imaginée comme variante de -l’expression _Écorcher la langue_, en raison de l’analogie que -présentent _écorcher_ et _faire un cuir_. - -On dit aussi: _Faire un velours_, par allusion à _Faire un cuir_; mais -les puristes ne confondent pas ces deux façons de parler. Il y a cette -différence entre le _cuir_ et le _velours_, que le premier marque une -liaison rude, et le second une liaison douce. _Il va-t-à Paris_ est un -_cuir_; _Il va-z-à Paris_ est un _velours_. - -_Faire du cuir d’autrui large courroie._ - -C’est être fort libéral du bien des autres, le dépenser mal à propos. -Expression fort ancienne dans notre langue, car elle se trouve dans ces -vers d’Hélinand, poëte qui vivait sous Louis VII: - - Faire son preu (profit) d’autruy dommage - Et d’autruy cuir larges correies. - -Plaute a dit: _De meo tergo degitur corium_, _le cuir est pris de mon -dos_, pour signifier: c’est à mes risques et périls qu’on fait la chose. - - -=CUIRASSE.=—_Trouver le défaut de la cuirasse._ - -C’est-à-dire le côté faible, le point vulnérable d’une personne -ou d’une chose. On disait autrefois, au propre: _Le défaut de la -cuirasse_, pour signifier l’endroit où la cuirasse _défaillait_, -manquait, et laissait à découvert une partie du corps dans laquelle on -pouvait enfoncer le poignard. - -_Petite cuisine agrandit la maison._ - -La modération ou l’économie dans les dépenses de table enrichit une -maison. - - -=CUJAS.=—_Commenter les œuvres de Cujas._ - -Le célèbre juriste Cujas laissa en mourant une fille âgée de treize -ans, nommée Suzanne, laquelle fut bien loin d’être aussi chaste que sa -patronne. Le président de Thou, qui s’intéressait beaucoup à elle, se -hâta de la marier, aussitôt qu’elle eut atteint sa quinzième année, -pour prévenir les suites de son tempérament amoureux; mais il ne put -empêcher, dit Bayle, qu’elle ne devançât le mariage; et depuis ses -noces, elle continua si ouvertement ses galanteries que son mari, qui -était un honnête gentilhomme, en mourut de chagrin. Elle en épousa un -autre, et alla de mal en pis. Les élèves en droit, qui étaient toujours -bien reçus chez elle, désertaient l’école pour lui faire la cour. Ils -appelaient cela _commenter les œuvres de Cujas_, et cette expression -passa en proverbe pour désigner les privautés des écoliers avec la -fille du maître. - -Le professeur de droit Edmond Mérille, dépité de voir Suzanne Cujas -enlever tous les jours quelque étudiant à son cours, fit contre elle -cette épigramme latine qui est assez bien tournée: - - _Viderat immensos Cujati nata labores_ - _Æternum patri promeruisse decus._ - _Ingenio haud poterat tam magnum æquare parentem_ - _Filia: quod potuit corpore fecit opus._ - -Nicolas de Catherinot a écrit la vie de Suzanne Cujas, dans laquelle il -a voulu faire revivre la Quartilla de Pétrone et l’Alix de Marot. - - -=CUL.=—_Être à cul._ - -C’est ne savoir plus que faire ni que dire.—Allusion à un usage -autrefois observé dans l’Université de Paris, où les écoles étaient -jonchées de paille sur laquelle les étudiants étaient assis. Chacun -d’eux se levait pour répondre lorsqu’il était interrogé, et s’il -demeurait court, dans l’examen qu’il avait à subir, il était obligé de -se rasseoir, ce qui s’appelait _être à cul_ ou _être mis de cul_, comme -on le voit dans cette phrase de Rabelais (liv. II): «Il tint contre -tous les régents et orateurs, et _les mit de cul_.» - -Lamonnoye, dans le _Glossaire alphabétique_ qui se trouve à la suite -des _Noëls bourguignons_, donne une autre explication que je vais -rapporter, quoiqu’elle me paraisse moins bonne que la première. «_Le -diable est à cul._ C’est comme si l’on disait: le diable est poussé -à bout; il est réduit à demeurer, pour toute défense, le _cul_ rangé -contre un mur; il est _acculé_. On appelle _accul_ le lieu où l’on est -acculé.» - -_Cul-de-plomb._ - -Le peuple, habitué à joindre l’image à la pensée, appelle ainsi un -homme de bureau qui, du matin au soir, cloué sur son siége et courbé -sur son ouvrage, semble avoir perdu l’usage de ses facultés locomotives. - -_Demeurer entre deux selles le cul à terre._ - -Cela se dit d’une personne qui prétendant à deux choses n’en obtient -aucune, ou qui ayant deux moyens de réussir dans une affaire ne réussit -par aucun des deux. - - -=CULOTTE.=—_Porter la culotte._ - -On dit aussi: _Porter le haut-de-chausses_.—Ces deux expressions, -parfaitement synonymes, s’emploient en parlant d’une femme qui maîtrise -son mari. Fleury de Bellingen a pensé qu’elles avaient leur fondement -dans l’histoire ancienne, et voici l’explication singulière qu’il en -a donnée: «La reine Sémiramis prévoyant, après la mort de Ninus son -époux, que les Assyriens ne voudraient pas se soumettre à l’empire -d’une femme, et voyant que son fils Zaméis, ou Ninias, comme le nomme -Justin, était trop jeune pour tenir les rênes d’un si grand état, elle -se prévalut de la ressemblance naturelle qu’il y avait entre la mère et -l’enfant, se vêtit des habits de son fils et lui donna les siens, afin -qu’étant pris pour elle et elle pour lui, elle pût régner en sa place. -Plus tard, ayant acquis l’amour de ses sujets, elle se fit connaître -pour ce qu’elle était et fut jugée digne du trône. Quand nous disons -des femmes généreuses qu’_elles portent le haut-de-chausses_, nous -faisons allusion à cette reine qui régna en habit d’homme.» - -On trouvera sans doute que Fleury de Bellingen est allé chercher -trop loin l’origine d’une locution française. Cependant il aurait pu -l’aller chercher plus loin encore, si la fantaisie lui en eût pris. -Son imagination, au lieu de s’arrêter à la reine d’Assyrie, n’avait -qu’à remonter à la mère du genre humain; il lui était tout aussi aisé -de démontrer qu’Ève _porta la culotte_, dans le sens propre comme dans -le sens figuré de l’expression, car la Bible, parlant de nos premiers -parents occupés à faire un voile à leur nudité, dit textuellement: -_Consuerunt folia ficus et fecerunt sibi perizomata_; ce qu’un -ancien traducteur a rendu en ces termes: _Ils cousirent des feuilles -de figuier et s’en firent des culottes_. L’auteur des _Illustres -Proverbes_ aurait du moins obtenu par une telle explication le suffrage -de toutes les femmes, charmées de voir dans un article des livres -saints la preuve irrécusable qu’elles n’ont pas moins que les hommes le -droit _de porter culotte_. - -Mais faisons trève à la plaisanterie, et cherchons une origine plus -raisonnable. Hue Piaucelle, un de nos plus anciens poëtes, a composé -un fabliau intitulé: _Sire Hains et dame Anieuse_. Ces deux époux -n’étaient jamais d’accord; la femme contrecarrait sans cesse le mari. -Celui-ci fatigué lui dit un jour: «Écoute, tu veux être la maîtresse, -n’est-ce pas? moi, je veux être le maître; or, tant que nous ne -céderons ni l’un ni l’autre, il ne sera pas possible de nous accorder: -il faut, une fois pour toutes, prendre un parti; et puisque la raison -n’y fait rien, décidons-en autrement.» Quand il eut parlé de la sorte, -il prit un haut-de-chausses qu’il porta dans la cour de la maison, -et proposa à la dame de le lui disputer, à condition que la victoire -donnerait pour toujours à qui l’obtiendrait une autorité pleine et -entière dans le ménage. Elle y consentit; la lutte s’engagea en -présence de la commère Aupais et du voisin Simon choisis pour témoins, -et sire Hains, après avoir éprouvé la plus opiniâtre résistance de dame -Anieuse, finit par emporter le prix de ce combat judiciaire.—L’abbé -Massieu et Le Grand d’Aussy pensent que le fabliau de Piaucelle a -donné lieu aux expressions: _Porter le haut-de-chausses_ et _Porter la -culotte_. - -Qu’on me permette aussi une conjecture. Il me semble que ces -expressions ont dû s’introduire à une époque où les caleçons et les -hauts-de-chausses fesaient partie de l’habillement des dames nobles, et -où celles de ces dames qui avaient pris des maris bourgeois jouissaient -du privilége de leur commander et même de leur infliger la correction -avec des verges lorsqu’ils ne se montraient pas assez soumis. Ces -faits, qu’on serait tenté de regarder comme des épisodes fabuleux -de l’_Histoire du monde renversé_, sont attestés par de graves et -véridiques historiens, notamment par M. A. A. Monteil qui connaît mieux -que personne les usages et les coutumes de notre nation. - -Toutefois je ne tiens pas à ma conjecture, et je suis tout disposé -à convenir, si l’on veut, que les expressions dont il s’agit n’ont -été fondées sur aucun fait historique. Rien n’était plus naturel que -d’attribuer le costume du mari à la femme qui aspire à jouer le rôle du -mari. - -_C’est un sans-culotte._ - -Un écrivain qui voulait faire sa cour aux philosophes, pour être -de l’Académie, s’avisa de composer contre le poëte Gilbert, leur -antagoniste, une pièce satirique qu’il intitula _le Sans-culotte_, -par allusion au dénûment de ce poëte. Le terme nouveau, mis en vogue -dans les salons des riches, servit à désigner les auteurs pauvres -qui, comme Gilbert, étaient réduits à porter _la livrée du Parnasse_, -c’est-à-dire des vêtements vieux et râpés; et quelques années plus -tard il fut employé comme un dard invincible contre tous ceux dont -les écrits ou les discours tendaient au nivellement révolutionnaire. -C’est ainsi que le nom de _va-nu-pieds_ avait été appliqué par les -_partisans_ aux gens du peuple qui s’étaient révoltés par suite de la -haine que leur inspiraient ces financiers. Telle est, d’après Mercier, -la véritable explication du mot _sans-culotte_ (voy. le _Nouveau -Paris_, t. III, ch. 99). J’y joindrai, pour la compléter, les détails -suivants que je dois à l’obligeance de M. le lieutenant-colonel Eugène -Labaume, auteur de l’_Histoire monarchique et constitutionnelle de la -révolution française_, qui s’imprime en ce moment. Le côté gauche de -l’Assemblée législative, dit ce savant historien, voulant détruire -la violente opposition du côté droit, feignit d’agir au nom de la -nation, dont il se disait l’unique mandataire, afin de mettre en -mouvement la commune et les sections de Paris qui se considéraient -comme ayant une autorité souveraine. Danton, chef du district et du -club des cordeliers, fut choisi pour être leur formidable organe. Le -10 novembre 1790, il présenta à la barre de l’Assemblée une pétition -contre MM. de Saint-Priest, Champion de Cicé et Latour-du-Pin, et il -demanda que leur procès s’instruisît immédiatement sur la dénonciation -formelle des districts parisiens. C’était la première fois que le parti -populaire intervenait d’une manière aussi directe dans une question -de gouvernement. Le président, au lieu de repousser une démarche à la -fois illégale et téméraire, répondit à Danton que l’objet de sa demande -serait pris en considération et que le chef suprême de la nation ne s’y -opposerait pas. Il lui accorda les honneurs de la séance et lui permit -d’assister à la discussion. Comme la plupart de ceux qui accompagnaient -Danton étaient tout déguenillés, le marquis de Laqueille voulut les -flétrir par un nom emprunté des nudités de la misère, et il les appela -des _sans-culotte_; mais les cordeliers et les jacobins adoptèrent -comme un titre d’honneur ce nom donné par le mépris, et l’on sait -combien ils le rendirent fameux. - - -=CYGNE.=—_Le chant du cygne._ - -«Les anciens ne s’étaient pas contentés de faire du cygne un chantre -merveilleux; seul entre tous les oiseaux, qui frémissent à l’aspect -de leur destruction, il chantait encore au moment de son agonie, et -préludait par des sons harmonieux à son dernier soupir. C’était, -disaient-ils, près d’expirer et faisant à la vie un adieu triste et -tendre, que le cygne rendait ces accents si doux et si touchants, -et qui, pareils à un léger et douloureux murmure, d’une voix basse, -plaintive et lugubre, formaient son chant funèbre. On entendait ce -chant lorsque, au lever de l’aurore, les vents et les flots étaient -calmés; on avait même vu des cygnes expirant en musique et chantant -leurs hymnes funéraires. Nulle fiction en histoire naturelle, nulle -fable chez les anciens n’a été plus célébrée, plus répétée, plus -accréditée; elle s’était emparée de l’imagination vive et sensible -des Grecs: poëtes, orateurs, philosophes même, l’ont adoptée comme -une vérité trop agréable pour vouloir en douter. Il faut bien leur -pardonner leurs fables; elles étaient aimables et touchantes; elles -valaient bien de tristes, d’arides vérités; c’étaient de doux emblèmes -pour les ames sensibles. Les cygnes, sans doute, ne chantent point leur -mort; mais toujours, en parlant du dernier essor et des derniers élans -d’un beau génie prêt à s’éteindre, on rappellera avec sentiment cette -expression touchante: _C’est le chant du cygne_.» (BUFFON.) - - - - -D - - -=D.=—_Tout se fait dans le monde par quatre grands D._ - -Ces quatre grands D signifient: Dieu, Diable, Dame, Denier. - - -=DADA.=—_C’est son dada._ - -_Dada_ est un terme emprunté de la langue des enfants, qui l’ont formé -par onomatopée de l’allure du cheval, pour désigner cet animal. Dans la -locution proverbiale, il signifie une idée qu’on se plaît à caresser, -dont on est entiché, à laquelle on revient toujours. C’est le milieu -précis entre la passion et la monomanie.—On dit dans le même sens: -_C’est son califourchon_. Le mot _califourchon_, qui ne s’emploie -substantivement que dans cette phrase figurée, signifierait au propre -la manière d’être affourché sur une monture, sur un dada, jambe deçà, -jambe delà. - - -=DAME.= - -Espèce d’interjection dont on se sert pour exprimer quelque surprise, -quelque impatience, ou pour donner plus de force à une assertion. C’est -un reste de l’usage de nos dévots aïeux qui appelaient, invoquaient, -prenaient à témoin la vierge nommée _Sainte-Dame_, _Notre-Dame_, -expressions que nos vieux auteurs ont employées dans le même sens -que nous employons l’interjection _dame_. On trouve dans la farce de -_Patelin_: - - _Sainte-Dame!_ comme il barbote! - -Et dans l’_Apparition du maréchal de Chabannes_, par Guillaume Cretin: - - _Notre-Dame!_ - Ce bon roy pris sans avoir secours d’âme. - -De _Notre-Dame_ est venue, par aphérèse, l’exclamation _tre-dame_, -usitée dans le langage de la populace. - - -=DAMER.=—_Damer le pion à quelqu’un._ - -C’est avoir une supériorité marquée sur lui, et par extension, le -supplanter.—Métaphore tirée du jeu de dames, où celui qui dame un pion -à son adversaire, c’est-à-dire qui lui fait l’avantage d’une dame, est -beaucoup plus habile que lui. - -Le jeu de dames est, dit-on, un allusion à une distinction féodale. Le -pion ou dame simple représente la damoiselle qui était la femme d’un -écuyer, et la dame damée représente la dame épouse d’un chevalier, -laquelle était au-dessus de la première. - - -=DANAÏDES.=—_Le tonneau des Danaïdes._ - -On compare au tonneau des Danaïdes un travail inutile, une mémoire où -rien ne laisse de trace, un cœur dont rien ne remplit les désirs, un -prodigue qui dissipe à mesure qu’il reçoit. - -On connaît la fable des Danaïdes qui, pour avoir égorgé leurs maris, la -première nuit de leurs noces, furent éternellement condamnées à remplir -d’eau, dans le tartare, un tonneau sans fond. - - -=DANGER.=—_Au danger on connaît les braves._ - -La meilleure explication de ce proverbe se trouve dans l’anecdote -suivante rapportée par le cardinal Maury. «Le courage se montre surtout -lorsqu’il lutte contre les obstacles et les dangers; sa force est dans -le combat. Un brave soldat disait, à la vue de la citadelle de Namur, -le lendemain de l’assaut: J’escaladai hier ce rocher au milieu du -feu; je n’y grimperais pas aujourd’hui.—Vraiment, je le crois bien, -répondit un autre; on ne nous tire plus des coups de fusils de là-haut.» - -Ce trait est aussi beau dans son genre que celui d’Ajax provocant -Jupiter et s’écriant au milieu des ténèbres: - - Grand Dieu, rends-nous le jour et combats contre nous! - -Il y a un bel adage allemand employé par Schiller: _Verdopple die -Gefahr, spricht der Held, nicht die Helfer_; _double les dangers, dit -le héros, et non pas les auxiliaires_. - -_Le danger dissout tous les liens._ - -Ce proverbe n’est que trop vrai, malgré quelques exceptions honorables -qui font honneur à l’humanité. On voit régner, dans les temps de peste -et de famine, tous les vices hideux d’un égoïsme dénaturé; il n’y a -plus alors ni parents ni amis. Les cœurs glacés par la terreur sont -inaccessibles à la pitié. On dirait que le ciel qui les châtie permet -qu’ils renoncent aux affections généreuses, afin qu’ils restent sans -consolation. - -_Danger passé, saint moqué._ - -_Scampato il pericolo, gabbato il santo._ On dit aussi: _Péril passé, -promesses oubliées_. Ces proverbes font allusion aux vœux qu’on fait -sur mer pendant la tempête, et qu’on oublie d’ordinaire aussitôt -qu’on est arrivé au port. Dans les _Facéties_ de Pogge, il est parlé -d’un marin qui, sur le point de faire naufrage, vouait à la Vierge un -cierge de la grosseur d’un mât; comme on lui représentait qu’il n’en -trouverait point de pareil chez aucun marchand: Bon, répondit-il, si -nous échappons, il faudra bien qu’elle se contente d’une petite bougie. -La Fontaine a rapporté un trait de la même espèce dans la fable 12^e du -liv. IX: - - Un passager, pendant l’orage, - Avait voué cent bœufs au vainqueur des Titans: - Il n’en avait pas un. Vouer cent éléphants - N’aurait pas coûté davantage. - Oh! combien le péril enrichirait les dieux, - Si nous nous souvenions des vœux qu’il nous fait faire! - Mais, le péril passé, l’on ne se souvient guère - De ce qu’on a promis aux cieux. - On compte seulement ce qu’on doit à la terre. - Jupiter, dit l’impie, est un bon créancier; - Il ne se sert jamais d’huissier. - - -=DANSE.=—_Après la panse, la danse._ - -Les Espagnols disent: _Barriga caliente, pie durmiente_; _à panse -chaude, pied endormi_. Ces deux proverbes, dont l’un caractérise la -vivacité française, et l’autre la gravité castillane, expriment, d’une -manière contradictoire, qu’on ne doit pas interrompre la digestion par -un travail sérieux, et ils sont fondés sur cet aphorisme de l’école de -Salerne: - - _Post cœnam, stabis—vel passus mille meabis._ - - Après dîner tu te reposeras—ou tu feras mille pas. - -Mais notre proverbe s’emploie presque toujours pour signifier que -lorsqu’on a fait bonne chère, on ne songe qu’à se divertir. C’est le -sens qu’il avait chez les Grecs de qui nous l’avons emprunté, comme on -peut le voir dans les _Causes naturelles_ de Plutarque (ch. 21), où il -est rapporté. - -L’usage de danser en sortant de table n’a jamais cessé d’exister dans -les fêtes villageoises. Aussitôt que les paysans ont satisfait leur -appétit, ils sautent et folâtrent sur l’herbe, au son des musettes ou -du tambourin, et ils se moquent des citadins qui digèrent mollement sur -des canapés. - -Théophraste, dans ses _Caractères_, a signalé comme un contre-temps -ridicule l’invitation de danser faite à un homme à jeun. - -_Donner une danse à quelqu’un._ - -C’est le châtier, parce que celui qu’on châtie se débat sous les coups -qu’il reçoit, et semble exécuter une espèce de danse.—Les Grecs -disaient, dans le même sens: _Faire chanter à quelqu’un le bonheur des -tortues_. Ce qui s’explique par ce passage d’une comédie d’Aristophane: -«O tortues, que votre enveloppe vous rend heureuses! vous êtes trois -fois plus heureuses que moi avec ma peau. Cette écaille placée sur -votre dos vous empêche de sentir les coups; mais, hélas! rien ne -garantit mon dos, et dès qu’on me bâtonne je suis à la mort.» - -Le mot _danse_, au XV^e siècle, était souvent employé pour signifier -des remontrances, des reproches, une moralité, une leçon, une -correction; et c’est pour cela qu’il servit de titre à plusieurs -ouvrages, tels que _la Danse macabre_, _la Danse des morts, la Danse -des femmes_, _la Danse des aveugles_ ou _Danse aux aveugles_, etc. - -Avant la révolution on donnait au bourreau, par euphémisme, la -dénomination de _maître à danser_, et on le désignait même ainsi -sur les registres de la chambre de la grande chancellerie. Rabelais -l’appelait l’_aveugle qui fait danser_, parce qu’il exécute aveuglément -les arrêts de la justice. - - - =DANSER.=—_Qui bien chante et qui bien danse - Fait un métier qui peu avance._ - -Ce proverbe, qui manque aujourd’hui de vérité, est une preuve que les -chanteurs et les danseurs ne fesaient pas fortune chez nos aïeux aussi -facilement que chez nous. _Autres temps, autres mœurs._ - - -=DARIOLETTE.= - -Nom propre devenu appellatif pour désigner une entremetteuse d’amour, -parce qu’il était celui de la confidente d’Élisenne dans le roman -d’_Amadis_. Cette confidente, la perle des soubrettes, fut ainsi -nommée, suivant Le Duchat, à cause de son vêtement _riolé_ (rayé). Mais -M. Éloi Johanneau pense que _dariolette_ est venu de _dariole_, petite -pièce de pâtisserie contenant de la crème, et a été appliqué à une -jeune fille friande de cette espèce de pâtisserie, ce qui a plus de sel -et de vérité. - -Scarron, dans son _Virgile travesti_, liv. IV, dit de la sœur de Didon: - - En un cas de nécessité - Elle eût été dariolette. - -Regnier, sat. 5, appelle _dariolet_ un entremetteur. - - Doncq’ la même vertu le dressant au poulet, - De vertueux qu’il fut, le rend _dariolet_. - - -=DÉ.=—_Le dé en est jeté._ - -C’est-à-dire la résolution en est prise, et elle sera exécutée, quoi -qu’il en puisse arriver. _Alea jacta est_, proverbe célèbre que César -prononça lorsqu’il était prêt à passer le Rubicon pour marcher contre -Rome. Les Latins, de qui nous l’avons reçu, l’avaient eux-mêmes reçu -des Grecs: έῤῥίφθη ὸ ϰύϐος - - -=DÉCHAUSSER.=—_Il ne faut pas se déchausser pour manger cela._ - -C’est ce que dit un gaillard de bon appétit, à la vue d’un mets qu’il -se flatte d’avaler promptement, sans crainte d’en avoir l’estomac -surchargé. L’abbé Tuet pense que cette locution populaire peut être -fondée sur la coutume des anciens qui, au moment du repas, quittaient -leur chaussure pour se mettre sur les lits disposés autour de la table. - - -=DÉCOUDRE.=—_Il faut en découdre._ - -C’est-à-dire en venir aux mains, se prendre corps à corps. On prétend -que cette locution populaire est fondée sur ce que les soldats -portaient autrefois des jaques ou casaques garnies de coton ou de -crin sous plusieurs double de toile qu’il fallait en quelque sorte -désassembler, _découdre_, dans le _combat au joindre_, pour que le -poignard pût pénétrer jusqu’à la chair. Il est plus naturel de penser -qu’elle est fondée sur ce que, en se saisissant au collet, comme font -les gens du peuple, on _découd_ ou déchire ses habits. - - -=DÉCOUVRIR.=—_Plus on se découvre plus on a froid._ - -Plus on se dit malheureux, plus on est privé du secours d’autrui. Les -hommes ne font guère du bien qu’à ceux qui peuvent le leur rendre, -et quand on leur montre qu’on est sans ressource, on les trouve -sans obligeance. _Qui chante ses maux épouvante_, suivant un autre -proverbe.—Le secret de notre indigence, a dit un homme d’esprit, doit -être le plus délicat et le mieux gardé de nos secrets. - - -=DÉFIANCE.=—_La défiance est mère de sûreté._ - -C’est-à-dire qu’il faut être toujours sur ses gardes pour éviter d’être -trompé.—Ce proverbe, qui nous exhorte à nous défier de nos semblables, -est peu conforme à l’humanité et sent la misanthropie. Il n’y a -point de sagesse à croire tous les hommes trompeurs, et la défiance -poussée à l’excès empoisonnerait la vie. Gardons-nous de ce rigorisme -antiphilosophique, et si nous ne pouvons nous fier à beaucoup de gens, -ayons du moins la consolation de nous fier à quelqu’un. - -«J’aime beaucoup mieux être trompé, dit Bossuet, que de vivre -éternellement dans la défiance, fille de la lâcheté et mère de la -dissension. Laissez-moi errer, je vous prie, de cette erreur innocente -que la prudence, que l’humanité, que la vérité même m’inspire; car -la prudence m’enseigne à ne précipiter pas mon jugement, l’humanité -m’ordonne de présumer plutôt le bien que le mal, et la vérité m’apprend -de ne m’abandonner pas témérairement à condamner les coupables, de peur -que, sans y songer, je ne flétrisse les innocents par une condamnation -injurieuse.» - - -=DÉFRUCTU.=—_C’est un bon défructu._ - -Le _défructu_ (mot oublié dans la dernière édition du _Dictionnaire de -l’Académie_) était, autrefois, un bon repas qui avait lieu la veille de -Noël, et qui se nommait ainsi, non pas, comme on l’a prétendu, à cause -des fruits qu’on n’y servait point, mais à cause de l’antienne _De -fructu ventris tui_, etc., chantée, ce jour-là, aux secondes vêpres, -sur le psaume 131, d’où elle est extraite. L’usage voulait que cette -antienne fût entonnée par un notable séculier qui se trouvait placé -dans le chœur où il attendait que le chapier vînt la lui annoncer. -Celui-ci se présentait au moment marqué, et après quelques salutations, -lui offrait une branche d’oranger garnie de son fruit, ou une branche -de laurier à laquelle était attachée une orange. Mais une telle -distinction ne se fesait pas en vain, car celui qui en était l’objet ne -pouvait se dispenser d’inviter à souper le clergé de la paroisse, et de -donner aux chantres la desserte avec une certaine somme d’argent; et de -là vint l’expression: _C’est un bon défructu_, pour signifier un bon -régal, ou bien encore une bonne gratification, un bon pourboire. - -Cette cérémonie fort ancienne fut interdite, en 1551, par le concile -provincial de Narbonne, parce qu’elle dégénérait presque toujours en -grands abus. Cependant elle se maintint dans plusieurs diocèses qui -n’étaient point sous la juridiction de ce concile, et elle existait -encore vers le milieu du XVII^e siècle. Une chronique rapporte comme un -fait curieux, qu’à cette époque Claude Girardin, lieutenant général -au bailliage d’Auxerre, ayant été élu _coryphée du défructu_ dans la -cathédrale de cette ville, fit les honneurs de sa nouvelle charge _avec -tant de magnificence que plus ne se pouvait_. - - -=DÉGOÛTÉ.=—_Au dégoûté le miel est amer._ - -On trouve dans les Proverbes de Salomon (c. XXVII, v. 7): _Anima -satiata calcabit favum_; _l’ame rassasiée méprisera le rayon de -miel_.—Nous disons encore: _A ventre soûl, cerises sont amères_. - - -=DÉLUGE.=—_Après moi le déluge._ - -Pour faire entendre qu’on se moque de tout ce qui pourra arriver quand -on ne sera plus. Proverbe qui répond à un proverbe grec ainsi traduit -en latin: - - _Me mortuo, conflagret humus incendiis._ - - Que la terre après moi des flammes soit la proie. - -Néron ayant entendu citer ce proverbe par un de ses courtisans, -s’écria: _J’aime mieux que l’incendie ait lieu de mon vivant_, et il -agit en conséquence en mettant le feu à Rome. Caligula n’était pas allé -si loin; il s’était contenté de répéter souvent le proverbe, digne -expression de son féroce égoïsme. - -Les Indiens disent: _Quand je me noie, tout le monde se noie_. - - -=DEMAIN.=—_Ne remets pas à demain ce que tu peux faire aujourd’hui._ - -Parce que les délais peuvent compromettre les meilleures affaires. -Ceux qui disent _Je ferai demain_ sont des imprudents. Les Latins les -comparaient aux corbeaux dont le croassement semble faire entendre -_cras, cras, demain, demain_, ce qui avait donné lieu à l’expression -_Sponsio corvina_, _promesse de corbeau_, dont saint Augustin s’est -servi plusieurs fois.—Voici des réflexions de deux auteurs anglais -dans lesquelles le sens moral du proverbe se trouve développé d’une -manière élégante et originale. «Sois sage aujourd’hui: c’est folie -de différer. Demain le fatal exemple de la veille t’entraînera, et -toujours ainsi jusqu’à ce que la sagesse ne soit plus en ton pouvoir. -Les délais sont les ravisseurs du temps. Ils nous enlèvent nos -années l’une après l’autre. Enfin la vie nous échappe et laisse à la -merci d’un seul instant les grands intérêts de l’éternité. Si cette -erreur était moins commune, ne serait-elle pas bien étrange? mais -qu’elle soit si commune, cela n’est-il pas plus étrange encore?.... -Tous les hommes se préparent à vivre sans jamais sortir des liens de -l’enfance. Ils se font tous l’honneur de croire qu’ils reviendront un -jour à la raison, et sur la foi de ce retour, leur orgueil reçoit des -félicitations toujours prêtes, au moins les leurs. Ils applaudissent -à leur future conversion. Qu’elle est édifiante, en effet, cette vie -qu’ils ne connaîtront jamais! Le temps confié à leurs mains devient le -patrimoine de la folie. Celui qui appartient au destin, ils le lèguent -à la sagesse..... Au milieu des meilleures intentions, l’homme forme et -reforme de nouveaux plans, puis il meurt le même.» - - (YOUNG.) - -«Demain, dis-tu? Demain! c’est un fripon qui joue son indigence -contre ta richesse, qui reçoit ton argent comptant et le rembourse en -souhaits, en espérances, en promesses, monnaie des sots; détestable -banqueroute dont un créancier trop crédule est la dupe! Demain! c’est -un jour qu’on ne trouve nulle part dans les vieux registres des âges, -si ce n’est peut-être dans le calendrier des fous. La sagesse rejette -ce mot et ne veut point de société avec ceux qui s’en servent.... C’est -un enfant du caprice dont l’extravagance est la mère. Il est de la même -étoffe que les songes et aussi vain que les chimériques visions de la -nuit. Crois-moi, mon ami, arrête les moments présents; car sois certain -que ce sont de vrais délateurs; et quoiqu’ils s’échappent sans bruit, -sans laisser de trace après eux, ils vont droit au ciel, où ils rendent -compte de ta folie... Arrête le moment présent, mon cher Horatio, -imprime sur ses ailes le sceau de la sagesse. Voilà ce qui vaut mieux -qu’un royaume, et ce qui est plus précieux que tous les dons brillants -de la fortune. Oh! ne le laisse pas échapper de tes mains; mais, comme -ce bon patriarche dont parlent nos annales, saisis l’ange au vol et -retiens-le jusqu’à ce qu’il t’ait béni.» (COTTON.) - -Le proverbe est fort ancien. Blaise de Montluc, dans ses _Commentaires_ -(liv. II, p. 540), l’appelle _la devise d’Alexandre-le-Grand_, et le -rapporte en ces termes: _Ce que tu peux faire anuit, n’attends pas -au lendemain_. Le mot _anuit_ est synonyme de aujourd’hui. Les uns -prétendent qu’il a pris cette signification de l’usage de compter par -nuits établi chez les Gaulois, ainsi que chez les Hébreux, les Arabes, -les Germains, les Islandais, etc.; les autres pensent qu’il a été formé -par contraction de _ante noctem_ (avant la nuit); mais ces étymologies -sont justement révoquées en doute: il est évident que _anuit_ est -dérivé de la préposition _en_ et du vieux substantif _huy_ ou _hui_ -qui signifie jour. _En hui_ est une expression qui se trouve dans nos -plus anciens livres, notamment dans le _Roman de Rou_, par Robert Wace. -Robert d’Artois disait aux Flamands qu’il conduisait: «Nous bevrons -encore _en hui_ de ces bons vins de Saint-Omer.» (Cette phrase est dans -la _Chronique publiée par M. Sauvage_, p. 156.) - - -=DÉMÉNAGEMENT.=—_Trois déménagements valent un incendie._ - -Lorsqu’on déménage on brûle beaucoup de papiers et d’autres objets -qu’on juge inutiles ou embarrassants; de là ce proverbe qu’on emploie -pour marquer les inconvénients et les dégâts qui résultent de trop -fréquents déménagements. - - -=DÉMÉNAGER.=—_On n’est jamais si riche que quand on déménage._ - -Parce que lorsqu’on déménage on trouve toujours qu’on a trop de choses -à emporter. Fontenelle (d’autres disent le président Hénault) fit une -application spirituelle et plaisante de ce proverbe. Après un examen de -conscience pour une confession générale qu’il voulut faire vers la fin -de sa vie, il s’écria: _En vérité, l’on n’est jamais si riche que quand -on déménage_. - - -=DÉMENTI.=—_Un démenti vaut un soufflet._ - -Proverbe qui signifie également qu’un démenti doit être vengé par un -soufflet, et qu’un démenti, qui équivaut à un soufflet, est un soufflet -en paroles.—Le préjugé sur lequel est fondé ce proverbe remonte aux -premiers temps de notre monarchie. C’était alors une injure des plus -graves que d’appeler quelqu’un _menteur_, et le titre XXXII^e de la -loi salique, rédigée sous Clovis, infligeait à ceux qui s’en rendaient -coupables la grosse amende de 600 deniers.—Les Grecs et les Romains se -donnaient des démentis sans en recevoir d’affront, et sans entrer en -querelle. Ils ne connaissaient pas la chimère du point d’honneur qui -n’a jamais fait d’autres héros que _les héros du meurtre_. - - -=DÉNICHEUR.=—_A d’autres, dénicheur de merles._ - -Expression dont on se sert pour faire entendre à une personne qu’on -pénètre sa malice déguisée, et qu’on ne s’y laissera pas prendre. -Elle a tiré son origine de l’historiette suivante, racontée par -Boursault dans ses _Lettres à Babet_. Un jeune manant de vingt-deux -ou vingt-trois ans, étant à confesse, s’accusa d’avoir rompu la haie -de son voisin pour aller reconnaître un nid de merles. Le prêtre lui -demanda si les merles étaient pris.—Non, lui répondit-il; je ne les -trouve pas assez forts, et je n’irai les dénicher que samedi au soir. -Il y alla en effet ce jour-là; mais il trouva la place vide, et il ne -douta point que son confesseur n’eût enlevé les oiseaux. Cependant il -n’osa lui en rien dire. Quelques mois après, un jubilé l’ayant obligé -de retourner à confesse, il s’accusa d’aimer une jeune villageoise, et -d’en être assez aimé pour obtenir ses faveurs. Quel âge a-t-elle? dit -le prêtre.—Dix-sept ans.—Elle est sans doute jolie?—Oui, très jolie, -la plus jolie de tout le village.—Et dans quelle rue demeure-t-elle? -ajouta promptement le confesseur.—_A d’autres, dénicheur de merles_, -lui répliqua tout aussi promptement le jeune homme; je ne me laisse pas -attraper deux fois. - - -=DENT.=—_C’est l’histoire de la dent d’or._ - -Métaphore proverbiale usitée en parlant d’une chose qui a passé pour -vraie pendant quelque temps, et qui est enfin reconnue fausse.—Le -bruit se répandit, vers 1593, qu’un enfant de Silésie avait une dent -molaire en or qui avait poussé naturellement dans sa gencive. A cette -nouvelle, revêtue d’un certain caractère d’authenticité, plusieurs -savants d’Allemagne s’empressèrent d’aller sur les lieux pour examiner -un tel phénomène. Jacques Horstius, professeur en médecine à -l’Université de Helmstad, ne fut pas des derniers à s’y rendre, et il -publia, en 1595, une dissertation par laquelle il prétendait démontrer -que la dent d’or était à la fois naturelle et merveilleuse, et qu’elle -présageait l’abaissement du Grand-Turc[36] qui affligeait alors les -chrétiens. Rullandus, Ingolsterus, Libavius, et d’autres savants en -_us_, expliquèrent aussi, à leur tour, par des arguments opposés, la -formation de cette dent métallique; mais leurs doctes explications -n’éclaircirent pas la chose. L’honneur de la découverte était réservé à -un orfèvre qui sut détacher de la fameuse dent une enveloppe d’or qui y -avait été appliquée avec l’adresse la plus parfaite. Van Dale a donné -sur ce sujet quelques détails curieux dans le dernier chapitre de son -livre _de Oraculis_. - -_Avoir une dent de lait contre quelqu’un._ - -C’est avoir contre lui une vieille animosité, une animosité sucée pour -ainsi dire avec le lait. - -_Malgré vous et vos dents._ - -Feydel, auteur des _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie -française_, a prétendu, après d’autres grammairiens, que la locution -originaire était _Malgré vous et vos aidants_, et que le mot _aidants_ -devint ensuite _dents_ par la figure que les lexicographes appellent -aphérèse, comme _Antoinette_ est devenu _Toinette_. L’abbé Morellet lui -reproche d’assimiler deux cas très différents. «On ne peut accourcir, -dit-il, un mot entrant dans une locution qui n’est pas d’un usage -habituel, et surtout l’accourcir en l’altérant de manière à le rendre -inintelligible, comme _dants_ au lieu de _aidants_. Il faut que -l’étymologiste nous explique comment _dants_ est devenu _dents_. Les -dents, arme naturelle de l’homme et des animaux, sont prises figurément -dans beaucoup de locutions pour tous les moyens de défense et d’attaque -qu’on peut employer; on dit: _Montrer les dents_, _Avoir une dent -contre quelqu’un_, _Déchirer à belles dents_, etc., toutes phrases dans -lesquelles la substitution d’_aidants_ à _dents_ serait ridicule.» - -L’explication de l’abbé Morellet vaut beaucoup mieux que celle de -Feydel, et elle peut être confirmée par cette expression de la basse -latinité du moyen âge: _Malegratibus dentium ejus_, qu’on trouve dans -le _Glossaire_ de Carpentier. Cependant il faut observer qu’on trouve -aussi _Malgré vous et vos dans_, c’est-à-dire malgré vous et ceux qui -sont plus puissants que vous. _Dan_, _dant_ ou _damp_ est un vieux mot -qui signifie seigneur, maître. - - -=DÉPOUILLER.=—_Il faut dépouiller le vieil homme._ - -C’est-à-dire renoncer à ses vieilles habitudes. _Dépouiller le vieil -homme_ ou _Se dépouiller du vieil homme_, est une expression employée -dans l’Écriture sainte pour signifier se défaire des inclinations de -la nature corrompue. Elle est fondée sur la coutume de revêtir le -néophite de nouveaux habits. Tous les mystères anciens prescrivaient de -_dépouiller le vieil homme_ à l’entrée du sanctuaire. - -_On ne se dépouille pas tout à fait du vieil homme._ - -On ne se défait pas entièrement des penchants vicieux qu’on a -contractés depuis longtemps; on en conserve toujours quelque reste en -passant d’une vie mondaine à une vie pieuse. Ainsi Rachel, quittant -la maison paternelle pour suivre Jacob dans la sainte demeure des -patriarches, emportait secrètement ses _téraphim_, idoles qu’elle avait -adorées dans son enfance. - -_Il ne faut pas se dépouiller_, ou _se déshabiller, avant de se -coucher_. - -Il ne faut pas donner son bien avant sa mort.—Proverbe fort ancien -dans notre langue, car il fut employé dans la réponse que fit -Guillaume-le-Conquérant, lorsque son fils Robert-Courte-Heuse ou -Courte-Cuisse, qui s’était révolté contre lui, proposait de se -soumettre en obtenant la possession de la Normandie comme apanage. -Ce proverbe paraît pris de l’_Ecclésiastique_, qui dit, ch. XXXIII: -«Ne donnez point pouvoir sur vous, pendant votre vie, à votre fils, à -votre femme, à votre frère, ou à votre ami; ne donnez point à un autre -le bien que vous possédez, de peur que vous ne vous en répentiez, et -que vous ne soyez réduit à leur en demander avec prière. Tant que vous -vivrez et que vous respirerez, que personne ne vous fasse changer sur -ce point; car il vaut mieux que ce soient vos enfants qui vous prient, -que d’être réduit à attendre ce qui vous viendra d’eux..... Distribuez -votre succession le jour que finira votre vie et à l’heure de votre -mort.» - -Les Espagnols disent qu’il faut frapper d’un maillet le front de celui -qui donne son bien avant sa mort. _Quien da lo suyo antes de su muerte, -que le den con un maço en la frente._ - -Ces proverbes ont été inspirés par l’égoïsme; mais ils ne sont que -trop justifiés par l’ingratitude des héritiers souvent pires que les -vautours, car les vautours ne s’attachent qu’aux cadavres. _Si vultur -es, cadaver expecta_, disaient les Latins à l’homme avide qui voulait -dévorer la succession d’un parent encore en vie. - -Le parti le plus raisonnable à prendre est indiqué dans ce passage -de Montaigne: «Un père atterré d’années et de maux, privé par sa -faiblesse, et faute de santé, de la commune société des hommes, il se -fait tort et aux siens de couver inutilement un grand tas de richesses. -Il est assez en estat, s’il est sage, pour avoir désir _de se -dépouiller pour se coucher_, non pas jusques à la chemise, mais jusques -à une robe de nuit bien chaude. Le reste des pompes de quoy il n’a plus -que faire, il doit en estrenner volontiers ceux à qui par ordonnance -naturelle cela doit appartenir.» - - -=DÉRATÉ=.—_Courir comme un dératé._ - -C’est courir vite et longtemps.—Locution fondée sur la croyance -populaire que les meilleurs coureurs ont dû leur agilité extraordinaire -à l’oblitération ou à l’absence de la rate, viscère abdominal dont le -gonflement douloureux est regardé comme la principale cause qui empêche -de courir longtemps. Cette croyance est venue comme beaucoup d’autres -de la fabuleuse antiquité. Pline le naturaliste a dit sérieusement -(liv. XXVI, ch. 13): «La prêle (_equisetum_) employée en décoction dans -un vase de terre neuf, à la quantité qu’il peut en contenir, jusqu’à -la réduction du tiers, étant bue, pendant trois jours, par hémines, -consume la rate des coureurs, qu’on prépare à cette recette par une -abstinence de toute nourriture grasse ou huileuse durant vingt-quatre -heures.» - -Il y eut autrefois en France, vers la fin du dix-septième siècle, une -compagnie de chirurgiens qui prétendirent qu’il serait très avantageux -pour les hommes de se faire ôter la rate; et afin de rassurer les -esprits contre les craintes que devait causer cette extraction, ils -s’avisèrent de dérater des chiens qui ne laissèrent pas, dit-on, de -manger, de courir et de sauter comme auparavant. Mais ces animaux -étant morts quelque temps après, personne ne voulut se soumettre à -l’opération cruelle et bizarre qu’ils avaient subie. - - -=DÉSIRER.=—_Qui désire est en peine._ - -Tout désir suppose privation, et toutes les privations qu’on éprouve -sont pénibles. C’est dans la disproportion de nos désirs et de nos -facultés, dit Jean-Jacques Rousseau, que consiste notre misère. Un -être sensible dont les facultés égaleraient les désirs serait un être -absolument heureux..... Diminuez l’excès des désirs par les facultés, -et mettez une égalité parfaite entre la puissance et la volonté. - -Une tradition orientale rapporte qu’Oromase apparut un jour au -vertueux Usbeck, et lui dit: Forme un souhait, je l’accomplirai à -l’instant.—Source de lumière, répondit le sage, je te prie de borner -mes désirs aux seuls biens dont je ne puis manquer. - -_N’est pas pauvre qui a peu, mais qui désire beaucoup._ - -Proverbe qui se trouve dans Sénèque: _Non qui parum habet sed qui plus -cupit pauper est_. - -Voulez-vous rendre riche Pithoclès? écrivait Épicure à son ami -Idoménée; ne lui donnez point de l’argent, mais ôtez-lui des désirs. - -On demandait à Cléanthe, philosophe stoïcien: Quel est le meilleur -moyen de devenir riche?—C’est, répondit-il, d’être pauvre de désirs. - -Les désirs ne sont au fond que des besoins; et il n’y a vraiment -d’homme pauvre que celui qui ne peut trouver ce qu’il désire dans ce -qu’il possède. - -C’est une grande richesse, disait saint Paul, que de se contenter de ce -qu’on a. - - Qui borne ses désirs est toujours assez riche. (VOLTAIRE.) - -C’est un grand bonheur d’avoir ce qu’on désire, disait quelqu’un à -un philosophe. Celui-ci répliqua: C’en est un bien plus grand de ne -désirer que ce qu’on a. - - -=DEUIL.=—_Deuil joyeux._ - -Deuil d’héritier, deuil pour se conformer à l’usage et pour sauver -les apparences; douleur sur le visage, et joie dans le cœur. C’est ce -que les Grecs et les Latins désignaient par l’expression, _Pleurer au -tombeau de sa belle-mère_. - -_Tous vont au convoi du mort, et chacun pleure son deuil._ - -On n’est guère sensible qu’à ses propres peines, et ce n’est que par un -secret retour sur soi que l’on compatit à celles des autres. Il entre -toujours une certaine dose d’égoïsme dans la composition du sentiment -qu’on appelle la pitié; quelquefois même il n’y entre pas autre chose. -On connaît l’histoire de cette dame qui, rentrant chez elle toute -transie de froid, avait ordonné à ses gens de distribuer une voie de -bois aux pauvres. Aussitôt qu’elle se fut placée dans une bergère -commode auprès d’un bon feu, elle commença par modifier son ordre, -et finit par le rétracter tout à fait en disant: Le temps s’est bien -radouci. - - -=DEVISE.=—_Entendre la devise._ - -C’est-à-dire les propos galants. Cette expression se trouve dans une -ancienne pièce qui a pour titre: _Nouvelle moralité d’une pauvre fille -villageoise, laquelle aima mieux avoir la tête coupée par son père -que d’être violée par son seigneur, faicte à la louange et honneur -des chastes et honnestes filles, à quatre personnages_. Le valet du -seigneur dit à la jeune villageoise qui repousse les propositions qu’il -vient lui faire de la part de son maître: - - Vous n’entendez point la devise, - Pauvre sotte! - -Le mot _devise_ est un des plus anciens de la langue française, et -depuis près de huit cents ans il y a peu d’auteurs chez lesquels il ne -se trouve employé en sens divers, comme le remarque le père Ménétrier -dans la _Science et l’Art des devises_. Geoffroy de Villehardouin, sous -Philippe-Auguste, donne le nom de _devise_ à un testament. _Devise_ se -prend pour volonté dans une traduction manuscrite d’Ovide faite sous -le règne de Jean-le-Bon: _Lors fera Diex_ (Dieu) _à sa devise_. Les -limites et bornes des champs s’appelaient aussi _devises_, apparemment -du latin _dividere_, diviser. Enfin le même terme servait aussi à -désigner les habits mi-partis de deux couleurs, comme ceux des échevins -de quelques villes, les livrées, les armoiries et plusieurs autres -choses qui distinguaient les personnes et marquaient leur dignité. - - -=DIABLE.=—_La beauté du diable._ - -C’est la fraîcheur de la jeunesse qui prête quelque agrément à la -figure la moins jolie. La raison de cette expression est une enigme -dont le mot se trouve dans ce proverbe: _Le diable était beau quand il -était jeune_. Le temps de la jeunesse du diable est celui où il était -au rang des anges du ciel d’où il fut banni et précipité dans l’enfer à -cause de sa rébellion. - -_Le diable n’est pas si noir qu’on le fait._ - -Pour signifier qu’une personne n’a pas autant de vices ou de défauts -qu’on lui en suppose.—Nos anciens poëtes, dit Fauchet, appellent le -diable _malfez_ ou _maufez_ (mal fait), et les peintres le représentent -horrible et hideux, comme s’il avait perdu cette beauté qui fit monter -Luciabel en si grand orgueil. - -_Crever l’œil du diable._ - -Parvenir en dépit de l’envie.—Le diable est ici l’envieux dont le -regard passe pour nuisible, d’après une vieille superstition que nous -ont transmise les anciens, et que Virgile a rappelée dans ce vers de sa -troisième églogue: - - _Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos._ - -_Envoyer quelqu’un au diable de Vauvert._ - -Le château de Vauvert (vallon vert) était autrefois regardé comme un -repaire de diables. On y entendait toutes les nuits des hurlements -horribles et un bruit affreux de chaînes traînées, disait-on, par -des spectres. Saint Louis donna ce château inhabité aux Chartreux -qui le lui avaient demandé, et aussitôt que ces religieux en eurent -pris possession, le sabbat fut à jamais conjuré. Mais le souvenir -de la terreur qu’il avait fait naître se conserva dans l’expression -proverbiale: _Envoyer_ ou _Aller au diable de Vauvert_, et par -corruption, _au diable vert_. - -Le château de Vauvert était situé hors des murs de Paris, dans une -prairie, vers l’entrée de la grande allée qui se dirige du jardin du -Luxembourg à l’Observatoire. L’ancienne rue de Vauvert qui conduisait à -ce manoir infernal prit le nom de rue d’Enfer, qu’elle porte encore. - -_Quand le diable dit ses patenôtres, il veut te tromper._ - -Lorsqu’un méchant parle ou agit comme un homme de bien, il médite -quelque perfidie. - - Le crime prend souvent l’accent de la vertu. (GRESSET.) - -On appelle _patenôtres du diable_, les prières de l’hypocrite qui, -_sous le nom de Dieu, commet toute sorte de mal_, comme dit le proverbe -hébreu. Il y a une vieille épigramme anglaise intitulée: _Patenôtre_ -ou _Pater du diable_ (_the devil’s Pater_), dont le principal mérite -consiste à être en vers, soit qu’on la lise en allant de gauche à -droite, soit qu’on la lise en revenant de droite à gauche, avec -cette différence qu’elle exprime des bénédictions d’un côté et des -malédictions de l’autre. - -_Le diable chante la grand’messe._ - -Ce proverbe, employé par Rabelais, s’applique à l’hypocrite. - -Les Portugais disent: _Detras de la cruz esta el diablo_; _le diable -est derrière la croix_. - -Les Espagnols: _Por las haldas del vicario sube el diablo al -campanario_; _par les pans de la robe du vicaire, le diable monte au -clocher_. - -Les Anglais: _Were god hat is church the devil will his chapel_; _il -n’y a point d’église où le diable n’ait sa chapelle_. - -Les Italiens comme les Anglais: _Non sì tosto si fa un tempio a Dio -come il diavolo ci fabrica una capella apresso_. - -Les Allemands: _O uber die schlaue Sunde, die einen Engel vor jeden -Teufel slellt_; _que le crime est rusé! il place un ange devant chaque -démon_. Ce qui revient à l’expression française: _Couvrir son diable du -plus bel ange_, dont la reine de Navarre s’est servie dans sa _Nouvelle -douzième_. - -L’Évangile compare l’hypocrite à _un sépulcre blanchi, plein d’éclat au -dehors et de pourriture au dedans_. - -_Le diable n’est pas toujours à la porte d’un pauvre homme._ - -Un homme malheureux ne l’est pas toujours. - -Les Turcs disent: _Ne meurs pas, ô mon âne! le printemps viendra, et -avec lui croîtra le trèfle_. - -_Tirer le diable par la queue._ - -Avoir de la peine à subsister; ne pouvoir chasser la misère. - -Il faut procéder, dans l’explication de certaines locutions -proverbiales, comme au jeu du baguenaudier. Elles sont tellement -enchaînées l’une à l’autre, rentrent si bien l’une dans l’autre, qu’il -est nécessaire d’avoir la clef de celle-ci pour trouver la clef de -celle-là. Veut-on, par exemple, découvrir la raison du dicton: _Tirer -le diable par la queue_, on doit la chercher en prenant pour point -de départ un proverbe antérieur qui nous apprend que _le diable_, -c’est-à-dire le malheur personnifié dans l’être infernal, _est souvent -à la porte d’un pauvre homme_. Ce proverbe a fait supposer entre le -diable et le pauvre homme une lutte dans laquelle celui-ci, n’osant -attaquer de front son adversaire, sans doute à cause des cornes et des -griffes, le saisit par derrière afin de l’éloigner de son logis; et -l’inutilité de ses efforts a été rendue par une métaphore empruntée de -ces bêtes récalcitrantes qui s’obstinent à avancer au lieu de reculer -quand on les tire par la queue. - -Le mitron qui tire le diable par la queue, est un symbole de la lutte -incessante de l’homme contre le malheur, et du travail opiniâtre auquel -il est condamné pour se procurer de quoi vivre. - -On connaît cette phrase originale que M. Victor Hugo, dans sa _Lucrèce -Borgia_, a mise dans la bouche de Gubetta: «Il faut que la queue du -diable lui soit soudée, chevillée et vissée à l’échine d’une manière -bien triomphante, pour qu’il résiste à l’innombrable multitude de gens -qui la tirent perpétuellement.» - -Le comte de Conflans plaisantait un jour le cardinal de Luynes de -ce qu’il se fesait porter la queue par un chevalier de Saint-Louis. -L’éminence piquée au jeu répondit que tel avait été toujours son usage, -et que parmi ses caudataires il s’en était même trouvé un qui prenait -le nom et les armoiries des Conflans.—Il n’y a rien d’étonnant en -cela, repartit le comte avec gaieté: dans ma famille on a été réduit -plus d’une fois _à tirer le diable par la queue_. - -_Le diable bat sa femme et marie sa fille._ - -Ce dicton, employé fréquemment pour signifier qu’il pleut et qu’il -fait soleil à la fois, a pour fondement une tradition mythologique -que je vais rapporter, d’après un fragment de Plutarque qu’Eusèbe -nous a conservé dans sa _Préparation évangélique_ (liv. III, ch. -1).—Jupiter était brouillé avec Junon qui se tenait cachée sur -le mont Cythéron. Ce dieu, errant dans le voisinage, rencontra le -sculpteur Alalcomène qui lui dit que, pour la ramener, il fallait la -tromper et feindre de se marier avec une autre. Jupiter trouva le -conseil fort bon et voulut le mettre sur l’heure en pratique. Aidé -d’Alalcomène il coupa un grand chêne remarquable par sa beauté, forma -du tronc de cet arbre la statue d’une belle femme, lui donna le nom -de Dédala, et l’orna de la brillante parure de l’hyménée. Après cela, -le chant nuptial fut entonné, et des joueurs de flûte, que fournit -la Béotie, l’accompagnèrent du son mélodieux de leurs instruments. -Junon instruite de ces préparatifs descendit à pas précipités du mont -Cythéron, vint trouver Jupiter, se livra à des transports de jalousie -et de colère, et fondit sur sa rivale pour la maltraiter; mais ayant -reconnu la supercherie, elle changea ses cris en éclats de rire, se -réconcilia avec son époux, se mit joyeusement à la tête de la noce -qu’elle voulut voir achever, et institua, en mémoire de l’événement, la -fête des _dédales_ ou des _statues_ qu’on célébra depuis, tous les ans, -en grande pompe, à Platée en Béotie. - -La dispute du Jupiter et de Junon est une allégorie de la lutte du -principe igné représenté par ce dieu, et du principe humide représenté -par cette déesse. Lorsque ces deux principes, ne se tempérant pas l’un -par l’autre, ont rompu l’harmonie qui doit régner entre eux, il y a -trouble et désordre dans les régions atmosphériques. La domination -du premier produit une sécheresse brûlante, et celle du second amène -des torrents de pluie. Ce dernier accident survint sans doute dans -la Béotie qui fut inondée, ainsi que l’indique le séjour de Junon -sur le Cythéron; et lorsque la terre dégagée des eaux eut reparu, on -dit que la sérénité rendue à l’air par le calme était l’effet de la -réconciliation des deux divinités, comme le mauvais temps avait été -l’effet de leur division. - -Après cette explication, il est presque superflu d’ajouter que Jupiter -qui triomphe du courroux de Junon, ou, suivant l’expression de -Plutarque, le principe igné qui se montre plus fort que le principe -humide, est le _diable qui bat sa femme_, qui l’emporte sur sa femme, -tandis que le même dieu qui fait la noce de la statue, dont il est -l’auteur ou le père, est le _diable qui marie sa fille_. On sait que -Jupiter a reçu le nom de _diable_ et de _grand diable_ dans le langage -des chrétiens. - -Les Italiens se servent du dicton _le nozze del diavolo_, _les noces du -diable_, pour marquer cette coïncidence du soleil et de la pluie dans -l’atmosphère qui tend à reprendre sa sérénité. - -_Faire le diable à quatre._ - -C’est faire beaucoup de bruit ou de désordre, s’emporter à l’excès. -Les Italiens disent: _Far el diavolo e la versiera_, _faire le diable -et la sorcière_. - -Dans l’enfance du théâtre français, où l’on jouait les saints, -la vierge et Dieu, on jouait aussi les diables. Les pièces qui -représentaient ces êtres infernaux s’appelaient petites diableries ou -grandes diableries; petites, lorsqu’il y avait moins de quatre diables, -et grandes, lorsqu’il y en avait quatre. De là l’expression _Faire le -diable à quatre_. - -Cette sorte de spectacle populaire, dit le savant Huet, se donnait aux -grandes fêtes et dans les cimetières des églises. Il était surtout en -usage dans les villes du Poitou, où il avait été imaginé pour frapper -de terreur les pécheurs endurcis et les ramener à la religion. - -Il y a un ancien recueil de _Diableries_, qui a été publié par un nommé -Brigadier. C’est une collection curieuse à laquelle sa rareté donne -aujourd’hui beaucoup de prix. - -_Le diable devenu vieux se fit ermite._ - -On voit dans la légende que plusieurs diables fatigués de leur -méchanceté y ont renoncé en vieillissant pour embrasser l’état -monastique. Par exemple, le diable Puck est entré au service des -dominicains de Schewerin dans le Mecklembourg, ainsi que l’atteste le -livre intitulé: _Veridica ratio de dæmonio Puck_; le diable Bronzet -s’est fait moine dans l’abbaye de Montmajor près d’Arles; et le diable -que les Espagnols appellent _Duende_ a porté aussi le capuchon[37]. -C’est probablement à cette démonologie que se rattache le proverbe. -Peut-être aussi fait-il allusion à l’histoire de Robert-le-Diable, père -de Richard-sans-Peur, duc de Normandie. Robert-le-Diable, ainsi nommé à -cause de sa conduite pleine de désordre et d’irréligion, se convertit -vers la fin de ses jours, et se retira dans un désert pour y faire -pénitence, comme on le voit dans le livre intitulé: _Vie du terrible -Robert-le-Diable, lequel après fut surnommé l’Omme-Dieu_; in-4^o -gothique. Lyon, Mareschal, 1496. - -Le proverbe s’adresse aux hommes qui viennent à résipiscence après -une jeunesse dissipée; mais la malignité l’applique particulièrement -aux femmes que la vieillesse fait tourner du côté des litanies, et -qui trouvent dans une dévotion, feinte ou réelle, le refuge d’une -galanterie repentante ou répudiée. - -On dit de ces pénitentes retardataires qu’_elles offrent à Dieu les -restes du démon_, pensée originale que j’ai prise pour fondement de -l’épigramme suivante: - - La vieille Arsinoé, fuyant les railleries - Des amants échappés à ses galanteries, - Dévote par dépit, dans un mystique lieu, - Fait des restes du diable un sacrifice à Dieu. - -_Martyr du diable._ - -Cette expression, autrefois proverbiale, a été employée dans un sermon -latin de Jean Gerson, pour désigner un homme livré à l’_ensorcellement -des niaiseries_, _fascinationi nugarum_, et continuellement tourmenté -dans des agitations pleines de l’esprit du monde mais vides de l’esprit -de Dieu.—Elle pourrait s’appliquer très bien à ces petits-maîtres -et à ces petites-maîtresses qui mettent leur corps à la torture pour -paraître avec plus d’éclat sous les livrées de la mode, ainsi qu’à ces -êtres blasés qui poursuivent si laborieusement de coupables voluptés, -et qui portent presque toujours la peine de leurs plaisirs. - -M***, presque septuagénaire, s’est avisé de prendre une épouse de -dix-huit ans. Il cherche à racheter par des excès de jeune homme son -insuffisance de vieillard. Il promène en tous lieux madame qui a besoin -de distractions; il l’accompagne aux spectacles et aux bals; il ne -prend de repos ni le jour ni la nuit, il est condamné aux plaisirs -forcés. C’est vraiment un _martyr du diable_. - -_C’est le valet du diable, il fait plus qu’on ne lui commande._ - -Cette façon de parler, qui se prend d’ordinaire en mauvaise part, -s’applique à un homme qui, par zèle ou par tout autre motif, fait -plus qu’on n’exige de lui. Elle est probablement venue de ce que, -dans les _mystères_ et les _diableries_, les valets de Satan, étaient -souvent représentés allant au delà de ses ordres, afin de signaler leur -dévouement pour ses intérêts. - -_Il a les quatre poils du diable._ - -Autrefois, lorsqu’on voulait attacher aux contrats de vente ou de -donation un caractère spécial de validité, c’était l’usage que les -vendeurs ou les donateurs offrissent trois ou quatre poils de leur -barbe, qui étaient insérés dans les sceaux des titres remis aux -acquéreurs ou aux donataires, comme l’atteste la formule suivante citée -par Ducange, au mot _barba_: «Pour que cet écrit reste à toujours fixe -et stable, j’y ai apposé la force de mon sceau, _avec trois poils de ma -barbe_.» C’est par allusion à cet usage qu’on dit en certains endroits, -notamment du côté de la Suisse, pour désigner un rusé fripon qui vient -à bout de tout ce qu’il entreprend, comme s’il avait fait pacte avec -l’esprit infernal: _Cet homme a les quatre poils du diable_. - -_Ce qui vient du diable retourne au diable._ - -Ce qui est acquis par des moyens illégitimes ne se conserve pas, ou ne -fait aucun profit.—Richard-Cœur-de-Lion avait coutume d’employer ce -proverbe en parlant de sa famille qui, depuis Robert-le-Diable, père -de Guillaume-le-Conquérant, s’était souillée de toutes sortes de vices -et de crimes. _Du diable nous venons_, disait-il, _et au diable nous -retournons_. Saint Bernard avait dit le même mot en parlant de Henri -II, père de Richard-Cœur-de-Lion. _De diabolo venit et ad diabolum -ibit_; _il vient du diable, et au diable il retournera_. (J. BRONTON, -_Ap. scr. fr._, XIII, 215.) - -_Quand il dort le diable le berce._ - -Mot proverbial dont on se sert en parlant d’un homme inquiet, -impatient, malicieux, qui ne songe qu’à tourmenter les autres, -et qui se tourmente lui-même. Les Allemands nous ont pris ce mot -pour nous l’appliquer. _Quand le Français dort_, disent-ils, _le -diable le berce_. Ce qui est parfaitement vrai, si l’on en restreint -l’application à la vivacité française pour laquelle _le repos est un -état violent et incommode_. - -_Si le diable sortait de l’enfer pour se battre, il se présenterait -aussitôt un Français pour accepter le défi._ - -Et c’est le cas de dire que le diable aurait affaire à forte partie. - -L’ardeur guerrière du Français est très bien caractérisée dans ce vieux -proverbe. - -_De jeune ange vieux diable._ - -On a observé que les caractères pleins de douceur dans le premier -âge ont, en général, beaucoup de vivacité et de malice dans un autre -âge. Ce changement est peut-être moins un effet de la nature que de -l’éducation. C’est ainsi que le rosier, qui naît sans épines sur les -hautes Alpes, se hérisse de pointes acérées lorsqu’il est cultivé dans -nos jardins. - -_C’est le diable à confesser._ - -Expression très usitée en parlant d’une personne dont on ne peut tirer -quelque aveu, ou dont on ne peut obtenir ce qu’on désire, et par -extension, d’une chose très difficile, presque impossible. - -_Loger le diable dans sa bourse._ - - Un homme n’ayant plus ni crédit ni ressource, - _Et logeant le diable en sa bourse_, - C’est-à-dire n’y logeant rien. - - (LA FONTAINE, fable 16 du livre IX.) - -On a prétendu que cette expression devait son origine à une anecdote -qui est racontée fort agréablement dans l’épigramme suivante de notre -vieux poëte Saint-Gelais: - - Un charlatan disait en plein marché - Qu’il montrerait le diable à tout le monde. - Si n’y eust nul, tant fust-il empesché, - Qui ne courust pour voir l’esprit immonde. - Lors une bourse assez large et profonde, - Il leur déploye et leur dit: Gens de bien, - Ouvrez vos yeux, voyez, y a-t-il rien? - —Non, dit quelqu’un des plus près regardans. - —Et c’est, dit-il, le diable; oyez-vous bien - Ouvrir sa bourse et ne voir rien dedans? - -Ce n’est point de là certainement que l’expression est venue. Elle -a précédé l’anecdote qui lui doit une bonne partie de son sel, et -elle est née à une époque où toutes les monnaies étaient frappées à -l’effigie de la croix, signe très redouté du diable, comme chacun sait: -ce qui donna lieu d’imaginer que si le diable voulait se glisser dans -une bourse, il fallait nécessairement qu’il n’y eût ni sou ni maille. -Cette explication se justifie par un vieux proverbe fort original que -voici: _Le plus odieux de tous les diables est celui qui danse dans la -poche, quand il n’y a pas la moindre pièce marquée du signe de la croix -pour l’en chasser_. - -_Les menteurs sont les enfants du diable._ - -Le diable est nommé _le père du mensonge_ dans l’Écriture sainte, -et le mot grec διἁϐολος, d’où dérive le nom du _diable_, signifie -_calomniateur_. - -_Envoyer quelqu’un à tous les mille diables._ - -On croit que cette expression proverbiale fait allusion à une bande de -voleurs qui exercèrent un fameux brigandage, en 1523, dit l’historien -Duplex, et se firent nommer _les mille diables_. - - -=DIAMANT.=—_C’est un diamant sous le marteau._ - -Cette expression, par laquelle on désigne un homme fort et constant -dans ses disgraces, est fondée sur une vieille opinion populaire -qui attribuait au diamant plusieurs vertus qu’il n’a point, et -particulièrement celle de résister à l’action du marteau. Cette opinion -est consignée dans _le Propriétaire des choses_, liv. XVI, ch. 8, où -il est dit que le diamant est de tous les corps le plus dur, que le -marteau ne peut le briser, ni le feu le détruire, mais que le sang d’un -jeune bouc a la faculté de le dissoudre. _Credat judæus Apella._ - - -=DIEU.=—_L’homme propose et Dieu dispose._ - -C’est-à-dire que les desseins des hommes ne réussissent qu’autant qu’il -plaît à Dieu; que leurs entreprises tournent fréquemment au contraire -de leurs projets et de leurs espérances. Les Espagnols disent: _Los -dichos en nos, los hechos en dios_; _les dits en nous, les faits en -Dieu_. - -Il y a souvent dans les affaires les mieux concertées des rencontres -imprévues qui les font échouer ou réussir, comme pour prouver -l’insuffisance des calculs humains et manifester la supériorité de la -Providence. _L’homme dispose sa voie_, dit la Sagesse, _et Dieu conduit -ses pas_; ce que Fénelon a redit heureusement dans cette phrase de son -beau sermon pour la fête de l’Épiphanie: «Dieu ne donne aux passions -humaines, lors même qu’elles semblent décider de tout, que ce qu’il -leur faut pour être les instruments de ses desseins. Ainsi, _l’homme -s’agite et Dieu le mène_.» - -Écoutons Bossuet sur la même matière. «Il n’y a point de hasard, -dit-il, dans le gouvernement des affaires humaines, et la fortune n’est -qu’un mot qui n’a aucun sens. Tout est sagesse et providence. On a -beau compasser dans son esprit tous ses discours et tous ses desseins, -l’occasion apporte toujours je ne sais quoi d’imprévu; en sorte qu’on -dit et qu’on fait toujours plus ou moins qu’on ne pensait. Et cet -endroit inconnu à l’homme dans ses propres actions et dans ses propres -démarches, c’est l’endroit secret par où Dieu agit, et le ressort -secret qu’il remue.» - -_Aux petits des oiseaux Dieu donne leur pâture._ - -La providence de Dieu est grande, elle pourvoit à la subsistance de -toutes les créatures.—Les Espagnols disent: _Les petits oiseaux des -champs ont le bon Dieu pour maître-d’hôtel_. Il y a dans leur proverbe -je ne sais quel mélange de fierté et de confiance qui caractérise la -pauvreté castillane, habituée à ne pas travailler et à vivre au soleil, -dans des vestibules de palais et sous des porches d’église. - -_Servir Dieu, c’est régner._ - -Parce que celui qui sert Dieu maîtrise toutes ses passions, et règne -sur lui-même. Ce proverbe est la traduction littérale de cette pensée -d’un père de l’Église, _Servire Deo regnare est_. Il a beaucoup -d’analogie avec ce qu’a dit Horace (Ode 6, liv. III): - - _Dis te minorem quod geris imperas._ - -_Dieu donne le froid selon le drap._ - -Dieu proportionne les peines qu’il nous envoie aux forces que nous -avons pour les supporter.—Henri Étienne, qui ne laisse guère échapper -l’occasion de ridiculiser les moines, prétend dans le chapitre 32 de -son _Apologie d’Hérodote_, que quelques-uns d’entre eux avaient traduit -par ce proverbe la belle expression du psaume 147, v. 16, _Dat nivem -sicut lanam_, dont Godeau a fait la paraphrase suivante: - - Lorsque la froidure inhumaine - De leur vert ornement dépouille les forêts, - Sous une neige épaisse il couvre les guérets, - Et la neige a pour eux la chaleur de la laine. - -_Dieu vous bénisse!_ - -Polydore Virgile prétend que du temps de saint Grégoire-le-Grand, en -591, il régna dans l’Italie une épidémie violente qui fesait mourir -en éternuant ceux qui en étaient atteints, et que le pontife ordonna -des prières accompagnées de vœux pour arrêter les progrès du mal, ce -qui introduisit la coutume de dire: _Dieu vous bénisse!_ Mais cette -coutume date d’une époque bien antérieure au sixième siècle. Elle a -existé de toute antiquité dans toutes les parties de l’ancien monde, et -les navigateurs qui ont découvert le nouveau l’y ont trouvée établie. -Plusieurs auteurs qui en ont recherché l’origine, l’attribuent à -diverses raisons qu’ils déduisent de la religion, ou de la morale, ou -de la physique. Je vais rapporter ce que j’ai pu recueillir de plus -curieux sur cette matière traitée par Skookius, par Bartolin, par -Strada et par d’autres savants. - -HISTOIRE DE L’ÉTERNUMENT. - -Lorsque notre père Adam fut devenu mortel par sa désobéissance, -Dieu, disent les rabbins, décida, dans sa sagesse, que ce pécheur -éternuerait une fois, et que ce serait au moment de rendre l’esprit. -Il n’y eut pas, ajoutent-ils, d’autre genre de mort naturelle parmi -les hommes jusqu’à Jacob. Ce patriarche, moins résigné que ses -prédécesseurs à une pareille fin, et craignant de quitter ce monde -à chaque bâillement qu’il fesait, obtint du Seigneur la révocation -d’un tel arrêt. Il éternua et resta vivant, à la grande surprise de -ceux qui l’entendirent. Ce miracle pourtant ne détruisit pas toutes -les frayeurs que causait le mortel éternument. On crut que ses effets -pourraient bien n’avoir été que différés, et l’on contracta l’habitude -d’y remédier par des vœux. Ces vœux furent si efficaces, que le signe -du trépas devint celui de la vie. Les enfants commencèrent dès lors à -éternuer en naissant, et dans la suite le fils de la Sunamite, rappelé -du tombeau à la voix du prophète Élysée, marqua sa résurrection par -sept éternuments consécutifs qui, suivant la remarque d’un mélomane, -retentirent en formant les sept tons de la gamme. - -Il serait difficile de trouver un sens raisonnable au récit des -rabbins, peu scrupuleux, comme on sait, à donner des énigmes sans -mot. Ce que les mythologues ont imaginé sur le même sujet vaut un peu -mieux. Lorsque Prométhée, disent-ils, eut façonné sa statue d’argile, -il alla dérober, avec l’aide de Minerve, le feu céleste dont il avait -besoin pour l’animer, et il l’apporta sur la terre dans un flacon -hermétiquement bouché qu’il ouvrit ensuite sous le nez de cette statue -pour le lui faire aspirer. Aussitôt que le phlogistique divin se fut -insinué dans le cerveau, elle agita sa tête en éternuant. Prométhée -ravi lui dit: _Bien te fasse!_ et ce souhait fit tant d’impression -sur la nouvelle créature, qu’elle ne l’oublia jamais et le répéta -toujours, dans le même cas, à ses descendants qui l’ont perpétué -jusqu’à nous. Cette fiction ingénieuse prouve du moins que les secrets -de l’électricité, dont elle est une allégorie, n’étaient pas tout à -fait inconnus dans les temps les plus reculés; mais elle ne décide pas -la question qui nous occupe. - -Aristote et d’autres philosophes ont cru trouver la solution de cette -question dans le respect religieux qu’on avait jadis pour la tête, -regardée comme la partie la plus noble du corps humain et le siége -de l’ame, cet être immatériel et pensant émané de la divinité même à -qui le cerveau fut consacré pour cette raison. C’est à cause de cela, -assurent-ils, que l’éternument fut toujours accueilli avec une grande -vénération, et qu’il obtint même des adorations en certains pays où -l’on se mettait à genoux aussitôt qu’il se fesait entendre. - -Les Siamois ont une opinion différente. Ils sont persuadés qu’il y -a dans leur enfer plusieurs juges écrivant sans cesse sur un livre -tous les péchés des hommes qui doivent paraître un jour devant leur -tribunal; que le premier de ces juges, nommé Prayomppaban, est -incessamment occupé à feuilleter ce registre où la dernière heure de -chaque créature humaine est marquée, et que les personnes dont il -lit l’article ne manquent jamais d’éternuer au même instant; ce qui -dénote qu’elles ont bon nez. Ainsi l’éternument est de la part de ces -personnes un signe de détresse pour avertir la compassion d’implorer -l’assistance divine en leur faveur. - -Avicène et Cardan le regardent comme une espèce de convulsion qui fait -craindre l’épilepsie, et ils prétendent que les souhaits dont il est -accompagné n’ont pas d’autre fondement que cette crainte. - -Suivant d’autres médecins, l’éternument est une crise avantageuse dans -plusieurs maladies, et une preuve du bon état du cerveau dans presque -toutes les circonstances. Voilà pourquoi il a toujours obtenu des -compliments de la part de ceux qui l’entendent. - -Un auteur anonyme a fait l’hypothèse suivante: Parmi les enfants -qui viennent de naître, quelques-uns ne respirent que quelques -instants après qu’ils sont au monde, et d’autres restent tellement -plongés dans un état de mort apparente qu’il faut avec des liqueurs -irritantes leur communiquer la chaleur et la vie. Dans tous les cas -possibles, le premier effet de l’air et le premier signe d’existence -qu’ils donnent est l’éternument: cette espèce de convulsion générale -semble les réveiller en sursaut. C’est alors que commence le jeu de -la respiration, l’harmonie parfaite, et le libre exercice de chaque -organe. Au comble de ses vœux, ou dans l’excès même de ses craintes, -un père n’a qu’un souhait à faire, un souhait qu’il répétera, ou -qui retentira dans son cœur, à chaque secousse qui fait tressaillir -l’enfant: c’est qu’il vive, que le Dieu des cieux le conserve. Ainsi -cet usage, en apparence frivole, ridicule, bizarre, inexplicable, est -l’image et l’expression du sentiment le plus pur excité par le tableau -le plus touchant de la nature. C’est la trace de la plus douce émotion -et de l’élan irrésistible de l’homme vers son plus cher ouvrage; c’est -le souvenir de la première chaîne d’affection qui se soit formée autour -d’un nouveau membre de la société, du premier _vivat_ qui soit sorti -de la bouche des hommes. Enfin cet usage, dans quelque sens qu’on le -prenne, est le cri général, universel de la tendresse paternelle, de -la piété filiale, de l’amitié fraternelle, de toutes les plus douces -affections de l’homme dans l’âge d’or; et cet âge, du moins sous ce -rapport, existera toujours pour les ames sensibles. - -On voit par ce qu’on vient de lire que l’habitude de saluer ceux qui -éternuent, quoique attribuée à des causes diverses, est des plus -antiques, des plus répandues et des plus constantes. Pour la rendre -telle, il a fallu sans doute des motifs plus puissants que ceux de la -civilité qui, soumise à diverses modifications dépendantes des temps, -des lieux et des mœurs, n’aurait pu seule la propager partout, de -siècle en siècle, et d’une manière si uniforme. On doit y reconnaître -l’influence de la superstition établie à demeure fixe dans l’esprit -humain dominé toujours par elle, soit à son insu, soit de son -consentement, soit malgré lui, par l’entremise des passions dont elle -est inséparable. La superstition, dans ce cas, a été favorisée par des -législateurs qui n’y ont rien vu que d’honnête. Témoin ce précepte du -Sadder, abrégé du Zend-Avesta de Zoroastre; «Dis _Ahuno-var_ et _Ashim -vuhû_, lorsque tu entends éternuer.» - -Examinons maintenant les idées qui ont été attachées à l’éternument, -et les cérémonies auxquelles il a donné lieu chez plusieurs peuples, -soit anciens, soit modernes. Les Égyptiens, les Grecs et les Romains le -prenaient pour un avertissement divin de la conduite qu’ils devaient -tenir en telle ou telle circonstance, et pour un présage, tantôt -favorable et tantôt funeste, des événements de la vie. Il y avait chez -eux des devins qui fesaient métier d’expliquer ce qu’il signifiait, -selon l’endroit, le temps et l’heure où il était venu, selon le -bruit plus ou moins fort qu’il avait fait, et selon la position de -la tête d’où il était parti. S’il paraissait d’heureux augure, on -rendait grâces aux dieux, et l’on se hâtait de conclure les affaires -qu’on avait le plus à cœur; mais s’il ne présageait rien de bon, on -s’abstenait de toute entreprise importante, de sortir de chez soi, -de manger même; jusqu’à ce qu’on eût rompu le maléfice par certaines -pratiques religieuses ou par l’acceptation volontaire de quelque petit -malheur en remplacement de celui qu’on croyait avoir à redouter. Les -poëtes et les historiens ont pris plaisir à nous faire connaître de -semblables préjugés, et s’il faut en citer des exemples, - - Les exemples fameux ne nous manqueront pas. - -Lorsque Pénélope, obsédée par ses amants, priait les dieux immortels de -lui ramener Ulysse, son fils Télémaque fit un éternument si fort que -tout le palais en retentit; et la chaste princesse se livra dès lors à -la joie, ne doutant plus de l’accomplissement de sa prière, quoiqu’elle -l’eût faite en vain tant de fois. - -Les Athéniens, partis pour une expédition navale, voulaient rentrer -dans le port parce que Thimothée, leur amiral, avait éternué. Eh quoi! -leur dit-il, vous vous étonnez de ce qu’un homme sur dix mille a le -cerveau humide! - -Pendant que Xénophon exhortait les troupes à un parti périlleux, mais -nécessaire, un soldat éternua. L’armée se persuada que son nez, qui -était sans doute très remarquable, avait été choisi par les dieux pour -sonner à la fois la charge et la victoire. Décidée aussitôt par ce -pronostic bien plus que par l’éloquence de son chef, elle offrit un -sacrifice au bon événement et brava tous les dangers avec confiance. - -Les bonnes gens pensent que Socrate ne devint le plus sage des hommes -qu’à force d’étudier la philosophie et de lutter contre ses passions; -c’est une erreur. Qu’on lise Plutarque, _De genio Socratis_, on verra -qu’il dut principalement cet avantage aux éternuments par lesquels son -génie l’avertissait. - -On croyait que l’amour éternuait à la naissance des belles et les -destinait ainsi à partager avec les Grâces et Vénus l’encens des -mortels. Aussi le plus joli compliment qu’un galant petit-maître de -Rome pût adresser à celle dont il était épris consistait-il à lui dire: -_Sternuit tibi amor_, _l’amour a éternué pour vous_. Ce que Parny s’est -peut-être rappelé lorsqu’il a dit à son Éléonore: - - Éternuez en assurance, - Le dieu d’amour vous bénira. - -L’éternument eut quelquefois le privilége d’adoucir la férocité d’un -tyran. Tibère devenait affable lorsqu’il avait éternué sous l’influence -du bon quart-d’heure, et il se promenait sur un char dans les rues pour -recevoir les félicitations de ses sujets. - -Cette précieuse civilité n’avait pas lieu seulement à l’égard des -autres: on ne négligeait point de se la faire à soi-même. Martial parle -d’un certain Proclus dont le nez, curieux morceau d’histoire naturelle, -avait son bout si distant des oreilles que le pauvre homme ne pouvait -s’entendre éternuer pour former en son propre honneur le vœu ordinaire. - -L’auteur de l’_Histoire de la conquête du Pérou_ rapporte que lorsque -le cacique de Guachoia ou Guacaya éternuait, ses sujets étaient -avertis de cet heureux événement par des signaux publics, afin qu’ils -se prosternassent en l’honneur de leur maître et qu’ils priassent le -soleil de le protéger, de l’éclairer et d’être toujours avec lui. - -Quand le roi de Monomotapa éternue, a dit quelque part Helvétius, tous -les courtisans sont obligés d’éternuer aussi; et l’éternument gagnant -de la cour à la ville et de la ville en province, l’empire paraît -affligé d’un rhume général. - -Chez le roi de Sennar, les choses se passent d’une manière plus -curieuse encore. Aussitôt que ce prince a éternué, tous ceux qui sont -en sa présence lui tournent le dos en faisant une pirouette et en se -donnant une claque sur la fesse droite. Ils prétendent que le salut de -l’état dépend de cette manœuvre. Ne nous en moquons pas, car nous le -faisons dépendre aussi quelquefois de choses qui, pour paraître plus -sérieuses, n’en sont pas moins risibles. - -Les anabaptistes et les quakers ont proscrit le culte de l’éternument. -Ce qu’ils ont fait là par esprit de secte et par singularité, on le -fait maintenant dans le monde pour éviter la gêne et pour se conformer -au bon ton qui ne permet plus de dire _Dieu vous bénisse_ à quelqu’un, -si ce n’est à un pauvre auquel on refuse la charité. Je suis assurément -bien éloigné de trouver mauvais qu’on éternue sans cérémonie et tout à -son aise; mais bien des gens n’approuvent pas les réformateurs, et ils -regardent comme funeste l’abolition d’une coutume si religieusement -observée pendant tant de siècles. - -_Ressembler au bon Dieu de Gibelou._ - -Cette comparaison, qu’on emploie en parlant d’une personne mal -accoutrée et chargée de plusieurs pièces d’habillement l’une sur -l’autre, est fondée sur une tradition populaire qui rapporte que les -habitants de Gibelou avaient coutume d’envelopper la statue de l’enfant -Jésus de chiffons de toute espèce. - -_Promettre ou jurer ses grands dieux._ - -Les païens, comme on sait, avaient de _grands dieux_ et de _petits -dieux_, et les engagements qu’ils prenaient en jurant par les grands -dieux étaient plus solennels et plus sacrés que ceux qu’ils prenaient -en jurant par les petits dieux. - - -=DINDON.=—_Être le dindon de la farce._ - -Les pères de comédie qui jouent des rôles de dupes étaient autrefois -appelés _pères dindons_, par allusion à ces oiseaux de basse-cour, -dont on a fait le symbole de la sottise. De là cette expression _Être -le dindon de la farce_, ou _Être le dindon d’une chose_. - -_C’est la danse des dindons._ - -Cette métaphore proverbiale, qu’on emploie en parlant d’une chose qu’on -a l’air de faire de bonne grâce, quoique ce soit à contre-cœur, est -fondée sur l’historiette suivante qui paraît être d’une tradition fort -ancienne: - -Un de ces hommes dont le métier est de spéculer sur la curiosité -publique, fit annoncer à son de trompe, un jour de foire, dans une -petite ville de province, qu’il donnerait un ballet de dindons. La -foule s’empressa d’accourir à ce spectacle extraordinaire; la salle -fut remplie; des cris d’impatience commandèrent le lever de la toile; -le théâtre se découvrit enfin, et l’on vit paraître les acteurs de -basse-cour qui sautaient précipitamment, tantôt sur un pied et tantôt -sur l’autre, en déployant leur voix aigre et discordante sur tous -les tons, tandis que le directeur s’escrimait à les diriger avec une -longue perche pour leur faire observer les règles du _chassez_ et du -_croisez_. Cette scène burlesque produisit sur les assistants un effet -difficile à d’écrire. Les uns se récriaient de surprise, les autres -applaudissaient avec transport; ceux-ci trépignaient de joie, ceux-là -poussaient des éclats de rire immodérés; et l’engouement général était -tel que personne ne soupçonnait pourquoi les dindons se donnaient tant -de mouvement. On s’aperçut enfin que c’était pour se soustraire au -contact d’une tôle brûlante sur laquelle ils étaient placés. Quelques -étincelles échappées d’un des fourneaux disposés sous cette tôle -découvrirent le secret de la comédie. Mais en même temps la peur du -feu gagna l’assemblée: dans un instant tout y fut _tohu bohu_, et les -spectateurs et les acteurs, se précipitant pêle-mêle, se sauvèrent -comme ils purent, les premiers avec un pied de nez, et les seconds avec -des pieds à la sainte-menehould. - - -=DÎNER.=—_Qui dort dîne._ - -«Cette façon de parler, dit Moisant de Brieux, est tirée de l’école -de médecine, où l’on enseigne que le sommeil tient lieu d’aliment -lorsque, l’estomac étant plein de crudités, il faut dégager la nature, -et lui donner loisir de les cuire, sans la surcharger de nouvelles -viandes.» - -On trouve dans Rabelais (liv. V, ch. 5): _Qui dort, il boit._ - -_Que le riche dîne deux fois._ - -Proverbe ancien qu’on lit dans le festin de Trimalcion en ces termes: -_Tu beatior es? bis prande, bis cœna; si tu es plus riche que moi, -dîne et soupe deux fois._—C’est une espèce de défi donné au riche -par le pauvre dont le pain grossier a pour assaisonnement un appétit -vigoureux, tandis que tout le luxe des festins les plus raffinés ne -peut suppléer à cet attrait que le riche ne connaît pas. On sait le -mot de ce financier accosté, comme il rentrait chez lui, à l’heure du -dîner, par un malheureux qui demandait l’aumône en s’écriant: J’ai -faim.—Que ce coquin dit-il, est heureux! il a faim! - - -=DIRE.=—_Bien dire fait rire, bien faire fait taire._ - -Ce proverbe s’applique aux personnes qui démentent et décréditent par -leur conduite la morale qu’elles prêchent dans leurs discours, et qui -font rire d’elles par leurs beaux préceptes, parce qu’elles ne se font -pas applaudir par leurs bonnes actions. - -_Tout est dit._ - -_Nullum est jam dictum, quod non dictum sit prius._ (Térence.) - -Cet adage, qu’une critique décourageante veut ériger en dogme -littéraire, n’est pas absolument vrai. Tout est pensé peut-être, mais -tout n’est pas dit; et s’il n’y a point d’idées tout à fait nouvelles, -il peut y avoir des expressions neuves, car la combinaison des mots -est infinie, et c’est un art créateur que celui de les placer, de -les assortir, de les embellir l’un par l’autre, en leur ménageant -des reflets étrangers, et en leur faisant trouver dans ces échanges -réciproques des couleurs toujours variées. Il en est du langage comme -de la lumière qui, sans changer dans son essence, prend mille teintes -différentes, suivant les combinaisons d’un habile opticien. - - -=DISEUR.=—_L’entente est au diseur._ - -_Unusquisque verborum suorum optimus interpres est._ Celui qui parle -est toujours censé le plus habile à comprendre et à expliquer ce qu’il -dit, lors même qu’il lui est impossible de le faire; ce qui n’est -pas aussi rare qu’on pourrait l’imaginer, car il y a bon nombre de -discoureurs auxquels cela ne manque pas d’arriver, parce qu’une sotte -vanité les engage à débiter inconsidérément des phrases sur tout, quand -ils n’ont des idées sur rien. On peut dire d’eux, avec Sterne, que leur -tête creuse est comme le tourne-broche que la fumée seule fait aller. - -Le philosophe Phavorin adressait à un bavard de cette espèce -l’apostrophe suivante, rapportée par Aulu-Gelle: _An scire atque -intelligere neminem vis quæ dicas? Quidni, homo inepte, ut quod vis -abunde consequaris, taces?_ - - Si ton esprit veut cacher - Les belles choses qu’il pense, - Dis-moi, qui peut t’empêcher - De te servir du silence? (MAYNARD.) - -Spéron-Spéroni, écrivain italien du XVI^e siècle, explique très bien -comment des gens qui s’énoncent clairement pour eux-mêmes, dans leurs -discours ou leurs écrits, sont obscurs pour les auditeurs ou les -lecteurs. C’est, dit-il, que ces gens vont de la pensée à l’expression, -tandis que les autres vont de l’expression à la pensée. - -_Diseur de bons mots, mauvais caractère._ - -Mot de Pascal, répété par La Bruyère, et passé en proverbe, pour blâmer -ces mauvais plaisants qui cherchent à faire briller leur esprit aux -dépens de leur cœur, et qui _aiment mieux perdre un ami qu’un bon mot_. - -_Les grands diseurs ne sont pas les grands faiseurs._ - -Ceux qui se vantent le plus, qui promettent le plus, sont ordinairement -ceux qui font le moins. Nous disons encore: _Grand vanteur, petit -faiseur._ - -_Chi e largo di bocca e stetto di mano, qui est large de bouche est -étroit de main._ (Proverbe italien.) - -_La lengua luengua es senal de mano corta, la langue longue est signe -de main courte._ (Proverbe espagnol.) - -_Great cry and little wool, grand cri et peu de laine._—Proverbe -anglais, qui est venu de ce que, dans plusieurs _mystères_, le diable -était représenté tondant les soies de ses cochons. - - -=DOIGT.=—_Mettre le doigt dessus._ - -C’est deviner, découvrir une chose. Les Latins disaient: _Rem acu -tangere_, _toucher la chose avec l’aiguille._ Ce que Cicéron appliqua -plaisamment à un sénateur dont le père avait été tailleur. - -_Savoir une chose sur le bout du doigt._ - -La savoir parfaitement de mémoire. C’est une variante de _Savoir sur -l’ongle_, expression traduite de l’expression latine _ad unguem_ -qu’Erasme regarde comme une métaphore empruntée des marbriers qui -tâtent à l’ongle la jointure des marbres rapportés, pour juger si elle -est bien faite. - -_Mon petit doigt me l’a dit._ - -Phrase proverbiale qu’on adresse aux enfants, pour leur faire croire -qu’on sait la vérité de quelque chose qu’ils refusent d’avouer. Elle -a été agréablement employée par Molière dans une scène du _Malade -imaginaire_ que tout le monde connaît. - -«Quelques auteurs ont estimé, dit le père Labbe, qu’il fallait -expliquer _Mon petit doigt me l’a dit_, par _mon petit dé_ (_dé_ pour -_dex_, ou dieu) _me l’a dit_, faisant allusion au génie de Socrate, à -la nymphe Egérie de Numa, et autres démons familiers; ces démons étant -présumés inspirer ceux qu’ils favorisaient, et leur parler à l’oreille.» - -Il est plus probable que cette phrase est née de l’usage de porter -à l’oreille le petit doigt, nommé _auriculaire_ pour cette raison. -Un père, en y portant le sien, aura feint qu’il lui révélait quelque -chose, et ce trait imité par d’autres sera passé en coutume. - -Lorsque le général Beurnonville fit son fameux rapport sur une victoire -qui ne lui avait coûté que le petit doigt d’un tambour, un plaisant -composa une chanson dont le refrain était: - - Holà! citoyen Beurnonville, - Le petit doigt n’a pas tout dit. - -_Il ne faut pas mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce._ - -Il ne faut pas se mêler des querelles d’un mari et de sa femme, et en -général des personnes qui sont naturellement unies. Une scène comique -de Molière fait voir à quoi s’expose l’indiscret conciliateur.—Ce -proverbe est plaisamment travesti dans le _Médecin malgré lui_ (act. I, -sc. 2), où Sganarelle l’énonce ainsi: _Entre l’arbre et le doigt il ne -faut pas mettre l’écorce._ - - -=DON.=—_Il n’y a pas de plus bel acquêt que le don._ - -Il n’y a pas de bien acquis d’une plus belle manière que celui qui nous -est donné. - -_Jamais un don ne vaut autant qu’au moment où l’on désire l’obtenir._ - -Ce proverbe a été employé par le troubadour Savary de Mauléon qui en -est peut-être l’inventeur. - - -=DONNER.=—_Qui tôt donne, deux fois donne._ - -Traduction littérale de cette pensée de Sénèque: _Bis dat qui cito -dat._ «La règle de la vraie bienfaisance, dit ce philosophe, est de -donner comme nous voudrions recevoir, de bon cœur, promptement et -sans hésiter. Un bienfait n’est pas agréable quand le bienfaiteur le -garde trop longtemps dans ses mains, qu’il ne le lâche qu’avec peine, -et comme s’il se l’arrachait. Après le refus, rien de plus dur que -l’irrésolution. Elle manque à coup sûr la reconnaissance. En effet, -le principal mérite du bienfait consistant dans la bienveillance, -témoigner par ses délais qu’on oblige à contre-cœur, ce n’est pas -donner, c’est mal défendre ce qu’on donne.» - -On perd la grâce et le mérite d’un don quand on ne l’accorde pas le -plus tôt qu’on peut. Un don qui se fait trop attendre, est gâté quand -il arrive. - -«Ne dites point à votre ami qui vous demande quelque chose: _Allez -et revenez, je vous le donnerai demain_, lorsque vous pouvez le lui -donner à l’heure même.» (Proverbe de Salomon.) - -Si devant servir aujourd’hui ton prochain, tu attends à demain, fais -pénitence. (_Zend-Avesta_ de Zoroastre.) - -_On ne donne rien pour rien._ - -On ne donne que pour recevoir. Les présents qu’on fait ne sont que les -arrhes de ceux qu’on attend.—Ce n’est pas là donner, dit Pline le -jeune, c’est avec des présents trompeurs qui cachent l’hameçon et la -glu dérober le bien d’autrui, _Viscatis humatisque muneribus non sua -promere sed aliena corripere._ (Epist. 30, lib. IX.) - -Les Italiens disent: _Chi da ensegna rendere_, _qui donne enseigne à -rendre_; et les Arabes: _Qui apporte, emporte_. - -_Donner un œuf pour avoir un bœuf._ - -Les Latins employaient dans le même sens ce jeu de mots: _Pileum donat -ut pallium recipiat, il donne un bonnet pour avoir un manteau._ Les -Espagnols ont les deux dictons suivants: _Con una sardina pescar una -trucha, avec une sardine pêcher une truite._—_Meter aguja y sacar -reja, mettre une aiguille et tirer un soc de charrue._ - - -=DORMIR.=—_Dormir la grasse matinée._ - -Quelqu’un a prétendu, je crois que c’est Pasquier, que le mot _grasse_ -a été mis ici par métonymie, parce que ceux qui dorment beaucoup -prennent de l’embonpoint; mais ce mot s’explique très bien sans figure -dans le sens de _grande_ qu’il a quelquefois; et l’expression _Dormir -la grasse matinée_, ou _la grande matinée_, est traduite du latin _Mane -totum dormire_. - -Les Espagnols disent, d’une manière heureuse: _Hazer plazer al sueno, -faire plaisir au sommeil_; ce qui rappelle ces jolis vers de Vergier -sur La Fontaine: - - Il laisse à son gré le soleil - Quitter l’empire de Neptune, - Et dort tant qu’il plaît au sommeil. - -Nous disons encore proverbialement: _Faire honneur au soleil._ Cet -honneur consiste à le laisser lever le premier. - - -=DOS.=—_Il tombe sur le dos et se casse le nez._ - -Expression plaisante dont on se sert en parlant d’un homme tout à -fait malencontreux. Les Basques disent: _Les vers s’engendrent dans -sa salière_;—les Provençaux: _Il ferait faire naufrage à une barque -chargée de crucifix_;—les Italiens: _Si romperebbe il collo in un filo -di paglia, il se casserait le cou contre un brin de paille._—Nous -disons encore: _Il se noierait dans un verre d’eau ou dans un crachat._ - - -=DOUBLURE.=—_Fin contre fin n’est pas bon à faire doublure._ - -On ne réussit pas à tromper aussi fin que soi. _Ars deluditur -arte._—Les Italiens disent: _Duro con duro non fece mai bono muro, dur -contre dur ne fit jamais bon mur._ - - -=DOUCEUR.=—_Plus fait douceur que violence._ - -Proverbe dont La Fontaine est peut-être l’auteur.—Un autre proverbe -dit: _On prend plus de mouches avec du lait_, ou _du miel, qu’avec du -vinaigre._ - - -=DOUTE.=—_Dans le doute abstiens-toi._ - -Tant que nous ignorons ce que nous devons faire, la sagesse consiste -à rester dans l’inaction, car il vaut mieux ne rien faire que de -s’exposer à mal faire.—Ce proverbe se trouve dans le Zend-Avesta de -Zoroastre qui passe pour en être l’inventeur. Cicéron l’a rapporté -et expliqué en ces termes: _Quod dubites ne feceris; æquitas enim -lucet per se, dubitatio autem cogitationem significat injuriæ._ Ce -qui se trouve très bien traduit dans cette phrase du deuxième sermon -de Bossuet, pour le dimanche de la Passion: «Quand nous doutons de -la justice de nos entreprises, c’est une bonne maxime de se désister -tout à fait. L’équité reluit assez d’elle-même, et le doute semble -envelopper dans son obscurité quelque dessein d’injustice.» - - -=DOUTER.=—_Qui doute ne se trompe point._ - -_Qui dubitat non errat._ C’est en opinant qu’on se trompe, et non pas -en doutant. - - _Error opinando non dubitando venit._ - - -=DRAGÉE.=—_Tenir la dragée haute à quelqu’un._ - -C’est différer de lui accorder une chose promise; c’est offrir un vain -appât à son espérance. - -Cette locution est venue d’un jeu dans lequel on excite la convoitise -des enfants en faisant voltiger devant eux une dragée suspendue par un -long fil au bout d’un bâton, sans qu’il leur soit permis de la saisir -autrement qu’avec la bouche. - - -=DRAP.=—_Mettre quelqu’un dans de beaux draps blancs._ - -C’est médire beaucoup de lui, découvrir tous ses défauts, et par -extension, le placer dans une situation embarrassante. Mettez un -Maure en de beaux draps blancs, dit Le Duchat, c’est de quoi le faire -paraître encore plus noir. - - -=DRAPEAU.=—_Le drapeau déchiré fait la gloire du capitaine._ - -Il en est de même de la fortune délabrée de l’homme vertueux. La vertu, -dit Rivarol, tire sa gloire des persécutions qu’elle endure, comme le -drapeau de guerre tire son lustre de ses lambeaux déchirés. - -Le mot _drapeau_, autrefois _drapel_, qu’on croit dérivé, dans le sens -d’enseigne, de l’italien _drapello_, n’est pas très ancien en français. -Il fut introduit au XVI^e siècle par les capitaines qui tenaient à -honneur d’avoir fait les guerres d’Italie sous François I^{er}, et -qui voulaient faire entendre par ce mot que leur bannière avait été -déchirée, car _drapel_ (morceau de drap, chiffon) emportait autrefois -un pareil sens. - - -=DUIRE.=—_Ce qui nuit à l’un duit à l’autre._ - -Ce qui est mauvais pour l’un est bon pour l’autre. Le verbe _duire_, -que La Bruyère a mis dans la liste des mots qu’il regrettait, signifie -_convenir_, et ne s’emploie qu’à la troisième personne. - - - - -E - - -=EAU.=—_Il n’est pire eau que l’eau qui dort._ - -Ce proverbe nous est venu des anciens, car on lit dans Quinte-Curce -(liv. VII) que les Bactriens disaient: _Altissima flumina minimo sono -labuntur_, _les fleuves les plus profonds sont ceux qui coulent avec le -moins de bruit_. Il se trouve avec explication dans les vers suivants -extraits du livre IV des _Distiques de Caton_, qui furent composés dans -le VII^e ou le VIII^e siècle par un moine dont on ignore le vrai nom: - - _Demissos animo et tacitos vitare memento: - Quod flumen tacitum est forsan latet altius unda._ - - Évite les gens sournois et taciturnes, car il n’y a peut-être pas dans - le fleuve d’eau plus profonde que l’eau dormante. - -_L’eau échauffée prend plus vite la gelée._ - -C’est une opinion depuis longtemps répandue parmi le peuple, que l’eau -qui a bouilli est plus susceptible de passer à l’état de congélation. -Ce que Descartes, dans son traité des _Météores_ (discours 1^{er}), -explique de la manière suivante: «On peut voir par expérience que l’eau -qu’on a tenue longtemps sur le feu se gèle plus tôt que d’autre, dont -la raison est que celles de ses parties qui peuvent le moins cesser de -se plier (d’être liquides) s’évaporent pendant qu’on la chauffe.»—De -là le proverbe employé figurément pour signifier que la trop grande -ardeur qu’on met à faire une chose est sujette à se refroidir bien -vite, ou que le caractère le plus prompt à se livrer à l’emportement -est aussi le plus prompt à en revenir. - -_Croyez cela et buvez de l’eau._ - -Dicton qu’on adresse à une personne qui a l’air de croire ou de vouloir -faire accroire quelque nouvelle dénuée de vraisemblance. C’est comme si -on lui disait: La chose est difficile à avaler, et puisque vous voulez -bien l’avaler, buvez de l’eau pour la faire passer. - -_Mettre de l’eau dans son vin._ - -C’est revenir de son emportement, rabattre de ses menaces ou de quelque -résolution excessive, rentrer dans les bornes de la modération.—On -peut regarder, au premier aperçu, comme une singularité frappante -les éloges unanimes que les philosophes et les historiens grecs ont -consacrés à la découverte du vin trempé, comme si elle eût été de -nature à mériter l’admiration de la postérité; mais si l’on déroule -la grande liste des crimes que l’ivresse a produits, il est impossible -de ne pas approuver leur opinion, et de ne pas applaudir à la sagesse -des peuples antiques qui érigèrent des statues à celui qui leur apprit -à mêler de l’eau dans le vin _pour modérer_, comme dit Platon, _une -divinité furieuse par la présence d’une divinité sobre_[38], ou _pour -calmer_, comme dit Plutarque, _les ardeurs de Bacchus par le commerce -des nymphes_. Ces peuples pensaient qu’un service si important ne -pouvait leur avoir été rendu par un homme sans l’inspiration de quelque -dieu. Ils en attribuaient l’idée à Bacchus lui-même, et l’exécution -à divers personnages. Pythagore cite Achéloüs comme le véritable -inventeur, dans ses _Apothéoses_ qui commencent en ces termes: -«Crotoniates, gardez la mémoire d’Achéloüs, magistrat suprême d’Étolie, -qui le premier mit de l’eau dans le vin.» Pline le naturaliste nomme -un certain Staphilus. Quelques écrivains parlent d’Amphyction, roi -d’Athènes, et quelques autres de Cranaüs, également roi de la même -ville. Montaigne, adoptant cette dernière tradition, a dit dans ses -_Essais_ (liv. III, ch. 13): «Cranaüs, roy des Athéniens, fut inventeur -de cet usage de tremper le vin, utilement ou non, j’en ai vu desbattre.» - -Voici une application plaisante de l’expression proverbiale. Deux -personnes disputaient un jour chaudement sur ce vers où il est parlé -des Romains: - - Ils buvaient le falerne et les larmes du monde. - -L’une d’elles soutenait qu’il était fort beau, et à chaque explication -qu’elle en donnait, l’autre ne répondait que par ces mots: Qu’est-ce -que cela prouve? Le poëte Lemière, témoin de la discussion, dit: Cela -prouve évidemment que les Romains _mettaient de l’eau dans leur vin_. - -_L’eau trouble est le gain du pêcheur._ - -Les pêcheurs prennent beaucoup plus de poissons dans l’eau trouble -que dans l’eau claire; de même, les intendants font leur profit dans -l’administration d’un bien où le maître lui-même ne met pas bon ordre. -De là ce proverbe, et l’expression proverbiale _Pêcher en eau trouble_, -c’est-à-dire tourner à son avantage les désordres qui se présentent, ou -ceux même qu’on a suscités exprès dans les affaires, soit publiques, -soit particulières.—Les Grecs disaient dans le même sens: _Troubler -l’eau du lac pour pêcher des anguilles_. Ce qu’Aristophane applique à -un mauvais citoyen excitant des troubles dans l’état afin de s’enrichir -aux dépens du public. - -_Ne faire que de l’eau claire._ - -C’est s’occuper sans succès de quelque affaire, y perdre son temps -et sa peine.—Le malin Furetière donnait pour devise à l’Académie -française un iris causé par les rayons du soleil qui lui était opposé, -avec ce quatrain: - - Pendant que le soleil m’éclaire - Je parais de grande valeur; - Mais ma plus brillante couleur - Ne fait que de l’eau toute claire. - -_Revenir sur l’eau._ - -C’est rétablir ses affaires, recouvrer du crédit, rentrer en faveur. -Cette expression est une métaphore prise de l’écorce du liége qu’on ne -peut enfoncer dans l’eau sans qu’elle remonte à la surface, aussitôt -qu’elle cesse d’être retenue par la main. - -Pindare, dans ses _Pythiques_ (ode 2), s’est comparé à cette écorce -qui surnage toujours au milieu de l’agitation des flots; _immersabilis -undis_, comme dit Horace. - -_Les eaux sont basses._ - -Cette façon de parler métaphorique s’emploie pour signifier que la -bourse d’une personne est à peu près sans argent, parce que les eaux -basses sont ordinairement sans poisson. - - -=ÉCHELLE.=—_Après lui il faut tirer l’échelle._ - -Il s’agit ici de l’échelle patibulaire sur laquelle on fesait monter -les condamnés afin de les accrocher à la potence. L’usage où l’on -était, lorsqu’il y avait plusieurs complices, de pendre le plus -coupable le dernier, et par conséquent de _retirer l’échelle après -lui_ puisqu’il ne restait personne à exécuter, donna lieu à cette -expression qu’on devrait employer, ce me semble, en mauvaise part, et -dont on se sert le plus souvent en bonne part, pour dire que quelqu’un -a si bien fait en quelque chose qu’il ne faut pas prétendre à l’égaler. - - -=ÉCHO.=—_Dans la tempête adore l’écho._ - -Maxime de Pythagore, qui signifie, dans les troubles civils, retire-toi -à la campagne.—Pope interprète différemment cette maxime dont le texte -grec est traduit plus littéralement de la manière suivante: _Quand les -vents s’élèvent, rends tes hommages à l’écho_. Il pense que Pythagore -a voulu dire: Quand tes oreilles sont frappées de toutes sortes de -rumeurs, n’ajoute foi qu’au second rapport. Mais une telle explication -n’est point reçue, quoiqu’elle soit plus naturelle que l’autre, et plus -conforme à la nature de l’écho. - -Les Grecs exprimaient encore l’avantage de ne point se mêler aux -agitations populaires par ce proverbe: _La foudre épargne ceux qui -dorment_; car ils croyaient que le corps de l’homme, pendant le -sommeil, était dans un état propre à neutraliser les effets du feu -du ciel. Les lecteurs curieux de connaître les raisons physiques sur -lesquelles se fondait cette opinion erronée, les trouveront dans les -_Symposiaques_ de Plutarque (liv. IV, quest. 19).—Les Chinois disent: -_L’hirondelle qui est dans son nid voit d’un œil tranquille les -batailles des vautours_. - -Une pareille doctrine peut être utile sans doute aux intérêts de -quelques individus, mais elle est nuisible aux intérêts de l’état. Le -devoir du vrai citoyen, dans un temps d’émeutes, est de paraître sur -la place publique pour y donner l’exemple du courage civil. Une loi -de Solon, tout à fait contraire au précepte de Pythagore, décernait -des peines contre ceux qui gardaient la neutralité quand les partis en -venaient aux mains. L’objet de cette loi était d’arracher l’homme de -bien à une inaction funeste, de le jeter au milieu des factieux, et de -sauver la cité par l’ascendant de la vertu. - - -=ÉCOLE.=—_Révéler les secrets de l’école._ - -C’est apprendre aux étrangers ce dont les confrères seuls doivent être -instruits.—Dacier rapporte l’origine de cette expression à la loi -fondamentale de l’école de Pythagore qui défendait de communiquer aux -profanes les dogmes de sa doctrine. Platon, Aristote, les épicuriens, -les stoïciens, et presque tous les philosophes de l’antiquité avaient -aussi dans leur enseignement plusieurs choses que leurs disciples -étaient obligés de tenir secrètes. - -_Faire l’école buissonnière._ - -Cette expression, suivant les uns, fait allusion à la conduite de -certains pédagogues qui, pour se soustraire à un droit qu’ils devaient -payer aux chantres de l’église de Notre-Dame, allaient établir leurs -classes en plein air, hors de la ville. Elle est venue, suivant les -autres, de ce que les luthériens et les calvinistes, dont on ne -tolérait pas les écoles, en avaient de clandestines qui se tenaient -dans les halliers et les bois. Les deux explications se fondent -également sur un arrêt du 5 août 1552, par lequel le parlement défendit -tout enseignement que le chantre de Paris n’aurait pas autorisé, et -particulièrement les _écoles buissonnières_. Mais l’expression est -beaucoup plus ancienne que les faits auxquels on a voulu la rattacher. -Elle existait au commencement du XIII^e siècle, et s’appliquait aux -conciliabules secrets des Albigeois. Elle se trouve implicitement dans -un passage de _la Nouvelle de l’Hérétique_ (_las Novas del Heretge_), -poëme du troubadour Izarn, missionnaire dominicain et inquisiteur -employé à convertir ces hérétiques. L’auteur, parlant à un théologien -de la secte proscrite, lui dit: Tu n’as garde de prêcher ta doctrine -dans les églises, ni sur les places; _tu la prêches dans les bois, dans -les broussailles et les buissons_. - - Tu no vols demostrar ta predicatio - En gleyza ne en plassa, ni vols dir ton sermo, - _Sinon o fas en barta, en bosc, o en boisso_[39]. - -Si l’on veut assigner une origine historique à la locution, c’est là -certainement qu’il faut la chercher. Mais n’est-il pas plus naturel -de penser qu’on a dit _Faire l’école buissonnière_ par la même -raison qu’on dit _Prendre ou Se donner campos_, en faisant allusion -aux escapades des écoliers villageois qui vont courir les champs et -chercher des nids dans les haies et les buissons? - - -=ÉCOSSAIS.=—_Fier comme un Écossais._ - -Il n’y a pas de pays plus propre que l’Écosse à rappeler ses habitants -à l’humilité, et cependant les Écossais sont de tous les êtres les plus -enclins à se glorifier. On serait tenté de croire que la nature a voulu -développer chez eux ce penchant outre mesure afin de les empêcher de -reconnaître les désavantages de ce sol triste et pauvre où elle les -a placés. Leur misère a toujours une compensation toute prête dans -leur excessive admiration d’eux-mêmes, et surtout dans leurs extrêmes -prétentions à une antique noblesse. Garrick racontait plaisamment sur -ce sujet que s’étant arrêté un soir dans une auberge, à quelques lieues -d’Edimbourg, il n’y avait trouvé que des domestiques gentilshommes -qu’il entendait parler entre eux de cette manière:—Monsieur le -comte, conduisez le cheval à l’écurie.—Madame la comtesse, mettez -le couvert.—Monsieur le marquis, nettoyez les bottes.—Madame la -marquise, faites donc du feu.—M. le baron, quand servirez-vous la -soupe? etc.... Rien n’est donc plus juste que le proverbe qui leur -reproche un orgueil exagéré, proverbe usité en Angleterre depuis un -temps immémorial, _Proud as a Scotchman_, et naturalisé en France dans -le XV^e siècle, à l’occasion des compagnies d’élite que Charles VII, -pendant ses guerres contre les Anglais, avait composées de soldats -fournis par des seigneurs d’Écosse dévoués à sa cause. Ces soldats -étrangers avaient beaucoup de priviléges honorifiques avec une paie -considérable, et leurs fonctions, en les approchant de la personne du -roi, leur donnait une excessive importance à leurs propres yeux, comme -aux yeux de tous les Français. - - -=ÉCOUTE-S’IL-PLEUT.=—_C’est un écoute-s’il-pleut._ - -Un _écoute-s’il-pleut_ est proprement un moulin qui ne va que par des -écluses et qui, manquant d’eau fort souvent, semble écouter s’il en -tombera du ciel. Au figuré, c’est un homme qui a besoin du secours -d’autrui pour faire quelque chose, un homme qui s’attend à des choses -qui n’arrivent presque jamais, une espérance très incertaine, une -promesse illusoire, une mauvaise défaite. - - -=ÉCOUTE.=—_Qui se tient aux écoutes entend souvent son fait._ - -La raison en est toute simple: c’est qu’ordinairement on ne se tient -aux écoutes que pour surprendre les paroles de ceux qu’on soupçonne -de malveillance, ou avec lesquels on a quelque chose à démêler.—On -appelle proprement _écoutes_ les endroits où l’on se cache pour écouter -ce qui se dit. - -Plutarque a comparé les oreilles d’un curieux à des ventouses qui -attirent tout ce qu’il y a de mauvais. - -L’Ecclésiaste dit (ch. VII, v. 22): «Que votre cœur ne se rende -point attentif à toutes les paroles qui se disent, de peur que vous -n’entendiez votre serviteur parler mal de vous. _Cunctis sermonibus -qui dicuntur ne accomodes cor tuum, ne forte audias servum tuum -maledicentem tibi._» - - -=ÉCRIT.=—_Les paroles s’envolent, et les écrits restent._ - -_Verba volant et scripta manent._—Ce proverbe a deux sens: le premier -est qu’en affaires il faut traiter par écrit, et non verbalement; ce -qu’on exprime encore par cette phrase burlesque: _Les effets sont des -mâles, et les paroles sont des femelles_; c’est-à-dire les effets ont -plus de force que les paroles. - -Le second sens est qu’on ne saurait être assez prudent quand on écrit -quelque chose, parce qu’un écrit venant à tomber entre les mains des -malveillants qui l’interprètent à leur façon, peut attirer à son -auteur des désagréments ou des persécutions. On sait que le cardinal -de Richelieu soutenait qu’il n’avait besoin que de deux lignes de -l’écriture d’un homme pour y trouver de quoi le faire pendre. - -Fabio Mirto, archevêque de Nazareth, qui fut trois fois nonce du pape -en France dans le XVII^e siècle, voulant montrer combien il faut -prendre de précautions pour écrire, disait: «Il ne se trouve point -dans tous les évangiles que notre Seigneur Jésus-Christ ait écrit plus -d’une fois; encore ne l’a-t-il fait que sur le sable, afin que le vent -effaçât l’écriture.» - -On lit dans l’_Inconséquence du jugement public_, par Diderot, ce joli -passage: «J’ai cent fois dit aux amants: n’écrivez point; les lettres -vous perdront. Tôt ou tard le hasard en détournera une de son adresse. -Le hasard combine tous les cas possibles, et il ne lui faut que du -temps pour amener la chance fatale.» - -Les Italiens ont ce proverbe: _Pensa molto, parla poco, scrivi meno_; -_pense beaucoup, parle peu, écris moins_. - - -=ÉCUELLE.=—_Manger à la même écuelle._ - -Au temps de la chevalerie, dit Legrand d’Aussy, la galanterie avait -imaginé de placer à table les convives par couple, homme et femme. -La politesse et l’habileté des maîtres ou maîtresses de maison -consistaient à savoir bien assortir les couples qui n’avaient qu’une -assiette commune; ce qui s’appelait _manger à la même écuelle_, -expression qui, détournée du sens propre au figuré, s’employa pour -marquer accointance, comme le prouvent ces deux vers d’un fabliau où il -est parlé d’un oncle qui vivait scandaleusement avec sa nièce: - - Et si sachiez que chascun jour - En une escuelle menjoient. - - (_Manuscr. de la Bibl. du Roi_, n. 7588.) - -Les dévots eux-mêmes suivaient l’usage de manger à la même écuelle par -esprit d’humilité. Une vie de sainte Élisabeth en vers, célébrant la -charité de cette sainte envers les pauvres, dit: - - Mengier les fit en s’escuelle. - - (_Manuscr. de la Bibl. du Roi_, n. 7218.) - -Au reste, cet usage, bon ou mauvais, ajoute Legrand d’Aussy, s’est -conservé longtemps en France, et même il a subsisté en partie à la -cour jusque sous Louis XIV. «Le roi, dit la duchesse de Montpensier -dans ses _Mémoires_ (t. IV, p. 17), ne mettait pas la main à un plat -qu’il ne demandât si on en voulait, et ordonnait de manger avec lui. -Pour moi qui ai été nourrie dans un grand respect, cela m’étonnait, -et j’ai été longtemps à m’accoutumer à en user ainsi. Quand j’ai vu -que les autres le faisaient, et que la reine me dit un jour que le roi -n’aimait pas les cérémonies et qu’il voulait qu’on mangeât à son plat, -alors je le fis.» - -_Qui s’attend à l’écuelle d’autrui, dîne sauvent par cœur._ - -C’est-à-dire qu’on est souvent désappointé lorsqu’on attend quelque -chose des autres, comme celui qui croyant trouver à bien dîner chez -quelqu’un, y dîne fort mal ou n’y dîne pas. - -_Il a bien plu dans son écuelle._ - -C’est-à-dire, il a beaucoup hérité. - - -=ÉGLISE.=—_Près de l’église et loin de Dieu._ - -Cela se dit d’une personne qui loge près d’une église et qui remplit -mal ses devoirs de chrétien. Il se dit aussi quelquefois par extension, -en parlant d’un faux dévot. - -_Se marier en face de l’église._ - -Les usages de nos pères sont presque toujours la véritable source où -nous devons puiser l’explication de certaines façons de parler dont -nous sommes embarrassés de nous rendre raison; autrement il n’y a pas -moyen de sortir de cet embarras. Si nous voulons savoir, par exemple, -pourquoi l’on dit _Se marier en face de l’église_, il ne faut point -se mettre l’esprit à la torture pour découvrir dans le sens figuré, -comme on a prétendu le faire, l’origine de cette expression qui peut -paraître assez étrange. Il faut se rapporter à l’ancienne coutume de -commencer devant la porte de l’église la cérémonie du mariage qui se -fait aujourd’hui dans l’intérieur. Notre expression est née de cette -coutume, et elle date d’une époque très reculée; car elle se trouve au -vingt-sixième chapitre du III^e livre de Guillaume de Newbridge, savant -anglais qui écrivait en latin il y a plus de six cents ans. Voici le -passage où cet auteur l’a consignée, en faisant mention du mariage de -Henri II Plantagenet avec Éléonore d’Aquitaine, épouse divorcée du roi -de France Louis VII dit le jeune: _Solutamque a lege prioris viri_ IN -FACIE ECCLESIÆ _quâdam illicitâ licentiâ ille mox suo accepit conjugio_. - -Dans un missel de 1555, à l’usage de l’église de Salisbury, se trouve -cette recommandation: _Statuantur vir et mulier ante ostium ecclesiæ, -sive_ IN FACIEM ECCLESIÆ, _coram deo et sacerdote et populo; que -l’homme et la femme soient placés devant la porte de l’église, ou_ EN -FACE DE L’ÉGLISE, _en présence de Dieu, du prêtre et du peuple_. - -On sait que le mariage de Henri de Béarn, depuis Henri IV, avec -Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, eut lieu le 18 août 1572, par -le ministère du cardinal de Bourbon, sur un brillant échafaud dressé à -la porte de l’église de Notre-Dame. - -Ces faits, et beaucoup d’autres semblables que je pourrais citer, -prouvent qu’en France et en Angleterre on se mariait encore devant -la façade de l’église vers la fin du seizième siècle. Cependant il -faut observer que, dans la mauvaise saison et les jours pluvieux, on -fesait la cérémonie sous le porche; d’où l’on ne tarda pas à passer -dans la chapelle. Mais quels étaient donc les motifs qui avaient pu -faire adopter le mariage en plein air? Quelques auteurs pensent que cet -usage était un reste des mœurs païennes. Plusieurs peuples antiques, -particulièrement les Étrusques, disent-ils, se mariaient dans la rue, -devant la porte de la maison où l’on entrait pour la conclusion de la -cérémonie. - -A cette raison Selden en ajoute une autre, dans son _Uxor hebraica_ -(operar., t. III, p. 680): c’est que la dot ne pouvait être légalement -assignée qu’en face de l’église. - - -=ÉLÉPHANT.=—_Faire d’une mouche un éléphant._ - -C’est exagérer une chose pour lui donner de l’importance; c’est, -comme dit Pascal, _grossir un néant en montagne_. Cette expression -proverbiale était en usage chez les Grecs, car elle se trouve -littéralement dans Lucien: ἐλἐφαντα ἐϰ μνας ποιειν. - -On pourrait appliquer souvent à certains exagérateurs le mot plaisant -de Goldsmith à Johnson qui avait l’habitude de traduire les choses les -plus simples en style très ampoulé: «Je crois, docteur, que si vous -vouliez écrire une fable sur de petits poissons, vous feriez parler ces -petits poissons comme des baleines.» - - -=ELLÉBORE.=—_Avoir besoin de deux grains d’ellébore._ - -Cette expression, dont on se sert en parlant d’une personne qu’on -veut taxer de folie, nous est venue des anciens qui employaient -l’ellébore pour purger le cerveau des fous.—Cette plante croissait -abondamment dans les trois îles d’Antycire, et c’est pour cela que les -Romains disaient dans le même sens: _Naviget Antyciram, qu’il aille -à Antycire_.—_O tribus Antyciris caput insanabile! ô têtes que ne -pourraient guérir tous les remèdes des trois Antycires!_ - -Archigenès, médecin fameux qui vivait sous Trajan, avait donné lieu -à une autre expression proverbiale très analogue; comme il excellait -dans le traitement des maladies mentales, on disait d’un homme qui -paraissait privé de la raison: _Il a besoin d’Archigenès_, comme on -dirait aujourd’hui: il a besoin d’Esquirol ou de Leuret. Suidas nous -apprend que ce médecin, natif d’Apamée en Syrie et établi à Rome, avait -beaucoup écrit sur son art et sur la physique. - - -=EMPLOI.=—_L’emploi fait connaître un homme._ - -Ce proverbe est littéralement traduit d’une sentence grecque attribuée -à Solon par Sophocle, et à Bias par Aristote. Il s’applique à peu près -dans le même sens que cet autre: _A l’œuvre on connaît l’ouvrier_. - - -=EMPRUNT.=—_Emprunt n’est pas avance._ - -Il est plutôt retard; car les intérêts qu’il faut payer retiennent plus -longtemps l’emprunteur dans la gêne. L’emprunt finit presque toujours -par _ronger une fortune ou grossir une misère_, comme dit le bonhomme -Richard. Le distique suivant, dont la pensée appartient à Socrate, -indique une bonne manière d’emprunter, à laquelle il faut recourir -quand on ne veut point mettre de l’arriéré dans ses affaires: - - Voulez-vous sûrement rétablir vos finances? - Empruntez de vous-même en bornant vos dépenses. - -_L’emprunt du Gascon._ - -Le quatrain suivant, de M. Capelle, fait très bien connaître quelle est -cette espèce d’emprunt: - - Je commence à manquer de vivres, - J’attends des fonds de mon pays: - Prêtez-moi donc neuf francs.—Neuf! je n’en ai que six. - —Eh bien! donnez toujours: vous me devrez trois livres. - - -=ENCENS.=—_Selon les gens l’encens._ - -Il y a des vers latins dialogués dans lesquels le diable et un moine -échangent les paroles suivantes, que les uns regardent comme le -principe et les autres comme la conséquence du dicton: - - Diabolus. _Super latrinam non debes dicere primam._ - - Monachus. _Quod vadit supra do Deo, tibi quod vadit infra._ - -Voici une imitation de ces vers: - - Un jour le diable ayant trouvé - Saint Pacome sur un privé, - Qui disait tout bas ses matines, - S’écria: Dans un sale lieu, - Pacome, peux-tu prier Dieu, - Et faire un autel des latrines! - Lors le bon moine lui repart: - Que cela ne te mette en peine; - Ce qui monte en haut, Dieu le prenne; - Ce qui tombe en bas soit ta part. - -Je ne sais si le fait attribué à saint Pacome est rapporté dans quelque -légende, mais il y en a un d’analogue que citent plusieurs historiens. -L’impératrice Agnès, veuve de Henri III surnommé le Noir, chargea, -disent-ils, un évêque de faire cette belle question à Pierre Damiani, -savant ecclésiastique regardé comme l’oracle de son siècle: _Utrum -liceret homini inter ipsum debiti naturalis egerium aliquid ruminare -psalmorum?_ A quoi Pierre Damiani répondit qu’il était permis de -réciter les psaumes aux latrines tout en faisant ses besoins naturels, -puisque saint Paul avait dit dans sa première épître à Thimothée (ch. -II, v. 8): _Volo ergo viros orare in omni loco_, _je veux qu’on prie en -tout lieu_. - -_L’encens entête et tout le monde en veut._ - -Le pape Jean XXII, avait coutume de dire, _Tu m’aduli ma mi piace_. -_Tu me flattes, mais tu me plais._ Mot charmant dont on trouve une -traduction originale dans cet autre mot plus charmant encore qui était -familier à Henri IV: _Tu me flattes, mais va toujours_. Je ne sais -si ce n’est pas le même pape qui, étant comparé à Dieu lui-même par -un moine italien, s’écria: _C’est un peu fort, mais ça fait toujours -plaisir_. - -Les louanges les plus outrées sont toujours bien accueillies; si ce -n’est comme l’expression exacte de la vérité, c’est du moins comme le -témoignage indulgent de la bienveillance qu’on se flatte d’inspirer; -tout en reconnaissant qu’elles ne sont pas justes, on les croit -sincères, et il n’y a personne qui ne soit charmé de voir les autres se -tromper ainsi à son avantage. Cependant il en est d’ordinaire de ces -louanges comme des calomnies, dont il reste toujours quelque fâcheux -effet. - - L’encens noircit l’idole en fumant pour sa gloire. (MERCIER.) - - -=ENCLUME.=—_Il faut être enclume ou marteau._ - -Proverbe qu’on emploie pour signifier qu’on est réduit par des -circonstances inévitables à la fâcheuse alternative de souffrir du mal -ou d’en faire: «_Il faut être enclume ou marteau dans ce monde_, disait -Chamfort; il faut que le cœur se brise ou se bronze.» - -_Il vaut mieux être marteau qu’enclume._ - -C’est-à-dire, il vaut mieux battre que d’être battu. - -_Être entre le marteau et l’enclume._ - -C’est être entre deux inconvénients, entre deux maux. M. Laromiguière -fit un jour une application très plaisante et très philosophique de -cette expression proverbiale. On lui lisait un article du _Mercure de -France_ (mai 1809), dans lequel Andrieux attaquant une proposition -de Condillac avait dit entre autres choses: «Pour bien faire une -langue ou pour la refaire et la corriger, il faut raisonner; mais on -ne peut raisonner qu’avec une langue bien faite: il sera donc toujours -impossible de raisonner faute d’une langue bien faite, et de bien -faire une langue faute de raisonner.» En entendant cette phrase, notre -philosophe interrompit son lecteur et s’écria: Qu’est-ce que cela -signifie? Pour bien faire une lime, il faut une lime, pour bien faire -un marteau, il faut un marteau, pour bien faire une enclume, il faut -une enclume; ou, pour le dire d’une manière tout à fait analogue à -celle du critique, pour faire une enclume il faut un marteau, et pour -faire un marteau, il faut une enclume. Donc il est impossible qu’il -existe des marteaux et des enclumes. Voilà Andrieux, ajouta-t-il, -_entre le marteau et l’enclume_, et c’est bien sans la moindre malice -que je l’y ai placé. - -Les Latins disaient comme nous: _Inter malleum et incudem_, _entre le -marteau et l’enclume_. Ils disaient aussi: _Inter sacrum et saxum_, -_entre l’autel et la pierre_. Métaphore empruntée des sacrifices qui -se fesaient à l’occasion d’une alliance jurée entre deux nations. Le -sacrificateur tuait un cochon sur l’autel, en le frappant avec une -pierre, et il disait: Que Jupiter frappe le peuple qui violera le -traité comme je frappe la victime. - -_A dure enclume, marteau de plume._ - -C’est-à-dire que les coups du malheur deviennent légers pour l’homme -armé de patience et de résignation, comme le seraient ceux d’un marteau -de plume sur une enclume solide. - - -=ENFANT.=—_Traiter quelqu’un en enfant de bonne maison._ - -Autrefois les enfants de bonne maison étaient envoyés _en apprentissage -d’honneur, bravoure et courtoisie_, dans les châteaux des seigneurs -suzerains dont ils devenaient les valetons et les pages. Ils n’étaient -jamais refusés en cette école de noblesse et de loyauté, dit Froissard, -car c’eût été injure et discourtoisie; aussi tel châtelain en -avait-il quelquefois plus de cinquante à son service. Ces jeunes gens -remplissaient l’office de domestiques auprès de leurs maîtres et de -leurs maîtresses. Ils les servaient à table, fesaient leurs messages -et les suivaient en voyage. La discipline à laquelle ils étaient soumis -était sévère, et ils ne pouvaient guère l’enfreindre sans recevoir la -correction. De là cette façon de parler: _Traiter quelqu’un en enfant -de bonne maison_, c’est-à-dire le châtier, ou, pour employer une -expression qui a la même origine, _le fouetter comme un page_. - -_Les hommes sont de grands enfants._ - -«Encore que la nature, en nous faisant croître par certains progrès, -nous fasse espérer enfin la perfection, et qu’elle ne semble ajouter -tant de traits nouveaux à l’ouvrage qu’elle a commencé que pour y -mettre la dernière main, néanmoins nous ne sommes jamais tout à fait -formés. Il y a toujours quelque chose en nous que l’âge ne mûrit -point, et c’est pourquoi les faiblesses et les sentiments de l’enfance -s’étendent toujours bien avant, si l’on n’y prend garde, dans toute la -suite de la vie.» (Bossuet.) - - L’enfance passe, mais l’enfantillage reste. - -_Les enfants sont ce qu’on les fait._ - -Proverbe qui se trouve dans les _Adelphes_ de Térence (act. III, -sc. 5): _Ut quemque suum volt esse, ita est_. _Chaque enfant est ce -que son père veut qu’il soit._—C’est une erreur de croire que les -enfants apportent en naissant des inclinations bonnes ou mauvaises -qui déterminent leur conduite. Ces inclinations leur surviennent, et -la destinée morale de chacun d’eux est attachée à l’éducation qu’il -reçoit, comme la plante à sa racine. - -_Il n’y a plus d’enfants._ - -On commence à avoir de la malice de bonne heure.—Les Latins disaient: -_Pueri nasum rhinocerotis habent_, _les enfants ont un nez de -rhinocéros_, parce que, à Rome, on regardait un long nez comme un signe -de malice, et qu’il n’y a pas de nez plus long que celui du rhinocéros, -à cause de la corne pointue qui s’y trouve. C’est même de là que cet -animal a tiré son nom, qui signifie _nez cornu_. - -Une jeune fille de sept ou huit ans répondit un jour à sa mère -qui voulait lui faire accroire que les enfants naissaient sous des -choux: Je sais bien qu’ils viennent d’ailleurs.—Et d’où viennent-ils -donc, mademoiselle?—Du ventre des femmes.—Qui vous appris cette -sottise?—Maman, c’est l’_Ave Maria_. - -Voici un joli quatrain du vieux poëte Ogier de Gombauld: - - Nos enfants, messieurs et mesdames, - A quinze ans passent nos souhaits: - Tous nos fils sont des hommes faits, - Toutes nos filles sont des femmes. - - -=ENFOURNER.=—_A mal enfourner on fait les pains cornus._ - -Le mauvais succès d’une affaire, d’une entreprise, vient ordinairement -de ce qu’on s’y est mal pris d’abord. - - -=ENGRENER.=—_Le premier venu engrène._ - -Ce proverbe, usité pour dire que la diligence dans les affaires en -facilite et en assure le succès, est une formule qu’on trouve dans -toutes les anciennes coutumes, qui voulaient que la personne arrivée la -première au moulin fût aussi la première à moudre. La coutume de Marsal -admettait pourtant une exception en faveur de la ménagère qui allaitait. - - -=ENNEMI.=—_Il faut se défier d’un ennemi réconcilié._ - -L’Ecclésiastique dit: «Ne vous fiez jamais à votre ennemi, car sa -malice est comme la rouille qui revient toujours au cuivre. Quoiqu’il -s’humilie et qu’il aille tout courbé, soyez vigilant et donnez-vous de -garde de lui. _Non credas inimico tuo in æternum, sicut enim æramentum -ærugina nequit in illius. Etsi humiliatus vadat curvus, adjice animum -tuum et custodi te ab illo._» (Cap. XII, v. 10 et 11.) - -_Il faut faire un pont d’or à l’ennemi qui fuit._ - -«Jamais ne faut mettre son ennemi en lieu de désespoir, parce que telle -nécessité lui multiplie sa force et accroist le courage qui ja estoit -deject et failly; et n’y a meilleur remède de salut à gens estonnés et -recrus que de n’espérer aulcun. Quantes victoires ont été tollues des -mains des vainqueurs par les vaincus, quand ils ne se sont contemptez -de raison! Ouvrez à vos ennemis toutes les portes et chemins, et plus -tôt leur _faictes un pont d’argent_ afin de les renvoyer.» (RABELAIS, -liv. IV, ch. 43.) - -Ce proverbe a été employé par Napoléon dans un des bulletins de la -grande armée.—Il nous est venu des Romains, qui disaient: _Hosti -fugienti pontem substerne aureum._—On en a attribué l’invention à -Scipion l’Africain; mais ce grand capitaine ne fit que formuler une -pensée bien connue avant lui des guerriers et des politiques. On sait -que Lycurgue, dans une de ses lois, avait recommandé aux Spartiates -de ne poursuivre l’ennemi qu’autant qu’il le fallait pour assurer la -victoire, et de ne pas le pousser à un héroïque désespoir. - -_Les présents des ennemis sont funestes._ - -Ce proverbe est tiré de l’_Ajax furieux_ de Sophocle (v. 665). Ajax -mourut percé du glaive qu’Hector lui avait donné, et Hector fut attaché -au char d’Achille avec le baudrier qu’il avait reçu d’Ajax. Cette -tradition est rappelée par Virgile dans le IV^e livre de l’_Énéide_, -lorsqu’il suppose que Didon se sert de l’épée du fils d’Anchise pour se -donner la mort. - -_Il n’y a point de petit ennemi._ - -Il ne faut s’exposer à l’inimitié de personne, car celui-là même qui -paraît le moins en état de nuire peut faire beaucoup de mal, en se -vengeant.—Les Grecs avaient un proverbe correspondant passé dans la -langue latine en ces termes: _Inest et formicæ bilis, la fourmi même -a sa bile_.—Les Turcs disent: _Tiens pour un éléphant ton ennemi, ne -fût-il pas plus gros qu’une fourmi._ - - -=ENSEIGNE.=—_A bon vin point d’enseigne._ - -Ce qui est bon n’a pas besoin d’être vanté, prôné.—On dit aussi: _A -bon vin il ne faut point de bouchon._ Le mot _bouchon_ désigne ici un -petit paquet de paille ou d’herbe entortillée qu’on met à la porte -d’un cabaret.—Les Latins employaient le lierre au même usage, parce -que cette plante était consacrée à Bacchus, et ils disaient: _Vino -vendibili suspensâ hederâ nihil opus._—Les Espagnols disent: _El bon -vino la venta trahe consigo, le bon vin porte sa vente à soi._ - -_A bonnes enseignes._ - -Dans les tournois, les dames donnaient à leurs chevaliers ce qu’elles -appelaient _faveurs_, _joyaux_, _noblesses_, _noblois_, _connaissances_ -ou _enseignes_. Ces dons étaient une écharpe, un voile, un bracelet, -un nœud, une boucle, etc., qui servaient à parer la cotte d’armes -comme d’un signe de reconnaissance. C’est de cet usage qu’est venue -l’expression _A bonnes enseignes_, qui s’emploie pour signifier: à bon -titre, à juste titre, avec des garanties, avec des sûretés. Exemples: -Il ne faut donner des éloges qu’_à bonnes enseignes_.—Il ne faut -prêter son argent qu’_à bonnes enseignes_. - -On dit aussi: _A fausses enseignes_ dans un sens contraire. «Giles, -évêque de Reims...., jouissait _à fausses enseignes_ de quelques terres -appartenant au roi.» (PASQUIER, _Recherch._, p. 129.)—_A telles -enseignes que..._, est une expression qui équivaut à celle-ci: La -preuve en est que... - - -=ENTENDRE.=—_Il ne faut pas condamner sans entendre._ - -Ce proverbe est une formule de droit. Pour en constater l’ancienneté en -France, je remarquerai qu’un article de la _constitution perpétuelle_ -dressée sous Clotaire II, en 614, par l’aristocratie laïque et -l’aristocratie ecclésiastique réunies, défendit aux juges de condamner -un homme libre ou même un esclave sans l’avoir entendu. - -_Il faut entendre les deux parties._ - -«Il faut comparer les objections aux preuves; il faut savoir ce -que chacun oppose aux autres, et ce qu’il leur répond.—Plutarque -(_Contredits des philosophes stoïques_) rapporte que les stoïciens, -entre autres bizarres paradoxes, soutenaient que dans un jugement -contradictoire, il était inutile d’entendre les deux parties: Car, -disaient-ils, ou le premier a prouvé son dire, ou il ne l’a pas -prouvé. S’il l’a prouvé, tout est dit, et la partie adverse doit -être condamnée; s’il ne l’a pas prouvé, il a tort, et il doit être -débouté.—Sitôt que chacun prétend avoir seul raison, pour choisir -entre tant de partis, il faut les écouter tous; ou l’on est injuste.» -(J.-J. Rousseau, _Émile_, liv. IV, note.) - -Sénèque dit dans sa _Médée_ (act. II, sc. 2): _Celui qui a prononcé sur -une affaire après n’avoir entendu que l’une des parties intéressées, -s’est montré injuste, quoiqu’il ait prononcé avec justice_. - - _Qui statuit aliquid, parte mauditâ alterâ, - Æquum licet statuerit, haud æquus fuit._ - - -=ENVIE.=—_Il vaut mieux faire envie que pitié._ - -Ce proverbe est très ancien, car il est rapporté par Hérodote. Il -existe dans presque toutes les langues. - -_L’envie nuit plus à son sujet qu’à son objet._ - -En d’autres termes: L’envie est plus préjudiciable à celui qui -l’éprouve qu’à celui qui la cause. C’est une maxime de l’école: -_Invidia plus officit subjecto quam objecto_.—Horace a très bien dit: -_L’envieux maigrit de l’embonpoint d’autrui_. - - _Invidus alterius macrescit rebus opimis._ - -_Les envieux mourront, mais non jamais l’envie._ - -Philippe Garnier, dans son recueil imprimé à Francfort en 1612, a cité -ce proverbe avec ce vers latin où on le retrouve trait pour trait: - - _Invidus acer obit sed livor morte carebit._ - -C’est donc à tort qu’on en a attribué l’invention à Molière qui l’a mis -dans la bouche de madame Pernelle. - -_Envie passe avarice._ - -Ce proverbe a été mis en action dans un vieux fabliau dont voici les -principaux traits: Un avare et un envieux faisant route ensemble -rencontrèrent saint Martin dans une plaine, et marchèrent quelque temps -avec lui, sans se douter qu’ils eussent un tel compagnon de voyage. Le -saint ne se fit connaître qu’au moment de les quitter, et il leur dit -pour les éprouver: «Il ne tient qu’à vous de mettre à profit l’avantage -d’avoir fait ma rencontre. Que l’un des deux me demande ce qu’il -voudra, je promets de le lui accorder sur-le-champ. Quant à l’autre, -je me réserve de faire moi-même sa part, en lui donnant le double de ce -que le premier aura demandé.» - -Voilà nos hommes bien joyeux, mais en même temps bien embarrassés, et -quoiqu’ils n’eussent qu’à ouvrir la bouche pour obtenir une grande -fortune, l’un et l’autre s’obstinaient à la tenir fermée afin de -recevoir deux fois davantage. L’avare ne pouvait consentir à se priver -de ce qu’il n’aurait pas eu l’esprit de souhaiter, ni l’envieux à jouir -de tous les biens qui lui seraient échus en partage, à la condition de -voir son camarade plus riche que lui: ils s’exhortaient mutuellement -à former le vœu le plus magnifique, mais chacun d’eux conseillé -par sa passion se gardait de céder à une pareille instance. Enfin -l’avare transporté de fureur se précipita sur l’envieux en menaçant -de l’assommer s’il continuait à se taire. Eh bien! je vais parler, -répondit celui-ci, et tu n’y gagneras rien. En même temps, par un -trait unique de vengeance ou plutôt de caractère, il s’écria: Grand -saint Martin, faites-moi la grâce de me priver d’un œil. Il n’eut pas -plus tôt dit que la chose fut faite. L’un se trouva borgne et l’autre -aveugle, et ce fut le seul bénéfice qu’ils retirèrent de leur position. -Ainsi le vice fut puni par le vice même, mais il ne fut pas corrigé. -Le pouvoir du saint n’allait pas jusque-là. Il ne put même obtenir que -l’envieux servît de conducteur à l’avare qui ne pouvait regagner seul -son logis. - - -=ÉPAULE.=—_Jeter ses dettes derrière l’épaule._ - - Il est à Paris plus d’un drôle - Empruntant dans tous les quartiers - Et _jetant_ assez volontiers - _Les dettes derrière l’épaule_. (H. MOREL.) - -D’après une ancienne coutume consacrée par la loi salique, au titre de -_Chrenecruda_ ou de la cession, l’homme qui était dans l’impossibilité -de payer intégralement la composition exigée de lui, devait produire -douze témoins chargés d’attester par serment son insolvabilité. -Reconduit ensuite à son logis, il y ramassait, aux quatre coins, un -peu de poussière qu’il mettait dans le creux de sa main gauche; après -quoi, se plaçant sur le seuil et tenant le poteau de la porte avec -la main droite, il jetait cette poussière derrière son épaule à son -plus proche parent, pour signifier sans doute qu’il se déchargeait sur -lui de sa dette et qu’il le rendait responsable du déshonneur qu’il y -avait pour la famille à ne pas l’acquitter. C’est de cet usage que sont -venues, dit-on, les expressions _Jeter ses dettes derrière l’épaule_ ou -_par dessus l’épaule_, et _Payer par dessus l’épaule_, pour signifier -ne point payer. - -Remarquons qu’il y avait chez les Hébreux une façon de parler analogue, -_Rejeter quelque chose derrière soi_, dont le sens était: n’en pas -tenir compte, l’oublier. _Tu as rejeté derrière toi toutes mes fautes_, -dit Ézéchias à Dieu, dans son cantique. - -Pasquier, dans ses _Recherches_ (liv. VIII, ch. 47), a donné une -autre explication. «Nous disons _un homme estre riche_ ou _vertueux -par dessus l’épaule_, nous mocquans de luy et voulans signifier n’y -avoir pas grands traicts de vertu ou de richesse en luy. Duquel dire -appris-je l’origine et dérivaison par quelques joueurs de flux... Il -advint qu’un quidam, en se riant, dist qu’il avoit deux as en son jeu, -et les exhibant sur la table, fut trouvé que c’estoient deux varlets, -chacun desquels, comme l’on sçait, porte une unité sur _l’espaule_: à -quoi ayant appresté par son mensonge à rire à la compagnie, il répondit -véritablement qu’il en avait deux, mais que c’estoit _par dessus -l’espaule_, qui est prendre ce propos (dont nous faisons un proverbe) -en sa vraye signification; car chaque teste, soit cœurs, careaux, -trèfle et picque, a un as dessus l’espaule pour faire cognoistre de -quel jeu ils sont roys, roynes ou varlets; et toutefois, ceste unité -ne représente pas un as: parquoy, si nous voulons rapporter ce commun -proverbe à ce jeu, nous le trouverons estre dit avec quelque fondement -de raison, combien qu’autrement il semble avoir esté inventé à crédit -et par une témérité populaire.» - -_Porter quelqu’un sur les épaules._ - -C’est en être ennuyé, fatigué.—Métaphore empruntée probablement de -l’usage symbolique d’après lequel le vainqueur te mettait sur les -épaules du vaincu et le chevauchait même, pour marquer qu’il le tenait -sous sa dépendance absolue. Cet usage, dont les temps féodaux offrent -plus d’un exemple, était né dans les âges antiques, et les Grecs -y fesaient sans doute allusion lorsque, voulant exprimer l’extrême -insolence d’un homme, ils disaient proverbialement qu’_il montait à -cheval sur les épaules de quelqu’un_. Leur expression avec laquelle la -nôtre est en rapport, comme un effet avec une cause, a été conservée -par Eschile, qui s’en est servi plusieurs fois dans ses _Euménides_ -(vers 145, 718 et 781). Des auteurs latins l’ont aussi employée. -Plaute, dans l’_Asinaire_ (act. III, sc. 3), fait dire à Liban parlant -à Argyrippe: - - _Vehes, Pol, hodie me, si quidem hoc argentum ferre speras._ - - Par Pollux, il faut qu’aujourd’hui je monte à cheval sur toi, si tu - veux avoir cet argent. - -Horace met le vers suivant dans la réponse de la magicienne Canidie -(ode 17 du liv. V): - - _Vectabor humeris tunc ego inimicis eques._ - - Alors je serai portée comme un cavalier sur tes épaules ennemies. - -Notez que, dans un conte des _Mille et une Nuits_, le supplice dont -Canidie menace le poëte est infligé par un magicien à un malheureux -qu’il a ensorcelé. - -Les évêques adoptèrent dès le dixième siècle, pour la cérémonie de -leur intronisation, l’usage de se faire porter sur les épaules des -principaux seigneurs du royaume, auxquels ils inféodèrent des terres -sous cette expresse condition; et c’est de là qu’ils prirent, dit-on, -le nom de _prélat_ formé de _prælatus_, _porté devant_. Un évêque de -Paris somma un frère de saint Louis de lui rendre personnellement -ce devoir, dont Philippe-Auguste s’était acquitté par procureur, -comme seigneur de Corbeil et de Montlhéry, et dont Charles V et ses -successeurs, jusqu’à Charles IX inclusivement, s’acquittèrent de la -même manière envers les évêques d’Auxerre, depuis la réunion de ce -comté à la couronne. Les Montmorency, soumis à une telle servitude -envers l’évêque de Paris, s’en tenaient d’autant plus honorés qu’ils -avaient le premier rang parmi les barons qui la partageaient. De là, -suivant Millin, leurs titres de _premiers barons de la chrétienté_, ce -nom de _chrétienté_ étant alors spécialement consacré pour désigner -la cour, la juridiction, les droits et toutes les prérogatives -épiscopales. De là aussi le cri de cette illustre maison: _Dieu aide -au premier baron chrétien_. - -Il ne faut pas croire pourtant que les seigneurs portassent eux-mêmes -les évêques. Ceux-ci auraient couru risque d’être culbutés. Les barons -mettaient seulement la main sur le brancard, et en laissaient le -fardeau à de vigoureux mercenaires. C’est ce qu’atteste ce passage -d’un procès-verbal: _Tandem in jam dictâ cathedrâ, ab ecclesiâ sancti -Martini ad turrem carnotensem, à quatuor hominibus ex parte baronum -deputatis magnifice portatus est_. - - -=ÉPÉE.=—_A vaillant homme courte épée._ - -La valeur supplée aux armes.—Les Lacédémoniens, si renommés par leur -courage, avaient des épées très courtes. Un d’eux, à qui l’on en -demandait la raison, répondit: C’est pour frapper l’ennemi de plus -près. L’épée romaine, qui a conquis le monde, n’était pas plus longue -que celle des Lacédémoniens. - -_Se faire blanc de son épée._ - -«Cette expression signifie au propre et dans la langue de l’escrime, se -couvrir pour ainsi dire de son épée par la rapidité de ses mouvements; -au figuré, se vanter, se prévaloir de son courage, de son crédit, de -ses moyens de toute espèce. On a prétendu qu’elle était tirée des -anciens jugements de Dieu par les armes, le vainqueur demeurant absous, -_blanc_ ou blanchi du crime imputé; mais elle est manifestement plus -nouvelle. Je suis sûr de l’avoir entendu employer au propre pour -signifier l’action de celui qui fait avec son épée le moulinet, qui -s’en couvre pour ainsi dire tout entier et qui éblouit son adversaire.» -(L’abbé MORELLET.) - - -=ÉPELER.=—_Épeler en rasades._ - -C’est boire autant de coups qu’il y a de lettres dans le nom de la -personne dont on porte la santé. Cet usage, qui n’est guère plus de -mode, a inspiré à Ronsard les vers suivants: - - Ores, amis, qu’on n’oublie - De l’amie - Le nom qui nos cœurs lia! - Qu’on vide autant cette coupe, - Chère troupe, - Que de lettres il y a. - - Neuf fois, au nom de Cassandre, - Je vais prendre - Neuf fois du vin du flacon, - Afin de neuf fois le boire, - En mémoire - Des neuf lettres de son nom. - -Voyez l’article _Boire à la santé_. - - -=ÉPERON.=—_Gagner ses éperons._ - -C’est bien mériter, justifier d’une manière brillante les avantages et -les récompenses qu’on obtient.—Allusion aux éperons dorés qui étaient -donnés aux chevaliers dans la cérémonie de leur réception. - -_Vilain ne sait ce que valent éperons._ - -Cet ancien proverbe, qu’on applique à des gens qui semblent incapables -de sentir le mérite ou le prix des bonnes et belles choses, est venu -de ce qu’autrefois les nobles seuls servaient à cheval, tandis que les -roturiers ou vilains servaient à pied. - - -=ÉPERVIER.=—_On ne saurait faire d’une buse un épervier._ - -C’est-à-dire d’un sot un habile homme.—Les fauconniers dressaient très -bien l’épervier à la chasse; mais ils ne pouvaient en faire autant de -la buse, qui passe pour le plus stupide des oiseaux de proie.—Les -Anglais disent: _You cannot make a silken purse of a sow’s ear_. _On ne -peut faire une bourse de soie avec l’oreille d’un cochon._ - -_Mariage d’épervier: la femelle vaut mieux que le mâle._ - -Expression prise de la fauconnerie, pour dire qu’une femme est plus -habile que son mari. La femelle de l’épervier est plus grosse et plus -forte que le mâle. - - -=ÉPINE.=—_L’épine en naissant va la pointe devant._ - -Pour signifier que le naturel du méchant se manifeste dès la plus -tendre enfance. _Venena statim à radicibus pestifera sunt_, _les -plantes vénéneuses le sont dès leur racine même_.—Les Anglais disent -dans le même sens: _It early pricks that will be a thorn_, _de bonne -heure pique ce qui deviendra une épine_. - -_Qui sème épines n’aille déchaux._ - -Celui qui cherche à faire du mal aux autres s’expose à le voir retomber -sur lui-même. Le mot _déchaux_, qui signifie déchaussé, n’est plus -usité qu’en parlant de quelques religieux qui portaient des sandales -sans bas, comme les carmes nommés _carmes déchaux_. - - -=ÉPINGLE.=—_Être tiré à quatre épingles._ - -Cette expression, qu’on applique à une personne fort soigneuse de sa -parure, fait allusion à l’usage ou à la mode d’employer quatre épingles -pour arrêter un fichu sur le dos, l’assujettir sur les deux épaules et -le tenir croisé sur le sein. L’importance des _quatre épingles_ dans -la toilette est attestée par le passage suivant d’un _règlement de la -paroisse de Saint-Jacques-de-l’Hôpital_ de Paris, rédigé il y a plus de -trois cents ans: «Le crieur est tenu avant la fête de monseigneur saint -Jacques, d’aller par la ville avec sa clochette et vestu de son corset, -crier la confrérie. _Item_, doit à chasque pèlerin et pèlerine _quatre -épingles_ pour attacher les quatre cornets des mantelets des hommes et -les chapeaux de fleurs des femmes, etc.» - - -=ÉPITAPHE.=—_L’épitaphe est la dernière des vanités._ - -Toutes les fois que je vois de magnifiques épitaphes, disait -l’académicien Charpentier, il me prend envie d’écrire au-dessous: -Puisque l’homme n’est qu’infirmité et qu’orgueil, passant, tu le -vois ici tout entier: l’infirmité dans le tombeau, et l’orgueil sur -l’épitaphe. - - -=ERGO-GLU.= - -On disait autrefois _ergo-gluc_.—C’est un terme des écoles pour -signifier de grands raisonnements qui ne concluent rien. Quelques-uns -prétendent qu’il est venu, par altération, de la phrase _ergo -Guoguelu dixit_, _or Guoguelu l’a dit_, phrase usitée dans l’ancienne -université, par allusion à un maître sot de ce nom, qui ne cessait -d’argumenter à tort et à travers. Suivant quelques autres, _ergo-glu_ -serait l’abrégé de _ergo glu capiuntur aves_, _donc les oiseaux se -prennent avec de la glu_. Ce qui revient à ce que Molière fait dire -au _Médecin malgré lui_: «Il arrive que ces vapeurs _ossabundus_, -_nequeis_, _nequer_, _potarinum_, _quipsa_, _milus_..., voilà justement -pourquoi votre fille est muette.»—_Glu_ ou _gluc_ est, à ce qu’ils -prétendent, un mot tronqué pour _gluce_, ablatif de _glux_, _glucis_, -qui, dans quelques auteurs, se trouve employé comme synonyme de _glus_, -_glutinis_, colle, glu. - - -=ESCLAVE.=—_Être esclave de sa parole._ - -Chez les Germains et chez les Francs, les guerriers qui se piquaient -d’une valeur à toute épreuve, avaient l’habitude de s’attacher une -chaîne de fer autour d’un bras ou autour des flancs, et juraient -solennellement de ne la déposer qu’après avoir accompli quelque -fait d’armes extraordinaire, voulant prouver ainsi qu’ils étaient -capables de pousser l’héroïsme au point d’aliéner le plus précieux de -leurs biens, la liberté, afin de la racheter par un triomphe digne -d’elle[40]. A leur imitation, les chevaliers et les pèlerins du moyen -âge adoptèrent cet emblème de la servitude, comme le signe spécial des -_emprises_, c’est-à-dire des entreprises qu’une promesse irrévocable -les obligeait d’exécuter. En voici un exemple remarquable: Jean de -Bourbon, duc de Bourbonnais, jaloux de fuir l’oisiveté, d’acquérir de -la gloire et de mériter la bonne grâce de sa dame, rassembla dans son -palais, en 1414, seize chevaliers et écuyers de nom et d’armes qui, -animés des mêmes sentiments, firent vœu avec lui, devant les autels, de -porter tous les dimanches, à la jambe gauche, un anneau de prisonnier -en or pour les chevaliers, et en argent pour les écuyers, jusqu’à ce -qu’ils eussent trouvé à combattre contre un nombre égal de chevaliers -et d’écuyers anglais. L’expression _Être esclave de sa parole_ est -probablement un reste de cet usage qu’on retrouve chez presque tous -les peuples, même chez les sauvages, qui entourent leur nez de petites -plaques de métal, pour se souvenir des engagements qu’ils ont pris. Il -se peut aussi qu’elle soit venue d’un usage semblable observé à l’égard -des débiteurs, qui devenaient esclaves lorsqu’ils n’acquittaient pas -leurs dettes selon la parole qu’ils avaient donnée, comme l’atteste le -passage suivant des _Assises de Jérusalem_ (ch. 119): «Si aucun autre -que chevalier doit dète...., il doit estre livré à celui à qui il doit -ladite dète; et il le peut tenir comme son esclaf, tant que il ou -aultre pour lui ait paié ou faict son gré de ladite dète, et il le doit -tenir sans fer, mais que un anneau de fer au bras pour reconnoissance -que il est à pooir d’autrui pour dète.» - -Quelques auteurs ont fait dériver l’expression _Être esclave de sa -parole_ de ce que, chez les Gaulois, le débiteur insolvable allait -trouver son créancier, lui présentait une paire de ciseaux, et devenait -son esclave en se laissant couper les cheveux. - -Le mot esclave a aussi une origine historique. Il est formé de -_sclavus_, _sclave_, _esclavon_ ou _slave_, nom d’un peuple originaire -de la Scythie, parce que beaucoup de Slaves faits prisonniers, soit à -l’époque de leur établissement sur les côtes de l’Adriatique, soit à -l’époque de leur irruption sur les frontières françaises, sous le règne -de Dagobert, furent vendus comme serfs dans les principaux marchés -de l’Italie et de la France[41]. Ce mot doit être ajouté à la liste -de ceux qui ont dégénéré; car dans la langue d’où il a été tiré il -signifie _illustre_, _glorieux_. - - -=ESPAGNE.=—_Faire des châteaux en Espagne._ - -C’est prendre son imagination pour architecte et bâtir dans le vide, -c’est-à-dire former des projets en l’air, se repaître d’agréables -chimères. On a fait plusieurs conjectures sur cette façon de parler -proverbiale, sans en donner une explication satisfaisante. Certain -étymologiste a voulu voir en elle une allusion aux mines d’or et -d’argent qui se trouvaient jadis en Espagne, où une tradition -mythologique avait placé la demeure souterraine de Plutus, et même aux -pommes d’or du jardin des Hespérides, quoique ce jardin fût sur la -côte d’Afrique. Fleury de Bellingen l’a rapportée à la conduite de -Q. Métellus le Macédonique, qui, désespérant de réduire par la force -la ville hispanienne de Contébrie, en leva le siége, dans l’intention -de la surprendre par la ruse, et parcourut la province, où il élevait -de côté et d’autre des redoutes, des forts et des châteaux, ouvrages -qui étant abandonnés, lorsqu’il changeait de quartier, semblaient -n’annoncer que des projets vains et extravagants. Estienne Pasquier dit -qu’elle est venue de ce que, autrefois, les Espagnols ne construisaient -point de châteaux de peur que les Maures, aux incursions desquels ils -étaient sans cesse exposés, ne s’en emparassent et n’en fissent des -fortifications pour se maintenir dans leur conquête. Suivant l’abbé -Morellet, elle est née de l’opinion qui fit regarder l’Espagne, devenue -maîtresse des métaux précieux du Mexique et du Pérou, comme le pays le -plus riche et la source des richesses les plus abondantes. - -Il n’est pas besoin de montrer le vice ou le ridicule des deux -premières interprétations. Quant à la dernière, elle s’appuie sur un -anachronisme bien prouvé par ce vers du _Roman de la Rose_, publié -longtemps avant la découverte du Nouveau-Monde: - - Lors feras chasteaulx en Espagne. - -Celle de Pasquier n’est pas dépourvue de vérité; mais elle est -présentée d’une manière incomplète; car si elle nous apprend pourquoi -l’on appelle _châteaux en Espagne_ des choses qui n’existent que dans -l’imagination, elle nous laisse à deviner pourquoi l’on n’appelle -ces choses ainsi qu’autant qu’elles forment de douces, d’heureuses -illusions. Le proverbe n’a pas été fondé seulement sur ce que l’Espagne -n’avait point de châteaux, il l’a été aussi, et peut-être en raison de -cela même, sur ce qu’elle paraissait très propre à en avoir de bons et -de beaux. C’est vers la fin du XI^e siècle qu’il a pris naissance, à -une époque de féodalité où l’on construisait beaucoup de châteaux, et -où toutes les idées de grandeur et de fortune étaient liées à l’idée -de ces édifices. Cette époque est celle où Henri de Bourgogne, suivi -d’un grand nombre de chevaliers, alla conquérir gloire et butin sur les -Infidèles au delà des Pyrénées, et obtint, en récompense des services -qu’il rendit à Alphonse, roi de Castille, la main de Thérèse, fille -de ce prince, avec le comté de Lusitanie, qui devint, sous son fils -Alphonse Henriquès, le royaume de Portugal. Le succès de ces illustres -aventuriers excita l’émulation et les espérances de la noblesse -française, et il n’y eut pas de fils de bonne mère qui ne se flattât -de fonder, comme eux, quelque riche établissement; qui ne fît dans son -esprit _des châteaux en Espagne_. - -La même ambition avait été déjà excitée dans toutes les têtes par -la considération des grands biens échus en partage aux principaux -guerriers de Guillaume-le-Conquérant, et elle avait donné lieu à -l’expression _Faire des châteaux en Albanie_, dont le sens est -absolument semblable à celui de _Faire des châteaux en Espagne_. Ce nom -d’Albanie, synonyme d’Albion, s’appliquait alors à l’Angleterre, où les -Normands bâtissaient beaucoup de châteaux. Les Saxons n’y en avaient -fait construire que très peu; _Munitiones quas galli castella nuncupant -anglicis provinciis paucissimæ fuerant_ (_Ord. Vit._, XI, 240), et cela -fut cause que la perte de la bataille d’Hastings entraîna pour eux la -perte de tout le pays. - - Je vais, je viens, le trot et puis le pas, - Je dis un mot, puis après je le nye, - Et si tu bastis sans reigle ni compas, - Tout fin seulet, _les chasteaulx d’Albanye_. (VERGIER D’HONNEUR.) - -La duchesse de Villars disait que, pour se guérir de la manie de faire -des _châteaux en Espagne_, il suffisait de voyager dans ce pays. Mot -encore plus vrai aujourd’hui que de son temps. - -On dit qu’une personne fait des _cachots en Espagne_, par opposition -aux _châteaux en Espagne_, et pour signifier qu’elle se forge des -chimères tristes, qu’elle voit tout en noir. Cette expression fut -justement appliquée à M. de Ximenès, que son ami, M. d’Autrep, -définissait plaisamment en ces termes: «C’est un homme qui aime -mieux la pluie que le beau temps, et qui ne peut entendre chanter le -rossignol sans s’écrier: Ah! la vilaine bête!» - -M. Ch. Nodier a créé une autre expression qui me paraît heureuse, -lorsqu’il a dit, dans sa charmante pièce intitulée: _Changement de -Domicile_: - - Quand je rêve tout seul, à travers la campagne, - Je me creuse parfois _des fosses en Espagne_. - Il est bon d’être à l’aise où l’on sera toujours. - Je voudrais y descendre à la fin des beaux jours. - Que chercher aux forêts si ce n’est une tombe? - - -=ESPÉRANCE.=—_L’espérance est le pain des malheureux._ - -Les malheureux se nourrissent d’espérance, ils suppléent par -l’espérance aux biens dont ils sont privés. Eh! que deviendraient-ils, -si elle ne les soutenait, si elle ne fesait luire ses rayons -consolateurs sur ce fond d’agonie où se traîne leur misérable existence? - -_L’espérance est le viatique de la vie._ - -L’espérance est la compagne inséparable de l’homme sur le chemin qu’il -parcourt du berceau à la tombe, et c’est elle qui le fait vivre jusqu’à -son dernier soupir. La devises des philosophes elpistiques, _Dum spiro, -spero_, _tant que je respire, j’espère_, appartient à tout le genre -humain. - -_L’espérance est le songe d’un homme éveillé._ - -Sentence d’Aristote passée en proverbe.—L’espérance, en effet, est -de la même nature que les songes. Il n’y a rien en elle de réel. Elle -fait luire à nos yeux de belles veilles de jours fortunés auxquelles -nous ne trouvons pas de lendemain; elle nous offre de beaux vergers en -fleurs dont nous ne cueillons pas les fruits; elle étend devant nous un -horizon doré où la gloire, la fortune, les plaisirs qui nous invitent -ne sont plus, à notre approche, que des fantômes. Rivarol l’a définie -très spirituellement: _Un emprunt fait au bonheur_. Mais cet emprunt -est presque toujours usuraire; car il faut payer d’un temps précieux -qu’elle nous enlève les chimériques rêves que nous lui devons. Ainsi -elle est bien plutôt un vol fait au présent en faveur d’un avenir -qui n’existera peut-être jamais. Le sage compte peu sur elle; il en -laisse les illusions aux ames faibles ou malheureuses qui ne savent pas -trouver en elles-mêmes ce qu’il leur faut; il la considère comme ce -mirage trompeur dont l’éclat ne brille d’ordinaire que sur les sables -arides des déserts. - -Les Arabes disent: _Qui a de longues espérances a de longues -douleurs_.—Ils disent aussi: _Qui voyage sur le char de l’espérance a -la pauvreté pour compagne_. - -Les Italiens ont ce proverbe: _Assai guadagna chi vano sperar perde_. -_Gagne beaucoup qui perd une vaine espérance._ - -_Espérance bretonne._ - -Cette expression, fréquemment employée par les troubadours et les -trouvères, pour marquer une espérance toujours déçue et jamais rebutée, -s’explique par celle-ci: _Attendre comme les Bretons Arthur_, qui -est également familière à ces poëtes et qui a la même origine et la -même signification.—Cet Arthur ou Artus, héros de la romancerie -anglo-normande qui lui attribue l’institution de l’ordre de la -Table-Ronde, fut le dernier roi des Bretons-Siluriens[42]. Après avoir -défendu longtemps son pays avec succès contre les Angles du nord, les -Saxons de l’occident et les Danois qu’il vainquit en douze batailles -successives, il fut complétement défait à Camblan, vers 542. Blessé -mortellement dans cette affaire, il se fit transporter en un lieu -inconnu, où il termina sa glorieuse vie. Ses soldats étonnés de ne pas -le voir reparaître allèrent à sa recherche, et, comme ils ne trouvèrent -nulle part son tombeau, ils se persuadèrent qu’il n’était pas mort. La -superstition du temps accueillit cette idée exploitée par la politique -nationale comme moyen de résistance contre les vainqueurs; et bientôt -ce fut une croyance populaire qu’Arthur reviendrait un jour régner sur -l’Angleterre affranchie du joug étranger, et qu’il y ramènerait le -siècle d’or. En attendant, il était censé dormir du sommeil d’Endymion -au pied du mont Etna, par l’effet d’un philtre magique que les -enchanteurs Merlin et Thaliessin lui avaient donné pour prolonger son -existence, après l’avoir guéri de sa blessure. Les chants patriotiques -des bardes le représentaient tantôt guerroyant en Palestine contre -les Infidèles, et tantôt errant dans les forêts des deux Bretagnes. -Cette espérance du retour d’Arthur s’accrut à mesure que le peuple fut -opprimé. Elle fut assez générale sous la domination despotique des rois -normands. Henri II, à qui elle inspirait des inquiétudes, imagina un -moyen pour la faire cesser. Il se rendit à Glassenbury, dans le pays -de Galles, fit faire des fouilles en un lieu que des vers chantés en -sa présence par un pâtre indiquaient comme l’endroit de la sépulture -d’un grand homme, et l’on en retira un cercueil de pierre décoré -d’une petite croix de plomb, sur laquelle était écrit: _Hic jacet -inclytus rex Arthurius in insulâ Avaloniâ_. Cette prétendue découverte -ne produisit pas néanmoins l’effet qu’il en attendait. L’espérance -bretonne continua à régner. Elle était si vive au temps d’Alain de -l’Isle, que ce savant a écrit dans ses explications des prophéties de -Merlin: «On serait lapidé en Bretagne, si l’on osait dire qu’Arthur est -mort.» (_Explanat. in proph. Merlini_, p. 19, lib. I.) - - -=ESPRIT.=—_Avoir l’esprit enfoncé dans la matière._ - -Cette expression, dont on se sert pour désigner un esprit épais, est -empruntée de l’expression latine _demersus in corpus homo_, _homme -plongé dans le corps_, qu’on trouve dans Pline le naturaliste. - -L’obésité a toujours été regardée comme l’indice de la stupidité, -et quelques médecins ont cherché à démontrer par des raisonnements -physiologiques la vérité de cette opinion qui avait donné lieu au -proverbe suivant, que les Romains tenaient des Grecs: - - _Subtile pectus venter obesus non parit._ - -On dit aussi: _Avoir la forme enfoncée dans la matière_, locution que -Molière a mise en vogue, lorsqu’il a cherché à la faire tomber en la -reléguant dans le jargon des _Précieuses ridicules_. Ce mot _forme_ -signifie sans doute ici l’esprit ou l’ame, que des philosophes anciens -nommaient _la forme essentielle_. - -_Bienheureux les pauvres d’esprit._ - -L’évangile selon saint Mathieu (ch. V, v. 3) dit: _Beati pauperes -spiritu, quoniam ipsorum est regnum cælorum_; _bienheureux les pauvres -d’esprit, car le royaume des cieux leur appartient_; ce qui doit -s’entendre des hommes qui ont le cœur et l’esprit entièrement détachés -des biens de la terre. Mais on a voulu l’entendre de ceux qui sont -dépourvus d’esprit, et c’est sur ce fondement que le langage proverbial -a proclamé la béatification ou la canonisation de la bêtise. - -_Les grands esprits se rencontrent._ - -Les grands esprits, habitués à voir les choses telles qu’elles sont, -doivent nécessairement se rencontrer quelquefois, lorsque leur -attention se porte sur le même objet. De là ce proverbe qui s’emploie -par plaisanterie, lorsque deux personnes ont ou prétendent avoir à la -fois la même pensée, et qui sert bien souvent d’excuse aux plagiaires. - -S’il y avait un recueil des rencontres des écrivains dans un ordre -chronologique, on y découvrirait bien des vols plaisamment déguisés, et -si une loi obligeait à la restitution littéraire, on verrait bien des -ouvrages volumineux auxquels il resterait à peine quelques feuillets. -Ce n’est pas sans raison qu’on a dit: _Un auteur est un homme qui prend -dans les livres tout ce qui lui passe par la tête_. - - -=ESTOMAC.=—_Mauvais cœur et bon estomac._ - -Maxime par laquelle sont énoncées les deux conditions auxquelles les -égoïstes attachent le bonheur. Elle a quelque vérité sous ce rapport -qu’en étouffant sa sensibilité et en digérant très bien, on éviterait -beaucoup de souffrances morales et de souffrances physiques; mais elle -est d’une fausseté révoltante sous tous les autres rapports. Le secret -d’être heureux ne peut consister à n’aimer que soi et à se soustraire -au devoir essentiel de la société; car il exclurait les jouissances -les plus douces, les plus délicates et les plus nobles du cœur humain. -Le bonheur dépend du sentiment encore plus que des nombreux avantages -qu’on possède, et peut-être le bonheur n’est-il que le sentiment. - -On pense que la maxime anti-sociale _Mauvais cœur et bon estomac_ fut -inventée, ou du moins accréditée, par Fontenelle, dont la vie longue et -tranquille en offrit constamment l’application. - - -=ESTRADE.=—_Battre l’estrade._ - -Battre le pavé, perdre son temps à courir les rues, être désœuvré.—Le -mot _estrade_, suivant Henri Estienne, ne vient point de l’italien -_strada_, mais du latin _strata_, que quelques auteurs, notamment -Eutrope, ont employé dans le sens de _pavé_, au lieu de _strata via_. -On trouve dans Virgile, _per strata viarum_. L’expression _Battre -l’estrade_ et le vieux verbe _estrader_ se disaient primitivement, -au propre, en parlant de certains soldats à pied et à cheval chargés -d’aller à la découverte et de battre le pays. Ces soldats étaient -appelés _estradiots_, nom que plusieurs étymologistes font dériver du -grec στρατιὠτης, _soldat_, parce que les premiers qui eurent cette -fonction avaient été tirés de la Grèce. - - -=ÉTAMINE.=—_Passer par l’étamine._ - - Aussitôt qu’une fois ma verve me domine, - Tout ce qui s’offre à moi passe par l’étamine. - -L’_étamine_ est le nom d’une étoffe fort mince et fort claire, dont -les vieilles bourgeoises avaient coutume de se vêtir autrefois. Comme -ces vieilles étaient sévères, malignes et bavardes, on disait des -personnes critiquées ou tancées par elles, qu’elles avaient passé par -l’étamine.—Telle est l’origine qu’on attribue à cette expression, qui -peut être venue tout aussi bien d’une allusion à l’_étamine_ ou tamis -des apothicaires. - - -=ÉTOILE.=—_Son étoile commence à blanchir_, ou _à pâlir_. - -Expression dont on peut faire l’application à la décadence de plus -d’une qualité brillante, et dont on se sert spécialement pour marquer -la chute prochaine d’un homme en faveur. C’est une double allusion -à l’état des étoiles, qu’on voit blanchir ou pâlir aussitôt que le -jour se lève, et à l’influence qui leur est attribuée sur la destinée -humaine.—Cette rêverie astrologique a donné lieu à ces autres -expressions proverbiales: _Être né sous une heureuse étoile_,—_Être né -sous une malheureuse étoile_,—_Ne pouvoir résister à son étoile_. - - -=ÉTRANGLER.=—_Je veux que ce morceau m’étrangle, si..._ - -Ducange pense que cette formule d’affirmation métaphorique est venue -d’une épreuve judiciaire qui fut introduite au commencement du onzième -siècle, et qui consistait à faire avaler aux gens accusés de vol, un -morceau de pain et un morceau de fromage sur lesquels on avait dit -la messe. Le pain était d’orge sans levain, et le fromage de lait de -brebis du mois de mai. La difficulté d’avaler ces morceaux qui pesaient -chacun neuf deniers constatait la culpabilité. - -Lorsque les Siamois veulent connaître de quel côté est le bon droit -dans certaines affaires civiles ou criminelles, ils obligent les deux -parties à prendre des pilules purgatives; et la personne qui les garde -plus longtemps dans son estomac obtient gain de cause. - - -=ÊTRE.=—_Connaître les êtres d’une maison._ - -C’est en connaître les coins et recoins, ou les endroits les plus -cachés.—Cette expression est très ancienne, car elle se trouve dans le -manuscrit du _Roman du Renard_: - - Lors s’en vint droict à la fenestre - Com cil qui bien _savoat l’estre_. - -Elle se trouve aussi dans beaucoup d’autres ouvrages de notre -littérature primitive; mais il est à remarquer que le mot _êtres_ -y figure écrit de cinq manières différentes, à savoir: _estres_, -_aistres_, _aitres_, _astres_, et _âtres_, sans que son acception varie -avec son orthographe. Les étymologistes s’accordent à dire que ce mot -est dérivé du latin _atrium_. Cependant Huon de Villeneuve, remarquant -qu’il signifie quelquefois _route_, _chemin_, le fait venir de _strada_. - - -=ÉTREINDRE.=—_Qui trop embrasse mal étreint._ - -Il faut mesurer ses entreprises à ses forces ou à ses moyens: celui qui -entreprend trop ne réussit point. - - Mais d’embrasser tant de matières - En ung coup, tout n’est pas empraint. - _Qui trop embrasse, mal estraint._ (G. COQUILLART.) - -Plus les bras sont étendus, plus leur action est bornée: ils ne -saisissent bien que les objets autour desquels ils se replient. Il en -est des facultés de l’esprit comme des bras. Les exercer sur trop de -matières à la fois, c’est les affaiblir. Il faut les concentrer pour -qu’elles aient toute leur énergie. Musschembroëck disait: _Dum omnia -volumus scire, nihil scimus_;_ en voulant tout savoir, nous ne savons -rien_. - - _Pluribus intentus minor est ad singula sensus._ - -On avait érigé à Buffon une statue où on lisait ces mots: _Naturam -amplectitur omnem_, _il embrasse toute la nature_. Un plaisant y -ajouta: _Qui trop embrasse mal étreint_. Buffon alors fit supprimer -l’éloge et la critique. - - -=ÉVÉNEMENT.=—_Les grands événements procèdent des petites causes._ - -Cette maxime, passée en proverbe, est devenue le sujet et le titre -d’un ouvrage où sont rapportées beaucoup de petites particularités -qui ont influé sur de grandes affaires. Cependant la disproportion -qu’on remarque entre la cause et l’effet n’est pas aussi réelle qu’on -se l’imagine. La Harpe regarde cette disproportion apparente comme la -suite nécessaire de la différence de rang et de pouvoir. «Les passions, -dit-il, c’est-à-dire les affections qui ne sont pas dans l’ordre de -la raison, sont petites en elles-mêmes, comme l’avarice, l’amour, la -jalousie, etc., ou très susceptibles de petitesses, comme l’orgueil, -l’ambition, la haine, la vengeance, etc. Elles occasionnent les mêmes -incidents chez ceux qui gouvernent et chez ceux qui sont gouvernés, -avec cette différence que, dans les conditions inférieures, ces -incidents n’ont qu’une influence obscure et bornée, et qu’ils en ont -une très étendue et très sensible dans les personnes qui ont entre -leurs mains les destinées publiques, et qui ne sont pas toujours mues -par des ressorts proportionnés à l’importance de la chose publique, et -dans un rapport exact avec le devoir et avec le bien général.» - -Jean-Baptiste Say a dit sur le même sujet: «Les petites causes amènent -parfois de grands événements; mais c’est lorsque ses grands événements -sont mûrs pour arriver. Elles sont causes _occasionnelles_ et non pas -_efficientes_. Un souffle fait tomber une poire; il est cause de cet -événement, si vous voulez; mais ce n’est pas le souffle qui a produit -la poire; c’est la terre, le soleil et le temps; le temps! élément si -important dans toutes les choses de ce monde! - -«Je conviens que de très petits événements ont eu de graves -conséquences; mais ils sont plus rares qu’on ne croit, et agissent -plutôt négativement que positivement. Certes si, au moment où Alexandre -préparait son expédition contre la Perse, il eût avalé de travers une -arête, et qu’il en eût été étouffé, il est probable que la conquête de -l’Asie n’eût pas eu lieu. Dès lors point de ces royaumes grecs fondés -en Syrie, en Égypte; point de Cléopâtre; la bataille d’Actium n’eût -pas été perdue par Antoine; Auguste ne serait pas monté sur le trône -du monde, etc. Mais il serait arrivé des événements analogues, parce -que l’univers était mûr pour eux. Pascal ne me semble pas fondé à -dire que si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de -la terre était changée. César lui-même se fût-il noyé en passant le -Rubicon, Rome n’évitait pas l’esclavage; Rome devait être gouvernée par -le sabre, parce que les Romains avaient été trop avides de triomphes -militaires; et si ce n’eût été par le sabre de César, ç’aurait été par -un autre.» - -Voltaire a bien mal raisonné aussi, lorsqu’il a écrit: «Si Léon X -avait donné des indulgences à vendre aux moines augustins qui étaient -en possession du débit de cette marchandise, il n’y aurait point de -protestants.» Le protestantisme était un feu couvé pendant la plus -grande partie du moyen âge, et ce volcan devait avoir nécessairement -son éruption. - - -=EXCEPTION.=—_Il n’y a point de règle sans exception._ - -Quelque générale que soit une règle, elle n’est point applicable à tous -les cas particuliers. - -_L’exception confirme la règle._ - -L’exception, tout en dérogeant à la règle, en constate l’existence; de -la nécessité où l’on est de violer la règle en certains cas, se tire -précisément la preuve qu’elle existe. Le mot _confirme_ n’est pas ici -d’une exactitude rigoureuse; _suppose_ vaudrait peut-être mieux. - - -=EXCUSE.=—_Qui s’excuse s’accuse._ - -Trop de soins à se justifier produisent souvent un préjugé contraire. -Quiconque est innocent n’insiste guère pour qu’on ne le croie point -coupable, et il laisse les excuses à ceux qui en ont besoin.—Toute -excuse implique quelque idée de faute. _Nescio quid peccati portat -secum omnis purgatio._ (Térence.) - - -=EXIL.=—_Ceux qui passent de l’exil au pouvoir sont avides de sang._ - -Marius et Tibère n’ont que trop justifié ce proverbe; la vie de -l’empereur Andronic en montra la justesse. Le nombre des victimes de ce -tyran, dit Gibbon, donnerait une idée moins frappante de sa cruauté que -la dénomination de _jours de l’alcyon_ (jours tranquilles) appliquée -à l’espace bien rare dans son règne d’une semaine où il se reposa de -verser du sang. - - -=EXPÉRIENCE.=—_Expérience passe science._ - -C’est-à-dire que les leçons de l’expérience valent mieux que celles de -tous les maîtres.—_Usus frequens omnium magistrorum præcepta superat._ -(Cicéron.) - - -=EXTRÊME.=—_Les extrêmes se touchent._ - -Napoléon disait: _Du sublime au ridicule il n’y a qu’un pas_. - - - - -F - - -=FABLE.=—_Être la fable du public._ - -C’est être pour le public un sujet de comédie ou un objet de risée. Les -Latins disaient: _Esse fabula aliorum_, en prenant le mot _fabula_ dans -l’acception d’_entretien_, _discours_, et peut-être aussi dans celle -de _pièce de théâtre_. Cette locution, dont la nôtre est littéralement -traduite, a été employée par Cicéron, par Horace, par Ovide, etc. -Racine a fait dire à Achille (_Iphigénie_, act. II, sc. 7): - - Suis-je, sans le savoir, la fable de l’armée? - - -=FÂCHER.=—_Qui se fâche a tort._ - -On n’a recours aux invectives que quand on manque de preuves: Entre -deux controversistes, il y a cent à parier contre un que celui qui aura -tort se fâchera. Prométhée dit à Jupiter, dans un dialogue de Lucien: -«Tu prends ta foudre au lieu de répondre, donc tu as tort.» - - -=FACE.=—_Face d’homme porte vertu._ - -On dit aussi: _Face d’homme fait vertu._—Ces proverbes signifient que -la présence d’un homme sert beaucoup à ses affaires. Ils s’appliquent -particulièrement lorsque l’arrivée d’une personne dans une société fait -changer de mal en bien les propos qu’on y tenait sur son compte. - - -=FAGOT.=—_Sentir le fagot._ - -C’est être soupçonné d’hérésie, d’impiété.—Cette façon de parler fait -évidemment allusion au supplice du feu qu’on infligeait autrefois aux -hérétiques; mais on a eu tort de prétendre qu’elle a été introduite -sous le règne de François II, qui institua les _chambres ardentes_ -chargées de prononcer un pareil supplice contre les luthériens et les -calvinistes. Elle existait déjà sous le règne de François I^{er}. -Il est probable qu’elle remonte au temps des Albigeois, que Simon -de Montfort, vicaire du pape Innocent III, livrait aux flammes par -centaines; témoin l’exécution qu’il fit faire, en 1210, à Minerbe, où -cent cinquante furent consumés sur un horrible bûcher allumé par le -fanatisme. On peut même croire qu’elle a une origine plus ancienne -encore, en raison de l’analogie qu’elle présente avec la dénomination -de _sarmentitii_, usitée chez les Romains, à ce que nous apprend -Tertullien, pour désigner les chrétiens qu’ils faisaient brûler avec -des fagots de sarment. - -_Il y a fagots et fagots._ - -Ce proverbe, qu’on emploie fréquemment pour signifier qu’il y a de la -différence entre des choses de même sorte, ou entre des personnes de -même état, a été inventé ou du moins mis en vogue par Molière, qui -fait dire à Sganarelle (_Médecin malgré lui_, act. 1, sc. 6): «_Il y a -fagots et fagots_, mais pour ceux que je fais...» - -_Conter des fagots._ - -C’est conter des bagatelles, des choses frivoles ou fausses et sans -vraisemblance.—On prétend que la plus ancienne de nos feuilles -périodiques, la _Gazette de France_[43], donna lieu à cette phrase -proverbiale presque aussitôt qu’elle parut. Comme elle ne se publiait -pas alors par abonnement, des colporteurs étaient chargés de la crier -dans les rues: or, il arriva qu’un de ces colporteurs rencontra un jour -sur son chemin un marchand de fagots qui s’obstina à marcher à côté -de lui; l’un et l’autre se piquèrent d’une risible émulation; ce fut -à qui saurait le mieux enfler sa voix pour avertir les acheteurs, et -comme leurs cris alternatifs _Gazette!_ _Fagots!_ firent événement pour -tout le quartier, on s’égaya sur la réunion fortuite ou calculée de ces -deux mots, et l’on prit l’habitude de les employer dans une acception -synonymique. - -Cette explication peut s’appeler un _fagot_, car elle repose sur un -fait moins ancien que la locution, laquelle est venue tout simplement -d’un allusion à la mauvaise foi des marchands de bois, qui comptant -les fagots qu’ils vendent de manière à tromper sur la quantité ou sur -la qualité. Une phrase de la vieille farce intitulée: _La querelle -de Gaultier Garguille et de Périne sa femme_, ne laisse aucun doute -sur ce sujet. «Tu me renvoies de Caïphe à Pilate; _tu me contes des -fagots pour des cotterets_.» _Conter_ est mis ici pour _compter_; -la différence que l’œil remarque entre ces deux homonymes ne fait -rien à la chose; dérivés l’un et l’autre, suivant Nicot, du verbe -latin _computare_, ils étaient autrefois confondus sous le rapport de -l’orthographe. Les livres imprimés avant la fin du dix-septième siècle -en offrent des preuves multipliées. Le docte M. de Walckenaer cite une -édition de Boileau où l’on trouve: - - Parmi les Pelletiers ou conte les Corneilles. - -Il ajoute que dans la rédaction officielle de l’_Entrée du roi et de la -reine_, le 26 août 1660, on lit en gros caractères: CHAMBRE DES CONTES. - -J’indiquerai, à mon tour, une pièce de Ronsard où _conter_ pour -_compter_ revient à chaque couplet: - - Si tu peux me _conter_ les fleurs - Du printemps, etc. - -Un fait que je garantis, c’est que _conter_, dans le sens de -_calculer_, _énumérer_, a été employé plus souvent que _compter_ par -les auteurs du seizième siècle et du dix-septième siècle. - -Madame de Forgeville demandait un jour à d’Alembert: Quel bien avaient -fait à l’humanité les encyclopédistes.—Quel bien? répondit le -philosophe; ils ont abattu la forêt des préjugés qui la séparait du -chemin de la vérité.—En ce cas, répliqua-t-elle en riant, je ne suis -plus surprise s’_ils nous ont débité tant de fagots_. - - -=FAILLIR.=—_On apprend en faillant._ - -C’est-à-dire en se trompant. Les erreurs que l’on commet tournent par -la suite au profit de l’instruction. L’esprit humain est comme ce géant -de la fable qui se relevait plus fort de ses chutes.—Les Espagnols ont -ce beau proverbe: _Quien estropieça, si no cae, el camino adelanta._ - - Qui bronche sans tomber accélère ses pas. - - -=FAIM.=—_La faim de Sancerre._ - -Expression proverbiale dont a fait usage le pseudonyme Orasius Tubero -(Lamothe Le Vayer), qui a dit d’un homme affamé: _Il avait la faim de -Sancerre dans les entrailles_ (dialogue IV, _Des rares et éminentes -qualités des ânes de ce temps_). - -Les calvinistes, assiégés, en 1573, pendant huit mois, dans la ville de -Sancerre, par les troupes de Charles IX, que commandait le maréchal de -La Châtre, furent réduits à un tel excès de famine, qu’ils mangèrent -des cuirs, des parchemins, des herbes vénéneuses et des bêtes immondes -de toute espèce. On rapporte même qu’un père et une mère furent surpris -dévorant le cadavre de leur propre fille qui était morte de faim. - - -=FAIRE.=—_Fais ce que dois, advienne que pourra._ - -Cette belle devise, passée en proverbe, respire le plus moral de tous -les sentiments, le sentiment du devoir, qui prescrit de faire les -bonnes actions sans en espérer de récompense, en s’exposant même à -des inconvénients ou à des malheurs. L’homme qui, par respect humain, -transige avec un tel sentiment, n’est pas véritablement vertueux. Un -ancien s’écrie dans son indignation contre ces gens dont la vertu ne -veut se montrer qu’avec l’approbation du vulgaire: _Non vis esse justus -sine gloriâ: at me Hercule sæpè justus esse debebis cùm infamiâ. Tu -ne veux pas être juste sans gloire, mais, par Hercule, tu dois l’être -souvent, même avec infamie._ - -_Fais ce que je dois et non ce que je fais._ - -Ce proverbe, qu’on suppose être la réponse d’un prédicateur auquel on -reproche d’avoir une conduite en contradiction avec sa doctrine, a -son origine et son explication dans ces paroles de l’évangile selon -saint Mathieu (ch. XXIII, v. 2 et 3): _Super cathedram Moysi sederunt -pharisæi. Omnia ergo quæcumque dixerint vobis servate et facite: -secundum opera vero eorum nolite facere; dicunt enim et non faciunt. -Les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse: observez donc et -faites tout ce qu’ils vous diront, mais ne faites pas ce qu’ils font; -car ils disent ce qu’il faut faire, et ne le font pas._ - -Zénon comparait les hommes qui parlent bien et qui vivent mal à la -monnaie d’Alexandrie, qui était belle mais pleine d’alliage.—Montaigne -les appelait des _dupeurs d’oreille_.—D’après un adage ingénieux -des saints Pères, ils ressemblent au bluteau qui garde le son et -donne la farine: _Cribrum pollinarium furfures sibi servat, aliis -farinam exhibet_.—Nous disons dans le même sens: _La cloche appelle -à l’église, mais elle n’y entre pas_.—Les Anglais disent: _The friar -preached against stealing when he had pudding in his sleeve_. _Le moine -prêchait contre le vol pendant qu’il avait le boudin dans sa manche._ - - -=FAMILIARITÉ.=—_La familiarité engendre le mépris._ - -Lorsqu’on est familier avec ses inférieurs, on cesse d’en être -respecté. Saint Bernard dit: _Familiaris dominus fatuum nutrit servum_. -_Un maître familier nourrit un valet impertinent._—Les Italiens -disent: _Dimestichezza di padrone, capello di matto_; _familiarité de -maître, chapeau de fou_, c’est-à-dire signe de folie. - - -=FAMINE.=—_La famine amène la peste._ - -Un mal est souvent l’avant-coureur ou la cause d’un plus grand mal. Ce -proverbe, traduit du latin _Famem pestilentia sequitur_, fut employé -au propre d’une manière bien éloquente par M. de Merainville, évêque -de Chartres, qui dit à Louis XV, en lui demandant des secours pour les -pauvres de son diocèse dans une grande cherté de grains: Sire, vous -vivez dans l’abondance et vous ne connaissez pas la famine; mais _la -famine amène la peste_, et la peste atteint les rois. - - -=FANTAISIE.=—_La fantaisie fait la loi à la raison._ - -Le mot _fantaisie_ désignait autrefois l’imagination: il désigne -aujourd’hui un désir vif et singulier qui tient du caprice, et dans -cette dernière acception il ne convient pas moins au proverbe que dans -la première. Le désir, comme l’imagination, est un tyran qui fait -presque toujours céder la raison. - - -=FARINE.=—_Gens de même farine._ - -On a prétendu que les comédiens, qui se saupoudraient le visage de -farine et qui étaient vus de mauvais œil dans un siècle dévot, à cause -de l’excommunication lancée contre eux par l’Église, ont donné lieu à -cette expression proverbiale, toujours prise en mauvaise part. Mais il -est évident qu’on s’est trompé, puisque cette expression était usitée -chez les Latins. On lit dans Sénèque: _Omnes hi sunt ejusdem farinæ_; -_ces gens-là sont tous de même farine_, c’est-à-dire ils sont tous de -même espèce, ils ne valent pas mieux l’un que l’autre. - -_Réussir mieux en pain qu’en farine._ - -Réussir mieux à la fin que dans le commencement d’une entreprise, -terminer heureusement une affaire qui avait été d’abord mal engagée. - -_Quand Dieu envoie la farine, le diable enlève le sac._ - -Vieux proverbe français et italien qu’on emploie en parlant d’une -occasion avantageuse dont on n’a pu profiter.—Les Anglais disent: -_When it rains omelettes, the devil upsets the plates_. _Quand il pleut -des omelettes, le diable enlève les assiettes._ - - -=FATRAS.=—_C’est du fatras._ - -Cette expression, employée pour désigner une mauvaise compilation, un -amas confus de pensées et d’expressions inutiles ou incohérentes, fait -sans doute allusion à une ancienne pièce de poésie nommée _fatras_, où -un même vers était souvent répété, comme dans l’exemple suivant: - - Le prisonnier - Qui n’a argent - Est en danger, - Le prisonnier. - Pendre ou noyer - Le fait l’agent, - Le prisonnier - Qui n’a argent. - -On dit aussi quelquefois, dans un sens analogue: _C’est de la -riqueraque_. On appelait autrefois _riqueraque_ une sorte de longue -chanson composée de vers de six ou sept syllabes, à rimes croisées, -à peu près dans le même genre que le _fatras_. Pierre Lefèvre, curé -de Merai, fait mention de ces deux espèces de poëmes dans son _Art de -pleine rhétorique_. - -=FÉE.=—_Il ne faut pas courroucer la fée._ - -C’est-à-dire, il ne faut pas irriter une personne puissante dont le -ressentiment est redoutable. Ce proverbe s’emploie aussi dans le même -sens que le proverbe _Il ne faut pas réveiller le chat qui dort_.—La -croyance aux fées était autrefois en France une opinion populaire -qui n’est pas encore entièrement détruite. On distinguait les fées -en bienfaisantes et malfaisantes. La crainte qu’inspiraient ces -dernières était extrême, et avait donné lieu à plusieurs pratiques -superstitieuses au moyen desquelles on espérait les empêcher de faire -du mal. Le Grand d’Aussy (_Recueil de fabliaux_, tom. I, page 79) -raconte qu’à l’abbaye de Poissy, fondée par saint Louis, on célébrait, -tous les ans, une messe pour préserver les religieuses du pouvoir des -fées. - - -=FEMME.=—_Ce que femme veut, Dieu le veut._ - -Il n’y a pas moyen de résister à la volonté des femmes: ce qu’elles -veulent se fait presque toujours, comme si Dieu le voulait.—Ce -proverbe, qui égale l’opiniâtreté du sexe à la puissance divine, a -inspiré à La Chaussée ce joli vers: - - Ce que veut une femme est écrit dans le ciel. - -Les Latins avaient deux adages analogues qu’ils appliquaient aux -hommes comme aux femmes: _Nobis animus est deus_; _notre esprit est -un dieu pour nous_.—_Quod volumus sanctum est_; _ce que nous voulons -est saint_ ou _sacré_. Le premier est rapporté en grec par Plutarque, -qui en attribue l’invention à Menandre; le second est cité par saint -Augustin. - -_Il faut chercher une femme avec les oreilles plutôt qu’avec les yeux._ - -Il faut considérer la bonne réputation plutôt que la beauté de celle -qu’on veut prendre pour épouse. Ne regarder qu’à la beauté dans le -choix d’une épouse, c’est vouloir, comme disait la reine Olympias, _se -marier pour les yeux_, ou, suivant l’expression de Corneille, _épouser -un visage_. - -Lamothe Levayer dit que le sommeil dans lequel Dieu plongea notre -premier père, au moment où il voulut lui donner une compagne, est un -avis de nous défier de notre vue et de prendre une femme, les yeux -fermés. - -_La plus belle femme ne peut donner que ce qu’elle a._ - -C’est-à-dire, lorsqu’une personne fait tout ce qu’elle peut, il ne -faut pas en exiger davantage.—Ce proverbe n’est pas juste sous tous -les rapports, car une femme donne précisément ce qu’on croit recevoir -d’elle, puisque, en ce genre, c’est l’imagination qui fait le prix de -ce qu’on reçoit. Les faveurs qu’elle accorde ont plus que leur _réalité -propre_, suivant l’heureuse expression de Montesquieu. - -_La plus honnête femme est celle dont on parle le moins._ - -«Les anciens, dit Jean-Jacques Rousseau dans sa lettre à d’Alembert, -avaient en général un très grand respect pour les femmes; mais ils -marquaient ce respect en s’abstenant de les exposer au jugement du -public, et croyaient honorer leur modestie en se taisant sur leurs -autres vertus. Ils avaient pour maxime que le pays où les mœurs étaient -les plus pures était celui où l’on parlait le moins des femmes, et -que la femme la plus honnête était celle dont on parlait le moins. -C’est sur ce principe qu’un Spartiate entendant un étranger faire de -magnifiques éloges d’une dame de sa connaissance, l’interrompit en -colère: Ne cesseras-tu point, lui dit-il, de médire d’une femme de -bien? De là venait aussi que, dans leur comédie, les rôles d’amoureuses -et de filles à marier ne représentaient jamais que des esclaves ou des -filles publiques.» - -Quoique nous n’ayons point pour les femmes le même respect que les -anciens, nous n’en avons pas moins adopté la maxime proverbiale dont -ils se servaient comme d’une espèce de critérium qui leur fesait -reconnaître le degré d’estime qu’ils devaient à chacune d’elles. Il -y a même dans notre langue une expression vulgaire qui confirme la -vérité de cette maxime: c’est l’expression _Faire parler de soi_; quand -elle s’applique à une femme, elle emporte toujours une idée de blâme, -tandis qu’elle se prend généralement dans un sens d’éloge quand elle se -rapporte à un homme. _Cette femme fait parler d’elle_ est une phrase -qui signifie que cette femme donne lieu à de mauvais propos sur son -compte par une conduite répréhensible; _Cet homme fait parler de lui_ -se dit ordinairement pour exprimer que cet homme se distingue par ses -talents ou par ses belles actions. - -_Prends le premier conseil d’une femme et non le second._ - -Les femmes jugent mieux d’instinct que de réflexion: _elles ont -l’esprit primesautier_, suivant l’expression de Montaigne; elles savent -pénétrer le secret des cœurs et saisir le nœud des intrigues et des -affaires avec une merveilleuse sagacité, et les soudains conseils -qu’elles donnent sont presque toujours préférables aux résultats -d’une lente méditation. C’est pour cela sans doute que les peuples -celtiques les regardaient comme des êtres inspirés, leur attribuaient -le don des oracles, et leur accordaient une grande influence dans les -délibérations politiques. - -Les Chinois ont un proverbe tout à fait semblable au nôtre: _Les -premiers conseils des femmes_, disent-ils, _sont les meilleurs, et -leurs dernières résolutions les plus dangereuses_. - -_Qui de femme honnête est séparé, d’un don divin est privé._ - -Une femme honnête est vraiment _un don divin_, et il n’y a pas de -plus grand malheur pour un mari que d’en être privé; car il perd avec -elle un sage conseil dans ses entreprises, une douce consolation dans -ses chagrins, une heureuse assistance dans ses infirmités, une source -d’agréments et de joie dans toutes les situations de la vie. Et quel -trésor sur la terre pourrait valoir cette fidèle amie, cette tendre -bienfaitrice, ou plutôt cette providence de tous les instants? _Procul -et de ultimis finibus pretium ejus._ (Salomon, _Prov._, c. 31, v. 10.) - -_Il n’est attention que de vieille femme._ - -Une jeune femme ne s’occupe guère que d’elle-même. Elle est enivrée de -sa beauté au point de croire qu’elle n’a pas besoin d’autre séduction -pour régner sur les hommes. Mais il n’en est pas de même d’une femme -qui commence à vieillir: elle sent que son empire ne peut plus se -maintenir par des charmes qu’elle voit s’altérer chaque jour. Elle -sacrifie sa vanité aux intérêts de son cœur; elle s’applique à fixer -l’homme qu’elle aime par les attraits de la bonté; elle est toujours -aux petits soins pour lui, et il n’y a pas de douces prévenances, de -délicates attentions qu’elle ne lui prodigue. - -Ce proverbe s’entend aussi de certaines fonctions domestiques confiées -aux femmes. Il est reconnu qu’une vieille femme s’en acquitte plus -soigneusement qu’une jeune. Par exemple: elle est bien meilleure -garde-malade, car elle ne cherche pas autant à prendre ses aises et ne -craint pas que la privation de sommeil lui donne un teint pâle avec des -yeux battus. - -_Maison faite et femme à faire._ - -Il faut acheter une maison toute faite afin de ne pas être exposé -aux inconvénients et aux dépenses qu’entraîne la bâtisse; et il faut -prendre une jeune femme dont le caractère ne soit pas formé, afin de -pouvoir la façonner sans peine à sa manière de vivre. - -_La femme est toujours femme._ - -C’est-à-dire toujours faible, toujours légère, toujours inconstante. -_Varium et mutabile semper femina._ (Virg.) - -_Foi de femme est plume sur l’eau._ - -Un proverbe des Scandinaves dit: _Ne vous fiez point aux paroles de la -femme, car son cœur a été fait tel que la roue qui tourne._ - -_Il ne faut pas se fier à femme morte._ - -Ce proverbe nous est venu des Grecs et des Latins. Diogénien rapporte -qu’il a dû son origine à la funeste aventure d’un jeune homme qui, -étant allé visiter le tombeau de sa marâtre, fut écrasé par la chute -d’une colonne élevée sur ce tombeau. - -_Si la femme était aussi petite qu’elle est bonne, on lui ferait un -habillement complet et une couronne avec une feuille de persil._ - -Manière originale et comique de classer la bonté de la femme parmi les -infiniment petits. - - _Bonne femme, mauvaise tête:_ - _Bonne mule, mauvaise bête._ - -Jean Nevizan, professeur de droit à Turin, au commencement du seizième -siècle, dit dans son curieux ouvrage intitulé: _Sylva nuptialis, la -Forêt nuptiale_, que Dieu forma dans la femme toutes les parties du -corps qui sont douces et aimables, _quæ sunt dulcia et amicabilia_; -mais que pour la tête il ne voulut pas s’en mêler, et qu’il en -abandonna la façon au diable: _de capite noluit se impedire, sed -permissit illud facere dæmoni_. - -_Femme rit quand elle peut, et pleure quand elle veut._ - -Un autre proverbe dit grossièrement: _A tout heure chien pisse et femme -pleure._—Ovide prétend que la facilité des larmes chez les femmes est -le résultat d’une étude particulière. - - _Ut flerent oculos erudiere suos._ - -_Une femme ne cèle que ce qu’elle ne sait pas._ - -C’est-à-dire qu’une femme est incapable de garder un secret. Mais ceci -doit s’entendre d’un secret qui lui est confié, et non d’un secret qui -lui appartient en propre; car elle cache toujours très bien ce qu’il -lui importe personnellement de cacher: par exemple, son indiscrétion ne -va jamais jusqu’à révéler son âge. - -_A qui Dieu veut aider sa femme lui meurt._ - -On dit aussi: _A qui perd sa femme et un denier, c’est grand dommage -de l’argent._ Ces deux proverbes, usités chez nos aïeux, démentent -formellement la réputation de galanterie qu’on a voulu leur faire. - -_Ce n’est rien; c’est une femme qui se noie._ - -Mauvaise plaisanterie de quelque Sganarelle. Celui de Molière en fait -une de la même espèce. Lorsque la suivante de Célie l’appelle en -s’écriant: _Ma maîtresse se meurt_, il lui répond: - - Quoi! n’est-ce que cela? - Je croyais tout perdu de crier de la sorte. - -Un proverbe espagnol venge le beau sexe de l’injustice du nôtre; une -femme y dit: _Ce n’est rien; c’est mon mari que l’on tue._ - -Je partage le sentiment exprimé par La Fontaine dans ces vers du début -de sa fable intitulée _La femme qui se noie_: - - Je ne suis pas de ceux qui disent: _Ce n’est rien;_ - _C’est une femme qui se noie_. - Je dis que c’est beaucoup, et ce sexe vaut bien - Que nous le regrettions, puisqu’il fait notre joie. - -_Il est permis de battre sa femme, mais il ne faut pas l’assommer._ - -Ce proverbe a été originairement une formule de droit. Plusieurs -anciennes chartes de bourgeoisie autorisaient les maris, en certaines -provinces, à battre leurs femmes, même jusqu’à effusion de sang, -pourvu que ce ne fût point avec un fer émoulu, et qu’il n’y eût point -de membre fracturé. Les habitants de Villefranche en Beaujolais -jouissaient d’un pareil privilége qui leur avait été concédé par -Humbert IV, sire de Beaujeu, fondateur de leur ville. Quelques -chroniques assurent que le motif d’une telle concession fut l’espérance -où était ce seigneur d’attirer un plus grand nombre d’habitants, -espérance qui fut promptement réalisée. - -On trouve dans l’_Art d’aimer_, poëme d’un trouvère, le passage -suivant: «Garde-toi de frapper ta dame et de la battre. Songe que vous -n’êtes point unis par le mariage, et que, si quelque chose en elle te -déplaît, tu peux la quitter.» - -La _Chronique bordelaise_, année 1314, rapporte ce fait singulier: -A Bordeaux, un mari accusé d’avoir tué sa femme comparut devant les -juges, et dit pour toute défense: Je suis bien fâché d’avoir tué ma -femme; mais c’est sa faute, car elle m’avait grandement irrité. Les -juges ne lui en demandèrent pas davantage, et ils le laissèrent se -retirer tranquillement, parce que la loi, en pareil cas, n’exigeait du -coupable qu’un témoignage de repentir. - -Un de ces vieux almanachs qui indiquaient à nos bons aïeux les actions -qu’ils devaient faire jour par jour donne, en plusieurs endroits, -l’avertissement que voici: _Bon battre sa femme en hui._ - -Cette odieuse coutume, qui se maintint légalement en France, suivant -Fournel, jusqu’au règne de François I^{er}, paraît avoir été fort -répandue dans le treizième siècle; mais elle remonte à une époque plus -reculée. Le chapitre 131 des lois anglo-normandes porte que le mari est -tenu de châtier sa femme comme un enfant, si elle lui fait infidilité -pour son voisin. _Si deliquerit vicino suo, tenetur eam castigare quasi -puerum._ Un article du concile tenu à Tolède l’an 400 dit: Si la femme -d’un clerc a péché, le clerc peut la lier dans sa maison, la faire -jeûner et la châtier, sans attenter à sa vie, et il ne doit pas manger -avec elle jusqu’à ce qu’elle ait fait pénitence. - -Comment des ministres de la religion chrétienne, qui a tant fait pour -l’émancipation et la dignité des femmes, ont-ils pu concevoir la pensée -de les soumettre à une pénalité si brutale et si dégradante! Ils -auraient dû être conduits par l’esprit de cette religion, où tout est -amour et charité, à proclamer le principe de la loi indienne qui dit -dans une formule pleine de délicatesse et de poésie: «Ne frappe pas une -femme, eût-elle commis cent fautes, pas même avec une fleur.» - -Remarquons, du reste, que le droit de battre n’a pas toujours appartenu -aux maris exclusivement. La dame noble qui avait épousé un roturier -pouvait lui infliger la correction avec des verges, toutes les fois -qu’elle jugeait cela convenable. (Voyez la fin de l’article: _Porter la -culotte._) - -Jean Belet, dans son _Explication de l’office divin_, parle d’un -singulier usage de son temps: La femme, dit-il, bat son mari la -troisième fête de Pâques, et le mari bat sa femme le lendemain: ce -qu’ils font pour marquer qu’ils se doivent la correction l’un à l’autre -et empêcher qu’ils ne se demandent, en ce saint temps, le devoir -conjugal[44]. - -_Qui femme a, noise a._ - -Saint Jérôme dit: _Qui non litigat cœlebs est_, _celui qui n’a point -de dispute est dans le célibat_, ce qui paraît avoir été un proverbe -de son temps, inventé probablement par quelque moine. Ainsi il est -décidé par l’autorité même d’un père de l’Église que les querelles sont -inséparables de l’état de mariage. Mais est-ce avec raison que le tort -de ces querelles est imputé aux femmes seule? Consultez ces dames; -elles répondront toutes qu’il appartient en entier aux maris, qui ont -voulu les charger des reproches qu’ils méritent eux-mêmes. Après cela, -tâchez de résoudre, si vous le pouvez, une question qui divise le genre -humain en deux opinions si tranchées. Le plus sage est de croire que -ces opinions sont également fondées. Il est plus facile, dit très bien -Montaigne, d’accuser un sexe que d’excuser l’autre. - - _Temps pommelé et femme fardée - Ne sont pas de longue durée._ - -Le temps est pommelé lorsqu’il y a des couches de ces petits nuages qui -ressemblent à des flocons de laine et qui sont appelés, en quelques -endroits, les _éponges du ciel_, par une métaphore assez heureuse. Ce -signe paraît-il quand il fait beau, c’est une preuve que les vapeurs -se condensent; se montre-t-il quand il fait mauvais, c’est une preuve -qu’elles se divisent; et dans les deux cas il indique un changement -prochain dans l’état de l’atmosphère.—Le fard est un cosmétique -pernicieux à la peau: les femmes qui en font usage sont flétries bien -promptement, et c’est là tout ce qu’elles gagnent à vouloir _mettre sur -leur visage plus que Dieu n’y a mis_, comme dit le troubadour Pierre de -Résignac. - -_Il faut toujours que la femme commande._ - -Le désir le plus vif et l’étude la plus constante des femmes, de mère -en fille, depuis que le monde existe, c’est, dit-on, de dominer. Elles -ont pour y parvenir une tactique merveilleuse qui ne se trouve presque -jamais en défaut. Les hommes ne savent pas y résister. Ce n’est qu’en -apparence qu’ils sont les maîtres, et le droit du plus fort, dont ils -se glorifient, n’est rien en comparaison du droit du plus fin, dont -elles ne se vantent pas. - -Un vieux Minnesinger, dans un accès de gynécomanie poétique, a cherché -à montrer par une allégorie singulière que la femme est réellement la -maîtresse: il l’a représentée assise sur un trône superbe, avec douze -étoiles pour couronne, et la tête de l’homme pour marche-pied. - -On a prétendu à tort que, dans l’antiquité, le beau sexe fut -généralement réduit à une espèce de servage. Cet état, inconciliable -avec le caractère dont il est doué, n’a pu exister que par exception, -et chez un petit nombre de peuples. Il ne serait pas difficile de -prouver que la gynécocratie politique et la gynécocratie domestique ont -été plus en usage dans les siècles antérieurs au christianisme que dans -les siècles postérieurs. Voici quelques faits historiques assez curieux -à l’appui de cette assertion. Sémiramis fit une loi réputée longtemps -inviolable qui attribuait aux femmes l’autorité sur les hommes. La -législation des Sarmates prescrivit qu’en toutes choses, dans les -familles et dans les villes, les hommes fussent sous le gouvernement -des femmes. En Égypte, chaque mari devait être esclave de la volonté de -la sienne: il s’y engageait formellement par une clause indispensable -exigée dans tous les contrats de mariage. A Carras, en Assyrie, il -y avait un temple dédié à la lune où l’on n’admettait que ceux qui -fesaient hautement profession de se montrer toujours soumis à leurs -épouses, et l’on assure que de toute la contrée les dévots pèlerins ne -cessaient d’y affluer. - -_Femme qui prend, se vend;—Femme qui donne, s’abandonne._ - -Ce proverbe, qu’on divise quelquefois en deux, n’a une juste -application qu’en matière galante. C’est une sentence émanée des -anciennes cours d’amour. - -_Des femmes et des chevaux, il n’y en a point sans défauts._ - -La perfection n’appartient à aucun être sur la terre, et sans doute -il n’en faut pas chercher le modèle chez les femmes. Mais les hommes -sont-ils donc moins imparfaits qu’elles? La vérité est que les femmes -ont plus de petits défauts, et les hommes plus de vices achevés. - -_Que les femmes fassent les femmes et non les capitaines._ - -Ce n’est point un ridicule imaginaire que signale ce proverbe. Les -dames françaises, à diverses époques, affichèrent réellement des -prétentions militaires, non-seulement dans leurs discours, mais dans -leurs actions, comme si elles n’avaient pas eu de passe-temps plus -agréable que d’imiter les Marphises et les Bradamantes; et plusieurs -histoires, notamment les _Antiquités de Paris_, par Sauval, an 1457, -parlent des _capitainesses_ investies du commandement de certaines -places fortes. Cette manie, à laquelle contribua sans doute beaucoup la -lecture des romans chevaleresques, prit un nouveau développement dans -le seizième siècle, lorsque l’imprimerie eut multiplié les exemplaires -de plusieurs de ces livres, par les soins de François I^{er}, qui les -jugeait propres à favoriser le projet qu’il avait de faire revivre -l’ancienne chevalerie dans une nouvelle chevalerie de sa façon. Les -sallons devinrent alors des espèces d’écoles d’amour et de guerre, où -les dames se montraient jalouses de donner des leçons dans les deux -arts. Elles tenaient en honneur d’exercer en public une sorte d’empire -sur leurs amants; elles les engageaient dans telle ou telle faction de -l’époque, et les envoyaient, parés d’écharpes et de faveurs, remplir le -rôle qu’elles leur avaient assigné. Souvent même elles leur fesaient la -conduite, et traversaient la ville à cheval, caracolant à côté d’eux, -ou montées en croupe avec eux. - -_Les femmes sont trop douces, il faut les saler._ - -Cette ironie proverbiale, qui s’entend sans commentaire, fait allusion -à l’ancienne farce des _Femmes salées_, dont il est parlé dans -l’_Histoire du Théâtre français_. Voici la piquante analyse que M. -A.-A. Monteil a donnée de cette pièce curieuse imprimée à Rouen, -chez Abr. Cousturier, en 1558.—«Des maris sont venus se plaindre que -leur ménage sans cesse paisible était sans cesse monotone, que leurs -femmes étaient trop douces. L’un d’eux a proposé de les faire saler. -Aussitôt voilà un compère qui se présente, qui se charge de les bien -saler: on lui livre les femmes; et le parterre et les loges de rire. -Les femmes, quelques instants après, reviennent toutes salées, et leur -sel mordant et piquant se portant au bout de la langue, elles accablent -d’injures leurs maris; et le parterre et les loges de rire. Les maris -veulent alors faire dessaler leurs femmes: le compère déclare qu’il -ne le peut; et le parterre et les loges de rire davantage. Enfin la -pièce si plaisamment nouée est encore plus plaisamment dénouée, car -les maris, qui sont des maris parisiens, c’est-à-dire des maris de la -meilleure espèce, qu’on devrait semer partout, particulièrement dans -le Nouveau-Monde, au lieu de dessaler, comme en province, leurs femmes -avec un bâton, se résignent à prendre patience; et le parterre et les -loges de rire encore davantage, de ne pouvoir plus applaudir, de ne -cesser de se tenir les côtés de rire.» - -_Trois femmes font un marché._ - -C’est-à-dire qu’elles échangent autant de paroles qu’il s’en échange -dans un marché. Le proverbe italien associe une oie aux trois femmes: -_Tre donne e una oca fan un mercato._—On trouve dans le recueil de -Gabriel Meurier: _Deux femmes font un plaid, trois un grand caquet, -quatre un plein marché._—Les Auvergnats disent: _Les femmes sont -faites de langue, comme les renards de queue._ - -_La langue des femmes est leur épée, et elles ne la laissent pas -rouiller._ - -Proverbe que nous avons reçu des Chinois, qui, du reste, ne se bornent -pas à une telle plaisanterie sur l’intempérance de la langue féminine; -car un de leurs livres classiques met le babil fatigant au nombre des -sept causes de divorce que les épouses ont à craindre. - -Les Allemands ont fait une variante grossière à ce proverbe. Ils -disent: _Die Weiber fuhren das Schwert im Maule, darum muss man sie -auf die Scheide schlagen. Les femmes portent l’épée dans la bouche, -c’est pourquoi il faut les frapper sur la gaine._ - -Ils disent encore: _Einer todten Frau der muss man die Zunge besonders -todt schlagen_. _A femme trépassée, il faut tuer la langue en -particulier._ - -D’après un proverbe du moyen âge, la langue des femmes est tellement -vivace, que l’amputation même n’en peut arrêter le caquet: _Lingua -mulieris ne quidem excisa silet._ L’idée de ce proverbe, que saint -Grégoire de Nazianze a rappelé dans la première de ses _épîtres_, -paraît avoir été suggérée par une plaisanterie d’Ovide, qui raconte -que la langue d’une femme ayant été arrachée de son palais, s’agitait -parterre en parlant toujours. Étrange pouvoir de l’habitude! - - La rage du babil est-elle donc si forte - Qu’elle doive survivre en une langue morte! - -Un auteur facétieux a prétendu que la langue, chez les femmes, n’est -pas l’unique instrument des paroles, et que les bonnes commères ne -resteraient pas muettes quand même elles seraient privées de cet -instrument. Il cite à l’appui de son assertion l’exemple d’une jeune -fille portugaise qui, étant née sans langue, jasait du matin au soir; -ce qui donna lieu au distique suivant: - - _Non mirum elinguis mulier quod multa loquatur: - Mirum eum linguâ quod taceat mulier._ - Il se peut que sans langue une femme caquette, - Mais non qu’en ayant une elle reste muette. - - -=FESSE-MATHIEU.=—_C’est un fesse-mathieu._ - -C’est un avare, un usurier.—Le Duchat pense que cette dénomination est -venue par corruption de _feste-Mathieu_, c’est-à-dire _fête-Mathieu_, -parce que saint Mathieu, qui était publicain, ou, suivant l’expression -de l’Évangile, _sedebat in telonio_, est _fêté_ par les collecteurs, -les financiers et les prêteurs à intérêt, auxquels il a été donné pour -patron. Le même motif, ajoute cet auteur, a fait dire, _Enrichir saint -Mathieu_, pour signifier, faire gagner les usuriers, comme on le voit -dans ces deux vers de Joachim du Bellay: - - Et puis mettre tout en gage - Pour _enrichir saint Mathieu_. - -On trouve, dans le _Glossaire de la langue romane_, le terme de -_fesse-maille_ dans le sens de vilain, avare. Le peuple désigne -par celui de _fesse-pinte_ un intrépide buveur, un ivrogne; ce qui -s’explique très bien de la même manière que _fesse-mathieu_. - -Quelques étymologistes prétendent que _fesse-mathieu_ est une -abréviation corrompue de, il _fait_ le _Mathieu_, ou il _fait_ comme -saint _Mathieu_; quelques autres veulent qu’il soit venu de _face à -Mathieu_, face ou mine d’usurier. Mais l’opinion de Le Duchat me semble -préférable à toutes les autres. - - -=FER.=—_Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud._ - -Il faut poursuivre une affaire quand elle est en bon train, quand -l’heureuse tournure qu’elle a prise en favorise le succès, comme il -faut battre le fer quand son incandescence le rend malléable. Ce -proverbe est littéralement traduit d’un proverbe latin que Sénèque a -employé dans son _Apocoloquintose_: _Oportet ferrum tundere, dum rubet._ - - -=FÊTE.=—_Il n’y a point de fête sans lendemain._ - -Proverbe qu’on emploie lorsque, après s’être diverti un jour, on -propose de se divertir encore le jour suivant. Il est fondé sur l’usage -de donner suite, le lendemain, aux réjouissances gastronomiques de -la veille. Nos bons aïeux, fort adonnés à la bonne chère, aimaient -beaucoup cette manière de festiner en deux journées. Les Romains -avaient le même goût, et ils fesaient suivre chaque repas de noces d’un -second repas, qu’ils appelaient _repotia_, du verbe _repotare_, parce -qu’ils y achevaient de boire les amphores entamées dans le premier. - -_Il ne faut pas chômer les fêtes avant qu’elles soient venues._ - -C’est-à-dire, il ne faut pas se réjouir d’avance. Une joie prématurée -peut être frustrée dans son attente; elle n’est bien souvent que le -prélude de la douleur. - - Tel qui rit vendredi dimanche pleurera. - -Le proverbe s’emploie aussi pour signifier qu’il ne faut pas s’affliger -avant le temps. Gros-Réné dit à Éraste, dans le _Dépit amoureux_ (acte -I, sc. 1): - - Pourquoi subtiliser et faire le capable - A chercher des raisons pour être misérable? - Sur des soupçons en l’air je m’irais alarmer! - _Laissons venir la fête avant de la chômer._ - -_Aux bonnes fêtes les bons coups._ - -C’est aux bonnes fêtes que se commettent les mauvaises actions et -qu’arrivent les plus grands désordres. La principale cause en est dans -l’inoccupation de la populace qui, ces jours-là, fréquente plus les -cabarets que les églises, parait en foule dans les rues et sur les -places publiques, et se livre à ses passions avec moins de retenue, -comme si elle y était enhardie en se voyant si nombreuse. - - -=FÉTU.=—_Cela ne vaut pas un fétu._ - -C’est-à-dire un brin de paille. Expression usitée en parlant d’une -chose dont on ne fait pas le moindre cas.—Les Grecs disaient de même: -Όυδὲ γρὐ; et les Latins: _Ne festuca quidem._ - -_C’est un cogne-fétu._ - -On dit aussi: _Il ressemble à cogne-fétu; il se tue et ne fait rien._ -«Un _cogne-fétu_, suivant Le Duchat, est proprement un homme qui se -tuerait à vouloir enfoncer un fétu entre deux briques, en l’aiguisant -aussi souvent qu’il s’épointerait.» Les Grecs et les Romains donnaient -le nom de _Callipide_ à cette espèce de gens qui, tout en ayant l’air -de faire beaucoup, ne font absolument rien. Suétone nous apprend -que Tibère fut appelé ainsi parce que, après avoir fait de grands -préparatifs de voyage, plusieurs années de suite, pour aller visiter -les principales villes de son empire, il ne sortait pas de Rome ou -des environs.—Callipide était un histrion dont le talent consistait -à se mouvoir avec une rapidité extraordinaire sans changer de place. -La tradition de ce rôle de planipède s’est conservée dans une farce -italienne où l’on voit Arlequin, représentant le plus agile des -coureurs, prendre un élan qui semble devoir le porter au delà du -théâtre et qui ne le fait pas avancer d’une semelle, ses pieds étant -sans cesse ramenés dans les traces qu’ils viennent de quitter. - - -=FEU.=—_Il faut faire feu qui dure._ - -Il faut vivre d’économie et ne pas dépenser son bien tout à la fois. -C’est une variante de la maxime de Pythagore: _Ne mets pas au feu le -fagot entier._ - -_Il ne faut pas attiser le feu avec l’épée._ - -Autre maxime symbolique de Pythagore, pour signifier qu’il ne faut pas -irriter une personne courroucée. Nous disons dans le même sens: _Il ne -faut pas jeter de l’huile sur le feu._ - -_Faire du feu violet_, ou _Faire feu violet_. - -Faire quelque chose qui a d’abord de la vivacité, de l’éclat, mais qui -se dément bientôt. C’est une métaphore empruntée, suivant Le Duchat, du -feu d’artifice violet. - -Les Provençaux disent dans le même sens: _Aco soun d’Espagnaous, -ce sont des Espagnols_; et par _Espagnols_ ils entendent les -étincelles qui jaillissent du feu en pétillant et qui s’éteignent à -l’instant même. Cette dénomination est venue de ce que les soldats de -Charles-Quint, après avoir fait des progrès très rapides lors de leur -irruption en Provence, échouèrent tout à coup devant Marseille, et -furent obligés de s’enfuir précipitamment. En Poitou, les étincelles -sont désignées par le nom de _Bretons_. J’ignore si c’est pour une -raison semblable à celle que je viens de rapporter, ou parce que les -Bretons avaient des habits rouges. - -Nos patois sont pleins d’allusions de la même espèce. - -_Mettre le feu sous le ventre à quelqu’un._ - -L’irriter, l’aigrir, le mettre en colère.—Métaphore prise de certains -animaux qu’on excite au combat en leur mettant du feu sous le ventre. -C’est le moyen que les Indiens emploient pour faire battre deux -éléphants. En Espagne et en France, on anime la fureur des taureaux -dans l’arène avec des pétards. - -_J’en mettrais la main au feu._ - -Formule d’affirmation métaphorique dont le sens et l’origine se -rattachent à l’épreuve ou jugement de Dieu par le feu, qu’on employait -au moyen âge pour constater la vérité d’un fait dans les cas douteux. -L’accusé était obligé de saisir avec la main droite une barre de fer -bénit qu’il devait porter à une distance de neuf à douze pas, ou bien -de plonger cette main dans un gantelet de fer également bénit qui -sortait de la fournaise. La main était ensuite enveloppée d’un linge -sur lequel les juges apposaient leurs sceaux; et s’il n’y avait pas -de trace de brûlure lorsqu’on levait l’appareil, trois jours après, -c’était une preuve d’innocence. Cette ordalie, qui a existé chez -presque tous les peuples, fut peut-être imaginée dans l’Inde où son -antiquité remonte au règne des dieux. Sitah, épouse de Ram (sixième -incarnation de Wishnou), y fut soumise. Elle monta sur un fer rouge -pour se purger des soupçons injurieux de son époux. _Le pied de Sitah_, -disent les historiens, _était enveloppé dans l’innocence, et la chaleur -dévorante fut pour elle un lit de roses_. Les Grecs, à une époque très -reculée, usèrent aussi du même moyen de se disculper d’une accusation. -Dans l’_Antigone_ de Sophocle (v. 264), les Thébains, soupçonnés -d’avoir favorisé l’enlèvement du corps de Polynice, s’écrient: «Nous -étions prêts à manier le fer brûlant, à marcher à travers les flammes -et à prendre les dieux à témoin que nous ne sommes point coupables de -cette action, et que nous n’avons point été de complicité avec celui -qui l’a méditée ou qui l’a faite.» - -Dans un _Voyage en Lybie_, imprimé à Paris, en 1643, dont l’auteur est -Claude Jeannequin, sieur de Rochefort, né à Châlons-sur-Marne, on lit -qu’au Sénégal un homme accusé de vol ou d’assassinat est obligé de -toucher trois fois un fer rouge avec sa langue, et qu’il est déclaré -innocent lorsqu’il sort de cette épreuve sans que la langue ait été -endommagée par le contact. - -La _Relation des derniers voyages de Burckard dans le Levant_ nous -apprend que la même chose se pratique encore aujourd’hui chez les -Arabes bedouins. Dans chacune des principales tribus des Anézés, il y -a un juge suprême appelé _Mebasscha_, au tribunal duquel ressortissent -toutes les causes d’une solution difficile. Si ses efforts pour -concilier les parties restent sans succès, il ordonne qu’on allume du -feu devant lui, il y fait rougir une de ces grandes cuillers de fer -dont les Arabes se servent pour faire brûler le café, il la retire, -en lèche l’extrémité supérieure des deux côtés, la remet ensuite dans -le brasier, commande à l’accusé de se laver d’abord la bouche avec de -l’eau, et puis de lécher, comme lui-même l’a fait, le _beschaa_ (c’est -le nom donné au fer rouge). Si l’accusé n’a pas la langue brûlée, -il gagne sa cause; dans le cas contraire, il la perd. Du reste, ce -n’est pas au protecteur tout-puissant de l’innocence que les Arabes -attribuent le succès de celui qui échappe à cette dangereuse épreuve; -c’est au diable qu’ils en font honneur, et ils citent tel individu qui -par la grâce du diable a léché vingt fois le _beschaa_ sans en éprouver -aucun mal. - -Dans la Dalmatie, on trouve aussi de rusés fripons qui bravent -impunément le contact du fer rouge et de l’eau bouillante dont la -superstition admet encore l’usage en ce pays. Ils ont pour cela, -sans doute, le même secret que les jongleurs dits _incombustibles_. -Selon toutes les probabilités, un pareil secret dut être connu dans -l’antiquité; plusieurs faits historiques attestent qu’il le fut dans -le moyen âge, entre autres, celui de l’épouse de l’empereur Henri II, -la princesse Kunégonde, qui marcha sur des socs rougis au feu, et -n’en souffrit pas la moindre atteinte. Une ordalie si contraire à la -raison ne se serait pas maintenue peut-être pendant tant de siècles -si quelques thaumaturges, en possession des moyens de s’y exposer -sans danger, n’en eussent fait l’objet de leur industrie clandestine. -C’est par le savoir-faire de certains hommes influents plutôt que par -l’ignorance du peuple que les abus se sont perpétués de tout temps. - - -=FÈVE.=—_C’est le roi de la fève._ - -Au propre, c’est celui à qui est échue la fève du gâteau qu’on partage -dans les familles, la veille ou le jour de la fête de l’Épiphanie. -Au figuré, c’est un chef sans autorité. La cérémonie du _roi de la -fève_ paraît être dérivée des repas des saturnales, où les convives se -partageaient, dit-on, un gâteau, tiraient au sort la royauté du festin, -et saluaient celui qui en était investi en criant: _Phœbe domine_, -comme on crie aujourd’hui: _Le roi boit_. Cette espèce d’invocation -à Phébus passa même chez les chrétiens, et elle fut en usage dans -toute la France jusqu’au dix-septième siècle. On plaçait sous la table -un enfant représentant le dieu des augures, quand on procédait à la -distribution du gâteau, afin qu’il nommât tour à tour les personnes qui -devaient en recevoir leur part, et, chaque fois qu’on le consultait, -on lui disait _Phœbe_, comme si l’on eût interrogé le dieu lui-même. -De là les expressions _phœbissare_ et _phœbe facere_, usitées en -basse latinité pour signifier ce que nous appelons maintenant _tirer -la fève_. De là aussi la dénomination de _Roi de la fève_, qui n’est -qu’une altération des mots _Phœbe domine_; et ce qui confirme une telle -étymologie, c’est qu’autrefois on mettait un denier dans le gâteau et -non une fève. - -Observons que celui qui était nommé roi du festin de cette manière -purgeait ordinairement le paganisme de son élection par un acte de -christianisme. Il traçait des croix avec de la craie bénite sur la -table et sur les murs de la salle à manger, et l’on attribuait à ces -croix une vertu souveraine contre les démons, les spectres et les -sorciers, comme le disent les vers suivants de Naogeorgus Hospinian: - - _Qui cretâ acceptâ crucibus laquearia pingit - Omnia: vis ingens illis et magna potestas - Dæmonas adversum, lemuresque artesque magorum._ - -Vers le milieu du siècle dernier, on fesait à Paris, pour la fête des -rois, un si grand nombre de gâteaux, qu’on y employait cent muids de -farine. Cette particularité est consignée dans le dispositif d’un arrêt -du parlement par lequel l’usage de ces gâteaux fut défendu pendant le -terrible débordement de la Seine qui eut lieu, en 1740, depuis le 7 -décembre jusqu’au 18 février. La raison de la défense était la crainte -qu’on avait de manquer de pain, malgré les magasins de blé dont la -ville était remplie. - -_Les fèves fleurissent._ - -_Florent fabæ._ Dicton dont on se sert lorsqu’on veut taxer -d’extravagance les discours ou les actes d’une personne, parce qu’on -pense vulgairement que l’odeur exhalée par la fleur des fèves affecte -les cerveaux faibles, et détermine la folie. Mais cette opinion, qu’on -fait remonter aux enseignements de Pythagore, et qu’on appuie de -l’autorité de Pline le naturaliste, est tout à fait déraisonnable. Si -Pythagore a recommandé de s’abstenir de fèves, ce n’a point été parce -qu’il les jugeait propres à causer une aliénation mentale; et si Pline -a observé (liv. XXIV, ch. 17) que la folie ne se guérit jamais si bien -qu’elle ne se manifeste encore par quelques retours, à l’époque de la -floraison des fèves, ce n’a point été non plus pour établir entre ces -plantes et cette maladie la relation d’une cause à un effet: il a voulu -simplement proportionner ses observations à l’esprit de la multitude -habituée à distinguer les diverses parties de l’année par la succession -des phénomènes de la végétation. Le fait ne tient pas à la nature des -plantes, mais à la révolution de l’année qui ramène souvent avec le -printemps des accès périodiques d’affections cérébrales. - - _Cum faba florescit stultorum copia crescit._ - -_En avoir pour sa mine de fèves._ - -Porter la peine de sa témérité, de son imprudence. C’est comme si l’on -disait, en avoir pour ses folies, parce que les fèves sont le symbole -de la folie. Les Grecs, pour désigner un homme dont la folie était -insupportable, le nommaient _mangeur de fèves_. La même dénomination -existe dans le patois du département de l’Aveyron, où l’on appelle -_macho-fabos_, _mache-fèves_, celui qui fait preuve d’imbécillité ou -d’extravagance. - -_Il n’est pas fou_, dit un vieux proverbe, _mais il tient un peu de la -fève_. Ce qui signifie: il n’est pas fou, mais il a tout ce qu’il faut -pour l’être. - -Dans le _Festin de Pierre_ par Molière (act. II, sc. 1), le paysan -Pierrot dit à Charlotte: «Oh! parguienne! sans vous, _il en avait -pour sa maine de fèves_.» _Maine_ est-il ici une altération du vieux -mot mainée (poignée), comme le prétendent plusieurs commentateurs, -ou bien du mot _mine_, mesure de capacité dont il est question dans -l’expression proverbiale? Il me semble que Molière, en mettant cette -expression dans la bouche d’un paysan, a voulu simplement traduire -_mine_ en jargon. Du reste _maine_ et _mine_ sont égaux pour le sens -général. - - -=FIACRE.=—_Cela n’empêche pas son fiacre d’aller._ - -Un cocher de fiacre avait été cité devant le parlement de Paris. -Comme il ne parut pas assez coupable pour mériter une condamnation, -la cour se contenta de lui dire qu’elle le blâmait; et notre homme, -s’imaginant que ce blâme équivalait à une défense expresse de continuer -son métier, se mit à gémir de la rigueur d’un jugement qui lui ôtait -son gagne-pain; mais, averti de sa méprise, il passa subitement de la -tristesse à la joie, et s’écria: Je vous demande bien pardon, messieurs -les juges; blâmez-moi tant que vous voudrez, puisque _cela n’empêche -pas mon fiacre d’aller_. Ces paroles firent rire, et devinrent d’un -usage proverbial en parlant des gens qui vont toujours leur train, quoi -qu’on dise d’eux. - - -=FIDELIUM.=—_Passer les choses par un fidelium._ - -C’est ne remplir ses obligations qu’en gros, ne s’acquitter de ce qu’on -doit faire que d’une manière incomplète et nonchalante. - -Suivant E. Pasquier (_Recherches_, liv. VIII, ch. 33), cette façon de -parler fait allusion à la négligence de certains prêtres qui se bornent -à dire une messe générale pour le repos de l’âme de plusieurs trépassés -à chacun desquels ils devraient consacrer une messe particulière, -et qui croient être quittes envers eux en les comprenant tous -nominativement dans le _fidelium_, dernière oraison de l’office des -morts. - -On lit dans la _satyre Menippée_: «Les autres villes n’eussent pas -brûlé du feu de la rébellion, _si leurs députés eussent passé par le -même fidelium_,» c’est-à-dire si leurs députés eussent été traités de -la même manière, eussent été enveloppés dans la même condamnation. Tel -est le sens relatif qu’il faut donner ici à l’expression proverbiale. - - -=FIER.=—_Fier comme Artaban._ - -Cette comparaison proverbiale, qu’on applique à une personne ridicule -par l’exagération de sa fierté, date seulement du dix-septième siècle, -et elle fait allusion au caractère orgueilleux d’Artaban, personnage -d’un roman de la Calprenède, qui obtint alors une grande vogue. C’est à -tort qu’on l’a rapportée à une époque antérieure, en la fondant sur le -trait historique du roi des Parthes, Artaban IV, qui jura de poursuivre -la guerre contre Rome jusqu’à ce que le dernier Romain ou le dernier -Parthe eût péri, et qui, dans l’ivresse d’un succès, prit le double -diadème avec le titre de grand roi. - -_Fier comme un pou._ - -Cette comparaison méprisante est une abréviation de cette autre, -aujourd’hui inusitée: _Fier comme un pou sur son fumier_. Le mot _pou_ -y figure comme synonyme de coq. Voici un passage de la vie de saint -Hilaire où il a la même signification. «Quand Hilaires fu entrez ou -concile, le pape li dist: Tu es Hilaires li gauz; et Hylaires li -respondist: Je ne suis pas galz, c’est-à-dire pous, mais je suis de -France, et ne suis mie nez de geline.» (Vita ss. mss. ex cod. 28, s. -Vict. Paris, fol. 28, vº, col. 1.) - -_Fier comme un pou_, se dit d’un homme qui se glorifie dans sa -turpitude. C’est ainsi qu’on dit encore: _Gallus cantat in suo -sterquilinio_; proverbe du moyen âge qui fut peut-être présent à -l’esprit de Napoléon lorsque, voulant adopter l’aigle pour enseigne -impériale, il répondit à ceux qui lui conseillaient de prendre le coq -gaulois: Non, non; _c’est un oiseau qui chante sur le fumier_. - -_Fier comme un pou sur une gale._ - -Dans cette comparaison, à laquelle peut avoir donné lieu la précédente -encore plus ancienne, _Fier comme un pou sur son fumier_, le mot -_pou_ ne désigne plus le coq, mais l’insecte qui s’engendre de la -malpropreté. On trouve dans _Le pédant joué_ de Cyrano de Bergerac -(act. II, sc. 2), _Se carrer comme un pou sur une rogne_. - - -=FIERABRAS.= - -Les grammairiens pensent que le nom de _fierabras_ a été formé par -altération de la phrase _il fiert à bras_, dans laquelle _fiert_ est -la troisième personne du présent indicatif du verbe _férir_, frapper; -et en conséquence de cette opinion, ils posent en règle qu’il doit -présenter dans sa contexture graphique les trois éléments dont il se -compose, liés l’un à l’autre par des traits d’union, de la manière -suivante: _fier-à-bras_. Mais une telle étymologie et une telle -orthographe, quoique adoptées par l’Académie, ne sauraient prévaloir -raisonnablement, car elles ne sont fondées que sur une hypothèse -qu’aucun fait ne vient justifier. C’est ce que je puis démontrer sans -peine en traçant l’histoire et la généalogie de _fierabras_, qui sont -assez curieuses. _Fierabras_ a dû sa première origine à la combinaison -de l’adjectif et du substantif latin _ferrea brachia_, _bras de fer_, -dont voici les transformations successives. De _ferrea brachia_ la -latinité corrompue fit _ferrebracchia_, mot cité dans le _Glossaire_ de -Ducange, et employé dans nos plus anciennes chroniques pour désigner -des guerriers forts et vaillants, parmi lesquels je citerai Baudouin, -comte de Flandre, sous le règne de Charles-le-Chauve, Guillaume, fils -de Tancrède de Hauteville et frère de Robert Guiscard, et Guillaume -IV, comte de Poitou. A _ferrebracchia_ la langue romane substitua -_ferabras_, qui, dans l’épopée chevaleresque du cycle de Charlemagne, -devint le nom d’un géant sarrasin, héros d’un poëme dont il n’est resté -qu’une seule copie qu’on a imprimée à Berlin, il y a quelques années. -_Ferabras_ fut enfin remplacé par _fierabras_, qui, dans le livre des -_Douze pairs_, se trouve appliqué au même géant sarrasin, et dans le -manuscrit en vers des _Miracles de la Vierge_, est une dénomination -du diable. _Fera_ dans _ferabras_ et _fiera_ dans _fierabras_ sont -des adjectifs qui ont été conservés dans quelques patois méridionaux -où l’on appelle une fourche de fer _fourca fera_ et _fource fiera_, -expression que La Fontaine a reproduite dans sa fable intitulée _Le -loup, la mère et l’enfant_. - - Un chien de cour l’arrête; épieux et fourches fières - L’ajustent de toutes manières. - -Tous ces faits établissent, ce me semble, d’une manière incontestable -que les grammairiens ont erré complétement lorsqu’ils ont prétendu que -_fierabras_ était formé de trois mots, et qu’il devait s’écrire en -trois mots. Mais, dira-t-on, quelle est l’orthographe qu’il convient -de lui donner?—Je réponds, celle qu’ont adoptée les anciens auteurs, -qui ont tous mis _fierabras_ en un seul mot, et je ne crains pas -d’ajouter que si la question cesse d’être envisagée sous un point de -vue particulier pour être généralisée, c’est-à-dire pour s’appliquer -aux noms composés qui sont de la même espèce, elle doit être résolue -de la même manière. Ce serait mettre une sorte de contradiction entre -les signes et les choses signifiées que de figurer séparément les -mots, au lieu de les confondre dans un même tout syllabique, lorsque -ces mots dépouillent leur acception individuelle pour former un nom -général dont le sens doit frapper l’esprit d’une manière indivisible, -comme _fierabras_, où il n’est plus question de l’idée de l’adjectif, -ni celle du substantif, mais d’une troisième idée qui fait oublier les -deux autres, quoiqu’elle résulte de leur combinaison. - - -=FIÈVRE.=—_La fièvre de Saint-Vallier._ - -Jean de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier, père de la célèbre Diane -de Poitiers, ayant été arrêté après la fuite du connétable de Bourbon, -dont il était le parent et l’ami, fut condamné à être décapité, en -place de Grève, par arrêt du 24 janvier 1524, comme complice de ce -prince et criminel de lèse-majesté. Mais il fut préservé du supplice -par des lettres de rémission arrivées au moment même où il allait se -baisser pour recevoir le coup de la hache du bourreau[45]. Presque tous -les historiens rapportent que la terreur qui le frappa, quand on lui -lut son arrêt de mort, fit blanchir ses cheveux en quelques heures, -et qu’en allant de la prison à l’échafaud, il fut saisi d’une fièvre -extraordinaire qu’ils attribuent à la même cause, quoique les actes du -procès et le rapport de Braillon, médecin du parlement, prouvent que -c’était une fièvre invétérée qui lui avait fait obtenir un sursis, et -lui avait épargné les tourments de la question. C’est à cette fièvre, -regardée comme l’effet subit de la peur, que fait allusion l’expression -proverbiale, employée pour signifier le tremblement qu’éprouve un homme -en présence du danger. - -On trouve dans les Contes d’Eutrapel: _Il en fut quitte pour une once -de la peur de Saint-Vallier_. - - -=FIGUE.=—_Faire la figue à quelqu’un._ - -C’est lui montrer le pouce placé entre le doigt du milieu et l’index, -pour lui faire nargue. Cette expression est fort ancienne; car elle -se trouve dans le roman de Jauffre, que M. Raynouard dit avoir été -composé, au plus tard, vers le commencement du treizième siècle. - - _Et li fels la figa denant_: - Tenetz, dis-el, en vostra gola. - -On prétend qu’elle est fondée sur un fait historique rapporté par -plusieurs auteurs, entre autres, Albert Krantz, _Saxonia_, lib. VI, -c. 6;—Herman Cornerus, _Apud Eccard_, II, 729;—Paradin, _de antiq. -statu Burgundiæ_, 1542, pag. 49 et 50;—et Rabelais, liv. IV, ch. 15. -Les Milanais, disent ces auteurs, s’étant révoltés, en 1162, contre -Frédéric I^{er}, chassèrent de leur ville la princesse Béatrix, épouse -de cet empereur, après l’avoir promenée sur une mule nommée _Tacor_, le -visage tourné vers la queue, qu’elle était obligée de tenir à la main, -en guise de bride. Frédéric, brûlant de venger un tel affront, marcha -précipitamment contre les rebelles, les réduisit à l’impossibilité -de résister, fit placer par le bourreau une figue dans l’anus de la -mule, ordonna que chacun l’en retirât avec les dents et la remit en -place de la même manière, après l’avoir présentée à l’exécuteur des -hautes-œuvres, en disant: _Ecco la fica_, _voilà la figue_; le tout -sous peine d’être pendu à l’instant. Quelques-uns aimèrent mieux périr -que de se soumettre à cette humiliation; mais la crainte du supplice y -détermina tous les autres. Les Italiens, depuis lors, quand ils veulent -mortifier les Milanais, leur reprochent un acte si honteux par le signe -de dérision qui s’appelle, chez eux, _Far la fica_, et chez nous, -_Faire la figue_. - -M. Sismonde-Sismondi regarde ce fait comme faux, parce qu’il ne -l’a trouvé consigné dans aucun écrit contemporain et pour d’autres -raisons qu’il a exposées dans l’article _Béatrix_ de la _Biographie -universelle_. S’il en est ainsi, et je crois qu’il n’est guère permis -d’en douter lorsqu’on a lu ce que dit ce savant historien, l’expression -doit avoir une origine différente de celle qui lui est attribuée. D’où -est-elle donc venue? Le mot _fica_, _figue_, n’y désigne-t-il pas une -tout autre chose qu’un fruit? Et Rabelais ne semble-t-il pas avoir -voulu indiquer ce qu’il faut entendre par ce mot, lorsqu’il a donné -à la mule le nom hébreu de _Tacor_, signifiant un fic qui s’engendre -au fondement? Tout porte à croire qu’il s’agit d’une allusion obscène -que saisiront facilement ceux qui savent l’extension de sens de -_fica_ dans les écrits licentieux de l’Arétin. Ce qui ajoute encore -à la probabilité de la conjecture, c’est qu’en Italie il y a aussi -l’expression _Far la castagna_ (faire la châtaigne ), tout à fait -synonyme de _Far la fica_. Or le terme de _castagna_, comme celui de -_fica_, prend très fréquemment une acception déshonnête dans le langage -de ce pays, ainsi que dans nos patois méridionaux. - -Les Latins disaient: _Ostendere medium unguem_. Mais cette locution -employée par Juvénal (sat. X, v. 53) n’exprimait pas la même chose que -la nôtre. Millin s’est étrangement trompé lorsqu’il l’a traduite par -_montrer la moitié de l’ongle_ ou _le bout du pouce entre deux doigts_; -elle signifiait: _montrer le doigt du milieu_, la partie y étant prise -pour le tout, et elle était la même que cette autre: _Digitum porrigere -medium_. Il n’y avait pas, chez les anciens, de plus forte marque de -mépris que de narguer quelqu’un avec le doigt du milieu, nommé _verpus, -à verrendo podice_, suivant l’abbé Tuet. Perse appelle ce doigt -_infâme_, et Martial _impudique_. - -_Moitié figue, moitié raisin._ - -Moitié de gré, moitié de force, en partie bien, en partie mal.—Les -Italiens disent: _Moitié mâle, moitié femelle_; et les Auvergnats: -_Moitié chien, moitié lièvre_. - - -=FIL.=—_Sa vie ne tient qu’à un fil._ - -Cette locution, très usitée en parlant d’un moribond, est prise, dit -Moisant de Brieux, ou de la fable qui nous représente les Parques -filant les jours de chaque homme, ou bien de l’épreuve que Denys le -tyran fit subir à son courtisan Damoclès, en faisant placer au-dessus -de sa tête une épée suspendue à un fil. La même métaphore se trouve -dans ce vers d’Ovide: - - _Omnia sunt hominum tenui pendentia filo._ - -_A toile ourdie, Dieu envoie le fil._ - -Dieu aide à celui qui a bien commencé. - - -=FILER.=—_On ne peut filer si l’on ne mouille._ - -Proverbe usité parmi les buveurs, pour dire qu’il faut humecter -fréquemment le gosier quand on mange; car de même qu’on ne peut bien -tordre la filasse sans la mouiller, de même on ne peut bien tordre les -morceaux sans les arroser. - -_Filer le parfait amour._ - -C’est nourrir longtemps un amour tendre et romanesque. Cette façon -de parler fait allusion à la conduite d’Hercule, filant aux pieds de -la reine Omphale. Elle a été probablement introduite dans la langue -proverbiale à l’époque où les confrères de la passion représentaient le -_Mystère d’Hercule_ sur leur théâtre. On sait que ce titre de _Mystère_ -consacré à certains ouvrages dramatiques s’appliquait à un sujet -profane comme à un sujet religieux. - -_Dame qui moult se mire, peu file._ - -Les Espagnols disent: _La muger quanto mas mira la cara, tanto mas -destruye la casa_. Ce qui est rendu exactement par cet ancien jeu de -mots: _Plus la femme mire sa mine, plus sa maison elle mine_. - -Il fut un temps où la principale occupation des dames était de filer. -De vieux portraits les représentent avec une quenouille attachée sur -le sein du côté gauche, et avec un miroir suspendu à leur ceinture du -côté droit. Elles ne quittaient guère ces deux attributs; ils étaient -pour ainsi dire des pièces essentielles de leur costume. Mais l’un -fesait tort à l’autre, et celui du travail devait être fréquemment -négligé pour celui de la coquetterie. Le dernier finit par l’emporter. -Les dames cessèrent de filer, et se mirèrent tout à leur aise.—Jean -des Caurres, auteur du seizième siècle, dit dans ses œuvres morales -que les courtisanes et _damoiselles masquées_ de son temps portaient -le miroir sur le ventre, et il ajoute qu’un pareil usage tendait à -devenir général: _Si est ce qu’avec le temps, il n’y aura bourgeoise, -ni chambrière qui par accoutumance n’en veuille porter_. Cependant cet -usage ne s’est pas conservé. Le beau sexe l’a jugé inutile depuis que -les moindres appartements ont été ornés de trumeaux et de glaces où il -peut se mirer et s’admirer de la tête aux pieds. - - -=FILLE.=—_Faire d’une fille deux gendres._ - -C’est promettre une seule et même chose à deux personnes, ou retirer -deux profits d’une seule et même chose. Cette expression proverbiale -est traduite de celle des Latins: _Unicâ filiâ duos parare generos_. - -_Quand la fille est mariée, viennent des gendres._ - -Quand on n’a plus besoin d’une chose, viennent des gens qui vous -l’offrent. Ce dont on n’a plus que faire se trouve facilement. - - -=FILS.=—_Chacun est le fils de ses œuvres._ - -Chaque homme est ce que ses œuvres ou ses qualités personnelles le font -être; il tire sa valeur réelle de lui-même. - -_Au demeurant le meilleur fils du monde._ - -_Le meilleur fils du monde_ se disait autrefois dans le même sens -que _Le meilleur enfant du monde_. Ce vers devenu proverbe, qui se -place comme un _Gloria patri_ à la suite des critiques qu’on fait de -quelqu’un, est pris de la charmante épître où Marot raconte à François -I^{er} comment il a été volé par son valet. - - J’avais un jour un valet de Gascogne, - Gourmand, ivrogne et assuré menteur, - Pipeur, larron, jureur, blasphémateur, - Sentant la hart de cent pas à la ronde, - _Au demeurant le meilleur fils du monde_. - -C’est, dit Laharpe, un trait bien plaisant que ce vers après -l’énumération de pareilles qualités. - - -=FIN.=—_La fin couronne l’œuvre._ - -_Finis coronat opus._ Il ne suffit pas de bien commencer; l’essentiel -est de bien finir; c’est la fin qui accomplit l’œuvre. - -_En toute chose, il faut considérer la fin._ - -Le grand défaut des hommes est de ne pas prévoir. Ils n’ont qu’une -idée générale des inconvénients attachés à la plupart des affaires -qu’ils veulent entreprendre; ils s’engagent et trouvent mille accidents -imprévus. Alors ils désirent retourner en arrière; mais il est trop -tard: il faut qu’ils subissent la peine de leur imprévoyance. On ne -saurait donc mieux faire que de méditer ce proverbe, et de l’avoir -toujours présent à l’esprit avec cette sage maxime du cardinal de -Retz: «Il faut toujours tâcher de former ses projets de façon que leur -irréussite même soit suivie de quelque avantage.» - - -=FION.=—_Donner le fion à une chose._ - -«Un Français enseignait à des mains royales à faire des boutons. Quand -le bouton était fait, l’artiste disait: _A présent, sire, il faut lui -donner le fion_. A quelques mois de là, le mot revint dans la tête du -roi. Il se mit à compulser tous les dictionnaires, et il n’y trouva -pas ce mot. Il appela un Neuchâtelois qui était à sa cour, et lui dit: -Apprenez moi ce que c’est que le _fion_ dans la langue française. Sire, -répondit le Neuchâtelois, le _fion_, c’est la bonne grâce.» (Mercier, -_Tableau de Paris_, tome V, ch. 70.) - -D’après le _Dictionnaire du bas langage_, imprimé en 1808, le -_fion_ est le poli, le dernier soin qu’on donne à un ouvrage pour le -perfectionner. - - -=FLAMBE.=—_Soldat de la petite flambe._ - -C’est la même chose que _Chevalier de la petite épée_. En termes -d’argot, _la petite flambe_, comme _la petite épée_, désigne un couteau -à l’usage des coupeurs de bourses; et c’est pour cela qu’_être flambé_ -se dit dans le même sens qu’être ruiné. - - -=FLAMBEAU.=—_C’est l’éclat d’un flambeau près de s’éteindre._ - -Lorsqu’un flambeau est près de s’éteindre, il jette une lueur plus -éclatante; l’air qui en soulève la flamme devenue plus légère, -communique à ses parties languissantes une agitation qui les ranime -et leur donne cette vivacité d’un instant à laquelle on compare les -derniers éclairs du génie et les traits inattendus de vigueur qui font -espérer la guérison d’un mourant. - - -=FLAMBERGE.=—_Mettre flamberge au vent._ - -Expression employée le plus souvent dans un sens ironique pour dire, -tirer l’épée, dégaîner. La _flamberge_, ou grande _flambe_, était une -épée très ancienne dont la lame imitait les ondulations de la flamme -par la configuration de son coupant, et présentait l’image du glaive de -feu que tenait à sa main l’ange chargé de garder l’entrée du paradis -terrestre. Renaud de Montauban se servait d’une _flamberge_, et l’on -a regardé à tort le nom de _flamberge_ comme particulier à l’arme du -héros.—Notez que _flambe_, d’où vient _flamberge_, s’est dit autrefois -pour flamme. - - -=FLANC.=—_Se battre les flancs._ - -Cette locution, qu’on emploie en parlant d’une personne dont les grands -efforts pour faire une chose n’obtiennent qu’un très petit résultat, -est une métaphore prise des habitudes du lion qui se bat les flancs de -sa queue lorsqu’il veut s’exciter au combat.—Les Grecs usaient d’une -pareille métaphore en appelant Alcée _la queue du lion_. Mais leur -expression n’était pas ironique comme la nôtre; elle caractérisait le -mâle génie de ce poëte qui animait leur valeur. - - -=FLANDRE.=—_Faire flandre._ - -C’est _faire_ comme en _Flandre_, c’est-à-dire faire faillite, -s’évader; car autrefois les banqueroutiers étaient plus communs en -Flandre que partout ailleurs, en raison du grand nombre de commerçants -qu’il y avait dans ce pays. - - -=FLANDRIN.=—_C’est un grand flandrin._ - -De quel pays est donc ce grand jeune homme, dont le jargon est si -singulier et les manières si empruntées? demandait une dame, en parlant -d’un étranger qui venait de sortir d’un salon où il avait fait sa -première entrée. On lui répondit: Il est de la Flandre. Une semaine -après, se trouvant dans la même société, et n’y revoyant pas cet -original: Où est donc, dit-elle, le grand flandrin? Alors tout le monde -de rire, et de répéter le mot, appliqué depuis comme un sobriquet aux -hommes élancés, fluets, de mauvaise contenance et même un peu niais. - -On pensera peut-être que l’anecdote a été faite à plaisir, et l’on -adoptera plus volontiers l’opinion des lexicographes qui disent que -l’expression est une métaphore prise des chevaux flamands maigres et -allongés, que les maquignons appellent _flandrins_. - - -=FLATTER.=—_Qui te flatte veut te tromper._ - - _Fistula dulce canit volucrem dum decipit anceps._ - - La flûte fait entendre de doux sons quand l’oiseleur trompe l’oiseau. - -Suivant le proverbe basque, _le flatteur est proche parent du traître_. -_Lausengaria traidorearen hurren ascasia._ - -Les Italiens disent: _Gola degli adulatori sepolcro aperto_; _bouche -des flatteurs, sépulcre ouvert_; ce qui est traduit littéralement de -ces paroles du psalmiste: _Sepulcrum patens est guttur eorum_. - -_Pessimum inimicorum genus laudantes_ (Tacite, in _Agric._, cap. 41). -_Les flatteurs sont la pire espèce des ennemis._ - - -=FLEUR.=—_Qui peint la fleur n’en peut peindre l’odeur._ - - _Qui pingit florem non pingit floris odorem._ - -Avis aux hypocrites. Leur vertu simulée ne saurait parvenir à passer -pour naturelle, et toujours elle se reconnaît comme la fleur peinte -ou artificielle à l’absence de ce parfum exquis qu’exhale la véritable -vertu. - - -=FLEURETTE.=—_Conter fleurettes._ - -Tenir des propos galants.—Cette expression est venue, suivant la -remarque de Le Noble, de ce qu’il y avait en France, sous Charles VI, -des pièces de monnaie marquées de petites fleurs et nommées, pour cette -raison, _florettes_ ou _fleurettes_, de même qu’on nomme encore florins -une monnaie d’or ou d’argent qui portait primitivement l’empreinte -d’une fleur. Ainsi _conter fleurettes_ aurait d’abord signifié compter -de l’argent aux belles pour les séduire, ce qui est bien souvent le -moyen le plus persuasif, d’après ce vieux proverbe: _Amour peut moult, -argent peut tout_. Ceux qui rejettent cette origine allèguent la -différence qu’il y a entre _conter_ et _compter_; mais ce n’est point -là une bonne raison, puisque autrefois ces deux mots étaient confondus -sous le rapport de l’orthographe, comme je l’ai prouvé en expliquant la -locution _conter des fagots_. Cependant je n’adopte point l’opinion de -Le Noble, je crois qu’il est plus naturel d’entendre par _fleurettes_ -les fleurs du langage. Les Grecs disaient: ῥῶδα εἴρειν, et les Latins -de même, _rosas loqui_. On trouve, dans quelques auteurs français du -quinzième siècle, _dire florettes_[46], et il existe un vieux livre -intitulé: «_Les fleurs de bien dire_, recueillies aux cabinets des plus -rares esprits de ce temps, pour exprimer les passions amoureuses de -l’un et de l’autre sexe, avec un amas des plus beaux traits dont on use -en amour, par forme de dictionnaire. Paris, 1598, chez Guillemot.» - - -=FLÛTE.=—_Ce qui vient de la flûte s’en retourne au tambour._ - -Nous disons encore: _Ce qui vient de flot s’en retourne de marée_, ce -que le flux amène est emporté par le reflux. - -Les Latins disaient: _Salis onus undè venerat illuc abiit_, par -allusion au naufrage d’une cargaison de sel, substance qui, comme on -sait, est formée d’eau de mer. - -Les Italiens disent: _Farina del diavolo se riduce in crusca_. _Farine -du diable se change en recoupe._ - -Les Anglais disent: _What is got over the devil’s back, is spent under -his belly_. _Ce qui est gagné sur le dos du diable est dépensé sous son -ventre._ - -Tous ces proverbes, fondés sur des comparaisons différentes, ont la -même signification, et reviennent à celui-ci: _Biens mal acquis ne -profitent point_. _Malè parta malè dilabuntur._ - -_Il est du bois dont on fait les flûtes._ - -Cette expression s’emploie en parlant d’un homme qui par complaisance -ou par faiblesse, n’ose contredire personne. Elle s’explique par cette -autre: _Il est de tous bons accords_. - -_Il souvient toujours à Robin de ses flûtes._ - -On se rappelle volontiers les goûts, les penchants de sa jeunesse; -on revient facilement à d’anciennes habitudes. Le Duchat dit que ce -proverbe est venu d’un ami de la bouteille, nommé Robin, qui, n’osant -plus, à cause de la goutte dont il était tourmenté, boire dans de -grands verres appelés _flûtes_, ne pouvait cependant en perdre le -souvenir[47]. - - -=FLÛTEUR.=—_Les flûteurs d’Orléans._ - -M. Fétis dit qu’il y avait à Orléans, sous le règne de François I^{er} -et de Henri II, des flûteurs qui jouaient de la flûte à neuf trous. -Mais la célébrité proverbiale des flûteurs d’Orléans date d’une époque -plus reculée. Martial d’Auvergne en a parlé. - - -=FOI.=—_Par ma foi._ - -Ce juron fut d’un grand usage et d’une grande valeur dans les temps où -l’on se battait en France pour la foi. Aujourd’hui, il est à peu près -insignifiant. - -_Foi de gentilhomme, un autre gage vaut mieux._ - -Les anciens gentilshommes ne se piquaient pas de tenir les promesses -qu’ils fesaient aux vilains, et les vilains, fatigués d’être dupes de -ces promesses, y attachaient fort peu de valeur. De là ce proverbe, où -la franche défiance des derniers accuse la foi suspecte des premiers. - - -=FOIRE.=—_La foire n’est pas sur le pont._ - -Il n’est pas nécessaire de tant se presser.—Locution fondée sur une -ancienne coutume autorisant les petits marchands, après la clôture -d’une foire, à continuer leur vente, pendant une demi-journée ou une -journée entière, dans un quartier particulier, ordinairement près d’un -pont et sur le pont même. - - -=FOIREUX.=—_Les foireux de Blois._ - -Les habitants de Blois assurent que ce sobriquet n’a rien d’offensant -pour eux, et qu’il leur a été appliqué à cause de plusieurs foires -accordées à leur ville par nos anciens rois. - - -=FOLLE.=—_Tout le monde en veut au cas de la reine folle._ - -Brantôme, dans ses _Dames galantes_, rapporte cet ancien proverbe, que -Le Duchat explique ainsi: «Quelque qualifiée que soit une femme, dès -qu’elle s’en laisse conter, chacun se croit en droit d’aspirer à ses -faveurs.» - -Les Italiens disent de cette femme, dont la qualité compromise par la -galanterie n’impose plus à personne, qu’elle est comme le bénitier où -chacun vient tremper le doigt, quoiqu’il soit sacré. _Ella e la pila -dell’acqua benedetta._ - - -=FONTAINE.=—_Il ne faut pas dire: Fontaine, je ne boirai pas de ton -eau._ - -Il ne faut pas assurer qu’on n’aura pas besoin de telle personne ou -de telle chose.—Allusion à l’aventure d’un ivrogne qui jurait sans -cesse qu’il ne boirait jamais d’eau et qui se noya dans le bassin -d’une fontaine. Cette aventure est rappelée dans les vers suivants de -l’Arioste: - - _Come veleno e sangue viperino, - L’acqua fuggia, quanto fuggir si puote. - Or quivi muore, e quel che più l’annoia - El sentir che nell’acqua sene muoia._ - -Il fuyait l’eau comme le poison et le sang de vipère, autant qu’il est -possible de la fuir. Cependant il y laissa la vie, et sa plus grande -douleur fut de sentir qu’il mourait dans l’eau. - - -=FORCE.=—_Force n’est pas droit._ - -Ce proverbe se trouve dans Huon de Villeneuve. - - _Force n’est mie drois_: piéça l’ai oi dire. - -On dit aussi: _Où force règne droit n’a lieu_. - - -=FORGERON.=—_A force de forger on devient forgeron._ - -_Fabricando fit faber._ Par l’exercice on parvient à faire les choses -facilement; l’usage est un excellent maître. - - -=FORMALISTE.=—_Dieu nous garde des formalistes._ - -«Les formalistes s’attachent tout aux formes et aux dehors, pensent -être quittes et irrépréhensibles en la poursuite de leurs passions et -cupidités, pourvu qu’ils ne fassent rien contre la teneur des lois et -qu’ils n’omettent rien des formalités. Voilà un richard qui a ruiné et -mis au désespoir de pauvres familles; mais ça été en demandant ce qu’il -a cru être sien, et ce par voie de justice. Qui peut le convaincre -d’avoir mal fait? O combien de méchancetés se commettent sous le -couvert des formes! On a bien raison de dire: Dieu nous garde des -formalistes!» (Charron.) - - -=FORTUNE.=—_Faire fortune._ - -«C’est une si belle phrase et qui dit une si bonne chose qu’elle est -d’un usage universel. On la connaît dans toutes les langues: elle plaît -aux étrangers et aux barbares; elle règne à la cour et à la ville; -elle a percé les cloîtres et franchi les murs des abbayes de l’un et -de l’autre sexe: il n’y a point de lieux sacrés où elle n’ait pénétré, -point de désert ni de solitude où elle soit inconnue.» (La Bruyère.) - -_Bien danse à qui la fortune chante._ - -Proverbe qu’on applique à une personne qui voit tout lui succéder à -souhait, et qui doit moins les avantages qu’elle obtient à une habile -conduite qu’à l’aveugle faveur de la fortune. - -_Chacun a dans sa vie un souris de la fortune._ - -_Semel in omni vitâ cuique arridet fortuna._—Proverbe du moyen-âge que -le cardinal Impériali avait sans doute présent à l’esprit lorsqu’il -disait ces paroles citées par Montesquieu: «Il n’y a point d’homme que -la fortune ne vienne visiter une fois dans sa vie; mais lorsqu’elle -ne le trouve pas prêt à la recevoir, elle entre par la porte et sort -par la fenêtre.» Heureux celui qui sait profiler de cet instant avant -lequel la fortune ne lui sourit point encore, et après lequel elle ne -lui sourit plus! - -_Grande fortune, grande servitude._ - -_Magna fortuna, magna servitus._—Celui qui possède une grande fortune -est obligé d’exercer beaucoup de surveillance et de se livrer à -une foule de soins qui ne lui laissent aucun repos, de sorte que, -dans cette occupation continuelle, il semble moins être le maître -que l’esclave de ses richesses; et presque toujours il devient tel -réellement. - -_Être affligé d’une grande fortune._ - -C’est être fort riche. Il y a peu d’expressions plus philosophiques et -plus vraies que celle-ci, quoiqu’elle semble énoncer un paradoxe. En -effet, les prestiges d’une grande fortune n’ont qu’une courte durée et -les jouissances qu’elle donne sont promptement suivies de la satiété; -car, lorsqu’on peut avoir tout ce qu’on désire, on finit bien vite par -ne plus rien désirer. Alors, il ne reste plus au possesseur blasé que -les inconvénients, les embarras et les inquiétudes inséparables des -richesses trop abondantes; et cet état malheureux ne fait qu’empirer, -s’il n’a pas la sagesse d’y remédier en pratiquant la bienfaisance. -_Les richesses sans la vertu_, dit Sapho, _sont des hôtesses trop -fâcheuses_. - - -=FOSSÉ.=—_Au bout du fossé la culbute._ - -On pense à tort que le mot _bout_ est ici un mot impropre qu’il -faudrait remplacer par le mot _bord_. D’après un usage féodal, les -manants tenus d’amuser le seigneur châtelain et sa compagnie, en -certains jours de fête, devaient franchir, à qui mieux mieux, un fossé -plein d’eau, qui allait en s’évasant d’un bout à l’autre. Les sauteurs -commençaient par la partie la plus étroite et continuaient jusqu’à ce -qu’ils fussent arrivés à la plus large. C’est là qu’ils aspiraient à -signaler leur agilité. Mais il était fort rare que leur élan dépassât -la distance des deux bords, et presque tous tombaient dans l’eau la -tête la première. De là ce dicton, _Au bout du fossé la culbute_, dont -on se sert lorsque, se conduisant avec étourderie ou avec audace, on -veut faire entendre que, s’il en résulte pour soi des suites fâcheuses, -on ne s’en plaindra point, on les verra d’un œil indifférent. - - -=FOU.=—_Le fou se trahit lui-même._ - -Traduction littérale d’un proverbe latin qui se trouve dans Sénèque: -_Stultus ipse se prodit_. - -Le cœur de l’insensé publie à haute voix ses folles pensées. _Cor -insipientium provocat stultitiam._ (Salom., _Prov._, chap. XII, v. 25.) - -Le cardinal Mandruce disait: Ce n’est pas être fou que de faire une -folie, mais c’est l’être que de ne pas savoir la cacher. Le proverbe -allemand qui correspond au nôtre est très spirituel: _Der Kuckuck -seinen einigen Namen ruft aus_. _Le coucou chante son propre nom._ - -Celui des Italiens se fait remarquer par le même caractère: - -_Se tacesse la gallina non si saprebbe che a fatto l’uovo._ _Si la -poule n’avait pas chanté, l’on ne saurait pas qu’elle a pondu._ - -_Qui ne sait être fou n’est pas sage._ - -La multitude des fous est si grande, que la sagesse est obligée de se -mettre sous leur protection. _Sanitatis patrocinium est insanientium -turba._ (St Augustin, _de Civit. Dei_, lib. VI, c. 10.) - -Il faut avoir un peu de folie, qui ne veut avoir plus de sottise. -(Montaigne, _Ess._, liv. III, ch. 9.) - -On n’est estimé sage qu’autant qu’on est fou de la folie commune. -(Fontenelle.) - -_Il vaut mieux être fou avec tous que sage tout seul._ - -Le sage qui se trouve en compagnie des fous ne doit pas afficher un -rigorisme déplacé, parce qu’il ne peut lui revenir rien de bon d’une -pareille conduite. - - La raison même a tort quand elle ne plaît pas. (LACHAUSSÉE.) - -Il y a de la folie à vouloir se montrer sage tout seul, et de la -sagesse à savoir à propos contrefaire le fou. - -J’ai toujours vu, dit Montesquieu, que, pour réussir dans le monde, il -faut avoir l’air fou et être sage. - -_Un fou avise un sage._ - -«Tous les jours, la sotte contenance d’un autre m’avertit et m’avise... -Ce temps n’est propre qu’à nous amender à reculons, par disconvenance -plus que par convenance, par différence que par accord. Étant peu -appris par les bons exemples, je me sers des mauvais, desquels la leçon -est ordinaire.» (Montaigne, _Ess._, liv. III, ch. 8.) - -On demandait à Lokman de quels maîtres il avait appris la sagesse, il -répondit: De ceux qui ne la pratiquaient point. - -Les poisons, disait Confucius, deviennent des antidotes entre les mains -d’un médecin habile: il en est de même des mauvais exemples pour le -sage. - -C’est d’après ce principe, inhumainement appliqué, que les magistrats -de Lacédémone fesaient enivrer un ilote qu’ils offraient en spectacle à -leurs concitoyens, pour leur inspirer l’horreur de l’ivrognerie. - -_Les fous sont plus utiles aux sages que les sages aux fous._ - -Paroles de Caton l’Ancien qui sont passées en proverbe. - -_Sans les fous, les sages ne pourraient pas vivre._ (Proverbe turc.) - -_Les sages vont chercher de la lumière, et les fous leur en donnent._ -(Proverbe espagnol.) - -_Au rire on connaît le fou._ - -Le rire, dit Oxenstiern, est la trompette de la folie. - -L’abbé Damascène, espèce d’astrologue italien, a fait un traité où -il distingue les tempéraments des hommes par leur manière de rire. -Cet appréciateur burlesque prétend que le _ha ha ha_ caractérise -les flegmatiques, le _hé hé hé_ les bilieux, le _hi hi hi_ les -mélancoliques, le _ho ho ho_ les sanguins. Il ne fait pas mention -expressément du rire des fous; mais ce rire est facile à reconnaître, -malgré ses innombrables variétés. C’est celui qui naît tout à coup -sans sujet, c’est-à-dire sans sujet apparent, car il est toujours -produit par quelque hallucination. Salomon le compare au bruit que font -les épines en brûlant sous la marmite, _Sicut vox spinarum sub ollâ, -ita risus stultorum_. (Ecclés., c. VII, v 7.) Les épines pétillent -beaucoup, se consument promptement, donnent peu de chaleur et ne font -pas bouillir la marmite. Il en est de même de la joie des fous: elle -éclate d’une manière bruyante, n’a pas de consistance, ne dure qu’un -moment et n’amène pas de bon résultat. - -_Plus fou que ceux de Béziers._ - -Le troubadour Giraud de Borneil dit qu’un baiser qu’il a reçu de -sa dame l’a rendu _plus fou que ceux de Béziers_. C’est encore un -espèce de proverbe injurieux que _Dans chaque maison de Béziers il y -a la chambre d’un fou_; et les habitants de cette ville paraissent -reconnaître la notoriété du fait, lorsqu’ils disent en parlant -d’eux-mêmes: _Nous avons tous de l’esprit, mais ils sont fous_. - -Il y a aussi un dicton qui reproche aux habitants de Béziers d’être -capables de pousser la folie jusqu’au déicide. Lorsqu’on cite le vers -proverbial auquel a donné lieu la beauté de leur pays, - - _Si Deus in terris, vellet habitare Bliteris,_ - - Si Dieu descendait sur la terre, il viendrait habiter Béziers, - -On ne manque guère d’ajouter, _ut iterum crucifigeretur_, _pour être -crucifié de nouveau_. - -_Plus on est des fous, plus on rit._ - -Un fou rit beaucoup, témoin l’expression proverbiale _Rire comme -un fou_, et plusieurs fous réunis rient encore davantage, car ils -s’excitent l’un l’autre à la joie. - -_Fou qui se tait passe pour sage._ - -_Stultus quoque si tacuerit sapiens reputabitur, et si compresserit -labia sua intelligens._ (Salomon, _Parab._, c. XVII, v. 23). _L’insensé -même passe pour sage lorsqu’il se tait, et pour intelligent lorsqu’il -tient sa bouche fermée._ - -_Dieu aide à trois sortes de personnes: aux fous, aux enfants et aux -ivrognes._ - -Il semble, en effet, que Dieu leur accorde une protection spéciale -pour les préserver des malheurs et des dangers qui les menacent -continuellement. - -_Tous les fous ne portent pas la marotte._ - -Proverbe qui a le même sens que cet autre: _Tous les fous ne sont -pas aux Petites-Maisons_.—Les Italiens disent: _Se tutti i pazzi -portassero una beretta bianca, pareremmo un branco d’oche_. _Si tous -les fous portaient le bonnet blanc, nous ressemblerions à un troupeau -d’oies._ - - -=FOUETTER.=—_Chacun se fait fouetter à sa guise._ - -Chacun fait comme il veut, en ce qui le touche personnellement.—Un -Espagnol repris de justice était conduit sur un âne d’un lieu à un -autre, et frappé à coups de fouet pendant tout le trajet, conformément -à l’ancienne coutume du pays. Comme on le raillait d’affecter, en -subissant sa peine, une gravité mal placée, qui l’empêchait de piquer -sa bête pour la faire aller plus vite, il répondit qu’il voulait que -cela fût ainsi, et qu’il était bien maître de _se faire fouetter à sa -guise_. C’est de là, dit-on, qu’est venu le proverbe. On peut croire, -avec plus de raison, qu’il a dû son origine à un autre fait que voici: -Les moines, dès le onzième siècle, avaient trouvé bon de se donner -mutuellement la discipline par esprit de pénitence, mais tous ne se -conformaient pas à cet usage avec le même zèle. Les capucins, qui se -fouettaient chaque jour vigoureusement, reprochaient aux Augustins de -ne se fouetter que trois jours par semaine, avec mollesse, et ceux-ci -leur répliquaient: _Chacun se fait fouetter à sa guise_. - -La flagellation monastique n’avait d’autre lénitif que le chant -du psaume _Miserere_, pendant la durée duquel on ne cessait de -l’appliquer. Et c’est ce qui donna lieu de dire proverbialement d’un -homme bien battu: _Il en a eu depuis miserere jusqu’à vitulos_; depuis -le premier jusqu’au dernier mot de ce psaume. - - -=FOURGON.=—_La pelle se moque du fourgon._ - -Proverbe dont on fait l’application à une personne qui reproche à -un autre des ridicules ou des défauts qu’elle a elle-même. Le mot -_fourgon_ désigne ici une perche à laquelle est emmanché un long -morceau de fer recourbé par le bout, qui sert à remuer le bois ou -la braise dans le four.—Les Espagnols disent: _Dice la sartena a -la caldera: Tirte alla, culo negro_. _La poêle dit au chaudron: -Retire-toi, cul noir._ - -On disait autrefois: _Le piètre se moque du boiteux_; et par le mot -_piètre_, formé de _pes tritus_ (pied trituré, broyé), on entendait un -boiteux des deux pieds. Ce mot n’existe plus que comme adjectif dans le -sens de mesquin, chétif, de nulle valeur, en parlant des choses et des -personnes. - - -=FRANÇAIS.=—_Parler français._ - -La langue française est moins susceptible qu’aucune autre -d’amphibologie et d’obscurité, grâce à l’heureuse simplicité de sa -construction qui, conformant presque toujours, dit M. Allou, la -phrase à l’ordre direct, fait que l’enchaînement des mots s’y trouve -exactement le même que celui des éléments dont se compose la pensée. -Ce caractère lui est tellement propre, qu’on peut établir en axiome de -grammaire que _ce qui n’est pas clair n’est pas français_; et c’est à -cause de cela sans doute qu’elle a été choisie pour la rédaction des -traités diplomatiques dont on peut dire que l’unique bonne foi c’est la -clarté. Mais il faut observer qu’elle n’a pas été choisie, ainsi qu’on -le croit communément, sous le règne de Louis XIV. Le congrès de Nimègue -ne fit alors que consacrer l’usage dès longtemps reçu de l’employer, -dans les transactions politiques, comme l’interprète la plus fidèle et -comme la garantie la plus assurée qu’à l’avenir _on ne sèmerait plus la -guerre dans des paroles de paix_. - -On voit, d’après ce que je viens de dire, que l’expression _parler -français_ doit signifier: s’exprimer sans détour, sans équivoque, -énoncer franchement sa pensée. C’est dans ce sens que Montaigne l’a -employée en parlant des femmes qui, après avoir fait mauvais ménage -avec leurs maris, paraissent inconsolables quand ils sont morts. -«Est-ce pas, s’écrie-t-il, de quoy ressusciter de despit, qui m’aura -craché au nez, pendant que j’estoy, me vienne frotter les pieds quand -je ne suis plus? Ne regardez pas à ces yeux moites et à ceste piteuse -voix. Regardez ce port, ce teinct et l’embonpoint de ces joues soubs -ces grands voiles. C’est par là qu’_elle parle françois_.» - -Montaigne dit encore: «_Il faut parler françois_, il faut montrer ce -qu’il y a de bon et de net dans le fond du pot.» - -Les Latins se servaient de l’expression _latinè loqui_, _parler latin_, -à laquelle ils attachaient le même sens. - -_Parler français_ signifie aussi parler avec autorité, d’un ton -menaçant; et il n’est pas besoin de remarquer que cette nouvelle -acception n’a pas été fondée sur le caractère de la langue, mais sur -celui du peuple qui la parle. - - -=FRANCOLIN.=—_Muet comme un francolin pris._ - -Le francolin, que Gesnerus nomme gelinotte sauvage et perdrix de -montagne, est un oiseau pulvérateur qui multiplie beaucoup. Il ne -s’apprivoise pas et devient muet dans l’état de captivité; mais il -recouvre la voix quand la liberté lui est rendue. C’est ce que dit -le vieux naturaliste Belon, dans le quatrain suivant de son livre -intitulé: _Portraits d’oiseaux_: - - Le francolin étant oiseau de pris, - En liberté chante et se tait en cage; - Aussy celui qui a peu de langage - Est dit _Muet comme un francolin pris_. - - -=FRELAMPIER.=—_C’est un frelampier._ - -C’est un homme de peu ou de rien.—Les uns dérivent ce mot de -_frélampe_, menue monnaie de douze à quinze deniers, qui d’ordinaire -était entre les mains des pauvres gens; d’autres, avec plus de raison -peut-être, le font venir de _frère lampier_, frère allumeur de lampes -dans les couvents. Borel l’explique par _charlatan_; mais cette -acception n’est plus usitée, si elle l’a été. - - -=FRELUQUET.=—_C’est un freluquet._ - -C’est un homme léger, frivole, un damoiseau qui n’a d’autre mérite que -sa parure. Le mot _freluquet_ est dérivé du roman _Freluque_ rapporté -dans le _Glossaire_ de Roquefort, qui le traduit par bouquet, flocon, -petit paquet de cheveux. - - -=FRÉQUENTER.=—_Dis-moi qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es._ - -On prend les goûts et les mœurs des personnes avec lesquelles on vit. -La communication a tant d’influence sur l’homme, qu’elle ne lui permet -pas d’avoir un caractère à soi. Elle le modifie et lui pétrit une -ame sur le moule de ses liaisons, nourrit Achille avec la moelle des -lions quand il est chez les Centaures, et l’habille en femme parmi les -courtisans de Lycomède. - - - =FRÈRE.=—_Le frère est ami de nature, - Mais son amitié n’est pas sûre._ - -Ce distique proverbial est une traduction de la phrase suivante de -Cicéron: _Cum propinquis amicitiam natura ipsa peperit, sed ea non -satis habet firmitatis_. (_De Amicitiâ_, cap. VI.) - -On voit que Legouvé ne doit pas avoir eu beaucoup de peine à faire ce -vers charmant. - - Un frère est un ami donné par la nature[48]. - -_La borne sied très bien entre les champs de deux frères._ - -«C’est à la vérité, dit Montaigne, un beau nom et plein de dilection -que le nom de frère; mais ce meslange de biens, ces partages, et -que la richesse de l’un soit la pauvreté de l’autre, cela destrempe -merveilleusement et relasche cette soudure fraternelle.» - -Il y a un proverbe espagnol qui dit: _Partir como hermanos: lo mio, -mio; lo tuyo de entrambos_. _Partager comme frères: le mien est mien; -le tien est à nous deux._ - -Remarquons pour l’honneur de la fraternité, que l’expression française -_Partager en frères_ exprime une pensée différente; elle signifie: -partager également, amiablement, sans contestation. Il faut avouer -pourtant qu’elle est rarement exacte dans son application. - - -=FRIANDISE.=—_Avoir le nez tourné à la friandise._ - -Le peuple de Paris disait autrefois, en parlant d’un gourmand: _Il est -comme saint Jacques-de-l’Hôpital, il a le nez tourné à la friandise_, -phrase proverbiale venue de ce que l’image de saint Jacques, placée -sur le portail de l’église, regardait la _rue aux Oues_ (aux Oies), -dans laquelle il y avait beaucoup de rôtisseurs dont les boutiques -étaient garnies d’oies rôties, mets très estimé de nos bons aïeux[49]. -C’est de cette phrase qu’on a pris l’expression _Avoir le nez tourné -à la friandise_, en y attachant un nouveau sens; car on l’applique -ordinairement à une jeune femme qui a l’air coquet et éveillé, l’air -d’aimer le plaisir. - - -=FRICASSÉE.=—_Sentir de loin la fricassée._ - -Avoir un pressentiment des inconvénients ou des dangers auxquels on -s’exposerait en acceptant une invitation.—Cette façon de parler, -employée par Brantôme (_Capitaines étrangers_, t. II, p. 177), fait -allusion, suivant Le Duchat, au repas où furent arrêtés les comtes -d’Egmont et de Horn, malheureuses victimes de la tyrannie de Philippe -II. - - -=FRINGALE.=—_Avoir la fringale._ - -C’est-à-dire un appétit désordonné, une faim dévorante.—Ce mot est une -corruption de _faim-valle_. La mauvaise habitude qu’a le peuple de dire -_fraim_ pour _faim_ a changé d’abord _faim-valle_ en _fraim-valle_, -puis en _fraim-galle_, et finalement en _fringale_. Quant à -l’étymologie de _faim-valle_, M. Ch. Nodier pense qu’elle est assez -difficile à trouver. «Il faut peut-être la chercher, ajoute-t-il, dans -cette vieille expression employée par Baïf (feuillet 22 des _Mimes et -enseignements_, 1581): - - Tout l’été chanta la cigale, - Et l’hiver elle eut la faim-vale. - -«_Vale_ est ici adverbe, et vient de _valdè_; ou adjectif, et vient de -_valens_, ou de _valida_.» - - -=FROID.=—_Souffler le chaud et le froid._ - -C’est parler tantôt pour, tantôt contre une personne ou une chose; en -dire tantôt du bien, tantôt du mal, suivant les circonstances et les -dispositions de ceux à qui l’on parle. - -Plutarque, dans son _Traité du premier froid_, ch. VII, rapporte cette -expression qu’il explique en disant, d’après Aristote, que quand on -souffle la bouche ouverte, on exhale un air intérieur qui est chaud, et -que quand on souffle les lèvres serrées, on ne fait que pousser l’air -extérieur qui est froid. - -On connaît l’apologue où figure un satyre qui, voyant un villageois -souffler tour à tour dans ses doigts pour les rechauffer et sur son -potage pour le refroidir, s’écrie: «Je n’aurai jamais amitié ni -accointance avec un homme qui d’une même bouche _souffle le chaud et -le froid_.» Cet apologue n’a pas été l’origine, mais l’application de -l’expression proverbiale, qui remonte à la plus haute antiquité. - -Si vous soufflez l’étincelle, il en sortira un feu ardent; si vous -«crachez dessus, elle s’éteindra; et c’est la bouche qui fait l’un et -l’autre.» (Ecclésiastique, ch. II, v. 14.) - - -=FRONDEUR.=—_C’est un frondeur._ - -On sait que cette expression, employée figurément et dans un sens -politique, naquit à l’époque où le cardinal de Mazarin gouvernait -la France. Voici l’origine qu’elle eut, suivant Ménage. Le duc -d’Orléans, dit cet auteur, s’était rendu au parlement pour empêcher -qu’on y mît en délibération quelques propositions qu’il jugeait -désavantageuses au ministère. Le conseiller Le Coigneux de Bachaumont -engagea alors plusieurs de ses confrères à remettre la chose à une -autre séance à laquelle le prince n’assisterait pas, et il ajouta -qu’il fallait imiter les _frondeurs_ qui ne frondaient pas en présence -des commissaires, mais qui frondaient en leur absence, malgré les -défenses de ceux-ci. (Ces _frondeurs_ étaient des enfants de Paris -qui, divisés par bandes armées de frondes, s’attaquaient à coups de -pierres, prenaient la fuite quand ils voyaient accourir les agents de -la police, et revenaient sur le champ de bataille, aussitôt qu’ils -ne les apercevaient plus.) Quelques jours après, Le Coigneux de -Bachaumont, entendant opiner quelques membres du parlement en faveur du -ministre, dit qu’il allait _fronder_ cet avis. Ses amis applaudirent à -l’expression; Marigny de Nevers, poète satirique, l’employa dans ses -vaudevilles contre Mazarin, et de là vinrent les mots _frondeur_ et -_fronde_, dont le premier servit à désigner tout opposant aux actes de -ce ministre, et le second le parti de l’opposition. - - -=FUMÉE.=—_Il n’y a point de feu sans fumée._ - -Quelque précaution qu’on prenne pour cacher une passion vive, on ne -peut s’empêcher de la laisser paraître. Quelquefois même on la découvre -par le soin qu’on met à la tenir secrète. - -_Il n’y a point de fumée sans feu._ - -En général, il ne court point de bruit qui n’ait quelque fondement. Les -Italiens disent: _Non si grida mai al lupo ch’ egli non sia in paese_. -_On ne crie jamais au loup qu’il ne soit dans le pays._ - -_La fumée s’attache au blanc._ - -La calomnie s’attache à la vertu; elle noircit l’innocence. - -_La fumée suit_ ou _cherche les belles_. - -Ce proverbe est fort ancien, car il se trouve dans un passage d’Athénée -(_Deipnos._ liv. VI), où un parasite dit: _Comme la fumée je vole -aux belles_. Gilbert Cousin qui le rapporte ainsi en latin, _Fumus -pulchriorem persequitur_, n’en donne pas l’origine. Il se pourrait -qu’il fût venu de ce que les belles, mettant d’ordinaire plus de -recherche que les autres dans leur parure, font choix d’étoffes -blanches ou brillantes, dont la fumée ternit facilement le lustre. Il -s’applique par plaisanterie aux personnes qui se plaignent de la fumée; -mais il se prend quelquefois dans une acception morale, pour signifier -que l’envie poursuit le mérite. - - -=FUMIER.=—_L’œil du fermier vaut fumier._ - -La surveillance du fermier ou du maître, dans la culture de ses -terres, sert autant que les engrais pour les rendre productives. Caton -le censeur la regardait comme le fondement de l’économie rurale, et -la recommandait en disant: _Frons occipitio prior_; ce que Pline -le naturaliste a expliqué par cette remarque: _Frontem domini plus -prodesse quam occipitium non mentiuntur. On a bien raison de dire que -le front du maître est plus utile que son occiput._ - - -=FURIE.=—_La furie française._ - -Cette expression date, dit-on, de la bataille de Fornoue que Charles -VIII remporta, en 1495, sur les troupes réunies du pape, de l’empereur -et de la république de Venise. Les ennemis, au nombre de trente-cinq -à quarante mille hommes, furent culbutés par seize mille Français et -prirent la fuite, incapables de se rallier, en s’écriant: _Non possiamo -resistere a la furia francese_; paroles que Le Tasse a rappelées dans -le septième chant de la _Jérusalem délivrée_, pour caractériser la -valeur impétueuse de notre nation, l’_impeto franco_. - -Quelque accréditée que soit l’origine que je viens de rapporter, elle -ne me paraît pas admissible. _La furie française_ était proverbiale -longtemps avant la bataille de Fornoue. Gilbert Cousin, qui écrivait -trente-cinq ans après cet événement, n’en a pas même parlé dans -l’article de ses Adages intitulé: _Gallica furia_. Il a donné pour -fondement à cette expression la remarque faite par César et par -quelques autres historiens, que les habitants des Gaules ont toujours -été à la guerre plus que des hommes dans le premier choc, et moins -que des femmes dans le second. «Telle est la nature et la complexion -des François, dit Rabelais (liv. IV, ch. 48), qu’ils ne valent qu’à -la première poincte; lors ils sont pires que des diables: mais s’ils -séjournent, ils sont moins que femmes.» - -Aristote a donné le nom d’_audace Celtique_ à cette intrépidité qui -fait qu’on se précipite dans le danger en se jouant de sa vie. - - -=FUSEAU.=—_Le fuseau doit suivre le hoyau._ - -La femme doit filer quand l’homme pioche; il ne faut pas qu’elle reste -oisive quand il travaille. - - -=FUSÉE.=—_C’est une fusée difficile à démêler._ - -C’est une intrigue qui n’est pas aisée à débrouiller; c’est une affaire -qui cause beaucoup d’embarras. Allusion à la difficulté qu’on éprouve, -en filant, à démêler la filasse qui garnit la quenouille.—Cette -expression métaphorique est fort ancienne et se trouve dans beaucoup -de langues. Elle fut employée heureusement par l’eunuque Narsès, à -qui l’impératrice Sophie avait envoyé une quenouille avec un fuseau, -en lui faisant dire qu’un demi-homme comme lui devait filer avec les -femmes, au lieu de commander les armées. Les victoires de Narsès -étaient une assez bonne réponse à cette insultante raillerie; mais on -prétend que, ne pouvant maîtriser son indignation à la vue des signes -de la servitude domestique à laquelle il était rappelé, il s’écria -fièrement: Annoncez à l’impératrice que j’accepte son présent et que je -lui filerai _une fusée très difficile à démêler_. Bientôt après il tint -parole, en appelant en Italie Alboin, roi des Lombards. - - -=FUSIL.=—_Se coucher en chien de fusil._ - -Expression très pittoresque et très usitée parmi le peuple pour dire: -rassembler ses membres, se tenir tout pelotonné dans son lit à cause du -froid. - - - - -G - - -=GABATINE.=—_Donner de la gabatine à quelqu’un._ - -C’est le tromper, lui en faire accroire, se moquer de lui. _Gabatine_ -est dérivé du vieux mot _gab_ ou _gabe_, qui signifiait: raillerie, -moquerie. On avait aussi autrefois le verbe _gaber_ ou _gabber_, et -l’on disait dans le même sens: _gaber_ ou _gabber quelqu’un_. - - -=GABEGIE.=—_Il y a là dessous de la gabegie._ - -C’est-à-dire quelque intrigue, quelque manége, quelque artifice dont -il faut se défier. «Ce mot trivial, dit M. Ch. Nodier, est d’un -usage si commun dans le peuple, qu’il n’est pas permis de l’omettre -dans les dictionnaires, et qu’il est du moins curieux d’en chercher -l’étymologie. Il est évident qu’il nous a été apporté par les -Italiens, et que c’est une des compensations de peu de valeur que nous -avons reçues d’eux en échange des innombrables altérations que leur -prononciation efféminée a fait subir à notre langue. _Gabegie_ ou -_gabbegie_ est fait de _gabba_ et de _bugia_, ruse et mensonge.» - - -=GALBANUM.=—_Donner du galbanum à quelqu’un._ - -Lui donner de fausses espérances, l’amuser par de vaines -promesses.—Cette façon de parler, dit Moisant de Brieux, vient de ce -que, pour faire tomber les renards dans le piége, on y met des rôties -frottées de galbanum dont l’odeur plaît extrêmement à ces animaux et -les attire. Le galbanum est une espèce de gomme produite par une plante -du même nom. - - -=GALÈRE.=—_Qu’allait-il faire dans cette galère?_ - -Ce proverbe dont on fait l’application à un homme qui s’est _embarqué -dans une mauvaise affaire_, doit son origine à une scène des -_Fourberies de Scapin_, où le vieux Géronte, apprenant que son fils -Léandre est retenu dans une galère turque, d’où il ne peut sortir qu’en -donnant cinq cents écus qu’il le prie de lui envoyer, s’écrie jusqu’à -six fois: _Que diable allait-il faire dans cette galère?_ Cette scène, -que tout le monde connaît, est imitée d’une scène du _Pédant joué_, où -le principal personnage, placé dans la même situation que Géronte, et -obligé de compter cent pistoles pour le rachat de son fils, dit aussi à -plusieurs reprises: _Que diable aller faire dans la galère d’un Turc?_ -Mais l’imitation est bien supérieure à l’original, et si l’esprit de -Cyrano de Bergerac a trouvé le refrain auquel reviennent toujours les -deux avares, c’est le génie de Molière qui l’a rendu comique, et en a -fait un proverbe qu’on n’oubliera jamais. - - -=GALIMATHIAS.=—_C’est du galimathias._ - -Cette expression naquit au barreau, selon le savant Huet, à l’époque -où l’on plaidait en latin. Il s’agissait, un jour, d’un litige survenu -au sujet d’un coq appartenant à un nommé Mathias. Certain avocat, -extrêmement diffus, répéta si souvent dans son plaidoyer les mots -_gallus_ et _Mathias_, que la langue finit par lui fourcher; au lieu -de dire _gallus Mathiæ_ (le coq de Mathias), il dit _galli Mathias_ -(Mathias du coq), ce qui égaya beaucoup l’auditoire, et donna lieu -d’appeler _galimathias_ tout discours embrouillé et confus. - -Il y a deux sortes de _galimathias_, disait Boileau, le _galimathias -simple_, et le _galimathias double_. Le _galimathias simple_ est celui -que le lecteur n’entend pas, mais que l’auteur entend; le _galimathias -double_ est celui qui ne peut être entendu ni du lecteur ni de l’auteur. - -Je citerai comme exemple curieux du _galimathias double_ une phrase -facétieuse de Rabelais, dans laquelle cet auteur a eu probablement en -vue d’imiter et de faire ressortir l’inextricable confusion des titres -de parenté établis par les généalogistes. «En après Pantagruel, lisant -les belles chroniques de ses ancêtres, trouva Geoffroy de Lusignan, dit -Geoffroy à la grand’dent, grand-père du beau-cousin de la sœur aînée -de la tante du gendre de l’oncle de la bruz de sa belle-mère, estait -enterré à Maillezais, etc. (Liv. II, ch. 5.) - -On lisait un jour à Voltaire une pièce de vers de la façon d’un -amateur nommé M. de Gali.—Il ne manque à cet ouvrage qu’un seul mot, -s’écria-t-il, c’est celui de _Mathias_, qu’il faut placer immédiatement -après le nom de l’auteur. - -Voltaire avait créé le terme _galithomas_, pour exprimer certaine -enflure voisine du _galimathias_, qu’on trouve quelquefois dans le -style de Thomas, dont Gilbert a dit: - - Thomas assommant, quand sa lourde éloquence - Souvent, pour ne rien dire, ouvre une bouche immense. - -La réputation méritée de Thomas comme orateur et comme poète n’a pas -permis que ce terme fût sanctionné par l’usage. - - -=GANT.=—_Jeter le gant à quelqu’un._ - -Le défier au combat. - -_Ramasser ou relever le gant._ - -Accepter le défi. - -Ces expressions sont venues de l’usage où l’on était autrefois de -décider par les armes et en champ clos certaines affaires civiles ou -criminelles. Les deux parties se présentaient devant les juges, leur -exposaient les faits qui les portaient à recourir au combat judiciaire, -et se donnaient réciproquement un démenti. Aussitôt après, l’une -d’elles jetait à terre son _gant_ que l’autre ramassait, et, l’épée à -la main, elles s’attaquaient avec fureur, jusqu’à ce que la victoire -eût prononcé sur le différend. - -_Avoir perdu ses gants._ - -Cela se dit d’une demoiselle qui a eu quelque commerce de galanterie, -parce qu’autrefois un des plus grands témoignages d’amour qu’une -demoiselle pût accorder à un homme qu’elle croyait épouser, c’était de -lui donner ses gants. Élisabeth, reine d’Angleterre, éprise de Robert -d’Évreux, comte d’Essex, lui fit présent d’un de ses gants pour qu’il -le portât sur son chapeau; faveur dont elle n’honora jamais aucun autre -soupirant, car on prétend qu’elle en eut un assez grand nombre, quoi -qu’en dise cette épitaphe qu’elle ordonna de mettre sur son tombeau: -_Ci gît Élisabeth, qui régna vierge et mourut vierge. Hic sita est -Elisabeth quæ virgo regnavit, virgo obiit._ (Cambden, ad ann. 1559.) - -_Vous n’en aurez pas les gants._ - -C’est ce qu’on dit à une personne qui annonce une chose déjà connue, -qui propose un expédient déjà proposé, et qui, avec la prétention -de donner du nouveau, ne donne que du vieux.—Allusion à l’usage de -gratifier d’une paire de gants celui qui apportait une bonne nouvelle. -Cet usage, suivant Le Duchat, est venu d’Espagne, où il est appelé la -_paragante_, mot qui signifie proprement _pour des gants_, et qui se -trouve employé comme synonyme de récompense dans ces vers de Molière: - - Dessus l’avide espoir de quelque _paragante_ - Il n’est rien que leur art avidement ne tente. - -En France, les bourgeois donnaient des gants, et les grands seigneurs -donnaient quelque pièce de l’habillement; cela avait lieu surtout -au treizième et au quatorzième siècle. On sait que Duguesclin -se dépouillait fort souvent de sa robe pour en faire présent au -gentilhomme ou au trouvère qui lui apportait bon message ou plaisir, et -que ceux-ci le remerciaient de sa magnificence en épelant son nom en -rasades, c’est-à-dire en vidant un nombre de coupes égal à celui des -lettres de ce noble nom. - -Cette coutume de récompenser par des vêtements est de toute antiquité; -il n’y a guère de peuple chez lequel elle n’ait été pratiquée: je me -bornerai à citer les Grecs, les Romains et les Arabes. Aristophane -parle d’un habit qu’on devait donner à un poète pour avoir chanté les -louanges d’une cité. Martial nous dit qu’à Rome on gratifiait les -poètes d’habits neufs. En Arabie, on fesait de semblables cadeaux, et -Mahomet donna son manteau au poète Kaab. En Orient, on donne encore des -fourrures et des étoffes. - - -=GAUTIER ET GARGUILLE.=—_Se moquer de Gautier et de Garguille._ - -Se moquer de tout le monde. Regnier a dit (sat. XIII): - - Au reste, n’épargnez ni Gaultier ni Garguille. - -«Gaultier et Garguille étaient deux bouffons qui jouaient dans les -farces avant que le théâtre français se fût perfectionné. Leurs noms -ont passé en proverbe pour signifier des personnes méprisables et -sans distinction. L’auteur du _Moyen de parvenir_ a dit dans le même -sens: _Venez, mes amis, mais ne m’amenez ni Gaultier ni Guillaume_. -Celle façon de parler est moins ancienne que l’autre; car on trouve -_Gautier et Garguille_ dans le premier des contes imprimés sous le nom -de Bonaventure des Periers, dont la permission d’imprimer est de l’an -1557: _Riez_, dit-il, _et ne vous chaille si ce fut Gaultier ou si ce -fut Garguille_.» (M. Viollet Le Duc, Commentaire de Regnier.) - - -=GELER.=—_Plus il gèle, plus il étreint._ - -Plus il arrive de maux, plus il est difficile de les supporter. - - -=GÉNIE.=—_Il n’y a point de génie sans un grain de folie._ - -_Nullum magnum ingenium sine mixturâ dementiæ_, dit Sénèque, qui -attribue cette pensée à Aristote; cependant Aristote n’a exprimé cette -pensée d’une manière formelle dans aucun de ses ouvrages. Mais dans -un de ses problèmes, il s’est proposé une question qui la renferme -implicitement, et qui peut avoir donné lieu au résultat présenté par -Sénèque: cette question est énoncée ainsi: «Pourquoi ceux qui se sont -distingués, soit en philosophie, soit en politique, soit en poésie, -soit dans les arts, ont-ils tous été mélancoliques?» (_Probl._, sect. -30.) - -Platon fait entendre aussi qu’on se flatte vainement d’exceller dans un -art, surtout dans la poésie, si, guidé seulement par les règles, on ne -se sent transporté de cette fureur presque divine qui est en ce genre -le caractère le plus sensible et le moins équivoque d’une véritable -inspiration. - -En effet, sans l’enthousiasme, sans cette fièvre de l’ame, il n’est -point de productions immortelles dans les arts imitatifs, et un poète, -un musicien, un peintre, un statuaire, n’enfantent rien qui frappe, qui -émeuve, qui transporte; en un mot, tout ce qui est sublime, tout ce qui -surpasse la nature, est le fruit de l’enthousiasme et quelquefois même -d’une sorte de folie dont l’enthousiasme est fort près. L’histoire des -beaux arts nous apprend que plusieurs artistes et écrivains célèbres -furent sujets à des accès de folie causés par une exaltation d’esprit -à laquelle ils durent souvent leurs plus grands succès; têtes aliénées -par l’imagination. Il est sûr que les passions fortes décomposent -l’être moral, et lui donnent pour ainsi dire une autre nature ou du -moins une autre manière d’être, soit en bien, soit en mal. - -C’est là sans doute ce qui a donné lieu au proverbe, qu’on emploie -comme une sorte de reproche contre le génie, car on veut que le génie -soit toujours sage, sans penser, dit, je crois, Helvétius, qu’il est -l’effort des passions, rarement compatibles avec la sagesse.—Pascal -remarque à ce sujet, que l’_extrême esprit est accusé de folie, et que -rien ne passe pour bon que la médiocrité_. - -Il faut reconnaître pourtant que les grands talents se trouvent -rarement dans un homme sans de grands défauts, et que les erreurs les -plus monstrueuses ont toujours été l’œuvre des plus grands génies. - - -=GEORGE.=—_Laissez faire à George, il est homme d’âge._ - -On croit que ce proverbe est un mot que répétait souvent Louis XII, -pour exprimer sa confiance dans l’habileté du cardinal George d’Amboise -son ministre; non que ce ministre fût réellement un homme d’âge, -puisqu’il mourut à cinquante ans, mais parce qu’il déployait dans -l’administration des affaires publiques une expérience comparable -à celle des plus sages vieillards. _Être homme d’âge_ signifiait -alors, être homme d’expérience.—Le cardinal George d’Amboise, dit -Montesquieu, trouva les intérêts du peuple dans ceux du roi, et les -intérêts du roi dans ceux du peuple. - -_Être monté comme un saint George._ - -Être monté sur un cheval fort bon ou fort beau.—Saint George était né -en Cappadoce, pays renommé, chez les anciens, pour les chevaux. Il est -toujours représenté, suivant l’usage de l’église romaine, monté sur un -cheval de bataille, armé de toutes pièces, et terrassant un dragon de -sa lance. C’est ainsi qu’on le voit sur le collier de l’ordre de la -jarretière, dont il est le patron. Les empereurs d’Orient l’avaient -fait peindre de la même manière sur l’un des douze étendards portés -dans les grandes cérémonies. Les armoiries de Russie furent aussi un -saint George à cheval jusqu’en 1482, où le grand-duc Iwan III, qui -avait épousé la princesse Sophie, petite-fille de Manuel II Paléologue, -les quitta pour prendre celles de l’empire grec, renversé par Mahomet -II, c’est-à-dire, l’aigle noir à deux têtes. - -_Rendre les armes à saint George._ - -«Les légendaires racontent que saint George, après divers voyages, -s’arrêta à Silène, ville de Lybie (quelques-uns disent à Melitène, -ville d’Arménie), qui était infestée par un dragon épouvantable. Ce -cavalier, armé de pied en cap, attaqua le dragon et lui passa un -lien au cou. Le monstre se soumit à lui par l’effet d’une puissance -invisible et surnaturelle, et se laissa conduire sans résistance; de -sorte qu’_il rendit_, pour ainsi dire, _les armes à saint George_. Ce -fait miraculeux est cité sous l’empire de Dioclétien, en l’année 299 de -l’ère chrétienne.» (M. Viollet Le Duc, _Comment._ de Regnier.) - -_Brave comme saint George._ - -Expression employée par plusieurs auteurs, notamment par Regnier (sat. -VII).—Les chevaliers avaient choisi saint George pour patron, et ils -recevaient leurs grades _au nom de Dieu et de monsieur saint George_. -Ceux qui devaient se battre en duel prenaient à témoin _saint George -le bon chevalier_ dans les serments qu’ils fesaient. Le cri de guerre -des Anglais était _saint George_, comme celui des Français était _saint -Denys_. L’historien Guido rapporte que Robert, comte de Flandre, qui se -signala parmi les premiers croisés, fut appelé _filius Georgii_, _fils -de saint George_, à cause de sa grande vaillance. L’église romaine -avait coutume d’invoquer _saint George_, avec saint Maurice et saint -Sébastien, dans les expéditions des chrétiens contre les ennemis de la -foi. Le nom de _Géorgie_, donné à une province de l’Asie, est venu de -ce que les habitants de cette province, en combattant les infidèles, -se plaçaient toujours sous la protection de _saint George_, en qui -ils avaient une confiance particulière. Gautier de Metz rappelle ce -dernier fait dans les vers suivants, extraits de son roman intitulé _La -mappemonde_. - - Celle gent sont boin crestien, - Et ont à nom _Georgien_. - Car _saint George_ crient toujours, - En bataille et ès estours - Contre payens, et si l’aourent - Sur tous outres et l’honnourent. - - -=GIBELET.=—_Avoir un coup de gibelet._ - -On sous-entend _à la tête_, et l’on suppose que la cervelle de la -personne à laquelle on applique cette expression s’est éventée, comme -le vin s’évente quelquefois, après que le tonneau où il est contenu -a été percé avec le petit forêt qu’on appelle _gibelet_. On dit -dans le même sens: _Avoir un coup de marteau_.—_Avoir un coup de -hache._—_Avoir la tête fêlée._ - - -=GIBET.=—_Le gibet ne perd jamais ses droits._ - -C’est-à-dire que les criminels sont punis tôt ou tard. Ce proverbe -n’est pas toujours vrai, et il est démenti par cet autre, _Le gibet -n’est que pour les malheureux_, dont le sens est, que les richesses et -le crédit sauvent ordinairement les grands criminels. - -On rapporte que Charles-Quint, passant un jour devant un gibet, ôta son -chapeau pour le saluer très respectueusement. Nous avons ajourd’hui -bien des gens qui seraient tentés d’en faire autant devant l’échafaud. -Ils le regardent comme une des bases de la civilisation; ils pensent -que, si la civilisation touche au ciel par des théorèmes, elle n’a -pas sur la terre de plus solide appui que l’échafaud. C’est de la -présence de cet instrument de justice que vient toute leur sécurité. -Ils ressemblent trait pour trait à un homme dont voici l’histoire:—Cet -homme, échappé d’un naufrage, aborde sur une côte escarpée. Le danger -qu’il vient de courir remplit encore ses sens de terreur. Il se figure -qu’il foule une terre inhospitalière; son imagination troublée ne lui -montre que des anthropophages prêts à le dévorer; il se glisse entre -les rochers et les arbres, précipitant ou suspendant ses pas tour à -tour, et croyant entendre son arrêt de mort dans le moindre bruit; il -arrive enfin à un endroit marqué par des traces humaines. A cette vue, -il recule épouvanté; mais, ô bonheur inespéré! en se détournant, il a -découvert un gibet. A l’instant, son cœur ne bat plus que de joie; il -lève les yeux au ciel, et s’écrie: Dieu soit béni! je suis dans un pays -civilisé. - -_Malheureux comme un gibet._ - -Dans l’antiquité, le gibet était fait du bois de certains arbres -appelés _malheureux_, maudits par la religion et réputés stériles, -tels que le peuplier, l’aune et l’orme. _Infelices arbores, damnatæque -religionis, quæ nec seruntur nec ferunt fructum, quales populus, alnus, -ulmus._ (Pline, _Hist. nat._, lib. XXVI.) C’est probablement de là -qu’est venue l’expression proverbiale.—On dit aussi: _Plus malheureux -que le bois dont on fait le gibet_, ce que Pasquier a pris pour titre -du chapitre 40 du livre VIII de ses _Recherches_, où il prétend que -cette expression fait allusion au gibet de Montfaucon qui porta -malheur à tous ceux qui le firent construire ou réparer. En effet, -remarque-t-il, Enguerrant de Marigny, premier auteur de ce gibet, y fut -pendu; _un général des finances_ de Charles-le-Bel, Pierre Rémy, qui -ordonna de le reconstruire, y fut attaché à son tour, sous le règne de -Philippe de-Valois; «et de notre temps, ajoute-t-il, Jean Moulnier, -lieutenant civil de Paris, y ayant fait mettre la main pour le refaire, -la fortune courut sur lui, sinon de la penderie, comme aux deux autres, -pour le moins d’amende honorable, à laquelle il fut condamné.» - -Cette tradition sur le gibet de Montfaucon rappelle celle des Romains -sur le _cheval Séien_. C’était un superbe animal qu’une généalogie -fabuleuse fesait descendre des chevaux de Diomède qui dévorèrent leur -maître; et l’on croyait que la destinée avait voulu qu’il eût une -sorte de ressemblance avec ces chevaux, en attachant fatalement à sa -possession la perte de son possesseur. Cnéius Séius, à qui il appartint -d’abord, fut livré au bourreau par Marc-Antoine. Dolabella, qui en -fit l’acquisition, périt bientôt après de mort violente. Deux autres -acquéreurs, Cassius et Marc-Antoine, l’auteur du supplice du premier -propriétaire, eurent une fin tragique. Enfin, un cinquième, Nigidius, -se noya avec ce funeste cheval, en traversant la rivière de Marathon; -et le souvenir de tant de malheurs passa en proverbe. On disait à Rome -d’un homme poursuivi par une fatalité constante qui ne lui permettait -de réussir en rien: _Equum habet seianum_; _il a le cheval séien ou le -cheval de Séius_. - -_Si le gibet avait une bouche comme il a des oreilles, il appellerait à -lui bien des gens._ - -Ce vieux proverbe, tombé en désuétude, est fondé sur un usage de la -législation pénale d’autrefois: le bourreau coupait les oreilles des -filous repris de justice, ce qui s’appelait _essoriller_, et il les -clouait au gibet. Ce supplice fut infligé, sous Charles VIII, à Dojac, -qui avait été l’un des ministres de Louis XI.—En Angleterre, les -auteurs qui déplaisaient au gouvernement étaient attachés au pilori -par les oreilles; et une telle punition fut en vigueur jusque sous le -protectorat de Cromwell. - - -=GILLE.=—_Faire Gille._ - -S’esquiver, s’enfuir. On prétend que cette façon de parler fait -allusion à la conduite de saint Œgydius, dont on a transformé le nom en -celui de saint Gille, prince qui prit la fuite pour ne pas être forcé -d’accepter la couronne qu’on lui offrait. - -On trouve dans le _Ménagiana_ l’exorde d’un sermon qui fut prêché, -le jour de la fête de ce saint, par le père Boulanger, surnommé le -_petit-père André_. Je pense que mes lecteurs ne seront pas fâchés -que je le rapporte ici. «Messieurs, s’écria le facétieux prédicateur, -quoiqu’il soit ordinaire de trouver du niais partout où il y a du -_Gille_, témoin le proverbe si commun, _Gille le niais_, il n’en est -cependant pas ainsi du grand saint dont nous célébrons la mémoire; car, -s’il a été _Gille_, il n’a point été niais; au lieu que la plupart -des chrétiens d’aujourd’hui sont tous des niais, par cela même qu’ils -ne sont pas des _Gilles_. C’est, messieurs, ce que je me propose de -vous faire voir dans mon discours, dont voici tout le plan et toute -l’économie. _Gille_ n’a point été niais, parce qu’il a été assez avisé -pour devenir un saint: première proposition. Vous serez tous des -niais, qui tomberez sottement dans les filets du diable, si vous ne -changez de vie et ne devenez des _Gilles_, comme votre glorieux patron: -seconde proposition. Voilà les deux raisons qui feront le partage de -ce discours, après que nous aurons imploré le secours de celle qui fit -_faire Gille_ au diable, lorsque l’ange lui dit: _Ave, Maria_, etc.» - - -=GLACE.=—_Rompre la glace._ - -Lever les premières difficultés dans une affaire, hasarder une -première démarche, une tentative qui exige de la hardiesse, et de la -fermeté.—Cette expression, traduite du latin _scindere glaciem_, est -une métaphore prise, suivant Érasme, de la coutume des marins qui, -se trouvant arrêtés au passage de quelque fleuve gelé, envoient des -hommes en avant, pour rompre la glace et frayer le chemin. - - -=GLOSE.=—_La glose d’Orléans est pire que le texte._ - -Les Orléanais ont de l’esprit, mais ils l’ont tourné à la raillerie; et -c’est probablement ce qui leur a valu l’épithète de _guépins_ (voyez ce -mot), et a donné lieu au proverbe que _la glose d’Orléans est pire que -le texte_; car le propre des railleurs est d’ajouter toujours quelque -chose aux faits qu’ils rapportent, ce qui s’appelle broder et détruire -le texte par la glose. Telle est l’explication que Lemaire, dans ses -_Antiquités d’Orléans_, ch. 19, donne de ce proverbe cité dans une -lettre de Jean de Cervantes, évêque de Ségovie, au pape Æneas Sylvius, -dans la _Forêt nuptiale_ de Jean Nevizan (liv. V, n. 25), et dans les -_Instituts_ de Pierre de Belle-Perche, en latin, _de Bellâ perticâ_ -(liv. IV, tit. 6). Ce dernier auteur dit: _Glossa Aurelianensis est quæ -destruit textum_. _La glose d’Orléans est celle qui détruit le texte._ - - -=GNAC.=—_Il y a du gnac._ - -C’est-à-dire quelque chose de suspect dont il faut se défier. -Cette locution rappelle l’histoire d’un courtisan qui, sortant des -appartements du Louvre, cherchait vainement son manteau à l’endroit où -il l’avait déposé. Il demanda quelles étaient les personnes qui étaient -sorties avant lui, dans l’espérance qu’il pourrait le retrouver chez -quelqu’une d’elles; mais comme il entendit nommer un gentilhomme gascon -dont le nom se terminait en _gnac_: Ah! s’écria-t-il, puisqu’il y a du -_gnac_, mon manteau est perdu.—Regnier a fait allusion à ce trait dans -le vers suivant: - - En mémoire aussitôt me tomba la Gascogne. (Sat. X.) - -Notez que _gasconner_ s’est dit autrefois pour escamoter, et qu’il a -été employé dans ce sens par Brantôme. - - -=GODARD.=—_Servez M. Godard! sa femme est en couches._ - -Le nom de _Godard_, que le peuple aujourd’hui donne spécialement au -mari d’une femme en couches, signifiait autrefois un homme adonné aux -plaisirs de la table, habitué à prendre toutes ses aises. C’était -un synonyme de _Godon_, autre vieux mot que le prédicateur Olivier -Maillard a employé dans plusieurs de ses sermons, notamment dans le -vingt-quatrième, où le mauvais riche est appelé _Unus grossus godon qui -non curabat nisi de ventre_; _un gros godon qui n’avait cure que de son -ventre_. - -Le proverbe a deux acceptions très distinctes. Si on l’applique -à un homme à qui un enfant vient de naître, c’est une formule de -félicitation équivalente à un _Gloria patri_, une exclamation d’amical -et joyeux enthousiasme en faveur de la paternité. Dans tous les autres -cas, c’est une ironie emphatique contre les prétentions d’un paresseux -qui voudrait qu’on lui fît sa besogne, ou d’un indiscret qui, en -réclamant quelque service, montre une exigence déplacée, ou bien encore -d’un impertinent qui se donne des airs de commander. - -Ce proverbe est venu sans doute de ce que, autrefois, dans le Béarn -et dans les provinces limitrophes, le mari d’une femme en couches se -mettait au lit pour recevoir les visites des parents et des amis, et -s’y tenait mollement plusieurs jours de suite, pendant lesquels il -avait soin de se faire servir des mets succulents. Une telle étiquette, -désignée par l’expression _Faire la couvade_, qui en indique clairement -le motif, se rattachait probablement à quelque tradition du culte des -Géniales, dieux qui présidaient à la génération. Elle n’était pas moins -ancienne que singulière. Apollonius de Rhodes (_Argaunotiq._, ch. II), -en signale l’existence sur les côtes des Tiburéniens, où _les hommes_, -dit-il, _se mettent au lit quand les femmes sont en couches, et se font -soigner par elles_. Diodore de Sicile et Strabon rapportent qu’elle -régnait de leur temps en Espagne, en Corse et en plusieurs endroits -de l’Asie, où elle s’est conservée parmi quelques tribus de l’empire -Chinois. Les premiers navigateurs qui abordèrent au Nouveau-Monde l’y -trouvèrent établie, et il n’y a pas longtemps qu’elle était encore -observée par les naturels du Mexique, des Antilles et du Brésil. - -La locution populaire _Faire l’accouchée_, c’est-à-dire se tenir au -lit par oisiveté et mollesse, prendre ses aises, se délicater, ne -serait-elle pas venue aussi d’une allusion à l’usage de la _couvade_? - - -=GOGO.=—_Avoir tout à gogo._—_Vivre à gogo._ - -Avoir tout en abondance.—Vivre à son aise, dans l’abondance—_Gogo_ -est une réduplication du celtique _go_, qui signifie: _beaucoup_, _en -profusion_. Les Anglais disent: _To be born with a silver spoon in the -mouth_. _Être né avec une cuiller d’argent à la bouche._ - - -=GONIN.=—_C’est un maître Gonin._ - -Un homme fin, rusé, fourbe. Regnier a dit (sat. X): - - Pour s’assurer si c’est ou laine, ou soie, ou lin, - Il faut en devinaille être _maître Gonin_. - -Sur quoi Brossette fait celle remarque: «Brantôme, vers la fin du -premier volume de ses _Dames galantes_, parle d’un _maître Gonin_, -fameux magicien, ou soi-disant tel, qui, par les tours merveilleux de -son art, divertissait la cour de François I^{er}. Un autre _maître -Gonin_, petit-fils du précédent, et beaucoup moine habile si l’on -en croit Brantôme, vivait sous Charles IX. Delrio, tome II de ses -_Disquisitions magiques_, en rapporte un fait par où, s’il était -véritable, le petit-fils ne cédait en rien au grand-père»[50]. - -Il y avait aussi, sous Louis XIII, un nouveau _maître Gonin_, habile -joueur de gobelets qui se tenait sur le Pont-Neuf. Mais ce n’est pas -la dextérité de ces personnages célèbres dans les rues de Paris qui a -donné lieu à l’expression proverbiale. Elle est plus ancienne qu’eux. -Le nom de _Gonin_ d’ailleurs n’est point patronymique; il vient de -_gone_, qui signifiait particulièrement une robe de moine, dans -l’ancienne langue romane, et il a servi à désigner ceux qui portaient -cette robe. Un _tour de maître Gonin_, c’est proprement un tour de -moine. - - -=GORGE.=—_Faire rendre gorge à quelqu’un._ - -C’est l’obliger à rendre ce qu’il a pris illicitement; métaphore -empruntée de la fauconnerie, où l’on appelle _gorge_ la mangeaille de -l’oiseau de proie, qui se la voit souvent arracher du jabot par le -fauconnier, lorsque celui-ci veut qu’il chasse. - -_L’oiseau ne vole pas sur sa gorge._ - -Au propre, l’oiseau ne vole pas à la poursuite du gibier, quand il est -repu; au figuré, l’on ne doit pas se livrer à un violent exercice en -sortant de table. - -_Faire une gorge chaude de quelque chose._ - -_Gorge chaude_ est un terme de vénerie par lequel on désigne la viande -du gibier vivant ou récemment tué qu’on donne aux oiseaux de proie; et -c’est parce que ces oiseaux sont très friands d’une telle curée, qu’on -a dit des personnes qui se réjouissent d’une chose, qu’_elles en font -une gorge chaude_ ou _des gorges chaudes_. - - -=GOUJON.=—_Avaler le goujon._ - -Se laisser attraper, se laisser prendre à une supercherie, à un conte, -comme font M. et madame Oronte dans la comédie de _Crispin rival_, -lorsqu’ils ajoutent foi à deux fripons de valets qui leur parlent de -deux étangs où l’on pêche tous les ans pour 2,000 francs de goujons. - - -=GOUSSAUT.=—_C’est un franc Goussaut._ - -Un seigneur de la cour de Louis XIII fesait une partie de piquet dans -un cercle. Ayant reconnu qu’il n’avait pas bien écarté, il s’écria: _Je -suis un franc Goussaut_. Or, _Goussaut_ était le nom d’un président -qui jouait très mal et qui passait pour un imbécile. Ce président -se trouvait par hasard derrière le joueur, qui ne le croyait pas si -près. Choqué de l’expression, il répondit avec colère: Vous êtes un -sot. Et l’autre repartit, sans se déconcerter: Vous avez raison; c’est -précisément cela que j’ai voulu dire. - -On a prétendu que la locution a dû son origine à cette anecdote, mais -elle a été prise indubitablement de la fauconnerie, où le terme de -_goussaut_ s’emploie pour désigner un oiseau peu allongé et trop lourd -pour la volerie, comme la buse. - - -=GOÛT.=—_Il ne faut pas disputer des goûts._ - -Voltaire a expliqué ainsi ce proverbe: «On dit qu’_il ne faut point -disputer des goûts_, et on a raison, quand il n’est question que du -goût sensuel, de la répugnance qu’on a pour une certaine nourriture, -de la préférence qu’on donne à une autre: on n’en dispute point, parce -qu’on ne peut corriger un défaut d’organes. Il n’en est pas de même -dans les arts: comme ils ont des beautés réelles, il y a un bon goût -qui les discerne, et un mauvais goût qui les ignore; et on corrige -souvent le défaut d’esprit qui donne un goût de travers. Il y a aussi -des ames froides, des esprits faux, qu’on ne peut ni échauffer, ni -redresser. C’est avec eux qu’il ne faut point disputer des goûts, parce -qu’ils n’en ont point.» - - -=GOUTTE.=—_La goutte est comme les enfants des princes; on la baptise -tard._ - -On se contentait d’ondoyer les enfants des princes du sang au moment de -leur naissance, et on ne les baptisait que lorsqu’ils avaient atteint -l’âge de douze ans[51]. C’est ce qui a fait dire que la goutte leur -ressemble, d’après la peine qu’éprouvent les goutteux à convenir qu’ils -sont travaillés de cette maladie.—_Les goutteux sont martyrs avant -d’être confesseurs_, dit un autre proverbe plus ancien. - -_Goutte tracassée est à demi-pansée._ - -L’exercice est un bon remède contre la goutte. - - _Au mal de la goutte_ - _Le mire ne voit goutte._ - -Ovide a dit la même chose dans ce vers: - - _Tollere nodosam nescit medicina padagram._ - -_Mire_ est un vieux mot qui signifie médecin et chirurgien. - -_La goutte vient de la feuillette ou de la fillette._ - -Jeu de mots proverbial que répétait souvent l’historien Mézeray, qui -passe pour en être l’auteur. - - -=GRÂCE.=—_Donner le coup de grâce à quelqu’un._ - -Faire quelque chose qui achève de le perdre, de le ruiner.—On appelait -autrefois _coup de grâce_, le coup que le bourreau donnait sur -l’estomac à un criminel roué vif, afin d’abréger ses souffrances. - -_Apprêter la table bien fournie à la bonne grâce._ - -Expression citée dans les _Adages de l’Ancien et du Nouveau Testament_ -par le jésuite Martin Del Rio, qui la regarde comme une allusion au -culte de _bonne grâce_ ou bonne fortune à laquelle on consacrait des -tables couvertes de mets exquis, pour se ménager ses faveurs. Cette -expression, dont se servent les villageois, dans quelques localités du -midi de la France, pour dire bien traiter ses convives, leur prodiguer -les délices de la bonne chère, était généralement usitée autrefois et -signifiait de plus: se donner du bon temps, jouir des douceurs de la -vie, se livrer à ses joyeux penchants; toutes acceptions conformes à -celles que les Latins attachaient à l’adage _indulgere genio_, que je -crois devoir traduire par _choyer son bon génie_, car cet adage me -paraît avoir la même origine que notre expression. Ce qui me porte -à penser ainsi, c’est que le bon génie et la bonne fortune furent -toujours adorés et fêtés ensemble. Ces deux divinités recevaient les -mêmes honneurs, à Rome, dans un temple du Capitole, dont leurs statues, -chefs-d’œuvre de Praxitèle, fesaient un des plus beaux ornements; elles -avaient un autel commun dans l’antre de Trophonius; Orphée ne les a -jamais séparées dans ses hymnes, et le prophète Isaïe les a réunies -dans ce passage remarquable, traduit en latin d’après la version des -Septante: _Qui ponitis mensam gad et impletis meni libamen_, etc. -_Vous qui dressez la table pour la bonne fortune et qui préparez des -libations pour le bon génie_, etc. C’est saint Jérome qui nous apprend -que _gad_ signifie la bonne fortune, et _meni_ le bon génie. - - -=GRAIN.=—_Être dans le grain._ - -Être à son aise, être dans quelque affaire avantageuse.—Métaphore -empruntée des animaux qui sont nourris de grain et qui en ont plus -qu’il ne leur en faut. - - -=GRAISSER.=—_Graisser la patte à quelqu’un._ - -Le gagner en lui fesant un cadeau ou lui donnant de l’argent. La -Mésangère a prétendu que le mot _patte_ désignait ici un pied de -chevreuil ou autre bête fauve, suspendu à un cordon de porte, et il -s’est fondé sur l’expression plus récente _graisser le marteau_, -c’est-à-dire, donner la pièce au portier d’une maison dont on veut se -faciliter l’entrée. Mais ce mot doit s’entendre de la main de l’homme -qui se laisse corrompre par un présent. Dans le temps où l’on payait la -dime _de carnibus porcinis_ (des chairs de porc), _Graisser la patte_ -s’employait littéralement pour exprimer l’action d’un redevancier qui -remettait, de la main à la main, au commissaire-dimeur quelque portion -de la denrée soumise au droit, dans la vue de capter sa bienveillance -ou d’apprivoiser sa rigidité[52]. Les solliciteurs donnaient aussi -du lard aux personnes qu’ils voulaient intéresser en leur faveur. Le -lard était au moyen-âge un mets fort estimé et il jouissait de tous -les priviléges dont les poulardes du Mans et les dindes truffées sont -aujourd’hui en possession. - - -=GRAPIN.=—_Se noyer dans la mare à Grapin._ - -Cette espèce de proverbe qu’on emploie en parlant d’un discoureur -qui perd le fil de ses idées et reste court, est un mot de Pierre -Emmanuel de Coulanges. Cet aimable chansonnier, proche parent et ami -de madame de Sévigné, occupait une charge de conseiller au parlement, -quoique son caractère léger et jovial le rendit peu propre aux graves -fonctions de la magistrature. Un jour qu’il rapportait, aux enquêtes -du palais, l’affaire d’une mare d’eau que se disputaient deux paysans, -dont l’un se nommait Grapin, il s’embrouilla dans le détail des faits, -et, interrompant brusquement sa narration, il dit aux juges: «Pardon, -messieurs, je sens que je me noie dans la mare à Grapin, et je suis -votre serviteur.» Le lendemain il vendit sa charge, et ne songea plus -qu’à faire de jolies chansons et de bons diners. - - -=GRATTE-CUL.=—_Il n’est point de si belle rose qui ne devienne -gratte-cul._ - -Il n’y a pas de si belle personne qui, en vieillissant, ne devienne -laide. Les Italiens disent: _Non fû mai cosi bella scarpa che non -diventasse brutta ciabatta_; _il n’y a jamais eu si beau soulier qui ne -soit devenu laide savatte_. - - _Non semper idem floribus est honos - Vernis..._ (HORACE, lib. II, od. II.) - - Les fleurs du printemps ne conservent pas toujours leur beauté. - - -=GREC.=—_Être Grec._ - -Les Grecs ayant de l’instruction, quand les autres peuples étaient dans -l’ignorance, ont dû nécessairement passer pour habiles. De là cette -expression qu’on applique à un homme fin, adroit, subtil, rusé, et -même perfide. Les Romains donnaient le même sens au verbe _græcari_, -_agir à la manière des Grecs_, et ils appelaient l’art de tromper, _ars -pelasga_, _art des Grecs_. - -On dit d’un homme peu instruit ou peu industrieux, qu’_il n’est pas -grand Grec_, ou _habile Grec_. - -_Passez, c’est du grec._ - -C’est-à-dire, ne vous occupez pas, ne vous mêlez pas de cela, car -vous n’y entendez rien. Cette locution a sans doute tiré son origine -de la coutume des glossateurs. On prétend que lorsqu’ils tombaient -sur quelque mot grec dans les manuscrits latins, ils cessaient -d’interpréter, et en donnaient pour raison que c’était du grec qui ne -pouvait être lu: _Græcum est, non potest legi_. - - -=GREDIN.=—_C’est un gredin._ - -Il y avait autrefois chez les grands seigneurs des valets du dernier -ordre qui se tenaient toujours sur les _gradins_, c’est-à-dire sur -les degrés de l’escalier, sans jamais entrer dans l’appartement. On -leur donnait à cause de cela le nom de _gredins_, corrompu de celui -de _gradins_, et ce nom devint par la suite un terme injurieux, pour -signifier un homme du néant, un homme sans naissance, sans bien ni -qualités, un mauvais gueux. - -_Gredin_ s’emploie aussi pour désigner un fripon, et l’on prétend que, -dans ce sens, l’expression est une métaphore prise du chien du même -nom, dont la mauvaise réputation vient de ce que les individus de la -race à laquelle il appartient sont uniquement propres à quêter et à -piller. Certain fournisseur du temps du directoire, ne manquait jamais -d’appeler gredins ceux de ses agents qui trompaient sa confiance. Ne -me parlez pas de ce gredin-là, disait-il d’un de ses employés les plus -intelligents: c’est un chien qui quête, mais qui ne rapporte pas. - - -=GRELOT.=—_Attacher le grelot._ - -Faire le premier pas dans une entreprise difficile, hasardeuse. Dans -la fable de La Fontaine, _Conseil tenu par les rats_, l’assemblée -décide, sur l’avis de son doyen, qu’il faut attacher un grelot au cou -du terrible chat Rodilard. La résolution est unanime, mais nul ne se -présente pour l’exécution: - - Chacun fut de l’avis de monsieur le doyen, - Chose ne leur parut à tous plus salutaire. - La difficulté fut d’_attacher le grelot_, - L’un dit: je n’y vois point; je ne suis pas si sot; - L’autre: je ne saurais; si bien que sans rien faire - On se quitta. - -L’expression a été popularisée par notre inimitable fabuliste; mais -elle n’est pas de son invention. Il y a un proverbe chinois qui dit: -_Celui qui a attaché le grelot doit le détacher_. Celui qui a commencé -une entreprise doit la terminer. - - -=GRENIER.=—_Quand la maison est trop haute, il n’y a rien au grenier._ - -Quand une personne a la taille trop élevée, elle a la tète vide. C’est -une opinion fort ancienne et fort répandue que la nature développe le -corps outre mesure aux dépens de l’esprit, et que ce qu’elle ajoute au -premier elle le retranche au second: _Quod corporis addit moli detrahit -ingenio natura_.—Un proverbe latin traduit du grec dit: _Amens qui -longus, un homme grand est un sot_. - -Le petit abbé Cosson, disputant un jour avec un impertinent de haute -taille et de peu d’intelligence, finit brusquement par lui dire: -«Brisons là, monsieur; un rez-de-chaussée ne peut pas tenir tête à -six étages.» Comme son interlocuteur n’avait pas l’air de comprendre: -«Rien n’est plus semblable, ajouta-t-il, qu’un homme de six pieds et -une maison de six étages. C’est toujours le sixième qui est le plus mal -meublé.» - -Le chancelier Bacon avait fait la même comparaison avant lui. Interrogé -par Jacques I^{er} sur ce qu’il pensait d’un ambassadeur français, -homme fort grand, à qui ce roi venait de donner audience: «Sire, -répondit-il, les gens de cette taille sont quelquefois semblables -aux maisons de cinq ou six étages, dont le plus haut appartement est -d’ordinaire le plus mal garni.» - - -=GRENOBLE.=—_Faire la reconduite de Grenoble._ - -C’est accompagner quelqu’un à coups de pierres; le renvoyer en le -maltraitant. - -Quelques-uns pensent que ce dicton est né d’une allusion à l’échec -qu’éprouva Lesdiguières, lorsque, voulant surprendre Grenoble, il en -fut repoussé à coups de pierres. Quelques autres le font venir des -rixes si fréquentes, dans cette ville, entre les compagnons du devoir -et les cordonniers, dont les uns voulant chasser les autres, les -poursuivent à coups de pierres. - - -=GRENOUILLE.=—_Faire le métier de la grenouille._ - -C’est boire et babiller; double occupation des ivrognes. - -_Il n’est pas cause que les grenouilles n’ont point de queue._ - -On sait que les petits des grenouilles, ou les tétards, ont une longue -queue qui disparaît à mesure que leur corps se développe. C’est sur -ce changement, regardé par le peuple comme un phénomène merveilleux, -qu’est fondé le dicton, dont on se sert ironiquement pour signifier -qu’un homme ne fait rien d’extraordinaire, qu’il n’a pas la moindre -intelligence. - - -=GRIBOUILLE.=—_Il est fin comme gribouille, qui se cache dans l’eau, -de peur de la pluie._ - -On trouve dans le recueil de Philippe Garnier: _Il est aussi sot que -Dorie, qui se cache dans l’eau, de peur de la pluie_. _Gribouille_ -et _Dorie_ sont des êtres imaginaires, des types de la sottise de -certaines gens qui, pour éviter un inconvénient, se jettent dans -un autre inconvénient encore plus grand.—On dit aussi, _c’est un -gribouille_, pour un sot, un imbécile, un niais. Borel pense que ce nom -vient du grec γρυτοπώλης (regrattier, fripier). D’autres le croient -forgé à plaisir. - - -=GRIGOU.=—_C’est un grigou._ - -Un misérable qui n’a pas de quoi vivre; un avare fieffé qui se refuse -jusqu’au nécessaire. Ce mot dit Roquefort, vient de l’italien _grieco_, -ou de l’espagnol _griego_, qui a la même signification. L’abbé Morellet -le fait dériver du latin _gregarius_. - - -=GRINGALET.=—_C’est un gringalet._ - -On se sert beaucoup de cette expression pour désigner, au physique, un -homme maigre, fluet, et au moral, un homme sans aveu, sans consistance, -sans considération. Nos lexicographes ne regardent pas ce mot comme -français, car aucun ne le cite. On peut croire pourtant qu’il l’est ou -du moins qu’il l’a été, puisqu’il se trouve dans Perceval. - - -=GRIVE.=—_Soûl comme une grive._ - -Ce n’est pas sans raison qu’on a fait de cet oiseau le type proverbial -de l’ivresse. Les grives sauvages s’enivrent fortement à manger -du raisin mûr qu’elles aiment beaucoup, et les grives apprivoisées -s’enivrent plus fortement encore à boire du vin pur, pour lequel elles -ont un goût particulier. Linnée (_Fauna suecica_, p. 71) parle d’une -litorne ou tourdelle, espèce de grive, qui, ayant été élevée chez un -cabaretier, se rendit si familière, qu’elle courait sur la table et -allait boire du vin dans les verres; elle en but tant qu’elle devint -chauve; mais, après avoir été privée de cette liqueur, pendant un an -qu’elle passa en cage, elle reprit ses plumes. - - -=GRUE.=—_Faire la grue._ - -C’est-à-dire regarder en l’air, parce que la grue est un oiseau à long -cou qui a la tête et les yeux dirigés en l’air. Le peuple, qui est -toujours disposé à chercher des merveilles en l’air, est appelé _le -peuple grue_. Dans cette dernière expression, _grue_ se prend pour -bête, imbécile, comme dans le proverbe suivant: _Maître Gonin est mort, -le monde n’est plus grue_. - -_Faire le pied de grue._ - -Lorsque les grues s’arrêtent quelque part, dit Pline le naturaliste -(liv. X, c. 23), quelques-unes font le guet pendant la nuit, posées -sur un pied et tenant de l’autre un petit caillou dont la chute, quand -elles s’endorment, révèle leur négligence, ou interrompt leur sommeil: -les autres se tiennent, tantôt sur un pied et tantôt sur l’autre. De là -cette expression triviale, _Faire le pied de grue_, pour dire attendre -longtemps sur ses pieds. - -_Un moineau dans la main vaut mieux qu’une grue qui vole._ - -Il faut préférer un petit avantage qui est certain à un grand avantage -qui est incertain. - -La grue figure dans ce proverbe par la raison qu’on mangeait beaucoup -de grues en France dans le treizième et le quatorzième siècle; comme on -peut le voir dans le vieux livre intitulé: _Viandier pour appareiller -toutes manières de viandes_, par Taillevent. - - -=GUÉPIN.=—_Les guépins d’Orléans._ - -L’esprit fin et railleur des Orléanais leur a fait donner ce sobriquet -de _guépins_, qui est dérivé du bas latin _guespa_ pour _vespa_, guêpe, -comme l’indiquent ces vers de Théodore de Bèze: - - _Aurelias vocare vespas suevimus. - Ut dicere olim mos erat nasum atticum._ - -Bonaventure des Périers, dans son _conte d’une dame d’Orléans qui -aimait un écolier_, oppose le terme de _guépin_ à civil et poli. -C’était, dit-il, une dame gentille et honnête, encore qu’elle fût -_guespine_. - -Dans la _Relation de l’entrée de l’empereur Charles-Quint à Orléans_, -en 1539, _guespin_ est employé pour étudiant de la ville d’Orléans. - -On trouve dans le _Mercure_ d’octobre 1732, une autre origine que -voici: «Orléans est une des plus anciennes villes des Gaules, fondée -par une colonie grecque sortie des environs de l’Épire, 250 ans après -la destruction de Troie. Orléans fut la plus savante ville des Gaules. -On remarquait dans ses habitants un certain génie brillant qu’on ne -remarquait pas dans les autres Gaulois; aussi leur donna-t-on le nom -de γόεσπος (goespos) qui en grec signifie _pierre brillante_. C’était -une espèce de caillou transparent qui se trouvait aux environs de -l’Épire, et qui a longtemps décoré les temples des Grecs. Le nom leur -est resté depuis, et, par corruption de langage, a été changé en celui -de _guespin_ ou _guépin_.» - - -=GUEULE.=—_Venir la gueule enfarinée._ - -C’est-à-dire dans l’espérance d’obtenir ce qu’on désire, avec une -sotte confiance, inconsidérément.—Cette façon de parler est, suivant -Le Duchat, une métaphore empruntée des boulangers qui, au moment -d’enfourner, sèment de la farine à la _gueule_ ou bouche de leur four, -afin de juger par la manière dont la farine s’allume, si le four a le -degré de chaleur convenable. N’est-elle pas plutôt une allusion aux -farces dites _enfarinées_, dans lesquelles l’acteur chargé du rôle de -Gilles ou de Pierrot, se montre toujours le visage saupoudré de farine? -(Voyez _Jean farine_.) - -_A goupil endormi, rien ne lui chet en gueule._ - -On ne gagne rien à vivre dans l’inaction.—Goupil primitivement -voulpil, est un vieux mot dérivé de _vulpillus_ diminutif de _vulpes_ -(renard), et _chet_ est la troisième personne du présent de l’indicatif -du vieux verbe _chéir_ ou _chéer_ (choir, tomber.) - - -=GUEUX.=—_Gueux comme un rat._ - -Ne serait-ce pas gueux comme un _ras_ qu’il faudrait dire? On ne voit -pas, en effet, en quoi un rat est plus gueux qu’un autre animal de -son espèce, tandis que _ras_, au lieu de _rat_, donne l’idée d’un -malheureux, qui, condamné à être rasé ou tondu publiquement, reste dans -l’abandon et la misère. - -On dit plus fréquemment, _gueux comme un rat d’église_; ce qui est tout -à fait juste, car un rat n’a presque rien à manger dans une église. -Il est probable que cette dernière comparaison a été imaginée pour -rectifier l’inexactitude de la première plus anciennement usitée. - -_Les gueux ne sont jamais hors de leur chemin._ - -Parce que les gueux n’ont point de demeure fixe. Il en est de même de -ceux qui disputent sans avoir des notions déterminées; et ce proverbe -leur est justement appliqué. - - -=GUI.=—_A gui l’an neuf! où au gui l’an neuf!_ - -C’est le cri antique, le cri gaulois, par lequel les Druides -annonçaient en chantant le premier jour de l’année, jour consacré à la -distribution du gui de chêne. - - _Ad viscum, viscum Druidæ cantare solebant._ (OVIDE.) - -Il est encore usité aujourd’hui, en plusieurs endroits, comme refrain -de quelques couplets que les enfants font entendre devant les portes -des maisons, pour demander des étrennes. - - -=GUIGNON.=—_Porter guignon._ - -Porter malheur.—Le mot _guignon_, dérivé du verbe _guigner_ (regarder -du coin de l’œil ou de travers), a reçu la signification de malheur, à -cause des maléfices attribués par la superstition à cette manière de -regarder, qui est celle de l’envie. - - _Non istic oblique oculo mea commoda quisquam, - Limat._ (HORACE, lib. I, épist. 14.) - - Ici personne ne trouble mon bonheur par son œil oblique. - -Les Espagnols appellent, _mal de ojos_, _mal des yeux_, non le mal -qu’on reçoit, mais celui qu’on donne par les yeux. C’est la fascination -du mauvais œil. - - -=GUILLEDOU.=—_Courir le guilledou._ - -Aller souvent, et surtout la nuit, dans les lieux de débauche. -_Guilledou_, suivant Ménage, est dérivé de _gildonia_, espèce -d’ancienne société ou confrérie, encore existante en quelques endroits -d’Allemagne, dans laquelle on fesait des festins qui pouvaient servir -de prétexte à d’autres débauches.—Suivant Le Duchat, _courir le -guilledou_ est une corruption de _courir l’aiguillette_, et peut -signifier proprement courir les grands corps de garde, de tout temps -pratiqués dans les portes des villes, sous des tours dont les flèches -se terminent en pointe comme l’aiguillette d’un clocher. Une de ces -portes est appelée _guildou_ dans l’_Histoire du roi Charles VII_ -(édition du Louvre, in-folio, p. 783); et, dans l’histoire du même -prince, attribuée à Alain Chartier, sous l’année 1446, il est parlé -d’un château de Bretagne appelé _Guilledou_, soit à cause de sa tour, -soit parce qu’il était situé sur quelque pointe de montagne.—L’abbé -Morellet, donne l’étymologie suivante: «Le propos d’un homme qui court -les lieux de prostitution est tout naturellement _will do you...?_ -_Voulez-vous...?_ si l’on considère que le _w_ anglais se change -souvent en _g_, et que _dou_ a pu remplacer _do you_ pour la plus -grande facilité de la prononciation, on comprend aisément comment -_courir le guilledou_ est mener la vie d’un libertin, demandant aux -filles _will you?_ ou _will do you...?_ - - -=GUILLOT.=—_Être logé chez Guillot le songeur._ - -C’est être absorbé dans ses pensées, dans ses réflexions. Moisant de -Brieux conjecture que, _Guillot le songeur_ a été mis pour Guillan le -pensif, chevalier de la cour du roi Lisvard qui l’appelait le plus -grand rêveur du monde, parce qu’il pensait tellement à sa dame, qu’il -s’oubliait souvent lui-même. - -_Qui croit guiller Guillot, Guillot le guille._ - -_Guiller_ est un vieux mot qui signifie tromper.—Borel assure que -ce proverbe vient d’un seigneur de l’Albigeois, nommé Guillot de -Ferrières, homme très rusé sous une apparence de bonhomie. - - - - -H - - -=HABIT.=—_L’habit ne fait pas le moine._ - -Il ne faut pas juger des personnes pur l’extérieur.—On a donné -diverses origines à ce proverbe. Quelques auteurs prétendent qu’il fut -imaginé à une époque où les moines affectaient de porter le heaume avec -les éperons dorés, et se paraient d’un costume mondain, sous lequel ils -avaient plutôt l’air de chevaliers que d’ecclésiastiques (S. Norbert, -_Stat._—S. Bernard, APOLOG. CX, n. 25). Quelques autres pensent qu’il -fut introduit par les jurisconsultes canoniques, qui décidèrent que -la profession était nécessaire pour posséder un bénéfice régulier, et -qu’il ne suffisait pas du noviciat et de la prise d’habit, ou, ce qui -revient au même, que l’_habit ne fesait pas le moine_. (Godefroy, _sur -la coutume de Normandie_). On lit dans les _Décrétales_ de Grégoire -IX, qui siégeait dès l’an 1227: _Cùm monachum non faciat habitus, sed -professio regularis_. - -Je crois que le proverbe est antérieur aux faits auxquels on a voulu -le rattacher, et qu’il est venu par imitation de celui des anciens -_Isiacum linostolia non facit_, la robe de lin ne fait pas le prêtre -d’Isis.—Les prêtres de la déesse Isis étaient revêtus de longues robes -de lin semblables aux aubes de nos prêtres, ce qui leur a fait donner, -par Ovide, la dénomination de _linigera turba_. - -On trouve L’_habit ne fait pas l’ermite_, dans le fabliau intitulé: -_Frère Denise, Cordelier_, par Rutebœuf. - -_Si l’habit du pauvre a des trous, celui du riche a des taches._ - -Proverbe qui revient à cette sentence latine traduite d’un vers grec de -Théognis: _Virtutem egestas, divitiæ vitium tegunt, les haillons de la -misère couvrent la vertu, le manteau de la fortune couvre le vice_. - -Il semble, dit Platon, que l’or et la vertu soient placés des deux -côtés d’une balance, et qu’on ne puisse ajouter au poids du premier -sans que l’autre devienne au même instant plus léger. - -_L’habit volé ne va pas au voleur._ - -Les biens mal acquis ne profitent point. - -_Porter un habit de deux paroisses._ - -Autrefois les paroisses étaient tenues de lever à leurs frais pour -l’armée un certain nombre de pionniers, qu’elles devaient, en outre, -équiper complétement; mais chacune d’elles avait le droit de revêtir -les siens d’une livrée particulière: d’où il résultait que, lorsque -deux paroisses réunies ne fournissaient qu’un seul homme, le costume -dont elles l’affublaient était mi-partie de deux étoffes de différente -couleur. Ce qui donna naissance à l’expression proverbiale _porter -un habit de deux paroisses_, qui n’a pas besoin d’être expliquée -au propre, et qui signifie, au figuré, agir ou parler tantôt d’une -manière, tantôt d’une autre, être ce qu’on nomme communément un _homme -à deux visages_, ou comme disaient les Latins, _homo bilinguis_, _un -homme à deux langues_, ou _à deux paroles_. - -La Fontaine a dit, dans la onzième fable du livre XII: - - Quoique ainsi que la pie il faille dans ces lieux - _Porter habit de deux paroisses_. - -Vers qui présentent heureusement les deux acceptions de notre -expression proverbiale; car le fabuliste, tout en parlant dans le sens -moral, a voulu rappeler aussi le sens propre, par allusion au plumage -noir et blanc de la pie. - - -=HABITUDE.=—_L’habitude est une seconde nature._ - -_Ferme in naturam consuetudo vertitur._ (Cicéron, _de invent._, lib. I, -cap. 2.) L’habitude est un composé des impressions répétées que font -sur nous l’instruction, l’exercice, l’opinion et l’exemple. Une fois -qu’elle est établie, elle n’a pas moins d’empire que la nature avec -laquelle elle se confond si bien, qu’un philosophe n’a pas craint de -dire: On appelle l’habitude une seconde nature, et peut-être la nature -n’est-elle qu’une première habitude. - - -=HAIE.=—_N’approchez pas des haies._ - -Dans un village du Poitou, une femme, après une grosse maladie, tomba -en léthargie. On pensa qu’elle avait perdu la vie, on l’enveloppa d’un -linge seulement, selon la coutume des pauvres gens du pays, et on la -porta au cimetière. Les porteurs ayant passé à travers des buissons, -les épines la piquèrent, et elle revint de sa léthargie, si bien -qu’elle vécut encore quatorze ans. Au bout de ce temps, elle mourut, ou -du moins son mari crut qu’elle était assez morte pour être enterrée. -Il la fit porter de nouveau au dernier asile, et lui-même voulut -accompagner son corps; mais en arrivant à l’endroit des buissons, il -s’écria à plusieurs reprises: _N’approchez pas des haies_. Ce qui -devint un proverbe dont le sens moral est: ne fréquentez pas les gens -qui peuvent vous faire du mal; éloignez-vous de la société des méchants. - - -=HALLEBARDE.=—_Cela rime comme hallebarde et miséricorde._ - -Cela ne rime pas du tout.—Certain parémiographe a prétendu qu’il faut -entendre ici par miséricorde une dague de ce nom[53], avec laquelle -les hommes de guerre d’autrefois achevaient un ennemi terrassé, en -l’enfonçant dans le défaut de son armure, et il a indiqué l’extrême -différence de la miséricorde, arme très courte qu’on portait à -la ceinture, et de la hallebarde, arme très longue qu’on portait -sur l’épaule, comme raison du proverbe employé, suivant lui, pour -ridiculiser l’assimilation de deux choses disproportionnées ou -disparates. - -Cette origine ne me paraît pas admissible, en voici une autre qui est -rapportée dans plusieurs recueils, et qui a du moins le mérite d’être -fort plaisante, si elle n’a pas celui d’être vraie. - -Un petit boutiquier de Paris, nommé J. Cl. Bombet, fort ignorant de -tout ce qui ne concernait pas son petit négoce, eut le chagrin de voir -mourir le suisse de l’église Saint-Eustache, avec lequel il était très -lié. Il voulut rendre ses regrets publics, en composant pour feu son -ami une belle épitaphe, mais la grande difficulté était de la faire -en vers, car il n’avait aucune espèce de notion sur la poésie. Il -s’adressa à un maître d’école qui n’en savait guère davantage, et lui -demanda quelles étaient les règles de cet art. Le magister, d’un air -doctoral, lui répondit que, quoiqu’une pièce de vers dût rouler sur -un sujet unique, il fallait néanmoins, autant qu’il était possible, -que chaque vers pût présenter en lui-même une idée indépendante, que, -quant à la rime, il était nécessaire que les trois dernières lettres -du second vers fussent les mêmes que les trois dernières du précédent. -Le bonhomme retint bien cette leçon, et, après beaucoup de travail, il -accoucha du quatrain suivant: - - Ci gît mon ami Mardo_che_. - Il a voulu être enterré à Saint-Eusta_che_. - Il y porta trente-deux ans la halleba_rde_. - Dieu lui fasse misérico_rde_. - - (Par son ami J. Cl. BOMBET, 1727.) - -Il fit graver cette sublime épitaphe sur la pierre tumulaire, et de là -vint le proverbe _cela rime comme hallebarde et miséricorde_. - -La véritable explication de ce proverbe, bien antérieur à la date de -l’épitaphe, se rattache à un fait littéraire que voici. Nos anciens -versificateurs regardaient deux consonnes suivies d’un e muet, comme -suffisantes pour constituer une rime féminine, ce qui parut plus tard -un abus auquel on remédia en exigeant que cette rime fut double et -résultat du son qui se lie immédiatement à la syllabe muette. Ainsi, -les rimes de _hallebarde_ et _miséricorde_, qui étaient admises d’après -le premier principe, furent proscrites d’après le second, et elles -devinrent dès-lors le type proverbial des rimes défectueuses. - -On dit aussi: _Cela rime comme bûche et poche.—Cela rime comme corne -et lanterne._ - - -=HARDI.=—_Hardi comme un saint Pierre._ - -Cela se dit d’une personne qui nie effrontément une chose, comme fit -saint Pierre, lorsqu’il renia trois fois Jésus-Christ. - - -=HARENG.=—_La caque sent toujours le hareng._ - -Proverbe qu’on applique à une personne qui, par quelque action ou -par quelque parole, fait voir qu’elle retient encore quelque chose -de la bassesse de son origine ou des mauvaises impressions qu’elle a -reçues.—On dit aussi: _Le mortier sent toujours les aulx_. - - _Quo semel est imbuta recens servabit odorem - Testa diu._ (HORACE, liv. I, épit. 2.) - - -=HARO.=—_Crier haro sur quelqu’un._ - -C’est se récrier avec indignation sur ce qu’il fait ou dit mal à -propos.—L’opinion la plus accréditée sur le mot _haro_ est celle qui -le fait dériver de Rol ou Rollon, chef des Normands, qui, en vertu du -traité de Saint-Clair sur Epte, en 912, se fit baptiser pour épouser -Giselle, fille de Charles-le-Simple, et devint le premier duc de -Normandie sous le nom de Robert, parce que Robert, duc de France et -de Paris, lui avait servi de parrain. Rollon fut, dit-on, après sa -conversion, un souverain si zélé pour le maintien de l’ordre et de -la justice, et si redouté des méchants, que son nom seul prononcé -réprimait leurs entreprises. Les lois qu’il fit contre le vol furent si -exactement observées, qu’on n’osait même ramasser ce qu’on trouvait, -dans la crainte d’être accusé de l’avoir dérobé. Un jour, qu’il -chassait dans la forêt de Roumare, un seigneur franc, qui était parmi -les officiers de sa suite, lui ayant dit qu’il se croirait perdu s’il -avait le malheur de passer tout seul, de nuit, dans cette forêt: vous -avez tort, répondit le duc, car vous y seriez en sureté comme chez -vous. En même temps il détacha un collier d’or qu’il portait à son -cou, et le suspendit à un arbre, en jurant qu’aucun homme n’aurait la -hardiesse d’y toucher. En effet, trois ans après, lorsqu’il mourut, -le collier était encore suspendu à l’arbre d’où on le retira pour le -mettre dans son cercueil. On a conclu de ces divers traits et de la -ressemblance qu’il y a entre l’exclamation _ha! Rol_ et _haro_ que ce -dernier mot, ainsi que l’usage de faire arrêt sur quelqu’un ou sur -quelque chose était un reste d’invocation à Rol ou Rollon. Cependant -l’usage et le mot existaient avant le prince normand; ce qui a fait -croire à quelques auteurs qu’il fallait les rapporter à Harold, prince -danois, qui était grand conservateur de la justice à Mayence, en 815; -mais c’est encore une erreur. _Haro_ est un dérivé du verbe celtique -_haren_ (crier, appeler en aide), et il est le même que son homonyme -_harau_ qui signifie secours. On trouve dans le _Vieux Testament en -vers_: _harau, harau, je me repens_. - -Quant à l’usage de faire arrêt pour procéder ensuite en justice, -il était connu des Romains qui le nommaient _quiritatio quiritum_. -Lorsqu’ils étaient injustement opprimés, du temps de la république, -ils invoquaient par une plainte publique l’assistance des citoyens; -et du temps de l’empire, ils s’écriaient: _O César!_ ce dernier cri -était si respecté qu’après qu’il avait été proféré, on cessait toute -poursuite pour recourir à la décision de l’empereur, même quand il -s’agissait d’un criminel que l’on conduisait au supplice. Nous voyons, -dans le III^e livre du roman d’Apulée, que l’_âne d’or_, en traversant -un village, s’efforça de faire entendre ce cri pour être délivré -des voleurs qui l’emmenaient. Il prononça assez distinctement _ô_ à -plusieurs reprises, mais il ne put venir à bout de dire _César_. - -La clameur de _haro_ fut si révérée en Normandie, que lorsqu’on allait -enterrer Guillaume-le-Conquérant dans l’église de Saint-Étienne de -Caen, qu’il avait fait bâtir, un bourgeois de la ville nommé Ascelin, -fit suspendre les funérailles par cette clameur. Il disait que -l’emplacement de cette église avait été usurpé sur le champ de son père -Arthur par le prince, et il s’opposait à ce que l’usurpateur y fût -inhumé. On vérifia le fait à l’instant, et on donna soixante sols à -Ascelin pour la place de la sépulture, avec promesse de lui payer dans -quelque temps le reste de sa terre. - - -=HATE.=—_La trop grande hâte est cause du retardement._ - -_Qui nimiùm properat seriùs absolvit_ (Tite-Live, lib. XXII, c. 39). -_Qui se hâte trop finit plus tard._ - -_Festinatio tarda est_ (Q. Curt., lib. IX, c. 9). _On se retarde par -trop de précipitation._ - -_Ipsa se velocitas implicat_ (Senec., _Épist._ 44). _L’extrême -promptitude s’embarrasse elle-même._ - - -=HATER.=—_Qui se hâte trop se fourvoie._ - -On ne fait bien les choses qu’à propos, en y employant le temps et les -soins nécessaires. La précipitation gâte tout; _elle est imprévoyante -et aveugle_. _Festinatio improvida et cæca_ (Tite-Live, lib. XXII, c. -5). - -Il y a un proverbe grec rapporté par Aristote, et passé dans la langue -latine en ces termes: _Canis festinans cæcos parit catulos. Le chien -en se hâtant fait des petits aveugles._ Ce proverbe est fondé sur -l’opinion erronée que le chien qui se presse trop dans l’acte de la -génération risque de produire des petits difformes. - - -=HAUBERGEON.=—_Maille à maille se fait le haubergeon._ - -Pour exprimer qu’on doit faire les choses avec ordre et les unes après -les autres, ou qu’en faisant de petites épargnes, on peut amasser -beaucoup de bien.—Le haubergeon, ancienne arme défensive, était une -espèce de cotte ou de chemise de mailles faite de plusieurs petits -anneaux de fer accrochés ensemble. - - -=HERBE.=—_Mauvaise herbe croît toujours._ - -Proverbe qu’on applique par plaisanterie aux enfants qui croissent -beaucoup. Les Espagnols disent: _yerva mala no la empece la elada_. _A -mauvaise herbe la gelée ne nuit point._ - -_Sur quelle herbe avez-vous marché?_ - -C’est ce qu’on dit à quelqu’un qui se livre à des saillies de mauvaise -humeur ou de folle gaîté, sans qu’on sache pour quel motif.—On avait -jadis tant de foi à la vertu de certaines herbes qu’on les croyait -capables d’opérer par le seul contact. Telle herbe égarait le voyageur -qui avait marché dessus (elle se nommait l’_herbe de fourvoiement_); -telle autre le rendait furieux, telle autre le rendait fou, etc.: de -là l’expression proverbiale.—Les Romains disaient d’un homme prêt à -s’emporter sans raison: _Il a marché sur une pierre mordue d’un chien -enragé_. _Tetigit lapidem a cane morsum._ - -_Manger son blé en herbe._ - -Dépenser d’avance son revenu.—Les Italiens disent: _Mangiare l’agresto -il giugno_. _Manger le verjus au mois de juin._—Un dissipateur -demandait à un médecin pourquoi les matières qu’il rendait étaient -vertes. C’est, répondit l’esculape, parce que _vous avez mangé votre -blé en herbe_. - -_Écouter l’herbe lever._ - -Expression dont on se sert quelquefois pour indiquer une attention -scrupuleuse et niaise, comme le serait celle d’une personne qui -prêterait l’oreille au bruit de la végétation. L’extrême finesse d’ouïe -nécessaire pour entendre ce bruit a été attribuée à un compagnon de -Fortunatus dans le roman de ce nom. - -_Il y a employé toutes les herbes de la Saint-Jean._ - -Expression très usitée en parlant de quelqu’un qui a usé de toute sorte -de remèdes pour se guérir de quelque maladie, ou qui a mis en œuvre -tous les moyens imaginables pour réussir dans quelque affaire. Elle -est fondée sur une croyance superstitieuse qui attribuait des vertus -merveilleuses à certaines plantes cueillies le jour de la Saint-Jean, -dans l’intervalle qui s’écoule entre les premières lueurs de l’aurore -et le lever du soleil. Non-seulement on regardait ces plantes comme un -excellent spécifique, mais on se figurait qu’elles pouvaient préserver -du tonnerre, des incendies et des maléfices. Les femmes qui n’avaient -point d’enfants en fesaient des ceintures qu’elles portaient dans -l’espoir de devenir fécondes. (Thiers, _Trait. des superst._, liv. IV, -c. 3, et liv. V, c. 3.—L. Joubert, _Erreurs popul._, liv. II, c. 2.) - - -=HÈRE.=—_C’est un pauvre hère._ - -C’est un homme sans mérite, sans considération, _un pauvre sire_. -Ce mot est dérivé de l’allemand _Herr_, qui signifie Seigneur. Une -métathèse de sens fort commune en a fait en français un terme de -mépris. C’est ainsi que deux autres mots allemands fort nobles, _ross_ -et _buch_, coursier et livre, sont devenus chez nous _rosse_ et -_bouquin_. - - -=HÉRÉSIE.=—_Un sot ne fait point d’hérésie._ - -Ce proverbe est, dans l’application qu’on en fait, une critique -déguisée sous la forme de la louange, une manière ironique d’excuser -la sottise. Il est fondé sur cette vérité incontestable que l’auteur -d’une hérésie doit allier à l’énergie du caractère l’exercice des -facultés intellectuelles; car on ne remue point les hommes sans -ces deux puissants leviers. M. de Châteaubriand, dans ses _Études -historiques_, a très bien montré l’affinité des hérésies et des -systèmes philosophiques: «L’hérésie, dit-il, cette branche gourmande -du christianisme, ne cessa de pousser avec vigueur, et reproduisit de -son côté le fruit philosophique dont le germe l’avait fait naître.» Il -s’est rencontré dans cette pensée avec Tertullien et avec saint Jérôme. -Le premier accusait les écrits de Platon d’avoir fourni la matière -de la plupart des hérésies, et le second disait que les erreurs des -hérétiques avaient toujours eu leur repaire dans les broussailles de la -métaphysique d’Aristote. - - -=HÉRITIER.=—_Un troisième héritier ne jouit pas des biens mal acquis._ - -Ce proverbe est traduit de ce vers latin: - - _De male quæsitis non gaudet tertius hæres._ - -Il a pour pendant cet autre proverbe: _Qui bien acquiert possède -longuement_. - -_N’est héritier que celui qui jouit._ - -Il ne faut compter sur un héritage que lorsqu’on le tient. Un autre -proverbe dit: _Qui attend les souliers d’un mort, risque d’aller pieds -nus_. - - -=HÉROS.=—_Il n’y a point de héros pour son valet de chambre._ - -On croit que ce proverbe a été inventé par le maréchal de Catinat, qui -disait: _Il faut être bien héros pour l’être aux yeux de son valet de -chambre_. La pensée qu’il exprime se trouve dans le passage suivant de -Montaigne: «Tel a été miraculeux au monde à qui sa femme et son valet -n’ont rien vu seulement de remarquable. Peu d’hommes ont été admirés -par leurs domestiques. Nul n’a été prophète non-seulement en sa maison, -mais en son pays, dit l’expérience des histoires.» (_Ess._, liv. III, -c. 2.) - -«Écoutez ceux qui ont approché autrefois de ces hommes que la gloire -des succès avait rendus célèbres; souvent ils ne leur trouvaient -de grand que le nom: l’homme désavouait le héros. Leur réputation -rougissait de la bassesse de leurs mœurs et de leurs autres penchants; -la familiarité trahissait la gloire de leurs succès. Il fallait -rappeler l’époque de leurs grandes actions pour se rappeler que c’était -eux qui les avaient faites.» (Massillon.) - -La plupart des héros sont comme de certains tableaux, pour les estimer -il ne faut pas les regarder de trop près. (La Rochefoucauld.) - - Pour son siècle incrédule un héros n’est qu’un homme. - - (M. de LAMARTINE.) - - -=HEUR.=—_Il n’y a qu’heur et malheur._ - -C’est-à-dire que le hasard décide de la plupart des choses. Les Grecs -avaient un proverbe semblable, qu’Amyot a traduit ainsi: - - Tous faits humains dépendent de fortune, - Non de conseil ni de prudence aucune. - -Plutarque, dans son _Traité de la fortune_, s’est attaché à démontrer -la fausseté de ce proverbe, qui attribue tout au sort et ne laisse rien -à la prudence. Cependant il est vrai de dire que la raison humaine est -presque toujours en défaut, et que la fortune semble se moquer d’elle -en donnant des résultats différents à des entreprises semblables; -ce qui revient à la pensée de Juvénal, que de deux scélérats qui -commettent le même crime l’un est mis en croix et l’autre élevé sur un -trône, - - _Multi_ - _Committunt eadem diverso crimina fato. - Ille crucem sceleris prelium tulit, hic diadema._ - -L’Ecclésiasle dit: _Vidi sub sole nec velocium esse cursum, nec fortium -bellum, nec sapientium panem, nec doctorum divitias, nec artificum -gratiam, sed tempus casumque in omnibus_ (c. IX, v. 2). _J’ai vu sous -le soleil que le prix de la course n’est point pour les plus légers, ni -la gloire pour les plus vaillants, ni le pain pour les plus sages, ni -les richesses pour les plus habiles, ni la faveur pour les meilleurs -ouvriers; mais que tout se fait par rencontre et à l’aventure._ - -«L’heur et le malheur sont à mon gré deux souveraines puissances. C’est -imprudence d’estimer que l’humaine prudence puisse remplir le rôle de -la fortune.» (Montaigne.) - - -=HEURE.=—_L’heure du berger._ - -L’heure, l’occasion favorable aux amants.—Ce nom de _berger_, employé -comme synonyme d’amant, a été introduit dans notre langue par les -pastorales galantes. - -_L’heure du berger_ se prend aussi pour le temps propre à réussir en -quelque chose que ce soit.—Danton, mécontent de la journée du 20 juin, -où Louis XVI n’avait pas été assassiné, disait: _Ils ne savent donc pas -que le crime a aussi son heure du berger._ Ce mot caractérise Danton. - -_Chercher midi à quatorze heures._ - -Chercher des difficultés où il n’y en a point, allonger inutilement ce -qu’on peut faire ou dire d’une manière plus courte, vouloir expliquer -d’une manière détournée quelque chose de fort clair.—Cette locution -est fondée sur la division du cadran en vingt-quatre heures, dont -la première, commençant toujours une demi-heure après le coucher du -soleil, qui varie progressivement, fait changer celle qui doit marquer -le milieu du jour, en raison de la durée que comprend celle variation, -de sorte que midi peut se trouver tour à tour de dix-neuf à quinze, -mais jamais à quatorze heures. Une telle manière de mesurer le temps, -encore usitée en Italie, le fut autrefois en France. Il s’est conservé -plusieurs petites montres du XV^e siècle où les vingt-quatre heures -sont exactement marquées. - -On connaît les jolis vers de Voltaire pour servir d’inscription à un -cadran solaire placé sur la façade d’une auberge: - - Vous qui fréquentez ces demeures, - Êtes-vous bien? tenez vous-y, - Et n’allez point chercher midi - A quatorze heures. - - -=HEUREUX.=—_N’est heureux que qui le croit être._ - -Le bonheur ne consiste guère que dans l’imagination. En général, la -mesure du bonheur comme du malheur d’un homme, c’est l’idée qu’il en a. - -_A l’heureux l’heureux._ - -La fortune vient ordinairement à celui qui est heureux: _In beato omnia -beata_. - -_Plus heureux que sage._ - -On assigne à ce dicton une origine mythologique qu’on fait remonter -jusqu’à la fondation d’Athènes. Neptune, irrité que Minerve eût obtenu -l’honneur, qu’il lui avait disputé, de donner un nom à cette ville, -en maudit les habitants, et les voua au génie des mauvais conseils, -pour les punir de ne s’être pas prononcés en sa faveur; mais la déesse -corrigea le maléfice en mettant sous la protection de la fortune toutes -les folles entreprises que son peuple adoptif pourrait former, et l’on -dit dès lors de ce peuple: _Il est plus heureux que sage_. Ce qui -s’applique aujourd’hui à tout homme qui réussit malgré ses imprudences. - -_Heureux comme un roi._ - -Ce bonheur a peut-être existé dans les temps les plus reculés; mais -Dieu sait ce qu’il est aujourd’hui. Il y a peu de malheurs qui ne lui -soient préférables, et pourtant existe-t-il quelqu’un qui, une fois -dans sa vie, n’ait envié le sort des rois?—Si j’étais roi, disait -un petit pâtre, je garderais mes moutons à cheval.—Et moi, disait -un autre, je mangerais de la soupe à la graisse dans une écuelle de -velours. Ils pensaient aux bénéfices de la place et non à ses charges. - -_Plus heureux qu’un enfant légitime._ - -On dit aussi _heureux comme un bâtard_, ce qui est la même chose. -Les enfants issus d’unions prohibées sentent, de bonne heure, qu’ils -doivent tirer toutes leurs ressources d’eux-mêmes, et ils s’accoutument -aussi de bonne heure à faire tous leurs efforts pour échapper à l’état -de délaissement et d’humiliation où la société semble vouloir les -retenir. Rien ne les détourne de ce but; leur vie entière est une lutte -opiniâtre contre les obstacles; leurs facultés acquièrent beaucoup -de force et d’énergie sous l’impulsion du besoin; ils finissent par -sortir vainqueurs de ces épreuves, et deviennent quelquefois des -hommes célèbres. Alors la fortune les adopte et leur donne de grandes -destinées. L’histoire dépose de cette vérité, consacrée jusque dans la -fable, par l’exemple de tant de dieux et de héros. Bacchus, Hercule, -Romulus, etc., avaient une origine entachée de bâtardise. Il en était -de même de Guillaume, qui conquit l’Angleterre; de Dunois, qui délivra -la France, et d’une foule d’autres guerriers illustres, tels que le -duc de Vendôme, le duc de Berwich, le maréchal de Saxe, etc. C’est -probablement de là que sont nées les deux expressions proverbiales. Il -se peut aussi, dit M. A. V. Arnault, que le sens de ces expressions -soit venu de ce que, privés de parents, mais exempts de maîtres, les -bâtards sont placés, par leur malheur même, plus près de l’indépendance -que le commun des hommes. En songeant à ce malheur là plus d’un -légitime, impatient du joug, a pu s’écrier: _heureux comme un bâtard_. - -_On ne doit appeler personne heureux avant sa mort._ - -Mot de Solon à Crésus.—«Cet adage semble rouler sur de bien faux -principes. On dirait, par une telle maxime, qu’on ne devrait le nom -d’heureux qu’à un homme qui le serait constamment depuis sa naissance -jusqu’à sa dernière heure. Cette série de moments agréables est -impossible par la constitution de nos organes, par celle des éléments, -de qui nous dépendons, par celle des hommes, dont nous dépendons -davantage: prétendre être toujours heureux est la pierre philosophale -de l’ame. C’est beaucoup pour nous de n’être pas longtemps dans un état -triste; mais celui qu’on supposerait avoir toujours joui d’une vie -heureuse et qui périrait misérablement, aurait certainement mérité le -nom d’heureux jusqu’à sa mort, et on pourrait prononcer hardiment qu’il -a été le plus heureux des hommes. Il se peut très bien que Socrate -ait été le plus heureux des Grecs, quoique des juges superstitieux -et absurdes ou iniques, ou tout cela ensemble, l’aient empoisonné -juridiquement, à l’âge de soixante-dix ans, sur le soupçon qu’il -croyait un seul Dieu. Cette maxime philosophique tant rebattue, _nemo -ante obitum felix_, paraît donc absolument fausse en tous sens, et si -elle signifie qu’un homme heureux peut mourir d’une mort malheureuse, -elle ne signifie rien que de trivial.» (Voltaire, _Dict. phil._, art. -HEUREUX.) - -«A mon advis, c’est le vivre heureusement, et non, comme disait -Anthisthènes, le mourir heureusement, qui fait l’humaine félicité.» -(Montaigne, _Ess._, liv. III, c. 2.) - - -=HEURTER.=—_On se heurte toujours où l’on a mal._ - -Il n’en est pas ainsi sans doute, car on prend des précautions; mais -il semble qu’il en soit ainsi, parce que les moindres coups reçus à un -endroit sensible sont des coups qui comptent, tandis qu’ailleurs ils -passent inaperçus. - - -=HIC.=—_Voilà le hic._ - -Les lecteurs d’une pièce manuscrite ou imprimée, dans les temps voisins -de l’imprimerie, mettaient souvent à côté des endroits remarquables le -monosyllabe _hic_, abrégé de _hic sistendum, hic advertendum_ (ici il -faut s’arrêter, faire attention), et cet usage, étant devenu familier, -a amené fort naturellement la façon de parler proverbiale: _c’est là le -hic_; c’est là la principale difficulté de l’affaire, l’argument le -plus fort de la cause. (L’abbé Morellet.) - - -=HIRONDELLE.=—_Une hirondelle ne fait pas le printemps._ - -Il n’y a point de conséquence à tirer d’un seul exemple. Ce proverbe -est la traduction littérale d’un proverbe latin qui est littéralement -traduit d’un proverbe grec cité par Aristote. (_Morale_, liv. I.) - -_Hirondelles de carême._ - -On appelait ainsi, dit M. Saignes, les sœurs de Sainte-Claire, -religieuses qui fesaient vœu de pauvreté, et qui voyageaient tous les -ans pour recueillir les aumônes des fidèles, parce qu’elles étaient, -comme les hirondelles, vêtues de noir et de blanc, et qu’elles -quittaient leurs couvents au commencement du carême. Elles paraissaient -avec le printemps, dont l’une d’elles était toujours l’image. Elles -voyageaient par couples solitaires; leur nid était dans les abbayes, -les prieurés, les presbytères. Elles revenaient fidèlement aux lieux -qui les avaient accueillies; leur robe noire, leur colerette blanche, -leur teint vermeil et leurs yeux piquants en fesaient un des plus -jolis oiseaux de nos climats. Le vent de la révolution a détruit leurs -asiles, et ce n’est pas une des moindres pertes que nous ayons à -regretter. - - -=HOC.=—_Cela m’est hoc._ - -Cela m’est assuré.—Cette expression a été employée par La Fontaine -dans la fable 8^e du liv. V: - - Oh! que n’es-tu mouton! _car tu me serais hoc._ - -Elle est venue, suivant Ménage, du jeu appelé le _hoc_, dans lequel -on dit _hoc_, en jouant certaines cartes qui font gagner. L’abbé -Morellet pense qu’elle a une origine plus ancienne, fondée sur le fait -bien connu de la distinction des deux parties de la France, l’une en -deçà, l’autre au delà de la Loire, en langue _d’oil_ et en langue -_d’hoc_, c’est-à-dire en deux pays, dans l’un desquels, pour exprimer -le contentement, on disait _oil_, tandis que dans l’autre on disait -_hoc_. (_Oil_ et _hoc_ signifient _oui_.) De là, ajoute-t-il, il a été -tout naturel de dire _cela vous est hoc_, pour je vous accorde ce que -vous demandez, tenez-vous en sûr; j’y consens, je dis _hoc_[54]. - - -=HONNEUR.=—_L’honneur est le loyer de la vertu._ - -C’est-à-dire le prix, la récompense de la vertu. Ce proverbe est -littéralement traduit des paroles suivantes de saint Cyrille, -rapportées par Stobiée: μιϚθὸς ἀρετὴς ἔπαινος - - Trop tard, hélas! la gloire arrive, - Et toujours sa palme tardive - Croît plus belle sur un cercueil. (FONTANES.) - -_Les honneurs changent les mœurs._ - -_Honores mutant mores et non sæpe in meliores._ - -Plutarque (_Vie de Sylla_, c. 64) rapporte que ce proverbe fut fait -pour Sylla qui, dans sa jeunesse, s’étant montré d’un caractère jovial, -doux et compâtissant, devint, pendant sa dictature, sévère, cruel, -implacable. - -Jean de Meung, dans le _Roman de la Rose_, soutient que les honneurs ne -changent pas les mœurs, qu’ils ne font que les démasquer; - - Car honneurs ne sont pas muance, - Ains sont signes de démonstrance - Quels mœurs en eulx devant avoient - Quant ès petits estats estoient. - -Philippe II, roi d’Espagne, disait que peu d’estomacs étaient capables -de digérer les grandes fortunes, et qu’une mauvaise nourriture -n’engendrait pas tant de corruption dans les corps que les honneurs -dans les esprits mal faits. - -C’est beaucoup tirer de notre ami, dit La Bruyère, si, étant monté en -faveur, il est encore un homme de notre connaissance. - - _Il villano nobilitato non cognosce suo padre._ - Le vilain anobli ne connaît pas son père. - - -=HONNI.=—_Honni soit qui mal y pense._ - -Suivant une tradition vulgaire, mais qui n’est appuyée d’aucune -autorité ancienne, la comtesse Alix de Salisbury, dans un bal donné à -la cour d’Édouard III, roi d’Angleterre, laissa tomber en dansant le -ruban bleu qui attachait un élégant bas de chausse qu’on portait alors. -Le monarque s’empressa de le ramasser, et ayant vu sourire plusieurs -courtisans, qui n’avaient pas l’air de croire que cette faveur fût due -au simple hasard, il dit à haute voix: _Honni soit qui mal y pense_. Et -comme tout événement susceptible d’une tournure galante était célébré -avec éclat parmi les guerriers de cette époque, le prince, en mémoire -de celui-ci, institua l’ordre de la jarretière, auquel il donna pour -devise les mots qu’il avait prononcés. Cette origine, quelque frivole -qu’elle paraisse, n’est pas incompatible avec les mœurs de ce siècle -(1349), et il est difficile, en effet, de rendre raison autrement de -la devise et du signe particulier de la jarretière, ni l’un ni l’autre -n’ayant aucun rapport sensible à des coutumes et à des ornements -militaires de ce temps[55]. - -Le duc d’Orléans, père du roi Louis-Philippe, avait fait inscrire, -dit-on, dans ses écuries la devise de l’ordre de la jarretière, en -changeant l’orthographe du dernier mot: _Honni soit qui mal y_ PANSE. - - -=HONTEUX.=—_Il n’y a que les honteux qui perdent._ - -Il ne faut pas se laisser dominer par une mauvaise honte; faute de -hardiesse et de confiance, on manque de bonnes occasions. _Honte fait -dommage_, dit un autre proverbe. - -_Jamais honteux n’eut belle amie._ - -En amour il faut être entreprenant. Les honteux ne gagnent rien auprès -des femmes; elles sont comme le paradis, qui veut qu’on lui fasse -violence, suivant l’expression de l’Évangile: _Vim patitur regnum -cœlorum_. - - -=HORLOGE.=—_Il est plus difficile d’accorder les philosophes que les -horloges._ - -Ce proverbe est une phrase retournée de Sénèque, qui a dit dans son -Apocoloquintose, en parlant de la mort de l’empereur Claude: «Je ne -puis vous apprendre l’heure précise de cet événement; il sera plus -facile d’accorder les philosophes que les horloges. _Horam non possum -tibi certam dicere: facilius inter philosophos quàm inter horlogia -conveniet._» - -Charles-Quint, retiré dans un monastère d’Hiéronimites, à Saint-Just, -en Estramadure, après avoir abdiqué l’empire, avait toujours sur sa -table une trentaine d’horloges de poche, ou montres, auxquelles il -voulait faire marquer la même heure[56]. Comme il ne pouvait y réussir, -il s’écriait: «Quoi, cela m’est impossible! et quand je régnais j’ai pu -croire que je ferais penser mes sujets de la même manière en matière de -religion! O mon Dieu! quelle était donc ma folie!» Un domestique entre -étourdiment dans sa cellule, renverse la table et brise les montres. -Charles se prend à rire, et lui dit: Plus habile que moi, tu viens de -trouver le seul moyen de les mettre d’accord. - - -=HOROSCOPE.=—_L’horoscope des trois papes._ - -Un docteur de Louvain, tirant l’horoscope de trois ecclésiastiques en -même temps, leur prédit à tous trois qu’ils seraient papes, et ils le -furent en effet: c’est ce qu’on appelle _l’horoscope des trois papes_ -(Léon X, Adrien VI et Clément VII). L’astrologie peut tirer vanité de -cette prédiction, à laquelle croira qui voudra. - - -=HOTE.=—_Qui compte sans son hôte compte deux fois._ - -On se trompe ordinairement quand on compte sans celui qui a intérêt à -l’affaire, quand on espère ou qu’on se promet une chose qui ne dépend -pas absolument de soi.—Les fréquents démêlés des voyageurs avec leurs -hôtes, lorsqu’il s’agit de régler les comptes, ont donné lieu à ce -proverbe. - - -=HUCHE.=—_Enflé du vent de la huche._ - -Expression proverbiale qu’on applique à une personne dont les joues -sont rebondies, et qui a le pain à discrétion.—On appelait autrefois -_vent de la huche_ un vent qu’on fesait en ouvrant et fermant avec -précipitation la huche ou le pétrin. Ce vent était réputé très -salutaire dans plusieurs maladies; on croyait surtout qu’il pouvait -guérir ceux qui avaient le visage couvert de dartres, et donner de -l’embonpoint aux gens d’une excessive maigreur, lorsqu’ils étaient -exposés à son action trois fois chaque matin, pendant neuf jours -consécutifs. Il est fort probable que l’expression proverbiale est née -d’une allusion à cette pratique superstitieuse. - - -=HUITRE.=—_C’est une huître à l’écaille._ - -On a regardé l’huître comme étant placée au dernier degré de -l’animalité, quoiqu’il y ait au-dessous d’elle un assez grand nombre -d’animaux qui lui sont inférieurs sous le rapport de l’organisation, -ainsi que des résultats de l’organisation, et l’on a cru que ce -bivalve, jugé incapable de se mouvoir, était à peine doué de -sensibilité, et totalement dépourvu des facultés de l’instinct: de là -l’expression proverbiale dont on se sert pour désigner une personne -fort stupide. - -_Raisonner comme une huître._ - -C’est-à-dire fort mal, en dépit du bon sens.—Cette expression peut -être dérivée de la même observation que la précédente; cependant on -pense qu’elle est provenue d’une allusion aux discours tenus par une -huître dans la _Circé_ de Giovanne Baptista Gelli, poète et philosophe -florentin. Cet ouvrage, qui fut très répandu et très goûté en France au -XVI^e siècle, représente Ulysse dialoguant avec ses compagnons changés -en bêtes, et cherchant à leur persuader de reprendre la forme humaine, -que la magicienne Circé doit leur rendre, pourvu qu’ils en témoignent -le désir. Le premier auquel il s’adresse est une huître, qui se montre -fort contente de l’être, et qui veut prouver par une foule de raisons -qu’une huître vaut mieux qu’un homme. Il s’adresse ensuite tour à tour -aux autres; mais tous, à l’exception du dernier, qui est l’éléphant, -lui répondent par de semblables arguments; _ils raisonnent comme -l’huître_. - - -=HUPPÉ.=—_Les plus huppés y sont pris._ - -C’est-à-dire ceux qui se croient les plus habiles y sont pris. - -Autrefois les personnes les plus considérables avaient leur couvre-chef -orné d’une _huppe_ ou d’une _houppe_; la _huppe_ était une touffe de -plumes et la _houppe_ un flocon de soie, de fil ou de laine. Fauchet -remarque qu’on disait _les plus huppés_ en parlant des gens de guerre, -et _les plus houppés_ en parlant des clercs ou gens de lettres. -Les raisons sur lesquelles était fondée cette différence n’ont pas -entièrement cessé d’exister. Encore aujourd’hui l’ecclésiastique et -l’homme de robe, quand ils sont en fonction, portent un bonnet surmonté -d’une houppe, et certains militaires ont un plumet à leur chapeau ou à -leur casque.—Montaigne a dit _des plus crêtés pour des plus huppés_. -(_Ess._, liv. III, ch. 5.) - - - - -I - - -=I.=—_Mettre les points sur les i._ - -L’addition du point sur l’_i_ minuscule est une invention moderne. -Son origine date de l’époque où l’on adopta les caractères gothiques. -Deux _i_ se confondant quelquefois avec un _u_, on les distingua -par des accents tirés de gauche à droite, et cet usage s’étendit à -l’_i_ simple, quoique, selon l’auteur du _Dictionnaire diplomatique_, -l’_i_ simple pût s’en passer. Les accents devinrent des points au -commencement du XVI^e siècle. Ce dernier changement, adopté d’abord -par quelques copistes, parut vétilleux à quelques autres, et de là vint -la locution _mettre les points sur les i_, dont on fait l’application à -une personne qui pousse l’exactitude jusqu’à la minutie. - - -=ILOTE.=—_Traiter quelqu’un comme un ilote._ - -C’est-à-dire avec une excessive rigueur.—Les ilotes étaient -originairement les habitants de la ville d’Hélos, située près de -l’embouchure de l’Eurotas, en Laconie. Devenus tributaires de Sparte -sous le règne d’Agis, ils entreprirent de reconquérir leur indépendance -sous celui de Sous; mais ayant été vaincus, ils furent réduits en -esclavage avec toute leur postérité, et distribués dans les terres des -vainqueurs pour être employés aux travaux de l’agriculture. Depuis -lors, traités toujours avec barbarie, quelquefois égorgés par milliers, -sous prétexte que leur trop grand nombre pouvait les porter à la -révolte, ces malheureux se perpétuèrent dans cet état d’oppression -jusqu’au temps de la domination romaine. L’empereur Auguste leur rendit -la liberté et leur permit de prendre le nom d’_Eleuthéro-Laconiens_, -en mémoire de leur affranchissement. Ce qui n’empêcha pas celui -d’_ilotas_ de rester comme synonyme d’esclaves.—Ils auraient dû être -appelés _hélotes_, dit l’abbé Gedoyn, mais parce qu’ils étaient λιλῶτες -(prisonniers de guerre), ils furent appelés _hilotes_ ou _ilotes_, tant -à cause du nom d’Hélos qu’à cause de leur état. - - -=IMAGINATION.=—_L’imagination est la folle du logis._ - -L’imagination est de toutes les facultés intellectuelles la plus -sujette à s’égarer quand la raison ne lui sert pas de guide; elle est -la cause de beaucoup d’écarts, de beaucoup de folies. Théophraste -compare l’imagination sans jugement à un cheval sans frein.—Cette -dénomination proverbiale de _folle du logis_ a été employée pour la -première fois par sainte Thérèse. Montaigne, Malbranche, Voltaire, -etc., ont pris plaisir à la répéter. - - -=IMPOSSIBLE.=—_A l’impossible nul n’est tenu._ - -Dieu lui-même ne peut pas l’impossible, et s’il fesait, par exemple, -d’une buse un épervier, ce qui serait un grand miracle, il ne pourrait -faire également que cet épervier n’eût pas été une buse.—Bien des -gens allèguent ce proverbe pour se dispenser d’accomplir des devoirs; -mais leur mauvaise volonté est la cause de ce qu’ils attribuent à une -impossibilité prétendue. _Nolle in causâ est, non posse prætenditur._ -(Senec. _Épist._ 116.) - -Les Basques disent: _Ésina ascar-ago da es sina_. _L’impossible a plus -de force que le serment._ - - -=INCENDIE.=—_Il ne faut qu’une étincelle pour allumer un grand -incendie._ - -Ce proverbe est vrai au figuré comme au propre, et il n’importe pas -moins de prendre garde à l’étincelle qui peut mettre le feu à la -cervelle d’un homme, qu’à l’étincelle qui peut mettre le feu à sa -maison. - - -=INGRAT.=—_Obliger un ingrat, c’est perdre le bienfait._ - -Cela est vrai des bienfaits qui partent d’un espoir intéressé, mais -non de ceux qui partent d’un sentiment généreux. Dans ce dernier -cas, un bienfait ne peut être perdu, puisque la bienfaisance porte -sa récompense avec elle; et en supposant même qu’il puisse l’être, -ne vaut-il pas mieux que ce soit dans les mains de l’ingrat que dans -celles du bienfaiteur? - -_Obliger un ingrat, c’est acheter la haine._ - -On ne peut guère être indifférent envers un bienfaiteur, et si l’on -n’est point reconnaissant on est ingrat. La reconnaissance produit -l’amour, et l’ingratitude la haine; par conséquent les bienfaits sont -comme des arrhes de l’une ou de l’autre de ces affections. Pourquoi la -première est-elle si rare et la seconde si commune? Serait-ce parce -que la bienfaisance est presque toujours exercée sans délicatesse -et que l’obligé se trouve placé à l’égard du bienfaiteur comme un -débiteur à l’égard d’un créancier? Ou bien faut-il en chercher la -raison dans cet orgueil secret qui révolte le cœur de l’homme contre -toute supériorité?—Quelqu’un a dit spirituellement à ce sujet: _Dieu a -commandé le pardon des injures, et non pas celui des bienfaits_. - -_Qui oblige fait des ingrats._ - -Quand j’accorde une grâce, disait Louis XIV, je fais un ingrat et vingt -mécontents. - -Un des plus grands obstacles à la bienfaisance, ou du moins un prétexte -spécieux pour ne pas l’exercer, c’est la crainte de l’ingratitude. -Cette crainte qui, poussée à l’excès, devient l’inhumanité même, a -dicté le proverbe florentin: _Non fai bene e non avrai male!_ _Ne -fais point de bien, et tu n’auras point de mal._ Maxime détestable, à -laquelle trop de faits donnent une apparence de fondement. - -Opposons à cette maxime un adage oriental qui présente le plus beau -précepte de la charité évangélique: _Donne du pain à un chien, dût-il -te mordre_. - - -=INJURE.=—_Qui supporte une injure s’en attire une nouvelle._ - -_Veterem ferendo injuriam, invitas novam._ (TÉRENCE.)—La conclusion -à tirer de ce proverbe n’est pas qu’il faut se venger d’une injure, -car la vengeance n’est pas permise, et loin de remédier au mal elle -peut souvent l’accroître, mais qu’il faut repousser une injure de -telle sorte qu’elle n’ose plus se renouveler; ce qui se fait toujours -plus sûrement par une noble fierté de caractère que par d’odieuses -représailles. - -_Le meilleur remède des injures, c’est de les mépriser._ - -_Convicia, si irascare, agnita videntur: spreta exolescunt._ (Tacite, -_Annal._, liv. IV, c. 34.) _S’irriter des injures, c’est presque -reconnaître qu’elles sont méritées; les mépriser, c’est en détruire -tout l’effet._—Un grand cœur doit dédaigner les offenses. Quand on me -fait une offense, disait Descartes, je tâche d’élever mon ame si haut -que l’offense ne parvienne pas jusqu’à elle. - - -=INNOCENT.=—_C’est un innocent fourré de malice._ - -La Monnoye pense qu’au lieu d’_innocent fourré de malice_, on a dit -primitivement _innocente fourrée de malice_, par équivoque d’une -sorte de robe nommée _innocente_ avec une fille ou femme qui fait -l’_innocente_, la simple, et qui dans l’ame ne l’est point. - -_Donner les innocents._ - -La fête des innocents se célébrait autrefois d’une façon singulière. -On tâchait de surprendre le matin, au lit, les jeunes personnes et -de leur donner le fouet par forme de jeu. Cette indécente parodie du -martyre qu’Hérode fit subir aux enfants de Bethléem et des environs, -était désignée par l’expression _donner les innocents_, ou par le verbe -_innocenter_ dont Marot s’est servi dans l’épigramme suivante, qui -indique jusqu’où pouvait aller l’abus de la chose: - - Très chère sœur, si je savois où couche - Votre personne, au jour des innocents, - De bon matin j’irois à votre couche - Veoir ce gent corps que j’aime entre cinq cents. - A donc ma main (veu l’ardeur que je sens) - Ne se pourroit bonnement contenter - De vous toucher, tenir, taster, tenter: - Et si quelqu’un survenoit d’aventure, - Semblant ferois de vous innocenter. - Seroit-ce pas honneste couverture? - -_Aux innocents les mains pleines._ - -On dirait qu’il y a une providence qui protège les innocents et les -imbéciles, les fait réussir dans leurs entreprises et ne les laisse -manquer de rien. (Voyez le proverbe, _Les sots sont heureux_.) - - -=INNOVER.=—_Il est dangereux d’innover._ - -Cette maxime est bonne ou mauvaise suivant les circonstances. Mais -remarquons qu’en général les peuples l’adoptent lorsqu’il faut la -rejeter, et qu’ils la rejettent lorsqu’il faut l’adopter. C’est parce -qu’ils paraissent souvent ne changer que par inquiétude, éprouvent des -révolutions qu’ils n’ont ni méditées, ni prévues, et se conduisent -comme au hasard. - -Ce mauvais résultat de l’innovation a donné lieu à cette autre -maxime: _Non innovetur etiam in melius_. _Qu’on n’innove pas même en -mieux._—Richard Hooker, théologien anglais, surnommé le Judicieux, -qui a écrit sur les lois de la discipline ecclésiastique, dit que le -changement du pis au mieux n’est jamais sans inconvénient, car il y -a dans la constance et la stabilité un avantage général et durable -qui doit contrebalancer toujours les avantages lents et tardifs d’une -correction graduelle. - - -=INTENTION.=—_C’est l’intention qui fait l’action._ - -C’est l’intention, ou la fin qu’on se propose en agissant, qui apprécie -et détermine le degré de bonté ou de méchanceté de l’action.—On dit -aussi: _L’intention vaut le fait_, en présumant que celui qui a voulu -l’action en a voulu toutes les suites. - -_La bonne intention doit être réputée pour le fait._ - -C’est-à-dire qu’après s’être montré bien intentionné à l’égard de -quelqu’un, on mérite sa reconnaissance pour le bien qu’on a voulu lui -faire, comme si on le lui avait fait.—Ce proverbe ne doit s’employer -que dans un sens restreint et déterminé par une juste appréciation -des faits. Il serait absurde de l’appliquer à de bonnes intentions -exécutées avec une imprudence impardonnable et suivies d’un effet -nuisible. Il ne faut pas qu’un sot puisse le prendre pour excuse, et -prétendre qu’on doive lui être obligé, lorsqu’il aura compromis ou -desservi quelqu’un par ses sottises avec les meilleures intentions du -monde, lorsqu’il se sera conduit comme l’ours émoucheur qui casse la -tête à son maître avec un pavé, pour le délivrer de l’importunité d’une -mouche. - -Les bonnes intentions sont trop souvent alléguées pour justifier des -fautes, et elles ont trop souvent de mauvais effets peu différents du -mal fait à dessein, pour mériter d’être prises en considération. Aussi, -est-ce avec raison qu’un proverbe, usité en Portugal, en Espagne et en -France, dit que _l’enfer est pavé de bonnes intentions_. Ce que Bossuet -s’est rappelé peut-être lorsque, tonnant contre les vices déguisés en -vertus, il s’est écrié avec une admirable énergie: _Toutes ces vertus -dont l’enfer est rempli_. - - -=IOTA.=—_Cela ne vaut pas un iota._ - -L’iota est la plus petite lettre de l’alphabet grec, la naine des -lettres, suivant l’expression de Cœlius, _pumilio litterarum, quod -omnium et figurâ et sono tenuissima sit et minima_. C’est pourquoi il a -été employé comme synonyme de la plus petite chose dans ce passage de -l’Évangile selon saint Mathieu: _Iota unum aut unus apex non præteribit -à lege donec omnia fiant_. Il serait donc naturel de penser que la -locution a été introduite par cela seul. Cependant on lui attribue -une autre origine que je vais rapporter avec quelque détail, parce -qu’elle se rattache à un fait important de l’histoire ecclésiastique, -celui du triomphe momentané de l’arianisme. Les fauteurs de cette -hérésie et les Eusébiens, qui avaient été toujours d’accord pour -attaquer le dogme de la consubstantialité, s’étant divisés à cause de -la fausse proposition de foi faite à Ancyre, l’empereur Constance, -intéressé à réunir les deux partis, crut y réussir en convoquant un -concile d’Orient et un concile d’Occident. Le premier fut tenu à -Séleucic, ville d’Isaurie. Saint Hilaire, qui y assista et qui nous en -a laissé une relation, dit qu’il n’y eut pas plus de quinze évêques -défenseurs de la bonne doctrine attaquée par cinq cents autres. Il s’y -manifesta une telle divergence d’opinions parmi les sectaires, qu’ils -se séparèrent sans avoir rien conclu. Le second, où les orthodoxes -se trouvaient en majorité, eut lieu à Rimini dans la Romagne. Il -fut également troublé par une dispute des plus opiniâtres, à propos -d’un iota que les novateurs voulaient introduire dans le mot grec -_omoousion_, _consubstantiel_, qui serait alors devenu _omoIousion_, -_de semblable substance_, ce qui n’aurait exprimé qu’imparfaitement -l’essence divine du Fils égal au Père. Ce changement favorable aux -progrès de l’erreur d’Arius fut repoussé. Mais l’empereur, qui voulait -qu’on l’adoptât, parvint à gagner par la ruse et par la violence dix -évêques que le concile avait députés vers lui pour l’instruire de ses -actes, et il leur fit souscrire une formule contraire à la décision -rendue. Puis il se hâta de les renvoyer à leur assemblée dont il avait -eu soin de retarder la clôture. Elle refusa d’abord de communiquer avec -eux; ensuite la plupart des membres se relâchèrent de cette rigueur et -signèrent à leur tour. A la vérité, ils croyaient ne faire qu’un acte -de conciliation, puisque la formule était catholique dans le fond, -mais dès qu’ils s’aperçurent que les ennemis de la foi triomphaient -à la faveur de la forme, ils se rétractèrent malgré les persécutions -de Constance. L’iota fut alors proscrit et méprisé, et l’on affecta de -dire, pour désigner une chose de nulle valeur, _qu’elle ne valait pas -un iota_. - - -=ISRAÉLITE.=—_C’est un bon israélite._ - -Dans l’Évangile selon saint Jean (ch. i, v. 47), Jésus-Christ dit de -Nathanaël, qui était un homme bon, franc, sincère, craignant Dieu et -aimant la justice: _Ecce verè israelita in quo dolus non est._ _Voilà -un véritable israélite en qui il n’y a nul artifice._ C’est de là -qu’est venu l’usage d’appeler _bon israélite_ un homme plein de candeur -et même un peu simple. - -Racine s’est souvenu sans doute de l’expression de l’Évangile, -lorsqu’il a dit dans la première scène d’Athalie: - - Je vois que l’injustice en secret vous irrite, - Que vous avez encor le cœur israélite. - - - - -J - - -=JACOBIN.=—_C’est un Jacobin._ - -C’est un ardent révolutionnaire, un anarchiste. - -Au commencement de la révolution, lorsque la manie des clubs anglais -se répandit en France, le premier qui s’y forma fut le club composé -des députés de la Bretagne, auxquels se réunirent bientôt un grand -nombre de députés étrangers à la Bretagne, tels que Barnave, Rabaud de -Saint-Étienne, Péthion, Buzot, etc.; il s’établit à Versailles sous le -titre des _Amis de la constitution_, mais quand l’Assemblée nationale -eut suivi le roi à Paris, il s’y transporta aussi et choisit pour -lieu de ses séances le couvent des jacobins[57], situé dans la rue -Saint-Honoré, d’où il prit le nom de _club des Jacobins_. C’est là que -ses membres professèrent ces sanglantes doctrines qui bouleversèrent -la France et imprimèrent la terreur à toute l’Europe. Chose étrange! -c’était ce même couvent où s’étaient tenues les assemblées de cette -sainte ligue, dont l’un des actes les plus religieux fut l’assassinat -de Henri III, par Jacques Clément, et les mêmes voûtes qui avaient -entendu jurer la mort de ce roi et celle de Henri IV, son successeur, -retentirent de cris de mort contre Louis XVI. - - -=JALOUSIE.=—_Il n’y a point d’amour sans jalousie._ - -On lit dans saint Augustin: _Qui non zelat, non amat. Qui n’est pas -jaloux n’aime point._—Un des articles du _Code d’amour_ était conçu -en ces termes: _Ex verâ zelotypiâ affectus semper crescit amandi_. _La -vraie jalousie fait toujours croître l’amour._ - -On dit aussi: _La jalousie est la sœur de l’amour_. Proverbe qui a -inspiré au chevalier de Boufflers ce joli quatrain: - - L’amour, par ses douceurs et ses tourments étranges, - Nous fait trouver le ciel et l’enfer tour à tour. - _La jalousie est la sœur de l’amour_, - Comme le diable est le frère des anges. - - -=JAMBE.=—_Jouer quelqu’un sous jambe._ - -Métaphore prise du jeu de paume ou du jeu de boules, dans lesquels -un habile joueur, qui fait sa partie avec une mazette, s’amuse -quelquefois à jouer sous jambe afin de mieux montrer sa supériorité. -Cette expression s’emploie pour marquer l’avantage qu’on croit avoir -sur quelqu’un, le peu de cas qu’on fait de l’adresse ou du savoir de -quelqu’un, exemple: _Je jouerais cet homme sous jambe ou par dessous -jambe_. - -_Prendre ses jambes à son cou._ - -S’enfuir de toute sa vitesse. Cette expression très hardie paraît -fondée sur ce que, dans la rapidité de la fuite, la tête jetée en avant -du corps a l’air de se mêler au mouvement des jambes. Les Anglais et -les Allemands rendent la même idée par des figures analogues. Les -premiers disent: _to go neck and heels together_; _aller cou et talons -ensemble_; et les seconds: _Kopf über, Kopf unter laufen_; _courir la -tête, tantôt dessus tantôt dessous_, ou d’une autre manière: _Über Hals -und Kopf laufen_; _courir sur cou et tête_. - - -=JAQUEMART.=—_Armé comme un jaquemart._ - -On pense généralement que cette expression désigne _Jaquemar_ de -Bourbon, troisième fils de Jacques de Bourbon, connétable de France -sous le roi Jean. C’était un seigneur fort brave, qui se signala -dans toutes les guerres et dans tous les tournois de son temps, -particulièrement dans ceux qui furent célébrés à Paris, en 1389, à -l’occasion du mariage de Charles VI avec Isabeau de Bavière. Il ne -se montrait en public qu’armé à l’avantage, disant que les armes -n’étaient faites que pour cela, et, de son vivant même, son nom, devenu -appelatif, était appliqué aux hommes qu’on voyait armés de pied en cap. - -D’autres prétendent que l’expression _armé comme un Jaquemart_, -rappelle une statue de métal représentant un homme armé, qu’on mettait -autrefois à côté des horloges, pour frapper les heures sur le timbre. -Cette statue, suivant l’ancien _Dictionnaire des origines_, tirait son -nom de celui de _Jacques Marc_, habile ouvrier qui en fut l’inventeur. -Suivant Ménage, au contraire, elle était ainsi nommée à cause de la -_jaque_ dont elle était revêtue et du _marteau_ qu’elle avait à la -main; _jaque mart_, étant l’abrégé de jaque marteau. - - -=JAR.=—_Entendre le jar._ - -Être fin, rusé, difficile à tromper. _Jar_ est l’abrégé de _jargon et -entendre le jar_ ou _le jargon_, c’est proprement entendre un langage -auquel les autres ne comprennent rien. - -Le radical _jar_ ou _jars_ désigne un oison, et la terminaison _gon_ -est dérivée du mot celtique _comps_ qui signifie langage. Cette -étymologie, donnée par M. Nodier, est d’autant plus probable que -_jargon_ s’est dit originairement du bruit que font les oisons. - - -=JARDIN.=—_Jeter des pierres dans le jardin de quelqu’un._ - -Cette locution, très usitée pour signifier des sarcasmes ou des -quolibets lancés indirectement, est une allusion au scopélisme[58], -crime de ceux qui jetaient des pierres dans la terre d’autrui, pour -empêcher de la cultiver. Le scopélisme, né de la haine des pasteurs -contre les agriculteurs, était très fréquent dans l’antiquité. Il avait -lieu quelquefois dans le moyen-âge, malgré la sévérité des lois qui en -condamnaient les fauteurs à la peine capitale. Il existe encore chez -les Arabes nomades, qui disposent les pierres dans une forme mystique, -pour avertir que ceux qui labourent le champ où elles sont placées -seront poignardés. - - -=JARDINIER.=—_C’est le chien du jardinier, qui ne mange pas de choux -et n’en laisse pas manger._ - -Cela se dit d’un homme qui ne jouit pas d’une chose qu’il possède, et -qui ne permet pas que les autres en jouissent. Les Grecs et les Latins -disaient: _C’est un chien dans une crèche_, parce que le chien ne mange -pas d’avoine et empêche le cheval d’en manger. - - -=JARNAC.=—_Coup de jarnac._ - -Coup de traître, coup imprévu, et même mortel.—Quelques auteurs -pensent que cette expression fait allusion au meurtre de Louis de -Bourbon, tué, en 1569, sous les murs de la ville de Jarnac, par -Montesquiou dont Voltaire a dit dans la Henriade: - - Barbare Montesquiou, moins guerrier qu’assassin. - -Suivant l’opinion la plus accréditée, elle est venue du fameux -duel qui eut lieu, le 10 juillet 1547, dans la cour du château de -Saint-Germain-en-Laye, en présence de Henri II, entre Guy Chabot de -Jarnac et François Vivonne de Lachataigneraie. Celui-ci était l’homme -le plus fort de la cour, et le plus redouté dans ces sortes de combats. -Jarnac, quoique affaibli par une fièvre lente, le terrassa, au grand -étonnement des spectateurs, en lui donnant inopinément un coup sur -le jarret; mais il ne voulut pas lui ôter la vie, et, s’adressant -au roi, dont Lachataigneraie était le favori: Sire, dit-il, je suis -assez vengé si vous me croyez innocent de la mauvaise action dont -j’ai été accusé par mon adversaire[59].—Me le donnez-vous, répondit -Henri II.—Oui, sire, pourvu que vous me teniez homme de bien.—Vous -avez fait votre devoir, reprit le monarque, et votre honneur vous est -rendu.—Après cela le vainqueur fut conduit par les héraults à l’église -de Notre-Dame, où il rendit grâces à Dieu et fit appendre ses armes. -Cependant Lachataigneraie, honteux de sa défaite, déchira les bandages -qu’on avait mis sur sa blessure, et mourut peu de jours après. Henri -II fut si fâché de sa mort qu’il jura solennellement d’abolir le duel -judiciaire, et en effet il n’y en eut pas d’autre depuis lors. - -L’expression de _coup de Jarnac_ a été sans doute popularisée par ce -duel, mais en a-t-elle tiré réellement son origine? Il paraît qu’elle -a existé antérieurement pour désigner le coup d’une espèce de poignard -nommé _jarnac_, peut-être parce qu’il était fabriqué dans la ville -de Jarnac, comme un autre poignard, dont le manche s’adapte au bout -du fusil, a été nommé baïonnette de la ville de Baïonne où il a été -inventé. - - -=JARNICOTON.= - -_Jarnidieu_ ou _je renie Dieu_, était autrefois un juron très usité -dans certains moments d’impatience et de colère. Henri IV l’avait -souvent à la bouche. Le père Coton jésuite, son confesseur, l’engagea -à se défaire de cette mauvaise habitude, et voyant qu’il y retombait -toujours: Sire, lui dit-il, s’il vous faut absolument renier quelqu’un, -reniez tout autre que Dieu; reniez-moi plutôt.—Eh! bien, soit, -répondit le prince; je dirai désormais je renie Coton. Il tint parole, -et ce nouveau juron passa dans le langage populaire sous les termes -corrompus _jernicoton_ et _jarnicoton_. - - -=JEAN.= - - _Jean!_ que dire sur _Jean_? C’est un terrible nom, - Que jamais n’accompagne une épithète honnête. - _Jean-des-Vignes_, _Jean-Lorgne_.., où vais-je? Trouvez bon - Qu’en si beau chemin je m’arrête. - (Madame DESHOUILIÈRES.) - -On donne le nom de _Jean_ à un benet, à un mari qui souffre patiemment -les infidélités de sa femme. L’acception de dénigrement attachée à ce -nom, soit seul, soit accompagné d’une épithète, vient sans doute de ce -qu’il a été souvent confondu avec son homonyme _jan_, dont on peut voir -l’explication dans l’article CORNES. - -_Faire comme saint Jean, qui donnait le baptême sans l’avoir reçu._ - -Se mêler d’enseigner ce qu’on n’a pas appris. - - -=JEAN DE LAGNY.=—_C’est un Jean de Lagny, il n’a pas hâte._ - -Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, allait à Paris à la tête de ses gens, -lorsqu’il reçut à Châtillon-sur-Seine un ordre du roi qui lui défendait -de poursuivre sa route. Malgré cette défense, il s’avança jusqu’à -Lagny où il séjourna deux mois, pendant lesquels il envoya plusieurs -messages en cour, dans l’espérance d’obtenir ce qu’on lui refusait. -Mais toutes ses démarches ayant été inutiles, il se retira en Flandre. -Les Parisiens se moquèrent de la longue inaction où il était resté et -l’appelèrent _Jean de Lagny qui n’a hâte_, sobriquet passé depuis en -proverbe. - - -=JEAN DES VIGNES.= - -On croit que ce sobriquet proverbial date de la bataille de Maupertuis -ou de Poitiers, dont les suites furent si désastreuses pour notre -nation. Le roi Jean commandait plus de cinquante mille hommes contre -le prince Noir qui n’en avait que quinze mille, retranchés, à la -vérité, dans un poste avantageux, sur un coteau couvert de vignes, et -par conséquent d’un accès très difficile à la cavalerie, qui fesait -alors la principale force des armées. L’ennemi, à la faveur de cette -position, pouvait opposer une résistance vigoureuse; cependant -sa perte n’en était pas moins assurée, parce que les vivres lui -manquaient. Aussi demanda-t-il une capitulation de retraite, pour -laquelle il proposait de payer tous les frais de la guerre, de rendre -toutes ses conquêtes, et de ne plus combattre contre la France pendant -sept ans. Il semblait convenable de rejeter ses offres et d’exiger -qu’il demeurât prisonnier; mais il y avait de la folie à vouloir le -forcer dans ses retranchements, lorsqu’on était certain de l’obliger, -en l’affamant, à se rendre à discrétion sous peu de jours. Tel fut -l’avis des capitaines les plus expérimentés. Le monarque refusa de -l’adopter, en disant que c’était une honte de prétendre vaincre sans -coup férir; et, par une ardeur toujours si naturelle et quelquefois -si funeste aux Français, on brusqua imprudemment l’attaque en lançant -un corps de gendarmerie dans un défilé montant contre les Anglais, -ou plutôt contre les Gascons qui formaient les trois quarts de leurs -troupes. Ce corps, resserré dans un lieu qui ne permettait pas de faire -agir plus de quatre combattants de front, fut culbuté, et sa fuite jeta -le plus grand désordre dans le reste de l’armée, que le prince Noir -fit charger aussitôt avec impétuosité. Les cavaliers français, dont le -plus grand nombre avait reçu l’ordre de se tenir à pied, n’eurent pas -le temps de se remettre sur leurs arçons, et ceux qui purent le faire -se virent entravés dans tous leurs mouvements par les vignes au milieu -desquelles ils étaient placés. Tous les moyens que le désespoir est -capable de suggérer furent en vain employés pour ressaisir l’avantage. -Il resta tout entier aux Anglais, et le roi Jean, fait prisonnier dans -la mêlée, reconnut, malheureusement trop tard, que la bravoure et la -supériorité du nombre ne sont pas toujours des gages assurés du succès -des armes. Son inexpérience pendant cette sanglante journée lui fit -donner le surnom de _Jean des Vignes_, appliqué depuis à tout mal avisé -qui s’enferre lui-même. - -_Mariage de Jean des Vignes, tant tenu, tant payé._ - -C’est ce qu’on appelle, dans le langage de la galanterie, _une -passade_, c’est-à-dire un commerce avec une femme que l’on quitte -aussitôt après qu’on l’a possédée. _Jean des Vignes_ est une altération -de _gens des vignes_, et l’expression rappelle ces unions illicites qui -se forment entre les vendangeurs et les vendangeuses de divers pays, et -qui ne durent que le temps de la vendange. - - -=JEAN DE WERT.=—_Je m’en moque comme de Jean de Wert._ - -_Jean de Wert_, fameux général allemand, ainsi nommé du village de -Wert, en Gueldre, lieu de sa naissance, s’était emparé de plusieurs -places de la Picardie, en 1636. Il avait rendu son nom extrêmement -redoutable. Ayant été fait prisonnier deux ans après, avec trois autres -généraux, à la bataille de Rhinfeld, par le duc de Weimar, allié de -la France, il fut envoyé à Paris, où sa défaite fut célébrée dans -une foule de chansons populaires. Alors il ne resta plus de trace -de la terreur qu’il avait inspirée. Les enfants même, dont il était -devenu l’épouvantail comme un autre Croquemitaine, furent tout à fait -rassurés, et de là vient l’expression proverbiale, employée dans le -même sens que _Je m’en moque comme de l’an quarante_, ou _Je m’en moque -comme de Colin-Tampon_. - -On trouve dans le _Mercure Galant_ du mois de mai 1702 (page 77) un -article curieux de Mlle L’héritier sur _Jean de Wert_, où il est dit -que le temps de la captivité de ce général fut appelé proverbialement -_le temps de Jean de Wert_. - - -=JEAN-FARINE.=—_C’est un Jean-Farine._ - -C’est un niais, un benet. Ce terme populaire est venu des farces -enfarinées, où l’acteur qui fesait le personnage d’un imbécile avait la -figure saupoudrée de farine et le nom de Jean-Farine. C’est ce qu’on a -nommé depuis le Gilles ou le Pierrot. - - -=JEAN-LORGNE.=—_C’est un Jean-Lorgne._ - -Un sot, un niais, un badaud.—_Jean-lorgne_, ou _Jan-lorgne_ est une -abréviation de _Jean_, ou _Jan qui lorgne_. On dit aussi faire le -Jan-Lorgne. - - Tandis que, _faisant les Jan-Lorgnes_, - Nous regardions de tout côté. (_Voyage de Bréme._) - - -=JEU.=—_Le jeu ne vaut pas la chandelle._ - -La chose dont il s’agit ne mérite pas les soins qu’on prend, la peine -qu’on se donne, la dépense qu’on fait. Ce proverbe a été heureusement -appliqué dans la phrase suivante: «Si les astres qui peuplent le -firmament n’étaient destinés qu’à nous égayer la vue, _le jeu ne -vaudrait pas la chandelle_.» - -_Être à deux de jeu._ - -Expression dont on se sert en parlant de deux personnes qui ont, à -l’égard l’une de l’autre, un avantage ou un désavantage égal; de deux -personnes qui se sont rendu réciproquement de mauvais offices, et de -deux personnes qui ont été maltraitées de même dans une affaire. C’est -une métaphore tirée du jeu de paume, où l’on dit que les joueurs sont -_à deux de jeu_, lorsque, dans une partie divisée en huit jeux ou -en six jeux, ils ont pris, chacun sept jeux ou chacun cinq jeux. Il -faut alors que l’un des deux prenne deux jeux de suite pour gagner la -partie, attendu qu’un seul jeu lui donne seulement l’avantage. - -_On verra beau jeu si la corde ne rompt._ - -C’est le mot des danseurs de corde qui promettent de faire voir les -merveilles de leur art aux spectateurs. Il est passé en proverbe pour -signifier qu’une affaire ou une entreprise aura des effets surprenants, -si les moyens qu’on doit employer ne manquent pas. - -_Ce sont des jeux de prince._ - -Il y a une sorte de cruauté qui s’exerce plus de gaieté de cœur que -par vengeance. Elle paraît appartenir au caractère des princes plus -particulièrement qu’à celui des hommes d’une condition inférieure, car -_faire du mal est_, dit-on, _un plaisir de grand seigneur_, et c’est -pour cela qu’on appelle _jeux de prince_ des jeux ou des amusements, -dans lesquels on se met peu en peine du mal qui peut en résulter pour -autrui. - -Christine, reine de Suède, assistait, en 1642, à une des séances -de l’Académie française, pendant que cette illustre compagnie -s’assemblait chez le chancelier Séguier, qui avait concouru avec -Richelieu à son établissement, et qui, pour cette raison, en avait été -nommé protecteur. On lui présenta le _Dictionnaire_ qui n’était pas -encore imprimé, et le hasard voulut qu’en l’ouvrant, elle tombât sur -l’expression _jeux de prince, jeux qui ne plaisent qu’à ceux qui les -font_: ce qui lui causa quelque étonnement. Les académiciens, voyant -cela, éprouvèrent de l’embarras, mais la reine ayant souri, ils firent -de même, et l’expression qu’ils étaient peut-être sur le point de -supprimer, fut conservée. - - -=JEUDI.=—_La semaine des trois jeudis._ - -On propose quelquefois aux enfants, pour exercer leur intelligence -dans l’étude des usages du globe terrestre, un problème qui consiste -à trouver trois dates différentes et vraies du même temps, comme -trois jeudis dans une semaine, à l’égard de trois personnes dont la -première aurait fait le tour de la terre par l’orient et la seconde par -l’occident, tandis que la troisième n’aurait pas changé de lieu. - -Pour résoudre ce problème, il suffit de se rappeler que, la terre étant -ronde, le soleil n’en peut éclairer à la fois toutes les parties, et -que cet astre, dont la marche apparente est d’orient en occident, -parcourant en 24 heures son cercle de 360 degrés, doit se montrer une -heure plus tôt à un pays plus oriental de 15 degrés, deux heures plus -tôt à un pays plus oriental de 30 degrés, et ainsi de suite. - -Cela posé, cher lecteur, partons de Paris en idée et faisons le tour -du globe d’un pas égal, vous par l’orient, moi par l’occident. Lorsque -nous aurons parcouru 15 degrés chacun, vous compterez midi et je ne -compterai que dix heures. Il sera midi dans l’endroit où vous vous -trouverez, une heure plus tôt qu’à Paris, et dans celui où je me -trouverai, une heure plus tard qu’à Paris. A 180 degrés, ou 12 fois 15 -degrés, vous aurez midi, douze heures avant cette ville, et je l’aurai, -douze heures après elle. Les 360 degrés ou 24 fois 15 degrés achevés, -il y aura donc un jour de gagné de votre côté et un jour de perdu de -mon côté. Si, à notre retour, il est jeudi par rapport à Paris, il -sera vendredi par rapport à vous et mercredi par rapport à moi. Ainsi -l’ami que nous reverrons pourra dire: C’est aujourd’hui jeudi; vous -répondrez: C’était hier; je répliquerai: C’est demain; et ce sera là -justement _la semaine des trois jeudis_, passée en proverbe comme -synonyme de _calendes grecques_, pour désigner une époque chimérique à -laquelle on a coutume de renvoyer, par le temps qui court, les effets -des belles promesses. - -Ici se présentent naturellement deux faits historiques qui -paraissent avoir suggéré la première idée de _la semaine des trois -jeudis_.—Lorsque Ferdinand Magellan eut passé, en 1519, le détroit qui -porte son nom, et qu’il fut arrivé aux Indes, il se trouva un jour de -différence entre son calcul et celui des Européens qui avaient fait le -trajet par l’orient, et de part et d’autre on s’accusa de négligence, -car la cause réelle de ce mécompte n’était pas encore connue.—Varenius -rapporte qu’à Maca, ville maritime de la Chine, les Portugais -comptaient habituellement un jour de plus que les Espagnols ne -comptaient aux Philippines, et qu’il était dimanche pour les premiers, -tandis qu’il n’était que samedi pour les seconds, quoiqu’ils fussent -peu éloignés les uns des autres. Cela venait, de ce que les Portugais -avaient fait le voyage par le cap de Bonne-Espérance ou par l’orient, -et les Espagnols par l’occident, c’est-à-dire en partant de l’Amérique -et en traversant la mer du Sud. - -Rabelais est, je crois, le premier auteur qui ait parlé de la semaine -_tant renommée par les annales, qu’on nomme la sepmaine des trois -jeudis_. (_Pantagruel_, ch. 1.) - -_La semaine des deux jeudis._ - -Cette expression proverbiale était usitée longtemps avant la -précédente. On prétend que le pape Benoît XII y donna lieu lorsqu’il -fit son entrée à Paris, parce que cette entrée, annoncée pour le jeudi, -fut remise, à cause de la pluie, au vendredi, jour auquel on fit gras -en l’honneur de l’événement, comme si c’eût été un jeudi. - -On lit dans les poésies de G. Coquillart, page 219, édition de Paris, -1723: - - La propre veille de Saint-Jhean, - En la _sepmaine à deux jeudis_, - Il fut fait et créé notaire - Au balliage de Pauquaire. - - -=JEÛNE.=—_Double jeûne, double morceau._ - -Le vingt-troisième canon du concile d’Elvire avait institué des jeûnes -doubles, c’est-à-dire de deux jours de suite, sans rien manger le -premier de ces deux jours. De là le proverbe, dont le sens moral est -très bien développé dans le passage suivant de Bossuet: «Moins une -chose est permise, plus elle a d’attraits. Le devoir est une espèce -de supplice. Ce qui plaît par raison ne plaît presque pas. Ce qui est -dérobé à la loi nous semble plus doux. Les viandes défendues nous -paraissent plus délicieuses durant le temps de pénitence. La défense -est un nouvel assaisonnement qui en relève le goût.» - -Les Basques disent: _Barurac hirur asse_, _le jeûne a trois soûlées_. -Ces trois soûlées sont le souper de la veille, le dîner du jour et le -déjeûner du lendemain. - -Notre proverbe se rend encore de cette manière: _Double jeûne, double -collation_.—Le mot _collation_ a une origine curieuse. Formé du latin -_collatio_, conférence, il servit d’abord à désigner un usage pieux -des couvents, qui consistait à lire les conférences des pères de -l’Eglise, _collationes patrum_; et pendant longtemps _faire collation_ -ne signifia pas autre chose que vaquer à cet exercice, pour lequel on -se réunissait, vers la fin de la journée, dans le cloître ou dans le -chapitre. J’indique ces localités, parce que le sens de l’expression -resta le même tant qu’elles furent consacrées à la conférence. Le -nouveau sens qu’on y attacha depuis prit naissance au réfectoire, -où les moines jugèrent plus commode de se rassembler, lorsque, sous -prétexte de l’épuisement que pouvait leur causer le travail des -mains qui leur était expressément recommandé, ils eurent obtenu la -permission de prendre un verre d’eau ou de vin, auquel ils ajoutèrent, -bientôt après, un petit morceau de pain, afin que leur santé ne fût -point altérée pour avoir bu sans manger, _frustulum panis ne potus -noceat_, comme dit la règle des chartreux. Ce simple rafraîchissement -des jours de jeûne ayant passé des monastères dans le monde, et -s’étant accru de quelques friandises à mesure qu’on avança l’heure du -dîner[60], finit par devenir beaucoup plus considérable que l’unique -réfection qu’il était autrefois permis de prendre ces jours-là, et -voilà comment l’acception ascétique du mot _collation_ se perdit dans -une acception gastronomique. - - -=JEUNE.=—_Si jeune savait et vieux pouvait, jamais disette n’y aurait._ - -Ce proverbe doit être fort ancien dans notre langue. L’abbé Suger -rapporte qu’on entendit souvent Louis VI, sur la fin de sa vie, se -plaindre du malheur de la condition humaine qui réunit rarement _le -savoir et le pouvoir_. - -_Ceux à qui Dieu veut du bien meurent jeunes._ - -Proverbe fondé sur l’opinion des philosophes qui comptaient la mort au -nombre des biens. Il rappelle l’aventure de Cléobis et Biton, jeunes -Argiens, cités par Solon à Crésus comme parfaitement heureux. Revenant -vainqueurs des jeux olympiques, ils arrivèrent chez leur mère Cydippe -au moment où elle devait se rendre, sur un char traîné par des bœufs, -au temple de Junon, dont elle était la prêtresse. L’heure pressait, -et les bœufs n’étaient pas là. Les deux frères s’attelèrent au char -et conduisirent leur mère, qui les bénit et pria Junon d’accorder à -leur piété filiale la récompense qu’elle jugerait la meilleure. Après -la cérémonie, ils soupèrent avec Cydippe, s’endormirent d’un profond -sommeil, et, le lendemain, ils furent trouvés morts dans leur lit. - -Ce proverbe est réfuté par un raisonnement de Sapho, qu’Aristote nous a -conservé dans sa _Rhétorique_ (liv. II, ch. 23): _La mort est un mal_, -disait Sapho, _et la preuve que les dieux en ont jugé ainsi, c’est -qu’aucun d’eux n’a encore voulu mourir_. - - -=JOCRISSE.=—_C’est un jocrisse._ - -C’est ce qu’on dit d’un benêt qui se laisse mener par sa femme, qui -s’occupe des soins les plus bas du ménage. On sait que la fonction -la plus importante des _jocrisses_ français est de _mener les poules -pisser_; celle des _jocrisses_ grecs et latins était de les traire. -Deux choses que les seuls _jocrisses_ peuvent supposer faisables. - - -=JOSSE.=—_Vous êtes orfèvre, monsieur Josse._ - -Ce proverbe, qu’on applique à un homme qui donne un avis intéressé, -est de l’invention de Molière, qui l’a employé dans la 1^re scène du -1^{er} acte de _l’Amour médecin_. C’est la réponse que fait Sganarelle -à l’orfèvre Josse, qui lui conseille d’acheter une belle garniture -de diamants, ou de rubis, ou d’émeraudes, comme le meilleur moyen de -rendre la santé à sa fille malade. - - -=JOUEUR.=—_De deux regardeurs il y en a toujours un qui devient -joueur._ - -Il est bien rare qu’on ne devienne pas joueur quand on prend plaisir -à voir jouer. C’est pour n’avoir point su éviter l’occasion de voir -jouer, que des milliers de malheureux, entraînés du spectacle à -l’action, ont perdu leur fortune, leur honneur et quelquefois leur vie. -Le quatrième concile d’Orléans, voulant préserver les ecclésiastiques -de ce danger, leur défendit de voir jouer, sous peine de trois ans -d’interdiction. - - -=JOUR.=—_Ce qui se fait de nuit paraît au grand jour._ - -L’origine et l’explication de ce proverbe se trouvent dans ce passage -de l’Évangile selon saint Luc (ch. XII, v. 2 et 3): _Nihil autem -opertum est quod non reveletur, neque absconditum quod non sciatur: -quoniam quæ in tenebris dixistis, in lumine dicentur; et quod in aurem -locuti estis in cubieulo, prædicabitur in tectis_. _Il n’y a rien de -caché qui ne vienne à être découvert, ni rien de secret qui ne vienne -à être connu, car ce que vous avez dit dans les ténèbres sera redit en -plein jour, et ce que vous avez dit à l’oreille dans une chambre sera -prêché sur les toits._ - -_Les jours se suivent et ne se ressemblent pas._ - -La vie est un enchaînement de chances opposées. Aujourd’hui bien, -demain mal, et _vice versâ_. Les Grecs exprimaient proverbialement la -même pensée par un vers d’Hésiode, qu’Érasme a traduit ainsi en latin: - - _Ipsa dies quandoque parens, quandoque noverca._ La journée est tantôt - une bonne mère et tantôt une marâtre. - -_Hier, aujourd’hui, demain, sont les trois jours de l’homme._ - -Proverbe dont on se sert pour exprimer la brièveté de la vie humaine. - - -=JUBÉ.=—_Faire venir quelqu’un à jubé._ - -C’est l’obliger à céder, à se soumettre, à dire: _ordonnez_, disposez -de moi comme il vous plaira. _Jube_, impératif du verbe latin _jubeo_, -signifie _ordonnez_. - - -=JUGEMENT.=—_Beaucoup de mémoire et peu de jugement._ - -Ce proverbe est dirigé contre les érudits riches du fonds d’autrui -et pauvres de leur propre fonds; mais il ne veut pas dire que la -mémoire soit contraire au jugement, car sans la mémoire le jugement -n’existerait pas, ou du moins il deviendrait inutile; et d’ailleurs -l’expérience prouve que tous les grands esprits ont possédé ces deux -facultés à un degré supérieur. Il signifie simplement que le trop grand -développement de la première nuit au développement de la seconde, que -l’excessive abondance des idées empruntées entraîne la disette des -idées propres, et qu’une science, ainsi composée d’éléments recueillis -de tous côtés et presque toujours disparates, doit produire une sorte -de confusion au milieu de laquelle l’esprit de justesse ne peut guère -se montrer. En effet, nous voyons que ceux qui s’appliquent à cultiver -leur mémoire plutôt qu’à méditer, à penser d’après les autres plutôt -qu’à penser d’après eux-mêmes, perdent en esprit de réflexion ce qu’ils -acquièrent en connaissances, qu’à mesure que leur mémoire s’étend leur -raison se rétrécit. «Le temps qu’on emploie à savoir ce que d’autres -ont pensé, dit J.-J. Rousseau, étant perdu pour apprendre à penser -soi-même, on a plus de lumières acquises et moins de vigueur d’esprit.» - -Hobbes disait plaisamment, mais avec assez de raison: «Si j’avais lu -autant qu’un tel, je serais aussi sot que lui.» Or, qu’est-ce qu’un -sot, si ce n’est l’homme qui a beaucoup de mémoire et peu de jugement, -et qui fait briller sa mémoire aux dépens de son jugement?—C’est ce -qu’exprime d’une manière aussi spirituelle qu’originale ce proverbe des -Auvergnats: _Jean a étudié pour être bête_. - - -=JUMENT.=—_Jamais coup de pied de jument ne fit mal à un cheval._ - -Un galant homme ne s’offense point de recevoir un coup ou une injure -d’une femme. Les Espagnols disent: _Coces de yegua amores para el -rocin_. _Ruades de jument sont amours pour le roussin._ Les Latins -disaient d’après les Grecs: _Jucunda sunt amicæ dextræ verbera_. _Les -coups d’une main amie sont doux._ - - -=JURER.=—_Jurer sur la parole du maître._ - -Adopter aveuglément et soutenir les opinions d’un homme à qui l’on a -pour ainsi dire soumis sa raison. L’expression latine jurare in _verba -magistri_, dont la nôtre est la traduction, était venue par imitation -de cette autre _jurare in verba imperatoris_, employée à Rome, dès -les premiers temps de la république, pour désigner le serment que les -soldats fesaient à leur général, sous la dictée de celui-ci, d’exécuter -sans examen tous les ordres qu’il donnerait. - - -=JUREUR.=—_Jureurs de Bayeux._ - -On a prétendu que les Normands ne se fesaient aucun scrupule de lever -la main en justice afin de rendre de faux témoignages, qu’ils étaient -toujours prêts à jurer trois fois plutôt qu’une, quand il devait -leur en revenir quelque profit, et qu’ils avaient tous pour devise -ce mot caractéristique de l’un d’eux: _J’en jurerais, mais je ne le -parierais pas_. Mais les Normands de Bayeux ont obtenu le renom -proverbial d’être plus déterminés _jureurs_ que les autres; et il est -probable qu’ils l’ont mérité. Pourtant il n’a pas été dû uniquement à -l’excellence de leur savoir-faire; il est venu surtout de ce que leur -ville était autrefois abondamment pourvue de châsses et de reliques, -sur lesquelles on venait solennellement jurer de tous les lieux de -la Normandie. C’est sur les châsses et les reliques de Bayeux que -Guillaume reçut les serments d’Harold. - - -=JUSTICE.=—_L’extrême justice est une extrême injure._ - -«La justice n’est pas toujours inflexible, ne montre pas toujours -un visage sévère. Elle doit être exercée avec quelque tempérament, -et elle-même devient inique et insupportable quand elle use de tous -ses droits. La droite raison, qui est son guide, lui prescrit de se -relâcher quelquefois, et la bonté qui modère sa rigueur extrême est une -de ses parties principales... La justice est établie pour maintenir la -société parmi les hommes. La condition pour conserver parmi nous la -société, c’est de nous supporter mutuellement dans nos défauts... La -faiblesse commune de l’humanité ne nous permet pas de nous traiter les -uns les autres en toute rigueur.» (Bossuet.) - -«La justice, dit Montesquieu, consiste à mesurer la peine à la faute, -et _l’extrême justice est une injure_, lorsqu’elle n’a nul égard aux -considérations raisonnables qui doivent tempérer la rigueur de la -loi.»—Notez que cette pensée est la synthèse de toute la doctrine -de cet immortel publiciste sur la composition des lois. Il a posé en -principe que _l’esprit de modération doit être celui du législateur_. - -Le proverbe nous est venu des anciens, et il est la traduction -littérale des mots suivants qu’on trouve dans Cicéron: _Summum jus, -summa injuria_. - -Le fameux parasite Montmaur fit une application plaisante de ce -texte latin. Un jour qu’il dînait chez le chancelier Séguier, il eut -son habit taché par du _jus_, qu’un domestique y laissa tomber en -desservant, et comme il soupçonnait ce magistrat d’être l’auteur de -cette mauvaise plaisanterie, il dit en le regardant: _Summum jus, -summa injuria_. Jeu de mots fort ingénieux pour ceux qui entendent le -latin. - -_On aime la justice dans la maison d’autrui._ - - Même aux yeux de l’injuste un injuste est horrible; - Et tel qui n’admet point la probité chez lui, - Souvent à la rigueur l’exige chez autrui. (BOILEAU, sat. XI.) - -Nous aimons à trouver la justice chez les autres; car elle est la -meilleure garantie qu’ils puissent nous offrir. Mais la justice a des -droits bien faibles sur nous _dès qu’elle entre en concurrence avec -nous-mêmes_, suivant l’expression de Massillon. La plupart des hommes -voudraient inféoder la justice à leur intérêt, et ils ne savent être -tout-à-fait justes que dans ce qui ne leur profite pas directement. «La -justice n’est chez eux, comme l’a remarqué Vauvenargues, que la crainte -de souffrir l’injustice.» - -J.-J. Rousseau a dit sur le même sujet, dans sa _Lettre à d’Alembert_: -«Le cœur de l’homme est naturellement droit sur ce qui ne se rapporte -pas personnellement à lui. Dans les querelles dont nous sommes -spectateurs, nous prenons à l’instant le parti de la justice, et il -n’y a point d’acte de méchanceté qui ne nous donne une très vive -indignation, tant que nous n’en tirons aucun profit; mais quand notre -intérêt s’y mêle, bientôt nos sentiments se corrompent, et c’est alors -seulement que nous préférons le mal qui nous est utile au bien que nous -fait aimer la nature. N’est-ce pas un effet naturel de la constitution -des choses, que le méchant tire un double avantage de son injustice et -de la probité d’autrui? Quel traité plus avantageux pourrait-il faire -que d’obliger le monde entier d’être juste, excepté lui seul, en sorte -que chacun lui rendit fidèlement ce qui lui est dû, et qu’il ne rendît -ce qu’il doit à personne. Il aime la vertu sans doute, mais il l’aime -dans les autres, parce qu’il espère en profiter, et il n’en veut pas -pour lui-même parce qu’elle lui serait coûteuse.» - -Toutes ces réflexions expliquent très bien la raison du proverbe: mais -ne peut-on penser pour l’honneur de l’humanité que cette révolte, que -nous éprouvons à l’aspect de l’injustice, ne vient pas seulement de ce -qu’une injustice faite à quelqu’un est une menace faite à tous; qu’elle -a aussi sa cause dans un sentiment plus noble et plus moral? - - - - -L - - -=LABUTTE.=—_Père Labutte._ - -Ami du vin et du plaisir, qui satisfait ses goûts en cachette, afin que -rien ne vienne troubler ses jouissances. - -Le père Labutte est un religieux mendiant dont le nom a été popularisé -par une vieille chanson. Sterne a parlé de ce personnage imaginaire -dans la phrase suivante qui justifie et complète l’explication que je -donne: «Le père Labutte qu’on a tant chanté, qui boit quand personne ne -le voit, et qui a bu sans que personne l’ait vu; le père Labutte est -bien connu même de qui ne l’a pas vu, et l’on se représente aisément sa -figure... l’imagination supplée à sa présence.» - -Les Italiens disent: _Fra Gaudentio_, _frère Gaudence_. - - -=LAGNY.=—_Il a été à Lagny, il sait combien vaut l’orge._ - -Ce dicton s’applique à un homme qui s’est attiré quelque mauvais -traitement par ses indiscrètes plaisanteries. - -Le duc de Lorges, assiégeant la ville de Lagny, était l’objet des -railleries des assiégés qui, se croyant assez forts pour lui résister, -fesaient beaucoup de quolibets sur son nom. Il jura de s’en venger en -s’écriant: _Je leur apprendrai combien vaut Lorges_. Aussitôt qu’il les -eut réduits par la force des armes, il leur fit essuyer toutes sortes -d’affronts dont le souvenir leur devint si odieux, dans la suite, -qu’il suffisait de prononcer le mot _orge_ pour les mettre en fureur. -Si quelque étranger commettait cette imprudence, ils le saisissaient -sur-le-champ et le plongeaient dans une fontaine, en expiation de -l’insulte qu’ils prétendaient en avoir reçue. De là le dicton et le jeu -de société en dialogue, _combien vaut l’orge_. - - -=LAINE.=—_Se laisser manger la laine sur le dos._ - -Souffrir tout, ne pas savoir se défendre, comme les brebis qui -souffrent patiemment que les corbeaux se fixent sur leur dos et leur -arrachent la laine. - - -=LAMBIN.=—_C’est un Lambin._ - -Denys Lambin, professeur au collége de France, vers le milieu du XVI^e -siècle, donna plusieurs commentaires sur Plaute, Lucrèce, Cicéron, -Horace, etc., dans lesquels on trouva une érudition vaste, mais -fastidieuse par la prolixité des remarques, et ce fut par allusion à -ce défaut que s’introduisirent les expressions proverbiales _c’est -un Lambin, il ne fait que lambiner_, dont on se sert en parlant de -quelqu’un qui met beaucoup de lenteur dans ce qu’il fait, qui n’en -finit pas. - - -=LAME.=—_La lame use le fourreau._ - -La vivacité de l’esprit use le corps.—«Ce proverbe, dit M. de Bonald, -exprime une vérité certaine en physiologie, autant qu’en morale; et je -crois que la première cause et la plus active de la dissolution, tantôt -plus prompte, tantôt plus lente de nos organes, est leur faiblesse -relativement à la force de la volonté et à l’exigence continuelle de ce -maître impérieux. De là ces désirs qui nous tourmentent, ces efforts -qui nous consument, ces chimères de plaisirs ou de travaux qui font le -malheur des méchants et souvent le désespoir des gens de bien, et cette -lutte éternelle de l’homme intérieur contre l’homme extérieur, rebelle -par impuissance aux volontés de l’ame, et dont la force apparente, -comparée à celle de l’ame, n’est jamais qu’une faiblesse réelle.» - - -=LANCE.=—_Rompre une lance ou des lances._ - -La lance était l’arme principale dont les chevaliers se servaient. -Ils fesaient _assaut de lances_ dans les tournois, et souvent ils en -brisaient plusieurs en se chargeant l’un l’autre vigoureusement. De -là les expressions, autrefois employées au propre et maintenant au -figuré, _rompre une lance_ ou _des lances avec quelqu’un_, c’est-à-dire -se mesurer avec lui à quelque exercice, à quelque jeu d’adresse, lui -disputer un avantage, une supériorité, et _rompre une lance_ ou _des -lances pour quelqu’un_, c’est-à-dire prendre son parti, le défendre -contre ceux qui l’attaquent. - -_Baisser la lance devant quelqu’un._ - -C’est lui céder, reconnaître sa supériorité, car le chevalier baissait -sa lance en présence d’un autre chevalier à qui il voulait rendre -hommage ou contre qui il n’osait se mesurer. On dit aussi _baisser la -lance_ pour fléchir, mollir, se relâcher. Mais il ne faut pas confondre -cette expression avec cette autre, _baisser les lances_, qui, dans nos -anciens auteurs, signifie engager le combat, parce que les champions -couraient l’un sur l’autre, lances baissées. - -_Venir ou s’en retourner à beau pied sans lance._ - -C’est-à-dire à pied, en mauvais équipage, comme le chevalier qui avait -été démonté et avait eu sa lance brisée dans le combat. - - -=LANGUE.=—_La langue va où la dent fait mal._ - -On disait autrefois: _Où deult la dent_. _Deult_ est la troisième -personne du présent de l’indicatif du vieux verbe _douloir_, dérivé du -latin _dolere_.—Ce proverbe signifie qu’on parle volontiers de ses -peines. - -_Les dents sont bonnes contre la langue._ - -Proverbe cité dans le _Lexique de l’ancienne langue britannique_, par -Boxhomius: _Da daint rhag rafod_. Il s’explique très bien par cet -autre: _Il vaut mieux se mordre la langue avant de parler qu’après -avoir parlé_.—Les Arabes disent: _La bouche est la prison de la -langue_. - -_Il vaut mieux glisser du pied que de la langue._ - -Ce proverbe est pris du latin: _Satius est equo labi quàm linguà_. -Il nous enseigne que les paroles indiscrètes peuvent attirer les -plus grands maux sur leur auteur.—_Lapsus falsæ linguæ quasi qui in -pavimentum cadens_ (Eccles., c. XX, v 20). La chute de celui qui pèche -par sa langue _est comme une chute sur le pavé_. - -_La langue est le témoin le plus faux du cœur._ - -On connaît le mot attribué à un diplomate célèbre de notre siècle, le -prince de Talleyrand: _La parole nous a été donnée pour déguiser notre -pensée_. - -_Tirer la langue._ - -C’est faire une grimace en montrant la langue. - -«L’abbé de Canaye avait fait une petite satire bien amère et bien -gaie des petits dialogues de son ami Rémond de Saint-Marc. Celui-ci, -qui ignorait que l’abbé fût l’auteur de la satire, se plaignait, en -sa présence, de cette malice à une de leurs communes amies, M^{me} -Geoffrin. Pendant ce temps, l’ami, placé derrière lui et en face de la -dame, s’avouait auteur de la satire et se moquait de son ami en tirant -la langue. Les uns disaient que ce procédé de l’abbé était malhonnête, -d’autres n’y voyaient qu’une espiéglerie. Cette question de morale -fut portée au tribunal de l’érudit abbé Fénel, dont on ne put jamais -obtenir d’autre décision, sinon que c’était un usage chez les anciens -Gaulois de _tirer la langue_.» (Diderot.) - -Cet usage est constaté par un fait historique. Le Gaulois tué par -Manlius Torquatus fut représenté _tirant la langue_, et Marius fit -ciseler sur son bouclier cette image, qui était devenue populaire à -Rome. - -_C’est une langue de la Pentecôte._ - -Une langue qui n’épargne personne. C’est comme si l’on disait une -langue de feu. L’allusion n’a pas besoin d’être expliquée; car personne -ne peut ignorer que le Saint-Esprit descendit en langues de feu sur -les disciples de Jésus-Christ, le jour de la Pentecôte.—On dit aussi -d’un homme qui exprime sa façon de penser avec une rude franchise, -qui ne garde pas de ménagement pour les opinions des autres, et qui -trouve toute vérité bonne à dire: _C’est un échappé de la Pentecôte_. -Autre allusion, aussi claire que la précédente, à la conduite des -Apôtres qui, après avoir reçu le Saint-Esprit, le jour de la Pentecôte, -allèrent en tous lieux pour y prêcher l’Évangile, opposé aux idées -reçues alors, sans être arrêtés par la crainte des persécutions. - - -=LANGUEYER.=—_Pour savoir le secret d’un maître, il faut langueyer les -valets._ - -C’est-à-dire, il faut faire parler les valets, parce qu’il est -difficile qu’un maître ait quelque chose de caché pour ses valets. -Quand les croisés voulurent élire le premier roi de Jérusalem, ils -_langueyèrent les valets_ de chaque prétendant, et, après cette -enquête, ils nommèrent Godefroy de Bouillon que le témoignage de ses -serviteurs leur fit regarder comme le plus digne de la couronne.—Le -verbe _langueyer_ n’est plus usité que dans ce proverbe, et c’est -dommage, car il faut recourir à une périphrase pour en exprimer la -signification. - - -=LANTERNE.=—_Prendre des vessies pour des lanternes._ - -Les Italiens disent: _Prendere lucciole per lanterne_. _Prendre les -vers luisants pour des lanternes._ - -Martial a fait une épigramme, qui est la 62^e de son XIV^e livre et -est intitulée: _Lanterna ex vesicâ_, _la lanterne de vessie_. Il y fait -parler ainsi cette lanterne: - - _Cornea si non sum, numquid sum fuscior? aut me - Vesicam contra qui venit esse putat?_ - - Pour n’être pas de corne en suis-je moins brillante? Et celui qui - vient vers moi me prend-il pour une vessie? - -Si le proverbe ne vient pas de là, j’avoue que j’ignore absolument sa -route. Cependant _prendre des vessies pour des lanternes_, c’est se -tromper lourdement, d’après le sens du proverbe; tandis que, d’après -le sens de l’épigramme, il y aurait erreur de ne pas prendre la vessie -pour une lanterne. - -Ce proverbe a fourni au marquis de Bièvre un de ses plus jolis -calembourgs. Un jour qu’on parlait dans une société du chirurgien -Daran, inventeur des sondes en gomme élastique dites bougies, qu’on -introduit dans le canal de l’urètre, une dame lui demanda: Quel est -donc ce Daran dont il est si souvent question?—Madame, répond-il, -c’est un homme qui _prend des vessies pour des lanternes_. - - -=LARIGOT.=—_Boire à tire larigot._ - -Boire excessivement et à longs traits.—Quelques étymologistes, entre -autres l’abbé Morellet, font venir larigot de λάρυγγος, génitif d’un -mot grec qui signifie larynx, et ils disent que _boire à tire larigot_ -signifie proprement boire de manière à tirer, à distendre le larynx ou -le gosier. J’aime mieux l’étymologie imaginée par Rabelais, qui raconte -que cette expression naquit parmi les soldats de Clovis, après la -victoire que ce monarque remporta à Vouillé sur Alaric II. Les Francs, -pour se réjouir de la défaite et de la mort du prince ennemi, buvaient, -dit-il, en s’écriant: _Je bé à ti, ré Alaric Goth_ (_Je bois à toi, roi -Alaric Goth_). Cette étymologie est au moins amusante. - -En voici une autre, qu’on regarde généralement comme vraie. Il y avait -autrefois à Rouen une grosse cloche appelée _la Rigault_, du nom de -l’archevêque Odo Rigault, qui la fit faire à ses frais, et la baptisa -lui-même en 1282. Elle avait un son argentin et tellement agréable -que le prélat ne pouvait se lasser de l’entendre. Pour se procurer -souvent ce plaisir, il payait généreusement les sonneurs, et ceux-ci -dépensaient l’argent au cabaret, où ils buvaient copieusement, soit -pour prendre des forces afin de mieux sonner, soit pour se délasser de -la fatigue qu’ils avaient eue à sonner, et ils appelaient cela _boire -en tire la Rigault_ ou _à tire la Rigault_. - -On trouve souvent le mot _Larigot_ employé pour désigner un fifre, une -flûte, chez nos vieux auteurs, notamment chez Ronsard, qui a dit dans -son églogue intitulée _les Pasteurs_: - - Margot - Qui fait danser ses bœufs au son du _Larigot_. - -Il est plus naturel de dériver la locution de ce mot. Ainsi, _boire à -tire larigot_, c’est boire comme un joueur de fifre ou de flûte, ou -comme un musicien; ce que le peuple appelle _flûter_, _chalumeller_. - - -=LARME.=—_Rien ne sèche plus vite que les larmes._ - -Proverbe dont la phrase suivante de Quinte-Curce offre à la fois -l’application et l’explication. _Qui multùm in suorum misericordiam -ponunt, ignorant quàm celeriter lacrymæ inarescant._ _Qui compte -beaucoup sur la commisération des siens, ignore combien les larmes -sèchent vite._—Cicéron a cité plusieurs fois ce proverbe pour rappeler -que l’orateur ne doit pas trop chercher à émouvoir la compassion, et il -en a attribué l’invention au rhéteur Apollonius: «Les esprits une fois -émus, gardez-vous d’être prolixes dans vos plaintes; car, ainsi que l’a -dit le rhéteur Apollonius, _rien ne sèche plus vite que les larmes_. -_Lacrymà nihil citiùs inarescit._» (_Traité de l’Invent_., liv. I, ch. -55.) - - -=LARRON.=—_Bien est larron qui larron emble._ - -Proverbe maritime, qui se dit quand un corsaire en dépouille un autre. -_Embler_ est un verbe qui signifie faire un vol avec violence ou -par surprise. Quelques étymologistes le dérivent du grec ἐμϐάλλειν -(_emballein_), mettre la main sur. Quelques autres le tirent du latin -_involare_, formé de _vola_, paume de la main, et employé pour dire: -prendre ou retenir dans la paume de la main. - -_Embler_ se trouve dans le _Roman de la Rose_, dans les _Ordonnances_ -de saint Louis, et dans les _Commandements de Dieu_ en vieux français, -qui disent: _L’avoir d’autrui tu n’embleras_. Saint-Simon s’en est -servi en parlant des ministres Colbert et Louvois, qu’il accuse d’avoir -toujours tendu _à embler la besogne d’autrui_. - -Du verbe _embler_, qui n’est plus guère usité que dans le proverbe, est -venue l’expression adverbiale _d’emblée_, c’est-à-dire tout d’un coup, -du premier effort. - -_S’entendre comme larrons en foire._ - -Expression très usitée, en parlant des personnes qui sont -d’intelligence pour faire quelque chose de blâmable.—_Les coquins se -devinent_, suivant l’expression de Duclos, et l’association est bientôt -faite entre eux. Aristote (_Morale_, VI, 1) cite le proverbe suivant, -que les Grecs employaient dans le même sens: _Le larron connaît le -larron, comme le loup connaît le loup_. - -On trouve dans la 1^{re} prophétie de Nahum: _Spinæ se invicem -complectuntur_. _Les ronces se tiennent entrelacées._ - - -=LATIN.=—_Perdre son latin à une chose._ - -Y travailler en vain; y perdre son temps et sa peine. Cette expression -est née dans le temps où les plaidoyers se fesaient en latin, où -_parler latin_ était le nec plus ultra de la science. On dit d’une -chose très difficile à faire: _Le diable y perdrait son latin_. Les -Italiens emploient dans un sens analogue, mais un peu ironique, ce -proverbe très curieux: _Cimabue non lo farebbe, lui che avrebbe dipinto -una corregia nell’acqua_. _Cimabué ne le ferait pas, lui qui eût peint -un gros pet dans l’eau._ - - -=LÉGAT.=—_Être plus occupé que le légat._ - -Le chancelier Duprat, cardinal et légat _à latere_, fut accablé -d’affaires. Les événements multipliés qui eurent lieu dans l’État -et dans l’Église sous son ministère, l’établissement du concordat -désapprouvé par l’université, par le parlement et par le clergé, les -nouveautés que Luther et ses disciples introduisirent dans la religion, -la vénalité des charges judiciaires, la captivité de François I^{er}, -le sac de Rome, la détention du pape Clément VIII, l’augmentation des -impôts, le schisme d’Angleterre, beaucoup d’autres choses enfin dont il -se mêla et dont il eût mieux valu qu’il ne se mêlât point, donnèrent -naissance à l’expression proverbiale _être plus occupé que le légat_, -pour marquer la situation d’un homme qui est surchargé de besogne et -qui ne sait où donner de la tête. - - -=LÉSINE.=—_Compagnon de la lésine._ - -Cette dénomination, qu’on applique à un homme d’une avarice sordide et -raffinée, est venue d’un ouvrage curieux, composé en italien par un -nommé Vialardi, vers la fin du xvi^e siècle, et traduit en français -par un anonyme, en 1604. Cet ouvrage est intitulé: _Della famosissima -compagnia della lesina_, etc. _De la très fameuse compagnie de la -lésine_, etc. Le but assigné à cette compagnie est l’épargne la plus -sordide. Tous les membres ont des noms et des emplois conformes à leur -institut, et ils sont obligés par leurs statuts de pousser la lésine au -plus haut point de raffinement, par exemple: de porter la même chemise -aussi longtemps que l’empereur Auguste était à recevoir des nouvelles -d’Égypte, c’est-à-dire quarante-cinq jours; de se couper les ongles -des pieds jusqu’à la chair vive, de peur qu’ils ne percent les bas de -chausse et les escarpins; de ne pas jeter de sable sur les lettres -fraîchement écrites, afin d’en diminuer le port, et autres pratiques -semblables, auxquelles on pourrait ajouter celle de ne pas mettre de -points sur les i, pour épargner l’encre. - - -=LESSIVE.=—_Faire une lessive._ - -Cette expression fait allusion à la lessive hermétique: elle fut -originairement usitée en parlant des alchimistes ruinés à la recherche -de la pierre philosophale, qu’ils prétendaient se procurer au moyen de -cette lessive; elle s’appliqua ensuite aux malheureuses victimes de la -passion du jeu, autre espèce d’alchimie qui conduit aussi à la misère -en promettant des monts d’or, et l’application fut très naturelle, -non seulement en raison de l’analogie que je viens de signaler, mais -parce que les cartes à jouer étaient regardées par les adeptes comme -un emblème des opérations du grand-œuvre, ce qui probablement les fit -consacrer à l’usage de dire la bonne fortune. - -Les vers latins suivants expliquent assez bien comment se fesait la -lessive des alchimistes. - - _Calcinat in cinerem res ignis quaslibet; inde_ - _Junctus aquæ cinis est nobile lixivium:_ - _Lixivium bene concoclum sal fiet, at hic sal,_ - _Si dissolvatur, mox oleasus erit._ - _Hoc oleum arcanâ si consolidabitur arte,_ - _Laudatus sophies nascitur inde lapis._ - -Le feu réduit tout en cendres; les cendres mêlées avec de l’eau font -une lessive excellente. Cette lessive bien cuite produit un sel qui -se change en huile en se dissolvant, et cette huile rendue solide par -les procédés mystérieux de la science hermétique, devient la pierre -philosophale si renommée. - -_A laver la tête d’un Maure, on perd sa lessive._ - -C’est-à-dire qu’on se donne des soins et des peines inutiles pour -faire comprendre à un homme quelque chose qui passe sa portée, ou pour -corriger un homme incorrigible.—Ce proverbe existait chez les Grecs -et chez les Latins. Il est venu d’une fable d’Esope, où il est parlé -d’un maître qui fesait laver continuellement la figure d’un esclave -éthiopien pour lui rendre le teint clair. - -Diogène réprimandait un jour un méchant. Que faites-vous là? lui -demanda quelqu’un.—Vous le voyez bien, répondit le philosophe, _je -lave la tête d’un Éthiopien, afin de le rendre blanc_. - -On dit aussi: _A laver la tête d’un âne, on perd sa lessive_. -«L’instruction ne porte de fruit qu’autant que la nature la seconde. -Quand même on mènerait l’âne du Christ à la Mecque, de retour il serait -toujours un âne.» (Saady.) - - -=LETTRE.=—_La lettre tue, et l’esprit vivifie._ - -C’est l’axiome théologique, _littera occidit, spiritus autem -vivificat_. Il signifie qu’il ne faut pas, dans l’interprétation d’une -loi, d’un précepte, s’attacher servilement au sens littéral des mots, -mais chercher à saisir la pensée raisonnable, l’intention véritable -cachée sous ces mots. Les théologiens turcs distinguent, comme les -théologiens chrétiens, le sens positif et le sens allégorique, et ils -disent proverbialement que _le Coran porte tantôt une face de bête, et -tantôt une face d’homme_, pour signifier la lettre et l’esprit. - -Notre proverbe s’emploie aussi en parlant des traductions trop serviles -qu’on veut blâmer. - - -=LIÈVRE.=—_Quand on mange du lièvre, on est beau sept jours de suite._ - -Pline le naturaliste rapporte ce proverbe, _mis en vogue_, dit-il, _par -un jeu frivole, mais cependant fondé sur quelque raison, puisqu’il est -consacré par une opinion générale_. _Frivolo quodam joco, cui tamen -debeat subesse causa in tantâ persuasione._ - -Le _jeu frivole_ consiste dans le rapprochement des mots _lepus, -leporis_ (lièvre), et _lepos, leporis_ (grâce, agrément). La raison est -peut-être dans la superstition qui avait consacré le lièvre à l’amour. - -Martial a fait de ce proverbe le fondement de l’épigramme 30 de son -livre III: - - _Si quando leporem mittis mihi, Gellia, dicis:_ - _Formosus septem, Marce, diebus eris._ - _Si non derides, si verum, lux mea, narras,_ - _Edisti nunquam, Gellia, tu leporem._ - - Isabeau, lundi m’envoyastes - Un lièvre et un propos nouveau; - Car d’en manger vous me priastes, - En me voulant mettre au cerveau - Que par sept jours je serais beau. - Resvez-vous? avez-vous la fièvre? - Si cela est vray, Isabeau, - Vous ne mangeastes jamais lièvre. - - (CL. MAROT.) - -_Avoir une mémoire de lièvre, qui se perd en courant._ - -C’est avoir une très mauvaise mémoire, oublier très promptement.—On -disait autrefois _mémoire de connil_ (de lapin). L’explication que -Laurent Joubert, dans ses _Erreurs populaires_, a donnée de cette -dernière expression convient également à la première. «Le _connil_, -dit-il, a la mémoire si courte que, ne se souvenant pas du danger qu’il -vient de courir, il retourne à son gîte, d’où on l’a fait lever peu -auparavant, et c’est pourquoi on tient pour suspect le cerveau de cet -animal, parce qu’il a la mémoire, qui consiste au cerveau, extrêmement -courte.» - -_Il ne faut pas courir deux lièvres à la fois._ - -Il ne faut pas poursuivre deux affaires à la fois. _Qui court deux -lièvres à la fois n’en prend aucun_, dit un autre proverbe. - -_Si les lièvres avaient des fusils, on n’en tuerait pas tant._ - -Proverbe usité parmi les chasseurs, pour dire que l’assurance et la -hardiesse à la chasse, et par extension dans certaines affaires, en -font principalement le succès. - - -=LIMOGES.=—_Convoi de Limoges._ - -Cette expression, dont on se sert pour désigner des politesses -cérémonieuses, des révérences sans fin, rappelle un ancien usage -d’après lequel une personne qui avait reçu une visite accompagnait le -visiteur jusque dans la rue, quelquefois même jusque chez lui, et -en était accompagnée à son tour, quand elle revenait sur ses pas; de -sorte que c’était toujours à recommencer. Cet usage, qui a introduit -dans notre langue le verbe _reconduire_ et le substantif _reconduite_, -improprement employés aujourd’hui pour _conduire_ et _conduite_, fut -nommé _convoi de Limoges_, soit parce qu’il était né dans cette ville, -soit parce qu’il y était plus observé qu’ailleurs. - - -=LIMONADIER.=—_Limonadier de la passion._ - -On appelle ainsi le vinaigrier, et par extension tout mauvais -limonadier. Cette expression populaire fait allusion au vinaigre que -les Juifs donnèrent à boire à Jésus-Christ pendant sa passion. - - -=LINCEUL.=—_Le plus riche en mourant n’emporte qu’un linceul._ - -Ce proverbe, très ancien dans notre langue, a été employé par le -troubadour Pons de Capdueil: - - Alexandres qui tot le mon avia - Ne portet ren mas un drap solamen. - -_Alexandre qui avait le monde entier, n’emporta qu’un linceul._ - -On lit dans une épigramme de Lucien: «Je suis arrivé nu sur la terre; -je m’en irai nu dans son sein. A quoi bon me tourmenter inutilement?» - -La même pensée se trouve dans les paroles suivantes de l’Ecclésiaste -(ch. V, v. 14): «Comme l’homme est sorti nu du sein de sa mère, il -y retournera de même les mains vides, et sans rien emporter de son -travail.» - -Job avait dit (ch. XXXI) avant Lucien et l’Ecclésiaste: «Je suis sorti -nu du sein de ma mère; je rentrerai dans le sein de la terre tout nu.» - -Saladin, à l’époque de sa mort, arrivée le 4 mars 1193, voulut -qu’au lieu du drapeau élevé devant sa porte, on déployât le drap -mortuaire dans lequel il devait être enseveli, et qu’un héraut criât: -«Voilà tout ce que Saladin, vainqueur de l’Orient, emporte de ses -conquêtes.»—C’était le proverbe mis en en action d’une manière -sublime. - - -=LION.=—_A l’ongle on connaît le lion._ - -_Ex ungue leonem._ Il suffit d’un seul trait pour faire connaître un -homme d’un grand talent ou d’un grand caractère. - -Ce proverbe, d’origine grecque, est venu de ce que le sculpteur -Phidias, ayant à représenter un lion, en conçut la forme et la grandeur -par l’inspection d’un seul de ses ongles, sans avoir jamais eu sous les -yeux cet animal. - -_Il faut coudre la peau du renard à celle du lion._ - -On attribue l’invention de ce proverbe à Lysandre, fameux général -lacédémonien, dont la politique ne connaissait que deux principes, -la force et la perfidie, et dont la maxime favorite était qu’on doit -tromper les enfants avec des osselets et les hommes avec des parjures. -Un jour qu’on lui reprochait d’employer des ruses indignes d’un homme -tel que lui, qui se glorifiait de descendre d’Hercule. _Il faut_, -répondit-il en faisant allusion au lion de Némée, _coudre la peau du -renard où manque celle du lion_.—Pindare avait dit avant Lysandre: -Celui qui veut triompher d’un obstacle doit s’armer de la force du lion -et de la prudence du serpent. - -_Habillé comme un gardeur de lions._ - -Cela se dit d’un homme qui ne change presque jamais d’habit, parce -qu’un gardeur de lions est toujours vêtu de la même manière, afin que -ces animaux redoutables le reconnaissent mieux. - - -=LISIÈRE.=—_La lisière est pire que le drap._ - -Les gens qui habitent la frontière d’un pays valent moins que ceux -qui en habitent l’intérieur. Les Italiens disent: _Quei de’confini -sono ladri o assassini_. _Les gens des confins sont larrons ou -assassins._ En effet, les vols et les meurtres paraissent avoir été -toujours plus fréquents dans ces localités que dans les autres, à -cause de la facilité laissée à ceux qui les commettent de s’enfuir à -l’étranger.—Notre proverbe ne s’applique guère qu’en plaisantant, et -pour répondre à quelqu’un qui rejette la solidarité des défauts imputés -aux habitants de certaines provinces, attendu qu’il n’est pas leur -compatriote, comme on le pense, mais seulement leur voisin. - - -=LIT.=—_Comme on fait son lit on se couche._ - -C’est-à-dire que le bien ou le mal que l’homme éprouve est généralement -le résultat de la conduite qu’il tient, des bonnes ou mauvaises mesures -qu’il prend. Il peut se rendre heureux par un sage emploi des facultés -que Dieu lui a départies; son bonheur dépend de lui; il doit le trouver -dans l’accomplissement de ses devoirs. S’il est malheureux, ce n’est -guère que par sa faute. Ce qu’il appelle son malheur n’est le plus -souvent que l’expiation nécessaire de ses erreurs ou de ses sottises, -et il ne souffre de vrais maux que ceux qu’il se fait lui-même. Tout -ce qu’on a dit de plus philosophique sur la nécessité de vivre comme -on voudrait avoir vécu, de n’imputer l’amertume de ses regrets qu’à -l’intempérance de ses désirs, de chercher sa félicité au dedans de soi -et son bien-être dans une vie laborieuse et bien réglée, tout cela -est rappelé par ce proverbe si vulgaire, _Comme on fait son lit on se -couche_. - - -=LITANIES.=—_Tourner du côté des litanies._ - -Donner dans la dévotion.—Je rapporterai ici l’origine des litanies, -qui est assez curieuse. Les Romains, à l’avénement d’un empereur, -étaient dans l’usage de faire certaines acclamations, dans lesquelles -ils énuméraient les secours qu’ils attendaient de lui. Ils s’écriaient, -par exemple: _Ut salvi simus, Jupiter optime maxime, serva nobis -imperatorem_; et quelques historiens ont pris soin de nous instruire -que cette formule fut employée, à diverses reprises, par les sénateurs -et par le peuple, dans le temple de la Concorde, où Pertinax reçut -la pourpre. Cet usage des acclamations fut adopté par les premiers -chrétiens, qui l’introduisirent même dans leurs synodes, malgré -l’opposition de plusieurs Pères de l’église, auxquels il paraissait un -peu trop profane, et il donna naissance aux litanies. - - -=LIVRE.=—_Un grand livre est un grand mal._ - -Mot du poète grec Callimaque, bibliothécaire d’Alexandrie, qui disait -aussi: _Un petit livre vaut mieux qu’un gros, parce qu’il contient -moins de sottises._ Les deux propositions sont vraies en général, -et elles s’expliquent très bien par ces pensées extraites de J.-J. -Rousseau: «L’abus des livres tue la science. Croyant savoir ce qu’on a -lu, on se croit dispensé de l’apprendre. Trop de lecture ne sert qu’à -faire de présomptueux ignorants.... Tant de livres nous font négliger -le livre du monde, ou, si nous y lisons encore, chacun s’en tient -à son feuillet.—Celui qui aime la paix ne doit point recourir aux -livres; c’est le moyen de ne rien finir. Les livres sont des sources de -disputes intarissables...; les subtilités s’y multiplient; on y veut -tout expliquer, tout décider, tout entendre. Incessamment la doctrine -se raffine et la morale dépérit toujours plus.—J’ai cherché la vérité -dans les livres, je n’y ai trouvé que le mensonge et l’erreur. J’ai -consulté les auteurs, je n’ai trouvé que des charlatans qui se font un -jeu de tromper les hommes, sans autre loi que leur intérêt, sans autre -dieu que leur réputation.—Professeurs de mensonge, c’est pour abuser -le peuple que vous feignez de l’instruire, et, comme ces brigands qui -mettent des fanaux sur des écueils, vous l’éclairez pour le perdre.» - -_Je crains l’homme d’un seul livre._ - -_Timeo virum unius libri._ Parce que l’homme qui s’est bien nourri de -la lecture d’un seul livre, qui en possède bien toutes les parties, qui -en a bien fécondé, bien développé toutes les idées par ses méditations, -est un adversaire redoutable pour ceux qui voudraient argumenter avec -lui sur les matières explicitement ou implicitement contenues dans ce -livre qu’on suppose bon. - -Il n’y a presque pas d’effets que ne puisse produire, presque pas -d’obstacles que ne puisse surmonter le génie d’un homme, soit dans -la vie active, soit dans la vie spéculative, quand il l’applique -invariablement à un seul objet. Diderot a dit: «L’homme qui est tout à -son métier, s’il a du génie, devient un prodige; et, s’il n’en a point, -il s’élève par une application constante au-dessus de la médiocrité. -Heureuse la société où chacun serait à sa chose, et ne serait qu’à sa -chose! Celui qui disperse ses regards sur tout, ne voit rien ou voit -mal.» (Sat. 1^{re}, _sur les caractères_.) - -_J’y brûlerai mes livres._ - -Je mettrai tout en œuvre pour le succès de cette affaire. - -Cette façon de parler, dit l’abbé Morellet, est une allusion à la folie -d’un certain alchimiste qui, cherchant la pierre philosophale, après -s’être ruiné en charbon, et n’ayant plus que le dernier coup de feu à -donner pour obtenir le grand-œuvre, emploie à chauffer son fourneau -jusqu’à ses livres, dont il ne doit plus avoir besoin. - - -=LOI.=—_Si veut le roi, si veut la loi._ - -Lorsque l’abolition du combat judiciaire eut rendu la connaissance -et par conséquent l’étude des lois indispensable, les seigneurs, -jusqu’alors juges dans leurs terres, désertèrent les tribunaux, et -l’administration de la justice devint le partage des hommes de loi. -Voilà l’origine de notre magistrature, et cette grande innovation ne -remonte pas plus haut que les dernières années du XIII^e siècle. A -cette époque, l’esprit de Grégoire VII animait encore ses successeurs, -et les hauts barons s’agitaient pour reconquérir ce qu’ils avaient -perdu sous les derniers règnes. A peine établi, le parlement lève sur -toutes les classes de la société le glaive de la justice, en frappe -indistinctement tout ce qui se montre hostile envers la couronne, et -force l’épée des barons et la crosse des évêques à s’incliner devant la -majesté du trône. Bientôt il ne reste en France qu’une seule autorité, -l’autorité du roi, et le droit public des Français se concentre dans la -maxime: _Si veut le roi, si veut la loi._ - -Loisel a interprété d’une manière constitutionnelle cette maxime de -l’ancienne jurisprudence, en disant qu’elle signifie que le roi ne -peut vouloir que ce que veut la loi; mais pour qu’elle présentât un -pareil sens, il faudrait qu’elle eût ses deux termes déplacés, et que -le conséquent fût l’antécédent: _Si veut la loi, si veut le roi_, -signifierait le régime de la légalité; _si veut le roi, si veut la -loi_, signifie le régime du bon plaisir. - - -=LONGIS.=—_C’est un Saint-Longis._ - -C’est-à-dire une homme plein de lenteur dans tout ce qu’il fait. Saint -Longis, dont le nom seul a donné lieu à cette façon de parler, est le -soldat qui perça d’un coup de lance le flanc droit du Sauveur crucifié, -comme le disent les deux vers suivants, extraits d’une vie manuscrite -de Jésus-Christ, et cités dans le glossaire de Carpentier. - - Longis le coté droit ouvri - Et sang et aigue s’en issi. - -La tradition rapporte que ce soldat, s’étant fait chrétien, fut -martyrisé à Césarée, en Cappadoce. - - -=LORIOT.=—_Compère Loriot._ - -Petit aposthème qui se forme au bord de la paupière et qui s’appelle -ordinairement orgeolet ou orgelet, à cause de sa ressemblance avec -un grain d’orge. Ce nom très singulier de _Compère Loriot_ est venu -d’une vieille opinion dont il est parlé dans l’_Histoire naturelle_ -de Pline (liv. XXX, ch. XI), et dans les _Symposiaques_ de Plutarque -(liv. V, quest. VII). Ces deux auteurs ont prétendu que le regard du -loriot est salutaire aux personnes attaquées de la jaunisse, attendu -que cet oiseau a la propriété d’attirer et de recevoir par les yeux -l’humeur bilieuse dont l’épanchement cause cette maladie. Or, comme une -telle opinion a été fort accréditée autrefois en France, et comme on -a cru aussi que l’orgeolet provenait de quelque émanation morbifique -reçue par l’organe de la vue, on a été amené de là, par une transition -naturelle, à la dénomination de _Compère Loriot_, employée d’abord pour -désigner le malade et appliquée depuis au mal. - - -=LORRAIN.=—_Lorrain vilain, traître à Dieu et au prochain._ - -On prétend que ce dicton a été imaginé du temps de la ligue, par -les partisans des Valois, contre les Guises, princes de la maison -de Lorraine, qui voulaient usurper le trône, et qu’il ne concerne -pas les Lorrains à qui on l’applique abusivement. Il est bien vrai -qu’il fut très usité en ce temps, mais on peut croire qu’il existait -antérieurement, et qu’il avait été fait pour les Lorrains en général, -puisque d’autres dictons fort anciens leur reprochent de semblables -défauts. - - -=LOUER.=—_Il ne faut pas louer un homme avant sa mort._ - -Parce qu’un homme, tant qu’il vit, est sujet à démentir les éloges dont -il peut avoir été l’objet.—Ce proverbe est pris du passage suivant -de l’_Ecclésiastique_ (ch. XI, v 30): _Ante mortem ne laudes hominem -quemquam, quoniam in filiis suis agnoscitur vir_. _Ne louez aucun homme -avant sa mort, car on connaît un homme par les enfants qu’il laisse -après lui._ - -Le havamal des Scandinaves dit: _Louez la beauté du jour quand il est -fini_. - -Vauvenargues pense que le proverbe _Il ne faut pas louer un homme avant -sa mort_, a été inventé par l’envie et a été adopté trop légèrement -par les philosophes. Au contraire, dit-il, c’est pendant leur vie que -les hommes doivent être loués, lorsqu’ils ont mérité de l’être: c’est -pendant que la jalousie et la calomnie, animées contre leur vertu ou -leurs talents, s’efforcent de les dégrader, qu’il faut oser leur rendre -témoignage. Ce sont les critiques injustes qu’il faut craindre de -hasarder, et non les louanges sincères. - -Socrate voulait qu’on donnât des louanges aux hommes de bien, comme de -l’encens aux dieux. - -_Qui se loue s’emboue._ - -_Laus propria sordet._ _La propre louange pue._ - -Ce proverbe est du moyen-âge. Les anciens ne connaissaient pas la -modestie, dans le sens que nous attachons à ce mot. Ils pensaient que -chacun avait droit de se louer soi-même, personne ne pouvant mieux -savoir que lui comment il voulait être loué, et que la voix qu’il se -donnait était une voix de plus, et une voix qui comptait. Les hommes -les plus célèbres de Rome se conformaient volontiers à ce principe. -Cicéron mandait à Atticus: «Vous avez reçu l’histoire de mon consulat -que j’ai écrite en grec; quand j’aurai achevé la même histoire en -latin, je vous l’enverrai, et je vous en promets une troisième en -vers, afin de faire mon panégyrique de toutes les manières possibles. -Pourquoi attendrais-je que les autres me louent, puisque je m’en -acquitte si bien moi-même?» - -Ce franc amour-propre des anciens ne valait-il pas mieux que cette -fausse modestie des modernes, qui a été si bien nommée par Labruyère, -le dernier raffinement de la vanité. - - -=LOUP.=—_Avoir vu le loup._ - -Cette expression s’applique à un homme, pour signifier qu’il a vu -le monde, qu’il est aguerri et expérimenté; mais elle s’applique à -une femme pour lui reprocher une conduite déréglée. Dans ce dernier -cas, c’est comme si l’on disait: cette femme est une _louve_; -dénomination qu’on donnait autrefois aux prostituées, afin de les -rendre odieuses par une comparaison convenable à leur vie brutale. -On lit dans l’_Amphithéâtre sanglant_ par P. C., évêque de Bellay: -«Ces malheureuses _louves_ (c’est-à-dire ces femmes débauchées) sont -toujours prêtes à la curée et souffrent une faim canine de la chair -humaine.» Les Latins employaient le mot _lupa_, _louve_, dans la même -acception, comme on peut le voir dans le discours de Cicéron _pro -Milone_. Acca Laurentia, qui allaita Romulus et Rémus, avait reçu cette -qualification de ses voisins, à cause de la voracité de son appétit -charnel. _Lupanar_ signifiait lieu de prostitution. - -_Savoir la patenôtre du loup._ - -Lorsqu’on veut faire entendre à quelqu’un qui fait des menaces qu’on -saura bien l’empêcher de les effectuer, on dit qu’on _sait la patenôtre -du loup_, par allusion à une prière ainsi nommée à laquelle la -superstition du moyen-âge attribuait la vertu d’éloigner les loups des -bergeries. Voici cette singulière oraison telle que le curé Thiers l’a -rapportée: «Au nom du Père + du Fils + et du Saint-Esprit +. Loups et -louves, je vous conjure et charme: je vous conjure au nom de la très -sainte et sur-sainte, comme Notre-Dame fut enceinte, que vous n’ayez à -prendre ni écarter aucune des bêtes de mon troupeau, soit agneaux, soit -brebis, soit moutons (on nomme les bestiaux que l’on veut préserver -des loups), ni à leur faire aucun mal.» (_Traité des superstitions_, -liv. VI, ch. 2.) - -On croit encore à l’efficacité de la _patenôtre du loup_ dans plusieurs -hameaux du département de l’Aveyron, et il y a de prétendus sorciers -appelés _louvetiers_ qui, fesant métier de la dire, jouissent d’un -grand crédit auprès de certains métayers. - -_Enfant de loup, qui n’a jamais vu son père._ - -Lorsque les louves sont en chaleur, dit Buffon, ce qui arrive en -hiver, plusieurs mâles suivent la même femelle et cet attroupement est -sanguinaire, car ils se la disputent cruellement. Ils grondent, ils -frémissent, ils se battent, ils se déchirent, et il arrive presque -toujours qu’ils mettent en pièces celui qu’elle a préféré. De là cette -expression proverbiale par laquelle on désigne un bâtard. - -_Quand on parle du loup on en voit la queue._ - -Proverbe dont on fait l’application, lorsqu’il survient une personne -au moment où l’on parle d’elle. Cette personne est probablement -assimilée au loup, parce que sa présence inattendue déconcerte et fait -taire, de même que l’apparition subite du loup produit un étonnement -et une crainte qui coupent d’abord la parole. Mais pourquoi est-il -question de la _queue_ du loup, au lieu de la tête qui semblerait plus -convenablement rappelée? C’est peut-être parce que cet animal, qui -aperçoit ordinairement l’homme avant d’en être aperçu, se détourne -rapidement pour s’enfuir, et ne se laisse voir que par derrière, et -peut-être aussi parce que le mot _queue_ forme une assonance, une sorte -de rime, avec le mot _leu_ (loup), qui figura primitivement dans le -proverbe. - -Les Latins disaient: _Lupus est in fabulâ_. _Le loup est dans le -discours._ Ce qui doit être fondé sur la même raison que le proverbe -français. Cependant il y a des parémiographes qui prétendent que _lupus -in fabulâ_ signifie proprement _le loup dans la comédie_, et fait -allusion à une antique tradition romaine qui rapporte qu’un jour où -l’on représentait, en plein air, sur le bord du Tibre, une pièce de -théâtre, dans laquelle il s’agissait de Romulus et de Rémus allaités -par une louve, on vit paraître un loup qui étonna comme un prodige, -les spectateurs interdits. Mais ce fait est évidemment apocriphe, et -ce qui prouve que _fabula_ doit se traduire ici par _discours_, et non -par _comédie_, c’est qu’on trouve dans Plaute et dans d’autres auteurs: -_Lupus est in sermone_. - -Le peuple parisien n’emploie guère que dans une acception de blâme le -proverbe _Quand on parle du loup on en voit la queue_. Toutes les fois -qu’il veut montrer de la politesse ou s’exprimer dans un sens d’éloge, -il ne manque pas d’y substituer une de ces phrases poétiques: _Quand on -parle du soleil on en voit les rayons_.—_Quand on parle de la rose on -en voit le bouton._ - -_A chair de loup dent de chien._ - -Proverbe qui s’applique dans le même sens que: _A rude âne rude -ânier_.—_A méchant méchant et demi._ Les Danois disent très -originalement: _Dur contre dur, s’écriait le diable en opposant son -derrière au tonnerre_. - -_Il faut hurler avec les loups._ - -Il faut s’accommoder aux mœurs, aux manières des gens avec lesquels -on vit, avec lesquels on se trouve lié, quoiqu’on ne les approuve -point.—Ce proverbe correspond au proverbe latin qu’on trouve dans les -_Bacchides_ de Plaute (act. IV, vers 10): _Versipellem frugi convenit -esse hominem pectus cui sapit_. _Il convient qu’un homme sage et -avisé change quelquefois de peau_; mot à mot, devienne _versipellis_. -Les Latins entendaient par _versipellis_ le loup-garou, c’est-à-dire -l’homme à qui la superstition populaire attribue le pouvoir de se -transformer en loup, et de revenir ensuite à sa première forme. Ainsi -quand on dit: _Il faut hurler avec les loups_, c’est à peu près comme -si l’on disait: _Il faut savoir se faire loup-garou_. - - -=LOYER.=—_Qui sert et ne persert, son loyer perd._ - -Ce proverbe est le même que celui-ci: _Qui sert et ne continue, sa -récompense est perdue_. L’un et l’autre sont fondés sur une ancienne -coutume d’après laquelle les domestiques qui s’étaient loués pour un -temps n’avaient droit à aucune partie de leurs gages, s’ils venaient -à quitter leur service avant l’expiration du temps convenu. Leur sens -moral est qu’on n’obtient rien sans la persévérance. - - -=LUCE.=—_A la Sainte-Luce, les jours croissent du saut d’une puce._ - -L’année solaire se compose de 365 jours et 6 heures moins 11 minutes. -Dans la correction faite au calendrier, sous Jules César, on négligea -de tenir compte de ces onze minutes qui, étant employées de trop, tous -les ans, avaient formé dix jours[61], vers la fin du seizième siècle. -Comme il en résultait, dans l’office ecclésiastique un dérangement qui, -croissant toujours, aurait fini par dérouter tous les calculs, le pape -Grégoire XIII ordonna de passer du 5 octobre au 15 du même mois, en -supprimant ces dix jours dans l’année 1582, qui n’en eut ainsi que 355, -ce qui la fit surnommer _la petite année_. Avant cette suppression, par -laquelle l’année civile fut mise en harmonie avec l’année solaire, les -jours diminuaient jusqu’au onze décembre, dont la nuit était la plus -longue de toutes, comme l’atteste cette épigramme d’Owen: - - _Nupsisti undecimo cur, Pontiliana, decembris? - —Nulla magis nox est longa diesque brevis._ - -Pourquoi, Pontiliana, vous êtes-vous mariée le onze décembre?—C’est -qu’il n’y a pas de nuit plus longue, ni de jour plus court. - -Par conséquent les jours recommençaient à augmenter le treize décembre, -qui correspondait alors, comme le vingt-trois aujourd’hui, au lendemain -du solstice d’hiver, et c’est même ce qui avait fait choisir le treize -pour l’anniversaire de la fête de sainte Luce, à cause de l’analogie -de ce nom avec le mot latin _lux_, lumière. Ainsi le proverbe, qui -est faux maintenant, était vrai autrefois, et le poète Passerat avait -raison de dire: - - Heureux jour de Sainte-Luce, - Qui croît du saut d’une puce, - Raccourcissant les ennuis - Qu’apportent les longues nuits. - - -=LUNE.=—_Aboyer à la lune._ - -Crier contre une personne à qui on ne peut nuire, faire des menaces -impuissantes. Métaphore prise des chiens qui, d’après une opinion -populaire, aboient contre la lune dont l’éclat les blesse. _Quo plus -lucet luna, magis latrat molossus._ _Plus la lune brille, plus le mâtin -aboie._ - -_La lune n’a rien à craindre des loups._ - -C’est aussi une opinion populaire que les loups ne peuvent souffrir -la clarté de la lune, et qu’ils poussent des hurlements à sa vue. De -là le proverbe traduit du latin, _luna tuta à lupis_, pour marquer -l’impuissance des critiques et des envieux contre un mérite supérieur. -Ce proverbe, dans le moyen-âge, s’appliquait particulièrement aux -impies vainement déchaînés contre l’Église, dont la lune est le symbole -mystérieux. - -_Poltron comme la lune._ - -C’est sans doute parce qu’elle se cache derrière les nuages que la lune -est devenue le type de la poltronnerie. Mais si elle se cache, du moins -elle n’a jamais reculé, et le soleil ne peut en dire autant. Toutefois -il faut avouer que, depuis sa reculade, il s’est tenu constamment -immobile à son poste. - -_Changeant comme la lune._ - -Je n’ai pas besoin de faire sentir la justesse de cette comparaison. Il -me suffira de citer l’apologue suivant, rapporté par Plutarque, dans -_le Banquet des sept sages_ (ch. XLII): «La lune, un jour, pria sa -mère de lui faire un manteau qui allât juste à sa taille. Eh! comment -le pourrais-je, répondit la mère, puisque tu changes de taille toutes -les semaines?»—Ce joli apologue sera certainement plus agréable aux -lecteurs qu’un commentaire, et il leur donnera en même temps l’origine -de cette autre expression proverbiale: _Cela lui va comme un manteau à -la lune_, c’est-à-dire cela ne lui va pas du tout. - -_Faire un trou à la lune._ - -C’est manquer à ses engagements, faire faillite.—D’où vient donc -cette expression qui paraît déraisonnable? Car si l’effet qu’elle -signale était produit par chaque faillite, le disque de la lune devrait -nous apparaître comme une écumoire. Je crois qu’elle ne désigne pas -le satellite de la terre, mais certain corps opaque qu’on appelle -_la lune de Landernau_, et qu’elle est tout simplement une variante -comique de cette autre expression, _facere bombum_ (_faire un pet_), -employée pour dire, faire banqueroute. Si une telle explication, que -je regarde comme la plus probable, n’était pas admise, je proposerais -la suivante: autrefois le terme des contrats et des paiements était -ordinairement fixé à la lune qui précède et détermine la fête de -Pâques, avec laquelle commençait l’année, sous la troisième race de -nos rois, jusqu’au règne de Charles IX. C’est pourquoi les débiteurs -qui ne payaient pas plus à l’échéance de la pleine lune que s’il -n’eût pas été pleine lune, ou qui déclinaient cette échéance par une -banqueroute, furent supposés _faire une brèche_ ou un _trou à la -lune_; et cette locution figurée fut bientôt dans toutes les bouches, -parce qu’elle joignait à la singularité le mérite de rappeler un -proverbe des anciens, qui disaient d’un homme ingénieux à chercher des -expédients dilatoires, lorsqu’il devait accomplir ses promesses ou -acquitter ses dettes: _Laconicas lunas causatur_. _Il allègue les lunes -lacédémoniennes._ - -Ce proverbe des _lunes lacédémoniennes_ était venu de ce que la -mauvaise foi des Lacédémoniens envers les autres peuples, prenait -souvent pour prétexte un conseil donné par Lycurgue, de n’entreprendre -aucune expédition militaire ni aucune affaire importante, tant que la -lune n’était pas dans son plein. - -_La lune annonce par sa pâleur la pluie, par sa rougeur le vent, et par -sa blancheur la sérénité._ - -_Pallida luna pluit, rubicunda flat, alba serenat._ - -Ce proverbe est fondé sur l’expérience, et il est d’une vérité -incontestable. Mais de ce que la lune, à ses différentes phases, -indique des changements de temps, il ne faut pas conclure qu’elle les -produise. Malgré l’opinion généralement répandue dans les campagnes -à ce sujet, il n’y a point de raisons pour affirmer l’influence de la -lune sur les vicissitudes de l’atmosphère, et il y en a beaucoup, au -contraire, pour la révoquer en doute, tant qu’on n’aura pas prouvé par -une longue suite d’observations que ces vicissitudes se distribuent -avec précision sur les époques des points lunaires, conformément à leur -nature et à celle de ces points. Que devient d’ailleurs l’influence de -la lune dans les climats où le temps reste constamment le même pendant -plusieurs mois? - -_La lune de miel._ - -Le premier mois du mariage, où tout est douceur pour les époux. -Expression prise de ce proverbe arabe: _La première lune après le -mariage est de miel, et celles qui la suivent sont d’absinthe_. - - -=LUNEL.=—_Il est de Lunel._ - -Il est timbré, il est fou. Ancien dicton, rapporté par Le Duchat, et -moins usité aujourd’hui que cet autre qui a la même signification: -_Il a une chambre à Lunel_. Ces dictons n’ont pas d’autre fondement, -sans doute, qu’une mauvaise allusion de _Lunel à la lune_, qui, -d’après l’opinion populaire, exerce une malicieuse influence sur le -cerveau et détermine les accès des maniaques, nommés pour cette raison -_lunatiques_. - - -=LUNETTES.=—_Bonjour, lunettes; adieu, fillettes._ - -C’est-à-dire qu’il faut quitter l’amour, quand on commence à prendre -les lunettes; ce qui arrive malheureusement à une époque de la vie où -notre cœur est souvent en meilleur état que nos yeux, et où nous sommes -d’autant plus à plaindre, qu’en amour tout nous abandonne, sans que -nous voulions rien abandonner. - -On dit aussi: _Les lunettes sont des quittances d’amour_. - - -=LURON.=—_C’est un luron._ - -«Ce mot très caractéristique, très populaire, sans être trop trivial, -et que Désaugiers, toujours si correct, a souvent employé dans ses -jolies chansons, ne se trouve dans aucun dictionnaire. Il y a plus: -on ne lui connaît aucune analogie immédiate, et la lettrine _lur_, qui -exprime une des racines les plus gracieuses et les plus fluides que -puisse articuler la voix humaine, est tout à fait inusitée chez nous -comme initiale. Je ne serais pas éloigné de croire que _luron_ est -fait de ce mimologisme commun du chant et de la danse, de ce _trala -deri dera_, qui supplée aux paroles, et quelquefois à la musique dans -les fêtes joyeuses du peuple, et qui a fourni aux vieux chansonniers, -entre autres gais refrains, _luron_, _lurette_ et _lalure_. Un luron -ne demande qu’à chanter et à danser. _Ma lurette_ est devenu, dans -ce sens, un nom de femme. Dans le langage grivois, on appelle une -fille de mœurs suspectes, une _landarirette_, une _luronne_. Ménage -n’aurait pas manqué de tirer _luron_ de l’italien _lurcone_, un homme -de plaisir, un voluptueux, un gourmand. S’il n’avait pas l’origine que -je lui attribue, je le chercherais plus volontiers dans les langues -du nord. C’est à elles que nous devons son complément _godelureau_, -littéralement un _bon lureau_, ou un _bon luron_. Nous avons conservé -cette dernière expression en adoptant l’autre.» (M. Ch. Nodier.) - - -=LUSTUCRU.=—_C’est un lustucru._ - -Terme burlesque qui est formé des mots l’_eusses tu cru_, et qui -s’emploie pour suppléer à un nom qu’on a oublié, quand on ne veut -marquer aucune considération pour la personne qui porte ce nom. Le Roux -dit qu’on traite de _lustucru_ un benet, un sot, un mari trompé. - -Le mot _lustucru_ a été usité au féminin, si l’on en juge par un poème -burlesque, intitulé _le Mariage de Lustucru_, et terminé par ces deux -vers: - - Et le pauvre _Lustucru_ - Trouve enfin sa _lustucrue_. - - -=LYNX.=—_Avoir des yeux de lynx._ - -Au propre, c’est avoir la vue fort bonne; au figuré, c’est pénétrer les -pensées, les secrets, les desseins des autres.—Cette expression nous -est venue des anciens, qui attribuaient au lynx, animal dont les yeux -sont très perçants, la faculté merveilleuse de voir à travers les murs. - - - - -M - - -=MAÇON.=—_J’aimerais mieux servir les maçons que de..._ - -On lit dans le _Blason des faulces amours_, par Guillaume Alexis: - - _Mieux vaudrait servir les maçons_ - Que d’avoir au cœur tels glaçons. - -Cette locution proverbiale a son équivalent dans cette autre: -_J’aimerais mieux être aux galères_. Elle fait allusion à la peine -qu’on infligeait autrefois à certains hommes repris de justice, en -les condamnant à _servir les maçons_. Œxmelin parle d’un chef de -flibustiers qui, sommé par les Espagnols de se rendre, ne le fit -qu’après avoir reçu l’assurance qu’on lui donnerait quartier à lui -et aux siens, et qu’on ne leur ferait porter ni pierre ni chaux; car -c’est ainsi, ajoute cet auteur, que les Espagnols en usent, lorsqu’ils -prennent ces sortes de gens. Ils les tiennent deux ou trois ans dans -des forteresses qu’ils bâtissent, et les emploient _au service des -maçons_. - -Cette punition, qui a été l’origine des travaux forcés, est de toute -antiquité. On sait que les Juifs, en Égypte, furent condamnés à élever -les pyramides, et les Pélasges de l’Attique, à construire l’Acropolis. - -Vers la fin du XII^e siècle, on disait, en Languedoc, _j’aimerais mieux -être prêtre_, dans le même sens que _j’aimerais mieux être maçon_. -C’est qu’alors le clergé de ce pays était dépossédé de ses biens et -abreuvé d’humiliations par la secte albigeoise, qui fut persécutrice -avant d’être persécutée. _Sicut dicitur mallem esse judæus, sic -dicebatur mallem esse capellanus quam hoc vel illud facere._ (Guillelm -de Podio Laur. In _prologo_ ap. scr. fr. XIX, 194.) - - -=MAGNIFICAT.=—_Il ne faut pas chanter le magnificat à matines._ - -Saint Césaire, évêque d’Arles, dressant une règle monastique, vers -l’an 506, prescrivit aux moines de chanter à l’office du matin le -_magnificat_, qui n’avait pas été encore introduit dans les offices de -l’Église latine. Mais, dans la suite, ce cantique fut exclusivement -consacré aux vêpres et au salut; et de là vint le proverbe dont le sens -moral est, qu’il ne faut pas se glorifier avant le temps. - -_Corriger le magnificat._ - -Le _magnificat_, que Tillemont appelle _la gloire des humbles et la -confusion des superbes_, a toujours été considéré, sous le rapport -littéraire, comme une composition d’une grande beauté, et c’est à cause -de cela qu’on a dit _corriger le magnificat_, pour signifier, faire des -critiques sans fondement, faire des corrections là où il n’y a pas lieu -d’en faire. - -On dit aussi _corriger le magnificat à matines_, afin de faire -ressortir doublement l’absurdité des critiques et des corrections. - - -=MAILLE.=—_N’avoir ni sou ni maille._ - -C’est être extrêmement pauvre.—La maille était une petite pièce de -monnaie qui ne valait que la moitié d’un denier.—On disait autrefois -dans le même sens, _n’avoir de mannoie ni ronde, ni carrée_, parce que -la maille, au lieu d’être ronde comme les autres monnaies, avait une -forme carrée. - -_Avoir maille à partir avec quelqu’un._ - -Au propre, c’est avoir une maille à partager (_partir_, dérivé du latin -_partiri_, signifiait autrefois partager); au figuré, c’est avoir -quelque différend, parce qu’il n’appartient qu’à des gens tracassiers -et chicaneurs de vouloir partager une aussi petite pièce de monnaie que -la maille. - - -=MAIN.=—_Une main lave l’autre._ - -Ce proverbe qui était usité chez les Grecs et chez les Latins, -signifie, dans un sens général, qu’on doit se rendre des services -réciproques; mais il s’emploie dans un sens particulier, en parlant de -deux compères également suspects qui se blanchissent l’un l’autre des -torts qu’on peut leur imputer, ou qui cherchent à faire ressortir les -qualités l’un de l’autre. On dit de même, dans les deux sens énoncés: -_Un barbier rase l’autre_. Ce qui s’entend aussi des secours mutuels -que se prêtent les gens d’une même profession. - -_La bonne main._ - -M. Ch. Nodier, dans sa _Linguistique_, dit que la main a été l’étalon -primitif de tous les calculs de l’homme, et que, déployée à l’intérieur -sous ses yeux, elle lui a enseigné le calcul duodécimal dans les douze -phalanges des quatre doigts articulés verticalement à la paume. Après -cela, le savant philologue ajoute en note cette explication curieuse: -«Le pouce représentait l’appoint du quarteron. En transigeant de -moitié, le commerce avait fini par faire remise du treizième, et le -treizième c’est le pouce. Voilà pourquoi on appelle encore _la bonne -main_ cette surérogation de bénéfice qui complète et parfait les -marchés, parce que la main y était tout entière. Il nous reste une -singulière tradition de cet usage dans la langue populaire, où le pouce -signifie toujours un surcroît, une augmentation indéterminée. Elle doit -avoir la cinquantaine _et le pouce_. Il a tiré dix mille francs de ce -marché _et le pouce_. Je conviens que cette autorité est bien triviale, -et cette induction bien tardive; mais il n’est jamais trop tard pour -dire ce qui n’a jamais été dit.» - -_Jouer à la main chaude._ - -Ce jeu, que tout le monde connaît, est une allusion à la terrible -épreuve judiciaire dans laquelle la main d’un homme assassiné était -apportée au tribunal, afin que chacun vint attester qu’il était -innocent du meurtre, en jurant sur cette main chaude encore, à laquelle -une croyance superstitieuse attribuait le pouvoir de dénoncer le -meurtrier par une espèce de frémissement ou de crispation qu’elle -devait éprouver sous son contact. - -_Jeux de main, jeux de vilain._ - -Les jeux de main ne conviennent qu’à des gens mal élevés, et, suivant -une observation proverbiale, _ils engendrent souvent des querelles_. - -_Se laver les mains d’une chose._ - -Cette expression, dont on se sert pour signifier qu’on ne prend -aucune part à une chose, et qu’on ne veut pas être responsable des -suites qu’elle peut avoir, est une allusion à l’usage symbolique qui -consistait à se laver les mains en présence du peuple, pour témoigner -qu’on était innocent d’un crime. _Lavavi manus meas inter innocentes_, -dit le _Psalmiste_ (Ps. LXXII, v. 13). _J’ai lavé mes mains parmi les -innocents._ Pilate pratiqua cette ancienne coutume devant les Juifs, -et protesta qu’il n’était pas complice de l’injustice qu’ils allaient -consommer en crucifiant Jésus-Christ. - - -=MAITRE.=—_Passer quelqu’un maître._ - -Ne pas l’attendre pour dîner.—Le compagnon qui, après avoir fait son -chef-d’œuvre, était jugé digne de recevoir la maitrise, donnait à ceux -qui devaient la lui conférer, un repas qui commençait presque toujours -sans lui, soit que le soin du service l’empêchât de prendre place à -table en même temps qu’eux, soit que l’étiquette ne le lui permit pas. - -_C’est un petit-maître._ - -Expression qu’on applique à un jeune homme qui se fait remarquer par -une élégance recherchée dans sa parure, par des manières libres et -un ton avantageux auprès des femmes.—Elle fut introduite, dit-on, à -l’époque où le duc de Mazarin fut nommé grand-maître de l’artillerie. -C’était l’homme le plus galant de son siècle. A peine avait-il quitté -ses drapeaux, qu’il venait déposer ses lauriers et son cœur aux pieds -des belles. Ses officiers s’efforçaient de copier toutes ses manières, -mais ce n’était que des minauderies en comparaison, et par comparaison -on les appella _petits-maîtres_.—Suivant une autre opinion, cette -dénomination fut imaginée, sous la régence d’Anne d’Autriche, pour -désigner le prince de Condé, le prince de Conti, le duc de Longueville, -le duc de Beaufort et quelques autres jeunes seigneurs qui prétendaient -enlever l’autorité au cardinal de Mazarin, faire la loi en matière de -politique, comme ils la fesaient en matière de modes, en un mot, être -les maîtres. On sait que cette prétention fit naître la guerre de la -Fronde. - - -=MAL.=—_Le mal retourne à celui qui le fait._ - -Dieu prend la protection des faibles, il fait réagir contre les -méchants les maux qu’ils font aux hommes.—_In insidiis suis capientur -iniqui._ _Les méchants seront pris dans leurs propres piéges._ -(Salomon, Prov., ch. XI, v. 6.) - -_Ne nous plaignons pas du mal, il vient de Dieu._ - -Supportons sans nous plaindre les afflictions que Dieu nous -envoie.—Proverbe tiré de l’_Ecclésiastique_, ch. xi, v. 14: _Bona et -mala... à Deo sunt_: les biens et les maux... viennent de Dieu. - -Dieu est l’auteur du mal qui punit, mais non de celui qui souille, dit -saint Thomas. Ainsi le mal qu’il envoie ne peut être qu’un remède ou -une expiation des fautes des hommes. Double raison pour le supporter -patiemment. - - -=MALENCONTRE.=—_Qui se soucie, malencontre lui vient._ - -Le souci ne sert qu’à rendre plus malheureux celui qui s’y livre. Il -lui crée de nouveaux maux, dit le _Hava-mal des Scandinaves_. - -L’imagination maîtrisée par le souci devient le plus cruel instrument -de nos peines. Toujours ingénieuse à nous tourmenter, elle nous fait -parcourir tous les maux, les uns après les autres, pour faire notre -supplice de tous. La réalité porte sa mesure avec elle, dit Sénèque, -mais un malheur vague ouvre un champ sans limites aux égarements de la -peur. Sachons donc raisonner nos craintes. Les maux que nous redoutons -comme imminents ne viendront peut-être point; du moins ils ne sont pas -encore venus. Ils ont beau être vraisemblables; ils ne sont pas vrais -pour cela. Mais en les supposant même inévitables, pourquoi les sentir -d’avance? Nous serons à temps de souffrir quand ils arriveront: en -attendant espérons mieux. - -Il est parfois bon, dans ce monde, de faire comme Figaro qui se -pressait de rire dans la crainte de pleurer. - - -=MALHEUR.=—_A quelque chose malheur est bon._ - -Pour signifier que quelquefois une infortune nous procure des avantages -que nous n’aurions pas eus sans elle. - -Ce proverbe est susceptible d’une très grande extension, et peut -s’appliquer moralement dans tous les cas où le malheur a quelque -influence salutaire. - -Les Livres saints ont appelé le malheur un trésor de la miséricorde -céleste, parce que le malheur ramène l’homme à la religion.—Les -Égyptiens avaient sur ce sujet une allégorie sublime, dans laquelle ils -représentaient Mercure arrachant les nerfs de Typhon pour en faire les -cordes de la lyre divine. Typhon était, au rapport de Plutarque (_de -Iside et Osiride_, 53, 54), l’emblème du mal temporel, et Mercure était -la raison même qui fait tourner ce mal au profit de la piété. - -Sénèque, dans le quatrième chapitre de son _Traité de la Providence_, -s’est appliqué à prouver que c’est pour l’avantage des hommes vertueux -que Dieu les tient dans les afflictions. - - La vertu s’affermit sous les coups du malheur. - -On lit parmi les adages des Pères de l’Église: _Qui non erit Jacob, -non erit Israel_. _Il faut être Jacob pour devenir Israël._—Jacob eut -à supporter de longues et rudes épreuves en Mésopotamie, chez Laban -son beau-père, et lorsqu’il retourna dans la maison paternelle, il -rencontra un ange sous une forme humaine, avec qui il lutta, ne voulant -pas le laisser partir sans avoir reçu sa bénédiction. Il sortit boiteux -de la lutte; mais il y mérita, par ses efforts victorieux, la faveur -qu’il désirait, et il reçut de l’ange le surnom d’Israël, qui signifie -_fort contre le Seigneur_. Tu ne seras plus appelé Jacob, lui dit cet -ange, mais Israël, parce que tu as eu la supériorité en luttant avec -l’Élohim (avec Dieu ou plutôt avec les vicissitudes venant de Dieu)[62]. - -Les anciens disaient: _Que je te plains, ô toi qui fus toujours -heureux!_ Ils consacraient les lieux où la foudre était tombée, pour -faire honorer jusqu’aux moindres vestiges du courroux du ciel et des -adversités qu’il envoie. Ils déploraient un bonheur constant. Ils -craignaient qu’il n’irritât les furies, et ils cherchaient à l’expier -par quelque infortune volontaire. L’heureux Polycrate jetait à la mer -son anneau le plus précieux, et Philippe, au comble de la prospérité, -proférait cette prière: «O Jupiter, mêle quelque mal à mes biens!» - -Le malheur est la meilleure école des souverains: il faut un bûcher à -Crésus pour que ce roi de Lydie se reconnaisse et s’écrie: O Solon! -Solon! - -Le malheur est le père de la compassion. Didon qui avait été -malheureuse, accueillait avec empressement les Troyens malheureux, et -le vers que Virgile a mis dans sa bouche est devenu la devise des ames -sensibles. - - _Non ignara mali miseris succurrere disco._ - Malheureuse, j’appris à plaindre le malheur. (DELILLE.) - -Ce sentiment a été exprimé chez tous les peuples par une foule de -comparaisons proverbiales, telles que celle-ci:—C’est du raisin foulé -sous le pressoir que jaillit la douce liqueur qui réjouit le cœur de -l’homme.—La myrrhe ne distille que par les incisions faites à l’arbre -qui la produit, etc. - -M. de Chateaubriand a fait dire au père Aubry: Si le ciel t’éprouve -aujourd’hui, c’est pour te rendre plus compatissant aux maux des -autres. Le cœur, ô Chactas, est comme ces sortes d’arbres qui ne -donnent leur baume pour guérir les blessures, qu’après avoir été -blessés eux-mêmes.» - -Le malheur développe l’intelligence. _Vexatio dat intellectum_ (Isaïe, -ch. 28). L’infortune souvent éveille le génie. _Ingenium mala sæpe -movent_ (Ovide). - -«C’est dans une ame froissée par la douleur que naissent les grandes -pensées... De la contradiction naît l’énergie de l’ame. Elle a des -forces en réserve pour le malheur. Le génie, sans l’aide des peines, -est un roi sans sujets. Le même feu qui le consume le fait briller... -L’adversité concentre l’ame au milieu de ses facultés et, à chaque -instant, augmente leur ressort. Les génies qui ont fait le plus de -bruit dans le monde, ont marché au milieu des contradictions.» (L’abbé -de Besplas, _Essai sur l’éloquence de la chaire_.) - -Celui qui n’a pas été malheureux, que sait-il? dit un sage d’Orient. - -Le chancelier Bacon a comparé les hommes de bien à ces précieux -aromates qui exhalent les parfums les plus délicieux quand ils sont -broyés. - -On avait dit avant Bacon, que le malheur produit sur l’ame vertueuse le -même effet que le feu sur l’encens. - -Nos pères avaient ce proverbe: _Plus le safran est foulé, mieux il -fleurit_. Ce qui était fondé sur l’usage de fouler le terrain où -l’on avait semé les oignons du safran, conformément à un précepte de -Pline-le-Naturaliste auquel les agriculteurs modernes ne se conforment -pas. - -_Le malheur se plaît à la surprise._ - -Le malheur fond souvent sur l’homme qui ne s’y attend pas, et il -s’approche rarement de celui qui est préparé à le recevoir. D’où il -faut conclure que le malheur est toujours pour les imprévoyants. Le -cardinal de Richelieu prétendait qu’imprévoyant et infortuné étaient -synonymes, attendu qu’on ne pouvait guère être l’un sans l’autre. - - -=MANCEAU.=—_Un Manceau vaut un Normand et demi._ - -Les Manceaux ont la réputation d’être fort enclins à la chicane, et de -porter encore plus loin que les Normands les défauts attribués à ces -derniers. C’est probablement de là qu’est venu le proverbe. Cependant -quelques auteurs prétendent qu’il a dû son origine à un combat dans -lequel les Manceaux battirent complétementles Normands plus nombreux -qu’eux d’un tiers, et quelques autres assurent qu’il fait allusion -à une ancienne monnaie du Maine, dont la valeur surpassait celle de -la monnaie de Normandie. _Le denier manceau valait un denier et demi -normand._ - - -=MANCHE.=—_C’est une autre paire de manches._ - -C’est une autre affaire; c’est bien différent.—On lit dans une note -du livre IV, chapitre 58, de _Tristan-le-Voyageur_, par Marchangy: -«C’était la mode, sous le règne de Charles V, de porter une espèce de -tunique serrée par la taille, et nommée cottehardie, laquelle montait -jusqu’au cou, descendait jusqu’aux pieds et avait la queue traînante; -mais pour les personnes de distinction seulement[63], outre les manches -étroites de cette robe, on y avait adapté une autre paire de manches à -la bombarde, qui étaient fendues pour laisser passer tout l’avant-bras, -et qui flottaient à vide jusqu’à terre. Ces secondes manches coûtaient -beaucoup plus cher que les véritables, peut-être parce qu’elles ne -servaient à rien. On leur doit le proverbe: _C’est une autre paire de -manches_.» - -Cette explication ne me paraît pas tout à fait juste. En voici une -autre que je crois meilleure. Les manches étaient autrefois des livrées -d’amour que les fiancés et les amants se donnaient réciproquement, et -qu’ils promettaient de porter en témoignage de leur tendre engagement, -ainsi qu’on le voit dans une nouvelle du troubadour Vidal de Besaudun, -où il est question de deux amants qui se jurèrent de _porter manches -et anneaux l’un de l’autre_. Ces livrées adoptées pour être le signe -de la fidélité, devinrent en même temps celui de l’infidélité. Quand -on changeait d’amour, on changeait aussi de manches; souvent même il -arrivait que celles qu’on avait prises la vielle étaient mises au rebut -le lendemain, et il y eut tant d’occasions de dire _c’est une autre -paire de manches_, que cette expression fut proverbiale en naissant. - -Il y a un vieux dicton populaire qui confirme cette explication; le -voici: _On se fait l’amour, et quand l’amour est fait, c’est une autre -paire de manches_. - -L’expression _tenir quelqu’un dans sa manche_, pour dire en être -assuré, l’avoir à sa disposition, est peut-être dérivée du même usage: -peut-être aussi a-t-elle dû son origine à l’ancienne coutume de -porter la bourse dans la manche, sous l’aisselle gauche. En ce cas, -elle serait une variante et un équivalent de cette autre expression -autrefois usitée, _tenir quelqu’un dans sa bourse_. Henri II, roi -d’Angleterre, après avoir obtenu des lettres pontificales qui lui -donnaient gain de cause contre Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, -se vantait, en montrant ces lettres publiquement, _de tenir le pape -et tous les cardinaux dans sa bourse_. _Quia nunc D. papam et omnes -cardinales habet in bursâ suâ._ (_Apud scrip._, _fr._ XVI, 593.) - -L’emploi de _manche_ pour _bourse_ se trouve encore dans la phrase -proverbiale, _aimer plus la manche que le bras_, c’est-à-dire aimer -mieux son argent que sa personne, comme font les avares. Rabelais (liv. -III, ch. 3) s’est servi de cette phrase, dont ses commentateurs n’ont -pas donné la raison. - - -=MANCHOT.=—_Il n’est pas manchot._ - -Expression qui a été également usitée chez les Latins, car on la trouve -dans plusieurs de leurs auteurs, notamment dans Tite-Live (liv. VIII, -ch. 31): _Non manci fuere milites_. Elle fait le sel d’une espèce de -prophétie railleuse par laquelle on a caractérisé la dextérité des -jésuites. Ignace de Loyala, fondateur de cet ordre, avait été blessé -à la jambe par un éclat de mitraille, au siége de Pampelune, et comme -sa blessure le condamnait à boiter, il priait un jour sa madone de le -délivrer de cette incommodité. La vierge lui apparut à l’instant et -lui dit: «Console-toi, mon cher Ignace; il n’est pas en mon pouvoir -de faire ce que tu demandes, tu resteras toujours boiteux, mais en -revanche, _tu auras des enfants qui ne seront pas manchots_.» - - -=MANGER.=—_Mange pour vivre, et ne vis pas pour manger._ - -Ce proverbe, dont Socrate est, dit-on, l’inventeur, offre un excellent -précepte d’hygiène, qu’on devrait écrire en grosses lettres dans -toutes les salles à manger. On le trouve quelquefois énoncé dans les -livres latins par ces initiales: E. U. V. N. V. U. E. Edas Ut Vivas, -Non Vivas Ut Edas.—Rien de meilleur pour la santé que de rester sur -son appétit, _vesci citra saturitatem_, comme dit la traduction latine -de Plutarque. Rien de plus mauvais que d’assouvir sa gourmandise; car -alors, l’_estomac devient le gouffre de la vie_, suivant l’expression -hardiment figurée de Diogène. Cette observation est sans cesse répétée -par les médecins et par les philosophes. Mais il est si doux de -_creuser sa fosse avec les dents_! l’intempérance l’emporte sur toutes -les considérations, et _elle fait périr plus de monde que l’épée_. -_Gula plures quàm gladius perimit._ - -Sénèque s’écriait: vous êtes étonné du nombre infini des maladies? -Comptez donc les cuisiniers. _Innumerabiles morbos esse miraris? Coquos -numera_ (epist. XCV). Montesquieu disait: Le dîner tue la moitié de -Paris et le souper tue l’autre.—Encore si l’intempérance bornait ses -funestes effets aux maladies ou à la mort des gourmands! mais elle -influe d’une manière déplorable sur la morale publique. Que d’actions -coupables se commettent dans les fumées de la digestion, qui n’auraient -pas lieu à jeun! O sobriété, ce n’est pas sans raison qu’on t’a nommée -la nourrice des vertus. - - -=MANTEAU.=—_Il ne s’est pas fait déchirer le manteau._ - -Il ne s’est pas fait prier. Cette expression nous vient des Latins. -_Scindere penulam_ signifiait chez eux, presser un hôte de rester, lui -saisir le manteau pour l’empêcher de partir. Cicéron, parlant de deux -personnes qui étaient venues le voir, dit: Ils sont restés, quoique je -ne les y aie pas engagés que faiblement. _Horum ego vix attigi penulam, -tamen remanserunt._ (L’abbé Tuet.) - -Nous disons aussi: _Il ne s’est pas fait tirer la manche._ - -_S’il fait beau, prends ton manteau; s’il pleut, prends-le si tu veux._ - -Il faut prévoir les éventualités fâcheuses et se prémunir contre elles, -lors même qu’elles ne paraissent pas probables. - - De loin contre l’orage un nautonier s’apprête, - Avec le vent en poupe il songe à la tempête. (PIRON.) - -Quant à la seconde partie du proverbe, c’est une manière originale de -faire sentir l’importance attachée au conseil exprimé dans la première. - - -=MARGUERITE.=—_A la franche marguerite._ - -Telle est la disposition du cœur de l’homme que, dans toutes les -passions qu’il éprouve, il ne saurait jamais s’affranchir d’une sorte -du superstition. On dirait que ne trouvant, dans le monde réel, rien -qui réponde pleinement aux besoins d’émotion et de sympathie produits -par l’exaltation de son être, il cherche à étendre ses rapports dans un -monde merveilleux. C’est surtout dans l’amour que se manifeste cette -disposition. L’amant est curieux, inquiet. Il veut pénétrer l’avenir -pour lui arracher le secret de sa destinée. Il rattache ses craintes -ou ses espérances à toutes les pratiques que son imagination lui -fait croire capables de changer la volonté du sort ou de la disposer -en sa faveur. Il veut trouver dans tous les objets de la nature des -assurances contre les craintes dont il est agité. Il les interroge sur -les sentiments de celle qu’il adore. Les fleurs qui lui présentent son -image lui paraissent surtout propres à révéler l’oracle de l’amour. -Lorsqu’il va rêvant dans la prairie, il cueille une marguerite, il en -arrache les feuilles l’une après l’autre, en disant tour à tour: _Elle -m’aime, pas du tout, un peu, beaucoup, passionnément._ Si la dernière -feuille amène _pas du tout_, il gémit, il se désespère; si elle -amène _passionnément_, il s’enivre de joie, il se croit destiné à la -félicité; car la marguerite est trop franche pour le tromper. - - -=MARIAGE.=—_En mariage trompe qui peut._ - -Il n’est pas besoin d’expliquer ce proverbe; mais il est bon de -recommander à ceux qui se marient de s’en souvenir, et à ceux qui sont -mariés de l’oublier. - -_Un bon mariage est difficile à faire même en peinture._ - -C’est ce que dit un plaisant en voyant les sept sacrements du Poussin, -où le tableau du mariage est plus faible que les autres, et le mot -passa en proverbe. - -_Les mariages sont écrits dans le ciel._ - -C’est-à-dire que les mariages sont souvent imprévus, et semblent -dépendre de la destinée plutôt que des calculs humains.—Je ne sais -s’il est vrai que les mariages soient écrits dans le ciel; mais il -est sûr qu’il y en a toujours beaucoup sur lesquels le diable a de -bonnes hypothèques.—Une donzelle, qui ne trouvait point à se marier, -s’écriait un jour avec un certain dépit: Vous verrez que si mon mariage -est écrit au ciel, c’est assurément au dernier feuillet. - - -=MARIÉE.=—_Il a vu la mariée._ - -Cette expression, qu’on applique à quelqu’un qui a été troublé par -une fausse alerte, fait allusion à une anecdote militaire que Strada -rapporte ainsi: lorsque l’armée espagnole envoyée en Flandre, sous les -ordres du duc d’Albe, était établie près de Groningue, à dessein de -chasser de la Frise le comte Louis de Nassau, les éclaireurs, ayant -entendu de loin des tambours, et distingué quatre drapeaux qui venaient -à eux, coururent annoncer au duc que l’ennemi arrivait. Mais, au lieu -de l’ennemi, c’était une nouvelle mariée que des paysans conduisaient -avec tout l’appareil d’une fête rustique, et les quatre drapeaux -étaient des morceaux d’étoffe flottant au-dessus de quelques chariots -recouverts de branchages, où se trouvaient les femmes des gens invités -à la pompe nuptiale. L’historien assure que le duc d’Albe, trompé -par ses coureurs, fit prendre lui-même les armes à son armée, qui ne -les déposa qu’après avoir fait une décharge générale pour saluer la -noce qu’elle vit défiler. Cet événement, ajoute-t-il, passa aussitôt -en proverbe parmi les troupes Wallonnes, et depuis lors les soldats -ne manquent jamais de demander à ceux qui arrivent à la hâte de la -découverte en témoignant de la frayeur, _s’ils ont vu la mariée_. - - -=MARIER.=—_Qui se marie à la hâte se repent à loisir._ - -Un mariage contracté trop vite devient souvent une source intarissable -de regrets, parce qu’il est rarement fondé sur le rapport des -caractères, sans lequel la bonne intelligence ne saurait guère exister -entre les époux. - -_Nul ne se marie qui ne s’en repente._ - -Les peines sont inséparables de l’état de mariage.—Un proverbe -espagnol dit: _Madre, que cosa es casar?—Hija, hilar, parir y llorar_. -_Ma mère, qu’est-ce que se marier?—Ma fille, c’est filer, enfanter et -pleurer._ - -Les femmes provençales qui maigrissent dans les soucis du mariage, ont -ce singulier proverbe: _Se uno marlusso venie veouso, serie grasso. Si -une merluche devenait veuve, elle engraisserait._ - -Les maris provençaux ne sont pas non plus enchantés de leur sort -conjugal, si l’on en juge par cet autre proverbe qui leur est familier: -_Dons bouns jours à l’home sur terro, quand pren mouilho e quand -l’enterro. Deux bons jours à l’homme sur terre, quand il prend femme et -quand il l’enterre._ Ce qui a paru digne d’être reproduit dans ce vers -fameux: - - Il n’est que deux beaux jours, l’entrée et la sortie. - -_Le jour où l’on se marie est le lendemain du bon temps._ - -Avec ce jour doivent commencer les préoccupations de l’avenir. Les jeux -et les divertissements cessent d’être de saison. Il faut pourvoir aux -besoins du ménage, et travailler sans relâche pour l’entretien de la -femme qu’on a prise et des enfants qui viendront. Bacon a dit, dans un -style noblement figuré: _Quiconque a une femme et des enfants, a donné -des otages à la fortune_. - - -=MARMOT.=—_Croquer le marmot._ - -Attendre longtemps.—L’origine de cette expression est fort -controversée. Les uns la font venir d’une fable d’Ésope imitée par La -Fontaine, dans laquelle une fermière, pour faire cesser les pleurs de -son petit garçon, le menace de le donner au loup, qui ayant entendu -cela, en passant, vient se planter sur la porte de la maison, dans -l’espoir de _croquer le marmot_, et, après une vaine attente, finit -par être assommé. Les autres la rapportent à l’habitude qu’ont les -compagnons peintres de _croquer un marmot_ (de tracer le _croquis_ -d’un marmot) sur un mur, pour se désennuyer, lorsqu’ils sont obligés -d’attendre.—Je crois qu’elle fait allusion à l’usage féodal d’après -lequel le vassal qui allait rendre hommage à son seigneur devait, en -l’absence de celui-ci, réciter à sa porte, comme il l’eût fait en sa -présence, les formules de l’hommage, et baiser à plusieurs reprises -le verrou, la serrure ou le heurtoir appelé _marmot_, à cause de la -figure grotesque qui y était ordinairement représentée. En marmottant -ces formules, il semblait murmurer de dépit entre ses dents, et en -baisant ce marmot, il avait l’air de vouloir _le croquer_, le dévorer. -Ainsi, il fut très naturel de dire figurément _croquer le marmot_, -pour exprimer la contrariété ou l’impatience qu’une longue attente -doit faire éprouver. Cette explication est confirmée d’ailleurs par -l’expression italienne _mangiare i catenacci_, _manger les cadenas ou -les verrous_, qui s’emploie dans le même sens que la nôtre. - -Égayons cet article par une anecdote que racontait le duc de Biron, -un jour qu’il voulait prouver la difficulté qu’ont les étrangers à -comprendre les locutions figurées de la langue française:—Milady -B***, disait-il, avait eu la bonté de me donner un rendez-vous au bois -de Boulogne et l’inhumanité d’y manquer. Au bout de deux heures, je -m’ennuyai de l’attendre, et, de retour chez moi, je lui écrivis pour me -plaindre de son inexactitude. Par malheur il y avait dans mon billet -qu’il était bien mal à elle de m’avoir ainsi fait _croquer le marmot_. -Milady savait assez mal le français. Elle prend son dictionnaire, -et, trouvant que _croquer_ signifie manger et que _marmot_ veut dire -enfant, la voilà qui conclut que, dans ma fureur, j’avais mangé ou -voulu manger un enfant. Aussi dit-elle à une de ses amies qui entrait -en ce moment chez elle: C’est un monstre que ce duc de Biron; je ne -veux le voir de ma vie. Lisez ce qu’il m’écrit. - - -=MAROUFLE.=—_C’est un maroufle._ - -En terme de peinture, _maroufler un tableau_, c’est coller un tableau -peint avec de la colle forte ou des couleurs grasses en l’appliquant -sur une toile, ou sur un panneau de bois, ou sur un enduit de plâtre, -ou sur une muraille. Il y a lieu de croire que c’est de cette espèce -de _maroufle_, ou portrait collé, qu’est venu le terme injurieux de -_maroufle_, qui s’applique à un rustre ou à un coquin. - - -=MARTEL.=—_Avoir martel en tête._ - -Quelques étymologistes ont pensé que cette façon de parler était une -allusion à Charles-Martel, dont les taxes multipliées, disent-ils, et -les impôts de tout genre, fesaient que les contribuables l’avaient -toujours en tête.—Il y a une autre explication beaucoup meilleure: -_martel_ est un vieux mot qui signifie marteau. Ainsi _avoir martel -en tête_, c’est, au figuré, avoir la tête rompue par le souci, par -l’inquiétude, comme par un marteau. On emploie fréquemment le verbe -_marteler_ pour inquiéter, tourmenter. Exemple: _Voilà une affaire qui -lui martellera le cerveau_; ou simplement _qui le martellera_. - - -=MARTIN.=—_Prêtre Martin qui chante et qui répond._ - -On appelle ainsi un homme qui fait, comme on dit, la demande et la -réponse, qui veut se mêler de tout. - - Et sera le _prestre Martin_, - Il chantera et respondra. (ALAIN CHARTIER.) - -«Les femmes font le prestre Martin, car comme elles agrandissent le -regret du mari perdu..., elles publient aussi tout d’un train ses -imperfections.» (Montaigne, Essais, liv. III, ch. 4.) - -Martial d’Auvergne a dit _le prestre et Martin_, au lieu du _prestre -Martin_, dans la quatre-vingt-unième stance de l’_Amant rendu cordelier -à l’observance d’amour_. Voici le passage qui contient cette variante: - - J’estoye le _prestre et Martin_, - Car je respondoye en chantant, - Et parloye françois et latin. - -_Plus d’un âne à la foire a nom Martin._ - -C’était autrefois l’usage de donner des noms de saints aux animaux, -et l’âne reçut celui de Martin. De là ce proverbe qui s’employait -autrefois pour signifier qu’il ne faut pas affirmer une chose d’après -un simple indice. - -Une tradition proverbiale dit qu’un nommé Martin, huché sur un de -ses ânes, n’en retrouvait pas le nombre, parce qu’il oubliait de se -compter, c’est-à-dire l’âne sur lequel il était monté. - - -=MARTYR.=—_Être du commun des martyrs._ - -Cette expression est prise de l’office ecclésiastique _de communi -Martyrum_, qui est l’office général des martyrs. Elle s’applique à un -homme qu’aucun talent, aucune qualité particulière ne distingue de la -foule des gens médiocres. - - -=MATE.=—_Enfants ou compagnons de la mate._ - -On appelait ainsi autrefois les escrocs et les filous, parce qu’ils -avaient coutume de s’assembler, dit Le Duchat, sur une place nommée la -_Mate_. De _mate_ est venu _matois_ qui signifie rusé. - -Il y a un fait très curieux à signaler dans l’histoire des _enfants_ ou -_compagnons de la mate_: c’est que Charles IX en fit appeler plusieurs -fois quelques-uns auprès de lui pour prendre des leçons de filouterie. -Ce fait est rapporté par Brantôme. - - -=MATINES.=—_Le retour est pire que matines._ - -Pour exprimer que la suite d’une affaire est plus mauvaise que le -commencement. On dit aussi: _Dangereux comme le retour de matines_. -Les deux expressions sont fondées, suivant Pasquier, sur ce que les -ecclésiastiques, en revenant des matines, qu’on disait autrefois dans -la nuit, étaient souvent exposés aux attaques de leurs ennemis, qui les -attendaient dans l’obscurité au détour de quelque rue. Le Duchat pense -qu’il s’agit du danger que ces ecclésiastiques avaient à courir auprès -des femmes de mauvaise vie qui guettaient leur sortie de l’église pour -leur proposer d’entrer chez elles. - -_Étourdi comme le premier coup de matines._ - -C’est-à-dire comme un homme qui est réveillé par le premier coup de -matines, et qui, étant encore à moitié endormi, ne sait ce qu’il -fait.—_Les matines_, qu’on nommait aussi _les primes_, étaient -autrefois appelées proverbialement _primes-sottes_, _primæ stultæ_, -et le premier coup de la cloche qui sonnait cet office était appelé -_éveille-sots_, _primus matutinarum sonitus evigilans stultos_, parce -qu’il servait de signal, en certains jours marqués pour la réunion de -la _confrérie des sots_. - - -=MÉCHANCETÉ.=—_Méchanceté porte sa peine._ - -Le méchant est la victime de sa méchanceté. Attalus dit dans Sénèque, -épître 81: _Maximam sui veneni partem ebibit nequitia_. _La méchanceté -boit elle-même la plus grande partie de son poison._ Suivant saint -Augustin, il n’y a pas de méchant qui ne se fasse du mal à lui-même -avant d’en faire aux autres; il est comme le feu qui ne consume rien -s’il ne brûle lui-même auparavant. _Nemo malus qui non sibi priùs -noceat: sic esse putate quomodo ignem; nisi ardeat non incendit_ (_in -Psalm. 34_). - -Saint Augustin remarque encore que l’homme est méchant de peur d’être -malheureux, et qu’il est encore plus malheureux parce qu’il est -méchant. _Ne miser sit, malus est; et ideo miser est quia malus est_ -(_in Psalm. 32_). - -«Jamais ne comprendrons-nous, s’écrie Bossuet, que celui qui nous fait -injure est toujours beaucoup plus à plaindre que nous qui la recevons; -que lui-même se perce le cœur pour nous effleurer la peau, et qu’enfin -nos ennemis sont des furieux qui, voulant nous faire boire pour ainsi -dire tout le venin de leur haine, en font eux-mêmes un essai funeste, -et avalent les premiers le poison qu’ils nous préparent?» - - -=MÉDAILLE.=—_Toute médaille a son revers._ - -Chaque chose peut être considérée sous deux faces différentes. Il n’y a -pas de bonne affaire qui n’ait son mauvais côté. - -Les revers des plus belles médailles anciennes sont presque tous -négligés, et c’est là ce qui a donné lieu au proverbe. Mais pourquoi -ces revers sont-ils négligés? Serait-ce par flatterie? a dit quelque -part Diderot. Aurait-on voulu que rien ne luttât avec l’image du prince? - - - =MÉDARD.=—_S’il pleut le jour de saint Médard, - Il pleut quarante jours plus tard._ - -Je regarde saint Médard comme un des meilleurs saints du paradis, et -je ne puis croire qu’il soit l’auteur des longues pluies qui tombent -trop souvent dans les mois de juin et de juillet. Est-il croyable, en -effet, qu’après s’être montré constamment le bienfaiteur des habitants -de la campagne, durant son séjour sur la terre, il cherche à leur -nuire, depuis son installation dans le ciel, et se donne là-haut le -singulier passe-temps d’amonceler des nuages pour noyer leurs fruits et -leurs blés? D’ailleurs sur quoi se fonderait une imputation pareille? -Toutes les observations météorologiques ont constaté que saint Médard, -arrivant à une époque où la nature ne songe point encore à devenir -variable, ne saurait produire, ni présager aucune intempérie dans la -saison. C’est le 8 juin qu’échoit régulièrement la fête de cet aimable -fondateur de la rosière de Salency, lorsque les roses brillent dans -toute leur pompe; et une circonstance si peu suspecte ferait plutôt -penser que, s’il avait quelque autorité sur l’atmosphère, il aimerait -mieux en préparer les plus pures influences, ne fût-ce que pour ces -belles fleurs qu’il a destinées à couronner la vertu. Un si doux -emploi paraîtrait du moins assorti aux habitudes de sa vie. Pourquoi -donc a-t-on imaginé de lui assigner un rôle tout opposé? A quel propos -l’a-t-on représenté triste et sombre auprès d’un long baromètre qui -marque une pluie de quarante jours? J’ai lu quelque part, que cela -pourrait avoir eu pour premier fondement une anecdote rapportée par -les légendaires. Cette anecdote dit, que saint Médard se trouvait un -jour au milieu des champs en nombreuse compagnie, lorsqu’une forte -averse fondit tout à coup d’un ciel sans nuage. Tout le monde en fut -mouillé jusqu’à la peau, et lui seul n’en reçut pas la moindre goutte, -attendu qu’un aigle officieux vint déployer ses vastes ailes au-dessus -de sa tête, et lui servir de parapluie jusqu’au logis paternel. Mais -pour rattacher à ce fait l’origine du préjugé établi à l’égard de -notre saint, il aurait fallu supposer que c’était lui qui avait fait -pleuvoir sur son prochain, supposition que le récit de ses pieux -biographes n’autorise nullement. Il est beaucoup plus probable que si -l’on a fait de saint Médard _un intendant des eaux pluviales_, _un -maître du déluge_, _magister diluvii_, comme l’ont appelé de vieilles -chroniques, c’est parce que, avant la réformation du calendrier, il -avait sa fête plus rapprochée du solstice d’été, dont la présence -influe réellement sur le temps. Cependant cela n’indique point la -raison des _quarante jours_ de pluie énoncés dans le proverbe. Reste -à examiner ce que marque ce nombre de jours qui paraît ne pas avoir -été précisé sans dessein. Ne serait-ce point une allusion au déluge? -Ce grand cataclysme, suivant une tradition répandue dans le moyen-âge, -commença l’année 600 de l’âge de Noé, au dix-septième jour du second -mois nommé chez les Juifs Iiar, ou Zéus, quantième correspondant au 10 -mai de notre calendrier, et il finit l’année suivante, après une durée -de 394 jours, dont on fait ainsi le calcul. - - Durée de la pluie, 40 jours. - Durée de l’augmentation des eaux, 150 - Durée de la diminution des eaux, 150 - Intervalle du desséchement de la terre, 40 - Attente pour le premier envoi de la colombe, 7 - Attente pour le second envoi de la colombe, 7 - —————- - Total 394 jours. - —————- - -En rappelant ce nombre de jours à l’année solaire, on trouvera que les -365, dont elle se compose, sont compris dans l’espace du 10 mai 600 au -10 mai 601, et que les 29 restants, comptés à partir de cette dernière -date (10 mai), aboutissent juste au 8 juin, anniversaire de l’époque où -Noé sortit de l’arche et de la fête de saint Médard; et c’est ce qui a -peut-être donné lieu d’imaginer que, s’il vient à pleuvoir ce jour-là, -on est menacé d’une pluie de 40 jours ou d’un second déluge. - -Ces explications sur l’influence attribuée à saint Médard sont les -meilleures qu’il m’ait été possible de donner. Elles s’accordent assez -bien avec les mœurs du moyen-âge, où les clercs, seuls possesseurs de -quelque science, en rattachaient toutes les observations à des faits -religieux vrais ou faux. Je n’ose me flatter toutefois qu’on ne me -reprochera point d’avoir laissé un peu la certitude en souffrance. Et -qui pourrait se flatter de dire au juste pourquoi le saint du jour -_fait la pluie et le beau temps_? - -_Ris de saint Médard._ - -Grégoire de Tours, chapitre 95 de _la Gloire des confesseurs_, nous -apprend que saint Médard ayant le don d’apaiser le mal de dents, était -représenté la bouche entr’ouverte, laissant un peu voir ses dents, pour -avertir ceux qui auraient ce mal de recourir à lui. Comme ce saint, -entr’ouvrant ainsi la bouche, paraissait rire, mais d’un ris forcé, de -là est venue l’expression _ris de saint Médard_, pour dire un ris à -contre-cœur. - -Regnier a employé cette expression dans ce vers de sa 8^e satire: - - _D’un ris de saint Médard il me fallut respondre._ - - -=MÉDISANT.=—_L’écoutant fait le médisant._ - -Quelqu’un disait à un sage: Une personne vous a diffamé en ma -présence.—Si vous n’aviez pas écouté cette personne avec plaisir, -repartit le sage, elle ne m’aurait point diffamé. - -La réponse était juste. On ne médit d’ordinaire que parce qu’on est -écouté, et le médisant n’est guère plus coupable que l’écoutant. _Le -premier a le diable sur la langue_, dit saint Bernard, _et le second -l’a dans l’oreille_. - -Suivant un autre proverbe, _la moitié du monde s’applique à médire, et -l’autre moitié à écouter les médisances_. Si cela est vrai, il faut -en conclure que l’homme qui voulait qu’on pendit par la langue ceux -qui médisent, et par les oreilles ceux qui écoutent les médisances, -souhaitait la destruction du genre humain. - -Une comtesse de Poitiers, nommée Alienor, disent les chartres de -cette ville, avait établi des peines afflictives contre les femmes -médisantes, dans un code de lois qu’elle avait rédigées elle-même en -latin. Voici un article curieux de cette pénalité: «Si une femme est -convaincue de médisance, elle sera liée sur un âne avec une corde, et -de plus elle sera plongée trois fois dans l’eau.» - - -=MÉLUSINE.=—_Faire des cris de Mélusine._ - -On a prétendu que _Mélusine_ était une altération de _mère Lucine_, -_mater Lucina_, déesse invoquée par les femmes en couches, et que -l’expression signifiait proprement _crier comme une femme qui -accouche_.—Cette expression a une tout autre origine: elle rappelle la -fée _Mélusine_, dont Jean d’Arras a écrit, vers la fin du XIV^e siècle, -la merveilleuse histoire, que des écrivains français et allemands du -XVI^e siècle ont augmentée d’une infinité de détails. A les en croire, -_Mélusine_ était une fée aussi prudente qu’habile, à qui l’on doit la -construction de Saintes, de La Rochelle, des châteaux de Lusignan, de -Pons, d’Issoudun, et enfin tous les monuments qui subsistent encore -dans le Poitou. Elle avait épousé Raimondin, comte de Poitiers, sous -la condition qu’il ne s’informerait jamais de ce qu’elle devenait le -samedi. C’était le jour où, après s’être métamorphosée en serpent, elle -allait se jeter dans une cuve pleine d’eau. L’imprudente curiosité de -Raimondin fut punie par les reproches amers de _Mélusine_, qui disparut -aussitôt du château de Lusignan, où, suivant la tradition populaire, -elle est cependant revenue plusieurs fois depuis, mais seulement dans -des occasions importantes, et pour annoncer par des cris effroyables -de terribles calamités, principalement lorsque quelque seigneur de la -maison de Lusignan ou quelqu’un des rois de France était menacé de la -mort. Brantôme nous assure que lorsque le château fut rasé par ordre de -Henri III, plusieurs personnes la virent distinctement en l’air, et que -les officiers de l’armée l’entendirent se lamenter comme une fauvette -dont on détruit le nid et dont on dérobe les petits. On prétend qu’elle -reparut, dans la suite, au milieu des décombres de l’antique manoir, -pour annoncer la mort de Henri IV et de Louis XIII. Son histoire, que -l’empereur Charles-Quint et la reine Catherine de Médicis voulurent -apprendre sur les lieux mêmes, est connue de tous les paysans du -Poitou. Aujourd’hui encore, les mères ne cessent d’en faire des récits -aux petits enfants, qui pâlissent d’effroi en les écoutant. - - -=MENTEUR.=—_Un menteur n’est point écouté, même en disant la vérité._ - -_Mendaci homini ne verum quidem dicenti credere solemus._ (Cicero, _De -divin._, n^o 146.) - -Un homme habitué à mentir se plaignait de ne trouver que des -incrédules, un jour qu’il venait de dire la vérité.—Eh pourquoi, lui -répliqua-t-on, vous êtes-vous avisé de la dire? - -_A menteur, menteur et demi._ - -C’est-à-dire qu’il est bon de réfuter un mensonge par un mensonge plus -grand encore, comme l’enseigne l’apologue dans lequel l’homme qui -prétend avoir vu un chou gros comme un chêne, trouve un plaisant qui -lui répond qu’il existe une marmite grande comme une église, faite -exprès pour faire cuire ce chou. - -_Il faut qu’un menteur ait bonne mémoire._ - -Les menteurs sont habitués à débiter tant de choses, qu’il leur -est presque impossible de ne pas se contredire. Pour éviter cet -inconvénient, ils auraient besoin de se faire exprès une mémoire.—Ce -proverbe se trouve dans le recueil des _Adages des Pères de l’Église_, -en ces termes: _Memoriam custodem habere mendacem oportet_. J’ai lu -quelque part qu’il fut appliqué au grammairien Didyme, qui avait traité -de ridicule une histoire inventée par lui-même et insérée dans un de -ses ouvrages. Ce qui n’était pas bien étonnant de la part de cet auteur -qui avait composé trois mille cinq cents traités, travail prodigieux -pour lequel il avait été surnommé _Chalkenteros_, homme _aux entrailles -d’airain_. - - -=MENTIR.=—_Il n’enrage pas pour mentir._ - -Feydel prétend qu’_enrage_ est ici une altération d’_enraie_, qui -s’écrivait autrefois _enrage_, et qu’il faudrait dire: _Il n’enraie -point pour mentir_. Sur quoi l’abbé Morellet lui reproche de ne fournir -aucune preuve de son assertion et d’ignorer complétement le sens du -dicton qui est: Pour mentir il ne sort point de son état naturel, -c’est de sang-froid et par habitude qu’il ment.—L’abbé Morellet a -probablement raison contre Feydel. Cependant l’explication qu’il donne -me parait laisser quelque chose à dire. Citons d’abord le dicton -entier: _Il est de la compagnie de saint Hubert; il n’enrage point -pour mentir._ Remarquons ensuite qu’on attribuait à saint Hubert le -privilége de préserver de la rage tous ses parents et toutes les -personnes qui étaient _taillées de son étole_ merveilleuse, qu’un ange -lui avait apportée de la part de la mère de Dieu[64]. Après cela, il -sera facile de comprendre l’idée qui a déterminé l’emploi du verbe -_enrager_ dans ce dicton, qu’on applique aux chasseurs dont saint -Hubert, comme on sait, est le patron. - -Il y avait à Metz et en plusieurs autres endroits de la Lorraine, au -XVI^e siècle, une compagnie de Saint-Hubert, ou un ordre des Menteurs. -Tous les membres s’engageaient par serment à ne jamais dire la vérité -en fait de chasse. Les candidats juraient à genoux; les chevaliers -attachaient leurs fusils par la bandoulière à des pitons enfoncés dans -le tronc d’un chêne; le président siégeait sur une borne. - - -=MERLE.=—_Fin comme un merle._ - -Le merle, disent les naturalistes, est un oiseau très fin, qui se tient -en sentinelle pour avertir sa femelle et ses petits de l’approche -de l’oiseau de proie. Son adresse à les garantir de ses serres, -ajoutent-ils, a peut-être donné lieu à l’expression proverbiale. - -_S’il fait cela, je lui donnerai un merle blanc._ - -Expression dont on se sert pour défier quelqu’un de faire quelque chose -qu’on regarde comme impossible. On croyait autrefois qu’il n’y avait -point de merles blancs. Cependant cette espèce de merles existe; elle -est même assez commune dans plusieurs contrées, notamment en Savoie et -en Auvergne. - - -=MÉTIER.=—_Qui a métier a rente._ - -Les Allemands disent: _Jedes Handwerk hat einen goldenen Boden. Chaque -métier a son fonds d’or._ - -_Il n’est si petit métier qui ne nourrisse son maître._ - -Les Grecs et les Latins disaient: _Un artiste vit partout._ M. de -Chateaubriand a observé que l’idée de J.-J. Rousseau de faire apprendre -un métier à Émile n’était que ce proverbe, dont Néron se servait pour -répondre à ceux qui lui reprochaient l’ardeur avec laquelle il se -livrait à l’étude de la musique. Il est singulier, a-t-il dit, que la -pensée d’un philosophe ne soit que le mot d’un tyran. Réflexion plus -brillante que juste: car il n’y a rien de singulier qu’un philosophe -se rencontre avec un tyran dans une pensée qui n’appartient pas à ce -tyran, mais à tout le monde. - -Un proverbe persan dit qu’_un cordonnier, en courant le monde, peut -toujours écarter la misère; mais qu’un roi, hors de son royaume, peut -se voir exposé à mourir de faim_. - -Un métier ne met pas seulement à l’abri du besoin, il met encore à -l’abri du vice; et il serait bon que les parents, quels que soient leur -rang et leur fortune, fissent apprendre à leurs enfants une industrie -manuelle, comme le recommandait l’école pharisienne chez les Juifs, -d’après cette maxime du Talmud: _Tout homme qui ne donne pas une -profession à ses enfants, les prépare à une mauvaise vie_. - - -=MEUNIER.=—_Devenir d’évêque meunier._ - -On prétend que ce proverbe est altéré, et qu’il faut dire d’_évêque -aumônier_; mais est-ce qu’on n’a pas vu des métamorphoses aussi -étranges? _Témoin Denis le Tyran réduit à être maître d’école_, dit -Nicot, dans son _Recueil de proverbes_, imprimé il y a plus de deux -cents ans. _Pape et puis meunier_ est un proverbe qui se trouve dans -ce recueil. On y trouve aussi d’_évêque aumônier_; mais ce proverbe-là -paraît moins ancien et n’est pas aussi bien fait que l’autre, qui -présente une opposition plus forte. (L’abbé Morellet.) - -Quelques étymologistes disent que l’expression _devenir d’évêque -meunier_ a eu pour origine l’élévation d’un meunier à la dignité -d’évêque, et le rabaissement d’un évêque à la condition de meunier, -parce que l’évêque ne put parvenir à résoudre plusieurs questions qui -lui furent proposées par un roi, tandis que le meunier, qui prit sa -place et parut habillé en évêque devant le roi, les résolut toutes. -La dernière était de dire ce que le roi, pensait: «Sire, vous pensez -parler à un évêque, et vous parlez à un meunier.» Mais il est évident -que cette histoire, racontée dans un vieux fabliau, a été imaginée -d’après l’expression proverbiale qui n’est qu’une traduction de celle -des Latins, _Ab equis ad asinos: passer des chevaux aux ânes_, ou de -maître de chevaux devenir maître d’ânes. La traduction fut faite à -une époque où les évêques avaient autant de chevaux que les meuniers -avaient d’ânes[65]. - - -=MEURTRIER.=—_Hardi ou assuré comme un meurtrier._ - -Saint Romain, qui délivra les habitants de Rouen du terrible dragon -connu sous le nom de Gargouille, était accompagné d’un larron et d’un -meurtrier, lorsqu’il fit cette miraculeuse expédition dans la forêt de -Rouvray; mais à la vue du monstre, le larron s’enfuit épouvanté, tandis -que le meurtrier resta courageusement auprès du saint. Cette tradition -populaire, dont l’auteur de la _Vie de saint Romain_ ne parle point, a -donné lieu, dit-on, à l’expression proverbiale. - - -=MIEUX.=—_Le mieux est l’ennemi du bien._ - -«L’homme s’ennuie du bien, cherche le mieux, trouve le mal, et s’y -soumet crainte de pire.» (M. le duc de Levis.) - -Ce proverbe, emprunté de l’italien _Il meglio e l’inimico del bene_, -fait allusion au mieux futur contingent, c’est-à-dire au mieux qu’on -cherche et non pas à celui qu’on a trouvé, pour signaler ce faux -système de perfectibilité qui, égarant l’esprit humain loin des routes -de l’expérience, le conduit trop souvent à des innovations funestes, -et pour enseigner à respecter les choses établies lorsqu’elles sont -bonnes, au lieu de les détruire sous prétexte de les améliorer. Il -exprime une vérité du premier ordre qui n’a jamais été méconnue -impunément. C’est de l’oubli de cette vérité que sont nées, dans tous -les temps, les révolutions qui ont couvert l’Europe de mille plaies. -Puisse la génération actuelle, éclairée par tant de malheurs, l’ériger -en loi conservatrice des avantages dont elle jouit, et se conformer à -cette heureuse circonspection sans laquelle il n’y a plus de sécurité -pour le présent ni de garantie pour l’avenir! Courir après le mieux, -c’est imiter la folie des premiers habitants de l’Arcadie qui -couraient après le soleil, et qui, s’imaginant qu’ils l’atteindraient -sur une montagne où ils le croyaient arrêté, trouvaient, en arrivant -au sommet, que cet astre était aussi loin d’eux qu’auparavant. Le -mieux n’est qu’un fantôme trompeur toujours prompt à s’évanouir dans -le tourbillon des fausses espérances où l’on prétend le fixer, et la -raison consiste à regarder le bien comme le plus beau partage de la -condition humaine: - - Non qu’on ne puisse augmenter en prudence, - En bonté d’ame, en talents, en science: - Cherchons le mieux sur ces chapitres-là; - Partout ailleurs évitons la chimère. - Dans son état heureux qui peut se plaire, - Vivre à sa place et garder ce qu’il a. (VOLTAIRE.) - - -=MILIEU.=—_Il n’y a point de milieu._ - -Dans certains cas, il faut opter entre le pour et le contre; il n’y -a point un troisième parti, _non est tertium_, comme disaient les -Latins. Ce qu’on appelle un _mezzo termine_ ne paraîtrait alors que le -signe d’un esprit équivoque et réservé qui voudrait satisfaire à de -doubles vues. Les passions ne veulent point reconnaître la neutralité, -qui est d’ailleurs un point très difficile à saisir, et l’homme qui -se placerait juste entre deux personnes divisées paraîtrait à chacune -d’elles plus rapproché de son adversaire que d’elle-même. C’est un -effet des lois de l’optique, dit ingénieusement Chamfort, comme l’effet -par lequel le jet d’eau d’un bassin semble moins éloigné du bord opposé -que de celui d’où on le regarde. - - -=MITRAILLE.=—_Avoir de la mitraille._ - -C’est-à-dire de la basse monnaie. Ce mot est une altération de -_mitaille_ qui désignait autrefois une monnaie de billon, ayant cours -particulièrement en Flandre. - - -=MOINE.=—_Se faire moine après sa mort._ - -Expression qui doit son origine à une dévotion singulière qui -consistait à se faire enterrer avec un habit de moine, dans l’espérance -qu’on échapperait par ce moyen aux griffes du diable. Cette dévotion, -que Jean de Meung a critiquée dans le roman de la _Rose_, fut très -commune dans le XIII^{e}, le XIV^{e}, le XV^{e} et le XVI^e siècle. - -Jean de Brienne, empereur de Constantinople, mort en 1327, qui -a été comparé par les poëtes grossiers de son temps à Hector, -à Judas Machabée et à Roland, à cause de ses prouesses dans la -Terre-Sainte, eut l’ambition d’entrer au paradis revêtu de la robe d’un -cordelier.—En 1502, Gilles Dauphin, général des cordeliers, voulant -témoigner sa reconnaissance des bienfaits que son ordre avait reçus du -Parlement de Paris, accorda aux membres de ce parlement la permission -de se faire enterrer en habit de cordelier. (_Registres du parlement_, -27 janvier 1502.) - -_Mieux vaut gaudir de son patrimoine que le laisser à ribaud moine._ - -Il vaut mieux dépenser son bien dans les plaisirs que le laisser à -quelque couvent où il ne servirait qu’à entretenir le déréglement des -moines.—Ce vieux proverbe, cité par G. Meurier a rapport à l’usage -presque général, sous le règne de saint Louis, de faire des legs en -faveur des monastères et des églises. Un autre proverbe dit: _Grande -chère et petit testament, les prêtres sont trop riches_. En effet, -le clergé regorgeait alors de richesses provenues des donations -multipliées des fidèles auxquels on persuadait que leurs pieuses -libéralités dans ce monde leur seraient rendues dans l’autre avec usure. - - -=MORE.=—_Traiter quelqu’un de Turc à More._ - -C’est-à-dire avec une extrême dureté, comme les Turcs traitaient -autrefois les Mores. - - -=MORION.=—_Donner le morion._ - -Sorte de punition qu’on infligeait autrefois à un soldat, en le -frappant sur le derrière avec la hampe d’une hallebarde ou la crosse -d’un mousquet, pendant qu’on lui fesait tenir une pique au bout de -laquelle était placée une armure de tête appelée _morion_. Voici -comment M. A. A. Monteil raconte la chose d’après l’_Alphabet -militaire_. «Quand un soldat est condamné _aux honneurs du morion_, -il est d’abord obligé de se choisir parmi ses camarades un parrain. -Aussitôt le parrain le désarme, lui place le chapeau sur la pointe -d’une pique, qu’il lui donne à tenir, et le fait mettre dans la -position de quelqu’un à qui l’on va donner le fouet sur les chausses, -et véritablement le lui donne avec le bois d’une arquebuse. On compte -les coups de cette manière: on lui demande s’il est gentilhomme; il -doit répondre qu’il l’est, puisqu’il est soldat: on lui dit alors -qu’un gentilhomme doit avoir tant de pages, tant de valets, tant de -chiens, tant de faucons; et autant de pages, autant de valets, autant -de chiens, autant de faucons, autant de coups. On lui demande combien -de tours il y a à son château: s’il répond qu’il ne s’en souvient pas, -on répond pour lui; autant de tours, autant de coups. On lui demande -ensuite quels sont les princes de la famille royale: il les nomme ou on -les nomme pour lui; autant de princes, autant de coups. On passe aux -maréchaux de France, aux officiers du régiment: il les nomme ou on les -nomme; autant de maréchaux, autant d’officiers, autant de coups. De -temps en temps le parrain ajoute: Honneur à Dieu! service au roi. Tout -pour toi, rien pour moi. - -Le tambour avait battu un ban au commencement, il en bat un autre à la -fin.» - - -=MORT.=—_Il y a remède à tout, hors la mort._ - -On trouve dans l’_Imitation de Jésus-Christ_: _Nemo impetrare potest à -Papâ bullam nunquam moriendi_; ce que Molière a très bien traduit par -ce vers de sa comédie de l’_Étourdi_: - - On n’a point pour la mort de dispense de Rome. - -_La mort assise à la porte des vieux guette les jeunes._ - -C’est à-dire que les vieux ont à redouter le voisinage de la mort et -les jeunes sa surprise. Ce proverbe est tiré de celui-ci qu’ont souvent -employé les écrivains ecclésiastiques du moyen-âge: _Dies ultimus -senibus est in januis, juvenibus in insidiis_. - -_La mort_, disent les Turcs, _est un chameau noir qui s’agenouille -devant toutes les portes_. - -_Rien n’est plus certain que la mort, rien n’est plus incertain que -l’heure de la mort._ - -Notre dernière heure à tous nous est inconnue, mais elle arrive -inévitablement pour les jeunes comme pour les vieux, et Dieu n’accorde -à personne un tour de cadran comme à Ézéchias. - -_Un homme mort n’a ni parents ni amis._ - -Ce proverbe se trouve dans le sirvente que Richard I^{er}, roi -d’Angleterre, composa pendant sa captivité en Autriche. La meilleure -explication qu’on en puisse donner est dans le passage suivant du -discours du père Aubry à Atala: «Que parlé-je de la puissance des -amitiés de la terre! Voulez-vous, ma chère fille, en connaître -l’étendue? Si un homme revenait à la lumière, quelques années après sa -mort, je doute qu’il fût revu avec joie par ceux-là même qui ont donné -le plus de larmes à sa mémoire, tant on forme vite d’autres liaisons, -tant on prend facilement d’autres habitudes, tant l’inconstance est -naturelle à l’homme, tant notre vie est peu de chose, même dans le cœur -de nos amis!» - -Les vers suivants, extraits d’une pièce de M. Victor Hugo, _A un -voyageur_, reviennent aussi au proverbe, et sont dignes de figurer à -côté du beau passage que j’ai rapporté. - - Combien vivent joyeux qui devraient, sœurs ou frères, - Faire un pleur éternel de quelques ombres chères! - Pouvoir des ans vainqueurs! - Les morts durent bien peu; laissons-les sous la pierre. - Hélas! dans le cercueil ils tombent en poussière - Moins vite qu’en nos cœurs. - Voyageur! voyageur! quelle est notre folie? - Qui sait combien de morts à chaque heure on oublie, - Des plus chers, des plus beaux! - Qui peut savoir combien toute douleur s’émousse, - Et combien, sur la terre, un jour d’herbe qui pousse - Efface de tombeaux! - -_Les morts ont tort._ - -Pour dire que, lorsqu’un homme est mort, on rejette sur lui la faute -de beaucoup de choses; qu’on excuse volontiers les vivants aux dépens -des morts. L’abbé Tuet a rapporté l’origine de ce proverbe au duel -judiciaire, où le combattant qui succombait sous les coups de son -adversaire était réputé coupable, parce qu’on pensait que la divinité, -prise pour juge de la cause, manifestait toujours le bon droit par -la victoire. Mais l’abbé Tuet ne s’est pas souvenu que, longtemps -avant l’usage dont il parle, on disait proverbialement en latin, _qui -periere arguuntur_; ce qui a été traduit en français par _les morts -ont tort_. Pline-le-Naturaliste (liv. XXIX), parlant des médecins -qui s’instruisent aux risques et périls des malades, et qui tuent -avec impunité, a observé que les reproches ne tombent point sur ces -assassins privilégiés, et que _ce sont les morts qui ont tort_: _ultro -qui periere arguuntur_. - - -=MOUCHE.=—_Prendre la mouche._ - -Se fâcher, s’emporter sans sujet. Allusion aux mouvements d’impatience -d’un homme qui veut prendre ou chasser une mouche toujours obstinée à -revenir lui piquer la figure. Les Italiens qui ont la même expression, -_saltar la mosca_, disent aussi _la mosca vi sali al naso_. _La mouche -vous saute au nez._ Nous disons de même _quelle mouche vous pique_? - -_C’est une fine mouche._ - -C’est une personne très fine et très rusée.—_Mouche_ s’est dit pour -espion, et de _mouche_, pris dans ce sens, on a fait _mouchard_. -C’est à tort qu’on a prétendu que le mot mouchard était dérivé du -nom d’un certain père de Mouchy, opiniâtre ennemi de la réforme, -et qui en fesait observer les sectateurs secrets par des espions à -ses gages.—«Il était inutile, dit M. Ch. Nodier, de chercher là -l’étymologie de mouchard, qui se présente tout naturellement dans -_musca_, qui avait la même acception figurée chez les Latins, comme on -peut le voir plusieurs fois dans Plaute et dans Pétrone. _Mouche_ est -d’ailleurs encore synonyme de _mouchard_, tant dans ce sens particulier -que dans son usage proverbial: _une fine mouche.—Je voudrais être -mouche._ - - Les mouches de cour sont chassées. (LA FONTAINE.) - -«_Mouche de cour_ se lit déjà dans l’_Éperon de discipline_, d’Antoine -du Saix, qui fit imprimer cet ouvrage à une époque où le père de Mouchy -était encore fort jeune.» - -_Faire la mouche du coche._ - -Faire l’empressé, le nécessaire, et s’attribuer le succès des choses -auxquelles on a le moins contribué. Personne n’ignore que cette -expression est venue d’une fable d’Ésope admirablement imitée par La -Fontaine. Madame de Sévigné, parlant de _la mouche du coche_, a dit: -«La gillette s’écrie: _Oh que je fais de poudre!_» Trait fort plaisant -et tout à fait digne de notre inimitable fabuliste! - - -=MOUCHER.=—_Il ne se mouche pas du pied._ - -Les Latins appelaient un homme fin, _homo emunctæ naris_, ce qui -signifie littéralement un homme dont le nez est mouché; et c’est par -une imitation comique de cette expression, que nous disons dans le même -sens, _un homme qui ne se mouche pas du pied_, parce qu’un homme qui -voudrait ne se moucher que du pied, serait condamné à rester toujours -morveux, et par conséquent n’aurait pas l’odorat subtil. - - -=MOULIN.=—_C’est un moulin à paroles._ - -Expression qu’on applique à une personne qui parle beaucoup sans rien -dire. Les Persans ont ce joli proverbe qu’ils emploient dans un sens -analogue: _J’entends le bruit du moulin, mais je ne vois pas la farine_. - -_Jeter son bonnet par-dessus les moulins._ - -C’est braver les bienséances, l’opinion publique.—On ignore l’origine -de cette expression singulière, et l’on conjecture qu’elle peut être -venue, en prenant sur la route une très grande extension de sens, de -la phrase suivante, par laquelle on terminait les contes de fée qu’on -fesait aux enfants: _Je jetai mon bonnet par dessus les moulins, et je -ne sais ce que tout cela devint_. - -Il est à remarquer que les fables sénégalaises finissent par une -formule de la même espèce: _Ici la fable alla tomber dans l’eau_.—On -fera, si l’on veut, l’application de cette formule à l’article qu’on -vient de lire. - -_Se battre contre des moulins à vent._ - -Se forger des chimères, se créer des fantômes pour les combattre. Cette -expression rappelle le trait de Don Quichotte se battant contre des -moulins à vent, qu’il prenait pour des géants. - - -=MOUSSE.=—_Pierre qui roule n’amasse point de mousse._ - -C’est la traduction littérale d’un adage grec employé par Lucien, -et passé dans la langue latine en ces termes: _Saxum volutum non -obducitur musco._ Sa signification ordinaire est que l’inconstance nuit -à la fortune et qu’il faut se fixer à quelque établissement pour y -profiter; mais on peut l’interpréter encore d’une manière plus morale -en l’appliquant à la manie des voyages qui tournent trop souvent au -préjudice des bonnes mœurs. - - Dans maint auteur de science profonde - J’ai lu qu’on perd trop à courir le monde: - Très rarement en devient-on meilleur. - Un sort errant ne conduit qu’à l’erreur. (GRESSET.) - - -=MOUTON.=—_Revenir à ses moutons._ - -Reprendre un discours qui avait été quitté ou interrompu, revenir à son -sujet. - -Cette expression est prise de la _farce de Patelin_, dans laquelle M. -Guillaume, marchand drapier, plaidant contre le berger Agnelet, qui -lui a dérobé des moutons, s’interrompt fréquemment pour parler d’une -pièce de drap que lui a volée Patelin, avocat de sa partie adverse. Le -juge qui ne comprend rien à cette digression embrouillée, l’avertit, -à plusieurs reprises, de ne pas s’écarter de sa cause, en lui disant: -_Sus, retournons à nos moutons_. - -Martial (liv. VI, épig. 19) a employé une expression très analogue à la -nôtre: _Jam dic, Posthume, de tribus capellis_. _Posthume, parle enfin -des trois chèvres._ - - -=MULE.=—_Ferrer la mule._ - -C’est acheter une chose pour quelqu’un et la lui compter plus cher -qu’elle n’a coûté; c’est enfler les mémoires de dépense. - -Quelques auteurs font remonter l’origine de cette expression jusqu’au -règne de Vespasien. Cet empereur, voyageant un jour en litière, fut -obligé de s’arrêter pour faire ferrer ses mules, sur la demande de -son cocher; mais ayant soupçonné que cette demande n’avait été faite -que pour ménager une audience à un solliciteur, il voulut savoir ce -que le cocher avait gagné à _faire ferrer_, _quanti calceasset_, et -il se fit donner la moitié du bénéfice (Suétone, _Vie de Vespasien_, -ch. 23). D’autres auteurs disent que l’expression _ferrer la mule_ -est venue de ce que, dans le temps où les magistrats allaient au -palais, montés sur des mules, les laquais qui gardaient les bêtes, -pendant l’audience, buvaient ou jouaient pour se désennuyer, et puis -cherchaient à s’indemniser de leur dépense ou de leur perte, en fesant -payer quelquefois à leurs maîtres des frais supposés pour le ferrement -des mules. - - -=MULET.=—_Garder le mulet._ - -Cette expression fut introduite dans le temps où les magistrats, les -médecins, et autres graves personnages, montaient sur des mules ou des -mulets pour aller à leurs affaires. Elle signifie, attendre avec ennui, -avec impatience, comme fesaient les valets qui gardaient ces mules ou -ces mulets dans la rue, lorsque les maîtres étaient entrés dans quelque -maison. - -_Têtu comme un mulet._ - -J.-J. Rousseau a dit: _Têtu comme la mule d’Edom_. - -Il est difficile de faire quitter au mulet la route qu’il veut suivre, -et plus difficile encore de le faire marcher dans la compagnie des -chevaux, pour lesquels il a une aversion extrême. La résistance qu’il -oppose s’accroît d’ordinaire sous les coups qu’il reçoit, et se change -en une colère terrible: alors il se précipite sur l’imprudent qui a -voulu le contraindre; et malheur à celui-ci! car, en pareil cas, ainsi -que le dit un proverbe provençal: _Il n’y a pas de mulet qui ne tue son -conducteur_. - -On croyait autrefois que l’homme exposé à un si grand danger -n’en pouvait être sauvé que par une protection céleste: c’est -ce qu’attestent quelques _ex voto_ qui représentent l’animal -furieux près d’écraser son maître sous ses pieds. J’ai vu un de ces -tableaux singuliers dans la chapelle de Sainte-Anne de la cathédrale -d’Apt.—Cela prouve suffisamment sans doute que l’obstination du -mulet méritait de passer en proverbe; mais cela prouve aussi que -l’obstination du muletier le méritait peut-être davantage. - -Le duc de Vendôme disait plaisamment que, dans les marches des armées, -il avait souvent examiné les querelles entre les mulets et les -muletiers, et qu’à la honte de l’humanité, la raison était presque -toujours du côté des mulets. - - -=MULOT.=—_Endormir le mulot._ - -Amuser un homme pour le surprendre, pour le tromper. - -Cette façon de parler est une allusion à ce qui se pratiquait autrefois -en plusieurs endroits, où, pour détruire les loirs et les mulots, on -fesait brûler, sur la place qu’ils occupaient, certaines essences -mêlées de fleur de soufre, dont la vapeur les étourdissait et les -empêchait de se soustraire à l’atteinte de l’assommoir. - -En 1767, les mulots dévorèrent une partie des semences. Le sieur -Gosselin, laboureur, de Puzeaux en Picardie, imagina des soufflets -propres à les faire périr par la vapeur du soufre, et le Gouvernement -fit distribuer ces soufflets dans les provinces. - - -=MUR.=—_Les murs ont des oreilles._ - -On doit craindre d’être écouté quand on parle d’affaires qu’il est -important de tenir secrètes. - -A ce proverbe correspond celui des Latins: _Staterii paries_, _le mur -de Statérius_. Ce Statérius fut puni de mort pour avoir tenu des propos -coupables qui tendaient à la subversion de l’État, et qui avaient été -entendus de quelques personnes cachées derrière une mince cloison. - - -=MUSER.=—_Qui refuse muse._ - -La meilleure explication de ce proverbe se trouve dans ce vers de -Molière: - - Refuser ce qu’on donne est bon à faire aux fous. - -_Muser_ signifiait autrefois faire acte de folie, et _musar_ équivalait -à fou. _Vous parlez comme hardi musar_, répondit saint Louis à -Joinville qui venait d’avancer qu’il aimerait mieux avoir commis trente -péchés que d’être _mézeau_ (lépreux). Mais ces deux mots perdirent, -dans la suite, une telle acception, et furent seulement employés, le -premier, pour exprimer l’habitude de consumer en bagatelles un temps -réclamé par quelque occupation sérieuse, et le second, pour désigner -l’insouciant entiché de cette manie. C’est dans ce dernier sens qu’il -faut entendre l’adage suivant, traduit du grec par Amyot: - - Qui _muse_ à quoi que ce soit, - Toujours perte il en reçoit. - -Notez que le verbe _morari_ (muser) se prenait aussi, chez les Latins, -dans le même sens que le verbe _insanire_ (être fou), avec cette seule -différence que sa première syllabe était brève dans un cas et longue -dans l’autre. La preuve s’en trouve dans plusieurs auteurs, et dans ce -jeu de mots que l’ingrat Néron, au rapport de Suétone, fit après la -mort de Claude, dont il était le fils adoptif: _Desiit morari inter -homines_. Il a cessé de demeurer ou de délirer parmi les hommes. - - - - -N - - -=NAPPE.=—_Trancher la nappe._ - -C’était un genre d’affront infligé autrefois à table à un gentilhomme -qui se rendait indigne de ce titre, par un roi d’armes ou un héraut qui -venait couper devant lui la _touaille_, ou la partie de la nappe qui -lui servait de serviette, et tourner son pain sens dessus dessous[66]. -«Charles VI, dit Legrand d’Aussi, avait réuni à un banquet, le jour -de l’Épiphanie, plusieurs convives illustres, entre lesquels était -Guillaume de Hainaut, comte d’Ostrevant. Tout à coup un héraut vint -trancher la nappe devant le comte, en lui disant qu’un prince qui ne -portait pas d’armes n’était pas digne de manger à la table du roi. -Guillaume surpris répondit qu’il portait le heaume, la lance et l’écu, -ainsi que les autres chevaliers. «Non, sire, cela ne se peut, répondit -le plus vieux des hérauts; vous savez que votre grand oncle a été tué -par les Frisons, et que, jusqu’à ce jour, sa mort est restée impunie. -Certes, si vous possédiez des armes, il y a longtemps qu’elle serait -vengée.»—Cette terrible leçon opéra son effet. Depuis ce moment, le -comte ne songea plus qu’à réparer sa honte; et bientôt il en vint à -bout.» - - -=NÉCESSITÉ.=—_Nécessité n’a point de loi._ - -Un extrême péril, un extrême besoin peuvent rendre excusables des -actions blâmables en elles-mêmes. Saint Bernard s’est servi de ce -proverbe dans la phrase suivante, extraite du chapitre V de son _Traité -sur le précepte et la dispense_: _Necessitas non habet legem, et ob hoc -excusat dispensationem_. _La nécessité n’a point de loi, et c’est pour -cela qu’elle excuse la dispense._—On dit aussi: _Nécessité contraint -la loi_. - -_Faire de nécessité vertu._ - -Faire de bonne grâce une chose qui déplaît, mais qu’on est obligé de -faire; agir de son plein gré, mais fort à contre-cœur, comme dit le -Jupiter d’Homère: ἑλὠν ἀέκοντίγε Θυμῷ (_Iliad._, liv. IV, v. 43). - -Ce proverbe est littéralement traduit du proverbe latin qu’on trouve -dans saint Jérôme et dans saint Pierre Chrysologue: _Facere de -necessitate virtutem_. - -Racine a su ennoblir ce proverbe dans ces vers de _Britannicus_ (act. -II, scène 3): - - Qui, dans l’obscurité, nourrissant sa douleur, - S’est fait une vertu conforme à son malheur. - - -=NÈFLE.=—_Avec du temps et de la paille, les nèfles mûrissent._ - -On vient à bout de bien des choses avec du soin et de la patience. Les -Persans disent: _Avec du temps et de la patience, le verjus devient -doux_; et les Chinois: _Avec du temps et de la patience, les feuilles -de mûrier deviennent de la soie_. - - -=NEZ.=—_Avoir bon nez._ - -Avoir de la sagacité, prévoir les choses.—Métaphore prise des chiens -de chasse habiles à découvrir et à suivre la trace du gibier par le -moyen de l’odorat. On dit aussi: _Avoir le nez fin_.—Le nez était chez -les Latins, comme chez nous, l’organe qui servait à caractériser la -sagacité et la finesse. _Olfactoriæ nares.—Emunctæ nares._ - -Les Hébreux regardaient aussi le nez comme l’organe de l’intelligence -et de la sagesse. Job assure que l’_esprit de Dieu est dans ses -narines_, et Isaïe conseille de se reposer sur la prudence d’un homme -_dont l’esprit est dans ses narines_. - -_Mener quelqu’un par le nez._ - -C’est lui faire faire tout ce qu’on veut.—Cette expression, qui était -également usitée chez les Grecs et chez les Latins, est une allusion -aux buffles que l’on conduit au moyen d’un anneau de fer passé dans -leurs narines.—Notez qu’on disait autrefois _embuffler_, dans le même -sens que _mener par le nez_, comme on peut le voir dans le dictionnaire -de Cotgrave. - -_Saigner du nez._ - -«Cette expression, dit Laurent Joubert, vient de ce que la saignée -affaiblit le cœur quand elle est copieuse; car les forces consistent au -sang et aux esprits qui se perdent insensiblement; et, de cette perte, -le cœur étant refroidi devient craintif, et l’on n’ose entreprendre ou -exécuter ce où l’on voit quelque danger.» - -Il y a une explication plus simple proposée par un médecin: C’est -que la peur donne un saignement de nez à certains individus, de même -qu’elle donne un flux de ventre à certains autres. - -Voici une origine historique qui me semble très admissible: - -Pendant la peste qui, après avoir dépouillé l’Afrique et l’Asie, -ravagea l’Europe et particulièrement la France, vers le milieu du XIV^e -siècle, on remarqua, en divers endroits, que cette terrible maladie -ne laissait aucun espoir de guérison, quand elle était accompagnée -de quelque saignement de nez; et comme un pareil symptôme causait -alors les plus vives craintes et le plus triste abattement, on en prit -occasion de dire au figuré: _Saigner du nez_, pour exprimer le manque -de courage et de résolution. - -_Tirer les vers du nez à quelqu’un._ - -Tirer de lui un secret par des questions adroites.—Nicot dit que cette -façon de parler vient _des pipeurs charlatans qui font accroire aux -simples gens beaucoup de telles riottes, afin d’avoir cependant le -loisir de vider leur gibecière_. Je pense qu’elle a une autre origine, -et que le mot _vers_ est ici un terme qui nous est resté de la langue -romane, où il s’employait dans l’acception de _vrai_, comme l’attestent -les deux exemples suivants, dont le premier est pris du roman de Rou de -Robert Wace, et le second, d’une pièce du troubadour Armand de Mareuil: - - Mez _veirs_ est ke li vilain dit, - Mais ce que dit le vilain est vrai. - - Aisso saben tug que es _vers_, - Nous savons tous que ceci est vrai. - -On aura dit primitivement _li vers_; et, dans la suite, on aura traduit -_li vers_ par _les vers_, en attribuant à l’article un sens pluriel -qu’il n’avait point en ce cas. Quant à l’expression _tirer du nez_, -elle peut avoir été choisie par trois raisons: 1^o parce qu’elle est -au propre un équivalent du vieux verbe _émoucher_, auquel on donnait -souvent, au figuré, la signification de _tirer par adresse_[67]; 2^o -parce qu’elle réveille dans l’esprit, par une certaine analogie, une -réminiscence de ce qu’on appelle _mener par le nez_; 3^o parce qu’elle -offre celle espèce de singularité qui fait ordinairement le sel des -phrases proverbiales. On sait que le peuple, dans son langage, est -grand inventeur de ces formules curieuses où viennent se rallier, -d’une façon pittoresque, des rapports éloignés que lui révèle si -facilement son instinctive sagacité. - -Ainsi, _tirer les vers du nez_, qu’on a substitué à _émoucher li vers_ -ou _le vers_, est la même chose que _tirer par adresse le vrai_; et, -ce qui me paraît confirmer cette explication, c’est qu’on trouve dans -quelques auteurs du moyen-âge: _Emungere aliquem vero_, phrase d’une -très bonne latinité, qui est sans doute l’original de la nôtre, et qui -se traduit littéralement en vieux français par _émoucher le vers_ ou le -vrai, _de quelqu’un_ ou _à quelqu’un_. - -Les Allemands disent, pour exprimer la même idée: _Den Hund vom Ofen -locken_; _attirer le chien de derrière le poêle_, parce qu’il faut bien -flatter cet animal, le bien amorcer par des caresses, pour lui faire -quitter cette place chaude et commode, où il aime à se tenir couché. - -_Votre nez branle._ - -On fait accroire aux enfants que leur nez tombera, s’ils se permettent -un mensonge; et c’est ce qu’on rappelle par cette expression, quand on -veut arracher à l’un d’eux l’aveu de quelque espiéglerie dont on le -soupçonne d’être l’auteur et qu’il soutient n’avoir pas faite.—Érasme -rapporte que, de son temps, on disait proverbialement: _Nasus tuus -arguit mihi te mentiri_. _Votre nez m’avertit que vous mentez._ Mais -cette façon de parler n’était point fondée, comme la nôtre, sur la -supposition d’un branlement de nez; elle avait sa cause dans une idée -superstitieuse qui fesait prendre certaines pustules qui viennent -au nez pour des effets et des indices de l’habitude de mentir. Les -Grecs désignaient ces pustules par le mot Ψεύσματα, _mensonges_, que -Théocrite a employé dans un vers traduit ainsi en latin: - - Non mihi nascentur nares mendacia supra. - Les mensonges ne se produiront pas sur mon nez. - -Le peuple, en France, donne de même le nom de _mensonges_ à certaines -taches dont les ongles sont quelquefois marqués. (Voyez l’expression -_Avoir les ongles fleuris_.) - -_Prenez-vous par le bout du nez._ - -C’est ce qu’on disait fréquemment autrefois, et ce qu’on dit -quelquefois encore pour répondre à quelqu’un qui veut mettre sur le -compte des autres les fautes dont il s’est rendu coupable.—Cette -expression est fondée sur l’ancienne coutume de Normandie, d’après -laquelle un homme convaincu d’avoir nui par de mauvais propos à la -réputation de son prochain, était tenu de lui faire amende honorable en -une église, dans un jour de solennité, et de se déclarer publiquement -calomniateur en se prenant par le bout du nez. Ce qui s’appelait _payer -le laid dit_. - -_Avoir un pied de nez._ - -C’est être honteux et confus.—Cette expression peut avoir eu la même -origine que la précédente, car il était tout naturel de supposer -qu’un individu condamné à se prendre par le bout du nez, à se tirer -le bout du nez, devait, en sortant de cette épreuve, avoir le nez -allongé, ou, comme on dit hyperboliquement, _avoir un pied de nez_.—Un -physiognomoniste conjecture qu’elle est venue de ce que la confusion -et le chagrin qu’éprouve un homme dont les projets ont échoué, dont -l’ambition se trouve déçue, lui amaigrissent la figure et rendent ainsi -son nez plus saillant.—Suivant presque tous les parémiographes, elle a -eu pour fondement ce conte rapporté par Béroalde de Verville, dans son -_Moyen de parvenir_ (tom. II, ch. 33): Un chapelain se chauffant, un -jour de grande fête, au feu de la sacristie, y fit griller du boudin, -pendant qu’on disait matines. Averti d’aller encenser, il mit à la hâte -son boudin dans sa manche et sortit pour remplir son devoir. Comme il -n’avait pas bien boutonné sa manche, il arriva que, dans le mouvement -du bras, elle se délia, de sorte que le boudin sauta au nez du doyen -à qui le chapelain envoyait la sainte fumée, ce qui fit une plaisante -figure et donna lieu de dire que M. le doyen avait eu _un pied de nez_, -expression qui passa bientôt en proverbe. - - -=NIAIS.=—_C’est un niais de Sologne qui ne se trompe qu’à son profit._ - -Les habitants de la Sologne passent pour avoir d’autant plus -d’intelligence qu’ils en font paraître moins, et ils mettent en effet -dans les affaires qu’ils font une habileté secrète qui les fait -toujours tourner à leur avantage. De là ce dicton qu’on emploie en -parlant d’un homme qui, tout en contrefesant le simple, est extrêmement -adroit et alerte sur ce qui regarde son intérêt. On dit aussi: _C’est -un niais de Sologne qui prend des sous marqués pour des liards._ - - -=NICODÊME.=—_C’est un Nicodême._ - -C’est un homme simple et borné, un niais.—Le nom de Nicodême, formé de -deux mots grecs, νικῶ (je triomphe) et δῆμος (peuple), exprime une idée -très noble dans la langue d’où il est tiré. Pourquoi donc en offre-t-il -une si différente en français? Les étymologistes pensent que c’est à -cause de _nice_ et de _nigaud_, qui ont une certaine analogie phonique -avec les deux premières syllabes de ce nom: mais à cette raison il -faut en ajouter d’autres que voici. Nicodême était un des principaux -Juifs, et il appartenait à l’école pharisienne. Frappé des miracles -de Jésus-Christ, il alla le trouver de nuit pour se convertir à sa -doctrine, et l’ayant entendu dire que l’homme ne peut voir le royaume -de Dieu s’il ne reçoit une seconde naissance, il en manifesta son -étonnement en ces termes: «Comment peut naître un homme quand il est -vieux? peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître une seconde -fois?» Le Sauveur lui expliqua le sens mystique de sa proposition, -et Nicodême ne comprenant pas mieux qu’auparavant, demanda encore: -_Comment cela peut-il se faire?_ Ce qui lui attira cette réponse: -_Quoi! vous êtes docteur en Israël et vous ignorez ces choses! Tu es -magister in Israel et hæc ignoras!_ (Evang. sec. Joan., c. III.)—Ce -récit de l’Évangeliste a été développé dans une scène du _Mystère de -la passion_, où Nicodême, avant de se faire chrétien, agit et parle -comme un imbécille, et c’est principalement pour cela que son nom a -été voué à un ridicule proverbial. On sait que Hauteroche a donné ce -nom à un personnage niais de sa comédie du _Deuil_. On sait aussi quel -rôle Furetière a fait jouer à un avocat du même nom dans son _Roman -bourgeois_. - - -=NICOLAS.=—_Saint-Nicolas marie les filles avec les gas._ - -Une légende rapporte que saint Nicolas, évêque de Myre, au commencement -du iv^e siècle, était enflammé du zèle de marier les filles, et qu’il -allait pendant la nuit jeter des sacs d’argent dans la maison des pères -de famille qui n’avaient pas de dot à leur donner. C’est en mémoire de -cette généreuse dévotion, qui en valait bien une autre, qu’il a été -choisi pour présider aux tendres engagements des cœurs bien épris, et -que son nom est invoqué dans _les litanies des amoureux_. Delille a -fait sur ce saint, dans la première édition de son poëme de la _Pitié_, -les quatre vers suivants, qui ont été supprimés dans les autres -éditions. - - Le bon saint Nicolas, dont l’oreille discrète - Écoute des amants la prière secrète, - Qui, des sexes divers le confident chéri, - Donne à l’homme une épouse, à la femme un mari. - - -=NIQUE.=—_Faire la nique à quelqu’un._ - -C’est proprement hausser et baisser le menton pour le narguer, pour -se moquer de lui.—Quelques étymologistes font dériver le mot _nique_ -du verbe allemand _nicken_, qui signifie hocher la tête, et quelques -autres du celtique _niq_, qui s’est conservé chez les Bas-Bretons dans -le même sens. Nos anciens auteurs se sont servis du verbe _niqueter_ -inusité aujourd’hui. - -On dit aussi _faire une niche à quelqu’un_, c’est-à-dire un trait -d’espiéglerie ou de malice; et _niche_ est ici une altération de -_nique_. - -_Les mots en ique font aux médecins la nique._ - -J’écris les _mots_ et non les _maux_, contre l’usage actuel, parce que -c’est l’orthographe adoptée par nos anciens parémiographes qui ont vu -un calembourg dans ce dicton populaire dont le vrai sens est, que les -médecins ne sauraient guérir les malades qu’on désigne par des mots -terminés en _ique_, comme _asthmatique_, _hydropique_, _paralytique_, -_pulmonique_, etc. - - -=NIQUÉE.=—_Etre dans la gloire de Niquée._ - -C’est-à-dire au comble de la joie, de la satisfaction, de la -prospérité, dans l’enivrement des plaisirs et des honneurs. Cette -expression qu’ont employée beaucoup d’auteurs, entre autres Brantôme, -Saint-Evremont, madame de Sévigné, Voltaire, a dû son origine au roman -d’_Amadis de Gaule_. Voici ce que nous apprend là-dessus le chapitre -24 du livre viii de ce roman, traduit de l’espagnol par Nicolas de -Herberai: La fille du roi de Thèbes, épouse du soudan de Niquée, avait -mis au jour, dans une seule couche, un prince nommé Arastarax et une -princesse nommée Niquée. Le frère devint éperdument amoureux de la -sœur. Pour arrêter les progrès de cette passion incestueuse, leur -tante Zirfée, reine d’Argènes et fée très habile, eut recours aux -secrets de son art. «Elle fit dresser dans la grande salle du palais -qu’habitoit Niquée, un théâtre à quinze marches, le tout couvert d’un -grand drap d’or, et mit au haut une chaise tant enrichie de perles et -orfévrerie que la pareille ne fut oncques vue. Le plancher de la salle -fut mué par magie soudainement en une voûte de crystal soutenue par -piliers et arcs-boutans de pur jaspe, à chacun desquels se présentoit -la statue d’une femme si au vif, qu’elle sembloit proprement vouloir -remuer les doigts pour sonner la harpe ou violon qu’elle tenoit entre -ses mains. Lors appela, Zirfée, sa nièce, laquelle elle fit vestir -d’un accoustrement tant canetillé et brodé, que Sparte ny Lacédémone -ne se pourroit vanter en avoir jamais paré dame ni damoyselle d’un si -excellent. Puis lui posa sur le chef qu’elle avait nu, et les cheveux -épars plus blonds qu’un bassin, un diadême d’impératrix. Et ce fait, -appela les infantes Brizèle et Todomire, lesquelles semblablement -elle para de riches accoustrements, et mit sur le chef de chacune -couronnes fleuronnées, faisant asseoir Niquée en la chaise de parement -et les deux princesses à genoux devant elle, tenant un miroir de -telle grandeur que le vif et naturel du chevalier de l’ardente épée -s’y montroit ni plus ni moins que s’il eût été présent. Dont Niquée -esbahie et quasi ravie de grand plaisir, voyant ce qu’elle aimoit et -désiroit sur toutes choses, reçut telle gloire qu’elle estimoit être -mieux logée et plus aise que les propres dieux au meilleur endroit des -Champs-Elysées... Et quant et quant les statues se prindrent à sonner -leurs instruments avec telle harmonie qu’Orphéus et Amphion eussent été -tenus pour rudes et grossiers s’ils s’en eussent voulu mêler, pour les -égaler ou atteindre. Mille fleurettes de toutes sortes et plus suaves -et odoriférentes ni que le bouton de rose en Provence, ni le basme ou -myrrhe au Caire ou Damas, furent semées en tous endroits, voletants -entre la voûte et le bas une infinité d’oisillons dégoïsants leur -ramage de si bonne grâce, que celui seroit vraiment bien dégoûté qui -n’y prendroit plaisir. Étant donc les choses ainsi ordonnées, Zirfée, -pour ne rien laisser derrière (ainsi embélir le lieu de tout ce qui -pouvoit satisfaire à l’œil et au cœur), fit par son art représenter, au -lieu de tapisserie, les parois de crystallin et au-dessus les histoires -de maints loyaux amants...... Zirfée appela Anastarax et le pria -d’entrer en la salle pour lui dire son avis de ce qu’il y trouverait. -A quoi il obéit; mais il n’eut pas plutôt franchi le seuil de l’huis, -de qu’avisant Niquée en sa gloire, mit toutes choses en arrière pour -s’approcher, et de fait parvint au degré treizième...... Et là fut ravi -de joie tant indicible que, sans avoir en l’esprit autre chose que la -beauté et excellence de sa sœur, demeura à deux genoux devant elle, si -ententif à la contempler, que prenant l’une des harpes chanta virelais -et chansons propres à la louange. Ce que voyant Zirfée paracheva son -sort, et par ses conjurations établit loi que Niquée n’en partiroit -jusqu’à ce qu’elle fût délivrée par le meilleur et le plus loyal -chevalier qui fût depuis l’Orient jusques au Septentrion.» Ce chevalier -fut Amadis de Grèce, surnommé le damoysel de l’ardente épée, dont -Niquée, pendant son enchantement, se délectait à regarder l’image dans -le miroir que Brizèle et Todomire tenaient placé sous ses yeux. - - -=NITOUCHE.=—_C’est une sainte nitouche._ - -C’est une personne qui fait semblant de ne pas vouloir d’une chose -qu’elle brûle d’avoir; qui affecte un air de douceur et de réserve que -son cœur dément.—_Nitouche_ est un mot formé de _n’y touche_. On dit -aussi _mitouche_, ce qui revient au même, car _mitouche_ est pour _mie -touche_, qui ne touche mie, c’est-à-dire point. - -Madame Pernelle, dans le _Tartuffe_, dit à Marianne: - - Et vous n’y touchez point, tant vous êtes doucette. - -On lit dans les _Proverbes_ de Salomon (ch. XXVI, v. 18): _Il semble -qu’ils n’y touchent pas; mais leurs paroles pénètrent jusqu’au fond des -entrailles._ - - -=NOBLESSE.=—_Noblesse vient de vertu._ - -Il n’y a dans la nature que deux classes d’hommes, les bons et les -méchants. C’est la division la plus simple et la plus caractérisée. Le -besoin et mille autres circonstances ont obligé la société d’etablir, -parmi les membres qui la composent, un grand nombre de distinctions; -mais, pour les rendre légitimes et sacrées, elle a dû les fonder sur le -mérite, et faire dériver la noblesse de la vertu. - -On lit dans la _Genèse_ (ch. VI, v. 8 et 9) ce passage remarquable: -«Noé trouva grâce devant le Seigneur. Voici la généalogie de Noé: Noé -était un homme juste et parfait.» Cette généalogie est aussi rare -que nouvelle. Elle nous apprend, dit saint Chrysostome, que toute la -splendeur de la naissance n’est rien aux yeux de Dieu, en comparaison -de la justice et de la perfection. - -Si la noblesse ne reste point unie à la vertu qui l’a produite, elle -dément son origine, et n’est plus qu’une ignominie rétroactive pour les -aïeux. - -Afin de prévenir un tel déshonneur, les Chinois ont fait une loi qui -ordonne d’anoblir les ascendants et non les descendants de l’homme -généreux que ses vertus ou ses talents ont élevé à un rang supérieur. - -Pour juger de ce que c’est que la noblesse sans le mérite, il suffit -d’observer que M. de *** qui vit dans l’infamie, est plus noble que son -aïeul qui consacra sa vie entière à la pratique de toutes les vertus. - -La noblesse héréditaire, disait Arlequin, est la seule chose à laquelle -les hommes qui en jouissent n’aient aucune part active. Ils naissent -nobles sans leur participation; et, si leur mère accouchait d’un -monstre, il serait d’aussi bonne maison qu’eux. - -Les docteurs hébreux disent: Tu demandes pourquoi Adam est seul de -première formation?—C’est afin que, parmi les hommes à venir, l’un ne -pût pas dire à l’autre: Je suis de plus noble race que toi. - - _Qui prend des lettres de noblesse, - Déclare d’où vient sa richesse._ - -La profession que l’anobli avait exercée et dans laquelle il s’était -enrichi, était rappelée dans les lettres de noblesse qu’il obtenait. On -peut rapporter à ce proverbe le mot de Ménage: Que les armoiries des -maisons nouvelles sont, pour la plus grande partie, les enseignes de -leurs anciennes boutiques. - - Noblesse oblige. - -Proverbe qui se retrouve dans le passage suivant d’un ancien auteur: -_Hoc unum in nobilitate bonum, ut nobilibus impoposita necessitudo -videatur, ne à majorum virtute degenerent. Il n’y a que ceci de bon -dans la noblesse, c’est qu’elle semble imposer à ceux qui naissent -nobles, l’obligation de ne pas dégénérer de la vertu de leurs -ancêtres._—Ce proverbe, qui retrace l’esprit et le caractère de la -vraie chevalerie, enseignait à nos anciens nobles qu’ils avaient plus -de devoirs à remplir que les autres hommes, et que, pour ne pas deroger -à leur naissance, ils étaient tenus de se signaler par la pratique des -vertus civiles et militaires. C’est, sous une autre expression, le -même précepte que leur fesaient entendre les hérauts d’armes dans les -tournois: _Souvenez-vous de qui vous êtes fils et ne forlignez point_. - -Si la noblesse n’est point un mérite, elle est du moins un avantage; -et, quoi qu’en disent les docteurs en libéralisme qui affectent de la -mépriser, ils ne persuaderont jamais aux gens sensés que ce soit un -point de départ inutile, dans la route de la vertu, que de descendre -d’une famille illustre. La mémoire et le respect des aïeux deviennent -toujours une source de généreuses inspirations. - - - =NOCE.=—_Allez-vous-en, gens de la noce, - Allez-vous-en chacun chez vous._ - -C’est le début et le refrain d’une vieille chanson. «Cette chanson, -dont on ne connaît ni l’origine ni la date, dit M. A.-A. Monteil, nous -a été sans doute apportée par les siècles précédents, comme les Contes -des Veillées des bonnes gens, qui ne sont que les fabliaux du XII^e -et du XIII^e siècle. On prétend qu’elle fut faite pour le mariage de -l’économe roi Dagobert et de l’économe reine Berthilde, sa femme.» - -_Il ne s’est jamais trouvé à pareilles noces._ - -Il n’a jamais éprouvé un pareil traitement.—Cette locution est fondée -sur un usage pratiqué jadis en Poitou, après les repas d’épousailles. -Tous les convives, en sortant de table, n’avaient rien de plus pressé -que de mettre leurs mitaines et de se donner les uns aux autres des -coups de poing qui fesaient plus de bruit que de mal. C’était un -exercice mnémonique, institué par la joie, pour rendre plus durable -le souvenir de la fête dont on venait de jouir; mais il dégénéra, -dans la suite, au point de rappeler le combat des Centaures et des -Lapithes aux noces de Pyrithoüs, _rixa debellata super mero_: ce qui en -nécessita l’abolition. Rabelais n’a pas oublié cette singulière coutume -dans la description qu’il a faite des noces du seigneur de Basché -(liv. IV, chap. 14): «Pendant qu’on apportoit vin et espices, coups -de poing commençarent trotter. Chicquanous en donna nombre au prestre -Oudart. Soubs son suppellis avoit Oudart son guantelet caché; il s’en -chausse comme d’une mitaine, et de daubber Chicquanous, et de frapper -Chicquanous; et coups de jeunes guantelets de touts coustez pleuvoir -sus Chicquanous. Des nopces, disoient-ils, des nopces, des nopces: vous -en soubvienne. Il fut si bien accoustré que le sang lui sortoit par -la bouche, par le nez, par les aureilles, par les œilz. Au demourant, -courbatu, espaultré et froissé, teste, nucque, dours, poictrine, bras -et tout.» - -_Noces de mai, noces mortelles._ - -Proverbe fondé sur une superstition qui règne en plusieurs pays, -particulièrement en Provence, et qui a été transmise des païens aux -chrétiens, comme l’attestent ces vers d’Ovide, extraits du livre V du -poëme des _Fastes_. - - Nec viduæ tædis eadem nec virginis apta - Tempora: quæ nupsit non diuturna fuit. - Hâc quoque de causâ si te proverbia tangunt, - _Mense malum maio nubere_ vulgus ait. - -«Ce temps n’est pas favorable pour l’hyménée de la vierge ou de la -veuve. Celle qui a pris alors un époux a cessé bientôt de vivre. Et, -si les proverbes peuvent être ici de quelque poids, je rappellerai ce -proverbe du peuple: _Il est mauvais de se marier au mois de mai_.» - -Plutarque, dans la quatre-vingt-sixième de ses _Demandes romaines_, -a recherché les causes de cette superstition; et voici ce qu’il en a -dit: «Pourquoi les Romains ne se marient point au mois de mai? Est-ce -parce qu’il est au milieu d’avril et de juin, dont l’un est consacré -à Vénus et l’autre à Junon, déesses qui ont toutes deux la cure et -la superintendance des noces, au moyen de quoi ils (les Romains) -avancent ou retardent un peu. Ou est-ce qu’en ce mois-là ils font la -cérémonie de la plus grande purgation?... En ce temps-là, la prêtresse -de Junon ou la Flaminea est toujours triste, comme en deuil, sans se -laver ni parer. Ou bien est-ce parce que plusieurs des peuples Latins -font oblation aux trépassés en ce mois? et c’est pourquoi ils adorent -Mercure en ce même mois, joint qu’il porte le nom de Maïa, mère de -Mercure.» (Traduction d’Amyot.) - - -=NOEL.=—_On a tant crié, on a tant chanté Noël, qu’à la fin il est -venu._ - -La chose dont on parlait, qu’on désirait depuis longtemps, est enfin -arrivée.—Ce proverbe est né de l’usage où l’on était autrefois -de _crier Noël_ dans les rues, et de chanter dans les églises des -cantiques appelés _Noëls_, pendant la quinzaine qui précède la fête de -la Nativité du Sauveur. - -Noël était aussi un cri de joie qu’on fesait entendre en des -circonstances solennelles. Alain Chartier et André Duchesne rapportent -que le peuple cria _Noël es grandes réjouissances_ au baptême de -Charles VII, et à son entrée dans la capitale du royaume, après -l’expulsion des Anglais.—Martial de Paris, parlant de ce dernier -événement, a dit: - - Puis les enfants s’agenouilloient, - _En criant Noël_ sans cesser. - - -=NŒUD.=—_Trancher le nœud Gordien._ - -Se tirer par une mesure vigoureuse et prompte d’une difficulté -embarrassante.—Gordius, père du roi Midas, avait un chariot dont le -joug était attaché au timon par un lien fait d’écorce de cornouiller, -et tellement entrelacé qu’on ne pouvait en découvrir ni le commencement -ni la fin. Ce lien inextricable s’appelait _nœud Gordien_ ou _nœud de -Gordius_. Il était religieusement conservé à Gordium, en Phrygie, dans -le temple de Jupiter, et un oracle promettait l’empire de l’Asie à -celui qui viendrait à bout de le dénouer. Alexandre-le-Grand, s’étant -rendu maître de Gordium, voulut prouver que le succès d’une telle -entreprise lui était réservé. Il fit plusieurs tentatives pour délier -le nœud mystérieux; mais, voyant que son adresse serait en défaut, et -craignant que ses soldats n’en tirassent un mauvais présage, il prit le -parti de le trancher avec son épée; et par ce moyen, dit Quinte-Curce, -il éluda ou accomplit l’oracle. - - -=NORMAND.=—_Répondre en Normand._ - -Les Normands sont accusés de manquer de sincérité. De là cette -expression pour dire que l’on répond d’une manière équivoque. Du reste, -ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on fait un tel reproche aux Normands. Le -roman de _la Rose_ les donne pour soldats à Male-Bouche. - - Male-Bouche, que Dieu maudie, - Eut souldoyers de Normandie. - -_Un Normand a son dit et son dédit._ - -D’après l’ancienne coutume de Normandie, les contrats ne commençaient -à être valables que vingt-quatre heures après la signature; et il était -permis aux parties de se rétracter avant l’expiration de ce délai. -C’est ce qui donna lieu, dit-on, à l’expression proverbiale. - -_Qui fit Normand, fit truand._ - -_Truand_ est un vieux mot synonyme de mendiant, et dérivé de _tru_, -autre vieux mot employé dans le sens de tribut, impôt prélevé sur -chaque sujet. Les Normands furent, dit-on, appelés _truands_, parce -qu’ils étaient si accablés d’impôts, que presque tous les paysans et -les ouvriers étaient obligés de _truander_ ou de mendier pour vivre. - - -=NOUVEAU.=—_Au nouveau tout est beau._ - -Tout ce qui est nouveau plaît. _Grata novitas._—Un autre proverbe dit: -_Celui qui met des culottes pour la première fois se regarde à chaque -pas_. - - -=NOVICE.=—_Ferveur de novice ne dure pas longtemps._ - -L’ardeur qu’on met à remplir les obligations d’un nouvel état s’éteint -bien vite; elle n’est qu’un _feu de paille_. - - -=NOYÉ.=—_Un noyé s’accroche à un brin de paille._ - -Celui qui est dans une situation désespérée cherche à s’en retirer, en -profitant du plus petit moyen qui lui est offert. - - -=NUIT.=—_Passer une nuit blanche._ - -Le guerrier digne d’être reçu chevalier passait la nuit qui précédait -sa réception dans un lieu consacré, où il veillait auprès de ses armes; -il était revêtu d’un costume blanc, comme les néophytes de l’église, et -de là vint que cette nuit, qu’on nommait _veillée des armes_, fut aussi -nommée _nuit blanche_, expression que l’usage a retenue pour signifier -une nuit sans sommeil. - - -=NUMÉRO.=—_Entendre le numéro._ - -Avoir de l’intelligence, de la finesse; faire preuve d’habileté -dans le commerce dont on se mêle, et savoir mettre à profit cette -habileté.—Expression prise du _jeu de blanque_, dont il est parlé à -l’article consacré à ce mot, page 145. Elle s’appliqua d’abord, dans le -sens propre, à l’homme qui, en jouant à ce jeu, avait la main heureuse, -comme on dit, et tirait presque toujours de l’urne un billet écrit ou -_numéro_ gagnant. - - - - -O - - -=O.=—_Rond comme l’O du Giotto._ - -Expression reçue parmi les peintres pour désigner une figure -parfaitement ronde.—Le Giotto, élève de Cimabué, était un célèbre -peintre Toscan, qui fit oublier son maître, et fut regardé comme le -régénérateur de la peinture. Il venait de terminer les six grandes -fresques du _Campo Santo_ de Pise, dans lesquelles il avait représenté -les misères et la patience de Job, lorsque le pape Boniface VIII, qui -voulait l’employer à Rome, envoya auprès de lui un de ses gentilshommes -pour juger si son mérite égalait sa réputation. Le Giotto, piqué de ce -que le Saint-Père paraissait douter de ses talents, refusa obstinément -de remettre à l’envoyé des dessins que celui-ci a lui mandait; mais -prenant une feuille de papier, il y traça, sous ses yeux, au courant -du crayon, un cercle parfait qu’il le pria de présenter à sa sainteté. -Cette figure fut admirée de Boniface VIII, qui se hâta d’appeler -l’artiste à Rome, et elle obtint en peu de temps une célébrité -proverbiale. - - -=OBÉIR.=—_Il faut apprendre à obéir pour savoir commander._ - -Proverbe pris de cette maxime de Solon, citée par Stobée: _Apprenez -à obéir avant de commander, car ayant apprit à obéir, vous saurez -commander._—La même maxime se trouve dans Aristote. - -Nos anciens chevaliers regardaient l’obéissance comme l’apprentissage -du commandement. «Il convient, dit _l’Ordène de Chevalerie_[68], -que le jeune gentilhomme soit subject avant d’estre seigneur, car -autrement ne cognoistroit-il point la noblesse de sa seigneurie quand -il seroit grand et maistre de ses actions. De mesme que celui qui veut -apprendre à estre cousturier ou charpentier, doibt avoir un maistre -en ce mestier, de mesme aussi celui qui veut être expert en fait de -chevalerie et de bon commandement, doibt premierement avoir un maistre, -qui soit courtois chevalier.»—C’est d’après ce principe que les fils -des seigneurs étaient placés comme pages et valetons auprès de quelque -suzerain. - -Louis XIV, dans les mémoires qu’il fit pour l’instruction de son -fils, lui donnait cette sage leçon parmi beaucoup d’autres: «Si vous -n’écoutez pas les ordres de ceux que j’ai préposés pour votre conduite, -comment suivrez-vous les conseils de la raison quand vous serez votre -maître?» - - -=OCCASION.=—_L’occasion fait le larron._ - -L’occasion détermine souvent l’action.—Il est certain que la facilité -qu’on trouve dans les grandes villes pour le vice, est la principale -cause du nombre infini de gens qui s’y livrent. - -On lit dans le recueil des _adages des SS. pères_: _In arcâ apertâ -etiam justus peccat._ Un coffre ouvert _fait pécher le juste même_. - -_Il faut saisir l’occasion aux cheveux._ - -Il faut user de diligence pour ne pas laisser échapper le temps -favorable de faire une chose. - -Les anciens représentaient l’occasion debout sur une roue mobile, -ayant des ailes aux pieds et tournant sur elle-même en rond avec une -prodigieuse vitesse. Elle avait la partie antérieure de la tête garnie -d’une touffe de cheveux, et la partie postérieure entièrement chauve, -de sorte que, si on ne la saisissait pas au passage par la première, il -n’y avait pas moyen de la prendre par la seconde. - - -=ŒIL.=—_Pleurer d’un œil et rire de l’autre._ - -Cela se dit particulièrement des enfants contrariés qui pleurent -et rient en même temps; on le dit aussi pour signifier un _deuil -joyeux_.—L’origine de cette façon de parler doit être rapportée à nos -anciennes représentations théâtrales où les acteurs étaient masqués, -comme dans celles de l’antiquité. Celui qui était chargé de jouer un -rôle, tantôt triste, et tantôt gai, portait un masque dont un côté -exprimait la douleur et l’autre la joie, afin de montrer tour à tour -aux yeux des spectateurs les deux affections opposées, au moyen de ce -masque toujours offert de profil.—L’expression _Jean qui pleure et -Jean qui rit_ est dérivée de la même source. Le célèbre peintre anglais -Reynolds, voulant caractériser le double talent de Garrick dans la -tragédie et dans la comédie, le peignit pleurant d’un œil et riant de -l’autre, entre Melpomène et Thalie. - -_Se battre l’œil d’une chose._ - -_Se battre l’œil_, c’est proprement se frapper l’œil avec la paupière -qu’on abaisse et qu’on relève alternativement, ce qui se fait en signe -de dérision et de mépris: de là cette expression employée figurément -pour dire qu’on se moque d’une chose. - - -=ŒUVRE.=—_A bon jour bonne œuvre._ - -Ce proverbe ne devrait se dire que des bonnes actions qui se font -pendant les jours de grande fête; mais comme l’occasion de l’appliquer -en ce sens s’est toujours offerte rarement, on a pris le parti de -l’employer d’une manière ironique en parlant des mauvaises actions, qui -sont beaucoup plus fréquentes les jours fériés que les autres jours. - - -=OFFENSEUR.=—_L’offenseur ne pardonne jamais._ - -Ce proverbe, traduit de l’italien _Chi offende non perdona mai_, se -retrouve dans cette réflexion de Tacite: _Proprium humani ingenii est -odisse quem læseris_ (_Agricol. vita_, n^o 41). _C’est le propre de -la nature humaine de haïr celui qu’on a offensé._ Le même écrivain -remarque que les causes de la haine sont d’autant plus violentes -qu’elles sont injustes: _Odii causæ acriores quia iniquæ_ (_Annal._, -lib. I, c. 33). Sénèque avait dit avant Tacite: _Hoc habent animi magnâ -fortunâ insolentes quòd læserint et oderint_ (_De irâ_, lib. II, c. -33). _Le vice des hommes rendus insolents par une grande fortune est de -joindre la haine à l’offense._ - -C’est pour cela que Voltaire écrivait à quelqu’un qui avait eu des -torts graves envers lui: _Je vous demande pardon de vous être moqué de -moi_. - - -=OGRE.=—_Manger comme un ogre._ - -Manger excessivement. La Monnoye a fait dériver le mot _ogre_ du grec -ἀγρίος, sauvage, féroce. Un savant de ma connaissance m’en a indiqué -une autre origine très curieuse: il le croit tiré de la Bible, et formé -de _Og rex_, _Og roi_ de Basan, qui fut vaincu à Edréhi, et exterminé -avec tous les siens par Moïse. Ce terrible Og, dit le Deutéronome (ch. -III, v. 11), était demeuré seul de la race des Réphaïms ou des géants. -Son lit, que l’on montrait dans Rabba, ville des enfants d’Amnon, avait -une longueur de neuf coudées et une largeur de quatre. - -Je mets de côté plusieurs étymologies de même farine pour arriver -plus vite à la véritable donnée par M. de Walckenaer. Suivant lui, -les _ogres_ sont les Oïgours ou Igours, dont il est fait mention dans -Procope, dès le VI^e siècle (_De bello Vandalico_, lib. I, c. 4). -C’était une race turque, originaire du centre de l’Asie, et célèbre par -sa férocité parmi les Tartares féroces. Quelques Oïgours pénétrèrent -en Europe avec les autres Tartares, se fixèrent en Crimée, et se -servirent d’une langue appelée _lingua ougaresca_ par les commerçants -italiens qui les fréquentèrent les premiers. D’autres tribus, jointes -aux Madgiars partis des bords du Wolga, allèrent s’établir dans la -Dacie et la Pannonie. On les désigna alors sous le nom de Hunni-Gours, -et leur nouveau pays prit le nom de Hunni-Gourie. Ces dénominations -se changèrent dans la suite en celles de Hongrois et de Hongrie. Les -Hongrois, au IX^e siècle, sont les Oïgours, et dans les écrits en -langue romane du XII^e et du XIII^e siècle, ce sont les _Ogres_. Qu’on -ouvre le dictionnaire de la langue romane au mot _Ogre_, et l’on y -trouvera pour synonyme le mot _Hongrois_; il n’y a rien de plus certain -ni de mieux prouvé que cette origine. Ces Hongrois, ces Hunni-Gours ou -ces Oïgours, firent deux irruptions en France dans le X^e siècle; ils -parcoururent la Lorraine, la Bourgogne, et se répandirent jusqu’aux -environs de Toulouse, incendiant les villes, pillant les monastères, -outrageant les vierges, massacrant les hommes et emmenant les -enfants en captivité. Les horreurs qu’ils commirent, et auxquelles -l’imagination ajoutait encore, imprimèrent la terreur à des esprits -imbus de mille superstitions; et cette terreur les fit regarder comme -des êtres hideux, épouvantables et stupides, qui avaient faim de chair -humaine. Les conteurs de profession, les auteurs du Mabinogion[69], et -après eux les bonnes vieilles et les nourrices, employèrent dans leurs -fictions les Oïgours ou les _Ogres_ au lieu de bêtes féroces, comme le -principal ressort de terreur. - - -=OIE.=—_L’oie de la Saint-Martin._ - -L’Église romaine a eu autrefois jusqu’à trois carêmes, celui d’avant -Pâques qu’elle a conservé, et deux autres qu’elle a supprimés: l’un de -ces derniers précédait Noël, et commençait le 12 novembre, lendemain de -la fête de Saint-Martin. Cette fête était alors consacrée, comme l’est -aujourd’hui le mardi-gras, aux réjouissances et aux festins, et l’oie -rôtie, qui fesait le régal de nos bons aïeux, figurait sur toutes les -tables. L’oie a été remplacée depuis par le dindon, oiseau indigène -du Paraguay, importé en Europe par les jésuites au XVI^e siècle; -cependant son règne n’est pas encore passé. Les artisans, dans beaucoup -d’endroits, sont restés fidèles à l’usage de se réunir en famille pour -manger l’_oie de la Saint-Martin_. - -J. C. Frohman a écrit en latin, sur cet antique usage, un savant traité -qui a pour titre: _Tractatus curiosus de ansere Martiniano_, Lipsiæ, -1720, in-4^o. - -_Qui a plumé l’oie du roi, cent ans après il en rend la plume._ - -La prescription, c’est-à-dire la manière d’acquérir la propriété -d’une chose, ou d’exclure une demande en justice par une possession -non interrompue durant un temps déterminé, était légalement acquise -autrefois comme aujourd’hui, au bout de trente années, contre les -réclamations des particuliers, mais elle ne pouvait l’être contre -celles des agents du domaine royal qu’après un siècle révolu: de là le -proverbe où l’oie figure, parce qu’on élevait beaucoup d’oies dans les -maisons de campagne de nos anciens rois, depuis que Charlemagne, par un -article de ses _Capitulaires_, avait ordonné que ses basses-cours en -fussent abondamment pourvues. - -Ce proverbe s’emploie maintenant pour signifier qu’il ne fait jamais -bon s’attaquer à plus fort que soi. - - -=OIGNON.=—_Il y a de l’oignon._ - -Il y a quelque chose de caché là-dessous.—L’oignon a été pris pour -symbole du mystère et de la duplicité à cause de ses nombreuses -tuniques qui s’enveloppent l’une dans l’autre, et c’est là probablement -ce qui a donné lieu à cette expression proverbiale, beaucoup plus -ancienne qu’une chanson populaire à laquelle elle sert de refrain, et -d’où l’on prétend à tort qu’elle a tiré son origine.—On trouve de -_bailler l’oignon_ dans la 33^{me} des _Cent Nouvelles_. - -Les Italiens disent d’un homme qui déguise sa façon de penser, sur la -parole de qui on ne peut compter: _E piu doppio ch’una cipolla_. _Il -est plus double qu’un oignon._ - -Pythagore, le père de la double doctrine, avait fait un traité sur les -oignons. - -_Se mettre en rang d’oignon._ - -Prendre place parmi des gens de distinction, dans une réunion où l’on -n’est pas invité, dans une assemblée à laquelle on n’a pas le droit -d’assister.—On croit que cette façon de parler rappelle le baron -d’Oignon qui remplissait les fonctions de grand-maître des cérémonies -aux états de Blois de 1576, et assignait à chaque député son rang et sa -place.—Il y a un proverbe qui dit: _Bien des gens se mettent en rang -d’oignon et ne valent pas une échalotte_. - -_Marchand d’oignons se connaît en ciboules._ - -Ce proverbe signifie qu’on est difficilement trompé sur les choses de -son métier. Il se dit particulièrement d’un homme qui reproche aux -autres des choses qu’il sait par expérience personnelle. - -_Regretter les oignons d’Égypte._ - -Regretter son ancien état, quoiqu’on soit dans un état meilleur. -Personne n’ignore que c’est une allusion aux Israélites, qui, délivrés -de la servitude d’Égypte, se plaignaient à Moïse d’être privés des -oignons qu’ils mangeaient dans ce pays. - - -=OISEAU.=—_Être battu de l’oiseau._ - -Être découragé, rebuté par une suite de mauvais succès, de traverses; -expression prise de la fauconnerie où elle s’emploie au propre en -parlant du gibier harcelé par le faucon. - -_Léger comme l’oiseau de saint Luc._ - -C’est-à-dire lourd comme un bœuf. On a donné pour attribut à saint Luc -un bœuf ailé qui rumine à côté de lui. Ce quadrupède, équipé comme -un volatile, est consideré tout de bon comme un symbole du génie de -l’évangéliste; mais ce n’est que par ironie qu’il est pris comme un -type de légèreté. - - -=OISIVETÉ.=—_L’oisiveté est la mère de tous les vices._ - -Le bonhomme Richard disait: _L’oisiveté va si lentement que tous -les vices l’atteignent_.—Les Allemands et les Italiens appellent -proverbialement l’oisiveté l’oreiller du diable.—_Des Tunfels -Ruhebank._—_Capezzolo del diavolo._ - -Il y a des gens qui prétendent excuser l’oisiveté en disant: Quel mal -peut-on faire lorsqu’on ne fait rien? On leur répond par un mot de -Caton l’Ancien, consigné dans ce vieux proverbe: _En rien faisant on -apprend à mal faire_, ou par cette réflexion de l’_Ecclésiastique_ -(ch. XXXIII, v. 29): _Multam malitiam docuit otiositas_. _L’oisiveté a -toujours enseigné beaucoup de mal._ - -L’homme oisif est à la disposition de tous les vices. L’homme -laborieux, au contraire, n’a point à redouter leur pernicieuse -influence; ses occupations lui forment une sauve-garde. Hésiode a dit -admirablement: _Dieu a posé le travail pour sentinelle de la vertu_. - - -=OLIBRIUS.=—_Faire l’olibrius._ - -On pense généralement qu’il s’agit ici d’Olibrius, sénateur romain de -la famille Anitienne, qui avait épousé Placidie, fille de Valentinien -III, et qui fut placé sur le trône d’Occident, en 472, par Ricimer, -chef des Suèves, lorsque ce barbare, habitué à donner et à reprendre -la couronne selon son caprice, eut fait massacrer l’empereur Anthème, -son beau-père, dans la ville de Rome livrée au pillage. Comme Olibrius -ne fut qu’un fantôme de prince, et ne se fit remarquer que par son -incapacité et par sa sottise, pendant les sept mois que dura son -règne, son nom devint, dit-on, un titre de mépris donné aux hommes -qui font les entendus et les glorieux. Mais ce nom se prend dans une -autre acception que ne justifie point l’histoire de l’empereur qui le -porta. Il s’applique assez souvent à quelqu’un qui fait le méchant, le -furieux, comme on le voit dans les exemples suivants: - -«Mon mary, passez votre colère; et, au lieu de faire ainsi -l’_Olybrius_, remerciez messire Itace.» (Contes de Despériers, tom. I, -pag. 98, édit. d’Amsterdam, 1735.) - - Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne; - _Faisons l’Olibrius_, l’occiseur d’innocents. - -(MOLIÈRE, l’_Étourdi_, act. III, sc. 5.) - -D’après cela, on est fondé à croire que l’expression proverbiale fait -allusion à un autre Olibrius plus ancien, qui fut gouverneur dans les -Gaules pour l’empereur Dèce. Cet Olibrius poursuivit les chrétiens -avec le plus grand acharnement pendant la septième persécution. Il fit -décapiter sainte Reine, vierge-martyre, à Alixia (Alise, en Bourgogne), -pour la punir du double refus qu’elle avait fait de l’épouser et de -renoncer au christianisme. - -Cyrano de Bergerac a dit _faire l’Olibrius et le Vespasien_, dans -plusieurs endroits de ses ouvrages, notamment dans le _Pédant joué_ -(art. II, sc. 2). - -Je ne sais à quel titre Vespasien peut avoir mérité cette flétrissure -proverbiale, si ce n’est pour avoir fait mourir Éponine et Sabinus. - - -=ONGLE.=—_Savoir sur l’ongle._ - -Voyez _Savoir sur le bout du doigt_, page 322. - -_Avoir les ongles fleuris._ - -Au propre, c’est avoir les ongles marqués de petites taches blanches, -ou noires, ou rouges; au figuré, c’est avoir l’habitude de mentir, -parce qu’une superstition, qui a été autrefois très répandue, fait -croire que l’habitude de mentir produit ces diverses taches, qui ont -été appelées mensonges pour cette raison. Cette superstition existait -chez les Romains, et Horace l’a rappelée dans l’Ode 9 du livre II, où -il parle de l’_ongle marqué_ de Barine. - - -=ONGUENT.=—_C’est de l’onguent miton mitaine._ - -C’est un remède qui ne fait ni bien ni mal, un expédient inutile qu’on -se propose dans quelque affaire que ce soit.—_Miton mitaine_, vient, -dit-on, de _mixtum mixtanum_, onguent mixte, ou de ce qu’on _mitonne_ -et enveloppe de mitaines la partie malade. - -_Dans les petites boîtes sont les bons onguents._ - -Flatterie proverbiale qu’on adresse à une personne de petite taille, -et qu’on prend à peu près dans le même sens que le proverbe _en petite -tête gît grand sens_.—L’opinion, que les personnes de petite taille -ont plus d’esprit que les autres, existe jusque chez les sauvages. Un -chef des Illinois, haranguant M. de Boisbriant, officier distingué, lui -disait: «Nos guerriers pensent comme moi, que c’est la force de ton -esprit qui a empêché ton corps de croître. Aussi l’auteur de la nature -t’a copieusement dédommagé de la petitesse de ton corps, en t’accordant -la grandeur de l’ame avec des sentiments vraiment héroïques, pour -protéger contre leurs ennemis les hommes illinois.» - - _Magnus Alexander corpore parvus erat._ - - -=OPINION.=—_L’opinion est la reine du monde._ - -_Opinione regitur mundus._—«L’opinion est si bien _la reine du monde_, -dit Voltaire, que quand la raison veut la combattre, la raison est -condamnée à la mort. Il faut qu’elle renaisse vingt fois de ses -cendres, pour chasser enfin tout doucement l’usurpatrice. L’opinion a -changé une grande partie de la terre. Non seulement des empires ont -disparu sans laisser de traces, mais les religions ont été englouties -dans ces vastes ruines.» - -Bossuet a dit: «Qui dispense la réputation, qui donne le respect et la -vénération aux personnes, aux ouvrages, aux grands, sinon l’opinion? -Combien toutes les richesses de la terre sont-elles insignifiantes sans -son consentement? L’opinion dispose de tout; elle fait la beauté, la -justice et le bonheur, qui est le tout du monde.» - - -=OR.=—_Tout ce qui reluit n’est pas or._ - -Les Italiens disent: _Ogni lucciola non e fuoco_. _Tout ver luisant -n’est pas feu._—Ce proverbe peut s’appliquer à toutes les choses qui -brillent d’un éclat trompeur. Il s’applique philosophiquement à la -condition des grands, que les petits ont le tort d’envier, parce qu’ils -ne la connaissent pas, et qui cesserait d’être bientôt l’objet de leur -envie, si la vérité, déchirant le voile de l’apparence, leur montrait -ce qu’ont à souffrir ces grands, dont le malheur réel est caché sous -les dehors séduisants du bonheur.—Un autre proverbe nous apprend -qu’_on est plus heureux dans les petites conditions que dans les -grandes_. «On ne perd rien dans les petites conditions, dit Bernardin -de Saint-Pierre; on y compte pour des biens les maux qu’on n’y éprouve -pas. Souvent, au contraire, dans les grandes, on répute pour des maux -les biens dont on est privé: ainsi le juste ciel a compensé toutes -choses.» - - -=ORANGE.=—_Manger des perdrix sans orange._ - -Le jus de l’orange a été regardé comme la véritable sauce de la -perdrix. De là cette expression pour dire: manger quelque chose sans -l’apprêt qui lui convient. - - -=OREILLE.=—_Se faire tirer l’oreille._ - -Chez les Romains, quand il survenait quelque différend qui ne pouvait -se terminer à l’amiable, l’offensé citait devant le préteur celui dont -il croyait avoir à se plaindre; et quand ce dernier ne comparaissait -point dans les délais fixés, le plaignant sommait les témoins, s’il -en avait, de venir déposer. Si ceux-ci refusaient, ce qui arrivait -souvent, pour une cause ou pour une autre, il était autorisé à les -amener par l’oreille, et à la leur pincer fortement, dans le cas où -ils feraient résistance. De là l’expression conservée, _se faire tirer -l’oreille_, pour dire: Avoir de la peine à consentir à quelque chose. - -_Il vaut mieux se fier à ses yeux qu’à ses oreilles._ - -Proverbe usité chez les Grecs et chez les Latins.—On est plus sûr de -ce qu’on voit que de ce qu’on entend. Les yeux trompent rarement, et -les oreilles trompent souvent. C’est pourquoi Thalès disait que la -vérité était éloignée du mensonge, comme les yeux des oreilles. - -«Ne vous en rapportez qu’à vos propres yeux, et ne vous fiez jamais à -ce qu’on vous redira. Nos yeux sont toujours à nous; mais nos oreilles -appartiennent aux autres. Le premier de ces organes ne peut guère nous -tromper; le second peut à chaque instant nous induire en erreur, et -nous faire commettre d’irréparables fautes.» (Madame Campan.) - -_Pendants d’oreilles._ - -Henri Estienne, dans son livre intitulé: _deux Dialogues du langage -français, italianisé et autrement déguisé_, nous apprend qu’on appelait -autrefois _pendants d’oreilles_ les gens obséquieux qu’on voit toujours -pendus aux oreilles des grands. Ce sobriquet, dont on peut faire -l’application dans tous les temps, mérite d’être conservé. Il n’y a pas -de mot qui peigne mieux la chose. - - -=ORGUEIL.=—_Lorsque orgueil va devant, honte et dommage le suivent._ - -Philippe de Commines nous apprend que Louis XI, qui était, dit-il, -humble en paroles et en habits, et naturellement ami des gens de moyen -état, se servait de ce proverbe pour répondre aux reproches qu’on lui -fesait de ne pas assez garder sa dignité. - -_Ubi fuerit superbia, ibi erit et contumelia_ (Salomon, _Parab._ c. XI, -v. 2). _Où sera l’orgueil, là aussi sera la confusion._ - -_L’orgueil précède les chutes._ - -Proverbe tiré de l’Écriture sainte.—Les Basques disent: _Urguluac -cerura abia-eta, io seguin ifernura_. _L’orgueilleux ayant pris son vol -vers le ciel, alla tomber aux enfers._ - - -=ORME.=—_Attendez-moi sous l’orme._ - -C’était sous quelque gros arbre, ordinairement sous un orme, planté -devant la porte de l’église ou du manoir seigneurial, que se tenaient -les assises judiciaires, appelées pour cette raison _les plaids de la -porte_. C’était là aussi que se payaient les redevances et dettes, -ainsi que l’attestent de vieilles cédules évocatoires qui enjoignent -aux débiteurs de _comparoir sous l’orme Saint-Gervais_, à Paris. -Sans doute les assignés manquaient souvent à l’appel, et de là vint -l’expression _attendez-moi sous l’orme_, pour faire comprendre à -quelqu’un qu’on ne veut point se trouver à un rendez-vous, ou qu’on ne -compte point sur sa parole. - -Cette expression peut tout aussi bien avoir tiré son origine de l’usage -des _plaids et gieux sous l’ormel_, espèce de cour d’amour qui jugeait -gravement les affaires de galanterie, et voulait obliger les amants -à la constance, et les époux à la concorde. L’autorité d’un pareil -tribunal était méconnue impunément, et l’on pouvait dire à celui par -qui on y était cité: _attendez-moi sous l’orme_, expression ironique -qui était fort de saison. - - -=OUBLIER.=—_Qui songe à oublier se souvient._ - -«Il n’est rien qui imprime si vivement quelque chose en notre souvenir -que le désir de l’oublier. C’est une bonne manière de donner en garde -et d’empreindre en notre ame quelque chose que de la solliciter de la -perdre.» (Montaigne, _Ess._, liv. II, ch. 12.) - -Moncrif a employé ce proverbe d’une manière très heureuse dans ce -charmant couplet d’une romance: - - Pour bannir de la souvenance - L’ami secret, - Que l’on éprouve de souffrance - Pour peu d’effet! - Une si douce fantaisie - Toujours revient: - En songeant qu’il faut qu’on l’oublie - On s’en souvient. - - -=OURS.=—_C’est un ours mal léché._ - -On a cru longtemps, sur la foi d’Aristote et de Pline le Naturaliste, -que les oursons naissaient informes, et que leur mère corrigeait ce -défaut à force de les lécher; ce qu’elle ne fait que pour les dégager -des membranes dont ils sont enveloppés en naissant. C’est de cette -opinion erronée qu’est venue cette expression métaphorique par laquelle -on désigne un homme mal fait et grossier. - -_Il est de la nature de l’ours, il ne maigrit pas pour pâtir._ - -C’est ce qu’on dit d’une personne qui prend de l’embonpoint, -quoiqu’elle mange peu et se donne beaucoup de peine.—L’ours, disent -les naturalistes, peut passer plusieurs semaines sans prendre de -la nourriture, car l’abondance de sa graisse lui fait supporter -l’abstinence; et, vers le commencement de l’hiver, il se recèle dans -sa bauge, d’où il ne sort qu’au bout de quarante jours, presque aussi -gros qu’il y était entré. De là cette expression proverbiale qui n’est -pas nouvelle, puisque le troubadour Richard de Barbésieu a dit dans une -de ses chansons, en parlant de l’état de dépérissement où l’avaient -conduit les rigueurs de sa dame: _Je ne suis pas de la nature de -l’ours, qui engraisse à force de mal avoir_. - -_Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir mis par -terre._ - -Il ne faut pas disposer d’une chose avant de la posséder; il ne faut -pas se flatter trop tôt d’un succès incertain. Proverbe pris d’un -apologue d’Ésope très bien imité par la Fontaine. Philippe de Commines, -dans ses Mémoires, a mis cet apologue dans la bouche de l’empereur -Frédéric pour répondre aux ambassadeurs du roi de France, qui, au nom -de leur souverain, l’engageaient à se saisir des terres que le duc de -Bourgogne tenait de l’Empire. - -_Il faut le faire monter sur l’ours._ - -Ce dicton, qu’on applique à un homme qui a peur, à un poltron, est -fondé sur une superstition dont Thiers a parlé dans son _Traité des -superstitions_ (liv. v, ch. 4). «Monter sur un ours, dit-il, et faire -quelques tours dessus pour être préservé de la peur, est une chose qui -se pratiquait autrefois en France, où les ours étaient plus communs -qu’aujourd’hui.» - - - - -P - - -=PAGE.=—_Être hors de page._ - -C’est être hors de la dépendance d’autrui.—Le jeune gentilhomme qui -était placé autrefois, en qualité de page, auprès de quelque haut -baron ou de quelque illustre chevalier, quittait ce service à l’âge -de quatorze ans pour remplir les fonctions d’écuyer. Le jour où ce -changement d’état devait avoir lieu, il était présenté à l’autel par -son père et sa mère qui allaient à l’offrande un cierge à la main. Là -il recevait une épée et une ceinture que le prêtre lui mettait, après -les avoir consacrées par sa bénédiction. La cérémonie terminée, _il -était hors de page_. - - -=PAGNOTE.=—_Voir un combat du mont Pagnote._ - -C’est voir un combat d’un lieu où l’on ne court aucun danger; c’est, -comme on dit encore, _se tenir_, pendant un combat, _au poste des -invulnérables_. - -_Le mont Pagnote_ est une expression empruntée de l’italien. - -_Pagnote_ se dit aussi d’un homme timide, poltron. - - -=PAILLE.=—_Rompre la paille avec quelqu’un._ - -Déclarer ouvertement qu’on cesse tout commerce, toute liaison avec lui. - -Le langage typique, c’est-à-dire le langage où l’on se sert de signes -extérieurs pour exprimer sa pensée, était autrefois très usité; et -quand on voulait signifier à quelqu’un qu’on n’aurait plus aucune -relation avec lui, on brisait une paille en sa présence, ou on lui -envoyait une paille rompue.—Dans une assemblée tenue à Soissons, -Robert, comte de Paris, s’adressant avec hauteur à Charles-le-Simple, -lui reprocha son aveuglement pour son ministre Haganon, l’injustice de -ses faveurs et la pusillanimité de son caractère. En même temps, lui et -ses amis rompirent et jetèrent à terre des pailles qu’ils tenaient à la -main, déclarant qu’ils renonçaient à l’obéissance et à tous les liens -contractés avec ce roi. - - -=PAIR.=—_Entendre le pair._ - -Le _pair_ des monnaies est ce qu’il y a de plus important à connaître -dans les opérations du change. Il est la clef de tout le système -monétaire; et ce n’est que par là qu’on peut résoudre les questions de -finance et de commerce qui ont pour objet l’appréciation des valeurs. -Dès l’instant que le _pair_ est établi, on convertit facilement en -monnaie d’un pays une somme quelconque exprimée en monnaie étrangère, -et réciproquement. Cette conversion résulte de la comparaison exacte du -titre, du poids légal et de la valeur intrinsèque de l’unité monétaire -d’un autre pays. - -L’établissement du _pair_ présentait autrefois en France beaucoup -de difficultés, à cause de la multiplicité des monnaies, de leur -variation continuelle et de l’altération que leur avaient fait subir -Philippe-le-Bel, Philippe de Valois et Jean-le-Bon, trois rois que les -historiens ont justement flétris du surnom de _faux monnayeurs_[70]. -Ainsi il fut très naturel de désigner un habile changeur par -l’expression _il entend le pair_, expression appliquée depuis, par une -extension proverbiale, à tout homme qui montre de l’intelligence dans -le maniement des affaires. - - -=PAIX.=—_Paix fourrée._ - -Paix qui est nécessitée par la saison où l’on porte des rures, et qui, -faite de mauvaise foi, ne dure guère plus qu’une trève pour l’hiver. -Cette expression était déjà en usage sous le règne de Charles VI, -comme on le voit dans Juvénal des Ursins (pag. 246, 259 et 267). On -appela ainsi la paix conclue, en 1408, entre le duc de Bourgogne et les -enfants du duc d’Orléans qu’il avait fait assassiner. On donna aussi -le même nom à la petite paix faite à Longjumeau, en 1568, entre les -calvinistes et les catholiques, et violée six mois après. - - -=PANIER=—_C’est un panier percé._ - -Un homme qui dépense à mesure qu’il reçoit; un homme qui ne retient -rien de ce qu’on lui apprend. Les Grecs et les Latins disaient _un -tonneau percé_, et les Hébreux, _un sac percé_. - -_A petit mercier, petit panier._ - -Les petites choses conviennent aux petites gens. _Parvum parva decent._ - -_Il ne faut pas mettre tous ses œufs dans un panier._ - -Il ne faut pas risquer tout son bien dans une seule entreprise. - -_Adieu, paniers: vendanges sont faites._ - -L’occasion est passée, il n’y a plus rien à faire. - -C’est le refrain d’une vieille ronde que les vendangeurs chantaient -après avoir terminé leurs travaux. - - -=PAON.=—_Il est comme le paon qui crie en voyant ses pieds._ - -C’est ce qu’on dit d’un glorieux qui se fâche quand on lui montre ses -défauts.—On prétend que le paon se met à crier à la vue de ses pieds, -et que son cri, en pareille circonstance, n’est qu’un gémissement -arraché à sa vanité. Cependant Buffon affirme que c’est là une -supposition qu’on n’a pu faire qu’en prêtant nos mauvais raisonnements -à cet oiseau, dont les pieds ne lui ont rien offert de difforme. Mais, -que la chose soit vraie ou supposée, elle n’en a pas moins servi de -fondement à la phrase proverbiale qui n’est pas de fraîche date; car -on trouve dans une chanson de Raimbaud de Vaqueiras ou Vacheiras, -troubadour du XII^e siècle, un passage curieux qui certainement y fait -allusion, s’il n’y a pas donné lieu. Ce poëte dit à sa dame: «Le jour -qu’Amour fit choix de nous deux, votre beauté m’inspira la fierté du -paon, lorsqu’il contemple les brillantes couleurs de son plumage, et -que, tout glorieux, il s’élève au haut des toits. Cet oiseau se livre à -son orgueil jusqu’à ce que, baissant la tête, il aperçoive ses pieds, -etc.» - - _Aquel orguelh li tre tro quel cap clina - Que ve sos pes, etc._ - - -=PAPIER.=—_Le papier souffre tout._ - -C’est-à-dire, il ne faut pas ajouter foi à une chose, par la seule -raison qu’elle est écrite ou imprimée; car on peut mettre sur le papier -tout ce que l’on veut.—Dans un manifeste rédigé en français et publié -par Charles-Quint, en réponse à une déclaration de guerre de François -1^{er} et de Henri VIII, ligués contre lui, on trouve cette phrase -curieuse qui fait allusion au proverbe et en prouve l’ancienneté: «Le -papier montre bien qu’il est doux, vu que l’on a écrit tout ce que l’on -a voulu.» - -Le comte de Ségur a rapporté, dans ses Mémoires, une anecdote qui a -ici naturellement sa place: «Diderot, que l’impératrice Catherine -avait appelé auprès d’elle, lui avait conseillé de grandes innovations -qu’elle n’accomplissait point. Le philosophe, un jour, lui en témoigna -sa surprise avec une sorte de fierté mécontente.—M. Diderot, lui -répondit l’impératrice, avec tous vos grands principes, que je -comprends très bien, on ferait de bons livres et de mauvaise besogne. -Vous oubliez, dans tous vos plans de réforme, la différence de nos deux -positions. Vous, philosophe, vous ne travaillez que sur _le papier qui -souffre tout_; il est uni, souple, et n’offre d’obstacles ni à votre -imagination, ni à votre plume; tandis que moi, pauvre impératrice, -je travaille sur la peau humaine qui est bien autrement irritable et -chatouilleuse.» - - -=PÂQUES.=—_Donner à quelqu’un les œufs de Pâques._ - -C’est lui faire quelque petit présent dans le temps de Pâques. «C’était -un usage commun à tous les peuples agricoles d’Europe et d’Asie -de célébrer la fête du nouvel an en mangeant des œufs; et les œufs -fesaient partie des présents qu’on s’envoyait ce jour-là. On avait même -soin de les teindre en plusieurs couleurs, surtout en rouge, couleur -favorite des anciens peuples et des Celtes en particulier. Mais la fête -du nouvel an se célébrait à l’équinoxe du printemps, c’est-à-dire au -temps où les chrétiens ne célèbrent plus que la fête de Pâques, tandis -qu’ils ont transporté le nouvel an au solstice d’hiver. Il est arrivé -de là que la fête des œufs a été attachée chez eux à la Pâque, et qu’on -n’en a plus donné au nouvel an. Cependant, ce n’a point été par le -simple effet de l’habitude, mais par la raison qui fesait attribuer -à la fête de Pâques les mêmes prérogatives qu’au nouvel an, celles -d’être un renouvellement de toutes choses, comme chez les Persans, -et celles d’être d’abord le triomphe du soleil physique, et ensuite -celui du soleil de justice, du Sauveur du monde, sur la mort par la -résurrection.» (Court de Gébelin.) - -Les œufs, chez les Égyptiens, étaient l’emblème sacré du renouvellement -du monde après le déluge. Les Juifs les adoptèrent comme un type du -renouvellement de leur nation par la sortie d’Égypte, et, à la fête -de Pâques, ils les plaçaient sur la table avec l’agneau pascal. Les -chrétiens les prirent pour symbole de la résurrection dont Jésus-Christ -leur avait donné l’exemple et le précepte; et ils préférèrent aux -diverses couleurs dont on les teignait, la couleur rouge, en mémoire -de l’effusion de son sang sur la croix. _Ova rubro colore inficiuntur -in memoriam effusi sanguinis Salvatoris_, est-il dit dans un ouvrage -curieux intitulé: _De Ludis orientalibus_. - - -=PARENT.=—_L’amour des parents descend et ne remonte pas._ - -Helvétius a dit: «L’homme hait la dépendance. De là peut-être sa haine -pour ses père et mère, et le proverbe fondé sur une observation commune -et constante: _L’amour des parents descend et ne remonte pas._» Il a -pris le proverbe dans un sens affreusement exagéré. Le véritable sens -est que l’amour des père et mère pour les enfants surpasse celui des -enfants pour les père et mère. La nature, veillant à la conservation -des espèces, a voulu donner la plus grande énergie au sentiment -paternel et maternel, afin d’enchaîner les parents à tous les soins -nécessaires pour protéger la frêle existence des enfants, et nous -voyons qu’elle a agi ainsi dans tous les animaux comme dans l’homme. -Elle n’a pas développé de même, il est vrai, le sentiment filial; mais, -de cette disproportion qu’elle a laissée dans l’amour, il y a bien loin -jusqu’à la haine. L’une est dans la nature, et l’autre est dénaturée, -dit La Harpe, en réfutant l’opinion d’Helvétius dans une de ses belles -pages qu’il termine par ces paroles remarquables: «Le plus funeste -effet de ces calomnieux paradoxes, c’est qu’en les lisant l’ingrat et -le fils dénaturé pourront se dire qu’ils sont comme les autres hommes. -Méritent-ils le titre de philosophes, ceux qui n’ont écrit que pour la -justification des monstres?» - - -=PARESSEUX.=—_Le paresseux est frère du mendiant._ - -Un autre proverbe dit: _Celui qui néglige son bien est frère de celui -qui le dissipe_; ce qui est pris de ces paroles de Salomon: _Qui mollis -et dissolutus est in opere suo frater est sua opera dissipantis_. -(Parabol., ch. XVIII, v. 9.) - -Ces deux proverbes contiennent implicitement toute la théorie du -paupérisme. - -Les provençaux disent: _Le champ du paresseux est plein de mauvaises -herbes_. - - -=PARLER.=—_Trop gratter cuit, trop parler nuit._ - -Il faut résister aux démangeaisons de la langue comme à celles de la -peau.—Zénon disait à ses disciples: Souvenez-vous que la nature nous a -donné deux oreilles et une seule bouche, pour nous apprendre qu’il faut -plus écouter que parler. - - _Os unum natura duas formavit et aures, - Ut plus audiret quam loqueretur homo._ - -_El poco hablar es oro, y el mucho es lodo. Le peu parler est or, et le -trop est boue._ (Prov. espag.) - -_Chi parla semina, e chi tace raccoglie. Qui parle sème, et qui se tait -recueille._ (Prov. ital.) - -_Qui parle beaucoup, dit beaucoup de sottises._ - -_In multiloquio non deerit peccatum._ (Salomon, Prov. CX, v. 19.) -Athénée appelle _logodiarrhée_, un flux de paroles que la réflexion n’a -point digérées, et Voltaire a employé ce terme expressif qui mériterait -d’être admis dans nos vocabulaires. - - -=PARTAGE.=—_C’est le partage de Montgommery, tout d’un côté et rien de -l’autre._ - -Montgommery est le nom d’une illustre famille de Normandie, où la -coutume voulait que les aînés eussent presque tout. Cette famille -a été choisie sans doute de préférence à toute autre pour figurer -dans la phrase proverbiale, à cause des biens et des priviléges -nombreux qu’elle possédait, et peut-être aussi à cause des abus non -moins nombreux qui s’y joignaient.—Il n’y avait pas, dans la haute -Normandie, de terre dont la mouvance eût autant d’étendue que celle du -comté de Montgommery. On comptait cent cinquante fiefs ou arrière-fiefs -qui en relevaient, suivant un dénombrement fait en 1548 et déposé à la -Bibliothèque royale. - -_C’est le partage de Cormery._ - -Expression synonyme de la précédente.—Il y avait en Touraine une -célèbre abbaye de ce nom, fondée par Alcuin, la vingt-deuxième année -du règne de Charlemagne, qui la dota de la plus grande partie des -biens des moines de Saint-Martin de Tours, lorsque ces moines eurent -été massacrés dans une émeute par les bourgeois de cette ville. -Plusieurs couvents qui comptaient avoir le noyau de la succession, -n’en ayant rien retiré, ou presque rien, furent très désappointés et -se plaignirent de l’inégalité du partage, ce qui donna lieu, dit-on, à -l’expression proverbiale. - -Le fait sur lequel repose cette explication peut être controversé. -Il est plus probable que l’expression est venue de ce que _cormery_ -signifiait autrefois _cœur marri_; car, dans un partage fait de _cœur -marri_, c’est-à-dire à contre-cœur, on cherche à donner le moins qu’on -peut. - - -=PAS.=—_Pas à pas on va bien loin._ - -Quand on va toujours, on ne laisse pas d’avancer, quoiqu’on aille -lentement.—Ce n’est pas de courir qu’il importe, mais de ne pas -s’arrêter en chemin. Une marche précipitée produit bientôt la fatigue, -et par conséquent le retard, tandis qu’une marche mesurée dure -longtemps et ménage le moyen d’aller plus loin. - -Les Italiens disent: _Chi va piano, va sano; chi va sano, va bene; -chi va bene, va lontano_. _Qui va doucement, va sainement; qui va -sainement, va bien; qui va bien, va loin_. - -_Il n’y a que le premier pas qui coûte._ - -En toute affaire, le commencement est ce qu’il y a de plus difficile. -_Commencer, c’est le grand travail_, dit un autre proverbe. Le cardinal -de Polignac racontait un jour, devant madame du Deffant, le martyre de -saint Denis, qui, ayant été décapité à Montmartre, releva sa tête et -la porta dans ses mains jusqu’à l’endroit où on lui bâtit depuis une -église[71]. Comme son Éminence avait l’air d’insister sur la longueur -de la route que le saint avait parcourue en cet état, la spirituelle -dame lui dit: «Monseigneur, _il n’y a que le premier pas qui coûte_.» - - -=PATELIN.=—_C’est un patelin._ - -C’est-à-dire un homme souple et artificieux qui, par des paroles -flatteuses et insinuantes fait venir les autres à ses fins.—_Patelin_ -était le nom d’un acteur qui joua le rôle de l’avocat dans -l’ancienne farce qui a pris ce nom. «Nos ancestres,» dit E. Pasquier -(_Recherches_, liv. VIII, ch. 59), «trouvèrent ce maistre Pierre -Patelin avoir si bien représenté le personnage pour lequel il estoit -introduit, qu’ils mirent en usage le mot de _patelin_, pour signifier -celui qui, par de beaux semblants, enjauloit, et de lui firent -_pateliner_ et _patelinage_.» - - -=PATIENCE.=—_La patience vient à bout de tout._ - -Les Orientaux, pour exprimer les succès que la patience obtient presque -toujours, disent: _On parvient à chasser le lièvre avec une charrette_; -proverbe dont nous avons l’analogue dans celui-ci: _Une vache prend -bien un lièvre_. - -Les Allemands se servent d’un proverbe assez plaisant pour marquer la -force de la patience: _Geduld über Windet Sauer kraut_. _La patience -l’emporte sur la choûcroute._ - -_La patience est amère, mais son fruit est doux._ - -Isocrate a dit de même, en parlant de la science: _Elle a des racines -amères, mais son fruit est doux_; et peut-être est-ce le mot de cet -orateur qui a suggéré le proverbe.—Si la patience n’est point exempte -de peines, elle sait du moins les diminuer de moitié et les adoucir, -tandis que l’impatience les double et les envenime. Ainsi, tout est -profit dans la patience. - -Saint Augustin a très bien dit: _Vera animi tranquillitas in patientiæ -sinu_. _La vraie tranquillité de l’esprit repose au sein de la -patience._ - -_La patience est la clef de la joie._ (Prov. arabe.) - -_Patience! disent les ladres._ - -_Patience_ est mis ici par allusion à la plante du même nom qu’on -employait comme remède dans le traitement de la ladrerie ou lèpre. Ce -calembourg proverbial, qu’on trouve dans Rabelais (liv. V, ch. 1), -fait de la patience l’apanage de l’insensibilité, car le mot ladre se -prenait aussi dans le sens d’insensible. Un autre proverbe dit que _la -patience est la vertu des sots et des ânes_. Cela peut être vrai; mais -il est encore plus vrai que la patience est la qualité distinctive de -la raison et du courage. _Prudens qui patiens._—_Fortis qui patiens._ - -On lit dans les Paraboles de Salomon (ch. XXIX, v. 11): _Doctrina viri -per patientiam noscitur_. _La sagesse d’un homme se connaît par sa -patience._ - - -=PATISSIER=.—_Il a honte bue; il a passé par-devant l’huis du -pâtissier._ - -C’est un homme sans pudeur, habitué à braver le respect humain. -Cette façon de parler est venue, suivant l’abbé Tuet, de ce que les -pâtissiers tenaient cabaret sur le derrière de leur maison. Les gens -qui voulaient garder quelque décorum y entraient par une porte dérobée; -et, quand un débauché y entrait par la boutique, on disait de lui -qu’_il avait honte bue_, etc. - -Il est plus probable que cette façon de parler est une allusion aux -formes obscènes de certaines pâtisseries qu’on voyait étalées sur le -devant de la boutique. La Bruyère-Champier (_Bruyerinus Campegius_), -médecin de François I^{er}, nous apprend qu’elles représentaient les -parties sexuelles de l’homme et de la femme. _Quædam pudenda muliebria, -aliæ virilia (si diis placet) representant: adeo degeneravere boni -mores ut etiam christianis obscœna et pudenda in cibis placeant._ (_De -re cibariâ_, lib. VI, c. 7.) - -Cet impudique usage avait été transmis des païens aux chrétiens. Les -boulangers romains étalaient des pains de forme obscène. Le _pain des -athlètes_, que Juvénal appelle _coliphia_ dans sa seconde satire, -et qui était fait de manière à donner de la vigueur à ceux qui le -mangeaient, représentait le signe de la virilité. Les deux vers -suivants de Martial ne laissent point de doute là-dessus: - - _Si vis esse Satur, nostrum potes esse Priapum;_ - _Ipsa licet rodas inguina, purus eris_ - - -=PATTE-PELU.=—_C’est un patte-pelu._ - -C’est un rusé qui va adroitement à ses fins sous des apparences de -douceur et d’honnêteté. On dit aussi d’une femme qui use de pareils -artifices: _C’est une patte-pelue_. - -Furetière pense que _patte-pelu_ est une allusion à la fable du loup -qui montrait _patte_ de brebis à l’agneau pour le surprendre. D’autres -le regardent comme un sobriquet du chat, hypocrite qui cache ses -griffes dans le velours et égratigne en caressant. Suivant l’opinion la -plus accréditée et la plus vraisemblable, ce mot rappelle Jacob qui, -par le conseil de Rebecca, dont il était l’enfant gâté, enveloppa ses -mains de la peau d’un chevreau, pour attraper son bonhomme de père qui -n’y voyait que du bout des doigts, et escamoter la bénédiction que ce -pauvre aveugle destinait au malheureux Ésaü, déjà trompé par son cadet -sur la vente d’un plat de lentilles qu’il devait payer de son droit -d’aînesse. - - -=PAUVRE.=—_Qui donne au pauvre, prête à Dieu._ - -Salomon a dit: _Fœneratur Domino qui miseretur pauperis_ (Prov. CXIX, -v. 17). _Celui qui a pitié du pauvre, prête à Dieu._ - -_La main du pauvre est la bourse de Dieu._ - -Proverbe pris de cette belle pensée de saint Ambroise: _In paupere -absconditur Deus; manum porrigit pauper, et accipit Deus_. _Dieu se -cache dans le pauvre; et, quand le pauvre tend la main, Dieu reçoit._ - -_Donner au pauvre n’appauvrit pas._ - -Donner au pauvre, c’est bénéficier avec le ciel. L’aumône est, dans -l’esprit de la religion, une usure sainte, un gain assuré. Il n’y a -pas, dit saint Clément, de champ si fertile qui rende autant qu’elle, -_cuinam agri tantùm profuerint quantùm gratificari?_ - -_Tout le monde tombe sur le pauvre._ - -Ce proverbe est un résumé du passage de l’Ecclésiastique (ch. XIII, v. -25, 27, 29): «Si le riche est ébranlé, ses amis le soutiennent; mais si -le pauvre commence à tomber, ses amis même contribuent à sa chute.—Si -le pauvre a été trompé, on lui fait encore des reproches; s’il parle -sagement, on ne veut pas l’écouter.—S’il fait un faux pas, on le fait -tomber tout-à-fait.» - -Les Allemands disent: _An das Armut will jedermann die Schuch wischen_. -_Chacun veut essuyer ses pieds sur la pauvreté._ - - -=PAUVRETÉ.=—_Pauvreté n’est pas vice._ - -Pour être pauvre, on n’en est pas moins honnête homme; on a tort de -compter la richesse avant le mérite. - -Cette réclamation proverbiale n’a presque pas de valeur dans ce siècle -où l’argent est tout. La probité indigente se voit condamnée à -l’humiliation et au mépris, et si quelqu’un fait observer que _pauvreté -n’est pas vice_, tout le monde est prêt à répondre comme Dufresny: -_C’est bien pis_. - -Nos pères disaient: _Pauvreté n’est pas vice; mais c’est une espèce de -ladrerie, chacun la fuit_.—La _ladrerie_, ou lèpre, était, dans le -moyen-âge, une maladie non moins redoutée que la peste. On retranchait -de la société les malheureux atteints de cette maladie, et l’on ne -souffrait pas même qu’après leur mort, leurs cendres fussent mêlées, -dans les cimetières, avec celles des autres hommes. - - -=PAYS.=—_Il est bien de son pays._ - -Cette expression proverbiale est regardée comme une variante de cette -autre employée par Brantôme: _Il sent bien son patois_. Un homme _qui -est bien de son pays_, ou _qui sent bien son patois_, est, au propre, -un homme qui s’est toujours tenu dans le lieu de sa naissance, qui ne -sait point parler autrement qu’on y parle; et, au figuré, un homme bien -novice, bien simple.—Rien ne forme tant les hommes que les voyages, et -ce n’est pas sans raison que l’on compare le monde à un grand livre, où -celui qui n’a point quitté son pays natal n’a lu qu’un feuillet. - -L’expression _il est bien de son pays_ fait le sel de l’épigramme -suivante de Ménage contre l’imprimeur Journel, qui avait refusé de -mettre sous presse un passage des _Origines de la langue française_, -relatif aux _badauds de Paris_: - - De peur d’offenser sa patrie, - Journel, mon imprimeur, digne enfant de Paris, - Ne veut rien imprimer sur la badauderie, - _Journel est bien de son pays_. - - -=PÉCHÉ.=—_Péché caché est à demi pardonné._ - -Quand le scandale ne se joint pas au péché, le péché en est moindre, -comme il est aussi plus grand dans le cas contraire.—_Qui delinquit -apertè bis reus est: agit simul et docet_. _Celui qui pèche -publiquement est deux fois coupable: il fait le mal et enseigne à le -faire._ - - -=PEINE.=—_A chaque jour suffit sa peine._ - -C’est assez des peines du présent: il ne faut point les augmenter par -la douleur de celles du passé, ni par la crainte de celles de l’avenir; -car, dans le premier cas, on se tourmente toujours trop tard, et, -dans le second, toujours trop tôt. Ce proverbe est pris du passage -suivant de l’Évangile selon saint Mathieu (ch. VI, v. 34): _Nolite ergo -solliciti esse in crastinum: crastinus enim dies sollicitus erit sibi -ipsi_. SUFFICIT DIEI MALITIA SUA. _Ne soyez donc point en souci pour -le lendemain, car le lendemain prendra soin de ce qui le regarde_: A -CHAQUE JOUR SUFFIT SA PEINE. - -On rapporte que Napoléon, exilé à Sainte-Hélène, répétait souvent ce -proverbe. - -_La peine et le plaisir se suivent._ - -Ésope dit que Jupiter voulut, un jour, mêler ensemble la volupté et la -douleur; et que, n’ayant pu en venir à bout, il ordonna qu’elles se -suivraient mutuellement. Ainsi, quand la douleur précède, la volupté la -suit, et réciproquement. - -Antisthène recommandait de chercher les plaisirs qui suivent la peine, -et non pas ceux qui la précèdent. - - -=PÈLERIN.=—_Je connais le pèlerin._ - -C’est probablement le fabliau de _la Confession du renard_ qui a donné -naissance à cette expression, où le mot _pèlerin_ est pris dans le -sens de rusé et matois. Ce renard, obligé par son confesseur d’aller -chercher à Rome l’absolution de ses péchés, met une écharpe à son cou, -prend le bourdon, et s’achemine vers la ville sainte, en compagnie d’un -âne et d’un bélier, ses voisins, qu’il a décidés à le suivre, à force -d’instances et en leur offrant la perspective d’une foule d’avantages -attachés à cette pieuse pérégrination. Nos trois _romipètes_ courent -quelque temps par monts et par vaux, mais ils n’accomplissent pas leur -mission; car leur zèle se refroidit, et le mal du retour les gagne au -milieu de diverses aventures fâcheuses qui leur arrivent. Cependant ils -échappent à tous les dangers, grâce à l’adresse du renard, dont la -conduite, en ces conjonctures, est un modèle achevé de finesse et de -ruse. - - _Rouge au soir, blanc au matin, - C’est la journée du pèlerin._ - -Lorsque le ciel est rougi par le soleil couchant, on peut en conclure -qu’il n’y a que des vapeurs légères qui se dissiperont au premier -souffle de l’air, au lieu de se condenser pour se résoudre en pluie, -comme font les nuages noirs, imperméables aux rayons lumineux; de -là ce proverbe emprunté de l’Évangile selon saint Mathieu (ch. XVI, -v. 2): _Facto vespere dicitis: Serenum erit, rubicundum enim est -cœlum_.—_Vous dites le soir: Il fera beau demain, car le ciel est -rouge._ - -Ce proverbe a été développé poétiquement par M. de Lamartine dans ces -vers de sa cinquième harmonie: - - On regarde descendre avec un œil d’amour, - Sous les monts, dans les mers, l’astre poudreux du jour, - Et, selon que son disque, en se noyant dans l’ombre, - Creuse une ornière d’or ou laisse un sillon sombre, - On sait si, dans le ciel, l’aurore de demain - Doit ramener un jour nébuleux ou serein. - -Quelquefois on fait un changement au proverbe, en disant: - - _Rouge le soir, blanc le matin, - Ravit le cœur du pèlerin._ - -Et alors on rappelle en même temps une observation météorologique et un -précepte d’hygiène, par une double allusion à la couleur du ciel et à -la couleur du vin, qu’on recommande de boire blanc le matin et rouge le -soir. Cette variante se trouve en ces termes dans _le Vrai régime des -bergers_, par Jean de Brie (f^o 27, _verso_): _Rouge vespre et blanc -matin réjouissent le pèlerin_. - -Observons que le mot _pèlerin_ désigne un homme en voyage; ce qui -prouve que le proverbe est d’une époque très ancienne, où le mot -voyageur n’était pas encore connu. - - -=PENDU.=—_Avoir de la corde de pendu._ - -C’est avoir un bonheur constant et inaltérable, particulièrement au -jeu.—Pline le Naturaliste, nous apprend (liv. XXVIII, ch. 4) qu’à -Rome, le peuple croyait que la corde qui avait serré le cou d’un pendu -possédait plusieurs vertus merveilleuses, entre autres celle d’apaiser -une violente migraine, dès l’instant qu’on se l’appliquait sur les -tempes. Chez nos bons aïeux, la crédulité était plus grande encore: on -pensait que la fièvre quarte, la colique, la sciatique, le mal de dents -et d’autres maux ne pouvaient manquer de céder à l’efficacité d’un tel -spécifique. On se figurait surtout qu’il suffisait d’avoir dans la -poche un petit bout de cette précieuse corde, pour se ménager toutes -les chances favorables du jeu, et c’est là ce qui donna naissance à -l’expression proverbiale. Les joueurs aujourd’hui ne sont pas moins -superstitieux. Ils ne portent plus de la corde de pendu, parce qu’on -a cessé de pendre; mais ils ont foi à d’autres amulettes. Les paysans -qui vont jouer aux foires et aux fêtes de village, ont soin de mettre -dans leurs habits une plume de roitelet, persuadés que cette plume doit -être un gage infaillible de bonheur; et, s’ils perdent, malgré cela, -n’allez pas vous imaginer que leur persuasion en soit affaiblie. Ils -s’accusent tout simplement d’avoir exposé leur enjeu contre des gens -qui s’étaient munis comme eux et mieux qu’eux de _la plume gagnante_. -Ainsi, l’influence du roitelet n’est jamais en défaut. Eh! comment -pourrait-elle l’être! Le roitelet, disent-ils, est l’oiseau du bon -Dieu; il assistait à la naissance de l’enfant Jésus; il fesait son nid -au bord de la crèche; et c’est pour rappeler cette tradition qu’il -paraît tous les ans à Noël. - -L’influence que nos paysans attribuent au roitelet est attribuée, en -Allemagne, à la chauve-souris, témoin cette expression proverbiale qui -correspond à la nôtre: _Ein Fledermaus Herz haben_. _Avoir un cœur de -chauve-souris._ - -_L’espoir du pendu, que la corde casse._ - -Autrefois on fesait grâce à un condamné, si la corde rompait pendant -l’exécution, parce que l’on pensait que l’indulgence du ciel avait -permis cet incident en faveur du repentir, et le peuple ne souffrait -point qu’on dérogeât à cette coutume, dont nos vieilles chroniques -rapportent plusieurs exemples. Mais comme elle devint très abusive, -elle fut abrogée par tous les parlements, à l’exemple de celui de -Bordeaux, dont un fameux arrêt, du 24 avril 1524, disait expressément -que toutes les condamnations capitales, au supplice de la corde, -contiendraient à l’avenir cette formule: _Pendu, jusqu’à ce que mort -s’ensuive_. - -_Il ne faut point parler de corde dans la maison d’un pendu._ - -Il ne faut point parler de choses qui peuvent être reprochées à ceux -devant qui on parle.—Ce proverbe était autrefois ainsi: _Il ne faut -point parler de corde devant un pendu_, parce que, grâce à l’usage -dont il est question dans l’article précédent, il y avait un assez -grand nombre de pendus sauvés par la rupture de la corde. Le célèbre -calligraphe Hamon de Blois était un de ces _échappés de la potence_, -qu’on voyait se promener et voyager librement, portant dans leur poche, -pour passe-port, l’extrait du procès-verbal de leur exécution. - -_Aussitôt pris, aussitôt pendu._ - -On prétend que cette locution proverbiale est une allusion à la -malheureuse destinée de Barnabé Brisson, de Claude Larcher, tous deux -conseillers au parlement, et de Jean Tardif, conseiller au Châtelet, -qui furent arrêtés par la faction des Seize, le 15 novembre 1591, à -neuf heures du matin, confessés à dix et pendus à onze. Mais c’est une -erreur; car l’expression existait avant l’exécution de ces trois nobles -défenseurs de l’autorité royale. Elle a dû son origine à la juridiction -policielle de la maréchaussée. Cette milice, dont les attributions -étaient autrefois beaucoup plus étendues qu’aujourd’hui, avait des -magistrats, des procureurs du roi et des greffiers qui chevauchaient -avec elle, et qui, dans le cas de délits commis sur les grands chemins, -se constituaient sur le champ en tribunal pour les juger. Rien n’était -plus expéditif que cette justice ambulante, déjà organisée du temps de -Charles V; et malheur au coupable qu’elle appréhendait: _Aussitôt pris, -aussitôt pendu_. - -_Qui est destiné à être pendu n’est jamais noyé._ - -_Le gibet ne perd jamais ses droits._—Pendant les guerres d’Italie, -sous Louis XII, Gaston de Foix, duc de Nemours, chef de l’armée -française, ayant entendu parler, à Carpy, d’un fameux astrologue de -cette ville, le fit appeler pour le consulter. Plusieurs officiers, -qui se trouvaient en ce moment auprès du prince, voulurent se faire -tirer leur horoscope. Il y avait parmi eux un aventurier, nommé Jacquin -Caumont, à qui l’astrologue prédit qu’il serait pendu avant trois mois. -Deux jours après, ledit Jacquin passant de nuit sur un mauvais pont de -bois qui joignait les deux bords d’un canal profond, tomba au milieu -de l’eau, où il aurait infailliblement péri, si des bateliers ne l’en -eussent retiré. Mais il n’échappa à cette mort que pour en subir une -autre plus malheureuse. Il ne fut pas noyé, parce qu’il devait être -pendu; et c’est ce qui lui arriva dans les limites du temps marqué -par la prédiction. Le seigneur de La Palisse, appelé au commandement -de l’armée en remplacement du duc de Nemours, tué à la bataille de -Ravenne, fit accrocher notre homme à une potence, dans cette ville, -en plein marché, pour le punir de s’être rendu coupable de pillage. -Estienne Pasquier (_Recherches_, liv. VIII, ch. 41) rapporte avec -beaucoup de détails ce fait, qui a donné, dit-il, naissance au vieux -proverbe: _Qui a à pendre n’a à noyer_. - -Rabelais (liv. IV, chap. 24) fait plaisamment allusion à ce proverbe: -«Par le digne froc que je porte, dist frère Jean à Panurge, durant la -tempeste tu as eu paour sans cause et sans raison, car tes destinées -fatales ne sont à périr en eaue. Tu seras hault en l’aer certainement -pendu ou bruslé..... Panurge, mon amy, n’aye jamais paour de l’eaue, -je t’en prie; par élément contraire sera ta vie terminée.—Voire, -respondit Panurge; mais les cuisiniers des diables resvent quelquefois -et errent en leur office, et mettent souvent bouillir ce qu’on -destinoit pour roustir.» - -Les Danois disent: _Han drukner ikke som henge skal, uden vandet gaaer -over galgen_. _Celui qui doit être pendu ne sera pas noyé, à moins que -l’eau ne déborde jusqu’à la potence._ - -Comme le proverbe est aussi ancien en Danemark qu’en France, on peut en -conclure qu’il n’a pas eu l’origine qui lui est assignée par Pasquier, -et qu’il a été imaginé pour exprimer l’action de la fatalité. Le -philosophe Posidonius avait déjà signalé cette action dans l’histoire -d’un homme à qui les oracles avaient prédit qu’il périrait sous les -eaux, et qui, échappé à tous les dangers de la mer, se noya dans un -ruisseau. - - -=PENSÉE.=—_Vous saurez ma pensée._ - -C’est ce que nous disons à une personne qui boit dans le verre où nous -venons de boire, parce que le verre est imprégné d’émanations récentes -auxquelles on peut bien supposer quelque influence sympathique. - -_Les pensées ne paient point de douane ou de péage._ - -Les pensées sont libres et ne coûtent rien. On peut en rouler tant -qu’on veut dans sa tête. Mais, parmi ces pensées affranchies du -contrôle, il en est beaucoup qui sont des marchandises de contrebande, -et que le diable confisque à son profit. - - -=PERCÉ.=—_Être bas percé._ - -Expression qu’on applique à une personne dont les affaires sont en -mauvais état, dont la bourse est à peu près vide comme un tonneau _bas -percé_; car on perce bas les tonneaux où il ne reste presque plus de -liquide. - - -=PÈRE.=—_Ou ne peut contenter tout le monde et son père._ - -On n’obtient pas l’approbation de son père par les mêmes moyens que -celle des étrangers, et l’on plaît rarement à son père, quand on veut -plaire à tout le monde.—Ce proverbe, dont La Fontaine a fait usage -dans la fable intitulée: _le Meunier, son Fils et l’Ane_, se trouve -dans une lettre écrite au savant Nicolas par Léonard Arétin, surnommé -Brunus, auteur du XV^e siècle. - - -=PERLE.=—_Les perles, quoique mal enfilées, ne laissent pas d’être -précieuses._ - -Les bonnes choses qu’on dit, quoique mal liées, ne laissent pas d’avoir -du prix.—Ce proverbe est pris d’une maxime littéraire des Arabes, qui -distinguent deux sortes de compositions poétiques, dont ils comparent -l’une à des perles détachées et l’autre à des perles enfilées. Dans -la première, l’art des transitions n’existe point. Les phrases et les -vers s’y succèdent sans avoir ensemble un rapport marqué, et toute leur -beauté consiste dans l’élégance de l’expression ou dans la justesse de -la pensée. C’est le même genre de composition que celui des Proverbes -de Salomon, du livre de Job et de tous les livres antérieurs à ceux des -Grecs, car ce sont les Grecs qui, les premiers, ont donné une forme -parfaitement régulière aux ouvrages de poésie. - - -=PERRUQUE.=—_C’est une tête à perruque._ - -Cette expression par laquelle on désigne un homme à routine, un homme -de très peu d’esprit, équivaut à tête de bois, tête incapable de -penser, tête qui n’est bonne qu’à porter perruque. L’accessoire est -pris pour le principal. - -L’abbé de Saint-Pierre, qui avait une opinion fort opposée au célibat -des prêtres et une conduite très analogue à cette opinion, fesait -apprendre le métier de perruquier à tous les enfants que lui donnaient -ses chambrières; et quand ses amis lui demandaient pour quel motif il -préférait ce métier à tout autre, sa réponse était: C’est que _les -têtes à perruque_ ne manqueront jamais. - -_Donner une perruque à quelqu’un._ - -C’est lui faire une réprimande, lui infliger une punition. Cette -façon de parler triviale a pris naissance dans quelque couvent de -bénédictins ou d’autres moines que leur règle obligeait d’avoir la -tête rasée, comme _serfs de Dieu_. Lorsque ces religieux renvoyaient -un novice, reconnu indigne d’être admis à faire profession, ils lui -remettaient une perruque, en remplacement de ses cheveux qui avaient -été rasés, afin qu’il pût reparaître dans le monde sans scandale; et -les admoniteurs, prenant occasion de cela, disaient ordinairement aux -autres novices: Prenez garde de vous faire _donner une perruque_, de -_recevoir une perruque_; d’où vint l’emploi de ce mot dans le sens -figuré de réprimande et de correction. - - -=PERSÉVÉRANCE.=—_La persévérance vient à bout de tout._ - -Avec quelque lenteur que la persévérance marche, son succès est -certain, parce qu’elle ne perd pas son objet de vue et n’interrompt -jamais ses poursuites. _J’ai beau n’apporter qu’une corbeille de -terre_, dit un adage persan; _si je continue, je finirai par élever une -montagne_. - -_La goutte d’eau finit par creuser le roc._ - - Gutta cavat lapidem non bis sed sæpe cadendo, - Sic fimus docti non bis sed sæpe legendo. - - -=PESANT.=—_Valoir son pesant d’or._ - -Cette expression, dont on se sert en parlant d’une personne -recommandable par ses bonnes qualités ou d’une chose à laquelle on -attache beaucoup de prix, fait allusion, dît M. Michelet, à la forme -primitive du _wehrgeld_ ou composition[72]. Le meurtrier devait -contrepeser d’or le cadavre, donner un homme d’or pour celui qu’il -avait tué; et, quand ce poids ne suffisait point pour apaiser le parent -de la victime, il était quelquefois obligé de l’augmenter, selon leur -exigence. C’est ce qu’on peut conclure d’un passage du poëme des quatre -fils Aymon, où Charles propose à Aymon de lui payer neuf fois le -_pesant d’or_ pour le meurtre de son cousin Hugo. - -Ce qui se fesait pour racheter un meurtrier ou un criminel, se fesait -aussi pour se racheter ou pour racheter quelqu’un d’une maladie. On -offrait à Dieu ou à quelque saint le poids du malade en or, ou en -argent, ou en cire. Grégoire de Tours (_De Mirac. S. Martini_) rapporte -que Chararic, roi des Suèves, fit peser en or et en argent le corps de -son fils malade, et envoya cette somme au tombeau de saint Martin, -dans l’espérance que ce saint le guérirait. - - -=PET.=—_Chantez à l’âne, il vous fera des pets._ - -Les ânes aiment la musique, témoin l’âne d’Ammonius et l’âne du père -Regnault, dont il est parlé à l’article _Rossignol d’Arcadie_. Quand -ils l’entendent, ils ouvrent la bouche et les oreilles de toute -leur grandeur pour en aspirer les sons, pour s’en pénétrer; mais on -prétend qu’ils en ont la colique de plaisir, et qu’à mesure qu’ils les -reçoivent, ils les rendent en exhalaisons inverses. De là ce proverbe -qu’on applique aux ignorants et aux ingrats qui méconnaissent les bons -offices qu’on leur rend, et n’y répondent même que par des grossièretés. - - -=PÉTAUD.=—_C’est la cour du roi Pétaud._ - -C’est un lieu de confusion, une assemblée tumultueuse où chacun fait le -maître. - - Chacun y contredit, chacun y parle haut, - Et c’est tout justement _la cour du roi Pétaud_. (MOLIÈRE.) - -On dit dans le même sens: _C’est une pétaudière._ - -Autrefois, en France, toutes les communautés se nommaient un chef -qu’on appelait _roi_. Les mendiants mêmes avaient le leur, auquel on -donnait, par plaisanterie, le nom de _Pétaud_, du verbe latin _peto_, -je demande. On juge bien qu’un pareil roi n’avait pas grande autorité -sur ses sujets, et que sa cour ne pouvait être qu’un lieu de tumulte et -de désordre. - - -=PEUPLE.=—_La voix du peuple est la voix de Dieu._ - -C’est une pensée qu’Hésiode eut, dit-on, le premier, qu’Aristide -développa en défendant Périclès, et qu’Aristote formula en sentence, -devenue proverbiale, pour signifier que le sentiment du public est -ordinairement fondé sur la vérité. Sénèque a dit: _Nemo omnes, neminem -omnes fefellerunt_. _Personne n’a trompé tout le monde, et tout le -monde n’a trompé personne._ - -Les Italiens disent de même: _L’universale non s’inganna._ Il est rare, -en effet, que le jugement de tous ne soit pas la révélation du vrai et -l’instinct du bien. Mais il ne faut pas confondre la voix du peuple -avec les bruits populaires. Le proverbe ne veut pas dire qu’il faille -être de l’avis de la canaille. - - -=PHÉBUS.=—_Donner dans le phébus._ - -C’est parler ou écrire d’une manière boursouflée et peu -intelligible.—«Le phébus,» dit le père Bouhours (_Manière de bien -penser dans les ouvrages d’esprit_, dialog. IV), «n’est pas si obscur -que le galimathias. Il a un brillant qui signifie ou paraît signifier -quelque chose. Le soleil y entre d’ordinaire; et c’est peut-être ce -qui, dans notre langue, a donné lieu au nom de Phébus.» - -Cette conjecture est ingénieuse; mais elle ne me paraît pas admissible. -Voici la véritable explication: Gaston Phébus[73], prince du Béarn, -composa, vers le milieu du XIV^e siècle, un traité sur la chasse, -intitulé: _le Miroir de Phébus des déduits de la chasse des bestes -sauvaiges et des oyseaux de proie_. L’ouvrage est divisé en deux -parties, dont l’une est en prose et l’autre en vers. Cette seconde -partie où figurent, à ce qu’on prétend, les événements de l’histoire -contemporaine exposés sous le voile d’une allégorie continuelle, est -écrite d’une manière aussi ampoulée qu’énigmatique; mais ce qui met -le comble à la confusion qui y règne, c’est une série de discussions -métaphysiques entre plusieurs vertus personnifiées qui font assaut de -citations prises indistinctement de livres de philosophie, de médecine, -de droit civil et de droit canon, etc.; le tout pour décider ou plutôt -pour laisser indécise cette grave question: Si les chasseurs doivent -accorder la préférence aux chiens ou aux faucons. L’embarras que le -style d’une pareille composition donna aux lecteurs, embarras qui -s’accrut à mesure que la langue subit des changements, fit appeler ce -style _le phébus_, nom dérivé de l’écrivain, et appliqué à sa manière -d’écrire. - -Malherbe a dit des expressions _phébées_, pour des expressions -ampoulées, qui n’ont qu’un faux éclat, qui sentent _le phébus_. - - -=PIE.=—_Être au nid de la pie._ - -C’est-à-dire au plus haut degré d’élévation, de fortune, parce que la -pie fait toujours son nid à la cime de l’arbre le plus élevé.—On dit -aussi: _prendre la pie au nid; trouver la pie au nid_, pour signifier, -se procurer un grand avantage, faire une découverte importante. - - -=PIÈCE.=—_Faire pièce à quelqu’un._ - -C’est lui faire une malice.—Cette expression est venue de l’usage où -l’on était autrefois de composer et de faire chanter quelque pièce de -vers contre les personnes qu’on voulait railler ou ridiculiser. Cet -usage existait particulièrement en Provence; et le roi René ne l’oublia -point dans la procession qu’il institua pour la Fête-Dieu à Marseille. -Une scène de ce grand drame montrait Momus, le dieu de la critique, sur -un théâtre porté sur les épaules de plusieurs hommes. Ce Momus, couvert -d’un habit emplumé, collé sur le corps, était accompagné de tous les -animaux que les anciens lui donnaient pour symboles. Il avait au devant -de lui des _momons_ qui chantaient et dansaient grotesquement, et, dans -les haltes de la procession, ridiculisaient les spectateurs contre -lesquels il y avait à gloser. Parmi ces _momons_ étaient entremêlés -des troubadours, appelés par le peuple _les farceurs_, qui, en langage -rimé, s’attachaient à dire aux gens leurs vérités les plus cachées, -d’où est venue cette expression proverbiale commune en Provence: _Dire -son vers à quelqu’un._ - - -=PIED.=—_Être sur un grand pied dans le monde._ - -C’est y être en estime, en considération, y jouer un rôle -brillant.—Geoffroi Plantagenet, comte d’Anjou, un des hommes les -plus beaux et les plus galants de son siècle, avait au bout du pied -une excroissance de chair assez considérable. Il imagina de porter -des souliers dont le bout recourbé était de la longueur nécessaire -pour couvrir cette imperfection sans le gêner. Chacun voulut bientôt -avoir des souliers comme ceux de ce seigneur; et la dimension de cette -chaussure, qu’on nommait _à la poulaine_, devint, surtout dans le XIV^e -siècle, la mesure de la distinction. Les souliers d’un prince avaient -deux pieds et demi de long, ceux d’un haut baron, deux pieds. Le simple -chevalier était réduit à un pied et demi, et le bourgeois à un pied. De -là l’expression: _Être sur un grand pied dans le monde._ (L’abbé Tuet.) - -Les étymologistes ne sont pas d’accord sur l’origine du mot _poulaine_, -qui désignait le bec recourbé du soulier. Les uns le dérivent du nom -du cordonnier qui, le premier, confectionna une telle chaussure; les -autres le font venir de l’ancien nom de la Pologne, _la Poulaine_, d’où -cette chaussure, disent-ils, fut apportée en France. - -_C’est un pied-plat._ - -Terme de mépris par lequel on désigne un homme de basse naissance, -qui ne mérite aucune considération. Il est venu de ce que les paysans -portaient autrefois des souliers plats, et presque sans talons, tandis -que les seigneurs avaient des souliers à talons hauts, qui étaient une -marque distinctive de la noblesse. - -_Prendre quelqu’un au pied levé._ - -Prendre avantage contre lui de la moindre chose qu’il fait ou du -moindre mot qui lui échappe.—Cette expression est venue peut-être -d’un ancien jeu, nommé le _jeu du pied levé_, dans lequel les joueurs -sont obligés de donner un gage, lorsqu’ils sont saisis au moment où -ils lèvent le pied. Peut-être aussi est-elle une métaphore empruntée -de l’escrime, où l’on prend son adversaire _au pied levé_, quand on le -frappe aussitôt qu’il a le pied levé pour se fendre. - - -=PIERRE.=—_Faire d’une pierre deux coups._ - -Faire servir une chose à deux fins, tirer deux avantages d’une seule -et même action.—Les Italiens disent: _Far groppo e maglia. Faire nœud -et maille._—Un bon vivant qui consacrait sa vie à la bonne chère et -à l’amour, s’était logé dans un entresol au-dessus de la cuisine d’un -restaurateur et au-dessous de la chambre de sa belle; et, quand il -voulait jouir du double avantage de sa position, il lançait au plafond -une pierre qui, retombant sur le parquet, avertissait à la fois cette -belle et ce restaurateur toujours fidèles à l’appel. Pouvait-il mieux -_faire d’une pierre deux coups_? - - -=PILULE.=—_Dorer la pilule à quelqu’un._ - -Employer des paroles flatteuses pour le déterminer à faire quelque -chose qui excite sa répugnance, ou pour lui adoucir l’amertume d’un -refus. Métaphore prise d’un procédé en usage chez les apothicaires, qui -dorent ou argentent les pilules, afin d’en déguiser la couleur et le -goût.—Les Espagnols disent: _Si la pildora bien sapiera, no la doraran -por defuera_. _Si la pilule avait bon goût, on ne la dorerait pas._ - -On connaît le vers, devenu proverbe, que Molière met dans la bouche de -Sosie, lorsque l’amant d’Alcmène s’amuse à changer en honneur l’injure -qu’il vient de faire à Amphytrion: - -Le seigneur Jupiter _sait dorer la pilule_. - -_Faire avaler la pilule à quelqu’un._ - -C’est le déterminer à faire une chose pour laquelle il montre beaucoup -de répugnance. - -_Il faut avaler les pilules sans les mâcher._ - -Il faut passer par-dessus les désagréments, les injures, les mauvaises -affaires, sans s’y arrêter; il faut en prendre son parti promptement, -au lieu d’aggraver le mal en se livrant à des regrets et à des plaintes -inutiles.—Ce proverbe est littéralement traduit de celui-ci, usité au -moyen-âge: _Pilulæ sunt glutiendæ, non manducandæ._ - -Molière disait: Le mépris est une pilule qu’on peut avaler, mais qu’on -ne peut pas mâcher. - - -=PLAIDOYER.=—_C’est le plaidoyer des trois sourds._ - -Ce dicton s’applique à une discussion dans laquelle les interlocuteurs, -dupes de quelque méprise singulière, échangent des arguments entre -lesquels il n’y a nul rapport, nulle suite, nulle liaison.—Dans -le _Plaidoyer des trois sourds_, le demandeur parle de fromage; -le défendeur, de labourage, et le juge annule le mariage, dépens -compensés. - -Les Latins disaient: _Surdaster cum surdastro litigabat, judex autem -erat utroque surdior_. _Un sourd était en procès avec un autre sourd, -et le juge était plus sourd que l’un et l’autre_: ce qui était fondé -sur un conte semblable au nôtre. Nicarque a fait de ce conte une -épigramme grecque, qu’Érasme a rapportée dans ses Adages, avec une -traduction en vers latins du célèbre Thomas Morus. - - -=PLANT.=—_Laisser quelqu’un en plant._ C’est le laisser dans quelque -endroit, sans aller le retrouver, comme on le lui avait promis; -proprement, c’est l’y laisser comme un _plant_ d’arbre. On dit dans le -même sens: _Planter là quelqu’un pour reverdir_. Autrefois on disait: -_Laisser sur le vert_, pour négliger, abandonner. - - _Ils laissent sur le vert_ le noble de l’ouvrage. (RÉGNIER.) - - -=PLAT.=—_Servir quelqu’un à plats couverts._ - -C’est lui témoigner en apparence beaucoup d’amitié, et le desservir -sous main.—L’abbé Tuet pense que cette expression est venue de l’usage -où l’on était autrefois, en France, de couvrir les plats qu’on servait -sur la table des grands et les choses qu’on leur présentait. - - -=PLONGEON.=—_Faire le plongeon._ - -Baisser la tête pour éviter un coup, s’esquiver lâchement, se relâcher -d’une chose, après avoir paru décidé à la faire.—Le plongeon est un -oiseau aquatique qui plonge avec tant de promptitude, à l’éclair d’une -arme à feu, qu’il en évite le plomb. Ce qui lui a fait donner le nom de -mangeur de plomb par les chasseurs de la Louisiane et par ceux de la -Picardie. - - -=PLUIE.=—_Faire la pluie et le beau temps._ - -Disposer de tout, régler tout par son crédit, par son influence. -Cette façon de parler est une allusion au crédit et à l’influence des -astrologues, qu’on appelait des _hommes faisant la pluie et le beau -temps_, par une périphrase conforme à l’idée que le peuple ignorant -avait conçue de leur science. Telle était la considération dont -jouissaient autrefois ces charlatans fatidiques, qu’on n’entreprenait -point d’affaire importante sans les avoir consultés. Agrippa nous -apprend, _De vanitate scientiarum_, que les grands seigneurs et les -villes avaient des astrologues à titre. Mathieu Paris rapporte, dans -son _Histoire de Louis XI_, qu’à la cour de France on conservait une -chronologie d’astrologues comme une chronologie de rois; et plusieurs -historiens ont remarqué que Charles V, lorsqu’il remit à Duguesclin -l’épée de connétable, crut ajouter beaucoup à cette glorieuse -récompense, en lui donnant un astrologue expert qui sût l’avertir des -bons et des mauvais jours. - -Dans le royaume de Loango, il y a une grande fête où le peuple va -demander au roi la pluie et le beau temps pour toutes les saisons de -l’année. Le prince prend son arc, décoche une flèche vers le ciel pour -marquer son autorité sur l’atmosphère; et ses sujets, persuadés qu’il -en a disposé par cet acte les futures influences conformément à leurs -besoins, poussent des cris de joie et de reconnaissance. - -On lit dans les _Essais_ de Montaigne (liv. III, ch. 8): «Le roi de -Mexico, après la cérémonie de son sacre, fait serment à ses sujets -de faire marcher le soleil en sa lumière accoutumée, esgoutter les -nuées en temps opportun, et faire porter à la terre toutes les choses -nécessaires à son peuple.» Ce fait se trouve aussi dans l’_Histoire de -la conquête du Mexique_, par Solis (liv. III). - -Les Gaulois attribuaient aux neuf vierges sacrées, nommées _Sènes_, de -l’île de Sena (Sein) où elles résidaient, dans l’archipel Armoricain, -le pouvoir de faire à leur gré le beau temps et les naufrages. Ils -croyaient qu’elles possédaient un carquois merveilleux, dont les -flèches, lancées dans les nues, dissipaient les orages. - -Racine a traduit heureusement, en style noble, l’expression vulgaire: -_Faire la pluie et le beau temps_, dans ce vers de la tragédie -d’_Esther_: - - Je fais, comme il me plaît, le calme et la tempête. - - -=POIRIER.=—_Je l’ai connu poirier._ - -Ce dicton, dont on se sert en parlant d’un parvenu orgueilleux, est -venu d’une ancienne historiette que M. A. V. Arnault raconte ainsi: -Il y avait, dans une chapelle de village aux environs de Bruxelles, -un saint Jean fait en bois, auquel les paysans portaient une grande -dévotion. Ils y venaient en pèlerinage de dix lieues à la ronde. -Le tronc qui lui servait de piédestal, quoique vidé souvent, se -remplissait toujours. Cette statue vermoulue étant tombée, le curé, qui -l’avait fait restaurer plusieurs fois, prit le parti de la remplacer -par une statue nouvelle, à la confection de laquelle il sacrifia son -plus beau poirier. _Maluit esse Deum._ Le nouveau saint, peint et -repeint, est remis à la place du vieux. En rajeunissant l’effigie, le -curé crut raviver la piété des fidèles. Il en fut tout autrement: plus -de pèlerinages. Les habitants du lieu même semblaient avoir oublié la -route de la chapelle de saint Jean. Le pasteur, ne pouvant concevoir -la cause de ce refroidissement, y rêvait, quand il rencontra un vacher -qui, très dévot au vieux saint, n’était pas moins indifférent que les -autres pour le nouveau.—Est-ce que tu n’as plus de dévotion à saint -Jean? lui dit-il.—Si, monsieur le curé.—Pourquoi donc ne te revoit-on -plus à la chapelle?—C’est qu’il n’y a plus là de saint Jean, monsieur -le curé.—Comment? il n’y a plus de saint Jean! Ne sais-tu pas qu’il y -en a là un tout neuf?—Si fait, monsieur le curé; mais celui-là n’est -pas le vrai comme l’autre.—Et pourquoi ça?—C’est que je l’avons vu -poirier. - - -=POISSON.=—_Les gros poissons mangent les petits._ - -Les puissants oppriment les faibles.—Ce proverbe, commun à presque -toutes les langues modernes, tant la vérité qu’il exprime est -généralement reconnue, était très usité parmi les Grecs et les Latins, -qui disaient encore: _Vivre en poisson_, pour signifier n’avoir d’autre -loi que celle du plus fort; mais il n’avait pas pris naissance chez -ces peuples; il est probable qu’il leur était venu des Indiens, car -il se trouve dans l’_Histoire du poisson_, épisode du Mahabharata, -poëme épique sanscrit qui doit compter trente-huit siècles d’existence -d’après les calculs du savant Wilkins, et qui n’en peut compter moins -de trente d’après l’opinion la plus circonspecte. - - -=POIVRE.=—_Cher comme poivre._ - -Avant les voyages des Portugais aux Indes, une livre de poivre -coûtait au moins deux marcs d’argent. Cette épice entrait alors dans -la composition des présents considérables qu’on voulait faire, et -elle était l’un des tributs que les seigneurs laïques ou séculiers -exigeaient quelquefois de leurs vassaux ou de leurs serfs. Plusieurs -historiens rapportent que Roger, vicomte de Béziers, voulant punir les -habitants de cette ville, qui avaient tué son père dans une sédition, -en 1107, les obligea, après les avoir soumis, à lui payer annuellement -trois livres de poivre par famille, impôt qui fut regardé comme -excessivement onéreux. - - -=PONT.=—_Elle a passé le pont de Gournay, elle a honte bue._ - -A une époque où la clôture n’était pas bien observée dans les couvents -de filles, les religieuses de Chelles, abbaye située de l’autre côté de -la Marne, passaient le pont et allaient visiter les moines de Gournay. -Quoique ces visites n’eussent peut-être rien de criminel, le peuple -en fut scandalisé, et leur fréquence fit naître ce proverbe, qu’on -appliquait généralement à une femme de mauvaise vie. (L’abbé Tuet.) - - -=PONTOISE.=—_Avoir l’air de revenir de Pontoise._ - -Dans le temps de la féodalité, il y avait à Pontoise, ancienne capitale -du Vexin français, un seigneur ombrageux et cruel qui se fesait -amener les étrangers passant par cette ville, et les soumettait à un -interrogatoire, après lequel il les renvoyait chez eux ou les retenait -prisonniers, selon qu’ils y avaient bien ou mal répondu. Comme ces -pauvres voyageurs étaient toujours intimidés et déconcertés par les -questions et les menaces d’un pareil tyranneau, l’on en prit occasion -de dire par comparaison: _Avoir l’air de revenir de Pontoise_, ou -_conter une chose comme en revenant de Pontoise_, en parlant des gens -dont les idées sont un peu troublées et confuses, embrouillées, même un -peu niaises. - - -=PORTE.=—_Sortir par la belle porte._ - -Perdre ou quitter un emploi d’une manière honorable.—Cette expression -rappelle un usage observé au parlement de Paris, à l’égard des -prisonniers qu’on mettait en liberté, après avoir reconnu leur -innocence. Les juges les fesaient reconduire honorablement par la -grande porte donnant sur le grand escalier de la cour du May, et dite -_la belle porte_. - - -=POT.=—_Sourd comme un pot._ - -Le Duchat pense que cette expression est venue de ce qu’il n’y a point -d’oreilles figurées sur les pots, comme il y en a sur les écuelles.—Je -crois qu’elle est une variante mal entendue de de cette autre -expression plus ancienne: _Sourd comme un toupin_. Le mot _toupin_ -n’a point ici la signification de _pot_, mais celle de sabot, toupie. -_Sourd comme un toupin_, ou comme un sabot, a beaucoup d’analogie avec -_dormir comme un sabot_. - -Beaumarchais disait: «Je suis sourd comme une urne sépulcrale, ce que -les gens du peuple nomment _sourd comme un pot_; mais un pot ne fut -jamais sourd, au lieu qu’une urne sépulcrale, renfermant des restes -chéris, reçoit bien des soupirs et des invocations perdues, auxquels -elle ne répond point; et c’est de là qu’a dû venir l’étymologie d’un -grand mot que la populace ignorante a gâté.» - -_Tourner autour du pot._ - -User de circonlocutions oiseuses, au lieu de s’énoncer nettement, -perdre le temps en vains préparatifs pour une affaire qui devrait être -traitée sans retard. Cette expression est une métaphore prise de l’art -du potier. Les Romains en avaient une très analogue qui se trouve dans -ce vers d’Horace: - - _Nec circa vilem patulumque moraberis orbem._ - -Legouvé ayant voulu exprimer, dans sa tragédie de _Henri IV_, le -mot naïf et touchant de ce bon roi, qui désirait que chaque paysan -pût mettre la poule au pot le dimanche, eut recours à la périphrase -suivante: - - Je veux enfin qu’au jour marqué pour le repos, - L’hôte laborieux des modestes hameaux, - Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance, - Quelques-uns de ces mets réservés à l’aisance. - -Les plaisants lui reprochèrent d’avoir _tourné autour du pot_. - -_C’est le pot de terre contre le pot de fer._ - -C’est un homme faible contre un homme fort; c’est un homme sans appui -qui doit échouer dans un démêlé avec un homme qui a de l’autorité et -du crédit.—Ce proverbe est d’une grande antiquité, car il se trouve -dans une fable d’Ésope et dans le passage suivant de l’_Ecclésiastique_ -(ch. XIII, v 2 et 3): _Ditiori te ne socius fueris. Quid communicabit -cacabus ad ollam? quando enim te colliserint confringetur._ «N’entre -point en société avec un homme plus puissant que toi. _Quelle union -peut-il y avoir entre un pot de terre et un pot de fer?_ s’ils viennent -à se heurter l’un contre l’autre, le pot de terre sera brisé.» - -_Découvrir le pot aux roses._ - -La rose, dont le Tasse a dit d’une manière si charmante: _Quanto si -mostra men, tanto e più bella; moins elle se montre, plus elle est -belle_, la rose était, dans l’antiquité, le symbole de la discrétion; -et la riante mythologie avait consacré cette idée, en racontant que -l’Amour avait fait présent de la première rose qui parut sur la terre -à Harpocrate, dieu du silence, pour l’engager à cacher les faiblesses -de Vénus. De même que la rose a son bouton enveloppé de ses feuilles, -on voulait que la bouche gardât la langue captive sous les lèvres[74]. -Quand on fesait une confidence à quelqu’un, on ne manquait pas de lui -offrir une rose, comme une recommandation expresse de respecter les -secrets dont il devenait dépositaire. Cette fleur figurait surtout -dans les festins: tressée en guirlandes destinées à couronner le -front et la coupe des convives, ou placée par bouquets sous leurs -yeux, elle servait à leur rappeler que les doux épanchements, nés de -la liberté qui règne dans les banquets, doivent toujours être sacrés. -Nos bons aïeux avaient adopté cet aimable usage, qu’ils rendaient plus -significatif encore, en exposant sur la table un vase de roses sous un -couvercle[75]; et de là vint la locution: _Découvrir le pot aux roses_, -c’est-à-dire les choses qu’on veut tenir cachées, et particulièrement -les mystères de la galanterie. - -Les Allemands, pour recommander de ne point trahir une confidence, se -servent de la formule suivante: _Ceci est dit sous la rose._ - -Cette formule est également familière aux Anglais, et voici comment -elle a été expliquée dans l’_Herbier de la Bible_, par Newton (pag. -223, 224, édition de Londres, in-8^o 1587): «Quand d’aimables et gais -compagnons se réunissent pour faire bonne chère, ils conviennent -qu’aucun des joyeux propos tenus pendant le repas ne sera divulgué, et -la phrase qu’ils emploient pour garantie de leur convention, est que -tous ces propos doivent être considérés comme _tenus sous la rose_; car -ils ont coutume de suspendre une rose au dessus de la table, afin de -rappeler à la compagnie l’obligation du secret.» - -Peacham, dans son ouvrage intitulé: _The Truth of our times_; _la -Vérité de notre temps_ (pag. 173, édit. de Londres, in-12, 1638), -rapporte qu’en beaucoup d’endroits de l’Angleterre et des Pays-Bas, on -voyait une rose peinte au beau milieu du plafond de la salle à manger. - -On peut croire qu’un pareil usage ne fut pas inconnu aux anciens, si -l’on en juge par ces quatre vers que Lloyd, dans son Dictionnaire, dit -avoir été trouvés sur une dalle antique de marbre: - - Est rosa flos Veneris, cujus quo furta laterent - Harpocrati matris dona dicavit Amor. - Inde rosam mentis hospes sut pendit amicis, - Convivæ ut sub eâ dicta tacenda sciant. - -«La rose est la fleur de Vénus. L’Amour en consacra l’offrande à -Harpocrate, pour l’engager à cacher les voluptés furtives de sa mère, -et de là est née la coutume de suspendre cette fleur au-dessus de la -table hospitalière, afin que les convives sachent qu’il ne faut pas -divulguer _ce qui a été dit sous la rose_.» - -_Les pots fêlés sont ceux qui durent le plus._ - -Les personnes maladives résistent ordinairement plus longtemps que les -autres, parce qu’elles se ménagent.—C’est un proverbe grec qui était -passé dans la langue latine en ces termes: _Malum vas non frangitur_. - - -=POTRON.=—_S’éveiller_ ou _se lever dès le potron minet_. - -C’est-à-dire de très grand matin, comme le petit chat, qui distinguant -très bien les objets dans le crépuscule, à cause de la conformation -particulière de ses yeux, profite de ce moment pour s’exercer avec plus -d’avantage à la chasse des souris. - -_Potron_ est un diminutif du vieux mot _potre_, qui signifie petit des -animaux.—On dit aussi _dès le potron jacquet_, comme on le voit dans -ces vers du septième chant du poème de Cartouche par Grandval: - - Il avançait pays monté sur son criquet, - _Se levait_, tous les jours, _dès le potron Jacquet_. - -_Jacquet_ est un vieux mot par lequel on désignait un flatteur[76], -acception qu’Amyot a conservée dans la phrase suivante de sa traduction -de Plutarque (_Traité de la mauvaise honte_, ch. 8): «Tu le loueras -doncques haultement et follement et feras bruit des mains en lui -applaudissant comme les _jacquets_.» C’est sans doute en raison de la -conformité qu’on a trouvée entre le caractère du flatteur et celui du -chat, que le nom de _jacquet_ a été transporté à cet animal. - - -=POUCE.=—_Mettre les pouces._ - -Céder, se soumettre, s’avouer vaincu.—Les Grecs disaient _αίρειν -δάϰτυλον_, _lever le doigt_, et les Romains de même _tollere digitum_, -parce qu’il était d’usage que l’athlète qui succombait dans le combat -avouât sa défaite par ce signe. Domitien avait ordonné par une loi -spéciale que le gladiateur qui s’obstinait à ne point le faire fût mis -à mort sur-le-champ. - - -=POUDRE.=—_Il n’a pas inventé la poudre._ - -Il n’a rien fait d’extraordinaire, il est tout à fait nul. C’est comme -si l’on disait: il ne mérite pas le nom de _docteur admirable_, qui fut -donné à Roger Bacon, moine franciscain, regardé comme l’inventeur de la -poudre. - -Quand on veut faire entendre, sans avoir l’air de blesser la politesse, -qu’_un homme n’a pas inventé la poudre_, on dit qu’_on a tiré le canon_ -ou _un beau feu d’artifice à sa naissance_. - -Voici un proverbe très curieux du XV^e siècle sur la découverte de la -poudre: _Le moine qui inventa la poudre avait dessein de miner l’enfer_. - -Il n’est pas étonnant que nos aïeux aient considéré cette découverte -comme un chef-d’œuvre et un type du génie. Elle avait pour eux la -plus grande importance, car elle leur offrait un moyen infaillible de -s’affranchir de l’oppression des nobles, de réprimer le brigandage -seigneurial, en fesant cesser la supériorité du chevalier bardé de fer -contre le bourgeois sans armure, du grand contre le petit, du fort -contre le faible. C’était un don fait par le ciel à l’égalité des -droits contre l’inégalité des moyens: la tyrannie des gentilshommes ne -put tenir devant les armes à feu, et sa décadence commença précisément -à l’époque où elles furent introduites. - -_Jeter de la poudre aux yeux._ - -M. A.-V. Arnault a dit dans un article sur la poudre: «Quelle est -l’origine de cette expression? N’aurait-elle pas pris naissance dans -les camps? Le chevalier de Boufflers me contait qu’autrefois à l’armée -on jugeait de loin, au volume du tourbillon de poudre (c’était le mot -consacré) qu’élevait un groupe de cavaliers, du grade de l’officier -que ce groupe accompagnait sur la ligne. _Poudre de maréchal-de-camp_, -disait-on, _poudre de lieutenant-général_, _poudre de général_, -ce n’était pas raisonner absolument mal, le cortége d’un officier -supérieur étant proportionné en nombre à l’importance de son grade. -Cependant on peut être induit en erreur par cet indice, et prendre des -troupeaux pour des troupes, comme cela est arrivé à don Quichotte, -qui, à la vérité, s’est quelquefois trompé plus lourdement; un faquin -entouré de quelques goujats peut faire autant de poudre qu’un maréchal -de France. Quand on y était pris, on disait: _Ce drôle nous a jeté de -la poudre aux yeux_. Ce qui passa en proverbe.» - -J’ai rappelé cette explication comme curieuse, mais non comme vraie. -L’expression proverbiale n’a pas dû son origine à un usage moderne, car -elle est littéralement traduite de celle des Latins, _pulverem oculis -offundere_. On pense qu’elle fait allusion à la poussière soulevée -dans le stade par les pieds du coureur, qui gagnait ses concurrents -de vitesse. Pour rallier ceux qui restaient trop en arrière, les -spectateurs leur disaient que le vainqueur les empêchait de voir le -but et d’y arriver, en leur _jetant de la poudre aux yeux_; et cette -expression, passant bientôt du propre au figuré, servit à caractériser -le manège de ces gens qui, par de belles paroles ou par tout autre -moyen, nous éblouissent et nous empêchent de voir clair dans les choses -qu’ils veulent faire tourner à leur avantage. - - -=POULE.=—_Qui naît poule aime à gratter._ - -Ce proverbe, synonyme de celui-ci, _qui naquit chat court après les -souris_, s’emploie pour caractériser les penchants que l’on tient de -son origine. On disait autrefois: _Qui est extrait de gélines, il ne -peut qu’il ne gratte_. - -_C’est le fils de la poule blanche._ - -Le sens de cette expression proverbiale, que nous avons reçue des -Romains, est très bien développé dans les vers suivants extraits de la -III^e Satire de Régnier: - - Du siècle les mignons, _fils de la poule blanche_, - Ils tiennent à leur gré la fortune en leur manche; - En crédit élevés, ils disposent de tout, - Et n’entreprennent rien qu’ils n’en viennent à bout. - -Quant à son origine, elle est fondée sur cette anecdote rapportée par -Suétone dans le début de la _Vie de Galba_. Un jour que Livie, peu -de temps après son mariage avec Auguste, allait visiter sa maison de -plaisance aux environs de Véïes, une aigle laissa tomber, du haut des -airs, sur son sein, une poule blanche vivante qui tenait en son bec un -rameau de laurier: accident fort singulier que les augures regardèrent -comme un présage merveilleux. Aussi l’heureuse poule fut-elle prise -en affection par l’impératrice et révérée à Rome à l’égal des poulets -sacrés. Dès lors elle n’eut plus à craindre les serres d’aucun oiseau -ravisseur, et elle pondit tranquillement ses œufs d’où l’on vit éclore -une quantité de jolis poussins, qui furent élevés avec soin dans une -belle ferme à laquelle on donna le nom de _villa ad gallinas_. C’est -par allusion à ce sort prospère que Juvénal a dit: - - _Te nunc, delicias! extra communia censes - Ponendum? quia tu_ Gallinæ filius Albæ, - _Nos viles pulli nati infelicibus ovis._ - - Penses-tu, homme amusant par ta simplicité, qu’on doive t’excepter de - la loi commune, parce que tu es _le fils de la poule blanche_, et nous - autres de vils poussins sortis d’œufs malheureux! - -_La poule ne doit pas chanter devant le coq._ - -Proverbe qui se trouve textuellement dans la comédie des _Femmes -Savantes_, mais qui est antérieur à cette pièce, comme le prouvent ces -deux vers de Jean de Meung: - - C’est chose qui moult me desplaist, - Quand poule parle et coq se taist. - -Quelques glossateurs prétendent que ce proverbe signifie qu’une femme -qui se trouve avec son mari, dans une société, ne doit pas prendre la -parole avant que son mari ait parlé, car, disent-ils, le mot _devant_ -est ici une préposition de temps qui remplace _avant_, comme dans cette -phrase de Bossuet: «les anciens historiens qui mettent l’origine de -Carthage _devant_ la ruine de Troie.» Mais leur érudition grammaticale -les a fourvoyés. Le veritable sens est qu’une femme doit se taire en -présence de son mari. Un usage de l’ancienne civilité obligea pendant -longtemps les femmes à demander aux maris la permission de parler, -quand elles avaient quelque chose à dire devant des étrangers; la -preuve en est dans plusieurs passages de nos vieux auteurs, notamment -dans la phrase suivante de _l’Heptaméron_ de Marguerite de Valois, -reine de Navarre: «Parlemante qui était femme d’Hircan, laquelle -n’était jamais oisive et mélancolique, _ayant demandé à son mari congé_ -(permission) _de parler, dist:_ etc.» - -Les gens de la campagne disent: _Quand la poule veut chanter comme -le coq, il faut lui couper la gorge_. Ce qui exprime, au figuré, une -menace peu sérieuse contre les femmes qui se mêlent de discourir et -de décider à la manière des hommes, et, au propre, une observation -d’histoire naturelle. Cette observation est que la poule cherche -quelquefois à imiter le chant du coq, et que cela lui arrive -surtout lorsqu’elle est devenue trop grasse et ne peut plus pondre, -c’est-à-dire dans un temps où elle n’est plus bonne qu’à mettre au pot. - -Le même proverbe existe chez les Persans, qui en font l’application aux -femmes qui veulent cultiver la poésie. - -_C’est une poule mouillée._ - -Cela se dit d’une personne timide, faible, peureuse, incapable de -montrer lu moindre énergie, parce qu’une poule, lorsqu’elle a été -surprise par la pluie, se tient à l’écart, sans remuer, comme dans une -espèce de honte et d’abattement. Il en est de même de la plupart des -oiseaux, car ils ne peuvent guère voler dès que les barbes de leurs -pennes ont été mouillées. - -_Les poules pondent par le bec._ - -C’est-à-dire que les poules font une plus grande quantité d’œufs, quand -elles sont bien nourries. - - -=POULET.= - -Billet d’amour, de galanterie.—L’origine du mot _poulet_ dans ce -sens est généralement rapportée au fait que voici: La difficulté -de communiquer avec les dames avait fait imaginer aux Italiens le -singulier moyen d’écrire à leurs maîtresses en leur envoyant une paire -de poulets; les billets doux étaient glissés sous l’aile du plus gros, -et l’amante, prévenue par une convention d’usage, ne donnait jamais le -temps aux argus de se saisir du courrier innocemment contrebandier. -Cependant tout se découvre à la fin, et les parents, alarmés par -les conséquences qui pouvaient résulter de ce commerce interlope, -le dénoncèrent à la justice. Celle-ci crut devoir déférer à leurs -plaintes, et le premier _ambassadeur d’amour_ pris en flagrant délit, -fut condamné sans pitié à recevoir l’estrapade, ayant une paire de -poulets attachés aux pieds. Depuis ce temps, l’expression _portar -polli_, _porter des poulets_, fut employée en Italie pour désigner le -métier de proxénète. - -Le Duchat pense que la dénomination de _poulet_ donnée aux billets -d’amour, est venue de ce que ces sortes de billets étaient pliés en -forme de _poulets_, à la manière dont les officiers de bouche, dit-il, -plient les serviettes auxquelles ils savent donner différentes figures -d’animaux. - -Fouquet de la Varenne, qui d’abord était garçon de cuisine chez -Catherine, duchesse de Bar, sœur de Henri IV, parut assez intelligent à -ce prince pour qu’il le chargeât du département de la galanterie, poste -plus lucratif qu’honorable; il fit une fortune si considérable à ce -métier de _porte-poulets_ (expression alors consacrée), que la duchesse -de Bar lui dit: La Varenne, tu as plus gagné à porter les _poulets_ de -mon frère, qu’à piquer les miens. - - -=POURCEAU=.—_Aller de porte en porte comme le pourceau de saint -Antoine_. - -Expression qu’on applique ordinairement à un écornifleur, à un -chercheur de franches lippées. - -Saint Antoine, abbé, interprétant à la lettre un passage de l’Écriture -qui dit que l’Évangile doit être annoncé à toutes les créatures, se -crut appelé par là à faire entendre la parole de Dieu aux poissons et -aux bêtes des champs et des bois. Il erra, prêchant sur les bords des -fleuves et de la mer, au milieu des bruyères et des forêts; mais son -éloquence ne produisit pas le même effet que la lyre d’Orphée. Elle -n’attira ni monstre marin, ni tigre, ni lion. Il ne fut suivi, dans -ses pieuses excursions, que par un pourceau. De là vient qu’il a été -surnommé en Italie, _saint Antoine du porc_, _santo Antonio del porco_, -et qu’il a été représenté par les peintres avec ce fidèle compagnon. -De là vient aussi que les pourceaux lui ont été consacrés. Toutes -les confréries placées sous la protection de ce saint, engraissaient -autrefois un grand nombre de ces animaux, dont elles fesaient un -commerce considérable. Ils portaient quelque marque pour être reconnus, -et parcouraient tranquillement les rues, sans qu’il fût permis de les -inquiéter, encore moins de les frapper. On n’avait pas d’autre moyen de -les faire sortir des maisons où ils s’introduisaient fort souvent, que -de leur jeter quelque mangeaille dehors pour les y attirer. Ils furent -supprimés partout, parce qu’ils avaient dévoré plusieurs enfants; mais -ceux de l’abbaye de saint Antoine furent honorablement exceptés, au -nombre de douze, qui conservèrent le privilége d’aller de porte en -porte avec une clochette au cou. - -On lit dans le _Carpenteriana_, qu’il y avait autrefois de bons -religieux qu’on appelait _pourceaux de saint Antoine_, lesquels -étaient obligés de faire huit repas par jour par esprit de pénitence. -Ces pourceaux, qui s’engraissaient comme les autres à la plus grande -gloire de Dieu et aux dépens des fidèles, fesaient consister la piété à -montrer jusqu’où la peau humaine peut s’étendre. - - -=PRÉSENT=.—_Les petits présents entretiennent l’amitié._ - -Ce n’est pas sans raison que le proverbe dit _les petits présents_, -car les présents doivent être réciproques, et, lorsqu’ils sont trop -considérables pour qu’on puisse les rendre, ils blessent plus la vanité -qu’ils n’excitent la reconnaissance, ils font naître la haine au -lieu d’entretenir l’amitié.—Ce proverbe paraît pris de cette pensée -celtique: «que les amis se réjouissent réciproquement par des présents -d’armes et d’habits. _Ceux qui donnent et qui reçoivent restent -longtemps amis_, et ils font souvent des festins ensemble.» - - -=PRETANTAINE.=—_Courir la pretantaine._ - -Cette expression s’emploie en parlant d’un homme qui va çà et là sans -sujet, sans dessein, et d’une femme qui fait des sorties, des voyages -qu’interdit la bienséance. Le mot _pretantaine_, dit Ménage, est une -onomatopée du bruit que font les chevaux en galopant: _pretantan_, -_pretantan_, _pretantaine_. - - -=PRÊTER.=—_Prêter pour être payé dans l’autre monde._ - -C’est ce qu’on appelle encore _un prêter à ne jamais -rendre_.—L’origine de cette expression proverbiale remonte à un -antique précepte de la religion druidique, en vertu duquel les Gaulois -prêtaient de l’argent dans ce monde pour en recevoir le paiement -dans l’autre. Ils agissaient ainsi pour exprimer leur croyance à -l’immortalité de l’ame, qu’ils peignaient aussi sur les tombeaux, par -des figures tenant une bourse à la main. Cette manière de prêter, -qui devait faire tout à la fois le bonheur des fripons et des dupes, -n’était point tombée en désuétude dans le moyen-âge, où elle devint une -source de richesses pour plusieurs couvents. Des voyageurs rapportent -qu’elle est en usage en Chine et au Japon: les bonzes ou prêtres de ces -contrées donnent des billets pour l’autre monde en échange de l’argent -qu’on leur remet dans celui-ci, et ces billets sont payables dans le -royaume de la lune, où ils enseignent que les ames vivent éternellement. - - -=PRÊTRE.=—_Adroit comme un prêtre normand._ - -C’est-à-dire maladroit. L’abbé Tuet pense que saint Gaucher, prêtre -de Normandie, dont il est fait mention dans le bréviaire de Rouen, a -donné lieu à cette ironie proverbiale qui porte sur l’équivoque du mot -_gaucher_, lequel désigne le saint et un homme qui ne se sert que de la -main gauche. - - -=PRIÉ.=—_Rien n’est plus cher vendu que le prié._ - -Rien ne s’achète plus chèrement que ce qui s’achète par les prières, -parce que le sacrifice de l’amour-propre est le plus grand de tous les -sacrifices. - - -=PRIÈRE.=—_Courte prière pénètre les cieux._ - -_Brevis oratio penetrat cælos._—Ce n’est pas la longueur, c’est la -ferveur qui rend les prières efficaces.—Proverbe fondé sur ces paroles -de l’Evangile selon saint Mathieu (ch. VI, v. 7): _Orantes autem -nolite multum orare sicut ethnici; putant enim quod in multiloquio suo -exaudiantur. Quand vous priez, n’usez point de beaucoup de paroles, -comme font les païens qui pensent être exaucés en parlant beaucoup._ - -«Je ne trouve point de plus digne hommage à la Divinité que cette -admiration muette qu’excite la contemplation de ses œuvres, et qui ne -s’exprime point par des actes développés. Mon ame s’élève avec extase -à l’auteur des merveilles qui me frappent. J’ai lu qu’un sage évêque, -dans la visite de son diocèse, trouva une vieille femme qui, pour -toute prière, ne savait dire que O; il lui dit: Bonne mère, continuez -toujours de prier ainsi; votre prière vaut mieux que les nôtres.—Cette -meilleure prière est aussi la mienne.» (J. J. Rousseau, _Confessions_, -part. II, liv. 12.) - -=PROCUREUR.=—_C’est le couplet des procureurs._ - -C’est-à-dire une invective simulée, une gronderie qui n’a rien de -sérieux, une plaisanterie d’usage et sans conséquence. Allusion à la -conduite des procureurs qui se disputent vivement pour les droits de -leurs clients, quand ils sont à l’audience; mais qui, au sortir de là, -ne se souviennent plus de leur feinte colère et se retirent comme de -bons amis, en se donnant le bras.—Les philosophes du XVIII^e siècle se -servaient de cette expression pour désigner les attaques de quelques -ecclésiastiques de leur parti, auxquels ils permettaient de déclamer -contre eux, en chaire, pour la forme. - - -=PROMETTRE.=—_Promettre monts et merveilles._ - -Promettre beaucoup plus qu’on peut ou qu’on ne veut tenir. Les anciens -employaient la même hyperbole. Perse a dit: _Magnos promittere montes._ -Promettre de grandes montagnes. A ces montagnes, Saluste a joint les -mers: _Maria montesque polliceri_. - -_Promettre des monts d’or._ - -Faire des promesses magnifiques, mais peu réalisables. Cette expression -nous est venue des anciens comme la précédente. Elle se trouve -littéralement dans le _Phormion_ de Térence: _Aureos montes polliceri_. -Au lieu des _monts d’or_, Plaute a dit _Les monts des Perses, Persarum -montes qui aurei esse perhibentur. Les monts des Perses qui sont -réputés être d’or._—L’opinion qu’il existait de pareils monts, était -encore très accréditée vers la fin du moyen-âge. Wilford, dans ses -_Recherches asiatiques sur l’Égypte et le Nil_, nous apprend qu’on les -plaçait par delà Syenne. - - -=PROPHÈTE.=—_Nul n’est prophète dans son pays._ - -C’est-à-dire que le mérite, que les talents d’un homme sont -ordinairement méconnus dans son pays, qu’il a moins de succès, est -moins honoré dans son pays qu’ailleurs.—Ce proverbe est pris des -paroles suivantes de l’Évangile selon saint Luc (ch. I, v 24): _Nemo -acceptus est propheta in patriâ suâ._—Les Arabes disent: _Le savant -est dans sa patrie comme l’or caché dans la mine._ - - -=PROUVER.=—_Qui veut trop prouver ne prouve rien._ - -On détruit par l’exagération l’effet qu’on veut produire, car quiconque -exagère n’est point cru, et qui n’est point cru n’a rien prouvé. - - -=PRUNE.=—_Ce n’est pas pour des prunes._ - -Ce n’est pas pour rien.—Sganarelle dit: - - Si je suis affligé, _ce n’est pas pour des prunes_. - -On fait venir cette expression du conte suivant, rapporté par La -Monnoye: Martin Grandin, doyen de Sorbonne, avait reçu en présent -quelques boîtes d’excellentes prunes de Gènes qu’il enferma dans son -cabinet. Ses écoliers ayant trouvé sa clef, firent main basse sur ses -boîtes. Le docteur fit grand bruit, et il allait chasser tous ses -pensionnaires, si l’un d’eux, tombant à genoux, ne lui eût dit: «Eh! -monsieur; on dira que vous nous avez chassés _pour des prunes_.» A ce -mot, le bon doyen ne put s’empêcher de rire et il se calma.—Le sel de -ce conte prouve que cette expression était déjà reçue, et qu’il faut en -aller chercher l’origine encore plus loin. Elle est née, sans doute, de -ce que les prunes étaient autrefois très communes et à vil prix, comme -l’indique ce vieux dicton qu’on emploie ironiquement pour répondre à -quelqu’un qui offre une chose ou les restes d’une chose dont il est -dégoûté: _Mangez de nos prunes, nos pourceaux n’en veulent plus_. - - - - -Q - - -=QUART-D’HEURE.=—_Le quart-d’heure de Rabelais._ - -On appelle ainsi un mauvais moment à passer, une circonstance pareille -à celle où se trouvait Rabelais, quand il fallait compter dans les -auberges et qu’il n’avait pas de quoi payer sa dépense. On sait -l’embarras où il se trouva, faute d’argent, dans une hôtellerie de -Lyon, et le singulier expédient que lui suggéra son génie drolatique, -pour s’en tirer et se faire conduire à Paris aux frais du procureur du -roi. Cette anecdote a été souvent racontée; et, quoiqu’elle soit peu -croyable, elle n’en a pas moins donné lieu à l’expression proverbiale. - - -=QUARTIER.=—_Ne faire de quartier à personne._ - -C’est n’épargner personne. On dit aussi dans le même sens: _Traiter -tout le monde sans quartier_.—Ces expressions prirent naissance dans -les camps, où elles s’employaient pour dire refuser de recevoir à -composition; littéralement, de recevoir la rançon appelée _quartier_, -parce qu’elle consistait dans un _quartier_ de la paie d’un officier ou -d’un soldat qui demandait grâce. Cette manière de se racheter avait été -introduite dans une guerre entre les Espagnols et les Hollandais. - -_Tomber sur les quatre quartiers de quelqu’un._ - -Le traiter sans ménagement, avec une rigueur excessive.—Métaphore -prise du combat à l’espadon, où il fut toujours permis de porter des -coups sur toutes les parties du corps d’un adversaire, tandis que, dans -les tournois et dans les duels judiciaires, on ne pouvait le frapper -qu’au buste. - - -=QUENOUILLE.=—_Tomber en quenouille._ - -Ou disait autrefois: _Tomber de lance en quenouille; à lanceâ ad fusum -transire_, en parlant des fiefs qui passaient des mâles aux femelles. -La lance était alors la plus noble de toutes les armes à l’usage des -gentilshommes, et la quenouille était souvent entre les mains de leurs -épouses, plus laborieuses que les dames de notre temps. Ce qui fit -employer le mot _lance_, pour désigner l’homme, et le mot _quenouille_, -pour désigner la femme. - -On lit dans les _Antiquités françoises_ de Fauchet (liv. IV): «Le roi -Guntchram, mettant une lance ou javeline en la main de Childebert -(possible que de ceste manière de faire vient le mot de _tumber en -lance_ ou _tumber en quenouille_, quand un fief chet en la main d’un -masle ou femelle), il luy dist que c’estoit la marque pour donner à -cognoistre qu’il mettoit en ses mains tout son royaume.» - -C’est une maxime, devenue loi fondamentale, que le royaume de France -ne peut _tomber en quenouille_, c’est-à dire qu’il ne peut échoir en -succession aux princesses. Après que les lis eurent été transportés -dans les armoiries de l’État[77], on dit, dans le même sens, _les lis -ne filent point_, par interprétation de ces paroles de l’Évangile selon -saint Luc (ch. XII, v 27): _Considerate lilia quomodo crescunt: non -laborant, neque nent_, etc. _Voyez comment croissent les lis: ils ne -travaillent point, ils ne filent point_, etc. - -Lorsqu’on parle d’une famille où les filles ont plus d’esprit que les -garçons, on dit que l’esprit y est _tombé en quenouille_. - - -=QUERELLEUR.=—_Les gens fatigués sont querelleurs._ - -Parce que l’agitation que la fatigue donne au sang et aux nerfs -produit une sorte d’impatience naturelle qui s’irrite à la moindre -contradiction.—Ce proverbe est pris du latin _à lasso rixa quæritur_. -Il est cité comme ancien et commenté de la manière suivante par Sénèque -(_Traité de la colère_, l. III, ch. 10): «On en peut dire autant des -personnes qui ont faim, qui ont soif, qui sont excitées par quelque -chose qui les échauffe. De même que les plaies sont sensibles au -moindre tact, et même, à la longue, au moindre soupçon du toucher, -de même une ame déjà affectée s’offense de la moindre chose; une -salutation, une lettre, un discours, une simple question suffit pour -mettre des gens en querelle. On ne peut toucher le corps d’un malade -sans le faire gémir.» - - -=QUEUE.=—_Faire la queue à quelqu’un._ - -Le prendre pour jouet ou pour dupe.—Cette façon de parler triviale est -venue des Latins, qui disaient: _Homuncio trahit caudam, le petit homme -traîne la queue_, sert de risée; parce qu’on était dans l’usage à Rome -d’attacher une queue de bête par derrière à ceux qu’on voulait livrer -au ridicule lorsqu’ils s’endormaient en compagnie. _Veteres_, dit -Scaliger, _iis quos irridere volebant dormientibus capiti supponebant -vel caudam vulpis vel quid simile_. Cela se pratique encore très -souvent dans les joyeuses veillées des hameaux. - -Pour enchérir sur cette expression, les soldats et le peuple disent -_faire une queue de Prussien_, parce que les militaires prussiens -portaient la queue très longue, il n’y a pas longtemps. - -_A la queue leuleu._ - -Lorsque plusieurs personnes marchent sur un seul rang, à la suite l’une -de l’autre, on dit qu’elles marchent _à la queue leuleu_, expression -par laquelle on désigne aussi un jeu dans lequel les enfants imitent -les loups, autrefois appelés _leux_, qui courent après une louve en -chaleur. «Le premier loup qui rencontre la louve, dit Pasquier, la -flairant sous la queue, se met à sa suite; un autre loup se met à -suivre celui-ci, et le troisième à la queue du second, tellement que de -queue en queue ils font une grande traînée de loups... De là est venu -_jouer à la queue leuleu_, par un ancien mot françois.» - -_Gare la queue des Allemands._ - -C’est-à-dire les suites fâcheuses d’une affaire. - -Une ancienne coutume allemande voulait que deux personnes obligées -de se battre en champ-clos fussent assistées de leurs parents -respectifs, qui devaient prendre, à tour de rôle, la place du -vaincu, jusqu’à ce que les juges du combat eussent décidé qu’il n’y -avait plus à satisfaire aux exigences du point d’honneur. De là, -dit-on, l’expression proverbiale.—Je croirais plus volontiers que -cette expression est venue de ce que les seigneurs allemands, qui -se rendaient aux diètes, se fesaient suivre de la plupart de leurs -vassaux. Cette escorte, qu’ils appelaient leur _queue_, était toujours -fort considérable, et, quoiqu’elle fût défrayée par eux, elle ne -laissait pas d’être à charge dans les endroits où elle s’arrêtait. -Bonneton de Peyrins, parlant de cet usage (_Dissert. sur les -réjouissances publiques_), nous apprend qu’il était passé en proverbe -de dire _gare la queue_ pour un particulier qui, donnant un repas, -voyait arriver chez lui plus de gens qu’il n’en avait invités. - -On rapporte qu’un des premiers comtes de Savoie étant allé à Vérone au -devant de l’empereur Henri II, qui passait d’Allemagne en Italie pour -se faire couronner, se présenta à la porte du palais de ce prince avec -une suite si nombreuse de vassaux que les huissiers ne voulurent pas -l’introduire avec elle. Il leur répondit fièrement qu’il n’entrerait -point sans sa _queue_, et l’empereur, instruit de sa réponse, ordonna -qu’on le laissât entrer avec sa _queue_. Ce comte prit de là le surnom -d’_Amé la queue_, _Amedeus cauda_. - - -=QUIA.=—_Être réduit à quia._ - -C’est être réduit à l’impossibilité de répondre, comme un argumentateur -qui, voulant expliquer le pourquoi d’une chose, s’arrêterait à dire -_quia, quia_ (_parce que, parce que_), faute de trouver une raison. -Cette expression est prise des disputes de l’école, où l’argumentation -se fesait en latin. - - -=QUIBUS.=—_Avoir du quibus._ - -C’est-à-dire avoir des écus _quibus omnia sint_. - - -=QUILLE.=—_Trousser ou prendre son sac et ses quilles._ - -C’est s’en aller à la hâte. Les quilles sont prises ici au figuré pour -les jambes.—On dit aussi: _Donner à quelqu’un son sac et ses quilles_, -c’est-à-dire le renvoyer, le chasser. - -_Recevoir quelqu’un comme un chien dans un jeu de quilles._ - -C’est le recevoir fort mal, le rudoyer. - -_Dieu nous garde d’un quiproquo d’apothicaire._ - -Il n’est pas besoin de dire combien ce _quiproquo_ est -dangereux.—_Quiproquo_ est un terme formé de trois mots latins, _quid -pro quo_, que les médecins du XIII^e et du XIV^e siècle mettaient, -dans leurs ordonnances, en tête d’une colonne particulière où ils -indiquaient diverses drogues propres à être substituées à d’autres, -dans le cas où celles-ci viendraient à manquer. Ce terme signifie -la méprise ou la bévue d’une personne qui prend _quid_ pour _quo_, -c’est-à-dire une chose pour une autre. Comme on ne fesait guère sentir -le _d_ dans la prononciation de _quid_, l’usage s’établit de dire -_qui pro quo_, qu’on laissa en trois mots distincts jusqu’au temps de -Regnard, comme on le voit dans les vers suivants, que je transcris tels -qu’ils se trouvent dans les éditions faites du vivant de ce poëte: - - Mettez, de grâce, un frein à votre vertigo, - Et n’allez pas ici faire de _qui pro quo_. - - -=QUOLIBET.= - -Il fut une époque du moyen-âge où la totalité des sciences et des arts -qu’on enseignait dans les écoles se divisait en deux parties, dont -l’une appelée _quadrivium_, comprenait l’arithmétique, la géométrie, -l’astronomie et la musique, tandis que l’autre, appelée _trivium_, -comprenait la grammaire, la logique et la rhétorique. Les savants de -cette époque se piquaient d’écrire sur toutes ces connaissances, afin -d’obtenir les honneurs de l’universalité et cet éloge alors assez -commun, _totum scibile scit_, il sait tout ce qu’il était possible de -savoir. Ils donnaient à leurs ouvrages le titre de _quodlibet_ (tout ce -qu’on veut) ou _Quodlibeta_ ou _Quæstiones quodlibeticæ_. Mais comme -toute leur science se réduisait à des niaiseries scolastiques, ce titre -fastueux tomba dans le mépris à mesure que la véritable instruction -fit des progrès, et le mot _quodlibet_, qu’on écrit aujourd’hui -_quolibet_, ne servit plus qu’à désigner une plaisanterie basse et -triviale, un pitoyable jeu de mots. - - - - -R - - -=RACE.=—_Il vaut mieux être le premier de sa race que le dernier._ - -Proverbe tiré de la réponse que fit Iphicrate, général athénien, à -Harmodius le jeune qui lui reprochait d’être fils d’un cordonnier. Je -suis, dit-il, le premier de ma race, mais toi tu es le dernier de la -tienne. - -=RAILLERIE.=—_La raillerie ne doit point passer le jeu._ - -La raillerie ne doit pas être trop forte, ne doit pas dégénérer en -offense. Le proverbe espagnol dit: _A la burla, dexar la quando mas -agrada_. Il faut s’abstenir de la raillerie, même quand elle plaît le -plus. - -La raillerie est l’éclair de la calomnie (prov. chinois). - -_Il n’est pire raillerie que la véritable._ - -La raillerie la plus blessante est celle qui est la plus juste. Elle -place l’homme contre lequel elle est dirigée dans une situation -d’autant plus fâcheuse qu’il ne peut s’en plaindre sans faire voir -qu’il la mérite et sans se rendre encore plus ridicule. Un proverbe -espagnol donne un fort bon conseil sur la manière de railler. _A las -burlas assi ve a ellas que no te salgan a veras. Aux railleries vas-y -de telle sorte qu’elles ne soient pas prises pour vraies._ - - -=RALE.=—_Courir comme un rale._ - -Le rale est un oiseau de rivage, de l’ordre des échassiers et de la -famille des macrodactyles. Il court avec une très grande vitesse. - - Le rasle noir par les ruisseaux habite, - Il est cogneu en diverse contrée. - D’un bon coureur la vitesse est montrée, - Quand on le dit _comme un rasle aller vite_. (BELON.) - - -=RAT.=—_Avoir des rats._ - -C’est être capricieux, fantasque.—Le Duchat prétend que cette façon -de parler fait allusion _à la rate d’où la plupart des bizarreries -procèdent._ L’auteur de l’_Histoire des rats_ la croit fondée sur la -supposition qu’un homme sujet à des inégalités d’humeur a la tête -remplie de _rats_ qui s’y promènent et qui, par leurs différents -mouvements, y déterminent ses pensées et ses volontés. L’abbé -Desfontaines pense que _rat_ est ici un vieux mot français formé du -latin _ratum_ (pensée, résolution, dessein), et qu’on dit d’un individu -qu’_il a des rats_, par la même raison qu’on dit qu’_il a des idées_, -pour marquer qu’il a des folies dans la tête. Cette explication me -paraît préférable à toutes les autres. - - -=RATE.=—_S’épanouir la rate._ - -Se réjouir.—«La rate s’ouvre et s’épanouit d’aise, dit Fleury de -Bellingen, et c’est cet épanouissement qui nous contraint à rire par -la correspondance qu’il y a entre la bouche, qui est l’organe du ris -extérieur, et la rate qui en est le principe interne.»—Si la chose -n’est pas vraie, on a cru qu’elle l’était, et cela a suffi pour donner -lieu à l’expression proverbiale. Du reste, la rate n’a pas été regardée -seulement comme le siége de la joie, elle l’a été aussi comme le siége -de la mélancolie, de l’hypocondrie et de la colère, et c’est pour cela -qu’on dit proverbialement d’un homme quinteux, qui s’emporte sans -raison, _la rate lui fume_. - -_Quand la rate s’engraisse, le corps maigrit._ - -Quand le fisc s’enrichit le peuple s’appauvrit.—Ce proverbe -s’appliquait autrefois aux traitants qui ont toujours très bien fait -leurs affaires au milieu de la misère publique. Il est pris d’un mot -de l’empereur Trajan. Ce prince, ennemi des exactions, comparait le -fisc à la rate qui ne grossit pas sans que les autres parties du corps -diminuent: _Fiscum lieni similem esse dicebat, quo crescente, artus -reliqui tabescunt._ - - -=RECONNAISSANCE.=—_La reconnaissance s’entretient par les bienfaits._ - -Autant vaudrait dire que la reconnaissance diminue et cesse avec -les bienfaits. _Est ita naturâ comparatum_, dit Pline le Jeune, _ut -antiquiora beneficia subvertas nisi illa posterioribus cumules, nam -quamlibet sæpe obligati, si quid unum neges, hoc solum meminerint quod -negatum est_ (lib. III, épist. 4). _Telle est la disposition du cœur -humain que vous détruisez vos premiers bienfaits, si vous ne prenez -soin de les soutenir par des bienfaits nouveaux. Obligez cent fois, -refusez une, on ne se souviendra que du refus._ - -_La reconnaissance est la seule dette qu’un débiteur aime à voir -s’accroître._ - -Celui qui a été obligé aime à l’être encore, et souvent il se fait un -titre du bienfait qu’il a reçu, pour en exiger la continuation. - - -=RÈGLE.=—_Mieux vaut règle que rente._ - -Maxime d’économie. Avec l’économie, il n’y a point de richesse trop -petite; sans l’économie, il n’y en a point d’assez grande.—L’opulence, -disait Mécène à Auguste, vient plutôt de la modération dans la dépense, -que de l’augmentation dans le revenu. _Non tam multa recipiendo quàm -non multos sumptus faciendo._—Quelles que soient les richesses d’un -particulier, il n’est censé riche qu’autant qu’elles sont en proportion -avec ses dépenses. Si ses richesses ne diminuent point et si ses -dépenses augmentent, aussitôt il sera moins riche, et bientôt il sera -pauvre. - -Pour devenir riche et pour rester riche, il ne faut pas savoir -seulement comment on gagne, il faut savoir aussi comment on épargne. - -_L’épargne est un grand revenu_, dit un autre proverbe. - - -=REINE.=—_Les reines blanches._ - -Expression souvent usitée dans les _chroniques_ pour désigner les -reines de France qui ont survécu aux rois dont elles étaient les -épouses. _Reine blanche_ (_regina alba_) se disait comme synonyme de -_reine veuve_, parce que nos anciennes reines portaient le deuil en -blanc. Anne de Bretagne fut la première qui le porta en noir, à la mort -de Charles VIII. - -«Les couleurs du deuil ont varié suivant les peuples et suivant les -temps. Dans l’antiquité, les Égyptiens portaient le deuil en jaune et -les Éthiopiens en gris. A Sparte et à Rome, les femmes le portaient en -blanc, mais les femmes seulement. Dans le moyen-âge, et jusqu’à la -fin du XV^e siècle, le blanc était aussi la couleur du deuil pour les -femmes. En Castille, en Chine et à Siam, le blanc est encore la couleur -funèbre. En Turquie, c’est le bleu et le violet; en France, et chez la -plupart des nations européennes, le noir a prévalu: c’était aussi la -couleur du deuil chez les Grecs et chez les Romains, des mœurs desquels -participent celles des peuples les plus civilisés. - -«Ces différences ne sont pas l’effet du caprice; chaque peuple, -chaque siècle attachait une idée particulière à la couleur qu’il -choisissait pour interprète de ses douloureux sentiments. Les uns -voyaient dans le jaune, couleur de la feuille qui se flétrit, l’image -de la décomposition des corps; les autres, dans le bleu, l’image de -la céleste demeure que doit habiter l’ame du juste; le gris rappelait -à ceux-ci la terre, d’où chacun est sorti et où chacun doit rentrer; -le violet, couleur sombre, qui néanmoins participe du bleu, exprimait -pour ceux-là l’espérance et la douleur; le blanc, pour les Chinois -qui honorent dans les ames de leurs ancêtres des génies protecteurs, -était un symbole de pureté et d’immortalité. Chez les Grecs et chez -les Romains, pour qui mourir était descendre dans la nuit éternelle, -le noir rappelait cette idée lugubre: de toutes les couleurs, c’est -celle qui convient le mieux au deuil. L’aspect d’une couleur quelconque -réveillera sans doute l’idée d’un triste sommeil si on l’y a rattachée; -mais le sentiment qu’elle réveille, le noir l’inspire: le noir par sa -nature est le deuil lui-même.» (A. V. Arnault.) - - -=REITRE.=—_C’est un vieux reître_. - -C’est un homme fin, rusé, expérimenté, un homme _qui a vu du pays_, ou, -comme on dit en d’autres termes, _un vieux routier_. Le mot _reître_ -vient de l’allemand, _Reitter_, qui signifie cavalier. Les _reîtres_ -étaient un corps de troupes allemandes que le roi de Navarre avait -appelé au secours des calvinistes, et que le duc de Guise défit à -Aulneau, le 24 novembre 1587. - - -=RENARD.=—_Le renard change de poil, mais non de naturel._ - -On vieillit, mais on ne se corrige point; on déguise son caractère, -mais on ne le change point.—Les Anglais disent: _What is bred in the -bone will never come out of the flesh. On ne peut arracher de la chair -ce qui est dans les os._ - -«Quand on planterait en paradis un arbre qui porte des fruits -amers, qu’on l’arroserait avec l’eau du fleuve de l’éternité, qu’on -humecterait ses racines du miel le plus doux, il conserverait toujours -sa nature et ne cesserait de produire des fruits amers.» (Ferdouci, -_Satire contre Mahmoud_.) - -Les Arabes, les Persans et les Turcs ont ce proverbe, dont ils -attribuent l’invention à Mahomet: _Crois si tu veux que les montagnes -changent de place, mais ne crois pas que les hommes changent de -caractère_. - - -=REPENTIR=.—_Qui se repent est presque innocent._ - -_Quem pœnitet peccasse pene est innocens._ Ce beau proverbe qu’on -trouve dans le recueil de Philippe Garnier, a pu être présent à -l’esprit de Chénier, lorsque, assimilant le repentir à l’innocence, il -a dit de Dieu avec une élégance exquise: - - Pour lui le repentir est encor l’innocence. - -«Il n’appartenait qu’à la religion chrétienne d’avoir fait deux sœurs -de l’Innocence et du Repentir.» (M. de Châteaubriand, _Génie du -christ._, liv. I, ch. 6)[78]. - -_Le repentir est une bonne chose, mais il faut se garder de ce qui y -expose._ (Proverbe danois.) - - -=RESSEMBLER.=—_Ceux qui se ressemblent s’assemblent._ - -Ce proverbe, si vulgaire, parce qu’il est si vrai, remonte à une très -haute antiquité. Il se trouve dans l’Odyssée d’Homère (ch. XVII, v. -218), dans la première épître d’Aristénète, dans la _Sicyonienne_ de -Ménandre, dans plusieurs passages de Platon, dans Aristote, dans le -_Traité de la vieillesse_ de Cicéron, et dans la quatrième épître de -Pline le Jeune, qui le cite d’après Euripide. - - -=RHUBARBE.=—_Passez-moi la rhubarbe, et je vous passerai le séné._ - -Cette phrase proverbiale, par laquelle deux médecins, divisés -d’opinion, sont supposés conclure un arrangement, reçoit son -application, lorsqu’on voit des gens qui s’épargnent réciproquement des -reproches ou des critiques qu’ils pourraient faire à bon droit l’un de -l’autre; des gens qui ont l’air de se dire: Passez-moi mes sottises, et -je vous passerai les vôtres. Elle n’est pas fort ancienne dans notre -langue, puisque le séné n’est connu en France que depuis 1623. - - -=RICOCHET.=—_C’est la chanson du ricochet._ - -C’est toujours la même chanson, le même discours.—On prétend que cette -expression fait allusion à un petit oiseau, autrefois nommé _ricochet_, -qui répète continuellement son ramage; mais, comme le silence des -naturalistes sur cet oiseau donne à penser qu’il est fabuleux, il vaut -mieux croire qu’elle fait allusion à une espèce de vieille chanson où -les mêmes mots revenaient souvent, et qui était appelée _chanson du -ricochet_, par une métaphore prise du jeu du ricochet, qui consiste à -lancer une petite pierre plate sur l’eau, de manière qu’elle y bondisse -et rebondisse en rasant la surface. - - -=RIPAILLE.=—_Faire ripaille._ - -Faire grande chère.—On fait venir cette locution populaire de ce que -Amédée VIII, duc de Savoie, qui fut depuis pape ou antipape sous le nom -de Félix V, se retira dans le château _Ripaille_, sur le bord du lac -Léman, pour y passer, dit-on, sa vie au milieu des délices; mais une -telle explication ne s’accorde guère avec le caractère de ce prince, -appelé pour sa sagesse le Salomon de son siècle, et mort en odeur de -sainteté, après avoir déposé la tiare.—Il faut adopter l’étymologie -de Le Duchat, qui regarde le mot _ripaille_ comme une contraction de -_repaissaille_, ou celle de M. Eloi Johanneau qui le fait venir de -_ripuaille_, augmentatif de mépris, dérivé de _repue_. - - -=RIRE.=—_Trop rire fait pleurer._ - -_Risus profundior lacrymas parit._—Ce proverbe est vrai au figuré -comme au propre: la joie excessive est ordinairement suivie de la -tristesse.—_Risum reputavi errorem, et gaudio dixi: Quid frustra -deciperis?_ (_Ecclésiastique_, chap. II, v 2). _J’ai regardé le rire -comme une erreur, et j’ai dit à la joie: Pourquoi m’as-tu trompé?_ - - -=RIVIÈRE.=—_La rivière ne grossit pas sans être trouble._ - -Une grande fortune ne s’acquiert pas ordinairement sans quelques moyens -illicites. Salomon a dit: _Qui festinat ditari non erit innocens_ -(_Prov._, c. XXVIII, v 20). Celui qui se hâte de s’enrichir ne sera -point innocent. On emploie dans le même sens le vieux proverbe: _Qui ne -robe ne fait robe_. - - -=ROBIN.=—_Etre ensemble comme Robin et Marion._ - -C’est-à-dire en parfaite intelligence.—Il y a un fabliau du XIII^e -siècle, _le jeu du berger et de la bergère_, par Adam de La Halle, où -Robin et Marion sont représentés comme les parfaits modèles des amants. -Cette espèce de pastorale que les jongleurs jouaient et chantaient dans -les festins publics, entre les mets ou après les mets, a sans doute -donné lieu à l’expression proverbiale. - -_C’est un plaisant robin._ - -Robin est un mot qui vient de _robe_ et signifie proprement _homme de -robe_. Il se disait autrefois au figuré pour farceur, être facétieux; -mais il perdit cette acception par le fréquent usage qu’en firent nos -anciens poëtes dans leurs satires et leurs comédies, et l’expression -_C’est un plaisant robin_ ne fut plus employée que dans un sens de -mépris ou d’injure. - -De _robin_ on avait fait _robinerie_, qui se trouve dans la _satire -Ménippée_ comme synonyme de farce. - - -=ROCANTIN.=—_C’est un vieux rocantin._ - -«Vieux rodrigue, vieux routier qui ne peut plus servir. De l’italien -_rocca_, qui signifie citadelle. Rocantin, c’est proprement un soldat -qui a vieilli dans les troupes et qui n’est plus bon qu’à garder une -forteresse; ou plutôt c’est un vieux chamois qui de sa vie n’a fait -autre chose.» (Le Duchat.) - - -=ROCHE.=—_C’est un homme de la vieille roche._ - -Cette locution est du temps de ces chrétiens zélés qui embrassaient la -vie érémitique et n’avaient d’autre habitation que le creux de quelque -rocher, renommé dès lors comme le sanctuaire de la piété. Uniquement -voués au service de Dieu dans leur solitude, ils ne communiquaient -plus avec le monde que pour consoler les malheureux qui venaient les -trouver. La véritable charité est modeste: _il lui faut des vertus et -non pas des noms_. Ceux de ces saints ermites étaient moins connus que -leurs bienfaits. Mais l’admiration et la reconnaissance savaient y -suppléer par la désignation d’_homme de la vieille roche_, _vir antiquæ -rupis_, désignation simple et touchante qui s’est conservée dans notre -langue pour les personnes de mœurs antiques, ou distinguées par de -solides qualités, et pour les choses auxquelles on attache quelque idée -de perfection. - -Il se pourrait aussi que cette expression rappelât quelque antique -roche qui servait de tribunal. _Juris dicendi rupes_; roche où l’on -disait droit. - -Quelques auteurs ont prétendu qu’elle fait allusion à une ancienne -roche ou mine de turquoises qui est épuisée depuis longtemps, parce que -ces turquoises étaient plus précieuses que les autres. - - -=RODOMONT.=—_C’est un rodomont._ - -_Rodomont_, mot qui est formé du latin _rodere montem_, et qui -signifie un _ronge-montagne_, est le nom que porte, dans les romans de -chevalerie, un roi d’Alger, brave, mais altier et insolent, dont le -Boïardo et l’Arioste ont tracé le portrait dans leurs poëmes. Ce nom -est devenu un appellatif, comme celui de _fier-à-bras_, pour désigner -un fanfaron, un bravache, un _capitan matamore_[79]. - - -=ROGER BONTEMPS.=—_C’est un Roger Bontemps._ - -Cette dénomination proverbiale qu’on applique à un homme qui n’engendre -point mélancolie et ne songe qu’à mener joyeuse vie, est, selon Le -Duchat, une altération de _réjoui, bontemps_, deux épithètes qu’on -donne à un bon compagnon; et, suivant E. Pasquier, de _rouge bontemps_, -parce que, dit-il, _la couleur rouge au visage d’une personne promet je -ne sais quoi de gai et non soucié_. Fleury de Bellingen pense qu’elle -est venue d’un seigneur nommé _Roger_, de la famille de _Bontemps_, -dans le Vivarais, homme sans souci et grand amateur de la bonne chère. -L’opinion la plus accréditée et la plus probable, est celle de l’abbé -Lebœuf, qui en rapporte l’origine à Roger de Collerye. Ce poëte, qui -fut prêtre et secrétaire de deux évêques d’Auxerre, Jean Baillet et -François de Dinteville, à la fin du XV^e siècle et au commencement du -XVI^e, avait pris le titre de _Bontemps_, justifié par la gaieté de -son caractère et de ses productions. La première de ses pièces est un -dialogue intitulé: _Satyre pour l’entrée de la royne à Auxerre_. Les -vignerons de cette ville y discourent sur les usuriers. Bontemps, qui -en est un des principaux acteurs, inspire la joie et la communique à -tous les autres. - -On a prétendu que la dénomination de _Roger Bontemps_ concernait Pierre -Roger, troubadour du XII^e siècle, chanoine d’Arles et de Nîmes, qui -abandonna ses bénéfices pour aller, de cour en cour, jouer des comédies -dont il était l’auteur; mais on n’a appuyé cette assertion d’aucune -preuve. - - -=ROI.=—_Travailler pour le roi de Prusse._ - -C’est travailler sans recevoir aucun salaire.—Il est question du gros -Frédéric Guillaume I^{er}, roi de Prusse. «C’était, dit Voltaire, un -véritable vandale, qui, dans tout son règne, ne songea qu’à amasser de -l’argent; jamais sujets ne furent plus pauvres que les siens. Il avait -acheté à vil prix une partie des terres de sa noblesse, laquelle avait -mangé bien vite le peu d’argent qu’elle en avait tiré, et la moitié de -cet argent était rentré encore dans les coffres du roi par les impôts -sur la consommation. Toutes les terres royales étaient affermées à -des receveurs qui étaient en même temps exacteurs et juges, de façon -que, quand un cultivateur n’avait pas payé au fermier à jour nommé, -ce fermier prenait son habit de juge, et condamnait le délinquant au -double. Il faut observer que, quand ce même juge ne payait pas le roi -le dernier du mois, il était lui-même taxé au double le premier du mois -suivant.» - - -=RONDE.=—_A la ronde, mon père en aura._ - -Un jeune homme, assis à table, en nombreuse compagnie, à côté de son -père, en reçut un soufflet pour une parole inconvenante qu’il s’était -permise. Indigné d’avoir été traité de la sorte devant le monde, il se -leva soudain dans un transport de rage; mais comme il ne pouvait se -venger sur son père, il se précipita sur son voisin qui avait l’air de -sourire et lui rendit le soufflet, en s’écriant: _A la ronde, mon père -en aura._ De là ce dicton, dont on se sert quand on fait passer quelque -chose de main en main. - - -=ROSSIGNOL.=—_C’est le rossignol d’Arcadie._ - -Au propre, c’est un baudet; au figuré, c’est un ignorant, un chanteur -détestable.—Les Grecs et les Romains assimilaient les hommes d’une -grande ignorance aux ânes d’Arcadie, qu’ils regardaient comme -les prototypes de l’espèce. Nous avons adopté cette comparaison -proverbiale, et nous avons dit d’abord un _roussin d’Arcadie_, puis -nous avons substitué plaisamment le nom de rossignol à celui de -roussin, avec lequel il a une certaine analogie phonique, par allusion -au trait de la fable qui représente le dieu Pan donnant des leçons de -musique à ces stupides animaux. - -Cette tradition mythologique est fondée sans doute sur l’observation -de quelques effets extraordinaires produits par les sons mélodieux de -la voix ou des instruments sur ces stupides animaux, qui ont montré -quelquefois une délicatesse d’oreille, dont bien des gens pourraient -être jaloux. Témoin l’âne dont parle le père Regnault: cet âne -élevait la tête par dessus le chapeau d’un joueur de flûte pour mieux -l’entendre, et, dans cette position, il restait la bouche béante à -l’écouter. Témoin encore l’âne d’Ammonius, commentateur d’Aristote. -Ce second amateur était plus remarquable encore que le premier. Le -patriarche Photius était si émerveillé de ses qualités, qu’il a cru -devoir en faire une mention honorable dans un ouvrage de théologie où -il assure que cet illustre baudet, entendant son maître déclamer ou -chanter des vers, oubliait les meilleurs chardons placés devant lui, et -souffrait la faim plutôt que d’interrompre son attention. - -_Quand le rossignol a vu ses petits il ne chante plus._ - -Cet adage qu’on emploie pour dire que quand on a des enfants on perd -la gaieté, est fondé sur une opinion erronée. Il est vrai que le -rossignol, distrait par le soin de chercher de la nourriture à ses -petits et de leur en apporter, chante moins fréquemment, mais il chante -encore. Cependant après la seconde ponte, dit Valmont de Bomare, il n’a -plus ce ramage qui le mettait au-dessus de tous les autres chantres -des bois. A ces chants si variés, si mélodieux qui embellissaient le -printemps, succède une voix rauque, monotone, qui est moins un chant -qu’une sorte de croassement; et c’est parce que la voix du rossignol -est ainsi changée en été, qu’on a cru que cet oiseau ne chantait plus, -ou que cette voix ne sortait plus du même gosier. - - -=ROUÉ.=—_C’est un roué._ - -L’usage attache quelquefois à certains mots une nouvelle acception -tellement différente de l’acception primitive, qu’il semble qu’il n’y -ait entre elles aucun point de connexité, et l’usage est alors accusé -d’être inconséquent; cependant il ne passe point d’une extrémité à -l’autre sans y être amené par des analogies réelles, et la mutation de -sens qu’il opère dans un vocable, quelque brusque et quelque bizarre -qu’elle paraisse, n’a pas lieu sans préparation et sans régularité. -C’est une vérité reconnue en linguistique; mais il se trouve plus -d’un cas où il n’est pas facile de la mettre en évidence, et les -étymologistes, avec leurs conjectures multipliées, ne font trop souvent -qu’ajouter à la difficulté. Ces messieurs, habitués à voir tant de -choses dans l’assemblage de quatre ou cinq lettres, n’y voient pas -d’ordinaire la seule chose qu’il importe de découvrir; ils ressemblent -assez bien à ce personnage de _la Gageure imprévue_, qui veut nommer -toutes les pièces de la serrure, et n’oublie que la clef. La clef, -voilà justement ce qui leur a manqué, lorsqu’ils ont voulu nous montrer -l’origine du nom de _roué_, employé comme synonyme d’_homme sans -principes et sans mœurs, qui donne à ses vices des dehors brillants_. -Ils se sont bien accordés à nous dire ce que l’histoire nous apprend, -qu’il fut introduit à l’époque de la régence, où il servit spécialement -à désigner les débauchés et les libertins de la cour; mais ils ont -différé d’avis en cherchant à nous expliquer par quelle déduction -logique il put être amené à une signification si éloignée de celle -qu’il avait eue jusqu’alors. Je vais offrir l’extrait des diverses -gloses qu’ils lui ont consacrées, et l’on verra combien ces messieurs -ont été habiles à suppléer à la vérité par la variété. Quelques-uns -ont décidé, sur la foi d’un passage des Mémoires de Saint-Simon, que -ce nom fut imaginé par le régent lui-même, pour qualifier l’abbé -Dubois qui était, dans toute l’étendue du terme, un _homme à rouer_. -D’autres ont prétendu, au contraire, que _roué_ ne fut point dit pour -_rouable_, et ils l’ont dérivé d’une parole de certain ivrogne qui, -traversant la place de Grève, en 1719, et se croyant insulté par des -imprécations que la douleur arrachait à un criminel condamné à expirer -sur la roue, se posa en face de ce malheureux, et lui dit à haute voix: -«Mon ami, ce n’est pas le tout que d’être roué, il faut encore être -honnête.» Cette folle leçon, dont on rit beaucoup, devint, en quelques -heures, l’entretien de tous les cercles de Paris; elle donna lieu de -supposer un être tel que l’ivrogne le souhaitait, un modèle de _roué_ -décorant son infamie de belles manières; et comme les jeunes seigneurs -du temps semblaient façonnés sur un pareil modèle, on les appela _les -roués_. Suivant une troisième opinion que j’ai recueillie en lisant -des remarques écrites à la main sur les derniers feuillets d’un vieil -exemplaire des _Philippiques_, cette singulière dénomination aurait -eu une autre origine, que l’annotateur anonyme raconte ainsi: «Les -ennemis du régent répandaient sans cesse contre lui les plus odieuses -calomnies; ils s’appliquaient surtout à flétrir sa vie privée, afin -d’en faire rejaillir le déshonneur sur sa vie politique, qui fut -toujours pleine de noblesse et de gloire. Dans cette intention, ils -tranfformaient en orgies abominables les soupers qu’il fesait avec -quelques courtisans trop dissolus, mais doués de beaucoup d’esprit et -d’agréments, tels que Nocé, le jeune comte de Broglie et le marquis de -Canillac; ils comparaient le prince à Héliogabale; ils assimilaient -aussi ses commensaux aux vils parasites de cet empereur. Or, ceux-ci -avaient été surnommés, comme Lampride nous l’apprend, _amici Ixionii_, -amis Ixioniens, parce que leur maître se donnait quelquefois le -divertissement de les faire lier à une roue de moulin, au branle de -laquelle ils plongeaient dans l’eau, et tournaient comme Ixion. On -trouva plaisant de transporter aux autres le même sobriquet, traduit en -français d’une manière originale par le terme de _roués_.» - -Ces explications sont assez curieuses, et c’est à ce titre seul que -je les ai reproduites, car rien ne démontre qu’aucune d’elles soit -conforme à l’exacte vérité. Maintenant voici la mienne, que je crois -fondée sur des faits incontestables. - -Longtemps avant l’introduction de _roué_, on se servait proverbialement -de l’expression _bon rompu_, qui figure dans plusieurs passages de nos -anciens écrivains, notamment dans cette phrase de Brantôme: «_Ce bon -rompu_ de Louis XI aima toutes les femmes.» Et par cette expression, -qui ne fesait nullement allusion à un supplicié, on entendait -un bon _compagnon_, _un bon vivant_, _un bon vaurien_, suivant -l’interprétation de Cotgrave dans son dictionnaire français-anglais, -imprimé à Paris sous le règne de Louis XIII. Quelquefois, au lieu -de dire _un bon rompu_, on disait sans correctif un _rompu_: -ainsi s’exprimaient et s’expriment encore les Provençaux et les -Languedociens, en parlant d’un mauvais sujet _rompu à toutes sortes de -malices et de ruses_. Or rien n’était plus naturel que de transporter -cette signification figurée de _rompu à roué_, puisque les deux mots -étaient synonymes au propre, et c’est là précisément ce qui eut lieu à -l’époque de la régence, où _roué_ fut admis comme variante de _rompu_, -qui déjà était presque tombé en désuétude. Le nouveau mot ne devait -pas inspirer beaucoup de répugnance dans ce temps d’immoralité où les -scandales se donnaient par respect humain; d’ailleurs, ce que son -acception primitive pouvait avoir de révoltant était alors dissimulé en -grande partie par d’autres acceptions que l’usage lui avait attribuées. -Au siècle de Louis XIV, siècle du bon goût et des convenances, on -l’avait employé métaphoriquement sans y attacher aucune idée choquante, -pour désigner une personne tourmentée par une extrême souffrance. On en -trouve la preuve dans une lettre de madame de Sévigné, où la duchesse -de Fontange, malade et accablée de douleur de n’être plus maîtresse en -titre, du roi, est appelée _une espèce de rouée_. Cette remarque ne -paraîtra pas, je l’espère, sans quelque intérêt moral, puisqu’elle tend -à prouver ce que peut souvent l’habitude du mot pour sauver l’odieux de -la chose. - -Il n’est donc pas étonnant que les brillants séducteurs de la cour du -Régent aient été surnommés _les roués_; il ne l’est pas non plus qu’ils -aient accepté ce sobriquet, et qu’ils se soient plu à le porter. On -sait qu’ils l’expliquaient eux-mêmes en courtisans; ils se disaient -_hommes prêts à se faire rouer_ pour le prince; sur quoi le prince -remarquait en plaisantant qu’ils auraient mieux fait de dire _hommes -bons à rouer_. L’affectation marquée qu’ils mirent à se donner cette -qualification, leur attira cette épigramme: «Ils se sont approprié -le nom de _roués_ pour se distinguer de leurs valets qui ne sont que -des pendards;» mais l’épigramme, toute bonne qu’elle était, n’empêcha -point de les prendre pour modèles; bientôt la ville et la province -eurent aussi leurs roués, réverbérations dégradées de ce foyer de vices -brillants qu’on voyait alors à la cour. - -La révolution fit disparaître une telle dénomination du langage usuel. -L’empire et la restauration ne l’y rappelèrent point. Aujourd’hui on a -voulu la faire revivre dans une acception politique trop connue pour -qu’il soit besoin de l’expliquer. - - -=ROUET.=—_Etre au rouet._ - -Être au bout de ses expédients.—Cette expression, qu’on trouve dans -Montaigne (_Ess._, liv. II, ch. 12), est prise de la vénerie, où elle -s’emploie au propre, suivant Cotgrave, en parlant du lièvre qui, épuisé -par une longue course, ne fait plus que tourner autour des chiens. - - -=RUBRIQUE.=—_Savoir toutes les rubriques._ - -L’écriture rouge était une prérogative de la famille impériale à -Constantinople, et Léon I^{er} avait ordonné qu’aucun décret ne fût -réputé authentique, s’il ne portait la signature du souverain en encre -rouge. C’est pour cela, autant que pour la facilité des recherches, que -s’introduisit l’usage d’écrire en encre rouge dans les _institutes_, -les titres des lois, parce que les lois émanaient de l’empereur. Ces -titres furent nommés _rubricæ_, _rubriques_, à cause de la couleur -rouge; et de là vint l’expression: _Savoir toutes les rubriques_, qui -s’employa primitivement en parlant d’un avocat habile dans la science -du droit et rompu à toutes les ruses de son métier. - - - - -S - - -=SAC.=—_Donner à quelqu’un son sac._ - -C’est le congédier brusquement, le mettre dehors, le casser aux gages. - -Jean Goropius, auteur brabançon, surnommé Becanus, a remarqué que le -mot _sac_ est commun à presque toutes les langues; car on dit _sakkos_ -en grec, _saccus_ en latin, _sakk_ en goth, _sac_ en anglo-saxon, -_sack_ en anglais, en allemand en danois et en belge, _sacco_ en -italien, _saco_ en espagnol, _sak_ en hébreu, en chaldéen et en turc, -_sac_ en celtique, _sach_ en teuton, etc. Voulez-vous savoir la raison -qu’il donne de cette conformité? Vous allez rire: c’est, dit-il, parce -que, à l’époque de la confusion des langues, aucun des ouvriers qui -travaillaient à la tour de Babel, n’oublia, en partant, de prendre son -sac. - -_Se couvrir d’un sac mouillé._ - -C’est faire paraître le tort qu’on a en alléguant de mauvaises excuses, -c’est trahir ses défauts en cherchant à les cacher. Cette expression -est une métaphore prise des sculpteurs. Elle fait allusion à la -draperie humide qui se colle sur les formes d’une statue. - -_L’affaire est dans le sac._ - -Tout est préparé pour que l’affaire réussisse, on peut la regarder -comme terminée.—Allusion au sac dans lequel on renfermait autrefois -les pièces d’une procédure. De cet usage sont venues aussi les -expressions _voir le fond du sac_, pour dire pénétrer ce qu’une affaire -a de plus secret, de plus caché, et _juger sur l’étiquette du sac_, -c’est-à-dire prononcer sur une question difficile, sans se donner le -peine de s’en instruire. - -Le mot _étiquette_ a une origine curieuse: dans le temps où la -langue latine était la seule en usage au barreau, les avocats et -les procureurs écrivaient sur le sac de leurs parties: _est hic -quæstio_, etc. (c’est ici l’état de la cause de tel ou de tel), et -par abréviation: _est hic quæst_.., devenu ensuite _estiquette_, et -maintenant _étiquette_. - - -=SAFRAN.=—_Être réduit au safran._ - -Cette expression, très usitée autrefois pour marquer l’insolvabilité -d’un débiteur, est fondée sur l’usage où l’on était de peindre en jaune -le devant de la maison d’un banqueroutier, et même d’une personne -convaincue de félonie. Sauval rapporte, dans ses _Antiquités de Paris_, -que les portes et les fenêtres de l’hôtel du connétable de Bourbon, qui -avait pris les armes contre son roi, furent barbouillées de jaune par -la main du bourreau. - - -=SAIGNÉE.=—_Selon le bras la saignée._ - -C’est-à-dire il faut proportionner la dépense au revenu; il ne faut pas -taxer un homme au delà de ses facultés.—Ce proverbe, très ancien, dut -peut-être son introduction à l’abus qu’on fit de la saignée en France, -depuis les premiers temps de la monarchie jusqu’au XVI^e siècle. On -la regardait comme un excellent préservatif ou un excellent remède -contre la plupart des maladies, ainsi qu’on le voit dans l’_Almanach -astral des saignées_, et dans un petit livre intitulé: _Petit traité -pour faire des saignées sur tout le corps humain_, etc. «On saignait -à toutes les veines, dit M. A. A. Monteil, d’après cet ouvrage, aux -veines des cuisses pour le mal d’oreilles, à la cheville pour le mal -de dents, entre le pouce et l’index pour alléger le mal de tête et -pour la rogne, au doigt auriculaire pour la fièvre quarte, au bout du -nez pour nettoyer la peau de celui qui craignait la lèpre. On saignait -pour dégager le cerveau et donner de la mémoire, pour purifier le -cerveau et donner de l’esprit.» C’était surtout dans les couvents, soit -d’hommes, soit de femmes, qu’on jugeait la saignée salutaire. On l’y -employait avec si peu de modération, que le concile d’Aix-la-Chapelle, -tenu en 817, crut devoir prescrire de n’en user qu’au seul cas où la -santé l’exigerait. Cependant cette décision n’arrêta pas longtemps -le mal. La saignée fut remise en vigueur comme moyen nécessaire pour -réprimer l’aiguillon de la chair. On établit en règle qu’elle serait -pratiquée un jour de chaque mois, qu’on désigna, dans les calendriers -des bréviaires monastiques, sous la dénomination de _dies æger_, _jour -malade_; et cette saignée générale fut appelée _minutio monachi_, -_amoindrissement du moine_; _minutio monachæ_, _amoindrissement de la -moinesse_. Dans la suite, l’autorité civile intervint pour qu’une telle -opération n’eût pas lieu aussi souvent; et il y a un réglement de saint -Louis, d’après lequel les religieuses de Pontoise devaient se faire -saigner six fois par an seulement, aux époques de Noël, du mercredi -des Cendres, de Pâques, de la Saint-Pierre, de la mi-août et de la -Toussaint. - - -=SAINT.=—_Ne savoir à quel saint se vouer._ - -C’est n’avoir plus de ressource, ne savoir plus à qui recourir. - -Il n’est pas besoin sans doute de dire que cette locution est fondée -sur l’usage de se vouer à quelque saint, comme les païens se vouaient -à quelqu’un de leurs dieux, pour échapper à une maladie ou à une -situation périlleuse; mais il est assez curieux de remarquer une -superstition singulière introduite par cet usage. C’est celle qui -attribue aux saints une vertu analogue au nom qu’ils portent: par -exemple, saint Clair est réputé guérir le mal des yeux; saint Mamès, -des mamelles; saint Main, des mains; saint Genou, des genoux; saint -Claude redresse les pieds des gens qui clochent ou boitent; saint -Célérin donne de la célérité à ceux qui ne sont pas ingambes; saint Lié -assouplit et délie les nerfs des enfants noués; saint Cri, les empêche -de crier; saint Fort et saint Guinefort donnent des forces aux faibles; -saint Tanche étanche le sang des blessés; saint Langueur préserve de -la langueur et de la phthisie; saint Boniface produit cet embonpoint -qui rend la face ronde et rebondie; saint Acaire fait passer l’humeur -acariâtre des femmes; saint Rabonni rabonnit les maris quinteux ou -les fait mourir au bout de l’année, car suivant la remarque d’une -commère qui croyait lui devoir la mort du sien, _c’est un bon saint -qui accorde quelquefois plus qu’on ne lui demande_. Plusieurs de ces -saints guérisseurs, dont la liste est beaucoup plus longue que celle -qu’on vient de lire, ont une origine populaire que n’a point reconnue -la légende authentique. - - -=SAINT-MALO.=—_Il a été à Saint-Malo._ - -Vers le XI^e siècle, la plupart des habitants de l’ancienne cité -d’Aleth, aujourd’hui Saint-Servant, exposée sans cesse aux attaques -des pirates, se retirèrent sur le rocher d’Aaron, petite île qui fut -jointe depuis à la Terre-Ferme par une chaussée, et ils y jetèrent les -fondements d’une ville à laquelle ils donnèrent le nom de _Saint-Malo_, -leur évêque. Cette position, hérissée de récifs et défendue par -quelques ouvrages de fortification, leur offrit un sûr abri. Pour -éviter toute surprise, ils imaginèrent d’en confier la garde à une -troupe de dogues qu’ils lâchaient toutes les nuits; ces animaux étaient -dressés à faire la ronde autour des remparts, et ils déchiraient tous -ceux qu’ils rencontraient. C’est de cet usage, longtemps conservé -chez les Maloins, qu’est né le dicton, dont on fait l’application à -une personne dépourvue de mollets, en supposant que les chiens de -Saint-Malo les lui ont mangés. - - -=SALADE.=—_Donner une salade à quelqu’un._ - -C’est le tancer, lui faire une correction.—La salade, dont il s’agit -ici, est une espèce de casque léger, autrefois à l’usage d’un corps de -cavalerie qui fut appelé _corps des salades_, comme on le voit dans -les _Commentaires_ de Blaise de Montluc: lorsqu’un soldat avait commis -quelque faute, on lui mettait une salade sur la tête, et on le traitait -de la même manière que les soldats auxquels on donnait _le morion_ -(voyez ce mot), de là l’expression. - -Voltaire a prétendu que de l’italien _celata_, qui signifie _elmo_, -heaume, casque, armet, les soldats français, en Italie, formèrent le -mot _salade_, de sorte que quand on disait _il a pris sa salade_, on ne -savait si celui dont on parlait avait pris son casque ou des laitues. - -Cette étymologie n’est pas tout à fait vraie. Le mot _salade_ est -beaucoup plus ancien que ne l’a cru Voltaire. Bertrand de Born l’a -employé dans sa pièce de vers, qui a pour titre _I eu m’escondisc_. - - Escut al colh, cavalg’ieu ab tempier, - Et port _sellat_ capairon traversier. - - L’écu au cou, je chevauche avec la tempête, et porte en salade un - chaperon traversier. - -On trouve _celata_ et _salada_ dans les _Glossaires_ de Ducange et de -Carpentier: _celata_ vient du verbe latin _celare_ (céler, cacher, -couvrir), et _salada_ est une altération de _celata_. On dit dans -le patois du département de l’Aveyron _sala_ (couvrir) et _désala_ -(découvrir). _Celata_ et _salada_ désignent donc proprement une -couverture de tête. - - -=SANCTUAIRE.=—_Peser une chose au poids du sanctuaire._ - -C’est l’examiner avec toute l’exactitude possible, l’apprécier selon -les règles de la plus sévère conscience.—Cette expression nous est -venue des Hébreux. L’unité et la régularité des poids et mesures leur -étaient expressément recommandées, dit M. Salvador, et chaque année le -sénat déléguait des hommes intègres pour en faire la vérification, en -les rapprochant d’un étalon conservé dans le temple. - - -=SANCTUS.=—_Je l’attends au sanctus._ - -On jugeait autrefois du talent d’un chantre par sa manière de chanter -le _sanctus_, dont la musique exigeait beaucoup de force et de -souplesse dans la voix, et c’est ce qui donna lieu au dicton, _je -l’attends au sanctus_, c’est-à-dire au véritable point de la difficulté. - - -=SANG.=—_Bon sang ne peut mentir_. - -Proverbe très usité pour exprimer les sympathies de la parenté ou pour -signifier que les personnes nées d’honnêtes parents ne dégénèrent -point.—Les Écossais disent: _Blood is not water_, _le sang n’est pas -de l’eau_. - - -=SARDONIQUE.=—_Ris sardonique ou sardonien._ - -«On assigne différentes origines à cette expression qui était usitée -chez les Grecs et chez les Latins; les uns la font venir d’une herbe -de Sardaigne qui causait la mort à ceux qui en goûtaient, mais qui les -fesait mourir en riant; d’autres la tirent d’un usage du même pays, où -l’on immolait à Saturne les vieillards qui passaient soixante-dix ans, -et cette cérémonie se fesait en riant; d’autres enfin disent que les -vieillards mêmes, dans le temps qu’on les immolait et que, pour orner -le sacrifice, on leur donnait de grands coups de fouet sur le bord de -leur fosse, se fesaient un honneur de rire. Ainsi le ris sardonien -signifie un ris mêlé de douleur.» (M. JOS.-VICT.-LECLERC.) - - -=SAUCISSON.=—_Il a mangé du saucisson de Martigues._ - -Cette locution, dont on se sert en Provence, en parlant de quelqu’un -qu’on veut taxer de bêtise, est fondée sur un conte imaginé pour -ridiculiser les habitants de Martigues, petite ville maritime du -département des Bouches-du-Rhône. - -Ces bonnes gens, dit le conte, se persuadèrent un beau jour que les -saucissons d’Arles étaient une espèce de fruit qui venait en plein -champ comme les aubergines. En conséquence, ils se cotisèrent pour en -acheter deux ou trois douzaines, recueillirent les grains de poivre qui -s’y trouvaient, et les semèrent en commun. Ensuite ils eurent soin de -bien arroser le terrain où ils avaient déposé cette précieuse graine, -et d’épier soir et matin si elle commençait à pousser. Quelques-uns -d’entre eux, l’oreille collée contre terre, prétendirent qu’ils -entendaient les germes lever. Tous furent alors dans la jubilation, -et, formant une joyeuse farandole, ils se rendirent à l’Hôtel de ville -afin de donner cette bonne nouvelle aux consuls. Mais dans un si grand -empressement, ils ne songèrent point à laisser des gardiens à l’endroit -dépositaire de leurs espérances. Le malheur voulut qu’un âne échappé -vint y brouter; et comme la récolte attendue manqua totalement, ce -maudit animal fut accusé d’avoir mangé les saucissons en herbe. - - -=SAVONNETTE.=—_Savonnette à vilain._ - -Avant la révolution de 1789, on appelait de ce nom certaines charges -qui anoblissaient et lavaient pour ainsi dire de la tache de la roture -ceux à qui elles étaient conférées à prix d’argent. Il y avait en -France un nombre considérable de ces vilains décrassés. - - -=SCRUPULE.=—_C’est un scrupule de saint Macaire._ - -Un scrupule absurde produit par quelque bagatelle, un acte de bigoterie -ridicule.—La légende dorée rapporte que saint Macaire fit pénitence au -pain et à l’eau, pendant cinq ans, pour avoir tué avec trop de colère -une puce qui le piquait. De là ce dicton que j’ai entendu citer dans -le Midi de la France, et que je n’ai pas cru indigne d’être recueilli, -puisque le trait sur lequel il est fondé a fourni à Molière ces vers -plaisants du portrait de _Tartuffe_ (acte 1, sc. 6): - - Il s’impute à péché la moindre bagatelle, - Un rien presque suffit pour le scandaliser; - Jusque-là qu’il se vint, l’autre jour, accuser - D’avoir pris une puce, en faisant sa prière, - Et de l’avoir tuée avec trop de colère. - - -=SEMAINE.=—_La longue semaine._ - -On a appelé ainsi la semaine pendant laquelle les apôtres attendaient -la venue du Saint-Esprit, c’est-à-dire la semaine qui précède la -Pentecôte, parce qu’on a supposé qu’une semaine passée dans l’attente -est toujours longue. - - -=SEPTHEURIER.=—_Discourir comme un septheurier._ - -_Septheurier_ est un mot dont on se servait autrefois au palais pour -désigner un avocat qui plaidait à l’audience de sept heures. Le peuple -s’imagina que cet avocat parlait pendant sept heures, et de là vint -l’expression proverbiale dont on fait l’application à un discoureur qui -ne se pique pas de brièveté. - - -=SERVITEUR.=—_Je suis votre serviteur._ - -Formule de civilité dont on se sert en saluant quelqu’un ou en -terminant une lettre. Comme cette formule ne tire point à conséquence -depuis que les mœurs féodales qui la firent naître n’existent plus, on -a pris l’habitude de l’employer ironiquement dans la conversation pour -dire: Je suis d’un avis opposé; ne comptez pas sur moi.—Mercier l’a -placée très heureusement dans ce distique improvisé, le jour même où -Napoléon se fit couronner empereur. - - Du grand Napoléon j’étais l’admirateur, - Il me dit son sujet.—_Je suis son serviteur._ - - -=SEUL.=—_Quand on est seul on devient nécessaire._ - -Pour dire qu’un homme à qui on n’oppose aucune espèce de concurrence -est sûr de voir tout le monde recourir à lui, et se soumettre à ses -conditions. - - -=SIÉGE.=—_Son siége est fait._ - -L’abbé de Vertot, chargé de composer l’histoire de l’ordre de -Malte, écrivit à un chevalier de cet ordre pour lui demander des -renseignements précis sur le fameux siége de Rhodes. Ces renseignements -s’étant fait longtemps attendre, il n’en continua pas moins son -travail, qui était fini, lorsqu’ils arrivèrent. La conscience de -l’auteur ne se trouva pas du tout gênée par les points de désaccord qui -existaient entre son récit et la vérité. Il se contenta de répondre à -son correspondant: _Mon siége est fait_; mot qui passa en proverbe, -pour exprimer qu’on veut persister dans son idée, se tenir au parti -qu’on a pris, quoique l’on en sente l’erreur. - - -=SIEN.=—_A chacun le sien ce n’est pas trop._ - -Il faut que chacun puisse jouir de ce qui lui appartient, sans qu’on -vienne le lui disputer. - -_On n’est jamais trahi que par les siens._ - -La raison en est toute simple: c’est qu’on ne prend pas d’ordinaire les -étrangers pour confidents de ses projets. - - Ah! la main la plus chère est souvent imprudente, - Et le dard de Céphale a blessé son amante. (LEBRUN.) - - -=SINGE.=—_Payer en gambades ou en monnaie de singe._ - -Cette locution est venue de ce que, dans un tarif fait par saint Louis -pour régler les droits de péage qui étaient dus à l’entrée de Paris -sous le petit Châtelet, les _joculateurs_ étaient exempts de payer en -fesant jouer et danser leurs singes devant le péager. Voici les propres -termes de ce tarif: «Li singes au marchant doibt quatre deniers, se il -por vendre le porte; se li singes est à homme qui l’aist acheté por son -déduit, si est quites, et se il singes est au joueur, jouer en doibt -devant le péagier, et por son jeu doibt estre quites de toute la chose -qu’il achète à son usage et aussitôt le jongleur sont quite por un ver -de chanson.» (_Establissements des métiers de Paris_, par Estienne -Boileau, chapitre _del péage de Petit Pont_.) - -Les mots qui terminent ce passage curieux donnent aussi l’origine -de cette autre expression proverbiale, _payer de chansons_ ou _en -chansons_. - -Jean le Chapelain, dans son _Dit du segretain_ (sacristain) _de Cluny_, -atteste que de son temps régnait la coutume de défrayer son hôte par -une chanson ou par un conte. - - Usages est en Normandie - Que qui hebergiez est qu’il die - Fable ou chanson die à son oste. - Cette coutume pas n’en oste - Sire Jehan li Chapelain. - -_Caresses de singe._ - -On croit que le singe réserve toute son affection pour un seul de ses -petits, qui ne s’en trouve pas plus heureux, car tandis que les autres -échappent à la haine du père, en fuyant loin de lui, cet objet de -ses préférences, sans cesse léché et sans cesse caressé, devient la -victime de cette tendresse insensée, et finit par être étouffé dans les -embrassements. De cette observation, mise en apologue par Ésope, est -venue l’expression proverbiale _caresses de singe_, dont le sens est -suffisamment déterminé par ce qui précède. - -_Plus le singe s’élève, plus il montre son cul pelé._ - -Proverbe qu’on applique à un parvenu dont la basse origine ou les -défauts sont mis en plus grande évidence par le contraste de la -position brillante où la fortune l’a élevé. - -_Les singes de Chauny._ - -Ce sobriquet donné aux habitants de Chauny, en Picardie, vient, suivant -les uns, de ce que les arquebusiers de cette ville avaient un singe -fort laid représenté sur leur bannière; suivant les autres, il tient -à cette vieille anecdote rapportée dans les _Mémoires de l’Académie -Celtique_ (n. XVI, p. 95). La municipalité de Chauny arrêta un jour -dans son conseil, qu’il serait mis dans les eaux qui environnent la -ville, et pour en faire l’ornement, une certaine quantité de cygnes. -En conséquence, elle écrivit à Paris pour qu’on lui en procurât; mais -comme les officiers municipaux n’étaient pas probablement d’habiles -grammairiens, ou peut être aussi par un _lapsus calami_, ils mirent -_cynges_ dans leur missive, au lieu de _cygnes_; et il n’y eut en -cela que le déplacement d’une seule lettre, car le mot singe dans ce -temps s’écrivait par un _c_ et un _y_. Les Parisiens auxquels ils -s’étaient adressés, quoique étonnés qu’on leur demandât une aussi -grande quantité de singes, ne laissèrent pourtant pas de les envoyer. -On peut juger quelle fut la figure du maire et des échevins de Chauny, -et quels furent les rires de la populace à l’arrivée d’une charretée -de sapajous. Cette aventure fut bientôt connue dans tous les lieux -voisins, et donna naissance au dicton. - -Rabelais a dit (liv. I, ch. 24): «Ceux de Chaunys en Picardie, sont -grands jureurs et beaulx bailleurs de ballivernes en matière de singes -verts:» c’est-à-dire en matière de fables et d’inventions, parce que -dans le temps de Rabelais, on ne croyait pas qu’il y eût des singes -verts, et on les regardait comme des êtres imaginaires, ainsi que les -merles blancs et les cygnes noirs. - -_La pomme est pour le vieux singe._ - -L’avantage est pour celui qui a le plus d’expérience.—Ce proverbe est -le résultat d’un apologue, dont un sculpteur, inconnu, de la fin du -douzième siècle, développa l’action en relief, pour l’instruction des -Parisiens, sur un grand poteau qui formait autrefois les coins des rues -Saint-Honoré et des Vieilles Étuves. Cette pièce grotesque et curieuse, -qu’on a pu voir au musée des monuments français, représente un gros -pommier, environné de singes qui en convoitent le fruit. Les sapajous -grimpent à qui mieux mieux sur l’arbre, tandis que le plus vieux de la -bande se tient tapi au-dessous. Il a déjà recueilli une pomme que les -grimpeurs ont fait tomber par leurs secousses, et il la leur montre -d’un air goguenard, qui semble dire: à vous la peine, à moi le profit. - -Il y a une fable de Lamotte, sur le pouvoir électif, qui a été -probablement prise de là: voici les vers qui la terminent: - - On dit que le vieux singe affaibli par son âge - Au pied de l’arbre se campa; - Qu’il prévit en animal sage - Que le fruit ébranlé tomberait du branchage, - Et dans sa chute il l’attrapa. - Le peuple à son bon sens décerna la puissance: - L’on n’est roi que par la prudence. - - -=SIRE.=—_C’est un pauvre sire._ - -Le mot _sire_, que depuis le XVI^e siècle on applique, en France, au -roi seul, comme un titre de souveraineté, s’appliquait, avant cette -époque, aux gentilshommes et aux simples particuliers. Mais il faut -observer que s’il se trouvait accompagné de la particule _de_ et placé -devant un nom propre, ainsi que dans ces exemples, _sire de Coucy_, -_sire de Beaujeu_, il devenait le signe d’une très haute noblesse, -tandis que s’il n’était accolé qu’à un nom de baptême, ainsi que dans -ces autres exemples, _sire Jean_, _sire Guillaume_, il prenait une -acception péjorative; et c’est précisément sur cette différence qu’a -été fondée l’expression _c’est un pauvre sire_, pour dire un homme sans -considération, sans capacité. - -Les étymologistes ne sont pas d’accord sur l’origine du mot _sire_, -ceux-ci le font venir du latin _herus_, abrégé en _her_ par les -Allemands; ceux-là du latin _senior_ par l’ablatif _seniore_ contracté -en _siore_; les uns le dérivent de l’hébreu _sar_, personnage -distingué, les autres du vieux terme gaulois _seir_, le soleil. Ducange -le tire de _ser_, employé dans la basse latinité comme synonyme de -_dominus_, maître, et reproduit dans le composé italien _messer_, -dont l’homologue français est _messire_. Cependant l’opinion la plus -accréditée en fait un dérivé du grec ϰύριος, seigneur, qui fut affecté -aux souverains du Bas-Empire. Notez qu’on écrivit primitivement _cyre_, -et que ce fut pour éviter l’équivoque du mot ainsi orthographié avec -_cyre_, Cyrus, qu’on changea le _c_ en _s_. Estienne Pasquier et -d’autres attestent ce fait signalé par M. Ch. Nodier comme un monument -curieux des mutations que le caprice de l’orthographe peut faire subir -à un mot. - - -=SOLDAT.=—_Soldat de la vierge Marie._ - -Cette dénomination correspond exactement pour le sens à celle de -_soldat du pape_, qui est beaucoup plus usitée aujourd’hui. Elle fut -imaginée par les soldats de l’armée permanente, sous Charles VII, -pour ridiculiser les archers de la garde urbaine, habitués à figurer -dans les processions qui avaient lieu pendant les fêtes de la Vierge. -Ces archers prenaient souvent des noms formés des premiers mots des -cantiques ou des litanies de la Vierge, et ils inscrivaient ces noms -sur le collet de leurs habits. Tel s’appelait _magnificat_, et tel -autre _flos virginum_. - - -=SOLEIL.=—_Le soleil luit pour tout le monde._ - -Pour dire qu’il y a des avantages dont tout le monde a le droit de -jouir.—Proverbe qui pourrait s’expliquer aussi par ces paroles de -la Charte constitutionnelle: _Les Français sont égaux devant la -loi...—Les Français sont également admissibles aux emplois..._ C’est -le principe de l’égalité naturelle dont on a fait le principe de -l’égalité civile. - -Ce proverbe se trouve dans l’Évangile selon saint Mathieu (ch. V, v -45), où il est parlé de la bonté du Père céleste, qui fait luire son -soleil sur les bons et sur les méchants. _Solem suum oriri facit super -bonos et super malos._ - -Il se trouve encore dans cette maxime de Pythagore: _Si humble que soit -la chaumière, elle est aperçue du soleil, qui y fait tomber un de ses -rayons_. - -Les Orientaux disent: _Le soleil est pour le brin d’herbe comme pour le -cèdre_. - -Minulius Félix a dit sur le soleil un beau mot qui rentre dans le -sens du proverbe: _Cælo affixus, sed terris omnibus sparsus est_ (in -Octav.). _Le soleil est attaché au ciel, mais il est répandu sur toute -la terre._ Ce que Bartoli avait pris pour devise de saint Ignace, -fondateur de l’ordre des jésuites. - - -=SOLLICITEUSE.=—_Une belle solliciteuse vaut bien une bonne raison._ - -Une belle solliciteuse obtient tout ce qu’elle veut... Et comment -résister à une femme aimable qui vous implore, qui a des regards -ravissants, des sourires gracieux, des paroles pleines de charmes, des -mains blanches qui vous pressent, et des baisers qui vous enivrent! Il -n’y a pas moyen de s’en tirer autrement que par la réponse que M. de -Calonne, ministre, fit à une princesse charmante qui lui recommandait -une affaire: Madame, si la chose est possible, elle est déjà faite, et -si elle est impossible, elle se fera. - - -=SORCIÈRE.=—_Vieille sorcière._ - -Vieille et méchante femme.—Cette qualification injurieuse est venue, -suivant Gerson, de ce que les vieilles femmes ont toujours plus de -penchant que les autres à la superstition (_Tract. contra superstitios. -dierum observat._). Martin de Arlès a remarqué aussi que le nombre des -sorcières a été, dans tous les temps, plus considérable que celui des -sorciers. (_Traité des superstitions._) - - -=SOT.=—_C’est un sot en trois lettres._ - -C’est un homme dont la sottise est très promptement reconnue et non -moins promptement exprimée, puisqu’il n’y a que trois lettres dans le -mot _sot_. Il se peut que ces trois lettres soient rappelées ici, non -seulement pour rendre l’épithète plus saillante par cette espèce de -redondance, mais encore pour faire allusion à l’expression proverbiale -_trium litterarum homo, homme de trois lettres_, dont les Romains -fesaient ironiquement l’application à un glorieux qui se prétendait -issu de noble race; car les grands personnages de Rome avaient -ordinairement trois noms; savoir, le prénom, le nom et le surnom, comme -_Marcus Tullius Cicero_, et quand on parlait d’eux dans un écrit, on ne -les désignait que par les lettres initiales de ces trois noms: M. T. -C.—Sot en trois lettres équivaudrait alors à _sot fieffé_. - -Le Pays, auteur médiocre, ayant dit à Linière, qui ne l’était guère -moins: _Vous êtes un sot en trois lettres_; celui-ci lui repartit: Et -vous, vous en êtes un en mille que vous avez écrites. - -Le mot sot est fort ancien dans notre langue. Il existait du temps des -Francs. La preuve en est dans les deux traits que voici. Théodulfe -évêque d’Orléans, au neuvième siècle, disait de Jean Scot, que la -lettre _c_ était une faute d’orthographe dans son nom, et qu’il -fallait l’en retrancher.—L’empereur Charles-le-Chauve étant à table -avec le même Jean Scot, lui adressa cette question: _Quid distat inter -scotum et Sotum?_ quelle _distance_ y a-t-il de Scot à sot? A quoi Jean -Scot répliqua: _Mensa tantum_, celle de la table. - -_Sot comme un panier._ - -Allusion au sobriquet de panier percé qu’on applique non seulement à un -prodigue, mais à un homme sans mémoire, incapable de rien retenir de ce -qu’on lui apprend. Les Grecs disaient ἀνὴρ ἠλεὸς ἄγγυει τρουμένῳ ὁμός, -_le sot est semblable à un panier percé_. - -_Sot comme un prunier._ - -Nous disons proverbialement _sot comme un prunier_, à cause des -rejetons impertinents de cet arbre, _propter stolones_. D’où sont venus -aussi _stolidus_ et _stoliditas_. (Lamothe Levayer.) - -_Pour être heureux il faut être roi ou sot._ - -Proverbe qui se trouve dans l’_Apocoloquintose_ de Sénèque. - -Un astrologue, je crois que c’est Cardan, a dit que les rois et les -sots naissaient sous la même constellation. Il faut avouer pourtant -qu’aujourd’hui l’influence heureuse de cette constellation est -prodigieusement diminuée pour les rois; mais elle existe toujours -pleine et entière pour les sots. - -_Les sots sont heureux._ - -La fortune se déclare toujours pour les sots, _fortuna favet -fatuis_.—Le peintre Essequi a représenté la fortune portée sur une -autruche, pour rappeler qu’elle accorde presque toujours ses faveurs -aux sots. - -«Comment arrive-t-il que des _sots_ réussissent toujours et que des -gens de sens échouent en tout; en sorte qu’on dirait que les uns -semblent de toute éternité avoir été prédestinés au bonheur, et les -autres à l’infortune? je réponds à cette question que la vie est un -jeu de hasard, que les _sots_ ne jouent pas assez longtemps pour -recueillir le salaire de leur sottise, ni les gens sensés celui de leur -circonspection. Ils quittent les dés lorsque la chance allait tourner, -en sorte que, selon moi, un _sot_ fortuné et un homme d’esprit -malheureux, sont deux êtres qui ne sont pas assez vieux.» (Diderot.) - -«La raison pour laquelle les _sots_ réussissent toujours dans leurs -entreprises, c’est que ne sachant pas et ne voyant pas quand ils sont -impétueux, ils ne s’arrêtent jamais.» (Montesquieu.) - -Le maréchal de Grammont disait qu’il ne pouvait se mettre dans l’esprit -que Dieu aimât les _sots_. - -_Les sots de Ham._ - -Ce sobriquet est venu de ce qu’il y avait autrefois à Ham une confrérie -très renommée de sots ou de fous, mots synonymes et pris en bonne part. -Ces fous avaient un chef auquel ils donnaient le titre de prince. Ils -se réunissaient sous sa conduite en certains jours de l’année, et -parcouraient la ville en fesant mille folies; chacun d’eux était alors -affublé d’un costume grotesque et monté sur un âne, dont il tenait -la queue à la main en guise de bride. Cette farce était probablement -une petite imitation de la _fête des fous_, qui, au XIII^e siècle, -avait lieu dans l’église de Paris, le jour de la Circoncision, dans -d’autres cathédrales, le jour de l’Epiphanie, et ailleurs le jour des -Innocents[80]. - -_Dieu seul devine les sots._ - -On peut prédire jusqu’à un certain point ce que pensera ou fera un bon -esprit dans une circonstance donnée, car sa conduite est conforme à -la raison, qui est une et simple, et procède toujours d’une manière -suivie; mais, il n’en est pas de même d’un sot, dont la marche n’est -jamais régulière ni conséquente. _La sottise est mère_, elle enfante à -chaque instant de nouvelles sottises, qu’on ne peut pas plus prévoir -qu’on ne prévoit les monstres avant l’accouchement; et voilà pourquoi -on dit _qu’il n’y a que Dieu qui devine les sots_. - - -=SOULIER.=—_Chacun sait où son soulier le blesse._ - -Un patricien romain avait une femme jeune, belle, riche et honnête, et -néanmoins il la répudia. Comme ce divorce ne paraissait fondé sur aucun -motif raisonnable, ses amis le lui reprochèrent. Mais il leur répondit -en avançant le pied: Regardez mon soulier: en avez vous vu un de mieux -fait et de plus élégant? Cependant il n’y a que moi qui sache où il -me blesse. De là vint le proverbe pour signifier qu’il y a des peines -secrètes qui ne sont connues que de ceux qui les éprouvent. - -C’est à tort qu’on a attribué ce trait à Paul Émile qui répudia pour -une cause inconnue sa femme Papyria, fille de Papyrius Masso; car -Plutarque (_Vie de Paul Émile_, ch. VII) cite ce trait par forme -d’apologie du divorce de son héros. - - -=SOUFFLET.=—_Donner un soufflet à Ronsard._ - -C’est faire une faute contre la langue.—Ronsard composa une -rhétorique pleine de beaux préceptes pour parler élégamment la langue -française, et cet auteur fit autorité dans son temps. Il fut surnommé -le _prince des poëtes français_, titre qu’on trouve au frontispice -de ses œuvres, magnifiquement imprimées aux frais du trésor royal. -L’admiration qu’il inspirait était si grande, que l’historien De Thou -voyait une compensation du désastre de Pavie dans la naissance de -Ronsard, arrivée suivant lui, le jour de ce désastre: ce qui n’est -pas vrai. Montaigne déclarait Ronsard égal aux plus grands poëtes de -l’antiquité, et la poésie française élevée par lui à la perfection. -Dans toute l’Europe civilisée, le nom de Ronsard était connu et révéré. -Les souverains lui envoyaient des présents; Le Tasse venu à Paris, -s’estimait heureux de lui être présenté et d’obtenir son approbation -pour deux chants de la _Jérusalem_ dont il lui fit lecture. Un poëme -italien fut composé à la louange de Ronsard par Spéroni. Sa mort fut -presque regardée comme une calamité publique. Le cardinal Du Perron -prononça pompeusement son oraison funèbre, et sa mémoire, revêtue de -toutes les consécrations, semblait entrer dans la postérité comme dans -un temple. - -On disait dans le moyen-âge, _casser la tête de Priscien_, pour -signifier parler ou écrire contre la grammaire.—Priscien de Césarée -fut un célèbre grammairien du quatrième siècle, dont la grammaire -servit de base à l’enseignement du latin, jusqu’à la renaissance des -lettres. Il avait l’habitude de dire qu’il souffrait autant d’entendre -parler incorrectement, que si on lui _cassait la tête_. - -Nous avons encore l’expression proverbiale, _mettre Vaugelas en -pièces_, dont Molière s’est servi dans les _Femmes savantes_: - - Elle met Vaugelas en pièces tous les jours. - - -=SOUMISSION.=—_La soumission désarme la colère._ - -La plus commune façon d’amollir les cœurs de ceux qu’on a offensés, -lorsque ayant la vengeance en main ils nous tiennent à leur merci, -c’est de les émouvoir par soumission à commisération et à pitié -(Montaigne, _Ess._, liv. 1, ch. 1). - -_Responsio mollis frangit iram_ (Salomon, _Prov._, ch. XV, v. 1) _la -réponse douce apaise la colère._ - -L’eau tempérée dissipe les inflammations, et des paroles douces calment -la colère (Plutarque). - -La douceur et la complaisance ferment la porte au combat. Voulez-vous -apaiser votre ennemi? Soyez facile envers lui à proportion de ce qu’il -se montre opiniâtre. Le glaive le plus tranchant ne peut entamer la -soie molle qui cède à ses coups. Si vous avez une voix douce et une -main caressante, vous conduirez l’éléphant avec un fil (Saady). - -Il y a un mot sublime de saint Augustin, qui se rapproche beaucoup -de notre proverbe par le sens, quoiqu’il en soit très éloigné par -l’expression: _Vis fugere à Deo? fuge ad Deum._ - - -=SOUPE.=—_Soupe à la grecque._ - -Le poëte Racan se trouvait un jour chez mademoiselle de Gournay, qui -lui lut quelques épigrammes qu’elle avait faites, et lui demanda ce -qu’il en pensait. Racan lui répondit franchement qu’elles ne lui -semblaient pas très bonnes, attendu qu’elles n’avaient pas de pointe. -Mademoiselle de Gournay lui dit qu’il ne fallait pas prendre garde à -cela, que c’étaient des épigrammes à la grecque. Ils allèrent ensuite -dîner ensemble chez M. Delorme, médecin des eaux de Bourbonne. On leur -servit une soupe très fade. Mlle de Gournay se tourna du côté de Racan, -et dit: Voilà une méchante.....—Mademoiselle, repartit Racan, _c’est -une soupe à la grecque_. Cela se répandit tellement qu’on ne parla plus -que de _soupe à la grecque_, et de _feseur de soupe à la grecque_, pour -signifier une mauvaise soupe et un mauvais cuisinier. (Voyez Costar, -_Suite de la défense de Voiture_, p. 274.—Perrault, _Parallèle des -anciens et des modernes_, tom. 1, p. 35.—Ménagiana, tom. 2, p. 344.) - - -=SOURIS.=—_Éveillé comme une potée de souris._ - -Cette expression, dont on se sert en parlant d’un enfant vif et gai, se -trouve dans la dernière édition du _dictionnaire de l’académie_, mais -elle n’en est pas meilleure pour cela. Qui a jamais vu des souris dans -un pot, _une potée de souris_! C’est _portée_ qu’il faudrait dire de -Madame de Sévigné comme dans cette phrase: «Je lui disais, le voyant -éveillé _comme une portée de souris_.» De cette façon la phrase est -raisonnable. - - -=SUFFISANCE.=—_Qui n’a suffisance n’a rien._ - -Quand on ne sait pas se contenter de ce qu’on a, on est aussi pauvre -que si l’on n’avait rien. Au contraire, quand on n’étend pas ses désirs -au delà de ce qu’on possède, on est réellement riche. _Ce qui suffit -ne fut jamais peu_, dit un autre proverbe. _La suffisance est le -premier des trésors. Sufficentia res est omnium ditissima._ - - -=SUISSE.=—_Point d’argent, point de suisse._ - -Les Anglais disent: _No silver, no servant: point d’argent, point de -serviteur._—Les Suisses, qui servaient autrefois comme mercenaires -dans les armées françaises, voulaient être exactement payés, et ils -réclamaient hautement leur solde pour peu qu’elle se fît attendre. Leur -réclamation était exprimée presque toujours d’une manière aussi brève -que significative; elle se réduisait à ces mots: _argent ou congé_. -C’est ainsi qu’Albert de la Pierre parla à Lautrec, au nom des Suisses, -qui fesaient partie des troupes, sous les ordres de ce général, dans -l’expédition du Milanais, en 1522. L’esprit intéressé des Suisses, en -cette circonstance, donna lieu au proverbe _point d’argent, point de -suisse_, qui fut formulé par les soldats français. - - -=SUJET.=—_C’est un mauvais sujet._ - -Le mot _sujet_, d’après son étymologie, signifie _ce qui est dessous_, -et par extension _ce à quoi_ ou _sur quoi l’on travaille_, c’est-à-dire -l’objet de nos travaux, de nos veilles, de nos méditations. - -La signification de ce mot est assez étendue tant au moral qu’au -physique. Je ne veux pas détailler ici toutes les acceptions qu’on lui -donne, je ne veux le considérer que dans l’application qu’on en fait -à l’homme et dans le sens particulier de l’expression rapportée en -tête de cet article. Qu’un prince dise _mes sujets_, qu’un chirurgien -appelle _sujets_ les cadavres qu’il dissèque, cela se conçoit et -s’explique aisément; il n’y a rien dans ces façons de parler qui ne -soit selon l’étymologie. Mais, pourquoi dit-on de quelqu’un _c’est un -bon sujet_ ou _c’est un mauvais sujet_, sans aucune espèce de rapport -de soumission ni d’obéissance, sans aucune idée apparente de sujétion -à qui ou à quoi que ce soit? Comment ce mot s’est-il introduit dans -la langue, comment l’usage en est-il devenu si fréquent? Quel rapport -a-t-il ici avec son étymologie? Telles sont les questions que me -fesait un jour un Allemand qui reprochait à la langue française -d’employer des mots pris au hasard, et de n’avoir dans le sens qu’elle -leur donnait aucun égard à leur étymologie, quand ils en avaient une. - -Cette expression que vous blâmez, lui dis-je, est peut-être la plus -profonde et la plus philosophique qu’il y ait dans aucune langue; elle -nous rappelle sans cesse ce que nous sommes, et certes, ce n’est pas -la vanité qui l’a consacrée. Considérez l’homme depuis la naissance -jusqu’à la mort; que voyez-vous en lui dans ses premières années? Une -créature faible, souffrante, longtemps incapable de pourvoir à ses -besoins, etc.; trouvez-moi rien dans la nature qui, dans la première -période de l’existence, soit aussi dépendant, et par conséquent aussi -sujet que l’homme. A mesure qu’il avance dans la carrière de la -vie, façonné par les lois, le gouvernement, les mœurs, les usages, -les opinions et les préjugés, dirigé souvent par les sociétés qu’il -fréquente, entraîné par les exemples qu’il voit, par la force des -circonstances où il se trouve et qui l’obligent à se plier en tous -sens, à biaiser de toutes les manières, est-il un seul instant ce qu’il -devrait toujours et ce qu’il voudrait quelquefois être? Et si vous le -considérez dans les occasions même où il déploie toute l’énergie de son -caractère, vous trouverez encore qu’il obéit à une impulsion presque -fatale. Ces grands héros que l’histoire a tant vantés, Caton déchirant -ses entrailles, Brutus se précipitant sur son épée en blasphémant -contre la vertu, ont-ils fait autre chose que céder aux circonstances? -Ajoutez à cela l’influence des climats, des aliments, etc., et dites -s’il fut jamais rien de plus sujet que l’homme? Ceci n’est point un -paradoxe: les différences frappantes qui distinguent les peuples du -nord des peuples du midi, et les uns et les autres des habitants des -zones tempérées, en sont des preuves incontestables. Enfin, sous -quelque point de vue que vous envisagiez l’homme, il n’est pas possible -de voir en lui autre chose qu’un être assujetti de toutes les manières, -un esclave de tout ce qui l’environne, et par conséquent un _sujet_, -dans toute l’extension dont ce mot est susceptible. - - -=SURPLUS.=—_Le surplus rompt le couvercle._ - -Ce qu’on a de trop est quelquefois plus nuisible qu’utile. Ce proverbe -fait entendre qu’il est bon de borner ses vœux à cette heureuse -médiocrité qu’Horace a si bien nommée _auream mediocritatem_, et dont -les Grecs indiquaient les avantages par un tour de paradoxe proverbial, -traduit ainsi en latin: _dimidium plus toto, la moitié est plus que le -tout_, c’est-à-dire vaut mieux que le tout. - -«Les hommes ignorent le prix de la sobriété; ils ne savent pas que _la -moitié vaut mieux que le tout_.» (Hésiode.) - -Le véritable point de la richesse, c’est de n’être ni trop près ni trop -loin de la pauvreté. - - -=SYCOPHANTE.=—_C’est un sycophante._ - -Ce terme est pris du grec _συϰοφάντης_ composé de _συϰον_ _figue_, et -_φαίνω _je dénonce. Il signifie proprement _dénonciateur de figues_, -et voici pourquoi: les Athéniens, dont le territoire sec et aride ne -produisait guère que des olives et des figues, avaient défendu par -une loi de transporter des figuiers hors du territoire d’Athènes, et -ils appelaient _sycophante_ quiconque dénonçait ce genre de fraude. -Or, comme on accusait souvent des gens qui n’étaient pas coupables, -_sycophante_ devint insensiblement synonyme de calomniateur, -d’imposteur, de fourbe et même d’hypocrite, parce que l’hypocrisie -n’est qu’un mode de fourberie. - - -=SYNAGOGUE.=—_C’est une synagogue._ - -Les Juifs n’avaient qu’un seul temple qui était à Jérusalem, et dans -l’intérieur duquel devaient s’accomplir toutes les cérémonies de -leur culte. L’extérieur de ce temple se composait de portiques et de -galeries. Les unes servaient de salles de séance au conseil général de -la nation; les autres étaient le forum, la place publique, le lieu de -réunion des habitants de Jérusalem, dans les temps ordinaires, et du -peuple de toutes les tribus ou provinces, dans les fêtes et assemblées -solennelles. Il est indispensable, dit M. Salvador, à qui j’emprunte -cet article, d’avoir présente à l’esprit cette disposition religieuse, -politique et matérielle des assemblées juives, et du temple juif, -pour comprendre la plupart des formes des prophètes, et pour ne pas -s’étonner de l’expression proverbiale _c’est une synagogue_, qui -s’applique à toute réunion, à toute assemblée, et les exemples n’en -sont pas rares de nos jours, où il y a des murmures, du bruit, de la -confusion. - -Observons que le nom de _synagogue_, qui désigne l’assemblée des -Juifs, n’est pas d’origine juive. Il est venu, comme son synonyme le -nom d’église, de la langue grecque, où l’un et l’autre signifient -congrégation, assemblée. - -_Enterrer la synagogue avec honneur._ - -Se soutenir jusqu’au bout, malgré les dégoûts et les obstacles, -terminer une affaire, une entreprise par quelque chose de -remarquable.—On trouve dans la satire Ménippée, _assurer la -synagogue_, pour dire assurer le succès d’une faction. - - - - -T - - -=TABLATURE.=—_Donner de la tablature à quelqu’un._ - -Le mot _tablature_ désigne la totalité des lettres et des signes dont -on se servait pour écrire la musique, avant l’invention des notes, -et dont se servent encore beaucoup de compositeurs allemands pour -écrire des morceaux à plusieurs parties. Comme cette méthode offrait -d’assez grandes difficultés, elle fit naître la locution _donner de -la tablature à quelqu’un_, c’est-à-dire lui donner de la peine, de -l’embarras, _du fil à retordre_. - - -=TABLE.=—_La table est l’entremetteuse de l’amitié._ - -A table les haines s’éteignent, les inimitiés cessent et l’amitié se -resserre davantage. C’est une vérité que Minos et Lycurgue avaient -reconnue lorsqu’ils établirent des repas de confraternité. Aristée -regardait comme contraire à la sociabilité la coutume des Égyptiens, -qui mangeaient séparément et n’avaient jamais des festins communs. - -_On ne vieillit point à table._ - -Les uns ont attribué ce proverbe à madame de Thianges, que madame de -Sévigné nous a représentée se mettant à table en personne persuadée -qu’on n’y vieillit point; les autres en ont fait honneur au célèbre -gourmand Broussin; mais ce proverbe était usité en France et en Italie -longtemps avant l’époque à laquelle on prétend qu’il est né. Peut-être -fut-il présent à l’esprit du trouvère qui imagina de placer la fontaine -de Jouvence dans le pays de Cocagne. - -Laurent Joubert, dans le _Ramas de propos vulgaires_ qu’on trouve -à la suite de son livre des _Erreurs populaires_, édition de 1579, -fait cette question qu’il ne résout point: _Pourquoi dit-on qu’on -ne vieillit point à table ni à la messe?_—Je crois que la _messe_ -a été réunie à la _table_ dans le proverbe, à cause des repas -nommés agapes, que les Chrétiens fesaient dans l’église après le -sacrifice divin. _Mensas faciebant communes, et peracta synaxi post -sacramentorum communionem inibant convivium_ (_Chrysostomi Homelia_ -XXVII).—Plusieurs étymologistes pensent que le mot messe est dérivé -de _mensa_, mense ou table, et que la formule _ite, missa est_, fut -primitivement _ite mensa est_; _mensa_, disent-ils, devint _messa_, -et _messa_ fut changé en _missa_ par deux effets successifs de la -prononciation qui adoucissait ou supprimait le _n_, et qui donnait à -l’_e_ le son de l’_i_. - -_Point de mémoire à table._ - -C’est le proverbe antique _odi memorem compotorem_. _Je hais un -convive qui a de la mémoire._—Il était défendu chez les Grecs de rien -révéler de ce qui se passait dans les festins, afin que la crainte -des indiscrétions n’y vint pas comprimer les libres épanchements de -la gaieté; et lorsqu’ils étaient réunis dans la salle du banquet, le -plus âgé des convives montrait la porte aux autres en leur disant: -Souvenez-vous qu’aucune parole ne doit sortir par cette porte. Cet -usage avait été introduit primitivement à Sparte par une loi de -Lycurgue. - - -=TARARE.=—_Tarare-pon-pon._ - -_Tarare_ est une onomatopée du bruit de la trompette, et pon-pon en est -une de celui du tambour. On se sert de cette expression pour se moquer -de quelqu’un qui étale de la vanité dans un récit, dans des projets, -ou pour foire entendre à quelqu’un qui menace qu’on ne le craint ni à -pied ni à cheval. - - -=TARGE.=—_N’avoir ni écu ni targe._ - -C’est n’avoir pas le sou.—La _targe_, dit Le Duchat, était une petite -monnaie du duché de Bretagne, ainsi appelée parce qu’elle portait sur -son revers, au lieu de l’écu ordinaire des armoiries, l’empreinte d’une -_targe_, espèce de bouclier presque carré. Cette expression, presque -inusitée aujourd’hui, a été employée par Villon. - - -=TARTUFFE.=—_C’est un tartufe._ - -A quelle idée le nom de tartufe fait-il allusion? Les opinions sont -divisées sur ce point. _Tartufo_, en italien, signifie truffe. On -raconte que, dînant avec un _monsignor_ de la suite du légat, Molière -fut si frappé de l’accent de sensualité que ce béat mettait à prononcer -le mot _tartufo_, qu’il en fit le nom caractéristique de son faux -dévot, auquel il avait donné d’abord le nom de Panuphle.—Le Duchat, -dans ses notes sur Ménage, prête à ce nom une étymologie plus savante; -_truffer_, dans l’ancien langage, était synonyme de tromper: _comment -vous savez bien vous truffer des pauvres gens_, dit en effet Panurge à -Dindenaud. De plus, dans l’ancien langage aussi, on disait _tartuffe_ -pour _truffe_. Ce savant part de là pour insinuer que Molière, en -appelant son faux dévot _tartufe_, a voulu indiquer que la pensée d’un -hypocrite n’est pas plus facile à découvrir que les truffes. Il y a -de mauvaises étymologies tirées de moins loin.—Quoi qu’il en soit, -tartufe a pris, sous la plume de Molière, une valeur spéciale. Ce nom -est devenu usuel, non seulement parce qu’il a été créé par un homme de -génie, mais parce qu’il manquait à la langue (A. V. Arnault). - - -=TEMPLIER.=—_Boire comme un templier._ - -Cet adage, dit M. Raynouard, n’a été imaginé que longtemps après la -destruction des templiers. Il ne se trouve point dans les recueils des -anciens proverbes français, et il ne prouve pas davantage contre les -chevaliers que l’adage, sans doute plus ancien, _bibere papaliter, -boire comme un pape_, ne prouve contre les pontifes romains.—J’adopte -l’opinion de M. Raynouard, et j’ajoute que boire _comme un templier_ -a dû peut-être son origine au passage suivant qu’on lit dans le -_Mode de réception des chevaliers du Temple_, ancien manuscrit de la -bibliothèque Corsini, imprimé à Rome, en 1786: «De nostre religion vous -ne véés qui l’escorche qui est par defors; car l’escorche si est que -vos nos véés avoir biaus chevaus et biaus harnois, et _bien boivre_ et -bien mangier et bèles robes.» L’expression _bien boivre_ qui autrefois, -comme le remarque le savant Baluze, signifiait vivre dans l’aisance, -aura été prise dans le sens de faire débauche de vin. - -Feydel pense que le mot _templier_ a été substitué à _temprier_, -lequel, inusité maintenant, avait autrefois plusieurs significations, -et désignait aussi l’artisan que nous nommons verrier. En effet, les -ouvriers qui soufflent le verre sont obligés, par état, ainsi que les -gouverneurs de hauts-fourneaux, les forgerons à martinet, de boire -souvent, afin de remplacer leurs sueurs continuelles. - - -=TEMPS.=—_Le temps perdu ne se répare jamais._ - -Napoléon étant allé un jour visiter une école, dit en sortant aux -élèves, dont quelques-uns avaient été interrogés par lui: «Jeunes gens, -souvenez-vous bien que chaque heure du temps perdu est une chance de -malheur pour l’avenir.» Mot remarquable d’un homme qui connaissait -toute la valeur du temps. - -_La plus belle épargne est celle du temps._ - -Proverbe qui paraît pris de cette pensée de Théophraste: «La plus forte -dépense qu’on puisse faire, est celle du temps.» _Ménagez le temps, car -la vie en est faite_, disait le bonhomme Richard. - -Il n’y a pas d’homme qui ne perde au moins un quart-d’heure par jour, -et cette perte ne paraît rien. Cependant elle est fort grande, car en -employant bien ce quart-d’heure répété, on pourrait faire quelque chose -qui donnerait à la fois honneur et profit. Un fait va le prouver: On -raconte que le chancelier Daguesseau, habitué à se rendre dans la -salle à manger aussitôt qu’on l’avertissait pour dîner, ayant reconnu -que sa femme le fesait attendre régulièrement cinq minutes, prit le -parti d’arriver au même instant qu’elle, et composa un de ses ouvrages -dans le temps qu’il gagna par ce moyen. - -La vie n’est pas composée d’un assez grand nombre de quarts-d’heure -pour qu’on en puisse perdre un chaque jour. Elle n’est qu’un point -imperceptible dans le temps, et le temps tout entier est lui même -assez borné. Savez-vous bien qu’il n’y a pas un milliard de minutes -que le Christ a paru sur la terre pour apprendre aux hommes à faire le -meilleur usage du temps qu’ils perdent avec tant d’insouciance? - -_Qui a temps, a vie._ - -Pour signifier qu’il n’y a pas d’affaire si désespérée à laquelle le -temps ne puisse porter remède; que le temps est le véritable élément du -succès en toutes choses. - -L’histoire présente mille traits à l’appui de ce proverbe. En voici un -qui n’est pas moins suprenant que singulier. Un roi maure de Grenade, -nommé Mahomet IX, fesait garder depuis plusieurs années dans un -château-fort, à deux lieues de cette ville, son frère aîné Joseph III, -qu’il avait détrôné; étant sur le point de mourir, il ne voulut point -laisser à son jeune fils un trône menacé par la vie d’un prince dont -les partisans recommençaient à s’agiter. Il ordonna à un officier de -ses gardes d’aller couper la tête du prisonnier et de la lui apporter. -Joseph jouait aux échecs lorsque ce messager de mort vint lui notifier -sa sentence. Il eut recours aux supplications les plus touchantes -pour en faire suspendre l’exécution pendant quelques heures, et il -parvint à obtenir le temps d’achever sa partie. On croira sans peine -qu’il mit tous ses soins à la prolonger. Pendant qu’il était occupé à -jouer si gros jeu, des cris se firent entendre tout à coup à la porte -de sa prison, et lui apprirent que ses partisans l’avaient fait élire -successeur du roi qui venait d’expirer; de sorte que ce peu de temps, -obtenu par ses prières, l’arracha des mains de la mort et lui donna une -couronne. - - - =TENDRESSE=.—_Tendresse maternelle - Toujours se renouvelle._ - -Ce charmant proverbe qui est aussi allemand, _Mutterlub! ist -immer neu_, s’explique très bien par cette pensée, aussi délicate -qu’ingénieuse, _le cœur d’une mère est le chef-d’œuvre de l’amour_. - - Une mère, vois-tu, c’est là l’unique femme - Qui nous aime toujours, - A qui le ciel ait mis assez d’amour dans l’ame - Pour chacun de nos jours. (M. LATOUR.) - -Il a paru en 1803, à Zurich, une collection de gravures d’après les -dessins originaux de J. Martin Ustéri, dans lesquelles ce proverbe est -développé d’une manière très intéressante. Les explications placées à -côté de chaque estampe ajoutent un nouveau prix à cette collection, qui -est devenue le sujet d’un petit roman sentimental publié depuis à Paris. - - -=TENIR.=—_Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras._ - -La possession d’un bien présent vaut mieux que la promesse ou -l’espérance de deux biens qui sont incertains. Les anciens disaient: -_Il vaut mieux avoir l’œuf aujourd’hui que la poule demain._ - - -=TENTATION.=—_Le plus sûr moyen de vaincre la tentation, c’est d’y -succomber._ - -Proverbe favori de la présidente Drouillet, qui passe pour l’avoir -formulé. Il n’a rien de surprenant dans la bouche d’une femme galante; -mais on doit s’étonner d’en trouver l’équivalent dans les écrits d’un -philosophe. Helvétius a osé dire: «En s’abandonnant à son caractère, on -s’épargne du moins les efforts inutiles qu’on fait pour y résister.» -C’est absolument le principe des Manichéens, qui prétendaient dompter -la chair en l’assouvissant, faire taire le monstre en emplissant la -gueule aboyante, suivant l’expression de M. Michelet. - - -=TERRE.=—_Bonne terre, mauvais chemins._ - -Les chemins sont presque toujours mauvais dans les grasses terres. De -là ce proverbe, dont le sens figuré est que la plupart des avantages -sont mêlés de quelques inconvénients. - -_Qui terre a, guerre a._ - -Qui a du bien, est sujet à avoir des procès. - -_Il n’y a pas de terre sans voisin._ - -Avis aux ambitieux qui voudraient tout avoir, parce qu’ils croient -n’avoir rien s’ils n’ont tout. - -Ce proverbe se trouve dans _l’Ane d’Or_ d’Apulée, liv. IX, où l’un des -trois frères que le mauvais riche fait périr, pour s’emparer de leur -champ, lui adresse, en expirant, ces paroles: _Scias, licet privato -suis possessionibus paupere, fines usque et usque proterminaveris, -habiturum te tam en vicinum aliquem._ Sache que tu as beau étendre les -limites de tes terres, en dépouillant le pauvre de son héritage, il -faudra toujours que tu aies quelque voisin. - -On raconte que Louis XIV, pendant qu’il fesait agrandir le parc de -Versailles, ayant vu un paysan qui, au lieu de travailler, restait -appuyé contre un arbre, lui demanda à quoi il pensait, et en reçut -cette réponse: Je pense, sire, que vous avez beau agrandir votre parc, -_vous aurez toujours des voisins_. J.-B. Rousseau a rimé ainsi cette -anecdote dans une ode adressée au comte de Sinzindorf (Ode 7, liv. III): - - Écoutez la leçon d’un Socrate sauvage - Faite au plus puissant de nos rois. - Pour la troisième fois du superbe Versailles - Il fesait agrandir le parc délicieux. - Un peuple harassé de ses vastes murailles - Creusait le contour spacieux. - Un seul, contre un vieux chêne appuyé, sans mot dire, - Semblait à ce travail ne prendre aucune part. - A quoi rêves-tu donc, dit le prince?—Hélas! sire, - Répond le champêtre vieillard, - Pardonnez; je songeais que de votre héritage - Vous avez beau vouloir élargir les confins: - Quand vous l’agrandiriez trente fois davantage, - Vous aurez toujours des voisins. - -_Tant vaut l’homme, tant vaut la terre._ - -C’est l’industrie, l’intelligence du propriétaire qui fait valoir plus -ou moins la propriété; c’est en proportion de sa capacité personnelle, -que chacun réussit dans son état. - - -=TÊTE.=—_Grosse tête peu de sens._ - -Ce proverbe est le pendant de celui-ci: _En petite tête gît grand -sens._ L’un et l’autre sont venus d’une opinion fort contestable -d’Aristote, qui dit, dans un de ses problèmes (section 30), que les -hommes qui ont la tête petite sont plus sages que ceux qui l’ont -grosse. Voici le passage d’après la traduction latine: _Inter homines -qui minori sunt capite prudentiores nascuntur quam qui sunt grandiori._ - -_Mal de tête veut repaître._ - -Le mal de tête est souvent un indice du besoin de l’estomac, et dans ce -cas on l’apaise en mangeant. - -_Ne savoir où donner de la tête._ - -Ne savoir comment se tirer d’embarras.—Métaphore prise des bêtes à -cornes, qui, se voyant attaquées de plusieurs côtés à la fois, _ne -savent où donner de la tête_; c’est-à-dire où frapper de la tête. - -_Laver la tête à quelqu’un._ - -C’est lui faire une sévère réprimande.—«Celui qui _lave la teste à -un autre_, dit Nicot, la lui frotte, tourne et retourne, et rebourse -les cheveux, comme s’il le pelaudait; par ainsi, _laver la teste_ à -quelqu’un, c’est aussi le traiter à la rigueur.» - -Quand on emploie cette expression, il ne faut point oublier la -convenance des idées, comme l’a fait Voltaire; dans ce vers de -l’_Enfant prodigue_, justement critiqué: - - Lavons la tête à ce large visage. - - -=TINTER.=—_Les oreilles ont dû lui tinter._ - -Cette expression, dont on se sert pour dire qu’on a beaucoup parlé de -quelqu’un, est fondée sur la croyance superstitieuse que les absents, -sur le compte desquels on tient des discours, en sont avertis par le -tintement de leurs oreilles. _Absentes_, dit Pline le Naturaliste, -_tinnitu aurium præsentire sermones de se receptum est_. Ces discours -sont supposés favorables, si c’est l’oreille droite qui tinte, et -défavorables, si c’est la gauche. - -Les Romains, qui nous ont transmis cette superstition, l’avaient reçue -des Grecs; on lit dans une lettre d’amour d’Aristénète: _Ton oreille ne -résonnait-elle pas quand je parlais de toi en pleurant?_ - - -=TINTOUIN.=—_Avoir du tintouin._ - -Avoir du souci, de l’inquiétude pour le succès de quelque -chose.—Expression dérivée de la même source que la précédente. - - -=TISON.=—_Les tisons relevés chassent les galants._ - -Dicton fondé sur un usage très ancien, d’après lequel une jeune fille, -lorsqu’elle voulait se débarrasser des poursuites d’un jeune homme -qui la recherchait en mariage, lui donnait rendez-vous chez elle, et -courait se cacher aussitôt qu’elle le voyait arriver, après avoir -relevé les tisons du feu; signifiant par là sans doute, que l’un et -l’autre ne devaient pas avoir un foyer commun. - -Il se pratique encore aujourd’hui quelque chose d’analogue dans le -département des Hautes-Alpes, où les belles congédient les galants, en -leur présentant le bout non allumé d’un tison. - -L’usage symbolique de notifier un refus de mariage en offrant aux -yeux du prétendant les tisons relevés, c’est-à-dire, le foyer sans -feu, donna lieu dans la suite à une superstition dont il reste -encore quelque vestige. «Lorsqu’il y a une femme veuve ou quelque -fille à marier dans une maison, dit le curé Thiers, et qu’elles sont -recherchées en mariage, il faut bien se donner de garde de lever les -tisons, parce que cela chasse les amoureux.» (_Traité des superst._, -tome III, p. 455.) - - -=TOILE.=—_C’est la toile de Pénélope._ - -Expression usitée chez les Grecs et chez les Romains, en parlant -d’une affaire qui recommence toujours et ne finit point.—On sait que -Pénélope, obsédée par ses nombreux amants, qui voulaient la contraindre -à choisir parmi eux un époux, à la place d’Ulysse qu’on croyait mort, -leur promit de faire son choix aussitôt qu’elle aurait terminé une -pièce de toile à laquelle elle travaillait, et fit durer l’ouvrage en -défesant de nuit ce qu’elle avait fait pendant le jour. - -_Vous parlez trop, vous n’aurez pas ma toile._ - -C’est ce qu’on dit à un babillard qui cherche à séduire par des beaux -discours.—Allusion à un conte de vieille, que l’abbé Tuet rapporte -ainsi, d’après Fleury de Bellingen: Une paysanne avait chargé son fils -d’aller vendre au marché une pièce de toile, et comme il n’était pas -bien fin, elle lui avait défendu de la vendre à un grand parleur, qui -l’enjôlerait pour avoir la marchandise à bas prix. Ce benêt retint si -bien sa leçon, qu’il ne trouva point d’acheteur qui ne parlât trop -à son gré; car dès qu’on lui avait demandé _combien la toile_, et -qu’il en avait dit le prix, si on lui répondait _c’est trop cher_, il -répliquait à l’instant: _Vous parlez trop, vous n’aurez pas ma toile_, -et renvoyait ainsi tout son monde. - -Une autre version dit que ce Jocrisse, prévenu par sa mère d’éviter de -faire marché avec des femmes bavardes, renvoya toutes celles qui se -présentèrent, en leur disant: _Vous parlez trop, vous n’aurez pas ma -toile_; et, comme il lui avait été recommandé de ne pas revenir sans -s’être défait de sa marchandise, il l’offrit à une madone placée sur la -route et la lui laissa, parce qu’elle ne parlait point. - - -=TOIT.=—_Prêcher une chose sur les toits._ - -C’est la divulguer, la rendre publique.—Cette expression, plusieurs -fois employée dans l’Écriture-Sainte, est venue de ce que les grands -édifices de la Judée étaient couverts par une plate-forme ou terrasse, -sur laquelle on avait la liberté de monter, et du haut de laquelle on -haranguait quelquefois le peuple. Le temple de Jérusalem n’était pas -couvert autrement. - - -=TON.=—_C’est le ton qui fait la chanson_ ou _la musique_. - -Pour signifier qu’il y a dans le langage, en certaines circonstances, -un accent qui modifie le sens des mots et porte à l’oreille une -expression différente; que c’est moins ce qu’on dit qui blesse que la -manière dont on le dit. - - -=TONDU.=—_Je veux être tondu si..._ - -Cette espèce d’imprécation proverbiale est venue de l’usage où -l’on était autrefois de dégrader un homme en le tondant. Dans les -commencements de la monarchie, les serfs avaient la tête rase. On -jurait sur ses cheveux, comme on jure aujourd’hui sur son honneur, -et les couper à quelqu’un, c’était le déshonorer. En saluant une -personne, rien n’était plus poli que de s’arracher un cheveu et de -le lui présenter; c’était dire, qu’on lui était aussi dévoué que son -esclave. Clovis s’arracha un cheveu et le donna à saint Germier, évêque -de Toulouse, pour marquer à quel point il l’honorait; chaque courtisan -fit le même présent à ce vertueux évêque, qui s’en retourna dans son -diocèse enchanté, dit Saint-Foix, des politesses de la cour. (L’abbé -Tuet.) - -L’horreur des cheveux courts dura longtemps en France, parce qu’on -tondait les hommes détenus dans les prisons ou condamnés par jugement à -une déshonorante détention. Quand le comte de Saint-Germain, ministre -sous Louis XV, voulut faire couper les cheveux aux soldats, l’armée -fut sur le point de se révolter, et l’on fut obligé de lui laisser ses -cheveux. - - -=TONNEAU.=—_Les tonneaux vides sont ceux qui font le plus de bruit._ - -L’origine et l’explication de ce proverbe se trouvent dans ce mot de -Phocion: Les grands parleurs sont comme les vases vides qui résonnent -plus que les pleins. - -Les Grecs comparaient les grands bavards dont les paroles semblent -renaître d’elles-mêmes, aux chaudrons de Dodone. Ces chaudrons -d’airain, placés dans le temple, étaient disposés de telle sorte qu’en -frappant sur le premier, le son se communiquait successivement jusqu’au -dernier. - - _Nec Dodonæi cessat tinnitus aheni._ (AUSONE.) - -Les Latins disaient _tonitrua Claudiana_, non, comme on pourrait le -croire, par allusion aux vers ampoulés et ronflants du poëte Claudien, -mais par allusion à des machines de bronze, inventées par Claudius -Pulcher, pour l’usage des théâtres, où on les agitait fortement, après -les avoir remplies de cailloux, afin d’imiter le roulement du tonnerre. - -Les Chinois disent: _les grosses cloches sonnent rarement._ - - -=TONNER.=—_Tant tonne qu’il pleut._ - -Pour dire qu’après les menaces viennent les coups. On rapporte -l’origine de ce proverbe à un mot de Socrate: on sait que sa femme -était une mégère; un jour elle l’accabla d’injures, et, voyant qu’il -n’y était nullement sensible, elle finit par lui jeter un seau d’eau -sur la tête. «Je savais bien, dit froidement le philosophe à ses amis, -qu’après le tonnerre viendrait la pluie.»—Salomon compare la femme -querelleuse à un toit d’où l’eau dégoutte toujours. _Tecta jugiter -perstillantia, litigiosa mulier._ - - -=TOURTERELLE.=—_La tourterelle chante._ - -Aristote a remarqué, dans son _Histoire des animaux_ (liv. IX, ch. -49), et plusieurs autres naturalistes ont remarqué comme lui, que -la tourterelle pète fréquemment lorsqu’elle chante, de là ce dicton -dont on fait l’application lorsqu’une personne donne carrière à son -postérieur. - - -=TRAMONTANE.=—_Perdre la tramontane._ - -Avant la découverte de la boussole, les marins qui voguaient le long -des côtes sud d’Espagne, de France, d’Italie et de Grèce, remarquaient, -pour diriger leur navigation, l’étoile polaire qu’ils avaient nommée -_tramontane_, de deux mots latins _trans_, au delà, et _montes_, les -monts, parce qu’elle leur apparaissait au delà des monts. La présence -de cette étoile, en leur indiquant le Nord, leur fesait connaître -aussi le point d’Orient; mais, dès qu’ils la perdaient de vue, ils ne -pouvaient plus s’orienter, ni savoir par conséquent où ils étaient. -Ainsi, _perdre la tramontane_ signifie au propre être désorienté, et au -figuré, être déconcerté par les difficultés qui se présentent, ou par -l’aspect du danger. - - -=TRAVAIL.=—_Qui hait le travail, hait la vertu._ - -Ce proverbe peut s’expliquer par cet autre, _l’exercice est la mort -du péché_. La vertu est laborieuse, et le vice est oisif: _laboriosa -virtus est, vitium est iners_. Il n’y a pas de plus grand moralisateur -que le travail; il est la base de toute vertu. (Voyez l’_oisiveté est -la mère des vices_.) - - -=TRÉPASSÉ.=—_Il va à la messe des trépassés; il y porte pain et vin._ - -Ce dicton, qu’on emploie en parlant d’un homme qui va à la messe après -avoir bien déjeuné, est fondé, dit-on, sur la coutume établie dans -plusieurs diocèses de présenter à l’offrande du pain et du vin aux -messes d’enterrement. Cette coutume a été regardée par quelques savants -comme un reste des _sacrifices ollaires_ qui se fesaient annuellement, -dans la plus haute antiquité, pour les morts du monde antédiluvien, -et qui consistaient en semences bouillies, à cause de la tradition -des semences conservées dans l’arche. Les Égyptiens, les Hébreux, -les Celtes, les Grecs, les Romains, et autres peuples, ajoutèrent ou -substituèrent des aliments à ces semences, et ce fut l’origine du -festin funèbre, _epulum funebre_, qu’ils servaient sur les tombes, -autant pour les vivants que pour les morts. Ce festin fut adopté -par les chrétiens, et saint Augustin nous apprend qu’il avait lieu -tous les jours dans les églises d’Afrique en l’honneur des martyrs; -il était aussi très fréquent dans celles d’Europe. Les abus qui en -résultèrent le firent interdire en France par les premiers conciles -provinciaux d’Arles et de Tours; cependant il se maintint en plusieurs -endroits longtemps après l’interdiction. Il en reste encore aujourd’hui -quelque chose dans ce qui se pratique après les funérailles dans -quelques provinces, notamment en Sologne: les personnes qui ont été -du convoi d’un mort reviennent dans sa maison, où elles tâchent de se -consoler à table le verre à la main. Cet usage, où il entre un peu de -superstition, s’est conservé, sans doute, parce qu’on se rend de loin -aux enterrements, et qu’on ne peut pas s’en retourner sans avoir mangé. -Il semble que le maintien de toute superstition ait une cause naturelle -pour principe, et le maintien de celle-ci est fondé sur une assez -bonne raison dans les pays dont les habitants sont disséminés dans des -hameaux peu rapprochés. - - -=TRINITÉ.=—_A Pâques ou à la Trinité._ - -C’est-à-dire à une époque très incertaine, sur laquelle on ne saurait -compter.—Ce dicton, que la chanson de Malborough a rendu si populaire, -fait allusion aux ordonnances des rois de France du treizième et du -quatorzième siècle, pour le remboursement des sommes qu’ils avaient -empruntées. Ils y promettaient de payer _à Pâques ou à la Trinité_, -et comme ces fêtes passaient presque toujours sans amener le résultat -attendu, elles furent considérées comme des échéances illusoires ou du -moins fort douteuses. - - -=TROMPETTE.=—_Il y a plus de trompés que de trompettes._ - -Ce jeu de mots proverbial s’adresse aux personnes qui ne veulent pas -convenir de quelque désappointement, de quelque mésaventure, et il -signifie que, parmi les gens pris pour dupes, ceux que la honte empêche -d’en rien dire sont plus nombreux que ceux que le ressentiment fait -parler. - - -=TROP.=—_Rien de trop._ - -Maxime du sage Chilon, dont les vers suivants de Panard prouvent la -vérité: - - Trop de repos nous engourdit, - Trop de fracas nous étourdit, - Trop de froideur est indolence, - Trop d’activité turbulence. - Trop d’amour trouble la raison, - Trop de remède est un poison, - Trop de finesse est artifice, - Trop de rigueur est cruauté, - Trop d’audace est témérité, - Trop d’économie avarice: - Trop de bien devient un fardeau, - Trop d’honneur est un esclavage, - Trop de plaisir mène au tombeau, - Trop d’esprit nous porte dommage: - Trop de confiance nous perd, - Trop de franchise nous dessert; - Trop de bonté devient faiblesse, - Trop de fierté devient hauteur, - Trop de complaisance bassesse, - Trop de politesse fadeur. - - -=TRUC.=—_Avoir le truc._ - -M. Ch. Nodier a donné cette explication ingénieuse: «_Truc_, de -l’italien _trucco_, billard, et tous deux du bruit de la bille qui -tombe dans la blouse quand on la bloque, autre mot qui pourrait bien -être aussi une onomatopée. Le peuple dit, à Paris, _avoir le truc_, -être fin, subtil, délié, comme il dit se blouser, pour être gauche, -étourdi, mal avisé. Les gens qui ont le _truc_ sont ceux qui blousent -les autres.» - -Je ne partage point l’opinion de M. Nodier. Je crois que _truc_, dans -cette locution, est un terme roman qui signifie adresse, finesse, -invention, le même que _trut_ et _treuf_, et qu’il n’a pas de rapport -avec son homonyme _truc_, billard, autre terme roman, substantif du -terme _truca_, frapper, battre, d’où les Italiens ont pris _trucco_. Je -reconnais que _truc_, dans ce dernier sens, est une onomatopée, un écho -du son, _vox repercussæ naturæ_. - - -=TRUIE.=—_Tourner la truie au foin._ - -C’est détourner la conversation du but où elle doit tendre, pour la -diriger vers un autre but où elle ne doit point aller; c’est agir -inconsidérément comme un homme qui chercherait à éloigner une truie -du gland dont elle se veut repaître, pour la mettre au foin dont elle -n’a que faire. Cette expression proverbiale se trouve dans le passage -suivant du _Pédant joué_ de Cyrano de Bergerac (act. II, sc. 9): «Ce -n’est pas de cela dont j’ai à vous parler. Mais à quoi diable vous sert -de _tourner_ ainsi _la truie au foin?_» - - -=TU AUTEM.=—_Savoir le tu autem._ - -C’est savoir, comme on dit, _le fin et la fin d’une affaire_. Ménage et -Lamonnoye disent, d’après _le Moyen de parvenir_ (ch. LX), que cette -locution est prise des leçons du bréviaire, qui se terminent par les -mots: _Tu autem, Domine, miserere nobis_. - -Le prédicateur Menot a dit, dans un de ses sermons: _Post mortem, -poterimus cognoscere omne tu autem_: _après notre mort, nous pourrons -connaître tout le tu autem_. - - -=TURLUPIN.=—_Enfant de Turlupin, malheureux de nature._ - -On a dit aussi: _Malheureux comme Turlupin._ Ces expressions -proverbiales, qui ne sont presque plus usitées aujourd’hui, rappellent -la société des pauvres, ou secte des _turlupins_, espèce de cyniques -qui fesaient profession d’impudence, se promenaient tout nus dans les -rues, et avaient commerce avec les femmes publiquement: _Cynicorum -sectam suscitantes de nuditate pudendorum et de publico coïtu_, dit la -chronologie de Genebrard. Le chef de ces hérétiques, qui existaient -sous le règne de Charles V, fut brûlé vif, par ordre de ce prince, avec -plusieurs d’entre eux, et tous leurs livres et meubles, dans un grand -feu allumé au marché aux Pourceaux de Paris, hors la porte Saint-Honoré. - -On assigne diverses étymologies à leur nom. Les uns disent qu’il est -composé de _tire_, pour ressemble, et _lupins_, petits loups, parce -qu’ils habitaient les bois comme les loups, _quod ea tantum habitarent -loca quæ lupis exposita erant_. Les autres disent de _lubins_, parce -qu’ils ressemblaient aux _frères lubins_, moines mendiants. «Rabelais, -dit Le Duchat, a écrit _tirelupins_ pour _turlupins_, parce qu’il -semblait qu’ils vécussent de lupins tirés par-ci, par-là. Dans la VI^e -volume de Perceforest, il est parlé de turpellins et turpellines comme -d’une secte, ce qui fait que je ne doute pas que ce ne soit celle des -_turlupins_, ainsi appelée par inversion de _turpellins_, fait de -_turpis_, à cause du scandale que donnait leur vie débordée.» - -_C’est un turlupin._ - -C’est-à-dire un farceur, un mauvais plaisant. Ce nom reçut cette -acception parce qu’il fut pris par un acteur fameux, dont le vrai -nom était Legrand, qui, sous le règne de Louis XIII, fesait beaucoup -rire les Parisiens avec ses deux associés, Gautier-Garguille et -Gros-Guillaume. On appela _turlupinades_ les scènes qu’il composait -et jouait, et l’on dit _turlupiner_, pour signifier _foire comme -Turlupin_. Ces mots sont restés dans la langue, où ils signifient des -plaisanteries fondées sur de mauvais jeux de mots, et l’action de faire -de telles plaisanteries. - - - - -V - - -=VACHE.=—_Sentir la vache à Colas._ - -C’est être soupçonné d’hérésie.—Le protestantisme est appelé _la -religion de la vache à Colas_. Ces expressions sont venues, dit-on, -de ce qu’un paysan des Cévennes, nommé Colas, qui avait embrassé le -protestantisme, fit tuer une vache dans le saint temps du carême, et -en distribua la viande à ses co-religionnaires, qui la mangèrent avec -affectation pour narguer les catholiques. - -On donna, dans la suite, le nom de _Vache à Colas_, à une chanson très -injurieuse pour le clergé, laquelle fut faite par des religionnaires -au commencement du XVII^e siècle et fut brûlée publiquement par le -bourreau, avec défense expresse d’en faire aucune mention. - -_Parler français comme une vache espagnole._ - -On a altéré le texte de cette comparaison proverbiale en y substituant -_vache à Vace_, ancien nom par lequel on désignait un habitant de la -Biscaye, soit française, soit espagnole; et la substitution s’est faite -d’autant plus aisément que les deux mots étaient presque homonymes dans -le vieux langage, où _vache_ se disait _vacce_. Ainsi, _parler français -comme une vache espagnole_, c’est proprement _parler français comme un -Vace_, ou Basque, _espagnol_; ce Basque-là étant jugé le plus inhabile -à s’exprimer en français. Cette explication me semble bien préférable à -celle qu’on pourrait donner encore, en conjecturant qu’on a dû écrire -originairement _parler français comme une vache espagnol_, c’est-à-dire -comme une vache parle _espagnol_, car de cette manière on fausserait le -sens de la locution à laquelle on ferait dire ne point parler du tout -le français, tandis qu’elle veut dire le parler très mal; et d’ailleurs -pourquoi aurait-on signalé l’impossibilité pour une vache de parler -l’espagnol plutôt que tout autre idiome? Il y a là une difficulté -bien réelle; il n’y en a point, au contraire, si l’on admet _Vace_ ou -Basque, à la place de _vacce_ ou vache. Rien n’est plus naturel que le -reproche fait aux Basques d’écorcher le français, puisque la langue -escualdunac n’a aucun point de connexion avec la nôtre, ni même avec -aucune de celles que l’on connaît. Scaliger disait plaisamment des -Basques: On prétend qu’ils l’entendent, mais je n’en crois rien. - -_Il est sorcier comme une vache._ - -Il ne sait rien prévoir ni deviner. C’est comme si l’on disait: On ne -peut pas faire plus de fond sur ses prédictions qu’on n’en fesait sur -l’inspection des entrailles d’une vache immolée. - -_Manger de la vache enragée._ - -Feydel explique ainsi cette locution: «_Enragé_ est un ancien adjectif -dont la signification était bien différente de celle de l’adjectif -actuel. Cet ancien mot signifiait positivement _retenu dans un fossé_. -Quand un bœuf, ou une vache, est retenu ainsi par une chute qui lui a -démis l’épaule ou la hanche, le laboureur, pour ne pas perdre tout le -prix de l’animal, mande le boucher qui fait son métier sur le champ, -et la marchandise est débitée à bas prix, en pleine campagne. Ainsi le -dicton signifie à la lettre, manger de très mauvaise viande, et encore -n’en manger que par cas fortuit.» - -Il y a une meilleure explication que voici: Dans tous les temps, -l’usage et le débit de la chair des animaux domestiques atteints -d’épizootie, ou mordus par un chien enragé, ont été prohibés par les -lois de police qui ordonnaient autrefois de jeter ces animaux dans une -fosse, comme on le voit dans les instructions données sur ce sujet, en -751, par le pape Zacharie à saint Boniface. Mais il y a toujours eu de -pauvres gens qui, pressés par la faim, et sur la foi du proverbe _morte -la bête, mort le venin_, n’ont pas craint d’éluder les ordonnances, -en se nourrissant de la viande défendue, en mangeant de _la vache -enragée_. Et cette expression, dans quelque sens qu’on la prenne, a été -employée très naturellement pour peindre l’état de besoin, de privation -et de misère. - -_La vache a bon pied._ - -Cela se dit par corruption de _la vache a bon pis_, quand on plaide -contre quelqu’un qui a de quoi payer les frais. - -_Voir vaches noires en bois brûlé._ - -C’est se forger d’agréables chimères, poursuivre de douces illusions, -comme font les vachers, lorsque, placés devant leur feu, ils rêvent au -bonheur d’avoir de bonnes vaches noires, réputées meilleures laitières -que les autres, et croient les voir apparaître dans les figures -fantastiques qu’offrent à leurs yeux les tisons en se consumant. Les -_vaches noires en bois brûlé_ sont les châteaux en Espagne des vachers. - -On disait autrefois _chercher vache noire en bois brûlé_, pour chercher -une chose impossible ou très difficile à trouver. Scarron a employé -cette expression dans les vers suivants d’une de ses lettres à Sarrazin: - - Mais espérer qu’un Sarrazin normand - De ses amis garde quelque mémoire, - _En bois brûlé c’est chercher vache noire_. - -_Chacun son métier, et les vaches seront bien gardées._ - -Ce dicton s’emploie, en général, pour dire que toutes choses vont bien -lorsque chacun ne se mêle que de ce qu’il doit faire; mais on s’en sert -en particulier à propos de tel ou de tel homme sur le mérite duquel on -ne veut pas s’expliquer longuement, pour signifier que si chacun se -renfermait dans ce qui convient à sa vocation naturelle, il y aurait -peut-être plus de vachers que de vaches. - - -=VACHER.=—_Le vacher de Chauny._ - -C’est-à-dire tout le monde. Ce vacher est un être fabuleux, le même que -Pan, dieu des bergers, qui est l’emblème du grand tout, et dont le nom -en grec signifie _tout_. - - -=VAISSEAUX.=—_Brûler ses vaisseaux._ - -S’interdire, s’ôter les moyens de revenir sur une résolution, de -renoncer à une entreprise; se mettre dans l’impossibilité de reculer. - -Allusion à la conduite de quelques grands capitaines que l’histoire -nous représente incendiant les vaisseaux qui les avaient portés sur -des bords ennemis, afin que leurs soldats, privés de tout espoir -de retraite, fussent déterminés à vaincre ou à mourir. Agathocle, -tyran de Syracuse, donna sur la côte d’Afrique le premier exemple -de cette heureuse hardiesse. Asclépiotade, envoyé par Dioclétien -contre l’usurpateur de la Grande-Bretagne, agit comme Agathocle et -fut victorieux comme lui. L’empereur Julien mit le feu à ses magasins -et à ses onze cents navires qui mouillaient dans le Tigre, lorsqu’il -fit son expédition contre Sapor. Guillaume-le-Conquérant, abordant en -Angleterre en 1066, eut recours au même moyen, qui fut suivi de la -victoire d’Hastings. Robert Guiscard, dans le péril pressant où il se -trouvait avec sa petite armée devant les troupes nombreuses d’Alexis -Comnène, brûla aussi sa flotte et ses bagages, comme s’il eût dû -combattre sur le lieu de sa naissance et de sa sépulture, et il gagna -la bataille de Durazzo, le 13 octobre 1081. Enfin, c’est ainsi que -Fernand Cortez, débarqué sur la côte du Mexique, préluda à la conquête -de cette contrée. - - -=VALET.=—_Tel maître, tel valet._ - -Les valets prennent les habitudes des maîtres. C’est un proverbe -grec passé dans la langue latine en ces termes: _Talis hera, tales -pedisequæ. Telle est la maîtresse, telles sont les servantes._ - - -=VALET.=—_Autant de valets, autant d’ennemis._ - -«Les guerres des peuples anciens les uns contre les autres firent des -captifs de ceux à qui l’on conserva la vie après la victoire, à la -charge de demeurer serfs ou esclaves; ce qui fit dire proverbialement: -_Quot hostes, tot servi: autant d’ennemis, autant d’esclaves_; et -après, par une inversion de mots, selon Asinius Capito, dans Sextus -Pompeius: _Præposterè plurimis enuntiantibus_, l’on a prononcé -_quot servi, tot hostes: autant d’esclaves, autant d’ennemis_, -dans un sens bien différent du premier proverbe. Sur quoi Sénèque -a très bien remarqué que les maîtres n’ont pas leurs esclaves pour -ennemis, mais qu’ils les rendent tels en les traitant de la manière -la plus orgueilleuse, la plus outrageante et la plus cruelle: _Non -habemus illos hostes, sed facimus, cum in illos superbissimi, -contumeliosissimi, crudelissimi sumus._» (Lamothe Levayer.) - - -=VANITÉ.=—_La vanité est la mère du mensonge._ - -On est rarement ce que l’on veut paraître, car presque toujours on ne -cherche à paraître que par vanité; et la vanité n’est que l’affectation -de quelque qualité qu’on n’a pas. Qui dit vain dit vide. - -On demandait un jour au docteur Johnson: Pourquoi la vanité est-elle -le caractère de l’ignorance?—Ne savez-vous pas, répondit-il, que les -aveugles portent la tête plus haute que ceux qui ont de bons yeux? - -On peut comparer la vanité à une belle inscription sur un cénotaphe. - -_La vanité n’a pas de plus grand ennemi que la vanité._ - -On la hait dans les autres, a dit un homme d’esprit, en proportion de -ce qu’on est vain soi-même. C’est jalousie de métier. - - -=VAUGIRARD.=—_C’est le greffier de Vaugirard, qui ne peut écrire quand -on le regarde._ - -Cette phrase proverbiale, dont la signification est que la moindre -chose déconcerte les gens peu habiles, est venue, dit-on, de ce qu’il -y avait à Vaugirard un greffier qui tenait son greffe dans un endroit -qui n’était éclairé que par une lucarne; de sorte que le jour, dont -il avait besoin pour écrire, se trouvait intercepté quand il prenait -fantaisie à un passant de le regarder par cette petite ouverture. - -Cette phrase est une variante de cette autre beaucoup plus ancienne: -_Il ressemble à messire Jean, qui ne peut lire quand on le regarde_, -et le nom de Vaugirard n’a peut-être été choisi que pour rimer avec -regarde, qu’on écrivait autrefois _regard_. - - -=VEAU.=—_Faire le pied de veau._ - -Le veau est un animal qui, étant peu ferme sur ses pieds, les laisse -échapper souvent en arrière, et tombe sur ses genoux, ce qui oblige les -métayers et les bouchers de le transporter sur une charrette. De là -l’expression _faire le pied de veau_, c’est-à-dire faire des révérences -à quelqu’un, le flatter bassement. Le peuple dit: _Faire le pied de -veau, le pied derrière._ Ce qui confirme l’explication que je viens de -donner. - -_Cela croît au rebours comme la queue du veau._ - -Traduction de cette phrase proverbiale qu’on trouve dans Pétrone: -_Retroversus crescit tanquam cauda vituli._ La queue du veau, ne -croissant pas en proportion du corps, semble rapetisser à mesure que le -corps grossit. - -_Adorer le veau d’or._ - -Faire la cour bassement à une personne qui n’a d’autre mérite que -son pouvoir, son crédit ou ses richesses. Allusion à la conduite des -Israélites dans le désert, lorsque, suivant la belle expression du -Psalmiste, _ils échangèrent la gloire du culte divin contre un animal -nourri d’herbe_. - -_Tuer le veau gras._ - -Faire quelque régal, quelque fête extraordinaire pour marquer la joie -qu’on a du retour de quelqu’un, comme fit le père de l’enfant prodigue, -au retour de son fils. La parabole de l’_enfant prodigue_, dont -Jésus-Christ se servit, n’existait pas seulement chez les Juifs; elle -se trouve dans les livres sacrés des Indiens. Mais on ne peut dire que -les Juifs l’eussent tiré de là. - - -=VELOURS.=—_Faire patte de velours._ - -Cacher le dessein de nuire sous des dehors caressants. - -Le chat ne nous caresse pas, dit Rivarol, il se caresse à nous. Il en -est de même du fourbe qui veut nous nuire: s’il flatte nos penchants -et s’il cherche à captiver notre bienveillance, c’est uniquement dans -des vues personnelles; c’est pour trouver en nous, contre nous-mêmes, -des auxiliaires de ses desseins, et les sentiments qu’il nous témoigne -ne sont, en grande partie, qu’une satisfaction anticipée du mal qu’il -se voit près de nous faire avec succès.—Les Anglais appellent cela -_couper la gorge avec une plume: to cut one’s throat with a feather_. - -Les Grecs employaient dans un sens analogue un vers proverbial rapporté -par Suidas et traduit ainsi en latin: - - _Blandiri caudâ, furor est haud omnibus idem._ - Flatter de la queue, tout le monde n’a pas la même fureur. - -Métaphore prise des animaux qui sont prêts à mordre quand ils remuent -la queue. - -Les Latins disaient: _Venena dantur melle sublita. On offre les poisons -enveloppés de miel._—Ce qui rappelle le mot de l’abbé Trublet sur -madame de Tencin: Si cette femme avait intérêt à vous empoisonner, elle -choisirait le poison le plus doux. - -Montcrif composa dans sa jeunesse une histoire des chats qui le fit -surnommer l’_historiogriphe_, et qui lui attira beaucoup de brocards. -Le poëte Roy, que Voltaire appelait un auteur spirituel, mais trop peu -châtié, par allusion aux durs traitements qu’il recevait quelquefois -pour des méchancetés littéraires dont il ne se corrigeait point, le -poëte Roy ne laissa point échapper une si belle occasion d’exercer -sa verve satirique, et il poursuivit l’historien des chats avec un -acharnement excessif. Celui-ci, furieux, l’attendit un soir au sortir -du Palais-Royal, et lui donna une volée de coups de canne. Mais cette -correction ne produisit qu’une nouvelle épigramme improvisée sous le -bâton: Roy, dont le dos était aguerri, fit semblant de prendre les -coups pour des égratignures, et, retournant la tête bravement, il dit à -haute voix: _Patte de velours, Minon, patte de velours._ - - -=VENDOME.=—_Le brouillard de monsieur de Vendôme._ - -Expression ironique qui signifie la grosse pluie; ce que les Anglais -appellent _a scotch mist, un brouillard d’Écosse_. - -_A la fraîcheur de monsieur de Vendôme._ - -Autre expression ironique pour dire, à l’ardeur du soleil. - -_Etre de la couleur de monsieur de Vendôme._ - -Expression métaphorique par laquelle on marque qu’une personne ou une -chose est invisible. - -Quelques parémiographes pensent que ces façons de parler ont été -altérées et que le nom de Vendôme y a été introduit par abus au lieu -de vent d’amont; _vent pluvieux, froid et invisible qui souffle du -côté d’Orient_. Quelques autres croient qu’elles n’ont subi aucun -changement, et qu’elles sont des allusions à divers traits de la -conduite militaire du duc de Vendôme, ce qui paraît plus vraisemblable. -Mais il est à remarquer que ce duc n’est point, comme ils l’ont cru, -celui qui fit la guerre de la succession d’Espagne, car les expressions -dont il s’agit sont antérieures de plus d’un siècle et demi à cette -époque. Elles doivent se rapporter au duc de Vendôme qui, en 1522, -défendit la Picardie avec autant de prudence que de succès, lorsque -cette province fut envahie par les troupes combinées des Flamands et -des Anglais sous les ordres de l’amiral comte de Surrey. Le général -français, qui avait à lutter contre des forces très supérieures aux -siennes, prit le parti d’éviter les batailles rangées, et s’appliqua -constamment à ruiner en détail l’armée ennemie, soit en interceptant -ses convois, soit en attaquant ses postes avancés, soit en la harcelant -sans relâche sur tous les points vulnérables avec une bonne cavalerie. -Comme il n’était jamais arrêté dans ses expéditions, ni par la grande -pluie, ni par la grande chaleur, et qu’il manœuvrait, au contraire, à -la faveur de ces circonstances du temps, pour fondre à l’improviste sur -quelque corps isolé ou pour aller ravitailler secrètement les places -dans lesquelles il avait eu soin de jeter des garnisons, les soldats -s’amusèrent à créer les locutions _du brouillard, de la fraîcheur et -de la couleur de monsieur de Vendôme_, voulant faire entendre que leur -chef regardait la grosse pluie comme un léger brouillard, que la grande -chaleur était pour lui comme la fraîcheur, et qu’il savait dérober ses -mouvements aux ennemis aussi bien que s’il eût été invisible. - -Ils allèrent même jusqu’à dire _le perroquet de monsieur de Vendôme_, -autre expression de la même espèce par laquelle on désigne encore un -homme dont le silence rend les secrets impénétrables. - -_Il est plus près de sainte larme que de Vendôme._ - -Il est plus près de pleurer que de chanter. - -Ce dicton est fondé sur une double allusion à une chanson joyeuse -dont le refrain est _Vendôme, Vendôme, Vendôme_; et à la sainte larme -qu’on gardait autrefois religieusement dans l’abbaye des Bénédictins -à Vendôme. Cette sainte larme était une de celles que Notre Seigneur -répandit à la résurrection de Lazare. Recueillie par un ange dans une -petite ampoule et donnée à Marie, sœur du ressuscité, elle échut, -dans la suite des temps, à un patriarche de Constantinople, puis à des -chevaliers de l’empereur qui l’apportèrent dans un église de Frésingue, -où Nitkère, évêque de cette ville, la reçut. Celui-ci en fit présent -à Henri I^{er}, roi de France, ou à Henri III, roi de Germanie, époux -de la fille d’Agnès, comtesse d’Anjou et fondatrice de Vendôme; car la -certitude historique est malheureusement en souffrance sur ce point. -Mais cela ne tire point à conséquence. On sait positivement que, des -mains du roi de France, où de celles de l’épouse du roi de Germanie, -la sainte larme passa à l’abbaye de Vendôme où elle fut déposée sur -l’autel en signe de donation. Le reliquaire où on la conservait se -composait de trois pièces, savoir: la petite ampoule, qui était bleue -comme le ciel où l’ange l’avait sans doute prise, un vaisseau de verre -transparent qui enveloppait cette ampoule, et un coffret qui contenait -le tout. Si l’on désire de plus amples détails, on peut consulter une -lettre de trente-huit pages dans le tome II des _Œuvres posthumes_ -du savant Mabillon, qui a pris la défense de la sainte larme contre -Thiers, auteur du _Traité des superstitions_, qui avait osé publier une -dissertation dans laquelle il cherchait à prouver la fausseté de cette -relique. - - -=VENTRE.=—_Ventre affamé n’a point d’oreilles._ - -On a prétendu que ce proverbe fut inventé par un favori de Titus à -propos d’une Juive, nommée Marie, qui, pendant le siége de Jérusalem -par cet empereur, avait été poussée par la famine à se nourrir de la -chair de son propre fils; mais ce proverbe était connu longtemps avant -cette horrible action. Caton, haranguant le peuple dans un temps de -disette, avait dit: _Arduum est, Quirites, ad ventrem auribus carentem -verba facere; il est difficile, citoyens, de se faire entendre du -ventre qui n’a point d’oreilles_. - -_Ventre saint-gris._ - -C’est à tort que le prétendu Vigneul-Marville[81] affirme que ventre -saint-gris, mis à la mode par Henri IV, ne signifia jamais rien et -qu’il n’eut d’autre fondement que le caprice des gouverneurs de -ce prince, qui le lui enseignèrent afin qu’il ne contractât point -l’habitude de certains blasphèmes que les seigneurs catholiques -proféraient à tout propos à la cour du roi très chrétien. Il est -évident que _ventre saint-gris_, variante de _sang saint-gris_, juron -poitevin recueilli par Rabelais (liv. IV, ch. 9), désigne saint -François d’Assise, fondateur de l’ordre des moines gris, et il est très -probable que Henri IV, élevé dans une religion sans cesse anathématisée -par ces moines, doit avoir juré sciemment par le ventre de leur patron, -comme l’avocat Patelin par le _ventre saint-Pierre_, Clément Marot -par le _ventre saint-George_[82], les Bas-Bretons par le _ventre -saint-Quenet_, et les Belges par le _ventre-Dieu_, sur quoi Érasme a -remarqué que ces derniers étaient moins scrupuleux que Socrate, qui ne -jurait que par l’oie, _per anserem_. - - -=VÉRITÉ.=—_La vérité est au fond d’un puits._ - -Mot de Démocrite passé en proverbe pour exprimer la difficulté de -découvrir la vérité. M. Ch. Nodier trouve dans ce mot une allégorie -admirable: Parce que, dit-il, du fond d’un puits, où l’on ne reçoit la -lumière que par une ouverture circonscrite, on ne juge sainement que la -partie de l’horizon que cette ouverture laisse à découvert. Ainsi la -vérité même, ajoute-t-il, si elle existait quelque part, ne connaîtrait -qu’une partie du vrai. La vérité dans le puits est l’emblème de notre -intelligence. - -La vérité, suivant Saadi, s’enveloppe de sept voiles qu’il faut -arracher. - -Les Pyrrhoniens disaient de la vérité: Elle est comme l’Orient, -différente selon le point de vue d’où on la considère. - -_La vérité est dans le vin._ - -_In vino veritas._—Le proverbe précédent nous a dit que la vérité se -tient dans un puits, celui-ci nous fait entendre qu’elle se tient dans -une cave; mais placer sa demeure tantôt dans l’eau et tantôt dans le -vin, n’est-ce pas avouer qu’on ne sait pas précisément où elle peut se -trouver? Quoi qu’il en soit, les deux opinions sont très bien fondées, -et si la première a pour elle l’autorité de Démocrite, la seconde -s’appuie de l’autorité de Salomon. Ce sage roi s’écriait dans ses -_Paraboles_: «Ne donnez point, ô Samuel, ne donnez point trop de vin -aux rois qui mangent à votre table, et n’en prenez point vous-même avec -excès, parce qu’_il n’y a nul secret où règne le vin: nullum secretum -est ubi regnat ebrietas_.» (Ch. XXXI, v. 4.) - -La conduite d’un homme échauffé de vin, dit J.-J. Rousseau, n’est que -l’effet de ce qui se passe au fond de son cœur dans les autres temps. -Dans un état où l’on ne déguise rien, on se montre tel qu’on est. On -parle étant ivre comme on pense à jeun. - -L’ivresse, en égarant l’esprit, dit Duclos, n’en donne que plus de -ressort au caractère. Le vil complaisant d’un homme en place, s’étant -enivré, lui tint des propos d’une haine envenimée et se fit chasser. -On voulut excuser l’offenseur sur l’ivresse. Je ne puis m’y tromper, -répondit l’offensé: ce qu’il m’a dit étant ivre, il le pense à jeun. - -Chez certains sauvages, l’ivresse attire le respect; qui est ivre est -déclaré prophète. - -L’auteur du _Rambler_ demandait que l’application du proverbe, _in -vino veritas_, fût réservée pour les gens qui mentent à jeun; mais -il ne pensait pas à cet autre proverbe, qui prouve l’inutilité de -l’exception: _Omnis homo mendax_, tout homme est menteur. - -_Le temps découvre la vérité._ - -N’espérez pas pouvoir rien cacher, le temps voit, entend et découvre -tout (Sophocle.) - - Il n’est point de secret que le temps ne révèle. (RACINE.) - -On dit aussi: _La vérité est la fille du temps_, et ce proverbe cité -par Aulu-Gelle, qui l’attribue à un poëte ancien dont il ne donne pas -le nom, a été réduit en apologue par le capitaine Delisle. - - Aux portes de la Sorbonne - La vérité se montra, - Le syndic la rencontra. - Que demandez-vous, la bonne? - —Hélas! l’hospitalité. - —Votre nom?—La vérité. - —Fuyez, dit-il, en colère, - Fuyez, ou je monte en chaire - Et crie à l’impiété! - —Vous me chassez, mais j’espère - Avoir mon tour, et j’attends: - _Je suis la fille du temps_, - Et j’attends tout de mon père. - - -=VERRIER.=—_Gentilhomme verrier._ - -On appelait ainsi, avant la révolution, le chef d’une manufacture de -bouteilles, emploi qui, loin de faire déroger, conférait une sorte -de noblesse; car tout ce qui avait quelque rapport au vin était -particulièrement respecté en France. C’est pourquoi on avait consacré -aux vacances des tribunaux et des colléges le temps des vendanges et -non celui de la moisson, dont les travaux sont beaucoup plus importants. - - -=VERT.=—_Prendre quelqu’un sans vert._ - -Dans les XIII^e, XIV^e et XV^e siècles, on formait des sociétés connues -sous le titre de _sans vert_, dont le principal statut était qu’on -porterait sur soi une petite branche de verdure pendant les premiers -jours du mois de mai. Les membres de ces sociétés, dans les deux -sexes, jouissaient du droit de se visiter à toute heure de la journée, -depuis l’aurore jusqu’à la nuit, en négligé comme en toilette, afin de -s’assurer que chacun était muni de la branche de l’espèce de verdure -déterminée par la compagnie. Quand on se laissait surprendre sans cette -branche ou avec cette branche déjà fanée, on recevait un seau d’eau sur -la tête, et l’on était obligé de donner un gage représentant le prix -d’une amende, dont le produit s’appliquait à des plaisirs variés. - -_Employer le vert et le sec._ - -_Le vert et le sec_ désignent le fourrage vert et le fourrage sec qu’on -donne à manger aux bestiaux. On met les chevaux au vert ou on les met -au sec, selon que l’un ou l’autre de ces deux régimes leur est plus -salutaire; de là l’expression proverbiale _employer le vert et le sec_, -c’est-à-dire employer tous les moyens, toutes les ressources qu’on peut -avoir pour réussir à une chose. - -On rapporte que Henri IV, voyant arriver à un bal qu’il donnait une -dame vieille et sèche, vêtue d’une robe verte, s’approcha d’elle, et -lui dit, qu’il lui était bien obligé du soin qu’elle avait pris, pour -faire honneur à la compagnie, d’_employer le vert et le sec_. Cette -plaisanterie, indigne d’un si bon roi, a donné une acception de plus à -l’expression proverbiale. - - -=VIE.=—_Cache ta vie._ - -Ce précepte proverbial, que Suidas attribue à Néoclès, frère d’Epicure, -était fort estimé des épicuriens, qui enseignaient par là de ne point -se mêler des affaires publiques avec lesquelles le bonheur leur -semblait incompatible. Plutarque, indigné d’une telle doctrine, en -a fait une critique rigoureuse dans un traité particulier où il la -signale comme destructive de tous les intérêts sociaux. Mais, quoi -qu’il en dise, le mot _cache ta vie_ est assez bien trouvé pour nous -apprendre que notre prospérité nous expose aux traits de l’envie, et -qu’il est prudent de cacher nos avantages pour être heureux. C’est -ainsi qu’il faut l’entendre, et c’est ainsi que Voltaire l’a entendu -dans ces vers qu’il adresse au bonheur personnifié, sous le nom grec de -Macare. - - Macare, c’est toi qu’on désire: - On t’aime, on te perd, et je croi - Que je t’ai rencontré chez moi, - Mais je me garde de le dire. - Quand on se vante de t’avoir, - On en est privé par l’envie; - Pour te garder il faut savoir - Te cacher et _cacher sa vie_. - -_Vie courte et bonne._ - -On dit presque toujours _courte et bonne_, en sous-entendant -_vie_.—C’est le mot des amis de la joie, pour signifier qu’ils ne -tiennent pas à se ménager une longue existence en renonçant à l’abus -des plaisirs. Ce mot obtint une célébrité historique à l’époque de la -Régence, par la répétition fréquente qu’en fesait la duchesse de Berry, -fille du Régent, princesse aimable et spirituelle, qui fut servie à -souhait et moissonnée à la fleur de l’âge. - -Les voluptueux de Rome avaient adopté pour devise le vers suivant d’une -traduction qu’avait faire Cécilius de la comédie de Ménandre, intitulée -Hymnis. - - _Mihi sex menses satis sunt vitæ: septimum oreo spondeo._ - -Ce que Regnier-Desmarais a rendu ainsi: - - Donnez-moi six mois de plaisir: - Je donne à Pluton le septième. - -Saint Chrysostome rapporte, dans sa LXXIV^e homélie, un proverbe grec -très analogue, que Novarinus a traduit ainsi en latin dans son recueil: -_Adsit suave quiddam et jucundum, et suffocet me! Vienne quelque chose -de doux et de délicieux, et que j’en sois suffoqué!_ - -Les Allemands disent dans le même sens: _Ein gutes Mahl und dann der -Galgen!_ Un bon dîner, et la potence! - - Que Bacchus, la table ont d’appas! - A Paphos, Vénus, tu m’entraînes! - Oh! ne m’attachez point aux mâts, - Si j’entends chanter les Sirènes! (DUCIS.) - -Au dicton, _courte et bonne_, les gens sensés répondent par cette -remarque qui en est le corollaire: _C’est la vie du cochon._ - -Ce sacrifice de l’avenir au présent, est un calcul faux et funeste. -Écoutons Bossuet: «Quelle honte, s’écrie-t-il, quelle infamie, quelle -ruine dans les fortunes, quels déréglements dans les esprits, quelles -infirmités dans les corps n’ont pas été introduites par l’amour -désordonné des plaisirs!... Les tyrans ont-ils jamais inventé des -tortures plus insupportables que celles que les plaisirs font souffrir -à ceux qui s’y abandonnent? Ils ont amené dans le monde des maux -inconnus au genre humain; et les médecins nous enseignent d’un commun -accord que ces funestes complications de symptômes et de maladies qui -déconcertent leur art, confondent leurs expériences et démentent si -souvent leurs anciens aphorismes, ont leurs sources dans les plaisirs.» - -Saint Augustin, peignant les suites fâcheuses de la volupté, compare -les plaisirs aux racines des ronces. Ces racines, dit-il, sont douces -et on les manie sans être piqué, mais c’est de là que vient ce qui -pique. _Lenes sunt et radices spinarum. Si quis eas contrectet non -pungitur; sed quo pungeris inde nascitur._ - -La volupté, disent quelques sages, doit être dans la vie, à l’égard de -nos actions, comme un grain de sel qui les assaisonne et qui n’y peut -entrer avec excès sans tout gâter. - -Sénèque fait cette excellente recommandation: _Sic præsentibus utaris -voluptatibus ut futuris non noceas. Usez des voluptés présentes de -manière à ne pas nuire aux voluptés futures._ - -La sagesse nous a été donnée principalement pour ménager nos plaisirs. -(Saint Evremond.) - - -=VIEILLESSE.=—_Tout le monde désire la vieillesse, et tout le monde la -maudit après l’avoir obtenue._ - -Proverbe qui se trouve dans Cicéron: _Optant senectam omnes, adepti -despuunt_ (_de Senect._, ch. II). - - -=VIERGES.=—_Amoureux des onze mille vierges._ - -On appelle ainsi celui qui devient amoureux de toutes les femmes qui -s’offrent à sa vue.—Cette expression rappelle la légende des onze -mille vierges. Voici ce que dit M. Salgues sur cette légende, qui -passe aujourd’hui pour apocryphe: «Croyez-vous que sainte Ursule soit -partie de Londres pour la Basse-Bretagne, avec onze mille vierges qui -devaient épouser les onze mille soldats du capitaine Conan, son fiancé, -et peupler le pays? Croyez-vous qu’une tempête miraculeuse les ait -jetées dans les bouches du Rhin, et qu’elles aient remonté le fleuve -jusqu’à la ville de Cologne, alors occupée par les Huns, qui servaient -l’empereur Gratien? Croyez-vous que ces impertinents aient voulu leur -faire la cour un peu trop brusquement, et qu’irrités d’être repoussés -avec trop de fierté, ils les aient mises à mort pour leur apprendre à -vivre? Nos bons aïeux le croyaient certainement, puisqu’ils célébraient -annuellement, le 22 octobre, la fête de ces chastes héroïnes. Mais -comme il n’est rien dans le monde sans contradiction, des critiques -sourcilleux et difficiles ont contesté la vérité de ces récits. Ils -ont fait d’abord observer que le nombre de onze mille vierges était un -peu fort, qu’on aurait eu de la peine à les trouver dans les meilleurs -temps du christianisme, et que le martyrologe de Wandelbert, composé -en 850, et l’un des plus estimés des connaisseurs, n’en a porté le -nombre qu’à mille, ce qui est encore beaucoup. Ensuite, ils ont soutenu -qu’il fallait pousser la réduction encore plus loin, et ils ont porté -l’esprit de réforme jusqu’à effacer d’un trait de plume dix mille neuf -cent quatre-vingt dix-neuf vierges; de sorte qu’ils n’en ont voulu -accorder que onze, ce qui doit laisser beaucoup de places vacantes en -paradis. Ils se sont autorisés d’une inscription qu’ils ont interprétée -à leur manière: SANCTA URSULA ET XI. M. V. Ceux qui tiennent pour les -onze mille vierges ont traduit: _Sainte Ursule et onze mille vierges_. -Mais nos critiques assurent que cette interprétation est fautive et -erronée, et veulent que l’on traduise: _Sainte Ursule et onze martyres -vierges_. Pour appuyer leur prétention, ils citent un catalogue de -reliques tiré du Spicilège du père D. Luc d’Acheri, dans lequel on lit: -_De reliquiis SS. undecim virginum; des reliques des onze vierges._ - -Réduire ainsi onze mille vierges à onze, c’est déjà beaucoup. Cependant -d’autres critiques, plus sévères encore, ont prétendu enchérir sur les -premiers, et porter la soustraction bien plus loin; car ils ne veulent -absolument que deux vierges. Ils protestent qu’on a très mal lu les -anciens martyrologes qui portaient: _SS. Ursula et Undecimilla virg. -mart._, c’est-à-dire _SS. Ursule et Ondecimille, vierges, martyres_. -Des copistes ignorants ont pris un nom de femme pour un nom de nombre, -et se sont imaginé que _Undecimilla_ était une abréviation de _undecim -millia_. - -Voilà ce que pense le savant père Simon. Je ne sais s’il se trompe. -Il est au moins constant qu’on a peu de renseignements exacts sur -l’histoire de sainte Ursule et de ses compagnes. Baronius avoue que les -véritables actes de son martyre ont été perdus.» - - -=VIEUX.=—_Il faut devenir vieux de bonne heure, si l’on veut l’être -longtemps._ - -Ce proverbe est fort ancien, car il se trouve dans le _Traité de la -vieillesse_ par Cicéron. _Mature fias senex si diu velis esse._ Il -signifie que c’est dans la jeunesse qu’on doit jeter les fondements -d’une bonne et longue vieillesse.—Jean-Jacques Rousseau a très bien -dit: «L’homme jeune n’est point celui que Dieu a voulu faire: pour -s’empresser d’obéir à ses ordres, il faut se hâter de vieillir.» - - -=VILAIN.=—_Oignez vilain, il vous poindra: poignez vilain, il vous -oindra._ - -Vieux dicton usité parmi les nobles d’autrefois pour rappeler la règle -de conduite qu’ils devaient suivre à l’égard des vilains. - -Le duc de Bourbon, frère aîné du sire de Beaujeau mari de la régente -pendant la minorité de Charles VIII, disait aux États-Généraux de -1484: «Je connais le caractère des vilains: _S’ils ne sont opprimés, -il faut qu’ils oppriment._ Otez leur le fardeau des tailles: vous les -rendrez insolents, mutins, insociables. Ce n’est qu’en les traitant -durement qu’on peut les contenir dans le devoir.»—Ce passage, rapporté -par Garnier d’après Masselin, est curieux, et il peut avoir fourni à -l’auteur d’Athalie, le trait remarquable qui termine les vers suivants -sur les flatteurs des cours: - - Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois, - Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois, - - * * * * * - - Qu’aux larmes, au travail le peuple est condamné - Et d’un sceptre de fer veut être gouverné, - _Que s’il n’est opprimé, tôt ou tard il opprime_. - - -=VILLE.=—_Avoir ville gagnée._ - -Cette expression, qui s’emploie en parlant de toute difficulté qu’on -a vaincue, surmontée, était usitée chez les Grecs. Platon a dit: _Un -homme qui se décourage dans le commencement n’aura jamais ville gagnée._ - -_Ville gagnée_ a été un cri de victoire: Martial de Paris nous apprend -que les Anglais proféraient ce cri à la prise de Pontoise, en 1437. - - Quand ils se virent les plus forts, - Commencèrent à pleine gorge - Crier tant qu’ils purent alors: - _Ville gaignée!_ Vive saint George! - -Monstrelet, racontant comment cette ville fut reprise, en 1441, par -Charles VII, rapporte que ce roi et tous les autres seigneurs et -capitaines ne cessaient de crier: Saint Denys _ville gaignée_! - -_Ville qui parlemente est à demi rendue._ - -Qui écoute les propositions qu’on lui fait n’est pas éloigné d’accorder -ce qu’on lui demande. - - -=VIN.=—_A la Saint-Martin on boit du bon vin._ - -La fête de saint Martin arrive le onze novembre, après la fin des -vendanges, et lorsque le vin commence à être fait. Elle correspond -exactement à celle que les païens célébraient en l’honneur de Bacchus, -le jour où ils fesaient l’ouverture des tonneaux pour goûter la liqueur -nouvelle qu’ils regardaient comme un don de ce dieu. Cette fête était -autrefois, en France, ce que le peuple appelle une _fête à gueule_, -une espèce de mardi-gras, ainsi que je l’ai dit à la page 568, et tout -le monde la solennisait le verre à la main, avec une égale ferveur. -On pourrait croire que c’est à cause de cela que saint Martin devint -le patron des buveurs. Cependant on assure que cette importante -fonction lui fut conférée pour un autre motif; et l’on en rapporte -l’origine au fait suivant qu’on voit représenté dans plusieurs tableaux -d’église.—Notre saint se trouvait à dîner un jour, avec un prêtre -qui lui servait la messe, chez l’empereur Maxime. Lorsque l’échanson -présenta la coupe au prince suivant l’usage, celui-ci, voulant honorer -son hôte, la lui fit remettre afin qu’il y bût le premier; mais saint -Martin, après l’avoir portée à ses lèvres, la fit passer à son clerc -comme au plus digne de la compagnie. Une action si inattendue étonna -tous les convives; néanmoins elle ne déplut pas à l’empereur, qui loua, -dit-on, saint Martin d’avoir fait à sa table ce qu’aucun autre évêque -n’aurait osé faire à la table des moindres magistrats, et d’avoir -préféré un simple ministre de Dieu au maître du monde. - -On disait autrefois _martiner_ pour bien boire, et l’on appelait -l’ivresse _mal de saint Martin, morbus sancti Martini_. - -_Vin de la Saint-Martin._ - -On appelait autrefois ainsi l’argent que les maîtres donnaient aux -valets et aux ouvriers pour faire la Saint-Martin. - -_Après bon vin, bon cheval._ - -Le Duchat explique ainsi ce proverbe: «Quand on a bu de bon vin on s’en -ressent, et comme alors on ménage moins le cheval, il paraît meilleur -parce qu’il va plus vite.»—Il me semble qu’on a dû dire _après bon vin -bon cheval_, ou à _bon vin bon cheval_, pour signifier que lorsqu’on a -bien bu, on a besoin d’un bon cheval qui ne bronche pas, et ne jette -pas son cavalier à terre. - -_Vin versé n’est pas avalé._ - -Il ne faut pas compter sur l’avenir, car les espérances les mieux -fondées peuvent être déconcertées à l’instant même où elles commencent -à se réaliser. Ce proverbe, que nous avons reçu des anciens, a tiré, -dit-on, son origine du trait suivant.—Ancée, roi de Samos, l’un des -Argonautes, fesait planter une vigne, et ne donnait aucun relâche aux -esclaves employés à cet ouvrage, dans l’impatience où il était de le -voir achevé. Un de ces malheureux, excédé de fatigue, prit la liberté -de lui dire: Seigneur, à quoi bon nous presser tant? vous ne boirez -jamais du vin de cette vigne. Ancée prit à cœur ces paroles, et fit -redoubler le travail. Aussitôt que les ceps eurent produit quelques -raisins, il se hâta de les cueillir, de les exprimer dans un vase, -et appelant son prophète: Regarde, dit-il, et ose me soutenir que -je ne goûterai point le vin de ma vigne! A quoi l’esclave répondit: -Seigneur, entre la coupe et la bouche il y a assez d’espace pour -quelque accident qui peut vous en empêcher. Comme il prononçait ces -mots, on vint annoncer au roi qu’un sanglier ravageait son vignoble. A -cette nouvelle, il ne songe plus à boire, et se précipitant hors de son -palais, il vole à la rencontre du féroce animal, qui s’élance sur lui, -déchire ses entrailles et l’étend mort sur la place. - -Dans l’Odyssée, Antinoüs, un des amants de Pénélope, pérît à peu près -dans la même circonstance, car au moment où il portait la coupe à sa -bouche, Ulysse lui perça la gorge avec une flèche. - -_Vin de Brétigny qui fait danser les chèvres._ - -Quoique le terroir de Brétigny, près de Montlhéri, soit reconnu peu -propre à la vigne, cependant il n’est point certain, dit Saint-Foix, -que ce soit le vin de ce lieu qui a donné occasion de parler de -Brétigny, comme d’un pays de mauvais vin; peut-être le mépris du vin de -Brétigny est-il venu de Bourgogne à Paris. Il y a en effet un village -du même nom près de Dijon, et, comme il est dans la plaine, le vin est -naturellement moins bon que celui des côtes voisines. Mais le proverbe -porte que _le vin de Brétigny fait danser les chèvres_; et l’on assure -qu’à Brétigny, près de Montlhéry, il y avait autrefois un homme nommé -_Chèvre_, dont la folie, quand il avait bu, était de faire danser sa -femme et ses filles. On peut penser que l’homonymie des deux villages -aura fait rattacher au proverbe antérieurement connu cette plaisante -tradition. - -_Vin d’une oreille._ - -On appelle ainsi le bon vin, parce qu’en le dégustant on marque -l’approbation par l’inclination de l’oreille gauche; le _vin de deux -oreilles_, au contraire, ne vaut rien, parce qu’on secoue les deux -oreilles en signe de mécontentement. - -_Le vin donné aux ouvriers est le plus cher vendu._ - -Les travaux corporels augmentent la soif, dit Brillat-Savarin. Aussi -les propriétaires ne manquent jamais de fortifier les ouvriers par -des boissons, et de là le proverbe, que _le vin qu’on leur donne est -toujours le mieux vendu_. - -_Vin sur lait c’est santé, lait sur vin c’est venin._ - -Ce proverbe signifie qu’on est guéri d’une maladie, lorsqu’on passe -de l’usage du lait à celui du vin, et qu’on est malade, au contraire, -lorsqu’on cesse de boire du vin pour boire du lait. - -Les Espagnols disent: _Dexo la lache al vino: bien seas venido, amigo._ -Le lait dit au vin: ami, sois le _bienvenu_. - -_Le vin entre et la raison sort._ - -Un apologue juif, où les effets du vin sont exprimés à la manière -orientale, nous apprend que le patriarche Noé s’étant éloigné un moment -du premier pied de vigne qu’il venait de planter, Satan transporté de -joie s’en approcha, en s’écriant: Chère plante, je veux t’arroser! et -aussitôt il courut chercher quatre animaux différents, un agneau, un -singe, un lion et un pourceau qu’il égorgea tour à tour sur le cep, -afin que la vertu de leur sang passât dans la sève et se propageât -dans les rejetons. Cette opération du diable fut très heureuse et son -influence s’étendit à tous les vignobles du monde. Depuis lors, si -l’homme boit une coupe de vin, il devient caressant, aimable; il a la -douceur de l’agneau: deux coupes le rendent vif, folâtre, il va sautant -et gambadant comme le singe: trois lui communiquent le naturel du -lion; il se montre fier, intraitable; il veut que tout lui cède; il se -croit une puissance; il se dit en lui-même: Qui peut m’égaler? Boit-il -davantage? il perd le bon sens, il est incapable de se conduire, il se -roule dans la fange, il n’est plus qu’un immonde pourceau. De là ce -proverbe des sages: _Le vin entre et la raison sort._ - -De là aussi ces expressions, un _vin d’agneau_, un _vin de singe_, -un _vin de lion_, un _vin de pourceau_, dont autrefois on se servait -fréquemment, et dont on se sert encore quelquefois pour qualifier -les divers effets de la boisson.—On a dit aussi un _vin d’âne_, qui -assoupit et rend hébété; un _vin de pie_, qui rend bavard; un _vin -de cerf_, qui rend triste et larmoyant; un _vin de renard_, qui rend -malin et cauteleux. Enfin il y a peu de variétés bestiales qu’on n’ait -découvertes dans l’ivrogne, et il semble qu’on ait voulu chercher en -lui seul les nombreux sujets d’une ménagerie. - -Le sens du proverbe, _le vin entre et la raison sort_, est -exprimé poétiquement dans cette maxime tirée du _Hava-mal des -Scandinaves:—L’oiseau de l’oubli chante devant ceux qui s’enivrent, et -leur dérobe leur ame._ - - -=VIOLENT.=—_Ce qui est violent n’est pas durable._ - -Tout excès dure peu; quand un mal est à son comble, il touche à sa -fin. Telle est la loi de la nature qui, entretenant la durée par -la modération, ne souffre pas qu’une action violente se soutienne -longtemps.—Ce proverbe est littéralement traduit de l’axiome de -l’école, _quod est violentum non est durabile_. - -Nous disons aussi, _à force de mal tout ira bien_, parce que, dans -l’ordre naturel également, le dernier terme du mal est le premier degré -du bien.—Les Italiens disent: _Il male e la vigilia del bene, le mal -est la veille du bien_; et les Persans: _C’est au plus étroit du défilé -que la vallée commence._ - - -=VIRGULE.=—_C’est une virgule dans l’Encyclopédie._ - -Expression dont on se sert en parlant d’une personne qui ne marque -point par son esprit ou son érudition. - - -=VISIÈRE.=—_Rompre en visière à quelqu’un._ - -Cette expression s’employait autrefois au propre pour marquer l’action -d’un combattant qui rompait sa lance dans la visière du casque de son -adversaire. Aujourd’hui elle ne se prend qu’au figuré, et signifie -contredire quelqu’un avec brusquerie et grossièreté, lui dire en face -quelque chose de désobligeant ou d’injurieux. - - -=VIVRE.=—_Il faut que tout le monde vive._ - -On sait que l’abbé Desfontaines, mandé devant M. d’Argenson, -lieutenant-général de police, pour quelques malices littéraires, crut -se justifier en disant: _Il faut que tout le monde vive_, et que ce -magistrat lui répondit: _Je n’en vois pas la nécessité._ Mais on ne -sait pas peut-être que cette réponse souvent citée n’était qu’une -redite, comme la plupart des bons mots dont les beaux-esprits du -jour prétendent se faire honneur. Elle se trouve dans le _Traité de -l’idolatrie_, par Tertullien (ch. XIV).—Ce père de l’Église pose en -principe, qu’il n’est pas plus permis de fabriquer des idoles que de -les adorer; et, supposant qu’un statuaire lui adresse cette objection: -mais mon métier est d’en faire, et je n’ai pas d’autre moyen de vivre; -il réplique: Eh quoi! mon ami, EST-IL NÉCESSAIRE QUE TU VIVES? _Jam -illa objici solita vox: non habeo aliquid quo vivam.—Districtius -repercuti potest:_ VIVERE ERGO HABES? - -_Il faut vivre à Rome comme à Rome._ - -Il faut se conformer aux usages du pays où l’on se trouve.—Proverbe -pris du distique suivant, de saint Ambroise: - - _Si Romæ fueris, Romano vivito more; - Si fueris alibi, vivito sicut ibi._ - -_Il a trop d’esprit, il ne vivra pas._ - -C’est ce qu’on dit d’un enfant trop précoce, parce que les trop grands -développements de l’esprit, surtout dans un âge tendre, nuisent à -ceux du corps et peuvent causer une maladie mortelle. Il y a pourtant -bon nombre de ces petits prodiges de collége, de ces génies en herbe, -même parmi les lauréats de l’Université de Paris, qui ne meurent que -de vieillesse; mais il faut dire que, craignant sans doute les suites -d’un pareil horoscope, à mesure qu’ils grandissent, ils se corrigent si -bien de leur précocité, qu’ils tombent dans l’excès contraire. _Sottise -entretient la santé._ - -_Les enfants trop tôt sages, ne vivent pas longtemps._ - -Ce proverbe est fondé sur la même raison que l’expression précédente. -Il existait chez les Grecs et chez les Latins. - - -=VOISIN.=—_Qui a bon voisin a bon matin._ - -Quelques auteurs écrivent mâtin, parce que, disent-ils, un bon voisin -défend son voisin si les voleurs l’attaquent, et est pour lui comme -un bon chien de garde; mais les meilleurs auteurs écrivent matin sans -accent circonflexe, parce que, suivant eux, quand on a un bon voisin, -on peut dormir en repos la grasse matinée. Cette interprétation, -plus recherchée peut-être, mais moins basse que l’autre, est -conforme à cette sentence des interprètes du droit: _Cui malus est -vicinus, infelix contingit mane._ Quoi qu’il en soit, les deux textes -s’accordent à faire entendre que la tranquillité d’un homme dépend en -partie de son voisin. - -Hésiode préfère un bon voisin à un parent. «S’il te survient, dit-il, -un travail ou un embarras imprévu, les voisins accourent sans ceinture, -les parents prennent le temps de se retrousser. Un mauvais voisin est -un malheur, un bon voisin est un bien inestimable. Heureux qui en -rencontre de tels! Si le laboureur voit périr son bétail, c’est qu’il a -de mauvais voisins.» - - -=VOLEUR.=—_Les grands voleurs font pendre les petits._ - -Diogène voyant passer un voleur que les ministres de la justice -conduisaient au gibet, s’écria: Voilà de grands voleurs qui vont en -faire pendre un petit. C’est sans doute ce mot qui donna lieu au -proverbe, pour signifier que les coupables puissants livrent les -faibles comme des victimes expiatoires et se sauvent en les sacrifiant. - -_Les voleurs privés sont aux galères, et les voleurs publics dans des -palais._ - -Proverbe pris de celui-ci, de Caton, cité par Aulu-Gelle: _Privatorum -fures in nervo et compedibus ætatem agunt, publici in auro et purpurâ -visuntur._ - -_On ne pend que les petits voleurs._ - -Parce qu’ils n’ont ni argent, ni crédit pour se soustraire à la -sévérité des lois, si justement comparées par Anacharsis, aux toiles -d’araignée qui retiennent les petites mouches et laissent passer les -grosses. - - Mal prend aux volereaux de faire les voleurs. - - * * * * * - - Où la mouche a passé le moucheron demeure. (LA FONTAINE.) - -Le maréchal de Villars contait que, dans une de ses campagnes, les -excessives friponneries d’un entrepreneur de vivres ayant fait -souffrir et murmurer l’armée, il le tança vertement, et le menaça de le -faire pendre. Cette menace ne me regarde pas, lui répondit hardiment -le fripon, et je suis bien aise de vous dire qu’on ne pend pas un -homme qui dispose de cent mille écus. Je ne sais comment cela se fit, -ajoutait naïvement le maréchal, mais en effet il ne fut point pendu, -quoiqu’il eût mérité cent fois de l’être.—_Pecuniosus damnari non -potest._ - - Le pactole a des eaux qui peuvent tout blanchir. - - -=VOLONTÉ.=—_A bonne volonté ne faut la faculté._ - -_Ne faut_, c’est-à-dire ne manque pas. _Volenti nihil difficile._ - -Vouloir, c’est pouvoir, dit saint Paul. - -A qui veut fortement les choses, nul obstacle n’est difficile. Un -génie appliqué perce tout, se fait faire place, arrive enfin à son but -(Bossuet). - -C’est la seule tiédeur de notre volonté qui fait notre faiblesse, -et l’on est toujours assez fort pour faire ce qu’on veut fortement -(Jean-Jacques Rousseau). - -Bien des choses ne sont impossibles que parce qu’on s’est accoutumé -à les regarder comme telles: une opinion contraire et du courage -rendraient souvent facile ce que le préjugé et la lâcheté font regarder -comme impraticable (Duclos). - - -=VOMISSEMENT.=—_Retourner à son vomissement._ - -C’est retomber dans ses erreurs, s’abandonner de nouveau à ses -inclinations vicieuses.—Cette expression est prise des Proverbes de -Salomon (ch. XXVI, v. 11): _Sicut canis qui revertitur ad vomitum suum, -sic imprudens qui iterat stultitiam suam. L’insensé qui retombe dans sa -folie est comme le chien qui retourne à ce qu’il a vomi._ - -On trouve dans les _Adages des pères de l’Église_, une expression -analogue qui est plus élégante. _Reædificare Jericho, reconstruire -Jéricho_, pour signifier, revenir à l’esprit du siècle. - - -=VOULOIR.=—_Il faut vouloir ce qu’on ne peut empêcher._ - -Tendre les bras à son destin, c’est de tous les moyens le plus -infaillible pour en adoucir les rigueurs. Il n’y a de douleur que dans -la privation forcée, dit M. A. Guiraud, et toutes les fois que la -volonté de l’homme est d’accord avec son destin, le sacrifice devient -une consolation, parce que la conscience y trouve une sorte d’acquit -pour le passé et une espérance presque certaine pour l’avenir. - - - - - FIN. - - - - - ERRATA. - -Page 14, ligne 27, le diminutifs; _lisez_: les diminutifs. - -Page 21, lignes 26 et 27, une aiguille pour la bouche et deux pour la -bourse; _lisez_: une aiguille pour la bourse et deux pour la bouche. - -Page 52, ligne 9, notentem; _lisez_: nolentem. - -Page 63, ligne 14, sancta pater; _lisez_: sancte pater. - -Page 105, ligne 5, cresus; _lisez_: Cresus. - -Page 152, ligne 32, boire comme un sauneur; _lisez_: boire comme un -saunier. - -Page 152, ligne 33, sauneurs; _lisez_: sauniers. - -Page 155, ligne 4, Mercure, on me façonne; _lisez_: Mercure on ne -façonne. - -Page 240, ligne 22, grives braisés; _lisez_: grives braisées. - -Page 303, ligne 5, were god hat is church the devil will his chapel; -_lisez_: where god has his church, the devil will have his chapel. - -Page 303, ligne 8, come il diavolo ci fabrica una capella apresso; -_lisez_: che il diavolo ci fabbrica una cappella appresso. - -Page 303, ligne 10, Sleltt; _lisez_: Steltt. - -Page 344, ligne 3, le bon vin porte sa vente à soi; _lisez_: le bon vin -porte sa vente avec soi. - -Page 350, ligne 26, makea silken purse; _lisez_: make a silken purse. - -Page 444, ligne 15, mi-partie; _lisez_: mi-parti. - -Page 665, ligne 3, Mutterlub! _lisez_: Mutterlieb! - -Page 670, ligne 31, cessat tinnitus afreni; _lisez_: cessat tinnitus -aheni. - -Page 677, ligne 1, escualdunac; _lisez_: escuara. - -Page 677, ligne 3, on prétend qu’ils l’entendent; _lisez_: on prétend -qu’ils s’entendent. - -Page 686, ligne 8, Samuel; _lisez_: Lamuel. - - - - - IMP. D’HIPPOLYTE TILLIARD, RUE ST-HYACINTHE-ST-MICHEL. 30. - - - - - FOOTNOTES: - -[1] Ce mot, qui reviendra souvent dans mon Dictionnaire, a besoin -d’être expliqué. Il dérive du grec et désigne un auteur qui écrit sur -les proverbes. - -[2] Ce qui n’empêche pas que ces ouvrages n’aient leur mérite, -particulièrement celui de M. de Méry qui me paraît préférable sous tous -les rapports à celui de Lamésangère dans lequel on ne trouve pas un -seul article original. - -[3] L’auteur de la _Relation de l’île des Hermaphrodites_ met aussi les -mots _à tous accords_ au titre de cet ouvrage, imprime en 1616, par -allusion au savoir-faire des habitants dudit lieu. - -[4] Le titre d’_altesse_, dont la racine est le mot latin _altissimus_ -(très élevé), se donnait autrefois aux rois. - -[5] Ils s’en servent aussi pour dire: _Il ne faut pas quitter le -certain pour l’incertain._ - -[6] C’est l’opinion de l’auteur du _Traité historique de la foire de -Beaucaire_, in-4^o, imprimé à Marseille en 1734. Cet auteur dit que le -fils de Raymond VI confirma les franchises accordées par son père à la -ville de Beaucaire. Cependant il n’est pas question de ces franchises -dans la charte des concessions faites par le fils. L’acte le plus -ancien où il en soit parlé, suivant Millin, fut donné par Louis XI, -on 1463; mais on voit par une expression de cet acte, remarque encore -Millin, que la foire était plus ancienne. Charles VIII ajouta aux -priviléges accordés par son père. - -[7] Ce guerrier magnanime, disent les historiens, avait eu l’honneur -de recevoir l’ordre de chevalerie des mains de saint Louis, et s’était -montré, pendant sept règnes consécutifs, le plus ferme appui du trône -de ses maîtres. - -[8] Le crocodile est une argumentation captieuse et sophistique pour -mettre en défaut un adversaire peu précautionné et le faire tomber -dans le piége. Cette argumentation a été nommée ainsi, conformément à -l’usage de désigner la règle par l’exemple. Il s’agit d’un crocodile -qui, supplié par une mère de lui rendre son fils qu’il est prêt à -dévorer, promet de le faire à l’instant, si elle répond juste à cette -question: Ai-je envie de te le rendre?—Tu n’en as pas envie, dit la -mère; et ayant deviné, elle réclame l’exécution de la promesse; mais -le monstre refuse en ces termes: Si je te le rendais, tu n’aurais pas -deviné. - -[9] C’est le nom grécisé de Jérôme le Hangest ou de Hangest, docteur de -Sorbonne, auteur du _Traité des académies contre Luther_. - -[10] L’histoire offre plusieurs exemples de cet usage, depuis le fils -du malheureux Psammenit, qui fut envoyé au supplice avec un mors -dans la bouche par ordre de Cambyse, jusqu’à Hugues de Châlons qui, -reconnaissant son impuissance contre l’armée des Normands, alla trouver -le jeune duc Richard qui la commandait et se roula à ses pieds en signe -de soumission, avec une selle de cheval sur ses épaules. C’est en vertu -d’un pareil usage que Eustache de Saint-Pierre et cinq autres bourgeois -de Calais se présentèrent à Édouard III, roi d’Angleterre, avec la -corde au cou. - -[11] _Le Lai d’Aristote_, attribué à Henri d’Andelys, trouvère du -treizième siècle, est un conte tiré d’un auteur arabe qui l’a intitulé: -_Le Visir sellé et bridé._ L’usage absurde de substituer Aristote à un -visir est venu, suivant J. M. Chénier, de l’autorité même qu’Aristote -avait acquise dans les écoles du treizième siècle. - -[12] La figure du grillon a fourni, sans doute, le modèle du masque -d’Arlequin, comme le remarque M. Ch. Nodier; et ce qui paraît confirmer -cette opinion, c’est que le nom de cet insecte, _grillo_, a été -appliqué au masque d’un farceur de l’ancienne comédie italienne, -et à ce farceur lui-même. Chez les Latins, le même nom, _gryllus_, -signifiait précisément ce que nous entendons en français par -_caricature_. - -[13] Voyez Eusèbe, _Préparation évangélique_, liv. IX, chap. 9 - -[14] Cette homonymie paraît avoir été fondée sur la ressemblance de -bigarrure qui existe entre la peau de ce poisson et le vêtement de -l’acteur chargé du rôle de proxénète dans l’ancienne comédie, ou sur -une autre ressemblance qu’offrent le proxénète et ce poisson qui nage, -dit-on, devant les jeunes aloses et a l’air de les conduire à leurs -mâles. Suivant une conjecture de Le Duchat, le proxénète aurait été -qualifié du titre de _Mercureau_ (petit mercure), parce que le messager -des habitants de l’Olympe était entremetteur de mauvais commerce; et -_mercureau_ serait devenu par altération un terme injurieux que je n’ai -pas besoin de dire, car le lecteur l’a déjà deviné. - -[15] Tarquin l’ancien, irrité de la résistance qu’opposait l’augure -Accius Navius au projet qu’il avait de créer trois nouvelles centuries, -lui demanda:—Puis-je faire une chose que je pense en ce moment?—Tu le -peux, répliqua l’augure.—Eh bien, ajouta le roi, je veux couper ce -caillou avec ce rasoir.—Frappe! s’écria Navius; et le caillou fut coupé -en deux. Presque tous les historiens ont attesté ce fait comme ils ont -attesté la première apparition des barbiers à l’époque de Ticinius -Menas. C’est dommage qu’ils n’aient pas expliqué la présence du rasoir -dans l’absence des artistes habitués à le manier. - -[16] Misopogon signifie _ennemi de la barbe_. Ce nom est formé des deux -mots grecs _misos_, _haine_, et _pôgon_, _barbe_. - -[17] L’excommunication fut fondée, entre autres motifs, sur ce que -Nicolas et son clergé ne se fesaient pas raser le visage. - -[18] C’est ce qu’atteste un passage curieux du troubadour Aimeri de -Péguilain. «Quand je considère la beauté de ma dame, dit-il, je me -réjouis des peines que j’endure, et je ressemble au _basilic qui se tue -en se regardant au miroir_.» Du reste, le basilic mort était réputé -aussi utile qu’il avait été supposé nuisible pendant qu’il vivait. -Heureux qui pouvait trouver son corps! Ce corps, réduit en cendres, -possédait des vertus merveilleuses: il guérissait des maux incurables, -et opérait la transmutation des métaux. - -[19] C’est-à-dire dont le fer est rompu ou ôté. Ces lances étaient -encore appelées _lances courtoises_ ou _lances innocentes_. Les Romains -avaient aussi de semblables armes, dites _arma lusoria_. - -[20] Saint Bernard de Sienne, chap. 7, dit qu’en ce cas on allumait -douze cierges représentant les douze apôtres, dans l’idée que -l’agonisant serait rappelé à la vie par le simple changement de son nom -en celui de l’apôtre dont le cierge brûlait plus longtemps. - -[21] Avant l’ordonnance que François I^{er} rendit à Villers-Cotterets, -au mois d’août 1539, il en avait rendu deux autres sur le même sujet, -celle de 1532 et celle de 1529. Il s’était montré en cela imitateur -de Louis XII, qui avait prescrit par un arrêt de 1512 d’employer le -_langage françois uniquement et exclusivement à tout autre_ dans -les actes publics, et Louis XII lui-même n’avait fait que suivre -l’exemple de Charles VIII, dont un décret daté de 1490 exigeait que -les dépositions judiciaires fussent écrites en français. Mais l’usage -de cette rédaction en langue maternelle remonte beaucoup plus haut. Il -était assez fréquent sous le règne de Louis IX; et il y a des preuves -irrécusables qu’il existait du temps de Philippe-Auguste, même du temps -de Louis VII. - -[22] On appelait _avage_, _havage_ ou _havée_, une sorte de mesure en -usage dans la Normandie, et quelques autres provinces: c’était une -fraction du septier, équivalente à une poignée. Le droit d’avage, qui -a existé jusqu’en 1750, consistait à prendre dans les marchés autant -de grains ou de denrées que la main peut en contenir. Le bourreau, en -percevant ce droit, marquait avec de la craie l’habit des marchands, -pour quittance du paiement. - -[23] C’est le titre d’un ancien registre du parlement. - -[24] Bray est un village de Berkshire, dans l’Angleterre proprement -dite. - -[25] Je les prends dans un livre de statistique publié par M. Mourgues -en l’an IX (1801). - -[26] Le Talmud (mot hébreu qui signifie _instruction_) est un livre qui -contient la loi orale, la doctrine, la morale et les traditions des -Juifs. Ce livre est l’ouvrage d’une foule de rabbins ou docteurs. - -[27] On lit dans un sermon d’Innocent III que la fête de la -Chandeleur fut substituée à celle de Cérès, où l’on fesait de grandes -illuminations et où les femmes portaient des flambeaux. - -[28] C’est le nom que le peuple donnait à François I^{er}, dont le -nez était un remarquable morceau d’histoire naturelle. Louis Aleaume, -lieutenant-général d’Orléans et bon poëte latin, a dit de ce prince: - -_Occupat immenso qui tota numismata naso._ - - -[29] Ces religieux, de la règle de saint Bernard, prirent le nom de -_feuillants_, parce que leur abbaye, chef d’ordre, était au village de -_Feuillans_, en Languedoc, à cinq lieues de Toulouse, dans le diocèse -de Rieux. - -[30] Presque tous les commentateurs ont prétendu que c’était d’une -sirène qu’Horace voulait parler, en peignant dans ce vers _une belle -femme dont le corps se termine en poisson_; mais il n’y a aucun -mythologue ni aucun monument de l’antiquité qui aient représenté les -sirènes comme femmes-poissons. - -[31] L’apore, mot tiré du grec ἄπορου, qui signifie _sans issue_, est -un problème regardé comme insoluble. - -[32] On disait aussi autrefois _écarlate rouge_, _écarlate blanche_, -_écarlate noire_, comme on le voit dans les ordonnances des rois de -France du quatorzième siècle. Le mot _purpureus_ avait en latin une -semblable acception; il signifiait _éblouissant_. Horace applique cette -épithète aux cygnes, _purpurei olores_; et Plutarque, dans la _Vie -d’Alexandre_, parle de la _pourpre blanche_ d’Hermione ville de Laconie. - -[33] Cette croix, composée de deux pièces de bois en sautoir, a été -ainsi nommée, parce qu’elle fut l’instrument du martyre que l’apôtre -saint André subit à Patras. - -[34] Borel a rapporté d’autres explications que voici: «Pile vient d’un -ancien mot qui signifie _prince_ (aussi est-ce le côté où est la tête -du prince qu’on nomme pile), ou bien de _pileus_, bonnet, parce que le -_pileus_ étant la marque de la liberté, on l’avait mis sur certaines -monnaies; ou bien encore de _pyle_ qui en ancien gaulois se disait pour -navire (d’où dérive _pilote_), car en la première monnoie, qui fut -celle de Janus ou Noé, était représentée la navire ou arche, et j’en ai -plusieurs de telles (monnaies) tant d’argent que de bronze.» (_Antiq. -gauloises._) - -[35] Cœlius Rhodiginus cite l’expression _grammatica pocula_, traduite -du grec d’Athénée. On lit dans les Adages des pères de l’Église, _urna -litterata_; et il y a un vieux proverbe italien et français qui dit, _E -scritto sopra i bocali_, _c’est écrit sur les pots_, pour signifier, -c’est très connu. - -[36] «Les chrétiens, dit Le Duchat, qualifièrent de _Grand-Turc_ -Mahomet II, non par rapport à ses grandes actions, mais eu égard à -l’étendue de sa domination, en comparaison du sultan de Cappadoce, -son contemporain, que Monstrelet désigne sous le nom de _Petit-Turc_. -Après la prise de Constantinople, celui-ci eut sur les bras Mahomet II -qui, s’étant emparé de ses états, conserva le titre de _Grand-Turc_, -quoiqu’il n’y eût plus de _Petit-Turc_.» - -[37] On lit dans la _Dama Duende_, comédie de Calderon de la Barca: -«C’était un diable si petit, et il portait un capuchon si petit, qu’à -ces signes je crois que c’était le diable-capucin.» Cobaruvias dit que -le nom de _duende_ a été formé par contraction de _dueno de casa_, -maître de la maison. - -[38] Longin reproche à Platon d’avoir appelé l’eau _une divinité -sobre_. Cette expression, dit La Harpe, est en effet ridicule. - -[39] La pièce d’Izarn, composée d’environ huit cents vers alexandrins, -a beaucoup d’importance sous le rapport historique. C’est une -controverse qui contient la réfutation en forme et par conséquent -l’exposé de la doctrine attribuée aux Albigeois. On y voit de quelle -manière on s’y prenait pour convertir ces malheureux, et avec quel zèle -à la fois absurde et barbare on renforçait les arguments par la terreur -des supplices. Image parlante de l’ancienne inquisition. - -[40] Les guerriers macédoniens portaient une ceinture de cuir, qu’ils -ne devaient quitter qu’après avoir tué un ennemi; alors seulement ils -devenaient de vrais guerriers, des _hommes libres_. - -[41] L’usage barbare de vendre les prisonniers faits à la guerre -n’était pas encore tout à fait aboli au dix-septième siècle. M. de -Châteaubriand a remarqué que dans les guerres des Anglais contre -Charles I^{er}, pour la liberté des hommes, on vit ces fameux niveleurs -vendre comme esclaves les royalistes pris sur le champ de bataille. - -[42] Le nom d’Arthur est formé des deux mots _Arth-uer_, qui signifient -_souverain des Silures_, suivant Withaer, auteur d’une histoire -intéressante et même probable des guerres de ce prince. - -[43] On croit que les gazettes ont été inventées en Chine, où l’on -_imprime_ tous les jours, depuis un temps immémorial, par ordre de la -cour, une relation circonstanciée de ce qui se passe dans l’empire. -Un savant rédacteur du _Journal des Débats_, M. Jos.-Vict. Leclerc, -nous a appris que les gazettes ont existé aussi chez les Romains, -ce dont personne ne s’était douté avant lui. Mais si la chose est -ancienne, le mot ne l’est pas; il vient de l’italien _gazetta_, -petite pièce de monnaie qu’on payait pour la lecture d’un cahier de -nouvelles manuscrites qui se publiaient, chaque semaine, à Venise, -au commencement du seizième siècle, à l’époque où cette ville était -l’asile de la liberté et l’Italie le centre des négociations de -l’Europe. Le médecin Théophraste Renaudot eut le premier, en France, -l’idée de faire une semblable publication pour récréer ses malades, et -il fonda à Paris, en 1631, _la Gazette de France_, pour laquelle il -obtint un privilége du roi l’année suivante. - -[44] La raison pour laquelle les époux devaient s’abstenir du devoir -conjugal, non-seulement pendant les fêtes de Pâques, mais pendant -les autres fêtes et les dimanches, d’après la recommandation même de -l’Église, était fondée sur une superstition qui leur fesait croire que -les enfants procréés ces jours-là ne pouvaient manquer d’être noués, -contrefaits, épileptiques ou lépreux. Cette superstition existait dès -le sixième siècle. (Voyez Grégoire de Tours, _de Mirac. S. Martini_, -lib. 11, c. 24.) - -[45] On croit à tort que les lettres de rémission furent obtenues par -l’entremise de Diane de Poitiers qui désarma le courroux de François -I^{er}, ému, dit-on, à sa vue, d’un autre sentiment que celui de la -pitié. Rien n’est moins prouvé que ce fait qui, s’il était vrai, -donnerait quelque fondement à l’opinion de certains auteurs qui -veulent que cette dame ait été la maîtresse de ce monarque avant -d’être celle de Henri II, d’où vient que Buchanan l’a surnommée _Diana -venatrix regum_. Ce n’est pas à elle que les lettres de rémission -furent octroyées, mais à son mari, le comte de Maulevrier-Brézé, grand -sénéchal de Normandie, qui avait découvert la conspiration. Elles -n’accordaient pas du reste une grâce pure et simple au coupable: -elles commuaient sa peine en une détention perpétuelle entre quatre -murailles, où il ne devait recevoir le jour et la nourriture que par -une petite lucarne. E. Pasquier (_Recherches_, liv. VIII, ch. 39) -prétend qu’il mourut de la fièvre quelques jours après la terrible -épreuve à laquelle il fut soumis. Cependant le traité de Madrid, conclu -en janvier 1526, atteste qu’il existait encore et était prisonnier, à -cette époque, puisque sa délivrance est stipulée dans une des clauses -de ce traité. - -[46] On trouve aussi _écrire florettes_, expression qui signifie -particulièrement: _écrire en chiffres de fleurs_. - -[47] Ces flûtes, dont chacune contenait au moins un chopine, ont donné -naissance au verbe _flûter_, très usité parmi le peuple, pour dire -_boire largement_. - -[48] Ce vers se trouve dans la tragédie de _la Mort d’Abel_, où il est -déplacé pour deux raisons: 1º parce qu’il fait partie du rôle de Caïn; -2º parce que c’était une chose fort difficile, au temps d’Abel et de -Caïn, dit M. Ch. Nodier, qu’il y eût des amis au troisième degré. - -[49] La _rue aux Oues_, _via ad Aucas vel Ocas_, comme dit une vieille -charte latine, est celle qui s’appelle aujourd’hui _rue aux Ours_, par -corruption de son nom primitif, et qui va de la rue St-Martin à la rue -St-Denis. - -[50] Ce fait est que _maître Gonin_ ayant été condamné, en 1570, au -supplice de la corde, par arrêt du parlement, usa si bien de son art -magique, que le bourreau, qui croyait le pendre, pendit à sa place la -mule du premier président. (_Disquisit. mag._, liv. III.) - -[51] Ils avaient toujours le roi pour parrain et la reine pour -marraine, et c’est apparemment à cause de cela que leur baptême était -retardé jusqu’à un âge où ils fussent en état de sentir que cet honneur -qu’ils recevaient était un lien de plus qui devait les attacher encore -davantage à leur souverain. - -[52] Ce droit, qu’un vieil auteur a nommé _suille_, du latin _suillus_, -date d’une époque reculée. Il fut accordé aux églises dès l’an 560, par -édit de Clotaire I^{er}. Ce fut pour le percevoir plus commodément que -le chapitre de Paris fit tenir la _foire des jambons_ dans le parvis de -Notre-Dame, le mardi de la semaine sainte. - -[53] Cette dague, encore en usage en 1716, avait été ainsi nommée, -suivant Fauchet, parce que, dès l’instant qu’elle était tirée, le -vaincu devait crier _miséricorde_, s’il voulait éviter la mort. - -[54] Dans ce sens, j’ai toujours trouvé le mot écrit _oc_ et non -pas _hoc_. Mais cette différence n’est pas de nature à détruire -l’explication de l’abbé Morellet, qui peut d’ailleurs avoir découvert -des exemples de l’orthographe qu’il a adoptée. - -[55] C’est l’opinion de David Hume et de la plupart des historiens qui -est rapportée ici. Il y en a qui pensent que l’ordre de la jarretière -dut sa naissance à la fameuse journée de Crécy, où l’on avait pris pour -mot de guet _garter_, qui, en anglais, signifie _jarretière_. - -[56] Charles Quint avait toujours eu un goût très prononcé pour -l’horlogerie. Un de ses maîtres d’hôtel disait qu’il désespérait de -pouvoir réveiller son appétit autrement qu’en lui servant une fricassée -d’horloges. - -[57] Les moines _jacobins_ étaient les mêmes que les _dominicains_ ou -_frères prêcheurs_. Le nom de jacobins leur avait été donné parce que -le premier couvent qu’ils avaient occupé à Paris était dans la rue -Saint-Jacques, _in via sancti Jacobi_. - -[58] Ce mot vient du latin _scopelismus_, fait de _scopulus_, en grec -σκόπελος, _pierre_, _rocher_. - -[59] Jarnac, qui dépensait beaucoup, quoiqu’il n’eût qu’un faible -patrimoine, était soupçonné de devoir l’opulence dont il fesait parade -aux libéralités de sa belle-mère, qui avait pour lui une tendresse plus -que maternelle; et Lachataigneraie avait eu l’indiscrétion de dire que -la chose était vraie, d’après une confidence qu’il prétendait avoir -reçue de Jarnac, lorsqu’ils étaient tous deux intimes. C’est ce qu’on -voit dans les pièces mêmes du cartel qui ont été conservées. - -[60] Le dîner fut avancé jusqu’à neuf heures, même jusqu’à huit heures -du matin, à ce que nous apprend Montaigne. - -[61] Elles en avaient bien formé treize, mais comme on avait omis trois -jours à différentes époques l’excédant n’était plus que de dix jours. - -[62] Il s’agit évidemment de la force morale. Le nom d’Israël, dit -M. Salvador, a été composé expressément dans l’intérêt d’une idée, -d’un principe, et il est provenu de la réunion des deux mots hébreux -_lachar_ et _el_, qui signifient _droiture_ et _force_. - -[63] Christine de Pisan rapporte, comme une chose extraordinaire, -qu’une simple dame de Gatinois eût osé porter cette cottehardie à queue -traînante. - -[64] _Tailler quelqu’un de l’étole de saint Hubert_, c’était insérer -une parcelle de cette étole dans une entaille qu’on lui fesait au front -avec la clef de saint Hubert, espèce de cor ou de cornet de fer béni. -Cette expression était technique. - -[65] Un décret de l’empereur Othon fait voir quel devait être -l’excès de ce luxe épiscopal. Il borne le nombre des chevaux pour un -archevêque, à douze, et pour un évêque, à six. - -[66] De là est venu le préjugé qui fait que beaucoup de gens éprouvent -un certain déplaisir à la vue d’un pain tourné au rebours. - -[67] Comme ce verbe est très ignoré des lexicographes, dans l’acception -que j’indique, je citerai pour preuve de cette acception les deux vers -suivants, extraits de la _Trésorière_, comédie de Jacques Grevin (Act. -II, sc. 2): - -Si est-ce que j’ay espérance _D’émoucher quelque argent de vous_. - - -[68] Ouvrage composé au XII^e siècle par Hue de Tabarie. Le fragment -cité est extrait d’une édition dans laquelle le style de cet ouvrage a -été un peu rajeuni. - -[69] Mabinogion est un mot gallois qui signifie contes pour la jeunesse -et l’enfance. M. de Walckenaer reconnaît dans le mabinogion le type -primitif de nos contes de fées. - -[70] Lors de l’avénement de Hugues Capet, on comptait en France plus -de cent cinquante monnaies différentes, dont la plupart s’excluaient -réciproquement, ce qui rendait presque impossible le commerce de -province à province. La monnaie royale n’eut cours, dans tout le -royaume, que sous le règne de Louis IX, qui eut seul le droit de -faire frapper de» pièces d’or et d’argent, en laissant à plus de -quatre-vingts seigneurs celui d’en fabriquer d’une autre matière. - -[71] Pour qu’on ne m’accuse pas de vouloir rien ôter à la gloire -de saint Denis, j’ajouterai, d’après Helduin, son biographe, qu’il -baisa plusieurs fois sa tête sur la route, en présence des anges -qui l’accompagnaient en chantant: _Gloria tibi, Domine, alleluia_. -Une action si miraculeuse doit être conservée dans les livres, avec -d’autant plus de soin que la peinture et la sculpture seront à jamais -impuissantes à la représenter. - -[72] C’est le nom qu’on donnait à la somme taxée par les lois pour la -réparation de quelque crime. «Les peines corporelles, dit M. Michelet, -étaient rares, inexécutables, chez les Barbares. Ce n’était pas chose -aisée de mettre la main sur un homme désespéré, pour lequel toute une -tribu aurait combattu. Les représailles, d’ailleurs, n’auraient jamais -fini. Il valait mieux éteindre la vengeance, faire payer le coupable.» -De là vint l’usage du _wehrgeld_ ou composition. - -[73] Phébus était un surnom donné à ce prince, soit à cause de sa -beauté, soit à cause de son amour pour la chasse, soit à cause du -soleil qu’il avait pris pour emblème. - -[74] C’est ce que dit saint Grégoire de Nazianze, dans des vers grecs -dont sir Thomas Brown a rapporté cette traduction latine. - -Utque latet rosa verna suo putamine clausa, Sic os vincla ferat, -validisque arctetur habenis Indicatque suis prolixa silentia labris. - - -[75] Cet usage n’est pas entièrement tombé en désuétude. J’en ai -été témoin dans la petite ville de Vahres, près de Saint-Affrique, -département de l’Aveyron. - -[76] _Jacquet_ était, dit-on, venu par corruption de _jacet_: troisième -personne du présent de l’indicatif du verbe latin _jaceo_, employé pour -exprimer l’action du flatteur qui se prosterne, qui se met pour ainsi -dire à plat ventre devant la personne qu’il veut flagorner. - -[77] Des écrivains respectables assurent que les lis ne furent -introduits que sous le règne de Louis-le-Jeune dans les armoiries de -France, à la place des abeilles qui y figuraient primitivement. Comme -ce prince avait été surnommé _florus_, à cause de sa grande beauté, ils -conjecturent que ce doux surnom de _fleur_, joint à l’analogie que le -nom de _Loïs_ (_Louis_), avait avec un lis, donna l’idée d’adopter un -tel emblème. - -[78] La forme originale de cette phrase est devenue un objet de -controverse pour les grammairiens. Les uns l’ont sévèrement blâmée, -comme contraire aux habitudes reçues; les autres l’ont beaucoup louée, -mais sans nous faire connaître la véritable raison pour laquelle -l’_innocence_ et le _repentir_, qui sont des noms dont le genre est -différent, ont pu être légitimement désignés, dans le nom pluriel -_sœurs_, par le même genre, et par le genre féminin plutôt que par le -masculin. Voici, je crois, cette raison. Le nom _sœurs_ n’est point -en rapport immédiat avec l’_innocence_ et le _repentir_, mais avec -un nom pluriel ellipsé, et la construction pleine est celle-ci: _Il -n’appartenait qu’à la religion chrétienne d’avoir fait deux sœurs_, -DES DEUX VERTUS, _l’innocence et le repentir_. Les mots sont disposés -dans la phrase avec tout l’art nécessaire pour faire passer ce qu’il -y a de singulier et d’imprévu. Le mot _sœurs_ s’offre le premier; -immédiatement après lui vient celui d’_innocence_, qui donne à entendre -que les deux sœurs sont des vertus. Le _repentir_ n’arrive qu’en -dernier lieu, et revêtu, pour ainsi dire, du caractère particulier sous -lequel l’imagination du lecteur l’a déjà entrevu. M. de Châteaubriand, -considérant le _repentir_ comme une autre _innocence_, a fait sa -construction selon l’idée qu’il avait dans l’esprit, plutôt que selon -les mots, en vertu de la figure de grammaire nommée syllepse ou -synthèse. L’usage de la syllepse du genre est assez fréquent dans notre -langue. J’en pourrais citer beaucoup d’exemples; mais je me bornerai -à celui-ci, de Voltaire: _Joue-t-on Tancrède? personne ne m’en dit -rien. Réussit_-ELLE? _Est_-ELLE _tombée_? Mon intention, en choisissant -cette phrase, est de montrer que l’idée peut en être reproduite sous -la même forme que celle de M. de Châteaubriand, sans donner prise à -la critique; et, pour cela, il n’y a qu’à dire: Joue-t-on Zaïre et -Tancrède? Le public applaudit-il toujours ces deux charmantes sœurs? - -[79] Expression prise des comédies espagnoles où figure un _capitan -matamoros_, c’est-à-dire un _capitaine tue-mores_. - -[80] La _fête des fous_ dont Pierre de Corbeil, archevêque de Sens, -avait composé un office qu’on trouve dans un diptyque conservé à la -bibliothèque de cette ville, était un mélange monstrueux d’impiété -et de religion. Elle donnait lieu à des cérémonies bizarres et -extravagantes. On y élisait un évêque et même, dans quelques églises, -un pape des fous. Les prêtres y figuraient barbouillés de lie, masqués -ou travestis de la manière la plus folle et la plus ridicule. Promenés -dans des tombereaux pleins d’ordure, ils chantaient des chansons -obscènes, prenaient des postures lascives, fesaient des gestes -impudiques et mettaient des morceaux de vieilles savattes dans leurs -encensoirs. La fameuse prose de l’âne y était chantée à deux chœurs qui -imitaient par intervalles et comme par refrain le braire de cet animal -qu’on voulait honorer parce qu’il avait assisté à la naissance de -Jésus-Christ, et l’avait porté sur son dos, lors de sa fuite en Égypte -et de son entrée à Jérusalem. En chantant la prose on conduisait l’âne, -vêtu d’une belle chape, à la porte de l’église ou vers l’autel. - -M. Michelet voit un symbole dans la _fête des fous_. L’homme, dit-il, y -offrait l’hommage même de son imbécillité, de son infamie, à l’église -qui devait le régénérer. C’était une comédie sacrée qu’on jugea -dangereuse, lorsque, ayant cessé de la comprendre, on ne vit que la -lettre et on perdit le sens du symbole. - -[81] Nom supposé sous lequel le chartreux Noël d’Argonne a publié des -mélanges assez curieux. - -[82] - -Laissons cela, _ventre saint-George_! Vous me feriez rendre ma gorge. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Dictionnaire étymologique, historiqu - et anecdotique des proverbes et des , by Pierre Marie Quitard - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DICTIONNAIRE ÉTYMOLOGIQUE *** - -***** This file should be named 51631-0.txt or 51631-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/6/3/51631/ - -Produced by Giovanni Fini, Norbert H. 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