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-The Project Gutenberg EBook of Dictionnaire étymologique, historique et
-anecdotique des proverbes et des locution, by Pierre Marie Quitard
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-Title: Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française
- en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales
- des autres langues
-
-Author: Pierre Marie Quitard
-
-Release Date: April 2, 2016 [EBook #51631]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DICTIONNAIRE ÉTYMOLOGIQUE ***
-
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-
-Produced by Giovanni Fini, Norbert H. Langkau, Replacement
-images from TIA and the Online Distributed Proofreading
-Team at http://www.pgdp.net (This book was produced from
-scanned images of public domain material from the Google
-Books project.)
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- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
- corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
-—Les mots écrites en gras ont étées representées ainsi: =mot gras=.
-
-—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
- a^{bc}.
-
-
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-
- DICTIONNAIRE
-
- ÉTYMOLOGIQUE, HISTORIQUE ET ANECDOTIQUE
-
- DES PROVERBES.
-
-
-
-
-Toute contrefaçon sera poursuivie.
-
-Seront réputés contrefaits, les exemplaires qui ne porteront pas la
-signature de l’Éditeur.
-
-[Illustration]
-
- IMPRIMERIE D’HIPPOLYTE TILLIARD
-
- RUE S.-HYACINTHE-S.-MICHEL, 30.
-
-
-
-
- DICTIONNAIRE
-
- Étymologique, Historique et Anecdotique
-
- DES PROVERBES
-
- ET DES
-
- LOCUTIONS PROVERBIALES DE LA LANGUE FRANÇAISE
-
- EN RAPPORT
-
- AVEC DES PROVERBES
-
- ET DES LOCUTIONS PROVERBIALES DES AUTRES LANGUES
-
-
- Par P. M. QUITARD
-
-
- PARIS
-
- P. BERTRAND, LIBRAIRE-ÉDITEUR
-
- Rue Saint-André-des-Arts, 38
-
- STRASBOURG, Vve LEVRAULT, rue des Juifs, 33
-
-
- 1842
-
-
-
-
-PRÉFACE.
-
-
-L’origine des proverbes doit remonter aux premiers âges du monde.
-Dès que les hommes, mus par un instinct irrésistible, et poussés, on
-peut le dire, par la volonté toute-puissante du Créateur, se furent
-réunis en société; dès qu’ils eurent constitué un langage suffisant
-à l’expression de leurs besoins, les proverbes prirent naissance et
-furent comme le résumé naturel des premières expériences de l’humanité.
-Ils consistaient alors en quelques formules simples et naïves comme
-les mœurs dont ils étaient le résultat et le reflet. S’ils avaient
-pu se conserver, s’ils étaient parvenus jusqu’à nous sous leur forme
-primitive, ils seraient le plus curieux monument du progrès des
-premières sociétés; ils jetteraient un jour merveilleux sur l’histoire
-de la civilisation, dont ils marqueraient le point de départ avec une
-irrécusable fidélité.
-
-L’Ecclésiaste, qui dut se modeler sur les sages des anciens jours,
-disait, il y a près de trois mille ans: _Occulta proverbiorum exquiret
-sapiens, et in absconditis parabolarum conversabitur: Le sage tâchera
-de pénétrer dans le secret des proverbes et se nourrira de ce qu’il
-y a de caché dans les paraboles._ Les sept sages de la Grèce et
-Pythagore eurent la même pensée que l’Ecclésiaste. Socrate et Platon
-firent des recueils de proverbes pour leur usage. Aristote les imita
-et fut à son tour imité par ses disciples, Cléarque et Théophraste.
-Les stoïciens Chrysippe et Cléanthe se livrèrent au même travail. Tous
-ces philosophes regardaient les proverbes comme les restes de cette
-langue qui avait servi à l’instruction des premiers hommes, et que Vico
-appelle _la langue des dieux_. C’est sous forme de proverbes que les
-prêtres avaient fait parler les oracles, que les législateurs avaient
-donné leurs lois, que les sages et les savants avaient résumé leur
-doctrine et leur expérience.
-
-On sait combien, parmi les Romains, Caton l’ancien aimait et
-recherchait les proverbes. Plus tard, deux grammairiens, Zenobius et
-Diogenianus, qui vivaient sous l’empereur Adrien, en firent l’objet de
-leurs travaux, et s’appliquèrent à en recueillir un grand nombre.
-
-Les proverbes jouirent de la même faveur dans le moyen-âge, et furent
-soigneusement étudiés par les philosophes et les savants. Apostolius,
-Érasme et Adrien Junius travaillèrent successivement à réunir ceux qui
-étaient épars dans les auteurs grecs et latins. Joseph Scaliger publia
-les vers proverbiaux des Grecs; André Scot, les adages des anciens
-Grecs et ceux du Nouveau-Testament; Martin del Rio, ceux de la Bible;
-Novarinus, ceux des Pères de l’Église; Jean Drusus, ceux des Hébreux.
-Un grand nombre de ceux des Arabes et des Persans furent traduits en
-latin par Scaliger, Erpenius et Levinus Warnerus. Boxhornius joignit à
-son _Traité des origines gauloises_ les proverbes de l’ancienne langue
-britannique. Ceux de l’espagnol forent recueillis par Hernand Nunez,
-surnommé par ses compatriotes _el commentador Griego_. Les proverbes
-qui avaient cours en Italie, en France, en Allemagne, en Angleterre,
-eurent également leurs compilateurs, et Grutère ne les jugea pas
-indignes d’être réunis, dans son _Florilegium ethicopoliticum_, aux
-sentences des bons auteurs grecs et latins. Depuis, tous les peuples de
-l’Europe ont eu des recueils du même genre; et cela ne pouvait manquer
-d’arriver.
-
-C’est qu’en effet, comme le dit fort bien Rivarol, _les proverbes sont
-les fruits de l’expérience des peuples, et comme le bon sens de tous
-les siècles réduit en formule_.
-
-Cependant notre langue, à mesure qu’elle se perfectionna, à mesure
-qu’elle prit ses habitudes de sévérité et de précision rigoureuse,
-sembla dédaigner les proverbes familiers et naïvement énergiques que
-nos vieux auteurs aimaient tant à employer; elle les jugea indignes
-d’elle, et, par une fausse délicatesse voisine de la pruderie,
-elle priva notre littérature d’un assez grand nombre de locutions
-originales, de tours vifs et piquants, d’expressions pittoresques et
-plaisantes.
-
-Dans des temps comme les nôtres, où la naïveté des pensées et du
-langage a presque disparu pour faire place à un positif sec et dénué
-de couleur, la langue proverbiale ne saurait avoir autant d’importance
-que dans l’antiquité et dans le moyen-âge; mais elle est encore fort
-curieuse à étudier. Elle résume tous les faits sociaux, car elle
-comprend et embrasse tout ce qui occupe l’activité des hommes en
-société; elle éclaire l’histoire de la civilisation et des idées,
-dont elle reproduit, dans ses transformations diverses, la physionomie
-caractéristique.
-
-En observant avec soin les différences et les changements successifs
-de la langue proverbiale, on pourrait marquer toutes les phases
-de l’esprit des peuples. Chaque époque a ses opinions dominantes,
-lesquelles se traduisent en formules populaires, et les proverbes d’un
-siècle expliquent ses goûts, ses habitudes, et l’originalité spéciale
-qui le différencie de tous les autres. En changeant de qualités ou de
-vices, la société change de proverbes, et cela explique pourquoi les
-proverbes disent quelquefois le pour et le contre.
-
-Il faut distinguer dans les proverbes une vérité générale qui est
-de tous les temps et de tous les lieux, et qui subsiste toujours
-la même, malgré les changements et les révolutions, et une vérité
-particulière qui appartient à une époque ou à plusieurs époques à peu
-près semblables. La première résume d’une manière universelle l’esprit
-de l’humanité tout entière; la seconde résume particulièrement l’esprit
-de tel ou tel peuple, avec la couleur du temps et les traits de la
-physionomie nationale.
-
-Les proverbes qui expriment des sentiments universels, se retrouvent
-toujours et partout. Ils sont les mêmes chez tous les peuples, quant au
-fond; ils ne varient que dans la forme: d’où l’on peut croire qu’ils
-n’ont pas été empruntés par un peuple à un autre peuple, mais qu’ils
-sont nés spontanément chez toutes les nations et dans tous les pays,
-par le seul fait du sens commun. La différence de la forme paraît
-prouver qu’il n’y a pas eu traduction.
-
-Les proverbes qui sont fondés sur des opinions particulières et sur des
-coutumes locales, ne sortent guère du pays où ils sont nés; car ils ne
-seraient pas compris hors du milieu et des circonstances qui les ont
-inspirés. Ce sont des plantes indigènes qui perdraient leur parfum et
-leur saveur en changeant de climat.
-
-On pourrait donc distinguer les proverbes en proverbes généraux et
-en proverbes particuliers. Les premiers comprendraient les sentences
-basées sur une vérité d’expérience généralement admise par le sens
-commun de tous les peuples. C’est ce qu’on a appelé _la sagesse des
-nations_; et ce qui justifie ce titre, c’est que parmi ceux-là, il
-n’y en a point qui ne contiennent quelque observation judicieuse, ou
-quelque enseignement utile. Si l’on en trouve quelqu’un qui paraisse
-offrir un caractère dépourvu de moralité, on doit croire qu’il n’est
-pas entendu dans son vrai sens. La conscience du genre humain n’a
-jamais rien consacré d’immoral.
-
-Les seconds comprendraient les sentences basées aussi sur une vérité
-d’expérience, mais sur une vérité particulière et locale, propre à tel
-ou tel peuple. Cette dernière classe comprendrait encore les dictons et
-les expressions figurées qui ont trait à certains usages nationaux.
-
-Il existe dans notre langue, comme dans tous les idiomes, un assez
-grand nombre de ces locutions figurées qu’on serait tenté de prendre
-pour des éléments d’un chiffre de convention plutôt que pour ceux d’un
-langage fondé sur l’analogie. Quoique tout le monde se soit familiarisé
-avec ces locutions par suite de leur fréquente apparition dans le
-discours et de l’emploi routinier qu’on en fait, sans y réfléchir, dans
-le langage journalier, il n’est peut-être personne qui ne se trouvât
-embarrassé de les expliquer et d’en donner la raison. La cause d’un
-tel embarras, c’est qu’elles n’ont point conservé d’application au
-sens propre dans lequel elles furent primitivement employées; c’est
-que, devenues semblables à ces médailles allégoriques qu’on ne sait
-à quels événements rapporter, elles ne sont aujourd’hui que de pures
-métaphores dont l’origine semble s’être effacée et perdue. Pour en
-avoir la signification complète, pour en apprécier exactement toute la
-valeur, il faudrait les ramener, sur leur trace presque insaisissable,
-au point même de leur départ, et les replacer à côté des objets qui
-les ont fait naître; car le mot garde toujours quelque obscurité, tant
-qu’il n’est pas éclairé du reflet de la chose. Mais un pareil travail,
-tout précieux qu’il pourrait être, ne sourit point à nos philologues.
-Atteints d’une manie trop commune dans notre siècle, ces messieurs ne
-s’attachent plus guère qu’aux généralités, qui souvent ne prouvent rien
-à force d’être vagues et arbitraires, et ils dédaignent l’explication
-des faits particuliers qui, bien observés et bien commentés,
-jetteraient une si vive lumière sur la science philologique.
-
-Quant à moi, je l’avoue, je regarde comme une chose fort importante
-d’éclaircir par de bons commentaires ces expressions d’origine obscure
-ou inconnue, ces expressions préservées de toutes les vicissitudes de
-notre idiome par une protection spéciale qui les a pour ainsi dire
-stéréotypées. Elles rappellent des traditions pleines d’intérêt; elles
-retracent une image fidèle et naïve de la vie de nos aïeux; ce sont des
-mœurs et des coutumes formulées par le langage; à ce titre, elles se
-rattachent essentiellement à l’histoire nationale; à ne les considérer
-même qu’au point de vue de la curiosité, elles offrent presque toujours
-quelque chose d’original et de piquant qui peut éveiller l’esprit et
-qui mérite bien de fixer l’attention.
-
-La raison des sobriquets n’est pas moins intéressante à connaître et
-à expliquer. Les sobriquets donnés à des villes, à certaines classes
-d’hommes, à certaines factions politiques font partie de l’histoire des
-mœurs et des coutumes. Ils dessinent en quelque sorte la physionomie
-des diverses époques, en résumant, par des dénominations bizarres, mais
-expressives, le tour d’esprit et les usages particuliers des différents
-peuples. Ils n’ont, du reste, ni le même intérêt, ni la même portée
-que les proverbes. Remarquons, en passant, que notre temps est fertile
-en sobriquets qui trouvent de l’écho, tandis qu’il n’a peut-être pas
-produit un proverbe que l’usage général ait consacré. C’est que le
-proverbe appartient aux époques synthétiques où l’union d’un peuple se
-fonde sur la communauté d’idées et de sentiments généralement admis, de
-traditions reconnues et acceptées, qui rapprochent les hommes par le
-doux lien des habitudes identiques et de la sympathie. Le sobriquet,
-au contraire, semble appartenir plus particulièrement aux époques
-de confusion et de désordre. Il sert comme d’étiquette aux passions
-politiques; il classe et divise les hommes en catégories. En un mot, on
-peut le considérer comme un symptôme de l’anarchie intellectuelle, du
-morcellement des partis et de l’éparpillement des idées. Notre époque
-ne pouvait donc manquer d’être fertile en sobriquets.
-
-Revenons aux proverbes. L’étude aujourd’hui en est fort négligée, comme
-le sont presque toutes les études qui n’ont pas une valeur commerciale
-et industrielle. Notre siècle, sous prétexte de _positivisme_ (mot
-barbare créé de nos jours et bien digne de ce qu’il exprime), semble
-avoir abandonné le culte de l’intelligence et la recherche des choses
-spirituelles pour se livrer spécialement aux soins du corps et aux
-charmes du _confortable_. Toutefois, quoi qu’il fasse, l’intelligence
-ne saurait perdre ses droits et sa prééminence; et les travaux qui
-tendent à éclairer l’histoire des usages et de la morale des peuples
-offriront toujours quelque intérêt aux hommes qui veulent s’instruire.
-
-Pour faire comprendre le but du livre que je publie, je dois dire ce
-que j’entends par proverbes:
-
-J’ai pris ce terme dans le sens que lui attribue cette charmante
-définition d’Érasme, _Celebre dictum scita quadam novitate insigne_,
-et, à l’exemple de cet esprit si fin et si ingénieux, j’ai regardé le
-piquant du tour et l’originalité de l’expression comme la condition
-expresse des vrais proverbes.
-
-Cependant mon intention, non plus que celle d’Érasme lui-même, n’a
-pas été de n’en admettre que de tels: mon recueil eût été réduit à
-des proportions trop exiguës. Néanmoins, je n’ai pas cherché à le
-grossir de ces locutions grossières _traînées dans les ruisseaux des
-halles_, de ces mots disgracieux, de ces sales dictons qui se trouvent
-souvent dans la bouche des gens sans éducation. Plus scrupuleux que
-la plupart des parémiographes[1], j’ai laissé dans son bourbier
-natal toute cette phraséologie de la canaille. S’il m’a fallu citer
-quelques-unes de ces façons de parler un peu libres de nos anciens
-poëtes ou prosateurs, parce qu’il était important de les expliquer,
-je n’ai jamais oublié ces élégantes paroles de saint Augustin, _de
-pudendis cogit nos necessitas loqui, pudor autem circumloqui_; et,
-dans mes explications, j’ai toujours déguisé sous des termes mesurés et
-décents tout ce qui m’a paru susceptible de mal sonner à des oreilles
-délicates. Mon Dictionnaire est consacré à ces maximes d’une sagesse
-traditionnelle, à ces formules du sens commun qui, jetées dans la
-circulation universelle, forment la monnaie courante de la raison et de
-l’esprit des peuples, à ces expressions pleines d’allusions à des faits
-curieux, singulières à force d’être naturelles, et dont la vulgarité ne
-détruit pas le sel. Il ne contient aucun article qui ne se distingue
-par quelque trait moral, historique ou littéraire, ou par quelque
-observation étymologique fondée sur l’origine des choses plutôt que sur
-celle des mots.
-
-La langue proverbiale est à peu près aujourd’hui une langue morte, et
-il est certain que la lecture de nos vieux auteurs, qui ont fait un si
-fréquent usage des proverbes, exige, pour être complétement fructueuse,
-une sorte de commentaire de cette langue.
-
-Ce commentaire, je me suis attaché à le mettre dans mon livre. Mon
-but a été surtout de réunir et de condenser tout ce qui peut servir
-à étudier l’histoire des mœurs par l’histoire des expressions. Sous
-ce rapport, j’ose dire que mon ouvrage a quelque chose de neuf, et
-qu’il se distingue de tous ceux qui l’ont précédé[2]. Les nombreux
-matériaux que j’ai recueillis, l’explication nouvelle d’un grand nombre
-de proverbes et de locutions incomprises, les anecdotes, bons mots
-et pensées philosophiques, semés dans une foule d’articles, donneront
-peut-être quelque utilité et quelque agrément à mon travail. Pour y
-jeter plus d’intérêt et de variété, j’ai souvent rapproché et comparé
-les proverbes et les expressions proverbiales des différents peuples,
-d’une manière propre à récréer et à éclairer l’esprit par la diversité
-des formes originales sous lesquelles se reproduit la même pensée.
-Qu’on me permette de citer en exemple cette série de proverbes sur
-l’hypocrisie:
-
-Les Français disent: _Le diable chante la grand’messe_.
-
-Les Portugais: _Detras de la cruz esta el diablo: le diable se tient
-derrière la croix_.
-
-Les Espagnols: _Por las haldas del vicario sube el diablo al
-campanario: par les pans de la robe du vicaire, le diable monte au
-clocher_.
-
-Les Italiens: _Non sì tosto si fa un tempio a dio che il diavolo ci
-fabbrica una cappella appresso: on n’a pas plus tôt bâti une église à
-Dieu, que le diable s’y fait une chapelle_.
-
-Les Anglais comme les Italiens: _Where God has his church the devil
-will have his chapel_.
-
-Les Allemands: _O uber die schlaue Sunde, die cinen Engel vor jeden
-Teufel stellt: que le crime est rusé! Il place un ange devant chaque
-démon_. Ce qui revient à notre expression, _couvrir son diable du plus
-bel ange_, dont la reine de Navarre a fait usage dans sa XII^e nouvelle.
-
-L’Evangile compare l’hypocrite à _un sépulcre blanchi, plein d’éclat au
-dehors et de pourriture au dedans_.
-
-A ces tableaux comparatifs qui révèlent le tour d’esprit et le
-caractère moral des différentes nations, j’ai ajouté soigneusement
-un grand nombre de faits philologiques propres à jeter du jour sur
-l’histoire des mœurs et des coutumes, histoire si importante à
-connaître, et souvent si peu connue. Enfin, j’ai expliqué beaucoup
-de proverbes par des citations précieuses et significatives puisées
-dans nos classiques. J’ai regardé des citations de ce genre, comme
-un ornement pour mon livre, et comme une source de plaisir pour mes
-lecteurs.
-
-Il m’a paru intéressant et curieux de montrer ce que nos grands
-écrivains ont tiré quelquefois d’une pensée vulgaire, et comment ils
-ont su souvent transformer avec bonheur le proverbe qui contenait, pour
-ainsi dire en germe, quelques unes de leurs plus belles expressions.
-Cette partie de mon travail ne sera pas, j’ose l’espérer, la moins
-précieuse, et je puis affirmer en toute sincérité qu’elle est presque
-toujours neuve.
-
-En terminant, je dois dire ici que mes recherches sur les proverbes
-avaient été conçues et dirigées de manière à suivre la langue
-proverbiale, dans tous ses détails, depuis les troubadours jusqu’à
-notre époque. Si je n’eusse pris le parti de réduire mon livre, il
-formerait deux ou trois forts volumes in-octavo. Mais un travail
-aussi long eût trouvé difficilement un éditeur. J’ai dû me borner à
-la publication actuelle, qui ne laisse pas, telle qu’elle est, d’être
-beaucoup plus complète que toutes les autres du même genre, puisqu’elle
-contient plus de cinq cents origines nouvelles.
-
-Puissé-je avoir réussi à faire un recueil qui ne soit pas dépourvu
-d’utilité! C’est là toute mon ambition.
-
-
-
-
-DICTIONNAIRE ÉTYMOLOGIQUE, HISTORIQUE ET ANECDOTIQUE DES PROVERBES.
-
-
-
-
-A
-
-
-A.—_Être marqué à l’a._
-
-C’est être doué de quelque qualité éminente, être distingué par un
-mérite supérieur.
-
-On prétend que cette expression est fondée sur l’usage de marquer
-les monnaies de France selon l’ordre des signes alphabétiques, parce
-que les pièces fabriquées à Paris, dont la marque est un A, ont été
-réputées de meilleur aloi que les pièces fabriquées dans les villes
-de province. Mais il est plus probable qu’elle est fondée sur la
-prééminence qu’a toujours eue l’A dans l’alphabet de presque toutes les
-langues, et qu’elle est un emprunt fait aux anciens, qui employaient
-les lettres pour désigner divers personnages et donnaient à ceux du
-premier ordre la dénomination d’Alpha ou d’A.
-
-Martial (épig. 57, liv. II), parlant d’un certain Codrus, renommé parmi
-les jeunes gens de Rome à cause de l’élégance de sa parure, l’appelle
-_Alpha penulatorum_, ce qui signifie littéralement, _l’Alpha de ceux
-qui portent le manteau_.
-
-Autrefois, en Alsace, les prébendes étaient titrées, selon leur valeur,
-par les lettres de l’alphabet. Il y avait des chanoines appelés
-Chanoine A, Chanoine B, Chanoine C, etc.
-
-_Il n’a pas fait une panse d’a._
-
-C’est-à-dire, il n’a pas fait la moindre chose.
-
-Panse d’a ne se dit que du petit a, parce que le petit a commence à
-se former par un c ou demi-rond qui ressemble à une panse ou ventre.
-Il ne faut donc pas employer le grand A lorsqu’on écrit cette phrase
-proverbiale, car le signe serait sans rapport avec la chose signifiée.
-
-
-=ABATTU.=—_L’abattu veut toujours lutter._
-
-On consent rarement à s’avouer plus faible que son adversaire.
-L’amour-propre trouve presque toujours des raisons pour déguiser une
-défaite, et il donne ordinairement à ces raisons l’accent du défi.
-C’est l’éloquence de Périclès qui, renversé par Thucydide à la lutte,
-prouvait aux spectateurs que c’était lui qui avait terrassé Thucydide.
-
-On dit aussi dans un sens analogue: _Plus on bat le tambour, plus
-il fait de bruit_. Les Provençaux expriment la même idée par cette
-comparaison spirituelle: _Faire comme les cigales, qui chantent quand
-on les frotte._ Il faut savoir que, pour faire chanter les cigales
-qu’on a prises, on les roule entre les doigts; car le son rauque et
-monotone que rendent ces insectes ne part point du gosier, comme
-l’a prétendu saint Ambroise, très bon prélat, mais très mauvais
-naturaliste: il vient de deux instruments qui sont placés aux deux
-côtés de leur ventre, et qui consistent en deux membranes élastiques
-dont la cavité renferme des parties écailleuses sur lesquelles ces
-membranes flottent avec bruit.
-
-
-=ABBAYE.=—_Pour un moine l’abbaye ne faut point._
-
-C’est-à-dire que dans une société on ne s’abstient point de faire
-ce qu’on a projeté ou de se livrer à la joie, quoiqu’un des membres
-manque ou s’y oppose. _Faut_, dans ce vieux proverbe, est la troisième
-personne du présent indicatif du verbe faillir.
-
-
-=ABBÉ.=—_Attendre quelqu’un comme les moines l’abbé._
-
-C’est ne pas l’attendre.—Cette façon de parler s’emploie
-particulièrement lorsqu’une personne invitée à dîner n’arrive point à
-l’heure indiquée, et que les autres convives se mettent à table. Elle
-est fondée sur l’ancienne coutume des couvents où les moines étaient
-dispensés d’attendre leur supérieur, dès l’instant que le son de la
-cloche des repas, _sonus epulantis_, les avait appelés au réfectoire.
-Leur devise était ce refrain d’une prose gastronomique qu’ils
-chantaient sans doute avec plus de plaisir qu’aucune hymne de leur
-bréviaire.
-
- _O beata viscera,
- Nulla sit vobis mora!_
-
- Loin de vous tout retard, entrailles bienheureuses!
-
-Les Allemands disent: _Mit der linken Hand auf einem warten. Attendre
-quelqu’un avec la main gauche_, c’est-à-dire, pendant que la droite est
-occupée à porter les morceaux à la bouche.
-
-_Il n’y a point de plus sage abbé que celui qui a été moine_.
-
-L’homme qui a pratiqué les devoirs de l’obéissance est celui qui
-pratique le mieux les devoirs du commandement. (Voyez le proverbe: _il
-faut apprendre à obéir pour savoir commander_.)
-
-_Le moine répond comme l’abbé chante._
-
-Les inférieurs se montrent d’ordinaire du même sentiment et tiennent le
-même langage que les supérieurs.—Un sénateur romain disait à Tibère:
-_Si primo loco censueris Cæsar, habebo quod sequar. César, si vous
-émettez le premier une opinion, je ne pourrai que la suivre_.
-
- _Regis ad exemplar totus componitur orbis._ (HORACE.)
-
- Le bedeau de la paroisse est toujours de l’avis de monsieur le curé.
-
-_Pour un moine on ne laisse pas de faire un abbé._
-
-L’absence ou l’opposition d’un individu n’empêche point une compagnie
-de délibérer ou de conclure une affaire.
-
- _Être comme l’abbé Rognonet
- Qui de sa soutane ne put faire un bonnet._
-
-Comparaison proverbiale qu’on applique à une personne qui ne sait
-tirer aucun parti d’une position avantageuse, et qui gâte la meilleure
-affaire par sa sotte maladresse. On dit aussi, dans le même sens:
-_Tailler sa besogne sur le patron de l’abbé Rognonet_.
-
-L’abbé Rognonet est un être imaginaire, qui a tiré son nom, suivant les
-uns, du verbe _rogner_, dont l’action devait lui être familière, et,
-suivant les autres, du verbe _rognoner_, par allusion à la mauvaise
-humeur à laquelle il se laissait emporter toutes les fois que,
-voyant son opération manquée, il était obligé de la recommencer pour
-la manquer encore. L’histoire de ce malencontreux personnage a été
-probablement suggérée par un passage de Rabelais (liv. IV, ch. 52), où
-Carpalim, valet de Panurge, parlant du tailleur Groingnet, ainsi nommé
-sans doute du vieux verbe _groingner_ (grogner), fait le détail suivant
-des infortunes survenues à ce tailleur dans l’exercice de son métier,
-parce qu’il avait employé en patrons et en mesures un parchemin sur
-lequel était écrite une vieille clémentine ou décrétale du pape Clément
-V: «O cas estrange! touts habillements taillez sus tels patrons, et
-pourtraicts sus telles mesures, feurent guastez et perdus, robbes,
-cappes, manteaulx, sayons, juppes, cazacquins, collets, pourpoincts,
-cottes, gonnelles, verdugualles. Groingnet, cuidant tailler une cappe,
-tailloit la forme d’une braguette; en lieu d’ung sayon tailloit ung
-chappeau à prunes succées; sus la forme d’ung cazacquin tailloit une
-aumusse; sus le patron d’ung pourpoinct tailloit la guise d’une paelle.
-Ses varlets l’avoir cousue la deschiquetoient par le fond et sembloit
-d’une paelle à fricasser chastaignes. Pour ung collet faisoit ung
-brodequin. Sus le patron d’une verdugualle faisoit ung tabourin de
-souisse. Tellement que le paovre homme par justice fut condamné à payer
-les estoffes de touts ses chalands et de présent en est au saphran.
-(Voyez le mot _Safran_.) Punition dist homenaz et vengeance divine!»
-
-
-=ABOMINATION.=—_L’abomination de la désolation._
-
-Expression tirée de l’Écriture sainte, pour désigner les plus grands
-excès de l’impiété, la plus grande profanation. Elle s’emploie
-proverbialement et familièrement pour se récrier avec emphase contre
-une chose qui choque les usages reçus.
-
-«L’abomination de la désolation, dit Bossuet, est la même chose que
-les armées des payens autour de Jérusalem.... Le mot d’abomination,
-dans l’usage de la langue sainte, signifie idole. Les armées romaines
-portaient dans leurs enseignes les images de leurs césars et de leurs
-dieux; ces enseignes étaient aux soldats un objet de culte; et parce
-que les idoles, selon l’ordre de Dieu, ne devaient jamais paraître
-dans la terre sainte, les armées romaines en étaient bannies.... Quand
-Jérusalem fut assiégée, elle était environnée d’autant d’idoles qu’il
-y avait d’enseignes, et l’abomination ne parut jamais tant où elle ne
-devait pas être, c’est-à-dire dans la terre sainte et autour du temple.»
-
-
-=ABONDANCE.=—_Abondance de biens ne nuit pas._
-
-Proverbe sur lequel Voltaire a très spirituellement enchéri par ce joli
-vers, qui est aussi devenu proverbe:
-
- Le superflu, chose très nécessaire.
-
-Mais il n’est pas absolument vrai que l’abondance ne nuise point, car
-elle amène quelquefois des inconvénients fâcheux, comme le remarque
-cet autre proverbe: _Abondance engendre fâcherie_; et d’ailleurs elle
-est regardée par les philosophes comme contraire au bonheur, qui ne
-se rencontre guère que _dans un état frugal, entre la pauvreté et les
-richesses_, suivant l’expression de Fléchier.
-
-_L’abondance des biens de la terre nous rend nécessiteux de ceux du
-ciel._
-
-C’est-à-dire que l’effet ordinaire des richesses est de détourner
-ceux qui les possèdent de la pratique des vertus chrétiennes. Le
-Saint-Esprit, dans la Bible, appelle les richesses des trésors
-d’iniquité; et le Sauveur, dans l’Évangile, les signale comme le plus
-grand obstacle au salut: de là ce proverbe ascétique, qui a servi et
-qui servira encore de texte à plus d’un sermon, sans guérir personne de
-l’envie des richesses.
-
-_La trop grande abondance ne parvient point à maturité._
-
-Les épis trop pressés dans un champ se renversent les uns sur les
-autres par l’effet de la pluie ou du vent; les fruits trop nombreux sur
-un arbre en épuisent le suc nourricier, ou en font rompre les branches
-sous leur poids: et c’est ainsi que l’excessive abondance nuit à la
-maturité. Mais ce proverbe, très vrai au propre, a également sa juste
-application au figuré, pour signifier que trop de choses entreprises
-à la fois ne pouvant obtenir tous les soins que chacune d’elles
-réclame en particulier, sont exposées à ne pas réussir ou à ne réussir
-qu’imparfaitement.
-
-_De l’abondance du cœur la bouche parle._
-
-On ne peut guère s’empêcher de parler des choses dont on a le cœur
-plein; quand le cœur est plein, il faut que la bouche déborde: ou bien:
-en suivant l’impulsion de son cœur, dans ses discours, on ne manque
-point de paroles éloquentes.
-
-Ce proverbe est littéralement traduit des paroles suivantes de
-l’évangile selon saint Mathieu (ch. 6, v. 45), _Ex abundantia cordis os
-loquitur_.
-
-Les Basques disent: _Bihozaren beharguile mihia._ _La langue est
-l’ouvrière du cœur._
-
-
-=ABSENCE.=—_L’absence est l’ennemie de l’amour._
-
-On dit aussi: _Loin des yeux et loin du cœur_; ce qui paraît pris de ce
-vers de Properce (élégie 21, liv. III):
-
- _Quantum oculis, animo tum procul ibit amor._
-
-Un bel esprit, écrivant à un voyageur, lui rappelait ce proverbe et
-ajoutait plaisamment: «Hâtez-vous donc d’oublier la maîtresse que vous
-avez laissée à Paris; car il est bon de prévenir les infidèles.»
-
-_Un peu d’absence fait grand bien._
-
-Les personnes qui s’aiment se revoient avec plus de plaisir après
-une courte séparation. Le sentiment, affaibli par l’habitude d’être
-ensemble, se retrempe dans l’absence. «L’imagination, dit Montaigne
-(_Ess._, liv. III, ch. 9), embrasse plus chaudement et plus
-continuellement ce qu’elle va quérir que ce que nous touchons. Comptez
-vos amusements journaliers: vous trouverez que vous êtes le plus absent
-de votre ami, quand il vous est présent. Son assistance relâche votre
-attention et donne liberté à votre pensée de s’absenter à toute heure,
-pour toute occasion.»
-
-Les deux passages suivants de Saadi offrent une explication plus
-sensible. «Abuhurra allait tous les jours rendre ses devoirs à Mahomet,
-à qui Dieu veuille être propice. Le prophète lui dit: Abuhurra, viens
-me voir plus rarement, si tu veux que notre amitié s’accroisse; de trop
-fréquentes visites l’useraient trop promptement.»—«Un plaisant disait:
-Depuis le temps qu’on vante la beauté du soleil, je n’ai jamais ouï
-dire que personne en soit devenu plus amoureux. C’est, lui répondit-on,
-parce qu’on le voit tous les jours, si ce n’est en hiver où il se cache
-quelquefois sous les nuages; mais alors même on en connaît mieux le
-prix.»
-
- La beauté même à l’œil sait-elle toujours plaire?
- Vous croyez que le temps la détruit ou l’altère:
- L’habitude, voilà son plus triste ennemi.
- A qui nous voit toujours on ne plaît qu’à demi.
-
- (BARTHE, _Art d’aimer_.)
-
-M. Raynouard parle d’un tenson manuscrit où est discutée cette
-question: «Laquelle est plus aimée, ou la dame présente, ou la dame
-absente? Qui induit le plus à aimer, ou les yeux ou le cœur?» Cette
-question, dit-il, fut soumise à là décision de la cour d’amour de
-Pierrefeu et de Signe; mais l’histoire ne dit pas quelle fut la
-décision.
-
-Il ne faut pas croire pourtant que l’absence ait une influence
-vivifiante sur toutes les passions. Elle augmente les grandes et
-diminue les petites. La Rochefoucauld l’a comparée au vent, qui allume
-le feu et éteint les bougies.
-
-
-=ABSENT.=—_Absent n’est point sans coulpe ni présent sans excuse._
-
-Vieux proverbe dont le sens moral est qu’on doit s’abstenir de
-condamner les personnes qui sont inculpées pendant leur absence,
-puisque si elles étaient présentes elles trouveraient peut-être quelque
-moyen de se disculper. Les condamnés par défaut gagnent quelquefois
-leurs procès en s’expliquant devant les juges.
-
-Nous avons laissé perdre le mot _coulpe_, qui n’est plus usité que dans
-le proverbe et dans le style marotique. Cependant le mot n’est remplacé
-exactement par aucun autre. Nos bons écrivains devraient chercher à
-le remettre en crédit, à l’exemple de J.-J. Rousseau, qui l’a employé
-heureusement plusieurs fois dans ses _Confessions_.
-
-_Les absents ont tort._
-
-C’est-à-dire qu’on les oublie ou que, si l’on s’occupe d’eux, c’est
-presque toujours à leur désavantage. Les Latins disaient: _Absens hæres
-non erit._ _Point d’héritage pour l’absent._
-
-L’emploi le plus fréquent de ce proverbe a lieu pour signifier
-simplement qu’on rejette la faute de beaucoup de choses sur les
-absents, et qu’on parle d’eux avec peu de ménagement.
-
- L’éloge des absents se fait sans flatterie. (GRESSET.)
-
-Les absents qu’on épargne le moins sont ceux qui se font attendre,
-parce que leurs défauts viennent se présenter naturellement aux yeux de
-ceux qui sont obligés d’attendre. _On compte les défauts de celui qu’on
-attend_, dit le proverbe espagnol.
-
-_Les os sont pour les absents._
-
-Et même pour les retardataires: _Tardè venientibus ossa_.
-
-Proverbe de table qui s’emploie aussi quelquefois par extension pour
-signifier que, dans une affaire à laquelle plusieurs sont intéressés,
-celui qui ne fait point valoir ses droits par sa présence est
-ordinairement le plus mal partagé.
-
-
-=ACCOMMODEMENT.=—_Un mauvais accommodement vaut mieux qu’un bon
-procès._
-
-On dit aussi: _Un maigre accord est préférable à un gras procès_.
-
-Suivant un autre proverbe, _On achète toujours les procès argent
-comptant_.—On sait que les plaideurs sont obligés de payer cher la
-justice, car c’est une chose trop rare pour qu’ils puissent l’obtenir à
-bon marché.
-
-«Les tribunaux sont des arènes d’où le vainqueur sort presque toujours
-mutilé.» (M. LÉON GOZLAN.)
-
- ..... N’entreprends point même un juste procès,
- N’imite point ces fous dont la sotte avarice
- Va de ses revenus engraisser la justice;
- Qui, toujours assignant et toujours assignés,
- Souvent demeurent gueux de vingt procès gagnés.
-
- (BOILEAU, épit. 2.)
-
-
-=ACCORD.=—_Être de tous bons accords._
-
-Cette expression, dont on se sert en parlant d’une personne d’humeur
-aisée et de bonne composition: est une métaphore empruntée de la
-musique. On a dit autrefois: _Être comme la quinte, laquelle est de
-tous bons accords_. Phrase qui se trouve, je crois, dans Rabelais.
-
-Etienne Tabourot publia, en 1560, son _Livre des bigarrures et
-touches_, sur le titre duquel il déguisa son nom sous celui de
-_seigneur des accords_, et prit pour devise un tambourin avec ces
-mots: _à tous accords_, voulant faire entendre par là qu’il savait
-s’accommoder au goût de tout le monde[3].
-
-Les _bigarrures et touches du seigneur des accords_ sont un recueil
-de règles appuyées de beaucoup d’exemples pour composer, tant en
-latin qu’en français, des facéties de toute espèce, comme les rébus
-ordinaires, les rébus de Picardie, les étymologies, les anagrammes, les
-allusions, les équivoques, les entend-trois (mots à triple entente),
-les antistrophes ou contre-petteries, les acrostiches simples et
-doubles, les échos ou rimes redoublées, les rimes enchaînées, les
-vers rapportés ou coupés, les vers numéraux, les vers rétrogrades par
-lettre, et par mots, etc., etc.
-
-Ce recueil, dont la meilleure édition est de 1662, fesait les
-délices de nos joyeux ancêtres, qui l’appelaient _un grenier à
-sel_, dénomination justifiée par les plaisanteries piquantes et
-curieuses qu’on y trouve à chaque chapitre. En voici une sur diverses
-interprétations données aux quatre lettres S, P, Q, R, qui signifient,
-comme on sait, _Senatus Populus Que Romanus_. Les sibylles, dit le
-seigneur des accords, que je cite de mémoire, ont regardé ces initiales
-comme une allusion prophétique à la venue du Messie, et les ont
-expliquées ainsi: _Salvat Populum Quem Redemit_. Beda les a entendues
-par dérision des Goths, _Stultus Populus Quærit Romana_; et les Goths,
-par dérision des habitants de Rome, _Sono Poltroni Questi Romani_.
-Les Français y ont trouvé _Si Peu Que Rien_; et les protestants
-d’Allemagne, _Sublato Papâ Quietum Regnum_. Quelqu’un les voyant
-tracées sur une tapisserie, dans la chambre d’un pape nouvellement élu,
-dit, en les lisant: _Sancte Pater Quare Rides?_ Et le saint-père, les
-répétant en sens inverse, répondit: _Rideo Quia Papa Sum_.
-
-
-=ACCOUCHÉE.=—_Le caquet de l’accouchée._
-
-On appelle ainsi une causerie bruyante et frivole que font des femmes
-réunies chez une accouchée, et, par extension, un babil intarissable et
-insignifiant.
-
-Cette expression était déjà proverbiale au commencement du quatorzième
-siècle, où le suprême bon ton exigeait que l’accouchée tînt cercle
-avec les amies qui venaient la visiter, et qu’elle déployât, pour
-les bien recevoir, un luxe de représentation aussi exagéré que sa
-fortune et son rang le lui permettaient. Une dame, noble et riche,
-en pareille circonstance, prenait soin de faire décorer sa chambre,
-où la réunion avait lieu, des plus beaux meubles et des plus belles
-tentures qu’ornaient ses chiffres et ses devises; elle y faisait
-étaler, comme dans un bazar oriental, ses bijoux les plus précieux
-et tout cet attirail de toilette que les Latins nommaient le _monde
-féminin_, _mundus muliebris_. Elle-même, placée sur un lit magnifique
-ainsi que sur un trône, se montrait aux regards merveilleusement parée
-et toute resplendissante de l’éclat des pierreries. On peut voir sur
-ce sujet des particularités curieuses dans la _Cité des dames_ de
-Christine de Pisan. Voici ce qu’on trouve dans un autre ouvrage fort
-ancien, intitulé: _le Miroir des vanités et pompes du monde_. «Il y
-a la caquetoire parée tout plein de fins carreaux pour asseoir les
-femmes qui surviennent, et auprès du lit une chaise ou faudeteul garni
-et couvert de fleurs. L’accouchée est dans son lit, plus parée que une
-épousée, coiffée à la coquarte, tant que diriez que c’est la tête d’une
-marote ou d’une idole. Au regard des brasseroles, elles sont de satin
-cramoisi ou satin paille, satin blanc, velours, toile d’or ou toile
-d’argent, ou autre sorte que savent bien prendre ou choisir. Elles ont
-carquans autour du col, bracelets d’or, et sont plus phalerées que
-idoles ou roines de cartes. Leur lit est couvert de fins draps de lin
-de Hollande, ou toile cotonine tant déliée que c’est rage, et plus uni
-et poli que marbre. Il leur semble que serait une grande faute, si un
-pli passait l’autre. Au regard du chalit, il est de marqueterie ou de
-bois taillé à l’antique et à devises.»
-
-Il y a un livre, imprimé en 1623, qui est intitulé: _Recueil général
-des caquets de l’accouchée_.
-
-_Elle est parée comme une accouchée._
-
-Cette locution, dont on se sert en parlant d’une femme qui est fort
-parée dans son lit, doit son origine à l’usage rapporté dans l’article
-précédent.
-
-
-=ACCUSÉ.=—_Il faut garder une oreille pour l’accusé._
-
-Il faut écouter celui qu’on accuse avant de le condamner.
-
-Cette recommandation, qu’on fait particulièrement en faveur des
-absents, est une allusion au trait d’Alexandre-le-Grand qui, jugeant
-un jour une cause, se boucha une oreille avec le doigt pendant le
-plaidoyer de l’accusateur, et dit aux assistants: Je réserve cette
-oreille tout entière pour l’accusé.
-
-
-=ACTION.=—_Une bonne action ne reste jamais sans récompense._
-
-Saint Augustin, _De civitate Dei_, a dit que Dieu récompense en cette
-vie les vertus purement humaines, comme celles des anciens Romains,
-parce qu’il ne les récompense point dans l’autre; et cette opinion
-a été la doctrine de plusieurs écoles. Il est permis, sans doute, de
-différer d’avis sur ce point avec saint Augustin et ses disciples;
-mais il faut convenir que, même dans ce monde, l’ordre naturel des
-événements offre souvent les plus fortes apparences d’une rétribution
-morale, ce qui suffit pour défendre le proverbe contre les démentis que
-lui donne l’ingratitude.
-
-
-=ADMIRATEUR.=—_A sot auteur sot admirateur._
-
-Au jugement de saint Jérôme, il n’y a pas de si sot écrivain qui ne
-trouve un lecteur semblable à lui. _Nullus tam imperitus scriptor est,
-qui lectorem non inveniat similem sui._ (_Præf. in lib._ XII _comment.
-in Isai._)—Boileau a enchéri sur cette pensée lorsqu’il a dit:
-
- Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire.
-
-On pourrait enchérir encore sur le vers de Boileau, attendu que pour
-un sot auteur il y a souvent cent plus sots admirateurs.—Champfort
-demandait plaisamment: Combien faut-il de sots pour faire un public?
-
-
-=ADMIRATION.=—_L’admiration est la fille de l’ignorance._
-
-C’est-à-dire que les ignorants sont grands admirateurs.
-
- Tout est géant dans la nature
- Aux yeux étroits du peuple nain.
-
- (THOMAS.)
-
-Quelqu’un a très bien dit: Moins on sait, plus on croit; moins on
-comprend, plus on admire; et Vauvenargues a remarqué avec raison que
-l’admiration est moins souvent une preuve de la perfection des choses
-que de l’imperfection de notre esprit.
-
-«Les sots admirent quelquefois, mais ce sont des sots. Les personnes
-d’esprit ont en eux les semences de toutes les vérités et de tous
-les sentiments. Rien ne leur est nouveau: ils admirent peu; ils
-approuvent.» (LA BRUYÈRE.)
-
-On allonge quelquefois le proverbe en disant: _L’admiration est la
-fille de l’ignorance et la mère des merveilles_.—Nous remarquerons,
-sur cette adjonction, que l’idée qu’elle exprime se retrouve dans
-une ingénieuse allégorie de la fable qui fait naître de l’Admiration
-la déesse de l’Arc-en-ciel; car Iris, fille de Thaumas, suivant la
-signification de _Thaumas_ en grec, c’est Iris, fille de l’Admiration.
-
-
-=ADVERSITÉ.=—_L’adversité rend sage._
-
-Parce qu’elle éveille la réflexion et l’expérience: c’est pourquoi
-Sénèque a très bien dit: _Sua cuique calamitas tanquàm ars assignatur_.
-_A chacun est assignée sa part de misère, comme un art qu’il doit
-apprendre pour se rendre habile._
-
-Il faut remarquer cependant que l’influence de l’adversité n’est
-vraiment salutaire que dans la première jeunesse, lorsqu’on peut
-contracter encore l’habitude de penser et de réfléchir. Passé cet âge,
-elle afflige plus qu’elle n’éclaire. La jeunesse, dit J.-J. Rousseau,
-est le temps d’étudier la sagesse; la vieillesse est le temps de la
-pratiquer. L’adversité ne profite que pour le temps qu’on a devant
-soi. Est-il temps, au moment qu’il faut mourir, d’apprendre comment on
-aurait dû vivre?
-
-Ces observations philosophiques sont très bien résumées dans un
-proverbe écossais dont voici la traduction littérale: _L’adversité est
-saine à déjeûner, indifférente à dîner, et mortelle à souper_.
-
-
-=AFFAIRE.=—_Dieu nous garde d’un homme qui n’a qu’une affaire._
-
-Parce qu’un homme qui n’a qu’une affaire, dit Leroux, en est
-ordinairement si occupé, qu’il en fatigue tout le monde.—La pensée
-suivante de Montesquieu semble avoir été écrite pour servir de
-commentaire à ce proverbe. «Les gens qui ont peu d’affaires sont de
-très grands parleurs: moins on pense, plus on parle. Ainsi les femmes
-parlent plus que les hommes: à force d’oisiveté, elles n’ont point à
-penser.»
-
-_Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints._
-
-Il vaut mieux avoir affaire au roi qu’à ses ministres, et, en général,
-à un homme puissant qu’à ses subalternes.
-
-Voltaire s’est amusé à rattacher l’origine de ce proverbe à un conte
-spirituel et plaisant, que je vais transcrire. «Il y avait autrefois
-un roi d’Espagne, qui avait promis de distribuer des aumônes
-considérables à tous les habitants d’auprès de Burgos, qui avaient
-été ruinés par la guerre. Ils vinrent aux portes du palais; mais
-les huissiers ne voulurent les laisser entrer qu’à condition qu’ils
-partageraient avec eux. Le bonhomme Cardéro se présenta le premier
-au monarque, se jeta à ses pieds et lui dit: Grand roi, je supplie
-votre altesse royale[4] de faire donner à chacun de nous cent coups
-d’étrivières. Voilà une plaisante demande! dit le roi; pourquoi me
-faites-vous cette prière? C’est, dit Cardéro, que vos gens veulent
-absolument avoir la moitié de ce que vous nous donnerez. Le roi rit
-beaucoup, et fit un présent considérable à Cardéro: de là vient le
-proverbe qu’_Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints_.»
-
-_Se non e vero, e bene trovato_, si ce n’est vrai, c’est bien trouvé,
-mais trouvé pourtant après Straparole, qui, dans la troisième fable de
-sa septième Nuit, fait jouer au bouffon Cimaroste, introduit auprès
-du saint-père, un rôle pareil à celui que Voltaire fait jouer au
-bonhomme Cardéro. La seule différence notable qu’il y ait entre les
-deux narrations, c’est que le proverbe ne se trouve pas mentionné
-dans celle de l’auteur italien; ce qui prouverait, s’il en était
-besoin, qu’il a dû sa naissance à quelque autre fait. Tout porte à
-croire qu’il a été imaginé par allusion aux saints gélifs ou saints
-vendangeurs, ainsi nommés parce que leurs fêtes, qui arrivent au mois
-d’avril, sont notées dans le calendrier populaire comme des jours où
-la gelée est pernicieuse aux semences et aux vignes. Ces saints, qu’on
-désigne aussi par le diminutifs Georget, Marquet, Jacquet, Croiset,
-Pérégrinet et Urbinet, étaient rendus responsables, autrefois, de la
-maligne influence de la saison, sur laquelle on croyait qu’ils avaient
-autorité; et les agriculteurs ainsi que les vignerons à qui elle
-causait quelque dommage, regrettant de les avoir invoqués en vain,
-leur adressaient des reproches, qui se résumèrent dans la formule
-proverbiale: _Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints_.
-Mais il est à remarquer qu’ils ne s’en tenaient pas d’ordinaire à
-une telle plainte. On lit, dans le Recueil des Statuts synodaux
-des églises de Cahors et Rhodez, par D. Martenne, que souvent ils
-fustigeaient et mutilaient leurs statues, lacéraient leurs images,
-les foulaient aux pieds et les traînaient dans la boue, à travers les
-ronces et les orties, jusqu’à la rivière, où ils les précipitaient,
-en poussant des cris d’insulte et de réprobation. _Sanctorum imagines
-seu statuas irreverenti ausu tractantes, cum est intemperies aëris vel
-tempestatis,... in terra protrahunt, in orticis vel spinis supponunt,
-verberant, dilaniant, percutiunt et submergunt penitus reprobantes_,
-etc.
-
-Rabelais a dit, par plaisanterie sans doute, que François de
-Dinteville, évêque d’Auxerre, voulant faire cesser de tels désordres,
-avait eu la pensée de faire transférer les saints gélifs dans le temps
-de la canicule, et de mettre la mi-août au mois d’avril.
-
-Un chapelain du cardinal de Richelieu fit une variante assez plaisante
-au proverbe _Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints_. Un
-jour qu’il avait attendu longtemps son éminence, à qui des occupations
-importantes fesaient oublier la messe, il se crut dispensé de la dire,
-et, sortant de la chapelle, il entra dans une salle voisine, où deux de
-ses amis étaient à déjeuner. Invité à se mettre à table avec eux, il
-hésita d’abord, et puis il se laissa aller à la tentation. Mais à peine
-eut-il porté le premier morceau à la bouche qu’on vint le chercher
-pour remplir son ministère, chose que sa conscience lui défendait
-de faire, puisqu’il n’était plus à jeun. Comme il se lamentait sur
-l’alternative fâcheuse à laquelle il se trouvait réduit d’offenser Dieu
-ou de déplaire au cardinal, on lui conseilla d’aller s’excuser auprès
-du cardinal, qui entendrait facilement raison. Mais le pauvre abbé, qui
-connaissait bien son homme, n’envisagea qu’avec frayeur la démarche
-qu’on lui proposait, et il ne put s’empêcher, dit-on, de s’écrier: _Oh!
-j’aime mieux avoir affaire à Dieu qu’à monsieur le cardinal_.
-
-_Les affaires font les hommes._
-
-Pour signifier qu’une personne peu habile peut le devenir beaucoup à
-force de pratiquer les affaires.
-
-_A demain les affaires._
-
-C’est-à-dire, amusons-nous aujourd’hui sans penser à aucune affaire.
-
-Pendant que Thèbes gémissait sous le joug des Spartiates, Archias,
-gouverneur de cette ville, fut invité un jour, avec ses principaux
-officiers, chez un riche citoyen, nommé Philidas, à un repas somptueux,
-après lequel de séduisantes courtisanes devaient se joindre aux
-convives pour célébrer avec eux la fête de Vénus qui avait lieu ce
-jour-là. Comme il était plongé dans les délices de la bonne chère,
-un messager lui apporta des lettres où se trouvait dévoilé le secret
-d’une conjuration qui était sur le point d’éclater; il les rejeta en
-s’écriant: _A demain les affaires sérieuses_, et il demanda qu’on allât
-chercher les femmes promises à ses désirs; mais à la place et sous le
-vêtement de ces femmes, les conjurés, dont son hôte était le complice
-et dont Pélopidas était le chef, furent introduits dans la salle du
-festin, et l’insensé, qui attendait des caresses, ne reçut que des
-coups de poignard. Cet événement, qui amena l’affranchissement de la
-Béotie, obtint une grande célébrité dans la Grèce, et la phrase _à
-demain les affaires_, passant de bouche en bouche, devint un proverbe
-que les insouciants et les amis de la joie affectent maintenant de
-prendre pour devise, et qu’ils feraient mieux de prendre pour leçon.
-
-
-=AFFECTION.=—_L’affection aveugle la raison._
-
-On n’aperçoit pas ordinairement les défauts des personnes qu’on aime,
-et souvent même on prend ces défauts pour des qualités, car l’illusion
-est un effet nécessaire du sentiment, dont la force se mesure presque
-toujours par le degré d’aveuglement qu’il produit.
-
- Le cœur a ses raisons que la raison ignore.
-
-_On voit toujours par les yeux de son affection._
-
- Et, fût-il plus parfait que la perfection,
- L’homme voit par les yeux de son affection. (REGNIER, sat. 5.)
-
-L’historiette suivante servira de commentaire à ce proverbe.
-
-Un bon curé et une dame galante se trouvaient dans un observatoire.
-Ils avaient ouï dire que la lune était habitée, ils le croyaient, et,
-le télescope en main, tous les deux tâchaient d’en reconnaître les
-habitants. Si je ne me trompe, dit d’abord la dame, j’aperçois deux
-ombres: elles s’inclinent l’une vers l’autre. Je n’en doute point, ce
-sont deux amants heureux.... Eh! non, madame, s’écria le curé: les deux
-ombres que vous voyez sont deux clochers d’une cathédrale.—Ce conte
-est notre histoire; nous n’apercevons le plus souvent dans les choses
-que ce que nous désirons y trouver. Sur la terre comme dans la lune,
-des passions différentes nous font toujours voir ou des amants ou des
-clochers.
-
-
-=AFFLICTION.=—_L’affliction ne guérit pas le mal._
-
-_Non est auxilium flere_ (Ovide). _Les larmes ne sont d’aucun secours._
-Il ne faut pas épuiser à pleurer ses peines les forces qu’on peut avoir
-pour les adoucir. Le temps le plus mal employé, dit le duc de Lévis,
-est celui qu’on donne à ses regrets, à moins qu’on n’en tire des leçons
-pour l’avenir.
-
-Scapin fait un excellent calcul lorsque, au lieu de s’affliger, il rend
-grâce à Dieu de tout le mal qui ne lui est point arrivé.
-
-
-=AFRIQUE.=—_Qu’y a-t-il de nouveau en Afrique?_
-
-_Quid novi fert Africa?_
-
-Cette interrogation proverbiale, fréquemment employée parmi nous, au
-sens propre, depuis dix ans que nous sommes campés en Afrique, nous est
-venue des Romains. On prétend qu’elle dut sa naissance à la curiosité
-vivement excitée chez eux par les événements multipliés qui se
-succédèrent dans cette région, lorsqu’ils en firent la conquête; mais
-on se trompe, car la chose se disait longtemps avant l’époque dont on
-parle. Pline le naturaliste (liv. VIII, ch. 16) en donne l’explication
-suivante: «La rareté des eaux en Afrique attire les bêtes féroces vers
-les bords d’un petit nombre de rivières; et, comme la violence ou
-le plaisir accouple alors des animaux de différentes espèces, il en
-provient des monstres; de là le proverbe grec que l’_Afrique apporte
-toujours quelque chose de nouveau_.»
-
-Ce proverbe se trouve dans Aristote en ces termes: Ότι άεὶ φἐρει τι
-λιϐὐη ϰαινὀν. Il n’est donc pas d’origine romaine, et il fait allusion
-aux monstruosités que la contrée africaine a produites plus que toute
-autre et en tout temps. Peut-être était-il présent à l’esprit de
-Pythagore, lorsque ce philosophe disait: «Si tu veux voir des monstres,
-ne va pas en Afrique; voyage chez un peuple en révolution.»
-
-
-=ÂGE.=—_L’âge n’est fait que pour les chevaux._
-
-Pour dire qu’il ne faut pas reprocher à quelqu’un son âge, et qu’il
-vaut mieux considérer ses qualités que ses années.
-
-
-=AGIOS.=—_Voilà bien des agios._
-
-Voilà bien des discours, des cérémonies, des prétentions.
-
-_Agios_ est un mot grec par lequel commencent trois versets qui sont
-chantés trois fois chacun, la veille de Pâques, pendant l’adoration de
-la croix. Ce mot, qui signifie saint dans la langue d’où il est tiré,
-se trouve employé chez nos vieux auteurs comme synonyme de _oraison_,
-_prière_. Mais aujourd’hui il n’est plus qu’un terme d’emphase dont le
-peuple se sert dans les diverses acceptions énoncées en tête de cet
-article.
-
-_Les agios d’une mariée de village._
-
-On désigne ainsi une toilette extraordinaire et ridicule; mais dans
-ce cas on devrait écrire _agiaux_, vieux mot qui veut dire affiquet,
-et qui dérive, suivant M. Éloi Johanneau, du latin _aculeolus_,
-_aiguille de tête_. Rabelais parle de _gimpes et agiaux_. On trouve
-écrit _agiaulx_ dans des livres antérieurs au sien, et cette manière
-d’orthographier est plus près de l’étymologie que je viens de
-rapporter, _Aculéols_, _acuols_, _agiaulx_, voilà les transformations
-successives du mot pour devenir _agiaux_ ou _agios_.
-
-
-=AGNEAU.=—_D’où vient l’agneau, là retourne la peau._
-
-Proverbe synonyme de ceux-ci, qui sont plus usités: _Ce qui vient de la
-flûte s’en retourne au tambour_.—_Bien mal acquis ne profite point._
-
-
-=AHAN.=—_Suer d’ahan._
-
-C’est se donner une grande peine, une fatigue extraordinaire.
-
-Le mot _ahan_, d’où vient le verbe _ahanner_, qu’on employait autrefois
-pour dire _haleter en travaillant_, est l’onomatopée du cri de
-respiration précipitée que laissent échapper les bûcherons dans leurs
-travaux. La plupart de nos vieux auteurs, depuis Jean de Meung jusqu’à
-Montaigne, et quelques écrivains des deux derniers siècles, se sont
-servis de ce terme très expressif. Je citerai Rabelais et Voltaire. Le
-premier a dit, dans son nouveau prologue du livre IV: «O Jupiter! _vous
-en suâtes d’ahan_, et de votre sueur tombant en terre naquirent les
-choux-cabus.» Le second, dans une de ses lettres, parlant de certains
-rimailleurs, les a désignés par la périphrase suivante: «Ces pauvres
-diables qui _suent d’ahan_ dans leurs greniers pour chanter la volupté.»
-
-Le père Labbe, qui regarde aussi le mot _ahan_ comme une onomatopée,
-cite la naïveté plaisante d’un petit garçon qui disait à son père,
-filetoupier ou batteur de chanvre, dans l’idée de le soulager d’une
-partie de son travail: «Mon père, contentez-vous de battre, je vais
-_faire ahan_ pour vous.»
-
-
-=AIDE.=—_Bon droit a besoin d’aide._
-
-Il ne faut pas se fier sur la justice de sa cause, quoiqu’il ne soit
-pas impossible de gagner une cause juste, comme l’a remarqué finement
-La Bruyère; il est nécessaire, pour en assurer le succès, de solliciter
-et de faire agir des amis et des protecteurs.—_Plus valet favor in
-judice quam lex in Codice._ _La faveur chez le juge vaut mieux que la
-loi dans le Code._
-
-Lamotte a dit qu’un juge a toujours
-
- Pour les présents des mains, pour les belles des yeux.
-
-Vers qui ressemble beaucoup à ceux-ci de La Fontaine, liv. VIII, fab. 7:
-
- Nous n’avons pas les yeux à l’épreuve des belles,
- Ni les mains à celle de l’or.
-
-_Bon droit a besoin d’aide_ est un proverbe ancien dans notre langue,
-car il se trouve dans le recueil des proverbes français, mis en vers
-latins, que Jean de la Vêprie publia en 1519.
-
- _Indiget auxilio vel bona causa bono._
-
-_Un peu d’aide fait grand bien._
-
- Les Anglais disent: _Many hands make light work._ _Plusieurs mains
- avancent l’ouvrage._
-
-_Aller à la cour des aides._
-
-Ce calembourg proverbial s’emploie en parlant d’une personne qui se
-fait aider en quelque ouvrage, d’une personne qui va aux emprunts chez
-ses amis, et d’une femme galante qui ne se contente pas de son mari.
-
-L’ancienne cour des aides tirait son nom ainsi que son origine des
-généraux des aides, institués, en 1356, pour connaître des discussions
-auxquelles pourraient donner lieu l’imposition et la perception des
-subsides ou aides réclamés par le roi Jean; mais elle n’avait été
-établie comme tribunal que sous le règne de François I^{er}.
-
-=AIDER.=—_Aide-toi, le Ciel t’aidera._
-
-Pour signifier qu’on prie vainement le ciel de favoriser une
-entreprise, si l’on ne travaille soi-même à la faire réussir. «De
-nostre part convient nous évertuer, et, comme dit le sainct envoyé,
-estre coopérateurs avec lui-même.» (Rabelais, liv. IV, chap. 23.)
-
- Quand nous n’agissons point les dieux nous abandonnent. (VOLT.)
-
-Les Lacédémoniens recommandaient d’implorer l’assistance des dieux avec
-les bras étendus et non pas avec les bras croisés.
-
-Les Athéniens disaient: Φιλεῖ τῷ ϰἀμνοντι συγϰἀμνειν Θἑος. _Dieu aime à
-seconder celui qui travaille._
-
-Les Basques rendent la même pensée en ces termes: _Iaincoa, ahalcor
-bad’ere, esta ahanscor._ _Quoique Dieu soit bon ouvrier, il veut qu’on
-l’aide._
-
-Les Espagnols se servent de cette phrase élégamment figurée: _Por agua
-del cielo no dexes tu riego._ _Pour l’eau du ciel n’abandonne pas
-l’arrosoir[5]._
-
-Les Écossais s’expriment ainsi: _Do the likeliest, and God will do the
-best._ _Fais ce qui convient, et Dieu fera le reste._
-
- Le Ciel bénit toujours la main laborieuse.
-
-On sait que le proverbe _Aide-toi, le Ciel t’aidera_, a été mis en
-action par La Fontaine, dans la fable du _Charretier embourbé_, qui a
-contribué beaucoup à le rendre très populaire.
-
-
-=AIGLE.=—_L’aigle ne chasse point aux mouches._
-
-L’homme supérieur dédaigne les bagatelles, ne descend point à des
-petitesses.
-
-C’est la traduction littérale de l’adage latin: _Aquila non capit
-muscas._ Christine de Suède, qui affectait de se montrer ennemie des
-petits détails, avait souvent cet adage à la bouche.
-
-Les Latins disaient encore dans un sens analogue: _De minimis non curat
-prætor_, parce que le préteur ne jugeait point les causes qui avaient
-peu d’importance.
-
-_L’aigle n’engendre point la colombe._
-
-Pour dire que les vertus et les talents sont héréditaires, ce qui est
-rarement vrai, surtout des talents.
-
-Ce proverbe est traduit d’Horace, qui a dit, dans l’ode 3^e du liv. IV:
-
- _..... Nec imbellem feroces
- Progenerant aquilæ columbam._
-
- Et l’aigle, courageuse et fière,
- N’engendre point de tourtereaux. (J.-B. ROUSSEAU.)
-
-
-=AIGUILLE.=—_Il faut une aiguille pour la bouche et deux pour la
-bourse._
-
-C’est-à-dire que le mauvais emploi de l’argent est moins préjudiciable
-que le mauvais emploi des paroles.
-
-_Chercher une aiguille dans une botte de foin._
-
-C’est chercher une chose aussi difficile à trouver que le serait une
-aiguille tombée dans une botte de foin.
-
-_Disputer sur la pointe d’une aiguille._
-
-C’est-à-dire sur une chose qui n’en vaut pas la peine, sur la moindre
-bagatelle.
-
-On a prétendu que cette expression est venue de la longue apostrophe
-que Pymante, personnage de la pièce de _Clitandre_ par Corneille,
-adresse à l’aiguille avec laquelle Doris lui a crevé un œil. Mais une
-preuve sans réplique que l’expression n’est point venue de là, c’est
-qu’elle se trouve dans les vers suivants de Regnier, mort plusieurs
-années avant que Corneille eût écrit:
-
- On n’avait point de peur qu’un procureur fiscal
- Formât sur une aiguille un long procès-verbal.
-
-Il est probable qu’elle est née d’une allusion aux disputes qui
-s’élèvent parmi les enfants, au jeu de _la poussette_, lorsque, dans un
-cas douteux, les uns prétendent que la pointe d’une aiguille qui vient
-d’être poussée avec le doigt se trouve placée de manière à rendre le
-coup valable, tandis que les autres soutiennent le contraire.
-
-Les Grecs disaient: _Disputer sur l’ombre d’un âne_. Ce qui était fondé
-sur une historiette que Démosthène conta aux Athéniens pour ramener
-leur attention, un jour qu’il les haranguait, sans en être écouté,
-en faveur d’un homme qu’il voulait dérober au supplice. Un voyageur,
-dit-il, allait d’Athènes à Mégare, monté sur un âne qu’il avait loué.
-C’était au temps de la canicule, et vers le milieu du jour; ne pouvant
-résister à la rage du soleil et ne trouvant pas même un buisson sur
-la route pour se mettre à l’abri, il prit le parti de descendre de sa
-monture, de s’asseoir près d’elle et de se rafraîchir à son ombre;
-l’ânier qui l’accompagnait revendiqua cette place, alléguant qu’il
-n’avait pas loué l’ombre de sa bête. La dispute s’échauffa, des paroles
-on en vint aux coups, et il en résulta un procès... Après avoir
-parlé de la sorte, Démosthène allait reprendre sa harangue; mais les
-auditeurs, dont il avait piqué la curiosité, voulurent savoir quelle
-avait été la décision des juges sur une telle affaire. L’orateur alors
-releva éloquemment cette puérilité dans l’intérêt de son client, en
-leur reprochant d’accorder leur attention à une dispute sur l’_ombre
-d’un âne_, tandis qu’ils la refusaient à une cause où il s’agissait de
-la vie et de l’honneur d’un homme.
-
-Les Latins disaient: _Rixari de lanâ caprinâ._ _Disputer sur la laine
-d’une chèvre._ Expression qui se trouve dans ce vers d’Horace:
-
- _Alter rixatur de lanâ sæpe caprinâ._
-
-
-=AIGUILLETTE.=—_Courir l’aiguillette._
-
-Cette expression est, dit-on, fondée sur une coutume observée
-anciennement à Beaucaire, la veille de la foire, par les femmes de
-mauvaise vie qui, ce jour-là, célébraient la fête de sainte Magdeleine,
-leur patronne, en faisant une course publique où la plus agile gagnait
-un paquet d’aiguillettes. Ce n’était point sans un motif particulier
-qu’un pareil prix leur était assigné par les autorités du lieu; car
-l’enseigne de ces femmes était une aiguillette que chacune d’elles
-portait sur l’épaule gauche. Ainsi le voulait une ordonnance par
-laquelle Louis IX avait réglé leur costume, ordonnance que la reine
-Jeanne, comtesse de Provence, fit observer, un siècle après, dans le
-comtat Venaissin.
-
-On ne peut dire précisément à quelle époque fut établie la course de
-Beaucaire. Peut-être est-elle aussi ancienne que la foire qui fut
-instituée, à ce qu’on prétend, par Raymond VI comte de Toulouse, en
-reconnaissance du zèle que les Beaucairois avaient montré pour ses
-intérêts pendant la guerre des Albigeois[6]. On ne peut préciser non
-plus à quelle époque cette course fut supprimée. Golnitz, qui en a
-parlé dans son Ulysse gallo-belge, écrit en 1630, nous apprend qu’elle
-n’existait plus alors depuis longtemps.
-
-On fesait courir aussi les courtisanes en Italie, et le prix qu’on leur
-donnait, ou le _patio_, était un coupon de velours ou de brocard, ou de
-quelque autre étoffe précieuse.
-
-Certains étymologistes ont pensé que la qualification de _coureuse_
-donnée à une femme galante est venue d’une allusion à cette espèce de
-course. Il est plus probable que cette espèce de course, au contraire,
-a été la conséquence de la qualification de _coureuse_, qui est d’une
-haute antiquité. Salomon, dans ses Proverbes (ch. 7, v. 9), appelle la
-courtisane _mulier vaga_, c’est-à-dire _coureuse_; et Properce se sert
-du même terme, dans ce vers de la cinquième élégie du premier livre:
-
- _Non est illa vagis similis collata puellis._
-
-Celle que tu recherches ne ressemble point aux coureuses.
-
-
-_Nouer l’aiguillette._
-
- Ami lecteur, vous avez quelquefois
- Ouï conter qu’on nouait l’aiguillette. (VOLTAIRE.)
-
-Cette expression, dont on se sert pour désigner un prétendu maléfice
-auquel le peuple attribue le pouvoir de réduire les nouveaux mariés
-à un état d’impuissance, est venu, dit un excellent commentateur de
-Regnier, de ce que, autrefois, le haut-de-chausses tenait au pourpoint
-par un lacet nommé aiguillette, ajustement dont le costume de l’Avare,
-conservé au théâtre dans cette pièce de Molière, peut donner une idée.
-C’est l’explication la plus décente, et je m’y tiens. Si l’on en désire
-une autre, on saura bien la trouver sans moi.
-
-On a cru, dans tous les temps, qu’il y avait des sorciers capables
-d’empêcher la consommation du mariage, et cette croyance, tout absurde
-qu’elle est, a été partagée par des philosophes, des saints, des
-législateurs et des papes. Platon, livre XI des Lois, conseille aux
-nouveaux époux de se prémunir contre les charmes ou ligatures qui
-trompent l’espoir du lit conjugal. Saint Augustin, Traité septième,
-de l’Évangile selon saint Jean, spécifie les divers sortiléges usités
-en pareil cas. Charlemagne, dans ses Capitulaires, condamne à des
-peines afflictives les fauteurs de cette œuvre d’iniquité, et plusieurs
-pontifes ont fulminé des bulles contre eux.
-
-La superstition avait suggéré un assez grand nombre de moyens pour
-empêcher ou pour rompre le nouement de l’aiguillette. Un des plus
-anciens, que rapportent les auteurs qui ont écrit sur les cérémonies
-nuptiales, consistait à frotter de graisse de loup le haut et les
-poteaux de la porte de la maison où les mariés devaient coucher;
-et il est à remarquer que le mot latin _uxor_, épouse, est venu de
-cette onction faite par l’épouse. On a dit d’abord _unxor_, du verbe
-_ungere_, _oindre_, et puis _uxor_. Ne riez pas de cette étymologie:
-elle a été reconnue, excellente par Festus, saint Isidore de Séville,
-Arnobe, Donat, Servius, Brisson, etc., etc.
-
-Chez nos bons aïeux, on avait soin de mettre du sel dans ses poches
-ou des sous marqués dans ses souliers, avant d’aller à l’église
-pour la cérémonie du mariage. Quelquefois on fesait cette cérémonie
-pendant la nuit, en cachette, afin qu’il n’y eût que des personnes
-non suspectes; quelquefois aussi on frappait la tête et la plante des
-pieds des fiancés avec des bâtons ou autrement, pendant qu’agenouillés
-ils recevaient la bénédiction nuptiale. (Thiers, _Traité des
-superstitions_.)
-
-Lorsque ces préservatifs contre le sortilége n’avaient pas été assez
-efficaces, on perçait un tonneau de vin blanc dont on n’avait encore
-rien tiré, et on fesait passer dans l’anneau nuptial le premier vin
-qui en coulait.—On usait aussi de plusieurs pratiques religieuses,
-indiquées dans quelques rituels, pour guérir _les hommes froids et
-maléficiés, homines frigidos et maleficiatos_.
-
-Le père Théophile Raynaud a écrit sérieusement qu’il était permis, en
-ce cas, de renouveler le mariage qu’on avait contracté, et il en cite
-plusieurs exemples. Cependant l’Église condamna formellement cette
-folle idée qui s’était accréditée.
-
-
-=AILE.=—_Tirer pied ou aile de quelqu’un ou de quelque chose._
-
-C’est en tirer de manière ou d’autre au moins une partie de ce qu’on
-prétend en avoir.
-
-Expression métaphorique que l’on croit être prise du tir de l’oie.
-
-On donne à ce jeu cruel, qui se pratique dans nos villages, une origine
-très ancienne et très singulière. Il fut, dit-on, institué par les
-Gaulois, en mémoire du revers que fit éprouver aux soldats de Brennus
-la vigilance de l’oiseau gardien du Capitole. Si le fait est vrai, il
-peut être cité comme modèle de la vengeance la plus persévérante qu’il
-y ait jamais eu. Mais il faut avouer qu’il eût mieux valu amnistier
-l’innocente parenté des oies romaines, qui, après tout, n’avaient fait
-que leur devoir.
-
-_En avoir dans l’aile._
-
-Cette expression est une allusion à l’état d’un oiseau blessé à l’aile,
-qui ne peut plus voler. Elle s’emploie en parlant d’une personne
-amoureuse à qui sa passion ne permet plus de voltiger, ou d’une
-personne qui a éprouvé quelque disgrâce.
-
-_En avoir dans l’aile_, se dit encore pour signifier: _Être dans la
-cinquantaine_. En ce sens, l’expression est une allusion homonymique du
-mot _aile_ à la lettre numérale =L=, qui signifie _cinquante_ dans le
-système des chiffres romains, dont voici l’explication:
-
-La lettre M marqua _mille_, parce qu’elle est la première du mot latin
-_mille_. Cette lettre eut d’abord ces deux formes CIƆ et CIƆ, dont une
-moitié, tracée ainsi IƆ ou D, constitua le demi-mille ou cinq cents.
-Le C, qui représenta le nombre _cent_, en sa qualité d’initiale du mot
-_centum_, eut primitivement cette figure C qui, coupée en deux par le
-milieu, donna L ou _cinquante_, moitié de cent.—Quant aux chiffres
-de la première dizaine, ils furent faits à l’imitation des doigts de
-la main sur lesquels on comptait, en commençant par l’auriculaire.
-I fut mis pour _un_, II pour _deux_, III pour _trois_, IIII pour
-_quatre_, V pour _cinq_, parce que le pouce et l’index écartés forment
-une espèce de V; et X, composé de deux V réunis par la pointe, valut
-_dix_, nombre égal à celui des doigts des deux mains.—Dans la suite,
-on réforma le chiffre IIII pour la commodité ou l’abréviation de
-l’écriture, et l’on eut IV, en plaçant I comme unité diminutive devant
-V, ce qui désigne une main moins un doigt. On mit aussi la même unité
-devant X, pour marquer la même diminution, et X, à son tour, servit à
-priver de toute la valeur numérique qu’il a les chiffres L et C qui en
-furent précédés, de sorte que XL devint le signe XXXX _quarante_, et XC
-de LXXXX, _quatre-vingt-dix_, etc.
-
-
-=AIMER.=—_Il faut aimer pour être aimé._
-
-Proverbe rapporté par Sénèque, _Si vis amari, ama_, et très bien
-expliqué dans ce passage de J.-J. Rousseau: «On peut résister à tout,
-hors à la bienveillance, et il n’y a pas de moyen plus sûr de gagner
-l’affection des autres que de leur donner la sienne.... On sent qu’un
-tendre cœur ne demande qu’à se donner, et le doux sentiment qu’il
-cherche vient le chercher à son tour.»
-
-La bonté, dit Bossuet, est le premier attrait que nous avons en
-nous-même pour gagner les autres hommes. Les cœurs sont à ce prix, et
-celui dont la bonté n’est pas le partage, par une juste punition de sa
-dédaigneuse insensibilité, demeure privé du plus grand bien de la vie
-humaine, c’est-à-dire des douceurs de la société.
-
-_C’est trop aimer quand on en meurt._
-
-Ce proverbe est du moyen âge, dont il atteste la simplicité. Il n’a
-plus d’application dans notre siècle égoïste. On dit, au contraire,
-aujourd’hui: _Mort d’amour et d’une fluxion de poitrine._
-
-_Mieux vaut aimer bergères que princesses._
-
-On a voulu chercher une origine historique à ce proverbe qui est né
-peut-être d’une réflexion naturelle, et l’on a trouvé cette origine
-dans l’affreux supplice que subirent deux gentilshommes normands,
-Philippe d’Aunai et Gautier, son frère, convaincus d’avoir eu, pendant
-trois ans, un commerce adultère avec les princesses Marguerite
-et Blanche, épouses des deux fils de Philippe-le-Bel, Louis et
-Charles. Les chroniques en vers de Godefroy de Paris (manuscrits
-de la Bibliothèque royale, n^o 6812) nous apprennent que les deux
-coupables furent écorchés vifs, traînés, après cela, dans la prairie
-de Maubuisson tout fraîchement fauchée, puis décapités et pendus par
-les aisselles à un gibet. Quant aux deux princesses, elles furent
-honteusement tondues et incarcérées. Marguerite fut étranglée, dans la
-suite, au château Gallard, par ordre de son mari Louis-le-Hutin, qui
-voulut se remarier, en montant sur le trône. Blanche languit dans une
-longue captivité.
-
-_Aimer mieux de loin que de près._
-
-Expression qui a beaucoup de rapport avec ce vers qu’Alcyone adresse à
-Céix (Métamorph. d’Ovid., liv. IX):
-
- _Jam via longa placet, jam sum tibi carior absens._
-
-Il est très vrai qu’on aime mieux certaines personnes lorsqu’on n’est
-plus auprès d’elles, parce que leurs défauts, rendus moins sensibles
-et presque effacés par l’éloignement, ne contrarient plus la tendre
-impulsion du cœur. Mais ce n’est point là ce qu’on entend d’ordinaire
-quand on dit _aimer mieux de loin que de près_. Cette phrase ne
-s’emploie guère que pour signifier qu’on ne se soucie point d’avoir un
-commerce assidu avec une personne.
-
-_Feindre d’aimer est pire que d’être faux monnayeur._
-
-Il n’est pas besoin d’observer que ce proverbe est du temps des Amadis.
-
-_Il faut connaître avant d’aimer._
-
-Maxime bonne pour l’amitié, mais inutile pour l’amour, qui n’est jamais
-déterminé par la réflexion.
-
-_Aime comme si tu devais un jour haïr._
-
-Ce mot, que Scipion regardait comme le plus odieux blasphème contre
-l’amitié, est attribué à Bias par Aristote, qui dit dans sa Rhétorique:
-«L’amour et la haine sont sans vivacité dans le cœur des vieillards;
-suivant le précepte de Bias, ils aiment comme s’ils devaient haïr
-un jour; ils haïssent comme s’ils devaient un jour aimer.» Cependant
-Cicéron ne peut croire que la première partie de cette sentence
-appartienne à un homme aussi sage que Bias: la seconde, en effet,
-est seule digne de lui. Il est probable, comme le remarque M.
-Jos-Vict-Leclerc, que le philosophe de Priène s’était contenté de
-dire: _Haïssez comme si vous deviez aimer_, et qu’on a ajouté le reste
-pour former antithèse et pour appuyer une fausse maxime d’une grande
-autorité. Quoi qu’il en soit, cette maxime n’en est pas moins passée en
-proverbe, par une espèce de fatalité qui, trop souvent, fait retenir ce
-qui est mal et oublier ce qui est bien. Mais ce n’a pas été pourtant
-sans une forte opposition. Tous les auteurs qui ont écrit sur l’amitié
-se sont attachés à la combattre. Les deux meilleures réfutations qu’on
-en ait faites sont ce mot de César, _J’aime mieux périr une fois que de
-me défier toujours_, et ces vers de Gaillard que La Harpe a cités dans
-son _Cours de Littérature_:
-
- Ah! périsse à jamais ce mot affreux d’un sage,
- Ce mot, l’effroi du cœur et l’effroi de l’amour:
- «Songez que votre ami peut vous trahir un jour!»
- Qu’il me trahisse, hélas! sans que mon cœur l’offense,
- Sans qu’une douloureuse et coupable prudence,
- Dans l’obscur avenir, cherche un crime douteux.
- S’il cesse un jour d’aimer, qu’il sera malheureux!
- S’il trahit nos secrets, je dois encor le plaindre.
- Mon amitié fut pure et je n’ai rien à craindre.
- Qu’il montre à tous les yeux les secrets de mon cœur;
- Ces secrets sont l’amour, l’amitié, la douleur,
- La douleur de le voir, infidèle et parjure,
- Oublier ses serments comme moi son injure.
-
-Vivre avec nos ennemis, dit La Bruyère, comme s’ils devaient être un
-jour nos amis, et vivre avec nos amis comme s’ils pouvaient devenir nos
-ennemis, n’est ni selon la nature de la haine, ni selon les règles de
-l’amitié. Ce n’est point une maxime de morale, mais de politique.
-
-_Qui m’aime, me suive._
-
-Philippe VI de Valois était à peine sur le trône de France qu’il
-fut engagé à la guerre contre les Flamands. Comme son conseil ne
-paraissait pas approuver cette guerre qu’il embrassait avec une extrême
-avidité, il porta sur Gaucher de Châtillon[7] un de ces regards qui
-semblent vouloir enlever les suffrages. «Et vous, seigneur connétable,
-lui dit-il, que pensez-vous de tout ceci? Croyez-vous qu’il faille
-attendre un temps plus favorable?—Sire, répondit le guerrier, qui
-a bon cœur, a toujours le temps à propos. «Philippe, à ces mots, se
-lève transporté de joie, court au connétable, l’embrasse et s’écrie:
-_Qui m’aime, si me suive!_ Saint-Foix, qui rapporte le fait, prétend
-que ce fut l’origine du proverbe; mais il est sûr que ce n’en fut que
-l’application. Le proverbe existait longtemps auparavant, puisqu’il se
-trouve dans ce vers de Virgile:
-
- _Pollio, qui te amat veniat quo te quoque gaudet._
-
-Il remonte jusqu’à Cyrus, qui exhortait ses soldats en s’écriant: _Qui
-m’aime, me suive!_
-
- _Qui bien aime, bien châtie._
-
- _Qui benè amat, benè castigat._
-
-Le conseil exprimé par ce proverbe, étranger aux mœurs actuelles,
-fut un des points fondamentaux de la méthode du stoïcien Chrysippe
-pour l’éducation des enfants. Il paraît même avoir fait partie de
-la doctrine socratique, si l’on en juge par la quatrième scène du
-cinquième acte des _Nuées_ d’Aristophane, où un disciple de Socrate
-est représenté battant son père, en disant: «Battre ce qu’on aime est
-l’effet le plus naturel de tout sentiment d’affection; aimer et battre
-ne sont qu’une même chose. Τοῦτ ἔς̓ ευνοεῖν τὸ τὐπτειν.»
-
-_Quand on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a._
-
-Proverbe qui se trouve dans presque toutes les langues; tant la vérité
-qu’il exprime est généralement reconnue. _Il n’y pas de maladie plus
-cruelle_, disaient les Celtes, _que de n’être pas content de son sort_.
-
-_Aime-moi un peu, mais continue._
-
-Pour dire qu’on préfère une affection modérée mais durable, à une
-affection excessive qui est sujette à passer promptement.
-
-_Qui aime Bertrand aime son chien._
-
-Pour signifier que quand on aime quelqu’un, il faut aimer aussi tout ce
-qui l’intéresse.
-
-
-=AIR.=—_Prendre ou se donner de grands airs._
-
-C’est-à-dire de grandes manières, trancher du grand seigneur.
-
-Le mot _air_ a été mis ici pour _erre_, qui signifie manière de
-vivre, d’agir, train de vie, comme dans cette autre locution, _Aller
-grand’erre_, dont on se sert, dit Barbasan, pour exprimer qu’une
-personne a un grand train, un grand équipage, qu’elle est somptueuse en
-habits. Roquefort observe qu’on n’a écrit _air_ pour _erre_ que dans le
-dix-huitième siècle et dans les nouveaux dictionnaires.
-
-
-=ALCHIMIE.=—_Faire de l’alchimie avec les dents._
-
-C’est n’avoir ni pain ni pâte, et mâcher à vide.—C’est encore se
-refuser la nourriture nécessaire, et chercher, comme l’avare, à remplir
-sa bourse par l’épargne de sa bouche.—Le roi Midas, dont les aliments
-se convertissaient en or, fesait de l’alchimie avec les dents.
-
-
-=ALGARADE.=—_Faire une algarade à quelqu’un._
-
-C’est lui faire une insulte bruyante et imprévue.—Plusieurs
-étymologistes prétendent que le mot _algarade_ a été formé du nom des
-Algériens, à cause des invasions subites que ces corsaires fesaient
-autrefois sur les côtes de la Méditerranée. Il me semble qu’il a dû
-être formé par métaplasme du cri _à la garade_, que les habitants
-de nos contrées méridionales sont habitués à faire entendre pour
-avertir de quelque danger. Mais les doctes ont prononcé qu’il est
-venu de l’espagnol _algarada_, qu’ils dérivent du verbe arabe _gara_,
-_molester_, _agir avec perfidie_, et de l’article _al_, pareillement
-arabe.
-
-
-=ALIBORON.=—_Maître Aliboron ou Aliborum._
-
-Ignorant qui fait l’entendu et qui se croit propre à tout. Antoine de
-Arena a dit dans son poëme macaronique intitulé _Modus de choreando
-bene_:
-
- _Mestrus Aliborus omnia scire putans._
-
-Ce mot est plus ancien que ne l’a cru Court de Gébelin qui en a
-attribué le premier emploi à Rabelais; car l’auteur de _la Passion à
-personnages_ s’en était servi antérieurement dans ce vers injurieux
-que le satellite Gadifer adresse au Sauveur (feuillet 207 de l’édition
-in-4^o gothique):
-
- Sire roy, maistre Aliborum.
-
-Pour en expliquer l’origine on a fait beaucoup de conjectures, dont la
-plus ingénieuse est celle du savant Huet évêque d’Avranches. D’après
-lui, ce terme, né au barreau, fut originairement un sobriquet donné
-à un avocat qui, plaidant en latin, selon l’ancien usage, et voulant
-détourner les juges d’admettre les _alibi_ allégués par sa partie
-adverse, s’était écrié sottement: _Non habenda est ratio istorum
-aliborum_, comme si _alibi_ eût été déclinable.
-
-Le docte Le Duchat a imaginé une espèce de généalogie d’_Aliboron_,
-qu’il fait descendre d’Albert-le-Grand. Cet Albert, réputé alchimiste
-et magicien, est, dit-il, le prototype d’_Albéron_, _Auberon_ ou
-_Obéron_, roi de féerie, dont le pouvoir opère des merveilles dans le
-roman de Huon de Bordeaux; et d’_Albéron_ est venu _Aliboron_, qui,
-l’on doit l’avouer, ne fait pas grand honneur à ses ancêtres.
-
-Sarazin et La Fontaine ont vu tout simplement un âne dans _Aliboron_.
-Le premier a dit dans le _Testament du Goulu_:
-
- Ma sotane est pour _maistre aliboron_,
- Car la sotane à sot âne appartient.
-
-Et le second, dans la treizième fable du deuxième livre, _Les Voleurs
-et l’Ane_:
-
- Arrive un troisième larron
- Qui saisit _maître aliboron_.
-
-Sarazin et La Fontaine, en donnant un tel nom à cet animal, n’ont fait,
-à mon avis, que lui rendre ce qui lui appartient. Je crois qu’Aliboron
-est le mot patois _aribourou_, francisé avec le changement de _r_
-en _l_, si commun en lexicologie; et _aribourou_, composé de _ari_,
-_va_, et de _bourou_, _baudet_, c’est-à-dire, _Va, baudet!_ est, dans
-les idiomes méridionaux dérivés de la langue romane, un cri dont les
-âniers se servent pour faire marcher leurs bêtes, et dont les mauvais
-plaisants font une espèce de _macte animo_ ironique qu’ils adressent
-aux sots qui extravaguent.
-
-
-=ALLELUIA.=—_Enterrer l’alleluia._
-
-On dit qu’on enterre l’_alleluia_, pour marquer le temps où l’on cesse
-de le chanter aux offices, c’est-à-dire le samedi veille du dimanche de
-la Septuagésime; et il est à remarquer qu’autrefois cette expression
-avait une signification littérale, comme le prouve un article intitulé
-_Sepelitur alleluia_, qui se trouve dans les statuts de l’église
-de Toul, rédigés au xv^e siècle. L’enterrement de l’_alleluia_ se
-fesait très solennellement dans la cathédrale de cette ville, entre
-nones et vêpres, en présence de tout le chapitre. Les enfants de
-chœur officiaient et portaient une espèce de bière, qui représentait
-l’_alleluia_ décédé, et qui était accompagnée des croix, des torches,
-de l’eau bénite et de l’encens. Il fallait que ces enfants et ceux qui
-suivaient le cercueil fissent entendre des plaintes et des lamentations
-jusqu’au cloître, où la fosse était préparée pour l’inhumation.
-
-_Fouetter l’alleluia._
-
-Cette expression désignait autrefois une cérémonie qui se fesait
-aussi dans quelques diocèses, le samedi veille du dimanche de la
-Septuagésime. Un enfant de chœur lançait dans l’église une toupie
-autour de laquelle était écrit _alleluia_ en lettres d’or, et, le fouet
-à la main, il la poussait le long du pavé, jusqu’à ce qu’elle fût tout
-à fait dehors. L’église alors, comme une mère complaisante, fesait dans
-sa liturgie la part de la récréation des jeunes clercs.
-
-_Alleluia d’automne._
-
-Le peuple appelle ainsi, dans quelques endroits du midi de la France,
-une joie inconvenante et déplacée, comme le serait un _alleluia_ chanté
-à l’office des morts qu’on fait en automne; ce qui revient au proverbe
-de l’Ecclésiastique (ch. 22, v. 6): _Musica in luctu, importuna
-oratio_: _Un discours à contre-temps est comme une musique pendant le
-deuil._—Saint Grégoire-le-Grand avait ordonné que l’_alleluia_ (terme
-hébreu, qui signifie _louez Dieu_) fût chanté toute l’année. Dès lors
-ce mot fut joint à toutes les prières, comme le _Gloria Patri_ à tous
-les psaumes. Les rubricaires le placèrent même dans l’office des morts,
-d’où il fut ôté par décision expresse du onzième canon du quatrième
-concile de Tolède. De là l’expression _Alleluia d’automne_, qu’on
-pourrait regarder aussi comme une altération de _Alleluia d’Othon_,
-expliqué plus bas.
-
-On dit encore: _Alleluia de Carême_, et c’est une superstition notée
-par Thiers (liv. IV, ch. 3), qu’il ne faut point chanter l’_alleluia_
-en Carême, de peur de faire pleurer la bonne Vierge.
-
-_Alleluia d’Othon._
-
-L’empereur Othon II fit une irruption en France et s’avança, à la tête
-de soixante mille Allemands, jusqu’à Paris, qu’il assiégea, au mois
-d’octobre 978. Il s’approcha d’une des portes de la cité et la frappa
-de sa lance. Ensuite il monta sur le haut de Montmartre, et fit chanter
-_alleluia_ en l’honneur d’une telle prouesse. Mais Lothaire, qui arriva
-sur ces entrefaites avec les troupes du comte Hugues-Capet et du duc de
-Bourgogne Henri, troubla la joie inconsidérée de ce fier conquérant, le
-mit en déroute, le poursuivit jusqu’à Soissons, et s’empara de tous ses
-bagages. L’_alleluia_ d’Othon passa en proverbe, et servit autrefois à
-désigner une réjouissance intempestive ou une fanfaronnade suivie de
-quelque effet désagréable pour laefanfaron.
-
-
-=ALLEMAND.=—_Faire une querelle d’Allemand._
-
-Faire une querelle sans sujet ou pour un très mince sujet. Ce que les
-Italiens appellent _Pigliar la cagione del petrosello._ _Prendre la
-cause du persil._
-
-Les Allemands, que Ronsard appelle _la gent pronte au tabourin_,
-c’est-à-dire prompte à faire du bruit, furent longtemps d’incommodes
-voisins pour la France, et se montrèrent toujours prêts à saisir le
-moindre prétexte pour faire des irruptions sur son territoire. De là
-est venue probablement notre expression proverbiale. Elle peut être
-venue aussi de ce que les seigneurs allemands, autrefois fort adonnés
-aux plaisirs de la table, se cherchaient dispute à tout propos, une
-fois qu’ils étaient échauffés par le vin.—On disait, au moyen âge:
-_Li plus ireux_ (les plus enclins à l’_ire_ ou à la colère) _sont en
-Allemaingne_.
-
-_C’est du haut allemand._
-
-C’est inintelligible. Molière a dit (_Dépit amour._, act. II, sc. 7):
-
- Mon père, quoiqu’il eût la tête des meilleures,
- Ne m’a jamais rien fait apprendre que mes heures,
- Qui, depuis cinquante ans, dites journellement,
- _Ne sont encor pour moi que du haut allemand_.
-
-On trouve dans plusieurs passages de Rabelais, notamment dans le
-prologue du livre 4: _N’y entendre que le haut allemand._
-
-Cette expression est fondée sur l’ignorance générale où étaient nos
-pères du langage des habitants de l’Allemagne supérieure, avec lesquels
-ils n’avaient presque point de commerce. Ce langage, au reste, n’était
-pas toujours bien compris des habitants de l’Allemagne inférieure,
-comme l’atteste l’aventure des trois Bavarois, _de tribus Bavaris_,
-rapportée par Bebelius, au livre 3^e de ses Facéties. Le pur saxon, ou
-le haut allemand, ne commença à prévaloir sur les nombreux dialectes
-germaniques et à devenir familier que par suite du choix qu’en firent
-les premiers écrivains de la réforme.
-
-
-=ALLER.=—_On ne va jamais si loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on
-va._
-
-Ce proverbe est aussi anglais. Cromwell le répétait quelquefois, pour
-marquer qu’il faut avoir un but déterminé.
-
-
-=ALLOBROGE.=—_C’est un Allobroge._
-
-C’est un original, un sot, un rustre.—On dit aussi: _Agir, parler,
-raisonner, écrire comme un Allobroge._ Voltaire a dit: De très
-mauvaises tragédies barbares, _écrites dans un style d’Allobroge_, ont
-réussi.
-
-L’emploi de ce mot dans un sens de mépris n’est pas nouveau, car il se
-trouve dans plusieurs auteurs latins, notamment dans Juvénal, qui nous
-apprend qu’un certain Rufus, rhéteur gaulois établi à Rome, qualifiait
-Cicéron de la sorte:
-
- _Rufus qui toties Ciceronem allobroga dixit._ (Sat. 7, v. 214.)
-
-Les Allobroges étaient un ancien peuple établi dans la partie des
-Gaules qu’on appelle aujourd’hui le Dauphiné et la Savoie, pays
-montagneux, d’où dériva leur nom formé, suivant Boxhornius, des
-mots celtiques _all_, _haut_, et _brog_, _pays_; c’est-à-dire le
-_haut pays_ ou la _montagne_. L’opinion désavantageuse qu’on se fait
-ordinairement de l’esprit et des manières des montagnards fut sans
-doute la cause du ridicule attaché au nom des Allobroges, et à celui
-de leurs descendants, car on dit aussi populairement, en parlant d’un
-homme grossier: _C’est un Savoyard._ Mais il y a une autre raison de
-cette dernière expression: c’est que la plupart des gens qui viennent
-de Savoie en France pour travailler n’exercent guère que des métiers
-méprisés, comme celui de ramoneur. Ceci soit dit sans blesser la
-susceptibilité des bons habitants de cette contrée, qui tiennent à être
-nommés _Savoisiens_.
-
-
-=ALMANACH.=—_Faire des almanachs._
-
-Fleury de Bellingen donne cette explication: «Passer le temps, comme on
-dit, à compter les étoiles et tomber dans les misères en négligeant les
-affaires importantes, ainsi que cet astrologue qui, la vue fixée sur le
-ciel, ne prenait pas garde à la fosse qui était devant lui et y tomba.»
-
-_Faire des almanachs_ s’emploie aujourd’hui le plus souvent pour
-signifier faire des pronostics en l’air, se remplir la tête d’idées
-fausses, d’imaginations extravagantes. On dit aussi dans le même sens
-qu’un homme est _un faiseur d’almanachs_.
-
-_Prendre des almanachs de quelqu’un._
-
-On dit à un homme qui a prédit juste ce qui devait arriver dans
-une affaire, qu’une autre fois _on prendra de ses almanachs_, pour
-signifier qu’on suivra ses conseils ou qu’on ajoutera foi à ses
-prédictions.
-
-
-=ALOUETTE.=—_Il attend que les alouettes lui tombent toutes rôties
-dans le bec._
-
-Ce proverbe, qu’on applique à un fainéant qui ne veut se donner aucune
-peine pour gagner sa vie, n’est point venu, comme le pense l’abbé
-Tuet, d’une allusion à la manne qui tombait du ciel pour nourrir les
-Israélites: il est fondé sur une tradition de l’âge d’or qu’on a fait
-revivre dans celle du _pays de Cocagne_. Voyez l’article sur cette
-expression, et vous y trouverez un fragment d’un poète grec où il est
-dit que, pendant l’âge d’or, _les grives toutes rôties_ volaient dans
-les bouches que l’appétit fesait ouvrir.
-
-On trouve dans les prophéties de Nahum, ch. 3: _Fici cadunt in os
-comedentis._
-
-_Si le ciel tombait il y aurait bien des alouettes prises._
-
-Réponse proverbiale qu’on fait pour se moquer d’une supposition absurde
-par une autre plus absurde:
-
- _Si cælum caderet multæ caperentur alaudæ._
-
-Les Grecs disaient dans le même sens: _Que serait-ce, si le ciel
-tombait?_ Et notez que chez eux la possibilité de la chute du ciel
-n’était pas une supposition, mais une croyance entretenue par leurs
-poëtes qui le représentaient soutenu sur les épaules chancelantes
-d’Atlas, et par quelques physiciens qui le croyaient fait de pierres
-de taille. Les Gaulois croyaient aussi à la chute du ciel, comme
-le prouve la réponse de leurs envoyés auprès d’Alexandre-le-Grand,
-lorsqu’il allait soumettre les Gètes au delà du Danube. Ce prince, qui
-les reçut à sa table, leur ayant demandé ce qu’ils craignaient le plus
-au monde:—Rien, s’écrièrent-ils, si ce n’est que le ciel ne tombe et
-ne nous écrase. Paroles qui firent dire au conquérant: Αλαζόνίς Κἐλτοὶ
-εἰσίν. _Ils sont fiers, les Gaulois._
-
-
-=ALPHABET.=—_La colère se passe en disant l’alphabet._
-
-Les vers suivants de Molière (_École des Femmes_, act. II, sc. 4)
-expliquent très bien ce proverbe, qui se trouve parmi les six mille
-proverbes recueillis par Gomes de Trier, sous le titre de _Jardin de
-récréation auquel croissent et fleurissent rameaux, fleurs et fruits_.
-Amsterdam, 1611.
-
- Un certain Grec disait à l’empereur Auguste,
- Comme une instruction utile autant que juste,
- Que, lorsqu’une aventure en colère nous met,
- Nous devons, avant tout, dire notre alphabet,
- Afin que, dans ce temps, notre ire se tempère,
- Et qu’on ne fasse rien que l’on ne doive faire.
-
-C’est Athénodore, philosophe originaire de Tharse, qui donna à
-l’empereur Auguste ce remède contre la colère. Il voulait lui faire
-entendre par là, dit Sénèque, que la réflexion est le meilleur moyen
-pour réprimer les premiers mouvements de cette passion impétueuse.
-
- _Interit ira mora._ (OVID.) La colère se passe quand on en retarde
- l’effet.
-
-
-=AMANDE.=—_Il faut casser le noyau pour en avoir l’amande._
-
-Il faut prendre de la peine avant de retirer du profit de quelque
-chose. Les Latins disaient: _Qui nucleum esse vult frangit nucem_; _qui
-veut manger la noix doit en casser la coque_. Rabelais (Prologue du
-1^{er} livre) recommande de _rompre l’os pour en sucer la moelle_.
-
-
-=AMANDIER.=—_Il vaut mieux être mûrier qu’amandier._
-
-Il y a plus de profit à être sage qu’à être fou.—L’amandier est
-considéré comme le symbole de l’imprudence, parce que sa floraison trop
-hâtive l’expose aux gelées du printemps; et le mûrier comme celui de la
-prudence, parce qu’il fleurit à une époque où il ne peut éprouver aucun
-dommage.
-
-
-=AMANT.=—_L’ame d’un amant vit dans un corps étranger._
-
-Cet adage ingénieux, rapporté par Plutarque dans la vie de
-Marc-Antoine, signifie qu’un amant est tout entier à sa passion et ne
-s’appartient pas à lui-même. L’ame d’un amant vit plus dans ce qu’elle
-aime que dans ce qu’elle anime, _Anima plus vivit ubi amat quam ubi
-animat_, parce que, disent les philosophes, elle est par nécessité là
-où elle anime, tandis qu’elle est par choix et par inclination là où
-elle aime.
-
-_La bourse d’un amant est liée avec des feuilles de porreau._
-
-C’est-à-dire qu’elle n’est pas liée, parce que les feuilles de porreau,
-qui se rompent aussitôt qu’on veut les nouer, ne peuvent servir de lien.
-
-Ce proverbe, qui était usité chez les Grecs et chez les Latins, et
-qui est cité dans les Symposiaques de Plutarque (liv. I, quest. 5),
-s’emploie pour marquer la prodigalité des amants. Cette prodigalité,
-dont on pourrait citer des milliers d’exemples remarquables, ne s’est
-jamais manifestée par un trait plus charmant que celui qui a inspiré à
-Delille les vers suivants:
-
- Que j’aime ce mortel qui, dans sa douce ivresse,
- Plein d’amour pour les lieux où jouit sa tendresse,
- De ses doigts que paraient des anneaux précieux
- Détache un diamant, le jette et dit: «Je veux
- Qu’un autre aime après moi cet asile que j’aime,
- Et soit heureux aux lieux où je le fus moi-même!»
- Cœur noble et délicat! dis-moi quel diamant
- Égale un trait si pur, et vaut ton sentiment.
-
-Cet amant était milord Albemarle, le même qui, voyant un soir
-mademoiselle Gaucher, sa maîtresse, occupée à regarder fixement une
-étoile, s’écria: _Ne la regardez pas tant, ma chère, je ne pourrais pas
-vous la donner._
-
-Le sentiment qui respire dans ce mot, où le cœur s’est exprimé avec
-tant d’esprit et de délicatesse, se retrouve sous une forme non moins
-naïve qu’originale dans ces vers d’une vieille ballade qui est insérée
-parmi les ballades de Villon, mais qui n’est pas de Villon:
-
- Or elle a tort, car noise ne rancune
- Onc n’eut de moi: tant lui fus gracieux
- Que s’elle eût dit: donne-moi de la lune,
- J’eusse entrepris de monter jusqu’aux cieux.
-
-
-=AME.=—_Être l’ame damnée de quelqu’un._
-
-C’est être dévoué à toutes ses volontés, à tous ses désirs.
-
-Cette façon de parler fait allusion à l’esprit familier, démon ou _ame
-damnée_, que tout sorcier est supposé avoir à ses ordres.
-
-
-=AMENDE.=—_Les battus paient l’amende._
-
-Lorsqu’il s’élevait quelque différend chez nos aïeux, et que rien
-n’indiquait de quel côté la balance de la justice devait pencher, leur
-législation autorisait le juge à remettre la décision de l’affaire
-au sort des armes. Il prononçait qu’_il échéait gage de bataille_,
-et les deux parties, après avoir entendu la messe célébrée pour la
-circonstance, _missa pro duello_, allaient plaider leur cause en champ
-clos, sous les yeux des magistrats. Les nobles combattaient à cheval,
-armés de pied en cap, les vilains à pied, tenant un bâton d’une main et
-un bouclier de l’autre. La victoire était la preuve du droit, comme le
-combat en était la discussion, parce que l’on croyait que _Dieu pris
-pour juge_ fesait toujours triompher celui qui avait raison. Lorsque
-la contestation avait lieu en matière criminelle, le vaincu, s’il
-ne succombait pas sous les coups de son adversaire, était livré au
-bourreau; lorsqu’elle avait lieu en matière civile, il n’était pas mis
-à mort, il était seulement obligé de faire satisfaction au vainqueur,
-et de payer une amende plus ou moins forte. De là le proverbe: _Les
-battus paient l’amende._
-
-On dit aussi: _C’est la coutume de Lorris, les battus paient l’amende._
-Ce qui est venu de ce que, autrefois, à Lorris, en Orléanais, tout
-créancier qui réclamait une somme, sans pouvoir fournir la preuve de sa
-créance, avait droit de contraindre son débiteur à un duel judiciaire à
-coups de poings, dans lequel le vaincu avait toujours tort, et de plus
-était amendé au profit du seigneur du lieu.
-
-Cette coutume, fondée, dit-on, sur un titre octroyé par Philippe-le-Bel
-à la châtellenie de Lorris, était suivie dans plusieurs autres
-endroits; elle paraît avoir existé également à Paris, dans le quartier
-nommé _l’Apport_ ou la _porte Baudoyer_, comme le prouvent des lettres
-de rémission de 1374, où se trouve cette phrase: «Ce serait grief que
-le blessé fisse les frais de l’écot pour la réconciliation, _et le
-droit de la porte Baudoyer, qui est battu, si l’amende_.»
-
-
-=AMI.=—_Au besoin on connaît l’ami._
-
-Proverbe tiré de ce passage de l’Ecclésiastique (ch. 12, v. 9): _In
-bonis viri, immici illius in tristitia, in malitia illius amicus
-agnitus est_: quand un homme est heureux, ses ennemis sont tristes, et
-quand il est malheureux, on connaît quel est son ami.
-
- _Amicus certus in re incertâ cernitur._ (ENNIUS.)
-
- La bonté du cheval se connaît à la guerre, et la fidélité de l’ami
- dans la mauvaise fortune. (PLUTARQUE.)
-
-_Le faux ami ressemble à l’ombre d’un cadran._
-
-Cette ombre se montre lorsque le soleil brille, et elle n’est plus
-visible quand il est voilé par les nuages.
-
-Les anciens comparaient les faux amis aux hirondelles, qui paraissent
-dans la belle saison et disparaissent dans la mauvaise.
-
- _Donec eris felix, multos numerabis amicos
- Tempora si fuerent nubila, solus eris._ (OVIDE, élég. 5.)
-
-(Tant que vous serez heureux, vous aurez des amis; mais si la fortune
-vous devient contraire, ils vous laisseront seul.)
-
-Nous avons encore une comparaison proverbiale qui a inspiré cet
-ingénieux quatrain à Mermet, poëte du seizième siècle:
-
- Les amis de l’heure présente
- Ont le naturel du melon:
- Il faut en essayer cinquante
- Avant d’en trouver un de bon.
-
-_Rien de plus commun que le nom d’ami, rien de plus rare que la chose._
-
- _Vulgare amici nomen, sed rara est fides._ (PHÆDR., lib. III, fab. 9.)
-
-Heureux celui qui, dans sa vie, peut trouver l’ombre d’un ami! disait,
-dans une comédie de Ménandre, un jeune homme qui n’osait croire à la
-réalité d’un bien si précieux.
-
-Aristote s’écriait: O mes amis, il n’y a plus d’amis! et Caton
-prétendait qu’il fallait tant de choses pour faire un ami, que cette
-rencontre n’arrivait pas en trois siècles.
-
-L’amitié est bien bête de compagnie, disait Plutarque, mais non pas
-bête de troupeau. Remarque très vraie, car les amitiés célèbres n’ont
-jamais existé qu’entre deux personnes.
-
-C’est un assez grand miracle de se doubler, a dit Montaigne; n’en
-connaissent pas la hauteur ceux qui parlent de se tripler.
-
-On connaît cette boutade spirituelle de Chamfort: Dans le monde, vous
-avez trois sortes d’amis: vos amis qui vous aiment, vos amis qui ne se
-soucient pas de vous, et vos amis qui vous haïssent.
-
-Hélas! pourquoi faut-il que ces chers amis à qui nous donnons notre
-confiance ne soient presque toujours que de chers ennemis!
-
-_Qui cesse d’être ami ne l’a jamais été._
-
- _Qui desinit esse amicus, amicus non fuit._
-
-Ce bel adage se trouve en grec dans le troisième discours de Dion
-Chrysostôme, qui l’a développé, en disant que le caractère de l’amitié
-est de ne point changer, et que si quelqu’un est infidèle à une
-personne avec qui il était lié, il déclare par cette conduite qu’il
-ne l’aimait point véritablement, car s’il eût été son ami, il serait
-demeuré tel. C’est exactement la pensée que le père de Neuville a
-exprimée d’une manière si heureuse dans un de ses sermons, en parlant
-de _la cour, où les heureux n’ont point d’amis, puisqu’il n’en reste
-point aux malheureux_.
-
-_Un bon ami vaut mieux que cent parents._
-
-Ce proverbe a sa raison dans cet autre: _Beaucoup de parents et peu
-d’amis._
-
-Delille a dit:
-
- Le sort fait les parents, le choix fait les amis.
-
-Dorat avait dit avant Delille:
-
- C’est le hasard qui fait les frères
- Et la vertu fait les amis.
-
-_Un ami est un autre nous-même._
-
-Mot de Zénon, fondateur de la secte des stoïciens.
-
-_Qui n’est pas grand ennemi n’est pas grand ami._
-
-C’est-à-dire, celui qui n’est pas capable de bien haïr, n’est pas
-capable de bien aimer; celui qui ne peut mettre beaucoup d’ardeur à se
-venger de ses ennemis, ne peut non plus en mettre beaucoup à servir ses
-amis.—L’auteur des _Loisirs d’un Ministre d’état_ désapprouve très
-fort ce proverbe, qui mesure sur les degrés de la haine les degrés
-de l’amitié. «Distinguons, dit-il, entre les excès dans lesquels les
-passions peuvent nous entraîner et les suites d’une liaison sage et
-réfléchie. L’amitié ne doit être que de ce dernier genre. Si elle
-devenait passion, elle cesserait d’être aussi estimable et aussi
-respectable qu’elle l’est; elle aurait tous les dangers de l’amour,
-qui fait faire autant de fautes que la haine et la vengeance. Dieu
-nous garde de trop aimer aussi bien que de trop haïr! Cependant, il
-faut bien aimer jusqu’à un certain point: le cœur de l’homme a besoin
-de ce sentiment, et ce sentiment fait du bien à notre esprit, quand
-il ne l’aveugle point. Mais la haine et le désir de la vengeance ne
-peuvent jamais que nous tourmenter. On est heureux de ne point haïr;
-mais en aimant d’une manière sensée, ne peut-on pas servir ardemment
-ses amis, mettre de la vivacité, de la suite, même de la ténacité dans
-les affaires qui les intéressent? Eh! faut-il donc être cruel pour les
-uns parce que l’on est tendre pour les autres, persécuteur pour être
-serviable? non. Pour moi, je déclare que je suis un faible ennemi,
-non-seulement en force, mais en intention, quoique je sois ami très
-zélé et très essentiel.»
-
-_Ami jusqu’aux autels._
-
-C’est-à-dire dans tout ce qui n’est pas contraire à la religion.
-
-Ce proverbe, rapporté par Aulu-Gelle et par Plutarque, est une réponse
-de Périclès à un de ses amis qui l’engageait à faire un faux serment en
-sa faveur. Il est fondé sur l’usage antique de jurer, la main posée sur
-un autel.
-
-François I^{er} en fit une noble application lorsque, en 1534, il
-écrivit au roi d’Angleterre, Henri VIII, qui lui conseillait de se
-séparer de l’église romaine comme il venait de le faire: _Je suis votre
-ami, mais jusqu’aux autels._
-
-_On ne peut dire ami celui avec qui on n’a pas mangé quelques minots de
-sel._
-
-Aristote et Plutarque se sont servis de ce proverbe, dont le sens est
-que l’amitié ne peut se former subitement, et qu’elle a besoin d’être
-confirmée par le temps. «Semblable aux vins généreux dont les années
-augmentent le prix, dit Cicéron, plus elle est vieille, plus elle est
-parfaite; et c’est avec raison qu’on pense qu’il faut manger ensemble
-plusieurs boisseaux de sel pour la consommer.»
-
-L’amitié est aussi comparée au vin dans l’Ecclésiastique (ch. 9, v.
-15): _Vinum novum amicus novus: vetarescet et cum suavitate bibes
-illud._ _Le nouvel ami est comme un vin nouveau: il vieillira, et alors
-tu le boiras avec plaisir._
-
-_Amicitia pactum salis_, _amitié, pacte de sel_, est un proverbe du
-moyen âge pour exprimer que l’amitié doit s’établir lentement et être
-toujours durable. Les mots _pactum salis_ sont employés dans les livres
-saints, où ils signifient une alliance inviolable, par allusion à la
-nature du sel qui empêche la corruption. _Num ignoratis quod Dominus
-Deus Israël dederit regnum David super Israël in sempiternum ipsi et
-filiis ejus in_ PACTUM SALIS. Il était recommandé dans le Lévitique
-d’offrir du sel dans tous les sacrifices, _In omnii oblatione tuâ
-offeres sal_ (lib. II, cap. 13). Homère a donné au sel l’épithète de
-_divin_; Pythagore le regardait comme le symbole de la justice, et
-il voulait que la table en fût toujours pourvue. Vatable croit que
-les Francs admettaient le sel dans leurs pactes, pour montrer qu’ils
-dureraient toujours; et quelques auteurs ont pensé que le nom de _loi
-salique_ a pu dériver de cet usage.
-
-_Il vaut mieux perdre un bon mot qu’un ami._
-
-Ce proverbe doit être fort ancien. Quintilien a dit, dans ses
-_Institutions oratoires_, l. VI, ch. 3: _Lædere numquam velimus, longe
-que absit propositum illud: potius amicum quam dictum perdidit._
-
-_Un ami en amène un autre._
-
-Une personne invitée dans une maison y mène quelquefois une autre
-personne qu’on n’attendait pas, et la présentation se fait avec des
-excuses auxquelles on répond: _Un ami en amène un autre._
-
-_Ami de Platon, mais plus ami de la vérité._
-
- _Amicus Plato sed magis amica veritas._
-
-Ce proverbe est un mot d’Aristote attaquant quelques opinions
-philosophiques de son maître Platon.
-
-_Ami au prêter, ennemi au rendre._
-
-Proverbe qui paraît pris de cette pensée de Plaute: Si vous redemandez
-l’argent que vous avez prêté, vous trouverez souvent que d’un ami votre
-bonté vous a fait un ennemi.
-
- _...... Si quis mutuum quid dederit,
- Cum repetit, inimicum amicum beneficio invenit suo._
-
-(_Trinum_, act. IV, sc. 3.)
-
-On trouve dans G. Meurier: _Au prêter Dieu, au rendre diable._
-
-Les Espagnols ont ce proverbe: _Qui prête ne recouvre; s’il recouvre,
-non tout; si tout, non tel; si tel, ennemi mortel._
-
-Les Anglais disent: _Qui prête son argent à son ami perd au double._
-C’est-à-dire l’argent et l’ami.
-
-_Vieux amis et comptes nouveaux._
-
-Pour dire que c’est un moyen de conserver ses amis que d’avoir ses
-comptes toujours bien réglés avec eux. _Les vases neufs et les vieux
-amis sont les meilleurs_, disaient les Grecs et les Latins, dans un
-sens analogue.
-
-_Les bons comptes font les bons amis._
-
-Proverbe dont on fait ordinairement l’application pour s’excuser de
-revoir un compte ou un mémoire présenté par un ami.
-
-_Il ne faut pas compter avec ses amis._
-
-Ce proverbe, en opposition avec les deux précédents, signifie qu’il
-faut se montrer plutôt généreux qu’intéressé dans les affaires qu’on
-peut avoir avec ses amis.
-
-Les Turcs disent: _L’amitié mesure par tonneaux et le commerce par
-grains._
-
-_Entre amis, tout doit être commun._
-
-Ce proverbe est fort ancien. Épicure blâmait Pythagore de l’avoir
-appliqué littéralement en obligeant ses disciples à mettre en commun
-tout ce qu’ils possédaient.—«Si j’ai un véritable ami, disait-il,
-ne suis-je pas aussi maître de ses biens que s’il m’en eût fait le
-dépositaire? Y a-t-il moins de mérite à donner son cœur que ses
-richesses? Je ne dois pas abuser de la tendresse de cet ami; ce qu’il
-possède, je dois le ménager comme ma propre fortune: mais je lui fais
-un outrage si j’exige qu’il la confie à un tiers pour nos besoins
-communs.»
-
-_Il faut aimer ses amis avec leurs défauts._
-
-C’est-à-dire qu’il faut être indulgent pour les défauts de ses amis,
-car l’indulgence augmente l’amitié, et la sévérité la diminue. Il ne
-s’agit ici que de ces petits défauts qui ne tirent point à conséquence.
-La complaisance pour les vices des amis serait contraire à la morale et
-même à l’amitié.
-
- Pour les cœurs corrompus l’amitié n’est point faite. (VOLTAIRE.)
-
-_Il faut éprouver les amis aux petites occasions et les employer aux
-grandes._
-
-_Il faut louer tout bas ses amis._
-
-Madame Geoffrin établissait comme autant de règles, 1^o qu’il faut
-rarement louer ses amis dans le monde; 2^o qu’il ne faut les louer que
-généralement et jamais par tel ou tel fait, en citant telle ou telle
-action, parce qu’on ne manque jamais de jeter quelque doute sur le
-fait ou de chercher à l’action quelque motif qui en diminue le mérite;
-3^o qu’il ne faut pas même les défendre lorsqu’ils sont attaqués trop
-vivement, si ce n’est en termes généraux et en peu de paroles, parce
-que tout ce qu’on dit en pareil cas ne sert qu’à animer les détracteurs
-et à leur faire outrer la censure.
-
-Ces conseils sont le développement de notre proverbe, qui est pris du
-passage suivant des Proverbes de Salomon (ch. 27, v. 14): _Qui laudat
-amicum suum voce altâ erit illi loco maledictionis._ _Qui loue son ami
-à haute voix, attire sur lui la malédiction._
-
-_Les amis de nos amis sont nos amis._
-
-C’est-à-dire qu’ils ne doivent pas nous être indifférents, et qu’ils
-ont des droits à nos égards.
-
-_Il est bon d’avoir des amis partout._
-
-Ce proverbe a donné lieu à un vieux conte qui a été mis en rimes de la
-manière suivante par je ne sais quel auteur:
-
- Une dévote, un jour, dans une église,
- Offrit un cierge au bienheureux Michel,
- Un autre au diable.—Oh! oh! quelle méprise!
- Mais c’est au diable. Y pensez-vous? ô ciel!
- —Laissez, dit-elle, il ne m’importe guères;
- Il faut toujours penser à l’avenir.
- On ne sait pas ce qu’on peut devenir,
- Et les amis sont partout nécessaires.
-
-L’abbé Tuet rapporte qu’un Visigoth arien, nommé Agilane, disait un
-jour sérieusement à Grégoire de Tours, qu’on peut choisir, sans crime,
-telle religion que l’on veut, et que c’était un proverbe de sa nation,
-qu’en passant devant un temple de païens et une église de chrétiens, il
-n’y a point de mal de faire la révérence devant l’un et devant l’autre.
-Ce Visigoth, faisant son offrande à saint Michel, n’aurait sûrement pas
-oublié l’estafier du bienheureux.
-
-_Il faut se dire beaucoup d’amis et s’en croire peu._
-
-Parce que, en se disant beaucoup d’amis, on peut obtenir quelque
-considération, et, en se croyant peu d’amis, on est moins exposé à se
-laisser tromper par ceux qui abusent de ce titre.
-
- _Dieu me garde de mes amis!
- Je me garderai de mes ennemis._
-
-On peut se garantir de la vengeance d’un ennemi déclaré, mais il n’y
-a point de préservatif contre la trahison qui se présente sous les
-couleurs de la bienveillance et de l’amitié.
-
-Stobée rapporte (pag. 721) que le roi Antigone, sacrifiant aux dieux,
-les priait de le protéger contre ses amis, et qu’il répondait à ceux
-qui lui demandaient le motif de cette prière: _C’est que connaissant
-mes ennemis, je puis m’en préserver._
-
-On lit dans l’Ecclésiastique (ch. 6, v. 13): _Ab inimicis tuis
-separare et ab amicis tuis attende._ _Séparez-vous de vos ennemis, et
-gardez-vous de vos amis._
-
-Les Italiens disent comme nous:
-
- _Di chi mi fido quarda mi Dio!
- Degli altri mi guardaro io._
-
-En visitant les _pozzi_ du palais du doge, à Venise, j’ai trouvé ces
-deux vers sur un mur dans un de ces cachots où le conseil des Dix
-enfermait ses victimes; ils y avaient été tracés de la main d’un prêtre
-qui avait eu le bonheur d’échapper à son horrible captivité par une
-issue qu’il s’était ouverte en arrachant du pavé une large dalle posée
-sur un égout aboutissant au canal voisin.
-
-Les Allemands ont le même proverbe, et Schiller l’a employé dans une de
-ses tragédies.
-
-_Le plus bel âge de l’amitié est la vieillesse._
-
- Le temps qui flétrit tout embellit l’amitié.
-
-_Il faut découdre et non déchirer l’amitié._
-
-Mot de Caton l’ancien, rapporté par Cicéron en ces termes: _Amicitiæ
-sunt dissuendæ magis quām discindendæ._
-
-C’est quelquefois un malheur nécessaire de renoncer à certains amis;
-alors il faut s’en éloigner insensiblement, sans aigreur et sans
-colère, et faire voir qu’en se détachant de l’amitié on ne veut pas la
-remplacer par l’inimitié; car il n’y a rien de plus honteux que d’être
-en guerre ouverte après une liaison intime.
-
-«Il ne faut pas croire, dit très bien madame de Lambert, qu’après les
-ruptures vous n’ayez plus de devoirs à remplir; ce sont les devoirs
-les plus difficiles, et où l’honnêteté seule vous soutient. On doit du
-respect à l’ancienne amitié. Il ne faut point appeler le monde à vos
-querelles; n’en parlez jamais que quand vous y êtes forcé pour votre
-propre justification; évitez même de trop charger l’ami infidèle, etc.»
-
-_Il ne faut pas laisser croître l’herbe sur le chemin de l’amitié._
-
-Il ne faut pas négliger ses amis. Les Celtes disaient: «Sachez que, si
-vous avez un ami, vous devez le visiter souvent. Le chemin se remplit
-d’herbes, et les arbres le couvrent bientôt si l’on n’y passe sans
-cesse.»
-
-_L’amitié rompue n’est jamais bien soudée._
-
-Les Espagnols disent par la même métaphore: _Amigo quebrado, soldado,
-mas nunca sano._ _Ami rompu peut bien être soudé, mais il n’est jamais
-sain._
-
-Il n’y a guère de réconciliation tout à fait sincère; la défiance ou la
-trahison s’y mêlent presque toujours. Asmodée, parlant de sa dispute
-avec Paillardoc, a dit avec autant de vérité que de finesse: «On nous
-réconcilia, nous nous embrassâmes, et, depuis ce temps, nous sommes
-ennemis mortels.»
-
-Il y a un proverbe patois fort ingénieux, dont voici la traduction
-littérale: _L’amitié rompue ne se renoue point sans que le nœud
-paraisse ou se sente._
-
-
-=AMOUR.=—_Amour et mort, rien n’est plus fort._
-
-Rien ne résiste à l’amour ni à la mort. C’est la belle pensée de
-l’Écriture sainte: _Fortis ut mors dilectio_; _l’amour est fort comme
-la mort_.
-
-_L’amour le plus parfait est le plus malheureux._
-
-Les contrariétés auxquelles l’amour est soumis en prouvent la
-perfection. Tous les romans semblent faits pour confirmer la vérité
-de ce proverbe. On n’y voit que des amants poursuivis par une fatale
-destinée et dont la constance s’affermit sous les coups du malheur.
-
-_L’amour fait perdre le repas et le repos._
-
-Ce proverbe est l’un des trente-un articles du _Code d’amour_ qui
-se trouve dans l’ouvrage intitulé: _Livre de l’art d’aimer et de la
-réprobation de l’amour_, par maître André, chapelain de la Cour
-royale de France. Voici cet article: _Minus dormit et edit quem amoris
-cogitatio vexat._
-
-Le souci ronge ceux qui aiment, dit l’auteur de l’_Imitation_. Ovide a
-dit dans son _Héroïde_ de Pénélope à Ulysse:
-
- _Res est solliciti plena timoris amor._
-
- L’amour est toujours plein d’un inquiet effroi.
-
-Les Italiens ont ce proverbe: _Chi ha l’amor nel petto ha sprone nei
-fianchi_; _qui a l’amour au cœur a l’éperon aux flancs_.
-
-_L’amour sied bien aux jeunes gens et déshonore les vieillards._
-
- _Amare juveni fructus est, crimen seni._ (LABERIUS.)
-
-L’_amour_, disait Louis XII, _est le roi des jeunes gens, et le tyran
-des vieillards_.
-
- _Est in camtie ridiculosa Venus._ (OVIDE.)
-
- _Turpè senex miles._ (Id.)
-
- C’est une grande difformité dans la nature qu’un vieillard amoureux.
- (LA BRUYÈRE.)
-
- _Lorsqu’un vieux fait l’amour,_
- _La mort court à l’entour._
-
-L’amour hâte la fin de la vie d’un vieillard. L’amour chez le vieillard
-est comme le gui qui fleurit sur un arbre mort.
-
- _Qui se marie par amour_
- _A bonnes nuits et mauvais jours._
-
-Une femme d’esprit disait à son fils, pour le dissuader de faire
-un mariage d’amour, qui est ordinairement un mariage pauvre:
-Souvenez-vous, mon fils, qu’il n’y a qu’une chose qui revienne tous les
-jours dans le ménage: c’est le pot-au-feu.
-
-_Après l’amour le repentir._
-
-Hélas! nous ne pouvons aimer toujours, et le repentir nous prend où
-l’amour nous laisse.
-
-_L’amour et la pauvreté font ensemble mauvais ménage._
-
-Le ménage le plus uni cesse de l’être quand il est pauvre. La pauvreté
-tue l’amour. Les Anglais disent: _When poverty comes in at the door,
-love flies out at the window_; _lorsque la pauvreté entre par la porte,
-l’amour s’envole par la fenêtre_.
-
-_L’amour ne loge point sous le toit de l’avarice._
-
-Le Code d’amour déjà cité dit: _Amor semper ab avaritiæ consuevit
-domicitiis exulare._
-
-_L’amour apprend aux ânes à danser._
-
-La légèreté et la souplesse singulières avec lesquelles les ânes, au
-mois de mai, bondissent et se trémoussent dans la prairie auprès des
-ânesses, ont donné lieu à ce proverbe, dont le sens est que l’amour
-polit le naturel le plus inculte.
-
-_L’amour porte la musique._
-
-Les amants aiment à chanter leurs plaisirs et leurs peines. De là ce
-proverbe, qu’on trouve expliqué dans les Symposiaques de Plutarque
-(liv. I, quest. 5). Les Anglais disent: _Love was the mother of
-poetry._ _Amour engendra poésie._ Ce qui a été ingénieusement développé
-dans le _Spectateur_, n^o 377.
-
-_A battre faut l’amour._
-
-_Faut_ est ici la troisième personne du présent indicatif du verbe
-_faillir_, et ce proverbe, tiré du latin, _Injuria solvit amorem_,
-signifie que les mauvais traitements font cesser l’amour.—Cependant
-le cas n’est point sans exceptions. On sait que les femmes moscovites
-mesuraient l’amour qu’elles inspiraient sur la violence avec laquelle
-elles étaient battues, et qu’il n’y avait ni paix ni contentement pour
-elles avant d’avoir éprouvé la pesanteur du bras marital. _Experientia
-testatur fœminas moscoviticas verberibus placari._ (Drex., _de
-Jejunio_, lib. I, cap. 2.)
-
-Une vieille chanson languedocienne attribue aux filles de Montpellier
-le même goût.
-
- Lei castagnos aou brasié
- Pétoun qan soun pas mourdudos;
- Les fillos de Mounpelié
- Plouroun qan soun pas batudos.
-
-Ce qu’un ancien traducteur a rendu ainsi vers par vers.
-
- Les châtaignes au brasier
- Pètent de n’être mordues;
- Les filles de Montpellier
- Pleurent de n’être battues.
-
-Il y a encore une exception très remarquable au proverbe, et ce sont
-les deux parfaits modèles des amants qui l’ont fournie. Le sensible
-Abeilard fustigeait quelquefois la sensible Héloïse, qui ne l’en aimait
-pas moins. Lui-même, parlant à elle-même, raconte la chose dans une de
-ses lettres, où il avoue d’un cœur contrit les scandaleux excès de sa
-passion immodérée: _In ipsis diebus dominicæ passionis;.... te notentem
-ac dissuadentem sæpiùs minis ac flagellis ad consensum trahebam._ _Les
-jours mêmes de la passion de notre Seigneur,.... lorsque tu me refusais
-ce que je demandais ou que tu m’exhortais à m’en priver, ne t’ai-je pas
-trop souvent forcée par des menaces et par des coups de fouet à céder
-à mes désirs?_ Ausone avait deviné le cœur d’Héloïse, lorsqu’il disait
-en peignant les qualités d’une maîtresse accomplie (épig. 77): _Je veux
-qu’elle sache recevoir des coups, et qu’après les avoir reçus, elle
-prodigue ses caresses à son amant._
-
-_On revient toujours à ses premières amours._
-
-Parce qu’on espère y trouver un bonheur que ne donnent point les autres.
-
- Ce premier sentiment de l’ame
- Laisse un long souvenir que rien ne peut user,
- Et c’est dans la première flamme
- Qu’est tout le nectar du baiser. (LEBRUN.)
-
-_Que la nuit me prenne là où sont mes amours!_
-
-Pour dire qu’on s’attarde volontiers dans un endroit où l’on se plaît,
-auprès des personnes qu’on aime.
-
-Ce vœu tendre et délicat ne serait pas déplacé auprès du vœu de
-Léandre, dans l’Anthologie ou _Choix de fleurs_. C’est vraiment une
-fleur d’amour.
-
-_Il n’y a point de laides amours._
-
-_L’objet qu’on aime est toujours beau._
-
-«Tout cœur passionné embellit dans son imagination l’objet de sa
-passion; il lui donne un éclat que la nature ne lui donne pas, et il
-est ébloui de ce faux éclat. La lumière du soleil, qui est la vraie
-joie des yeux, ne lui paraît pas aussi belle.»
-
-(BOSSUET.)
-
- _Quisquis amat ranam ranam putat esse Dianam._
-
- Quiconque aime une grenouille prend cette grenouille pour Diane.
-
-C’est Diane Limnatis, déesse des marais et des étangs.
-
-Les habitants de l’île de Chypre avaient érigé des autels à Vénus
-barbue. Les Romains adoraient Vénus louche, comme on le voit dans
-le second livre de l’_Art d’aimer_ d’Ovide, et dans le _Festin de
-Trimalcion_, par Pétrone. Ils disaient même proverbialement, en parlant
-d’une belle qui avait le rayon du regard faussé: _Si pæta, est Veneri
-similis._ _Si elle est louche, elle ressemble à Vénus._ Horace nous
-apprend qu’un certain Balbinus trouvait des grâces dans le polype
-d’Agna sa maîtresse.
-
-Le meilleur développement du proverbe, _Il n’y a pas de laides amours_,
-est dans les vers suivants, tirés de la traduction libre que Molière
-avait faite de Lucrèce, et placés dans la cinquième scène du deuxième
-acte du _Misanthrope_.
-
- .... L’on voit les amants vanter toujours leur choix;
- Jamais leur passion n’y voit rien de blàmable,
- Et dans l’objet aimé tout leur paraît aimable.
- Ils comptent les défauts pour des perfections,
- Et savent y donner de favorables noms:
- La pâle est aux jasmins en blancheur comparable;
- La noire à faire peur, une brune adorable;
- La maigre a de la taille et de la liberté;
- La grasse est, dans son port, pleine de majesté;
- La malpropre, sur soi de peu d’attraits chargée,
- Est mise sous le nom de beauté négligée;
- La géante paraît une déesse aux yeux;
- La naine, un abrégé des merveilles des cieux;
- L’orgueilleuse a le cœur digne d’une couronne;
- La fourbe a de l’esprit; la sotte est toute bonne;
- La trop grande parleuse est d’agréable humeur,
- Et la muette garde une honnête pudeur.
- C’est ainsi qu’un amant, dont l’amour est extrême,
- Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime.
-
-
-=AMOUREUX.=—_Amoureux transi._
-
-Cette expression, dont on se sert pour désigner un amoureux timide,
-novice, froid, fait allusion à un ancien usage des justiciables
-volontaires des cours d’amour, espèce d’énergumènes qui avaient
-formé, sous le règne de Philippe V, une société ou confrérie nommée
-_la Ligue des amants_, dont l’objet était de prouver l’excès de
-leur passion par une opiniâtreté invincible à braver les ardeurs de
-l’été et les rigueurs de l’hiver. Dans les chaleurs extrêmes, ils
-allumaient de grands feux pour se chauffer, et ne sortaient de chez eux
-qu’enveloppés d’épaisses fourrures. Quand il gelait à pierre fendre,
-ils se couvraient très légèrement, et allaient, par le froid, par la
-neige ou par la pluie, soupirer à la porte de leurs maîtresses, où ils
-se tenaient jusqu’à ce qu’ils les eussent aperçues, _étant parfois
-tellement morfondus et transis dans l’attente_, dit un vieux auteur,
-_qu’on entendait claquer leurs dents comme les becs des cigognes_.
-Cette dévotion d’amour, poussée ainsi jusqu’au martyre, éclatait
-en outre par une foule de pratiques minutieuses et d’expressions
-alambiquées. Tel confrère élisait son domicile à l’enseigne de la
-Passion, rue du Sacrifice, paroisse de la Sincérité; tel autre
-demeurait sur la place de la Persévérance, hôtel de l’Assiduité,
-etc. Il existe un ouvrage rare et curieux, intitulé: _l’Amoureux
-transy_, par Jehan Boucher. Cet ouvrage, qui ne porte point de date,
-est une espèce de code galant de cette secte jadis si fameuse par ses
-extravagances et par ses niaiseries sentimentales.
-
-
-=AN.=—_Je m’en moque comme de l’an quarante._
-
-On croyait beaucoup à la fin du monde, dans le commencement du onzième
-siècle. C’était une opinion alors universellement répandue que les
-_mille ans et plus_ qu’on prétendait assignés par Jésus-Christ lui-même
-comme terme à son église et à la société entière, devaient expirer
-en l’an quarante de ce siècle. La peur avait gagné tous les esprits.
-Les pécheurs se convertissaient en foule, et chacun parlait de se
-faire ermite. Mais lorsque celle époque si redoutable fut passée, on
-changea de langage, et l’on dit _Je m’en moque comme de l’an quarante_,
-expression qui est encore usitée en parlant d’une chose qui ne doit
-inspirer aucune crainte.
-
-
-=ANE.=—_Un âne en gratte un autre._
-
- _Asinus asinum fricat._
-
-On voit quelquefois deux ânes se mettre l’un contre l’autre et se
-frotter pour apaiser les démangeaisons de leur peau. De là ce proverbe
-qui s’emploie au figuré, en parlant de deux sots qui échangent entre
-eux des compliments ou des éloges.
-
- _L’âne de la communauté
- Est toujours le plus mal bâté._
-
-Pour dire qu’on néglige communément ce que l’on possède en commun:
-_Communiter negligitur quod communiter possidetur._
-
-_L’âne de la montagne porte le vin et boit de l’eau._
-
-Proverbe qu’on emploie en parlant d’un sot dupé qui a la peine sans
-avoir le profit.
-
-On sait que les montagnards transportent à dos d’âne ou de mulet leur
-vin enfermé dans des outres, parce que la difficulté des chemins ne
-leur permet point de le transporter sur un chariot.
-
-_L’âne au milieu des singes._
-
-On désigne ainsi un imbécile qui se trouve parmi des gens malins
-auxquels il sert de jouet.
-
-_Pour un point Martin perdit son âne._
-
-Un ecclésiastique, nommé Martin, qui possédait l’abbaye d’Asello, en
-Italie, voulut faire inscrire sur la porte ce vers latin:
-
- _Porta patens esto. Nulli claudaris honesto._
-
- Porte reste ouverte. Ne sois fermée à aucun honnête homme.
-
-C’était à une époque où la ponctuation, longtemps abandonnée, venait
-d’être remise en usage. Martin, étranger à cet art, s’adressa à un
-copiste qui n’en savait pas plus que lui. Le point, qui devait être
-après le mot _esto_, fut placé après le mot _nulli_, et changea le sens
-de cette manière:
-
- _Porta patens esto nulli. Claudaris honesto._
-
- Porte ne reste ouverte pour personne. Sois fermée à l’honnête homme.
-
-Le pape, informé d’une inscription si mal séante, priva l’abbé Martin
-de son abbaye qu’il donna à un autre. Le nouveau titulaire corrigea la
-faute du malheureux vers, auquel il ajouta le suivant:
-
- _Uno pro puncto caruit Martinus asello._
-
- Martin, pour un seul point, perdit son asello.
-
-Ce qui revenait à cette formule de l’antique jurisprudence des Romains:
-_Qui cadit virgulà, caussâ cadit_; et comme _asello_ signifie également
-_un âne_, l’équivoque donna lieu au dicton: _Pour un point Martin
-perdit son âne._
-
-Quelques parémiographes, jugeant cette explication trop recherchée,
-prétendent qu’il faut dire: _Pour un poil Martin perdit son âne_,
-et ils fondent leur opinion sur celle de Nicot qui dit dans son
-Dictionnaire: L’âne d’un nommé Martin avait été perdu ou volé à la
-foire. Notre homme, en le cherchant, apprit qu’un particulier venait
-d’en trouver un, et, comme il ne douta point que ce ne fût le sien,
-il courut le réclamer; mais celui qui l’avait trouvé demanda: De
-quelle couleur est le poil de la bête?—Il est gris, répondit le
-réclamant.—Non, répliqua l’autre, il est noir. Et c’est ainsi que
-_pour un poil Martin perdit son âne_.
-
-La véritable origine est la première que j’ai rapportée, et ce qui le
-prouve, c’est qu’en Italie, d’où nous est venu le dicton, on dit aussi:
-_Per un punto Martin perse la cappa_, _pour un point Martin perdit la
-chape_, c’est-à-dire la dignité abbatiale dont la chape était l’insigne.
-
-On a tort de dire: _Faute d’un point_ Martin perdit son âne, au lieu de
-_pour un point_, etc. Cette variante qui fausse l’explication que j’ai
-donnée, ne se trouve pas dans les vieux recueils. Évidemment elle est
-moderne.
-
-_Être comme l’âne de Buridan._
-
-C’est être tout-à-fait indécis entre deux partis ou deux avantages
-offerts.
-
-Jean de Buridan, né à Béthune en Artois, célèbre dialecticien du
-quatorzième siècle, voulant prouver que, si les bêtes ne sont point
-déterminées par quelque motif externe, elles n’ont pas la force de
-choisir entre deux objets égaux, avait imaginé un argument sophistique
-dans le genre du crocodile[8] des stoïciens, afin de soutenir sa
-thèse avec succès contre toutes les objections. Il supposait un âne
-également pressé de la soif et de la faim, entre un seau d’eau et une
-mesure d’avoine faisant la même impression sur ses organes. Ensuite il
-demandait: que fera cet animal? Si ceux qui voulaient bien discuter
-avec lui cette grave question répondaient: il demeurera immobile; le
-docteur répliquait: il mourra donc de soif et de faim entre l’eau
-et l’avoine. S’ils lui disaient, au contraire: il ne sera pas assez
-bête pour se laisser mourir; sa conclusion était: il se tournera donc
-d’un côté plutôt que d’un autre; il a donc le libre arbitre. Son
-raisonnement embarrassa tous les philosophes du temps, et son âne,
-devenu fameux parmi ceux des écoles, obtint les honneurs du proverbe.
-
-Spinoza (_Éthiq._, part. 2, p. 89) parle de l’ânesse au lieu de l’âne
-de Buridan, et il avoue sans façon qu’un homme qui serait dans le cas
-de cette bête, mourrait de faim et de soif. Montaigne (_Ess._, liv. II,
-chap. 14) exprime la même opinion. «Qui nous logerait, dit-il, entre
-la bouteille et le jambon avec un égal appétit de boire et de manger,
-il n’y aurait sans doute remède que de mourir de soif et de faim, n’y
-ayant aucune raison qui nous incline à la préférence.»
-
-Bayle trouve ce raisonnement absurde, et le réfute ainsi: «L’homme a
-deux moyens de se dégager des piéges de l’équilibre. L’équilibre ne
-le ferait pas demeurer dans l’inaction, comme Spinoza le prétend; il
-y a le remède de penser qu’il ne dépend pas des objets: 1º je veux
-préférer ceci à cela, parce qu’il me plaît d’en user ainsi; 2º il
-pourrait agir en tirant ce qu’il a à faire à la courte-paille.»
-
-_C’est le pont aux ânes._
-
-On se sert de cette expression en parlant des choses qui sont connues
-des esprits vulgaires et ne peuvent embarrasser que des ignorants
-de la première espèce, justement assimilés aux baudets qu’on voit
-s’arrêter devant un pont de bois dont les planches mal jointes leur
-laissent entrevoir le cours de l’eau, car ces animaux ont ordinairement
-une si grande peur de se noyer, que, suivant la remarque de Pline le
-naturaliste (liv. VIII, ch. 4), _ils se précipiteraient à travers les
-flammes pour éviter de se mouiller les pieds_. La même expression
-s’emploie aussi pour signifier les lieux communs et les réponses
-banales à l’usage des ignorants, et, dans ce sens, elle est une
-allusion à ces vieux recueils de solutions ou de thèmes tout faits,
-auxquels on donnait autrefois le nom de _pont aux ânes_, à cause
-de l’interrogatif _an_ qui figurait au commencement de toutes les
-questions énoncées en latin. C’est un véritable calembourg, où _pont
-aux ânes_ a été substitué à _pont aux an_, qui signifie le moyen de
-passer sur ces _an_ comme sur une rivière, c’est-à-dire de surmonter
-les difficultés.
-
-On trouve dans le vingt-huitième chapitre du deuxième livre de Rabelais
-le passage suivant, qui confirme l’explication que je viens de donner:
-«O qui pourra maintenant racompter comment se porta Pantagruel contre
-les trois cents géants! O ma muse! ma Calliope! ma Thalie! inspire-moy
-à ceste heure! Restaure-moy mes esperits; car voici _le pont aux
-ânes de logicque_; voici le trébuchet, voici la difficulté de povoir
-exprimer l’horrible bataille qui feut faicte.»
-
-_Les ânes de Beaune._
-
-L’animosité des Athéniens contre les Thébains n’est pas plus célèbre
-que celle des habitants de Dijon contre les habitants de Beaune. S’il
-faut en croire les Dijonais, l’air seul du pays de leurs adversaires
-est abrutissant, et c’est à qui racontera les simplicités beaunoises
-le plus ridicules. La querelle de Piron avec les Beaunois n’a pas peu
-contribué à fortifier le préjugé qui leur est défavorable. Tous les
-jeux de mots auxquels peut donner lieu la comparaison d’un sot avec un
-âne ont été employés d’une manière plus ou moins heureuse, et jusqu’à
-satiété. Mais de telles plaisanteries sont-elles fondées? Les habitants
-de Beaune ont-ils l’esprit plus lourd et la conception plus tardive
-que ceux de Dijon? Il n’y a rien qui le prouve, et le proverbe n’a pas
-été fait pour populariser le béotisme qu’on leur impute. Il est venu
-de ce que, dans le XIII^e siècle, il y avait à Beaune une famille de
-négociants distingués dont le nom était Asne. Lorsqu’on voulait parler
-d’un commerce bien établi, on citait les Asne de Beaune. Depuis, ce nom
-est passé aux habitants, et c’est sur cette misérable équivoque que
-roulent tous les quolibets qui sont faits sur leur compte.
-
-_La sépulture des ânes._
-
-Au moyen âge, ceux qui mouraient déconfès ou excommuniés étaient jetés
-dans les champs ou à la voirie, comme des charognes. C’est ce qu’on
-appelait la _sépulture des ânes_. On lit dans une vieille charte:
-_Extrà cimeterium sepulturâ asinorum sepulti._ La même expression se
-trouve dans un passage de la bulle d’excommunication fulminée par
-le pape Grégoire V contre le roi Robert et la reine Berthe. Voici
-ce passage littéralement traduit du latin: «Qu’ils n’aient d’autre
-_sépulture_ que celle _des ânes_, afin qu’ils soient aux nations
-futures un exemple d’opprobre et de malédiction.» Cette expression est
-prise de l’Écriture sainte, où l’on voit qu’il fut prédit par Jérémie
-que Joachim aurait la _sépulture d’un âne_; prophétie qui se vérifia
-lorsque Nabuchodonosor fit massacrer ce roi de Juda et jeter son corps
-hors de la ville, avec défense de l’inhumer.
-
-
-=ANGE.=—_Écrire comme un ange._
-
-Ange Vergèce, célèbre calligraphe, venu de l’île de Candie, sa patrie,
-à Paris, vers 1540, donna lieu, dit-on, à cette expression proverbiale
-par la beauté de son écriture qui servit d’original aux graveurs
-des caractères de l’alphabet grec pour les impressions royales sous
-François I^{er}. La bibliothèque royale possède trois beaux manuscrits
-grecs de cet hellène, qui était attaché au collége royal en qualité
-d’_écrivain du roi en lettres_ grecques.
-
-_Être aux anges._
-
-C’est être transporté de joie.—Les Grecs et les Romains disaient dans
-le même sens: _Être admis aux plus secrets mystères_, par allusion aux
-jouissances que devaient éprouver les initiés aux mystères d’Eleusis,
-lorsqu’ils étaient admis par l’hiérophante, après de nombreuse
-épreuves, à la connaissance de ces mystères, si secrets, dit Tibulle
-(élég. 5, liv. III), qu’il n’était pas permis de les révéler même aux
-dieux.
-
-_Boire aux anges._
-
-Saint Césaire, évêque d’Arles, dit, dans sa sixième homélie, que,
-de son temps, au commencement du VI^e siècle, on poussait si loin
-la débauche de vin que, lorsqu’on ne pouvait presque plus boire, on
-adressait, pour s’y exciter encore, des santés aux saints et aux anges.
-Cette superstition d’ivrogne, renouvelée des Grecs qui, à la fin d’un
-repas, vidaient quelques coupes de plus en l’honneur des dieux, a donné
-naissance à l’expression _boire aux anges_, c’est-à-dire _boire au delà
-de sa soif_, ou, comme s’exprime Rabelais, _boire pour la soif à venir_.
-
-_Voir les anges violets._
-
-On dit de quelqu’un qui a reçu un coup sur les yeux, qu’_il a vu les
-anges violets_, qu’_on lui a fait voir les anges violets_. C’est une
-allusion à l’éblouissement lumineux qui accompagne d’ordinaire ces
-sortes de coups, à la couleur violette de la partie contuse, à celle du
-costume épiscopal qui est aussi violette, et à l’usage où l’on était
-autrefois de désigner les évêques par le nom d’_anges_ que saint Jean
-l’évangéliste leur a donné dans le deuxième chapitre de son Apocalypse.
-
-L’Académie s’est bornée à dire que _Voir les anges violets_ signifie
-avoir des visions creuses; mais il est certain que cette expression a
-toujours été employée dans le sens que j’ai donné et comme synonyme de
-cette autre plus usitée aujourd’hui: _Voir trente-six chandelles._
-
-
-=ANGLAIS.=—_Être poursuivi par les Anglais._
-
-C’est être poursuivi par des créanciers rigides.—Le mot Anglais, pris
-dans ce sens, fut introduit, suivant Borel, à l’époque de l’occupation
-de la France par les Anglais qui, s’étant emparés de tout l’argent
-du pays, prêtaient aux habitants à des conditions fort dures, et se
-conduisaient comme de vrais Arabes envers leurs malheureux débiteurs.
-D’autres étymologistes pensent qu’il fut employé à l’occasion des
-impôts extraordinaires établis pour la rançon du roi Jean, prisonnier à
-Londres. Estienne Pasquier le fait venir des réclamations des Anglais
-qui prétendaient que cette rançon, fixée à trois millions d’écus d’or,
-par le traité de Bretigny, n’avait pas été entièrement payée.
-
- Oncques ne vys Anglois de vostre taille,
- Car, à tout coup, vous criez: baille, baille. (MAROT.)
-
-
-=ANGUILLE.=—_Il y a quelque anguille sous roche._
-
-Pour signifier qu’il y a dans une affaire quelque chose de caché et de
-dangereux dont il faut se défier.
-
-Le mot anguille, venu du latin _anguilla_, dont la racine est _anguis_,
-_serpent_, se prenait autrefois pour serpent, et il a gardé cette
-acception dans notre proverbe, qui correspond à celui des Grecs: _Le
-scorpion dort sous la pierre_; et à celui des Latins: _Latet anguis in
-herba_, _le serpent est caché sous l’herbe_.
-
-On désigne encore les couleuvres, en certains endroits, sous le nom
-d’_anguilles de haie_.
-
-_Écorcher l’anguille par la queue._
-
-C’est commencer par où il faudrait finir.
-
-_Rompre l’anguille au genou._
-
-C’est tenter l’impossible, car une anguille, qui glisse toujours des
-mains, ne peut se rompre sur le genou comme un bâton. M. de Mennechet
-dit dans une annotation à la page 209 de l’_Histoire de l’estat de
-France sous le règne de François II_: «_Rompre l’anguille au genou_,
-signifie rompre une étoffe nouée à l’endroit du nœud.» Ce qui est un
-équivalent, et non une explication de l’expression proverbiale.
-
-On trouve dans Rabelais, _Rompre l’andouille au genou_.
-
-Les Espagnols disent: _Soldar el azogue_, _souder le vif-argent_; et
-les Italiens: _Pigliar il vento con le reti_, _prendre le vent au
-filet_.
-
-_Il ressemble aux anguilles de Melun, il crie avant qu’on l’écorche._
-
-On représentait un jour à Melun le mystère de saint Barthélemy qui,
-suivant le martyrologe, fut écorché et mis en croix: un étudiant de
-cette ville, nommé Languille, chargé de faire le rôle du martyr, fut
-tellement épouvanté, au moment où les bourreaux le saisirent pour
-simuler le supplice, qu’il ne put s’empêcher de pousser des cris. Et
-de là vint la locution proverbiale qu’on applique à une personne qui
-s’effraie sans sujet, qui se plaint avant de sentir le mal. D’après
-cette explication, donnée par Fleury de Bellingen, il faudrait dire:
-_Il ressemble à Languille_, et non pas _aux anguilles de Melun_; mais
-la seconde version, quoique fautive, n’est pas moins usitée que la
-première, et le Dictionnaire de l’Académie l’a consacrée.
-
-
-=ANGOISSE.=—_Faire avaler à quelqu’un des poires d’angoisse._
-
-C’est lui faire essuyer de mauvais traitements dont il ne peut se
-plaindre. Allusion à la poire d’angoisse, petite boule de fer qui,
-étant glissée pur les voleurs dans la bouche d’un homme qu’ils
-voulaient dépouiller, et s’y détendant par la pression d’un ressort
-secret, accroissait son volume au point de lui couper la parole et de
-ne pouvoir être retirée qu’avec l’aide d’un serrurier. Machine vraiment
-diabolique dont l’invention a été attribuée par quelques auteurs
-au capitaine Gaucher qui servait, du temps de la ligue, au pays de
-Luxembourg, et par quelques autres à un Toulousain nommé Palioly, chef
-d’une bande de filous établie à Paris. L’Académie semble croire que
-cette locution fait allusion à la poire d’Angoisse, fruit _si âpre et
-si revéche au goût_, dit-elle, _qu’on a de la peine à l’avaler_. Mais
-elle se trompe, car ce fruit est assez doux dans sa maturité, et les
-Parisiens, qui le trouvaient fort bon autrefois, devaient en faire une
-consommation assez considérable, puisque les colporteurs le criaient
-dans les rues. Témoin ce vers des _Crieries de Paris_, par Guillaume de
-la Villeneuve:
-
- Poires d’Angoisse crier haut.
-
-L’instrument de fer a été nommé _poire d’angoisse_, parce qu’il est
-en forme de poire et qu’il cause de _l’angoisse_ ou de la douleur; le
-fruit a tiré son nom de celui d’_Angoisse_ ou _Angoissement_ (d’autres
-disent _Angoisserent_), village du Limousin où il fut primitivement
-connu et devint très abondant.
-
-
-=ANNÉE.=—_Les années de Pierre._
-
-C’est-à-dire vingt-cinq années de pontificat, parce que saint Pierre
-fut à la tête de l’Église de Rome pendant vingt-cinq années. On dit
-à chaque nouveau pape qu’on élève sur la chaire de l’apôtre: _Sancta
-pater, non videbis annos Petri_; _saint-père, vous ne verrez pas les
-années de Pierre_. Et en effet, aucun pape ne les a vues. La raison
-en est toute simple: c’est que pour être un _sujet papable_, dit
-l’histoire des conclaves, il faut être cardinal d’un âge avancé et
-d’une complexion dont on ne puisse attendre ni un long règne ni de trop
-vigoureuses résolutions.
-
-En examinant la liste des papes, on voit que le terme moyen de leur
-règne est d’environ huit ans. Pie VII est le pontife qui a gouverné le
-plus longtemps l’Église depuis saint Pierre. S’il eût vécu un an de
-plus, la prophétie proverbiale aurait été démentie, et Rome, alors,
-aurait été exposée aux plus grands malheurs et à la destruction,
-suivant l’opinion superstitieuse des habitants de cette ville.
-
-
-=ANTAN.=—_Parler des neiges d’antan._
-
-C’est-à-dire de choses qui sont passées et dont on ne doit plus
-s’occuper. On trouve dans la dix-neuvième satire de Régnier: _Discourir
-des neiges d’antan._
-
-_Antan_ est un vieux mot formé par contraction des deux mots latins
-_ante annum_, et signifiant _l’autre année_, _l’année d’avant_.
-L’expression des _neiges d’antan_, qu’on n’emploie guère aujourd’hui, a
-été pendant longtemps en grande vogue, à cause de la fameuse ballade
-de Villon sur _les dames du temps jadis_, dont voici quelques vers:
-
- . . . . . . . . Où est la reine
- Qui commanda que Buridan
- Fût jeté dans un sac en Seine?
- Mais où sont les neiges d’antan?
- La reine, blanche comme un lys,
- Qui chantait à voix de sirène,
- Berthe au grand pied, Biétris, Alys,
- Harembouges qui tint le Maine,
- Et Jeanne, la bonne Lorraine,
- Qu’Anglais brûlèrent à Rouen,
- Où sont-ils, vierge souveraine?
- Mais où sont les neiges d’antan?
-
-
-=ANTIFE.=—_Battre l’antife._
-
-Antife est un terme d’argot employé par les gueux et les filous pour
-désigner une église, lieu qu’ils fréquentent de préférence, parce
-qu’ils y trouvent les chances les plus favorables au succès de leur
-industrie, au milieu de la foule qui s’y rend. C’est dans ce sens que
-l’auteur du poëme de _Cartouche_ s’est servi de ce mot, qui paraît
-être le même qu’_antive_, féminin d’_antif_ (antique), vieux adjectif
-tombé en désuétude. Ainsi, l’expression populaire _battre l’antife_,
-qui correspond figurément à _battre le pavé des rues_, ou, comme on dit
-encore, _battre l’estrade_, signifie, au propre, _battre le pavé des
-églises_, acception qui n’est pas usitée.
-
-
-=APOTHICAIRE.=—_Apothicaire sans sucre._
-
-Le sucre, cette précieuse denrée que le vieux poëte Eustache Deschamps
-appelait l’_auxiliaire de la civilisation_, fit son entrée dans le
-monde, au commencement du XIV^e siècle, par l’officine des apothicaires
-qui lui attribuaient toute sorte de vertus curatives et l’employaient
-dans tous les remèdes: de là cette expression, _Apothicaire sans
-sucre_, par laquelle on désigne tout marchand mal assorti et toute
-personne qui manque de quelque chose d’essentiel à sa profession.
-
-On trouve dans de vieux auteurs, _Apothicaire sans caffetin_. Le sucre
-blanc raffiné était autrefois appelé _caffetin_. Ce mot est dans une
-ordonnance rendue par le roi Jean, en 1353.
-
-
-=APÔTRE.=—_Faire le bon apôtre._
-
-Chercher à tromper en contrefaisant l’homme de bien. On dit encore
-ironiquement, _C’est un bon apôtre_, en parlant de quelqu’un qui
-déguise sa malice sous les apparences de la bonté, qui affecte une
-candeur, une probité qu’il n’a pas.—Allusion à la conduite de l’apôtre
-Judas, qui portait la trahison dans le cœur en faisant à son divin
-maître des protestations d’attachement et de fidélité.
-
-
-=APPÉTIT.=—_L’appétit vient en mangeant._
-
- Plus on a, plus on veut avoir.—Autant croît le désir que le trésor.
-
-C’est la réponse que fit Amyot à Charles IX, dont il avait été le
-précepteur, un jour que ce roi lui témoignait sa surprise de ce
-qu’ayant paru d’abord borner son ambition à un petit bénéfice qu’il
-avait obtenu, il demandait encore le riche évêché d’Auxerre. Mais
-cette réponse, qu’on croit avoir été l’origine du proverbe, n’en fut
-que l’application. Amyot, en s’exprimant ainsi, répétait simplement un
-mot rapporté par Rabelais dans le cinquième chapitre de _Gargantua_,
-et attribué à Angeston[9], qui n’en était peut-être pas l’inventeur.
-Ovide, parlant d’Erisichton, condamné par Cérès à une famine dévorante,
-avait dit:
-
- . . . . . . . . _Cibus omnis in illo
- Causa cibi est._ (_Metam._, lib. VIII, fab. 11.)
-
- Tout aliment l’excite à d’autres aliments.
-
-Et Quinte-Curce (liv. VII, ch. 8) avait mis la phrase suivante dans
-le discours des Scythes à Alexandre: _Primus omnium satietate parasti
-famem._ _Tu es le premier chez qui la satiété ait engendré la faim._
-Cependant, il est juste de dire que si Angeston a pris la pensée de ces
-deux auteurs, il se l’est appropriée par l’heureuse originalité avec
-laquelle il l’a rendue en français.
-
-_Pain dérobé réveille l’appétit._
-
- Pain dérobé que l’on mange en cachette,
- Vaut mieux que pain qu’on cuit ou qu’on achète. (LA FONT.)
-
-On lit dans les Proverbes de Salomon (ch. 9, v. 17): _Aquæ furtivæ
-dulciores sunt, et panis absconditus suavior._ _Les eaux dérobées sont
-plus douces, et le pain pris en cachette est plus agréable._ C’est de
-là qu’a été tiré notre proverbe, qui signifie que nous trouvons une
-certaine douceur dans les choses qui nous sont défendues, que l’objet
-de nos désirs nous plaît d’autant mieux qu’il est moins permis.—Les
-Latins disaient: _Dulce pomum quum abest custos._ _Le fruit est doux en
-l’absence du gardien._
-
- _Nitimur in vetitum semper cupimusque negata._ (OVID, lib. III, éleg.
- 4.)
-
- Nous nous roidissons toujours contre ce qui nous est défendu, et nous
- désirons ce qu’on nous refuse.
-
- Tel est le cœur humain, surtout celui des femmes:
- Un ascendant mutin fait naître dans nos ames,
- Pour ce qu’on nous permet un dégoût triomphant,
- Et le goût le plus vif pour ce qu’on nous défend. (PIRON, _Métrom._)
-
-
-=ARBRE.=—_Quand l’arbre est tombé, tout le monde court aux branches._
-
-Pour dire que tout le monde cherche à retirer quelque avantage de la
-disgrâce qui atteint un homme élevé en dignité.
-
-_On ne jette des pierres qu’à l’arbre chargé de fruits._
-
-Il n’y a que l’homme distingué qui soit en butte aux traits envenimés
-de la critique: les détracteurs attaquent le mérite et laissent en paix
-la médiocrité. Un vieux proverbe les assimile aux _chiens qui n’aboient
-qu’après la pleine lune sans se soucier du croissant_.
-
-
-=ARC.=—_Débander l’arc ne guérit pas la plaie._
-
-Il ne suffit pas, pour réparer ou pour guérir le mal qu’on a fait, de
-renoncer au moyen d’en faire.
-
-Lorsque le roi René perdit Isabelle de Lorraine, sa première épouse,
-qu’il aimait beaucoup, il prit pour devise un arc dont la corde était
-rompue, avec ces mots italiens: _Arco per lentare, piaga non sana_,
-dont notre proverbe est la traduction, et il mit cette devise dans un
-beau livre d’Heures qu’il peignit pour Jeanne de Laval, sa seconde
-épouse, à laquelle il était aussi tendrement attaché. La Bibliothèque
-royale conserve ce précieux ouvrage, qui présente sur toutes les pages
-les lettres R I enlacées avec grâce, et sur toutes les marges plusieurs
-autres devises relatives aux deux princesses.
-
-
-=ARCHIDIACRE.=—_Crotté en archidiacre._
-
-C’est-à-dire bien crotté, parce que les archidiacres étaient tenus
-autrefois de faire à pied leurs visites, dans toutes les saisons, chez
-tous les curés de leur archidiaconé. Le temps a fait disparaître cet
-usage et la locution qui s’y rattache.
-
-
-=ARGENT.=—_L’argent est un bon serviteur, mais c’est un mauvais
-maître._
-
-Ce proverbe a été attribué au chancelier Bacon, mais il existait avant
-Bacon; peut-être a-t-il été inspiré par ce vers d’Horace:
-
- _Imperat aut servit collecta pecunia cuique;_
-
-ou bien par ce mot sur Caligula: «Il n’y eut jamais un meilleur esclave
-ni un plus mauvais maître.»
-
-Il faut pouvoir dire de l’argent ce que le philosophe Aristippe disait
-d’une belle courtisane: «Je possède Laïs sans qu’elle me possède.»
-
-_L’argent fait tout._
-
- _Nummus vincit, nummus regnat, nummus imperat._
-
-On lit dans l’Ecclésiaste: _Pecuniæ obediunt omnia._
-
-Les Italiens disent: _Il danaro e un compendio del poter humano._
-
-_Argent comptant porte médecine_,
-
-pour signifier qu’il est d’un grand secours, qu’il guérit bien des maux.
-
-_L’argent est un remède à tout mal, hormis à l’avarice._
-
- L’esprit, le temps, l’argent, sont trois grands médecins;
- L’argent seul!... est-il rien, excepté l’avarice,
- Que ce doux élixir n’endorme et ne guérisse?
-
-(PIRON, _École des Pères_, act. III, sc. 3.)
-
-_Argent fait perdre et pendre gent._
-
-Nos pères, qui aimaient les jeux de mots, disaient encore: _Argent ard
-gent_. _Ard_ est la troisième personne du présent indicatif du vieux
-verbre _ardre_ ou _arder_ (brûler).
-
-Les Italiens disent: _Qui veut s’enrichir dans un an se fait pendre
-dans six mois._
-
-_Qui a de l’argent a des pirouettes_ (ou _des cabrioles_).
-
-Ce proverbe signifie, au propre, que celui qui a de l’argent saute
-et danse volontiers, et, au figuré, qu’il a de quoi se réjouir, de
-quoi satisfaire ses fantaisies et se procurer tout ce qui lui plaît;
-explication plus juste et plus naturelle que celle qu’on trouve dans la
-plupart des auteurs, qui disent seulement que _celui qui a de l’argent
-a de tout_, laissant à deviner pour quel motif il est question de
-pirouettes ou de cabrioles.
-
-_Chargé d’argent comme un crapaud de plumes._
-
-Le proverbe précédent nous a montré l’homme qui a de l’argent plein
-de légèreté et prêt à entrer en danse; celui-ci assimile l’homme sans
-argent à un lourd reptile: en effet, quand on a la bourse bien garnie,
-on se sent plus léger, comme si le contentement était une espèce de
-ressort secret qui favorise l’aisance des mouvements; et quand on a
-la bourse vide, on se sent plus lourd, comme si la tristesse était un
-poids invisible sous lequel on ne peut avoir une allure dégagée: deux
-faits qui sont en raison inverse des lois du système de gravité. Il
-est probable que cette différence a été présente à l’esprit de l’homme
-qui le premier a imaginé de dire _chargé d’argent comme un crapaud
-de plumes_; elle est du moins caractérisée dans cette expression. On
-sait que l’_argent_ et les _plumes_ se confondent sous une même idée,
-dans plusieurs façons de parler usitées parmi le peuple, comme _se
-remplumer_, _plumer quelqu’un_, _avoir des plumes de quelqu’un au jeu_,
-_laisser ses plumes au jeu_, etc.
-
-Les Polonais disent: _Nu comme un saint turc_, parce que les dervis
-ou derviches, religieux turcs qui font profession de pauvreté, vont
-toujours les jambes nues et la poitrine découverte, à l’imitation des
-gymnosophistes indiens, qui avaient adopté la nudité comme emblème de
-leur amour pour la vérité nue.
-
-_L’argent est rond pour rouler._
-
-Maxime des prodigues.
-
-_L’argent est plat pour s’entasser._
-
-Maxime des avares.
-
-_Semer l’argent._
-
-Cette expression fut d’abord employée littéralement pour désigner
-une prodigalité mémorable qui eut lieu dans une cour plénière tenue
-à Beaucaire par Raymond V, comte de Toulouse, en 1174. Le sire de
-Simiane, d’autres disent Bertrand de Raiembaus ou Raibaux, cherchant
-à surpasser en magnificence tous ses rivaux, fit labourer avec douze
-paires de taureaux blancs les cours et les environs du château, et
-y fit semer 30,000 sous en deniers, somme équivalente à 600 marcs
-d’argent fin, puisque 50 sous formaient alors un marc.
-
-_L’argent prêté veut être racheté._
-
-C’est-à-dire que celui qui a prêté son argent a autant de peine à le
-recouvrer qu’il en aurait à le gagner, car on trouve presque toujours
-dans la main qui l’a reçu la main qui refuse de le rendre.
-
-_Ne prêtez point votre argent à un grand seigneur._
-
-Proverbe pris des paroles de l’Ecclésiastique (ch. 9, v. 1): _Noli
-fænerari homini fortiori te: quod si fæneraveris quasi perditum habe._
-_Ne prêtez point votre argent à un homme plus puissant que vous; et si
-vous le lui avez prêté, tenez-le pour perdu._
-
-Le conseil que donne ce proverbe se trouvait fort bon à suivre dans
-l’ancien temps, où les grands seigneurs pouvaient facilement abuser de
-leur position pour faire attendre longtemps tout créancier bourgeois
-qui réclamait son argent, et pour le punir de cette liberté grande:
-c’était alors un de leurs plaisirs et même un de leurs priviléges.
-Les registres du parlement et les taxes des chancelleries royales
-constatent qu’ils obtenaient quelquefois des _lettres de non payer_;
-et l’on sait que Philippe de Valois, voulant se montrer reconnaissant
-envers ceux qui avaient aidé à son élévation, leur octroya de pareilles
-lettres, en grande quantité. Le témoignage de ces faits n’est pas
-consigné dans l’histoire seulement, il l’est aussi dans le langage,
-car on dit, en parlant d’un débiteur qui tarde à satisfaire à ses
-engagements: _Il se croit dispensé de payer ses dettes._
-
-Les Basques se servent du proverbe suivant: _Ne prête pas ton argent à
-celui à qui tu serais obligé de le redemander le chapeau à la main._
-
-_Si vous voulez savoir le prix de l’argent, essayez d’en emprunter._
-
-En ce cas, il faut payer l’argent au poids de l’or.
-
-_L’argent ne sent pas mauvais._
-
-On dit aussi: _L’argent n’a point d’odeur._
-
-L’empereur Vespasien, ayant mis un impôt sur les latrines, contre
-l’avis de son fils Titus, prit une pièce du premier argent qu’il en
-retira, et l’approcha du nez de ce prince, en disant: «Cela sent-il
-mauvais?» ce qui donna lieu au proverbe, dont Juvénal s’est servi:
-
- . . . . . . _Lucri bonus est odor ex re
- Qualibet._ (Sat. 14, v. 204.)
-
- L’argent qu’on gagne sent toujours bon, de quelque part qu’il vienne.
-
-Ennius avait dit:
-
- _Unde habeas curat nemo, sed oportet habere._
-
- Personne ne s’informe d’où vous avez, mais il faut avoir.
-
-Les Anglais disent: _Money is welcome, though it comes in a dirty
-clout._ _L’argent est toujours bien venu, quoiqu’il arrive dans un
-torchon sale._
-
-_Plaie d’argent n’est point mortelle._
-
-Pour exprimer qu’un malheur est supportable lorsqu’on peut l’adoucir
-par quelque sacrifice d’argent.
-
-Les Russes disent: _Ce qu’on peut éviter à force d’argent n’est point
-un malheur; le vrai malheur est d’avoir dans sa poche une bourse vide._
-
-_Qui n’a point argent en bourse ait miel en bouche._
-
-Quand on est pauvre, il faut filer doux, n’avoir que d’agréables
-paroles, car si l’on passe au riche quelques grossièretés, on n’en
-passe aucune au pauvre.
-
-_Ne touchez point à l’argent d’autrui, car le plus honnête homme n’y
-ajouta jamais rien._
-
-Avertissement qu’on donne, par manière de plaisanterie, à quelqu’un qui
-prend dans ses mains de l’argent qui ne lui appartient pas.
-
-_Avoir de l’esprit argent comptant._
-
-Cette expression est littéralement traduite de l’expression latine
-_Habere ingenium in numerato_, dont l’empereur Auguste se servait pour
-caractériser le talent du célèbre Vinicius, et dont Quintilien a fait
-l’application à un orateur habile à improviser sur toute sorte de
-sujets. L’abbé Gedoin l’a rendue ainsi: _Avoir toutes les richesses de
-son esprit en argent comptant._
-
-Un vieux traducteur avait dit: _Én bonne pécune nombrée._
-
-_Argent sous corde._
-
-On dit _Jouer, payer argent sous corde_, dans le même sens que _Jouer,
-payer argent comptant_, ou _argent sur table_. C’est une métaphore
-prise du jeu de paume, où l’on met l’argent sous la corde.
-
-
-=ARGOULET.=—_C’est un pauvre argoulet._
-
-Les argoulets étaient des arquebusiers à cheval, qui existèrent depuis
-Louis XI jusqu’à Henri II. Comme dans le dernier temps ils n’étaient
-pas considérables, dit Ménage, en comparaison des autres cavaliers,
-on employa le nom d’_argoulet_ pour désigner un chétif soldat, et par
-extension un homme de néant.
-
-
-=ARISTARQUE.=
-
-Célèbre grammairien de Samos, qui fut chargé par Ptolémée Philadelphe
-de revoir les poëmes d’Homère, dont il donna l’édition que nous avons
-aujourd’hui. Dans cette importante révision, il fit preuve d’une
-critique si sage et si judicieuse, que son nom, devenu appellatif,
-a servi depuis à désigner un censeur juste, profond et éclairé.
-C’est ce que les Romains entendaient par _un Aristarque_, comme le
-prouve un passage de l’_Art poétique_ d’Horace, où il est dit: _Fiet
-Aristarchus_, etc. C’est aussi ce que nous entendons, mais quelquefois
-nous y attachons une idée particulière de sévérité.
-
-
-=ARISTOTE.=—_Faire le cheval d’Aristote._
-
-On dit _Faire le cheval d’Aristote_, pour désigner une pénitence qui
-est imposée dans le jeu du gage touché, ou dans quelque autre jeu
-semblable, et qui consiste à prendre la posture d’un cheval, afin de
-recevoir sur son dos une dame qu’on doit promener ainsi dans le cercle
-où elle doit être embrassée par les joueurs. Cette pénitence est sans
-doute une allusion à l’usage symbolique d’après lequel le vassal ou le
-vaincu se mettait aux pieds du suzerain ou du vainqueur, une bride à la
-bouche et une selle sur le dos[10].
-
-Quant à l’expression singulière par laquelle elle est désignée ici,
-elle doit son origine à un fabliau intitulé _le Lai d’Aristote_, dont
-voici le canevas[11].
-
-Alexandre-le-Grand, épris d’une jeune et belle Indienne, semblait
-avoir perdu le goût des conquêtes. Ses guerriers en murmuraient, mais
-aucun d’eux n’était assez hardi pour lui en exprimer le mécontentement
-général. Son précepteur Aristote s’en chargea: il lui représenta qu’il
-ne convenait pas à un conquérant de négliger ainsi la gloire pour
-l’amour; que l’amour n’était bon que pour les bêtes, et que l’homme
-esclave de l’amour méritait d’être envoyé paître comme elles. Une telle
-remontrance, autorisée sans doute par les mœurs du temps jadis, qui
-étaient bien différentes des nôtres, fit impression sur le monarque, et
-il se décida, pour apaiser les murmures de son armée, à ne plus aller
-chez sa maîtresse; mais il n’eut pas le courage de défendre qu’elle
-vînt chez lui. Elle accourut tout éplorée pour savoir la cause de son
-délaissement, et elle apprit ce qu’avait fait Aristote. «Eh quoi!
-s’écria-t-elle, le seigneur Aristote a de l’humeur contre le penchant
-le plus naturel et le plus doux? Il vous conseille d’exterminer
-par la guerre des gens qui ne vous ont fait aucun mal, et il vous
-blâme d’aimer qui vous aime! C’est une déraison complète, c’est une
-impertinence inouïe qui réclame une punition exemplaire, et, si vous
-voulez bien le permettre, je me charge de la lui infliger.» Son amant
-ne s’opposa point à ses projets, et dès ce moment elle mit tout en
-œuvre pour séduire le philosophe. _Ce que veut une belle est écrit dans
-les cieux_, et l’égide de la sagesse ne met pas à couvert de ses traits
-vainqueurs. Le vieux censeur des plaisirs l’apprit à ses dépens. Son
-cœur, surpris par les galanteries les plus adroites, se révolta contre
-sa morale. Vainement il crut l’apaiser en recourant à l’étude et en se
-rappelant toutes les leçons de Platon: une image charmante venait sans
-cesse se placer devant ses yeux et détournait vers elle seule toutes
-les méditations auxquelles il se livrait. Enfin il reconnut que l’étude
-et Platon ne sauraient le défendre contre une passion si impérieuse, et
-son esprit subtil lui révéla que le meilleur moyen de la vaincre était
-d’y succomber. Dès l’instant il laissa là tous les livres et ne songea
-qu’aux moyens d’avoir un entretien secret avec la jeune Indienne. Un
-jour qu’elle fesait une promenade solitaire dans le jardin du palais
-impérial, il accourut auprès d’elle, et à peine l’eut-il abordée qu’il
-se jeta à ses pieds, en lui adressant une pathétique déclaration.
-L’enchanteresse feignit de ne pas y croire pour se la faire répéter.
-Cette manière de prolonger les jouissances de l’amour-propre était
-alors en usage chez le beau sexe. Obligée enfin de s’expliquer, elle
-répondit qu’elle ne pouvait ajouter foi à des aveux si extraordinaires
-sans des preuves bien convaincantes. Toutes celles qu’il était possible
-d’exiger lui furent offertes. «Eh bien, reprit-elle, après cela, il
-faut satisfaire un caprice. Toute femme a le sien: celui d’Omphale
-était de faire filer un héros, et le mien est de chevaucher sur le
-dos d’un philosophe. Cette condition vous paraîtra peut-être une
-folie; mais la folie est à mes yeux la meilleure preuve d’amour.» Il
-fut fait comme elle le désirait. Qu’y a-t-il en cela d’étonnant? Le
-dieu malin qui change un âne en danseur, comme dit le proverbe, peut
-également changer un philosophe en quadrupède. Voilà notre vieux barbon
-sellé, bridé, et l’aimable jouvencelle à califourchon sur son dos.
-Elle le fait trotter de côté et d’autre, et pendant qu’il s’essouffle
-à trotter, elle chante joyeusement un lai d’amour approprié à la
-circonstance. Enfin, quand il est bien fatigué, elle le presse encore
-et le conduit... devinez où?—elle le conduit vers Alexandre, caché
-sous un berceau de verdure d’où il examinait cette scène réjouissante.
-Peignez-vous, si vous le pouvez, la confusion d’Aristote, lorsque le
-monarque, riant aux éclats, l’apostropha de cette manière: «O maître!
-est-ce bien vous que je vois dans ce grotesque équipage? Vous avez donc
-oublié la morale que vous m’avez faite, et maintenant c’est vous qu’il
-faut mener paître.» La raillerie semblait sans réplique; mais l’homme
-habile a réponse à tout.—«Oui, c’est moi, j’en conviens, répondit le
-philosophe en se redressant. Que l’état où vous me voyez serve à vous
-mettre en garde contre l’amour. De quels dangers ne menace-t-il pas
-votre jeunesse, lorsqu’il a pu réduire un vieillard si renommé par sa
-sagesse à un tel excès de folie?»
-
-Cette seconde leçon était meilleure que la première. Alexandre parut
-l’approuver, et il promit de la méditer auprès de la jeune Indienne.
-C’était là qu’on lui reprochait d’avoir perdu sa raison, c’était là
-qu’il devait la retrouver. Il y réussit, mais ce fut, dit-on, par
-l’effet du temps, plutôt que par celui de la leçon. Le temps, pour
-guérir de l’amour, en sait beaucoup plus qu’Aristote.
-
-
-=ARLEQUIN.=—_Les trente-six raisons d’Arlequin._
-
-On appelle ainsi des raisons superflues. Arlequin, dans une comédie du
-théâtre italien, excuse son maître de ce qu’il ne peut se rendre à une
-invitation, pour trente-six raisons. La première c’est qu’il est mort.
-On le dispense des autres.
-
-DU PERSONNAGE D’ARLEQUIN.
-
-Un comédien italien venu en France avec sa troupe, sous le règne de
-Henri III, ayant fréquenté la maison du président de Harlay, grand
-amateur de ses facéties, fut surnommé, dit-on, par ses camarades
-_Arlechino_ (le petit Harlay), ce qui lui donna occasion d’équivoquer
-un jour facétieusement, en disant à ce magistrat: «Il y a parenté
-entre nous au cinquième degré: vous êtes Harlay premier, et je suis
-Harlay-quint.» Telle fut, suivant Ménage, l’origine du nom d’Arlequin.
-Mais quoique cet auteur ait rapporté sérieusement une telle étymologie,
-on ne doit la prendre que pour ce qu’elle vaut, c’est-à-dire pour une
-plaisanterie. Court de Gébelin la rejette avec raison, parce que le
-fait sur lequel elle repose ne lui paraît pas avéré et ne s’accorde
-guère avec les mœurs graves et austères du président de Harlay. Il
-pense que _arlequin_ est un mot composé de l’article _al_, où _l_
-s’est changé en _r_, et de _lecchino_, diminutif de _lecco_, qui, en
-italien, désigne un homme adonné à la gloutonnerie, un _lécheur de
-plats_. En effet, Arlequin se montre constamment avec ce défaut sur la
-scène de sa patrie; mais il s’en est un peu corrigé en s’établissant
-en France. Ce qu’il y avait de trop grossier dans ses goûts a été
-modifié par l’heureuse influence de notre pays. Il s’est aussi amendé
-sur son penchant à la grotesque bouffonnerie, et il a su joindre à
-ses lazzi un esprit et une malice de meilleur ton, qui sont devenus
-les traits distinctifs de son caractère. Florian est le seul auteur
-de quelque mérite qui se soit avisé de lui attribuer des qualités
-contraires. Il lui a prêté de la timidité et de la bonhomie; il en a
-fait tour à tour un bon fils, un bon époux, un bon père, et il a su mêm
-le rendre intéressant dans ces divers rôles. Cependant une pareille
-innovation, quoique justifiée par le succès, a été regardée justement
-comme une faute capitale; car il n’est jamais permis de dénaturer à
-ce point des mœurs consacrées au théâtre. D’ailleurs Arlequin a perdu
-beaucoup plus qu’il n’a gagné dans cette réforme. Le sentiment fait
-un contraste bizarre avec son costume, et ne va nullement à sa figure
-de grillon[12]. Combien est préférable la joyeuse humeur qui l’anime
-sur le théâtre de Gherardi! C’est là qu’il est dans son véritable
-élément. Tout ce qu’il y fait, tout ce qu’il y dit est marqué au coin
-de l’originalité la plus plaisante. Qui pourrait ne pas applaudir à
-ses nombreuses saillies? elles feraient rire un Anglais attaqué du
-_spleen_. Boileau, qui se connaissait en bons mots, les a louées en
-désignant le recueil des comédies dont elles font le principal mérite
-sous le titre de _Grenier à sel_. Je ne puis résister au désir d’en
-citer quelques-unes.
-
-«Il n’y a dans le monde que trois sortes de gens: les trompeurs, les
-trompés et les trompettes.»
-
-«Un financier est un homme qui a sauté du derrière de la voiture dans
-l’intérieur, en évitant la roue.»
-
-«L’amour d’une femme est un sable mouvant sur lequel on ne peut bâtir
-que des châteaux en Espagne.»
-
-«On ne fait pas l’amour à Paris; on l’achète tout fait.»
-
-Ce dernier mot a été attribué au spirituel marquis de Caraccioli, mais
-il était imprimé dans une arlequinade avant que M. le marquis eût
-appris à lire.
-
-Le personnage d’Arlequin n’est point moderne comme son nom; je vais
-essayer de le prouver en établissant sa généalogie. Il descend
-en droite ligne d’une famille originaire du pays des Osques, et
-transplantée dans la cité de Romulus. Cette famille est celle des
-sannions ou bouffons qui jouaient les fables atellanes, ainsi nommées
-de la ville d’Atella, d’où ils étaient venus, vers les premiers temps
-de la république, pour ranimer les Romains découragés par une peste
-affreuse. C’est peut-être en mémoire d’un tel service que ces comédiens
-ne furent jamais confondus avec les autres; ils jouissaient de tous les
-droits des citoyens, et les jeunes patriciens se fesaient un honneur de
-s’associer à leurs jeux scéniques. Plusieurs écrivains de l’antiquité,
-qui ont pris soin de nous transmettre quelques-uns de leurs faits et
-gestes, assurent qu’il n’y avait rien de si divertissant. Cicéron,
-émerveillé de leur jeu, s’écrie: _Quid enim potest tam ridiculum quam
-sannio esse, qui ore, vultu, imitandis moribus, voce, denique corpore
-ridetur ipso?_ (_de Oratore_, lib. II, cap. 61.) Le costume de ces
-mimes, tout à fait étranger aux habitudes grecques et aux habitudes
-romaines, se composait d’un pantalon de diverses couleurs, avec une
-veste à manches, pareillement bigarrée, qu’Apulée, dans son Apologie,
-désigne par le nom de _centunculus_, _habit de diverses pièces cousues
-ensemble_. Ils avaient la tête rasée, dit Vossius, et le visage
-barbouillé de noir de fumée: _Rasis capitibus et fuligine faciem
-obducti_. Tous ces traits caractéristiques se trouvent retracés dans
-des portraits empreints sur des vases antiques sortis des fouilles
-d’Herculanum et de Pompéia; et l’on peut en conclure que jamais
-descendant de noble race n’a offert une ressemblance de famille aussi
-frappante que celle qui existe entre Arlequin et ses aïeux.
-
-Les sannions conservèrent toujours le privilége d’amuser les maîtres
-du monde, et ce privilége ne fut pas même suspendu par les guerres
-civiles qui désolèrent Rome, comme s’il eût dû servir de compensation
-à tant de désastres. Dans la suite, un tyran qui ne voulait laisser
-aucune consolation à ses sujets, Tibère, entreprit vainement de le
-faire cesser, en bannissant des acteurs si chéris; il se vit obligé
-de les rappeler pour apaiser la multitude prête à se révolter. Les
-peuples tiennent encore plus à leurs amusements qu’à leurs droits
-politiques, et il n’y a point de révolution qui puisse les leur
-enlever entièrement. Les beaux sermons de saint Jérôme, de saint
-Augustin, de Tertullien, de Lactance et de quelques autres pères de
-l’Église, n’eurent pas le pouvoir d’affaiblir le goût du public pour
-les jeux mimiques, en les présentant comme incompatibles avec les
-mœurs chrétiennes. Lorsque les hordes du Nord fondirent sur l’Italie,
-l’empire éternel disparut, mais les sannions restèrent. Leur gaieté
-pourtant sembla s’être perdue parmi les ruines. Ils ne consacrèrent
-point aux plaisirs des vainqueurs un talent que ces barbares étaient
-sans doute indignes d’apprécier, et ils se contentèrent de reparaître
-dans les réjouissances annuelles du carnaval et dans les farces du
-moyen âge. La _comedia dell’arte_ vint enfin les relever de cette
-décadence et les réhabiliter dans une partie de leurs anciennes
-fonctions. Ils prirent alors le nom de _zanni_, qu’ils portent encore
-en Italie, et qui est évidemment le même que celui de sannions. Ils
-revêtirent aussi l’habit de trente-six couleurs, affecté à ce genre
-de comédie, qui représente des corporations individualisées, chaque
-losange servant à marquer une corporation. Ce que j’ai dit plus haut
-de l’emploi de cette bigarrure allégorique dans les fables atellanes
-prouve qu’elle n’est pas de l’invention des modernes; il est probable
-que son origine remonte aux Égyptiens. Le dieu Monde chez ce peuple,
-dit Porphyre, était figuré debout et revêtu des épaules aux pieds d’un
-magnifique manteau nuancé de mille couleurs[13]. Ce manteau était
-l’emblème de la nature; l’habit d’Arlequin est l’emblème de la société.
-
-
-=ARMES.=—_Se battre à armes égales._
-
-Les armes dont on se servait dans les anciens duels devaient être
-parfaitement égales. C’étaient des épées qu’on nommait _jumelles_,
-parce qu’on les renfermait dans le même fourreau.
-
-_Il n’est pas de plus belles armes que les armes de vilain._
-
-_Armes_ se prend ici pour armoiries. «Ces glorieuses marques, dit
-Mézeray, n’appartenaient autrefois qu’aux vrais gentilshommes,
-c’est-à-dire, à ceux qui étaient tels par des services militaires; et
-elles fesaient l’une des plus illustres parties de la succession dans
-leurs maisons. Aujourd’hui tout le monde en porte; les plus roturiers
-en sont les plus curieux. Ceux qui sont de profession contraire à
-celle des armes ne parlent que de leurs armoiries. Ils font passer des
-rébus de la vile populace, des allusions grossières sur leurs noms,
-des chiffres de marchands, des enseignes de boutiques et des outils
-d’artisans, dans les escus, à l’ombre des couronnes, des timbres, des
-cimiers et des supports; ils ont, par une hardiesse insupportable,
-choisi les pièces les plus illustres, et donné sujet de dire qu’_il
-n’est point de plus belles armes que les armes de vilain_.» (_Abrégé
-chronol. de l’Hist. de France_, t. II, p. 493, in-12. Paris, 1676.)
-
-Ce proverbe a son application au figuré, en parlant d’une personne qui
-fait un pompeux étalage de qualités feintes ou affectées.
-
-
-=ARMOIRIES.=—_Les armoiries des gueux._
-
-Lorsqu’un pauvre fait l’important, qu’il a l’air de trancher du grand
-seigneur, on lui conseille de prendre _les armoiries des gueux_. Ces
-armoiries sont deux carottes de tabac en croix avec ces mots autour:
-_Dieu vous bénisse._
-
-On dit aussi: _Le blason des gueux._
-
-
-=ART.=—_L’art est de cacher l’art._
-
-Le grand art de l’homme fin, dit Montaigne, est de ne le point
-paraître: où est l’apparence de la finesse, l’effet n’y est plus.
-
-En littérature, toute la perfection de l’art consiste, suivant la
-remarque de Fénelon, à montrer si naïvement la simple nature qu’on le
-prenne pour elle.
-
-Quand l’art ne laisse aucune trace dans un ouvrage, le lecteur
-s’imagine qu’il aurait pu le faire lui-même, et ce sentiment d’un
-amour-propre qui se flatte le rend singulièrement indulgent envers
-l’auteur. Ce n’est pas tout, quand l’art ne se montre pas, le plaisir
-de le deviner est laissé aux lecteurs, et ceux qui sont faits pour
-deviner savent gré à l’auteur de leur avoir ménagé ce plaisir.
-
-
-=ARTICHAUT.=—_Faire d’une rose un artichaut._
-
-C’est faire d’une belle chose une laide, d’une bonne une mauvaise. On
-dit aussi dans le même sens, _Faire d’une pendule un tourne-broche_.
-
-Allusion à l’histoire d’un barbouilleur chargé de peindre une rose
-pour enseigne sur la porte d’un cabaret; il mit tant de vert-de-gris
-dans le fond de ses mélanges, que les teintes légères du rouge furent
-absorbées, et la rose en séchant devint un artichaut.
-
-
-=ASPERGES.=—_En moins de temps qu’il n’en faut pour cuire des
-asperges._
-
-Cette expression proverbiale et comique, employée par Rabelais (liv.
-V, ch. 7), est traduite de l’expression latine: _Citiùs quàm asparagi
-coquuntur._ Érasme, qui la rapporte dans ses Adages, observe qu’elle
-était familière à l’empereur Auguste.
-
-
-=ASSEZ.=—_Il n’y a point assez, s’il n’y a trop._
-
-Ce proverbe, qu’on exprimait autrefois d’une manière abrégée qui
-prêtait à l’équivoque, _Assez n’y a, si trop n’y a_, renferme une
-observation morale d’une grande vérité: c’est qu’on forme sans cesse
-des désirs immodérés. Les grands enfants, qu’on appelle les hommes,
-ressemblent à ce petit enfant gâté qui, invité à fixer lui-même le
-nombre des hochets qui devaient lui être donnés, ne répondait que par
-ces mots: _Donnez-m’en trop._
-
-Sénèque écrivait à Lucilius (épit. 119): _Quod naturæ satis est homini
-non est; inventus est qui concupisceret aliquid post omnia._ Ce qui
-suffit à la nature ne suffit point à l’homme; il s’en est trouvé un
-(Alexandre-le-Grand) qui, maître de tout, désirait quelque chose de
-plus que tout.
-
-Les Yolofs, habitants de la Sénégambie occidentale, disent: _Rien ne
-peut suffire à l’homme que ce qu’il n’a pas._
-
-Beaumarchais a très spirituellement enchéri sur notre proverbe,
-lorsqu’il a mis dans la bouche de son Figaro, parlant de l’amour, ce
-mot charmant qui est aussi devenu proverbe: _Trop n’est pas assez._
-
-
-=ASSIETTE.=—_Deux gloutons ne s’accordent point en une même assiette._
-
-Pas plus que _deux chiens après un os_. Ce proverbe est du temps où
-plusieurs personnes mangeaient à la même assiette. Les Espagnols
-disent: _A dos pardales, en una espiga, nunca ay liga._ _Entre deux
-moineaux à un épi, il n’y a jamais de ligue._
-
-_Faire l’assiette._
-
-On disait autrefois _l’assiette d’une table_, pour l’ordre dans lequel
-on devait y être assis; et _faire l’assiette_ ou _ordonner l’assiette_,
-c’était désigner la place de chaque convive. Cette expression, qui
-n’est plus d’usage, se trouve dans la traduction des Symposiaques de
-Plutarque par Amyot; il serait bon de la rétablir, car elle épargnerait
-une périphrase. _L’assiette_ se disait aussi pour _le service_.
-
-
-=ASTROLOGUE.=—_Il n’est pas grand astrologue._
-
-C’est-à-dire, il manque d’esprit, de prévoyance, d’habileté. Nos bons
-aïeux avaient foi à l’astrologie, et ils regardaient les astrologues
-comme des hommes du plus grand génie. (Voyez l’expression _Faire la
-pluie et le beau temps_.)
-
-_C’est un grand astrologue, il devine les fêtes quand elles sont
-venues._
-
-Expression ironique, en parlant de quelqu’un qui manque de perspicacité.
-
-
-=ATTENDRE.=—_Tout vient à point à qui sait attendre._
-
-Pour dire que les affaires ont un point de maturité qu’il faut attendre
-et qu’il est dangereux de prévenir. «La science des occasions et des
-temps, dit Bossuet, est la principale partie des affaires. Il faudrait
-transcrire toutes les histoires saintes et profanes pour savoir ce que
-peuvent dans les affaires les temps et les contre-temps. Précipiter
-ses affaires, c’est le propre de la faiblesse, qui est contrainte de
-s’empresser dans l’exécution de ses desseins, parce qu’elle dépend des
-occasions.»
-
-_Omnibus hora certa est, et tempus suum cuilibet cæpto sub cœlis._
-(Ecclésiast., ch. 3, v. 1). _Il y a pour tout un moment fixé, et chaque
-entreprise a son temps marqué sous les cieux._
-
-_Il ne faut pas se faire attendre ni arriver trop tôt._
-
-On est impoli quand on se fait attendre, et gênant quand on arrive trop
-tôt.
-
-_Ne t’attends qu’à toi-même._
-
-C’est-à-dire, ne compte pas sur la protection ou sur le secours
-d’autrui. La meilleure protection, les meilleurs secours que tu puisses
-avoir, il faut les chercher en toi-même; tu les trouveras dans ta bonne
-conduite, dans ton travail, dans ton économie, etc. C’est l’adage des
-Grecs: _Si tu veux du bien, tire-le de toi-même._ «Faites-vous, s’il
-se peut, dit Vauvenargues, une destinée qui ne dépende point de la
-bonté trop inconstante et trop peu commune des hommes. Si vous méritez
-des honneurs, si la gloire suit votre vie, vous ne manquerez ni d’amis
-fidèles, ni de protecteurs, ni d’admirateurs. Soyez donc d’abord par
-vous-même, si vous voulez acquérir les étrangers. Ce n’est point à
-une ame courageuse à attendre son sort de la seule faveur et du seul
-caprice d’autrui; c’est à son travail à lui faire une destinée digne
-d’elle.»
-
-
-=ATTENTE.=—_L’attente tourmente._
-
-_Spes quæ differtur affligit animam._ (Salomon, Parab., cap. 13, v.
-12.) _L’espérance différée afflige l’ame._
-
-L’attente est douce, dit Montaigne, mais elle s’aigrit comme le lait.
-
-Montesquieu appelle l’attente une chaîne qui lie tous nos plaisirs.
-
-
-=AUNE.=—_ Au bout de l’aune faut_ (manque) _le drap._
-
-Au propre, quelque grande que soit une pièce de drap, on en voit le
-bout à force de l’auner; au figuré, quelque étendue que soit une
-ressource, on l’épuise à force d’en user. Il n’y a rien dont on ne
-trouve la fin.
-
-Les Grecs exprimaient la même idée par un tour de paradoxe passé dans
-la langue latine en ces termes: _Quidquid extremum breve._
-
-_Savoir ce qu’en vaut l’aune._
-
-Se dit d’une chose dont on a fait l’expérience à ses dépens.
-
-_Il ne faut pas mesurer les autres à son aune._
-
-Il ne faut pas juger d’autrui par soi-même.
-
-_Les hommes ne se mesurent pas à l’aune._
-
-Il ne faut pas juger du mérite des hommes par la taille.
-
-
-=AUTEL.=—_Il en prendrait sur l’autel._
-
-Cette expression, dont on se sert pour caractériser un homme avide du
-bien d’autrui, et, en général, toute personne que rien n’arrête quand
-il s’agit de se procurer des jouissances, est un emprunt que nous avons
-fait aux Latins, qui disaient dans le même sens, _Edere de patellâ_,
-comme on le voit dans cette phrase de Cicéron: _Atqui reperias asotos
-ita non religiosos ut edant de patellâ._ (_De finib. bonor et malor_,
-lib. II.) _Il y a des libertins si peu scrupuleux, qu’ils mangeraient
-dans le plat du sacrifice._ Le mot _patella_ signifie une espèce de
-vase où l’on mettait quelque partie réservée d’une victime, ainsi que
-les viandes offertes aux dieux pénates nommés, pour cette raison,
-_patellarii_.
-
-_Il faut que le prêtre vive de l’autel._
-
-On fesait autrefois une distinction entre _l’église_ et _l’autel_,
-en donnant le nom _d’église_ aux revenus fixes du clergé, et le nom
-_d’autel_ aux offrandes des fidèles, parce que ces offrandes étaient
-ordinairement déposées sur l’autel. Le premier lot appartenait à
-des feudataires ecclésiastiques, et le second à des vicaires ou
-desservants. Quelques évêques prétendirent être maîtres de _l’autel_
-aussi bien que de _l’église_, comme on le voit dans une lettre de
-saint Abbon, qui les en blâme beaucoup; et cet acte de cupidité peu
-évangélique fit naître le proverbe comme une juste réclamation.
-
-On dit: _Il faut que le prêtre vive de l’autel_, pour signifier qu’il
-doit avoir un salaire qui le laisse sans inquiétude sur les besoins de
-la vie; mais, suivant une remarque de Gusman d’Alfarache, il faut qu’il
-vive de l’autel pour servir à l’autel, et non pas qu’il serve à l’autel
-pour vivre de l’autel.
-
-Le proverbe s’emploie aussi, par extension, pour exprimer qu’une
-personne qui exerce une profession honorable doit y trouver un honnête
-profit.
-
-
-=AVALEUR.=—_Avaleur de charrettes ferrées._
-
-C’est-à-dire fanfaron, faux brave.
-
-On lit dans la satire Ménippée: «Douze ou quinze mille fendeurs
-de nazeaux et _mangeurs de charrettes ferrées_.» Cette expression
-proverbiale n’est pas nouvelle; car Athénée a dit (_Deipnosoph._, liv.
-VI): _C’est un mangeur de lances et de catapultes._
-
-
-=AVARE.=—_L’avare et le cochon ne sont bons qu’après leur mort._
-
-L’assimilation de l’avare et du cochon donne à ce proverbe quelque
-chose de spirituel et de piquant, qui le rend préférable au proverbe
-latin que P. Syrus a renfermé dans ce vers:
-
- _Avarus, nisi cum moritur, nil recte facit._
-
- L’avare ne fait qu’une bonne chose, c’est de mourir.
-
-_A père avare, enfant prodigue._
-
-Le fils d’un avare se voyant exposé à beaucoup de privations, se fait
-escompter par des usuriers la riche succession qu’il attend, et comme
-il a pris en horreur l’avarice de son père, il se jette dans l’excès
-contraire.
-
-L’observation qui sert de fondement à ce proverbe se trouve dans
-l’Ecclésiaste (ch. 5, v. 13-14): _Est infirmitas pessima quam vidi
-sub sole, divitiæ conservatæ in malum domini sui: pereunt enim in
-afflictione pessimâ. Generavit filium qui in summâ egestate erit._ Il y
-a une maladie bien fâcheuse que j’ai vue sous le soleil, des richesses
-conservées avec soin pour le tourment de celui qui les possède: il les
-voit périr dans une extrême affliction. Il a mis au monde un fils qui
-sera réduit à la dernière misère.—A père pilleur, fils gaspilleur.
-
-
-=AVARICE.=—_Quand tous vices sont vieux, avarice est encore jeune._
-
-L’âge et les réflexions, dit Massillon, guérissent d’ordinaire les
-autres passions, au lieu que l’avarice semble se ranimer et prendre de
-nouvelles forces dans la vieillesse. Ainsi l’âge rajeunit, pour ainsi
-dire, cette indigne passion. Elle se nourrit et s’enflamme par les
-remèdes mêmes qui guérissent et éteignent toutes les autres. Plus la
-mort approche, plus on couve des yeux son misérable trésor.
-
-_Avarice passe nature._
-
-L’avare se prive des commodités de la vie; il est mal logé, mal vêtu,
-mal nourri; il souffre du froid et du chaud, et il endure la faim
-pour satisfaire une passion plus forte en lui que nature, une passion
-qui lui fait _jeter ses entrailles hors de lui_, selon l’expression
-énergique de l’Ecclésiaste.
-
-Un proverbe anglais compare l’avare au chien placé dans la roue d’un
-tourne-broche: _A covetous man like a dog in a wheel, roasts meat for
-others._
-
-_L’avarice est comme le feu, plus on y met de bois, plus il brûle._
-
-Cette comparaison proverbiale se trouve dans le Traité des Bienfaits,
-par Sénèque (liv. II, ch. 27): _Multò concitatior est avaritia in
-magnarum opum congestu collocata, ut flammæ acrior vis est quo ex
-majore incendio emicuit._ Il en est de l’avarice comme du feu, dont
-la violence augmente en proportion des matières combustibles qui lui
-servent d’aliment.
-
-Ovide, avant Sénèque, avait également comparé au feu la faim dévorante
-d’Erisichton, symbole frappant de l’avarice. (_Métamorph._, liv. VIII,
-fab. 11.)
-
-_Avarice de temps seule est louable._
-
-Proverbe tiré de Sénèque, qui a dit, en parlant du temps: _Cujus solius
-honesta est avaritia._
-
-
-=AVENIR.=—_Nul ne sait ce que lui garde l’avenir._
-
-C’est un proverbe qui se trouve parmi ceux de Salomon (ch. 27, v. 1):
-_Ignoras quid superventura pariet dies._ Tu ignores ce que produira le
-jour de demain. C’est aussi un proverbe latin, dont Varron fit le titre
-d’une de ses satires: _Nescis quid vesper serus trahat._ Tu ne sais
-pas les événements que peut amener le soir.
-
-M. Dussault rapporte, dans un article du _Journal des Débats_, que la
-chevalière d’Éon avait coutume de dire: _On ne sait pas ce qu’il y a de
-caché dans la matrice de la Providence._ Si l’axiome n’est pas nouveau,
-l’expression est assurément neuve.
-
-_Il ne faut pas se fier sur l’avenir._
-
-Il ne faut pas que les espérances que l’on fonde sur l’avenir fassent
-négliger les soins du présent. Fontenelle disait: «Nous tenons le
-présent dans nos mains; mais l’avenir est une espèce de charlatan
-qui, en nous éblouissant les yeux, nous l’escamote. Pourquoi souffrir
-que des espérances vaines ou douteuses nous enlèvent des jouissances
-certaines!»
-
-Les Basques ont ce proverbe: _Gueroa alderdi_; _l’avenir est perclus
-de la moitié de ses membres_, pour signifier, je crois, que l’avenir
-qu’on a en vue n’arrive presque jamais, ou que, s’il arrive, il n’est
-ni tel qu’on le désire, ni tel qu’on le craint. «Il est des millions
-de millions d’avenirs possibles, dit M. de Chateaubriand. De tous ces
-avenirs un seul sera, et peut-être le moins prévu. Si le passé n’est
-rien, qu’est-ce que l’avenir, sinon une ombre au bord du Léthé qui
-n’apparaîtra peut-être jamais dans ce monde? Nous vivons entre un néant
-et une chimère.»
-
- _Quid brevi fortes jaculamur ævo
- Multa?_ (HORACE, od. 16, lib. II.)
-
- Pourquoi, si loin de nous, lancer dans l’avenir
- L’espoir d’une existence aussi prompte à finir?
-
-_Bien fou qui s’inquiète de l’avenir._
-
-Ce proverbe ne doit pas s’entendre à la lettre, car il signifierait
-qu’il est sage de négliger les soins de l’avenir, de laisser au hasard
-la disposition de notre vie, et de ne pas pourvoir à l’intervalle qu’il
-y a entre nous et la mort; ce qui offrirait une maxime déraisonnable,
-ce qui assimilerait ta prudence à la folie. Il signifie simplement
-qu’il ne faut point se livrer à des prévoyances inquiètes de l’avenir,
-parce qu’elles détruisent la sécurité du présent et ne laissent aucune
-paix à l’homme.
-
-Il ne faut point, dit Bossuet, avoir une prévoyance pleine de souci
-et d’inquiétude, qui nous trouble dans la bonne fortune; mais il faut
-avoir une prévoyance pleine de précaution, qui empêche que la mauvaise
-fortune ne nous prenne au dépourvu.
-
-_Par le passé l’on connaît l’avenir._
-
-Proverbe qui paraît pris de cette pensée de Sophocle: _L’homme sage
-juge de l’avenir par le passé._ Les Espagnols disent: _Por el hilo
-sacarás el ovillo, y por lo pasado lo no venido._ _Par le fil tu
-tireras le peloton, et par le passé l’avenir._
-
-Rien n’est tel que l’expérience du passé pour découvrir l’avenir;
-car l’avenir reproduit le passé, n’est qu’_un passé qui recommence_,
-suivant l’expression de M. Nodier. _Quidquid jàm fuit, nunc est; et
-quod futurum est, jàm fuit_ (Ecclésiaste, ch. 3, v. 15). _Tout ce qui
-est déjà arrivé arrive encore maintenant; et les événements futurs ont
-déjà existé._ Pour bien juger de l’avenir, il importe donc de consulter
-le passé. Voulez-vous savoir, s’écrie Bossuet, ce qui fera du bien
-ou du mal aux siècles futurs? Regardez ce qui en a fait aux siècles
-passés: il n’y a rien de meilleur que les choses éprouvées.
-
-
-=AVERTI.=—_Un homme averti en vaut deux._
-
-Un homme qui a pris ses précautions, qui se tient sur ses gardes, est
-doublement fort. Quelques auteurs ont altéré ce proverbe, en écrivant:
-_Un bon averti en vaut deux._
-
-_Qui dit averti, dit muni._
-
-Muni se prend ici dans le sens de fortifié.
-
-Le proverbe anglais qui correspond au nôtre est: _Fore-warned,
-fore-armed._ _Averti d’avance, armé d’avance._
-
-
-=AVEUGLE.=—_Être réduit à chanter la chanson de l’aveugle._
-
-C’est-à-dire, être réduit à la misère. Voltaire, après avoir employé
-cette expression, parle de la chanson de l’aveugle, dont il cite ce
-couplet, qu’il a refait à sa manière:
-
- Dieu, qui fait tout pour le mieux,
- M’a fait une grande grâce:
- Il m’a crevé les deux yeux
- Et réduit à la besace.
-
-_Nous verrons, dit l’aveugle._
-
-Dicton qui trouve son application lorsqu’une personne ignorante, ou
-sans connaissance de la chose dont il s’agit, s’ingère de donner des
-avis.
-
-_C’est un aveugle qui juge des couleurs._
-
-Ce proverbe, qui ne paraît susceptible d’aucune exception, en a eu
-pourtant plusieurs assez remarquables. Il s’est rencontré des aveugles
-qui ont su très bien distinguer les couleurs au simple toucher, comme
-on peut le voir dans le _Journal des Savants_, du 3 septembre 1685.
-
-Voici comment le fait s’explique: les couleurs, dit le père Regnault
-dans ses _Entretiens physiques_, ne sont dans les objets colorés que
-des tissus de parties propres à diriger vers nos yeux plus ou moins de
-rayons efficaces, avec des vibrations plus ou moins fortes. Il ne faut
-qu’une nouvelle tissure de parties pour offrir à la vue une couleur
-nouvelle. Le marbre noir réduit en poudre blanchit, et l’écrevisse en
-cuisant passe du vert au rouge, etc. Il y a sur une montagne de la
-Chine une statue qui présente un phénomène de la même espèce: elle se
-colore diversement suivant les diverses variations de l’atmosphère,
-et elle marque ainsi le temps comme un baromètre. Ce changement dans
-les couleurs n’arrive qu’autant que les corps acquièrent une nouvelle
-disposition de parties; et comme un tact bien exercé suffit pour faire
-reconnaître et apprécier cette nouvelle disposition, il s’ensuit qu’il
-n’est pas impossible à un aveugle de juger des couleurs.—Malgré cela,
-on appliquera toujours très bien le proverbe à un homme qui juge des
-choses sans les connaître.
-
-
-=AVIS.=—_Autant de têtes, autant d’avis._
-
- _Quot capita tot sensus._
-
-Il n’y a peut-être pas dans le monde deux opinions absoluā ment les
-mêmes. Comme le microscope nous fait voir des différences entre des
-choses qui semblent n’en offrir aucune, entre deux gouttes d’eau, par
-exemple, un examen attentif peut nous en faire reconnaître entre des
-opinions que nous jugeons identiques. M. Delaville a dit, dans son
-_Folliculaire_, avec autant de raison que d’esprit:
-
- Les gens du même avis ne sont jamais d’accord.
-
-Une pareille divergence tient à beaucoup de causes. Voici les
-principales: la raison humaine a diverses faces, et ne se présente
-pas du même côté à toute sorte d’esprits. La manière de juger, dit
-Bernardin de Saint-Pierre, diffère, dans chaque individu, suivant
-sa religion, sa nation, son état, son tempérament, son sexe, son
-âge, la saison de l’année, l’heure même du jour, et surtout d’après
-l’éducation, qui donne la première et la dernière teinture à nos
-jugements. Les impressions que chacun reçoit des objets, quoique ces
-objets restent les mêmes, varient à l’infini, comme le remarque Suard,
-suivant la disposition où chacun se trouve, et nos jugements sont
-moins l’expression de la nature des choses que de l’état de notre âme
-En outre, les mots dont on se sert pour énoncer les jugements étant
-souvent impropres, mal définis et mal compris, les font paraître encore
-plus discordants.
-
- On donne à ces mots des sens doubles;
- Et, faute de s’entendre, on se bat pour des riens.
- Montaigne a bien raison, quand il dit que nos troubles
- Sont presque tous grammairiens. (FR. DE NEUFCHATEAU.)
-
-_Un bon avis vaut un œil dans la main._
-
-Un bon avis éclaire la conduite qu’on doit tenir; il dirige l’action
-comme l’œil dirige la main.
-
-
-=AVOCAT.=—_Avocat de Ponce-Pilate._
-
-Avocat sans cause. C’est, dit Moisant de Brieux, une misérable allusion
-à ces mots de Ponce-Pilate, dans l’Évangile: _Ego nullam invenio...
-causam._ _Je ne trouve aucune cause._
-
-_Avocat du diable._
-
-Cette expression, qu’on applique à quelqu’un qui parle en faveur des
-vices, qui soutient des opinions contraires aux doctrines de la foi,
-est venue de l’usage établi anciennement de disputer pour et contre, en
-public et même dans les églises, sur les objets les plus importants et
-les plus respectables de la religion. Celui qui défendait les mauvais
-principes était appelé _avocat du diable_.
-
-Cette expression peut être venue tout aussi bien d’un autre usage qui
-consistait à citer le diable en justice pour lui demander réparation
-ou cessation de quelque mal dont on l’accusait d’être l’auteur, par
-exemple, du dégât fait dans la campagne par les mulots ou par les
-chenilles, qu’on excommuniait formellement, en ce cas. On lui fesait
-le procès suivant les règles de la jurisprudence, et on lui donnait un
-défenseur nommé d’office qui devenait pour lors à juste titre _l’avocat
-du diable_.
-
-
-=AVRIL.=—_Poisson d’avril._
-
-Tout le monde sait que le poisson d’avril est une fausse nouvelle qu’on
-fait accroire à quelqu’un, une course inutile qu’on lui fait faire le
-premier jour d’avril, qui est appelé, pour cette raison, _la journée
-des dupes_. Mais il est très peu de personnes qui sachent au juste ce
-qui a donné naissance à une telle mystification, et il semble que les
-étymologistes aient pris à tâche de la renouveler pour leurs lecteurs,
-en voulant en expliquer l’origine. Quelques-uns prétendent que la chose
-et le mot viennent de ce qu’un prince de Lorraine, que Louis XIII
-fesait garder à vue dans le château de Nancy, se sauva en traversant
-la Meurthe à la nage, le premier avril, ce qui fit dire aux Lorrains
-qu’on avait donné aux Français un poisson à garder; mais la chose et le
-mot existaient avant le règne de Louis XIII. D’autres les rapportent
-à la pêche qui commence au premier jour d’avril. Comme la pêche est
-alors presque toujours infructueuse, elle a donné lieu, suivant eux, à
-la coutume d’attrapper les gens simples et crédules, en leur offrant
-un appât qui leur échappe comme le poisson, en avril, échappe aux
-pêcheurs. Fleury de Bellingen pense que le _poisson d’avril_ est
-une allusion aux courses que les Juifs, par manière d’insulte et de
-dérision, firent faire au Messie, à l’époque de sa passion, arrivée
-vers le commencement d’avril, en le renvoyant d’Anne à Caïphe, de
-Caïphe à Pilate, de Pilate à Hérode, et d’Hérode à Pilate. Une telle
-origine paraît même assez vraisemblable, dans un temps de grossière
-piété comme le moyen âge, où l’on traduisait en spectacles et en
-divertissements, dans les rues comme sur les théâtres, les histoires de
-l’Ancien et du Nouveau Testament, le tout pour la plus grande gloire de
-Dieu et pour l’édification des fidèles. Cependant il est peu probable
-que le mot _poisson_ ne soit autre que celui de _passion_ corrompu par
-l’ignorance du vulgaire, ainsi que le prétend l’auteur cité. Il y a sur
-ce mot une seconde conjecture, d’après laquelle, bien loin d’avoir été
-introduit par altération, il l’aurait été par choix, en remplacement
-du nom de Christ, qui ne pouvait figurer dans un jeu à cause de la
-coutume religieuse de ne jamais le prononcer sans faire quelque
-démonstration de respect; et le choix aurait été d’autant plus naturel,
-que les chrétiens primitifs, obligés de couvrir leur doctrine d’un
-voile mystérieux pour se soustraire aux persécutions, avaient désigné
-le divin législateur par le terme grec ΊΧθϒ̄̃Σ (poisson), dans lequel
-se trouvent les initiales des cinq mots sacrés: Ίησοῦς, Χριστὸς, θεὸς,
-ϒίὸς, Σωτἠρ, Jésus, Christ, Dieu, Fils, Sauveur.
-
-L’explication de Fleury de Bellingen, ainsi rectifiée, s’accorderait
-assez bien avec l’opinion de ceux qui regardent le _poisson d’avril_
-comme une institution politique conçue par le clergé, à une époque
-où l’année commençait au mois d’avril et où l’imprimerie n’avait pas
-encore rendu communs l’art de lire et l’usage des calendriers; mais
-est-il certain que cette institution soit d’une date aussi ancienne?
-J’avoue que je n’ai pu découvrir aucun document qui le prouve, tandis
-que j’en ai trouvé plusieurs qui autorisent à penser le contraire. Par
-exemple, Gilbert Cousin (Gilbertus Cognatus), le seul des nombreux
-parémiographes du seizième siècle qui ait rapporté l’expression de
-_poisson d’avril_ (_aprilis piscis_), ne lui a consacré qu’un article
-de trois lignes où l’on voit simplement que c’était une dénomination
-sous laquelle ses contemporains désignaient un proxénète, parce que le
-poisson dont cet infame entremetteur porte le nom[14] dans le langage
-du bas peuple est excellent à manger au mois d’avril. Or, il est très
-probable que si le jeu du _poisson d’avril_ avait été connu du temps
-de Gilbert Cousin, celui-ci n’aurait pas manqué d’en parler, et il est
-permis de conclure de son silence et de celui des autres auteurs, que
-ce jeu n’eut point l’origine qu’on lui attribue. Tout porte à croire
-qu’il ne fut établi, ou du moins ne fut nommé comme nous le nommons
-maintenant, que vers la fin du seizième siècle, précisément lorsque
-l’année cessa de commencer en avril, conformément à une ordonnance
-que Charles IX rendit en 1564, et que le parlement n’enregistra qu’en
-1567. Par suite d’un tel changement, les étrennes qui se donnaient en
-avril ou en janvier indifféremment, ayant été réservées pour le jour
-initial de ce dernier mois, on ne fit plus le premier avril que des
-félicitations de plaisanterie à ceux qui n’adoptaient qu’avec regret le
-nouveau régime; on s’amusa à les mystifier par des cadeaux simulés ou
-par des messages trompeurs, et comme au mois d’avril le soleil vient de
-quitter le signe zodiacal des poissons, on donna à ces simulacres le
-nom de _poissons d’avril_.
-
-Le peuple alors était très familiarisé avec l’idée du zodiaque, parce
-que le zodiaque jouait un rôle important dans l’astrologie judiciaire,
-en faveur de laquelle existait un préjugé dominant, et parce qu’il
-était représenté sur le portail et dans les roses des principales
-églises, avec des bas-reliefs qui correspondaient à chacun de ses
-signes et indiquaient les travaux de chaque mois. Il faut observer que
-de tous les peuples chez qui le divertissement du premier avril est
-en usage, il n’y a que les Français qui l’aient désigné par le signe
-des poissons transporté en avril, si l’on excepte les Italiens, qui
-emploient quelquefois cette expression analogue, _Pescar l’aprile_;
-_pêcher l’avril_. Les Allemands disent: _In den April schicken_,
-_envoyer dans l’avril_; et les Anglais: _To make april fool_, _faire
-un sot d’avril_, ce qui leur est commun avec les Hollandais. Les
-Espagnols, qui font le jeu à la fête des Innocents, lui donnent le nom
-de cette fête.
-
-Je terminerai cet article en rapportant un poisson d’avril des plus
-singuliers. L’électeur de Cologne, frère de l’électeur de Bavière,
-étant à Valenciennes, annonça qu’il prêcherait le premier avril. La
-foule fut prodigieuse à l’église. L’électeur monta en chaire, salua
-son auditoire, fit le signe de la croix, et s’écria d’une voix de
-tonnerre: _Poisson d’avril!_ puis il descendit en riant, tandis que des
-trompettes et des cors de chasse fesaient un tintamarre digne de cette
-scène si peu d’accord avec la gravité ecclésiastique.
-
-
-
-
-B
-
-
-=B.=—_Être marqué au B._
-
-C’est avoir quelque défaut corporel dont le nom commence par la lettre
-B; être bancal, ou bègue, ou bigle, ou boiteux, ou borgne, ou bossu.
-
-_Il faut se défier des gens marqués au B._
-
-_Cave a signatis._ Les gens marqués au B se trouvant exposés, chaque
-jour, à des railleries, ont ordinairement le caractère aigri par la
-contrariété qu’ils en éprouvent et l’esprit excité par le besoin d’y
-riposter. Ainsi, ils deviennent doublement redoutables. De là l’opinion
-qu’il faut se défier d’eux, opinion qui a été presque toujours exagérée
-par une espèce de superstition. Chez les Romains, les défauts corporels
-étaient regardés comme des signes de mauvais augure et de méchanceté.
-On en voit la preuve dans ces deux vers de Martial (liv. XII, épigr.
-54):
-
- _Crine ruber, niger ore, brevis pede, lumine læsus,
- Rem magnam præstas, Zoile, si bonus es._
-
- Avec cette crinière rousse, ce visage noir, ce pied boiteux et cet œil
- unique, tu es un vrai phénomène, Zoile, si tu es bon.
-
-Chez les Hébreux, le Lévitique excluait de l’autel les aveugles,
-les bossus, les manchots, les boiteux, les borgnes, les galeux, les
-teigneux, les nez trop longs et les nez trop courts.
-
-_Ne savoir ni A ni B._
-
-Les Latins, pour désigner un homme tout à fait ignorant, se servaient
-du proverbe suivant qu’ils avaient reçu des Grecs: _Nec litteras
-didicit nec natare._ _Il ne sait ni lire ni nager._ Ce qui fait voir
-qu’à Rome, ainsi qu’à Athènes, la natation était jugée tellement utile,
-qu’on l’enseignait aux enfants avec le même soin que la lecture.
-L’empereur Auguste ne voulut pas qu’un autre que lui montrât à nager
-à ses petits-fils; et Trajan fut loué par son panégyriste comme très
-habile nageur.
-
-_On n’a pas plutôt dit A qu’il faut dire B._
-
-On n’a pas plutôt dit ou fait une chose qu’on est entraîné à en dire
-ou à en faire une autre pour satisfaire à l’exigence d’autrui. Une
-concession ne va presque jamais seule.
-
-Ce proverbe est aussi allemand: _Wer A sagt muss auch B sagen._
-
-Quelqu’un a dit: Si j’avouais que mon ami est borgne, on voudrait me
-faire avouer qu’il est aveugle.
-
-
-=BABOUIN.=—_Baiser le babouin._
-
-C’était autrefois l’usage, dit Richelet, de tracer avec du charbon sur
-la porte ou sur le mur d’un corps de garde certaine figure grotesque
-qui représentait d’ordinaire un babouin (espèce de gros singe dont
-la queue est très courte et le museau très allongé), et lorsqu’un
-soldat avait commis quelque faute, il était condamné par ses camarades
-à baiser cette figure. Ce qui donna lieu à l’expression proverbiale
-_Baiser le babouin_, c’est-à-dire faire des soumissions honteuses et
-forcées.
-
-_Taisez-vous, petit babouin; laissez parler votre mère qui est plus
-sage que vous._
-
-C’est ce qu’on dit à un jeune étourdi qui veut se mêler de la
-conversation des personnes âgées ou qui tient des propos déplacés.
-Ici le mot _babouin_, dérivé du latin _babus_, _babuinus_, signifie
-_bambin_.
-
-Nos vieux parémiographes attribuent à ce proverbe l’origine suivante,
-qui a tout l’air d’un conte fait après coup.
-
-Une jeune villageoise, atteinte du mal secret qui fait mourir les
-bergères, allait, soir et matin, se prosterner devant une image de
-Vénus tenant par la main son fils Cupidon, et là, dans l’effusion de
-son ame, elle priait presque à haute voix la déesse qui prend pitié des
-cœurs en peine d’opérer sa guérison, en lui faisant épouser un beau
-jeune homme qu’elle aimait. Certain espiègle caché derrière l’autel,
-l’ayant entendue, voulut s’amuser à ses dépens, et s’écria malignement:
-_Ce beau jeune homme n’est pas pour vous._ La suppliante ingénue crut
-que ces mots étaient partis de la bouche de Cupidon, et elle répliqua
-d’un ton de dépit: _Taisez-vous, petit babouin; laissez parler votre
-mère qui est plus sage que vous._
-
-
-=BADAUD.=—_Badaud de Paris._
-
-Le père Labbe a émis sur ce sobriquet des conjectures vraiment
-curieuses. On doute, dit-il, si c’est pour avoir été _battus au dos_
-par les Normands, ou pour avoir _bien battu et frotté leur dos_,
-ou bien à cause de l’ancienne porte _Baudaye_ ou _Badaye_, que les
-Parisiens ont été appelés _badauds_. Un autre étymologiste prétend
-qu’ils ont dû cette dénomination, dérivée du mot celtique _badawr_,
-_batelier_, à leur goût pour la navigation; car il y avait chez eux
-une corporation de bateliers connus, au commencement du cinquième
-siècle, sous le titre de _Mercatores aquæ parisiaci_, _Marchands
-parisiens par eau_, dont l’institution remontait peut-être au delà du
-temps de Jules César, et dont les Romains s’étaient avantageusement
-servis pour le transport des vivres et des munitions de guerre.—Le
-_Mercure de France_ (25 avril 1779) donne l’explication suivante:
-«Rabelais rapporte (liv. V, ch. 1) que Platon comparait les niais et
-les ignorants à des gens nourris dans des navires, d’où, comme si l’on
-était enfermé dans un baril, on ne voit le monde que par un trou. De
-ce nombre sont les _badauds de Paris en Badaudois_, par rapport à la
-cité de Paris, laquelle, étant dans une île de la figure d’un bateau,
-a donné lieu aux habitants de prendre une nef pour armoiries de leur
-ville. Comme ils ne quittent pas légèrement leurs foyers, rien de
-plus naturel que le sobriquet de _badauds_ qu’on leur a appliqué par
-allusion au bateau des armoiries de Paris.»
-
-Bien des lecteurs penseront peut-être qu’ils feraient un acte de
-badauderie en attachant quelque importance à ces étymologies, et ils
-seront de l’avis de Voltaire, que, si l’on a qualifié de _badaud_ le
-peuple parisien plus volontiers qu’un autre, c’est uniquement parce
-qu’il y a plus de monde à Paris qu’ailleurs, et par conséquent plus de
-gens inutiles qui s’attroupent pour voir le premier objet auquel ils
-ne sont pas accoutumés, pour contempler un charlatan ou un charretier
-dont la charrette sera renversée sans qu’ils lui aident à la relever.
-Il est libre à chacun d’attribuer à tel motif qu’il jugera convenable
-la préférence accordée aux badauds de Paris sur les badauds de tous les
-autres lieux.
-
-Remarquons, en terminant cet article, que la badauderie des Parisiens a
-été très bien peinte dans le petit livre qui est intitulé: _Voyage de
-Paris à Saint-Cloud par mer et par terre._
-
-
-=BAGUE.=—_Avoir une belle bague au doigt._
-
-C’est posséder une belle propriété dont on peut se défaire aisément
-avec avantage; c’est occuper un emploi qui rapporte de bons honoraires
-sans assujettir à un grand travail.—Cette expression est un reste de
-l’usage observé autrefois en France, pour mettre en possession les
-acquéreurs et les donataires, et nommé _l’investiture de l’anneau_,
-parce qu’un anneau sur lequel les parties contractantes avaient juré
-était remis au nouveau propriétaire comme un titre spécial de la
-propriété. Afin de constater l’ancienneté de cet usage, qui avait lieu
-particulièrement pour lu saisine du fief ecclésiastique, je citerai
-l’acte de fondation du monastère de Myssy, nommé depuis Saint-Maximin,
-aujourd’hui Saint-Mesmin-sur-Loiret, qui fut donné à Euspice et à son
-neveu Maximin par Clovis, en 497, un an après la bataille Tolbiac. Le
-texte porte: _Per annulum tradidimus_; _nous avons livré par l’anneau_.
-C’est la première fondation de ce genre qu’ait faite un monarque franc.
-
-On employait autrefois une autre expression proverbiale qui avait
-quelque rapport au même usage: _Laisser l’anneau à la porte_,
-c’est-à-dire faire l’abandonnement de sa maison et de ses biens.
-
-_Bagues sauves._
-
-On dit d’une personne qui sort heureusement d’une affaire ou d’un
-péril, qu’_elle en sort bagues sauves_. Ce qui est pris de la formule
-militaire _Sortir vie et bagues sauves_, qu’on emploie dans les
-capitulations pour garantir à une garnison qu’en évacuant la place elle
-sera à l’abri de toute attaque et conservera ses _bagues_ ou bagages.
-
-
-=BAGUETTE.=—_Commander à la baguette._
-
-C’est commander d’une manière hautaine et dure. _Être servi à la
-baguette_, c’est être servi avec respect et promptitude. Ces façons de
-parler font apparemment allusion à la baguette magique dont la vertu
-ne connaît point d’obstacle. Cependant quelques parémiographes pensent
-qu’elles ont rapport à la baguette des huissiers ou des écuyers.
-
-
-=BAHUTIER.=—_Ressembler aux bahutiers qui font plus de bruit que de
-besogne._
-
-C’est-à-dire faire beaucoup d’embarras et peu d’ouvrage, parce que
-les bahutiers, après avoir cogné un clou, donnent plusieurs coups de
-marteau qui semblent inutiles, avant d’en cogner un second.
-
-
-=BAIE.=—_Donner à quelqu’un des baies._
-
-C’est le tromper, lui en faire accroire. Estienne Pasquier pense que
-cette locution est venue de la _Farce de Patelin_ dans laquelle le
-berger Agnelet, cité en justice par son maître qui l’accuse d’avoir
-égorgé ses moutons, fait l’imbécile, d’après le conseil de l’avocat, et
-ne répond que par des _bée bée_ ou bêlements au juge qui l’interroge et
-à l’avocat lui-même, lorsque celui-ci lui demande son paiement. Ménage
-n’adopte pas cette explication, trouvant plus naturel de dériver le mot
-_baie_ (tromperie) de l’italien _baia_, qui a la même signification.
-
-M. Ch. Nodier observe que le mot _baie_ est mal orthographié, et que
-la lettre _i_ devrait y être remplacée par la lettre _y_, car il est
-la racine de notre ancien verbe _bayer_. Un homme à qui l’on donne des
-_bayes_, dit-il, est un homme sujet à s’ébahir de peu de chose.
-
-
-=BAILLER.=—_La bailler belle à quelqu’un._
-
-On pense généralement que le pronom _la_, par lequel commence cette
-phrase proverbiale, représente le substantif _bourde_ (_défaite_,
-_mensonge_, _raillerie_), qui est sous-entendu, et que le verbe
-_bailler_ doit se prendre comme synonyme de _donner_. Mais M. Charles
-Nodier croit que ce verbe a usurpé la place de _bayer_ (tromper); je le
-crois aussi, et je regarde le mot _belle_ (voyez ce mot) comme employé
-adverbialement pour _bel_ ou _bellement_. Un fait qui me paraît le
-prouver, c’est que nos anciens auteurs ont dit _bailler belle_, sans
-substantif ni pronom. Cette manière de s’exprimer se trouve dans la
-_Farce de Patelin_ et dans les _pièces de Luynes_, où je lis (pag.
-401): _C’est baille-luy belle et du tout rien_; c’est-à-dire, ce sont
-des promesses sans effet.
-
-Je ne prétends pas, toutefois, qu’il faille revenir à écrire _bayer
-belle_ au lieu de _bailler belle_. La locution _la bailler belle_
-ou _la donner belle_ est aujourd’hui la seule admise et la seule
-rationnelle avec l’emploi du pronom.
-
-
-=BÂILLEUR.=—_Un bon bâilleur en fait bâiller deux._
-
- _Oscitante uno deindè oscitat et alter._
-
-
-Ce proverbe, dont on se sert pour exprimer la contagion du mauvais
-exemple, doit être fort ancien. Socrate (_Charmid._) dit que ses
-doutes se sont communiqués à Critias avec la même facilité que les
-bâillements se communiquent.
-
-
-=BAISE-MAIN.=—_A belles baise-mains._
-
-On dit faire une chose, recevoir une grâce _à belles baise-mains_,
-pour signifier avec soumission et reconnaissance. _Baise-mains_ n’est
-féminin que dans cette expression adverbiale, venue de la coutume de
-rendre hommage à une personne, soit en lui baisant la main, soit en se
-baisant la main.
-
-Cette coutume, très ancienne et presque universellement répandue, a été
-également partagée entre la religion et la société. Dans l’antiquité la
-plus reculée, on saluait le soleil, la lune et les étoiles en portant
-la main à la bouche. Job assure qu’il n’a point donné dans cette
-superstition: _Si vidi solem cùm fulgeret aut lunam incedentem clarè,
-et osculatus sum manum meam ore meo._
-
-On lit dans l’Écriture: «Je me suis réservé, dit le Seigneur, sept
-mille hommes qui n’ont point fléchi les genoux devant Baal, et qui ne
-l’ont point adoré en baisant la main.»
-
-Salomon rapporte que les flatteurs et les suppliants de son temps ne
-cessaient point de baiser les mains de leurs patrons jusqu’à ce qu’ils
-en eussent obtenu les faveurs qu’ils désiraient. Priam baisait les
-mains d’Achille, teintes du sang de son fils Hector, pour le conjurer
-de lui rendre le corps de ce malheureux fils.
-
-Les Romains adoraient les dieux en portant la main droite à la bouche:
-_In adorando_, dit Pline, _dexteram ad osculum referimus_. Ils fesaient
-de même, dans les premiers temps de la république, pour témoigner leur
-respect; mais ce n’étaient que des subalternes qui agissaient ainsi à
-l’égard des supérieurs; les personnes libres se donnaient simplement
-la main ou s’embrassaient. L’amour de la liberté alla si loin, dans la
-suite, que les soldats mêmes ne rendaient pas volontiers ce devoir à
-leurs généraux, et l’on regarda comme quelque chose d’extraordinaire la
-démarche des soldats de l’armée de Caton, qui allèrent tous lui baiser
-la main, lorsqu’il fut obligé de quitter le commandement. Plus tard,
-ils devinrent moins délicats: la grande considération dont jouirent
-les tribuns, les consuls et les dictateurs, porta les particuliers
-à vivre avec eux d’une manière plus respectueuse; au lieu de les
-embrasser comme auparavant, ils étaient trop heureux de leur baiser
-la main, et c’est ce qu’ils appelaient _accedere ad manum_. Sous les
-empereurs, cette conduite devint un devoir essentiel, même pour les
-grands dignitaires, car les courtisans d’un rang inférieur devaient
-se contenter d’adorer la pourpre, ce qu’ils faisaient en se mettant
-à genoux pour toucher la robe impériale avec la main droite qu’ils
-portaient ensuite à leur bouche; mais cet honneur devint avec le temps
-le partage exclusif des consuls et des premiers officiers de l’état. Il
-ne fut permis aux autres de saluer l’empereur que de loin, en portant
-la main à la bouche de la même manière que dans l’adoration des dieux.
-Dioclétien fut le premier qui se fit baiser les pieds.
-
-Fernand Cortez trouva l’usage des baise-mains établi au Mexique, où
-plus de mille seigneurs vinrent le saluer, en touchant la terre avec
-leurs mains qu’ils portaient ensuite à la bouche.
-
-En France, les courtisans étaient admis à l’honneur de baiser la main
-du roi, les vassaux baisaient celle de leur suzerain, et les fidèles
-baisaient celle du prêtre, lorsqu’ils allaient à l’offrande, ce qui a
-fait désigner l’offrande par le nom de _baise-main_. Cette dernière
-pratique a été remplacée par le baisement de la patène; les deux
-autres n’existent plus. On regarde aujourd’hui comme une trop grande
-familiarité ou comme une trop grande bassesse de baiser la main de
-ceux avec qui on est en société. Aussi _Je vous baise les mains_, qui
-était autrefois une expression de civilité, n’est plus qu’une formule
-ironique.
-
-
-=BAISER.=—_Le baiser est un fruit qu’il faut cueillir sur l’arbre._
-
-Proverbe galant et spirituel qu’on adresse à une femme qui envoie
-des baisers avec la main. Ces baisers sont appelés _baisers d’été_,
-parce que, n’ayant rien d’échauffant, ils conviennent très bien à la
-chaude saison; et c’est ce que paraît indiquer le souffle dont on les
-accompagne ordinairement.
-
-_Les baisers sont retournés._
-
-C’est ce que disent les femmes du peuple à quelque malotru pour lui
-signifier que ce n’est pas à leur visage, mais à un autre endroit
-qu’elles lui permettront d’appliquer ses lèvres. Je ne me souviens pas
-si Jean della Casa, archevêque de Bénévent, a indiqué spécialement cet
-endroit dans son fameux chapitre sur les baisers qu’on peut prendre
-honnêtement sur diverses parties du corps; mais Owen l’a désigné dans
-une charade dont le mot est _os-culum_, et dont voici les deux derniers
-vers:
-
- _Syllaba prima meo debetur tota marito
- Sume tibi reliquas, non ero dura, duas._
-
- La première syllabe est toute à mon époux;
- Prenez, je le veux bien, les deux autres pour vous.
-
-
-=BALAI.=—_Avoir rôti le balai._
-
-Ceux qui fréquentaient le sabbat devaient s’y rendre avec un balai dont
-ils tenaient la tête entre les mains et le manche entre les jambes,
-ce qui les fit appeler à la Ferté-Milon _chevaucheurs de ramon_, et à
-Verberie _chevaucheurs d’escouvette_ (_ramon_ et _escouvette_ sont deux
-vieux mots qui signifient _balai_). Tous les nouveaux admis au sabbat
-étaient dressés à ce manége. _ Edoctus quisque,_ dit Gaguin, _scopam
-sumere et inter femora equitis instar ponere._ Une fois passés maîtres
-en sorcellerie, ils pouvaient aller à l’assemblée infernale sur un
-cheval, sur un âne ou sur un bouc. Quelquefois même ils n’avaient pas
-besoin de monture; il leur suffisait de se frotter de certain onguent
-ou de prononcer certaines paroles dont la vertu toute seule les y
-transportait, en les faisant passer par les tuyaux des cheminées; mais
-avant de jouir de ce privilége vraiment magique, il fallait qu’ils
-eussent bien chevauché sur le balai. Lorsque le balai avait fait le
-service exigé, il était _rôti_, c’est-à-dire brûlé dans le grand
-brasier destiné à faire bouillir la _grande chaudière des maléfices_,
-et le sorcier à qui il appartenait se dévouait par cet acte symbolique
-à la géhenne des feux éternels pour ne plus être séparé de Satan, son
-seigneur et maître. Telle est l’idée que la crédulité superstitieuse
-du moyen âge attachait à la combustion du balai. Il est tout naturel
-qu’elle ait donné naissance à l’expression proverbiale dont on se sert
-en parlant d’un homme ou d’une femme qu’on accuse grossièrement d’avoir
-mené une vie fort déréglée.
-
-Cette origine a été indiquée par Regnier, lorsqu’il a dit dans sa
-plaisante description des meubles d’une courtisane, satire 11:
-
- Du blanc, un peu de rouge, un chiffon de rabat,
- Un _balet_ pour brusler en allant au sabbat.
-
-Moisant de Brieux a donné une autre origine que je vais rapporter,
-parce qu’on y trouve la preuve que _rôtir_ a été employé dans le sens
-de _brûler_. «_Rôtir le balai_, dit-il, signifiait autrefois _brûler
-un fagot_ en compagnie, entrer en goguette au point de rôtir le balai
-faute d’autre bois.»
-
-
-=BALLE.=—_Enfant de la balle._
-
-On appelle ainsi proprement l’enfant d’un maître de jeu de paume, et
-figurément celui qui est élevé dans la profession de son père.
-
-_La balle cherche le joueur._
-
-L’occasion se présente d’elle-même à celui qui sait en profiter. On dit
-aussi, dans le même sens, _Au bon joueur la balle_.
-
-_Prendre la balle au bond._
-
-Saisir adroitement une occasion.
-
-_Renvoyer la balle à quelqu’un._
-
-Se décharger sur quelqu’un d’un soin, d’un travail, riposter vivement.
-
-_A vous la balle._
-
-Cela vous regarde.
-
-Toutes ces expressions sont des métaphores prises du jeu de paume, qui
-était un des principaux exercices de nos bons aïeux.
-
-_De balle._
-
-Cette expression, jointe à un substantif, sert à marquer le mépris,
-comme dans _marquis de balle_, _juge de balle_, _musicien de balle_,
-_rimeur de balle_. En ce cas, la métaphore n’est point tirée du jeu
-de paume, mais de la profession de ces marchands forains appelés
-_porte-balles_, qui mettent dans une balle leurs marchandises presque
-toujours d’assez mauvais aloi. _De balle_ signifie la même chose que
-_de pacotille_.
-
-
-=BAN.=—_Convoquer le ban et l’arrière-ban._
-
-Cette expression s’emploie figurément en parlant d’une personne qui
-s’adresse à tous ceux dont elle peut espérer du secours ou quelque
-appui pour le succès d’une affaire.
-
-«Quand les rois, dit M. de Chateaubriand, sémonnaient, pour le service
-du fief militaire, leurs vassaux directs, les ducs, comtes, barons,
-chevaliers, chatelains, cela s’appelait le _ban_; quand ils sémonnaient
-leurs vassaux directs et leurs vassaux indirects, c’est-à-dire
-les seigneurs et les vassaux des seigneurs, les possesseurs
-d’arrière-fiefs, cela s’appelait l’_arrière-ban_. Ce mot est composé
-de deux mots de l’ancienne langue, _har_, camp, et _ban_, appel;
-d’où le mot de basse latinité _heribarinum_. Il n’est pas vrai que
-l’_arrière-ban_ soit le réitératif de _ban_.»
-
-
-=BANNIÈRE.=—_Aller au-devant de quelqu’un avec la croix et la
-bannière._
-
-C’est ainsi que le clergé de Rome allait au-devant de l’exarque ou
-représentant de l’empereur, pour lui rendre hommage; ce cérémonial fut
-observé par le pape Adrien I^{er}, lorsque Charlemagne fit son entrée
-à Rome, comme l’atteste le passage suivant du _Liber Pontificalis_ (t.
-III, part. 1, p. 185): _Obviam illi ejus sanctitas dirigens venerabiles
-cruces, id est signa, sicut mos est ad exarchum aut patricium
-suscipiendum, eum cum insigni honore suscipi fecit._ On fesait les
-mêmes honneurs aux rois et aux princes dans les villes et les villages
-où ils passaient. «Quant le roy (saint Louis) arriva en Aire, dit
-Joinville, ceulx de la cité le vindrent recevoir jusques à la rive de
-la mer, o (avec) leurs processions à trez grant joye.» Les seigneurs
-dans leurs fiefs étaient reçus d’une semblable manière. C’est de cet
-usage qu’est venue notre expression proverbiale dont on se sert pour
-marquer une réception fort honorable.
-
-_Il faut l’aller chercher avec la croix et la bannière._
-
-Se dit d’une personne qui se fait attendre, et cette façon de parler
-est fondée sur un ancien usage observé dans quelques chapitres,
-notamment dans celui des chanoines de Bayeux. Lorsqu’un de ces pieux
-fainéants ne se rendait pas aux vigiles, appelées depuis matines, qu’on
-chantait dans la nuit, quelques-uns de ses confrères étaient députés
-vers lui processionnellement, avec la croix et la bannière, comme pour
-faire une réprimande à sa paresse. Cet usage durait encore, dit-on, en
-1640.
-
-_Faire de pennon bannière._
-
-Le pennon était l’enseigne d’un gentilhomme bachelier qui avait sous
-lui vingt hommes d’armes; la bannière était l’enseigne d’un gentilhomme
-banneret qui commandait à cinquante hommes d’armes. Le pennon se
-terminait en queue, et la bannière avait une forme carrée. Quand le
-bachelier passait banneret, la cérémonie consistait à couper la queue
-de son pennon qui devenait ainsi sa bannière. De là l’expression
-héraldique _Faire de pennon bannière_, qui est passée en proverbe
-pour dire, s’élever en grade, être promu d’une dignité à une dignité
-supérieure.
-
-_Cent ans bannière, cent ans civière._
-
-C’est-à-dire que les grandes maisons finissent par déchoir. On les
-a comparées aux pyramides dont la vaste masse se termine en petite
-pointe. La bannière était autrefois l’attribut des hauts seigneurs.
-On appelait _maison bannière_, _chevalier bannière_, la maison et
-le chevalier qui avaient un nombre de vassaux suffisant pour lever
-bannière, et l’on donnait par opposition le nom de _civière_ à un noble
-sans fief et du dernier ordre, comme on le voit dans ces deux vers
-extraits de l’histoire des archevêques de Brême:
-
- _Erat dacus nobilis sanguine regali
- Ex matre, sed genitor miles civeralis._
-
-Les Espagnols se servent du proverbe suivant: _Abaxanse los adarves
-y alcance los muladares._ _Les murs s’abaissent et les fumiers se
-haussent._ C’est-à-dire les grands deviennent petits et les petits
-deviennent grands.
-
- _Irus et est subito qui modo cresus erat._ (OVID.)
-
-Platon disait: Il n’est point de roi qui ne soit descendu de quelque
-esclave; il n’est point d’esclave qui ne soit descendu de quelque roi.
-
-
-=BANQUET.=—_Banquet de diables._
-
-Repas où il n’y a point de sel. On dit, dans le même sens, _Souper de
-sorciers_, et ces deux expressions ont une origine commune; elles sont
-dérivées d’une croyance superstitieuse qui attribuait aux diables et
-aux sorciers la plus forte horreur pour le sel, attendu que le sel est
-le symbole de l’éternité, et qu’étant exempt de corruption il peut en
-préserver toutes choses. C’est ce que dit Morésin dans son curieux
-ouvrage intitulé _Papatus_ (p. 154): _Salem abhorrere constat diabolum
-et ratione optimâ nititur, quia sal æternitatis est et immortalitatis
-signum neque putredine neque corruptione infestatur unquam sed ipse ab
-his omnia vindicat._
-
-
-=BAPTISÉ.=—_N’attendez rien de bon d’un homme mal baptisé._
-
-C’est une superstition bien ancienne qu’il y a des noms heureux et des
-noms malheureux, et que la destinée de chaque individu est pour ainsi
-dire écrite dans celui qu’il porte. Cette superstition était fort
-accréditée chez les Romains, qui cherchaient ordinairement à connaître
-par un présage appelé _Omen nominis_, si les personnes auxquelles on
-confiait la direction de quelque affaire, soit publique, soit privée,
-rempliraient leur mission avec succès. Ils détestaient les noms dont
-la signification rappelait quelque chose de triste ou de désagréable,
-et quand ils levaient des troupes, le consul devait prendre soin que
-les premiers noms inscrits sur le contrôle fussent de bon augure, comme
-ceux de Valérius, Victor, Faustus, etc. S’il ne se trouvait personne
-qui les portât, on les inscrivait toujours, après les avoir prêtés à
-des soldats imaginaires. Nos pères croyaient aussi à la fatalité des
-noms, et l’histoire en offre plus d’une preuve. On sait qu’on augura
-mal de la paix conclue à Saint-Germain-en-Laye, entre les calvinistes
-et les catholiques, deux ans avant la Saint-Barthélemy, et nommée _paix
-boiteuse et mal assise_, parce que M. de Biron, qui était boiteux, et
-M. de Mesmes, seigneur de Malassise, s’en étaient mêlés.
-
-M. A.-A. Monteil, dans son curieux _Traité de matériaux manuscrits_ (t.
-II, p. 169), parle d’un manuscrit du dix-septième siècle, intitulé:
-_Nomancie cabalistique, ou la science du nom et du surnom des personnes
-dont l’on veut connaître l’événement._
-
-
-=BAPTISTE.=—_Tranquille comme Baptiste._
-
-Se dit d’un homme qui montre de l’indolence et de l’apathie dans
-quelque circonstance où il devrait agir. C’est une allusion au rôle des
-niais qui, dans les anciennes farces, étaient désignés ordinairement
-par le nom de Baptiste.
-
-
-=BARAGOUIN.=
-
-Langage corrompu et inintelligible. Deux voyageurs bas-bretons, qui ne
-connaissaient d’autre idiome que celui de leur province, arrivèrent
-dans une ville où l’on ne parlait que français. Pressés de la faim
-et de la soif, ils eurent beau crier _bara_, qui veut dire _pain_,
-et _gouin_, qui veut dire _vin_, ils ne furent compris de personne,
-tant qu’ils ne s’avisèrent point d’indiquer par des gestes les objets
-de leur besoin; et cette aventure donna, dit-on, naissance au mot
-_baragouin_. Que l’anecdote soit vraie ou fausse, l’étymologie de
-_baragouin_ n’en est pas moins, suivant Ménage, dans les mots _bara_
-et _gouin_ ou _guin_, qui, dans le bas-breton dérivé du celtique,
-signifient _pain_ et _vin_, deux choses dont on apprend d’abord les
-noms quand on étudie une langue étrangère. Dire de quelqu’un qu’il
-_parle baragouin_ ou qu’il _baragouine_, c’est faire entendre qu’il ne
-sait de l’idiome dont il use que les mots de _pain_ et de _vin_.
-
-On trouve cette autre étymologie dans le Chevréana: «Baragouin vient de
-_bar_, qui signifie _dehors_, _champ_, _campagne_, et de _gouin_ qui
-signifie _gens_. Ainsi, _parler baragouin_, c’est parler comme les gens
-du dehors et les étrangers.»
-
-
-=BARBE.=—_Faire barbe de paille à Dieu._
-
-Cette expression, dont on se sert pour marquer la conduite intéressée
-d’un hypocrite qui ne fait que de mauvaises offrandes à l’église,
-tout en ayant l’air d’en faire de bonnes, a été corrompue par la
-substitution de _barbe_ à _jarbe_ ou gerbe. On a dit primitivement
-_faire jarbe de foarre à Dieu_, en parlant d’un payeur de dîmes qui
-ne donnait que des gerbes où il y avait peu de grain et beaucoup de
-_foarre_, _foerre_, _fouerre_ ou _fuerre_ (mots dérivés de _foderum_,
-qui, dans la basse latinité, signifie paille longue de tout blé).
-Rabelais dit de Gargantua (liv. I, ch. 2): _il faisait gerbe de feurre
-aux dieux_.
-
-_Faire la barbe à quelqu’un._
-
-C’est le braver; c’est lui faire affront, ou bien l’emporter sur lui,
-l’effacer en esprit, en talent, etc. Le cardinal de Richelieu disait,
-dans ce dernier sens, en parlant de son affidé, le père Joseph,
-surnommé l’éminence grise: «Je ne connais en Europe aucun ministre
-ni plénipotentiaire qui soit capable de faire la barbe à ce capucin,
-quoiqu’il y ait belle prise.» Cette expression figurée est venue de
-l’usage de porter la barbe longue et du déshonneur attaché à l’avoir
-rasée, comme on le verra dans l’article suivant que j’ai déjà publié
-dans le journal _la Presse_, du 27 octobre 1838. Tous les faits qu’il
-contient sont historiques; j’en préviens les lecteurs, afin que le
-mensonge de la forme sous laquelle je les ai présentés ne leur fasse
-point suspecter la vérité du fond.
-
-POGONOLOGIE, DISCOURS SUR L’HISTOIRE DE LA BARBE.
-
-Plusieurs savants, qui ont écrit de beaux et bons traités sur la
-barbe, en font remonter l’origine au sixième jour de la création. Ce
-ne fut point l’homme enfant que Dieu voulut faire. Adam, en sortant
-de ses mains, eut une grande barbe suspendue au menton, et il lui fut
-expressément recommandé, ainsi qu’à toute sa descendance masculine,
-de conserver avec soin ce glorieux attribut de la virilité, par ce
-précepte transmis de patriarche en patriarche et consigné depuis dans
-le Lévitique: _Non radetis barbam._ Il est même à remarquer que ce fut
-le seul des commandements divins que les hommes ne transgressèrent
-point avant le déluge; car dans l’énumération des crimes qui amenèrent
-ce grand cataclysme, il n’est pas question qu’ils se soient jamais fait
-raser. Quoi qu’il en soit, Noé et ses fils étaient prodigieusement
-barbus lorsqu’ils sortirent de l’arche, et les peuples qui naquirent
-d’eux mirent longtemps leur gloire à leur ressembler. Les Assyriens
-renoncèrent les premiers à cette noble coutume; mais qu’on ne s’imagine
-point que ce fut de gaieté de cœur: leur reine Sémiramis les y força.
-Il entrait dans sa politique, disent quelques historiens, de se
-déguiser en homme, afin de passer pour un homme aux yeux de ses sujets
-peu disposés à obéir à une femme; et comme son déguisement pouvait
-être aisément trahi par l’absence de la barbe, car on n’en avait
-point encore inventé de postiche, elle voulut effacer cette marque
-caractéristique qui empêchait de confondre les mentons des deux sexes,
-et elle fit tomber, en un jour, sous le fer de la tyrannie toutes les
-barbes de ses états.
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-C’est ainsi que s’opéra, par la volonté d’une reine ambitieuse, cette
-étrange révolution qui devait changer la _face_ de tous les peuples;
-elle s’étendit rapidement de l’Assyrie jusqu’en Égypte, où elle trouva
-de puissants promoteurs parmi les prêtres. Ces prêtres novateurs
-introduisirent dans les temples de nouvelles effigies de dieux
-représentés chauves et rasés, et ils fascinèrent tellement les esprits
-par la superstition, que chaque Égyptien s’empressa de se débarrasser,
-non-seulement du poil du menton, mais de celui de tout le corps, comme
-d’une superfluité impure. Dès lors une loi religieuse assujettit la
-nation à une tonte générale, à l’instar d’un troupeau de moutons. Il
-faut pourtant observer qu’une pareille loi ne devint rigoureusement
-obligatoire que dans les circonstances où l’on était en deuil de la
-mort du bœuf Apis. Dans les autres cas, on pouvait rester velu en toute
-sûreté de conscience. Il suffisait d’avoir la précaution de se couper
-de très près la barbe, qu’il n’était pas permis de laisser pousser
-deux jours de suite, excepté lorsqu’un nouvel Apis avait paru.
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-Mais pendant que les Égyptiens traitaient la barbe avec tant de mépris,
-le ciel, sans cesse attentif à placer le bien à côté du mal, appela
-chez eux les Israélites qui savaient apprécier ce qu’elle valait. Ce
-peuple, quoique esclave de l’autre, ne cessa point de porter la barbe
-en présence de ses oppresseurs, et il est certain que sa persévérance
-à cet égard contribua beaucoup dans la suite à le soustraire à sa
-captivité; car, je vous le demande, Moïse et Aaron auraient-ils pu
-opérer sa délivrance s’ils eussent été des blancs-becs? Non, non;
-croyons-en le témoignage d’un docte rabbin qui nous assure que le
-Seigneur avait communiqué une vertu divine à leurs barbes, comme il
-attacha plus tard une force miraculeuse à la chevelure de Samson, et
-ne nous étonnons plus, après cela, qu’Israël, malgré l’inconstance de
-son caractère, ait toujours considéré la barbe, soit comme un gage
-de salut, soit comme un objet de religieuse vénération, et qu’il ait
-entrepris une guerre exterminatrice pour en venger l’honneur outragé.
-David mit à feu et à sang le pays des Ammonites qui avaient eu
-l’insolence de couper la moitié de la barbe à ses ambassadeurs. Jugez
-de ce qu’eût fait ce roi dans son indignation, s’ils eussent poussé le
-sacrilége jusqu’à la leur couper tout entière.
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-C’était alors l’époque brillante de la barbe. Quel éclat elle répandit
-depuis les rives du Jourdain jusqu’aux bords de l’Eurotas! Nommerait-on
-une gloire qui ait été séparée de la sienne? La barbe obtint des Grecs
-enthousiastes les honneurs de l’apothéose. Elle flotta majestueusement
-sur la poitrine de leurs dieux, comme un attribut de la puissance
-céleste. Elle s’arrondit avec grâce autour du menton de Vénus, adorée
-dans l’île de Chypre sous le nom de Vénus barbue; elle fut consacrée
-à la miséricorde, en mémoire de l’usage des suppliants qui pressaient
-dans leurs mains pieuses la barbe de ceux dont ils cherchaient à
-émouvoir la compassion; elle figura dans plusieurs lois au même titre
-que les choses saintes et inviolables; elle para les héros, plus
-redoutables avec elle, d’un lustre non moins beau que celui des
-trophées; elle devint même une décoration glorieuse décernée aux veuves
-argiennes qui, sous la conduite de la noble Télésilla, avaient vengé le
-meurtre de leurs maris, en chassant de leur ville les armées réunies
-des deux rois de Sparte, Démarate et Cléomène. Le décret rendu à ce
-sujet établissait que ces veuves, en se remariant, auraient le droit
-de porter une barbe feinte au menton, quand elles entreraient dans la
-couche nuptiale. Ce décret, cité par Plutarque, est assurément un des
-plus remarquables qui aient jamais été faits. Il suffirait seul pour
-prouver combien les Grecs étaient plus sages que nous dans le choix
-des insignes qu’ils accordaient à la valeur. Ces insignes, ils les
-prenaient parmi les attributs de la virilité, tandis que nous allons
-les chercher parmi les ornements des femmes. Nous n’offrons que des
-rubans à nos héros; ils donnaient des barbes à leurs héroïnes.
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-Parcourez les fastes de la Grèce, vous n’y trouverez point d’événement
-célèbre où la barbe n’ait été mêlée. On pourrait démontrer que
-l’influence de la barbe fut une des premières causes de la
-civilisation, des beaux-arts et de la philosophie, qui jetèrent tant
-de splendeur sur cette contrée favorisée du ciel. La barbe, compagne
-inséparable des législateurs et des rages, relevait admirablement
-leur dignité et leur prêtait cet ascendant qui subjuguait les hommes;
-la barbe se jouait parmi les cordes de la lyre des poëtes jaloux de
-chanter ses louanges; la barbe était le signe caractéristique des
-philosophes, dont le mérite se mesurait sur sa longueur. Y eut-il
-jamais sous le soleil rien de plus magnifique et de plus respectable
-que les barbes de Minos, de Nestor, de Musée, d’Homère, de Lycurgue, de
-Pythagore, de Thalès, de Solon, d’Anacréon, de Miltiade, d’Aristide, de
-Thémistocle, de Périclès, d’Hippocrate, de Socrate, de Platon, etc.,
-etc., etc.? On disait avec raison: _Tant vaut la barbe, tant vaut
-l’homme_; et il est à remarquer que pendant le temps où cet adage fut
-en honneur, la Grèce occupa le premier rang parmi les nations. On peut
-même croire qu’elle n’en aurait point été dépossédée, si elle n’eût
-pas adopté la sotte coutume de se raser. Ce qu’il y a d’incontestable,
-c’est que son asservissement par les Macédoniens date de cette
-innovation, introduite, à ce que dit Athénée, par un mauvais citoyen
-dont le nom s’est perdu dans le sobriquet flétrissant de _korsès_, qui
-signifie _tondu_ ou _rasé_.... Réfléchissez à cet événement, peuples de
-la terre, et gardez-vous bien de faire repasser vos rasoirs!!!
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-Oui, c’est un fait digne de la plus sérieuse considération, que la
-barbe se montra constamment auprès du berceau des empires, et le rasoir
-auprès de leur tombeau. L’histoire universelle, qui offre tant de
-contradictions sur d’autres points, n’a jamais varié sur celui-ci. Je
-pourrais en rapporter mille preuves irréfragables, mais il serait trop
-long de les chercher au milieu des matières diverses qu’elle embrasse,
-matières dont la totalité, suivant l’abbé Langlet, ne formerait pas
-moins de trente mille volumes de mille pages chacun. Je prierai mes
-bénévoles lecteurs de m’en croire sur parole, et je me bornerai à leur
-citer l’exemple des Romains. Ce grand peuple portait la barbe lorsqu’il
-expulsa les Tarquins, et l’on sait que, dans la suite, les sénateurs
-aimèrent mieux se faire massacrer sur leurs chaises curules que de
-la laisser profaner par les mains des Gaulois. L’attachement qu’elle
-inspirait, accru par un trait si sublime, dura quatre siècles et demi.
-Ce ne fut que vers l’an de Rome 454, que des barbiers pénétrèrent
-dans cette ville, arrivés de Sicile, à la suite de Ticinus Ménas.
-Des barbiers! quel cortége pour un consul! les ombres héroïques des
-vieux Romains en frémirent d’indignation dans leurs sépulcres, mais
-leurs enfants dégénérés applaudirent à la nouveauté insensée, et
-livrèrent avec empressement l’honneur de leurs mentons au tranchant
-du rasoir qui jusque-là n’avait été employé dans Rome qu’à couper un
-caillou[15]. Cependant, afin de détourner le courroux des dieux barbus
-de l’Olympe, qu’une telle conduite ne pouvait manquer d’irriter, ils
-eurent soin de leur consacrer les poils abattus. Cet acte religieux
-du dépôt de la barbe, _officium barbæ positæ_, fut renouvelé depuis
-par tous ceux qui se firent raser pour la première fois, et chacun se
-piqua d’y joindre autant de luxe et de magnificence que son rang le
-lui permettait. Les historiens nous apprennent que Néron, en pareille
-circonstance, monta les cent degrés du _clivus sacer_ (colline sacrée),
-à l’instar d’un triomphateur, pour aller déposer au Capitole, sur
-l’autel de Jupiter, les premiers poils de sa barbe, enfermés dans un
-vase d’or orné de perles du plus grand prix. Espérait-on compenser
-la perte de la barbe par un appareil pompeux? Il eût été bien plus
-avantageux de la conserver au menton que de la faire figurer auprès des
-dépouilles opimes. C’est ce que pensèrent plusieurs empereurs, et ils
-s’efforcèrent de la rétablir. Les plus célèbres de ces réformateurs
-furent Adrien et Julien, surtout ce dernier, qui signala son avénement
-au trône en chassant mille barbiers du palais impérial, et qui accabla
-les misopogons[16] des traits de la satire. L’empire alors brilla d’un
-reflet de son antique splendeur; mais, hélas! ce n’était que l’éclat
-d’un flambeau près de s’éteindre. Les misopogons et les barbiers
-reparurent, et, peu de temps après, les soldats du Nord, qui portaient
-de longues barbes, vinrent soumettre les Romains rasés.
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- _Tantæ molis erat romanam_ radere _gentem!_
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-Les Francs, qu’on vit s’élever parmi ces conquérants et fonder une
-monarchie qui ne tarda pas à dominer sur les autres, les Francs,
-passionnés d’abord pour les seules moustaches, comprirent bientôt
-que ce relief incomplet ne pouvait suffire à leur figure martiale.
-Ils laissèrent croître leur barbe, et avec elle crût leur pouvoir.
-Elle devint chez eux, aussi bien que la chevelure, un attribut
-de la liberté, et il n’y eut presque point de relations sociales
-ni d’affaires importantes où elle ne fut appelée à jouer un rôle.
-S’agissait-il, par exemple, d’attacher à des contrats de vente
-ou de donation un caractère spécial de validité, les vendeurs ou
-les donateurs offraient trois ou quatre poils de leur barbe, qui
-étaient insérés dans les sceaux des titres remis aux acquéreurs, ou
-aux donataires. Voulait-on témoigner des égards ou de l’affection
-à quelqu’un, s’engager à le protéger, le recevoir en adoption,
-lui accorder une investiture; tous ces actes se confirmaient par
-l’attouchement de la barbe, qui les rendait plus sacrés. Les traités
-politiques même étaient sanctionnés par ce moyen. Aimoin rapporte que
-Clovis, voulant conclure une alliance avec Alaric, roi des Visigoths,
-lui envoya des ambassadeurs pour le prier de venir toucher sa barbe. On
-croit que cet attouchement se fesait tantôt avec les mains et tantôt
-avec des ciseaux; mais, en ce cas, le fer n’avait pas une action
-destructive. Il ne tranchait que l’extrémité des poils pour leur donner
-une forme régulière. Celui qui était chargé de cette opération, où l’on
-retrouve quelques traits de ressemblance avec la cérémonie du dépôt
-de la barbe alors en usage chez plusieurs peuples chrétiens, prenait
-le titre et les obligations de parrain ou père adoptif. Il se fesait
-suppléer quelquefois par un prêtre qui récitait des prières dont les
-formules existent dans le Sacramentaire de saint Grégoire. Les poils
-coupés étaient enveloppés dans de la cire sur laquelle on imprimait
-l’image du Christ, et ils étaient remis ensuite au parrain qui les
-déposait dans un lieu consacré, comme une dépouille vouée à Dieu. Cette
-destination religieuse des rognures de la barbe était bien préférable
-à celle que les Grecs, les Romains et les Lombards du même temps
-donnaient à la barbe entière, en l’envoyant en présent, lorsqu’ils
-voulaient offrir des gages précieux d’estime et de dévouement que Paul
-Diacre appelle _les assurances d’une amitié inviolable_. Les Francs
-tenaient trop à leur barbe pour en faire cadeau à un homme, quel qu’il
-fût; d’ailleurs c’était pour eux une espèce d’infamie d’avoir la barbe
-tout à fait coupée, et la peine la plus terrible que Dagobert put
-infliger à Sadragrésil, duc d’Aquitaine, après l’avoir fait fustiger,
-fut de ne pas lui laisser un poil au menton.
-
-Il existait alors une indissoluble union entre le diadème et la barbe,
-et l’on sait que la première formalité pour opérer la déchéance
-des rois consistait à leur raser la tête et le visage. Charlemagne
-eut grand soin d’ordonner, dans ses Capitulaires, qu’aucun de ses
-descendants ne fût exposé à cet outrage régicide, et certes une telle
-précaution était très digne du grand homme qui fesait trembler tout
-l’Occident devant sa barbe, surtout lorsqu’il jurait _par sa barbe et
-par saint Denis_. Les paladins qui, sous son règne, se signalèrent
-par tant d’exploits, attachaient la plus grande gloire à conserver
-intact le poil de leur menton, et à couper celui des mentons de
-leurs adversaires. Un de ces paladins portait sur ses épaules, comme
-un trophée, un manteau tissu de ce poil moissonné par son glaive;
-un autre couchait sur un lit d’honneur dont les matelas en étaient
-garnis, et cela était mille fois plus beau que de reposer sur des
-lauriers. Mais on doutera peut-être de la vérité de ces deux traits,
-parce qu’ils ne sont consignés que dans des livres de chevalerie. Et
-quand même ils auraient été imaginés à plaisir, ce que je suis bien
-loin de penser, ils serviraient du moins à prouver de quelle haute
-considération la barbe jouissait en ces temps héroïques. Ses honneurs
-et ses prérogatives se maintinrent jusqu’au douzième siècle. Il faut
-dire pourtant que, dans cet intervalle, la manière de la porter subit
-diverses modifications. Tantôt on la façonna en triangle, tantôt
-en losange et tantôt en trapèze, selon les lois de la plus exacte
-géométrie; quelquefois on l’arrangea de telle sorte que la face humaine
-eut l’apparence de celle d’un bouc. On lui donna aussi la forme
-d’un hérisson: dans ce dernier cas, elle était confondue avec les
-moustaches et taillée pour faire une bordure circulaire à la bouche.
-Enfin, on l’amoindrit considérablement, afin qu’elle échappât aux
-bulles d’interdiction lancées contre elle par le pape Grégoire VII.
-Cet implacable ennemi de toutes les puissances de la terre ne pouvait
-ménager la barbe; mais devait-il être égaré par la haine qu’il lui
-portait jusqu’à devenir l’imitateur du plus grand adversaire de la
-papauté, de Photius, patriarche de Constantinople, qui s’était séparé
-de l’Église romaine, et avait excommunié la barbe du pape Nicolas
-I^{er}?[17] Quel étrange spectacle que celui d’un pontife prenant pour
-modèle un eunuque schismatique! Cependant ses violentes persécutions
-n’eurent pas tout leur effet. Les ecclésiastiques qui par état
-renonçaient aux pompes du monde, furent les seuls qui se firent raser
-entièrement. Un archevêque de Rouen trouva mauvais que les séculiers,
-malgré les défenses de Grégoire, conservassent un privilége que n’avait
-plus le clergé. Il fulmina des mandements contre ce reste de barbe et
-ordonna de l’abolir sous peine d’excommunication. Les dévots obéirent;
-les autres furent indignés: on se disputa, on s’arma des deux côtés, et
-l’on vit naître une guerre civile de la barbe. Enfin, Louis VII, dit le
-Jeune, docile aux volontés sacerdotales, se fit raser publiquement par
-Pierre Lombard, évêque de Paris, malgré les représentations d’Éléonore,
-sa femme, qui s’écria, dans son dépit, qu’elle avait cru épouser un
-roi, et qu’elle n’avait épousé qu’un moine. Les courtisans, toujours
-singes du prince, imitèrent Louis, et l’on n’aperçut plus que des
-mentons pelés. C’est alors que commença à se former une corporation
-de barbiers qui choisirent, dans la suite, saint Louis pour leur
-patron, sans doute à cause de la faveur spéciale que ce monarque avait
-accordée à son barbier Labrosse, indigne parvenu, qui fut pendu sous le
-successeur de son maître.
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-Une des plus belles actions de Philippe de Valois fut de restaurer la
-barbe. Sous son règne, on poussa le luxe jusqu’à la parfumer, à l’orner
-de paillettes d’or et à la galonner, c’est-à-dire à y suspendre des
-glands dorés nommés _galands_, ce qui, d’après certain étymologiste
-dont je cite l’opinion sans l’adopter, pourrait bien avoir introduit le
-terme de galanterie, car, dit-il, les dames se montraient jalouses de
-caresser des barbes si bien arrangées. Ce noble usage cessa dans le
-siècle suivant. Les barbiers redevinrent nombreux et puissants. On sait
-la grande fortune d’Olivier-le-Daim, barbier de Louis XI; on sait aussi
-comment il expia son élévation. Ce misérable fut pendu comme l’avait
-été Labrosse, et tous les deux l’avaient bien mérité.
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-François I^{er}, qui aspirait à tous les genres de gloire, n’oublia pas
-celle de la barbe, honteusement négligée après Philippe de Valois. Les
-détracteurs de ce roi chevalier ont prétendu qu’il ne laissait croître
-la sienne que pour regagner en poils ce qu’il avait perdu en cheveux,
-depuis qu’un tison lancé d’une fenêtre par le capitaine de Lorge, comte
-de Montgommery, lui avait endommagé le crâne; mais il est certain qu’il
-agit ainsi par un autre motif. Il sentait toute la valeur de la barbe,
-et, ce qui le prouve sans réplique, c’est qu’il fit vendre le droit de
-la porter. Une ordonnance rendue par lui, en 1533, envoyait ramer sur
-les galères les Bohémiens, les vilains, et tous ceux qui oseraient la
-porter sans y être autorisés et sans payer la redevance imposée. Il est
-vrai que la barbe dont il est question n’était pas une barbe roturière.
-Elle était une prérogative du costume de cour, et elle équivalait à un
-titre de noblesse.
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-Sous Henri IV, on vit paraître des barbes de toutes les espèces. Il y
-en avait de façonnées en toupet, en éventail, en feuille d’artichaut,
-en queue d’hirondelle. Mais aucune d’elles ne valait la barbe grise du
-bon Béarnais _sur laquelle le vent de l’adversité avait soufflé_. O la
-plus vénérable des barbes! maudite soit la langue qui ne proférera pas
-tes louanges!
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-Quel dommage qu’un aussi grand roi que Louis XIV n’ait pas eu pour la
-barbe les mêmes égards que pour la perruque! C’est un des plus grands
-reproches qu’on puisse lui adresser.
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-Tel fut le sort de la barbe chez les principales nations. Il serait
-trop long de raconter celui qu’elle éprouva chez les autres. Je dirai
-cependant qu’aucun peuple n’eut jamais pour elle un plus grand amour
-que les Espagnols et les Portugais. C’était une passion qui conservait
-quelquefois sa force après le trépas. Je n’exagère point. Voici ce
-que don Sébastien de Cobarruvias raconte à ce sujet: «Cid Rai-Dios,
-gentilhomme castillan, étant mort, un juif, qui le haïssait, se glissa
-furtivement dans la chambre où le corps reposait sur un lit de parade.
-Il se mettait déjà en posture de lui tirer la barbe, lorsque le corps
-se leva soudain, et dégaînant à moitié son épée qui se trouvait près de
-lui, causa une telle frayeur au juif qu’il s’enfuit comme s’il eût eu
-cinq cents diables à ses trousses. Le corps se remit ensuite sur le lit
-comme auparavant.»
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-La barbe avait alors autant de prix que l’or et les diamants. Un moyen
-sûr de se procurer de l’argent était d’emprunter sur sa barbe ou sur
-ses moustaches, comme fit le grand Albukerque. Une telle hypothèque
-offerte aux prêteurs les plus intraitables fesait sur eux l’effet d’un
-talisman. Oh! pourquoi sa vertu n’est-elle plus la même aujourd’hui?
-Ces maudits barbiers ont tout gâté. Ce sont eux sans doute qui, pour
-engager tout le monde à se faire raser, ont inventé le dicton: _Prêter
-sur la barbe d’un capucin_, c’est-à-dire _prêter sans garantie_;
-mais les barbiers passeront, je l’espère, et la barbe restera. Déjà
-son règne a recommencé parmi nous, et ce qui présage qu’il sera
-glorieux, c’est qu’il a été ramené par la jeune France. Honneur à ces
-incomparables jeunes gens qui ont si bien préludé à la restauration de
-la barbe par la guerre contre les perruques! quelle gloire pour eux
-d’être barbus dans un siècle où les barbons n’ont point de barbe!
-
-Mais ce n’est point assez. La réforme qu’ils ont faite en appelle une
-autre. Le costume actuel ne saurait convenir à la majesté de la barbe.
-Ils doivent le supprimer. Puissent-ils adopter celui de ces héros
-du moyen âge dont nous admirons les portraits dans ces précieuses
-tapisseries qui décoraient jadis les lambris des palais des rois et des
-châteaux des grands seigneurs! Oh! qu’il me tarde de voir luire ce jour
-heureux où les habits étriqués des fashionables seront remplacés par
-les magnifiques vêtements de Geoffroi le barbu et de Baudoin à la belle
-barbe!
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-=BARBOUILLÉE.=—_Se moquer de la barbouillée._
-
-Se dit d’une personne qui débite des choses absurdes et ridicules, qui
-fait des propositions exagérées et extravagantes, ou d’une personne
-qui, ayant bien fait ses affaires, se moque de tout ce qui peut arriver
-et de tout ce qu’on peut dire et faire. C’est ainsi que cette locution
-se trouve expliquée dans le _Dictionnaire de l’Académie_. J’ajouterai
-qu’elle s’emploie aussi quelquefois pour signifier qu’on se moque
-de ses créanciers, et que cette acception en désigne l’origine. La
-_barbouillée_ signifie proprement la cédule, ordinairement barbouillée,
-de l’huissier qui cite le débiteur en justice, ou le billet par lequel
-le débiteur s’est engagé à payer.
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-=BARQUE.=—_A barque désespérée Dieu fait trouver le port._
-
-Là où les secours humains sont inutiles, éclate la protection de Dieu.
-Plus l’infortune est grande, disent les Allemands, plus Dieu est près,
-_Je grosser die Noth deste naher Gott_.
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-Les Grecs et les Latins avaient ce proverbe: _Si Dieu le veut, tu
-navigueras sur une claie._
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-=BARRES.=
-
-Les barres sont un jeu de course entre certaines limites, «lequel,
-dit Nicot, se joue par deux bandes, l’une front à front de l’autre,
-en plaine campagne, saillants de leurs rangs les uns sur les autres,
-file à file, pour tascher à se prendre prisonniers. Là où le premier
-qui attaque l’escarmouche est sous les barres de celuy de la bande
-opposite qui sort sur luy, et cestuy sous les barres de celuy qui de
-l’autre part saut (s’élance) en campagne sur luy, et ainsi les uns
-sur les autres, tant que les deux troupes soient entièrement meslées.
-Ayant par advanture tel jeu prins tel nom, parce que telles bandes
-estoient retenues de _barres_ ou _barrières_ qu’on leur ouvroit, quand
-il estoit proclamé qu’on laissast aller les vaillants joueurs que les
-Latins appellent _carceres_.» Ce jeu, qui est semblable à celui de la
-_palestre_, chez les Grecs et les Romains, a donné lieu à plusieurs
-expressions proverbiales.
-
-_Jouer aux barres._
-
-Se chercher sans se joindre, parce qu’au jeu de barres on poursuit ceux
-qui fuient, et on fuit ceux qui poursuivent.
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-_Avoir barres sur quelqu’un._
-
-Avoir quelque avantage sur lui; comme le joueur de barres sur ceux de
-ses adversaires qui sont partis du camp avant lui.
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-_Ne faire que toucher barres._
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-Ne point s’arrêter dans un endroit; à l’exemple du coureur qui, rentré
-au camp en repart aussitôt pour s’élancer à la poursuite de ceux devant
-lesquels il fuyait.
-
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-=BASILIC.=—_Regard de basilic._
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-C’est une ancienne croyance populaire, encore existante chez les
-paysans, que les vieux coqs pondent quelquefois un œuf qui éclot dans
-le fumier et produit une espèce particulière de basilic, reptile
-redoutable auquel on attribue le pouvoir de tuer par son seul regard
-quiconque s’y trouve exposé, et de se tuer lui-même quand il se voit
-dans une glace[18]. De là ces expressions proverbiales: _Lancer des
-regards de basilic_, et _Faire des yeux de basilic à quelqu’un_;
-c’est-à-dire des regards et des yeux enflammés de fureur qui
-donneraient la mort, s’ils le pouvaient, à la personne contre laquelle
-ils sont dirigés.
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-Les vieux coqs ne se mêlent pas de la procréation du basilic, et
-le basilic n’a pas la puissance destructive qu’on lui suppose. Les
-auteurs qui, dans un siècle d’ignorance, ont prétendu qu’il laissait
-échapper de ses rayons visuels un poison meurtrier, ne méritent aucune
-foi; ils ont extravagué, et Borel a extravagué plus qu’eux encore,
-lorsqu’il a parlé dans ses Centuries d’un individu de sa connaissance
-dont les regards avaient une maligné si pernicieuse, si terrible,
-qu’ils fesaient périr les petits enfants, desséchaient les mamelles des
-nourrices, les plantes et les fruits, corrodaient et perçaient toute
-espèce de verres. Quel embarras n’aurait pas éprouvé cet homme-basilic,
-s’il eût été obligé de porter des lunettes!
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-=BASQUE.=—_Courir comme un Basque._
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-Les Basques ont été toujours renommés pour leur agilité, et c’est parmi
-eux que les grands seigneurs choisissaient autrefois leurs coureurs.
-
-_Le tour du Basque._
-
-On appelle ainsi le croc-en-jambe, parce que les Basques sont très
-habiles à faire ce tour de lutte en portant rapidement un pied sur le
-jarret d’un adversaire à qui ils appliquent en même temps un coup dans
-l’estomac, ce qui le jette aussitôt à la renverse.
-
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-=BASSIN.=—_Cracher au bassin_ ou _au bassinet._
-
-Contribuer malgré soi à quelque dépense.
-
-On dit que cette locution est venue de ce qu’autrefois on se servait
-d’un bassin au lieu d’une bourse pour faire la quête dans les
-églises, ce qui se pratique encore dans quelques endroits; mais cette
-explication ne donne pas la raison du mot _cracher_ employé dans le
-sens de _donner de l’argent_. En voici une autre:
-
-Dans un vieux _recueil de proverbes en figures au nombre de deux
-cents_, dont quelques-unes représentent des circonstances de la vie
-des gueux, on voit le roi de Gueuserie, nommé Guillot ou grand Coësre,
-comme celui des bohémiens, présidant une assemblée publique de ses
-sujets. Il est revêtu d’un ample manteau en loques; il a pour trône
-le dos d’un coupeur de bourses sur lequel il est assis, pour sceptre
-un bâton noueux fait en forme de béquille, et pour diadème un chapeau
-entouré de coquillages. A ses pieds est un bassin de cuivre, et à
-son côté une estrade du haut de laquelle son archi-suppôt debout lit
-et explique une ordonnance qui oblige tous les gueux, excepté les
-principaux officiers, à payer une contribution à laquelle ils sont
-tenus. Chacun se prépare en rechignant à déposer dans le bassin sa
-quote-part de la somme demandée; et c’est ce qui s’appelle en terme
-d’argot _cracher au bassin_ ou _au bassinet_, pour marquer sans doute
-qu’on éprouve autant de peine à tirer son argent de sa bourse qu’un
-catarrheux en éprouve à expectorer ses mucosités.
-
-
-=BASTILLE.=—_Plus d’argent que le roi n’en a dans sa Bastille._
-
- Prenez-moi ces abbés, ces fils de financiers
- Dont, depuis cinquante ans, les pères usuriers,
- Volant à toute main, ont mis dans leur famille
- _Plus d’argent que le roi n’en a dans sa Bastille_.
-
-(REGNIER, sat. 13.)
-
- Autant d’argent que le feu roi
- En avait mis dans la Bastille. (MAYNARD.)
-
-Ce roi est Henri IV. Son trésor, gardé à la Bastille, se composait en
-1604 de sept millions d’or, et en 1610 de quinze millions huit cent
-soixante-dix mille livres d’argent comptant serré dans les chambres
-voûtées, coffres et caques, outre dix millions qu’on en avait tirés
-pour bailler au trésorier de l’épargne. C’est textuellement ce que dit
-Sully dans ses mémoires. Cette richesse, qui n’était point destinée aux
-dépenses publiques, provenait de l’administration sage et économe de ce
-ministre, qui probablement l’avait déposée à la Bastille, parce qu’il
-était gouverneur de cette forteresse. Avant lui le trésor des rois de
-France avait été placé successivement au Temple, au Louvre et dans une
-tour de la cour du palais.
-
-On trouve dans le roman de Gérard de Roussillon, une expression
-proverbiale très analogue à celle qui vient d’être expliquée: _Il a
-volé plus d’avoir qu’il n’y en a dans Pavie._ Allusion au trésor des
-rois lombards qui était dans cette ville.
-
-
-=BATEAU.=—_Arriver en trois bateaux._
-
-Cette expression proverbiale et comique, qu’on emploie en parlant
-d’une personne ou d’une chose dont on veut relever l’importance, est
-une allusion à l’usage de faire escorter par des vaisseaux de guerre
-un vaisseau de transport qui est richement chargé ou qui a quelque
-passager illustre à son bord. Elle se trouve dans le chapitre 16 du
-livre I de Rabelais, où il est parlé de la jument de Gargantua,
-_amenée de Numidie en trois quarraques et ung brigantin_. Elle se
-trouve aussi dans la fable de La Fontaine intitulée: _le Léopard et le
-Singe qui gagnent de l’argent à la foire_. Le singe dit au public qu’il
-harangue pour l’attirer à son spectacle:
-
- Votre serviteur Gille,
- Cousin et gendre de Bertrand,
- Singe du pape en son vivant,
- Tout fraîchement arrive en cette ville;
- _Arrive en trois bateaux_ exprès pour vous parler.
-
-Le peuple dit aujourd’hui _Arriver en quatre bateaux_, dans une
-acception de reproche, en parlant d’une personne qui affiche des
-prétentions, se donne de grands airs, fait de l’embarras dans une
-société où elle paraît.
-
-
-=BÂTON.=—_Être réduit au bâton blanc._
-
-On prétend que cette expression est un allusion à l’ancien usage
-d’après lequel les soldats d’une garnison qui avait capitulé sortaient
-de la place avec un bâton à la main, c’est-à-dire avec un bois de lance
-dégarni de fer. Mais on se trompe certainement; car l’usage dont on
-parle ne fut introduit que parce que le bâton dépouillé de son écorce
-était un symbole de dénûment et de sujétion affecté particulièrement
-aux suppliants et aux prisonniers. On sait qu’aux termes de la loi
-salique, le meurtrier, obligé de quitter le pays lorsqu’il ne pouvait
-payer la composition, sortait de sa maison, _en chemise, déceint,
-déchaux et bâton en main_, _palo in manu_. Une disposition analogue
-se trouve dans cette formule des archives de Bade: _Partir avec petit
-bâton et du bien faire l’abandon_ (Grimm., 133). On voit dans _les
-Antiquités d’Anvers_, par Gramaye, que les confrères de l’arc de la
-ville de Welda se présentèrent devant les statues des saints avec des
-baguettes blanches dans leurs mains en signe de dépendance. «Je ne
-plains pas les garçons, dit Luther: un garçon vit partout, pourvu qu’il
-sache travailler; mais le pauvre petit peuple des filles doit chercher
-sa vie avec _un bâton blanc_ à la main.» (_Mém. de Luther_, par M.
-Michelet, II, p. 160.)
-
-C’est une coutume en Hollande, que les servantes qui sont sans place
-courent les rues en portant des _bâtons blancs_.
-
-_Le tour du bâton._
-
-On appelle ainsi les profits casuels et souvent illicites d’un emploi.
-
-Cette expression vient, suivant Borel, des deux mots _bas_ et _ton_,
-parce que lorsqu’on veut faire un gain injuste on ne le dit qu’à voix
-basse (_d’un bas ton_) à l’oreille des personnes qu’on met dans ses
-intérêts. Lamonnoye la tire du petit bâton avec lequel les joueurs de
-gobelets exécutent leurs tours de passe-passe. Moisant de Brieux pense
-qu’elle fait allusion au bâton des maîtres d’hôtel. Elle peut tout
-aussi bien faire allusion au bâton des huissiers, ou mieux encore au
-bâton des juges suppléants qui, toutes les fois qu’ils étaient appelés
-à remplacer les titulaires, dans le temps de la féodalité, grevaient
-les plaideurs de quelque dépense surérogatoire. Les seigneurs les y
-autorisaient pour se dispenser de les payer, et partageaient même avec
-eux. C’est ce qui rendait la justice seigneuriale beaucoup plus chère
-que la justice royale, et fesait dire que _Justice coute moult souvent
-plus que ne vaut_.
-
-_Faire sauter à quelqu’un le bâton._
-
-L’obliger à faire quelque chose contre son gré.
-
-Allusion à un amusement des bergers qui, faisant sortir le troupeau de
-la bergerie ou l’y faisant rentrer, se placent sur la porte avec un
-bâton élevé à une certaine hauteur, pour se donner le plaisir de le
-faire sauter à leurs bêtes.—On dit aussi _Sauter le bâton_ dans le
-même sens que _Franchir le pas_, franchir l’obstacle.
-
-_Faire une chose à bâtons rompus._
-
-On a regardé cette façon de parler comme une allusion aux exercices du
-tournoi où les chevaliers, dans les joûtes de plaisir, se servaient
-de lances mornées qui se nommaient _bâtons rompus_[19], tandis que
-dans les joûtes sérieuses, ils fesaient usage de lances acérées,
-deux manières de combattre qui différaient entre elles, comme
-l’escrime et le duel. Mais une telle explication fausserait l’idée
-qu’on attache à l’expression _Faire une chose à bâtons rompus_, qui
-ne signifie point _faire une chose peu sérieusement et par manière
-de jeu_, comme on l’imagine, mais bien, _faire une chose après de
-fréquentes interruptions et à diverses reprises_. Cette expression est
-une métaphore prise d’une batterie de tambour, qui consiste à faire
-jouer les bâtons ou baguettes alternativement et par intervalle, ce
-qui s’appelle _rompre les bâtons_. Elle est proprement le contraire
-de _aller rondement_, autre métaphore prise aussi d’une batterie de
-tambour qu’on nomme le _roulement_.
-
-
-=BAUME.=—_Fleurer comme baume._
-
-Exhaler une odeur agréable. On dit proverbialement et figurément, _Cela
-fleure comme baume_, en parlant d’une affaire qui paraît bonne et
-avantageuse.
-
-_Donner du baume de Galaad._
-
-S’apitoyer sur le malheur au lieu de le secourir; donner de l’eau
-bénite de cour.
-
-Cette expression est venue d’un vieux livre intitulé: _Le Baume de
-Galaad_, qui fut fait pour la consolation des malheureux.—Le pays
-de Galaad, en Judée, était la patrie du prophète Elie, dont les
-paroles avaient la vertu de guérir les maux, _Cujus verba erant
-medicina_; et il produisait tant d’essences balsamiques, qu’on disait
-proverbialement, _Porter des parfums à Galaad_, dans le même sens que
-_Porter du blé en Egypte, du safran en Cicile, des roses à Prestum, des
-chouettes à Athènes, de l’eau à la mer_, etc.
-
-Autrefois on appelait aussi _baume_, ce qu’on appelle aujourd’hui
-_pot-de-vin_ ou _épingles_, c’est-à-dire le cadeau fait à la suite d’un
-contrat. Dans le livre intitulé _Droits et coutumes de Champagne que le
-roi Thiébaut établit_, on lit: «Une somme d’argent déboursée par forme
-de _baulme_, à la suite du bail.» Cette signification du mot _baume_,
-fesait ressortir par opposition celle de _baume de Galaad_.
-
-Les Italiens nomment plaisamment l’égoïste dont la bienfaisance
-ne consiste qu’en paroles; _Amico da stranuti_, _Ami pour les
-éternuements_, parce qu’on ne peut tirer de lui qu’un _Dieu vous
-bénisse_.
-
-
-=BAVETTE.=—_Tailler des bavettes._
-
-Babiller, bavarder.—Cette expression populaire est une espèce de
-calembourg où le mot _bavette_, qui signifie la partie haute d’un
-tablier destinée à couvrir la poitrine, se prend dans le sens de
-_bavardage_ qu’il avait autrefois. Les femmes du peuple disent en se
-séparant après une longue causerie: _Maintenant que nous avons taillé
-des bavettes, il faut aller les coudre_; c’est-à-dire, maintenant que
-nous avons bavardé, il faut aller travailler.
-
-
-=BEAU.=—_Cela doit être beau, car je n’y comprends rien._
-
-Ainsi s’exprime le bel esprit Desmazures, dans une comédie de
-Destouches, et il ne fait que répéter ce que plusieurs philosophes ont
-dit avant lui très sérieusement.
-
-Le poëte Lucrèce (_De rerum naturâ_, lib. 1) parle en ces termes
-d’Héraclite surnommé Skoteinòs, _le ténébreux_.
-
- _Clarus ob obscuram linguam magis inter inanes
- Quamde graves inter graios, qui vera requirunt.
- Omnia enim stolidi magis admirantur amantque
- Inversis quæ sub verbis latitantia cernunt._
-
-(C’est par l’obscurité de son langage qu’il s’attira la vénération
-des hommes superficiels, mais non pas des sages Grecs accoutumés à
-réfléchir; car la stupidité n’admire et n’aime que les opinions cachées
-sous des termes mystérieux.)
-
-Montaigne, qui cite les vers de Lucrèce, fait les réflexions suivantes:
-«La difficulté est une monnoie que les savants emploient comme les
-joueurs de passe-passe, pour ne découvrir l’inanité de leur art, et de
-laquelle l’humaine bêtise se paye aisément..... On voit Aristote à bon
-escient se couvrir souvent d’obscurité si expresse et si inextricable,
-qu’on n’y peut rien choisir de son avis. Non Aristote seulement, mais
-la plupart des philosophes ont affecté la difficulté pour faire valoir
-la vanité du sujet, et amuser la curiosité de notre esprit. Epicure a
-évité la facilité» (c’est-à-dire d’être clair et facile à entendre).
-(Ess., liv. II, chap. 12.)
-
-Quintilien dit: «J’en ai vu plusieurs qui prenaient à tâche d’être
-obscurs, et ce vice n’est pas nouveau; car je trouve dans Tite-Live
-que, de son temps, il y avait un maître qui recommandait à ses
-disciples de jeter de l’obscurité dans tous leurs discours: de là
-cet éloge incomparable: _Cela est fort beau: je ne l’ai pas entendu
-moi-même._»
-
-Lycophron, poëte grec, dont le nom est devenu proverbialement
-appellatif pour désigner un auteur inintelligible, affectait dans ses
-vers une obscurité énigmatique, et il protestait publiquement qu’il
-se pendrait s’il se trouvait quelqu’un qui pût entendre son poëme de
-la _Prophétie de Cassandre_; en quoi il ne prenait pas un engagement
-téméraire. Ce poëme, demeuré inexplicable jusqu’à ce jour, malgré tous
-les efforts des grammairiens, des scoliastes et des commentateurs, a
-été justement comparé à ces souterrains où l’air est si épais et si
-étouffé, que les flambeaux qu’on y apporte s’y éteignent.
-
-Hégel, philosophe allemand, mort en 1830, regardait la clarté comme une
-qualité d’un ordre inférieur. Dans sa préface de l’Encyclopédie, il a
-formellement énoncé cette pensée, qu’_un philosophe doit être obscur_,
-et dans tous ses écrits il s’est très bien conformé à ce précepte.
-
-Nous avons aujourd’hui bon nombre d’écrivains qui _croient passer pour
-sublimes à force d’être obscurs_, et qui se figurent que le proverbe
-doit tourner pour eux de l’ironie à l’éloge. Laissons-les se complaire
-dans cette opinion; car si tout doit se compenser, comme le prétend M.
-Azaïs, n’est-il pas juste que ces nouveaux Lycophrons prennent leur
-obscurité pour le dernier terme du génie, lorsqu’on prend leur génie
-pour le dernier terme de l’obscurité?
-
-
-=BEC.=—_N’avoir que du bec._
-
-_Bec_ pour _caquet_, se trouve dans Villon, Coquillart, Marot, etc.,
-et dans plusieurs autres locutions proverbiales que je vais rapporter.
-
-_Faire le bec à quelqu’un._
-
-C’est le styler, lui faire la leçon, lui apprendre ce qu’il doit
-répondre pour ne rien dire de compromettant dans une affaire.
-
-_Prendre quelqu’un par le bec._
-
-C’est prendre quelqu’un par ses paroles, l’amener à se couper dans son
-discours, le faire tomber en contradiction.
-
-On a remarqué qu’il n’y a pas dans la langue française de mot plus
-ancien que le mot _bec_, qui se retrouve dans tous les dialectes
-celtiques. Suétone (_In Vitell._, cap. 18) nous apprend que le
-toulousain Antonius Primus, ami du poëte Martial et poëte lui-même,
-dont la victoire valut l’empire à Vespasien, avait été surnommé BEC par
-ses compatriotes.
-
-_Les bègues sont ceux qui ont le plus de bec._
-
- _Balbutientes plus cæteris loquuntur._
-
-Ceux qui parlent moins bien sont ceux qui parlent davantage. Il semble
-qu’ils ne puissent énoncer une idée qu’en recourant à un nombre infini
-de paroles, de même que les bègues ne parviennent à articuler un mot
-qu’à force d’en répéter les syllabes. L’esprit des premiers et tout
-juste comme la langue des seconds.
-
-Ce proverbe s’emploie pour critiquer des prétentions ridicules et sans
-fondement.
-
-_Caquet-bon-bec, la poule à ma tante._
-
-On appelle ainsi une cajoleuse, une enjoleuse.
-
-M. de Walckenaer croit que l’expression vraiment comique de
-_caquet-bon-bec_ est de l’invention de La Fontaine, qui dit en parlant
-de la pie dans la fable 11 du livre XII;
-
- _Caquet-bon-bec_ alors de jaser au plus dru.
-
-Mais il se trompe, puisque le dicton dont elle fait partie se trouve
-dans _les Curiosités françaises d’Antoine Oudin_, recueil imprimé en
-1640, c’est-à-dire 54 ans avant le douzième livre des fables, qui ne
-parut qu’en 1694.
-
-Ce dicton a fourni à M. de Junquières le titre d’un poëme badin qui est
-d’une lecture agréable.
-
-_Tenir quelqu’un le bec dans l’eau._
-
-Le tenir dans l’incertitude, en différant de prendre une détermination
-sur une affaire qui l’intéresse, l’amuser par de vaines espérances.
-C’est comme si l’on disait _le tantaliser_, car cette expression
-est évidemment une allusion au supplice de Tantale, que les poëtes
-représentent plongé jusqu’au menton dans un étang dont l’eau, échappant
-sans cesse à ses lèvres desséchées, l’empêche d’apaiser la soif
-brûlante qui le dévore.
-
-_Passer la plume par le bec à quelqu’un._
-
-Le frustrer des espérances qu’on lui a données; le prendre pour dupe ou
-pour jouet.
-
-Cette façon de parler a sans doute été prise, dit Moisant de Brieux,
-de ce qui se pratique à la campagne par les paysans, qui passent
-effectivement une plume par le bec ou dans les narines des oies et
-des canes, quand ils veulent les empêcher de couver. Cependant,
-ajoute-t-il, _un grand homme_ croit qu’elle fait allusion à une
-espiéglerie de clercs ou d’écoliers qui, pour faire pièce à un nouveau
-venu, lui tirent la plume lorsqu’il la met à la bouche, et lui
-barbouillent les lèvres d’encre. Voilà deux origines au lieu d’une, et
-toutes deux sont probables. Mais quelle est celle qu’il faut préférer?
-En vérité, je ne le sais, et je ne cherche pas à le savoir, car je ne
-vois pas que ceux qui le savent aient un grand avantage sur ceux qui
-l’ignorent. J’espère que mes lecteurs voudront bien penser comme moi.
-
-
-=BÉCASSE.=—_La bécasse est bridée._
-
-Locution métaphorique dont on se sert en parlant d’un sot qui se laisse
-attraper, qui se laisse prendre à quelque piége, comme la bécasse au
-lacet vulgairement appelé _bride_.
-
-Le nom de bécasse s’emploie proverbialement dans plusieurs langues
-comme synonyme d’imbécile, parce que cet oiseau est d’un instinct si
-obtus et d’un naturel si stupide, qu’il ne sait éviter aucun piége.
-Pour cette raison le vieux naturaliste Belon l’a qualifié de _moult
-sotte bête_, et les habitants de la Barbarie, au rapport du docteur
-Shaw, l’ont appelé _hammar el hadjel_, l’_âne des perdrix_.
-
-_Sourd comme une bécasse._
-
-Les bécasses se tiennent ordinairement tapies dans les grandes haies
-et dans les taillis les plus épais; le bruit qu’on fait pour les en
-chasser est presque toujours inutile. Elles ne partent guère que
-lorsque le chien est près de les atteindre, et souvent même sous
-les pieds du chasseur. C’est ce qui a fait croire à la surdité de
-cet oiseau et a fait prendre cette prétendue surdité pour terme de
-comparaison proverbiale.
-
-_La lune des bécasses._
-
-C’est ainsi que les chasseurs nomment la pleine lune de novembre, parce
-que, pendant ce mois, qui est la principale époque du passage des
-bécasses, elles se promènent par troupes, au clair de la lune, pour
-chercher leur nourriture qu’elles ne trouvent pas si facilement au
-grand jour, car le grand jour blesse leurs yeux. Ce qui, pour le dire
-en passant, a donné lieu aux Espagnols de nommer cet oiseau _gallina
-ciega_, _poule aveugle_.
-
-
-=BÉGUINE.=—_C’est une béguine._
-
-Les béguines étaient des religieuses dont les uns attribuent
-l’institution à sainte Bègue, sœur de sainte Gertrude, et les autres
-à saint Lambert Berggh, dit le Bègue, prêtre de l’église de Liège
-au douzième siècle. Leur nom, qu’on fait dériver de celui de leur
-fondatrice ou de celui de leur fondateur, vient peut-être du verbe
-saxon _beggin_, _prier_. Louis IX les appela en France, où elles furent
-établies dans un grand nombre de villes. Comme elles occupèrent à Paris
-le couvent de _l’Ave-Maria_, elles y prirent, vers la fin du quinzième
-siècle, le titre de _Cordelières de l’Ave-Maria_, que certains auteurs
-ont prétendu leur avoir été donné parce qu’elles étaient habituées à
-proférer ces deux mots de la salutation angélique aussi souvent que les
-soldats en profèrent d’autres beaucoup moins religieux. Ces pieuses
-filles, qui avaient réveillé le mysticisme en plusieurs contrées
-de l’Europe, se relâchèrent de leur ferveur. L’histoire des ordres
-monastiques dit qu’elles fesaient volontiers toute sorte de vœux,
-excepté celui de ne pas se marier et de ne pas jouir des plaisirs
-du monde. Alors un préjugé défavorable se forma sur leur compte, et
-le discrédit dans lequel elles tombèrent donna lieu à l’expression
-proverbiale qu’on emploie pour désigner une femme d’une dévotion
-ridicule et même suspecte.
-
-Observons que, du temps même de saint Louis, on désignait un dévot par
-le terme de _béguin_, qui n’a pas conservé cette acception. La preuve
-en est dans cette phrase de Joinville: «Quant le roy estoit en joye, si
-me disoit: Séneschal, pourquoy preud’homme vaut mieux que _béguin_?»
-
-
-=BÉJAUNE.=—_Montrer son béjaune._
-
-On dit que _quelqu’un a montré son béjaune_, ou qu’_on lui a fait voir
-son béjaune_, pour signifier qu’il a montré ou qu’on lui a fait voir
-son inexpérience, son ineptie. _Béjaune_ est une altération de _bec
-jaune_, terme de fauconnerie par lequel on désigne, en prenant la
-partie pour le tout, un jeune oiseau qui n’est pas encore sorti du nid
-et qui a réellement le bec jaune. Comme cet oiseau ne sait rien faire,
-sa dénomination a été appliquée aux personnes novices et peu habiles.
-Dans le _Roman de la Rose_, la vieille dit à Belaccueil:
-
- Si n’en savez quartier ne aulne,
- Car _vous avez le bec trop jaune_.
-
-Les Allemands se servent d’une pareille métaphore; ils appellent un
-niais, _Gelbschnabel_, _jaune-bec_.
-
-Dans l’ancienne Université de Paris, les étudiants nouveaux venus et
-les régents qui débutaient recevaient le nom de _béjaunes_, et ils
-étaient soumis à payer un droit de bien-venue nommé aussi _le béjaune_,
-dont l’intendance était déférée, dans les écoles de théologie, à un
-individu qui prenait le titre d’_abbé des béjaunes_. Ce fonctionnaire
-devait monter sur un âne, à la fête des Innocents, parcourir la ville
-escorté de ses subordonnés, et faire sur eux certaines aspersions. On
-rapporte qu’il fut condamné en 1476, par arrêt de la Faculté, à une
-amende de _huit sols_, pour avoir mal rempli son office. On délivrait
-des _lettres de béjaune_ aux clercs de la Bazoche, en attestation du
-service qu’ils avaient fait chez les maîtres-procureurs, lorsqu’ils
-voulaient eux-mêmes le devenir.
-
-
-=BÉLÎTRE.=—_C’est un bélître._
-
-C’est un misérable, un homme vil. Ce mot, qu’on croit formé du latin
-_balatro_, qui signifie gueux, coquin, parasite, s’employait autrefois
-pour mendiant, dans une acception qui n’avait rien de reprochable. Les
-pèlerins de la confrérie de Saint-Jacques, à Pontoise, avaient pris
-le titre de _Bélistres_, et les quatre ordres mendiants s’appelaient
-_les quatre ordres de Bélistres_. Montaigne a donné un féminin au
-mot bélître dans cette phrase remarquable (_Essais_, liv. III, chap.
-10): «Desdaignons cette faim de renommée et d’honneur, basse et
-_bélistresse_, qui nous le fait coquiner de toute sorte de gens par des
-moyens abjects et à quelque prix que ce soit. C’est déshonneur d’estre
-ainsi honoré.»
-
-
-=BELLE.=—_Il l’a échappé belle._
-
-Il a évité heureusement un danger ou un malheur. On s’étonne de l’usage
-qui veut qu’on écrive ici au masculin le participe _échappé_, qu’il
-faudrait écrire, dit-on, au féminin, parce qu’il se trouve précédé
-d’un régime de ce genre indiqué par le mot _belle_. Cependant cet
-usage ne viole pas la loi de l’accord, car le régime qu’on croit du
-féminin est du masculin, et le mot _belle_ qu’on suppose adjectif de
-ce régime n’est l’est point. _Il l’a échappé belle_ doit s’analyser
-ainsi: _il l’a_ (le malheur) _échappé belle_, c’est-à-dire _d’une belle
-manière_ ou _bellement_. Si le résultat de l’analyse était: _il l’a_
-(la chose) _échappée belle_, c’est-à-dire _étant belle_, la locution
-mentirait à la pensée, elle présenterait un sens différent de celui
-qu’elle a, à moins qu’elle ne fût entendue ironiquement. Mais ce n’est
-point de cette façon qu’il convient de l’entendre. Le mot _belle_ ne se
-rapporte donc pas au régime du participe; il fait partie de l’adverbe
-_bellement_, dont la terminaison _ment_, qui, comme on sait, signifie
-_manière_, a été ellipsée, et sa fonction est de modifier le verbe. Les
-auteurs de la langue romane usaient ordinairement de la même ellipse,
-lorsqu’ils avaient à mettre des adverbes terminés en _ment_ à la suite
-l’un de l’autre; ils n’en écrivaient qu’un seul dans son entier,
-le premier ou le dernier, à leur choix. Ils disaient, par exemple:
-_Il l’a échappé bellement et heureuse_, ou _Il l’a échappé belle et
-heureusement_; et notre expression n’est sans doute qu’un démembrement
-de la leur. Le grammairien Bescher pensait qu’elle pouvait être un
-démembrement de cette autre: _Il l’a échappé bel et bien_, l’adverbe
-_bel_ ayant été confondu par l’orthographe avec l’adjectif _belle_, à
-cause de la ressemblance de prononciation.
-
-Quoi qu’il en soit, on n’est pas fondé à penser que la règle de
-l’accord du participe ait pu être méconnue dans la locution _Il l’a
-échappé belle_, qui est née précisément à une époque où tout participe
-s’accordait, qu’il fût suivi ou précédé de son complément direct.
-
-_Les belles ne sont pas pour les beaux._
-
-Les hommes les plus beaux ne sont pas les plus heureux en amour. Les
-mères et les maris les redoutent et les observent; les femmes tendres
-croient qu’ils s’aiment trop; les fières ne leur trouvent point assez
-de soumission; celles qui craignent la médisance les jugent dangereux
-pour leur réputation. Ils coûtent trop cher à celles qui paient; ils
-ne donnent rien à celles qui se font payer: d’ailleurs ils n’ont point
-ces craintes obligeantes d’être quittés qui flattent tant la vanité
-féminine; au contraire, ils menacent de quitter eux-mêmes, et ils
-reçoivent les faveurs comme des tributs mérités.
-
- _Fastus inest pulchris sequiturque superbia formam._
-
-_Ce ne sont pas les plus belles qui font les grandes passions._
-
-La raison de cette observation proverbiale est très bien développée
-dans le passage suivant de Montesquieu (_Essai sur le goût_): «Il
-y a quelquefois dans les personnes ou dans les choses un charme
-invisible, une grâce naturelle qu’on n’a pu définir, et qu’on a été
-forcé d’appeler _le je ne sais quoi_. Il me semble que c’est un
-effet naturellement fondé sur la surprise. Nous sommes touchés de ce
-qu’une personne nous plaît plus qu’elle ne nous a paru d’abord devoir
-nous plaire, et nous sommes agréablement surpris de ce qu’elle a su
-vaincre des défauts que les yeux nous montrent et que le cœur ne croit
-plus. Voilà pourquoi les femmes laides ont très souvent des grâces et
-qu’il est rare que les belles en aient; car une belle personne fait
-ordinairement le contraire de ce que nous avions attendu; elle parvient
-à nous paraître moins aimable; après nous avoir surpris en bien, elle
-nous surprend en mal; mais l’impression du bien est ancienne, et celle
-du mal est nouvelle. Aussi les belles personnes font-elles rarement
-les grandes passions, presque toujours réservées à celles qui ont des
-grâces, c’est-à-dire des agréments que nous n’attendions pas et que
-nous n’avions pas sujet d’attendre.»
-
-
-=BÉNÉDICITÉ.=—_Être du quatorzième bénédicité._
-
-C’est être simple et idiot; mauvaise allusion à ces paroles,
-_Benedicite omnes bestiæ et pecora domino_, qui forment le quatorzième
-verset du cantique chanté par les trois jeunes Israélites, Misach,
-Sydrac et Abdenago, dans la fournaise où Nabuchodonosor les avait fait
-jeter pour les punir d’avoir refusé de se prosterner devant sa statue
-qu’il avait exposée aux adorations de ses sujets, dans la campagne de
-Dura près de Babylone.
-
-
-=BÉNÉFICE.=—_Bénéfice à l’indigne est maléfice._
-
-Si l’on avait, dit le comte de Maistre, des observations morales
-comme on a des observations météorologiques, on verrait que les
-envahissements de l’orgueil, les violations de la foi jurée, ou les
-biens mal acquis sont autant d’anathèmes dont l’accomplissement est
-inévitable sur les individus et sur les familles.
-
-Le prophète Jérémie (ch. XXXI, v. 29.) a exprimé la même pensée dans
-ces paroles passées en proverbe chez les Hébreux: _Patres comederunt
-uvam acerbam et dentes filiorum obstrepuerunt._ _Les pères ont mangé le
-verjus, et les dents de leurs fils en ont été agacées._
-
-Saint Grégoire de Nazianze appelle le gain illicite _les arrhes du
-malheur_, dans un beau vers grec traduit ainsi en latin:
-
- _Infortunii arrha certa quæstus est malus._
-
-Les Romains disaient dans le même sens: _Aurum habere Tolosanum_,
-_avoir de l’or de Toulouse_; proverbe dont nous nous servons également,
-et dont voici l’origine: Il y avait autrefois à Toulouse, dans un
-temple qui est devenu, dit-on, l’église de Saint-Sernin, un trésor de
-cent mille livres pesant d’or, et de cent mille livres pesant d’argent,
-suivant les écrivains qui ont le moins exagéré dans le calcul de cette
-richesse. Ce trésor n’avait point de garde, parce que la croyance
-générale était qu’il porterait malheur à ceux qui l’enlèveraient. Le
-consul Servilius Cépion, étant entré dans la ville, qui s’était donnée
-aux Romains pour échapper à la domination des Cimbres, se moqua d’un
-pareil préjugé, et, n’écoutant que son avarice, il ordonna de piller
-le temple. Ensuite, il fit partir le butin pour Marseille, d’où on
-devait le transporter à Rome; mais il envoya secrètement des assassins
-qui égorgèrent les conducteurs, et il se l’appropria par ce nouveau
-crime. L’année suivante, sa folle témérité perdit l’armée et causa un
-des plus épouvantables désastres qu’aient jamais essuyés les Romains.
-Il fut destitué de son commandement, dépouillé de ses biens et exilé du
-sénat. Tous les spoliateurs eurent également un sort misérable, qui fut
-regardé comme un châtiment infligé par les dieux; et de là vint l’adage
-de _l’or de Toulouse_, usité dans les Gaules pour signifier que les
-larcins n’attirent sur leurs auteurs que des calamités.
-
-B. Thomas à Villanova (de Villeneuve) rapporte un proverbe semblable,
-souvent cité dans les écrits des Pères de l’Église: _De Jericho sibi
-aliquid reservare_, _se réserver quelque chose du butin de Jéricho_. Ce
-qui est fondé sur la punition d’Achan, lapidé, avec toute sa famille,
-par ordre de Josué, pour s’être emparé d’un manteau d’écarlate, de deux
-cents sicles d’argent et d’une règle d’or, à la prise de Jéricho.
-
-_On ne peut avoir en même temps femme et bénéfice._
-
-Il y avait autrefois des bénéfices que, durant certains mois, les
-collecteurs, patrons laïques, étaient obligés de conférer aux gradués
-de l’Université. Mais ces gradués ne pouvaient y être nommés
-lorsqu’ils étaient mariés. De là ce proverbe, dont le sens est qu’on ne
-peut cumuler deux avantages.
-
-_Les chevaux courent les bénéfices et les ânes les attrapent._
-
-On n’accorde pas toujours les places ou les grâces à ceux qui les
-méritent.
-
-Ce proverbe fut originairement, dit-on, un mot de Louis XII. Ce roi
-voulut désigner sous le nom _d’ânes_, par une espèce de calembourg,
-certains seigneurs ignorants qui couraient à franc-étrier pour aller
-solliciter quelque bénéfice vacant, et qui l’obtenaient d’ordinaire,
-parce qu’ils arrivaient les premiers, grâce à leurs chevaux.
-
-Les Espagnols disent dans le même sens: _Le plus mauvais pourceau mange
-le meilleur gland._
-
-
-=BÉNITIER.=—_Pisser au bénitier._
-
-C’est braver le respect humain, faire quelque grande sottise et même
-quelque action criminelle d’une manière éclatante, pour faire parler de
-soi.
-
- A faux titre insolents et sans fruit hasardeux
- _Pissent au bénestier_, afin qu’on parle d’eux. (REGNIER.)
-
-Les Grecs avaient une expression non moins énergique: ἑν πυθἰου
-κἑϚαι (_In Pythii templo cacare_). Cette expression, par laquelle
-ils indiquaient quelque chose d’impie et de dangereux, était venue,
-dit Érasme, de ce que le tyran Pisistrate avait défendu de faire des
-ordures contre le temple d’Apollon Pythien, et avait impitoyablement
-puni de mort un étranger en contravention à la défense.
-
-_S’agiter comme un diable au fond d’un bénitier._
-
-Cette comparaison proverbiale est fondée sur l’ancienne coutume
-d’exorciser les possédés et les sorciers en les plongeant la tête la
-première dans une cuve remplie d’eau bénite. Une vieille chronique,
-dans laquelle il est parlé de ces immersions singulières, offre une
-peinture curieuse du dépit du démon ainsi condamné au baptême, et des
-moyens dont il usait pour s’y soustraire. En voici un passage propre à
-égayer les lecteurs: _Coactus dæmon per posteriora egredi talem dedit
-crepitum ut omne dolium a compage suâ solveretur._ «Le diable, forcé
-de s’évader par les voies inférieures, fit entendre une détonation
-si forte, que les douves de la cuve volèrent dispersées de côté et
-d’autre.»
-
-
- =BERCEAU.=—_Ce qu’on apprend au berceau
- Dure jusqu’au tombeau._
-
-Ce proverbe, qui fait sentir toute l’importance de la première
-éducation, en rappelant que les impressions et les leçons reçues dans
-l’enfance sont ineffaçables, s’exprimait autrefois de cette manière:
-_Ce qui s’apprend au ber dure jusqu’au ver._
-
-Les Espagnols disent: _Lo que en la leche se mama en la mortaja se
-derrama._ _Ce qu’on suce avec le lait au suaire se répand._
-
-
-=BERLOQUE.=—_Battre la berloque._
-
-La berloque ou breloque est une batterie de tambour par laquelle on
-annonce aux soldats le moment de nettoyer la caserne ou d’aller aux
-distributions. Comme cette batterie semble être sans règle et sans
-suite, on a dit proverbialement, _Battre la berloque_ ou _la breloque_,
-dans le sens de divaguer, déraisonner.
-
-
-=BERTHE.=—_Au temps où Berthe filait._
-
-C’est-à-dire au bon vieux temps. En ce temps-là le fuseau et la
-quenouille formaient le symbole de la mère de famille, et les femmes
-du premier rang s’occupaient à filer comme les humbles ménagères.
-Tanaquil, épouse de Tarquin l’ancien, était devenue célèbre chez les
-Romains par son zèle dans l’accomplissement de ce soin domestique. Chez
-les Francs, il en fut de même de Berthe, épouse de Pépin et mère de
-Charlemagne.
-
- Dans le palais comme sous la chaumière,
- Pour revêtir le pauvre et l’orphelin,
- Berthe filait et le chanvre et le lin:
- On la nomma _Berthe la filandière_.
-
-Ces vers sont extraits d’un épisode du chant IX du poëme de
-_Charlemagne_ par Millevoye, qui a emprunté cet épisode d’Adenès,
-trouvère du douzième siècle, auteur du roman en vers de _Berthe au
-grand pied_, dont M. Paulin Paris a donné une excellente édition.
-
-Les Provençaux disent: _Au temps où Marthe filait._ Ce qui place le
-bon vieux temps à l’origine du christianisme; car il s’agit ici de
-cette Marthe qui, suivant une tradition populaire, ayant été chassée
-de Jérusalem et exposée sur un vaisseau sans voiles et sans avirons,
-avec son frère Lazare, sa sœur Marie Magdelène et quelques disciples
-du Sauveur, aborda miraculeusement sur les côtes de Provence, où
-elle prêcha la foi et sanctifia par une pénitence exemplaire, dans
-la grotte nommée _Sainte-Baume_, la fin d’une vie dont elle avait
-passé la première moitié au milieu des plaisirs, dans son château de
-Béthanie.—L’expression des Provençaux n’est pas toujours employée dans
-le même sens que la nôtre; on s’en sert souvent pour rappeler un temps
-d’opulence, de prospérité, de vigueur, dont on a joui, pour marquer et
-pour regretter les honneurs passés.
-
-Je dirai pour les lecteurs qui aiment les étymologies des noms propres,
-que celui de _Berthe_, en francique ou en théotisque, signifie
-_brillante_, _splendide_, et que celui de _Marthe_, en hébreu, signifie
-_maîtresse_.
-
-
-=BÊTE.=—_Prendre du poil de la bête._
-
-C’est chercher le remède dans la chose même qui a causé le mal, comme
-font les buveurs qui dissipent le malaise que leur a laissé l’ivresse
-de la veille par l’ivresse du lendemain.
-
-Cette expression est fondée sur la croyance populaire que le poil de
-certains animaux, appliqué sur la morsure qu’ils ont faite, en opère la
-guérison. _Del can che morde il pelo sana_, dit le proverbe italien:
-_Du chien qui mordit le poil guérit._
-
-Pline rapporte (liv. XXIX, ch. 5) qu’à Rome on croyait guérir ou
-préserver de l’hydrophobie un homme mordu par un chien, en faisant
-entrer dans la plaie de la cendre des poils de la queue de cet animal.
-
-_Porter sa bête dans sa figure._
-
-Expression fondée sur l’opinion de quelques physionomistes qui
-enseignent qu’il existe des rapports frappants de ressemblance entre
-la tête de certains animaux et celle de certains hommes. Le napolitain
-J.-B. Porta, qui le premier a donné des développements à cette opinion,
-dans son _Traité de la physionomie_, soutenait que la figure du divin
-Platon, telle qu’elle est représentée sur des médailles antiques, a son
-parfait analogue dans un chien braque. Le peintre Lebrun, séduit par le
-système de Porta, chercha à l’accréditer, et il composa une collection
-de dessins comparés qui offrent les analogies les plus curieuses; il
-y joignit même un texte qui s’est perdu, et auquel son élève Nivelon
-a tâché de suppléer par des interprétations. Les idées de Lebrun,
-répandues dans le monde, y occupèrent tant les esprits, qu’il ne fut
-plus question que d’elles. On ne pouvait paraître dans un cercle sans
-se soumettre à l’inspection des curieux et s’entendre demander: _Quelle
-bête portez-vous dans votre figure?_ Et c’est alors que naquit cette
-expression suffisamment expliquée par ce qu’on vient de lire.
-
-La ressemblance que Lebrun prétendait trouver au physique entre les
-hommes et les animaux, Diderot a prétendu la trouver au moral. Il a
-dit, en parlant de la variété de la raison humaine, qu’elle correspond
-seule à toute la diversité de l’instinct des animaux. «De là vient,
-ajoute-t-il, que, sous la forme bipède de l’homme, il n’y a aucune bête
-innocente ou malfaisante dans l’air, au fond des forêts, dans les eaux,
-que vous ne puissiez reconnaître. Il y a l’homme-loup, l’homme-tigre,
-l’homme-renard, l’homme-pourceau, l’homme-mouton (et celui-ci est le
-plus commun), l’homme-anguille, l’homme-serpent, l’homme-brochet,
-l’homme-corbeau, etc. Rien de plus rare qu’un homme qui soit homme de
-toute pièce. Aucun de nous qui ne tienne un peu de son analogue animal.»
-
-_Morte la bête, mort le venin._
-
-Un ennemi mort n’est plus en état de nuire.
-
-Le duc d’Orléans régent fit de ce proverbe une application qui prouve
-qu’il avait fort peu d’affection pour le cardinal Dubois dont il
-subissait si complètement l’influence. A la mort de ce ministre, qui
-l’avait forcé de rompre ses liaisons avec le comte de Nocé, le chef des
-roués, il écrivit au favori disgracié: «Reviens, mon cher Nocé. _Morte
-la bête, mort le venin._ Je t’attends ce soir à souper.»
-
-_Au temps où les bêtes parlaient._
-
-Rabelais prétend qu’il n’y a que trois jours, et l’on peut, si l’on
-veut, abréger encore l’intervalle.
-
-Cette expression, dont on se sert pour faire une facile épigramme ou
-pour signifier le temps jadis, n’est point venue, comme on pourrait le
-croire, des fictions de l’apologue qui attribue à tous les animaux la
-faculté de parler. Elle est fondée sur une observation philosophique
-d’un très grand sens, et elle désigne proprement l’époque primitive où
-les hommes, vivant dans les bois, ignoraient l’art sublime de fixer
-la parole par le moyen des signes, n’avaient par conséquent qu’une
-intelligence bornée peu différente de l’instinct des bêtes, n’étaient
-en un mot que des bêtes parlantes.
-
-
-=BIEN.=—_Bien perdu, bien connu._
-
-On ne connaît le véritable prix des choses que lorsqu’on ne les possède
-plus. Ce proverbe est tiré des deux vers suivants de Plaute (Comédie
-_des Captifs_, acte I, scène 2):
-
- .......... _Nostra intelligimus bona,
- Cum quæ in potestate habuimus, ea amisimus._
-
-C’est après avoir perdu les biens dont nous jouissions que nous sentons
-ce qu’ils valent.
-
-_Il ne faut attendre son bien que de soi-même._
-
-Le quatrain suivant, de je ne sais quel auteur, explique très bien ce
-proverbe:
-
- Je ne puis me plaindre de rien,
- Chacun prend part à ma disgrâce;
- Tout le monde me veut du bien,
- Et j’attends toujours qu’on m’en fasse.
-
-_Il ne faut pas délibérer pour faire le bien._
-
-Parce qu’en délibérant on perd souvent l’occasion de faire le bien:
-_Deliberando sæpe boni perit occasio._
-
-Ce proverbe n’est pas d’une vérité absolue. Il est besoin quelquefois
-de délibérer pour faire le bien, car le bien peut être suivi du
-mal.—Le père Jouvency a dit dans une scène qu’il a ajoutée au
-_Phormion_ de Térence: _Benefacta male collocata malefacta existimo._
-_Je pense que les bienfaits mal placés sont de mauvaises actions._
-
-_Bien vient à mieux, et mieux à mal._
-
-On dit aussi: _Le bouton devient rose, et la rose gratte-cul._
-
-Il a dans les choses de ce monde une progression ascendante et une
-progression descendante auxquelles les vertus mêmes sont soumises.
-Semblables aux anges que le patriarche aperçut en songe, elles ont une
-échelle double par laquelle elles montent d’un côté jusqu’au ciel et
-redescendent de l’autre sur la terre.
-
-_Le bien lui vient en dormant._
-
-Se dit d’une personne qui devient riche sans rien faire.
-
-On prétend que ce proverbe fut inventé par Louis XI qui, ayant trouvé
-un prêtre endormi dans un confessional, dit aux seigneurs de sa suite:
-«Afin que cet ecclésiastique puisse un jour se vanter que le bien lui
-est venu en dormant, je lui donne le premier bénéfice vacant.» Mais
-ce proverbe était en usage chez les anciens; il se trouve dans les
-apophthegmes de Plutarque et dans la phrase suivante de la dernière
-_Verrine_ de Cicéron: _Non idem mihi licet quod iis qui nobili
-genere nati sunt, quibus omnia populi romani beneficia dormientibus
-deferuntur._ _Je n’ai pas le même privilége que ces nobles, à qui
-toutes les faveurs du peuple romain viennent en dormant._ C’est une
-allusion aux pêcheurs dont les nasses restant la nuit dans la rivière,
-se remplissent de poissons pendant qu’ils dorment.
-
-Élien (liv. II, chap. 10) rapporte que Timothée eut un bonheur si rare
-dans tous les siéges qu’il entreprit, qu’on imagina de le peindre
-endormi, ayant à la main un filet où la fortune poussait les villes. On
-ne sait si c’est la flatterie ou l’envie qui avait suggéré l’idée de ce
-tableau.
-
-_On trouve plutôt le mal que le bien._
-
-On cherche le bien sans le trouver, disait Démocrite; on trouve le mal
-sans le chercher.
-
-_Il faut faire le bien pour lui-même._
-
-C’est une maxime de Confucius, passée en proverbe, pour signifier que
-le bien ne doit pas être fait en vue de quelque récompense, mais qu’il
-doit être une œuvre désintéressée et toute du cœur.
-
-
-=BIENFAIT.=—_Rien ne vieillit plus vite qu’un bienfait._
-
-Rien ne s’oublie plus vite qu’un bienfait. Je ne sais si c’est
-Isocrate ou Aristote qui a dit le premier le mot suivant, attribué à
-l’un et à l’autre: «On n’a jamais vu de bienfait parvenir à l’extrême
-vieillesse.»—Le poëte Stésichore a fait sur le même sujet un beau vers
-dont voici la traduction:
-
- Le bienfait disparaît avec le bienfaiteur.
-
-_Un bienfait n’est jamais perdu._
-
-Un bienfait porte intérêt dans un cœur reconnaissant, et si celui qui
-l’a reçu l’oublie, Dieu s’en souvient et en tient compte à son auteur.
-Voici un apologue très original qui semble avoir été fait exprès pour
-graver ce proverbe dans la mémoire.
-
-Dieu dit un jour à ses saints de se tenir prêts à fêter l’arrivée
-d’un nouvel élu avec tous les honneurs du cérémonial observé dans la
-cour céleste à l’égard d’un petit nombre de rois admis à l’éternelle
-béatitude; et les saints se hâtèrent de courir à l’entrée du Paradis,
-afin de recevoir de leur mieux un hôte si important et si rare. Ils
-pensaient que ce devait être un grand monarque qui venait d’expirer;
-mais, au lieu du personnage qu’ils attendaient, ils ne virent arriver
-qu’un pied, un pied en chair et en os, détaché du corps dont il avait
-fait partie. Il était surmonté d’une riche couronne, et il s’avançait
-fièrement au milieu d’eux en passant entre leurs jambes. Saisis
-d’étonnement à la vue de ce phénomène, ils s’en demandaient l’un à
-l’autre l’explication, et personne ne pouvait la donner. En ce moment
-apparut au-dessus de leurs têtes l’archange Gabriel qui s’envolait à
-tire-d’aile vers notre globe. Ils l’interrogèrent, et il leur repondit:
-Le pied couronné que vous voyez est celui d’un roi. Ce roi, allant un
-jour à la chasse, aperçut un chameau qui était attaché à un arbre et
-qui s’efforçait d’allonger le cou vers un baquet plein d’eau placé hors
-de sa portée. Le prince compatit à la peine de l’animal et rapprocha de
-lui le baquet avec le pied, afin qu’il pût s’y désaltérer. C’est pour
-cette bonne action, la seule qu’il ait faite dans sa vie, que son pied
-est venu à Dieu, tandis que le reste de son corps est allé au diable.
-Le Très-Haut m’envoie publier cette nouvelle sur la terre, pour que les
-hommes se souviennent _qu’un bienfait n’est jamais perdu_.
-
-_On s’attache par ses bienfaits._
-
-C’est une bonté de la nature, dit Chamfort; il est juste que la
-récompense de bien faire soit d’aimer.
-
-
-=BIGOT.=
-
-Lorsque Rollon reçut de Charles-le-Simple l’investiture de la Normandie
-dont il fut le premier duc, on lui représenta que, dans cette
-cérémonie, il devait rendre hommage au roi son suzerain en lui baisant
-les pieds. Le fier Danois répondit qu’il ne baiserait jamais les pieds
-de qui que ce fût. Pour ne pas rompre le traité, on consentit qu’un de
-ses officiers s’acquittât en son nom de ce devoir; mais celui-ci prit
-le pied de Charles pour le porter à sa bouche, et le leva si haut, que
-le prince fut jeté à la renverse. D’anciens auteurs rapportent que
-Rollon, en protestant qu’il ne baiserait pas les pieds du roi, s’écria
-dans sa langue: _Nese by Goth!_ _non par Dieu!_ et que de là vient
-le nom de _bigot_, qu’on appliqua d’abord aux Normands qui juraient
-souvent de la sorte, et ensuite aux dévots outrés et superstitieux
-ainsi qu’aux faux dévots.
-
-
-=BILLET.=—_Billet à La Châtre._
-
-Le marquis de La Châtre était depuis quelques jours l’amant heureux de
-Ninon de Lenclos, lorsqu’il reçut l’ordre de se rendre à l’armée. Une
-séparation, en pareil cas, est une chose bien cruelle. La Châtre ne put
-penser à la sienne qu’avec une extrême terreur, car il pressentait
-le tort que devait lui faire l’absence auprès d’une belle habituée à
-regarder l’amour comme une sensation et non comme un sentiment. Pour se
-rassurer l’esprit, il chercha une garantie contre l’inconstance de sa
-maîtresse. Il exigea d’elle qu’elle s’engageât par écrit à lui rester
-fidèle... Ninon eut beau lui représenter l’extravagance d’un pareil
-acte; obligée de céder pour se soustraire à d’incessantes importunités,
-elle lui signa un fameux billet où elle fesait de tous les serments
-celui qu’elle était le moins en état de tenir, le serment de n’en
-jamais aimer d’autre que lui. Mais elle ne se crut pas liée un seul
-instant par un engagement si téméraire; et dans le moment même où elle
-manquait à la foi jurée de la manière la moins équivoque, elle s’écria
-plusieurs fois: _Ah! le bon billet qu’a La Châtre!_ Saillie plaisante
-qui est devenue proverbe, pour signifier une assurance peu solide sur
-laquelle il ne faut pas compter.
-
-
-=BISCORNU.=—_Raisonnement biscornu._
-
-C’est un mauvais dilemme, et par extension, un raisonnement faux,
-baroque.—On sait que le dilemme est une espèce de syllogisme composé
-de deux propositions contraires entre lesquelles il n’y a point de
-milieu, et dont on laisse le choix à un adversaire, pour tirer contre
-lui de celle qu’il choisira une conséquence sans réplique. Il faut
-donc rigoureusement que ce syllogisme ne soit pas susceptible d’être
-rétorqué par la personne à qui on l’oppose, car en établissant ainsi le
-pour et le contre il n’aurait aucune valeur. Or, comme dans l’ancienne
-école on nommait _argument cornu_, à cause de sa force, un bon dilemme
-qui ne donnait absolument raison qu’à l’un des deux argumentateurs,
-on nomma aussi _argument_ ou _raisonnement biscornu_, c’est-à-dire
-doublement cornu, un mauvais dilemme qui pouvait tour à tour servir
-d’arme à l’un et à l’autre. On peut voir un exemple curieux de cette
-manière d’argumenter également favorable à l’attaque et à la défense
-dans l’article consacré au proverbe, _De mauvais corbeau mauvais œuf_.
-
-
-=BISCUIT.=—_S’embarquer sans biscuit._
-
-Tenter une entreprise sans avoir pris les précautions qu’elle exige.
-Métaphore empruntée des marins, qui ne s’embarquent jamais qu’après
-s’être munis de la quantité de biscuit dont ils ont besoin pour la
-traversée.
-
-
-=BISQUE.=—_Prendre bien sa bisque._
-
-Certains étymologistes pensent que cette locution signifie se _mettre
-en mesure_, et qu’elle fait allusion à la bisque, ou pique de
-_Biscaye_, que les régiments d’infanterie employaient pour tenir contre
-la cavalerie, et que les colonels de ces régiments portaient encore du
-temps de Charles IX, lorsqu’ils marchaient à leur tête. Mais _Prendre
-bien sa bisque_ se dit généralement dans le sens de profiter habilement
-de quelque avantage, et c’est une métaphore prise du jeu de paume, où
-l’on appelle _bisque_ un avantage de quinze points qu’un joueur reçoit
-d’un autre, et qu’il compte en tel endroit de la partie qu’il veut.
-
-_Donner quinze et bisque à quelqu’un._
-
-C’est avoir sur quelqu’un une si grande supériorité, qu’elle permet de
-lui faire un double avantage.
-
-
-=BISSESTRE.=—_Porter bissestre._
-
-_Bissestre_ ou _bissêtre_ se dit pour malheur, comme dans ces vers de
-Molière (_l’Étourdi_, acte V, sc. 7):
-
- Il va nous faire encor quelque nouveau _bissêtre_.
-
-C’est une altération de _bissexte_, qui s’est employé dans le même
-sens, parce que le _bissexte_, ou le jour qu’on ajoute au mois de
-février dans les années bissextiles, était autrefois réputé malheureux,
-par une superstition que nos aïeux avaient reçue des Romains. Voici
-l’origine de ce mot.
-
-Lorsque le calendrier fut réformé à Rome, quarante-six ans avant l’ère
-chrétienne, par les soins de Jules César, alors souverain pontife, on
-calcula que l’année était composée de trois cent soixante-cinq jours,
-plus six heures, et l’on décida que ces heures annuellement répétées
-ne seraient employées qu’après qu’elles auraient formé un jour entier.
-Or, le quantième assigné à ce jour, qui devait revenir tous les quatre
-ans, fut le 24 février, que l’on compta double en ce cas; et comme
-le 24 février était appelé, chez les Romains, _sextus ante calendas
-martii_, _le sixième avant les calendes de mars_, il joignit à cette
-dénomination celle de _bis-sextus_, _deux fois sixième_ ou _bissexte_.
-
-
-=BLANC.=—_Il n’est pas blanc._
-
-C’est-à-dire, il est dans une situation fâcheuse, embarrassante,
-dangereuse.
-
-Les Latins disaient, d’après les Grecs: _Quem fortuna nigrum pinxerit
-hunc non universum ævum candidum reddere poterit._ _Celui que la
-fortune a peint en noir ne sera jamais blanc._ Ce proverbe, qui,
-suivant Erasme, est une allusion à la coutume de marquer les suffrages
-par des pierres noires et par des pierres blanches, a probablement
-donné lieu à notre dicton.
-
-Les Turcs se servent d’une expression analogue. Ils disent, dans un
-sens de louange: _Avoir un visage blanc_, et dans un sens de reproche:
-_Avoir un visage noir_. Le dervis qui consacra la nouvelle milice
-des janissaires (_yenni cheri_ ou _nouveaux soldats_), leur donna
-sa bénédiction en ces termes: «Puisse votre valeur être toujours
-brillante, votre épée tranchante et votre bras victorieux! puisse votre
-lance être toujours suspendue sur la tête de vos ennemis, et, quelque
-part que vous alliez, puissiez-vous en revenir _avec un visage blanc_!»
-
-
-=BLANQUE.=—_Hasard à la blanque._
-
-La _blanque_ était une espèce de jeu de hasard en forme de loterie
-qui avait été importé d’Italie, où on l’appelait _bianca_ (blanche),
-sous-entendant _carta_, parce que les billets blancs, qui ne fesaient
-gagner personne, sortaient de l’urne en nombre beaucoup plus
-considérable que les billets noirs ou écrits qui apportaient quelque
-lot. De là l’expression, _Hasard à la blanque_, pour signifier à tout
-hasard, qu’il en arrive ce qu’il pourra. De là aussi, cette autre
-expression, _Trouver blanque_, c’est-à-dire, ne trouver rien, être déçu
-dans son attente.
-
- Est-il un financier noble depuis un mois
- Qui n’ait son dîner sûr chez madame Guerbois?
- Et que de vieux barons pour le leur trouvent blanque!
-
- (BOURSAULT, _les Mots à la mode_, sc. 8.)
-
-_Blanque_ a été employé encore populairement, dans une acception
-adverbiale qui équivaut à inutilement, sans effet, sans succès. _Il
-fera cela blanque. Si vous y comptez...blanque._ Et c’est probablement
-cette espèce d’adverbe qui se trouve altéré dans la locution _Faire
-chou blanc_, dont le peuple se sert en parlant, au propre, d’une arme à
-feu qui rate, et, au figuré, d’une entreprise qui avorte. Le mot _chou_
-est une onomatopée du bruit de la détente ou de l’amorce, et le mot
-_blanc_, pour _blanque_, exprime que ce bruit est en pure perte.
-
-
-=BLOIS.=—_Toutes les femmes de Blois sont rousses et acariâtres._
-
-Un voyageur anglais, passant à Blois, écrivit sur son album que
-toutes les femmes de cette ville étaient rousses et acariâtres; et
-sur quoi avait-il ainsi condamné tout le sexe blaisois? il n’avait
-vu que la maîtresse de son auberge. De là ce dicton dont on se
-sert en plaisantant pour réfuter une personne qui veut conclure du
-particulier au général, et imputer à tous des défauts ou des vices qui
-n’appartiennent qu’à un individu ou à très peu d’individus.
-
-Il y a des gens qui révoquent en doute cette anecdote, et qui veulent
-trouver quelque rapport entre ce dicton et le vieux sobriquet de
-_Chèvres de Blois_, appliqué aux dames de cette ville. (_Voy._ ce
-sobriquet.)
-
-
-=BŒUF.=—_Promener comme le bœuf gras._
-
-Cette comparaison s’applique à une demoiselle que ses parents
-conduisent affublée de toutes les parures de la mode aux promenades,
-aux spectacles et aux bals, dans l’espoir qu’elle y trouvera des
-épouseurs.
-
-La promenade du bœuf gras, semblable à la procession du bœuf Apis en
-Égypte, reproduit une cérémonie du culte astronomique qui était en
-usage chez les Gaulois, comme le prouvent les célèbres bas-reliefs
-trouvés en 1711 au-dessous du chœur de Notre-Dame de Paris, dans
-lesquels le taureau Kymrique, est figuré revêtu d’un ornement en forme
-d’étole qui représente le zodiaque, et surmonté de trois grues qui sont
-le symbole de la lune.
-
-
-=BOHÈME.=—_Vivre comme un Bohème._
-
-Se dit d’un homme qui est toujours errant, qui n’a ni feu ni lieu. On
-dit aussi: _C’est une maison de Bohème_, en parlant d’une maison où il
-n’y a ni ordre ni règle.
-
-Ces façons de parler font allusion à ces aventuriers basanés qui
-courent les pays en exerçant la chiromancie, et qui ressemblent
-trait pour trait aux ambubaies d’Horace. Le nom de _Bohèmes_ ou de
-_Bohémiens_ leur a été donné parce que les premiers qui parurent en
-Europe étaient porteurs de passeports que Sigismond, roi de Bohème,
-leur fit délivrer, en 1417, pour débarrasser d’eux son royaume. Ils
-étaient, dit-on, originaires de l’Égypte, d’où les Mameluks les avaient
-chassés, et c’est à cause de cela qu’ils ont été également appelés
-_Égyptiens_.
-
-Le nom de _Bohèmes_ peut être dérivé aussi du vieux mot français
-_boem_, auquel certains glossateurs attribuent la signification de
-voleur; et certains autres celle d’ensorceleur.—Les _Bohèmes_ ou
-_Gougots_ ont toujours été accusés de vol et de sortilége.
-
-
-=BOIRE.=—_Boire à la santé de quelqu’un._
-
-Cette expression, en usage dans toute l’Europe, n’a pas besoin d’être
-expliquée. La coutume d’où elle est venue, ou la philotésie, remonte
-à la plus haute antiquité. Les Égyptiens, les Assyriens, les Hébreux
-et les Perses se plaisaient à l’observer. Chez les Grecs et chez
-les Romains, c’était une cérémonie consacrée par la religion, par
-l’amitié, par la reconnaissance, par l’estime, par l’admiration, etc.,
-en l’honneur des dieux, des personnes chéries, des magistrats, des
-hommes célèbres et des événements glorieux; à Rome, elle commençait
-ordinairement par l’invocation de Jupiter Sospitator, et de la déesse
-Hygie, pour laquelle on vidait des coupes appelées _Pocula salutoria_
-ou _Pocula bonæ salutis_. Les grâces et les muses étaient aussi
-honorées d’un culte particulier: on saluait les premières par trois
-rasades, et les dernières par neuf, ce qui donna lieu au proverbe, _Aut
-ter aut novies bibendum_, _il faut boire trois fois ou neuf fois_, que
-le poëte Ausonne a développé dans ce distique:
-
- _Ter bibe vel toties ternos; sic mystica lex est,
- Vel tria potanti vel ter tria multiplicanti._
-
-Ensuite venait le tour des convives. Celui qui voulait en saluer un
-autre lui disait avant de boire: _Propino tibi salutem!_ ou _Benè te!_
-ou _Dii tibi adsint!_ Il ajoutait quelquefois: _Benè me!_ et cette
-formule était la plus raisonnable.
-
- Le vin ne tourne à ma santé
- Qu’autant que je le bois moi-même. (PARNY.)
-
-_Propino tibi_ est une expression qui signifie proprement, _je bois à
-toi le premier_: on entendait par là que la personne à l’intention de
-laquelle on vidait sa coupe usât de réciprocité, et, dans certains cas,
-on lui transmettait cette coupe, après en avoir goûté la liqueur, afin
-qu’elle l’achevât.
-
-Quand on portait la santé d’une maîtresse, la galanterie exigeait qu’on
-bût autant de cyathes qu’il y avait de lettres à son nom, témoin ce
-vers de Martial:
-
- _Omnis ab infuso numeretur amica Falerno._
-
- Que le nom de chaque amie soit _épelé en rasades_ de Falerne.
-
-Les cyathes étaient versés dans un vase de grandeur à les contenir pour
-être avalés d’un seul coup.
-
-Les anciens Danois employaient dans leurs festins solennels diverses
-coupes dont chacune était affectée à un usage spécial et était nommée
-conformément à cet usage. Ils avaient _la coupe des dieux_, qu’ils
-prenaient pour demander des grâces au Ciel ou pour souhaiter un règne
-heureux à un prince; la coupe consacrée à Brag, dieu de l’éloquence et
-de la poésie, ou le _Bragarbott_, qu’ils réservaient toujours pour la
-bonne bouche, et _la coupe de mémoire_, dont ils ne se servaient qu’aux
-funérailles des rois. L’héritier de la couronne restait assis sur un
-banc, en face du trône, jusqu’à ce qu’on lui eût présenté cette _coupe
-de mémoire_, et, après l’avoir bue, il montait sur le trône. C’était
-une espèce de sacre par la boisson.
-
-Les premiers chrétiens, dans leurs agapes, exprimaient, en buvant, des
-vœux pour la santé du corps et pour le bonheur de la vie future; ce
-qui dégénéra en grands abus plusieurs siècles après. On but alors en
-l’honneur de la Sainte-Trinité et de tous les bienheureux du paradis
-(voyez _Boire aux anges_, page 60); et cette coutume devint une telle
-source d’ivrognerie, que divers conciles la condamnèrent, et que
-Charlemagne la prohiba par un article de ses Capitulaires.
-
-Cet empereur défendit en outre à ses soldats de boire à la santé les
-uns des autres, parce qu’il en résultait des querelles et des combats
-entre les buveurs et ceux qui ne voulaient pas leur faire raison.
-
-Dans le temps des Vaudois, les inquisiteurs éprouvaient la foi d’un
-chrétien suspect en lui ordonnant de boire à saint Martin, parce que
-saint Martin était le patron des buveurs, et peut-être aussi parce
-qu’il s’était montré le protecteur de certains hérétiques de son
-époque, en leur ménageant la clémence de l’empereur Maxime qui voulait
-les sacrifier au zèle sanguinaire de quelques évêques.
-
-Des historiens dignes de foi rapportent que les Écossais n’élisaient
-jamais un évêque avant de s’assurer qu’il était bon buveur, ce qu’ils
-fesaient en lui présentant le verre de saint Magnus, qu’il devait vider
-d’un trait. L’accomplissement de cette condition, assez difficile à
-remplir vu la grande capacité du verre, était regardé comme un présage
-certain que l’épiscopat serait heureux.
-
-Les moines, au moyen âge, fêtaient les anniversaires des personnes
-qui leur avaient laissé quelque legs, en mettant à sec de grandes
-bouteilles, appelées _pocula charitatis_, dans une assemblée
-gastronomique appelée _charitas vini_ ou _consolatio vini_. On assure
-qu’ils portaient la santé du testateur décédé, en s’écriant: _Vive
-le mort!_ Les Flamands instituèrent un grand nombre de ces charités
-qui servirent à enrichir les monastères. C’était une croyance
-superstitieuse que les morts étaient réjouis par ces pieuses orgies:
-_Plenius inde recreantur mortui_, dit une charte de l’abbaye de
-Kedlinbourg en Allemagne. Voilà sans doute la raison qui engagea un
-chanoine d’Auxerre nommé Bouteille à fonder, en 1270, un obit en vertu
-duquel on devait étendre un drap mortuaire sur le pavé du chœur de
-l’église, avec quatre grandes bouteilles de vin placées aux quatre
-coins de ce drap, et une cinquième au beau milieu, pour le profit des
-chantres qui assisteraient au service.
-
-Quelques partisans de ces cérémonies d’ivrognes cherchèrent dans le
-temps à les autoriser par des passages tirés de l’Écriture sainte; mais
-il faut reconnaître que la discipline ecclésiastique ne cessa point de
-s’opposer à de pareils abus.
-
-_Puisque le vin est tiré, il faut le boire._
-
-C’est-à-dire, puisque l’affaire est engagée, il faut la poursuivre,
-il faut en courir les risques. Proverbe originairement employé comme
-une formule de défi entre des convives qui se piquaient de _boire
-d’autant_, ou à qui mieux mieux, et qui entendaient par là que ceux
-qu’ils provoquaient leur fissent raison eux-mêmes, au lieu de se faire
-suppléer par des champions bachiques buvant en sous-ordre; car il était
-quelquefois permis dans les anciennes orgies, comme dans les anciens
-duels, de recourir à des combattants substitués.
-
-Cette guerre d’ivrognes, à laquelle se plaisaient beaucoup nos bons
-aïeux, a été décrite avec des particularités curieuses par quelques
-érudits de la fin du moyen âge qui en font remonter l’origine aux
-temps les plus reculés. Suivant eux, il n’y a pas eu de grand peuple
-qui n’ait fait éclater pour elle un vif et durable enthousiasme,
-depuis l’époque où le patriarche Noé trouva l’heureux secret de
-multiplier les raisins et d’en exprimer le jus. Les Hébreux, les
-Babyloniens, les Grecs et les Romains la regardèrent toujours comme
-une affaire importante et glorieuse. Mais il faut croire qu’elle fut
-en plus grand honneur chez les Perses, si l’on en juge par le trait
-de Cyrus-le-Jeune, qui prétendait fonder sur les succès qu’il y avait
-obtenus des titres suffisants pour être nommé roi à la place de son
-frère Artaxerxès-Mnémon, qu’il taxait d’être _mauvais buveur_. Il se
-croyait plus recommandable par ce singulier avantage que par tout
-autre, à l’exemple de Darius I^{er} qui, en mourant, avait ordonné
-de graver sur son tombeau: _J’ai pu boire beaucoup de vin et le bien
-porter_. Tant il est vrai que la vanité humaine s’attache moins à une
-vertu commune qu’à un vice extraordinaire!
-
-Cyrus-le-Jeune eût obtenu ce qu’il désirait chez les Scythes, qui, au
-rapport d’Aristote, élisaient pour roi celui qui buvait le mieux.
-
-Plus d’un roi électif, en Pologne, a dû en partie sa nomination au
-courage qu’il a montré, le verre à la main, en faisant raison aux
-palatins qui ont toujours passé pour d’intrépides buveurs: témoin le
-dicton, _Boire comme un Polonais_.
-
-_Boire tanquam sponsus._—_Boire comme un fiancé._
-
-Cette expression proverbiale, qui signifie boire largement, se trouve
-dans le cinquième chapitre de Gargantua. Fleury de Bellingen la fait
-venir des noces de Cana, où la provision de vin fut épuisée; sur quoi
-l’abbé Tuet fait la remarque suivante: «Le texte sacré dit bien qu’à
-ces noces le vin manqua, mais non pas que l’on y but beaucoup, encore
-moins que l’époux donna l’exemple de l’intempérance. J’aimerais mieux
-tirer le proverbe des amants de Pénélope, qui passaient le temps à
-boire, à danser, etc. Horace appelle _sponsos Penelopes_ les personnes
-livrées à la débauche.»
-
-Aucune de ces explications ne me paraît admissible; en voici une
-nouvelle que je propose. Autrefois, en France, on était dans l’usage
-de _boire le vin des fiançailles_. Le fiancé, dans cette circonstance,
-devait souvent vider son verre pour faire raison aux convives qui lui
-portaient des santés; et de là vint qu’on dit, _Boire tanquam sponsus_
-et _Boire comme un fiancé_.
-
-D. Martenne cite un Missel de Paris, du quinzième siècle, où il est
-dit: «Quand les époux, au sortir de la messe, arrivent à la porte de
-leur maison, ils y trouvent le pain et le vin. Le prêtre bénit le pain
-et le présente à l’époux et à l’épouse pour qu’ils y mordent; le prêtre
-bénit aussi le vin et leur en donne à boire; ensuite il les introduit
-lui-même dans la maison conjugale.»
-
-Aujourd’hui encore, dans la Brie, on offre aux époux qui reviennent de
-l’église une soupière de vin chaud et sucré.
-
-En Angleterre, on fesait boire autrefois aux nouveaux mariés du vin
-sucré dans des coupes qu’on gardait à la sacristie parmi les vases
-sacrés, et on leur donnait à manger des oublies ou des gaufres qu’ils
-trempaient dans leur vin. De vieux Missels attestent cette coutume, qui
-fut observée aux noces de la reine Marie et de Philippe II.
-
-Selden (_uxor hebraica_) a signalé parmi les rites de l’église grecque
-une semblable coutume, qu’il regarde comme un reste de la confarréation
-des anciens.
-
-Stiernhook (_De jure suevorum et gothorum_, p. 163, édition de 1572)
-rapporte une scène charmante qui avait lieu aux fiançailles chez les
-Suèves et les Goths. «Le fiancé entrant dans la maison où devait se
-faire la cérémonie, prenait la coupe dite maritale, et après avoir
-écouté quelques paroles du paranymphe sur son changement de vie, il
-vidait cette coupe en signe de constance, de force et de protection, à
-la santé de sa fiancée, à qui il promettait ensuite la morgennétique
-(_morgenneticam_), c’est-à-dire une dot pour prix de la virginité.
-La fiancée témoignait sa reconnaissance, puis elle se retirait pour
-quelques instants, et ayant déposé son voile, elle reparaissait sous le
-costume de l’épouse, effleurait de ses lèvres la coupe qui lui était
-présentée et jurait amour, fidélité, diligence et soumission.»
-
-Les idylles de Théocrite et les églogues de Virgile n’offrent pas de
-tableau plus gracieux.
-
-_Boire comme un chantre._
-
-Le chant augmente la soif, de là vient la réputation qu’ont les
-chanteurs d’être des buveurs infatigables.
-
- Les gens de ce métier ont toujours la pépie,
-
-a dit Poisson, et le vers de ce fameux Crispin n’a rien d’exagéré.
-
-C’est une opinion populaire, consignée par Laurent Joubert dans son
-_Ramas de propos vulgaires_, que, quand on a bu on chante mieux. Elle a
-été accréditée, sans doute, par les chantres eux-mêmes, afin qu’on eût
-de l’indulgence pour leur péché favori.
-
-_Boire comme un sauneur._
-
-C’est-à-dire beaucoup, parce que les sauneurs ou marchands de sel
-sont toujours très altérés.—Rabelais a dit: «Panocrates, remontrant
-que c’était mauvaise diète ainsi boire après dormir; c’est, répondit
-Gargantua, la vraie vie des Pères; car de ma nature, _je dors
-salé_.»—Les viandes salées sont appelées _aiguillons de vin_, parce
-qu’elles excitent à boire.
-
-On dit aussi: _Boire comme un sonneur_, parce que celui qui sonne les
-cloches, en éprouve beaucoup de fatigue, et que la fatigue augmente la
-soif.
-
-_C’est la mer à boire._
-
-Se dit d’une chose qui présente des difficultés extrêmes, des obstacles
-insurmontables.
-
-Les monarques de l’antiquité se plaisaient, comme les bergers de
-Virgile, à se proposer des énigmes ou des questions difficiles, à la
-condition que le moins habile à les expliquer se soumettrait à payer
-une amende considérable. L’histoire des Hébreux nous apprend que
-Salomon et Hiran, roi de Tyr, mettaient leur honneur à l’emporter l’un
-sur l’autre en subtilité dans ces sortes de jeux d’esprit. Amasis,
-roi d’Egypte, avait une semblable ambition. Son rival était un roi
-d’Éthiopie, qui lui porta un jour le défi de boire la mer, et de ce
-défi, si l’on en croit Plutarque, devait dépendre la possession d’un
-vaste territoire. Amasis, fort embarrassé, envoya consulter en Grèce
-le philosophe Bias qui lui répondit: «Écrivez au prince éthiopien que
-vous êtes prêt à boire la mer telle qu’elle est maintenant, et que vous
-attendez pour commencer qu’il ait détourné tous les fleuves qui s’y
-rendent.»
-
-L’auteur de la vie d’Ésope rapporte que ce fabuliste, esclave de
-Xantus, usa du même expédient afin de tirer d’embarras son maître qui
-s’était soumis à la même épreuve.
-
-_Qui fait la faute la boit._
-
-Les anciens et nos aïeux, à leur imitation, avaient coutume, dans les
-jours de gala, de choisir un des convives pour faire observer les lois
-de la table. Celui à qui ce soin était confié se nommait _symposiarque_
-en Grèce, _modimperator_ à Rome, et _roi du festin_ en France. Il
-réglait le nombre des santés, ainsi que la manière de les porter, et
-il condamnait quiconque n’observait pas l’étiquette à boire quelque
-coup de plus, soit de vin pur, soit de vin trempé. Si le condamné
-ne voulait pas le faire, il était obligé de sortir de table, et il
-recevait sur la tête la liqueur qu’il avait refusée. C’est sans doute
-de cette punition qu’est venu le proverbe, _Qui fait la faute_, ou _Qui
-fait la folie, la boit_.
-
-On dit dans le même sens: _Il faut boire ce que l’on a brassé_. C’est
-une métaphore prise de l’art du brasseur.
-
-_Après grâces Dieu but._
-
-Regnier s’est servi de ce proverbe dans sa deuxième satire:
-
- Après grâces Dieu but, ils demandent à boire.
-
-Et voici comment son excellent commentateur, M. Viollet Le Duc, l’a
-expliqué: «Un auteur grave (Béotius Epo, _Comment. sur le chap. des
-Décrétales, Ne clerici vel monachi_, etc., cap. 1, n. 13) dit que
-les Allemands, fort adonnés à la débauche, ne se mettaient point en
-peine de dire grâces après leur repas. Pour réprimer cet abus, le
-pape Honorius III donna des indulgences aux Allemands qui boiraient
-un coup après avoir dit grâces. L’origine de cette façon de parler ne
-vient-elle pas plutôt de cet endroit de l’Évangile: _Et accepto calice,
-gratias agens dedit eis et biberunt ex illo omnes?_»
-
-_Buvez, ou allez vous-en._
-
-Ce proverbe, dont le sens moral est qu’il faut s’accommoder à l’humeur
-des personnes avec qui l’on vit ou s’en séparer, est venu d’une loi des
-Grecs sur les festins publics. Cette loi ordonnait à tout convive qui
-ne voulait pas boire comme il le devait de quitter la table, après que
-l’un des trois officiers préposés à la surveillance des banquets lui
-avait adressé une sommation en ces termes: ἤ πίθι, ἤ ἄπιθι, _ou bois,
-ou va-t’en_.
-
-
-=BOIS.=—_Avoir l’œil au bois._
-
-C’est être sur ses gardes, agir avec précaution; parce que les
-voyageurs en passant près d’un bois y regardent toujours, afin de ne
-pas se laisser surprendre par les voleurs qui peuvent en sortir.
-
-_Il est du bois dont on les fait._
-
-Il a les qualités requises pour obtenir telle ou telle dignité.
-
-L’abbé Tuet croit que cette expression est venue d’un proverbe grec
-qu’Apulée attribue à Pythagore, et qu’il rapporte traduit ainsi en
-latin dans sa première apologie: _Non e quovis ligno fiat Mercurius_.
-
- De tout bois, comme on dit, Mercure, on me façonne.
-
- (REGNIER.)
-
-Un tronc de figuier suffisait pour faire la statue d’un dieu aussi
-grossier que Priape; mais il fallait un bois plus précieux pour celle
-de Mercure, le dieu des beaux-arts.
-
-_Porter bien son bois._
-
-Se tenir bien droit en marchant, avoir un maintien, un port distingué.
-Cette locution figurée s’employa primitivement au propre, en parlant
-d’un homme d’armes qui portait avec grâce sa pique ou sa lance qu’on
-nommait _bois_. Montaigne a dit (liv. I, chap. 33): _Rompre un bois_,
-pour rompre une lance.
-
-
-=BOISSEAU.=—_Il ne faut pas cacher la lumière sous le boisseau._
-
-Il ne faut pas laisser inutiles les talents dont on est doué. Proverbe
-pris des paroles de l’Évangile selon saint Marc (ch. 4, v. 21),
-_Numquid venit lucerna ut sub modio ponatur vel sub lecto_.
-
-On disait à un homme modeste: Il y a des fentes au boisseau sous lequel
-se cachent les vertus.
-
-
-=BOISSON.=—_Il est de l’ordre de la boisson._
-
-C’est un franc buveur.
-
-Il y avait, au commencement du XVIII^e siècle, un _Ordre de la boisson_
-ou _de l’étroite observance_, dont le fondateur et grand-maître était
-M. de Posquière, né dans la petite ville d’Aramon, sur la rive droite
-du Rhône, homme célèbre parmi les _coteaux_ et les gourmets de son
-temps. Le quartier-général de cet ordre était à Villeneuve-lez-Avignon,
-dans une maison de campagne appelée _Ripaille_. Tous ceux qui y étaient
-admis prenaient des noms et des devises analogues à leur caractère
-ou à leur goût particulier en fait de mets et de coulis, comme
-_frère Jean des vignes_, _frère Splendide_, _frère Roger-bon-temps_,
-_frère Magnifique_, _frère Templier_, _frère de Flaconville_, _frère
-Boit-sans-eau_, _frère Boit-sans-cesse_, etc. Tous les diplômes
-commençaient par cette formule:
-
- Frère François Réjouissant,
- Grand-maître d’un ordre bachique,
- Ordre fameux et florissant,
- Fondé pour la santé publique,
- A ceux qui ce présent statut
- Verront et entendront, salut, etc.
-
-Ils étaient imprimés par _frère Museau cramoisi au papier raisin_, et
-expédiés par _frère l’Altéré_ secrétaire. On y remarquait un écusson
-entouré de pampres, et un cachet en cire rouge figurant deux mains,
-dont l’une versait du vin d’une bouteille et l’autre le recevait dans
-un verre, avec ces mots: _Donec totum impleat_.
-
-Chaque candidat était tenu de donner aux chevaliers qui assistaient à
-sa réception un festin où l’on se servait de la _coupe de cérémonie_,
-qui était d’un diamètre prodigieux, et le compte-rendu de la fête
-était consigné dans une gazette très spirituelle envoyée dans toute
-l’étendue de l’ordre, qu’on divisait en dix cercles, savoir: Champagne,
-Bourgogne, Languedoc, Provence, Guyenne, Nèkre, Rhin, Espagne, Italie,
-Archipel.
-
-Cette réunion d’aimables épicuriens cessa d’exister peu de temps après
-la mort du grand-maître, qui finit tranquillement ses jours, en 1735,
-au milieu de ses amis, auxquels il recommanda d’inscrire ces vers sur
-son tombeau:
-
- Ci gît le seigneur de Posquière,
- Qui, philosophe à sa manière,
- Donnait à l’oubli le passé,
- Le présent à l’indifférence,
- Et, pour vivre débarrassé,
- L’avenir à la Providence.
-
-
-=BOITEUX.=—_Il faut attendre le boiteux._
-
-Il faut attendre la confirmation d’une nouvelle avant d’y croire.
-
-Cette façon de parler, dit Voltaire, signifie le Temps, que les anciens
-figuraient sous l’emblème du vieillard boiteux qui avait des ailes,
-pour faire voir que le mal arrive trop vite et le bien trop lentement.
-
-_Il ne faut pas clocher devant les boiteux._
-
-Ce proverbe, que nous avons emprunté des Grecs, ne signifie pas, dit
-l’abbé Morellet, qu’il ne faut pas contrefaire les gens qui ont un
-défaut corporel, mais bien qu’il ne faut pas faire une friponnerie
-devant un fripon, parce qu’il s’en aperçoit plus facilement qu’un
-autre. Un boiteux s’efforce communément de dissimuler son infirmité,
-et ses confrères sont ceux qu’il peut tromper le plus difficilement.
-C’est ce qu’on peut dire aussi des bossus. L’abbé Hubert, bossu de
-beaucoup d’esprit, disait à un bossu qui se cachait de l’être: Monsieur
-avoue-t-il?
-
-
-=BONHOMME.=—_Petit bonhomme vit encore._
-
-Il existait autrefois une superstition qui avait lieu à la naissance
-des enfants, et qui consistait à allumer plusieurs lampes auxquelles
-on imposait des noms divers d’anges ou de saints, afin de transporter
-ensuite au nouveau-né comme gage de longue vie le nom de celle qui
-avait été le plus longtemps à s’éteindre. Cette superstition, dont
-saint Chrysostôme (tome X de ses œuvres, p. 107) avait déjà signalé la
-présence au quatrième siècle, durait encore au quatorzième, où elle
-était pratiquée aussi pour guérir les malades à l’agonie, ainsi que
-nous l’apprend saint Bernard de Sienne[20]. Après s’être maintenue
-pendant mille ans, elle ne pouvait pas disparaître sans laisser quelque
-trace. Il nous en est resté l’expression métaphorique _Petit bonhomme
-vit encore_, devenue la formule d’un jeu qu’on croit dérivé de l’usage
-antique observé, à la fête des lampadromies, par les jeunes Athéniens
-qui couraient dans la lice en se donnant de main en main un flambeau,
-emblème de la propagation de la vie.
-
-
-=BONNET.=—_Opiner du bonnet._
-
-Adopter l’opinion d’autrui sans examen. Ducange dit que, dans plusieurs
-couvents, les vieillards opinaient de la voix, tandis que les jeunes
-n’opinaient que par une inflexion de tête, _capitis inflexione_, ou
-en portant la main à leur bonnet. De là cette expression, ainsi que la
-suivante: _Passer du bonnet_, c’est-à-dire, passer tout d’une voix sur
-une affaire.
-
-A Rome, on opinait des pieds. Ceux qui adoptaient l’avis de quelqu’un
-allaient se ranger de son côté, ce qui les fit appeler _pedarii_, et
-donna lieu à la locution _In alienam sententiam pedibus ire_. Labérius
-comparait une pareille manière d’opiner à une tête sans langue. _Caput
-sine linguâ pedaria sententia est._
-
-Le mot _bonnet_ a une origine curieuse. Il servit primitivement à
-désigner une certaine étoffe qui se fabriquait, dit-on, dans la ville
-de Saint-Bonnet, par la même raison que celui de Caudebec a servi à
-désigner des chapeaux qui sortaient des manufactures de la ville de
-Caudebec. Comme la plupart des couvre-chef étaient faits de cette
-étoffe, ils en reçurent le nom.
-
-_Porter le bonnet vert._
-
-Expression autrefois très usitée en parlant d’un débiteur qui avait
-fait faillite ou cession de biens en justice, parce que celui qui se
-trouvait dans ce cas était condamné à porter _un bonnet vert_, et ne
-pouvait paraître en public sans en avoir la tête couverte, sous peine
-d’être constitué prisonnier par ses créanciers, conformément à un usage
-observé en France jusque sous le règne de Louis XIV, comme l’attestent
-ces vers de la première satire de Boileau:
-
- Ou que d’un bonnet vert le salutaire affront
- Flétrisse les lauriers qui lui couvent le front.
-
-Cet usage, si peu d’accord avec les mœurs françaises, d’échapper au
-châtiment par la honte, était venu d’Italie vers la fin du XVI^e
-siècle, suivant les arrêts rapportés par nos jurisconsultes.
-
-Pasquier pense que la couleur verte du bonnet signifiait que le failli
-ou le cessionnaire était devenu pauvre par sa folie, attendu que cette
-couleur était affectée aux fous. (_Recherches_, liv. IV, ch. 10.) Le
-dictionnaire de Trévoux, au contraire, croit qu’elle annonçait qu’il
-était entièrement libéré après avoir fait l’abandonnement de ses biens,
-parce qu’elle était le symbole de la liberté.
-
-Cette dernière raison me paraît préférable, et c’est encore à elle
-qu’il faut attribuer la coutume de sceller en cire verte et en lacs de
-soie verte les lettres de grâce, d’abolition et de légitimation.
-
-Les évêques adoptèrent la couleur verte pour leurs chapeaux. L’abbé
-Tuet dit que ce fut en signe de leur exemption, et que ces chapeaux
-verts qu’on trouve dans leurs armoiries furent introduits en France par
-Tristan de Salazar, archevêque de Sens, qui les tira d’Espagne, où ils
-avaient paru dès l’an 1400.
-
-_C’est un bonnet rouge._
-
-Le bonnet rouge était autrefois un attribut de haute noblesse, et
-quand on voulait parler d’un bon gentilhomme, on disait qu’il portait
-_bonnet rouge_, ou qu’il était _bonnet rouge_. Mais les expressions
-ont quelquefois une destinée malheureuse, et celle-ci devait cesser
-de désigner de grands personnages pour ne plus désigner que des
-forçats et des anarchistes pires que des forçats. Voici comment
-elle passa de la gloire à l’opprobre. Quelques soldats du régiment
-suisse de Château-Vieux qui s’était révolté à Nancy, en 1790,
-avaient été condamnés aux galères. Délivrés quelque temps après par
-les révolutionnaires devenus tout-puissants, ils furent appelés à
-Paris où des banquets et des fêtes les attendaient. _Ces honnêtes
-criminels_ y parurent en triomphe sous le costume du bagne qu’on
-les félicitait d’avoir ennobli. Le bonnet rouge dont ils avaient
-la tête couverte fut regardé comme une couronne civique, et tous
-les ardents révolutionnaires s’empressèrent de l’adopter. Telle est
-l’histoire exacte de ce fameux bonnet que le peintre David façonna à la
-ressemblance de l’antique bonnet phrygien, pour en coiffer la statue de
-la Liberté.
-
-_Avoir la tête près du bonnet._
-
-Les auteurs qui ont expliqué cette locution pensent qu’elle est une
-variante de cette autre, _Avoir la tête chaude_, et qu’elle signifie en
-développement, _Être porté à la colère_, comme si l’on avait la tête
-chaude dans son bonnet, car la chaleur fait monter le sang à la tête
-et dispose à l’emportement. Pour moi, je crois que les deux phrases
-ne présentent qu’une fausse analogie, et ne peuvent être assimilées
-ni pour le fond ni pour la forme. Quand on dit d’un homme qu’_Il a la
-tête près du bonnet_, on n’indique pas seulement qu’il est sujet à
-s’emporter, on indique aussi que ses emportements sont voisins de la
-folie, désignée par le bonnet qu’elle a ici pour attribut, ainsi que
-dans ce vieux proverbe, _A chaque fou plaît son bonnet_. C’est une
-allusion au bonnet qui était autrefois la coiffure distinctive des fous
-en titre d’office.
-
-Ce bonnet rappelle la fameuse boutade de Triboulet, fou de François
-I^{er}. Il disait un jour devant son maître: Si l’empereur
-Charles-Quint est assez peu sensé pour voyager en France sur la parole
-de notre roi qui a tant de raisons de le traiter en ennemi, je lui
-donnerai mon bonnet.—Et s’il y voyage, répondit le monarque, sans
-avoir à s’en repentir?—Alors, répliqua Triboulet, je reprendrai mon
-bonnet pour en faire présent à Votre Majesté.
-
-_Chausser son bonnet._
-
-S’opiniâtrer, n’en vouloir pas démordre, suivre les mouvements de son
-caprice.
-
-_Mettre son bonnet de travers._
-
-Se livrer à sa mauvaise humeur. C’est le désordre de l’esprit
-représenté par le désordre de la coiffure.
-
-
-=BORGNE.=—_Borgne de Provence._
-
-C’est-à-dire aveugle, parce que les Provençaux, dans leur patois,
-disent _borgne_ pour _aveugle_.
-
-_Au pays des aveugles les borgnes sont rois._
-
-Plusieurs dictionnaires disent à tort: _Au royaume des aveugles_, etc.,
-car la substitution du mot _royaume_ au mot _pays_ détruit le sel de ce
-proverbe, pris du latin, _In regione cæcorum rex est luscus_.
-
-
-=BOSSE.=—_Donner dans la bosse._
-
-Locution populaire introduite à l’époque du système de Law, cet homme
-qui fit tourner la roue de fortune, et qui ne sut pas en maîtriser le
-mouvement. Pendant que les capitalistes, fascinés par les promesses de
-ce financier, couraient en foule échanger leurs écus contre le papier
-de la banque de Mississipi, qu’il avait établie rue Quincampoix, à
-Paris, un bossu, qui se tenait assidûment dans l’hôtel où se fesaient
-les échanges, parvint à gagner beaucoup d’argent en offrant sa bosse
-pour pupitre aux spéculateurs pressés de signer des billets; et, comme
-on désignait alors ce beau négoce par l’expression, _Donner dans le
-Mississipi_, on trouva plaisant d’admettre une variante indiquée par
-la circonstance, en disant des _mississipiens_ pris pour dupes qu’_ils
-avaient donné dans la bosse_.
-
-L’expression _Donner dans_ a été signalée comme récente au commencement
-du dix-huitième siècle dans un livre curieux imprimé à Bruxelles en
-1701, et intitulé: _La politesse, l’esprit et la délicatesse de la
-langue française, par l’auteur de l’Éloquence du temps_. Mais elle est
-beaucoup plus ancienne dans certaines expressions proverbiales, telles
-que _Donner dans la visière_, _Donner dans le panneau_, etc.
-
-
-=BOSSU.=—_Rire comme un bossu._
-
-On a observé que les bossus montrent en général de la gaieté, et qu’ils
-sont habitués à rire et à faire rire, même à leurs dépens; ce qui
-pourrait bien être une espèce de tactique à laquelle ils se seraient
-façonnés de longue main, afin de prévenir les plaisanteries dont ils
-sont toujours menacés ou de les repousser avec plus d’avantage, après
-avoir eu l’air d’être eux-mêmes peu affectés du vice de conformation
-qui les leur attire.
-
-_Les bossus d’Orléans._
-
-On croit qu’il y a, ou du moins qu’il y avait autrefois à Orléans un
-plus grand nombre de bossus qu’en aucune autre ville de France, et une
-vieille tradition, rapportée par La Fontaine, explique facétieusement
-ce phénomène de la manière suivante: La Beauce fut primitivement un
-pays couvert de monts. Les Orléanais, gens pour la plupart délicats et
-fainéants, qui voulaient marcher à leur aise, se plaignirent au Destin
-d’avoir toujours à grimper en parcourant ce pays. Mais le Destin irrité
-leur répondit:
-
- Vous faites les mutins; et dans toutes les Gaules
- Je ne vois que vous seuls qui des monts vous plaigniez.
- Mais puisqu’ils nuisent à vos pieds
- Vous les aurez sur vos épaules.
- Alors les monts de s’aplanir,
- De s’égaler, de devenir
- Un terrain uni comme glace,
- Et bossus de naître en leur place.
-
-On trouve une autre explication dans un article du _Mercure de France,
-mars 1734_. Suivant l’auteur de cet article, le sobriquet de _bossus_
-aurait été appliqué aux habitants d’Orléans, parce qu’une sorte de
-gale ou mal épidémique dont ils furent atteints leur couvrit le corps
-de certaines _bosses_, qui n’étaient point des gibbosités, mais des
-_feux_ ou _clous_. Un vieux rituel à l’usage du clergé de cette ville
-contient une formule de prière où le curé demande à Dieu de délivrer
-ses paroissiens de ces bosses.
-
-
-=BOTTE.=—_A propos de bottes._
-
-Régnier Desmarais dit dans sa grammaire: «_A propos_ est entièrement du
-style familier; et non-seulement il s’emploie fort ordinairement dans
-la conversation à la liaison de deux choses qui ont d’ailleurs quelque
-convenance ensemble, comme, _A propos de cela je vous dirai_; _à propos
-de ce que vous dites_; _à propos de tableaux, je sais un homme qui en a
-de beaux à vendre_, mais on s’en sert aussi à lier des choses qui n’ont
-aucun rapport l’une avec l’autre, comme, _A propos, j’avais oublié de
-vous dire_. Et c’est de l’abus qu’on fait de cette sorte de conjonction
-de transition qu’est venue la phrase proverbiale _A propos de bottes_,
-qui se dit comme par reproche d’un pareil abus.»
-
-Il se peut qu’elle soit venue de là, ainsi que celle des Italiens, _A
-propositio di un chiodo di carro_, _à propos d’un clou de charrette_;
-mais elle peut avoir eu une origine historique que je vais rapporter.
-
-Un seigneur de la cour de François I^{er} venait de perdre un
-procès. Le roi lui demanda quel était le prononcé du jugement.—Sire,
-répondit-il, le jugement porte que je dois être débotté.—Débotté,
-dites-vous?—Oui, sire; j’ai bien compris ces mots: _Dicta curia
-debotavit et debotat dictum actorem_, etc.—Ah! je vous entends, reprit
-le monarque en riant; vous me signalez un abus toujours subsistant,
-malgré mes ordonnances[21]; l’avis n’est pas à dédaigner. Colin,
-lecteur royal, était présent à ce dialogue. Il s’éleva contre l’usage
-barbare de rendre la justice en latin, et depuis, toutes les fois
-que l’occasion s’en offrit, il soutint la même thèse en répétant le
-_debotavit et debotat_ à l’appui de ses arguments. La plaisanterie
-eut un bon effet. Elle porta François I^{er} à donner l’ordonnance
-de Villers-Cotterets, qui prescrivit que dorénavant tous les arrêts
-judiciaires seraient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties _en
-langage maternel françois et non autrement_. Cette célèbre ordonnance,
-à l’exécution de laquelle on tint la main, excita le mécontentement
-des gens de pratique dont elle bouleversait le protocole. Ils crurent
-en faire une grande critique en disant qu’elle était venue _à propos
-de bottes_, et c’est alors que fut mise en vogue cette expression
-pour signifier une chose faite ou dite hors de propos, sans motif
-raisonnable. Je dis seulement _fut mise en vogue_, car elle existait
-déjà. Je me souviens de l’avoir trouvée dans un livre antérieur au
-règne de François I^{er}, avec une annotation marginale qui en a
-rapporté l’origine à une autre époque et à une autre cause. L’époque
-est celle de l’occupation de la France par les Anglais, et la cause
-est le caprice des officiers de leur armée dans la manière d’imposer
-certaines villes et certains villages que leur roi leur avait assignés
-comme fiefs. Non contents d’en percevoir les revenus ordinaires, ils
-se fesaient payer encore assez fréquemment de fortes sommes pour
-_leurs souliers et pour leurs bottes_, ce qui introduisit l’expression
-proverbiale par allusion à une telle bizarrerie.
-
-_Mettre du foin dans ses bottes._
-
-Au temps des chaussures à la poulaine, dont la grandeur était
-proportionnée au rang de ceux qui les portaient, on garnissait
-ordinairement de foin les vides que les pieds ne devaient pas remplir
-dans ces chaussures; et c’est ce qui donna lieu à l’expression
-proverbiale, _Il a mis du foin dans ses bottes_, qu’on emploie en
-parlant d’un homme devenu riche par des moyens peu honnêtes. C’est
-comme si l’on disait: voilà un homme dont les bottes n’ont pas été
-faites pour lui; ou bien, en passant du sens propre au sens figuré,
-voilà un homme dont la fortune ne lui est pas venue légitimement.
-
-_Il y a laissé ses bottes._
-
-Il y est mort.—Métaphore tirée des hommes de guerre d’autrefois,
-qui partaient bien bottés et bien éperonnés pour des expéditions
-dangereuses d’où ils ne revenaient pas toujours. _Il y a laissé
-ses houseaux_ est absolument la même métaphore, car les _houseaux_
-étaient une espèce de bottines ou de brodequins qui se fermaient avec
-des boucles et des courroies. Ces deux expressions ne s’employèrent
-primitivement qu’en parlant des nobles ou chevaliers auxquels
-une pareille chaussure était spécialement affectée, parce qu’ils
-combattaient seuls à cheval. Les roturiers combattaient à pied, et
-portaient des guêtres; ce qui donna naissance à la locution, _Il y a
-laissé ses guêtres_, plus communément usitée aujourd’hui que les deux
-autres.
-
-_Graisser ses bottes._
-
-Ce qui a été dit dans l’article précédent explique pourquoi cette façon
-de parler signifie se préparer à la mort, être sur le point de faire le
-grand voyage.
-
-
-=BOUC.=—_C’est le bouc émissaire._
-
-Se dit d’une personne sur laquelle ont fait retomber toutes les fautes,
-à laquelle on impute tous les torts, et qu’on accuse de tous les
-malheurs qui arrivent.
-
-Cette expression, tirée de l’Écriture sainte, est une allusion à
-la fête des expiations que les Juifs célébraient tous les ans, le
-dixième jour du septième mois appelé _tifri_, correspondant au mois de
-septembre. En ce jour solennel, on amenait au grand-prêtre deux boucs,
-sur lesquels il jetait le sort, à l’entrée du tabernacle du témoignage,
-afin de connaître par ce moyen celui des deux dont le sang était
-destiné à laver les fautes de la nation et dont la chair devait être
-offerte en holocauste. Aussitôt que la victime était désignée, il la
-consacrait par sa bénédiction, puis, étendant les mains, il confessait
-et déplorait à haute voix les iniquités d’Israël, en chargeait la
-tête de l’autre bouc, et proférait des imprécations contre cet
-animal réprouvé qu’il désignait sous le nom d’_Azazel_, qui signifie
-_émissaire_ ou renvoyé. C’est ainsi que les Septante et la Vulgate ont
-expliqué ce terme hébreu que quelques interprètes ont regardé, par pure
-conjecture, comme un surnom particulier du démon, et quelques autres
-comme une désignation du désert où la bête maudite était menée et mise
-en liberté, car on ne la tuait point, de peur qu’elle ne parût immolée
-à l’esprit des enfers, et son conducteur était obligé de se laver le
-corps et les vêtements avant de rejoindre ses concitoyens.
-
-La fête des expiations, dit M. Salvador, était une espèce d’amnistie
-morale, car tous les citoyens, toutes les familles devaient déposer
-leurs ressentiments aux pieds du Dieu qui leur en donnait un si
-généreux exemple.
-
-Spencer, auteur d’un ouvrage curieux sur les lois des Hébreux, prétend
-que le culte rendu aux boucs en Egypte et ailleurs fut une des raisons
-qui engagèrent Moïse à choisir un de ces animaux pour objet de
-malédiction.
-
-Quelques historiens rapportent que les magistrats de Marseille,
-dans l’antiquité, avaient adopté un usage pareil à celui du bouc
-émissaire. Ils fesaient nourrir pendant une année, de la manière la
-plus somptueuse, un malheureux destiné à servir de victime expiatoire,
-en temps de peste. Après ce délai, ils le paraient de fleurs et
-de bandelettes sacrées, le promenaient en cérémonie autour de la
-ville, priaient les dieux de détourner sur sa tête tous les maux qui
-menaçaient les habitants, et le précipitaient dans la mer, en le
-chargeant d’imprécations.
-
-
-=BOUCHE.=—_Faire venir l’eau à la bouche._
-
-C’est faire naître le désir d’une chose.
-
-Cette expression, tout à fait conforme à celle des Latins, _Salivam
-movere_, est fondée sur la sensation qu’on éprouve dans les organes
-dégustateurs à la vue où à la pensée d’un mets délicieux. La bouche
-alors se mouille, et tout l’appareil papillaire, dit Brillat-Savarin,
-est quelquefois en titillation depuis la pointe de la langue jusque
-dans les profondeurs de l’estomac.
-
-_Qui garde sa bouche garde son ame._
-
-Traduction littérale de ces paroles de Salomon: _Qui custodit os suum
-custodit animam suam_. (Prov., c. 13, v. 3.)
-
-_Bouche en cœur au sage, cœur en bouche au fou._
-
-«La démangeaison de parler emporte le fou; la circonspection mesure
-toutes les paroles du sage. L’un s’échauffe en discourant, et s’engage;
-l’autre pèse tout dans une balance juste, et ne dit que ce qu’il veut.»
-(BOSSUET.)
-
-Ce proverbe est tiré de l’Ecclésiastique (chap. 21, v. 29): _In ore
-fatuorum cor illorum in corde sapientium os illorum_. Ce qui revient à
-ces paroles de Salomon: _L’insensé répand tout d’un coup tout ce qu’il
-a dans l’esprit; le sage ne se hâte pas, et se réserve pour l’avenir_.
-
-Les Arabes disent d’une manière hardiment figurée: _Le sage se repose
-sur la racine de sa langue, et le fou voltige sur le bout de la sienne_.
-
-_Il arrive bien des choses entre la bouche et le verre._
-
-Ce proverbe est tiré d’un vers grec qu’Aulu-Gelle a traduit par cet
-hexamètre latin:
-
- _Multa cadunt inter calices supremaque labra._
-
-Il signifie qu’il suffit d’un moment pour faire manquer une affaire par
-un accident imprévu.
-
-On trouve dans le _Roman de Renard_:
-
- Entre bouche et cuillier
- Avient souvent grant encombrier.
-
-Les Romains disaient, et nous disons aussi comme eux: _De la coupe à
-la bouche il y a souvent bien du vin perdu_.—Les Romains, lorsqu’ils
-prenaient leurs repas, étaient dans l’habitude de se coucher sur des
-lits garnis de coussins où ils appuyaient le coude gauche. Cette
-manière d’être à table, connue sous le nom de _lectisterne_, rendait
-très difficile l’ingestion des liquides ou l’action de boire, et elle
-exigeait une attention particulière pour ne pas répandre mal à propos
-le vin contenu dans les larges coupes dont on se servait alors; de là
-le proverbe. Les Espagnols disent: _De la mano a la boca se pierde la
-sopa_, _de la main à la bouche se perd la soupe_.
-
-_Sa bouche dit à ses oreilles que son menton touche à son nez._
-
-Phrase proverbiale et comique dont on se sert pour désigner une laide
-figure dont le menton et le nez sont rapprochés au-dessus d’une bouche
-très fendue qui semble, comme on dit, vouloir mordre les oreilles.
-
-
-=BOUDIN.=—_Envoyer de son boudin à quelqu’un._
-
-C’est faire présent d’un plat de son métier à quelqu’un.
-
-Le porc est, de temps immémorial, la nourriture favorite du peuple.
-Lorsqu’un paysan tue son porc, il en met le sang à profit en faisant du
-boudin, et comme le boudin n’est pas de garde, il en donne à ses amis
-et connaissances qui lui en donnent, à leur tour, quand ils sont dans
-le même cas.
-
-_Cela s’en est allé en eau de boudin._
-
-Cela s’est réduit à rien.
-
-On croit que cette locution est tirée du conte du _Bûcheron_ ou des
-_souhaits inutiles_, et qu’elle a été corrompue par le peuple qui a
-substitué _eau de boudin_ à _aune de boudin_. Mais telle qu’elle
-est, elle peut très bien s’expliquer, car on appelle _eau de boudin_
-l’eau dans laquelle on lave les boyaux qui doivent former l’enveloppe
-du boudin; et cette eau n’est bonne qu’à jeter. Les Italiens disent:
-_Tutto sene andato in limatura_, _tout s’en est allé en limaille_.
-
-
-=BOUILLIE.=—_Faire de la bouillie pour les chats._
-
-Se tourmenter pour une chose dont personne ne doit tirer aucun
-avantage, parce que les chats, dit Feydel, ne mangent point de bouillie
-dans la crainte qu’ils ont de se salir les barbes.
-
-
-=BOULE.=—_Tenir pied à boule._
-
-Être assidu, ne point abandonner une affaire.
-
-Métaphore empruntée de l’action du joueur qui accompagne la boule qu’il
-vient de lancer, comme pour en régler le mouvement et l’arrêter au but.
-
-
-=BOURBIER.=—_Il n’est que d’être crotté pour affronter le bourbier._
-
-Le sens moral de ce proverbe est qu’après avoir fait quelques taches
-à son honneur on ne craint plus d’y en ajouter de nouvelles, car
-l’habitude de l’infamie finit par produire l’impudence, qui brave
-ouvertement le respect humain et cherche à compenser par l’abandon de
-toute pudeur la perte de toute considération. On connaît la réponse
-d’une femme de la cour à madame de Cornuel qui venait de lui faire
-des représentations sur le désordre de sa conduite: _Eh! madame,
-laissez-moi jouir de ma mauvaise réputation_. Nous avons aujourd’hui
-bien des gens qui semblent avoir pris ce mot pour devise. Comme ces
-malades qui, dans les temps d’épidémie, se vautrent au milieu de la
-boue, ils se plongent publiquement dans leur turpitude; ils aiment
-mieux montrer à découvert leurs souillures que de les cacher sous le
-voile de l’hypocrisie, pour ne pas rendre un dernier hommage à la vertu.
-
-
-=BOURGES.=—_Les armes de Bourges._
-
-On dit d’un ignorant assis dans un fauteuil, qu’_il représente les
-armes de Bourges_, et voici l’origine assignée par Ménage à ce dicton:
-«César s’étant rendu maître de Bourges, y établit un gouverneur nommé
-_Asinius Pollio_. La ville fut ensuite assiégée par les Gaulois, tandis
-que le gouverneur était malade de la goutte. Comme elle était sur le
-point d’être prise d’assaut, Asinius se fit porter en litière ou en
-chaise, pour animer ses troupes par sa présence, ce qui lui réussit
-très bien. On ne parla plus que du succès qu’avait eu Asinius dans
-sa chaise; on fit peut-être un tableau le représentant dans cette
-position, et on le regarda comme l’armoirie la plus honorable pour la
-ville. Mais par la suite le nom d’_Asinius_ se changea en _Asinus_.
-La mémoire du vrai sens se perdit avec celle du trait historique, et
-l’idée _d’un âne dans une chaise_, _Asinus in cathédra_, resta pour
-toujours.» Un manuscrit de la bibliothèque du Vatican, cité par l’abbé
-Bordelon, rapporte la même origine, avec cette différence qu’Asinius
-Pollio, au lieu d’être un général romain, était un général gaulois qui
-combattait contre l’armée de César.
-
-Il est plus probable que le dicton a été imaginé par allusion à
-quelque professeur ignorant de l’université de Bourges, quoique cette
-université ait eu parmi ses professeurs des hommes justement célèbres
-dans la jurisprudence civile et canonique, comme Alciat, Baron,
-Duarenus, Balduin, Cujas, etc. C’est par une semblable allusion que
-les Italiens disent: _Arma di Catania, un asino in una cathedra_. _Les
-armes de Catane, un âne dans une chaise._
-
-
-=BOURGUIGNON.=—_Jurer comme un Bourguignon._
-
-On disait dans le treizième siècle: _Li plus renieurs sont en
-Bourgogne_, parce que les habitants de cette province avaient souvent
-à la bouche les mots, _Je renie Dieu, si je ne dis vrai_. C’est sans
-doute au fréquent usage de ce juron et d’autres semblables qu’il
-faut rapporter l’expression proverbiale moderne comme une variante
-de l’ancienne, car rien ne prouve que les Bourguignons se soient
-signalés par une autre manière de jurer qui est particulière aux
-Normands, et qui a donné lieu au dicton, _Jureurs de Bayeux_. (Voy. ce
-Dictionnaire).
-
-_Les Bourguignons ont les boyaux de soie._
-
-Les Bourguignons ne sont pas gens à _faire_, comme on dit, _ventre
-de son et habit de velours_ ou _de soie_: ils tiennent pour maxime
-proverbiale qu’_un bon repas vaut mieux qu’un bel habit_, et ils ont
-soin de dépenser le moins qu’ils peuvent en frais de toilette, afin
-de dépenser le plus qu’ils peuvent en frais de table. C’est un goût
-qui paraît avoir régné de tout temps parmi eux. Sidoine Apollinaire
-attribue à leurs ancêtres un penchant gastronomique des plus prononcés.
-Luitprand rapporte la même chose, et Paradin qui cite, dans son
-_Histoire de Bourgogne_, le témoignage de ces deux auteurs, y joint
-la remarque suivante: «Encore aujourd’hui les Bourguignons retiennent
-l’ancienne façon de faire, car je crois qu’en toute la Gaule il n’y a
-nation en laquelle se fassent plus de banquets et de joyeusetés. Au
-reste, l’on les dit avoir _ventre de veloux_, pour raison des bonnes
-chères.»
-
-_Bourguignons salés._
-
-On pourrait penser que les Bourguignons, adonnés aux plaisirs de la
-table, ont été nommés ainsi à cause de leur goût pour les viandes
-salées, qui excitent l’appétit et la soif. Cependant telle n’a pas été
-l’origine de ce sobriquet. Plusieurs auteurs prétendent qu’il fait
-allusion au sort de quelques soldats bourguignons qui, s’étant rendus
-maîtres d’Aigues-Mortes pendant les troubles du règne de Charles VII,
-furent massacrés par les habitants de cette ville et jetés dans une
-grande fosse, d’autres disent dans une grande cuve de pierre, avec
-beaucoup de sel; soit qu’on cherchât à conserver leurs cadavres pour
-les produire dans la suite comme un témoignage d’un acte si courageux
-de fidélité envers le roi légitime, soit qu’on voulût empêcher qu’ils
-n’infectassent l’air en se putréfiant, car l’un et l’autre motif sont
-également allégués. Mais ce fait, que lesdits auteurs rapportent à l’an
-1422, est justement révoqué en doute, et, en supposant qu’il fût vrai,
-il ne pourrait avoir donné lieu au sobriquet, puisqu’il y a au _trésor
-des chartes_ des lettres d’abolition de 1410 où se trouve cette phrase
-citée par Ducange: «Le suppliant dist qu’il avoit plus chier estre
-bastard que _Bourguignon salé_.»
-
-E. Pasquier raconte que, dans le temps où les Bourguignons étaient
-établis au delà du Rhin, ils avaient de fréquents démêlés avec les
-Allemands pour des salines dont ils leur disputaient la propriété, et
-que _leurs voisins, les voyant en ce point piquez et continuer leurs
-discordes au sujet du sel, s’induisirent facilement à les appeler
-salez_.—Suivant La Monnoye, les Bourguignons ayant embrassé le
-christianisme avant les autres peuples de Germanie, ceux qui restèrent
-païens les surnommèrent _salés_, par dérision et par allusion au sel
-qu’on mettait alors dans la bouche de ceux qu’on baptisait.—Le Duchat
-croit que l’épithète accolée à leur nom est venue de la _salade_ ou
-_bourguignotte_, espèce de casque particulier à leur milice, et son
-opinion paraît confirmée par le dicton rimé que voici:
-
- _Bourguignon salé_,
- L’épée au côté,
- La barbe au menton;
- Saute Bourguignon.
-
-Il est plus vraisemblable pourtant que _Bourguignon salé_ s’est dit
-à cause des salines nombreuses qui ont existé dans l’ancien comté de
-Bourgogne, et qui ont fait donner le nom de Salins à l’une des villes
-de ce comté.
-
-On appelle aussi _Bourguignon salé_ un homme qui mêle beaucoup de sel à
-ses aliments.
-
-
-=BOURREAU.=—_Se faire payer en bourreau._
-
-Se faire payer d’avance.—Autrefois le bourreau percevait, en vertu du
-droit d’avage[22] qui lui était dévolu, une contribution, en argent ou
-en nature, sur les denrées de la halle, le jour où il devait faire une
-exécution. On dit même qu’en certains lieux il attendait pour se mettre
-à l’œuvre qu’un officier de la justice lui eût jeté sur l’échafaud, en
-présence de la foule, la somme qui lui revenait. C’est sur cet usage
-qu’est fondée la locution.
-
-On rapporte à l’an 1260 l’origine du nom de _bourreau_, qu’on fait
-dériver de celui du clerc Richard Borel, qui possédait le fief de
-Bellemcombre à la charge de faire pendre les voleurs du canton, et qui
-prétendait que le roi lui devait des vivres tous les jours de l’année
-en conséquence de ces fonctions. Mais cette origine ne me paraît point
-admissible, quoiqu’elle soit consignée dans les _Olim_[23], car le nom
-de Borel, pris dans le sens de _bourreau_, est antérieur à l’époque
-assignée. Odon ou Eudes I^{er}, qui était duc de Bourgogne sous le
-règne de Louis VII, avait été surnommé _Borel_, parce qu’il ne se
-fesait aucun scrupule d’assassiner les riches voyageurs qui passaient
-sur ses terres, pour s’emparer de leur argent; chose assez commune,
-au reste, dans ces temps barbares, parmi les gentilshommes, ou _gens
-pille-hommes_, comme dit Rabelais, et désignée par l’expression _aller
-à la proie_.
-
-On ne sait pas précisément quelle est l’étymologie du mot _bourreau_.
-Le père Labbe le fait venir par contraction de _bouchereau_, petit
-boucher; et Ménage de _buccarus_, _buccarellus_, _burellus_, qui a
-la même signification. Caseneuve le tire du grec _borros_, dévoreur
-de chair humaine; et il observe que, dans un glossaire, _manger la
-chair_ est pris pour _bourreler_. Suivant Borel, il est dérivé du
-latin _burrus_, roux, parce que les gens roux sont méchants, où parce
-que l’exécuteur de la haute justice en divers lieux était vêtu d’une
-livrée jaune et rouge. Ducange veut qu’il ait sa racine dans le mot
-_bourrée_, faisceau de verges, à cause du supplice de la fustigation.
-Eusèbe Salverte croit qu’il a été formé du bourguignon _buro_, _lance_.
-Il me semble qu’il peut l’avoir été tout aussi bien de _borellus_,
-nom d’une arme prohibée: _Borellus inter arma prohibita numeratur_,
-dit le glossaire de Carpentier. C’était peut-être l’arme affectée à
-l’exécuteur des hautes-œuvres.
-
-
-=BOUTEILLE.=—_Porter les bouteilles._
-
-C’est-à-dire marcher lentement, comme un homme qui porte des bouteilles
-marche dans la crainte de les casser.
-
-La Fontaine s’est servi de cette expression dans la fable intitulé:
-_L’âne chargé d’éponges, et l’âne chargé de sel_.
-
- L’un, d’éponges chargé, marchait comme un courrier;
- Et l’autre, se faisant presser,
- _Portait_, comme on dit, _les bouteilles_.
-
-
-=BRAIES.=—_Sortir les braies nettes d’une affaire._
-
-S’en retirer heureusement.—Allusion à certain accident auquel sont
-exposés les poltrons à qui la peur donne ordinairement la colique.
-Les _braies_ étaient une espèce de haut-de-chausses ou de culotte que
-portaient nos ancêtres.
-
-
-=BRAVE.=—_Brave à trois poils._
-
-Sous Charles IX, on désignait par cette dénomination les spadassins qui
-portaient une longue moustache terminée en pointe de chaque côté à la
-lèvre supérieure, et un bouquet de la même forme au menton. C’étaient
-des hommes de la même espèce que ceux qui, sous Charles V et ses
-successeurs, étaient appelés _mauvais garçons_.
-
-
-=BRAY.=—_Faire comme le curé de Bray._
-
-«Le curé de Bray, dit M. A*** (l’abbé de Feletz) dans _le Journal des
-Débats_, avait tant applaudi aux travaux de l’assemblée constituante,
-qu’on ne doutait point que la constitution décrétée par cette assemblée
-n’eût obtenu le plus haut degré de son admiration. Il s’extasiait
-surtout sur la _démocratie royale_: on le croyait irrévocablement
-fixé à cette forme de gouvernement; on n’imaginait point qu’il fût
-possible d’obtenir son assentiment pour une autre. Cependant le trône
-est renversé, et le curé de Bray est enchanté. La république est
-proclamée, il est transporté. La constitution de 1793 lui paraît le
-chef-d’œuvre de l’esprit humain. Le gouvernement révolutionnaire, qui
-suspend cette constitution, est à ses yeux une conception sublime. Le 9
-thermidor, qui détruit ce gouvernement et renverse le comité du salut
-public, si cher au bon curé, sauve cependant la patrie. La constitution
-de l’an III en fixe les destinées, et le directoire est à jamais le
-régulateur de la France, enfin libre et heureuse. Le curé de Bray
-n’avait pas manqué d’envoyer à tous ces gouvernements ses adhésions,
-ses soumissions, ses félicitations. Il en était là de ses variations
-politiques et de ses admirations toujours croissantes, lorsqu’un de
-ses paroissiens, zélé pour la gloire de son pasteur, et craignant
-qu’elle ne fût compromise par une pareille versatilité dans ses
-discours et sa conduite, tâcha de lui faire observer, avec beaucoup de
-ménagements, que peut-être cette rapide succession d’adresses à toutes
-les factions et de serments à toutes les constitutions pourrait enfin
-exciter quelques soupçons sur la fermeté de ses principes et le faire
-accuser à la rigueur de légèreté dans ses actions et d’inconstance
-dans ses opinions. «Moi, léger! s’écria le curé tout étonné; moi,
-inconstant et variable dans mes opinions, dans mes principes! Eh! j’ai
-toujours voulu être curé de Bray. Il n’y a pas d’homme au monde plus
-constant que moi.» Nous espérons que cette admirable constance et cette
-imperturbable ténacité de caractère ne se seront jamais démenties,
-et que M. le curé aura toujours regardé comme le meilleur des
-gouvernements, dans le meilleur des mondes possibles, tous ceux qui se
-sont succédé depuis le directoire, où finit son histoire. Nous espérons
-surtout qu’il est toujours curé de Bray.»
-
-Cette spirituelle biographie expose très bien les titres en vertu
-desquels le curé de Bray est devenu le prototype de ces chevaliers
-de la circonstance, vulgairement appelés _girouettes_, qui savent si
-adroitement se prêter aux exigences de tous les événements et revêtir
-le caractère de tous les régimes; mais elle pèche contre la vérité
-historique, en faisant de ce personnage un membre du clergé français
-auquel il n’a jamais appartenu. Il est anglais, témoin le proverbe:
-_The vicar of Bray is the vicar of Bray still_. _Le curé de Bray est
-toujours le curé de Bray._ Il a dû sa célébrité à une chanson dans
-laquelle il explique lui-même les motifs qui l’ont porté à changer
-quatre fois de religion en passant du catholicisme au protestantisme,
-_et vice versâ_, sous les règnes successifs de Charles II, de Jacques
-II, de Guillaume III et de la reine Anne. Voici le refrain de cette
-chanson:
-
- _And this is law, I will maintain_
- _Until my dying day, sir,_
- _That whatsoever king shall reign,_
- _I will be vicar of Bray, sir._
-
-Et ceci est ma loi, je la soutiendrai jusqu’au jour de ma mort, que,
-quel que soit le roi qui règne, je serai vicaire de Bray[24].
-
-
-=BREBIS.=—_Qui se fait brebis, le loup le mange._
-
-Il est quelquefois dangereux d’avoir trop de douceur; les méchants
-profitent de l’excessive bonté d’une personne pour l’opprimer. On
-dit aussi dans le même sens: _Faites-vous miel, et les mouches vous
-mangeront_.
-
-Un berger priait son père de lui donner un conseil qui fût le résultat
-de sa longue expérience: «Mon fils, répondit le vieillard, sois bon,
-car il est avantageux de l’être; mais sois-le de manière que le loup
-n’ose te montrer les dents.»
-
-_A brebis tondue Dieu mesure le vent._
-
-Dieu proportionne à nos forces les afflictions qu’il nous envoie.
-
-_Il ne faut qu’une brebis galeuse pour infecter tout un troupeau._
-
- _Morbida facta pecus totum corrumpit ovile._
-
-Il ne faut qu’un homme corrompu dans une compagnie pour la corrompre
-tout entière. La contagion du mauvais exemple donné par ceux qu’on
-fréquente a tant de puissance, qu’elle agit sur les personnes mêmes
-qui semblent les plus propres à y résister par la solidité de leurs
-principes. C’est une remarque très fine et très judicieuse de Chamfort
-que, quelque importuns, quelque insupportables que nous soient les
-défauts de ceux avec qui nous vivons, nous ne laissons pas d’en prendre
-une partie. Être la victime de ces défauts étrangers à notre caractère
-n’est pas même un préservatif contre eux.
-
-_Brebis qui bêle perd sa goulée._
-
-Il ne faut pas perdre en paroles un temps qu’il importe d’employer à
-l’action. Ce proverbe s’applique particulièrement pour signifier qu’à
-table il ne faut pas trop parler, si l’on ne veut pas être dupe de
-l’avidité des convives.
-
-_Brebis comptées, le loup les mange._
-
-Proverbe pris de celui qu’on trouve dans la septième églogue de
-Virgile: _Non ovium curat numerum lupus_. Il s’employait autrefois,
-comme on le voit dans les Adages d’Érasme (Chil. II, centur. IV,
-n^o 99), pour dire que, si un voleur timide s’abstient de toucher
-à certains objets parce qu’il sait qu’on les a comptés, un hardi
-voleur n’est jamais arrêté par une telle considération. Aujourd’hui
-ce proverbe se prend dans un sens plus général: il signifie que les
-précautions ne garantissent pas toujours d’être trompé, et même que
-l’excès de précaution expose quelquefois à l’être. Les joueurs s’en
-servent fréquemment, et ils entendent qu’il ne faut point compter son
-argent pendant qu’on joue, car c’est une superstition de la plupart
-d’entre eux que l’argent compté appelle une mauvaise chance qui le fait
-vite passer en d’autres mains.
-
-
-=BRETAGNE.=—_Qui a Bretagne sans Jugon a chape sans chaperon._
-
-Le château de Jugon, qui fut démoli en 1420, était la principale
-forteresse de la Bretagne. Il garantissait ce pays des incursions
-de l’ennemi, comme le chaperon, dont le manteau appelé _chape_ ou
-_pluvial_ était surmonté, garantissait le voyageur de la pluie en lui
-couvrant la tête et les épaules.
-
-_Oncle_ ou _tante à la mode de Bretagne._
-
-Nulle part la parenté ne s’étend aussi loin qu’en Bretagne; elle
-y dépasse le douzième degré, en se comptant double dans plusieurs
-cas. Ainsi les enfants donnent le titre d’_oncle_ ou de _tante_,
-non-seulement au frère ou à la sœur, mais au cousin-germain ou à la
-cousine-germaine de leur père ou de leur mère, comme ils en reçoivent
-par réciprocité le titre de neveu ou de nièce.
-
-On raconte qu’un capucin, prêchant à la prise d’habit de la fille de sa
-cousine-germaine, s’écria: «Quel honneur pour vous, ô ma cousine, qui
-devenez la belle-mère du Seigneur, et quelle gloire pour moi qui vais
-être l’oncle du bon Dieu à la mode de Bretagne!»
-
-Je ne garantis pas l’anecdote; il se pourrait pourtant qu’elle fût
-vraie, et que le capucin eût voulu enchérir sur saint Jérôme, qui
-disait à Paula pour la féliciter d’avoir voué au ciel la virginité de
-sa fille Eustochium: _Socrus dei esse cœpisti_. _Vous avez commencé
-d’être la belle-mère de Dieu._ (_D. Hieron opera_, t. 1, p. 140, _ad
-Eustochium_.)
-
-
-=BRETON.=—_Qui fit Breton fit larron._
-
-La vérité n’a point été sacrifiée à la rime dans ce proverbe, comme
-le prétend Fleury de Bellingen, car s’il est vrai que les habitants
-de la Bretagne, d’après sa remarque, ne sont pas plus adonnés au vol
-que ceux des autres provinces, il n’en a pas été toujours ainsi. La
-manière barbare dont ils pillaient les vaisseaux échoués sur leurs
-côtes en est une preuve. Les seigneurs riverains, qui retiraient les
-principaux bénéfices de ce brigandage connu sous le nom de _droit de
-bris_, recouraient ordinairement, pour le rendre plus productif, à un
-moyen aussi singulier qu’inhumain. Ils fesaient promener pendant la
-nuit, près des récifs, un bœuf qui portait sur la tête une lanterne
-allumée et qui avait une jambe liée, afin qu’il imitât par sa marche
-claudicante les ondulations du fanal d’un navire, de manière à tromper
-ceux qui étaient en mer et à les attirer sur les écueils. Le clergé
-même ne restait pas tout à fait étranger à ces mœurs sauvages. Obligé
-de céder aux ordres des seigneurs et de la populace, il ordonnait
-quelquefois des processions et des prières publiques pour que l’année
-fût _heureuse en naufrages_.
-
-Une autre preuve de l’esprit de pillage des anciens Bretons, c’est que
-dans le quatorzième siècle ils formaient la plus grande partie des
-bandes de routiers et de brigands qui infestaient la France. Les mots
-_Bretons et pillards_, _Britones et pillardi_, se trouvent presque
-toujours réunis dans les anciennes chartes et chroniques pour désigner
-cette soldatesque mercenaire et effrénée.
-
-
-=BRIC.=—_De bric et de broc._
-
-Métaphore empruntée des instruments de travail dont on se sert tour à
-tour par les deux bouts. En langue celtique, _bric_ signifie _tête_, et
-_broc_ signifie _pointe_. Ainsi _faire une chose de bric et de broc_,
-c’est s’y prendre de toutes les manières, y employer tous ses moyens.
-
-
-=BRIOCHE.=—_Faire une brioche._
-
-C’est faire une faute en musique, et par extension en quelque chose que
-ce soit. Cette expression fut introduite à l’époque de la fondation de
-l’Opéra en France. Les musiciens attachés à ce théâtre avaient imaginé
-de condamner à une amende pécuniaire celui d’entre eux qui manquerait
-aux règles de l’harmonie en exécutant sa partition, et le produit des
-amendes était destiné à l’achat d’une brioche qu’ils devaient manger
-ensemble dans une réunion où les amendés figuraient ayant chacun une
-petite image de ce gâteau suspendue à la boutonnière en guise de
-décoration. Un tel usage ne fut pas jugé propre à les rendre moins
-fautifs dans leur art, et le grand nombre de repas qu’il amena ne fit
-pas concevoir une haute idée de leur talent. Bientôt ils se virent
-exposés à la raillerie du public, qui prit le mot de _brioche_ pour
-synonyme de faute, bévue; et l’amour-propre alors l’emportant sur la
-friandise, ils décidèrent qu’ils pourraient faire désormais autant de
-_brioches_ qu’ils voudraient sans être obligés d’en payer aucune.
-
-
-=BUDGET.=
-
-Ce mot peut être regardé comme proverbial à cause du fréquent emploi
-qu’on en fait journellement dans toutes les classes de la société.
-Grands et petits, riches et pauvres, chacun parle de son budget. On dit
-un _budget de cuisinière_, _un budget d’apothicaire_, comme un budget
-de ministre. Je dois donc consigner ici l’histoire et la généalogie
-de ce mot, qui sont assez curieuses[25]. Il est d’origine française,
-et nous avons eu la bonté de le recevoir de seconde main des Anglais,
-qui nous l’ont rendu défiguré et méconnaissable. Qui pourrait croire
-qu’il vient de _poche_, et que c’est là précisément ce qu’il signifie?
-On objectera peut-être qu’il a bien changé sur la route; mais il n’est
-besoin que de la tracer pour se retrouver. _Poche_ a fait le diminutif
-_pochette_, et par la facilité qu’a le _p_ de se changer en _b_,
-pochette a insensiblement coulé en _bogète_, _bougette_, vieux mots
-dont le dernier a été conservé dans plusieurs éditions du Dictionnaire
-de l’Académie avec son augmentatif _bouge_, qui garde encore son
-acception originaire dans cette locution, _bien remplir ses bouges_,
-c’est-à-dire bien remplir ses poches ou faire un gros gain, et qui
-partout ailleurs signifie un petit endroit propre à resserrer divers
-objets dans une maison, comme la poche sert à le faire dans un habit.
-_Bulge_, qui veut dire enveloppe, bourse, valise, est la racine de
-tous ces mots.—A présent, on doit trouver assez facile le passage de
-_bogète_ en _budget_, surtout chez les Anglais qui donnent à l’_u_ le
-son de l’_o_; et il faut remarquer en outre que les Languedociens ont
-toujours dit dans leur patois _lou bugé_ ou _lou budjet_ en parlant
-d’une garderobe ou d’un petit endroit dans lequel ils renferment
-diverses choses.
-
-
-=BUISSON.=—_Il n’y a si petit buisson qui n’ait son ombre._
-
-Ce proverbe s’emploie dans deux sens opposés, pour dire qu’il n’y a
-rien de si petit qui ne puisse être avantageux ou préjudiciable. C’est
-ainsi que les Latins disaient: _Etiam unus capillus habet umbram
-suam_, _un cheveu même a son ombre_. On prétend que l’ombre du buisson
-est devenue proverbiale à cause de cet apologue de la Bible:—«Les
-arbres voulurent se choisir un roi. Ils s’adressèrent d’abord à
-l’olivier et lui dirent: Règne. L’olivier répondit: Je ne quitterai pas
-le soin de mon huile pour régner sur vous. Le figuier dit qu’il aimait
-mieux ses figues que l’embarras du pouvoir suprême. La vigne donna la
-préférence à ses raisins. Enfin les arbres s’adressèrent au buisson, et
-le buisson répondit: Je vous offre mon ombre.»
-
-On sent tout ce qu’il y a de hardi dans cette idée, mais elle est
-dans la Bible. Ce ne sont pas les philosophes, dit Chamfort, c’est le
-Saint-Esprit à qui elle appartient.
-
-_Trouver buisson creux._
-
-C’est ne pas trouver ce qu’on s’attendait à trouver. Les chasseurs
-appellent _buisson creux_, un buisson dans lequel il n’y a point de
-gibier.
-
-_Il a battu les buissons et un autre a pris les oisillons._
-
-Il s’est donné des peines dont un autre a profité. Moisant de Brieux
-explique ainsi ce proverbe: «On fait en hiver une petite chasse aux
-flambeaux et entre deux haies: un valet porte un bouleau ou autre
-arbrisseau plein de glu; d’autres valets battent de côté et d’autre les
-buissons, d’où les oiseaux sortant vont donner à la lumière et dans le
-bouleau où ils demeurent pris. Nous appelons cela _aller au bouleau_.»
-
-Ce proverbe a une célébrité historique. Le duc de Bedfort, régent
-de France pour Henri VI roi d’Angleterre, en fit une application
-imprudente, en répondant à Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne, qui
-demandait à garder en dépôt la ville d’Orléans; et cette réponse,
-dont le prince bourguignon fut offensé, le détermina à se séparer des
-Anglais, dans un temps où ces derniers avaient le plus grand besoin
-d’un si puissant allié pour résister aux efforts de Charles VII.
-
-
-=BUREAU.=—_Bureau vaut bien écarlate._
-
-Les petits peuvent avoir autant de mérite que les grands.
-
-Le bureau, ou la bure, est une étoffe grossière dont s’habillaient
-autrefois les gens du commun, tandis que l’écarlate, qui est d’un
-assez grand prix, servait à parer les hauts seigneurs. Lacroix du
-Maine attribue l’invention de ce proverbe à Michel Bureau, abbé de
-la Couture, en 1518. Celui-ci, étant en discussion avec le cardinal
-de Luxembourg, lui dit dans un accès de vivacité: _Bureau vaut bien
-écarlate_. Aulu-Gelle, dans ses _Nuits attiques_, liv. II, rapporte un
-proverbe qui correspond au nôtre: _Sous le chapeau d’un paysan, est le
-conseil d’un prince_.
-
-_Fin comme bureau teint._
-
-C’est-à-dire très grossier, parce que cette étoffe, lorsqu’elle est
-teinte, est pire qu’auparavant.
-
-_Bureau d’adresse._
-
-On appelle ainsi proprement un endroit indiqué au public pour donner
-ou recevoir certains renseignements, et figurément une personne qui
-s’informe de tout ce qui se passe et va le débiter de côté et d’autre.
-Jean-Jacques Rousseau a dit dans ses Rêveries, sixième promenade:
-«Quand ma personne fut affichée par mes écrits, je devins dès lors le
-_Bureau d’adresse_ de tous les souffreteux ou soi-disant tels, et de
-tous les aventuriers qui cherchaient des dupes.»
-
-
- =BUVEUR.=—_Ce que le sobre tient au cœur
- Est sur la langue du buveur._
-
-Les Espagnols disent: _El vino anda sin calças_, _le vin va sans
-chausses_.
-
-_Les méchants sont buveurs d’eau._
-
-La chanson dit que _c’est bien prouvé par le déluge_. Mais, sans doute,
-il ne faut pas aller chercher si loin la raison de ce proverbe. Il
-paraît fondé sur l’observation que ceux qui boivent de l’eau sont moins
-expansifs que ceux qui boivent du vin, l’expansion étant regardée comme
-une marque de bonté. Cependant, s’il ne remonte pas jusqu’au déluge,
-il est d’une assez grande antiquité; car Eschine, voulant accuser
-Démosthène de méchanceté, lui reprochait d’être _buveur d’eau_.
-
-
-
-
-C
-
-
-=CAGOT.=
-
-Court de Gebelin dérive ce mot de _caco-deus_, rapporté par Ducange.
-_Caco_, dit-il, signifiant _faux_, sera devenu _cagot_, hypocrite; et
-comme l’hypocrite a toujours le nom de Dieu à la bouche, et l’emploie à
-tout, il aura été surnommé, chez les peuples qui appellent Dieu _God_,
-_kakle-God_, _caquette-Dieu_, et insensiblement _cak-god_ et _cagot_.
-
-Rabelais donne à _cagot_ une origine moins honnête. C’est, suivant lui,
-la première personne de l’indicatif présent du verbe italien _cagare_,
-qu’il est difficile de traduire en français par le mot propre; et dans
-son _Ile sonnante_, il nous montre les cagots comme atteints de la
-maladie des harpies.
-
-D’autres prétendent que _cagot_ vient de _cagoule_. Mais il est positif
-que _cagoule_ est beaucoup moins ancien que _cagot_. _Cagoule_ ne
-date que du seizième siècle, et il a été introduit par corruption de
-_cogule_ (cuculla), espèce de capuce ou capuchon.
-
-Il est probable que _cagot_ s’est formé par contraction de
-_caas-goths_, _chiens goths_, dénomination injurieuse déjà usitée en
-507 pour désigner les Goths, à cause de leur attachement à l’arianisme,
-objet de scandale et de haine pour nos catholiques ancêtres qui
-traitèrent ces malheureux, réfugiés dans les Pyrénées, comme les
-Indiens traitent les parias et les poulichis.
-
-Disons un mot de cette espèce de _Cagots_ dont les pères avaient
-renversé et fondé plusieurs empires. Cette race, vouée à la persécution
-des Francs qui la vainquirent à la bataille de Vouillé, fut obligée de
-se cacher dans les plus secrets réduits des montagnes pour conserver
-ses habitudes religieuses. Elle y contracta des maladies héréditaires
-qui la réduisirent à un état pareil à celui des crétins. Lorsque,
-dans la suite, elle abjura l’arianisme et se réunit à la communion
-romaine, il lui fut impossible de se régénérer. Les Cagots furent alors
-regardés comme ladres et infects. On leur défendit sous les peines
-les plus sévères d’habiter dans les villes et les villages, et d’être
-chaussés et habillés autrement que de rouge. Ils ne pouvaient entrer
-que par une porte particulière dans les églises, où ils avaient des
-siéges séparés du reste des fidèles. Les sacrements même leur étaient
-interdits en certains endroits par la même raison qu’aux bêtes. On ne
-recevait point leur témoignage en justice, et c’était par grâce que la
-coutume de Béarn avait établi que les dépositions de sept d’entre eux
-équivaudraient à une déposition légale. Aujourd’hui ils ne sont plus
-exposés à la réprobation des autres hommes, mais ils restent toujours
-accablés des infirmités que la viciation du sang et de la lymphe peut
-produire. Leurs traits son difformes et livides. Cependant on y démêle
-quelque trace d’une origine étrangère que la dégradation de l’espèce
-n’a pas effacée entièrement. Leur moral paraît frappé d’imbécillité.
-
-On comprend dans la race des Cagots ces êtres disgraciés de la nature
-appelés _cahets_ en Guienne et en Gascogne; _coliberts_ dans le Maine,
-l’Anjou, le Poitou et l’Aunis; _cacoux_ et _caqueux_ en Bretagne; et
-_caffons_ dans les deux Navarres. Ce nom de caffon, qu’on fait dériver
-de l’espagnol _cafo_, lépreux, est tout à fait semblable à celui de
-_caffoni_ que les habitants des environs de Rome et de Naples donnent
-aux paysans les plus grossiers.
-
-
-=CAHIN-CAHA.=—_Aller cahin-caha._
-
-C’est-à-dire d’une manière inégale, incertaine, tant bien que mal, de
-mauvaise grâce. Ces deux mots, suivant Ménage, viennent de _Quà hìnc
-quà hàc_, _deçà et delà_.
-
-_L’esprit de l’homme_, dit un proverbe cité par Martin Delrio, _va
-clochant de côté et d’autre_, _claudicans in duas partes_, c’est-à-dire
-_cahin-caha_. Luther l’a comparé à un paysan ivre à cheval, et qui
-redressé d’un côté, tombe de l’autre.
-
-Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, accusé de favoriser
-tantôt les jésuites et tantôt les jansénistes, fut surnommé
-_Cahin-caha_, comme on le voit dans cette épitaphe épigrammatique qu’on
-lui fit le jour de sa mort:
-
- Ci-gît Louis Cahin-caha,
- Qui dévotement appela,
- De oui de non s’entortilla,
- Puis dit ceci, puis dit cela,
- Perdit la tête et s’en alla.
-
-Tout le monde connaît la chanson de _Cahin-caha_ par Pannard que
-Marmontel appelait le La Fontaine du vaudeville. Elle fut tellement
-goûtée quand elle parut, que Pannard, en publiant ses œuvres, ne crut
-pouvoir trouver de meilleur moyen pour en assurer le succès que de
-mettre au titre: _Par l’auteur de Cahin-caha_.
-
-
-=CAILLE.=—_Chaud comme une caille._
-
-On a reconnu, dit Buffon, généralement plus de chaleur dans les cailles
-que dans les autres oiseaux, et c’est de là qu’est venue l’expression
-proverbiale.
-
-Maris qui voulez être aimés de vos femmes, femmes qui voulez être
-aimées de vos maris, vous n’avez qu’à prendre un couple de cailles dont
-vous extrairez les deux cœurs pour les porter sur vous, à savoir: le
-mari celui du mâle, et la femme celui de la femelle, et vous pouvez
-compter que vous ferez très bon ménage. Ce n’est pas moi qui donne
-cette précieuse recette, c’est Antoine Mizauld, médecin français du
-seizième siècle, auteur d’un livre de _Centuries_ où il l’a consignée.
-(Cent. 8, n. 18.)
-
-
-=CAILLETTE.=
-
-Ce mot, qu’on applique à une personne frivole et babillarde, est
-regardé par quelques étymologistes comme un diminutif de _caille_,
-oiseau qui jabotte sans cesse, et par quelques autres comme un dérivé
-de _cail_, qui, en celtique, désigne une jeune fille de village.
-
-Marot a employé _caillette_ dans le sens de timide, peureux ou niais,
-dans les vers suivants:
-
- Bref, si jamais j’en tremble de frisson,
- Je suis content qu’on m’appelle _caillette_.
-
-Peut-être aussi a-t-il voulu faire allusion à _Caillette_, fou de
-François I^{er}. Quoi qu’il en soit, le mot a eu les trois acceptions
-que je viens d’indiquer, et même celle de _badaud_; car les badauds de
-Paris ont été surnommés _caillettes_.
-
-On appelait autrefois et l’on appelle encore, je crois,
-_caillette-maman_, un petit garçon habitué à se tenir comme une
-fillette auprès de sa mère au lieu d’aller jouer avec ses camarades.
-
-
-=CALENDES.=—_Renvoyer aux calendes grecques._
-
-Les Romains appelaient calendes le premier jour de chaque mois où les
-créanciers avaient coutume d’exiger l’argent qu’ils avaient prêté, et
-ce mot venait du verbe latin _calo_, j’appelle, je convoque, parce
-que ce jour là un pontife annonçait au peuple _convoqué_ le retour
-de la nouvelle lune. Mais les Grecs n’avaient point de calendes, et
-c’est ce qui donna lieu au proverbe _Renvoyer aux calendes grecques_,
-c’est-à-dire à une époque chimérique.
-
-La plupart des étymologistes font venir _calendes_ d’un verbe grec;
-mais il n’est pas probable que les Romains aient pris le mot dans la
-langue d’un peuple qui ne connaissait pas la chose.
-
-Philippe II, roi d’Espagne, avait envoyé à Élisabeth, reine
-d’Angleterre, un message ainsi conçu:
-
- _Te veto ne pergas bello defendere belgas.
- Quæ Drakus eripuit nunc restituantur oportet.
- Quas pater evertit jubeo te condere cellas,
- Relligio papæ fac restituatur ad unguem._
-
-Élisabeth répondit sur-le-champ par ces vers:
-
- _Ad græcas, bone rex, fient mandata calendas._
-
-
-=CÂLIN.=—_Faire le câlin._
-
-C’est cacher la finesse sous un air niais, indolent, et prendre un ton
-doucereux pour se ménager l’esprit d’une personne dont on veut obtenir
-quelque chose.
-
-Le mot _câlin_ a une origine douteuse; il peut venir du verbe _caler_,
-qui signifie au figuré céder, se soumettre, comme dans cette phrase de
-Montaigne (liv. III, chap. 12): «Eust-on ouy de la bouche de Socrate
-une voix suppliante? Cette superbe vertu eust-elle _calé_ au plus fort
-de sa montre?»
-
-Un étymologiste a dérivé _câlin_ des paroles que l’exécuteur des
-hautes-œuvres adressa à Dom Carlos, infant d’Espagne, pour l’engager à
-ne pas se débattre au moment où il allait l’étrangler par ordre d’un
-père barbare: _Calla, calla, senor Dom Carlos! todo lo que se haze es
-por su bien_. _Tout doux, tout doux, seigneur Dom Carlos! tout ce qui
-se fait est pour votre bien._
-
-
-=CALOMNIE.=—_La calomnie s’arme du vraisemblable._
-
-Proverbe tiré de Sénèque, qui a dit (_Quest. natur._, préf. du
-liv. IV): _C’est toujours à l’aide du vrai que le mensonge attaque
-la vérité_. La même pensée se trouve dans la vie d’Alexandre par
-Plutarque, chap. 75.
-
-Le calomniateur ne manque pas de sagacité pour découvrir et pour
-attaquer le côté le plus faible. Son propre est d’exagérer plutôt que
-d’inventer. C’est un adroit faussaire de la vérité.
-
-_Calomniez, calomniez: il en reste toujours quelque chose._
-
-On est généralement disposé à penser qu’une personne à qui l’on
-reproche beaucoup est nécessairement coupable de quelque chose, et
-ce pernicieux préjugé fait le succès du calomniateur. De là ce mot,
-que Beaumarchais a mis dans la bouche de Basile, mais qu’il n’a pas
-inventé; car avant lui Bacon l’avait cité comme proverbial dans son
-ouvrage de _La dignité et de l’accroissement des sciences_, liv. VIII,
-chap. 2, et le traducteur français de cet ouvrage l’avait rendu en ces
-termes: _Va! calomnie hardiment: il en restera quelque chose_.
-
-
-=CAMÉLÉON.=—_C’est un caméléon._
-
-Se dit d’un homme qui change d’avis et de conduite suivant les
-circonstances, parce que les anciens, de qui nous avons emprunté
-cette expression métaphorique, croyaient que le caméléon n’avait pas
-de couleurs propres et individuelles, et qu’il réfléchissait comme
-une glace toutes celles des objets environnants. Mais cette opinion,
-quoique adoptée par Aristote, Pline, Élien, etc., a paru erronée aux
-naturalistes modernes. Le caméléon, disent-ils, est un reptile de la
-famille des lézards; sa taille n’excède guère quatorze pouces, en y
-comprenant la queue qui en a sept. Sa tête est surmontée d’une espèce
-de pyramide cartilagineuse rejetée en arrière. L’ouverture de sa gueule
-est vaste, mais très peu apparente, à cause de l’union très exacte des
-deux mâchoires. Il ne se nourrit pas de vent et d’air, comme l’ont
-prétendu les naturalistes de l’antiquité: il mange des mouches, des
-vers et d’autres insectes qu’il trouve sur le sommet des arbres, où il
-se plaît à se promener, en s’aidant de sa queue qu’il roule autour des
-rameaux. Sa peau est d’un tissu transparent, et ses couleurs changent,
-varient, s’altèrent, suivant la nature des impressions qu’il éprouve,
-le degré de chaleur ou les effets de la lumière auxquels il est exposé:
-les teintes les plus habituelles sont le rouge, le jaune, le noir,
-le vert, le blanc. Le célèbre Bichat attribuait particulièrement
-cette variation de couleurs à la quantité d’air que l’animal aspire,
-et combine avec le sang artériel. En effet, le caméléon possède la
-faculté d’avaler une grande quantité d’air; il s’enfle et se désenfle
-à volonté, ce qui l’a fait appeler par Tertullien une _peau vivante_;
-et chaque fois qu’il use d’une telle prérogative, son corps reflète
-des nuances diverses. La nuit, et lorsqu’il se refroidit, il prend
-une couleur blanche, et quand il est mort il la conserve. Voilà les
-observations vraies, fidèles et sûres auxquelles on doit s’en tenir. Le
-reste n’est qu’un mensonge poétique; mais comme ce mensonge n’a rien de
-dangereux, on ne cessera point de voir dans le caméléon l’emblème de
-la flatterie, l’image ou le modèle des courtisans, qui, suivant leurs
-intérêts ou leurs passions, se parent de toutes les nuances, adoptent
-toutes les livrées, se couvrent de tous les masques.
-
-
-=CAMELOT.=—_Quand le camelot a pris son pli, c’est pour toujours._
-
-L’étoffe appelée camelot, parce que originairement elle était faite
-de poil de chameau, ne perd que très difficilement les mauvais plis
-qu’elle a pris. De là le proverbe, qu’on applique à une personne
-incorrigible.
-
-
-=CANCAN.=—_Faire du cancan d’une chose._
-
-C’est faire du bruit d’une chose pour un motif frivole.
-
-Le mot _quanquàm_ (quoique) était fort à la mode au seizième siècle;
-les orateurs de l’Université l’affectionnaient particulièrement. Ils
-regardaient comme un trait de génie de le faire figurer le premier
-en tête de leurs discours, et ils en avaient fait, en raison de
-cette prééminence, le nom d’une harangue latine récitée en public
-par un écolier à l’ouverture des thèses de philosophie; mais la
-prononciation de ce mot passait alors pour défectueuse. On disait
-_kankam_, à la manière gothique. Le célèbre Ramus soutint qu’il fallait
-dire _couancouam_, conformément à la prononciation romaine, et les
-professeurs du collége royal se rangèrent à son avis. Les docteurs
-de Sorbonne s’opposèrent à l’innovation, et défendirent de l’adopter
-sous peine de leur censure. Cette menace eut bientôt son effet: un
-jeune ecclésiastique s’étant avisé, dans un discours d’apparat, de
-faire entendre le _couancouam_ réprouvé, nos docteurs scandalisés
-s’assemblèrent, crièrent à l’hérésie, et déclarèrent vacant un
-bénéfice que le beau diseur possédait. Celui-ci, très peu résigné à
-son rôle de victime grammaticale, interjeta appel au parlement. Il
-parut à l’audience escorté d’une foule de maîtres, de sous-maîtres et
-d’écoliers. Ramus était chargé de défendre sa cause. Il parla avec
-toute l’autorité du talent et de la raison; il ne négligea point de
-faire ressortir le ridicule des partisans de _kankam_. Les juges
-rendirent un arrêt qui réhabilita le bénéficiaire, et laissa à chacun
-_la liberté de prononcer comme il voudrait_. C’est de ce fameux litige,
-dans lequel se trouve peut-être la vraie cause de l’assassinat de
-Ramus, que plusieurs étymologistes font venir le mot _cancan_, employé
-d’abord pour signifier une discussion orageuse sur un sujet de peu
-d’importance, et appliqué depuis à tous les bavardages de société où
-il entre de la médisance. Quelques autres pensent qu’il a été formé
-par onomatopée du cri des canards; mais leur opinion pour être admise
-a besoin d’être appuyée de faits qui établissent qu’il était en usage
-avant la dispute de Ramus avec la Sorbonne, et jusqu’ici ils n’en ont
-rapporté aucun. La remarque faite par Buffon, que le verbe _cancaner_
-exprime le cri désagréable des perroquets dans le langage des Français
-d’Amérique, ne peut leur fournir une induction probante en ce cas,
-puisque l’établissement de ces colons est postérieur à l’époque dont il
-est question.
-
-
-=CAPHARNAÜM.=—_C’est un capharnaüm._
-
-Capharnaüm ou Capernaüm était une ville de la Judée, située à
-l’extrémité septentrionale du lac de Génézareth, dans la province
-de Galilée. L’éloignement où cette province se trouvait de la Judée
-proprement dite, la tenant en dehors de l’influence morale de
-Jérusalem, l’avait souvent exposée aux troubles intérieurs, et lui
-avait fait donner par le prophète Isaïe la dénomination de _contrée
-de ténèbres et d’ignorance_ (ce qui est rappelé dans l’évangile selon
-saint Mathieu, chap. 4, v. 16). C’est de là qu’on a dit par allusion en
-parlant d’une assemblée où le désordre et la confusion régnent: _C’est
-un capharnaüm_.
-
-
-=CAPON.=—_Faire le capon._
-
-C’est faire un acte de poltronnerie ou de lâcheté, chercher à tromper,
-dissimuler pour arriver à ses fins; et, dans un sens spécial, hanter
-quelque tripot afin d’y prêter à gros intérêts de l’argent aux joueurs.
-
-Le terme de _capon_ s’appliqua primitivement aux Juifs. Il y a une
-charte de Philippe-le-Bel qui appelle leur communauté _Societas
-caponum_, et le lieu de leurs assemblées _Domus societatis caponum_,
-_maison de la société des capons_ ou _chapons_. On ne sait pas au
-juste pourquoi ils furent désignés ainsi; mais les raisons qui firent
-depuis employer ce terme comme synonyme de poltron, lâche, fourbe,
-hypocrite, usurier, s’expliquent aisément par les habitudes de
-cette race autrefois proscrite et malheureuse. Il ne leur était pas
-permis de paraître en public sans une marque jaune sur l’estomac.
-Philippe-le-Hardi les obligea même de porter une corne sur la tête.
-Il leur était défendu de se baigner dans la Seine; et quand on les
-pendait, c’était toujours entre deux chiens. En horreur au peuple
-qui leur fesait essuyer toute sorte d’avanies, exposés aux mauvais
-traitements des seigneurs qui voulaient les rançonner, victimes de
-l’avarice des princes qui les chassaient pour s’emparer de leurs biens
-et qui leur accordaient ensuite la permission de revenir moyennant de
-fortes sommes, les Juifs nécessairement devaient manquer de courage,
-opposer la ruse et l’hypocrisie à la violence, et chercher à réparer
-par l’usure d’iniques spoliations.
-
-
-=CAPUCIN.=—_Un verre de vin est la chemise d’un capucin._
-
-D’après un précepte d’hygiène, il faut, lorsqu’on est en sueur, ou
-changer de chemise ou boire un verre de vin. Or, les capucins, qui ne
-portaient point de chemise d’après la règle de saint François leur
-fondateur, buvaient en ce cas un verre de vin, et de là le proverbe.
-
-On dit aussi: _Un verre de vin vaut un habit de velours_. Ce qui a
-beaucoup d’analogie avec un proverbe latin qui se trouve dans le festin
-de Trimalcion: _Calda potio vestiarius est_. Le vin est désigné ici
-par les mots _calda potio_, _chaude boisson_, pour exprimer la chaleur
-qu’il a naturellement et non la chaleur qui lui est communiquée par le
-feu. C’est ainsi que l’eau est appelée, dans un sens opposé, _frigida
-potio_, _froide boisson_.
-
-
-=CAQUETÉ.=—_Les morceaux caquetés se digèrent mieux._
-
-Le plaisir de la conversation mêlé à celui de la bonne chère est
-un préservatif contre l’indigestion, parce qu’en parlant on mange
-plus lentement, et que les aliments s’imbibent mieux de salive, deux
-points importants pour les gastronomes qui tiennent à conserver un bon
-estomac, et qui pensent avec Brillat-Savarin qu’_on ne vit pas de ce
-qu’on mange_, mais de ce qu’on digère.
-
-C’est à tort qu’on a regardé ce proverbe comme inventé par Piron, car
-il est beaucoup plus ancien que cet auteur.
-
-
-=CARAT.=—_A vingt-quatre carats._
-
-On dit qu’une personne est sotte, impertinente, folle, etc., _à
-vingt-quatre carats_, pour signifier qu’elle l’est au souverain degré,
-parce qu’on divisait autrefois en carats le titre de l’or qu’on
-divise actuellement en millièmes, et parce que l’or le plus pur était
-alors défini à vingt-quatre carats, quoiqu’il ne fût réellement qu’à
-vingt-trois carats sept huitièmes, à cause de l’affinage.
-
-Le savant auteur des _Amusements philologiques_ rapporte une étymologie
-curieuse du mot _carat_. Ce mot, qu’on a écrit primitivement
-_karat_, vient de l’arabe _kouara_, qui est le nom d’un arbre appelé
-_corallodendron_ par les naturalistes, sans doute à cause de la
-couleur de sa fleur et de son fruit rouges comme du corail. Ce fruit,
-renfermé dans une coque ronde extrêmement dure, est une espèce de
-fève marquée d’une raie noire dans le milieu. Les fèves du _kouara_,
-ou les carats, ne variant presque pas de poids lorsqu’elles sont bien
-sèches, servirent à peser l’or chez les Shangallas dès les premiers
-âges du monde; et de là vint la manière d’estimer ce métal plus ou
-moins fin à tant de carats. Du pays de l’or, en Afrique, le carat passa
-dans l’Inde, où il fut aussi employé comme poids dans le commerce des
-pierres précieuses et surtout des diamants.
-
-
-=CARDINAL.=—_Qui entre pape au conclave en sort cardinal._
-
-Tous les cardinaux ont le même droit à la tiare, et il n’en est pas
-un seul peut-être qui ne désire l’obtenir; mais comme plusieurs
-d’entre eux ne peuvent raisonnablement compter que sur leur propre
-suffrage, ils se désistent d’une prétention inutile en faveur de ceux
-dont ils jugent l’élection avantageuse à leurs intérêts: il se forme
-alors dans le conclave divers partis qui épuisent les ressources de
-la cabale pour parvenir à leurs fins. Lorsqu’un de ces partis a des
-chances probables de succès, les opposants pour l’ordinaire, faisant
-de nécessité vertu, se joignent à lui de peur de s’aliéner par une
-résistance vaine le nouveau maître qu’il va leur donner: si de part et
-d’autre, au contraire, l’influence est à peu près égale, la rivalité
-continue jusqu’à ce que, de guerre lasse, on s’accorde à choisir dans
-un rang neutre quelque sujet dont la vieillesse peut bien faire espérer
-à l’intrigue une prochaine occasion de s’exercer avec plus d’avantage,
-mais n’en est pas moins, quoi qu’on dise, une solide garantie pour la
-morale religieuse. Et c’est ainsi que se vérifie, à la confusion des
-ambitieux, le proverbe, _Qui entre pape au conclave en sort cardinal_.
-
-Le cardinal Julien de la Rouvère, promu au pontificat sous le nom de
-Jules II, en 1503, fit exception à ce proverbe. Il usa si bien de
-ses moyens d’influence pour assurer son élection, qu’elle précéda, à
-proprement parler, l’entrée des cardinaux dans le conclave.
-
-
-=CARÊME.=—_Il ne faut pas prêcher sept ans pour un carême._
-
-Il ne faut pas répéter sans cesse et sottement la même chose. Ce
-proverbe a été imaginé par allusion à cet autre: _Si le carême durait
-sept ans, tu serais un habile homme à Pâques_. C’est-à-dire, si tu
-avais l’instruction que peuvent donner les sermons prononcés dans le
-carême pendant sept ans, tu cesserais après ce temps d’être compté
-parmi les imbéciles.
-
-_Arriver comme marée en carême._
-
-C’est-à-dire fort à propos, comme la marée ou le poisson dans le carême.
-
-_Arriver comme mars en carême._
-
-Se dit d’une chose qui arrive toujours en certain temps, comme le mois
-de mars dans le carême.
-
-
-=CASAQUE.=—_Tourner casaque._
-
-C’est-à-dire changer de parti.
-
-On a prétendu que cette locution était fondée sur la conduite versatile
-du duc de Savoie, Charles Emmanuel I^{er}, qui, tantôt l’allié de la
-France, tantôt l’allié de l’Espagne, retournait son justaucorps blanc
-d’un côté et rouge de l’autre, quand il abandonnait la cause du premier
-de ces pays pour celle du second. Mais la locution date d’une époque
-plus ancienne; elle est née au commencement des guerres de la réforme.
-Comme les catholiques et les religionnaires portaient des casaques de
-couleur différente, celui qui voulait passer d’un camp dans l’autre
-avait soin de mettre la sienne à l’envers quand il s’approchait des
-postes avancés, afin de faire connaître qu’il ne se présentait pas
-en ennemi; et cet acte de transfuge, alors très commun, s’appelait
-proprement _Retourner_ ou _Tourner casaque_.
-
-Nous disons aussi: _Changer de casaque_;—_Changer
-d’écharpe_;—_Changer de cocarde_; et il est à remarquer que le
-prophète Sophonie (c. 1, v. 8) a dit dans le même sens: _Indui veste
-peregrinâ_, _revêtir un habit étranger_.
-
-Le recueil d’Oudin rapporte cette autre expression proverbiale:
-_Porter casaque de diverses couleurs_, c’est-à-dire se ranger
-facilement à toutes sortes de partis.
-
-
-=CASTILLE.=—_Avoir castille avec quelqu’un._
-
-Ce mot qui, dans le langage familier, signifie un différend, une petite
-querelle, désignait anciennement l’attaque d’une tour ou d’un château.
-Il fut employé depuis, dit Lacurne de Sainte-Palaye, pour les jeux
-militaires qui n’étaient que la représentation des véritables combats.
-La cour de France, en 1546, passant l’hiver à la Roche-Guyon, s’amusait
-à faire des _castilles_ (châteaux ou forteresses en bois) que l’on
-attaquait et l’on défendait avec de pelotes des neige. Mais le bon
-ordre que Nitharda fait remarquer dans les jeux militaires de son temps
-ne régnait point dans celui-ci. La division se mit entre les chefs, la
-dispute s’échauffa, et il en coûta la vie au duc d’Enghein.
-
-
-=CATHERINE.=—_Rester pour coiffer sainte Catherine._
-
-C’était autrefois l’usage, en plusieurs provinces, le jour où une
-jeune fille se mariait, de confier à une de ses amies qui désirait
-faire bientôt comme elle, le soin d’arranger la coiffure nuptiale,
-dans l’idée superstitieuse que cet emploi portant toujours bonheur,
-celle qui le remplissait ne pouvait manquer d’avoir à son tour un
-époux dans un temps peu éloigné; et l’on trouve encore au village plus
-d’une jouvencelle qui, sous le charme d’une telle superstition, prend
-secrètement ses mesures afin d’attacher la première une épingle au
-bonnet d’une fiancée. Or, comme cet usage n’a pu jamais être observé à
-l’égard d’aucune des saintes connues sous le nom de Catherine, puisque,
-d’après la remarque des légendaires, toutes sont mortes vierges, on a
-pris de là occasion de dire qu’une vieille fille _reste pour coiffer
-sainte Catherine_, ce qui signifie en développement qu’il n’y a chance
-pour elle d’entrer en ménage qu’autant qu’elle aura fait la toilette de
-noces de cette sainte, condition impossible à remplir.
-
-Cette explication, qui ma été communiquée, est bonne à connaître, parce
-qu’elle rappelle des faits assez curieux; mais elle me paraît un peu
-trop compliquée: en voici une autre plus simple, fondée sur l’ancienne
-coutume de coiffer les statues des saintes dans les églises. Comme
-on ne choisissait que des vierges pour coiffer sainte Catherine, la
-patrone des vierges, il fut très naturel de considérer ce ministère
-comme une espèce de dévolu pour celles qui vieillissaient sans espoir
-de mariage, après avoir vu toutes les autres se marier.
-
-Les Anglais disent dans le même sens: _To carry a weeping willow
-branch_, _porter la branche du saule pleureur_, soit par allusion à
-la romance _du saule_, où gémit une amante délaissée, soit parce que
-cet arbre, étant l’emblème de la mélancolie, peut très bien servir
-d’attribut à ce caractère malheureux que M. de Balzac appelle _la
-nature élégiaque et désolée de la vieille fille_.
-
-
-=CATHOLIQUE.=—_Catholique à gros grains._
-
-Mauvais catholique qui ne dit de son chapelet que les _pater_ marqués
-par de gros grains, et passe les _ave_ marqués pour de petits grains,
-beaucoup plus nombreux que les autres. Cette expression était très
-usitée du temps de la ligue; et le fanatique Ravaillac, qui assassina
-Henri IV, l’employait fréquemment pour désigner le duc d’Épernon. Le
-fait est consigné dans une pièce du procès instruit contre ce régicide.
-
-
-=CEINTURE.=—_Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée._
-
-On lit dans les Paraboles de Salomon (ch. 22, v. 1): _Melius est
-nomen bonum quam divitiæ multæ_, _la bonne renommée vaut mieux que
-les grandes richesses_; et probablement notre proverbe n’est qu’une
-traduction de cette phrase; car, _ceinture_ s’est dit pour impôt,
-trésor (_voy._ Ducange, _Zona reginæ_), dans un temps où l’on portait
-la bourse attachée à la ceinture, et où la ceinture et la bourse
-n’étaient souvent qu’une seule et même chose. Cependant il passe pour
-avoir une autre origine que voici.
-
-On se donnait autrefois le baiser de paix à l’église, d’après un
-usage établi par le pape Léon II, vers la fin du septième siècle,
-quand le prêtre prononçait les paroles _Que la paix du Seigneur soit
-avec vous!_ La reine Blanche, épouse de Louis VIII, donna un jour ce
-baiser de paix à une courtisane dont le costume annonçait une dame
-honnête, et cette méprise, qui lui fut très déplaisante, la porta à
-faire rendre une ordonnance pour défendre aux femmes de mauvaise vie la
-robe à collet renversé et à queue avec _la ceinture dorée_, ordonnance
-que le parlement de Paris renouvela en 1420. Comme on ne tint pas la
-main à l’exécution de ce règlement, la ceinture cessa bientôt d’être
-une marque de distinction, et les femmes sages, que l’uniformité de
-l’habillement confondit avec les autres, s’en consolèrent par le
-témoignage de leur conscience, en disant: _Bonne renommée vaut mieux
-que ceinture dorée_.
-
-Lacurne de Sainte-Palaye n’admet point cette explication. Il dit que
-lorsque les tournois eurent ruiné la plupart des nobles et dégradé la
-chevalerie, la ceinture d’or des chevaliers fut souvent accordée à
-l’intrigue et à la richesse, au lieu de rester le prix du courage et
-de la vertu, et qu’un tel abus fit naître le proverbe, qu’on a depuis
-appliqué mal à propos aux dames seulement, puisque les hommes ont
-toujours porté la ceinture aussi bien qu’elles.
-
-
-=CÉLESTIN.=—_Voilà un plaisant célestin._
-
-Les religieux de l’ordre de saint Benoît, nommés célestins parce qu’ils
-furent institués par le pape Célestin V, ont pu donner lieu à ce dicton
-par l’orgueil que leur inspiraient leurs richesses, leurs nombreux
-priviléges et la grande faveur dont ils jouirent auprès de quelques-uns
-de nos rois. Cependant Richelet assure qu’il a eu une autre origine.
-Autrefois, à Rouen, dit-il, les célestins n’étaient exempts de payer
-l’entrée de leur boisson qu’à la charge qu’un des frères de leur
-couvent précéderait la première des charrettes sur lesquelles on
-transportait cette boisson, et qu’il sauterait et danserait en passant
-devant l’hôtel du gouverneur de la ville: un jour, le frère chargé d’un
-pareil office parut extrêmement gai; ses gestes excitèrent un rire
-universel, et le gouverneur s’écria: _Voilà un plaisant célestin!_
-Mot qui passa en proverbe pour désigner un homme dont l’esprit est un
-peu aliéné, un bouffon arrogant, un original qui n’observe pas les
-convenances. Richelet avait appris cette anecdote du père Le Comte,
-célestin.
-
-Suivant un historien de la ville de Rouen, les célestins n’étaient pas
-seulement tenus de sauter et de danser pour avoir droit de passage avec
-une charrette chargée, il fallait aussi qu’ils jouassent du flageolet
-en passant.
-
-
-=CERNOIR.=—_Faire de l’arbre d’un pressoir le manche d’un cernoir._
-
-C’est réduire presque à rien une chose considérable, se ruiner par de
-folles dépenses. Les Italiens disent: _Far d’una lancia una spinella_;
-_faire d’une lance une épingle_.
-
-L’arbre d’un pressoir est une pièce de bois fort longue et fort
-grosse, tandis que le manche d’un cernoir est un morceau de bois
-fort court et fort petit. Le mot _cernoir_, que l’Académie a omis
-dans son dictionnaire, désigne un couteau destiné à cerner les noix,
-c’est-à-dire à les séparer de leur coque pour en faire des cerneaux.
-
-
-=CHAMEAU.=—_Rejeter le moucheron et avaler le chameau._
-
-Éviter de petites fautes et s’en permettre de grandes.—Cette
-expression est prise de l’évangile selon saint Mathieu (ch. 23, v. 24)
-où Jésus-Christ adresse ces paroles aux pharisiens hypocrites: «Malheur
-à vous, guides aveugles, qui faites passer votre boisson de peur
-d’avaler un moucheron, et qui avalez un chameau! _Excolantes culicem et
-camelum glutientes._»
-
-Les Italiens disent: _Scrupoleggiare sul galateo e peccare contra
-il decalogo_; _être scrupuleux sur le galatée et pécher contre le
-décalogue_.—Le galatée est un traité sur la politesse composé par
-Jean della Casa, archevêque de Bénévent, orateur et poëte italien du
-seizième siècle. Cet ouvrage, qui jouit d’une réputation méritée, fut
-imprimé en 1560 à Florence sous ce titre: _Galateo, owero de costumi_.
-
-_Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille,
-qu’à un riche d’entrer dans le ciel._
-
-Proverbe tiré de l’évangile selon saint Mathieu (ch. 19, v. 24).
-Quelques interprètes pensent que ce proverbe a été altéré par la
-substitution d’un _e_ à un _i_ dans l’orthographe du mot hébreu
-que la vulgate traduit par chameau, et qu’il faudrait traduire par
-_câble_, en admettant leur rectification. Mais ils se trompent; et ce
-qui le prouve, c’est cet autre proverbe familier aux anciens Juifs, et
-rapporté dans la Talmud[26]: _Serais-tu comme ceux de Pumbédéta, qui
-font passer un éléphant par le trou d’une aiguille?_
-
-
-=CHAMPAGNE.=—_Être du régiment de Champagne._
-
-C’est se moquer de l’ordre.—Dans un bal qui fut donné en 1747, au
-palais de Versailles, en réjouissance du mariage du dauphin fils de
-Louis XV, un inconnu prit place sur une banquette réservée, et voulut
-y rester malgré l’injonction que lui fit un garde du corps de se
-mettre ailleurs. Comme cette injonction réitérée devint impérieuse, il
-répondit: _Je m’en moque_, en se servant d’une expression militaire
-que je ne rapporte pas très historiquement; et il ajouta: _Si cela ne
-vous convient pas, monsieur, je suis un tel, colonel du régiment de
-Champagne_. Une dame témoin de cette scène se trouvait également sur un
-siége qui était destiné à une autre; invitée à son tour de quitter la
-place, elle s’écria fièrement: _Je n’en ferai rien, je suis aussi du
-régiment de Champagne_. Le mot fit rire et passa en proverbe.
-
-Quelques officiers français qui étaient allés à Berlin, ayant été admis
-à l’honneur de faire leur cour au grand Frédéric, l’un deux se présenta
-devant Sa Majesté sans uniforme et en bas blancs. Le monarque lui
-demanda: Quel est votre nom?—Le marquis de Beaucour, Sire.—Et votre
-régiment?—Le régiment de Champagne.—Ah! ah! repartit Frédéric en lui
-tournant le dos, _ce régiment où l’on se moque de l’ordre_. Après cela
-il ne lui adressa plus la parole et il causa beaucoup avec tous les
-autres qui étaient en uniforme et en bottes.
-
-_Regarder en Picardie pour voir si la Champagne brûle._
-
-On dit aussi _Regarder en Gatinois_, etc., témoin ces vers d’un poëte
-comique:
-
- ......Son œil qui toujours dissimule
- Regarde en Gatinois la Champagne qui brûle.
-
-Cette locution signifie avoir des yeux louches, des yeux qui prennent
-leur visée d’une manière si oblique, qu’en se dirigeant vers la
-Champagne ils semblent se tourner du côté de la Picardie, lors même
-que le point de mire leur est indiqué par un incendie, c’est-à-dire
-par l’objet le plus apparent. Ces provinces sont situées, par rapport
-à Paris, de telle sorte qu’on ne saurait les regarder à la fois de
-cette ville, ou de quelque autre lieu intermédiaire, sans une extrême
-divergence dans les rayons visuels. Les Anglais disent: _To look at
-once on the ground, and at the north pole star_; _regarder à la fois
-vers la terre et vers l’étoile polaire_. Presque tous les peuples
-emploient des phrases proverbiales de la même espèce pour désigner
-l’action de loucher. Mais ce sont les Grecs qui leur en ont fourni le
-modèle. On trouve dans la comédie des _Chevaliers_ par Aristophane
-(acte I, sc. 3): _Tourner l’œil droit du côté de la Carie et le gauche
-du côté de la Chalcédoine_, parce que la Carie et la Chalcédoine, jadis
-tributaires d’Athènes, l’une au midi, l’autre au nord de cette ville,
-étaient placées aux deux extrémités de l’Asie, et séparées par un
-espace qui comprenait la mer Égée, l’Hellespont et la Propontide.—Nous
-disons aussi: _Tourner un œil en Normandie et l’autre en Picardie_.
-
-_Il ne sait pas toutes les foires de Champagne._
-
-Cela se dit d’un homme qui se croit bien informé du fond et des détails
-d’une affaire, et qui ne l’est point. Les foires de Champagne, dont il
-est fait mention, dès l’an 427, dans une lettre de Sidoine Apollinaire
-à saint Loup, étaient fort célèbres au moyen âge, en raison de leur
-ancienneté et de leur importance commerciale. Elles offraient un
-point central de réunion aux marchands d’Espagne, d’Italie et des
-Pays-Bas, qu’on y voyait arriver en foule, et elles trouvaient dans la
-législation simple et commode qui les régissait toute sorte d’éléments
-de prospérité. Mais il cessa d’en être ainsi à dater du règne de
-Philippe-le-Bel devenu maître de la Champagne par sa femme. Elles
-furent multipliées dans un intérêt tout fiscal, et donnèrent lieu à une
-grande quantité de règlements qui gênèrent beaucoup les transactions.
-A ces embarras s’en joignirent d’autres produits par la variation et
-l’altération des monnaies dont il n’était pas facile d’établir le pair;
-et il fut très naturel de juger de l’habileté d’un négociant d’après la
-connaissance qu’il avait de ce qui concernait ces foires.
-
-
-=CHAMPENOIS.=—_Quatre-vingt-dix-neuf moutons et un Champenois font
-cent bêtes._
-
-«On donne à ce dicton, dit l’abbé Tuet, une origine qui a tout l’air
-d’un conte. Lorsque César fit la conquête des Gaules, le principal
-revenu de la Champagne consistait en troupeaux de moutons qui payaient
-au fisc un impôt en nature. Le vainqueur, pour favoriser le commerce
-de cette province, exempta de la taxe tous les troupeaux au-dessous de
-cent bêtes; alors les Champenois ne formèrent plus que des troupeaux de
-quatre-vingt-dix-neuf moutons. Cela n’était pas si bête; mais César,
-instruit de la ruse, ordonna qu’à l’avenir le berger de chaque troupeau
-serait compté pour un mouton et paierait comme tel.»
-
-Thibault IV, comte de Champagne, voulant faire face aux dépenses
-occasionnées par les fêtes qu’il donnait, mit aussi un impôt sur les
-troupeaux de cent moutons, et usa du même expédient que César pour
-faire payer cet impôt que ses sujets prétendaient éluder à la façon de
-leurs aïeux. Mais le dicton paraît antérieur à ce second fait, auquel
-il se rattacherait avec plus de vraisemblance qu’au premier.
-
-Les Champenois le regardent comme une allusion à leur excessive bonté
-qu’on a voulu assimiler à la bêtise, et ils soutiennent que la bêtise
-leur a été imputée fort gratuitement, puisque la Champagne a produit,
-aussi souvent que toute autre contrée de la France, des talents
-éminents dans tous les genres. Je crois qu’ils ont raison, et je leur
-conseille de prendre pour devise ces deux vers de Juvénal:
-
- _Summos posse viros et magna exempla daturos
- Vervecum in patriâ crassoque sub aëre nasci._
-
- Des hommes supérieurs, et dont la vie est fertile en grands exemples,
- peuvent naître dans une atmosphère épaisse et dans la patrie des
- moutons.
-
-Cette expression _vervecum patria_, _la patrie des moutons_, était
-proverbiale chez les anciens, qui croyaient que l’air de certains lieux
-abrutissait les hommes, lorsqu’il était favorable aux animaux. C’est
-à cause de cela que les Béotiens passaient pour les sots de la Grèce
-et les Campaniens pour les sots de l’Italie. Il est très probable que
-les Champenois en France auront été victimes du même préjugé fortement
-réveillé dans les esprits par le nom latin _Campani_ qui leur est
-donné dans les chartes du moyen âge, et qui est le même que celui des
-habitants de l’ancienne Campanie. L’homonymie leur a porté malheur.
-
-
-=CHANCELIER.=—_Il faut se défier de la messe du chancelier._
-
-Le chancelier de L’Hôpital, qui avait défendu les calvinistes avec tant
-de courage et d’éloquence, était accusé par les catholiques intolérants
-de pencher pour le calvinisme, quoiqu’il assistât régulièrement à la
-messe; et le proverbe fut l’expression de ce reproche, que beaucoup de
-personnes encore aujourd’hui regardent comme fondé. Mais il est certain
-que ce grand homme ne fut pas moins opposé à l’esprit de secte qu’à
-l’esprit de persécution. S’il en eût été autrement, Adrien Turnèbe, son
-contemporain, ne lui aurait pas adressé une belle épître en vers latins
-qui le loue dignement et roule en partie sur cette opinion remarquée
-d’une manière trop vague par les historiens, que les huguenots
-voulaient rendre les Français à la barbarie en les empêchant d’étudier
-les langues et les auteurs de l’antiquité.
-
-
-=CHANDELEUR.=—_A la Chandeleur, les grandes douleurs._
-
-Ces grandes douleurs sont les grands froids qui se font ordinairement
-sentir vers le commencement de février, temps où arrive la fête de
-la Chandeleur, ainsi nommée à cause de l’extraordinaire quantité de
-chandelles de cire qu’on portait autrefois à la procession et aux
-offices de cette fête. Chaque fidèle en avait une, quelquefois deux;
-ce qui était moins un signe de piété que de superstition, car on
-attribuait à ces luminaires consacrés, de même que les païens aux
-flambeaux de Cérès[27], une foule de vertus surnaturelles propres
-à conjurer les vents, les tonnerres, les grêles, les tempêtes, les
-spectres nocturnes et les démons, comme le disent les vers suivants:
-
- _Mira est candelis illis et magna potestas;
- Nam tempestates creduntur tollere diras
- Accensæ, simul et sedare tonitrua cœli,
- Dæmonas atque malos arcere horrendaque noctis
- Spectra, atque infaustæ mala grandinis atque pruinæ, etc._
-
- (NAOGEORGUS Hospinian, lib. IV _Regni papistici_.)
-
-
-=CHANDELLE.=—_Devoir à Dieu une belle chandelle._
-
-On dit d’une personne sauvée de quelque danger qu’_elle doit à Dieu une
-belle chandelle_, par allusion à la coutume d’offrir des chandelles
-de cire à Dieu et aux saints, en reconnaissance de leur protection.
-Autrefois ces chandelles étaient plus ou moins belles, selon le degré
-d’importance qu’on attachait aux grâces obtenues. Les grands seigneurs
-offraient des cierges égaux à leur corps en poids et en longueur, et
-cela s’appelait _donner son pesant de cire_. Louis XI se fit remarquer
-plusieurs fois par cette dévotion.
-
-Les habitants de Paris, après la bataille de Poitiers où le roi Jean
-fut fait prisonnier, eurent un tel effroi des gens de guerre qui
-ravageaient la campagne, qu’ils offrirent à Notre-Dame une bougie
-roulée comme une corde et assez longue, dit-on, pour faire le tour de
-leur ville.
-
-_A chaque saint sa chandelle._
-
-Il faut faire la cour à chaque personne qui peut nous faire du bien ou
-du mal.
-
-_Donner une chandelle à Dieu et une au diable._
-
-C’est se ménager adroitement la faveur de deux partis opposés.—Robert
-de La Mark avait fait peindre sur ses enseignes sainte Marguerite avec
-le diable, et lui-même, à genoux en leur présence, tenant une chandelle
-dans chaque main. Cette singulière peinture avait pour inscription
-les mots suivants: «Si Dieu ne me veut aider, le diable ne saurait me
-manquer.» Le fait est rapporté par Brantôme.
-
-_La chandelle qui va devant vaut mieux que celle qui va derrière._
-
-Sous l’écorce grossière de ce proverbe, dit l’abbé Tuet, est cachée une
-belle pensée, savoir: que les aumônes qu’on fait durant sa vie sont
-plus méritoires que les legs pieux qu’on laisse après sa mort.
-
-_Moucher la chandelle comme le diable sa mère._
-
-C’est en arracher la mèche en voulant la moucher.—Un voleur, surnommé
-le Diable, étant conduit au pied de la potence, demanda à embrasser
-sa mère avec laquelle il était brouillé. On la lui amena, et lorsque
-cette pauvre femme se fût jetée dans les bras de son fils, ce scélérat
-lui saisit le nez avec les dents, et en arracha un morceau qu’il lui
-cracha au visage, en disant: Si vous m’aviez corrigé dans mon enfance,
-je n’aurais pas commis les crimes qui m’ont fait condamner au supplice,
-et vous n’auriez pas été mouchée de la sorte. Cette anecdote, qui n’est
-qu’une variante de la fable d’Ésope intitulée _le Voleur et sa Mère_, a
-été l’origine de notre expression proverbiale.
-
-La Mésangère a donné cette autre explication: «Le diable, c’est le
-soleil; sa mère, c’est la lune à qui il arrache le nez, quand elle est
-en décours.» Mais, où a-t-il pris que la lune ait jamais été regardée
-comme la mère du soleil?
-
-_Il y a des nouvelles à la chandelle._
-
-Cela se dit lorsqu’on voit se former au lumignon ou à la mèche d’une
-chandelle des boutons nommés champignons, qui sont supposés annoncer
-l’arrivée de quelque lettre, ou la visite de quelque étranger. C’est
-le reste d’une superstition qui leur attribuait jadis bien d’autres
-présages. Suivant qu’ils apparaissaient brillants ou ternes, rouges
-ou bleus, flamboyants ou fumants, on les regardait comme des indices
-des événements heureux ou malheureux auxquels on devait s’attendre, et
-même de la présence des anges ou des diables dans sa maison; et les
-gens du peuple pouvaient lire leur destinée dans les lampes, comme les
-monarques dans les comètes, également bien.
-
-_C’est un bon enfant, il ne mange pas des bouts de chandelle._
-
-On sous entend: _Mais il sait où l’on en vend_; et c’est pour cela
-que cette locution populaire, qui paraît vouloir dire, _il n’est
-pas bête_, signifie le contraire. Elle fait allusion à un ancien
-usage de galanterie, qui consistait à avaler des bouts de chandelle
-allumés, pour l’amour de sa maîtresse. Shakespeare a dit dans son
-_Henri IV_ (part. II, act. 3, sc. 4): _Drinks off candles’ ends for
-flap-dragons_; _il avale des bouts de chandelle pour un brûlot_. _Le
-flap-dragons_ désigne des grains de raisin qu’on fesait brûler dans un
-verre d’eau-de-vie, et qu’on avalait tout enflammés. La même chose se
-pratique encore fréquemment dans le midi de la France, avec un quartier
-de poire ou de pomme, qu’on larde d’un morceau d’amande ou de noix, en
-guise de mèche.
-
-Il y a en Normandie cet autre dicton: _Il ne mange pas des bouts de
-chandelle le vendredi_. Ce qui est fondé, à ce qu’on prétend, sur
-l’histoire d’une vieille dévote qui était à confesse un vendredi soir.
-Au moment où elle sortait du confessionnal, le prêtre lui recommanda
-de moucher des chandelles placées tout près de là sur un pupitre; elle
-crut entendre qu’il lui disait de les manger, et elle se mit, en effet,
-à donner un commencement d’exécution à cet acte qu’elle regardait comme
-une partie essentielle de la pénitence qui lui avait été imposée. Mais
-fatiguée de mâcher et de remâcher sans en venir à bout, elle s’écria
-piteusement: Ah! mon père, je ne pourrai jamais avaler la mèche!—Eh!
-qui vous oblige à le faire? répondit le confesseur étonné.—Hélas!
-mon père, c’est vous, pour mes péchés.—Moi, madame! vous vous
-êtes étrangement méprise. Allez, allez, et dites votre chapelet en
-expiation, afin que Dieu vous pardonne d’avoir fait gras un jour maigre
-comme le vendredi.
-
-
-=CHAPE.=—_Se débattre de la chape à l’évêque._
-
-C’est disputer à qui s’emparera d’un objet sur lequel ceux qui se le
-disputent n’ont aucun droit de propriété, comme la chape de l’évêque
-qui n’appartient qu’à lui seul; ou, dans un autre sens, c’est contester
-pour une chose à laquelle aucun des contestants n’a ni ne peut avoir
-d’intérêt.
-
-Le concile de Pontion en Champagne, dans l’année 876, défend de
-piller les meubles d’un évêque après sa mort, et ordonne aux économes
-de l’église de les tenir en réserve, afin qu’ils soient remis au
-successeur, ou appliqués à quelques usages pieux pour le repos de l’âme
-du défunt. C’est de cet abus de piller les meubles de l’évêque après sa
-mort qu’est venue, suivant quelques auteurs, l’expression proverbiale:
-_Se débattre_ ou _Disputer de la chape à l’évêque_, _De capâ episcopi
-litigare_. D’autres en rapportent l’origine à une coutume anciennement
-pratiquée en Berri, lorsque l’archevêque de Bourges fesait sa première
-entrée dans la cathédrale. Le peuple, qui attendait le prélat à la
-porte, lui enlevait sa chape attachée sur ses épaules par un simple fil
-de soie, et la déchirait en s’en disputant les lambeaux.—Cette coutume
-avait été introduite sans doute à l’imitation de celle des premiers
-chrétiens qui découpaient les vêtements de leurs évêques morts, pour
-s’en distribuer les morceaux comme de saintes reliques.
-
-_Chercher_ ou _Trouver chape-chute_.
-
-C’est chercher ou trouver l’occasion de profiter de la négligence ou
-du malheur d’autrui. La même expression s’emploie aussi pour dire:
-chercher ou trouver quelque aventure désagréable, fâcheuse. Le sens de
-ces locutions est déterminé par les mots qui les précèdent ou qui les
-suivent.
-
-_Attendre chape-chute_ n’est pas susceptible d’avoir deux sens opposés.
-Il signifie attendre bonne aubaine, bonne fortune.
-
- Messer loup attendait chap-chute à la porte.
-
- (LA FONTAINE, liv. IV, fab. 16.)
-
-_Chut_, _chute_, qu’on a remplacé par _chu_, _chue_, dont on ne se
-sert plus guère, est le participe du verbe _choir_; et _chape-chute_
-est la même chose que _chape tombée_.
-
-
-=CHAPEAU.=—_Frère chapeau._
-
-On donnait autrefois le surnom de _frère chapeau_, chez les religieux
-mendiants, à un frère qui avait l’emploi d’accompagner un père dans
-les quêtes, parce que ce frère portait un chapeau au lieu de capuchon.
-Maintenant on appelle quelquefois ainsi, par allusion, un homme qui
-s’attache à quelque patron pour lui servir de compère, et pour faire
-valoir son mérite dans le monde. Mais on entend plus souvent par _frère
-chapeau_ un vers oiseux, qui n’est amené que par le besoin de rimer le
-distique, auquel il va tout juste comme un œil postiche à un borgne.
-Cette dernière acception a été créée par Boileau.
-
-_C’est la plus belle rose de son chapeau._
-
-C’est-à-dire le plus grand, le plus précieux de ses avantages. On dit
-aussi: _C’est le plus beau fleuron de sa couronne_.—Le chapeau, chapel
-ou chapelet de roses, était une couronne que nos pères se plaisaient à
-porter dans les circonstances solennelles. Cette couronne était aussi
-le prix qu’un servant d’amour recevait de sa très honorée dame, dont
-les blanches mains la lui posaient sur la tête.
-
-_Être comme saint Roch en chapeau._
-
-Cette expression proverbiale qu’on emploie pour dire qu’on est
-abondamment pourvu d’une chose, qu’on en a plus qu’il n’en faut, est
-fort controversée. Les uns prétendent que le mot _chapeau_ doit y être
-écrit au singulier, les autres qu’il doit y être écrit au pluriel.
-Diderot a adopté la dernière orthographe dans cette phrase de _Jacques
-le fataliste et son maître_: «Te voilà en chirurgiens _comme saint Roch
-en chapeaux_;» et l’éditeur des œuvres de ce philosophe a remarqué,
-dans une note, que saint Roch avait trois chapeaux, avec lesquels on le
-voit souvent représenté. Cependant on a soupçonné cet éditeur d’avoir
-pris sous son bonnet les trois chapeaux de saint Roch, et j’avoue pour
-mon compte que, n’ayant pu découvrir aucune preuve du fait iconologique
-dont il parle, je suis porté à croire que saint Roch a toujours été
-peint avec un seul chapeau, le chapeau de pèlerin, mais si grand, à la
-vérité, qu’il en vaut bien trois.
-
-Les lecteurs voudront bien choisir entre les deux explications, ou
-attendre des renseignements plus positifs. Une si grave question ne
-peut manquer d’être résolue dans une nouvelle édition du chapitre des
-chapeaux cité par Sganarelle.
-
-_Qui a bonne tête ne manque pas de chapeaux._
-
-L’homme habile trouve toujours le moyen de se procurer ce qui lui est
-nécessaire, et de réparer les pertes qu’il a éprouvées.
-
-
-=CHAPELET.=—_Il faut se défier du chapelet du connétable._
-
-Proverbe auquel donna lieu la singulière dévotion du connétable Anne
-de Montmorency, qui avait toujours son chapelet à la main pendant la
-marche de l’armée, et, tout en le roulant entre ses doigts, commandait
-tantôt de mettre le feu à un village, tantôt de faire main basse sur
-une garnison, et tantôt de châtier ou de pendre quelque soldat.
-
-On disait aussi: _Il faut se défier du cure-dent de monsieur l’amiral_,
-parce que l’amiral de Coligni agissait à peu près de la même manière en
-se curant les dents.
-
-
-=CHAPITRE.=—_N’avoir pas voix en chapitre._
-
-C’est n’être pas consulté, n’avoir aucun crédit, parce qu’il n’y
-avait que les principaux personnages d’un chapitre qui eussent voix
-délibérative.—Le _chapitre_, lieu de l’assemblée d’une communauté
-religieuse, fut ainsi nommé, parce qu’on y lisait _un chapitre_,
-_capitulum_, de la règle et de l’Écriture. L’usage de faire des
-réprimandes dans cette assemblée, appelée aussi _chapitre_, a introduit
-dans notre langue le verbe _chapitrer_.
-
-
-=CHAPON.=—_Qui chapon mange chapon lui vient._
-
-Le bien vient à ceux qui en ont déjà; l’argent cherche l’argent.
-
- _Semper eris pauper, si pauper es, Æmiliane,
- Dantur opes nullis nil nisi divitibus._ (MARTIAL.)
-
- Si tu es pauvre, Emilien, tu seras toujours pauvre. Les richesses ne
- sont données qu’à ceux qui sont déjà riches.
-
-
-=CHARBON.=—_Le méchant est comme le charbon._
-
-On sous-entend: s’il ne vous brûle, il vous noircit.
-
-_Le charbon n’est jamais si bien éteint qu’en s’approchant du feu il ne
-se rallume._
-
-Le méchant n’est jamais si bien corrigé de ses vices, qu’il ne s’y
-livre encore sous l’influence de l’occasion.
-
-_Amasser des charbons ardents sur la tête de son ennemi._
-
-Cette expression est littéralement traduite des Paraboles de Salomon
-(ch. 25, v. 22): _Prunas congregare super caput inimici_. Ce que les
-pères de l’Église expliquent en ces termes: Celui qui fait du bien à
-son ennemi, le rend par là plus inexcusable, et le livre à la colère
-divine, représentée par les charbons ardents.
-
-
-=CHARBONNIER.=—_La foi du charbonnier._
-
-Le diable déguisé en docteur de Sorbonne entra un jour dans la cabane
-d’un charbonnier qu’il voulait tenter, et lui dit: Que crois-tu?—Je
-crois ce que croit la sainte Église.—Et que croit la sainte
-Église?—Elle croit ce que je crois. L’esprit malin vit échouer toutes
-ses ruses contre de telles réponses, et fut obligé de renoncer à son
-projet. De ce conte est venue, dit-on, l’expression de _la foi du
-charbonnier_, pour signifier une foi simple et sans examen.
-
-_Charbonnier est maître chez soi._
-
-François I^{er} s’étant égaré à la chasse entra, à la nuit tombante,
-dans la cabane d’un charbonnier dont il trouva la femme seule et
-accroupie auprès du feu. C’était en hiver, et le temps était pluvieux.
-Le roi demanda à souper et à passer la nuit; mais il fallut attendre le
-retour du mari, ce qu’il fit en se chauffant assis sur l’unique chaise
-qu’il y eût dans la cabane. Arrive enfin le charbonnier, las de son
-travail, tout mouillé et fort affamé. Le compliment d’entrée ne fut
-pas long. A peine eut-il salué son hôte et secoué son chapeau couvert
-de pluie, qu’il se fit rendre le siége que le roi occupait, et prit la
-place la plus commode en disant: J’agis ainsi sans façon, parce que
-c’est mon habitude et que cette chaise est à moi.
-
- Or, par droit et par raison,
- Chacun est maître en sa maison.
-
-François I^{er} applaudit au proverbe, et s’assit sur une sellette
-de bois. On soupa, on régla les affaires du royaume. Le charbonnier
-se plaignait des impôts, et voulait qu’on les supprimât. Le prince
-eut de la peine à lui faire entendre raison. Eh bien! soit, répondit
-notre homme; mais ces défenses rigoureuses contre la chasse, les
-approuvez vous aussi? Je vous crois fort honnête homme, et je pense
-que vous ne me dénoncerez pas. J’ai là un morceau de sanglier qui en
-vaut bien un autre, mangeons-le; et que le _grand nez_[28] n’en sache
-rien. François I^{er} promit tout, soupa avec appétit, se coucha sur
-des feuilles sèches et dormit bien. Le lendemain, sa suite l’ayant
-rejoint, il se fit connaître au charbonnier qui se crut perdu; il lui
-paya généreusement l’hospitalité qu’il en avait reçue et lui permit
-la chasse. C’est à cette aventure, rapportée dans les Commentaires de
-Blaise de Montluc, qu’on attribue le proverbe _Charbonnier est maître
-chez soi_, qui n’est qu’une variante de celui dont le charbonnier se
-servit.
-
-
-=CHARITÉ.=—_Charité bien ordonnée commence par soi-même._
-
-_Prima sibi charitas._ Les Polonais expriment ainsi la même pensée:
-_Kazdi ma rence do siebie_, _chacun porte les mains tournées vers soi_.
-On disait dans le moyen âge, avant que le concile de Trente, par une
-décision prise à la pluralité de trois voix, eût imposé le célibat
-aux prêtres, _Le prêtre baptise son enfant le premier_, ce qui se dit
-encore en Angleterre, où les ecclésiastiques sont mariés.
-
-Il est juste, ou du moins naturel de songer à ses propres besoins
-plutôt qu’à ceux des autres. Tel est le sens dans lequel on applique
-ordinairement notre proverbe dont l’égoïsme a fait sa maxime favorite;
-mais il a aussi un sens conforme à la charité chrétienne: c’est
-qu’avant de morigéner les autres, et de prétendre leur imposer des
-lois, il faut se morigéner soi-même, s’imposer à soi-même des lois.
-
-_Pour réformer ce qui va mal, il faut commencer par sa maison_, dit un
-autre proverbe.
-
-
-=CHARYBDE.=—_Tomber de Charybde en Scylla._
-
-D’un péril en un autre.—De mal en pis.—Un ancien journal, _La feuille
-villageoise_, a donné l’explication suivante: «Les tremblements de
-terre et les volcans, fléaux terribles auxquels la Sicile fut sujette
-de tout temps, firent crouler dans la Méditerranée l’isthme qui
-attachait le sol sicilien au reste de l’Italie. De là vient le détroit
-de Scylla et de Charybde, deux écueils opposés et redoutables. Charybde
-est du côté de la Sicile et près de Messine, Scylla du côté de l’Italie
-au bord de la Calabre. Charybde est un gouffre vaste et profond dans
-lequel la mer s’enfonce en tournoyant, avec une rapidité qui ne permet
-pas aux vaisseaux de résister ni de revirer de bord; Scylla est un
-rocher menaçant, au pied duquel sont plusieurs autres rochers et des
-cavernes souterraines où les flots se précipitent. On les entend mugir
-de loin; en approchant, le bruit redouble. Si le pilote effrayé, en
-voyant d’un côté des rochers contre lesquels il va se briser et de
-l’autre un gouffre où il va se perdre, ne garde pas un juste milieu, il
-ne se sauve d’un rocher que pour se jeter dans un abîme, ou d’un abîme
-que pour se briser contre un rocher. De là le proverbe, _Tomber de
-Charybde en Scylla_.»
-
-On pense que ce proverbe a dû être usité chez les anciens; cependant
-il n’est consigné dans aucun de leurs écrits; et il se trouve pour la
-première fois dans l’_Alexandréide_, poëme en vers latins de Philippe
-Gaultier, auteur du moyen âge. Ce poëte, dans son livre V, vers
-299-301, apostrophe ainsi Darius fuyant devant Alexandre:
-
- ..........._Nescis, heu! perdite, nescis
- Quem fugias: hostes incurris, dum fugis hostem;
- Incidis in Scyllam cupiens vitare Charybdim._
-
-Les Espagnols disent: _Escape del trueno y di en el relampago_,
-proverbe remarquable qui peut se traduire par ce vers:
-
- En fuyant le tonnerre on tombe sous la foudre.
-
-Quoique les mots _tonnerre_ et _foudre_ dans l’usage commun se prennent
-assez ordinairement l’un pour l’autre, ils offrent néanmoins une
-différence de signification qu’il faut distinguer si l’on veut parler
-exactement. Le _tonnerre_ est le bruit ou l’explosion, et la _foudre_
-est le feu ou le coup de l’électricité.
-
-
-=CHAT.=—_Acheter chat en poche._
-
-C’est acheter une chose sans l’avoir vue, faire un marché de
-dupe.—L’auteur des _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie_
-prétend que ce dicton a été altéré dans son orthographe, qu’il rectifie
-ainsi: _Acheter chat’en poche_, ce qui signifie au propre, suivant
-lui, _Acheter un bijou chatoyant sans l’avoir fait démonter_. Mais son
-interprétation n’est pas admissible. Il s’agit certainement, non d’un
-bijou, mais d’un chat mis à la place d’un lièvre dans une poche de
-gibecière pour tromper un acheteur de peu de précaution, et la preuve
-en est dans cet autre dicton qui a la même signification, _Acheter le
-chat pour le lièvre_.—Montaigne a dit (liv. III, ch. 5), _Acheter chat
-en sac_.
-
-_Il est comme le chat qui tombe toujours sur ses pieds._
-
-Comparaison proverbiale fréquemment employée en parlant d’une
-personne qui sait se tirer avec adresse de toutes les situations
-embarrassantes.—«Les chats, quand ils tombent d’un lieu élevé, tombent
-ordinairement sur leurs pieds, quoiqu’ils les eussent d’abord en haut
-et qu’ils dussent par conséquent tomber sur la tête. Il est bien sûr
-qu’ils ne pourraient pas eux-mêmes se renverser ainsi en l’air où
-ils n’ont aucun point fixe pour s’appuyer; mais la crainte dont ils
-sont saisis leur fait courber l’épine dorsale de manière que leurs
-entrailles sont poussées en haut; ils allongent en même temps la tête
-et les jambes vers les lieux d’où ils sont tombés, comme pour les
-retrouver, ce qui donne à ces parties une plus grande action de levier.
-Ainsi leur centre de gravité vient à être différent de leur centre de
-figure et placé au-dessus. Il s’ensuit que ces animaux vent faire un
-demi-tour en l’air, et retourner leurs pattes en bas, ce qui leur sauve
-presque toujours la vie. La plus fine connaissance de la mécanique ne
-ferait pas mieux dans cette occasion que ce que fait un sentiment de
-peur confus et aveugle.» (_Mémoires de l’Académie des Sciences_, an
-1700, p. 156.)
-
-_Chat échaudé craint l’eau froide._
-
-Quand on a été attrapé en quelque chose, on craint tout ce qui a
-l’apparence d’une nouvelle surprise. L’auteur de l’histoire des chats
-prétend que ces animaux ne peuvent être dupés deux fois, et qu’ils
-sont armés de défiance non-seulement contre ce qui les a trompés, mais
-contre tout ce qui fait naître l’idée d’une nouvelle tromperie.—On dit
-aussi: _Chat échaudé ne revient pas en cuisine._
-
- _Le chat qui a été mordu par un serpent appréhende jusqu’à la corde._
- (Proverbe arabe.)
-
- _Tranquillas etiam naufragus horret aquas._ (OVIDE.)
-
- Celui qui a été exposé au naufrage redoute jusqu’aux eaux tranquilles.
-
-_Qui naquit chat court après les souris._
-
-C’est-à-dire que les inclinations originelles conservent
-leur influence, et que le naturel perce toujours en dépit de
-l’éducation.—Proverbe dérivé d’une fable d’Ésope mise en vers par La
-Fontaine, dans laquelle il s’agit d’une chatte changée en femme qui,
-oubliant sa métamorphose à la vue d’une souris, s’élance sur cet animal
-pour le dévorer.
-
-Ce proverbe est très usité en Italie, _chi gata nasce sorice piglia_;
-et un auteur de ce pays lui a attribué une autre origine que je
-rapporterai, car elle se rattache à une anecdote curieuse. Dante et
-Cecco avaient l’habitude de se proposer l’un à l’autre des questions
-philosophiques à résoudre. Un jour ils disputèrent sur celle-ci: _L’art
-l’emporte-t-il sur la nature?_ Dante se prononça pour l’affirmative, et
-il allégua l’exemple de son chat qu’il avait dressé à tenir entre les
-pattes une chandelle allumée pour se faire éclairer pendant le repas du
-soir. Cecco soutint la négative, en disant qu’il pourrait opposer au
-fait cité quelque fait plus concluant encore, et les deux antagonistes
-se séparèrent sans avoir pu s’accorder. Le lendemain la dispute
-recommença de plus belle. Dante crut la terminer à son avantage par
-l’expérience du chat. Aussitôt que le docile animal fut en fonction,
-Cecco tira une boîte de sa poche, l’ouvrit, et lacha deux souris qu’il
-y avait enfermées. Le chat ne les eut pas plutôt aperçues qu’il laissa
-tomber la chandelle, et se précipita à leur poursuite, donnant par là
-gain de cause à Cecco.
-
-Dante changea dès lors d’opinion, et il proclama la supériorité de la
-nature sur l’art, dans un vers de sa _Divina comedia_, où il dit que
-la nature est _la fille de Dieu_, tandis que l’art n’en est que _le
-petit-fils_.
-
-_C’est un nid de souris dans l’oreille d’un chat._
-
-Cela se dit pour marquer une situation périlleuse ou une chose
-impossible.
-
-_Propre comme une écuelle à chat._
-
-Pour bien comprendre cette comparaison, il faut connaître la différence
-qui distingue la netteté de la propreté. Le chat rend l’écuelle nette à
-force de la lécher; mais cette écuelle n’est pourtant pas propre. Elle
-ne devient telle qu’après avoir été lavée. C’est pour cela qu’on dit
-très bien d’une personne ou d’une chose dont la propreté est équivoque,
-qu’_Elle est propre comme une écuelle à chat_.
-
-_Appeler un chat un chat._
-
-C’est-à-dire, nommer les choses par leur nom.—On connaît ce vers de
-Boileau passé en proverbe à cause de sa simplicité et du sens naïf
-qu’il renferme:
-
- J’appelle un chat un chat et Rolet un fripon.
-
-Rolet était procureur au parlement de Paris, où on l’avait surnommé
-l’_Ame damnée_. Son improbité présentait un caractère si peu douteux et
-si public, que le président de Lamoignon disait ordinairement _c’est un
-Rolet_, quand il voulait désigner un insigne fripon. Ce procureur, que
-Furetière, dans son Roman bourgeois, a peint sous le nom de Volichon,
-ayant été convaincu d’avoir fait revivre une obligation de cinq cents
-livres, dont il avait déjà reçu le paiement, fut condamné par un arrêt
-du mois d’août 1681 au bannissement pour neuf années, à quatre mille
-livres de réparation civile et à d’autres amendes.
-
-Les Grecs disaient: _Appeler une figue une figue et un bateau un
-bateau_, ce que Rabelais a eu en vue dans cette phrase: «Nous sommes
-simples gens puisqu’il plaît à Dieu, et _appelons les figues figues_.»
-(Pantagr., liv. IV, ch. 54.)
-
-Les Latins avaient la même expression que les Grecs, en y remplaçant le
-mot bateau par le mot _hoyau_: _Ficus, ficus, ligonem, ligonem vocare_.
-
-_Emporter le chat._
-
-C’est s’en aller sans payer ou sans prendre congé. Ce dicton a les deux
-acceptions que je viens d’indiquer dans le recueil d’Oudin, ainsi que
-dans tous les anciens recueils. L’abbé Tuet et La Mésangère ne lui ont
-attribué que la dernière, sans doute parce qu’elle leur a paru seule
-conforme à l’origine qu’ils en voulaient donner. Le premier a pensé
-qu’il pouvait être une allusion à quelque trait trop peu important pour
-qu’on en eût conservé la mémoire, par exemple, au trait d’un homme qui,
-emportant le chat d’une maison, se serait sauvé sans dire adieu, dans
-la crainte que l’animal ne vînt à miauler et à découvrir le vol. Le
-second l’a rattaché à un usage observé encore dans les Vosges, où une
-jeune fille congédie un jeune garçon qui n’est plus dans ses bonnes
-grâces en lui faisant l’envoi d’un chat, Je crois qu’il doit être
-expliqué différemment. Ce n’est que par calembourg que le mot chat
-s’entend ici d’un animal; il désigne proprement une monnaie du même nom
-qui était autrefois en grande circulation, particulièrement dans le
-Poitou. Le Glossaire de Ducange parle de cette monnaie au mot _Chatus_,
-et rapporte cette phrase d’une charte de 1459: _Confessus est recepisse
-in chatis et aliâ monetâ..._ Il avoua avoir reçu en chats et autre
-monnaie... Ainsi _Emporter le chat_ c’est emporter l’argent, s’en aller
-sans payer, et par extension, partir sans prendre congé.
-
-_Payer en chats et en rats._
-
-Les chats, comme je viens de le dire, étaient une monnaie qui avait
-cours autrefois. _Payer en chats_ pourrait donc signifier payer en
-espèces sonnantes; mais en ajoutant _et en rats_, on fait entendre
-qu’il n’est question d’espèces que par plaisanterie ou par calembourg,
-et l’expression s’emploie en parlant des personnes qui paient fort
-mal ou qui ne paient pas du tout. L’Académie dit qu’elle signifie
-payer en bagatelles, en toute sorte d’effets de mince valeur. Cette
-signification, qui repose sur une fausse interprétation, est très
-moderne.
-
-_La nuit tous chats sont gris._
-
-La nuit, il est facile de se méprendre; ou, dans un sens particulier
-qui est le plus usité, il n’y a point de différence pour la vue,
-pendant l’obscurité, entre les belles et les laides, _Hélène n’a aucun
-avantage sur Hécube_, comme dit Henri Étienne. Les Grecs se servaient
-d’un proverbe analogue passé dans la langue latine en ces termes:
-_Sublatâ lucernâ, nihil discriminis inter mulieres_; _quand la lampe
-est ôtée, les femmes ne diffèrent pas l’une de l’autre_. Plutarque
-rapporte, dans son traité _Des préceptes du mariage_, qu’une belle
-et chaste dame cita ce proverbe à Philippe roi de Macédoine, pour
-l’engager à cesser les poursuites amoureuses dont elle était l’objet de
-la part de ce roi.
-
-_Il ne faut pas faire passer tous les chats pour des sorciers._
-
-Il ne faut pas conclure du particulier au général; il ne faut pas
-imputer à tous les fautes ou les vices de quelques individus.—Ce
-proverbe fut sans doute originairement une réclamation de quelque bonne
-femme amie des chats contre une croyance superstitieuse qui les fesait
-regarder non-seulement comme inséparables compagnons des sorciers,
-mais comme sorciers eux-mêmes. On allait jusqu’à les accuser de se
-rendre à un sabbat général, la veille de la Saint-Jean. Aussi était-ce
-œuvre pie de faire ce jour-là des perquisitions dans les gouttières,
-de s’emparer de tous les matous qui s’y étaient réfugiés, et de les
-enfermer dans une grande cage qu’on plaçait sur le feu de joie pour
-en faire un auto-da-fé. Cette coutume bizarre existait en plusieurs
-villes de France, particulièrement à Paris, où un fournisseur breveté
-était chargé d’apporter sur le bûcher que le roi devait allumer _un sac
-rempli de chats, afin de faire rire Sa Majesté_. Elle ne fut abolie
-qu’au commencement du règne de Louis XIV.
-
-
-=CHAUSSES.=—_Va te promener, tu auras des chausses._
-
-Les religieux et les religieuses de la congrégation des feuillants[29]
-devaient suivre pieds nus le chemin du paradis, conformément aux
-statuts de leur ordre, et ils marchèrent sans bas avec des socques
-jusqu’en 1715, où un bref du pape Clément XI, sollicité par leur
-supérieur, les obligea de renoncer à un usage qui entraînait des
-inconvénients plus graves encore que les rhumes et les catarrhes. Avant
-cette réforme, il ne leur était permis d’être chaussés que lorsqu’ils
-allaient à la campagne, et de là vint le dicton, _Va te promener, tu
-auras des chausses_, dont on se sert pour renvoyer un mendiant ou un
-importun.
-
-_Gentilhomme de Beauce, qui se tient au lit quand on raccommode ses
-chausses._
-
-Les gentilshommes de Beauce fesaient autrefois triste figure à cause
-de leur extrême pauvreté. Rabelais a dit d’eux, dans son _Gargantua_,
-qu’_ils déjeunaient de bâiller_, parce qu’on bâille beaucoup quand on a
-le ventre creux. Il semble qu’alors l’estomac, par ses tiraillements,
-veuille forcer la bouche à s’ouvrir, afin qu’elle lui transmette les
-aliments dont il a besoin.
-
-On dit aussi: _Gentilhomme de Beauce, qui vend ses chiens pour avoir du
-pain_.
-
-
-=CHAUSSURE.=—_Cordonnier, borne-toi à la chaussure._
-
-Apelle venait de terminer un beau tableau. Il l’exposa aux regards
-du public, et se tint caché derrière une toile pour écouter les
-observations auxquelles son ouvrage donnerait lieu. Un cordonnier y
-signala un défaut dans la chaussure du principal personnage, et le
-peintre le corrigea. Le lendemain, le même cordonnier, enhardi par le
-succès de la remarque qu’il avait faite la veille, s’avisa de critiquer
-la jambe. Apelle indigné se montra et lui dit: _Cordonnier, borne-toi à
-la chaussure_.
-
-Voltaire disait à maître André, son perruquier, qui avait composé une
-tragédie et la lui avait dédiée: _Maître André, faites des perruques_.
-
-Louis XV dit un jour au peintre Latour, qui fesait son portrait, un
-mot noble et spirituel dont le sens est parfaitement analogue à celui
-du proverbe. L’artiste, tout en travaillant, causait avec Sa Majesté,
-qui avait la bonté de le permettre; mais naturellement indiscret, il
-poussa la témérité jusqu’à s’écrier: Au fait, Sire, nous n’avons point
-de marine.—Et Vernet donc? répliqua le monarque.
-
-
-=CHEMIN.=—_Qui trop se hâte reste en chemin._
-
-Ce proverbe est de Platon, qui s’en servait pour recommander de ne pas
-agir avec précipitation, mais de suivre une marche bien mesurée. Caton
-l’ancien avait coutume de dire: _Sat cito, si sat bene_; _assez tôt,
-si assez bien_. Tout cela revient au mot célèbre de Chilon, _hâte-toi
-lentement_, que l’empereur Auguste se plaisait à répéter, et qu’Erasme
-appelait le roi des adages.
-
-Il faut se hâter lentement dans les affaires importantes, surtout dans
-l’étude; car on gagne bien du temps en n’allant pas trop vite, et l’on
-ne peut bien connaître que ce qu’on a examiné en grand détail.
-
-_A chemin battu il ne croît point d’herbe._
-
-Dans une profession ou dans un négoce dont trop de personnes se mêlent
-il n’y point de gain à faire.
-
-_Tout chemin mène à Rome._
-
-Quelques moyens qu’on emploie, on peut, en s’y prenant bien, parvenir
-au but qu’on se propose. La Fontaine (liv. XII, fable 27) a fait une
-application plaisante de ce proverbe à la canonisation.
-
-_Mener quelqu’un par un chemin où il n’y a point de pierres._
-
-Le traiter fort durement, sans qu’il puisse se défendre; car les
-pierres sont les armes de ceux qui n’ont pas d’autres moyens de défense.
-
-_Aller par quatre chemins._
-
-Expression qui a été quelquefois employée pour dire: aller sans savoir
-où l’on va, sans avoir un but fixe. Elle fait peut-être allusion à ce
-qui se pratiquait chez les Francs lorsqu’on affranchissait un esclave.
-On plaçait cet esclave dans un carrefour qu’on appelait la place des
-Quatre-Chemins, _Compitam quatuor viarum_, parce qu’elle aboutissait
-à quatre chemins, et on prononçait cette formule: Qu’il soit libre,
-et qu’il aille où il voudra. Le malheureux affranchi, qui n’avait pas
-de demeure, devait probablement errer sur ces quatre chemins pour
-en trouver une où l’on voulût le recevoir.—Cette expression n’est
-plus guère en usage maintenant que pour exprimer une manière d’agir
-qui manque de franchise. _Il ne faut pas aller par quatre chemins_,
-c’est-à-dire, il ne faut pas chercher des détours.
-
-
-=CHEMINÉE.=—_Il faut faire une croix à la cheminée._
-
-C’est ce qu’on dit à la vue d’un événement agréable et inattendu,
-particulièrement quand on voit venir dans une maison une personne qui
-n’y avait point paru depuis longtemps, et qui y était désirée. Les
-Italiens disent qu’_il faut faire une croix avec un charbon blanc_,
-_Segnare col carbon bianco_, pour faire ressortir la rareté du fait par
-la rareté du signe.
-
-L’abbé Tuet conjecture qu’on a écrit primitivement, _Mettre la croye
-à la cheminée_, et que ce mot _croye_, qui signifie _craie_, a été
-remplacé, dans la suite, par le mot _croix_. Mais il semble que nos
-dévots aïeux ont dû penser plutôt au signe du christianisme qu’ils
-étaient habitués à tracer partout et en toute occasion. Quoi qu’il
-en soit, la cheminée choisie pour recevoir la croix ou la craie,
-donne à entendre qu’il s’agit d’un événement agréable marqué par des
-traits blancs, les plus apparents de tous, sur un mur noirci par la
-fumée. Ainsi notre expression correspond exactement pour le sens à
-l’expression latine, _Dies albo notanda lapillo_, _jour digne d’être
-marqué par une pierre blanche_. Ce qui est une allusion à l’usage
-pratiqué chez les Thraces et les Crétois, de noter les jours heureux
-par des cailloux blancs et les jours malheureux par des cailloux noirs.
-
-_Se chauffer à la cheminée du roi Réné._
-
-C’est se chauffer au soleil, ou, comme on dit encore: _Se chauffer aux
-dépens du bon Dieu_.—Le roi Réné, forcé de renoncer à la couronne
-de Sicile, revint gouverner paisiblement son comté de Provence, où
-il vécut au milieu de ses sujets comme un père au milieu de ses
-enfants. On le voyait presque tous les jours, en hiver, environné de
-bourgeois et de gens du peuple, faire sa promenade dans les endroits
-abrités contre le vent du mistral ou du mistrau, et prendre sa place
-au soleil à côté d’eux pour se pénétrer de ses rayons. Ce qui donna
-lieu à l’expression très usitée chez les Provençaux, _Se chauffer à la
-cheminée du roi Réné_.
-
-
-=CHEMISE.=—_Que ta chemise ne sache ta guise._
-
-C’est-à-dire ta façon de penser.—Le sénateur Q. Metellus le
-Macédonique fut, dit on, l’inventeur de ce proverbe, en répondant à
-quelqu’un qui lui demandait à quoi tendaient les marches et les travaux
-qu’il fesait faire à ses troupes, après avoir levé le siége de la ville
-de Contébrie en Espagne: _Si ma tunique savait mon secret, je brûlerais
-à l’instant ma tunique_.—La tunique était un vêtement de laine sans
-manches qui se portait sous la toge, et servait de chemise aux Romains.
-
-_La chemise est plus proche que le pourpoint._
-
-Les Latins disaient: _Tunica pallio propior est_, la tunique est
-plus proche que le manteau; et les Grecs: _Le genou est plus proche
-que la jambe_. Nous disons encore: _La peau est plus proche que
-la chemise_.—Ces proverbes signifient que les droits à notre
-bienveillance doivent se mesurer sur les degrés de la parenté, ou que
-nous devons penser à nos propres affaires avant de penser à celles
-de nos parents et amis.—Le pourpoint était un vêtement d’homme qui
-couvrait la partie supérieure du corps, depuis le cou jusqu’aux aines.
-Les paysans de la Provence et du Languedoc portent encore ce vêtement
-qu’ils appellent _rebonde_.
-
-
-=CHERTÉ.=—_Cherté foisonne._
-
-Lorsqu’une marchandise est chère, les vendeurs ayant intérêt à s’en
-dessaisir et les consommateurs à s’en priver, elle se trouve partout
-en abondance. Lorsqu’elle est bon marché, au contraire, elle devient
-quelquefois très rare, soit parce que ceux qui la possèdent attendent
-pour s’en défaire une occasion plus avantageuse, soit parce que les
-spéculateurs se hâtent de l’accaparer. L’historien Socrate (_Hist. de
-l’église_, liv. II) nous apprend que l’empereur Julien ayant voulu
-baisser le prix des denrées à Antioche, y causa une horrible disette;
-et ce fait prouve combien Duclos a eu raison de dire: «La nature donne
-les vivres et les hommes font la famine.»
-
-
-=CHEVAL.=—_L’œil du maître engraisse le cheval._
-
-Tout va mieux dans une maison quand le maître surveille lui-même ses
-affaires.—Plutarque cite ce proverbe dans son traité qui a pour titre:
-_Comment il faut nourrir les enfants_ (ch. 27), et il le donne comme
-une réponse faite par un écuyer à quelqu’un qui avait demandé quelle
-était la chose qui engraissait le plus un cheval.
-
-_Le cheval du père Canaye._
-
-Le père Canaye, jésuite, né à Paris en 1594, était un très mauvais
-cavalier qui disait qu’il lui fallait un cheval très doux et très
-facile à gouverner, _equus mitis et mansuetus_, comme on le voit
-dans un petit ouvrage fort ingénieux attribué à Charleval, et inséré
-dans les œuvres de Saint-Évremond, sous le titre de _Conversation
-du maréchal d’Hocquincourt et du père Canaye_. Les vers suivants,
-extraits de l’_Anglomane_, comédie de Saurin, offrent l’application et
-l’explication de cette locution proverbiale:
-
- Il vous faut un cheval comme au père Canaye,
- Un doux et paisible animal
- Qui plus que son maître soit sage,
- Et qui ne songe point à mal,
- Tandis que votre esprit dans la lune voyage.
-
-_A cheval donné, il ne faut point regarder à la bouche._
-
-Il faut toujours avoir l’air de trouver bon ce qu’on a reçu en présent
-et ne point chercher à le déprécier. _Non oportet equi dentes inspicere
-donati_; _il ne faut point inspecter les dents d’un cheval donné_.
-
-_Il n’est si bon cheval qui ne bronche._
-
-Les plus habiles sont sujets à se tromper.—On raconte qu’un membre du
-parlement de Toulouse allégua ce proverbe devant le roi ou son ministre
-comme une espèce d’excuse de l’assassinat juridique de Calas, perpétré
-par ce parlement, et qu’il lui fut répondu: _Passe pour un cheval; mais
-toute l’écurie!_...
-
-Les Italiens disent: _Erra il prete a l’altare_, _le prêtre se trompe à
-l’autel_. Nous disons encore: _Il n’est si bon qui ne faille_.
-
-_Cela ne se trouve point dans le pas d’un cheval._
-
-C’est une chose qui ne se trouve point facilement.—Le vieux Géronte
-s’écrie dans les _Fourberies de Scapin_ (acte II, sc. 2): «Croit-il,
-le traître, que mille cinq cents livres se trouvent dans le pas d’un
-cheval?» Cette façon de parler fait allusion à une vieille superstition
-d’après laquelle la trouvaille d’un fer de cheval était regardée comme
-un présage de fortune. Cette superstition se rattachait à une légende
-rapportée sous le proverbe: _Il ne faut pas mépriser les petites
-choses._
-
-Il y a un vers latin de je ne sais quel auteur du moyen âge qui me
-paraît propre à justifier l’explication que je viens de donner:
-
- _Copia nummorum ferro non pendet equino._
-
-_Il est bien aisé d’aller à pied, quand on tient son cheval par la
-bride._
-
-Une privation n’est point pénible quand on se l’impose volontairement,
-et qu’on peut la faire cesser sans retard; ou, dans un autre sens, il
-fait bon poursuivre une affaire lorsqu’elle ne coûte d’autre peine que
-celle qu’on veut bien se donner et qu’on a des moyens tout prêts pour
-en faciliter et en assurer le succès.—On se sert particulièrement de
-ce proverbe en réponse à quelqu’un qui, étant en position de faire
-une chose à l’aise, s’étonne qu’elle paraisse difficile et hasardeuse
-à ceux qui n’ont pas les mêmes facilités que lui.—Montaigne a dit
-(liv. III, ch. 3): «_Il a bel aller à pied, qui mène son cheval par la
-bride_. Mon ame se rassasie et se contente de ce droit de possession.»
-
-_C’est un bon cheval de trompette._
-
-Il est accoutumé au bruit et ne s’en épouvante pas. Les Italiens
-disent: _E una cornacchia di campanile_, _c’est une corneille de
-clocher_. Cet oiseau ne redoute ni carillon ni tocsin.
-
-_Parler à cheval à quelqu’un._
-
-C’est-à-dire avec hauteur et dureté, comme fesait, dans les joutes et
-dans les tournois, un chevalier qui demandait raison à un autre.
-
-_C’est son grand cheval de bataille._
-
-C’est la chose sur laquelle il s’appuie et compte le plus dans une
-discussion ou dans une affaire, comme le guerrier d’autrefois sur son
-_grand cheval de bataille_.
-
-_Monter sur ses grands chevaux._
-
-Parler avec hauteur et emportement.—Les chevaliers avaient des
-chevaux pour la route et des chevaux pour le combat. Ces derniers,
-appelés _dextriers_ ou _destriers_, parce que les écuyers chargés de
-les conduire les tenaient à leur _dextre_ ou droite, étaient d’une
-taille plus élevée que les autres, et, quand l’ennemi paraissait, ils
-étaient amenés à leurs maîtres, qui _montaient_ alors _sur leurs grands
-chevaux_, _sur leurs grands chevaux de bataille_, pour se lancer dans
-la mêlée.
-
-
-=CHÈVRE.=—_Ménager la chèvre et le chou._
-
-C’est ménager deux intérêts opposés, pourvoir à deux inconvénients
-contraires. Cette locution est fondée sur le problème suivant qu’on
-propose aux enfants pour exercer leur sagacité: Un batelier doit passer
-en trois fois du bord d’un fleuve à l’autre bord un loup, une chèvre
-et un chou, sans laisser la chèvre exposée à la dent du loup, ou le
-chou à la dent de la chèvre. Comment faut-il qu’il s’y prenne? Voici
-la solution de ce problème: il faut qu’il passe 1º la chèvre, 2º le
-chou qu’il gardera dans son bateau, 3º le loup qu’il débarquera avec le
-chou.
-
-La locution _Ménager la chèvre et le chou_ s’applique d’ordinaire en
-mauvaise part, et ce n’est point sans raison. Il y a par le temps qui
-court tant de gens qui ne _ménagent la chèvre et le chou_ que dans
-l’espoir de mettre le chou au pot et la chèvre à la broche! comme dit
-très bien M. A. A. Monteil.
-
-_Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute._
-
-Suivant Feydel, ce proverbe ne concerne pas les hommes. Il ne concerne
-pas même les femmes en général, et il n’a guère d’application que pour
-imposer silence poliment à une femme qui se plaint de son mari. Tel
-est, en effet, le sens qu’il a eu autrefois; mais le sens actuel est
-que toute personne doit se résigner à vivre dans l’état où elle se
-trouve engagée, dans le lieu où elle est établie. Le texte a subi aussi
-un changement. Dans plusieurs éditions du _Dictionnaire de l’Académie_,
-il était énoncé ainsi: _Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle y
-broute_; dans celle de 1835, on a supprimé l’avant-dernier mot autorisé
-par l’usage ancien de la langue, et condamné par l’usage moderne qui le
-regarde comme une périssologie.
-
-_Il aimerait une chèvre coiffée._
-
-Cette expression, qu’on emploie en parlant d’un homme qui s’éprend
-de toutes les femmes quelque laides qu’elles soient, n’est pas aussi
-hyperbolique qu’elle le paraît. On peut en voir la preuve dans le
-_Lévitique_ (ch. 17, v. 7), dans le traité de Plutarque, _Que les
-bêtes usent de la raison_ (ch. 17), et dans un chapitre des _Mémoires
-d’Artagan_, où il est parlé de deux mille chèvres qui étaient couvertes
-de caparaçons de velours avec des galons d’or, et avaient la tête parée
-d’ornements de poupée.
-
-Rhulières rapporte qu’à une époque qu’il ne précise point, la cour de
-Russie s’amusa à célébrer le mariage d’un bouffon avec une chèvre.
-
-On connaît la fameuse épigramme de l’Anthologie qui a été traduite par
-Voltaire, et qui commence par ce vers:
-
- Charmantes filles de Mendès, etc.
-
-_On n’a jamais vu chèvre morte de faim._
-
-La chèvre trouve à vivre partout; elle broute également les plantes
-de toute espèce, les herbes grossières et les arbrisseaux chargés
-d’épines. De là ce proverbe, qu’on emploie pour signifier qu’il y a
-de l’avantage à prendre l’habitude de n’être point difficile sur les
-aliments et de manger de tout.
-
-_Prendre la chèvre._
-
-«La chèvre, dit Buffon, est vive, capricieuse et vagabonde...
-L’inconstance de son naturel se marque par l’irrégularité de ses
-actions; elle marche, elle s’arrête, elle court, elle bondit, elle
-saute, s’approche, s’éloigne, se montre, se cache, ou fuit, comme par
-caprice et sans autre cause déterminante que celle de la vivacité
-bizarre de son sentiment intérieur; et toute la souplesse des organes,
-tout le nerf du corps, suffisent à peine à la pétulance et à la
-rapidité de ces mouvements qui lui sont naturels.» Quelqu’un qui
-courrait après une chèvre échappée pour la prendre serait donc obligé
-de se donner une agitation extraordinaire, et il éprouverait en même
-temps beaucoup d’impatience. On croit que de là est venue l’expression,
-_Prendre la chèvre_, pour dire se fâcher, s’emporter sans raison.
-
-Peut-être vaudrait-il mieux rapporter cette expression au jeu de la
-_cabre_ ou de la _chèvre_, espèce de trépied de bois que les joueurs
-renversent avec des bâtons lancés d’une distance de vingt à trente pas,
-et que l’un d’eux relève dans un rond marqué, jusqu’à ce qu’il ait
-mis la main sur quelqu’un de ceux qui osent franchir ses lignes pour
-reprendre leurs bâtons, tandis que ce trépied est debout. Le _cabrier_
-ou _chevrier_, c’est-à-dire l’individu chargé de garder la chèvre ou
-de _prendre la chèvre_, suivant les termes techniques du jeu, ne cesse
-de se démener, afin de redresser son trépied fréquemment abattu, et
-de poursuivre ses adversaires entrés dans son quartier. Il va, vient,
-court de côté et d’autre, s’élance par sauts et par bonds, et présente
-l’image naturelle d’un homme qui se laisse emporter à tous les brusques
-mouvements que l’impatience et la colère peuvent produire.
-
-Ce jeu, en usage dans quelques départements du midi, fesait autrefois
-le délassement des soldats, et l’on peut s’étonner que Rabelais ait
-oublié de l’ajouter à la liste des deux cent-quinze jeux _auxquels
-s’esbattait_ le jeune Gargantua, _après s’estre lavé les mains de vin
-frais, et s’estre escuré les dents avec un pied de porc_.
-
-_Les chèvres de Blois._
-
-Ce sobriquet, rapporté par Guill. Crétin (page 176), fut autrefois
-donné aux femmes de Blois, parce que, dit Le Duchat, _elles étaient
-toutes, généralement parlant, laides et de mauvais air, de vraies
-chèvres coiffées_.
-
-Je crois que le sexe blaisois possède aujourd’hui toutes les qualités
-opposées aux défauts signalés dans cette citation, dont il ne saurait
-se plaindre, s’il est vrai qu’il n’y ait que la vérité qui offense.
-
-
-=CHEVRIER.=—_Les chevriers de Nîmes._
-
-Le territoire de cette ville comprenait autrefois une très vaste lande
-aujourd’hui défrichée, où l’on fesait paître beaucoup de chèvres. De là
-le sobriquet de _Cabriers ou Chevriers de Nîmes_.
-
-On dit, en Languedoc et en Provence, d’un homme qui brave le respect
-humain: _Il fait parler de lui comme le chevrier de Nîmes_. Ce qui
-vient, dit-on, de ce qu’un chevrier nîmois, rustique Érostrate, voulut
-mettre le feu à la Maison carrée pour se rendre célèbre.
-
-
-=CHIEN.=—_Chien qui aboie ne mord pas._
-
-C’est-à-dire que celui qui fait le plus de menaces n’est pas celui qui
-est le plus à craindre.—Ce proverbe est très ancien. Quinte-Curce nous
-apprend qu’il était usité chez les Bactriens. _Apud Bactryanos vulgo
-usurpabant canem timidum vehementius latrare quam mordere._—Les Turcs
-disent: _Le chien aboie, mais la caravane passe_.
-
-_Un chien regarde bien un évêque._
-
-On ne doit pas s’offenser d’être regardé par un inférieur.
-
-Ce dicton, qu’on adresse à un sot dont la susceptibilité s’irrite quand
-on fixe les yeux sur lui, signifie en développement: Êtes-vous donc un
-objet si sacré qu’il faille baisser respectueusement la vue en votre
-présence, et un homme ne peut-il vous regarder, lorsqu’un chien peut
-regarder un évêque qui est un personnage bien au-dessus de vous? Quant
-au rapprochement du chien et de l’évêque, qui fait le sel de ce dicton,
-il n’a pas été produit par le simple caprice de l’imagination, qui
-aurait pu choisir tout aussi bien un chien et un roi, un chien et un
-pape; il a probablement sa raison dans ce fait historique peu connu:
-c’est qu’autrefois il était défendu aux évêques d’avoir chez eux aucun
-chien. La défense avait été faite par le second concile de Mâcon,
-le 23 octobre 585, afin que les fidèles qui iraient leur demander
-l’hospitalité ne fussent point exposés à être mordus.
-
- _C’est le chien de Jean de Nivelle,
- Il s’enfuit quand on l’appelle._
-
-Jean II, duc de Montmorency, voyant que la guerre allait se rallumer
-entre Louis XI et le duc de Bourgogne, fit sommer à son de trompe ses
-deux fils, Jean de Nivelle et Louis de Fosseuse, de quitter la Flandre
-où ils avaient des biens considérables, et de venir servir le roi.
-Ni l’un ni l’autre n’obéirent; leur père, irrité, les déshérita en
-les traitant de _chiens_.—Suivant le dictionnaire de Trévoux, Jean
-de Montmorency, seigneur de Nivelle, ayant donné un soufflet à son
-père, fut cité au parlement, proclamé et sommé à son de trompe pour
-comparaître en justice. Mais plus on l’appelait, plus il se hâtait
-de fuir du côté de la Flandre. Il fut traité de _chien_, à cause de
-l’horreur qu’inspiraient son crime et son impiété.
-
-Telle est l’explication généralement adoptée; en voici une autre
-moins connue et peut-être plus exacte. Il y avait autrefois sur le
-haut du clocher de Nivelle un homme de fer, appelé Jean de Nivelle,
-qui frappait les heures sur la cloche de l’horloge. Comme les heures,
-représentées par des statues, ne se montraient que pour disparaître
-à mesure que ce jaquemart semblait les appeler avec son marteau, on
-disait d’une personne qui se dérobait à un appel, qu’elle était _comme
-les heures de Jean de Nivelle_. Le peuple, qui abrége volontiers les
-termes, même aux dépens du sens, supprima les _heures_, en attribuant
-le rôle qui leur appartenait à Jean de Nivelle; et plus tard,
-probablement à l’époque où l’on traita de _chien_ le seigneur du même
-nom, il introduisit cette épithète dans le dicton.
-
-La Fontaine paraît avoir cru qu’il s’agissait d’un véritable chien,
-lorsqu’il a dit:
-
- Une traîtresse voix bien souvent vous appelle;
- Ne vous pressez donc nullement.
- Ce n’était pas un sot, non, non, et croyez-m’en,
- Que le chien de Jean de Nivelle.
-
-Les Italiens disent: _Far come il can d’Arlotto che chiamato se
-la batte_; _faire comme le chien d’Arlotto, qui décampe quand on
-l’appelle_. Ici le mot _chien_ désigne l’animal de ce nom.
-
-_Jamais bon chien n’aboie à faux._
-
-Proverbe qu’on applique à un homme qui ne menace point sans frapper, ou
-à un homme dont les paroles et les résolutions ne restent point sans
-effet.
-
-_Il n’est pas nécessaire de montrer le méchant au chien._
-
-Proverbe fort ancien, qui se trouve dans le petit lexique de l’ancienne
-langue bretonne, à la suite des origines gauloises de Boxhornius:
-_Nid rhaid dangos diriaid i gwn_.—Le chien est doué d’un instinct
-merveilleux qui le tient constamment en garde contre les hommes
-capables de nuire ou de faire du mal à son maître. Il les connaît aux
-vêtements, à la physionomie, à la voix, à la démarche, aux gestes.
-Il semble même qu’averti par l’odorat, il les devine avant de les
-apercevoir. De là ce proverbe, dont le sens est qu’il n’est pas besoin
-de signaler à un homme habile et vigilant les piéges qu’il doit éviter.
-
-_Bon chien chasse de race._
-
-Les enfants tiennent ordinairement des inclinations et des mœurs de
-leurs parents. Ce proverbe, appliqué à un homme, s’emploie en bonne
-et en mauvaise part; appliqué à une femme, il se prend toujours en
-mauvaise part.
-
-_Qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage._
-
-On trouve aisément un prétexte quand on veut quereller ou perdre
-quelqu’un.
-
-_Chien hargneux a toujours l’oreille déchirée._
-
-Il arrive toujours quelque accident aux gens querelleurs.
-
-_Battre le chien devant le lion._
-
-C’est châtier le faible devant le fort, ou le petit devant le grand,
-pour une faute que l’un et l’autre ont commise. _Ma fille_, disent les
-Turcs, _c’est à vous que je parle, afin que ma bru me comprenne._
-
-_Entre chien et loup._
-
-Cette expression, qui a de l’analogie avec le πρῶτη υπ̓ Αμφιλυκη des
-Grecs (_à la première heure autour du loup_), est fort ancienne en
-France, puisqu’on lit dans les Formules de Marculfe, auteur du VII^e
-siècle, _Infra horam vespertinam_, INTER CANEM ET LUPUM. Elle s’emploie
-pour dire: à l’heure du crépuscule du soir, _lorsque n’étant plus jour
-il n’est pas encore nuit_; _sideribus dubiis_. Mais ce n’est point
-par allusion à la difficulté qu’éprouve alors la vue de discerner les
-objets sans se méprendre entre ceux qui se ressemblent, sans confondre,
-par exemple, un chien avec un loup, ou un loup avec un chien, comme
-l’ont prétendu tous les glossateurs qui ont adopté pour explication ces
-deux vers de Baïf:
-
- Lorsqu’il n’est jour ne nuit, quand le vaillant berger
- Si c’est un chien ou loup ne peut au vrai juger.
-
-L’expression _Entre chien et loup_ désigne proprement l’intervalle qui
-sépare le moment où le chien est placé à la garde du bercail et le
-moment où le loup profite de l’obscurité qui commence pour aller rôder
-à l’entour, car c’est un usage, de tout temps observé par les bergers,
-de lâcher le chien ou de le mettre en sentinelle aussitôt que la chute
-du jour les avertit que le loup ne tardera pas à sortir du bois; et de
-là vient sans doute qu’on ne peut dire _Entre loup et chien_, comme on
-dit _Entre chien et loup_, car l’ordre des faits serait interverti.
-
-On trouve dans des lettres de rémission de 1409: «A l’heure tarde,
-_quæ vulgariter vocatur_ INTER CANEM ET LUPUM, _à l’heure d’encour_
-(entour) _chien et leu_.» Madame de Sévigné a employé substantivement
-l’expression _Entre chien et loup_, pour signifier des idées douteuses
-ou obscures. On lit dans sa 802^e lettre à madame de Grignan: «Il me
-semble que vous êtes une substance qui pense beaucoup. Que ce soit du
-moins d’une couleur à ne pas vous noircir l’imagination. Pour moi,
-j’essaie d’éclaircir mes _entre chiens et loups_, autant qu’il m’est
-possible.»
-
-_Leurs chiens ne chassent point ensemble._
-
-Les chiens savent pénétrer les sentiments de leur maître et s’y
-conformer. Prévenants pour ses amis, ils se déclarent contre ses
-ennemis, et s’éloignent même par un instinct naturel des chiens qui
-leur appartiennent. De là cette expression proverbiale, qu’on emploie
-en parlant des personnes qui ne sont pas en bonne intelligence.
-
-_Les chiens d’Orléans._
-
-Mathieu Paris, dans la vie de Henri III roi d’Angleterre, rapporte que
-les Orléanais furent appelés _chiens_, pour être demeurés tranquilles
-spectateurs et même approbateurs de la violence qui fut faite aux
-écoliers et au clergé de leur ville par les pastoureaux, brigands dont
-les bandes fanatiques désolèrent la France durant la captivité de
-saint Louis. Il paraît que ce fut leur évêque qui les qualifia de la
-sorte dans une bulle qu’il fulmina contre eux à cause de leur lâche
-silence. Si cette origine est vraie, dit l’abbé Tuet, il faut prendre
-le sobriquet dans le sens du passage de l’Écriture, _Canes muti non
-valentes latrare_... _chiens muets qui ne savent pas aboyer_. Mais
-Lemaire, dans ses _Antiquités d’Orléans_, pense que ce sobriquet fut
-donné aux Orléanais parce qu’ils firent preuve de fidélité envers nos
-rois.
-
-_Il n’est chasse que de vieux chiens._
-
-Parce que les vieux chiens sont les plus habiles à dépister le gibier
-dont ils connaissent toutes les ruses. Le sens figuré du proverbe est,
-qu’il n’y a point d’hommes plus propres au conseil et aux affaires que
-les vieillards, à cause de leur expérience.
-
-Camus, évêque de Belley, fit un jour à ce proverbe une variante assez
-singulière. Peu partisan des saints nouveaux, il s’écria dans un
-de ses sermons: Je donnerais cent de nos saints nouveaux pour un
-ancien. _Il n’est chasse que de vieux chiens_; _il n’est châsse que
-de vieux saints._—Il avait peut-être raison dans le fond, à cause de
-certains abus de la canonisation. Mais il avait tort dans la forme,
-et l’on aurait pu lui adresser cette interrogation proverbiale de
-l’_Ecclésiastique_ (ch. 13, v. 22): _Quæ communicatio sancto homini ad
-canem?_ _quel rapport a le saint avec le chien?_
-
- _D’oiseaux, de chiens, d’armes, d’amours,
- Pour un plaisir mille doulours._
-
-Ce vieux proverbe atteste combien les anciens seigneurs français
-devaient prendre à cœur tout ce qui concernait la fauconnerie, la
-vénerie, les tournois et la galanterie, quatre objets importants de
-leurs occupations et de leurs goûts.
-
-_Rompre les chiens._
-
-Au propre, c’est rappeler les chiens de la voie qu’ils suivaient,
-leur faire quitter ce qu’ils chassaient; au figuré, c’est interrompre
-des propos qui prenaient une tournure désagréable pour quelqu’un des
-auditeurs, ramener la conversation sur un autre sujet.
-
-
-=CHOSE.=—_Il ne faut pas mépriser les petites choses._
-
-Notre Seigneur Jésus-Christ, dit une vieille légende, se promenant un
-jour avec quelques-uns de ses disciples, aperçut un morceau de fer
-de cheval qui se trouvait sous les pas de saint Pierre, et il invita
-cet apôtre à le ramasser; mais celui-ci, dédaignant une si pauvre
-trouvaille, le repoussa du pied. Le Seigneur ne dit rien, se baissa
-modestement et le prit dans sa main. Bientôt après, un atelier de
-forgeron s’offrit sur la route. Il y entra et vendit le fragment de
-fer pour lequel il reçut trois sous. Avec cet argent, il acheta des
-cerises, les mit dans un pan de sa robe, et continua la promenade.
-Lorsque tout le monde fut bien fatigué, il laissa tomber les cerises
-l’une après l’autre. Saint Pierre, qui avait grand’soif, s’empressa
-de s’en emparer à mesure qu’elles tombaient, et se désaltéra en les
-mangeant. Comme il portait la dernière à la bouche, le fils de Dieu,
-qui l’avait vu faire sans avoir l’air de le regarder, se tourna vers
-lui en souriant et lui dit avec beaucoup de douceur: «Pierre, tu n’as
-pas voulu te baisser une fois pour prendre le morceau de fer, et tu
-t’es baissé plus de cent pour prendre les cerises, dont tu aurais été
-privé si j’avais été aussi dédaigneux que toi de ce débris. Tu sens
-maintenant le tort que tu as eu: souviens toi donc qu’il ne faut jamais
-mépriser les petites choses, et qu’elles ont souvent d’importants
-résultats.»—_Celui qui méprise les petites choses_, dit un autre
-proverbe, _n’en aura jamais de grandes_.
-
-_Il ne faut pas négliger les petites choses._
-
-«Parfois petite négligence accouche d’un grand mal, dit le bonhomme
-Richard: faute d’un clou, le fer du cheval se perd; faute du fer, on
-perd le cheval; et faute du cheval, le cavalier lui-même est perdu,
-parce que l’ennemi l’atteint et le tue: le tout pour n’avoir pas fait
-attention à un clou de fer de cheval.»
-
-Qu’on examine les grandes affaires, et l’on verra que la négligence des
-menus détails les empêche presque toujours de réussir. _Qui spernit
-modica paulatim decidet_ (Ecclésiastique, ch. 19, v. 1), _qui ne fait
-pas attention aux petites choses, tombera peu à peu_.
-
-L’attention aux petites choses, dit Confucius, est l’économie de la
-vertu.
-
-
-=CHOU.=—_Envoyer quelqu’un planter ses choux._
-
-C’est le reléguer à la campagne, le priver de son emploi. La Dixmerie
-prétend que Dioclétien donna lieu à cette expression proverbiale
-lorsque, après avoir abdiqué l’empire, il vivait à Salone sa
-patrie, occupé à cultiver son jardin. Les députés du sénat étant
-venus l’engager à remonter sur le trône, il leur montra des choux
-supérieurement plantés de ses mains, en disant: «Voilà mes nouveaux
-sujets: ils répondent à mes soins, ils ne sont jamais indociles; je ne
-veux pas les échanger contre d’autres.»
-
-_Chou pour chou, Aubervilliers vaut bien Paris._
-
-Autrefois, le terrain du village d’Aubervilliers était presque
-entièrement planté de choux qui passaient pour meilleurs que ceux des
-autres endroits. De là ce proverbe, dont on se sert pour égaler sous
-quelque rapport deux choses dont l’une a été trop rabaissée, ou pour
-signifier que chaque chose a une qualité qui la rend recommandable.
-
-_Arrive qui plante, ce sont des choux._
-
-Cette phrase proverbiale, dont le second membre explique le premier,
-s’employa primitivement pour dire qu’on n’attachait point d’importance
-à une chose, et qu’on en laissait le soin à qui voudrait. Elle ne
-s’emploie aujourd’hui que pour signifier la résolution qu’on a prise de
-faire une chose, au risque de tout ce qui peut arriver; et le dernier
-membre de la phrase est presque toujours supprimé.
-
-_Il s’y entend comme à ramer des choux._
-
-C’est-à-dire, il ne s’y entend pas du tout, il n’a pas la moindre
-connaissance de la chose dont il veut se mêler. Ramer signifie soutenir
-des plantes grimpantes avec des rames, petits branchages qu’on fiche
-en terre. On rame les pois, dont les tiges ont besoin de support parce
-qu’elles s’élèvent à une certaine hauteur; mais on ne rame point les
-choux.
-
-
-=CHOUETTE.=—_Larron comme une chouette._
-
-La chouette dont il est ici question est une espèce de corneille, le
-petit choucas, que les Latins nommaient _monedula_, parce que cet
-oiseau aime beaucoup à prendre et à cacher les pièces d’argent et
-d’or qu’il peut trouver. _Monedula_, dit Vossius, _quasi monetula
-a surripiendis monetis_.—On dit aussi: _Larron comme une pie_, et
-l’histoire de la pie voleuse est bien connue.
-
-_Faire la chouette._
-
-C’est jouer seul contre plusieurs qui jouent alternativement.
-
-_Être la chouette d’une société._
-
-C’est être l’objet ordinaire des railleries de cette société.
-
-Ces expressions sont des métaphores empruntées de la chasse à la pipée.
-Cette chasse est due à l’antipathie naturelle qu’ont les oiseaux de
-jour pour les oiseaux de nuit. Le pipeur, caché dans une loge de
-feuillage, au pied d’un arbre qu’il a couvert de petits tuyaux de
-paille enduits de glu, imite le cri de la chouette ou fait crier une
-chouette qu’il a avec lui. A ce cri, les oiseaux irrités accourent
-pour se jeter sur l’ennemi nocturne qui ose se montrer en plein jour.
-Le plus petit roitelet, n’écoutant que sa haine et son courage, arrive
-comme les autres, impatient de donner aussi son coup de bec. Ils se
-posent sur l’arbre fatal, ils voltigent de branche en branche afin de
-découvrir la chouette. La glu s’attache à leurs ailes, arrête leurs
-pieds délicats et les livre au chasseur qui s’applaudit du succès de la
-ruse.—Le mot _pipée_ est une onomatopée du cri, ou, comme dit Nicod,
-du _pippis_ des petits oiseaux, parce que dans cette chasse on imite
-aussi le cri de ces petits oiseaux, ou l’on en fait crier un qu’on a
-pris, afin d’attirer les autres.
-
-
-=CHRÊME.=—_Être du bon chrême._
-
-C’est être fort crédule. Mauvaise allusion au saint-chrême, dont
-l’évêque oint le front de ceux qu’il confirme dans la foi. On trouve
-dans _les XV joyes de Mariage_ (p. 64, éd. de 1726): «Le bonhomme est
-de la bonne foy et _du bon cresme_.»
-
-
-=CHUTE.=—_De grande montée, grande chute._
-
-Leçon donnée aux ambitieux. La fortune est inconstante: _E summo retro
-volvi suevit_, dit Tite-Live. Ainsi monter ce n’est souvent qu’élever
-sa chute; et plus une chute est élevée, plus elle creuse un abîme
-profond.
-
- ......._Tolluntur in altum
- Ut lapsu graviore ruant._ (CLAUDIEN.)
-
-Les Espagnols emploient le même proverbe en y ajoutant un exemple tiré
-de l’histoire naturelle: _De gran subida gran cayda: por su mal nacen
-las alas a la hormida_; _de grande montée, grande chute: pour son mal
-naissent les ailes à la fourmi_.
-
-Nous disons encore: _Qui saute le plus haut, descend le plus bas_.—Les
-Italiens disent: _A cader va chi troppo in alto sale_; _c’est se
-précipiter que de s’élancer trop haut_.
-
-
-=CIMETIÈRE.=—_Il a de l’esprit, il a couché au cimetière._
-
-_Ingenio valet in cœmeterio dormivit._ C’est comme si l’on disait:
-c’est un adroit, un rusé pèlerin; car ce proverbe est venu de ce que
-des pèlerins, faisant vœu de ne coucher sous le toit d’aucun homme
-vivant, allaient passer la nuit dans les cimetières, où ils trouvaient
-des vivres préparés pour leur subsistance par les soins compatissants
-du clergé. La conduite de ces pieux voyageurs eut une conséquence
-remarquable. Comme le peuple se rendait auprès d’eux pour acheter des
-croix, des rosaires, des agnus, des scapulaires, etc., il en résulta
-l’usage des foires tenues dans les lieux des sépultures. Ces foires,
-à la vérité, n’y restèrent pas longtemps, parce que les synodes s’y
-opposèrent; mais alors elles furent transférées sur les terrains
-adjacents; et de là vient qu’on voit encore aujourd’hui des marchés
-près des anciens cimetières en plusieurs lieux de France et d’autres
-pays.
-
-
-=CIRE.=—_Comme de cire._
-
-On dit de deux hommes de même humeur, de même inclination, qu’_ils sont
-égaux comme de cire_, et d’un habit qui ne fait pas un pli, qu’_il est_
-ou qu’_il va comme de cire_. Regnier-Desmarais observe que dans ces
-deux phrases il n’y a nulle construction, et que, pour y en trouver
-quelqu’une, il faut y rétablir plusieurs mots ellipsés, savoir: que
-les deux hommes sont égaux comme deux figures de cire sorties du même
-moule; que l’habit est ou va comme celui qu’une statue de cire prend
-dans le moule. Les Espagnols se servent, ajoute-t-il, d’une expression
-tout à fait semblable à la dernière phrase, en parlant d’un habit qui
-vient extrêmement bien à la taille: _Le viene como de molde_; _il va
-comme s’il sortait du moule, comme s’il était moulé_.
-
-_Comme de cire_, ou simplement _de cire_, signifie aussi, fort à
-propos. «Ah! vous voilà, infante de mon ame! vous arrivez _comme de
-cire_. Il y a longtemps que je vous attendais.» (Théât. ital. de
-Gherardi, _Naissance d’Amadis_, sc. 6.)
-
- Tels dons étaient pour des dieux,
- Pour des rois voulais-je dire.
- L’un et l’autre y vient de cire.
- Je ne sais quel est le mieux. (LA FONTAINE.)
-
-_Cela va de cire._
-
-Locution elliptique dont la construction pleine est celle-ci: _Cela
-va_ comme si c’était _de cire_; c’est-à-dire, cela va bien, cela va
-à souhait, cela va à merveille, parce que la cire est une matière
-molle et ductile qu’on façonne comme on veut. Telle est l’explication
-généralement adoptée. Mais il y en a une autre assez vraisemblable,
-d’après laquelle le mot _cire_ aurait la signification de son homonyme
-_sire_ (seigneur), qui s’écrivait autrefois de même (voyez _C’est un
-pauvre sire_). Et, dans ce cas, notre locution ainsi rectifiée, _Cela
-va de sire_, reproduirait exactement celle des Italiens, _Questa cosa
-va da signore_; _cette chose va comme si elle était faite par un
-seigneur_. Ce qui paraît fondé sur l’opinion qu’un seigneur, qui a
-toujours plus de facilité, plus de moyens que le commun des hommes, ne
-peut manquer de faire toutes choses merveilleusement.
-
-
-=CLAUDE.=—_Être bien Claude._
-
-L’empereur Claude a donné lieu à cette expression proverbiale, qu’on
-applique à un niais, à un idiot. Affligé, pendant son enfance, de
-maladies graves et opiniâtres, il ne fut jugé propre à aucune fonction.
-Auguste, son grand-oncle maternel, n’en faisait pas le moindre cas; et
-Antonia, sa mère, qui le traitait d’ébauche et d’avorton de la nature,
-disait, toutes les fois qu’elle voulait taxer quelqu’un de bêtise: _Il
-est plus imbécile que mon fils Claude_. Une telle opinion se trouva
-souvent confirmée par les sottises qu’il fit dans le cours de sa vie.
-Il prenait si peu garde à ses actions et à ses paroles, qu’il médita
-un édit pour permettre de soulager, à table, le ventre et l’estomac de
-l’incommodité des vents, et qu’il s’écria un jour en plein sénat, à
-propos de bouchers et de marchands de vin: Je vous le demande, pères
-conscrits, qui peut vivre sans andouillettes? Malgré des disparates si
-extraordinaires, il ne manquait pas d’instruction. Il inventa, dans
-sa jeunesse, trois nouvelles lettres qu’il fit ajouter dans la suite
-à l’alphabet, et dont il fit adopter l’usage pour les livres, actes
-publics et inscriptions de son temps. Il s’appliqua à la littérature,
-et composa plus de cinquante volumes, parmi lesquels se trouvaient les
-mémoires de sa vie, une apologie de Cicéron et deux histoires, l’une
-des Étrusques, l’autre des Carthaginois. Le philosophe Sénèque, qui
-l’avait loué pendant sa vie, le peignit, après sa mort, métamorphosé en
-citrouille dans l’_Apocoloquintose_. Et cette satire contribua beaucoup
-à accréditer les idées défavorables attachées au nom de Claude.
-
-
-=CLEF.=—_Mettre les clefs sur la fosse._
-
-C’est-à-dire renoncer à la succession. Cette expression a été
-littérale. On faisait autrefois acte de renonciation à un héritage en
-déposant les clefs, qui étaient le symbole de la propriété, sur le
-tombeau du testateur. «Et là (à Arras), la duchesse Marguerite (épouse
-de Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne), renonça à ses biens, meubles,
-pour le doute qu’elle ne trouvât trop grandes dettes, en mettant sur sa
-représentation sa ceinture, avec sa bourse et les clefs, comme il est
-de coutume, et de ce demanda instrument à un notaire public qui était
-là présent.» (Monstrelet.)
-
-
-=CLERC.=—_Ce n’est pas un grand clerc._
-
-Ce n’est pas un habile homme. Autrefois on disait _clerc_ pour savant,
-_mauclerc_ pour ignorant, et _clergie_ pour science, parce qu’il n’y
-avait un peu d’instruction que parmi le clergé, les nobles tenant
-à honte de savoir quelque chose.—La vie d’un clerc était alors
-réputée si précieuse, qu’on avait établi en France, en Angleterre et
-en Allemagne, un privilége nommé _bénéfice de clergie_, _beneficium
-clericorum_, en vertu duquel on fesait grâce à un homme qui méritait
-la corde, lorsqu’il avait pu lire dans le livre des psaumes certains
-passages désignés par les juges; mais comme ces juges eux-mêmes ne
-savaient pas lire, ils s’en rapportaient à l’aumônier de la prison. Dès
-que celui-ci avait dit: _Legit ut clericus_, _il lit comme un clerc_,
-le coupable était mis en liberté sans autre punition que d’être marqué
-légèrement d’un fer chaud à la paume de la main.
-
-_Faire un pas de clerc._
-
-C’est commettre quelque faute par inadvertance ou par inexpérience. On
-disait autrefois _vice de clerc_ dans le même sens que _pas de clerc_.
-
-_Les plus grands clercs ne sont pas les plus fins._
-
-Ce qu’un personnage de Rabelais exprime plaisamment par ce mauvais
-latin: _Magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes_.
-
-Les savants, toujours trop occupés de leurs travaux pour attacher
-beaucoup d’importance aux détails vulgaires, sont souvent dans une
-profonde ignorance des choses de la société. Ils ne paraissent guère
-dans un cercle sans se faire remarquer par leurs distractions ou leurs
-gaucheries, et c’est ce qui a donné lieu à cet autre proverbe: _Que les
-gens d’esprit sont bêtes!_ par lequel la médiocrité de l’homme du monde
-se console de leur supériorité.
-
-Jean-Paul-Frédéric Richter a merveilleusement mis en action et
-développé cette pensée proverbiale dans un ouvrage fort original
-et fort comique, intitulé: «Voyage, aventures, exploits et jours
-d’angoisse d’un aumônier de régiment, avec une apologie de sa valeur,
-et une narration de ses hauts-faits, contenus dans une épître
-panégyrique et catéchétique.» Cet aumônier est un puits de science. Il
-n’y a rien qu’il ne connaisse et qu’il n’approfondisse, et avec tout
-cela il est le plus niais des mortels. _Hors sa science, il ne sait
-absolument rien_, comme disait le valet du père Griffet, en parlant de
-son maître.
-
-L’un de nos meilleurs critiques, M. Philarète Chasles, a donné un
-excellent article sur cet ouvrage dans la _Revue de Paris_.
-
-
-=CLOCHE.=—_Fondre la cloche._
-
-C’est prendre un parti sur une chose qui est demeurée longtemps en
-suspens, venir à la conclusion d’une affaire qui a été longtemps
-agitée.—La fonte d’une cloche est une opération sérieuse qui demande
-beaucoup de préparatifs.
-
-_Étonné_ ou _Penaud comme un fondeur de cloche._
-
-Qu’on se figure la surprise que doit éprouver un homme qui a employé
-beaucoup de temps, de soins et d’argent pour la fonte d’une cloche,
-lorsque, défaisant le moule dans lequel la matière a été coulée, il
-trouve que l’opération est manquée; on concevra sans peine combien
-est juste cette comparaison proverbiale, par laquelle on exprime le
-désappointement et la confusion de ceux qui voient avorter une affaire
-dont ils croyaient le succès assuré.
-
-On cite plusieurs fondeurs de cloche morts de douleur de n’avoir pas
-réussi dans leur ouvrage; on en cite aussi plusieurs morts de joie
-d’avoir réussi. Parmi ces derniers figure Jean Masson, qui fondit la
-grosse cloche de Rouen, connue sous le nom de George d’Amboise.
-
-_Qui n’entend qu’une cloche n’entend rien._
-
-On ne peut connaître une affaire et la juger sur le rapport de l’une
-des deux parties; il faut écouter les raisons qui peuvent être
-alléguées par chacune d’elles.—On dit aussi _Qui n’entend qu’une
-cloche n’entend qu’un son_.
-
-_Gentilshommes de la cloche._
-
-On appelait ainsi avant la révolution les maires et les échevins,
-à qui l’exercice de leurs fonctions conférait un droit de noblesse
-dans seize villes de France, savoir: Abbeville, Angers, Angoulême,
-Bourges, Cognac, Lyon, Nantes, Niort, Paris, Péronne, Poitiers, La
-Rochelle, Saint-Jean-d’Angely, Saint-Maixent, Toulouse et Tours. Cette
-dénomination venait de ce que les assemblées où se fesait l’élection de
-ces officiers municipaux étaient convoquées au son de la cloche.
-
-_On fait dire aux cloches tout ce qu’on veut._
-
-Ce dicton s’applique aux personnes qui ne parlent ordinairement que
-d’après les idées qu’on leur suggère et qui font écho aux paroles des
-autres.
-
-Comment puis-je gagner le ciel? demandait un riche laboureur à un
-religieux mendiant. Celui-ci lui répondit par ce passage qui se
-trouvait, disait-il, dans le catéchisme de son couvent: _Audite
-campanas monasterii; dicunt: dando, dando, dando_. _Écoutez tes cloches
-du monastère; elles disent que c’est par des dons, des dons, des dons._
-
-On conte qu’une veuve alla consulter son curé pour savoir si elle
-ferait bien de se remarier. Elle alléguait qu’elle était sans appui
-et qu’elle avait un excellent valet fort habile dans le métier de feu
-son mari.—C’est bien, lui dit le curé; mariez-vous avec lui.—Mais,
-ajouta-t-elle, il y a du danger à cela: je crains que mon valet ne
-devienne mon maître.—En ce cas, ne l’épousez point, répliqua le
-curé.—Comment ferai-je donc? s’écria-t-elle; car je ne puis soutenir
-seule le poids des affaires que m’a laissées mon pauvre défunt, et
-j’ai besoin absolument de quelqu’un qui le remplace.—Eh bien! prenez
-ce quelqu’un.—Cependant s’il avait un mauvais caractère, s’il ne
-songeait qu’à s’emparer de mes biens et à les dissiper.—Alors, ne
-le prenez pas. C’est ainsi que le curé ajustait ses réponses aux
-arguments de la veuve et abondait toujours dans leur sens. Voyant enfin
-qu’elle aspirait à de secondes noces et qu’elle avait un penchant
-décidé pour son valet, il lui conseilla d’écouter attentivement les
-cloches de l’église et d’agir suivant ce qu’elles lui diraient. Quand
-elles sonnèrent, elle interpréta leur son conformément à ses désirs
-et entendit fort distinctement ces paroles: _Prends ton valet, prends
-ton valet_. En conséquence elle se hâta de le prendre. Mais bientôt
-après elle fut menée rudement et battue par ce nouveau mari, et de
-maîtresse qu’elle était elle se trouva servante. Dans sa douleur, elle
-alla se plaindre au curé du conseil qu’il lui avait donné, maudissant
-le jour où elle avait été trompée par les cloches. Le curé lui répondit
-qu’elle ne les avait pas bien entendues. Pour le lui prouver il les
-fit sonner encore, et la pauvre femme comprit alors qu’elles disaient:
-_Ne le prends pas, ne le prends pas_. Le malheur lui avait donné de
-l’intelligence.
-
-J’ai traduit littéralement cette dernière historiette du troisième
-sermon latin _De viduitate_ (du veuvage), par Jean Raulin, moine de
-Cluny, prédicateur du XV^e siècle, qui ne le cède en rien à Maillard, à
-Barlette et à Menot. Rabelais en a copié les principaux traits dans les
-chapitres 9, 27 et 28 de son troisième livre.
-
-
-=CLOU.=—_Un clou chasse l’autre._
-
-Proverbe pris du latin: il se trouve dans cette phrase de la quatrième
-Tusculane de Cicéron: _Novo amore veterem amorem, tanquam clavo clavum,
-ejiciendum putant_; _ils pensent qu’un nouvel amour doit remplacer un
-ancien amour, comme un clou chasse l’autre_.
-
-_River le clou à quelqu’un._
-
-C’est le mettre à la raison une fois pour toutes. Métaphore empruntée
-des galériens à qui on rive le clou qui ferme leur collier, pour
-empêcher qu’ils ne se déchaînent. Le _Roman de la Rose_ emploie souvent
-cette expression dans ce sens (Le Duchat).
-
-
-=COCAGNE.=—_Pays de Cocagne._
-
-Je transcrirai ici ce que j’ai dit sur cette expression proverbiale
-dans le _Journal de la langue française_, en réponse à un abonné qui
-m’avait demandé, 1º d’expliquer ce que c’est que le _pays de Cocagne_;
-2º de rapporter les diverses étymologies qu’on a données du nom de ce
-pays; 3º de dire quelle est celle qui est la meilleure.
-
-1º On appelle _pays de Cocagne_ un pays d’abondance et de bonne chère.
-Cette expression sert de titre à un fabliau, où l’auteur raconte
-qu’étant allé à Rome pour l’absolution de ses péchés, il fut envoyé
-en pénitence par le pontife dans un pays qui a été béni de Dieu
-particulièrement.
-
- Ce pays a nom Cokaigne,
- Qui plus i dort, plus i gaigne.
-
-Les murs des maisons sont construits de divers comestibles: les
-chevrons sont d’esturgeons, les couvertures de lard, les lattes de
-saucisses; sur tous les chemins et dans toutes les rues sont des tables
-dressées où l’on va librement s’asseoir, et des boutiques ouvertes où
-l’on peut prendre ce qu’on veut sans payer. Il y a une rivière dont
-un côté est d’excellent vin rouge, et l’autre côté d’excellent vin
-blanc; il y pleut trois fois la semaine une ondée de flans chauds,
-etc...; partout des concerts et des danses; jamais querelle ni guerre,
-parce que tout y est en commun; toutes les femmes y sont belles, peu
-farouches et si complaisantes, qu’après les avoir choisies à son gré,
-on peut à son gré les quitter au bout de l’année, les plus longs
-engagements ne passant pas ce terme. Mais ce qu’il y a de merveilleux,
-c’est que dans ces lieux favorisés du ciel existe la fontaine de
-Jouvence. Devient-on vieux? on va s’y baigner, et l’on en sort n’ayant
-plus que vingt ans.
-
-Tel est le pays de Cocagne, dont on fait honneur à l’imagination d’un
-trouvère du treizième siècle, mais qui se retrouve pourtant trait pour
-trait (excepté la fontaine de Jouvence), dans les descriptions que des
-poëtes grecs ont faites de l’âge d’or. Voici comment Phérécrate, auteur
-comique athénien du temps de Platon, a parlé du retour de cet âge:
-«Qu’avons-nous besoin de laboureurs, de charrues, de taillandiers, de
-forgerons, de semences, d’échalas? Des fleuves de sauce noire, sortant
-à gros bouillons des sources de Plutus, vont couler dans les rues,
-roulant des pains faits avec de la fine fleur de farine, et des gâteaux
-délicieux; il n’y aura qu’à puiser. Jupiter faisant pleuvoir du vin
-capnias, arrosera les toits des maisons, d’où découleront des ruisseaux
-de cette précieuse liqueur avec des tartelettes au fromage, de la purée
-toute chaude, et du _vermicelle_ assaisonné de lis et d’anémones. Les
-arbres qui sont sur les montagnes porteront, au lieu de feuilles, des
-intestins de chevreaux rôtis, des calmars bien tendres et des grives
-braisés.»
-
-Voici comment Téléclide, autre auteur comique athénien, a décrit
-les délices de l’âge d’or: «Il ne coulait que du vin dans tous les
-torrents. Les gâteaux se disputaient avec les pains autour de la bouche
-des hommes, suppliant qu’on les avalât, si l’on voulait manger tout ce
-qu’il y avait de plus blanc en ce genre. Les tables étaient couvertes
-de poissons qui venaient dans chaque demeure se rôtir eux-mêmes. Un
-fleuve de sauce coulait auprès des lits, roulant des morceaux de viande
-cuite, et des ragoûts étaient auprès des convives pour qui voulait en
-prendre, de sorte que chacun pouvait manger à discrétion des bouchées
-bien tendres et bien arrosées... Des petits-pâtés et des grives toutes
-rôties volaient dans le gosier. On entendait le bruit des gâteaux qui
-se poussaient et repoussaient autour de la bouche pour entrer.»
-
-On peut voir dans le sixième livre des _Deinosophites_ d’Athénée
-le texte des fragments que je viens de citer, en me servant de la
-traduction de M. Hubert.
-
-2º Les étymologistes se sont épuisés en conjectures sur l’origine du
-mot _Cocagne_, dont Ménage n’a point parlé. Lamonnoye, qui le regardait
-à tort comme peu ancien dans notre langue, parce qu’il ne l’avait
-trouvé ni dans Marot, ni dans Rabelais, ni même dans Regnier, en a
-donné une explication ridicule. _Cocagne_, dit-il, est un pays imaginé
-par le fameux Merlin Cocaye, qui, tout au commencement de sa première
-Macaronée, après avoir invoqué Togna, Pedrala, Mafelina, et autres
-muses burlesques, décrit les montagnes qu’elles habitent comme un
-séjour de sauces, de potages, de brouets, de ragoûts, de restaurants,
-où l’on voit couler des fleuves de vin et des ruisseaux de lait. Ce
-pays, ajoute-t-il, à dû tirer son nom de celui de son inventeur, et
-_Cocagne_ n’est qu’une altération de _Cocaye_.
-
-Le savant évêque d’Avranches, Huet, qui fesait dériver _gogaille_ de
-_gogue_, espèce de farce piquante ou de saupiquet, a prétendu que _pays
-de cocagne_ est venu de _pays de gogaille_.
-
-Suivant d’autres, il y a en Italie, sur la route de Rome à Lorette, une
-petite contrée appelée _Cocagna_, dont la situation est très agréable,
-le terroir très fertile, et où les denrées sont excellentes et à bon
-marché; et c’est là qu’ils trouvent le modèle du _pays de Cocagne_.
-
-Les commentateurs de Rabelais, MM. Eloi Johanneau et Esmangard, disent
-sur cette explication: «Il nous paraît très vraisemblable que c’est
-du nom de ce pays qu’on a fait celui de _pays de Cocagne_, et que le
-nom de _Cocagna_ vient du proverbe: _Il est à son aise comme un coq
-en pâte_; ou du latin _coccus_, graine de kermès, cochenille; ou du
-languedocien _coco_, pain mollet, au sucre et aux œufs.» Il faut avouer
-que ces messieurs, en cette circonstance, n’ont pas fait preuve de leur
-sagacité ordinaire.
-
-L’opinion de Furetière est que dans le haut Languedoc on appelle
-_Cocagne_ un petit pain de pastel, avant qu’il soit réduit en poudre
-et vendu aux teinturiers, et que, comme le pastel ne croît que dans
-des terres fertiles, on a donné le nom de _Cocagne_ à ce pays, où il
-est d’un très grand revenu, et par extension à tout pays où règnent
-l’abondance et la bonne chère.
-
-On lit dans l’ouvrage de Chaptal, de la _Chimie appliquée à
-l’agriculture_ (tome 2, page 352), le passage suivant, qui semble
-confirmer l’opinion de Furetière: «Avant la découverte de l’indigo,
-qui ne commença à paraître en Europe que dans les premières années du
-dix-septième siècle, les environs de Toulouse et surtout le Lauraguais,
-fournissaient une énorme quantité de pastel. Les coques de pastel qu’on
-y préparait jouissaient de la première réputation en Europe. Ce pays
-était devenu si riche, qu’on l’a appelé _pays de Cocagne_, du nom de
-son industrie. Cette dénomination a passé en proverbe pour désigner un
-pays riche et très fertile.
-
-«Deux cent mille balles de coques étaient exportées, chaque année, par
-le seul port de Bordeaux. Les étrangers en éprouvaient un si pressant
-besoin que, pendant les guerres que nous avions à soutenir, il était
-constamment convenu que ce commerce serait libre et protégé, et que les
-vaisseaux étrangers arriveraient désarmés dans nos ports pour y venir
-chercher ce produit. Les établissements de Toulouse ont été fondés
-par des fabricants de pastel. Lorsqu’il fallut assurer la rançon de
-François I^{er}, prisonnier en Espagne, Charles-Quint exigea que le
-riche Béruni, fabricant de coques, servît de caution.»
-
-3^o Aucune des étymologies qu’on vient de lire n’est admissible, car
-elles se fondent toutes sur des faits qui sont moins anciens que le
-mot _Cocagne_, dont, par conséquent, ils ne peuvent avoir été la
-source. Je crois que _Cocagne_, autrefois _Cokaigne_, _Coquaigne_, ou
-_Cokaine_, est dérivé du latin _coquina_, _cuisine_, _bonne chère_.
-Cette opinion me paraît confirmée par ce qu’a dit le savant Hickes,
-en traçant l’origine du mot anglais _Cockney_: «_Coquin_, _coquine_,
-olim apud gallos, otio, gulæ et ventri deditos, ignavum, ignavam,
-desidiosum, desidiosam, segnem significabant. Hinc urbanos utpote a
-rusticis laboribus ad vitam sedentariam et quasi desidiosam avocatos
-pagani nostri olim _Cokaignes_, quod nunc scribitur _Cockneys_,
-vocabant, et poeta hic noster in monacos et moniales ut segne genus
-hominum qui desidiæ dediti, ventri indulgebant et coquinæ amatores
-erant, malevolentissime invehitur, monasteria et monasticam vitam,
-in descriptione terræ cokaineæ parabolice perstringens.» (Gramm.
-anglo-sax. ling. veter, septentr. Thesaurus, tome I, page 254.)
-
-Le fabliau de Cocagne, où l’auteur a eu certainement pour but de
-peindre les molles délices de la vie monastique, a fourni à Rabelais le
-modèle et les principaux traits du pays de _Papimanie_.
-
-Dans l’introduction du vingtième livre, titre 2, p. 220, de l’_Histoire
-Macaronique_ de Merlin Cocaye, il est question des _royaumes de crespes
-et beignets, où on a accoutumé de mener une vie heureuse_. C’est une
-contrée où les arbres portent pour fruits des tourtes et des tartes,
-et où les _vignes sont liées avec des saucisses_, trait qui est devenu
-un proverbe italien correspondant à l’expression _C’est un pays de
-Cocagne_.
-
- _Vi si legano le viti con le salciccis._
-
-Nos matelots ont imaginé un pays de _Giboutou_ ou de _Gipoutou_,
-qu’ils placent au trente-sixième degré au delà de la lune. C’est là,
-disent-ils, que les cochons, portant du sel dans une oreille, du poivre
-dans l’autre et de la moutarde sous la queue, courent tout rôtis, avec
-une fourchette et un couteau sur le dos; et coupe qui veut.
-
-Notez que les Latins s’exprimaient à peu près de la même manière, en
-parlant d’un pays où l’on pouvait vivre à gogo: _Dices hic porcos
-coctos ambulare_, _vous diriez que les cochons y courent tout rôtis_.
-Cette phrase se trouve dans le _Festin de Trimalcion_.
-
-
-=CŒUR.=—_Le cœur mène où il va._
-
-Chacun se laisse entraîner par son penchant. _Trahit sua quemque
-voluptas._—J.-J. Rousseau a observé que nous n’avons guère de
-mouvement machinal dont nous ne puissions trouver la cause dans notre
-cœur, si nous savions bien l’y chercher.
-
-Ce proverbe est une pensée de Confucius.
-
-_Avoir le cœur gros._
-
-Avoir du chagrin. L’opinion populaire que les personnes mélancoliques
-ont le cœur plus gros que les autres, a donné lieu à cette expression
-proverbiale à l’appui de laquelle on peut citer plusieurs exemples
-rapportés par Rioland. Ce médecin assure qu’en faisant la dissection de
-quelques personnes de ce tempérament, il avait trouvé des cœurs très
-volumineux, entre autres celui de Marie de Médicis qui n’avait pas
-manqué de chagrins et d’afflictions. On sait que cette reine, veuve de
-Henri IV, mère de Louis XIII et belle-mère du roi d’Espagne, du roi
-d’Angleterre et du duc de Savoie, sacrifiée par son fils au cardinal de
-Richelieu et abandonnée de toute sa famille, mourut dans un grenier, à
-Cologne, le 3 juillet 1645.
-
-_Apprendre par cœur._
-
-On a regardé le cœur comme le siége de la mémoire. De là les mots
-_recorder_, _se recorder_, _recordance_, _recordation_, en latin
-_recordari_, _recordatio_: de là aussi l’expression _apprendre par
-cœur_. Rivarol dit que cette expression, si ordinaire et si énergique,
-vient du plaisir que nous prenons à ce qui nous touche et nous flatte.
-La mémoire, en effet, est toujours aux ordres du cœur.
-
-_Faire quelque chose de grand cœur._
-
-C’est-à-dire volontiers et avec plaisir. L’abbé Tuet croit que _grand
-cœur_ a été mis dans cette phrase par altération de _gréant cœur_, qui
-se trouve, dit-il, dans nos vieux auteurs, et signifie _de cœur qui
-agrée_. Mais on peut douter de la vérité de cette assertion dont il
-n’apporte aucune preuve. _Grand cœur_ s’est toujours dit pour _cœur
-généreux_; et on lit dans _Justin_: _Magno corde aliquid facere_,
-_faire quelque chose de grand cœur_.
-
-_Avoir le cœur à la bouche._
-
-S’exprimer avec franchise. Dans le langage hiéroglyphique des
-Égyptiens, la franchise était représentée par un cœur suspendu à un
-gosier.
-
-_Remettre le cœur au ventre à quelqu’un._
-
-C’est lui rendre le courage.—Le ventre est chez beaucoup de gens le
-siége de l’énergie. Le dîner change leur timidité en audace: poltrons
-avant de se mettre à table, ils sont crânes quand ils en sortent.
-
-_Avoir un cœur de citrouille._
-
-Celte expression, dont on se sert quelquefois en parlant d’une personne
-qu’on veut taxer de mollesse ou de lâcheté, se trouve dans les _Adages
-des pères de l’Église_. Elle est dérivée de l’expression latine
-employée par Tertullien contre Marcion: _Peponem cordis loco hahere_,
-_avoir pour cœur un melon_ ou _une citrouille_. La même métaphore se
-trouve aussi dans l’Iliade (chant 2, v. 235), où Thersite appelle les
-Grecs πέπονες, _melons_ ou _citrouilles_.
-
-On sait que Ninon de l’Enclos, avant d’avoir fait du marquis de Sévigné
-un homme charmant, lui reprochait plaisamment d’avoir _un cœur de
-citrouille fricassée dans de la neige_.
-
-
-=COFFRE.=—_Il s’y entend comme à faire un coffre._
-
-Il ne s’y entend point du tout. Autrefois les coffres tenaient lieu de
-commodes et de siéges. C’étaient des meubles élégants et précieux dont
-la confection exigeait certain talent; et les coffretiers appartenaient
-moins à la classe des artisans qu’à celle des artistes.
-
-_Drôle comme un coffre._—_Rire comme un coffre._—_Raisonner comme un
-coffre._
-
-Le dessus des coffres était garni de cuir historié où l’on remarquait
-beaucoup d’inscriptions, de devises et de figures grotesques. Les trois
-expressions citées sont des allusions à ces peintures généralement fort
-drôles, fort joyeures et fort bizarres.
-
-L’usage des arabesques peintes ou sculptées sur les coffres date d’une
-époque très reculée. Pausanias cite comme un des plus anciens monuments
-de l’art des Grecs le coffre de Cypsélus, fait de bois de cèdre et
-orné de figures en relief exécutées en or et en ivoire. Les sujets
-représentés sur ce coffre avaient été choisis d’une manière arbitraire
-dans les mythes de l’antiquité et n’offraient aucun rapport entre eux.
-
-_Piquer le coffre._
-
-A la cour et chez les seigneurs, il n’y avait guère que des coffres
-pour s’asseoir, particulièrement dans les antichambres. De là cette
-expression, maintenant hors d’usage, qui signifie proprement: attendre
-assis sur un coffre qu’on pique d’impatience.
-
-_Mourir sur le coffre._
-
-C’est mourir misérablement, dit Oudin, en suivant la cour, ou au
-service de quelque grand. On connaît ces deux vers qui terminent la
-fameuse épitaphe de _Tristan l’Hermite_:
-
- Je vécus dans la peine, attendant le bonheur,
- Et _mourus sur un coffre_, en attendant mon maître.
-
-Cette façon de parler était encore proverbiale sous Louis XIV. Madame
-de Sévigné rapporte dans sa 411^e lettre que Turenne, faisant ses
-adieux au cardinal de Retz, lui dit: «Sans ces affaires où peut-être
-on a besoin de moi, je me retirerais comme vous; et je vous donne ma
-parole que, si j’en reviens, _je ne mourrai pas sur le coffre_.»
-
-
-=COGNÉE.=—_Il ne faut pas jeter le manche après la cognée._
-
-Il ne faut pas abandonner une affaire, renoncer à une entreprise par
-chagrin, par dégoût ou par découragement. Allusion à l’apologue du
-bûcheron qui, ayant laissé tomber dans un gouffre le fer de sa cognée,
-et désespérant de l’en retirer, y jeta le manche dont il pouvait encore
-faire usage.
-
-
-=COIFFÉ.=—_Il est né coiffé._
-
-Cette expression s’applique à une personne constamment heureuse, par
-allusion à la membrane appelée _coiffe_ qui enveloppe la tête de
-quelques enfants, au moment de leur naissance, et qui a été regardée,
-dans tous les temps et chez presque tous les peuples, comme un présage
-de bonheur. Les Grecs tiraient de cette coiffe, nommée _amnion_ dans
-leur langue, l’augure favorable de l’_amniomancie_. Les sages-femmes
-de Rome, dit Lampride, la vendaient très cher aux avocats, persuadés
-qu’en la portant sur eux comme une amulette ils seraient doués d’une
-éloquence irrésistible qui leur ferait gagner les causes les plus
-difficiles. Nos pères pensaient qu’elle était une marque visible de la
-protection céleste. Ils la fesaient bénir ordinairement par un prêtre,
-et si elle leur offrait quelque ressemblance avec la mitre épiscopale,
-ils consacraient à la vie religieuse les enfants qui l’avaient apportée
-en naissant. C’était à leurs yeux la meilleure preuve de vocation.
-
-La superstition qui attribue une vertu de talisman à _ce chapeau
-de Fortunatus_, comme dit le peuple, n’est pas encore entièrement
-détruite en France. Cependant elle y est beaucoup moins commune qu’en
-Angleterre, où l’on met quelquefois sur les affiches et dans les
-journaux qu’il y a _une coiffe de nouveau-né à vendre_: ce qui fait
-toujours affluer les acheteurs.
-
-
-=COLIN-TAMPON.=—_Je m’en moque comme de Colin-tampon._
-
-Cette expression, dont on se sert pour marquer le peu de cas ou le
-mépris qu’on fait d’une personne ou d’une chose, date du règne de
-François I^{er}. _Colin-tampon_ est un sobriquet que les soldats de
-ce prince formèrent par onomatopée du bruit des tambours battant la
-marche des Suisses, et qu’ils appliquèrent aux Suisses, après les
-avoir vaincus à Marignan. Je crois que le mot se trouve, avec beaucoup
-d’autres du même genre, dans la célèbre chanson du musicien Jannequin
-sur cette bataille. Les _Mémoires de l’état de France sous Charles
-IX_ (t. II, f^o 208), où il est parlé d’une bravade que les Rochelois
-assiégés firent aux Suisses de l’armée assiégeante, désignent ces
-derniers par la dénomination de _Colins-tampons_. «Les Rochelois
-crioient par dessus la muraille que l’on fît aller les _Colins-tampons_
-à l’assaut, et qu’ils avoient bons coutelas et espées pour découper
-leurs grandes piques.»
-
-
-=COLLIER.=—_Être franc du collier._
-
-C’est être brave, serviable, agir avec franchise. Métaphore empruntée,
-dit Le Duchat, des chevaux, de la bonté desquels on juge par la
-franchise ou par la lâcheté qu’ils mettent à tirer du collier.
-
-
-=COLOMB.=—_C’est l’œuf de Colomb._
-
-Cela se dit d’une chose qu’on n’a pu faire et qu’on trouve facile après
-coup.—Les détracteurs de Cristophe-Colomb lui disputaient l’œuvre de
-son génie, en objectant que rien n’était plus aisé que la découverte
-du Nouveau-Monde. Vous avez raison, leur dit le célèbre navigateur;
-aussi je ne me glorifie pas tant de la découverte que du mérite d’y
-avoir songé le premier. Prenant ensuite un œuf dans sa main, il leur
-proposa de le faire tenir sur sa pointe. Tous l’essayèrent, aucun n’y
-put parvenir. La chose n’est pourtant pas difficile, ajouta Colomb,
-et je vais vous le prouver: en même temps il fit tenir l’œuf sur sa
-pointe qu’il aplatit en le posant.—Oh! s’écrièrent-ils alors, rien
-n’était plus aisé.—J’en conviens, messieurs, mais vous ne l’avez point
-fait et je m’en suis avisé seul. Il en est de même de la découverte du
-Nouveau-Monde. Tout ce qui est naturel paraît facile quand il est une
-fois trouvé. La difficulté est d’être l’inventeur.
-
-La même anecdote, dit Voltaire, est rapportée du Brunelleschi, grand
-artiste qui réforma l’architecture à Florence longtemps avant que
-Colomb existât. La plupart des bons mots ne sont que des redites.
-
-
-=COLOMBE.=—_Craignez la colère de la colombe._
-
-N’irritez pas une personne d’un naturel doux, car son emportement
-est des plus terribles; ne provoquez pas le courroux d’une femme,
-car elle ne connaît point de bornes dans sa fureur. _Notumque
-furens quid fœmina possit_ (Virg.); _on sait ce que peut une femme
-furieuse_.—L’_Ecclésiastique_ dit: _Non est ira super iram mulieris_
-(ch. 25, v. 23); _il n’y a pas de colère au-dessus de la colère de la
-femme_.
-
-Ce proverbe est fondé sur une double expression des livres saints, _ira
-columbæ_ et _gladius columbæ_, qui ne peut être comprise sans connaître
-l’histoire ou plutôt la fable de Sémiramis. Voici donc en résumé ce que
-Diodore de Sicile, Lucien et quelques autres écrivains de l’antiquité
-nous apprennent sur cette reine. La nymphe Dercéto ou Atergatis, ayant
-violé les lois de la pudeur, devint enceinte d’une fille qu’elle
-mit au jour et abandonna sur une montagne voisine du lac Ascalon, où
-elle se précipita, après avoir tué son séducteur, dans le désespoir
-qu’elle avait conçu d’une faiblesse dont elle ne pouvait supporter la
-honte. Mais les dieux, touchés de son malheureux sort, la changèrent en
-poisson depuis les pieds jusqu’à la ceinture, et conservèrent la partie
-supérieure de son corps dans son état naturel. Composé monstrueux qui,
-pour le dire en passant, a fourni à Horace l’idée de ce vers si connu:
-
- _Desinit in piscem mulier formosa superne[30]._
-
-Quant à sa fille, elle fut nourrie par des colombes, et elle prit de
-cette circonstance merveilleuse le nom de Sémiramis, qui en syriaque
-signifie _colombe des champs_. Parvenue au trône d’Assyrie, elle
-décerna à sa mère les honneurs divins, et prescrivit l’abstinence
-du poisson comme un des principaux actes du culte de la nouvelle
-déesse. Elle ordonna également qu’on eût un respect religieux pour
-les colombes: en tuer une, même par mégarde, était un sacrilége qui
-devait s’expier par une mort violente. Après une règne glorieux, elle
-eut aussi son apothéose. Ses peuples, disposés à la regarder comme une
-divinité par l’admiration qu’elle leur avait inspirée, furent persuadés
-qu’elle s’était métamorphosée en un des oiseaux qui avaient soigné son
-enfance, et qu’elle présidait encore sous cette forme aux destinées
-de l’empire. C’est ainsi qu’elle obtint à double titre le nom de _la
-Colombe_; mais elle n’en eut jamais la douceur, car elle fit périr le
-roi Ninus, son époux, pour régner à sa place. Qu’on ajoute à ce crime
-les guerres que les Babyloniens firent dans la suite aux Israélites,
-guerres d’extermination commandées souvent par les oracles de son
-temple et conduites toujours sous des enseignes décorées de son image,
-on aura alors l’explication naturelle de la _colère_ et _du glaive
-de la colombe_ dont Jérémie a parlé dans plusieurs passages de ses
-_Lamentations_, comme on pourrait parler de la colère et du glaive de
-l’aigle romaine, par une de ces figures que les détracteurs du style
-des prophètes appellent bizarres et obscures, parce qu’ils n’en savent
-point distinguer la justesse et la clarté.
-
-Il n’est pas besoin d’examiner comment cette expression appliquée
-abusivement à la colombe, oiseau que l’Évangile désigne comme un modèle
-de douceur, _estote mitis sicut columbæ_, a donné lieu au proverbe
-_Timete iram columbæ_, _craignez la colère de la colombe_.
-
-Les Italiens disent dans le même sens: _Guardati d’aceto di vin dolce_;
-_garde-toi du vinaigre fait avec du vin doux_.
-
-
-=COMMENCEMENT.=—_Heureux commencement est la moitié de l’œuvre._
-
-Proverbe traduit de ce vers latin:
-
- _Dimidium facti, qui bene cœpit, habet._
-
-Les Grecs avaient le même proverbe.
-
-_Commencement n’est pas fusée._
-
-On dit aussi: _N’a pas fait qui commence_.
-
-On entreprend volontiers un travail qui sourit à l’imagination, sans
-avoir réfléchi aux difficultés qu’il peut présenter; mais dès qu’on y
-a mis la main, on éprouve un embarras qui glace la première ardeur, et
-l’on se laisse gagner par le découragement qui, bien souvent, ne permet
-pas de continuer.
-
-Ces proverbes s’appliquent particulièrement à une personne disposée à
-croire qu’elle ne trouvera point d’obstacle entre le commencement et la
-fin d’une entreprise.
-
-
-=COMMISSAIRE.=—_Faire chère de commissaires._
-
-Dans le temps des conférences entre les catholiques et les
-religionnaires pour discuter les points de doctrine qui les divisaient,
-les commissaires des deux partis mangeaient ordinairement à la même
-table, et comme, les jours d’abstinence, on servait du maigre pour les
-uns et du gras pour les autres, on appela _chère de commissaires_ un
-repas où l’on trouvait chair et poisson, et par extension, un repas où
-l’on avait des mets de toute espèce.
-
-Quelques étymologistes pensent que cette expression est d’une date plus
-ancienne, et ils en font remonter l’origine jusqu’à l’établissement des
-_missi dominici_, commissaires que Charlemagne envoya, en 802, dans les
-diverses provinces de ses états pour examiner la conduite des moines,
-abbés, juges, gouverneurs, etc., qui, pour se les rendre favorables,
-les traitaient de leur mieux.
-
-Les Latins disaient: _Epulæ saliares_, _festins des saliens_. Les
-prêtres du dieu Mars, nommés saliens, _a saliendo_, à cause des danses
-qu’ils fesaient dans leurs processions, étaient fort considérés des
-Romains, qui croyaient descendre de ce dieu, et ils recevaient de tout
-le monde des présents dont ils alimentaient le luxe de leur table. Ils
-avaient en outre dans chacun des quatorze quartiers de Rome un hospice
-où le public les traitait de la manière la plus splendide, pendant les
-quatorze jours consacrés à leurs promenades religieuses, dans le mois
-de mars.
-
-
-=COMPAGNIE.=—_La mauvaise compagnie pend l’homme._
-
-Celui qui fréquente des mauvais sujets en contracte les vices, et ces
-vices le conduisent à l’échafaud. Ce vieux proverbe est remarquable par
-la hardiesse de l’expression qui distingue aussi cet autre proverbe:
-_Le bruit pend l’homme_.
-
-On dit dans le même sens: _Par compagnie on se fait pendre_.
-
-_Il n’y a si bonne compagnie qui ne se quitte._
-
-On cite ce proverbe lorsque, sous prétexte de quelque affaire, on
-laisse les personnes avec qui l’on se trouve; mais on s’expose à
-entendre quelqu’une d’elles y ajouter ce complément épigrammatique:
-_Comme disait le roi Dagobert à ses chiens_.
-
-
-=COMPAGNON.=—_Qui a compagnon a maître._
-
-On est assez souvent obligé de renoncer à sa volonté pour se conformer
-à celle de son compagnon. Les associés sont dépendants l’un de l’autre.
-
-
-=COMPARAISON.=—_Comparaison n’est pas raison._
-
-On a tort de chercher des preuves dans les comparaisons. Cette manière
-commune de raisonner est opposée aux principes de la saine logique, car
-les mêmes circonstances ne se rencontrent jamais dans deux objets.
-
-_Toute comparaison cloche._
-
-Toute comparaison offre toujours quelque chose d’irrégulier et
-d’incomplet.
-
-_Toute comparaison est odieuse._
-
-On n’est pas content de se voir placer sur la même ligne que les
-autres; on veut être mis hors de pair, car l’amour-propre est le grand
-ennemi de l’égalité. Aussi l’effet ordinaire d’une comparaison qu’on
-établit entre deux personnes est-il de les blesser toutes deux; chacune
-d’elles trouvant que son mérite est rabaissé, et que celui de l’autre
-est exagéré.—La Fontaine a très bien dit, à la fin d’une lettre écrite
-à madame de Bouillon, sœur de madame de Mazarin:
-
- Vous vous aimez en sœurs, cependant j’ai raison
- D’éviter la comparaison.
- L’or se peut partager, mais non pas la louange.
- Le plus grand orateur, quand ce serait un ange,
- Ne contenterait pas, en semblables desseins,
- Deux belles, deux héros, deux auteurs ou deux saints.
-
-
-=CONNAITRE.=—_Connais-toi toi-même._
-
-Cette sentence de Chilon était écrite en lettres d’or dans le temple de
-Delphes. Les anciens la trouvaient si admirable, qu’ils ne pouvaient
-croire qu’un homme en fût l’auteur; et ils l’attribuaient à la divinité
-même.
-
-«Se connaître, dit Charron, est la première chose que nous enjoint la
-raison; c’est le fondement de la sagesse. Dieu, nature, les sages et
-tout le monde prêche l’homme à se connaître. Qui ne connaît ses défauts
-ne se soucie de les amender; qui ignore ses nécessités, ne se soucie
-d’y pourvoir; qui ne sent pas son mal et sa misère, n’avise point aux
-réparations et ne court point aux remèdes.»—Il n’y a donc rien de
-plus important et de plus nécessaire que la connaissance de soi-même.
-Qui se connaît, connaît aussi les autres; car _chaque homme_, comme le
-remarque Montaigne, porte la forme entière de l’humaine condition.
-
-
-=CONSEIL.=—_La nuit porte conseil._
-
-Ce proverbe, pris du latin, _in nocte consilium_, signifie qu’il y
-a du danger à suivre son premier mouvement, qu’il faut réfléchir à
-une affaire avant de l’entreprendre, et qu’il est utile de mettre
-l’intervalle d’une nuit entre le projet et l’exécution, ou, comme on
-dit encore, _de consulter l’oreiller_.
-
-Les Arabes disent: _Confiez-vous aux réflexions du lendemain_.
-
-_Écoute les conseils de tous et prends celui qui te convient._
-
-_Écoute les conseils de tous_, parce que l’ignorant même peut en donner
-un bon. _Prends celui qui te convient_, parce que tu dois seul en
-éprouver les effets, et que _les conseilleurs_, comme on dit, _ne sont
-pas les payeurs_.
-
-Un proverbe grec recommande de _choisir un conseil entre mille_.
-L’_Ecclésiastique_ (ch. VI, v. 6) fait la même recommandation.
-
-
-=CONTENTEMENT.=—_Contentement passe richesse._
-
-Une vie tranquille vaut mieux que de grands biens.—Les Latins
-disaient: _La pauvreté que la joie accompagne est un trésor_.
-
- _Paupertas, cum læta venit, ditissima res est._
-
-
-=CONTE.=—_Contes de ma mère l’oie._
-
-Contes niais, ridicules.—Cette expression est prise d’un ancien
-fabliau, dans lequel une mère oie est représentée instruisant de
-petits oisons, et leur faisant des contes dignes d’elle et d’eux. Ils
-l’écoutent si attentivement, qu’ils semblent absorbés dans la situation
-qu’elle leur peint, et bridés par l’intérêt qu’elle leur inspire.
-(_Bibliothèque des romans._)
-
-_Faire des contes bleus._
-
-C’est faire des contes frivoles, sans vraisemblance, comme ceux de
-la _Bibliothèque bleue_, ainsi appelée parce que les petits livres
-qui la composent ont des couvertures de papier _bleu_, et sont même
-quelquefois imprimés sur papier _bleu_. Cette bibliothèque, très connue
-dans les campagnes, sortit des presses de Jean Oudot, imprimeur à
-Troyes en Champagne, vers la fin du seizième siècle. Les almanachs de
-Pierre l’Arrivey, autre imprimeur de cette ville, sont regardés comme
-faisant partie de la _Bibliothèque bleue_.
-
-On dit aussi dans le même sens: _Faire des contes jaunes_, parce que la
-couleur des couvertures et du papier desdits livres était quelquefois
-_jaune_.
-
-
-=COQ.=—_Le coq de la paroisse._
-
-Au propre, c’est le coq qui est placé sur la flèche d’un clocher, comme
-emblème de la vigilance chrétienne; au figuré, c’est l’homme qui, dans
-un village, est au-dessus des autres par la fortune, ou par quelque
-charge, ou par la considération dont il jouit.
-
-_Coq de paroisse_, s’est dit autrefois dans une acception injurieuse,
-comme l’atteste cette phrase qu’on lit dans des lettres de rémission
-de l’an 1467: «Icelluy Godefroy dist au suppliant: Vous estes un très
-mauvais homme et n’estes que ung pilleur de gens, et estes droictement
-_ung coq de paroisse_.»
-
-On appelle aussi _le coq de la paroisse_ ou _le coq du village_, un
-galant qui courtise toutes les belles du lieu.
-
-_Être comme un coq en pâte._
-
-C’est être dans son lit bien chaudement, enveloppé de couvertures et
-d’oreillers, comme un coq-faisan dans un pâté d’où l’on ne voit sortir
-que sa tête par une ouverture de la croûte de dessus.—Cette expression
-signifie aussi: avoir tout à souhait dans un lieu.
-
-
-=COQ-À-L’ÂNE.=—_Faire des coq-à-l’âne._
-
-C’est dire des choses sans suite et sans liaison, comme ferait un
-discoureur qui, par un brusque changement de propos, passerait du coq à
-l’âne.—Ménage prétend que Marot a inventé le terme de _coq-à-l’âne_,
-en intitulant ainsi une de ses épîtres. Mais on voit dans l’_Art
-poétique françois_, de Thomas Sibilet, contemporain de Marot, que nos
-anciens poëtes appelaient _coc-à-l’asne_ certaine espèce de satire,
-_pour la variété des non-cohérents propos que les François expriment
-par le proverbe du_ SAULT DU COQ A L’ASNE.
-
-Il y a une fable très ancienne dans laquelle figure un coq raisonnant
-avec un âne. Comme le dialogue, dans cette pièce burlesque, n’a pas le
-sens commun, il est probable que c’est à cause de cela qu’on a désigné
-un raisonnement absurde par le mot composé _coq-à-l’âne_, et qu’on a
-dit _faire des coq-à-l’âne_ et _sauter du coq à l’âne_.
-
-Il y a parmi les chansons de Collé un _coq-à-l’âne en proverbes_, dont
-voici le premier couplet:
-
- Trop parler nuit,
- Trop gratter cuit,
- Trop manger n’est pas sage.
- A barbon gris
- Jeune souris.
- L’amour est de tout âge.
- Enfants d’Paris, quel temps fait-il?
- Il pleut là bas, il neige ici.
- Pendant la nuit
- Tous chats sont gris.
- Pour faire route sûre,
- Si l’amour va
- Cahin-caha,
- Ménage ta monture.
-
-
-=COQUECIGRUE.=—_A la venue des coquecigrues._
-
-C’est-à-dire jamais.—Coquecigrue, dans ce proverbe, désigne un
-oiseau fabuleux dont le nom, suivant quelques auteurs, est composé
-des trois mots _coq_, _cygne_, _grue_, et suivant Huet, est dérivé
-de _Néphélococcygie_, ville imaginaire qu’Aristophane fait bâtir en
-l’air par des oiseaux. Il y en a qui prétendent que la _coquecigrue_
-est l’oiseau aquatique appelé _clyster_ chez les anciens et révéré
-des apothicaires, parce qu’il passait pour leur avoir révélé l’art de
-donner des lavements.—On dit d’une personne qui raisonne de travers,
-qu’_elle raisonne comme une coquecigrue_; et d’une personne qui conte
-des choses incroyables, ridicules, extravagantes, qu’_elle conte des
-coquecigrues_.
-
-Le poëte Saint-Amand, pour exprimer qu’un auteur se livre aux caprices
-de son imagination, dit en deux jolis vers qu’il se plaît à lancer:
-
- Dans les champs de l’azur, sur le parvis des nues,
- Son esprit à cheval sur des coquecigrues.
-
-
-=COQUELUCHE.=—_Être la coqueluche de quelqu’un._
-
-C’est être l’objet de ses préférences, de son admiration, l’objet dont
-il raffole, l’objet dont _il est coiffé_, comme on dit. Cette façon de
-parler fait allusion à la _coqueluche_, espèce de bonnet autrefois fort
-à la mode, dont les dames se paraient.
-
-Mézerai rapporte qu’il y eut en France, sous Charles VI, en 1414, un
-étrange rhume qu’on nomma _coqueluche, lequel tourmenta toute sorte
-de personnes et leur rendit la voix si enrouée, que le barreau et les
-colléges en furent muets_. Le même rhume reparut en 1510, sous le règne
-de Louis XII.—Valériola, dans l’appendice de ses _Lieux communs_,
-prétend que le nom donné à cette épidémie fut imaginé par le peuple,
-parce que ceux qui en étaient atteints portaient une _coqueluche_ ou
-capuchon pour se tenir chaudement. Ménage et Monet sont du même avis.
-Cependant le médecin Lebon a écrit que cette maladie fut appelée
-_coqueluche_ à cause du coquelicot dont on faisait un looch pour la
-guérir.
-
-La Bruyère disait de Benserade, représenté dans le _Livre des
-Caractères_ sous le nom de Théobalde, qu’il était _la coqueluche des
-femmes_; que lorsqu’il racontait quelque chose qu’elles n’avaient pas
-entendu, elles ne manquaient pas de s’écrier: Voilà qui est divin!
-qu’est-ce qu’il a dit?
-
-Benserade, bel-esprit fieffé, débitait peut-être à ces dames des
-galanteries dans le genre de celles qu’il a mises dans sa tragédie
-de _la Mort d’Achille_, où ce héros, charmé de l’aveu de l’amour de
-Polyxène, lui exprime ainsi son ivresse:
-
- Ah! je me vois si haut en cet amour ardent
- Que je ne puis aller au ciel qu’en descendant!
-
-
-=COQUILLE.=—_A qui vendez-vous vos coquilles? à ceux qui reviennent du
-Mont-Saint-Michel?_
-
-Cela se dit à quelqu’un qui a la prétention de passer pour habile
-devant de plus habiles que lui, ou qui a le dessein d’en tromper
-d’autres par des finesses et des ruses dont ils ne peuvent être
-dupes.—Le Mont-Saint-Michel, en Normandie, est un rocher au milieu
-d’une grande grève que la mer couvre de son reflux. Il fut autrefois
-un lieu de pèlerinage très renommé, et les pèlerins en revenaient
-toujours munis de coquilles qu’ils avaient ramassées sur la grève.
-
-
-=CORBEAU.=—_De mauvais corbeau mauvais œuf._
-
-On donne pour fondement à ce proverbe une aventure plaisante de Corax
-le Syracusain. Cet homme, qui a été regardé comme l’inventeur de la
-rhétorique, parce qu’il fut le premier qui en traça par écrit certaines
-règles, avait mis à prix l’enseignement de son art qu’il fesait
-consister principalement dans l’emploi d’une argumentation captieuse
-et sophistique. Un jeune Sicilien, nommé Tisias, se fît recevoir dans
-son école, jaloux d’étudier ces subtilités oratoires au développement
-desquelles il consacra, dans la suite, un ouvrage didactique plus
-étendu que celui de Corax. Il compta, en y entrant, une certaine somme,
-et promit d’en remettre une autre après avoir gagné la première affaire
-qu’il aurait à plaider. Cependant, lorsque ses études furent terminées,
-au lieu d’aviser aux moyens d’accomplir sa promesse, il affecta de ne
-se charger d’aucun procès. Le maître, alors, pensant que la conduite de
-l’élève était un parti pris d’éluder le paiement, le cita en justice,
-et l’attaqua par ce dilemme où il avait ramassé toute la cause: «Jeune
-homme, tu n’es pas moins insensé qu’ingrat de vouloir retenir mon
-salaire, car tu ne saurais y réussir, soit que tu gagnes, soit que tu
-perdes: vainqueur, tu paieras en vertu de notre convention, et vaincu,
-tu paieras encore par arrêt du tribunal.»
-
-Un pareil argument semblait sans réplique; mais le rusé Tisias avait
-réponse à tout; il le rétorqua de cette manière: «Sage maître, vous
-vous trompez. Il est évident que je ne serai obligé de payer dans aucun
-cas, puisque, si je perds, la dette n’existera point d’après notre
-accord, et, si je gagne, elle sera annulée par le jugement.» A ces
-mots, la foule des curieux, que la renommée des deux plaideurs avait
-attirés à l’audience, se récrièrent d’admiration, et les juges, n’osant
-pas résoudre une question qui leur présentait un véritable apore[31],
-prononcèrent pour toute sentence, Κακου Κόρακος Κακὀν ῶον, _de mauvais
-corbeau, mauvais œuf_, par allusion au nom de Corax qui, en grec, veut
-dire _corbeau_, peut-être aussi à celui de Tisias signifiant _qui paie_
-ou _qui punit_; et ces paroles passèrent, dit-on, en proverbe. Le
-proverbe était connu avant cette circonstance, et les juges n’en firent
-que l’application. Il doit son origine à une antique erreur populaire
-qu’Élien a prise pour une vérité. «Le corbeau, dit cet auteur, dans son
-Histoire des animaux, est dévoré par ses petits lorsque la vieillesse
-l’empêche de pourvoir à leur subsistance, et c’est à cause de cet
-acte de voracité qu’on a dit: _De mauvais corbeau mauvais œuf_, pour
-signifier des vices héréditaires.»
-
-_Les corbeaux ne crèvent pas les yeux aux corbeaux._
-
-Les gens de la même espèce ne se nuisent pas entre eux.
-
-On prétend que les corbeaux, qui vont toujours droit aux yeux de leur
-proie, respectent les yeux des corbeaux avec lesquels ils viennent à se
-battre, et même que lorsqu’un de ces oiseaux perd la vue, de quelque
-manière que ce soit, il devient un objet de commisération pour les
-autres qui prennent soin de le nourrir. Telle est l’opinion populaire
-sur laquelle le proverbe a été fondé. Ajoutons que ce proverbe est
-fort ancien en France. Grégoire de Tours nous apprend que le roi
-Chilpéric s’en servait pour reprocher aux évêques leur partialité
-en faveur des Pépins qui avaient su gagner le clergé par de grandes
-largesses. L’application, en ce cas, était d’autant plus naturelle que
-les Pépins avaient occupé eux-mêmes les premières places de l’Église,
-et que les ecclésiastiques avaient été déjà désignés par le sobriquet
-de _corbeaux_, à cause de leurs robes noires, et peut-être de leur
-rapacité.
-
-
-=CORDE.=—_Gens de sac et de corde._
-
-On place l’origine de cette expression sous le règne de Charles VI,
-marqué par plusieurs séditions populaires; les agents de l’autorité
-s’emparaient secrètement des principaux factieux, les enfermaient dans
-des sacs liés par le haut avec une corde, et allaient les précipiter
-dans la Seine, pendant la nuit, sous le Pont-au-Change, ou bien hors
-de la ville, au-dessus des Célestins, devant la tour de Billy.—Ce
-supplice fut renouvelé, sous Louis XI, contre les criminels de
-lèse-majesté qu’on jetait dans la Loire, enfermés dans un sac qui
-portait cette inscription: _Laissez passer la justice du roi_.
-
-De semblables exécutions avaient été en usage chez les Grecs. Platon,
-poëte comique, qui vivait un siècle après le philosophe du même nom,
-fut cousu dans un sac et jeté à la mer.
-
-Le parricide, chez les Romains, était noyé dans un sac où l’on
-enfermait avec lui un chien, un coq, une vipère et un singe. (Voy. le
-discours de Cicéron: _pro Roscio Amerino_.)
-
-Dans l’_Histoire de la sultane de Perse et des visirs_, contes turcs,
-composés au XV^e siècle, par Chec-Zade, précepteur d’Amurat II, on voit
-une marâtre qui fait mettre dans un sac et précipiter dans la mer le
-fils de son mari.
-
-Quelques auteurs assignent une autre origine à l’expression
-proverbiale: avant le règne de Charles VI, disent-ils, on appelait
-_sacards_ ou _gens de sac_ de bonnes gens qui, en temps de peste,
-allaient, vêtus d’un sac, mettre les morts en terre. Comme ils se
-relâchèrent de leur probité et dérobèrent ce qui leur venait sous la
-main dans les maisons où ils entraient, la dénomination par laquelle
-ils étaient désignés se prit en mauvaise part et fut accolée à celle de
-_gens de corde_, pour n’en faire qu’une avec elle.
-
-J’aime mieux croire que l’expression _Gens de sac et de corde_, dont on
-fait l’application à de mauvais garnements qui ne méritent pas moins
-d’être noyés que d’être pendus, est née tout naturellement d’une double
-allusion aux anciens supplices du _sac_ et de la _corde_.
-
-_Filer sa corde._
-
-Se conduire de manière à être pendu.—Les Italiens disent: _Faire comme
-l’araignée qui travaille à se pendre_.
-
-Charpentier, ennemi déclaré de Furetière, tira contre lui de ce
-proverbe une devise fort piquante qui avait pour corps une araignée
-suspendue à son fil, et pour ame ces mots: _Lavora per impiccarsi_,
-avec les vers suivants:
-
- Je ne vis que de saleté,
- Je ne me plais que dans l’ordure,
- Je suis l’horreur de la nature,
- Et fais un ouvrage empesté.
- Les dieux, dont je souille l’image
- Avec mon seul attouchement,
- M’ordonnent, pour mon châtiment,
- De me pendre à mon propre ouvrage.
-
-
-=CORDELIERS.=—_Il ne faut pas parler latin devant les cordeliers._
-
-Il ne faut point raisonner sur une matière devant ceux qui la
-connaissent parfaitement. Les cordeliers avaient la réputation d’être
-très bons latinistes, et cela leur valut l’honneur de figurer dans ce
-proverbe, synonyme de cet autre plus ancien: _Il ne faut point parler
-latin devant les clercs_.
-
-Les Espagnols disent: _En casa del Moro no hables algarabia_, _ne parle
-point arabe dans la maison d’un Maure_.
-
-_Faire tout à rebours comme les cordeliers d’Antibes._
-
-Cette comparaison proverbiale, dont on se sert en quelques endroits de
-la Provence et du Languedoc pour marquer une sotte maladresse, doit son
-origine à un fait qui peut fournir une nouvelle preuve à l’opinion de
-ceux qui regardent certaines pratiques de l’ancienne fête des Innocents
-comme dérivées des saturnales. «Lorsque cette fête se célébrait dans
-le couvent des cordeliers d’Antibes, les frères coupe-choux et les
-marmitons occupaient la place des pères, et, revêtus d’ornements
-tournés à l’envers, portant au nez des lunettes garnies d’écorce de
-citron, ils marmottaient confusément quelques mots de prière qu’ils
-feignaient de lire dans des livres tournés à l’envers.» (_Voyageur à
-Paris_, t. II, pag. 21.)
-
-_Se confesser comme les cordeliers de Metz._
-
-Cette locution proverbiale a dû son origine à un fait historique que je
-vais rapporter dans tous ses détails.
-
-Au mois d’octobre 1555, le P. Léonard, gardien d’un couvent de
-cordeliers à Metz, homme d’un esprit actif et intrigant, qui avait
-donné de grandes preuves de dévouement aux Français, et qui, à ce
-titre, avait obtenu d’eux une confiance illimitée, forma le projet
-de les déposséder de cette ville dont ils s’étaient rendus maîtres
-trois ans auparavant, et de la livrer, à condition qu’il en serait
-fait évêque, aux troupes de Charles-Quint cantonnées à Thionville.
-Il communiqua son plan à la reine douairière de Hongrie, régente des
-Pays-Bas, et, après avoir reçu l’assurance qu’elle emploierait de son
-côté tous les moyens propres à le faire réussir, il s’empressa de
-le mettre à exécution, de concert avec ses religieux séduits par la
-perspective des honneurs et des richesses dont il avait su flatter leur
-ambition. On était loin de soupçonner qu’il n’y eût pas un seul honnête
-homme parmi ces moines. L’estime publique qui les environnait servit
-de voile à la perfidie de leurs desseins. Ils introduisirent chez eux
-un certain nombre de soldats impériaux sous le costume ecclésiastique,
-en les faisant passer pour des confrères qui venaient assister à un
-chapitre général. Le succès de ce stratagème semblait garantir celui
-de la conspiration. Elle était déjà à la veille d’éclater, lorsque M.
-de Villevieille, gouverneur de Metz, reçut avis d’un espion, qu’il
-entretenait à Thionville, que le commandant de cette place avait admis
-plusieurs cordeliers à des conférences nocturnes, et qu’il s’occupait
-mystérieusement des préparatifs de quelque expédition importante.
-Cette nouvelle fut pour lui un trait de lumière. Il prit à l’instant
-ses mesures contre toute espèce de surprise, courut visiter le
-couvent, à la tête de sa garde, et se saisit de tous les traîtres, à
-l’exception du gardien, qui fut arrêté bientôt après en revenant de
-Thionville où il était allé mettre la dernière main à son ouvrage. Cet
-aventurier, réduit par les aveux de quelques-uns de ses complices à
-l’impossibilité de nier le complot, en révéla les circonstances sans
-attendre la torture. Il déclara que la nuit suivante le feu devait être
-mis en différents quartiers de la ville, et que, dans le temps où les
-habitants et la garnison auraient été occupés à l’éteindre, un corps
-ennemi, arrivé à la faveur de l’ombre, aurait escaladé les remparts,
-tandis que les soldats auxquels il avait donné asile seraient venus
-seconder cette entreprise, en attaquant brusquement par derrière tout
-ce qui s’y serait opposé. La terreur et la confusion produites par
-des événements si imprévus ne pouvaient manquer de faire réussir le
-complot. M. de Villevieille ne se contenta point de l’avoir déconcerté,
-il voulut encore le faire tourner contre les ennemis. Il alla se mettre
-en embuscade sur le chemin de Thionville, les tailla en pièces pendant
-qu’ils s’avançaient avec confiance, et revint triomphant à Metz, où il
-s’occupa de faire instruire le procès des conspirateurs. La crainte de
-donner un sujet de joie aux ennemis de l’Église fit tenir quelque temps
-leur sort indécis. Mais enfin Léonard et vingt de ses moines furent
-condamnés à la peine capitale. On rapporte qu’enfermés dans la même
-chambre et invités à se préparer à la mort en se confessant les uns
-aux autres, ces malheureux, au lieu d’employer leur temps à ce dernier
-devoir, éclatèrent en reproches contre leur gardien, le massacrèrent
-sur la place, dans un accès de désespoir, et maltraitèrent si fort
-quatre autres religieux, qu’on fut obligé de les transporter sur une
-charrette avec le corps mort de Léonard jusqu’au lieu de l’exécution.
-Cette dispute tragique donna lieu à l’expression proverbiale dont on se
-sert en parlant des gens qui se battent au lieu de s’expliquer.
-
-
-=CORINTHE.=—_Il n’est pas donné à tous d’aller à Corinthe._
-
-_Non homini cuivis contingit adire Corinthum._
-
-Les parémiographes anciens sont partagés en deux avis sur l’origine de
-ce proverbe: les uns le font venir de ce que le port de Corinthe était
-d’un abord difficile pour les vaisseaux qui y fesaient quelquefois
-naufrage; les autres, et c’est le plus grand nombre, le regardent comme
-une allusion à la conduite d’une célèbre courtisanne de cette ville,
-Laïs, qui mettait la jouissance de ses charmes à un prix excessif;
-ce qui fit dire à Démosthène: _Je n’achète pas si cher un repentir_;
-mot qui fait plus d’honneur à la parcimonie qu’à la continence de cet
-orateur.
-
-
-=CORNES.=—_Porter des cornes._
-
-Dans la haute antiquité, les cornes étaient un symbole de la dignité
-et de la puissance. On représentait Jupiter-Ammon, Sérapis, Isis et
-Astarté avec des cornes; on en plaçait une belle paire sur le front du
-dieu Pan, qui passait pour l’inventeur de l’ordre des batailles et de
-l’arrangement des armées en deux lignes formées l’une à la droite et
-l’autre à la gauche du centre; d’où vint l’expression latine _cornua
-exercitus_ (les cornes de l’armée) que nous rendons par _les ailes de
-l’armée_. Bacchus était ainsi figuré cornu, soit parce que les premiers
-vases dont on se servit pour boire furent des cornes de bœuf, comme le
-remarque Diodore de Sicile (t. I, liv. III), soit à cause de la vertu
-du vin qui donne de la vigueur aux faibles et de l’audace aux poltrons.
-Et pour exprimer cet effet du vin, on disait poétiquement qu’il prêtait
-des cornes aux buveurs. De là ces vers d’Horace dans l’ode à son
-amphore:
-
- _Tu spem reducis mentibus anxiis,
- Viresque, et_ addis cornua pauperi.
-
-Ce qu’Ovide (_de Arte amandi_, lib. I) a imité ainsi:
-
- _Tunc veniunt risus_, _tunc_ pauper cornua sumit.
-
-Apollon et Diane avaient quelques autels qui étaient construits de
-cornes entrelacées, et Martial (_de Spectac._, epig. 15) parle d’un de
-ces autels comme d’une merveille. Mais les cornes n’étaient pas des
-attributs exclusivement consacrés aux dieux; elles servaient d’insignes
-à plusieurs héros. Les rois de Macédoine portaient des cornes de
-bélier à leur casque. Suivant Clément d’Alexandrie, Alexandre-le-Grand
-ne quitta jamais cette marque de distinction; et de là vint le nom
-d’_Alexandre aux deux cornes_, _Zou cornaïn_, que lui donne Mahomet
-dans le Coran (ch. 18). Enfin les cornes sont, dans la Bible même,
-des symboles sacrés; et les images qui nous retracent Moïse au sortir
-de son entrevue avec l’Éternel sur le mont Sinaï, nous présentent le
-front de ce législateur décoré de cornes. _Cornutam Moysi faciem_, dit
-la Vulgate. Il est vrai pourtant que les interprètes entendent par ces
-cornes des croissants de feu.
-
-N’est-il pas étrange qu’après avoir employé les cornes à des usages
-si respectables, on en ait fait, dans la suite, le ridicule et odieux
-ornement de la tête des maris trompés? Quelle peut être la raison
-de cela? Cette raison, on la trouve dans les habitudes du bouc qui
-supporte tranquillement la rivalité d’un autre bouc, sans le regarder
-même de travers, quoique Virgile ait dit, pour un cas extraordinaire,
-à la vérité: _Transversa tuentibus hircis_. Il est certain que les
-Grecs désignaient sous le nom de bouc, άϊξ, l’époux d’une femme lascive
-comme une chèvre, et qu’ils appelaient _fils de chèvre_ les enfants
-illégitimes. L’expression _Planter des cornes à quelqu’un_ leur fut
-même connue, car elle est dans ces mots Κἕρατα αυτὧ ποιηϚαι, dont
-Artémidore s’est servi en son _Traité des songes_ (liv. II, ch. 12),
-où il dit que rêver de cornes est un fâcheux pronostic pour un mari.
-Nous apprenons en outre de l’historien Nicetas que l’empereur Andronic
-voulant reprocher aux habitants de Constantinople l’inconduite de leurs
-femmes, fesait dresser sur les principales places de cette ville les
-plus beaux bois de cerf qu’il pouvait se procurer.
-
-Les Romains attachaient aussi aux cornes une signification pareille.
-Ils avaient l’expression _Vulcanus corneus_, qui répond exactement à
-notre _mari encornaillé_; et c’est à quoi Plaute a voulu sans doute
-faire allusion par un jeu de mots lorsque, employant _corne_ pour
-_lanterne_, il a dit dans son _Amphitryon_ (act. I, sc. 1): _Quo
-ambulas, tu qui Vulcanum in cornu conclusum geris? où vas-tu, toi qui
-portes Vulcain enfermé dans une corne?_
-
-Je puis citer encore ce vers d’Ovide:
-
- _Atque maritorum capiti non cornua desunt._
-
-En Italie, on donne à l’époux d’une femme infidèle le sobriquet de
-_becco_ (_bouc_), que Molière a francisé dans ces vers de _l’École des
-Femmes_ (act. IV, sc. 6):
-
- Et sans doute il faut bien qu’à ce becque cornu
- Du trait qu’elle a joué quelque jour soit venu.
-
-Voltaire a prétendu à tort que les cornes métaphoriques sont venues
-des cornettes, espèce de coiffure dont les dames se paraient au XV^e
-siècle, et dont je parlerai dans un article particulier. Longtemps
-avant l’introduction de cette coiffure, les expressions _cornard_,
-_cornu_ et _porteur de cornes_ avaient été employées comme synonymes de
-_sot_, dans le sens qu’a ce mot d’après le vieux proverbe, _Qui demeure
-trop à se marier, il s’avance d’être sot_, et d’après ce vers d’une de
-nos comédies,
-
- Épouser une sotte est pour n’être point _sot_.
-
-Elles se trouvent chez plusieurs poëtes de la langue romane, parmi
-lesquels je citerai les troubadours Bertrand de Ventadour, Pierre
-d’Auvergne et Guillaume de Bergedan. D’ailleurs, ce fut anciennement
-en France un malicieux usage de railler les maris _nés_, comme on dit,
-_sous le signe du Capricorne_, en arborant des cornes à leur porte,
-la veille de la fête de saint Jean qu’on leur donnait pour patron, à
-cause de l’homonymie de ce saint avec Jan ou Janus, à qui sa double
-tête avait fait attribuer le même ministère. A Paris, on poussait plus
-loin l’avanie. L’homme convaincu de s’être laissé déshonorer par sa
-femme, était condamné à mettre un grand bonnet à cornes, et à parcourir
-les rues sur un âne, la tête tournée vers la queue qu’il tenait à la
-main, tandis que cette femme menait l’animal par la bride, et qu’un
-crieur public répétait à haute et intelligible voix: _On en fera autant
-à celui qui le sera_. Une semblable coutume était établie aussi en
-Catalogne; mais pendant la promenade que le patient fesait à pied, il
-était fouetté par son infidèle, laquelle l’était en même temps par le
-bourreau, et, après cela, il était obligé de payer l’amende. Ces folles
-punitions n’auraient-elles pas eu pour principe cette observation assez
-juste que les déréglements des femmes proviennent, en très grande
-partie, des torts des maris?
-
-Les Espagnols comparent le mari résigné qui ferme les yeux sur
-l’inconduite de sa femme, _à l’escargot qui, pour se délivrer
-d’inquiétude, échangea ses yeux pour des cornes_.
-
- _El caracol, por quitar de enojos,
- Por los cuernos troco los ojos._
-
-Ce proverbe fort original, dont on se sert aussi dans le midi de la
-France, est fondé sur une tradition populaire qui dit que l’escargot,
-qu’on suppose aveugle, fut créé avec de bons yeux, mais qu’étant sans
-cesse exposé à les avoir blessés en rampant sur la terre, il pria le
-bon Dieu de les lui ôter, et de les remplacer par des cornes, dont il
-espérait retirer plus d’avantage: ce qui lui fut accordé.
-
-J’ai entendu chanter dans un village du département de l’Aveyron une
-vieille chanson patoise qui rappelle cette singulière tradition, et qui
-se termine par un couplet piquant dont je vais reproduire l’idée, à
-défaut des paroles que j’ai oubliées:
-
- Celui que le guignon fit naître
- Sous le signe ingrat du bélier,
- Se tourmente pour mieux connaître
- Ce qu’il ferait bien d’oublier.
- Eh! qu’espère-t-il que souffrance
- D’une ombrageuse vigilance
- Qui doit lui prouver qu’il est sot?
- Veut-il fuir des chagrins sans bornes?
- Qu’il change ses yeux pour des cornes,
- A l’exemple de l’escargot.
-
-On emploie le nom de _cornélius_ pour synonyme de _cornard_, comme on
-le voit dans ce vers du _Sganarelle_ de Molière (sc. 6):
-
- Et l’on va m’appeler seigneur _cornélius_.
-
-L’évêque de Belley disait à un mari qui se plaignait hautement:
-«Taisez-vous donc; il vaut mieux être _Cornelius Tacitus que Publius
-Cornelius_.»
-
-
-=CORNEILLE.=—_Y aller de cul et de tête, comme une corneille qui abat
-des noix._
-
-C’est se donner beaucoup de mouvement pour venir à bout de quelque
-chose.
-
-La corneille est très friande d’une espèce de noix fort grosse que
-Rabelais appelle _noix grollière_, terme dérivé de _grolle_ (ou
-_graille_), nom qu’on donnait autrefois à cet oiseau, et que les
-naturalistes donnent aujourd’hui au freux, autre oiseau de semblable
-espèce. La corneille préfère cette noix à toutes les autres, parce que
-la coque en est moins dure; et lorsqu’elle se sent excitée par la faim,
-elle s’envole sur un noyer, s’accroche du bec et des griffes à quelque
-branche, et l’agite aussi fortement qu’elle peut pour en abattre le
-fruit qui, s’entr’ouvrant dans la chute, lui offre un aliment plus
-facile à extraire de l’enveloppe où il est contenu.
-
-En quelques endroits, on donne métaphoriquement le nom de _corneille_ à
-l’homme chargé d’abattre les noix, parce qu’il ressemble à la corneille
-par l’agitation qu’il se donne et par la couleur d’un mauvais vêtement
-dont il s’affuble d’ordinaire, à cause des taches que font les écales.
-
-_Bayer aux corneilles._
-
-S’amuser à regarder en l’air niaisement, et par extension, faire le
-badaud.—_Bayer_ ou _béer_ signifie ici _regarder bouche béante_: état
-qui est naturel au badaud, et qui est nécessaire d’ailleurs pour sa
-respiration, lorsqu’il lève la tête en haut afin de contempler le vol
-élevé des corneilles.
-
-
-=CORNETTE.=—_Porter la cornette._
-
-On disait autrefois d’un homme qu’_il portait la cornette_ lorsque
-sa femme _portait la culotte_; mais aujourd’hui cette expression ne
-désigne plus un mari en puissance de femme, _vir uxorius_, comme
-disaient les Latins; elle s’emploie dans le même sens que _porter des
-cornes_.
-
-La cornette, ou le hennin, était une espèce de bonnet à deux cornes
-très élevées, dont l’introduction fut due à Isabeau de Bavière. Toutes
-les dames s’empressèrent de l’adopter, et c’était à qui aurait les
-hennins les plus riches, les cornes les plus élevées. De ces cornes
-descendaient en flottant sur les épaules des crêpes, des franges et
-d’autres ornements. Comme une pareille coiffure coûtait fort cher,
-les maris s’en plaignirent beaucoup. Les confesseurs, surtout les
-moines, se réunirent à eux, et la traitèrent d’invention diabolique.
-Un carme nommé _Connéette_ l’anathématisa par dix-sept sermons qu’il
-prêcha à Lille, vers l’année 1427, et il engagea les jeunes gens
-à parcourir les rues avec des crochets pour abattre les hennins et
-les jeter dans la boue. Un autre carme, peut-être le même, fit de
-semblables prédications à Paris. Mais son éloquence fut impuissante
-contre la mode, qui ne parut s’arrêter un moment que pour reprendre
-de nouvelles forces. «Après son département, dit Paradin, les femmes
-relevèrent leurs cornes, et firent comme les limaçons, lesquels, quand
-ils entendent quelque bruit, retirent et resserrent tout bellement
-leurs cornes; ensuite, le bruit passé, ils les relèvent plus grandes
-que devant. Ainsi firent les dames, car les hennins ne furent jamais
-plus grands, plus pompeux et plus superbes, qu’après le département du
-carme.»
-
-
-=CORPS-SAINT.=—_Enlever quelqu’un comme un corps-saint._
-
-C’est l’enlever promptement, de vive force, sans qu’il ait le temps ni
-le moyen de résister.
-
-_Corps-saint_ n’est point, comme l’ont cru plusieurs étymologistes,
-une corruption de _corsin_ ou _cahorsain_, double nom d’usuriers
-italiens, qui appartenaient, dit-on, à la famille des _Corsini_,
-célèbres marchands de Florence, et qui s’étaient établis à Cahors,
-lesquels, étant venus à Paris, furent enlevés, dans une nuit, par ordre
-de l’autorité supérieure. Le mot est écrit ainsi qu’il doit l’être,
-et désigne réellement le corps d’un saint. Rien n’était plus commun,
-au moyen âge, que l’enlèvement d’une telle relique fort précieuse
-pour les bourgs et villes qui en avaient la possession, à cause de
-la nombreuse affluence de fidèles et de pèlerins qu’elle y attirait.
-Cet enlèvement était considéré comme une œuvre pie par ceux qui le
-fesaient, et ils y employaient beaucoup d’adresse, de promptitude
-et quelquefois de violence, pour mettre en défaut la vigilance des
-légitimes propriétaires. L’historien d’Abbeville dit: «Le grand nombre
-de corps saints que renferme l’abbaye de Sainte-Saulve, de Montreuil,
-n’est-il pas un témoignage de la cupidité des comtes de Flandre? Ces
-corps saints n’ont-ils pas été tous volés? Le nez de saint Wilbrod ne
-provient-il pas du prieuré de Wetz, en Hollande? le nombril de saint
-Adhelme, d’un monastère normand?»
-
-
-=COTEAU.=—_Être de l’ordre des coteaux._
-
-Cette expression fut très usitée dans le XVII^e siècle pour désigner de
-fins gourmets qu’on appelait _chevaliers de l’ordre des coteaux_, ou
-tout simplement _coteaux_.
-
- Ces hommes admirables,
- Ces petits délicats, ces vrais amis de tables
- Et qu’on en peut nommer les dignes souverains,
- Savent tous les _coteaux_ où croissent les bon vins;
- Et leur goût leur ayant acquis cette science,
- Du grand nom de _coteaux_ on les appelle en France.
-
- (DE VILLIERS, coméd. des _Coteaux, ou marquis friands_.)
-
-«Le dîner de M. Valavoir effaça entièrement le nôtre, non par la
-quantité des viandes, mais par l’extrême délicatesse qui a surpassé
-celle de tous nos _coteaux_.» (MADAME DE SÉVIGNÉ, _lettre 124_.)
-
-«Il y a des grands qui se laissent appauvrir et maîtriser par des
-intendants, et qui se contentent d’être gourmets ou _coteaux_.» (LA
-BRUYÈRE.)
-
- Certain hâbleur à la gueule affamée,
- Qui vint à ce festin, conduit par la fumée,
- Et qui s’est dit _profès dans l’ordre des coteaux_,
- A fait, en bien mangeant, l’éloge des morceaux.
-
- (BOILEAU, sat. 3.)
-
-Des Maizeaux, auteur de la _Vie de Saint-Évremond_, a observé que
-Boileau, le père Bouhours et Ménage, ont rapporté inexactement
-l’origine des _coteaux_, et il a donné l’explication suivante qu’il
-tenait de son héros, et qu’on doit regarder comme la meilleure. «M. de
-Saint-Evremond, dit-il, se rendit fameux par son raffinement sur la
-bonne chère. Mais dans la bonne chère on cherchait moins la somptuosité
-et la magnificence que la délicatesse et la propreté. Tels étaient
-les repas du commandeur de Souvré, du comte d’Olonne, et de quelques
-autres seigneurs qui tenaient table. Il y avait entre eux une espèce
-d’émulation à qui ferait paraître un goût plus fin et plus délicat. M.
-de Lavardin, évêque du Mans, et cordon-bleu, s’était mis aussi sur les
-rangs. Un jour que M. de Saint-Evremond mangeait chez lui, cet évêque
-se prit à le railler sur sa délicatesse et sur celle du comte d’Olonne
-et du marquis de Bois-Dauphin.—Ces messieurs, dit le prélat, outrent
-tout, à force de vouloir raffiner sur tout. Ils ne sauraient manger
-que du veau de rivière, il fout que leurs perdrix viennent d’Auvergne,
-que leurs lapins soient de la Roche-Guyon ou de Versine. Ils ne sont
-pas moins délicats sur le fruit; et pour le vin, ils n’en sauraient
-boire que des trois coteaux d’Aï, de Haut-Villiers et d’Avenay....
-M. de Saint-Évremond ne manqua pas de faire part à ses amis de cette
-conversation, et ils répétèrent si souvent ce qu’il avait dit des
-coteaux, et en plaisantèrent en tant d’occasions, qu’on les appela _les
-trois coteaux_.»
-
-
-=COUCOU.=—_Avaler comme un coucou._
-
-Le coucou est un nourrisson insatiable et qui le paraît d’autant plus,
-que de petits oiseaux, tels que le rouge-gorge, la fauvette, le chantre
-et le troglodite, dans les nids desquels il éclot, ont de la peine à
-fournir de la subsistance à un hôte d’une si grande dépense, surtout
-lorsqu’ils ont en même temps une famille à nourrir, comme cela arrive
-quelquefois. De là l’expression _Avaler comme un coucou_.
-
-_Maigre comme un coucou._
-
-Le coucou est très maigre au printemps, et c’est alors seulement que
-cette façon de parler a sa juste application, car, en automne, il
-devient excessivement gras, et fournit un assez bon mets aux amateurs.
-
-_Ingrat comme un coucou._
-
-Des auteurs soupçonnent, dit Gueneau de Montbeillard, que le coucou,
-après avoir déposé son œuf dans le nid de la fauvette, y revient
-quand cet œuf est éclos, et chasse ou mange les enfants de la maison
-pour mettre le sien plus à son aise. D’autres veulent que ce soit
-celui-ci qui en fasse sa proie, ou du moins qui les rende victimes de
-sa voracité, en s’appropriant les subsistances que peut fournir la
-pourvoyeuse commune. D’autres encore supposent que cet intrus, honteux
-de l’être, s’envole dès qu’il peut remuer les ailes à la recherche de
-la véritable mère, et qu’avant de prendre son essor, le nourrisson
-dévore sa nourrice qui lui a donné jusqu’à son propre sang, en tuant
-et en lui faisant manger jusqu’à ses propres petits. Tous ces crimes,
-dont plusieurs sont physiquement impossibles, ont excité l’indignation
-de Mélanchton, qui a écrit une belle harangue contre le coucou. Il n’en
-fallait pas tant pour faire de cet oiseau un archétype d’ingratitude,
-et donner lieu au proverbe, qui est peut-être né en Allemagne où il est
-beaucoup plus usité qu’en France. _Undankbar wie der Kuckuck._
-
-
-=COUDE.=—_Lever le coude._
-
-C’est-à-dire boire.
-
-On dit aussi _Plier le coude_. L’expression se trouve dans les
-_Serrées_ de Bouchet, et dans un vieux almanach qui indique les jours
-où il est bon de _bien plier le coude_.
-
-Pour vous exhorter encore plus, disait Franklin, dans votre piété et
-votre reconnaissance envers la providence divine, réfléchissez, mes
-amis, sur la situation qu’elle a donnée au coude. Si le coude avait été
-placé près de la main, ou près de l’épaule, le verre aurait toujours
-été porté bien au delà de la bouche, et nous aurions été tantalisés.
-Mais nous voilà en état de boire à notre aise, le verre venant
-justement à la bouche. Adorons donc, le verre à la main, cette sagesse
-bienveillante; adorons et buvons!
-
-_Le mal de l’œil, il faut le panser avec le coude._
-
-Il n’est guère possible de porter le coude à l’œil. De là ce proverbe
-qui s’explique par cet autre: _Qui veut guérir ses yeux, doit
-s’attacher les mains_.
-
-
-=COURTAUD.=—_Courtaud de boutique._
-
-On appelle ainsi un commis marchand, et l’on croit que ce nom est venu
-de ce qu’autrefois les garçons de boutique, ainsi que les artisans,
-portaient des habits à taille courte, tandis que les gens considérables
-n’en portaient qu’à longue taille. Mercier, dans sa _Néologie_,
-prétend qu’il a été formé de deux mots que le maître marchand dit au
-garçon, en l’envoyant sur les traces du chaland qui se retire sans
-acheter parce qu’on a surfait: _Cours tôt_, c’est-à-dire cours vite
-après lui.
-
-
-=COURTISAN.=—_Un courtisan doit être sans humeur et sans honneur._
-
-C’est ainsi que le duc d’Orléans, régent de France, a défini le parfait
-courtisan. Ce mot spirituel, qui a mérité les honneurs du proverbe,
-pourrait bien lui avoir été inspiré par le souvenir d’un passage de
-Sénèque, où il est dit qu’un homme qui avait vieilli au service des
-rois répondit à quelqu’un qui lui demandait comment, à la cour, il
-avait pu parvenir, contre l’ordinaire, à un âge aussi avancé: C’est en
-recevant des outrages, et en remerciant.
-
-Un autre courtisan disait: Ne se brouille pas avec moi qui veut.
-
-Henri Estienne (_Dialogue du langage françois italianisé_) donne cette
-recette curieuse pour devenir vrai courtisan: «Prenez trois livres
-d’impudence, mais de la plus fine, qui croît en un rocher qu’on nomme
-_front d’airain_, deux livres d’hypocrisie, une livre de dissimulation,
-trois livres de la science de flatter, deux livres de bonne mine; le
-tout cuit au jus de bonne grâce, par l’espace d’un jour et d’une nuit,
-afin que les drogues se puissent bien incorporer ensemble: après, il
-faut passer cette décoction par une étamine de large conscience; puis,
-quand elle est refroidie, y mettre six cuillerées d’eau de patience,
-et trois d’eau de bonne espérance. Voilà un breuvage souverain pour
-devenir vrai courtisan, en toute perfection de courtisanisme.»
-
-
-=CRAMOISI.=—_Sot en cramoisi._
-
-C’est un sot de la première espèce, et dont la sottise ne s’effacera
-jamais. Rien n’est plus durable que le cramoisi, qui est moins
-une couleur particulière que la perfection de quelque couleur que
-ce soit; et de là vient, comme l’a remarqué Le Duchat, qu’on dit
-_rouge-cramoisi_, _violet-cramoisi_[32]. On lit dans Rabelais
-(liv. V, ch. 46): _Rimer en cramoisi_, c’est-à-dire faire des vers
-aussi excellents dans leur genre que l’est le cramoisi en fait de
-couleur.—Aujourd’hui l’expression _en cramoisi_ ne s’adapte plus
-guère qu’à un mot pris en mauvaise part, et dont on veut étendre le
-sens péjoratif. Il en est de même en italien: _Poltrone in cremisino_
-signifie poltron au suprême degré.
-
-Le mot _cramoisi_ vient du mot arabe _kermès_ passé dans notre langue,
-où il désigne en général la couleur rouge et l’insecte qui la produit.
-Le peuple dit _kermoisi_, et il est à observer que le peuple a conservé
-la prononciation primitive qui est la plus conforme à l’étymologie.
-On attribue à ce pauvre peuple bien des fautes qui n’en sont point
-réellement, afin de cacher celles des réformateurs grammairiens.
-
-
-=CRACOVIE.=—_Avoir ses lettres de Cracovie._
-
-Les lettres de Cracovie, ainsi nommées par allusion au verbe _craquer_
-(mentir), sont des brevets qu’on expédie aux grands hâbleurs. _Avoir
-ses lettres de Cracovie_, signifie donc être reconnu et proclamé
-menteur.
-
-Il y avait autrefois au jardin du Palais-Royal, d’autres disent au
-jardin du Luxembourg, un arbre qu’on appelait l’_arbre de Cracovie_,
-pour la raison que je viens d’indiquer, ou parce que les nouvellistes
-se réunissaient d’ordinaire sous son ombre, pendant les troubles de
-Pologne. Le prototype de ces _cracovistes_ était un abbé dont on
-ignorait le vrai nom, et qu’on désignait par le sobriquet de l’_abbé
-trente mille hommes_, attendu qu’avec ce nombre de soldats, ni plus ni
-moins, il se fesait fort d’exécuter heureusement ses plans de campagne;
-il eut pour successeur le fameux Métra, bourgeois désœuvré à qui les
-membres du corps diplomatique envoyaient toutes les nouvelles qu’ils
-voulaient répandre. Mais celui-ci établit son quartier-général aux
-Tuileries, sur la terrasse des Feuillants.
-
-
-=CRÉPIN.=—_C’est tout son saint-crépin._
-
-C’est tout son avoir. On dit aussi: _Porter tout son
-saint-crépin_;—_Perdre tout son saint-crépin_. Ces façons de parler
-populaires sont venues de ce que les garçons cordonniers qui, courant
-le pays, portent leurs outils dans un sac ou dans une boîte et
-appellent ce petit bagage _saint-crépin_, du nom du saint qu’ils ont
-pris pour patron, parce qu’il fut, dit-on, cordonnier de son vivant,
-ou bien à cause de l’analogie qu’il y a entre _crépin_ et _crepida_,
-bottine, pantoufle, car les avis sont partagés sur ce point.
-
-_Offre de saint Crépin._
-
-Cette expression, particulièrement usitée en Dauphiné, a dû son origine
-à un tableau qu’on voyait autrefois à Grenoble dans une chapelle
-consacrée à saint Crépin et à saint Crépinian frères martyrs. Saint
-Crépinian était représenté coupant des souliers, et saint Crépin en
-tenant une paire pour la donner à un pauvre qui lui demandait la
-charité. Comme ces souliers ne passaient jamais de la main qui les
-offrait dans celle qui les attendait, on appella _offre de saint
-Crépin_, une offre qui ne se réalise point.
-
-
-=CRITIQUE.=—_La critique est aisée et l’art est difficile._
-
-Joli vers de Destouches, qui a remplacé le proverbe: _Il est aisé de
-reprendre et malaisé de faire mieux_. Mais c’est à tort qu’on croit
-réfuter la critique en citant ce vers; car de ce que la critique est
-aisée, il ne s’ensuit pas qu’elle soit fausse.
-
-
-=CROCHET.=—_Aller aux congres sans crochet._
-
-C’est entreprendre une affaire sans avoir les moyens de l’exécuter.
-Les congres sont de grosses anguilles de mer qui se tiennent dans
-le creux des rochers d’où on les retire avec des crochets de fer
-attachés à de longues perches; ce qu’on ne pourrait effectuer sans ces
-instruments.—On dit de même, et plus fréquemment: _Aller aux mûres
-sans crochet_.
-
-
-=CROCODILE.=—_Larmes de crocodile._
-
-Larmes fausses et hypocrites, larmes d’un traître qui cherche à
-émouvoir la compassion pour mieux tromper.—Cette expression, qui
-était très usitée chez les Grecs et chez les Latins, est fondée sur la
-croyance que le crocodile pleure et gémit en imitant la voix humaine,
-lorsque du milieu des roseaux, où il se cache, il voit un passant qu’il
-veut attirer pour en faire sa proie.
-
-
-=CROIX.=—_Chacun porte sa croix en ce monde._
-
-Chacun a son affliction. Les peines, dit La Rochefoucauld, sont jetées
-également dans tous les états des hommes.—Ce proverbe est tiré de
-l’évangile où le Sauveur dit: _Si quis vult me sequi deneget semetipsum
-et tollat crucem suam_ (Saint Marc, ch. VIII, v. 34; Saint Luc, ch. IX,
-v. 23). Celui qui veut me suivre doit renoncer à lui-même et porter sa
-croix.
-
-Le mot _croix_, pris dans le sens d’affliction, s’employait de même
-chez les Latins. Plaute, Térence, Cicéron, Columelle et d’autres
-auteurs en offrent plusieurs exemples.
-
-_A dix il faut faire une croix._
-
-Proverbe qu’on emploie après une énumération de certaines qualités
-ou de certains défauts pour indiquer le nombre ou le degré élevé qui
-paraît y mettre le comble.
-
-Mascarille, comptant les bévues de l’Étourdi, dans cette comédie de
-Molière (acte I, sc. 11) s’écrie:
-
- Et trois:
- Quand nous serons à dix nous ferons une croix.
-
-«Ce proverbe vient peut-être de ce que, pour marquer dix en chiffres
-romains, on fait ce qu’on appelle une croix de saint André[33], ou
-croix de Bourgogne, X.—Court de Gebelin, dans son excellente _Histoire
-de la parole_, in-8, p. 123, dit que la croix fut la peinture de la
-perfection de dix, nombre parfait.» (BRET., _Commentaire de Molière_).
-
-_Faire une croix à la porte de quelqu’un._
-
-Cette expression, dont on se sert pour dire qu’on ne veut plus aller
-dans la maison de quelqu’un, est fondée sur un usage des chevaliers
-qui, passant devant le château d’une personne de mauvaise renommée, ne
-daignaient pas y entrer, et fesaient une note d’infamie à la porte en y
-traçant une croix.
-
-_Jouer à croix et à pile._
-
-Tout le monde connaît le jeu désigné par cette expression, qui est
-venue de ce que les monnaies du temps de saint Louis et de quelques-uns
-de ses successeurs, portaient sur une face l’empreinte d’une _croix_,
-et sur l’autre celle de deux _piles_ ou piliers. Les uns pensent,
-avec l’historien italien Villani, que ces piles représentaient des
-bernicles, instruments de torture dont ce roi avait été menacé durant
-sa captivité, et dont les figures devaient rester pour rappeler un tel
-affront jusqu’à ce que lui ou ses barons en eussent tiré vengeance.
-Les autres croient qu’elles étaient des colonnes pareilles à celle
-que Louis-le-Débonnaire avait fait mettre sur ses monnaies où elles
-soutenaient une église surmontée d’une croix, avec cette légende:
-XRISTIANA RELIGIO[34].
-
-Les monnaies de plusieurs villes de la Grèce et celles de Rome
-offraient d’un côté la tête de Janus, et de l’autre un vaisseau, qui
-était quelquefois remplacé chez les Grecs par une guirlande. Ces
-signes avaient été choisis en raison de ce que Janus passait pour
-l’inventeur de l’argent monnayé, des vaisseaux et des guirlandes. Les
-Romains jouaient comme nous en jetant en l’air une pièce de monnaie,
-et ils disaient: _Caput aut navis_, _tête ou vaisseau_. Macrobe et
-saint Augustin parlent de ce jeu. Les Italiens disent: _Fiore o santo_,
-_fleur ou saint_, parce que les monnaies de Florence et de quelques
-autres villes sont marquées de ces signes. L’expression des Espagnols
-est: _castillo y léon_, par allusion aux figures empreintes sur leurs
-pièces, dont un côté présente un château qui forme les armes du royaume
-de Castille, et l’autre un lion qui forme les armes du royaume de Léon.
-En Angleterre, on appelle _king’s side_, _côté du roi_, celui où est
-l’effigie du monarque, et _cross’ side_, _côté de la croix_, celui où
-se trouve ce signe du christianisme.
-
-_Jeter une chose à croix et à pile._
-
-C’est abandonner une chose aux chances du hasard.
-
-_N’avoir ni croix ni pile._
-
-C’est n’avoir pas le sou.
-
-
-=CROSSE.=—_Crosse d’or, évêque de bois._
-
-Quelqu’un ayant demandé à saint Boniface, qui vivait dans le huitième
-siècle, s’il était permis de se servir de calices de bois dans les
-saints mystères, ce saint répondit en soupirant: «Autrefois l’église
-avait des calices de bois, et des évêques d’or; aujourd’hui elle a des
-calices d’or, et des évêques de bois.» C’est de là qu’est venu notre
-dicton satirique contre le luxe du haut clergé qui ne mérite plus un
-pareil reproche.
-
-
-=CROUPIÈRE.=—_Tailler des croupières à quelqu’un._
-
-Cette locution, dont on se sert au figuré pour dire susciter des
-embarras, de mauvaises affaires à quelqu’un, fut employée d’abord au
-propre, en parlant d’un corps de cavalerie mis en déroute et poursuivi
-par l’ennemi qui, frappant à coups de lance sur la croupe des chevaux,
-coupait ou _taillait les croupières_.
-
-
-=CRUCHE.=—_C’est une cruche._
-
-C’est un imbécile, un idiot.—On mettait autrefois de belles
-inscriptions sur les vases sacrés et sur ceux qui servaient pour
-l’ornement dans les maisons, mais on n’en mettait pas sur les cruches
-destinées au service du ménage. De là l’usage d’appeler un homme docte,
-_vas scientiæ_, _vase de science_[35]. De là aussi, par opposition,
-l’usage d’appeler un ignorant, _une cruche_ ou _un cruchon_.
-
-_C’est une cruche sans anse._
-
-C’est-à-dire un sot difficile à manier, et sur lequel la raison n’a
-point de prise, _un animal indécrottable_.
-
-_Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise._
-
-A force de retomber dans les mêmes fautes ou de s’exposer au danger, on
-finit par y périr.—Proverbe qu’on trouve appliqué aux templiers dans
-une chronique manuscrite en vers qui est citée par M. Raynouard, et qui
-paraît être du commencement du XIV^e siècle. _Tant va pot à eue_ (eau)
-_qu’il brise._
-
-On connaît la variante grivoise que Beaumarchais a faite à ce proverbe,
-_Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle s’emplit_.
-
-
-=CUIR.=—_Faire un cuir._
-
-Sous le règne de Louis XIV, vivait un personnage célèbre dans les rues
-de Paris, Philibert le Savoyard, dont d’Assoucy a tracé le portrait
-burlesque, dans la relation de son voyage de Châlons-sur-Saône à Lyon,
-et dont Boileau a fait mention dans les vers suivants de sa neuvième
-épître:
-
- Le bel honneur pour vous, en voyant vos ouvrages
- Occuper les loisirs des laquais et des pages,
- Et souvent, dans un coin renvoyés à l’écart,
- Servir de second tome aux airs du Savoyard!
-
-Cet homme, aveugle comme Homère et se croyant poëte comme lui,
-gagnait sa vie à composer des rapsodies rimées et à les chanter sur
-le Pont-Neuf, son Parnasse ordinaire, près du cheval de bronze qu’il
-nommait son Pégase. On raconte que, pour mieux faire admirer le volume
-extraordinaire de sa voix, il se plaisait à la marier au carillon de la
-Samaritaine dont elle formait le dessus. Alors il entonnait de toute la
-force de ses poumons les _pataqui_, _pataquiès du savetier_, pot-pourri
-remarquable par ce vice d’élocution qui consiste à mettre des _s_ et
-des _t_ finals à la place l’un de l’autre ou sans nécessité. Et c’est,
-dit-on, d’une allusion à cette chanson grivoise, où le mot _cuir_ était
-souvent répété, qu’est venue la locution populaire _faire un cuir_,
-laquelle s’emploie pour désigner une liaison de mots irrégulière et
-mal sonnante, à peu près dans le même sens qu’on dit, _parler comme un
-savetier, comme un faiseur de savates_.
-
-Telle est l’explication que j’ai donnée, il y a une dizaine d’années,
-dans le _Journal grammatical_, et que d’autres journaux ont reproduite;
-mais aujourd’hui il me paraît plus naturel et plus exact de penser
-que l’expression _Faire un cuir_ a été imaginée comme variante de
-l’expression _Écorcher la langue_, en raison de l’analogie que
-présentent _écorcher_ et _faire un cuir_.
-
-On dit aussi: _Faire un velours_, par allusion à _Faire un cuir_; mais
-les puristes ne confondent pas ces deux façons de parler. Il y a cette
-différence entre le _cuir_ et le _velours_, que le premier marque une
-liaison rude, et le second une liaison douce. _Il va-t-à Paris_ est un
-_cuir_; _Il va-z-à Paris_ est un _velours_.
-
-_Faire du cuir d’autrui large courroie._
-
-C’est être fort libéral du bien des autres, le dépenser mal à propos.
-Expression fort ancienne dans notre langue, car elle se trouve dans ces
-vers d’Hélinand, poëte qui vivait sous Louis VII:
-
- Faire son preu (profit) d’autruy dommage
- Et d’autruy cuir larges correies.
-
-Plaute a dit: _De meo tergo degitur corium_, _le cuir est pris de mon
-dos_, pour signifier: c’est à mes risques et périls qu’on fait la chose.
-
-
-=CUIRASSE.=—_Trouver le défaut de la cuirasse._
-
-C’est-à-dire le côté faible, le point vulnérable d’une personne
-ou d’une chose. On disait autrefois, au propre: _Le défaut de la
-cuirasse_, pour signifier l’endroit où la cuirasse _défaillait_,
-manquait, et laissait à découvert une partie du corps dans laquelle on
-pouvait enfoncer le poignard.
-
-_Petite cuisine agrandit la maison._
-
-La modération ou l’économie dans les dépenses de table enrichit une
-maison.
-
-
-=CUJAS.=—_Commenter les œuvres de Cujas._
-
-Le célèbre juriste Cujas laissa en mourant une fille âgée de treize
-ans, nommée Suzanne, laquelle fut bien loin d’être aussi chaste que sa
-patronne. Le président de Thou, qui s’intéressait beaucoup à elle, se
-hâta de la marier, aussitôt qu’elle eut atteint sa quinzième année,
-pour prévenir les suites de son tempérament amoureux; mais il ne put
-empêcher, dit Bayle, qu’elle ne devançât le mariage; et depuis ses
-noces, elle continua si ouvertement ses galanteries que son mari, qui
-était un honnête gentilhomme, en mourut de chagrin. Elle en épousa un
-autre, et alla de mal en pis. Les élèves en droit, qui étaient toujours
-bien reçus chez elle, désertaient l’école pour lui faire la cour. Ils
-appelaient cela _commenter les œuvres de Cujas_, et cette expression
-passa en proverbe pour désigner les privautés des écoliers avec la
-fille du maître.
-
-Le professeur de droit Edmond Mérille, dépité de voir Suzanne Cujas
-enlever tous les jours quelque étudiant à son cours, fit contre elle
-cette épigramme latine qui est assez bien tournée:
-
- _Viderat immensos Cujati nata labores_
- _Æternum patri promeruisse decus._
- _Ingenio haud poterat tam magnum æquare parentem_
- _Filia: quod potuit corpore fecit opus._
-
-Nicolas de Catherinot a écrit la vie de Suzanne Cujas, dans laquelle il
-a voulu faire revivre la Quartilla de Pétrone et l’Alix de Marot.
-
-
-=CUL.=—_Être à cul._
-
-C’est ne savoir plus que faire ni que dire.—Allusion à un usage
-autrefois observé dans l’Université de Paris, où les écoles étaient
-jonchées de paille sur laquelle les étudiants étaient assis. Chacun
-d’eux se levait pour répondre lorsqu’il était interrogé, et s’il
-demeurait court, dans l’examen qu’il avait à subir, il était obligé de
-se rasseoir, ce qui s’appelait _être à cul_ ou _être mis de cul_, comme
-on le voit dans cette phrase de Rabelais (liv. II): «Il tint contre
-tous les régents et orateurs, et _les mit de cul_.»
-
-Lamonnoye, dans le _Glossaire alphabétique_ qui se trouve à la suite
-des _Noëls bourguignons_, donne une autre explication que je vais
-rapporter, quoiqu’elle me paraisse moins bonne que la première. «_Le
-diable est à cul._ C’est comme si l’on disait: le diable est poussé
-à bout; il est réduit à demeurer, pour toute défense, le _cul_ rangé
-contre un mur; il est _acculé_. On appelle _accul_ le lieu où l’on est
-acculé.»
-
-_Cul-de-plomb._
-
-Le peuple, habitué à joindre l’image à la pensée, appelle ainsi un
-homme de bureau qui, du matin au soir, cloué sur son siége et courbé
-sur son ouvrage, semble avoir perdu l’usage de ses facultés locomotives.
-
-_Demeurer entre deux selles le cul à terre._
-
-Cela se dit d’une personne qui prétendant à deux choses n’en obtient
-aucune, ou qui ayant deux moyens de réussir dans une affaire ne réussit
-par aucun des deux.
-
-
-=CULOTTE.=—_Porter la culotte._
-
-On dit aussi: _Porter le haut-de-chausses_.—Ces deux expressions,
-parfaitement synonymes, s’emploient en parlant d’une femme qui maîtrise
-son mari. Fleury de Bellingen a pensé qu’elles avaient leur fondement
-dans l’histoire ancienne, et voici l’explication singulière qu’il en
-a donnée: «La reine Sémiramis prévoyant, après la mort de Ninus son
-époux, que les Assyriens ne voudraient pas se soumettre à l’empire
-d’une femme, et voyant que son fils Zaméis, ou Ninias, comme le nomme
-Justin, était trop jeune pour tenir les rênes d’un si grand état, elle
-se prévalut de la ressemblance naturelle qu’il y avait entre la mère et
-l’enfant, se vêtit des habits de son fils et lui donna les siens, afin
-qu’étant pris pour elle et elle pour lui, elle pût régner en sa place.
-Plus tard, ayant acquis l’amour de ses sujets, elle se fit connaître
-pour ce qu’elle était et fut jugée digne du trône. Quand nous disons
-des femmes généreuses qu’_elles portent le haut-de-chausses_, nous
-faisons allusion à cette reine qui régna en habit d’homme.»
-
-On trouvera sans doute que Fleury de Bellingen est allé chercher
-trop loin l’origine d’une locution française. Cependant il aurait pu
-l’aller chercher plus loin encore, si la fantaisie lui en eût pris.
-Son imagination, au lieu de s’arrêter à la reine d’Assyrie, n’avait
-qu’à remonter à la mère du genre humain; il lui était tout aussi aisé
-de démontrer qu’Ève _porta la culotte_, dans le sens propre comme dans
-le sens figuré de l’expression, car la Bible, parlant de nos premiers
-parents occupés à faire un voile à leur nudité, dit textuellement:
-_Consuerunt folia ficus et fecerunt sibi perizomata_; ce qu’un
-ancien traducteur a rendu en ces termes: _Ils cousirent des feuilles
-de figuier et s’en firent des culottes_. L’auteur des _Illustres
-Proverbes_ aurait du moins obtenu par une telle explication le suffrage
-de toutes les femmes, charmées de voir dans un article des livres
-saints la preuve irrécusable qu’elles n’ont pas moins que les hommes le
-droit _de porter culotte_.
-
-Mais faisons trève à la plaisanterie, et cherchons une origine plus
-raisonnable. Hue Piaucelle, un de nos plus anciens poëtes, a composé
-un fabliau intitulé: _Sire Hains et dame Anieuse_. Ces deux époux
-n’étaient jamais d’accord; la femme contrecarrait sans cesse le mari.
-Celui-ci fatigué lui dit un jour: «Écoute, tu veux être la maîtresse,
-n’est-ce pas? moi, je veux être le maître; or, tant que nous ne
-céderons ni l’un ni l’autre, il ne sera pas possible de nous accorder:
-il faut, une fois pour toutes, prendre un parti; et puisque la raison
-n’y fait rien, décidons-en autrement.» Quand il eut parlé de la sorte,
-il prit un haut-de-chausses qu’il porta dans la cour de la maison,
-et proposa à la dame de le lui disputer, à condition que la victoire
-donnerait pour toujours à qui l’obtiendrait une autorité pleine et
-entière dans le ménage. Elle y consentit; la lutte s’engagea en
-présence de la commère Aupais et du voisin Simon choisis pour témoins,
-et sire Hains, après avoir éprouvé la plus opiniâtre résistance de dame
-Anieuse, finit par emporter le prix de ce combat judiciaire.—L’abbé
-Massieu et Le Grand d’Aussy pensent que le fabliau de Piaucelle a
-donné lieu aux expressions: _Porter le haut-de-chausses_ et _Porter la
-culotte_.
-
-Qu’on me permette aussi une conjecture. Il me semble que ces
-expressions ont dû s’introduire à une époque où les caleçons et les
-hauts-de-chausses fesaient partie de l’habillement des dames nobles, et
-où celles de ces dames qui avaient pris des maris bourgeois jouissaient
-du privilége de leur commander et même de leur infliger la correction
-avec des verges lorsqu’ils ne se montraient pas assez soumis. Ces
-faits, qu’on serait tenté de regarder comme des épisodes fabuleux
-de l’_Histoire du monde renversé_, sont attestés par de graves et
-véridiques historiens, notamment par M. A. A. Monteil qui connaît mieux
-que personne les usages et les coutumes de notre nation.
-
-Toutefois je ne tiens pas à ma conjecture, et je suis tout disposé
-à convenir, si l’on veut, que les expressions dont il s’agit n’ont
-été fondées sur aucun fait historique. Rien n’était plus naturel que
-d’attribuer le costume du mari à la femme qui aspire à jouer le rôle du
-mari.
-
-_C’est un sans-culotte._
-
-Un écrivain qui voulait faire sa cour aux philosophes, pour être
-de l’Académie, s’avisa de composer contre le poëte Gilbert, leur
-antagoniste, une pièce satirique qu’il intitula _le Sans-culotte_,
-par allusion au dénûment de ce poëte. Le terme nouveau, mis en vogue
-dans les salons des riches, servit à désigner les auteurs pauvres
-qui, comme Gilbert, étaient réduits à porter _la livrée du Parnasse_,
-c’est-à-dire des vêtements vieux et râpés; et quelques années plus
-tard il fut employé comme un dard invincible contre tous ceux dont
-les écrits ou les discours tendaient au nivellement révolutionnaire.
-C’est ainsi que le nom de _va-nu-pieds_ avait été appliqué par les
-_partisans_ aux gens du peuple qui s’étaient révoltés par suite de la
-haine que leur inspiraient ces financiers. Telle est, d’après Mercier,
-la véritable explication du mot _sans-culotte_ (voy. le _Nouveau
-Paris_, t. III, ch. 99). J’y joindrai, pour la compléter, les détails
-suivants que je dois à l’obligeance de M. le lieutenant-colonel Eugène
-Labaume, auteur de l’_Histoire monarchique et constitutionnelle de la
-révolution française_, qui s’imprime en ce moment. Le côté gauche de
-l’Assemblée législative, dit ce savant historien, voulant détruire
-la violente opposition du côté droit, feignit d’agir au nom de la
-nation, dont il se disait l’unique mandataire, afin de mettre en
-mouvement la commune et les sections de Paris qui se considéraient
-comme ayant une autorité souveraine. Danton, chef du district et du
-club des cordeliers, fut choisi pour être leur formidable organe. Le
-10 novembre 1790, il présenta à la barre de l’Assemblée une pétition
-contre MM. de Saint-Priest, Champion de Cicé et Latour-du-Pin, et il
-demanda que leur procès s’instruisît immédiatement sur la dénonciation
-formelle des districts parisiens. C’était la première fois que le parti
-populaire intervenait d’une manière aussi directe dans une question
-de gouvernement. Le président, au lieu de repousser une démarche à la
-fois illégale et téméraire, répondit à Danton que l’objet de sa demande
-serait pris en considération et que le chef suprême de la nation ne s’y
-opposerait pas. Il lui accorda les honneurs de la séance et lui permit
-d’assister à la discussion. Comme la plupart de ceux qui accompagnaient
-Danton étaient tout déguenillés, le marquis de Laqueille voulut les
-flétrir par un nom emprunté des nudités de la misère, et il les appela
-des _sans-culotte_; mais les cordeliers et les jacobins adoptèrent
-comme un titre d’honneur ce nom donné par le mépris, et l’on sait
-combien ils le rendirent fameux.
-
-
-=CYGNE.=—_Le chant du cygne._
-
-«Les anciens ne s’étaient pas contentés de faire du cygne un chantre
-merveilleux; seul entre tous les oiseaux, qui frémissent à l’aspect
-de leur destruction, il chantait encore au moment de son agonie, et
-préludait par des sons harmonieux à son dernier soupir. C’était,
-disaient-ils, près d’expirer et faisant à la vie un adieu triste et
-tendre, que le cygne rendait ces accents si doux et si touchants,
-et qui, pareils à un léger et douloureux murmure, d’une voix basse,
-plaintive et lugubre, formaient son chant funèbre. On entendait ce
-chant lorsque, au lever de l’aurore, les vents et les flots étaient
-calmés; on avait même vu des cygnes expirant en musique et chantant
-leurs hymnes funéraires. Nulle fiction en histoire naturelle, nulle
-fable chez les anciens n’a été plus célébrée, plus répétée, plus
-accréditée; elle s’était emparée de l’imagination vive et sensible
-des Grecs: poëtes, orateurs, philosophes même, l’ont adoptée comme
-une vérité trop agréable pour vouloir en douter. Il faut bien leur
-pardonner leurs fables; elles étaient aimables et touchantes; elles
-valaient bien de tristes, d’arides vérités; c’étaient de doux emblèmes
-pour les ames sensibles. Les cygnes, sans doute, ne chantent point leur
-mort; mais toujours, en parlant du dernier essor et des derniers élans
-d’un beau génie prêt à s’éteindre, on rappellera avec sentiment cette
-expression touchante: _C’est le chant du cygne_.» (BUFFON.)
-
-
-
-
-D
-
-
-=D.=—_Tout se fait dans le monde par quatre grands D._
-
-Ces quatre grands D signifient: Dieu, Diable, Dame, Denier.
-
-
-=DADA.=—_C’est son dada._
-
-_Dada_ est un terme emprunté de la langue des enfants, qui l’ont formé
-par onomatopée de l’allure du cheval, pour désigner cet animal. Dans la
-locution proverbiale, il signifie une idée qu’on se plaît à caresser,
-dont on est entiché, à laquelle on revient toujours. C’est le milieu
-précis entre la passion et la monomanie.—On dit dans le même sens:
-_C’est son califourchon_. Le mot _califourchon_, qui ne s’emploie
-substantivement que dans cette phrase figurée, signifierait au propre
-la manière d’être affourché sur une monture, sur un dada, jambe deçà,
-jambe delà.
-
-
-=DAME.=
-
-Espèce d’interjection dont on se sert pour exprimer quelque surprise,
-quelque impatience, ou pour donner plus de force à une assertion. C’est
-un reste de l’usage de nos dévots aïeux qui appelaient, invoquaient,
-prenaient à témoin la vierge nommée _Sainte-Dame_, _Notre-Dame_,
-expressions que nos vieux auteurs ont employées dans le même sens
-que nous employons l’interjection _dame_. On trouve dans la farce de
-_Patelin_:
-
- _Sainte-Dame!_ comme il barbote!
-
-Et dans l’_Apparition du maréchal de Chabannes_, par Guillaume Cretin:
-
- _Notre-Dame!_
- Ce bon roy pris sans avoir secours d’âme.
-
-De _Notre-Dame_ est venue, par aphérèse, l’exclamation _tre-dame_,
-usitée dans le langage de la populace.
-
-
-=DAMER.=—_Damer le pion à quelqu’un._
-
-C’est avoir une supériorité marquée sur lui, et par extension, le
-supplanter.—Métaphore tirée du jeu de dames, où celui qui dame un pion
-à son adversaire, c’est-à-dire qui lui fait l’avantage d’une dame, est
-beaucoup plus habile que lui.
-
-Le jeu de dames est, dit-on, un allusion à une distinction féodale. Le
-pion ou dame simple représente la damoiselle qui était la femme d’un
-écuyer, et la dame damée représente la dame épouse d’un chevalier,
-laquelle était au-dessus de la première.
-
-
-=DANAÏDES.=—_Le tonneau des Danaïdes._
-
-On compare au tonneau des Danaïdes un travail inutile, une mémoire où
-rien ne laisse de trace, un cœur dont rien ne remplit les désirs, un
-prodigue qui dissipe à mesure qu’il reçoit.
-
-On connaît la fable des Danaïdes qui, pour avoir égorgé leurs maris, la
-première nuit de leurs noces, furent éternellement condamnées à remplir
-d’eau, dans le tartare, un tonneau sans fond.
-
-
-=DANGER.=—_Au danger on connaît les braves._
-
-La meilleure explication de ce proverbe se trouve dans l’anecdote
-suivante rapportée par le cardinal Maury. «Le courage se montre surtout
-lorsqu’il lutte contre les obstacles et les dangers; sa force est dans
-le combat. Un brave soldat disait, à la vue de la citadelle de Namur,
-le lendemain de l’assaut: J’escaladai hier ce rocher au milieu du
-feu; je n’y grimperais pas aujourd’hui.—Vraiment, je le crois bien,
-répondit un autre; on ne nous tire plus des coups de fusils de là-haut.»
-
-Ce trait est aussi beau dans son genre que celui d’Ajax provocant
-Jupiter et s’écriant au milieu des ténèbres:
-
- Grand Dieu, rends-nous le jour et combats contre nous!
-
-Il y a un bel adage allemand employé par Schiller: _Verdopple die
-Gefahr, spricht der Held, nicht die Helfer_; _double les dangers, dit
-le héros, et non pas les auxiliaires_.
-
-_Le danger dissout tous les liens._
-
-Ce proverbe n’est que trop vrai, malgré quelques exceptions honorables
-qui font honneur à l’humanité. On voit régner, dans les temps de peste
-et de famine, tous les vices hideux d’un égoïsme dénaturé; il n’y a
-plus alors ni parents ni amis. Les cœurs glacés par la terreur sont
-inaccessibles à la pitié. On dirait que le ciel qui les châtie permet
-qu’ils renoncent aux affections généreuses, afin qu’ils restent sans
-consolation.
-
-_Danger passé, saint moqué._
-
-_Scampato il pericolo, gabbato il santo._ On dit aussi: _Péril passé,
-promesses oubliées_. Ces proverbes font allusion aux vœux qu’on fait
-sur mer pendant la tempête, et qu’on oublie d’ordinaire aussitôt
-qu’on est arrivé au port. Dans les _Facéties_ de Pogge, il est parlé
-d’un marin qui, sur le point de faire naufrage, vouait à la Vierge un
-cierge de la grosseur d’un mât; comme on lui représentait qu’il n’en
-trouverait point de pareil chez aucun marchand: Bon, répondit-il, si
-nous échappons, il faudra bien qu’elle se contente d’une petite bougie.
-La Fontaine a rapporté un trait de la même espèce dans la fable 12^e du
-liv. IX:
-
- Un passager, pendant l’orage,
- Avait voué cent bœufs au vainqueur des Titans:
- Il n’en avait pas un. Vouer cent éléphants
- N’aurait pas coûté davantage.
- Oh! combien le péril enrichirait les dieux,
- Si nous nous souvenions des vœux qu’il nous fait faire!
- Mais, le péril passé, l’on ne se souvient guère
- De ce qu’on a promis aux cieux.
- On compte seulement ce qu’on doit à la terre.
- Jupiter, dit l’impie, est un bon créancier;
- Il ne se sert jamais d’huissier.
-
-
-=DANSE.=—_Après la panse, la danse._
-
-Les Espagnols disent: _Barriga caliente, pie durmiente_; _à panse
-chaude, pied endormi_. Ces deux proverbes, dont l’un caractérise la
-vivacité française, et l’autre la gravité castillane, expriment, d’une
-manière contradictoire, qu’on ne doit pas interrompre la digestion par
-un travail sérieux, et ils sont fondés sur cet aphorisme de l’école de
-Salerne:
-
- _Post cœnam, stabis—vel passus mille meabis._
-
- Après dîner tu te reposeras—ou tu feras mille pas.
-
-Mais notre proverbe s’emploie presque toujours pour signifier que
-lorsqu’on a fait bonne chère, on ne songe qu’à se divertir. C’est le
-sens qu’il avait chez les Grecs de qui nous l’avons emprunté, comme on
-peut le voir dans les _Causes naturelles_ de Plutarque (ch. 21), où il
-est rapporté.
-
-L’usage de danser en sortant de table n’a jamais cessé d’exister dans
-les fêtes villageoises. Aussitôt que les paysans ont satisfait leur
-appétit, ils sautent et folâtrent sur l’herbe, au son des musettes ou
-du tambourin, et ils se moquent des citadins qui digèrent mollement sur
-des canapés.
-
-Théophraste, dans ses _Caractères_, a signalé comme un contre-temps
-ridicule l’invitation de danser faite à un homme à jeun.
-
-_Donner une danse à quelqu’un._
-
-C’est le châtier, parce que celui qu’on châtie se débat sous les coups
-qu’il reçoit, et semble exécuter une espèce de danse.—Les Grecs
-disaient, dans le même sens: _Faire chanter à quelqu’un le bonheur des
-tortues_. Ce qui s’explique par ce passage d’une comédie d’Aristophane:
-«O tortues, que votre enveloppe vous rend heureuses! vous êtes trois
-fois plus heureuses que moi avec ma peau. Cette écaille placée sur
-votre dos vous empêche de sentir les coups; mais, hélas! rien ne
-garantit mon dos, et dès qu’on me bâtonne je suis à la mort.»
-
-Le mot _danse_, au XV^e siècle, était souvent employé pour signifier
-des remontrances, des reproches, une moralité, une leçon, une
-correction; et c’est pour cela qu’il servit de titre à plusieurs
-ouvrages, tels que _la Danse macabre_, _la Danse des morts, la Danse
-des femmes_, _la Danse des aveugles_ ou _Danse aux aveugles_, etc.
-
-Avant la révolution on donnait au bourreau, par euphémisme, la
-dénomination de _maître à danser_, et on le désignait même ainsi
-sur les registres de la chambre de la grande chancellerie. Rabelais
-l’appelait l’_aveugle qui fait danser_, parce qu’il exécute aveuglément
-les arrêts de la justice.
-
-
- =DANSER.=—_Qui bien chante et qui bien danse
- Fait un métier qui peu avance._
-
-Ce proverbe, qui manque aujourd’hui de vérité, est une preuve que les
-chanteurs et les danseurs ne fesaient pas fortune chez nos aïeux aussi
-facilement que chez nous. _Autres temps, autres mœurs._
-
-
-=DARIOLETTE.=
-
-Nom propre devenu appellatif pour désigner une entremetteuse d’amour,
-parce qu’il était celui de la confidente d’Élisenne dans le roman
-d’_Amadis_. Cette confidente, la perle des soubrettes, fut ainsi
-nommée, suivant Le Duchat, à cause de son vêtement _riolé_ (rayé). Mais
-M. Éloi Johanneau pense que _dariolette_ est venu de _dariole_, petite
-pièce de pâtisserie contenant de la crème, et a été appliqué à une
-jeune fille friande de cette espèce de pâtisserie, ce qui a plus de sel
-et de vérité.
-
-Scarron, dans son _Virgile travesti_, liv. IV, dit de la sœur de Didon:
-
- En un cas de nécessité
- Elle eût été dariolette.
-
-Regnier, sat. 5, appelle _dariolet_ un entremetteur.
-
- Doncq’ la même vertu le dressant au poulet,
- De vertueux qu’il fut, le rend _dariolet_.
-
-
-=DÉ.=—_Le dé en est jeté._
-
-C’est-à-dire la résolution en est prise, et elle sera exécutée, quoi
-qu’il en puisse arriver. _Alea jacta est_, proverbe célèbre que César
-prononça lorsqu’il était prêt à passer le Rubicon pour marcher contre
-Rome. Les Latins, de qui nous l’avons reçu, l’avaient eux-mêmes reçu
-des Grecs: έῤῥίφθη ὸ ϰύϐος
-
-
-=DÉCHAUSSER.=—_Il ne faut pas se déchausser pour manger cela._
-
-C’est ce que dit un gaillard de bon appétit, à la vue d’un mets qu’il
-se flatte d’avaler promptement, sans crainte d’en avoir l’estomac
-surchargé. L’abbé Tuet pense que cette locution populaire peut être
-fondée sur la coutume des anciens qui, au moment du repas, quittaient
-leur chaussure pour se mettre sur les lits disposés autour de la table.
-
-
-=DÉCOUDRE.=—_Il faut en découdre._
-
-C’est-à-dire en venir aux mains, se prendre corps à corps. On prétend
-que cette locution populaire est fondée sur ce que les soldats
-portaient autrefois des jaques ou casaques garnies de coton ou de
-crin sous plusieurs double de toile qu’il fallait en quelque sorte
-désassembler, _découdre_, dans le _combat au joindre_, pour que le
-poignard pût pénétrer jusqu’à la chair. Il est plus naturel de penser
-qu’elle est fondée sur ce que, en se saisissant au collet, comme font
-les gens du peuple, on _découd_ ou déchire ses habits.
-
-
-=DÉCOUVRIR.=—_Plus on se découvre plus on a froid._
-
-Plus on se dit malheureux, plus on est privé du secours d’autrui. Les
-hommes ne font guère du bien qu’à ceux qui peuvent le leur rendre,
-et quand on leur montre qu’on est sans ressource, on les trouve
-sans obligeance. _Qui chante ses maux épouvante_, suivant un autre
-proverbe.—Le secret de notre indigence, a dit un homme d’esprit, doit
-être le plus délicat et le mieux gardé de nos secrets.
-
-
-=DÉFIANCE.=—_La défiance est mère de sûreté._
-
-C’est-à-dire qu’il faut être toujours sur ses gardes pour éviter d’être
-trompé.—Ce proverbe, qui nous exhorte à nous défier de nos semblables,
-est peu conforme à l’humanité et sent la misanthropie. Il n’y a
-point de sagesse à croire tous les hommes trompeurs, et la défiance
-poussée à l’excès empoisonnerait la vie. Gardons-nous de ce rigorisme
-antiphilosophique, et si nous ne pouvons nous fier à beaucoup de gens,
-ayons du moins la consolation de nous fier à quelqu’un.
-
-«J’aime beaucoup mieux être trompé, dit Bossuet, que de vivre
-éternellement dans la défiance, fille de la lâcheté et mère de la
-dissension. Laissez-moi errer, je vous prie, de cette erreur innocente
-que la prudence, que l’humanité, que la vérité même m’inspire; car
-la prudence m’enseigne à ne précipiter pas mon jugement, l’humanité
-m’ordonne de présumer plutôt le bien que le mal, et la vérité m’apprend
-de ne m’abandonner pas témérairement à condamner les coupables, de peur
-que, sans y songer, je ne flétrisse les innocents par une condamnation
-injurieuse.»
-
-
-=DÉFRUCTU.=—_C’est un bon défructu._
-
-Le _défructu_ (mot oublié dans la dernière édition du _Dictionnaire de
-l’Académie_) était, autrefois, un bon repas qui avait lieu la veille de
-Noël, et qui se nommait ainsi, non pas, comme on l’a prétendu, à cause
-des fruits qu’on n’y servait point, mais à cause de l’antienne _De
-fructu ventris tui_, etc., chantée, ce jour-là, aux secondes vêpres,
-sur le psaume 131, d’où elle est extraite. L’usage voulait que cette
-antienne fût entonnée par un notable séculier qui se trouvait placé
-dans le chœur où il attendait que le chapier vînt la lui annoncer.
-Celui-ci se présentait au moment marqué, et après quelques salutations,
-lui offrait une branche d’oranger garnie de son fruit, ou une branche
-de laurier à laquelle était attachée une orange. Mais une telle
-distinction ne se fesait pas en vain, car celui qui en était l’objet ne
-pouvait se dispenser d’inviter à souper le clergé de la paroisse, et de
-donner aux chantres la desserte avec une certaine somme d’argent; et de
-là vint l’expression: _C’est un bon défructu_, pour signifier un bon
-régal, ou bien encore une bonne gratification, un bon pourboire.
-
-Cette cérémonie fort ancienne fut interdite, en 1551, par le concile
-provincial de Narbonne, parce qu’elle dégénérait presque toujours en
-grands abus. Cependant elle se maintint dans plusieurs diocèses qui
-n’étaient point sous la juridiction de ce concile, et elle existait
-encore vers le milieu du XVII^e siècle. Une chronique rapporte comme un
-fait curieux, qu’à cette époque Claude Girardin, lieutenant général
-au bailliage d’Auxerre, ayant été élu _coryphée du défructu_ dans la
-cathédrale de cette ville, fit les honneurs de sa nouvelle charge _avec
-tant de magnificence que plus ne se pouvait_.
-
-
-=DÉGOÛTÉ.=—_Au dégoûté le miel est amer._
-
-On trouve dans les Proverbes de Salomon (c. XXVII, v. 7): _Anima
-satiata calcabit favum_; _l’ame rassasiée méprisera le rayon de
-miel_.—Nous disons encore: _A ventre soûl, cerises sont amères_.
-
-
-=DÉLUGE.=—_Après moi le déluge._
-
-Pour faire entendre qu’on se moque de tout ce qui pourra arriver quand
-on ne sera plus. Proverbe qui répond à un proverbe grec ainsi traduit
-en latin:
-
- _Me mortuo, conflagret humus incendiis._
-
- Que la terre après moi des flammes soit la proie.
-
-Néron ayant entendu citer ce proverbe par un de ses courtisans,
-s’écria: _J’aime mieux que l’incendie ait lieu de mon vivant_, et il
-agit en conséquence en mettant le feu à Rome. Caligula n’était pas allé
-si loin; il s’était contenté de répéter souvent le proverbe, digne
-expression de son féroce égoïsme.
-
-Les Indiens disent: _Quand je me noie, tout le monde se noie_.
-
-
-=DEMAIN.=—_Ne remets pas à demain ce que tu peux faire aujourd’hui._
-
-Parce que les délais peuvent compromettre les meilleures affaires.
-Ceux qui disent _Je ferai demain_ sont des imprudents. Les Latins les
-comparaient aux corbeaux dont le croassement semble faire entendre
-_cras, cras, demain, demain_, ce qui avait donné lieu à l’expression
-_Sponsio corvina_, _promesse de corbeau_, dont saint Augustin s’est
-servi plusieurs fois.—Voici des réflexions de deux auteurs anglais
-dans lesquelles le sens moral du proverbe se trouve développé d’une
-manière élégante et originale. «Sois sage aujourd’hui: c’est folie
-de différer. Demain le fatal exemple de la veille t’entraînera, et
-toujours ainsi jusqu’à ce que la sagesse ne soit plus en ton pouvoir.
-Les délais sont les ravisseurs du temps. Ils nous enlèvent nos
-années l’une après l’autre. Enfin la vie nous échappe et laisse à la
-merci d’un seul instant les grands intérêts de l’éternité. Si cette
-erreur était moins commune, ne serait-elle pas bien étrange? mais
-qu’elle soit si commune, cela n’est-il pas plus étrange encore?....
-Tous les hommes se préparent à vivre sans jamais sortir des liens de
-l’enfance. Ils se font tous l’honneur de croire qu’ils reviendront un
-jour à la raison, et sur la foi de ce retour, leur orgueil reçoit des
-félicitations toujours prêtes, au moins les leurs. Ils applaudissent
-à leur future conversion. Qu’elle est édifiante, en effet, cette vie
-qu’ils ne connaîtront jamais! Le temps confié à leurs mains devient le
-patrimoine de la folie. Celui qui appartient au destin, ils le lèguent
-à la sagesse..... Au milieu des meilleures intentions, l’homme forme et
-reforme de nouveaux plans, puis il meurt le même.»
-
- (YOUNG.)
-
-«Demain, dis-tu? Demain! c’est un fripon qui joue son indigence
-contre ta richesse, qui reçoit ton argent comptant et le rembourse en
-souhaits, en espérances, en promesses, monnaie des sots; détestable
-banqueroute dont un créancier trop crédule est la dupe! Demain! c’est
-un jour qu’on ne trouve nulle part dans les vieux registres des âges,
-si ce n’est peut-être dans le calendrier des fous. La sagesse rejette
-ce mot et ne veut point de société avec ceux qui s’en servent.... C’est
-un enfant du caprice dont l’extravagance est la mère. Il est de la même
-étoffe que les songes et aussi vain que les chimériques visions de la
-nuit. Crois-moi, mon ami, arrête les moments présents; car sois certain
-que ce sont de vrais délateurs; et quoiqu’ils s’échappent sans bruit,
-sans laisser de trace après eux, ils vont droit au ciel, où ils rendent
-compte de ta folie... Arrête le moment présent, mon cher Horatio,
-imprime sur ses ailes le sceau de la sagesse. Voilà ce qui vaut mieux
-qu’un royaume, et ce qui est plus précieux que tous les dons brillants
-de la fortune. Oh! ne le laisse pas échapper de tes mains; mais, comme
-ce bon patriarche dont parlent nos annales, saisis l’ange au vol et
-retiens-le jusqu’à ce qu’il t’ait béni.» (COTTON.)
-
-Le proverbe est fort ancien. Blaise de Montluc, dans ses _Commentaires_
-(liv. II, p. 540), l’appelle _la devise d’Alexandre-le-Grand_, et le
-rapporte en ces termes: _Ce que tu peux faire anuit, n’attends pas
-au lendemain_. Le mot _anuit_ est synonyme de aujourd’hui. Les uns
-prétendent qu’il a pris cette signification de l’usage de compter par
-nuits établi chez les Gaulois, ainsi que chez les Hébreux, les Arabes,
-les Germains, les Islandais, etc.; les autres pensent qu’il a été formé
-par contraction de _ante noctem_ (avant la nuit); mais ces étymologies
-sont justement révoquées en doute: il est évident que _anuit_ est
-dérivé de la préposition _en_ et du vieux substantif _huy_ ou _hui_
-qui signifie jour. _En hui_ est une expression qui se trouve dans nos
-plus anciens livres, notamment dans le _Roman de Rou_, par Robert Wace.
-Robert d’Artois disait aux Flamands qu’il conduisait: «Nous bevrons
-encore _en hui_ de ces bons vins de Saint-Omer.» (Cette phrase est dans
-la _Chronique publiée par M. Sauvage_, p. 156.)
-
-
-=DÉMÉNAGEMENT.=—_Trois déménagements valent un incendie._
-
-Lorsqu’on déménage on brûle beaucoup de papiers et d’autres objets
-qu’on juge inutiles ou embarrassants; de là ce proverbe qu’on emploie
-pour marquer les inconvénients et les dégâts qui résultent de trop
-fréquents déménagements.
-
-
-=DÉMÉNAGER.=—_On n’est jamais si riche que quand on déménage._
-
-Parce que lorsqu’on déménage on trouve toujours qu’on a trop de choses
-à emporter. Fontenelle (d’autres disent le président Hénault) fit une
-application spirituelle et plaisante de ce proverbe. Après un examen de
-conscience pour une confession générale qu’il voulut faire vers la fin
-de sa vie, il s’écria: _En vérité, l’on n’est jamais si riche que quand
-on déménage_.
-
-
-=DÉMENTI.=—_Un démenti vaut un soufflet._
-
-Proverbe qui signifie également qu’un démenti doit être vengé par un
-soufflet, et qu’un démenti, qui équivaut à un soufflet, est un soufflet
-en paroles.—Le préjugé sur lequel est fondé ce proverbe remonte aux
-premiers temps de notre monarchie. C’était alors une injure des plus
-graves que d’appeler quelqu’un _menteur_, et le titre XXXII^e de la
-loi salique, rédigée sous Clovis, infligeait à ceux qui s’en rendaient
-coupables la grosse amende de 600 deniers.—Les Grecs et les Romains se
-donnaient des démentis sans en recevoir d’affront, et sans entrer en
-querelle. Ils ne connaissaient pas la chimère du point d’honneur qui
-n’a jamais fait d’autres héros que _les héros du meurtre_.
-
-
-=DÉNICHEUR.=—_A d’autres, dénicheur de merles._
-
-Expression dont on se sert pour faire entendre à une personne qu’on
-pénètre sa malice déguisée, et qu’on ne s’y laissera pas prendre.
-Elle a tiré son origine de l’historiette suivante, racontée par
-Boursault dans ses _Lettres à Babet_. Un jeune manant de vingt-deux
-ou vingt-trois ans, étant à confesse, s’accusa d’avoir rompu la haie
-de son voisin pour aller reconnaître un nid de merles. Le prêtre lui
-demanda si les merles étaient pris.—Non, lui répondit-il; je ne les
-trouve pas assez forts, et je n’irai les dénicher que samedi au soir.
-Il y alla en effet ce jour-là; mais il trouva la place vide, et il ne
-douta point que son confesseur n’eût enlevé les oiseaux. Cependant il
-n’osa lui en rien dire. Quelques mois après, un jubilé l’ayant obligé
-de retourner à confesse, il s’accusa d’aimer une jeune villageoise, et
-d’en être assez aimé pour obtenir ses faveurs. Quel âge a-t-elle? dit
-le prêtre.—Dix-sept ans.—Elle est sans doute jolie?—Oui, très jolie,
-la plus jolie de tout le village.—Et dans quelle rue demeure-t-elle?
-ajouta promptement le confesseur.—_A d’autres, dénicheur de merles_,
-lui répliqua tout aussi promptement le jeune homme; je ne me laisse pas
-attraper deux fois.
-
-
-=DENT.=—_C’est l’histoire de la dent d’or._
-
-Métaphore proverbiale usitée en parlant d’une chose qui a passé pour
-vraie pendant quelque temps, et qui est enfin reconnue fausse.—Le
-bruit se répandit, vers 1593, qu’un enfant de Silésie avait une dent
-molaire en or qui avait poussé naturellement dans sa gencive. A cette
-nouvelle, revêtue d’un certain caractère d’authenticité, plusieurs
-savants d’Allemagne s’empressèrent d’aller sur les lieux pour examiner
-un tel phénomène. Jacques Horstius, professeur en médecine à
-l’Université de Helmstad, ne fut pas des derniers à s’y rendre, et il
-publia, en 1595, une dissertation par laquelle il prétendait démontrer
-que la dent d’or était à la fois naturelle et merveilleuse, et qu’elle
-présageait l’abaissement du Grand-Turc[36] qui affligeait alors les
-chrétiens. Rullandus, Ingolsterus, Libavius, et d’autres savants en
-_us_, expliquèrent aussi, à leur tour, par des arguments opposés, la
-formation de cette dent métallique; mais leurs doctes explications
-n’éclaircirent pas la chose. L’honneur de la découverte était réservé à
-un orfèvre qui sut détacher de la fameuse dent une enveloppe d’or qui y
-avait été appliquée avec l’adresse la plus parfaite. Van Dale a donné
-sur ce sujet quelques détails curieux dans le dernier chapitre de son
-livre _de Oraculis_.
-
-_Avoir une dent de lait contre quelqu’un._
-
-C’est avoir contre lui une vieille animosité, une animosité sucée pour
-ainsi dire avec le lait.
-
-_Malgré vous et vos dents._
-
-Feydel, auteur des _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie
-française_, a prétendu, après d’autres grammairiens, que la locution
-originaire était _Malgré vous et vos aidants_, et que le mot _aidants_
-devint ensuite _dents_ par la figure que les lexicographes appellent
-aphérèse, comme _Antoinette_ est devenu _Toinette_. L’abbé Morellet lui
-reproche d’assimiler deux cas très différents. «On ne peut accourcir,
-dit-il, un mot entrant dans une locution qui n’est pas d’un usage
-habituel, et surtout l’accourcir en l’altérant de manière à le rendre
-inintelligible, comme _dants_ au lieu de _aidants_. Il faut que
-l’étymologiste nous explique comment _dants_ est devenu _dents_. Les
-dents, arme naturelle de l’homme et des animaux, sont prises figurément
-dans beaucoup de locutions pour tous les moyens de défense et d’attaque
-qu’on peut employer; on dit: _Montrer les dents_, _Avoir une dent
-contre quelqu’un_, _Déchirer à belles dents_, etc., toutes phrases dans
-lesquelles la substitution d’_aidants_ à _dents_ serait ridicule.»
-
-L’explication de l’abbé Morellet vaut beaucoup mieux que celle de
-Feydel, et elle peut être confirmée par cette expression de la basse
-latinité du moyen âge: _Malegratibus dentium ejus_, qu’on trouve dans
-le _Glossaire_ de Carpentier. Cependant il faut observer qu’on trouve
-aussi _Malgré vous et vos dans_, c’est-à-dire malgré vous et ceux qui
-sont plus puissants que vous. _Dan_, _dant_ ou _damp_ est un vieux mot
-qui signifie seigneur, maître.
-
-
-=DÉPOUILLER.=—_Il faut dépouiller le vieil homme._
-
-C’est-à-dire renoncer à ses vieilles habitudes. _Dépouiller le vieil
-homme_ ou _Se dépouiller du vieil homme_, est une expression employée
-dans l’Écriture sainte pour signifier se défaire des inclinations de
-la nature corrompue. Elle est fondée sur la coutume de revêtir le
-néophite de nouveaux habits. Tous les mystères anciens prescrivaient de
-_dépouiller le vieil homme_ à l’entrée du sanctuaire.
-
-_On ne se dépouille pas tout à fait du vieil homme._
-
-On ne se défait pas entièrement des penchants vicieux qu’on a
-contractés depuis longtemps; on en conserve toujours quelque reste en
-passant d’une vie mondaine à une vie pieuse. Ainsi Rachel, quittant
-la maison paternelle pour suivre Jacob dans la sainte demeure des
-patriarches, emportait secrètement ses _téraphim_, idoles qu’elle avait
-adorées dans son enfance.
-
-_Il ne faut pas se dépouiller_, ou _se déshabiller, avant de se
-coucher_.
-
-Il ne faut pas donner son bien avant sa mort.—Proverbe fort ancien
-dans notre langue, car il fut employé dans la réponse que fit
-Guillaume-le-Conquérant, lorsque son fils Robert-Courte-Heuse ou
-Courte-Cuisse, qui s’était révolté contre lui, proposait de se
-soumettre en obtenant la possession de la Normandie comme apanage.
-Ce proverbe paraît pris de l’_Ecclésiastique_, qui dit, ch. XXXIII:
-«Ne donnez point pouvoir sur vous, pendant votre vie, à votre fils, à
-votre femme, à votre frère, ou à votre ami; ne donnez point à un autre
-le bien que vous possédez, de peur que vous ne vous en répentiez, et
-que vous ne soyez réduit à leur en demander avec prière. Tant que vous
-vivrez et que vous respirerez, que personne ne vous fasse changer sur
-ce point; car il vaut mieux que ce soient vos enfants qui vous prient,
-que d’être réduit à attendre ce qui vous viendra d’eux..... Distribuez
-votre succession le jour que finira votre vie et à l’heure de votre
-mort.»
-
-Les Espagnols disent qu’il faut frapper d’un maillet le front de celui
-qui donne son bien avant sa mort. _Quien da lo suyo antes de su muerte,
-que le den con un maço en la frente._
-
-Ces proverbes ont été inspirés par l’égoïsme; mais ils ne sont que
-trop justifiés par l’ingratitude des héritiers souvent pires que les
-vautours, car les vautours ne s’attachent qu’aux cadavres. _Si vultur
-es, cadaver expecta_, disaient les Latins à l’homme avide qui voulait
-dévorer la succession d’un parent encore en vie.
-
-Le parti le plus raisonnable à prendre est indiqué dans ce passage
-de Montaigne: «Un père atterré d’années et de maux, privé par sa
-faiblesse, et faute de santé, de la commune société des hommes, il se
-fait tort et aux siens de couver inutilement un grand tas de richesses.
-Il est assez en estat, s’il est sage, pour avoir désir _de se
-dépouiller pour se coucher_, non pas jusques à la chemise, mais jusques
-à une robe de nuit bien chaude. Le reste des pompes de quoy il n’a plus
-que faire, il doit en estrenner volontiers ceux à qui par ordonnance
-naturelle cela doit appartenir.»
-
-
-=DÉRATÉ=.—_Courir comme un dératé._
-
-C’est courir vite et longtemps.—Locution fondée sur la croyance
-populaire que les meilleurs coureurs ont dû leur agilité extraordinaire
-à l’oblitération ou à l’absence de la rate, viscère abdominal dont le
-gonflement douloureux est regardé comme la principale cause qui empêche
-de courir longtemps. Cette croyance est venue comme beaucoup d’autres
-de la fabuleuse antiquité. Pline le naturaliste a dit sérieusement
-(liv. XXVI, ch. 13): «La prêle (_equisetum_) employée en décoction dans
-un vase de terre neuf, à la quantité qu’il peut en contenir, jusqu’à
-la réduction du tiers, étant bue, pendant trois jours, par hémines,
-consume la rate des coureurs, qu’on prépare à cette recette par une
-abstinence de toute nourriture grasse ou huileuse durant vingt-quatre
-heures.»
-
-Il y eut autrefois en France, vers la fin du dix-septième siècle, une
-compagnie de chirurgiens qui prétendirent qu’il serait très avantageux
-pour les hommes de se faire ôter la rate; et afin de rassurer les
-esprits contre les craintes que devait causer cette extraction, ils
-s’avisèrent de dérater des chiens qui ne laissèrent pas, dit-on, de
-manger, de courir et de sauter comme auparavant. Mais ces animaux
-étant morts quelque temps après, personne ne voulut se soumettre à
-l’opération cruelle et bizarre qu’ils avaient subie.
-
-
-=DÉSIRER.=—_Qui désire est en peine._
-
-Tout désir suppose privation, et toutes les privations qu’on éprouve
-sont pénibles. C’est dans la disproportion de nos désirs et de nos
-facultés, dit Jean-Jacques Rousseau, que consiste notre misère. Un
-être sensible dont les facultés égaleraient les désirs serait un être
-absolument heureux..... Diminuez l’excès des désirs par les facultés,
-et mettez une égalité parfaite entre la puissance et la volonté.
-
-Une tradition orientale rapporte qu’Oromase apparut un jour au
-vertueux Usbeck, et lui dit: Forme un souhait, je l’accomplirai à
-l’instant.—Source de lumière, répondit le sage, je te prie de borner
-mes désirs aux seuls biens dont je ne puis manquer.
-
-_N’est pas pauvre qui a peu, mais qui désire beaucoup._
-
-Proverbe qui se trouve dans Sénèque: _Non qui parum habet sed qui plus
-cupit pauper est_.
-
-Voulez-vous rendre riche Pithoclès? écrivait Épicure à son ami
-Idoménée; ne lui donnez point de l’argent, mais ôtez-lui des désirs.
-
-On demandait à Cléanthe, philosophe stoïcien: Quel est le meilleur
-moyen de devenir riche?—C’est, répondit-il, d’être pauvre de désirs.
-
-Les désirs ne sont au fond que des besoins; et il n’y a vraiment
-d’homme pauvre que celui qui ne peut trouver ce qu’il désire dans ce
-qu’il possède.
-
-C’est une grande richesse, disait saint Paul, que de se contenter de ce
-qu’on a.
-
- Qui borne ses désirs est toujours assez riche. (VOLTAIRE.)
-
-C’est un grand bonheur d’avoir ce qu’on désire, disait quelqu’un à
-un philosophe. Celui-ci répliqua: C’en est un bien plus grand de ne
-désirer que ce qu’on a.
-
-
-=DEUIL.=—_Deuil joyeux._
-
-Deuil d’héritier, deuil pour se conformer à l’usage et pour sauver
-les apparences; douleur sur le visage, et joie dans le cœur. C’est ce
-que les Grecs et les Latins désignaient par l’expression, _Pleurer au
-tombeau de sa belle-mère_.
-
-_Tous vont au convoi du mort, et chacun pleure son deuil._
-
-On n’est guère sensible qu’à ses propres peines, et ce n’est que par un
-secret retour sur soi que l’on compatit à celles des autres. Il entre
-toujours une certaine dose d’égoïsme dans la composition du sentiment
-qu’on appelle la pitié; quelquefois même il n’y entre pas autre chose.
-On connaît l’histoire de cette dame qui, rentrant chez elle toute
-transie de froid, avait ordonné à ses gens de distribuer une voie de
-bois aux pauvres. Aussitôt qu’elle se fut placée dans une bergère
-commode auprès d’un bon feu, elle commença par modifier son ordre,
-et finit par le rétracter tout à fait en disant: Le temps s’est bien
-radouci.
-
-
-=DEVISE.=—_Entendre la devise._
-
-C’est-à-dire les propos galants. Cette expression se trouve dans une
-ancienne pièce qui a pour titre: _Nouvelle moralité d’une pauvre fille
-villageoise, laquelle aima mieux avoir la tête coupée par son père
-que d’être violée par son seigneur, faicte à la louange et honneur
-des chastes et honnestes filles, à quatre personnages_. Le valet du
-seigneur dit à la jeune villageoise qui repousse les propositions qu’il
-vient lui faire de la part de son maître:
-
- Vous n’entendez point la devise,
- Pauvre sotte!
-
-Le mot _devise_ est un des plus anciens de la langue française, et
-depuis près de huit cents ans il y a peu d’auteurs chez lesquels il ne
-se trouve employé en sens divers, comme le remarque le père Ménétrier
-dans la _Science et l’Art des devises_. Geoffroy de Villehardouin, sous
-Philippe-Auguste, donne le nom de _devise_ à un testament. _Devise_ se
-prend pour volonté dans une traduction manuscrite d’Ovide faite sous
-le règne de Jean-le-Bon: _Lors fera Diex_ (Dieu) _à sa devise_. Les
-limites et bornes des champs s’appelaient aussi _devises_, apparemment
-du latin _dividere_, diviser. Enfin le même terme servait aussi à
-désigner les habits mi-partis de deux couleurs, comme ceux des échevins
-de quelques villes, les livrées, les armoiries et plusieurs autres
-choses qui distinguaient les personnes et marquaient leur dignité.
-
-
-=DIABLE.=—_La beauté du diable._
-
-C’est la fraîcheur de la jeunesse qui prête quelque agrément à la
-figure la moins jolie. La raison de cette expression est une enigme
-dont le mot se trouve dans ce proverbe: _Le diable était beau quand il
-était jeune_. Le temps de la jeunesse du diable est celui où il était
-au rang des anges du ciel d’où il fut banni et précipité dans l’enfer à
-cause de sa rébellion.
-
-_Le diable n’est pas si noir qu’on le fait._
-
-Pour signifier qu’une personne n’a pas autant de vices ou de défauts
-qu’on lui en suppose.—Nos anciens poëtes, dit Fauchet, appellent le
-diable _malfez_ ou _maufez_ (mal fait), et les peintres le représentent
-horrible et hideux, comme s’il avait perdu cette beauté qui fit monter
-Luciabel en si grand orgueil.
-
-_Crever l’œil du diable._
-
-Parvenir en dépit de l’envie.—Le diable est ici l’envieux dont le
-regard passe pour nuisible, d’après une vieille superstition que nous
-ont transmise les anciens, et que Virgile a rappelée dans ce vers de sa
-troisième églogue:
-
- _Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos._
-
-_Envoyer quelqu’un au diable de Vauvert._
-
-Le château de Vauvert (vallon vert) était autrefois regardé comme un
-repaire de diables. On y entendait toutes les nuits des hurlements
-horribles et un bruit affreux de chaînes traînées, disait-on, par
-des spectres. Saint Louis donna ce château inhabité aux Chartreux
-qui le lui avaient demandé, et aussitôt que ces religieux en eurent
-pris possession, le sabbat fut à jamais conjuré. Mais le souvenir
-de la terreur qu’il avait fait naître se conserva dans l’expression
-proverbiale: _Envoyer_ ou _Aller au diable de Vauvert_, et par
-corruption, _au diable vert_.
-
-Le château de Vauvert était situé hors des murs de Paris, dans une
-prairie, vers l’entrée de la grande allée qui se dirige du jardin du
-Luxembourg à l’Observatoire. L’ancienne rue de Vauvert qui conduisait à
-ce manoir infernal prit le nom de rue d’Enfer, qu’elle porte encore.
-
-_Quand le diable dit ses patenôtres, il veut te tromper._
-
-Lorsqu’un méchant parle ou agit comme un homme de bien, il médite
-quelque perfidie.
-
- Le crime prend souvent l’accent de la vertu. (GRESSET.)
-
-On appelle _patenôtres du diable_, les prières de l’hypocrite qui,
-_sous le nom de Dieu, commet toute sorte de mal_, comme dit le proverbe
-hébreu. Il y a une vieille épigramme anglaise intitulée: _Patenôtre_
-ou _Pater du diable_ (_the devil’s Pater_), dont le principal mérite
-consiste à être en vers, soit qu’on la lise en allant de gauche à
-droite, soit qu’on la lise en revenant de droite à gauche, avec
-cette différence qu’elle exprime des bénédictions d’un côté et des
-malédictions de l’autre.
-
-_Le diable chante la grand’messe._
-
-Ce proverbe, employé par Rabelais, s’applique à l’hypocrite.
-
-Les Portugais disent: _Detras de la cruz esta el diablo_; _le diable
-est derrière la croix_.
-
-Les Espagnols: _Por las haldas del vicario sube el diablo al
-campanario_; _par les pans de la robe du vicaire, le diable monte au
-clocher_.
-
-Les Anglais: _Were god hat is church the devil will his chapel_; _il
-n’y a point d’église où le diable n’ait sa chapelle_.
-
-Les Italiens comme les Anglais: _Non sì tosto si fa un tempio a Dio
-come il diavolo ci fabrica una capella apresso_.
-
-Les Allemands: _O uber die schlaue Sunde, die einen Engel vor jeden
-Teufel slellt_; _que le crime est rusé! il place un ange devant chaque
-démon_. Ce qui revient à l’expression française: _Couvrir son diable du
-plus bel ange_, dont la reine de Navarre s’est servie dans sa _Nouvelle
-douzième_.
-
-L’Évangile compare l’hypocrite à _un sépulcre blanchi, plein d’éclat au
-dehors et de pourriture au dedans_.
-
-_Le diable n’est pas toujours à la porte d’un pauvre homme._
-
-Un homme malheureux ne l’est pas toujours.
-
-Les Turcs disent: _Ne meurs pas, ô mon âne! le printemps viendra, et
-avec lui croîtra le trèfle_.
-
-_Tirer le diable par la queue._
-
-Avoir de la peine à subsister; ne pouvoir chasser la misère.
-
-Il faut procéder, dans l’explication de certaines locutions
-proverbiales, comme au jeu du baguenaudier. Elles sont tellement
-enchaînées l’une à l’autre, rentrent si bien l’une dans l’autre, qu’il
-est nécessaire d’avoir la clef de celle-ci pour trouver la clef de
-celle-là. Veut-on, par exemple, découvrir la raison du dicton: _Tirer
-le diable par la queue_, on doit la chercher en prenant pour point
-de départ un proverbe antérieur qui nous apprend que _le diable_,
-c’est-à-dire le malheur personnifié dans l’être infernal, _est souvent
-à la porte d’un pauvre homme_. Ce proverbe a fait supposer entre le
-diable et le pauvre homme une lutte dans laquelle celui-ci, n’osant
-attaquer de front son adversaire, sans doute à cause des cornes et des
-griffes, le saisit par derrière afin de l’éloigner de son logis; et
-l’inutilité de ses efforts a été rendue par une métaphore empruntée de
-ces bêtes récalcitrantes qui s’obstinent à avancer au lieu de reculer
-quand on les tire par la queue.
-
-Le mitron qui tire le diable par la queue, est un symbole de la lutte
-incessante de l’homme contre le malheur, et du travail opiniâtre auquel
-il est condamné pour se procurer de quoi vivre.
-
-On connaît cette phrase originale que M. Victor Hugo, dans sa _Lucrèce
-Borgia_, a mise dans la bouche de Gubetta: «Il faut que la queue du
-diable lui soit soudée, chevillée et vissée à l’échine d’une manière
-bien triomphante, pour qu’il résiste à l’innombrable multitude de gens
-qui la tirent perpétuellement.»
-
-Le comte de Conflans plaisantait un jour le cardinal de Luynes de
-ce qu’il se fesait porter la queue par un chevalier de Saint-Louis.
-L’éminence piquée au jeu répondit que tel avait été toujours son usage,
-et que parmi ses caudataires il s’en était même trouvé un qui prenait
-le nom et les armoiries des Conflans.—Il n’y a rien d’étonnant en
-cela, repartit le comte avec gaieté: dans ma famille on a été réduit
-plus d’une fois _à tirer le diable par la queue_.
-
-_Le diable bat sa femme et marie sa fille._
-
-Ce dicton, employé fréquemment pour signifier qu’il pleut et qu’il
-fait soleil à la fois, a pour fondement une tradition mythologique
-que je vais rapporter, d’après un fragment de Plutarque qu’Eusèbe
-nous a conservé dans sa _Préparation évangélique_ (liv. III, ch.
-1).—Jupiter était brouillé avec Junon qui se tenait cachée sur
-le mont Cythéron. Ce dieu, errant dans le voisinage, rencontra le
-sculpteur Alalcomène qui lui dit que, pour la ramener, il fallait la
-tromper et feindre de se marier avec une autre. Jupiter trouva le
-conseil fort bon et voulut le mettre sur l’heure en pratique. Aidé
-d’Alalcomène il coupa un grand chêne remarquable par sa beauté, forma
-du tronc de cet arbre la statue d’une belle femme, lui donna le nom
-de Dédala, et l’orna de la brillante parure de l’hyménée. Après cela,
-le chant nuptial fut entonné, et des joueurs de flûte, que fournit
-la Béotie, l’accompagnèrent du son mélodieux de leurs instruments.
-Junon instruite de ces préparatifs descendit à pas précipités du mont
-Cythéron, vint trouver Jupiter, se livra à des transports de jalousie
-et de colère, et fondit sur sa rivale pour la maltraiter; mais ayant
-reconnu la supercherie, elle changea ses cris en éclats de rire, se
-réconcilia avec son époux, se mit joyeusement à la tête de la noce
-qu’elle voulut voir achever, et institua, en mémoire de l’événement, la
-fête des _dédales_ ou des _statues_ qu’on célébra depuis, tous les ans,
-en grande pompe, à Platée en Béotie.
-
-La dispute du Jupiter et de Junon est une allégorie de la lutte du
-principe igné représenté par ce dieu, et du principe humide représenté
-par cette déesse. Lorsque ces deux principes, ne se tempérant pas l’un
-par l’autre, ont rompu l’harmonie qui doit régner entre eux, il y a
-trouble et désordre dans les régions atmosphériques. La domination
-du premier produit une sécheresse brûlante, et celle du second amène
-des torrents de pluie. Ce dernier accident survint sans doute dans
-la Béotie qui fut inondée, ainsi que l’indique le séjour de Junon
-sur le Cythéron; et lorsque la terre dégagée des eaux eut reparu, on
-dit que la sérénité rendue à l’air par le calme était l’effet de la
-réconciliation des deux divinités, comme le mauvais temps avait été
-l’effet de leur division.
-
-Après cette explication, il est presque superflu d’ajouter que Jupiter
-qui triomphe du courroux de Junon, ou, suivant l’expression de
-Plutarque, le principe igné qui se montre plus fort que le principe
-humide, est le _diable qui bat sa femme_, qui l’emporte sur sa femme,
-tandis que le même dieu qui fait la noce de la statue, dont il est
-l’auteur ou le père, est le _diable qui marie sa fille_. On sait que
-Jupiter a reçu le nom de _diable_ et de _grand diable_ dans le langage
-des chrétiens.
-
-Les Italiens se servent du dicton _le nozze del diavolo_, _les noces du
-diable_, pour marquer cette coïncidence du soleil et de la pluie dans
-l’atmosphère qui tend à reprendre sa sérénité.
-
-_Faire le diable à quatre._
-
-C’est faire beaucoup de bruit ou de désordre, s’emporter à l’excès.
-Les Italiens disent: _Far el diavolo e la versiera_, _faire le diable
-et la sorcière_.
-
-Dans l’enfance du théâtre français, où l’on jouait les saints,
-la vierge et Dieu, on jouait aussi les diables. Les pièces qui
-représentaient ces êtres infernaux s’appelaient petites diableries ou
-grandes diableries; petites, lorsqu’il y avait moins de quatre diables,
-et grandes, lorsqu’il y en avait quatre. De là l’expression _Faire le
-diable à quatre_.
-
-Cette sorte de spectacle populaire, dit le savant Huet, se donnait aux
-grandes fêtes et dans les cimetières des églises. Il était surtout en
-usage dans les villes du Poitou, où il avait été imaginé pour frapper
-de terreur les pécheurs endurcis et les ramener à la religion.
-
-Il y a un ancien recueil de _Diableries_, qui a été publié par un nommé
-Brigadier. C’est une collection curieuse à laquelle sa rareté donne
-aujourd’hui beaucoup de prix.
-
-_Le diable devenu vieux se fit ermite._
-
-On voit dans la légende que plusieurs diables fatigués de leur
-méchanceté y ont renoncé en vieillissant pour embrasser l’état
-monastique. Par exemple, le diable Puck est entré au service des
-dominicains de Schewerin dans le Mecklembourg, ainsi que l’atteste le
-livre intitulé: _Veridica ratio de dæmonio Puck_; le diable Bronzet
-s’est fait moine dans l’abbaye de Montmajor près d’Arles; et le diable
-que les Espagnols appellent _Duende_ a porté aussi le capuchon[37].
-C’est probablement à cette démonologie que se rattache le proverbe.
-Peut-être aussi fait-il allusion à l’histoire de Robert-le-Diable, père
-de Richard-sans-Peur, duc de Normandie. Robert-le-Diable, ainsi nommé à
-cause de sa conduite pleine de désordre et d’irréligion, se convertit
-vers la fin de ses jours, et se retira dans un désert pour y faire
-pénitence, comme on le voit dans le livre intitulé: _Vie du terrible
-Robert-le-Diable, lequel après fut surnommé l’Omme-Dieu_; in-4^o
-gothique. Lyon, Mareschal, 1496.
-
-Le proverbe s’adresse aux hommes qui viennent à résipiscence après
-une jeunesse dissipée; mais la malignité l’applique particulièrement
-aux femmes que la vieillesse fait tourner du côté des litanies, et
-qui trouvent dans une dévotion, feinte ou réelle, le refuge d’une
-galanterie repentante ou répudiée.
-
-On dit de ces pénitentes retardataires qu’_elles offrent à Dieu les
-restes du démon_, pensée originale que j’ai prise pour fondement de
-l’épigramme suivante:
-
- La vieille Arsinoé, fuyant les railleries
- Des amants échappés à ses galanteries,
- Dévote par dépit, dans un mystique lieu,
- Fait des restes du diable un sacrifice à Dieu.
-
-_Martyr du diable._
-
-Cette expression, autrefois proverbiale, a été employée dans un sermon
-latin de Jean Gerson, pour désigner un homme livré à l’_ensorcellement
-des niaiseries_, _fascinationi nugarum_, et continuellement tourmenté
-dans des agitations pleines de l’esprit du monde mais vides de l’esprit
-de Dieu.—Elle pourrait s’appliquer très bien à ces petits-maîtres
-et à ces petites-maîtresses qui mettent leur corps à la torture pour
-paraître avec plus d’éclat sous les livrées de la mode, ainsi qu’à ces
-êtres blasés qui poursuivent si laborieusement de coupables voluptés,
-et qui portent presque toujours la peine de leurs plaisirs.
-
-M***, presque septuagénaire, s’est avisé de prendre une épouse de
-dix-huit ans. Il cherche à racheter par des excès de jeune homme son
-insuffisance de vieillard. Il promène en tous lieux madame qui a besoin
-de distractions; il l’accompagne aux spectacles et aux bals; il ne
-prend de repos ni le jour ni la nuit, il est condamné aux plaisirs
-forcés. C’est vraiment un _martyr du diable_.
-
-_C’est le valet du diable, il fait plus qu’on ne lui commande._
-
-Cette façon de parler, qui se prend d’ordinaire en mauvaise part,
-s’applique à un homme qui, par zèle ou par tout autre motif, fait
-plus qu’on n’exige de lui. Elle est probablement venue de ce que,
-dans les _mystères_ et les _diableries_, les valets de Satan, étaient
-souvent représentés allant au delà de ses ordres, afin de signaler leur
-dévouement pour ses intérêts.
-
-_Il a les quatre poils du diable._
-
-Autrefois, lorsqu’on voulait attacher aux contrats de vente ou de
-donation un caractère spécial de validité, c’était l’usage que les
-vendeurs ou les donateurs offrissent trois ou quatre poils de leur
-barbe, qui étaient insérés dans les sceaux des titres remis aux
-acquéreurs ou aux donataires, comme l’atteste la formule suivante citée
-par Ducange, au mot _barba_: «Pour que cet écrit reste à toujours fixe
-et stable, j’y ai apposé la force de mon sceau, _avec trois poils de ma
-barbe_.» C’est par allusion à cet usage qu’on dit en certains endroits,
-notamment du côté de la Suisse, pour désigner un rusé fripon qui vient
-à bout de tout ce qu’il entreprend, comme s’il avait fait pacte avec
-l’esprit infernal: _Cet homme a les quatre poils du diable_.
-
-_Ce qui vient du diable retourne au diable._
-
-Ce qui est acquis par des moyens illégitimes ne se conserve pas, ou ne
-fait aucun profit.—Richard-Cœur-de-Lion avait coutume d’employer ce
-proverbe en parlant de sa famille qui, depuis Robert-le-Diable, père
-de Guillaume-le-Conquérant, s’était souillée de toutes sortes de vices
-et de crimes. _Du diable nous venons_, disait-il, _et au diable nous
-retournons_. Saint Bernard avait dit le même mot en parlant de Henri
-II, père de Richard-Cœur-de-Lion. _De diabolo venit et ad diabolum
-ibit_; _il vient du diable, et au diable il retournera_. (J. BRONTON,
-_Ap. scr. fr._, XIII, 215.)
-
-_Quand il dort le diable le berce._
-
-Mot proverbial dont on se sert en parlant d’un homme inquiet,
-impatient, malicieux, qui ne songe qu’à tourmenter les autres,
-et qui se tourmente lui-même. Les Allemands nous ont pris ce mot
-pour nous l’appliquer. _Quand le Français dort_, disent-ils, _le
-diable le berce_. Ce qui est parfaitement vrai, si l’on en restreint
-l’application à la vivacité française pour laquelle _le repos est un
-état violent et incommode_.
-
-_Si le diable sortait de l’enfer pour se battre, il se présenterait
-aussitôt un Français pour accepter le défi._
-
-Et c’est le cas de dire que le diable aurait affaire à forte partie.
-
-L’ardeur guerrière du Français est très bien caractérisée dans ce vieux
-proverbe.
-
-_De jeune ange vieux diable._
-
-On a observé que les caractères pleins de douceur dans le premier
-âge ont, en général, beaucoup de vivacité et de malice dans un autre
-âge. Ce changement est peut-être moins un effet de la nature que de
-l’éducation. C’est ainsi que le rosier, qui naît sans épines sur les
-hautes Alpes, se hérisse de pointes acérées lorsqu’il est cultivé dans
-nos jardins.
-
-_C’est le diable à confesser._
-
-Expression très usitée en parlant d’une personne dont on ne peut tirer
-quelque aveu, ou dont on ne peut obtenir ce qu’on désire, et par
-extension, d’une chose très difficile, presque impossible.
-
-_Loger le diable dans sa bourse._
-
- Un homme n’ayant plus ni crédit ni ressource,
- _Et logeant le diable en sa bourse_,
- C’est-à-dire n’y logeant rien.
-
- (LA FONTAINE, fable 16 du livre IX.)
-
-On a prétendu que cette expression devait son origine à une anecdote
-qui est racontée fort agréablement dans l’épigramme suivante de notre
-vieux poëte Saint-Gelais:
-
- Un charlatan disait en plein marché
- Qu’il montrerait le diable à tout le monde.
- Si n’y eust nul, tant fust-il empesché,
- Qui ne courust pour voir l’esprit immonde.
- Lors une bourse assez large et profonde,
- Il leur déploye et leur dit: Gens de bien,
- Ouvrez vos yeux, voyez, y a-t-il rien?
- —Non, dit quelqu’un des plus près regardans.
- —Et c’est, dit-il, le diable; oyez-vous bien
- Ouvrir sa bourse et ne voir rien dedans?
-
-Ce n’est point de là certainement que l’expression est venue. Elle
-a précédé l’anecdote qui lui doit une bonne partie de son sel, et
-elle est née à une époque où toutes les monnaies étaient frappées à
-l’effigie de la croix, signe très redouté du diable, comme chacun sait:
-ce qui donna lieu d’imaginer que si le diable voulait se glisser dans
-une bourse, il fallait nécessairement qu’il n’y eût ni sou ni maille.
-Cette explication se justifie par un vieux proverbe fort original que
-voici: _Le plus odieux de tous les diables est celui qui danse dans la
-poche, quand il n’y a pas la moindre pièce marquée du signe de la croix
-pour l’en chasser_.
-
-_Les menteurs sont les enfants du diable._
-
-Le diable est nommé _le père du mensonge_ dans l’Écriture sainte,
-et le mot grec διἁϐολος, d’où dérive le nom du _diable_, signifie
-_calomniateur_.
-
-_Envoyer quelqu’un à tous les mille diables._
-
-On croit que cette expression proverbiale fait allusion à une bande de
-voleurs qui exercèrent un fameux brigandage, en 1523, dit l’historien
-Duplex, et se firent nommer _les mille diables_.
-
-
-=DIAMANT.=—_C’est un diamant sous le marteau._
-
-Cette expression, par laquelle on désigne un homme fort et constant
-dans ses disgraces, est fondée sur une vieille opinion populaire
-qui attribuait au diamant plusieurs vertus qu’il n’a point, et
-particulièrement celle de résister à l’action du marteau. Cette opinion
-est consignée dans _le Propriétaire des choses_, liv. XVI, ch. 8, où
-il est dit que le diamant est de tous les corps le plus dur, que le
-marteau ne peut le briser, ni le feu le détruire, mais que le sang d’un
-jeune bouc a la faculté de le dissoudre. _Credat judæus Apella._
-
-
-=DIEU.=—_L’homme propose et Dieu dispose._
-
-C’est-à-dire que les desseins des hommes ne réussissent qu’autant qu’il
-plaît à Dieu; que leurs entreprises tournent fréquemment au contraire
-de leurs projets et de leurs espérances. Les Espagnols disent: _Los
-dichos en nos, los hechos en dios_; _les dits en nous, les faits en
-Dieu_.
-
-Il y a souvent dans les affaires les mieux concertées des rencontres
-imprévues qui les font échouer ou réussir, comme pour prouver
-l’insuffisance des calculs humains et manifester la supériorité de la
-Providence. _L’homme dispose sa voie_, dit la Sagesse, _et Dieu conduit
-ses pas_; ce que Fénelon a redit heureusement dans cette phrase de son
-beau sermon pour la fête de l’Épiphanie: «Dieu ne donne aux passions
-humaines, lors même qu’elles semblent décider de tout, que ce qu’il
-leur faut pour être les instruments de ses desseins. Ainsi, _l’homme
-s’agite et Dieu le mène_.»
-
-Écoutons Bossuet sur la même matière. «Il n’y a point de hasard,
-dit-il, dans le gouvernement des affaires humaines, et la fortune n’est
-qu’un mot qui n’a aucun sens. Tout est sagesse et providence. On a
-beau compasser dans son esprit tous ses discours et tous ses desseins,
-l’occasion apporte toujours je ne sais quoi d’imprévu; en sorte qu’on
-dit et qu’on fait toujours plus ou moins qu’on ne pensait. Et cet
-endroit inconnu à l’homme dans ses propres actions et dans ses propres
-démarches, c’est l’endroit secret par où Dieu agit, et le ressort
-secret qu’il remue.»
-
-_Aux petits des oiseaux Dieu donne leur pâture._
-
-La providence de Dieu est grande, elle pourvoit à la subsistance de
-toutes les créatures.—Les Espagnols disent: _Les petits oiseaux des
-champs ont le bon Dieu pour maître-d’hôtel_. Il y a dans leur proverbe
-je ne sais quel mélange de fierté et de confiance qui caractérise la
-pauvreté castillane, habituée à ne pas travailler et à vivre au soleil,
-dans des vestibules de palais et sous des porches d’église.
-
-_Servir Dieu, c’est régner._
-
-Parce que celui qui sert Dieu maîtrise toutes ses passions, et règne
-sur lui-même. Ce proverbe est la traduction littérale de cette pensée
-d’un père de l’Église, _Servire Deo regnare est_. Il a beaucoup
-d’analogie avec ce qu’a dit Horace (Ode 6, liv. III):
-
- _Dis te minorem quod geris imperas._
-
-_Dieu donne le froid selon le drap._
-
-Dieu proportionne les peines qu’il nous envoie aux forces que nous
-avons pour les supporter.—Henri Étienne, qui ne laisse guère échapper
-l’occasion de ridiculiser les moines, prétend dans le chapitre 32 de
-son _Apologie d’Hérodote_, que quelques-uns d’entre eux avaient traduit
-par ce proverbe la belle expression du psaume 147, v. 16, _Dat nivem
-sicut lanam_, dont Godeau a fait la paraphrase suivante:
-
- Lorsque la froidure inhumaine
- De leur vert ornement dépouille les forêts,
- Sous une neige épaisse il couvre les guérets,
- Et la neige a pour eux la chaleur de la laine.
-
-_Dieu vous bénisse!_
-
-Polydore Virgile prétend que du temps de saint Grégoire-le-Grand, en
-591, il régna dans l’Italie une épidémie violente qui fesait mourir
-en éternuant ceux qui en étaient atteints, et que le pontife ordonna
-des prières accompagnées de vœux pour arrêter les progrès du mal, ce
-qui introduisit la coutume de dire: _Dieu vous bénisse!_ Mais cette
-coutume date d’une époque bien antérieure au sixième siècle. Elle a
-existé de toute antiquité dans toutes les parties de l’ancien monde, et
-les navigateurs qui ont découvert le nouveau l’y ont trouvée établie.
-Plusieurs auteurs qui en ont recherché l’origine, l’attribuent à
-diverses raisons qu’ils déduisent de la religion, ou de la morale, ou
-de la physique. Je vais rapporter ce que j’ai pu recueillir de plus
-curieux sur cette matière traitée par Skookius, par Bartolin, par
-Strada et par d’autres savants.
-
-HISTOIRE DE L’ÉTERNUMENT.
-
-Lorsque notre père Adam fut devenu mortel par sa désobéissance,
-Dieu, disent les rabbins, décida, dans sa sagesse, que ce pécheur
-éternuerait une fois, et que ce serait au moment de rendre l’esprit.
-Il n’y eut pas, ajoutent-ils, d’autre genre de mort naturelle parmi
-les hommes jusqu’à Jacob. Ce patriarche, moins résigné que ses
-prédécesseurs à une pareille fin, et craignant de quitter ce monde
-à chaque bâillement qu’il fesait, obtint du Seigneur la révocation
-d’un tel arrêt. Il éternua et resta vivant, à la grande surprise de
-ceux qui l’entendirent. Ce miracle pourtant ne détruisit pas toutes
-les frayeurs que causait le mortel éternument. On crut que ses effets
-pourraient bien n’avoir été que différés, et l’on contracta l’habitude
-d’y remédier par des vœux. Ces vœux furent si efficaces, que le signe
-du trépas devint celui de la vie. Les enfants commencèrent dès lors à
-éternuer en naissant, et dans la suite le fils de la Sunamite, rappelé
-du tombeau à la voix du prophète Élysée, marqua sa résurrection par
-sept éternuments consécutifs qui, suivant la remarque d’un mélomane,
-retentirent en formant les sept tons de la gamme.
-
-Il serait difficile de trouver un sens raisonnable au récit des
-rabbins, peu scrupuleux, comme on sait, à donner des énigmes sans
-mot. Ce que les mythologues ont imaginé sur le même sujet vaut un peu
-mieux. Lorsque Prométhée, disent-ils, eut façonné sa statue d’argile,
-il alla dérober, avec l’aide de Minerve, le feu céleste dont il avait
-besoin pour l’animer, et il l’apporta sur la terre dans un flacon
-hermétiquement bouché qu’il ouvrit ensuite sous le nez de cette statue
-pour le lui faire aspirer. Aussitôt que le phlogistique divin se fut
-insinué dans le cerveau, elle agita sa tête en éternuant. Prométhée
-ravi lui dit: _Bien te fasse!_ et ce souhait fit tant d’impression
-sur la nouvelle créature, qu’elle ne l’oublia jamais et le répéta
-toujours, dans le même cas, à ses descendants qui l’ont perpétué
-jusqu’à nous. Cette fiction ingénieuse prouve du moins que les secrets
-de l’électricité, dont elle est une allégorie, n’étaient pas tout à
-fait inconnus dans les temps les plus reculés; mais elle ne décide pas
-la question qui nous occupe.
-
-Aristote et d’autres philosophes ont cru trouver la solution de cette
-question dans le respect religieux qu’on avait jadis pour la tête,
-regardée comme la partie la plus noble du corps humain et le siége
-de l’ame, cet être immatériel et pensant émané de la divinité même à
-qui le cerveau fut consacré pour cette raison. C’est à cause de cela,
-assurent-ils, que l’éternument fut toujours accueilli avec une grande
-vénération, et qu’il obtint même des adorations en certains pays où
-l’on se mettait à genoux aussitôt qu’il se fesait entendre.
-
-Les Siamois ont une opinion différente. Ils sont persuadés qu’il y
-a dans leur enfer plusieurs juges écrivant sans cesse sur un livre
-tous les péchés des hommes qui doivent paraître un jour devant leur
-tribunal; que le premier de ces juges, nommé Prayomppaban, est
-incessamment occupé à feuilleter ce registre où la dernière heure de
-chaque créature humaine est marquée, et que les personnes dont il
-lit l’article ne manquent jamais d’éternuer au même instant; ce qui
-dénote qu’elles ont bon nez. Ainsi l’éternument est de la part de ces
-personnes un signe de détresse pour avertir la compassion d’implorer
-l’assistance divine en leur faveur.
-
-Avicène et Cardan le regardent comme une espèce de convulsion qui fait
-craindre l’épilepsie, et ils prétendent que les souhaits dont il est
-accompagné n’ont pas d’autre fondement que cette crainte.
-
-Suivant d’autres médecins, l’éternument est une crise avantageuse dans
-plusieurs maladies, et une preuve du bon état du cerveau dans presque
-toutes les circonstances. Voilà pourquoi il a toujours obtenu des
-compliments de la part de ceux qui l’entendent.
-
-Un auteur anonyme a fait l’hypothèse suivante: Parmi les enfants
-qui viennent de naître, quelques-uns ne respirent que quelques
-instants après qu’ils sont au monde, et d’autres restent tellement
-plongés dans un état de mort apparente qu’il faut avec des liqueurs
-irritantes leur communiquer la chaleur et la vie. Dans tous les cas
-possibles, le premier effet de l’air et le premier signe d’existence
-qu’ils donnent est l’éternument: cette espèce de convulsion générale
-semble les réveiller en sursaut. C’est alors que commence le jeu de
-la respiration, l’harmonie parfaite, et le libre exercice de chaque
-organe. Au comble de ses vœux, ou dans l’excès même de ses craintes,
-un père n’a qu’un souhait à faire, un souhait qu’il répétera, ou
-qui retentira dans son cœur, à chaque secousse qui fait tressaillir
-l’enfant: c’est qu’il vive, que le Dieu des cieux le conserve. Ainsi
-cet usage, en apparence frivole, ridicule, bizarre, inexplicable, est
-l’image et l’expression du sentiment le plus pur excité par le tableau
-le plus touchant de la nature. C’est la trace de la plus douce émotion
-et de l’élan irrésistible de l’homme vers son plus cher ouvrage; c’est
-le souvenir de la première chaîne d’affection qui se soit formée autour
-d’un nouveau membre de la société, du premier _vivat_ qui soit sorti
-de la bouche des hommes. Enfin cet usage, dans quelque sens qu’on le
-prenne, est le cri général, universel de la tendresse paternelle, de
-la piété filiale, de l’amitié fraternelle, de toutes les plus douces
-affections de l’homme dans l’âge d’or; et cet âge, du moins sous ce
-rapport, existera toujours pour les ames sensibles.
-
-On voit par ce qu’on vient de lire que l’habitude de saluer ceux qui
-éternuent, quoique attribuée à des causes diverses, est des plus
-antiques, des plus répandues et des plus constantes. Pour la rendre
-telle, il a fallu sans doute des motifs plus puissants que ceux de la
-civilité qui, soumise à diverses modifications dépendantes des temps,
-des lieux et des mœurs, n’aurait pu seule la propager partout, de
-siècle en siècle, et d’une manière si uniforme. On doit y reconnaître
-l’influence de la superstition établie à demeure fixe dans l’esprit
-humain dominé toujours par elle, soit à son insu, soit de son
-consentement, soit malgré lui, par l’entremise des passions dont elle
-est inséparable. La superstition, dans ce cas, a été favorisée par des
-législateurs qui n’y ont rien vu que d’honnête. Témoin ce précepte du
-Sadder, abrégé du Zend-Avesta de Zoroastre; «Dis _Ahuno-var_ et _Ashim
-vuhû_, lorsque tu entends éternuer.»
-
-Examinons maintenant les idées qui ont été attachées à l’éternument,
-et les cérémonies auxquelles il a donné lieu chez plusieurs peuples,
-soit anciens, soit modernes. Les Égyptiens, les Grecs et les Romains le
-prenaient pour un avertissement divin de la conduite qu’ils devaient
-tenir en telle ou telle circonstance, et pour un présage, tantôt
-favorable et tantôt funeste, des événements de la vie. Il y avait chez
-eux des devins qui fesaient métier d’expliquer ce qu’il signifiait,
-selon l’endroit, le temps et l’heure où il était venu, selon le
-bruit plus ou moins fort qu’il avait fait, et selon la position de
-la tête d’où il était parti. S’il paraissait d’heureux augure, on
-rendait grâces aux dieux, et l’on se hâtait de conclure les affaires
-qu’on avait le plus à cœur; mais s’il ne présageait rien de bon, on
-s’abstenait de toute entreprise importante, de sortir de chez soi,
-de manger même; jusqu’à ce qu’on eût rompu le maléfice par certaines
-pratiques religieuses ou par l’acceptation volontaire de quelque petit
-malheur en remplacement de celui qu’on croyait avoir à redouter. Les
-poëtes et les historiens ont pris plaisir à nous faire connaître de
-semblables préjugés, et s’il faut en citer des exemples,
-
- Les exemples fameux ne nous manqueront pas.
-
-Lorsque Pénélope, obsédée par ses amants, priait les dieux immortels de
-lui ramener Ulysse, son fils Télémaque fit un éternument si fort que
-tout le palais en retentit; et la chaste princesse se livra dès lors à
-la joie, ne doutant plus de l’accomplissement de sa prière, quoiqu’elle
-l’eût faite en vain tant de fois.
-
-Les Athéniens, partis pour une expédition navale, voulaient rentrer
-dans le port parce que Thimothée, leur amiral, avait éternué. Eh quoi!
-leur dit-il, vous vous étonnez de ce qu’un homme sur dix mille a le
-cerveau humide!
-
-Pendant que Xénophon exhortait les troupes à un parti périlleux, mais
-nécessaire, un soldat éternua. L’armée se persuada que son nez, qui
-était sans doute très remarquable, avait été choisi par les dieux pour
-sonner à la fois la charge et la victoire. Décidée aussitôt par ce
-pronostic bien plus que par l’éloquence de son chef, elle offrit un
-sacrifice au bon événement et brava tous les dangers avec confiance.
-
-Les bonnes gens pensent que Socrate ne devint le plus sage des hommes
-qu’à force d’étudier la philosophie et de lutter contre ses passions;
-c’est une erreur. Qu’on lise Plutarque, _De genio Socratis_, on verra
-qu’il dut principalement cet avantage aux éternuments par lesquels son
-génie l’avertissait.
-
-On croyait que l’amour éternuait à la naissance des belles et les
-destinait ainsi à partager avec les Grâces et Vénus l’encens des
-mortels. Aussi le plus joli compliment qu’un galant petit-maître de
-Rome pût adresser à celle dont il était épris consistait-il à lui dire:
-_Sternuit tibi amor_, _l’amour a éternué pour vous_. Ce que Parny s’est
-peut-être rappelé lorsqu’il a dit à son Éléonore:
-
- Éternuez en assurance,
- Le dieu d’amour vous bénira.
-
-L’éternument eut quelquefois le privilége d’adoucir la férocité d’un
-tyran. Tibère devenait affable lorsqu’il avait éternué sous l’influence
-du bon quart-d’heure, et il se promenait sur un char dans les rues pour
-recevoir les félicitations de ses sujets.
-
-Cette précieuse civilité n’avait pas lieu seulement à l’égard des
-autres: on ne négligeait point de se la faire à soi-même. Martial parle
-d’un certain Proclus dont le nez, curieux morceau d’histoire naturelle,
-avait son bout si distant des oreilles que le pauvre homme ne pouvait
-s’entendre éternuer pour former en son propre honneur le vœu ordinaire.
-
-L’auteur de l’_Histoire de la conquête du Pérou_ rapporte que lorsque
-le cacique de Guachoia ou Guacaya éternuait, ses sujets étaient
-avertis de cet heureux événement par des signaux publics, afin qu’ils
-se prosternassent en l’honneur de leur maître et qu’ils priassent le
-soleil de le protéger, de l’éclairer et d’être toujours avec lui.
-
-Quand le roi de Monomotapa éternue, a dit quelque part Helvétius, tous
-les courtisans sont obligés d’éternuer aussi; et l’éternument gagnant
-de la cour à la ville et de la ville en province, l’empire paraît
-affligé d’un rhume général.
-
-Chez le roi de Sennar, les choses se passent d’une manière plus
-curieuse encore. Aussitôt que ce prince a éternué, tous ceux qui sont
-en sa présence lui tournent le dos en faisant une pirouette et en se
-donnant une claque sur la fesse droite. Ils prétendent que le salut de
-l’état dépend de cette manœuvre. Ne nous en moquons pas, car nous le
-faisons dépendre aussi quelquefois de choses qui, pour paraître plus
-sérieuses, n’en sont pas moins risibles.
-
-Les anabaptistes et les quakers ont proscrit le culte de l’éternument.
-Ce qu’ils ont fait là par esprit de secte et par singularité, on le
-fait maintenant dans le monde pour éviter la gêne et pour se conformer
-au bon ton qui ne permet plus de dire _Dieu vous bénisse_ à quelqu’un,
-si ce n’est à un pauvre auquel on refuse la charité. Je suis assurément
-bien éloigné de trouver mauvais qu’on éternue sans cérémonie et tout à
-son aise; mais bien des gens n’approuvent pas les réformateurs, et ils
-regardent comme funeste l’abolition d’une coutume si religieusement
-observée pendant tant de siècles.
-
-_Ressembler au bon Dieu de Gibelou._
-
-Cette comparaison, qu’on emploie en parlant d’une personne mal
-accoutrée et chargée de plusieurs pièces d’habillement l’une sur
-l’autre, est fondée sur une tradition populaire qui rapporte que les
-habitants de Gibelou avaient coutume d’envelopper la statue de l’enfant
-Jésus de chiffons de toute espèce.
-
-_Promettre ou jurer ses grands dieux._
-
-Les païens, comme on sait, avaient de _grands dieux_ et de _petits
-dieux_, et les engagements qu’ils prenaient en jurant par les grands
-dieux étaient plus solennels et plus sacrés que ceux qu’ils prenaient
-en jurant par les petits dieux.
-
-
-=DINDON.=—_Être le dindon de la farce._
-
-Les pères de comédie qui jouent des rôles de dupes étaient autrefois
-appelés _pères dindons_, par allusion à ces oiseaux de basse-cour,
-dont on a fait le symbole de la sottise. De là cette expression _Être
-le dindon de la farce_, ou _Être le dindon d’une chose_.
-
-_C’est la danse des dindons._
-
-Cette métaphore proverbiale, qu’on emploie en parlant d’une chose qu’on
-a l’air de faire de bonne grâce, quoique ce soit à contre-cœur, est
-fondée sur l’historiette suivante qui paraît être d’une tradition fort
-ancienne:
-
-Un de ces hommes dont le métier est de spéculer sur la curiosité
-publique, fit annoncer à son de trompe, un jour de foire, dans une
-petite ville de province, qu’il donnerait un ballet de dindons. La
-foule s’empressa d’accourir à ce spectacle extraordinaire; la salle
-fut remplie; des cris d’impatience commandèrent le lever de la toile;
-le théâtre se découvrit enfin, et l’on vit paraître les acteurs de
-basse-cour qui sautaient précipitamment, tantôt sur un pied et tantôt
-sur l’autre, en déployant leur voix aigre et discordante sur tous
-les tons, tandis que le directeur s’escrimait à les diriger avec une
-longue perche pour leur faire observer les règles du _chassez_ et du
-_croisez_. Cette scène burlesque produisit sur les assistants un effet
-difficile à d’écrire. Les uns se récriaient de surprise, les autres
-applaudissaient avec transport; ceux-ci trépignaient de joie, ceux-là
-poussaient des éclats de rire immodérés; et l’engouement général était
-tel que personne ne soupçonnait pourquoi les dindons se donnaient tant
-de mouvement. On s’aperçut enfin que c’était pour se soustraire au
-contact d’une tôle brûlante sur laquelle ils étaient placés. Quelques
-étincelles échappées d’un des fourneaux disposés sous cette tôle
-découvrirent le secret de la comédie. Mais en même temps la peur du
-feu gagna l’assemblée: dans un instant tout y fut _tohu bohu_, et les
-spectateurs et les acteurs, se précipitant pêle-mêle, se sauvèrent
-comme ils purent, les premiers avec un pied de nez, et les seconds avec
-des pieds à la sainte-menehould.
-
-
-=DÎNER.=—_Qui dort dîne._
-
-«Cette façon de parler, dit Moisant de Brieux, est tirée de l’école
-de médecine, où l’on enseigne que le sommeil tient lieu d’aliment
-lorsque, l’estomac étant plein de crudités, il faut dégager la nature,
-et lui donner loisir de les cuire, sans la surcharger de nouvelles
-viandes.»
-
-On trouve dans Rabelais (liv. V, ch. 5): _Qui dort, il boit._
-
-_Que le riche dîne deux fois._
-
-Proverbe ancien qu’on lit dans le festin de Trimalcion en ces termes:
-_Tu beatior es? bis prande, bis cœna; si tu es plus riche que moi,
-dîne et soupe deux fois._—C’est une espèce de défi donné au riche
-par le pauvre dont le pain grossier a pour assaisonnement un appétit
-vigoureux, tandis que tout le luxe des festins les plus raffinés ne
-peut suppléer à cet attrait que le riche ne connaît pas. On sait le
-mot de ce financier accosté, comme il rentrait chez lui, à l’heure du
-dîner, par un malheureux qui demandait l’aumône en s’écriant: J’ai
-faim.—Que ce coquin dit-il, est heureux! il a faim!
-
-
-=DIRE.=—_Bien dire fait rire, bien faire fait taire._
-
-Ce proverbe s’applique aux personnes qui démentent et décréditent par
-leur conduite la morale qu’elles prêchent dans leurs discours, et qui
-font rire d’elles par leurs beaux préceptes, parce qu’elles ne se font
-pas applaudir par leurs bonnes actions.
-
-_Tout est dit._
-
-_Nullum est jam dictum, quod non dictum sit prius._ (Térence.)
-
-Cet adage, qu’une critique décourageante veut ériger en dogme
-littéraire, n’est pas absolument vrai. Tout est pensé peut-être, mais
-tout n’est pas dit; et s’il n’y a point d’idées tout à fait nouvelles,
-il peut y avoir des expressions neuves, car la combinaison des mots
-est infinie, et c’est un art créateur que celui de les placer, de
-les assortir, de les embellir l’un par l’autre, en leur ménageant
-des reflets étrangers, et en leur faisant trouver dans ces échanges
-réciproques des couleurs toujours variées. Il en est du langage comme
-de la lumière qui, sans changer dans son essence, prend mille teintes
-différentes, suivant les combinaisons d’un habile opticien.
-
-
-=DISEUR.=—_L’entente est au diseur._
-
-_Unusquisque verborum suorum optimus interpres est._ Celui qui parle
-est toujours censé le plus habile à comprendre et à expliquer ce qu’il
-dit, lors même qu’il lui est impossible de le faire; ce qui n’est
-pas aussi rare qu’on pourrait l’imaginer, car il y a bon nombre de
-discoureurs auxquels cela ne manque pas d’arriver, parce qu’une sotte
-vanité les engage à débiter inconsidérément des phrases sur tout, quand
-ils n’ont des idées sur rien. On peut dire d’eux, avec Sterne, que leur
-tête creuse est comme le tourne-broche que la fumée seule fait aller.
-
-Le philosophe Phavorin adressait à un bavard de cette espèce
-l’apostrophe suivante, rapportée par Aulu-Gelle: _An scire atque
-intelligere neminem vis quæ dicas? Quidni, homo inepte, ut quod vis
-abunde consequaris, taces?_
-
- Si ton esprit veut cacher
- Les belles choses qu’il pense,
- Dis-moi, qui peut t’empêcher
- De te servir du silence? (MAYNARD.)
-
-Spéron-Spéroni, écrivain italien du XVI^e siècle, explique très bien
-comment des gens qui s’énoncent clairement pour eux-mêmes, dans leurs
-discours ou leurs écrits, sont obscurs pour les auditeurs ou les
-lecteurs. C’est, dit-il, que ces gens vont de la pensée à l’expression,
-tandis que les autres vont de l’expression à la pensée.
-
-_Diseur de bons mots, mauvais caractère._
-
-Mot de Pascal, répété par La Bruyère, et passé en proverbe, pour blâmer
-ces mauvais plaisants qui cherchent à faire briller leur esprit aux
-dépens de leur cœur, et qui _aiment mieux perdre un ami qu’un bon mot_.
-
-_Les grands diseurs ne sont pas les grands faiseurs._
-
-Ceux qui se vantent le plus, qui promettent le plus, sont ordinairement
-ceux qui font le moins. Nous disons encore: _Grand vanteur, petit
-faiseur._
-
-_Chi e largo di bocca e stetto di mano, qui est large de bouche est
-étroit de main._ (Proverbe italien.)
-
-_La lengua luengua es senal de mano corta, la langue longue est signe
-de main courte._ (Proverbe espagnol.)
-
-_Great cry and little wool, grand cri et peu de laine._—Proverbe
-anglais, qui est venu de ce que, dans plusieurs _mystères_, le diable
-était représenté tondant les soies de ses cochons.
-
-
-=DOIGT.=—_Mettre le doigt dessus._
-
-C’est deviner, découvrir une chose. Les Latins disaient: _Rem acu
-tangere_, _toucher la chose avec l’aiguille._ Ce que Cicéron appliqua
-plaisamment à un sénateur dont le père avait été tailleur.
-
-_Savoir une chose sur le bout du doigt._
-
-La savoir parfaitement de mémoire. C’est une variante de _Savoir sur
-l’ongle_, expression traduite de l’expression latine _ad unguem_
-qu’Erasme regarde comme une métaphore empruntée des marbriers qui
-tâtent à l’ongle la jointure des marbres rapportés, pour juger si elle
-est bien faite.
-
-_Mon petit doigt me l’a dit._
-
-Phrase proverbiale qu’on adresse aux enfants, pour leur faire croire
-qu’on sait la vérité de quelque chose qu’ils refusent d’avouer. Elle
-a été agréablement employée par Molière dans une scène du _Malade
-imaginaire_ que tout le monde connaît.
-
-«Quelques auteurs ont estimé, dit le père Labbe, qu’il fallait
-expliquer _Mon petit doigt me l’a dit_, par _mon petit dé_ (_dé_ pour
-_dex_, ou dieu) _me l’a dit_, faisant allusion au génie de Socrate, à
-la nymphe Egérie de Numa, et autres démons familiers; ces démons étant
-présumés inspirer ceux qu’ils favorisaient, et leur parler à l’oreille.»
-
-Il est plus probable que cette phrase est née de l’usage de porter
-à l’oreille le petit doigt, nommé _auriculaire_ pour cette raison.
-Un père, en y portant le sien, aura feint qu’il lui révélait quelque
-chose, et ce trait imité par d’autres sera passé en coutume.
-
-Lorsque le général Beurnonville fit son fameux rapport sur une victoire
-qui ne lui avait coûté que le petit doigt d’un tambour, un plaisant
-composa une chanson dont le refrain était:
-
- Holà! citoyen Beurnonville,
- Le petit doigt n’a pas tout dit.
-
-_Il ne faut pas mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce._
-
-Il ne faut pas se mêler des querelles d’un mari et de sa femme, et en
-général des personnes qui sont naturellement unies. Une scène comique
-de Molière fait voir à quoi s’expose l’indiscret conciliateur.—Ce
-proverbe est plaisamment travesti dans le _Médecin malgré lui_ (act. I,
-sc. 2), où Sganarelle l’énonce ainsi: _Entre l’arbre et le doigt il ne
-faut pas mettre l’écorce._
-
-
-=DON.=—_Il n’y a pas de plus bel acquêt que le don._
-
-Il n’y a pas de bien acquis d’une plus belle manière que celui qui nous
-est donné.
-
-_Jamais un don ne vaut autant qu’au moment où l’on désire l’obtenir._
-
-Ce proverbe a été employé par le troubadour Savary de Mauléon qui en
-est peut-être l’inventeur.
-
-
-=DONNER.=—_Qui tôt donne, deux fois donne._
-
-Traduction littérale de cette pensée de Sénèque: _Bis dat qui cito
-dat._ «La règle de la vraie bienfaisance, dit ce philosophe, est de
-donner comme nous voudrions recevoir, de bon cœur, promptement et
-sans hésiter. Un bienfait n’est pas agréable quand le bienfaiteur le
-garde trop longtemps dans ses mains, qu’il ne le lâche qu’avec peine,
-et comme s’il se l’arrachait. Après le refus, rien de plus dur que
-l’irrésolution. Elle manque à coup sûr la reconnaissance. En effet,
-le principal mérite du bienfait consistant dans la bienveillance,
-témoigner par ses délais qu’on oblige à contre-cœur, ce n’est pas
-donner, c’est mal défendre ce qu’on donne.»
-
-On perd la grâce et le mérite d’un don quand on ne l’accorde pas le
-plus tôt qu’on peut. Un don qui se fait trop attendre, est gâté quand
-il arrive.
-
-«Ne dites point à votre ami qui vous demande quelque chose: _Allez
-et revenez, je vous le donnerai demain_, lorsque vous pouvez le lui
-donner à l’heure même.» (Proverbe de Salomon.)
-
-Si devant servir aujourd’hui ton prochain, tu attends à demain, fais
-pénitence. (_Zend-Avesta_ de Zoroastre.)
-
-_On ne donne rien pour rien._
-
-On ne donne que pour recevoir. Les présents qu’on fait ne sont que les
-arrhes de ceux qu’on attend.—Ce n’est pas là donner, dit Pline le
-jeune, c’est avec des présents trompeurs qui cachent l’hameçon et la
-glu dérober le bien d’autrui, _Viscatis humatisque muneribus non sua
-promere sed aliena corripere._ (Epist. 30, lib. IX.)
-
-Les Italiens disent: _Chi da ensegna rendere_, _qui donne enseigne à
-rendre_; et les Arabes: _Qui apporte, emporte_.
-
-_Donner un œuf pour avoir un bœuf._
-
-Les Latins employaient dans le même sens ce jeu de mots: _Pileum donat
-ut pallium recipiat, il donne un bonnet pour avoir un manteau._ Les
-Espagnols ont les deux dictons suivants: _Con una sardina pescar una
-trucha, avec une sardine pêcher une truite._—_Meter aguja y sacar
-reja, mettre une aiguille et tirer un soc de charrue._
-
-
-=DORMIR.=—_Dormir la grasse matinée._
-
-Quelqu’un a prétendu, je crois que c’est Pasquier, que le mot _grasse_
-a été mis ici par métonymie, parce que ceux qui dorment beaucoup
-prennent de l’embonpoint; mais ce mot s’explique très bien sans figure
-dans le sens de _grande_ qu’il a quelquefois; et l’expression _Dormir
-la grasse matinée_, ou _la grande matinée_, est traduite du latin _Mane
-totum dormire_.
-
-Les Espagnols disent, d’une manière heureuse: _Hazer plazer al sueno,
-faire plaisir au sommeil_; ce qui rappelle ces jolis vers de Vergier
-sur La Fontaine:
-
- Il laisse à son gré le soleil
- Quitter l’empire de Neptune,
- Et dort tant qu’il plaît au sommeil.
-
-Nous disons encore proverbialement: _Faire honneur au soleil._ Cet
-honneur consiste à le laisser lever le premier.
-
-
-=DOS.=—_Il tombe sur le dos et se casse le nez._
-
-Expression plaisante dont on se sert en parlant d’un homme tout à
-fait malencontreux. Les Basques disent: _Les vers s’engendrent dans
-sa salière_;—les Provençaux: _Il ferait faire naufrage à une barque
-chargée de crucifix_;—les Italiens: _Si romperebbe il collo in un filo
-di paglia, il se casserait le cou contre un brin de paille._—Nous
-disons encore: _Il se noierait dans un verre d’eau ou dans un crachat._
-
-
-=DOUBLURE.=—_Fin contre fin n’est pas bon à faire doublure._
-
-On ne réussit pas à tromper aussi fin que soi. _Ars deluditur
-arte._—Les Italiens disent: _Duro con duro non fece mai bono muro, dur
-contre dur ne fit jamais bon mur._
-
-
-=DOUCEUR.=—_Plus fait douceur que violence._
-
-Proverbe dont La Fontaine est peut-être l’auteur.—Un autre proverbe
-dit: _On prend plus de mouches avec du lait_, ou _du miel, qu’avec du
-vinaigre._
-
-
-=DOUTE.=—_Dans le doute abstiens-toi._
-
-Tant que nous ignorons ce que nous devons faire, la sagesse consiste
-à rester dans l’inaction, car il vaut mieux ne rien faire que de
-s’exposer à mal faire.—Ce proverbe se trouve dans le Zend-Avesta de
-Zoroastre qui passe pour en être l’inventeur. Cicéron l’a rapporté
-et expliqué en ces termes: _Quod dubites ne feceris; æquitas enim
-lucet per se, dubitatio autem cogitationem significat injuriæ._ Ce
-qui se trouve très bien traduit dans cette phrase du deuxième sermon
-de Bossuet, pour le dimanche de la Passion: «Quand nous doutons de
-la justice de nos entreprises, c’est une bonne maxime de se désister
-tout à fait. L’équité reluit assez d’elle-même, et le doute semble
-envelopper dans son obscurité quelque dessein d’injustice.»
-
-
-=DOUTER.=—_Qui doute ne se trompe point._
-
-_Qui dubitat non errat._ C’est en opinant qu’on se trompe, et non pas
-en doutant.
-
- _Error opinando non dubitando venit._
-
-
-=DRAGÉE.=—_Tenir la dragée haute à quelqu’un._
-
-C’est différer de lui accorder une chose promise; c’est offrir un vain
-appât à son espérance.
-
-Cette locution est venue d’un jeu dans lequel on excite la convoitise
-des enfants en faisant voltiger devant eux une dragée suspendue par un
-long fil au bout d’un bâton, sans qu’il leur soit permis de la saisir
-autrement qu’avec la bouche.
-
-
-=DRAP.=—_Mettre quelqu’un dans de beaux draps blancs._
-
-C’est médire beaucoup de lui, découvrir tous ses défauts, et par
-extension, le placer dans une situation embarrassante. Mettez un
-Maure en de beaux draps blancs, dit Le Duchat, c’est de quoi le faire
-paraître encore plus noir.
-
-
-=DRAPEAU.=—_Le drapeau déchiré fait la gloire du capitaine._
-
-Il en est de même de la fortune délabrée de l’homme vertueux. La vertu,
-dit Rivarol, tire sa gloire des persécutions qu’elle endure, comme le
-drapeau de guerre tire son lustre de ses lambeaux déchirés.
-
-Le mot _drapeau_, autrefois _drapel_, qu’on croit dérivé, dans le sens
-d’enseigne, de l’italien _drapello_, n’est pas très ancien en français.
-Il fut introduit au XVI^e siècle par les capitaines qui tenaient à
-honneur d’avoir fait les guerres d’Italie sous François I^{er}, et
-qui voulaient faire entendre par ce mot que leur bannière avait été
-déchirée, car _drapel_ (morceau de drap, chiffon) emportait autrefois
-un pareil sens.
-
-
-=DUIRE.=—_Ce qui nuit à l’un duit à l’autre._
-
-Ce qui est mauvais pour l’un est bon pour l’autre. Le verbe _duire_,
-que La Bruyère a mis dans la liste des mots qu’il regrettait, signifie
-_convenir_, et ne s’emploie qu’à la troisième personne.
-
-
-
-
-E
-
-
-=EAU.=—_Il n’est pire eau que l’eau qui dort._
-
-Ce proverbe nous est venu des anciens, car on lit dans Quinte-Curce
-(liv. VII) que les Bactriens disaient: _Altissima flumina minimo sono
-labuntur_, _les fleuves les plus profonds sont ceux qui coulent avec le
-moins de bruit_. Il se trouve avec explication dans les vers suivants
-extraits du livre IV des _Distiques de Caton_, qui furent composés dans
-le VII^e ou le VIII^e siècle par un moine dont on ignore le vrai nom:
-
- _Demissos animo et tacitos vitare memento:
- Quod flumen tacitum est forsan latet altius unda._
-
- Évite les gens sournois et taciturnes, car il n’y a peut-être pas dans
- le fleuve d’eau plus profonde que l’eau dormante.
-
-_L’eau échauffée prend plus vite la gelée._
-
-C’est une opinion depuis longtemps répandue parmi le peuple, que l’eau
-qui a bouilli est plus susceptible de passer à l’état de congélation.
-Ce que Descartes, dans son traité des _Météores_ (discours 1^{er}),
-explique de la manière suivante: «On peut voir par expérience que l’eau
-qu’on a tenue longtemps sur le feu se gèle plus tôt que d’autre, dont
-la raison est que celles de ses parties qui peuvent le moins cesser de
-se plier (d’être liquides) s’évaporent pendant qu’on la chauffe.»—De
-là le proverbe employé figurément pour signifier que la trop grande
-ardeur qu’on met à faire une chose est sujette à se refroidir bien
-vite, ou que le caractère le plus prompt à se livrer à l’emportement
-est aussi le plus prompt à en revenir.
-
-_Croyez cela et buvez de l’eau._
-
-Dicton qu’on adresse à une personne qui a l’air de croire ou de vouloir
-faire accroire quelque nouvelle dénuée de vraisemblance. C’est comme si
-on lui disait: La chose est difficile à avaler, et puisque vous voulez
-bien l’avaler, buvez de l’eau pour la faire passer.
-
-_Mettre de l’eau dans son vin._
-
-C’est revenir de son emportement, rabattre de ses menaces ou de quelque
-résolution excessive, rentrer dans les bornes de la modération.—On
-peut regarder, au premier aperçu, comme une singularité frappante
-les éloges unanimes que les philosophes et les historiens grecs ont
-consacrés à la découverte du vin trempé, comme si elle eût été de
-nature à mériter l’admiration de la postérité; mais si l’on déroule
-la grande liste des crimes que l’ivresse a produits, il est impossible
-de ne pas approuver leur opinion, et de ne pas applaudir à la sagesse
-des peuples antiques qui érigèrent des statues à celui qui leur apprit
-à mêler de l’eau dans le vin _pour modérer_, comme dit Platon, _une
-divinité furieuse par la présence d’une divinité sobre_[38], ou _pour
-calmer_, comme dit Plutarque, _les ardeurs de Bacchus par le commerce
-des nymphes_. Ces peuples pensaient qu’un service si important ne
-pouvait leur avoir été rendu par un homme sans l’inspiration de quelque
-dieu. Ils en attribuaient l’idée à Bacchus lui-même, et l’exécution
-à divers personnages. Pythagore cite Achéloüs comme le véritable
-inventeur, dans ses _Apothéoses_ qui commencent en ces termes:
-«Crotoniates, gardez la mémoire d’Achéloüs, magistrat suprême d’Étolie,
-qui le premier mit de l’eau dans le vin.» Pline le naturaliste nomme
-un certain Staphilus. Quelques écrivains parlent d’Amphyction, roi
-d’Athènes, et quelques autres de Cranaüs, également roi de la même
-ville. Montaigne, adoptant cette dernière tradition, a dit dans ses
-_Essais_ (liv. III, ch. 13): «Cranaüs, roy des Athéniens, fut inventeur
-de cet usage de tremper le vin, utilement ou non, j’en ai vu desbattre.»
-
-Voici une application plaisante de l’expression proverbiale. Deux
-personnes disputaient un jour chaudement sur ce vers où il est parlé
-des Romains:
-
- Ils buvaient le falerne et les larmes du monde.
-
-L’une d’elles soutenait qu’il était fort beau, et à chaque explication
-qu’elle en donnait, l’autre ne répondait que par ces mots: Qu’est-ce
-que cela prouve? Le poëte Lemière, témoin de la discussion, dit: Cela
-prouve évidemment que les Romains _mettaient de l’eau dans leur vin_.
-
-_L’eau trouble est le gain du pêcheur._
-
-Les pêcheurs prennent beaucoup plus de poissons dans l’eau trouble
-que dans l’eau claire; de même, les intendants font leur profit dans
-l’administration d’un bien où le maître lui-même ne met pas bon ordre.
-De là ce proverbe, et l’expression proverbiale _Pêcher en eau trouble_,
-c’est-à-dire tourner à son avantage les désordres qui se présentent, ou
-ceux même qu’on a suscités exprès dans les affaires, soit publiques,
-soit particulières.—Les Grecs disaient dans le même sens: _Troubler
-l’eau du lac pour pêcher des anguilles_. Ce qu’Aristophane applique à
-un mauvais citoyen excitant des troubles dans l’état afin de s’enrichir
-aux dépens du public.
-
-_Ne faire que de l’eau claire._
-
-C’est s’occuper sans succès de quelque affaire, y perdre son temps
-et sa peine.—Le malin Furetière donnait pour devise à l’Académie
-française un iris causé par les rayons du soleil qui lui était opposé,
-avec ce quatrain:
-
- Pendant que le soleil m’éclaire
- Je parais de grande valeur;
- Mais ma plus brillante couleur
- Ne fait que de l’eau toute claire.
-
-_Revenir sur l’eau._
-
-C’est rétablir ses affaires, recouvrer du crédit, rentrer en faveur.
-Cette expression est une métaphore prise de l’écorce du liége qu’on ne
-peut enfoncer dans l’eau sans qu’elle remonte à la surface, aussitôt
-qu’elle cesse d’être retenue par la main.
-
-Pindare, dans ses _Pythiques_ (ode 2), s’est comparé à cette écorce
-qui surnage toujours au milieu de l’agitation des flots; _immersabilis
-undis_, comme dit Horace.
-
-_Les eaux sont basses._
-
-Cette façon de parler métaphorique s’emploie pour signifier que la
-bourse d’une personne est à peu près sans argent, parce que les eaux
-basses sont ordinairement sans poisson.
-
-
-=ÉCHELLE.=—_Après lui il faut tirer l’échelle._
-
-Il s’agit ici de l’échelle patibulaire sur laquelle on fesait monter
-les condamnés afin de les accrocher à la potence. L’usage où l’on
-était, lorsqu’il y avait plusieurs complices, de pendre le plus
-coupable le dernier, et par conséquent de _retirer l’échelle après
-lui_ puisqu’il ne restait personne à exécuter, donna lieu à cette
-expression qu’on devrait employer, ce me semble, en mauvaise part, et
-dont on se sert le plus souvent en bonne part, pour dire que quelqu’un
-a si bien fait en quelque chose qu’il ne faut pas prétendre à l’égaler.
-
-
-=ÉCHO.=—_Dans la tempête adore l’écho._
-
-Maxime de Pythagore, qui signifie, dans les troubles civils, retire-toi
-à la campagne.—Pope interprète différemment cette maxime dont le texte
-grec est traduit plus littéralement de la manière suivante: _Quand les
-vents s’élèvent, rends tes hommages à l’écho_. Il pense que Pythagore
-a voulu dire: Quand tes oreilles sont frappées de toutes sortes de
-rumeurs, n’ajoute foi qu’au second rapport. Mais une telle explication
-n’est point reçue, quoiqu’elle soit plus naturelle que l’autre, et plus
-conforme à la nature de l’écho.
-
-Les Grecs exprimaient encore l’avantage de ne point se mêler aux
-agitations populaires par ce proverbe: _La foudre épargne ceux qui
-dorment_; car ils croyaient que le corps de l’homme, pendant le
-sommeil, était dans un état propre à neutraliser les effets du feu
-du ciel. Les lecteurs curieux de connaître les raisons physiques sur
-lesquelles se fondait cette opinion erronée, les trouveront dans les
-_Symposiaques_ de Plutarque (liv. IV, quest. 19).—Les Chinois disent:
-_L’hirondelle qui est dans son nid voit d’un œil tranquille les
-batailles des vautours_.
-
-Une pareille doctrine peut être utile sans doute aux intérêts de
-quelques individus, mais elle est nuisible aux intérêts de l’état. Le
-devoir du vrai citoyen, dans un temps d’émeutes, est de paraître sur
-la place publique pour y donner l’exemple du courage civil. Une loi
-de Solon, tout à fait contraire au précepte de Pythagore, décernait
-des peines contre ceux qui gardaient la neutralité quand les partis en
-venaient aux mains. L’objet de cette loi était d’arracher l’homme de
-bien à une inaction funeste, de le jeter au milieu des factieux, et de
-sauver la cité par l’ascendant de la vertu.
-
-
-=ÉCOLE.=—_Révéler les secrets de l’école._
-
-C’est apprendre aux étrangers ce dont les confrères seuls doivent être
-instruits.—Dacier rapporte l’origine de cette expression à la loi
-fondamentale de l’école de Pythagore qui défendait de communiquer aux
-profanes les dogmes de sa doctrine. Platon, Aristote, les épicuriens,
-les stoïciens, et presque tous les philosophes de l’antiquité avaient
-aussi dans leur enseignement plusieurs choses que leurs disciples
-étaient obligés de tenir secrètes.
-
-_Faire l’école buissonnière._
-
-Cette expression, suivant les uns, fait allusion à la conduite de
-certains pédagogues qui, pour se soustraire à un droit qu’ils devaient
-payer aux chantres de l’église de Notre-Dame, allaient établir leurs
-classes en plein air, hors de la ville. Elle est venue, suivant les
-autres, de ce que les luthériens et les calvinistes, dont on ne
-tolérait pas les écoles, en avaient de clandestines qui se tenaient
-dans les halliers et les bois. Les deux explications se fondent
-également sur un arrêt du 5 août 1552, par lequel le parlement défendit
-tout enseignement que le chantre de Paris n’aurait pas autorisé, et
-particulièrement les _écoles buissonnières_. Mais l’expression est
-beaucoup plus ancienne que les faits auxquels on a voulu la rattacher.
-Elle existait au commencement du XIII^e siècle, et s’appliquait aux
-conciliabules secrets des Albigeois. Elle se trouve implicitement dans
-un passage de _la Nouvelle de l’Hérétique_ (_las Novas del Heretge_),
-poëme du troubadour Izarn, missionnaire dominicain et inquisiteur
-employé à convertir ces hérétiques. L’auteur, parlant à un théologien
-de la secte proscrite, lui dit: Tu n’as garde de prêcher ta doctrine
-dans les églises, ni sur les places; _tu la prêches dans les bois, dans
-les broussailles et les buissons_.
-
- Tu no vols demostrar ta predicatio
- En gleyza ne en plassa, ni vols dir ton sermo,
- _Sinon o fas en barta, en bosc, o en boisso_[39].
-
-Si l’on veut assigner une origine historique à la locution, c’est là
-certainement qu’il faut la chercher. Mais n’est-il pas plus naturel
-de penser qu’on a dit _Faire l’école buissonnière_ par la même
-raison qu’on dit _Prendre ou Se donner campos_, en faisant allusion
-aux escapades des écoliers villageois qui vont courir les champs et
-chercher des nids dans les haies et les buissons?
-
-
-=ÉCOSSAIS.=—_Fier comme un Écossais._
-
-Il n’y a pas de pays plus propre que l’Écosse à rappeler ses habitants
-à l’humilité, et cependant les Écossais sont de tous les êtres les plus
-enclins à se glorifier. On serait tenté de croire que la nature a voulu
-développer chez eux ce penchant outre mesure afin de les empêcher de
-reconnaître les désavantages de ce sol triste et pauvre où elle les
-a placés. Leur misère a toujours une compensation toute prête dans
-leur excessive admiration d’eux-mêmes, et surtout dans leurs extrêmes
-prétentions à une antique noblesse. Garrick racontait plaisamment sur
-ce sujet que s’étant arrêté un soir dans une auberge, à quelques lieues
-d’Edimbourg, il n’y avait trouvé que des domestiques gentilshommes
-qu’il entendait parler entre eux de cette manière:—Monsieur le
-comte, conduisez le cheval à l’écurie.—Madame la comtesse, mettez
-le couvert.—Monsieur le marquis, nettoyez les bottes.—Madame la
-marquise, faites donc du feu.—M. le baron, quand servirez-vous la
-soupe? etc.... Rien n’est donc plus juste que le proverbe qui leur
-reproche un orgueil exagéré, proverbe usité en Angleterre depuis un
-temps immémorial, _Proud as a Scotchman_, et naturalisé en France dans
-le XV^e siècle, à l’occasion des compagnies d’élite que Charles VII,
-pendant ses guerres contre les Anglais, avait composées de soldats
-fournis par des seigneurs d’Écosse dévoués à sa cause. Ces soldats
-étrangers avaient beaucoup de priviléges honorifiques avec une paie
-considérable, et leurs fonctions, en les approchant de la personne du
-roi, leur donnait une excessive importance à leurs propres yeux, comme
-aux yeux de tous les Français.
-
-
-=ÉCOUTE-S’IL-PLEUT.=—_C’est un écoute-s’il-pleut._
-
-Un _écoute-s’il-pleut_ est proprement un moulin qui ne va que par des
-écluses et qui, manquant d’eau fort souvent, semble écouter s’il en
-tombera du ciel. Au figuré, c’est un homme qui a besoin du secours
-d’autrui pour faire quelque chose, un homme qui s’attend à des choses
-qui n’arrivent presque jamais, une espérance très incertaine, une
-promesse illusoire, une mauvaise défaite.
-
-
-=ÉCOUTE.=—_Qui se tient aux écoutes entend souvent son fait._
-
-La raison en est toute simple: c’est qu’ordinairement on ne se tient
-aux écoutes que pour surprendre les paroles de ceux qu’on soupçonne
-de malveillance, ou avec lesquels on a quelque chose à démêler.—On
-appelle proprement _écoutes_ les endroits où l’on se cache pour écouter
-ce qui se dit.
-
-Plutarque a comparé les oreilles d’un curieux à des ventouses qui
-attirent tout ce qu’il y a de mauvais.
-
-L’Ecclésiaste dit (ch. VII, v. 22): «Que votre cœur ne se rende
-point attentif à toutes les paroles qui se disent, de peur que vous
-n’entendiez votre serviteur parler mal de vous. _Cunctis sermonibus
-qui dicuntur ne accomodes cor tuum, ne forte audias servum tuum
-maledicentem tibi._»
-
-
-=ÉCRIT.=—_Les paroles s’envolent, et les écrits restent._
-
-_Verba volant et scripta manent._—Ce proverbe a deux sens: le premier
-est qu’en affaires il faut traiter par écrit, et non verbalement; ce
-qu’on exprime encore par cette phrase burlesque: _Les effets sont des
-mâles, et les paroles sont des femelles_; c’est-à-dire les effets ont
-plus de force que les paroles.
-
-Le second sens est qu’on ne saurait être assez prudent quand on écrit
-quelque chose, parce qu’un écrit venant à tomber entre les mains des
-malveillants qui l’interprètent à leur façon, peut attirer à son
-auteur des désagréments ou des persécutions. On sait que le cardinal
-de Richelieu soutenait qu’il n’avait besoin que de deux lignes de
-l’écriture d’un homme pour y trouver de quoi le faire pendre.
-
-Fabio Mirto, archevêque de Nazareth, qui fut trois fois nonce du pape
-en France dans le XVII^e siècle, voulant montrer combien il faut
-prendre de précautions pour écrire, disait: «Il ne se trouve point
-dans tous les évangiles que notre Seigneur Jésus-Christ ait écrit plus
-d’une fois; encore ne l’a-t-il fait que sur le sable, afin que le vent
-effaçât l’écriture.»
-
-On lit dans l’_Inconséquence du jugement public_, par Diderot, ce joli
-passage: «J’ai cent fois dit aux amants: n’écrivez point; les lettres
-vous perdront. Tôt ou tard le hasard en détournera une de son adresse.
-Le hasard combine tous les cas possibles, et il ne lui faut que du
-temps pour amener la chance fatale.»
-
-Les Italiens ont ce proverbe: _Pensa molto, parla poco, scrivi meno_;
-_pense beaucoup, parle peu, écris moins_.
-
-
-=ÉCUELLE.=—_Manger à la même écuelle._
-
-Au temps de la chevalerie, dit Legrand d’Aussy, la galanterie avait
-imaginé de placer à table les convives par couple, homme et femme.
-La politesse et l’habileté des maîtres ou maîtresses de maison
-consistaient à savoir bien assortir les couples qui n’avaient qu’une
-assiette commune; ce qui s’appelait _manger à la même écuelle_,
-expression qui, détournée du sens propre au figuré, s’employa pour
-marquer accointance, comme le prouvent ces deux vers d’un fabliau où il
-est parlé d’un oncle qui vivait scandaleusement avec sa nièce:
-
- Et si sachiez que chascun jour
- En une escuelle menjoient.
-
- (_Manuscr. de la Bibl. du Roi_, n. 7588.)
-
-Les dévots eux-mêmes suivaient l’usage de manger à la même écuelle par
-esprit d’humilité. Une vie de sainte Élisabeth en vers, célébrant la
-charité de cette sainte envers les pauvres, dit:
-
- Mengier les fit en s’escuelle.
-
- (_Manuscr. de la Bibl. du Roi_, n. 7218.)
-
-Au reste, cet usage, bon ou mauvais, ajoute Legrand d’Aussy, s’est
-conservé longtemps en France, et même il a subsisté en partie à la
-cour jusque sous Louis XIV. «Le roi, dit la duchesse de Montpensier
-dans ses _Mémoires_ (t. IV, p. 17), ne mettait pas la main à un plat
-qu’il ne demandât si on en voulait, et ordonnait de manger avec lui.
-Pour moi qui ai été nourrie dans un grand respect, cela m’étonnait,
-et j’ai été longtemps à m’accoutumer à en user ainsi. Quand j’ai vu
-que les autres le faisaient, et que la reine me dit un jour que le roi
-n’aimait pas les cérémonies et qu’il voulait qu’on mangeât à son plat,
-alors je le fis.»
-
-_Qui s’attend à l’écuelle d’autrui, dîne sauvent par cœur._
-
-C’est-à-dire qu’on est souvent désappointé lorsqu’on attend quelque
-chose des autres, comme celui qui croyant trouver à bien dîner chez
-quelqu’un, y dîne fort mal ou n’y dîne pas.
-
-_Il a bien plu dans son écuelle._
-
-C’est-à-dire, il a beaucoup hérité.
-
-
-=ÉGLISE.=—_Près de l’église et loin de Dieu._
-
-Cela se dit d’une personne qui loge près d’une église et qui remplit
-mal ses devoirs de chrétien. Il se dit aussi quelquefois par extension,
-en parlant d’un faux dévot.
-
-_Se marier en face de l’église._
-
-Les usages de nos pères sont presque toujours la véritable source où
-nous devons puiser l’explication de certaines façons de parler dont
-nous sommes embarrassés de nous rendre raison; autrement il n’y a pas
-moyen de sortir de cet embarras. Si nous voulons savoir, par exemple,
-pourquoi l’on dit _Se marier en face de l’église_, il ne faut point
-se mettre l’esprit à la torture pour découvrir dans le sens figuré,
-comme on a prétendu le faire, l’origine de cette expression qui peut
-paraître assez étrange. Il faut se rapporter à l’ancienne coutume de
-commencer devant la porte de l’église la cérémonie du mariage qui se
-fait aujourd’hui dans l’intérieur. Notre expression est née de cette
-coutume, et elle date d’une époque très reculée; car elle se trouve au
-vingt-sixième chapitre du III^e livre de Guillaume de Newbridge, savant
-anglais qui écrivait en latin il y a plus de six cents ans. Voici le
-passage où cet auteur l’a consignée, en faisant mention du mariage de
-Henri II Plantagenet avec Éléonore d’Aquitaine, épouse divorcée du roi
-de France Louis VII dit le jeune: _Solutamque a lege prioris viri_ IN
-FACIE ECCLESIÆ _quâdam illicitâ licentiâ ille mox suo accepit conjugio_.
-
-Dans un missel de 1555, à l’usage de l’église de Salisbury, se trouve
-cette recommandation: _Statuantur vir et mulier ante ostium ecclesiæ,
-sive_ IN FACIEM ECCLESIÆ, _coram deo et sacerdote et populo; que
-l’homme et la femme soient placés devant la porte de l’église, ou_ EN
-FACE DE L’ÉGLISE, _en présence de Dieu, du prêtre et du peuple_.
-
-On sait que le mariage de Henri de Béarn, depuis Henri IV, avec
-Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, eut lieu le 18 août 1572, par
-le ministère du cardinal de Bourbon, sur un brillant échafaud dressé à
-la porte de l’église de Notre-Dame.
-
-Ces faits, et beaucoup d’autres semblables que je pourrais citer,
-prouvent qu’en France et en Angleterre on se mariait encore devant
-la façade de l’église vers la fin du seizième siècle. Cependant il
-faut observer que, dans la mauvaise saison et les jours pluvieux, on
-fesait la cérémonie sous le porche; d’où l’on ne tarda pas à passer
-dans la chapelle. Mais quels étaient donc les motifs qui avaient pu
-faire adopter le mariage en plein air? Quelques auteurs pensent que cet
-usage était un reste des mœurs païennes. Plusieurs peuples antiques,
-particulièrement les Étrusques, disent-ils, se mariaient dans la rue,
-devant la porte de la maison où l’on entrait pour la conclusion de la
-cérémonie.
-
-A cette raison Selden en ajoute une autre, dans son _Uxor hebraica_
-(operar., t. III, p. 680): c’est que la dot ne pouvait être légalement
-assignée qu’en face de l’église.
-
-
-=ÉLÉPHANT.=—_Faire d’une mouche un éléphant._
-
-C’est exagérer une chose pour lui donner de l’importance; c’est,
-comme dit Pascal, _grossir un néant en montagne_. Cette expression
-proverbiale était en usage chez les Grecs, car elle se trouve
-littéralement dans Lucien: ἐλἐφαντα ἐϰ μνας ποιειν.
-
-On pourrait appliquer souvent à certains exagérateurs le mot plaisant
-de Goldsmith à Johnson qui avait l’habitude de traduire les choses les
-plus simples en style très ampoulé: «Je crois, docteur, que si vous
-vouliez écrire une fable sur de petits poissons, vous feriez parler ces
-petits poissons comme des baleines.»
-
-
-=ELLÉBORE.=—_Avoir besoin de deux grains d’ellébore._
-
-Cette expression, dont on se sert en parlant d’une personne qu’on
-veut taxer de folie, nous est venue des anciens qui employaient
-l’ellébore pour purger le cerveau des fous.—Cette plante croissait
-abondamment dans les trois îles d’Antycire, et c’est pour cela que les
-Romains disaient dans le même sens: _Naviget Antyciram, qu’il aille
-à Antycire_.—_O tribus Antyciris caput insanabile! ô têtes que ne
-pourraient guérir tous les remèdes des trois Antycires!_
-
-Archigenès, médecin fameux qui vivait sous Trajan, avait donné lieu
-à une autre expression proverbiale très analogue; comme il excellait
-dans le traitement des maladies mentales, on disait d’un homme qui
-paraissait privé de la raison: _Il a besoin d’Archigenès_, comme on
-dirait aujourd’hui: il a besoin d’Esquirol ou de Leuret. Suidas nous
-apprend que ce médecin, natif d’Apamée en Syrie et établi à Rome, avait
-beaucoup écrit sur son art et sur la physique.
-
-
-=EMPLOI.=—_L’emploi fait connaître un homme._
-
-Ce proverbe est littéralement traduit d’une sentence grecque attribuée
-à Solon par Sophocle, et à Bias par Aristote. Il s’applique à peu près
-dans le même sens que cet autre: _A l’œuvre on connaît l’ouvrier_.
-
-
-=EMPRUNT.=—_Emprunt n’est pas avance._
-
-Il est plutôt retard; car les intérêts qu’il faut payer retiennent plus
-longtemps l’emprunteur dans la gêne. L’emprunt finit presque toujours
-par _ronger une fortune ou grossir une misère_, comme dit le bonhomme
-Richard. Le distique suivant, dont la pensée appartient à Socrate,
-indique une bonne manière d’emprunter, à laquelle il faut recourir
-quand on ne veut point mettre de l’arriéré dans ses affaires:
-
- Voulez-vous sûrement rétablir vos finances?
- Empruntez de vous-même en bornant vos dépenses.
-
-_L’emprunt du Gascon._
-
-Le quatrain suivant, de M. Capelle, fait très bien connaître quelle est
-cette espèce d’emprunt:
-
- Je commence à manquer de vivres,
- J’attends des fonds de mon pays:
- Prêtez-moi donc neuf francs.—Neuf! je n’en ai que six.
- —Eh bien! donnez toujours: vous me devrez trois livres.
-
-
-=ENCENS.=—_Selon les gens l’encens._
-
-Il y a des vers latins dialogués dans lesquels le diable et un moine
-échangent les paroles suivantes, que les uns regardent comme le
-principe et les autres comme la conséquence du dicton:
-
- Diabolus. _Super latrinam non debes dicere primam._
-
- Monachus. _Quod vadit supra do Deo, tibi quod vadit infra._
-
-Voici une imitation de ces vers:
-
- Un jour le diable ayant trouvé
- Saint Pacome sur un privé,
- Qui disait tout bas ses matines,
- S’écria: Dans un sale lieu,
- Pacome, peux-tu prier Dieu,
- Et faire un autel des latrines!
- Lors le bon moine lui repart:
- Que cela ne te mette en peine;
- Ce qui monte en haut, Dieu le prenne;
- Ce qui tombe en bas soit ta part.
-
-Je ne sais si le fait attribué à saint Pacome est rapporté dans quelque
-légende, mais il y en a un d’analogue que citent plusieurs historiens.
-L’impératrice Agnès, veuve de Henri III surnommé le Noir, chargea,
-disent-ils, un évêque de faire cette belle question à Pierre Damiani,
-savant ecclésiastique regardé comme l’oracle de son siècle: _Utrum
-liceret homini inter ipsum debiti naturalis egerium aliquid ruminare
-psalmorum?_ A quoi Pierre Damiani répondit qu’il était permis de
-réciter les psaumes aux latrines tout en faisant ses besoins naturels,
-puisque saint Paul avait dit dans sa première épître à Thimothée (ch.
-II, v. 8): _Volo ergo viros orare in omni loco_, _je veux qu’on prie en
-tout lieu_.
-
-_L’encens entête et tout le monde en veut._
-
-Le pape Jean XXII, avait coutume de dire, _Tu m’aduli ma mi piace_.
-_Tu me flattes, mais tu me plais._ Mot charmant dont on trouve une
-traduction originale dans cet autre mot plus charmant encore qui était
-familier à Henri IV: _Tu me flattes, mais va toujours_. Je ne sais
-si ce n’est pas le même pape qui, étant comparé à Dieu lui-même par
-un moine italien, s’écria: _C’est un peu fort, mais ça fait toujours
-plaisir_.
-
-Les louanges les plus outrées sont toujours bien accueillies; si ce
-n’est comme l’expression exacte de la vérité, c’est du moins comme le
-témoignage indulgent de la bienveillance qu’on se flatte d’inspirer;
-tout en reconnaissant qu’elles ne sont pas justes, on les croit
-sincères, et il n’y a personne qui ne soit charmé de voir les autres se
-tromper ainsi à son avantage. Cependant il en est d’ordinaire de ces
-louanges comme des calomnies, dont il reste toujours quelque fâcheux
-effet.
-
- L’encens noircit l’idole en fumant pour sa gloire. (MERCIER.)
-
-
-=ENCLUME.=—_Il faut être enclume ou marteau._
-
-Proverbe qu’on emploie pour signifier qu’on est réduit par des
-circonstances inévitables à la fâcheuse alternative de souffrir du mal
-ou d’en faire: «_Il faut être enclume ou marteau dans ce monde_, disait
-Chamfort; il faut que le cœur se brise ou se bronze.»
-
-_Il vaut mieux être marteau qu’enclume._
-
-C’est-à-dire, il vaut mieux battre que d’être battu.
-
-_Être entre le marteau et l’enclume._
-
-C’est être entre deux inconvénients, entre deux maux. M. Laromiguière
-fit un jour une application très plaisante et très philosophique de
-cette expression proverbiale. On lui lisait un article du _Mercure de
-France_ (mai 1809), dans lequel Andrieux attaquant une proposition
-de Condillac avait dit entre autres choses: «Pour bien faire une
-langue ou pour la refaire et la corriger, il faut raisonner; mais on
-ne peut raisonner qu’avec une langue bien faite: il sera donc toujours
-impossible de raisonner faute d’une langue bien faite, et de bien
-faire une langue faute de raisonner.» En entendant cette phrase, notre
-philosophe interrompit son lecteur et s’écria: Qu’est-ce que cela
-signifie? Pour bien faire une lime, il faut une lime, pour bien faire
-un marteau, il faut un marteau, pour bien faire une enclume, il faut
-une enclume; ou, pour le dire d’une manière tout à fait analogue à
-celle du critique, pour faire une enclume il faut un marteau, et pour
-faire un marteau, il faut une enclume. Donc il est impossible qu’il
-existe des marteaux et des enclumes. Voilà Andrieux, ajouta-t-il,
-_entre le marteau et l’enclume_, et c’est bien sans la moindre malice
-que je l’y ai placé.
-
-Les Latins disaient comme nous: _Inter malleum et incudem_, _entre le
-marteau et l’enclume_. Ils disaient aussi: _Inter sacrum et saxum_,
-_entre l’autel et la pierre_. Métaphore empruntée des sacrifices qui
-se fesaient à l’occasion d’une alliance jurée entre deux nations. Le
-sacrificateur tuait un cochon sur l’autel, en le frappant avec une
-pierre, et il disait: Que Jupiter frappe le peuple qui violera le
-traité comme je frappe la victime.
-
-_A dure enclume, marteau de plume._
-
-C’est-à-dire que les coups du malheur deviennent légers pour l’homme
-armé de patience et de résignation, comme le seraient ceux d’un marteau
-de plume sur une enclume solide.
-
-
-=ENFANT.=—_Traiter quelqu’un en enfant de bonne maison._
-
-Autrefois les enfants de bonne maison étaient envoyés _en apprentissage
-d’honneur, bravoure et courtoisie_, dans les châteaux des seigneurs
-suzerains dont ils devenaient les valetons et les pages. Ils n’étaient
-jamais refusés en cette école de noblesse et de loyauté, dit Froissard,
-car c’eût été injure et discourtoisie; aussi tel châtelain en
-avait-il quelquefois plus de cinquante à son service. Ces jeunes gens
-remplissaient l’office de domestiques auprès de leurs maîtres et de
-leurs maîtresses. Ils les servaient à table, fesaient leurs messages
-et les suivaient en voyage. La discipline à laquelle ils étaient soumis
-était sévère, et ils ne pouvaient guère l’enfreindre sans recevoir la
-correction. De là cette façon de parler: _Traiter quelqu’un en enfant
-de bonne maison_, c’est-à-dire le châtier, ou, pour employer une
-expression qui a la même origine, _le fouetter comme un page_.
-
-_Les hommes sont de grands enfants._
-
-«Encore que la nature, en nous faisant croître par certains progrès,
-nous fasse espérer enfin la perfection, et qu’elle ne semble ajouter
-tant de traits nouveaux à l’ouvrage qu’elle a commencé que pour y
-mettre la dernière main, néanmoins nous ne sommes jamais tout à fait
-formés. Il y a toujours quelque chose en nous que l’âge ne mûrit
-point, et c’est pourquoi les faiblesses et les sentiments de l’enfance
-s’étendent toujours bien avant, si l’on n’y prend garde, dans toute la
-suite de la vie.» (Bossuet.)
-
- L’enfance passe, mais l’enfantillage reste.
-
-_Les enfants sont ce qu’on les fait._
-
-Proverbe qui se trouve dans les _Adelphes_ de Térence (act. III,
-sc. 5): _Ut quemque suum volt esse, ita est_. _Chaque enfant est ce
-que son père veut qu’il soit._—C’est une erreur de croire que les
-enfants apportent en naissant des inclinations bonnes ou mauvaises
-qui déterminent leur conduite. Ces inclinations leur surviennent, et
-la destinée morale de chacun d’eux est attachée à l’éducation qu’il
-reçoit, comme la plante à sa racine.
-
-_Il n’y a plus d’enfants._
-
-On commence à avoir de la malice de bonne heure.—Les Latins disaient:
-_Pueri nasum rhinocerotis habent_, _les enfants ont un nez de
-rhinocéros_, parce que, à Rome, on regardait un long nez comme un signe
-de malice, et qu’il n’y a pas de nez plus long que celui du rhinocéros,
-à cause de la corne pointue qui s’y trouve. C’est même de là que cet
-animal a tiré son nom, qui signifie _nez cornu_.
-
-Une jeune fille de sept ou huit ans répondit un jour à sa mère
-qui voulait lui faire accroire que les enfants naissaient sous des
-choux: Je sais bien qu’ils viennent d’ailleurs.—Et d’où viennent-ils
-donc, mademoiselle?—Du ventre des femmes.—Qui vous appris cette
-sottise?—Maman, c’est l’_Ave Maria_.
-
-Voici un joli quatrain du vieux poëte Ogier de Gombauld:
-
- Nos enfants, messieurs et mesdames,
- A quinze ans passent nos souhaits:
- Tous nos fils sont des hommes faits,
- Toutes nos filles sont des femmes.
-
-
-=ENFOURNER.=—_A mal enfourner on fait les pains cornus._
-
-Le mauvais succès d’une affaire, d’une entreprise, vient ordinairement
-de ce qu’on s’y est mal pris d’abord.
-
-
-=ENGRENER.=—_Le premier venu engrène._
-
-Ce proverbe, usité pour dire que la diligence dans les affaires en
-facilite et en assure le succès, est une formule qu’on trouve dans
-toutes les anciennes coutumes, qui voulaient que la personne arrivée la
-première au moulin fût aussi la première à moudre. La coutume de Marsal
-admettait pourtant une exception en faveur de la ménagère qui allaitait.
-
-
-=ENNEMI.=—_Il faut se défier d’un ennemi réconcilié._
-
-L’Ecclésiastique dit: «Ne vous fiez jamais à votre ennemi, car sa
-malice est comme la rouille qui revient toujours au cuivre. Quoiqu’il
-s’humilie et qu’il aille tout courbé, soyez vigilant et donnez-vous de
-garde de lui. _Non credas inimico tuo in æternum, sicut enim æramentum
-ærugina nequit in illius. Etsi humiliatus vadat curvus, adjice animum
-tuum et custodi te ab illo._» (Cap. XII, v. 10 et 11.)
-
-_Il faut faire un pont d’or à l’ennemi qui fuit._
-
-«Jamais ne faut mettre son ennemi en lieu de désespoir, parce que telle
-nécessité lui multiplie sa force et accroist le courage qui ja estoit
-deject et failly; et n’y a meilleur remède de salut à gens estonnés et
-recrus que de n’espérer aulcun. Quantes victoires ont été tollues des
-mains des vainqueurs par les vaincus, quand ils ne se sont contemptez
-de raison! Ouvrez à vos ennemis toutes les portes et chemins, et plus
-tôt leur _faictes un pont d’argent_ afin de les renvoyer.» (RABELAIS,
-liv. IV, ch. 43.)
-
-Ce proverbe a été employé par Napoléon dans un des bulletins de la
-grande armée.—Il nous est venu des Romains, qui disaient: _Hosti
-fugienti pontem substerne aureum._—On en a attribué l’invention à
-Scipion l’Africain; mais ce grand capitaine ne fit que formuler une
-pensée bien connue avant lui des guerriers et des politiques. On sait
-que Lycurgue, dans une de ses lois, avait recommandé aux Spartiates
-de ne poursuivre l’ennemi qu’autant qu’il le fallait pour assurer la
-victoire, et de ne pas le pousser à un héroïque désespoir.
-
-_Les présents des ennemis sont funestes._
-
-Ce proverbe est tiré de l’_Ajax furieux_ de Sophocle (v. 665). Ajax
-mourut percé du glaive qu’Hector lui avait donné, et Hector fut attaché
-au char d’Achille avec le baudrier qu’il avait reçu d’Ajax. Cette
-tradition est rappelée par Virgile dans le IV^e livre de l’_Énéide_,
-lorsqu’il suppose que Didon se sert de l’épée du fils d’Anchise pour se
-donner la mort.
-
-_Il n’y a point de petit ennemi._
-
-Il ne faut s’exposer à l’inimitié de personne, car celui-là même qui
-paraît le moins en état de nuire peut faire beaucoup de mal, en se
-vengeant.—Les Grecs avaient un proverbe correspondant passé dans la
-langue latine en ces termes: _Inest et formicæ bilis, la fourmi même
-a sa bile_.—Les Turcs disent: _Tiens pour un éléphant ton ennemi, ne
-fût-il pas plus gros qu’une fourmi._
-
-
-=ENSEIGNE.=—_A bon vin point d’enseigne._
-
-Ce qui est bon n’a pas besoin d’être vanté, prôné.—On dit aussi: _A
-bon vin il ne faut point de bouchon._ Le mot _bouchon_ désigne ici un
-petit paquet de paille ou d’herbe entortillée qu’on met à la porte
-d’un cabaret.—Les Latins employaient le lierre au même usage, parce
-que cette plante était consacrée à Bacchus, et ils disaient: _Vino
-vendibili suspensâ hederâ nihil opus._—Les Espagnols disent: _El bon
-vino la venta trahe consigo, le bon vin porte sa vente à soi._
-
-_A bonnes enseignes._
-
-Dans les tournois, les dames donnaient à leurs chevaliers ce qu’elles
-appelaient _faveurs_, _joyaux_, _noblesses_, _noblois_, _connaissances_
-ou _enseignes_. Ces dons étaient une écharpe, un voile, un bracelet,
-un nœud, une boucle, etc., qui servaient à parer la cotte d’armes
-comme d’un signe de reconnaissance. C’est de cet usage qu’est venue
-l’expression _A bonnes enseignes_, qui s’emploie pour signifier: à bon
-titre, à juste titre, avec des garanties, avec des sûretés. Exemples:
-Il ne faut donner des éloges qu’_à bonnes enseignes_.—Il ne faut
-prêter son argent qu’_à bonnes enseignes_.
-
-On dit aussi: _A fausses enseignes_ dans un sens contraire. «Giles,
-évêque de Reims...., jouissait _à fausses enseignes_ de quelques terres
-appartenant au roi.» (PASQUIER, _Recherch._, p. 129.)—_A telles
-enseignes que..._, est une expression qui équivaut à celle-ci: La
-preuve en est que...
-
-
-=ENTENDRE.=—_Il ne faut pas condamner sans entendre._
-
-Ce proverbe est une formule de droit. Pour en constater l’ancienneté en
-France, je remarquerai qu’un article de la _constitution perpétuelle_
-dressée sous Clotaire II, en 614, par l’aristocratie laïque et
-l’aristocratie ecclésiastique réunies, défendit aux juges de condamner
-un homme libre ou même un esclave sans l’avoir entendu.
-
-_Il faut entendre les deux parties._
-
-«Il faut comparer les objections aux preuves; il faut savoir ce
-que chacun oppose aux autres, et ce qu’il leur répond.—Plutarque
-(_Contredits des philosophes stoïques_) rapporte que les stoïciens,
-entre autres bizarres paradoxes, soutenaient que dans un jugement
-contradictoire, il était inutile d’entendre les deux parties: Car,
-disaient-ils, ou le premier a prouvé son dire, ou il ne l’a pas
-prouvé. S’il l’a prouvé, tout est dit, et la partie adverse doit
-être condamnée; s’il ne l’a pas prouvé, il a tort, et il doit être
-débouté.—Sitôt que chacun prétend avoir seul raison, pour choisir
-entre tant de partis, il faut les écouter tous; ou l’on est injuste.»
-(J.-J. Rousseau, _Émile_, liv. IV, note.)
-
-Sénèque dit dans sa _Médée_ (act. II, sc. 2): _Celui qui a prononcé sur
-une affaire après n’avoir entendu que l’une des parties intéressées,
-s’est montré injuste, quoiqu’il ait prononcé avec justice_.
-
- _Qui statuit aliquid, parte mauditâ alterâ,
- Æquum licet statuerit, haud æquus fuit._
-
-
-=ENVIE.=—_Il vaut mieux faire envie que pitié._
-
-Ce proverbe est très ancien, car il est rapporté par Hérodote. Il
-existe dans presque toutes les langues.
-
-_L’envie nuit plus à son sujet qu’à son objet._
-
-En d’autres termes: L’envie est plus préjudiciable à celui qui
-l’éprouve qu’à celui qui la cause. C’est une maxime de l’école:
-_Invidia plus officit subjecto quam objecto_.—Horace a très bien dit:
-_L’envieux maigrit de l’embonpoint d’autrui_.
-
- _Invidus alterius macrescit rebus opimis._
-
-_Les envieux mourront, mais non jamais l’envie._
-
-Philippe Garnier, dans son recueil imprimé à Francfort en 1612, a cité
-ce proverbe avec ce vers latin où on le retrouve trait pour trait:
-
- _Invidus acer obit sed livor morte carebit._
-
-C’est donc à tort qu’on en a attribué l’invention à Molière qui l’a mis
-dans la bouche de madame Pernelle.
-
-_Envie passe avarice._
-
-Ce proverbe a été mis en action dans un vieux fabliau dont voici les
-principaux traits: Un avare et un envieux faisant route ensemble
-rencontrèrent saint Martin dans une plaine, et marchèrent quelque temps
-avec lui, sans se douter qu’ils eussent un tel compagnon de voyage. Le
-saint ne se fit connaître qu’au moment de les quitter, et il leur dit
-pour les éprouver: «Il ne tient qu’à vous de mettre à profit l’avantage
-d’avoir fait ma rencontre. Que l’un des deux me demande ce qu’il
-voudra, je promets de le lui accorder sur-le-champ. Quant à l’autre,
-je me réserve de faire moi-même sa part, en lui donnant le double de ce
-que le premier aura demandé.»
-
-Voilà nos hommes bien joyeux, mais en même temps bien embarrassés, et
-quoiqu’ils n’eussent qu’à ouvrir la bouche pour obtenir une grande
-fortune, l’un et l’autre s’obstinaient à la tenir fermée afin de
-recevoir deux fois davantage. L’avare ne pouvait consentir à se priver
-de ce qu’il n’aurait pas eu l’esprit de souhaiter, ni l’envieux à jouir
-de tous les biens qui lui seraient échus en partage, à la condition de
-voir son camarade plus riche que lui: ils s’exhortaient mutuellement
-à former le vœu le plus magnifique, mais chacun d’eux conseillé
-par sa passion se gardait de céder à une pareille instance. Enfin
-l’avare transporté de fureur se précipita sur l’envieux en menaçant
-de l’assommer s’il continuait à se taire. Eh bien! je vais parler,
-répondit celui-ci, et tu n’y gagneras rien. En même temps, par un
-trait unique de vengeance ou plutôt de caractère, il s’écria: Grand
-saint Martin, faites-moi la grâce de me priver d’un œil. Il n’eut pas
-plus tôt dit que la chose fut faite. L’un se trouva borgne et l’autre
-aveugle, et ce fut le seul bénéfice qu’ils retirèrent de leur position.
-Ainsi le vice fut puni par le vice même, mais il ne fut pas corrigé.
-Le pouvoir du saint n’allait pas jusque-là. Il ne put même obtenir que
-l’envieux servît de conducteur à l’avare qui ne pouvait regagner seul
-son logis.
-
-
-=ÉPAULE.=—_Jeter ses dettes derrière l’épaule._
-
- Il est à Paris plus d’un drôle
- Empruntant dans tous les quartiers
- Et _jetant_ assez volontiers
- _Les dettes derrière l’épaule_. (H. MOREL.)
-
-D’après une ancienne coutume consacrée par la loi salique, au titre de
-_Chrenecruda_ ou de la cession, l’homme qui était dans l’impossibilité
-de payer intégralement la composition exigée de lui, devait produire
-douze témoins chargés d’attester par serment son insolvabilité.
-Reconduit ensuite à son logis, il y ramassait, aux quatre coins, un
-peu de poussière qu’il mettait dans le creux de sa main gauche; après
-quoi, se plaçant sur le seuil et tenant le poteau de la porte avec
-la main droite, il jetait cette poussière derrière son épaule à son
-plus proche parent, pour signifier sans doute qu’il se déchargeait sur
-lui de sa dette et qu’il le rendait responsable du déshonneur qu’il y
-avait pour la famille à ne pas l’acquitter. C’est de cet usage que sont
-venues, dit-on, les expressions _Jeter ses dettes derrière l’épaule_ ou
-_par dessus l’épaule_, et _Payer par dessus l’épaule_, pour signifier
-ne point payer.
-
-Remarquons qu’il y avait chez les Hébreux une façon de parler analogue,
-_Rejeter quelque chose derrière soi_, dont le sens était: n’en pas
-tenir compte, l’oublier. _Tu as rejeté derrière toi toutes mes fautes_,
-dit Ézéchias à Dieu, dans son cantique.
-
-Pasquier, dans ses _Recherches_ (liv. VIII, ch. 47), a donné une
-autre explication. «Nous disons _un homme estre riche_ ou _vertueux
-par dessus l’épaule_, nous mocquans de luy et voulans signifier n’y
-avoir pas grands traicts de vertu ou de richesse en luy. Duquel dire
-appris-je l’origine et dérivaison par quelques joueurs de flux... Il
-advint qu’un quidam, en se riant, dist qu’il avoit deux as en son jeu,
-et les exhibant sur la table, fut trouvé que c’estoient deux varlets,
-chacun desquels, comme l’on sçait, porte une unité sur _l’espaule_: à
-quoi ayant appresté par son mensonge à rire à la compagnie, il répondit
-véritablement qu’il en avait deux, mais que c’estoit _par dessus
-l’espaule_, qui est prendre ce propos (dont nous faisons un proverbe)
-en sa vraye signification; car chaque teste, soit cœurs, careaux,
-trèfle et picque, a un as dessus l’espaule pour faire cognoistre de
-quel jeu ils sont roys, roynes ou varlets; et toutefois, ceste unité
-ne représente pas un as: parquoy, si nous voulons rapporter ce commun
-proverbe à ce jeu, nous le trouverons estre dit avec quelque fondement
-de raison, combien qu’autrement il semble avoir esté inventé à crédit
-et par une témérité populaire.»
-
-_Porter quelqu’un sur les épaules._
-
-C’est en être ennuyé, fatigué.—Métaphore empruntée probablement de
-l’usage symbolique d’après lequel le vainqueur te mettait sur les
-épaules du vaincu et le chevauchait même, pour marquer qu’il le tenait
-sous sa dépendance absolue. Cet usage, dont les temps féodaux offrent
-plus d’un exemple, était né dans les âges antiques, et les Grecs
-y fesaient sans doute allusion lorsque, voulant exprimer l’extrême
-insolence d’un homme, ils disaient proverbialement qu’_il montait à
-cheval sur les épaules de quelqu’un_. Leur expression avec laquelle la
-nôtre est en rapport, comme un effet avec une cause, a été conservée
-par Eschile, qui s’en est servi plusieurs fois dans ses _Euménides_
-(vers 145, 718 et 781). Des auteurs latins l’ont aussi employée.
-Plaute, dans l’_Asinaire_ (act. III, sc. 3), fait dire à Liban parlant
-à Argyrippe:
-
- _Vehes, Pol, hodie me, si quidem hoc argentum ferre speras._
-
- Par Pollux, il faut qu’aujourd’hui je monte à cheval sur toi, si tu
- veux avoir cet argent.
-
-Horace met le vers suivant dans la réponse de la magicienne Canidie
-(ode 17 du liv. V):
-
- _Vectabor humeris tunc ego inimicis eques._
-
- Alors je serai portée comme un cavalier sur tes épaules ennemies.
-
-Notez que, dans un conte des _Mille et une Nuits_, le supplice dont
-Canidie menace le poëte est infligé par un magicien à un malheureux
-qu’il a ensorcelé.
-
-Les évêques adoptèrent dès le dixième siècle, pour la cérémonie de
-leur intronisation, l’usage de se faire porter sur les épaules des
-principaux seigneurs du royaume, auxquels ils inféodèrent des terres
-sous cette expresse condition; et c’est de là qu’ils prirent, dit-on,
-le nom de _prélat_ formé de _prælatus_, _porté devant_. Un évêque de
-Paris somma un frère de saint Louis de lui rendre personnellement
-ce devoir, dont Philippe-Auguste s’était acquitté par procureur,
-comme seigneur de Corbeil et de Montlhéry, et dont Charles V et ses
-successeurs, jusqu’à Charles IX inclusivement, s’acquittèrent de la
-même manière envers les évêques d’Auxerre, depuis la réunion de ce
-comté à la couronne. Les Montmorency, soumis à une telle servitude
-envers l’évêque de Paris, s’en tenaient d’autant plus honorés qu’ils
-avaient le premier rang parmi les barons qui la partageaient. De là,
-suivant Millin, leurs titres de _premiers barons de la chrétienté_, ce
-nom de _chrétienté_ étant alors spécialement consacré pour désigner
-la cour, la juridiction, les droits et toutes les prérogatives
-épiscopales. De là aussi le cri de cette illustre maison: _Dieu aide
-au premier baron chrétien_.
-
-Il ne faut pas croire pourtant que les seigneurs portassent eux-mêmes
-les évêques. Ceux-ci auraient couru risque d’être culbutés. Les barons
-mettaient seulement la main sur le brancard, et en laissaient le
-fardeau à de vigoureux mercenaires. C’est ce qu’atteste ce passage
-d’un procès-verbal: _Tandem in jam dictâ cathedrâ, ab ecclesiâ sancti
-Martini ad turrem carnotensem, à quatuor hominibus ex parte baronum
-deputatis magnifice portatus est_.
-
-
-=ÉPÉE.=—_A vaillant homme courte épée._
-
-La valeur supplée aux armes.—Les Lacédémoniens, si renommés par leur
-courage, avaient des épées très courtes. Un d’eux, à qui l’on en
-demandait la raison, répondit: C’est pour frapper l’ennemi de plus
-près. L’épée romaine, qui a conquis le monde, n’était pas plus longue
-que celle des Lacédémoniens.
-
-_Se faire blanc de son épée._
-
-«Cette expression signifie au propre et dans la langue de l’escrime, se
-couvrir pour ainsi dire de son épée par la rapidité de ses mouvements;
-au figuré, se vanter, se prévaloir de son courage, de son crédit, de
-ses moyens de toute espèce. On a prétendu qu’elle était tirée des
-anciens jugements de Dieu par les armes, le vainqueur demeurant absous,
-_blanc_ ou blanchi du crime imputé; mais elle est manifestement plus
-nouvelle. Je suis sûr de l’avoir entendu employer au propre pour
-signifier l’action de celui qui fait avec son épée le moulinet, qui
-s’en couvre pour ainsi dire tout entier et qui éblouit son adversaire.»
-(L’abbé MORELLET.)
-
-
-=ÉPELER.=—_Épeler en rasades._
-
-C’est boire autant de coups qu’il y a de lettres dans le nom de la
-personne dont on porte la santé. Cet usage, qui n’est guère plus de
-mode, a inspiré à Ronsard les vers suivants:
-
- Ores, amis, qu’on n’oublie
- De l’amie
- Le nom qui nos cœurs lia!
- Qu’on vide autant cette coupe,
- Chère troupe,
- Que de lettres il y a.
-
- Neuf fois, au nom de Cassandre,
- Je vais prendre
- Neuf fois du vin du flacon,
- Afin de neuf fois le boire,
- En mémoire
- Des neuf lettres de son nom.
-
-Voyez l’article _Boire à la santé_.
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-=ÉPERON.=—_Gagner ses éperons._
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-C’est bien mériter, justifier d’une manière brillante les avantages et
-les récompenses qu’on obtient.—Allusion aux éperons dorés qui étaient
-donnés aux chevaliers dans la cérémonie de leur réception.
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-_Vilain ne sait ce que valent éperons._
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-Cet ancien proverbe, qu’on applique à des gens qui semblent incapables
-de sentir le mérite ou le prix des bonnes et belles choses, est venu
-de ce qu’autrefois les nobles seuls servaient à cheval, tandis que les
-roturiers ou vilains servaient à pied.
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-=ÉPERVIER.=—_On ne saurait faire d’une buse un épervier._
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-C’est-à-dire d’un sot un habile homme.—Les fauconniers dressaient très
-bien l’épervier à la chasse; mais ils ne pouvaient en faire autant de
-la buse, qui passe pour le plus stupide des oiseaux de proie.—Les
-Anglais disent: _You cannot make a silken purse of a sow’s ear_. _On ne
-peut faire une bourse de soie avec l’oreille d’un cochon._
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-_Mariage d’épervier: la femelle vaut mieux que le mâle._
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-Expression prise de la fauconnerie, pour dire qu’une femme est plus
-habile que son mari. La femelle de l’épervier est plus grosse et plus
-forte que le mâle.
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-=ÉPINE.=—_L’épine en naissant va la pointe devant._
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-Pour signifier que le naturel du méchant se manifeste dès la plus
-tendre enfance. _Venena statim à radicibus pestifera sunt_, _les
-plantes vénéneuses le sont dès leur racine même_.—Les Anglais disent
-dans le même sens: _It early pricks that will be a thorn_, _de bonne
-heure pique ce qui deviendra une épine_.
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-_Qui sème épines n’aille déchaux._
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-Celui qui cherche à faire du mal aux autres s’expose à le voir retomber
-sur lui-même. Le mot _déchaux_, qui signifie déchaussé, n’est plus
-usité qu’en parlant de quelques religieux qui portaient des sandales
-sans bas, comme les carmes nommés _carmes déchaux_.
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-=ÉPINGLE.=—_Être tiré à quatre épingles._
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-Cette expression, qu’on applique à une personne fort soigneuse de sa
-parure, fait allusion à l’usage ou à la mode d’employer quatre épingles
-pour arrêter un fichu sur le dos, l’assujettir sur les deux épaules et
-le tenir croisé sur le sein. L’importance des _quatre épingles_ dans
-la toilette est attestée par le passage suivant d’un _règlement de la
-paroisse de Saint-Jacques-de-l’Hôpital_ de Paris, rédigé il y a plus de
-trois cents ans: «Le crieur est tenu avant la fête de monseigneur saint
-Jacques, d’aller par la ville avec sa clochette et vestu de son corset,
-crier la confrérie. _Item_, doit à chasque pèlerin et pèlerine _quatre
-épingles_ pour attacher les quatre cornets des mantelets des hommes et
-les chapeaux de fleurs des femmes, etc.»
-
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-=ÉPITAPHE.=—_L’épitaphe est la dernière des vanités._
-
-Toutes les fois que je vois de magnifiques épitaphes, disait
-l’académicien Charpentier, il me prend envie d’écrire au-dessous:
-Puisque l’homme n’est qu’infirmité et qu’orgueil, passant, tu le
-vois ici tout entier: l’infirmité dans le tombeau, et l’orgueil sur
-l’épitaphe.
-
-
-=ERGO-GLU.=
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-On disait autrefois _ergo-gluc_.—C’est un terme des écoles pour
-signifier de grands raisonnements qui ne concluent rien. Quelques-uns
-prétendent qu’il est venu, par altération, de la phrase _ergo
-Guoguelu dixit_, _or Guoguelu l’a dit_, phrase usitée dans l’ancienne
-université, par allusion à un maître sot de ce nom, qui ne cessait
-d’argumenter à tort et à travers. Suivant quelques autres, _ergo-glu_
-serait l’abrégé de _ergo glu capiuntur aves_, _donc les oiseaux se
-prennent avec de la glu_. Ce qui revient à ce que Molière fait dire
-au _Médecin malgré lui_: «Il arrive que ces vapeurs _ossabundus_,
-_nequeis_, _nequer_, _potarinum_, _quipsa_, _milus_..., voilà justement
-pourquoi votre fille est muette.»—_Glu_ ou _gluc_ est, à ce qu’ils
-prétendent, un mot tronqué pour _gluce_, ablatif de _glux_, _glucis_,
-qui, dans quelques auteurs, se trouve employé comme synonyme de _glus_,
-_glutinis_, colle, glu.
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-=ESCLAVE.=—_Être esclave de sa parole._
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-Chez les Germains et chez les Francs, les guerriers qui se piquaient
-d’une valeur à toute épreuve, avaient l’habitude de s’attacher une
-chaîne de fer autour d’un bras ou autour des flancs, et juraient
-solennellement de ne la déposer qu’après avoir accompli quelque
-fait d’armes extraordinaire, voulant prouver ainsi qu’ils étaient
-capables de pousser l’héroïsme au point d’aliéner le plus précieux de
-leurs biens, la liberté, afin de la racheter par un triomphe digne
-d’elle[40]. A leur imitation, les chevaliers et les pèlerins du moyen
-âge adoptèrent cet emblème de la servitude, comme le signe spécial des
-_emprises_, c’est-à-dire des entreprises qu’une promesse irrévocable
-les obligeait d’exécuter. En voici un exemple remarquable: Jean de
-Bourbon, duc de Bourbonnais, jaloux de fuir l’oisiveté, d’acquérir de
-la gloire et de mériter la bonne grâce de sa dame, rassembla dans son
-palais, en 1414, seize chevaliers et écuyers de nom et d’armes qui,
-animés des mêmes sentiments, firent vœu avec lui, devant les autels, de
-porter tous les dimanches, à la jambe gauche, un anneau de prisonnier
-en or pour les chevaliers, et en argent pour les écuyers, jusqu’à ce
-qu’ils eussent trouvé à combattre contre un nombre égal de chevaliers
-et d’écuyers anglais. L’expression _Être esclave de sa parole_ est
-probablement un reste de cet usage qu’on retrouve chez presque tous
-les peuples, même chez les sauvages, qui entourent leur nez de petites
-plaques de métal, pour se souvenir des engagements qu’ils ont pris. Il
-se peut aussi qu’elle soit venue d’un usage semblable observé à l’égard
-des débiteurs, qui devenaient esclaves lorsqu’ils n’acquittaient pas
-leurs dettes selon la parole qu’ils avaient donnée, comme l’atteste le
-passage suivant des _Assises de Jérusalem_ (ch. 119): «Si aucun autre
-que chevalier doit dète...., il doit estre livré à celui à qui il doit
-ladite dète; et il le peut tenir comme son esclaf, tant que il ou
-aultre pour lui ait paié ou faict son gré de ladite dète, et il le doit
-tenir sans fer, mais que un anneau de fer au bras pour reconnoissance
-que il est à pooir d’autrui pour dète.»
-
-Quelques auteurs ont fait dériver l’expression _Être esclave de sa
-parole_ de ce que, chez les Gaulois, le débiteur insolvable allait
-trouver son créancier, lui présentait une paire de ciseaux, et devenait
-son esclave en se laissant couper les cheveux.
-
-Le mot esclave a aussi une origine historique. Il est formé de
-_sclavus_, _sclave_, _esclavon_ ou _slave_, nom d’un peuple originaire
-de la Scythie, parce que beaucoup de Slaves faits prisonniers, soit à
-l’époque de leur établissement sur les côtes de l’Adriatique, soit à
-l’époque de leur irruption sur les frontières françaises, sous le règne
-de Dagobert, furent vendus comme serfs dans les principaux marchés
-de l’Italie et de la France[41]. Ce mot doit être ajouté à la liste
-de ceux qui ont dégénéré; car dans la langue d’où il a été tiré il
-signifie _illustre_, _glorieux_.
-
-
-=ESPAGNE.=—_Faire des châteaux en Espagne._
-
-C’est prendre son imagination pour architecte et bâtir dans le vide,
-c’est-à-dire former des projets en l’air, se repaître d’agréables
-chimères. On a fait plusieurs conjectures sur cette façon de parler
-proverbiale, sans en donner une explication satisfaisante. Certain
-étymologiste a voulu voir en elle une allusion aux mines d’or et
-d’argent qui se trouvaient jadis en Espagne, où une tradition
-mythologique avait placé la demeure souterraine de Plutus, et même aux
-pommes d’or du jardin des Hespérides, quoique ce jardin fût sur la
-côte d’Afrique. Fleury de Bellingen l’a rapportée à la conduite de
-Q. Métellus le Macédonique, qui, désespérant de réduire par la force
-la ville hispanienne de Contébrie, en leva le siége, dans l’intention
-de la surprendre par la ruse, et parcourut la province, où il élevait
-de côté et d’autre des redoutes, des forts et des châteaux, ouvrages
-qui étant abandonnés, lorsqu’il changeait de quartier, semblaient
-n’annoncer que des projets vains et extravagants. Estienne Pasquier dit
-qu’elle est venue de ce que, autrefois, les Espagnols ne construisaient
-point de châteaux de peur que les Maures, aux incursions desquels ils
-étaient sans cesse exposés, ne s’en emparassent et n’en fissent des
-fortifications pour se maintenir dans leur conquête. Suivant l’abbé
-Morellet, elle est née de l’opinion qui fit regarder l’Espagne, devenue
-maîtresse des métaux précieux du Mexique et du Pérou, comme le pays le
-plus riche et la source des richesses les plus abondantes.
-
-Il n’est pas besoin de montrer le vice ou le ridicule des deux
-premières interprétations. Quant à la dernière, elle s’appuie sur un
-anachronisme bien prouvé par ce vers du _Roman de la Rose_, publié
-longtemps avant la découverte du Nouveau-Monde:
-
- Lors feras chasteaulx en Espagne.
-
-Celle de Pasquier n’est pas dépourvue de vérité; mais elle est
-présentée d’une manière incomplète; car si elle nous apprend pourquoi
-l’on appelle _châteaux en Espagne_ des choses qui n’existent que dans
-l’imagination, elle nous laisse à deviner pourquoi l’on n’appelle
-ces choses ainsi qu’autant qu’elles forment de douces, d’heureuses
-illusions. Le proverbe n’a pas été fondé seulement sur ce que l’Espagne
-n’avait point de châteaux, il l’a été aussi, et peut-être en raison de
-cela même, sur ce qu’elle paraissait très propre à en avoir de bons et
-de beaux. C’est vers la fin du XI^e siècle qu’il a pris naissance, à
-une époque de féodalité où l’on construisait beaucoup de châteaux, et
-où toutes les idées de grandeur et de fortune étaient liées à l’idée
-de ces édifices. Cette époque est celle où Henri de Bourgogne, suivi
-d’un grand nombre de chevaliers, alla conquérir gloire et butin sur les
-Infidèles au delà des Pyrénées, et obtint, en récompense des services
-qu’il rendit à Alphonse, roi de Castille, la main de Thérèse, fille
-de ce prince, avec le comté de Lusitanie, qui devint, sous son fils
-Alphonse Henriquès, le royaume de Portugal. Le succès de ces illustres
-aventuriers excita l’émulation et les espérances de la noblesse
-française, et il n’y eut pas de fils de bonne mère qui ne se flattât
-de fonder, comme eux, quelque riche établissement; qui ne fît dans son
-esprit _des châteaux en Espagne_.
-
-La même ambition avait été déjà excitée dans toutes les têtes par
-la considération des grands biens échus en partage aux principaux
-guerriers de Guillaume-le-Conquérant, et elle avait donné lieu à
-l’expression _Faire des châteaux en Albanie_, dont le sens est
-absolument semblable à celui de _Faire des châteaux en Espagne_. Ce nom
-d’Albanie, synonyme d’Albion, s’appliquait alors à l’Angleterre, où les
-Normands bâtissaient beaucoup de châteaux. Les Saxons n’y en avaient
-fait construire que très peu; _Munitiones quas galli castella nuncupant
-anglicis provinciis paucissimæ fuerant_ (_Ord. Vit._, XI, 240), et cela
-fut cause que la perte de la bataille d’Hastings entraîna pour eux la
-perte de tout le pays.
-
- Je vais, je viens, le trot et puis le pas,
- Je dis un mot, puis après je le nye,
- Et si tu bastis sans reigle ni compas,
- Tout fin seulet, _les chasteaulx d’Albanye_. (VERGIER D’HONNEUR.)
-
-La duchesse de Villars disait que, pour se guérir de la manie de faire
-des _châteaux en Espagne_, il suffisait de voyager dans ce pays. Mot
-encore plus vrai aujourd’hui que de son temps.
-
-On dit qu’une personne fait des _cachots en Espagne_, par opposition
-aux _châteaux en Espagne_, et pour signifier qu’elle se forge des
-chimères tristes, qu’elle voit tout en noir. Cette expression fut
-justement appliquée à M. de Ximenès, que son ami, M. d’Autrep,
-définissait plaisamment en ces termes: «C’est un homme qui aime
-mieux la pluie que le beau temps, et qui ne peut entendre chanter le
-rossignol sans s’écrier: Ah! la vilaine bête!»
-
-M. Ch. Nodier a créé une autre expression qui me paraît heureuse,
-lorsqu’il a dit, dans sa charmante pièce intitulée: _Changement de
-Domicile_:
-
- Quand je rêve tout seul, à travers la campagne,
- Je me creuse parfois _des fosses en Espagne_.
- Il est bon d’être à l’aise où l’on sera toujours.
- Je voudrais y descendre à la fin des beaux jours.
- Que chercher aux forêts si ce n’est une tombe?
-
-
-=ESPÉRANCE.=—_L’espérance est le pain des malheureux._
-
-Les malheureux se nourrissent d’espérance, ils suppléent par
-l’espérance aux biens dont ils sont privés. Eh! que deviendraient-ils,
-si elle ne les soutenait, si elle ne fesait luire ses rayons
-consolateurs sur ce fond d’agonie où se traîne leur misérable existence?
-
-_L’espérance est le viatique de la vie._
-
-L’espérance est la compagne inséparable de l’homme sur le chemin qu’il
-parcourt du berceau à la tombe, et c’est elle qui le fait vivre jusqu’à
-son dernier soupir. La devises des philosophes elpistiques, _Dum spiro,
-spero_, _tant que je respire, j’espère_, appartient à tout le genre
-humain.
-
-_L’espérance est le songe d’un homme éveillé._
-
-Sentence d’Aristote passée en proverbe.—L’espérance, en effet, est
-de la même nature que les songes. Il n’y a rien en elle de réel. Elle
-fait luire à nos yeux de belles veilles de jours fortunés auxquelles
-nous ne trouvons pas de lendemain; elle nous offre de beaux vergers en
-fleurs dont nous ne cueillons pas les fruits; elle étend devant nous un
-horizon doré où la gloire, la fortune, les plaisirs qui nous invitent
-ne sont plus, à notre approche, que des fantômes. Rivarol l’a définie
-très spirituellement: _Un emprunt fait au bonheur_. Mais cet emprunt
-est presque toujours usuraire; car il faut payer d’un temps précieux
-qu’elle nous enlève les chimériques rêves que nous lui devons. Ainsi
-elle est bien plutôt un vol fait au présent en faveur d’un avenir
-qui n’existera peut-être jamais. Le sage compte peu sur elle; il en
-laisse les illusions aux ames faibles ou malheureuses qui ne savent pas
-trouver en elles-mêmes ce qu’il leur faut; il la considère comme ce
-mirage trompeur dont l’éclat ne brille d’ordinaire que sur les sables
-arides des déserts.
-
-Les Arabes disent: _Qui a de longues espérances a de longues
-douleurs_.—Ils disent aussi: _Qui voyage sur le char de l’espérance a
-la pauvreté pour compagne_.
-
-Les Italiens ont ce proverbe: _Assai guadagna chi vano sperar perde_.
-_Gagne beaucoup qui perd une vaine espérance._
-
-_Espérance bretonne._
-
-Cette expression, fréquemment employée par les troubadours et les
-trouvères, pour marquer une espérance toujours déçue et jamais rebutée,
-s’explique par celle-ci: _Attendre comme les Bretons Arthur_, qui
-est également familière à ces poëtes et qui a la même origine et la
-même signification.—Cet Arthur ou Artus, héros de la romancerie
-anglo-normande qui lui attribue l’institution de l’ordre de la
-Table-Ronde, fut le dernier roi des Bretons-Siluriens[42]. Après avoir
-défendu longtemps son pays avec succès contre les Angles du nord, les
-Saxons de l’occident et les Danois qu’il vainquit en douze batailles
-successives, il fut complétement défait à Camblan, vers 542. Blessé
-mortellement dans cette affaire, il se fit transporter en un lieu
-inconnu, où il termina sa glorieuse vie. Ses soldats étonnés de ne pas
-le voir reparaître allèrent à sa recherche, et, comme ils ne trouvèrent
-nulle part son tombeau, ils se persuadèrent qu’il n’était pas mort. La
-superstition du temps accueillit cette idée exploitée par la politique
-nationale comme moyen de résistance contre les vainqueurs; et bientôt
-ce fut une croyance populaire qu’Arthur reviendrait un jour régner sur
-l’Angleterre affranchie du joug étranger, et qu’il y ramènerait le
-siècle d’or. En attendant, il était censé dormir du sommeil d’Endymion
-au pied du mont Etna, par l’effet d’un philtre magique que les
-enchanteurs Merlin et Thaliessin lui avaient donné pour prolonger son
-existence, après l’avoir guéri de sa blessure. Les chants patriotiques
-des bardes le représentaient tantôt guerroyant en Palestine contre
-les Infidèles, et tantôt errant dans les forêts des deux Bretagnes.
-Cette espérance du retour d’Arthur s’accrut à mesure que le peuple fut
-opprimé. Elle fut assez générale sous la domination despotique des rois
-normands. Henri II, à qui elle inspirait des inquiétudes, imagina un
-moyen pour la faire cesser. Il se rendit à Glassenbury, dans le pays
-de Galles, fit faire des fouilles en un lieu que des vers chantés en
-sa présence par un pâtre indiquaient comme l’endroit de la sépulture
-d’un grand homme, et l’on en retira un cercueil de pierre décoré
-d’une petite croix de plomb, sur laquelle était écrit: _Hic jacet
-inclytus rex Arthurius in insulâ Avaloniâ_. Cette prétendue découverte
-ne produisit pas néanmoins l’effet qu’il en attendait. L’espérance
-bretonne continua à régner. Elle était si vive au temps d’Alain de
-l’Isle, que ce savant a écrit dans ses explications des prophéties de
-Merlin: «On serait lapidé en Bretagne, si l’on osait dire qu’Arthur est
-mort.» (_Explanat. in proph. Merlini_, p. 19, lib. I.)
-
-
-=ESPRIT.=—_Avoir l’esprit enfoncé dans la matière._
-
-Cette expression, dont on se sert pour désigner un esprit épais, est
-empruntée de l’expression latine _demersus in corpus homo_, _homme
-plongé dans le corps_, qu’on trouve dans Pline le naturaliste.
-
-L’obésité a toujours été regardée comme l’indice de la stupidité,
-et quelques médecins ont cherché à démontrer par des raisonnements
-physiologiques la vérité de cette opinion qui avait donné lieu au
-proverbe suivant, que les Romains tenaient des Grecs:
-
- _Subtile pectus venter obesus non parit._
-
-On dit aussi: _Avoir la forme enfoncée dans la matière_, locution que
-Molière a mise en vogue, lorsqu’il a cherché à la faire tomber en la
-reléguant dans le jargon des _Précieuses ridicules_. Ce mot _forme_
-signifie sans doute ici l’esprit ou l’ame, que des philosophes anciens
-nommaient _la forme essentielle_.
-
-_Bienheureux les pauvres d’esprit._
-
-L’évangile selon saint Mathieu (ch. V, v. 3) dit: _Beati pauperes
-spiritu, quoniam ipsorum est regnum cælorum_; _bienheureux les pauvres
-d’esprit, car le royaume des cieux leur appartient_; ce qui doit
-s’entendre des hommes qui ont le cœur et l’esprit entièrement détachés
-des biens de la terre. Mais on a voulu l’entendre de ceux qui sont
-dépourvus d’esprit, et c’est sur ce fondement que le langage proverbial
-a proclamé la béatification ou la canonisation de la bêtise.
-
-_Les grands esprits se rencontrent._
-
-Les grands esprits, habitués à voir les choses telles qu’elles sont,
-doivent nécessairement se rencontrer quelquefois, lorsque leur
-attention se porte sur le même objet. De là ce proverbe qui s’emploie
-par plaisanterie, lorsque deux personnes ont ou prétendent avoir à la
-fois la même pensée, et qui sert bien souvent d’excuse aux plagiaires.
-
-S’il y avait un recueil des rencontres des écrivains dans un ordre
-chronologique, on y découvrirait bien des vols plaisamment déguisés, et
-si une loi obligeait à la restitution littéraire, on verrait bien des
-ouvrages volumineux auxquels il resterait à peine quelques feuillets.
-Ce n’est pas sans raison qu’on a dit: _Un auteur est un homme qui prend
-dans les livres tout ce qui lui passe par la tête_.
-
-
-=ESTOMAC.=—_Mauvais cœur et bon estomac._
-
-Maxime par laquelle sont énoncées les deux conditions auxquelles les
-égoïstes attachent le bonheur. Elle a quelque vérité sous ce rapport
-qu’en étouffant sa sensibilité et en digérant très bien, on éviterait
-beaucoup de souffrances morales et de souffrances physiques; mais elle
-est d’une fausseté révoltante sous tous les autres rapports. Le secret
-d’être heureux ne peut consister à n’aimer que soi et à se soustraire
-au devoir essentiel de la société; car il exclurait les jouissances
-les plus douces, les plus délicates et les plus nobles du cœur humain.
-Le bonheur dépend du sentiment encore plus que des nombreux avantages
-qu’on possède, et peut-être le bonheur n’est-il que le sentiment.
-
-On pense que la maxime anti-sociale _Mauvais cœur et bon estomac_ fut
-inventée, ou du moins accréditée, par Fontenelle, dont la vie longue et
-tranquille en offrit constamment l’application.
-
-
-=ESTRADE.=—_Battre l’estrade._
-
-Battre le pavé, perdre son temps à courir les rues, être désœuvré.—Le
-mot _estrade_, suivant Henri Estienne, ne vient point de l’italien
-_strada_, mais du latin _strata_, que quelques auteurs, notamment
-Eutrope, ont employé dans le sens de _pavé_, au lieu de _strata via_.
-On trouve dans Virgile, _per strata viarum_. L’expression _Battre
-l’estrade_ et le vieux verbe _estrader_ se disaient primitivement,
-au propre, en parlant de certains soldats à pied et à cheval chargés
-d’aller à la découverte et de battre le pays. Ces soldats étaient
-appelés _estradiots_, nom que plusieurs étymologistes font dériver du
-grec στρατιὠτης, _soldat_, parce que les premiers qui eurent cette
-fonction avaient été tirés de la Grèce.
-
-
-=ÉTAMINE.=—_Passer par l’étamine._
-
- Aussitôt qu’une fois ma verve me domine,
- Tout ce qui s’offre à moi passe par l’étamine.
-
-L’_étamine_ est le nom d’une étoffe fort mince et fort claire, dont
-les vieilles bourgeoises avaient coutume de se vêtir autrefois. Comme
-ces vieilles étaient sévères, malignes et bavardes, on disait des
-personnes critiquées ou tancées par elles, qu’elles avaient passé par
-l’étamine.—Telle est l’origine qu’on attribue à cette expression, qui
-peut être venue tout aussi bien d’une allusion à l’_étamine_ ou tamis
-des apothicaires.
-
-
-=ÉTOILE.=—_Son étoile commence à blanchir_, ou _à pâlir_.
-
-Expression dont on peut faire l’application à la décadence de plus
-d’une qualité brillante, et dont on se sert spécialement pour marquer
-la chute prochaine d’un homme en faveur. C’est une double allusion
-à l’état des étoiles, qu’on voit blanchir ou pâlir aussitôt que le
-jour se lève, et à l’influence qui leur est attribuée sur la destinée
-humaine.—Cette rêverie astrologique a donné lieu à ces autres
-expressions proverbiales: _Être né sous une heureuse étoile_,—_Être né
-sous une malheureuse étoile_,—_Ne pouvoir résister à son étoile_.
-
-
-=ÉTRANGLER.=—_Je veux que ce morceau m’étrangle, si..._
-
-Ducange pense que cette formule d’affirmation métaphorique est venue
-d’une épreuve judiciaire qui fut introduite au commencement du onzième
-siècle, et qui consistait à faire avaler aux gens accusés de vol, un
-morceau de pain et un morceau de fromage sur lesquels on avait dit
-la messe. Le pain était d’orge sans levain, et le fromage de lait de
-brebis du mois de mai. La difficulté d’avaler ces morceaux qui pesaient
-chacun neuf deniers constatait la culpabilité.
-
-Lorsque les Siamois veulent connaître de quel côté est le bon droit
-dans certaines affaires civiles ou criminelles, ils obligent les deux
-parties à prendre des pilules purgatives; et la personne qui les garde
-plus longtemps dans son estomac obtient gain de cause.
-
-
-=ÊTRE.=—_Connaître les êtres d’une maison._
-
-C’est en connaître les coins et recoins, ou les endroits les plus
-cachés.—Cette expression est très ancienne, car elle se trouve dans le
-manuscrit du _Roman du Renard_:
-
- Lors s’en vint droict à la fenestre
- Com cil qui bien _savoat l’estre_.
-
-Elle se trouve aussi dans beaucoup d’autres ouvrages de notre
-littérature primitive; mais il est à remarquer que le mot _êtres_
-y figure écrit de cinq manières différentes, à savoir: _estres_,
-_aistres_, _aitres_, _astres_, et _âtres_, sans que son acception varie
-avec son orthographe. Les étymologistes s’accordent à dire que ce mot
-est dérivé du latin _atrium_. Cependant Huon de Villeneuve, remarquant
-qu’il signifie quelquefois _route_, _chemin_, le fait venir de _strada_.
-
-
-=ÉTREINDRE.=—_Qui trop embrasse mal étreint._
-
-Il faut mesurer ses entreprises à ses forces ou à ses moyens: celui qui
-entreprend trop ne réussit point.
-
- Mais d’embrasser tant de matières
- En ung coup, tout n’est pas empraint.
- _Qui trop embrasse, mal estraint._ (G. COQUILLART.)
-
-Plus les bras sont étendus, plus leur action est bornée: ils ne
-saisissent bien que les objets autour desquels ils se replient. Il en
-est des facultés de l’esprit comme des bras. Les exercer sur trop de
-matières à la fois, c’est les affaiblir. Il faut les concentrer pour
-qu’elles aient toute leur énergie. Musschembroëck disait: _Dum omnia
-volumus scire, nihil scimus_;_ en voulant tout savoir, nous ne savons
-rien_.
-
- _Pluribus intentus minor est ad singula sensus._
-
-On avait érigé à Buffon une statue où on lisait ces mots: _Naturam
-amplectitur omnem_, _il embrasse toute la nature_. Un plaisant y
-ajouta: _Qui trop embrasse mal étreint_. Buffon alors fit supprimer
-l’éloge et la critique.
-
-
-=ÉVÉNEMENT.=—_Les grands événements procèdent des petites causes._
-
-Cette maxime, passée en proverbe, est devenue le sujet et le titre
-d’un ouvrage où sont rapportées beaucoup de petites particularités
-qui ont influé sur de grandes affaires. Cependant la disproportion
-qu’on remarque entre la cause et l’effet n’est pas aussi réelle qu’on
-se l’imagine. La Harpe regarde cette disproportion apparente comme la
-suite nécessaire de la différence de rang et de pouvoir. «Les passions,
-dit-il, c’est-à-dire les affections qui ne sont pas dans l’ordre de
-la raison, sont petites en elles-mêmes, comme l’avarice, l’amour, la
-jalousie, etc., ou très susceptibles de petitesses, comme l’orgueil,
-l’ambition, la haine, la vengeance, etc. Elles occasionnent les mêmes
-incidents chez ceux qui gouvernent et chez ceux qui sont gouvernés,
-avec cette différence que, dans les conditions inférieures, ces
-incidents n’ont qu’une influence obscure et bornée, et qu’ils en ont
-une très étendue et très sensible dans les personnes qui ont entre
-leurs mains les destinées publiques, et qui ne sont pas toujours mues
-par des ressorts proportionnés à l’importance de la chose publique, et
-dans un rapport exact avec le devoir et avec le bien général.»
-
-Jean-Baptiste Say a dit sur le même sujet: «Les petites causes amènent
-parfois de grands événements; mais c’est lorsque ses grands événements
-sont mûrs pour arriver. Elles sont causes _occasionnelles_ et non pas
-_efficientes_. Un souffle fait tomber une poire; il est cause de cet
-événement, si vous voulez; mais ce n’est pas le souffle qui a produit
-la poire; c’est la terre, le soleil et le temps; le temps! élément si
-important dans toutes les choses de ce monde!
-
-«Je conviens que de très petits événements ont eu de graves
-conséquences; mais ils sont plus rares qu’on ne croit, et agissent
-plutôt négativement que positivement. Certes si, au moment où Alexandre
-préparait son expédition contre la Perse, il eût avalé de travers une
-arête, et qu’il en eût été étouffé, il est probable que la conquête de
-l’Asie n’eût pas eu lieu. Dès lors point de ces royaumes grecs fondés
-en Syrie, en Égypte; point de Cléopâtre; la bataille d’Actium n’eût
-pas été perdue par Antoine; Auguste ne serait pas monté sur le trône
-du monde, etc. Mais il serait arrivé des événements analogues, parce
-que l’univers était mûr pour eux. Pascal ne me semble pas fondé à
-dire que si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de
-la terre était changée. César lui-même se fût-il noyé en passant le
-Rubicon, Rome n’évitait pas l’esclavage; Rome devait être gouvernée par
-le sabre, parce que les Romains avaient été trop avides de triomphes
-militaires; et si ce n’eût été par le sabre de César, ç’aurait été par
-un autre.»
-
-Voltaire a bien mal raisonné aussi, lorsqu’il a écrit: «Si Léon X
-avait donné des indulgences à vendre aux moines augustins qui étaient
-en possession du débit de cette marchandise, il n’y aurait point de
-protestants.» Le protestantisme était un feu couvé pendant la plus
-grande partie du moyen âge, et ce volcan devait avoir nécessairement
-son éruption.
-
-
-=EXCEPTION.=—_Il n’y a point de règle sans exception._
-
-Quelque générale que soit une règle, elle n’est point applicable à tous
-les cas particuliers.
-
-_L’exception confirme la règle._
-
-L’exception, tout en dérogeant à la règle, en constate l’existence; de
-la nécessité où l’on est de violer la règle en certains cas, se tire
-précisément la preuve qu’elle existe. Le mot _confirme_ n’est pas ici
-d’une exactitude rigoureuse; _suppose_ vaudrait peut-être mieux.
-
-
-=EXCUSE.=—_Qui s’excuse s’accuse._
-
-Trop de soins à se justifier produisent souvent un préjugé contraire.
-Quiconque est innocent n’insiste guère pour qu’on ne le croie point
-coupable, et il laisse les excuses à ceux qui en ont besoin.—Toute
-excuse implique quelque idée de faute. _Nescio quid peccati portat
-secum omnis purgatio._ (Térence.)
-
-
-=EXIL.=—_Ceux qui passent de l’exil au pouvoir sont avides de sang._
-
-Marius et Tibère n’ont que trop justifié ce proverbe; la vie de
-l’empereur Andronic en montra la justesse. Le nombre des victimes de ce
-tyran, dit Gibbon, donnerait une idée moins frappante de sa cruauté que
-la dénomination de _jours de l’alcyon_ (jours tranquilles) appliquée
-à l’espace bien rare dans son règne d’une semaine où il se reposa de
-verser du sang.
-
-
-=EXPÉRIENCE.=—_Expérience passe science._
-
-C’est-à-dire que les leçons de l’expérience valent mieux que celles de
-tous les maîtres.—_Usus frequens omnium magistrorum præcepta superat._
-(Cicéron.)
-
-
-=EXTRÊME.=—_Les extrêmes se touchent._
-
-Napoléon disait: _Du sublime au ridicule il n’y a qu’un pas_.
-
-
-
-
-F
-
-
-=FABLE.=—_Être la fable du public._
-
-C’est être pour le public un sujet de comédie ou un objet de risée. Les
-Latins disaient: _Esse fabula aliorum_, en prenant le mot _fabula_ dans
-l’acception d’_entretien_, _discours_, et peut-être aussi dans celle
-de _pièce de théâtre_. Cette locution, dont la nôtre est littéralement
-traduite, a été employée par Cicéron, par Horace, par Ovide, etc.
-Racine a fait dire à Achille (_Iphigénie_, act. II, sc. 7):
-
- Suis-je, sans le savoir, la fable de l’armée?
-
-
-=FÂCHER.=—_Qui se fâche a tort._
-
-On n’a recours aux invectives que quand on manque de preuves: Entre
-deux controversistes, il y a cent à parier contre un que celui qui aura
-tort se fâchera. Prométhée dit à Jupiter, dans un dialogue de Lucien:
-«Tu prends ta foudre au lieu de répondre, donc tu as tort.»
-
-
-=FACE.=—_Face d’homme porte vertu._
-
-On dit aussi: _Face d’homme fait vertu._—Ces proverbes signifient que
-la présence d’un homme sert beaucoup à ses affaires. Ils s’appliquent
-particulièrement lorsque l’arrivée d’une personne dans une société fait
-changer de mal en bien les propos qu’on y tenait sur son compte.
-
-
-=FAGOT.=—_Sentir le fagot._
-
-C’est être soupçonné d’hérésie, d’impiété.—Cette façon de parler fait
-évidemment allusion au supplice du feu qu’on infligeait autrefois aux
-hérétiques; mais on a eu tort de prétendre qu’elle a été introduite
-sous le règne de François II, qui institua les _chambres ardentes_
-chargées de prononcer un pareil supplice contre les luthériens et les
-calvinistes. Elle existait déjà sous le règne de François I^{er}.
-Il est probable qu’elle remonte au temps des Albigeois, que Simon
-de Montfort, vicaire du pape Innocent III, livrait aux flammes par
-centaines; témoin l’exécution qu’il fit faire, en 1210, à Minerbe, où
-cent cinquante furent consumés sur un horrible bûcher allumé par le
-fanatisme. On peut même croire qu’elle a une origine plus ancienne
-encore, en raison de l’analogie qu’elle présente avec la dénomination
-de _sarmentitii_, usitée chez les Romains, à ce que nous apprend
-Tertullien, pour désigner les chrétiens qu’ils faisaient brûler avec
-des fagots de sarment.
-
-_Il y a fagots et fagots._
-
-Ce proverbe, qu’on emploie fréquemment pour signifier qu’il y a de la
-différence entre des choses de même sorte, ou entre des personnes de
-même état, a été inventé ou du moins mis en vogue par Molière, qui
-fait dire à Sganarelle (_Médecin malgré lui_, act. 1, sc. 6): «_Il y a
-fagots et fagots_, mais pour ceux que je fais...»
-
-_Conter des fagots._
-
-C’est conter des bagatelles, des choses frivoles ou fausses et sans
-vraisemblance.—On prétend que la plus ancienne de nos feuilles
-périodiques, la _Gazette de France_[43], donna lieu à cette phrase
-proverbiale presque aussitôt qu’elle parut. Comme elle ne se publiait
-pas alors par abonnement, des colporteurs étaient chargés de la crier
-dans les rues: or, il arriva qu’un de ces colporteurs rencontra un jour
-sur son chemin un marchand de fagots qui s’obstina à marcher à côté
-de lui; l’un et l’autre se piquèrent d’une risible émulation; ce fut
-à qui saurait le mieux enfler sa voix pour avertir les acheteurs, et
-comme leurs cris alternatifs _Gazette!_ _Fagots!_ firent événement pour
-tout le quartier, on s’égaya sur la réunion fortuite ou calculée de ces
-deux mots, et l’on prit l’habitude de les employer dans une acception
-synonymique.
-
-Cette explication peut s’appeler un _fagot_, car elle repose sur un
-fait moins ancien que la locution, laquelle est venue tout simplement
-d’un allusion à la mauvaise foi des marchands de bois, qui comptant
-les fagots qu’ils vendent de manière à tromper sur la quantité ou sur
-la qualité. Une phrase de la vieille farce intitulée: _La querelle
-de Gaultier Garguille et de Périne sa femme_, ne laisse aucun doute
-sur ce sujet. «Tu me renvoies de Caïphe à Pilate; _tu me contes des
-fagots pour des cotterets_.» _Conter_ est mis ici pour _compter_;
-la différence que l’œil remarque entre ces deux homonymes ne fait
-rien à la chose; dérivés l’un et l’autre, suivant Nicot, du verbe
-latin _computare_, ils étaient autrefois confondus sous le rapport de
-l’orthographe. Les livres imprimés avant la fin du dix-septième siècle
-en offrent des preuves multipliées. Le docte M. de Walckenaer cite une
-édition de Boileau où l’on trouve:
-
- Parmi les Pelletiers ou conte les Corneilles.
-
-Il ajoute que dans la rédaction officielle de l’_Entrée du roi et de la
-reine_, le 26 août 1660, on lit en gros caractères: CHAMBRE DES CONTES.
-
-J’indiquerai, à mon tour, une pièce de Ronsard où _conter_ pour
-_compter_ revient à chaque couplet:
-
- Si tu peux me _conter_ les fleurs
- Du printemps, etc.
-
-Un fait que je garantis, c’est que _conter_, dans le sens de
-_calculer_, _énumérer_, a été employé plus souvent que _compter_ par
-les auteurs du seizième siècle et du dix-septième siècle.
-
-Madame de Forgeville demandait un jour à d’Alembert: Quel bien avaient
-fait à l’humanité les encyclopédistes.—Quel bien? répondit le
-philosophe; ils ont abattu la forêt des préjugés qui la séparait du
-chemin de la vérité.—En ce cas, répliqua-t-elle en riant, je ne suis
-plus surprise s’_ils nous ont débité tant de fagots_.
-
-
-=FAILLIR.=—_On apprend en faillant._
-
-C’est-à-dire en se trompant. Les erreurs que l’on commet tournent par
-la suite au profit de l’instruction. L’esprit humain est comme ce géant
-de la fable qui se relevait plus fort de ses chutes.—Les Espagnols ont
-ce beau proverbe: _Quien estropieça, si no cae, el camino adelanta._
-
- Qui bronche sans tomber accélère ses pas.
-
-
-=FAIM.=—_La faim de Sancerre._
-
-Expression proverbiale dont a fait usage le pseudonyme Orasius Tubero
-(Lamothe Le Vayer), qui a dit d’un homme affamé: _Il avait la faim de
-Sancerre dans les entrailles_ (dialogue IV, _Des rares et éminentes
-qualités des ânes de ce temps_).
-
-Les calvinistes, assiégés, en 1573, pendant huit mois, dans la ville de
-Sancerre, par les troupes de Charles IX, que commandait le maréchal de
-La Châtre, furent réduits à un tel excès de famine, qu’ils mangèrent
-des cuirs, des parchemins, des herbes vénéneuses et des bêtes immondes
-de toute espèce. On rapporte même qu’un père et une mère furent surpris
-dévorant le cadavre de leur propre fille qui était morte de faim.
-
-
-=FAIRE.=—_Fais ce que dois, advienne que pourra._
-
-Cette belle devise, passée en proverbe, respire le plus moral de tous
-les sentiments, le sentiment du devoir, qui prescrit de faire les
-bonnes actions sans en espérer de récompense, en s’exposant même à
-des inconvénients ou à des malheurs. L’homme qui, par respect humain,
-transige avec un tel sentiment, n’est pas véritablement vertueux. Un
-ancien s’écrie dans son indignation contre ces gens dont la vertu ne
-veut se montrer qu’avec l’approbation du vulgaire: _Non vis esse justus
-sine gloriâ: at me Hercule sæpè justus esse debebis cùm infamiâ. Tu
-ne veux pas être juste sans gloire, mais, par Hercule, tu dois l’être
-souvent, même avec infamie._
-
-_Fais ce que je dois et non ce que je fais._
-
-Ce proverbe, qu’on suppose être la réponse d’un prédicateur auquel on
-reproche d’avoir une conduite en contradiction avec sa doctrine, a
-son origine et son explication dans ces paroles de l’évangile selon
-saint Mathieu (ch. XXIII, v. 2 et 3): _Super cathedram Moysi sederunt
-pharisæi. Omnia ergo quæcumque dixerint vobis servate et facite:
-secundum opera vero eorum nolite facere; dicunt enim et non faciunt.
-Les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse: observez donc et
-faites tout ce qu’ils vous diront, mais ne faites pas ce qu’ils font;
-car ils disent ce qu’il faut faire, et ne le font pas._
-
-Zénon comparait les hommes qui parlent bien et qui vivent mal à la
-monnaie d’Alexandrie, qui était belle mais pleine d’alliage.—Montaigne
-les appelait des _dupeurs d’oreille_.—D’après un adage ingénieux
-des saints Pères, ils ressemblent au bluteau qui garde le son et
-donne la farine: _Cribrum pollinarium furfures sibi servat, aliis
-farinam exhibet_.—Nous disons dans le même sens: _La cloche appelle
-à l’église, mais elle n’y entre pas_.—Les Anglais disent: _The friar
-preached against stealing when he had pudding in his sleeve_. _Le moine
-prêchait contre le vol pendant qu’il avait le boudin dans sa manche._
-
-
-=FAMILIARITÉ.=—_La familiarité engendre le mépris._
-
-Lorsqu’on est familier avec ses inférieurs, on cesse d’en être
-respecté. Saint Bernard dit: _Familiaris dominus fatuum nutrit servum_.
-_Un maître familier nourrit un valet impertinent._—Les Italiens
-disent: _Dimestichezza di padrone, capello di matto_; _familiarité de
-maître, chapeau de fou_, c’est-à-dire signe de folie.
-
-
-=FAMINE.=—_La famine amène la peste._
-
-Un mal est souvent l’avant-coureur ou la cause d’un plus grand mal. Ce
-proverbe, traduit du latin _Famem pestilentia sequitur_, fut employé
-au propre d’une manière bien éloquente par M. de Merainville, évêque
-de Chartres, qui dit à Louis XV, en lui demandant des secours pour les
-pauvres de son diocèse dans une grande cherté de grains: Sire, vous
-vivez dans l’abondance et vous ne connaissez pas la famine; mais _la
-famine amène la peste_, et la peste atteint les rois.
-
-
-=FANTAISIE.=—_La fantaisie fait la loi à la raison._
-
-Le mot _fantaisie_ désignait autrefois l’imagination: il désigne
-aujourd’hui un désir vif et singulier qui tient du caprice, et dans
-cette dernière acception il ne convient pas moins au proverbe que dans
-la première. Le désir, comme l’imagination, est un tyran qui fait
-presque toujours céder la raison.
-
-
-=FARINE.=—_Gens de même farine._
-
-On a prétendu que les comédiens, qui se saupoudraient le visage de
-farine et qui étaient vus de mauvais œil dans un siècle dévot, à cause
-de l’excommunication lancée contre eux par l’Église, ont donné lieu à
-cette expression proverbiale, toujours prise en mauvaise part. Mais il
-est évident qu’on s’est trompé, puisque cette expression était usitée
-chez les Latins. On lit dans Sénèque: _Omnes hi sunt ejusdem farinæ_;
-_ces gens-là sont tous de même farine_, c’est-à-dire ils sont tous de
-même espèce, ils ne valent pas mieux l’un que l’autre.
-
-_Réussir mieux en pain qu’en farine._
-
-Réussir mieux à la fin que dans le commencement d’une entreprise,
-terminer heureusement une affaire qui avait été d’abord mal engagée.
-
-_Quand Dieu envoie la farine, le diable enlève le sac._
-
-Vieux proverbe français et italien qu’on emploie en parlant d’une
-occasion avantageuse dont on n’a pu profiter.—Les Anglais disent:
-_When it rains omelettes, the devil upsets the plates_. _Quand il pleut
-des omelettes, le diable enlève les assiettes._
-
-
-=FATRAS.=—_C’est du fatras._
-
-Cette expression, employée pour désigner une mauvaise compilation, un
-amas confus de pensées et d’expressions inutiles ou incohérentes, fait
-sans doute allusion à une ancienne pièce de poésie nommée _fatras_, où
-un même vers était souvent répété, comme dans l’exemple suivant:
-
- Le prisonnier
- Qui n’a argent
- Est en danger,
- Le prisonnier.
- Pendre ou noyer
- Le fait l’agent,
- Le prisonnier
- Qui n’a argent.
-
-On dit aussi quelquefois, dans un sens analogue: _C’est de la
-riqueraque_. On appelait autrefois _riqueraque_ une sorte de longue
-chanson composée de vers de six ou sept syllabes, à rimes croisées,
-à peu près dans le même genre que le _fatras_. Pierre Lefèvre, curé
-de Merai, fait mention de ces deux espèces de poëmes dans son _Art de
-pleine rhétorique_.
-
-=FÉE.=—_Il ne faut pas courroucer la fée._
-
-C’est-à-dire, il ne faut pas irriter une personne puissante dont le
-ressentiment est redoutable. Ce proverbe s’emploie aussi dans le même
-sens que le proverbe _Il ne faut pas réveiller le chat qui dort_.—La
-croyance aux fées était autrefois en France une opinion populaire
-qui n’est pas encore entièrement détruite. On distinguait les fées
-en bienfaisantes et malfaisantes. La crainte qu’inspiraient ces
-dernières était extrême, et avait donné lieu à plusieurs pratiques
-superstitieuses au moyen desquelles on espérait les empêcher de faire
-du mal. Le Grand d’Aussy (_Recueil de fabliaux_, tom. I, page 79)
-raconte qu’à l’abbaye de Poissy, fondée par saint Louis, on célébrait,
-tous les ans, une messe pour préserver les religieuses du pouvoir des
-fées.
-
-
-=FEMME.=—_Ce que femme veut, Dieu le veut._
-
-Il n’y a pas moyen de résister à la volonté des femmes: ce qu’elles
-veulent se fait presque toujours, comme si Dieu le voulait.—Ce
-proverbe, qui égale l’opiniâtreté du sexe à la puissance divine, a
-inspiré à La Chaussée ce joli vers:
-
- Ce que veut une femme est écrit dans le ciel.
-
-Les Latins avaient deux adages analogues qu’ils appliquaient aux
-hommes comme aux femmes: _Nobis animus est deus_; _notre esprit est
-un dieu pour nous_.—_Quod volumus sanctum est_; _ce que nous voulons
-est saint_ ou _sacré_. Le premier est rapporté en grec par Plutarque,
-qui en attribue l’invention à Menandre; le second est cité par saint
-Augustin.
-
-_Il faut chercher une femme avec les oreilles plutôt qu’avec les yeux._
-
-Il faut considérer la bonne réputation plutôt que la beauté de celle
-qu’on veut prendre pour épouse. Ne regarder qu’à la beauté dans le
-choix d’une épouse, c’est vouloir, comme disait la reine Olympias, _se
-marier pour les yeux_, ou, suivant l’expression de Corneille, _épouser
-un visage_.
-
-Lamothe Levayer dit que le sommeil dans lequel Dieu plongea notre
-premier père, au moment où il voulut lui donner une compagne, est un
-avis de nous défier de notre vue et de prendre une femme, les yeux
-fermés.
-
-_La plus belle femme ne peut donner que ce qu’elle a._
-
-C’est-à-dire, lorsqu’une personne fait tout ce qu’elle peut, il ne
-faut pas en exiger davantage.—Ce proverbe n’est pas juste sous tous
-les rapports, car une femme donne précisément ce qu’on croit recevoir
-d’elle, puisque, en ce genre, c’est l’imagination qui fait le prix de
-ce qu’on reçoit. Les faveurs qu’elle accorde ont plus que leur _réalité
-propre_, suivant l’heureuse expression de Montesquieu.
-
-_La plus honnête femme est celle dont on parle le moins._
-
-«Les anciens, dit Jean-Jacques Rousseau dans sa lettre à d’Alembert,
-avaient en général un très grand respect pour les femmes; mais ils
-marquaient ce respect en s’abstenant de les exposer au jugement du
-public, et croyaient honorer leur modestie en se taisant sur leurs
-autres vertus. Ils avaient pour maxime que le pays où les mœurs étaient
-les plus pures était celui où l’on parlait le moins des femmes, et
-que la femme la plus honnête était celle dont on parlait le moins.
-C’est sur ce principe qu’un Spartiate entendant un étranger faire de
-magnifiques éloges d’une dame de sa connaissance, l’interrompit en
-colère: Ne cesseras-tu point, lui dit-il, de médire d’une femme de
-bien? De là venait aussi que, dans leur comédie, les rôles d’amoureuses
-et de filles à marier ne représentaient jamais que des esclaves ou des
-filles publiques.»
-
-Quoique nous n’ayons point pour les femmes le même respect que les
-anciens, nous n’en avons pas moins adopté la maxime proverbiale dont
-ils se servaient comme d’une espèce de critérium qui leur fesait
-reconnaître le degré d’estime qu’ils devaient à chacune d’elles. Il
-y a même dans notre langue une expression vulgaire qui confirme la
-vérité de cette maxime: c’est l’expression _Faire parler de soi_; quand
-elle s’applique à une femme, elle emporte toujours une idée de blâme,
-tandis qu’elle se prend généralement dans un sens d’éloge quand elle se
-rapporte à un homme. _Cette femme fait parler d’elle_ est une phrase
-qui signifie que cette femme donne lieu à de mauvais propos sur son
-compte par une conduite répréhensible; _Cet homme fait parler de lui_
-se dit ordinairement pour exprimer que cet homme se distingue par ses
-talents ou par ses belles actions.
-
-_Prends le premier conseil d’une femme et non le second._
-
-Les femmes jugent mieux d’instinct que de réflexion: _elles ont
-l’esprit primesautier_, suivant l’expression de Montaigne; elles savent
-pénétrer le secret des cœurs et saisir le nœud des intrigues et des
-affaires avec une merveilleuse sagacité, et les soudains conseils
-qu’elles donnent sont presque toujours préférables aux résultats
-d’une lente méditation. C’est pour cela sans doute que les peuples
-celtiques les regardaient comme des êtres inspirés, leur attribuaient
-le don des oracles, et leur accordaient une grande influence dans les
-délibérations politiques.
-
-Les Chinois ont un proverbe tout à fait semblable au nôtre: _Les
-premiers conseils des femmes_, disent-ils, _sont les meilleurs, et
-leurs dernières résolutions les plus dangereuses_.
-
-_Qui de femme honnête est séparé, d’un don divin est privé._
-
-Une femme honnête est vraiment _un don divin_, et il n’y a pas de
-plus grand malheur pour un mari que d’en être privé; car il perd avec
-elle un sage conseil dans ses entreprises, une douce consolation dans
-ses chagrins, une heureuse assistance dans ses infirmités, une source
-d’agréments et de joie dans toutes les situations de la vie. Et quel
-trésor sur la terre pourrait valoir cette fidèle amie, cette tendre
-bienfaitrice, ou plutôt cette providence de tous les instants? _Procul
-et de ultimis finibus pretium ejus._ (Salomon, _Prov._, c. 31, v. 10.)
-
-_Il n’est attention que de vieille femme._
-
-Une jeune femme ne s’occupe guère que d’elle-même. Elle est enivrée de
-sa beauté au point de croire qu’elle n’a pas besoin d’autre séduction
-pour régner sur les hommes. Mais il n’en est pas de même d’une femme
-qui commence à vieillir: elle sent que son empire ne peut plus se
-maintenir par des charmes qu’elle voit s’altérer chaque jour. Elle
-sacrifie sa vanité aux intérêts de son cœur; elle s’applique à fixer
-l’homme qu’elle aime par les attraits de la bonté; elle est toujours
-aux petits soins pour lui, et il n’y a pas de douces prévenances, de
-délicates attentions qu’elle ne lui prodigue.
-
-Ce proverbe s’entend aussi de certaines fonctions domestiques confiées
-aux femmes. Il est reconnu qu’une vieille femme s’en acquitte plus
-soigneusement qu’une jeune. Par exemple: elle est bien meilleure
-garde-malade, car elle ne cherche pas autant à prendre ses aises et ne
-craint pas que la privation de sommeil lui donne un teint pâle avec des
-yeux battus.
-
-_Maison faite et femme à faire._
-
-Il faut acheter une maison toute faite afin de ne pas être exposé
-aux inconvénients et aux dépenses qu’entraîne la bâtisse; et il faut
-prendre une jeune femme dont le caractère ne soit pas formé, afin de
-pouvoir la façonner sans peine à sa manière de vivre.
-
-_La femme est toujours femme._
-
-C’est-à-dire toujours faible, toujours légère, toujours inconstante.
-_Varium et mutabile semper femina._ (Virg.)
-
-_Foi de femme est plume sur l’eau._
-
-Un proverbe des Scandinaves dit: _Ne vous fiez point aux paroles de la
-femme, car son cœur a été fait tel que la roue qui tourne._
-
-_Il ne faut pas se fier à femme morte._
-
-Ce proverbe nous est venu des Grecs et des Latins. Diogénien rapporte
-qu’il a dû son origine à la funeste aventure d’un jeune homme qui,
-étant allé visiter le tombeau de sa marâtre, fut écrasé par la chute
-d’une colonne élevée sur ce tombeau.
-
-_Si la femme était aussi petite qu’elle est bonne, on lui ferait un
-habillement complet et une couronne avec une feuille de persil._
-
-Manière originale et comique de classer la bonté de la femme parmi les
-infiniment petits.
-
- _Bonne femme, mauvaise tête:_
- _Bonne mule, mauvaise bête._
-
-Jean Nevizan, professeur de droit à Turin, au commencement du seizième
-siècle, dit dans son curieux ouvrage intitulé: _Sylva nuptialis, la
-Forêt nuptiale_, que Dieu forma dans la femme toutes les parties du
-corps qui sont douces et aimables, _quæ sunt dulcia et amicabilia_;
-mais que pour la tête il ne voulut pas s’en mêler, et qu’il en
-abandonna la façon au diable: _de capite noluit se impedire, sed
-permissit illud facere dæmoni_.
-
-_Femme rit quand elle peut, et pleure quand elle veut._
-
-Un autre proverbe dit grossièrement: _A tout heure chien pisse et femme
-pleure._—Ovide prétend que la facilité des larmes chez les femmes est
-le résultat d’une étude particulière.
-
- _Ut flerent oculos erudiere suos._
-
-_Une femme ne cèle que ce qu’elle ne sait pas._
-
-C’est-à-dire qu’une femme est incapable de garder un secret. Mais ceci
-doit s’entendre d’un secret qui lui est confié, et non d’un secret qui
-lui appartient en propre; car elle cache toujours très bien ce qu’il
-lui importe personnellement de cacher: par exemple, son indiscrétion ne
-va jamais jusqu’à révéler son âge.
-
-_A qui Dieu veut aider sa femme lui meurt._
-
-On dit aussi: _A qui perd sa femme et un denier, c’est grand dommage
-de l’argent._ Ces deux proverbes, usités chez nos aïeux, démentent
-formellement la réputation de galanterie qu’on a voulu leur faire.
-
-_Ce n’est rien; c’est une femme qui se noie._
-
-Mauvaise plaisanterie de quelque Sganarelle. Celui de Molière en fait
-une de la même espèce. Lorsque la suivante de Célie l’appelle en
-s’écriant: _Ma maîtresse se meurt_, il lui répond:
-
- Quoi! n’est-ce que cela?
- Je croyais tout perdu de crier de la sorte.
-
-Un proverbe espagnol venge le beau sexe de l’injustice du nôtre; une
-femme y dit: _Ce n’est rien; c’est mon mari que l’on tue._
-
-Je partage le sentiment exprimé par La Fontaine dans ces vers du début
-de sa fable intitulée _La femme qui se noie_:
-
- Je ne suis pas de ceux qui disent: _Ce n’est rien;_
- _C’est une femme qui se noie_.
- Je dis que c’est beaucoup, et ce sexe vaut bien
- Que nous le regrettions, puisqu’il fait notre joie.
-
-_Il est permis de battre sa femme, mais il ne faut pas l’assommer._
-
-Ce proverbe a été originairement une formule de droit. Plusieurs
-anciennes chartes de bourgeoisie autorisaient les maris, en certaines
-provinces, à battre leurs femmes, même jusqu’à effusion de sang,
-pourvu que ce ne fût point avec un fer émoulu, et qu’il n’y eût point
-de membre fracturé. Les habitants de Villefranche en Beaujolais
-jouissaient d’un pareil privilége qui leur avait été concédé par
-Humbert IV, sire de Beaujeu, fondateur de leur ville. Quelques
-chroniques assurent que le motif d’une telle concession fut l’espérance
-où était ce seigneur d’attirer un plus grand nombre d’habitants,
-espérance qui fut promptement réalisée.
-
-On trouve dans l’_Art d’aimer_, poëme d’un trouvère, le passage
-suivant: «Garde-toi de frapper ta dame et de la battre. Songe que vous
-n’êtes point unis par le mariage, et que, si quelque chose en elle te
-déplaît, tu peux la quitter.»
-
-La _Chronique bordelaise_, année 1314, rapporte ce fait singulier:
-A Bordeaux, un mari accusé d’avoir tué sa femme comparut devant les
-juges, et dit pour toute défense: Je suis bien fâché d’avoir tué ma
-femme; mais c’est sa faute, car elle m’avait grandement irrité. Les
-juges ne lui en demandèrent pas davantage, et ils le laissèrent se
-retirer tranquillement, parce que la loi, en pareil cas, n’exigeait du
-coupable qu’un témoignage de repentir.
-
-Un de ces vieux almanachs qui indiquaient à nos bons aïeux les actions
-qu’ils devaient faire jour par jour donne, en plusieurs endroits,
-l’avertissement que voici: _Bon battre sa femme en hui._
-
-Cette odieuse coutume, qui se maintint légalement en France, suivant
-Fournel, jusqu’au règne de François I^{er}, paraît avoir été fort
-répandue dans le treizième siècle; mais elle remonte à une époque plus
-reculée. Le chapitre 131 des lois anglo-normandes porte que le mari est
-tenu de châtier sa femme comme un enfant, si elle lui fait infidilité
-pour son voisin. _Si deliquerit vicino suo, tenetur eam castigare quasi
-puerum._ Un article du concile tenu à Tolède l’an 400 dit: Si la femme
-d’un clerc a péché, le clerc peut la lier dans sa maison, la faire
-jeûner et la châtier, sans attenter à sa vie, et il ne doit pas manger
-avec elle jusqu’à ce qu’elle ait fait pénitence.
-
-Comment des ministres de la religion chrétienne, qui a tant fait pour
-l’émancipation et la dignité des femmes, ont-ils pu concevoir la pensée
-de les soumettre à une pénalité si brutale et si dégradante! Ils
-auraient dû être conduits par l’esprit de cette religion, où tout est
-amour et charité, à proclamer le principe de la loi indienne qui dit
-dans une formule pleine de délicatesse et de poésie: «Ne frappe pas une
-femme, eût-elle commis cent fautes, pas même avec une fleur.»
-
-Remarquons, du reste, que le droit de battre n’a pas toujours appartenu
-aux maris exclusivement. La dame noble qui avait épousé un roturier
-pouvait lui infliger la correction avec des verges, toutes les fois
-qu’elle jugeait cela convenable. (Voyez la fin de l’article: _Porter la
-culotte._)
-
-Jean Belet, dans son _Explication de l’office divin_, parle d’un
-singulier usage de son temps: La femme, dit-il, bat son mari la
-troisième fête de Pâques, et le mari bat sa femme le lendemain: ce
-qu’ils font pour marquer qu’ils se doivent la correction l’un à l’autre
-et empêcher qu’ils ne se demandent, en ce saint temps, le devoir
-conjugal[44].
-
-_Qui femme a, noise a._
-
-Saint Jérôme dit: _Qui non litigat cœlebs est_, _celui qui n’a point
-de dispute est dans le célibat_, ce qui paraît avoir été un proverbe
-de son temps, inventé probablement par quelque moine. Ainsi il est
-décidé par l’autorité même d’un père de l’Église que les querelles sont
-inséparables de l’état de mariage. Mais est-ce avec raison que le tort
-de ces querelles est imputé aux femmes seule? Consultez ces dames;
-elles répondront toutes qu’il appartient en entier aux maris, qui ont
-voulu les charger des reproches qu’ils méritent eux-mêmes. Après cela,
-tâchez de résoudre, si vous le pouvez, une question qui divise le genre
-humain en deux opinions si tranchées. Le plus sage est de croire que
-ces opinions sont également fondées. Il est plus facile, dit très bien
-Montaigne, d’accuser un sexe que d’excuser l’autre.
-
- _Temps pommelé et femme fardée
- Ne sont pas de longue durée._
-
-Le temps est pommelé lorsqu’il y a des couches de ces petits nuages qui
-ressemblent à des flocons de laine et qui sont appelés, en quelques
-endroits, les _éponges du ciel_, par une métaphore assez heureuse. Ce
-signe paraît-il quand il fait beau, c’est une preuve que les vapeurs
-se condensent; se montre-t-il quand il fait mauvais, c’est une preuve
-qu’elles se divisent; et dans les deux cas il indique un changement
-prochain dans l’état de l’atmosphère.—Le fard est un cosmétique
-pernicieux à la peau: les femmes qui en font usage sont flétries bien
-promptement, et c’est là tout ce qu’elles gagnent à vouloir _mettre sur
-leur visage plus que Dieu n’y a mis_, comme dit le troubadour Pierre de
-Résignac.
-
-_Il faut toujours que la femme commande._
-
-Le désir le plus vif et l’étude la plus constante des femmes, de mère
-en fille, depuis que le monde existe, c’est, dit-on, de dominer. Elles
-ont pour y parvenir une tactique merveilleuse qui ne se trouve presque
-jamais en défaut. Les hommes ne savent pas y résister. Ce n’est qu’en
-apparence qu’ils sont les maîtres, et le droit du plus fort, dont ils
-se glorifient, n’est rien en comparaison du droit du plus fin, dont
-elles ne se vantent pas.
-
-Un vieux Minnesinger, dans un accès de gynécomanie poétique, a cherché
-à montrer par une allégorie singulière que la femme est réellement la
-maîtresse: il l’a représentée assise sur un trône superbe, avec douze
-étoiles pour couronne, et la tête de l’homme pour marche-pied.
-
-On a prétendu à tort que, dans l’antiquité, le beau sexe fut
-généralement réduit à une espèce de servage. Cet état, inconciliable
-avec le caractère dont il est doué, n’a pu exister que par exception,
-et chez un petit nombre de peuples. Il ne serait pas difficile de
-prouver que la gynécocratie politique et la gynécocratie domestique ont
-été plus en usage dans les siècles antérieurs au christianisme que dans
-les siècles postérieurs. Voici quelques faits historiques assez curieux
-à l’appui de cette assertion. Sémiramis fit une loi réputée longtemps
-inviolable qui attribuait aux femmes l’autorité sur les hommes. La
-législation des Sarmates prescrivit qu’en toutes choses, dans les
-familles et dans les villes, les hommes fussent sous le gouvernement
-des femmes. En Égypte, chaque mari devait être esclave de la volonté de
-la sienne: il s’y engageait formellement par une clause indispensable
-exigée dans tous les contrats de mariage. A Carras, en Assyrie, il
-y avait un temple dédié à la lune où l’on n’admettait que ceux qui
-fesaient hautement profession de se montrer toujours soumis à leurs
-épouses, et l’on assure que de toute la contrée les dévots pèlerins ne
-cessaient d’y affluer.
-
-_Femme qui prend, se vend;—Femme qui donne, s’abandonne._
-
-Ce proverbe, qu’on divise quelquefois en deux, n’a une juste
-application qu’en matière galante. C’est une sentence émanée des
-anciennes cours d’amour.
-
-_Des femmes et des chevaux, il n’y en a point sans défauts._
-
-La perfection n’appartient à aucun être sur la terre, et sans doute
-il n’en faut pas chercher le modèle chez les femmes. Mais les hommes
-sont-ils donc moins imparfaits qu’elles? La vérité est que les femmes
-ont plus de petits défauts, et les hommes plus de vices achevés.
-
-_Que les femmes fassent les femmes et non les capitaines._
-
-Ce n’est point un ridicule imaginaire que signale ce proverbe. Les
-dames françaises, à diverses époques, affichèrent réellement des
-prétentions militaires, non-seulement dans leurs discours, mais dans
-leurs actions, comme si elles n’avaient pas eu de passe-temps plus
-agréable que d’imiter les Marphises et les Bradamantes; et plusieurs
-histoires, notamment les _Antiquités de Paris_, par Sauval, an 1457,
-parlent des _capitainesses_ investies du commandement de certaines
-places fortes. Cette manie, à laquelle contribua sans doute beaucoup la
-lecture des romans chevaleresques, prit un nouveau développement dans
-le seizième siècle, lorsque l’imprimerie eut multiplié les exemplaires
-de plusieurs de ces livres, par les soins de François I^{er}, qui les
-jugeait propres à favoriser le projet qu’il avait de faire revivre
-l’ancienne chevalerie dans une nouvelle chevalerie de sa façon. Les
-sallons devinrent alors des espèces d’écoles d’amour et de guerre, où
-les dames se montraient jalouses de donner des leçons dans les deux
-arts. Elles tenaient en honneur d’exercer en public une sorte d’empire
-sur leurs amants; elles les engageaient dans telle ou telle faction de
-l’époque, et les envoyaient, parés d’écharpes et de faveurs, remplir le
-rôle qu’elles leur avaient assigné. Souvent même elles leur fesaient la
-conduite, et traversaient la ville à cheval, caracolant à côté d’eux,
-ou montées en croupe avec eux.
-
-_Les femmes sont trop douces, il faut les saler._
-
-Cette ironie proverbiale, qui s’entend sans commentaire, fait allusion
-à l’ancienne farce des _Femmes salées_, dont il est parlé dans
-l’_Histoire du Théâtre français_. Voici la piquante analyse que M.
-A.-A. Monteil a donnée de cette pièce curieuse imprimée à Rouen,
-chez Abr. Cousturier, en 1558.—«Des maris sont venus se plaindre que
-leur ménage sans cesse paisible était sans cesse monotone, que leurs
-femmes étaient trop douces. L’un d’eux a proposé de les faire saler.
-Aussitôt voilà un compère qui se présente, qui se charge de les bien
-saler: on lui livre les femmes; et le parterre et les loges de rire.
-Les femmes, quelques instants après, reviennent toutes salées, et leur
-sel mordant et piquant se portant au bout de la langue, elles accablent
-d’injures leurs maris; et le parterre et les loges de rire. Les maris
-veulent alors faire dessaler leurs femmes: le compère déclare qu’il
-ne le peut; et le parterre et les loges de rire davantage. Enfin la
-pièce si plaisamment nouée est encore plus plaisamment dénouée, car
-les maris, qui sont des maris parisiens, c’est-à-dire des maris de la
-meilleure espèce, qu’on devrait semer partout, particulièrement dans
-le Nouveau-Monde, au lieu de dessaler, comme en province, leurs femmes
-avec un bâton, se résignent à prendre patience; et le parterre et les
-loges de rire encore davantage, de ne pouvoir plus applaudir, de ne
-cesser de se tenir les côtés de rire.»
-
-_Trois femmes font un marché._
-
-C’est-à-dire qu’elles échangent autant de paroles qu’il s’en échange
-dans un marché. Le proverbe italien associe une oie aux trois femmes:
-_Tre donne e una oca fan un mercato._—On trouve dans le recueil de
-Gabriel Meurier: _Deux femmes font un plaid, trois un grand caquet,
-quatre un plein marché._—Les Auvergnats disent: _Les femmes sont
-faites de langue, comme les renards de queue._
-
-_La langue des femmes est leur épée, et elles ne la laissent pas
-rouiller._
-
-Proverbe que nous avons reçu des Chinois, qui, du reste, ne se bornent
-pas à une telle plaisanterie sur l’intempérance de la langue féminine;
-car un de leurs livres classiques met le babil fatigant au nombre des
-sept causes de divorce que les épouses ont à craindre.
-
-Les Allemands ont fait une variante grossière à ce proverbe. Ils
-disent: _Die Weiber fuhren das Schwert im Maule, darum muss man sie
-auf die Scheide schlagen. Les femmes portent l’épée dans la bouche,
-c’est pourquoi il faut les frapper sur la gaine._
-
-Ils disent encore: _Einer todten Frau der muss man die Zunge besonders
-todt schlagen_. _A femme trépassée, il faut tuer la langue en
-particulier._
-
-D’après un proverbe du moyen âge, la langue des femmes est tellement
-vivace, que l’amputation même n’en peut arrêter le caquet: _Lingua
-mulieris ne quidem excisa silet._ L’idée de ce proverbe, que saint
-Grégoire de Nazianze a rappelé dans la première de ses _épîtres_,
-paraît avoir été suggérée par une plaisanterie d’Ovide, qui raconte
-que la langue d’une femme ayant été arrachée de son palais, s’agitait
-parterre en parlant toujours. Étrange pouvoir de l’habitude!
-
- La rage du babil est-elle donc si forte
- Qu’elle doive survivre en une langue morte!
-
-Un auteur facétieux a prétendu que la langue, chez les femmes, n’est
-pas l’unique instrument des paroles, et que les bonnes commères ne
-resteraient pas muettes quand même elles seraient privées de cet
-instrument. Il cite à l’appui de son assertion l’exemple d’une jeune
-fille portugaise qui, étant née sans langue, jasait du matin au soir;
-ce qui donna lieu au distique suivant:
-
- _Non mirum elinguis mulier quod multa loquatur:
- Mirum eum linguâ quod taceat mulier._
- Il se peut que sans langue une femme caquette,
- Mais non qu’en ayant une elle reste muette.
-
-
-=FESSE-MATHIEU.=—_C’est un fesse-mathieu._
-
-C’est un avare, un usurier.—Le Duchat pense que cette dénomination est
-venue par corruption de _feste-Mathieu_, c’est-à-dire _fête-Mathieu_,
-parce que saint Mathieu, qui était publicain, ou, suivant l’expression
-de l’Évangile, _sedebat in telonio_, est _fêté_ par les collecteurs,
-les financiers et les prêteurs à intérêt, auxquels il a été donné pour
-patron. Le même motif, ajoute cet auteur, a fait dire, _Enrichir saint
-Mathieu_, pour signifier, faire gagner les usuriers, comme on le voit
-dans ces deux vers de Joachim du Bellay:
-
- Et puis mettre tout en gage
- Pour _enrichir saint Mathieu_.
-
-On trouve, dans le _Glossaire de la langue romane_, le terme de
-_fesse-maille_ dans le sens de vilain, avare. Le peuple désigne
-par celui de _fesse-pinte_ un intrépide buveur, un ivrogne; ce qui
-s’explique très bien de la même manière que _fesse-mathieu_.
-
-Quelques étymologistes prétendent que _fesse-mathieu_ est une
-abréviation corrompue de, il _fait_ le _Mathieu_, ou il _fait_ comme
-saint _Mathieu_; quelques autres veulent qu’il soit venu de _face à
-Mathieu_, face ou mine d’usurier. Mais l’opinion de Le Duchat me semble
-préférable à toutes les autres.
-
-
-=FER.=—_Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud._
-
-Il faut poursuivre une affaire quand elle est en bon train, quand
-l’heureuse tournure qu’elle a prise en favorise le succès, comme il
-faut battre le fer quand son incandescence le rend malléable. Ce
-proverbe est littéralement traduit d’un proverbe latin que Sénèque a
-employé dans son _Apocoloquintose_: _Oportet ferrum tundere, dum rubet._
-
-
-=FÊTE.=—_Il n’y a point de fête sans lendemain._
-
-Proverbe qu’on emploie lorsque, après s’être diverti un jour, on
-propose de se divertir encore le jour suivant. Il est fondé sur l’usage
-de donner suite, le lendemain, aux réjouissances gastronomiques de
-la veille. Nos bons aïeux, fort adonnés à la bonne chère, aimaient
-beaucoup cette manière de festiner en deux journées. Les Romains
-avaient le même goût, et ils fesaient suivre chaque repas de noces d’un
-second repas, qu’ils appelaient _repotia_, du verbe _repotare_, parce
-qu’ils y achevaient de boire les amphores entamées dans le premier.
-
-_Il ne faut pas chômer les fêtes avant qu’elles soient venues._
-
-C’est-à-dire, il ne faut pas se réjouir d’avance. Une joie prématurée
-peut être frustrée dans son attente; elle n’est bien souvent que le
-prélude de la douleur.
-
- Tel qui rit vendredi dimanche pleurera.
-
-Le proverbe s’emploie aussi pour signifier qu’il ne faut pas s’affliger
-avant le temps. Gros-Réné dit à Éraste, dans le _Dépit amoureux_ (acte
-I, sc. 1):
-
- Pourquoi subtiliser et faire le capable
- A chercher des raisons pour être misérable?
- Sur des soupçons en l’air je m’irais alarmer!
- _Laissons venir la fête avant de la chômer._
-
-_Aux bonnes fêtes les bons coups._
-
-C’est aux bonnes fêtes que se commettent les mauvaises actions et
-qu’arrivent les plus grands désordres. La principale cause en est dans
-l’inoccupation de la populace qui, ces jours-là, fréquente plus les
-cabarets que les églises, parait en foule dans les rues et sur les
-places publiques, et se livre à ses passions avec moins de retenue,
-comme si elle y était enhardie en se voyant si nombreuse.
-
-
-=FÉTU.=—_Cela ne vaut pas un fétu._
-
-C’est-à-dire un brin de paille. Expression usitée en parlant d’une
-chose dont on ne fait pas le moindre cas.—Les Grecs disaient de même:
-Όυδὲ γρὐ; et les Latins: _Ne festuca quidem._
-
-_C’est un cogne-fétu._
-
-On dit aussi: _Il ressemble à cogne-fétu; il se tue et ne fait rien._
-«Un _cogne-fétu_, suivant Le Duchat, est proprement un homme qui se
-tuerait à vouloir enfoncer un fétu entre deux briques, en l’aiguisant
-aussi souvent qu’il s’épointerait.» Les Grecs et les Romains donnaient
-le nom de _Callipide_ à cette espèce de gens qui, tout en ayant l’air
-de faire beaucoup, ne font absolument rien. Suétone nous apprend
-que Tibère fut appelé ainsi parce que, après avoir fait de grands
-préparatifs de voyage, plusieurs années de suite, pour aller visiter
-les principales villes de son empire, il ne sortait pas de Rome ou
-des environs.—Callipide était un histrion dont le talent consistait
-à se mouvoir avec une rapidité extraordinaire sans changer de place.
-La tradition de ce rôle de planipède s’est conservée dans une farce
-italienne où l’on voit Arlequin, représentant le plus agile des
-coureurs, prendre un élan qui semble devoir le porter au delà du
-théâtre et qui ne le fait pas avancer d’une semelle, ses pieds étant
-sans cesse ramenés dans les traces qu’ils viennent de quitter.
-
-
-=FEU.=—_Il faut faire feu qui dure._
-
-Il faut vivre d’économie et ne pas dépenser son bien tout à la fois.
-C’est une variante de la maxime de Pythagore: _Ne mets pas au feu le
-fagot entier._
-
-_Il ne faut pas attiser le feu avec l’épée._
-
-Autre maxime symbolique de Pythagore, pour signifier qu’il ne faut pas
-irriter une personne courroucée. Nous disons dans le même sens: _Il ne
-faut pas jeter de l’huile sur le feu._
-
-_Faire du feu violet_, ou _Faire feu violet_.
-
-Faire quelque chose qui a d’abord de la vivacité, de l’éclat, mais qui
-se dément bientôt. C’est une métaphore empruntée, suivant Le Duchat, du
-feu d’artifice violet.
-
-Les Provençaux disent dans le même sens: _Aco soun d’Espagnaous,
-ce sont des Espagnols_; et par _Espagnols_ ils entendent les
-étincelles qui jaillissent du feu en pétillant et qui s’éteignent à
-l’instant même. Cette dénomination est venue de ce que les soldats de
-Charles-Quint, après avoir fait des progrès très rapides lors de leur
-irruption en Provence, échouèrent tout à coup devant Marseille, et
-furent obligés de s’enfuir précipitamment. En Poitou, les étincelles
-sont désignées par le nom de _Bretons_. J’ignore si c’est pour une
-raison semblable à celle que je viens de rapporter, ou parce que les
-Bretons avaient des habits rouges.
-
-Nos patois sont pleins d’allusions de la même espèce.
-
-_Mettre le feu sous le ventre à quelqu’un._
-
-L’irriter, l’aigrir, le mettre en colère.—Métaphore prise de certains
-animaux qu’on excite au combat en leur mettant du feu sous le ventre.
-C’est le moyen que les Indiens emploient pour faire battre deux
-éléphants. En Espagne et en France, on anime la fureur des taureaux
-dans l’arène avec des pétards.
-
-_J’en mettrais la main au feu._
-
-Formule d’affirmation métaphorique dont le sens et l’origine se
-rattachent à l’épreuve ou jugement de Dieu par le feu, qu’on employait
-au moyen âge pour constater la vérité d’un fait dans les cas douteux.
-L’accusé était obligé de saisir avec la main droite une barre de fer
-bénit qu’il devait porter à une distance de neuf à douze pas, ou bien
-de plonger cette main dans un gantelet de fer également bénit qui
-sortait de la fournaise. La main était ensuite enveloppée d’un linge
-sur lequel les juges apposaient leurs sceaux; et s’il n’y avait pas
-de trace de brûlure lorsqu’on levait l’appareil, trois jours après,
-c’était une preuve d’innocence. Cette ordalie, qui a existé chez
-presque tous les peuples, fut peut-être imaginée dans l’Inde où son
-antiquité remonte au règne des dieux. Sitah, épouse de Ram (sixième
-incarnation de Wishnou), y fut soumise. Elle monta sur un fer rouge
-pour se purger des soupçons injurieux de son époux. _Le pied de Sitah_,
-disent les historiens, _était enveloppé dans l’innocence, et la chaleur
-dévorante fut pour elle un lit de roses_. Les Grecs, à une époque très
-reculée, usèrent aussi du même moyen de se disculper d’une accusation.
-Dans l’_Antigone_ de Sophocle (v. 264), les Thébains, soupçonnés
-d’avoir favorisé l’enlèvement du corps de Polynice, s’écrient: «Nous
-étions prêts à manier le fer brûlant, à marcher à travers les flammes
-et à prendre les dieux à témoin que nous ne sommes point coupables de
-cette action, et que nous n’avons point été de complicité avec celui
-qui l’a méditée ou qui l’a faite.»
-
-Dans un _Voyage en Lybie_, imprimé à Paris, en 1643, dont l’auteur est
-Claude Jeannequin, sieur de Rochefort, né à Châlons-sur-Marne, on lit
-qu’au Sénégal un homme accusé de vol ou d’assassinat est obligé de
-toucher trois fois un fer rouge avec sa langue, et qu’il est déclaré
-innocent lorsqu’il sort de cette épreuve sans que la langue ait été
-endommagée par le contact.
-
-La _Relation des derniers voyages de Burckard dans le Levant_ nous
-apprend que la même chose se pratique encore aujourd’hui chez les
-Arabes bedouins. Dans chacune des principales tribus des Anézés, il y
-a un juge suprême appelé _Mebasscha_, au tribunal duquel ressortissent
-toutes les causes d’une solution difficile. Si ses efforts pour
-concilier les parties restent sans succès, il ordonne qu’on allume du
-feu devant lui, il y fait rougir une de ces grandes cuillers de fer
-dont les Arabes se servent pour faire brûler le café, il la retire,
-en lèche l’extrémité supérieure des deux côtés, la remet ensuite dans
-le brasier, commande à l’accusé de se laver d’abord la bouche avec de
-l’eau, et puis de lécher, comme lui-même l’a fait, le _beschaa_ (c’est
-le nom donné au fer rouge). Si l’accusé n’a pas la langue brûlée,
-il gagne sa cause; dans le cas contraire, il la perd. Du reste, ce
-n’est pas au protecteur tout-puissant de l’innocence que les Arabes
-attribuent le succès de celui qui échappe à cette dangereuse épreuve;
-c’est au diable qu’ils en font honneur, et ils citent tel individu qui
-par la grâce du diable a léché vingt fois le _beschaa_ sans en éprouver
-aucun mal.
-
-Dans la Dalmatie, on trouve aussi de rusés fripons qui bravent
-impunément le contact du fer rouge et de l’eau bouillante dont la
-superstition admet encore l’usage en ce pays. Ils ont pour cela,
-sans doute, le même secret que les jongleurs dits _incombustibles_.
-Selon toutes les probabilités, un pareil secret dut être connu dans
-l’antiquité; plusieurs faits historiques attestent qu’il le fut dans
-le moyen âge, entre autres, celui de l’épouse de l’empereur Henri II,
-la princesse Kunégonde, qui marcha sur des socs rougis au feu, et
-n’en souffrit pas la moindre atteinte. Une ordalie si contraire à la
-raison ne se serait pas maintenue peut-être pendant tant de siècles
-si quelques thaumaturges, en possession des moyens de s’y exposer
-sans danger, n’en eussent fait l’objet de leur industrie clandestine.
-C’est par le savoir-faire de certains hommes influents plutôt que par
-l’ignorance du peuple que les abus se sont perpétués de tout temps.
-
-
-=FÈVE.=—_C’est le roi de la fève._
-
-Au propre, c’est celui à qui est échue la fève du gâteau qu’on partage
-dans les familles, la veille ou le jour de la fête de l’Épiphanie.
-Au figuré, c’est un chef sans autorité. La cérémonie du _roi de la
-fève_ paraît être dérivée des repas des saturnales, où les convives se
-partageaient, dit-on, un gâteau, tiraient au sort la royauté du festin,
-et saluaient celui qui en était investi en criant: _Phœbe domine_,
-comme on crie aujourd’hui: _Le roi boit_. Cette espèce d’invocation
-à Phébus passa même chez les chrétiens, et elle fut en usage dans
-toute la France jusqu’au dix-septième siècle. On plaçait sous la table
-un enfant représentant le dieu des augures, quand on procédait à la
-distribution du gâteau, afin qu’il nommât tour à tour les personnes qui
-devaient en recevoir leur part, et, chaque fois qu’on le consultait,
-on lui disait _Phœbe_, comme si l’on eût interrogé le dieu lui-même.
-De là les expressions _phœbissare_ et _phœbe facere_, usitées en
-basse latinité pour signifier ce que nous appelons maintenant _tirer
-la fève_. De là aussi la dénomination de _Roi de la fève_, qui n’est
-qu’une altération des mots _Phœbe domine_; et ce qui confirme une telle
-étymologie, c’est qu’autrefois on mettait un denier dans le gâteau et
-non une fève.
-
-Observons que celui qui était nommé roi du festin de cette manière
-purgeait ordinairement le paganisme de son élection par un acte de
-christianisme. Il traçait des croix avec de la craie bénite sur la
-table et sur les murs de la salle à manger, et l’on attribuait à ces
-croix une vertu souveraine contre les démons, les spectres et les
-sorciers, comme le disent les vers suivants de Naogeorgus Hospinian:
-
- _Qui cretâ acceptâ crucibus laquearia pingit
- Omnia: vis ingens illis et magna potestas
- Dæmonas adversum, lemuresque artesque magorum._
-
-Vers le milieu du siècle dernier, on fesait à Paris, pour la fête des
-rois, un si grand nombre de gâteaux, qu’on y employait cent muids de
-farine. Cette particularité est consignée dans le dispositif d’un arrêt
-du parlement par lequel l’usage de ces gâteaux fut défendu pendant le
-terrible débordement de la Seine qui eut lieu, en 1740, depuis le 7
-décembre jusqu’au 18 février. La raison de la défense était la crainte
-qu’on avait de manquer de pain, malgré les magasins de blé dont la
-ville était remplie.
-
-_Les fèves fleurissent._
-
-_Florent fabæ._ Dicton dont on se sert lorsqu’on veut taxer
-d’extravagance les discours ou les actes d’une personne, parce qu’on
-pense vulgairement que l’odeur exhalée par la fleur des fèves affecte
-les cerveaux faibles, et détermine la folie. Mais cette opinion, qu’on
-fait remonter aux enseignements de Pythagore, et qu’on appuie de
-l’autorité de Pline le naturaliste, est tout à fait déraisonnable. Si
-Pythagore a recommandé de s’abstenir de fèves, ce n’a point été parce
-qu’il les jugeait propres à causer une aliénation mentale; et si Pline
-a observé (liv. XXIV, ch. 17) que la folie ne se guérit jamais si bien
-qu’elle ne se manifeste encore par quelques retours, à l’époque de la
-floraison des fèves, ce n’a point été non plus pour établir entre ces
-plantes et cette maladie la relation d’une cause à un effet: il a voulu
-simplement proportionner ses observations à l’esprit de la multitude
-habituée à distinguer les diverses parties de l’année par la succession
-des phénomènes de la végétation. Le fait ne tient pas à la nature des
-plantes, mais à la révolution de l’année qui ramène souvent avec le
-printemps des accès périodiques d’affections cérébrales.
-
- _Cum faba florescit stultorum copia crescit._
-
-_En avoir pour sa mine de fèves._
-
-Porter la peine de sa témérité, de son imprudence. C’est comme si l’on
-disait, en avoir pour ses folies, parce que les fèves sont le symbole
-de la folie. Les Grecs, pour désigner un homme dont la folie était
-insupportable, le nommaient _mangeur de fèves_. La même dénomination
-existe dans le patois du département de l’Aveyron, où l’on appelle
-_macho-fabos_, _mache-fèves_, celui qui fait preuve d’imbécillité ou
-d’extravagance.
-
-_Il n’est pas fou_, dit un vieux proverbe, _mais il tient un peu de la
-fève_. Ce qui signifie: il n’est pas fou, mais il a tout ce qu’il faut
-pour l’être.
-
-Dans le _Festin de Pierre_ par Molière (act. II, sc. 1), le paysan
-Pierrot dit à Charlotte: «Oh! parguienne! sans vous, _il en avait
-pour sa maine de fèves_.» _Maine_ est-il ici une altération du vieux
-mot mainée (poignée), comme le prétendent plusieurs commentateurs,
-ou bien du mot _mine_, mesure de capacité dont il est question dans
-l’expression proverbiale? Il me semble que Molière, en mettant cette
-expression dans la bouche d’un paysan, a voulu simplement traduire
-_mine_ en jargon. Du reste _maine_ et _mine_ sont égaux pour le sens
-général.
-
-
-=FIACRE.=—_Cela n’empêche pas son fiacre d’aller._
-
-Un cocher de fiacre avait été cité devant le parlement de Paris.
-Comme il ne parut pas assez coupable pour mériter une condamnation,
-la cour se contenta de lui dire qu’elle le blâmait; et notre homme,
-s’imaginant que ce blâme équivalait à une défense expresse de continuer
-son métier, se mit à gémir de la rigueur d’un jugement qui lui ôtait
-son gagne-pain; mais, averti de sa méprise, il passa subitement de la
-tristesse à la joie, et s’écria: Je vous demande bien pardon, messieurs
-les juges; blâmez-moi tant que vous voudrez, puisque _cela n’empêche
-pas mon fiacre d’aller_. Ces paroles firent rire, et devinrent d’un
-usage proverbial en parlant des gens qui vont toujours leur train, quoi
-qu’on dise d’eux.
-
-
-=FIDELIUM.=—_Passer les choses par un fidelium._
-
-C’est ne remplir ses obligations qu’en gros, ne s’acquitter de ce qu’on
-doit faire que d’une manière incomplète et nonchalante.
-
-Suivant E. Pasquier (_Recherches_, liv. VIII, ch. 33), cette façon de
-parler fait allusion à la négligence de certains prêtres qui se bornent
-à dire une messe générale pour le repos de l’âme de plusieurs trépassés
-à chacun desquels ils devraient consacrer une messe particulière,
-et qui croient être quittes envers eux en les comprenant tous
-nominativement dans le _fidelium_, dernière oraison de l’office des
-morts.
-
-On lit dans la _satyre Menippée_: «Les autres villes n’eussent pas
-brûlé du feu de la rébellion, _si leurs députés eussent passé par le
-même fidelium_,» c’est-à-dire si leurs députés eussent été traités de
-la même manière, eussent été enveloppés dans la même condamnation. Tel
-est le sens relatif qu’il faut donner ici à l’expression proverbiale.
-
-
-=FIER.=—_Fier comme Artaban._
-
-Cette comparaison proverbiale, qu’on applique à une personne ridicule
-par l’exagération de sa fierté, date seulement du dix-septième siècle,
-et elle fait allusion au caractère orgueilleux d’Artaban, personnage
-d’un roman de la Calprenède, qui obtint alors une grande vogue. C’est à
-tort qu’on l’a rapportée à une époque antérieure, en la fondant sur le
-trait historique du roi des Parthes, Artaban IV, qui jura de poursuivre
-la guerre contre Rome jusqu’à ce que le dernier Romain ou le dernier
-Parthe eût péri, et qui, dans l’ivresse d’un succès, prit le double
-diadème avec le titre de grand roi.
-
-_Fier comme un pou._
-
-Cette comparaison méprisante est une abréviation de cette autre,
-aujourd’hui inusitée: _Fier comme un pou sur son fumier_. Le mot _pou_
-y figure comme synonyme de coq. Voici un passage de la vie de saint
-Hilaire où il a la même signification. «Quand Hilaires fu entrez ou
-concile, le pape li dist: Tu es Hilaires li gauz; et Hylaires li
-respondist: Je ne suis pas galz, c’est-à-dire pous, mais je suis de
-France, et ne suis mie nez de geline.» (Vita ss. mss. ex cod. 28, s.
-Vict. Paris, fol. 28, vº, col. 1.)
-
-_Fier comme un pou_, se dit d’un homme qui se glorifie dans sa
-turpitude. C’est ainsi qu’on dit encore: _Gallus cantat in suo
-sterquilinio_; proverbe du moyen âge qui fut peut-être présent à
-l’esprit de Napoléon lorsque, voulant adopter l’aigle pour enseigne
-impériale, il répondit à ceux qui lui conseillaient de prendre le coq
-gaulois: Non, non; _c’est un oiseau qui chante sur le fumier_.
-
-_Fier comme un pou sur une gale._
-
-Dans cette comparaison, à laquelle peut avoir donné lieu la précédente
-encore plus ancienne, _Fier comme un pou sur son fumier_, le mot
-_pou_ ne désigne plus le coq, mais l’insecte qui s’engendre de la
-malpropreté. On trouve dans _Le pédant joué_ de Cyrano de Bergerac
-(act. II, sc. 2), _Se carrer comme un pou sur une rogne_.
-
-
-=FIERABRAS.=
-
-Les grammairiens pensent que le nom de _fierabras_ a été formé par
-altération de la phrase _il fiert à bras_, dans laquelle _fiert_ est
-la troisième personne du présent indicatif du verbe _férir_, frapper;
-et en conséquence de cette opinion, ils posent en règle qu’il doit
-présenter dans sa contexture graphique les trois éléments dont il se
-compose, liés l’un à l’autre par des traits d’union, de la manière
-suivante: _fier-à-bras_. Mais une telle étymologie et une telle
-orthographe, quoique adoptées par l’Académie, ne sauraient prévaloir
-raisonnablement, car elles ne sont fondées que sur une hypothèse
-qu’aucun fait ne vient justifier. C’est ce que je puis démontrer sans
-peine en traçant l’histoire et la généalogie de _fierabras_, qui sont
-assez curieuses. _Fierabras_ a dû sa première origine à la combinaison
-de l’adjectif et du substantif latin _ferrea brachia_, _bras de fer_,
-dont voici les transformations successives. De _ferrea brachia_ la
-latinité corrompue fit _ferrebracchia_, mot cité dans le _Glossaire_ de
-Ducange, et employé dans nos plus anciennes chroniques pour désigner
-des guerriers forts et vaillants, parmi lesquels je citerai Baudouin,
-comte de Flandre, sous le règne de Charles-le-Chauve, Guillaume, fils
-de Tancrède de Hauteville et frère de Robert Guiscard, et Guillaume
-IV, comte de Poitou. A _ferrebracchia_ la langue romane substitua
-_ferabras_, qui, dans l’épopée chevaleresque du cycle de Charlemagne,
-devint le nom d’un géant sarrasin, héros d’un poëme dont il n’est resté
-qu’une seule copie qu’on a imprimée à Berlin, il y a quelques années.
-_Ferabras_ fut enfin remplacé par _fierabras_, qui, dans le livre des
-_Douze pairs_, se trouve appliqué au même géant sarrasin, et dans le
-manuscrit en vers des _Miracles de la Vierge_, est une dénomination
-du diable. _Fera_ dans _ferabras_ et _fiera_ dans _fierabras_ sont
-des adjectifs qui ont été conservés dans quelques patois méridionaux
-où l’on appelle une fourche de fer _fourca fera_ et _fource fiera_,
-expression que La Fontaine a reproduite dans sa fable intitulée _Le
-loup, la mère et l’enfant_.
-
- Un chien de cour l’arrête; épieux et fourches fières
- L’ajustent de toutes manières.
-
-Tous ces faits établissent, ce me semble, d’une manière incontestable
-que les grammairiens ont erré complétement lorsqu’ils ont prétendu que
-_fierabras_ était formé de trois mots, et qu’il devait s’écrire en
-trois mots. Mais, dira-t-on, quelle est l’orthographe qu’il convient
-de lui donner?—Je réponds, celle qu’ont adoptée les anciens auteurs,
-qui ont tous mis _fierabras_ en un seul mot, et je ne crains pas
-d’ajouter que si la question cesse d’être envisagée sous un point de
-vue particulier pour être généralisée, c’est-à-dire pour s’appliquer
-aux noms composés qui sont de la même espèce, elle doit être résolue
-de la même manière. Ce serait mettre une sorte de contradiction entre
-les signes et les choses signifiées que de figurer séparément les
-mots, au lieu de les confondre dans un même tout syllabique, lorsque
-ces mots dépouillent leur acception individuelle pour former un nom
-général dont le sens doit frapper l’esprit d’une manière indivisible,
-comme _fierabras_, où il n’est plus question de l’idée de l’adjectif,
-ni celle du substantif, mais d’une troisième idée qui fait oublier les
-deux autres, quoiqu’elle résulte de leur combinaison.
-
-
-=FIÈVRE.=—_La fièvre de Saint-Vallier._
-
-Jean de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier, père de la célèbre Diane
-de Poitiers, ayant été arrêté après la fuite du connétable de Bourbon,
-dont il était le parent et l’ami, fut condamné à être décapité, en
-place de Grève, par arrêt du 24 janvier 1524, comme complice de ce
-prince et criminel de lèse-majesté. Mais il fut préservé du supplice
-par des lettres de rémission arrivées au moment même où il allait se
-baisser pour recevoir le coup de la hache du bourreau[45]. Presque tous
-les historiens rapportent que la terreur qui le frappa, quand on lui
-lut son arrêt de mort, fit blanchir ses cheveux en quelques heures,
-et qu’en allant de la prison à l’échafaud, il fut saisi d’une fièvre
-extraordinaire qu’ils attribuent à la même cause, quoique les actes du
-procès et le rapport de Braillon, médecin du parlement, prouvent que
-c’était une fièvre invétérée qui lui avait fait obtenir un sursis, et
-lui avait épargné les tourments de la question. C’est à cette fièvre,
-regardée comme l’effet subit de la peur, que fait allusion l’expression
-proverbiale, employée pour signifier le tremblement qu’éprouve un homme
-en présence du danger.
-
-On trouve dans les Contes d’Eutrapel: _Il en fut quitte pour une once
-de la peur de Saint-Vallier_.
-
-
-=FIGUE.=—_Faire la figue à quelqu’un._
-
-C’est lui montrer le pouce placé entre le doigt du milieu et l’index,
-pour lui faire nargue. Cette expression est fort ancienne; car elle
-se trouve dans le roman de Jauffre, que M. Raynouard dit avoir été
-composé, au plus tard, vers le commencement du treizième siècle.
-
- _Et li fels la figa denant_:
- Tenetz, dis-el, en vostra gola.
-
-On prétend qu’elle est fondée sur un fait historique rapporté par
-plusieurs auteurs, entre autres, Albert Krantz, _Saxonia_, lib. VI,
-c. 6;—Herman Cornerus, _Apud Eccard_, II, 729;—Paradin, _de antiq.
-statu Burgundiæ_, 1542, pag. 49 et 50;—et Rabelais, liv. IV, ch. 15.
-Les Milanais, disent ces auteurs, s’étant révoltés, en 1162, contre
-Frédéric I^{er}, chassèrent de leur ville la princesse Béatrix, épouse
-de cet empereur, après l’avoir promenée sur une mule nommée _Tacor_, le
-visage tourné vers la queue, qu’elle était obligée de tenir à la main,
-en guise de bride. Frédéric, brûlant de venger un tel affront, marcha
-précipitamment contre les rebelles, les réduisit à l’impossibilité
-de résister, fit placer par le bourreau une figue dans l’anus de la
-mule, ordonna que chacun l’en retirât avec les dents et la remit en
-place de la même manière, après l’avoir présentée à l’exécuteur des
-hautes-œuvres, en disant: _Ecco la fica_, _voilà la figue_; le tout
-sous peine d’être pendu à l’instant. Quelques-uns aimèrent mieux périr
-que de se soumettre à cette humiliation; mais la crainte du supplice y
-détermina tous les autres. Les Italiens, depuis lors, quand ils veulent
-mortifier les Milanais, leur reprochent un acte si honteux par le signe
-de dérision qui s’appelle, chez eux, _Far la fica_, et chez nous,
-_Faire la figue_.
-
-M. Sismonde-Sismondi regarde ce fait comme faux, parce qu’il ne
-l’a trouvé consigné dans aucun écrit contemporain et pour d’autres
-raisons qu’il a exposées dans l’article _Béatrix_ de la _Biographie
-universelle_. S’il en est ainsi, et je crois qu’il n’est guère permis
-d’en douter lorsqu’on a lu ce que dit ce savant historien, l’expression
-doit avoir une origine différente de celle qui lui est attribuée. D’où
-est-elle donc venue? Le mot _fica_, _figue_, n’y désigne-t-il pas une
-tout autre chose qu’un fruit? Et Rabelais ne semble-t-il pas avoir
-voulu indiquer ce qu’il faut entendre par ce mot, lorsqu’il a donné
-à la mule le nom hébreu de _Tacor_, signifiant un fic qui s’engendre
-au fondement? Tout porte à croire qu’il s’agit d’une allusion obscène
-que saisiront facilement ceux qui savent l’extension de sens de
-_fica_ dans les écrits licentieux de l’Arétin. Ce qui ajoute encore
-à la probabilité de la conjecture, c’est qu’en Italie il y a aussi
-l’expression _Far la castagna_ (faire la châtaigne ), tout à fait
-synonyme de _Far la fica_. Or le terme de _castagna_, comme celui de
-_fica_, prend très fréquemment une acception déshonnête dans le langage
-de ce pays, ainsi que dans nos patois méridionaux.
-
-Les Latins disaient: _Ostendere medium unguem_. Mais cette locution
-employée par Juvénal (sat. X, v. 53) n’exprimait pas la même chose que
-la nôtre. Millin s’est étrangement trompé lorsqu’il l’a traduite par
-_montrer la moitié de l’ongle_ ou _le bout du pouce entre deux doigts_;
-elle signifiait: _montrer le doigt du milieu_, la partie y étant prise
-pour le tout, et elle était la même que cette autre: _Digitum porrigere
-medium_. Il n’y avait pas, chez les anciens, de plus forte marque de
-mépris que de narguer quelqu’un avec le doigt du milieu, nommé _verpus,
-à verrendo podice_, suivant l’abbé Tuet. Perse appelle ce doigt
-_infâme_, et Martial _impudique_.
-
-_Moitié figue, moitié raisin._
-
-Moitié de gré, moitié de force, en partie bien, en partie mal.—Les
-Italiens disent: _Moitié mâle, moitié femelle_; et les Auvergnats:
-_Moitié chien, moitié lièvre_.
-
-
-=FIL.=—_Sa vie ne tient qu’à un fil._
-
-Cette locution, très usitée en parlant d’un moribond, est prise, dit
-Moisant de Brieux, ou de la fable qui nous représente les Parques
-filant les jours de chaque homme, ou bien de l’épreuve que Denys le
-tyran fit subir à son courtisan Damoclès, en faisant placer au-dessus
-de sa tête une épée suspendue à un fil. La même métaphore se trouve
-dans ce vers d’Ovide:
-
- _Omnia sunt hominum tenui pendentia filo._
-
-_A toile ourdie, Dieu envoie le fil._
-
-Dieu aide à celui qui a bien commencé.
-
-
-=FILER.=—_On ne peut filer si l’on ne mouille._
-
-Proverbe usité parmi les buveurs, pour dire qu’il faut humecter
-fréquemment le gosier quand on mange; car de même qu’on ne peut bien
-tordre la filasse sans la mouiller, de même on ne peut bien tordre les
-morceaux sans les arroser.
-
-_Filer le parfait amour._
-
-C’est nourrir longtemps un amour tendre et romanesque. Cette façon
-de parler fait allusion à la conduite d’Hercule, filant aux pieds de
-la reine Omphale. Elle a été probablement introduite dans la langue
-proverbiale à l’époque où les confrères de la passion représentaient le
-_Mystère d’Hercule_ sur leur théâtre. On sait que ce titre de _Mystère_
-consacré à certains ouvrages dramatiques s’appliquait à un sujet
-profane comme à un sujet religieux.
-
-_Dame qui moult se mire, peu file._
-
-Les Espagnols disent: _La muger quanto mas mira la cara, tanto mas
-destruye la casa_. Ce qui est rendu exactement par cet ancien jeu de
-mots: _Plus la femme mire sa mine, plus sa maison elle mine_.
-
-Il fut un temps où la principale occupation des dames était de filer.
-De vieux portraits les représentent avec une quenouille attachée sur
-le sein du côté gauche, et avec un miroir suspendu à leur ceinture du
-côté droit. Elles ne quittaient guère ces deux attributs; ils étaient
-pour ainsi dire des pièces essentielles de leur costume. Mais l’un
-fesait tort à l’autre, et celui du travail devait être fréquemment
-négligé pour celui de la coquetterie. Le dernier finit par l’emporter.
-Les dames cessèrent de filer, et se mirèrent tout à leur aise.—Jean
-des Caurres, auteur du seizième siècle, dit dans ses œuvres morales
-que les courtisanes et _damoiselles masquées_ de son temps portaient
-le miroir sur le ventre, et il ajoute qu’un pareil usage tendait à
-devenir général: _Si est ce qu’avec le temps, il n’y aura bourgeoise,
-ni chambrière qui par accoutumance n’en veuille porter_. Cependant cet
-usage ne s’est pas conservé. Le beau sexe l’a jugé inutile depuis que
-les moindres appartements ont été ornés de trumeaux et de glaces où il
-peut se mirer et s’admirer de la tête aux pieds.
-
-
-=FILLE.=—_Faire d’une fille deux gendres._
-
-C’est promettre une seule et même chose à deux personnes, ou retirer
-deux profits d’une seule et même chose. Cette expression proverbiale
-est traduite de celle des Latins: _Unicâ filiâ duos parare generos_.
-
-_Quand la fille est mariée, viennent des gendres._
-
-Quand on n’a plus besoin d’une chose, viennent des gens qui vous
-l’offrent. Ce dont on n’a plus que faire se trouve facilement.
-
-
-=FILS.=—_Chacun est le fils de ses œuvres._
-
-Chaque homme est ce que ses œuvres ou ses qualités personnelles le font
-être; il tire sa valeur réelle de lui-même.
-
-_Au demeurant le meilleur fils du monde._
-
-_Le meilleur fils du monde_ se disait autrefois dans le même sens
-que _Le meilleur enfant du monde_. Ce vers devenu proverbe, qui se
-place comme un _Gloria patri_ à la suite des critiques qu’on fait de
-quelqu’un, est pris de la charmante épître où Marot raconte à François
-I^{er} comment il a été volé par son valet.
-
- J’avais un jour un valet de Gascogne,
- Gourmand, ivrogne et assuré menteur,
- Pipeur, larron, jureur, blasphémateur,
- Sentant la hart de cent pas à la ronde,
- _Au demeurant le meilleur fils du monde_.
-
-C’est, dit Laharpe, un trait bien plaisant que ce vers après
-l’énumération de pareilles qualités.
-
-
-=FIN.=—_La fin couronne l’œuvre._
-
-_Finis coronat opus._ Il ne suffit pas de bien commencer; l’essentiel
-est de bien finir; c’est la fin qui accomplit l’œuvre.
-
-_En toute chose, il faut considérer la fin._
-
-Le grand défaut des hommes est de ne pas prévoir. Ils n’ont qu’une
-idée générale des inconvénients attachés à la plupart des affaires
-qu’ils veulent entreprendre; ils s’engagent et trouvent mille accidents
-imprévus. Alors ils désirent retourner en arrière; mais il est trop
-tard: il faut qu’ils subissent la peine de leur imprévoyance. On ne
-saurait donc mieux faire que de méditer ce proverbe, et de l’avoir
-toujours présent à l’esprit avec cette sage maxime du cardinal de
-Retz: «Il faut toujours tâcher de former ses projets de façon que leur
-irréussite même soit suivie de quelque avantage.»
-
-
-=FION.=—_Donner le fion à une chose._
-
-«Un Français enseignait à des mains royales à faire des boutons. Quand
-le bouton était fait, l’artiste disait: _A présent, sire, il faut lui
-donner le fion_. A quelques mois de là, le mot revint dans la tête du
-roi. Il se mit à compulser tous les dictionnaires, et il n’y trouva
-pas ce mot. Il appela un Neuchâtelois qui était à sa cour, et lui dit:
-Apprenez moi ce que c’est que le _fion_ dans la langue française. Sire,
-répondit le Neuchâtelois, le _fion_, c’est la bonne grâce.» (Mercier,
-_Tableau de Paris_, tome V, ch. 70.)
-
-D’après le _Dictionnaire du bas langage_, imprimé en 1808, le
-_fion_ est le poli, le dernier soin qu’on donne à un ouvrage pour le
-perfectionner.
-
-
-=FLAMBE.=—_Soldat de la petite flambe._
-
-C’est la même chose que _Chevalier de la petite épée_. En termes
-d’argot, _la petite flambe_, comme _la petite épée_, désigne un couteau
-à l’usage des coupeurs de bourses; et c’est pour cela qu’_être flambé_
-se dit dans le même sens qu’être ruiné.
-
-
-=FLAMBEAU.=—_C’est l’éclat d’un flambeau près de s’éteindre._
-
-Lorsqu’un flambeau est près de s’éteindre, il jette une lueur plus
-éclatante; l’air qui en soulève la flamme devenue plus légère,
-communique à ses parties languissantes une agitation qui les ranime
-et leur donne cette vivacité d’un instant à laquelle on compare les
-derniers éclairs du génie et les traits inattendus de vigueur qui font
-espérer la guérison d’un mourant.
-
-
-=FLAMBERGE.=—_Mettre flamberge au vent._
-
-Expression employée le plus souvent dans un sens ironique pour dire,
-tirer l’épée, dégaîner. La _flamberge_, ou grande _flambe_, était une
-épée très ancienne dont la lame imitait les ondulations de la flamme
-par la configuration de son coupant, et présentait l’image du glaive de
-feu que tenait à sa main l’ange chargé de garder l’entrée du paradis
-terrestre. Renaud de Montauban se servait d’une _flamberge_, et l’on
-a regardé à tort le nom de _flamberge_ comme particulier à l’arme du
-héros.—Notez que _flambe_, d’où vient _flamberge_, s’est dit autrefois
-pour flamme.
-
-
-=FLANC.=—_Se battre les flancs._
-
-Cette locution, qu’on emploie en parlant d’une personne dont les grands
-efforts pour faire une chose n’obtiennent qu’un très petit résultat,
-est une métaphore prise des habitudes du lion qui se bat les flancs de
-sa queue lorsqu’il veut s’exciter au combat.—Les Grecs usaient d’une
-pareille métaphore en appelant Alcée _la queue du lion_. Mais leur
-expression n’était pas ironique comme la nôtre; elle caractérisait le
-mâle génie de ce poëte qui animait leur valeur.
-
-
-=FLANDRE.=—_Faire flandre._
-
-C’est _faire_ comme en _Flandre_, c’est-à-dire faire faillite,
-s’évader; car autrefois les banqueroutiers étaient plus communs en
-Flandre que partout ailleurs, en raison du grand nombre de commerçants
-qu’il y avait dans ce pays.
-
-
-=FLANDRIN.=—_C’est un grand flandrin._
-
-De quel pays est donc ce grand jeune homme, dont le jargon est si
-singulier et les manières si empruntées? demandait une dame, en parlant
-d’un étranger qui venait de sortir d’un salon où il avait fait sa
-première entrée. On lui répondit: Il est de la Flandre. Une semaine
-après, se trouvant dans la même société, et n’y revoyant pas cet
-original: Où est donc, dit-elle, le grand flandrin? Alors tout le monde
-de rire, et de répéter le mot, appliqué depuis comme un sobriquet aux
-hommes élancés, fluets, de mauvaise contenance et même un peu niais.
-
-On pensera peut-être que l’anecdote a été faite à plaisir, et l’on
-adoptera plus volontiers l’opinion des lexicographes qui disent que
-l’expression est une métaphore prise des chevaux flamands maigres et
-allongés, que les maquignons appellent _flandrins_.
-
-
-=FLATTER.=—_Qui te flatte veut te tromper._
-
- _Fistula dulce canit volucrem dum decipit anceps._
-
- La flûte fait entendre de doux sons quand l’oiseleur trompe l’oiseau.
-
-Suivant le proverbe basque, _le flatteur est proche parent du traître_.
-_Lausengaria traidorearen hurren ascasia._
-
-Les Italiens disent: _Gola degli adulatori sepolcro aperto_; _bouche
-des flatteurs, sépulcre ouvert_; ce qui est traduit littéralement de
-ces paroles du psalmiste: _Sepulcrum patens est guttur eorum_.
-
-_Pessimum inimicorum genus laudantes_ (Tacite, in _Agric._, cap. 41).
-_Les flatteurs sont la pire espèce des ennemis._
-
-
-=FLEUR.=—_Qui peint la fleur n’en peut peindre l’odeur._
-
- _Qui pingit florem non pingit floris odorem._
-
-Avis aux hypocrites. Leur vertu simulée ne saurait parvenir à passer
-pour naturelle, et toujours elle se reconnaît comme la fleur peinte
-ou artificielle à l’absence de ce parfum exquis qu’exhale la véritable
-vertu.
-
-
-=FLEURETTE.=—_Conter fleurettes._
-
-Tenir des propos galants.—Cette expression est venue, suivant la
-remarque de Le Noble, de ce qu’il y avait en France, sous Charles VI,
-des pièces de monnaie marquées de petites fleurs et nommées, pour cette
-raison, _florettes_ ou _fleurettes_, de même qu’on nomme encore florins
-une monnaie d’or ou d’argent qui portait primitivement l’empreinte
-d’une fleur. Ainsi _conter fleurettes_ aurait d’abord signifié compter
-de l’argent aux belles pour les séduire, ce qui est bien souvent le
-moyen le plus persuasif, d’après ce vieux proverbe: _Amour peut moult,
-argent peut tout_. Ceux qui rejettent cette origine allèguent la
-différence qu’il y a entre _conter_ et _compter_; mais ce n’est point
-là une bonne raison, puisque autrefois ces deux mots étaient confondus
-sous le rapport de l’orthographe, comme je l’ai prouvé en expliquant la
-locution _conter des fagots_. Cependant je n’adopte point l’opinion de
-Le Noble, je crois qu’il est plus naturel d’entendre par _fleurettes_
-les fleurs du langage. Les Grecs disaient: ῥῶδα εἴρειν, et les Latins
-de même, _rosas loqui_. On trouve, dans quelques auteurs français du
-quinzième siècle, _dire florettes_[46], et il existe un vieux livre
-intitulé: «_Les fleurs de bien dire_, recueillies aux cabinets des plus
-rares esprits de ce temps, pour exprimer les passions amoureuses de
-l’un et de l’autre sexe, avec un amas des plus beaux traits dont on use
-en amour, par forme de dictionnaire. Paris, 1598, chez Guillemot.»
-
-
-=FLÛTE.=—_Ce qui vient de la flûte s’en retourne au tambour._
-
-Nous disons encore: _Ce qui vient de flot s’en retourne de marée_, ce
-que le flux amène est emporté par le reflux.
-
-Les Latins disaient: _Salis onus undè venerat illuc abiit_, par
-allusion au naufrage d’une cargaison de sel, substance qui, comme on
-sait, est formée d’eau de mer.
-
-Les Italiens disent: _Farina del diavolo se riduce in crusca_. _Farine
-du diable se change en recoupe._
-
-Les Anglais disent: _What is got over the devil’s back, is spent under
-his belly_. _Ce qui est gagné sur le dos du diable est dépensé sous son
-ventre._
-
-Tous ces proverbes, fondés sur des comparaisons différentes, ont la
-même signification, et reviennent à celui-ci: _Biens mal acquis ne
-profitent point_. _Malè parta malè dilabuntur._
-
-_Il est du bois dont on fait les flûtes._
-
-Cette expression s’emploie en parlant d’un homme qui par complaisance
-ou par faiblesse, n’ose contredire personne. Elle s’explique par cette
-autre: _Il est de tous bons accords_.
-
-_Il souvient toujours à Robin de ses flûtes._
-
-On se rappelle volontiers les goûts, les penchants de sa jeunesse;
-on revient facilement à d’anciennes habitudes. Le Duchat dit que ce
-proverbe est venu d’un ami de la bouteille, nommé Robin, qui, n’osant
-plus, à cause de la goutte dont il était tourmenté, boire dans de
-grands verres appelés _flûtes_, ne pouvait cependant en perdre le
-souvenir[47].
-
-
-=FLÛTEUR.=—_Les flûteurs d’Orléans._
-
-M. Fétis dit qu’il y avait à Orléans, sous le règne de François I^{er}
-et de Henri II, des flûteurs qui jouaient de la flûte à neuf trous.
-Mais la célébrité proverbiale des flûteurs d’Orléans date d’une époque
-plus reculée. Martial d’Auvergne en a parlé.
-
-
-=FOI.=—_Par ma foi._
-
-Ce juron fut d’un grand usage et d’une grande valeur dans les temps où
-l’on se battait en France pour la foi. Aujourd’hui, il est à peu près
-insignifiant.
-
-_Foi de gentilhomme, un autre gage vaut mieux._
-
-Les anciens gentilshommes ne se piquaient pas de tenir les promesses
-qu’ils fesaient aux vilains, et les vilains, fatigués d’être dupes de
-ces promesses, y attachaient fort peu de valeur. De là ce proverbe, où
-la franche défiance des derniers accuse la foi suspecte des premiers.
-
-
-=FOIRE.=—_La foire n’est pas sur le pont._
-
-Il n’est pas nécessaire de tant se presser.—Locution fondée sur une
-ancienne coutume autorisant les petits marchands, après la clôture
-d’une foire, à continuer leur vente, pendant une demi-journée ou une
-journée entière, dans un quartier particulier, ordinairement près d’un
-pont et sur le pont même.
-
-
-=FOIREUX.=—_Les foireux de Blois._
-
-Les habitants de Blois assurent que ce sobriquet n’a rien d’offensant
-pour eux, et qu’il leur a été appliqué à cause de plusieurs foires
-accordées à leur ville par nos anciens rois.
-
-
-=FOLLE.=—_Tout le monde en veut au cas de la reine folle._
-
-Brantôme, dans ses _Dames galantes_, rapporte cet ancien proverbe, que
-Le Duchat explique ainsi: «Quelque qualifiée que soit une femme, dès
-qu’elle s’en laisse conter, chacun se croit en droit d’aspirer à ses
-faveurs.»
-
-Les Italiens disent de cette femme, dont la qualité compromise par la
-galanterie n’impose plus à personne, qu’elle est comme le bénitier où
-chacun vient tremper le doigt, quoiqu’il soit sacré. _Ella e la pila
-dell’acqua benedetta._
-
-
-=FONTAINE.=—_Il ne faut pas dire: Fontaine, je ne boirai pas de ton
-eau._
-
-Il ne faut pas assurer qu’on n’aura pas besoin de telle personne ou
-de telle chose.—Allusion à l’aventure d’un ivrogne qui jurait sans
-cesse qu’il ne boirait jamais d’eau et qui se noya dans le bassin
-d’une fontaine. Cette aventure est rappelée dans les vers suivants de
-l’Arioste:
-
- _Come veleno e sangue viperino,
- L’acqua fuggia, quanto fuggir si puote.
- Or quivi muore, e quel che più l’annoia
- El sentir che nell’acqua sene muoia._
-
-Il fuyait l’eau comme le poison et le sang de vipère, autant qu’il est
-possible de la fuir. Cependant il y laissa la vie, et sa plus grande
-douleur fut de sentir qu’il mourait dans l’eau.
-
-
-=FORCE.=—_Force n’est pas droit._
-
-Ce proverbe se trouve dans Huon de Villeneuve.
-
- _Force n’est mie drois_: piéça l’ai oi dire.
-
-On dit aussi: _Où force règne droit n’a lieu_.
-
-
-=FORGERON.=—_A force de forger on devient forgeron._
-
-_Fabricando fit faber._ Par l’exercice on parvient à faire les choses
-facilement; l’usage est un excellent maître.
-
-
-=FORMALISTE.=—_Dieu nous garde des formalistes._
-
-«Les formalistes s’attachent tout aux formes et aux dehors, pensent
-être quittes et irrépréhensibles en la poursuite de leurs passions et
-cupidités, pourvu qu’ils ne fassent rien contre la teneur des lois et
-qu’ils n’omettent rien des formalités. Voilà un richard qui a ruiné et
-mis au désespoir de pauvres familles; mais ça été en demandant ce qu’il
-a cru être sien, et ce par voie de justice. Qui peut le convaincre
-d’avoir mal fait? O combien de méchancetés se commettent sous le
-couvert des formes! On a bien raison de dire: Dieu nous garde des
-formalistes!» (Charron.)
-
-
-=FORTUNE.=—_Faire fortune._
-
-«C’est une si belle phrase et qui dit une si bonne chose qu’elle est
-d’un usage universel. On la connaît dans toutes les langues: elle plaît
-aux étrangers et aux barbares; elle règne à la cour et à la ville;
-elle a percé les cloîtres et franchi les murs des abbayes de l’un et
-de l’autre sexe: il n’y a point de lieux sacrés où elle n’ait pénétré,
-point de désert ni de solitude où elle soit inconnue.» (La Bruyère.)
-
-_Bien danse à qui la fortune chante._
-
-Proverbe qu’on applique à une personne qui voit tout lui succéder à
-souhait, et qui doit moins les avantages qu’elle obtient à une habile
-conduite qu’à l’aveugle faveur de la fortune.
-
-_Chacun a dans sa vie un souris de la fortune._
-
-_Semel in omni vitâ cuique arridet fortuna._—Proverbe du moyen-âge que
-le cardinal Impériali avait sans doute présent à l’esprit lorsqu’il
-disait ces paroles citées par Montesquieu: «Il n’y a point d’homme que
-la fortune ne vienne visiter une fois dans sa vie; mais lorsqu’elle
-ne le trouve pas prêt à la recevoir, elle entre par la porte et sort
-par la fenêtre.» Heureux celui qui sait profiler de cet instant avant
-lequel la fortune ne lui sourit point encore, et après lequel elle ne
-lui sourit plus!
-
-_Grande fortune, grande servitude._
-
-_Magna fortuna, magna servitus._—Celui qui possède une grande fortune
-est obligé d’exercer beaucoup de surveillance et de se livrer à
-une foule de soins qui ne lui laissent aucun repos, de sorte que,
-dans cette occupation continuelle, il semble moins être le maître
-que l’esclave de ses richesses; et presque toujours il devient tel
-réellement.
-
-_Être affligé d’une grande fortune._
-
-C’est être fort riche. Il y a peu d’expressions plus philosophiques et
-plus vraies que celle-ci, quoiqu’elle semble énoncer un paradoxe. En
-effet, les prestiges d’une grande fortune n’ont qu’une courte durée et
-les jouissances qu’elle donne sont promptement suivies de la satiété;
-car, lorsqu’on peut avoir tout ce qu’on désire, on finit bien vite par
-ne plus rien désirer. Alors, il ne reste plus au possesseur blasé que
-les inconvénients, les embarras et les inquiétudes inséparables des
-richesses trop abondantes; et cet état malheureux ne fait qu’empirer,
-s’il n’a pas la sagesse d’y remédier en pratiquant la bienfaisance.
-_Les richesses sans la vertu_, dit Sapho, _sont des hôtesses trop
-fâcheuses_.
-
-
-=FOSSÉ.=—_Au bout du fossé la culbute._
-
-On pense à tort que le mot _bout_ est ici un mot impropre qu’il
-faudrait remplacer par le mot _bord_. D’après un usage féodal, les
-manants tenus d’amuser le seigneur châtelain et sa compagnie, en
-certains jours de fête, devaient franchir, à qui mieux mieux, un fossé
-plein d’eau, qui allait en s’évasant d’un bout à l’autre. Les sauteurs
-commençaient par la partie la plus étroite et continuaient jusqu’à ce
-qu’ils fussent arrivés à la plus large. C’est là qu’ils aspiraient à
-signaler leur agilité. Mais il était fort rare que leur élan dépassât
-la distance des deux bords, et presque tous tombaient dans l’eau la
-tête la première. De là ce dicton, _Au bout du fossé la culbute_, dont
-on se sert lorsque, se conduisant avec étourderie ou avec audace, on
-veut faire entendre que, s’il en résulte pour soi des suites fâcheuses,
-on ne s’en plaindra point, on les verra d’un œil indifférent.
-
-
-=FOU.=—_Le fou se trahit lui-même._
-
-Traduction littérale d’un proverbe latin qui se trouve dans Sénèque:
-_Stultus ipse se prodit_.
-
-Le cœur de l’insensé publie à haute voix ses folles pensées. _Cor
-insipientium provocat stultitiam._ (Salom., _Prov._, chap. XII, v. 25.)
-
-Le cardinal Mandruce disait: Ce n’est pas être fou que de faire une
-folie, mais c’est l’être que de ne pas savoir la cacher. Le proverbe
-allemand qui correspond au nôtre est très spirituel: _Der Kuckuck
-seinen einigen Namen ruft aus_. _Le coucou chante son propre nom._
-
-Celui des Italiens se fait remarquer par le même caractère:
-
-_Se tacesse la gallina non si saprebbe che a fatto l’uovo._ _Si la
-poule n’avait pas chanté, l’on ne saurait pas qu’elle a pondu._
-
-_Qui ne sait être fou n’est pas sage._
-
-La multitude des fous est si grande, que la sagesse est obligée de se
-mettre sous leur protection. _Sanitatis patrocinium est insanientium
-turba._ (St Augustin, _de Civit. Dei_, lib. VI, c. 10.)
-
-Il faut avoir un peu de folie, qui ne veut avoir plus de sottise.
-(Montaigne, _Ess._, liv. III, ch. 9.)
-
-On n’est estimé sage qu’autant qu’on est fou de la folie commune.
-(Fontenelle.)
-
-_Il vaut mieux être fou avec tous que sage tout seul._
-
-Le sage qui se trouve en compagnie des fous ne doit pas afficher un
-rigorisme déplacé, parce qu’il ne peut lui revenir rien de bon d’une
-pareille conduite.
-
- La raison même a tort quand elle ne plaît pas. (LACHAUSSÉE.)
-
-Il y a de la folie à vouloir se montrer sage tout seul, et de la
-sagesse à savoir à propos contrefaire le fou.
-
-J’ai toujours vu, dit Montesquieu, que, pour réussir dans le monde, il
-faut avoir l’air fou et être sage.
-
-_Un fou avise un sage._
-
-«Tous les jours, la sotte contenance d’un autre m’avertit et m’avise...
-Ce temps n’est propre qu’à nous amender à reculons, par disconvenance
-plus que par convenance, par différence que par accord. Étant peu
-appris par les bons exemples, je me sers des mauvais, desquels la leçon
-est ordinaire.» (Montaigne, _Ess._, liv. III, ch. 8.)
-
-On demandait à Lokman de quels maîtres il avait appris la sagesse, il
-répondit: De ceux qui ne la pratiquaient point.
-
-Les poisons, disait Confucius, deviennent des antidotes entre les mains
-d’un médecin habile: il en est de même des mauvais exemples pour le
-sage.
-
-C’est d’après ce principe, inhumainement appliqué, que les magistrats
-de Lacédémone fesaient enivrer un ilote qu’ils offraient en spectacle à
-leurs concitoyens, pour leur inspirer l’horreur de l’ivrognerie.
-
-_Les fous sont plus utiles aux sages que les sages aux fous._
-
-Paroles de Caton l’Ancien qui sont passées en proverbe.
-
-_Sans les fous, les sages ne pourraient pas vivre._ (Proverbe turc.)
-
-_Les sages vont chercher de la lumière, et les fous leur en donnent._
-(Proverbe espagnol.)
-
-_Au rire on connaît le fou._
-
-Le rire, dit Oxenstiern, est la trompette de la folie.
-
-L’abbé Damascène, espèce d’astrologue italien, a fait un traité où
-il distingue les tempéraments des hommes par leur manière de rire.
-Cet appréciateur burlesque prétend que le _ha ha ha_ caractérise
-les flegmatiques, le _hé hé hé_ les bilieux, le _hi hi hi_ les
-mélancoliques, le _ho ho ho_ les sanguins. Il ne fait pas mention
-expressément du rire des fous; mais ce rire est facile à reconnaître,
-malgré ses innombrables variétés. C’est celui qui naît tout à coup
-sans sujet, c’est-à-dire sans sujet apparent, car il est toujours
-produit par quelque hallucination. Salomon le compare au bruit que font
-les épines en brûlant sous la marmite, _Sicut vox spinarum sub ollâ,
-ita risus stultorum_. (Ecclés., c. VII, v 7.) Les épines pétillent
-beaucoup, se consument promptement, donnent peu de chaleur et ne font
-pas bouillir la marmite. Il en est de même de la joie des fous: elle
-éclate d’une manière bruyante, n’a pas de consistance, ne dure qu’un
-moment et n’amène pas de bon résultat.
-
-_Plus fou que ceux de Béziers._
-
-Le troubadour Giraud de Borneil dit qu’un baiser qu’il a reçu de
-sa dame l’a rendu _plus fou que ceux de Béziers_. C’est encore un
-espèce de proverbe injurieux que _Dans chaque maison de Béziers il y
-a la chambre d’un fou_; et les habitants de cette ville paraissent
-reconnaître la notoriété du fait, lorsqu’ils disent en parlant
-d’eux-mêmes: _Nous avons tous de l’esprit, mais ils sont fous_.
-
-Il y a aussi un dicton qui reproche aux habitants de Béziers d’être
-capables de pousser la folie jusqu’au déicide. Lorsqu’on cite le vers
-proverbial auquel a donné lieu la beauté de leur pays,
-
- _Si Deus in terris, vellet habitare Bliteris,_
-
- Si Dieu descendait sur la terre, il viendrait habiter Béziers,
-
-On ne manque guère d’ajouter, _ut iterum crucifigeretur_, _pour être
-crucifié de nouveau_.
-
-_Plus on est des fous, plus on rit._
-
-Un fou rit beaucoup, témoin l’expression proverbiale _Rire comme
-un fou_, et plusieurs fous réunis rient encore davantage, car ils
-s’excitent l’un l’autre à la joie.
-
-_Fou qui se tait passe pour sage._
-
-_Stultus quoque si tacuerit sapiens reputabitur, et si compresserit
-labia sua intelligens._ (Salomon, _Parab._, c. XVII, v. 23). _L’insensé
-même passe pour sage lorsqu’il se tait, et pour intelligent lorsqu’il
-tient sa bouche fermée._
-
-_Dieu aide à trois sortes de personnes: aux fous, aux enfants et aux
-ivrognes._
-
-Il semble, en effet, que Dieu leur accorde une protection spéciale
-pour les préserver des malheurs et des dangers qui les menacent
-continuellement.
-
-_Tous les fous ne portent pas la marotte._
-
-Proverbe qui a le même sens que cet autre: _Tous les fous ne sont
-pas aux Petites-Maisons_.—Les Italiens disent: _Se tutti i pazzi
-portassero una beretta bianca, pareremmo un branco d’oche_. _Si tous
-les fous portaient le bonnet blanc, nous ressemblerions à un troupeau
-d’oies._
-
-
-=FOUETTER.=—_Chacun se fait fouetter à sa guise._
-
-Chacun fait comme il veut, en ce qui le touche personnellement.—Un
-Espagnol repris de justice était conduit sur un âne d’un lieu à un
-autre, et frappé à coups de fouet pendant tout le trajet, conformément
-à l’ancienne coutume du pays. Comme on le raillait d’affecter, en
-subissant sa peine, une gravité mal placée, qui l’empêchait de piquer
-sa bête pour la faire aller plus vite, il répondit qu’il voulait que
-cela fût ainsi, et qu’il était bien maître de _se faire fouetter à sa
-guise_. C’est de là, dit-on, qu’est venu le proverbe. On peut croire,
-avec plus de raison, qu’il a dû son origine à un autre fait que voici:
-Les moines, dès le onzième siècle, avaient trouvé bon de se donner
-mutuellement la discipline par esprit de pénitence, mais tous ne se
-conformaient pas à cet usage avec le même zèle. Les capucins, qui se
-fouettaient chaque jour vigoureusement, reprochaient aux Augustins de
-ne se fouetter que trois jours par semaine, avec mollesse, et ceux-ci
-leur répliquaient: _Chacun se fait fouetter à sa guise_.
-
-La flagellation monastique n’avait d’autre lénitif que le chant
-du psaume _Miserere_, pendant la durée duquel on ne cessait de
-l’appliquer. Et c’est ce qui donna lieu de dire proverbialement d’un
-homme bien battu: _Il en a eu depuis miserere jusqu’à vitulos_; depuis
-le premier jusqu’au dernier mot de ce psaume.
-
-
-=FOURGON.=—_La pelle se moque du fourgon._
-
-Proverbe dont on fait l’application à une personne qui reproche à
-un autre des ridicules ou des défauts qu’elle a elle-même. Le mot
-_fourgon_ désigne ici une perche à laquelle est emmanché un long
-morceau de fer recourbé par le bout, qui sert à remuer le bois ou
-la braise dans le four.—Les Espagnols disent: _Dice la sartena a
-la caldera: Tirte alla, culo negro_. _La poêle dit au chaudron:
-Retire-toi, cul noir._
-
-On disait autrefois: _Le piètre se moque du boiteux_; et par le mot
-_piètre_, formé de _pes tritus_ (pied trituré, broyé), on entendait un
-boiteux des deux pieds. Ce mot n’existe plus que comme adjectif dans le
-sens de mesquin, chétif, de nulle valeur, en parlant des choses et des
-personnes.
-
-
-=FRANÇAIS.=—_Parler français._
-
-La langue française est moins susceptible qu’aucune autre
-d’amphibologie et d’obscurité, grâce à l’heureuse simplicité de sa
-construction qui, conformant presque toujours, dit M. Allou, la
-phrase à l’ordre direct, fait que l’enchaînement des mots s’y trouve
-exactement le même que celui des éléments dont se compose la pensée.
-Ce caractère lui est tellement propre, qu’on peut établir en axiome de
-grammaire que _ce qui n’est pas clair n’est pas français_; et c’est à
-cause de cela sans doute qu’elle a été choisie pour la rédaction des
-traités diplomatiques dont on peut dire que l’unique bonne foi c’est la
-clarté. Mais il faut observer qu’elle n’a pas été choisie, ainsi qu’on
-le croit communément, sous le règne de Louis XIV. Le congrès de Nimègue
-ne fit alors que consacrer l’usage dès longtemps reçu de l’employer,
-dans les transactions politiques, comme l’interprète la plus fidèle et
-comme la garantie la plus assurée qu’à l’avenir _on ne sèmerait plus la
-guerre dans des paroles de paix_.
-
-On voit, d’après ce que je viens de dire, que l’expression _parler
-français_ doit signifier: s’exprimer sans détour, sans équivoque,
-énoncer franchement sa pensée. C’est dans ce sens que Montaigne l’a
-employée en parlant des femmes qui, après avoir fait mauvais ménage
-avec leurs maris, paraissent inconsolables quand ils sont morts.
-«Est-ce pas, s’écrie-t-il, de quoy ressusciter de despit, qui m’aura
-craché au nez, pendant que j’estoy, me vienne frotter les pieds quand
-je ne suis plus? Ne regardez pas à ces yeux moites et à ceste piteuse
-voix. Regardez ce port, ce teinct et l’embonpoint de ces joues soubs
-ces grands voiles. C’est par là qu’_elle parle françois_.»
-
-Montaigne dit encore: «_Il faut parler françois_, il faut montrer ce
-qu’il y a de bon et de net dans le fond du pot.»
-
-Les Latins se servaient de l’expression _latinè loqui_, _parler latin_,
-à laquelle ils attachaient le même sens.
-
-_Parler français_ signifie aussi parler avec autorité, d’un ton
-menaçant; et il n’est pas besoin de remarquer que cette nouvelle
-acception n’a pas été fondée sur le caractère de la langue, mais sur
-celui du peuple qui la parle.
-
-
-=FRANCOLIN.=—_Muet comme un francolin pris._
-
-Le francolin, que Gesnerus nomme gelinotte sauvage et perdrix de
-montagne, est un oiseau pulvérateur qui multiplie beaucoup. Il ne
-s’apprivoise pas et devient muet dans l’état de captivité; mais il
-recouvre la voix quand la liberté lui est rendue. C’est ce que dit
-le vieux naturaliste Belon, dans le quatrain suivant de son livre
-intitulé: _Portraits d’oiseaux_:
-
- Le francolin étant oiseau de pris,
- En liberté chante et se tait en cage;
- Aussy celui qui a peu de langage
- Est dit _Muet comme un francolin pris_.
-
-
-=FRELAMPIER.=—_C’est un frelampier._
-
-C’est un homme de peu ou de rien.—Les uns dérivent ce mot de
-_frélampe_, menue monnaie de douze à quinze deniers, qui d’ordinaire
-était entre les mains des pauvres gens; d’autres, avec plus de raison
-peut-être, le font venir de _frère lampier_, frère allumeur de lampes
-dans les couvents. Borel l’explique par _charlatan_; mais cette
-acception n’est plus usitée, si elle l’a été.
-
-
-=FRELUQUET.=—_C’est un freluquet._
-
-C’est un homme léger, frivole, un damoiseau qui n’a d’autre mérite que
-sa parure. Le mot _freluquet_ est dérivé du roman _Freluque_ rapporté
-dans le _Glossaire_ de Roquefort, qui le traduit par bouquet, flocon,
-petit paquet de cheveux.
-
-
-=FRÉQUENTER.=—_Dis-moi qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es._
-
-On prend les goûts et les mœurs des personnes avec lesquelles on vit.
-La communication a tant d’influence sur l’homme, qu’elle ne lui permet
-pas d’avoir un caractère à soi. Elle le modifie et lui pétrit une
-ame sur le moule de ses liaisons, nourrit Achille avec la moelle des
-lions quand il est chez les Centaures, et l’habille en femme parmi les
-courtisans de Lycomède.
-
-
- =FRÈRE.=—_Le frère est ami de nature,
- Mais son amitié n’est pas sûre._
-
-Ce distique proverbial est une traduction de la phrase suivante de
-Cicéron: _Cum propinquis amicitiam natura ipsa peperit, sed ea non
-satis habet firmitatis_. (_De Amicitiâ_, cap. VI.)
-
-On voit que Legouvé ne doit pas avoir eu beaucoup de peine à faire ce
-vers charmant.
-
- Un frère est un ami donné par la nature[48].
-
-_La borne sied très bien entre les champs de deux frères._
-
-«C’est à la vérité, dit Montaigne, un beau nom et plein de dilection
-que le nom de frère; mais ce meslange de biens, ces partages, et
-que la richesse de l’un soit la pauvreté de l’autre, cela destrempe
-merveilleusement et relasche cette soudure fraternelle.»
-
-Il y a un proverbe espagnol qui dit: _Partir como hermanos: lo mio,
-mio; lo tuyo de entrambos_. _Partager comme frères: le mien est mien;
-le tien est à nous deux._
-
-Remarquons pour l’honneur de la fraternité, que l’expression française
-_Partager en frères_ exprime une pensée différente; elle signifie:
-partager également, amiablement, sans contestation. Il faut avouer
-pourtant qu’elle est rarement exacte dans son application.
-
-
-=FRIANDISE.=—_Avoir le nez tourné à la friandise._
-
-Le peuple de Paris disait autrefois, en parlant d’un gourmand: _Il est
-comme saint Jacques-de-l’Hôpital, il a le nez tourné à la friandise_,
-phrase proverbiale venue de ce que l’image de saint Jacques, placée
-sur le portail de l’église, regardait la _rue aux Oues_ (aux Oies),
-dans laquelle il y avait beaucoup de rôtisseurs dont les boutiques
-étaient garnies d’oies rôties, mets très estimé de nos bons aïeux[49].
-C’est de cette phrase qu’on a pris l’expression _Avoir le nez tourné
-à la friandise_, en y attachant un nouveau sens; car on l’applique
-ordinairement à une jeune femme qui a l’air coquet et éveillé, l’air
-d’aimer le plaisir.
-
-
-=FRICASSÉE.=—_Sentir de loin la fricassée._
-
-Avoir un pressentiment des inconvénients ou des dangers auxquels on
-s’exposerait en acceptant une invitation.—Cette façon de parler,
-employée par Brantôme (_Capitaines étrangers_, t. II, p. 177), fait
-allusion, suivant Le Duchat, au repas où furent arrêtés les comtes
-d’Egmont et de Horn, malheureuses victimes de la tyrannie de Philippe
-II.
-
-
-=FRINGALE.=—_Avoir la fringale._
-
-C’est-à-dire un appétit désordonné, une faim dévorante.—Ce mot est une
-corruption de _faim-valle_. La mauvaise habitude qu’a le peuple de dire
-_fraim_ pour _faim_ a changé d’abord _faim-valle_ en _fraim-valle_,
-puis en _fraim-galle_, et finalement en _fringale_. Quant à
-l’étymologie de _faim-valle_, M. Ch. Nodier pense qu’elle est assez
-difficile à trouver. «Il faut peut-être la chercher, ajoute-t-il, dans
-cette vieille expression employée par Baïf (feuillet 22 des _Mimes et
-enseignements_, 1581):
-
- Tout l’été chanta la cigale,
- Et l’hiver elle eut la faim-vale.
-
-«_Vale_ est ici adverbe, et vient de _valdè_; ou adjectif, et vient de
-_valens_, ou de _valida_.»
-
-
-=FROID.=—_Souffler le chaud et le froid._
-
-C’est parler tantôt pour, tantôt contre une personne ou une chose; en
-dire tantôt du bien, tantôt du mal, suivant les circonstances et les
-dispositions de ceux à qui l’on parle.
-
-Plutarque, dans son _Traité du premier froid_, ch. VII, rapporte cette
-expression qu’il explique en disant, d’après Aristote, que quand on
-souffle la bouche ouverte, on exhale un air intérieur qui est chaud, et
-que quand on souffle les lèvres serrées, on ne fait que pousser l’air
-extérieur qui est froid.
-
-On connaît l’apologue où figure un satyre qui, voyant un villageois
-souffler tour à tour dans ses doigts pour les rechauffer et sur son
-potage pour le refroidir, s’écrie: «Je n’aurai jamais amitié ni
-accointance avec un homme qui d’une même bouche _souffle le chaud et
-le froid_.» Cet apologue n’a pas été l’origine, mais l’application de
-l’expression proverbiale, qui remonte à la plus haute antiquité.
-
-Si vous soufflez l’étincelle, il en sortira un feu ardent; si vous
-«crachez dessus, elle s’éteindra; et c’est la bouche qui fait l’un et
-l’autre.» (Ecclésiastique, ch. II, v. 14.)
-
-
-=FRONDEUR.=—_C’est un frondeur._
-
-On sait que cette expression, employée figurément et dans un sens
-politique, naquit à l’époque où le cardinal de Mazarin gouvernait
-la France. Voici l’origine qu’elle eut, suivant Ménage. Le duc
-d’Orléans, dit cet auteur, s’était rendu au parlement pour empêcher
-qu’on y mît en délibération quelques propositions qu’il jugeait
-désavantageuses au ministère. Le conseiller Le Coigneux de Bachaumont
-engagea alors plusieurs de ses confrères à remettre la chose à une
-autre séance à laquelle le prince n’assisterait pas, et il ajouta
-qu’il fallait imiter les _frondeurs_ qui ne frondaient pas en présence
-des commissaires, mais qui frondaient en leur absence, malgré les
-défenses de ceux-ci. (Ces _frondeurs_ étaient des enfants de Paris
-qui, divisés par bandes armées de frondes, s’attaquaient à coups de
-pierres, prenaient la fuite quand ils voyaient accourir les agents de
-la police, et revenaient sur le champ de bataille, aussitôt qu’ils
-ne les apercevaient plus.) Quelques jours après, Le Coigneux de
-Bachaumont, entendant opiner quelques membres du parlement en faveur du
-ministre, dit qu’il allait _fronder_ cet avis. Ses amis applaudirent à
-l’expression; Marigny de Nevers, poète satirique, l’employa dans ses
-vaudevilles contre Mazarin, et de là vinrent les mots _frondeur_ et
-_fronde_, dont le premier servit à désigner tout opposant aux actes de
-ce ministre, et le second le parti de l’opposition.
-
-
-=FUMÉE.=—_Il n’y a point de feu sans fumée._
-
-Quelque précaution qu’on prenne pour cacher une passion vive, on ne
-peut s’empêcher de la laisser paraître. Quelquefois même on la découvre
-par le soin qu’on met à la tenir secrète.
-
-_Il n’y a point de fumée sans feu._
-
-En général, il ne court point de bruit qui n’ait quelque fondement. Les
-Italiens disent: _Non si grida mai al lupo ch’ egli non sia in paese_.
-_On ne crie jamais au loup qu’il ne soit dans le pays._
-
-_La fumée s’attache au blanc._
-
-La calomnie s’attache à la vertu; elle noircit l’innocence.
-
-_La fumée suit_ ou _cherche les belles_.
-
-Ce proverbe est fort ancien, car il se trouve dans un passage d’Athénée
-(_Deipnos._ liv. VI), où un parasite dit: _Comme la fumée je vole
-aux belles_. Gilbert Cousin qui le rapporte ainsi en latin, _Fumus
-pulchriorem persequitur_, n’en donne pas l’origine. Il se pourrait
-qu’il fût venu de ce que les belles, mettant d’ordinaire plus de
-recherche que les autres dans leur parure, font choix d’étoffes
-blanches ou brillantes, dont la fumée ternit facilement le lustre. Il
-s’applique par plaisanterie aux personnes qui se plaignent de la fumée;
-mais il se prend quelquefois dans une acception morale, pour signifier
-que l’envie poursuit le mérite.
-
-
-=FUMIER.=—_L’œil du fermier vaut fumier._
-
-La surveillance du fermier ou du maître, dans la culture de ses
-terres, sert autant que les engrais pour les rendre productives. Caton
-le censeur la regardait comme le fondement de l’économie rurale, et
-la recommandait en disant: _Frons occipitio prior_; ce que Pline
-le naturaliste a expliqué par cette remarque: _Frontem domini plus
-prodesse quam occipitium non mentiuntur. On a bien raison de dire que
-le front du maître est plus utile que son occiput._
-
-
-=FURIE.=—_La furie française._
-
-Cette expression date, dit-on, de la bataille de Fornoue que Charles
-VIII remporta, en 1495, sur les troupes réunies du pape, de l’empereur
-et de la république de Venise. Les ennemis, au nombre de trente-cinq
-à quarante mille hommes, furent culbutés par seize mille Français et
-prirent la fuite, incapables de se rallier, en s’écriant: _Non possiamo
-resistere a la furia francese_; paroles que Le Tasse a rappelées dans
-le septième chant de la _Jérusalem délivrée_, pour caractériser la
-valeur impétueuse de notre nation, l’_impeto franco_.
-
-Quelque accréditée que soit l’origine que je viens de rapporter, elle
-ne me paraît pas admissible. _La furie française_ était proverbiale
-longtemps avant la bataille de Fornoue. Gilbert Cousin, qui écrivait
-trente-cinq ans après cet événement, n’en a pas même parlé dans
-l’article de ses Adages intitulé: _Gallica furia_. Il a donné pour
-fondement à cette expression la remarque faite par César et par
-quelques autres historiens, que les habitants des Gaules ont toujours
-été à la guerre plus que des hommes dans le premier choc, et moins
-que des femmes dans le second. «Telle est la nature et la complexion
-des François, dit Rabelais (liv. IV, ch. 48), qu’ils ne valent qu’à
-la première poincte; lors ils sont pires que des diables: mais s’ils
-séjournent, ils sont moins que femmes.»
-
-Aristote a donné le nom d’_audace Celtique_ à cette intrépidité qui
-fait qu’on se précipite dans le danger en se jouant de sa vie.
-
-
-=FUSEAU.=—_Le fuseau doit suivre le hoyau._
-
-La femme doit filer quand l’homme pioche; il ne faut pas qu’elle reste
-oisive quand il travaille.
-
-
-=FUSÉE.=—_C’est une fusée difficile à démêler._
-
-C’est une intrigue qui n’est pas aisée à débrouiller; c’est une affaire
-qui cause beaucoup d’embarras. Allusion à la difficulté qu’on éprouve,
-en filant, à démêler la filasse qui garnit la quenouille.—Cette
-expression métaphorique est fort ancienne et se trouve dans beaucoup
-de langues. Elle fut employée heureusement par l’eunuque Narsès, à
-qui l’impératrice Sophie avait envoyé une quenouille avec un fuseau,
-en lui faisant dire qu’un demi-homme comme lui devait filer avec les
-femmes, au lieu de commander les armées. Les victoires de Narsès
-étaient une assez bonne réponse à cette insultante raillerie; mais on
-prétend que, ne pouvant maîtriser son indignation à la vue des signes
-de la servitude domestique à laquelle il était rappelé, il s’écria
-fièrement: Annoncez à l’impératrice que j’accepte son présent et que je
-lui filerai _une fusée très difficile à démêler_. Bientôt après il tint
-parole, en appelant en Italie Alboin, roi des Lombards.
-
-
-=FUSIL.=—_Se coucher en chien de fusil._
-
-Expression très pittoresque et très usitée parmi le peuple pour dire:
-rassembler ses membres, se tenir tout pelotonné dans son lit à cause du
-froid.
-
-
-
-
-G
-
-
-=GABATINE.=—_Donner de la gabatine à quelqu’un._
-
-C’est le tromper, lui en faire accroire, se moquer de lui. _Gabatine_
-est dérivé du vieux mot _gab_ ou _gabe_, qui signifiait: raillerie,
-moquerie. On avait aussi autrefois le verbe _gaber_ ou _gabber_, et
-l’on disait dans le même sens: _gaber_ ou _gabber quelqu’un_.
-
-
-=GABEGIE.=—_Il y a là dessous de la gabegie._
-
-C’est-à-dire quelque intrigue, quelque manége, quelque artifice dont
-il faut se défier. «Ce mot trivial, dit M. Ch. Nodier, est d’un
-usage si commun dans le peuple, qu’il n’est pas permis de l’omettre
-dans les dictionnaires, et qu’il est du moins curieux d’en chercher
-l’étymologie. Il est évident qu’il nous a été apporté par les
-Italiens, et que c’est une des compensations de peu de valeur que nous
-avons reçues d’eux en échange des innombrables altérations que leur
-prononciation efféminée a fait subir à notre langue. _Gabegie_ ou
-_gabbegie_ est fait de _gabba_ et de _bugia_, ruse et mensonge.»
-
-
-=GALBANUM.=—_Donner du galbanum à quelqu’un._
-
-Lui donner de fausses espérances, l’amuser par de vaines
-promesses.—Cette façon de parler, dit Moisant de Brieux, vient de ce
-que, pour faire tomber les renards dans le piége, on y met des rôties
-frottées de galbanum dont l’odeur plaît extrêmement à ces animaux et
-les attire. Le galbanum est une espèce de gomme produite par une plante
-du même nom.
-
-
-=GALÈRE.=—_Qu’allait-il faire dans cette galère?_
-
-Ce proverbe dont on fait l’application à un homme qui s’est _embarqué
-dans une mauvaise affaire_, doit son origine à une scène des
-_Fourberies de Scapin_, où le vieux Géronte, apprenant que son fils
-Léandre est retenu dans une galère turque, d’où il ne peut sortir qu’en
-donnant cinq cents écus qu’il le prie de lui envoyer, s’écrie jusqu’à
-six fois: _Que diable allait-il faire dans cette galère?_ Cette scène,
-que tout le monde connaît, est imitée d’une scène du _Pédant joué_, où
-le principal personnage, placé dans la même situation que Géronte, et
-obligé de compter cent pistoles pour le rachat de son fils, dit aussi à
-plusieurs reprises: _Que diable aller faire dans la galère d’un Turc?_
-Mais l’imitation est bien supérieure à l’original, et si l’esprit de
-Cyrano de Bergerac a trouvé le refrain auquel reviennent toujours les
-deux avares, c’est le génie de Molière qui l’a rendu comique, et en a
-fait un proverbe qu’on n’oubliera jamais.
-
-
-=GALIMATHIAS.=—_C’est du galimathias._
-
-Cette expression naquit au barreau, selon le savant Huet, à l’époque
-où l’on plaidait en latin. Il s’agissait, un jour, d’un litige survenu
-au sujet d’un coq appartenant à un nommé Mathias. Certain avocat,
-extrêmement diffus, répéta si souvent dans son plaidoyer les mots
-_gallus_ et _Mathias_, que la langue finit par lui fourcher; au lieu
-de dire _gallus Mathiæ_ (le coq de Mathias), il dit _galli Mathias_
-(Mathias du coq), ce qui égaya beaucoup l’auditoire, et donna lieu
-d’appeler _galimathias_ tout discours embrouillé et confus.
-
-Il y a deux sortes de _galimathias_, disait Boileau, le _galimathias
-simple_, et le _galimathias double_. Le _galimathias simple_ est celui
-que le lecteur n’entend pas, mais que l’auteur entend; le _galimathias
-double_ est celui qui ne peut être entendu ni du lecteur ni de l’auteur.
-
-Je citerai comme exemple curieux du _galimathias double_ une phrase
-facétieuse de Rabelais, dans laquelle cet auteur a eu probablement en
-vue d’imiter et de faire ressortir l’inextricable confusion des titres
-de parenté établis par les généalogistes. «En après Pantagruel, lisant
-les belles chroniques de ses ancêtres, trouva Geoffroy de Lusignan, dit
-Geoffroy à la grand’dent, grand-père du beau-cousin de la sœur aînée
-de la tante du gendre de l’oncle de la bruz de sa belle-mère, estait
-enterré à Maillezais, etc. (Liv. II, ch. 5.)
-
-On lisait un jour à Voltaire une pièce de vers de la façon d’un
-amateur nommé M. de Gali.—Il ne manque à cet ouvrage qu’un seul mot,
-s’écria-t-il, c’est celui de _Mathias_, qu’il faut placer immédiatement
-après le nom de l’auteur.
-
-Voltaire avait créé le terme _galithomas_, pour exprimer certaine
-enflure voisine du _galimathias_, qu’on trouve quelquefois dans le
-style de Thomas, dont Gilbert a dit:
-
- Thomas assommant, quand sa lourde éloquence
- Souvent, pour ne rien dire, ouvre une bouche immense.
-
-La réputation méritée de Thomas comme orateur et comme poète n’a pas
-permis que ce terme fût sanctionné par l’usage.
-
-
-=GANT.=—_Jeter le gant à quelqu’un._
-
-Le défier au combat.
-
-_Ramasser ou relever le gant._
-
-Accepter le défi.
-
-Ces expressions sont venues de l’usage où l’on était autrefois de
-décider par les armes et en champ clos certaines affaires civiles ou
-criminelles. Les deux parties se présentaient devant les juges, leur
-exposaient les faits qui les portaient à recourir au combat judiciaire,
-et se donnaient réciproquement un démenti. Aussitôt après, l’une
-d’elles jetait à terre son _gant_ que l’autre ramassait, et, l’épée à
-la main, elles s’attaquaient avec fureur, jusqu’à ce que la victoire
-eût prononcé sur le différend.
-
-_Avoir perdu ses gants._
-
-Cela se dit d’une demoiselle qui a eu quelque commerce de galanterie,
-parce qu’autrefois un des plus grands témoignages d’amour qu’une
-demoiselle pût accorder à un homme qu’elle croyait épouser, c’était de
-lui donner ses gants. Élisabeth, reine d’Angleterre, éprise de Robert
-d’Évreux, comte d’Essex, lui fit présent d’un de ses gants pour qu’il
-le portât sur son chapeau; faveur dont elle n’honora jamais aucun autre
-soupirant, car on prétend qu’elle en eut un assez grand nombre, quoi
-qu’en dise cette épitaphe qu’elle ordonna de mettre sur son tombeau:
-_Ci gît Élisabeth, qui régna vierge et mourut vierge. Hic sita est
-Elisabeth quæ virgo regnavit, virgo obiit._ (Cambden, ad ann. 1559.)
-
-_Vous n’en aurez pas les gants._
-
-C’est ce qu’on dit à une personne qui annonce une chose déjà connue,
-qui propose un expédient déjà proposé, et qui, avec la prétention
-de donner du nouveau, ne donne que du vieux.—Allusion à l’usage de
-gratifier d’une paire de gants celui qui apportait une bonne nouvelle.
-Cet usage, suivant Le Duchat, est venu d’Espagne, où il est appelé la
-_paragante_, mot qui signifie proprement _pour des gants_, et qui se
-trouve employé comme synonyme de récompense dans ces vers de Molière:
-
- Dessus l’avide espoir de quelque _paragante_
- Il n’est rien que leur art avidement ne tente.
-
-En France, les bourgeois donnaient des gants, et les grands seigneurs
-donnaient quelque pièce de l’habillement; cela avait lieu surtout
-au treizième et au quatorzième siècle. On sait que Duguesclin
-se dépouillait fort souvent de sa robe pour en faire présent au
-gentilhomme ou au trouvère qui lui apportait bon message ou plaisir, et
-que ceux-ci le remerciaient de sa magnificence en épelant son nom en
-rasades, c’est-à-dire en vidant un nombre de coupes égal à celui des
-lettres de ce noble nom.
-
-Cette coutume de récompenser par des vêtements est de toute antiquité;
-il n’y a guère de peuple chez lequel elle n’ait été pratiquée: je me
-bornerai à citer les Grecs, les Romains et les Arabes. Aristophane
-parle d’un habit qu’on devait donner à un poète pour avoir chanté les
-louanges d’une cité. Martial nous dit qu’à Rome on gratifiait les
-poètes d’habits neufs. En Arabie, on fesait de semblables cadeaux, et
-Mahomet donna son manteau au poète Kaab. En Orient, on donne encore des
-fourrures et des étoffes.
-
-
-=GAUTIER ET GARGUILLE.=—_Se moquer de Gautier et de Garguille._
-
-Se moquer de tout le monde. Regnier a dit (sat. XIII):
-
- Au reste, n’épargnez ni Gaultier ni Garguille.
-
-«Gaultier et Garguille étaient deux bouffons qui jouaient dans les
-farces avant que le théâtre français se fût perfectionné. Leurs noms
-ont passé en proverbe pour signifier des personnes méprisables et
-sans distinction. L’auteur du _Moyen de parvenir_ a dit dans le même
-sens: _Venez, mes amis, mais ne m’amenez ni Gaultier ni Guillaume_.
-Celle façon de parler est moins ancienne que l’autre; car on trouve
-_Gautier et Garguille_ dans le premier des contes imprimés sous le nom
-de Bonaventure des Periers, dont la permission d’imprimer est de l’an
-1557: _Riez_, dit-il, _et ne vous chaille si ce fut Gaultier ou si ce
-fut Garguille_.» (M. Viollet Le Duc, Commentaire de Regnier.)
-
-
-=GELER.=—_Plus il gèle, plus il étreint._
-
-Plus il arrive de maux, plus il est difficile de les supporter.
-
-
-=GÉNIE.=—_Il n’y a point de génie sans un grain de folie._
-
-_Nullum magnum ingenium sine mixturâ dementiæ_, dit Sénèque, qui
-attribue cette pensée à Aristote; cependant Aristote n’a exprimé cette
-pensée d’une manière formelle dans aucun de ses ouvrages. Mais dans
-un de ses problèmes, il s’est proposé une question qui la renferme
-implicitement, et qui peut avoir donné lieu au résultat présenté par
-Sénèque: cette question est énoncée ainsi: «Pourquoi ceux qui se sont
-distingués, soit en philosophie, soit en politique, soit en poésie,
-soit dans les arts, ont-ils tous été mélancoliques?» (_Probl._, sect.
-30.)
-
-Platon fait entendre aussi qu’on se flatte vainement d’exceller dans un
-art, surtout dans la poésie, si, guidé seulement par les règles, on ne
-se sent transporté de cette fureur presque divine qui est en ce genre
-le caractère le plus sensible et le moins équivoque d’une véritable
-inspiration.
-
-En effet, sans l’enthousiasme, sans cette fièvre de l’ame, il n’est
-point de productions immortelles dans les arts imitatifs, et un poète,
-un musicien, un peintre, un statuaire, n’enfantent rien qui frappe, qui
-émeuve, qui transporte; en un mot, tout ce qui est sublime, tout ce qui
-surpasse la nature, est le fruit de l’enthousiasme et quelquefois même
-d’une sorte de folie dont l’enthousiasme est fort près. L’histoire des
-beaux arts nous apprend que plusieurs artistes et écrivains célèbres
-furent sujets à des accès de folie causés par une exaltation d’esprit
-à laquelle ils durent souvent leurs plus grands succès; têtes aliénées
-par l’imagination. Il est sûr que les passions fortes décomposent
-l’être moral, et lui donnent pour ainsi dire une autre nature ou du
-moins une autre manière d’être, soit en bien, soit en mal.
-
-C’est là sans doute ce qui a donné lieu au proverbe, qu’on emploie
-comme une sorte de reproche contre le génie, car on veut que le génie
-soit toujours sage, sans penser, dit, je crois, Helvétius, qu’il est
-l’effort des passions, rarement compatibles avec la sagesse.—Pascal
-remarque à ce sujet, que l’_extrême esprit est accusé de folie, et que
-rien ne passe pour bon que la médiocrité_.
-
-Il faut reconnaître pourtant que les grands talents se trouvent
-rarement dans un homme sans de grands défauts, et que les erreurs les
-plus monstrueuses ont toujours été l’œuvre des plus grands génies.
-
-
-=GEORGE.=—_Laissez faire à George, il est homme d’âge._
-
-On croit que ce proverbe est un mot que répétait souvent Louis XII,
-pour exprimer sa confiance dans l’habileté du cardinal George d’Amboise
-son ministre; non que ce ministre fût réellement un homme d’âge,
-puisqu’il mourut à cinquante ans, mais parce qu’il déployait dans
-l’administration des affaires publiques une expérience comparable
-à celle des plus sages vieillards. _Être homme d’âge_ signifiait
-alors, être homme d’expérience.—Le cardinal George d’Amboise, dit
-Montesquieu, trouva les intérêts du peuple dans ceux du roi, et les
-intérêts du roi dans ceux du peuple.
-
-_Être monté comme un saint George._
-
-Être monté sur un cheval fort bon ou fort beau.—Saint George était né
-en Cappadoce, pays renommé, chez les anciens, pour les chevaux. Il est
-toujours représenté, suivant l’usage de l’église romaine, monté sur un
-cheval de bataille, armé de toutes pièces, et terrassant un dragon de
-sa lance. C’est ainsi qu’on le voit sur le collier de l’ordre de la
-jarretière, dont il est le patron. Les empereurs d’Orient l’avaient
-fait peindre de la même manière sur l’un des douze étendards portés
-dans les grandes cérémonies. Les armoiries de Russie furent aussi un
-saint George à cheval jusqu’en 1482, où le grand-duc Iwan III, qui
-avait épousé la princesse Sophie, petite-fille de Manuel II Paléologue,
-les quitta pour prendre celles de l’empire grec, renversé par Mahomet
-II, c’est-à-dire, l’aigle noir à deux têtes.
-
-_Rendre les armes à saint George._
-
-«Les légendaires racontent que saint George, après divers voyages,
-s’arrêta à Silène, ville de Lybie (quelques-uns disent à Melitène,
-ville d’Arménie), qui était infestée par un dragon épouvantable. Ce
-cavalier, armé de pied en cap, attaqua le dragon et lui passa un
-lien au cou. Le monstre se soumit à lui par l’effet d’une puissance
-invisible et surnaturelle, et se laissa conduire sans résistance; de
-sorte qu’_il rendit_, pour ainsi dire, _les armes à saint George_. Ce
-fait miraculeux est cité sous l’empire de Dioclétien, en l’année 299 de
-l’ère chrétienne.» (M. Viollet Le Duc, _Comment._ de Regnier.)
-
-_Brave comme saint George._
-
-Expression employée par plusieurs auteurs, notamment par Regnier (sat.
-VII).—Les chevaliers avaient choisi saint George pour patron, et ils
-recevaient leurs grades _au nom de Dieu et de monsieur saint George_.
-Ceux qui devaient se battre en duel prenaient à témoin _saint George
-le bon chevalier_ dans les serments qu’ils fesaient. Le cri de guerre
-des Anglais était _saint George_, comme celui des Français était _saint
-Denys_. L’historien Guido rapporte que Robert, comte de Flandre, qui se
-signala parmi les premiers croisés, fut appelé _filius Georgii_, _fils
-de saint George_, à cause de sa grande vaillance. L’église romaine
-avait coutume d’invoquer _saint George_, avec saint Maurice et saint
-Sébastien, dans les expéditions des chrétiens contre les ennemis de la
-foi. Le nom de _Géorgie_, donné à une province de l’Asie, est venu de
-ce que les habitants de cette province, en combattant les infidèles,
-se plaçaient toujours sous la protection de _saint George_, en qui
-ils avaient une confiance particulière. Gautier de Metz rappelle ce
-dernier fait dans les vers suivants, extraits de son roman intitulé _La
-mappemonde_.
-
- Celle gent sont boin crestien,
- Et ont à nom _Georgien_.
- Car _saint George_ crient toujours,
- En bataille et ès estours
- Contre payens, et si l’aourent
- Sur tous outres et l’honnourent.
-
-
-=GIBELET.=—_Avoir un coup de gibelet._
-
-On sous-entend _à la tête_, et l’on suppose que la cervelle de la
-personne à laquelle on applique cette expression s’est éventée, comme
-le vin s’évente quelquefois, après que le tonneau où il est contenu
-a été percé avec le petit forêt qu’on appelle _gibelet_. On dit
-dans le même sens: _Avoir un coup de marteau_.—_Avoir un coup de
-hache._—_Avoir la tête fêlée._
-
-
-=GIBET.=—_Le gibet ne perd jamais ses droits._
-
-C’est-à-dire que les criminels sont punis tôt ou tard. Ce proverbe
-n’est pas toujours vrai, et il est démenti par cet autre, _Le gibet
-n’est que pour les malheureux_, dont le sens est, que les richesses et
-le crédit sauvent ordinairement les grands criminels.
-
-On rapporte que Charles-Quint, passant un jour devant un gibet, ôta son
-chapeau pour le saluer très respectueusement. Nous avons ajourd’hui
-bien des gens qui seraient tentés d’en faire autant devant l’échafaud.
-Ils le regardent comme une des bases de la civilisation; ils pensent
-que, si la civilisation touche au ciel par des théorèmes, elle n’a
-pas sur la terre de plus solide appui que l’échafaud. C’est de la
-présence de cet instrument de justice que vient toute leur sécurité.
-Ils ressemblent trait pour trait à un homme dont voici l’histoire:—Cet
-homme, échappé d’un naufrage, aborde sur une côte escarpée. Le danger
-qu’il vient de courir remplit encore ses sens de terreur. Il se figure
-qu’il foule une terre inhospitalière; son imagination troublée ne lui
-montre que des anthropophages prêts à le dévorer; il se glisse entre
-les rochers et les arbres, précipitant ou suspendant ses pas tour à
-tour, et croyant entendre son arrêt de mort dans le moindre bruit; il
-arrive enfin à un endroit marqué par des traces humaines. A cette vue,
-il recule épouvanté; mais, ô bonheur inespéré! en se détournant, il a
-découvert un gibet. A l’instant, son cœur ne bat plus que de joie; il
-lève les yeux au ciel, et s’écrie: Dieu soit béni! je suis dans un pays
-civilisé.
-
-_Malheureux comme un gibet._
-
-Dans l’antiquité, le gibet était fait du bois de certains arbres
-appelés _malheureux_, maudits par la religion et réputés stériles,
-tels que le peuplier, l’aune et l’orme. _Infelices arbores, damnatæque
-religionis, quæ nec seruntur nec ferunt fructum, quales populus, alnus,
-ulmus._ (Pline, _Hist. nat._, lib. XXVI.) C’est probablement de là
-qu’est venue l’expression proverbiale.—On dit aussi: _Plus malheureux
-que le bois dont on fait le gibet_, ce que Pasquier a pris pour titre
-du chapitre 40 du livre VIII de ses _Recherches_, où il prétend que
-cette expression fait allusion au gibet de Montfaucon qui porta
-malheur à tous ceux qui le firent construire ou réparer. En effet,
-remarque-t-il, Enguerrant de Marigny, premier auteur de ce gibet, y fut
-pendu; _un général des finances_ de Charles-le-Bel, Pierre Rémy, qui
-ordonna de le reconstruire, y fut attaché à son tour, sous le règne de
-Philippe de-Valois; «et de notre temps, ajoute-t-il, Jean Moulnier,
-lieutenant civil de Paris, y ayant fait mettre la main pour le refaire,
-la fortune courut sur lui, sinon de la penderie, comme aux deux autres,
-pour le moins d’amende honorable, à laquelle il fut condamné.»
-
-Cette tradition sur le gibet de Montfaucon rappelle celle des Romains
-sur le _cheval Séien_. C’était un superbe animal qu’une généalogie
-fabuleuse fesait descendre des chevaux de Diomède qui dévorèrent leur
-maître; et l’on croyait que la destinée avait voulu qu’il eût une
-sorte de ressemblance avec ces chevaux, en attachant fatalement à sa
-possession la perte de son possesseur. Cnéius Séius, à qui il appartint
-d’abord, fut livré au bourreau par Marc-Antoine. Dolabella, qui en
-fit l’acquisition, périt bientôt après de mort violente. Deux autres
-acquéreurs, Cassius et Marc-Antoine, l’auteur du supplice du premier
-propriétaire, eurent une fin tragique. Enfin, un cinquième, Nigidius,
-se noya avec ce funeste cheval, en traversant la rivière de Marathon;
-et le souvenir de tant de malheurs passa en proverbe. On disait à Rome
-d’un homme poursuivi par une fatalité constante qui ne lui permettait
-de réussir en rien: _Equum habet seianum_; _il a le cheval séien ou le
-cheval de Séius_.
-
-_Si le gibet avait une bouche comme il a des oreilles, il appellerait à
-lui bien des gens._
-
-Ce vieux proverbe, tombé en désuétude, est fondé sur un usage de la
-législation pénale d’autrefois: le bourreau coupait les oreilles des
-filous repris de justice, ce qui s’appelait _essoriller_, et il les
-clouait au gibet. Ce supplice fut infligé, sous Charles VIII, à Dojac,
-qui avait été l’un des ministres de Louis XI.—En Angleterre, les
-auteurs qui déplaisaient au gouvernement étaient attachés au pilori
-par les oreilles; et une telle punition fut en vigueur jusque sous le
-protectorat de Cromwell.
-
-
-=GILLE.=—_Faire Gille._
-
-S’esquiver, s’enfuir. On prétend que cette façon de parler fait
-allusion à la conduite de saint Œgydius, dont on a transformé le nom en
-celui de saint Gille, prince qui prit la fuite pour ne pas être forcé
-d’accepter la couronne qu’on lui offrait.
-
-On trouve dans le _Ménagiana_ l’exorde d’un sermon qui fut prêché,
-le jour de la fête de ce saint, par le père Boulanger, surnommé le
-_petit-père André_. Je pense que mes lecteurs ne seront pas fâchés
-que je le rapporte ici. «Messieurs, s’écria le facétieux prédicateur,
-quoiqu’il soit ordinaire de trouver du niais partout où il y a du
-_Gille_, témoin le proverbe si commun, _Gille le niais_, il n’en est
-cependant pas ainsi du grand saint dont nous célébrons la mémoire; car,
-s’il a été _Gille_, il n’a point été niais; au lieu que la plupart
-des chrétiens d’aujourd’hui sont tous des niais, par cela même qu’ils
-ne sont pas des _Gilles_. C’est, messieurs, ce que je me propose de
-vous faire voir dans mon discours, dont voici tout le plan et toute
-l’économie. _Gille_ n’a point été niais, parce qu’il a été assez avisé
-pour devenir un saint: première proposition. Vous serez tous des
-niais, qui tomberez sottement dans les filets du diable, si vous ne
-changez de vie et ne devenez des _Gilles_, comme votre glorieux patron:
-seconde proposition. Voilà les deux raisons qui feront le partage de
-ce discours, après que nous aurons imploré le secours de celle qui fit
-_faire Gille_ au diable, lorsque l’ange lui dit: _Ave, Maria_, etc.»
-
-
-=GLACE.=—_Rompre la glace._
-
-Lever les premières difficultés dans une affaire, hasarder une
-première démarche, une tentative qui exige de la hardiesse, et de la
-fermeté.—Cette expression, traduite du latin _scindere glaciem_, est
-une métaphore prise, suivant Érasme, de la coutume des marins qui,
-se trouvant arrêtés au passage de quelque fleuve gelé, envoient des
-hommes en avant, pour rompre la glace et frayer le chemin.
-
-
-=GLOSE.=—_La glose d’Orléans est pire que le texte._
-
-Les Orléanais ont de l’esprit, mais ils l’ont tourné à la raillerie; et
-c’est probablement ce qui leur a valu l’épithète de _guépins_ (voyez ce
-mot), et a donné lieu au proverbe que _la glose d’Orléans est pire que
-le texte_; car le propre des railleurs est d’ajouter toujours quelque
-chose aux faits qu’ils rapportent, ce qui s’appelle broder et détruire
-le texte par la glose. Telle est l’explication que Lemaire, dans ses
-_Antiquités d’Orléans_, ch. 19, donne de ce proverbe cité dans une
-lettre de Jean de Cervantes, évêque de Ségovie, au pape Æneas Sylvius,
-dans la _Forêt nuptiale_ de Jean Nevizan (liv. V, n. 25), et dans les
-_Instituts_ de Pierre de Belle-Perche, en latin, _de Bellâ perticâ_
-(liv. IV, tit. 6). Ce dernier auteur dit: _Glossa Aurelianensis est quæ
-destruit textum_. _La glose d’Orléans est celle qui détruit le texte._
-
-
-=GNAC.=—_Il y a du gnac._
-
-C’est-à-dire quelque chose de suspect dont il faut se défier.
-Cette locution rappelle l’histoire d’un courtisan qui, sortant des
-appartements du Louvre, cherchait vainement son manteau à l’endroit où
-il l’avait déposé. Il demanda quelles étaient les personnes qui étaient
-sorties avant lui, dans l’espérance qu’il pourrait le retrouver chez
-quelqu’une d’elles; mais comme il entendit nommer un gentilhomme gascon
-dont le nom se terminait en _gnac_: Ah! s’écria-t-il, puisqu’il y a du
-_gnac_, mon manteau est perdu.—Regnier a fait allusion à ce trait dans
-le vers suivant:
-
- En mémoire aussitôt me tomba la Gascogne. (Sat. X.)
-
-Notez que _gasconner_ s’est dit autrefois pour escamoter, et qu’il a
-été employé dans ce sens par Brantôme.
-
-
-=GODARD.=—_Servez M. Godard! sa femme est en couches._
-
-Le nom de _Godard_, que le peuple aujourd’hui donne spécialement au
-mari d’une femme en couches, signifiait autrefois un homme adonné aux
-plaisirs de la table, habitué à prendre toutes ses aises. C’était
-un synonyme de _Godon_, autre vieux mot que le prédicateur Olivier
-Maillard a employé dans plusieurs de ses sermons, notamment dans le
-vingt-quatrième, où le mauvais riche est appelé _Unus grossus godon qui
-non curabat nisi de ventre_; _un gros godon qui n’avait cure que de son
-ventre_.
-
-Le proverbe a deux acceptions très distinctes. Si on l’applique
-à un homme à qui un enfant vient de naître, c’est une formule de
-félicitation équivalente à un _Gloria patri_, une exclamation d’amical
-et joyeux enthousiasme en faveur de la paternité. Dans tous les autres
-cas, c’est une ironie emphatique contre les prétentions d’un paresseux
-qui voudrait qu’on lui fît sa besogne, ou d’un indiscret qui, en
-réclamant quelque service, montre une exigence déplacée, ou bien encore
-d’un impertinent qui se donne des airs de commander.
-
-Ce proverbe est venu sans doute de ce que, autrefois, dans le Béarn
-et dans les provinces limitrophes, le mari d’une femme en couches se
-mettait au lit pour recevoir les visites des parents et des amis, et
-s’y tenait mollement plusieurs jours de suite, pendant lesquels il
-avait soin de se faire servir des mets succulents. Une telle étiquette,
-désignée par l’expression _Faire la couvade_, qui en indique clairement
-le motif, se rattachait probablement à quelque tradition du culte des
-Géniales, dieux qui présidaient à la génération. Elle n’était pas moins
-ancienne que singulière. Apollonius de Rhodes (_Argaunotiq._, ch. II),
-en signale l’existence sur les côtes des Tiburéniens, où _les hommes_,
-dit-il, _se mettent au lit quand les femmes sont en couches, et se font
-soigner par elles_. Diodore de Sicile et Strabon rapportent qu’elle
-régnait de leur temps en Espagne, en Corse et en plusieurs endroits
-de l’Asie, où elle s’est conservée parmi quelques tribus de l’empire
-Chinois. Les premiers navigateurs qui abordèrent au Nouveau-Monde l’y
-trouvèrent établie, et il n’y a pas longtemps qu’elle était encore
-observée par les naturels du Mexique, des Antilles et du Brésil.
-
-La locution populaire _Faire l’accouchée_, c’est-à-dire se tenir au
-lit par oisiveté et mollesse, prendre ses aises, se délicater, ne
-serait-elle pas venue aussi d’une allusion à l’usage de la _couvade_?
-
-
-=GOGO.=—_Avoir tout à gogo._—_Vivre à gogo._
-
-Avoir tout en abondance.—Vivre à son aise, dans l’abondance—_Gogo_
-est une réduplication du celtique _go_, qui signifie: _beaucoup_, _en
-profusion_. Les Anglais disent: _To be born with a silver spoon in the
-mouth_. _Être né avec une cuiller d’argent à la bouche._
-
-
-=GONIN.=—_C’est un maître Gonin._
-
-Un homme fin, rusé, fourbe. Regnier a dit (sat. X):
-
- Pour s’assurer si c’est ou laine, ou soie, ou lin,
- Il faut en devinaille être _maître Gonin_.
-
-Sur quoi Brossette fait celle remarque: «Brantôme, vers la fin du
-premier volume de ses _Dames galantes_, parle d’un _maître Gonin_,
-fameux magicien, ou soi-disant tel, qui, par les tours merveilleux de
-son art, divertissait la cour de François I^{er}. Un autre _maître
-Gonin_, petit-fils du précédent, et beaucoup moine habile si l’on
-en croit Brantôme, vivait sous Charles IX. Delrio, tome II de ses
-_Disquisitions magiques_, en rapporte un fait par où, s’il était
-véritable, le petit-fils ne cédait en rien au grand-père»[50].
-
-Il y avait aussi, sous Louis XIII, un nouveau _maître Gonin_, habile
-joueur de gobelets qui se tenait sur le Pont-Neuf. Mais ce n’est pas
-la dextérité de ces personnages célèbres dans les rues de Paris qui a
-donné lieu à l’expression proverbiale. Elle est plus ancienne qu’eux.
-Le nom de _Gonin_ d’ailleurs n’est point patronymique; il vient de
-_gone_, qui signifiait particulièrement une robe de moine, dans
-l’ancienne langue romane, et il a servi à désigner ceux qui portaient
-cette robe. Un _tour de maître Gonin_, c’est proprement un tour de
-moine.
-
-
-=GORGE.=—_Faire rendre gorge à quelqu’un._
-
-C’est l’obliger à rendre ce qu’il a pris illicitement; métaphore
-empruntée de la fauconnerie, où l’on appelle _gorge_ la mangeaille de
-l’oiseau de proie, qui se la voit souvent arracher du jabot par le
-fauconnier, lorsque celui-ci veut qu’il chasse.
-
-_L’oiseau ne vole pas sur sa gorge._
-
-Au propre, l’oiseau ne vole pas à la poursuite du gibier, quand il est
-repu; au figuré, l’on ne doit pas se livrer à un violent exercice en
-sortant de table.
-
-_Faire une gorge chaude de quelque chose._
-
-_Gorge chaude_ est un terme de vénerie par lequel on désigne la viande
-du gibier vivant ou récemment tué qu’on donne aux oiseaux de proie; et
-c’est parce que ces oiseaux sont très friands d’une telle curée, qu’on
-a dit des personnes qui se réjouissent d’une chose, qu’_elles en font
-une gorge chaude_ ou _des gorges chaudes_.
-
-
-=GOUJON.=—_Avaler le goujon._
-
-Se laisser attraper, se laisser prendre à une supercherie, à un conte,
-comme font M. et madame Oronte dans la comédie de _Crispin rival_,
-lorsqu’ils ajoutent foi à deux fripons de valets qui leur parlent de
-deux étangs où l’on pêche tous les ans pour 2,000 francs de goujons.
-
-
-=GOUSSAUT.=—_C’est un franc Goussaut._
-
-Un seigneur de la cour de Louis XIII fesait une partie de piquet dans
-un cercle. Ayant reconnu qu’il n’avait pas bien écarté, il s’écria: _Je
-suis un franc Goussaut_. Or, _Goussaut_ était le nom d’un président
-qui jouait très mal et qui passait pour un imbécile. Ce président
-se trouvait par hasard derrière le joueur, qui ne le croyait pas si
-près. Choqué de l’expression, il répondit avec colère: Vous êtes un
-sot. Et l’autre repartit, sans se déconcerter: Vous avez raison; c’est
-précisément cela que j’ai voulu dire.
-
-On a prétendu que la locution a dû son origine à cette anecdote, mais
-elle a été prise indubitablement de la fauconnerie, où le terme de
-_goussaut_ s’emploie pour désigner un oiseau peu allongé et trop lourd
-pour la volerie, comme la buse.
-
-
-=GOÛT.=—_Il ne faut pas disputer des goûts._
-
-Voltaire a expliqué ainsi ce proverbe: «On dit qu’_il ne faut point
-disputer des goûts_, et on a raison, quand il n’est question que du
-goût sensuel, de la répugnance qu’on a pour une certaine nourriture,
-de la préférence qu’on donne à une autre: on n’en dispute point, parce
-qu’on ne peut corriger un défaut d’organes. Il n’en est pas de même
-dans les arts: comme ils ont des beautés réelles, il y a un bon goût
-qui les discerne, et un mauvais goût qui les ignore; et on corrige
-souvent le défaut d’esprit qui donne un goût de travers. Il y a aussi
-des ames froides, des esprits faux, qu’on ne peut ni échauffer, ni
-redresser. C’est avec eux qu’il ne faut point disputer des goûts, parce
-qu’ils n’en ont point.»
-
-
-=GOUTTE.=—_La goutte est comme les enfants des princes; on la baptise
-tard._
-
-On se contentait d’ondoyer les enfants des princes du sang au moment de
-leur naissance, et on ne les baptisait que lorsqu’ils avaient atteint
-l’âge de douze ans[51]. C’est ce qui a fait dire que la goutte leur
-ressemble, d’après la peine qu’éprouvent les goutteux à convenir qu’ils
-sont travaillés de cette maladie.—_Les goutteux sont martyrs avant
-d’être confesseurs_, dit un autre proverbe plus ancien.
-
-_Goutte tracassée est à demi-pansée._
-
-L’exercice est un bon remède contre la goutte.
-
- _Au mal de la goutte_
- _Le mire ne voit goutte._
-
-Ovide a dit la même chose dans ce vers:
-
- _Tollere nodosam nescit medicina padagram._
-
-_Mire_ est un vieux mot qui signifie médecin et chirurgien.
-
-_La goutte vient de la feuillette ou de la fillette._
-
-Jeu de mots proverbial que répétait souvent l’historien Mézeray, qui
-passe pour en être l’auteur.
-
-
-=GRÂCE.=—_Donner le coup de grâce à quelqu’un._
-
-Faire quelque chose qui achève de le perdre, de le ruiner.—On appelait
-autrefois _coup de grâce_, le coup que le bourreau donnait sur
-l’estomac à un criminel roué vif, afin d’abréger ses souffrances.
-
-_Apprêter la table bien fournie à la bonne grâce._
-
-Expression citée dans les _Adages de l’Ancien et du Nouveau Testament_
-par le jésuite Martin Del Rio, qui la regarde comme une allusion au
-culte de _bonne grâce_ ou bonne fortune à laquelle on consacrait des
-tables couvertes de mets exquis, pour se ménager ses faveurs. Cette
-expression, dont se servent les villageois, dans quelques localités du
-midi de la France, pour dire bien traiter ses convives, leur prodiguer
-les délices de la bonne chère, était généralement usitée autrefois et
-signifiait de plus: se donner du bon temps, jouir des douceurs de la
-vie, se livrer à ses joyeux penchants; toutes acceptions conformes à
-celles que les Latins attachaient à l’adage _indulgere genio_, que je
-crois devoir traduire par _choyer son bon génie_, car cet adage me
-paraît avoir la même origine que notre expression. Ce qui me porte
-à penser ainsi, c’est que le bon génie et la bonne fortune furent
-toujours adorés et fêtés ensemble. Ces deux divinités recevaient les
-mêmes honneurs, à Rome, dans un temple du Capitole, dont leurs statues,
-chefs-d’œuvre de Praxitèle, fesaient un des plus beaux ornements; elles
-avaient un autel commun dans l’antre de Trophonius; Orphée ne les a
-jamais séparées dans ses hymnes, et le prophète Isaïe les a réunies
-dans ce passage remarquable, traduit en latin d’après la version des
-Septante: _Qui ponitis mensam gad et impletis meni libamen_, etc.
-_Vous qui dressez la table pour la bonne fortune et qui préparez des
-libations pour le bon génie_, etc. C’est saint Jérome qui nous apprend
-que _gad_ signifie la bonne fortune, et _meni_ le bon génie.
-
-
-=GRAIN.=—_Être dans le grain._
-
-Être à son aise, être dans quelque affaire avantageuse.—Métaphore
-empruntée des animaux qui sont nourris de grain et qui en ont plus
-qu’il ne leur en faut.
-
-
-=GRAISSER.=—_Graisser la patte à quelqu’un._
-
-Le gagner en lui fesant un cadeau ou lui donnant de l’argent. La
-Mésangère a prétendu que le mot _patte_ désignait ici un pied de
-chevreuil ou autre bête fauve, suspendu à un cordon de porte, et il
-s’est fondé sur l’expression plus récente _graisser le marteau_,
-c’est-à-dire, donner la pièce au portier d’une maison dont on veut se
-faciliter l’entrée. Mais ce mot doit s’entendre de la main de l’homme
-qui se laisse corrompre par un présent. Dans le temps où l’on payait la
-dime _de carnibus porcinis_ (des chairs de porc), _Graisser la patte_
-s’employait littéralement pour exprimer l’action d’un redevancier qui
-remettait, de la main à la main, au commissaire-dimeur quelque portion
-de la denrée soumise au droit, dans la vue de capter sa bienveillance
-ou d’apprivoiser sa rigidité[52]. Les solliciteurs donnaient aussi
-du lard aux personnes qu’ils voulaient intéresser en leur faveur. Le
-lard était au moyen-âge un mets fort estimé et il jouissait de tous
-les priviléges dont les poulardes du Mans et les dindes truffées sont
-aujourd’hui en possession.
-
-
-=GRAPIN.=—_Se noyer dans la mare à Grapin._
-
-Cette espèce de proverbe qu’on emploie en parlant d’un discoureur
-qui perd le fil de ses idées et reste court, est un mot de Pierre
-Emmanuel de Coulanges. Cet aimable chansonnier, proche parent et ami
-de madame de Sévigné, occupait une charge de conseiller au parlement,
-quoique son caractère léger et jovial le rendit peu propre aux graves
-fonctions de la magistrature. Un jour qu’il rapportait, aux enquêtes
-du palais, l’affaire d’une mare d’eau que se disputaient deux paysans,
-dont l’un se nommait Grapin, il s’embrouilla dans le détail des faits,
-et, interrompant brusquement sa narration, il dit aux juges: «Pardon,
-messieurs, je sens que je me noie dans la mare à Grapin, et je suis
-votre serviteur.» Le lendemain il vendit sa charge, et ne songea plus
-qu’à faire de jolies chansons et de bons diners.
-
-
-=GRATTE-CUL.=—_Il n’est point de si belle rose qui ne devienne
-gratte-cul._
-
-Il n’y a pas de si belle personne qui, en vieillissant, ne devienne
-laide. Les Italiens disent: _Non fû mai cosi bella scarpa che non
-diventasse brutta ciabatta_; _il n’y a jamais eu si beau soulier qui ne
-soit devenu laide savatte_.
-
- _Non semper idem floribus est honos
- Vernis..._ (HORACE, lib. II, od. II.)
-
- Les fleurs du printemps ne conservent pas toujours leur beauté.
-
-
-=GREC.=—_Être Grec._
-
-Les Grecs ayant de l’instruction, quand les autres peuples étaient dans
-l’ignorance, ont dû nécessairement passer pour habiles. De là cette
-expression qu’on applique à un homme fin, adroit, subtil, rusé, et
-même perfide. Les Romains donnaient le même sens au verbe _græcari_,
-_agir à la manière des Grecs_, et ils appelaient l’art de tromper, _ars
-pelasga_, _art des Grecs_.
-
-On dit d’un homme peu instruit ou peu industrieux, qu’_il n’est pas
-grand Grec_, ou _habile Grec_.
-
-_Passez, c’est du grec._
-
-C’est-à-dire, ne vous occupez pas, ne vous mêlez pas de cela, car
-vous n’y entendez rien. Cette locution a sans doute tiré son origine
-de la coutume des glossateurs. On prétend que lorsqu’ils tombaient
-sur quelque mot grec dans les manuscrits latins, ils cessaient
-d’interpréter, et en donnaient pour raison que c’était du grec qui ne
-pouvait être lu: _Græcum est, non potest legi_.
-
-
-=GREDIN.=—_C’est un gredin._
-
-Il y avait autrefois chez les grands seigneurs des valets du dernier
-ordre qui se tenaient toujours sur les _gradins_, c’est-à-dire sur
-les degrés de l’escalier, sans jamais entrer dans l’appartement. On
-leur donnait à cause de cela le nom de _gredins_, corrompu de celui
-de _gradins_, et ce nom devint par la suite un terme injurieux, pour
-signifier un homme du néant, un homme sans naissance, sans bien ni
-qualités, un mauvais gueux.
-
-_Gredin_ s’emploie aussi pour désigner un fripon, et l’on prétend que,
-dans ce sens, l’expression est une métaphore prise du chien du même
-nom, dont la mauvaise réputation vient de ce que les individus de la
-race à laquelle il appartient sont uniquement propres à quêter et à
-piller. Certain fournisseur du temps du directoire, ne manquait jamais
-d’appeler gredins ceux de ses agents qui trompaient sa confiance. Ne
-me parlez pas de ce gredin-là, disait-il d’un de ses employés les plus
-intelligents: c’est un chien qui quête, mais qui ne rapporte pas.
-
-
-=GRELOT.=—_Attacher le grelot._
-
-Faire le premier pas dans une entreprise difficile, hasardeuse. Dans
-la fable de La Fontaine, _Conseil tenu par les rats_, l’assemblée
-décide, sur l’avis de son doyen, qu’il faut attacher un grelot au cou
-du terrible chat Rodilard. La résolution est unanime, mais nul ne se
-présente pour l’exécution:
-
- Chacun fut de l’avis de monsieur le doyen,
- Chose ne leur parut à tous plus salutaire.
- La difficulté fut d’_attacher le grelot_,
- L’un dit: je n’y vois point; je ne suis pas si sot;
- L’autre: je ne saurais; si bien que sans rien faire
- On se quitta.
-
-L’expression a été popularisée par notre inimitable fabuliste; mais
-elle n’est pas de son invention. Il y a un proverbe chinois qui dit:
-_Celui qui a attaché le grelot doit le détacher_. Celui qui a commencé
-une entreprise doit la terminer.
-
-
-=GRENIER.=—_Quand la maison est trop haute, il n’y a rien au grenier._
-
-Quand une personne a la taille trop élevée, elle a la tète vide. C’est
-une opinion fort ancienne et fort répandue que la nature développe le
-corps outre mesure aux dépens de l’esprit, et que ce qu’elle ajoute au
-premier elle le retranche au second: _Quod corporis addit moli detrahit
-ingenio natura_.—Un proverbe latin traduit du grec dit: _Amens qui
-longus, un homme grand est un sot_.
-
-Le petit abbé Cosson, disputant un jour avec un impertinent de haute
-taille et de peu d’intelligence, finit brusquement par lui dire:
-«Brisons là, monsieur; un rez-de-chaussée ne peut pas tenir tête à
-six étages.» Comme son interlocuteur n’avait pas l’air de comprendre:
-«Rien n’est plus semblable, ajouta-t-il, qu’un homme de six pieds et
-une maison de six étages. C’est toujours le sixième qui est le plus mal
-meublé.»
-
-Le chancelier Bacon avait fait la même comparaison avant lui. Interrogé
-par Jacques I^{er} sur ce qu’il pensait d’un ambassadeur français,
-homme fort grand, à qui ce roi venait de donner audience: «Sire,
-répondit-il, les gens de cette taille sont quelquefois semblables
-aux maisons de cinq ou six étages, dont le plus haut appartement est
-d’ordinaire le plus mal garni.»
-
-
-=GRENOBLE.=—_Faire la reconduite de Grenoble._
-
-C’est accompagner quelqu’un à coups de pierres; le renvoyer en le
-maltraitant.
-
-Quelques-uns pensent que ce dicton est né d’une allusion à l’échec
-qu’éprouva Lesdiguières, lorsque, voulant surprendre Grenoble, il en
-fut repoussé à coups de pierres. Quelques autres le font venir des
-rixes si fréquentes, dans cette ville, entre les compagnons du devoir
-et les cordonniers, dont les uns voulant chasser les autres, les
-poursuivent à coups de pierres.
-
-
-=GRENOUILLE.=—_Faire le métier de la grenouille._
-
-C’est boire et babiller; double occupation des ivrognes.
-
-_Il n’est pas cause que les grenouilles n’ont point de queue._
-
-On sait que les petits des grenouilles, ou les tétards, ont une longue
-queue qui disparaît à mesure que leur corps se développe. C’est sur
-ce changement, regardé par le peuple comme un phénomène merveilleux,
-qu’est fondé le dicton, dont on se sert ironiquement pour signifier
-qu’un homme ne fait rien d’extraordinaire, qu’il n’a pas la moindre
-intelligence.
-
-
-=GRIBOUILLE.=—_Il est fin comme gribouille, qui se cache dans l’eau,
-de peur de la pluie._
-
-On trouve dans le recueil de Philippe Garnier: _Il est aussi sot que
-Dorie, qui se cache dans l’eau, de peur de la pluie_. _Gribouille_
-et _Dorie_ sont des êtres imaginaires, des types de la sottise de
-certaines gens qui, pour éviter un inconvénient, se jettent dans
-un autre inconvénient encore plus grand.—On dit aussi, _c’est un
-gribouille_, pour un sot, un imbécile, un niais. Borel pense que ce nom
-vient du grec γρυτοπώλης (regrattier, fripier). D’autres le croient
-forgé à plaisir.
-
-
-=GRIGOU.=—_C’est un grigou._
-
-Un misérable qui n’a pas de quoi vivre; un avare fieffé qui se refuse
-jusqu’au nécessaire. Ce mot dit Roquefort, vient de l’italien _grieco_,
-ou de l’espagnol _griego_, qui a la même signification. L’abbé Morellet
-le fait dériver du latin _gregarius_.
-
-
-=GRINGALET.=—_C’est un gringalet._
-
-On se sert beaucoup de cette expression pour désigner, au physique, un
-homme maigre, fluet, et au moral, un homme sans aveu, sans consistance,
-sans considération. Nos lexicographes ne regardent pas ce mot comme
-français, car aucun ne le cite. On peut croire pourtant qu’il l’est ou
-du moins qu’il l’a été, puisqu’il se trouve dans Perceval.
-
-
-=GRIVE.=—_Soûl comme une grive._
-
-Ce n’est pas sans raison qu’on a fait de cet oiseau le type proverbial
-de l’ivresse. Les grives sauvages s’enivrent fortement à manger
-du raisin mûr qu’elles aiment beaucoup, et les grives apprivoisées
-s’enivrent plus fortement encore à boire du vin pur, pour lequel elles
-ont un goût particulier. Linnée (_Fauna suecica_, p. 71) parle d’une
-litorne ou tourdelle, espèce de grive, qui, ayant été élevée chez un
-cabaretier, se rendit si familière, qu’elle courait sur la table et
-allait boire du vin dans les verres; elle en but tant qu’elle devint
-chauve; mais, après avoir été privée de cette liqueur, pendant un an
-qu’elle passa en cage, elle reprit ses plumes.
-
-
-=GRUE.=—_Faire la grue._
-
-C’est-à-dire regarder en l’air, parce que la grue est un oiseau à long
-cou qui a la tête et les yeux dirigés en l’air. Le peuple, qui est
-toujours disposé à chercher des merveilles en l’air, est appelé _le
-peuple grue_. Dans cette dernière expression, _grue_ se prend pour
-bête, imbécile, comme dans le proverbe suivant: _Maître Gonin est mort,
-le monde n’est plus grue_.
-
-_Faire le pied de grue._
-
-Lorsque les grues s’arrêtent quelque part, dit Pline le naturaliste
-(liv. X, c. 23), quelques-unes font le guet pendant la nuit, posées
-sur un pied et tenant de l’autre un petit caillou dont la chute, quand
-elles s’endorment, révèle leur négligence, ou interrompt leur sommeil:
-les autres se tiennent, tantôt sur un pied et tantôt sur l’autre. De là
-cette expression triviale, _Faire le pied de grue_, pour dire attendre
-longtemps sur ses pieds.
-
-_Un moineau dans la main vaut mieux qu’une grue qui vole._
-
-Il faut préférer un petit avantage qui est certain à un grand avantage
-qui est incertain.
-
-La grue figure dans ce proverbe par la raison qu’on mangeait beaucoup
-de grues en France dans le treizième et le quatorzième siècle; comme on
-peut le voir dans le vieux livre intitulé: _Viandier pour appareiller
-toutes manières de viandes_, par Taillevent.
-
-
-=GUÉPIN.=—_Les guépins d’Orléans._
-
-L’esprit fin et railleur des Orléanais leur a fait donner ce sobriquet
-de _guépins_, qui est dérivé du bas latin _guespa_ pour _vespa_, guêpe,
-comme l’indiquent ces vers de Théodore de Bèze:
-
- _Aurelias vocare vespas suevimus.
- Ut dicere olim mos erat nasum atticum._
-
-Bonaventure des Périers, dans son _conte d’une dame d’Orléans qui
-aimait un écolier_, oppose le terme de _guépin_ à civil et poli.
-C’était, dit-il, une dame gentille et honnête, encore qu’elle fût
-_guespine_.
-
-Dans la _Relation de l’entrée de l’empereur Charles-Quint à Orléans_,
-en 1539, _guespin_ est employé pour étudiant de la ville d’Orléans.
-
-On trouve dans le _Mercure_ d’octobre 1732, une autre origine que
-voici: «Orléans est une des plus anciennes villes des Gaules, fondée
-par une colonie grecque sortie des environs de l’Épire, 250 ans après
-la destruction de Troie. Orléans fut la plus savante ville des Gaules.
-On remarquait dans ses habitants un certain génie brillant qu’on ne
-remarquait pas dans les autres Gaulois; aussi leur donna-t-on le nom
-de γόεσπος (goespos) qui en grec signifie _pierre brillante_. C’était
-une espèce de caillou transparent qui se trouvait aux environs de
-l’Épire, et qui a longtemps décoré les temples des Grecs. Le nom leur
-est resté depuis, et, par corruption de langage, a été changé en celui
-de _guespin_ ou _guépin_.»
-
-
-=GUEULE.=—_Venir la gueule enfarinée._
-
-C’est-à-dire dans l’espérance d’obtenir ce qu’on désire, avec une
-sotte confiance, inconsidérément.—Cette façon de parler est, suivant
-Le Duchat, une métaphore empruntée des boulangers qui, au moment
-d’enfourner, sèment de la farine à la _gueule_ ou bouche de leur four,
-afin de juger par la manière dont la farine s’allume, si le four a le
-degré de chaleur convenable. N’est-elle pas plutôt une allusion aux
-farces dites _enfarinées_, dans lesquelles l’acteur chargé du rôle de
-Gilles ou de Pierrot, se montre toujours le visage saupoudré de farine?
-(Voyez _Jean farine_.)
-
-_A goupil endormi, rien ne lui chet en gueule._
-
-On ne gagne rien à vivre dans l’inaction.—Goupil primitivement
-voulpil, est un vieux mot dérivé de _vulpillus_ diminutif de _vulpes_
-(renard), et _chet_ est la troisième personne du présent de l’indicatif
-du vieux verbe _chéir_ ou _chéer_ (choir, tomber.)
-
-
-=GUEUX.=—_Gueux comme un rat._
-
-Ne serait-ce pas gueux comme un _ras_ qu’il faudrait dire? On ne voit
-pas, en effet, en quoi un rat est plus gueux qu’un autre animal de
-son espèce, tandis que _ras_, au lieu de _rat_, donne l’idée d’un
-malheureux, qui, condamné à être rasé ou tondu publiquement, reste dans
-l’abandon et la misère.
-
-On dit plus fréquemment, _gueux comme un rat d’église_; ce qui est tout
-à fait juste, car un rat n’a presque rien à manger dans une église.
-Il est probable que cette dernière comparaison a été imaginée pour
-rectifier l’inexactitude de la première plus anciennement usitée.
-
-_Les gueux ne sont jamais hors de leur chemin._
-
-Parce que les gueux n’ont point de demeure fixe. Il en est de même de
-ceux qui disputent sans avoir des notions déterminées; et ce proverbe
-leur est justement appliqué.
-
-
-=GUI.=—_A gui l’an neuf! où au gui l’an neuf!_
-
-C’est le cri antique, le cri gaulois, par lequel les Druides
-annonçaient en chantant le premier jour de l’année, jour consacré à la
-distribution du gui de chêne.
-
- _Ad viscum, viscum Druidæ cantare solebant._ (OVIDE.)
-
-Il est encore usité aujourd’hui, en plusieurs endroits, comme refrain
-de quelques couplets que les enfants font entendre devant les portes
-des maisons, pour demander des étrennes.
-
-
-=GUIGNON.=—_Porter guignon._
-
-Porter malheur.—Le mot _guignon_, dérivé du verbe _guigner_ (regarder
-du coin de l’œil ou de travers), a reçu la signification de malheur, à
-cause des maléfices attribués par la superstition à cette manière de
-regarder, qui est celle de l’envie.
-
- _Non istic oblique oculo mea commoda quisquam,
- Limat._ (HORACE, lib. I, épist. 14.)
-
- Ici personne ne trouble mon bonheur par son œil oblique.
-
-Les Espagnols appellent, _mal de ojos_, _mal des yeux_, non le mal
-qu’on reçoit, mais celui qu’on donne par les yeux. C’est la fascination
-du mauvais œil.
-
-
-=GUILLEDOU.=—_Courir le guilledou._
-
-Aller souvent, et surtout la nuit, dans les lieux de débauche.
-_Guilledou_, suivant Ménage, est dérivé de _gildonia_, espèce
-d’ancienne société ou confrérie, encore existante en quelques endroits
-d’Allemagne, dans laquelle on fesait des festins qui pouvaient servir
-de prétexte à d’autres débauches.—Suivant Le Duchat, _courir le
-guilledou_ est une corruption de _courir l’aiguillette_, et peut
-signifier proprement courir les grands corps de garde, de tout temps
-pratiqués dans les portes des villes, sous des tours dont les flèches
-se terminent en pointe comme l’aiguillette d’un clocher. Une de ces
-portes est appelée _guildou_ dans l’_Histoire du roi Charles VII_
-(édition du Louvre, in-folio, p. 783); et, dans l’histoire du même
-prince, attribuée à Alain Chartier, sous l’année 1446, il est parlé
-d’un château de Bretagne appelé _Guilledou_, soit à cause de sa tour,
-soit parce qu’il était situé sur quelque pointe de montagne.—L’abbé
-Morellet, donne l’étymologie suivante: «Le propos d’un homme qui court
-les lieux de prostitution est tout naturellement _will do you...?_
-_Voulez-vous...?_ si l’on considère que le _w_ anglais se change
-souvent en _g_, et que _dou_ a pu remplacer _do you_ pour la plus
-grande facilité de la prononciation, on comprend aisément comment
-_courir le guilledou_ est mener la vie d’un libertin, demandant aux
-filles _will you?_ ou _will do you...?_
-
-
-=GUILLOT.=—_Être logé chez Guillot le songeur._
-
-C’est être absorbé dans ses pensées, dans ses réflexions. Moisant de
-Brieux conjecture que, _Guillot le songeur_ a été mis pour Guillan le
-pensif, chevalier de la cour du roi Lisvard qui l’appelait le plus
-grand rêveur du monde, parce qu’il pensait tellement à sa dame, qu’il
-s’oubliait souvent lui-même.
-
-_Qui croit guiller Guillot, Guillot le guille._
-
-_Guiller_ est un vieux mot qui signifie tromper.—Borel assure que
-ce proverbe vient d’un seigneur de l’Albigeois, nommé Guillot de
-Ferrières, homme très rusé sous une apparence de bonhomie.
-
-
-
-
-H
-
-
-=HABIT.=—_L’habit ne fait pas le moine._
-
-Il ne faut pas juger des personnes pur l’extérieur.—On a donné
-diverses origines à ce proverbe. Quelques auteurs prétendent qu’il fut
-imaginé à une époque où les moines affectaient de porter le heaume avec
-les éperons dorés, et se paraient d’un costume mondain, sous lequel ils
-avaient plutôt l’air de chevaliers que d’ecclésiastiques (S. Norbert,
-_Stat._—S. Bernard, APOLOG. CX, n. 25). Quelques autres pensent qu’il
-fut introduit par les jurisconsultes canoniques, qui décidèrent que
-la profession était nécessaire pour posséder un bénéfice régulier, et
-qu’il ne suffisait pas du noviciat et de la prise d’habit, ou, ce qui
-revient au même, que l’_habit ne fesait pas le moine_. (Godefroy, _sur
-la coutume de Normandie_). On lit dans les _Décrétales_ de Grégoire
-IX, qui siégeait dès l’an 1227: _Cùm monachum non faciat habitus, sed
-professio regularis_.
-
-Je crois que le proverbe est antérieur aux faits auxquels on a voulu
-le rattacher, et qu’il est venu par imitation de celui des anciens
-_Isiacum linostolia non facit_, la robe de lin ne fait pas le prêtre
-d’Isis.—Les prêtres de la déesse Isis étaient revêtus de longues robes
-de lin semblables aux aubes de nos prêtres, ce qui leur a fait donner,
-par Ovide, la dénomination de _linigera turba_.
-
-On trouve L’_habit ne fait pas l’ermite_, dans le fabliau intitulé:
-_Frère Denise, Cordelier_, par Rutebœuf.
-
-_Si l’habit du pauvre a des trous, celui du riche a des taches._
-
-Proverbe qui revient à cette sentence latine traduite d’un vers grec de
-Théognis: _Virtutem egestas, divitiæ vitium tegunt, les haillons de la
-misère couvrent la vertu, le manteau de la fortune couvre le vice_.
-
-Il semble, dit Platon, que l’or et la vertu soient placés des deux
-côtés d’une balance, et qu’on ne puisse ajouter au poids du premier
-sans que l’autre devienne au même instant plus léger.
-
-_L’habit volé ne va pas au voleur._
-
-Les biens mal acquis ne profitent point.
-
-_Porter un habit de deux paroisses._
-
-Autrefois les paroisses étaient tenues de lever à leurs frais pour
-l’armée un certain nombre de pionniers, qu’elles devaient, en outre,
-équiper complétement; mais chacune d’elles avait le droit de revêtir
-les siens d’une livrée particulière: d’où il résultait que, lorsque
-deux paroisses réunies ne fournissaient qu’un seul homme, le costume
-dont elles l’affublaient était mi-partie de deux étoffes de différente
-couleur. Ce qui donna naissance à l’expression proverbiale _porter
-un habit de deux paroisses_, qui n’a pas besoin d’être expliquée
-au propre, et qui signifie, au figuré, agir ou parler tantôt d’une
-manière, tantôt d’une autre, être ce qu’on nomme communément un _homme
-à deux visages_, ou comme disaient les Latins, _homo bilinguis_, _un
-homme à deux langues_, ou _à deux paroles_.
-
-La Fontaine a dit, dans la onzième fable du livre XII:
-
- Quoique ainsi que la pie il faille dans ces lieux
- _Porter habit de deux paroisses_.
-
-Vers qui présentent heureusement les deux acceptions de notre
-expression proverbiale; car le fabuliste, tout en parlant dans le sens
-moral, a voulu rappeler aussi le sens propre, par allusion au plumage
-noir et blanc de la pie.
-
-
-=HABITUDE.=—_L’habitude est une seconde nature._
-
-_Ferme in naturam consuetudo vertitur._ (Cicéron, _de invent._, lib. I,
-cap. 2.) L’habitude est un composé des impressions répétées que font
-sur nous l’instruction, l’exercice, l’opinion et l’exemple. Une fois
-qu’elle est établie, elle n’a pas moins d’empire que la nature avec
-laquelle elle se confond si bien, qu’un philosophe n’a pas craint de
-dire: On appelle l’habitude une seconde nature, et peut-être la nature
-n’est-elle qu’une première habitude.
-
-
-=HAIE.=—_N’approchez pas des haies._
-
-Dans un village du Poitou, une femme, après une grosse maladie, tomba
-en léthargie. On pensa qu’elle avait perdu la vie, on l’enveloppa d’un
-linge seulement, selon la coutume des pauvres gens du pays, et on la
-porta au cimetière. Les porteurs ayant passé à travers des buissons,
-les épines la piquèrent, et elle revint de sa léthargie, si bien
-qu’elle vécut encore quatorze ans. Au bout de ce temps, elle mourut, ou
-du moins son mari crut qu’elle était assez morte pour être enterrée.
-Il la fit porter de nouveau au dernier asile, et lui-même voulut
-accompagner son corps; mais en arrivant à l’endroit des buissons, il
-s’écria à plusieurs reprises: _N’approchez pas des haies_. Ce qui
-devint un proverbe dont le sens moral est: ne fréquentez pas les gens
-qui peuvent vous faire du mal; éloignez-vous de la société des méchants.
-
-
-=HALLEBARDE.=—_Cela rime comme hallebarde et miséricorde._
-
-Cela ne rime pas du tout.—Certain parémiographe a prétendu qu’il faut
-entendre ici par miséricorde une dague de ce nom[53], avec laquelle
-les hommes de guerre d’autrefois achevaient un ennemi terrassé, en
-l’enfonçant dans le défaut de son armure, et il a indiqué l’extrême
-différence de la miséricorde, arme très courte qu’on portait à
-la ceinture, et de la hallebarde, arme très longue qu’on portait
-sur l’épaule, comme raison du proverbe employé, suivant lui, pour
-ridiculiser l’assimilation de deux choses disproportionnées ou
-disparates.
-
-Cette origine ne me paraît pas admissible, en voici une autre qui est
-rapportée dans plusieurs recueils, et qui a du moins le mérite d’être
-fort plaisante, si elle n’a pas celui d’être vraie.
-
-Un petit boutiquier de Paris, nommé J. Cl. Bombet, fort ignorant de
-tout ce qui ne concernait pas son petit négoce, eut le chagrin de voir
-mourir le suisse de l’église Saint-Eustache, avec lequel il était très
-lié. Il voulut rendre ses regrets publics, en composant pour feu son
-ami une belle épitaphe, mais la grande difficulté était de la faire
-en vers, car il n’avait aucune espèce de notion sur la poésie. Il
-s’adressa à un maître d’école qui n’en savait guère davantage, et lui
-demanda quelles étaient les règles de cet art. Le magister, d’un air
-doctoral, lui répondit que, quoiqu’une pièce de vers dût rouler sur
-un sujet unique, il fallait néanmoins, autant qu’il était possible,
-que chaque vers pût présenter en lui-même une idée indépendante, que,
-quant à la rime, il était nécessaire que les trois dernières lettres
-du second vers fussent les mêmes que les trois dernières du précédent.
-Le bonhomme retint bien cette leçon, et, après beaucoup de travail, il
-accoucha du quatrain suivant:
-
- Ci gît mon ami Mardo_che_.
- Il a voulu être enterré à Saint-Eusta_che_.
- Il y porta trente-deux ans la halleba_rde_.
- Dieu lui fasse misérico_rde_.
-
- (Par son ami J. Cl. BOMBET, 1727.)
-
-Il fit graver cette sublime épitaphe sur la pierre tumulaire, et de là
-vint le proverbe _cela rime comme hallebarde et miséricorde_.
-
-La véritable explication de ce proverbe, bien antérieur à la date de
-l’épitaphe, se rattache à un fait littéraire que voici. Nos anciens
-versificateurs regardaient deux consonnes suivies d’un e muet, comme
-suffisantes pour constituer une rime féminine, ce qui parut plus tard
-un abus auquel on remédia en exigeant que cette rime fut double et
-résultat du son qui se lie immédiatement à la syllabe muette. Ainsi,
-les rimes de _hallebarde_ et _miséricorde_, qui étaient admises d’après
-le premier principe, furent proscrites d’après le second, et elles
-devinrent dès-lors le type proverbial des rimes défectueuses.
-
-On dit aussi: _Cela rime comme bûche et poche.—Cela rime comme corne
-et lanterne._
-
-
-=HARDI.=—_Hardi comme un saint Pierre._
-
-Cela se dit d’une personne qui nie effrontément une chose, comme fit
-saint Pierre, lorsqu’il renia trois fois Jésus-Christ.
-
-
-=HARENG.=—_La caque sent toujours le hareng._
-
-Proverbe qu’on applique à une personne qui, par quelque action ou
-par quelque parole, fait voir qu’elle retient encore quelque chose
-de la bassesse de son origine ou des mauvaises impressions qu’elle a
-reçues.—On dit aussi: _Le mortier sent toujours les aulx_.
-
- _Quo semel est imbuta recens servabit odorem
- Testa diu._ (HORACE, liv. I, épit. 2.)
-
-
-=HARO.=—_Crier haro sur quelqu’un._
-
-C’est se récrier avec indignation sur ce qu’il fait ou dit mal à
-propos.—L’opinion la plus accréditée sur le mot _haro_ est celle qui
-le fait dériver de Rol ou Rollon, chef des Normands, qui, en vertu du
-traité de Saint-Clair sur Epte, en 912, se fit baptiser pour épouser
-Giselle, fille de Charles-le-Simple, et devint le premier duc de
-Normandie sous le nom de Robert, parce que Robert, duc de France et
-de Paris, lui avait servi de parrain. Rollon fut, dit-on, après sa
-conversion, un souverain si zélé pour le maintien de l’ordre et de
-la justice, et si redouté des méchants, que son nom seul prononcé
-réprimait leurs entreprises. Les lois qu’il fit contre le vol furent si
-exactement observées, qu’on n’osait même ramasser ce qu’on trouvait,
-dans la crainte d’être accusé de l’avoir dérobé. Un jour, qu’il
-chassait dans la forêt de Roumare, un seigneur franc, qui était parmi
-les officiers de sa suite, lui ayant dit qu’il se croirait perdu s’il
-avait le malheur de passer tout seul, de nuit, dans cette forêt: vous
-avez tort, répondit le duc, car vous y seriez en sureté comme chez
-vous. En même temps il détacha un collier d’or qu’il portait à son
-cou, et le suspendit à un arbre, en jurant qu’aucun homme n’aurait la
-hardiesse d’y toucher. En effet, trois ans après, lorsqu’il mourut,
-le collier était encore suspendu à l’arbre d’où on le retira pour le
-mettre dans son cercueil. On a conclu de ces divers traits et de la
-ressemblance qu’il y a entre l’exclamation _ha! Rol_ et _haro_ que ce
-dernier mot, ainsi que l’usage de faire arrêt sur quelqu’un ou sur
-quelque chose était un reste d’invocation à Rol ou Rollon. Cependant
-l’usage et le mot existaient avant le prince normand; ce qui a fait
-croire à quelques auteurs qu’il fallait les rapporter à Harold, prince
-danois, qui était grand conservateur de la justice à Mayence, en 815;
-mais c’est encore une erreur. _Haro_ est un dérivé du verbe celtique
-_haren_ (crier, appeler en aide), et il est le même que son homonyme
-_harau_ qui signifie secours. On trouve dans le _Vieux Testament en
-vers_: _harau, harau, je me repens_.
-
-Quant à l’usage de faire arrêt pour procéder ensuite en justice,
-il était connu des Romains qui le nommaient _quiritatio quiritum_.
-Lorsqu’ils étaient injustement opprimés, du temps de la république,
-ils invoquaient par une plainte publique l’assistance des citoyens;
-et du temps de l’empire, ils s’écriaient: _O César!_ ce dernier cri
-était si respecté qu’après qu’il avait été proféré, on cessait toute
-poursuite pour recourir à la décision de l’empereur, même quand il
-s’agissait d’un criminel que l’on conduisait au supplice. Nous voyons,
-dans le III^e livre du roman d’Apulée, que l’_âne d’or_, en traversant
-un village, s’efforça de faire entendre ce cri pour être délivré
-des voleurs qui l’emmenaient. Il prononça assez distinctement _ô_ à
-plusieurs reprises, mais il ne put venir à bout de dire _César_.
-
-La clameur de _haro_ fut si révérée en Normandie, que lorsqu’on allait
-enterrer Guillaume-le-Conquérant dans l’église de Saint-Étienne de
-Caen, qu’il avait fait bâtir, un bourgeois de la ville nommé Ascelin,
-fit suspendre les funérailles par cette clameur. Il disait que
-l’emplacement de cette église avait été usurpé sur le champ de son père
-Arthur par le prince, et il s’opposait à ce que l’usurpateur y fût
-inhumé. On vérifia le fait à l’instant, et on donna soixante sols à
-Ascelin pour la place de la sépulture, avec promesse de lui payer dans
-quelque temps le reste de sa terre.
-
-
-=HATE.=—_La trop grande hâte est cause du retardement._
-
-_Qui nimiùm properat seriùs absolvit_ (Tite-Live, lib. XXII, c. 39).
-_Qui se hâte trop finit plus tard._
-
-_Festinatio tarda est_ (Q. Curt., lib. IX, c. 9). _On se retarde par
-trop de précipitation._
-
-_Ipsa se velocitas implicat_ (Senec., _Épist._ 44). _L’extrême
-promptitude s’embarrasse elle-même._
-
-
-=HATER.=—_Qui se hâte trop se fourvoie._
-
-On ne fait bien les choses qu’à propos, en y employant le temps et les
-soins nécessaires. La précipitation gâte tout; _elle est imprévoyante
-et aveugle_. _Festinatio improvida et cæca_ (Tite-Live, lib. XXII, c.
-5).
-
-Il y a un proverbe grec rapporté par Aristote, et passé dans la langue
-latine en ces termes: _Canis festinans cæcos parit catulos. Le chien
-en se hâtant fait des petits aveugles._ Ce proverbe est fondé sur
-l’opinion erronée que le chien qui se presse trop dans l’acte de la
-génération risque de produire des petits difformes.
-
-
-=HAUBERGEON.=—_Maille à maille se fait le haubergeon._
-
-Pour exprimer qu’on doit faire les choses avec ordre et les unes après
-les autres, ou qu’en faisant de petites épargnes, on peut amasser
-beaucoup de bien.—Le haubergeon, ancienne arme défensive, était une
-espèce de cotte ou de chemise de mailles faite de plusieurs petits
-anneaux de fer accrochés ensemble.
-
-
-=HERBE.=—_Mauvaise herbe croît toujours._
-
-Proverbe qu’on applique par plaisanterie aux enfants qui croissent
-beaucoup. Les Espagnols disent: _yerva mala no la empece la elada_. _A
-mauvaise herbe la gelée ne nuit point._
-
-_Sur quelle herbe avez-vous marché?_
-
-C’est ce qu’on dit à quelqu’un qui se livre à des saillies de mauvaise
-humeur ou de folle gaîté, sans qu’on sache pour quel motif.—On avait
-jadis tant de foi à la vertu de certaines herbes qu’on les croyait
-capables d’opérer par le seul contact. Telle herbe égarait le voyageur
-qui avait marché dessus (elle se nommait l’_herbe de fourvoiement_);
-telle autre le rendait furieux, telle autre le rendait fou, etc.: de
-là l’expression proverbiale.—Les Romains disaient d’un homme prêt à
-s’emporter sans raison: _Il a marché sur une pierre mordue d’un chien
-enragé_. _Tetigit lapidem a cane morsum._
-
-_Manger son blé en herbe._
-
-Dépenser d’avance son revenu.—Les Italiens disent: _Mangiare l’agresto
-il giugno_. _Manger le verjus au mois de juin._—Un dissipateur
-demandait à un médecin pourquoi les matières qu’il rendait étaient
-vertes. C’est, répondit l’esculape, parce que _vous avez mangé votre
-blé en herbe_.
-
-_Écouter l’herbe lever._
-
-Expression dont on se sert quelquefois pour indiquer une attention
-scrupuleuse et niaise, comme le serait celle d’une personne qui
-prêterait l’oreille au bruit de la végétation. L’extrême finesse d’ouïe
-nécessaire pour entendre ce bruit a été attribuée à un compagnon de
-Fortunatus dans le roman de ce nom.
-
-_Il y a employé toutes les herbes de la Saint-Jean._
-
-Expression très usitée en parlant de quelqu’un qui a usé de toute sorte
-de remèdes pour se guérir de quelque maladie, ou qui a mis en œuvre
-tous les moyens imaginables pour réussir dans quelque affaire. Elle
-est fondée sur une croyance superstitieuse qui attribuait des vertus
-merveilleuses à certaines plantes cueillies le jour de la Saint-Jean,
-dans l’intervalle qui s’écoule entre les premières lueurs de l’aurore
-et le lever du soleil. Non-seulement on regardait ces plantes comme un
-excellent spécifique, mais on se figurait qu’elles pouvaient préserver
-du tonnerre, des incendies et des maléfices. Les femmes qui n’avaient
-point d’enfants en fesaient des ceintures qu’elles portaient dans
-l’espoir de devenir fécondes. (Thiers, _Trait. des superst._, liv. IV,
-c. 3, et liv. V, c. 3.—L. Joubert, _Erreurs popul._, liv. II, c. 2.)
-
-
-=HÈRE.=—_C’est un pauvre hère._
-
-C’est un homme sans mérite, sans considération, _un pauvre sire_.
-Ce mot est dérivé de l’allemand _Herr_, qui signifie Seigneur. Une
-métathèse de sens fort commune en a fait en français un terme de
-mépris. C’est ainsi que deux autres mots allemands fort nobles, _ross_
-et _buch_, coursier et livre, sont devenus chez nous _rosse_ et
-_bouquin_.
-
-
-=HÉRÉSIE.=—_Un sot ne fait point d’hérésie._
-
-Ce proverbe est, dans l’application qu’on en fait, une critique
-déguisée sous la forme de la louange, une manière ironique d’excuser
-la sottise. Il est fondé sur cette vérité incontestable que l’auteur
-d’une hérésie doit allier à l’énergie du caractère l’exercice des
-facultés intellectuelles; car on ne remue point les hommes sans
-ces deux puissants leviers. M. de Châteaubriand, dans ses _Études
-historiques_, a très bien montré l’affinité des hérésies et des
-systèmes philosophiques: «L’hérésie, dit-il, cette branche gourmande
-du christianisme, ne cessa de pousser avec vigueur, et reproduisit de
-son côté le fruit philosophique dont le germe l’avait fait naître.» Il
-s’est rencontré dans cette pensée avec Tertullien et avec saint Jérôme.
-Le premier accusait les écrits de Platon d’avoir fourni la matière
-de la plupart des hérésies, et le second disait que les erreurs des
-hérétiques avaient toujours eu leur repaire dans les broussailles de la
-métaphysique d’Aristote.
-
-
-=HÉRITIER.=—_Un troisième héritier ne jouit pas des biens mal acquis._
-
-Ce proverbe est traduit de ce vers latin:
-
- _De male quæsitis non gaudet tertius hæres._
-
-Il a pour pendant cet autre proverbe: _Qui bien acquiert possède
-longuement_.
-
-_N’est héritier que celui qui jouit._
-
-Il ne faut compter sur un héritage que lorsqu’on le tient. Un autre
-proverbe dit: _Qui attend les souliers d’un mort, risque d’aller pieds
-nus_.
-
-
-=HÉROS.=—_Il n’y a point de héros pour son valet de chambre._
-
-On croit que ce proverbe a été inventé par le maréchal de Catinat, qui
-disait: _Il faut être bien héros pour l’être aux yeux de son valet de
-chambre_. La pensée qu’il exprime se trouve dans le passage suivant de
-Montaigne: «Tel a été miraculeux au monde à qui sa femme et son valet
-n’ont rien vu seulement de remarquable. Peu d’hommes ont été admirés
-par leurs domestiques. Nul n’a été prophète non-seulement en sa maison,
-mais en son pays, dit l’expérience des histoires.» (_Ess._, liv. III,
-c. 2.)
-
-«Écoutez ceux qui ont approché autrefois de ces hommes que la gloire
-des succès avait rendus célèbres; souvent ils ne leur trouvaient
-de grand que le nom: l’homme désavouait le héros. Leur réputation
-rougissait de la bassesse de leurs mœurs et de leurs autres penchants;
-la familiarité trahissait la gloire de leurs succès. Il fallait
-rappeler l’époque de leurs grandes actions pour se rappeler que c’était
-eux qui les avaient faites.» (Massillon.)
-
-La plupart des héros sont comme de certains tableaux, pour les estimer
-il ne faut pas les regarder de trop près. (La Rochefoucauld.)
-
- Pour son siècle incrédule un héros n’est qu’un homme.
-
- (M. de LAMARTINE.)
-
-
-=HEUR.=—_Il n’y a qu’heur et malheur._
-
-C’est-à-dire que le hasard décide de la plupart des choses. Les Grecs
-avaient un proverbe semblable, qu’Amyot a traduit ainsi:
-
- Tous faits humains dépendent de fortune,
- Non de conseil ni de prudence aucune.
-
-Plutarque, dans son _Traité de la fortune_, s’est attaché à démontrer
-la fausseté de ce proverbe, qui attribue tout au sort et ne laisse rien
-à la prudence. Cependant il est vrai de dire que la raison humaine est
-presque toujours en défaut, et que la fortune semble se moquer d’elle
-en donnant des résultats différents à des entreprises semblables;
-ce qui revient à la pensée de Juvénal, que de deux scélérats qui
-commettent le même crime l’un est mis en croix et l’autre élevé sur un
-trône,
-
- _Multi_
- _Committunt eadem diverso crimina fato.
- Ille crucem sceleris prelium tulit, hic diadema._
-
-L’Ecclésiasle dit: _Vidi sub sole nec velocium esse cursum, nec fortium
-bellum, nec sapientium panem, nec doctorum divitias, nec artificum
-gratiam, sed tempus casumque in omnibus_ (c. IX, v. 2). _J’ai vu sous
-le soleil que le prix de la course n’est point pour les plus légers, ni
-la gloire pour les plus vaillants, ni le pain pour les plus sages, ni
-les richesses pour les plus habiles, ni la faveur pour les meilleurs
-ouvriers; mais que tout se fait par rencontre et à l’aventure._
-
-«L’heur et le malheur sont à mon gré deux souveraines puissances. C’est
-imprudence d’estimer que l’humaine prudence puisse remplir le rôle de
-la fortune.» (Montaigne.)
-
-
-=HEURE.=—_L’heure du berger._
-
-L’heure, l’occasion favorable aux amants.—Ce nom de _berger_, employé
-comme synonyme d’amant, a été introduit dans notre langue par les
-pastorales galantes.
-
-_L’heure du berger_ se prend aussi pour le temps propre à réussir en
-quelque chose que ce soit.—Danton, mécontent de la journée du 20 juin,
-où Louis XVI n’avait pas été assassiné, disait: _Ils ne savent donc pas
-que le crime a aussi son heure du berger._ Ce mot caractérise Danton.
-
-_Chercher midi à quatorze heures._
-
-Chercher des difficultés où il n’y en a point, allonger inutilement ce
-qu’on peut faire ou dire d’une manière plus courte, vouloir expliquer
-d’une manière détournée quelque chose de fort clair.—Cette locution
-est fondée sur la division du cadran en vingt-quatre heures, dont
-la première, commençant toujours une demi-heure après le coucher du
-soleil, qui varie progressivement, fait changer celle qui doit marquer
-le milieu du jour, en raison de la durée que comprend celle variation,
-de sorte que midi peut se trouver tour à tour de dix-neuf à quinze,
-mais jamais à quatorze heures. Une telle manière de mesurer le temps,
-encore usitée en Italie, le fut autrefois en France. Il s’est conservé
-plusieurs petites montres du XV^e siècle où les vingt-quatre heures
-sont exactement marquées.
-
-On connaît les jolis vers de Voltaire pour servir d’inscription à un
-cadran solaire placé sur la façade d’une auberge:
-
- Vous qui fréquentez ces demeures,
- Êtes-vous bien? tenez vous-y,
- Et n’allez point chercher midi
- A quatorze heures.
-
-
-=HEUREUX.=—_N’est heureux que qui le croit être._
-
-Le bonheur ne consiste guère que dans l’imagination. En général, la
-mesure du bonheur comme du malheur d’un homme, c’est l’idée qu’il en a.
-
-_A l’heureux l’heureux._
-
-La fortune vient ordinairement à celui qui est heureux: _In beato omnia
-beata_.
-
-_Plus heureux que sage._
-
-On assigne à ce dicton une origine mythologique qu’on fait remonter
-jusqu’à la fondation d’Athènes. Neptune, irrité que Minerve eût obtenu
-l’honneur, qu’il lui avait disputé, de donner un nom à cette ville,
-en maudit les habitants, et les voua au génie des mauvais conseils,
-pour les punir de ne s’être pas prononcés en sa faveur; mais la déesse
-corrigea le maléfice en mettant sous la protection de la fortune toutes
-les folles entreprises que son peuple adoptif pourrait former, et l’on
-dit dès lors de ce peuple: _Il est plus heureux que sage_. Ce qui
-s’applique aujourd’hui à tout homme qui réussit malgré ses imprudences.
-
-_Heureux comme un roi._
-
-Ce bonheur a peut-être existé dans les temps les plus reculés; mais
-Dieu sait ce qu’il est aujourd’hui. Il y a peu de malheurs qui ne lui
-soient préférables, et pourtant existe-t-il quelqu’un qui, une fois
-dans sa vie, n’ait envié le sort des rois?—Si j’étais roi, disait
-un petit pâtre, je garderais mes moutons à cheval.—Et moi, disait
-un autre, je mangerais de la soupe à la graisse dans une écuelle de
-velours. Ils pensaient aux bénéfices de la place et non à ses charges.
-
-_Plus heureux qu’un enfant légitime._
-
-On dit aussi _heureux comme un bâtard_, ce qui est la même chose.
-Les enfants issus d’unions prohibées sentent, de bonne heure, qu’ils
-doivent tirer toutes leurs ressources d’eux-mêmes, et ils s’accoutument
-aussi de bonne heure à faire tous leurs efforts pour échapper à l’état
-de délaissement et d’humiliation où la société semble vouloir les
-retenir. Rien ne les détourne de ce but; leur vie entière est une lutte
-opiniâtre contre les obstacles; leurs facultés acquièrent beaucoup
-de force et d’énergie sous l’impulsion du besoin; ils finissent par
-sortir vainqueurs de ces épreuves, et deviennent quelquefois des
-hommes célèbres. Alors la fortune les adopte et leur donne de grandes
-destinées. L’histoire dépose de cette vérité, consacrée jusque dans la
-fable, par l’exemple de tant de dieux et de héros. Bacchus, Hercule,
-Romulus, etc., avaient une origine entachée de bâtardise. Il en était
-de même de Guillaume, qui conquit l’Angleterre; de Dunois, qui délivra
-la France, et d’une foule d’autres guerriers illustres, tels que le
-duc de Vendôme, le duc de Berwich, le maréchal de Saxe, etc. C’est
-probablement de là que sont nées les deux expressions proverbiales. Il
-se peut aussi, dit M. A. V. Arnault, que le sens de ces expressions
-soit venu de ce que, privés de parents, mais exempts de maîtres, les
-bâtards sont placés, par leur malheur même, plus près de l’indépendance
-que le commun des hommes. En songeant à ce malheur là plus d’un
-légitime, impatient du joug, a pu s’écrier: _heureux comme un bâtard_.
-
-_On ne doit appeler personne heureux avant sa mort._
-
-Mot de Solon à Crésus.—«Cet adage semble rouler sur de bien faux
-principes. On dirait, par une telle maxime, qu’on ne devrait le nom
-d’heureux qu’à un homme qui le serait constamment depuis sa naissance
-jusqu’à sa dernière heure. Cette série de moments agréables est
-impossible par la constitution de nos organes, par celle des éléments,
-de qui nous dépendons, par celle des hommes, dont nous dépendons
-davantage: prétendre être toujours heureux est la pierre philosophale
-de l’ame. C’est beaucoup pour nous de n’être pas longtemps dans un état
-triste; mais celui qu’on supposerait avoir toujours joui d’une vie
-heureuse et qui périrait misérablement, aurait certainement mérité le
-nom d’heureux jusqu’à sa mort, et on pourrait prononcer hardiment qu’il
-a été le plus heureux des hommes. Il se peut très bien que Socrate
-ait été le plus heureux des Grecs, quoique des juges superstitieux
-et absurdes ou iniques, ou tout cela ensemble, l’aient empoisonné
-juridiquement, à l’âge de soixante-dix ans, sur le soupçon qu’il
-croyait un seul Dieu. Cette maxime philosophique tant rebattue, _nemo
-ante obitum felix_, paraît donc absolument fausse en tous sens, et si
-elle signifie qu’un homme heureux peut mourir d’une mort malheureuse,
-elle ne signifie rien que de trivial.» (Voltaire, _Dict. phil._, art.
-HEUREUX.)
-
-«A mon advis, c’est le vivre heureusement, et non, comme disait
-Anthisthènes, le mourir heureusement, qui fait l’humaine félicité.»
-(Montaigne, _Ess._, liv. III, c. 2.)
-
-
-=HEURTER.=—_On se heurte toujours où l’on a mal._
-
-Il n’en est pas ainsi sans doute, car on prend des précautions; mais
-il semble qu’il en soit ainsi, parce que les moindres coups reçus à un
-endroit sensible sont des coups qui comptent, tandis qu’ailleurs ils
-passent inaperçus.
-
-
-=HIC.=—_Voilà le hic._
-
-Les lecteurs d’une pièce manuscrite ou imprimée, dans les temps voisins
-de l’imprimerie, mettaient souvent à côté des endroits remarquables le
-monosyllabe _hic_, abrégé de _hic sistendum, hic advertendum_ (ici il
-faut s’arrêter, faire attention), et cet usage, étant devenu familier,
-a amené fort naturellement la façon de parler proverbiale: _c’est là le
-hic_; c’est là la principale difficulté de l’affaire, l’argument le
-plus fort de la cause. (L’abbé Morellet.)
-
-
-=HIRONDELLE.=—_Une hirondelle ne fait pas le printemps._
-
-Il n’y a point de conséquence à tirer d’un seul exemple. Ce proverbe
-est la traduction littérale d’un proverbe latin qui est littéralement
-traduit d’un proverbe grec cité par Aristote. (_Morale_, liv. I.)
-
-_Hirondelles de carême._
-
-On appelait ainsi, dit M. Saignes, les sœurs de Sainte-Claire,
-religieuses qui fesaient vœu de pauvreté, et qui voyageaient tous les
-ans pour recueillir les aumônes des fidèles, parce qu’elles étaient,
-comme les hirondelles, vêtues de noir et de blanc, et qu’elles
-quittaient leurs couvents au commencement du carême. Elles paraissaient
-avec le printemps, dont l’une d’elles était toujours l’image. Elles
-voyageaient par couples solitaires; leur nid était dans les abbayes,
-les prieurés, les presbytères. Elles revenaient fidèlement aux lieux
-qui les avaient accueillies; leur robe noire, leur colerette blanche,
-leur teint vermeil et leurs yeux piquants en fesaient un des plus
-jolis oiseaux de nos climats. Le vent de la révolution a détruit leurs
-asiles, et ce n’est pas une des moindres pertes que nous ayons à
-regretter.
-
-
-=HOC.=—_Cela m’est hoc._
-
-Cela m’est assuré.—Cette expression a été employée par La Fontaine
-dans la fable 8^e du liv. V:
-
- Oh! que n’es-tu mouton! _car tu me serais hoc._
-
-Elle est venue, suivant Ménage, du jeu appelé le _hoc_, dans lequel
-on dit _hoc_, en jouant certaines cartes qui font gagner. L’abbé
-Morellet pense qu’elle a une origine plus ancienne, fondée sur le fait
-bien connu de la distinction des deux parties de la France, l’une en
-deçà, l’autre au delà de la Loire, en langue _d’oil_ et en langue
-_d’hoc_, c’est-à-dire en deux pays, dans l’un desquels, pour exprimer
-le contentement, on disait _oil_, tandis que dans l’autre on disait
-_hoc_. (_Oil_ et _hoc_ signifient _oui_.) De là, ajoute-t-il, il a été
-tout naturel de dire _cela vous est hoc_, pour je vous accorde ce que
-vous demandez, tenez-vous en sûr; j’y consens, je dis _hoc_[54].
-
-
-=HONNEUR.=—_L’honneur est le loyer de la vertu._
-
-C’est-à-dire le prix, la récompense de la vertu. Ce proverbe est
-littéralement traduit des paroles suivantes de saint Cyrille,
-rapportées par Stobiée: μιϚθὸς ἀρετὴς ἔπαινος
-
- Trop tard, hélas! la gloire arrive,
- Et toujours sa palme tardive
- Croît plus belle sur un cercueil. (FONTANES.)
-
-_Les honneurs changent les mœurs._
-
-_Honores mutant mores et non sæpe in meliores._
-
-Plutarque (_Vie de Sylla_, c. 64) rapporte que ce proverbe fut fait
-pour Sylla qui, dans sa jeunesse, s’étant montré d’un caractère jovial,
-doux et compâtissant, devint, pendant sa dictature, sévère, cruel,
-implacable.
-
-Jean de Meung, dans le _Roman de la Rose_, soutient que les honneurs ne
-changent pas les mœurs, qu’ils ne font que les démasquer;
-
- Car honneurs ne sont pas muance,
- Ains sont signes de démonstrance
- Quels mœurs en eulx devant avoient
- Quant ès petits estats estoient.
-
-Philippe II, roi d’Espagne, disait que peu d’estomacs étaient capables
-de digérer les grandes fortunes, et qu’une mauvaise nourriture
-n’engendrait pas tant de corruption dans les corps que les honneurs
-dans les esprits mal faits.
-
-C’est beaucoup tirer de notre ami, dit La Bruyère, si, étant monté en
-faveur, il est encore un homme de notre connaissance.
-
- _Il villano nobilitato non cognosce suo padre._
- Le vilain anobli ne connaît pas son père.
-
-
-=HONNI.=—_Honni soit qui mal y pense._
-
-Suivant une tradition vulgaire, mais qui n’est appuyée d’aucune
-autorité ancienne, la comtesse Alix de Salisbury, dans un bal donné à
-la cour d’Édouard III, roi d’Angleterre, laissa tomber en dansant le
-ruban bleu qui attachait un élégant bas de chausse qu’on portait alors.
-Le monarque s’empressa de le ramasser, et ayant vu sourire plusieurs
-courtisans, qui n’avaient pas l’air de croire que cette faveur fût due
-au simple hasard, il dit à haute voix: _Honni soit qui mal y pense_. Et
-comme tout événement susceptible d’une tournure galante était célébré
-avec éclat parmi les guerriers de cette époque, le prince, en mémoire
-de celui-ci, institua l’ordre de la jarretière, auquel il donna pour
-devise les mots qu’il avait prononcés. Cette origine, quelque frivole
-qu’elle paraisse, n’est pas incompatible avec les mœurs de ce siècle
-(1349), et il est difficile, en effet, de rendre raison autrement de
-la devise et du signe particulier de la jarretière, ni l’un ni l’autre
-n’ayant aucun rapport sensible à des coutumes et à des ornements
-militaires de ce temps[55].
-
-Le duc d’Orléans, père du roi Louis-Philippe, avait fait inscrire,
-dit-on, dans ses écuries la devise de l’ordre de la jarretière, en
-changeant l’orthographe du dernier mot: _Honni soit qui mal y_ PANSE.
-
-
-=HONTEUX.=—_Il n’y a que les honteux qui perdent._
-
-Il ne faut pas se laisser dominer par une mauvaise honte; faute de
-hardiesse et de confiance, on manque de bonnes occasions. _Honte fait
-dommage_, dit un autre proverbe.
-
-_Jamais honteux n’eut belle amie._
-
-En amour il faut être entreprenant. Les honteux ne gagnent rien auprès
-des femmes; elles sont comme le paradis, qui veut qu’on lui fasse
-violence, suivant l’expression de l’Évangile: _Vim patitur regnum
-cœlorum_.
-
-
-=HORLOGE.=—_Il est plus difficile d’accorder les philosophes que les
-horloges._
-
-Ce proverbe est une phrase retournée de Sénèque, qui a dit dans son
-Apocoloquintose, en parlant de la mort de l’empereur Claude: «Je ne
-puis vous apprendre l’heure précise de cet événement; il sera plus
-facile d’accorder les philosophes que les horloges. _Horam non possum
-tibi certam dicere: facilius inter philosophos quàm inter horlogia
-conveniet._»
-
-Charles-Quint, retiré dans un monastère d’Hiéronimites, à Saint-Just,
-en Estramadure, après avoir abdiqué l’empire, avait toujours sur sa
-table une trentaine d’horloges de poche, ou montres, auxquelles il
-voulait faire marquer la même heure[56]. Comme il ne pouvait y réussir,
-il s’écriait: «Quoi, cela m’est impossible! et quand je régnais j’ai pu
-croire que je ferais penser mes sujets de la même manière en matière de
-religion! O mon Dieu! quelle était donc ma folie!» Un domestique entre
-étourdiment dans sa cellule, renverse la table et brise les montres.
-Charles se prend à rire, et lui dit: Plus habile que moi, tu viens de
-trouver le seul moyen de les mettre d’accord.
-
-
-=HOROSCOPE.=—_L’horoscope des trois papes._
-
-Un docteur de Louvain, tirant l’horoscope de trois ecclésiastiques en
-même temps, leur prédit à tous trois qu’ils seraient papes, et ils le
-furent en effet: c’est ce qu’on appelle _l’horoscope des trois papes_
-(Léon X, Adrien VI et Clément VII). L’astrologie peut tirer vanité de
-cette prédiction, à laquelle croira qui voudra.
-
-
-=HOTE.=—_Qui compte sans son hôte compte deux fois._
-
-On se trompe ordinairement quand on compte sans celui qui a intérêt à
-l’affaire, quand on espère ou qu’on se promet une chose qui ne dépend
-pas absolument de soi.—Les fréquents démêlés des voyageurs avec leurs
-hôtes, lorsqu’il s’agit de régler les comptes, ont donné lieu à ce
-proverbe.
-
-
-=HUCHE.=—_Enflé du vent de la huche._
-
-Expression proverbiale qu’on applique à une personne dont les joues
-sont rebondies, et qui a le pain à discrétion.—On appelait autrefois
-_vent de la huche_ un vent qu’on fesait en ouvrant et fermant avec
-précipitation la huche ou le pétrin. Ce vent était réputé très
-salutaire dans plusieurs maladies; on croyait surtout qu’il pouvait
-guérir ceux qui avaient le visage couvert de dartres, et donner de
-l’embonpoint aux gens d’une excessive maigreur, lorsqu’ils étaient
-exposés à son action trois fois chaque matin, pendant neuf jours
-consécutifs. Il est fort probable que l’expression proverbiale est née
-d’une allusion à cette pratique superstitieuse.
-
-
-=HUITRE.=—_C’est une huître à l’écaille._
-
-On a regardé l’huître comme étant placée au dernier degré de
-l’animalité, quoiqu’il y ait au-dessous d’elle un assez grand nombre
-d’animaux qui lui sont inférieurs sous le rapport de l’organisation,
-ainsi que des résultats de l’organisation, et l’on a cru que ce
-bivalve, jugé incapable de se mouvoir, était à peine doué de
-sensibilité, et totalement dépourvu des facultés de l’instinct: de là
-l’expression proverbiale dont on se sert pour désigner une personne
-fort stupide.
-
-_Raisonner comme une huître._
-
-C’est-à-dire fort mal, en dépit du bon sens.—Cette expression peut
-être dérivée de la même observation que la précédente; cependant on
-pense qu’elle est provenue d’une allusion aux discours tenus par une
-huître dans la _Circé_ de Giovanne Baptista Gelli, poète et philosophe
-florentin. Cet ouvrage, qui fut très répandu et très goûté en France au
-XVI^e siècle, représente Ulysse dialoguant avec ses compagnons changés
-en bêtes, et cherchant à leur persuader de reprendre la forme humaine,
-que la magicienne Circé doit leur rendre, pourvu qu’ils en témoignent
-le désir. Le premier auquel il s’adresse est une huître, qui se montre
-fort contente de l’être, et qui veut prouver par une foule de raisons
-qu’une huître vaut mieux qu’un homme. Il s’adresse ensuite tour à tour
-aux autres; mais tous, à l’exception du dernier, qui est l’éléphant,
-lui répondent par de semblables arguments; _ils raisonnent comme
-l’huître_.
-
-
-=HUPPÉ.=—_Les plus huppés y sont pris._
-
-C’est-à-dire ceux qui se croient les plus habiles y sont pris.
-
-Autrefois les personnes les plus considérables avaient leur couvre-chef
-orné d’une _huppe_ ou d’une _houppe_; la _huppe_ était une touffe de
-plumes et la _houppe_ un flocon de soie, de fil ou de laine. Fauchet
-remarque qu’on disait _les plus huppés_ en parlant des gens de guerre,
-et _les plus houppés_ en parlant des clercs ou gens de lettres.
-Les raisons sur lesquelles était fondée cette différence n’ont pas
-entièrement cessé d’exister. Encore aujourd’hui l’ecclésiastique et
-l’homme de robe, quand ils sont en fonction, portent un bonnet surmonté
-d’une houppe, et certains militaires ont un plumet à leur chapeau ou à
-leur casque.—Montaigne a dit _des plus crêtés pour des plus huppés_.
-(_Ess._, liv. III, ch. 5.)
-
-
-
-
-I
-
-
-=I.=—_Mettre les points sur les i._
-
-L’addition du point sur l’_i_ minuscule est une invention moderne.
-Son origine date de l’époque où l’on adopta les caractères gothiques.
-Deux _i_ se confondant quelquefois avec un _u_, on les distingua
-par des accents tirés de gauche à droite, et cet usage s’étendit à
-l’_i_ simple, quoique, selon l’auteur du _Dictionnaire diplomatique_,
-l’_i_ simple pût s’en passer. Les accents devinrent des points au
-commencement du XVI^e siècle. Ce dernier changement, adopté d’abord
-par quelques copistes, parut vétilleux à quelques autres, et de là vint
-la locution _mettre les points sur les i_, dont on fait l’application à
-une personne qui pousse l’exactitude jusqu’à la minutie.
-
-
-=ILOTE.=—_Traiter quelqu’un comme un ilote._
-
-C’est-à-dire avec une excessive rigueur.—Les ilotes étaient
-originairement les habitants de la ville d’Hélos, située près de
-l’embouchure de l’Eurotas, en Laconie. Devenus tributaires de Sparte
-sous le règne d’Agis, ils entreprirent de reconquérir leur indépendance
-sous celui de Sous; mais ayant été vaincus, ils furent réduits en
-esclavage avec toute leur postérité, et distribués dans les terres des
-vainqueurs pour être employés aux travaux de l’agriculture. Depuis
-lors, traités toujours avec barbarie, quelquefois égorgés par milliers,
-sous prétexte que leur trop grand nombre pouvait les porter à la
-révolte, ces malheureux se perpétuèrent dans cet état d’oppression
-jusqu’au temps de la domination romaine. L’empereur Auguste leur rendit
-la liberté et leur permit de prendre le nom d’_Eleuthéro-Laconiens_,
-en mémoire de leur affranchissement. Ce qui n’empêcha pas celui
-d’_ilotas_ de rester comme synonyme d’esclaves.—Ils auraient dû être
-appelés _hélotes_, dit l’abbé Gedoyn, mais parce qu’ils étaient λιλῶτες
-(prisonniers de guerre), ils furent appelés _hilotes_ ou _ilotes_, tant
-à cause du nom d’Hélos qu’à cause de leur état.
-
-
-=IMAGINATION.=—_L’imagination est la folle du logis._
-
-L’imagination est de toutes les facultés intellectuelles la plus
-sujette à s’égarer quand la raison ne lui sert pas de guide; elle est
-la cause de beaucoup d’écarts, de beaucoup de folies. Théophraste
-compare l’imagination sans jugement à un cheval sans frein.—Cette
-dénomination proverbiale de _folle du logis_ a été employée pour la
-première fois par sainte Thérèse. Montaigne, Malbranche, Voltaire,
-etc., ont pris plaisir à la répéter.
-
-
-=IMPOSSIBLE.=—_A l’impossible nul n’est tenu._
-
-Dieu lui-même ne peut pas l’impossible, et s’il fesait, par exemple,
-d’une buse un épervier, ce qui serait un grand miracle, il ne pourrait
-faire également que cet épervier n’eût pas été une buse.—Bien des
-gens allèguent ce proverbe pour se dispenser d’accomplir des devoirs;
-mais leur mauvaise volonté est la cause de ce qu’ils attribuent à une
-impossibilité prétendue. _Nolle in causâ est, non posse prætenditur._
-(Senec. _Épist._ 116.)
-
-Les Basques disent: _Ésina ascar-ago da es sina_. _L’impossible a plus
-de force que le serment._
-
-
-=INCENDIE.=—_Il ne faut qu’une étincelle pour allumer un grand
-incendie._
-
-Ce proverbe est vrai au figuré comme au propre, et il n’importe pas
-moins de prendre garde à l’étincelle qui peut mettre le feu à la
-cervelle d’un homme, qu’à l’étincelle qui peut mettre le feu à sa
-maison.
-
-
-=INGRAT.=—_Obliger un ingrat, c’est perdre le bienfait._
-
-Cela est vrai des bienfaits qui partent d’un espoir intéressé, mais
-non de ceux qui partent d’un sentiment généreux. Dans ce dernier
-cas, un bienfait ne peut être perdu, puisque la bienfaisance porte
-sa récompense avec elle; et en supposant même qu’il puisse l’être,
-ne vaut-il pas mieux que ce soit dans les mains de l’ingrat que dans
-celles du bienfaiteur?
-
-_Obliger un ingrat, c’est acheter la haine._
-
-On ne peut guère être indifférent envers un bienfaiteur, et si l’on
-n’est point reconnaissant on est ingrat. La reconnaissance produit
-l’amour, et l’ingratitude la haine; par conséquent les bienfaits sont
-comme des arrhes de l’une ou de l’autre de ces affections. Pourquoi la
-première est-elle si rare et la seconde si commune? Serait-ce parce
-que la bienfaisance est presque toujours exercée sans délicatesse
-et que l’obligé se trouve placé à l’égard du bienfaiteur comme un
-débiteur à l’égard d’un créancier? Ou bien faut-il en chercher la
-raison dans cet orgueil secret qui révolte le cœur de l’homme contre
-toute supériorité?—Quelqu’un a dit spirituellement à ce sujet: _Dieu a
-commandé le pardon des injures, et non pas celui des bienfaits_.
-
-_Qui oblige fait des ingrats._
-
-Quand j’accorde une grâce, disait Louis XIV, je fais un ingrat et vingt
-mécontents.
-
-Un des plus grands obstacles à la bienfaisance, ou du moins un prétexte
-spécieux pour ne pas l’exercer, c’est la crainte de l’ingratitude.
-Cette crainte qui, poussée à l’excès, devient l’inhumanité même, a
-dicté le proverbe florentin: _Non fai bene e non avrai male!_ _Ne
-fais point de bien, et tu n’auras point de mal._ Maxime détestable, à
-laquelle trop de faits donnent une apparence de fondement.
-
-Opposons à cette maxime un adage oriental qui présente le plus beau
-précepte de la charité évangélique: _Donne du pain à un chien, dût-il
-te mordre_.
-
-
-=INJURE.=—_Qui supporte une injure s’en attire une nouvelle._
-
-_Veterem ferendo injuriam, invitas novam._ (TÉRENCE.)—La conclusion
-à tirer de ce proverbe n’est pas qu’il faut se venger d’une injure,
-car la vengeance n’est pas permise, et loin de remédier au mal elle
-peut souvent l’accroître, mais qu’il faut repousser une injure de
-telle sorte qu’elle n’ose plus se renouveler; ce qui se fait toujours
-plus sûrement par une noble fierté de caractère que par d’odieuses
-représailles.
-
-_Le meilleur remède des injures, c’est de les mépriser._
-
-_Convicia, si irascare, agnita videntur: spreta exolescunt._ (Tacite,
-_Annal._, liv. IV, c. 34.) _S’irriter des injures, c’est presque
-reconnaître qu’elles sont méritées; les mépriser, c’est en détruire
-tout l’effet._—Un grand cœur doit dédaigner les offenses. Quand on me
-fait une offense, disait Descartes, je tâche d’élever mon ame si haut
-que l’offense ne parvienne pas jusqu’à elle.
-
-
-=INNOCENT.=—_C’est un innocent fourré de malice._
-
-La Monnoye pense qu’au lieu d’_innocent fourré de malice_, on a dit
-primitivement _innocente fourrée de malice_, par équivoque d’une
-sorte de robe nommée _innocente_ avec une fille ou femme qui fait
-l’_innocente_, la simple, et qui dans l’ame ne l’est point.
-
-_Donner les innocents._
-
-La fête des innocents se célébrait autrefois d’une façon singulière.
-On tâchait de surprendre le matin, au lit, les jeunes personnes et
-de leur donner le fouet par forme de jeu. Cette indécente parodie du
-martyre qu’Hérode fit subir aux enfants de Bethléem et des environs,
-était désignée par l’expression _donner les innocents_, ou par le verbe
-_innocenter_ dont Marot s’est servi dans l’épigramme suivante, qui
-indique jusqu’où pouvait aller l’abus de la chose:
-
- Très chère sœur, si je savois où couche
- Votre personne, au jour des innocents,
- De bon matin j’irois à votre couche
- Veoir ce gent corps que j’aime entre cinq cents.
- A donc ma main (veu l’ardeur que je sens)
- Ne se pourroit bonnement contenter
- De vous toucher, tenir, taster, tenter:
- Et si quelqu’un survenoit d’aventure,
- Semblant ferois de vous innocenter.
- Seroit-ce pas honneste couverture?
-
-_Aux innocents les mains pleines._
-
-On dirait qu’il y a une providence qui protège les innocents et les
-imbéciles, les fait réussir dans leurs entreprises et ne les laisse
-manquer de rien. (Voyez le proverbe, _Les sots sont heureux_.)
-
-
-=INNOVER.=—_Il est dangereux d’innover._
-
-Cette maxime est bonne ou mauvaise suivant les circonstances. Mais
-remarquons qu’en général les peuples l’adoptent lorsqu’il faut la
-rejeter, et qu’ils la rejettent lorsqu’il faut l’adopter. C’est parce
-qu’ils paraissent souvent ne changer que par inquiétude, éprouvent des
-révolutions qu’ils n’ont ni méditées, ni prévues, et se conduisent
-comme au hasard.
-
-Ce mauvais résultat de l’innovation a donné lieu à cette autre
-maxime: _Non innovetur etiam in melius_. _Qu’on n’innove pas même en
-mieux._—Richard Hooker, théologien anglais, surnommé le Judicieux,
-qui a écrit sur les lois de la discipline ecclésiastique, dit que le
-changement du pis au mieux n’est jamais sans inconvénient, car il y
-a dans la constance et la stabilité un avantage général et durable
-qui doit contrebalancer toujours les avantages lents et tardifs d’une
-correction graduelle.
-
-
-=INTENTION.=—_C’est l’intention qui fait l’action._
-
-C’est l’intention, ou la fin qu’on se propose en agissant, qui apprécie
-et détermine le degré de bonté ou de méchanceté de l’action.—On dit
-aussi: _L’intention vaut le fait_, en présumant que celui qui a voulu
-l’action en a voulu toutes les suites.
-
-_La bonne intention doit être réputée pour le fait._
-
-C’est-à-dire qu’après s’être montré bien intentionné à l’égard de
-quelqu’un, on mérite sa reconnaissance pour le bien qu’on a voulu lui
-faire, comme si on le lui avait fait.—Ce proverbe ne doit s’employer
-que dans un sens restreint et déterminé par une juste appréciation
-des faits. Il serait absurde de l’appliquer à de bonnes intentions
-exécutées avec une imprudence impardonnable et suivies d’un effet
-nuisible. Il ne faut pas qu’un sot puisse le prendre pour excuse, et
-prétendre qu’on doive lui être obligé, lorsqu’il aura compromis ou
-desservi quelqu’un par ses sottises avec les meilleures intentions du
-monde, lorsqu’il se sera conduit comme l’ours émoucheur qui casse la
-tête à son maître avec un pavé, pour le délivrer de l’importunité d’une
-mouche.
-
-Les bonnes intentions sont trop souvent alléguées pour justifier des
-fautes, et elles ont trop souvent de mauvais effets peu différents du
-mal fait à dessein, pour mériter d’être prises en considération. Aussi,
-est-ce avec raison qu’un proverbe, usité en Portugal, en Espagne et en
-France, dit que _l’enfer est pavé de bonnes intentions_. Ce que Bossuet
-s’est rappelé peut-être lorsque, tonnant contre les vices déguisés en
-vertus, il s’est écrié avec une admirable énergie: _Toutes ces vertus
-dont l’enfer est rempli_.
-
-
-=IOTA.=—_Cela ne vaut pas un iota._
-
-L’iota est la plus petite lettre de l’alphabet grec, la naine des
-lettres, suivant l’expression de Cœlius, _pumilio litterarum, quod
-omnium et figurâ et sono tenuissima sit et minima_. C’est pourquoi il a
-été employé comme synonyme de la plus petite chose dans ce passage de
-l’Évangile selon saint Mathieu: _Iota unum aut unus apex non præteribit
-à lege donec omnia fiant_. Il serait donc naturel de penser que la
-locution a été introduite par cela seul. Cependant on lui attribue
-une autre origine que je vais rapporter avec quelque détail, parce
-qu’elle se rattache à un fait important de l’histoire ecclésiastique,
-celui du triomphe momentané de l’arianisme. Les fauteurs de cette
-hérésie et les Eusébiens, qui avaient été toujours d’accord pour
-attaquer le dogme de la consubstantialité, s’étant divisés à cause de
-la fausse proposition de foi faite à Ancyre, l’empereur Constance,
-intéressé à réunir les deux partis, crut y réussir en convoquant un
-concile d’Orient et un concile d’Occident. Le premier fut tenu à
-Séleucic, ville d’Isaurie. Saint Hilaire, qui y assista et qui nous en
-a laissé une relation, dit qu’il n’y eut pas plus de quinze évêques
-défenseurs de la bonne doctrine attaquée par cinq cents autres. Il s’y
-manifesta une telle divergence d’opinions parmi les sectaires, qu’ils
-se séparèrent sans avoir rien conclu. Le second, où les orthodoxes
-se trouvaient en majorité, eut lieu à Rimini dans la Romagne. Il
-fut également troublé par une dispute des plus opiniâtres, à propos
-d’un iota que les novateurs voulaient introduire dans le mot grec
-_omoousion_, _consubstantiel_, qui serait alors devenu _omoIousion_,
-_de semblable substance_, ce qui n’aurait exprimé qu’imparfaitement
-l’essence divine du Fils égal au Père. Ce changement favorable aux
-progrès de l’erreur d’Arius fut repoussé. Mais l’empereur, qui voulait
-qu’on l’adoptât, parvint à gagner par la ruse et par la violence dix
-évêques que le concile avait députés vers lui pour l’instruire de ses
-actes, et il leur fit souscrire une formule contraire à la décision
-rendue. Puis il se hâta de les renvoyer à leur assemblée dont il avait
-eu soin de retarder la clôture. Elle refusa d’abord de communiquer avec
-eux; ensuite la plupart des membres se relâchèrent de cette rigueur et
-signèrent à leur tour. A la vérité, ils croyaient ne faire qu’un acte
-de conciliation, puisque la formule était catholique dans le fond,
-mais dès qu’ils s’aperçurent que les ennemis de la foi triomphaient
-à la faveur de la forme, ils se rétractèrent malgré les persécutions
-de Constance. L’iota fut alors proscrit et méprisé, et l’on affecta de
-dire, pour désigner une chose de nulle valeur, _qu’elle ne valait pas
-un iota_.
-
-
-=ISRAÉLITE.=—_C’est un bon israélite._
-
-Dans l’Évangile selon saint Jean (ch. i, v. 47), Jésus-Christ dit de
-Nathanaël, qui était un homme bon, franc, sincère, craignant Dieu et
-aimant la justice: _Ecce verè israelita in quo dolus non est._ _Voilà
-un véritable israélite en qui il n’y a nul artifice._ C’est de là
-qu’est venu l’usage d’appeler _bon israélite_ un homme plein de candeur
-et même un peu simple.
-
-Racine s’est souvenu sans doute de l’expression de l’Évangile,
-lorsqu’il a dit dans la première scène d’Athalie:
-
- Je vois que l’injustice en secret vous irrite,
- Que vous avez encor le cœur israélite.
-
-
-
-
-J
-
-
-=JACOBIN.=—_C’est un Jacobin._
-
-C’est un ardent révolutionnaire, un anarchiste.
-
-Au commencement de la révolution, lorsque la manie des clubs anglais
-se répandit en France, le premier qui s’y forma fut le club composé
-des députés de la Bretagne, auxquels se réunirent bientôt un grand
-nombre de députés étrangers à la Bretagne, tels que Barnave, Rabaud de
-Saint-Étienne, Péthion, Buzot, etc.; il s’établit à Versailles sous le
-titre des _Amis de la constitution_, mais quand l’Assemblée nationale
-eut suivi le roi à Paris, il s’y transporta aussi et choisit pour
-lieu de ses séances le couvent des jacobins[57], situé dans la rue
-Saint-Honoré, d’où il prit le nom de _club des Jacobins_. C’est là que
-ses membres professèrent ces sanglantes doctrines qui bouleversèrent
-la France et imprimèrent la terreur à toute l’Europe. Chose étrange!
-c’était ce même couvent où s’étaient tenues les assemblées de cette
-sainte ligue, dont l’un des actes les plus religieux fut l’assassinat
-de Henri III, par Jacques Clément, et les mêmes voûtes qui avaient
-entendu jurer la mort de ce roi et celle de Henri IV, son successeur,
-retentirent de cris de mort contre Louis XVI.
-
-
-=JALOUSIE.=—_Il n’y a point d’amour sans jalousie._
-
-On lit dans saint Augustin: _Qui non zelat, non amat. Qui n’est pas
-jaloux n’aime point._—Un des articles du _Code d’amour_ était conçu
-en ces termes: _Ex verâ zelotypiâ affectus semper crescit amandi_. _La
-vraie jalousie fait toujours croître l’amour._
-
-On dit aussi: _La jalousie est la sœur de l’amour_. Proverbe qui a
-inspiré au chevalier de Boufflers ce joli quatrain:
-
- L’amour, par ses douceurs et ses tourments étranges,
- Nous fait trouver le ciel et l’enfer tour à tour.
- _La jalousie est la sœur de l’amour_,
- Comme le diable est le frère des anges.
-
-
-=JAMBE.=—_Jouer quelqu’un sous jambe._
-
-Métaphore prise du jeu de paume ou du jeu de boules, dans lesquels
-un habile joueur, qui fait sa partie avec une mazette, s’amuse
-quelquefois à jouer sous jambe afin de mieux montrer sa supériorité.
-Cette expression s’emploie pour marquer l’avantage qu’on croit avoir
-sur quelqu’un, le peu de cas qu’on fait de l’adresse ou du savoir de
-quelqu’un, exemple: _Je jouerais cet homme sous jambe ou par dessous
-jambe_.
-
-_Prendre ses jambes à son cou._
-
-S’enfuir de toute sa vitesse. Cette expression très hardie paraît
-fondée sur ce que, dans la rapidité de la fuite, la tête jetée en avant
-du corps a l’air de se mêler au mouvement des jambes. Les Anglais et
-les Allemands rendent la même idée par des figures analogues. Les
-premiers disent: _to go neck and heels together_; _aller cou et talons
-ensemble_; et les seconds: _Kopf über, Kopf unter laufen_; _courir la
-tête, tantôt dessus tantôt dessous_, ou d’une autre manière: _Über Hals
-und Kopf laufen_; _courir sur cou et tête_.
-
-
-=JAQUEMART.=—_Armé comme un jaquemart._
-
-On pense généralement que cette expression désigne _Jaquemar_ de
-Bourbon, troisième fils de Jacques de Bourbon, connétable de France
-sous le roi Jean. C’était un seigneur fort brave, qui se signala
-dans toutes les guerres et dans tous les tournois de son temps,
-particulièrement dans ceux qui furent célébrés à Paris, en 1389, à
-l’occasion du mariage de Charles VI avec Isabeau de Bavière. Il ne
-se montrait en public qu’armé à l’avantage, disant que les armes
-n’étaient faites que pour cela, et, de son vivant même, son nom, devenu
-appelatif, était appliqué aux hommes qu’on voyait armés de pied en cap.
-
-D’autres prétendent que l’expression _armé comme un Jaquemart_,
-rappelle une statue de métal représentant un homme armé, qu’on mettait
-autrefois à côté des horloges, pour frapper les heures sur le timbre.
-Cette statue, suivant l’ancien _Dictionnaire des origines_, tirait son
-nom de celui de _Jacques Marc_, habile ouvrier qui en fut l’inventeur.
-Suivant Ménage, au contraire, elle était ainsi nommée à cause de la
-_jaque_ dont elle était revêtue et du _marteau_ qu’elle avait à la
-main; _jaque mart_, étant l’abrégé de jaque marteau.
-
-
-=JAR.=—_Entendre le jar._
-
-Être fin, rusé, difficile à tromper. _Jar_ est l’abrégé de _jargon et
-entendre le jar_ ou _le jargon_, c’est proprement entendre un langage
-auquel les autres ne comprennent rien.
-
-Le radical _jar_ ou _jars_ désigne un oison, et la terminaison _gon_
-est dérivée du mot celtique _comps_ qui signifie langage. Cette
-étymologie, donnée par M. Nodier, est d’autant plus probable que
-_jargon_ s’est dit originairement du bruit que font les oisons.
-
-
-=JARDIN.=—_Jeter des pierres dans le jardin de quelqu’un._
-
-Cette locution, très usitée pour signifier des sarcasmes ou des
-quolibets lancés indirectement, est une allusion au scopélisme[58],
-crime de ceux qui jetaient des pierres dans la terre d’autrui, pour
-empêcher de la cultiver. Le scopélisme, né de la haine des pasteurs
-contre les agriculteurs, était très fréquent dans l’antiquité. Il avait
-lieu quelquefois dans le moyen-âge, malgré la sévérité des lois qui en
-condamnaient les fauteurs à la peine capitale. Il existe encore chez
-les Arabes nomades, qui disposent les pierres dans une forme mystique,
-pour avertir que ceux qui labourent le champ où elles sont placées
-seront poignardés.
-
-
-=JARDINIER.=—_C’est le chien du jardinier, qui ne mange pas de choux
-et n’en laisse pas manger._
-
-Cela se dit d’un homme qui ne jouit pas d’une chose qu’il possède, et
-qui ne permet pas que les autres en jouissent. Les Grecs et les Latins
-disaient: _C’est un chien dans une crèche_, parce que le chien ne mange
-pas d’avoine et empêche le cheval d’en manger.
-
-
-=JARNAC.=—_Coup de jarnac._
-
-Coup de traître, coup imprévu, et même mortel.—Quelques auteurs
-pensent que cette expression fait allusion au meurtre de Louis de
-Bourbon, tué, en 1569, sous les murs de la ville de Jarnac, par
-Montesquiou dont Voltaire a dit dans la Henriade:
-
- Barbare Montesquiou, moins guerrier qu’assassin.
-
-Suivant l’opinion la plus accréditée, elle est venue du fameux
-duel qui eut lieu, le 10 juillet 1547, dans la cour du château de
-Saint-Germain-en-Laye, en présence de Henri II, entre Guy Chabot de
-Jarnac et François Vivonne de Lachataigneraie. Celui-ci était l’homme
-le plus fort de la cour, et le plus redouté dans ces sortes de combats.
-Jarnac, quoique affaibli par une fièvre lente, le terrassa, au grand
-étonnement des spectateurs, en lui donnant inopinément un coup sur
-le jarret; mais il ne voulut pas lui ôter la vie, et, s’adressant
-au roi, dont Lachataigneraie était le favori: Sire, dit-il, je suis
-assez vengé si vous me croyez innocent de la mauvaise action dont
-j’ai été accusé par mon adversaire[59].—Me le donnez-vous, répondit
-Henri II.—Oui, sire, pourvu que vous me teniez homme de bien.—Vous
-avez fait votre devoir, reprit le monarque, et votre honneur vous est
-rendu.—Après cela le vainqueur fut conduit par les héraults à l’église
-de Notre-Dame, où il rendit grâces à Dieu et fit appendre ses armes.
-Cependant Lachataigneraie, honteux de sa défaite, déchira les bandages
-qu’on avait mis sur sa blessure, et mourut peu de jours après. Henri
-II fut si fâché de sa mort qu’il jura solennellement d’abolir le duel
-judiciaire, et en effet il n’y en eut pas d’autre depuis lors.
-
-L’expression de _coup de Jarnac_ a été sans doute popularisée par ce
-duel, mais en a-t-elle tiré réellement son origine? Il paraît qu’elle
-a existé antérieurement pour désigner le coup d’une espèce de poignard
-nommé _jarnac_, peut-être parce qu’il était fabriqué dans la ville
-de Jarnac, comme un autre poignard, dont le manche s’adapte au bout
-du fusil, a été nommé baïonnette de la ville de Baïonne où il a été
-inventé.
-
-
-=JARNICOTON.=
-
-_Jarnidieu_ ou _je renie Dieu_, était autrefois un juron très usité
-dans certains moments d’impatience et de colère. Henri IV l’avait
-souvent à la bouche. Le père Coton jésuite, son confesseur, l’engagea
-à se défaire de cette mauvaise habitude, et voyant qu’il y retombait
-toujours: Sire, lui dit-il, s’il vous faut absolument renier quelqu’un,
-reniez tout autre que Dieu; reniez-moi plutôt.—Eh! bien, soit,
-répondit le prince; je dirai désormais je renie Coton. Il tint parole,
-et ce nouveau juron passa dans le langage populaire sous les termes
-corrompus _jernicoton_ et _jarnicoton_.
-
-
-=JEAN.=
-
- _Jean!_ que dire sur _Jean_? C’est un terrible nom,
- Que jamais n’accompagne une épithète honnête.
- _Jean-des-Vignes_, _Jean-Lorgne_.., où vais-je? Trouvez bon
- Qu’en si beau chemin je m’arrête.
- (Madame DESHOUILIÈRES.)
-
-On donne le nom de _Jean_ à un benet, à un mari qui souffre patiemment
-les infidélités de sa femme. L’acception de dénigrement attachée à ce
-nom, soit seul, soit accompagné d’une épithète, vient sans doute de ce
-qu’il a été souvent confondu avec son homonyme _jan_, dont on peut voir
-l’explication dans l’article CORNES.
-
-_Faire comme saint Jean, qui donnait le baptême sans l’avoir reçu._
-
-Se mêler d’enseigner ce qu’on n’a pas appris.
-
-
-=JEAN DE LAGNY.=—_C’est un Jean de Lagny, il n’a pas hâte._
-
-Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, allait à Paris à la tête de ses gens,
-lorsqu’il reçut à Châtillon-sur-Seine un ordre du roi qui lui défendait
-de poursuivre sa route. Malgré cette défense, il s’avança jusqu’à
-Lagny où il séjourna deux mois, pendant lesquels il envoya plusieurs
-messages en cour, dans l’espérance d’obtenir ce qu’on lui refusait.
-Mais toutes ses démarches ayant été inutiles, il se retira en Flandre.
-Les Parisiens se moquèrent de la longue inaction où il était resté et
-l’appelèrent _Jean de Lagny qui n’a hâte_, sobriquet passé depuis en
-proverbe.
-
-
-=JEAN DES VIGNES.=
-
-On croit que ce sobriquet proverbial date de la bataille de Maupertuis
-ou de Poitiers, dont les suites furent si désastreuses pour notre
-nation. Le roi Jean commandait plus de cinquante mille hommes contre
-le prince Noir qui n’en avait que quinze mille, retranchés, à la
-vérité, dans un poste avantageux, sur un coteau couvert de vignes, et
-par conséquent d’un accès très difficile à la cavalerie, qui fesait
-alors la principale force des armées. L’ennemi, à la faveur de cette
-position, pouvait opposer une résistance vigoureuse; cependant
-sa perte n’en était pas moins assurée, parce que les vivres lui
-manquaient. Aussi demanda-t-il une capitulation de retraite, pour
-laquelle il proposait de payer tous les frais de la guerre, de rendre
-toutes ses conquêtes, et de ne plus combattre contre la France pendant
-sept ans. Il semblait convenable de rejeter ses offres et d’exiger
-qu’il demeurât prisonnier; mais il y avait de la folie à vouloir le
-forcer dans ses retranchements, lorsqu’on était certain de l’obliger,
-en l’affamant, à se rendre à discrétion sous peu de jours. Tel fut
-l’avis des capitaines les plus expérimentés. Le monarque refusa de
-l’adopter, en disant que c’était une honte de prétendre vaincre sans
-coup férir; et, par une ardeur toujours si naturelle et quelquefois
-si funeste aux Français, on brusqua imprudemment l’attaque en lançant
-un corps de gendarmerie dans un défilé montant contre les Anglais,
-ou plutôt contre les Gascons qui formaient les trois quarts de leurs
-troupes. Ce corps, resserré dans un lieu qui ne permettait pas de faire
-agir plus de quatre combattants de front, fut culbuté, et sa fuite jeta
-le plus grand désordre dans le reste de l’armée, que le prince Noir
-fit charger aussitôt avec impétuosité. Les cavaliers français, dont le
-plus grand nombre avait reçu l’ordre de se tenir à pied, n’eurent pas
-le temps de se remettre sur leurs arçons, et ceux qui purent le faire
-se virent entravés dans tous leurs mouvements par les vignes au milieu
-desquelles ils étaient placés. Tous les moyens que le désespoir est
-capable de suggérer furent en vain employés pour ressaisir l’avantage.
-Il resta tout entier aux Anglais, et le roi Jean, fait prisonnier dans
-la mêlée, reconnut, malheureusement trop tard, que la bravoure et la
-supériorité du nombre ne sont pas toujours des gages assurés du succès
-des armes. Son inexpérience pendant cette sanglante journée lui fit
-donner le surnom de _Jean des Vignes_, appliqué depuis à tout mal avisé
-qui s’enferre lui-même.
-
-_Mariage de Jean des Vignes, tant tenu, tant payé._
-
-C’est ce qu’on appelle, dans le langage de la galanterie, _une
-passade_, c’est-à-dire un commerce avec une femme que l’on quitte
-aussitôt après qu’on l’a possédée. _Jean des Vignes_ est une altération
-de _gens des vignes_, et l’expression rappelle ces unions illicites qui
-se forment entre les vendangeurs et les vendangeuses de divers pays, et
-qui ne durent que le temps de la vendange.
-
-
-=JEAN DE WERT.=—_Je m’en moque comme de Jean de Wert._
-
-_Jean de Wert_, fameux général allemand, ainsi nommé du village de
-Wert, en Gueldre, lieu de sa naissance, s’était emparé de plusieurs
-places de la Picardie, en 1636. Il avait rendu son nom extrêmement
-redoutable. Ayant été fait prisonnier deux ans après, avec trois autres
-généraux, à la bataille de Rhinfeld, par le duc de Weimar, allié de
-la France, il fut envoyé à Paris, où sa défaite fut célébrée dans
-une foule de chansons populaires. Alors il ne resta plus de trace
-de la terreur qu’il avait inspirée. Les enfants même, dont il était
-devenu l’épouvantail comme un autre Croquemitaine, furent tout à fait
-rassurés, et de là vient l’expression proverbiale, employée dans le
-même sens que _Je m’en moque comme de l’an quarante_, ou _Je m’en moque
-comme de Colin-Tampon_.
-
-On trouve dans le _Mercure Galant_ du mois de mai 1702 (page 77) un
-article curieux de Mlle L’héritier sur _Jean de Wert_, où il est dit
-que le temps de la captivité de ce général fut appelé proverbialement
-_le temps de Jean de Wert_.
-
-
-=JEAN-FARINE.=—_C’est un Jean-Farine._
-
-C’est un niais, un benet. Ce terme populaire est venu des farces
-enfarinées, où l’acteur qui fesait le personnage d’un imbécile avait la
-figure saupoudrée de farine et le nom de Jean-Farine. C’est ce qu’on a
-nommé depuis le Gilles ou le Pierrot.
-
-
-=JEAN-LORGNE.=—_C’est un Jean-Lorgne._
-
-Un sot, un niais, un badaud.—_Jean-lorgne_, ou _Jan-lorgne_ est une
-abréviation de _Jean_, ou _Jan qui lorgne_. On dit aussi faire le
-Jan-Lorgne.
-
- Tandis que, _faisant les Jan-Lorgnes_,
- Nous regardions de tout côté. (_Voyage de Bréme._)
-
-
-=JEU.=—_Le jeu ne vaut pas la chandelle._
-
-La chose dont il s’agit ne mérite pas les soins qu’on prend, la peine
-qu’on se donne, la dépense qu’on fait. Ce proverbe a été heureusement
-appliqué dans la phrase suivante: «Si les astres qui peuplent le
-firmament n’étaient destinés qu’à nous égayer la vue, _le jeu ne
-vaudrait pas la chandelle_.»
-
-_Être à deux de jeu._
-
-Expression dont on se sert en parlant de deux personnes qui ont, à
-l’égard l’une de l’autre, un avantage ou un désavantage égal; de deux
-personnes qui se sont rendu réciproquement de mauvais offices, et de
-deux personnes qui ont été maltraitées de même dans une affaire. C’est
-une métaphore tirée du jeu de paume, où l’on dit que les joueurs sont
-_à deux de jeu_, lorsque, dans une partie divisée en huit jeux ou
-en six jeux, ils ont pris, chacun sept jeux ou chacun cinq jeux. Il
-faut alors que l’un des deux prenne deux jeux de suite pour gagner la
-partie, attendu qu’un seul jeu lui donne seulement l’avantage.
-
-_On verra beau jeu si la corde ne rompt._
-
-C’est le mot des danseurs de corde qui promettent de faire voir les
-merveilles de leur art aux spectateurs. Il est passé en proverbe pour
-signifier qu’une affaire ou une entreprise aura des effets surprenants,
-si les moyens qu’on doit employer ne manquent pas.
-
-_Ce sont des jeux de prince._
-
-Il y a une sorte de cruauté qui s’exerce plus de gaieté de cœur que
-par vengeance. Elle paraît appartenir au caractère des princes plus
-particulièrement qu’à celui des hommes d’une condition inférieure, car
-_faire du mal est_, dit-on, _un plaisir de grand seigneur_, et c’est
-pour cela qu’on appelle _jeux de prince_ des jeux ou des amusements,
-dans lesquels on se met peu en peine du mal qui peut en résulter pour
-autrui.
-
-Christine, reine de Suède, assistait, en 1642, à une des séances
-de l’Académie française, pendant que cette illustre compagnie
-s’assemblait chez le chancelier Séguier, qui avait concouru avec
-Richelieu à son établissement, et qui, pour cette raison, en avait été
-nommé protecteur. On lui présenta le _Dictionnaire_ qui n’était pas
-encore imprimé, et le hasard voulut qu’en l’ouvrant, elle tombât sur
-l’expression _jeux de prince, jeux qui ne plaisent qu’à ceux qui les
-font_: ce qui lui causa quelque étonnement. Les académiciens, voyant
-cela, éprouvèrent de l’embarras, mais la reine ayant souri, ils firent
-de même, et l’expression qu’ils étaient peut-être sur le point de
-supprimer, fut conservée.
-
-
-=JEUDI.=—_La semaine des trois jeudis._
-
-On propose quelquefois aux enfants, pour exercer leur intelligence
-dans l’étude des usages du globe terrestre, un problème qui consiste
-à trouver trois dates différentes et vraies du même temps, comme
-trois jeudis dans une semaine, à l’égard de trois personnes dont la
-première aurait fait le tour de la terre par l’orient et la seconde par
-l’occident, tandis que la troisième n’aurait pas changé de lieu.
-
-Pour résoudre ce problème, il suffit de se rappeler que, la terre étant
-ronde, le soleil n’en peut éclairer à la fois toutes les parties, et
-que cet astre, dont la marche apparente est d’orient en occident,
-parcourant en 24 heures son cercle de 360 degrés, doit se montrer une
-heure plus tôt à un pays plus oriental de 15 degrés, deux heures plus
-tôt à un pays plus oriental de 30 degrés, et ainsi de suite.
-
-Cela posé, cher lecteur, partons de Paris en idée et faisons le tour
-du globe d’un pas égal, vous par l’orient, moi par l’occident. Lorsque
-nous aurons parcouru 15 degrés chacun, vous compterez midi et je ne
-compterai que dix heures. Il sera midi dans l’endroit où vous vous
-trouverez, une heure plus tôt qu’à Paris, et dans celui où je me
-trouverai, une heure plus tard qu’à Paris. A 180 degrés, ou 12 fois 15
-degrés, vous aurez midi, douze heures avant cette ville, et je l’aurai,
-douze heures après elle. Les 360 degrés ou 24 fois 15 degrés achevés,
-il y aura donc un jour de gagné de votre côté et un jour de perdu de
-mon côté. Si, à notre retour, il est jeudi par rapport à Paris, il
-sera vendredi par rapport à vous et mercredi par rapport à moi. Ainsi
-l’ami que nous reverrons pourra dire: C’est aujourd’hui jeudi; vous
-répondrez: C’était hier; je répliquerai: C’est demain; et ce sera là
-justement _la semaine des trois jeudis_, passée en proverbe comme
-synonyme de _calendes grecques_, pour désigner une époque chimérique à
-laquelle on a coutume de renvoyer, par le temps qui court, les effets
-des belles promesses.
-
-Ici se présentent naturellement deux faits historiques qui
-paraissent avoir suggéré la première idée de _la semaine des trois
-jeudis_.—Lorsque Ferdinand Magellan eut passé, en 1519, le détroit qui
-porte son nom, et qu’il fut arrivé aux Indes, il se trouva un jour de
-différence entre son calcul et celui des Européens qui avaient fait le
-trajet par l’orient, et de part et d’autre on s’accusa de négligence,
-car la cause réelle de ce mécompte n’était pas encore connue.—Varenius
-rapporte qu’à Maca, ville maritime de la Chine, les Portugais
-comptaient habituellement un jour de plus que les Espagnols ne
-comptaient aux Philippines, et qu’il était dimanche pour les premiers,
-tandis qu’il n’était que samedi pour les seconds, quoiqu’ils fussent
-peu éloignés les uns des autres. Cela venait, de ce que les Portugais
-avaient fait le voyage par le cap de Bonne-Espérance ou par l’orient,
-et les Espagnols par l’occident, c’est-à-dire en partant de l’Amérique
-et en traversant la mer du Sud.
-
-Rabelais est, je crois, le premier auteur qui ait parlé de la semaine
-_tant renommée par les annales, qu’on nomme la sepmaine des trois
-jeudis_. (_Pantagruel_, ch. 1.)
-
-_La semaine des deux jeudis._
-
-Cette expression proverbiale était usitée longtemps avant la
-précédente. On prétend que le pape Benoît XII y donna lieu lorsqu’il
-fit son entrée à Paris, parce que cette entrée, annoncée pour le jeudi,
-fut remise, à cause de la pluie, au vendredi, jour auquel on fit gras
-en l’honneur de l’événement, comme si c’eût été un jeudi.
-
-On lit dans les poésies de G. Coquillart, page 219, édition de Paris,
-1723:
-
- La propre veille de Saint-Jhean,
- En la _sepmaine à deux jeudis_,
- Il fut fait et créé notaire
- Au balliage de Pauquaire.
-
-
-=JEÛNE.=—_Double jeûne, double morceau._
-
-Le vingt-troisième canon du concile d’Elvire avait institué des jeûnes
-doubles, c’est-à-dire de deux jours de suite, sans rien manger le
-premier de ces deux jours. De là le proverbe, dont le sens moral est
-très bien développé dans le passage suivant de Bossuet: «Moins une
-chose est permise, plus elle a d’attraits. Le devoir est une espèce
-de supplice. Ce qui plaît par raison ne plaît presque pas. Ce qui est
-dérobé à la loi nous semble plus doux. Les viandes défendues nous
-paraissent plus délicieuses durant le temps de pénitence. La défense
-est un nouvel assaisonnement qui en relève le goût.»
-
-Les Basques disent: _Barurac hirur asse_, _le jeûne a trois soûlées_.
-Ces trois soûlées sont le souper de la veille, le dîner du jour et le
-déjeûner du lendemain.
-
-Notre proverbe se rend encore de cette manière: _Double jeûne, double
-collation_.—Le mot _collation_ a une origine curieuse. Formé du latin
-_collatio_, conférence, il servit d’abord à désigner un usage pieux
-des couvents, qui consistait à lire les conférences des pères de
-l’Eglise, _collationes patrum_; et pendant longtemps _faire collation_
-ne signifia pas autre chose que vaquer à cet exercice, pour lequel on
-se réunissait, vers la fin de la journée, dans le cloître ou dans le
-chapitre. J’indique ces localités, parce que le sens de l’expression
-resta le même tant qu’elles furent consacrées à la conférence. Le
-nouveau sens qu’on y attacha depuis prit naissance au réfectoire,
-où les moines jugèrent plus commode de se rassembler, lorsque, sous
-prétexte de l’épuisement que pouvait leur causer le travail des
-mains qui leur était expressément recommandé, ils eurent obtenu la
-permission de prendre un verre d’eau ou de vin, auquel ils ajoutèrent,
-bientôt après, un petit morceau de pain, afin que leur santé ne fût
-point altérée pour avoir bu sans manger, _frustulum panis ne potus
-noceat_, comme dit la règle des chartreux. Ce simple rafraîchissement
-des jours de jeûne ayant passé des monastères dans le monde, et
-s’étant accru de quelques friandises à mesure qu’on avança l’heure du
-dîner[60], finit par devenir beaucoup plus considérable que l’unique
-réfection qu’il était autrefois permis de prendre ces jours-là, et
-voilà comment l’acception ascétique du mot _collation_ se perdit dans
-une acception gastronomique.
-
-
-=JEUNE.=—_Si jeune savait et vieux pouvait, jamais disette n’y aurait._
-
-Ce proverbe doit être fort ancien dans notre langue. L’abbé Suger
-rapporte qu’on entendit souvent Louis VI, sur la fin de sa vie, se
-plaindre du malheur de la condition humaine qui réunit rarement _le
-savoir et le pouvoir_.
-
-_Ceux à qui Dieu veut du bien meurent jeunes._
-
-Proverbe fondé sur l’opinion des philosophes qui comptaient la mort au
-nombre des biens. Il rappelle l’aventure de Cléobis et Biton, jeunes
-Argiens, cités par Solon à Crésus comme parfaitement heureux. Revenant
-vainqueurs des jeux olympiques, ils arrivèrent chez leur mère Cydippe
-au moment où elle devait se rendre, sur un char traîné par des bœufs,
-au temple de Junon, dont elle était la prêtresse. L’heure pressait,
-et les bœufs n’étaient pas là. Les deux frères s’attelèrent au char
-et conduisirent leur mère, qui les bénit et pria Junon d’accorder à
-leur piété filiale la récompense qu’elle jugerait la meilleure. Après
-la cérémonie, ils soupèrent avec Cydippe, s’endormirent d’un profond
-sommeil, et, le lendemain, ils furent trouvés morts dans leur lit.
-
-Ce proverbe est réfuté par un raisonnement de Sapho, qu’Aristote nous a
-conservé dans sa _Rhétorique_ (liv. II, ch. 23): _La mort est un mal_,
-disait Sapho, _et la preuve que les dieux en ont jugé ainsi, c’est
-qu’aucun d’eux n’a encore voulu mourir_.
-
-
-=JOCRISSE.=—_C’est un jocrisse._
-
-C’est ce qu’on dit d’un benêt qui se laisse mener par sa femme, qui
-s’occupe des soins les plus bas du ménage. On sait que la fonction
-la plus importante des _jocrisses_ français est de _mener les poules
-pisser_; celle des _jocrisses_ grecs et latins était de les traire.
-Deux choses que les seuls _jocrisses_ peuvent supposer faisables.
-
-
-=JOSSE.=—_Vous êtes orfèvre, monsieur Josse._
-
-Ce proverbe, qu’on applique à un homme qui donne un avis intéressé,
-est de l’invention de Molière, qui l’a employé dans la 1^re scène du
-1^{er} acte de _l’Amour médecin_. C’est la réponse que fait Sganarelle
-à l’orfèvre Josse, qui lui conseille d’acheter une belle garniture
-de diamants, ou de rubis, ou d’émeraudes, comme le meilleur moyen de
-rendre la santé à sa fille malade.
-
-
-=JOUEUR.=—_De deux regardeurs il y en a toujours un qui devient
-joueur._
-
-Il est bien rare qu’on ne devienne pas joueur quand on prend plaisir
-à voir jouer. C’est pour n’avoir point su éviter l’occasion de voir
-jouer, que des milliers de malheureux, entraînés du spectacle à
-l’action, ont perdu leur fortune, leur honneur et quelquefois leur vie.
-Le quatrième concile d’Orléans, voulant préserver les ecclésiastiques
-de ce danger, leur défendit de voir jouer, sous peine de trois ans
-d’interdiction.
-
-
-=JOUR.=—_Ce qui se fait de nuit paraît au grand jour._
-
-L’origine et l’explication de ce proverbe se trouvent dans ce passage
-de l’Évangile selon saint Luc (ch. XII, v. 2 et 3): _Nihil autem
-opertum est quod non reveletur, neque absconditum quod non sciatur:
-quoniam quæ in tenebris dixistis, in lumine dicentur; et quod in aurem
-locuti estis in cubieulo, prædicabitur in tectis_. _Il n’y a rien de
-caché qui ne vienne à être découvert, ni rien de secret qui ne vienne
-à être connu, car ce que vous avez dit dans les ténèbres sera redit en
-plein jour, et ce que vous avez dit à l’oreille dans une chambre sera
-prêché sur les toits._
-
-_Les jours se suivent et ne se ressemblent pas._
-
-La vie est un enchaînement de chances opposées. Aujourd’hui bien,
-demain mal, et _vice versâ_. Les Grecs exprimaient proverbialement la
-même pensée par un vers d’Hésiode, qu’Érasme a traduit ainsi en latin:
-
- _Ipsa dies quandoque parens, quandoque noverca._ La journée est tantôt
- une bonne mère et tantôt une marâtre.
-
-_Hier, aujourd’hui, demain, sont les trois jours de l’homme._
-
-Proverbe dont on se sert pour exprimer la brièveté de la vie humaine.
-
-
-=JUBÉ.=—_Faire venir quelqu’un à jubé._
-
-C’est l’obliger à céder, à se soumettre, à dire: _ordonnez_, disposez
-de moi comme il vous plaira. _Jube_, impératif du verbe latin _jubeo_,
-signifie _ordonnez_.
-
-
-=JUGEMENT.=—_Beaucoup de mémoire et peu de jugement._
-
-Ce proverbe est dirigé contre les érudits riches du fonds d’autrui
-et pauvres de leur propre fonds; mais il ne veut pas dire que la
-mémoire soit contraire au jugement, car sans la mémoire le jugement
-n’existerait pas, ou du moins il deviendrait inutile; et d’ailleurs
-l’expérience prouve que tous les grands esprits ont possédé ces deux
-facultés à un degré supérieur. Il signifie simplement que le trop grand
-développement de la première nuit au développement de la seconde, que
-l’excessive abondance des idées empruntées entraîne la disette des
-idées propres, et qu’une science, ainsi composée d’éléments recueillis
-de tous côtés et presque toujours disparates, doit produire une sorte
-de confusion au milieu de laquelle l’esprit de justesse ne peut guère
-se montrer. En effet, nous voyons que ceux qui s’appliquent à cultiver
-leur mémoire plutôt qu’à méditer, à penser d’après les autres plutôt
-qu’à penser d’après eux-mêmes, perdent en esprit de réflexion ce qu’ils
-acquièrent en connaissances, qu’à mesure que leur mémoire s’étend leur
-raison se rétrécit. «Le temps qu’on emploie à savoir ce que d’autres
-ont pensé, dit J.-J. Rousseau, étant perdu pour apprendre à penser
-soi-même, on a plus de lumières acquises et moins de vigueur d’esprit.»
-
-Hobbes disait plaisamment, mais avec assez de raison: «Si j’avais lu
-autant qu’un tel, je serais aussi sot que lui.» Or, qu’est-ce qu’un
-sot, si ce n’est l’homme qui a beaucoup de mémoire et peu de jugement,
-et qui fait briller sa mémoire aux dépens de son jugement?—C’est ce
-qu’exprime d’une manière aussi spirituelle qu’originale ce proverbe des
-Auvergnats: _Jean a étudié pour être bête_.
-
-
-=JUMENT.=—_Jamais coup de pied de jument ne fit mal à un cheval._
-
-Un galant homme ne s’offense point de recevoir un coup ou une injure
-d’une femme. Les Espagnols disent: _Coces de yegua amores para el
-rocin_. _Ruades de jument sont amours pour le roussin._ Les Latins
-disaient d’après les Grecs: _Jucunda sunt amicæ dextræ verbera_. _Les
-coups d’une main amie sont doux._
-
-
-=JURER.=—_Jurer sur la parole du maître._
-
-Adopter aveuglément et soutenir les opinions d’un homme à qui l’on a
-pour ainsi dire soumis sa raison. L’expression latine jurare in _verba
-magistri_, dont la nôtre est la traduction, était venue par imitation
-de cette autre _jurare in verba imperatoris_, employée à Rome, dès
-les premiers temps de la république, pour désigner le serment que les
-soldats fesaient à leur général, sous la dictée de celui-ci, d’exécuter
-sans examen tous les ordres qu’il donnerait.
-
-
-=JUREUR.=—_Jureurs de Bayeux._
-
-On a prétendu que les Normands ne se fesaient aucun scrupule de lever
-la main en justice afin de rendre de faux témoignages, qu’ils étaient
-toujours prêts à jurer trois fois plutôt qu’une, quand il devait
-leur en revenir quelque profit, et qu’ils avaient tous pour devise
-ce mot caractéristique de l’un d’eux: _J’en jurerais, mais je ne le
-parierais pas_. Mais les Normands de Bayeux ont obtenu le renom
-proverbial d’être plus déterminés _jureurs_ que les autres; et il est
-probable qu’ils l’ont mérité. Pourtant il n’a pas été dû uniquement à
-l’excellence de leur savoir-faire; il est venu surtout de ce que leur
-ville était autrefois abondamment pourvue de châsses et de reliques,
-sur lesquelles on venait solennellement jurer de tous les lieux de
-la Normandie. C’est sur les châsses et les reliques de Bayeux que
-Guillaume reçut les serments d’Harold.
-
-
-=JUSTICE.=—_L’extrême justice est une extrême injure._
-
-«La justice n’est pas toujours inflexible, ne montre pas toujours
-un visage sévère. Elle doit être exercée avec quelque tempérament,
-et elle-même devient inique et insupportable quand elle use de tous
-ses droits. La droite raison, qui est son guide, lui prescrit de se
-relâcher quelquefois, et la bonté qui modère sa rigueur extrême est une
-de ses parties principales... La justice est établie pour maintenir la
-société parmi les hommes. La condition pour conserver parmi nous la
-société, c’est de nous supporter mutuellement dans nos défauts... La
-faiblesse commune de l’humanité ne nous permet pas de nous traiter les
-uns les autres en toute rigueur.» (Bossuet.)
-
-«La justice, dit Montesquieu, consiste à mesurer la peine à la faute,
-et _l’extrême justice est une injure_, lorsqu’elle n’a nul égard aux
-considérations raisonnables qui doivent tempérer la rigueur de la
-loi.»—Notez que cette pensée est la synthèse de toute la doctrine
-de cet immortel publiciste sur la composition des lois. Il a posé en
-principe que _l’esprit de modération doit être celui du législateur_.
-
-Le proverbe nous est venu des anciens, et il est la traduction
-littérale des mots suivants qu’on trouve dans Cicéron: _Summum jus,
-summa injuria_.
-
-Le fameux parasite Montmaur fit une application plaisante de ce
-texte latin. Un jour qu’il dînait chez le chancelier Séguier, il eut
-son habit taché par du _jus_, qu’un domestique y laissa tomber en
-desservant, et comme il soupçonnait ce magistrat d’être l’auteur de
-cette mauvaise plaisanterie, il dit en le regardant: _Summum jus,
-summa injuria_. Jeu de mots fort ingénieux pour ceux qui entendent le
-latin.
-
-_On aime la justice dans la maison d’autrui._
-
- Même aux yeux de l’injuste un injuste est horrible;
- Et tel qui n’admet point la probité chez lui,
- Souvent à la rigueur l’exige chez autrui. (BOILEAU, sat. XI.)
-
-Nous aimons à trouver la justice chez les autres; car elle est la
-meilleure garantie qu’ils puissent nous offrir. Mais la justice a des
-droits bien faibles sur nous _dès qu’elle entre en concurrence avec
-nous-mêmes_, suivant l’expression de Massillon. La plupart des hommes
-voudraient inféoder la justice à leur intérêt, et ils ne savent être
-tout-à-fait justes que dans ce qui ne leur profite pas directement. «La
-justice n’est chez eux, comme l’a remarqué Vauvenargues, que la crainte
-de souffrir l’injustice.»
-
-J.-J. Rousseau a dit sur le même sujet, dans sa _Lettre à d’Alembert_:
-«Le cœur de l’homme est naturellement droit sur ce qui ne se rapporte
-pas personnellement à lui. Dans les querelles dont nous sommes
-spectateurs, nous prenons à l’instant le parti de la justice, et il
-n’y a point d’acte de méchanceté qui ne nous donne une très vive
-indignation, tant que nous n’en tirons aucun profit; mais quand notre
-intérêt s’y mêle, bientôt nos sentiments se corrompent, et c’est alors
-seulement que nous préférons le mal qui nous est utile au bien que nous
-fait aimer la nature. N’est-ce pas un effet naturel de la constitution
-des choses, que le méchant tire un double avantage de son injustice et
-de la probité d’autrui? Quel traité plus avantageux pourrait-il faire
-que d’obliger le monde entier d’être juste, excepté lui seul, en sorte
-que chacun lui rendit fidèlement ce qui lui est dû, et qu’il ne rendît
-ce qu’il doit à personne. Il aime la vertu sans doute, mais il l’aime
-dans les autres, parce qu’il espère en profiter, et il n’en veut pas
-pour lui-même parce qu’elle lui serait coûteuse.»
-
-Toutes ces réflexions expliquent très bien la raison du proverbe: mais
-ne peut-on penser pour l’honneur de l’humanité que cette révolte, que
-nous éprouvons à l’aspect de l’injustice, ne vient pas seulement de ce
-qu’une injustice faite à quelqu’un est une menace faite à tous; qu’elle
-a aussi sa cause dans un sentiment plus noble et plus moral?
-
-
-
-
-L
-
-
-=LABUTTE.=—_Père Labutte._
-
-Ami du vin et du plaisir, qui satisfait ses goûts en cachette, afin que
-rien ne vienne troubler ses jouissances.
-
-Le père Labutte est un religieux mendiant dont le nom a été popularisé
-par une vieille chanson. Sterne a parlé de ce personnage imaginaire
-dans la phrase suivante qui justifie et complète l’explication que je
-donne: «Le père Labutte qu’on a tant chanté, qui boit quand personne ne
-le voit, et qui a bu sans que personne l’ait vu; le père Labutte est
-bien connu même de qui ne l’a pas vu, et l’on se représente aisément sa
-figure... l’imagination supplée à sa présence.»
-
-Les Italiens disent: _Fra Gaudentio_, _frère Gaudence_.
-
-
-=LAGNY.=—_Il a été à Lagny, il sait combien vaut l’orge._
-
-Ce dicton s’applique à un homme qui s’est attiré quelque mauvais
-traitement par ses indiscrètes plaisanteries.
-
-Le duc de Lorges, assiégeant la ville de Lagny, était l’objet des
-railleries des assiégés qui, se croyant assez forts pour lui résister,
-fesaient beaucoup de quolibets sur son nom. Il jura de s’en venger en
-s’écriant: _Je leur apprendrai combien vaut Lorges_. Aussitôt qu’il les
-eut réduits par la force des armes, il leur fit essuyer toutes sortes
-d’affronts dont le souvenir leur devint si odieux, dans la suite,
-qu’il suffisait de prononcer le mot _orge_ pour les mettre en fureur.
-Si quelque étranger commettait cette imprudence, ils le saisissaient
-sur-le-champ et le plongeaient dans une fontaine, en expiation de
-l’insulte qu’ils prétendaient en avoir reçue. De là le dicton et le jeu
-de société en dialogue, _combien vaut l’orge_.
-
-
-=LAINE.=—_Se laisser manger la laine sur le dos._
-
-Souffrir tout, ne pas savoir se défendre, comme les brebis qui
-souffrent patiemment que les corbeaux se fixent sur leur dos et leur
-arrachent la laine.
-
-
-=LAMBIN.=—_C’est un Lambin._
-
-Denys Lambin, professeur au collége de France, vers le milieu du XVI^e
-siècle, donna plusieurs commentaires sur Plaute, Lucrèce, Cicéron,
-Horace, etc., dans lesquels on trouva une érudition vaste, mais
-fastidieuse par la prolixité des remarques, et ce fut par allusion à
-ce défaut que s’introduisirent les expressions proverbiales _c’est
-un Lambin, il ne fait que lambiner_, dont on se sert en parlant de
-quelqu’un qui met beaucoup de lenteur dans ce qu’il fait, qui n’en
-finit pas.
-
-
-=LAME.=—_La lame use le fourreau._
-
-La vivacité de l’esprit use le corps.—«Ce proverbe, dit M. de Bonald,
-exprime une vérité certaine en physiologie, autant qu’en morale; et je
-crois que la première cause et la plus active de la dissolution, tantôt
-plus prompte, tantôt plus lente de nos organes, est leur faiblesse
-relativement à la force de la volonté et à l’exigence continuelle de ce
-maître impérieux. De là ces désirs qui nous tourmentent, ces efforts
-qui nous consument, ces chimères de plaisirs ou de travaux qui font le
-malheur des méchants et souvent le désespoir des gens de bien, et cette
-lutte éternelle de l’homme intérieur contre l’homme extérieur, rebelle
-par impuissance aux volontés de l’ame, et dont la force apparente,
-comparée à celle de l’ame, n’est jamais qu’une faiblesse réelle.»
-
-
-=LANCE.=—_Rompre une lance ou des lances._
-
-La lance était l’arme principale dont les chevaliers se servaient.
-Ils fesaient _assaut de lances_ dans les tournois, et souvent ils en
-brisaient plusieurs en se chargeant l’un l’autre vigoureusement. De
-là les expressions, autrefois employées au propre et maintenant au
-figuré, _rompre une lance_ ou _des lances avec quelqu’un_, c’est-à-dire
-se mesurer avec lui à quelque exercice, à quelque jeu d’adresse, lui
-disputer un avantage, une supériorité, et _rompre une lance_ ou _des
-lances pour quelqu’un_, c’est-à-dire prendre son parti, le défendre
-contre ceux qui l’attaquent.
-
-_Baisser la lance devant quelqu’un._
-
-C’est lui céder, reconnaître sa supériorité, car le chevalier baissait
-sa lance en présence d’un autre chevalier à qui il voulait rendre
-hommage ou contre qui il n’osait se mesurer. On dit aussi _baisser la
-lance_ pour fléchir, mollir, se relâcher. Mais il ne faut pas confondre
-cette expression avec cette autre, _baisser les lances_, qui, dans nos
-anciens auteurs, signifie engager le combat, parce que les champions
-couraient l’un sur l’autre, lances baissées.
-
-_Venir ou s’en retourner à beau pied sans lance._
-
-C’est-à-dire à pied, en mauvais équipage, comme le chevalier qui avait
-été démonté et avait eu sa lance brisée dans le combat.
-
-
-=LANGUE.=—_La langue va où la dent fait mal._
-
-On disait autrefois: _Où deult la dent_. _Deult_ est la troisième
-personne du présent de l’indicatif du vieux verbe _douloir_, dérivé du
-latin _dolere_.—Ce proverbe signifie qu’on parle volontiers de ses
-peines.
-
-_Les dents sont bonnes contre la langue._
-
-Proverbe cité dans le _Lexique de l’ancienne langue britannique_, par
-Boxhomius: _Da daint rhag rafod_. Il s’explique très bien par cet
-autre: _Il vaut mieux se mordre la langue avant de parler qu’après
-avoir parlé_.—Les Arabes disent: _La bouche est la prison de la
-langue_.
-
-_Il vaut mieux glisser du pied que de la langue._
-
-Ce proverbe est pris du latin: _Satius est equo labi quàm linguà_.
-Il nous enseigne que les paroles indiscrètes peuvent attirer les
-plus grands maux sur leur auteur.—_Lapsus falsæ linguæ quasi qui in
-pavimentum cadens_ (Eccles., c. XX, v 20). La chute de celui qui pèche
-par sa langue _est comme une chute sur le pavé_.
-
-_La langue est le témoin le plus faux du cœur._
-
-On connaît le mot attribué à un diplomate célèbre de notre siècle, le
-prince de Talleyrand: _La parole nous a été donnée pour déguiser notre
-pensée_.
-
-_Tirer la langue._
-
-C’est faire une grimace en montrant la langue.
-
-«L’abbé de Canaye avait fait une petite satire bien amère et bien
-gaie des petits dialogues de son ami Rémond de Saint-Marc. Celui-ci,
-qui ignorait que l’abbé fût l’auteur de la satire, se plaignait, en
-sa présence, de cette malice à une de leurs communes amies, M^{me}
-Geoffrin. Pendant ce temps, l’ami, placé derrière lui et en face de la
-dame, s’avouait auteur de la satire et se moquait de son ami en tirant
-la langue. Les uns disaient que ce procédé de l’abbé était malhonnête,
-d’autres n’y voyaient qu’une espiéglerie. Cette question de morale
-fut portée au tribunal de l’érudit abbé Fénel, dont on ne put jamais
-obtenir d’autre décision, sinon que c’était un usage chez les anciens
-Gaulois de _tirer la langue_.» (Diderot.)
-
-Cet usage est constaté par un fait historique. Le Gaulois tué par
-Manlius Torquatus fut représenté _tirant la langue_, et Marius fit
-ciseler sur son bouclier cette image, qui était devenue populaire à
-Rome.
-
-_C’est une langue de la Pentecôte._
-
-Une langue qui n’épargne personne. C’est comme si l’on disait une
-langue de feu. L’allusion n’a pas besoin d’être expliquée; car personne
-ne peut ignorer que le Saint-Esprit descendit en langues de feu sur
-les disciples de Jésus-Christ, le jour de la Pentecôte.—On dit aussi
-d’un homme qui exprime sa façon de penser avec une rude franchise,
-qui ne garde pas de ménagement pour les opinions des autres, et qui
-trouve toute vérité bonne à dire: _C’est un échappé de la Pentecôte_.
-Autre allusion, aussi claire que la précédente, à la conduite des
-Apôtres qui, après avoir reçu le Saint-Esprit, le jour de la Pentecôte,
-allèrent en tous lieux pour y prêcher l’Évangile, opposé aux idées
-reçues alors, sans être arrêtés par la crainte des persécutions.
-
-
-=LANGUEYER.=—_Pour savoir le secret d’un maître, il faut langueyer les
-valets._
-
-C’est-à-dire, il faut faire parler les valets, parce qu’il est
-difficile qu’un maître ait quelque chose de caché pour ses valets.
-Quand les croisés voulurent élire le premier roi de Jérusalem, ils
-_langueyèrent les valets_ de chaque prétendant, et, après cette
-enquête, ils nommèrent Godefroy de Bouillon que le témoignage de ses
-serviteurs leur fit regarder comme le plus digne de la couronne.—Le
-verbe _langueyer_ n’est plus usité que dans ce proverbe, et c’est
-dommage, car il faut recourir à une périphrase pour en exprimer la
-signification.
-
-
-=LANTERNE.=—_Prendre des vessies pour des lanternes._
-
-Les Italiens disent: _Prendere lucciole per lanterne_. _Prendre les
-vers luisants pour des lanternes._
-
-Martial a fait une épigramme, qui est la 62^e de son XIV^e livre et
-est intitulée: _Lanterna ex vesicâ_, _la lanterne de vessie_. Il y fait
-parler ainsi cette lanterne:
-
- _Cornea si non sum, numquid sum fuscior? aut me
- Vesicam contra qui venit esse putat?_
-
- Pour n’être pas de corne en suis-je moins brillante? Et celui qui
- vient vers moi me prend-il pour une vessie?
-
-Si le proverbe ne vient pas de là, j’avoue que j’ignore absolument sa
-route. Cependant _prendre des vessies pour des lanternes_, c’est se
-tromper lourdement, d’après le sens du proverbe; tandis que, d’après
-le sens de l’épigramme, il y aurait erreur de ne pas prendre la vessie
-pour une lanterne.
-
-Ce proverbe a fourni au marquis de Bièvre un de ses plus jolis
-calembourgs. Un jour qu’on parlait dans une société du chirurgien
-Daran, inventeur des sondes en gomme élastique dites bougies, qu’on
-introduit dans le canal de l’urètre, une dame lui demanda: Quel est
-donc ce Daran dont il est si souvent question?—Madame, répond-il,
-c’est un homme qui _prend des vessies pour des lanternes_.
-
-
-=LARIGOT.=—_Boire à tire larigot._
-
-Boire excessivement et à longs traits.—Quelques étymologistes, entre
-autres l’abbé Morellet, font venir larigot de λάρυγγος, génitif d’un
-mot grec qui signifie larynx, et ils disent que _boire à tire larigot_
-signifie proprement boire de manière à tirer, à distendre le larynx ou
-le gosier. J’aime mieux l’étymologie imaginée par Rabelais, qui raconte
-que cette expression naquit parmi les soldats de Clovis, après la
-victoire que ce monarque remporta à Vouillé sur Alaric II. Les Francs,
-pour se réjouir de la défaite et de la mort du prince ennemi, buvaient,
-dit-il, en s’écriant: _Je bé à ti, ré Alaric Goth_ (_Je bois à toi, roi
-Alaric Goth_). Cette étymologie est au moins amusante.
-
-En voici une autre, qu’on regarde généralement comme vraie. Il y avait
-autrefois à Rouen une grosse cloche appelée _la Rigault_, du nom de
-l’archevêque Odo Rigault, qui la fit faire à ses frais, et la baptisa
-lui-même en 1282. Elle avait un son argentin et tellement agréable
-que le prélat ne pouvait se lasser de l’entendre. Pour se procurer
-souvent ce plaisir, il payait généreusement les sonneurs, et ceux-ci
-dépensaient l’argent au cabaret, où ils buvaient copieusement, soit
-pour prendre des forces afin de mieux sonner, soit pour se délasser de
-la fatigue qu’ils avaient eue à sonner, et ils appelaient cela _boire
-en tire la Rigault_ ou _à tire la Rigault_.
-
-On trouve souvent le mot _Larigot_ employé pour désigner un fifre, une
-flûte, chez nos vieux auteurs, notamment chez Ronsard, qui a dit dans
-son églogue intitulée _les Pasteurs_:
-
- Margot
- Qui fait danser ses bœufs au son du _Larigot_.
-
-Il est plus naturel de dériver la locution de ce mot. Ainsi, _boire à
-tire larigot_, c’est boire comme un joueur de fifre ou de flûte, ou
-comme un musicien; ce que le peuple appelle _flûter_, _chalumeller_.
-
-
-=LARME.=—_Rien ne sèche plus vite que les larmes._
-
-Proverbe dont la phrase suivante de Quinte-Curce offre à la fois
-l’application et l’explication. _Qui multùm in suorum misericordiam
-ponunt, ignorant quàm celeriter lacrymæ inarescant._ _Qui compte
-beaucoup sur la commisération des siens, ignore combien les larmes
-sèchent vite._—Cicéron a cité plusieurs fois ce proverbe pour rappeler
-que l’orateur ne doit pas trop chercher à émouvoir la compassion, et il
-en a attribué l’invention au rhéteur Apollonius: «Les esprits une fois
-émus, gardez-vous d’être prolixes dans vos plaintes; car, ainsi que l’a
-dit le rhéteur Apollonius, _rien ne sèche plus vite que les larmes_.
-_Lacrymà nihil citiùs inarescit._» (_Traité de l’Invent_., liv. I, ch.
-55.)
-
-
-=LARRON.=—_Bien est larron qui larron emble._
-
-Proverbe maritime, qui se dit quand un corsaire en dépouille un autre.
-_Embler_ est un verbe qui signifie faire un vol avec violence ou
-par surprise. Quelques étymologistes le dérivent du grec ἐμϐάλλειν
-(_emballein_), mettre la main sur. Quelques autres le tirent du latin
-_involare_, formé de _vola_, paume de la main, et employé pour dire:
-prendre ou retenir dans la paume de la main.
-
-_Embler_ se trouve dans le _Roman de la Rose_, dans les _Ordonnances_
-de saint Louis, et dans les _Commandements de Dieu_ en vieux français,
-qui disent: _L’avoir d’autrui tu n’embleras_. Saint-Simon s’en est
-servi en parlant des ministres Colbert et Louvois, qu’il accuse d’avoir
-toujours tendu _à embler la besogne d’autrui_.
-
-Du verbe _embler_, qui n’est plus guère usité que dans le proverbe, est
-venue l’expression adverbiale _d’emblée_, c’est-à-dire tout d’un coup,
-du premier effort.
-
-_S’entendre comme larrons en foire._
-
-Expression très usitée, en parlant des personnes qui sont
-d’intelligence pour faire quelque chose de blâmable.—_Les coquins se
-devinent_, suivant l’expression de Duclos, et l’association est bientôt
-faite entre eux. Aristote (_Morale_, VI, 1) cite le proverbe suivant,
-que les Grecs employaient dans le même sens: _Le larron connaît le
-larron, comme le loup connaît le loup_.
-
-On trouve dans la 1^{re} prophétie de Nahum: _Spinæ se invicem
-complectuntur_. _Les ronces se tiennent entrelacées._
-
-
-=LATIN.=—_Perdre son latin à une chose._
-
-Y travailler en vain; y perdre son temps et sa peine. Cette expression
-est née dans le temps où les plaidoyers se fesaient en latin, où
-_parler latin_ était le nec plus ultra de la science. On dit d’une
-chose très difficile à faire: _Le diable y perdrait son latin_. Les
-Italiens emploient dans un sens analogue, mais un peu ironique, ce
-proverbe très curieux: _Cimabue non lo farebbe, lui che avrebbe dipinto
-una corregia nell’acqua_. _Cimabué ne le ferait pas, lui qui eût peint
-un gros pet dans l’eau._
-
-
-=LÉGAT.=—_Être plus occupé que le légat._
-
-Le chancelier Duprat, cardinal et légat _à latere_, fut accablé
-d’affaires. Les événements multipliés qui eurent lieu dans l’État
-et dans l’Église sous son ministère, l’établissement du concordat
-désapprouvé par l’université, par le parlement et par le clergé, les
-nouveautés que Luther et ses disciples introduisirent dans la religion,
-la vénalité des charges judiciaires, la captivité de François I^{er},
-le sac de Rome, la détention du pape Clément VIII, l’augmentation des
-impôts, le schisme d’Angleterre, beaucoup d’autres choses enfin dont il
-se mêla et dont il eût mieux valu qu’il ne se mêlât point, donnèrent
-naissance à l’expression proverbiale _être plus occupé que le légat_,
-pour marquer la situation d’un homme qui est surchargé de besogne et
-qui ne sait où donner de la tête.
-
-
-=LÉSINE.=—_Compagnon de la lésine._
-
-Cette dénomination, qu’on applique à un homme d’une avarice sordide et
-raffinée, est venue d’un ouvrage curieux, composé en italien par un
-nommé Vialardi, vers la fin du xvi^e siècle, et traduit en français
-par un anonyme, en 1604. Cet ouvrage est intitulé: _Della famosissima
-compagnia della lesina_, etc. _De la très fameuse compagnie de la
-lésine_, etc. Le but assigné à cette compagnie est l’épargne la plus
-sordide. Tous les membres ont des noms et des emplois conformes à leur
-institut, et ils sont obligés par leurs statuts de pousser la lésine au
-plus haut point de raffinement, par exemple: de porter la même chemise
-aussi longtemps que l’empereur Auguste était à recevoir des nouvelles
-d’Égypte, c’est-à-dire quarante-cinq jours; de se couper les ongles
-des pieds jusqu’à la chair vive, de peur qu’ils ne percent les bas de
-chausse et les escarpins; de ne pas jeter de sable sur les lettres
-fraîchement écrites, afin d’en diminuer le port, et autres pratiques
-semblables, auxquelles on pourrait ajouter celle de ne pas mettre de
-points sur les i, pour épargner l’encre.
-
-
-=LESSIVE.=—_Faire une lessive._
-
-Cette expression fait allusion à la lessive hermétique: elle fut
-originairement usitée en parlant des alchimistes ruinés à la recherche
-de la pierre philosophale, qu’ils prétendaient se procurer au moyen de
-cette lessive; elle s’appliqua ensuite aux malheureuses victimes de la
-passion du jeu, autre espèce d’alchimie qui conduit aussi à la misère
-en promettant des monts d’or, et l’application fut très naturelle,
-non seulement en raison de l’analogie que je viens de signaler, mais
-parce que les cartes à jouer étaient regardées par les adeptes comme
-un emblème des opérations du grand-œuvre, ce qui probablement les fit
-consacrer à l’usage de dire la bonne fortune.
-
-Les vers latins suivants expliquent assez bien comment se fesait la
-lessive des alchimistes.
-
- _Calcinat in cinerem res ignis quaslibet; inde_
- _Junctus aquæ cinis est nobile lixivium:_
- _Lixivium bene concoclum sal fiet, at hic sal,_
- _Si dissolvatur, mox oleasus erit._
- _Hoc oleum arcanâ si consolidabitur arte,_
- _Laudatus sophies nascitur inde lapis._
-
-Le feu réduit tout en cendres; les cendres mêlées avec de l’eau font
-une lessive excellente. Cette lessive bien cuite produit un sel qui
-se change en huile en se dissolvant, et cette huile rendue solide par
-les procédés mystérieux de la science hermétique, devient la pierre
-philosophale si renommée.
-
-_A laver la tête d’un Maure, on perd sa lessive._
-
-C’est-à-dire qu’on se donne des soins et des peines inutiles pour
-faire comprendre à un homme quelque chose qui passe sa portée, ou pour
-corriger un homme incorrigible.—Ce proverbe existait chez les Grecs
-et chez les Latins. Il est venu d’une fable d’Esope, où il est parlé
-d’un maître qui fesait laver continuellement la figure d’un esclave
-éthiopien pour lui rendre le teint clair.
-
-Diogène réprimandait un jour un méchant. Que faites-vous là? lui
-demanda quelqu’un.—Vous le voyez bien, répondit le philosophe, _je
-lave la tête d’un Éthiopien, afin de le rendre blanc_.
-
-On dit aussi: _A laver la tête d’un âne, on perd sa lessive_.
-«L’instruction ne porte de fruit qu’autant que la nature la seconde.
-Quand même on mènerait l’âne du Christ à la Mecque, de retour il serait
-toujours un âne.» (Saady.)
-
-
-=LETTRE.=—_La lettre tue, et l’esprit vivifie._
-
-C’est l’axiome théologique, _littera occidit, spiritus autem
-vivificat_. Il signifie qu’il ne faut pas, dans l’interprétation d’une
-loi, d’un précepte, s’attacher servilement au sens littéral des mots,
-mais chercher à saisir la pensée raisonnable, l’intention véritable
-cachée sous ces mots. Les théologiens turcs distinguent, comme les
-théologiens chrétiens, le sens positif et le sens allégorique, et ils
-disent proverbialement que _le Coran porte tantôt une face de bête, et
-tantôt une face d’homme_, pour signifier la lettre et l’esprit.
-
-Notre proverbe s’emploie aussi en parlant des traductions trop serviles
-qu’on veut blâmer.
-
-
-=LIÈVRE.=—_Quand on mange du lièvre, on est beau sept jours de suite._
-
-Pline le naturaliste rapporte ce proverbe, _mis en vogue_, dit-il, _par
-un jeu frivole, mais cependant fondé sur quelque raison, puisqu’il est
-consacré par une opinion générale_. _Frivolo quodam joco, cui tamen
-debeat subesse causa in tantâ persuasione._
-
-Le _jeu frivole_ consiste dans le rapprochement des mots _lepus,
-leporis_ (lièvre), et _lepos, leporis_ (grâce, agrément). La raison est
-peut-être dans la superstition qui avait consacré le lièvre à l’amour.
-
-Martial a fait de ce proverbe le fondement de l’épigramme 30 de son
-livre III:
-
- _Si quando leporem mittis mihi, Gellia, dicis:_
- _Formosus septem, Marce, diebus eris._
- _Si non derides, si verum, lux mea, narras,_
- _Edisti nunquam, Gellia, tu leporem._
-
- Isabeau, lundi m’envoyastes
- Un lièvre et un propos nouveau;
- Car d’en manger vous me priastes,
- En me voulant mettre au cerveau
- Que par sept jours je serais beau.
- Resvez-vous? avez-vous la fièvre?
- Si cela est vray, Isabeau,
- Vous ne mangeastes jamais lièvre.
-
- (CL. MAROT.)
-
-_Avoir une mémoire de lièvre, qui se perd en courant._
-
-C’est avoir une très mauvaise mémoire, oublier très promptement.—On
-disait autrefois _mémoire de connil_ (de lapin). L’explication que
-Laurent Joubert, dans ses _Erreurs populaires_, a donnée de cette
-dernière expression convient également à la première. «Le _connil_,
-dit-il, a la mémoire si courte que, ne se souvenant pas du danger qu’il
-vient de courir, il retourne à son gîte, d’où on l’a fait lever peu
-auparavant, et c’est pourquoi on tient pour suspect le cerveau de cet
-animal, parce qu’il a la mémoire, qui consiste au cerveau, extrêmement
-courte.»
-
-_Il ne faut pas courir deux lièvres à la fois._
-
-Il ne faut pas poursuivre deux affaires à la fois. _Qui court deux
-lièvres à la fois n’en prend aucun_, dit un autre proverbe.
-
-_Si les lièvres avaient des fusils, on n’en tuerait pas tant._
-
-Proverbe usité parmi les chasseurs, pour dire que l’assurance et la
-hardiesse à la chasse, et par extension dans certaines affaires, en
-font principalement le succès.
-
-
-=LIMOGES.=—_Convoi de Limoges._
-
-Cette expression, dont on se sert pour désigner des politesses
-cérémonieuses, des révérences sans fin, rappelle un ancien usage
-d’après lequel une personne qui avait reçu une visite accompagnait le
-visiteur jusque dans la rue, quelquefois même jusque chez lui, et
-en était accompagnée à son tour, quand elle revenait sur ses pas; de
-sorte que c’était toujours à recommencer. Cet usage, qui a introduit
-dans notre langue le verbe _reconduire_ et le substantif _reconduite_,
-improprement employés aujourd’hui pour _conduire_ et _conduite_, fut
-nommé _convoi de Limoges_, soit parce qu’il était né dans cette ville,
-soit parce qu’il y était plus observé qu’ailleurs.
-
-
-=LIMONADIER.=—_Limonadier de la passion._
-
-On appelle ainsi le vinaigrier, et par extension tout mauvais
-limonadier. Cette expression populaire fait allusion au vinaigre que
-les Juifs donnèrent à boire à Jésus-Christ pendant sa passion.
-
-
-=LINCEUL.=—_Le plus riche en mourant n’emporte qu’un linceul._
-
-Ce proverbe, très ancien dans notre langue, a été employé par le
-troubadour Pons de Capdueil:
-
- Alexandres qui tot le mon avia
- Ne portet ren mas un drap solamen.
-
-_Alexandre qui avait le monde entier, n’emporta qu’un linceul._
-
-On lit dans une épigramme de Lucien: «Je suis arrivé nu sur la terre;
-je m’en irai nu dans son sein. A quoi bon me tourmenter inutilement?»
-
-La même pensée se trouve dans les paroles suivantes de l’Ecclésiaste
-(ch. V, v. 14): «Comme l’homme est sorti nu du sein de sa mère, il
-y retournera de même les mains vides, et sans rien emporter de son
-travail.»
-
-Job avait dit (ch. XXXI) avant Lucien et l’Ecclésiaste: «Je suis sorti
-nu du sein de ma mère; je rentrerai dans le sein de la terre tout nu.»
-
-Saladin, à l’époque de sa mort, arrivée le 4 mars 1193, voulut
-qu’au lieu du drapeau élevé devant sa porte, on déployât le drap
-mortuaire dans lequel il devait être enseveli, et qu’un héraut criât:
-«Voilà tout ce que Saladin, vainqueur de l’Orient, emporte de ses
-conquêtes.»—C’était le proverbe mis en en action d’une manière
-sublime.
-
-
-=LION.=—_A l’ongle on connaît le lion._
-
-_Ex ungue leonem._ Il suffit d’un seul trait pour faire connaître un
-homme d’un grand talent ou d’un grand caractère.
-
-Ce proverbe, d’origine grecque, est venu de ce que le sculpteur
-Phidias, ayant à représenter un lion, en conçut la forme et la grandeur
-par l’inspection d’un seul de ses ongles, sans avoir jamais eu sous les
-yeux cet animal.
-
-_Il faut coudre la peau du renard à celle du lion._
-
-On attribue l’invention de ce proverbe à Lysandre, fameux général
-lacédémonien, dont la politique ne connaissait que deux principes,
-la force et la perfidie, et dont la maxime favorite était qu’on doit
-tromper les enfants avec des osselets et les hommes avec des parjures.
-Un jour qu’on lui reprochait d’employer des ruses indignes d’un homme
-tel que lui, qui se glorifiait de descendre d’Hercule. _Il faut_,
-répondit-il en faisant allusion au lion de Némée, _coudre la peau du
-renard où manque celle du lion_.—Pindare avait dit avant Lysandre:
-Celui qui veut triompher d’un obstacle doit s’armer de la force du lion
-et de la prudence du serpent.
-
-_Habillé comme un gardeur de lions._
-
-Cela se dit d’un homme qui ne change presque jamais d’habit, parce
-qu’un gardeur de lions est toujours vêtu de la même manière, afin que
-ces animaux redoutables le reconnaissent mieux.
-
-
-=LISIÈRE.=—_La lisière est pire que le drap._
-
-Les gens qui habitent la frontière d’un pays valent moins que ceux
-qui en habitent l’intérieur. Les Italiens disent: _Quei de’confini
-sono ladri o assassini_. _Les gens des confins sont larrons ou
-assassins._ En effet, les vols et les meurtres paraissent avoir été
-toujours plus fréquents dans ces localités que dans les autres, à
-cause de la facilité laissée à ceux qui les commettent de s’enfuir à
-l’étranger.—Notre proverbe ne s’applique guère qu’en plaisantant, et
-pour répondre à quelqu’un qui rejette la solidarité des défauts imputés
-aux habitants de certaines provinces, attendu qu’il n’est pas leur
-compatriote, comme on le pense, mais seulement leur voisin.
-
-
-=LIT.=—_Comme on fait son lit on se couche._
-
-C’est-à-dire que le bien ou le mal que l’homme éprouve est généralement
-le résultat de la conduite qu’il tient, des bonnes ou mauvaises mesures
-qu’il prend. Il peut se rendre heureux par un sage emploi des facultés
-que Dieu lui a départies; son bonheur dépend de lui; il doit le trouver
-dans l’accomplissement de ses devoirs. S’il est malheureux, ce n’est
-guère que par sa faute. Ce qu’il appelle son malheur n’est le plus
-souvent que l’expiation nécessaire de ses erreurs ou de ses sottises,
-et il ne souffre de vrais maux que ceux qu’il se fait lui-même. Tout
-ce qu’on a dit de plus philosophique sur la nécessité de vivre comme
-on voudrait avoir vécu, de n’imputer l’amertume de ses regrets qu’à
-l’intempérance de ses désirs, de chercher sa félicité au dedans de soi
-et son bien-être dans une vie laborieuse et bien réglée, tout cela
-est rappelé par ce proverbe si vulgaire, _Comme on fait son lit on se
-couche_.
-
-
-=LITANIES.=—_Tourner du côté des litanies._
-
-Donner dans la dévotion.—Je rapporterai ici l’origine des litanies,
-qui est assez curieuse. Les Romains, à l’avénement d’un empereur,
-étaient dans l’usage de faire certaines acclamations, dans lesquelles
-ils énuméraient les secours qu’ils attendaient de lui. Ils s’écriaient,
-par exemple: _Ut salvi simus, Jupiter optime maxime, serva nobis
-imperatorem_; et quelques historiens ont pris soin de nous instruire
-que cette formule fut employée, à diverses reprises, par les sénateurs
-et par le peuple, dans le temple de la Concorde, où Pertinax reçut
-la pourpre. Cet usage des acclamations fut adopté par les premiers
-chrétiens, qui l’introduisirent même dans leurs synodes, malgré
-l’opposition de plusieurs Pères de l’église, auxquels il paraissait un
-peu trop profane, et il donna naissance aux litanies.
-
-
-=LIVRE.=—_Un grand livre est un grand mal._
-
-Mot du poète grec Callimaque, bibliothécaire d’Alexandrie, qui disait
-aussi: _Un petit livre vaut mieux qu’un gros, parce qu’il contient
-moins de sottises._ Les deux propositions sont vraies en général,
-et elles s’expliquent très bien par ces pensées extraites de J.-J.
-Rousseau: «L’abus des livres tue la science. Croyant savoir ce qu’on a
-lu, on se croit dispensé de l’apprendre. Trop de lecture ne sert qu’à
-faire de présomptueux ignorants.... Tant de livres nous font négliger
-le livre du monde, ou, si nous y lisons encore, chacun s’en tient
-à son feuillet.—Celui qui aime la paix ne doit point recourir aux
-livres; c’est le moyen de ne rien finir. Les livres sont des sources de
-disputes intarissables...; les subtilités s’y multiplient; on y veut
-tout expliquer, tout décider, tout entendre. Incessamment la doctrine
-se raffine et la morale dépérit toujours plus.—J’ai cherché la vérité
-dans les livres, je n’y ai trouvé que le mensonge et l’erreur. J’ai
-consulté les auteurs, je n’ai trouvé que des charlatans qui se font un
-jeu de tromper les hommes, sans autre loi que leur intérêt, sans autre
-dieu que leur réputation.—Professeurs de mensonge, c’est pour abuser
-le peuple que vous feignez de l’instruire, et, comme ces brigands qui
-mettent des fanaux sur des écueils, vous l’éclairez pour le perdre.»
-
-_Je crains l’homme d’un seul livre._
-
-_Timeo virum unius libri._ Parce que l’homme qui s’est bien nourri de
-la lecture d’un seul livre, qui en possède bien toutes les parties, qui
-en a bien fécondé, bien développé toutes les idées par ses méditations,
-est un adversaire redoutable pour ceux qui voudraient argumenter avec
-lui sur les matières explicitement ou implicitement contenues dans ce
-livre qu’on suppose bon.
-
-Il n’y a presque pas d’effets que ne puisse produire, presque pas
-d’obstacles que ne puisse surmonter le génie d’un homme, soit dans
-la vie active, soit dans la vie spéculative, quand il l’applique
-invariablement à un seul objet. Diderot a dit: «L’homme qui est tout à
-son métier, s’il a du génie, devient un prodige; et, s’il n’en a point,
-il s’élève par une application constante au-dessus de la médiocrité.
-Heureuse la société où chacun serait à sa chose, et ne serait qu’à sa
-chose! Celui qui disperse ses regards sur tout, ne voit rien ou voit
-mal.» (Sat. 1^{re}, _sur les caractères_.)
-
-_J’y brûlerai mes livres._
-
-Je mettrai tout en œuvre pour le succès de cette affaire.
-
-Cette façon de parler, dit l’abbé Morellet, est une allusion à la folie
-d’un certain alchimiste qui, cherchant la pierre philosophale, après
-s’être ruiné en charbon, et n’ayant plus que le dernier coup de feu à
-donner pour obtenir le grand-œuvre, emploie à chauffer son fourneau
-jusqu’à ses livres, dont il ne doit plus avoir besoin.
-
-
-=LOI.=—_Si veut le roi, si veut la loi._
-
-Lorsque l’abolition du combat judiciaire eut rendu la connaissance
-et par conséquent l’étude des lois indispensable, les seigneurs,
-jusqu’alors juges dans leurs terres, désertèrent les tribunaux, et
-l’administration de la justice devint le partage des hommes de loi.
-Voilà l’origine de notre magistrature, et cette grande innovation ne
-remonte pas plus haut que les dernières années du XIII^e siècle. A
-cette époque, l’esprit de Grégoire VII animait encore ses successeurs,
-et les hauts barons s’agitaient pour reconquérir ce qu’ils avaient
-perdu sous les derniers règnes. A peine établi, le parlement lève sur
-toutes les classes de la société le glaive de la justice, en frappe
-indistinctement tout ce qui se montre hostile envers la couronne, et
-force l’épée des barons et la crosse des évêques à s’incliner devant la
-majesté du trône. Bientôt il ne reste en France qu’une seule autorité,
-l’autorité du roi, et le droit public des Français se concentre dans la
-maxime: _Si veut le roi, si veut la loi._
-
-Loisel a interprété d’une manière constitutionnelle cette maxime de
-l’ancienne jurisprudence, en disant qu’elle signifie que le roi ne
-peut vouloir que ce que veut la loi; mais pour qu’elle présentât un
-pareil sens, il faudrait qu’elle eût ses deux termes déplacés, et que
-le conséquent fût l’antécédent: _Si veut la loi, si veut le roi_,
-signifierait le régime de la légalité; _si veut le roi, si veut la
-loi_, signifie le régime du bon plaisir.
-
-
-=LONGIS.=—_C’est un Saint-Longis._
-
-C’est-à-dire une homme plein de lenteur dans tout ce qu’il fait. Saint
-Longis, dont le nom seul a donné lieu à cette façon de parler, est le
-soldat qui perça d’un coup de lance le flanc droit du Sauveur crucifié,
-comme le disent les deux vers suivants, extraits d’une vie manuscrite
-de Jésus-Christ, et cités dans le glossaire de Carpentier.
-
- Longis le coté droit ouvri
- Et sang et aigue s’en issi.
-
-La tradition rapporte que ce soldat, s’étant fait chrétien, fut
-martyrisé à Césarée, en Cappadoce.
-
-
-=LORIOT.=—_Compère Loriot._
-
-Petit aposthème qui se forme au bord de la paupière et qui s’appelle
-ordinairement orgeolet ou orgelet, à cause de sa ressemblance avec
-un grain d’orge. Ce nom très singulier de _Compère Loriot_ est venu
-d’une vieille opinion dont il est parlé dans l’_Histoire naturelle_
-de Pline (liv. XXX, ch. XI), et dans les _Symposiaques_ de Plutarque
-(liv. V, quest. VII). Ces deux auteurs ont prétendu que le regard du
-loriot est salutaire aux personnes attaquées de la jaunisse, attendu
-que cet oiseau a la propriété d’attirer et de recevoir par les yeux
-l’humeur bilieuse dont l’épanchement cause cette maladie. Or, comme une
-telle opinion a été fort accréditée autrefois en France, et comme on
-a cru aussi que l’orgeolet provenait de quelque émanation morbifique
-reçue par l’organe de la vue, on a été amené de là, par une transition
-naturelle, à la dénomination de _Compère Loriot_, employée d’abord pour
-désigner le malade et appliquée depuis au mal.
-
-
-=LORRAIN.=—_Lorrain vilain, traître à Dieu et au prochain._
-
-On prétend que ce dicton a été imaginé du temps de la ligue, par
-les partisans des Valois, contre les Guises, princes de la maison
-de Lorraine, qui voulaient usurper le trône, et qu’il ne concerne
-pas les Lorrains à qui on l’applique abusivement. Il est bien vrai
-qu’il fut très usité en ce temps, mais on peut croire qu’il existait
-antérieurement, et qu’il avait été fait pour les Lorrains en général,
-puisque d’autres dictons fort anciens leur reprochent de semblables
-défauts.
-
-
-=LOUER.=—_Il ne faut pas louer un homme avant sa mort._
-
-Parce qu’un homme, tant qu’il vit, est sujet à démentir les éloges dont
-il peut avoir été l’objet.—Ce proverbe est pris du passage suivant
-de l’_Ecclésiastique_ (ch. XI, v 30): _Ante mortem ne laudes hominem
-quemquam, quoniam in filiis suis agnoscitur vir_. _Ne louez aucun homme
-avant sa mort, car on connaît un homme par les enfants qu’il laisse
-après lui._
-
-Le havamal des Scandinaves dit: _Louez la beauté du jour quand il est
-fini_.
-
-Vauvenargues pense que le proverbe _Il ne faut pas louer un homme avant
-sa mort_, a été inventé par l’envie et a été adopté trop légèrement
-par les philosophes. Au contraire, dit-il, c’est pendant leur vie que
-les hommes doivent être loués, lorsqu’ils ont mérité de l’être: c’est
-pendant que la jalousie et la calomnie, animées contre leur vertu ou
-leurs talents, s’efforcent de les dégrader, qu’il faut oser leur rendre
-témoignage. Ce sont les critiques injustes qu’il faut craindre de
-hasarder, et non les louanges sincères.
-
-Socrate voulait qu’on donnât des louanges aux hommes de bien, comme de
-l’encens aux dieux.
-
-_Qui se loue s’emboue._
-
-_Laus propria sordet._ _La propre louange pue._
-
-Ce proverbe est du moyen-âge. Les anciens ne connaissaient pas la
-modestie, dans le sens que nous attachons à ce mot. Ils pensaient que
-chacun avait droit de se louer soi-même, personne ne pouvant mieux
-savoir que lui comment il voulait être loué, et que la voix qu’il se
-donnait était une voix de plus, et une voix qui comptait. Les hommes
-les plus célèbres de Rome se conformaient volontiers à ce principe.
-Cicéron mandait à Atticus: «Vous avez reçu l’histoire de mon consulat
-que j’ai écrite en grec; quand j’aurai achevé la même histoire en
-latin, je vous l’enverrai, et je vous en promets une troisième en
-vers, afin de faire mon panégyrique de toutes les manières possibles.
-Pourquoi attendrais-je que les autres me louent, puisque je m’en
-acquitte si bien moi-même?»
-
-Ce franc amour-propre des anciens ne valait-il pas mieux que cette
-fausse modestie des modernes, qui a été si bien nommée par Labruyère,
-le dernier raffinement de la vanité.
-
-
-=LOUP.=—_Avoir vu le loup._
-
-Cette expression s’applique à un homme, pour signifier qu’il a vu
-le monde, qu’il est aguerri et expérimenté; mais elle s’applique à
-une femme pour lui reprocher une conduite déréglée. Dans ce dernier
-cas, c’est comme si l’on disait: cette femme est une _louve_;
-dénomination qu’on donnait autrefois aux prostituées, afin de les
-rendre odieuses par une comparaison convenable à leur vie brutale.
-On lit dans l’_Amphithéâtre sanglant_ par P. C., évêque de Bellay:
-«Ces malheureuses _louves_ (c’est-à-dire ces femmes débauchées) sont
-toujours prêtes à la curée et souffrent une faim canine de la chair
-humaine.» Les Latins employaient le mot _lupa_, _louve_, dans la même
-acception, comme on peut le voir dans le discours de Cicéron _pro
-Milone_. Acca Laurentia, qui allaita Romulus et Rémus, avait reçu cette
-qualification de ses voisins, à cause de la voracité de son appétit
-charnel. _Lupanar_ signifiait lieu de prostitution.
-
-_Savoir la patenôtre du loup._
-
-Lorsqu’on veut faire entendre à quelqu’un qui fait des menaces qu’on
-saura bien l’empêcher de les effectuer, on dit qu’on _sait la patenôtre
-du loup_, par allusion à une prière ainsi nommée à laquelle la
-superstition du moyen-âge attribuait la vertu d’éloigner les loups des
-bergeries. Voici cette singulière oraison telle que le curé Thiers l’a
-rapportée: «Au nom du Père + du Fils + et du Saint-Esprit +. Loups et
-louves, je vous conjure et charme: je vous conjure au nom de la très
-sainte et sur-sainte, comme Notre-Dame fut enceinte, que vous n’ayez à
-prendre ni écarter aucune des bêtes de mon troupeau, soit agneaux, soit
-brebis, soit moutons (on nomme les bestiaux que l’on veut préserver
-des loups), ni à leur faire aucun mal.» (_Traité des superstitions_,
-liv. VI, ch. 2.)
-
-On croit encore à l’efficacité de la _patenôtre du loup_ dans plusieurs
-hameaux du département de l’Aveyron, et il y a de prétendus sorciers
-appelés _louvetiers_ qui, fesant métier de la dire, jouissent d’un
-grand crédit auprès de certains métayers.
-
-_Enfant de loup, qui n’a jamais vu son père._
-
-Lorsque les louves sont en chaleur, dit Buffon, ce qui arrive en
-hiver, plusieurs mâles suivent la même femelle et cet attroupement est
-sanguinaire, car ils se la disputent cruellement. Ils grondent, ils
-frémissent, ils se battent, ils se déchirent, et il arrive presque
-toujours qu’ils mettent en pièces celui qu’elle a préféré. De là cette
-expression proverbiale par laquelle on désigne un bâtard.
-
-_Quand on parle du loup on en voit la queue._
-
-Proverbe dont on fait l’application, lorsqu’il survient une personne
-au moment où l’on parle d’elle. Cette personne est probablement
-assimilée au loup, parce que sa présence inattendue déconcerte et fait
-taire, de même que l’apparition subite du loup produit un étonnement
-et une crainte qui coupent d’abord la parole. Mais pourquoi est-il
-question de la _queue_ du loup, au lieu de la tête qui semblerait plus
-convenablement rappelée? C’est peut-être parce que cet animal, qui
-aperçoit ordinairement l’homme avant d’en être aperçu, se détourne
-rapidement pour s’enfuir, et ne se laisse voir que par derrière, et
-peut-être aussi parce que le mot _queue_ forme une assonance, une sorte
-de rime, avec le mot _leu_ (loup), qui figura primitivement dans le
-proverbe.
-
-Les Latins disaient: _Lupus est in fabulâ_. _Le loup est dans le
-discours._ Ce qui doit être fondé sur la même raison que le proverbe
-français. Cependant il y a des parémiographes qui prétendent que _lupus
-in fabulâ_ signifie proprement _le loup dans la comédie_, et fait
-allusion à une antique tradition romaine qui rapporte qu’un jour où
-l’on représentait, en plein air, sur le bord du Tibre, une pièce de
-théâtre, dans laquelle il s’agissait de Romulus et de Rémus allaités
-par une louve, on vit paraître un loup qui étonna comme un prodige,
-les spectateurs interdits. Mais ce fait est évidemment apocriphe, et
-ce qui prouve que _fabula_ doit se traduire ici par _discours_, et non
-par _comédie_, c’est qu’on trouve dans Plaute et dans d’autres auteurs:
-_Lupus est in sermone_.
-
-Le peuple parisien n’emploie guère que dans une acception de blâme le
-proverbe _Quand on parle du loup on en voit la queue_. Toutes les fois
-qu’il veut montrer de la politesse ou s’exprimer dans un sens d’éloge,
-il ne manque pas d’y substituer une de ces phrases poétiques: _Quand on
-parle du soleil on en voit les rayons_.—_Quand on parle de la rose on
-en voit le bouton._
-
-_A chair de loup dent de chien._
-
-Proverbe qui s’applique dans le même sens que: _A rude âne rude
-ânier_.—_A méchant méchant et demi._ Les Danois disent très
-originalement: _Dur contre dur, s’écriait le diable en opposant son
-derrière au tonnerre_.
-
-_Il faut hurler avec les loups._
-
-Il faut s’accommoder aux mœurs, aux manières des gens avec lesquels
-on vit, avec lesquels on se trouve lié, quoiqu’on ne les approuve
-point.—Ce proverbe correspond au proverbe latin qu’on trouve dans les
-_Bacchides_ de Plaute (act. IV, vers 10): _Versipellem frugi convenit
-esse hominem pectus cui sapit_. _Il convient qu’un homme sage et
-avisé change quelquefois de peau_; mot à mot, devienne _versipellis_.
-Les Latins entendaient par _versipellis_ le loup-garou, c’est-à-dire
-l’homme à qui la superstition populaire attribue le pouvoir de se
-transformer en loup, et de revenir ensuite à sa première forme. Ainsi
-quand on dit: _Il faut hurler avec les loups_, c’est à peu près comme
-si l’on disait: _Il faut savoir se faire loup-garou_.
-
-
-=LOYER.=—_Qui sert et ne persert, son loyer perd._
-
-Ce proverbe est le même que celui-ci: _Qui sert et ne continue, sa
-récompense est perdue_. L’un et l’autre sont fondés sur une ancienne
-coutume d’après laquelle les domestiques qui s’étaient loués pour un
-temps n’avaient droit à aucune partie de leurs gages, s’ils venaient
-à quitter leur service avant l’expiration du temps convenu. Leur sens
-moral est qu’on n’obtient rien sans la persévérance.
-
-
-=LUCE.=—_A la Sainte-Luce, les jours croissent du saut d’une puce._
-
-L’année solaire se compose de 365 jours et 6 heures moins 11 minutes.
-Dans la correction faite au calendrier, sous Jules César, on négligea
-de tenir compte de ces onze minutes qui, étant employées de trop, tous
-les ans, avaient formé dix jours[61], vers la fin du seizième siècle.
-Comme il en résultait, dans l’office ecclésiastique un dérangement qui,
-croissant toujours, aurait fini par dérouter tous les calculs, le pape
-Grégoire XIII ordonna de passer du 5 octobre au 15 du même mois, en
-supprimant ces dix jours dans l’année 1582, qui n’en eut ainsi que 355,
-ce qui la fit surnommer _la petite année_. Avant cette suppression, par
-laquelle l’année civile fut mise en harmonie avec l’année solaire, les
-jours diminuaient jusqu’au onze décembre, dont la nuit était la plus
-longue de toutes, comme l’atteste cette épigramme d’Owen:
-
- _Nupsisti undecimo cur, Pontiliana, decembris?
- —Nulla magis nox est longa diesque brevis._
-
-Pourquoi, Pontiliana, vous êtes-vous mariée le onze décembre?—C’est
-qu’il n’y a pas de nuit plus longue, ni de jour plus court.
-
-Par conséquent les jours recommençaient à augmenter le treize décembre,
-qui correspondait alors, comme le vingt-trois aujourd’hui, au lendemain
-du solstice d’hiver, et c’est même ce qui avait fait choisir le treize
-pour l’anniversaire de la fête de sainte Luce, à cause de l’analogie
-de ce nom avec le mot latin _lux_, lumière. Ainsi le proverbe, qui
-est faux maintenant, était vrai autrefois, et le poète Passerat avait
-raison de dire:
-
- Heureux jour de Sainte-Luce,
- Qui croît du saut d’une puce,
- Raccourcissant les ennuis
- Qu’apportent les longues nuits.
-
-
-=LUNE.=—_Aboyer à la lune._
-
-Crier contre une personne à qui on ne peut nuire, faire des menaces
-impuissantes. Métaphore prise des chiens qui, d’après une opinion
-populaire, aboient contre la lune dont l’éclat les blesse. _Quo plus
-lucet luna, magis latrat molossus._ _Plus la lune brille, plus le mâtin
-aboie._
-
-_La lune n’a rien à craindre des loups._
-
-C’est aussi une opinion populaire que les loups ne peuvent souffrir
-la clarté de la lune, et qu’ils poussent des hurlements à sa vue. De
-là le proverbe traduit du latin, _luna tuta à lupis_, pour marquer
-l’impuissance des critiques et des envieux contre un mérite supérieur.
-Ce proverbe, dans le moyen-âge, s’appliquait particulièrement aux
-impies vainement déchaînés contre l’Église, dont la lune est le symbole
-mystérieux.
-
-_Poltron comme la lune._
-
-C’est sans doute parce qu’elle se cache derrière les nuages que la lune
-est devenue le type de la poltronnerie. Mais si elle se cache, du moins
-elle n’a jamais reculé, et le soleil ne peut en dire autant. Toutefois
-il faut avouer que, depuis sa reculade, il s’est tenu constamment
-immobile à son poste.
-
-_Changeant comme la lune._
-
-Je n’ai pas besoin de faire sentir la justesse de cette comparaison. Il
-me suffira de citer l’apologue suivant, rapporté par Plutarque, dans
-_le Banquet des sept sages_ (ch. XLII): «La lune, un jour, pria sa
-mère de lui faire un manteau qui allât juste à sa taille. Eh! comment
-le pourrais-je, répondit la mère, puisque tu changes de taille toutes
-les semaines?»—Ce joli apologue sera certainement plus agréable aux
-lecteurs qu’un commentaire, et il leur donnera en même temps l’origine
-de cette autre expression proverbiale: _Cela lui va comme un manteau à
-la lune_, c’est-à-dire cela ne lui va pas du tout.
-
-_Faire un trou à la lune._
-
-C’est manquer à ses engagements, faire faillite.—D’où vient donc
-cette expression qui paraît déraisonnable? Car si l’effet qu’elle
-signale était produit par chaque faillite, le disque de la lune devrait
-nous apparaître comme une écumoire. Je crois qu’elle ne désigne pas
-le satellite de la terre, mais certain corps opaque qu’on appelle
-_la lune de Landernau_, et qu’elle est tout simplement une variante
-comique de cette autre expression, _facere bombum_ (_faire un pet_),
-employée pour dire, faire banqueroute. Si une telle explication, que
-je regarde comme la plus probable, n’était pas admise, je proposerais
-la suivante: autrefois le terme des contrats et des paiements était
-ordinairement fixé à la lune qui précède et détermine la fête de
-Pâques, avec laquelle commençait l’année, sous la troisième race de
-nos rois, jusqu’au règne de Charles IX. C’est pourquoi les débiteurs
-qui ne payaient pas plus à l’échéance de la pleine lune que s’il
-n’eût pas été pleine lune, ou qui déclinaient cette échéance par une
-banqueroute, furent supposés _faire une brèche_ ou un _trou à la
-lune_; et cette locution figurée fut bientôt dans toutes les bouches,
-parce qu’elle joignait à la singularité le mérite de rappeler un
-proverbe des anciens, qui disaient d’un homme ingénieux à chercher des
-expédients dilatoires, lorsqu’il devait accomplir ses promesses ou
-acquitter ses dettes: _Laconicas lunas causatur_. _Il allègue les lunes
-lacédémoniennes._
-
-Ce proverbe des _lunes lacédémoniennes_ était venu de ce que la
-mauvaise foi des Lacédémoniens envers les autres peuples, prenait
-souvent pour prétexte un conseil donné par Lycurgue, de n’entreprendre
-aucune expédition militaire ni aucune affaire importante, tant que la
-lune n’était pas dans son plein.
-
-_La lune annonce par sa pâleur la pluie, par sa rougeur le vent, et par
-sa blancheur la sérénité._
-
-_Pallida luna pluit, rubicunda flat, alba serenat._
-
-Ce proverbe est fondé sur l’expérience, et il est d’une vérité
-incontestable. Mais de ce que la lune, à ses différentes phases,
-indique des changements de temps, il ne faut pas conclure qu’elle les
-produise. Malgré l’opinion généralement répandue dans les campagnes
-à ce sujet, il n’y a point de raisons pour affirmer l’influence de la
-lune sur les vicissitudes de l’atmosphère, et il y en a beaucoup, au
-contraire, pour la révoquer en doute, tant qu’on n’aura pas prouvé par
-une longue suite d’observations que ces vicissitudes se distribuent
-avec précision sur les époques des points lunaires, conformément à leur
-nature et à celle de ces points. Que devient d’ailleurs l’influence de
-la lune dans les climats où le temps reste constamment le même pendant
-plusieurs mois?
-
-_La lune de miel._
-
-Le premier mois du mariage, où tout est douceur pour les époux.
-Expression prise de ce proverbe arabe: _La première lune après le
-mariage est de miel, et celles qui la suivent sont d’absinthe_.
-
-
-=LUNEL.=—_Il est de Lunel._
-
-Il est timbré, il est fou. Ancien dicton, rapporté par Le Duchat, et
-moins usité aujourd’hui que cet autre qui a la même signification:
-_Il a une chambre à Lunel_. Ces dictons n’ont pas d’autre fondement,
-sans doute, qu’une mauvaise allusion de _Lunel à la lune_, qui,
-d’après l’opinion populaire, exerce une malicieuse influence sur le
-cerveau et détermine les accès des maniaques, nommés pour cette raison
-_lunatiques_.
-
-
-=LUNETTES.=—_Bonjour, lunettes; adieu, fillettes._
-
-C’est-à-dire qu’il faut quitter l’amour, quand on commence à prendre
-les lunettes; ce qui arrive malheureusement à une époque de la vie où
-notre cœur est souvent en meilleur état que nos yeux, et où nous sommes
-d’autant plus à plaindre, qu’en amour tout nous abandonne, sans que
-nous voulions rien abandonner.
-
-On dit aussi: _Les lunettes sont des quittances d’amour_.
-
-
-=LURON.=—_C’est un luron._
-
-«Ce mot très caractéristique, très populaire, sans être trop trivial,
-et que Désaugiers, toujours si correct, a souvent employé dans ses
-jolies chansons, ne se trouve dans aucun dictionnaire. Il y a plus:
-on ne lui connaît aucune analogie immédiate, et la lettrine _lur_, qui
-exprime une des racines les plus gracieuses et les plus fluides que
-puisse articuler la voix humaine, est tout à fait inusitée chez nous
-comme initiale. Je ne serais pas éloigné de croire que _luron_ est
-fait de ce mimologisme commun du chant et de la danse, de ce _trala
-deri dera_, qui supplée aux paroles, et quelquefois à la musique dans
-les fêtes joyeuses du peuple, et qui a fourni aux vieux chansonniers,
-entre autres gais refrains, _luron_, _lurette_ et _lalure_. Un luron
-ne demande qu’à chanter et à danser. _Ma lurette_ est devenu, dans
-ce sens, un nom de femme. Dans le langage grivois, on appelle une
-fille de mœurs suspectes, une _landarirette_, une _luronne_. Ménage
-n’aurait pas manqué de tirer _luron_ de l’italien _lurcone_, un homme
-de plaisir, un voluptueux, un gourmand. S’il n’avait pas l’origine que
-je lui attribue, je le chercherais plus volontiers dans les langues
-du nord. C’est à elles que nous devons son complément _godelureau_,
-littéralement un _bon lureau_, ou un _bon luron_. Nous avons conservé
-cette dernière expression en adoptant l’autre.» (M. Ch. Nodier.)
-
-
-=LUSTUCRU.=—_C’est un lustucru._
-
-Terme burlesque qui est formé des mots l’_eusses tu cru_, et qui
-s’emploie pour suppléer à un nom qu’on a oublié, quand on ne veut
-marquer aucune considération pour la personne qui porte ce nom. Le Roux
-dit qu’on traite de _lustucru_ un benet, un sot, un mari trompé.
-
-Le mot _lustucru_ a été usité au féminin, si l’on en juge par un poème
-burlesque, intitulé _le Mariage de Lustucru_, et terminé par ces deux
-vers:
-
- Et le pauvre _Lustucru_
- Trouve enfin sa _lustucrue_.
-
-
-=LYNX.=—_Avoir des yeux de lynx._
-
-Au propre, c’est avoir la vue fort bonne; au figuré, c’est pénétrer les
-pensées, les secrets, les desseins des autres.—Cette expression nous
-est venue des anciens, qui attribuaient au lynx, animal dont les yeux
-sont très perçants, la faculté merveilleuse de voir à travers les murs.
-
-
-
-
-M
-
-
-=MAÇON.=—_J’aimerais mieux servir les maçons que de..._
-
-On lit dans le _Blason des faulces amours_, par Guillaume Alexis:
-
- _Mieux vaudrait servir les maçons_
- Que d’avoir au cœur tels glaçons.
-
-Cette locution proverbiale a son équivalent dans cette autre:
-_J’aimerais mieux être aux galères_. Elle fait allusion à la peine
-qu’on infligeait autrefois à certains hommes repris de justice, en
-les condamnant à _servir les maçons_. Œxmelin parle d’un chef de
-flibustiers qui, sommé par les Espagnols de se rendre, ne le fit
-qu’après avoir reçu l’assurance qu’on lui donnerait quartier à lui
-et aux siens, et qu’on ne leur ferait porter ni pierre ni chaux; car
-c’est ainsi, ajoute cet auteur, que les Espagnols en usent, lorsqu’ils
-prennent ces sortes de gens. Ils les tiennent deux ou trois ans dans
-des forteresses qu’ils bâtissent, et les emploient _au service des
-maçons_.
-
-Cette punition, qui a été l’origine des travaux forcés, est de toute
-antiquité. On sait que les Juifs, en Égypte, furent condamnés à élever
-les pyramides, et les Pélasges de l’Attique, à construire l’Acropolis.
-
-Vers la fin du XII^e siècle, on disait, en Languedoc, _j’aimerais mieux
-être prêtre_, dans le même sens que _j’aimerais mieux être maçon_.
-C’est qu’alors le clergé de ce pays était dépossédé de ses biens et
-abreuvé d’humiliations par la secte albigeoise, qui fut persécutrice
-avant d’être persécutée. _Sicut dicitur mallem esse judæus, sic
-dicebatur mallem esse capellanus quam hoc vel illud facere._ (Guillelm
-de Podio Laur. In _prologo_ ap. scr. fr. XIX, 194.)
-
-
-=MAGNIFICAT.=—_Il ne faut pas chanter le magnificat à matines._
-
-Saint Césaire, évêque d’Arles, dressant une règle monastique, vers
-l’an 506, prescrivit aux moines de chanter à l’office du matin le
-_magnificat_, qui n’avait pas été encore introduit dans les offices de
-l’Église latine. Mais, dans la suite, ce cantique fut exclusivement
-consacré aux vêpres et au salut; et de là vint le proverbe dont le sens
-moral est, qu’il ne faut pas se glorifier avant le temps.
-
-_Corriger le magnificat._
-
-Le _magnificat_, que Tillemont appelle _la gloire des humbles et la
-confusion des superbes_, a toujours été considéré, sous le rapport
-littéraire, comme une composition d’une grande beauté, et c’est à cause
-de cela qu’on a dit _corriger le magnificat_, pour signifier, faire des
-critiques sans fondement, faire des corrections là où il n’y a pas lieu
-d’en faire.
-
-On dit aussi _corriger le magnificat à matines_, afin de faire
-ressortir doublement l’absurdité des critiques et des corrections.
-
-
-=MAILLE.=—_N’avoir ni sou ni maille._
-
-C’est être extrêmement pauvre.—La maille était une petite pièce de
-monnaie qui ne valait que la moitié d’un denier.—On disait autrefois
-dans le même sens, _n’avoir de mannoie ni ronde, ni carrée_, parce que
-la maille, au lieu d’être ronde comme les autres monnaies, avait une
-forme carrée.
-
-_Avoir maille à partir avec quelqu’un._
-
-Au propre, c’est avoir une maille à partager (_partir_, dérivé du latin
-_partiri_, signifiait autrefois partager); au figuré, c’est avoir
-quelque différend, parce qu’il n’appartient qu’à des gens tracassiers
-et chicaneurs de vouloir partager une aussi petite pièce de monnaie que
-la maille.
-
-
-=MAIN.=—_Une main lave l’autre._
-
-Ce proverbe qui était usité chez les Grecs et chez les Latins,
-signifie, dans un sens général, qu’on doit se rendre des services
-réciproques; mais il s’emploie dans un sens particulier, en parlant de
-deux compères également suspects qui se blanchissent l’un l’autre des
-torts qu’on peut leur imputer, ou qui cherchent à faire ressortir les
-qualités l’un de l’autre. On dit de même, dans les deux sens énoncés:
-_Un barbier rase l’autre_. Ce qui s’entend aussi des secours mutuels
-que se prêtent les gens d’une même profession.
-
-_La bonne main._
-
-M. Ch. Nodier, dans sa _Linguistique_, dit que la main a été l’étalon
-primitif de tous les calculs de l’homme, et que, déployée à l’intérieur
-sous ses yeux, elle lui a enseigné le calcul duodécimal dans les douze
-phalanges des quatre doigts articulés verticalement à la paume. Après
-cela, le savant philologue ajoute en note cette explication curieuse:
-«Le pouce représentait l’appoint du quarteron. En transigeant de
-moitié, le commerce avait fini par faire remise du treizième, et le
-treizième c’est le pouce. Voilà pourquoi on appelle encore _la bonne
-main_ cette surérogation de bénéfice qui complète et parfait les
-marchés, parce que la main y était tout entière. Il nous reste une
-singulière tradition de cet usage dans la langue populaire, où le pouce
-signifie toujours un surcroît, une augmentation indéterminée. Elle doit
-avoir la cinquantaine _et le pouce_. Il a tiré dix mille francs de ce
-marché _et le pouce_. Je conviens que cette autorité est bien triviale,
-et cette induction bien tardive; mais il n’est jamais trop tard pour
-dire ce qui n’a jamais été dit.»
-
-_Jouer à la main chaude._
-
-Ce jeu, que tout le monde connaît, est une allusion à la terrible
-épreuve judiciaire dans laquelle la main d’un homme assassiné était
-apportée au tribunal, afin que chacun vint attester qu’il était
-innocent du meurtre, en jurant sur cette main chaude encore, à laquelle
-une croyance superstitieuse attribuait le pouvoir de dénoncer le
-meurtrier par une espèce de frémissement ou de crispation qu’elle
-devait éprouver sous son contact.
-
-_Jeux de main, jeux de vilain._
-
-Les jeux de main ne conviennent qu’à des gens mal élevés, et, suivant
-une observation proverbiale, _ils engendrent souvent des querelles_.
-
-_Se laver les mains d’une chose._
-
-Cette expression, dont on se sert pour signifier qu’on ne prend
-aucune part à une chose, et qu’on ne veut pas être responsable des
-suites qu’elle peut avoir, est une allusion à l’usage symbolique qui
-consistait à se laver les mains en présence du peuple, pour témoigner
-qu’on était innocent d’un crime. _Lavavi manus meas inter innocentes_,
-dit le _Psalmiste_ (Ps. LXXII, v. 13). _J’ai lavé mes mains parmi les
-innocents._ Pilate pratiqua cette ancienne coutume devant les Juifs,
-et protesta qu’il n’était pas complice de l’injustice qu’ils allaient
-consommer en crucifiant Jésus-Christ.
-
-
-=MAITRE.=—_Passer quelqu’un maître._
-
-Ne pas l’attendre pour dîner.—Le compagnon qui, après avoir fait son
-chef-d’œuvre, était jugé digne de recevoir la maitrise, donnait à ceux
-qui devaient la lui conférer, un repas qui commençait presque toujours
-sans lui, soit que le soin du service l’empêchât de prendre place à
-table en même temps qu’eux, soit que l’étiquette ne le lui permit pas.
-
-_C’est un petit-maître._
-
-Expression qu’on applique à un jeune homme qui se fait remarquer par
-une élégance recherchée dans sa parure, par des manières libres et
-un ton avantageux auprès des femmes.—Elle fut introduite, dit-on, à
-l’époque où le duc de Mazarin fut nommé grand-maître de l’artillerie.
-C’était l’homme le plus galant de son siècle. A peine avait-il quitté
-ses drapeaux, qu’il venait déposer ses lauriers et son cœur aux pieds
-des belles. Ses officiers s’efforçaient de copier toutes ses manières,
-mais ce n’était que des minauderies en comparaison, et par comparaison
-on les appella _petits-maîtres_.—Suivant une autre opinion, cette
-dénomination fut imaginée, sous la régence d’Anne d’Autriche, pour
-désigner le prince de Condé, le prince de Conti, le duc de Longueville,
-le duc de Beaufort et quelques autres jeunes seigneurs qui prétendaient
-enlever l’autorité au cardinal de Mazarin, faire la loi en matière de
-politique, comme ils la fesaient en matière de modes, en un mot, être
-les maîtres. On sait que cette prétention fit naître la guerre de la
-Fronde.
-
-
-=MAL.=—_Le mal retourne à celui qui le fait._
-
-Dieu prend la protection des faibles, il fait réagir contre les
-méchants les maux qu’ils font aux hommes.—_In insidiis suis capientur
-iniqui._ _Les méchants seront pris dans leurs propres piéges._
-(Salomon, Prov., ch. XI, v. 6.)
-
-_Ne nous plaignons pas du mal, il vient de Dieu._
-
-Supportons sans nous plaindre les afflictions que Dieu nous
-envoie.—Proverbe tiré de l’_Ecclésiastique_, ch. xi, v. 14: _Bona et
-mala... à Deo sunt_: les biens et les maux... viennent de Dieu.
-
-Dieu est l’auteur du mal qui punit, mais non de celui qui souille, dit
-saint Thomas. Ainsi le mal qu’il envoie ne peut être qu’un remède ou
-une expiation des fautes des hommes. Double raison pour le supporter
-patiemment.
-
-
-=MALENCONTRE.=—_Qui se soucie, malencontre lui vient._
-
-Le souci ne sert qu’à rendre plus malheureux celui qui s’y livre. Il
-lui crée de nouveaux maux, dit le _Hava-mal des Scandinaves_.
-
-L’imagination maîtrisée par le souci devient le plus cruel instrument
-de nos peines. Toujours ingénieuse à nous tourmenter, elle nous fait
-parcourir tous les maux, les uns après les autres, pour faire notre
-supplice de tous. La réalité porte sa mesure avec elle, dit Sénèque,
-mais un malheur vague ouvre un champ sans limites aux égarements de la
-peur. Sachons donc raisonner nos craintes. Les maux que nous redoutons
-comme imminents ne viendront peut-être point; du moins ils ne sont pas
-encore venus. Ils ont beau être vraisemblables; ils ne sont pas vrais
-pour cela. Mais en les supposant même inévitables, pourquoi les sentir
-d’avance? Nous serons à temps de souffrir quand ils arriveront: en
-attendant espérons mieux.
-
-Il est parfois bon, dans ce monde, de faire comme Figaro qui se
-pressait de rire dans la crainte de pleurer.
-
-
-=MALHEUR.=—_A quelque chose malheur est bon._
-
-Pour signifier que quelquefois une infortune nous procure des avantages
-que nous n’aurions pas eus sans elle.
-
-Ce proverbe est susceptible d’une très grande extension, et peut
-s’appliquer moralement dans tous les cas où le malheur a quelque
-influence salutaire.
-
-Les Livres saints ont appelé le malheur un trésor de la miséricorde
-céleste, parce que le malheur ramène l’homme à la religion.—Les
-Égyptiens avaient sur ce sujet une allégorie sublime, dans laquelle ils
-représentaient Mercure arrachant les nerfs de Typhon pour en faire les
-cordes de la lyre divine. Typhon était, au rapport de Plutarque (_de
-Iside et Osiride_, 53, 54), l’emblème du mal temporel, et Mercure était
-la raison même qui fait tourner ce mal au profit de la piété.
-
-Sénèque, dans le quatrième chapitre de son _Traité de la Providence_,
-s’est appliqué à prouver que c’est pour l’avantage des hommes vertueux
-que Dieu les tient dans les afflictions.
-
- La vertu s’affermit sous les coups du malheur.
-
-On lit parmi les adages des Pères de l’Église: _Qui non erit Jacob,
-non erit Israel_. _Il faut être Jacob pour devenir Israël._—Jacob eut
-à supporter de longues et rudes épreuves en Mésopotamie, chez Laban
-son beau-père, et lorsqu’il retourna dans la maison paternelle, il
-rencontra un ange sous une forme humaine, avec qui il lutta, ne voulant
-pas le laisser partir sans avoir reçu sa bénédiction. Il sortit boiteux
-de la lutte; mais il y mérita, par ses efforts victorieux, la faveur
-qu’il désirait, et il reçut de l’ange le surnom d’Israël, qui signifie
-_fort contre le Seigneur_. Tu ne seras plus appelé Jacob, lui dit cet
-ange, mais Israël, parce que tu as eu la supériorité en luttant avec
-l’Élohim (avec Dieu ou plutôt avec les vicissitudes venant de Dieu)[62].
-
-Les anciens disaient: _Que je te plains, ô toi qui fus toujours
-heureux!_ Ils consacraient les lieux où la foudre était tombée, pour
-faire honorer jusqu’aux moindres vestiges du courroux du ciel et des
-adversités qu’il envoie. Ils déploraient un bonheur constant. Ils
-craignaient qu’il n’irritât les furies, et ils cherchaient à l’expier
-par quelque infortune volontaire. L’heureux Polycrate jetait à la mer
-son anneau le plus précieux, et Philippe, au comble de la prospérité,
-proférait cette prière: «O Jupiter, mêle quelque mal à mes biens!»
-
-Le malheur est la meilleure école des souverains: il faut un bûcher à
-Crésus pour que ce roi de Lydie se reconnaisse et s’écrie: O Solon!
-Solon!
-
-Le malheur est le père de la compassion. Didon qui avait été
-malheureuse, accueillait avec empressement les Troyens malheureux, et
-le vers que Virgile a mis dans sa bouche est devenu la devise des ames
-sensibles.
-
- _Non ignara mali miseris succurrere disco._
- Malheureuse, j’appris à plaindre le malheur. (DELILLE.)
-
-Ce sentiment a été exprimé chez tous les peuples par une foule de
-comparaisons proverbiales, telles que celle-ci:—C’est du raisin foulé
-sous le pressoir que jaillit la douce liqueur qui réjouit le cœur de
-l’homme.—La myrrhe ne distille que par les incisions faites à l’arbre
-qui la produit, etc.
-
-M. de Chateaubriand a fait dire au père Aubry: Si le ciel t’éprouve
-aujourd’hui, c’est pour te rendre plus compatissant aux maux des
-autres. Le cœur, ô Chactas, est comme ces sortes d’arbres qui ne
-donnent leur baume pour guérir les blessures, qu’après avoir été
-blessés eux-mêmes.»
-
-Le malheur développe l’intelligence. _Vexatio dat intellectum_ (Isaïe,
-ch. 28). L’infortune souvent éveille le génie. _Ingenium mala sæpe
-movent_ (Ovide).
-
-«C’est dans une ame froissée par la douleur que naissent les grandes
-pensées... De la contradiction naît l’énergie de l’ame. Elle a des
-forces en réserve pour le malheur. Le génie, sans l’aide des peines,
-est un roi sans sujets. Le même feu qui le consume le fait briller...
-L’adversité concentre l’ame au milieu de ses facultés et, à chaque
-instant, augmente leur ressort. Les génies qui ont fait le plus de
-bruit dans le monde, ont marché au milieu des contradictions.» (L’abbé
-de Besplas, _Essai sur l’éloquence de la chaire_.)
-
-Celui qui n’a pas été malheureux, que sait-il? dit un sage d’Orient.
-
-Le chancelier Bacon a comparé les hommes de bien à ces précieux
-aromates qui exhalent les parfums les plus délicieux quand ils sont
-broyés.
-
-On avait dit avant Bacon, que le malheur produit sur l’ame vertueuse le
-même effet que le feu sur l’encens.
-
-Nos pères avaient ce proverbe: _Plus le safran est foulé, mieux il
-fleurit_. Ce qui était fondé sur l’usage de fouler le terrain où
-l’on avait semé les oignons du safran, conformément à un précepte de
-Pline-le-Naturaliste auquel les agriculteurs modernes ne se conforment
-pas.
-
-_Le malheur se plaît à la surprise._
-
-Le malheur fond souvent sur l’homme qui ne s’y attend pas, et il
-s’approche rarement de celui qui est préparé à le recevoir. D’où il
-faut conclure que le malheur est toujours pour les imprévoyants. Le
-cardinal de Richelieu prétendait qu’imprévoyant et infortuné étaient
-synonymes, attendu qu’on ne pouvait guère être l’un sans l’autre.
-
-
-=MANCEAU.=—_Un Manceau vaut un Normand et demi._
-
-Les Manceaux ont la réputation d’être fort enclins à la chicane, et de
-porter encore plus loin que les Normands les défauts attribués à ces
-derniers. C’est probablement de là qu’est venu le proverbe. Cependant
-quelques auteurs prétendent qu’il a dû son origine à un combat dans
-lequel les Manceaux battirent complétementles Normands plus nombreux
-qu’eux d’un tiers, et quelques autres assurent qu’il fait allusion
-à une ancienne monnaie du Maine, dont la valeur surpassait celle de
-la monnaie de Normandie. _Le denier manceau valait un denier et demi
-normand._
-
-
-=MANCHE.=—_C’est une autre paire de manches._
-
-C’est une autre affaire; c’est bien différent.—On lit dans une note
-du livre IV, chapitre 58, de _Tristan-le-Voyageur_, par Marchangy:
-«C’était la mode, sous le règne de Charles V, de porter une espèce de
-tunique serrée par la taille, et nommée cottehardie, laquelle montait
-jusqu’au cou, descendait jusqu’aux pieds et avait la queue traînante;
-mais pour les personnes de distinction seulement[63], outre les manches
-étroites de cette robe, on y avait adapté une autre paire de manches à
-la bombarde, qui étaient fendues pour laisser passer tout l’avant-bras,
-et qui flottaient à vide jusqu’à terre. Ces secondes manches coûtaient
-beaucoup plus cher que les véritables, peut-être parce qu’elles ne
-servaient à rien. On leur doit le proverbe: _C’est une autre paire de
-manches_.»
-
-Cette explication ne me paraît pas tout à fait juste. En voici une
-autre que je crois meilleure. Les manches étaient autrefois des livrées
-d’amour que les fiancés et les amants se donnaient réciproquement, et
-qu’ils promettaient de porter en témoignage de leur tendre engagement,
-ainsi qu’on le voit dans une nouvelle du troubadour Vidal de Besaudun,
-où il est question de deux amants qui se jurèrent de _porter manches
-et anneaux l’un de l’autre_. Ces livrées adoptées pour être le signe
-de la fidélité, devinrent en même temps celui de l’infidélité. Quand
-on changeait d’amour, on changeait aussi de manches; souvent même il
-arrivait que celles qu’on avait prises la vielle étaient mises au rebut
-le lendemain, et il y eut tant d’occasions de dire _c’est une autre
-paire de manches_, que cette expression fut proverbiale en naissant.
-
-Il y a un vieux dicton populaire qui confirme cette explication; le
-voici: _On se fait l’amour, et quand l’amour est fait, c’est une autre
-paire de manches_.
-
-L’expression _tenir quelqu’un dans sa manche_, pour dire en être
-assuré, l’avoir à sa disposition, est peut-être dérivée du même usage:
-peut-être aussi a-t-elle dû son origine à l’ancienne coutume de
-porter la bourse dans la manche, sous l’aisselle gauche. En ce cas,
-elle serait une variante et un équivalent de cette autre expression
-autrefois usitée, _tenir quelqu’un dans sa bourse_. Henri II, roi
-d’Angleterre, après avoir obtenu des lettres pontificales qui lui
-donnaient gain de cause contre Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry,
-se vantait, en montrant ces lettres publiquement, _de tenir le pape
-et tous les cardinaux dans sa bourse_. _Quia nunc D. papam et omnes
-cardinales habet in bursâ suâ._ (_Apud scrip._, _fr._ XVI, 593.)
-
-L’emploi de _manche_ pour _bourse_ se trouve encore dans la phrase
-proverbiale, _aimer plus la manche que le bras_, c’est-à-dire aimer
-mieux son argent que sa personne, comme font les avares. Rabelais (liv.
-III, ch. 3) s’est servi de cette phrase, dont ses commentateurs n’ont
-pas donné la raison.
-
-
-=MANCHOT.=—_Il n’est pas manchot._
-
-Expression qui a été également usitée chez les Latins, car on la trouve
-dans plusieurs de leurs auteurs, notamment dans Tite-Live (liv. VIII,
-ch. 31): _Non manci fuere milites_. Elle fait le sel d’une espèce de
-prophétie railleuse par laquelle on a caractérisé la dextérité des
-jésuites. Ignace de Loyala, fondateur de cet ordre, avait été blessé
-à la jambe par un éclat de mitraille, au siége de Pampelune, et comme
-sa blessure le condamnait à boiter, il priait un jour sa madone de le
-délivrer de cette incommodité. La vierge lui apparut à l’instant et
-lui dit: «Console-toi, mon cher Ignace; il n’est pas en mon pouvoir
-de faire ce que tu demandes, tu resteras toujours boiteux, mais en
-revanche, _tu auras des enfants qui ne seront pas manchots_.»
-
-
-=MANGER.=—_Mange pour vivre, et ne vis pas pour manger._
-
-Ce proverbe, dont Socrate est, dit-on, l’inventeur, offre un excellent
-précepte d’hygiène, qu’on devrait écrire en grosses lettres dans
-toutes les salles à manger. On le trouve quelquefois énoncé dans les
-livres latins par ces initiales: E. U. V. N. V. U. E. Edas Ut Vivas,
-Non Vivas Ut Edas.—Rien de meilleur pour la santé que de rester sur
-son appétit, _vesci citra saturitatem_, comme dit la traduction latine
-de Plutarque. Rien de plus mauvais que d’assouvir sa gourmandise; car
-alors, l’_estomac devient le gouffre de la vie_, suivant l’expression
-hardiment figurée de Diogène. Cette observation est sans cesse répétée
-par les médecins et par les philosophes. Mais il est si doux de
-_creuser sa fosse avec les dents_! l’intempérance l’emporte sur toutes
-les considérations, et _elle fait périr plus de monde que l’épée_.
-_Gula plures quàm gladius perimit._
-
-Sénèque s’écriait: vous êtes étonné du nombre infini des maladies?
-Comptez donc les cuisiniers. _Innumerabiles morbos esse miraris? Coquos
-numera_ (epist. XCV). Montesquieu disait: Le dîner tue la moitié de
-Paris et le souper tue l’autre.—Encore si l’intempérance bornait ses
-funestes effets aux maladies ou à la mort des gourmands! mais elle
-influe d’une manière déplorable sur la morale publique. Que d’actions
-coupables se commettent dans les fumées de la digestion, qui n’auraient
-pas lieu à jeun! O sobriété, ce n’est pas sans raison qu’on t’a nommée
-la nourrice des vertus.
-
-
-=MANTEAU.=—_Il ne s’est pas fait déchirer le manteau._
-
-Il ne s’est pas fait prier. Cette expression nous vient des Latins.
-_Scindere penulam_ signifiait chez eux, presser un hôte de rester, lui
-saisir le manteau pour l’empêcher de partir. Cicéron, parlant de deux
-personnes qui étaient venues le voir, dit: Ils sont restés, quoique je
-ne les y aie pas engagés que faiblement. _Horum ego vix attigi penulam,
-tamen remanserunt._ (L’abbé Tuet.)
-
-Nous disons aussi: _Il ne s’est pas fait tirer la manche._
-
-_S’il fait beau, prends ton manteau; s’il pleut, prends-le si tu veux._
-
-Il faut prévoir les éventualités fâcheuses et se prémunir contre elles,
-lors même qu’elles ne paraissent pas probables.
-
- De loin contre l’orage un nautonier s’apprête,
- Avec le vent en poupe il songe à la tempête. (PIRON.)
-
-Quant à la seconde partie du proverbe, c’est une manière originale de
-faire sentir l’importance attachée au conseil exprimé dans la première.
-
-
-=MARGUERITE.=—_A la franche marguerite._
-
-Telle est la disposition du cœur de l’homme que, dans toutes les
-passions qu’il éprouve, il ne saurait jamais s’affranchir d’une sorte
-du superstition. On dirait que ne trouvant, dans le monde réel, rien
-qui réponde pleinement aux besoins d’émotion et de sympathie produits
-par l’exaltation de son être, il cherche à étendre ses rapports dans un
-monde merveilleux. C’est surtout dans l’amour que se manifeste cette
-disposition. L’amant est curieux, inquiet. Il veut pénétrer l’avenir
-pour lui arracher le secret de sa destinée. Il rattache ses craintes
-ou ses espérances à toutes les pratiques que son imagination lui
-fait croire capables de changer la volonté du sort ou de la disposer
-en sa faveur. Il veut trouver dans tous les objets de la nature des
-assurances contre les craintes dont il est agité. Il les interroge sur
-les sentiments de celle qu’il adore. Les fleurs qui lui présentent son
-image lui paraissent surtout propres à révéler l’oracle de l’amour.
-Lorsqu’il va rêvant dans la prairie, il cueille une marguerite, il en
-arrache les feuilles l’une après l’autre, en disant tour à tour: _Elle
-m’aime, pas du tout, un peu, beaucoup, passionnément._ Si la dernière
-feuille amène _pas du tout_, il gémit, il se désespère; si elle
-amène _passionnément_, il s’enivre de joie, il se croit destiné à la
-félicité; car la marguerite est trop franche pour le tromper.
-
-
-=MARIAGE.=—_En mariage trompe qui peut._
-
-Il n’est pas besoin d’expliquer ce proverbe; mais il est bon de
-recommander à ceux qui se marient de s’en souvenir, et à ceux qui sont
-mariés de l’oublier.
-
-_Un bon mariage est difficile à faire même en peinture._
-
-C’est ce que dit un plaisant en voyant les sept sacrements du Poussin,
-où le tableau du mariage est plus faible que les autres, et le mot
-passa en proverbe.
-
-_Les mariages sont écrits dans le ciel._
-
-C’est-à-dire que les mariages sont souvent imprévus, et semblent
-dépendre de la destinée plutôt que des calculs humains.—Je ne sais
-s’il est vrai que les mariages soient écrits dans le ciel; mais il
-est sûr qu’il y en a toujours beaucoup sur lesquels le diable a de
-bonnes hypothèques.—Une donzelle, qui ne trouvait point à se marier,
-s’écriait un jour avec un certain dépit: Vous verrez que si mon mariage
-est écrit au ciel, c’est assurément au dernier feuillet.
-
-
-=MARIÉE.=—_Il a vu la mariée._
-
-Cette expression, qu’on applique à quelqu’un qui a été troublé par
-une fausse alerte, fait allusion à une anecdote militaire que Strada
-rapporte ainsi: lorsque l’armée espagnole envoyée en Flandre, sous les
-ordres du duc d’Albe, était établie près de Groningue, à dessein de
-chasser de la Frise le comte Louis de Nassau, les éclaireurs, ayant
-entendu de loin des tambours, et distingué quatre drapeaux qui venaient
-à eux, coururent annoncer au duc que l’ennemi arrivait. Mais, au lieu
-de l’ennemi, c’était une nouvelle mariée que des paysans conduisaient
-avec tout l’appareil d’une fête rustique, et les quatre drapeaux
-étaient des morceaux d’étoffe flottant au-dessus de quelques chariots
-recouverts de branchages, où se trouvaient les femmes des gens invités
-à la pompe nuptiale. L’historien assure que le duc d’Albe, trompé
-par ses coureurs, fit prendre lui-même les armes à son armée, qui ne
-les déposa qu’après avoir fait une décharge générale pour saluer la
-noce qu’elle vit défiler. Cet événement, ajoute-t-il, passa aussitôt
-en proverbe parmi les troupes Wallonnes, et depuis lors les soldats
-ne manquent jamais de demander à ceux qui arrivent à la hâte de la
-découverte en témoignant de la frayeur, _s’ils ont vu la mariée_.
-
-
-=MARIER.=—_Qui se marie à la hâte se repent à loisir._
-
-Un mariage contracté trop vite devient souvent une source intarissable
-de regrets, parce qu’il est rarement fondé sur le rapport des
-caractères, sans lequel la bonne intelligence ne saurait guère exister
-entre les époux.
-
-_Nul ne se marie qui ne s’en repente._
-
-Les peines sont inséparables de l’état de mariage.—Un proverbe
-espagnol dit: _Madre, que cosa es casar?—Hija, hilar, parir y llorar_.
-_Ma mère, qu’est-ce que se marier?—Ma fille, c’est filer, enfanter et
-pleurer._
-
-Les femmes provençales qui maigrissent dans les soucis du mariage, ont
-ce singulier proverbe: _Se uno marlusso venie veouso, serie grasso. Si
-une merluche devenait veuve, elle engraisserait._
-
-Les maris provençaux ne sont pas non plus enchantés de leur sort
-conjugal, si l’on en juge par cet autre proverbe qui leur est familier:
-_Dons bouns jours à l’home sur terro, quand pren mouilho e quand
-l’enterro. Deux bons jours à l’homme sur terre, quand il prend femme et
-quand il l’enterre._ Ce qui a paru digne d’être reproduit dans ce vers
-fameux:
-
- Il n’est que deux beaux jours, l’entrée et la sortie.
-
-_Le jour où l’on se marie est le lendemain du bon temps._
-
-Avec ce jour doivent commencer les préoccupations de l’avenir. Les jeux
-et les divertissements cessent d’être de saison. Il faut pourvoir aux
-besoins du ménage, et travailler sans relâche pour l’entretien de la
-femme qu’on a prise et des enfants qui viendront. Bacon a dit, dans un
-style noblement figuré: _Quiconque a une femme et des enfants, a donné
-des otages à la fortune_.
-
-
-=MARMOT.=—_Croquer le marmot._
-
-Attendre longtemps.—L’origine de cette expression est fort
-controversée. Les uns la font venir d’une fable d’Ésope imitée par La
-Fontaine, dans laquelle une fermière, pour faire cesser les pleurs de
-son petit garçon, le menace de le donner au loup, qui ayant entendu
-cela, en passant, vient se planter sur la porte de la maison, dans
-l’espoir de _croquer le marmot_, et, après une vaine attente, finit
-par être assommé. Les autres la rapportent à l’habitude qu’ont les
-compagnons peintres de _croquer un marmot_ (de tracer le _croquis_
-d’un marmot) sur un mur, pour se désennuyer, lorsqu’ils sont obligés
-d’attendre.—Je crois qu’elle fait allusion à l’usage féodal d’après
-lequel le vassal qui allait rendre hommage à son seigneur devait, en
-l’absence de celui-ci, réciter à sa porte, comme il l’eût fait en sa
-présence, les formules de l’hommage, et baiser à plusieurs reprises
-le verrou, la serrure ou le heurtoir appelé _marmot_, à cause de la
-figure grotesque qui y était ordinairement représentée. En marmottant
-ces formules, il semblait murmurer de dépit entre ses dents, et en
-baisant ce marmot, il avait l’air de vouloir _le croquer_, le dévorer.
-Ainsi, il fut très naturel de dire figurément _croquer le marmot_,
-pour exprimer la contrariété ou l’impatience qu’une longue attente
-doit faire éprouver. Cette explication est confirmée d’ailleurs par
-l’expression italienne _mangiare i catenacci_, _manger les cadenas ou
-les verrous_, qui s’emploie dans le même sens que la nôtre.
-
-Égayons cet article par une anecdote que racontait le duc de Biron,
-un jour qu’il voulait prouver la difficulté qu’ont les étrangers à
-comprendre les locutions figurées de la langue française:—Milady
-B***, disait-il, avait eu la bonté de me donner un rendez-vous au bois
-de Boulogne et l’inhumanité d’y manquer. Au bout de deux heures, je
-m’ennuyai de l’attendre, et, de retour chez moi, je lui écrivis pour me
-plaindre de son inexactitude. Par malheur il y avait dans mon billet
-qu’il était bien mal à elle de m’avoir ainsi fait _croquer le marmot_.
-Milady savait assez mal le français. Elle prend son dictionnaire,
-et, trouvant que _croquer_ signifie manger et que _marmot_ veut dire
-enfant, la voilà qui conclut que, dans ma fureur, j’avais mangé ou
-voulu manger un enfant. Aussi dit-elle à une de ses amies qui entrait
-en ce moment chez elle: C’est un monstre que ce duc de Biron; je ne
-veux le voir de ma vie. Lisez ce qu’il m’écrit.
-
-
-=MAROUFLE.=—_C’est un maroufle._
-
-En terme de peinture, _maroufler un tableau_, c’est coller un tableau
-peint avec de la colle forte ou des couleurs grasses en l’appliquant
-sur une toile, ou sur un panneau de bois, ou sur un enduit de plâtre,
-ou sur une muraille. Il y a lieu de croire que c’est de cette espèce
-de _maroufle_, ou portrait collé, qu’est venu le terme injurieux de
-_maroufle_, qui s’applique à un rustre ou à un coquin.
-
-
-=MARTEL.=—_Avoir martel en tête._
-
-Quelques étymologistes ont pensé que cette façon de parler était une
-allusion à Charles-Martel, dont les taxes multipliées, disent-ils, et
-les impôts de tout genre, fesaient que les contribuables l’avaient
-toujours en tête.—Il y a une autre explication beaucoup meilleure:
-_martel_ est un vieux mot qui signifie marteau. Ainsi _avoir martel
-en tête_, c’est, au figuré, avoir la tête rompue par le souci, par
-l’inquiétude, comme par un marteau. On emploie fréquemment le verbe
-_marteler_ pour inquiéter, tourmenter. Exemple: _Voilà une affaire qui
-lui martellera le cerveau_; ou simplement _qui le martellera_.
-
-
-=MARTIN.=—_Prêtre Martin qui chante et qui répond._
-
-On appelle ainsi un homme qui fait, comme on dit, la demande et la
-réponse, qui veut se mêler de tout.
-
- Et sera le _prestre Martin_,
- Il chantera et respondra. (ALAIN CHARTIER.)
-
-«Les femmes font le prestre Martin, car comme elles agrandissent le
-regret du mari perdu..., elles publient aussi tout d’un train ses
-imperfections.» (Montaigne, Essais, liv. III, ch. 4.)
-
-Martial d’Auvergne a dit _le prestre et Martin_, au lieu du _prestre
-Martin_, dans la quatre-vingt-unième stance de l’_Amant rendu cordelier
-à l’observance d’amour_. Voici le passage qui contient cette variante:
-
- J’estoye le _prestre et Martin_,
- Car je respondoye en chantant,
- Et parloye françois et latin.
-
-_Plus d’un âne à la foire a nom Martin._
-
-C’était autrefois l’usage de donner des noms de saints aux animaux,
-et l’âne reçut celui de Martin. De là ce proverbe qui s’employait
-autrefois pour signifier qu’il ne faut pas affirmer une chose d’après
-un simple indice.
-
-Une tradition proverbiale dit qu’un nommé Martin, huché sur un de
-ses ânes, n’en retrouvait pas le nombre, parce qu’il oubliait de se
-compter, c’est-à-dire l’âne sur lequel il était monté.
-
-
-=MARTYR.=—_Être du commun des martyrs._
-
-Cette expression est prise de l’office ecclésiastique _de communi
-Martyrum_, qui est l’office général des martyrs. Elle s’applique à un
-homme qu’aucun talent, aucune qualité particulière ne distingue de la
-foule des gens médiocres.
-
-
-=MATE.=—_Enfants ou compagnons de la mate._
-
-On appelait ainsi autrefois les escrocs et les filous, parce qu’ils
-avaient coutume de s’assembler, dit Le Duchat, sur une place nommée la
-_Mate_. De _mate_ est venu _matois_ qui signifie rusé.
-
-Il y a un fait très curieux à signaler dans l’histoire des _enfants_ ou
-_compagnons de la mate_: c’est que Charles IX en fit appeler plusieurs
-fois quelques-uns auprès de lui pour prendre des leçons de filouterie.
-Ce fait est rapporté par Brantôme.
-
-
-=MATINES.=—_Le retour est pire que matines._
-
-Pour exprimer que la suite d’une affaire est plus mauvaise que le
-commencement. On dit aussi: _Dangereux comme le retour de matines_.
-Les deux expressions sont fondées, suivant Pasquier, sur ce que les
-ecclésiastiques, en revenant des matines, qu’on disait autrefois dans
-la nuit, étaient souvent exposés aux attaques de leurs ennemis, qui les
-attendaient dans l’obscurité au détour de quelque rue. Le Duchat pense
-qu’il s’agit du danger que ces ecclésiastiques avaient à courir auprès
-des femmes de mauvaise vie qui guettaient leur sortie de l’église pour
-leur proposer d’entrer chez elles.
-
-_Étourdi comme le premier coup de matines._
-
-C’est-à-dire comme un homme qui est réveillé par le premier coup de
-matines, et qui, étant encore à moitié endormi, ne sait ce qu’il
-fait.—_Les matines_, qu’on nommait aussi _les primes_, étaient
-autrefois appelées proverbialement _primes-sottes_, _primæ stultæ_,
-et le premier coup de la cloche qui sonnait cet office était appelé
-_éveille-sots_, _primus matutinarum sonitus evigilans stultos_, parce
-qu’il servait de signal, en certains jours marqués pour la réunion de
-la _confrérie des sots_.
-
-
-=MÉCHANCETÉ.=—_Méchanceté porte sa peine._
-
-Le méchant est la victime de sa méchanceté. Attalus dit dans Sénèque,
-épître 81: _Maximam sui veneni partem ebibit nequitia_. _La méchanceté
-boit elle-même la plus grande partie de son poison._ Suivant saint
-Augustin, il n’y a pas de méchant qui ne se fasse du mal à lui-même
-avant d’en faire aux autres; il est comme le feu qui ne consume rien
-s’il ne brûle lui-même auparavant. _Nemo malus qui non sibi priùs
-noceat: sic esse putate quomodo ignem; nisi ardeat non incendit_ (_in
-Psalm. 34_).
-
-Saint Augustin remarque encore que l’homme est méchant de peur d’être
-malheureux, et qu’il est encore plus malheureux parce qu’il est
-méchant. _Ne miser sit, malus est; et ideo miser est quia malus est_
-(_in Psalm. 32_).
-
-«Jamais ne comprendrons-nous, s’écrie Bossuet, que celui qui nous fait
-injure est toujours beaucoup plus à plaindre que nous qui la recevons;
-que lui-même se perce le cœur pour nous effleurer la peau, et qu’enfin
-nos ennemis sont des furieux qui, voulant nous faire boire pour ainsi
-dire tout le venin de leur haine, en font eux-mêmes un essai funeste,
-et avalent les premiers le poison qu’ils nous préparent?»
-
-
-=MÉDAILLE.=—_Toute médaille a son revers._
-
-Chaque chose peut être considérée sous deux faces différentes. Il n’y a
-pas de bonne affaire qui n’ait son mauvais côté.
-
-Les revers des plus belles médailles anciennes sont presque tous
-négligés, et c’est là ce qui a donné lieu au proverbe. Mais pourquoi
-ces revers sont-ils négligés? Serait-ce par flatterie? a dit quelque
-part Diderot. Aurait-on voulu que rien ne luttât avec l’image du prince?
-
-
- =MÉDARD.=—_S’il pleut le jour de saint Médard,
- Il pleut quarante jours plus tard._
-
-Je regarde saint Médard comme un des meilleurs saints du paradis, et
-je ne puis croire qu’il soit l’auteur des longues pluies qui tombent
-trop souvent dans les mois de juin et de juillet. Est-il croyable, en
-effet, qu’après s’être montré constamment le bienfaiteur des habitants
-de la campagne, durant son séjour sur la terre, il cherche à leur
-nuire, depuis son installation dans le ciel, et se donne là-haut le
-singulier passe-temps d’amonceler des nuages pour noyer leurs fruits et
-leurs blés? D’ailleurs sur quoi se fonderait une imputation pareille?
-Toutes les observations météorologiques ont constaté que saint Médard,
-arrivant à une époque où la nature ne songe point encore à devenir
-variable, ne saurait produire, ni présager aucune intempérie dans la
-saison. C’est le 8 juin qu’échoit régulièrement la fête de cet aimable
-fondateur de la rosière de Salency, lorsque les roses brillent dans
-toute leur pompe; et une circonstance si peu suspecte ferait plutôt
-penser que, s’il avait quelque autorité sur l’atmosphère, il aimerait
-mieux en préparer les plus pures influences, ne fût-ce que pour ces
-belles fleurs qu’il a destinées à couronner la vertu. Un si doux
-emploi paraîtrait du moins assorti aux habitudes de sa vie. Pourquoi
-donc a-t-on imaginé de lui assigner un rôle tout opposé? A quel propos
-l’a-t-on représenté triste et sombre auprès d’un long baromètre qui
-marque une pluie de quarante jours? J’ai lu quelque part, que cela
-pourrait avoir eu pour premier fondement une anecdote rapportée par
-les légendaires. Cette anecdote dit, que saint Médard se trouvait un
-jour au milieu des champs en nombreuse compagnie, lorsqu’une forte
-averse fondit tout à coup d’un ciel sans nuage. Tout le monde en fut
-mouillé jusqu’à la peau, et lui seul n’en reçut pas la moindre goutte,
-attendu qu’un aigle officieux vint déployer ses vastes ailes au-dessus
-de sa tête, et lui servir de parapluie jusqu’au logis paternel. Mais
-pour rattacher à ce fait l’origine du préjugé établi à l’égard de
-notre saint, il aurait fallu supposer que c’était lui qui avait fait
-pleuvoir sur son prochain, supposition que le récit de ses pieux
-biographes n’autorise nullement. Il est beaucoup plus probable que si
-l’on a fait de saint Médard _un intendant des eaux pluviales_, _un
-maître du déluge_, _magister diluvii_, comme l’ont appelé de vieilles
-chroniques, c’est parce que, avant la réformation du calendrier, il
-avait sa fête plus rapprochée du solstice d’été, dont la présence
-influe réellement sur le temps. Cependant cela n’indique point la
-raison des _quarante jours_ de pluie énoncés dans le proverbe. Reste
-à examiner ce que marque ce nombre de jours qui paraît ne pas avoir
-été précisé sans dessein. Ne serait-ce point une allusion au déluge?
-Ce grand cataclysme, suivant une tradition répandue dans le moyen-âge,
-commença l’année 600 de l’âge de Noé, au dix-septième jour du second
-mois nommé chez les Juifs Iiar, ou Zéus, quantième correspondant au 10
-mai de notre calendrier, et il finit l’année suivante, après une durée
-de 394 jours, dont on fait ainsi le calcul.
-
- Durée de la pluie, 40 jours.
- Durée de l’augmentation des eaux, 150
- Durée de la diminution des eaux, 150
- Intervalle du desséchement de la terre, 40
- Attente pour le premier envoi de la colombe, 7
- Attente pour le second envoi de la colombe, 7
- —————-
- Total 394 jours.
- —————-
-
-En rappelant ce nombre de jours à l’année solaire, on trouvera que les
-365, dont elle se compose, sont compris dans l’espace du 10 mai 600 au
-10 mai 601, et que les 29 restants, comptés à partir de cette dernière
-date (10 mai), aboutissent juste au 8 juin, anniversaire de l’époque où
-Noé sortit de l’arche et de la fête de saint Médard; et c’est ce qui a
-peut-être donné lieu d’imaginer que, s’il vient à pleuvoir ce jour-là,
-on est menacé d’une pluie de 40 jours ou d’un second déluge.
-
-Ces explications sur l’influence attribuée à saint Médard sont les
-meilleures qu’il m’ait été possible de donner. Elles s’accordent assez
-bien avec les mœurs du moyen-âge, où les clercs, seuls possesseurs de
-quelque science, en rattachaient toutes les observations à des faits
-religieux vrais ou faux. Je n’ose me flatter toutefois qu’on ne me
-reprochera point d’avoir laissé un peu la certitude en souffrance. Et
-qui pourrait se flatter de dire au juste pourquoi le saint du jour
-_fait la pluie et le beau temps_?
-
-_Ris de saint Médard._
-
-Grégoire de Tours, chapitre 95 de _la Gloire des confesseurs_, nous
-apprend que saint Médard ayant le don d’apaiser le mal de dents, était
-représenté la bouche entr’ouverte, laissant un peu voir ses dents, pour
-avertir ceux qui auraient ce mal de recourir à lui. Comme ce saint,
-entr’ouvrant ainsi la bouche, paraissait rire, mais d’un ris forcé, de
-là est venue l’expression _ris de saint Médard_, pour dire un ris à
-contre-cœur.
-
-Regnier a employé cette expression dans ce vers de sa 8^e satire:
-
- _D’un ris de saint Médard il me fallut respondre._
-
-
-=MÉDISANT.=—_L’écoutant fait le médisant._
-
-Quelqu’un disait à un sage: Une personne vous a diffamé en ma
-présence.—Si vous n’aviez pas écouté cette personne avec plaisir,
-repartit le sage, elle ne m’aurait point diffamé.
-
-La réponse était juste. On ne médit d’ordinaire que parce qu’on est
-écouté, et le médisant n’est guère plus coupable que l’écoutant. _Le
-premier a le diable sur la langue_, dit saint Bernard, _et le second
-l’a dans l’oreille_.
-
-Suivant un autre proverbe, _la moitié du monde s’applique à médire, et
-l’autre moitié à écouter les médisances_. Si cela est vrai, il faut
-en conclure que l’homme qui voulait qu’on pendit par la langue ceux
-qui médisent, et par les oreilles ceux qui écoutent les médisances,
-souhaitait la destruction du genre humain.
-
-Une comtesse de Poitiers, nommée Alienor, disent les chartres de
-cette ville, avait établi des peines afflictives contre les femmes
-médisantes, dans un code de lois qu’elle avait rédigées elle-même en
-latin. Voici un article curieux de cette pénalité: «Si une femme est
-convaincue de médisance, elle sera liée sur un âne avec une corde, et
-de plus elle sera plongée trois fois dans l’eau.»
-
-
-=MÉLUSINE.=—_Faire des cris de Mélusine._
-
-On a prétendu que _Mélusine_ était une altération de _mère Lucine_,
-_mater Lucina_, déesse invoquée par les femmes en couches, et que
-l’expression signifiait proprement _crier comme une femme qui
-accouche_.—Cette expression a une tout autre origine: elle rappelle la
-fée _Mélusine_, dont Jean d’Arras a écrit, vers la fin du XIV^e siècle,
-la merveilleuse histoire, que des écrivains français et allemands du
-XVI^e siècle ont augmentée d’une infinité de détails. A les en croire,
-_Mélusine_ était une fée aussi prudente qu’habile, à qui l’on doit la
-construction de Saintes, de La Rochelle, des châteaux de Lusignan, de
-Pons, d’Issoudun, et enfin tous les monuments qui subsistent encore
-dans le Poitou. Elle avait épousé Raimondin, comte de Poitiers, sous
-la condition qu’il ne s’informerait jamais de ce qu’elle devenait le
-samedi. C’était le jour où, après s’être métamorphosée en serpent, elle
-allait se jeter dans une cuve pleine d’eau. L’imprudente curiosité de
-Raimondin fut punie par les reproches amers de _Mélusine_, qui disparut
-aussitôt du château de Lusignan, où, suivant la tradition populaire,
-elle est cependant revenue plusieurs fois depuis, mais seulement dans
-des occasions importantes, et pour annoncer par des cris effroyables
-de terribles calamités, principalement lorsque quelque seigneur de la
-maison de Lusignan ou quelqu’un des rois de France était menacé de la
-mort. Brantôme nous assure que lorsque le château fut rasé par ordre de
-Henri III, plusieurs personnes la virent distinctement en l’air, et que
-les officiers de l’armée l’entendirent se lamenter comme une fauvette
-dont on détruit le nid et dont on dérobe les petits. On prétend qu’elle
-reparut, dans la suite, au milieu des décombres de l’antique manoir,
-pour annoncer la mort de Henri IV et de Louis XIII. Son histoire, que
-l’empereur Charles-Quint et la reine Catherine de Médicis voulurent
-apprendre sur les lieux mêmes, est connue de tous les paysans du
-Poitou. Aujourd’hui encore, les mères ne cessent d’en faire des récits
-aux petits enfants, qui pâlissent d’effroi en les écoutant.
-
-
-=MENTEUR.=—_Un menteur n’est point écouté, même en disant la vérité._
-
-_Mendaci homini ne verum quidem dicenti credere solemus._ (Cicero, _De
-divin._, n^o 146.)
-
-Un homme habitué à mentir se plaignait de ne trouver que des
-incrédules, un jour qu’il venait de dire la vérité.—Eh pourquoi, lui
-répliqua-t-on, vous êtes-vous avisé de la dire?
-
-_A menteur, menteur et demi._
-
-C’est-à-dire qu’il est bon de réfuter un mensonge par un mensonge plus
-grand encore, comme l’enseigne l’apologue dans lequel l’homme qui
-prétend avoir vu un chou gros comme un chêne, trouve un plaisant qui
-lui répond qu’il existe une marmite grande comme une église, faite
-exprès pour faire cuire ce chou.
-
-_Il faut qu’un menteur ait bonne mémoire._
-
-Les menteurs sont habitués à débiter tant de choses, qu’il leur
-est presque impossible de ne pas se contredire. Pour éviter cet
-inconvénient, ils auraient besoin de se faire exprès une mémoire.—Ce
-proverbe se trouve dans le recueil des _Adages des Pères de l’Église_,
-en ces termes: _Memoriam custodem habere mendacem oportet_. J’ai lu
-quelque part qu’il fut appliqué au grammairien Didyme, qui avait traité
-de ridicule une histoire inventée par lui-même et insérée dans un de
-ses ouvrages. Ce qui n’était pas bien étonnant de la part de cet auteur
-qui avait composé trois mille cinq cents traités, travail prodigieux
-pour lequel il avait été surnommé _Chalkenteros_, homme _aux entrailles
-d’airain_.
-
-
-=MENTIR.=—_Il n’enrage pas pour mentir._
-
-Feydel prétend qu’_enrage_ est ici une altération d’_enraie_, qui
-s’écrivait autrefois _enrage_, et qu’il faudrait dire: _Il n’enraie
-point pour mentir_. Sur quoi l’abbé Morellet lui reproche de ne fournir
-aucune preuve de son assertion et d’ignorer complétement le sens du
-dicton qui est: Pour mentir il ne sort point de son état naturel,
-c’est de sang-froid et par habitude qu’il ment.—L’abbé Morellet a
-probablement raison contre Feydel. Cependant l’explication qu’il donne
-me parait laisser quelque chose à dire. Citons d’abord le dicton
-entier: _Il est de la compagnie de saint Hubert; il n’enrage point
-pour mentir._ Remarquons ensuite qu’on attribuait à saint Hubert le
-privilége de préserver de la rage tous ses parents et toutes les
-personnes qui étaient _taillées de son étole_ merveilleuse, qu’un ange
-lui avait apportée de la part de la mère de Dieu[64]. Après cela, il
-sera facile de comprendre l’idée qui a déterminé l’emploi du verbe
-_enrager_ dans ce dicton, qu’on applique aux chasseurs dont saint
-Hubert, comme on sait, est le patron.
-
-Il y avait à Metz et en plusieurs autres endroits de la Lorraine, au
-XVI^e siècle, une compagnie de Saint-Hubert, ou un ordre des Menteurs.
-Tous les membres s’engageaient par serment à ne jamais dire la vérité
-en fait de chasse. Les candidats juraient à genoux; les chevaliers
-attachaient leurs fusils par la bandoulière à des pitons enfoncés dans
-le tronc d’un chêne; le président siégeait sur une borne.
-
-
-=MERLE.=—_Fin comme un merle._
-
-Le merle, disent les naturalistes, est un oiseau très fin, qui se tient
-en sentinelle pour avertir sa femelle et ses petits de l’approche
-de l’oiseau de proie. Son adresse à les garantir de ses serres,
-ajoutent-ils, a peut-être donné lieu à l’expression proverbiale.
-
-_S’il fait cela, je lui donnerai un merle blanc._
-
-Expression dont on se sert pour défier quelqu’un de faire quelque chose
-qu’on regarde comme impossible. On croyait autrefois qu’il n’y avait
-point de merles blancs. Cependant cette espèce de merles existe; elle
-est même assez commune dans plusieurs contrées, notamment en Savoie et
-en Auvergne.
-
-
-=MÉTIER.=—_Qui a métier a rente._
-
-Les Allemands disent: _Jedes Handwerk hat einen goldenen Boden. Chaque
-métier a son fonds d’or._
-
-_Il n’est si petit métier qui ne nourrisse son maître._
-
-Les Grecs et les Latins disaient: _Un artiste vit partout._ M. de
-Chateaubriand a observé que l’idée de J.-J. Rousseau de faire apprendre
-un métier à Émile n’était que ce proverbe, dont Néron se servait pour
-répondre à ceux qui lui reprochaient l’ardeur avec laquelle il se
-livrait à l’étude de la musique. Il est singulier, a-t-il dit, que la
-pensée d’un philosophe ne soit que le mot d’un tyran. Réflexion plus
-brillante que juste: car il n’y a rien de singulier qu’un philosophe
-se rencontre avec un tyran dans une pensée qui n’appartient pas à ce
-tyran, mais à tout le monde.
-
-Un proverbe persan dit qu’_un cordonnier, en courant le monde, peut
-toujours écarter la misère; mais qu’un roi, hors de son royaume, peut
-se voir exposé à mourir de faim_.
-
-Un métier ne met pas seulement à l’abri du besoin, il met encore à
-l’abri du vice; et il serait bon que les parents, quels que soient leur
-rang et leur fortune, fissent apprendre à leurs enfants une industrie
-manuelle, comme le recommandait l’école pharisienne chez les Juifs,
-d’après cette maxime du Talmud: _Tout homme qui ne donne pas une
-profession à ses enfants, les prépare à une mauvaise vie_.
-
-
-=MEUNIER.=—_Devenir d’évêque meunier._
-
-On prétend que ce proverbe est altéré, et qu’il faut dire d’_évêque
-aumônier_; mais est-ce qu’on n’a pas vu des métamorphoses aussi
-étranges? _Témoin Denis le Tyran réduit à être maître d’école_, dit
-Nicot, dans son _Recueil de proverbes_, imprimé il y a plus de deux
-cents ans. _Pape et puis meunier_ est un proverbe qui se trouve dans
-ce recueil. On y trouve aussi d’_évêque aumônier_; mais ce proverbe-là
-paraît moins ancien et n’est pas aussi bien fait que l’autre, qui
-présente une opposition plus forte. (L’abbé Morellet.)
-
-Quelques étymologistes disent que l’expression _devenir d’évêque
-meunier_ a eu pour origine l’élévation d’un meunier à la dignité
-d’évêque, et le rabaissement d’un évêque à la condition de meunier,
-parce que l’évêque ne put parvenir à résoudre plusieurs questions qui
-lui furent proposées par un roi, tandis que le meunier, qui prit sa
-place et parut habillé en évêque devant le roi, les résolut toutes.
-La dernière était de dire ce que le roi, pensait: «Sire, vous pensez
-parler à un évêque, et vous parlez à un meunier.» Mais il est évident
-que cette histoire, racontée dans un vieux fabliau, a été imaginée
-d’après l’expression proverbiale qui n’est qu’une traduction de celle
-des Latins, _Ab equis ad asinos: passer des chevaux aux ânes_, ou de
-maître de chevaux devenir maître d’ânes. La traduction fut faite à
-une époque où les évêques avaient autant de chevaux que les meuniers
-avaient d’ânes[65].
-
-
-=MEURTRIER.=—_Hardi ou assuré comme un meurtrier._
-
-Saint Romain, qui délivra les habitants de Rouen du terrible dragon
-connu sous le nom de Gargouille, était accompagné d’un larron et d’un
-meurtrier, lorsqu’il fit cette miraculeuse expédition dans la forêt de
-Rouvray; mais à la vue du monstre, le larron s’enfuit épouvanté, tandis
-que le meurtrier resta courageusement auprès du saint. Cette tradition
-populaire, dont l’auteur de la _Vie de saint Romain_ ne parle point, a
-donné lieu, dit-on, à l’expression proverbiale.
-
-
-=MIEUX.=—_Le mieux est l’ennemi du bien._
-
-«L’homme s’ennuie du bien, cherche le mieux, trouve le mal, et s’y
-soumet crainte de pire.» (M. le duc de Levis.)
-
-Ce proverbe, emprunté de l’italien _Il meglio e l’inimico del bene_,
-fait allusion au mieux futur contingent, c’est-à-dire au mieux qu’on
-cherche et non pas à celui qu’on a trouvé, pour signaler ce faux
-système de perfectibilité qui, égarant l’esprit humain loin des routes
-de l’expérience, le conduit trop souvent à des innovations funestes,
-et pour enseigner à respecter les choses établies lorsqu’elles sont
-bonnes, au lieu de les détruire sous prétexte de les améliorer. Il
-exprime une vérité du premier ordre qui n’a jamais été méconnue
-impunément. C’est de l’oubli de cette vérité que sont nées, dans tous
-les temps, les révolutions qui ont couvert l’Europe de mille plaies.
-Puisse la génération actuelle, éclairée par tant de malheurs, l’ériger
-en loi conservatrice des avantages dont elle jouit, et se conformer à
-cette heureuse circonspection sans laquelle il n’y a plus de sécurité
-pour le présent ni de garantie pour l’avenir! Courir après le mieux,
-c’est imiter la folie des premiers habitants de l’Arcadie qui
-couraient après le soleil, et qui, s’imaginant qu’ils l’atteindraient
-sur une montagne où ils le croyaient arrêté, trouvaient, en arrivant
-au sommet, que cet astre était aussi loin d’eux qu’auparavant. Le
-mieux n’est qu’un fantôme trompeur toujours prompt à s’évanouir dans
-le tourbillon des fausses espérances où l’on prétend le fixer, et la
-raison consiste à regarder le bien comme le plus beau partage de la
-condition humaine:
-
- Non qu’on ne puisse augmenter en prudence,
- En bonté d’ame, en talents, en science:
- Cherchons le mieux sur ces chapitres-là;
- Partout ailleurs évitons la chimère.
- Dans son état heureux qui peut se plaire,
- Vivre à sa place et garder ce qu’il a. (VOLTAIRE.)
-
-
-=MILIEU.=—_Il n’y a point de milieu._
-
-Dans certains cas, il faut opter entre le pour et le contre; il n’y
-a point un troisième parti, _non est tertium_, comme disaient les
-Latins. Ce qu’on appelle un _mezzo termine_ ne paraîtrait alors que le
-signe d’un esprit équivoque et réservé qui voudrait satisfaire à de
-doubles vues. Les passions ne veulent point reconnaître la neutralité,
-qui est d’ailleurs un point très difficile à saisir, et l’homme qui
-se placerait juste entre deux personnes divisées paraîtrait à chacune
-d’elles plus rapproché de son adversaire que d’elle-même. C’est un
-effet des lois de l’optique, dit ingénieusement Chamfort, comme l’effet
-par lequel le jet d’eau d’un bassin semble moins éloigné du bord opposé
-que de celui d’où on le regarde.
-
-
-=MITRAILLE.=—_Avoir de la mitraille._
-
-C’est-à-dire de la basse monnaie. Ce mot est une altération de
-_mitaille_ qui désignait autrefois une monnaie de billon, ayant cours
-particulièrement en Flandre.
-
-
-=MOINE.=—_Se faire moine après sa mort._
-
-Expression qui doit son origine à une dévotion singulière qui
-consistait à se faire enterrer avec un habit de moine, dans l’espérance
-qu’on échapperait par ce moyen aux griffes du diable. Cette dévotion,
-que Jean de Meung a critiquée dans le roman de la _Rose_, fut très
-commune dans le XIII^{e}, le XIV^{e}, le XV^{e} et le XVI^e siècle.
-
-Jean de Brienne, empereur de Constantinople, mort en 1327, qui
-a été comparé par les poëtes grossiers de son temps à Hector,
-à Judas Machabée et à Roland, à cause de ses prouesses dans la
-Terre-Sainte, eut l’ambition d’entrer au paradis revêtu de la robe d’un
-cordelier.—En 1502, Gilles Dauphin, général des cordeliers, voulant
-témoigner sa reconnaissance des bienfaits que son ordre avait reçus du
-Parlement de Paris, accorda aux membres de ce parlement la permission
-de se faire enterrer en habit de cordelier. (_Registres du parlement_,
-27 janvier 1502.)
-
-_Mieux vaut gaudir de son patrimoine que le laisser à ribaud moine._
-
-Il vaut mieux dépenser son bien dans les plaisirs que le laisser à
-quelque couvent où il ne servirait qu’à entretenir le déréglement des
-moines.—Ce vieux proverbe, cité par G. Meurier a rapport à l’usage
-presque général, sous le règne de saint Louis, de faire des legs en
-faveur des monastères et des églises. Un autre proverbe dit: _Grande
-chère et petit testament, les prêtres sont trop riches_. En effet,
-le clergé regorgeait alors de richesses provenues des donations
-multipliées des fidèles auxquels on persuadait que leurs pieuses
-libéralités dans ce monde leur seraient rendues dans l’autre avec usure.
-
-
-=MORE.=—_Traiter quelqu’un de Turc à More._
-
-C’est-à-dire avec une extrême dureté, comme les Turcs traitaient
-autrefois les Mores.
-
-
-=MORION.=—_Donner le morion._
-
-Sorte de punition qu’on infligeait autrefois à un soldat, en le
-frappant sur le derrière avec la hampe d’une hallebarde ou la crosse
-d’un mousquet, pendant qu’on lui fesait tenir une pique au bout de
-laquelle était placée une armure de tête appelée _morion_. Voici
-comment M. A. A. Monteil raconte la chose d’après l’_Alphabet
-militaire_. «Quand un soldat est condamné _aux honneurs du morion_,
-il est d’abord obligé de se choisir parmi ses camarades un parrain.
-Aussitôt le parrain le désarme, lui place le chapeau sur la pointe
-d’une pique, qu’il lui donne à tenir, et le fait mettre dans la
-position de quelqu’un à qui l’on va donner le fouet sur les chausses,
-et véritablement le lui donne avec le bois d’une arquebuse. On compte
-les coups de cette manière: on lui demande s’il est gentilhomme; il
-doit répondre qu’il l’est, puisqu’il est soldat: on lui dit alors
-qu’un gentilhomme doit avoir tant de pages, tant de valets, tant de
-chiens, tant de faucons; et autant de pages, autant de valets, autant
-de chiens, autant de faucons, autant de coups. On lui demande combien
-de tours il y a à son château: s’il répond qu’il ne s’en souvient pas,
-on répond pour lui; autant de tours, autant de coups. On lui demande
-ensuite quels sont les princes de la famille royale: il les nomme ou on
-les nomme pour lui; autant de princes, autant de coups. On passe aux
-maréchaux de France, aux officiers du régiment: il les nomme ou on les
-nomme; autant de maréchaux, autant d’officiers, autant de coups. De
-temps en temps le parrain ajoute: Honneur à Dieu! service au roi. Tout
-pour toi, rien pour moi.
-
-Le tambour avait battu un ban au commencement, il en bat un autre à la
-fin.»
-
-
-=MORT.=—_Il y a remède à tout, hors la mort._
-
-On trouve dans l’_Imitation de Jésus-Christ_: _Nemo impetrare potest à
-Papâ bullam nunquam moriendi_; ce que Molière a très bien traduit par
-ce vers de sa comédie de l’_Étourdi_:
-
- On n’a point pour la mort de dispense de Rome.
-
-_La mort assise à la porte des vieux guette les jeunes._
-
-C’est à-dire que les vieux ont à redouter le voisinage de la mort et
-les jeunes sa surprise. Ce proverbe est tiré de celui-ci qu’ont souvent
-employé les écrivains ecclésiastiques du moyen-âge: _Dies ultimus
-senibus est in januis, juvenibus in insidiis_.
-
-_La mort_, disent les Turcs, _est un chameau noir qui s’agenouille
-devant toutes les portes_.
-
-_Rien n’est plus certain que la mort, rien n’est plus incertain que
-l’heure de la mort._
-
-Notre dernière heure à tous nous est inconnue, mais elle arrive
-inévitablement pour les jeunes comme pour les vieux, et Dieu n’accorde
-à personne un tour de cadran comme à Ézéchias.
-
-_Un homme mort n’a ni parents ni amis._
-
-Ce proverbe se trouve dans le sirvente que Richard I^{er}, roi
-d’Angleterre, composa pendant sa captivité en Autriche. La meilleure
-explication qu’on en puisse donner est dans le passage suivant du
-discours du père Aubry à Atala: «Que parlé-je de la puissance des
-amitiés de la terre! Voulez-vous, ma chère fille, en connaître
-l’étendue? Si un homme revenait à la lumière, quelques années après sa
-mort, je doute qu’il fût revu avec joie par ceux-là même qui ont donné
-le plus de larmes à sa mémoire, tant on forme vite d’autres liaisons,
-tant on prend facilement d’autres habitudes, tant l’inconstance est
-naturelle à l’homme, tant notre vie est peu de chose, même dans le cœur
-de nos amis!»
-
-Les vers suivants, extraits d’une pièce de M. Victor Hugo, _A un
-voyageur_, reviennent aussi au proverbe, et sont dignes de figurer à
-côté du beau passage que j’ai rapporté.
-
- Combien vivent joyeux qui devraient, sœurs ou frères,
- Faire un pleur éternel de quelques ombres chères!
- Pouvoir des ans vainqueurs!
- Les morts durent bien peu; laissons-les sous la pierre.
- Hélas! dans le cercueil ils tombent en poussière
- Moins vite qu’en nos cœurs.
- Voyageur! voyageur! quelle est notre folie?
- Qui sait combien de morts à chaque heure on oublie,
- Des plus chers, des plus beaux!
- Qui peut savoir combien toute douleur s’émousse,
- Et combien, sur la terre, un jour d’herbe qui pousse
- Efface de tombeaux!
-
-_Les morts ont tort._
-
-Pour dire que, lorsqu’un homme est mort, on rejette sur lui la faute
-de beaucoup de choses; qu’on excuse volontiers les vivants aux dépens
-des morts. L’abbé Tuet a rapporté l’origine de ce proverbe au duel
-judiciaire, où le combattant qui succombait sous les coups de son
-adversaire était réputé coupable, parce qu’on pensait que la divinité,
-prise pour juge de la cause, manifestait toujours le bon droit par
-la victoire. Mais l’abbé Tuet ne s’est pas souvenu que, longtemps
-avant l’usage dont il parle, on disait proverbialement en latin, _qui
-periere arguuntur_; ce qui a été traduit en français par _les morts
-ont tort_. Pline-le-Naturaliste (liv. XXIX), parlant des médecins
-qui s’instruisent aux risques et périls des malades, et qui tuent
-avec impunité, a observé que les reproches ne tombent point sur ces
-assassins privilégiés, et que _ce sont les morts qui ont tort_: _ultro
-qui periere arguuntur_.
-
-
-=MOUCHE.=—_Prendre la mouche._
-
-Se fâcher, s’emporter sans sujet. Allusion aux mouvements d’impatience
-d’un homme qui veut prendre ou chasser une mouche toujours obstinée à
-revenir lui piquer la figure. Les Italiens qui ont la même expression,
-_saltar la mosca_, disent aussi _la mosca vi sali al naso_. _La mouche
-vous saute au nez._ Nous disons de même _quelle mouche vous pique_?
-
-_C’est une fine mouche._
-
-C’est une personne très fine et très rusée.—_Mouche_ s’est dit pour
-espion, et de _mouche_, pris dans ce sens, on a fait _mouchard_.
-C’est à tort qu’on a prétendu que le mot mouchard était dérivé du
-nom d’un certain père de Mouchy, opiniâtre ennemi de la réforme,
-et qui en fesait observer les sectateurs secrets par des espions à
-ses gages.—«Il était inutile, dit M. Ch. Nodier, de chercher là
-l’étymologie de mouchard, qui se présente tout naturellement dans
-_musca_, qui avait la même acception figurée chez les Latins, comme on
-peut le voir plusieurs fois dans Plaute et dans Pétrone. _Mouche_ est
-d’ailleurs encore synonyme de _mouchard_, tant dans ce sens particulier
-que dans son usage proverbial: _une fine mouche.—Je voudrais être
-mouche._
-
- Les mouches de cour sont chassées. (LA FONTAINE.)
-
-«_Mouche de cour_ se lit déjà dans l’_Éperon de discipline_, d’Antoine
-du Saix, qui fit imprimer cet ouvrage à une époque où le père de Mouchy
-était encore fort jeune.»
-
-_Faire la mouche du coche._
-
-Faire l’empressé, le nécessaire, et s’attribuer le succès des choses
-auxquelles on a le moins contribué. Personne n’ignore que cette
-expression est venue d’une fable d’Ésope admirablement imitée par La
-Fontaine. Madame de Sévigné, parlant de _la mouche du coche_, a dit:
-«La gillette s’écrie: _Oh que je fais de poudre!_» Trait fort plaisant
-et tout à fait digne de notre inimitable fabuliste!
-
-
-=MOUCHER.=—_Il ne se mouche pas du pied._
-
-Les Latins appelaient un homme fin, _homo emunctæ naris_, ce qui
-signifie littéralement un homme dont le nez est mouché; et c’est par
-une imitation comique de cette expression, que nous disons dans le même
-sens, _un homme qui ne se mouche pas du pied_, parce qu’un homme qui
-voudrait ne se moucher que du pied, serait condamné à rester toujours
-morveux, et par conséquent n’aurait pas l’odorat subtil.
-
-
-=MOULIN.=—_C’est un moulin à paroles._
-
-Expression qu’on applique à une personne qui parle beaucoup sans rien
-dire. Les Persans ont ce joli proverbe qu’ils emploient dans un sens
-analogue: _J’entends le bruit du moulin, mais je ne vois pas la farine_.
-
-_Jeter son bonnet par-dessus les moulins._
-
-C’est braver les bienséances, l’opinion publique.—On ignore l’origine
-de cette expression singulière, et l’on conjecture qu’elle peut être
-venue, en prenant sur la route une très grande extension de sens, de
-la phrase suivante, par laquelle on terminait les contes de fée qu’on
-fesait aux enfants: _Je jetai mon bonnet par dessus les moulins, et je
-ne sais ce que tout cela devint_.
-
-Il est à remarquer que les fables sénégalaises finissent par une
-formule de la même espèce: _Ici la fable alla tomber dans l’eau_.—On
-fera, si l’on veut, l’application de cette formule à l’article qu’on
-vient de lire.
-
-_Se battre contre des moulins à vent._
-
-Se forger des chimères, se créer des fantômes pour les combattre. Cette
-expression rappelle le trait de Don Quichotte se battant contre des
-moulins à vent, qu’il prenait pour des géants.
-
-
-=MOUSSE.=—_Pierre qui roule n’amasse point de mousse._
-
-C’est la traduction littérale d’un adage grec employé par Lucien,
-et passé dans la langue latine en ces termes: _Saxum volutum non
-obducitur musco._ Sa signification ordinaire est que l’inconstance nuit
-à la fortune et qu’il faut se fixer à quelque établissement pour y
-profiter; mais on peut l’interpréter encore d’une manière plus morale
-en l’appliquant à la manie des voyages qui tournent trop souvent au
-préjudice des bonnes mœurs.
-
- Dans maint auteur de science profonde
- J’ai lu qu’on perd trop à courir le monde:
- Très rarement en devient-on meilleur.
- Un sort errant ne conduit qu’à l’erreur. (GRESSET.)
-
-
-=MOUTON.=—_Revenir à ses moutons._
-
-Reprendre un discours qui avait été quitté ou interrompu, revenir à son
-sujet.
-
-Cette expression est prise de la _farce de Patelin_, dans laquelle M.
-Guillaume, marchand drapier, plaidant contre le berger Agnelet, qui
-lui a dérobé des moutons, s’interrompt fréquemment pour parler d’une
-pièce de drap que lui a volée Patelin, avocat de sa partie adverse. Le
-juge qui ne comprend rien à cette digression embrouillée, l’avertit,
-à plusieurs reprises, de ne pas s’écarter de sa cause, en lui disant:
-_Sus, retournons à nos moutons_.
-
-Martial (liv. VI, épig. 19) a employé une expression très analogue à la
-nôtre: _Jam dic, Posthume, de tribus capellis_. _Posthume, parle enfin
-des trois chèvres._
-
-
-=MULE.=—_Ferrer la mule._
-
-C’est acheter une chose pour quelqu’un et la lui compter plus cher
-qu’elle n’a coûté; c’est enfler les mémoires de dépense.
-
-Quelques auteurs font remonter l’origine de cette expression jusqu’au
-règne de Vespasien. Cet empereur, voyageant un jour en litière, fut
-obligé de s’arrêter pour faire ferrer ses mules, sur la demande de
-son cocher; mais ayant soupçonné que cette demande n’avait été faite
-que pour ménager une audience à un solliciteur, il voulut savoir ce
-que le cocher avait gagné à _faire ferrer_, _quanti calceasset_, et
-il se fit donner la moitié du bénéfice (Suétone, _Vie de Vespasien_,
-ch. 23). D’autres auteurs disent que l’expression _ferrer la mule_
-est venue de ce que, dans le temps où les magistrats allaient au
-palais, montés sur des mules, les laquais qui gardaient les bêtes,
-pendant l’audience, buvaient ou jouaient pour se désennuyer, et puis
-cherchaient à s’indemniser de leur dépense ou de leur perte, en fesant
-payer quelquefois à leurs maîtres des frais supposés pour le ferrement
-des mules.
-
-
-=MULET.=—_Garder le mulet._
-
-Cette expression fut introduite dans le temps où les magistrats, les
-médecins, et autres graves personnages, montaient sur des mules ou des
-mulets pour aller à leurs affaires. Elle signifie, attendre avec ennui,
-avec impatience, comme fesaient les valets qui gardaient ces mules ou
-ces mulets dans la rue, lorsque les maîtres étaient entrés dans quelque
-maison.
-
-_Têtu comme un mulet._
-
-J.-J. Rousseau a dit: _Têtu comme la mule d’Edom_.
-
-Il est difficile de faire quitter au mulet la route qu’il veut suivre,
-et plus difficile encore de le faire marcher dans la compagnie des
-chevaux, pour lesquels il a une aversion extrême. La résistance qu’il
-oppose s’accroît d’ordinaire sous les coups qu’il reçoit, et se change
-en une colère terrible: alors il se précipite sur l’imprudent qui a
-voulu le contraindre; et malheur à celui-ci! car, en pareil cas, ainsi
-que le dit un proverbe provençal: _Il n’y a pas de mulet qui ne tue son
-conducteur_.
-
-On croyait autrefois que l’homme exposé à un si grand danger
-n’en pouvait être sauvé que par une protection céleste: c’est
-ce qu’attestent quelques _ex voto_ qui représentent l’animal
-furieux près d’écraser son maître sous ses pieds. J’ai vu un de ces
-tableaux singuliers dans la chapelle de Sainte-Anne de la cathédrale
-d’Apt.—Cela prouve suffisamment sans doute que l’obstination du
-mulet méritait de passer en proverbe; mais cela prouve aussi que
-l’obstination du muletier le méritait peut-être davantage.
-
-Le duc de Vendôme disait plaisamment que, dans les marches des armées,
-il avait souvent examiné les querelles entre les mulets et les
-muletiers, et qu’à la honte de l’humanité, la raison était presque
-toujours du côté des mulets.
-
-
-=MULOT.=—_Endormir le mulot._
-
-Amuser un homme pour le surprendre, pour le tromper.
-
-Cette façon de parler est une allusion à ce qui se pratiquait autrefois
-en plusieurs endroits, où, pour détruire les loirs et les mulots, on
-fesait brûler, sur la place qu’ils occupaient, certaines essences
-mêlées de fleur de soufre, dont la vapeur les étourdissait et les
-empêchait de se soustraire à l’atteinte de l’assommoir.
-
-En 1767, les mulots dévorèrent une partie des semences. Le sieur
-Gosselin, laboureur, de Puzeaux en Picardie, imagina des soufflets
-propres à les faire périr par la vapeur du soufre, et le Gouvernement
-fit distribuer ces soufflets dans les provinces.
-
-
-=MUR.=—_Les murs ont des oreilles._
-
-On doit craindre d’être écouté quand on parle d’affaires qu’il est
-important de tenir secrètes.
-
-A ce proverbe correspond celui des Latins: _Staterii paries_, _le mur
-de Statérius_. Ce Statérius fut puni de mort pour avoir tenu des propos
-coupables qui tendaient à la subversion de l’État, et qui avaient été
-entendus de quelques personnes cachées derrière une mince cloison.
-
-
-=MUSER.=—_Qui refuse muse._
-
-La meilleure explication de ce proverbe se trouve dans ce vers de
-Molière:
-
- Refuser ce qu’on donne est bon à faire aux fous.
-
-_Muser_ signifiait autrefois faire acte de folie, et _musar_ équivalait
-à fou. _Vous parlez comme hardi musar_, répondit saint Louis à
-Joinville qui venait d’avancer qu’il aimerait mieux avoir commis trente
-péchés que d’être _mézeau_ (lépreux). Mais ces deux mots perdirent,
-dans la suite, une telle acception, et furent seulement employés, le
-premier, pour exprimer l’habitude de consumer en bagatelles un temps
-réclamé par quelque occupation sérieuse, et le second, pour désigner
-l’insouciant entiché de cette manie. C’est dans ce dernier sens qu’il
-faut entendre l’adage suivant, traduit du grec par Amyot:
-
- Qui _muse_ à quoi que ce soit,
- Toujours perte il en reçoit.
-
-Notez que le verbe _morari_ (muser) se prenait aussi, chez les Latins,
-dans le même sens que le verbe _insanire_ (être fou), avec cette seule
-différence que sa première syllabe était brève dans un cas et longue
-dans l’autre. La preuve s’en trouve dans plusieurs auteurs, et dans ce
-jeu de mots que l’ingrat Néron, au rapport de Suétone, fit après la
-mort de Claude, dont il était le fils adoptif: _Desiit morari inter
-homines_. Il a cessé de demeurer ou de délirer parmi les hommes.
-
-
-
-
-N
-
-
-=NAPPE.=—_Trancher la nappe._
-
-C’était un genre d’affront infligé autrefois à table à un gentilhomme
-qui se rendait indigne de ce titre, par un roi d’armes ou un héraut qui
-venait couper devant lui la _touaille_, ou la partie de la nappe qui
-lui servait de serviette, et tourner son pain sens dessus dessous[66].
-«Charles VI, dit Legrand d’Aussi, avait réuni à un banquet, le jour
-de l’Épiphanie, plusieurs convives illustres, entre lesquels était
-Guillaume de Hainaut, comte d’Ostrevant. Tout à coup un héraut vint
-trancher la nappe devant le comte, en lui disant qu’un prince qui ne
-portait pas d’armes n’était pas digne de manger à la table du roi.
-Guillaume surpris répondit qu’il portait le heaume, la lance et l’écu,
-ainsi que les autres chevaliers. «Non, sire, cela ne se peut, répondit
-le plus vieux des hérauts; vous savez que votre grand oncle a été tué
-par les Frisons, et que, jusqu’à ce jour, sa mort est restée impunie.
-Certes, si vous possédiez des armes, il y a longtemps qu’elle serait
-vengée.»—Cette terrible leçon opéra son effet. Depuis ce moment, le
-comte ne songea plus qu’à réparer sa honte; et bientôt il en vint à
-bout.»
-
-
-=NÉCESSITÉ.=—_Nécessité n’a point de loi._
-
-Un extrême péril, un extrême besoin peuvent rendre excusables des
-actions blâmables en elles-mêmes. Saint Bernard s’est servi de ce
-proverbe dans la phrase suivante, extraite du chapitre V de son _Traité
-sur le précepte et la dispense_: _Necessitas non habet legem, et ob hoc
-excusat dispensationem_. _La nécessité n’a point de loi, et c’est pour
-cela qu’elle excuse la dispense._—On dit aussi: _Nécessité contraint
-la loi_.
-
-_Faire de nécessité vertu._
-
-Faire de bonne grâce une chose qui déplaît, mais qu’on est obligé de
-faire; agir de son plein gré, mais fort à contre-cœur, comme dit le
-Jupiter d’Homère: ἑλὠν ἀέκοντίγε Θυμῷ (_Iliad._, liv. IV, v. 43).
-
-Ce proverbe est littéralement traduit du proverbe latin qu’on trouve
-dans saint Jérôme et dans saint Pierre Chrysologue: _Facere de
-necessitate virtutem_.
-
-Racine a su ennoblir ce proverbe dans ces vers de _Britannicus_ (act.
-II, scène 3):
-
- Qui, dans l’obscurité, nourrissant sa douleur,
- S’est fait une vertu conforme à son malheur.
-
-
-=NÈFLE.=—_Avec du temps et de la paille, les nèfles mûrissent._
-
-On vient à bout de bien des choses avec du soin et de la patience. Les
-Persans disent: _Avec du temps et de la patience, le verjus devient
-doux_; et les Chinois: _Avec du temps et de la patience, les feuilles
-de mûrier deviennent de la soie_.
-
-
-=NEZ.=—_Avoir bon nez._
-
-Avoir de la sagacité, prévoir les choses.—Métaphore prise des chiens
-de chasse habiles à découvrir et à suivre la trace du gibier par le
-moyen de l’odorat. On dit aussi: _Avoir le nez fin_.—Le nez était chez
-les Latins, comme chez nous, l’organe qui servait à caractériser la
-sagacité et la finesse. _Olfactoriæ nares.—Emunctæ nares._
-
-Les Hébreux regardaient aussi le nez comme l’organe de l’intelligence
-et de la sagesse. Job assure que l’_esprit de Dieu est dans ses
-narines_, et Isaïe conseille de se reposer sur la prudence d’un homme
-_dont l’esprit est dans ses narines_.
-
-_Mener quelqu’un par le nez._
-
-C’est lui faire faire tout ce qu’on veut.—Cette expression, qui était
-également usitée chez les Grecs et chez les Latins, est une allusion
-aux buffles que l’on conduit au moyen d’un anneau de fer passé dans
-leurs narines.—Notez qu’on disait autrefois _embuffler_, dans le même
-sens que _mener par le nez_, comme on peut le voir dans le dictionnaire
-de Cotgrave.
-
-_Saigner du nez._
-
-«Cette expression, dit Laurent Joubert, vient de ce que la saignée
-affaiblit le cœur quand elle est copieuse; car les forces consistent au
-sang et aux esprits qui se perdent insensiblement; et, de cette perte,
-le cœur étant refroidi devient craintif, et l’on n’ose entreprendre ou
-exécuter ce où l’on voit quelque danger.»
-
-Il y a une explication plus simple proposée par un médecin: C’est
-que la peur donne un saignement de nez à certains individus, de même
-qu’elle donne un flux de ventre à certains autres.
-
-Voici une origine historique qui me semble très admissible:
-
-Pendant la peste qui, après avoir dépouillé l’Afrique et l’Asie,
-ravagea l’Europe et particulièrement la France, vers le milieu du XIV^e
-siècle, on remarqua, en divers endroits, que cette terrible maladie
-ne laissait aucun espoir de guérison, quand elle était accompagnée
-de quelque saignement de nez; et comme un pareil symptôme causait
-alors les plus vives craintes et le plus triste abattement, on en prit
-occasion de dire au figuré: _Saigner du nez_, pour exprimer le manque
-de courage et de résolution.
-
-_Tirer les vers du nez à quelqu’un._
-
-Tirer de lui un secret par des questions adroites.—Nicot dit que cette
-façon de parler vient _des pipeurs charlatans qui font accroire aux
-simples gens beaucoup de telles riottes, afin d’avoir cependant le
-loisir de vider leur gibecière_. Je pense qu’elle a une autre origine,
-et que le mot _vers_ est ici un terme qui nous est resté de la langue
-romane, où il s’employait dans l’acception de _vrai_, comme l’attestent
-les deux exemples suivants, dont le premier est pris du roman de Rou de
-Robert Wace, et le second, d’une pièce du troubadour Armand de Mareuil:
-
- Mez _veirs_ est ke li vilain dit,
- Mais ce que dit le vilain est vrai.
-
- Aisso saben tug que es _vers_,
- Nous savons tous que ceci est vrai.
-
-On aura dit primitivement _li vers_; et, dans la suite, on aura traduit
-_li vers_ par _les vers_, en attribuant à l’article un sens pluriel
-qu’il n’avait point en ce cas. Quant à l’expression _tirer du nez_,
-elle peut avoir été choisie par trois raisons: 1^o parce qu’elle est
-au propre un équivalent du vieux verbe _émoucher_, auquel on donnait
-souvent, au figuré, la signification de _tirer par adresse_[67]; 2^o
-parce qu’elle réveille dans l’esprit, par une certaine analogie, une
-réminiscence de ce qu’on appelle _mener par le nez_; 3^o parce qu’elle
-offre celle espèce de singularité qui fait ordinairement le sel des
-phrases proverbiales. On sait que le peuple, dans son langage, est
-grand inventeur de ces formules curieuses où viennent se rallier,
-d’une façon pittoresque, des rapports éloignés que lui révèle si
-facilement son instinctive sagacité.
-
-Ainsi, _tirer les vers du nez_, qu’on a substitué à _émoucher li vers_
-ou _le vers_, est la même chose que _tirer par adresse le vrai_; et,
-ce qui me paraît confirmer cette explication, c’est qu’on trouve dans
-quelques auteurs du moyen-âge: _Emungere aliquem vero_, phrase d’une
-très bonne latinité, qui est sans doute l’original de la nôtre, et qui
-se traduit littéralement en vieux français par _émoucher le vers_ ou le
-vrai, _de quelqu’un_ ou _à quelqu’un_.
-
-Les Allemands disent, pour exprimer la même idée: _Den Hund vom Ofen
-locken_; _attirer le chien de derrière le poêle_, parce qu’il faut bien
-flatter cet animal, le bien amorcer par des caresses, pour lui faire
-quitter cette place chaude et commode, où il aime à se tenir couché.
-
-_Votre nez branle._
-
-On fait accroire aux enfants que leur nez tombera, s’ils se permettent
-un mensonge; et c’est ce qu’on rappelle par cette expression, quand on
-veut arracher à l’un d’eux l’aveu de quelque espiéglerie dont on le
-soupçonne d’être l’auteur et qu’il soutient n’avoir pas faite.—Érasme
-rapporte que, de son temps, on disait proverbialement: _Nasus tuus
-arguit mihi te mentiri_. _Votre nez m’avertit que vous mentez._ Mais
-cette façon de parler n’était point fondée, comme la nôtre, sur la
-supposition d’un branlement de nez; elle avait sa cause dans une idée
-superstitieuse qui fesait prendre certaines pustules qui viennent
-au nez pour des effets et des indices de l’habitude de mentir. Les
-Grecs désignaient ces pustules par le mot Ψεύσματα, _mensonges_, que
-Théocrite a employé dans un vers traduit ainsi en latin:
-
- Non mihi nascentur nares mendacia supra.
- Les mensonges ne se produiront pas sur mon nez.
-
-Le peuple, en France, donne de même le nom de _mensonges_ à certaines
-taches dont les ongles sont quelquefois marqués. (Voyez l’expression
-_Avoir les ongles fleuris_.)
-
-_Prenez-vous par le bout du nez._
-
-C’est ce qu’on disait fréquemment autrefois, et ce qu’on dit
-quelquefois encore pour répondre à quelqu’un qui veut mettre sur le
-compte des autres les fautes dont il s’est rendu coupable.—Cette
-expression est fondée sur l’ancienne coutume de Normandie, d’après
-laquelle un homme convaincu d’avoir nui par de mauvais propos à la
-réputation de son prochain, était tenu de lui faire amende honorable en
-une église, dans un jour de solennité, et de se déclarer publiquement
-calomniateur en se prenant par le bout du nez. Ce qui s’appelait _payer
-le laid dit_.
-
-_Avoir un pied de nez._
-
-C’est être honteux et confus.—Cette expression peut avoir eu la même
-origine que la précédente, car il était tout naturel de supposer
-qu’un individu condamné à se prendre par le bout du nez, à se tirer
-le bout du nez, devait, en sortant de cette épreuve, avoir le nez
-allongé, ou, comme on dit hyperboliquement, _avoir un pied de nez_.—Un
-physiognomoniste conjecture qu’elle est venue de ce que la confusion
-et le chagrin qu’éprouve un homme dont les projets ont échoué, dont
-l’ambition se trouve déçue, lui amaigrissent la figure et rendent ainsi
-son nez plus saillant.—Suivant presque tous les parémiographes, elle a
-eu pour fondement ce conte rapporté par Béroalde de Verville, dans son
-_Moyen de parvenir_ (tom. II, ch. 33): Un chapelain se chauffant, un
-jour de grande fête, au feu de la sacristie, y fit griller du boudin,
-pendant qu’on disait matines. Averti d’aller encenser, il mit à la hâte
-son boudin dans sa manche et sortit pour remplir son devoir. Comme il
-n’avait pas bien boutonné sa manche, il arriva que, dans le mouvement
-du bras, elle se délia, de sorte que le boudin sauta au nez du doyen
-à qui le chapelain envoyait la sainte fumée, ce qui fit une plaisante
-figure et donna lieu de dire que M. le doyen avait eu _un pied de nez_,
-expression qui passa bientôt en proverbe.
-
-
-=NIAIS.=—_C’est un niais de Sologne qui ne se trompe qu’à son profit._
-
-Les habitants de la Sologne passent pour avoir d’autant plus
-d’intelligence qu’ils en font paraître moins, et ils mettent en effet
-dans les affaires qu’ils font une habileté secrète qui les fait
-toujours tourner à leur avantage. De là ce dicton qu’on emploie en
-parlant d’un homme qui, tout en contrefesant le simple, est extrêmement
-adroit et alerte sur ce qui regarde son intérêt. On dit aussi: _C’est
-un niais de Sologne qui prend des sous marqués pour des liards._
-
-
-=NICODÊME.=—_C’est un Nicodême._
-
-C’est un homme simple et borné, un niais.—Le nom de Nicodême, formé de
-deux mots grecs, νικῶ (je triomphe) et δῆμος (peuple), exprime une idée
-très noble dans la langue d’où il est tiré. Pourquoi donc en offre-t-il
-une si différente en français? Les étymologistes pensent que c’est à
-cause de _nice_ et de _nigaud_, qui ont une certaine analogie phonique
-avec les deux premières syllabes de ce nom: mais à cette raison il
-faut en ajouter d’autres que voici. Nicodême était un des principaux
-Juifs, et il appartenait à l’école pharisienne. Frappé des miracles
-de Jésus-Christ, il alla le trouver de nuit pour se convertir à sa
-doctrine, et l’ayant entendu dire que l’homme ne peut voir le royaume
-de Dieu s’il ne reçoit une seconde naissance, il en manifesta son
-étonnement en ces termes: «Comment peut naître un homme quand il est
-vieux? peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître une seconde
-fois?» Le Sauveur lui expliqua le sens mystique de sa proposition,
-et Nicodême ne comprenant pas mieux qu’auparavant, demanda encore:
-_Comment cela peut-il se faire?_ Ce qui lui attira cette réponse:
-_Quoi! vous êtes docteur en Israël et vous ignorez ces choses! Tu es
-magister in Israel et hæc ignoras!_ (Evang. sec. Joan., c. III.)—Ce
-récit de l’Évangeliste a été développé dans une scène du _Mystère de
-la passion_, où Nicodême, avant de se faire chrétien, agit et parle
-comme un imbécille, et c’est principalement pour cela que son nom a
-été voué à un ridicule proverbial. On sait que Hauteroche a donné ce
-nom à un personnage niais de sa comédie du _Deuil_. On sait aussi quel
-rôle Furetière a fait jouer à un avocat du même nom dans son _Roman
-bourgeois_.
-
-
-=NICOLAS.=—_Saint-Nicolas marie les filles avec les gas._
-
-Une légende rapporte que saint Nicolas, évêque de Myre, au commencement
-du iv^e siècle, était enflammé du zèle de marier les filles, et qu’il
-allait pendant la nuit jeter des sacs d’argent dans la maison des pères
-de famille qui n’avaient pas de dot à leur donner. C’est en mémoire de
-cette généreuse dévotion, qui en valait bien une autre, qu’il a été
-choisi pour présider aux tendres engagements des cœurs bien épris, et
-que son nom est invoqué dans _les litanies des amoureux_. Delille a
-fait sur ce saint, dans la première édition de son poëme de la _Pitié_,
-les quatre vers suivants, qui ont été supprimés dans les autres
-éditions.
-
- Le bon saint Nicolas, dont l’oreille discrète
- Écoute des amants la prière secrète,
- Qui, des sexes divers le confident chéri,
- Donne à l’homme une épouse, à la femme un mari.
-
-
-=NIQUE.=—_Faire la nique à quelqu’un._
-
-C’est proprement hausser et baisser le menton pour le narguer, pour
-se moquer de lui.—Quelques étymologistes font dériver le mot _nique_
-du verbe allemand _nicken_, qui signifie hocher la tête, et quelques
-autres du celtique _niq_, qui s’est conservé chez les Bas-Bretons dans
-le même sens. Nos anciens auteurs se sont servis du verbe _niqueter_
-inusité aujourd’hui.
-
-On dit aussi _faire une niche à quelqu’un_, c’est-à-dire un trait
-d’espiéglerie ou de malice; et _niche_ est ici une altération de
-_nique_.
-
-_Les mots en ique font aux médecins la nique._
-
-J’écris les _mots_ et non les _maux_, contre l’usage actuel, parce que
-c’est l’orthographe adoptée par nos anciens parémiographes qui ont vu
-un calembourg dans ce dicton populaire dont le vrai sens est, que les
-médecins ne sauraient guérir les malades qu’on désigne par des mots
-terminés en _ique_, comme _asthmatique_, _hydropique_, _paralytique_,
-_pulmonique_, etc.
-
-
-=NIQUÉE.=—_Etre dans la gloire de Niquée._
-
-C’est-à-dire au comble de la joie, de la satisfaction, de la
-prospérité, dans l’enivrement des plaisirs et des honneurs. Cette
-expression qu’ont employée beaucoup d’auteurs, entre autres Brantôme,
-Saint-Evremont, madame de Sévigné, Voltaire, a dû son origine au roman
-d’_Amadis de Gaule_. Voici ce que nous apprend là-dessus le chapitre
-24 du livre viii de ce roman, traduit de l’espagnol par Nicolas de
-Herberai: La fille du roi de Thèbes, épouse du soudan de Niquée, avait
-mis au jour, dans une seule couche, un prince nommé Arastarax et une
-princesse nommée Niquée. Le frère devint éperdument amoureux de la
-sœur. Pour arrêter les progrès de cette passion incestueuse, leur
-tante Zirfée, reine d’Argènes et fée très habile, eut recours aux
-secrets de son art. «Elle fit dresser dans la grande salle du palais
-qu’habitoit Niquée, un théâtre à quinze marches, le tout couvert d’un
-grand drap d’or, et mit au haut une chaise tant enrichie de perles et
-orfévrerie que la pareille ne fut oncques vue. Le plancher de la salle
-fut mué par magie soudainement en une voûte de crystal soutenue par
-piliers et arcs-boutans de pur jaspe, à chacun desquels se présentoit
-la statue d’une femme si au vif, qu’elle sembloit proprement vouloir
-remuer les doigts pour sonner la harpe ou violon qu’elle tenoit entre
-ses mains. Lors appela, Zirfée, sa nièce, laquelle elle fit vestir
-d’un accoustrement tant canetillé et brodé, que Sparte ny Lacédémone
-ne se pourroit vanter en avoir jamais paré dame ni damoyselle d’un si
-excellent. Puis lui posa sur le chef qu’elle avait nu, et les cheveux
-épars plus blonds qu’un bassin, un diadême d’impératrix. Et ce fait,
-appela les infantes Brizèle et Todomire, lesquelles semblablement
-elle para de riches accoustrements, et mit sur le chef de chacune
-couronnes fleuronnées, faisant asseoir Niquée en la chaise de parement
-et les deux princesses à genoux devant elle, tenant un miroir de
-telle grandeur que le vif et naturel du chevalier de l’ardente épée
-s’y montroit ni plus ni moins que s’il eût été présent. Dont Niquée
-esbahie et quasi ravie de grand plaisir, voyant ce qu’elle aimoit et
-désiroit sur toutes choses, reçut telle gloire qu’elle estimoit être
-mieux logée et plus aise que les propres dieux au meilleur endroit des
-Champs-Elysées... Et quant et quant les statues se prindrent à sonner
-leurs instruments avec telle harmonie qu’Orphéus et Amphion eussent été
-tenus pour rudes et grossiers s’ils s’en eussent voulu mêler, pour les
-égaler ou atteindre. Mille fleurettes de toutes sortes et plus suaves
-et odoriférentes ni que le bouton de rose en Provence, ni le basme ou
-myrrhe au Caire ou Damas, furent semées en tous endroits, voletants
-entre la voûte et le bas une infinité d’oisillons dégoïsants leur
-ramage de si bonne grâce, que celui seroit vraiment bien dégoûté qui
-n’y prendroit plaisir. Étant donc les choses ainsi ordonnées, Zirfée,
-pour ne rien laisser derrière (ainsi embélir le lieu de tout ce qui
-pouvoit satisfaire à l’œil et au cœur), fit par son art représenter, au
-lieu de tapisserie, les parois de crystallin et au-dessus les histoires
-de maints loyaux amants...... Zirfée appela Anastarax et le pria
-d’entrer en la salle pour lui dire son avis de ce qu’il y trouverait.
-A quoi il obéit; mais il n’eut pas plutôt franchi le seuil de l’huis,
-de qu’avisant Niquée en sa gloire, mit toutes choses en arrière pour
-s’approcher, et de fait parvint au degré treizième...... Et là fut ravi
-de joie tant indicible que, sans avoir en l’esprit autre chose que la
-beauté et excellence de sa sœur, demeura à deux genoux devant elle, si
-ententif à la contempler, que prenant l’une des harpes chanta virelais
-et chansons propres à la louange. Ce que voyant Zirfée paracheva son
-sort, et par ses conjurations établit loi que Niquée n’en partiroit
-jusqu’à ce qu’elle fût délivrée par le meilleur et le plus loyal
-chevalier qui fût depuis l’Orient jusques au Septentrion.» Ce chevalier
-fut Amadis de Grèce, surnommé le damoysel de l’ardente épée, dont
-Niquée, pendant son enchantement, se délectait à regarder l’image dans
-le miroir que Brizèle et Todomire tenaient placé sous ses yeux.
-
-
-=NITOUCHE.=—_C’est une sainte nitouche._
-
-C’est une personne qui fait semblant de ne pas vouloir d’une chose
-qu’elle brûle d’avoir; qui affecte un air de douceur et de réserve que
-son cœur dément.—_Nitouche_ est un mot formé de _n’y touche_. On dit
-aussi _mitouche_, ce qui revient au même, car _mitouche_ est pour _mie
-touche_, qui ne touche mie, c’est-à-dire point.
-
-Madame Pernelle, dans le _Tartuffe_, dit à Marianne:
-
- Et vous n’y touchez point, tant vous êtes doucette.
-
-On lit dans les _Proverbes_ de Salomon (ch. XXVI, v. 18): _Il semble
-qu’ils n’y touchent pas; mais leurs paroles pénètrent jusqu’au fond des
-entrailles._
-
-
-=NOBLESSE.=—_Noblesse vient de vertu._
-
-Il n’y a dans la nature que deux classes d’hommes, les bons et les
-méchants. C’est la division la plus simple et la plus caractérisée. Le
-besoin et mille autres circonstances ont obligé la société d’etablir,
-parmi les membres qui la composent, un grand nombre de distinctions;
-mais, pour les rendre légitimes et sacrées, elle a dû les fonder sur le
-mérite, et faire dériver la noblesse de la vertu.
-
-On lit dans la _Genèse_ (ch. VI, v. 8 et 9) ce passage remarquable:
-«Noé trouva grâce devant le Seigneur. Voici la généalogie de Noé: Noé
-était un homme juste et parfait.» Cette généalogie est aussi rare
-que nouvelle. Elle nous apprend, dit saint Chrysostome, que toute la
-splendeur de la naissance n’est rien aux yeux de Dieu, en comparaison
-de la justice et de la perfection.
-
-Si la noblesse ne reste point unie à la vertu qui l’a produite, elle
-dément son origine, et n’est plus qu’une ignominie rétroactive pour les
-aïeux.
-
-Afin de prévenir un tel déshonneur, les Chinois ont fait une loi qui
-ordonne d’anoblir les ascendants et non les descendants de l’homme
-généreux que ses vertus ou ses talents ont élevé à un rang supérieur.
-
-Pour juger de ce que c’est que la noblesse sans le mérite, il suffit
-d’observer que M. de *** qui vit dans l’infamie, est plus noble que son
-aïeul qui consacra sa vie entière à la pratique de toutes les vertus.
-
-La noblesse héréditaire, disait Arlequin, est la seule chose à laquelle
-les hommes qui en jouissent n’aient aucune part active. Ils naissent
-nobles sans leur participation; et, si leur mère accouchait d’un
-monstre, il serait d’aussi bonne maison qu’eux.
-
-Les docteurs hébreux disent: Tu demandes pourquoi Adam est seul de
-première formation?—C’est afin que, parmi les hommes à venir, l’un ne
-pût pas dire à l’autre: Je suis de plus noble race que toi.
-
- _Qui prend des lettres de noblesse,
- Déclare d’où vient sa richesse._
-
-La profession que l’anobli avait exercée et dans laquelle il s’était
-enrichi, était rappelée dans les lettres de noblesse qu’il obtenait. On
-peut rapporter à ce proverbe le mot de Ménage: Que les armoiries des
-maisons nouvelles sont, pour la plus grande partie, les enseignes de
-leurs anciennes boutiques.
-
- Noblesse oblige.
-
-Proverbe qui se retrouve dans le passage suivant d’un ancien auteur:
-_Hoc unum in nobilitate bonum, ut nobilibus impoposita necessitudo
-videatur, ne à majorum virtute degenerent. Il n’y a que ceci de bon
-dans la noblesse, c’est qu’elle semble imposer à ceux qui naissent
-nobles, l’obligation de ne pas dégénérer de la vertu de leurs
-ancêtres._—Ce proverbe, qui retrace l’esprit et le caractère de la
-vraie chevalerie, enseignait à nos anciens nobles qu’ils avaient plus
-de devoirs à remplir que les autres hommes, et que, pour ne pas deroger
-à leur naissance, ils étaient tenus de se signaler par la pratique des
-vertus civiles et militaires. C’est, sous une autre expression, le
-même précepte que leur fesaient entendre les hérauts d’armes dans les
-tournois: _Souvenez-vous de qui vous êtes fils et ne forlignez point_.
-
-Si la noblesse n’est point un mérite, elle est du moins un avantage;
-et, quoi qu’en disent les docteurs en libéralisme qui affectent de la
-mépriser, ils ne persuaderont jamais aux gens sensés que ce soit un
-point de départ inutile, dans la route de la vertu, que de descendre
-d’une famille illustre. La mémoire et le respect des aïeux deviennent
-toujours une source de généreuses inspirations.
-
-
- =NOCE.=—_Allez-vous-en, gens de la noce,
- Allez-vous-en chacun chez vous._
-
-C’est le début et le refrain d’une vieille chanson. «Cette chanson,
-dont on ne connaît ni l’origine ni la date, dit M. A.-A. Monteil, nous
-a été sans doute apportée par les siècles précédents, comme les Contes
-des Veillées des bonnes gens, qui ne sont que les fabliaux du XII^e
-et du XIII^e siècle. On prétend qu’elle fut faite pour le mariage de
-l’économe roi Dagobert et de l’économe reine Berthilde, sa femme.»
-
-_Il ne s’est jamais trouvé à pareilles noces._
-
-Il n’a jamais éprouvé un pareil traitement.—Cette locution est fondée
-sur un usage pratiqué jadis en Poitou, après les repas d’épousailles.
-Tous les convives, en sortant de table, n’avaient rien de plus pressé
-que de mettre leurs mitaines et de se donner les uns aux autres des
-coups de poing qui fesaient plus de bruit que de mal. C’était un
-exercice mnémonique, institué par la joie, pour rendre plus durable
-le souvenir de la fête dont on venait de jouir; mais il dégénéra,
-dans la suite, au point de rappeler le combat des Centaures et des
-Lapithes aux noces de Pyrithoüs, _rixa debellata super mero_: ce qui en
-nécessita l’abolition. Rabelais n’a pas oublié cette singulière coutume
-dans la description qu’il a faite des noces du seigneur de Basché
-(liv. IV, chap. 14): «Pendant qu’on apportoit vin et espices, coups
-de poing commençarent trotter. Chicquanous en donna nombre au prestre
-Oudart. Soubs son suppellis avoit Oudart son guantelet caché; il s’en
-chausse comme d’une mitaine, et de daubber Chicquanous, et de frapper
-Chicquanous; et coups de jeunes guantelets de touts coustez pleuvoir
-sus Chicquanous. Des nopces, disoient-ils, des nopces, des nopces: vous
-en soubvienne. Il fut si bien accoustré que le sang lui sortoit par
-la bouche, par le nez, par les aureilles, par les œilz. Au demourant,
-courbatu, espaultré et froissé, teste, nucque, dours, poictrine, bras
-et tout.»
-
-_Noces de mai, noces mortelles._
-
-Proverbe fondé sur une superstition qui règne en plusieurs pays,
-particulièrement en Provence, et qui a été transmise des païens aux
-chrétiens, comme l’attestent ces vers d’Ovide, extraits du livre V du
-poëme des _Fastes_.
-
- Nec viduæ tædis eadem nec virginis apta
- Tempora: quæ nupsit non diuturna fuit.
- Hâc quoque de causâ si te proverbia tangunt,
- _Mense malum maio nubere_ vulgus ait.
-
-«Ce temps n’est pas favorable pour l’hyménée de la vierge ou de la
-veuve. Celle qui a pris alors un époux a cessé bientôt de vivre. Et,
-si les proverbes peuvent être ici de quelque poids, je rappellerai ce
-proverbe du peuple: _Il est mauvais de se marier au mois de mai_.»
-
-Plutarque, dans la quatre-vingt-sixième de ses _Demandes romaines_,
-a recherché les causes de cette superstition; et voici ce qu’il en a
-dit: «Pourquoi les Romains ne se marient point au mois de mai? Est-ce
-parce qu’il est au milieu d’avril et de juin, dont l’un est consacré
-à Vénus et l’autre à Junon, déesses qui ont toutes deux la cure et
-la superintendance des noces, au moyen de quoi ils (les Romains)
-avancent ou retardent un peu. Ou est-ce qu’en ce mois-là ils font la
-cérémonie de la plus grande purgation?... En ce temps-là, la prêtresse
-de Junon ou la Flaminea est toujours triste, comme en deuil, sans se
-laver ni parer. Ou bien est-ce parce que plusieurs des peuples Latins
-font oblation aux trépassés en ce mois? et c’est pourquoi ils adorent
-Mercure en ce même mois, joint qu’il porte le nom de Maïa, mère de
-Mercure.» (Traduction d’Amyot.)
-
-
-=NOEL.=—_On a tant crié, on a tant chanté Noël, qu’à la fin il est
-venu._
-
-La chose dont on parlait, qu’on désirait depuis longtemps, est enfin
-arrivée.—Ce proverbe est né de l’usage où l’on était autrefois
-de _crier Noël_ dans les rues, et de chanter dans les églises des
-cantiques appelés _Noëls_, pendant la quinzaine qui précède la fête de
-la Nativité du Sauveur.
-
-Noël était aussi un cri de joie qu’on fesait entendre en des
-circonstances solennelles. Alain Chartier et André Duchesne rapportent
-que le peuple cria _Noël es grandes réjouissances_ au baptême de
-Charles VII, et à son entrée dans la capitale du royaume, après
-l’expulsion des Anglais.—Martial de Paris, parlant de ce dernier
-événement, a dit:
-
- Puis les enfants s’agenouilloient,
- _En criant Noël_ sans cesser.
-
-
-=NŒUD.=—_Trancher le nœud Gordien._
-
-Se tirer par une mesure vigoureuse et prompte d’une difficulté
-embarrassante.—Gordius, père du roi Midas, avait un chariot dont le
-joug était attaché au timon par un lien fait d’écorce de cornouiller,
-et tellement entrelacé qu’on ne pouvait en découvrir ni le commencement
-ni la fin. Ce lien inextricable s’appelait _nœud Gordien_ ou _nœud de
-Gordius_. Il était religieusement conservé à Gordium, en Phrygie, dans
-le temple de Jupiter, et un oracle promettait l’empire de l’Asie à
-celui qui viendrait à bout de le dénouer. Alexandre-le-Grand, s’étant
-rendu maître de Gordium, voulut prouver que le succès d’une telle
-entreprise lui était réservé. Il fit plusieurs tentatives pour délier
-le nœud mystérieux; mais, voyant que son adresse serait en défaut, et
-craignant que ses soldats n’en tirassent un mauvais présage, il prit le
-parti de le trancher avec son épée; et par ce moyen, dit Quinte-Curce,
-il éluda ou accomplit l’oracle.
-
-
-=NORMAND.=—_Répondre en Normand._
-
-Les Normands sont accusés de manquer de sincérité. De là cette
-expression pour dire que l’on répond d’une manière équivoque. Du reste,
-ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on fait un tel reproche aux Normands. Le
-roman de _la Rose_ les donne pour soldats à Male-Bouche.
-
- Male-Bouche, que Dieu maudie,
- Eut souldoyers de Normandie.
-
-_Un Normand a son dit et son dédit._
-
-D’après l’ancienne coutume de Normandie, les contrats ne commençaient
-à être valables que vingt-quatre heures après la signature; et il était
-permis aux parties de se rétracter avant l’expiration de ce délai.
-C’est ce qui donna lieu, dit-on, à l’expression proverbiale.
-
-_Qui fit Normand, fit truand._
-
-_Truand_ est un vieux mot synonyme de mendiant, et dérivé de _tru_,
-autre vieux mot employé dans le sens de tribut, impôt prélevé sur
-chaque sujet. Les Normands furent, dit-on, appelés _truands_, parce
-qu’ils étaient si accablés d’impôts, que presque tous les paysans et
-les ouvriers étaient obligés de _truander_ ou de mendier pour vivre.
-
-
-=NOUVEAU.=—_Au nouveau tout est beau._
-
-Tout ce qui est nouveau plaît. _Grata novitas._—Un autre proverbe dit:
-_Celui qui met des culottes pour la première fois se regarde à chaque
-pas_.
-
-
-=NOVICE.=—_Ferveur de novice ne dure pas longtemps._
-
-L’ardeur qu’on met à remplir les obligations d’un nouvel état s’éteint
-bien vite; elle n’est qu’un _feu de paille_.
-
-
-=NOYÉ.=—_Un noyé s’accroche à un brin de paille._
-
-Celui qui est dans une situation désespérée cherche à s’en retirer, en
-profitant du plus petit moyen qui lui est offert.
-
-
-=NUIT.=—_Passer une nuit blanche._
-
-Le guerrier digne d’être reçu chevalier passait la nuit qui précédait
-sa réception dans un lieu consacré, où il veillait auprès de ses armes;
-il était revêtu d’un costume blanc, comme les néophytes de l’église, et
-de là vint que cette nuit, qu’on nommait _veillée des armes_, fut aussi
-nommée _nuit blanche_, expression que l’usage a retenue pour signifier
-une nuit sans sommeil.
-
-
-=NUMÉRO.=—_Entendre le numéro._
-
-Avoir de l’intelligence, de la finesse; faire preuve d’habileté
-dans le commerce dont on se mêle, et savoir mettre à profit cette
-habileté.—Expression prise du _jeu de blanque_, dont il est parlé à
-l’article consacré à ce mot, page 145. Elle s’appliqua d’abord, dans le
-sens propre, à l’homme qui, en jouant à ce jeu, avait la main heureuse,
-comme on dit, et tirait presque toujours de l’urne un billet écrit ou
-_numéro_ gagnant.
-
-
-
-
-O
-
-
-=O.=—_Rond comme l’O du Giotto._
-
-Expression reçue parmi les peintres pour désigner une figure
-parfaitement ronde.—Le Giotto, élève de Cimabué, était un célèbre
-peintre Toscan, qui fit oublier son maître, et fut regardé comme le
-régénérateur de la peinture. Il venait de terminer les six grandes
-fresques du _Campo Santo_ de Pise, dans lesquelles il avait représenté
-les misères et la patience de Job, lorsque le pape Boniface VIII, qui
-voulait l’employer à Rome, envoya auprès de lui un de ses gentilshommes
-pour juger si son mérite égalait sa réputation. Le Giotto, piqué de ce
-que le Saint-Père paraissait douter de ses talents, refusa obstinément
-de remettre à l’envoyé des dessins que celui-ci a lui mandait; mais
-prenant une feuille de papier, il y traça, sous ses yeux, au courant
-du crayon, un cercle parfait qu’il le pria de présenter à sa sainteté.
-Cette figure fut admirée de Boniface VIII, qui se hâta d’appeler
-l’artiste à Rome, et elle obtint en peu de temps une célébrité
-proverbiale.
-
-
-=OBÉIR.=—_Il faut apprendre à obéir pour savoir commander._
-
-Proverbe pris de cette maxime de Solon, citée par Stobée: _Apprenez
-à obéir avant de commander, car ayant apprit à obéir, vous saurez
-commander._—La même maxime se trouve dans Aristote.
-
-Nos anciens chevaliers regardaient l’obéissance comme l’apprentissage
-du commandement. «Il convient, dit _l’Ordène de Chevalerie_[68],
-que le jeune gentilhomme soit subject avant d’estre seigneur, car
-autrement ne cognoistroit-il point la noblesse de sa seigneurie quand
-il seroit grand et maistre de ses actions. De mesme que celui qui veut
-apprendre à estre cousturier ou charpentier, doibt avoir un maistre
-en ce mestier, de mesme aussi celui qui veut être expert en fait de
-chevalerie et de bon commandement, doibt premierement avoir un maistre,
-qui soit courtois chevalier.»—C’est d’après ce principe que les fils
-des seigneurs étaient placés comme pages et valetons auprès de quelque
-suzerain.
-
-Louis XIV, dans les mémoires qu’il fit pour l’instruction de son
-fils, lui donnait cette sage leçon parmi beaucoup d’autres: «Si vous
-n’écoutez pas les ordres de ceux que j’ai préposés pour votre conduite,
-comment suivrez-vous les conseils de la raison quand vous serez votre
-maître?»
-
-
-=OCCASION.=—_L’occasion fait le larron._
-
-L’occasion détermine souvent l’action.—Il est certain que la facilité
-qu’on trouve dans les grandes villes pour le vice, est la principale
-cause du nombre infini de gens qui s’y livrent.
-
-On lit dans le recueil des _adages des SS. pères_: _In arcâ apertâ
-etiam justus peccat._ Un coffre ouvert _fait pécher le juste même_.
-
-_Il faut saisir l’occasion aux cheveux._
-
-Il faut user de diligence pour ne pas laisser échapper le temps
-favorable de faire une chose.
-
-Les anciens représentaient l’occasion debout sur une roue mobile,
-ayant des ailes aux pieds et tournant sur elle-même en rond avec une
-prodigieuse vitesse. Elle avait la partie antérieure de la tête garnie
-d’une touffe de cheveux, et la partie postérieure entièrement chauve,
-de sorte que, si on ne la saisissait pas au passage par la première, il
-n’y avait pas moyen de la prendre par la seconde.
-
-
-=ŒIL.=—_Pleurer d’un œil et rire de l’autre._
-
-Cela se dit particulièrement des enfants contrariés qui pleurent
-et rient en même temps; on le dit aussi pour signifier un _deuil
-joyeux_.—L’origine de cette façon de parler doit être rapportée à nos
-anciennes représentations théâtrales où les acteurs étaient masqués,
-comme dans celles de l’antiquité. Celui qui était chargé de jouer un
-rôle, tantôt triste, et tantôt gai, portait un masque dont un côté
-exprimait la douleur et l’autre la joie, afin de montrer tour à tour
-aux yeux des spectateurs les deux affections opposées, au moyen de ce
-masque toujours offert de profil.—L’expression _Jean qui pleure et
-Jean qui rit_ est dérivée de la même source. Le célèbre peintre anglais
-Reynolds, voulant caractériser le double talent de Garrick dans la
-tragédie et dans la comédie, le peignit pleurant d’un œil et riant de
-l’autre, entre Melpomène et Thalie.
-
-_Se battre l’œil d’une chose._
-
-_Se battre l’œil_, c’est proprement se frapper l’œil avec la paupière
-qu’on abaisse et qu’on relève alternativement, ce qui se fait en signe
-de dérision et de mépris: de là cette expression employée figurément
-pour dire qu’on se moque d’une chose.
-
-
-=ŒUVRE.=—_A bon jour bonne œuvre._
-
-Ce proverbe ne devrait se dire que des bonnes actions qui se font
-pendant les jours de grande fête; mais comme l’occasion de l’appliquer
-en ce sens s’est toujours offerte rarement, on a pris le parti de
-l’employer d’une manière ironique en parlant des mauvaises actions, qui
-sont beaucoup plus fréquentes les jours fériés que les autres jours.
-
-
-=OFFENSEUR.=—_L’offenseur ne pardonne jamais._
-
-Ce proverbe, traduit de l’italien _Chi offende non perdona mai_, se
-retrouve dans cette réflexion de Tacite: _Proprium humani ingenii est
-odisse quem læseris_ (_Agricol. vita_, n^o 41). _C’est le propre de
-la nature humaine de haïr celui qu’on a offensé._ Le même écrivain
-remarque que les causes de la haine sont d’autant plus violentes
-qu’elles sont injustes: _Odii causæ acriores quia iniquæ_ (_Annal._,
-lib. I, c. 33). Sénèque avait dit avant Tacite: _Hoc habent animi magnâ
-fortunâ insolentes quòd læserint et oderint_ (_De irâ_, lib. II, c.
-33). _Le vice des hommes rendus insolents par une grande fortune est de
-joindre la haine à l’offense._
-
-C’est pour cela que Voltaire écrivait à quelqu’un qui avait eu des
-torts graves envers lui: _Je vous demande pardon de vous être moqué de
-moi_.
-
-
-=OGRE.=—_Manger comme un ogre._
-
-Manger excessivement. La Monnoye a fait dériver le mot _ogre_ du grec
-ἀγρίος, sauvage, féroce. Un savant de ma connaissance m’en a indiqué
-une autre origine très curieuse: il le croit tiré de la Bible, et formé
-de _Og rex_, _Og roi_ de Basan, qui fut vaincu à Edréhi, et exterminé
-avec tous les siens par Moïse. Ce terrible Og, dit le Deutéronome (ch.
-III, v. 11), était demeuré seul de la race des Réphaïms ou des géants.
-Son lit, que l’on montrait dans Rabba, ville des enfants d’Amnon, avait
-une longueur de neuf coudées et une largeur de quatre.
-
-Je mets de côté plusieurs étymologies de même farine pour arriver
-plus vite à la véritable donnée par M. de Walckenaer. Suivant lui,
-les _ogres_ sont les Oïgours ou Igours, dont il est fait mention dans
-Procope, dès le VI^e siècle (_De bello Vandalico_, lib. I, c. 4).
-C’était une race turque, originaire du centre de l’Asie, et célèbre par
-sa férocité parmi les Tartares féroces. Quelques Oïgours pénétrèrent
-en Europe avec les autres Tartares, se fixèrent en Crimée, et se
-servirent d’une langue appelée _lingua ougaresca_ par les commerçants
-italiens qui les fréquentèrent les premiers. D’autres tribus, jointes
-aux Madgiars partis des bords du Wolga, allèrent s’établir dans la
-Dacie et la Pannonie. On les désigna alors sous le nom de Hunni-Gours,
-et leur nouveau pays prit le nom de Hunni-Gourie. Ces dénominations
-se changèrent dans la suite en celles de Hongrois et de Hongrie. Les
-Hongrois, au IX^e siècle, sont les Oïgours, et dans les écrits en
-langue romane du XII^e et du XIII^e siècle, ce sont les _Ogres_. Qu’on
-ouvre le dictionnaire de la langue romane au mot _Ogre_, et l’on y
-trouvera pour synonyme le mot _Hongrois_; il n’y a rien de plus certain
-ni de mieux prouvé que cette origine. Ces Hongrois, ces Hunni-Gours ou
-ces Oïgours, firent deux irruptions en France dans le X^e siècle; ils
-parcoururent la Lorraine, la Bourgogne, et se répandirent jusqu’aux
-environs de Toulouse, incendiant les villes, pillant les monastères,
-outrageant les vierges, massacrant les hommes et emmenant les
-enfants en captivité. Les horreurs qu’ils commirent, et auxquelles
-l’imagination ajoutait encore, imprimèrent la terreur à des esprits
-imbus de mille superstitions; et cette terreur les fit regarder comme
-des êtres hideux, épouvantables et stupides, qui avaient faim de chair
-humaine. Les conteurs de profession, les auteurs du Mabinogion[69], et
-après eux les bonnes vieilles et les nourrices, employèrent dans leurs
-fictions les Oïgours ou les _Ogres_ au lieu de bêtes féroces, comme le
-principal ressort de terreur.
-
-
-=OIE.=—_L’oie de la Saint-Martin._
-
-L’Église romaine a eu autrefois jusqu’à trois carêmes, celui d’avant
-Pâques qu’elle a conservé, et deux autres qu’elle a supprimés: l’un de
-ces derniers précédait Noël, et commençait le 12 novembre, lendemain de
-la fête de Saint-Martin. Cette fête était alors consacrée, comme l’est
-aujourd’hui le mardi-gras, aux réjouissances et aux festins, et l’oie
-rôtie, qui fesait le régal de nos bons aïeux, figurait sur toutes les
-tables. L’oie a été remplacée depuis par le dindon, oiseau indigène
-du Paraguay, importé en Europe par les jésuites au XVI^e siècle;
-cependant son règne n’est pas encore passé. Les artisans, dans beaucoup
-d’endroits, sont restés fidèles à l’usage de se réunir en famille pour
-manger l’_oie de la Saint-Martin_.
-
-J. C. Frohman a écrit en latin, sur cet antique usage, un savant traité
-qui a pour titre: _Tractatus curiosus de ansere Martiniano_, Lipsiæ,
-1720, in-4^o.
-
-_Qui a plumé l’oie du roi, cent ans après il en rend la plume._
-
-La prescription, c’est-à-dire la manière d’acquérir la propriété
-d’une chose, ou d’exclure une demande en justice par une possession
-non interrompue durant un temps déterminé, était légalement acquise
-autrefois comme aujourd’hui, au bout de trente années, contre les
-réclamations des particuliers, mais elle ne pouvait l’être contre
-celles des agents du domaine royal qu’après un siècle révolu: de là le
-proverbe où l’oie figure, parce qu’on élevait beaucoup d’oies dans les
-maisons de campagne de nos anciens rois, depuis que Charlemagne, par un
-article de ses _Capitulaires_, avait ordonné que ses basses-cours en
-fussent abondamment pourvues.
-
-Ce proverbe s’emploie maintenant pour signifier qu’il ne fait jamais
-bon s’attaquer à plus fort que soi.
-
-
-=OIGNON.=—_Il y a de l’oignon._
-
-Il y a quelque chose de caché là-dessous.—L’oignon a été pris pour
-symbole du mystère et de la duplicité à cause de ses nombreuses
-tuniques qui s’enveloppent l’une dans l’autre, et c’est là probablement
-ce qui a donné lieu à cette expression proverbiale, beaucoup plus
-ancienne qu’une chanson populaire à laquelle elle sert de refrain, et
-d’où l’on prétend à tort qu’elle a tiré son origine.—On trouve de
-_bailler l’oignon_ dans la 33^{me} des _Cent Nouvelles_.
-
-Les Italiens disent d’un homme qui déguise sa façon de penser, sur la
-parole de qui on ne peut compter: _E piu doppio ch’una cipolla_. _Il
-est plus double qu’un oignon._
-
-Pythagore, le père de la double doctrine, avait fait un traité sur les
-oignons.
-
-_Se mettre en rang d’oignon._
-
-Prendre place parmi des gens de distinction, dans une réunion où l’on
-n’est pas invité, dans une assemblée à laquelle on n’a pas le droit
-d’assister.—On croit que cette façon de parler rappelle le baron
-d’Oignon qui remplissait les fonctions de grand-maître des cérémonies
-aux états de Blois de 1576, et assignait à chaque député son rang et sa
-place.—Il y a un proverbe qui dit: _Bien des gens se mettent en rang
-d’oignon et ne valent pas une échalotte_.
-
-_Marchand d’oignons se connaît en ciboules._
-
-Ce proverbe signifie qu’on est difficilement trompé sur les choses de
-son métier. Il se dit particulièrement d’un homme qui reproche aux
-autres des choses qu’il sait par expérience personnelle.
-
-_Regretter les oignons d’Égypte._
-
-Regretter son ancien état, quoiqu’on soit dans un état meilleur.
-Personne n’ignore que c’est une allusion aux Israélites, qui, délivrés
-de la servitude d’Égypte, se plaignaient à Moïse d’être privés des
-oignons qu’ils mangeaient dans ce pays.
-
-
-=OISEAU.=—_Être battu de l’oiseau._
-
-Être découragé, rebuté par une suite de mauvais succès, de traverses;
-expression prise de la fauconnerie où elle s’emploie au propre en
-parlant du gibier harcelé par le faucon.
-
-_Léger comme l’oiseau de saint Luc._
-
-C’est-à-dire lourd comme un bœuf. On a donné pour attribut à saint Luc
-un bœuf ailé qui rumine à côté de lui. Ce quadrupède, équipé comme
-un volatile, est consideré tout de bon comme un symbole du génie de
-l’évangéliste; mais ce n’est que par ironie qu’il est pris comme un
-type de légèreté.
-
-
-=OISIVETÉ.=—_L’oisiveté est la mère de tous les vices._
-
-Le bonhomme Richard disait: _L’oisiveté va si lentement que tous
-les vices l’atteignent_.—Les Allemands et les Italiens appellent
-proverbialement l’oisiveté l’oreiller du diable.—_Des Tunfels
-Ruhebank._—_Capezzolo del diavolo._
-
-Il y a des gens qui prétendent excuser l’oisiveté en disant: Quel mal
-peut-on faire lorsqu’on ne fait rien? On leur répond par un mot de
-Caton l’Ancien, consigné dans ce vieux proverbe: _En rien faisant on
-apprend à mal faire_, ou par cette réflexion de l’_Ecclésiastique_
-(ch. XXXIII, v. 29): _Multam malitiam docuit otiositas_. _L’oisiveté a
-toujours enseigné beaucoup de mal._
-
-L’homme oisif est à la disposition de tous les vices. L’homme
-laborieux, au contraire, n’a point à redouter leur pernicieuse
-influence; ses occupations lui forment une sauve-garde. Hésiode a dit
-admirablement: _Dieu a posé le travail pour sentinelle de la vertu_.
-
-
-=OLIBRIUS.=—_Faire l’olibrius._
-
-On pense généralement qu’il s’agit ici d’Olibrius, sénateur romain de
-la famille Anitienne, qui avait épousé Placidie, fille de Valentinien
-III, et qui fut placé sur le trône d’Occident, en 472, par Ricimer,
-chef des Suèves, lorsque ce barbare, habitué à donner et à reprendre
-la couronne selon son caprice, eut fait massacrer l’empereur Anthème,
-son beau-père, dans la ville de Rome livrée au pillage. Comme Olibrius
-ne fut qu’un fantôme de prince, et ne se fit remarquer que par son
-incapacité et par sa sottise, pendant les sept mois que dura son
-règne, son nom devint, dit-on, un titre de mépris donné aux hommes
-qui font les entendus et les glorieux. Mais ce nom se prend dans une
-autre acception que ne justifie point l’histoire de l’empereur qui le
-porta. Il s’applique assez souvent à quelqu’un qui fait le méchant, le
-furieux, comme on le voit dans les exemples suivants:
-
-«Mon mary, passez votre colère; et, au lieu de faire ainsi
-l’_Olybrius_, remerciez messire Itace.» (Contes de Despériers, tom. I,
-pag. 98, édit. d’Amsterdam, 1735.)
-
- Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne;
- _Faisons l’Olibrius_, l’occiseur d’innocents.
-
-(MOLIÈRE, l’_Étourdi_, act. III, sc. 5.)
-
-D’après cela, on est fondé à croire que l’expression proverbiale fait
-allusion à un autre Olibrius plus ancien, qui fut gouverneur dans les
-Gaules pour l’empereur Dèce. Cet Olibrius poursuivit les chrétiens
-avec le plus grand acharnement pendant la septième persécution. Il fit
-décapiter sainte Reine, vierge-martyre, à Alixia (Alise, en Bourgogne),
-pour la punir du double refus qu’elle avait fait de l’épouser et de
-renoncer au christianisme.
-
-Cyrano de Bergerac a dit _faire l’Olibrius et le Vespasien_, dans
-plusieurs endroits de ses ouvrages, notamment dans le _Pédant joué_
-(art. II, sc. 2).
-
-Je ne sais à quel titre Vespasien peut avoir mérité cette flétrissure
-proverbiale, si ce n’est pour avoir fait mourir Éponine et Sabinus.
-
-
-=ONGLE.=—_Savoir sur l’ongle._
-
-Voyez _Savoir sur le bout du doigt_, page 322.
-
-_Avoir les ongles fleuris._
-
-Au propre, c’est avoir les ongles marqués de petites taches blanches,
-ou noires, ou rouges; au figuré, c’est avoir l’habitude de mentir,
-parce qu’une superstition, qui a été autrefois très répandue, fait
-croire que l’habitude de mentir produit ces diverses taches, qui ont
-été appelées mensonges pour cette raison. Cette superstition existait
-chez les Romains, et Horace l’a rappelée dans l’Ode 9 du livre II, où
-il parle de l’_ongle marqué_ de Barine.
-
-
-=ONGUENT.=—_C’est de l’onguent miton mitaine._
-
-C’est un remède qui ne fait ni bien ni mal, un expédient inutile qu’on
-se propose dans quelque affaire que ce soit.—_Miton mitaine_, vient,
-dit-on, de _mixtum mixtanum_, onguent mixte, ou de ce qu’on _mitonne_
-et enveloppe de mitaines la partie malade.
-
-_Dans les petites boîtes sont les bons onguents._
-
-Flatterie proverbiale qu’on adresse à une personne de petite taille,
-et qu’on prend à peu près dans le même sens que le proverbe _en petite
-tête gît grand sens_.—L’opinion, que les personnes de petite taille
-ont plus d’esprit que les autres, existe jusque chez les sauvages. Un
-chef des Illinois, haranguant M. de Boisbriant, officier distingué, lui
-disait: «Nos guerriers pensent comme moi, que c’est la force de ton
-esprit qui a empêché ton corps de croître. Aussi l’auteur de la nature
-t’a copieusement dédommagé de la petitesse de ton corps, en t’accordant
-la grandeur de l’ame avec des sentiments vraiment héroïques, pour
-protéger contre leurs ennemis les hommes illinois.»
-
- _Magnus Alexander corpore parvus erat._
-
-
-=OPINION.=—_L’opinion est la reine du monde._
-
-_Opinione regitur mundus._—«L’opinion est si bien _la reine du monde_,
-dit Voltaire, que quand la raison veut la combattre, la raison est
-condamnée à la mort. Il faut qu’elle renaisse vingt fois de ses
-cendres, pour chasser enfin tout doucement l’usurpatrice. L’opinion a
-changé une grande partie de la terre. Non seulement des empires ont
-disparu sans laisser de traces, mais les religions ont été englouties
-dans ces vastes ruines.»
-
-Bossuet a dit: «Qui dispense la réputation, qui donne le respect et la
-vénération aux personnes, aux ouvrages, aux grands, sinon l’opinion?
-Combien toutes les richesses de la terre sont-elles insignifiantes sans
-son consentement? L’opinion dispose de tout; elle fait la beauté, la
-justice et le bonheur, qui est le tout du monde.»
-
-
-=OR.=—_Tout ce qui reluit n’est pas or._
-
-Les Italiens disent: _Ogni lucciola non e fuoco_. _Tout ver luisant
-n’est pas feu._—Ce proverbe peut s’appliquer à toutes les choses qui
-brillent d’un éclat trompeur. Il s’applique philosophiquement à la
-condition des grands, que les petits ont le tort d’envier, parce qu’ils
-ne la connaissent pas, et qui cesserait d’être bientôt l’objet de leur
-envie, si la vérité, déchirant le voile de l’apparence, leur montrait
-ce qu’ont à souffrir ces grands, dont le malheur réel est caché sous
-les dehors séduisants du bonheur.—Un autre proverbe nous apprend
-qu’_on est plus heureux dans les petites conditions que dans les
-grandes_. «On ne perd rien dans les petites conditions, dit Bernardin
-de Saint-Pierre; on y compte pour des biens les maux qu’on n’y éprouve
-pas. Souvent, au contraire, dans les grandes, on répute pour des maux
-les biens dont on est privé: ainsi le juste ciel a compensé toutes
-choses.»
-
-
-=ORANGE.=—_Manger des perdrix sans orange._
-
-Le jus de l’orange a été regardé comme la véritable sauce de la
-perdrix. De là cette expression pour dire: manger quelque chose sans
-l’apprêt qui lui convient.
-
-
-=OREILLE.=—_Se faire tirer l’oreille._
-
-Chez les Romains, quand il survenait quelque différend qui ne pouvait
-se terminer à l’amiable, l’offensé citait devant le préteur celui dont
-il croyait avoir à se plaindre; et quand ce dernier ne comparaissait
-point dans les délais fixés, le plaignant sommait les témoins, s’il
-en avait, de venir déposer. Si ceux-ci refusaient, ce qui arrivait
-souvent, pour une cause ou pour une autre, il était autorisé à les
-amener par l’oreille, et à la leur pincer fortement, dans le cas où
-ils feraient résistance. De là l’expression conservée, _se faire tirer
-l’oreille_, pour dire: Avoir de la peine à consentir à quelque chose.
-
-_Il vaut mieux se fier à ses yeux qu’à ses oreilles._
-
-Proverbe usité chez les Grecs et chez les Latins.—On est plus sûr de
-ce qu’on voit que de ce qu’on entend. Les yeux trompent rarement, et
-les oreilles trompent souvent. C’est pourquoi Thalès disait que la
-vérité était éloignée du mensonge, comme les yeux des oreilles.
-
-«Ne vous en rapportez qu’à vos propres yeux, et ne vous fiez jamais à
-ce qu’on vous redira. Nos yeux sont toujours à nous; mais nos oreilles
-appartiennent aux autres. Le premier de ces organes ne peut guère nous
-tromper; le second peut à chaque instant nous induire en erreur, et
-nous faire commettre d’irréparables fautes.» (Madame Campan.)
-
-_Pendants d’oreilles._
-
-Henri Estienne, dans son livre intitulé: _deux Dialogues du langage
-français, italianisé et autrement déguisé_, nous apprend qu’on appelait
-autrefois _pendants d’oreilles_ les gens obséquieux qu’on voit toujours
-pendus aux oreilles des grands. Ce sobriquet, dont on peut faire
-l’application dans tous les temps, mérite d’être conservé. Il n’y a pas
-de mot qui peigne mieux la chose.
-
-
-=ORGUEIL.=—_Lorsque orgueil va devant, honte et dommage le suivent._
-
-Philippe de Commines nous apprend que Louis XI, qui était, dit-il,
-humble en paroles et en habits, et naturellement ami des gens de moyen
-état, se servait de ce proverbe pour répondre aux reproches qu’on lui
-fesait de ne pas assez garder sa dignité.
-
-_Ubi fuerit superbia, ibi erit et contumelia_ (Salomon, _Parab._ c. XI,
-v. 2). _Où sera l’orgueil, là aussi sera la confusion._
-
-_L’orgueil précède les chutes._
-
-Proverbe tiré de l’Écriture sainte.—Les Basques disent: _Urguluac
-cerura abia-eta, io seguin ifernura_. _L’orgueilleux ayant pris son vol
-vers le ciel, alla tomber aux enfers._
-
-
-=ORME.=—_Attendez-moi sous l’orme._
-
-C’était sous quelque gros arbre, ordinairement sous un orme, planté
-devant la porte de l’église ou du manoir seigneurial, que se tenaient
-les assises judiciaires, appelées pour cette raison _les plaids de la
-porte_. C’était là aussi que se payaient les redevances et dettes,
-ainsi que l’attestent de vieilles cédules évocatoires qui enjoignent
-aux débiteurs de _comparoir sous l’orme Saint-Gervais_, à Paris.
-Sans doute les assignés manquaient souvent à l’appel, et de là vint
-l’expression _attendez-moi sous l’orme_, pour faire comprendre à
-quelqu’un qu’on ne veut point se trouver à un rendez-vous, ou qu’on ne
-compte point sur sa parole.
-
-Cette expression peut tout aussi bien avoir tiré son origine de l’usage
-des _plaids et gieux sous l’ormel_, espèce de cour d’amour qui jugeait
-gravement les affaires de galanterie, et voulait obliger les amants
-à la constance, et les époux à la concorde. L’autorité d’un pareil
-tribunal était méconnue impunément, et l’on pouvait dire à celui par
-qui on y était cité: _attendez-moi sous l’orme_, expression ironique
-qui était fort de saison.
-
-
-=OUBLIER.=—_Qui songe à oublier se souvient._
-
-«Il n’est rien qui imprime si vivement quelque chose en notre souvenir
-que le désir de l’oublier. C’est une bonne manière de donner en garde
-et d’empreindre en notre ame quelque chose que de la solliciter de la
-perdre.» (Montaigne, _Ess._, liv. II, ch. 12.)
-
-Moncrif a employé ce proverbe d’une manière très heureuse dans ce
-charmant couplet d’une romance:
-
- Pour bannir de la souvenance
- L’ami secret,
- Que l’on éprouve de souffrance
- Pour peu d’effet!
- Une si douce fantaisie
- Toujours revient:
- En songeant qu’il faut qu’on l’oublie
- On s’en souvient.
-
-
-=OURS.=—_C’est un ours mal léché._
-
-On a cru longtemps, sur la foi d’Aristote et de Pline le Naturaliste,
-que les oursons naissaient informes, et que leur mère corrigeait ce
-défaut à force de les lécher; ce qu’elle ne fait que pour les dégager
-des membranes dont ils sont enveloppés en naissant. C’est de cette
-opinion erronée qu’est venue cette expression métaphorique par laquelle
-on désigne un homme mal fait et grossier.
-
-_Il est de la nature de l’ours, il ne maigrit pas pour pâtir._
-
-C’est ce qu’on dit d’une personne qui prend de l’embonpoint,
-quoiqu’elle mange peu et se donne beaucoup de peine.—L’ours, disent
-les naturalistes, peut passer plusieurs semaines sans prendre de
-la nourriture, car l’abondance de sa graisse lui fait supporter
-l’abstinence; et, vers le commencement de l’hiver, il se recèle dans
-sa bauge, d’où il ne sort qu’au bout de quarante jours, presque aussi
-gros qu’il y était entré. De là cette expression proverbiale qui n’est
-pas nouvelle, puisque le troubadour Richard de Barbésieu a dit dans une
-de ses chansons, en parlant de l’état de dépérissement où l’avaient
-conduit les rigueurs de sa dame: _Je ne suis pas de la nature de
-l’ours, qui engraisse à force de mal avoir_.
-
-_Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir mis par
-terre._
-
-Il ne faut pas disposer d’une chose avant de la posséder; il ne faut
-pas se flatter trop tôt d’un succès incertain. Proverbe pris d’un
-apologue d’Ésope très bien imité par la Fontaine. Philippe de Commines,
-dans ses Mémoires, a mis cet apologue dans la bouche de l’empereur
-Frédéric pour répondre aux ambassadeurs du roi de France, qui, au nom
-de leur souverain, l’engageaient à se saisir des terres que le duc de
-Bourgogne tenait de l’Empire.
-
-_Il faut le faire monter sur l’ours._
-
-Ce dicton, qu’on applique à un homme qui a peur, à un poltron, est
-fondé sur une superstition dont Thiers a parlé dans son _Traité des
-superstitions_ (liv. v, ch. 4). «Monter sur un ours, dit-il, et faire
-quelques tours dessus pour être préservé de la peur, est une chose qui
-se pratiquait autrefois en France, où les ours étaient plus communs
-qu’aujourd’hui.»
-
-
-
-
-P
-
-
-=PAGE.=—_Être hors de page._
-
-C’est être hors de la dépendance d’autrui.—Le jeune gentilhomme qui
-était placé autrefois, en qualité de page, auprès de quelque haut
-baron ou de quelque illustre chevalier, quittait ce service à l’âge
-de quatorze ans pour remplir les fonctions d’écuyer. Le jour où ce
-changement d’état devait avoir lieu, il était présenté à l’autel par
-son père et sa mère qui allaient à l’offrande un cierge à la main. Là
-il recevait une épée et une ceinture que le prêtre lui mettait, après
-les avoir consacrées par sa bénédiction. La cérémonie terminée, _il
-était hors de page_.
-
-
-=PAGNOTE.=—_Voir un combat du mont Pagnote._
-
-C’est voir un combat d’un lieu où l’on ne court aucun danger; c’est,
-comme on dit encore, _se tenir_, pendant un combat, _au poste des
-invulnérables_.
-
-_Le mont Pagnote_ est une expression empruntée de l’italien.
-
-_Pagnote_ se dit aussi d’un homme timide, poltron.
-
-
-=PAILLE.=—_Rompre la paille avec quelqu’un._
-
-Déclarer ouvertement qu’on cesse tout commerce, toute liaison avec lui.
-
-Le langage typique, c’est-à-dire le langage où l’on se sert de signes
-extérieurs pour exprimer sa pensée, était autrefois très usité; et
-quand on voulait signifier à quelqu’un qu’on n’aurait plus aucune
-relation avec lui, on brisait une paille en sa présence, ou on lui
-envoyait une paille rompue.—Dans une assemblée tenue à Soissons,
-Robert, comte de Paris, s’adressant avec hauteur à Charles-le-Simple,
-lui reprocha son aveuglement pour son ministre Haganon, l’injustice de
-ses faveurs et la pusillanimité de son caractère. En même temps, lui et
-ses amis rompirent et jetèrent à terre des pailles qu’ils tenaient à la
-main, déclarant qu’ils renonçaient à l’obéissance et à tous les liens
-contractés avec ce roi.
-
-
-=PAIR.=—_Entendre le pair._
-
-Le _pair_ des monnaies est ce qu’il y a de plus important à connaître
-dans les opérations du change. Il est la clef de tout le système
-monétaire; et ce n’est que par là qu’on peut résoudre les questions de
-finance et de commerce qui ont pour objet l’appréciation des valeurs.
-Dès l’instant que le _pair_ est établi, on convertit facilement en
-monnaie d’un pays une somme quelconque exprimée en monnaie étrangère,
-et réciproquement. Cette conversion résulte de la comparaison exacte du
-titre, du poids légal et de la valeur intrinsèque de l’unité monétaire
-d’un autre pays.
-
-L’établissement du _pair_ présentait autrefois en France beaucoup
-de difficultés, à cause de la multiplicité des monnaies, de leur
-variation continuelle et de l’altération que leur avaient fait subir
-Philippe-le-Bel, Philippe de Valois et Jean-le-Bon, trois rois que les
-historiens ont justement flétris du surnom de _faux monnayeurs_[70].
-Ainsi il fut très naturel de désigner un habile changeur par
-l’expression _il entend le pair_, expression appliquée depuis, par une
-extension proverbiale, à tout homme qui montre de l’intelligence dans
-le maniement des affaires.
-
-
-=PAIX.=—_Paix fourrée._
-
-Paix qui est nécessitée par la saison où l’on porte des rures, et qui,
-faite de mauvaise foi, ne dure guère plus qu’une trève pour l’hiver.
-Cette expression était déjà en usage sous le règne de Charles VI,
-comme on le voit dans Juvénal des Ursins (pag. 246, 259 et 267). On
-appela ainsi la paix conclue, en 1408, entre le duc de Bourgogne et les
-enfants du duc d’Orléans qu’il avait fait assassiner. On donna aussi
-le même nom à la petite paix faite à Longjumeau, en 1568, entre les
-calvinistes et les catholiques, et violée six mois après.
-
-
-=PANIER=—_C’est un panier percé._
-
-Un homme qui dépense à mesure qu’il reçoit; un homme qui ne retient
-rien de ce qu’on lui apprend. Les Grecs et les Latins disaient _un
-tonneau percé_, et les Hébreux, _un sac percé_.
-
-_A petit mercier, petit panier._
-
-Les petites choses conviennent aux petites gens. _Parvum parva decent._
-
-_Il ne faut pas mettre tous ses œufs dans un panier._
-
-Il ne faut pas risquer tout son bien dans une seule entreprise.
-
-_Adieu, paniers: vendanges sont faites._
-
-L’occasion est passée, il n’y a plus rien à faire.
-
-C’est le refrain d’une vieille ronde que les vendangeurs chantaient
-après avoir terminé leurs travaux.
-
-
-=PAON.=—_Il est comme le paon qui crie en voyant ses pieds._
-
-C’est ce qu’on dit d’un glorieux qui se fâche quand on lui montre ses
-défauts.—On prétend que le paon se met à crier à la vue de ses pieds,
-et que son cri, en pareille circonstance, n’est qu’un gémissement
-arraché à sa vanité. Cependant Buffon affirme que c’est là une
-supposition qu’on n’a pu faire qu’en prêtant nos mauvais raisonnements
-à cet oiseau, dont les pieds ne lui ont rien offert de difforme. Mais,
-que la chose soit vraie ou supposée, elle n’en a pas moins servi de
-fondement à la phrase proverbiale qui n’est pas de fraîche date; car
-on trouve dans une chanson de Raimbaud de Vaqueiras ou Vacheiras,
-troubadour du XII^e siècle, un passage curieux qui certainement y fait
-allusion, s’il n’y a pas donné lieu. Ce poëte dit à sa dame: «Le jour
-qu’Amour fit choix de nous deux, votre beauté m’inspira la fierté du
-paon, lorsqu’il contemple les brillantes couleurs de son plumage, et
-que, tout glorieux, il s’élève au haut des toits. Cet oiseau se livre à
-son orgueil jusqu’à ce que, baissant la tête, il aperçoive ses pieds,
-etc.»
-
- _Aquel orguelh li tre tro quel cap clina
- Que ve sos pes, etc._
-
-
-=PAPIER.=—_Le papier souffre tout._
-
-C’est-à-dire, il ne faut pas ajouter foi à une chose, par la seule
-raison qu’elle est écrite ou imprimée; car on peut mettre sur le papier
-tout ce que l’on veut.—Dans un manifeste rédigé en français et publié
-par Charles-Quint, en réponse à une déclaration de guerre de François
-1^{er} et de Henri VIII, ligués contre lui, on trouve cette phrase
-curieuse qui fait allusion au proverbe et en prouve l’ancienneté: «Le
-papier montre bien qu’il est doux, vu que l’on a écrit tout ce que l’on
-a voulu.»
-
-Le comte de Ségur a rapporté, dans ses Mémoires, une anecdote qui a
-ici naturellement sa place: «Diderot, que l’impératrice Catherine
-avait appelé auprès d’elle, lui avait conseillé de grandes innovations
-qu’elle n’accomplissait point. Le philosophe, un jour, lui en témoigna
-sa surprise avec une sorte de fierté mécontente.—M. Diderot, lui
-répondit l’impératrice, avec tous vos grands principes, que je
-comprends très bien, on ferait de bons livres et de mauvaise besogne.
-Vous oubliez, dans tous vos plans de réforme, la différence de nos deux
-positions. Vous, philosophe, vous ne travaillez que sur _le papier qui
-souffre tout_; il est uni, souple, et n’offre d’obstacles ni à votre
-imagination, ni à votre plume; tandis que moi, pauvre impératrice,
-je travaille sur la peau humaine qui est bien autrement irritable et
-chatouilleuse.»
-
-
-=PÂQUES.=—_Donner à quelqu’un les œufs de Pâques._
-
-C’est lui faire quelque petit présent dans le temps de Pâques. «C’était
-un usage commun à tous les peuples agricoles d’Europe et d’Asie
-de célébrer la fête du nouvel an en mangeant des œufs; et les œufs
-fesaient partie des présents qu’on s’envoyait ce jour-là. On avait même
-soin de les teindre en plusieurs couleurs, surtout en rouge, couleur
-favorite des anciens peuples et des Celtes en particulier. Mais la fête
-du nouvel an se célébrait à l’équinoxe du printemps, c’est-à-dire au
-temps où les chrétiens ne célèbrent plus que la fête de Pâques, tandis
-qu’ils ont transporté le nouvel an au solstice d’hiver. Il est arrivé
-de là que la fête des œufs a été attachée chez eux à la Pâque, et qu’on
-n’en a plus donné au nouvel an. Cependant, ce n’a point été par le
-simple effet de l’habitude, mais par la raison qui fesait attribuer
-à la fête de Pâques les mêmes prérogatives qu’au nouvel an, celles
-d’être un renouvellement de toutes choses, comme chez les Persans,
-et celles d’être d’abord le triomphe du soleil physique, et ensuite
-celui du soleil de justice, du Sauveur du monde, sur la mort par la
-résurrection.» (Court de Gébelin.)
-
-Les œufs, chez les Égyptiens, étaient l’emblème sacré du renouvellement
-du monde après le déluge. Les Juifs les adoptèrent comme un type du
-renouvellement de leur nation par la sortie d’Égypte, et, à la fête
-de Pâques, ils les plaçaient sur la table avec l’agneau pascal. Les
-chrétiens les prirent pour symbole de la résurrection dont Jésus-Christ
-leur avait donné l’exemple et le précepte; et ils préférèrent aux
-diverses couleurs dont on les teignait, la couleur rouge, en mémoire
-de l’effusion de son sang sur la croix. _Ova rubro colore inficiuntur
-in memoriam effusi sanguinis Salvatoris_, est-il dit dans un ouvrage
-curieux intitulé: _De Ludis orientalibus_.
-
-
-=PARENT.=—_L’amour des parents descend et ne remonte pas._
-
-Helvétius a dit: «L’homme hait la dépendance. De là peut-être sa haine
-pour ses père et mère, et le proverbe fondé sur une observation commune
-et constante: _L’amour des parents descend et ne remonte pas._» Il a
-pris le proverbe dans un sens affreusement exagéré. Le véritable sens
-est que l’amour des père et mère pour les enfants surpasse celui des
-enfants pour les père et mère. La nature, veillant à la conservation
-des espèces, a voulu donner la plus grande énergie au sentiment
-paternel et maternel, afin d’enchaîner les parents à tous les soins
-nécessaires pour protéger la frêle existence des enfants, et nous
-voyons qu’elle a agi ainsi dans tous les animaux comme dans l’homme.
-Elle n’a pas développé de même, il est vrai, le sentiment filial; mais,
-de cette disproportion qu’elle a laissée dans l’amour, il y a bien loin
-jusqu’à la haine. L’une est dans la nature, et l’autre est dénaturée,
-dit La Harpe, en réfutant l’opinion d’Helvétius dans une de ses belles
-pages qu’il termine par ces paroles remarquables: «Le plus funeste
-effet de ces calomnieux paradoxes, c’est qu’en les lisant l’ingrat et
-le fils dénaturé pourront se dire qu’ils sont comme les autres hommes.
-Méritent-ils le titre de philosophes, ceux qui n’ont écrit que pour la
-justification des monstres?»
-
-
-=PARESSEUX.=—_Le paresseux est frère du mendiant._
-
-Un autre proverbe dit: _Celui qui néglige son bien est frère de celui
-qui le dissipe_; ce qui est pris de ces paroles de Salomon: _Qui mollis
-et dissolutus est in opere suo frater est sua opera dissipantis_.
-(Parabol., ch. XVIII, v. 9.)
-
-Ces deux proverbes contiennent implicitement toute la théorie du
-paupérisme.
-
-Les provençaux disent: _Le champ du paresseux est plein de mauvaises
-herbes_.
-
-
-=PARLER.=—_Trop gratter cuit, trop parler nuit._
-
-Il faut résister aux démangeaisons de la langue comme à celles de la
-peau.—Zénon disait à ses disciples: Souvenez-vous que la nature nous a
-donné deux oreilles et une seule bouche, pour nous apprendre qu’il faut
-plus écouter que parler.
-
- _Os unum natura duas formavit et aures,
- Ut plus audiret quam loqueretur homo._
-
-_El poco hablar es oro, y el mucho es lodo. Le peu parler est or, et le
-trop est boue._ (Prov. espag.)
-
-_Chi parla semina, e chi tace raccoglie. Qui parle sème, et qui se tait
-recueille._ (Prov. ital.)
-
-_Qui parle beaucoup, dit beaucoup de sottises._
-
-_In multiloquio non deerit peccatum._ (Salomon, Prov. CX, v. 19.)
-Athénée appelle _logodiarrhée_, un flux de paroles que la réflexion n’a
-point digérées, et Voltaire a employé ce terme expressif qui mériterait
-d’être admis dans nos vocabulaires.
-
-
-=PARTAGE.=—_C’est le partage de Montgommery, tout d’un côté et rien de
-l’autre._
-
-Montgommery est le nom d’une illustre famille de Normandie, où la
-coutume voulait que les aînés eussent presque tout. Cette famille
-a été choisie sans doute de préférence à toute autre pour figurer
-dans la phrase proverbiale, à cause des biens et des priviléges
-nombreux qu’elle possédait, et peut-être aussi à cause des abus non
-moins nombreux qui s’y joignaient.—Il n’y avait pas, dans la haute
-Normandie, de terre dont la mouvance eût autant d’étendue que celle du
-comté de Montgommery. On comptait cent cinquante fiefs ou arrière-fiefs
-qui en relevaient, suivant un dénombrement fait en 1548 et déposé à la
-Bibliothèque royale.
-
-_C’est le partage de Cormery._
-
-Expression synonyme de la précédente.—Il y avait en Touraine une
-célèbre abbaye de ce nom, fondée par Alcuin, la vingt-deuxième année
-du règne de Charlemagne, qui la dota de la plus grande partie des
-biens des moines de Saint-Martin de Tours, lorsque ces moines eurent
-été massacrés dans une émeute par les bourgeois de cette ville.
-Plusieurs couvents qui comptaient avoir le noyau de la succession,
-n’en ayant rien retiré, ou presque rien, furent très désappointés et
-se plaignirent de l’inégalité du partage, ce qui donna lieu, dit-on, à
-l’expression proverbiale.
-
-Le fait sur lequel repose cette explication peut être controversé.
-Il est plus probable que l’expression est venue de ce que _cormery_
-signifiait autrefois _cœur marri_; car, dans un partage fait de _cœur
-marri_, c’est-à-dire à contre-cœur, on cherche à donner le moins qu’on
-peut.
-
-
-=PAS.=—_Pas à pas on va bien loin._
-
-Quand on va toujours, on ne laisse pas d’avancer, quoiqu’on aille
-lentement.—Ce n’est pas de courir qu’il importe, mais de ne pas
-s’arrêter en chemin. Une marche précipitée produit bientôt la fatigue,
-et par conséquent le retard, tandis qu’une marche mesurée dure
-longtemps et ménage le moyen d’aller plus loin.
-
-Les Italiens disent: _Chi va piano, va sano; chi va sano, va bene;
-chi va bene, va lontano_. _Qui va doucement, va sainement; qui va
-sainement, va bien; qui va bien, va loin_.
-
-_Il n’y a que le premier pas qui coûte._
-
-En toute affaire, le commencement est ce qu’il y a de plus difficile.
-_Commencer, c’est le grand travail_, dit un autre proverbe. Le cardinal
-de Polignac racontait un jour, devant madame du Deffant, le martyre de
-saint Denis, qui, ayant été décapité à Montmartre, releva sa tête et
-la porta dans ses mains jusqu’à l’endroit où on lui bâtit depuis une
-église[71]. Comme son Éminence avait l’air d’insister sur la longueur
-de la route que le saint avait parcourue en cet état, la spirituelle
-dame lui dit: «Monseigneur, _il n’y a que le premier pas qui coûte_.»
-
-
-=PATELIN.=—_C’est un patelin._
-
-C’est-à-dire un homme souple et artificieux qui, par des paroles
-flatteuses et insinuantes fait venir les autres à ses fins.—_Patelin_
-était le nom d’un acteur qui joua le rôle de l’avocat dans
-l’ancienne farce qui a pris ce nom. «Nos ancestres,» dit E. Pasquier
-(_Recherches_, liv. VIII, ch. 59), «trouvèrent ce maistre Pierre
-Patelin avoir si bien représenté le personnage pour lequel il estoit
-introduit, qu’ils mirent en usage le mot de _patelin_, pour signifier
-celui qui, par de beaux semblants, enjauloit, et de lui firent
-_pateliner_ et _patelinage_.»
-
-
-=PATIENCE.=—_La patience vient à bout de tout._
-
-Les Orientaux, pour exprimer les succès que la patience obtient presque
-toujours, disent: _On parvient à chasser le lièvre avec une charrette_;
-proverbe dont nous avons l’analogue dans celui-ci: _Une vache prend
-bien un lièvre_.
-
-Les Allemands se servent d’un proverbe assez plaisant pour marquer la
-force de la patience: _Geduld über Windet Sauer kraut_. _La patience
-l’emporte sur la choûcroute._
-
-_La patience est amère, mais son fruit est doux._
-
-Isocrate a dit de même, en parlant de la science: _Elle a des racines
-amères, mais son fruit est doux_; et peut-être est-ce le mot de cet
-orateur qui a suggéré le proverbe.—Si la patience n’est point exempte
-de peines, elle sait du moins les diminuer de moitié et les adoucir,
-tandis que l’impatience les double et les envenime. Ainsi, tout est
-profit dans la patience.
-
-Saint Augustin a très bien dit: _Vera animi tranquillitas in patientiæ
-sinu_. _La vraie tranquillité de l’esprit repose au sein de la
-patience._
-
-_La patience est la clef de la joie._ (Prov. arabe.)
-
-_Patience! disent les ladres._
-
-_Patience_ est mis ici par allusion à la plante du même nom qu’on
-employait comme remède dans le traitement de la ladrerie ou lèpre. Ce
-calembourg proverbial, qu’on trouve dans Rabelais (liv. V, ch. 1),
-fait de la patience l’apanage de l’insensibilité, car le mot ladre se
-prenait aussi dans le sens d’insensible. Un autre proverbe dit que _la
-patience est la vertu des sots et des ânes_. Cela peut être vrai; mais
-il est encore plus vrai que la patience est la qualité distinctive de
-la raison et du courage. _Prudens qui patiens._—_Fortis qui patiens._
-
-On lit dans les Paraboles de Salomon (ch. XXIX, v. 11): _Doctrina viri
-per patientiam noscitur_. _La sagesse d’un homme se connaît par sa
-patience._
-
-
-=PATISSIER=.—_Il a honte bue; il a passé par-devant l’huis du
-pâtissier._
-
-C’est un homme sans pudeur, habitué à braver le respect humain.
-Cette façon de parler est venue, suivant l’abbé Tuet, de ce que les
-pâtissiers tenaient cabaret sur le derrière de leur maison. Les gens
-qui voulaient garder quelque décorum y entraient par une porte dérobée;
-et, quand un débauché y entrait par la boutique, on disait de lui
-qu’_il avait honte bue_, etc.
-
-Il est plus probable que cette façon de parler est une allusion aux
-formes obscènes de certaines pâtisseries qu’on voyait étalées sur le
-devant de la boutique. La Bruyère-Champier (_Bruyerinus Campegius_),
-médecin de François I^{er}, nous apprend qu’elles représentaient les
-parties sexuelles de l’homme et de la femme. _Quædam pudenda muliebria,
-aliæ virilia (si diis placet) representant: adeo degeneravere boni
-mores ut etiam christianis obscœna et pudenda in cibis placeant._ (_De
-re cibariâ_, lib. VI, c. 7.)
-
-Cet impudique usage avait été transmis des païens aux chrétiens. Les
-boulangers romains étalaient des pains de forme obscène. Le _pain des
-athlètes_, que Juvénal appelle _coliphia_ dans sa seconde satire,
-et qui était fait de manière à donner de la vigueur à ceux qui le
-mangeaient, représentait le signe de la virilité. Les deux vers
-suivants de Martial ne laissent point de doute là-dessus:
-
- _Si vis esse Satur, nostrum potes esse Priapum;_
- _Ipsa licet rodas inguina, purus eris_
-
-
-=PATTE-PELU.=—_C’est un patte-pelu._
-
-C’est un rusé qui va adroitement à ses fins sous des apparences de
-douceur et d’honnêteté. On dit aussi d’une femme qui use de pareils
-artifices: _C’est une patte-pelue_.
-
-Furetière pense que _patte-pelu_ est une allusion à la fable du loup
-qui montrait _patte_ de brebis à l’agneau pour le surprendre. D’autres
-le regardent comme un sobriquet du chat, hypocrite qui cache ses
-griffes dans le velours et égratigne en caressant. Suivant l’opinion la
-plus accréditée et la plus vraisemblable, ce mot rappelle Jacob qui,
-par le conseil de Rebecca, dont il était l’enfant gâté, enveloppa ses
-mains de la peau d’un chevreau, pour attraper son bonhomme de père qui
-n’y voyait que du bout des doigts, et escamoter la bénédiction que ce
-pauvre aveugle destinait au malheureux Ésaü, déjà trompé par son cadet
-sur la vente d’un plat de lentilles qu’il devait payer de son droit
-d’aînesse.
-
-
-=PAUVRE.=—_Qui donne au pauvre, prête à Dieu._
-
-Salomon a dit: _Fœneratur Domino qui miseretur pauperis_ (Prov. CXIX,
-v. 17). _Celui qui a pitié du pauvre, prête à Dieu._
-
-_La main du pauvre est la bourse de Dieu._
-
-Proverbe pris de cette belle pensée de saint Ambroise: _In paupere
-absconditur Deus; manum porrigit pauper, et accipit Deus_. _Dieu se
-cache dans le pauvre; et, quand le pauvre tend la main, Dieu reçoit._
-
-_Donner au pauvre n’appauvrit pas._
-
-Donner au pauvre, c’est bénéficier avec le ciel. L’aumône est, dans
-l’esprit de la religion, une usure sainte, un gain assuré. Il n’y a
-pas, dit saint Clément, de champ si fertile qui rende autant qu’elle,
-_cuinam agri tantùm profuerint quantùm gratificari?_
-
-_Tout le monde tombe sur le pauvre._
-
-Ce proverbe est un résumé du passage de l’Ecclésiastique (ch. XIII, v.
-25, 27, 29): «Si le riche est ébranlé, ses amis le soutiennent; mais si
-le pauvre commence à tomber, ses amis même contribuent à sa chute.—Si
-le pauvre a été trompé, on lui fait encore des reproches; s’il parle
-sagement, on ne veut pas l’écouter.—S’il fait un faux pas, on le fait
-tomber tout-à-fait.»
-
-Les Allemands disent: _An das Armut will jedermann die Schuch wischen_.
-_Chacun veut essuyer ses pieds sur la pauvreté._
-
-
-=PAUVRETÉ.=—_Pauvreté n’est pas vice._
-
-Pour être pauvre, on n’en est pas moins honnête homme; on a tort de
-compter la richesse avant le mérite.
-
-Cette réclamation proverbiale n’a presque pas de valeur dans ce siècle
-où l’argent est tout. La probité indigente se voit condamnée à
-l’humiliation et au mépris, et si quelqu’un fait observer que _pauvreté
-n’est pas vice_, tout le monde est prêt à répondre comme Dufresny:
-_C’est bien pis_.
-
-Nos pères disaient: _Pauvreté n’est pas vice; mais c’est une espèce de
-ladrerie, chacun la fuit_.—La _ladrerie_, ou lèpre, était, dans le
-moyen-âge, une maladie non moins redoutée que la peste. On retranchait
-de la société les malheureux atteints de cette maladie, et l’on ne
-souffrait pas même qu’après leur mort, leurs cendres fussent mêlées,
-dans les cimetières, avec celles des autres hommes.
-
-
-=PAYS.=—_Il est bien de son pays._
-
-Cette expression proverbiale est regardée comme une variante de cette
-autre employée par Brantôme: _Il sent bien son patois_. Un homme _qui
-est bien de son pays_, ou _qui sent bien son patois_, est, au propre,
-un homme qui s’est toujours tenu dans le lieu de sa naissance, qui ne
-sait point parler autrement qu’on y parle; et, au figuré, un homme bien
-novice, bien simple.—Rien ne forme tant les hommes que les voyages, et
-ce n’est pas sans raison que l’on compare le monde à un grand livre, où
-celui qui n’a point quitté son pays natal n’a lu qu’un feuillet.
-
-L’expression _il est bien de son pays_ fait le sel de l’épigramme
-suivante de Ménage contre l’imprimeur Journel, qui avait refusé de
-mettre sous presse un passage des _Origines de la langue française_,
-relatif aux _badauds de Paris_:
-
- De peur d’offenser sa patrie,
- Journel, mon imprimeur, digne enfant de Paris,
- Ne veut rien imprimer sur la badauderie,
- _Journel est bien de son pays_.
-
-
-=PÉCHÉ.=—_Péché caché est à demi pardonné._
-
-Quand le scandale ne se joint pas au péché, le péché en est moindre,
-comme il est aussi plus grand dans le cas contraire.—_Qui delinquit
-apertè bis reus est: agit simul et docet_. _Celui qui pèche
-publiquement est deux fois coupable: il fait le mal et enseigne à le
-faire._
-
-
-=PEINE.=—_A chaque jour suffit sa peine._
-
-C’est assez des peines du présent: il ne faut point les augmenter par
-la douleur de celles du passé, ni par la crainte de celles de l’avenir;
-car, dans le premier cas, on se tourmente toujours trop tard, et,
-dans le second, toujours trop tôt. Ce proverbe est pris du passage
-suivant de l’Évangile selon saint Mathieu (ch. VI, v. 34): _Nolite ergo
-solliciti esse in crastinum: crastinus enim dies sollicitus erit sibi
-ipsi_. SUFFICIT DIEI MALITIA SUA. _Ne soyez donc point en souci pour
-le lendemain, car le lendemain prendra soin de ce qui le regarde_: A
-CHAQUE JOUR SUFFIT SA PEINE.
-
-On rapporte que Napoléon, exilé à Sainte-Hélène, répétait souvent ce
-proverbe.
-
-_La peine et le plaisir se suivent._
-
-Ésope dit que Jupiter voulut, un jour, mêler ensemble la volupté et la
-douleur; et que, n’ayant pu en venir à bout, il ordonna qu’elles se
-suivraient mutuellement. Ainsi, quand la douleur précède, la volupté la
-suit, et réciproquement.
-
-Antisthène recommandait de chercher les plaisirs qui suivent la peine,
-et non pas ceux qui la précèdent.
-
-
-=PÈLERIN.=—_Je connais le pèlerin._
-
-C’est probablement le fabliau de _la Confession du renard_ qui a donné
-naissance à cette expression, où le mot _pèlerin_ est pris dans le
-sens de rusé et matois. Ce renard, obligé par son confesseur d’aller
-chercher à Rome l’absolution de ses péchés, met une écharpe à son cou,
-prend le bourdon, et s’achemine vers la ville sainte, en compagnie d’un
-âne et d’un bélier, ses voisins, qu’il a décidés à le suivre, à force
-d’instances et en leur offrant la perspective d’une foule d’avantages
-attachés à cette pieuse pérégrination. Nos trois _romipètes_ courent
-quelque temps par monts et par vaux, mais ils n’accomplissent pas leur
-mission; car leur zèle se refroidit, et le mal du retour les gagne au
-milieu de diverses aventures fâcheuses qui leur arrivent. Cependant ils
-échappent à tous les dangers, grâce à l’adresse du renard, dont la
-conduite, en ces conjonctures, est un modèle achevé de finesse et de
-ruse.
-
- _Rouge au soir, blanc au matin,
- C’est la journée du pèlerin._
-
-Lorsque le ciel est rougi par le soleil couchant, on peut en conclure
-qu’il n’y a que des vapeurs légères qui se dissiperont au premier
-souffle de l’air, au lieu de se condenser pour se résoudre en pluie,
-comme font les nuages noirs, imperméables aux rayons lumineux; de
-là ce proverbe emprunté de l’Évangile selon saint Mathieu (ch. XVI,
-v. 2): _Facto vespere dicitis: Serenum erit, rubicundum enim est
-cœlum_.—_Vous dites le soir: Il fera beau demain, car le ciel est
-rouge._
-
-Ce proverbe a été développé poétiquement par M. de Lamartine dans ces
-vers de sa cinquième harmonie:
-
- On regarde descendre avec un œil d’amour,
- Sous les monts, dans les mers, l’astre poudreux du jour,
- Et, selon que son disque, en se noyant dans l’ombre,
- Creuse une ornière d’or ou laisse un sillon sombre,
- On sait si, dans le ciel, l’aurore de demain
- Doit ramener un jour nébuleux ou serein.
-
-Quelquefois on fait un changement au proverbe, en disant:
-
- _Rouge le soir, blanc le matin,
- Ravit le cœur du pèlerin._
-
-Et alors on rappelle en même temps une observation météorologique et un
-précepte d’hygiène, par une double allusion à la couleur du ciel et à
-la couleur du vin, qu’on recommande de boire blanc le matin et rouge le
-soir. Cette variante se trouve en ces termes dans _le Vrai régime des
-bergers_, par Jean de Brie (f^o 27, _verso_): _Rouge vespre et blanc
-matin réjouissent le pèlerin_.
-
-Observons que le mot _pèlerin_ désigne un homme en voyage; ce qui
-prouve que le proverbe est d’une époque très ancienne, où le mot
-voyageur n’était pas encore connu.
-
-
-=PENDU.=—_Avoir de la corde de pendu._
-
-C’est avoir un bonheur constant et inaltérable, particulièrement au
-jeu.—Pline le Naturaliste, nous apprend (liv. XXVIII, ch. 4) qu’à
-Rome, le peuple croyait que la corde qui avait serré le cou d’un pendu
-possédait plusieurs vertus merveilleuses, entre autres celle d’apaiser
-une violente migraine, dès l’instant qu’on se l’appliquait sur les
-tempes. Chez nos bons aïeux, la crédulité était plus grande encore: on
-pensait que la fièvre quarte, la colique, la sciatique, le mal de dents
-et d’autres maux ne pouvaient manquer de céder à l’efficacité d’un tel
-spécifique. On se figurait surtout qu’il suffisait d’avoir dans la
-poche un petit bout de cette précieuse corde, pour se ménager toutes
-les chances favorables du jeu, et c’est là ce qui donna naissance à
-l’expression proverbiale. Les joueurs aujourd’hui ne sont pas moins
-superstitieux. Ils ne portent plus de la corde de pendu, parce qu’on
-a cessé de pendre; mais ils ont foi à d’autres amulettes. Les paysans
-qui vont jouer aux foires et aux fêtes de village, ont soin de mettre
-dans leurs habits une plume de roitelet, persuadés que cette plume doit
-être un gage infaillible de bonheur; et, s’ils perdent, malgré cela,
-n’allez pas vous imaginer que leur persuasion en soit affaiblie. Ils
-s’accusent tout simplement d’avoir exposé leur enjeu contre des gens
-qui s’étaient munis comme eux et mieux qu’eux de _la plume gagnante_.
-Ainsi, l’influence du roitelet n’est jamais en défaut. Eh! comment
-pourrait-elle l’être! Le roitelet, disent-ils, est l’oiseau du bon
-Dieu; il assistait à la naissance de l’enfant Jésus; il fesait son nid
-au bord de la crèche; et c’est pour rappeler cette tradition qu’il
-paraît tous les ans à Noël.
-
-L’influence que nos paysans attribuent au roitelet est attribuée, en
-Allemagne, à la chauve-souris, témoin cette expression proverbiale qui
-correspond à la nôtre: _Ein Fledermaus Herz haben_. _Avoir un cœur de
-chauve-souris._
-
-_L’espoir du pendu, que la corde casse._
-
-Autrefois on fesait grâce à un condamné, si la corde rompait pendant
-l’exécution, parce que l’on pensait que l’indulgence du ciel avait
-permis cet incident en faveur du repentir, et le peuple ne souffrait
-point qu’on dérogeât à cette coutume, dont nos vieilles chroniques
-rapportent plusieurs exemples. Mais comme elle devint très abusive,
-elle fut abrogée par tous les parlements, à l’exemple de celui de
-Bordeaux, dont un fameux arrêt, du 24 avril 1524, disait expressément
-que toutes les condamnations capitales, au supplice de la corde,
-contiendraient à l’avenir cette formule: _Pendu, jusqu’à ce que mort
-s’ensuive_.
-
-_Il ne faut point parler de corde dans la maison d’un pendu._
-
-Il ne faut point parler de choses qui peuvent être reprochées à ceux
-devant qui on parle.—Ce proverbe était autrefois ainsi: _Il ne faut
-point parler de corde devant un pendu_, parce que, grâce à l’usage
-dont il est question dans l’article précédent, il y avait un assez
-grand nombre de pendus sauvés par la rupture de la corde. Le célèbre
-calligraphe Hamon de Blois était un de ces _échappés de la potence_,
-qu’on voyait se promener et voyager librement, portant dans leur poche,
-pour passe-port, l’extrait du procès-verbal de leur exécution.
-
-_Aussitôt pris, aussitôt pendu._
-
-On prétend que cette locution proverbiale est une allusion à la
-malheureuse destinée de Barnabé Brisson, de Claude Larcher, tous deux
-conseillers au parlement, et de Jean Tardif, conseiller au Châtelet,
-qui furent arrêtés par la faction des Seize, le 15 novembre 1591, à
-neuf heures du matin, confessés à dix et pendus à onze. Mais c’est une
-erreur; car l’expression existait avant l’exécution de ces trois nobles
-défenseurs de l’autorité royale. Elle a dû son origine à la juridiction
-policielle de la maréchaussée. Cette milice, dont les attributions
-étaient autrefois beaucoup plus étendues qu’aujourd’hui, avait des
-magistrats, des procureurs du roi et des greffiers qui chevauchaient
-avec elle, et qui, dans le cas de délits commis sur les grands chemins,
-se constituaient sur le champ en tribunal pour les juger. Rien n’était
-plus expéditif que cette justice ambulante, déjà organisée du temps de
-Charles V; et malheur au coupable qu’elle appréhendait: _Aussitôt pris,
-aussitôt pendu_.
-
-_Qui est destiné à être pendu n’est jamais noyé._
-
-_Le gibet ne perd jamais ses droits._—Pendant les guerres d’Italie,
-sous Louis XII, Gaston de Foix, duc de Nemours, chef de l’armée
-française, ayant entendu parler, à Carpy, d’un fameux astrologue de
-cette ville, le fit appeler pour le consulter. Plusieurs officiers,
-qui se trouvaient en ce moment auprès du prince, voulurent se faire
-tirer leur horoscope. Il y avait parmi eux un aventurier, nommé Jacquin
-Caumont, à qui l’astrologue prédit qu’il serait pendu avant trois mois.
-Deux jours après, ledit Jacquin passant de nuit sur un mauvais pont de
-bois qui joignait les deux bords d’un canal profond, tomba au milieu
-de l’eau, où il aurait infailliblement péri, si des bateliers ne l’en
-eussent retiré. Mais il n’échappa à cette mort que pour en subir une
-autre plus malheureuse. Il ne fut pas noyé, parce qu’il devait être
-pendu; et c’est ce qui lui arriva dans les limites du temps marqué
-par la prédiction. Le seigneur de La Palisse, appelé au commandement
-de l’armée en remplacement du duc de Nemours, tué à la bataille de
-Ravenne, fit accrocher notre homme à une potence, dans cette ville,
-en plein marché, pour le punir de s’être rendu coupable de pillage.
-Estienne Pasquier (_Recherches_, liv. VIII, ch. 41) rapporte avec
-beaucoup de détails ce fait, qui a donné, dit-il, naissance au vieux
-proverbe: _Qui a à pendre n’a à noyer_.
-
-Rabelais (liv. IV, chap. 24) fait plaisamment allusion à ce proverbe:
-«Par le digne froc que je porte, dist frère Jean à Panurge, durant la
-tempeste tu as eu paour sans cause et sans raison, car tes destinées
-fatales ne sont à périr en eaue. Tu seras hault en l’aer certainement
-pendu ou bruslé..... Panurge, mon amy, n’aye jamais paour de l’eaue,
-je t’en prie; par élément contraire sera ta vie terminée.—Voire,
-respondit Panurge; mais les cuisiniers des diables resvent quelquefois
-et errent en leur office, et mettent souvent bouillir ce qu’on
-destinoit pour roustir.»
-
-Les Danois disent: _Han drukner ikke som henge skal, uden vandet gaaer
-over galgen_. _Celui qui doit être pendu ne sera pas noyé, à moins que
-l’eau ne déborde jusqu’à la potence._
-
-Comme le proverbe est aussi ancien en Danemark qu’en France, on peut en
-conclure qu’il n’a pas eu l’origine qui lui est assignée par Pasquier,
-et qu’il a été imaginé pour exprimer l’action de la fatalité. Le
-philosophe Posidonius avait déjà signalé cette action dans l’histoire
-d’un homme à qui les oracles avaient prédit qu’il périrait sous les
-eaux, et qui, échappé à tous les dangers de la mer, se noya dans un
-ruisseau.
-
-
-=PENSÉE.=—_Vous saurez ma pensée._
-
-C’est ce que nous disons à une personne qui boit dans le verre où nous
-venons de boire, parce que le verre est imprégné d’émanations récentes
-auxquelles on peut bien supposer quelque influence sympathique.
-
-_Les pensées ne paient point de douane ou de péage._
-
-Les pensées sont libres et ne coûtent rien. On peut en rouler tant
-qu’on veut dans sa tête. Mais, parmi ces pensées affranchies du
-contrôle, il en est beaucoup qui sont des marchandises de contrebande,
-et que le diable confisque à son profit.
-
-
-=PERCÉ.=—_Être bas percé._
-
-Expression qu’on applique à une personne dont les affaires sont en
-mauvais état, dont la bourse est à peu près vide comme un tonneau _bas
-percé_; car on perce bas les tonneaux où il ne reste presque plus de
-liquide.
-
-
-=PÈRE.=—_Ou ne peut contenter tout le monde et son père._
-
-On n’obtient pas l’approbation de son père par les mêmes moyens que
-celle des étrangers, et l’on plaît rarement à son père, quand on veut
-plaire à tout le monde.—Ce proverbe, dont La Fontaine a fait usage
-dans la fable intitulée: _le Meunier, son Fils et l’Ane_, se trouve
-dans une lettre écrite au savant Nicolas par Léonard Arétin, surnommé
-Brunus, auteur du XV^e siècle.
-
-
-=PERLE.=—_Les perles, quoique mal enfilées, ne laissent pas d’être
-précieuses._
-
-Les bonnes choses qu’on dit, quoique mal liées, ne laissent pas d’avoir
-du prix.—Ce proverbe est pris d’une maxime littéraire des Arabes, qui
-distinguent deux sortes de compositions poétiques, dont ils comparent
-l’une à des perles détachées et l’autre à des perles enfilées. Dans
-la première, l’art des transitions n’existe point. Les phrases et les
-vers s’y succèdent sans avoir ensemble un rapport marqué, et toute leur
-beauté consiste dans l’élégance de l’expression ou dans la justesse de
-la pensée. C’est le même genre de composition que celui des Proverbes
-de Salomon, du livre de Job et de tous les livres antérieurs à ceux des
-Grecs, car ce sont les Grecs qui, les premiers, ont donné une forme
-parfaitement régulière aux ouvrages de poésie.
-
-
-=PERRUQUE.=—_C’est une tête à perruque._
-
-Cette expression par laquelle on désigne un homme à routine, un homme
-de très peu d’esprit, équivaut à tête de bois, tête incapable de
-penser, tête qui n’est bonne qu’à porter perruque. L’accessoire est
-pris pour le principal.
-
-L’abbé de Saint-Pierre, qui avait une opinion fort opposée au célibat
-des prêtres et une conduite très analogue à cette opinion, fesait
-apprendre le métier de perruquier à tous les enfants que lui donnaient
-ses chambrières; et quand ses amis lui demandaient pour quel motif il
-préférait ce métier à tout autre, sa réponse était: C’est que _les
-têtes à perruque_ ne manqueront jamais.
-
-_Donner une perruque à quelqu’un._
-
-C’est lui faire une réprimande, lui infliger une punition. Cette
-façon de parler triviale a pris naissance dans quelque couvent de
-bénédictins ou d’autres moines que leur règle obligeait d’avoir la
-tête rasée, comme _serfs de Dieu_. Lorsque ces religieux renvoyaient
-un novice, reconnu indigne d’être admis à faire profession, ils lui
-remettaient une perruque, en remplacement de ses cheveux qui avaient
-été rasés, afin qu’il pût reparaître dans le monde sans scandale; et
-les admoniteurs, prenant occasion de cela, disaient ordinairement aux
-autres novices: Prenez garde de vous faire _donner une perruque_, de
-_recevoir une perruque_; d’où vint l’emploi de ce mot dans le sens
-figuré de réprimande et de correction.
-
-
-=PERSÉVÉRANCE.=—_La persévérance vient à bout de tout._
-
-Avec quelque lenteur que la persévérance marche, son succès est
-certain, parce qu’elle ne perd pas son objet de vue et n’interrompt
-jamais ses poursuites. _J’ai beau n’apporter qu’une corbeille de
-terre_, dit un adage persan; _si je continue, je finirai par élever une
-montagne_.
-
-_La goutte d’eau finit par creuser le roc._
-
- Gutta cavat lapidem non bis sed sæpe cadendo,
- Sic fimus docti non bis sed sæpe legendo.
-
-
-=PESANT.=—_Valoir son pesant d’or._
-
-Cette expression, dont on se sert en parlant d’une personne
-recommandable par ses bonnes qualités ou d’une chose à laquelle on
-attache beaucoup de prix, fait allusion, dît M. Michelet, à la forme
-primitive du _wehrgeld_ ou composition[72]. Le meurtrier devait
-contrepeser d’or le cadavre, donner un homme d’or pour celui qu’il
-avait tué; et, quand ce poids ne suffisait point pour apaiser le parent
-de la victime, il était quelquefois obligé de l’augmenter, selon leur
-exigence. C’est ce qu’on peut conclure d’un passage du poëme des quatre
-fils Aymon, où Charles propose à Aymon de lui payer neuf fois le
-_pesant d’or_ pour le meurtre de son cousin Hugo.
-
-Ce qui se fesait pour racheter un meurtrier ou un criminel, se fesait
-aussi pour se racheter ou pour racheter quelqu’un d’une maladie. On
-offrait à Dieu ou à quelque saint le poids du malade en or, ou en
-argent, ou en cire. Grégoire de Tours (_De Mirac. S. Martini_) rapporte
-que Chararic, roi des Suèves, fit peser en or et en argent le corps de
-son fils malade, et envoya cette somme au tombeau de saint Martin,
-dans l’espérance que ce saint le guérirait.
-
-
-=PET.=—_Chantez à l’âne, il vous fera des pets._
-
-Les ânes aiment la musique, témoin l’âne d’Ammonius et l’âne du père
-Regnault, dont il est parlé à l’article _Rossignol d’Arcadie_. Quand
-ils l’entendent, ils ouvrent la bouche et les oreilles de toute
-leur grandeur pour en aspirer les sons, pour s’en pénétrer; mais on
-prétend qu’ils en ont la colique de plaisir, et qu’à mesure qu’ils les
-reçoivent, ils les rendent en exhalaisons inverses. De là ce proverbe
-qu’on applique aux ignorants et aux ingrats qui méconnaissent les bons
-offices qu’on leur rend, et n’y répondent même que par des grossièretés.
-
-
-=PÉTAUD.=—_C’est la cour du roi Pétaud._
-
-C’est un lieu de confusion, une assemblée tumultueuse où chacun fait le
-maître.
-
- Chacun y contredit, chacun y parle haut,
- Et c’est tout justement _la cour du roi Pétaud_. (MOLIÈRE.)
-
-On dit dans le même sens: _C’est une pétaudière._
-
-Autrefois, en France, toutes les communautés se nommaient un chef
-qu’on appelait _roi_. Les mendiants mêmes avaient le leur, auquel on
-donnait, par plaisanterie, le nom de _Pétaud_, du verbe latin _peto_,
-je demande. On juge bien qu’un pareil roi n’avait pas grande autorité
-sur ses sujets, et que sa cour ne pouvait être qu’un lieu de tumulte et
-de désordre.
-
-
-=PEUPLE.=—_La voix du peuple est la voix de Dieu._
-
-C’est une pensée qu’Hésiode eut, dit-on, le premier, qu’Aristide
-développa en défendant Périclès, et qu’Aristote formula en sentence,
-devenue proverbiale, pour signifier que le sentiment du public est
-ordinairement fondé sur la vérité. Sénèque a dit: _Nemo omnes, neminem
-omnes fefellerunt_. _Personne n’a trompé tout le monde, et tout le
-monde n’a trompé personne._
-
-Les Italiens disent de même: _L’universale non s’inganna._ Il est rare,
-en effet, que le jugement de tous ne soit pas la révélation du vrai et
-l’instinct du bien. Mais il ne faut pas confondre la voix du peuple
-avec les bruits populaires. Le proverbe ne veut pas dire qu’il faille
-être de l’avis de la canaille.
-
-
-=PHÉBUS.=—_Donner dans le phébus._
-
-C’est parler ou écrire d’une manière boursouflée et peu
-intelligible.—«Le phébus,» dit le père Bouhours (_Manière de bien
-penser dans les ouvrages d’esprit_, dialog. IV), «n’est pas si obscur
-que le galimathias. Il a un brillant qui signifie ou paraît signifier
-quelque chose. Le soleil y entre d’ordinaire; et c’est peut-être ce
-qui, dans notre langue, a donné lieu au nom de Phébus.»
-
-Cette conjecture est ingénieuse; mais elle ne me paraît pas admissible.
-Voici la véritable explication: Gaston Phébus[73], prince du Béarn,
-composa, vers le milieu du XIV^e siècle, un traité sur la chasse,
-intitulé: _le Miroir de Phébus des déduits de la chasse des bestes
-sauvaiges et des oyseaux de proie_. L’ouvrage est divisé en deux
-parties, dont l’une est en prose et l’autre en vers. Cette seconde
-partie où figurent, à ce qu’on prétend, les événements de l’histoire
-contemporaine exposés sous le voile d’une allégorie continuelle, est
-écrite d’une manière aussi ampoulée qu’énigmatique; mais ce qui met
-le comble à la confusion qui y règne, c’est une série de discussions
-métaphysiques entre plusieurs vertus personnifiées qui font assaut de
-citations prises indistinctement de livres de philosophie, de médecine,
-de droit civil et de droit canon, etc.; le tout pour décider ou plutôt
-pour laisser indécise cette grave question: Si les chasseurs doivent
-accorder la préférence aux chiens ou aux faucons. L’embarras que le
-style d’une pareille composition donna aux lecteurs, embarras qui
-s’accrut à mesure que la langue subit des changements, fit appeler ce
-style _le phébus_, nom dérivé de l’écrivain, et appliqué à sa manière
-d’écrire.
-
-Malherbe a dit des expressions _phébées_, pour des expressions
-ampoulées, qui n’ont qu’un faux éclat, qui sentent _le phébus_.
-
-
-=PIE.=—_Être au nid de la pie._
-
-C’est-à-dire au plus haut degré d’élévation, de fortune, parce que la
-pie fait toujours son nid à la cime de l’arbre le plus élevé.—On dit
-aussi: _prendre la pie au nid; trouver la pie au nid_, pour signifier,
-se procurer un grand avantage, faire une découverte importante.
-
-
-=PIÈCE.=—_Faire pièce à quelqu’un._
-
-C’est lui faire une malice.—Cette expression est venue de l’usage où
-l’on était autrefois de composer et de faire chanter quelque pièce de
-vers contre les personnes qu’on voulait railler ou ridiculiser. Cet
-usage existait particulièrement en Provence; et le roi René ne l’oublia
-point dans la procession qu’il institua pour la Fête-Dieu à Marseille.
-Une scène de ce grand drame montrait Momus, le dieu de la critique, sur
-un théâtre porté sur les épaules de plusieurs hommes. Ce Momus, couvert
-d’un habit emplumé, collé sur le corps, était accompagné de tous les
-animaux que les anciens lui donnaient pour symboles. Il avait au devant
-de lui des _momons_ qui chantaient et dansaient grotesquement, et, dans
-les haltes de la procession, ridiculisaient les spectateurs contre
-lesquels il y avait à gloser. Parmi ces _momons_ étaient entremêlés
-des troubadours, appelés par le peuple _les farceurs_, qui, en langage
-rimé, s’attachaient à dire aux gens leurs vérités les plus cachées,
-d’où est venue cette expression proverbiale commune en Provence: _Dire
-son vers à quelqu’un._
-
-
-=PIED.=—_Être sur un grand pied dans le monde._
-
-C’est y être en estime, en considération, y jouer un rôle
-brillant.—Geoffroi Plantagenet, comte d’Anjou, un des hommes les
-plus beaux et les plus galants de son siècle, avait au bout du pied
-une excroissance de chair assez considérable. Il imagina de porter
-des souliers dont le bout recourbé était de la longueur nécessaire
-pour couvrir cette imperfection sans le gêner. Chacun voulut bientôt
-avoir des souliers comme ceux de ce seigneur; et la dimension de cette
-chaussure, qu’on nommait _à la poulaine_, devint, surtout dans le XIV^e
-siècle, la mesure de la distinction. Les souliers d’un prince avaient
-deux pieds et demi de long, ceux d’un haut baron, deux pieds. Le simple
-chevalier était réduit à un pied et demi, et le bourgeois à un pied. De
-là l’expression: _Être sur un grand pied dans le monde._ (L’abbé Tuet.)
-
-Les étymologistes ne sont pas d’accord sur l’origine du mot _poulaine_,
-qui désignait le bec recourbé du soulier. Les uns le dérivent du nom
-du cordonnier qui, le premier, confectionna une telle chaussure; les
-autres le font venir de l’ancien nom de la Pologne, _la Poulaine_, d’où
-cette chaussure, disent-ils, fut apportée en France.
-
-_C’est un pied-plat._
-
-Terme de mépris par lequel on désigne un homme de basse naissance,
-qui ne mérite aucune considération. Il est venu de ce que les paysans
-portaient autrefois des souliers plats, et presque sans talons, tandis
-que les seigneurs avaient des souliers à talons hauts, qui étaient une
-marque distinctive de la noblesse.
-
-_Prendre quelqu’un au pied levé._
-
-Prendre avantage contre lui de la moindre chose qu’il fait ou du
-moindre mot qui lui échappe.—Cette expression est venue peut-être
-d’un ancien jeu, nommé le _jeu du pied levé_, dans lequel les joueurs
-sont obligés de donner un gage, lorsqu’ils sont saisis au moment où
-ils lèvent le pied. Peut-être aussi est-elle une métaphore empruntée
-de l’escrime, où l’on prend son adversaire _au pied levé_, quand on le
-frappe aussitôt qu’il a le pied levé pour se fendre.
-
-
-=PIERRE.=—_Faire d’une pierre deux coups._
-
-Faire servir une chose à deux fins, tirer deux avantages d’une seule
-et même action.—Les Italiens disent: _Far groppo e maglia. Faire nœud
-et maille._—Un bon vivant qui consacrait sa vie à la bonne chère et
-à l’amour, s’était logé dans un entresol au-dessus de la cuisine d’un
-restaurateur et au-dessous de la chambre de sa belle; et, quand il
-voulait jouir du double avantage de sa position, il lançait au plafond
-une pierre qui, retombant sur le parquet, avertissait à la fois cette
-belle et ce restaurateur toujours fidèles à l’appel. Pouvait-il mieux
-_faire d’une pierre deux coups_?
-
-
-=PILULE.=—_Dorer la pilule à quelqu’un._
-
-Employer des paroles flatteuses pour le déterminer à faire quelque
-chose qui excite sa répugnance, ou pour lui adoucir l’amertume d’un
-refus. Métaphore prise d’un procédé en usage chez les apothicaires, qui
-dorent ou argentent les pilules, afin d’en déguiser la couleur et le
-goût.—Les Espagnols disent: _Si la pildora bien sapiera, no la doraran
-por defuera_. _Si la pilule avait bon goût, on ne la dorerait pas._
-
-On connaît le vers, devenu proverbe, que Molière met dans la bouche de
-Sosie, lorsque l’amant d’Alcmène s’amuse à changer en honneur l’injure
-qu’il vient de faire à Amphytrion:
-
-Le seigneur Jupiter _sait dorer la pilule_.
-
-_Faire avaler la pilule à quelqu’un._
-
-C’est le déterminer à faire une chose pour laquelle il montre beaucoup
-de répugnance.
-
-_Il faut avaler les pilules sans les mâcher._
-
-Il faut passer par-dessus les désagréments, les injures, les mauvaises
-affaires, sans s’y arrêter; il faut en prendre son parti promptement,
-au lieu d’aggraver le mal en se livrant à des regrets et à des plaintes
-inutiles.—Ce proverbe est littéralement traduit de celui-ci, usité au
-moyen-âge: _Pilulæ sunt glutiendæ, non manducandæ._
-
-Molière disait: Le mépris est une pilule qu’on peut avaler, mais qu’on
-ne peut pas mâcher.
-
-
-=PLAIDOYER.=—_C’est le plaidoyer des trois sourds._
-
-Ce dicton s’applique à une discussion dans laquelle les interlocuteurs,
-dupes de quelque méprise singulière, échangent des arguments entre
-lesquels il n’y a nul rapport, nulle suite, nulle liaison.—Dans
-le _Plaidoyer des trois sourds_, le demandeur parle de fromage;
-le défendeur, de labourage, et le juge annule le mariage, dépens
-compensés.
-
-Les Latins disaient: _Surdaster cum surdastro litigabat, judex autem
-erat utroque surdior_. _Un sourd était en procès avec un autre sourd,
-et le juge était plus sourd que l’un et l’autre_: ce qui était fondé
-sur un conte semblable au nôtre. Nicarque a fait de ce conte une
-épigramme grecque, qu’Érasme a rapportée dans ses Adages, avec une
-traduction en vers latins du célèbre Thomas Morus.
-
-
-=PLANT.=—_Laisser quelqu’un en plant._ C’est le laisser dans quelque
-endroit, sans aller le retrouver, comme on le lui avait promis;
-proprement, c’est l’y laisser comme un _plant_ d’arbre. On dit dans le
-même sens: _Planter là quelqu’un pour reverdir_. Autrefois on disait:
-_Laisser sur le vert_, pour négliger, abandonner.
-
- _Ils laissent sur le vert_ le noble de l’ouvrage. (RÉGNIER.)
-
-
-=PLAT.=—_Servir quelqu’un à plats couverts._
-
-C’est lui témoigner en apparence beaucoup d’amitié, et le desservir
-sous main.—L’abbé Tuet pense que cette expression est venue de l’usage
-où l’on était autrefois, en France, de couvrir les plats qu’on servait
-sur la table des grands et les choses qu’on leur présentait.
-
-
-=PLONGEON.=—_Faire le plongeon._
-
-Baisser la tête pour éviter un coup, s’esquiver lâchement, se relâcher
-d’une chose, après avoir paru décidé à la faire.—Le plongeon est un
-oiseau aquatique qui plonge avec tant de promptitude, à l’éclair d’une
-arme à feu, qu’il en évite le plomb. Ce qui lui a fait donner le nom de
-mangeur de plomb par les chasseurs de la Louisiane et par ceux de la
-Picardie.
-
-
-=PLUIE.=—_Faire la pluie et le beau temps._
-
-Disposer de tout, régler tout par son crédit, par son influence.
-Cette façon de parler est une allusion au crédit et à l’influence des
-astrologues, qu’on appelait des _hommes faisant la pluie et le beau
-temps_, par une périphrase conforme à l’idée que le peuple ignorant
-avait conçue de leur science. Telle était la considération dont
-jouissaient autrefois ces charlatans fatidiques, qu’on n’entreprenait
-point d’affaire importante sans les avoir consultés. Agrippa nous
-apprend, _De vanitate scientiarum_, que les grands seigneurs et les
-villes avaient des astrologues à titre. Mathieu Paris rapporte, dans
-son _Histoire de Louis XI_, qu’à la cour de France on conservait une
-chronologie d’astrologues comme une chronologie de rois; et plusieurs
-historiens ont remarqué que Charles V, lorsqu’il remit à Duguesclin
-l’épée de connétable, crut ajouter beaucoup à cette glorieuse
-récompense, en lui donnant un astrologue expert qui sût l’avertir des
-bons et des mauvais jours.
-
-Dans le royaume de Loango, il y a une grande fête où le peuple va
-demander au roi la pluie et le beau temps pour toutes les saisons de
-l’année. Le prince prend son arc, décoche une flèche vers le ciel pour
-marquer son autorité sur l’atmosphère; et ses sujets, persuadés qu’il
-en a disposé par cet acte les futures influences conformément à leurs
-besoins, poussent des cris de joie et de reconnaissance.
-
-On lit dans les _Essais_ de Montaigne (liv. III, ch. 8): «Le roi de
-Mexico, après la cérémonie de son sacre, fait serment à ses sujets
-de faire marcher le soleil en sa lumière accoutumée, esgoutter les
-nuées en temps opportun, et faire porter à la terre toutes les choses
-nécessaires à son peuple.» Ce fait se trouve aussi dans l’_Histoire de
-la conquête du Mexique_, par Solis (liv. III).
-
-Les Gaulois attribuaient aux neuf vierges sacrées, nommées _Sènes_, de
-l’île de Sena (Sein) où elles résidaient, dans l’archipel Armoricain,
-le pouvoir de faire à leur gré le beau temps et les naufrages. Ils
-croyaient qu’elles possédaient un carquois merveilleux, dont les
-flèches, lancées dans les nues, dissipaient les orages.
-
-Racine a traduit heureusement, en style noble, l’expression vulgaire:
-_Faire la pluie et le beau temps_, dans ce vers de la tragédie
-d’_Esther_:
-
- Je fais, comme il me plaît, le calme et la tempête.
-
-
-=POIRIER.=—_Je l’ai connu poirier._
-
-Ce dicton, dont on se sert en parlant d’un parvenu orgueilleux, est
-venu d’une ancienne historiette que M. A. V. Arnault raconte ainsi:
-Il y avait, dans une chapelle de village aux environs de Bruxelles,
-un saint Jean fait en bois, auquel les paysans portaient une grande
-dévotion. Ils y venaient en pèlerinage de dix lieues à la ronde.
-Le tronc qui lui servait de piédestal, quoique vidé souvent, se
-remplissait toujours. Cette statue vermoulue étant tombée, le curé, qui
-l’avait fait restaurer plusieurs fois, prit le parti de la remplacer
-par une statue nouvelle, à la confection de laquelle il sacrifia son
-plus beau poirier. _Maluit esse Deum._ Le nouveau saint, peint et
-repeint, est remis à la place du vieux. En rajeunissant l’effigie, le
-curé crut raviver la piété des fidèles. Il en fut tout autrement: plus
-de pèlerinages. Les habitants du lieu même semblaient avoir oublié la
-route de la chapelle de saint Jean. Le pasteur, ne pouvant concevoir
-la cause de ce refroidissement, y rêvait, quand il rencontra un vacher
-qui, très dévot au vieux saint, n’était pas moins indifférent que les
-autres pour le nouveau.—Est-ce que tu n’as plus de dévotion à saint
-Jean? lui dit-il.—Si, monsieur le curé.—Pourquoi donc ne te revoit-on
-plus à la chapelle?—C’est qu’il n’y a plus là de saint Jean, monsieur
-le curé.—Comment? il n’y a plus de saint Jean! Ne sais-tu pas qu’il y
-en a là un tout neuf?—Si fait, monsieur le curé; mais celui-là n’est
-pas le vrai comme l’autre.—Et pourquoi ça?—C’est que je l’avons vu
-poirier.
-
-
-=POISSON.=—_Les gros poissons mangent les petits._
-
-Les puissants oppriment les faibles.—Ce proverbe, commun à presque
-toutes les langues modernes, tant la vérité qu’il exprime est
-généralement reconnue, était très usité parmi les Grecs et les Latins,
-qui disaient encore: _Vivre en poisson_, pour signifier n’avoir d’autre
-loi que celle du plus fort; mais il n’avait pas pris naissance chez
-ces peuples; il est probable qu’il leur était venu des Indiens, car
-il se trouve dans l’_Histoire du poisson_, épisode du Mahabharata,
-poëme épique sanscrit qui doit compter trente-huit siècles d’existence
-d’après les calculs du savant Wilkins, et qui n’en peut compter moins
-de trente d’après l’opinion la plus circonspecte.
-
-
-=POIVRE.=—_Cher comme poivre._
-
-Avant les voyages des Portugais aux Indes, une livre de poivre
-coûtait au moins deux marcs d’argent. Cette épice entrait alors dans
-la composition des présents considérables qu’on voulait faire, et
-elle était l’un des tributs que les seigneurs laïques ou séculiers
-exigeaient quelquefois de leurs vassaux ou de leurs serfs. Plusieurs
-historiens rapportent que Roger, vicomte de Béziers, voulant punir les
-habitants de cette ville, qui avaient tué son père dans une sédition,
-en 1107, les obligea, après les avoir soumis, à lui payer annuellement
-trois livres de poivre par famille, impôt qui fut regardé comme
-excessivement onéreux.
-
-
-=PONT.=—_Elle a passé le pont de Gournay, elle a honte bue._
-
-A une époque où la clôture n’était pas bien observée dans les couvents
-de filles, les religieuses de Chelles, abbaye située de l’autre côté de
-la Marne, passaient le pont et allaient visiter les moines de Gournay.
-Quoique ces visites n’eussent peut-être rien de criminel, le peuple
-en fut scandalisé, et leur fréquence fit naître ce proverbe, qu’on
-appliquait généralement à une femme de mauvaise vie. (L’abbé Tuet.)
-
-
-=PONTOISE.=—_Avoir l’air de revenir de Pontoise._
-
-Dans le temps de la féodalité, il y avait à Pontoise, ancienne capitale
-du Vexin français, un seigneur ombrageux et cruel qui se fesait
-amener les étrangers passant par cette ville, et les soumettait à un
-interrogatoire, après lequel il les renvoyait chez eux ou les retenait
-prisonniers, selon qu’ils y avaient bien ou mal répondu. Comme ces
-pauvres voyageurs étaient toujours intimidés et déconcertés par les
-questions et les menaces d’un pareil tyranneau, l’on en prit occasion
-de dire par comparaison: _Avoir l’air de revenir de Pontoise_, ou
-_conter une chose comme en revenant de Pontoise_, en parlant des gens
-dont les idées sont un peu troublées et confuses, embrouillées, même un
-peu niaises.
-
-
-=PORTE.=—_Sortir par la belle porte._
-
-Perdre ou quitter un emploi d’une manière honorable.—Cette expression
-rappelle un usage observé au parlement de Paris, à l’égard des
-prisonniers qu’on mettait en liberté, après avoir reconnu leur
-innocence. Les juges les fesaient reconduire honorablement par la
-grande porte donnant sur le grand escalier de la cour du May, et dite
-_la belle porte_.
-
-
-=POT.=—_Sourd comme un pot._
-
-Le Duchat pense que cette expression est venue de ce qu’il n’y a point
-d’oreilles figurées sur les pots, comme il y en a sur les écuelles.—Je
-crois qu’elle est une variante mal entendue de de cette autre
-expression plus ancienne: _Sourd comme un toupin_. Le mot _toupin_
-n’a point ici la signification de _pot_, mais celle de sabot, toupie.
-_Sourd comme un toupin_, ou comme un sabot, a beaucoup d’analogie avec
-_dormir comme un sabot_.
-
-Beaumarchais disait: «Je suis sourd comme une urne sépulcrale, ce que
-les gens du peuple nomment _sourd comme un pot_; mais un pot ne fut
-jamais sourd, au lieu qu’une urne sépulcrale, renfermant des restes
-chéris, reçoit bien des soupirs et des invocations perdues, auxquels
-elle ne répond point; et c’est de là qu’a dû venir l’étymologie d’un
-grand mot que la populace ignorante a gâté.»
-
-_Tourner autour du pot._
-
-User de circonlocutions oiseuses, au lieu de s’énoncer nettement,
-perdre le temps en vains préparatifs pour une affaire qui devrait être
-traitée sans retard. Cette expression est une métaphore prise de l’art
-du potier. Les Romains en avaient une très analogue qui se trouve dans
-ce vers d’Horace:
-
- _Nec circa vilem patulumque moraberis orbem._
-
-Legouvé ayant voulu exprimer, dans sa tragédie de _Henri IV_, le
-mot naïf et touchant de ce bon roi, qui désirait que chaque paysan
-pût mettre la poule au pot le dimanche, eut recours à la périphrase
-suivante:
-
- Je veux enfin qu’au jour marqué pour le repos,
- L’hôte laborieux des modestes hameaux,
- Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance,
- Quelques-uns de ces mets réservés à l’aisance.
-
-Les plaisants lui reprochèrent d’avoir _tourné autour du pot_.
-
-_C’est le pot de terre contre le pot de fer._
-
-C’est un homme faible contre un homme fort; c’est un homme sans appui
-qui doit échouer dans un démêlé avec un homme qui a de l’autorité et
-du crédit.—Ce proverbe est d’une grande antiquité, car il se trouve
-dans une fable d’Ésope et dans le passage suivant de l’_Ecclésiastique_
-(ch. XIII, v 2 et 3): _Ditiori te ne socius fueris. Quid communicabit
-cacabus ad ollam? quando enim te colliserint confringetur._ «N’entre
-point en société avec un homme plus puissant que toi. _Quelle union
-peut-il y avoir entre un pot de terre et un pot de fer?_ s’ils viennent
-à se heurter l’un contre l’autre, le pot de terre sera brisé.»
-
-_Découvrir le pot aux roses._
-
-La rose, dont le Tasse a dit d’une manière si charmante: _Quanto si
-mostra men, tanto e più bella; moins elle se montre, plus elle est
-belle_, la rose était, dans l’antiquité, le symbole de la discrétion;
-et la riante mythologie avait consacré cette idée, en racontant que
-l’Amour avait fait présent de la première rose qui parut sur la terre
-à Harpocrate, dieu du silence, pour l’engager à cacher les faiblesses
-de Vénus. De même que la rose a son bouton enveloppé de ses feuilles,
-on voulait que la bouche gardât la langue captive sous les lèvres[74].
-Quand on fesait une confidence à quelqu’un, on ne manquait pas de lui
-offrir une rose, comme une recommandation expresse de respecter les
-secrets dont il devenait dépositaire. Cette fleur figurait surtout
-dans les festins: tressée en guirlandes destinées à couronner le
-front et la coupe des convives, ou placée par bouquets sous leurs
-yeux, elle servait à leur rappeler que les doux épanchements, nés de
-la liberté qui règne dans les banquets, doivent toujours être sacrés.
-Nos bons aïeux avaient adopté cet aimable usage, qu’ils rendaient plus
-significatif encore, en exposant sur la table un vase de roses sous un
-couvercle[75]; et de là vint la locution: _Découvrir le pot aux roses_,
-c’est-à-dire les choses qu’on veut tenir cachées, et particulièrement
-les mystères de la galanterie.
-
-Les Allemands, pour recommander de ne point trahir une confidence, se
-servent de la formule suivante: _Ceci est dit sous la rose._
-
-Cette formule est également familière aux Anglais, et voici comment
-elle a été expliquée dans l’_Herbier de la Bible_, par Newton (pag.
-223, 224, édition de Londres, in-8^o 1587): «Quand d’aimables et gais
-compagnons se réunissent pour faire bonne chère, ils conviennent
-qu’aucun des joyeux propos tenus pendant le repas ne sera divulgué, et
-la phrase qu’ils emploient pour garantie de leur convention, est que
-tous ces propos doivent être considérés comme _tenus sous la rose_; car
-ils ont coutume de suspendre une rose au dessus de la table, afin de
-rappeler à la compagnie l’obligation du secret.»
-
-Peacham, dans son ouvrage intitulé: _The Truth of our times_; _la
-Vérité de notre temps_ (pag. 173, édit. de Londres, in-12, 1638),
-rapporte qu’en beaucoup d’endroits de l’Angleterre et des Pays-Bas, on
-voyait une rose peinte au beau milieu du plafond de la salle à manger.
-
-On peut croire qu’un pareil usage ne fut pas inconnu aux anciens, si
-l’on en juge par ces quatre vers que Lloyd, dans son Dictionnaire, dit
-avoir été trouvés sur une dalle antique de marbre:
-
- Est rosa flos Veneris, cujus quo furta laterent
- Harpocrati matris dona dicavit Amor.
- Inde rosam mentis hospes sut pendit amicis,
- Convivæ ut sub eâ dicta tacenda sciant.
-
-«La rose est la fleur de Vénus. L’Amour en consacra l’offrande à
-Harpocrate, pour l’engager à cacher les voluptés furtives de sa mère,
-et de là est née la coutume de suspendre cette fleur au-dessus de la
-table hospitalière, afin que les convives sachent qu’il ne faut pas
-divulguer _ce qui a été dit sous la rose_.»
-
-_Les pots fêlés sont ceux qui durent le plus._
-
-Les personnes maladives résistent ordinairement plus longtemps que les
-autres, parce qu’elles se ménagent.—C’est un proverbe grec qui était
-passé dans la langue latine en ces termes: _Malum vas non frangitur_.
-
-
-=POTRON.=—_S’éveiller_ ou _se lever dès le potron minet_.
-
-C’est-à-dire de très grand matin, comme le petit chat, qui distinguant
-très bien les objets dans le crépuscule, à cause de la conformation
-particulière de ses yeux, profite de ce moment pour s’exercer avec plus
-d’avantage à la chasse des souris.
-
-_Potron_ est un diminutif du vieux mot _potre_, qui signifie petit des
-animaux.—On dit aussi _dès le potron jacquet_, comme on le voit dans
-ces vers du septième chant du poème de Cartouche par Grandval:
-
- Il avançait pays monté sur son criquet,
- _Se levait_, tous les jours, _dès le potron Jacquet_.
-
-_Jacquet_ est un vieux mot par lequel on désignait un flatteur[76],
-acception qu’Amyot a conservée dans la phrase suivante de sa traduction
-de Plutarque (_Traité de la mauvaise honte_, ch. 8): «Tu le loueras
-doncques haultement et follement et feras bruit des mains en lui
-applaudissant comme les _jacquets_.» C’est sans doute en raison de la
-conformité qu’on a trouvée entre le caractère du flatteur et celui du
-chat, que le nom de _jacquet_ a été transporté à cet animal.
-
-
-=POUCE.=—_Mettre les pouces._
-
-Céder, se soumettre, s’avouer vaincu.—Les Grecs disaient _αίρειν
-δάϰτυλον_, _lever le doigt_, et les Romains de même _tollere digitum_,
-parce qu’il était d’usage que l’athlète qui succombait dans le combat
-avouât sa défaite par ce signe. Domitien avait ordonné par une loi
-spéciale que le gladiateur qui s’obstinait à ne point le faire fût mis
-à mort sur-le-champ.
-
-
-=POUDRE.=—_Il n’a pas inventé la poudre._
-
-Il n’a rien fait d’extraordinaire, il est tout à fait nul. C’est comme
-si l’on disait: il ne mérite pas le nom de _docteur admirable_, qui fut
-donné à Roger Bacon, moine franciscain, regardé comme l’inventeur de la
-poudre.
-
-Quand on veut faire entendre, sans avoir l’air de blesser la politesse,
-qu’_un homme n’a pas inventé la poudre_, on dit qu’_on a tiré le canon_
-ou _un beau feu d’artifice à sa naissance_.
-
-Voici un proverbe très curieux du XV^e siècle sur la découverte de la
-poudre: _Le moine qui inventa la poudre avait dessein de miner l’enfer_.
-
-Il n’est pas étonnant que nos aïeux aient considéré cette découverte
-comme un chef-d’œuvre et un type du génie. Elle avait pour eux la
-plus grande importance, car elle leur offrait un moyen infaillible de
-s’affranchir de l’oppression des nobles, de réprimer le brigandage
-seigneurial, en fesant cesser la supériorité du chevalier bardé de fer
-contre le bourgeois sans armure, du grand contre le petit, du fort
-contre le faible. C’était un don fait par le ciel à l’égalité des
-droits contre l’inégalité des moyens: la tyrannie des gentilshommes ne
-put tenir devant les armes à feu, et sa décadence commença précisément
-à l’époque où elles furent introduites.
-
-_Jeter de la poudre aux yeux._
-
-M. A.-V. Arnault a dit dans un article sur la poudre: «Quelle est
-l’origine de cette expression? N’aurait-elle pas pris naissance dans
-les camps? Le chevalier de Boufflers me contait qu’autrefois à l’armée
-on jugeait de loin, au volume du tourbillon de poudre (c’était le mot
-consacré) qu’élevait un groupe de cavaliers, du grade de l’officier
-que ce groupe accompagnait sur la ligne. _Poudre de maréchal-de-camp_,
-disait-on, _poudre de lieutenant-général_, _poudre de général_,
-ce n’était pas raisonner absolument mal, le cortége d’un officier
-supérieur étant proportionné en nombre à l’importance de son grade.
-Cependant on peut être induit en erreur par cet indice, et prendre des
-troupeaux pour des troupes, comme cela est arrivé à don Quichotte,
-qui, à la vérité, s’est quelquefois trompé plus lourdement; un faquin
-entouré de quelques goujats peut faire autant de poudre qu’un maréchal
-de France. Quand on y était pris, on disait: _Ce drôle nous a jeté de
-la poudre aux yeux_. Ce qui passa en proverbe.»
-
-J’ai rappelé cette explication comme curieuse, mais non comme vraie.
-L’expression proverbiale n’a pas dû son origine à un usage moderne, car
-elle est littéralement traduite de celle des Latins, _pulverem oculis
-offundere_. On pense qu’elle fait allusion à la poussière soulevée
-dans le stade par les pieds du coureur, qui gagnait ses concurrents
-de vitesse. Pour rallier ceux qui restaient trop en arrière, les
-spectateurs leur disaient que le vainqueur les empêchait de voir le
-but et d’y arriver, en leur _jetant de la poudre aux yeux_; et cette
-expression, passant bientôt du propre au figuré, servit à caractériser
-le manège de ces gens qui, par de belles paroles ou par tout autre
-moyen, nous éblouissent et nous empêchent de voir clair dans les choses
-qu’ils veulent faire tourner à leur avantage.
-
-
-=POULE.=—_Qui naît poule aime à gratter._
-
-Ce proverbe, synonyme de celui-ci, _qui naquit chat court après les
-souris_, s’emploie pour caractériser les penchants que l’on tient de
-son origine. On disait autrefois: _Qui est extrait de gélines, il ne
-peut qu’il ne gratte_.
-
-_C’est le fils de la poule blanche._
-
-Le sens de cette expression proverbiale, que nous avons reçue des
-Romains, est très bien développé dans les vers suivants extraits de la
-III^e Satire de Régnier:
-
- Du siècle les mignons, _fils de la poule blanche_,
- Ils tiennent à leur gré la fortune en leur manche;
- En crédit élevés, ils disposent de tout,
- Et n’entreprennent rien qu’ils n’en viennent à bout.
-
-Quant à son origine, elle est fondée sur cette anecdote rapportée par
-Suétone dans le début de la _Vie de Galba_. Un jour que Livie, peu
-de temps après son mariage avec Auguste, allait visiter sa maison de
-plaisance aux environs de Véïes, une aigle laissa tomber, du haut des
-airs, sur son sein, une poule blanche vivante qui tenait en son bec un
-rameau de laurier: accident fort singulier que les augures regardèrent
-comme un présage merveilleux. Aussi l’heureuse poule fut-elle prise
-en affection par l’impératrice et révérée à Rome à l’égal des poulets
-sacrés. Dès lors elle n’eut plus à craindre les serres d’aucun oiseau
-ravisseur, et elle pondit tranquillement ses œufs d’où l’on vit éclore
-une quantité de jolis poussins, qui furent élevés avec soin dans une
-belle ferme à laquelle on donna le nom de _villa ad gallinas_. C’est
-par allusion à ce sort prospère que Juvénal a dit:
-
- _Te nunc, delicias! extra communia censes
- Ponendum? quia tu_ Gallinæ filius Albæ,
- _Nos viles pulli nati infelicibus ovis._
-
- Penses-tu, homme amusant par ta simplicité, qu’on doive t’excepter de
- la loi commune, parce que tu es _le fils de la poule blanche_, et nous
- autres de vils poussins sortis d’œufs malheureux!
-
-_La poule ne doit pas chanter devant le coq._
-
-Proverbe qui se trouve textuellement dans la comédie des _Femmes
-Savantes_, mais qui est antérieur à cette pièce, comme le prouvent ces
-deux vers de Jean de Meung:
-
- C’est chose qui moult me desplaist,
- Quand poule parle et coq se taist.
-
-Quelques glossateurs prétendent que ce proverbe signifie qu’une femme
-qui se trouve avec son mari, dans une société, ne doit pas prendre la
-parole avant que son mari ait parlé, car, disent-ils, le mot _devant_
-est ici une préposition de temps qui remplace _avant_, comme dans cette
-phrase de Bossuet: «les anciens historiens qui mettent l’origine de
-Carthage _devant_ la ruine de Troie.» Mais leur érudition grammaticale
-les a fourvoyés. Le veritable sens est qu’une femme doit se taire en
-présence de son mari. Un usage de l’ancienne civilité obligea pendant
-longtemps les femmes à demander aux maris la permission de parler,
-quand elles avaient quelque chose à dire devant des étrangers; la
-preuve en est dans plusieurs passages de nos vieux auteurs, notamment
-dans la phrase suivante de _l’Heptaméron_ de Marguerite de Valois,
-reine de Navarre: «Parlemante qui était femme d’Hircan, laquelle
-n’était jamais oisive et mélancolique, _ayant demandé à son mari congé_
-(permission) _de parler, dist:_ etc.»
-
-Les gens de la campagne disent: _Quand la poule veut chanter comme
-le coq, il faut lui couper la gorge_. Ce qui exprime, au figuré, une
-menace peu sérieuse contre les femmes qui se mêlent de discourir et
-de décider à la manière des hommes, et, au propre, une observation
-d’histoire naturelle. Cette observation est que la poule cherche
-quelquefois à imiter le chant du coq, et que cela lui arrive
-surtout lorsqu’elle est devenue trop grasse et ne peut plus pondre,
-c’est-à-dire dans un temps où elle n’est plus bonne qu’à mettre au pot.
-
-Le même proverbe existe chez les Persans, qui en font l’application aux
-femmes qui veulent cultiver la poésie.
-
-_C’est une poule mouillée._
-
-Cela se dit d’une personne timide, faible, peureuse, incapable de
-montrer lu moindre énergie, parce qu’une poule, lorsqu’elle a été
-surprise par la pluie, se tient à l’écart, sans remuer, comme dans une
-espèce de honte et d’abattement. Il en est de même de la plupart des
-oiseaux, car ils ne peuvent guère voler dès que les barbes de leurs
-pennes ont été mouillées.
-
-_Les poules pondent par le bec._
-
-C’est-à-dire que les poules font une plus grande quantité d’œufs, quand
-elles sont bien nourries.
-
-
-=POULET.=
-
-Billet d’amour, de galanterie.—L’origine du mot _poulet_ dans ce
-sens est généralement rapportée au fait que voici: La difficulté
-de communiquer avec les dames avait fait imaginer aux Italiens le
-singulier moyen d’écrire à leurs maîtresses en leur envoyant une paire
-de poulets; les billets doux étaient glissés sous l’aile du plus gros,
-et l’amante, prévenue par une convention d’usage, ne donnait jamais le
-temps aux argus de se saisir du courrier innocemment contrebandier.
-Cependant tout se découvre à la fin, et les parents, alarmés par
-les conséquences qui pouvaient résulter de ce commerce interlope,
-le dénoncèrent à la justice. Celle-ci crut devoir déférer à leurs
-plaintes, et le premier _ambassadeur d’amour_ pris en flagrant délit,
-fut condamné sans pitié à recevoir l’estrapade, ayant une paire de
-poulets attachés aux pieds. Depuis ce temps, l’expression _portar
-polli_, _porter des poulets_, fut employée en Italie pour désigner le
-métier de proxénète.
-
-Le Duchat pense que la dénomination de _poulet_ donnée aux billets
-d’amour, est venue de ce que ces sortes de billets étaient pliés en
-forme de _poulets_, à la manière dont les officiers de bouche, dit-il,
-plient les serviettes auxquelles ils savent donner différentes figures
-d’animaux.
-
-Fouquet de la Varenne, qui d’abord était garçon de cuisine chez
-Catherine, duchesse de Bar, sœur de Henri IV, parut assez intelligent à
-ce prince pour qu’il le chargeât du département de la galanterie, poste
-plus lucratif qu’honorable; il fit une fortune si considérable à ce
-métier de _porte-poulets_ (expression alors consacrée), que la duchesse
-de Bar lui dit: La Varenne, tu as plus gagné à porter les _poulets_ de
-mon frère, qu’à piquer les miens.
-
-
-=POURCEAU=.—_Aller de porte en porte comme le pourceau de saint
-Antoine_.
-
-Expression qu’on applique ordinairement à un écornifleur, à un
-chercheur de franches lippées.
-
-Saint Antoine, abbé, interprétant à la lettre un passage de l’Écriture
-qui dit que l’Évangile doit être annoncé à toutes les créatures, se
-crut appelé par là à faire entendre la parole de Dieu aux poissons et
-aux bêtes des champs et des bois. Il erra, prêchant sur les bords des
-fleuves et de la mer, au milieu des bruyères et des forêts; mais son
-éloquence ne produisit pas le même effet que la lyre d’Orphée. Elle
-n’attira ni monstre marin, ni tigre, ni lion. Il ne fut suivi, dans
-ses pieuses excursions, que par un pourceau. De là vient qu’il a été
-surnommé en Italie, _saint Antoine du porc_, _santo Antonio del porco_,
-et qu’il a été représenté par les peintres avec ce fidèle compagnon.
-De là vient aussi que les pourceaux lui ont été consacrés. Toutes
-les confréries placées sous la protection de ce saint, engraissaient
-autrefois un grand nombre de ces animaux, dont elles fesaient un
-commerce considérable. Ils portaient quelque marque pour être reconnus,
-et parcouraient tranquillement les rues, sans qu’il fût permis de les
-inquiéter, encore moins de les frapper. On n’avait pas d’autre moyen de
-les faire sortir des maisons où ils s’introduisaient fort souvent, que
-de leur jeter quelque mangeaille dehors pour les y attirer. Ils furent
-supprimés partout, parce qu’ils avaient dévoré plusieurs enfants; mais
-ceux de l’abbaye de saint Antoine furent honorablement exceptés, au
-nombre de douze, qui conservèrent le privilége d’aller de porte en
-porte avec une clochette au cou.
-
-On lit dans le _Carpenteriana_, qu’il y avait autrefois de bons
-religieux qu’on appelait _pourceaux de saint Antoine_, lesquels
-étaient obligés de faire huit repas par jour par esprit de pénitence.
-Ces pourceaux, qui s’engraissaient comme les autres à la plus grande
-gloire de Dieu et aux dépens des fidèles, fesaient consister la piété à
-montrer jusqu’où la peau humaine peut s’étendre.
-
-
-=PRÉSENT=.—_Les petits présents entretiennent l’amitié._
-
-Ce n’est pas sans raison que le proverbe dit _les petits présents_,
-car les présents doivent être réciproques, et, lorsqu’ils sont trop
-considérables pour qu’on puisse les rendre, ils blessent plus la vanité
-qu’ils n’excitent la reconnaissance, ils font naître la haine au
-lieu d’entretenir l’amitié.—Ce proverbe paraît pris de cette pensée
-celtique: «que les amis se réjouissent réciproquement par des présents
-d’armes et d’habits. _Ceux qui donnent et qui reçoivent restent
-longtemps amis_, et ils font souvent des festins ensemble.»
-
-
-=PRETANTAINE.=—_Courir la pretantaine._
-
-Cette expression s’emploie en parlant d’un homme qui va çà et là sans
-sujet, sans dessein, et d’une femme qui fait des sorties, des voyages
-qu’interdit la bienséance. Le mot _pretantaine_, dit Ménage, est une
-onomatopée du bruit que font les chevaux en galopant: _pretantan_,
-_pretantan_, _pretantaine_.
-
-
-=PRÊTER.=—_Prêter pour être payé dans l’autre monde._
-
-C’est ce qu’on appelle encore _un prêter à ne jamais
-rendre_.—L’origine de cette expression proverbiale remonte à un
-antique précepte de la religion druidique, en vertu duquel les Gaulois
-prêtaient de l’argent dans ce monde pour en recevoir le paiement
-dans l’autre. Ils agissaient ainsi pour exprimer leur croyance à
-l’immortalité de l’ame, qu’ils peignaient aussi sur les tombeaux, par
-des figures tenant une bourse à la main. Cette manière de prêter,
-qui devait faire tout à la fois le bonheur des fripons et des dupes,
-n’était point tombée en désuétude dans le moyen-âge, où elle devint une
-source de richesses pour plusieurs couvents. Des voyageurs rapportent
-qu’elle est en usage en Chine et au Japon: les bonzes ou prêtres de ces
-contrées donnent des billets pour l’autre monde en échange de l’argent
-qu’on leur remet dans celui-ci, et ces billets sont payables dans le
-royaume de la lune, où ils enseignent que les ames vivent éternellement.
-
-
-=PRÊTRE.=—_Adroit comme un prêtre normand._
-
-C’est-à-dire maladroit. L’abbé Tuet pense que saint Gaucher, prêtre
-de Normandie, dont il est fait mention dans le bréviaire de Rouen, a
-donné lieu à cette ironie proverbiale qui porte sur l’équivoque du mot
-_gaucher_, lequel désigne le saint et un homme qui ne se sert que de la
-main gauche.
-
-
-=PRIÉ.=—_Rien n’est plus cher vendu que le prié._
-
-Rien ne s’achète plus chèrement que ce qui s’achète par les prières,
-parce que le sacrifice de l’amour-propre est le plus grand de tous les
-sacrifices.
-
-
-=PRIÈRE.=—_Courte prière pénètre les cieux._
-
-_Brevis oratio penetrat cælos._—Ce n’est pas la longueur, c’est la
-ferveur qui rend les prières efficaces.—Proverbe fondé sur ces paroles
-de l’Evangile selon saint Mathieu (ch. VI, v. 7): _Orantes autem
-nolite multum orare sicut ethnici; putant enim quod in multiloquio suo
-exaudiantur. Quand vous priez, n’usez point de beaucoup de paroles,
-comme font les païens qui pensent être exaucés en parlant beaucoup._
-
-«Je ne trouve point de plus digne hommage à la Divinité que cette
-admiration muette qu’excite la contemplation de ses œuvres, et qui ne
-s’exprime point par des actes développés. Mon ame s’élève avec extase
-à l’auteur des merveilles qui me frappent. J’ai lu qu’un sage évêque,
-dans la visite de son diocèse, trouva une vieille femme qui, pour
-toute prière, ne savait dire que O; il lui dit: Bonne mère, continuez
-toujours de prier ainsi; votre prière vaut mieux que les nôtres.—Cette
-meilleure prière est aussi la mienne.» (J. J. Rousseau, _Confessions_,
-part. II, liv. 12.)
-
-=PROCUREUR.=—_C’est le couplet des procureurs._
-
-C’est-à-dire une invective simulée, une gronderie qui n’a rien de
-sérieux, une plaisanterie d’usage et sans conséquence. Allusion à la
-conduite des procureurs qui se disputent vivement pour les droits de
-leurs clients, quand ils sont à l’audience; mais qui, au sortir de là,
-ne se souviennent plus de leur feinte colère et se retirent comme de
-bons amis, en se donnant le bras.—Les philosophes du XVIII^e siècle se
-servaient de cette expression pour désigner les attaques de quelques
-ecclésiastiques de leur parti, auxquels ils permettaient de déclamer
-contre eux, en chaire, pour la forme.
-
-
-=PROMETTRE.=—_Promettre monts et merveilles._
-
-Promettre beaucoup plus qu’on peut ou qu’on ne veut tenir. Les anciens
-employaient la même hyperbole. Perse a dit: _Magnos promittere montes._
-Promettre de grandes montagnes. A ces montagnes, Saluste a joint les
-mers: _Maria montesque polliceri_.
-
-_Promettre des monts d’or._
-
-Faire des promesses magnifiques, mais peu réalisables. Cette expression
-nous est venue des anciens comme la précédente. Elle se trouve
-littéralement dans le _Phormion_ de Térence: _Aureos montes polliceri_.
-Au lieu des _monts d’or_, Plaute a dit _Les monts des Perses, Persarum
-montes qui aurei esse perhibentur. Les monts des Perses qui sont
-réputés être d’or._—L’opinion qu’il existait de pareils monts, était
-encore très accréditée vers la fin du moyen-âge. Wilford, dans ses
-_Recherches asiatiques sur l’Égypte et le Nil_, nous apprend qu’on les
-plaçait par delà Syenne.
-
-
-=PROPHÈTE.=—_Nul n’est prophète dans son pays._
-
-C’est-à-dire que le mérite, que les talents d’un homme sont
-ordinairement méconnus dans son pays, qu’il a moins de succès, est
-moins honoré dans son pays qu’ailleurs.—Ce proverbe est pris des
-paroles suivantes de l’Évangile selon saint Luc (ch. I, v 24): _Nemo
-acceptus est propheta in patriâ suâ._—Les Arabes disent: _Le savant
-est dans sa patrie comme l’or caché dans la mine._
-
-
-=PROUVER.=—_Qui veut trop prouver ne prouve rien._
-
-On détruit par l’exagération l’effet qu’on veut produire, car quiconque
-exagère n’est point cru, et qui n’est point cru n’a rien prouvé.
-
-
-=PRUNE.=—_Ce n’est pas pour des prunes._
-
-Ce n’est pas pour rien.—Sganarelle dit:
-
- Si je suis affligé, _ce n’est pas pour des prunes_.
-
-On fait venir cette expression du conte suivant, rapporté par La
-Monnoye: Martin Grandin, doyen de Sorbonne, avait reçu en présent
-quelques boîtes d’excellentes prunes de Gènes qu’il enferma dans son
-cabinet. Ses écoliers ayant trouvé sa clef, firent main basse sur ses
-boîtes. Le docteur fit grand bruit, et il allait chasser tous ses
-pensionnaires, si l’un d’eux, tombant à genoux, ne lui eût dit: «Eh!
-monsieur; on dira que vous nous avez chassés _pour des prunes_.» A ce
-mot, le bon doyen ne put s’empêcher de rire et il se calma.—Le sel de
-ce conte prouve que cette expression était déjà reçue, et qu’il faut en
-aller chercher l’origine encore plus loin. Elle est née, sans doute, de
-ce que les prunes étaient autrefois très communes et à vil prix, comme
-l’indique ce vieux dicton qu’on emploie ironiquement pour répondre à
-quelqu’un qui offre une chose ou les restes d’une chose dont il est
-dégoûté: _Mangez de nos prunes, nos pourceaux n’en veulent plus_.
-
-
-
-
-Q
-
-
-=QUART-D’HEURE.=—_Le quart-d’heure de Rabelais._
-
-On appelle ainsi un mauvais moment à passer, une circonstance pareille
-à celle où se trouvait Rabelais, quand il fallait compter dans les
-auberges et qu’il n’avait pas de quoi payer sa dépense. On sait
-l’embarras où il se trouva, faute d’argent, dans une hôtellerie de
-Lyon, et le singulier expédient que lui suggéra son génie drolatique,
-pour s’en tirer et se faire conduire à Paris aux frais du procureur du
-roi. Cette anecdote a été souvent racontée; et, quoiqu’elle soit peu
-croyable, elle n’en a pas moins donné lieu à l’expression proverbiale.
-
-
-=QUARTIER.=—_Ne faire de quartier à personne._
-
-C’est n’épargner personne. On dit aussi dans le même sens: _Traiter
-tout le monde sans quartier_.—Ces expressions prirent naissance dans
-les camps, où elles s’employaient pour dire refuser de recevoir à
-composition; littéralement, de recevoir la rançon appelée _quartier_,
-parce qu’elle consistait dans un _quartier_ de la paie d’un officier ou
-d’un soldat qui demandait grâce. Cette manière de se racheter avait été
-introduite dans une guerre entre les Espagnols et les Hollandais.
-
-_Tomber sur les quatre quartiers de quelqu’un._
-
-Le traiter sans ménagement, avec une rigueur excessive.—Métaphore
-prise du combat à l’espadon, où il fut toujours permis de porter des
-coups sur toutes les parties du corps d’un adversaire, tandis que, dans
-les tournois et dans les duels judiciaires, on ne pouvait le frapper
-qu’au buste.
-
-
-=QUENOUILLE.=—_Tomber en quenouille._
-
-Ou disait autrefois: _Tomber de lance en quenouille; à lanceâ ad fusum
-transire_, en parlant des fiefs qui passaient des mâles aux femelles.
-La lance était alors la plus noble de toutes les armes à l’usage des
-gentilshommes, et la quenouille était souvent entre les mains de leurs
-épouses, plus laborieuses que les dames de notre temps. Ce qui fit
-employer le mot _lance_, pour désigner l’homme, et le mot _quenouille_,
-pour désigner la femme.
-
-On lit dans les _Antiquités françoises_ de Fauchet (liv. IV): «Le roi
-Guntchram, mettant une lance ou javeline en la main de Childebert
-(possible que de ceste manière de faire vient le mot de _tumber en
-lance_ ou _tumber en quenouille_, quand un fief chet en la main d’un
-masle ou femelle), il luy dist que c’estoit la marque pour donner à
-cognoistre qu’il mettoit en ses mains tout son royaume.»
-
-C’est une maxime, devenue loi fondamentale, que le royaume de France
-ne peut _tomber en quenouille_, c’est-à dire qu’il ne peut échoir en
-succession aux princesses. Après que les lis eurent été transportés
-dans les armoiries de l’État[77], on dit, dans le même sens, _les lis
-ne filent point_, par interprétation de ces paroles de l’Évangile selon
-saint Luc (ch. XII, v 27): _Considerate lilia quomodo crescunt: non
-laborant, neque nent_, etc. _Voyez comment croissent les lis: ils ne
-travaillent point, ils ne filent point_, etc.
-
-Lorsqu’on parle d’une famille où les filles ont plus d’esprit que les
-garçons, on dit que l’esprit y est _tombé en quenouille_.
-
-
-=QUERELLEUR.=—_Les gens fatigués sont querelleurs._
-
-Parce que l’agitation que la fatigue donne au sang et aux nerfs
-produit une sorte d’impatience naturelle qui s’irrite à la moindre
-contradiction.—Ce proverbe est pris du latin _à lasso rixa quæritur_.
-Il est cité comme ancien et commenté de la manière suivante par Sénèque
-(_Traité de la colère_, l. III, ch. 10): «On en peut dire autant des
-personnes qui ont faim, qui ont soif, qui sont excitées par quelque
-chose qui les échauffe. De même que les plaies sont sensibles au
-moindre tact, et même, à la longue, au moindre soupçon du toucher,
-de même une ame déjà affectée s’offense de la moindre chose; une
-salutation, une lettre, un discours, une simple question suffit pour
-mettre des gens en querelle. On ne peut toucher le corps d’un malade
-sans le faire gémir.»
-
-
-=QUEUE.=—_Faire la queue à quelqu’un._
-
-Le prendre pour jouet ou pour dupe.—Cette façon de parler triviale est
-venue des Latins, qui disaient: _Homuncio trahit caudam, le petit homme
-traîne la queue_, sert de risée; parce qu’on était dans l’usage à Rome
-d’attacher une queue de bête par derrière à ceux qu’on voulait livrer
-au ridicule lorsqu’ils s’endormaient en compagnie. _Veteres_, dit
-Scaliger, _iis quos irridere volebant dormientibus capiti supponebant
-vel caudam vulpis vel quid simile_. Cela se pratique encore très
-souvent dans les joyeuses veillées des hameaux.
-
-Pour enchérir sur cette expression, les soldats et le peuple disent
-_faire une queue de Prussien_, parce que les militaires prussiens
-portaient la queue très longue, il n’y a pas longtemps.
-
-_A la queue leuleu._
-
-Lorsque plusieurs personnes marchent sur un seul rang, à la suite l’une
-de l’autre, on dit qu’elles marchent _à la queue leuleu_, expression
-par laquelle on désigne aussi un jeu dans lequel les enfants imitent
-les loups, autrefois appelés _leux_, qui courent après une louve en
-chaleur. «Le premier loup qui rencontre la louve, dit Pasquier, la
-flairant sous la queue, se met à sa suite; un autre loup se met à
-suivre celui-ci, et le troisième à la queue du second, tellement que de
-queue en queue ils font une grande traînée de loups... De là est venu
-_jouer à la queue leuleu_, par un ancien mot françois.»
-
-_Gare la queue des Allemands._
-
-C’est-à-dire les suites fâcheuses d’une affaire.
-
-Une ancienne coutume allemande voulait que deux personnes obligées
-de se battre en champ-clos fussent assistées de leurs parents
-respectifs, qui devaient prendre, à tour de rôle, la place du
-vaincu, jusqu’à ce que les juges du combat eussent décidé qu’il n’y
-avait plus à satisfaire aux exigences du point d’honneur. De là,
-dit-on, l’expression proverbiale.—Je croirais plus volontiers que
-cette expression est venue de ce que les seigneurs allemands, qui
-se rendaient aux diètes, se fesaient suivre de la plupart de leurs
-vassaux. Cette escorte, qu’ils appelaient leur _queue_, était toujours
-fort considérable, et, quoiqu’elle fût défrayée par eux, elle ne
-laissait pas d’être à charge dans les endroits où elle s’arrêtait.
-Bonneton de Peyrins, parlant de cet usage (_Dissert. sur les
-réjouissances publiques_), nous apprend qu’il était passé en proverbe
-de dire _gare la queue_ pour un particulier qui, donnant un repas,
-voyait arriver chez lui plus de gens qu’il n’en avait invités.
-
-On rapporte qu’un des premiers comtes de Savoie étant allé à Vérone au
-devant de l’empereur Henri II, qui passait d’Allemagne en Italie pour
-se faire couronner, se présenta à la porte du palais de ce prince avec
-une suite si nombreuse de vassaux que les huissiers ne voulurent pas
-l’introduire avec elle. Il leur répondit fièrement qu’il n’entrerait
-point sans sa _queue_, et l’empereur, instruit de sa réponse, ordonna
-qu’on le laissât entrer avec sa _queue_. Ce comte prit de là le surnom
-d’_Amé la queue_, _Amedeus cauda_.
-
-
-=QUIA.=—_Être réduit à quia._
-
-C’est être réduit à l’impossibilité de répondre, comme un argumentateur
-qui, voulant expliquer le pourquoi d’une chose, s’arrêterait à dire
-_quia, quia_ (_parce que, parce que_), faute de trouver une raison.
-Cette expression est prise des disputes de l’école, où l’argumentation
-se fesait en latin.
-
-
-=QUIBUS.=—_Avoir du quibus._
-
-C’est-à-dire avoir des écus _quibus omnia sint_.
-
-
-=QUILLE.=—_Trousser ou prendre son sac et ses quilles._
-
-C’est s’en aller à la hâte. Les quilles sont prises ici au figuré pour
-les jambes.—On dit aussi: _Donner à quelqu’un son sac et ses quilles_,
-c’est-à-dire le renvoyer, le chasser.
-
-_Recevoir quelqu’un comme un chien dans un jeu de quilles._
-
-C’est le recevoir fort mal, le rudoyer.
-
-_Dieu nous garde d’un quiproquo d’apothicaire._
-
-Il n’est pas besoin de dire combien ce _quiproquo_ est
-dangereux.—_Quiproquo_ est un terme formé de trois mots latins, _quid
-pro quo_, que les médecins du XIII^e et du XIV^e siècle mettaient,
-dans leurs ordonnances, en tête d’une colonne particulière où ils
-indiquaient diverses drogues propres à être substituées à d’autres,
-dans le cas où celles-ci viendraient à manquer. Ce terme signifie
-la méprise ou la bévue d’une personne qui prend _quid_ pour _quo_,
-c’est-à-dire une chose pour une autre. Comme on ne fesait guère sentir
-le _d_ dans la prononciation de _quid_, l’usage s’établit de dire
-_qui pro quo_, qu’on laissa en trois mots distincts jusqu’au temps de
-Regnard, comme on le voit dans les vers suivants, que je transcris tels
-qu’ils se trouvent dans les éditions faites du vivant de ce poëte:
-
- Mettez, de grâce, un frein à votre vertigo,
- Et n’allez pas ici faire de _qui pro quo_.
-
-
-=QUOLIBET.=
-
-Il fut une époque du moyen-âge où la totalité des sciences et des arts
-qu’on enseignait dans les écoles se divisait en deux parties, dont
-l’une appelée _quadrivium_, comprenait l’arithmétique, la géométrie,
-l’astronomie et la musique, tandis que l’autre, appelée _trivium_,
-comprenait la grammaire, la logique et la rhétorique. Les savants de
-cette époque se piquaient d’écrire sur toutes ces connaissances, afin
-d’obtenir les honneurs de l’universalité et cet éloge alors assez
-commun, _totum scibile scit_, il sait tout ce qu’il était possible de
-savoir. Ils donnaient à leurs ouvrages le titre de _quodlibet_ (tout ce
-qu’on veut) ou _Quodlibeta_ ou _Quæstiones quodlibeticæ_. Mais comme
-toute leur science se réduisait à des niaiseries scolastiques, ce titre
-fastueux tomba dans le mépris à mesure que la véritable instruction
-fit des progrès, et le mot _quodlibet_, qu’on écrit aujourd’hui
-_quolibet_, ne servit plus qu’à désigner une plaisanterie basse et
-triviale, un pitoyable jeu de mots.
-
-
-
-
-R
-
-
-=RACE.=—_Il vaut mieux être le premier de sa race que le dernier._
-
-Proverbe tiré de la réponse que fit Iphicrate, général athénien, à
-Harmodius le jeune qui lui reprochait d’être fils d’un cordonnier. Je
-suis, dit-il, le premier de ma race, mais toi tu es le dernier de la
-tienne.
-
-=RAILLERIE.=—_La raillerie ne doit point passer le jeu._
-
-La raillerie ne doit pas être trop forte, ne doit pas dégénérer en
-offense. Le proverbe espagnol dit: _A la burla, dexar la quando mas
-agrada_. Il faut s’abstenir de la raillerie, même quand elle plaît le
-plus.
-
-La raillerie est l’éclair de la calomnie (prov. chinois).
-
-_Il n’est pire raillerie que la véritable._
-
-La raillerie la plus blessante est celle qui est la plus juste. Elle
-place l’homme contre lequel elle est dirigée dans une situation
-d’autant plus fâcheuse qu’il ne peut s’en plaindre sans faire voir
-qu’il la mérite et sans se rendre encore plus ridicule. Un proverbe
-espagnol donne un fort bon conseil sur la manière de railler. _A las
-burlas assi ve a ellas que no te salgan a veras. Aux railleries vas-y
-de telle sorte qu’elles ne soient pas prises pour vraies._
-
-
-=RALE.=—_Courir comme un rale._
-
-Le rale est un oiseau de rivage, de l’ordre des échassiers et de la
-famille des macrodactyles. Il court avec une très grande vitesse.
-
- Le rasle noir par les ruisseaux habite,
- Il est cogneu en diverse contrée.
- D’un bon coureur la vitesse est montrée,
- Quand on le dit _comme un rasle aller vite_. (BELON.)
-
-
-=RAT.=—_Avoir des rats._
-
-C’est être capricieux, fantasque.—Le Duchat prétend que cette façon
-de parler fait allusion _à la rate d’où la plupart des bizarreries
-procèdent._ L’auteur de l’_Histoire des rats_ la croit fondée sur la
-supposition qu’un homme sujet à des inégalités d’humeur a la tête
-remplie de _rats_ qui s’y promènent et qui, par leurs différents
-mouvements, y déterminent ses pensées et ses volontés. L’abbé
-Desfontaines pense que _rat_ est ici un vieux mot français formé du
-latin _ratum_ (pensée, résolution, dessein), et qu’on dit d’un individu
-qu’_il a des rats_, par la même raison qu’on dit qu’_il a des idées_,
-pour marquer qu’il a des folies dans la tête. Cette explication me
-paraît préférable à toutes les autres.
-
-
-=RATE.=—_S’épanouir la rate._
-
-Se réjouir.—«La rate s’ouvre et s’épanouit d’aise, dit Fleury de
-Bellingen, et c’est cet épanouissement qui nous contraint à rire par
-la correspondance qu’il y a entre la bouche, qui est l’organe du ris
-extérieur, et la rate qui en est le principe interne.»—Si la chose
-n’est pas vraie, on a cru qu’elle l’était, et cela a suffi pour donner
-lieu à l’expression proverbiale. Du reste, la rate n’a pas été regardée
-seulement comme le siége de la joie, elle l’a été aussi comme le siége
-de la mélancolie, de l’hypocondrie et de la colère, et c’est pour cela
-qu’on dit proverbialement d’un homme quinteux, qui s’emporte sans
-raison, _la rate lui fume_.
-
-_Quand la rate s’engraisse, le corps maigrit._
-
-Quand le fisc s’enrichit le peuple s’appauvrit.—Ce proverbe
-s’appliquait autrefois aux traitants qui ont toujours très bien fait
-leurs affaires au milieu de la misère publique. Il est pris d’un mot
-de l’empereur Trajan. Ce prince, ennemi des exactions, comparait le
-fisc à la rate qui ne grossit pas sans que les autres parties du corps
-diminuent: _Fiscum lieni similem esse dicebat, quo crescente, artus
-reliqui tabescunt._
-
-
-=RECONNAISSANCE.=—_La reconnaissance s’entretient par les bienfaits._
-
-Autant vaudrait dire que la reconnaissance diminue et cesse avec
-les bienfaits. _Est ita naturâ comparatum_, dit Pline le Jeune, _ut
-antiquiora beneficia subvertas nisi illa posterioribus cumules, nam
-quamlibet sæpe obligati, si quid unum neges, hoc solum meminerint quod
-negatum est_ (lib. III, épist. 4). _Telle est la disposition du cœur
-humain que vous détruisez vos premiers bienfaits, si vous ne prenez
-soin de les soutenir par des bienfaits nouveaux. Obligez cent fois,
-refusez une, on ne se souviendra que du refus._
-
-_La reconnaissance est la seule dette qu’un débiteur aime à voir
-s’accroître._
-
-Celui qui a été obligé aime à l’être encore, et souvent il se fait un
-titre du bienfait qu’il a reçu, pour en exiger la continuation.
-
-
-=RÈGLE.=—_Mieux vaut règle que rente._
-
-Maxime d’économie. Avec l’économie, il n’y a point de richesse trop
-petite; sans l’économie, il n’y en a point d’assez grande.—L’opulence,
-disait Mécène à Auguste, vient plutôt de la modération dans la dépense,
-que de l’augmentation dans le revenu. _Non tam multa recipiendo quàm
-non multos sumptus faciendo._—Quelles que soient les richesses d’un
-particulier, il n’est censé riche qu’autant qu’elles sont en proportion
-avec ses dépenses. Si ses richesses ne diminuent point et si ses
-dépenses augmentent, aussitôt il sera moins riche, et bientôt il sera
-pauvre.
-
-Pour devenir riche et pour rester riche, il ne faut pas savoir
-seulement comment on gagne, il faut savoir aussi comment on épargne.
-
-_L’épargne est un grand revenu_, dit un autre proverbe.
-
-
-=REINE.=—_Les reines blanches._
-
-Expression souvent usitée dans les _chroniques_ pour désigner les
-reines de France qui ont survécu aux rois dont elles étaient les
-épouses. _Reine blanche_ (_regina alba_) se disait comme synonyme de
-_reine veuve_, parce que nos anciennes reines portaient le deuil en
-blanc. Anne de Bretagne fut la première qui le porta en noir, à la mort
-de Charles VIII.
-
-«Les couleurs du deuil ont varié suivant les peuples et suivant les
-temps. Dans l’antiquité, les Égyptiens portaient le deuil en jaune et
-les Éthiopiens en gris. A Sparte et à Rome, les femmes le portaient en
-blanc, mais les femmes seulement. Dans le moyen-âge, et jusqu’à la
-fin du XV^e siècle, le blanc était aussi la couleur du deuil pour les
-femmes. En Castille, en Chine et à Siam, le blanc est encore la couleur
-funèbre. En Turquie, c’est le bleu et le violet; en France, et chez la
-plupart des nations européennes, le noir a prévalu: c’était aussi la
-couleur du deuil chez les Grecs et chez les Romains, des mœurs desquels
-participent celles des peuples les plus civilisés.
-
-«Ces différences ne sont pas l’effet du caprice; chaque peuple,
-chaque siècle attachait une idée particulière à la couleur qu’il
-choisissait pour interprète de ses douloureux sentiments. Les uns
-voyaient dans le jaune, couleur de la feuille qui se flétrit, l’image
-de la décomposition des corps; les autres, dans le bleu, l’image de
-la céleste demeure que doit habiter l’ame du juste; le gris rappelait
-à ceux-ci la terre, d’où chacun est sorti et où chacun doit rentrer;
-le violet, couleur sombre, qui néanmoins participe du bleu, exprimait
-pour ceux-là l’espérance et la douleur; le blanc, pour les Chinois
-qui honorent dans les ames de leurs ancêtres des génies protecteurs,
-était un symbole de pureté et d’immortalité. Chez les Grecs et chez
-les Romains, pour qui mourir était descendre dans la nuit éternelle,
-le noir rappelait cette idée lugubre: de toutes les couleurs, c’est
-celle qui convient le mieux au deuil. L’aspect d’une couleur quelconque
-réveillera sans doute l’idée d’un triste sommeil si on l’y a rattachée;
-mais le sentiment qu’elle réveille, le noir l’inspire: le noir par sa
-nature est le deuil lui-même.» (A. V. Arnault.)
-
-
-=REITRE.=—_C’est un vieux reître_.
-
-C’est un homme fin, rusé, expérimenté, un homme _qui a vu du pays_, ou,
-comme on dit en d’autres termes, _un vieux routier_. Le mot _reître_
-vient de l’allemand, _Reitter_, qui signifie cavalier. Les _reîtres_
-étaient un corps de troupes allemandes que le roi de Navarre avait
-appelé au secours des calvinistes, et que le duc de Guise défit à
-Aulneau, le 24 novembre 1587.
-
-
-=RENARD.=—_Le renard change de poil, mais non de naturel._
-
-On vieillit, mais on ne se corrige point; on déguise son caractère,
-mais on ne le change point.—Les Anglais disent: _What is bred in the
-bone will never come out of the flesh. On ne peut arracher de la chair
-ce qui est dans les os._
-
-«Quand on planterait en paradis un arbre qui porte des fruits
-amers, qu’on l’arroserait avec l’eau du fleuve de l’éternité, qu’on
-humecterait ses racines du miel le plus doux, il conserverait toujours
-sa nature et ne cesserait de produire des fruits amers.» (Ferdouci,
-_Satire contre Mahmoud_.)
-
-Les Arabes, les Persans et les Turcs ont ce proverbe, dont ils
-attribuent l’invention à Mahomet: _Crois si tu veux que les montagnes
-changent de place, mais ne crois pas que les hommes changent de
-caractère_.
-
-
-=REPENTIR=.—_Qui se repent est presque innocent._
-
-_Quem pœnitet peccasse pene est innocens._ Ce beau proverbe qu’on
-trouve dans le recueil de Philippe Garnier, a pu être présent à
-l’esprit de Chénier, lorsque, assimilant le repentir à l’innocence, il
-a dit de Dieu avec une élégance exquise:
-
- Pour lui le repentir est encor l’innocence.
-
-«Il n’appartenait qu’à la religion chrétienne d’avoir fait deux sœurs
-de l’Innocence et du Repentir.» (M. de Châteaubriand, _Génie du
-christ._, liv. I, ch. 6)[78].
-
-_Le repentir est une bonne chose, mais il faut se garder de ce qui y
-expose._ (Proverbe danois.)
-
-
-=RESSEMBLER.=—_Ceux qui se ressemblent s’assemblent._
-
-Ce proverbe, si vulgaire, parce qu’il est si vrai, remonte à une très
-haute antiquité. Il se trouve dans l’Odyssée d’Homère (ch. XVII, v.
-218), dans la première épître d’Aristénète, dans la _Sicyonienne_ de
-Ménandre, dans plusieurs passages de Platon, dans Aristote, dans le
-_Traité de la vieillesse_ de Cicéron, et dans la quatrième épître de
-Pline le Jeune, qui le cite d’après Euripide.
-
-
-=RHUBARBE.=—_Passez-moi la rhubarbe, et je vous passerai le séné._
-
-Cette phrase proverbiale, par laquelle deux médecins, divisés
-d’opinion, sont supposés conclure un arrangement, reçoit son
-application, lorsqu’on voit des gens qui s’épargnent réciproquement des
-reproches ou des critiques qu’ils pourraient faire à bon droit l’un de
-l’autre; des gens qui ont l’air de se dire: Passez-moi mes sottises, et
-je vous passerai les vôtres. Elle n’est pas fort ancienne dans notre
-langue, puisque le séné n’est connu en France que depuis 1623.
-
-
-=RICOCHET.=—_C’est la chanson du ricochet._
-
-C’est toujours la même chanson, le même discours.—On prétend que cette
-expression fait allusion à un petit oiseau, autrefois nommé _ricochet_,
-qui répète continuellement son ramage; mais, comme le silence des
-naturalistes sur cet oiseau donne à penser qu’il est fabuleux, il vaut
-mieux croire qu’elle fait allusion à une espèce de vieille chanson où
-les mêmes mots revenaient souvent, et qui était appelée _chanson du
-ricochet_, par une métaphore prise du jeu du ricochet, qui consiste à
-lancer une petite pierre plate sur l’eau, de manière qu’elle y bondisse
-et rebondisse en rasant la surface.
-
-
-=RIPAILLE.=—_Faire ripaille._
-
-Faire grande chère.—On fait venir cette locution populaire de ce que
-Amédée VIII, duc de Savoie, qui fut depuis pape ou antipape sous le nom
-de Félix V, se retira dans le château _Ripaille_, sur le bord du lac
-Léman, pour y passer, dit-on, sa vie au milieu des délices; mais une
-telle explication ne s’accorde guère avec le caractère de ce prince,
-appelé pour sa sagesse le Salomon de son siècle, et mort en odeur de
-sainteté, après avoir déposé la tiare.—Il faut adopter l’étymologie
-de Le Duchat, qui regarde le mot _ripaille_ comme une contraction de
-_repaissaille_, ou celle de M. Eloi Johanneau qui le fait venir de
-_ripuaille_, augmentatif de mépris, dérivé de _repue_.
-
-
-=RIRE.=—_Trop rire fait pleurer._
-
-_Risus profundior lacrymas parit._—Ce proverbe est vrai au figuré
-comme au propre: la joie excessive est ordinairement suivie de la
-tristesse.—_Risum reputavi errorem, et gaudio dixi: Quid frustra
-deciperis?_ (_Ecclésiastique_, chap. II, v 2). _J’ai regardé le rire
-comme une erreur, et j’ai dit à la joie: Pourquoi m’as-tu trompé?_
-
-
-=RIVIÈRE.=—_La rivière ne grossit pas sans être trouble._
-
-Une grande fortune ne s’acquiert pas ordinairement sans quelques moyens
-illicites. Salomon a dit: _Qui festinat ditari non erit innocens_
-(_Prov._, c. XXVIII, v 20). Celui qui se hâte de s’enrichir ne sera
-point innocent. On emploie dans le même sens le vieux proverbe: _Qui ne
-robe ne fait robe_.
-
-
-=ROBIN.=—_Etre ensemble comme Robin et Marion._
-
-C’est-à-dire en parfaite intelligence.—Il y a un fabliau du XIII^e
-siècle, _le jeu du berger et de la bergère_, par Adam de La Halle, où
-Robin et Marion sont représentés comme les parfaits modèles des amants.
-Cette espèce de pastorale que les jongleurs jouaient et chantaient dans
-les festins publics, entre les mets ou après les mets, a sans doute
-donné lieu à l’expression proverbiale.
-
-_C’est un plaisant robin._
-
-Robin est un mot qui vient de _robe_ et signifie proprement _homme de
-robe_. Il se disait autrefois au figuré pour farceur, être facétieux;
-mais il perdit cette acception par le fréquent usage qu’en firent nos
-anciens poëtes dans leurs satires et leurs comédies, et l’expression
-_C’est un plaisant robin_ ne fut plus employée que dans un sens de
-mépris ou d’injure.
-
-De _robin_ on avait fait _robinerie_, qui se trouve dans la _satire
-Ménippée_ comme synonyme de farce.
-
-
-=ROCANTIN.=—_C’est un vieux rocantin._
-
-«Vieux rodrigue, vieux routier qui ne peut plus servir. De l’italien
-_rocca_, qui signifie citadelle. Rocantin, c’est proprement un soldat
-qui a vieilli dans les troupes et qui n’est plus bon qu’à garder une
-forteresse; ou plutôt c’est un vieux chamois qui de sa vie n’a fait
-autre chose.» (Le Duchat.)
-
-
-=ROCHE.=—_C’est un homme de la vieille roche._
-
-Cette locution est du temps de ces chrétiens zélés qui embrassaient la
-vie érémitique et n’avaient d’autre habitation que le creux de quelque
-rocher, renommé dès lors comme le sanctuaire de la piété. Uniquement
-voués au service de Dieu dans leur solitude, ils ne communiquaient
-plus avec le monde que pour consoler les malheureux qui venaient les
-trouver. La véritable charité est modeste: _il lui faut des vertus et
-non pas des noms_. Ceux de ces saints ermites étaient moins connus que
-leurs bienfaits. Mais l’admiration et la reconnaissance savaient y
-suppléer par la désignation d’_homme de la vieille roche_, _vir antiquæ
-rupis_, désignation simple et touchante qui s’est conservée dans notre
-langue pour les personnes de mœurs antiques, ou distinguées par de
-solides qualités, et pour les choses auxquelles on attache quelque idée
-de perfection.
-
-Il se pourrait aussi que cette expression rappelât quelque antique
-roche qui servait de tribunal. _Juris dicendi rupes_; roche où l’on
-disait droit.
-
-Quelques auteurs ont prétendu qu’elle fait allusion à une ancienne
-roche ou mine de turquoises qui est épuisée depuis longtemps, parce que
-ces turquoises étaient plus précieuses que les autres.
-
-
-=RODOMONT.=—_C’est un rodomont._
-
-_Rodomont_, mot qui est formé du latin _rodere montem_, et qui
-signifie un _ronge-montagne_, est le nom que porte, dans les romans de
-chevalerie, un roi d’Alger, brave, mais altier et insolent, dont le
-Boïardo et l’Arioste ont tracé le portrait dans leurs poëmes. Ce nom
-est devenu un appellatif, comme celui de _fier-à-bras_, pour désigner
-un fanfaron, un bravache, un _capitan matamore_[79].
-
-
-=ROGER BONTEMPS.=—_C’est un Roger Bontemps._
-
-Cette dénomination proverbiale qu’on applique à un homme qui n’engendre
-point mélancolie et ne songe qu’à mener joyeuse vie, est, selon Le
-Duchat, une altération de _réjoui, bontemps_, deux épithètes qu’on
-donne à un bon compagnon; et, suivant E. Pasquier, de _rouge bontemps_,
-parce que, dit-il, _la couleur rouge au visage d’une personne promet je
-ne sais quoi de gai et non soucié_. Fleury de Bellingen pense qu’elle
-est venue d’un seigneur nommé _Roger_, de la famille de _Bontemps_,
-dans le Vivarais, homme sans souci et grand amateur de la bonne chère.
-L’opinion la plus accréditée et la plus probable, est celle de l’abbé
-Lebœuf, qui en rapporte l’origine à Roger de Collerye. Ce poëte, qui
-fut prêtre et secrétaire de deux évêques d’Auxerre, Jean Baillet et
-François de Dinteville, à la fin du XV^e siècle et au commencement du
-XVI^e, avait pris le titre de _Bontemps_, justifié par la gaieté de
-son caractère et de ses productions. La première de ses pièces est un
-dialogue intitulé: _Satyre pour l’entrée de la royne à Auxerre_. Les
-vignerons de cette ville y discourent sur les usuriers. Bontemps, qui
-en est un des principaux acteurs, inspire la joie et la communique à
-tous les autres.
-
-On a prétendu que la dénomination de _Roger Bontemps_ concernait Pierre
-Roger, troubadour du XII^e siècle, chanoine d’Arles et de Nîmes, qui
-abandonna ses bénéfices pour aller, de cour en cour, jouer des comédies
-dont il était l’auteur; mais on n’a appuyé cette assertion d’aucune
-preuve.
-
-
-=ROI.=—_Travailler pour le roi de Prusse._
-
-C’est travailler sans recevoir aucun salaire.—Il est question du gros
-Frédéric Guillaume I^{er}, roi de Prusse. «C’était, dit Voltaire, un
-véritable vandale, qui, dans tout son règne, ne songea qu’à amasser de
-l’argent; jamais sujets ne furent plus pauvres que les siens. Il avait
-acheté à vil prix une partie des terres de sa noblesse, laquelle avait
-mangé bien vite le peu d’argent qu’elle en avait tiré, et la moitié de
-cet argent était rentré encore dans les coffres du roi par les impôts
-sur la consommation. Toutes les terres royales étaient affermées à
-des receveurs qui étaient en même temps exacteurs et juges, de façon
-que, quand un cultivateur n’avait pas payé au fermier à jour nommé,
-ce fermier prenait son habit de juge, et condamnait le délinquant au
-double. Il faut observer que, quand ce même juge ne payait pas le roi
-le dernier du mois, il était lui-même taxé au double le premier du mois
-suivant.»
-
-
-=RONDE.=—_A la ronde, mon père en aura._
-
-Un jeune homme, assis à table, en nombreuse compagnie, à côté de son
-père, en reçut un soufflet pour une parole inconvenante qu’il s’était
-permise. Indigné d’avoir été traité de la sorte devant le monde, il se
-leva soudain dans un transport de rage; mais comme il ne pouvait se
-venger sur son père, il se précipita sur son voisin qui avait l’air de
-sourire et lui rendit le soufflet, en s’écriant: _A la ronde, mon père
-en aura._ De là ce dicton, dont on se sert quand on fait passer quelque
-chose de main en main.
-
-
-=ROSSIGNOL.=—_C’est le rossignol d’Arcadie._
-
-Au propre, c’est un baudet; au figuré, c’est un ignorant, un chanteur
-détestable.—Les Grecs et les Romains assimilaient les hommes d’une
-grande ignorance aux ânes d’Arcadie, qu’ils regardaient comme
-les prototypes de l’espèce. Nous avons adopté cette comparaison
-proverbiale, et nous avons dit d’abord un _roussin d’Arcadie_, puis
-nous avons substitué plaisamment le nom de rossignol à celui de
-roussin, avec lequel il a une certaine analogie phonique, par allusion
-au trait de la fable qui représente le dieu Pan donnant des leçons de
-musique à ces stupides animaux.
-
-Cette tradition mythologique est fondée sans doute sur l’observation
-de quelques effets extraordinaires produits par les sons mélodieux de
-la voix ou des instruments sur ces stupides animaux, qui ont montré
-quelquefois une délicatesse d’oreille, dont bien des gens pourraient
-être jaloux. Témoin l’âne dont parle le père Regnault: cet âne
-élevait la tête par dessus le chapeau d’un joueur de flûte pour mieux
-l’entendre, et, dans cette position, il restait la bouche béante à
-l’écouter. Témoin encore l’âne d’Ammonius, commentateur d’Aristote.
-Ce second amateur était plus remarquable encore que le premier. Le
-patriarche Photius était si émerveillé de ses qualités, qu’il a cru
-devoir en faire une mention honorable dans un ouvrage de théologie où
-il assure que cet illustre baudet, entendant son maître déclamer ou
-chanter des vers, oubliait les meilleurs chardons placés devant lui, et
-souffrait la faim plutôt que d’interrompre son attention.
-
-_Quand le rossignol a vu ses petits il ne chante plus._
-
-Cet adage qu’on emploie pour dire que quand on a des enfants on perd
-la gaieté, est fondé sur une opinion erronée. Il est vrai que le
-rossignol, distrait par le soin de chercher de la nourriture à ses
-petits et de leur en apporter, chante moins fréquemment, mais il chante
-encore. Cependant après la seconde ponte, dit Valmont de Bomare, il n’a
-plus ce ramage qui le mettait au-dessus de tous les autres chantres
-des bois. A ces chants si variés, si mélodieux qui embellissaient le
-printemps, succède une voix rauque, monotone, qui est moins un chant
-qu’une sorte de croassement; et c’est parce que la voix du rossignol
-est ainsi changée en été, qu’on a cru que cet oiseau ne chantait plus,
-ou que cette voix ne sortait plus du même gosier.
-
-
-=ROUÉ.=—_C’est un roué._
-
-L’usage attache quelquefois à certains mots une nouvelle acception
-tellement différente de l’acception primitive, qu’il semble qu’il n’y
-ait entre elles aucun point de connexité, et l’usage est alors accusé
-d’être inconséquent; cependant il ne passe point d’une extrémité à
-l’autre sans y être amené par des analogies réelles, et la mutation de
-sens qu’il opère dans un vocable, quelque brusque et quelque bizarre
-qu’elle paraisse, n’a pas lieu sans préparation et sans régularité.
-C’est une vérité reconnue en linguistique; mais il se trouve plus
-d’un cas où il n’est pas facile de la mettre en évidence, et les
-étymologistes, avec leurs conjectures multipliées, ne font trop souvent
-qu’ajouter à la difficulté. Ces messieurs, habitués à voir tant de
-choses dans l’assemblage de quatre ou cinq lettres, n’y voient pas
-d’ordinaire la seule chose qu’il importe de découvrir; ils ressemblent
-assez bien à ce personnage de _la Gageure imprévue_, qui veut nommer
-toutes les pièces de la serrure, et n’oublie que la clef. La clef,
-voilà justement ce qui leur a manqué, lorsqu’ils ont voulu nous montrer
-l’origine du nom de _roué_, employé comme synonyme d’_homme sans
-principes et sans mœurs, qui donne à ses vices des dehors brillants_.
-Ils se sont bien accordés à nous dire ce que l’histoire nous apprend,
-qu’il fut introduit à l’époque de la régence, où il servit spécialement
-à désigner les débauchés et les libertins de la cour; mais ils ont
-différé d’avis en cherchant à nous expliquer par quelle déduction
-logique il put être amené à une signification si éloignée de celle
-qu’il avait eue jusqu’alors. Je vais offrir l’extrait des diverses
-gloses qu’ils lui ont consacrées, et l’on verra combien ces messieurs
-ont été habiles à suppléer à la vérité par la variété. Quelques-uns
-ont décidé, sur la foi d’un passage des Mémoires de Saint-Simon, que
-ce nom fut imaginé par le régent lui-même, pour qualifier l’abbé
-Dubois qui était, dans toute l’étendue du terme, un _homme à rouer_.
-D’autres ont prétendu, au contraire, que _roué_ ne fut point dit pour
-_rouable_, et ils l’ont dérivé d’une parole de certain ivrogne qui,
-traversant la place de Grève, en 1719, et se croyant insulté par des
-imprécations que la douleur arrachait à un criminel condamné à expirer
-sur la roue, se posa en face de ce malheureux, et lui dit à haute voix:
-«Mon ami, ce n’est pas le tout que d’être roué, il faut encore être
-honnête.» Cette folle leçon, dont on rit beaucoup, devint, en quelques
-heures, l’entretien de tous les cercles de Paris; elle donna lieu de
-supposer un être tel que l’ivrogne le souhaitait, un modèle de _roué_
-décorant son infamie de belles manières; et comme les jeunes seigneurs
-du temps semblaient façonnés sur un pareil modèle, on les appela _les
-roués_. Suivant une troisième opinion que j’ai recueillie en lisant
-des remarques écrites à la main sur les derniers feuillets d’un vieil
-exemplaire des _Philippiques_, cette singulière dénomination aurait
-eu une autre origine, que l’annotateur anonyme raconte ainsi: «Les
-ennemis du régent répandaient sans cesse contre lui les plus odieuses
-calomnies; ils s’appliquaient surtout à flétrir sa vie privée, afin
-d’en faire rejaillir le déshonneur sur sa vie politique, qui fut
-toujours pleine de noblesse et de gloire. Dans cette intention, ils
-tranfformaient en orgies abominables les soupers qu’il fesait avec
-quelques courtisans trop dissolus, mais doués de beaucoup d’esprit et
-d’agréments, tels que Nocé, le jeune comte de Broglie et le marquis de
-Canillac; ils comparaient le prince à Héliogabale; ils assimilaient
-aussi ses commensaux aux vils parasites de cet empereur. Or, ceux-ci
-avaient été surnommés, comme Lampride nous l’apprend, _amici Ixionii_,
-amis Ixioniens, parce que leur maître se donnait quelquefois le
-divertissement de les faire lier à une roue de moulin, au branle de
-laquelle ils plongeaient dans l’eau, et tournaient comme Ixion. On
-trouva plaisant de transporter aux autres le même sobriquet, traduit en
-français d’une manière originale par le terme de _roués_.»
-
-Ces explications sont assez curieuses, et c’est à ce titre seul que
-je les ai reproduites, car rien ne démontre qu’aucune d’elles soit
-conforme à l’exacte vérité. Maintenant voici la mienne, que je crois
-fondée sur des faits incontestables.
-
-Longtemps avant l’introduction de _roué_, on se servait proverbialement
-de l’expression _bon rompu_, qui figure dans plusieurs passages de nos
-anciens écrivains, notamment dans cette phrase de Brantôme: «_Ce bon
-rompu_ de Louis XI aima toutes les femmes.» Et par cette expression,
-qui ne fesait nullement allusion à un supplicié, on entendait
-un bon _compagnon_, _un bon vivant_, _un bon vaurien_, suivant
-l’interprétation de Cotgrave dans son dictionnaire français-anglais,
-imprimé à Paris sous le règne de Louis XIII. Quelquefois, au lieu
-de dire _un bon rompu_, on disait sans correctif un _rompu_:
-ainsi s’exprimaient et s’expriment encore les Provençaux et les
-Languedociens, en parlant d’un mauvais sujet _rompu à toutes sortes de
-malices et de ruses_. Or rien n’était plus naturel que de transporter
-cette signification figurée de _rompu à roué_, puisque les deux mots
-étaient synonymes au propre, et c’est là précisément ce qui eut lieu à
-l’époque de la régence, où _roué_ fut admis comme variante de _rompu_,
-qui déjà était presque tombé en désuétude. Le nouveau mot ne devait
-pas inspirer beaucoup de répugnance dans ce temps d’immoralité où les
-scandales se donnaient par respect humain; d’ailleurs, ce que son
-acception primitive pouvait avoir de révoltant était alors dissimulé en
-grande partie par d’autres acceptions que l’usage lui avait attribuées.
-Au siècle de Louis XIV, siècle du bon goût et des convenances, on
-l’avait employé métaphoriquement sans y attacher aucune idée choquante,
-pour désigner une personne tourmentée par une extrême souffrance. On en
-trouve la preuve dans une lettre de madame de Sévigné, où la duchesse
-de Fontange, malade et accablée de douleur de n’être plus maîtresse en
-titre, du roi, est appelée _une espèce de rouée_. Cette remarque ne
-paraîtra pas, je l’espère, sans quelque intérêt moral, puisqu’elle tend
-à prouver ce que peut souvent l’habitude du mot pour sauver l’odieux de
-la chose.
-
-Il n’est donc pas étonnant que les brillants séducteurs de la cour du
-Régent aient été surnommés _les roués_; il ne l’est pas non plus qu’ils
-aient accepté ce sobriquet, et qu’ils se soient plu à le porter. On
-sait qu’ils l’expliquaient eux-mêmes en courtisans; ils se disaient
-_hommes prêts à se faire rouer_ pour le prince; sur quoi le prince
-remarquait en plaisantant qu’ils auraient mieux fait de dire _hommes
-bons à rouer_. L’affectation marquée qu’ils mirent à se donner cette
-qualification, leur attira cette épigramme: «Ils se sont approprié
-le nom de _roués_ pour se distinguer de leurs valets qui ne sont que
-des pendards;» mais l’épigramme, toute bonne qu’elle était, n’empêcha
-point de les prendre pour modèles; bientôt la ville et la province
-eurent aussi leurs roués, réverbérations dégradées de ce foyer de vices
-brillants qu’on voyait alors à la cour.
-
-La révolution fit disparaître une telle dénomination du langage usuel.
-L’empire et la restauration ne l’y rappelèrent point. Aujourd’hui on a
-voulu la faire revivre dans une acception politique trop connue pour
-qu’il soit besoin de l’expliquer.
-
-
-=ROUET.=—_Etre au rouet._
-
-Être au bout de ses expédients.—Cette expression, qu’on trouve dans
-Montaigne (_Ess._, liv. II, ch. 12), est prise de la vénerie, où elle
-s’emploie au propre, suivant Cotgrave, en parlant du lièvre qui, épuisé
-par une longue course, ne fait plus que tourner autour des chiens.
-
-
-=RUBRIQUE.=—_Savoir toutes les rubriques._
-
-L’écriture rouge était une prérogative de la famille impériale à
-Constantinople, et Léon I^{er} avait ordonné qu’aucun décret ne fût
-réputé authentique, s’il ne portait la signature du souverain en encre
-rouge. C’est pour cela, autant que pour la facilité des recherches, que
-s’introduisit l’usage d’écrire en encre rouge dans les _institutes_,
-les titres des lois, parce que les lois émanaient de l’empereur. Ces
-titres furent nommés _rubricæ_, _rubriques_, à cause de la couleur
-rouge; et de là vint l’expression: _Savoir toutes les rubriques_, qui
-s’employa primitivement en parlant d’un avocat habile dans la science
-du droit et rompu à toutes les ruses de son métier.
-
-
-
-
-S
-
-
-=SAC.=—_Donner à quelqu’un son sac._
-
-C’est le congédier brusquement, le mettre dehors, le casser aux gages.
-
-Jean Goropius, auteur brabançon, surnommé Becanus, a remarqué que le
-mot _sac_ est commun à presque toutes les langues; car on dit _sakkos_
-en grec, _saccus_ en latin, _sakk_ en goth, _sac_ en anglo-saxon,
-_sack_ en anglais, en allemand en danois et en belge, _sacco_ en
-italien, _saco_ en espagnol, _sak_ en hébreu, en chaldéen et en turc,
-_sac_ en celtique, _sach_ en teuton, etc. Voulez-vous savoir la raison
-qu’il donne de cette conformité? Vous allez rire: c’est, dit-il, parce
-que, à l’époque de la confusion des langues, aucun des ouvriers qui
-travaillaient à la tour de Babel, n’oublia, en partant, de prendre son
-sac.
-
-_Se couvrir d’un sac mouillé._
-
-C’est faire paraître le tort qu’on a en alléguant de mauvaises excuses,
-c’est trahir ses défauts en cherchant à les cacher. Cette expression
-est une métaphore prise des sculpteurs. Elle fait allusion à la
-draperie humide qui se colle sur les formes d’une statue.
-
-_L’affaire est dans le sac._
-
-Tout est préparé pour que l’affaire réussisse, on peut la regarder
-comme terminée.—Allusion au sac dans lequel on renfermait autrefois
-les pièces d’une procédure. De cet usage sont venues aussi les
-expressions _voir le fond du sac_, pour dire pénétrer ce qu’une affaire
-a de plus secret, de plus caché, et _juger sur l’étiquette du sac_,
-c’est-à-dire prononcer sur une question difficile, sans se donner le
-peine de s’en instruire.
-
-Le mot _étiquette_ a une origine curieuse: dans le temps où la
-langue latine était la seule en usage au barreau, les avocats et
-les procureurs écrivaient sur le sac de leurs parties: _est hic
-quæstio_, etc. (c’est ici l’état de la cause de tel ou de tel), et
-par abréviation: _est hic quæst_.., devenu ensuite _estiquette_, et
-maintenant _étiquette_.
-
-
-=SAFRAN.=—_Être réduit au safran._
-
-Cette expression, très usitée autrefois pour marquer l’insolvabilité
-d’un débiteur, est fondée sur l’usage où l’on était de peindre en jaune
-le devant de la maison d’un banqueroutier, et même d’une personne
-convaincue de félonie. Sauval rapporte, dans ses _Antiquités de Paris_,
-que les portes et les fenêtres de l’hôtel du connétable de Bourbon, qui
-avait pris les armes contre son roi, furent barbouillées de jaune par
-la main du bourreau.
-
-
-=SAIGNÉE.=—_Selon le bras la saignée._
-
-C’est-à-dire il faut proportionner la dépense au revenu; il ne faut pas
-taxer un homme au delà de ses facultés.—Ce proverbe, très ancien, dut
-peut-être son introduction à l’abus qu’on fit de la saignée en France,
-depuis les premiers temps de la monarchie jusqu’au XVI^e siècle. On
-la regardait comme un excellent préservatif ou un excellent remède
-contre la plupart des maladies, ainsi qu’on le voit dans l’_Almanach
-astral des saignées_, et dans un petit livre intitulé: _Petit traité
-pour faire des saignées sur tout le corps humain_, etc. «On saignait
-à toutes les veines, dit M. A. A. Monteil, d’après cet ouvrage, aux
-veines des cuisses pour le mal d’oreilles, à la cheville pour le mal
-de dents, entre le pouce et l’index pour alléger le mal de tête et
-pour la rogne, au doigt auriculaire pour la fièvre quarte, au bout du
-nez pour nettoyer la peau de celui qui craignait la lèpre. On saignait
-pour dégager le cerveau et donner de la mémoire, pour purifier le
-cerveau et donner de l’esprit.» C’était surtout dans les couvents, soit
-d’hommes, soit de femmes, qu’on jugeait la saignée salutaire. On l’y
-employait avec si peu de modération, que le concile d’Aix-la-Chapelle,
-tenu en 817, crut devoir prescrire de n’en user qu’au seul cas où la
-santé l’exigerait. Cependant cette décision n’arrêta pas longtemps
-le mal. La saignée fut remise en vigueur comme moyen nécessaire pour
-réprimer l’aiguillon de la chair. On établit en règle qu’elle serait
-pratiquée un jour de chaque mois, qu’on désigna, dans les calendriers
-des bréviaires monastiques, sous la dénomination de _dies æger_, _jour
-malade_; et cette saignée générale fut appelée _minutio monachi_,
-_amoindrissement du moine_; _minutio monachæ_, _amoindrissement de la
-moinesse_. Dans la suite, l’autorité civile intervint pour qu’une telle
-opération n’eût pas lieu aussi souvent; et il y a un réglement de saint
-Louis, d’après lequel les religieuses de Pontoise devaient se faire
-saigner six fois par an seulement, aux époques de Noël, du mercredi
-des Cendres, de Pâques, de la Saint-Pierre, de la mi-août et de la
-Toussaint.
-
-
-=SAINT.=—_Ne savoir à quel saint se vouer._
-
-C’est n’avoir plus de ressource, ne savoir plus à qui recourir.
-
-Il n’est pas besoin sans doute de dire que cette locution est fondée
-sur l’usage de se vouer à quelque saint, comme les païens se vouaient
-à quelqu’un de leurs dieux, pour échapper à une maladie ou à une
-situation périlleuse; mais il est assez curieux de remarquer une
-superstition singulière introduite par cet usage. C’est celle qui
-attribue aux saints une vertu analogue au nom qu’ils portent: par
-exemple, saint Clair est réputé guérir le mal des yeux; saint Mamès,
-des mamelles; saint Main, des mains; saint Genou, des genoux; saint
-Claude redresse les pieds des gens qui clochent ou boitent; saint
-Célérin donne de la célérité à ceux qui ne sont pas ingambes; saint Lié
-assouplit et délie les nerfs des enfants noués; saint Cri, les empêche
-de crier; saint Fort et saint Guinefort donnent des forces aux faibles;
-saint Tanche étanche le sang des blessés; saint Langueur préserve de
-la langueur et de la phthisie; saint Boniface produit cet embonpoint
-qui rend la face ronde et rebondie; saint Acaire fait passer l’humeur
-acariâtre des femmes; saint Rabonni rabonnit les maris quinteux ou
-les fait mourir au bout de l’année, car suivant la remarque d’une
-commère qui croyait lui devoir la mort du sien, _c’est un bon saint
-qui accorde quelquefois plus qu’on ne lui demande_. Plusieurs de ces
-saints guérisseurs, dont la liste est beaucoup plus longue que celle
-qu’on vient de lire, ont une origine populaire que n’a point reconnue
-la légende authentique.
-
-
-=SAINT-MALO.=—_Il a été à Saint-Malo._
-
-Vers le XI^e siècle, la plupart des habitants de l’ancienne cité
-d’Aleth, aujourd’hui Saint-Servant, exposée sans cesse aux attaques
-des pirates, se retirèrent sur le rocher d’Aaron, petite île qui fut
-jointe depuis à la Terre-Ferme par une chaussée, et ils y jetèrent les
-fondements d’une ville à laquelle ils donnèrent le nom de _Saint-Malo_,
-leur évêque. Cette position, hérissée de récifs et défendue par
-quelques ouvrages de fortification, leur offrit un sûr abri. Pour
-éviter toute surprise, ils imaginèrent d’en confier la garde à une
-troupe de dogues qu’ils lâchaient toutes les nuits; ces animaux étaient
-dressés à faire la ronde autour des remparts, et ils déchiraient tous
-ceux qu’ils rencontraient. C’est de cet usage, longtemps conservé
-chez les Maloins, qu’est né le dicton, dont on fait l’application à
-une personne dépourvue de mollets, en supposant que les chiens de
-Saint-Malo les lui ont mangés.
-
-
-=SALADE.=—_Donner une salade à quelqu’un._
-
-C’est le tancer, lui faire une correction.—La salade, dont il s’agit
-ici, est une espèce de casque léger, autrefois à l’usage d’un corps de
-cavalerie qui fut appelé _corps des salades_, comme on le voit dans
-les _Commentaires_ de Blaise de Montluc: lorsqu’un soldat avait commis
-quelque faute, on lui mettait une salade sur la tête, et on le traitait
-de la même manière que les soldats auxquels on donnait _le morion_
-(voyez ce mot), de là l’expression.
-
-Voltaire a prétendu que de l’italien _celata_, qui signifie _elmo_,
-heaume, casque, armet, les soldats français, en Italie, formèrent le
-mot _salade_, de sorte que quand on disait _il a pris sa salade_, on ne
-savait si celui dont on parlait avait pris son casque ou des laitues.
-
-Cette étymologie n’est pas tout à fait vraie. Le mot _salade_ est
-beaucoup plus ancien que ne l’a cru Voltaire. Bertrand de Born l’a
-employé dans sa pièce de vers, qui a pour titre _I eu m’escondisc_.
-
- Escut al colh, cavalg’ieu ab tempier,
- Et port _sellat_ capairon traversier.
-
- L’écu au cou, je chevauche avec la tempête, et porte en salade un
- chaperon traversier.
-
-On trouve _celata_ et _salada_ dans les _Glossaires_ de Ducange et de
-Carpentier: _celata_ vient du verbe latin _celare_ (céler, cacher,
-couvrir), et _salada_ est une altération de _celata_. On dit dans
-le patois du département de l’Aveyron _sala_ (couvrir) et _désala_
-(découvrir). _Celata_ et _salada_ désignent donc proprement une
-couverture de tête.
-
-
-=SANCTUAIRE.=—_Peser une chose au poids du sanctuaire._
-
-C’est l’examiner avec toute l’exactitude possible, l’apprécier selon
-les règles de la plus sévère conscience.—Cette expression nous est
-venue des Hébreux. L’unité et la régularité des poids et mesures leur
-étaient expressément recommandées, dit M. Salvador, et chaque année le
-sénat déléguait des hommes intègres pour en faire la vérification, en
-les rapprochant d’un étalon conservé dans le temple.
-
-
-=SANCTUS.=—_Je l’attends au sanctus._
-
-On jugeait autrefois du talent d’un chantre par sa manière de chanter
-le _sanctus_, dont la musique exigeait beaucoup de force et de
-souplesse dans la voix, et c’est ce qui donna lieu au dicton, _je
-l’attends au sanctus_, c’est-à-dire au véritable point de la difficulté.
-
-
-=SANG.=—_Bon sang ne peut mentir_.
-
-Proverbe très usité pour exprimer les sympathies de la parenté ou pour
-signifier que les personnes nées d’honnêtes parents ne dégénèrent
-point.—Les Écossais disent: _Blood is not water_, _le sang n’est pas
-de l’eau_.
-
-
-=SARDONIQUE.=—_Ris sardonique ou sardonien._
-
-«On assigne différentes origines à cette expression qui était usitée
-chez les Grecs et chez les Latins; les uns la font venir d’une herbe
-de Sardaigne qui causait la mort à ceux qui en goûtaient, mais qui les
-fesait mourir en riant; d’autres la tirent d’un usage du même pays, où
-l’on immolait à Saturne les vieillards qui passaient soixante-dix ans,
-et cette cérémonie se fesait en riant; d’autres enfin disent que les
-vieillards mêmes, dans le temps qu’on les immolait et que, pour orner
-le sacrifice, on leur donnait de grands coups de fouet sur le bord de
-leur fosse, se fesaient un honneur de rire. Ainsi le ris sardonien
-signifie un ris mêlé de douleur.» (M. JOS.-VICT.-LECLERC.)
-
-
-=SAUCISSON.=—_Il a mangé du saucisson de Martigues._
-
-Cette locution, dont on se sert en Provence, en parlant de quelqu’un
-qu’on veut taxer de bêtise, est fondée sur un conte imaginé pour
-ridiculiser les habitants de Martigues, petite ville maritime du
-département des Bouches-du-Rhône.
-
-Ces bonnes gens, dit le conte, se persuadèrent un beau jour que les
-saucissons d’Arles étaient une espèce de fruit qui venait en plein
-champ comme les aubergines. En conséquence, ils se cotisèrent pour en
-acheter deux ou trois douzaines, recueillirent les grains de poivre qui
-s’y trouvaient, et les semèrent en commun. Ensuite ils eurent soin de
-bien arroser le terrain où ils avaient déposé cette précieuse graine,
-et d’épier soir et matin si elle commençait à pousser. Quelques-uns
-d’entre eux, l’oreille collée contre terre, prétendirent qu’ils
-entendaient les germes lever. Tous furent alors dans la jubilation,
-et, formant une joyeuse farandole, ils se rendirent à l’Hôtel de ville
-afin de donner cette bonne nouvelle aux consuls. Mais dans un si grand
-empressement, ils ne songèrent point à laisser des gardiens à l’endroit
-dépositaire de leurs espérances. Le malheur voulut qu’un âne échappé
-vint y brouter; et comme la récolte attendue manqua totalement, ce
-maudit animal fut accusé d’avoir mangé les saucissons en herbe.
-
-
-=SAVONNETTE.=—_Savonnette à vilain._
-
-Avant la révolution de 1789, on appelait de ce nom certaines charges
-qui anoblissaient et lavaient pour ainsi dire de la tache de la roture
-ceux à qui elles étaient conférées à prix d’argent. Il y avait en
-France un nombre considérable de ces vilains décrassés.
-
-
-=SCRUPULE.=—_C’est un scrupule de saint Macaire._
-
-Un scrupule absurde produit par quelque bagatelle, un acte de bigoterie
-ridicule.—La légende dorée rapporte que saint Macaire fit pénitence au
-pain et à l’eau, pendant cinq ans, pour avoir tué avec trop de colère
-une puce qui le piquait. De là ce dicton que j’ai entendu citer dans
-le Midi de la France, et que je n’ai pas cru indigne d’être recueilli,
-puisque le trait sur lequel il est fondé a fourni à Molière ces vers
-plaisants du portrait de _Tartuffe_ (acte 1, sc. 6):
-
- Il s’impute à péché la moindre bagatelle,
- Un rien presque suffit pour le scandaliser;
- Jusque-là qu’il se vint, l’autre jour, accuser
- D’avoir pris une puce, en faisant sa prière,
- Et de l’avoir tuée avec trop de colère.
-
-
-=SEMAINE.=—_La longue semaine._
-
-On a appelé ainsi la semaine pendant laquelle les apôtres attendaient
-la venue du Saint-Esprit, c’est-à-dire la semaine qui précède la
-Pentecôte, parce qu’on a supposé qu’une semaine passée dans l’attente
-est toujours longue.
-
-
-=SEPTHEURIER.=—_Discourir comme un septheurier._
-
-_Septheurier_ est un mot dont on se servait autrefois au palais pour
-désigner un avocat qui plaidait à l’audience de sept heures. Le peuple
-s’imagina que cet avocat parlait pendant sept heures, et de là vint
-l’expression proverbiale dont on fait l’application à un discoureur qui
-ne se pique pas de brièveté.
-
-
-=SERVITEUR.=—_Je suis votre serviteur._
-
-Formule de civilité dont on se sert en saluant quelqu’un ou en
-terminant une lettre. Comme cette formule ne tire point à conséquence
-depuis que les mœurs féodales qui la firent naître n’existent plus, on
-a pris l’habitude de l’employer ironiquement dans la conversation pour
-dire: Je suis d’un avis opposé; ne comptez pas sur moi.—Mercier l’a
-placée très heureusement dans ce distique improvisé, le jour même où
-Napoléon se fit couronner empereur.
-
- Du grand Napoléon j’étais l’admirateur,
- Il me dit son sujet.—_Je suis son serviteur._
-
-
-=SEUL.=—_Quand on est seul on devient nécessaire._
-
-Pour dire qu’un homme à qui on n’oppose aucune espèce de concurrence
-est sûr de voir tout le monde recourir à lui, et se soumettre à ses
-conditions.
-
-
-=SIÉGE.=—_Son siége est fait._
-
-L’abbé de Vertot, chargé de composer l’histoire de l’ordre de
-Malte, écrivit à un chevalier de cet ordre pour lui demander des
-renseignements précis sur le fameux siége de Rhodes. Ces renseignements
-s’étant fait longtemps attendre, il n’en continua pas moins son
-travail, qui était fini, lorsqu’ils arrivèrent. La conscience de
-l’auteur ne se trouva pas du tout gênée par les points de désaccord qui
-existaient entre son récit et la vérité. Il se contenta de répondre à
-son correspondant: _Mon siége est fait_; mot qui passa en proverbe,
-pour exprimer qu’on veut persister dans son idée, se tenir au parti
-qu’on a pris, quoique l’on en sente l’erreur.
-
-
-=SIEN.=—_A chacun le sien ce n’est pas trop._
-
-Il faut que chacun puisse jouir de ce qui lui appartient, sans qu’on
-vienne le lui disputer.
-
-_On n’est jamais trahi que par les siens._
-
-La raison en est toute simple: c’est qu’on ne prend pas d’ordinaire les
-étrangers pour confidents de ses projets.
-
- Ah! la main la plus chère est souvent imprudente,
- Et le dard de Céphale a blessé son amante. (LEBRUN.)
-
-
-=SINGE.=—_Payer en gambades ou en monnaie de singe._
-
-Cette locution est venue de ce que, dans un tarif fait par saint Louis
-pour régler les droits de péage qui étaient dus à l’entrée de Paris
-sous le petit Châtelet, les _joculateurs_ étaient exempts de payer en
-fesant jouer et danser leurs singes devant le péager. Voici les propres
-termes de ce tarif: «Li singes au marchant doibt quatre deniers, se il
-por vendre le porte; se li singes est à homme qui l’aist acheté por son
-déduit, si est quites, et se il singes est au joueur, jouer en doibt
-devant le péagier, et por son jeu doibt estre quites de toute la chose
-qu’il achète à son usage et aussitôt le jongleur sont quite por un ver
-de chanson.» (_Establissements des métiers de Paris_, par Estienne
-Boileau, chapitre _del péage de Petit Pont_.)
-
-Les mots qui terminent ce passage curieux donnent aussi l’origine
-de cette autre expression proverbiale, _payer de chansons_ ou _en
-chansons_.
-
-Jean le Chapelain, dans son _Dit du segretain_ (sacristain) _de Cluny_,
-atteste que de son temps régnait la coutume de défrayer son hôte par
-une chanson ou par un conte.
-
- Usages est en Normandie
- Que qui hebergiez est qu’il die
- Fable ou chanson die à son oste.
- Cette coutume pas n’en oste
- Sire Jehan li Chapelain.
-
-_Caresses de singe._
-
-On croit que le singe réserve toute son affection pour un seul de ses
-petits, qui ne s’en trouve pas plus heureux, car tandis que les autres
-échappent à la haine du père, en fuyant loin de lui, cet objet de
-ses préférences, sans cesse léché et sans cesse caressé, devient la
-victime de cette tendresse insensée, et finit par être étouffé dans les
-embrassements. De cette observation, mise en apologue par Ésope, est
-venue l’expression proverbiale _caresses de singe_, dont le sens est
-suffisamment déterminé par ce qui précède.
-
-_Plus le singe s’élève, plus il montre son cul pelé._
-
-Proverbe qu’on applique à un parvenu dont la basse origine ou les
-défauts sont mis en plus grande évidence par le contraste de la
-position brillante où la fortune l’a élevé.
-
-_Les singes de Chauny._
-
-Ce sobriquet donné aux habitants de Chauny, en Picardie, vient, suivant
-les uns, de ce que les arquebusiers de cette ville avaient un singe
-fort laid représenté sur leur bannière; suivant les autres, il tient
-à cette vieille anecdote rapportée dans les _Mémoires de l’Académie
-Celtique_ (n. XVI, p. 95). La municipalité de Chauny arrêta un jour
-dans son conseil, qu’il serait mis dans les eaux qui environnent la
-ville, et pour en faire l’ornement, une certaine quantité de cygnes.
-En conséquence, elle écrivit à Paris pour qu’on lui en procurât; mais
-comme les officiers municipaux n’étaient pas probablement d’habiles
-grammairiens, ou peut être aussi par un _lapsus calami_, ils mirent
-_cynges_ dans leur missive, au lieu de _cygnes_; et il n’y eut en
-cela que le déplacement d’une seule lettre, car le mot singe dans ce
-temps s’écrivait par un _c_ et un _y_. Les Parisiens auxquels ils
-s’étaient adressés, quoique étonnés qu’on leur demandât une aussi
-grande quantité de singes, ne laissèrent pourtant pas de les envoyer.
-On peut juger quelle fut la figure du maire et des échevins de Chauny,
-et quels furent les rires de la populace à l’arrivée d’une charretée
-de sapajous. Cette aventure fut bientôt connue dans tous les lieux
-voisins, et donna naissance au dicton.
-
-Rabelais a dit (liv. I, ch. 24): «Ceux de Chaunys en Picardie, sont
-grands jureurs et beaulx bailleurs de ballivernes en matière de singes
-verts:» c’est-à-dire en matière de fables et d’inventions, parce que
-dans le temps de Rabelais, on ne croyait pas qu’il y eût des singes
-verts, et on les regardait comme des êtres imaginaires, ainsi que les
-merles blancs et les cygnes noirs.
-
-_La pomme est pour le vieux singe._
-
-L’avantage est pour celui qui a le plus d’expérience.—Ce proverbe est
-le résultat d’un apologue, dont un sculpteur, inconnu, de la fin du
-douzième siècle, développa l’action en relief, pour l’instruction des
-Parisiens, sur un grand poteau qui formait autrefois les coins des rues
-Saint-Honoré et des Vieilles Étuves. Cette pièce grotesque et curieuse,
-qu’on a pu voir au musée des monuments français, représente un gros
-pommier, environné de singes qui en convoitent le fruit. Les sapajous
-grimpent à qui mieux mieux sur l’arbre, tandis que le plus vieux de la
-bande se tient tapi au-dessous. Il a déjà recueilli une pomme que les
-grimpeurs ont fait tomber par leurs secousses, et il la leur montre
-d’un air goguenard, qui semble dire: à vous la peine, à moi le profit.
-
-Il y a une fable de Lamotte, sur le pouvoir électif, qui a été
-probablement prise de là: voici les vers qui la terminent:
-
- On dit que le vieux singe affaibli par son âge
- Au pied de l’arbre se campa;
- Qu’il prévit en animal sage
- Que le fruit ébranlé tomberait du branchage,
- Et dans sa chute il l’attrapa.
- Le peuple à son bon sens décerna la puissance:
- L’on n’est roi que par la prudence.
-
-
-=SIRE.=—_C’est un pauvre sire._
-
-Le mot _sire_, que depuis le XVI^e siècle on applique, en France, au
-roi seul, comme un titre de souveraineté, s’appliquait, avant cette
-époque, aux gentilshommes et aux simples particuliers. Mais il faut
-observer que s’il se trouvait accompagné de la particule _de_ et placé
-devant un nom propre, ainsi que dans ces exemples, _sire de Coucy_,
-_sire de Beaujeu_, il devenait le signe d’une très haute noblesse,
-tandis que s’il n’était accolé qu’à un nom de baptême, ainsi que dans
-ces autres exemples, _sire Jean_, _sire Guillaume_, il prenait une
-acception péjorative; et c’est précisément sur cette différence qu’a
-été fondée l’expression _c’est un pauvre sire_, pour dire un homme sans
-considération, sans capacité.
-
-Les étymologistes ne sont pas d’accord sur l’origine du mot _sire_,
-ceux-ci le font venir du latin _herus_, abrégé en _her_ par les
-Allemands; ceux-là du latin _senior_ par l’ablatif _seniore_ contracté
-en _siore_; les uns le dérivent de l’hébreu _sar_, personnage
-distingué, les autres du vieux terme gaulois _seir_, le soleil. Ducange
-le tire de _ser_, employé dans la basse latinité comme synonyme de
-_dominus_, maître, et reproduit dans le composé italien _messer_,
-dont l’homologue français est _messire_. Cependant l’opinion la plus
-accréditée en fait un dérivé du grec ϰύριος, seigneur, qui fut affecté
-aux souverains du Bas-Empire. Notez qu’on écrivit primitivement _cyre_,
-et que ce fut pour éviter l’équivoque du mot ainsi orthographié avec
-_cyre_, Cyrus, qu’on changea le _c_ en _s_. Estienne Pasquier et
-d’autres attestent ce fait signalé par M. Ch. Nodier comme un monument
-curieux des mutations que le caprice de l’orthographe peut faire subir
-à un mot.
-
-
-=SOLDAT.=—_Soldat de la vierge Marie._
-
-Cette dénomination correspond exactement pour le sens à celle de
-_soldat du pape_, qui est beaucoup plus usitée aujourd’hui. Elle fut
-imaginée par les soldats de l’armée permanente, sous Charles VII,
-pour ridiculiser les archers de la garde urbaine, habitués à figurer
-dans les processions qui avaient lieu pendant les fêtes de la Vierge.
-Ces archers prenaient souvent des noms formés des premiers mots des
-cantiques ou des litanies de la Vierge, et ils inscrivaient ces noms
-sur le collet de leurs habits. Tel s’appelait _magnificat_, et tel
-autre _flos virginum_.
-
-
-=SOLEIL.=—_Le soleil luit pour tout le monde._
-
-Pour dire qu’il y a des avantages dont tout le monde a le droit de
-jouir.—Proverbe qui pourrait s’expliquer aussi par ces paroles de
-la Charte constitutionnelle: _Les Français sont égaux devant la
-loi...—Les Français sont également admissibles aux emplois..._ C’est
-le principe de l’égalité naturelle dont on a fait le principe de
-l’égalité civile.
-
-Ce proverbe se trouve dans l’Évangile selon saint Mathieu (ch. V, v
-45), où il est parlé de la bonté du Père céleste, qui fait luire son
-soleil sur les bons et sur les méchants. _Solem suum oriri facit super
-bonos et super malos._
-
-Il se trouve encore dans cette maxime de Pythagore: _Si humble que soit
-la chaumière, elle est aperçue du soleil, qui y fait tomber un de ses
-rayons_.
-
-Les Orientaux disent: _Le soleil est pour le brin d’herbe comme pour le
-cèdre_.
-
-Minulius Félix a dit sur le soleil un beau mot qui rentre dans le
-sens du proverbe: _Cælo affixus, sed terris omnibus sparsus est_ (in
-Octav.). _Le soleil est attaché au ciel, mais il est répandu sur toute
-la terre._ Ce que Bartoli avait pris pour devise de saint Ignace,
-fondateur de l’ordre des jésuites.
-
-
-=SOLLICITEUSE.=—_Une belle solliciteuse vaut bien une bonne raison._
-
-Une belle solliciteuse obtient tout ce qu’elle veut... Et comment
-résister à une femme aimable qui vous implore, qui a des regards
-ravissants, des sourires gracieux, des paroles pleines de charmes, des
-mains blanches qui vous pressent, et des baisers qui vous enivrent! Il
-n’y a pas moyen de s’en tirer autrement que par la réponse que M. de
-Calonne, ministre, fit à une princesse charmante qui lui recommandait
-une affaire: Madame, si la chose est possible, elle est déjà faite, et
-si elle est impossible, elle se fera.
-
-
-=SORCIÈRE.=—_Vieille sorcière._
-
-Vieille et méchante femme.—Cette qualification injurieuse est venue,
-suivant Gerson, de ce que les vieilles femmes ont toujours plus de
-penchant que les autres à la superstition (_Tract. contra superstitios.
-dierum observat._). Martin de Arlès a remarqué aussi que le nombre des
-sorcières a été, dans tous les temps, plus considérable que celui des
-sorciers. (_Traité des superstitions._)
-
-
-=SOT.=—_C’est un sot en trois lettres._
-
-C’est un homme dont la sottise est très promptement reconnue et non
-moins promptement exprimée, puisqu’il n’y a que trois lettres dans le
-mot _sot_. Il se peut que ces trois lettres soient rappelées ici, non
-seulement pour rendre l’épithète plus saillante par cette espèce de
-redondance, mais encore pour faire allusion à l’expression proverbiale
-_trium litterarum homo, homme de trois lettres_, dont les Romains
-fesaient ironiquement l’application à un glorieux qui se prétendait
-issu de noble race; car les grands personnages de Rome avaient
-ordinairement trois noms; savoir, le prénom, le nom et le surnom, comme
-_Marcus Tullius Cicero_, et quand on parlait d’eux dans un écrit, on ne
-les désignait que par les lettres initiales de ces trois noms: M. T.
-C.—Sot en trois lettres équivaudrait alors à _sot fieffé_.
-
-Le Pays, auteur médiocre, ayant dit à Linière, qui ne l’était guère
-moins: _Vous êtes un sot en trois lettres_; celui-ci lui repartit: Et
-vous, vous en êtes un en mille que vous avez écrites.
-
-Le mot sot est fort ancien dans notre langue. Il existait du temps des
-Francs. La preuve en est dans les deux traits que voici. Théodulfe
-évêque d’Orléans, au neuvième siècle, disait de Jean Scot, que la
-lettre _c_ était une faute d’orthographe dans son nom, et qu’il
-fallait l’en retrancher.—L’empereur Charles-le-Chauve étant à table
-avec le même Jean Scot, lui adressa cette question: _Quid distat inter
-scotum et Sotum?_ quelle _distance_ y a-t-il de Scot à sot? A quoi Jean
-Scot répliqua: _Mensa tantum_, celle de la table.
-
-_Sot comme un panier._
-
-Allusion au sobriquet de panier percé qu’on applique non seulement à un
-prodigue, mais à un homme sans mémoire, incapable de rien retenir de ce
-qu’on lui apprend. Les Grecs disaient ἀνὴρ ἠλεὸς ἄγγυει τρουμένῳ ὁμός,
-_le sot est semblable à un panier percé_.
-
-_Sot comme un prunier._
-
-Nous disons proverbialement _sot comme un prunier_, à cause des
-rejetons impertinents de cet arbre, _propter stolones_. D’où sont venus
-aussi _stolidus_ et _stoliditas_. (Lamothe Levayer.)
-
-_Pour être heureux il faut être roi ou sot._
-
-Proverbe qui se trouve dans l’_Apocoloquintose_ de Sénèque.
-
-Un astrologue, je crois que c’est Cardan, a dit que les rois et les
-sots naissaient sous la même constellation. Il faut avouer pourtant
-qu’aujourd’hui l’influence heureuse de cette constellation est
-prodigieusement diminuée pour les rois; mais elle existe toujours
-pleine et entière pour les sots.
-
-_Les sots sont heureux._
-
-La fortune se déclare toujours pour les sots, _fortuna favet
-fatuis_.—Le peintre Essequi a représenté la fortune portée sur une
-autruche, pour rappeler qu’elle accorde presque toujours ses faveurs
-aux sots.
-
-«Comment arrive-t-il que des _sots_ réussissent toujours et que des
-gens de sens échouent en tout; en sorte qu’on dirait que les uns
-semblent de toute éternité avoir été prédestinés au bonheur, et les
-autres à l’infortune? je réponds à cette question que la vie est un
-jeu de hasard, que les _sots_ ne jouent pas assez longtemps pour
-recueillir le salaire de leur sottise, ni les gens sensés celui de leur
-circonspection. Ils quittent les dés lorsque la chance allait tourner,
-en sorte que, selon moi, un _sot_ fortuné et un homme d’esprit
-malheureux, sont deux êtres qui ne sont pas assez vieux.» (Diderot.)
-
-«La raison pour laquelle les _sots_ réussissent toujours dans leurs
-entreprises, c’est que ne sachant pas et ne voyant pas quand ils sont
-impétueux, ils ne s’arrêtent jamais.» (Montesquieu.)
-
-Le maréchal de Grammont disait qu’il ne pouvait se mettre dans l’esprit
-que Dieu aimât les _sots_.
-
-_Les sots de Ham._
-
-Ce sobriquet est venu de ce qu’il y avait autrefois à Ham une confrérie
-très renommée de sots ou de fous, mots synonymes et pris en bonne part.
-Ces fous avaient un chef auquel ils donnaient le titre de prince. Ils
-se réunissaient sous sa conduite en certains jours de l’année, et
-parcouraient la ville en fesant mille folies; chacun d’eux était alors
-affublé d’un costume grotesque et monté sur un âne, dont il tenait
-la queue à la main en guise de bride. Cette farce était probablement
-une petite imitation de la _fête des fous_, qui, au XIII^e siècle,
-avait lieu dans l’église de Paris, le jour de la Circoncision, dans
-d’autres cathédrales, le jour de l’Epiphanie, et ailleurs le jour des
-Innocents[80].
-
-_Dieu seul devine les sots._
-
-On peut prédire jusqu’à un certain point ce que pensera ou fera un bon
-esprit dans une circonstance donnée, car sa conduite est conforme à
-la raison, qui est une et simple, et procède toujours d’une manière
-suivie; mais, il n’en est pas de même d’un sot, dont la marche n’est
-jamais régulière ni conséquente. _La sottise est mère_, elle enfante à
-chaque instant de nouvelles sottises, qu’on ne peut pas plus prévoir
-qu’on ne prévoit les monstres avant l’accouchement; et voilà pourquoi
-on dit _qu’il n’y a que Dieu qui devine les sots_.
-
-
-=SOULIER.=—_Chacun sait où son soulier le blesse._
-
-Un patricien romain avait une femme jeune, belle, riche et honnête, et
-néanmoins il la répudia. Comme ce divorce ne paraissait fondé sur aucun
-motif raisonnable, ses amis le lui reprochèrent. Mais il leur répondit
-en avançant le pied: Regardez mon soulier: en avez vous vu un de mieux
-fait et de plus élégant? Cependant il n’y a que moi qui sache où il
-me blesse. De là vint le proverbe pour signifier qu’il y a des peines
-secrètes qui ne sont connues que de ceux qui les éprouvent.
-
-C’est à tort qu’on a attribué ce trait à Paul Émile qui répudia pour
-une cause inconnue sa femme Papyria, fille de Papyrius Masso; car
-Plutarque (_Vie de Paul Émile_, ch. VII) cite ce trait par forme
-d’apologie du divorce de son héros.
-
-
-=SOUFFLET.=—_Donner un soufflet à Ronsard._
-
-C’est faire une faute contre la langue.—Ronsard composa une
-rhétorique pleine de beaux préceptes pour parler élégamment la langue
-française, et cet auteur fit autorité dans son temps. Il fut surnommé
-le _prince des poëtes français_, titre qu’on trouve au frontispice
-de ses œuvres, magnifiquement imprimées aux frais du trésor royal.
-L’admiration qu’il inspirait était si grande, que l’historien De Thou
-voyait une compensation du désastre de Pavie dans la naissance de
-Ronsard, arrivée suivant lui, le jour de ce désastre: ce qui n’est
-pas vrai. Montaigne déclarait Ronsard égal aux plus grands poëtes de
-l’antiquité, et la poésie française élevée par lui à la perfection.
-Dans toute l’Europe civilisée, le nom de Ronsard était connu et révéré.
-Les souverains lui envoyaient des présents; Le Tasse venu à Paris,
-s’estimait heureux de lui être présenté et d’obtenir son approbation
-pour deux chants de la _Jérusalem_ dont il lui fit lecture. Un poëme
-italien fut composé à la louange de Ronsard par Spéroni. Sa mort fut
-presque regardée comme une calamité publique. Le cardinal Du Perron
-prononça pompeusement son oraison funèbre, et sa mémoire, revêtue de
-toutes les consécrations, semblait entrer dans la postérité comme dans
-un temple.
-
-On disait dans le moyen-âge, _casser la tête de Priscien_, pour
-signifier parler ou écrire contre la grammaire.—Priscien de Césarée
-fut un célèbre grammairien du quatrième siècle, dont la grammaire
-servit de base à l’enseignement du latin, jusqu’à la renaissance des
-lettres. Il avait l’habitude de dire qu’il souffrait autant d’entendre
-parler incorrectement, que si on lui _cassait la tête_.
-
-Nous avons encore l’expression proverbiale, _mettre Vaugelas en
-pièces_, dont Molière s’est servi dans les _Femmes savantes_:
-
- Elle met Vaugelas en pièces tous les jours.
-
-
-=SOUMISSION.=—_La soumission désarme la colère._
-
-La plus commune façon d’amollir les cœurs de ceux qu’on a offensés,
-lorsque ayant la vengeance en main ils nous tiennent à leur merci,
-c’est de les émouvoir par soumission à commisération et à pitié
-(Montaigne, _Ess._, liv. 1, ch. 1).
-
-_Responsio mollis frangit iram_ (Salomon, _Prov._, ch. XV, v. 1) _la
-réponse douce apaise la colère._
-
-L’eau tempérée dissipe les inflammations, et des paroles douces calment
-la colère (Plutarque).
-
-La douceur et la complaisance ferment la porte au combat. Voulez-vous
-apaiser votre ennemi? Soyez facile envers lui à proportion de ce qu’il
-se montre opiniâtre. Le glaive le plus tranchant ne peut entamer la
-soie molle qui cède à ses coups. Si vous avez une voix douce et une
-main caressante, vous conduirez l’éléphant avec un fil (Saady).
-
-Il y a un mot sublime de saint Augustin, qui se rapproche beaucoup
-de notre proverbe par le sens, quoiqu’il en soit très éloigné par
-l’expression: _Vis fugere à Deo? fuge ad Deum._
-
-
-=SOUPE.=—_Soupe à la grecque._
-
-Le poëte Racan se trouvait un jour chez mademoiselle de Gournay, qui
-lui lut quelques épigrammes qu’elle avait faites, et lui demanda ce
-qu’il en pensait. Racan lui répondit franchement qu’elles ne lui
-semblaient pas très bonnes, attendu qu’elles n’avaient pas de pointe.
-Mademoiselle de Gournay lui dit qu’il ne fallait pas prendre garde à
-cela, que c’étaient des épigrammes à la grecque. Ils allèrent ensuite
-dîner ensemble chez M. Delorme, médecin des eaux de Bourbonne. On leur
-servit une soupe très fade. Mlle de Gournay se tourna du côté de Racan,
-et dit: Voilà une méchante.....—Mademoiselle, repartit Racan, _c’est
-une soupe à la grecque_. Cela se répandit tellement qu’on ne parla plus
-que de _soupe à la grecque_, et de _feseur de soupe à la grecque_, pour
-signifier une mauvaise soupe et un mauvais cuisinier. (Voyez Costar,
-_Suite de la défense de Voiture_, p. 274.—Perrault, _Parallèle des
-anciens et des modernes_, tom. 1, p. 35.—Ménagiana, tom. 2, p. 344.)
-
-
-=SOURIS.=—_Éveillé comme une potée de souris._
-
-Cette expression, dont on se sert en parlant d’un enfant vif et gai, se
-trouve dans la dernière édition du _dictionnaire de l’académie_, mais
-elle n’en est pas meilleure pour cela. Qui a jamais vu des souris dans
-un pot, _une potée de souris_! C’est _portée_ qu’il faudrait dire de
-Madame de Sévigné comme dans cette phrase: «Je lui disais, le voyant
-éveillé _comme une portée de souris_.» De cette façon la phrase est
-raisonnable.
-
-
-=SUFFISANCE.=—_Qui n’a suffisance n’a rien._
-
-Quand on ne sait pas se contenter de ce qu’on a, on est aussi pauvre
-que si l’on n’avait rien. Au contraire, quand on n’étend pas ses désirs
-au delà de ce qu’on possède, on est réellement riche. _Ce qui suffit
-ne fut jamais peu_, dit un autre proverbe. _La suffisance est le
-premier des trésors. Sufficentia res est omnium ditissima._
-
-
-=SUISSE.=—_Point d’argent, point de suisse._
-
-Les Anglais disent: _No silver, no servant: point d’argent, point de
-serviteur._—Les Suisses, qui servaient autrefois comme mercenaires
-dans les armées françaises, voulaient être exactement payés, et ils
-réclamaient hautement leur solde pour peu qu’elle se fît attendre. Leur
-réclamation était exprimée presque toujours d’une manière aussi brève
-que significative; elle se réduisait à ces mots: _argent ou congé_.
-C’est ainsi qu’Albert de la Pierre parla à Lautrec, au nom des Suisses,
-qui fesaient partie des troupes, sous les ordres de ce général, dans
-l’expédition du Milanais, en 1522. L’esprit intéressé des Suisses, en
-cette circonstance, donna lieu au proverbe _point d’argent, point de
-suisse_, qui fut formulé par les soldats français.
-
-
-=SUJET.=—_C’est un mauvais sujet._
-
-Le mot _sujet_, d’après son étymologie, signifie _ce qui est dessous_,
-et par extension _ce à quoi_ ou _sur quoi l’on travaille_, c’est-à-dire
-l’objet de nos travaux, de nos veilles, de nos méditations.
-
-La signification de ce mot est assez étendue tant au moral qu’au
-physique. Je ne veux pas détailler ici toutes les acceptions qu’on lui
-donne, je ne veux le considérer que dans l’application qu’on en fait
-à l’homme et dans le sens particulier de l’expression rapportée en
-tête de cet article. Qu’un prince dise _mes sujets_, qu’un chirurgien
-appelle _sujets_ les cadavres qu’il dissèque, cela se conçoit et
-s’explique aisément; il n’y a rien dans ces façons de parler qui ne
-soit selon l’étymologie. Mais, pourquoi dit-on de quelqu’un _c’est un
-bon sujet_ ou _c’est un mauvais sujet_, sans aucune espèce de rapport
-de soumission ni d’obéissance, sans aucune idée apparente de sujétion
-à qui ou à quoi que ce soit? Comment ce mot s’est-il introduit dans
-la langue, comment l’usage en est-il devenu si fréquent? Quel rapport
-a-t-il ici avec son étymologie? Telles sont les questions que me
-fesait un jour un Allemand qui reprochait à la langue française
-d’employer des mots pris au hasard, et de n’avoir dans le sens qu’elle
-leur donnait aucun égard à leur étymologie, quand ils en avaient une.
-
-Cette expression que vous blâmez, lui dis-je, est peut-être la plus
-profonde et la plus philosophique qu’il y ait dans aucune langue; elle
-nous rappelle sans cesse ce que nous sommes, et certes, ce n’est pas
-la vanité qui l’a consacrée. Considérez l’homme depuis la naissance
-jusqu’à la mort; que voyez-vous en lui dans ses premières années? Une
-créature faible, souffrante, longtemps incapable de pourvoir à ses
-besoins, etc.; trouvez-moi rien dans la nature qui, dans la première
-période de l’existence, soit aussi dépendant, et par conséquent aussi
-sujet que l’homme. A mesure qu’il avance dans la carrière de la
-vie, façonné par les lois, le gouvernement, les mœurs, les usages,
-les opinions et les préjugés, dirigé souvent par les sociétés qu’il
-fréquente, entraîné par les exemples qu’il voit, par la force des
-circonstances où il se trouve et qui l’obligent à se plier en tous
-sens, à biaiser de toutes les manières, est-il un seul instant ce qu’il
-devrait toujours et ce qu’il voudrait quelquefois être? Et si vous le
-considérez dans les occasions même où il déploie toute l’énergie de son
-caractère, vous trouverez encore qu’il obéit à une impulsion presque
-fatale. Ces grands héros que l’histoire a tant vantés, Caton déchirant
-ses entrailles, Brutus se précipitant sur son épée en blasphémant
-contre la vertu, ont-ils fait autre chose que céder aux circonstances?
-Ajoutez à cela l’influence des climats, des aliments, etc., et dites
-s’il fut jamais rien de plus sujet que l’homme? Ceci n’est point un
-paradoxe: les différences frappantes qui distinguent les peuples du
-nord des peuples du midi, et les uns et les autres des habitants des
-zones tempérées, en sont des preuves incontestables. Enfin, sous
-quelque point de vue que vous envisagiez l’homme, il n’est pas possible
-de voir en lui autre chose qu’un être assujetti de toutes les manières,
-un esclave de tout ce qui l’environne, et par conséquent un _sujet_,
-dans toute l’extension dont ce mot est susceptible.
-
-
-=SURPLUS.=—_Le surplus rompt le couvercle._
-
-Ce qu’on a de trop est quelquefois plus nuisible qu’utile. Ce proverbe
-fait entendre qu’il est bon de borner ses vœux à cette heureuse
-médiocrité qu’Horace a si bien nommée _auream mediocritatem_, et dont
-les Grecs indiquaient les avantages par un tour de paradoxe proverbial,
-traduit ainsi en latin: _dimidium plus toto, la moitié est plus que le
-tout_, c’est-à-dire vaut mieux que le tout.
-
-«Les hommes ignorent le prix de la sobriété; ils ne savent pas que _la
-moitié vaut mieux que le tout_.» (Hésiode.)
-
-Le véritable point de la richesse, c’est de n’être ni trop près ni trop
-loin de la pauvreté.
-
-
-=SYCOPHANTE.=—_C’est un sycophante._
-
-Ce terme est pris du grec _συϰοφάντης_ composé de _συϰον_ _figue_, et
-_φαίνω _je dénonce. Il signifie proprement _dénonciateur de figues_,
-et voici pourquoi: les Athéniens, dont le territoire sec et aride ne
-produisait guère que des olives et des figues, avaient défendu par
-une loi de transporter des figuiers hors du territoire d’Athènes, et
-ils appelaient _sycophante_ quiconque dénonçait ce genre de fraude.
-Or, comme on accusait souvent des gens qui n’étaient pas coupables,
-_sycophante_ devint insensiblement synonyme de calomniateur,
-d’imposteur, de fourbe et même d’hypocrite, parce que l’hypocrisie
-n’est qu’un mode de fourberie.
-
-
-=SYNAGOGUE.=—_C’est une synagogue._
-
-Les Juifs n’avaient qu’un seul temple qui était à Jérusalem, et dans
-l’intérieur duquel devaient s’accomplir toutes les cérémonies de
-leur culte. L’extérieur de ce temple se composait de portiques et de
-galeries. Les unes servaient de salles de séance au conseil général de
-la nation; les autres étaient le forum, la place publique, le lieu de
-réunion des habitants de Jérusalem, dans les temps ordinaires, et du
-peuple de toutes les tribus ou provinces, dans les fêtes et assemblées
-solennelles. Il est indispensable, dit M. Salvador, à qui j’emprunte
-cet article, d’avoir présente à l’esprit cette disposition religieuse,
-politique et matérielle des assemblées juives, et du temple juif,
-pour comprendre la plupart des formes des prophètes, et pour ne pas
-s’étonner de l’expression proverbiale _c’est une synagogue_, qui
-s’applique à toute réunion, à toute assemblée, et les exemples n’en
-sont pas rares de nos jours, où il y a des murmures, du bruit, de la
-confusion.
-
-Observons que le nom de _synagogue_, qui désigne l’assemblée des
-Juifs, n’est pas d’origine juive. Il est venu, comme son synonyme le
-nom d’église, de la langue grecque, où l’un et l’autre signifient
-congrégation, assemblée.
-
-_Enterrer la synagogue avec honneur._
-
-Se soutenir jusqu’au bout, malgré les dégoûts et les obstacles,
-terminer une affaire, une entreprise par quelque chose de
-remarquable.—On trouve dans la satire Ménippée, _assurer la
-synagogue_, pour dire assurer le succès d’une faction.
-
-
-
-
-T
-
-
-=TABLATURE.=—_Donner de la tablature à quelqu’un._
-
-Le mot _tablature_ désigne la totalité des lettres et des signes dont
-on se servait pour écrire la musique, avant l’invention des notes,
-et dont se servent encore beaucoup de compositeurs allemands pour
-écrire des morceaux à plusieurs parties. Comme cette méthode offrait
-d’assez grandes difficultés, elle fit naître la locution _donner de
-la tablature à quelqu’un_, c’est-à-dire lui donner de la peine, de
-l’embarras, _du fil à retordre_.
-
-
-=TABLE.=—_La table est l’entremetteuse de l’amitié._
-
-A table les haines s’éteignent, les inimitiés cessent et l’amitié se
-resserre davantage. C’est une vérité que Minos et Lycurgue avaient
-reconnue lorsqu’ils établirent des repas de confraternité. Aristée
-regardait comme contraire à la sociabilité la coutume des Égyptiens,
-qui mangeaient séparément et n’avaient jamais des festins communs.
-
-_On ne vieillit point à table._
-
-Les uns ont attribué ce proverbe à madame de Thianges, que madame de
-Sévigné nous a représentée se mettant à table en personne persuadée
-qu’on n’y vieillit point; les autres en ont fait honneur au célèbre
-gourmand Broussin; mais ce proverbe était usité en France et en Italie
-longtemps avant l’époque à laquelle on prétend qu’il est né. Peut-être
-fut-il présent à l’esprit du trouvère qui imagina de placer la fontaine
-de Jouvence dans le pays de Cocagne.
-
-Laurent Joubert, dans le _Ramas de propos vulgaires_ qu’on trouve
-à la suite de son livre des _Erreurs populaires_, édition de 1579,
-fait cette question qu’il ne résout point: _Pourquoi dit-on qu’on
-ne vieillit point à table ni à la messe?_—Je crois que la _messe_
-a été réunie à la _table_ dans le proverbe, à cause des repas
-nommés agapes, que les Chrétiens fesaient dans l’église après le
-sacrifice divin. _Mensas faciebant communes, et peracta synaxi post
-sacramentorum communionem inibant convivium_ (_Chrysostomi Homelia_
-XXVII).—Plusieurs étymologistes pensent que le mot messe est dérivé
-de _mensa_, mense ou table, et que la formule _ite, missa est_, fut
-primitivement _ite mensa est_; _mensa_, disent-ils, devint _messa_,
-et _messa_ fut changé en _missa_ par deux effets successifs de la
-prononciation qui adoucissait ou supprimait le _n_, et qui donnait à
-l’_e_ le son de l’_i_.
-
-_Point de mémoire à table._
-
-C’est le proverbe antique _odi memorem compotorem_. _Je hais un
-convive qui a de la mémoire._—Il était défendu chez les Grecs de rien
-révéler de ce qui se passait dans les festins, afin que la crainte
-des indiscrétions n’y vint pas comprimer les libres épanchements de
-la gaieté; et lorsqu’ils étaient réunis dans la salle du banquet, le
-plus âgé des convives montrait la porte aux autres en leur disant:
-Souvenez-vous qu’aucune parole ne doit sortir par cette porte. Cet
-usage avait été introduit primitivement à Sparte par une loi de
-Lycurgue.
-
-
-=TARARE.=—_Tarare-pon-pon._
-
-_Tarare_ est une onomatopée du bruit de la trompette, et pon-pon en est
-une de celui du tambour. On se sert de cette expression pour se moquer
-de quelqu’un qui étale de la vanité dans un récit, dans des projets,
-ou pour foire entendre à quelqu’un qui menace qu’on ne le craint ni à
-pied ni à cheval.
-
-
-=TARGE.=—_N’avoir ni écu ni targe._
-
-C’est n’avoir pas le sou.—La _targe_, dit Le Duchat, était une petite
-monnaie du duché de Bretagne, ainsi appelée parce qu’elle portait sur
-son revers, au lieu de l’écu ordinaire des armoiries, l’empreinte d’une
-_targe_, espèce de bouclier presque carré. Cette expression, presque
-inusitée aujourd’hui, a été employée par Villon.
-
-
-=TARTUFFE.=—_C’est un tartufe._
-
-A quelle idée le nom de tartufe fait-il allusion? Les opinions sont
-divisées sur ce point. _Tartufo_, en italien, signifie truffe. On
-raconte que, dînant avec un _monsignor_ de la suite du légat, Molière
-fut si frappé de l’accent de sensualité que ce béat mettait à prononcer
-le mot _tartufo_, qu’il en fit le nom caractéristique de son faux
-dévot, auquel il avait donné d’abord le nom de Panuphle.—Le Duchat,
-dans ses notes sur Ménage, prête à ce nom une étymologie plus savante;
-_truffer_, dans l’ancien langage, était synonyme de tromper: _comment
-vous savez bien vous truffer des pauvres gens_, dit en effet Panurge à
-Dindenaud. De plus, dans l’ancien langage aussi, on disait _tartuffe_
-pour _truffe_. Ce savant part de là pour insinuer que Molière, en
-appelant son faux dévot _tartufe_, a voulu indiquer que la pensée d’un
-hypocrite n’est pas plus facile à découvrir que les truffes. Il y a
-de mauvaises étymologies tirées de moins loin.—Quoi qu’il en soit,
-tartufe a pris, sous la plume de Molière, une valeur spéciale. Ce nom
-est devenu usuel, non seulement parce qu’il a été créé par un homme de
-génie, mais parce qu’il manquait à la langue (A. V. Arnault).
-
-
-=TEMPLIER.=—_Boire comme un templier._
-
-Cet adage, dit M. Raynouard, n’a été imaginé que longtemps après la
-destruction des templiers. Il ne se trouve point dans les recueils des
-anciens proverbes français, et il ne prouve pas davantage contre les
-chevaliers que l’adage, sans doute plus ancien, _bibere papaliter,
-boire comme un pape_, ne prouve contre les pontifes romains.—J’adopte
-l’opinion de M. Raynouard, et j’ajoute que boire _comme un templier_
-a dû peut-être son origine au passage suivant qu’on lit dans le
-_Mode de réception des chevaliers du Temple_, ancien manuscrit de la
-bibliothèque Corsini, imprimé à Rome, en 1786: «De nostre religion vous
-ne véés qui l’escorche qui est par defors; car l’escorche si est que
-vos nos véés avoir biaus chevaus et biaus harnois, et _bien boivre_ et
-bien mangier et bèles robes.» L’expression _bien boivre_ qui autrefois,
-comme le remarque le savant Baluze, signifiait vivre dans l’aisance,
-aura été prise dans le sens de faire débauche de vin.
-
-Feydel pense que le mot _templier_ a été substitué à _temprier_,
-lequel, inusité maintenant, avait autrefois plusieurs significations,
-et désignait aussi l’artisan que nous nommons verrier. En effet, les
-ouvriers qui soufflent le verre sont obligés, par état, ainsi que les
-gouverneurs de hauts-fourneaux, les forgerons à martinet, de boire
-souvent, afin de remplacer leurs sueurs continuelles.
-
-
-=TEMPS.=—_Le temps perdu ne se répare jamais._
-
-Napoléon étant allé un jour visiter une école, dit en sortant aux
-élèves, dont quelques-uns avaient été interrogés par lui: «Jeunes gens,
-souvenez-vous bien que chaque heure du temps perdu est une chance de
-malheur pour l’avenir.» Mot remarquable d’un homme qui connaissait
-toute la valeur du temps.
-
-_La plus belle épargne est celle du temps._
-
-Proverbe qui paraît pris de cette pensée de Théophraste: «La plus forte
-dépense qu’on puisse faire, est celle du temps.» _Ménagez le temps, car
-la vie en est faite_, disait le bonhomme Richard.
-
-Il n’y a pas d’homme qui ne perde au moins un quart-d’heure par jour,
-et cette perte ne paraît rien. Cependant elle est fort grande, car en
-employant bien ce quart-d’heure répété, on pourrait faire quelque chose
-qui donnerait à la fois honneur et profit. Un fait va le prouver: On
-raconte que le chancelier Daguesseau, habitué à se rendre dans la
-salle à manger aussitôt qu’on l’avertissait pour dîner, ayant reconnu
-que sa femme le fesait attendre régulièrement cinq minutes, prit le
-parti d’arriver au même instant qu’elle, et composa un de ses ouvrages
-dans le temps qu’il gagna par ce moyen.
-
-La vie n’est pas composée d’un assez grand nombre de quarts-d’heure
-pour qu’on en puisse perdre un chaque jour. Elle n’est qu’un point
-imperceptible dans le temps, et le temps tout entier est lui même
-assez borné. Savez-vous bien qu’il n’y a pas un milliard de minutes
-que le Christ a paru sur la terre pour apprendre aux hommes à faire le
-meilleur usage du temps qu’ils perdent avec tant d’insouciance?
-
-_Qui a temps, a vie._
-
-Pour signifier qu’il n’y a pas d’affaire si désespérée à laquelle le
-temps ne puisse porter remède; que le temps est le véritable élément du
-succès en toutes choses.
-
-L’histoire présente mille traits à l’appui de ce proverbe. En voici un
-qui n’est pas moins suprenant que singulier. Un roi maure de Grenade,
-nommé Mahomet IX, fesait garder depuis plusieurs années dans un
-château-fort, à deux lieues de cette ville, son frère aîné Joseph III,
-qu’il avait détrôné; étant sur le point de mourir, il ne voulut point
-laisser à son jeune fils un trône menacé par la vie d’un prince dont
-les partisans recommençaient à s’agiter. Il ordonna à un officier de
-ses gardes d’aller couper la tête du prisonnier et de la lui apporter.
-Joseph jouait aux échecs lorsque ce messager de mort vint lui notifier
-sa sentence. Il eut recours aux supplications les plus touchantes
-pour en faire suspendre l’exécution pendant quelques heures, et il
-parvint à obtenir le temps d’achever sa partie. On croira sans peine
-qu’il mit tous ses soins à la prolonger. Pendant qu’il était occupé à
-jouer si gros jeu, des cris se firent entendre tout à coup à la porte
-de sa prison, et lui apprirent que ses partisans l’avaient fait élire
-successeur du roi qui venait d’expirer; de sorte que ce peu de temps,
-obtenu par ses prières, l’arracha des mains de la mort et lui donna une
-couronne.
-
-
- =TENDRESSE=.—_Tendresse maternelle
- Toujours se renouvelle._
-
-Ce charmant proverbe qui est aussi allemand, _Mutterlub! ist
-immer neu_, s’explique très bien par cette pensée, aussi délicate
-qu’ingénieuse, _le cœur d’une mère est le chef-d’œuvre de l’amour_.
-
- Une mère, vois-tu, c’est là l’unique femme
- Qui nous aime toujours,
- A qui le ciel ait mis assez d’amour dans l’ame
- Pour chacun de nos jours. (M. LATOUR.)
-
-Il a paru en 1803, à Zurich, une collection de gravures d’après les
-dessins originaux de J. Martin Ustéri, dans lesquelles ce proverbe est
-développé d’une manière très intéressante. Les explications placées à
-côté de chaque estampe ajoutent un nouveau prix à cette collection, qui
-est devenue le sujet d’un petit roman sentimental publié depuis à Paris.
-
-
-=TENIR.=—_Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras._
-
-La possession d’un bien présent vaut mieux que la promesse ou
-l’espérance de deux biens qui sont incertains. Les anciens disaient:
-_Il vaut mieux avoir l’œuf aujourd’hui que la poule demain._
-
-
-=TENTATION.=—_Le plus sûr moyen de vaincre la tentation, c’est d’y
-succomber._
-
-Proverbe favori de la présidente Drouillet, qui passe pour l’avoir
-formulé. Il n’a rien de surprenant dans la bouche d’une femme galante;
-mais on doit s’étonner d’en trouver l’équivalent dans les écrits d’un
-philosophe. Helvétius a osé dire: «En s’abandonnant à son caractère, on
-s’épargne du moins les efforts inutiles qu’on fait pour y résister.»
-C’est absolument le principe des Manichéens, qui prétendaient dompter
-la chair en l’assouvissant, faire taire le monstre en emplissant la
-gueule aboyante, suivant l’expression de M. Michelet.
-
-
-=TERRE.=—_Bonne terre, mauvais chemins._
-
-Les chemins sont presque toujours mauvais dans les grasses terres. De
-là ce proverbe, dont le sens figuré est que la plupart des avantages
-sont mêlés de quelques inconvénients.
-
-_Qui terre a, guerre a._
-
-Qui a du bien, est sujet à avoir des procès.
-
-_Il n’y a pas de terre sans voisin._
-
-Avis aux ambitieux qui voudraient tout avoir, parce qu’ils croient
-n’avoir rien s’ils n’ont tout.
-
-Ce proverbe se trouve dans _l’Ane d’Or_ d’Apulée, liv. IX, où l’un des
-trois frères que le mauvais riche fait périr, pour s’emparer de leur
-champ, lui adresse, en expirant, ces paroles: _Scias, licet privato
-suis possessionibus paupere, fines usque et usque proterminaveris,
-habiturum te tam en vicinum aliquem._ Sache que tu as beau étendre les
-limites de tes terres, en dépouillant le pauvre de son héritage, il
-faudra toujours que tu aies quelque voisin.
-
-On raconte que Louis XIV, pendant qu’il fesait agrandir le parc de
-Versailles, ayant vu un paysan qui, au lieu de travailler, restait
-appuyé contre un arbre, lui demanda à quoi il pensait, et en reçut
-cette réponse: Je pense, sire, que vous avez beau agrandir votre parc,
-_vous aurez toujours des voisins_. J.-B. Rousseau a rimé ainsi cette
-anecdote dans une ode adressée au comte de Sinzindorf (Ode 7, liv. III):
-
- Écoutez la leçon d’un Socrate sauvage
- Faite au plus puissant de nos rois.
- Pour la troisième fois du superbe Versailles
- Il fesait agrandir le parc délicieux.
- Un peuple harassé de ses vastes murailles
- Creusait le contour spacieux.
- Un seul, contre un vieux chêne appuyé, sans mot dire,
- Semblait à ce travail ne prendre aucune part.
- A quoi rêves-tu donc, dit le prince?—Hélas! sire,
- Répond le champêtre vieillard,
- Pardonnez; je songeais que de votre héritage
- Vous avez beau vouloir élargir les confins:
- Quand vous l’agrandiriez trente fois davantage,
- Vous aurez toujours des voisins.
-
-_Tant vaut l’homme, tant vaut la terre._
-
-C’est l’industrie, l’intelligence du propriétaire qui fait valoir plus
-ou moins la propriété; c’est en proportion de sa capacité personnelle,
-que chacun réussit dans son état.
-
-
-=TÊTE.=—_Grosse tête peu de sens._
-
-Ce proverbe est le pendant de celui-ci: _En petite tête gît grand
-sens._ L’un et l’autre sont venus d’une opinion fort contestable
-d’Aristote, qui dit, dans un de ses problèmes (section 30), que les
-hommes qui ont la tête petite sont plus sages que ceux qui l’ont
-grosse. Voici le passage d’après la traduction latine: _Inter homines
-qui minori sunt capite prudentiores nascuntur quam qui sunt grandiori._
-
-_Mal de tête veut repaître._
-
-Le mal de tête est souvent un indice du besoin de l’estomac, et dans ce
-cas on l’apaise en mangeant.
-
-_Ne savoir où donner de la tête._
-
-Ne savoir comment se tirer d’embarras.—Métaphore prise des bêtes à
-cornes, qui, se voyant attaquées de plusieurs côtés à la fois, _ne
-savent où donner de la tête_; c’est-à-dire où frapper de la tête.
-
-_Laver la tête à quelqu’un._
-
-C’est lui faire une sévère réprimande.—«Celui qui _lave la teste à
-un autre_, dit Nicot, la lui frotte, tourne et retourne, et rebourse
-les cheveux, comme s’il le pelaudait; par ainsi, _laver la teste_ à
-quelqu’un, c’est aussi le traiter à la rigueur.»
-
-Quand on emploie cette expression, il ne faut point oublier la
-convenance des idées, comme l’a fait Voltaire; dans ce vers de
-l’_Enfant prodigue_, justement critiqué:
-
- Lavons la tête à ce large visage.
-
-
-=TINTER.=—_Les oreilles ont dû lui tinter._
-
-Cette expression, dont on se sert pour dire qu’on a beaucoup parlé de
-quelqu’un, est fondée sur la croyance superstitieuse que les absents,
-sur le compte desquels on tient des discours, en sont avertis par le
-tintement de leurs oreilles. _Absentes_, dit Pline le Naturaliste,
-_tinnitu aurium præsentire sermones de se receptum est_. Ces discours
-sont supposés favorables, si c’est l’oreille droite qui tinte, et
-défavorables, si c’est la gauche.
-
-Les Romains, qui nous ont transmis cette superstition, l’avaient reçue
-des Grecs; on lit dans une lettre d’amour d’Aristénète: _Ton oreille ne
-résonnait-elle pas quand je parlais de toi en pleurant?_
-
-
-=TINTOUIN.=—_Avoir du tintouin._
-
-Avoir du souci, de l’inquiétude pour le succès de quelque
-chose.—Expression dérivée de la même source que la précédente.
-
-
-=TISON.=—_Les tisons relevés chassent les galants._
-
-Dicton fondé sur un usage très ancien, d’après lequel une jeune fille,
-lorsqu’elle voulait se débarrasser des poursuites d’un jeune homme
-qui la recherchait en mariage, lui donnait rendez-vous chez elle, et
-courait se cacher aussitôt qu’elle le voyait arriver, après avoir
-relevé les tisons du feu; signifiant par là sans doute, que l’un et
-l’autre ne devaient pas avoir un foyer commun.
-
-Il se pratique encore aujourd’hui quelque chose d’analogue dans le
-département des Hautes-Alpes, où les belles congédient les galants, en
-leur présentant le bout non allumé d’un tison.
-
-L’usage symbolique de notifier un refus de mariage en offrant aux
-yeux du prétendant les tisons relevés, c’est-à-dire, le foyer sans
-feu, donna lieu dans la suite à une superstition dont il reste
-encore quelque vestige. «Lorsqu’il y a une femme veuve ou quelque
-fille à marier dans une maison, dit le curé Thiers, et qu’elles sont
-recherchées en mariage, il faut bien se donner de garde de lever les
-tisons, parce que cela chasse les amoureux.» (_Traité des superst._,
-tome III, p. 455.)
-
-
-=TOILE.=—_C’est la toile de Pénélope._
-
-Expression usitée chez les Grecs et chez les Romains, en parlant
-d’une affaire qui recommence toujours et ne finit point.—On sait que
-Pénélope, obsédée par ses nombreux amants, qui voulaient la contraindre
-à choisir parmi eux un époux, à la place d’Ulysse qu’on croyait mort,
-leur promit de faire son choix aussitôt qu’elle aurait terminé une
-pièce de toile à laquelle elle travaillait, et fit durer l’ouvrage en
-défesant de nuit ce qu’elle avait fait pendant le jour.
-
-_Vous parlez trop, vous n’aurez pas ma toile._
-
-C’est ce qu’on dit à un babillard qui cherche à séduire par des beaux
-discours.—Allusion à un conte de vieille, que l’abbé Tuet rapporte
-ainsi, d’après Fleury de Bellingen: Une paysanne avait chargé son fils
-d’aller vendre au marché une pièce de toile, et comme il n’était pas
-bien fin, elle lui avait défendu de la vendre à un grand parleur, qui
-l’enjôlerait pour avoir la marchandise à bas prix. Ce benêt retint si
-bien sa leçon, qu’il ne trouva point d’acheteur qui ne parlât trop
-à son gré; car dès qu’on lui avait demandé _combien la toile_, et
-qu’il en avait dit le prix, si on lui répondait _c’est trop cher_, il
-répliquait à l’instant: _Vous parlez trop, vous n’aurez pas ma toile_,
-et renvoyait ainsi tout son monde.
-
-Une autre version dit que ce Jocrisse, prévenu par sa mère d’éviter de
-faire marché avec des femmes bavardes, renvoya toutes celles qui se
-présentèrent, en leur disant: _Vous parlez trop, vous n’aurez pas ma
-toile_; et, comme il lui avait été recommandé de ne pas revenir sans
-s’être défait de sa marchandise, il l’offrit à une madone placée sur la
-route et la lui laissa, parce qu’elle ne parlait point.
-
-
-=TOIT.=—_Prêcher une chose sur les toits._
-
-C’est la divulguer, la rendre publique.—Cette expression, plusieurs
-fois employée dans l’Écriture-Sainte, est venue de ce que les grands
-édifices de la Judée étaient couverts par une plate-forme ou terrasse,
-sur laquelle on avait la liberté de monter, et du haut de laquelle on
-haranguait quelquefois le peuple. Le temple de Jérusalem n’était pas
-couvert autrement.
-
-
-=TON.=—_C’est le ton qui fait la chanson_ ou _la musique_.
-
-Pour signifier qu’il y a dans le langage, en certaines circonstances,
-un accent qui modifie le sens des mots et porte à l’oreille une
-expression différente; que c’est moins ce qu’on dit qui blesse que la
-manière dont on le dit.
-
-
-=TONDU.=—_Je veux être tondu si..._
-
-Cette espèce d’imprécation proverbiale est venue de l’usage où
-l’on était autrefois de dégrader un homme en le tondant. Dans les
-commencements de la monarchie, les serfs avaient la tête rase. On
-jurait sur ses cheveux, comme on jure aujourd’hui sur son honneur,
-et les couper à quelqu’un, c’était le déshonorer. En saluant une
-personne, rien n’était plus poli que de s’arracher un cheveu et de
-le lui présenter; c’était dire, qu’on lui était aussi dévoué que son
-esclave. Clovis s’arracha un cheveu et le donna à saint Germier, évêque
-de Toulouse, pour marquer à quel point il l’honorait; chaque courtisan
-fit le même présent à ce vertueux évêque, qui s’en retourna dans son
-diocèse enchanté, dit Saint-Foix, des politesses de la cour. (L’abbé
-Tuet.)
-
-L’horreur des cheveux courts dura longtemps en France, parce qu’on
-tondait les hommes détenus dans les prisons ou condamnés par jugement à
-une déshonorante détention. Quand le comte de Saint-Germain, ministre
-sous Louis XV, voulut faire couper les cheveux aux soldats, l’armée
-fut sur le point de se révolter, et l’on fut obligé de lui laisser ses
-cheveux.
-
-
-=TONNEAU.=—_Les tonneaux vides sont ceux qui font le plus de bruit._
-
-L’origine et l’explication de ce proverbe se trouvent dans ce mot de
-Phocion: Les grands parleurs sont comme les vases vides qui résonnent
-plus que les pleins.
-
-Les Grecs comparaient les grands bavards dont les paroles semblent
-renaître d’elles-mêmes, aux chaudrons de Dodone. Ces chaudrons
-d’airain, placés dans le temple, étaient disposés de telle sorte qu’en
-frappant sur le premier, le son se communiquait successivement jusqu’au
-dernier.
-
- _Nec Dodonæi cessat tinnitus aheni._ (AUSONE.)
-
-Les Latins disaient _tonitrua Claudiana_, non, comme on pourrait le
-croire, par allusion aux vers ampoulés et ronflants du poëte Claudien,
-mais par allusion à des machines de bronze, inventées par Claudius
-Pulcher, pour l’usage des théâtres, où on les agitait fortement, après
-les avoir remplies de cailloux, afin d’imiter le roulement du tonnerre.
-
-Les Chinois disent: _les grosses cloches sonnent rarement._
-
-
-=TONNER.=—_Tant tonne qu’il pleut._
-
-Pour dire qu’après les menaces viennent les coups. On rapporte
-l’origine de ce proverbe à un mot de Socrate: on sait que sa femme
-était une mégère; un jour elle l’accabla d’injures, et, voyant qu’il
-n’y était nullement sensible, elle finit par lui jeter un seau d’eau
-sur la tête. «Je savais bien, dit froidement le philosophe à ses amis,
-qu’après le tonnerre viendrait la pluie.»—Salomon compare la femme
-querelleuse à un toit d’où l’eau dégoutte toujours. _Tecta jugiter
-perstillantia, litigiosa mulier._
-
-
-=TOURTERELLE.=—_La tourterelle chante._
-
-Aristote a remarqué, dans son _Histoire des animaux_ (liv. IX, ch.
-49), et plusieurs autres naturalistes ont remarqué comme lui, que
-la tourterelle pète fréquemment lorsqu’elle chante, de là ce dicton
-dont on fait l’application lorsqu’une personne donne carrière à son
-postérieur.
-
-
-=TRAMONTANE.=—_Perdre la tramontane._
-
-Avant la découverte de la boussole, les marins qui voguaient le long
-des côtes sud d’Espagne, de France, d’Italie et de Grèce, remarquaient,
-pour diriger leur navigation, l’étoile polaire qu’ils avaient nommée
-_tramontane_, de deux mots latins _trans_, au delà, et _montes_, les
-monts, parce qu’elle leur apparaissait au delà des monts. La présence
-de cette étoile, en leur indiquant le Nord, leur fesait connaître
-aussi le point d’Orient; mais, dès qu’ils la perdaient de vue, ils ne
-pouvaient plus s’orienter, ni savoir par conséquent où ils étaient.
-Ainsi, _perdre la tramontane_ signifie au propre être désorienté, et au
-figuré, être déconcerté par les difficultés qui se présentent, ou par
-l’aspect du danger.
-
-
-=TRAVAIL.=—_Qui hait le travail, hait la vertu._
-
-Ce proverbe peut s’expliquer par cet autre, _l’exercice est la mort
-du péché_. La vertu est laborieuse, et le vice est oisif: _laboriosa
-virtus est, vitium est iners_. Il n’y a pas de plus grand moralisateur
-que le travail; il est la base de toute vertu. (Voyez l’_oisiveté est
-la mère des vices_.)
-
-
-=TRÉPASSÉ.=—_Il va à la messe des trépassés; il y porte pain et vin._
-
-Ce dicton, qu’on emploie en parlant d’un homme qui va à la messe après
-avoir bien déjeuné, est fondé, dit-on, sur la coutume établie dans
-plusieurs diocèses de présenter à l’offrande du pain et du vin aux
-messes d’enterrement. Cette coutume a été regardée par quelques savants
-comme un reste des _sacrifices ollaires_ qui se fesaient annuellement,
-dans la plus haute antiquité, pour les morts du monde antédiluvien,
-et qui consistaient en semences bouillies, à cause de la tradition
-des semences conservées dans l’arche. Les Égyptiens, les Hébreux,
-les Celtes, les Grecs, les Romains, et autres peuples, ajoutèrent ou
-substituèrent des aliments à ces semences, et ce fut l’origine du
-festin funèbre, _epulum funebre_, qu’ils servaient sur les tombes,
-autant pour les vivants que pour les morts. Ce festin fut adopté
-par les chrétiens, et saint Augustin nous apprend qu’il avait lieu
-tous les jours dans les églises d’Afrique en l’honneur des martyrs;
-il était aussi très fréquent dans celles d’Europe. Les abus qui en
-résultèrent le firent interdire en France par les premiers conciles
-provinciaux d’Arles et de Tours; cependant il se maintint en plusieurs
-endroits longtemps après l’interdiction. Il en reste encore aujourd’hui
-quelque chose dans ce qui se pratique après les funérailles dans
-quelques provinces, notamment en Sologne: les personnes qui ont été
-du convoi d’un mort reviennent dans sa maison, où elles tâchent de se
-consoler à table le verre à la main. Cet usage, où il entre un peu de
-superstition, s’est conservé, sans doute, parce qu’on se rend de loin
-aux enterrements, et qu’on ne peut pas s’en retourner sans avoir mangé.
-Il semble que le maintien de toute superstition ait une cause naturelle
-pour principe, et le maintien de celle-ci est fondé sur une assez
-bonne raison dans les pays dont les habitants sont disséminés dans des
-hameaux peu rapprochés.
-
-
-=TRINITÉ.=—_A Pâques ou à la Trinité._
-
-C’est-à-dire à une époque très incertaine, sur laquelle on ne saurait
-compter.—Ce dicton, que la chanson de Malborough a rendu si populaire,
-fait allusion aux ordonnances des rois de France du treizième et du
-quatorzième siècle, pour le remboursement des sommes qu’ils avaient
-empruntées. Ils y promettaient de payer _à Pâques ou à la Trinité_,
-et comme ces fêtes passaient presque toujours sans amener le résultat
-attendu, elles furent considérées comme des échéances illusoires ou du
-moins fort douteuses.
-
-
-=TROMPETTE.=—_Il y a plus de trompés que de trompettes._
-
-Ce jeu de mots proverbial s’adresse aux personnes qui ne veulent pas
-convenir de quelque désappointement, de quelque mésaventure, et il
-signifie que, parmi les gens pris pour dupes, ceux que la honte empêche
-d’en rien dire sont plus nombreux que ceux que le ressentiment fait
-parler.
-
-
-=TROP.=—_Rien de trop._
-
-Maxime du sage Chilon, dont les vers suivants de Panard prouvent la
-vérité:
-
- Trop de repos nous engourdit,
- Trop de fracas nous étourdit,
- Trop de froideur est indolence,
- Trop d’activité turbulence.
- Trop d’amour trouble la raison,
- Trop de remède est un poison,
- Trop de finesse est artifice,
- Trop de rigueur est cruauté,
- Trop d’audace est témérité,
- Trop d’économie avarice:
- Trop de bien devient un fardeau,
- Trop d’honneur est un esclavage,
- Trop de plaisir mène au tombeau,
- Trop d’esprit nous porte dommage:
- Trop de confiance nous perd,
- Trop de franchise nous dessert;
- Trop de bonté devient faiblesse,
- Trop de fierté devient hauteur,
- Trop de complaisance bassesse,
- Trop de politesse fadeur.
-
-
-=TRUC.=—_Avoir le truc._
-
-M. Ch. Nodier a donné cette explication ingénieuse: «_Truc_, de
-l’italien _trucco_, billard, et tous deux du bruit de la bille qui
-tombe dans la blouse quand on la bloque, autre mot qui pourrait bien
-être aussi une onomatopée. Le peuple dit, à Paris, _avoir le truc_,
-être fin, subtil, délié, comme il dit se blouser, pour être gauche,
-étourdi, mal avisé. Les gens qui ont le _truc_ sont ceux qui blousent
-les autres.»
-
-Je ne partage point l’opinion de M. Nodier. Je crois que _truc_, dans
-cette locution, est un terme roman qui signifie adresse, finesse,
-invention, le même que _trut_ et _treuf_, et qu’il n’a pas de rapport
-avec son homonyme _truc_, billard, autre terme roman, substantif du
-terme _truca_, frapper, battre, d’où les Italiens ont pris _trucco_. Je
-reconnais que _truc_, dans ce dernier sens, est une onomatopée, un écho
-du son, _vox repercussæ naturæ_.
-
-
-=TRUIE.=—_Tourner la truie au foin._
-
-C’est détourner la conversation du but où elle doit tendre, pour la
-diriger vers un autre but où elle ne doit point aller; c’est agir
-inconsidérément comme un homme qui chercherait à éloigner une truie
-du gland dont elle se veut repaître, pour la mettre au foin dont elle
-n’a que faire. Cette expression proverbiale se trouve dans le passage
-suivant du _Pédant joué_ de Cyrano de Bergerac (act. II, sc. 9): «Ce
-n’est pas de cela dont j’ai à vous parler. Mais à quoi diable vous sert
-de _tourner_ ainsi _la truie au foin?_»
-
-
-=TU AUTEM.=—_Savoir le tu autem._
-
-C’est savoir, comme on dit, _le fin et la fin d’une affaire_. Ménage et
-Lamonnoye disent, d’après _le Moyen de parvenir_ (ch. LX), que cette
-locution est prise des leçons du bréviaire, qui se terminent par les
-mots: _Tu autem, Domine, miserere nobis_.
-
-Le prédicateur Menot a dit, dans un de ses sermons: _Post mortem,
-poterimus cognoscere omne tu autem_: _après notre mort, nous pourrons
-connaître tout le tu autem_.
-
-
-=TURLUPIN.=—_Enfant de Turlupin, malheureux de nature._
-
-On a dit aussi: _Malheureux comme Turlupin._ Ces expressions
-proverbiales, qui ne sont presque plus usitées aujourd’hui, rappellent
-la société des pauvres, ou secte des _turlupins_, espèce de cyniques
-qui fesaient profession d’impudence, se promenaient tout nus dans les
-rues, et avaient commerce avec les femmes publiquement: _Cynicorum
-sectam suscitantes de nuditate pudendorum et de publico coïtu_, dit la
-chronologie de Genebrard. Le chef de ces hérétiques, qui existaient
-sous le règne de Charles V, fut brûlé vif, par ordre de ce prince, avec
-plusieurs d’entre eux, et tous leurs livres et meubles, dans un grand
-feu allumé au marché aux Pourceaux de Paris, hors la porte Saint-Honoré.
-
-On assigne diverses étymologies à leur nom. Les uns disent qu’il est
-composé de _tire_, pour ressemble, et _lupins_, petits loups, parce
-qu’ils habitaient les bois comme les loups, _quod ea tantum habitarent
-loca quæ lupis exposita erant_. Les autres disent de _lubins_, parce
-qu’ils ressemblaient aux _frères lubins_, moines mendiants. «Rabelais,
-dit Le Duchat, a écrit _tirelupins_ pour _turlupins_, parce qu’il
-semblait qu’ils vécussent de lupins tirés par-ci, par-là. Dans la VI^e
-volume de Perceforest, il est parlé de turpellins et turpellines comme
-d’une secte, ce qui fait que je ne doute pas que ce ne soit celle des
-_turlupins_, ainsi appelée par inversion de _turpellins_, fait de
-_turpis_, à cause du scandale que donnait leur vie débordée.»
-
-_C’est un turlupin._
-
-C’est-à-dire un farceur, un mauvais plaisant. Ce nom reçut cette
-acception parce qu’il fut pris par un acteur fameux, dont le vrai
-nom était Legrand, qui, sous le règne de Louis XIII, fesait beaucoup
-rire les Parisiens avec ses deux associés, Gautier-Garguille et
-Gros-Guillaume. On appela _turlupinades_ les scènes qu’il composait
-et jouait, et l’on dit _turlupiner_, pour signifier _foire comme
-Turlupin_. Ces mots sont restés dans la langue, où ils signifient des
-plaisanteries fondées sur de mauvais jeux de mots, et l’action de faire
-de telles plaisanteries.
-
-
-
-
-V
-
-
-=VACHE.=—_Sentir la vache à Colas._
-
-C’est être soupçonné d’hérésie.—Le protestantisme est appelé _la
-religion de la vache à Colas_. Ces expressions sont venues, dit-on,
-de ce qu’un paysan des Cévennes, nommé Colas, qui avait embrassé le
-protestantisme, fit tuer une vache dans le saint temps du carême, et
-en distribua la viande à ses co-religionnaires, qui la mangèrent avec
-affectation pour narguer les catholiques.
-
-On donna, dans la suite, le nom de _Vache à Colas_, à une chanson très
-injurieuse pour le clergé, laquelle fut faite par des religionnaires
-au commencement du XVII^e siècle et fut brûlée publiquement par le
-bourreau, avec défense expresse d’en faire aucune mention.
-
-_Parler français comme une vache espagnole._
-
-On a altéré le texte de cette comparaison proverbiale en y substituant
-_vache à Vace_, ancien nom par lequel on désignait un habitant de la
-Biscaye, soit française, soit espagnole; et la substitution s’est faite
-d’autant plus aisément que les deux mots étaient presque homonymes dans
-le vieux langage, où _vache_ se disait _vacce_. Ainsi, _parler français
-comme une vache espagnole_, c’est proprement _parler français comme un
-Vace_, ou Basque, _espagnol_; ce Basque-là étant jugé le plus inhabile
-à s’exprimer en français. Cette explication me semble bien préférable à
-celle qu’on pourrait donner encore, en conjecturant qu’on a dû écrire
-originairement _parler français comme une vache espagnol_, c’est-à-dire
-comme une vache parle _espagnol_, car de cette manière on fausserait le
-sens de la locution à laquelle on ferait dire ne point parler du tout
-le français, tandis qu’elle veut dire le parler très mal; et d’ailleurs
-pourquoi aurait-on signalé l’impossibilité pour une vache de parler
-l’espagnol plutôt que tout autre idiome? Il y a là une difficulté
-bien réelle; il n’y en a point, au contraire, si l’on admet _Vace_ ou
-Basque, à la place de _vacce_ ou vache. Rien n’est plus naturel que le
-reproche fait aux Basques d’écorcher le français, puisque la langue
-escualdunac n’a aucun point de connexion avec la nôtre, ni même avec
-aucune de celles que l’on connaît. Scaliger disait plaisamment des
-Basques: On prétend qu’ils l’entendent, mais je n’en crois rien.
-
-_Il est sorcier comme une vache._
-
-Il ne sait rien prévoir ni deviner. C’est comme si l’on disait: On ne
-peut pas faire plus de fond sur ses prédictions qu’on n’en fesait sur
-l’inspection des entrailles d’une vache immolée.
-
-_Manger de la vache enragée._
-
-Feydel explique ainsi cette locution: «_Enragé_ est un ancien adjectif
-dont la signification était bien différente de celle de l’adjectif
-actuel. Cet ancien mot signifiait positivement _retenu dans un fossé_.
-Quand un bœuf, ou une vache, est retenu ainsi par une chute qui lui a
-démis l’épaule ou la hanche, le laboureur, pour ne pas perdre tout le
-prix de l’animal, mande le boucher qui fait son métier sur le champ,
-et la marchandise est débitée à bas prix, en pleine campagne. Ainsi le
-dicton signifie à la lettre, manger de très mauvaise viande, et encore
-n’en manger que par cas fortuit.»
-
-Il y a une meilleure explication que voici: Dans tous les temps,
-l’usage et le débit de la chair des animaux domestiques atteints
-d’épizootie, ou mordus par un chien enragé, ont été prohibés par les
-lois de police qui ordonnaient autrefois de jeter ces animaux dans une
-fosse, comme on le voit dans les instructions données sur ce sujet, en
-751, par le pape Zacharie à saint Boniface. Mais il y a toujours eu de
-pauvres gens qui, pressés par la faim, et sur la foi du proverbe _morte
-la bête, mort le venin_, n’ont pas craint d’éluder les ordonnances,
-en se nourrissant de la viande défendue, en mangeant de _la vache
-enragée_. Et cette expression, dans quelque sens qu’on la prenne, a été
-employée très naturellement pour peindre l’état de besoin, de privation
-et de misère.
-
-_La vache a bon pied._
-
-Cela se dit par corruption de _la vache a bon pis_, quand on plaide
-contre quelqu’un qui a de quoi payer les frais.
-
-_Voir vaches noires en bois brûlé._
-
-C’est se forger d’agréables chimères, poursuivre de douces illusions,
-comme font les vachers, lorsque, placés devant leur feu, ils rêvent au
-bonheur d’avoir de bonnes vaches noires, réputées meilleures laitières
-que les autres, et croient les voir apparaître dans les figures
-fantastiques qu’offrent à leurs yeux les tisons en se consumant. Les
-_vaches noires en bois brûlé_ sont les châteaux en Espagne des vachers.
-
-On disait autrefois _chercher vache noire en bois brûlé_, pour chercher
-une chose impossible ou très difficile à trouver. Scarron a employé
-cette expression dans les vers suivants d’une de ses lettres à Sarrazin:
-
- Mais espérer qu’un Sarrazin normand
- De ses amis garde quelque mémoire,
- _En bois brûlé c’est chercher vache noire_.
-
-_Chacun son métier, et les vaches seront bien gardées._
-
-Ce dicton s’emploie, en général, pour dire que toutes choses vont bien
-lorsque chacun ne se mêle que de ce qu’il doit faire; mais on s’en sert
-en particulier à propos de tel ou de tel homme sur le mérite duquel on
-ne veut pas s’expliquer longuement, pour signifier que si chacun se
-renfermait dans ce qui convient à sa vocation naturelle, il y aurait
-peut-être plus de vachers que de vaches.
-
-
-=VACHER.=—_Le vacher de Chauny._
-
-C’est-à-dire tout le monde. Ce vacher est un être fabuleux, le même que
-Pan, dieu des bergers, qui est l’emblème du grand tout, et dont le nom
-en grec signifie _tout_.
-
-
-=VAISSEAUX.=—_Brûler ses vaisseaux._
-
-S’interdire, s’ôter les moyens de revenir sur une résolution, de
-renoncer à une entreprise; se mettre dans l’impossibilité de reculer.
-
-Allusion à la conduite de quelques grands capitaines que l’histoire
-nous représente incendiant les vaisseaux qui les avaient portés sur
-des bords ennemis, afin que leurs soldats, privés de tout espoir
-de retraite, fussent déterminés à vaincre ou à mourir. Agathocle,
-tyran de Syracuse, donna sur la côte d’Afrique le premier exemple
-de cette heureuse hardiesse. Asclépiotade, envoyé par Dioclétien
-contre l’usurpateur de la Grande-Bretagne, agit comme Agathocle et
-fut victorieux comme lui. L’empereur Julien mit le feu à ses magasins
-et à ses onze cents navires qui mouillaient dans le Tigre, lorsqu’il
-fit son expédition contre Sapor. Guillaume-le-Conquérant, abordant en
-Angleterre en 1066, eut recours au même moyen, qui fut suivi de la
-victoire d’Hastings. Robert Guiscard, dans le péril pressant où il se
-trouvait avec sa petite armée devant les troupes nombreuses d’Alexis
-Comnène, brûla aussi sa flotte et ses bagages, comme s’il eût dû
-combattre sur le lieu de sa naissance et de sa sépulture, et il gagna
-la bataille de Durazzo, le 13 octobre 1081. Enfin, c’est ainsi que
-Fernand Cortez, débarqué sur la côte du Mexique, préluda à la conquête
-de cette contrée.
-
-
-=VALET.=—_Tel maître, tel valet._
-
-Les valets prennent les habitudes des maîtres. C’est un proverbe
-grec passé dans la langue latine en ces termes: _Talis hera, tales
-pedisequæ. Telle est la maîtresse, telles sont les servantes._
-
-
-=VALET.=—_Autant de valets, autant d’ennemis._
-
-«Les guerres des peuples anciens les uns contre les autres firent des
-captifs de ceux à qui l’on conserva la vie après la victoire, à la
-charge de demeurer serfs ou esclaves; ce qui fit dire proverbialement:
-_Quot hostes, tot servi: autant d’ennemis, autant d’esclaves_; et
-après, par une inversion de mots, selon Asinius Capito, dans Sextus
-Pompeius: _Præposterè plurimis enuntiantibus_, l’on a prononcé
-_quot servi, tot hostes: autant d’esclaves, autant d’ennemis_,
-dans un sens bien différent du premier proverbe. Sur quoi Sénèque
-a très bien remarqué que les maîtres n’ont pas leurs esclaves pour
-ennemis, mais qu’ils les rendent tels en les traitant de la manière
-la plus orgueilleuse, la plus outrageante et la plus cruelle: _Non
-habemus illos hostes, sed facimus, cum in illos superbissimi,
-contumeliosissimi, crudelissimi sumus._» (Lamothe Levayer.)
-
-
-=VANITÉ.=—_La vanité est la mère du mensonge._
-
-On est rarement ce que l’on veut paraître, car presque toujours on ne
-cherche à paraître que par vanité; et la vanité n’est que l’affectation
-de quelque qualité qu’on n’a pas. Qui dit vain dit vide.
-
-On demandait un jour au docteur Johnson: Pourquoi la vanité est-elle
-le caractère de l’ignorance?—Ne savez-vous pas, répondit-il, que les
-aveugles portent la tête plus haute que ceux qui ont de bons yeux?
-
-On peut comparer la vanité à une belle inscription sur un cénotaphe.
-
-_La vanité n’a pas de plus grand ennemi que la vanité._
-
-On la hait dans les autres, a dit un homme d’esprit, en proportion de
-ce qu’on est vain soi-même. C’est jalousie de métier.
-
-
-=VAUGIRARD.=—_C’est le greffier de Vaugirard, qui ne peut écrire quand
-on le regarde._
-
-Cette phrase proverbiale, dont la signification est que la moindre
-chose déconcerte les gens peu habiles, est venue, dit-on, de ce qu’il
-y avait à Vaugirard un greffier qui tenait son greffe dans un endroit
-qui n’était éclairé que par une lucarne; de sorte que le jour, dont
-il avait besoin pour écrire, se trouvait intercepté quand il prenait
-fantaisie à un passant de le regarder par cette petite ouverture.
-
-Cette phrase est une variante de cette autre beaucoup plus ancienne:
-_Il ressemble à messire Jean, qui ne peut lire quand on le regarde_,
-et le nom de Vaugirard n’a peut-être été choisi que pour rimer avec
-regarde, qu’on écrivait autrefois _regard_.
-
-
-=VEAU.=—_Faire le pied de veau._
-
-Le veau est un animal qui, étant peu ferme sur ses pieds, les laisse
-échapper souvent en arrière, et tombe sur ses genoux, ce qui oblige les
-métayers et les bouchers de le transporter sur une charrette. De là
-l’expression _faire le pied de veau_, c’est-à-dire faire des révérences
-à quelqu’un, le flatter bassement. Le peuple dit: _Faire le pied de
-veau, le pied derrière._ Ce qui confirme l’explication que je viens de
-donner.
-
-_Cela croît au rebours comme la queue du veau._
-
-Traduction de cette phrase proverbiale qu’on trouve dans Pétrone:
-_Retroversus crescit tanquam cauda vituli._ La queue du veau, ne
-croissant pas en proportion du corps, semble rapetisser à mesure que le
-corps grossit.
-
-_Adorer le veau d’or._
-
-Faire la cour bassement à une personne qui n’a d’autre mérite que
-son pouvoir, son crédit ou ses richesses. Allusion à la conduite des
-Israélites dans le désert, lorsque, suivant la belle expression du
-Psalmiste, _ils échangèrent la gloire du culte divin contre un animal
-nourri d’herbe_.
-
-_Tuer le veau gras._
-
-Faire quelque régal, quelque fête extraordinaire pour marquer la joie
-qu’on a du retour de quelqu’un, comme fit le père de l’enfant prodigue,
-au retour de son fils. La parabole de l’_enfant prodigue_, dont
-Jésus-Christ se servit, n’existait pas seulement chez les Juifs; elle
-se trouve dans les livres sacrés des Indiens. Mais on ne peut dire que
-les Juifs l’eussent tiré de là.
-
-
-=VELOURS.=—_Faire patte de velours._
-
-Cacher le dessein de nuire sous des dehors caressants.
-
-Le chat ne nous caresse pas, dit Rivarol, il se caresse à nous. Il en
-est de même du fourbe qui veut nous nuire: s’il flatte nos penchants
-et s’il cherche à captiver notre bienveillance, c’est uniquement dans
-des vues personnelles; c’est pour trouver en nous, contre nous-mêmes,
-des auxiliaires de ses desseins, et les sentiments qu’il nous témoigne
-ne sont, en grande partie, qu’une satisfaction anticipée du mal qu’il
-se voit près de nous faire avec succès.—Les Anglais appellent cela
-_couper la gorge avec une plume: to cut one’s throat with a feather_.
-
-Les Grecs employaient dans un sens analogue un vers proverbial rapporté
-par Suidas et traduit ainsi en latin:
-
- _Blandiri caudâ, furor est haud omnibus idem._
- Flatter de la queue, tout le monde n’a pas la même fureur.
-
-Métaphore prise des animaux qui sont prêts à mordre quand ils remuent
-la queue.
-
-Les Latins disaient: _Venena dantur melle sublita. On offre les poisons
-enveloppés de miel._—Ce qui rappelle le mot de l’abbé Trublet sur
-madame de Tencin: Si cette femme avait intérêt à vous empoisonner, elle
-choisirait le poison le plus doux.
-
-Montcrif composa dans sa jeunesse une histoire des chats qui le fit
-surnommer l’_historiogriphe_, et qui lui attira beaucoup de brocards.
-Le poëte Roy, que Voltaire appelait un auteur spirituel, mais trop peu
-châtié, par allusion aux durs traitements qu’il recevait quelquefois
-pour des méchancetés littéraires dont il ne se corrigeait point, le
-poëte Roy ne laissa point échapper une si belle occasion d’exercer
-sa verve satirique, et il poursuivit l’historien des chats avec un
-acharnement excessif. Celui-ci, furieux, l’attendit un soir au sortir
-du Palais-Royal, et lui donna une volée de coups de canne. Mais cette
-correction ne produisit qu’une nouvelle épigramme improvisée sous le
-bâton: Roy, dont le dos était aguerri, fit semblant de prendre les
-coups pour des égratignures, et, retournant la tête bravement, il dit à
-haute voix: _Patte de velours, Minon, patte de velours._
-
-
-=VENDOME.=—_Le brouillard de monsieur de Vendôme._
-
-Expression ironique qui signifie la grosse pluie; ce que les Anglais
-appellent _a scotch mist, un brouillard d’Écosse_.
-
-_A la fraîcheur de monsieur de Vendôme._
-
-Autre expression ironique pour dire, à l’ardeur du soleil.
-
-_Etre de la couleur de monsieur de Vendôme._
-
-Expression métaphorique par laquelle on marque qu’une personne ou une
-chose est invisible.
-
-Quelques parémiographes pensent que ces façons de parler ont été
-altérées et que le nom de Vendôme y a été introduit par abus au lieu
-de vent d’amont; _vent pluvieux, froid et invisible qui souffle du
-côté d’Orient_. Quelques autres croient qu’elles n’ont subi aucun
-changement, et qu’elles sont des allusions à divers traits de la
-conduite militaire du duc de Vendôme, ce qui paraît plus vraisemblable.
-Mais il est à remarquer que ce duc n’est point, comme ils l’ont cru,
-celui qui fit la guerre de la succession d’Espagne, car les expressions
-dont il s’agit sont antérieures de plus d’un siècle et demi à cette
-époque. Elles doivent se rapporter au duc de Vendôme qui, en 1522,
-défendit la Picardie avec autant de prudence que de succès, lorsque
-cette province fut envahie par les troupes combinées des Flamands et
-des Anglais sous les ordres de l’amiral comte de Surrey. Le général
-français, qui avait à lutter contre des forces très supérieures aux
-siennes, prit le parti d’éviter les batailles rangées, et s’appliqua
-constamment à ruiner en détail l’armée ennemie, soit en interceptant
-ses convois, soit en attaquant ses postes avancés, soit en la harcelant
-sans relâche sur tous les points vulnérables avec une bonne cavalerie.
-Comme il n’était jamais arrêté dans ses expéditions, ni par la grande
-pluie, ni par la grande chaleur, et qu’il manœuvrait, au contraire, à
-la faveur de ces circonstances du temps, pour fondre à l’improviste sur
-quelque corps isolé ou pour aller ravitailler secrètement les places
-dans lesquelles il avait eu soin de jeter des garnisons, les soldats
-s’amusèrent à créer les locutions _du brouillard, de la fraîcheur et
-de la couleur de monsieur de Vendôme_, voulant faire entendre que leur
-chef regardait la grosse pluie comme un léger brouillard, que la grande
-chaleur était pour lui comme la fraîcheur, et qu’il savait dérober ses
-mouvements aux ennemis aussi bien que s’il eût été invisible.
-
-Ils allèrent même jusqu’à dire _le perroquet de monsieur de Vendôme_,
-autre expression de la même espèce par laquelle on désigne encore un
-homme dont le silence rend les secrets impénétrables.
-
-_Il est plus près de sainte larme que de Vendôme._
-
-Il est plus près de pleurer que de chanter.
-
-Ce dicton est fondé sur une double allusion à une chanson joyeuse
-dont le refrain est _Vendôme, Vendôme, Vendôme_; et à la sainte larme
-qu’on gardait autrefois religieusement dans l’abbaye des Bénédictins
-à Vendôme. Cette sainte larme était une de celles que Notre Seigneur
-répandit à la résurrection de Lazare. Recueillie par un ange dans une
-petite ampoule et donnée à Marie, sœur du ressuscité, elle échut,
-dans la suite des temps, à un patriarche de Constantinople, puis à des
-chevaliers de l’empereur qui l’apportèrent dans un église de Frésingue,
-où Nitkère, évêque de cette ville, la reçut. Celui-ci en fit présent
-à Henri I^{er}, roi de France, ou à Henri III, roi de Germanie, époux
-de la fille d’Agnès, comtesse d’Anjou et fondatrice de Vendôme; car la
-certitude historique est malheureusement en souffrance sur ce point.
-Mais cela ne tire point à conséquence. On sait positivement que, des
-mains du roi de France, où de celles de l’épouse du roi de Germanie,
-la sainte larme passa à l’abbaye de Vendôme où elle fut déposée sur
-l’autel en signe de donation. Le reliquaire où on la conservait se
-composait de trois pièces, savoir: la petite ampoule, qui était bleue
-comme le ciel où l’ange l’avait sans doute prise, un vaisseau de verre
-transparent qui enveloppait cette ampoule, et un coffret qui contenait
-le tout. Si l’on désire de plus amples détails, on peut consulter une
-lettre de trente-huit pages dans le tome II des _Œuvres posthumes_
-du savant Mabillon, qui a pris la défense de la sainte larme contre
-Thiers, auteur du _Traité des superstitions_, qui avait osé publier une
-dissertation dans laquelle il cherchait à prouver la fausseté de cette
-relique.
-
-
-=VENTRE.=—_Ventre affamé n’a point d’oreilles._
-
-On a prétendu que ce proverbe fut inventé par un favori de Titus à
-propos d’une Juive, nommée Marie, qui, pendant le siége de Jérusalem
-par cet empereur, avait été poussée par la famine à se nourrir de la
-chair de son propre fils; mais ce proverbe était connu longtemps avant
-cette horrible action. Caton, haranguant le peuple dans un temps de
-disette, avait dit: _Arduum est, Quirites, ad ventrem auribus carentem
-verba facere; il est difficile, citoyens, de se faire entendre du
-ventre qui n’a point d’oreilles_.
-
-_Ventre saint-gris._
-
-C’est à tort que le prétendu Vigneul-Marville[81] affirme que ventre
-saint-gris, mis à la mode par Henri IV, ne signifia jamais rien et
-qu’il n’eut d’autre fondement que le caprice des gouverneurs de
-ce prince, qui le lui enseignèrent afin qu’il ne contractât point
-l’habitude de certains blasphèmes que les seigneurs catholiques
-proféraient à tout propos à la cour du roi très chrétien. Il est
-évident que _ventre saint-gris_, variante de _sang saint-gris_, juron
-poitevin recueilli par Rabelais (liv. IV, ch. 9), désigne saint
-François d’Assise, fondateur de l’ordre des moines gris, et il est très
-probable que Henri IV, élevé dans une religion sans cesse anathématisée
-par ces moines, doit avoir juré sciemment par le ventre de leur patron,
-comme l’avocat Patelin par le _ventre saint-Pierre_, Clément Marot
-par le _ventre saint-George_[82], les Bas-Bretons par le _ventre
-saint-Quenet_, et les Belges par le _ventre-Dieu_, sur quoi Érasme a
-remarqué que ces derniers étaient moins scrupuleux que Socrate, qui ne
-jurait que par l’oie, _per anserem_.
-
-
-=VÉRITÉ.=—_La vérité est au fond d’un puits._
-
-Mot de Démocrite passé en proverbe pour exprimer la difficulté de
-découvrir la vérité. M. Ch. Nodier trouve dans ce mot une allégorie
-admirable: Parce que, dit-il, du fond d’un puits, où l’on ne reçoit la
-lumière que par une ouverture circonscrite, on ne juge sainement que la
-partie de l’horizon que cette ouverture laisse à découvert. Ainsi la
-vérité même, ajoute-t-il, si elle existait quelque part, ne connaîtrait
-qu’une partie du vrai. La vérité dans le puits est l’emblème de notre
-intelligence.
-
-La vérité, suivant Saadi, s’enveloppe de sept voiles qu’il faut
-arracher.
-
-Les Pyrrhoniens disaient de la vérité: Elle est comme l’Orient,
-différente selon le point de vue d’où on la considère.
-
-_La vérité est dans le vin._
-
-_In vino veritas._—Le proverbe précédent nous a dit que la vérité se
-tient dans un puits, celui-ci nous fait entendre qu’elle se tient dans
-une cave; mais placer sa demeure tantôt dans l’eau et tantôt dans le
-vin, n’est-ce pas avouer qu’on ne sait pas précisément où elle peut se
-trouver? Quoi qu’il en soit, les deux opinions sont très bien fondées,
-et si la première a pour elle l’autorité de Démocrite, la seconde
-s’appuie de l’autorité de Salomon. Ce sage roi s’écriait dans ses
-_Paraboles_: «Ne donnez point, ô Samuel, ne donnez point trop de vin
-aux rois qui mangent à votre table, et n’en prenez point vous-même avec
-excès, parce qu’_il n’y a nul secret où règne le vin: nullum secretum
-est ubi regnat ebrietas_.» (Ch. XXXI, v. 4.)
-
-La conduite d’un homme échauffé de vin, dit J.-J. Rousseau, n’est que
-l’effet de ce qui se passe au fond de son cœur dans les autres temps.
-Dans un état où l’on ne déguise rien, on se montre tel qu’on est. On
-parle étant ivre comme on pense à jeun.
-
-L’ivresse, en égarant l’esprit, dit Duclos, n’en donne que plus de
-ressort au caractère. Le vil complaisant d’un homme en place, s’étant
-enivré, lui tint des propos d’une haine envenimée et se fit chasser.
-On voulut excuser l’offenseur sur l’ivresse. Je ne puis m’y tromper,
-répondit l’offensé: ce qu’il m’a dit étant ivre, il le pense à jeun.
-
-Chez certains sauvages, l’ivresse attire le respect; qui est ivre est
-déclaré prophète.
-
-L’auteur du _Rambler_ demandait que l’application du proverbe, _in
-vino veritas_, fût réservée pour les gens qui mentent à jeun; mais
-il ne pensait pas à cet autre proverbe, qui prouve l’inutilité de
-l’exception: _Omnis homo mendax_, tout homme est menteur.
-
-_Le temps découvre la vérité._
-
-N’espérez pas pouvoir rien cacher, le temps voit, entend et découvre
-tout (Sophocle.)
-
- Il n’est point de secret que le temps ne révèle. (RACINE.)
-
-On dit aussi: _La vérité est la fille du temps_, et ce proverbe cité
-par Aulu-Gelle, qui l’attribue à un poëte ancien dont il ne donne pas
-le nom, a été réduit en apologue par le capitaine Delisle.
-
- Aux portes de la Sorbonne
- La vérité se montra,
- Le syndic la rencontra.
- Que demandez-vous, la bonne?
- —Hélas! l’hospitalité.
- —Votre nom?—La vérité.
- —Fuyez, dit-il, en colère,
- Fuyez, ou je monte en chaire
- Et crie à l’impiété!
- —Vous me chassez, mais j’espère
- Avoir mon tour, et j’attends:
- _Je suis la fille du temps_,
- Et j’attends tout de mon père.
-
-
-=VERRIER.=—_Gentilhomme verrier._
-
-On appelait ainsi, avant la révolution, le chef d’une manufacture de
-bouteilles, emploi qui, loin de faire déroger, conférait une sorte
-de noblesse; car tout ce qui avait quelque rapport au vin était
-particulièrement respecté en France. C’est pourquoi on avait consacré
-aux vacances des tribunaux et des colléges le temps des vendanges et
-non celui de la moisson, dont les travaux sont beaucoup plus importants.
-
-
-=VERT.=—_Prendre quelqu’un sans vert._
-
-Dans les XIII^e, XIV^e et XV^e siècles, on formait des sociétés connues
-sous le titre de _sans vert_, dont le principal statut était qu’on
-porterait sur soi une petite branche de verdure pendant les premiers
-jours du mois de mai. Les membres de ces sociétés, dans les deux
-sexes, jouissaient du droit de se visiter à toute heure de la journée,
-depuis l’aurore jusqu’à la nuit, en négligé comme en toilette, afin de
-s’assurer que chacun était muni de la branche de l’espèce de verdure
-déterminée par la compagnie. Quand on se laissait surprendre sans cette
-branche ou avec cette branche déjà fanée, on recevait un seau d’eau sur
-la tête, et l’on était obligé de donner un gage représentant le prix
-d’une amende, dont le produit s’appliquait à des plaisirs variés.
-
-_Employer le vert et le sec._
-
-_Le vert et le sec_ désignent le fourrage vert et le fourrage sec qu’on
-donne à manger aux bestiaux. On met les chevaux au vert ou on les met
-au sec, selon que l’un ou l’autre de ces deux régimes leur est plus
-salutaire; de là l’expression proverbiale _employer le vert et le sec_,
-c’est-à-dire employer tous les moyens, toutes les ressources qu’on peut
-avoir pour réussir à une chose.
-
-On rapporte que Henri IV, voyant arriver à un bal qu’il donnait une
-dame vieille et sèche, vêtue d’une robe verte, s’approcha d’elle, et
-lui dit, qu’il lui était bien obligé du soin qu’elle avait pris, pour
-faire honneur à la compagnie, d’_employer le vert et le sec_. Cette
-plaisanterie, indigne d’un si bon roi, a donné une acception de plus à
-l’expression proverbiale.
-
-
-=VIE.=—_Cache ta vie._
-
-Ce précepte proverbial, que Suidas attribue à Néoclès, frère d’Epicure,
-était fort estimé des épicuriens, qui enseignaient par là de ne point
-se mêler des affaires publiques avec lesquelles le bonheur leur
-semblait incompatible. Plutarque, indigné d’une telle doctrine, en
-a fait une critique rigoureuse dans un traité particulier où il la
-signale comme destructive de tous les intérêts sociaux. Mais, quoi
-qu’il en dise, le mot _cache ta vie_ est assez bien trouvé pour nous
-apprendre que notre prospérité nous expose aux traits de l’envie, et
-qu’il est prudent de cacher nos avantages pour être heureux. C’est
-ainsi qu’il faut l’entendre, et c’est ainsi que Voltaire l’a entendu
-dans ces vers qu’il adresse au bonheur personnifié, sous le nom grec de
-Macare.
-
- Macare, c’est toi qu’on désire:
- On t’aime, on te perd, et je croi
- Que je t’ai rencontré chez moi,
- Mais je me garde de le dire.
- Quand on se vante de t’avoir,
- On en est privé par l’envie;
- Pour te garder il faut savoir
- Te cacher et _cacher sa vie_.
-
-_Vie courte et bonne._
-
-On dit presque toujours _courte et bonne_, en sous-entendant
-_vie_.—C’est le mot des amis de la joie, pour signifier qu’ils ne
-tiennent pas à se ménager une longue existence en renonçant à l’abus
-des plaisirs. Ce mot obtint une célébrité historique à l’époque de la
-Régence, par la répétition fréquente qu’en fesait la duchesse de Berry,
-fille du Régent, princesse aimable et spirituelle, qui fut servie à
-souhait et moissonnée à la fleur de l’âge.
-
-Les voluptueux de Rome avaient adopté pour devise le vers suivant d’une
-traduction qu’avait faire Cécilius de la comédie de Ménandre, intitulée
-Hymnis.
-
- _Mihi sex menses satis sunt vitæ: septimum oreo spondeo._
-
-Ce que Regnier-Desmarais a rendu ainsi:
-
- Donnez-moi six mois de plaisir:
- Je donne à Pluton le septième.
-
-Saint Chrysostome rapporte, dans sa LXXIV^e homélie, un proverbe grec
-très analogue, que Novarinus a traduit ainsi en latin dans son recueil:
-_Adsit suave quiddam et jucundum, et suffocet me! Vienne quelque chose
-de doux et de délicieux, et que j’en sois suffoqué!_
-
-Les Allemands disent dans le même sens: _Ein gutes Mahl und dann der
-Galgen!_ Un bon dîner, et la potence!
-
- Que Bacchus, la table ont d’appas!
- A Paphos, Vénus, tu m’entraînes!
- Oh! ne m’attachez point aux mâts,
- Si j’entends chanter les Sirènes! (DUCIS.)
-
-Au dicton, _courte et bonne_, les gens sensés répondent par cette
-remarque qui en est le corollaire: _C’est la vie du cochon._
-
-Ce sacrifice de l’avenir au présent, est un calcul faux et funeste.
-Écoutons Bossuet: «Quelle honte, s’écrie-t-il, quelle infamie, quelle
-ruine dans les fortunes, quels déréglements dans les esprits, quelles
-infirmités dans les corps n’ont pas été introduites par l’amour
-désordonné des plaisirs!... Les tyrans ont-ils jamais inventé des
-tortures plus insupportables que celles que les plaisirs font souffrir
-à ceux qui s’y abandonnent? Ils ont amené dans le monde des maux
-inconnus au genre humain; et les médecins nous enseignent d’un commun
-accord que ces funestes complications de symptômes et de maladies qui
-déconcertent leur art, confondent leurs expériences et démentent si
-souvent leurs anciens aphorismes, ont leurs sources dans les plaisirs.»
-
-Saint Augustin, peignant les suites fâcheuses de la volupté, compare
-les plaisirs aux racines des ronces. Ces racines, dit-il, sont douces
-et on les manie sans être piqué, mais c’est de là que vient ce qui
-pique. _Lenes sunt et radices spinarum. Si quis eas contrectet non
-pungitur; sed quo pungeris inde nascitur._
-
-La volupté, disent quelques sages, doit être dans la vie, à l’égard de
-nos actions, comme un grain de sel qui les assaisonne et qui n’y peut
-entrer avec excès sans tout gâter.
-
-Sénèque fait cette excellente recommandation: _Sic præsentibus utaris
-voluptatibus ut futuris non noceas. Usez des voluptés présentes de
-manière à ne pas nuire aux voluptés futures._
-
-La sagesse nous a été donnée principalement pour ménager nos plaisirs.
-(Saint Evremond.)
-
-
-=VIEILLESSE.=—_Tout le monde désire la vieillesse, et tout le monde la
-maudit après l’avoir obtenue._
-
-Proverbe qui se trouve dans Cicéron: _Optant senectam omnes, adepti
-despuunt_ (_de Senect._, ch. II).
-
-
-=VIERGES.=—_Amoureux des onze mille vierges._
-
-On appelle ainsi celui qui devient amoureux de toutes les femmes qui
-s’offrent à sa vue.—Cette expression rappelle la légende des onze
-mille vierges. Voici ce que dit M. Salgues sur cette légende, qui
-passe aujourd’hui pour apocryphe: «Croyez-vous que sainte Ursule soit
-partie de Londres pour la Basse-Bretagne, avec onze mille vierges qui
-devaient épouser les onze mille soldats du capitaine Conan, son fiancé,
-et peupler le pays? Croyez-vous qu’une tempête miraculeuse les ait
-jetées dans les bouches du Rhin, et qu’elles aient remonté le fleuve
-jusqu’à la ville de Cologne, alors occupée par les Huns, qui servaient
-l’empereur Gratien? Croyez-vous que ces impertinents aient voulu leur
-faire la cour un peu trop brusquement, et qu’irrités d’être repoussés
-avec trop de fierté, ils les aient mises à mort pour leur apprendre à
-vivre? Nos bons aïeux le croyaient certainement, puisqu’ils célébraient
-annuellement, le 22 octobre, la fête de ces chastes héroïnes. Mais
-comme il n’est rien dans le monde sans contradiction, des critiques
-sourcilleux et difficiles ont contesté la vérité de ces récits. Ils
-ont fait d’abord observer que le nombre de onze mille vierges était un
-peu fort, qu’on aurait eu de la peine à les trouver dans les meilleurs
-temps du christianisme, et que le martyrologe de Wandelbert, composé
-en 850, et l’un des plus estimés des connaisseurs, n’en a porté le
-nombre qu’à mille, ce qui est encore beaucoup. Ensuite, ils ont soutenu
-qu’il fallait pousser la réduction encore plus loin, et ils ont porté
-l’esprit de réforme jusqu’à effacer d’un trait de plume dix mille neuf
-cent quatre-vingt dix-neuf vierges; de sorte qu’ils n’en ont voulu
-accorder que onze, ce qui doit laisser beaucoup de places vacantes en
-paradis. Ils se sont autorisés d’une inscription qu’ils ont interprétée
-à leur manière: SANCTA URSULA ET XI. M. V. Ceux qui tiennent pour les
-onze mille vierges ont traduit: _Sainte Ursule et onze mille vierges_.
-Mais nos critiques assurent que cette interprétation est fautive et
-erronée, et veulent que l’on traduise: _Sainte Ursule et onze martyres
-vierges_. Pour appuyer leur prétention, ils citent un catalogue de
-reliques tiré du Spicilège du père D. Luc d’Acheri, dans lequel on lit:
-_De reliquiis SS. undecim virginum; des reliques des onze vierges._
-
-Réduire ainsi onze mille vierges à onze, c’est déjà beaucoup. Cependant
-d’autres critiques, plus sévères encore, ont prétendu enchérir sur les
-premiers, et porter la soustraction bien plus loin; car ils ne veulent
-absolument que deux vierges. Ils protestent qu’on a très mal lu les
-anciens martyrologes qui portaient: _SS. Ursula et Undecimilla virg.
-mart._, c’est-à-dire _SS. Ursule et Ondecimille, vierges, martyres_.
-Des copistes ignorants ont pris un nom de femme pour un nom de nombre,
-et se sont imaginé que _Undecimilla_ était une abréviation de _undecim
-millia_.
-
-Voilà ce que pense le savant père Simon. Je ne sais s’il se trompe.
-Il est au moins constant qu’on a peu de renseignements exacts sur
-l’histoire de sainte Ursule et de ses compagnes. Baronius avoue que les
-véritables actes de son martyre ont été perdus.»
-
-
-=VIEUX.=—_Il faut devenir vieux de bonne heure, si l’on veut l’être
-longtemps._
-
-Ce proverbe est fort ancien, car il se trouve dans le _Traité de la
-vieillesse_ par Cicéron. _Mature fias senex si diu velis esse._ Il
-signifie que c’est dans la jeunesse qu’on doit jeter les fondements
-d’une bonne et longue vieillesse.—Jean-Jacques Rousseau a très bien
-dit: «L’homme jeune n’est point celui que Dieu a voulu faire: pour
-s’empresser d’obéir à ses ordres, il faut se hâter de vieillir.»
-
-
-=VILAIN.=—_Oignez vilain, il vous poindra: poignez vilain, il vous
-oindra._
-
-Vieux dicton usité parmi les nobles d’autrefois pour rappeler la règle
-de conduite qu’ils devaient suivre à l’égard des vilains.
-
-Le duc de Bourbon, frère aîné du sire de Beaujeau mari de la régente
-pendant la minorité de Charles VIII, disait aux États-Généraux de
-1484: «Je connais le caractère des vilains: _S’ils ne sont opprimés,
-il faut qu’ils oppriment._ Otez leur le fardeau des tailles: vous les
-rendrez insolents, mutins, insociables. Ce n’est qu’en les traitant
-durement qu’on peut les contenir dans le devoir.»—Ce passage, rapporté
-par Garnier d’après Masselin, est curieux, et il peut avoir fourni à
-l’auteur d’Athalie, le trait remarquable qui termine les vers suivants
-sur les flatteurs des cours:
-
- Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois,
- Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois,
-
- * * * * *
-
- Qu’aux larmes, au travail le peuple est condamné
- Et d’un sceptre de fer veut être gouverné,
- _Que s’il n’est opprimé, tôt ou tard il opprime_.
-
-
-=VILLE.=—_Avoir ville gagnée._
-
-Cette expression, qui s’emploie en parlant de toute difficulté qu’on
-a vaincue, surmontée, était usitée chez les Grecs. Platon a dit: _Un
-homme qui se décourage dans le commencement n’aura jamais ville gagnée._
-
-_Ville gagnée_ a été un cri de victoire: Martial de Paris nous apprend
-que les Anglais proféraient ce cri à la prise de Pontoise, en 1437.
-
- Quand ils se virent les plus forts,
- Commencèrent à pleine gorge
- Crier tant qu’ils purent alors:
- _Ville gaignée!_ Vive saint George!
-
-Monstrelet, racontant comment cette ville fut reprise, en 1441, par
-Charles VII, rapporte que ce roi et tous les autres seigneurs et
-capitaines ne cessaient de crier: Saint Denys _ville gaignée_!
-
-_Ville qui parlemente est à demi rendue._
-
-Qui écoute les propositions qu’on lui fait n’est pas éloigné d’accorder
-ce qu’on lui demande.
-
-
-=VIN.=—_A la Saint-Martin on boit du bon vin._
-
-La fête de saint Martin arrive le onze novembre, après la fin des
-vendanges, et lorsque le vin commence à être fait. Elle correspond
-exactement à celle que les païens célébraient en l’honneur de Bacchus,
-le jour où ils fesaient l’ouverture des tonneaux pour goûter la liqueur
-nouvelle qu’ils regardaient comme un don de ce dieu. Cette fête était
-autrefois, en France, ce que le peuple appelle une _fête à gueule_,
-une espèce de mardi-gras, ainsi que je l’ai dit à la page 568, et tout
-le monde la solennisait le verre à la main, avec une égale ferveur.
-On pourrait croire que c’est à cause de cela que saint Martin devint
-le patron des buveurs. Cependant on assure que cette importante
-fonction lui fut conférée pour un autre motif; et l’on en rapporte
-l’origine au fait suivant qu’on voit représenté dans plusieurs tableaux
-d’église.—Notre saint se trouvait à dîner un jour, avec un prêtre
-qui lui servait la messe, chez l’empereur Maxime. Lorsque l’échanson
-présenta la coupe au prince suivant l’usage, celui-ci, voulant honorer
-son hôte, la lui fit remettre afin qu’il y bût le premier; mais saint
-Martin, après l’avoir portée à ses lèvres, la fit passer à son clerc
-comme au plus digne de la compagnie. Une action si inattendue étonna
-tous les convives; néanmoins elle ne déplut pas à l’empereur, qui loua,
-dit-on, saint Martin d’avoir fait à sa table ce qu’aucun autre évêque
-n’aurait osé faire à la table des moindres magistrats, et d’avoir
-préféré un simple ministre de Dieu au maître du monde.
-
-On disait autrefois _martiner_ pour bien boire, et l’on appelait
-l’ivresse _mal de saint Martin, morbus sancti Martini_.
-
-_Vin de la Saint-Martin._
-
-On appelait autrefois ainsi l’argent que les maîtres donnaient aux
-valets et aux ouvriers pour faire la Saint-Martin.
-
-_Après bon vin, bon cheval._
-
-Le Duchat explique ainsi ce proverbe: «Quand on a bu de bon vin on s’en
-ressent, et comme alors on ménage moins le cheval, il paraît meilleur
-parce qu’il va plus vite.»—Il me semble qu’on a dû dire _après bon vin
-bon cheval_, ou à _bon vin bon cheval_, pour signifier que lorsqu’on a
-bien bu, on a besoin d’un bon cheval qui ne bronche pas, et ne jette
-pas son cavalier à terre.
-
-_Vin versé n’est pas avalé._
-
-Il ne faut pas compter sur l’avenir, car les espérances les mieux
-fondées peuvent être déconcertées à l’instant même où elles commencent
-à se réaliser. Ce proverbe, que nous avons reçu des anciens, a tiré,
-dit-on, son origine du trait suivant.—Ancée, roi de Samos, l’un des
-Argonautes, fesait planter une vigne, et ne donnait aucun relâche aux
-esclaves employés à cet ouvrage, dans l’impatience où il était de le
-voir achevé. Un de ces malheureux, excédé de fatigue, prit la liberté
-de lui dire: Seigneur, à quoi bon nous presser tant? vous ne boirez
-jamais du vin de cette vigne. Ancée prit à cœur ces paroles, et fit
-redoubler le travail. Aussitôt que les ceps eurent produit quelques
-raisins, il se hâta de les cueillir, de les exprimer dans un vase,
-et appelant son prophète: Regarde, dit-il, et ose me soutenir que
-je ne goûterai point le vin de ma vigne! A quoi l’esclave répondit:
-Seigneur, entre la coupe et la bouche il y a assez d’espace pour
-quelque accident qui peut vous en empêcher. Comme il prononçait ces
-mots, on vint annoncer au roi qu’un sanglier ravageait son vignoble. A
-cette nouvelle, il ne songe plus à boire, et se précipitant hors de son
-palais, il vole à la rencontre du féroce animal, qui s’élance sur lui,
-déchire ses entrailles et l’étend mort sur la place.
-
-Dans l’Odyssée, Antinoüs, un des amants de Pénélope, pérît à peu près
-dans la même circonstance, car au moment où il portait la coupe à sa
-bouche, Ulysse lui perça la gorge avec une flèche.
-
-_Vin de Brétigny qui fait danser les chèvres._
-
-Quoique le terroir de Brétigny, près de Montlhéri, soit reconnu peu
-propre à la vigne, cependant il n’est point certain, dit Saint-Foix,
-que ce soit le vin de ce lieu qui a donné occasion de parler de
-Brétigny, comme d’un pays de mauvais vin; peut-être le mépris du vin de
-Brétigny est-il venu de Bourgogne à Paris. Il y a en effet un village
-du même nom près de Dijon, et, comme il est dans la plaine, le vin est
-naturellement moins bon que celui des côtes voisines. Mais le proverbe
-porte que _le vin de Brétigny fait danser les chèvres_; et l’on assure
-qu’à Brétigny, près de Montlhéry, il y avait autrefois un homme nommé
-_Chèvre_, dont la folie, quand il avait bu, était de faire danser sa
-femme et ses filles. On peut penser que l’homonymie des deux villages
-aura fait rattacher au proverbe antérieurement connu cette plaisante
-tradition.
-
-_Vin d’une oreille._
-
-On appelle ainsi le bon vin, parce qu’en le dégustant on marque
-l’approbation par l’inclination de l’oreille gauche; le _vin de deux
-oreilles_, au contraire, ne vaut rien, parce qu’on secoue les deux
-oreilles en signe de mécontentement.
-
-_Le vin donné aux ouvriers est le plus cher vendu._
-
-Les travaux corporels augmentent la soif, dit Brillat-Savarin. Aussi
-les propriétaires ne manquent jamais de fortifier les ouvriers par
-des boissons, et de là le proverbe, que _le vin qu’on leur donne est
-toujours le mieux vendu_.
-
-_Vin sur lait c’est santé, lait sur vin c’est venin._
-
-Ce proverbe signifie qu’on est guéri d’une maladie, lorsqu’on passe
-de l’usage du lait à celui du vin, et qu’on est malade, au contraire,
-lorsqu’on cesse de boire du vin pour boire du lait.
-
-Les Espagnols disent: _Dexo la lache al vino: bien seas venido, amigo._
-Le lait dit au vin: ami, sois le _bienvenu_.
-
-_Le vin entre et la raison sort._
-
-Un apologue juif, où les effets du vin sont exprimés à la manière
-orientale, nous apprend que le patriarche Noé s’étant éloigné un moment
-du premier pied de vigne qu’il venait de planter, Satan transporté de
-joie s’en approcha, en s’écriant: Chère plante, je veux t’arroser! et
-aussitôt il courut chercher quatre animaux différents, un agneau, un
-singe, un lion et un pourceau qu’il égorgea tour à tour sur le cep,
-afin que la vertu de leur sang passât dans la sève et se propageât
-dans les rejetons. Cette opération du diable fut très heureuse et son
-influence s’étendit à tous les vignobles du monde. Depuis lors, si
-l’homme boit une coupe de vin, il devient caressant, aimable; il a la
-douceur de l’agneau: deux coupes le rendent vif, folâtre, il va sautant
-et gambadant comme le singe: trois lui communiquent le naturel du
-lion; il se montre fier, intraitable; il veut que tout lui cède; il se
-croit une puissance; il se dit en lui-même: Qui peut m’égaler? Boit-il
-davantage? il perd le bon sens, il est incapable de se conduire, il se
-roule dans la fange, il n’est plus qu’un immonde pourceau. De là ce
-proverbe des sages: _Le vin entre et la raison sort._
-
-De là aussi ces expressions, un _vin d’agneau_, un _vin de singe_,
-un _vin de lion_, un _vin de pourceau_, dont autrefois on se servait
-fréquemment, et dont on se sert encore quelquefois pour qualifier
-les divers effets de la boisson.—On a dit aussi un _vin d’âne_, qui
-assoupit et rend hébété; un _vin de pie_, qui rend bavard; un _vin
-de cerf_, qui rend triste et larmoyant; un _vin de renard_, qui rend
-malin et cauteleux. Enfin il y a peu de variétés bestiales qu’on n’ait
-découvertes dans l’ivrogne, et il semble qu’on ait voulu chercher en
-lui seul les nombreux sujets d’une ménagerie.
-
-Le sens du proverbe, _le vin entre et la raison sort_, est
-exprimé poétiquement dans cette maxime tirée du _Hava-mal des
-Scandinaves:—L’oiseau de l’oubli chante devant ceux qui s’enivrent, et
-leur dérobe leur ame._
-
-
-=VIOLENT.=—_Ce qui est violent n’est pas durable._
-
-Tout excès dure peu; quand un mal est à son comble, il touche à sa
-fin. Telle est la loi de la nature qui, entretenant la durée par
-la modération, ne souffre pas qu’une action violente se soutienne
-longtemps.—Ce proverbe est littéralement traduit de l’axiome de
-l’école, _quod est violentum non est durabile_.
-
-Nous disons aussi, _à force de mal tout ira bien_, parce que, dans
-l’ordre naturel également, le dernier terme du mal est le premier degré
-du bien.—Les Italiens disent: _Il male e la vigilia del bene, le mal
-est la veille du bien_; et les Persans: _C’est au plus étroit du défilé
-que la vallée commence._
-
-
-=VIRGULE.=—_C’est une virgule dans l’Encyclopédie._
-
-Expression dont on se sert en parlant d’une personne qui ne marque
-point par son esprit ou son érudition.
-
-
-=VISIÈRE.=—_Rompre en visière à quelqu’un._
-
-Cette expression s’employait autrefois au propre pour marquer l’action
-d’un combattant qui rompait sa lance dans la visière du casque de son
-adversaire. Aujourd’hui elle ne se prend qu’au figuré, et signifie
-contredire quelqu’un avec brusquerie et grossièreté, lui dire en face
-quelque chose de désobligeant ou d’injurieux.
-
-
-=VIVRE.=—_Il faut que tout le monde vive._
-
-On sait que l’abbé Desfontaines, mandé devant M. d’Argenson,
-lieutenant-général de police, pour quelques malices littéraires, crut
-se justifier en disant: _Il faut que tout le monde vive_, et que ce
-magistrat lui répondit: _Je n’en vois pas la nécessité._ Mais on ne
-sait pas peut-être que cette réponse souvent citée n’était qu’une
-redite, comme la plupart des bons mots dont les beaux-esprits du
-jour prétendent se faire honneur. Elle se trouve dans le _Traité de
-l’idolatrie_, par Tertullien (ch. XIV).—Ce père de l’Église pose en
-principe, qu’il n’est pas plus permis de fabriquer des idoles que de
-les adorer; et, supposant qu’un statuaire lui adresse cette objection:
-mais mon métier est d’en faire, et je n’ai pas d’autre moyen de vivre;
-il réplique: Eh quoi! mon ami, EST-IL NÉCESSAIRE QUE TU VIVES? _Jam
-illa objici solita vox: non habeo aliquid quo vivam.—Districtius
-repercuti potest:_ VIVERE ERGO HABES?
-
-_Il faut vivre à Rome comme à Rome._
-
-Il faut se conformer aux usages du pays où l’on se trouve.—Proverbe
-pris du distique suivant, de saint Ambroise:
-
- _Si Romæ fueris, Romano vivito more;
- Si fueris alibi, vivito sicut ibi._
-
-_Il a trop d’esprit, il ne vivra pas._
-
-C’est ce qu’on dit d’un enfant trop précoce, parce que les trop grands
-développements de l’esprit, surtout dans un âge tendre, nuisent à
-ceux du corps et peuvent causer une maladie mortelle. Il y a pourtant
-bon nombre de ces petits prodiges de collége, de ces génies en herbe,
-même parmi les lauréats de l’Université de Paris, qui ne meurent que
-de vieillesse; mais il faut dire que, craignant sans doute les suites
-d’un pareil horoscope, à mesure qu’ils grandissent, ils se corrigent si
-bien de leur précocité, qu’ils tombent dans l’excès contraire. _Sottise
-entretient la santé._
-
-_Les enfants trop tôt sages, ne vivent pas longtemps._
-
-Ce proverbe est fondé sur la même raison que l’expression précédente.
-Il existait chez les Grecs et chez les Latins.
-
-
-=VOISIN.=—_Qui a bon voisin a bon matin._
-
-Quelques auteurs écrivent mâtin, parce que, disent-ils, un bon voisin
-défend son voisin si les voleurs l’attaquent, et est pour lui comme
-un bon chien de garde; mais les meilleurs auteurs écrivent matin sans
-accent circonflexe, parce que, suivant eux, quand on a un bon voisin,
-on peut dormir en repos la grasse matinée. Cette interprétation,
-plus recherchée peut-être, mais moins basse que l’autre, est
-conforme à cette sentence des interprètes du droit: _Cui malus est
-vicinus, infelix contingit mane._ Quoi qu’il en soit, les deux textes
-s’accordent à faire entendre que la tranquillité d’un homme dépend en
-partie de son voisin.
-
-Hésiode préfère un bon voisin à un parent. «S’il te survient, dit-il,
-un travail ou un embarras imprévu, les voisins accourent sans ceinture,
-les parents prennent le temps de se retrousser. Un mauvais voisin est
-un malheur, un bon voisin est un bien inestimable. Heureux qui en
-rencontre de tels! Si le laboureur voit périr son bétail, c’est qu’il a
-de mauvais voisins.»
-
-
-=VOLEUR.=—_Les grands voleurs font pendre les petits._
-
-Diogène voyant passer un voleur que les ministres de la justice
-conduisaient au gibet, s’écria: Voilà de grands voleurs qui vont en
-faire pendre un petit. C’est sans doute ce mot qui donna lieu au
-proverbe, pour signifier que les coupables puissants livrent les
-faibles comme des victimes expiatoires et se sauvent en les sacrifiant.
-
-_Les voleurs privés sont aux galères, et les voleurs publics dans des
-palais._
-
-Proverbe pris de celui-ci, de Caton, cité par Aulu-Gelle: _Privatorum
-fures in nervo et compedibus ætatem agunt, publici in auro et purpurâ
-visuntur._
-
-_On ne pend que les petits voleurs._
-
-Parce qu’ils n’ont ni argent, ni crédit pour se soustraire à la
-sévérité des lois, si justement comparées par Anacharsis, aux toiles
-d’araignée qui retiennent les petites mouches et laissent passer les
-grosses.
-
- Mal prend aux volereaux de faire les voleurs.
-
- * * * * *
-
- Où la mouche a passé le moucheron demeure. (LA FONTAINE.)
-
-Le maréchal de Villars contait que, dans une de ses campagnes, les
-excessives friponneries d’un entrepreneur de vivres ayant fait
-souffrir et murmurer l’armée, il le tança vertement, et le menaça de le
-faire pendre. Cette menace ne me regarde pas, lui répondit hardiment
-le fripon, et je suis bien aise de vous dire qu’on ne pend pas un
-homme qui dispose de cent mille écus. Je ne sais comment cela se fit,
-ajoutait naïvement le maréchal, mais en effet il ne fut point pendu,
-quoiqu’il eût mérité cent fois de l’être.—_Pecuniosus damnari non
-potest._
-
- Le pactole a des eaux qui peuvent tout blanchir.
-
-
-=VOLONTÉ.=—_A bonne volonté ne faut la faculté._
-
-_Ne faut_, c’est-à-dire ne manque pas. _Volenti nihil difficile._
-
-Vouloir, c’est pouvoir, dit saint Paul.
-
-A qui veut fortement les choses, nul obstacle n’est difficile. Un
-génie appliqué perce tout, se fait faire place, arrive enfin à son but
-(Bossuet).
-
-C’est la seule tiédeur de notre volonté qui fait notre faiblesse,
-et l’on est toujours assez fort pour faire ce qu’on veut fortement
-(Jean-Jacques Rousseau).
-
-Bien des choses ne sont impossibles que parce qu’on s’est accoutumé
-à les regarder comme telles: une opinion contraire et du courage
-rendraient souvent facile ce que le préjugé et la lâcheté font regarder
-comme impraticable (Duclos).
-
-
-=VOMISSEMENT.=—_Retourner à son vomissement._
-
-C’est retomber dans ses erreurs, s’abandonner de nouveau à ses
-inclinations vicieuses.—Cette expression est prise des Proverbes de
-Salomon (ch. XXVI, v. 11): _Sicut canis qui revertitur ad vomitum suum,
-sic imprudens qui iterat stultitiam suam. L’insensé qui retombe dans sa
-folie est comme le chien qui retourne à ce qu’il a vomi._
-
-On trouve dans les _Adages des pères de l’Église_, une expression
-analogue qui est plus élégante. _Reædificare Jericho, reconstruire
-Jéricho_, pour signifier, revenir à l’esprit du siècle.
-
-
-=VOULOIR.=—_Il faut vouloir ce qu’on ne peut empêcher._
-
-Tendre les bras à son destin, c’est de tous les moyens le plus
-infaillible pour en adoucir les rigueurs. Il n’y a de douleur que dans
-la privation forcée, dit M. A. Guiraud, et toutes les fois que la
-volonté de l’homme est d’accord avec son destin, le sacrifice devient
-une consolation, parce que la conscience y trouve une sorte d’acquit
-pour le passé et une espérance presque certaine pour l’avenir.
-
-
-
-
- FIN.
-
-
-
-
- ERRATA.
-
-Page 14, ligne 27, le diminutifs; _lisez_: les diminutifs.
-
-Page 21, lignes 26 et 27, une aiguille pour la bouche et deux pour la
-bourse; _lisez_: une aiguille pour la bourse et deux pour la bouche.
-
-Page 52, ligne 9, notentem; _lisez_: nolentem.
-
-Page 63, ligne 14, sancta pater; _lisez_: sancte pater.
-
-Page 105, ligne 5, cresus; _lisez_: Cresus.
-
-Page 152, ligne 32, boire comme un sauneur; _lisez_: boire comme un
-saunier.
-
-Page 152, ligne 33, sauneurs; _lisez_: sauniers.
-
-Page 155, ligne 4, Mercure, on me façonne; _lisez_: Mercure on ne
-façonne.
-
-Page 240, ligne 22, grives braisés; _lisez_: grives braisées.
-
-Page 303, ligne 5, were god hat is church the devil will his chapel;
-_lisez_: where god has his church, the devil will have his chapel.
-
-Page 303, ligne 8, come il diavolo ci fabrica una capella apresso;
-_lisez_: che il diavolo ci fabbrica una cappella appresso.
-
-Page 303, ligne 10, Sleltt; _lisez_: Steltt.
-
-Page 344, ligne 3, le bon vin porte sa vente à soi; _lisez_: le bon vin
-porte sa vente avec soi.
-
-Page 350, ligne 26, makea silken purse; _lisez_: make a silken purse.
-
-Page 444, ligne 15, mi-partie; _lisez_: mi-parti.
-
-Page 665, ligne 3, Mutterlub! _lisez_: Mutterlieb!
-
-Page 670, ligne 31, cessat tinnitus afreni; _lisez_: cessat tinnitus
-aheni.
-
-Page 677, ligne 1, escualdunac; _lisez_: escuara.
-
-Page 677, ligne 3, on prétend qu’ils l’entendent; _lisez_: on prétend
-qu’ils s’entendent.
-
-Page 686, ligne 8, Samuel; _lisez_: Lamuel.
-
-
-
-
- IMP. D’HIPPOLYTE TILLIARD, RUE ST-HYACINTHE-ST-MICHEL. 30.
-
-
-
-
- FOOTNOTES:
-
-[1] Ce mot, qui reviendra souvent dans mon Dictionnaire, a besoin
-d’être expliqué. Il dérive du grec et désigne un auteur qui écrit sur
-les proverbes.
-
-[2] Ce qui n’empêche pas que ces ouvrages n’aient leur mérite,
-particulièrement celui de M. de Méry qui me paraît préférable sous tous
-les rapports à celui de Lamésangère dans lequel on ne trouve pas un
-seul article original.
-
-[3] L’auteur de la _Relation de l’île des Hermaphrodites_ met aussi les
-mots _à tous accords_ au titre de cet ouvrage, imprime en 1616, par
-allusion au savoir-faire des habitants dudit lieu.
-
-[4] Le titre d’_altesse_, dont la racine est le mot latin _altissimus_
-(très élevé), se donnait autrefois aux rois.
-
-[5] Ils s’en servent aussi pour dire: _Il ne faut pas quitter le
-certain pour l’incertain._
-
-[6] C’est l’opinion de l’auteur du _Traité historique de la foire de
-Beaucaire_, in-4^o, imprimé à Marseille en 1734. Cet auteur dit que le
-fils de Raymond VI confirma les franchises accordées par son père à la
-ville de Beaucaire. Cependant il n’est pas question de ces franchises
-dans la charte des concessions faites par le fils. L’acte le plus
-ancien où il en soit parlé, suivant Millin, fut donné par Louis XI,
-on 1463; mais on voit par une expression de cet acte, remarque encore
-Millin, que la foire était plus ancienne. Charles VIII ajouta aux
-priviléges accordés par son père.
-
-[7] Ce guerrier magnanime, disent les historiens, avait eu l’honneur
-de recevoir l’ordre de chevalerie des mains de saint Louis, et s’était
-montré, pendant sept règnes consécutifs, le plus ferme appui du trône
-de ses maîtres.
-
-[8] Le crocodile est une argumentation captieuse et sophistique pour
-mettre en défaut un adversaire peu précautionné et le faire tomber
-dans le piége. Cette argumentation a été nommée ainsi, conformément à
-l’usage de désigner la règle par l’exemple. Il s’agit d’un crocodile
-qui, supplié par une mère de lui rendre son fils qu’il est prêt à
-dévorer, promet de le faire à l’instant, si elle répond juste à cette
-question: Ai-je envie de te le rendre?—Tu n’en as pas envie, dit la
-mère; et ayant deviné, elle réclame l’exécution de la promesse; mais
-le monstre refuse en ces termes: Si je te le rendais, tu n’aurais pas
-deviné.
-
-[9] C’est le nom grécisé de Jérôme le Hangest ou de Hangest, docteur de
-Sorbonne, auteur du _Traité des académies contre Luther_.
-
-[10] L’histoire offre plusieurs exemples de cet usage, depuis le fils
-du malheureux Psammenit, qui fut envoyé au supplice avec un mors
-dans la bouche par ordre de Cambyse, jusqu’à Hugues de Châlons qui,
-reconnaissant son impuissance contre l’armée des Normands, alla trouver
-le jeune duc Richard qui la commandait et se roula à ses pieds en signe
-de soumission, avec une selle de cheval sur ses épaules. C’est en vertu
-d’un pareil usage que Eustache de Saint-Pierre et cinq autres bourgeois
-de Calais se présentèrent à Édouard III, roi d’Angleterre, avec la
-corde au cou.
-
-[11] _Le Lai d’Aristote_, attribué à Henri d’Andelys, trouvère du
-treizième siècle, est un conte tiré d’un auteur arabe qui l’a intitulé:
-_Le Visir sellé et bridé._ L’usage absurde de substituer Aristote à un
-visir est venu, suivant J. M. Chénier, de l’autorité même qu’Aristote
-avait acquise dans les écoles du treizième siècle.
-
-[12] La figure du grillon a fourni, sans doute, le modèle du masque
-d’Arlequin, comme le remarque M. Ch. Nodier; et ce qui paraît confirmer
-cette opinion, c’est que le nom de cet insecte, _grillo_, a été
-appliqué au masque d’un farceur de l’ancienne comédie italienne,
-et à ce farceur lui-même. Chez les Latins, le même nom, _gryllus_,
-signifiait précisément ce que nous entendons en français par
-_caricature_.
-
-[13] Voyez Eusèbe, _Préparation évangélique_, liv. IX, chap. 9
-
-[14] Cette homonymie paraît avoir été fondée sur la ressemblance de
-bigarrure qui existe entre la peau de ce poisson et le vêtement de
-l’acteur chargé du rôle de proxénète dans l’ancienne comédie, ou sur
-une autre ressemblance qu’offrent le proxénète et ce poisson qui nage,
-dit-on, devant les jeunes aloses et a l’air de les conduire à leurs
-mâles. Suivant une conjecture de Le Duchat, le proxénète aurait été
-qualifié du titre de _Mercureau_ (petit mercure), parce que le messager
-des habitants de l’Olympe était entremetteur de mauvais commerce; et
-_mercureau_ serait devenu par altération un terme injurieux que je n’ai
-pas besoin de dire, car le lecteur l’a déjà deviné.
-
-[15] Tarquin l’ancien, irrité de la résistance qu’opposait l’augure
-Accius Navius au projet qu’il avait de créer trois nouvelles centuries,
-lui demanda:—Puis-je faire une chose que je pense en ce moment?—Tu le
-peux, répliqua l’augure.—Eh bien, ajouta le roi, je veux couper ce
-caillou avec ce rasoir.—Frappe! s’écria Navius; et le caillou fut coupé
-en deux. Presque tous les historiens ont attesté ce fait comme ils ont
-attesté la première apparition des barbiers à l’époque de Ticinius
-Menas. C’est dommage qu’ils n’aient pas expliqué la présence du rasoir
-dans l’absence des artistes habitués à le manier.
-
-[16] Misopogon signifie _ennemi de la barbe_. Ce nom est formé des deux
-mots grecs _misos_, _haine_, et _pôgon_, _barbe_.
-
-[17] L’excommunication fut fondée, entre autres motifs, sur ce que
-Nicolas et son clergé ne se fesaient pas raser le visage.
-
-[18] C’est ce qu’atteste un passage curieux du troubadour Aimeri de
-Péguilain. «Quand je considère la beauté de ma dame, dit-il, je me
-réjouis des peines que j’endure, et je ressemble au _basilic qui se tue
-en se regardant au miroir_.» Du reste, le basilic mort était réputé
-aussi utile qu’il avait été supposé nuisible pendant qu’il vivait.
-Heureux qui pouvait trouver son corps! Ce corps, réduit en cendres,
-possédait des vertus merveilleuses: il guérissait des maux incurables,
-et opérait la transmutation des métaux.
-
-[19] C’est-à-dire dont le fer est rompu ou ôté. Ces lances étaient
-encore appelées _lances courtoises_ ou _lances innocentes_. Les Romains
-avaient aussi de semblables armes, dites _arma lusoria_.
-
-[20] Saint Bernard de Sienne, chap. 7, dit qu’en ce cas on allumait
-douze cierges représentant les douze apôtres, dans l’idée que
-l’agonisant serait rappelé à la vie par le simple changement de son nom
-en celui de l’apôtre dont le cierge brûlait plus longtemps.
-
-[21] Avant l’ordonnance que François I^{er} rendit à Villers-Cotterets,
-au mois d’août 1539, il en avait rendu deux autres sur le même sujet,
-celle de 1532 et celle de 1529. Il s’était montré en cela imitateur
-de Louis XII, qui avait prescrit par un arrêt de 1512 d’employer le
-_langage françois uniquement et exclusivement à tout autre_ dans
-les actes publics, et Louis XII lui-même n’avait fait que suivre
-l’exemple de Charles VIII, dont un décret daté de 1490 exigeait que
-les dépositions judiciaires fussent écrites en français. Mais l’usage
-de cette rédaction en langue maternelle remonte beaucoup plus haut. Il
-était assez fréquent sous le règne de Louis IX; et il y a des preuves
-irrécusables qu’il existait du temps de Philippe-Auguste, même du temps
-de Louis VII.
-
-[22] On appelait _avage_, _havage_ ou _havée_, une sorte de mesure en
-usage dans la Normandie, et quelques autres provinces: c’était une
-fraction du septier, équivalente à une poignée. Le droit d’avage, qui
-a existé jusqu’en 1750, consistait à prendre dans les marchés autant
-de grains ou de denrées que la main peut en contenir. Le bourreau, en
-percevant ce droit, marquait avec de la craie l’habit des marchands,
-pour quittance du paiement.
-
-[23] C’est le titre d’un ancien registre du parlement.
-
-[24] Bray est un village de Berkshire, dans l’Angleterre proprement
-dite.
-
-[25] Je les prends dans un livre de statistique publié par M. Mourgues
-en l’an IX (1801).
-
-[26] Le Talmud (mot hébreu qui signifie _instruction_) est un livre qui
-contient la loi orale, la doctrine, la morale et les traditions des
-Juifs. Ce livre est l’ouvrage d’une foule de rabbins ou docteurs.
-
-[27] On lit dans un sermon d’Innocent III que la fête de la
-Chandeleur fut substituée à celle de Cérès, où l’on fesait de grandes
-illuminations et où les femmes portaient des flambeaux.
-
-[28] C’est le nom que le peuple donnait à François I^{er}, dont le
-nez était un remarquable morceau d’histoire naturelle. Louis Aleaume,
-lieutenant-général d’Orléans et bon poëte latin, a dit de ce prince:
-
-_Occupat immenso qui tota numismata naso._
-
-
-[29] Ces religieux, de la règle de saint Bernard, prirent le nom de
-_feuillants_, parce que leur abbaye, chef d’ordre, était au village de
-_Feuillans_, en Languedoc, à cinq lieues de Toulouse, dans le diocèse
-de Rieux.
-
-[30] Presque tous les commentateurs ont prétendu que c’était d’une
-sirène qu’Horace voulait parler, en peignant dans ce vers _une belle
-femme dont le corps se termine en poisson_; mais il n’y a aucun
-mythologue ni aucun monument de l’antiquité qui aient représenté les
-sirènes comme femmes-poissons.
-
-[31] L’apore, mot tiré du grec ἄπορου, qui signifie _sans issue_, est
-un problème regardé comme insoluble.
-
-[32] On disait aussi autrefois _écarlate rouge_, _écarlate blanche_,
-_écarlate noire_, comme on le voit dans les ordonnances des rois de
-France du quatorzième siècle. Le mot _purpureus_ avait en latin une
-semblable acception; il signifiait _éblouissant_. Horace applique cette
-épithète aux cygnes, _purpurei olores_; et Plutarque, dans la _Vie
-d’Alexandre_, parle de la _pourpre blanche_ d’Hermione ville de Laconie.
-
-[33] Cette croix, composée de deux pièces de bois en sautoir, a été
-ainsi nommée, parce qu’elle fut l’instrument du martyre que l’apôtre
-saint André subit à Patras.
-
-[34] Borel a rapporté d’autres explications que voici: «Pile vient d’un
-ancien mot qui signifie _prince_ (aussi est-ce le côté où est la tête
-du prince qu’on nomme pile), ou bien de _pileus_, bonnet, parce que le
-_pileus_ étant la marque de la liberté, on l’avait mis sur certaines
-monnaies; ou bien encore de _pyle_ qui en ancien gaulois se disait pour
-navire (d’où dérive _pilote_), car en la première monnoie, qui fut
-celle de Janus ou Noé, était représentée la navire ou arche, et j’en ai
-plusieurs de telles (monnaies) tant d’argent que de bronze.» (_Antiq.
-gauloises._)
-
-[35] Cœlius Rhodiginus cite l’expression _grammatica pocula_, traduite
-du grec d’Athénée. On lit dans les Adages des pères de l’Église, _urna
-litterata_; et il y a un vieux proverbe italien et français qui dit, _E
-scritto sopra i bocali_, _c’est écrit sur les pots_, pour signifier,
-c’est très connu.
-
-[36] «Les chrétiens, dit Le Duchat, qualifièrent de _Grand-Turc_
-Mahomet II, non par rapport à ses grandes actions, mais eu égard à
-l’étendue de sa domination, en comparaison du sultan de Cappadoce,
-son contemporain, que Monstrelet désigne sous le nom de _Petit-Turc_.
-Après la prise de Constantinople, celui-ci eut sur les bras Mahomet II
-qui, s’étant emparé de ses états, conserva le titre de _Grand-Turc_,
-quoiqu’il n’y eût plus de _Petit-Turc_.»
-
-[37] On lit dans la _Dama Duende_, comédie de Calderon de la Barca:
-«C’était un diable si petit, et il portait un capuchon si petit, qu’à
-ces signes je crois que c’était le diable-capucin.» Cobaruvias dit que
-le nom de _duende_ a été formé par contraction de _dueno de casa_,
-maître de la maison.
-
-[38] Longin reproche à Platon d’avoir appelé l’eau _une divinité
-sobre_. Cette expression, dit La Harpe, est en effet ridicule.
-
-[39] La pièce d’Izarn, composée d’environ huit cents vers alexandrins,
-a beaucoup d’importance sous le rapport historique. C’est une
-controverse qui contient la réfutation en forme et par conséquent
-l’exposé de la doctrine attribuée aux Albigeois. On y voit de quelle
-manière on s’y prenait pour convertir ces malheureux, et avec quel zèle
-à la fois absurde et barbare on renforçait les arguments par la terreur
-des supplices. Image parlante de l’ancienne inquisition.
-
-[40] Les guerriers macédoniens portaient une ceinture de cuir, qu’ils
-ne devaient quitter qu’après avoir tué un ennemi; alors seulement ils
-devenaient de vrais guerriers, des _hommes libres_.
-
-[41] L’usage barbare de vendre les prisonniers faits à la guerre
-n’était pas encore tout à fait aboli au dix-septième siècle. M. de
-Châteaubriand a remarqué que dans les guerres des Anglais contre
-Charles I^{er}, pour la liberté des hommes, on vit ces fameux niveleurs
-vendre comme esclaves les royalistes pris sur le champ de bataille.
-
-[42] Le nom d’Arthur est formé des deux mots _Arth-uer_, qui signifient
-_souverain des Silures_, suivant Withaer, auteur d’une histoire
-intéressante et même probable des guerres de ce prince.
-
-[43] On croit que les gazettes ont été inventées en Chine, où l’on
-_imprime_ tous les jours, depuis un temps immémorial, par ordre de la
-cour, une relation circonstanciée de ce qui se passe dans l’empire.
-Un savant rédacteur du _Journal des Débats_, M. Jos.-Vict. Leclerc,
-nous a appris que les gazettes ont existé aussi chez les Romains,
-ce dont personne ne s’était douté avant lui. Mais si la chose est
-ancienne, le mot ne l’est pas; il vient de l’italien _gazetta_,
-petite pièce de monnaie qu’on payait pour la lecture d’un cahier de
-nouvelles manuscrites qui se publiaient, chaque semaine, à Venise,
-au commencement du seizième siècle, à l’époque où cette ville était
-l’asile de la liberté et l’Italie le centre des négociations de
-l’Europe. Le médecin Théophraste Renaudot eut le premier, en France,
-l’idée de faire une semblable publication pour récréer ses malades, et
-il fonda à Paris, en 1631, _la Gazette de France_, pour laquelle il
-obtint un privilége du roi l’année suivante.
-
-[44] La raison pour laquelle les époux devaient s’abstenir du devoir
-conjugal, non-seulement pendant les fêtes de Pâques, mais pendant
-les autres fêtes et les dimanches, d’après la recommandation même de
-l’Église, était fondée sur une superstition qui leur fesait croire que
-les enfants procréés ces jours-là ne pouvaient manquer d’être noués,
-contrefaits, épileptiques ou lépreux. Cette superstition existait dès
-le sixième siècle. (Voyez Grégoire de Tours, _de Mirac. S. Martini_,
-lib. 11, c. 24.)
-
-[45] On croit à tort que les lettres de rémission furent obtenues par
-l’entremise de Diane de Poitiers qui désarma le courroux de François
-I^{er}, ému, dit-on, à sa vue, d’un autre sentiment que celui de la
-pitié. Rien n’est moins prouvé que ce fait qui, s’il était vrai,
-donnerait quelque fondement à l’opinion de certains auteurs qui
-veulent que cette dame ait été la maîtresse de ce monarque avant
-d’être celle de Henri II, d’où vient que Buchanan l’a surnommée _Diana
-venatrix regum_. Ce n’est pas à elle que les lettres de rémission
-furent octroyées, mais à son mari, le comte de Maulevrier-Brézé, grand
-sénéchal de Normandie, qui avait découvert la conspiration. Elles
-n’accordaient pas du reste une grâce pure et simple au coupable:
-elles commuaient sa peine en une détention perpétuelle entre quatre
-murailles, où il ne devait recevoir le jour et la nourriture que par
-une petite lucarne. E. Pasquier (_Recherches_, liv. VIII, ch. 39)
-prétend qu’il mourut de la fièvre quelques jours après la terrible
-épreuve à laquelle il fut soumis. Cependant le traité de Madrid, conclu
-en janvier 1526, atteste qu’il existait encore et était prisonnier, à
-cette époque, puisque sa délivrance est stipulée dans une des clauses
-de ce traité.
-
-[46] On trouve aussi _écrire florettes_, expression qui signifie
-particulièrement: _écrire en chiffres de fleurs_.
-
-[47] Ces flûtes, dont chacune contenait au moins un chopine, ont donné
-naissance au verbe _flûter_, très usité parmi le peuple, pour dire
-_boire largement_.
-
-[48] Ce vers se trouve dans la tragédie de _la Mort d’Abel_, où il est
-déplacé pour deux raisons: 1º parce qu’il fait partie du rôle de Caïn;
-2º parce que c’était une chose fort difficile, au temps d’Abel et de
-Caïn, dit M. Ch. Nodier, qu’il y eût des amis au troisième degré.
-
-[49] La _rue aux Oues_, _via ad Aucas vel Ocas_, comme dit une vieille
-charte latine, est celle qui s’appelle aujourd’hui _rue aux Ours_, par
-corruption de son nom primitif, et qui va de la rue St-Martin à la rue
-St-Denis.
-
-[50] Ce fait est que _maître Gonin_ ayant été condamné, en 1570, au
-supplice de la corde, par arrêt du parlement, usa si bien de son art
-magique, que le bourreau, qui croyait le pendre, pendit à sa place la
-mule du premier président. (_Disquisit. mag._, liv. III.)
-
-[51] Ils avaient toujours le roi pour parrain et la reine pour
-marraine, et c’est apparemment à cause de cela que leur baptême était
-retardé jusqu’à un âge où ils fussent en état de sentir que cet honneur
-qu’ils recevaient était un lien de plus qui devait les attacher encore
-davantage à leur souverain.
-
-[52] Ce droit, qu’un vieil auteur a nommé _suille_, du latin _suillus_,
-date d’une époque reculée. Il fut accordé aux églises dès l’an 560, par
-édit de Clotaire I^{er}. Ce fut pour le percevoir plus commodément que
-le chapitre de Paris fit tenir la _foire des jambons_ dans le parvis de
-Notre-Dame, le mardi de la semaine sainte.
-
-[53] Cette dague, encore en usage en 1716, avait été ainsi nommée,
-suivant Fauchet, parce que, dès l’instant qu’elle était tirée, le
-vaincu devait crier _miséricorde_, s’il voulait éviter la mort.
-
-[54] Dans ce sens, j’ai toujours trouvé le mot écrit _oc_ et non
-pas _hoc_. Mais cette différence n’est pas de nature à détruire
-l’explication de l’abbé Morellet, qui peut d’ailleurs avoir découvert
-des exemples de l’orthographe qu’il a adoptée.
-
-[55] C’est l’opinion de David Hume et de la plupart des historiens qui
-est rapportée ici. Il y en a qui pensent que l’ordre de la jarretière
-dut sa naissance à la fameuse journée de Crécy, où l’on avait pris pour
-mot de guet _garter_, qui, en anglais, signifie _jarretière_.
-
-[56] Charles Quint avait toujours eu un goût très prononcé pour
-l’horlogerie. Un de ses maîtres d’hôtel disait qu’il désespérait de
-pouvoir réveiller son appétit autrement qu’en lui servant une fricassée
-d’horloges.
-
-[57] Les moines _jacobins_ étaient les mêmes que les _dominicains_ ou
-_frères prêcheurs_. Le nom de jacobins leur avait été donné parce que
-le premier couvent qu’ils avaient occupé à Paris était dans la rue
-Saint-Jacques, _in via sancti Jacobi_.
-
-[58] Ce mot vient du latin _scopelismus_, fait de _scopulus_, en grec
-σκόπελος, _pierre_, _rocher_.
-
-[59] Jarnac, qui dépensait beaucoup, quoiqu’il n’eût qu’un faible
-patrimoine, était soupçonné de devoir l’opulence dont il fesait parade
-aux libéralités de sa belle-mère, qui avait pour lui une tendresse plus
-que maternelle; et Lachataigneraie avait eu l’indiscrétion de dire que
-la chose était vraie, d’après une confidence qu’il prétendait avoir
-reçue de Jarnac, lorsqu’ils étaient tous deux intimes. C’est ce qu’on
-voit dans les pièces mêmes du cartel qui ont été conservées.
-
-[60] Le dîner fut avancé jusqu’à neuf heures, même jusqu’à huit heures
-du matin, à ce que nous apprend Montaigne.
-
-[61] Elles en avaient bien formé treize, mais comme on avait omis trois
-jours à différentes époques l’excédant n’était plus que de dix jours.
-
-[62] Il s’agit évidemment de la force morale. Le nom d’Israël, dit
-M. Salvador, a été composé expressément dans l’intérêt d’une idée,
-d’un principe, et il est provenu de la réunion des deux mots hébreux
-_lachar_ et _el_, qui signifient _droiture_ et _force_.
-
-[63] Christine de Pisan rapporte, comme une chose extraordinaire,
-qu’une simple dame de Gatinois eût osé porter cette cottehardie à queue
-traînante.
-
-[64] _Tailler quelqu’un de l’étole de saint Hubert_, c’était insérer
-une parcelle de cette étole dans une entaille qu’on lui fesait au front
-avec la clef de saint Hubert, espèce de cor ou de cornet de fer béni.
-Cette expression était technique.
-
-[65] Un décret de l’empereur Othon fait voir quel devait être
-l’excès de ce luxe épiscopal. Il borne le nombre des chevaux pour un
-archevêque, à douze, et pour un évêque, à six.
-
-[66] De là est venu le préjugé qui fait que beaucoup de gens éprouvent
-un certain déplaisir à la vue d’un pain tourné au rebours.
-
-[67] Comme ce verbe est très ignoré des lexicographes, dans l’acception
-que j’indique, je citerai pour preuve de cette acception les deux vers
-suivants, extraits de la _Trésorière_, comédie de Jacques Grevin (Act.
-II, sc. 2):
-
-Si est-ce que j’ay espérance _D’émoucher quelque argent de vous_.
-
-
-[68] Ouvrage composé au XII^e siècle par Hue de Tabarie. Le fragment
-cité est extrait d’une édition dans laquelle le style de cet ouvrage a
-été un peu rajeuni.
-
-[69] Mabinogion est un mot gallois qui signifie contes pour la jeunesse
-et l’enfance. M. de Walckenaer reconnaît dans le mabinogion le type
-primitif de nos contes de fées.
-
-[70] Lors de l’avénement de Hugues Capet, on comptait en France plus
-de cent cinquante monnaies différentes, dont la plupart s’excluaient
-réciproquement, ce qui rendait presque impossible le commerce de
-province à province. La monnaie royale n’eut cours, dans tout le
-royaume, que sous le règne de Louis IX, qui eut seul le droit de
-faire frapper de» pièces d’or et d’argent, en laissant à plus de
-quatre-vingts seigneurs celui d’en fabriquer d’une autre matière.
-
-[71] Pour qu’on ne m’accuse pas de vouloir rien ôter à la gloire
-de saint Denis, j’ajouterai, d’après Helduin, son biographe, qu’il
-baisa plusieurs fois sa tête sur la route, en présence des anges
-qui l’accompagnaient en chantant: _Gloria tibi, Domine, alleluia_.
-Une action si miraculeuse doit être conservée dans les livres, avec
-d’autant plus de soin que la peinture et la sculpture seront à jamais
-impuissantes à la représenter.
-
-[72] C’est le nom qu’on donnait à la somme taxée par les lois pour la
-réparation de quelque crime. «Les peines corporelles, dit M. Michelet,
-étaient rares, inexécutables, chez les Barbares. Ce n’était pas chose
-aisée de mettre la main sur un homme désespéré, pour lequel toute une
-tribu aurait combattu. Les représailles, d’ailleurs, n’auraient jamais
-fini. Il valait mieux éteindre la vengeance, faire payer le coupable.»
-De là vint l’usage du _wehrgeld_ ou composition.
-
-[73] Phébus était un surnom donné à ce prince, soit à cause de sa
-beauté, soit à cause de son amour pour la chasse, soit à cause du
-soleil qu’il avait pris pour emblème.
-
-[74] C’est ce que dit saint Grégoire de Nazianze, dans des vers grecs
-dont sir Thomas Brown a rapporté cette traduction latine.
-
-Utque latet rosa verna suo putamine clausa, Sic os vincla ferat,
-validisque arctetur habenis Indicatque suis prolixa silentia labris.
-
-
-[75] Cet usage n’est pas entièrement tombé en désuétude. J’en ai
-été témoin dans la petite ville de Vahres, près de Saint-Affrique,
-département de l’Aveyron.
-
-[76] _Jacquet_ était, dit-on, venu par corruption de _jacet_: troisième
-personne du présent de l’indicatif du verbe latin _jaceo_, employé pour
-exprimer l’action du flatteur qui se prosterne, qui se met pour ainsi
-dire à plat ventre devant la personne qu’il veut flagorner.
-
-[77] Des écrivains respectables assurent que les lis ne furent
-introduits que sous le règne de Louis-le-Jeune dans les armoiries de
-France, à la place des abeilles qui y figuraient primitivement. Comme
-ce prince avait été surnommé _florus_, à cause de sa grande beauté, ils
-conjecturent que ce doux surnom de _fleur_, joint à l’analogie que le
-nom de _Loïs_ (_Louis_), avait avec un lis, donna l’idée d’adopter un
-tel emblème.
-
-[78] La forme originale de cette phrase est devenue un objet de
-controverse pour les grammairiens. Les uns l’ont sévèrement blâmée,
-comme contraire aux habitudes reçues; les autres l’ont beaucoup louée,
-mais sans nous faire connaître la véritable raison pour laquelle
-l’_innocence_ et le _repentir_, qui sont des noms dont le genre est
-différent, ont pu être légitimement désignés, dans le nom pluriel
-_sœurs_, par le même genre, et par le genre féminin plutôt que par le
-masculin. Voici, je crois, cette raison. Le nom _sœurs_ n’est point
-en rapport immédiat avec l’_innocence_ et le _repentir_, mais avec
-un nom pluriel ellipsé, et la construction pleine est celle-ci: _Il
-n’appartenait qu’à la religion chrétienne d’avoir fait deux sœurs_,
-DES DEUX VERTUS, _l’innocence et le repentir_. Les mots sont disposés
-dans la phrase avec tout l’art nécessaire pour faire passer ce qu’il
-y a de singulier et d’imprévu. Le mot _sœurs_ s’offre le premier;
-immédiatement après lui vient celui d’_innocence_, qui donne à entendre
-que les deux sœurs sont des vertus. Le _repentir_ n’arrive qu’en
-dernier lieu, et revêtu, pour ainsi dire, du caractère particulier sous
-lequel l’imagination du lecteur l’a déjà entrevu. M. de Châteaubriand,
-considérant le _repentir_ comme une autre _innocence_, a fait sa
-construction selon l’idée qu’il avait dans l’esprit, plutôt que selon
-les mots, en vertu de la figure de grammaire nommée syllepse ou
-synthèse. L’usage de la syllepse du genre est assez fréquent dans notre
-langue. J’en pourrais citer beaucoup d’exemples; mais je me bornerai
-à celui-ci, de Voltaire: _Joue-t-on Tancrède? personne ne m’en dit
-rien. Réussit_-ELLE? _Est_-ELLE _tombée_? Mon intention, en choisissant
-cette phrase, est de montrer que l’idée peut en être reproduite sous
-la même forme que celle de M. de Châteaubriand, sans donner prise à
-la critique; et, pour cela, il n’y a qu’à dire: Joue-t-on Zaïre et
-Tancrède? Le public applaudit-il toujours ces deux charmantes sœurs?
-
-[79] Expression prise des comédies espagnoles où figure un _capitan
-matamoros_, c’est-à-dire un _capitaine tue-mores_.
-
-[80] La _fête des fous_ dont Pierre de Corbeil, archevêque de Sens,
-avait composé un office qu’on trouve dans un diptyque conservé à la
-bibliothèque de cette ville, était un mélange monstrueux d’impiété
-et de religion. Elle donnait lieu à des cérémonies bizarres et
-extravagantes. On y élisait un évêque et même, dans quelques églises,
-un pape des fous. Les prêtres y figuraient barbouillés de lie, masqués
-ou travestis de la manière la plus folle et la plus ridicule. Promenés
-dans des tombereaux pleins d’ordure, ils chantaient des chansons
-obscènes, prenaient des postures lascives, fesaient des gestes
-impudiques et mettaient des morceaux de vieilles savattes dans leurs
-encensoirs. La fameuse prose de l’âne y était chantée à deux chœurs qui
-imitaient par intervalles et comme par refrain le braire de cet animal
-qu’on voulait honorer parce qu’il avait assisté à la naissance de
-Jésus-Christ, et l’avait porté sur son dos, lors de sa fuite en Égypte
-et de son entrée à Jérusalem. En chantant la prose on conduisait l’âne,
-vêtu d’une belle chape, à la porte de l’église ou vers l’autel.
-
-M. Michelet voit un symbole dans la _fête des fous_. L’homme, dit-il, y
-offrait l’hommage même de son imbécillité, de son infamie, à l’église
-qui devait le régénérer. C’était une comédie sacrée qu’on jugea
-dangereuse, lorsque, ayant cessé de la comprendre, on ne vit que la
-lettre et on perdit le sens du symbole.
-
-[81] Nom supposé sous lequel le chartreux Noël d’Argonne a publié des
-mélanges assez curieux.
-
-[82]
-
-Laissons cela, _ventre saint-George_! Vous me feriez rendre ma gorge.
-
-
-
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- et anecdotique des proverbes et des , by Pierre Marie Quitard
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-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
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-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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