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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Romans et contes - -Author: Théophile Gautier - -Release Date: April 2, 2016 [EBook #51632] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROMANS ET CONTES *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été - corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et - a^{bc}. - - - - - THÉOPHILE GAUTIER - - ROMANS - ET CONTES - - PARIS - CHARPENTIER ET C^{IE}, LIBRAIRES-ÉDITEURS - 28, QUAI DU LOUVRE - - 1872 - - Tous droits réservés - - - - -ROMANS ET CONTES - - - - - OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - - à 3 fr. 50 chaque volume - - - PREMIÈRES POÉSIES (Albertus.—La Comédie de la mort, etc.) 1 vol. - - MADEMOISELLE DE MAUPIN 1 vol. - - LE ROMAN DE LA MOMIE. Nouvelle édition 1 vol. - - LE CAPITAINE FRACASSE 2 vol. - - SPIRITE, nouvelle fantastique 1 vol. - - VOYAGE EN ESPAGNE (Tras los montes) 1 vol. - - VOYAGE EN RUSSIE 2 vol. - - NOUVELLES. (La Morte amoureuse.—Fortunio, etc.) 1 vol. - - TABLEAUX DE SIÉGE. Paris, 1870-1871 1 vol. - - ÉMAUX ET CAMÉES. Édition définitive, ornée d’une eau-forte - par _J. Jacquemart_ 1 vol. - - THÉATRE.—Mystère, Comédies et Ballets 1 vol. - - - PARIS.—IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1. - - - - - ROMANS ET CONTES - - - - -AVATAR - - -I - -Personne ne pouvait rien comprendre à la maladie qui minait lentement -Octave de Saville. Il ne gardait pas le lit et menait son train de vie -ordinaire; jamais une plainte ne sortait de ses lèvres, et cependant il -dépérissait à vue d’œil. Interrogé par les médecins que le forçaient à -consulter la sollicitude de ses parents et de ses amis, il n’accusait -aucune souffrance précise, et la science ne découvrait en lui nul -symptôme alarmant: sa poitrine auscultée rendait un son favorable, -et à peine si l’oreille appliquée sur son cœur y surprenait quelque -battement trop lent ou trop précipité; il ne toussait pas, n’avait pas -la fièvre, mais la vie se retirait de lui et fuyait par une de ces -fentes invisibles dont l’homme est plein, au dire de Térence. - -Quelquefois une bizarre syncope le faisait pâlir et froidir comme un -marbre. Pendant une ou deux minutes on eût pu le croire mort; puis -le balancier, arrêté par un doigt mystérieux, n’étant plus retenu, -reprenait son mouvement, et Octave paraissait se réveiller d’un songe. -On l’avait envoyé aux eaux; mais les nymphes thermales ne purent rien -pour lui. Un voyage à Naples ne produisit pas un meilleur résultat. Ce -beau soleil si vanté lui avait semblé noir comme celui de la gravure -d’Albert Durer; la chauve-souris qui porte écrit dans son aile ce -mot, _melancholia_, fouettait cet azur étincelant de ses membranes -poussiéreuses et voletait entre la lumière et lui; il s’était senti -glacé sur le quai de la Mergellina, où les lazzaroni demi-nus se -cuisent et donnent à leur peau une patine de bronze. - -Il était donc revenu à son petit appartement de la rue Saint-Lazare et -avait repris en apparence ses habitudes anciennes. - -Cet appartement était aussi confortablement meublé que peut l’être une -garçonnière. Mais comme un intérieur prend à la longue la physionomie -et peut-être la pensée de celui qui l’habite, le logis d’Octave s’était -peu à peu attristé; le damas des rideaux avait pâli et ne laissait -plus filtrer qu’une lumière grise. Les grands bouquets de pivoine se -flétrissaient sur le fond moins blanc du tapis; l’or des bordures -encadrant quelques aquarelles et quelques esquisses de maîtres avait -lentement rougi sous une implacable poussière; le feu découragé -s’éteignait et fumait au milieu des cendres. La vieille pendule de -Boule incrustée de cuivre et d’écaille verte retenait le bruit de son -tic-tac, et le timbre des heures ennuyées parlait bas comme on fait -dans une chambre de malade; les portes retombaient silencieuses, et -les pas des rares visiteurs s’amortissaient sur la moquette; le rire -s’arrêtait de lui-même en pénétrant dans ces chambres mornes, froides -et obscures, où cependant rien ne manquait du luxe moderne. Jean, le -domestique d’Octave, s’y glissait comme une ombre, un plumeau sous -le bras, un plateau sur la main, car, impressionné à son insu de -la mélancolie du lieu, il avait fini par perdre sa loquacité.—Aux -murailles pendaient en trophée des gants de boxe, des masques et des -fleurets; mais il était facile de voir qu’on n’y avait pas touché -depuis longtemps; des livres pris et jetés insouciamment traînaient -sur tous les meubles, comme si Octave eût voulu, par cette lecture -machinale, endormir une idée fixe. Une lettre commencée, dont le papier -avait jauni, semblait attendre depuis des mois qu’on l’achevât, et -s’étalait comme un muet reproche au milieu du bureau. Quoique habité, -l’appartement paraissait désert. La vie en était absente, et en y -entrant on recevait à la figure cette bouffée d’air froid qui sort des -tombeaux quand on les ouvre. - -Dans cette lugubre demeure où jamais une femme n’aventurait le bout de -sa bottine, Octave se trouvait plus à l’aise que partout ailleurs,—ce -silence, cette tristesse et cet abandon lui convenaient; le joyeux -tumulte de la vie l’effarouchait, quoiqu’il fît parfois des efforts -pour s’y mêler; mais il revenait plus sombre des mascarades, des -parties ou des soupers où ses amis l’entraînaient; aussi ne luttait-il -plus contre cette douleur mystérieuse, et laissait-il aller les jours -avec l’indifférence d’un homme qui ne compte pas sur le lendemain. -Il ne formait aucun projet, ne croyant plus à l’avenir, et il avait -tacitement envoyé à Dieu sa démission de la vie, attendant qu’il -l’acceptât. Pourtant, si vous vous imaginiez une figure amaigrie et -creusée, un teint terreux, des membres exténués, un grand ravage -extérieur, vous vous tromperiez; tout au plus apercevrait-on quelques -meurtrissures de bistre sous les paupières, quelques nuances orangées -autour de l’orbite, quelque attendrissement aux tempes sillonnées de -veines bleuâtres. Seulement l’étincelle de l’âme ne brillait pas dans -l’œil, dont la volonté, l’espérance et le désir s’étaient envolés. -Ce regard mort dans ce jeune visage formait un contraste étrange, et -produisait un effet plus pénible que le masque décharné, aux yeux -allumés de fièvre, de la maladie ordinaire. - -Octave avait été, avant de languir de la sorte, ce qu’on nomme un -joli garçon, et il l’était encore: d’épais cheveux noirs, aux boucles -abondantes, se massaient, soyeux et lustrés, de chaque côté de ses -tempes; ses yeux longs, veloutés, d’un bleu nocturne, frangés de cils -recourbés, s’allumaient parfois d’une étincelle humide; dans le repos, -et lorsque nulle passion ne les animait, ils se faisaient remarquer -par cette quiétude sereine qu’ont les yeux des Orientaux, lorsqu’à -la porte d’un café de Smyrne ou de Constantinople ils font le kief -après avoir fumé leur narguilhé. Son teint n’avait jamais été coloré, -et ressemblait à ces teints méridionaux d’un blanc olivâtre qui ne -produisent tout leur effet qu’aux lumières; sa main était fine et -délicate, son pied étroit et cambré. Il se mettait bien, sans précéder -la mode ni la suivre en retardataire, et savait à merveille faire -valoir ses avantages naturels. Quoiqu’il n’eût aucune prétention de -dandy ou de gentleman rider, s’il se fût présenté au Jockey-Club, il -n’eût pas été refusé. - -Comment se faisait-il que, jeune, beau, riche, avec tant de raisons -d’être heureux, un jeune homme se consumât si misérablement? Vous -allez dire qu’Octave était blasé, que les romans à la mode du jour lui -avaient gâté la cervelle de leurs idées malsaines, qu’il ne croyait à -rien, que de sa jeunesse et de sa fortune gaspillées en folles orgies -il ne lui restait que des dettes;—toutes ces suppositions manquent -de vérité.—Ayant fort peu usé des plaisirs, Octave ne pouvait en -être dégoûté; il n’était ni splénétique, ni romanesque, ni athée, ni -libertin, ni dissipateur; sa vie avait été jusqu’alors mêlée d’études -et de distractions comme celle des autres jeunes gens; il s’asseyait -le matin au cours de la Sorbonne, et le soir il se plantait sur -l’escalier de l’Opéra pour voir s’écouler la cascade des toilettes. -On ne lui connaissait ni fille de marbre ni duchesse, et il dépensait -son revenu sans faire mordre ses fantaisies au capital,—son notaire -l’estimait;—c’était donc un personnage tout uni, incapable de se jeter -au glacier de Manfred ou d’allumer le réchaud d’Escousse. Quant à la -cause de l’état singulier où il se trouvait et qui mettait en défaut la -science de la faculté, nous n’osons l’avouer, tellement la chose est -invraisemblable à Paris, au dix-neuvième siècle, et nous laissons le -soin de la dire à notre héros lui-même. - -Comme les médecins ordinaires n’entendaient rien à cette maladie -étrange, car on n’a pas encore disséqué d’âme aux amphithéâtres -d’anatomie, on eut recours en dernier lieu à un docteur singulier, -revenu des Indes après un long séjour, et qui passait pour opérer des -cures merveilleuses. - -Octave, pressentant une perspicacité supérieure et capable de pénétrer -son secret, semblait redouter la visite du docteur, et ce ne fut que -sur les instances réitérées de sa mère qu’il consentit à recevoir M. -Balthazar Cherbonneau. - -Quand le docteur entra, Octave était à demi couché sur un divan: un -coussin étayait sa tête, un autre lui soutenait le coude, un troisième -lui couvrait les pieds; une gandoura l’enveloppait de ses plis souples -et moelleux; il lisait ou plutôt il tenait un livre, car ses yeux -arrêtés sur une page ne regardaient pas. Sa figure était pâle, mais, -comme nous l’avons dit, ne présentait pas d’altération bien sensible. -Une observation superficielle n’aurait pas cru au danger chez ce jeune -malade, dont le guéridon supportait une boîte à cigares au lieu des -fioles, des lochs, des potions, des tisanes, et autres pharmacopées -de rigueur en pareil cas. Ses traits purs, quoiqu’un peu fatigués, -n’avaient presque rien perdu de leur grâce, et, sauf l’atonie profonde -et l’incurable désespérance de l’œil, Octave eût semblé jouir d’une -santé normale. - -Quelque indifférent que fût Octave, l’aspect bizarre du docteur le -frappa. M. Balthazar Cherbonneau avait l’air d’une figure échappée d’un -conte fantastique d’Hoffmann et se promenant dans la réalité stupéfaite -de voir cette création falote. Sa face extrêmement basanée était comme -dévorée par un crâne énorme que la chute des cheveux faisait paraître -plus vaste encore. Ce crâne nu, poli comme de l’ivoire, avait gardé ses -teintes blanches, tandis que le masque, exposé aux rayons du soleil, -s’était revêtu, grâce aux superpositions des couches du hâle, d’un ton -de vieux chêne ou de portrait enfumé. Les méplats, les cavités et les -saillies des os s’y accentuaient si vigoureusement, que le peu de chair -qui les recouvrait ressemblait, avec ses mille rides fripées, à une -peau mouillée appliquée sur une tête de mort. Les rares poils gris qui -flânaient encore sur l’occiput, massés en trois maigres mèches dont -deux se dressaient au-dessus des oreilles et dont la troisième partait -de la nuque pour mourir à la naissance du front, faisaient regretter -l’usage de l’antique perruque à marteaux ou de la moderne tignasse de -chiendent, et couronnaient d’une façon grotesque cette physionomie de -casse-noisettes. Mais ce qui occupait invinciblement chez le docteur, -c’étaient les yeux; au milieu de ce visage tanné par l’âge, calciné -à des cieux incandescents, usé dans l’étude, où les fatigues de la -science et de la vie s’écrivaient en sillages profonds, en pattes -d’oie rayonnantes, en plis plus pressés que les feuillets d’un livre, -étincelaient deux prunelles d’un bleu de turquoise, d’une limpidité, -d’une fraîcheur et d’une jeunesse inconcevables. Ces étoiles bleues -brillaient au fond d’orbites brunes et de membranes concentriques -dont les cercles fauves rappelaient vaguement les plumes disposées en -auréole autour de la prunelle nyctalope des hiboux. On eût dit que, -par quelque sorcellerie apprise des brahmes et des pandits, le docteur -avait volé des yeux d’enfant et se les était ajustés dans sa face de -cadavre. Chez le vieillard, le regard marquait vingt ans; chez le jeune -homme, il en marquait soixante. - -Le costume était le costume classique du médecin: habit et pantalon -de drap noir, gilet de soie de même couleur, et sur la chemise un -gros diamant, présent de quelque rajah ou de quelque nabab. Mais -ces vêtements flottaient comme s’ils eussent été accrochés à un -portemanteau, et dessinaient des plis perpendiculaires que les -fémurs et les tibias du docteur cassaient en angles aigus lorsqu’il -s’asseyait. Pour produire cette maigreur phénoménale, le dévorant -soleil de l’Inde n’avait pas suffi. Sans doute Balthazar Cherbonneau -s’était soumis, dans quelque but d’initiation, aux longs jeûnes des -fakirs et tenu sur la peau de gazelle auprès des yoghis entre les -quatre réchauds ardents; mais cette déperdition de substance n’accusait -aucun affaiblissement. Des ligaments solides et tendus sur les mains -comme les cordes sur le manche d’un violon reliaient entre eux les -osselets décharnés des phalanges et les faisaient mouvoir sans trop de -grincements. - -Le docteur s’assit sur le siége qu’Octave lui désignait de la main à -côté du divan, en faisant des coudes comme un mètre qu’on reploie et -avec des mouvements qui indiquaient l’habitude invétérée de s’accroupir -sur des nattes. Ainsi placé, M. Cherbonneau tournait le dos à la -lumière, qui éclairait en plein le visage de son malade, situation -favorable à l’examen et que prennent volontiers les observateurs, -plus curieux de voir que d’être vus. Quoique la figure du docteur fût -baignée d’ombre et que le haut de son crâne, luisant et arrondi comme -un gigantesque œuf d’autruche, accrochât seul au passage un rayon -du jour, Octave distinguait la scintillation des étranges prunelles -bleues qui semblaient douées d’une lueur propre comme les corps -phosphorescents: il en jaillissait un rayon aigu et clair que le jeune -malade recevait en pleine poitrine avec cette sensation de picotement -et de chaleur produite par l’émétique. - -«Eh bien, monsieur, dit le docteur après un moment de silence pendant -lequel il parut résumer les indices reconnus dans son inspection -rapide, je vois déjà qu’il ne s’agit pas avec vous d’un cas de -pathologie vulgaire; vous n’avez aucune de ces maladies cataloguées, -à symptômes bien connus, que le médecin guérit ou empire; et quand -j’aurai causé quelques minutes, je ne vous demanderai pas du papier -pour y tracer une anodine formule du _Codex_ au bas de laquelle -j’apposerai une signature hiéroglyphique et que votre valet de chambre -portera au pharmacien du coin.» - -Octave sourit faiblement, comme pour remercier M. Cherbonneau de lui -épargner d’inutiles et fastidieux remèdes. - -«Mais, continua le docteur, ne vous réjouissez pas si vite; de ce -que vous n’avez ni hypertrophie du cœur, ni tubercules au poumon, ni -ramollissement de la moelle épinière, ni épanchement séreux au cerveau, -ni fièvre typhoïde ou nerveuse, il ne s’ensuit pas que vous soyez en -bonne santé. Donnez-moi votre main.» - -Croyant que M. Cherbonneau allait lui tâter le pouls et s’attendant -à lui voir tirer sa montre à secondes, Octave retroussa la manche de -sa gandoura, mit son poignet à découvert et le tendit machinalement -au docteur. Sans chercher du pouce cette pulsation rapide ou lente -qui indique si l’horloge de la vie est détraquée chez l’homme, -M. Cherbonneau prit dans sa patte brune, dont les doigts osseux -ressemblaient à des pinces de crabe, la main fluette, veinée et moite -du jeune homme; il la palpa, la pétrit, la malaxa en quelque sorte -comme pour se mettre en communication magnétique avec son sujet. -Octave, bien qu’il fût sceptique en médecine, ne pouvait s’empêcher -d’éprouver une certaine émotion anxieuse, car il lui semblait que le -docteur lui soutirait l’âme par cette pression, et le sang avait tout à -fait abandonné ses pommettes. - -«Cher monsieur Octave, dit le médecin en laissant aller la main du -jeune homme, votre situation est plus grave que vous ne pensez, -et la science, telle du moins que la pratique la vieille routine -européenne, n’y peut rien: vous n’avez plus la volonté de vivre, -et votre âme se détache insensiblement de votre corps; il n’y a -chez vous ni hypocondrie, ni lypémanie, ni tendance mélancolique au -suicide.—Non!—cas rare et curieux, vous pourriez, si je ne m’y -opposais, mourir sans aucune lésion intérieure ou externe appréciable. -Il était temps de m’appeler, car l’esprit ne tient plus à la chair que -par un fil; mais nous allons y faire un bon nœud.» Et le docteur se -frotta joyeusement les mains en grimaçant un sourire qui détermina un -remous de rides dans les mille plis de sa figure. - -«Monsieur Cherbonneau, je ne sais si vous me guérirez, et, après tout, -je n’en ai nulle envie, mais je dois avouer que vous avez pénétré du -premier coup la cause de l’état mystérieux où je me trouve. Il me -semble que mon corps est devenu perméable, et laisse échapper mon moi -comme un crible l’eau par ses trous. Je me sens fondre dans le grand -tout, et j’ai peine à me distinguer du milieu où je plonge. La vie -dont j’accomplis, autant que possible, la pantomime habituelle, pour -ne pas chagriner mes parents et mes amis, me paraît si loin de moi, -qu’il y a des instants où je me crois déjà sorti de la sphère humaine: -je vais et je viens par les motifs qui me déterminaient autrefois, et -dont l’impulsion mécanique dure encore, mais sans participer à ce que -je fais. Je me mets à table aux heures ordinaires, et je parais manger -et boire, quoique je ne sente aucun goût aux plats les plus épicés et -aux vins les plus forts: la lumière du soleil me semble pâle comme -celle de la lune, et les bougies ont des flammes noires. J’ai froid aux -plus chauds jours de l’été; parfois il se fait en moi un grand silence -comme si mon cœur ne battait plus et que les rouages intérieurs fussent -arrêtés par une cause inconnue. La mort ne doit pas être différente de -cet état si elle est appréciable pour les défunts. - -—Vous avez, reprit le docteur, une impossibilité de vivre chronique, -maladie toute morale et plus fréquente qu’on ne pense. La pensée est -une force qui peut tuer comme l’acide prussique, comme l’étincelle de -la bouteille de Leyde, quoique la trace de ses ravages ne soit pas -saisissable aux faibles moyens d’analyse dont la science vulgaire -dispose. Quel chagrin a enfoncé son bec crochu dans votre foie? Du -haut de quelle ambition secrète êtes-vous retombé brisé et moulu? -Quel désespoir amer ruminez-vous dans l’immobilité? Est-ce la soif du -pouvoir qui vous tourmente? Avez-vous renoncé volontairement à un but -placé hors de la portée humaine?—Vous êtes bien jeune pour cela.—Une -femme vous a-t-elle trompé? - -—Non, docteur, répondit Octave, je n’ai pas même eu ce bonheur. - -—Et cependant, reprit M. Balthazar Cherbonneau, je lis dans vos yeux -ternes, dans l’habitude découragée de votre corps, dans le timbre sourd -de votre voix, le titre d’une pièce de Shakspeare aussi nettement que -s’il était estampé en lettres d’or sur le dos d’une reliure de maroquin. - -—Et quelle est cette pièce que je traduis sans le savoir? dit Octave, -dont la curiosité s’éveillait malgré lui. - -—_Love’s labour’s lost_, continua le docteur avec une pureté d’accent -qui trahissait un long séjour dans les possessions anglaises de l’Inde. - -—Cela veut dire, si je ne me trompe, _peines d’amour perdues_. - -—Précisément.» - -Octave ne répondit pas; une légère rougeur colora ses joues, et, -pour se donner une contenance, il se mit à jouer avec le gland de sa -cordelière: le docteur avait reployé une de ses jambes sur l’autre, -ce qui produisait l’effet des os en sautoir gravés sur les tombes, et -se tenait le pied avec la main à la mode orientale. Ses yeux bleus se -plongeaient dans les yeux d’Octave et les interrogeaient d’un regard -impérieux et doux. - -«Allons, dit M. Balthazar Cherbonneau, ouvrez-vous à moi, je suis le -médecin des âmes, vous êtes mon malade, et, comme le prêtre catholique -à son pénitent, je vous demande une confession complète, et vous -pourrez la faire sans vous mettre à genou. - -—A quoi bon? En supposant que vous ayez deviné juste, vous raconter -mes douleurs ne les soulagerait pas. Je n’ai pas le chagrin -bavard,—aucun pouvoir humain, même le vôtre, ne saurait me guérir. - -—Peut-être,» fit le docteur en s’établissant plus carrément dans son -fauteuil, comme quelqu’un qui se dispose à écouter une confidence d’une -certaine longueur. - -«Je ne veux pas, reprit Octave, que vous m’accusiez d’un entêtement -puéril, et vous laisser, par mon mutisme, un moyen de vous laver les -mains de mon trépas; mais, puisque vous y tenez, je vais vous raconter -mon histoire;—vous en avez deviné le fond, je ne vous disputerai pas -les détails. Ne vous attendez à rien de singulier ou de romanesque. -C’est une aventure très-simple, très-commune, très-usée; mais, comme -dit la chanson de Henri Heine, celui à qui elle arrive la trouve -toujours nouvelle, et il en a le cœur brisé. En vérité, j’ai honte de -dire quelque chose de si vulgaire à un homme qui a vécu dans les pays -les plus fabuleux et les plus chimériques. - -—N’ayez aucune crainte; il n’y a plus que le commun qui soit -extraordinaire pour moi, dit le docteur en souriant. - -—Eh bien, docteur, je me meurs d’amour.» - - -II - -«Je me trouvais à Florence vers la fin de l’été, en 184..., la plus -belle saison pour voir Florence. J’avais du temps, de l’argent, de -bonnes lettres de recommandation, et alors j’étais un jeune homme de -belle humeur, ne demandant pas mieux que de s’amuser. Je m’installai -sur le Long-Arno, je louai une calèche et je me laissai aller à cette -douce vie florentine qui a tant de charme pour l’étranger. Le matin, -j’allais visiter quelque église, quelque palais ou quelque galerie -tout à mon aise, sans me presser, ne voulant pas me donner cette -indigestion de chefs-d’œuvre qui, en Italie, fait venir aux touristes -trop hâtifs la nausée de l’art; tantôt je regardais les portes de -bronze du baptistère, tantôt le Persée de Benvenuto sous la loggia -dei Lanzi, le portrait de la Fornarina aux Offices, ou bien encore la -Vénus de Canova au palais Pitti, mais jamais plus d’un objet à la fois. -Puis je déjeunais au café Doney, d’une tasse de café à la glace, je -fumais quelques cigares, parcourais les journaux, et, la boutonnière -fleurie de gré ou de force par ces jolies bouquetières coiffées de -grands chapeaux de paille qui stationnent devant le café, je rentrais -chez moi faire la sieste; à trois heures, la calèche venait me prendre -et me transportait aux _Cascines_. Les Cascines sont à Florence ce -que le bois de Boulogne est à Paris, avec cette différence que tout le -monde s’y connaît, et que le rond-point forme un salon en plein air, où -les fauteuils sont remplacés par des voitures, arrêtées et rangées en -demi-cercle. Les femmes, en grande toilette, à demi couchées sur les -coussins, reçoivent les visites des amants et des attentifs, des dandys -et des attachés de légation, qui se tiennent debout et chapeau bas -sur le marchepied.—Mais vous savez cela tout aussi bien que moi.—Là -se forment les projets pour la soirée, s’assignent les rendez-vous, -se donnent les réponses, s’acceptent les invitations; c’est comme -une Bourse du plaisir qui se tient de trois heures à cinq heures, à -l’ombre de beaux arbres, sous le ciel le plus doux du monde. Il est -obligatoire, pour tout être un peu bien situé, de faire chaque jour -une apparition aux Cascines. Je n’avais garde d’y manquer, et le soir, -après dîner, j’allais dans quelques salons, ou à la Pergola, lorsque la -cantatrice en valait la peine. - -«Je passai ainsi un des plus heureux mois de ma vie; mais ce bonheur -ne devait pas durer. Une magnifique calèche fit un jour son début aux -Cascines. Ce superbe produit de la carrosserie de Vienne, chef-d’œuvre -de Laurenzi, miroité d’un vernis étincelant, historié d’un blason -presque royal, était attelé de la plus belle paire de chevaux qui ait -jamais piaffé à Hyde-Park ou à Saint-James au Drawing-Room de la reine -Victoria, et mené à la Daumont de la façon la plus correcte par un -tout jeune jockey en culotte de peau blanche et en casaque verte; les -cuivres des harnais, les boîtes des roues, les poignées des portières -brillaient comme de l’or et lançaient des éclairs au soleil; tous les -regards suivaient ce splendide équipage qui, après avoir décrit sur le -sable une courbe aussi régulière que si elle eût été tracée au compas, -alla se ranger auprès des voitures. La calèche n’était pas vide, comme -vous le pensez bien; mais dans la rapidité du mouvement on n’avait pu -distinguer qu’un bout de bottine allongé sur le coussin du devant, un -large pli de châle et le disque d’une ombrelle frangée de soie blanche. -L’ombrelle se referma et l’on vit resplendir une femme d’une beauté -incomparable. J’étais à cheval et je pus m’approcher assez pour ne -perdre aucun détail de ce chef-d’œuvre humain. L’étrangère portait une -robe de ce vert d’eau glacé d’argent qui fait paraître noire comme une -taupe toute femme dont le teint n’est pas irréprochable,—une insolence -de blonde sûre d’elle-même.—Un grand crêpe de Chine blanc, tout bossué -de broderies de la même couleur, l’enveloppait de sa draperie souple -et fripée à petits plis, comme une tunique de Phidias. Le visage avait -pour auréole un chapeau de la plus fine paille de Florence, fleuri -de myosotis et de délicates plantes aquatiques aux étroites feuilles -glauques; pour tout bijou, un lézard d’or constellé de turquoises -cerclait le bras qui tenait le manche d’ivoire de l’ombrelle. - -«Pardonnez, cher docteur, cette description de journal de mode à un -amant pour qui ces menus souvenirs prennent une importance énorme. -D’épais bandeaux blonds crespelés, dont les annelures formaient comme -des vagues de lumière, descendaient en nappes opulentes des deux côtés -de son front plus blanc et plus pur que la neige vierge tombée dans -la nuit sur le plus haut sommet d’une Alpe; des cils longs et déliés -comme ces fils d’or que les miniaturistes du moyen âge font rayonner -autour des têtes de leurs anges, voilaient à demi ses prunelles d’un -bleu vert pareil à ces lueurs qui traversent les glaciers par certains -effets de soleil; sa bouche, divinement dessinée, présentait ces -teintes pourprées qui lavent les valves des conques de Vénus, et ses -joues ressemblaient à de timides roses blanches que ferait rougir -l’aveu du rossignol ou le baiser du papillon; aucun pinceau humain -ne saurait rendre ce teint d’une suavité, d’une fraîcheur et d’une -transparence immatérielles, dont les couleurs ne paraissaient pas dues -au sang grossier qui enlumine nos fibres; les premières rougeurs de -l’aurore sur la cime des sierras-nevadas, le ton carné de quelques -camellias blancs, à l’onglet de leurs pétales, le marbre de Paros, -entrevu à travers un voile de gaze rose, peuvent seuls en donner une -idée lointaine. Ce qu’on apercevait du col entre les brides du chapeau -et le haut du châle étincelait d’une blancheur irisée, au bord des -contours, de vagues reflets d’opale. Cette tête éclatante ne saisissait -pas d’abord par le dessin, mais bien par le coloris, comme les belles -productions de l’école vénitienne, quoique ses traits fussent aussi -purs et aussi délicats que ceux des profils antiques découpés dans -l’agate des camées. - -«Comme Roméo oublie Rosalinde à l’aspect de Juliette, à l’apparition -de cette beauté suprême j’oubliai mes amours d’autrefois. Les pages de -mon cœur redevinrent blanches: tout nom, tout souvenir en disparurent. -Je ne comprenais pas comment j’avais pu trouver quelque attrait dans -ces liaisons vulgaires que peu de jeunes gens évitent, et je me les -reprochai comme de coupables infidélités. Une vie nouvelle data pour -moi de cette fatale rencontre. - -«La calèche quitta les Cascines et reprit le chemin de la ville, -emportant l’éblouissante vision; je mis mon cheval auprès de celui d’un -jeune Russe très-aimable, grand coureur d’eaux, répandu dans tous les -salons cosmopolites d’Europe, et qui connaissait à fond le personnel -voyageur de la haute vie; j’amenai la conversation sur l’étrangère, et -j’appris que c’était la comtesse Prascovie Labinska, une Lithuanienne -de naissance illustre et de grande fortune, dont le mari faisait depuis -deux ans la guerre du Caucase. - -«Il est inutile de vous dire quelles diplomaties je mis en œuvre pour -être reçu chez la comtesse que l’absence du comte rendait très-réservée -à l’endroit des présentations; enfin, je fus admis;—deux princesses -douairières et quatre baronnes hors d’âge répondaient de moi sur leur -antique vertu. - -«La comtesse Labinska avait loué une villa magnifique, ayant appartenu -jadis aux Salviati, à une demi-lieue de Florence, et en quelques jours -elle avait su installer tout le confortable moderne dans l’antique -manoir, sans en troubler en rien la beauté sévère et l’élégance -sérieuse. De grandes portières armoriées s’agrafaient heureusement -aux arcades ogivales; des fauteuils et des meubles de forme ancienne -s’harmonisaient avec les murailles couvertes de boiseries brunes ou de -fresques d’un ton amorti et passé comme celui des vieilles tapisseries; -aucune couleur trop neuve, aucun or trop brillant n’agaçait l’œil, et -le présent ne dissonait pas au milieu du passé.—La comtesse avait -l’air si naturellement châtelaine, que le vieux palais semblait bâti -exprès pour elle. - -«Si j’avais été séduit par la radieuse beauté de la comtesse, je le -fus bien davantage encore au bout de quelques visites par son esprit -si rare, si fin, si étendu; quand elle parlait sur quelque sujet -intéressant, l’âme lui venait à la peau, pour ainsi dire, et se faisait -visible. Sa blancheur s’illuminait comme l’albâtre d’une lampe d’un -rayon intérieur: il y avait dans son teint de ces scintillations -phosphorescentes, de ces tremblements lumineux dont parle Dante -lorsqu’il peint les splendeurs du paradis; on eût dit un ange se -détachant en clair sur un soleil. Je restais ébloui, extatique et -stupide. Abîmé dans la contemplation de sa beauté, ravi aux sons de -sa voix céleste qui faisait de chaque idiome une musique ineffable, -lorsqu’il me fallait absolument répondre, je balbutiais quelques -mots incohérents qui devaient lui donner la plus pauvre idée de mon -intelligence, quelquefois même un imperceptible sourire d’une ironie -amicale passait comme une lueur rose sur ses lèvres charmantes à -certaines phrases, qui dénotaient, de ma part, un trouble profond ou -une incurable sottise. - -«Je ne lui avais encore rien dit de mon amour; devant elle j’étais sans -pensée, sans force, sans courage; mon cœur battait comme s’il voulait -sortir de ma poitrine et s’élancer sur les genoux de sa souveraine. -Vingt fois j’avais résolu de m’expliquer, mais une insurmontable -timidité me retenait; le moindre air froid ou réservé de la comtesse me -causait des transes mortelles, et comparables à celles du condamné qui, -la tête sur le billot, attend que l’éclair de la hache lui traverse -le cou. Des contractions nerveuses m’étranglaient, des sueurs glacées -baignaient mon corps. Je rougissais, je pâlissais et je sortais sans -avoir rien dit, ayant peine à trouver la porte et chancelant comme un -homme ivre sur les marches du perron. - -«Lorsque j’étais dehors, mes facultés me revenaient et je lançais au -vent les dithyrambes les plus enflammés. J’adressais à l’idole absente -mille déclarations d’une éloquence irrésistible. J’égalais dans ces -apostrophes muettes les grands poëtes de l’amour.—Le Cantique des -cantiques de Salomon avec son vertigineux parfum oriental et son -lyrisme halluciné de haschich, les sonnets de Pétrarque avec leurs -subtilités platoniques et leurs délicatesses éthérées, l’Intermezzo de -Henri Heine avec sa sensibilité nerveuse et délirante n’approchent pas -de ces effusions d’âme intarissables où s’épuisait ma vie. Au bout de -chacun de ces monologues, il me semblait que la comtesse vaincue devait -descendre du ciel sur mon cœur, et plus d’une fois je me croisai les -bras sur ma poitrine, pensant les renfermer sur elle. - -«J’étais si complétement possédé que je passais des heures à -murmurer en façon de litanies d’amour ces deux mots:—Prascovie -Labinska,—trouvant un charme indéfinissable dans ces syllabes tantôt -égrenées lentement comme des perles, tantôt dites avec la volubilité -fiévreuse du dévot que sa prière même exalte. D’autres fois, je traçais -le nom adoré sur les plus belles feuilles de vélin, en y apportant -des recherches calligraphiques des manuscrits du moyen âge, rehauts -d’or, fleurons d’azur, ramages de sinople. J’usais à ce labeur d’une -minutie passionnée et d’une perfection puérile les longues heures qui -séparaient mes visites à la comtesse. Je ne pouvais lire ni m’occuper -de quoi que ce fût. Rien ne m’intéressait hors de Prascovie, et je ne -décachetais même pas les lettres qui me venaient de France. A plusieurs -reprises je fis des efforts pour sortir de cet état; j’essayai de -me rappeler les axiomes de séduction acceptés par les jeunes gens, -les stratagèmes qu’emploient les Valmont du café de Paris et les don -Juan du Jockey-Club; mais à l’exécution le cœur me manquait, et je -regrettais de ne pas avoir, comme le Julien Sorel de Stendhal, un -paquet d’épîtres progressives à copier pour les envoyer à la comtesse. -Je me contentais d’aimer, me donnant tout entier sans rien demander en -retour, sans espérance même lointaine, car mes rêves les plus audacieux -osaient à peine effleurer de leurs lèvres le bout des doigts rosés -de Prascovie. Au quinzième siècle, le jeune novice le front sur les -marches de l’autel, le chevalier agenouillé dans sa roide armure, ne -devaient pas avoir pour la madone une adoration plus prosternée.» - -M. Balthazar Cherbonneau avait écouté Octave avec une attention -profonde, car pour lui le récit du jeune homme n’était pas seulement -une histoire romanesque, et il se dit comme à lui-même pendant une -pause du narrateur: «Oui, voilà bien le diagnostic de l’amour-passion, -une maladie curieuse et que je n’ai rencontrée qu’une fois,—à -Chandernagor,—chez une jeune paria éprise d’un brahme; elle en mourut, -la pauvre fille, mais c’était une sauvage; vous, monsieur Octave, vous -êtes un civilisé, et nous vous guérirons.» Sa parenthèse fermée, il fit -signe de la main à M. de Saville de continuer; et, reployant sa jambe -sur la cuisse comme la patte articulée d’une sauterelle, de manière -à faire soutenir son menton par son genou, il s’établit dans cette -position impossible pour tout autre, mais qui semblait spécialement -commode pour lui. - -«Je ne veux pas vous ennuyer du détail de mon martyre secret, continua -Octave; j’arrive à une scène décisive. Un jour, ne pouvant plus modérer -mon impérieux désir de voir la comtesse, je devançai l’heure de ma -visite accoutumée; il faisait un temps orageux et lourd. Je ne trouvai -pas madame Labinska au salon. Elle s’était établie sous un portique -soutenu de sveltes colonnes, ouvrant sur une terrasse par laquelle -on descendait au jardin; elle avait fait apporter là son piano, un -canapé et des chaises de jonc; des jardinières, comblées de fleurs -splendides—nulle part elles ne sont si fraîches ni si odorantes qu’à -Florence—remplissaient les entre-colonnements, et imprégnaient de leur -parfum les rares bouffées de brise qui venaient de l’Apennin. Devant -soi, par l’ouverture des arcades, l’on apercevait les ifs et les buis -taillés du jardin, d’où s’élançaient quelques cyprès centenaires, et -que peuplaient des marbres mythologiques dans le goût tourmenté de -Baccio Bandinelli ou de l’Ammanato. Au fond, au-dessus de la silhouette -de Florence, s’arrondissait le dôme de Santa Maria del Fiore et -jaillissait le beffroi carré du Palazzo Vecchio. - -«La comtesse était seule, à demi couchée sur le canapé de jonc; jamais -elle ne m’avait paru si belle; son corps nonchalant, alangui par la -chaleur, baignait comme celui d’une nymphe marine dans l’écume blanche -d’un ample peignoir de mousseline des Indes que bordait du haut en -bas une garniture bouillonnée comme la frange d’argent d’une vague; -une broche en acier niellé du Khorassan fermait à la poitrine cette -robe aussi légère que la draperie qui voltige autour de la Victoire -rattachant sa sandale. Des manches ouvertes à partir de la saignée, -comme les pistils du calice d’une fleur, sortaient ses bras d’un ton -plus pur que celui de l’albâtre où les statuaires florentins taillent -des copies de statues antiques; un large ruban noir noué à la ceinture, -et dont les bouts retombaient, tranchait vigoureusement sur toute cette -blancheur. Ce que ce contraste de nuances attribuées au deuil aurait -pu avoir de triste, était égayé par le bec d’une petite pantoufle -circassienne sans quartier en maroquin bleu, gaufrée d’arabesques -jaunes, qui pointait sous le dernier pli de la mousseline. - -«Les cheveux blonds de la comtesse, dont les bandeaux bouffants, comme -s’ils eussent été soulevés par un souffle, découvraient son front pur, -et ses tempes transparentes formaient comme un nimbe, où la lumière -pétillait en étincelles d’or. - -«Près d’elle, sur une chaise, palpitait au vent un grand chapeau de -paille de riz, orné de longs rubans noirs pareils à celui de la robe, -et gisait une paire de gants de Suède qui n’avaient pas été mis. A -mon aspect, Prascovie ferma le livre qu’elle lisait—les poésies de -Mickiewicz—et me fit un petit signe de tête bienveillant; elle était -seule,—circonstance favorable et rare.—Je m’assis en face d’elle -sur le siége qu’elle me désigna. Un de ces silences, pénibles quand -ils se prolongent, régna quelques minutes entre nous. Je ne trouvais -à mon service aucune de ces banalités de la conversation; ma tête -s’embarrassait, des vagues de flammes me montaient du cœur aux yeux, et -mon amour me criait: «Ne perds pas cette occasion suprême.» - -«J’ignore ce que j’eusse fait, si la comtesse, devinant la cause de -mon trouble, ne se fût redressée à demi en tendant vers moi sa belle -main, comme pour me fermer la bouche. - -«—Ne dites pas un mot, Octave; vous m’aimez, je le sais, je le sens, -je le crois; je ne vous en veux point, car l’amour est involontaire. -D’autres femmes plus sévères se montreraient offensées; moi, je vous -plains, car je ne puis vous aimer, et c’est une tristesse pour moi -d’être votre malheur.—Je regrette que vous m’ayez rencontrée, et -maudis le caprice qui m’a fait quitter Venise pour Florence. J’espérais -d’abord que ma froideur persistante vous lasserait et vous éloignerait; -mais le vrai amour, dont je vois tous les signes dans vos yeux, ne se -rebute de rien. Que ma douceur ne fasse naître en vous aucune illusion, -aucun rêve, et ne prenez pas ma pitié pour un encouragement. Un ange -au bouclier de diamant, à l’épée flamboyante, me garde contre toute -séduction, mieux que la religion, mieux que le devoir, mieux que la -vertu;—et cet ange, c’est mon amour:—j’adore le comte Labinski. J’ai -le bonheur d’avoir trouvé la passion dans le mariage.» - -«Un flot de larmes jaillit de mes paupières à cet aveu si franc, si -loyal et si noblement pudique, et je sentis en moi se briser le ressort -de ma vie. - -«Prascovie, émue, se leva, et, par un mouvement de gracieuse pitié -féminine, passa son mouchoir de batiste sur mes yeux: - -«—Allons, ne pleurez pas, me dit-elle, je vous le défends. Tâchez -de penser à autre chose, imaginez que je suis partie à tout jamais, -que je suis morte; oubliez-moi. Voyagez, travaillez, faites du bien, -mêlez-vous activement à la vie humaine; consolez-vous dans un art ou un -amour...» - -«Je fis un geste de dénégation. - -«—Croyez-vous souffrir moins en continuant à me voir? reprit la -comtesse; venez, je vous recevrai toujours. Dieu dit qu’il faut -pardonner à ses ennemis; pourquoi traiterait-on plus mal ceux qui -nous aiment? Cependant l’absence me paraît un remède plus sûr.—Dans -deux ans nous pourrons nous serrer la main sans péril,—pour vous,» -ajouta-t-elle en essayant de sourire. - -«Le lendemain je quittai Florence; mais ni l’étude, ni les voyages, ni -le temps, n’ont diminué ma souffrance, et je me sens mourir: ne m’en -empêchez pas, docteur! - -—Avez-vous revu la comtesse Prascovie Labinska?» dit le docteur, dont -les yeux bleus scintillaient bizarrement. - -«Non, répondit Octave, mais elle est à Paris.» Et il tendit à M. -Balthazar Cherbonneau une carte gravée sur laquelle on lisait: - -«La comtesse Prascovie Labinska est chez elle le jeudi.» - - -III - -Parmi les promeneurs assez rares alors qui suivaient aux Champs-Élysées -l’avenue Gabriel, à partir de l’ambassade ottomane jusqu’à l’Élysée -Bourbon, préférant au tourbillon poussiéreux et à l’élégant fracas de -la grande chaussée l’isolement, le silence et la calme fraîcheur de -cette route bordée d’arbres d’un côté et de l’autre de jardins, il en -est peu qui ne se fussent arrêtés, tout rêveurs et avec un sentiment -d’admiration mêlé d’envie, devant une poétique et mystérieuse retraite, -où, chose rare, la richesse semblait loger le bonheur. - -A qui n’est-il pas arrivé de suspendre sa marche à la grille d’un -parc, de regarder longtemps la blanche villa à travers les massifs de -verdure, et de s’éloigner le cœur gros, comme si le rêve de sa vie -était caché derrière ces murailles? Au contraire, d’autres habitations, -vues ainsi du dehors, vous inspirent une tristesse indéfinissable; -l’ennui, l’abandon, la désespérance glacent la façade de leurs teintes -grises et jaunissent les cimes à demi chauves des arbres; les statues -ont des lèpres de mousse, les fleurs s’étiolent, l’eau des bassins -verdit, les mauvaises herbes envahissent les sentiers malgré le -racloir; les oiseaux, s’il y en a, se taisent. - -Les jardins en contre-bas de l’allée en étaient séparés par -un saut-de-loup et se prolongeaient en bandes plus ou moins -larges jusqu’aux hôtels, dont la façade donnait sur la rue du -Faubourg-Saint-Honoré. Celui dont nous parlons se terminait au fossé -par un remblai que soutenait un mur de grosses roches choisies pour -l’irrégularité curieuse de leurs formes, et qui, se relevant de chaque -côté en manière de coulisses, encadraient de leurs aspérités rugueuses -et de leurs masses sombres le frais et vert paysage resserré entre -elles. - -Dans les anfractuosités de ces roches, le cactier raquette, -l’asclépiade incarnate, le millepertuis, la saxifrage, le cymbalaire, -la joubarbe, la lychnide des Alpes, le lierre d’Irlande trouvaient -assez de terre végétale pour nourrir leurs racines et découpaient leurs -verdures variées sur le fond vigoureux de la pierre;—un peintre n’eût -pas disposé, au premier plan de son tableau, un meilleur repoussoir. - -Les murailles latérales qui fermaient ce paradis terrestre -disparaissaient sous un rideau de plantes grimpantes, aristoloches, -grenadilles bleues, campanules, chèvre-feuille, gypsophiles, glycines -de Chine, périplocas de Grèce dont les griffes, les vrilles et les -tiges s’enlaçaient à un treillis vert, car le bonheur lui-même ne veut -pas être emprisonné; et grâce à cette disposition le jardin ressemblait -à une clairière dans une forêt plutôt qu’à un parterre assez étroit -circonscrit par les clôtures de la civilisation. - -Un peu en arrière des masses de rocaille, étaient groupés quelques -bouquets d’arbres au port élégant, à la frondaison vigoureuse dont les -feuillages contrastaient pittoresquement: vernis du Japon, tuyas du -Canada, planes de Virginie, frênes verts, saules blancs, micocouliers -de Provence, que dominaient deux ou trois mélèzes. Au delà des arbres -s’étalait un gazon de ray-grass, dont pas une pointe d’herbe ne -dépassait l’autre, un gazon plus fin, plus soyeux que le velours -d’un manteau de reine, de cet idéal vert d’émeraude qu’on n’obtient -qu’en Angleterre devant le perron des manoirs féodaux, moelleux tapis -naturels que l’œil aime à caresser et que le pas craint de fouler, -moquette végétale où, le jour, peuvent seuls se rouler au soleil la -gazelle familière avec le jeune baby ducal dans sa robe de dentelles, -et, la nuit, glisser au clair de lune quelque Titania du West-End la -main enlacée à celle d’un Oberon porté sur le livre du peerage et du -baronetage. - -Une allée de sable tamisé au crible, de peur qu’une valve de conque -ou qu’un angle de silex ne blessât les pieds aristocratiques qui y -laissaient leur délicate empreinte, circulait comme un ruban jaune -autour de cette nappe verte, courte et drue, que le rouleau égalisait, -et dont la pluie factice de l’arrosoir entretenait la fraîcheur humide, -même aux jours les plus desséchants de l’été. - -Au bout de la pièce de gazon éclatait, à l’époque où se passe cette -histoire, un vrai feu d’artifice fleuri tiré par un massif de -géraniums, dont les étoiles écarlates flambaient sur le fond brun d’une -terre de bruyère. - -L’élégante façade de l’hôtel terminait la perspective; de sveltes -colonnes d’ordre ionique soutenant l’attique surmonté à chaque angle -d’un gracieux groupe de marbre, lui donnaient l’apparence d’un temple -grec transporté là par le caprice d’un millionnaire, et corrigeaient, -en éveillant une idée de poésie et d’art, tout ce que ce luxe aurait -pu avoir de trop fastueux; dans les entre-colonnements, des stores -rayés de larges bandes roses et presque toujours baissés abritaient -et dessinaient les fenêtres, qui s’ouvraient de plein pied sous le -portique comme des portes de glace. - -Lorsque le ciel fantasque de Paris daignait étendre un pan d’azur -derrière ce palazzino, les lignes s’en dessinaient si heureusement -entre les touffes de verdure, qu’on pouvait les prendre pour le -pied-à-terre de la Reine des fées, ou pour un tableau de Baron agrandi. - -De chaque côté de l’hôtel s’avançaient dans le jardin deux serres -formant ailes, dont les parois de cristal se diamentaient au soleil -entre leurs nervures dorées, et faisaient à une foule de plantes -exotiques les plus rares et les plus précieuses l’illusion de leur -climat natal. - -Si quelque poëte matineux eût passé avenue Gabriel aux premières -rougeurs de l’aurore, il eût entendu le rossignol achever les derniers -trilles de son nocturne, et vu le merle se promener en pantoufles -jaunes dans l’allée du jardin comme un oiseau qui est chez lui; mais la -nuit, après que les roulements des voitures revenant de l’Opéra se sont -éteints au milieu du silence de la vie endormie, ce même poëte aurait -vaguement distingué une ombre blanche au bras d’un beau jeune homme, et -serait remonté dans sa mansarde solitaire l’âme triste jusqu’à la mort. - -C’était là qu’habitaient depuis quelque temps—le lecteur l’a sans -doute déjà deviné—la comtesse Prascovie Labinska et son mari le comte -Olaf Labinski, revenu de la guerre du Caucase après une glorieuse -campagne, où, s’il ne s’était pas battu corps à corps avec le mystique -et insaisissable Schamyl, certainement il avait eu affaire aux plus -fanatiquement dévoués des Mourides de l’illustre scheyck. Il avait -évité les balles comme les braves les évitent, en se précipitant -au-devant d’elles, et les damas courbes des sauvages guerriers -s’étaient brisés sur sa poitrine sans l’entamer. Le courage est une -cuirasse sans défaut. Le comte Labinski possédait cette valeur folle -des races slaves, qui aiment le péril pour le péril, et auxquelles peut -s’appliquer encore ce refrain d’un vieux chant scandinave: «Ils tuent, -meurent et rient!» - -Avec quelle ivresse s’étaient retrouvés ces deux époux, pour qui le -mariage n’était que la passion permise par Dieu et par les hommes, -Thomas Moore pourrait seul le dire en style d’_Amour des Anges_! Il -faudrait que chaque goutte d’encre se transformât dans notre plume -en goutte de lumière, et que chaque mot s’évaporât sur le papier en -jetant une flamme et un parfum comme un grain d’encens. Comment peindre -ces deux âmes fondues en une seule et pareilles à deux larmes de -rosée qui, glissant sur un pétale de lis, se rencontrent, se mêlent, -s’absorbent l’une l’autre et ne font plus qu’une perle unique? Le -bonheur est une chose si rare en ce monde, que l’homme n’a pas songé -à inventer des paroles pour le rendre, tandis que le vocabulaire des -souffrances morales et physiques remplit d’innombrables colonnes dans -le dictionnaire de toutes les langues. - -Olaf et Prascovie s’étaient aimés tout enfants; jamais leur cœur -n’avait battu qu’à un seul nom; ils savaient presque dès le berceau -qu’ils s’appartiendraient, et le reste du monde n’existait pas pour -eux; on eût dit que les morceaux de l’androgyne de Platon, qui se -cherchent en vain depuis le divorce primitif, s’étaient retrouvés -et réunis en eux; ils formaient cette dualité dans l’unité, qui est -l’harmonie complète, et, côte à côte, ils marchaient, ou plutôt ils -volaient à travers la vie d’un essor égal, soutenu, planant comme -deux colombes que le même désir appelle, pour nous servir de la belle -expression de Dante. - -Afin que rien ne troublât cette félicité, une fortune immense -l’entourait comme d’une atmosphère d’or. Dès que ce couple radieux -paraissait, la misère consolée quittait ses haillons, les larmes se -séchaient; car Olaf et Prascovie avaient le noble égoïsme du bonheur, -et ils ne pouvaient souffrir une douleur dans leur rayonnement. - -Depuis que le polythéisme a emporté avec lui ces jeunes dieux, ces -génies souriants, ces éphèbes célestes aux formes d’une perfection -si absolue, d’un rhythme si harmonieux, d’un idéal si pur, et que la -Grèce antique ne chante plus l’hymne de la beauté en strophes de Paros, -l’homme a cruellement abusé de la permission qu’on lui a donnée d’être -laid, et, quoique fait à l’image de Dieu, le représente assez mal. Mais -le comte Labinski n’avait pas profité de cette licence; l’ovale un peu -allongé de sa figure, son nez mince, d’une coupe hardie et fine, sa -lèvre fermement dessinée, qu’accentuait une moustache blonde aiguisée -à ses pointes, son menton relevé et frappé d’une fossette, ses yeux -noirs, singularité piquante, étrangeté gracieuse, lui donnaient l’air -d’un de ces anges guerriers, saint Michel ou Raphaël, qui combattent le -démon, revêtus d’armures d’or. Il eût été trop beau sans l’éclair mâle -de ses sombres prunelles et la couche hâlée que le soleil d’Asie avait -déposée sur ses traits. - -Le comte était de taille moyenne, mince, svelte, nerveux, cachant -des muscles d’acier sous une apparente délicatesse; et lorsque dans -quelque bal d’ambassade, il revêtait son costume de magnat, tout -chamarré d’or, tout étoilé de diamants, tout brodé de perles, il -passait parmi les groupes comme une apparition étincelante, excitant la -jalousie des hommes et l’amour des femmes, que Prascovie lui rendait -indifférentes.—Nous n’ajoutons pas que le comte possédait les dons de -l’esprit comme ceux du corps; les fées bienveillantes l’avaient doué à -son berceau, et la méchante sorcière qui gâte tout s’était montrée de -bonne humeur ce jour-là. - -Vous comprenez qu’avec un tel rival, Octave de Saville avait peu de -chance, et qu’il faisait bien de se laisser tranquillement mourir -sur les coussins de son divan, malgré l’espoir qu’essayait de lui -remettre au cœur le fantastique docteur Balthazar Cherbonneau.—Oublier -Prascovie eût été le seul moyen, mais c’était la chose impossible; la -revoir, à quoi bon? Octave sentait que la résolution de la jeune femme -ne faiblirait jamais dans son implacabilité douce, dans sa froideur -compatissante. Il avait peur que ses blessures non cicatrisées ne se -rouvrissent et ne saignassent devant celle qui l’avait tué innocemment, -et il ne voulait pas l’accuser, la douce meurtrière aimée! - - -IV - -Deux ans s’étaient écoulés depuis le jour où la comtesse Labinska -avait arrêté sur les lèvres d’Octave la déclaration d’amour qu’elle -ne devait pas entendre; Octave, tombé du haut de son rêve, s’était -éloigné, ayant au foie le bec d’un chagrin noir, et n’avait pas donné -de ses nouvelles à Prascovie. L’unique mot qu’il eût pu lui écrire -était le seul défendu. Mais plus d’une fois la pensée de la comtesse -effrayée de ce silence s’était reportée avec mélancolie sur son pauvre -adorateur:—l’avait-il oubliée? Dans sa divine absence de coquetterie, -elle le souhaitait sans le croire, car l’inextinguible flamme de la -passion illuminait les yeux d’Octave, et la comtesse n’avait pu s’y -méprendre. L’amour et les dieux se reconnaissent au regard: cette -idée traversait comme un petit nuage le limpide azur de son bonheur, -et lui inspirait la légère tristesse des anges qui, dans le ciel, -se souviennent de la terre; son âme charmante souffrait de savoir -là-bas quelqu’un malheureux à cause d’elle; mais que peut l’étoile -d’or scintillante au haut du firmament pour le pâtre obscur qui lève -vers elle des bras éperdus? Aux temps mythologiques, Phœbé descendit -bien des cieux en rayons d’argent sur le sommeil d’Endymion; mais elle -n’était pas mariée à un comte polonais. - -Dès son arrivée à Paris, la comtesse Labinska avait envoyé à Octave -cette invitation banale que le docteur Balthazar Cherbonneau tournait -distraitement entre ses doigts, et en ne le voyant pas venir, -quoiqu’elle l’eût voulu, elle s’était dit avec un mouvement de joie -involontaire: «Il m’aime toujours!» C’était cependant une femme -d’une angélique pureté et chaste comme la neige du dernier sommet de -l’Himalaya. - -Mais Dieu lui-même, au fond de son infini, n’a pour se distraire de -l’ennui des éternités que le plaisir d’entendre battre pour lui le cœur -d’une pauvre petite créature périssable sur un chétif globe, perdu dans -l’immensité. Prascovie n’était pas plus sévère que Dieu, et le comte -Olaf n’eût pu blâmer cette délicate volupté d’âme. - -«Votre récit, que j’ai écouté attentivement, dit le docteur à Octave, -me prouve que tout espoir de votre part serait chimérique. Jamais la -comtesse ne partagera votre amour. - -—Vous voyez-bien, monsieur Cherbonneau, que j’avais raison de ne pas -chercher à retenir ma vie qui s’en va. - -—J’ai dit qu’il n’y avait pas d’espoir avec les moyens ordinaires, -continua le docteur; mais il existe des puissances occultes que -méconnaît la science moderne, et dont la tradition s’est conservée dans -ces pays étranges nommés barbares par une civilisation ignorante. Là, -aux premiers jours du monde, le genre humain, en contact immédiat avec -les forces vives de la nature, savait des secrets qu’on croit perdus, -et que n’ont point emportés dans leurs migrations les tribus qui, -plus tard, ont formé les peuples. Ces secrets furent transmis d’abord -d’initié à initié, dans les profondeurs mystérieuses des temples, -écrits ensuite en idiomes sacrés incompréhensibles au vulgaire, -sculptés en panneaux d’hiéroglyphes le long des parois cryptiques -d’Ellora; vous trouverez encore sur les croupes du mont Mérou, d’où -s’échappe le Gange, au bas de l’escalier de marbre blanc de Bénarès la -ville sainte, au fond des pagodes en ruines de Ceylan, quelques brahmes -centenaires épelant des manuscrits inconnus, quelques yoghis occupés à -redire l’ineffable monosyllabe _om_ sans s’apercevoir que les oiseaux -du ciel nichent dans leur chevelure; quelques fakirs dont les épaules -portent les cicatrices des crochets de fer de Jaggernat, qui les -possèdent ces arcanes perdus et en obtiennent des résultats merveilleux -lorsqu’ils daignent s’en servir.—Notre Europe, tout absorbée par les -intérêts matériels, ne se doute pas du degré de spiritualisme où sont -arrivés les pénitents de l’Inde: des jeûnes absolus, des contemplations -effrayantes de fixité, des postures impossibles gardées pendant des -années entières, atténuent si bien leurs corps, que vous diriez, à les -voir accroupis sous un soleil de plomb, entre des brasiers ardents, -laissant leurs ongles grandis leur percer la paume des mains, des -momies égyptiennes retirées de leur caisse et ployées en des attitudes -de singe; leur enveloppe humaine n’est plus qu’une chrysalide, que -l’âme, papillon immortel, peut quitter ou reprendre à volonté. Tandis -que leur maigre dépouille reste là, inerte, horrible à voir, comme -une larve nocturne surprise par le jour, leur esprit, libre de tous -liens, s’élance, sur les ailes de l’hallucination, à des hauteurs -incalculables, dans les mondes surnaturels. Ils ont des visions et -des rêves étranges; ils suivent d’extase en extase les ondulations -que font les âges disparus sur l’océan de l’éternité; ils parcourent -l’infini en tous sens, assistent à la création des univers, à la -genèse des dieux et à leurs métamorphoses; la mémoire leur revient des -sciences englouties par les cataclysmes plutoniens et diluviens, des -rapports oubliés de l’homme et des éléments. Dans cet état bizarre, -ils marmottent des mots appartenant à des langues qu’aucun peuple ne -parle plus depuis des milliers d’années sur la surface du globe, ils -retrouvent le verbe primordial, le verbe qui a fait jaillir la lumière -des antiques ténèbres: on les prend pour des fous; ce sont presque des -dieux!» - -Ce préambule singulier surexcitait au dernier point l’attention -d’Octave, qui, ne sachant où M. Balthazar Cherbonneau voulait en venir, -fixait sur lui des yeux étonnés et petillants d’interrogations: il ne -devinait pas quel rapport pouvaient offrir les pénitents de l’Inde avec -son amour pour la comtesse Prascovie Labinska. - -Le docteur, devinant la pensée d’Octave, lui fit un signe de main -comme pour prévenir ses questions, et lui dit: «Patience, mon cher -malade; vous allez comprendre tout à l’heure que je ne me livre pas à -une digression inutile.—Las d’avoir interrogé avec le scalpel, sur le -marbre des amphithéâtres, des cadavres qui ne me répondaient pas et ne -me laissaient voir que la mort quand je cherchais la vie, je formai le -projet—un projet aussi hardi que celui de Prométhée escaladant le ciel -pour y ravir le feu—d’atteindre et de surprendre l’âme, de l’analyser -et de la disséquer pour ainsi dire; j’abandonnai l’effet pour la -cause, et pris en dédain profond la science matérialiste dont le -néant m’était prouvé. Agir sur ces formes vagues, sur ces assemblages -fortuits de molécules aussitôt dissous, me semblait la fonction d’un -empirisme grossier. J’essayai par le magnétisme de relâcher les -liens qui enchaînent l’esprit à son enveloppe; j’eus bientôt dépassé -Mesmer, Deslon, Maxwel, Puységur, Deleuze et les plus habiles, dans -des expériences vraiment prodigieuses, mais qui ne me contentaient pas -encore: catalepsie, somnambulisme, vue à distance, lucidité extatique, -je produisis à volonté tous ces effets inexplicables pour la foule, -simples et compréhensibles pour moi.—Je remontai plus haut: des -ravissements de Cardan et de saint Thomas d’Aquin je passai aux crises -nerveuses des Pythies; je découvris les arcanes des Époptes grecs et -des Nebiim hébreux; je m’initiai rétrospectivement aux mystères de -Trophonius et d’Esculape, reconnaissant toujours dans les merveilles -qu’on en raconte une concentration ou une expansion de l’âme provoquée -soit par le geste, soit par le regard, soit par la parole, soit par -la volonté ou tout autre agent inconnu.—Je refis un à un tous les -miracles d’Apollonius de Thyane.—Pourtant mon rêve scientifique -n’était pas accompli; l’âme m’échappait toujours; je la pressentais, -je l’entendais, j’avais de l’action sur elle; j’engourdissais ou -j’excitais ses facultés; mais entre elle et moi il y avait un voile -de chair que je pouvais écarter sans qu’elle s’envolât; j’étais comme -l’oiseleur qui tient un oiseau sous un filet qu’il n’ose relever, de -peur de voir sa proie ailée se perdre dans le ciel. - -«Je partis pour l’Inde, espérant trouver le mot de l’énigme dans ce -pays de l’antique sagesse. J’appris le sanscrit et le prâcrit, les -idiomes savants et vulgaires: je pus converser avec les pandits et les -brahmes. Je traversai les jungles où rauque le tigre aplati sur ses -pattes; je longeai les étangs sacrés qu’écaille le dos des crocodiles; -je franchis des forêts impénétrables barricadées de lianes, faisant -envoler des nuées de chauves-souris et de singes, me trouvant face à -face avec l’éléphant au détour du sentier frayé par les bêtes fauves -pour arriver à la cabane de quelque yoghi célèbre en communication avec -les Mounis, et je m’assis des jours entiers près de lui, partageant -sa peau de gazelle, pour noter les vagues incantations que murmurait -l’extase sur ses lèvres noires et fendillées. Je saisis de la sorte des -mots tout-puissants, des formules évocatrices, des syllabes du Verbe -créateur. - -«J’étudiai les sculptures symboliques dans les chambres intérieures -des pagodes que n’a vues nul œil profane et où une robe de brahme me -permettait de pénétrer; je lus bien des mystères cosmogoniques, bien -des légendes de civilisations disparues; je découvris le sens des -emblèmes que tiennent dans leurs mains multiples ces dieux hybrides -et touffus comme la nature de l’Inde; je méditai sur le cercle de -Brahma, le lotus de Wishnou, le cobra capello de Shiva, le dieu bleu. -Ganésa, déroulant sa trompe de pachyderme et clignant ses petits yeux -frangés de longs cils, semblait sourire à mes efforts et encourager -mes recherches. Toutes ces figures monstrueuses me disaient dans leur -langue de pierre: «Nous ne sommes que des formes, c’est l’esprit qui -agite la masse.» - -«Un prêtre du temple de Tirounamalay, à qui je fis part de l’idée -qui me préoccupait, m’indiqua, comme parvenu au plus haut degré -de sublimité, un pénitent qui habitait une des grottes de l’île -d’Éléphanta. Je le trouvai, adossé au mur de la caverne, enveloppé d’un -bout de sparterie, les genoux au menton, les doigts croisés sur les -jambes, dans un état d’immobilité absolue; ses prunelles retournées -ne laissaient voir que le blanc, ses lèvres bridaient sur ses dents -déchaussées; sa peau, tannée par une incroyable maigreur, adhérait aux -pommettes; ses cheveux, rejetés en arrière, pendaient par mèches roides -comme des filaments de plantes du sourcil d’une roche; sa barbe s’était -divisée en deux flots qui touchaient presque terre, et ses ongles se -recourbaient en serres d’aigle. - -«Le soleil l’avait desséché et noirci de façon à donner à sa peau -d’Indien, naturellement brune, l’apparence du basalte; ainsi posé, il -ressemblait de forme et de couleur à un vase canopique. Au premier -aspect, je le crus mort. Je secouai ses bras comme ankylosés par une -roideur cataleptique, je lui criai à l’oreille de ma voix la plus forte -les paroles sacramentelles qui devaient me révéler à lui comme initié; -il ne tressaillit pas, ses paupières restèrent immobiles.—J’allais -m’éloigner, désespérant d’en tirer quelque chose, lorsque j’entendis -un petillement singulier; une étincelle bleuâtre passa devant mes -yeux avec la fulgurante rapidité d’une lueur électrique, voltigea une -seconde sur les lèvres entr’ouvertes du pénitent, et disparut. - -«Brahma-Logum (c’était le nom du saint personnage) sembla se réveiller -d’une léthargie: ses prunelles reprirent leur place; il me regarda avec -un regard humain et répondit à mes questions. «Eh bien, tes désirs sont -satisfaits: tu as vu une âme. Je suis parvenu à détacher la mienne de -mon corps quand il me plaît;—elle en sort, elle y rentre comme une -abeille lumineuse, perceptible aux yeux seuls des adeptes. J’ai tant -jeûné, tant prié, tant médité, je me suis macéré si rigoureusement, que -j’ai pu dénouer les liens terrestres qui l’enchaînent, et que Wishnou, -le dieu aux dix incarnations, m’a révélé le mot mystérieux qui la guide -dans ses Avatars à travers les formes différentes.—Si, après avoir -fait les gestes consacrés, je prononçais ce mot, ton âme s’envolerait -pour animer l’homme ou la bête que je lui désignerais. Je te lègue ce -secret, que je possède seul maintenant au monde. Je suis bien aise que -tu sois venu, car il me tarde de me fondre dans le sein de l’incréé, -comme une goutte d’eau dans la mer.—Et le pénitent me chuchota d’une -voix faible comme le dernier râle d’un mourant, et pourtant distincte, -quelques syllabes qui me firent passer sur le dos ce petit frisson dont -parle Job. - -—Que voulez-vous dire, docteur? s’écria Octave; je n’ose sonder -l’effrayante profondeur de votre pensée. - -—Je veux dire, répondit tranquillement M. Balthazar Cherbonneau, que -je n’ai pas oublié la formule magique de mon ami Brahma-Logum, et que -la comtesse Prascovie serait bien fine si elle reconnaissait l’âme -d’Octave de Saville dans le corps d’Olaf Labinski.» - - -V - -La réputation du docteur Balthazar Cherbonneau comme médecin et comme -thaumaturge commençait à se répandre dans Paris; ses bizarreries, -affectées ou vraies, l’avaient mis à la mode. Mais, loin de chercher -à se faire, comme on dit, une clientèle, il s’efforçait de rebuter -les malades en leur fermant sa porte ou en leur ordonnant des -prescriptions étranges, des régimes impossibles. Il n’acceptait -que des cas désespérés, renvoyant à ses confrères avec un dédain -superbe les vulgaires fluxions de poitrine, les banales entérites, -les bourgeoises fièvres typhoïdes, et dans ces occasions suprêmes -il obtenait des guérisons vraiment inconcevables. Debout à côté du -lit, il faisait des gestes magiques sur une tasse d’eau, et des corps -déjà roides et froids, tout prêts pour le cercueil, après avoir avalé -quelques gouttes de ce breuvage en desserrant des mâchoires crispées -par l’agonie, reprenaient la souplesse de la vie, les couleurs de la -santé, et se redressaient sur leur séant, promenant autour d’eux des -regards accoutumés déjà aux ombres du tombeau. Aussi l’appelait-on le -médecin des morts ou le résurrectionniste. Encore ne consentait-il pas -toujours à opérer ces cures, et souvent refusait-il des sommes énormes -de la part de riches moribonds. Pour qu’il se décidât à entrer en -lutte avec la destruction, il fallait qu’il fût touché de la douleur -d’une mère implorant le salut d’un enfant unique, du désespoir d’un -amant demandant la grâce d’une maîtresse adorée, ou qu’il jugeât la -vie menacée utile à la poésie, à la science et au progrès du genre -humain. Il sauva de la sorte un charmant baby dont le croup serrait la -gorge avec ses doigts de fer, une délicieuse jeune fille phthisique au -dernier degré, un poëte en proie au _delirium tremens_, un inventeur -attaqué d’une congestion cérébrale et qui allait enfouir le secret -de sa découverte sous quelques pelletées de terre. Autrement il -disait qu’on ne devait pas contrarier la nature, que certaines morts -avaient leur raison d’être, et qu’on risquait, en les empêchant, de -déranger quelque chose dans l’ordre universel. Vous voyez bien que M. -Balthazar Cherbonneau était le docteur le plus paradoxal du monde, -et qu’il avait rapporté de l’Inde une excentricité complète; mais sa -renommée de magnétiseur l’emportait encore sur sa gloire de médecin; -il avait donné devant un petit nombre d’élus quelques séances dont on -racontait des merveilles à troubler toutes les notions du possible ou -de l’impossible, et qui dépassaient les prodiges de Cagliostro. - -Le docteur habitait le rez-de-chaussée d’un vieil hôtel de la rue du -Regard, un appartement en enfilade comme on les faisait jadis, et dont -les hautes fenêtres ouvraient sur un jardin planté de grands arbres -au tronc noir, au grêle feuillage vert. Quoiqu’on fût en été, de -puissants calorifères soufflaient par leurs bouches grillées de laiton -des trombes d’air brûlant dans les vastes salles, et en maintenaient -la température à trente-cinq ou quarante degrés de chaleur, car M. -Balthazar Cherbonneau, habitué au climat incendiaire de l’Inde, -grelottait à nos pâles soleils, comme ce voyageur qui, revenu des -sources du Nil Bleu, dans l’Afrique centrale, tremblait de froid au -Caire, et il ne sortait jamais qu’en voiture fermée, frileusement -emmaillotté d’une pelisse de renard bleu de Sibérie, et les pieds posés -sur un manchon de fer-blanc rempli d’eau bouillante. - -Il n’y avait d’autres meubles dans ces salles que des divans bas en -étoffes malabares historiées d’éléphants chimériques et d’oiseaux -fabuleux, des étagères découpées, coloriées et dorées avec une -naïveté barbare par les naturels de Ceylan, des vases du Japon -pleins de fleurs exotiques; et sur le plancher s’étalait, d’un bout -à l’autre de l’appartement, un de ces tapis funèbres à ramages noirs -et blancs que tissent pour pénitence les Thuggs en prison, et dont -la trame semble faite avec le chanvre de leurs cordes d’étrangleurs; -quelques idoles indoues, de marbre ou de bronze, aux longs yeux en -amande, au nez cerclé d’anneaux, aux lèvres épaisses et souriantes, -aux colliers de perles descendant jusqu’au nombril, aux attributs -singuliers et mystérieux, croisaient leurs jambes sur des piédouches -dans les encoignures;—le long des murailles étaient appendues des -miniatures gouachées, œuvre de quelque peintre de Calcutta ou de -Lucknow, qui représentaient les neuf _Avatars_ déjà accomplis de -Wishnou, en poisson, en tortue, en cochon, en lion à tête humaine, en -nain brahmine, en Rama, en héros combattant le géant aux mille bras -Cartasuciriargunen, en Kitsna, l’enfant miraculeux dans lequel des -rêveurs voient un Christ indien; en Bouddha, adorateur du grand dieu -Mahadevi; et, enfin, le montraient endormi, au milieu de la mer lactée, -sur la couleuvre aux cinq têtes recourbées en dais, attendant l’heure -de prendre, pour dernière incarnation, la forme de ce cheval blanc ailé -qui, en laissant retomber son sabot sur l’univers, doit amener la fin -du monde. - -Dans la salle du fond, chauffée plus fortement encore que les autres, -se tenait M. Balthazar Cherbonneau, entouré de livres sanscrits tracés -au poinçon sur de minces lames de bois percées d’un trou et réunies -par un cordon de manière à ressembler plus à des persiennes qu’à -des volumes comme les entend la librairie européenne. Une machine -électrique, avec ses bouteilles remplies de feuilles d’or et ses -disques de verre tournés par des manivelles, élevait sa silhouette -inquiétante et compliquée au milieu de la chambre, à côté d’un baquet -mesmérique où plongeait une lance de métal et d’où rayonnaient de -nombreuses tiges de fer. M. Cherbonneau n’était rien moins que -charlatan et ne cherchait pas la mise en scène, mais cependant il -était difficile de pénétrer dans cette retraite bizarre sans éprouver -un peu de l’impression que devaient causer autrefois les laboratoires -d’alchimie. - -Le comte Olaf Labinski avait entendu parler des miracles réalisés par -le docteur, et sa curiosité demi-crédule s’était allumée. Les races -slaves ont un penchant naturel au merveilleux, que ne corrige pas -toujours l’éducation la plus soignée, et d’ailleurs des témoins dignes -de foi qui avaient assisté à ces séances en disaient de ces choses -qu’on ne peut croire sans les avoir vues, quelque confiance qu’on ait -dans le narrateur. Il alla donc visiter le thaumaturge. - -Lorsque le comte Labinski entra chez le docteur Balthazar Cherbonneau, -il se sentit comme entouré d’une vague flamme; tout son sang afflua -vers sa tête, les veines des tempes lui sifflèrent; l’extrême chaleur -qui régnait dans l’appartement le suffoquait; les lampes où brûlaient -des huiles aromatiques, les larges fleurs de Java balançant leurs -énormes calices comme des encensoirs l’enivraient de leurs émanations -vertigineuses et de leurs parfums asphyxiants. Il fit quelques pas en -chancelant vers M. Cherbonneau, qui se tenait accroupi sur son divan, -dans une de ces étranges poses de fakir ou de sannyâsi, dont le prince -Soltikoff a si pittoresquement illustré son voyage de l’Inde. On eût -dit, à le voir dessinant les angles de ses articulations sous les plis -de ses vêtements, une araignée humaine pelotonnée au milieu de sa toile -et se tenant immobile devant sa proie. A l’apparition du comte, ses -prunelles de turquoise s’illuminèrent de lueurs phosphorescentes au -centre de leur orbite dorée du bistre de l’hépatite, et s’éteignirent -aussitôt comme recouvertes par une taie volontaire. Le docteur étendit -la main vers Olaf, dont il comprit le malaise, et en deux ou trois -passes l’entoura d’une atmosphère de printemps, lui créant un frais -paradis dans cet enfer de chaleur. - -«Vous trouvez-vous mieux à présent? Vos poumons, habitués aux brises de -la Baltique qui arrivent toutes froides encore de s’être roulées sur -les neiges centenaires du pôle, devaient haleter comme des soufflets de -forge à cet air brûlant, où cependant je grelotte, moi, cuit, recuit et -comme calciné aux fournaises du soleil.» - -Le comte Olaf Labinski fit un signe pour témoigner qu’il ne souffrait -plus de la haute température de l’appartement. - -«Eh bien, dit le docteur avec un accent de bonhomie, vous avez entendu -parler sans doute de mes tours de passe-passe, et vous voulez avoir un -échantillon de mon savoir-faire; oh! je suis plus fort que Comus, Comte -ou Bosco. - -—Ma curiosité n’est pas si frivole, répondit le comte, et j’ai plus de -respect pour un des princes de la science. - -—Je ne suis pas un savant dans l’acception qu’on donne à ce mot; mais -au contraire, en étudiant certaines choses que la science dédaigne, -je me suis rendu maître de forces occultes inemployées, et je produis -des effets qui semblent merveilleux, quoique naturels. A force de la -guetter, j’ai quelquefois surpris l’âme,—elle m’a fait des confidences -dont j’ai profité et dit des mots que j’ai retenus. L’esprit est tout, -la matière n’existe qu’en apparence; l’univers n’est peut-être qu’un -rêve de Dieu ou qu’une irradiation du Verbe dans l’immensité. Je -chiffonne à mon gré la guenille du corps, j’arrête ou je précipite la -vie, je déplace les sens, je supprime l’espace, j’anéantis la douleur -sans avoir besoin de chloroforme, d’éther ou de toute autre drogue -anesthésique. Armé de la volonté, cette électricité intellectuelle, -je vivifie ou je foudroie. Rien n’est plus opaque pour mes yeux; mon -regard traverse tout; je vois distinctement les rayons de la pensée, -et comme on projette les spectres solaires sur un écran, je peux les -faire passer par mon prisme invisible et les forcer à se réfléchir sur -la toile blanche de mon cerveau. Mais tout cela est peu de chose à côté -des prodiges qu’accomplissent certains yoghis de l’Inde, arrivés au -plus sublime degré d’ascétisme. Nous autres Européens, nous sommes trop -légers, trop distraits, trop futiles, trop amoureux de notre prison -d’argile pour y ouvrir de bien larges fenêtres sur l’éternité et sur -l’infini. Cependant j’ai obtenu quelques résultats assez étranges, et -vous allez en juger, dit le docteur Balthazar Cherbonneau en faisant -glisser sur leur tringle les anneaux d’une lourde portière qui masquait -une sorte d’alcôve pratiquée dans le fond de la salle.» - -A la clarté d’une flamme d’esprit-de-vin qui oscillait sur un trépied -de bronze, le comte Olaf Labinski aperçut un spectacle effrayant qui le -fit frissonner malgré sa bravoure. Une table de marbre noir supportait -le corps d’un jeune homme nu jusqu’à la ceinture et gardant une -immobilité cadavérique; de son torse hérissé de flèches comme celui de -saint Sébastien, il ne coulait pas une goutte de sang; on l’eût pris -pour une image de martyr coloriée, où l’on aurait oublié de teindre de -cinabre les lèvres des blessures. - -«Cet étrange médecin, dit en lui-même Olaf, est peut-être un adorateur -de Shiva, et il aura sacrifié cette victime à son idole.» - -«Oh! il ne souffre pas du tout; piquez-le sans crainte, pas un muscle -de sa face ne bougera;» et le docteur lui enlevait les flèches du -corps, comme l’on retire les épingles d’une pelote. - -Quelques mouvements rapides de mains dégagèrent le patient du réseau -d’effluves qui l’emprisonnait, et il s’éveilla le sourire de l’extase -sur les lèvres comme sortant d’un rêve bienheureux. M. Balthazar -Cherbonneau le congédia du geste, et il se retira par une petite porte -coupée dans la boiserie dont l’alcôve était revêtue. - -«J’aurais pu lui couper une jambe ou un bras sans qu’il s’en aperçût, -dit le docteur en plissant ses rides en façon de sourire; je ne l’ai -pas fait parce que je ne crée pas encore, et que l’homme, inférieur -au lézard en cela, n’a pas une séve assez puissante pour reformer -les membres qu’on lui retranche. Mais si je ne crée pas, en revanche -je rajeunis. Et il enleva le voile qui recouvrait une femme âgée -magnétiquement endormie sur un fauteuil, non loin de la table de marbre -noir; ses traits, qui avaient pu être beaux, étaient flétris, et les -ravages du temps se lisaient sur les contours amaigris de ses bras, -de ses épaules et de sa poitrine. Le docteur fixa sur elle pendant -quelques minutes, avec une intensité opiniâtre, les regards de ses -prunelles bleues; les lignes altérées se raffermirent, le galbe du -sein reprit sa pureté virginale, une chair blanche et satinée remplit -les maigreurs du col; les joues s’arrondirent et se veloutèrent comme -des pêches de toute la fraîcheur de la jeunesse; les yeux s’ouvrirent -scintillants dans un fluide vivace; le masque de vieillesse, enlevé -comme par magie, laissait voir la belle jeune femme disparue depuis -longtemps. - -«Croyez-vous que la fontaine de Jouvence ait versé quelque part -ses eaux miraculeuses? dit le docteur au comte stupéfait de cette -transformation. Je le crois, moi, car l’homme n’invente rien, et chacun -de ses rêves est une divination ou un souvenir.—Mais abandonnons cette -forme un instant repétrie par ma volonté, et consultons cette jeune -fille qui dort tranquillement dans ce coin. Interrogez-la, elle en -sait plus long que les pythies et les sibylles. Vous pouvez l’envoyer -dans un de vos sept châteaux de Bohême, lui demander ce que renferme -le plus secret de vos tiroirs, elle vous le dira, car il ne faudra pas -à son âme plus d’une seconde pour faire le voyage; chose, après tout, -peu surprenante, puisque l’électricité parcourt soixante-dix mille -lieues dans le même espace de temps, et l’électricité est à la pensée -ce qu’est le fiacre au wagon. Donnez-lui la main pour vous mettre en -rapport avec elle; vous n’aurez pas besoin de formuler votre question, -elle la lira dans votre esprit.» - -La jeune fille, d’une voix atone comme celle d’une ombre, répondit à -l’interrogation mentale du comte: - -«Dans le coffret de cèdre il y a un morceau de terre saupoudrée de -sable fin sur lequel se voit l’empreinte d’un petit pied.» - -—A-t-elle deviné juste?» dit le docteur négligemment et comme sûr de -l’infaillibilité de sa somnambule. - -Une éclatante rougeur couvrit les joues du comte. Il avait en effet, -au premier temps de leurs amours, enlevé dans une allée d’un parc -l’empreinte d’un pas de Prascovie, et il la gardait comme une relique -au fond d’une boîte incrustée de nacre et d’argent, du plus précieux -travail, dont il portait la clef microscopique suspendue à son cou par -un jaseron de Venise. - -M. Balthazar Cherbonneau, qui était un homme de bonne compagnie, voyant -l’embarras du comte, n’insista pas et le conduisit à une table sur -laquelle était posée une eau aussi claire que le diamant. - -«Vous avez sans doute entendu parler du miroir magique où -Méphistophélès fait voir à Faust l’image d’Hélène; sans avoir un pied -de cheval dans mon bas de soie et deux plumes de coq à mon chapeau, je -puis vous régaler de cet innocent prodige. Penchez-vous sur cette coupe -et pensez fixement à la personne que vous désirez faire apparaître; -vivante ou morte, lointaine ou rapprochée, elle viendra à votre appel, -du bout du monde ou des profondeurs de l’histoire.» - -Le comte s’inclina sur la coupe, dont l’eau se troubla bientôt sous son -regard et prit des teintes opalines, comme si l’on y eût versé une -goutte d’essence; un cercle irisé des couleurs du prisme couronna les -bords du vase, encadrant le tableau qui s’ébauchait déjà sous le nuage -blanchâtre. - -Le brouillard se dissipa.—Une jeune femme en peignoir de dentelles, -aux yeux vert de mer, aux cheveux d’or crespelés, laissant errer comme -des papillons blancs ses belles mains distraites sur l’ivoire du -clavier, se dessina ainsi que sous une glace au fond de l’eau redevenue -transparente, avec une perfection si merveilleuse qu’elle eût fait -mourir tous les peintres de désespoir:—c’était Prascovie Labinska, -qui, sans le savoir, obéissait à l’évocation passionnée du comte. - -«Et maintenant passons à quelque chose de plus curieux,» dit le docteur -en prenant la main du comte et en la posant sur une des tiges de fer du -baquet mesmérique. Olaf n’eut pas plutôt touché le métal chargé d’un -magnétisme fulgurant, qu’il tomba comme foudroyé. - -Le docteur le prit dans ses bras, l’enleva comme une plume, le posa sur -un divan, sonna, et dit au domestique qui parut au seuil de la porte: - -«Allez chercher M. Octave de Saville.» - - -VI - -Le roulement d’un coupé se fit entendre dans la cour silencieuse de -l’hôtel, et presque aussitôt Octave se présenta devant le docteur; -il resta stupéfait lorsque M. Cherbonneau lui montra le comte Olaf -Labinski étendu sur un divan avec les apparences de la mort. Il crut -d’abord à un assassinat et resta quelques instants muet d’horreur; -mais, après un examen plus attentif, il s’aperçut qu’une respiration -presque imperceptible abaissait et soulevait la poitrine du jeune -dormeur. - -«Voilà, dit le docteur, votre déguisement tout préparé; il est un peu -plus difficile à mettre qu’un domino loué chez Babin; mais Roméo, en -montant au balcon de Vérone, ne s’inquiète pas du danger qu’il y a de -se casser le cou; il sait que Juliette l’attend là-haut dans la chambre -sous ses voiles de nuit; et la comtesse Prascovie Labinska vaut bien la -fille des Capulets.» - -Octave, troublé par l’étrangeté de la situation, ne répondait rien; il -regardait toujours le comte, dont la tête légèrement rejetée en arrière -posait sur un coussin, et qui ressemblait à ces effigies de chevaliers -couchés au-dessus de leurs tombeaux dans les cloîtres gothiques, ayant -sous leur nuque roidie un oreiller de marbre sculpté. Cette belle et -noble figure qu’il allait déposséder de son âme lui inspirait malgré -lui quelques remords. - -Le docteur prit la rêverie d’Octave pour de l’hésitation: un vague -sourire de dédain erra sur le pli de ses lèvres, et il lui dit: - -«Si vous n’êtes pas décidé, je puis réveiller le comte, qui s’en -retournera comme il est venu, émerveillé de mon pouvoir magnétique; -mais, pensez-y bien, une telle occasion peut ne jamais se retrouver. -Pourtant, quelque intérêt que je porte à votre amour, quelque désir que -j’aie de faire une expérience qui n’a jamais été tentée en Europe, je -ne dois pas vous cacher que cet échange d’âmes a ses périls. Frappez -votre poitrine, interrogez votre cœur. Risquez-vous franchement votre -vie sur cette carte suprême? L’amour est fort comme la mort, dit la -Bible. - -—Je suis prêt, répondit simplement Octave. - -—Bien, jeune homme, s’écria le docteur en frottant ses mains brunes -et sèches avec une rapidité extraordinaire, comme s’il eût voulu -allumer du feu à la manière des sauvages.—Cette passion qui ne recule -devant rien me plaît. Il n’y a que deux choses au monde: la passion et -la volonté. Si vous n’êtes pas heureux, ce ne sera certes pas de ma -faute. Ah! mon vieux Brahma-Logum, tu vas voir du fond du ciel d’Indra -où les apsaras t’entourent de leurs chœurs voluptueux, si j’ai oublié -la formule irrésistible que tu m’as râlée à l’oreille en abandonnant -ta carcasse momifiée. Les mots et les gestes, j’ai tout retenu.—A -l’œuvre! à l’œuvre! Nous allons faire dans notre chaudron une -étrange cuisine, comme les sorcières de Macbeth, mais sans l’ignoble -sorcellerie du Nord.—Placez-vous devant moi, assis dans ce fauteuil; -abandonnez-vous en toute confiance à mon pouvoir. Bien! les yeux sur -les yeux, les mains contre les mains.—Déjà le charme agit. Les notions -de temps et d’espace se perdent, la conscience du moi s’efface, les -paupières s’abaissent; les muscles, ne recevant plus d’ordres du -cerveau, se détendent; la pensée s’assoupit, tous les fils délicats -qui retiennent l’âme au corps sont dénoués. Brahma, dans l’œuf d’or où -il rêva dix mille ans, n’était pas plus séparé des choses extérieures; -saturons-le d’effluves, baignons-le de rayons.» - -Le docteur, tout en marmottant ces phrases entrecoupées, ne -discontinuait pas un seul instant ses passes: de ses mains tendues -jaillissaient des jets lumineux qui allaient frapper le front ou -le cœur du patient, autour duquel se formait peu à peu une sorte -d’atmosphère visible, phosphorescente comme une auréole. - -«Très-bien! fit M. Balthazar Cherbonneau, s’applaudissant lui-même -de son ouvrage. Le voilà comme je le veux. Voyons, voyons, qu’est-ce -qui résiste encore par là? s’écria-t-il après une pause, comme s’il -lisait à travers le crâne d’Octave le dernier effort de la personnalité -près de s’anéantir. Quelle est cette idée mutine qui, chassée des -circonvolutions de la cervelle, tâche de se soustraire à mon influence -en se pelotonnant sur la monade primitive, sur le point central de la -vie? Je saurai bien la rattraper et la mater.» - -Pour vaincre cette involontaire rébellion, le docteur rechargea plus -puissamment encore la batterie magnétique de son regard, et atteignit -la pensée en révolte entre la base du cervelet et l’insertion de la -moelle épinière, le sanctuaire le plus caché, le tabernacle le plus -mystérieux de l’âme. Son triomphe était complet. - -Alors il se prépara avec une solennité majestueuse à l’expérience -inouïe qu’il allait tenter; il se revêtit comme un mage d’une robe -de lin, il lava ses mains dans une eau parfumée, il tira de diverses -boîtes des poudres dont il se fit aux joues et au front des tatouages -hiératiques; il ceignit son bras du cordon des brahmes, lut deux ou -trois Slocas des poëmes sacrés, et n’omit aucun des rites minutieux -recommandés par le sannyâsi des grottes d’Elephanta. - -Ces cérémonies terminées, il ouvrit toutes grandes les bouches de -chaleur, et bientôt la salle fut remplie d’une atmosphère embrasée -qui eût fait se pâmer les tigres dans les jungles, se craqueler leur -cuirasse de vase sur le cuir rugueux des buffles, et s’épanouir avec -une détonation la large fleur de l’aloès. - -«Il ne faut pas que ces deux étincelles du feu divin, qui vont se -trouver nues tout à l’heure et dépouillées pendant quelques secondes -de leur enveloppe mortelle, pâlissent ou s’éteignent dans notre air -glacial,» dit le docteur en regardant le thermomètre, qui marquait -alors 120 degrés Fahrenheit. - -Le docteur Balthazar Cherbonneau, entre ces deux corps inertes, avait -l’air, dans ses blancs vêtements, du sacrificateur d’une de ces -religions sanguinaires qui jetaient des cadavres d’hommes sur l’autel -de leurs dieux. Il rappelait ce prêtre de Vitziliputzili, la farouche -idole mexicaine dont parle Henri Heine dans une de ses ballades, mais -ses intentions étaient à coup sûr plus pacifiques. - -Il s’approcha du comte Olaf Labinski toujours immobile, et prononça -l’ineffable syllabe, qu’il alla rapidement répéter sur Octave -profondément endormi. La figure ordinairement bizarre de M. Cherbonneau -avait pris en ce moment une majesté singulière; la grandeur du -pouvoir dont il disposait ennoblissait ses traits désordonnés, et si -quelqu’un l’eût vu accomplissant ces rites mystérieux avec une gravité -sacerdotale, il n’eût pas reconnu en lui le docteur hoffmanique qui -appelait, en le défiant, le crayon de la caricature. - -Il se passa alors des choses bien étranges: Octave de Saville et -le comte Olaf Labinski parurent agités simultanément comme d’une -convulsion d’agonie, leur visage se décomposa, une légère écume -leur monta aux lèvres; la pâleur de la mort décolora leur peau; -cependant deux petites lueurs bleuâtres et tremblotantes scintillaient -incertaines au-dessus de leurs têtes. - -A un geste fulgurant du docteur qui semblait leur tracer leur route -dans l’air, les deux points phosphoriques se mirent en mouvement, -et, laissant derrière eux un sillage de lumière, se rendirent à leur -demeure nouvelle: l’âme d’Octave occupa le corps du comte Labinski, -l’âme du comte celui d’Octave: l’avatar était accompli. - -Une légère rougeur des pommettes indiquait que la vie venait de rentrer -dans ces argiles humaines restées sans âme pendant quelques secondes, -et dont l’Ange noir eût fait sa proie sans la puissance du docteur. - -La joie du triomphe faisait flamboyer les prunelles bleues de -Cherbonneau, qui se disait en marchant à grands pas dans la chambre: -«Que les médecins les plus vantés en fassent autant, eux si fiers -de raccommoder tant bien que mal l’horloge humaine lorsqu’elle se -détraque: Hippocrate, Galien, Paracelse, Van Helmont, Boerhaave, -Tronchin, Hahnemann, Rasori, le moindre fakir indien, accroupi sur -l’escalier d’une pagode, en sait mille fois plus long que vous! -Qu’importe le cadavre quand on commande à l’esprit!» - -En finissant sa période, le docteur Balthazar Cherbonneau fit -plusieurs cabrioles d’exultation, et dansa comme les montagnes dans le -Sir-Hasirim du roi Salomon; il faillit même tomber sur le nez, s’étant -pris le pied aux plis de sa robe brahminique, petit accident qui le -rappela à lui-même et lui rendit tout son sang-froid. - -«Réveillons nos dormeurs,» dit M. Cherbonneau après avoir essuyé les -raies de poudre colorées dont il s’était strié la figure et dépouillé -son costume de brahme,—et, se plaçant devant le corps du comte -Labinski habité par l’âme d’Octave, il fit les passes nécessaires pour -le tirer de l’état somnambulique, secouant à chaque geste ses doigts -chargés du fluide qu’il enlevait. - -Au bout de quelques minutes, Octave-Labinski (désormais nous le -désignerons de la sorte pour la clarté du récit) se redressa sur son -séant, passa ses mains sur ses yeux et promena autour de lui un regard -étonné que la conscience du moi n’illuminait pas encore. Quand la -perception nette des objets lui fut revenue, la première chose qu’il -aperçut, ce fut sa forme placée en dehors de lui sur un divan. Il se -voyait! non pas réfléchi par un miroir, mais en réalité. Il poussa un -cri,—ce cri ne résonna pas avec le timbre de sa voix et lui causa une -sorte d’épouvante;—l’échange d’âmes ayant eu lieu pendant le sommeil -magnétique, il n’en avait pas gardé mémoire et éprouvait un malaise -singulier. Sa pensée, servie par de nouveaux organes, était comme un -ouvrier à qui l’on a retiré ses outils habituels pour lui en donner -d’autres. Psyché dépaysée battait de ses ailes inquiètes la voûte de -ce crâne inconnu, et se perdait dans les méandres de cette cervelle où -restaient encore quelques traces d’idées étrangères. - -«Eh bien, dit le docteur lorsqu’il eut suffisamment joui de la surprise -d’Octave-Labinski, que vous semble de votre nouvelle habitation? Votre -âme se trouve-t-elle bien installée dans le corps de ce charmant -cavalier, hetmann, hospodar ou magnat, mari de la plus belle femme du -monde? Vous n’avez plus envie de vous laisser mourir comme c’était -votre projet la première fois que je vous ai vu dans votre triste -appartement de la rue Saint-Lazare, maintenant que les portes de -l’hôtel Labinski vous sont toutes grandes ouvertes et que vous n’avez -plus peur que Prascovie ne vous mette la main devant la bouche, -comme à la villa Salviati, lorsque vous voudrez lui parler d’amour! -Vous voyez bien que le vieux Balthazar Cherbonneau, avec sa figure de -macaque, qu’il ne tiendrait qu’à lui de changer pour une autre, possède -encore dans son sac à malices d’assez bonnes recettes. - -—Docteur, répondit Octave-Labinski, vous avez le pouvoir d’un Dieu, -ou, tout au moins, d’un démon. - -—Oh! oh! n’ayez pas peur, il n’y a pas la moindre diablerie là dedans. -Votre salut ne périclite pas: je ne vais pas vous faire signer un pacte -avec un parafe rouge. Rien n’est plus simple que ce qui vient de se -passer. Le Verbe qui a créé la lumière peut bien déplacer une âme. Si -les hommes voulaient écouter Dieu à travers le temps et l’infini, ils -en feraient, ma foi, bien d’autres. - -—Par quelle reconnaissance, par quel dévouement reconnaître cet -inestimable service? - -—Vous ne me devez rien; vous m’intéressiez, et pour un vieux Lascar -comme moi, tanné à tous les soleils, bronzé à tous les événements, -une émotion est une chose rare. Vous m’avez révélé l’amour, et vous -savez que nous autres rêveurs un peu alchimistes, un peu magiciens, -un peu philosophes, nous cherchons tous plus ou moins l’absolu. Mais -levez-vous donc, remuez-vous, marchez, et voyez si votre peau neuve ne -vous gêne pas aux entournures.» - -Octave-Labinski obéit au docteur et fit quelques tours par la chambre; -il était déjà moins embarrassé; quoique habité par une autre âme, le -corps du comte conservait l’impulsion de ses anciennes habitudes, et -l’hôte récent se confia à ces souvenirs physiques, car il lui importait -de prendre la démarche, l’allure, le geste du propriétaire expulsé. - -«Si je n’avais opéré moi-même tout à l’heure le déménagement de vos -âmes, je croirais, dit en riant le docteur Balthazar Cherbonneau, -qu’il ne s’est rien passé que d’ordinaire pendant cette soirée, et -je vous prendrais pour le véritable, légitime et authentique comte -lithuanien Olaf de Labinski, dont le moi sommeille encore là-bas dans -la chrysalide que vous avez dédaigneusement laissée. Mais minuit va -sonner bientôt; partez pour que Prascovie ne vous gronde pas et ne vous -accuse pas de lui préférer le lansquenet ou le baccarat. Il ne faut -pas commencer votre vie d’époux par une querelle, ce serait de mauvais -augure. Pendant ce temps, je m’occuperai de réveiller votre ancienne -enveloppe avec toutes les précautions et les égards qu’elle mérite.» - -Reconnaissant la justesse des observations du docteur, Octave-Labinski -se hâta de sortir. Au bas du perron piaffaient d’impatience les -magnifiques chevaux bais du comte, qui, en mâchant leurs mors, avaient -devant eux couvert le pavé d’écume.—Au bruit de pas du jeune homme, un -superbe chasseur vert, de la race perdue des heyduques, se précipita -vers le marchepied, qu’il abattit avec fracas. Octave, qui s’était -d’abord dirigé machinalement vers son modeste brougham, s’installa -dans le haut et splendide coupé, et dit au chasseur, qui jeta le mot au -cocher: «A l’hôtel!» La portière à peine fermée, les chevaux partirent -en faisant des courbettes, et le digne successeur des Almanzor et -des Azolan se suspendit aux larges cordons de passementerie avec une -prestesse que n’aurait pas laissé supposer sa grande taille. - -Pour des chevaux de cette allure la course n’est pas longue de la rue -du Regard au faubourg Saint-Honoré; l’espace fut dévoré en quelques -minutes, et le cocher cria de sa voix de Stentor: La porte! - -Les deux immenses battants, poussés par le suisse, livrèrent passage à -la voiture, qui tourna dans une grande cour sablée et vint s’arrêter -avec une précision remarquable sous une marquise rayée de blanc et de -rose. - -La cour, qu’Octave-Labinski détailla avec cette rapidité de vision -que l’âme acquiert en certaines occasions solennelles, était vaste, -entourée de bâtiments symétriques, éclairée par des lampadaires de -bronze dont le gaz dardait ses langues blanches dans des fanaux de -cristal semblables à ceux qui ornaient autrefois le Bucentaure, et -sentait le palais plus que l’hôtel; des caisses d’orangers dignes de -la terrasse de Versailles étaient posées de distance en distance sur -la marge d’asphalte qui encadrait comme une bordure le tapis de sable -formant le milieu. - -Le pauvre amoureux transformé, en mettant le pied sur le seuil, fut -obligé de s’arrêter quelques secondes et de poser sa main sur son cœur -pour en comprimer les battements. Il avait bien le corps du comte Olaf -Labinski, mais il n’en possédait que l’apparence physique; toutes les -notions que contenait cette cervelle s’étaient enfuies avec l’âme du -premier propriétaire,—la maison qui désormais devait être la sienne -lui était inconnue, il en ignorait les dispositions intérieures;—un -escalier se présentait devant lui, il le suivit à tout hasard, sauf à -mettre son erreur sur le compte d’une distraction. - -Les marches de pierre poncée éclataient de blancheur et faisaient -ressortir le rouge opulent de la large bande de moquette retenue par -des baguettes de cuivre doré qui dessinait au pied son moelleux chemin; -des jardinières remplies des plus belles fleurs exotiques montaient -chaque degré avec vous. - -Une immense lanterne découpée et fenestrée, suspendue à un gros câble -de soie pourpre orné de houppes et de nœuds, faisait courir des -frissons d’or sur les murs revêtus d’un stuc blanc et poli comme le -marbre, et projetait une masse de lumière sur une répétition de la -main de l’auteur, d’un des plus célèbres groupes de Canova, _l’Amour -embrassant Psyché_. - -Le palier de l’étage unique était pavé de mosaïques d’un précieux -travail, et aux parois, des cordes de soie suspendaient quatre -tableaux de Paris Bordone, de Bonifazzio, de Palma le Vieux et de Paul -Véronèse, dont le style architectural et pompeux s’harmonisait avec la -magnificence de l’escalier. - -Sur ce palier s’ouvrait une haute porte de serge relevée de clous -dorés; Octave-Labinski la poussa et se trouva dans une vaste -antichambre où sommeillaient quelques laquais en grande tenue, qui, -à son approche, se levèrent comme poussés par des ressorts et se -rangèrent le long des murs avec l’impassibilité d’esclaves orientaux. - -Il continua sa route. Un salon blanc et or, où il n’y avait personne, -suivait l’antichambre. Octave tira une sonnette. Une femme de chambre -parut. - -«Madame peut-elle me recevoir? - -—Madame la comtesse est en train de se déshabiller, mais tout à -l’heure elle sera visible.» - - -VII - -Resté seul avec le corps d’Octave de Saville, habité par l’âme du -comte Olaf Labinski, le docteur Balthazar Cherbonneau se mit en devoir -de rendre cette forme inerte à la vie ordinaire. Au bout de quelques -passes Olaf-de Saville (qu’on nous permette de réunir ces deux noms -pour désigner un personnage double) sortit comme un fantôme des limbes -du profond sommeil, ou plutôt de la catalepsie qui l’enchaînait, -immobile et roide, sur l’angle du divan; il se leva avec un mouvement -automatique que la volonté ne dirigeait pas encore, et chancelant sous -un vertige mal dissipé. Les objets vacillaient autour de lui, les -incarnations de Wishnou dansaient la sarabande le long des murailles, -le docteur Cherbonneau lui apparaissait sous la figure du sannyâsi -d’Elephanta, agitant ses bras comme des ailerons d’oiseau et roulant -ses prunelles bleues dans des orbes de rides brunes, pareils à des -cercles de besicles;—les spectacles étranges auxquels il avait assisté -avant de tomber dans l’anéantissement magnétique réagissaient sur sa -raison, et il ne se reprenait que lentement à la réalité: il était -comme un dormeur réveillé brusquement d’un cauchemar, qui prend encore -pour des spectres ses vêtements épars sur les meubles, avec de vagues -formes humaines, et pour des yeux flamboyants de cyclope les patères de -cuivre des rideaux, simplement illuminées par le reflet de la veilleuse. - -Peu à peu cette fantasmagorie s’évapora; tout revint à son aspect -naturel; M. Balthazar Cherbonneau ne fut plus un pénitent de l’Inde, -mais un simple docteur en médecine, qui adressait à son client un -sourire d’une bonhomie banale. - -«Monsieur le comte est-il satisfait des quelques expériences que j’ai -eu l’honneur de faire devant lui? disait-il avec un ton d’obséquieuse -humilité où l’on aurait pu démêler une légère nuance d’ironie;—j’ose -espérer qu’il ne regrettera pas trop sa soirée et qu’il partira -convaincu que tout ce qu’on raconte sur le magnétisme n’est pas fable -et jonglerie, comme le prétend la science officielle.» - -Olaf-de Saville répondit par un signe de tête en manière -d’assentiment, et sortit de l’appartement accompagné du docteur -Cherbonneau, qui lui faisait de profonds saluts à chaque porte. - -Le brougham s’avança en rasant les marches, et l’âme du mari de la -comtesse Labinska y monta avec le corps d’Octave de Saville sans trop -se rendre compte que ce n’était là ni sa livrée ni sa voiture. - -Le cocher demanda où monsieur allait. - -«Chez moi,» répondit Olaf-de Saville, confusément étonné de ne pas -reconnaître la voix du chasseur vert qui, ordinairement, lui adressait -cette question avec un accent hongrois des plus prononcés. Le brougham -où il se trouvait était tapissé de damas bleu foncé; un satin bouton -d’or capitonnait son coupé, et le comte s’étonnait de cette différence -tout en l’acceptant comme on fait dans le rêve où les objets habituels -se présentent sous des aspects tout autres sans pourtant cesser d’être -reconnaissables; il se sentait aussi plus petit que de coutume; en -outre, il lui semblait être venu en habit chez le docteur, et, sans -se souvenir d’avoir changé de vêtement, il se voyait habillé d’un -paletot d’été en étoffe légère qui n’avait jamais fait partie de sa -garde-robe; son esprit éprouvait une gêne inconnue, et ses pensées, le -matin si lucides, se débrouillaient péniblement. Attribuant cet état -singulier aux scènes étranges de la soirée, il ne s’en occupa plus, -il appuya sa tête à l’angle de la voiture, et se laissa aller à une -rêverie flottante, à une vague somnolence qui n’était ni la veille ni -le sommeil. - -Le brusque arrêt du cheval et la voix du cocher criant «La porte!» le -rappelèrent à lui; il baissa la glace, mit la tête dehors et vit à la -clarté du réverbère une rue inconnue, une maison qui n’était pas la -sienne. - -«Où diable me mènes-tu, animal? s’écria-t-il; sommes-nous donc faubourg -Saint-Honoré, hôtel Labinski? - -—Pardon, monsieur; je n’avais pas compris,» grommela le cocher en -faisant prendre à sa bête la direction indiquée. - -Pendant le trajet, le comte transfiguré se fit plusieurs questions -auxquelles il ne pouvait répondre. Comment sa voiture était-elle -partie sans lui, puisqu’il avait donné ordre qu’on l’attendît? Comment -se trouvait-il lui-même dans la voiture d’un autre? Il supposa qu’un -léger mouvement de fièvre troublait la netteté de ses perceptions, ou -que peut-être le docteur thaumaturge, pour frapper plus vivement sa -crédulité, lui avait fait respirer pendant son sommeil quelque flacon -de haschich ou de toute autre drogue hallucinatrice dont une nuit de -repos dissiperait les illusions. - -La voiture arriva à l’hôtel Labinski; le suisse, interpellé, refusa -d’ouvrir la porte, disant qu’il n’y avait pas de réception ce soir-là, -que monsieur était rentré depuis plus d’une heure et madame retirée -dans ses appartements. - -«Drôle, es-tu ivre ou fou? dit Olaf-de Saville en repoussant le colosse -qui se dressait gigantesquement sur le seuil de la porte entre-bâillée, -comme une de ces statues en bronze qui, dans les contes arabes -défendent aux chevaliers errants l’accès des châteaux enchantés. - -«Ivre ou fou vous-même, mon petit monsieur,» répliqua le suisse, qui, -de cramoisi qu’il était naturellement, devint bleu de colère. - -—Misérable! rugit Olaf-de Saville, si je ne me respectais... - -—Taisez-vous ou je vais vous casser sur mon genou et jeter vos -morceaux sur le trottoir, répliqua le géant en ouvrant une main plus -large et plus grande que la colossale main de plâtre exposée chez le -gantier de la rue Richelieu; il ne faut pas faire le méchant avec moi, -mon petit jeune homme parce qu’on a bu une ou deux bouteilles de vin de -Champagne de trop.» - -Olaf-de Saville, exaspéré, repoussa le suisse si rudement, qu’il -pénétra sous le porche. Quelques valets qui n’étaient pas couchés -encore accoururent au bruit de l’altercation. - -«Je te chasse, bête brute, brigand, scélérat! je ne veux pas même que -tu passes la nuit à l’hôtel; sauve-toi, ou je te tue comme un chien -enragé. Ne me fais pas verser l’ignoble sang d’un laquais.» - -Et le comte, dépossédé de son corps, s’élançait les yeux injectés de -rouge, l’écume aux lèvres, les poings crispés, vers l’énorme suisse, -qui, rassemblant les deux mains de son agresseur dans une des siennes, -les y maintint presque écrasées par l’étau de ses gros doigts courts, -charnus et noueux comme ceux d’un tortionnaire du moyen âge. - -«Voyons, du calme, disait le géant, assez bonasse au fond, qui ne -redoutait plus rien de son adversaire et lui imprimait quelques -saccades pour le tenir en respect.—Y a-t-il du bon sens de se mettre -dans des états pareils quand on est vêtu en homme du monde, et de venir -ensuite comme un perturbateur faire des tapages nocturnes dans les -maisons respectables? On doit des égards au vin, et il doit être fameux -celui qui vous a si bien grisé! c’est pourquoi je ne vous assomme pas, -et je me contenterai de vous poser délicatement dans la rue, où la -patrouille vous ramassera si vous continuez vos esclandres;—un petit -air de violon vous rafraîchira les idées. - -—Infâmes, s’écria Olaf-de Saville en interpellant les laquais, vous -laissez insulter par cette abjecte canaille votre maître, le noble -comte Labinski!» - -A ce nom, la valetaille poussa d’un commun accord une immense huée; -un éclat de rire énorme, homérique, convulsif, souleva toutes ces -poitrines chamarrées de galons: «Ce petit monsieur qui se croit le -comte Labinski! ha! ha! hi! hi! l’idée est bonne!» - -Une sueur glacée mouilla les tempes d’Olaf-de Saville. Une pensée aiguë -lui traversa la cervelle comme une lame d’acier, et il sentit se figer -la moelle de ses os. Smarra lui avait-il mis son genou sur la poitrine -ou vivait-il de la vie réelle? Sa raison avait-elle sombré dans l’océan -sans fond du magnétisme, ou était-il le jouet de quelque machination -diabolique?—Aucun de ses laquais si tremblants, si soumis, si -prosternés devant lui, ne le reconnaissait. Lui avait-on changé son -corps comme son vêtement et sa voiture? - -«Pour que vous soyez bien sûr de n’être pas le comte de Labinski, dit -un des plus insolents de la bande, regardez là-bas, le voilà lui-même -qui descend le perron, attiré par le bruit de votre algarade.» - -Le captif du suisse tourna les yeux vers le fond de la cour, et vit -debout sous l’auvent de la marquise un jeune homme de taille élégante -et svelte, à figure ovale, aux yeux noirs, au nez aquilin, à la -moustache fine, qui n’était autre que lui-même, ou son spectre modelé -par le diable, avec une ressemblance à faire illusion. - -Le suisse lâcha les mains qu’il tenait prisonnières. Les valets se -rangèrent respectueusement contre la muraille, le regard baissé, les -mains pendantes, dans une immobilité absolue, comme les icoglans à à -l’approche du padischa; ils rendaient à ce fantôme les honneurs qu’ils -refusaient au comte véritable. - -L’époux de Prascovie, quoique intrépide comme un Slave, c’est tout -dire, ressentit un effroi indicible à l’approche de ce Ménechme, qui, -plus terrible que celui du théâtre, se mêlait à la vie positive et -rendait son jumeau méconnaissable. - -Une ancienne légende de famille lui revint en mémoire et augmenta -encore sa terreur. Chaque fois qu’un Labinski devait mourir, il en -était averti par l’apparition d’un fantôme absolument pareil à lui. -Parmi les nations du Nord, voir son double, même en rêve, a toujours -passé pour un présage fatal, et l’intrépide guerrier du Caucase, -à l’aspect de cette vision extérieure de son moi, fut saisi d’une -insurmontable horreur superstitieuse; lui qui eût plongé son bras dans -la gueule des canons prêts à tirer, il recula devant lui-même. - -Octave-Labinski s’avança vers son ancienne forme, où se débattait, -s’indignait et frissonnait l’âme du comte, et lui dit d’un ton de -politesse hautaine et glaciale: - -«Monsieur, cessez de vous compromettre avec ces valets. M. le comte de -Labinski, si vous voulez lui parler, est visible de midi à deux heures. -Madame la comtesse reçoit le jeudi les personnes qui ont eu l’honneur -de lui être présentées.» - -Cette phrase débitée lentement et en donnant de la valeur à chaque -syllabe, le faux comte se retira d’un pas tranquille, et les portes se -refermèrent sur lui. - -On porta dans la voiture Olaf-de Saville évanoui. Lorsqu’il reprit ses -sens, il était couché sur un lit qui n’avait pas la forme du sien, dans -une chambre où il ne se rappelait pas être jamais entré; près de lui se -tenait un domestique étranger qui lui soulevait la tête et lui faisait -respirer un flacon d’éther. - -«Monsieur se sent-il mieux? demanda Jean au comte, qu’il prenait pour -son maître. - -—Oui, répondit Olaf-de Saville; ce n’était qu’une faiblesse passagère. - -—Puis-je me retirer ou faut-il que je veille, monsieur? - -—Non, laissez-moi seul; mais, avant de vous retirer, allumez les -torchères près de la glace. - -—Monsieur n’a pas peur que cette vive clarté ne l’empêche de dormir? - -—Nullement; d’ailleurs je n’ai pas sommeil encore. - -—Je ne me coucherai pas, et si monsieur a besoin de quelque chose, -j’accourrai au premier coup de sonnette,» dit Jean, intérieurement -alarmé de la pâleur et des traits décomposés du comte. - -Lorsque Jean se fut retiré après avoir allumé les bougies, le comte -s’élança vers la glace, et, dans le cristal profond et pur où tremblait -la scintillation des lumières, il vit une tête jeune, douce et triste, -aux abondants cheveux noirs, aux prunelles d’un azur sombre, aux joues -pâles, duvetée d’une barbe soyeuse et brune, une tête qui n’était pas -la sienne, et qui du fond du miroir le regardait avec un air surpris. -Il s’efforça d’abord de croire qu’un mauvais plaisant encadrait son -masque dans la bordure incrustée de cuivre et de burgau de la glace -à biseaux vénitiens. Il passa la main derrière; il ne sentit que les -planches du parquet; il n’y avait personne. - -Ses mains, qu’il tâta, étaient plus maigres, plus longues, plus -veinées; au doigt annulaire saillait en bosse une grosse bague d’or -avec un chaton d’aventurine sur laquelle un blason était gravé,—un écu -fascé de gueules et d’argent, et pour timbre un tortil de baron. Cet -anneau n’avait jamais appartenu au comte, qui portait d’or à l’aigle -de sable essorant, becqué, patté et onglé de même; le tout surmonté -de la couronne à perles. Il fouilla ses poches, il y trouva un petit -portefeuille contenant des cartes de visite avec ce nom: «Octave de -Saville.» - -Le rire des laquais à l’hôtel Labinski, l’apparition de son double, la -physionomie inconnue substituée à sa réflexion dans le miroir pouvaient -être, à la rigueur, les illusions d’un cerveau malade; mais ces habits -différents, cet anneau qu’il ôtait de son doigt, étaient des preuves -matérielles, palpables, des témoignages impossibles à récuser. Une -métamorphose complète s’était opérée en lui à son insu, un magicien, à -coup sûr, un démon peut-être, lui avait volé sa forme, sa noblesse, son -nom, toute sa personnalité, en ne lui laissant que son âme sans moyens -de la manifester. - -Les historiens fantastiques de Pierre Schlemil et de la Nuit de -saint Sylvestre lui revinrent en mémoire; mais les personnages de -Lamotte-Fouqué et d’Hoffmann n’avaient perdu, l’un que son ombre, -l’autre que son reflet; et si cette privation bizarre d’une projection -que tout le monde possède inspirait des soupçons inquiétants, personne -du moins ne leur niait qu’ils ne fussent eux-mêmes. - -Sa position, à lui, était bien autrement désastreuse: il ne pouvait -réclamer son titre de comte Labinski avec la forme dans laquelle il -se trouvait emprisonné. Il passerait aux yeux de tout le monde pour -un impudent imposteur, ou tout au moins pour un fou. Sa femme même -le méconnaîtrait affublé de cette apparence mensongère.—Comment -prouver son identité? Certes, il y avait mille circonstances intimes, -mille détails mystérieux inconnus de toute autre personne, qui, -rappelés à Prascovie, lui feraient reconnaître l’âme de son mari sous -ce déguisement; mais que vaudrait cette conviction isolée, au cas -où il l’obtiendrait, contre l’unanimité de l’opinion? Il était bien -réellement et bien absolument dépossédé de son moi. Autre anxiété: Sa -transformation se bornait-elle au changement extérieur de la taille -et des traits, ou habitait-il en réalité le corps d’un autre? En ce -cas, qu’avait-on fait du sien? Un puits de chaux l’avait-il consumé -ou était-il devenu la propriété d’un hardi voleur? Le double aperçu à -l’hôtel Labinski pouvait être un spectre, une vision, mais aussi un -être physique, vivant, installé dans cette peau que lui aurait dérobée, -avec une habileté infernale, ce médecin à figure de fakir. - -Une idée affreuse lui mordit le cœur de ses crochets de vipère: «Mais -ce comte de Labinski fictif, pétri dans ma forme par les mains du -démon, ce vampire qui habite maintenant mon hôtel, à qui mes valets -obéissent contre moi, peut-être à cette heure met-il son pied fourchu -sur le seuil de cette chambre où je n’ai jamais pénétré que le cœur -ému comme le premier soir, et Prascovie lui sourit-elle doucement et -penche-t-elle avec une rougeur divine sa tête charmante sur cette -épaule parafée de la griffe du diable, prenant pour moi cette larve -menteuse, ce brucolaque, cette empouse, ce hideux fils de la nuit et -de l’enfer. Si je courais à l’hôtel, si j’y mettais le feu pour crier, -dans les flammes, à Prascovie: On te trompe, ce n’est pas Olaf ton -bien-aimé que tu tiens sur ton cœur! Tu vas commettre innocemment un -crime abominable et dont mon âme désespérée se souviendra encore quand -les éternités se seront fatigué les mains à retourner leurs sabliers!» - -Des vagues enflammées affluaient au cerveau du comte, il poussait -des cris de rage inarticulés, se mordait les poings, tournait dans -la chambre comme une bête fauve. La folie allait submerger l’obscure -conscience qu’il lui restait de lui-même; il courut à la toilette -d’Octave, remplit une cuvette d’eau et y plongea sa tête, qui sortit -fumante de ce bain glacé. - -Le sang-froid lui revint. Il se dit que le temps du magisme et de la -sorcellerie était passé; que la mort seule déliait l’âme du corps; -qu’on n’escamotait pas de la sorte, au milieu de Paris, un comte -polonais accrédité de plusieurs millions chez Rothschild, allié aux -plus grandes familles, mari aimé d’une femme à la mode, décoré de -l’ordre de Saint-André de première classe, et que tout cela n’était -sans doute qu’une plaisanterie d’assez mauvais goût de M. Balthazar -Cherbonneau, qui s’expliquerait le plus naturellement du monde, comme -les épouvantails des romans d’Anne Radcliffe. - -Comme il était brisé de fatigue, il se jeta sur le lit d’Octave et -s’endormit d’un sommeil lourd, opaque, semblable à la mort, qui durait -encore lorsque Jean, croyant son maître éveillé, vint poser sur la -table les lettres et les journaux. - - -VIII - -Le comte ouvrit les yeux, et promena autour de lui un regard -investigateur; il vit une chambre à coucher confortable, mais simple; -un tapis ocellé, imitant la peau de léopard, couvrait le plancher; des -rideaux de tapisserie, que Jean venait d’entr’ouvrir, pendaient aux -fenêtres et masquaient les portes; les murs étaient tendus d’un papier -velouté vert uni, simulant le drap. Une pendule formée d’un bloc de -marbre noir, au cadran de platine, surmontée de la statuette en argent -oxydé de la Diane de Gabies, réduite par Barbedienne, et accompagnée -de deux coupes antiques, aussi en argent, décorait la cheminée en -marbre blanc à veines bleuâtres; le miroir de Venise où le comte avait -découvert la veille qu’il ne possédait plus sa figure habituelle, et un -portrait de femme âgée, peint par Flandrin, sans doute celui de la mère -d’Octave, étaient les seuls ornements de cette pièce, un peu triste et -sévère; un divan, un fauteuil à la Voltaire placé près de la cheminée, -une table à tiroirs, couverte de papiers et de livres, composaient un -ameublement commode, mais qui ne rappelait en rien les somptuosités de -l’hôtel Labinski. - -«Monsieur se lève-t-il?» dit Jean de cette voix ménagée qu’il s’était -faite pendant la maladie d’Octave, et en présentant au comte la chemise -de couleur, le pantalon de flanelle à pied et la gandoura d’Alger, -vêtements du matin de son maître. Quoiqu’il répugnât au comte de mettre -les habits d’un étranger, à moins de rester nu il lui fallait accepter -ceux que lui présentait Jean, et il posa ses pieds sur la peau d’ours -soyeuse et noire qui servait de descente de lit. - -Sa toilette fut bientôt achevée, et Jean, sans paraître concevoir le -moindre doute sur l’identité du faux Octave de Saville qu’il aidait à -s’habiller, lui dit: «A quelle heure monsieur désire-t-il déjeuner?» - -«A l’heure ordinaire,» répondit le comte, qui, afin de ne pas -éprouver d’empêchement dans les démarches qu’il comptait faire pour -recouvrer sa personnalité, avait résolu d’accepter extérieurement son -incompréhensible transformation. - -Jean se retira, et Olaf-de Saville ouvrit les deux lettres qui -avaient été apportées avec les journaux, espérant y trouver quelques -renseignements; la première contenait des reproches amicaux, et se -plaignait de bonnes relations de camaraderie interrompues sans motif; -un nom inconnu pour lui la signait. La seconde était du notaire -d’Octave, et le pressait de venir toucher un quartier de rente échu -depuis longtemps, ou du moins d’assigner un emploi à ces capitaux qui -restaient improductifs. - -«Ah çà, il paraît, se dit le comte, que l’Octave de Saville dont -j’occupe la peau bien contre mon gré existe réellement; ce n’est point -un être fantastique, un personnage d’Achim d’Arnim ou de Clément -Brentano: il a un appartement, des amis, un notaire, des rentes à -émarger, tout ce qui constitue l’état civil d’un gentleman. Il me -semble bien cependant, que je suis le comte Olaf Labinski.» - -Un coup d’œil jeté sur le miroir le convainquit que cette opinion ne -serait partagée de personne; à la pure clarté du jour, aux douteuses -lueurs des bougies, le reflet était identique. - -En continuant la visite domiciliaire, il ouvrit les tiroirs de la -table: dans l’un il trouva des titres de propriété, deux billets de -mille francs et cinquante louis, qu’il s’appropria sans scrupule pour -les besoins de la campagne qu’il allait commencer, et dans l’autre un -portefeuille en cuir de Russie fermé par une serrure à secret. - -Jean entra, en annonçant M. Alfred Humbert, qui s’élança dans la -chambre avec la familiarité d’un ancien ami, sans attendre que le -domestique vînt lui rendre la réponse du maître. - -«Bonjour, Octave, dit le nouveau venu, beau jeune homme à l’air cordial -et franc; que fais-tu, que deviens-tu, es-tu mort ou vivant? On ne -te voit nulle part; on t’écrit, tu ne réponds pas.—Je devrais te -bouder, mais, ma foi, je n’ai pas d’amour-propre en affection, et je -viens te serrer la main.—Que diable! on ne peut pas laisser mourir de -mélancolie son camarade de collége au fond de cet appartement lugubre -comme la cellule de Charles-Quint au monastère de Yuste. Tu te figures -que tu es malade, tu t’ennuies, voilà tout; mais je te forcerai à te -distraire, et je vais t’emmener d’autorité à un joyeux déjeuner où -Gustave Raimbaud enterre sa liberté de garçon.» - -En débitant cette tirade d’un ton moitié fâché, moitié comique, il -secouait vigoureusement à la manière anglaise la main du comte qu’il -avait prise. - -«Non, répondit le mari de Prascovie, entrant dans l’esprit de son rôle, -je suis plus souffrant aujourd’hui que d’ordinaire; je ne me sens pas -en train; je vous attristerais et vous gênerais. - -—En effet, tu es bien pâle et tu as l’air fatigué; à une occasion -meilleure! Je me sauve, car je suis en retard de trois douzaines -d’huîtres vertes et d’une bouteille de vin de Sauterne, dit Alfred en -se dirigeant vers la porte: Raimbaud sera fâché de ne pas te voir.» - -Cette visite augmenta la tristesse du comte.—Jean le prenait pour -son maître, Alfred pour son ami. Une dernière épreuve lui manquait. -La porte s’ouvrit; une dame dont les bandeaux étaient entremêlés de -fils d’argent, et qui ressemblait d’une manière frappante au portrait -suspendu à la muraille, entra dans la chambre, s’assit sur le divan, et -dit au comte: - -«Comment vas-tu, mon pauvre Octave? Jean m’a dit que tu étais rentré -tard hier, et dans un état de faiblesse alarmante; ménage-toi bien, mon -cher fils, car tu sais combien je t’aime, malgré le chagrin que me -cause cette inexplicable tristesse dont tu n’as jamais voulu me confier -le secret. - -—Ne craignez rien, ma mère, cela n’a rien de grave, répondit Olaf de -Saville; je suis beaucoup mieux aujourd’hui.» - -Madame de Saville, rassurée, se leva et sortit, ne voulant pas gêner -son fils, qu’elle savait ne pas aimer à être troublé longtemps dans sa -solitude. - -«Me voilà bien définitivement Octave de Saville, s’écria le comte -lorsque la vieille dame fut partie; sa mère me reconnaît et ne devine -pas une âme étrangère sous l’épiderme de son fils. Je suis donc à -jamais peut-être claquemuré dans cette enveloppe; quelle étrange prison -pour un esprit que le corps d’un autre! Il est dur pourtant de renoncer -à être le comte Olaf Labinski, de perdre son blason, sa femme, sa -fortune, et de se voir réduit à une chétive existence bourgeoise. Oh! -je la déchirerai, pour en sortir, cette peau de Nessus qui s’attache -à mon moi, et je ne la rendrai qu’en pièces à son premier possesseur. -Si je retournais à l’hôtel! Non!—Je ferais un scandale inutile, et le -Suisse me jetterait à la porte, car je n’ai plus de vigueur dans cette -robe de chambre de malade; voyons, cherchons, car il faut que je sache -un peu la vie de cet Octave de Saville qui est moi maintenant. Et il -essaya d’ouvrir le portefeuille. Le ressort touché par hasard céda, et -le comte tira, des poches de cuir, d’abord plusieurs papiers, noircis -d’une écriture serrée et fine, ensuite un carré de vélin;—sur le -carré de vélin une main peu habile, mais fidèle, avait dessiné, avec -la mémoire du cœur et la ressemblance que n’atteignent pas toujours -les grands artistes, un portrait au crayon de la comtesse Prascovie -Labinska, qu’il était impossible de ne pas reconnaître du premier coup -d’œil. - -Le comte demeura stupéfait de cette découverte. A la surprise succéda -un furieux mouvement de jalousie; comment le portrait de la comtesse se -trouvait-il dans le portefeuille secret de ce jeune homme inconnu, d’où -lui venait-il, qui l’avait fait, qui l’avait donné? Cette Prascovie si -religieusement adorée serait-elle descendue de son ciel d’amour dans -une intrigue vulgaire? Quelle raillerie infernale l’incarnait, lui, -le mari, dans le corps de l’amant de cette femme, jusque-là crue si -pure?—Après avoir été l’époux, il allait être le galant! Sarcastique -métamorphose, renversement de position à devenir fou, il pourrait se -tromper lui-même, être à la fois Clitandre et Georges Dandin! - -Toutes ces idées bourdonnaient tumultueusement dans son crâne; il -sentait sa raison près de s’échapper, et il fit, pour reprendre un -peu de calme, un effort suprême de volonté. Sans écouter Jean qui -l’avertissait que le déjeuner était servi, il continua avec une -trépidation nerveuse l’examen du portefeuille mystérieux. - -Les feuillets composaient une espèce de journal psychologique, -abandonné et repris à diverses époques; en voici quelques fragments, -dévorés par le comte avec une curiosité anxieuse: - -«Jamais elle ne m’aimera, jamais, jamais! J’ai lu dans ses yeux si -doux ce mot si cruel, que Dante n’en a pas trouvé de plus dur pour -l’inscrire sur les portes de bronze de la Cité Dolente: «Perdez -tout espoir.» Qu’ai-je fait à Dieu pour être damné vivant? Demain, -après-demain, toujours, ce sera la même chose! Les astres peuvent -entre-croiser leurs orbes, les étoiles en conjonction former des nœuds, -rien dans mon sort ne changera. D’un mot, elle a dissipé le rêve; d’un -geste, brisé l’aile à la chimère. Les combinaisons fabuleuses des -impossibilités ne m’offrent aucune chance; les chiffres, rejetés un -milliard de fois dans la roue de la fortune, n’en sortiraient pas,—il -n’y a pas de numéro gagnant pour moi!» - -«Malheureux que je suis! je sais que le paradis m’est fermé et je reste -stupidement assis au seuil, le dos appuyé à la porte, qui ne doit pas -s’ouvrir, et je pleure en silence, sans secousses, sans efforts, comme -si mes yeux étaient des sources d’eau vive. Je n’ai pas le courage -de me lever et de m’enfoncer au désert immense ou dans la Babel -tumultueuse des hommes.» - -«Quelquefois, quand, la nuit, je ne puis dormir, je pense à -Prascovie;—si je dors, j’en rêve;—oh! qu’elle était belle ce jour-là, -dans le jardin de la villa Salviati, à Florence!—Cette robe blanche et -ces rubans noirs,—c’était charmant et funèbre! Le blanc pour elle, le -noir pour moi!—Quelquefois les rubans, remués par la brise, formaient -une croix sur ce fond d’éclatante blancheur; un esprit invisible -disait tout bas la messe de mort de mon cœur.» - -«Si quelque catastrophe inouïe mettait sur mon front la couronne des -empereurs et des califes, si la terre saignait pour moi ses veines -d’or, si les mines de diamant de Golconde et de Visapour me laissaient -fouiller dans leurs gangues étincelantes, si la lyre de Byron résonnait -sous mes doigts, si les plus parfaits chefs-d’œuvre de l’art antique et -moderne me prêtaient leurs beautés, si je découvrais un monde, eh bien, -je n’en serais pas plus avancé pour cela!» - -«A quoi tient la destinée! j’avais envie d’aller à Constantinople, -je ne l’aurais pas rencontrée; je reste à Florence, je la vois et je -meurs.» - -«Je me serais bien tué; mais elle respire dans cet air où nous vivons, -et peut-être ma lèvre avide aspirera-t-elle—ô bonheur ineffable!—une -effluve lointaine de ce souffle embaumé; et puis l’on assignerait à mon -âme coupable une planète d’exil, et je n’aurais pas la chance de me -faire aimer d’elle dans l’autre vie.—Être encore séparés là-bas, elle -au paradis, moi en enfer: pensée accablante!» - -«Pourquoi faut-il que j’aime précisément la seule femme qui ne peut -m’aimer! d’autres qu’on dit belles, qui étaient libres, me souriaient -de leur sourire le plus tendre et semblaient appeler un aveu qui ne -venait pas. Oh! qu’il est heureux, lui! Quelle sublime vie antérieure -Dieu récompense-t-il en lui par le don magnifique de cet amour?» - -...Il était inutile d’en lire davantage. Le soupçon que le comte avait -pu concevoir à l’aspect du portrait de Prascovie s’était évanoui dès -les premières lignes de ces tristes confidences. Il comprit que l’image -chérie, recommencée mille fois, avait été caressée loin du modèle avec -cette patience infatigable de l’amour malheureux, et que c’était la -madone d’une petite chapelle mystique, devant laquelle s’agenouillait -l’adoration sans espoir. - -«Mais si cet Octave avait fait un pacte avec le diable pour me dérober -mon corps et surprendre sous ma forme l’amour de Prascovie!» - -L’invraisemblance, au dix-neuvième siècle, d’une pareille supposition, -la fit bientôt abandonner au comte, qu’elle avait cependant étrangement -troublé. - -Souriant lui-même de sa crédulité, il mangea, refroidi, le déjeuner -servi par Jean, s’habilla et demanda la voiture. Lorsqu’on eut attelé, -il se fit conduire chez le docteur Balthazar Cherbonneau; il traversa -ces salles où la veille il était entré s’appelant encore le comte -Olaf Labinski, et d’où il était sorti salué par tout le monde du nom -d’Octave de Saville. Le docteur était assis, comme à son ordinaire, -sur le divan de la pièce du fond, tenant son pied dans sa main, et -paraissait plongé dans une méditation profonde. - -Au bruit des pas du comte, le docteur releva la tête. - -«Ah! c’est vous, mon cher Octave; j’allais passer chez vous; mais c’est -bon signe quand le malade vient voir le médecin. - -—Toujours Octave! dit le comte, je crois que j’en deviendrai fou de -rage!» Puis, se croisant les bras, il se plaça devant le docteur, et, -le regardant avec une fixité terrible: - -«Vous savez bien, monsieur Balthazar Cherbonneau, que je ne suis pas -Octave, mais le comte Olaf Labinski, puisque hier soir vous m’avez, ici -même, volé ma peau au moyen de vos sorcelleries exotiques.» - -A ces mots, le docteur partit d’un énorme éclat de rire, se renversa -sur ses coussins, et se mit les poings au côté pour contenir les -convulsions de sa gaieté. - -«Modérez, docteur, cette joie intempestive dont vous pourriez vous -repentir. Je parle sérieusement. - -—Tant pis, tant pis! cela prouve que l’anesthésie et l’hypocondrie -pour laquelle je vous soignais se tournent en démence. Il faudra -changer le régime, voilà tout. - -—Je ne sais à quoi tient, docteur du diable, que je ne vous étrangle -de mes mains,» cria le comte en s’avançant vers Cherbonneau. - -Le docteur sourit de la menace du comte, qu’il toucha du bout d’une -petite baguette d’acier.—Olaf-de Saville reçut une commotion terrible -et crut qu’il avait le bras cassé. - -«Oh! nous avons les moyens de réduire les malades lorsqu’ils se -regimbent, dit-il en laissant tomber sur lui ce regard froid comme une -douche, qui dompte les fous et fait s’aplatir les lions sur le ventre. -Retournez chez vous, prenez un bain, cette surexcitation se calmera.» - -Olaf-de Saville, étourdi par la secousse électrique, sortit de chez le -docteur Cherbonneau plus incertain et plus troublé que jamais. Il se -fit conduire à Passy chez le docteur B***, pour le consulter. - -«Je suis, dit-il au médecin célèbre, en proie à une hallucination -bizarre; lorsque je me regarde dans une glace, ma figure ne m’apparaît -pas avec ses traits habituels; la forme des objets qui m’entourent est -changée; je ne reconnais ni les murs ni les meubles de ma chambre; il -me semble que je suis une autre personne que moi-même. - -—Sous quel aspect vous voyez-vous? demanda le médecin; l’erreur peut -venir des yeux ou du cerveau. - -—Je me vois des cheveux noirs, des yeux bleu foncé, un visage pâle -encadré de barbe. - -—Un signalement de passe-port ne serait pas plus exact: il n’y a chez -vous ni hallucination intellectuelle, ni perversion de la vue. Vous -êtes, en effet, tel que vous dites. - -—Mais non! J’ai réellement les cheveux blonds, les yeux noirs, le -teint hâlé et une moustache effilée à la hongroise. - -—Ici, répondit le médecin, commence une légère altération des facultés -intellectuelles. - -—Pourtant, docteur, je ne suis nullement fou. - -—Sans doute. Il n’y a que les sages qui viennent chez moi tout -seuls. Un peu de fatigue, quelque excès d’étude ou de plaisir aura -causé ce trouble. Vous vous trompez; la vision est réelle, l’idée est -chimérique: au lieu d’être un blond qui se voit brun, vous êtes un brun -qui se croit blond. - -—Pourtant je suis sûr d’être le comte Olaf de Labinski, et tout le -monde depuis hier m’appelle Octave de Saville. - -—C’est précisément ce que je disais, répondit le docteur. Vous êtes -M. de Saville et vous vous imaginez être M. le comte Labinski, que je -me souviens d’avoir vu, et qui, en effet, est blond.—Cela explique -parfaitement comment vous vous trouvez une autre figure dans le miroir; -cette figure, qui est la vôtre, ne répond point à votre idée intérieure -et vous surprend.—Réfléchissez à ceci, que tout le monde vous nomme -M. de Saville et par conséquent ne partage pas votre croyance. Venez -passer une quinzaine de jours ici: les bains, le repos, les promenades -sous les grands arbres dissiperont cette influence fâcheuse.» - -Le comte baissa la tête et promit de revenir. Il ne savait plus que -croire. Il retourna à l’appartement de la rue Saint-Lazare, et vit par -hasard sur la table la carte d’invitation de la comtesse Labinska, -qu’Octave avait montrée à M. Cherbonneau. - -«Avec ce talisman, s’écria-t-il, demain je pourrai la voir!» - - -IX - -Lorsque les valets eurent porté à sa voiture le vrai comte Labinski -chassé de son paradis terrestre par le faux ange gardien debout sur le -seuil, l’Octave transfiguré rentra dans le petit salon blanc et or pour -attendre le loisir de la comtesse. - -Appuyé contre le marbre blanc de la cheminée dont l’âtre était rempli -de fleurs, il se voyait répété au fond de la glace placée en symétrie -sur la console à pieds tarabiscotés et dorés. Quoiqu’il fût dans -le secret de sa métamorphose, ou, pour parler plus exactement, de -sa transposition, il avait peine à se persuader que cette image si -différente de la sienne fût le double de sa propre figure, et il ne -pouvait détacher ses yeux de ce fantôme étranger qui était cependant -devenu lui. Il se regardait et voyait un autre. Involontairement -il cherchait si le comte Olaf n’était pas accoudé près de lui à la -tablette de la cheminée projetant sa réflexion au miroir; mais il était -bien seul; le docteur Cherbonneau avait fait les choses en conscience. - -Au bout de quelques minutes, Octave-Labinski ne songea plus au -merveilleux avatar qui avait fait passer son âme dans le corps de -l’époux de Prascovie; ses pensées prirent un cours plus conforme -à sa situation. Cet événement incroyable, en dehors de toutes les -possibilités, et que l’espérance la plus chimérique n’eût pas osé -rêver en son délire, était arrivé! Il allait se trouver en présence -de la belle créature adorée, et elle ne le repousserait pas! La seule -combinaison qui pût concilier son bonheur avec l’immaculée vertu de la -comtesse s’était réalisée! - -Près de ce moment suprême, son âme éprouvait des transes et des -anxiétés affreuses: les timidités du véritable amour la faisaient -défaillir comme si elle habitait encore la forme dédaignée d’Octave de -Saville. - -L’entrée de la femme de chambre mit fin à ce tumulte de pensées qui se -combattaient. A son approche il ne put maîtriser un soubresaut nerveux, -et tout son sang afflua vers son cœur lorsqu’elle lui dit: - -«Madame la comtesse peut à présent recevoir monsieur.» - -Octave-Labinski suivit la femme de chambre, car il ne connaissait -pas les êtres de l’hôtel, et ne voulait pas trahir son ignorance par -l’incertitude de sa démarche. - -La femme de chambre l’introduisit dans une pièce assez vaste, un -cabinet de toilette orné de toutes les recherches du luxe le plus -délicat. Une suite d’armoires d’un bois précieux, sculptées par -Knecht et Lienhart, et dont les battants étaient séparés par des -colonnes torses autour desquelles s’enroulaient en spirales de -légères brindilles de convolvulus aux feuilles en cœur et aux fleurs -en clochettes découpées avec un art infini, formait une espèce de -boiserie architecturale, un portique d’ordre capricieux d’une élégance -rare et d’une exécution achevée; dans ces armoires étaient serrés -les robes de velours et de moire, les cachemires, les mantelets, -les dentelles, les pelisses de martre-zibeline, de renard bleu, les -chapeaux aux milles formes, tout l’attirail de la jolie femme. - -En face se répétait le même motif, avec cette différence que les -panneaux pleins étaient remplacés par des glaces jouant sur des -charnières comme des feuilles de paravent, de façon à ce que l’on pût -s’y voir de face, de profil, par derrière, et juger de l’effet d’un -corsage ou d’une coiffure. - -Sur la troisième face régnait une longue toilette plaquée -d’albâtre-onyx, où des robinets d’argent dégorgeaient l’eau chaude et -froide dans d’immenses jattes du Japon enchâssées par des découpures -circulaires du même métal; des flacons en cristal de Bohême, qui, -aux feux des bougies, étincelaient comme des diamants et des rubis, -contenaient les essences et les parfums. - -Les murailles et le plafond étaient capitonnés de satin vert d’eau, -comme l’intérieur d’un écrin. Un épais tapis de Smyrne, aux teintes -moelleusement assorties, ouatait le plancher. - -Au milieu de la chambre, sur un socle de velours vert, était posé un -grand coffre de forme bizarre, en acier de Khorassan ciselé, niellé -et ramagé d’arabesques d’une complication à faire trouver simples les -ornements de la salle des Ambassadeurs à l’Alhambra. L’art oriental -semblait avoir dit son dernier mot dans ce travail merveilleux, auquel -les doigts de fée des Péris avaient dû prendre part. C’était dans ce -coffre que la comtesse Prascovie Labinska enfermait ses parures, des -joyaux dignes d’une reine, et qu’elle ne mettait que fort rarement, -trouvant avec raison qu’ils ne valaient pas la place qu’ils couvraient. -Elle était trop belle pour avoir besoin d’être riche: son instinct de -femme le lui disait. Aussi ne leur faisait-elle voir les lumières que -dans les occasions solennelles où le faste héréditaire de l’antique -maison Labinski devait paraître avec toute sa splendeur. Jamais -diamants ne furent moins occupés. - -Près de la fenêtre, dont les amples rideaux retombaient en plis -puissants, devant une toilette à la duchesse, en face d’un miroir que -lui penchaient deux anges sculptés par mademoiselle de Fauveau avec -cette élégance longue et fluette qui caractérise son talent, illuminée -de la lumière blanche de deux torchères à six bougies, se tenait assise -la comtesse Prascovie Labinska, radieuse de fraîcheur et de beauté. -Un bournous de Tunis d’une finesse idéale, rubané de raies bleues et -blanches alternativement opaques et transparentes, l’enveloppait comme -un nuage souple; la légère étoffe avait glissé sur le tissu satiné des -épaules et laissait voir la naissance et les attaches d’un col qui eût -fait paraître gris le col de neige du cygne. Dans l’interstice des plis -bouillonnaient les dentelles d’un peignoir de batiste, parure nocturne -que ne retenait aucune ceinture; les cheveux de la comtesse étaient -défaits et s’allongeaient derrière elle en nappes opulentes comme le -manteau d’une impératrice.—Certes, les torsades d’or fluide dont la -Vénus Aphrodite exprimait des perles, agenouillée dans sa conque de -nacre, lorsqu’elle sortit comme une fleur des mers de l’azur ionien, -étaient moins blondes, moins épaisses, moins lourdes! Mêlez l’ambre du -Titien et l’argent de Paul Véronèse avec le vernis d’or de Rembrandt; -faites passer le soleil à travers la topaze, et vous n’obtiendrez pas -encore le ton merveilleux de cette opulente chevelure, qui semblait -envoyer la lumière au lieu de la recevoir, et qui eût mérité mieux -que celle de Bérénice de flamboyer, constellation nouvelle, parmi -les anciens astres! Deux femmes la divisaient, la polissaient, la -crespelaient et l’arrangeaient en boucles soigneusement massées pour -que le contact de l’oreiller ne la froissât pas. - -Pendant cette opération délicate, la comtesse faisait danser au bout de -son pied une babouche de velours blanc brodée de canetille d’or, petite -à rendre jalouses les khanouns et les odalisques du Padischa. Parfois, -rejetant les plis soyeux du bournous, elle découvrait son bras blanc, -et repoussait de la main quelques cheveux échappés, avec un mouvement -d’une grâce mutine. - -Ainsi abandonnée dans sa pose nonchalante, elle rappelait ces sveltes -figures de toilettes grecques qui ornent les vases antiques et dont -aucun artiste n’a pu retrouver le pur et suave contour, la beauté -jeune et légère; elle était mille fois plus séduisante encore que dans -le jardin de la villa Salviati à Florence; et si Octave n’avait pas -été déjà fou d’amour, il le serait infailliblement devenu; mais, par -bonheur, on ne peut rien ajouter à l’infini. - -Octave-Labinski sentit à cet aspect, comme s’il eût vu le spectacle le -plus terrible, ses genoux s’entre-choquer et se dérober sous lui. Sa -bouche se sécha, et l’angoisse lui étreignit la gorge comme la main -d’un Thugg; des flammes rouges tourbillonnèrent autour de ses yeux. -Cette beauté le médusait. - -Il fit un effort de courage, se disant que ces manières effarées et -stupides, convenables à un amant repoussé, seraient parfaitement -ridicules de la part d’un mari, quelque épris qu’il pût être encore de -sa femme, et il marcha assez résolûment vers la comtesse. - -«Ah! c’est vous, Olaf! comme vous rentrez tard ce soir!» dit la -comtesse sans se retourner, car sa tête était maintenue par les longues -nattes que tressaient ses femmes, et la dégageant des plis du bournous, -elle lui tendit une de ses belles mains. - -Octave-Labinski saisit cette main plus douce et plus fraîche qu’une -fleur, la porta à ses lèvres et y imprima un long, un ardent -baiser,—toute son âme se concentrait sur cette petite place. - -Nous ne savons quelle délicatesse de sensitive, quel instinct de pudeur -divine, quelle intuition irraisonnée du cœur avertit la comtesse: mais -un nuage rose couvrit subitement sa figure, son col et ses bras, qui -prirent cette teinte dont se colore sur les hautes montagnes la neige -vierge surprise par le premier baiser du soleil. Elle tressaillit et -dégagea lentement sa main, demi-fâchée, demi-honteuse; les lèvres -d’Octave lui avaient produit comme une impression de fer rouge. -Cependant elle se remit bientôt et sourit de son enfantillage. - -«Vous ne me répondez pas, cher Olaf; savez-vous qu’il y a plus de six -heures que je ne vous ai vu; vous me négligez, dit-elle d’un ton de -reproche; autrefois vous ne m’auriez pas abandonnée ainsi toute une -longue soirée. Avez-vous pensé à moi seulement? - -—Toujours, répondit Octave-Labinski. - -—Oh! non, pas toujours; je sens quand vous pensez à moi, même de loin. -Ce soir, par exemple, j’étais seule, assise à mon piano, jouant un -morceau de Weber et berçant mon ennui de musique; votre âme a voltigé -quelques minutes autour de moi dans le tourbillon sonore des notes; -puis elle s’est envolée je ne sais où sur le dernier accord, et n’est -pas revenue. Ne mentez pas, je suis sûre de ce que je dis.» - -Prascovie, en effet, ne se trompait pas; c’était le moment où chez le -docteur Balthazar Cherbonneau le comte Olaf Labinski se penchait sur -le verre d’eau magique, évoquant une image adorée de toute la force -d’une pensée fixe. A dater de là, le comte, submergé dans l’océan sans -fond du sommeil magnétique, n’avait plus eu ni idée, ni sentiment, ni -volition. - -Les femmes, ayant achevé la toilette nocturne de la comtesse, se -retirèrent; Octave-Labinski restait toujours debout, suivant Prascovie -d’un regard enflammé.—Gênée et brûlée par ce regard, la comtesse -s’enveloppa de son bournous comme la Polymnie de sa draperie. Sa tête -seule apparaissait au-dessus des plis blancs et bleus, inquiète, mais -charmante. - -Bien qu’aucune pénétration humaine n’eût pu deviner le mystérieux -déplacement d’âmes opéré par le docteur Cherbonneau au moyen de la -formule du Sannyâsi Brahmah-Logum, Prascovie ne reconnaissait pas, -dans les yeux d’Octave-Labinski, l’expression ordinaire des yeux -d’Olaf, celle d’un amour pur, calme, égal, éternel comme l’amour des -anges;—une passion terrestre incendiait ce regard, qui la troublait -et la faisait rougir.—Elle ne se rendait pas compte de ce qui s’était -passé, mais il s’était passé quelque chose. Mille suppositions étranges -lui traversèrent la pensée: n’était-elle plus pour Olaf qu’une femme -vulgaire, désirée pour sa beauté comme une courtisane? l’accord -sublime de leurs âmes avait-il été rompu par quelque dissonance -qu’elle ignorait? Olaf en aimait-il une autre? les corruptions de -Paris avaient-elles souillé ce chaste cœur? Elle se posa rapidement -ces questions sans pouvoir y répondre d’une manière satisfaisante, et -se dit qu’elle était folle; mais, au fond, elle sentait qu’elle avait -raison. Une terreur secrète l’envahissait comme si elle eût été en -présence d’un danger inconnu, mais deviné par cette seconde vue de -l’âme, à laquelle on a toujours tort de ne pas obéir. - -Elle se leva agitée et nerveuse et se dirigea vers la porte de sa -chambre à coucher. Le faux comte l’accompagna, un bras sur la taille, -comme Othello reconduit Desdemone à chaque sortie dans la pièce de -Shakspeare; mais quand elle fut sur le seuil, elle se retourna, -s’arrêta un instant, blanche et froide comme une statue, jeta un coup -d’œil effrayé au jeune homme, entra, ferma la porte vivement et poussa -le verrou. - -«Le regard d’Octave!» s’écria-t-elle en tombant à demi évanouie sur une -causeuse. Quand elle eut repris ses sens, elle se dit: «Mais comment -se fait-il que ce regard, dont je n’ai jamais oublié l’expression, -étincelle ce soir dans les yeux d’Olaf? Comment en ai-je vu la flamme -sombre et désespérée luire à travers les prunelles de mon mari? Octave -est-il mort? Est-ce son âme qui a brillé un instant devant moi comme -pour me dire adieu avant de quitter cette terre! Olaf! Olaf! si je -me suis trompée, si j’ai cédé follement à de vaines terreurs, tu me -pardonneras; mais si je t’avais accueilli ce soir, j’aurais cru me -donner à un autre.» - -La comtesse s’assura que le verrou était bien poussé, alluma la lampe -suspendue au plafond, se blottit dans son lit comme un enfant peureux -avec un sentiment d’angoisse indéfinissable, et ne s’endormit que vers -le matin: des rêves incohérents et bizarres tourmentèrent son sommeil -agité.—Des yeux ardents—les yeux d’Octave—se fixaient sur elle du -fond d’un brouillard et lui lançaient des jets de feu, pendant qu’au -pied de son lit une figure noire et sillonnée de rides se tenait -accroupie, marmottant des syllabes d’une langue inconnue; le comte Olaf -parut aussi dans ce rêve absurde, mais revêtu d’une forme qui n’était -pas la sienne. - -Nous n’essayerons pas de peindre le désappointement d’Octave lorsqu’il -se trouva en face d’une porte fermée et qu’il entendit le grincement -intérieur du verrou. Sa suprême espérance s’écroulait. Eh quoi! il -avait eu recours à des moyens terribles, étranges; il s’était livré à -un magicien, peut-être à un démon, en risquant sa vie dans ce monde -et son âme dans l’autre pour conquérir une femme qui lui échappait, -quoique livrée à lui sans défense par les sorcelleries de l’Inde. -Repoussé comme amant, il l’était encore comme mari; l’invincible pureté -de Prascovie déjouait les machinations les plus infernales. Sur le -seuil de la chambre à coucher elle lui était apparue comme un ange -blanc de Swedenborg foudroyant le mauvais esprit. - -Il ne pouvait rester toute la nuit dans cette situation ridicule; il -chercha l’appartement du comte, et au bout d’une enfilade de pièces -il en vit une où s’élevait un lit aux colonnes d’ébène, aux rideaux -de tapisserie, où parmi les ramages et les arabesques étaient brodés -des blasons. Des panoplies d’armes orientales, des cuirasses et des -casques de chevaliers atteints par le reflet d’une lampe, jetaient des -lueurs vagues dans l’ombre; un cuir de Bohême gaufré d’or miroitait -sur les murs. Trois ou quatre grands fauteuils sculptés, un bahut tout -historié de figurines complétaient cet ameublement d’un goût féodal, et -qui n’eût pas été déplacé dans la grande salle d’un manoir gothique; -ce n’était pas de la part du comte frivole imitation de la mode, mais -pieux souvenir. Cette chambre reproduisait exactement celle qu’il -habitait chez sa mère, et quoiqu’on l’eût souvent raillé—sur ce décor -de cinquième acte—il avait toujours refusé d’en changer le style. - -Octave-Labinski, épuisé de fatigues et d’émotions, se jeta sur le -lit et s’endormit en maudissant le docteur Balthazar Cherbonneau. -Heureusement, le jour lui apporta des idées plus riantes; il se promit -de se conduire désormais d’une façon plus modérée, d’éteindre son -regard, et de prendre les manières d’un mari; aidé par le valet de -chambre du comte, il fit une toilette sérieuse et se rendit d’un pas -tranquille dans la salle à manger, où madame la comtesse l’attendait -pour déjeuner. - - -X - -Octave-Labinski descendit sur les pas du valet de chambre, car il -ignorait où se trouvait la salle à manger dans cette maison dont il -paraissait le maître; la salle à manger était une vaste pièce au -rez-de-chaussée donnant sur la cour, d’un style noble et sévère, qui -tenait à la fois du manoir et de l’abbaye:—des boiseries de chêne -brun d’un ton chaud et riche, divisées en panneaux et en compartiments -symétriques, montaient jusqu’au plafond, où des poutres en saillie et -sculptées formaient des caissons hexagones coloriés en bleu et ornés -de légères arabesques d’or; dans les panneaux longs de la boiserie, -Philippe Rousseau avait peint les quatre saisons symbolisées, non pas -par des figures mythologiques, mais par des trophées de nature morte -composés de productions se rapportant à chaque époque de l’année; des -Chasses de Jadin faisaient pendant aux natures mortes de Ph. Rousseau, -et au-dessus de chaque peinture rayonnait, comme un disque de bouclier, -un immense plat de Bernard Palissy ou de Léonard de Limoges, de -porcelaine du Japon, de majolique ou de poterie arabe, au vernis irisé -par toutes les couleurs du prisme; des massacres de cerfs, des cornes -d’aurochs alternaient avec les faïences, et, aux deux bouts de la salle -de grands dressoirs, hauts comme des retables d’églises espagnoles, -élevaient leur architecture ouvragée et sculptée d’ornements à -rivaliser avec les plus beaux ouvrages de Berruguete, de Cornejo -Duque et de Verbruggen; sur leurs rayons à crémaillère brillaient -confusément l’antique argenterie de la famille des Labinski, des -aiguières aux anses chimériques, des salières à la vieille mode, des -hanaps, des coupes, des pièces de surtout contournées par la bizarre -fantaisie allemande, et dignes de tenir leur place dans le trésor de -la Voûte-Verte de Dresde. En face des argenteries antiques étincelaient -les produits merveilleux de l’orfévrerie moderne, les chefs-d’œuvre de -Wagner, de Duponchel, de Rudolphi, de Froment-Meurice; thés en vermeil -à figurines de Feuchère et de Vechte, plateaux niellés, seaux à vin de -Champagne aux anses de pampre, aux bacchanales en bas-relief; réchauds -élégants comme des trépieds de Pompéi: sans parler des cristaux de -Bohême, des verreries de Venise, des services en vieux Saxe et en vieux -Sèvres. - -Des chaises de chêne garnies de maroquin vert étaient rangées le long -des murs, et sur la table aux pieds sculptés en serre d’aigle, tombait -du plafond une lumière égale et pure tamisée par les verres blancs -dépolis garnissant le caisson central laissé vide.—Une transparente -guirlande de vigne encadrait ce panneau laiteux de ses feuillages verts. - -Sur la table, servie à la russe, les fruits entourés d’un cordon de -violettes étaient déjà posés, et les mets attendaient le couteau des -convives sous leurs cloches de métal poli, luisantes comme des casques -d’émirs; un samovar de Moscou lançait en sifflant son jet de vapeur; -deux valets, en culotte courte et en cravate blanche, se tenaient -immobiles et silencieux derrière les deux fauteuils, placés en face -l’un de l’autre, pareils à deux statues de la domesticité. - -Octave s’assimila tous ces détails d’un coup d’œil rapide pour n’être -pas involontairement préoccupé par la nouveauté d’objets qui auraient -dû lui être familiers. - -Un glissement léger sur les dalles, un froufrou de taffetas lui -fit retourner la tête. C’était la comtesse Prascovie Labinska qui -approchait et qui s’assit après lui avoir fait un petit signe amical. - -Elle portait un peignoir de soie quadrillée vert et blanc, garni d’une -ruche de même étoffe découpée en dents de loup; ses cheveux massés en -épais bandeaux sur les tempes, et roulés à la naissance de la nuque -en une torsade d’or semblable à la volute d’un chapiteau ionien, lui -composaient une coiffure aussi simple que noble, et à laquelle un -statuaire grec n’eût rien voulu changer; son teint de rose carnée était -un peu pâli par l’émotion de la veille et le sommeil agité de la nuit; -une imperceptible auréole nacrée entourait ses yeux ordinairement si -calmes et si purs; elle avait l’air fatigué et languissant; mais, ainsi -attendrie, sa beauté n’en était que plus pénétrante, elle prenait -quelque chose d’humain; la déesse se faisait femme; l’ange, reployant -ses ailes, cessait de planer. - -Plus prudent cette fois, Octave voila la flamme de ses yeux et masqua -sa muette extase d’un air indifférent. - -La comtesse allongea son petit pied chaussé d’une pantoufle en peau -mordorée, dans la laine soyeuse du tapis-gazon placé sous la table -pour neutraliser le froid contact de la mosaïque de marbre blanc et -de brocatelle de Vérone qui pavait la salle à manger, fit un léger -mouvement d’épaules comme glacée par un dernier frisson de fièvre, et, -fixant ses beaux yeux d’un bleu polaire sur le convive qu’elle prenait -pour son mari, car le jour avait fait évanouir les pressentiments, les -terreurs et les fantômes nocturnes, elle lui dit d’une voix harmonieuse -et tendre, pleine de chastes câlineries, une phrase en polonais!!! Avec -le comte elle se servait souvent de la chère langue maternelle aux -moments de douceur et d’intimité, surtout en présence des domestiques -français, à qui cet idiome était inconnu. - -Le Parisien Octave savait le latin, l’italien, l’espagnol, quelques -mots d’anglais; mais, comme tous les Gallo-Romains, il ignorait -entièrement les langues slaves.—Les chevaux de frise de consonnes -qui défendent les rares voyelles du polonais lui en eussent interdit -l’approche quand bien même il eût voulu s’y frotter.—A Florence, la -comtesse lui avait toujours parlé français ou italien, et la pensée -d’apprendre l’idiome dans lequel Mickiewicz a presque égalé Byron ne -lui était pas venue. On ne songe jamais à tout! - -A l’audition de cette phrase il se passa dans la cervelle du comte, -habitée par le _moi_ d’Octave, un très-singulier phénomène: les -sons étrangers au Parisien suivant les replis d’une oreille slave, -arrivèrent à l’endroit habituel où l’âme d’Olaf les accueillait pour -les traduire en pensées, et y évoquèrent une sorte de mémoire physique; -leur sens apparut confusément à Octave; des mots enfouis dans les -circonvolutions cérébrales, au fond des tiroirs secrets du souvenir, -se présentèrent en bourdonnant, tout prêts à la réplique; mais ces -réminiscences vagues, n’étant pas mises en communication avec l’esprit, -se dissipèrent bientôt, et tout redevint opaque. L’embarras du pauvre -amant était affreux; il n’avait pas songé à ces complications en -gantant la peau du comte Olaf Labinski, et il comprit qu’en volant la -forme d’un autre on s’exposait à de rudes déconvenues. - -Prascovie, étonnée du silence d’Octave, et croyant que, distrait par -quelque rêverie, il ne l’avait pas entendue, répéta sa phrase lentement -et d’une voix plus haute. - -S’il entendait mieux le son des mots, le faux comte n’en comprenait -pas davantage la signification; il faisait des efforts désespérés pour -deviner de quoi il pouvait s’agir; mais pour qui ne les sait pas, les -compactes langues du Nord n’ont aucune transparence, et si un Français -peut soupçonner ce que dit une Italienne, il sera comme sourd en -écoutant parler une Polonaise.—Malgré lui, une rougeur ardente couvrit -ses joues; il se mordit les lèvres, et, pour se donner une contenance, -découpa rageusement le morceau placé sur son assiette. - -«On dirait en vérité, mon cher seigneur, dit la comtesse, cette fois, -en français, que vous ne m’entendez pas, ou que vous ne me comprenez -point... - -—En effet, balbutia Octave-Labinski, ne sachant trop ce qu’il -disait... cette diable de langue est si difficile! - -—Difficile! oui, peut-être pour des étrangers, mais pour celui qui -l’a bégayée sur les genoux de sa mère, elle jaillit des lèvres comme le -souffle de la vie, comme l’effluve même de la pensée. - -—Oui, sans doute, mais il y a des moments où il me semble que je ne la -sais plus. - -—Que contez-vous là, Olaf? quoi! vous l’auriez oubliée, la langue -de vos aïeux, la langue de la sainte patrie, la langue qui vous fait -reconnaître vos frères parmi les hommes, et, ajouta-t-elle plus bas, la -langue dans laquelle vous m’avez dit la première fois que vous m’aimiez! - -—L’habitude de me servir d’un autre idiome...» hasarda Octave-Labinski -à bout de raisons. - -«Olaf, répliqua la comtesse d’un ton de reproche, je vois que Paris -vous a gâté; j’avais raison de ne pas vouloir y venir. Qui m’eût dit -que lorsque le noble comte Labinski retournerait dans ses terres, il ne -saurait plus répondre aux félicitations de ses vassaux?» - -Le charmant visage de Prascovie prit une expression douloureuse; pour -la première fois la tristesse jeta son ombre sur ce front pur comme -celui d’un ange; ce singulier oubli la froissait au plus tendre de -l’âme, et lui paraissait presque une trahison. - -Le reste du déjeuner se passa silencieusement: Prascovie boudait -celui qu’elle prenait pour le comte. Octave était au supplice, car -il craignait d’autres questions qu’il eût été forcé de laisser sans -réponse. - -La comtesse se leva et rentra dans ses appartements. - -Octave, resté seul, jouait avec le manche d’un couteau qu’il avait -envie de se planter au cœur, car sa position était intolérable: il -avait compté sur une surprise, et maintenant il se trouvait engagé dans -les méandres sans issue pour lui d’une existence qu’il ne connaissait -pas: en prenant son corps au comte Olaf Labinski, il eût fallu lui -dérober aussi ses notions antérieures, les langues qu’il possédait, ses -souvenirs d’enfance, les mille détails intimes qui composent le _moi_ -d’un homme, les rapports liant son existence aux autres existences: et -pour cela tout le savoir du docteur Balthazar Cherbonneau n’eût pas -suffi. Quelle rage! être dans ce paradis dont il osait à peine regarder -le seuil de loin; habiter sous le même toit que Prascovie, la voir, lui -parler, baiser sa belle main avec les lèvres mêmes de son mari, et ne -pouvoir tromper sa pudeur céleste, et se trahir à chaque instant par -quelque inexplicable stupidité! «Il était écrit là-haut que Prascovie -ne m’aimerait jamais! Pourtant j’ai fait le plus grand sacrifice auquel -puisse descendre l’orgueil humain: j’ai renoncé à mon _moi_ et consenti -à profiter sous une forme étrangère de caresses destinées à un autre!» - -Il en était là de son monologue quand un groom s’inclina devant lui -avec tous les signes du plus profond respect, en lui demandant quel -cheval il monterait aujourd’hui... - -Voyant qu’il ne répondait pas, le groom se hasarda, tout effrayé d’une -telle hardiesse, à murmurer: - -«Vultur ou Rustem? ils ne sont pas sortis depuis huit jours. - -—Rustem,» répondit Octave-Labinski, comme il eût dit Vultur, mais le -dernier nom s’était accroché à son esprit distrait. - -Il s’habilla de cheval et partit pour le bois de Boulogne, voulant -faire prendre un bain d’air à son exaltation nerveuse. - -Rustem, bête magnifique de la race Nedji, qui portait sur son poitrail, -dans un sachet oriental de velours brodé d’or, ses titres de noblesse -remontant aux premières années de l’hégire, n’avait pas besoin d’être -excité. Il semblait comprendre la pensée de celui qui le montait, et -dès qu’il eut quitté le pavé et pris la terre, il partit comme une -flèche sans qu’Octave lui fît sentir l’éperon. Après deux heures d’une -course furieuse, le cavalier et la bête rentrèrent à l’hôtel, l’un -calmé, l’autre fumant et les naseaux rouges. - -Le comte supposé entra chez la comtesse, qu’il trouva dans son -salon, vêtue d’une robe de taffetas blanc à volants étagés jusqu’à -la ceinture, un nœud de rubans au coin de l’oreille, car c’était -précisément le jeudi,—le jour où elle restait chez elle et recevait -ses visites. - -«Eh bien, lui dit-elle avec un gracieux sourire, car la bouderie ne -pouvait rester longtemps sur ses belles lèvres, avez-vous rattrapé -votre mémoire en courant dans les allées du bois? - -—Mon Dieu, non, ma chère, répondit Octave Labinski; mais il faut que -je vous fasse une confidence. - -—Ne connais-je pas d’avance toutes vos pensées? ne sommes-nous plus -transparents l’un pour l’autre? - -—Hier, je suis allé chez ce médecin dont on parle tant. - -—Oui, le docteur Balthazar Cherbonneau, qui a fait un long séjour -aux Indes et a, dit-on, appris des brahmes une foule de secrets plus -merveilleux les uns que les autres.—Vous vouliez même m’emmener; -mais je ne suis pas curieuse,—car je sais que vous m’aimez, et cette -science me suffit. - -—Il a fait devant moi des expériences si étranges, opéré de tels -prodiges, que j’en ai l’esprit troublé encore. Cet homme bizarre, -qui dispose d’un pouvoir irrésistible, m’a plongé dans un sommeil -magnétique si profond, qu’à mon réveil je ne me suis plus trouvé les -mêmes facultés: j’avais perdu la mémoire de bien des choses; le passé -flottait dans un brouillard confus: seul, mon amour pour vous était -demeuré intact. - -—Vous avez eu tort, Olaf, de vous soumettre à l’influence de ce -docteur. Dieu, qui a créé l’âme, a le droit d’y toucher; mais l’homme, -en l’essayant, commet une action impie, dit d’un ton grave la comtesse -Prascovie Labinska.—J’espère que vous n’y retournerez plus, et que, -lorsque je vous dirai quelque chose d’aimable—en polonais,—vous me -comprendrez comme autrefois.» - -Octave, pendant sa promenade à cheval, avait imaginé cette excuse de -magnétisme pour pallier les bévues qu’il ne pouvait manquer d’entasser -dans son existence nouvelle; mais il n’était pas au bout de ses -peines.—Un domestique, ouvrant le battant de la porte, annonça un -visiteur. - -«M. Octave de Saville.» - -Quoiqu’il dût s’attendre un jour ou l’autre à cette rencontre, le -véritable Octave pâlit à ces simples mots comme si la trompette du -jugement dernier lui eût brusquement éclaté à l’oreille. Il eut besoin -de faire appel à tout son courage et de se dire qu’il avait l’avantage -de la situation pour ne pas chanceler; instinctivement il enfonça ses -doigts dans le dos d’une causeuse, et réussit ainsi à se maintenir -debout avec une apparence ferme et tranquille. - -Le comte Olaf, revêtu de l’apparence d’Octave, s’avança vers la -comtesse qu’il salua profondément. - -«M. le comte Labinski... M. Octave de Saville...» fit la comtesse -Labinska en présentant les gentilshommes l’un à l’autre. - -Les deux hommes se saluèrent froidement en se lançant des regards -fauves à travers le masque de marbre de la politesse mondaine, qui -recouvre parfois tant d’atroces passions. - -«Vous m’avez tenu rigueur depuis Florence, monsieur Octave, dit la -comtesse d’une voix amicale et familière, et j’avais peur de quitter -Paris sans vous voir.—Vous étiez plus assidu à la villa Salviati, et -vous comptiez alors parmi mes fidèles. - -—Madame, répondit d’un ton contraint le faux Octave, j’ai voyagé, j’ai -été souffrant, malade même, et, en recevant votre gracieuse invitation, -je me suis demandé si j’en profiterais, car il ne faut pas être égoïste -et abuser de l’indulgence qu’on veut bien avoir pour un ennuyeux. - -—Ennuyé peut-être; ennuyeux, non, répliqua la comtesse; vous avez -toujours été mélancolique,—mais un de vos poëtes ne dit-il pas de la -mélancolie: - - Après l’oisiveté, c’est le meilleur des maux. - -—C’est un bruit que font courir les gens heureux pour se dispenser de -plaindre ceux qui souffrent, dit Olaf-de Saville.» - -La comtesse jeta un regard d’une ineffable douceur sur le comte, -enfermé dans la forme d’Octave, comme pour lui demander pardon de -l’amour qu’elle lui avait involontairement inspiré. - -«Vous me croyez plus frivole que je ne suis; toute douleur vraie a -ma pitié, et, si je ne puis la soulager, j’y sais compatir.—Je vous -aurais voulu heureux, cher monsieur Octave; mais pourquoi vous êtes -vous cloîtré dans votre tristesse, refusant obstinément la vie qui -venait à vous avec ses bonheurs, ses enchantements et ses devoirs? -Pourquoi avez-vous refusé l’amitié que je vous offrais?» - -Ces phrases si simples et si franches impressionnaient diversement -les deux auditeurs.—Octave y entendait la confirmation de la sentence -prononcée au jardin Salviati, par cette belle bouche que jamais ne -souilla le mensonge; Olaf y puisait une preuve de plus de l’inaltérable -vertu de la femme, qui ne pouvait succomber que par un artifice -diabolique. Aussi une rage subite s’empara de lui en voyant son spectre -animé par une autre âme installé dans sa propre maison, et il s’élança -à la gorge du faux comte. - -«Voleur, brigand, scélérat, rends-moi ma peau!» - -A cette action si extraordinaire, la comtesse se pendit à la sonnette, -des laquais emportèrent le comte. - -«Ce pauvre Octave est devenu fou!» dit Prascovie pendant qu’on emmenait -Olaf, qui se débattait vainement. - -«Oui, répondit le véritable Octave, fou d’amour! Comtesse, vous êtes -décidément trop belle!» - - -XI - -Deux heures après cette scène, le faux comte reçut du vrai une lettre -fermée avec le cachet d’Octave de Saville,—le malheureux dépossédé -n’en avait pas d’autres à sa disposition. Cela produisit un effet -bizarre à l’usurpateur de l’entité d’Olaf Labinski de décacheter une -missive scellée de ses armes, mais tout devait être singulier dans -cette position anormale. - -La lettre contenait les lignes suivantes, tracées d’une main contrainte -et d’une écriture qui semblait contrefaite, car Olaf n’avait pas -l’habitude d’écrire avec les doigts d’Octave: - -«Lue par tout autre que par vous, cette lettre paraîtrait datée des -Petites-Maisons, mais vous me comprendrez. Un concours inexplicable -de circonstances fatales, qui ne se sont peut-être jamais produites -depuis que la terre tourne autour du soleil, me force à une action que -nul homme n’a faite. Je m’écris à moi-même et mets sur cette adresse -un nom qui est le mien, un nom que vous m’avez volé avec ma personne. -De quelles machinations ténébreuses suis-je victime, dans quel cercle -d’illusions infernales ai-je mis le pied, je l’ignore;—vous le savez, -sans doute. Ce secret, si vous n’êtes point un lâche, le canon de mon -pistolet ou la pointe de mon épée vous le demandera sur un terrain où -tout homme honorable ou infâme répond aux questions qu’on lui pose; il -faut que demain l’un de nous ait cessé de voir la lumière du ciel. Ce -large univers est maintenant trop étroit pour nous deux:—je tuerai -mon corps habité par votre esprit imposteur ou vous tuerez le vôtre, -où mon âme s’indigne d’être emprisonnée.—N’essayez pas de me faire -passer pour fou,—j’aurai le courage d’être raisonnable, et, partout -où je vous rencontrerai, je vous insulterai avec une politesse de -gentilhomme, avec un sang-froid de diplomate; les moustaches de M. -le comte Olaf Labinski peuvent déplaire à M. Octave de Saville, et -tous les jours on se marche sur le pied à la sortie de l’Opéra, mais -j’espère que mes phrases, bien qu’obscures, n’auront aucune ambiguïté -pour vous, et que mes témoins s’entendront parfaitement avec les vôtres -pour l’heure, le lieu et les conditions du combat.» - -Cette lettre jeta Octave dans une grande perplexité. Il ne pouvait -refuser le cartel du comte, et cependant il lui répugnait de se -battre avec lui-même, car il avait gardé pour son ancienne enveloppe -une certaine tendresse. L’idée d’être obligé à ce combat par quelque -outrage éclatant le fit se décider pour l’acceptation, quoique, à la -rigueur, il pût mettre à son adversaire la camisole de force de la -folie et lui arrêter ainsi le bras, mais ce moyen violent répugnait -à sa délicatesse. Si, entraîné par une passion inéluctable, il avait -commis un acte répréhensible et caché l’amant sous le masque de l’époux -pour triompher d’une vertu au-dessus de toutes les séductions, il -n’était pas pourtant un homme sans honneur et sans courage; ce parti -extrême, il ne l’avait d’ailleurs pris qu’après trois ans de luttes et -de souffrances, au moment où sa vie, consumée par l’amour, allait lui -échapper. Il ne connaissait pas le comte; il n’était pas son ami; il ne -lui devait rien, et il avait profité du moyen hasardeux que lui offrait -le docteur Balthazar Cherbonneau. - -Où prendre des témoins? sans doute parmi les amis du comte; mais -Octave, depuis un jour qu’il habitait l’hôtel, n’avait pu se lier avec -eux. - -Sur la cheminée s’arrondissaient deux coupes de céladon craquelé, dont -les anses étaient formées par des dragons d’or. L’une contenait des -bagues, des épingles, des cachets et autres menus bijoux;—l’autre des -cartes de visite où, sous des couronnes de duc, de marquis, de comte, -en gothique, en ronde, en anglaise, étaient inscrits par des graveurs -habiles une foule de noms polonais, russes, hongrois, allemands, -italiens, espagnols, attestant l’existence voyageuse du comte, qui -avait des amis dans tous les pays. - -Octave en prit deux au hasard: le comte Zamoieczki et le marquis de -Sepulveda.—Il ordonna d’atteler et se fit conduire chez eux. Il les -trouva l’un et l’autre. Ils ne parurent pas surpris de la requête de -celui qu’ils prenaient pour le comte Olaf Labinski.—Totalement dénués -de la sensibilité des témoins bourgeois, ils ne demandèrent pas si -l’affaire pouvait s’arranger et gardèrent un silence de bon goût sur le -motif de la querelle, en parfaits gentilshommes qu’ils étaient. - -De son côté, le comte véritable, ou, si vous l’aimez mieux, le faux -Octave, était en proie à un embarras pareil; il se souvint d’Alfred -Humbert et de Gustave Raimbault, au déjeuner duquel il avait refusé -d’assister, et il les décida à le servir en cette rencontre.—Les deux -jeunes gens marquèrent quelque étonnement de voir engager dans un duel -leur ami, qui depuis un an n’avait presque pas quitté sa chambre, -et dont ils savaient l’humeur plus pacifique que batailleuse; mais, -lorsqu’il leur eut dit qu’il s’agissait d’un combat à mort pour un -motif qui ne devait pas être révélé, ils ne firent plus d’objections et -se rendirent à l’hôtel Labinski. - -Les conditions furent bientôt réglées. Une pièce d’or jetée en l’air -décida de l’arme, les adversaires ayant déclaré que l’épée ou le -pistolet leur convenait également. On devait se rendre au bois de -Boulogne à six heures du matin dans l’avenue des Poteaux, près de ce -toit de chaume soutenu par des piliers rustiques, à cette place libre -d’arbres où le sable tassé présente une arène propre à ces sortes de -combats. - -Lorsque tout fut convenu, il était près de minuit, et Octave se dirigea -vers la porte de l’appartement de Prascovie. Le verrou était tiré comme -la veille, et la voix moqueuse de la comtesse lui jeta cette raillerie -à travers la porte: - -«Revenez quand vous saurez le polonais, je suis trop patriote pour -recevoir un étranger chez moi.» - -Le matin, le docteur Cherbonneau, qu’Octave avait prévenu, arriva -portant une trousse d’instruments de chirurgie et un paquet de -bandelettes.—Ils montèrent ensemble en voiture. MM. Zamoieczki et de -Sepulveda suivaient dans leur coupé. - -«Eh bien, mon cher Octave, dit le docteur, l’aventure tourne donc déjà -au tragique? J’aurais dû laisser dormir le comte dans votre corps une -huitaine de jours sur mon divan. J’ai prolongé au delà de cette limite -des sommeils magnétiques. Mais on a beau avoir étudié la sagesse chez -les brahmes, les pandits et les sanniâsys de l’Inde, on oublie toujours -quelque chose, et il se trouve des imperfections au plan le mieux -combiné. Mais comment la comtesse Prascovie a-t-elle accueilli son -amoureux de Florence ainsi déguisé? - -—Je crois, répondit Octave, qu’elle m’a reconnu malgré ma -métamorphose, ou bien c’est son ange gardien qui lui a soufflé à -l’oreille de se méfier de moi; je l’ai trouvée aussi chaste, aussi -froide, aussi pure que la neige du pôle. Sous une forme aimée, son âme -exquise devinait sans doute une âme étrangère.—Je vous disais bien -que vous ne pouviez rien pour moi; je suis plus malheureux encore que -lorsque vous m’avez fait votre première visite. - -—Qui pourrait assigner une borne aux facultés de l’âme, dit le docteur -Balthazar Cherbonneau d’un air pensif, surtout lorsqu’elle n’est -altérée par aucune pensée terrestre, souillée par aucun limon humain, -et se maintient telle qu’elle est sortie des mains du Créateur dans la -lumière, la contemplation de l’amour?—Oui, vous avez raison, elle vous -a reconnu; son angélique pudeur a frissonné sous le regard du désir et, -par instinct, s’est voilée de ses ailes blanches. Je vous plains, mon -pauvre Octave! votre mal est en effet irrémédiable.—Si nous étions au -moyen âge, je vous dirais: Entrez dans un cloître. - -—J’y ai souvent pensé,» répondit Octave. - -On était arrivé.—Le coupé du faux Octave stationnait déjà à l’endroit -désigné. - -Le bois présentait à cette heure matinale un aspect véritablement -pittoresque que la fashion lui fait perdre dans la journée: l’on -était à ce point de l’été où le soleil n’a pas encore eu le temps -d’assombrir le vert du feuillage; des teintes fraîches, transparentes, -lavées par la rosée de la nuit, nuançaient les massifs, et il s’en -dégageait un parfum de jeune végétation. Les arbres, à cet endroit, -sont particulièrement beaux, soit qu’ils aient rencontré un terrain -plus favorable, soit qu’ils survivent seuls d’une plantation ancienne, -leurs troncs vigoureux, plaqués de mousse ou satinés d’une écorce -d’argent, s’agrafent au sol par des racines noueuses, projettent des -branches aux coudes bizarres, et pourraient servir de modèles aux -études des peintres et des décorateurs qui vont bien loin en chercher -de moins remarquables. Quelques oiseaux que les bruits du jour font -taire pépiaient gaiement sous la feuillée; un lapin furtif traversait -en trois bonds le sable de l’allée et courait se cacher dans l’herbe, -effrayé du bruit des roues. - -Ces poésies de la nature surprise en déshabillé occupaient peu, comme -vous le pensez, les deux adversaires et leurs témoins. - -La vue du docteur Cherbonneau fit une impression désagréable sur le -comte Olaf Labinski; mais il se remit bien vite. - -L’on mesura les épées, l’on assigna les places aux combattants, qui, -après avoir mis habit bas, tombèrent en garde pointe contre pointe. - -Les témoins crièrent: «Allez!» - -Dans tout duel, quel que soit l’acharnement des adversaires, il y a un -moment d’immobilité solennelle; chaque combattant étudie son ennemi -en silence et fait son plan, méditant l’attaque et se préparant à la -riposte; puis les épées se cherchent, s’agacent, se tâtent pour ainsi -dire sans se quitter: cela dure quelques secondes, qui paraissent des -minutes, des heures, à l’anxiété des assistants. - -Ici, les conditions du duel, en apparence ordinaires pour les -spectateurs, étaient si étranges pour les combattants, qu’ils restèrent -ainsi en garde plus longtemps que de coutume. En effet, chacun avait -devant soi son propre corps et devait enfoncer l’acier dans une chair -qui lui appartenait encore la veille.—Le combat se compliquait d’une -sorte de suicide non prévue, et, quoique braves tous deux, Octave et le -comte éprouvaient une instinctive horreur à se trouver l’épée à la main -en face de leurs fantômes et prêts à fondre sur eux-mêmes. - -Les témoins impatientés allaient crier encore une fois: «Messieurs, -mais allez donc!» lorsque les fers se froissèrent enfin sur leurs -carres. - -Quelques attaques furent parées avec prestesse de part et d’autre. - -Le comte, grâce à son éducation militaire, était un habile tireur; il -avait moucheté le plastron des maîtres les plus célèbres; mais, s’il -possédait toujours la théorie, il n’avait plus pour l’exécution ce -bras nerveux habitué à tailler des croupières aux Mourides de Schamyl; -c’était le faible poignet d’Octave qui tenait son épée. - -Au contraire, Octave, dans le corps du comte, se trouvait une vigueur -inconnue, et, quoique moins savant, il écartait toujours de sa poitrine -le fer qui la cherchait. - -Vainement Olaf s’efforçait d’atteindre son adversaire et risquait des -bottes hasardeuses. Octave, plus froid et plus ferme, déjouait toutes -les feintes. - -La colère commençait à s’emparer du comte, dont le jeu devenait nerveux -et désordonné. Quitte à rester Octave de Saville, il voulait tuer ce -corps imposteur qui pouvait tromper Prascovie, pensée qui le jetait en -d’inexprimables rages. - -Au risque de se faire transpercer, il essaya un coup droit pour -arriver, à travers son propre corps, à l’âme et à la vie de son rival; -mais l’épée d’Octave se lia autour de la sienne avec un mouvement si -preste, si sec, si irrésistible, que le fer, arraché de son poing, -jaillit en l’air et alla tomber quelques pas plus loin. - -La vie d’Olaf était à la discrétion d’Octave: il n’avait qu’à se fendre -pour le percer de part en part.—La figure du comte se crispa, non -qu’il eût peur de la mort, mais il pensait qu’il allait laisser sa -femme à ce voleur de corps, que rien désormais ne pourrait démasquer. - -Octave, loin de profiter de son avantage, jeta son épée, et, faisant -signe aux témoins de ne pas intervenir, marcha vers le comte stupéfait, -qu’il prit par le bras et qu’il entraîna dans l’épaisseur du bois. - -«Que me voulez-vous? dit le comte. Pourquoi ne pas me tuer lorsque vous -pouvez le faire? Pourquoi ne pas continuer le combat, après m’avoir -laissé reprendre mon épée, s’il vous répugnait de frapper un homme sans -armes? Vous savez bien que le soleil ne doit pas projeter ensemble nos -deux ombres sur le sable, et qu’il faut que la terre absorbe l’un de -nous. - -—Écoutez-moi patiemment, répondit Octave. Votre bonheur est entre mes -mains. Je puis garder toujours ce corps où je loge aujourd’hui et qui -vous appartient en propriété légitime: je me plais à le reconnaître -maintenant qu’il n’y a pas de témoins près de nous, et que les oiseaux -seuls, qui n’iront pas le redire, peuvent nous entendre; si nous -recommençons le duel, je vous tuerai. Le comte Olaf Labinski, que -je représente du moins mal que je peux, est plus fort à l’escrime -qu’Octave de Saville, dont vous avez maintenant la figure, et que je -serai forcé, bien à regret, de supprimer; et cette mort, quoique non -réelle, puisque mon âme y survivrait, désolerait ma mère.» - -Le comte, reconnaissant la vérité de ces observations, garda un silence -qui ressemblait à une sorte d’acquiescement. - -«Jamais, continua Octave, vous ne parviendrez, si je m’y oppose, à -vous réintégrer dans votre individualité; vous voyez à quoi ont abouti -vos deux essais. D’autres tentatives vous feraient prendre pour un -monomane. Personne ne croira un mot de vos allégations, et, lorsque -vous prétendrez être le comte Olaf Labinski, tout le monde vous -éclatera de rire au nez, comme vous avez déjà pu vous en convaincre. On -vous enfermera, et vous passerez le reste de votre vie à protester sous -les douches que vous êtes effectivement l’époux de la belle comtesse -Prascovie Labinska. Les âmes compatissantes diront en vous entendant: -Ce pauvre Octave! Vous serez méconnu comme le Chabert de Balzac, qui -voulait prouver qu’il n’était pas mort.» - -Cela était si mathématiquement vrai, que le comte abattu laissa tomber -sa tête sur sa poitrine. - -«Puisque vous êtes pour le moment Octave de Saville, vous avez sans -doute fouillé ses tiroirs, feuilleté ses papiers; et vous n’ignorez -pas qu’il nourrit depuis trois ans pour la comtesse Prascovie Labinska -un amour éperdu, sans espoir, qu’il a vainement tenté de s’arracher du -cœur et qui ne s’en ira qu’avec sa vie, s’il ne le suit pas encore dans -la tombe. - -—Oui, je le sais, fit le comte en se mordant les lèvres. - -—Eh bien, pour parvenir à elle j’ai employé un moyen horrible, -effrayant, et qu’une passion délirante pouvait seule risquer; le -docteur Cherbonneau a tenté pour moi une œuvre à faire reculer les -thaumaturges de tous les pays et de tous les siècles. Après nous avoir -tous deux plongés dans le sommeil, il a fait magnétiquement changer nos -âmes d’enveloppe. Miracle inutile! Je vais vous rendre votre corps: -Prascovie ne m’aime pas! Dans la forme de l’époux elle a reconnu l’âme -de l’amant; son regard s’est glacé sur le seuil de la chambre conjugale -comme au jardin de la villa Salviati.» - -Un chagrin si vrai se trahissait dans l’accent d’Octave, que le comte -ajouta foi à ses paroles. - -«Je suis un amoureux, ajouta Octave en souriant, et non pas un voleur; -et, puisque le seul bien que j’aie désiré sur cette terre ne peut -m’appartenir, je ne vois pas pourquoi je garderai vos titres, vos -châteaux, vos terres, votre argent, vos chevaux, vos armes.—Allons, -donnez-moi le bras, ayons l’air réconciliés, remercions nos témoins, -prenons avec nous le docteur Cherbonneau, et retournons au laboratoire -magique d’où nous sommes sortis transfigurés; le vieux brahme saura -bien défaire ce qu’il a fait.» - -«Messieurs, dit Octave, soutenant pour quelques minutes encore le -rôle du comte Olaf Labinski, nous avons échangé, mon adversaire et -moi, des explications confidentielles qui rendent la continuation du -combat inutile. Rien n’éclaircit les idées entre honnêtes gens comme de -froisser un peu le fer.» - -MM. Zamoieczki et Sepulveda remontèrent dans leur voiture. Alfred -Humbert et Gustave Raimbaud regagnèrent leur coupé.—Le comte Olaf -Labinski, Octave de Saville et le docteur Balthazar se dirigèrent grand -train vers la rue du Regard. - - -XII - -Pendant le trajet du bois de Boulogne à la rue du Regard, Octave de -Saville dit au docteur Cherbonneau: - -«Mon cher docteur, je vais mettre encore une fois votre science à -l’épreuve: il faut réintégrer nos âmes chacune dans son domicile -habituel.—Cela ne doit pas vous être difficile; j’espère que M. le -comte Labinski ne vous en voudra pas pour lui avoir fait changer un -palais contre une chaumière et loger quelques heures sa personnalité -brillante dans mon pauvre individu. Vous possédez d’ailleurs une -puissance à ne craindre aucune vengeance.» - -Après avoir fait un signe d’acquiescement, le docteur Balthazar -Cherbonneau dit: «L’opération sera beaucoup plus simple cette -fois-ci que l’autre; les imperceptibles filaments qui retiennent -l’âme au corps ont été brisés récemment chez vous et n’ont pas eu -le temps de se renouer, et vos volontés ne feront pas cet obstacle -qu’oppose au magnétiseur la résistance instinctive du magnétisé. M. -le comte pardonnera sans doute à un vieux savant comme moi de n’avoir -pu résister au plaisir de pratiquer une expérience pour laquelle -on ne trouve pas beaucoup de sujets, puisque cette tentative n’a -servi d’ailleurs qu’à confirmer avec éclat une vertu qui pousse la -délicatesse jusqu’à la divination, et triomphe là où toute autre eût -succombé. Vous regarderez, si vous voulez, comme un rêve bizarre cette -transformation passagère, et peut-être plus tard ne serez-vous pas -fâché d’avoir éprouvé cette sensation étrange que très-peu d’hommes -ont connue, celle d’avoir habité deux corps.—La métempsychose n’est -pas une doctrine nouvelle; mais, avant de transmigrer dans une autre -existence, les âmes boivent la coupe d’oubli, et tout le monde ne peut -pas, comme Pythagore, se souvenir d’avoir assisté à la guerre de Troie. - -—Le bienfait de me réinstaller dans mon individualité, répondit -poliment le comte, équivaut au désagrément d’en avoir été exproprié, -cela soit dit sans aucune mauvaise intention pour M. Octave de Saville -que je suis encore et que je vais cesser d’être.» - -Octave sourit avec les lèvres du comte Labinski à cette phrase, qui -n’arrivait à son adresse qu’à travers une enveloppe étrangère, et le -silence s’établit entre ces trois personnages, à qui leur situation -anormale rendait toute conversation difficile. - -Le pauvre Octave songeait à son espoir évanoui, et ses pensées -n’étaient pas, il faut l’avouer, précisément couleur de rose. Comme -tous les amants rebutés, il se demandait encore pourquoi il n’était -pas aimé—comme si l’amour avait un pourquoi! la seule raison qu’on en -puisse donner est le _parce que_, réponse logique dans son laconisme -entêté, que les femmes opposent à toutes les questions embarrassantes. -Cependant il se reconnaissait vaincu et sentait que le ressort de la -vie, retendu chez lui un instant par le docteur Cherbonneau, était de -nouveau brisé et bruissait dans son cœur comme celui d’une montre qu’on -a laissée tomber à terre. Octave n’aurait pas voulu causer à sa mère -le chagrin de son suicide, et il cherchait un endroit où s’éteindre -silencieusement de son chagrin inconnu sous le nom scientifique d’une -maladie plausible. S’il eût été peintre, poëte ou musicien, il aurait -cristallisé sa douleur en chefs-d’œuvre, et Prascovie vêtue de blanc, -couronnée d’étoiles, pareille à la Béatrice de Dante, aurait plané -sur son inspiration comme un ange lumineux; mais, nous l’avons dit -en commençant cette histoire, bien qu’instruit et distingué, Octave -n’était pas un de ces esprits d’élite qui impriment sur ce monde la -trace de leur passage. Ame obscurément sublime, il ne savait qu’aimer -et mourir. - -La voiture entra dans la cour du vieil hôtel de la rue du Regard, cour -au pavé serti d’herbe verte où les pas des visiteurs avaient frayé un -chemin et que les hautes murailles grises des constructions inondaient -d’ombres froides comme celles qui tombent des arcades d’un cloître: -le Silence et l’Immobilité veillaient sur le seuil comme deux statues -invisibles pour protéger la méditation du savant. - -Octave et le comte descendirent, et le docteur franchit le marchepied -d’un pas plus leste qu’on n’aurait pu l’attendre de son âge et sans -s’appuyer au bras que le valet de pied lui présentait avec cette -politesse que les laquais de grande maison affectent pour les personnes -faibles ou âgées. - -Dès que les doubles portes se furent refermées sur eux, Olaf et Octave -se sentirent enveloppés par cette chaude atmosphère qui rappelait au -docteur celle de l’Inde et où seulement il pouvait respirer à l’aise, -mais qui suffoquait presque les gens qui n’avaient pas été comme lui -torréfiés trente ans aux soleils tropicaux. Les incarnations de Wishnou -grimaçaient toujours dans leurs cadres, plus bizarres au jour qu’à -la lumière; Shiva, le dieu bleu, ricanait sur son socle, et Dourga, -mordant sa lèvre calleuse de ses dents de sanglier, semblait agiter -son chapelet de crânes. Le logis gardait son impression mystérieuse et -magique. - -Le docteur Balthazar Cherbonneau conduisit ses deux sujets dans la -pièce où s’était opérée la première transformation; il fit tourner le -disque de verre de la machine électrique, agita les tiges de fer du -baquet mesmérien, ouvrit les bouches de chaleur de façon à faire monter -rapidement la température, lut deux ou trois lignes sur des papyrus -si anciens qu’ils ressemblaient à de vieilles écorces prêtes à tomber -en poussière, et, lorsque quelques minutes furent écoulées, il dit à -Octave et au comte: - -«Messieurs, je suis à vous; voulez-vous que nous commencions?» - -Pendant que le docteur se livrait à ces préparatifs, des réflexions -inquiétantes passaient par la tête du comte. - -«Lorsque je serai endormi, que va faire de mon âme ce vieux magicien -à figure de macaque qui pourrait bien être le diable en personne?—La -restituera-t-il à mon corps ou l’emportera-t-il en enfer avec lui? -Cet échange qui doit me rendre mon bien n’est-il qu’un nouveau piége, -une combinaison machiavélique pour quelque sorcellerie dont le but -m’échappe? Pourtant, ma position ne saurait guère empirer. Octave -possède mon corps, et, comme il le disait très-bien ce matin, en le -réclamant sous ma figure actuelle je me ferais enfermer comme fou. -S’il avait voulu se débarrasser définitivement de moi, il n’avait -qu’à pousser la pointe de son épée; j’étais désarmé, à sa merci; la -justice des hommes n’avait rien à y voir; les formes du duel étaient -parfaitement régulières et tout s’était passé selon l’usage.—Allons! -pensons à Prascovie, et pas de terreur enfantine! Essayons du seul -moyen qui me reste de la reconquérir!» - -Et il prit comme Octave la tige de fer que le docteur Balthazar -Cherbonneau lui présentait. - -Fulgurés par les conducteurs de métal chargés à outrance de -fluide magnétique, les deux jeunes gens tombèrent bientôt dans un -anéantissement si profond qu’il eût ressemblé à la mort pour toute -personne non prévenue: le docteur fit les passes, accomplit les -rites, prononça les syllabes comme la première fois, et bientôt deux -petites étincelles apparurent au-dessus d’Octave et du comte avec un -tremblement lumineux; le docteur reconduisit à sa demeure primitive -l’âme du comte Olaf Labinski, qui suivit d’un vol empressé le geste du -magnétiseur. - -Pendant ce temps, l’âme d’Octave s’éloignait lentement du corps d’Olaf, -et, au lieu de rejoindre le sien, s’élevait, s’élevait comme toute -joyeuse d’être libre, et ne paraissait pas se soucier de rentrer dans -sa prison. Le docteur se sentit pris de pitié pour cette Psyché qui -palpitait des ailes, et se demanda si c’était un bienfait de la ramener -vers cette vallée de misère. Pendant cette minute d’hésitation, l’âme -montait toujours. Se rappelant son rôle, M. Cherbonneau répéta de -l’accent le plus impérieux l’irrésistible monosyllabe et fit une passe -fulgurante de volonté; la petite lueur tremblotante était déjà hors du -cercle d’attraction, et, traversant la vitre supérieure de la croisée, -elle disparut. - -Le docteur cessa des efforts qu’il savait superflus et réveilla le -comte, qui, en se voyant dans un miroir avec ses traits habituels, -poussa un cri de joie, jeta un coup d’œil sur le corps toujours -immobile d’Octave comme pour se prouver qu’il était bien définitivement -débarrassé de cette enveloppe, et s’élança dehors, après avoir salué de -la main M. Balthazar Cherbonneau. - -Quelques instants après, le roulement sourd d’une voiture sous la voûte -se fit entendre, et le docteur Balthazar Cherbonneau resta seul face à -face avec le cadavre d’Octave de Saville. - -«Par la trompe de Ganésa! s’écria l’élève du brahme d’Elephanta -lorsque le comte fut parti, voilà une fâcheuse affaire; j’ai ouvert -la porte de la cage, l’oiseau s’est envolé, et le voilà déjà hors de -la sphère de ce monde, si loin que le sannyâsi Brahma-Logum lui-même -ne le rattraperait pas; je reste avec un corps sur les bras. Je puis -bien le dissoudre dans un bain corrosif si énergique qu’il n’en -resterait pas un atome appréciable, ou en faire en quelques heures une -momie de Pharaon pareille à celles qu’enferment ces boîtes bariolées -d’hiéroglyphes; mais on commencerait des enquêtes, on fouillerait mon -logis, on ouvrirait mes caisses, on me ferait subir toutes sortes -d’interrogatoires ennuyeux...» - -Ici, une idée lumineuse traversa l’esprit du docteur; il saisit une -plume et traça rapidement quelques lignes sur une feuille de papier -qu’il serra dans le tiroir de sa table. - -Le papier contenait ces mots: - -«N’ayant ni parents, ni collatéraux, je lègue tous mes biens à M. -Octave de Saville, pour qui j’ai une affection particulière,—à la -charge de payer un legs de cent mille francs à l’hôpital brahminique -de Ceylan, pour les animaux vieux, fatigués ou malades, de servir -douze cents francs de rente viagère à mon domestique indien et à mon -domestique anglais, et de remettre à la bibliothèque Mazarine le -manuscrit des lois de Manou.» - -Ce testament fait à un mort par un vivant n’est pas une des choses les -moins bizarres de ce conte invraisemblable et pourtant réel; mais cette -singularité va s’expliquer sur-le-champ. - -Le docteur toucha le corps d’Octave de Saville, que la chaleur de -la vie n’avait pas encore abandonné, regarda dans la glace son -visage ridé, tanné et rugueux comme une peau de chagrin, d’un air -singulièrement dédaigneux, et faisant sur lui le geste avec lequel on -jette un vieil habit lorsque le tailleur vous en apporte un neuf, il -murmura la formule du sannyâsi Brahma-Logum. - -Aussitôt le corps du docteur Balthazar Cherbonneau roula comme foudroyé -sur le tapis, et celui d’Octave de Saville se redressa fort, alerte et -vivace. - -Octave-Cherbonneau se tint debout quelques minutes devant cette -dépouille maigre, osseuse et livide qui, n’étant plus soutenue par -l’âme puissante qui la vivifiait tout à l’heure, offrit presque -aussitôt les signes de la plus extrême sénilité, et prit rapidement une -apparence cadavéreuse. - -«Adieu, pauvre lambeau humain, misérable guenille percée au coude, -élimée sur toutes les coutures, que j’ai traînée soixante-dix ans dans -les cinq parties du monde! tu m’as fait un assez bon service, et je -ne te quitte pas sans quelque regret. On s’habitue l’un et l’autre à -vivre si longtemps ensemble! mais avec cette jeune enveloppe, que ma -science aura bientôt rendue robuste, je pourrai étudier, travailler, -lire encore quelques mots du grand livre, sans que la mort le ferme au -paragraphe le plus intéressant en disant: «C’est assez!» - -Cette oraison funèbre adressée à lui-même, Octave-Cherbonneau sortit -d’un pas tranquille pour aller prendre possession de sa nouvelle -existence. - -Le comte Olaf Labinski était retourné à son hôtel et avait fait -demander tout de suite si la comtesse pouvait le recevoir. - -Il la trouva assise sur un banc de mousse, dans la serre, dont les -panneaux de cristal relevés à demi laissaient passer un air tiède -et lumineux, au milieu d’une véritable forêt vierge de plantes -exotiques et tropicales; elle lisait Novalis, un des auteurs les plus -subtils, les plus raréfiés, les plus immatériels qu’ait produits -le spiritualisme allemand; la comtesse n’aimait pas les livres qui -peignent la vie avec des couleurs réelles et fortes,—et la vie -lui paraissait un peu grossière à force d’avoir vécu dans un monde -d’élégance, d’amour et de poésie. - -Elle jeta son livre et leva lentement les yeux vers le comte. Elle -craignait de rencontrer encore dans les prunelles noires de son mari -ce regard ardent, orageux, chargé de pensées mystérieuses, qui l’avait -si péniblement troublée et qui lui semblait—appréhension folle, idée -extravagante,—le regard d’un autre! - -Dans les yeux d’Olaf éclatait une joie sereine, brûlait d’un feu égal -un amour chaste et pur; l’âme étrangère qui avait changé l’expression -de ses traits s’était envolée pour toujours: Prascovie reconnut -aussitôt son Olaf adoré, et une rapide rougeur de plaisir nuança -ses joues transparentes.—Quoiqu’elle ignorât les transformations -opérées par le docteur Cherbonneau, sa délicatesse de sensitive avait -pressenti tous ces changements sans pourtant qu’elle s’en rendît -compte. - -«Que lisiez-vous là, chère Prascovie? dit Olaf en ramassant sur la -mousse le livre relié de maroquin bleu.—Ah! l’histoire de Henri -d’Ofterdingen,—c’est le même volume que je suis allé vous chercher à -franc étrier à Mohilev,—un jour que vous aviez manifesté à table le -désir de l’avoir. A minuit il était sur votre guéridon, à côté de votre -lampe; mais aussi Ralph en est resté poussif! - -—Et je vous ai dit que jamais plus je ne manifesterais la moindre -fantaisie devant vous. Vous êtes du caractère de ce grand d’Espagne -qui priait sa maîtresse de ne pas regarder les étoiles, puisqu’il ne -pouvait les lui donner. - -—Si tu en regardais une, répondit le comte, j’essayerais de monter au -ciel et de l’aller demander à Dieu.» - -Tout en écoutant son mari, la comtesse repoussait une mèche révoltée de -ses bandeaux qui scintillait comme une flamme dans un rayon d’or. Ce -mouvement avait fait glisser sa manche et mis à nu son beau bras que -cerclait au poignet le lézard constellé de turquoises qu’elle portait -le jour de cette apparition aux Cascines, si fatale pour Octave. - -«Quelle peur, dit le comte, vous a causée jadis ce pauvre petit lézard -que j’ai tué d’un coup de badine lorsque, pour la première fois, vous -êtes descendue au jardin sur mes instantes prières! Je le fis mouler en -or et orner de quelques pierres; mais, même à l’état de bijou, il vous -semblait toujours effrayant, et ce n’est qu’au bout d’un certain temps -que vous vous décidâtes à le porter. - -—Oh! j’y suis habituée tout à fait maintenant, et c’est de mes joyaux -celui que je préfère, car il me rappelle un bien cher souvenir. - -—Oui, reprit le comte; ce jour-là, nous convînmes que, le lendemain, -je vous ferais demander officiellement en mariage à votre tante.» - -La comtesse, qui retrouvait le regard, l’accent du vrai Olaf, se leva, -rassurée d’ailleurs par ces détails intimes, lui sourit, lui prit -le bras et fit avec lui quelques tours dans la serre, arrachant au -passage, de sa main restée libre, quelques fleurs dont elle mordait -les pétales de ses lèvres fraîches, comme cette Vénus de Schiavone qui -mange des roses. - -«Puisque vous avez si bonne mémoire aujourd’hui, dit-elle en jetant la -fleur qu’elle coupait de ses dents de perle, vous devez avoir retrouvé -l’usage de votre langue maternelle... que vous ne saviez plus hier. - -—Oh! répondit le comte en polonais, c’est celle que mon âme parlera -dans le ciel pour te dire que je t’aime, si les âmes gardent au paradis -un langage humain.» - -Prascovie, tout en marchant, inclina doucement sa tête sur l’épaule -d’Olaf. - -«Cher cœur, murmura-t-elle, vous voilà tel que je vous aime. Hier vous -me faisiez peur, et je vous ai fui comme un étranger.» - -Le lendemain, Octave de Saville, animé par l’esprit du vieux docteur, -reçut une lettre liserée de noir, qui le priait d’assister aux service, -convoi et enterrement de M. Balthazar Cherbonneau. - -Le docteur, revêtu de sa nouvelle apparence, suivit son ancienne -dépouille au cimetière, se vit enterrer, écouta d’un air de componction -fort bien joué les discours que l’on prononça sur sa fosse, et dans -lesquels on déplorait la perte irréparable que venait de faire la -science; puis il retourna rue Saint-Lazare, et attendit l’ouverture du -testament qu’il avait écrit en sa faveur. - -Ce jour-là on lut aux _faits divers_ dans les journaux du soir: - -«M. le docteur Balthazar Cherbonneau, connu par le long séjour qu’il -a fait aux Indes, ses connaissances philologiques et ses cures -merveilleuses, a été trouvé mort, hier, dans son cabinet de travail. -L’examen minutieux du corps éloigne entièrement l’idée d’un crime. -M. Cherbonneau a sans doute succombé à des fatigues intellectuelles -excessives ou péri dans quelque expérience audacieuse. On dit qu’un -testament olographe découvert dans le bureau du docteur lègue à la -bibliothèque Mazarine des manuscrits extrêmement précieux, et nomme -pour son héritier un jeune homme appartenant à une famille distinguée, -M. O. de S.» - - - - -JETTATURA - - -I - -_Le Léopold_, superbe bateau à vapeur toscan qui fait le trajet de -Marseille à Naples, venait de doubler la pointe de Procida. Les -passagers étaient tous sur le pont, guéris du mal de mer par l’aspect -de la terre, plus efficace que les bonbons de Malte et autres recettes -employées en pareil cas. - -Sur le tillac, dans l’enceinte réservée aux premières places, se -tenaient des Anglais tâchant de se séparer les uns des autres le -plus possible et de tracer autour d’eux un cercle de démarcation -infranchissable; leurs figures splénétiques étaient soigneusement -rasées, leurs cravates ne faisaient pas un faux pli, leurs cols de -chemise roides et blancs ressemblaient à des angles de papier Bristol; -des gants de peau de Suède tout frais recouvraient leurs mains, et le -vernis de lord Elliot miroitait sur leurs chaussures neuves. On eût dit -qu’ils sortaient d’un des compartiments de leurs nécessaires; dans leur -tenue correcte, aucun des petits désordres de toilette, conséquence -ordinaire du voyage. Il y avait là des lords, des membres de la chambre -des Communes, des marchands de la Cité, des tailleurs de Regent’s -street et des couteliers de Sheffields tous convenables, tous graves, -tous immobiles, tous ennuyés. Les femmes ne manquaient pas non plus, -car les Anglaises ne sont pas sédentaires comme les femmes des autres -pays, et profitent du plus léger prétexte pour quitter leur île. Auprès -des ladies et des mistresses, beautés à leur automne, vergetées des -couleurs de la couperose, rayonnaient, sous leur voile de gaze bleue, -de jeunes misses au tein pétri de crème et de fraises, aux brillantes -spirales de cheveux blonds, aux dents longues et blanches rappelant -les types affectionnés par les keepsakes, et justifiant les gravures -d’outre-Manche du reproche de mensonge qu’on leur adresse souvent. Ces -charmantes personnes modulaient, chacune de son côté, avec le plus -délicieux accent britannique, la phrase sacramentelle: «_Vedi Napoli -e poi mori_,» consultaient leur Guide de voyage ou prenaient note de -leurs impressions sur leur carnet, sans faire la moindre attention aux -œillades à la don Juan de quelques fats parisiens qui rôdaient autour -d’elles, pendant que les mamans irritées murmuraient à demi-voix contre -l’impropriété française. - -Sur la limite du quartier aristocratique se promenaient, fumant des -cigares, trois ou quatre jeunes gens qu’à leur chapeau de paille ou de -feutre gris, à leurs paletots-sacs constellés de larges boutons de -corne, à leur vaste pantalon de coutil, il était facile de reconnaître -pour des artistes, indication que confirmaient d’ailleurs leurs -moustaches à la Van Dyck, leurs cheveux bouclés à la Rubens ou coupés -en brosse à la Paul Véronèse; ils tâchaient, mais dans un tout autre -but que les dandies, de saisir quelques profils de ces beautés que -leur peu de fortune les empêchait d’approcher de plus près, et cette -préoccupation les distrayait un peu du magnifique panorama étalé devant -leurs yeux. - -A la pointe du navire, appuyés au bastingage ou assis sur des paquets -de cordages enroulés, étaient groupés les pauvres gens des troisièmes -places, achevant les provisions que les nausées leur avaient fait -garder intactes, et n’ayant pas un regard pour le plus admirable -spectacle du monde, car le sentiment de la nature est le privilége des -esprits cultivés, que les nécessités matérielles de la vie n’absorbent -pas entièrement. - -Il faisait beau; les vagues bleues se déroulaient à larges plis, ayant -à peine la force d’effacer le sillage du bâtiment; la fumée du tuyau, -qui formait les nuages de ce ciel splendide, s’en allait lentement en -légers flocons d’ouate, et les palettes des roues se démenant dans une -poussière diamantée où le soleil suspendait des iris, brassaient l’eau -avec une activité joyeuse, comme si elles eussent eu la conscience de -la proximité du port. - -Cette longue ligne de collines qui, de Pausilippe au Vésuve, dessine -le golfe merveilleux au fond duquel Naples se repose comme une nymphe -marine se séchant sur la rive après le bain, commençait à prononcer ses -ondulations violettes, et se détachait en traits plus fermes de l’azur -éclatant du ciel; déjà quelques points de blancheur, piquant le fond -plus sombre des terres, trahissaient la présence des villas répandues -dans la campagne. Des voiles de bateaux pêcheurs rentrant au port -glissaient sur le bleu uni comme des plumes de cygne promenées par la -brise, et montraient l’activité humaine sur la majestueuse solitude de -la mer. - -Après quelques tours de roue, le château Saint-Elme et le couvent -Saint-Martin se profilèrent d’une façon distincte au sommet de la -montagne où Naples s’adosse, par-dessus les dômes des églises, les -terrasses des hôtels, les toits des maisons, les façades des palais, -et les verdures des jardins encore vaguement ébauchés dans une vapeur -lumineuse.—Bientôt le château de l’Œuf, accroupi sur son écueil lavé -d’écume, sembla s’avancer vers le bateau à vapeur, et le môle avec son -phare s’allongea comme un bras tenant un flambeau. - -A l’extrémité de la baie, le Vésuve, plus rapproché, changea les -teintes bleuâtres dont l’éloignement le revêtait pour des tons plus -vigoureux et plus solides; ses flancs se sillonnèrent de ravines et de -coulées de laves refroidies, et de son cône tronqué comme des trous -d’une cassolette, sortirent très-visiblement de petits jets de fumée -blanche qu’un souffle de vent faisait trembler. - -On distinguait nettement Chiatamone, Pizzo Falcone, le quai de -Santa Lucia, tout bordé d’hôtels, le Palazzo Reale avec ses rangées -de balcons, le Palazzo Nuovo flanqué de ses tours à moucharabys, -l’Arsenal, et les vaisseaux de toutes nations, entremêlant leurs mâts -et leurs espars comme les arbres d’un bois dépouillé de feuilles, -lorsque sortit de sa cabine un passager qui ne s’était pas fait voir -de toute la traversée, soit que le mal de mer l’eût retenu dans son -cadre, soit que par sauvagerie il n’eût pas voulu se mêler au reste des -voyageurs, ou bien que ce spectacle, nouveau pour la plupart, lui fût -dès longtemps familier et ne lui offrît plus d’intérêt. - -C’était un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, ou du moins -auquel on était tenté d’attribuer cet âge au premier abord, car -lorsqu’on le regardait avec attention on le trouvait ou plus jeune ou -plus vieux, tant sa physionomie énigmatique mélangeait la fraîcheur et -la fatigue. Ses cheveux d’un blond obscur tiraient sur cette nuance que -les Anglais appellent _auburn_, et s’incendiaient au soleil de reflets -cuivrés et métalliques, tandis que dans l’ombre ils paraissaient -presque noirs; son profil offrait des lignes purement accusées, un -front dont un phrénologue eût admiré les protubérances, un nez d’une -noble courbe aquiline, des lèvres bien coupées, et un menton dont la -rondeur puissante faisait penser aux médailles antiques; et cependant -tous ces traits, beaux en eux-mêmes, ne composaient point un ensemble -agréable. Il leur manquait cette mystérieuse harmonie qui adoucit -les contours et les fond les uns dans les autres. La légende parle -d’un peintre italien qui, voulant représenter l’archange rebelle, -lui composa un masque de beautés disparates, et arriva ainsi à un -effet de terreur bien plus grand qu’au moyen des cornes, des sourcils -circonflexes et de la bouche en rictus. Le visage de l’étranger -produisait une impression de ce genre. Ses yeux surtout étaient -extraordinaires; les cils noirs qui les bordaient contrastaient -avec la couleur gris pâle des prunelles et le ton châtain brûlé des -cheveux. Le peu d’épaisseur des os du nez les faisait paraître plus -rapprochés que les mesures des principes de dessin ne le permettent, -et, quant à leur expression, elle était vraiment indéfinissable. -Lorsqu’ils ne s’arrêtaient sur rien, une vague mélancolie, une -tendresse languissante s’y peignaient dans une lueur humide; s’ils -se fixaient sur quelque personne ou quelque objet, les sourcils se -rapprochaient, se crispaient, et modelaient une ride perpendiculaire -dans la peau du front: les prunelles, de grises devenaient vertes, se -tigraient de points noirs, se striaient de fibrilles jaunes; le regard -en jaillissait aigu, presque blessant; puis tout reprenait sa placidité -première, et le personnage à tournure méphistophélique redevenait un -jeune homme du monde,—membre du Jockey-Club, si vous voulez,—allant -passer la saison à Naples, et satisfait de mettre le pied sur un pavé -de lave moins mobile que le pont du _Léopold_. - -Sa tenue était élégante sans attirer l’œil par aucun détail voyant: -une redingote bleu foncé, une cravate noire à pois dont le nœud -n’avait rien d’apprêté ni de négligé non plus, un gilet de même dessin -que la cravate, un pantalon gris clair, tombant sur une botte fine, -composaient sa toilette; la chaîne qui retenait sa montre était d’or -tout uni, et un cordon de soie plate suspendait son pince-nez; sa -main bien gantée agitait une petite canne mince en cep de vigne tordu -terminé par un écusson d’argent. - -Il fit quelques pas sur le pont, laissant errer vaguement son regard -vers la rive qui se rapprochait et sur laquelle on voyait rouler les -voitures, fourmiller la population et stationner ces groupes d’oisifs -pour qui l’arrivée d’une diligence ou d’un bateau à vapeur est un -spectacle toujours intéressant et toujours neuf quoiqu’ils l’aient -contemplé mille fois. - -Déjà se détachait du quai une escadrille de canots, de chaloupes, -qui se préparaient à l’assaut du _Léopold_, chargés d’un équipage -de garçons d’hôtel, de domestiques de place, de facchini et autres -canailles variées habituées à considérer l’étranger comme une proie; -chaque barque faisait force de rames pour arriver la première, et -les mariniers échangeaient, selon la coutume, des injures, des -vociférations capables d’effrayer des gens peu au fait des mœurs de la -basse classe napolitaine. - -Le jeune homme aux cheveux _auburn_ avait, pour mieux saisir les -détails du point de vue qui se déroulait devant lui, posé son lorgnon -double sur son nez; mais son attention, détournée du spectacle -sublime de la baie par le concert de criailleries qui s’élevait -de la flottille, se concentra sur les canots; sans doute le bruit -l’importunait, car ses sourcils se contractèrent, la ride de son front -se creusa, et le gris de ses prunelles prit une teinte jaune. - -Une vague inattendue, venue du large et courant sur la mer, ourlée -d’une frange d’écume, passa sous le bateau à vapeur, qu’elle souleva -et laissa retomber lourdement, se brisa sur le quai en millions de -paillettes, mouilla les promeneurs tout surpris de cette douche -subite, et fit, par la violence de son ressac, s’entre-choquer si -rudement les embarcations, que trois ou quatre facchini tombèrent à -l’eau. L’accident n’était pas grave, car ces drôles nagent tous comme -des poissons ou des dieux marins, et quelques secondes après ils -reparurent, les cheveux collés aux tempes, crachant l’eau amère par la -bouche et les narines, et aussi étonnés, à coup sûr, de ce plongeon, -que put l’être Télémaque, fils d’Ulysse, lorsque Minerve, sous la -figure du sage Mentor, le lança du haut d’une roche à la mer pour -l’arracher à l’amour d’Eucharis. - -Derrière le voyageur bizarre, à distance respectueuse, restait debout, -auprès d’un entassement de malles, un petit groom, espèce de vieillard -de quinze ans, gnome en livrée, ressemblant à ces nains que la patience -chinoise élève dans des potiches pour les empêcher de grandir; sa face -plate, où le nez faisait à peine saillie, semblait avoir été comprimée -dès l’enfance, et ses yeux à fleur de tête avaient cette douceur que -certains naturalistes trouvent à ceux du crapaud. Aucune gibbosité -n’arrondissait ses épaules ni ne bombait sa poitrine; cependant il -faisait naître l’idée d’un bossu, quoiqu’on eût vainement cherché -sa bosse. En somme, c’était un groom très-convenable, qui eût pu se -présenter sans entraînement aux races d’Ascott ou aux courses de -Chantilly; tout gentlemen-rider l’eût accepté sur sa mauvaise mine. Il -était déplaisant, mais irréprochable en son genre, comme son maître. - -L’on débarqua; les porteurs, après des échanges d’injures plus -qu’homériques, se divisèrent les étrangers et les bagages, et prirent -le chemin des différents hôtels dont Naples est abondamment pourvu. - -Le voyageur au lorgnon et son groom se dirigèrent vers l’hôtel de Rome, -suivis d’une nombreuse phalange de robustes facchini qui faisaient -semblant de suer et de haleter sous le poids d’un carton à chapeau -ou d’une légère boîte, dans l’espoir naïf d’un plus large pourboire, -tandis que quatre ou cinq de leurs camarades, mettant en relief des -muscles aussi puissants que ceux de l’Hercule qu’on admire au Studj, -poussaient une charrette à bras où ballottaient deux malles de grandeur -médiocre et de pesanteur modérée. - -Quand on fut arrivé aux portes de l’hôtel et que le _padron di casa_ -eut désigné au nouveau survenant l’appartement qu’il devait occuper, -les porteurs, bien qu’ils eussent reçu environ le triple du prix de -leur course, se livrèrent à des gesticulations effrénées et à des -discours où les formules suppliantes se mêlaient aux menaces dans -la proportion la plus comique; ils parlaient tous à la fois avec une -volubilité effrayante, réclamant un surcroît de paye, et jurant leurs -grands dieux qu’ils n’avaient pas été suffisamment récompensés de leur -fatigue.—Paddy, resté seul pour leur tenir tête, car son maître, sans -s’inquiéter de ce tapage, avait déjà gravi l’escalier, ressemblait à -un singe entouré par une meute de dogues: il essaya, pour calmer cet -ouragan de bruit, un petit bout de harangue dans sa langue maternelle, -c’est-à-dire en anglais. La harangue obtint peu de succès. Alors, -fermant les poings et ramenant ses bras à la hauteur de sa poitrine, il -prit une pose de boxe très-correcte à la grande hilarité des facchini, -et d’un coup droit digne d’Adams ou de Tom Cribbs et porté au creux de -l’estomac, il envoya le géant de la bande rouler les quatre fers en -l’air sur les dalles de lave du pavé. - -Cet exploit mit en fuite la troupe; le colosse se releva lourdement, -tout brisé de sa chute; et sans chercher à tirer vengeance de Paddy, -il s’en alla frottant de sa main, avec force contorsions, l’empreinte -bleuâtre qui commençait à iriser sa peau, persuadé qu’un démon devait -être caché sous la jaquette de ce macaque, bon tout au plus à faire -de l’équitation sur le dos d’un chien, et qu’il aurait cru pouvoir -renverser d’un souffle. - -L’étranger, ayant fait appeler le _padron di casa_ lui demanda si -une lettre à l’adresse de M. Paul d’Aspremont n’avait pas été remise -à l’hôtel de Rome; l’hôtelier répondit qu’une lettre portant cette -suscription attendait, en effet, depuis une semaine, dans le casier -des correspondances, et il s’empressa de l’aller chercher. - -La lettre, enfermée dans une épaisse enveloppe de papier cream-lead -azuré et vergé, scellée d’un cachet de cire aventurine, était écrite de -ce caractère penché aux pleins anguleux, aux déliés cursifs, qui dénote -une haute éducation aristocratique, et que possèdent, un peu trop -uniformément peut-être, les jeunes Anglaises de bonne famille. - -Voici ce que contenait ce pli, ouvert par M. d’Aspremont avec une hâte -qui n’avait peut-être pas la seule curiosité pour motif: - - «Mon cher monsieur Paul, - - «Nous sommes arrivés à Naples depuis deux mois. Pendant le voyage fait - à petites journées mon oncle s’est plaint amèrement de la chaleur, des - moustiques, du vin, du beurre, des lits; il jurait qu’il faut être - véritablement fou pour quitter un confortable cottage, à quelques - milles de Londres, et se promener sur des routes poussiéreuses bordées - d’auberges détestables, où d’honnêtes chiens anglais ne voudraient - pas passer une nuit; mais tout en grognant il m’accompagnait, et je - l’aurais mené au bout du monde; il ne se porte pas plus mal et moi je - me porte mieux.—Nous sommes installés sur le bord de la mer, dans - une maison blanchie à la chaux et enfouie dans une sorte de forêt - vierge d’orangers, de citronniers, de myrtes, de lauriers-roses et - autres végétations exotiques.—Du haut de la terrasse on jouit d’une - vue merveilleuse, et vous y trouverez tous les soirs une tasse de thé - ou une limonade à la neige, à votre choix. Mon oncle, que vous avez - fasciné, je ne sais pas comment, sera enchanté de vous serrer la main. - Est-il nécessaire d’ajouter que votre servante n’en sera pas fâchée - non plus, quoique vous lui ayez coupé les doigts avec votre bague, en - lui disant adieu sur la jetée de Folkestone. - - «ALICIA W.» - - -II - -Paul d’Aspremont, après s’être fait servir à dîner dans sa chambre, -demanda une calèche. Il y en a toujours qui stationnent autour des -grands hôtels, n’attendant que la fantaisie des voyageurs; le désir de -Paul fut donc accompli sur-le-champ. Les chevaux de louage napolitains -sont maigres à faire paraître Rossinante surchargé d’embonpoint; leurs -têtes décharnées, leurs côtes apparentes comme des cercles de tonneaux, -leur échine saillante toujours écorchée, semblent implorer à titre de -bienfait le couteau de l’équarrisseur, car donner de la nourriture -aux animaux est regardé comme un soin superflu par l’insouciance -méridionale; les harnais, rompus la plupart du temps, ont des -suppléments de corde, et quand le cocher a rassemblé ses guides et fait -clapper sa langue pour décider le départ, on croirait que les chevaux -vont s’évanouir et la voiture se dissiper en fumée comme le carrosse -de Cendrillon lorsqu’elle revient du bal passé minuit, malgré l’ordre -de la fée. Il n’en est rien cependant; les rosses se roidissent sur -leurs jambes et, après quelques titubations, prennent un galop qu’elles -ne quittent plus: le cocher leur communique son ardeur, et la mèche -de son fouet sait faire jaillir la dernière étincelle de vie cachée -dans ces carcasses. Cela piaffe, agite la tête, se donne des airs -fringants, écarquille l’œil, élargit la narine, et soutient une allure -que n’égaleraient pas les plus rapides trotteurs anglais. Comment ce -phénomène s’accomplit-il, et quelle puissance fait courir ventre à -terre des bêtes mortes? C’est ce que nous n’expliquerons pas. Toujours -est-il que ce miracle a lieu journellement à Naples et que personne -n’en témoigne de surprise. - -La calèche de M. Paul d’Aspremont volait à travers la foule compacte, -rasant les boutiques d’acquajoli aux guirlandes de citrons, les -cuisines de fritures ou de macaronis en plein vent, les étalages de -fruits de mer et les tas de pastèques disposés sur la voie publique -comme les boulets dans les parcs d’artillerie. A peine si les lazzaroni -couchés le long des murs, enveloppés de leurs cabans, daignaient -retirer leurs jambes pour les soustraire à l’atteinte des attelages; de -temps à autre, un corricolo, filant entre ses grandes roues écarlates, -passait encombré d’un monde de moines, de nourrices, de facchini et de -polissons, à côté de la calèche dont il frisait l’essieu au milieu -d’un nuage de poussière et de bruit. Les corricoli sont proscrits -maintenant, et il est défendu d’en créer de nouveaux; mais on peut -ajouter une caisse neuve à de vieilles roues, ou des roues neuves à une -vieille caisse; moyen ingénieux qui permet à ces bizarres véhicules de -durer longtemps encore à la grande satisfaction des amateurs de couleur -locale. - -Notre voyageur ne prêtait qu’une attention fort distraite à ce -spectacle animé et pittoresque qui eût certes absorbé un touriste -n’ayant pas trouvé à l’hôtel de Rome un billet à son adresse, signé -ALICIA W. - -Il regardait vaguement la mer limpide et bleue, où se distinguaient, -dans une lumière brillante, et nuancées par le lointain de teintes -d’améthyste et de saphir, les belles îles semées en éventail à l’entrée -du golfe, Capri, Ischia, Nisida, Procida, dont les noms harmonieux -résonnent comme des dactyles grecs, mais son âme n’était pas là; -elle volait à tire-d’aile du côté de Sorrente, vers la petite maison -blanche enfouie dans la verdure dont parlait la lettre d’Alicia. En -ce moment la figure de M. d’Aspremont n’avait pas cette expression -indéfinissablement déplaisante qui la caractérisait quand une joie -intérieure n’en harmonisait pas les perfections disparates: elle était -vraiment belle et sympathique, pour nous servir d’un mot cher aux -Italiens; l’arc de ses sourcils était détendu; les coins de sa bouche -ne s’abaissaient pas dédaigneusement, et une lueur tendre illuminait -ses yeux calmes:—on eût parfaitement compris en le voyant alors -les sentiments que semblaient indiquer à son endroit les phrases -demi-tendres, demi-moqueuses écrites sur le papier cream-lead. Son -originalité soutenue de beaucoup de distinction ne devait pas déplaire -à une jeune miss, librement élevée à la manière anglaise par un vieil -oncle très-indulgent. - -Au train dont le cocher poussait ses bêtes, l’on eût bientôt dépassé -Chiaja, la Marinella, et la calèche roula dans la campagne sur cette -route remplacée aujourd’hui par un chemin de fer. Une poussière noire, -pareille à du charbon pilé, donne un aspect plutonique à toute cette -plage que recouvre un ciel étincelant et que lèche une mer du plus -suave azur; c’est la suie du Vésuve tamisée par le vent qui saupoudre -cette rive, et fait ressembler les maisons de Portici et de Torre del -Greco à des usines de Birmingham. M. d’Aspremont ne s’occupa nullement -du contraste de la terre d’ébène et du ciel de saphir, il lui tardait -d’être arrivé. Les plus beaux chemins sont longs lorsque miss Alicia -vous attend au bout, et qu’on lui a dit adieu il y a six mois sur la -jetée de Folkestone: le ciel et la mer de Naples y perdent leur magie. - -La calèche quitta la route, prit un chemin de traverse, et s’arrêta -devant une porte formée de deux piliers de briques blanchies, -surmontées d’urnes de terre rouge, où des aloès épanouissaient leurs -feuilles pareilles à des lames de fer blanc et pointues comme des -poignards. Une claire-voie peinte en vert servait de fermeture. La -muraille était remplacée par une haie de cactus, dont les pousses -faisaient des coudes difformes et entremêlaient inextricablement leurs -raquettes épineuses. - -Au-dessus de la haie, trois ou quatre énormes figuiers étalaient par -masses compactes leurs larges feuilles d’un vert métallique avec une -vigueur de végétation tout africaine; un grand pin parasol balançait -son ombelle, et c’est à peine si, à travers les interstices de ces -frondaisons luxuriantes, l’œil pouvait démêler la façade de la maison -brillant par plaques blanches derrière ce rideau touffu. - -Une servante basanée, aux cheveux crépus, et si épais que le peigne s’y -serait brisé, accourut au bruit de la voiture, ouvrit la claire-voie, -et, précédant M. d’Aspremont dans une allée de lauriers-roses dont les -branches lui caressaient la joue avec leurs fleurs, elle le conduisit -à la terrasse où miss Alicia Ward prenait le thé en compagnie de son -oncle. - -Par un caprice très-convenable chez une jeune fille blasée sur tous les -conforts et toutes les élégances, et peut-être aussi pour contrarier -son oncle, dont elle raillait les goûts bourgeois, miss Alicia avait -choisi, de préférence à des logis civilisés, cette villa, dont les -maîtres voyageaient, et qui était restée plusieurs années sans -habitants. Elle trouvait dans ce jardin abandonné, et presque revenu -à l’état de nature, une poésie sauvage qui lui plaisait; sous l’actif -climat de Naples, tout avait poussé avec une activité prodigieuse. -Orangers, myrtes, grenadiers, limons, s’en étaient donné à cœur joie, -et les branches, n’ayant plus à craindre la serpette de l’émondeur, -se donnaient la main d’un bout de l’allée à l’autre, ou pénétraient -familièrement dans les chambres par quelque vitre brisée.—Ce n’était -pas, comme dans le Nord, la tristesse d’une maison déserte, mais la -gaieté folle et la pétulance heureuse de la nature du Midi livrée à -elle-même; en l’absence du maître, les végétaux exubérants se donnaient -le plaisir d’une débauche de feuilles, de fleurs, de fruits et de -parfums; ils reprenaient la place que l’homme leur dispute. - -Lorsque le commodore—c’est ainsi qu’Alicia appelait familièrement -son oncle—vit ce fourré impénétrable et à travers lequel on n’aurait -pu s’avancer qu’à l’aide d’un sabre d’abatage, comme dans les forêts -d’Amérique, il jeta les hauts cris et prétendit que sa nièce était -décidément folle. Mais Alicia lui promit gravement de faire pratiquer -de la porte d’entrée au salon et du salon à la terrasse un passage -suffisant pour un tonneau de malvoisie—seule concession qu’elle -pouvait accorder au positivisme avunculaire.—Le commodore se résigna, -car il ne savait pas résister à sa nièce, et en ce moment, assis -vis-à-vis d’elle sur la terrasse, il buvait à petits coups, sous -prétexte de thé, une grande tasse de rhum. - -Cette terrasse, qui avait principalement séduit la jeune miss, était -en effet fort pittoresque, et mérite une description particulière, car -Paul d’Aspremont y reviendra souvent, et il faut peindre le décor des -scènes que l’on raconte. - -On montait à cette terrasse, dont les pans à pic dominaient un chemin -creux, par un escalier de larges dalles disjointes où prospéraient de -vivaces herbes sauvages. Quatre colonnes frustes, tirées de quelque -ruine antique et dont les chapiteaux perdus avaient été remplacés -par des dés de pierre, soutenaient un treillage de perches enlacées -et plafonnées de vigne. Des garde-fous tombaient en nappes et en -guirlandes les lambruches et les plantes pariétaires. Au pied des murs, -le figuier d’Inde, l’aloès, l’arbousier poussaient dans un désordre -charmant, et au delà d’un bois que dépassait un palmier et trois pins -d’Italie, la vue s’étendait sur des ondulations de terrain semées de -blanches villas, s’arrêtait sur la silhouette violâtre du Vésuve, ou se -perdait sur l’immensité bleue de la mer. - -Lorsque M. Paul d’Aspremont parut au sommet de l’escalier, Alicia se -leva, poussa un petit cri de joie et fit quelques pas à sa rencontre. -Paul lui prit la main à l’anglaise, mais la jeune fille éleva cette -main prisonnière à la hauteur des lèvres de son ami avec un mouvement -plein de gentillesse enfantine et de coquetterie ingénue. - -Le commodore essaya de se dresser sur ses jambes un peu goutteuses, -et il y parvint après quelques grimaces de douleur qui contrastaient -comiquement avec l’air de jubilation épanoui sur sa large face; il -s’approcha d’un pas assez alerte pour lui du charmant groupe des -deux jeunes gens, et tenailla la main de Paul de manière à lui mouler -les doigts en creux les uns contre les autres, ce qui est la suprême -expression de la vieille cordialité britannique. - -Miss Alicia Ward appartenait à cette variété d’Anglaises brunes -qui réalisent un idéal dont les conditions semblent se contrarier: -c’est-à-dire une peau d’une blancheur éblouissante à rendre jaune le -lait, la neige, le lis, l’albâtre, la cire vierge, et tout ce qui sert -aux poëtes à faire des comparaisons blanches; des lèvres de cerise, et -des cheveux aussi noirs que la nuit sur les ailes du corbeau. L’effet -de cette opposition est irrésistible et produit une beauté à part -dont on ne saurait trouver l’équivalent ailleurs.—Peut-être quelques -Circassiennes élevées dès l’enfance au sérail offrent-t-elles ce teint -miraculeux, mais il faut nous en fier là-dessus aux exagérations de la -poésie orientale et aux gouaches de Léwis représentant les harems du -Caire. Alicia était assurément le type le plus parfait de ce genre de -beauté. - -L’ovale allongé de sa tête, son teint d’une incomparable pureté, son -nez fin, mince, transparent, ses yeux d’un bleu sombre frangés de -longs cils qui palpitaient sur ses joues rosées comme des papillons -noirs lorsqu’elle abaissait ses paupières, ses lèvres colorées d’une -pourpre éclatante, ses cheveux tombant en volutes brillantes comme -des rubans de satin de chaque côté de ses joues et de son col de -cygne, témoignaient en faveur de ces romanesques figures de femmes -de Maclise, qui, à l’Exposition universelle, semblaient de charmantes -impostures. - -Alicia portait une robe de grenadine à volants festonnés et brodés -de palmettes rouges, qui s’accordaient à merveille avec les tresses -de corail à petits grains composant sa coiffure, son collier et -ses bracelets; cinq pampilles suspendues à une perle de corail à -facettes tremblaient au lobe de ses oreilles petites et délicatement -enroulées.—Si vous blâmez cet abus du corail, songez que nous sommes -à Naples, et que les pêcheurs sortent tout exprès de la mer pour vous -présenter ces branches que l’air rougit. - -Nous vous devons, après le portrait de miss Alicia Ward, ne fût-ce que -pour faire opposition, tout au moins une caricature du commodore à la -manière de Hogarth. - -Le commodore, âgé de quelque soixante ans, présentait cette -particularité d’avoir la face d’un cramoisi uniformément enflammé, -sur lequel tranchaient des sourcils blancs et des favoris de même -couleur, et taillés en côtelettes, ce qui le rendait pareil à un -vieux Peau Rouge qui se serait tatoué avec de la craie. Les coups de -soleil, inséparables d’un voyage d’Italie, avaient ajouté quelques -couches de plus à cette ardente coloration, et le commodore faisait -involontairement penser à une grosse praline entourée de coton. Il -était habillé des pieds à la tête, veste, gilet, pantalon et guêtres, -d’une étoffe vigogne d’un gris vineux, et que le tailleur avait dû -affirmer, sur son honneur, être la nuance la plus à la mode et la -mieux portée, en quoi peut-être ne mentait-il pas. Malgré ce teint -enluminé et ce vêtement grotesque, le commodore n’avait nullement l’air -commun. Sa propreté rigoureuse, sa tenue irréprochable et ses grandes -manières indiquaient le parfait gentleman, quoiqu’il eût plus d’un -rapport extérieur avec les Anglais de vaudeville comme les parodient -Hoffmann ou Levassor. Son caractère, c’était d’adorer sa nièce et de -boire beaucoup de porto et de rhum de la Jamaïque pour entretenir -l’humide radical, d’après la méthode du caporal Trimm. - -«Voyez comme je me porte bien maintenant et comme je suis belle! -Regardez mes couleurs; je n’en ai pas encore autant que mon oncle; cela -ne viendra pas, il faut l’espérer.—Pourtant ici j’ai du rose, du vrai -rose, dit Alicia en passant sur sa joue son doigt effilé terminé par un -ongle luisant comme l’agate; j’ai engraissé aussi, et l’on ne sent plus -ces pauvres petites salières qui me faisaient tant de peine lorsque -j’allais au bal. Dites, faut-il être coquette pour se priver pendant -trois mois de la compagnie de son fiancé, afin qu’après l’absence il -vous retrouve fraîche et superbe!» - -Et en débitant cette tirade du ton enjoué et sautillant qui lui était -familier, Alicia se tenait debout devant Paul comme pour provoquer et -défier son examen. - -«N’est-ce pas, ajouta le commodore, qu’elle est robuste à présent et -superbe comme ces filles de Procida qui portent des amphores grecques -sur la tête? - -—Assurément, commodore, répondit Paul; miss Alicia n’est pas devenue -plus belle, c’était impossible, mais elle est visiblement en meilleure -santé que lorsque, par coquetterie, à ce qu’elle prétend, elle m’a -imposé cette pénible séparation.» - -Et son regard s’arrêtait avec une fixité étrange sur la jeune fille -posée devant lui. - -Soudain les jolies couleurs roses qu’elle se vantait d’avoir conquises -disparurent des joues d’Alicia, comme la rougeur du soir quitte les -joues de neige de la montagne quand le soleil s’enfonce à l’horizon; -toute tremblante, elle porta la main à son cœur; sa bouche charmante et -pâlie se contracta. - -Paul alarmé se leva, ainsi que le commodore; les vives couleurs -d’Alicia avaient reparu; elle souriait avec un peu d’effort. - -«Je vous ai promis une tasse de thé ou un sorbet; quoique Anglaise, je -vous conseille le sorbet. La neige vaut mieux que l’eau chaude, dans ce -pays voisin de l’Afrique, et où le sirocco arrive en droite ligne.» - -Tous les trois prirent place autour de la table de pierre, sous le -plafond des pampres; le soleil s’était plongé dans la mer, et le jour -bleu qu’on appelle la nuit à Naples succédait au jour jaune. La lune -semait des pièces d’argent sur la terrasse, par les déchiquetures -du feuillage;—la mer bruissait sur la rive comme un baiser, et -l’on entendait au loin le frisson de cuivre des tambours de basque -accompagnant les tarentelles... - -Il fallut se quitter;—Vicè, la fauve servante à chevelure crépue, -vint avec un falot pour reconduire Paul à travers les dédales du -jardin. Pendant qu’elle servait les sorbets et l’eau de neige, elle -avait attaché sur le nouveau venu un regard mélangé de curiosité et de -crainte. Sans doute, le résultat de l’examen n’avait pas été favorable -pour Paul, car le front de Vicè, jaune déjà comme un cigare, s’était -rembruni encore, et, tout en accompagnant l’étranger, elle dirigeait -contre lui, de façon à ce qu’il ne pût l’apercevoir, le petit doigt et -l’index de sa main, tandis que les deux autres doigts, repliés sous la -paume, se joignaient au pouce comme pour former un signe cabalistique. - - -III - -L’ami d’Alicia revint à l’hôtel de Rome par le le même chemin: la -beauté de la soirée était incomparable; une lune pure et brillante -versait sur l’eau d’un azur diaphane une longue traînée de paillettes -d’argent dont le fourmillement perpétuel, causé par le clapotis des -vagues, multipliait l’éclat. Au large, les barques de pêcheur, portant -à la proue un fanal de fer rempli d’étoupes enflammées, piquaient la -mer d’étoiles rouges et traînaient après elles des sillages écarlates; -la fumée du Vésuve, blanche le jour, s’était changée en colonne -lumineuse et jetait aussi son reflet sur le golfe. En ce moment la baie -présentait cet aspect invraisemblable pour des yeux septentrionaux et -que lui donnent ces gouaches italiennes encadrées de noir, si répandues -il y a quelques années, et plus fidèles qu’on ne pense dans leur -exagération crue. - -Quelques lazzaroni noctambules vaguaient encore sur la rive, émus, sans -le savoir, de ce spectacle magique, et plongeaient leurs grands yeux -noirs dans l’étendue bleuâtre. D’autres, assis sur le bordage d’une -barque échouée, chantaient l’air de _Lucie_ ou la romance populaire -alors en vogue: «_Ti voglio ben’ assai_,» d’une voix qu’auraient enviée -bien des ténors payés cent mille francs. Naples se couche tard, comme -toutes les villes méridionales; cependant les fenêtres s’éteignaient -peu à peu, et les seuls bureaux de loterie, avec leurs guirlandes de -papier de couleur, leurs numéros favoris et leur éclairage scintillant, -étaient ouverts encore, prêts à recevoir l’argent des joueurs -capricieux que la fantaisie de mettre quelques carlins ou quelques -ducats sur un chiffre rêvé pouvait prendre en rentrant chez eux. - -Paul se mit au lit, tira sur lui les rideaux de gaze du moustiquaire, -et ne tarda pas à s’endormir. Ainsi que cela arrive aux voyageurs après -une traversée, sa couche, quoique immobile, lui semblait tanguer et -rouler, comme si l’hôtel de Rome eût été le _Léopold_. Cette impression -lui fit rêver qu’il était encore en mer et qu’il voyait, sur le môle, -Alicia très-pâle, à côté de son oncle cramoisi, et qui lui faisait -signe de la main de ne pas aborder; le visage de la jeune fille -exprimait une douleur profonde, et en le repoussant elle paraissait -obéir contre son gré à une fatalité impérieuse. - -Ce songe, qui prenait d’images toutes récentes une réalité extrême, -chagrina le dormeur au point de l’éveiller, et il fut heureux de se -retrouver dans sa chambre où tremblottait, avec un reflet d’opale, une -veilleuse illuminant une petite tour de porcelaine qu’assiégeaient -les moustiques en bourdonnant. Pour ne pas retomber sous le coup de -ce rêve pénible, Paul lutta contre le sommeil et se mit à penser aux -commencements de sa liaison avec miss Alicia, reprenant une à une -toutes ces scènes puérilement charmantes d’un premier amour. - -Il revit la maison de briques roses, tapissée d’églantiers et de -chèvrefeuilles, qu’habitait à Richmond miss Alicia avec son oncle, -et où l’avait introduit, à son premier voyage en Angleterre, une de -ces lettres de recommandation dont l’effet se borne ordinairement à -une invitation à dîner. Il se rappela la robe blanche de mousseline -des Indes, ornée d’un simple ruban, qu’Alicia, sortie la veille de -pension, portait ce jour-là, et la branche de jasmin qui roulait dans -la cascade de ses cheveux comme une fleur de la couronne d’Ophélie, -emportée par le courant, et ses yeux d’un bleu de velours, et sa bouche -un peu entr’ouverte, laissant entrevoir de petites dents de nacre et -son col frêle qui s’allongeait comme celui d’un oiseau attentif, et -ses rougeurs soudaines lorsque le regard du jeune gentleman français -rencontrait le sien. - -Le parloir à boiseries brunes, à tentures de drap vert, orné de -gravures de chasse au renard et de steeple-chases coloriés des tons -tranchants de l’enluminure anglaise, se reproduisait dans son cerveau -comme dans une chambre noire. Le piano allongeait sa rangée de touches -pareilles à des dents de douairière. La cheminée, festonnée d’une -brindille de lierre d’Irlande, faisait luire sa coquille de fonte -frottée de mine de plomb; les fauteuils de chêne à pieds tournés -ouvraient leurs bras garnis de maroquin, le tapis étalait ses rosaces, -et miss Alicia, tremblante comme la feuille, chantait de la voix la -plus adorablement fausse du monde la romance d’_Anna Bolena_ «_deh, -non voler costringere_» que Paul, non moins ému, accompagnait à -contre-temps, tandis que le commodore, assoupi par une digestion -laborieuse et plus cramoisi encore que de coutume, laissait glisser à -terre un colossal exemplaire du _Times_ avec supplément. - -Puis la scène changeait: Paul, devenu plus intime, avait été prié -par le commodore de passer quelques jours à son cottage dans le -Lincolnshire...... Un ancien château féodal, à tours crénelées, à -fenêtres gothiques, à demi enveloppé par un immense lierre, mais -arrangé intérieurement avec tout le confortable moderne, s’élevait au -bout d’une pelouse dont le ray-grass, soigneusement arrosé et foulé, -était uni comme du velours; une allée de sable jaune s’arrondissait -autour du gazon et servait de manége à miss Alicia, montée sur un de -ces ponies d’Écosse à crinière échevelée qu’aime à peindre sir Edward -Landseer, et auxquels il donne un regard presque humain. Paul, sur un -cheval bai-cerise que lui avait prêté le commodore, accompagnait miss -Ward dans sa promenade circulaire, car le médecin, qui l’avait trouvée -un peu faible de poitrine, lui ordonnait l’exercice. - -Une autre fois un léger canot glissait sur l’étang, déplaçant les lis -d’eau et faisant envoler le martin-pêcheur sous le feuillage argenté -des saules. C’était Alicia qui ramait et Paul qui tenait le gouvernail; -qu’elle était jolie dans l’auréole d’or que dessinait autour de sa -tête son chapeau de paille traversé par un rayon de soleil! elle se -renversait en arrière pour tirer l’aviron; le bout verni de sa bottine -grise s’appuyait à la planche du banc; miss Ward n’avait pas un de -ces pieds andalous tout courts et ronds comme des fers à repasser que -l’on admire en Espagne, mais sa cheville était fine, son cou-de-pied -bien cambré, et la semelle de son brodequin, un peu longue peut-être, -n’avait pas deux doigts de large. - -Le commodore restait _attaché_ au rivage, non à cause de sa _grandeur_, -mais de son poids qui eût fait sombrer la frêle embarcation; il -attendait sa nièce au débarcadère, et lui jetait avec un soin maternel -un mantelet sur les épaules, de peur qu’elle ne se refroidît,—puis -la barque rattachée à son piquet, on revenait _luncher_ au château. -C’était plaisir de voir comme Alicia, qui ordinairement mangeait aussi -peu qu’un oiseau, coupait à l’emporte-pièce de ses dents perlées une -rose tranche de jambon d’York mince comme une feuille de papier, et -grignotait un petit pain sans en laisser une miette pour les poissons -dorés du bassin. - -Les jours heureux passent si vite! De semaine en semaine Paul retardait -son départ, et les belles masses de verdure du parc commençaient à -revêtir des teintes safranées; des fumées blanches s’élevaient le matin -de l’étang. Malgré le râteau sans cesse promené du jardinier, les -feuilles mortes jonchaient le sable de l’allée; des millions de petites -perles gelées scintillaient sur le gazon vert du boulingrin, et le soir -on voyait les pies sautiller en se querellant à travers le sommet des -arbres chauves. - -Alicia pâlissait sous le regard inquiet de Paul et ne conservait -de coloré que deux petites taches roses au sommet des pommettes. -Souvent elle avait froid, et le feu le plus vif de charbon de terre -ne la réchauffait pas. Le docteur avait paru soucieux, et sa dernière -ordonnance prescrivait à miss Ward de passer l’hiver à Pise et le -printemps à Naples. - -Des affaires de famille avaient rappelé Paul en France; Alicia et le -commodore devaient partir pour l’Italie, et la séparation s’était faite -à Folkestone. Aucune parole n’avait été prononcée, mais miss Ward -regardait Paul comme son fiancé, et le commodore avait serré la main -au jeune homme d’une façon significative: on n’écrase ainsi que les -doigts d’un gendre. - -Paul, ajourné à six mois, aussi longs que six siècles pour son -impatience, avait eu le bonheur de trouver Alicia guérie de sa langueur -et rayonnante de santé. Ce qui restait encore de l’enfant dans la -jeune fille avait disparu; et il pensait avec ivresse que le commodore -n’aurait aucune objection à faire lorsqu’il lui demanderait sa nièce en -mariage. - -Bercé par ces riantes images, il s’endormit et ne s’éveilla qu’au -jour. Naples commençait déjà son vacarme; les vendeurs d’eau glacée -criaient leur marchandise; les rôtisseurs tendaient aux passants -leurs viandes enfilées dans une perche: penchées à leurs fenêtres les -ménagères paresseuses descendaient au bout d’une ficelle les paniers de -provisions qu’elles remontaient chargés de tomates, de poissons et de -grands quartiers de citrouille. Les écrivains publics, en habit noir -râpé et la plume derrière l’oreille, s’asseyaient à leurs échoppes; -les changeurs disposaient en piles, sur leurs petites tables, les -grani, les carlins et les ducats; les cochers faisaient galoper leurs -haridelles quêtant les pratiques matinales, et les cloches de tous les -campaniles carillonnaient joyeusement l’_Angelus_. - -Notre voyageur, enveloppé de sa robe de chambre, s’accouda au balcon; -de la fenêtre on apercevait Santa-Lucia, le fort de l’Œuf, et une -immense étendue de mer jusqu’au Vésuve et au promontoire bleu où -blanchissaient les vastes casini de Castellamare et où pointaient au -loin les villas de Sorrente. - -Le ciel était pur, seulement un léger nuage blanc s’avançait sur la -ville, poussé par une brise nonchalante. Paul fixa sur lui ce regard -étrange que nous avons déjà remarqué; ses sourcils se froncèrent. -D’autres vapeurs se joignirent au flocon unique, et bientôt un -rideau épais de nuées étendit ses plis noirs au-dessus du château de -Saint-Elme. De larges gouttes tombèrent sur le pavé de lave, et en -quelques minutes se changèrent en une de ces pluies diluviennes qui -font des rues de Naples autant de torrents et entraînent les chiens et -même les ânes dans les égouts. La foule surprise se dispersa, cherchant -des abris; les boutiques en plein vent déménagèrent à la hâte, non sans -perdre une partie de leurs denrées, et la pluie, maîtresse du champ de -bataille, courut en bouffées blanches sur le quai désert de Santa-Lucia. - -Le facchino gigantesque à qui Paddy avait appliqué un si beau coup -de poing, appuyé contre un mur sous un balcon dont la saillie le -protégeait un peu, ne s’était pas laissé emporter par la déroute -générale, et il regardait d’un œil profondément méditatif la fenêtre où -s’était accoudé M. Paul d’Aspremont. - -Son monologue intérieur se résuma dans cette phrase, qu’il grommela -d’un air irrité: - -«Le capitaine du _Léopold_ aurait bien fait de flanquer ce _forestier_ -à la mer;» et, passant sa main par l’interstice de sa grosse chemise -de toile, il toucha le paquet d’amulettes suspendu à son col par un -cordon. - - -IV - -Le beau temps ne tarda pas à se rétablir, un vif rayon de soleil sécha -en quelques minutes les dernières larmes de l’ondée, et la foule -recommença à fourmiller joyeusement sur le quai. Mais Timberio, le -portefaix, n’en parut pas moins garder son idée à l’endroit du jeune -étranger français, et prudemment il transporta ses pénates hors de la -vue des fenêtres de l’hôtel: quelques lazzaroni de sa connaissance -lui témoignèrent leur surprise de ce qu’il abandonnait une station -excellente pour en choisir une beaucoup moins favorable. - -«Je la donne à qui veut la prendre, répondit-il en hochant la tête d’un -air mystérieux; on sait ce qu’on sait.» - -Paul déjeuna dans sa chambre, car soit timidité, soit dédain, il -n’aimait pas à se trouver en public; puis il s’habilla, et pour -attendre l’heure convenable de se rendre chez miss Ward, il visita le -musée des Studj: il admira d’un œil distrait la précieuse collection -de vases campaniens, les bronzes retirés des fouilles de Pompeï, le -casque grec d’airain vert-de-grisé contenant encore la tête du soldat -qui le portait, le morceau de boue durcie conservant comme un moule -l’empreinte d’un charmant torse de jeune femme surprise par l’éruption -dans la maison de campagne d’Arrius Diomedès, l’Hercule Farnèse et -sa prodigieuse musculature, la Flore, la Minerve archaïque, les deux -Balbus, et la magnifique statue d’Aristide, le morceau le plus parfait -peut-être que l’antiquité nous ait laissé. Mais un amoureux n’est pas -un appréciateur bien enthousiaste des monuments de l’art; pour lui le -moindre profil de la tête adorée vaut tous les marbres grecs ou romains. - -Étant parvenu à user tant bien que mal deux ou trois heures aux Studj, -il s’élança dans sa calèche et se dirigea vers la maison de campagne où -demeurait miss Ward. Le cocher, avec cette intelligence des passions -qui caractérise les natures méridionales, poussait à outrance ses -haridelles, et bientôt la voiture s’arrêta devant les piliers surmontés -de vases de plantes grasses que nous avons déjà décrits. La même -servante vint entr’ouvrir la claire-voie; ses cheveux s’entortillaient -toujours en boucles indomptables; elle n’avait comme la première fois, -pour tout costume qu’une chemise de grosse toile brodée aux manches -et au col d’agréments en fil de couleur et qu’un jupon en étoffe -épaisse et bariolée transversalement, comme en portent les femmes de -Procida; ses jambes, nous devons l’avouer, étaient dénuées de bas, -et elle posait à nu sur la poussière des pieds qu’eût admirés un -sculpteur. Seulement un cordon noir soutenait sur sa poitrine un paquet -de petites breloques de forme singulière en corne et en corail, sur -lequel, à la visible satisfaction de Vicè, se fixa le regard de Paul. - -Miss Alicia était sur la terrasse, le lieu de la maison où elle se -tenait de préférence. Un hamac indien de coton rouge et blanc, orné -de plumes d’oiseau, accroché à deux des colonnes qui supportaient -le plafond de pampres, balançait la nonchalance de la jeune fille, -enveloppée d’un léger peignoir de soie écrue de la Chine, dont elle -fripait impitoyablement les garnitures tuyautées. Ses pieds dont on -apercevait la pointe à travers les mailles du hamac, étaient chaussés -de pantoufles en fibres d’aloès, et ses beaux bras nus se recroisaient -au-dessus de sa tête, dans l’attitude de la Cléopâtre antique, car, -bien qu’on ne fût qu’au commencement de mai, il faisait déjà une -chaleur extrême, et des milliers de cigales grinçaient en chœur sous -les buissons d’alentour. - -Le commodore, en costume de planteur et assis sur un fauteuil de jonc, -tirait à temps égaux la corde qui mettait le hamac en mouvement. - -Un troisième personnage complétait le groupe: c’était le comte -d’Altavilla, jeune élégant Napolitain dont la présence amena sur le -front de Paul cette contraction qui donnait à sa physionomie une -expression de méchanceté diabolique. - -Le comte était, en effet, un de ces hommes qu’on ne voit pas volontiers -auprès d’une femme qu’on aime. Sa haute taille avait des proportions -parfaites; des cheveux noirs comme le jais, massés par des touffes -abondantes, accompagnaient son front uni et bien coupé; une étincelle -du soleil de Naples scintillait dans ses yeux, et ses dents larges et -fortes, mais pures comme des perles, paraissaient encore avoir plus -d’éclat à cause du rouge vif de ses lèvres et de la nuance olivâtre -de son teint. La seule critique qu’un goût méticuleux eût pu formuler -contre le comte, c’est qu’il était trop beau. - -Quant à ses habits, Altavilla les faisait venir de Londres, et le dandy -le plus sévère eût approuvé sa tenue. Il n’y avait d’italien dans toute -sa toilette que des boutons de chemise d’un trop grand prix. Là le -goût bien naturel de l’enfant du Midi pour les joyaux se trahissait. -Peut-être aussi que partout ailleurs qu’à Naples on eût remarqué comme -d’un goût médiocre le faisceau de branches de corail bifurquées, de -mains de lave de Vésuve aux doigts repliés ou brandissant un poignard, -de chiens alongés sur leurs pattes, de cornes blanches et noires, et -autres menus objets analogues qu’un anneau commun suspendait à la -chaîne de sa montre; mais un tour de promenade dans la rue de Tolède -ou à la Villa Reale eût suffi pour démontrer que le comte n’avait rien -d’excentrique en portant à son gilet ces breloques bizarres. - -Lorsque Paul d’Aspremont se présenta, le comte, sur l’instante prière -de miss Ward, chantait une de ces délicieuses mélodies populaires -napolitaines, sans nom d’auteur, et dont une seule, recueillie par un -musicien, suffirait à faire la fortune d’un opéra.—A ceux qui ne les -ont pas entendues, sur la rive de Chiaja ou sur le môle, de la bouche -d’un lazzaronne, d’un pêcheur ou d’une trovatelle, les charmantes -romances de Gordigiani en pourront donner une idée. Cela est fait d’un -soupir de brise, d’un rayon de lune, d’un parfum d’oranger et d’un -battement de cœur. - -Alicia, avec sa jolie voix anglaise un peu fausse, suivait le motif -qu’elle voulait retenir, et elle fit, tout en continuant, un petit -signe amical à Paul, qui la regardait d’un air assez peu aimable, -froissé de la présence de ce beau jeune homme. - -Une des cordes du hamac se rompit, et miss Ward glissa à terre, mais -sans se faire mal; six mains se tendirent vers elle simultanément. -La jeune fille était déjà debout, toute rose de pudeur, car il est -_improper_ de tomber devant des hommes. Cependant, pas un des chastes -plis de sa robe ne s’était dérangé. - -«J’avais pourtant essayé ces cordes moi-même, dit le commodore, et miss -Ward ne pèse guère plus qu’un colibri.» - -Le comte d’Altavilla hocha la tête d’un air mystérieux: en lui-même -évidemment il expliquait la rupture de la corde par une tout autre -raison que celle de la pesanteur; mais, en homme bien élevé, il garda -le silence, et se contenta d’agiter la grappe de breloques de son gilet. - -Comme tous les hommes qui deviennent maussades et farouches lorsqu’ils -se trouvent en présence d’un rival qu’ils jugent redoutable, au lieu -de redoubler de grâce et d’amabilité, Paul d’Aspremont, quoiqu’il -eût l’usage du monde, ne parvint pas à cacher sa mauvaise humeur; il -ne répondait que par monosyllabes, laissait tomber la conversation, -et en se dirigeant vers Altavilla, son regard prenait son expression -sinistre; les fibrilles jaunes se tortillaient sous la transparence -grise de ses prunelles comme des serpents d’eau dans le fond d’une -source. - -Toutes les fois que Paul le regardait ainsi, le comte, par un geste en -apparence machinal, arrachait une fleur d’une jardinière placée près de -lui et la jetait de façon à couper l’effluve de l’œillade irritée. - -«Qu’avez-vous donc à fourrager ainsi ma jardinière? s’écria miss Alicia -Ward, qui s’aperçut de ce manége. Que vous ont fait mes fleurs pour les -décapiter? - -—Oh! rien, miss; c’est un tic involontaire, répondit Altavilla en -coupant de l’ongle une rose superbe qu’il envoya rejoindre les autres. - -—Vous m’agacez horriblement, dit Alicia; et sans le savoir vous -choquez une de mes manies. Je n’ai jamais cueilli une fleur. Un bouquet -m’inspire une sorte d’épouvante: ce sont des fleurs mortes, des -cadavres de roses, de verveines ou de pervenches, dont le parfum a pour -moi quelque chose de sépulcral. - -—Pour expier les meurtres que je viens de commettre, dit le comte -Altavilla en s’inclinant, je vous enverrai cent corbeilles de fleurs -vivantes.» - -Paul s’était levé, et d’un air contraint tortillait le bord de son -chapeau comme minutant une sortie. - -«Quoi! vous partez déjà? dit miss Ward. - -—J’ai des lettres à écrire, des lettres importantes. - -—Oh! le vilain mot que vous venez de prononcer là! dit la jeune fille -avec une petite moue; est-ce qu’il y a des lettres importantes quand ce -n’est pas à moi que vous écrivez? - -—Restez donc, Paul, dit le commodore; j’avais arrangé dans ma tête -un plan de soirée, sauf l’approbation de ma nièce: nous serions allés -d’abord boire un verre d’eau de la fontaine de Santa-Lucia, qui sent -les œufs gâtés, mais qui donne l’appétit; nous aurions mangé une ou -deux douzaines d’huîtres, blanches et rouges, à la poissonnerie, dîné -sous une treille dans quelque osteria bien napolitaine, bu du falerne -et du lacryma-christi, et terminé le divertissement par une visite -au seigneur Pulcinella. Le comte nous eût expliqué les finesses du -dialecte.» - -Ce plan parut peu séduire M. d’Aspremont, et il se retira après avoir -salué froidement. - -Altavilla resta encore quelques instants; et comme miss Ward, fâchée du -départ de Paul, n’entra pas dans l’idée du commodore, il prit congé. - -Deux heures après, miss Alicia recevait une immense quantité de pots -de fleurs, des plus rares, et, ce qui la surprit davantage, une -monstrueuse paire de cornes de bœuf de Sicile, transparentes comme le -jaspe, polies comme l’agate, qui mesuraient bien trois pieds de long et -se terminaient par de menaçantes pointes noires. Une magnifique monture -de bronze doré permettait de poser les cornes, le piton en l’air, sur -une cheminée, une console ou une corniche. - -Vicè, qui avait aidé les porteurs à déballer fleurs et cornes, parut -comprendre la portée de ce cadeau bizarre. - -Elle plaça bien en évidence, sur la table de pierre, les superbes -croissants, qu’on aurait pu croire arrachés au front du taureau divin -qui portait Europe, et dit: «Nous voilà maintenant en bon état de -défense. - -—Que voulez-vous dire, Vicè? demanda miss Ward. - -—Rien... sinon que le signor français a de bien singuliers yeux.» - - -V - -L’heure des repas était passée depuis longtemps, et les feux de charbon -qui pendant le jour changeaient en cratère du Vésuve la cuisine de -l’hôtel de Rome, s’éteignaient lentement en braise sous les étouffoirs -de tôle; les casseroles avaient repris leur place à leurs clous -respectifs et brillaient en rang comme les boucliers sur le bordage -d’une trirème antique;—une lampe de cuivre jaune, semblable à celles -qu’on retire des fouilles de Pompeï et suspendue par une triple -chaînette à la maîtresse poutre du plafond, éclairait de ses trois -mèches plongeant naïvement dans l’huile le centre de la vaste cuisine -dont les angles restaient baignés d’ombre. - -Les rayons lumineux tombant de haut modelaient avec des jeux d’ombre -et de clair très-pittoresques un groupe de figures caractéristiques -réunies autour de l’épaisse table de bois, toute hachée et sillonnée -de coups de tranche-lard, qui occupait le milieu de cette grande salle -dont la fumée des préparations culinaires avait glacé les parois -de ce bitume si cher aux peintres de l’école de Caravage. Certes, -l’Espagnolet ou Salvator Rosa, dans leur robuste amour du vrai, -n’eussent pas dédaigné les modèles rassemblés là par le hasard, où, -pour parler plus exactement, par une habitude de tous les soirs. - -Il y avait d’abord le chef Virgilio Falsacappa, personnage fort -important, d’une stature colossale et d’un embonpoint formidable, -qui aurait pu passer pour un des convives de Vitellius si, au lieu -d’une veste de basin blanc, il eût porté une toge romaine bordée de -pourpre: ses traits prodigieusement accentués formaient comme une -espèce de caricature sérieuse de certains types des médailles antiques; -d’épais sourcils noirs saillants d’un demi-pouce couronnaient ses -yeux, coupés comme ceux des masques de théâtre; un énorme nez jetait -son ombre sur une large bouche qui semblait garnie de trois rangs -de dents comme la gueule du requin. Un fanon puissant comme celui du -taureau Farnèse unissait le menton, frappé d’une fossette à y fourrer -le poing, à un col d’une vigueur athlétique tout sillonné de veines et -de muscles. Deux touffes de favoris, dont chacun eût pu fournir une -barbe raisonnable à un sapeur, encadraient cette large face martelée -de tons violents: des cheveux noirs frisés, luisants, où se mêlaient -quelques fils argentés, se tordaient sur son crâne en petites mèches -courtes, et sa nuque plissée de trois boursouflures transversales -débordait du collet de sa veste; aux lobes de ses oreilles, relevées -par les apophyses de mâchoires capables de broyer un bœuf dans une -journée, brillaient des boucles d’argent grandes comme le disque de la -lune; tel était maître Virgilio Falsacappa, que son tablier retroussé -sur la hanche et son couteau plongé dans une gaîne de bois faisaient -ressembler à un victimaire plus qu’à un cuisinier. - -Ensuite apparaissait Timberio le portefaix, que la gymnastique de sa -profession et la sobriété de son régime, consistant en une poignée -de macaroni demi-cru et saupoudré de cacio-cavallo, une tranche de -pastèque et un verre d’eau à la neige, maintenait dans un état de -maigreur relative, et qui, bien nourri, eût certes atteint l’embonpoint -de Falsacappa, tant sa robuste charpente paraissait faite pour -supporter un poids énorme de chair. Il n’avait d’autre costume qu’un -caleçon, un long gilet d’étoffe brune et un grossier caban jeté sur -l’épaule. - -Appuyé sur le bord de la table, Scazziga, le cocher de la calèche -de louage dont se servait M. Paul d’Aspremont, présentait aussi une -physionomie frappante; ses traits irréguliers et spirituels étaient -empreints d’une astuce naïve; un sourire de commande errait sur ses -lèvres moqueuses, et l’on voyait à l’aménité de ses manières qu’il -vivait en relation perpétuelle avec les gens comme il faut; ses habits -achetés à la friperie simulaient une espèce de livrée dont il n’était -pas médiocrement fier, et qui, dans son idée, mettait une grande -distance sociale entre lui et le sauvage Timberio; sa conversation -s’émaillait de mots anglais et français qui ne cadraient pas toujours -heureusement avec le sens de ce qu’il voulait dire, mais qui n’en -excitaient pas moins l’admiration des filles de cuisine et des -marmitons, étonnés de tant de science. - -Un peu en arrière se tenaient deux jeunes servantes dont les traits -rappelaient avec moins de noblesse, sans doute, ce type si connu -des monnaies syracusaines: front bas, nez tout d’une pièce avec le -front, lèvres un peu épaisses, menton empâté et fort; des bandeaux de -cheveux d’un noir bleuâtre allaient se rejoindre derrière leur tête -à un pesant chignon traversé d’épingles terminées par des boules de -corail; des colliers de même matière cerclaient à triple rang leurs -cols de cariatide, dont l’usage de porter les fardeaux sur la tête -avait renforcé les muscles.—Des dandies eussent à coup sûr méprisé -ces pauvres filles qui conservaient pur de mélange le sang des belles -races de la grande Grèce; mais tout artiste, à leur aspect, eût tiré -son carnet de croquis et taillé son crayon. - -Avez-vous vu à la galerie du maréchal Soult le tableau de Murillo où -des chérubins font la cuisine? Si vous l’avez vu, cela nous dispensera -de peindre ici les têtes des trois ou quatre marmitons bouclés et -frisés qui complétaient le groupe. - -Le conciliabule traitait une question grave. Il s’agissait de M. Paul -d’Aspremont, le voyageur français arrivé par le dernier vapeur: la -cuisine se mêlait de juger l’appartement. - -Timberio le portefaix avait la parole, et il faisait des pauses entre -chacune de ses phrases, comme un acteur en vogue, pour laisser à son -auditoire le temps d’en bien saisir toute la portée, d’y donner son -assentiment ou d’élever des objections. - -«Suivez bien mon raisonnement, disait l’orateur; _le Léopold_, est un -honnête bateau à vapeur toscan, contre lequel il n’y a rien à objecter, -sinon qu’il transporte trop d’hérétiques anglais... - -—Les hérétiques anglais payent bien, interrompit Scazziga, rendu plus -tolérant par les pourboires. - -—Sans doute; c’est bien le moins que lorsqu’un hérétique fait -travailler un chrétien, il le récompense généreusement, afin de -diminuer l’humiliation. - -—Je ne suis pas humilié de conduire un _forestier_ dans ma voiture; -je ne fais pas, comme toi, métier de bête de somme, Timberio. - -—Est-ce que je ne suis pas baptisé aussi bien que toi? répliqua le -portefaix en fronçant le sourcil et en fermant les poings. - -—Laissez parler Timberio, s’écria en chœur l’assemblée, qui craignait -de voir cette dissertation intéressante tourner en dispute. - -—Vous m’accorderez, reprit l’orateur calmé, qu’il faisait un temps -superbe lorsque _le Léopold_ est entré dans le port? - -—On vous l’accorde, Timberio, fit le chef avec une majesté -condescendante. - -—La mer était unie comme une glace, continua le facchino, et pourtant -une vague énorme a secoué si rudement la barque de Gennaro qu’il est -tombé à l’eau avec deux ou trois de ses camarades.—Est-ce naturel? -Gennaro a le pied marin cependant, et il danserait la tarentelle sans -balancier sur une vergue. - -—Il avait peut-être bu un fiasque d’Asprino de trop, objecta Scazziga, -le rationaliste de l’assemblée. - -—Pas même un verre de limonade, poursuivit Timberio; mais il y avait -à bord du bateau à vapeur un monsieur qui le regardait d’une certaine -manière,—vous m’entendez! - -—Oh! parfaitement, répondit le chœur en allongeant avec un ensemble -admirable l’index et le petit doigt. - -—Et ce monsieur, dit Timberio, n’était autre que M. Paul d’Aspremont. - -—Celui qui loge au numéro 3, demanda le chef, et à qui j’envoie son -dîner sur un plateau? - -—Précisément, répondit la plus jeune et la plus jolie des servantes; -je n’ai jamais vu de voyageur plus sauvage, plus désagréable et plus -dédaigneux; il ne m’a adressé ni un regard, ni une parole, et pourtant -je vaux un compliment, disent tous ces messieurs. - -—Vous valez mieux que cela, Gelsomina, ma belle, dit galamment -Timberio; mais c’est un bonheur pour vous que cet étranger ne vous ait -pas remarquée. - -—Tu es aussi par trop superstitieux, objecta le sceptique Scazziga, -que ses relations avec les étrangers avaient rendu légèrement -voltairien. - -—A force de fréquenter les hérétiques tu finiras par ne plus même -croire à saint Janvier. - -—Si Gennaro s’est laissé tomber à la mer, ce n’est pas une raison, -continua Scazziga qui défendait sa pratique, pour que M. Paul -d’Aspremont ait l’influence que tu lui attribues. - -—Il te faut d’autres preuves: ce matin je l’ai vu à la fenêtre, -l’œil fixé sur un nuage pas plus gros que la plume qui s’échappe d’un -oreiller décousu, et aussitôt des vapeurs noires se sont assemblées, et -il est tombé une pluie si forte que les chiens pouvaient boire debout.» - -Scazziga n’était pas convaincu et hochait la tête d’un air de doute. - -«Le groom ne vaut d’ailleurs pas mieux que le maître, continua -Timberio, et il faut que ce singe botté ait des intelligences avec -le diable pour m’avoir jeté par terre, moi qui le tuerais d’une -chiquenaude. - -—Je suis de l’avis de Timberio, dit majestueusement le chef de -cuisine; l’étranger mange peu; il a renvoyé les zuchettes farcies, -la friture de poulet et le macaroni aux tomates que j’avais pourtant -apprêtés de ma propre main! Quelque secret étrange se cache sous cette -sobriété. Pourquoi un homme riche se priverait-il de mets savoureux et -ne prendrait-il qu’un potage aux œufs et une tranche de viande froide? - -—Il a les cheveux roux, dit Gelsomina en passant les doigts dans la -noire forêt de ses bandeaux. - -—Et les yeux un peu saillants, continua Pepina, l’autre servante. - -—Très-rapprochés du nez, appuya Timberio. - -—Et la ride qui se forme entre ses sourcils se creuse en fer à cheval, -dit en terminant l’instruction le formidable Virgilio Falsacappa; donc -il est... - -—Ne prononcez pas le mot, c’est inutile, cria le chœur moins Scazziga, -toujours incrédule; nous nous tiendrons sur nos gardes. - -—Quand je pense que la police me tourmenterait, dit Timberio, si par -hasard je lui laissais tomber une malle de trois cents livres sur la -tête, à ce _forestier_ de malheur! - -—Scazziga est bien hardi de le conduire, dit Gelsomina. - -—Je suis sur mon siége, il ne me voit que le dos, et ses regards ne -peuvent faire avec les miens l’angle voulu. D’ailleurs, je m’en moque. - -—Vous n’avez pas de religion, Scazziga, dit le colossal Palforio, le -cuisinier à formes herculéennes; vous finirez mal.» - -Pendant que l’on dissertait de la sorte sur son compte à la cuisine de -l’hôtel de Rome, Paul, que la présence du comte d’Altavilla chez miss -Ward avait mis de mauvaise humeur, était allé se promener à la villa -Reale; et plus d’une fois la ride de son front se creusa, et ses yeux -prirent leur regard fixe. Il crut voir Alicia passer en calèche avec le -comte et le commodore, et il se précipita vers la portière en posant -son lorgnon sur son nez pour être sûr qu’il ne se trompait pas: ce -n’était pas Alicia, mais une femme qui lui ressemblait un peu de loin. -Seulement, les chevaux de la calèche, effrayés sans doute du mouvement -brusque de Paul, s’emportèrent. - -Paul prit une glace au café de l’Europe sur le largo du palais: -quelques personnes l’examinèrent avec attention, et changèrent de place -en faisant un geste singulier. - -Il entra au théâtre de Pulcinella, où l’on donnait un spectacle -_tutto da ridere_. L’acteur se troubla au milieu de son improvisation -bouffonne et resta court; il se remit pourtant; mais au beau milieu -d’un lazzi, son nez de carton noir se détacha, et il ne put venir à -bout de le rajuster, et comme pour s’excuser, d’un signe rapide il -expliqua la cause de ses mésaventures, car le regard de Paul, arrêté -sur lui, lui ôtait tous ses moyens. - -Les spectateurs voisins de Paul s’éclipsèrent un à un; M. d’Aspremont -se leva pour sortir, ne se rendant pas compte de l’effet bizarre qu’il -produisait, et dans le couloir il entendait prononcer à voix basse ce -mot étrange et dénué de sens pour lui: un jettatore! un jettatore! - - -VI - -Le lendemain de l’envoi des cornes, le comte Altavilla fit une visite -à miss Ward. La jeune Anglaise prenait le thé en compagnie de son -oncle, exactement comme si elle eût été à Ramsgate dans une maison -de briques jaunes, et non à Naples sur une terrasse blanchie à la -chaux et entourée de figuiers, de cactus et d’aloès; car un des -signes caractéristiques de la race saxonne est la persistance de ses -habitudes, quelque contraires qu’elles soient au climat. Le commodore -rayonnait: au moyen de morceaux de glace fabriquée chimiquement avec un -appareil, car on n’apporte que de la neige des montagnes qui s’élève -derrière Castellamare, il était parvenu à maintenir son beurre à l’état -solide, et il en étalait une couche avec une satisfaction visible sur -une tranche de pain coupée en sandwich. - -Après ces quelques mots vagues qui précèdent toute conversation et -ressemblent aux préludes par lesquels les pianistes tâtent leur clavier -avant de commencer leur morceau, Alicia, abandonnant tout à coup les -lieux communs d’usage, s’adressa brusquement au jeune comte napolitain: - -«Que signifie ce bizarre cadeau de cornes dont vous avez accompagné vos -fleurs? Ma servante Vicè m’a dit que c’était un préservatif contre le -_fascino_; voilà tout ce que j’ai pu tirer d’elle. - -—Vicè a raison, répondit le comte Altavilla en s’inclinant. - -—Mais qu’est-ce que le _fascino_? poursuivit la jeune miss; je ne suis -pas au courant de vos superstitions... africaines, car cela doit se -rapporter sans doute à quelque croyance populaire. - -—Le _fascino_ est l’influence pernicieuse qu’exerce la personne douée, -ou plutôt affligée du mauvais œil. - -—Je fais semblant de vous comprendre, de peur de vous donner une -idée défavorable de mon intelligence si j’avoue que le sens de vos -paroles m’échappe, dit miss Alicia Ward; vous m’expliquez l’inconnu par -l’inconnu: _mauvais œil_ traduit fort mal, pour moi, _fascino_; comme -le personnage de la comédie je sais le latin, mais faites comme si je -ne le savais pas. - -—Je vais m’expliquer avec toute la clarté possible, répondit -Altavilla; seulement, dans votre dédain britannique, n’allez pas me -prendre pour un sauvage et vous demander si mes habits ne cachent pas -une peau tatouée de rouge et de bleu. Je suis un homme civilisé; j’ai -été élevé à Paris, je parle anglais et français; j’ai lu Voltaire; je -crois aux machines à vapeur, aux chemins de fer, aux deux chambres -comme Stendhal; je mange le macaroni avec une fourchette;—je porte le -matin des gants de Suède, l’après-midi des gants de couleur, le soir -des gants paille.» - -L’attention du commodore, qui beurrait sa deuxième tartine, fut attirée -par ce début étrange, et il resta le couteau à la main, fixant sur -Altavilla ses prunelles d’un bleu polaire, dont la nuance formait un -bizarre contraste avec son teint rouge-brique. - -«Voilà des titres rassurants, fit miss Alicia Ward avec un sourire; -et après cela je serais bien défiante si je vous soupçonnais de -_barbarie_. Mais ce que vous avez à me dire est donc bien terrible ou -bien absurde, que vous prenez tant de circonlocutions pour arriver au -fait? - -—Oui, bien terrible, bien absurde et même bien ridicule, ce qui est -pire, continua le comte; si j’étais à Londres ou à Paris, peut-être en -rirais-je avec vous, mais ici, à Naples... - -—Vous garderez votre sérieux; n’est-ce pas cela que vous voulez dire? - -—Précisément. - -—Arrivons au _fascino_, dit miss Ward, que la gravité d’Altavilla -impressionnait malgré elle. - -—Cette croyance remonte à la plus haute antiquité. Il y est fait -allusion dans la Bible. Virgile en parle d’un ton convaincu; les -amulettes de bronze trouvées à Pompeïa, à Herculanum, à Stabies, les -signes préservatifs dessinés sur les murs des maisons déblayées, -montrent combien cette superstition était jadis répandue (Altavilla -souligna le mot _superstition_ avec une intention maligne). L’Orient -tout entier y ajoute foi encore aujourd’hui. Des mains rouges ou -vertes sont appliquées de chaque côté de l’une des maisons mauresques -pour détourner la mauvaise influence. On voit une main sculptée sur -le claveau de la porte du Jugement à l’Alhambra; ce qui prouve que -ce _préjugé_ est du moins fort ancien s’il n’est pas fondé. Quand -des millions d’hommes ont pendant des milliers d’années partagé une -opinion, il est probable que cette opinion si généralement reçue -s’appuyait sur des faits positifs, sur une longue suite d’observations -justifiées par l’événement... J’ai peine à croire, quelque idée -avantageuse que j’aie de moi-même, que tant de personnes, dont -plusieurs à coup sûr étaient illustres, éclairées et savantes, se -soient trompées grossièrement dans une chose où seul je verrais clair... - -—Votre raisonnement est facile à rétorquer, interrompit miss Alicia -Ward: le polythéisme n’a-t-il pas été la religion d’Hésiode, d’Homère, -d’Aristote, de Platon, de Socrate même, qui a sacrifié un coq à -Esculape, et d’une foule d’autres personnages d’un génie incontestable? - -—Sans doute, mais il n’y a plus personne aujourd’hui qui sacrifie des -bœufs à Jupiter. - -—Il vaut bien mieux en faire des beefsteaks et des rumpsteaks, dit -sentencieusement le commodore, que l’usage de brûler les cuisses -grasses des victimes sur les charbons avait toujours choqué dans Homère. - -—On n’offre plus de colombes à Vénus, ni de paons à Junon, ni de boucs -à Bacchus; le christianisme a remplacé ces rêves de marbre blanc dont -la Grèce avait peuplé son Olympe; la vérité a fait évanouir l’erreur, -et une infinité de gens redoutent encore les effets du _fascino_, ou, -pour lui donner son nom populaire, de la _jettatura_. - -—Que le peuple ignorant s’inquiète de pareilles influences, je le -conçois, dit miss Ward; mais qu’un homme de votre naissance et de votre -éducation partage cette croyance, voilà ce qui m’étonne. - -—Plus d’un qui fait l’esprit fort, répondit le comte, suspend à sa -fenêtre une corne, cloue un massacre au-dessus de sa porte, et ne -marche que couvert d’amulettes; moi, je suis franc, et j’avoue sans -honte que lorsque je rencontre un _jettatore_, je prends volontiers -l’autre côté de la rue, et que si je ne puis éviter son regard, je -le conjure de mon mieux par le geste consacré. Je n’y mets pas plus -de façon qu’un lazzarone, et je m’en trouve bien. Des mésaventures -nombreuses m’ont appris à ne pas dédaigner ces précautions.» - -Miss Alicia Ward était une protestante, élevée avec une grande liberté -d’esprit philosophique, qui n’admettait rien qu’après examen, et dont -la raison droite répugnait à tout ce qui ne pouvait s’expliquer -mathématiquement. Les discours du comte la surprenaient. Elle voulut -d’abord n’y voir qu’un simple jeu d’esprit; mais le ton calme et -convaincu d’Altavilla lui fit changer d’idée sans la persuader en -aucune façon. - -«Je vous accorde, dit-elle, que ce préjugé existe, qu’il est fort -répandu, que vous êtes sincère dans votre crainte du mauvais œil, et -ne cherchez pas à vous jouer de la simplicité d’une pauvre étrangère; -mais donnez-moi quelque raison physique de cette idée superstitieuse, -car, dussiez-vous me juger comme un être entièrement dénué de poésie, -je suis très-incrédule: le fantastique, le mystérieux, l’occulte, -l’inexplicable ont fort peu de prise sur moi. - -—Vous ne nierez pas, miss Alicia, reprit le comte, la puissance de -l’œil humain; la lumière du ciel s’y combine avec le reflet de l’âme; -la prunelle est une lentille qui concentre les rayons de la vie, et -l’électricité intellectuelle jaillit par cette étroite ouverture: le -regard d’une femme ne traverse-t-il pas le cœur le plus dur? Le regard -d’un héros n’aimante-t-il pas toute une armée? Le regard du médecin ne -dompte-t-il pas le fou comme une douche froide? Le regard d’une mère ne -fait-il pas reculer les lions? - -—Vous plaidez votre cause avec éloquence, répondit miss Ward, en -secouant sa jolie tête; pardonnez-moi s’il me reste des doutes. - -—Et l’oiseau qui, palpitant d’horreur et poussant des cris -lamentables, descend du haut d’un arbre, d’où il pourrait s’envoler, -pour se jeter dans la gueule du serpent qui le fascine, obéit-il à un -préjugé? a-t-il entendu dans les nids des commères emplumées raconter -des histoires de jettatura?—Beaucoup d’effets n’ont-ils pas eu lieu -par des causes inappréciables pour nos organes? Les miasmes de la -fièvre paludéenne, de la peste, du choléra, sont-ils visibles? Nul -œil n’aperçoit le fluide électrique sur la broche du paratonnerre, et -pourtant la foudre est soutirée! Qu’y a-t-il d’absurde à supposer qu’il -se dégage de ce disque noir, bleu ou gris, un rayon propice ou fatal? -Pourquoi cette effluve ne serait-elle pas heureuse ou malheureuse -d’après le mode d’émission et l’angle sous lequel l’objet la reçoit? - -—Il me semble, dit le commodore, que la théorie du comte a quelque -chose de spécieux; je n’ai jamais pu, moi, regarder les yeux d’or d’un -crapaud sans me sentir à l’estomac une chaleur intolérable, comme si -j’avais pris de l’émétique; et pourtant le pauvre reptile avait plus de -raison de craindre que moi qui pouvais l’écraser d’un coup de talon. - -—Ah! mon oncle! si vous vous mettez avec M. d’Altavilla, fit miss -Ward, je vais être battue. Je ne suis pas de force à lutter. Quoique -j’eusse peut-être bien des choses à objecter contre cette électricité -oculaire dont aucun physicien n’a parlé, je veux bien admettre son -existence pour un instant, mais quelle efficacité peuvent avoir pour -se préserver de leurs funestes effets les immenses cornes dont vous -m’avez gratifiée? - -—De même que le paratonnerre avec sa pointe soutire la foudre, -répondit Altavilla, ainsi les pitons aigus de ces cornes sur lesquelles -se fixe le regard du jettatore détournent le fluide malfaisant et le -dépouillent de sa dangereuse électricité. Les doigts tendus en avant et -les amulettes de corail rendent le même service. - -—Tout ce que vous me contez là est bien fou, monsieur le comte, reprit -miss Ward; et voici ce que j’y crois comprendre: selon vous, je serais -sous le coup du fascino d’un jettatore bien dangereux; et vous m’avez -envoyé des cornes comme moyens de défense? - -—Je le crains, miss Alicia, répondit le comte avec un ton de -conviction profonde. - -—Il ferait beau voir, s’écria le commodore, qu’un de ces drôles à -l’œil louche essayât de fasciner ma nièce! Quoique j’aie dépassé la -soixantaine, je n’ai pas encore oublié mes leçons de boxe.» - -Et il fermait son poing en serrant le pouce contre les doigts pliés. - -«Deux doigts suffisent, milord, dit Altavilla en faisant prendre -à la main du commodore la position voulue. Le plus ordinairement -la jettatura est involontaire; elle s’exerce à l’insu de ceux qui -possèdent ce don fatal, et souvent même, lorsque les jettatori arrivent -à la conscience de leur funeste pouvoir, ils en déplorent les effets -plus que personne; il faut donc les éviter et non les maltraiter. -D’ailleurs, avec les cornes, les doigts en pointe, les branches de -corail bifurquées, on peut neutraliser ou du moins atténuer leur -influence. - -—En vérité, c’est fort étrange, dit le commodore, que le sang-froid -d’Altavilla impressionnait malgré lui. - -—Je ne me savais pas si fort obsédée par les jettatori; je ne quitte -guère cette terrasse, si ce n’est pour aller faire, le soir, un tour -en calèche le long de la villa Reale, avec mon oncle, et je n’ai rien -remarqué qui pût donner lieu à votre supposition, dit la jeune fille -dont la curiosité s’éveillait, quoique son incrédulité fût toujours la -même. Sur qui se portent vos soupçons? - -—Ce ne sont pas des soupçons, miss Ward; ma certitude est complète, -répondit le jeune comte napolitain. - -—De grâce, révélez-nous le nom de cet être fatal?» dit miss Ward avec -une légère nuance de moquerie. - -Altavilla garda le silence. - -«Il est bon de savoir de qui l’on doit se défier,» ajouta le commodore. - -Le jeune comte napolitain parut se recueillir;—puis il se leva, -s’arrêta devant l’oncle de miss Ward, lui fit un salut respectueux et -lui dit: - -«Milord Ward, je vous demande la main de votre nièce.» - -A cette phrase inattendue, Alicia devint toute rose, et le commodore -passa du rouge à l’écarlate. - -Certes, le comte Altavilla pouvait prétendre à la main de miss Ward; -il appartenait à une des plus anciennes et plus nobles familles de -Naples; il était beau, jeune, riche, très-bien en cour, parfaitement -élevé, d’une élégance irréprochable; sa demande, en elle-même, n’avait -donc rien de choquant; mais elle venait d’une manière si soudaine, si -étrange; elle ressortait si peu de la conversation entamée, que la -stupéfaction de l’oncle et de la nièce était tout à fait convenable. -Aussi Altavilla n’en parut-il ni surpris ni découragé, et attendit-il -la réponse de pied ferme. - -«Mon cher comte, dit enfin le commodore, un peu remis de son trouble, -votre proposition m’étonne—autant qu’elle m’honore.—En vérité, je ne -sais que vous répondre; je n’ai pas consulté ma nièce.—On parlait de -fascino, de jettatura, de cornes, d’amulettes, de mains ouvertes ou -fermées, de toutes sortes de choses qui n’ont aucun rapport au mariage, -et puis voilà que vous me demandez la main d’Alicia!—Cela ne se suit -pas du tout, et vous ne m’en voudrez pas si je n’ai pas des idées bien -nettes à ce sujet. Cette union serait à coup sûr très-convenable, mais -je croyais que ma nièce avait d’autres intentions. Il est vrai qu’un -vieux loup de mer comme moi ne lit pas bien couramment dans le cœur des -jeunes filles...» - -Alicia, voyant son oncle s’embrouiller, profita du temps d’arrêt qu’il -prit après sa dernière phrase pour faire cesser une scène qui devenait -gênante, et dit au Napolitain: - -«Comte, lorsqu’un galant homme demande loyalement la main d’une honnête -jeune fille, il n’y a pas lieu pour elle de s’offenser, mais elle a -droit d’être étonnée de la forme bizarre donnée à cette demande. Je -vous priais de me dire le nom du prétendu jettatore dont l’influence -peut, selon vous, m’être nuisible, et vous faites brusquement à mon -oncle une proposition dont je ne démêle pas le motif. - -—C’est, répondit Altavilla, qu’un gentilhomme ne se fait pas -volontiers dénonciateur, et qu’un mari seul peut défendre sa femme. -Mais prenez quelques jours pour réfléchir. Jusque-là, les cornes -exposées d’une façon bien visible suffiront, je l’espère, à vous -garantir de tout événement fâcheux.» - -Cela dit, le comte se leva et sortit après avoir salué profondément. - -Vicè, la fauve servante aux cheveux crépus, qui venait pour emporter -la théière et les tasses, avait, en montant lentement l’escalier de -la terrasse, entendu la fin de la conversation; elle nourrissait -contre Paul d’Aspremont toute l’aversion qu’une paysanne des Abruzzes -apprivoisée à peine par deux ou trois ans de domesticité, peut avoir -à l’endroit d’un _forestiere_ soupçonné de jettature; elle trouvait -d’ailleurs le comte Altavilla superbe, et ne concevait pas que miss -Ward pût lui préférer un jeune homme chétif et pâle dont elle, Vicè, -n’eût pas voulu, quand même il n’aurait pas eu le fascino. Aussi, -n’appréciant pas la délicatesse de procédé du comte, et désirant -soustraire sa maîtresse, qu’elle aimait, à une nuisible influence, Vicè -se pencha vers l’oreille de miss Ward et lui dit: - -«Le nom que vous cache le comte Altavilla, je le sais, moi. - -—Je vous défends de me le dire, Vicè, si vous tenez à mes bonnes -grâces, répondit Alicia. Vraiment toutes ces superstitions sont -honteuses, et je les braverai en fille chrétienne qui ne craint que -Dieu.» - - -VII - -«Jettatore! jettatore! Ces mots s’adressaient bien à moi, se disait -Paul d’Aspremont en rentrant à l’hôtel; j’ignore ce qu’ils signifient, -mais ils doivent assurément renfermer un sens injurieux ou moqueur. -Qu’ai-je dans ma personne de singulier, d’insolite ou de ridicule pour -attirer ainsi l’attention d’une manière défavorable? Il me semble, -quoique l’on soit assez mauvais juge de soi-même, que je ne suis ni -beau, ni laid, ni grand, ni petit, ni maigre, ni gros, et que je puis -passer inaperçu dans la foule. Ma mise n’a rien d’excentrique; je ne -suis pas coiffé d’un turban illuminé de bougies comme M. Jourdain dans -la cérémonie du _Bourgeois gentilhomme_; je ne porte pas une veste -brodée d’un soleil d’or dans le dos; un nègre ne me précède pas jouant -des timbales; mon individualité parfaitement inconnue, du reste, à -Naples, se dérobe sous le vêtement uniforme, domino de la civilisation -moderne, et je suis dans tout pareil aux élégants qui se promènent rue -de Tolède ou au largo du Palais, sauf un peu moins de cravate, un peu -moins d’épingle, un peu moins de chemise brodée, un peu moins de gilet, -un peu moins de chaînes d’or et beaucoup moins de frisure. - -—Peut-être ne suis-je pas assez frisé!—Demain je me ferai donner un -coup de fer par le coiffeur de l’hôtel. Cependant l’on a ici l’habitude -de voir des étrangers, et quelques imperceptibles différences de -toilette ne suffisent pas à justifier le mot mystérieux et le geste -bizarre que ma présence provoque. J’ai remarqué, d’ailleurs, une -expression d’antipathie et d’effroi dans les yeux des gens qui -s’écartaient de mon chemin. Que puis-je avoir fait à ces gens que je -rencontre pour la première fois? Un voyageur, ombre qui passe pour -ne plus revenir, n’excite partout que l’indifférence, à moins qu’il -n’arrive de quelque région éloignée et ne soit l’échantillon d’une -race inconnue: mais les paquebots jettent toutes les semaines sur le -môle des milliers de touristes dont je ne diffère en rien. Qui s’en -inquiète, excepté les facchini, les hôteliers et les domestiques de -place? Je n’ai pas tué mon frère, puisque je n’en avais pas, et je -ne dois pas être marqué par Dieu du signe de Caïn, et pourtant les -hommes se troublent et s’éloignent à mon aspect: à Paris, à Londres, -à Vienne, dans toutes les villes que j’ai habitées, je ne me suis -jamais aperçu que je produisisse un effet semblable; l’on m’a trouvé -quelquefois fier, dédaigneux, sauvage; l’on m’a dit que j’affectais -le _sneer_ anglais, que j’imitais lord Byron, mais j’ai reçu partout -l’accueil dû à un gentleman, et mes avances, quoique rares, n’en -étaient que mieux appréciées. Une traversée de trois jours de Marseille -à Naples ne peut pas m’avoir changé à ce point d’être devenu odieux ou -grotesque, moi que plus d’une femme a distingué et qui ai su toucher -le cœur de miss Alicia Ward, une délicieuse jeune fille, une créature -céleste, un ange de Thomas Moore! - -Ces réflexions, raisonnables assurément, calmèrent un peu Paul -d’Aspremont, et il se persuada qu’il avait attaché à la mimique -exagérée des Napolitains, le peuple le plus gesticulateur du monde, un -sens dont elle était dénuée. - -Il était tard.—Tous les voyageurs, à l’exception de Paul, avaient -regagné leurs chambres respectives; Gelsomina, l’une des servantes -dont nous avons esquissé la physionomie dans le conciliabule tenu à -la cuisine sous la présidence de Virgilio Falsacappa, attendait que -Paul fût rentré pour mettre les barres de clôture à la porte. Nanella, -l’autre fille, dont c’était le tour de veiller, avait prié sa compagne -plus hardie de tenir sa place, ne voulant pas se rencontrer avec le -_forestiere_ soupçonné de jettature; aussi Gelsomina était-elle sous -les armes: un énorme paquet d’amulettes se hérissait sur sa poitrine, -et cinq petites cornes de corail tremblaient au lieu de pampilles à -la perle taillée de ses boucles d’oreilles; sa main, repliée d’avance, -tendait l’index et le petit doigt avec une correction que le révérend -curé Andréa de Jorio, auteur de la _Mimica degli antichi investigata -nel gestire napoletano_ eût assurément approuvée. - -La brave Gelsomina, dissimulant sa main derrière un pli de sa jupe -présenta le flambeau à M. d’Aspremont, et dirigea sur lui un regard -aigu, persistant, presque provocateur, d’une expression si singulière, -que le jeune homme en baissa les yeux; circonstance qui parut faire -beaucoup de plaisir à cette belle fille. - -A la voir immobile et droite, allongeant le flambeau avec un geste -de statue, le profil découpé par une ligne lumineuse, l’œil fixe et -flamboyant, on eût dit la Némésis antique cherchant à déconcerter un -coupable. - -Lorsque le voyageur eut monté l’escalier et que le bruit de ses pas -se fut éteint dans le silence, Gelsomina releva la tête d’un air de -triomphe, et dit: «Je lui ai joliment fait rentrer son regard dans la -prunelle, à ce vilain monsieur, que saint Janvier confonde; je suis -sûre qu’il ne m’arrivera rien de fâcheux.» - -Paul dormit mal et d’un sommeil agité; il fut tourmenté par toutes -sortes de rêves bizarres se rapportant aux idées qui avaient -préoccupé sa veille: il se voyait entouré de figures grimaçantes -et monstrueuses, exprimant la haine, la colère et la peur; puis -les figures s’évanouissaient; des doigts longs, maigres, osseux, -à phalanges noueuses, sortant de l’ombre et rougis d’une clarté -infernale, le menaçaient en faisant des signes cabalistiques; les -ongles de ces doigts, se recourbant en griffes de tigre, en serres de -vautour, s’approchaient de plus en plus de son visage et semblaient -chercher à lui vider l’orbite des yeux. Par un effort suprême, il -parvint à écarter ces mains, voltigeant sur des ailes de chauve-souris; -mais aux mains crochues succédèrent des massacres de bœufs, de buffles -et de cerfs, crânes blanchis animés d’une vie morte, qui l’assaillaient -de leurs cornes et de leurs ramures et le forçaient à se jeter à la -mer, où il se déchirait le corps sur une forêt de corail aux branches -pointues ou bifurquées;—une vague le rapportait à la côte, moulu, -brisé, à demi mort; et, comme le don Juan de lord Byron, il entrevoyait -à travers son évanouissement une tête charmante qui se penchait vers -lui;—ce n’était pas Haydée, mais Alicia, plus belle encore que l’être -imaginaire créé par le poëte. La jeune fille faisait de vains efforts -pour tirer sur le sable le corps que la mer voulait reprendre, et -demandait à Vicè, la fauve servante, une aide que celle-ci lui refusait -en riant d’un rire féroce: les bras d’Alicia se fatiguaient, et Paul -retombait au gouffre. - -Ces fantasmagories confusément effrayantes, vaguement horribles, et -d’autres plus insaisissables encore rappelant les fantômes informes -ébauchés dans l’ombre opaque des aquatintes de Goya torturèrent le -dormeur jusqu’aux premières lueurs du matin; son âme, affranchie par -l’anéantissement du corps, semblait deviner ce que sa pensée éveillée -ne pouvait comprendre, et tâchait de traduire ses pressentiments en -image dans la chambre noire du rêve. - -Paul se leva brisé, inquiet, comme mis sur la trace d’un malheur caché -par ces cauchemars dont il craignait de sonder le mystère; il tournait -autour du fatal secret, fermant les yeux pour ne pas voir et les -oreilles pour ne pas entendre; jamais il n’avait été plus triste; il -doutait même d’Alicia; l’air de fatuité heureuse du comte napolitain, -la complaisance avec laquelle la jeune fille l’écoutait, la mine -approbative du commodore, tout cela lui revenait en mémoire enjolivé de -mille détails cruels, lui noyait le cœur d’amertume et ajoutait encore -à sa mélancolie. - -La lumière a ce privilége de dissiper le malaise causé par les -visions nocturnes. Smarra, offusqué, s’enfuit en agitant ses ailes -membraneuses, lorsque le jour tire ses flèches d’or dans la chambre par -l’interstice des rideaux.—Le soleil brillait d’un éclat joyeux, le -ciel était pur, et sur le bleu de la mer scintillaient des millions de -paillettes: peu à peu Paul se rasséréna; il oublia ses rêves fâcheux et -les impressions bizarres de la veille, ou, s’il y pensait, c’était pour -s’accuser d’extravagance. - -Il alla faire un tour à Chiaja pour s’amuser du spectacle de la -pétulance napolitaine; les marchands criaient leurs denrées sur des -mélopées bizarres en dialecte populaire, inintelligible pour lui qui ne -savait que l’italien, avec des gestes désordonnés et une furie d’action -inconnue dans le Nord; mais toutes les fois qu’il s’arrêtait près -d’une boutique, le marchand prenait un air alarmé, murmurait quelque -imprécation à mi-voix, et faisait le geste d’allonger les doigts comme -s’il eût voulu le poignarder de l’auriculaire et de l’index; les -commères, plus hardies, l’accablaient d’injures et lui montraient le -poing. - - -VIII - -M. d’Aspremont crut, en s’entendant injurier par la populace de Chiaja, -qu’il était l’objet de ces litanies grossièrement burlesques dont les -marchands de poisson régalent les gens bien mis qui traversent le -marché; mais une répulsion si vive, un effroi si vrai se peignaient -dans tous les yeux, qu’il fut bien forcé de renoncer à cette -interprétation; le mot _jettatore_, qui avait déjà frappé ses oreilles -au théâtre de San Carlino, fut encore prononcé, et avec une expression -menaçante cette fois; il s’éloigna donc à pas lents, ne fixant plus -sur rien ce regard, cause de tant de trouble. En longeant les maisons -pour se soustraire à l’attention publique, Paul arriva à un étalage -de bouquiniste; il s’y arrêta, remua et ouvrit quelques livres, en -manière de contenance: il tournait ainsi le dos aux passants, et -sa figure à demi cachée par les feuillets évitait toute occasion -d’insulte. Il avait bien pensé un instant à charger cette canaille -à coups de canne; la vague terreur superstitieuse qui commençait à -s’emparer de lui l’en avait empêché. Il se souvint qu’ayant une fois -frappé un cocher insolent d’une légère badine, il l’avait attrapé à la -tempe et tué sur le coup, meurtre involontaire dont il ne s’était pas -consolé. Après avoir pris et reposé plusieurs volumes dans leur case, -il tomba sur le traité de la _jettatura_ du signor Niccolo Valetta; ce -titre rayonna à ses yeux en caractères de flamme, et le livre lui parut -placé là par la main de la fatalité; il jeta au bouquiniste, qui le -regardait d’un air narquois, en faisant brimbaler deux ou trois cornes -noires mêlées aux breloques de sa montre, les six ou huit carlins, -prix du volume, et courut à l’hôtel s’enfermer dans sa chambre pour -commencer cette lecture qui devait éclaircir et fixer les doutes dont -il était obsédé depuis son séjour à Naples. - -Le bouquin du signor Valetta est aussi répandu à Naples que les -_Secrets du grand Albert_, l’_Etteila_ ou la _Clef des songes_ peuvent -l’être à Paris. Valetta définit la jettature, enseigne à quelles -marques on peut la reconnaître, par quels moyens on s’en préserve; -il divise les jettatori en plusieurs classes, d’après leur degré de -malfaisance, et agite toutes les questions qui se rattachent à cette -grave matière. - -S’il eût trouvé ce livre à Paris, d’Aspremont l’eût feuilleté -distraitement comme un vieil almanach farci d’histoires ridicules, -et eût ri du sérieux avec lequel l’auteur traite ces billevesées; -dans la disposition d’esprit où il était, hors de son milieu naturel, -préparé à la crédulité par une foule de petits incidents, il le lut -avec un secrète horreur, comme un profane épelant sur un grimoire des -évocations d’esprits et des formules de cabale. Quoiqu’il n’eût pas -cherché à les pénétrer, les secrets de l’enfer se révélaient à lui; il -ne pouvait plus s’empêcher de les savoir, et il avait maintenant la -conscience de son pouvoir fatal: il était jettatore! Il fallait bien en -convenir vis-à-vis de lui-même: tous les signes distinctifs décrits par -Valetta, il les possédait. - -Quelquefois il arrive qu’un homme qui jusque-là s’était cru doué -d’une santé parfaite, ouvre par hasard ou par distraction un livre de -médecine, et, en lisant la description pathologique d’une maladie, s’en -reconnaisse atteint; éclairé par une lueur fatale, il sent à chaque -symptôme rapporté tressaillir douloureusement en lui quelque organe -obscur, quelque fibre cachée dont le jeu lui échappait, et il pâlit en -comprenant si prochaine une mort qu’il croyait bien éloignée.—Paul -éprouva un effet analogue. - -Il se mit devant une glace et se regarda avec une intensité effrayante: -cette perfection disparate, composée de beautés qui ne se trouvent -pas ordinairement ensemble, le faisait plus que jamais ressembler -à l’archange déchu, et rayonnait sinistrement dans le fond noir du -miroir; les fibrilles de ses prunelles se tordaient comme des vipères -convulsives; ses sourcils vibraient pareils à l’arc d’où vient de -s’échapper la flèche mortelle; la ride blanche de son front faisait -penser à la cicatrice d’un coup de foudre, et dans ses cheveux -rutilants paraissaient flamber des flammes infernales; la pâleur -marmoréenne de la peau donnait encore plus de relief à chaque trait de -cette physionomie vraiment terrible. - -Paul se fit peur à lui-même: il lui semblait que les effluves de ses -yeux, renvoyées par le miroir, lui revenaient en dards empoisonnés: -figurez-vous Méduse regardant sa tête horrible et charmante dans le -fauve reflet d’un bouclier d’airain. - -L’on nous objectera peut-être qu’il est difficile de croire qu’un jeune -homme du monde, imbu de la science moderne, ayant vécu au milieu du -scepticisme de la civilisation, ait pu prendre au sérieux un préjugé -populaire, et s’imaginer être doué fatalement d’une malfaisance -mystérieuse. Mais nous répondrons qu’il y a un magnétisme irrésistible -dans la pensée générale, qui vous pénètre malgré vous, et contre lequel -une volonté unique ne lutte pas toujours efficacement: tel arrive -à Naples se moquant de la jettature, qui finit par se hérisser de -précautions cornues et fuir avec terreur tout individu à l’œil suspect. -Paul d’Aspremont se trouvait dans une position encore plus grave:—il -avait lui-même le fascino,—et chacun l’évitait, ou faisait en sa -présence les signes préservatifs recommandés par le signor Valetta. -Quoique sa raison se révoltât contre une pareille appréciation, il ne -pouvait s’empêcher de reconnaître qu’il présentait tous les indices -dénonciateurs de la jettature.—L’esprit humain, même le plus éclairé, -garde toujours un coin sombre, où s’accroupissent les hideuses chimères -de la crédulité, où s’accrochent les chauves-souris de la superstition. -La vie ordinaire elle-même est si pleine de problèmes insolubles, que -l’impossible y devient probable. On peut croire ou nier tout: à un -certain point de vue, le rêve existe autant que la réalité. - -Paul se sentit pénétré d’une immense tristesse.—Il était un -monstre!—Bien que doué des instincts les plus affectueux et de la -nature la plus bienveillante, il portait le malheur avec lui;—son -regard, involontairement chargé de venin, nuisait à ceux sur qui il -s’arrêtait, quoique dans une intention sympathique. Il avait l’affreux -privilége de réunir, de concentrer, de distiller les miasmes morbides, -les électricités dangereuses, les influences fatales de l’atmosphère, -pour les darder autour de lui. Plusieurs circonstances de sa vie, -qui jusque-là lui avaient semblé obscures et dont il avait vaguement -accusé le hasard, s’éclairaient maintenant d’un jour livide: il se -rappelait toutes sortes de mésaventures énigmatiques, de malheurs -inexpliqués, de catastrophes sans motifs dont il tenait à présent le -mot; des concordances bizarres s’établissaient dans son esprit et le -confirmaient dans la triste opinion qu’il avait prise de lui-même. - -Il remonta sa vie année par année; il se rappela sa mère morte -en lui donnant le jour, la fin malheureuse de ses petits amis de -collége, dont le plus cher s’était tué en tombant d’un arbre, sur -lequel lui, Paul, le regardait grimper; cette partie de canot si -joyeusement commencée avec deux camarades, et d’où il était revenu -seul, après des efforts inouïs pour arracher des herbes les corps -des pauvres enfants noyés par le chavirement de la barque; l’assaut -d’armes où son fleuret, brisé près du bouton et transformé ainsi en -épée, avait blessé si dangereusement son adversaire,—un jeune homme -qu’il aimait beaucoup:—à coup sûr, tout cela pouvait s’expliquer -rationnellement, et Paul l’avait fait ainsi jusqu’alors; pourtant, -ce qu’il y avait d’accidentel et de fortuit dans ces événements lui -paraissait dépendre d’une autre cause depuis qu’il connaissait le livre -de Valetta:—l’influence fatale, le fascino, la jettatura—devaient -réclamer leur part de ces catastrophes. Une telle continuité de -malheurs autour du même personnage n’était pas _naturelle_. - -Une autre circonstance plus récente lui revint en mémoire, avec tous -ses détails horribles, et ne contribua pas peu à l’affermir dans sa -désolante croyance. - -A Londres, il allait souvent au théâtre de la Reine, où la grâce -d’une jeune danseuse anglaise l’avait particulièrement frappé. Sans -en être plus épris qu’on ne l’est d’une gracieuse figure de tableau -ou de gravure, il la suivait du regard parmi ses compagnes du corps -de ballet, à travers le tourbillon des manœuvres chorégraphiques; -il aimait ce visage doux et mélancolique, cette pâleur délicate que -ne rougissait jamais l’animation de la danse, ces beaux cheveux d’un -blond soyeux et lustré, couronnés, suivant le rôle, d’étoiles ou de -fleurs, ce long regard perdu dans l’espace, ces épaules d’une chasteté -virginale frissonnant sous la lorgnette, ces jambes qui soulevaient à -regret leurs nuages de gaze et luisaient sous la soie comme le marbre -d’une statue antique; chaque fois qu’elle passait devant la rampe, il -la saluait de quelque petit signe d’admiration furtif, ou s’armait de -son lorgnon pour la mieux voir. - -Un soir, la danseuse, emportée par le vol circulaire d’une valse, rasa -de plus près cette étincelante ligne de feu qui sépare au théâtre -le monde idéal du monde réel; ses légères draperies de sylphide -palpitaient comme des ailes de colombe prêtes à prendre l’essor. Un -bec de gaz tira sa langue bleue et blanche, et atteignit l’étoffe -aérienne. En un moment la flamme environna la jeune fille, qui dansa -quelques secondes comme un feu follet au milieu d’une lueur rouge, et -se jeta vers la coulisse, éperdue, folle de terreur, dévorée vive par -ses vêtements incendiés.—Paul avait été très-douloureusement ému de ce -malheur, dont parlèrent tous les journaux du temps, où l’on pourrait -retrouver le nom de la victime, si l’on était curieux de le savoir. -Mais son chagrin n’était pas mélangé de remords. Il ne s’attribuait -aucune part dans l’accident qu’il déplorait plus que personne. - -Maintenant il était persuadé que son obstination à la poursuivre du -regard n’avait pas été étrangère à la mort de cette charmante créature. -Il se considérait comme son assassin; il avait horreur de lui-même et -aurait voulu n’être jamais né. - -A cette prostration succéda une réaction violente; il se mit à rire -d’un rire nerveux, jeta au diable le livre de Valetta et s’écria: -«Vraiment je deviens imbécile ou fou! Il faut que le soleil de Naples -m’ait tapé sur la tête. Que diraient mes amis du club s’ils apprenaient -que j’ai sérieusement agité dans ma conscience cette belle question—à -savoir, si je suis ou non—jettatore! - -Paddy frappa discrètement à la porte.—Paul ouvrit, et le groom, -formaliste dans son service, lui présenta sur le cuir verni de sa -casquette, en s’excusant de ne pas avoir de plateau d’argent, une -lettre de la part de miss Alicia. - -M. d’Aspremont rompit le cachet et lut ce qui suit: - -«Est-ce que vous me boudez, Paul?—Vous n’êtes pas venu hier soir, -et votre sorbet au citron s’est fondu mélancoliquement sur la -table. Jusqu’à neuf heures j’ai eu l’oreille aux aguets, cherchant -à distinguer le bruit des roues de votre voiture à travers le chant -obstiné des grillons et les ronflements des tambours de basque; alors -il a fallu perdre tout espoir, et j’ai querellé le commodore. Admirez -comme les femmes sont justes!—Pulcinella avec son nez noir, don -Limon et donna Pangrazia ont donc bien du charme pour vous? car je -sais par ma police que vous avez passé votre soirée à San-Carlino. -De ces prétendues lettres importantes, vous n’en avez pas écrit une -seule. Pourquoi ne pas avouer tout bonnement et tout bêtement que vous -êtes jaloux du comte Altavilla? Je vous croyais plus orgueilleux, -et cette modestie de votre part me touche.—N’ayez aucune crainte, -M. d’Altavilla est trop beau, et je n’ai pas le goût des Apollons -à breloques. Je devrais afficher à votre endroit un mépris superbe -et vous dire que je ne me suis pas aperçue de votre absence; mais -la vérité est que j’ai trouvé le temps fort long, que j’étais de -très-mauvaise humeur, très-nerveuse, et que j’ai manqué de battre Vicè -qui riait comme une folle—je ne sais pourquoi, par exemple. A. W.» - -Cette lettre enjouée et moqueuse ramena tout à fait les idées de Paul -aux sentiments de la vie réelle. Il s’habilla, ordonna de faire avancer -la voiture, et bientôt le voltairien Scazziga fit claquer son fouet -incrédule aux oreilles de ses bêtes qui se lancèrent au galop sur le -pavé de lave, à travers la foule toujours compacte sur le quai de -Santa-Lucia. - -«Scazziga, quelle mouche vous pique? vous allez causer quelque -malheur!» s’écria M. d’Aspremont. Le cocher se retourna vivement pour -répondre, et le regard irrité de Paul l’atteignit en plein visage.—Une -pierre qu’il n’avait pas vue souleva une des roues de devant, et il -tomba de son siége par la violence du heurt, mais sans lâcher ses -rênes.—Agile comme un singe, il remonta d’un saut à sa place, ayant -au front une bosse grosse comme un œuf de poule. - -«Du diable si je me retourne maintenant quand tu me -parleras!—grommela-t-il entre ses dents. Timberio, Falsacappa et -Gelsomina avaient raison,—c’est un jettatore! Demain, j’achèterai une -paire de cornes. Si ça ne peut pas faire de bien, ça ne peut pas faire -de mal.» - -Ce petit incident fut désagréable à Paul; il le ramenait dans le cercle -magique dont il voulait sortir: une pierre se trouve tous les jours -sous la roue d’une voiture, un cocher maladroit se laisse choir de son -siége—rien n’est plus simple et plus vulgaire. Cependant l’_effet_ -avait suivi la _cause_ de si près, la chute de Scazziga coïncidait si -justement avec le _regard_ qu’il lui avait lancé, que ses appréhensions -lui revinrent: - -«J’ai bien envie, se dit-il, de quitter dès demain ce pays extravagant, -où je sens ma cervelle ballotter dans mon crâne comme une noisette -sèche dans sa coquille. Mais si je confiais mes craintes à miss Ward, -elle en rirait, et le climat de Naples est favorable à sa santé.—Sa -santé! mais elle se portait bien avant de me connaître! Jamais ce nid -de cygnes balancé sur les eaux, qu’on nomme l’Angleterre, n’avait -produit une enfant plus blanche et plus rose! La vie éclatait dans -ses yeux pleins de lumière, s’épanouissait sur ses joues fraîches et -satinées; un sang riche et pur courait en veines bleues sous sa peau -transparente; on sentait à travers sa beauté une force gracieuse! -Comme sous mon regard elle a pâli, maigri, changé! comme ses mains -délicates devenaient fluettes! Comme ses yeux si vifs s’entouraient -de pénombres attendries! On eût dit que la consomption lui posait ses -doigts osseux sur l’épaule.—En mon absence, elle a bien vite repris -ses vives couleurs; le souffle joue librement dans sa poitrine que le -médecin interrogeait avec crainte; délivrée de mon influence funeste, -elle vivrait de longs jours.—N’est-ce pas moi qui la tue?—L’autre -soir, n’a-t-elle pas éprouvé, pendant que j’étais là, une souffrance si -aiguë, que ses joues se sont décolorées comme au souffle froid de la -mort?—Ne lui fais-je pas la jettatura sans le vouloir?—Mais peut-être -aussi n’y a-t-il là rien que de naturel.—Beaucoup de jeunes Anglaises -ont des prédispositions aux maladies de poitrine.» - -Ces pensées occupèrent Paul d’Aspremont pendant la route. Lorsqu’il se -présenta sur la terrasse, séjour habituel de miss Ward et du commodore, -les immenses cornes des bœufs de Sicile, présent du comte d’Altavilla, -recourbaient leurs croissants jaspés à l’endroit le plus en vue. Voyant -que Paul les remarquait, le commodore devint bleu: ce qui était sa -manière de rougir, car, moins délicat que sa nièce, il avait reçu les -confidences de Vicè... - -Alicia, avec un geste de parfait dédain, fit signe à la servante -d’emporter les cornes et fixa sur Paul son bel œil plein d’amour, de -courage et de foi. - -«Laissez-les à leur place, dit Paul à Vicè; elles sont fort belles.» - - -IX - -L’observation de Paul sur les cornes données par le comte Altavilla -parut faire plaisir au commodore; Vicè sourit, montrant sa denture dont -les canines séparées et pointues brillaient d’une blancheur féroce; -Alicia, d’un coup de paupière rapide, sembla poser à son ami une -question qui resta sans réponse. - -Un silence gênant s’établit. - -Les premières minutes d’une visite même cordiale, familière, attendue -et renouvelée tous les jours, sont ordinairement embarrassées. Pendant -l’absence, n’eût-elle duré que quelques heures, il s’est reformé autour -de chacun une atmosphère invisible contre laquelle se brise l’effusion. -C’est comme une glace parfaitement transparente qui laisse apercevoir -le paysage et que ne traverserait pas le vol d’une mouche. Il n’y a -rien en apparence, et pourtant on sent l’obstacle. - -Une arrière-pensée dissimulée par un grand usage du monde préoccupait -en même temps les trois personnages de ce groupe habituellement plus à -son aise. Le commodore tournait ses pouces avec un mouvement machinal; -d’Aspremont regardait obstinément les pointes noires et polies des -cornes qu’il avait défendu à Vicè d’emporter, comme un naturaliste -cherchant à classer, d’après un fragment, une espèce inconnue; Alicia -passait son doigt dans la rosette du large ruban qui ceignait son -peignoir de mousseline, faisant mine d’en resserrer le nœud. - -Ce fut miss Ward qui rompit la glace la première, avec cette liberté -enjouée des jeunes filles anglaises, si modestes et si réservées, -cependant, après le mariage. - -«Vraiment, Paul, vous n’êtes guère aimable depuis quelque temps. Votre -galanterie est-elle une plante de serre froide qui ne peut s’épanouir -qu’en Angleterre, et dont la haute température de ce climat gêne le -développement? Comme vous étiez attentif, empressé, toujours aux petits -soins, dans notre cottage du Lincolnshire! Vous m’abordiez la bouche en -cœur, la main sur la poitrine, irréprochablement frisé, prêt à mettre -un genou en terre devant l’idole de votre âme;—tel, enfin, qu’on -représente les amoureux sur les vignettes de roman. - -—Je vous aime toujours, Alicia, répondit d’Aspremont d’une voix -profonde, mais sans quitter des yeux les cornes suspendues à l’une des -colonnes antiques qui soutenaient le plafond de pampres. - -—Vous dites cela d’un ton si lugubre, qu’il faudrait être bien -coquette pour le croire, continua miss Ward;—j’imagine que ce qui -vous plaisait en moi, c’était mon teint pâle, ma diaphanéité, ma grâce -ossianesque et vaporeuse; mon état de souffrance me donnait un certain -charme romantique que j’ai perdu. - -—Alicia! jamais vous ne fûtes plus belle. - -—Des mots, des mots, des mots, comme dit Shakspeare. Je suis si belle -que vous ne daignez pas me regarder.» - -En effet, les yeux de M. d’Aspremont ne s’étaient pas dirigés une seule -fois vers la jeune fille. - -«Allons, fit-elle avec un grand soupir comiquement exagéré, je vois -que je suis devenue une grosse et forte paysanne, bien fraîche, bien -colorée, bien rougeaude, sans la moindre distinction, incapable de -figurer au bal d’Almacks, ou dans un livre de beautés, séparée d’un -sonnet admiratif par une feuille de papier de soie. - -—Miss Ward, vous prenez plaisir à vous calomnier, dit Paul les -paupières baissées. - -—Vous feriez mieux de m’avouer franchement que je suis -affreuse.—C’est votre faute aussi, commodore; avec vos ailes de -poulet, vos noix de côtelettes, vos filets de bœuf, vos petits verres -de vin des Canaries, vos promenades à cheval, vos bains de mer, vos -exercices gymnastiques, vous m’avez fabriqué cette fatale santé -bourgeoise qui dissipe les illusions poétiques de M. d’Aspremont. - -—Vous tourmentez M. d’Aspremont et vous vous moquez de moi, dit -le commodore interpellé; mais, certainement, le filet de bœuf est -substantiel et le vin des Canaries n’a jamais nui à personne. - -—Quel désappointement, mon pauvre Paul! quitter une nixe, un elfe, une -willis, et retrouver ce que les médecins et les parents appellent une -jeune personne bien constituée!—Mais écoutez-moi, puisque vous n’avez -plus le courage de m’envisager, et frémissez d’horreur.—Je pèse sept -onces de plus qu’à mon départ d’Angleterre. - -—Huit onces! interrompit avec orgueil le commodore, qui soignait -Alicia comme eût pu le faire la mère la plus tendre. - -—Est-ce huit onces précisément? Oncle terrible, vous voulez donc -désenchanter à tout jamais M. d’Aspremont?» fit Alicia en affectant un -découragement moqueur. - -Pendant que la jeune fille le provoquait par ces coquetteries, qu’elle -ne se fût pas permises, même envers son fiancé, sans de graves motifs, -M. d’Aspremont, en proie à son idée fixe et ne voulant pas nuire à miss -Ward par son regard fatal, attachait ses yeux aux cornes talismaniques -ou les laissait errer vaguement sur l’immense étendue bleue qu’on -découvre du haut de la terrasse. - -Il se demandait s’il n’était pas de son devoir de fuir Alicia, dût-il -passer pour un homme sans foi et sans honneur, et d’aller finir sa vie -dans quelque île déserte où, du moins, sa jettature s’éteindrait faute -d’un regard humain pour l’absorber. - -«Je vois, dit Alicia continuant sa plaisanterie, ce qui vous rend si -sombre et si sérieux; l’époque de notre mariage est fixée à un mois; et -vous reculez à l’idée de devenir le mari d’une pauvre campagnarde qui -n’a plus la moindre élégance. Je vous rends votre parole: vous pourrez -épouser mon amie miss Sarah Templeton, qui mange des pickles et boit du -vinaigre pour être mince!» - -Cette imagination la fit rire de ce rire argentin et clair de la -jeunesse. Le commodore et Paul s’associèrent franchement à son hilarité. - -Quand la dernière fusée de sa gaieté nerveuse se fut éteinte, elle -vint à d’Aspremont, le prit par la main, le conduisit au piano placé à -l’angle de la terrasse, et lui dit en ouvrant un cahier de musique sur -le pupitre: - -«Mon ami, vous n’êtes pas en train de causer aujourd’hui et, «ce -qui ne vaut pas la peine d’être dit, on le chante;» vous allez donc -faire votre partie dans ce duettino, dont l’accompagnement n’est pas -difficile; ce ne sont presque que des accords plaqués.» - -Paul s’assit sur le tabouret, miss Alicia se mit debout près de lui, -de manière à pouvoir suivre le chant sur la partition. Le commodore -renversa sa tête, allongea ses jambes et prit une pose de béatitude -anticipée, car il avait des prétentions au dilettantisme et affirmait -adorer la musique; mais dès la sixième mesure il s’endormait du sommeil -des justes; sommeil qu’il s’obstinait, malgré les railleries de sa -nièce, à appeler une extase,—quoiqu’il lui arrivât quelquefois de -ronfler, symptôme médiocrement extatique. - -Le duettino était une vive et légère mélodie, dans le goût de Cimarosa, -sur des paroles de Métastase, et que nous ne saurions mieux définir -qu’en la comparant à un papillon traversant à plusieurs reprises un -rayon de soleil. - -La musique a le pouvoir de chasser les mauvais esprits: au bout de -quelques phrases, Paul ne pensait plus aux doigts conjurateurs, aux -cornes magiques, aux amulettes de corail; il avait oublié le terrible -bouquin du signor Valetta et toutes les rêveries de la jettatura. -Son âme montait gaiement, avec la voix d’Alicia, dans un air pur et -lumineux. - -Les cigales faisaient silence comme pour écouter, et la brise de mer -qui venait de se lever emportait les notes avec les pétales des fleurs -tombées des vases sur le rebord de la terrasse. - -«Mon oncle dort comme les sept dormants dans leur grotte. S’il n’était -pas coutumier du fait, il y aurait de quoi froisser notre amour-propre -de virtuoses, dit Alicia en refermant le cahier. Pendant qu’il repose, -voulez-vous faire un tour de jardin avec moi, Paul? je ne vous ai pas -encore montré mon paradis.» - -Et elle prit à un clou planté dans l’une des colonnes, où il était -suspendu par des brides, un large chapeau de paille de Florence. - -Alicia professait en fait d’horticulture les principes les plus -bizarres; elle ne voulait pas qu’on cueillît les fleurs ni qu’on -taillât les branches; et ce qui l’avait charmée dans la villa, c’était, -comme nous l’avons dit, l’état sauvagement inculte du jardin. - -Les deux jeunes gens se frayaient une route au milieu des massifs -qui se rejoignaient aussitôt après leur passage. Alicia marchait -devant et riait de voir Paul cinglé derrière elle par les branches -de lauriers-roses qu’elle déplaçait. A peine avait-elle fait une -vingtaine de pas, que la main verte d’un rameau, comme pour faire -une espièglerie végétale, saisit et retint son chapeau de paille en -l’élevant si haut, que Paul ne put le reprendre. - -Heureusement, le feuillage était touffu, et le soleil jetait à peine -quelques sequins d’or sur le sable à travers les interstices des -ramures. - -«Voici ma retraite favorite,» dit Alicia, en désignant à Paul un -fragment de roche aux cassures pittoresques, que protégeait un fouillis -d’orangers, de cédrats, de lentisques et de myrtes. - -Elle s’assit dans une anfractuosité taillée en forme de siége, et fit -signe à Paul de s’agenouiller devant elle sur l’épaisse mousse sèche -qui tapissait le pied de la roche. - -«Mettez vos deux mains dans les miennes et regardez-moi bien en face. -Dans un mois, je serai votre femme. Pourquoi vos yeux évitent-ils les -miens?» - -En effet, Paul, revenu à ses rêveries de jettature, détournait la vue. - -«Craignez-vous d’y lire une pensée contraire ou coupable? Vous savez -que mon âme est à vous depuis le jour où vous avez apporté à mon -oncle la lettre de recommandation dans le parloir de Richmond. Je -suis de la race de ces Anglaises tendres, romanesques et fières, qui -prennent en une minute un amour qui dure toute la vie—plus que la vie -peut-être,—et qui sait aimer sait mourir. Plongez vos regards dans -les miens, je le veux; n’essayez pas de baisser la paupière, ne vous -détournez pas, ou je penserai qu’un gentleman qui ne doit craindre -que Dieu se laisse effrayer par de viles superstitions. Fixez sur moi -cet œil que vous croyez si terrible et qui m’est si doux, car j’y -vois votre amour, et jugez si vous me trouvez assez jolie encore pour -me mener, quand nous serons mariés, promener à Hyde-Park en calèche -découverte. - -Paul, éperdu, fixait sur Alicia un long regard plein de passion -et d’enthousiasme.—Tout à coup la jeune fille pâlit; une douleur -lancinante lui traversa le cœur comme un fer de flèche: il sembla que -quelque fibre se rompait dans sa poitrine, et elle porta vivement -son mouchoir à ses lèvres. Une goutte rouge tacha la fine batiste, -qu’Alicia replia d’un geste rapide. - -«Oh! merci, Paul; vous m’avez rendue bien heureuse, car je croyais que -vous ne m’aimiez plus!» - - -X - -Le mouvement d’Alicia pour cacher son mouchoir n’avait pu être si -prompt que M. d’Aspremont ne l’aperçût; une pâleur affreuse couvrit les -traits de Paul, car une preuve irrécusable de son fatal pouvoir venait -de lui être donnée, et les idées les plus sinistres lui traversaient -la cervelle; la pensée du suicide se présenta même à lui; n’était-il -pas de son devoir de supprimer comme un être malfaisant et d’anéantir -ainsi la cause involontaire de tant de malheurs? Il eût accepté pour -son compte les épreuves les plus dures et porté courageusement le poids -de la vie; mais donner la mort à ce qu’il aimait le mieux au monde, -n’était-ce pas aussi par trop horrible? - -L’héroïque jeune fille avait dominé la sensation de douleur, suite du -regard de Paul, et qui coïncidait si étrangement avec les avis du comte -Altavilla.—Un esprit moins ferme eût pu se frapper de ce résultat, -sinon surnaturel, du moins difficilement explicable; mais, nous l’avons -dit, l’âme d’Alicia était religieuse et non superstitieuse. Sa foi -inébranlable en ce qu’il faut croire rejetait comme des contes de -nourrice toutes ces histoires d’influences mystérieuses, et se riait -des préjugés populaires les plus profondément enracinés.—D’ailleurs, -eût-elle admis la jettature comme réelle, en eût-elle reconnu chez -Paul les signes évidents, son cœur tendre et fier n’aurait pas hésité -une seconde.—Paul n’avait commis aucune action où la susceptibilité -la plus délicate pût trouver à reprendre, et miss Ward eût préféré -tomber morte sous ce regard, prétendu si funeste, à reculer devant un -amour accepté par elle avec le consentement de son oncle et que devait -couronner bientôt le mariage. Miss Alicia Ward ressemblait un peu à ces -héroïnes de Shakspeare chastement hardies, virginalement résolues, dont -l’amour subit n’en est pas moins pur et fidèle, et qu’une seule minute -lie pour toujours; sa main avait pressé celle de Paul, et nul homme -au monde ne devait plus l’enfermer dans ses doigts. Elle regardait sa -vie comme enchaînée, et sa pudeur se fût révoltée à l’idée seule d’un -autre hymen. - -Elle montra donc une gaieté réelle ou si bien jouée, qu’elle eût -trompé l’observateur le plus fin, et, relevant Paul, toujours à -genoux à ses pieds, elle le promena à travers les allées obstruées -de fleurs et de plantes de son jardin inculte, jusqu’à une place où -la végétation, en s’écartant, laissait apercevoir la mer comme un -rêve bleu d’infini.—Cette sérénité lumineuse dispersa les pensées -sombres de Paul: Alicia s’appuyait sur le bras du jeune homme avec un -abandon confiant, comme si déjà elle eût été sa femme. Par cette pure -et muette caresse, insignifiante de la part de toute autre, décisive -de la sienne, elle se donnait à lui plus formellement encore, le -rassurant contre ses terreurs, et lui faisant comprendre combien peu -la touchaient les dangers dont on la menaçait. Quoiqu’elle eût imposé -silence d’abord à Vicè, ensuite à son oncle, et que le comte Altavilla -n’eût nommé personne, tout en recommandant de se préserver d’une -influence mauvaise, elle avait vite compris qu’il s’agissait de Paul -d’Aspremont; les obscurs discours du beau Napolitain ne pouvaient faire -allusion qu’au jeune Français. Elle avait vu aussi que Paul, cédant -au préjugé si répandu à Naples, qui fait un jettatore de tout homme -d’une physionomie un peu singulière, se croyait, par une inconcevable -faiblesse d’esprit, atteint du fascino, et détournait d’elle ses yeux -pleins d’amour, de peur de lui nuire par un regard; pour combattre ce -commencement d’idée fixe, elle avait provoqué la scène que nous venons -de décrire, et dont le résultat contrariait l’intention, car il ancra -Paul plus que jamais dans sa fatale monomanie. - -Les deux amants regagnèrent la terrasse, où le commodore, continuant -à subir l’effet de la musique, dormait encore mélodieusement sur son -fauteuil de bambou.—Paul prit congé, et miss Ward, parodiant le geste -d’adieu napolitain, lui envoya du bout des doigts un imperceptible -baiser en disant: «A demain, Paul, n’est-ce pas?» d’une voix toute -chargée de suaves caresses. - -Alicia était en ce moment d’une beauté radieuse, alarmante, presque -surnaturelle, qui frappa son oncle réveillé en sursaut par la sortie de -Paul.—Le blanc de ses yeux prenait des tons d’argent bruni et faisait -étinceler les prunelles comme des étoiles d’un noir lumineux; ses joues -se nuançaient aux pommettes d’un rose idéal, d’une pureté et d’une -ardeur célestes, qu’aucun peintre ne posséda jamais sur sa palette; ses -tempes, d’une transparence d’agate, se veinaient d’un réseau de petits -filets bleus, et toute sa chair semblait pénétrée de rayons; on eût dit -que l’âme lui venait à la peau. - -«Comme vous êtes belle aujourd’hui, Alicia! dit le commodore. - -—Vous me gâtez, mon oncle; et si je ne suis pas la plus orgueilleuse -petite fille des trois royaumes, ce n’est pas votre faute. -Heureusement, je ne crois pas aux flatteries, même désintéressées. - -—Belle, dangereusement belle, continua en lui-même le commodore; elle -me rappelle, trait pour trait, sa mère, la pauvre Nancy, qui mourut -à dix-neuf ans. De tels anges ne peuvent rester sur terre: il semble -qu’un souffle les soulève et que des ailes invisibles palpitent à leurs -épaules; c’est trop blanc, trop rose, trop pur, trop parfait; il manque -à ces corps éthérés le sang rouge et grossier de la vie. Dieu, qui les -prête au monde pour quelques jours, se hâte de les reprendre. Cet éclat -suprême m’attriste comme un adieu. - -—Eh bien, mon oncle, puisque je suis si jolie, reprit miss Ward, qui -voyait le front du commodore s’assombrir, c’est le moment de me marier: -le voile et la couronne m’iront bien. - -—Vous marier! êtes-vous donc si pressée de quitter votre vieux -peau-rouge d’oncle, Alicia? - -—Je ne vous quitterai pas pour cela; n’est-il pas convenu avec M. -d’Aspremont que nous demeurerons ensemble? Vous savez bien que je ne -puis vivre sans vous. - -—M. d’Aspremont! M. d’Aspremont!... La noce n’est pas encore faite. - -—N’a-t-il pas votre parole... et la mienne?—Sir Joshua Ward n’y a -jamais manqué. - -—Il a ma parole, c’est incontestable, répondit le commodore évidemment -embarrassé. - -—Le terme de six mois que vous avez fixé n’est-il pas écoulé... depuis -quelques jours? dit Alicia, dont les joues pudiques rosirent encore -davantage, car cet entretien, nécessaire au point où en étaient les -choses, effarouchait sa délicatesse de sensitive. - -—Ah! tu as compté les mois, petite fille; fiez-vous donc à ces mines -discrètes! - -—J’aime M. d’Aspremont, répondit gravement la jeune fille. - -—Voilà l’enclouure, fit sir Joshua Ward, qui, tout imbu des idées de -Vicè et d’Altavilla, se souciait médiocrement d’avoir pour gendre un -jettatore.—Que n’en aimes-tu un autre! - -—Je n’ai pas deux cœurs, dit Alicia; je n’aurai qu’un amour, dussé-je, -comme ma mère, mourir à dix-neuf ans. - -—Mourir! ne dites pas de ces vilains mots, je vous en supplie, s’écria -le commodore. - -—Avez-vous quelque reproche à faire à M. d’Aspremont? - -—Aucun, assurément. - -—A-t-il forfait à l’honneur de quelque manière que ce soit? S’est-il -montré une fois lâche, vil, menteur ou perfide? Jamais a-t-il insulté -une femme ou reculé devant un homme? Son blason est-il terni de quelque -souillure secrète? Une jeune fille, en prenant son bras pour paraître -dans le monde, a-t-elle à rougir ou à baisser les yeux? - -—M. Paul d’Aspremont est un parfait gentleman, il n’y a rien à dire -sur sa respectabilité. - -—Croyez, mon oncle, que si un tel motif existait, je renoncerais à -M. d’Aspremont sur l’heure, et m’ensevelirais dans quelque retraite -inaccessible; mais nulle autre raison, entendez-vous, nulle autre ne -me fera manquer à une promesse sacrée,» dit miss Alicia Ward d’un ton -ferme et doux. - -Le commodore tournait ses pouces, mouvement habituel chez lui lorsqu’il -ne savait que répondre, et qui lui servait de contenance. - -«Pourquoi montrez-vous maintenant tant de froideur à Paul? continua -miss Ward. Autrefois vous aviez tant d’affection pour lui; vous ne -pouviez vous en passer dans notre cottage du Lincolnshire, et vous -disiez, en lui serrant la main à lui couper les doigts, que c’était un -digne garçon, à qui vous confieriez volontiers le bonheur d’une jeune -fille. - -—Oui, certes, je l’aimais, ce bon Paul, dit le commodore qu’émouvaient -ces souvenirs rappelés à propos; mais ce qui est obscur dans les -brouillards de l’Angleterre devient clair au soleil de Naples... - -—Que voulez-vous dire? fit d’une voix tremblante Alicia abandonnée -subitement par ses vives couleurs, et devenue blanche comme une statue -d’albâtre sur un tombeau. - -—Que ton Paul est un jettatore. - -—Comment! vous! mon oncle; vous, sir Joshua Ward, un gentilhomme, un -chrétien, un sujet de Sa Majesté Britannique, un ancien officier de la -marine anglaise, un être éclairé et civilisé, que l’on consulterait sur -toutes choses, vous qui avez l’instruction et la sagesse, qui lisez -chaque soir la Bible et l’Évangile, vous ne craignez pas d’accuser Paul -de jettature! Oh! je n’attendais pas cela de vous! - -—Ma chère Alicia, répondit le commodore, je suis peut-être tout ce -que vous dites là lorsqu’il ne s’agit pas de vous, mais lorsqu’un -danger, même imaginaire, vous menace, je deviens plus superstitieux -qu’un paysan des Abruzzes, qu’un lazzarone du Môle, qu’un ostricajo -de Chiaja, qu’une servante de la Terre de Labour ou même qu’un comte -napolitain. Paul peut bien me dévisager tant qu’il voudra avec ses yeux -dont le rayon visuel se croise, je resterai aussi calme que devant la -pointe d’une épée ou le canon d’un pistolet. Le fascino ne mordra pas -sur ma peau tannée, hâlée et rougie par tous les soleils de l’univers. -Je ne suis crédule que pour vous, chère nièce, et j’avoue que je sens -une sueur froide me baigner les tempes quand le regard de ce malheureux -garçon se pose sur vous. Il n’a pas d’intentions mauvaises, je le sais, -et il vous aime plus que sa vie; mais il me semble que, sous cette -influence, vos traits s’altèrent, vos couleurs disparaissent, et que -vous tâchez de dissimuler une souffrance aiguë; et alors il me prend de -furieuses envies de lui crever les yeux, à votre M. Paul d’Aspremont, -avec la pointe des cornes données par Altavilla. - -—Pauvre cher oncle, dit Alicia attendrie par la chaleureuse explosion -du commandeur; nos existences sont dans les mains de Dieu: il ne -meurt pas un prince sur son lit de parade, ni un passereau des toits -sous sa tuile, que son heure ne soit marquée là-haut; le fascino n’y -fait rien, et c’est une impiété de croire qu’un regard plus ou moins -oblique puisse avoir une influence. Voyons, n’oncle, continua-t-elle -en prenant le terme d’affection familière du fou dans _le Roi Lear_, -vous ne parliez pas sérieusement tout à l’heure; votre affection pour -moi troublait votre jugement toujours si droit. N’est-ce pas, vous -n’oseriez lui dire, à M. Paul d’Aspremont, que vous lui retirez la main -de votre nièce, mise par vous dans la sienne, et que vous n’en voulez -plus pour gendre, sous le beau prétexte qu’il est—jettatore! - -—Par Joshua! mon patron, qui arrêta le soleil, s’écria le commodore, -je ne le lui mâcherai pas, à ce joli M. Paul. Cela m’est bien égal -d’être ridicule, absurde, déloyal même, quand il y va de votre santé, -de votre vie peut-être! J’étais engagé avec un homme, et non avec un -fascinateur. J’ai promis; eh bien, je fausse ma promesse, voilà tout; -s’il n’est pas content, je lui rendrai raison.» - -Et le commodore, exaspéré, fit le geste de se fendre, sans faire la -moindre attention à la goutte qui lui mordait les doigts du pied. - -«Sir Joshua Ward, vous ne ferez pas cela,» dit Alicia avec une dignité -calme. - -Le commodore se laissa tomber tout essoufflé dans son fauteuil de -bambou et garda le silence. - -«Eh bien, mon oncle, quand même cette accusation odieuse et stupide -serait vraie, faudra-t-il pour cela repousser M. d’Aspremont et lui -faire un crime d’un malheur? N’avez-vous pas reconnu que le mal qu’il -pouvait produire ne dépendait pas de sa volonté, et que jamais âme ne -fut plus aimante, plus généreuse et plus noble? - -—On n’épouse pas les vampires, quelque bonnes que soient leurs -intentions, répondit le commodore. - -—Mais tout cela est chimère, extravagance, superstition; ce qu’il y a -de vrai, malheureusement, c’est que Paul s’est frappé de ces folies, -qu’il a prises au sérieux; il est effrayé, halluciné; il croit à son -pouvoir fatal, il a peur de lui-même, et chaque petit accident qu’il -ne remarquait pas autrefois, et dont aujourd’hui il s’imagine être la -cause, confirme en lui cette conviction. N’est-ce pas à moi, qui suis -sa femme devant Dieu, et qui le serai bientôt devant les hommes,—bénie -par vous, mon cher oncle,—de calmer cette imagination surexcitée, de -chasser ces vains fantômes, de rassurer, par ma sécurité apparente et -réelle, cette anxiété hagarde, sœur de la monomanie, et de sauver, au -moyen du bonheur, cette belle âme troublée, cet esprit charmant en -péril? - -—Vous avez toujours raison, miss Ward, dit le commodore; et moi, que -vous appelez sage, je ne suis qu’un vieux fou. Je crois que cette Vicè -est sorcière; elle m’avait tourné la tête avec toutes ses histoires. -Quant au comte Altavilla, ses cornes et sa bimbeloterie cabalistique me -semblent à présent assez ridicules. Sans doute, c’était un stratagème -imaginé pour faire éconduire Paul et t’épouser lui-même. - -—Il se peut que le comte Altavilla soit de bonne foi, dit miss Ward -en souriant;—tout à l’heure vous étiez encore de son avis sur la -jettature. - -—N’abusez pas de vos avantages, miss Alicia; d’ailleurs je ne suis -pas encore si bien revenu de mon erreur que je n’y puisse retomber. -Le meilleur serait de quitter Naples par le premier départ de bateau -à vapeur, et de retourner tout tranquillement en Angleterre. Quand -Paul ne verra plus les cornes de bœuf, les massacres de cerf, les -doigts allongés en pointe, les amulettes de corail et tous ces -engins diaboliques, son imagination se tranquillisera, et moi-même -j’oublierai ces sornettes qui ont failli me faire fausser ma parole et -commettre une action indigne d’un galant homme.—Vous épouserez Paul, -puisque c’est convenu. Vous me garderez le parloir et la chambre du -rez-de-chaussée dans la maison de Richmond, la tourelle octogone au -castel de Lincolnshire, et nous vivrons heureux ensemble. Si votre -santé exige un air plus chaud, nous louerons une maison de campagne aux -environs de Tours, ou bien encore à Cannes, où lord Brougham possède -une belle propriété, et où ces damnables superstitions de jettature -sont inconnues, Dieu merci.—Que dites-vous de mon projet, Alicia? - -—Vous n’avez pas besoin de mon approbation, ne suis-je pas la plus -obéissante des nièces? - -—Oui, lorsque je fais ce que vous voulez, petite masque,» dit en -souriant le commodore qui se leva pour regagner sa chambre. - -Alicia resta quelques minutes encore sur la terrasse; mais, soit -que cette scène eût déterminé chez elle quelque excitation fébrile, -soit que Paul exerçât réellement sur la jeune fille l’influence que -redoutait le commodore, la brise tiède, en passant sur ses épaules -protégées d’une simple gaze, lui causa une impression glaciale, et le -soir, se sentant mal à l’aise, elle pria Vicè d’étendre sur ses pieds -froids et blancs comme le marbre une de ces couvertures arlequinées -qu’on fabrique à Venise. - -Cependant les lucioles scintillaient dans le gazon, les grillons -chantaient, et la lune large et jaune montait au ciel dans une brume de -chaleur. - - -XI - -Le lendemain de cette scène, Alicia, dont la nuit n’avait pas été -bonne, effleura à peine des lèvres le breuvage que lui offrait Vicè -tous les matins, et le reposa languissamment sur le guéridon près de -son lit. Elle n’éprouvait précisément aucune douleur, mais elle se -sentait brisée; c’était plutôt une difficulté de vivre qu’une maladie, -et elle eût été embarrassée d’en accuser les symptômes à un médecin. -Elle demanda un miroir à Vicè, car une jeune fille s’inquiète plutôt -de l’altération que la souffrance peut apporter à sa beauté que de la -souffrance elle-même. Elle était d’une blancheur extrême; seulement -deux petites taches semblables à deux feuilles de rose du Bengale -tombées sur une coupe de lait nageaient sur sa pâleur. Ses yeux -brillaient d’un éclat insolite, allumés par les dernières flammes de la -fièvre; mais le cerise de ses lèvres était beaucoup moins vif, et pour -y faire revenir la couleur, elle les mordit de ses petites dents de -nacre. - -Elle se leva, s’enveloppa d’une robe de chambre en cachemire blanc, -tourna une écharpe de gaze autour de sa tête,—car, malgré la chaleur -qui faisait crier les cigales, elle était encore un peu frileuse,—et -se rendit sur la terrasse à l’heure accoutumée, pour ne pas éveiller la -sollicitude toujours aux aguets du commodore. Elle toucha du bout des -lèvres au déjeuner, bien qu’elle n’eût pas faim, mais le moindre indice -de malaise n’eût pas manqué d’être attribué à l’influence de Paul par -sir Joshua Ward, et c’est ce qu’Alicia voulait éviter avant toute chose. - -Puis, sous prétexte que l’éclatante lumière du jour la fatiguait, elle -se retira dans sa chambre, non sans avoir reitéré plusieurs fois au -commodore, soupçonneux en pareille matière, l’assurance qu’elle se -portait à ravir. - -«A ravir... j’en doute, se dit le commodore à lui-même lorsque sa nièce -s’en fut allée.—Elle avait des tons nacrés près de l’œil, de petites -couleurs vives au haut des joues,—juste comme sa pauvre mère, qui, -elle aussi, prétendait ne s’être jamais mieux portée.—Que faire? Lui -ôter Paul, ce serait la tuer d’une autre manière; laissons agir la -nature. Alicia est si jeune! Oui, mais c’est aux plus jeunes et aux -plus belles que la vieille Mob en veut; elle est jalouse comme une -femme. Si je faisais venir un docteur? mais que peut la médecine sur -un ange! Pourtant tous les symptômes fâcheux avaient disparu... Ah! -si c’était toi, damné Paul, dont le souffle fit pencher cette fleur -divine, je t’étranglerais de mes propres mains. Nancy ne subissait le -regard d’aucun jettatore, et elle est morte.—Si Alicia mourait! Non, -cela n’est pas possible. Je n’ai rien fait à Dieu pour qu’il me réserve -cette affreuse douleur. Quand cela arrivera, il y aura longtemps que -je dormirai sous ma pierre avec le _Sacred to the memory of sir Joshua -Ward_, à l’ombre de mon clocher natal. C’est elle qui viendra pleurer -et prier sur la pierre grise pour le vieux commodore... Je ne sais ce -que j’ai, mais je suis mélancolique et funèbre en diable ce matin!» - -Pour dissiper ces idées noires, le commodore ajouta un peu de rhum -de la Jamaïque au thé refroidi dans sa tasse, et se fit apporter son -hooka, distraction innocente qu’il ne se permettait qu’en l’absence -d’Alicia, dont la délicatesse eût pu être offusquée même par cette -fumée légère mêlée de parfums. - -Il avait déjà fait bouillonner l’eau aromatisée du récipient et chassé -devant lui quelques nuages bleuâtres, lorsque Vicè parut annonçant le -comte Altavilla. - -«Sir Joshua, dit le comte après les premières civilités, avez-vous -réfléchi à la demande que je vous ai faite l’autre jour? - -—J’y ai réfléchi, reprit le commodore; mais, vous le savez, M. Paul -d’Aspremont a ma parole. - -—Sans doute; pourtant il y a des cas où une parole se retire; par -exemple, lorsque l’homme à qui on l’a donnée, pour une raison ou pour -une autre, n’est pas tel qu’on le croyait d’abord. - -—Comte, parlez plus clairement. - -—Il me répugne de charger un rival; mais, d’après la conversation que -nous avons eue ensemble, vous devez me comprendre. Si vous rejetiez M. -Paul d’Aspremont, m’accepteriez-vous pour gendre? - -—Moi, certainement; mais il n’est pas aussi sûr que miss Ward -s’arrangeât de cette substitution.—Elle est entêtée de ce Paul, et -c’est un peu ma faute, car moi-même je favorisais ce garçon avant -toutes ces sottes histoires.—Pardon, comte, de l’épithète, mais j’ai -vraiment la cervelle à l’envers. - -—Voulez-vous que votre nièce meure? dit Altavilla d’un ton ému et -grave. - -—Tête et sang! ma nièce mourir!» s’écria le commodore en bondissant de -son fauteuil et en rejetant le tuyau de maroquin de son hooka. - -Quand on attaquait cette corde chez sir Joshua Ward, elle vibrait -toujours. - -«Ma nièce est-elle donc dangereusement malade? - -—Ne vous alarmez pas si vite, milord; miss Alicia peut vivre, et même -très-longtemps. - -—A la bonne heure! vous m’aviez bouleversé. - -—Mais à une condition, continua le comte Altavilla: c’est qu’elle ne -voie plus M. Paul d’Aspremont. - -—Ah! voila la jettature qui revient sur l’eau! Par malheur, miss Ward -n’y croit pas. - -—Écoutez-moi, dit posément le comte Altavilla.—Lorsque j’ai rencontré -pour la première fois miss Alicia au bal chez le prince de Syracuse, -et que j’ai conçu pour elle une passion aussi respectueuse qu’ardente, -c’est de la santé étincelante, de la joie d’existence, de la fleur de -vie qui éclataient dans toute sa personne que je fus d’abord frappé. -Sa beauté en devenait lumineuse et nageait comme dans une atmosphère -de bien-être.—Cette phosphorescence la faisait briller comme une -étoile; elle éteignait Anglaises, Russes, Italiennes, et je ne vis -plus qu’elle.—A la distinction britannique elle joignait la grâce -pure et forte des anciennes déesses; excusez cette mythologie chez le -descendant d’une colonie grecque. - -—C’est vrai qu’elle était superbe! Miss Edwina O’Herty, lady -Eleonor Lilly, mistress Jane Strangford, la princesse Véra Fédorowna -Bariatinski faillirent en avoir la jaunisse de dépit, dit le commodore -enchanté. - -—Et maintenant ne remarquez-vous pas que sa beauté a pris quelque -chose de languissant, que ses traits s’atténuent en délicatesses -morbides, que les veines de ses mains se dessinent plus bleues qu’il -ne faudrait, que sa voix a des sons d’harmonica d’une vibration -inquiétante et d’un charme douloureux? L’élément terrestre s’efface -et laisse dominer l’élément angélique. Miss Alicia devient d’une -perfection éthérée que, dussiez-vous me trouver matériel, je n’aime -pas voir aux filles de ce globe.» - -Ce que disait le comte répondait si bien aux préoccupations secrètes de -sir Joshua Ward, qu’il resta quelques minutes silencieux et comme perdu -dans une rêverie profonde. - -«Tout cela est vrai; bien que parfois je cherche à me faire illusion, -je ne puis en disconvenir. - -—Je n’ai pas fini, dit le comte; la santé de miss Alicia avant -l’arrivée de M. d’Aspremont en Angleterre avait-elle fait naître des -inquiétudes? - -—Jamais: c’était la plus fraîche et la plus rieuse enfant des trois -royaumes. - -—La présence de M. d’Aspremont coïncide, comme vous le voyez, avec les -périodes maladives qui altèrent la précieuse santé de miss Ward. Je ne -vous demande pas, à vous, homme du Nord, d’ajouter une foi implicite -à une croyance, à un préjugé, à une superstition, si vous voulez, de -nos contrées méridionales, mais convenez cependant que ces faits sont -étranges et méritent toute votre attention... - -—Alicia ne peut-elle être malade..... naturellement? dit le commodore, -ébranlé par les raisonnements captieux d’Altavilla, mais que retenait -une sorte de honte anglaise d’adopter la croyance populaire napolitaine. - -—Miss Ward n’est pas malade; elle subit une sorte d’empoisonnement par -le regard, et si M. d’Aspremont n’est pas jettatore, au moins il est -funeste. - -—Qu’y puis-je faire? elle aime Paul, se rit de la jettature et prétend -qu’on ne peut donner une pareille raison à un homme d’honneur pour le -refuser. - -—Je n’ai pas le droit de m’occuper de votre nièce, je ne suis -ni son frère, ni son parent, ni son fiancé; mais si j’obtenais -votre aveu, peut-être tenterais-je un effort pour l’arracher à -cette influence fatale. Oh! ne craignez rien; je ne commettrai pas -d’extravagance;—quoique jeune, je sais qu’il ne faut pas faire -de bruit autour de la réputation d’une jeune fille;—seulement -permettez-moi de me taire sur mon plan. Ayez assez de confiance en -ma loyauté pour croire qu’il ne renferme rien que l’honneur le plus -délicat ne puisse avouer. - -—Vous aimez donc bien ma nièce? dit le commodore. - -—Oui, puisque je l’aime sans espoir; mais m’accordez-vous la licence -d’agir? - -—Vous êtes un terrible homme, comte Altavilla; eh bien! tâchez de -sauver Alicia à votre manière, je ne le trouverai pas mauvais, et même -je le trouverai fort bon.» - -Le comte se leva, salua, regagna sa voiture et dit au cocher de le -conduire à l’hôtel de Rome. - -Paul, les coudes sur la table, la tête dans ses mains, était plongé -dans les plus douloureuses réflexions; il avait vu les deux ou trois -gouttelettes rouges sur le mouchoir d’Alicia, et, toujours infatué de -son idée fixe, il se reprochait son amour meurtrier; il se blâmait -d’accepter le dévouement de cette belle jeune fille décidée à mourir -pour lui, et se demandait par quel sacrifice surhumain il pourrait -payer cette sublime abnégation. - -Paddy, le jockey-gnôme, interrompit cette méditation en apportant la -carte du comte Altavilla. - -«Le comte Altavilla! que peut-il me vouloir? fit Paul excessivement -surpris. Faites-le entrer.» - -Lorsque le Napolitain parut sur le seuil de la porte, M. d’Aspremont -avait déjà posé sur son étonnement ce masque d’indifférence glaciale -qui sert aux gens du monde à cacher leurs impressions. - -Avec une politesse froide il désigna un fauteuil au comte, s’assit -lui-même, et attendit en silence, les yeux fixés sur le visiteur. - -«Monsieur, commença le comte en jouant avec les breloques de sa montre, -ce que j’ai à vous dire est si étrange, si déplacé, si inconvenant, que -vous auriez le droit de me jeter par la fenêtre.—Épargnez-moi cette -brutalité, car je suis prêt à vous rendre raison en galant homme. - -—J’écoute, monsieur, sauf à profiter plus tard de l’offre que vous -me faites, si vos discours ne me conviennent pas, répondit Paul, sans -qu’un muscle de sa figure bougeât. - -—Vous êtes jettatore!» - -A ces mots, une pâleur verte envahit subitement la face de M. -d’Aspremont, une auréole rouge cercla ses yeux; ses sourcils se -rapprochèrent, la ride de son front se creusa, et de ses prunelles -jaillirent comme des lueurs sulfureures; il se souleva à demi, -déchirant de ses mains crispées les bras d’acajou du fauteuil. Ce -fut si terrible, qu’Altavilla, tout brave qu’il était, saisit une -des petites branches de corail bifurquées suspendues à la chaîne -de sa montre, et en dirigea instinctivement les pointes vers son -interlocuteur. - -Par un effort suprême de volonté, M. d’Aspremont se rassit et dit: -«Vous aviez raison, monsieur; telle est, en effet, la récompense que -mériterait une pareille insulte; mais j’aurai la patience d’attendre -une autre réparation. - -—Croyez, continua le comte, que je n’ai pas fait à un gentleman cet -affront, qui ne peut se laver qu’avec du sang, sans les plus graves -motifs. J’aime miss Alicia Ward. - -—Que m’importe? - -—Cela vous importe, en effet, fort peu, car vous êtes aimé; mais moi, -don Felipe Altavilla, je vous défends de voir miss Alicia Ward. - -—Je n’ai pas d’ordre à recevoir de vous. - -—Je le sais, répondit le comte napolitain; aussi je n’espère pas que -vous m’obéissiez. - -—Alors quel est le motif qui vous fait agir? dit Paul. - -—J’ai la conviction que le fascino dont malheureusement vous êtes -doué influe d’une manière fatale sur miss Alicia Ward. C’est là une -idée absurde, un préjugé digne du moyen âge, qui doit vous paraître -profondément ridicule; je ne discuterai pas là-dessus avec vous. Vos -yeux se portent vers miss Ward et lui lancent malgré vous ce regard -funeste qui la fera mourir. Je n’ai aucun autre moyen d’empêcher ce -triste résultat que de vous chercher une querelle d’Allemand. Au -seizième siècle, je vous aurais fait tuer par quelqu’un de mes paysans -de la montagne; mais aujourd’hui ces mœurs ne sont plus de mise. J’ai -bien pensé à vous prier de retourner en France; c’était trop naïf: -vous auriez ri de ce rival qui vous eût dit de vous en aller et de le -laisser seul auprès de votre fiancée sous prétexte de jettature.» - -Pendant que le comte Altavilla parlait, Paul d’Aspremont se sentait -pénétré d’une secrète horreur; il était donc, lui chrétien, en proie -aux puissances de l’enfer, et le mauvais ange regardait par ses -prunelles! il semait les catastrophes, son amour donnait la mort! Un -instant sa raison tourbillonna dans son cerveau, et la folie battit de -ses ailes les parois intérieures de son crâne. - -«Comte, sur l’honneur, pensez-vous ce que vous dites? s’écria -d’Aspremont après quelques minutes d’une rêverie que le Napolitain -respecta. - -—Sur l’honneur, je le pense. - -—Oh! alors ce serait donc vrai! dit Paul à demi-voix: je suis donc un -assassin, un démon, un vampire! je tue cet être céleste, je désespère -ce vieillard!» Et il fut sur le point de promettre au comte de ne pas -revoir Alicia; mais le respect humain et la jalousie qui s’éveillaient -dans son cœur retinrent ses paroles sur ses lèvres. - -«Comte, je ne vous cache point que je vais de ce pas chez miss Ward. - -—Je ne vous prendrai pas au collet pour vous en empêcher; vous m’avez -tout à l’heure épargné les voies de fait, j’en suis reconnaissant; mais -je serai charmé de vous voir demain, à six heures dans les ruines de -Pompeï, à la salle des thermes, par exemple; on y est fort bien. Quelle -arme préférez-vous? Vous êtes l’offensé: épée, sabre ou pistolet? - -—Nous nous battrons au couteau et les yeux bandés, séparés par -un mouchoir dont nous tiendrons chacun un bout. Il faut égaliser -les chances: je suis jettatore; je n’aurais qu’à vous tuer en vous -regardant, monsieur le comte!» - -Paul d’Aspremont partit d’un éclat de rire strident, poussa une porte -et disparut. - - -XII - -Alicia s’était établie dans une salle basse de la maison, dont les murs -étaient ornés de ces paysages à fresques qui, en Italie, remplacent les -papiers. Des nattes de paille de Manille couvraient le plancher. Une -table sur laquelle était jeté un bout de tapis turc et que jonchaient -les poésies de Coleridge, de Shelley, de Tennyson et de Longfellow, un -miroir à cadre antique et quelques chaises de canne composaient tout -l’ameublement; des stores de jonc de la Chine historiés de pagodes, de -rochers, de saules, de grues et de dragons, ajustés aux ouvertures et -relevés à demi, tamisaient une lumière douce; une branche d’oranger, -toute chargée de fleurs que les fruits, en se nouant faisaient tomber, -pénétrait familièrement dans la chambre et s’étendait comme une -guirlande au-dessus de la tête d’Alicia, en secouant sur elle sa neige -parfumée. - -La jeune fille, toujours un peu souffrante, était couchée sur un -étroit canapé près de la fenêtre; deux ou trois coussins du Maroc la -soulevaient à demi; la couverture vénitienne enveloppait chastement ses -pieds; arrangée ainsi, elle pouvait recevoir Paul sans enfreindre les -lois de la pudeur anglaise. - -Le livre commencé avait glissé à terre de la main distraite d’Alicia; -ses prunelles nageaient vaguement sous leurs longs cils et semblaient -regarder au delà du monde; elle éprouvait cette lassitude presque -voluptueuse qui suit les accès de fièvre, et toute son occupation était -de mâcher les fleurs de l’oranger qu’elle ramassait sur sa couverture -et dont le parfum amer lui plaisait. N’y a-t-il pas une Vénus mâchant -des roses, du Schiavone? Quel gracieux pendant un artiste moderne eût -pu faire au tableau du vieux Vénitien en représentant Alicia mordillant -des fleurs d’oranger! - -Elle pensait à M. d’Aspremont et se demandait si vraiment elle vivrait -assez pour être sa femme; non quelle ajoutât foi à l’influence de la -jettature, mais elle se sentait envahie malgré elle de pressentiments -funèbres: la nuit même, elle avait fait un rêve dont l’impression ne -s’était pas dissipée au réveil. - -Dans son rêve, elle était couchée, mais éveillée, et dirigeait ses -yeux vers la porte de sa chambre, pressentant que _quelqu’un_ allait -apparaître.—Après deux ou trois minutes d’attente anxieuse, elle -avait vu se dessiner sur le fond sombre qu’encadrait le chambranle de -la porte une forme svelte et blanche, qui, d’abord transparente et -laissant, comme un léger brouillard, apercevoir les objets à travers -elle, avait pris plus de consistance en avançant vers le lit. - -L’ombre était vêtue d’une robe de mousseline dont les plis traînaient -à terre; de longues spirales de cheveux noirs, à moitié détordues, -pleuraient le long de son visage pâle, marqué de deux petites taches -roses aux pommettes; la chair du col et de la poitrine était si blanche -qu’elle se confondait avec la robe, et qu’on n’eût pu dire où finissait -la peau et où commençait l’étoffe; un imperceptible jaseron de Venise -cerclait le col mince d’une étroite ligne d’or; la main fluette et -veinée de bleu tenait une fleur—une rose-thé—dont les pétales se -détachaient et tombaient à terre comme des larmes. - -Alicia ne connaissait pas sa mère, morte un an après lui avoir donné -le jour; mais bien souvent elle s’était tenue en contemplation devant -une miniature dont les couleurs presque évanouies, montrant le ton -jaune d’ivoire et pâles comme le souvenir des morts, faisaient songer -au portrait d’une ombre plutôt qu’à celui d’une vivante, et elle -comprit que cette femme qui entrait ainsi dans la chambre était Nancy -Ward,—sa mère.—La robe blanche, le jaseron, la fleur à la main, les -cheveux noirs, les joues marbrées de rose, rien n’y manquait,—c’était -bien la miniature agrandie, développée, se mouvant avec toute la -réalité du rêve. - -Une tendresse mélée de terreur faisait palpiter le sein d’Alicia. -Elle voulait tendre ses bras à l’ombre, mais ses bras, lourds comme -du marbre, ne pouvaient se détacher de la couche sur laquelle ils -reposaient. Elle essayait de parler, mais sa langue ne bégayait que des -syllabes confuses. - -Nancy, après avoir posé la rose-thé sur le guéridon, s’agenouilla près -du lit et mit sa tête contre la poitrine d’Alicia, écoutant le souffle -des poumons, comptant les battements du cœur; la joue froide de l’ombre -causait à la jeune fille, épouvantée de cette auscultation silencieuse, -la sensation d’un morceau de glace. - -L’apparition se releva, jeta un regard douloureux sur la jeune fille, -et, comptant les feuilles de la rose dont quelques pétales encore -s’étaient séparés, elle dit: «Il n’y en a plus qu’une.» - -Puis le sommeil avait interposé sa gaze noire entre l’ombre et la -dormeuse, et tout s’était confondu dans la nuit. - -L’âme de sa mère venait-elle l’avertir et la chercher? Que signifiait -cette phrase mystérieuse tombée de la bouche de l’ombre:—«Il n’y en -a plus qu’une?»—Cette pâle rose effeuillée était-elle le symbole de -sa vie? Ce rêve étrange avec ses terreurs gracieuses et son charme -effrayant, ce spectre charmant drapé de mousseline et comptant des -pétales de fleurs préoccupaient l’imagination de la jeune fille, un -nuage de mélancolie flottait sur son beau front, et d’indéfinissables -pressentiments l’effleuraient de leurs ailes noires. - -Cette branche d’oranger qui secouait sur elle ses fleurs n’avait-elle -pas aussi un sens funèbre? les petites étoiles virginales ne devaient -donc pas s’épanouir sous son voile de mariée? Attristée et pensive, -Alicia retira de ses lèvres la fleur qu’elle mordait; la fleur était -jaune et flétrie déjà... - -L’heure de la visite de M. d’Aspremont approchait. Miss Ward fit un -effort sur elle-même, rasséréna son visage, tourna du doigt les boucles -de ses cheveux, rajusta les plis froissés de son écharpe de gaze, et -reprit en main son livre pour se donner une contenance. - -Paul entra, et miss Ward le reçut d’un air enjoué, ne voulant pas qu’il -s’alarmât de la trouver couchée, car il n’eût pas manqué de se croire -la cause de sa maladie. La scène qu’il venait d’avoir avec le comte -Altavilla donnait à Paul une physionomie irritée et farouche qui fit -faire à Vicè le signe conjurateur, mais le sourire affectueux d’Alicia -eut bientôt dissipé le nuage. - -«Vous n’êtes pas malade sérieusement, je l’espère, dit-il à miss Ward -en s’asseyant près d’elle. - -—Oh! ce n’est rien, un peu de fatigue seulement: il a fait siroco -hier, et ce vent d’Afrique m’accable: mais vous verrez comme je me -porterai bien dans notre cottage du Lincolnshire! Maintenant que je -suis forte, nous ramerons chacun notre tour sur l’étang!» - -En disant ces mots, elle ne put comprimer tout à fait une petite toux -convulsive. - -M. d’Aspremont pâlit et détourna les yeux. - -Le silence régna quelques minutes dans la chambre. - -«Paul, je ne vous ai jamais rien donné, reprit Alicia en ôtant de son -doigt déjà maigri une bague d’or toute simple; prenez cet anneau, et -portez-le en souvenir de moi; vous pourrez peut-être le mettre, car -vous avez une main de femme;—adieu! je me sens lasse et je voudrais -essayer de dormir; venez me voir demain.» - -Paul se retira navré; les efforts d’Alicia pour cacher sa souffrance -avaient été inutiles; il aimait éperdument miss Ward, et il la tuait! -cette bague qu’elle venait de lui donner, n’était-ce pas un anneau de -fiançailles pour l’autre vie? - -Il errait sur le rivage à demi fou, rêvant de fuir, de s’aller jeter -dans un couvent de trappistes et d’y attendre la mort assis sur son -cercueil, sans jamais relever le capuchon de son froc. Il se trouvait -ingrat et lâche de ne pas sacrifier son amour et d’abuser ainsi de -l’héroïsme d’Alicia: car elle n’ignorait rien, elle savait qu’il -n’était qu’un jettatore, comme l’affirmait le comte Altavilla, et, -prise d’une angélique pitié, elle ne le repoussait pas! - -«Oui, se disait-il, ce Napolitain, ce beau comte qu’elle dédaigne, est -véritablement amoureux. Sa passion fait honte à la mienne: pour sauver -Alicia, il n’a pas craint de m’attaquer, de me provoquer, moi, un -jettatore, c’est-à-dire, dans ses idées, un être aussi redoutable qu’un -démon. Tout en me parlant, il jouait avec ses amulettes, et le regard -de ce duelliste célèbre qui a couché trois hommes sur le carreau, se -baissait devant le mien!» - -Rentré à l’hôtel de Rome, Paul écrivit quelques lettres, fit un -testament par lequel il laissait à miss Alicia Ward tout ce qu’il -possédait, sauf un legs pour Paddy, et prit les dispositions -indispensables à un galant homme qui doit avoir un duel à mort le -lendemain. - -Il ouvrit les boîtes de palissandre où ses armes étaient renfermées -dans les compartiments garnis de serge verte, remua épées, pistolets, -couteaux de chasse, et trouva enfin deux stylets corses parfaitement -pareils qu’il avait achetés pour en faire don à des amis. - -C’étaient deux lames de pur acier, épaisses près du manche, tranchantes -des deux côtés vers la pointe, damasquinées, curieusement terribles et -montées avec soin. Paul choisit aussi trois foulards et fit du tout un -paquet. - -Puis il prévint Scazziga de se tenir prêt de grand matin pour une -excursion dans la campagne. - -«Oh! dit-il, en se jetant tout habillé sur son lit, Dieu fasse que -ce combat me soit fatal! Si j’avais le bonheur d’être tué,—Alicia -vivrait!» - - -XIII - -Pompeï, la ville morte, ne s’éveille pas le matin comme les cités -vivantes, et quoiqu’elle ait rejeté à demi le drap de cendre qui la -couvrait depuis tant de siècles, même quand la nuit s’efface, elle -reste endormie sur sa couche funèbre. - -Les touristes de toutes nations qui la visitent pendant le jour sont -à cette heure encore étendus dans leur lit, tout moulus des fatigues -de leurs excursions, et l’aurore, en se levant sur les décombres de la -ville-momie, n’y éclaire pas un seul visage humain. Les lézards seuls, -en frétillant de la queue, rampent le long des murs, filent sur les -mosaïques disjointes, sans s’inquiéter du _cave canem_ inscrit au seuil -des maisons désertes, et saluent joyeusement les premiers rayons du -soleil. Ce sont les habitants qui ont succédé aux citoyens antiques, et -il semble que Pompeï n’ait été exhumée que pour eux. - -C’est un spectacle étrange de voir à la lueur azurée et rose du matin -ce cadavre de ville saisie au milieu de ses plaisirs, de ses travaux -et de sa civilisation, et qui n’a pas subi la dissolution lente des -ruines ordinaires; on croit involontairement que les propriétaires de -ces maisons conservées dans leurs moindres détails vont sortir de -leurs demeures avec leurs habits grecs ou romains; les chars, dont -on aperçoit les ornières sur les dalles, se remettre à rouler; les -buveurs entrer dans ces thermopoles où la marque des tasses est encore -empreinte sur le marbre du comptoir.—On marche comme dans un rêve -au milieu du passé; on lit en lettres rouges, à l’angle des rues, -l’affiche du spectacle du jour!—seulement le jour est passé depuis -plus de dix-sept siècles.—Aux clartés naissantes de l’aube, les -danseuses peintes sur les murs semblent agiter leurs crotales, et du -bout de leur pied blanc soulever comme une écume rose le bord de leur -draperie, croyant sans doute que les lampadaires se rallument pour les -orgies du triclinium; les Vénus, les Satyres, les figures héroïques ou -grotesques, animées d’un rayon, essayent de remplacer les habitants -disparus, et de faire à la cité morte une population peinte. Les ombres -colorées tremblent le long des parois, et l’esprit peut quelques -minutes se prêter à l’illusion d’une fantasmagorie antique. Mais ce -jour-là, au grand effroi des lézards, la sérénité matinale de Pompeï -fut troublée par un visiteur étrange: une voiture s’arrêta à l’entrée -de la voie des Tombeaux; Paul en descendit et se dirigea à pied vers le -lieu du rendez-vous. - -Il était en avance, et, bien qu’il dût être préoccupé d’autre chose -que d’archéologie, il ne pouvait s’empêcher, tout en marchant, de -remarquer mille petits détails qu’il n’eût peut-être pas aperçus dans -une situation habituelle. Les sens que ne surveille plus l’âme, et -qui s’exercent alors pour leur compte, ont quelquefois une lucidité -singulière. Des condamnés à mort, en allant au supplice, distinguent -une petite fleur entre les fentes du pavé, un numéro au bouton d’un -uniforme, une faute d’orthographe sur une enseigne, ou toute autre -circonstance puérile qui prend pour eux une importance énorme.—M. -d’Aspremont passa devant la villa de Diomède, le sépulcre de Mammia, -les hémicycles funéraires, la porte antique de la cité, les maisons -et les boutiques qui bordent la voie Consulaire, presque sans y jeter -les yeux, et pourtant des images colorées et vives de ces monuments -arrivaient à son cerveau avec une netteté parfaite; il voyait tout, -et les colonnes cannelées enduites à mi-hauteur de stuc rouge ou -jaune, et les peintures à fresque, et les inscriptions tracées sur -les murailles; une annonce de location à la rubrique s’était même -écrite si profondément dans sa mémoire, que ses lèvres en répétaient -machinalement les mots latins sans y attacher aucune espèce de sens. - -Était-ce donc la pensée du combat qui absorbait Paul à ce point? -Nullement, il n’y songeait même pas; son esprit était ailleurs:—Dans -le parloir de Richmond. Il tendait au commodore sa lettre de -recommandation, et miss Ward le regardait à la dérobée; elle avait une -robe blanche, et des fleurs de jasmin étoilaient ses cheveux. Qu’elle -était jeune, belle et vivace... alors! - -Les bains antiques sont au bout de la voie Consulaire, près de la rue -de la Fortune; M. d’Aspremont n’eut pas de peine à les trouver. Il -entra dans la salle voûtée qu’entoure une rangée de niches formées par -des atlas de terre cuite, supportant une architrave ornée d’enfants et -de feuillages. Les revêtements de marbre, les mosaïques, les trépieds -de bronze ont disparu. Il ne reste plus de l’ancienne splendeur que les -atlas d’argile et des murailles nues comme celles d’un tombeau; un jour -vague provenant d’une petite fenêtre ronde qui découpe en disque le -bleu du ciel, glisse en tremblant sur les dalles rompues du pavé. - -C’était là que les femmes de Pompeï venaient, après le bain, sécher -leurs beaux corps humides, rajuster leurs coiffures, reprendre leurs -tuniques et se sourire dans le cuivre bruni des miroirs. Une scène d’un -genre bien différent allait s’y passer, et le sang devait couler sur le -sol où ruisselaient jadis les parfums. - -Quelques instants après, le comte Altavilla parut: il tenait à la main -une boîte à pistolets, et sous le bras deux épées, car il ne pouvait -croire que les conditions proposées par M. Paul d’Aspremont fussent -sérieuses; il n’y avait vu qu’une raillerie méphistophélique, un -sarcasme infernal. - -«Pourquoi faire ces pistolets et ces épées, comte? dit Paul en voyant -cette panoplie; n’étions-nous pas convenus d’un autre mode de combat? - -—Sans doute; mais je pensais que vous changeriez peut-être d’avis; on -ne s’est jamais battu de cette façon. - -—Notre adresse fût-elle égale, ma position me donne sur vous trop -d’avantages, répondit Paul avec un sourire amer; je n’en veux pas -abuser. Voilà des stylets que j’ai apportés; examinez-les; ils -sont parfaitement pareils; voici des foulards pour nous bander les -yeux.—Voyez, ils sont épais, et _mon regard_ n’en pourra percer le -tissu.» - -Le comte Altavilla fit un signe d’acquiescement. - -«Nous n’avons pas de témoins, dit Paul, et l’un de nous ne doit pas -sortir vivant de cette cave. Écrivons chacun un billet attestant la -loyauté du combat; le vainqueur le placera sur la poitrine du mort. - -—Bonne précaution!» répondit avec un sourire le Napolitain en traçant -quelques lignes sur une feuille du carnet de Paul qui remplit à son -tour la même formalité. - -Cela fait, les adversaires mirent bas leurs habits, se bandèrent -les yeux, s’armèrent de leurs stylets, et saisirent chacun par une -extrémité le mouchoir, trait d’union terrible entre leurs haines. - -—Êtes-vous prêt? dit M. d’Aspremont au comte Altavilla. - -—Oui,» répondit le Napolitain d’une voix parfaitement calme. - -Don Felipe Altavilla était d’une bravoure éprouvée, il ne redoutait au -monde que la jettature, et ce combat aveugle, qui eût fait frissonner -tout autre d’épouvante, ne lui causait pas le moindre trouble; il ne -faisait ainsi que jouer sa vie à pile ou face, et n’avait pas le -désagrément de voir l’œil fauve de son adversaire darder sur lui son -regard jaune. - -Les deux combattants brandirent leurs couteaux, et le mouchoir qui les -reliait l’un à l’autre dans ces épaisses ténèbres se tendit fortement. -Par un mouvement instinctif, Paul et le comte avaient rejeté leur torse -en arrière, seule parade possible dans cet étrange duel; leurs bras -retombèrent sans avoir atteint autre chose que le vide. - -Cette lutte obscure, où chacun pressentait la mort sans la voir -venir, avait un caractère horrible. Farouches et silencieux, les -deux adversaires reculaient, tournaient, sautaient, se heurtaient -quelquefois, manquant ou dépassant le but; on n’entendait que le -trépignement de leurs pieds et le souffle haletant de leurs poitrines. - -Une fois Altavilla sentit la pointe de son stylet rencontrer quelque -chose; il s’arrêta croyant avoir tué son rival, et attendit la chute du -corps:—il n’avait frappé que la muraille! - -«Pardieu! je croyais bien vous avoir percé de part en part, dit-il en -se remettant en garde. - -—Ne parlez pas, dit Paul, votre voix me guide.» - -Et le combat recommença. - -Tout à coup les deux adversaires se sentirent détachés.—Un coup du -stylet de Paul avait tranché le foulard. - -«Trêve! cria le Napolitain; nous ne nous tenons plus, le mouchoir est -coupé. - -—Qu’importe! continuons,» dit Paul. - -Un silence morne s’établit. En loyaux ennemis, ni M. d’Aspremont ni le -comte ne voulaient profiter des indications données par leur échange de -paroles.—Ils firent quelques pas pour se dérouter, et se remirent à se -chercher dans l’ombre. - -Le pied de M. d’Aspremont déplaça une petite pierre; ce léger choc -révéla au Napolitain, agitant son couteau au hasard, dans quel sens il -devait marcher. Se ramassant sur ses jarrets pour avoir plus d’élan, -Altavilla s’élança d’un bond de tigre et rencontra le stylet de M. -d’Aspremont. - -Paul toucha la pointe de son arme et la sentit mouillée... des pas -incertains résonnèrent lourdement sur les dalles; un soupir oppressé se -fit entendre et un corps tomba tout d’une pièce à terre. - -Pénétré d’horreur, Paul abattit le bandeau qui lui couvrait les yeux, -et il vit le comte Altavilla pâle, immobile, étendu sur le dos et la -chemise tachée à l’endroit du cœur d’une large plaque rouge. - -Le beau Napolitain était mort! - -M. d’Aspremont mit sur la poitrine d’Altavilla le billet qui attestait -la loyauté du duel, et sortit des bains antiques plus pâle au grand -jour qu’au clair de lune le criminel que Prud’hon fait poursuivre par -les Erynnis vengeresses. - - -XIV - -Vers deux heures de l’après-midi, une bande de touristes anglais, -guidée par un cicerone, visitait les ruines de Pompeï; la tribu -insulaire, composée du père, de la mère, de trois grandes filles, -de deux petits garçons et d’un cousin, avait déjà parcouru d’un œil -glauque et froid, où se lisait ce profond ennui qui caractérise la race -britannique, l’amphithéâtre, le théâtre de tragédie et de chant, si -curieusement juxtaposés; le quartier militaire, crayonné de caricatures -par l’oisiveté du corps de garde; le Forum, surpris au milieu d’une -réparation, la basilique, les temples de Vénus et de Jupiter, le -Panthéon et les boutiques qui les bordent. Tous suivaient en silence -dans leur _Murray_ les explications bavardes du cicerone et jetaient -à peine un regard sur les colonnes, les fragments de statues, les -mosaïques, les fresques et les inscriptions. - -Ils arrivèrent enfin aux bains antiques, découverts en 1824, comme le -guide le leur faisait remarquer. «Ici étaient les étuves, là le four à -chauffer l’eau, plus loin la salle à température modérée;» ces détails -donnés en patois napolitain mélangé de quelques désinences anglaises -paraissaient intéresser médiocrement les visiteurs, qui déjà opéraient -une volte-face pour se retirer, lorsque miss Ethelwina, l’aînée des -demoiselles, jeune personne aux cheveux blonds filasse, et à la peau -truitée de taches de rousseur, fit deux pas en arrière, d’un air moitié -choqué, moitié effrayé, et s’écria: «Un homme! - -—Ce sera sans doute quelque ouvrier des fouilles à qui l’endroit -aura paru propice pour faire la sieste; il y a sous cette voûte de la -fraîcheur et de l’ombre: n’ayez aucune crainte, mademoiselle, dit le -guide en poussant du pied le corps étendu à terre. Holà! réveille-toi, -fainéant, et laisse passer Leurs Seigneuries.» - -Le prétendu dormeur ne bougea pas. - -«Ce n’est pas un homme endormi, c’est un mort,» dit un des jeunes -garçons, qui, vu sa petite taille, démêlait mieux dans l’ombre l’aspect -du cadavre. - -Le cicerone se baissa sur le corps et se releva brusquement, les traits -bouleversés. - -«Un homme assassiné! s’écria-t-il. - -—Oh! c’est vraiment désagréable de se trouver en présence de tels -objets; écartez-vous, Ethelwina, Kitty, Bess, dit mistress Bracebridge, -il ne convient pas à de jeunes personnes bien élevées de regarder un -spectacle si impropre. Il n’y a donc pas de police dans ce pays-ci! Le -coroner aurait dû relever le corps. - -«Un papier! fit laconiquement le cousin, roide, long et embarrassé de -sa personne comme le laird de Dumbidike de _la Prison d’Édimbourg_. - -—En effet, dit le guide en prenant le billet placé sur la poitrine -d’Altavilla, un papier avec quelques lignes d’écriture. - -—Lisez, dirent en chœur les insulaires, dont la curiosité était -surexcitée. - - «Qu’on ne recherche ni n’inquiète personne pour ma mort. Si l’on - trouve ce billet sur ma blessure, j’aurai succombé dans un duel loyal. - - «_Signé_ FELIPE, comte D’ALTAVILLA.» - -—C’était un homme comme il faut; quel dommage! soupira mistress -Bracebridge, que la qualité de comte du mort impressionnait. - -—Et un joli garçon, murmura tout bas Ethelwina, la demoiselle aux -taches de rousseur. - -—Tu ne te plaindras plus, dit Bess à Kitty, du manque d’imprévu -dans les voyages: nous n’avons pas, il est vrai, été arrêtés par des -brigands sur la route de Terracine à Fondi; mais un jeune seigneur -percé d’un coup de stylet dans les ruines de Pompeï, voilà une -aventure. Il y a sans doute là-dessous une rivalité d’amour;—au moins -nous aurons quelque chose d’italien, de pittoresque et de romantique à -raconter à nos amies. Je ferai de la scène un dessin sur mon album, et -tu joindras au croquis des stances mystérieuses dans le goût de Byron. - -—C’est égal, fit le guide, le coup est bien donné, de bas en haut, -dans toutes les règles; il n’y a rien à dire.» - -Telle fut l’oraison funèbre du comte Altavilla. - -Quelques ouvriers, prévenus par le cicerone, allèrent chercher la -justice, et le corps du pauvre Altavilla fut reporté à son château, -près de Salerne. - -Quant à M. d’Aspremont, il avait regagné sa voiture, les yeux ouverts -comme un somnambule et ne voyant rien. On eût dit une statue qui -marchait. Quoiqu’il eût éprouvé à la vue du cadavre cette horreur -religieuse qu’inspire la mort, il ne se sentait pas coupable, et le -remords n’entrait pour rien dans son désespoir. Provoqué de manière à -ne pouvoir refuser, il n’avait accepté ce duel qu’avec l’espérance d’y -laisser une vie désormais odieuse. Doué d’un regard funeste, il avait -voulu un combat aveugle pour que la fatalité seule fût responsable. -Sa main même n’avait pas frappé; son ennemi s’était enferré! Il -plaignait le comte Altavilla comme s’il eût été étranger à sa mort. -«C’est mon stylet qui l’a tué, se disait-il, mais si je l’avais regardé -dans un bal, un lustre se fût détaché du plafond et lui eût fendu la -tête. Je suis innocent comme la foudre, comme l’avalanche, comme le -mancenillier, comme toutes les forces destructives et inconscientes. -Jamais ma volonté ne fut malfaisante, mon cœur n’est qu’amour et -bienveillance, mais je sais que je suis nuisible. Le tonnerre ne sait -pas qu’il tue; moi, homme, créature intelligente, n’ai-je pas un devoir -sévère à remplir vis-à-vis de moi-même? je dois me citer à mon propre -tribunal et m’interroger. Puis-je rester sur cette terre où je ne cause -que des malheurs? Dieu me damnerait-il si je me tuais par amour pour -mes semblables? Question terrible et profonde que je n’ose résoudre; -il me semble que, dans la position où je suis, la mort volontaire est -excusable. Mais si je me trompais? pendant l’éternité, je serais privé -de la vue d’Alicia, qu’alors je pourrais regarder sans lui nuire, car -les yeux de l’âme n’ont pas le fascino.—C’est une chance que je ne -veux pas courir.» - -Une idée subite traversa le cerveau du malheureux jettatore et -interrompit son monologue intérieur. Ses traits se détendirent; la -sérénité immuable qui suit les grandes résolutions dérida son front -pâle: il avait pris un parti suprême. - -«Soyez condamnés, mes yeux, puisque vous êtes meurtriers; mais, avant -de vous fermer pour toujours, saturez-vous de lumière, contemplez le -soleil, le ciel bleu, la mer immense, les chaînes azurées de montagnes, -les arbres verdoyants, les horizons indéfinis, les colonnades des -palais, la cabane du pêcheur, les îles lointaines du golfe, la voile -blanche rasant l’abîme, le Vésuve, avec son aigrette de fumée; -regardez, pour vous en souvenir, tous ces aspects charmants que vous -ne verrez plus; étudiez chaque forme et chaque couleur, donnez-vous -une dernière fête. Pour aujourd’hui, funestes ou non, vous pouvez vous -arrêter sur tout; enivrez-vous du splendide spectacle de la création! -Allez, voyez, promenez-vous. Le rideau va tomber entre vous et le décor -de l’univers!» - -La voiture, en ce moment, longeait le rivage; la baie radieuse -étincelait, le ciel semblait taillé dans un seul saphir; une splendeur -de beauté revêtait toutes choses. - -Paul dit à Scazziga d’arrêter; il descendit, s’assit sur une roche -et regarda longtemps, longtemps, longtemps, comme s’il eût voulu -accaparer l’infini. Ses yeux se noyaient dans l’espace et la lumière, -se renversaient comme en extase, s’imprégnaient de lueurs, s’imbibaient -de soleil! La nuit qui allait suivre ne devait pas avoir d’aurore pour -lui. - -S’arrachant à cette contemplation silencieuse, M. d’Aspremont remonta -en voiture et se rendit chez miss Alicia Ward. - -Elle était, comme la veille, allongée sur son étroit canapé, dans la -salle basse que nous avons déjà décrite. Paul se plaça en face d’elle, -et cette fois ne tint pas ses yeux baissés vers la terre, ainsi qu’il -le faisait depuis qu’il avait acquis la conscience de sa jettature. - -La beauté si parfaite d’Alicia se spiritualisait par la souffrance: -la femme avait presque disparu pour faire place à l’ange: ses chairs -étaient transparentes, éthérées, lumineuses; on apercevait l’âme à -travers comme une lueur dans une lampe d’albâtre. Ses yeux avaient -l’infini du ciel et la scintillation de l’étoile; à peine si la vie -mettait sa signature rouge dans l’incarnat de ses lèvres. - -Un sourire divin illumina sa bouche, comme un rayon de soleil éclairant -une rose, lorsqu’elle vit les regards de son fiancé l’envelopper d’une -longue caresse. Elle crut que Paul avait enfin chassé ses funestes -idées de jettature et lui revenait heureux et confiant comme aux -premiers jours, et elle tendit à M. d’Aspremont, qui la garda, sa -petite main pâle et fluette. - -«Je ne vous fais donc plus peur? dit-elle avec une douce moquerie à -Paul qui tenait toujours les yeux fixés sur elle. - -—Oh! laissez-moi vous regarder, répondit M. d’Aspremont d’un ton de -voix singulier en s’agenouillant près du canapé; laissez-moi m’enivrer -de cette beauté ineffable!» et il contemplait avidement les cheveux -lustrés et noirs d’Alicia, son beau front pur comme un marbre grec, ses -yeux d’un bleu noir comme l’azur d’une belle nuit, son nez d’une coupe -si fine, sa bouche dont un sourire languissant montrait à demi les -perles, son col de cygne onduleux et flexible, et semblait noter chaque -trait, chaque détail, chaque perfection comme un peintre qui voudrait -faire un portrait de mémoire; il se rassasiait de l’aspect adoré, il se -faisait une provision de souvenirs, arrêtant les profils, repassant les -contours. - -Sous ce regard ardent, Alicia, fascinée et charmée, éprouvait une -sensation voluptueusement douloureuse, agréablement mortelle; sa vie -s’exaltait et s’évanouissait; elle rougissait et pâlissait, devenait -froide, puis brûlante.—Une minute de plus, et l’âme l’eût quittée. - -Elle mit sa main sur les yeux de Paul, mais les regards du jeune -homme traversaient comme une flamme les doigts transparents et frêles -d’Alicia. - -«Maintenant mes yeux peuvent s’éteindre, je la verrai toujours dans mon -cœur,» dit Paul en se relevant. - -Le soir, après avoir assisté au coucher du soleil,—le dernier qu’il -dût contempler,—M. d’Aspremont, en rentrant à l’hôtel de Rome, se fit -apporter un réchaud et du charbon. - -«Veut-il s’asphyxier? dit en lui-même Vergilio Falsacappa en remettant -à Paddy ce qu’il lui demandait de la part de son maître; c’est ce -qu’il pourrait faire de mieux, ce maudit jettatore!» - -Le fiancé d’Alicia ouvrit la fenêtre, contrairement à la conjecture de -Falsacappa, alluma les charbons, y plongea la lame d’un poignard et -attendit que le fer devînt rouge. - -La mince lame, parmi les braises incandescentes, arriva bientôt au -rouge blanc; Paul, comme pour prendre congé de lui-même, s’accouda -sur la cheminée en face d’un grand miroir où se projetait la clarté -d’un flambeau à plusieurs bougies; il regarda cette espèce de spectre -qui était lui, cette enveloppe de sa pensée qu’il ne devait plus -apercevoir, avec une curiosité mélancolique: «Adieu, fantôme pâle que -je promène depuis tant d’années à travers la vie, forme manquée et -sinistre où la beauté se mêle à l’horreur, argile scellée au front -d’un cachet fatal, masque convulsé d’une âme douce et tendre! tu vas -disparaître à jamais pour moi: vivant, je te plonge dans les ténèbres -éternelles, et bientôt je t’aurai oublié comme le rêve d’une nuit -d’orage. Tu auras beau dire, misérable corps, à ma volonté inflexible: -«Hubert, Hubert, mes pauvres yeux!» tu ne l’attendriras point. Allons, -à l’œuvre, victime et bourreau!» Et il s’éloigna de la cheminée pour -s’asseoir sur le bord de son lit. - -Il aviva de son souffle les charbons du réchaud posé sur un guéridon -voisin, et saisit par le manche la lame d’où s’échappaient en pétillant -de blanches étincelles. - -A ce moment suprême, quelle que fût sa résolution, M. d’Aspremont -sentit comme une défaillance: une sueur froide baigna ses tempes; mais -il domina bien vite cette hésitation purement physique et approcha de -ses yeux le fer brûlant. - -Une douleur aiguë, lancinante, intolérable, faillit lui arracher un -cri; il lui sembla que deux jets de plomb fondu lui pénétraient par les -prunelles jusqu’au fond du crâne; il laissa échapper le poignard, qui -roula par terre et fit une marque brune sur le parquet. - -Une ombre épaisse, opaque, auprès de laquelle la nuit la plus sombre -est un jour splendide, l’encapuchonnait de son voile noir; il tourna la -tête vers la cheminée sur laquelle devaient brûler encore les bougies; -il ne vit que des ténèbres denses, impénétrables, où ne tremblaient -même pas ces vagues lueurs que les voyants perçoivent encore, les -paupières fermées, lorsqu’ils sont en face d’une lumière.—Le sacrifice -était consommé! - -«Maintenant, dit Paul, noble et charmante créature, je pourrai devenir -ton mari sans être un assassin. Tu ne dépériras plus héroïquement -sous mon regard funeste: tu reprendras ta belle santé; hélas! je ne -t’apercevrai plus, mais ton image céleste rayonnera d’un éclat immortel -dans mon souvenir; je te verrai avec l’œil de l’âme, j’entendrai -ta voix plus harmonieuse que la plus suave musique, je sentirai -l’air déplacé par les mouvements, je saisirai le frisson soyeux de -ta robe, l’imperceptible craquement de ton brodequin, j’aspirerai -le parfum léger qui émane de toi et te fait comme une atmosphère. -Quelquefois tu laisseras ta main entre les miennes pour me convaincre -de ta présence, tu daigneras guider ton pauvre aveugle lorsque son -pied hésitera sur son chemin obscur; tu lui liras les poëtes, tu lui -raconteras les tableaux et les statues. Par ta parole, tu lui rendras -l’univers évanoui; tu seras sa seule pensée, son seul rêve; privé de -la distraction des choses et de l’éblouissement de la lumière, son âme -volera vers toi d’une aile infatigable! - -«Je ne regrette rien, puisque tu es sauvée: qu’ai-je perdu, en effet? -le spectacle monotone des saisons et des jours, la vue des décorations -plus ou moins pittoresques où se déroulent les cent actes divers de la -triste comédie humaine.—La terre, le ciel, les eaux, les montagnes, -les arbres, les fleurs: vaines apparences, redites fastidieuses, formes -toujours les mêmes! Quand on a l’amour, on possède le vrai soleil, la -clarté qui ne s’éteint pas!» - -Ainsi parlait, dans son monologue intérieur, le malheureux Paul -d’Aspremont, tout enfiévré d’une exaltation lyrique où se mêlait -parfois le délire de la souffrance. - -Peu à peu ses douleurs s’apaisèrent; il tomba dans ce sommeil noir, -frère de la mort et consolateur comme elle. - -Le jour, en pénétrant dans la chambre, ne le réveilla pas.—Midi et -minuit devaient désormais, pour lui, avoir la même couleur; mais les -cloches tintant l’_Angelus_ à joyeuses volées bourdonnaient vaguement -à travers son sommeil, et, peu à peu devenant plus distinctes, le -tirèrent de son assoupissement. - -Il souleva ses paupières, et, avant que son âme endormie encore se fût -souvenue, il eut une sensation horrible. Ses yeux s’ouvraient sur le -vide, sur le noir, sur le néant, comme si, enterré vivant, il se fût -réveillé de léthargie dans un cercueil; mais il se remit bien vite. -N’en serait-il pas toujours ainsi? ne devait-il point passer, chaque -matin, des ténèbres du sommeil aux ténèbres de la veille? - -Il chercha à tâtons le cordon de la sonnette. - -Paddy accourut. - -Comme il manifestait son étonnement de voir son maître se lever avec -les mouvements incertains d’un aveugle: - -«J’ai commis l’imprudence de dormir la fenêtre ouverte, lui dit Paul, -pour couper court à toute explication, et je crois que j’ai attrapé une -goutte sereine, mais cela se passera; conduis-moi à mon fauteuil et -mets près de moi un verre d’eau fraîche.» - -Paddy, qui avait une discrétion tout anglaise, ne fit aucune remarque, -exécuta les ordres de son maître et se retira. - -Resté seul, Paul trempa son mouchoir dans l’eau froide, et le tint sur -ses yeux pour amortir l’ardeur causée par la brûlure. - -Laissons M. d’Aspremont dans son immobilité douloureuse et -occupons-nous un peu des autres personnages de notre histoire. - -La nouvelle de la mort étrange du comte Altavilla s’était promptement -répandue dans Naples et servait de thème à mille conjectures plus -extravagantes les unes que les autres. L’habileté du comte à l’escrime -était célèbre; Altavilla passait pour un des meilleurs tireurs de -cette école napolitaine si redoutable sur le terrain; il avait tué -trois hommes et en avait blessé grièvement cinq ou six. Sa renommée -était si bien établie en ce genre, qu’il ne se battait plus. Les -duellistes les plus sur la hanche le saluaient poliment et, les -eût-il regardés de travers, évitaient de lui marcher sur le pied. Si -quelqu’un de ces rodomonts eût tué Altavilla, il n’eût pas manqué de -se faire honneur d’une telle victoire. Restait la supposition d’un -assassinat, qu’écartait le billet trouvé sur la poitrine du mort. On -contesta d’abord l’authenticité de l’écriture; mais la main du comte -fut reconnue par des personnes qui avaient reçu de lui plus de cent -lettres. La circonstance des yeux bandés, car le cadavre portait encore -un foulard noué autour de la tête, semblait toujours inexplicable. On -retrouva, outre le stylet planté dans la poitrine du comte, un second -stylet échappé sans doute de sa main défaillante: mais si le combat -avait eu lieu au couteau, pourquoi ces épées et ces pistolets qu’on -reconnut pour avoir appartenu au comte, dont le cocher déclara qu’il -avait amené son maître à Pompeï, avec ordre de s’en retourner si au -bout d’une heure il ne reparaissait pas? - -C’était à s’y perdre. - -Le bruit de cette mort arriva bientôt aux oreilles de Vicè, qui en -instruisit sir Joshua Ward. Le commodore, à qui revint tout de suite en -mémoire l’entretien mystérieux qu’Altavilla avait eu avec lui au sujet -d’Alicia, entrevit confusément quelque tentative ténébreuse, quelque -lutte horrible et désespérée où M. d’Aspremont devait se trouver mêlé -volontairement ou involontairement. Quant à Vicè, elle n’hésitait pas -à attribuer la mort du beau comte au vilain jettatore, et en cela -sa haine la servait comme une seconde vue. Cependant M. d’Aspremont -avait fait sa visite à miss Ward à l’heure accoutumée, et rien dans sa -contenance ne trahissait l’émotion d’un drame terrible, il paraissait -même plus calme qu’à l’ordinaire. - -Cette mort fut cachée à miss Ward, dont l’état devenait inquiétant, -sans que le médecin anglais appelé par sir Joshua pût constater de -maladie bien caractérisée: c’était comme une sorte d’évanouissement -de la vie, de palpitation de l’âme battant des ailes pour prendre -son vol, de suffocation d’oiseau sous la machine pneumatique, plutôt -qu’un mal réel, possible à traiter par les moyens ordinaires. On eût -dit un ange retenu sur terre et ayant la nostalgie du ciel; la beauté -d’Alicia était si suave, si délicate, si diaphane, si immatérielle, que -la grossière atmosphère humaine ne devait plus être respirable pour -elle; on se la figurait planant dans la lumière d’or du Paradis, et le -petit oreiller de dentelles qui soutenait sa tête rayonnait comme une -auréole. Elle ressemblait, sur son lit, à cette mignonne Vierge de -Schoorel, le plus fin joyau de la couronne de l’art gothique. - -M. d’Aspremont ne vint pas ce jour-là: pour cacher son sacrifice, il ne -voulait pas paraître les paupières rougies, se réservant d’attribuer sa -brusque cécité à une tout autre cause. - -Le lendemain, ne sentant plus de douleur, il monta dans sa calèche, -guidé par son groom Paddy. - -La voiture s’arrêta comme d’habitude à la porte en claire-voie. -L’aveugle volontaire la poussa, et, sondant le terrain du pied, -s’engagea dans l’allée connue. Vicè n’était pas accourue selon sa -coutume au bruit de la sonnette mise en mouvement par le ressort de -la porte; aucun de ces mille petits bruits joyeux qui sont comme la -respiration d’une maison vivante ne parvenait à l’oreille attentive de -Paul; un silence morne, profond, effrayant, régnait dans l’habitation, -que l’on eût pu croire abandonnée. Ce silence qui eût été sinistre, -même pour un homme clairvoyant, devenait plus lugubre encore dans les -ténèbres qui enveloppaient le nouvel aveugle. - -Les branches qu’il ne distinguait plus semblaient vouloir le retenir -comme des bras suppliants et l’empêcher d’aller plus loin. Les lauriers -lui barraient le passage; les rosiers s’accrochaient à ses habits, les -lianes le prenaient aux jambes, le jardin lui disait dans sa langue -muette: «Malheureux! que viens-tu faire ici, ne force pas les obstacles -que je t’oppose, va-t’en!» Mais Paul n’écoutait pas, et tourmenté de -pressentiments terribles, se roulait dans le feuillage, repoussait les -masses de verdure, brisait les rameaux et avançait toujours du côté de -la maison. - -Déchiré et meurtri par les branches irritées, il arriva enfin au bout -de l’allée. Une bouffée d’air libre le frappa au visage, et il continua -sa route les mains tendues en avant. - -Il rencontra le mur et trouva la porte en tâtonnant. - -Il entra; nulle voix amicale ne lui donna la bienvenue. N’entendant -aucun son qui pût le guider, il resta quelques minutes hésitant sur le -seuil. Une senteur d’éther, une exhalaison d’aromates, une odeur de -cire en combustion, tous les vagues parfums des chambres mortuaires -saisirent l’odorat de l’aveugle pantelant d’épouvante; une idée -affreuse se présenta à son esprit, et il pénétra dans la chambre. - -Après quelques pas, il heurta quelque chose qui tomba avec grand bruit; -il se baissa et reconnut au toucher que c’était un chandelier de métal -pareil aux flambeaux d’église et portant un long cierge. - -Éperdu, il poursuivit sa route à travers l’obscurité. Il lui sembla -entendre une voix qui murmurait tout bas des prières; il fit un pas -encore, et ses mains rencontrèrent le bord d’un lit; il se pencha, et -ses doigts tremblants effleurèrent d’abord un corps immobile et droit -sous une fine tunique; puis une couronne de roses et un visage pur et -froid comme le marbre. - -C’était Alicia allongée sur sa couche funèbre. - -«Morte! s’écria Paul avec un râle étranglé! morte! et c’est moi qui -l’ai tuée!» - -Le commodore, glacé d’horreur, avait vu ce fantôme aux yeux éteints -entrer en chancelant, errer au hasard et se heurter au lit de mort de -sa nièce: il avait tout compris. La grandeur de ce sacrifice inutile -fit jaillir deux larmes des yeux rougis du vieillard, qui croyait bien -ne plus pouvoir pleurer. - -Paul se précipita à genoux près du lit et couvrit de baisers la main -glacée d’Alicia; les sanglots secouaient son corps par saccades -convulsives. Sa douleur attendrit même la féroce Vicè, qui se tenait -silencieuse et sombre contre la muraille, veillant le dernier sommeil -de sa maîtresse. - -Quand ces adieux muets furent terminés, M. d’Aspremont se releva et -se dirigea vers la porte, roide, tout d’une pièce, comme un automate -mû par des ressorts; ses yeux ouverts et fixes, aux prunelles atones, -avaient une expression surnaturelle; quoique aveugles, on aurait dit -qu’ils voyaient. Il traversa le jardin d’un pas lourd comme celui -des apparitions de marbre, sortit dans la campagne et marcha devant -lui, dérangeant les pierres du pied, trébuchant quelquefois, prêtant -l’oreille comme pour saisir un bruit dans le lointain, mais avançant -toujours. - -La grande voix de la mer résonnait de plus en plus distincte; les -vagues, soulevées par un vent d’orage, se brisaient sur la rive avec -des sanglots immenses, expression de douleurs inconnues, et gonflaient, -sous les plis de l’écume, leurs poitrines désespérées; des millions -de larmes amères ruisselaient sur les roches, et les goëlands inquiets -poussaient des cris plaintifs. - -Paul arriva bientôt au bord d’une roche qui surplombait. Le fracas des -flots, la pluie salée que la rafale arrachait aux vagues et lui jetait -au visage auraient dû l’avertir du danger; il n’en tint aucun compte; -un sourire étrange crispa ses lèvres pâles, et il continua sa marche -sinistre, quoique sentant le vide sous son pied suspendu. - -Il tomba; une vague monstrueuse le saisit, le tordit quelques instants -dans sa volute et l’engloutit. - -La tempête éclata alors avec furie: les lames assaillirent la plage -en files pressées, comme des guerriers montant à l’assaut, et lançant -à cinquante pieds en l’air des fumées d’écume; les nuages noirs se -lézardèrent comme des murailles d’enfer, laissant apercevoir par leurs -fissures l’ardente fournaise des éclairs; des lueurs sulfureuses, -aveuglantes, illuminèrent l’étendue; le sommet du Vésuve rougit, et un -panache de vapeur sombre, que le vent rabattait, ondula au front du -volcan. Les barques amarrées se choquèrent avec des bruits lugubres, -et les cordages trop tendus se plaignirent douloureusement. Bientôt la -pluie tomba en faisant siffler ses hachures comme des flèches,—on eût -dit que le chaos voulait reprendre la nature et en confondre de nouveau -les éléments. - -Le corps de M. Paul d’Aspremont ne fut jamais retrouvé, quelques -recherches que fît faire le commodore. - -Un cercueil de bois d’ébène à fermoirs et à poignées d’argent, doublé -de satin capitonné, et tel enfin que celui dont miss Clarisse Harlowe -recommande les détails avec une grâce si touchante «à monsieur le -menuisier,» fut embarqué à bord d’un yacht par les soins du commodore, -et placé dans la sépulture de famille du cottage du Lincolnshire. Il -contenait la dépouille terrestre d’Alicia Ward, belle jusque dans la -mort. - -Quant au commodore, un changement remarquable s’est opéré dans sa -personne. Son glorieux embonpoint a disparu. Il ne met plus de rhum -dans son thé, mange du bout des dents, dit à peine deux paroles en -un jour, le contraste de ses favoris blancs et de sa face cramoisie -n’existe plus,—le commodore est devenu pâle! - - - - -ARRIA MARCELLA - -SOUVENIR DE POMPEÏ - - -Trois jeunes gens, trois amis qui avaient fait ensemble le voyage -d’Italie, visitaient l’année dernière le musée des Studj, à Naples, où -l’on a réuni les différents objets antiques exhumés des fouilles de -Pompeï et d’Herculanum. - -Ils s’étaient répandus à travers les salles et regardaient les -mosaïques, les bronzes, les fresques détachés des murs de la ville -morte, selon que leur caprice les éparpillait, et quand l’un d’eux -avait fait une rencontre curieuse, il appelait ses compagnons avec des -cris de joie, au grand scandale des Anglais taciturnes et des bourgeois -posés occupés à feuilleter leur livret. - -Mais le plus jeune des trois, arrêté devant une vitrine, paraissait -ne pas entendre les exclamations de ses camarades, absorbé qu’il -était dans une contemplation profonde. Ce qu’il examinait avec tant -d’attention, c’était un morceau de cendre noire coagulée portant une -empreinte creuse: on eût dit un fragment de moule de statue, brisé -par la fonte; l’œil exercé d’un artiste y eût aisément reconnu la -coupe d’un sein admirable et d’un flanc aussi pur de style que celui -d’une statue grecque. L’on sait, et le moindre guide du voyageur vous -l’indique, que cette lave, refroidie autour du corps d’une femme, en a -gardé le contour charmant. Grâce au caprice de l’éruption qui a détruit -quatre villes, cette noble forme, tombée en poussière depuis deux -mille ans bientôt, est parvenue jusqu’à nous; la rondeur d’une gorge a -traversé les siècles lorsque tant d’empires disparus n’ont pas laissé -de trace! Ce cachet de beauté, posé par le hasard sur la scorie d’un -volcan, ne s’est pas effacé. - -Voyant qu’il s’obstinait dans sa contemplation, les deux amis -d’Octavien revinrent vers lui, et Max, en le touchant à l’épaule, le -fit tressaillir comme un homme surpris dans son secret. Évidemment -Octavien n’avait entendu venir ni Max ni Fabio. - -«Allons, Octavien, dit Max, ne t’arrête pas ainsi des heures entières -à chaque armoire, ou nous allons manquer l’heure du chemin de fer, et -nous ne verrons pas Pompeï aujourd’hui. - -—Que regarde donc le camarade?» ajouta Fabio, qui s’était rapproché. -Ah! l’empreinte trouvée dans la maison d’Arrius Diomèdes. Et il jeta -sur Octavien un coup d’œil rapide et singulier. - -Octavien rougit faiblement, prit le bras de Max, et la visite s’acheva -sans autre incident. En sortant des Studj, les trois amis montèrent -dans un corricolo et se firent mener à la station du chemin de fer. Le -corricolo, avec ses grandes roues rouges, son strapontin constellé de -clous de cuivre, son cheval maigre et plein de feu, harnaché comme une -mule d’Espagne, courant au galop sur les larges dalles de lave, est -trop connu pour qu’il soit besoin d’en faire la description ici, et -d’ailleurs nous n’écrivons pas des impressions de voyage sur Naples, -mais le simple récit d’une aventure bizarre et peu croyable, quoique -vraie. - -Le chemin de fer par lequel on va à Pompeï longe presque toujours la -mer, dont les longues volutes d’écume viennent se dérouler sur un sable -noirâtre qui ressemble à du charbon tamisé. Ce rivage, en effet, est -formé de coulées de lave et de cendres volcaniques, et produit, par son -ton foncé, un contraste avec le bleu du ciel et le bleu de l’eau; parmi -tout cet éclat, la terre seule semble retenir l’ombre. - -Les villages que l’on traverse ou que l’on côtoie, Portici, rendu -célèbre par l’opéra de M. Auber, Resina, Torre del Greco, Torre -dell’Annunziata, dont on aperçoit en passant les maisons à arcades et -les toits en terrasses, ont, malgré l’intensité du soleil et le lait de -chaux méridional, quelque chose de plutonien et de ferrugineux comme -Manchester et Birmingham; la poussière y est noire, une suie impalpable -s’y accroche à tout; on sent que la grande forge du Vésuve halète et -fume à deux pas de là. - -Les trois amis descendirent à la station de Pompeï, en riant entre -eux du mélange d’antique et de moderne que présentent naturellement à -l’esprit ces mots: _Station de Pompeï_. Une ville gréco-romaine et un -débarcadère de railway! - -Ils traversèrent le champ planté de cotonniers, sur lequel voltigeaient -quelques bourres blanches, qui sépare le chemin de fer de l’emplacement -de la ville déterrée, et prirent un guide à l’osteria bâtie en dehors -des anciens remparts, ou, pour parler plus correctement, un guide les -prit. Calamité qu’il est difficile de conjurer en Italie. - -Il faisait une de ces heureuses journées si communes à Naples, où par -l’éclat du soleil et la transparence de l’air les objets prennent des -couleurs qui semblent fabuleuses dans le Nord, et paraissent appartenir -plutôt au monde du rêve qu’à celui de la réalité. Quiconque a vu une -fois cette lumière d’or et d’azur en emporte au fond de sa brume une -incurable nostalgie. - -La ville ressuscitée ayant secoué un coin de son linceul de cendre, -ressortait avec ses mille détails sous un jour aveuglant. Le Vésuve -découpait dans le fond son cône sillonné de stries de laves bleues, -roses, violettes, mordorées par le soleil. Un léger brouillard presque -imperceptible dans la lumière, encapuchonnait la crête écimée de -la montagne; au premier abord, on eût pu le prendre pour un de ces -nuages qui, même par les temps les plus sereins, estompent le front -des pics élevés. En y regardant de plus près, on voyait de minces -filets de vapeur blanche sortir du haut du mont comme des trous -d’une cassolette, et se réunir ensuite en vapeur légère. Le volcan, -d’humeur débonnaire ce jour-là, fumait tout tranquillement sa pipe, -et sans l’exemple de Pompeï ensevelie à ses pieds, on ne l’aurait pas -cru d’un caractère plus féroce que Montmartre; de l’autre côté, de -belles collines aux lignes ondulées et voluptueuses comme des hanches -de femme, arrêtaient l’horizon; et plus loin la mer, qui autrefois -apportait les birèmes et les trirèmes sous les remparts de la ville, -tirait sa placide barre d’azur. - -L’aspect de Pompeï est des plus surprenants; ce brusque saut de -dix-neuf siècles en arrière étonne même les natures les plus prosaïques -et les moins compréhensives, deux pas vous mènent de la vie antique -à la vie moderne, et du christianisme au paganisme; aussi, lorsque -les trois amis virent ces rues où les formes d’une existence évanouie -sont conservées intactes, éprouvèrent-ils, quelque préparés qu’ils y -fussent par les livres et les dessins, une impression aussi étrange -que profonde. Octavien surtout semblait frappé de stupeur et suivait -machinalement le guide d’un pas de somnambule, sans écouter la -nomenclature monotone et apprise par cœur que ce faquin débitait comme -une leçon. - -Il regardait d’un œil effaré ces ornières de char creusées dans -le pavage cyclopéen des rues et qui paraissent dater d’hier tant -l’empreinte en est fraîche; ces inscriptions tracées en lettres rouges, -d’un pinceau cursif, sur les parois des murailles: affiches de -spectacle, demandes de location, formules votives, enseignes, annonces -de toutes sortes, curieuses comme le serait dans deux mille ans, pour -les peuples inconnus de l’avenir, un pan de mur de Paris retrouvé -avec ses affiches et ses placards; ces maisons aux toits effondrés -laissant pénétrer d’un coup d’œil tous ces mystères d’intérieur, tous -ces détails domestiques que négligent les historiens et dont les -civilisations emportent le secret avec elles; ces fontaines à peine -taries, ce forum surpris au milieu d’une réparation par la catastrophe, -et dont les colonnes, les architraves toutes taillées, toutes -sculptées, attendent dans leur pureté d’arête qu’on les mette en place; -ces temples voués à des dieux passés à l’état mythologique et qui alors -n’avaient pas un athée; ces boutiques où ne manque que le marchand; ces -cabarets où se voit encore sur le marbre la tache circulaire laissée -par la tasse des buveurs; cette caserne aux colonnes peintes d’ocre et -de minium que les soldats ont égratignée de caricatures de combattants, -et ces doubles théâtres de drame et de chant juxtaposés, qui pourraient -reprendre leurs représentations, si la troupe qui les desservait, -réduite à l’état d’argile, n’était pas occupée, peut-être, à luter le -bondon d’un tonneau de bière ou à boucher une fente de mur, comme la -poussière d’Alexandre et de César, selon la mélancolique réflexion -d’Hamlet. - -Fabio monta sur le thymelé du théâtre tragique tandis que Octavien et -Max grimpaient jusqu’en haut des gradins, et là il se mit à débiter -avec force gestes les morceaux de poésie qui lui venaient à la tête, -au grand effroi des lézards, qui se dispersaient en frétillant de -la queue et en se tapissant dans les fentes des assises ruinées; et -quoique les vases d’airain ou de terre, destinés à répercuter les sons, -n’existassent plus, sa voix n’en résonnait pas moins pleine et vibrante. - -Le guide les conduisit ensuite à travers les cultures qui recouvrent -les portions de Pompeï encore ensevelies, à l’amphithéâtre, situé à -l’autre extrémité de la ville. Ils marchèrent sous ces arbres dont les -racines plongent dans les toits des édifices enterrés, en disjoignent -les tuiles, en fendent les plafonds, en disloquent les colonnes, et -passèrent par ces champs où de vulgaires légumes fructifient sur des -merveilles d’art, matérielles images de l’oubli que le temps déploie -sur les plus belles choses. - -L’amphithéâtre ne les surprit pas. Ils avaient vu celui de Vérone, -plus vaste et aussi bien conservé, et ils connaissaient la disposition -de ces arènes antiques aussi familièrement que celle des places de -taureaux en Espagne, qui leur ressemblent beaucoup, moins la solidité -de la construction et la beauté des matériaux. - -Ils revinrent donc sur leurs pas, gagnèrent par un chemin de traverse -de la rue de la Fortune, écoutant d’une oreille distraite le cicerone, -qui en passant devant chaque maison la nommait du nom qui lui a -été donné lors de sa découverte, d’après quelque particularité -caractéristique:—la maison du Taureau de bronze, la maison du Faune, -la maison du Vaisseau, le temple de la Fortune, la maison de Méléagre, -la taverne de la Fortune à l’angle de la rue Consulaire, l’académie -de Musique, le Four banal, la Pharmacie, la boutique du Chirurgien, -la Douane, l’habitation des Vestales, l’auberge d’Albinus, les -Thermopoles, et ainsi de suite jusqu’à la porte qui conduit à la voie -des Tombeaux. - -Cette porte en briques, recouverte de statues, et dont les ornements -ont disparu, offre dans son arcade intérieure deux profondes rainures -destinées à laisser glisser une herse, comme un donjon du moyen âge à -qui l’on aurait cru ce genre de défense particulier. - -«Qui aurait soupçonné, dit Max à ses amis, Pompeï, la ville -gréco-latine, d’une fermeture aussi romantiquement gothique? Vous -figurez-vous un chevalier romain attardé, sonnant du cor devant cette -porte pour se faire lever la herse, comme un page du quinzième siècle? - -—Rien n’est nouveau sous le soleil, répondit Fabio, et cet aphorisme -lui-même n’est pas neuf, puisqu’il a été formulé par Salomon. - -—Peut-être y a-t-il du nouveau sous la lune! continua Octavien en -souriant avec une ironie mélancolique. - -—Mon cher Octavien, dit Max, qui pendant cette petite conversation -s’était arrêté devant une inscription tracée à la rubrique sur la -muraille extérieure, veux-tu voir des combats de gladiateurs?—Voici -les affiches:—Combat et chasse pour le 5 des nones d’avril,—les mâts -seront dressés,—vingt paires de gladiateurs lutteront aux nones,—et -si tu crains pour la fraîcheur de ton teint, rassure-toi, on tendra les -voiles;—à moins que tu ne préfères te rendre à l’amphithéâtre de bonne -heure, ceux-ci se couperont la gorge le matin—_matutini erunt_; on -n’est pas plus complaisant.» - -En devisant de la sorte, les trois amis suivaient cette voie bordée de -sépulcres qui, dans nos sentiments modernes, serait une lugubre avenue -pour une ville, mais qui n’offrait pas les mêmes significations tristes -pour les anciens, dont les tombeaux, au lieu d’un cadavre horrible, ne -contenaient qu’une pincée de cendres, idée abstraite de la mort. L’art -embellissait ces dernières demeures, et, comme dit Gœthe, le païen -décorait des images de la vie les sarcophages et les urnes. - -C’est ce qui faisait sans doute que Max et Fabio visitaient, avec -une curiosité allègre et une joyeuse plénitude d’existence qu’ils -n’auraient pas eues dans un cimetière chrétien, ces monuments funèbres -si gaiement dorés par le soleil et qui, placés sur le bord du chemin, -semblent se rattacher encore à la vie et n’inspirent aucune de ces -froides répulsions, aucune de ces terreurs fantastiques que font -éprouver nos sépultures lugubres. Ils s’arrêtèrent devant le tombeau -de Mammia, la prêtresse publique, près duquel est poussé un arbre, un -cyprès ou un peuplier; ils s’assirent dans l’hémicycle du triclinium -des repas funéraires, riant comme des héritiers; ils lurent avec -force lazzi les épitaphes de Nevoleja, de Labeon et de la famille -Arria, suivis d’Octavien, qui semblait plus touché que ses insouciants -compagnons du sort de ces trépassés de deux mille ans. - -Ils arrivèrent ainsi à la villa d’Arrius Diomèdes, une des habitations -les plus considérables de Pompeï. On y monte par des degrés de briques, -et lorsqu’on a dépassé la porte flanquée de deux petites colonnes -latérales, on se trouve dans une cour semblable au _patio_ qui fait -le centre des maisons espagnoles et moresques et que les anciens -appelaient _impluvium_ ou _cavædium_; quatorze colonnes de briques -recouvertes de stuc forment, des quatre côtés, un portique ou péristyle -couvert, semblable au cloître des couvents, et sous lequel on pouvait -circuler sans craindre la pluie. Le pavé de cette cour est une mosaïque -de briques et de marbre blanc, d’un effet doux et tendre à l’œil. -Dans le milieu, un bassin de marbre quadrilatère, qui existe encore, -recevait les eaux pluviales qui dégouttaient du toit du portique.—Cela -produit un singulier effet d’entrer ainsi dans la vie antique et de -fouler avec des bottes vernies des marbres usés par les sandales et les -cothurnes des contemporains d’Auguste et de Tibère. - -Le cicerone les promena dans l’exèdre ou salon d’été, ouvert du côté -de la mer pour en aspirer les fraîches brises. C’était là qu’on -recevait et qu’on faisait la sieste pendant les heures brûlantes, quand -soufflait ce grand zéphyr africain chargé de langueurs et d’orages. -Il les fit entrer dans la basilique, longue galerie à jour qui donne -de la lumière aux appartements et où les visiteurs et les clients -attendaient que le nomenclateur les appelât; il les conduisit ensuite -sur la terrasse de marbre blanc d’où la vue s’étend sur les jardins -verts et sur la mer bleue; puis il leur fit voir le nymphæum ou salle -de bains, avec ses murailles peintes en jaune, ses colonnes de stuc, -son pavé de mosaïque et sa cuve de marbre qui reçut tant de corps -charmants évanouis comme des ombres;—le cubiculum, où flottèrent tant -de rêves venus de la porte d’ivoire, et dont les alcôves pratiquées -dans le mur étaient fermées par un conopeum ou rideau dont les anneaux -de bronze gisent encore à terre, le tétrastyle ou salle de récréation, -la chapelle des dieux lares, le cabinet des archives, la bibliothèque, -le musée des tableaux, le gynécée ou appartement des femmes, composé -de petites chambres en partie ruinées, dont les parois conservent des -traces de peintures et d’arabesques comme des joues dont on a mal -essuyé le fard. - -Cette inspection terminée, ils descendirent à l’étage inférieur, car -le sol est beaucoup plus bas du côté du jardin que du côté de la voie -des Tombeaux, ils traversèrent huit salles peintes en rouge antique, -dont l’une est creusée de niches architecturales, comme on en voit au -vestibule de la salle des Ambassadeurs à l’Alhambra, et ils arrivèrent -enfin à une espèce de cave ou de cellier dont la destination était -clairement indiquée par huit amphores d’argile dressées contre le mur -et qui avaient dû être parfumées de vin de Crète, de Falerne et de -Massique comme des odes d’Horace. - -Un vif rayon de jour passait par un étroit soupirail obstrué d’orties, -dont il changeait les feuilles traversées de lumières en émeraudes et -en topazes, et ce gai détail naturel souriait à propos à travers la -tristesse du lieu. - -«C’est ici, dit le cicerone de sa voix nonchalante, dont le ton -s’accordait à peine avec le sens des paroles, que l’on trouva, parmi -dix-sept squelettes, celui de la dame dont l’empreinte se voit au musée -de Naples. Elle avait des anneaux d’or, et les lambeaux de sa fine -tunique adhéraient encore aux cendres tassées qui ont gardé sa forme.» - -Les phrases banales du guide causèrent une vive émotion à Octavien. -Il se fit montrer l’endroit exact où ces restes précieux avaient été -découverts, et s’il n’eût été contenu par la présence de ses amis, il -se serait livré à quelque lyrisme extravagant; sa poitrine se gonflait, -ses yeux se trempaient de furtives moiteurs: cette catastrophe, effacée -par vingt siècles d’oubli, le touchait comme un malheur tout récent; -la mort d’une maîtresse ou d’un ami ne l’eût pas affligé davantage, et -une larme en retard de deux mille ans tomba, pendant que Max et Fabio -avaient le dos tourné, sur la place où cette femme, pour laquelle il se -sentait pris d’un amour rétrospectif, avait péri étouffée par la cendre -chaude du volcan. - -«Assez d’archéologie comme cela! s’écria Fabio; nous ne voulons pas -écrire une dissertation sur une cruche ou une tuile du temps de Jules -César pour devenir membre d’une académie de province, ces souvenirs -classiques me creusent l’estomac. Allons dîner, si toutefois la chose -est possible, dans cette osteria pittoresque, où j’ai peur qu’on ne -nous serve que des beefsteaks fossiles et des œufs frais pondus avant -la mort de Pline. - -—Je ne dirai pas comme Boileau: - - Un sot, quelquefois, ouvre un avis important, - -fit Max en riant, ce serait malhonnête; mais cette idée a du bon. -Il eût été pourtant plus joli de festiner ici, dans un triclinium -quelconque, couchés à l’antique, servis par des esclaves, en manière -de Lucullus ou de Trimalcion. Il est vrai que je ne vois pas beaucoup -d’huîtres du lac Lucrin; les turbots et les rougets de l’Adriatique -sont absents; le sanglier d’Apulie manque sur le marché; les pains -et les gâteaux au miel figurent au musée de Naples aussi durs que -des pierres à côté de leurs moules vert-de-grisés; le macaroni cru, -saupoudré de caccia-cavallo, et quoiqu’il soit détestable, vaut encore -mieux que le néant. Qu’en pense le cher Octavien?» - -Octavien, qui regrettait fort de ne pas s’être trouvé à Pompeï le jour -de l’éruption du Vésuve pour sauver la dame aux anneaux d’or et mériter -ainsi son amour, n’avait pas entendu une phrase de cette conversation -gastronomique. Les deux derniers mots prononcés par Max le frappèrent -seuls, et comme il n’avait pas envie d’entamer une discussion, il fit, -à tout hasard, un signe d’assentiment, et le groupe amical reprit, en -côtoyant les remparts, le chemin de l’hôtellerie. - -L’on dressa la table sous l’espèce de porche ouvert qui sert de -vestibule à l’osteria, et dont les murailles, crépies à la chaux, -étaient décorées de quelques croûtes qualifiées par l’hôte: Salvator -Rosa, Espagnolet, cavalier Massimo et autres noms célèbres de l’école -napolitaine, qu’il se crut obligé d’exalter. - -«Hôte vénérable, dit Fabio, ne déployez pas votre éloquence en pure -perte. Nous ne sommes pas des Anglais, et nous préférons les jeunes -filles aux vieilles toiles. Envoyez-nous plutôt la liste de vos vins -par cette belle brune, aux yeux de velours, que j’ai aperçue dans -l’escalier.» - -Le palforio, comprenant que ses hôtes n’appartenaient pas au genre -mystifiable des philistins et des bourgeois, cessa de vanter sa galerie -pour glorifier sa cave. D’abord, il avait tous les vins des meilleurs -crus: Château-Margaux, grand-Laffite retour des Indes, Sillery de -Moët, Hochmeyer, Scarlat-wine, Porto et porter, ale et gingerbeer, -Lacryma-Christi blanc et rouge, Capri et Falerne. - -«Quoi! tu as du vin de Falerne, animal, et tu le mets à la fin de ta -nomenclature; tu nous fais subir une litanie œnologique insupportable, -dit Max en sautant à la gorge de l’hôtelier avec un mouvement de -fureur comique; mais tu n’as donc pas le sentiment de la couleur -locale? tu es donc indigne de vivre dans ce voisinage antique? Est-il -bon au moins ton Falerne? a-t-il été mis en amphore sous le consul -Plancus?—_consule Planco_. - -—Je ne connais pas le consul Plancus, et mon vin n’est pas mis en -amphore, mais il est vieux et coûte 10 carlins la bouteille,» répondit -l’hôte. - -Le jour était tombé et la nuit était venue, nuit sereine et -transparente, plus claire, à coup sûr, que le plein midi de Londres; -la terre avait des tons d’azur et le ciel des reflets d’argent d’une -douceur inimaginable; l’air était si tranquille que la flamme des -bougies posées sur la table n’oscillait même pas. - -Un jeune garçon jouant de la flûte s’approcha de la table et se tint -debout, fixant ses yeux sur les trois convives, dans une attitude -de bas-relief, et soufflant dans son instrument aux sons doux et -mélodieux, quelqu’une de ces cantilènes populaires en mode mineur dont -le charme est pénétrant. - -Peut-être ce garçon descendait en droite ligne du flûteur qui précédait -Duilius. - -«Notre repas s’arrange d’une façon assez antique, il ne nous manque que -des danseuses gaditanes et des couronnes de lierre, dit Fabio en se -versant une large rasade de vin de Falerne. - -—Je me sens en veine de faire des citations latines comme un -feuilleton des _Débats_; il me revient des strophes d’ode, ajouta Max. - -—Garde-les pour toi, s’écrièrent Octavien et Fabio, justement alarmés; -rien n’est indigeste comme le latin à table.» - -La conversation entre jeunes gens qui, le cigare à la bouche, le coude -sur la table, regardent un certain nombre de flacons vidés, surtout -lorsque le vin est capiteux, ne tarde pas à tourner sur les femmes. -Chacun exposa son système, dont voici à peu près le résumé. - -Fabio ne faisait cas que de la beauté et de la jeunesse. Voluptueux -et positif, il ne se payait pas d’illusions et n’avait en amour aucun -préjugé. Une paysanne lui plaisait autant qu’une duchesse, pourvu -qu’elle fût belle; le corps le touchait plus que la robe; il riait -beaucoup de certains de ses amis amoureux de quelques mètres de soie -et de dentelles, et disait qu’il serait plus logique d’être épris d’un -étalage de marchand de nouveautés. Ces opinions, fort raisonnables -au fond, et qu’il ne cachait pas, le faisaient passer pour un homme -excentrique. - -Max, moins artiste que Fabio, n’aimait, lui, que les entreprises -difficiles, que les intrigues compliquées; il cherchait des résistances -à vaincre, des vertus à séduire, et conduisait l’amour comme une partie -d’échecs, avec des coups médités longtemps, des effets suspendus, -des surprises et des stratagèmes dignes de Polybe. Dans un salon, la -femme qui paraissait avoir le moins de sympathie à son endroit, était -celle qu’il choisissait pour but de ses attaques; la faire passer -de l’aversion à l’amour par des transitions habiles, était pour lui -un plaisir délicieux; s’imposer aux âmes qui le repoussaient, mater -les volontés rebelles à son ascendant, lui semblait le plus doux des -triomphes. Comme certains chasseurs qui courent les champs, les bois -et les plaines par la pluie, le soleil et la neige, avec des fatigues -excessives et une ardeur que rien ne rebute, pour un maigre gibier -que les trois quarts du temps ils dédaignent de manger, Max, la proie -atteinte, ne s’en souciait plus, et se remettait en quête presque -aussitôt. - -Pour Octavien, il avouait que la réalité ne le séduisait guère, non -qu’il fît des rêves de collégien tout pétris de lis et de roses comme -un madrigal de Demoustier, mais il y avait autour de toute beauté trop -de détails prosaïques et rebutants; trop de pères radoteurs et décorés; -de mères coquettes, portant des fleurs naturelles dans de faux cheveux; -de cousins rougeauds et méditant des déclarations; de tantes ridicules, -amoureuses de petits chiens. Une gravure à l’aqua-tinte, d’après Horace -Vernet ou Delaroche, accrochée dans la chambre d’une femme, suffisait -pour arrêter chez lui une passion naissante. Plus poétique encore -qu’amoureux, il demandait une terrasse de l’Isola-Bella, sur le lac -Majeur, par un beau clair de lune, pour encadrer un rendez-vous. Il eût -voulu enlever son amour du milieu de la vie commune et en transporter -la scène dans les étoiles. Aussi s’était-il épris tour à tour d’une -passion impossible et folle pour tous les grands types féminins -conservés par l’art ou l’histoire. Comme Faust, il avait aimé Hélène, -et il aurait voulu que les ondulations des siècles apportassent jusqu’à -lui une de ces sublimes personnifications des désirs et des rêves -humains, dont la forme, invisible pour les yeux vulgaires, subsiste -toujours dans l’espace et le temps. Il s’était composé un sérail idéal -avec Sémiramis, Aspasie, Cléopâtre, Diane de Poitiers, Jeanne d’Aragon. -Quelquefois aussi il aimait des statues, et un jour, en passant au -Musée devant la Vénus de Milo, il s’était écrié: «Oh! qui te rendra -les bras pour m’écraser contre ton sein de marbre!» A Rome, la vue -d’une épaisse chevelure nattée exhumée d’un tombeau antique l’avait -jeté dans un bizarre délire; il avait essayé, au moyen de deux ou trois -de ces cheveux obtenus d’un gardien séduit à prix d’or, et remis à -une somnambule d’une grande puissance, d’évoquer l’ombre et la forme -de cette morte; mais le fluide conducteur s’était évaporé après tant -d’années, et l’apparition n’avait pu sortir de la nuit éternelle. - -Comme Fabio l’avait deviné devant la vitrine des Studj, l’empreinte -recueillie dans la cave de la villa d’Arrius Diomèdes excitait chez -Octavien des élans insensés vers un idéal rétrospectif; il tentait de -sortir du temps et de la vie, et de transposer son âme au siècle de -Titus. - -Max et Fabio se retirèrent dans leur chambre, et, la tête un peu -alourdie par les classiques fumées du Falerne, ne tardèrent pas à -s’endormir. Octavien, qui avait souvent laissé son verre plein devant -lui, ne voulant pas troubler par une ivresse grossière l’ivresse -poétique qui bouillonnait dans son cerveau, sentit à l’agitation de ses -nerfs que le sommeil ne lui viendrait pas, et sortit de l’osteria à -pas lents pour rafraîchir son front et calmer sa pensée à l’air de la -nuit. - -Ses pieds, sans qu’il en eût conscience, le portèrent à l’entrée par -laquelle on pénètre dans la ville morte, il déplaça la barre de bois -qui la ferme et s’engagea au hasard dans les décombres. - -La lune illuminait de sa lueur blanche les maisons pâles, divisant les -rues en deux tranches de lumière argentée et d’ombre bleuâtre. Ce jour -nocturne, avec ses teintes ménagées, dissimulait la dégradation des -édifices. L’on ne remarquait pas, comme à la clarté crue du soleil, -les colonnes tronquées, les façades sillonnées de lézardes, les toits -effondrés par l’éruption; les parties absentes se complétaient par la -demi-teinte, et un rayon brusque, comme une touche de sentiment dans -l’esquisse d’un tableau, indiquait tout un ensemble écroulé. Les génies -taciturnes de la nuit semblaient avoir réparé la cité fossile pour -quelque représentation d’une vie fantastique. - -Quelquefois même Octavien crut voir se glisser de vagues formes -humaines dans l’ombre; mais elles s’évanouissaient dès qu’elles -atteignaient la portion éclairée. De sourds chuchotements, une rumeur -indéfinie, voltigeaient dans le silence. Notre promeneur les attribua -d’abord à quelque papillonnement de ses yeux, à quelque bourdonnement -de ses oreilles,—ce pouvait être aussi un jeu d’optique, un soupir de -la brise marine, ou la fuite à travers les orties d’un lézard ou d’une -couleuvre, car tout vit dans la nature, même la mort, tout bruit, même -le silence. Cependant il éprouvait une espèce d’angoisse involontaire, -un léger frisson, qui pouvait être causé par l’air froid de la nuit, et -faisait frémir sa peau. Il retourna deux ou trois fois la tête; il ne -se sentait plus seul comme tout à l’heure dans la ville déserte. Ses -camarades avaient-ils eu la même idée que lui, et le cherchaient-ils -à travers ces ruines? Ces formes entrevues, ces bruits indistincts de -pas, était-ce Max et Fabio marchant et causant, et disparus à l’angle -d’un carrefour? Cette explication toute naturelle, Octavien comprenait -à son trouble qu’elle n’était pas vraie, et les raisonnements qu’il -faisait là-dessus à part lui ne le convainquaient pas. La solitude et -l’ombre s’étaient peuplées d’êtres invisibles qu’il dérangeait; il -tombait au milieu d’un mystère, et l’on semblait attendre qu’il fût -parti pour commencer. Telles étaient les idées extravagantes qui lui -traversaient la cervelle et qui prenaient beaucoup de vraisemblance de -l’heure, du lieu et de mille détails alarmants que comprendront ceux -qui se sont trouvés de nuit dans quelque vaste ruine. - -En passant devant une maison qu’il avait remarquée pendant le jour et -sur laquelle la lune donnait en plein, il vit, dans un état d’intégrité -parfaite, un portique dont il avait cherché à rétablir l’ordonnance: -quatre colonnes d’ordre dorique cannelées jusqu’à mi-hauteur, et le -fût enveloppé comme d’une draperie pourpre d’une teinte de minium, -soutenaient une cimaise coloriée d’ornements polychromes, que le -décorateur semblait avoir achevée hier; sur la paroi latérale de la -porte un molosse de Laconie, exécuté à l’encaustique et accompagné -de l’inscription sacramentelle: _Cave canem_, aboyait à la lune et -aux visiteurs avec une fureur peinte. Sur le seuil de mosaïque le mot -_Have_, en lettres osques et latines, saluait les hôtes de ses syllabes -amicales. Les murs extérieurs, teints d’ocre et de rubrique, n’avaient -pas une crevasse. La maison s’était exhaussée d’un étage, et le toit de -tuiles dentelé d’un acrotère de bronze, projetait son profil intact sur -le bleu léger du ciel où pâlissaient quelques étoiles. - -Cette restauration étrange, faite de l’après-midi au soir par un -architecte inconnu, tourmentait beaucoup Octavien, sûr d’avoir vu -cette maison le jour même dans un fâcheux état de ruine. Le mystérieux -reconstructeur avait travaillé bien vite, car les habitations voisines -avaient le même aspect récent et neuf; tous les piliers étaient coiffés -de leurs chapiteaux; pas une pierre, pas une brique, pas une pellicule -de stuc, pas une écaille de peinture ne manquaient aux parois luisantes -des façades, et par l’interstice des péristyles on entrevoyait, autour -du bassin de marbre du cavædium, des lauriers roses et blancs, des -myrtes et des grenadiers. Tous les historiens s’étaient trompés; -l’éruption n’avait pas eu lieu, ou bien l’aiguille du temps avait -reculé de vingt heures séculaires sur le cadran de l’éternité. - -Octavien, surpris au dernier point, se demanda s’il dormait tout debout -et marchait dans un rêve. Il s’interrogea sérieusement pour savoir si -la folie ne faisait pas danser devant lui ses hallucinations; mais il -fut obligé de reconnaître qu’il n’était ni endormi ni fou. - -Un changement singulier avait eu lieu dans l’atmosphère; de vagues -teintes roses se mêlaient, par dégradations violettes, aux lueurs -azurées de la lune; le ciel s’éclaircissait sur les bords; on eût dit -que le jour allait paraître. Octavien tira sa montre; elle marquait -minuit. Craignant qu’elle ne fût arrêtée, il poussa le ressort de la -répétition; la sonnerie tinta douze fois; il était bien minuit, et -cependant la clarté allait toujours augmentant, la lune se fondait dans -l’azur de plus en plus lumineux; le soleil se levait. - -Alors Octavien, en qui toutes les idées de temps se brouillaient, put -se convaincre qu’il se promenait non dans une Pompeï morte, froid -cadavre de ville qu’on a tiré à demi de son linceul, mais dans une -Pompeï vivante, jeune, intacte, sur laquelle n’avaient pas coulé les -torrents de boue brûlante du Vésuve. - -Un prodige inconcevable le reportait, lui, Français du dix-neuvième -siècle, au temps de Titus, non en esprit, mais en réalité, ou faisait -revenir à lui, du fond du passé, une ville détruite avec ses habitants -disparus; car un homme vêtu à l’antique venait de sortir d’une maison -voisine. - -Cet homme portait les cheveux courts et la barbe rasée, une tunique -de couleur brune et un manteau grisâtre, dont les bouts étaient -retroussés de manière à ne pas gêner sa marche; il allait d’un pas -rapide, presque cursif, et passa à côté d’Octavien sans le voir. Un -panier de sparterie pendait à son bras, et il se dirigeait vers le -Forum Nundinarium;—c’était un esclave, un Davus quelconque allant au -marché; il n’y avait pas à s’y tromper. - -Des bruits de roues se firent entendre, et un char antique, traîné -par des bœufs blancs et chargé de légumes, s’engagea dans la rue. A -côté de l’attelage marchait un bouvier aux jambes nues et brûlées par -le soleil, aux pieds chaussés de sandales, et vêtu d’une espèce de -chemise de toile bouffant à la ceinture; un chapeau de paille conique, -rejeté derrière le dos et retenu au col par la mentonnière, laissait -voir sa tête d’un type inconnu aujourd’hui, son front bas traversé de -dures nodosités, ses cheveux crépus et noirs, son nez droit, ses yeux -tranquilles comme ceux de ses bœufs, et son cou d’Hercule campagnard. -Il touchait gravement ses bêtes de l’aiguillon, avec une pose de statue -à faire tomber Ingres en extase. - -Le bouvier aperçut Octavien et parut surpris, mais il continua sa -route; une fois il retourna la tête, ne trouvant pas sans doute -d’explication à l’aspect de ce personnage étrange pour lui, mais -laissant, dans sa placide stupidité rustique, le mot de l’énigme à de -plus habiles. - -Des paysans campaniens parurent aussi, poussant devant eux des ânes -chargés d’outres de vin, et faisant tinter des sonnettes d’airain; leur -physionomie différait de celle des paysans d’aujourd’hui comme une -médaille diffère d’un sou. - -La ville se peuplait graduellement comme un de ces tableaux de diorama, -d’abord déserts, et qu’un changement d’éclairage anime de personnages -invisibles jusque-là. - -Les sentiments qu’éprouvait Octavien avaient changé de nature. Tout -à l’heure, dans l’ombre trompeuse de la nuit, il était en proie à -ce malaise dont les plus braves ne se défendent pas, au milieu de -circonstances inquiétantes et fantastiques que la raison ne peut -expliquer. Sa vague terreur s’était changée en stupéfaction profonde; -il ne pouvait douter, à la netteté de leurs perceptions, du témoignage -de ses sens, et cependant ce qu’il voyait était parfaitement -incroyable.—Mal convaincu encore, il cherchait par la constatation -de petits détails réels à se prouver qu’il n’était pas le jouet d’une -hallucination.—Ce n’étaient pas des fantômes qui défilaient sous ses -yeux, car la vive lumière du soleil les illuminait avec une réalité -irrécusable, et leurs ombres allongées par le matin se projetaient -sur les trottoirs et les murailles.—Ne comprenant rien à ce qui lui -arrivait, Octavien, ravi au fond de voir un de ses rêves les plus -chers accompli, ne résista plus à son aventure, il se laissa faire à -toutes ces merveilles, sans prétendre s’en rendre compte; il se dit que -puisque en vertu d’un pouvoir mystérieux il lui était donné de vivre -quelques heures dans un siècle disparu, il ne perdrait pas son temps à -chercher la solution d’un problème incompréhensible, et il continua -bravement sa route, en regardant à droite et à gauche ce spectacle -si vieux et si nouveau pour lui. Mais à quelle époque de la vie de -Pompeï était-il transporté? Une inscription d’édilité, gravée sur une -muraille, lui apprit, par le nom des personnages publics, qu’on était -au commencement du règne de Titus,—soit en l’an 79 de notre ère.—Une -idée subite traversa l’âme d’Octavien; la femme dont il avait admiré -l’empreinte au musée de Naples devait être vivante, puisque l’éruption -du Vésuve dans laquelle elle avait péri eut lieu le 24 août de cette -même année; il pouvait donc la retrouver, la voir, lui parler... Le -désir fou qu’il avait ressenti à l’aspect de cette cendre moulée sur -des contours divins allait peut-être se satisfaire, car rien ne devait -être impossible à un amour qui avait eu la force de faire reculer le -temps, et passer deux fois la même heure dans le sablier de l’éternité. - -Pendant qu’Octavien se livrait à ces réflexions, de belles jeunes -filles se rendaient aux fontaines, soutenant du bout de leurs doigts -blancs des urnes en équilibre sur leur tête; des patriciens en toges -blanches bordées de bandes de pourpre, suivis de leur cortége de -clients, se dirigeaient vers le forum. Les acheteurs se pressaient -autour des boutiques, toutes désignées par des enseignes sculptées et -peintes, et rappelant par leur petitesse et leur forme les boutiques -moresques d’Alger; au-dessus de la plupart de ces échoppes, un -glorieux phallus de terre cuite colorié et l’inscription _hic habitat -felicitas_, témoignaient de précautions superstitieuses contre le -mauvais œil; Octavien remarqua même une boutique d’amulettes dont -l’étalage était chargé de cornes, de branches de corail bifurquées, -et de petits Priapes en or, comme on en trouve encore à Naples -aujourd’hui, pour se préserver de la jettature, et il se dit qu’une -superstition durait plus qu’une religion. - -En suivant le trottoir qui borde chaque rue de Pompeï, et enlève ainsi -aux Anglais la confortabilité de cette invention, Octavien se trouva -face à face avec un beau jeune homme, de son âge à peu près, vêtu d’une -tunique couleur de safran, et drapé d’un manteau de fine laine blanche, -souple comme du cachemire. La vue d’Octavien, coiffé de l’affreux -chapeau moderne, sanglé dans une mesquine redingote noire, les jambes -emprisonnées dans un pantalon, les pieds pincés par des bottes -luisantes, parut surprendre le jeune Pompeïen, comme nous étonnerait, -sur le boulevard de Gand, un Ioway ou un Botocudo avec ses plumes, -ses colliers de griffes d’ours et ses tatouages baroques. Cependant, -comme c’était un jeune homme bien élevé, il n’éclata pas de rire au -nez d’Octavien, et prenant en pitié ce pauvre barbare égaré dans cette -ville græco-romaine, il lui dit d’une voix accentuée et douce: - -—_Advena, salve._ - -Rien n’était plus naturel qu’un habitant de Pompeï, sous le règne du -divin empereur Titus, très-puissant et très-auguste, s’exprimât en -latin, et pourtant Octavien tressaillit en entendant cette langue -morte dans une bouche vivante. C’est alors qu’il se félicita d’avoir -été fort en thème, et remporté des prix au concours général. Le latin -enseigné par l’Université lui servit en cette occasion unique, et -rappelant en lui ses souvenirs de classe, il répondit au salut du -Pompeïen en style de _De viris illustribus_ et de _Selectæ è profanis_, -d’une façon suffisamment intelligible, mais avec un accent parisien qui -fit sourire le jeune homme. - -«Il te sera peut-être plus facile de parler grec, dit le Pompeïen; je -sais aussi cette langue, car j’ai fait mes études à Athènes. - -—Je sais encore moins de grec que de latin, répondit Octavien; je suis -du pays des Gaulois, de Paris, de Lutèce. - -—Je connais ce pays. Mon aïeul a fait la guerre dans les Gaules sous -le grand Jules César. Mais quel étrange costume portes-tu? Les Gaulois -que j’ai vus à Rome n’étaient pas habillés ainsi.» - -Octavien entreprit de faire comprendre au jeune Pompeïen que vingt -siècles s’étaient écoulés depuis la conquête de la Gaule par Jules -César, et que la mode avait pu changer; mais il y perdit son latin, et -à vrai dire ce n’était pas grand’chose. - -«Je me nomme Rufus Holconius, et ma maison est la tienne, dit le jeune -homme; à moins que tu ne préfères la liberté de la taverne: on est -bien à l’auberge d’Albinus, près de la porte du faubourg d’Augustus -Felix, et à l’hôtellerie de Sarinus, fils de Publius, près de la -deuxième tour; mais si tu veux, je te servirai de guide dans cette -ville inconnue pour toi;—tu me plais, jeune barbare, quoique tu aies -essayé de te jouer de ma crédulité en prétendant que l’empereur Titus, -qui règne aujourd’hui, était mort depuis deux mille ans, et que le -Nazaréen, dont les infâmes sectateurs, enduits de poix, ont éclairé -les jardins de Néron, trône seul en maître dans le ciel désert, d’où -les grands dieux sont tombés.—Par Pollux! ajouta-t-il en jetant les -yeux sur une inscription rouge tracée à l’angle d’une rue, tu arrives -à propos, l’on donne _la Casina de Plaute_, récemment remise au -théâtre; c’est une curieuse et bouffonne comédie qui t’amusera, n’en -comprendrais-tu que la pantomime. Suis-moi, c’est bientôt l’heure; je -te ferai placer au banc des hôtes et des étrangers.» - -Et Rufus Holconius se dirigea du côté du petit théâtre comique que les -trois amis avaient visité dans la journée. - -Le Français et le citoyen de Pompeï prirent les rues de la Fontaine -d’Abondance, des Théâtres, longèrent le collége et le temple d’Isis, -l’atelier du statuaire, et entrèrent dans l’Odéon ou théâtre comique -par un vomitoire latéral. Grâce à la recommandation d’Holconius, -Octavien fut placé près du proscenium, un endroit qui répondrait à nos -baignoires d’avant-scène. Tous les regards se tournèrent aussitôt vers -lui avec une curiosité bienveillante et un léger susurrement courut -dans l’amphithéâtre. - -La pièce n’était pas encore commencée; Octavien en profita pour -regarder la salle. Les gradins demi circulaires, terminés de chaque -côté par une magnifique patte de lion sculptée en lave du Vésuve, -partaient en s’élargissant d’un espace vide correspondant à notre -parterre, mais beaucoup plus restreint, et pavé d’une mosaïque de -marbres grecs; un gradin plus large formait, de distance en distance, -une zone distinctive, et quatre escaliers correspondant aux vomitoires -et montant de la base au sommet de l’amphithéâtre, le divisaient en -cinq coins plus larges du haut que du bas. Les spectateurs, munis -de leurs billets, consistant en petites lames d’ivoire où étaient -désignés, par leurs numéros d’ordre, la travée, le coin et le gradin, -avec le titre de la pièce représentée et le nom de son auteur, -arrivaient aisément à leurs places. Les magistrats, les nobles, les -hommes mariés, les jeunes gens, les soldats, dont on voyait luire les -casques de bronze, occupaient des rangs séparés.—C’était un spectacle -admirable que ces belles toges et ces larges manteaux blancs bien -drapés, s’étalant sur les premiers gradins et contrastant avec les -parures variées des femmes, placées au-dessus, et les capes grises -des gens du peuple, relégués aux bancs supérieurs, près des colonnes -qui supportent le toit, et qui laissaient apercevoir, par leurs -interstices, un ciel d’un bleu intense comme le champ d’azur d’une -panathénée;—une fine pluie d’eau, aromatisée de safran, tombait des -frises en gouttelettes imperceptibles, et parfumait l’air qu’elle -rafraîchissait. Octavien pensa aux émanations fétides qui vicient -l’atmosphère de nos théâtres, si incommodes qu’on peut les considérer -comme des lieux de torture, et il trouva que la civilisation n’avait -pas beaucoup marché. - -Le rideau, soutenu par une poutre transversale, s’abîma dans les -profondeurs de l’orchestre, les musiciens s’installèrent dans leur -tribune, et le Prologue parut vêtu grotesquement et la tête coiffée -d’un masque difforme, adapté comme un casque. - -Le Prologue, après avoir salué l’assistance et demandé les -applaudissements, commença une argumentation bouffonne. «Les vieilles -pièces, disait-il, étaient comme le vin qui gagne avec les années, -et _la Casina_, chère aux vieillards, ne devait pas moins l’être -aux jeunes gens; tous pouvaient y prendre plaisir: les uns parce -qu’ils la connaissaient, les autres parce qu’ils ne la connaissaient -pas. La pièce avait été, du reste, remise avec soin, et il fallait -l’écouter l’âme libre de tout souci, sans penser à ses dettes, ni à ses -créanciers, car on n’arrête pas au théâtre; c’était un jour heureux, -il faisait beau, et les alcyons planaient sur le forum.» Puis il fit -une analyse de la comédie que les acteurs allaient représenter, avec -un détail qui prouve que la surprise entrait pour peu de chose dans -le plaisir que les anciens prenaient au théâtre; il raconta comment -le vieillard Stalino, amoureux de sa belle esclave Casina, veut la -marier à son fermier Olympio, époux complaisant qu’il remplacera -dans la nuit des noces; et comment Lycostrata, la femme de Stalino, -pour contrecarrer la luxure de son vicieux mari, veut unir Casina à -l’écuyer Chalinus, dans l’idée de favoriser les amours de son fils; -enfin la manière dont Stalino, mystifié, prend un jeune esclave déguisé -pour Casina, qui, reconnue libre et de naissance ingénue, épouse le -jeune maître, qu’elle aime et dont elle est aimée. - -Le jeune Français regardait distraitement les acteurs, avec leurs -masques aux bouches de bronze, s’évertuer sur la scène; les esclaves -couraient çà et là pour simuler l’empressement; le vieillard hochait la -tête et tendait ses mains tremblantes; la matrone, le verbe haut, l’air -revêche et dédaigneux, se carrait dans son importance et querellait -son mari, au grand amusement de la salle.—Tous ces personnages -entraient et sortaient par trois portes pratiquées dans le mur de fond -et communiquant au foyer des acteurs.—La maison de Stalino occupait -un coin du théâtre, et celle de son vieil ami Alcésimus lui faisait -face. Ces décorations, quoique très-bien peintes, étaient plutôt -représentatives de l’idée d’un lieu que du lieu lui-même, comme les -coulisses vagues du théâtre classique. - -Quand la pompe nuptiale conduisant la fausse Casina fit son entrée sur -la scène, un immense éclat de rire, comme celui qu’Homère attribue aux -dieux, circula sur tous les bancs de l’amphithéâtre, et des tonnerres -d’applaudissements firent vibrer les échos de l’enceinte; mais Octavien -n’écoutait plus et ne regardait plus. - -Dans la travée des femmes, il venait d’apercevoir une créature d’une -beauté merveilleuse. A dater de ce moment, les charmants visages qui -avaient attiré son œil s’éclipsèrent comme les étoiles devant Phœbé; -tout s’évanouit, tout disparut comme dans un songe; un brouillard -estompa les gradins fourmillants de monde, et la voix criarde des -acteurs semblait se perdre dans un éloignement infini. - -Il avait reçu au cœur comme une commotion électrique, et il lui -semblait qu’il jaillissait des étincelles de sa poitrine lorsque le -regard de cette femme se tournait vers lui. - -Elle était brune et pâle; ses cheveux ondés et crespelés, noirs comme -ceux de la Nuit, se relevaient légèrement vers les tempes à la mode -grecque, et dans son visage d’un ton mat brillaient des yeux sombres et -doux, chargés d’une indéfinissable expression de tristesse voluptueuse -et d’ennui passionné; sa bouche, dédaigneusement arquée à ses coins, -protestait par l’ardeur vivace de sa pourpre enflammée contre la -blancheur tranquille du masque; son col présentait ces belles lignes -pures qu’on ne retrouve à présent que dans les statues. Ses bras -étaient nus jusqu’à l’épaule, et de la pointe de ses seins orgueilleux, -soulevant sa tunique d’un rose mauve, partaient deux plis qu’on aurait -pu croire fouillés dans le marbre par Phidias ou Cléomène. - -La vue de cette gorge d’un contour si correct, d’une coupe si pure, -troubla magnétiquement Octavien; il lui sembla que ces rondeurs -s’adaptaient parfaitement à l’empreinte en creux du musée de Naples, -qui l’avait jeté dans une si ardente rêverie, et une voix lui cria au -fond du cœur que cette femme était bien la femme étouffée par la cendre -du Vésuve à la villa d’Arrius Diomèdes. Par quel prodige la voyait-il -vivante, assistant à la représentation de la Casina de Plaute? Il ne -chercha pas à se l’expliquer; d’ailleurs, comment était-il là lui-même? -Il accepta sa présence comme dans le rêve on admet l’intervention -de personnes mortes depuis longtemps et qui agissent pourtant avec -les apparences de la vie; d’ailleurs son émotion ne lui permettait -aucun raisonnement. Pour lui, la roue du temps était sortie de son -ornière, et son désir vainqueur choisissait sa place parmi les siècles -écoulés! Il se trouvait face à face avec sa chimère, une des plus -insaisissables, une chimère rétrospective. Sa vie se remplissait d’un -seul coup. - -En regardant cette tête si calme et si passionnée, si froide et si -ardente, si morte et si vivace, il comprit qu’il avait devant lui son -premier et son dernier amour, sa coupe d’ivresse suprême; il sentit -s’évanouir comme des ombres légères les souvenirs de toutes les femmes -qu’il avait cru aimer, et son âme redevenir vierge de toute émotion -antérieure. Le passé disparut. - -Cependant la belle Pompéïenne, le menton appuyé sur la paume de la -main, lançait sur Octavien, tout en ayant l’air de s’occuper de la -scène, le regard velouté de ses yeux nocturnes, et ce regard lui -arrivait lourd et brûlant comme un jet de plomb fondu. Puis elle se -pencha vers l’oreille d’une fille assise à son côté. - -La représentation s’acheva; la foule s’écoula par les vomitoires. -Octavien, dédaignant les bons offices de son guide Holconius, s’élança -par la première sortie qui s’offrit à ses pas. A peine eut-il atteint -la porte, qu’une main se posa sur son bras, et qu’une voix féminine lui -dit d’un ton bas, mais de manière à ce qu’il ne perdît pas un mot: - -«Je suis Tyché Novoleja, commise aux plaisirs d’Arria Marcella, fille -d’Arrius Diomèdes. Ma maîtresse vous aime, suivez-moi.» - -Arria Marcella venait de monter dans sa litière portée par quatre forts -esclaves syriens nus jusqu’à la ceinture, et faisant miroiter au soleil -leurs torses de bronze. Le rideau de la litière s’entr’ouvrit, et une -main pâle, étoilée de bagues, fit un signe amical à Octavien, comme -pour confirmer les paroles de la suivante. Le pli de pourpre retomba, -et la litière s’éloigna au pas cadencé des esclaves. - -Tyché fit passer Octavien par des chemins détournés, coupant les rues -en posant légèrement le pied sur les pierres espacées qui relient -les trottoirs et entre lesquelles roulent les roues des chars, et -se dirigeant à travers le dédale avec la précision que donne la -familiarité d’une ville. Octavien remarqua qu’il franchissait des -quartiers de Pompeï que les fouilles n’ont pas découverts, et qui -lui étaient en conséquence complétement inconnus. Cette circonstance -étrange parmi tant d’autres ne l’étonna pas. Il était décidé à ne -s’étonner de rien. Dans toute cette fantasmagorie archaïque, qui eût -fait devenir un antiquaire fou de bonheur, il ne voyait plus que l’œil -noir et profond d’Arria Marcella et cette gorge superbe victorieuse des -siècles, et que la destruction même a voulu conserver. - -Ils arrivèrent à une porte dérobée, qui s’ouvrit et se ferma aussitôt, -et Octavien se trouva dans une cour entourée de colonnes de marbre grec -d’ordre ionique peintes jusqu’à moitié de leur hauteur, d’un jaune -vif, et le chapiteau relevé d’ornements rouges et bleus; une guirlande -d’aristoloche suspendait ses larges feuilles vertes en forme de cœur -aux saillies de l’architecture comme une arabesque naturelle, et près -d’un bassin encadré de plantes, un flammant rose se tenait debout sur -une patte, fleur de plume parmi les fleurs végétales. - -Des panneaux de fresque représentant des architectures capricieuses -ou des paysages de fantaisie décoraient les murailles. Octavien vit -tous ces détails d’un coup d’œil rapide, car Tyché le remit aux mains -des esclaves baigneurs qui firent subir à son impatience toutes les -recherches des thermes antiques. Après avoir passé par les différents -degrés de chaleur vaporisée, supporté le râcloir du strigillaire, -senti ruisseler sur lui les cosmétiques et les huiles parfumées, il -fut revêtu d’une tunique blanche, et retrouva à l’autre porte Tyché, -qui lui prit la main et le conduisit dans une autre salle extrêmement -ornée. - -Sur le plafond étaient peints, avec une pureté de dessin, un éclat de -coloris et une liberté de touche qui sentaient le grand maître et non -plus le simple décorateur à l’adresse vulgaire, Mars, Vénus et l’Amour; -une frise composée de cerfs, de lièvres et d’oiseaux se jouant parmi -les feuillages régnait au-dessus d’un revêtement de marbre cipolin; -la mosaïque du pavé, travail merveilleux dû peut-être à Sosimus de -Pergame, représentait des reliefs de festin exécutés avec un art qui -faisait illusion. - -Au fond de la salle, sur un biclinium ou lit à deux places, était -accoudée Arria Marcella dans une pose voluptueuse et sereine qui -rappelait la femme couchée de Phidias sur le fronton du Parthénon; ses -chaussures, brodées de perles, gisaient au bas du lit, et son beau pied -nu, plus pur et plus blanc que le marbre, s’allongeait au bout d’une -légère couverture de byssus jetée sur elle. - -Deux boucles d’oreilles faites en forme de balance et portant des -perles sur chaque plateau tremblaient dans la lumière au long de ses -joues pâles; un collier de boules d’or, soutenant des grains allongés -en poire, circulait sur sa poitrine laissée à demi découverte par le -pli négligé d’un peplum de couleur paille bordé d’une grecque noire; -une bandelette noir et or passait et luisait par place dans ses cheveux -d’ébène, car elle avait changé de costume en revenant du théâtre; et -autour de son bras, comme l’aspic autour du bras de Cléopâtre, un -serpent d’or, aux yeux de pierreries, s’enroulait à plusieurs reprises -et cherchait à se mordre la queue. - -Une petite table à pieds de griffons, incrustée de nacre, d’argent -et d’ivoire, était dressée près du lit à deux places, chargée de -différents mets servis dans des plats d’argent et d’or ou de terre -émaillée de peintures précieuses. On y voyait un oiseau du Phase couché -dans ses plumes, et divers fruits que leurs saisons empêchent de se -rencontrer ensemble. - -Tout paraissait indiquer qu’on attendait un hôte; des fleurs fraîches -jonchaient le sol, et les amphores de vin étaient plongées dans des -urnes pleines de neige. - -Arria Marcella fit signe à Octavien de s’étendre à côté d’elle sur le -biclinium et de prendre part au repas;—le jeune homme, à demi-fou de -surprise et d’amour, prit au hasard quelques bouchées sur les plats -que lui tendaient de petits esclaves asiatiques aux cheveux frisés, à -la courte tunique. Arria ne mangeait pas, mais elle portait souvent -à ses lèvres un vase myrrhin aux teintes opalines rempli d’un vin -d’une pourpre sombre comme du sang figé; à mesure qu’elle buvait, -une imperceptible vapeur rose montait à ses joues pâles, de son cœur -qui n’avait pas battu depuis tant d’années; cependant son bras nu, -qu’Octavien effleura en soulevant sa coupe, était froid comme la peau -d’un serpent ou le marbre d’une tombe. - -«Oh! lorsque tu t’es arrêté aux Studj à contempler le morceau de boue -durcie qui conserve ma forme, dit Arria Marcella en tournant son long -regard humide vers Octavien, et que ta pensée s’est élancée ardemment -vers moi, mon âme l’a senti dans ce monde où je flotte invisible pour -les yeux grossiers; la croyance fait le dieu, et l’amour fait la femme. -On n’est véritablement morte que quand on n’est plus aimée; ton désir -m’a rendu la vie, la puissante évocation de ton cœur a supprimé les -distances qui nous séparaient.» - -L’idée d’évocation amoureuse qu’exprimait la jeune femme, rentrait dans -les croyances philosophiques d’Octavien, croyances que nous ne sommes -pas loin de partager. - -En effet, rien ne meurt, tout existe toujours; nulle force ne peut -anéantir ce qui fut une fois. Toute action, toute parole, toute forme, -toute pensée tombée dans l’océan universel des choses y produit des -cercles qui vont s’élargissant jusqu’aux confins de l’éternité. La -figuration matérielle ne disparaît que pour les regards vulgaires, -et les spectres qui s’en détachent peuplent l’infini. Pâris continue -d’enlever Hélène dans une région inconnue de l’espace. La galère de -Cléopâtre gonfle ses voiles de soie sur l’azur d’un Cydnus idéal. -Quelques esprits passionnés et puissants ont pu amener à eux des -siècles écoulés en apparence, et faire revivre des personnages morts -pour tous. Faust a eu pour maîtresse la fille de Tyndare, et l’a -conduite à son château gothique, du fond des abîmes mystérieux de -l’Hadès. Octavien venait de vivre un jour sous le règne de Titus et de -se faire aimer d’Arria Marcella, fille d’Arrius Diomèdes, couchée en -ce moment près de lui sur un lit antique dans une ville détruite pour -tout le monde. - -«A mon dégoût des autres femmes, répondit Octavien, à la rêverie -invincible qui m’entraînait vers ses types radieux au fond des siècles -comme des étoiles provocatrices, je comprenais que je n’aimerais jamais -que hors du temps et de l’espace. C’était toi que j’attendais, et ce -frêle vestige conservé par la curiosité des hommes m’a par son secret -magnétisme mis en rapport avec ton âme. Je ne sais si tu es un rêve -ou une réalité, un fantôme ou une femme, si comme Ixion je serre un -nuage sur ma poitrine abusée, si je suis le jouet d’un vil prestige de -sorcellerie, mais ce que je sais bien, c’est que tu seras mon premier -et mon dernier amour. - -—Qu’Éros, fils d’Aphrodite, entende ta promesse, dit Arria Marcella -en inclinant sa tête sur l’épaule de son amant qui la souleva avec une -étreinte passionnée. Oh! serre-moi sur ta jeune poitrine, enveloppe-moi -de ta tiède haleine, j’ai froid d’être restée si longtemps sans amour.» -Et contre son cœur Octavien sentait s’élever et s’abaisser ce beau -sein, dont le matin même il admirait le moule à travers la vitre d’une -armoire de musée; la fraîcheur de cette belle chair le pénétrait à -travers sa tunique et le faisait brûler. La bandelette or et noir -s’était détachée de la tête d’Arria passionnément renversée, et ses -cheveux se répandaient comme un fleuve noir sur l’oreiller bleu. - -Les esclaves avaient emporté la table. On n’entendit plus qu’un bruit -confus de baisers et de soupirs. Les cailles familières, insouciantes -de cette scène amoureuse, picoraient, sur le pavé mosaïque les miettes -du festin en poussant de petits cris. - -Tout à coup les anneaux d’airain de la portière qui fermait la chambre -glissèrent sur leur tringle, et un vieillard d’aspect sévère et drapé -dans un ample manteau brun parut sur le seuil. Sa barbe grise était -séparée en deux pointes comme celle des Nazaréens, son visage semblait -sillonné par la fatigue des macérations: une petite croix de bois -noir pendait à son col et ne laissait aucun doute sur sa croyance: il -appartenait à la secte, toute récente alors, des disciples du Christ. - -A son aspect, Arria Marcella, éperdue de confusion, cacha sa figure -sous un pli de son manteau, comme un oiseau qui met la tête sous -son aile en face d’un ennemi qu’il ne peut éviter, pour s’épargner -au moins l’horreur de le voir; tandis qu’Octavien, appuyé sur son -coude, regardait avec fixité le personnage fâcheux qui entrait ainsi -brusquement dans son bonheur. - -«Arria, Arria, dit le personnage austère d’un ton de reproche, le temps -de ta vie n’a-t-il pas suffi à tes déportements, et faut-il que tes -infâmes amours empiètent sur les siècles qui ne t’appartiennent pas? -Ne peux-tu laisser les vivants dans leur sphère, ta cendre n’est donc -pas encore refroidie depuis le jour où tu mourus sans repentir sous -la pluie de feu du volcan? Deux mille ans de mort ne t’ont donc pas -calmée, et tes bras voraces attirent sur ta poitrine de marbre, vide -de cœur, les pauvres insensés enivrés par tes philtres. - -—Arrius, grâce, mon père, ne m’accablez pas, au nom de cette religion -morose qui ne fut jamais la mienne; moi, je crois à nos anciens -dieux qui aimaient la vie, la jeunesse, la beauté, le plaisir; ne me -replongez pas dans le pâle néant. Laissez-moi jouir de cette existence -que l’amour m’a rendue. - -—Tais-toi, impie, ne me parle pas de tes dieux qui sont des démons. -Laisse aller cet homme enchaîné par tes impures séductions; ne l’attire -plus hors du cercle de sa vie que Dieu a mesurée; retourne dans les -limbes du paganisme avec tes amants asiatiques, romains ou grecs. -Jeune chrétien, abandonne cette larve qui te semblerait plus hideuse -qu’Empouse et Phorkyas, si tu la pouvais voir telle qu’elle est.» - -Octavien, pâle, glacé d’horreur, voulut parler; mais sa voix resta -attachée à son gosier, selon l’expression virgilienne. - -«M’obéiras-tu, Arria? s’écria impérieusement le grand vieillard. - -—Non, jamais,» répondit Arria, les yeux étincelants, les narines -dilatées, les lèvres frémissantes, en entourant le corps d’Octavien -de ses beaux bras de statue, froids, durs et rigides comme le marbre. -Sa beauté furieuse, exaspérée par la lutte, rayonnait avec un éclat -surnaturel à ce moment suprême, comme pour laisser à son jeune amant un -inéluctable souvenir. - -«Allons, malheureuse, reprit le vieillard, il faut employer les -grands moyens, et rendre ton néant palpable et visible à cet enfant -fasciné,» et il prononça d’une voix pleine de commandement une formule -d’exorcisme qui fit tomber des joues d’Arria les teintes pourprées que -le vin noir du vase myrrhin y avait fait monter. - -En ce moment, la cloche lointaine d’un des villages qui bordent la mer -ou des hameaux perdus dans les plis de la montagne fit entendre les -premières volées de la Salutation angélique. - -A ce son, un soupir d’agonie sortit de la poitrine brisée de la jeune -femme. Octavien sentit se desserrer les bras qui l’entouraient; les -draperies qui la couvraient se replièrent sur elles-mêmes, comme si les -contours qui les soutenaient se fussent affaissés, et le malheureux -promeneur nocturne ne vit plus à côté de lui, sur le lit du festin, -qu’une pincée de cendres mêlée de quelques ossements calcinés parmi -lesquels brillaient des bracelets et des bijoux d’or, et que des restes -informes, tels qu’on les dut découvrir en déblayant la maison d’Arrius -Diomèdes. - -Il poussa un cri terrible et perdit connaissance. - -Le vieillard avait disparu. Le soleil se levait, et la salle ornée tout -à l’heure avec tant d’éclat n’était plus qu’une ruine démantelée. - -Après avoir dormi d’un sommeil appesanti par les libations de la -veille, Max et Fabio se réveillèrent en sursaut, et leur premier soin -fut d’appeler leur compagnon, dont la chambre était voisine de la -leur, par un de ces cris de ralliement burlesques dont on convient -quelquefois en voyage; Octavien ne répondit pas, pour de bonnes -raisons. Fabio et Max, ne recevant pas de réponse, entrèrent dans la -chambre de leur ami, et virent que le lit n’avait pas été défait. - -«Il se sera endormi sur quelque chaise, dit Fabio, sans pouvoir -gagner sa couchette; car il n’a pas la tête forte, ce cher Octavien; -et il sera sorti de bonne heure pour dissiper les fumées du vin à la -fraîcheur matinale. - -—Pourtant il n’avait guère bu, ajouta Max par manière de réflexion. -Tout ceci me semble assez étrange. Allons à sa recherche.» - -Les deux amis, aidés du cicerone, parcoururent toutes les rues, -carrefours, places et ruelles de Pompeï, entrèrent dans toutes les -maisons curieuses où ils supposèrent qu’Octavien pouvait être occupé à -copier une peinture ou à relever une inscription, et finirent par le -trouver évanoui sur la mosaïque disjointe d’une petite chambre à demi -écroulée. Ils eurent beaucoup de peine à le faire revenir à lui, et -quand il eut repris connaissance, il ne donna pas d’autre explication, -sinon qu’il avait eu la fantaisie de voir Pompeï au clair de la lune, -et qu’il avait été pris d’une syncope qui, sans doute, n’aurait pas de -suite. - -La petite bande retourna à Naples par le chemin de fer, comme elle -était venue, et le soir, dans leur loge, à San Carlo, Max et Fabio -regardaient à grand renfort de jumelles sautiller dans un ballet, sur -les traces d’Amalia Ferraris, la danseuse alors en vogue, un essaim -de nymphes culottées, sous leurs jupes de gaze, d’un affreux caleçon -vert monstre qui les faisait ressembler à des grenouilles piquées de la -tarentule. Octavien, pâle, les yeux troubles, le maintien accablé, ne -paraissait pas se douter de ce qui se passait sur la scène, tant, après -les merveilleuses aventures de la nuit, il avait peine à reprendre le -sentiment de la vie réelle. - -A dater de cette visite à Pompeï, Octavien fut en proie à une -mélancolie morne, que la bonne humeur et les plaisanteries de ses -compagnons aggravaient plutôt qu’ils ne le soulageaient; l’image -d’Arria Marcella le poursuivait toujours, et le triste dénoûment de sa -bonne fortune fantastique n’en détruisait pas le charme. - -N’y pouvant plus tenir, il retourna secrètement à Pompeï et se promena, -comme la première fois, dans les ruines, au clair de lune, le cœur -palpitant d’un espoir insensé, mais l’hallucination ne se renouvela -pas; il ne vit que des lézards fuyant sur les pierres; il n’entendit -que des piaulements d’oiseaux de nuit effrayés; il ne rencontra plus -son ami Rufus Holconius; Tyché ne vint pas lui mettre sa main fluette -sur le bras; Arria Marcella resta obstinément dans la poussière. - -En désespoir de cause, Octavien s’est marié dernièrement à une jeune -et charmante Anglaise, qui est folle de lui. Il est parfait pour -sa femme; cependant Ellen, avec cet instinct du cœur que rien ne -trompe, sent que son mari est amoureux d’une autre; mais de qui? C’est -ce que l’espionnage le plus actif n’a pu lui apprendre. Octavien -n’entretient pas de danseuse; dans le monde, il n’adresse aux femmes -que des galanteries banales; il a même répondu très-froidement aux -avances marquées d’une princesse russe, célèbre par sa beauté et sa -coquetterie. Un tiroir secret, ouvert pendant l’absence de son mari, -n’a fourni aucune preuve d’infidélité aux soupçons d’Ellen. Mais -comment pourrait-elle s’aviser d’être jalouse de Marcella, fille -d’Arrius Diomèdes, affranchi de Tibère? - - - - -LA MILLE ET DEUXIÈME NUIT - - -J’avais fait défendre ma porte ce jour-là; ayant pris dès le matin la -résolution formelle de ne rien faire, je ne voulais pas être dérangé -dans cette importante occupation. Sûr de n’être inquiété par aucun -fâcheux (ils ne sont pas tous dans la comédie de Molière), j’avais pris -toutes mes mesures pour savourer à mon aise ma volupté favorite. - -Un grand feu brillait dans ma cheminée, les rideaux fermés tamisaient -un jour discret et nonchalant, une demi-douzaine de carreaux jonchaient -le tapis, et, doucement étendu devant l’âtre à la distance d’un rôti -à la broche, je faisais danser au bout de mon pied une large babouche -marocaine d’un jaune oriental et d’une forme bizarre; mon chat était -couché sur ma manche, comme celui du prophète Mahomet, et je n’aurais -pas changé ma position pour tout l’or du monde. - -Mes regards distraits, déjà noyés par cette délicieuse somnolence qui -suit la suspension volontaire de la pensée, erraient, sans trop les -voir, de la charmante esquisse de _la Madeleine au désert_ de Camille -Roqueplan au sévère dessin à la plume d’Aligny et au grand paysage -des quatre inséparables, Feuchères, Séchan, Diéterle et Despléchins, -richesse et gloire de mon logis de poëte; le sentiment de la vie -réelle m’abandonnait peu à peu, et j’étais enfoncé bien avant sous les -ondes insondables de cette _mer d’anéantissement_ où tant de rêveurs -orientaux ont laissé leur raison, déjà ébranlée par le hatschich et -l’opium. - -Le silence le plus profond régnait dans la chambre; j’avais arrêté la -pendule pour ne pas entendre le tic-tac du balancier, ce battement de -pouls de l’éternité; car je ne puis souffrir, lorsque je suis oisif, -l’activité bête et fiévreuse de ce disque de cuivre jaune qui va d’un -coin à l’autre de sa cage et marche toujours sans faire un pas. - -Tout à coup, et kling et klang, un coup de sonnette vif, nerveux, -insupportablement argentin, éclate et tombe dans ma tranquillité comme -une goutte de plomb fondu qui s’enfoncerait en grésillant dans un lac -endormi; sans penser à mon chat, pelotonné en boule sur ma manche, je -me redressai en tressaillant et sautai sur mes pieds comme lancé par -un ressort, envoyant à tous les diables l’imbécile concierge qui avait -laissé passer quelqu’un malgré la consigne formelle; puis je me rassis. -A peine remis de la secousse nerveuse, j’assurai les coussins sous mes -bras et j’attendis l’événement de pied ferme. - -La porte du salon s’entr’ouvrit et je vis paraître d’abord la tête -laineuse d’Adolfo-Francesco Pergialla, espèce de brigand abyssin au -service duquel j’étais alors, sous prétexte d’avoir un domestique -nègre. Ses yeux blancs étincelaient, son nez épaté se dilatait -prodigieusement, ses grosses lèvres, épanouies en un large sourire -qu’il s’efforçait de rendre malicieux, laissaient voir ses dents de -chien de Terre-Neuve, il crevait d’envie de parler dans sa peau noire, -et faisait toutes les contorsions possibles pour attirer mon attention. - -«Eh bien! Francesco, qu’y a-t-il? Quand vous tourneriez pendant une -heure vos yeux d’émail comme ce nègre de bronze qui avait une horloge -dans le ventre, en serais-je plus instruit? Voilà assez de pantomime, -tâchez de me dire, dans un idiome quelconque, ce dont il s’agit, et -quelle est la personne qui vient me relancer jusqu’au fond de ma -paresse.» - -Il faut vous dire qu’Adolfo-Francesco Pergialla-Abdallah-Ben-Mohammed, -Abyssin de naissance, autrefois mahométan, chrétien pour le -quart d’heure, savait toutes les langues et n’en parlait aucune -intelligiblement; il commençait en français, continuait en italien, -et finissait en turc ou en arabe, surtout dans les conversations -embarrassantes pour lui, lorsqu’il s’agissait de bouteilles de -vin de Bordeaux, de liqueurs des îles ou de friandises disparues -prématurément. Par bonheur, j’ai des amis polyglottes: nous le -chassions d’abord de l’Europe; après avoir épuisé l’italien, -l’espagnol et l’allemand, il se sauvait à Constantinople, dans le turc, -où Alfred le pourchassait vivement: se voyant traqué, il sautait à -Alger, où Eugène lui marchait sur les talons en le suivant à travers -tous les dialectes de haut et bas arabe; arrivé là, il se réfugiait -dans le bambara, le galla et autres dialectes de l’intérieur de -l’Afrique, où d’Abadie, Combes et Tamisier pouvaient seuls le forcer. -Cette fois, il me répondit résolûment en un espagnol médiocre, mais -fort clair: - -«_Una mujer muy bonita con su hermana quien quiere hablar á usted._ - -—Fais-les entrer si elles sont jeunes et jolies; autrement, dis que je -suis en affaires.» - -Le drôle, qui s’y connaissait, disparut quelques secondes et revint -bientôt suivi de deux femmes enveloppées dans de grands bournous -blancs, dont les capuchons étaient rabattus. - -Je présentai le plus galamment du monde deux fauteuils à ces dames; -mais, avisant les piles de carreaux, elles me firent un signe de la -main qu’elles me remerciaient, et, se débarrassant de leurs bournous, -elles s’assirent en croisant leurs jambes à la mode orientale. - -Celle qui était assise en face de moi, sous le rayon du soleil qui -pénétrait à travers l’interstice des rideaux, pouvait avoir vingt ans; -l’autre, beaucoup moins jolie, paraissait un peu plus âgée; ne nous -occupons que de la plus jolie. - -Elle était richement habillée à la mode turque; une veste de velours -vert, surchargée d’ornements, serrait sa taille d’abeille; sa -chemisette de gaze rayée, retenue au col par deux boutons de diamant, -était échancrée de manière à laisser voir une poitrine blanche et bien -formée; un mouchoir de satin blanc, étoilé et constellé de paillettes, -lui servait de ceinture. Des pantalons larges et bouffants lui -descendaient jusqu’aux genoux; des jambières à l’albanaise en velours -brodé garnissaient ses jambes fines et délicates aux jolis pieds nus -enfermés dans de petites pantoufles de maroquin gaufré, piqué, colorié -et cousu de fils d’or; un caftan orange, broché de fleurs d’argent, -un fez écarlate enjolivé d’une longue houppe de soie, complétaient -cette parure assez bizarre pour rendre des visites à Paris en cette -malheureuse année 1842. - -Quant à sa figure, elle avait cette beauté régulière de la race -turque: dans son teint, d’un blanc mat semblable à du marbre dépoli, -s’épanouissaient mystérieusement, comme deux fleurs noires, ces beaux -yeux orientaux si clairs et si profonds sous leurs longues paupières -teintes de henné. Elle regardait d’un air inquiet et semblait -embarrassée; par contenance, elle tenait un de ses pieds dans une de -ses mains, et de l’autre jouait avec le bout d’une de ses tresses, -toute chargée de sequins percés par le milieu, de rubans et de bouquets -de perles. - -L’autre, vêtue à peu près de même, mais moins richement, se tenait -également dans le silence et l’immobilité. Me reportant par la pensée -à l’apparition des bayadères à Paris, j’imaginai que c’était quelque -almée du Caire, quelque connaissance égyptienne de mon ami Dauzats, -qui, encouragée par l’accueil que j’avais fait à la belle Amany et -à ses brunes compagnes, Sandiroun et Rangoun, venait implorer ma -protection de feuilletoniste. - -«Mesdames, que puis-je faire pour vous?» leur dis-je en portant -mes mains à mes oreilles de manière à produire un salamalec assez -satisfaisant. - -La belle Turque leva les yeux au plafond, les ramena vers le tapis, -regarda sa sœur d’un air profondément méditatif. Elle ne comprenait pas -un mot de français. - -«Holà, Francesco! maroufle, butor, belître, ici, singe manqué, sers-moi -à quelque chose au moins une fois dans ta vie.» - -Francesco s’approcha d’un air important et solennel. - -«Puisque tu parles si mal français, tu dois parler fort bien arabe, et -tu vas jouer le rôle de drogman entre ces dames et moi. Je t’élève à la -dignité d’interprète; demande d’abord à ces deux belles étrangères qui -elles sont, d’où elles viennent et ce qu’elles veulent.» - -Sans reproduire les différentes grimaces dudit Francesco, je -rapporterai la conversation comme si elle avait eu lieu en français. - -«Monsieur, dit la belle Turque par l’organe du nègre, quoique vous -soyez littérateur, vous devez avoir lu les _Mille et une Nuits_, contes -arabes, traduits ou à peu près par ce bon M. Galland, et le nom de -Scheherazade ne vous est pas inconnu? - -—La belle Scheherazade, femme de cet ingénieux sultan Schahriar, qui, -pour éviter d’être trompé, épousait une femme le soir et la faisait -étrangler le matin? Je la connais parfaitement. - -—Eh bien! je suis la sultane Scheherazade, et voilà ma bonne sœur -Dinarzarde, qui n’a jamais manqué de me dire toutes les nuits: «Ma -sœur, devant qu’il fasse jour, contez-nous donc, si vous ne dormez pas, -un de ces beaux contes que vous savez.» - -—Enchanté de vous voir, quoique la visite soit un peu fantastique; -mais qui me procure cet insigne honneur de recevoir chez moi, pauvre -poëte, la sultane Scheherazade et sa sœur Dinarzarde? - -—A force de conter, je suis arrivée au bout de mon rouleau; j’ai dit -tout ce que je savais. J’ai épuisé le monde de la féerie; les goules, -les djinns, les magiciens et les magiciennes m’ont été d’un grand -secours, mais tout s’use, même l’impossible; le très-glorieux sultan, -ombre du padischa, lumière des lumières, lune et soleil de l’Empire -du milieu, commence à bâiller terriblement et tourmente la poignée de -son sabre; ce matin, j’ai raconté ma dernière histoire, et mon sublime -seigneur a daigné ne pas me faire couper la tête encore; au moyen du -tapis magique des quatre Facardins, je suis venue ici en toute hâte -chercher un conte, une histoire, une nouvelle, car il faut que demain -matin, à l’appel accoutumé de ma sœur Dinarzarde, je dise quelque -chose au grand Schahriar, l’arbitre de mes destinées; cet imbécile de -Galland a trompé l’univers en affirmant qu’après la mille et unième -nuit le sultan, rassasié d’histoires, m’avait fait grâce; cela n’est -pas vrai: il est plus affamé de contes que jamais, et sa curiosité -seule peut faire contre-poids à sa cruauté. - -—Votre sultan Schahriar, ma pauvre Scheherazade, ressemble -terriblement à notre public; si nous cessons un jour de l’amuser, il -ne nous coupe pas la tête, il nous oublie, ce qui n’est guère moins -féroce. Votre sort me touche, mais qu’y puis-je faire? - -—Vous devez avoir quelque feuilleton, quelque nouvelle en -portefeuille, donnez-le-moi. - -—Que demandez-vous, charmante sultane? je n’ai rien de fait, je ne -travaille que par la plus extrême famine, car, ainsi que l’a dit -Perse, _fames facit poetridas picas_. J’ai encore de quoi dîner trois -jours; allez trouver Karr, si vous pouvez parvenir à lui à travers -les essaims des guêpes qui bruissent et battent de l’aile autour de -sa porte et contre ses vitres; il a le cœur plein de délicieux romans -d’amour, qu’il vous dira entre une leçon de boxe et une fanfare de -cor de chasse; attendez Jules Janin au détour de quelque colonne de -feuilleton, et, tout en marchant, il vous improvisera une histoire -comme jamais le sultan Schahriar n’en a entendu.» - -La pauvre Scheherazade leva vers le plafond ses longues paupières -teintes de henné avec un regard si doux, si lustré, si onctueux et -si suppliant, que je me sentis attendri et que je pris une grande -résolution. - -«J’avais une espèce de sujet dont je voulais faire un feuilleton; je -vais vous le dicter, vous le traduirez en arabe en y ajoutant les -broderies, les fleurs et les perles de poésie qui lui manquent; le -titre est déjà tout trouvé, nous appellerons notre conte _la Mille et -deuxième Nuit_.» - -Scheherazade prit un carré de papier et se mit à écrire de droite à -gauche, à la mode orientale, avec une grande vélocité. Il n’y avait pas -de temps à perdre: il fallait qu’elle fût le soir même dans la capitale -du royaume de Samarcande. - - * * * * * - -Il y avait une fois dans la ville du Caire un jeune homme nommé -Mahmoud-Ben-Ahmed, qui demeurait sur la place de l’Esbekick. - -Son père et sa mère étaient morts depuis quelques années en lui -laissant une fortune médiocre, mais suffisante pour qu’il pût vivre -sans avoir recours au travail de ses mains: d’autres auraient essayé -de charger un vaisseau de marchandises ou de joindre quelques chameaux -chargés d’étoffes précieuses à la caravane qui va de Bagdad à la -Mecque; mais Mahmoud-Ben-Ahmed préférait vivre tranquille, et ses -plaisirs consistaient à fumer du tombeki dans son narguilhé, en prenant -des sorbets et en mangeant des confitures sèches de Damas. - -Quoiqu’il fût bien fait de sa personne, de visage régulier et de mine -agréable, il ne cherchait pas les aventures, et avait répondu plusieurs -fois aux personnes qui le pressaient de se marier et lui proposaient -des partis riches et convenables, qu’il n’était pas encore temps et -qu’il ne se sentait nullement d’humeur à prendre femme. - -Mahmoud-Ben-Ahmed avait reçu une bonne éducation: il lisait couramment -dans les livres les plus anciens, possédait une belle écriture, savait -par cœur les versets du Coran, les remarques des commentateurs, et -eût récité sans se tromper d’un vers les Moallakats des fameux poëtes -affichés aux portes des mosquées; il était un peu poëte lui-même et -composait volontiers des vers assonants et rimés, qu’il déclamait sur -des airs de sa façon avec beaucoup de grâce et de charme. - -A force de fumer son narguilhé et de rêver à la fraîcheur du soir sur -les dalles de marbre de sa terrasse, la tête de Mahmoud-Ben-Ahmed -s’était un peu exaltée: il avait formé le projet d’être l’amant -d’une péri ou tout au moins d’une princesse du sang royal. Voilà le -motif secret qui lui faisait recevoir avec tant d’indifférence les -propositions de mariage et refuser les offres des marchands d’esclaves. -La seule compagnie qu’il pût supporter était celle de son cousin -Abdul-Malek, jeune homme doux et timide qui semblait partager la -modestie de ses goûts. - -Un jour, Mahmoud-Ben-Ahmed se rendait au bazar pour acheter quelques -flacons d’atar-gull et autres drogueries de Constantinople, dont il -avait besoin. Il rencontra, dans une rue fort étroite, une litière -fermée par des rideaux de velours incarnadin, portée par deux mules -blanches et précédée de zebeks et de chiaoux richement costumés. Il -se rangea contre le mur pour laisser passer le cortége; mais il ne -put le faire si précipitamment qu’il n’eût le temps de voir, par -l’interstice des courtines, qu’une folle bouffée d’air souleva, une -fort belle dame assise sur des coussins de brocart d’or. La dame, -se fiant sur l’épaisseur des rideaux et se croyant à l’abri de tout -regard téméraire, avait relevé son voile à cause de la chaleur. Ce ne -fut qu’un éclair; cependant cela suffit pour faire tourner la tête -du pauvre Mahmoud-Ben-Ahmed: la dame avait le teint d’une blancheur -éblouissante, des sourcils que l’on eût pu croire tracés au pinceau, -une bouche de grenade, qui en s’entr’ouvrant laissait voir une double -file de perles d’Orient plus fines et plus limpides que celles qui -forment les bracelets et le collier de la sultane favorite, un air -agréable et fier, et dans toute sa personne je ne sais quoi de noble et -de royal. - -Mahmoud-Ben-Ahmed, comme ébloui de tant de perfections, resta longtemps -immobile à la même place, et, oubliant qu’il était sorti pour faire des -emplettes, il retourna chez lui les mains vides, emportant dans son -cœur la radieuse vision. - -Toute la nuit il ne songea qu’à la belle inconnue, et dès qu’il fut -levé il se mit à composer en son honneur une longue pièce de poésie, -où les comparaisons les plus fleuries et les plus galantes étaient -prodiguées. - -Ne sachant que faire, sa pièce achevée et transcrite sur une belle -feuille de papyrus avec de belles majuscules en encre rouge et des -fleurons dorés, il la mit dans sa manche et sortit pour montrer ce -morceau à son ami Abdul, pour lequel il n’avait aucune pensée secrète. - -En se rendant à la maison d’Abdul, il passa devant le bazar et entra -dans la boutique du marchand de parfums pour prendre les flacons -d’atar-gull. Il y trouva une belle dame enveloppée d’un long voile -blanc qui ne laissait découvert que l’œil gauche. Mahmoud-Ben-Ahmed, -sur ce seul œil gauche, reconnut incontinent la belle dame du -palanquin. Son émotion fut si forte, qu’il fut obligé de s’adosser à la -muraille. - -La dame au voile blanc s’aperçut du trouble de Mahmoud-Ben-Ahmed, -et lui demanda obligeamment ce qu’il avait et si, par hasard, il se -trouvait incommodé. - -Le marchand, la dame et Mahmoud-Ben-Ahmed passèrent dans -l’arrière-boutique. Un petit nègre apporta sur un plateau un verre -d’eau de neige, dont Mahmoud-Ben-Ahmed but quelques gorgées. - -«Pourquoi donc ma vue vous a-t-elle causé une si vive impression?» -dit la dame d’un ton de voix fort doux et où perçait un intérêt assez -tendre. - -Mahmoud-Ben-Ahmed lui raconta comment il l’avait vue près de la mosquée -du sultan Hassan à l’instant où les rideaux de sa litière s’étaient un -peu écartés, et que depuis cet instant il se mourait d’amour pour elle. - -«Vraiment, dit la dame, votre passion est née si subitement que cela? -je ne croyais pas que l’amour vînt si vite. Je suis effectivement la -femme que vous avez rencontrée hier; je me rendais au bain dans ma -litière, et comme la chaleur était étouffante, j’avais relevé mon -voile. Mais vous m’avez mal vue, et je ne suis pas si belle que vous le -dites.» - -En disant ces mots, elle écarta son voile et découvrit un visage -radieux de beauté, et si parfait, que l’envie n’aurait pu y trouver le -moindre défaut. - -Vous pouvez juger quels furent les transports de Mahmoud-Ben-Ahmed à -une telle faveur; il se répandit en compliments qui avaient le mérite, -bien rare pour des compliments, d’être parfaitement sincères et de -n’avoir rien d’exagéré. Comme il parlait avec beaucoup de feu et de -véhémence, le papier sur lequel ses vers étaient transcrits s’échappa -de sa manche et roula sur le plancher. - -«Quel est ce papier? dit la dame; l’écriture m’en paraît fort belle et -annonce une main exercée. - -—C’est, répondit le jeune homme en rougissant beaucoup, une pièce de -vers que j’ai composée cette nuit, ne pouvant dormir. J’ai tâché d’y -célébrer vos perfections; mais la copie est bien loin de l’original, et -mes vers n’ont point les brillants qu’il faut pour célébrer ceux de vos -yeux.» - -La jeune dame lut ces vers attentivement, et dit en les mettant dans sa -ceinture: - -«Quoiqu’ils contiennent beaucoup de flatteries, ils ne sont vraiment -pas mal tournés.» - -Puis elle ajusta son voile et sortit de la boutique en laissant tomber -avec un accent qui pénétra le cœur de Mahmoud-Ben-Ahmed: - -«Je viens quelquefois, au retour du bain, acheter des essences et des -boîtes de parfumerie chez Bedredin.» - -Le marchand félicita Mahmoud-Ben-Ahmed de sa bonne fortune, et, -l’emmenant tout au fond de sa boutique, il lui dit bien bas à l’oreille: - -«Cette jeune dame n’est autre que la princesse Ayesha, fille du calife.» - -Mahmoud-Ben-Ahmed rentra chez lui tout étourdi de son bonheur et -n’osant y croire. Cependant, quelque modeste qu’il fût, il ne pouvait -se dissimuler que la princesse Ayesha ne l’eût regardé d’un œil -favorable. Le hasard, ce grand entremetteur, avait été au delà de ses -plus audacieuses espérances. Combien il se félicita alors de ne pas -avoir cédé aux suggestions de ses amis qui l’engageaient à prendre -femme, et aux portraits séduisants que lui faisaient les vieilles des -jeunes filles à marier qui ont toujours, comme chacun le sait, des yeux -de gazelle, une figure de pleine lune, des cheveux plus longs que la -queue d’Al Borack, la jument du Prophète, une bouche de jaspe rouge, -avec une haleine d’ambre gris, et mille autres perfections qui tombent -avec le haick et le voile nuptial: comme il fut heureux de se sentir -dégagé de tout lien vulgaire, et libre de s’abandonner tout entier à sa -nouvelle passion! - -Il eut beau s’agiter et se tourner sur son divan, il ne put -s’endormir; l’image de la princesse Ayesha, étincelante comme un oiseau -de flamme sur un fond de soleil couchant, passait et repassait devant -ses yeux. Ne pouvant trouver de repos, il monta dans un de ses cabinets -de bois de cèdre merveilleusement découpé que l’on applique, dans -les villes d’Orient, aux murailles extérieures des maisons, afin d’y -profiter de la fraîcheur et du courant d’air qu’une rue ne peut manquer -de former; le sommeil ne lui vint pas encore, car le sommeil est comme -le bonheur, il fuit quand on le cherche; et, pour calmer ses esprits -par le spectacle d’une nuit sereine, il se rendit avec son narguilhé -sur la plus haute terrasse de son habitation. - -L’air frais de la nuit, la beauté du ciel plus pailleté d’or qu’une -robe de péri et dans lequel la lune faisait voir ses joues d’argent, -comme une sultane pâle d’amour qui se penche aux treillis de son -kiosque, firent du bien à Mahmoud-Ben-Ahmed, car il était poëte, et ne -pouvait rester insensible au magnifique spectacle qui s’offrait à sa -vue. - -De cette hauteur, la ville du Caire se déployait devant lui comme un -de ces plans en relief où les giaours retracent leurs villes fortes. -Les terrasses ornées de pots de plantes grasses, et bariolées de tapis; -les places où miroitait l’eau du Nil, car on était à l’époque de -l’inondation; les jardins d’où jaillissaient des groupes de palmiers, -des touffes de caroubiers ou de nopals; les îles de maisons coupées -de rues étroites; les coupoles d’étain des mosquées; les minarets -frêles et découpés à jour comme un hochet d’ivoire; les angles obscurs -ou lumineux des palais formaient un coup d’œil arrangé à souhait pour -le plaisir des yeux. Tout au fond, les sables cendrés de la plaine -confondaient leurs teintes avec les couleurs laiteuses du firmament, -et les trois pyramides de Giseh, vaguement ébauchées par un rayon -bleuâtre, dessinaient au bord de l’horizon leur gigantesque triangle de -pierre. - -Assis sur une pile de carreaux et le corps enveloppé par les -circonvolutions élastiques du tuyau de son narguilhé, Mahmoud-Ben-Ahmed -tâchait de démêler dans la transparente obscurité la forme lointaine du -palais où dormait la belle Ayesha. Un silence profond régnait sur ce -tableau qu’on aurait pu croire peint, car aucun souffle, aucun murmure -n’y révélaient la présence d’un être vivant: le seul bruit appréciable -était celui que faisait la fumée du narguilhé de Mahmoud-Ben-Ahmed -en traversant la boule de cristal de roche remplie d’eau destinée à -refroidir ses blanches bouffées. Tout d’un coup, un cri aigu éclata au -milieu de ce calme, un cri de détresse suprême, comme doit en pousser, -au bord de la source, l’antilope qui sent se poser sur son cou la -griffe d’un lion, ou s’engloutir sa tête dans la gueule d’un crocodile. -Mahmoud-Ben-Ahmed, effrayé par ce cri d’agonie et de désespoir, se -leva d’un seul bond et posa instinctivement la main sur le pommeau de -son yatagan dont il fit jouer la lame pour s’assurer qu’elle ne tenait -pas au fourreau; puis il se pencha du côté d’où le bruit avait semblé -partir. - -Il démêla fort loin dans l’ombre un groupe étrange, mystérieux, -composé d’une figure blanche poursuivie par une meute de figures -noires, bizarres et monstrueuses, aux gestes frénétiques, aux allures -désordonnées. L’ombre blanche semblait voltiger sur la cime des -maisons, et l’intervalle qui la séparait de ses persécuteurs était -si peu considérable, qu’il était à craindre qu’elle ne fût bientôt -prise si sa course se prolongeait, et qu’aucun événement ne vînt à son -secours. Mahmoud-Ben-Ahmed crut d’abord que c’était une péri ayant aux -trousses un essaim de goules mâchant de la chair de mort dans leurs -incisives démesurées, ou de djinns aux ailes flasques, membraneuses, -armées d’ongles comme celles des chauves-souris, et, tirant de sa poche -son comboloio de graines d’aloès jaspées, il se mit à réciter, comme -préservatif, les quatre-vingt-dix-neuf noms d’Allah. Il n’était pas au -vingtième, qu’il s’arrêta. Ce n’était pas une péri, un être surnaturel -qui fuyait ainsi en sautant d’une terrasse à l’autre et en franchissant -les rues de quatre ou cinq pieds de large qui coupent le bloc compacte -des villes orientales, mais bien une femme; les djinns n’étaient que -des zebecks, des chiaoux et des eunuques acharnés à sa poursuite. - -Deux ou trois terrasses et une rue séparaient encore la fugitive de la -plate-forme où se tenait Mahmoud-Ben-Ahmed, mais ses forces semblaient -la trahir; elle retourna convulsivement la tête sur l’épaule, et, comme -un cheval épuisé dont l’éperon ouvre le flanc, voyant si près d’elle -le groupe hideux qui la poursuivait, elle mit la rue entre elle et ses -ennemis d’un bond désespéré. - -Elle frôla dans son élan Mahmoud-Ben-Ahmed qu’elle n’aperçut pas, car -la lune s’était voilée, et courut à l’extrémité de la terrasse qui -donnait de ce côté-là sur une seconde rue plus large que la première. -Désespérant de la pouvoir sauter, elle eut l’air de chercher des yeux -quelque coin où se blottir, et, avisant un grand vase de marbre, elle -se cacha dedans comme le génie qui rentre dans la coupe d’un lis. - -La troupe furibonde envahit la terrasse avec l’impétuosité d’un vol -de démons. Leurs faces cuivrées ou noires à longues moustaches, ou -hideusement imberbes, leurs yeux étincelants, leurs mains crispées -agitant des damas et des kandjars, la fureur empreinte sur leurs -physionomies basses et féroces, causèrent un mouvement d’effroi à -Mahmoud-Ben-Ahmed, quoiqu’il fût brave de sa personne et habile au -maniement des armes. Ils parcoururent de l’œil la terrasse vide, et n’y -voyant pas la fugitive, ils pensèrent sans doute qu’elle avait franchi -la seconde rue, et ils continuèrent leur poursuite sans faire autrement -attention à Mahmoud-Ben-Ahmed. - -Quand le cliquetis de leurs armes et le bruit de leurs babouches sur -les dalles des terrasses se fut éteint dans l’éloignement, la fugitive -commença à lever par-dessus les bords du vase sa jolie tête pâle, et -promena autour d’elle des regards d’antilope effrayée, puis elle -sortit ses épaules et se mit debout, charmant pistil de cette grande -fleur de marbre; n’apercevant plus que Mahmoud-Ben-Ahmed qui lui -souriait et lui faisait signe qu’elle n’avait rien à craindre, elle -s’élança hors du vase et vint vers le jeune homme avec une attitude -humble et des bras suppliants. - -«Par grâce, par pitié, seigneur, sauvez-moi, cachez-moi dans le coin -le plus obscur de votre maison, dérobez-moi à ces démons qui me -poursuivent.» - -Mahmoud-Ben-Ahmed la prit par la main, la conduisit à l’escalier de la -terrasse dont il ferma la trappe avec soin, et la mena dans sa chambre. -Quand il eut allumé la lampe, il vit que la fugitive était jeune, il -l’avait déjà deviné au timbre argentin de sa voix, et fort jolie, ce -qui ne l’étonna pas; car à la lueur des étoiles, il avait distingué sa -taille élégante. Elle paraissait avoir quinze ans tout au plus. Son -extrême pâleur faisait ressortir ses grands yeux noirs en amande, dont -les coins se prolongeaient jusqu’aux tempes; son nez mince et délicat -donnait beaucoup de noblesse à son profil, qui aurait pu faire envie -aux plus belles filles de Chio ou de Chypre, et rivaliser avec la -beauté de marbre des idoles adorées par les vieux païens grecs. Son cou -était charmant et d’une blancheur parfaite; seulement, sur sa nuque, -on voyait une légère raie de pourpre mince comme un cheveu ou comme le -plus délié fil de soie, quelques petites gouttelettes de sang sortaient -de cette ligne rouge. Ses vêtements étaient simples et se composaient -d’une veste passementée de soie, de pantalons de mousseline et d’une -ceinture bariolée; sa poitrine se levait et s’abaissait sous sa tunique -de gaze rayée, car elle était encore hors d’haleine et à peine remise -de son effroi. - -Lorsqu’elle fut un peu reposée et rassurée, elle s’agenouilla devant -Mahmoud-Ben-Ahmed et lui raconta son histoire en fort bons termes: -«J’étais esclave dans le sérail du riche Abu-Becker, et j’ai commis -la faute de remettre à la sultane favorite un sélam ou lettre de -fleurs envoyée par un jeune émir de la plus belle mine avec qui elle -entretenait un commerce amoureux. Abu-Becker, ayant surpris le sélam, -est entré dans une fureur horrible, a fait enfermer sa sultane favorite -dans un sac de cuir avec deux chats, l’a fait jeter à l’eau et m’a -condamnée à avoir la tête tranchée. Le Kislar-agassi fut chargé de -cette exécution; mais, profitant de l’effroi et du désordre qu’avait -causé dans le sérail le châtiment terrible infligé à la pauvre -Nourmahal, et trouvant ouverte la trappe de la terrasse, je me sauvai. -Ma fuite fut aperçue, et bientôt les eunuques noirs, les zebecs et les -Albanais au service de mon maître se mirent à ma poursuite. L’un d’eux, -Mesrour, dont j’ai toujours repoussé les prétentions, m’a talonné de -si près avec son damas brandi, qu’il a bien manqué de m’atteindre; -une fois même j’ai senti le fil de son sabre effleurer ma peau, et -c’est alors que j’ai poussé ce cri terrible que vous avez dû entendre, -car je vous avoue que j’ai cru que ma dernière heure était arrivée; -mais Dieu est Dieu et Mahomet est son prophète; l’ange Asraël n’était -pas encore prêt à m’emporter vers le pont d’Alsirat. Maintenant je -n’ai plus d’espoir qu’en vous. Abu-Becker est puissant, il me fera -chercher, et s’il peut me reprendre, Mesrour aurait cette fois la main -plus sûre, et son damas ne se contenterait pas de m’effleurer le cou, -dit-elle en souriant, et en passant la main sur l’imperceptible raie -rose tracée par le sabre du zebec. Acceptez-moi pour votre esclave, je -vous consacrerai une vie que je vous dois. Vous trouverez toujours mon -épaule pour appuyer votre coude, et ma chevelure pour essuyer la poudre -de vos sandales.» - -Mahmoud-Ben-Ahmed était fort compatissant de sa nature, comme tous -les gens qui ont étudié les lettres et la poésie. Leila, tel était le -nom de l’esclave fugitive, s’exprimait en termes choisis; elle était -jeune, belle, et n’eût-elle été rien de tout cela, l’humanité eût -défendu de la renvoyer. Mahmoud-Ben-Ahmed montra à la jeune esclave -un tapis de Perse, des carreaux de soie dans l’angle de la chambre, -et sur le rebord de l’estrade une petite collation de dattes, de -cédrats confits et de conserves de roses de Constantinople, à laquelle, -distrait par ses pensées, il n’avait pas touché lui-même, et de plus, -deux pots à rafraîchir l’eau, en terre poreuse de Thèbes, posés dans -des soucoupes de porcelaine du Japon et couverts d’une transpiration -perlée. Ayant ainsi provisoirement installée Leila, il remonta sur sa -terrasse pour achever son narguillé et trouver la dernière assonance -du ghazel qu’il composait en l’honneur de la princesse Ayesha, ghazel -où les lis d’Iran, les fleurs du Gulistan, les étoiles et toutes les -constellations célestes se disputaient pour entrer. - -Le lendemain, Mahmoud-Ben-Ahmed, dès que le jour parut, fit cette -réflexion qu’il n’avait pas de sachet de benjoin, qu’il manquait -de civette, et que la bourse de soie brochée d’or et constellée de -paillettes, où il serrait son latakié, était éraillée et demandait à -être remplacée par une autre plus riche et de meilleur goût. Ayant à -peine pris le temps de faire ses ablutions et de réciter sa prière en -se tournant du côté de l’orient, il sortit de sa maison après avoir -recopié sa poésie et l’avoir mise dans sa manche comme la première -fois, non pas dans l’intention de la montrer à son ami Abdul, mais -pour la remettre à la princesse Ayesha en personne, dans le cas où il -la rencontrerait au bazar, dans la boutique de Bedredin. Le muezzin, -perché sur le balcon du minaret, annonçait seulement la cinquième -heure, il n’y avait dans les rues que les fellahs, poussant devant eux -leurs ânes chargés de pastèques, de régimes de dattes, de poules liées -par les pattes, et de moitiés de moutons qu’ils portaient au marché. -Il fut dans le quartier où était situé le palais d’Ayesha, mais il ne -vit rien que des murailles crénelées et blanchies à la chaux. Rien ne -paraissait aux trois ou quatre petites fenêtres obstruées de treillis -de bois à mailles étroites, qui permettaient aux gens de la maison de -voir ce qui se passait dans la rue, mais ne laissaient aucun espoir -aux regards indiscrets et aux curieux du dehors. Les palais orientaux, -à l’envers des palais du Franguistan, réservent leurs magnificences -pour l’intérieur et tournent, pour ainsi dire, le dos au passant. -Mahmoud-Ben-Ahmed ne retira donc pas grand fruit de ses investigations. -Il vit entrer et sortir deux ou trois esclaves noirs, richement -habillés, et dont la mine insolente et fière prouvait la conscience -d’appartenir à une maison considérable et à une personne de la plus -haute qualité. Notre amoureux, en regardant ces épaisses murailles, -fit de vains efforts pour découvrir de quel côté se trouvaient les -appartements d’Ayesha. Il ne put y parvenir: la grande porte, formée -par un arc découpé en cœur, était murée au fond, ne donnait accès dans -la cour que par une porte latérale, et ne permettait pas au regard d’y -pénétrer. Mahmoud-Ben-Ahmed fut obligé de se retirer sans avoir fait -aucune découverte; l’heure s’avançait et il aurait pu être remarqué. -Il se rendit donc chez Bedredin, auquel il fit, pour se le rendre -favorable, des emplettes assez considérables d’objets dont il n’avait -aucun besoin. Il s’assit dans la boutique, questionna le marchand, -s’enquit de son commerce, s’il s’était heureusement défait des soieries -et des tapis apportés par la dernière caravane d’Alep, si ses vaisseaux -étaient arrivés au port sans avaries; bref, il fit toutes les lâchetés -habituelles aux amoureux; il espérait toujours voir paraître Ayesha; -mais il fut trompé dans son attente: elle ne vint pas ce jour-là. Il -s’en retourna chez lui, le cœur gros, l’appelant déjà cruelle et -perfide, comme si effectivement elle lui eût promis de se trouver chez -Bedredin et qu’elle lui eût manqué de parole. - -En rentrant dans sa chambre, il mit ses babouches dans la niche de -marbre sculpté, creusée à côté de la porte pour cet usage; il ôta le -caftan d’étoffe précieuse qu’il avait endossé dans l’idée de rehausser -sa bonne mine et de paraître avec tous ses avantages aux yeux d’Ayesha, -et s’étendit sur son divan dans un affaissement voisin du désespoir. -Il lui semblait que tout était perdu, que le monde allait finir, et -il se plaignait amèrement de la fatalité; le tout, pour ne pas avoir -rencontré, ainsi qu’il l’espérait, une femme qu’il ne connaissait pas -deux jours auparavant. - -Comme il avait fermé les yeux de son corps pour mieux voir le rêve de -son âme, il sentit un vent léger lui rafraîchir le front; il souleva -ses paupières, et vit, assise à côté de lui, par terre, Leila qui -agitait un de ces petits pavillons d’écorce de palmier, qui servent, en -Orient, d’éventail et de chasse-mouche. Il l’avait complétement oubliée. - -«Qu’avez-vous, mon cher seigneur? dit-elle d’une voix perlée et -mélodieuse comme de la musique. Vous ne paraissez pas jouir de votre -tranquillité d’esprit; quelque souci vous tourmente. S’il était au -pouvoir de votre esclave de dissiper ce nuage de tristesse qui voile -votre front, elle s’estimerait la plus heureuse femme du monde, et ne -porterait pas envie à la sultane Ayesha elle-même, quelque belle et -quelque riche qu’elle soit.» - -Ce nom fit tressaillir Mahmoud-Ben-Ahmed sur son divan, comme un malade -dont on touche la plaie par hasard; il se souleva un peu et jeta un -regard inquisiteur sur Leila, dont la physionomie était la plus calme -du monde et n’exprimait rien autre chose qu’une tendre sollicitude. -Il rougit cependant comme s’il avait été surpris dans le secret de -sa passion. Leila, sans faire attention à cette rougeur délatrice et -significative, continua à offrir ses consolations à son nouveau maître: - -«Que puis-je faire pour éloigner de votre esprit les sombres idées qui -l’obsèdent? un peu de musique dissiperait peut-être cette mélancolie. -Une vieille esclave qui avait été odalisque de l’ancien sultan m’a -appris les secrets de la composition; je puis improviser des vers et -m’accompagner de la guzla.» - -En disant ces mots, elle détacha du mur la guzla au ventre de -citronnier, côtelé d’ivoire, au manche incrusté de nacre, de burgau -et d’ébène, et joua d’abord avec une rare perfection la tarabuca et -quelques autres airs arabes. - -La justesse de la voix et la douceur de la musique eussent, en toute -autre occasion, réjoui Mahmoud-Ben-Ahmed, qui était fort sensible aux -agréments des vers et de l’harmonie; mais il avait le cerveau et le -cœur si préoccupés de la dame qu’il avait vue chez Bedredin, qu’il ne -fit aucune attention aux chansons de Leila. - -Le lendemain, plus heureux que la veille, il rencontra Ayesha dans -la boutique de Bedredin. Vous décrire sa joie serait une entreprise -impossible; ceux qui ont été amoureux peuvent seuls la comprendre. -Il resta un moment sans voix, sans haleine, un nuage dans les yeux. -Ayesha, qui vit son émotion, lui en sut gré et lui adressa la parole -avec beaucoup d’affabilité; car rien ne flatte les personnes de haute -naissance comme le trouble qu’elles inspirent. Mahmoud-Ben-Ahmed, -revenu à lui, fit tous ses efforts pour être agréable, et comme il -était jeune, de belle apparence, qu’il avait étudié la poésie et -s’exprimait dans les termes les plus élégants, il crut s’apercevoir -qu’il ne déplaisait point, et il s’enhardit à demander un rendez-vous à -la princesse dans un lieu plus propice et plus sûr que la boutique de -Bedredin. - -«Je sais, lui dit-il, que je suis tout au plus bon pour être la -poussière de votre chemin, que la distance de vous à moi ne pourrait -être parcourue en mille ans par un cheval de la race du prophète -toujours lancé au galop; mais l’amour rend audacieux, et la chenille -éprise de la rose ne saurait s’empêcher d’avouer son amour.» - -Ayesha écoula tout cela sans le moindre signe de courroux, et, fixant -sur Mahmoud-Ben-Ahmed des yeux chargés de langueur, elle lui dit: - -«Trouvez-vous demain à l’heure de la prière dans la mosquée du sultan -Hassan, sous la troisième lampe; vous y rencontrerez un esclave noir -vêtu de damas jaune. Il marchera devant vous, et vous le suivrez.» - -Cela dit, elle ramena son voile sur sa figure et sortit. - -Notre amoureux n’eut garde de manquer au rendez-vous: il se planta sous -la troisième lampe, n’osant s’en écarter de peur de ne pas être trouvé -par l’esclave noir, qui n’était pas encore à son poste. Il est vrai que -Mahmoud-Ben-Ahmed avait devancé de deux heures le moment indiqué. Enfin -il vit paraître le nègre vêtu de damas jaune; il vint droit au pilier -contre lequel Mahmoud-Ben-Ahmed se tenait debout. L’esclave l’ayant -regardé attentivement, lui fit un signe imperceptible pour l’engager -à le suivre. Ils sortirent tous deux de la mosquée. Le noir marchait -d’un pas rapide, et fit faire à Mahmoud-Ben-Ahmed une infinité de -détours à travers l’écheveau embrouillé et compliqué des rues du Caire. -Notre jeune homme une fois voulut adresser la parole à son guide; mais -celui-ci, ouvrant sa large bouche meublée de dents aiguës et blanches, -lui fit voir que sa langue avait été coupée jusqu’aux racines. Ainsi il -lui eût été difficile de commettre des indiscrétions. - -Enfin ils arrivèrent dans un endroit de la ville tout à fait désert -et que Mahmoud-Ben-Ahmed ne connaissait pas, quoiqu’il fût natif du -Caire et qu’il crût en connaître tous les quartiers: le muet s’arrêta -devant un mur blanchi à la chaux, où il n’y avait pas apparence de -porte. Il compta six pas à partir de l’angle du mur, et chercha avec -beaucoup d’attention un ressort sans doute caché dans l’interstice des -pierres. L’ayant trouvé, il pressa la détente, une colonne tourna -sur elle-même, et laissa voir un passage sombre, étroit, ou le muet -s’engagea, suivi de Mahmoud-Ben-Ahmed. Ils descendirent d’abord plus de -cent marches, et suivirent ensuite un corridor obscur d’une longueur -interminable. Mahmoud-Ben-Ahmed, en tâtant les murs, reconnut qu’ils -étaient de roche vive, sculptés d’hiéroglyphes en creux et comprit -qu’il était dans les couloirs souterrains d’une ancienne nécropole -égyptienne, dont on avait profité pour établir cette issue secrète. Au -bout du corridor, dans un grand éloignement, scintillaient quelques -lueurs de jour bleuâtre. Ce jour passait à travers des dentelles d’une -sculpture évidée faisant partie de la salle où le corridor aboutissait. -Le muet poussa un autre ressort, et Mahmoud-Ben-Ahmed se trouva dans -une salle dallée de marbre blanc, avec un bassin et un jet d’eau au -milieu, des colonnes d’albâtre, des murs revêtus de mosaïques de verre, -de sentences du Coran entremêlées de fleurs et d’ornements, et couverte -par une voûte sculptée, fouillée, travaillée comme l’intérieur d’une -ruche ou d’une grotte à stalactites; d’énormes pivoines écarlates -posées dans d’énormes vases mauresques de porcelaine blanche et bleue -complétaient la décoration. Sur une estrade garnie de coussins, espèce -d’alcôve pratiquée dans l’épaisseur du mur, était assise la princesse -Ayesha, sans voile, radieuse, et surpassant en beauté les houris du -quatrième ciel. - -«Eh bien! Mahmoud-Ben-Ahmed, avez-vous fait d’autres vers en mon -honneur?» lui dit-elle du ton le plus gracieux en lui faisant signe de -s’asseoir. - -Mahmoud-Ben-Ahmed se jeta aux genoux d’Ayesha et tira son papyrus de -sa manche, et lui récita son ghazel du ton le plus passionné; c’était -vraiment un remarquable morceau de poésie. Pendant qu’il lisait, les -joues de la princesse s’éclairaient et se coloraient comme une lampe -d’albâtre que l’on vient d’allumer. Ses yeux étoilaient et lançaient -des rayons d’une clarté extraordinaire, son corps devenait comme -transparent, sur ses épaules frémissantes s’ébauchaient vaguement des -ailes de papillon. Malheureusement Mahmoud-Ben-Ahmed, trop occupé de la -lecture de sa pièce de vers, ne leva pas les yeux et ne s’aperçut pas -de la métamorphose qui s’était opérée. Quand il eut achevé, il n’avait -plus devant lui que la princesse Ayesha qui le regardait en souriant -d’un air ironique. - -Comme tous les poëtes, trop occupés de leurs propres créations, -Mahmoud-Ben-Ahmed avait oublié que les plus beaux vers ne valent pas -une parole sincère, un regard illuminé par la clarté de l’amour.—Les -péris sont comme les femmes, il faut les deviner et les prendre -juste au moment où elles vont remonter aux cieux pour n’en plus -descendre.—L’occasion doit être saisie par la boucle de cheveux qui -lui pend sur le front, et les esprits de l’air par leurs ailes. C’est -ainsi qu’on peut s’en rendre maître. - -«Vraiment, Mahmoud-Ben-Ahmed, vous avez un talent de poëte des plus -rares, et vos vers méritent d’être affichés à la porte des mosquées, -écrits en lettres d’or, à côté des plus célèbres productions de -Ferdoussi, de Saâdi et d’Ibnn-Ben-Omaz. C’est dommage qu’absorbé par la -perfection de vos rimes allitérées, vous ne m’avez pas regardée tout -à l’heure, vous auriez vu... ce que vous ne reverrez peut-être jamais -plus. Votre vœu le plus cher s’est accompli devant vous sans que vous -vous en soyez aperçu. Adieu, Mahmoud-Ben-Ahmed, qui ne vouliez aimer -qu’une péri.» - -Là-dessus Ayesha se leva d’un air tout à fait majestueux, souleva une -portière de brocart d’or et disparut. - -Le muet vint reprendre Mahmoud-Ben-Ahmed, et le reconduisit par le -même chemin jusqu’à l’endroit où il l’avait pris. Mahmoud-Ben-Ahmed, -affligé et surpris d’avoir été ainsi congédié, ne savait que penser -et se perdait dans ses réflexions, sans pouvoir trouver de motif à la -brusque sortie de la princesse: il finit par l’attribuer à un caprice -de femme qui changerait à la première occasion; mais il eut beau -aller chez Bedredin acheter du benjoin et des peaux de civette, il ne -rencontra plus la princesse Ayesha; il fit un nombre infini de stations -près du troisième pilier de la mosquée du sultan Hassan, il ne vit plus -reparaître le noir vêtu de damas jaune, ce qui le jeta dans une noire -et profonde mélancolie. - -Leila s’ingéniait à mille inventions pour le distraire: elle lui jouait -de la guzla; elle lui récitait des histoires merveilleuses; ornait -sa chambre de bouquets dont les couleurs étaient si bien mariées -et diversifiées, que la vue en était aussi réjouie que l’odorat; -quelquefois même elle dansait devant lui avec autant de souplesse et -de grâce que l’almée la plus habile; tout autre que Mahmoud-Ben-Ahmed -eût été touché de tant de prévenances et d’attentions; mais il avait la -tête ailleurs, et le désir de retrouver Ayesha ne lui laissait aucun -repos. Il avait été bien souvent errer à l’entour du palais de la -princesse; mais il n’avait jamais pu l’apercevoir; rien ne se montrait -derrière les treillis exactement fermés; le palais était comme un -tombeau. - -Son ami Abdul-Maleck, alarmé de son état, venait le visiter souvent -et ne pouvait s’empêcher de remarquer les grâces et la beauté de -Leila, qui égalaient pour le moins celles de la princesse Ayesha, -si même elles ne les dépassaient, et s’étonnait de l’aveuglement de -Mahmoud-Ben-Ahmed; et s’il n’eût craint de violer les saintes lois -de l’amitié, il eût pris volontiers la jeune esclave pour femme. -Cependant, sans rien perdre de sa beauté, Leila devenait chaque jour -plus pâle; ses grands yeux s’alanguissaient; les rougeurs de l’aurore -faisaient place sur ses joues aux pâleurs du clair de lune. Un jour -Mahmoud-Ben-Ahmed s’aperçut qu’elle avait pleuré, et lui en demanda la -cause: - -«O mon cher seigneur, je n’oserais jamais vous la dire: moi, pauvre -esclave recueillie par pitié, je vous aime; mais que suis-je à vos -yeux? je sais que vous avez formé le vœu de n’aimer qu’une péri ou -qu’une sultane: d’autres se contenteraient d’être aimés sincèrement -par un cœur jeune et pur et ne s’inquiéteraient pas de la fille du -calife ou de la reine des génies: regardez-moi, j’ai eu quinze ans -hier, je suis peut-être aussi belle que cette Ayesha dont vous parlez -tout haut en rêvant; il est vrai qu’on ne voit pas briller sur mon -front l’escarboucle magique, ou l’aigrette de plume de héron; je ne -marche pas accompagnée de soldats aux mousquets incrustés d’argent et -de corail. Mais cependant je sais chanter, improviser sur la guzla, je -danse comme Emineh elle-même, je suis pour vous comme une sœur dévouée; -que faut-il donc pour toucher votre cœur?» - -Mahmoud-Ben-Ahmed, en entendant ainsi parler Leila, sentait son cœur -se troubler; cependant il ne disait rien et semblait en proie à une -profonde méditation. Deux résolutions contraires se disputaient son -âme: d’une part, il lui en coûtait de renoncer à son rêve favori; de -l’autre, il se disait qu’il serait bien fou de s’attacher à une femme -qui s’était jouée de lui et l’avait quitté avec des paroles railleuses, -lorsqu’il avait dans sa maison, en jeunesse et en beauté, au moins -l’équivalent de ce qu’il perdait. - -Leila, comme attendant son arrêt, se tenait agenouillée, et deux larmes -coulaient silencieusement sur la figure pâle de la pauvre enfant. - -«Ah! pourquoi le sabre de Mesrour n’a-t-il pas achevé ce qu’il avait -commencé! dit-elle en portant la main à son cou frêle et blanc.» - -Touché de cet accent de douleur, Mahmoud-Ben-Ahmed releva la jeune -esclave et déposa un baiser sur son front. - -Leila redressa la tête comme une colombe caressée, et, se posant devant -Mahmoud-Ben-Ahmed, lui prit les mains, et lui dit: - -«Regardez-moi bien attentivement; ne trouvez-vous pas que je ressemble -fort à quelqu’un de votre connaissance?» - -Mahmoud-Ben-Ahmed ne put retenir un cri de surprise: - -«C’est la même figure, les mêmes yeux, tous les traits en un mot de la -princesse Ayesha. Comment se fait-il que je n’aie pas remarqué cette -ressemblance plus tôt? - -—Vous n’aviez jusqu’à présent laissé tomber sur votre pauvre esclave -qu’un regard fort distrait, répondit Leila d’un ton de douce raillerie. - -—La princesse Ayesha elle-même m’enverrait maintenant son noir à la -robe de damas jaune, avec le sélam d’amour, que je refuserais de le -suivre. - -—Bien vrai? dit Leila d’une voix plus mélodieuse que celle de Bulbul -faisant ses aveux à la rose bien-aimée. Cependant, il ne faudrait pas -trop mépriser cette pauvre Ayesha, qui me ressemble tant.» - -Pour toute réponse, Mahmoud-Ben-Ahmed pressa la jeune esclave sur son -cœur. Mais quel fut son étonnement lorsqu’il vit la figure de Leila -s’illuminer, l’escarboucle magique s’allumer sur son front, et des -ailes, semées d’yeux de paon, se développer sur ses charmantes épaules! -Leila était une péri! - -«Je ne suis, mon cher Mahmoud-Ben-Ahmed, ni la princesse Ayesha, ni -Leila l’esclave. Mon véritable nom est Boudroulboudour. Je suis péri -du premier ordre, comme vous pouvez le voir par mon escarboucle et par -mes ailes. Un soir, passant dans l’air à côté de votre terrasse, je -vous entendis émettre le vœu d’être aimé d’une péri. Cette ambition -me plut; les mortels ignorants, grossiers et perdus dans les plaisirs -terrestres, ne songent pas à de si rares voluptés. J’ai voulu vous -éprouver, et j’ai pris le déguisement d’Ayesha et de Leila pour -voir si vous sauriez me reconnaître et m’aimer sous cette enveloppe -humaine.—Votre cœur a été plus clairvoyant que votre esprit, et vous -avez eu plus de bonté que d’orgueil. Le dévouement de l’esclave vous -l’a fait préférer à la sultane; c’était là que je vous attendais. Un -moment séduite par la beauté de vos vers, j’ai été sur le point de me -trahir; mais j’avais peur que vous ne fussiez qu’un poëte amoureux -seulement de votre imagination et de vos rimes, et je me suis retirée, -affectant un dédain superbe. Vous avez voulu épouser Leila l’esclave, -Boudroulboudour la péri se charge de la remplacer. Je serai Leila pour -tous, et péri pour vous seul; car je veux votre bonheur, et le monde ne -vous pardonnerait pas de jouir d’une félicité supérieure à la sienne. -Toute fée que je sois, c’est tout au plus si je pourrais vous défendre -contre l’envie et la méchanceté des hommes.» - -Ces conditions furent acceptées avec transport par Mahmoud-Ben-Ahmed, -et les noces furent faites comme s’il eût épousé réellement la petite -Leila. - - * * * * * - -Telle est en substance l’histoire que je dictai à Scheherazade par -l’entremise de Francesco. - -«Comment a-t-il trouvé votre conte arabe, et qu’est devenue -Scheherazade? - -—Je ne l’ai plus vue depuis.» - -Je pense que Schahriar, mécontent de cette histoire, aura fait -définitivement couper la tête à la pauvre sultane. - -Des amis, qui reviennent de Bagdad, m’ont dit avoir vu, assise sur -les marches d’une mosquée, une femme dont la folie était de se croire -Dinarzarde des _Mille et une Nuits_, et qui répétait sans cesse cette -phrase: - -«Ma sœur, contez-nous une de ces belles histoires que vous savez si -bien conter.» - -Elle attendait quelques minutes, prêtant l’oreille avec beaucoup -d’attention, et comme personne ne lui répondait, elle se mettait à -pleurer, puis essuyait ses larmes avec un mouchoir brodé d’or et tout -constellé de taches de sang. - - - - -LE PAVILLON SUR L’EAU - - -Dans la province de Canton, à quelque _li_ de la ville, demeuraient -porte à porte deux riches Chinois retirés des affaires; à quelle -époque, c’est ce qu’il importe peu de savoir, les contes n’ont -pas besoin d’une chronologie bien précise. L’un de ces Chinois -s’appelait Tou, et l’autre Kouan; Tou avait occupé de hautes fonctions -scientifiques. Il était _hanlin_ et lettré de la Chambre de jaspe; -Kouan, dans des emplois moins relevés, avait su amasser de la fortune -et de la considération. - -Tou et Kouan, que reliait une parenté éloignée, s’étaient aimés -autrefois. Plus jeunes, ils se plaisaient à se réunir avec quelques-uns -de leurs anciens condisciples, et, pendant les soirées d’automne, -ils faisaient voltiger le pinceau chargé de noir sur le treillis du -papier à fleurs, et célébraient par des improvisations la beauté des -reines-marguerites tout en buvant de petites tasses de vin; mais leurs -deux caractères, qui ne présentaient d’abord que des différences -presque insensibles, devinrent, avec le temps, tout à fait opposés. -Telle une branche d’amandier qui se bifurque et dont les baguettes, -rapprochées par le bas, s’écartent complétement au sommet, de sorte que -l’une répand son parfum amer dans le jardin, tandis que l’autre secoue -sa neige de fleurs en dehors de la muraille. - -D’année en année, Tou prenait de la gravité; son ventre s’arrondissait -majestueusement, son triple menton s’étageait d’un air solennel, il ne -faisait plus que des distiques moraux bons à suspendre aux poteaux des -pavillons. - -Kouan, au contraire, semblait se regaillardir avec l’âge, il chantait -plus joyeusement que jamais le vin, les fleurs et les hirondelles. Son -esprit, débarrassé de soins vulgaires, était vif et alerte comme celui -d’un jeune homme, et quand le mot qu’il fallait enchâsser dans un vers -avait été donné, sa main n’hésitait pas un seul instant. - -Peu à peu les deux amis s’étaient pris d’animosité l’un contre l’autre. -Ils ne pouvaient plus se parler sans s’égratigner de paroles piquantes, -et ils étaient, comme deux haies de ronces, hérissés d’épines et de -griffes. Les choses en vinrent au point qu’ils n’eurent plus aucun -rapport ensemble et firent pendre, chacun de son côté, à la façade -de leurs maisons, une tablette portant la défense formelle qu’aucun -des habitants du logis voisin, sous quelque prétexte que ce fût, en -franchît jamais le seuil. - -Ils auraient bien voulu pouvoir déraciner leurs maisons et les planter -ailleurs; malheureusement cela n’était pas possible. Tou essaya même -de vendre sa propriété; mais il n’en put trouver un prix raisonnable, -et d’ailleurs il en coûte toujours de quitter les lambris sculptés, -les tables polies, les fenêtres transparentes, les treillis dorés, les -siéges de bambou, les vases de porcelaine, les cabinets de laque rouge -ou noire, les cartouches d’anciens poëmes, qu’on a pris tant de peine -à disposer; il est dur de céder à d’autres le jardin qu’on a planté -soi-même de saules, de pêchers et de pruniers, où l’on a vu, chaque -printemps, s’épanouir la jolie fleur de meï: chacun de ces objets -attache le cœur de l’homme avec un fil plus ténu que la soie, mais -aussi difficile à rompre qu’une chaîne de fer. - -A l’époque où Tou et Kouan étaient amis, ils avaient fait élever dans -leur jardin chacun un pavillon, sur le bord d’une pièce d’eau commune -aux deux propriétés: c’était un plaisir pour eux de s’envoyer du haut -du balcon des salutations familières et de fumer la goutte d’opium -enflammé sur le champignon de porcelaine en échangeant des bouffées -bienveillantes; mais, depuis leurs dissensions, ils avaient fait bâtir -un mur qui séparait l’étang en deux portions égales; seulement, comme -la profondeur du bassin était grande, le mur s’appuyait sur des pilotis -formant des espèces d’arcades basses, dont les baies laissaient passer -les eaux sur lesquelles s’allongeaient les reflets du pavillon opposé. - -Ces pavillons comptaient trois étages avec des terrasses en retraite. -Les toits, retroussés et courbés aux angles en pointes de sabot, -étaient couverts de tuiles rondes et brillantes semblables aux écailles -qui papelonnent le ventre des carpes; sur chaque arête se profilaient -des dentelures en forme de feuillages et de dragons. Des piliers de -vernis rouge, réunis par une frise découpée à jour, comme la feuille -d’ivoire d’un éventail, soutenaient cette toiture élégante. Leurs fûts -reposaient sur un petit mur bas, plaqué de carreaux de porcelaine -disposés avec une agréable symétrie, et bordé d’un garde-fou d’un -dessin bizarre, de manière à former devant le corps de logis une -galerie ouverte. - -Cette disposition se répétait à chaque étage, non sans quelques -variantes: ici les carreaux de porcelaine étaient remplacés par des -bas-reliefs représentant divers sujets de la vie champêtre; un lacis -de branches curieusement difformes et faisant des coudes inattendus, -se substituait au balcon; des poteaux, peints de couleurs vives, -servaient de piédestaux à des chimères verruqueuses, à des monstres -fantastiques, produit de toutes les impossibilités soudées ensemble. -L’édifice se terminait par une corniche évidée et dorée, garnie d’une -balustrade de bambous aux nœuds égaux, ornée à chaque compartiment -d’une boule de métal. L’intérieur n’était pas moins somptueux: aux -parois des murailles, des vers de Tou-chi et de Li-tai-pe étaient -écrits d’une main agile par lignes perpendiculaires, en caractères d’or -sur fond de laque. Des feuilles de talc laissaient filtrer à travers -les fenêtres un jour laiteux et couleur d’opale, et sur leur rebord, -des pots de pivoine, d’orchis, de primevères de la Chine, d’érythrine -à fleurs blanches, placés avec art, réjouissaient les yeux par leurs -nuances délicates. Des carreaux, d’une soie magnifiquement ramagée, -étaient disposés dans les coins de chaque chambre; et sur les tables, -qui renvoyaient des reflets comme un miroir, on trouvait toujours des -cure-dents, des éventails, des pipes d’ébène, des pierres de porphyre, -des pinceaux, et tout ce qui est nécessaire pour écrire. - -Des rochers artificiels, dans l’interstice desquels des saules, des -noyers plongeaient leurs racines, servaient du côté de la terre de base -à ces jolies constructions; du côté de l’eau, elles portaient sur des -poteaux de bois indestructible. - -C’était en réalité un coup d’œil charmant de voir le saule précipiter -du haut de ces roches vers la surface de l’eau ses filaments d’or et -ses houppes de soie, et les couleurs brillantes des pavillons reluire -dans un cadre de feuillages bigarrés. - -Sous le cristal de l’onde folâtraient par bandes des poissons d’azur -écaillés d’or; des flottes de jolis canards à cols d’émeraude -manœuvraient en tous sens, et les larges feuilles du nymphœa-nélumbo -s’étalaient paresseusement sous la transparence diamantée de ce petit -lac alimenté par une source vive. - -Excepté vers le milieu, où le fond était formé d’un sable argenté d’une -finesse extraordinaire, et où les bouillons de la source qui sourdait -n’eussent pas permis à la végétation aquatique d’implanter ses -fibrilles, tout le reste de l’étang était tapissé du plus beau velours -vert qu’on puisse imaginer, par des nappes de cresson vivace. - -Sans cette vilaine muraille élevée par l’inimitié réciproque des deux -voisins, il n’y eût pas eu assurément, dans toute l’étendue de l’Empire -du milieu, qui, comme on le sait, occupe plus des trois quarts du -monde, un jardin plus pittoresque et plus délicieux; chacun eût agrandi -sa propriété de la vue de celle de l’autre; car l’homme ici-bas ne peut -prendre des objets que l’apparence. - -Telle qu’elle était cependant, un sage n’eût pas souhaité, pour -terminer sa vie dans la contemplation de la nature et les amusements de -la poésie, une retraite plus fraîche et plus propice. - -Tou et Kouan avaient gagné à leur mésintelligence une muraille pour -toute perspective, et s’étaient privés réciproquement de la vue des -charmants pavillons; mais ils se consolaient par l’idée d’avoir fait -tort chacun à son voisin. - -Cet état de choses régnait déjà depuis quelques années: les orties et -les mauvaises herbes avaient envahi les sentiers qui conduisaient d’une -maison à l’autre. Les branches d’arbustes épineux s’entrecroisaient, -comme si elles eussent voulu intercepter toute communication; on eût -dit que les plantes comprenaient les dissensions qui divisaient les -deux anciens amis, et y prenaient part en tâchant de les séparer encore -davantage. - -Pendant ce temps, les femmes de Tou et de Kouan avaient chacune donné -le jour à un enfant. Madame Tou était mère d’une charmante fille, et -madame Kouan, d’un garçon le plus joli du monde. Cet heureux événement, -qui avait mis la joie dans les deux maisons, était ignoré de part -et d’autre; car, bien que leurs propriétés se touchassent, les deux -Chinois vivaient aussi étrangers l’un à l’autre que s’ils eussent été -séparés par le fleuve Jaune ou la grande muraille; les connaissances -communes évitaient toute allusion à la maison voisine, et les -serviteurs, s’ils se rencontraient par hasard, avaient ordre de ne se -point parler sous peine du fouet et de la _cangue_. - -Le garçon s’appelait Tchin-Sing, et la fille, Ju-Kiouan, c’est-à-dire, -la perle et le jaspe; leur parfaite beauté justifiait le choix de ces -noms. Dès qu’ils furent un peu grandelets, la muraille, qui coupait -l’étang en deux et bornait désagréablement la vue de ce côté, attira -leur attention, et ils demandèrent à leurs parents ce qu’il y avait -derrière cette clôture si singulièrement posée au milieu d’une pièce -d’eau, et à qui appartenaient les grands arbres dont on apercevait la -cime. - -On leur répondait que c’était l’habitation de gens bizarres, quinteux, -revêches et de tout point insociables, et que cette clôture avait été -faite pour se défendre de si méchants voisins. - -Cette explication avait suffi à ces enfants; ils s’étaient accoutumés à -la muraille et n’y prenaient plus garde. - -Ju-Kiouan croissait en grâces et en perfections, elle était habile à -tous les travaux de son sexe, elle maniait l’aiguille avec une adresse -incomparable. - -Les papillons quelle brodait sur le satin semblaient vivre et battre -des ailes, vous eussiez juré entendre le chant des oiseaux qu’elle -fixait au canevas; plus d’un nez abusé se colla sur ses tapisseries -pour respirer le parfum des fleurs qu’elle y semait. Les talents -de Ju-Kiouan ne se bornaient pas là, elle savait par cœur le livre -des Odes et les cinq règles de conduite; jamais main plus légère ne -jeta sur le papier de soie des caractères plus hardis et plus nets. -Les dragons ne sont pas plus rapides dans leur vol, que son poignet -lorsqu’il fait pleuvoir la pluie noire du pinceau. Elle connaissait -tous les modes de poésies, le _Tardif_, le _Hâté_, l’_Élevé_ et le -_Rentrant_, et composait des pièces pleines de mérite sur les sujets -qui doivent naturellement frapper une jeune fille, sur le retour des -hirondelles, les saules printaniers, les reines-marguerites et autres -objets analogues. Plus d’un lettré qui se croit digne d’enfourcher le -cheval d’or n’eût pas improvisé avec autant de facilité. - -Tchin-Sing n’avait pas moins profité de ses études, son nom se trouvait -être des premiers sur la liste des examens. Quoiqu’il fût bien jeune, -il eût pu se coiffer du bonnet noir, et déjà toutes les mères pensaient -qu’un garçon si avancé dans les sciences ferait un excellent gendre -et parviendrait bientôt aux plus hautes dignités littéraires; mais -Tchin-Sing répondait d’un air enjoué aux négociateurs qu’on lui -envoyait, qu’il était trop tôt, et qu’il désirait jouir encore quelque -temps de sa liberté. Il refusa successivement Hon-Giu, Lo-Men-Gli, -Oma, Po-Fo et autres jeunes personnes fort distinguées. Jamais, sans -excepter le beau Fan-Gan, dont les dames remplissaient la voiture -d’oranges et de sucreries, lorsqu’il revenait de tirer de l’arc, jeune -homme ne fut plus choyé et ne reçut plus d’avances; mais son cœur -paraissait insensible à l’amour, non par froideur, car à mille détails -on pouvait deviner que Tchin-Sing avait l’âme tendre; on eût dit qu’il -se souvenait d’une image connue dans une existence antérieure, et -qu’il espérait retrouver dans celle-ci. On avait beau lui vanter les -sourcils de feuille de saule, les pieds imperceptibles, et la taille -de libellule des beautés qu’on lui proposait, il écoutait d’un air -distrait et comme pensant à tout autre chose. - -De son côté, Ju-Kiouan ne se montrait pas moins difficile: elle -éconduisait tous les prétendants. Celui-ci saluait sans grâce, celui-là -n’était pas soigneux sur ses habits; l’un avait une écriture lourde et -commune, l’autre ne savait pas le livre des vers, ou s’était trompé -sur la rime; bref, ils avaient tous un défaut quelconque. Ju-Kiouan en -traçait des portraits si comiques, que ses parents finissaient par en -rire eux-mêmes, et mettaient à la porte, le plus poliment du monde, le -pauvre aspirant qui croyait déjà poser le pied sur le seuil du pavillon -oriental. - -A la fin, les parents des deux enfants s’alarmèrent de leur -persistance à repousser tous les partis qu’on leur présentait. Madame -Tou et madame Kouan, préoccupées sans doute de ces idées de mariage, -continuaient dans leurs rêves de nuit leurs pensées de jour. Un des -songes qu’elles firent les frappa particulièrement. Madame Kouan rêva -qu’elle voyait sur la poitrine de son fils Tchin-Sing une pierre de -jaspe si merveilleusement polie, qu’elle jetait des rayons comme une -escarboucle; de son côté, madame Tou rêva que sa fille portait au -cou une perle du plus bel orient et d’une valeur inestimable. Quelle -signification pouvaient avoir ces deux songes? Celui de madame Kouan -présageait-il à Tchin-Sing les honneurs de l’Académie impériale, et -celui de madame Tou voulait-il dire que Ju-Kiouan trouverait quelque -trésor enfoui dans le jardin ou sous une brique de l’âtre? Une telle -explication n’avait rien de déraisonnable, et plus d’un s’en fût -contenté; mais les bonnes dames virent dans ce songe des allusions à -des mariages extrêmement avantageux que devaient bientôt conclure leurs -enfants. Malheureusement Tchin-Sing et Ju-Kiouan persistaient plus que -jamais dans leur résolution, et démentaient la prophétie. - -Kouan et Tou, quoiqu’ils n’eussent rien rêvé, s’étonnaient d’une -pareille opiniâtreté, le mariage étant d’ordinaire une cérémonie pour -laquelle les jeunes gens ne montrent pas une aversion si soutenue; ils -s’imaginèrent que cette résistance venait peut-être d’une inclination -préconçue; mais Tchin-Sing ne faisait la cour à aucune jeune fille, et -nul jeune homme ne se promenait le long des treillis de Ju-Kiouan. -Quelques jours d’observation suffirent pour en convaincre les deux -familles. Madame Tou et madame Kouan crurent plus que jamais aux -grandes destinées présagées par le rêve. - -Les deux femmes allèrent, chacune de son côté, consulter le bonze du -temple de Fô, un bel édifice aux toits découpés, aux fenêtres rondes, -tour reluisant d’or et de vernis, plaqué de tablettes votives, orné de -mâts d’où flottent des bannières de soie historiées de chimères et de -dragons, ombragé d’arbres millénaires et d’une grosseur monstrueuse. -Après avoir brûlé du papier doré et des parfums devant l’idole, le -bonze répondit à madame Tou qu’il fallait le jaspe à la perle, et à -madame Kouan qu’il fallait la perle au jaspe: que leur union seule -pourrait terminer toutes les difficultés. Peu satisfaites de cette -réponse ambiguë, les deux femmes revinrent chez elles, sans s’être vues -au temple, par un chemin différent; leur perplexité était encore plus -grande qu’auparavant. - -Or, il arriva qu’un jour Ju-Kiouan était accoudée à la balustrade du -pavillon champêtre, précisément à l’heure où Tchin-Sing en faisait -autant de son côté. - -Le temps était beau, aucun nuage ne voilait le ciel; il ne faisait -pas assez de vent pour agiter une feuille de tremble, pas une ride -ne moirait la surface de l’étang, plus uni qu’un miroir. A peine si, -dans ses jeux, quelque carpe faisant la cabriole, venait y tracer un -cercle bientôt évanoui; les arbres de la rive s’y réfléchissaient si -exactement que l’on hésitait entre l’image et la réalité; on eût dit -une forêt plantée la tête en bas, et soudant ses racines aux racines -d’une forêt identique; un bois qui se serait noyé pour un chagrin -d’amour; les poissons avaient l’air de nager dans le feuillage et les -oiseaux de voler dans l’eau. Ju-Kiouan s’amusait à considérer cette -transparence merveilleuse, lorsque, jetant les yeux sur la portion de -l’étang qui avoisinait le mur de séparation, elle aperçut le reflet -du pavillon opposé qui s’étendait jusque-là en glissant par-dessous -l’arche. - -Elle n’avait jamais fait attention à ce jeu d’optique, qui la surprit -et l’intéressa. Elle distinguait les piliers rouges, les frises -découpées, les pots de reines-marguerites, les girouettes dorées, et -si la réfraction ne les eût renversées, elle aurait lu les sentences -inscrites sur les tablettes. Mais ce qui l’étonna au plus haut degré, -ce fut de voir penchée sur la rampe du balcon, dans une position -pareille à la sienne, une figure qui lui ressemblait d’une telle -façon, que si elle ne fût pas venue de l’autre côté du bassin, elle -l’eût prise pour elle-même: c’était l’ombre de Tchin-Sing, et si l’on -trouve étrange qu’un garçon puisse être pris pour une demoiselle, -nous répondrons que Tchin-Sing, à cause de la chaleur, avait ôté son -bonnet de licencié, qu’il était extrêmement jeune et n’avait pas encore -de barbe; ses traits délicats, son teint uni et ses yeux brillants -pouvaient facilement prêter à l’illusion, qui, du reste, ne dura guère. -Ju-Kiouan, aux mouvements de son cœur, reconnut bien vite que ce -n’était point une jeune fille dont l’eau répétait l’image. - -Jusque-là, elle avait cru que la terre ne renfermait pas l’être créé -pour elle, et bien souvent elle avait souhaité d’avoir à sa disposition -un des chevaux de Fargana, qui font mille lieues par jour pour le -chercher dans les espaces imaginaires. Elle s’imaginait qu’elle était -dépareillée en ce monde, et qu’elle ne connaîtrait jamais la douceur -de l’union des sarcelles. Jamais, se disait-elle, je ne consacrerai -la lentille d’eau et l’alisma sur l’autel des ancêtres, et j’entrerai -seule parmi les mûriers et les ormes. - -En voyant cette ombre dans l’eau, elle comprit que sa beauté avait une -sœur ou plutôt un frère. Loin d’en être fâchée, elle se trouva tout -heureuse; l’orgueil de se croire unique céda bien vite à l’amour, car -dès cet instant, le cœur de Ju-Kiouan fut lié à jamais; un seul coup -d’œil échangé, non pas même directement, mais par simple réflexion, -suffit pour cela. Qu’on n’accuse pas là-dessus Ju-Kiouan de frivolité; -devenir amoureuse d’un jeune homme sur son reflet..., n’est-ce pas une -folie? Mais à moins d’une longue fréquentation qui permette d’étudier -les caractères, que voit-on de plus dans les hommes? un aspect purement -extérieur, pareil à celui donné par un miroir; et n’est-ce pas le -propre des jeunes filles de juger de l’âme d’un futur mari par l’émail -de ses dents et la coupe de ses ongles? - -Tchin-Sing avait aussi aperçu cette beauté merveilleuse: Est-ce un -rêve que je fais tout éveillé, s’écria-t-il? Cette charmante figure -qui scintille sous le cristal de l’eau doit être formée des rayons -argentés de la lune par une nuit de printemps et du plus subtil arome -des fleurs; quoique je ne l’aie jamais vue, je la reconnais, c’est bien -elle dont l’image est gravée dans mon âme, la belle inconnue à qui -j’adresse mes distiques et mes quatrains. - -Tchin-Sing en était là de son monologue, lorsqu’il entendit la voix de -son père qui l’appelait. - -«Mon fils, lui dit-il, c’est un parti très-riche et très-convenable que -l’on te propose par l’organe de Wing, mon ami. C’est une fille qui a -du sang impérial dans les veines, dont la beauté est célèbre, et qui -possède toutes les qualités propres à rendre un mari heureux.» - -Tchin-Sing, tout préoccupé de l’aventure du pavillon, et brûlant -d’amour pour l’image entrevue dans l’eau, refusa nettement. Son père, -outré de colère, s’emporta et lui fit les menaces les plus violentes. - -«Mauvais sujet, s’écriait le vieillard, si tu persistes dans ton -entêtement, je prierai le magistrat qu’il te fasse enfermer dans cette -forteresse occupée par les barbares d’Europe, d’où l’on ne découvre que -des roches battues par la mer, des montagnes coiffées de nuages, et -des eaux noires sillonnées par ces monstrueuses inventions des mauvais -génies, qui marchent avec des roues et vomissent une fumée fétide. Là, -tu auras le temps de réfléchir et de t’amender!» - -Ces menaces n’effrayèrent pas beaucoup Tchin-Sing, qui répondit qu’il -accepterait la première épouse qu’on lui présenterait pourvu que ce ne -fût pas celle-là. - -Le lendemain, à la même heure, il se rendit au pavillon champêtre, et, -comme la veille, se pencha en dehors de la balustrade. - -Au bout de quelques minutes, il vit s’allonger sur l’eau le reflet de -Ju-Kiouan comme un bouquet de fleurs submergées. - -Le jeune homme posa la main sur son cœur, mit des baisers au bout de -ses doigts et les envoya au reflet avec un geste plein de grâce et de -passion. - -Un sourire joyeux s’épanouit comme un bouton de grenade dans la -transparence de l’eau et prouva à Tchin-Sing qu’il n’était pas -désagréable à la belle inconnue; mais comme on ne peut pas avoir de -bien longues conversations avec un reflet dont on ne peut pas voir le -corps, il fit signe qu’il allait écrire, et rentra dans l’intérieur du -pavillon. Au bout de quelques instants il sortit tenant un carré de -papier argenté et coloré, sur lequel il avait improvisé une déclaration -d’amour en vers de sept syllabes. Il roula sa pièce de vers, l’enferma -dans le calice d’une fleur et enveloppa le tout d’une large feuille de -nénuphar qu’il posa délicatement sur l’eau. - -Une légère brise, qui s’éleva fort à propos, poussa la déclaration -vers une des baies de la muraille, de sorte que Ju-Kiouan n’eut qu’à -se baisser pour la recueillir. De peur d’être surprise, elle se retira -dans la plus reculée de ses chambres, et lut avec un plaisir infini les -expressions d’amour et les métaphores dont Tchin-Sing s’était servi; -outre la joie de se savoir aimée, elle éprouvait la satisfaction de -l’être par un homme de mérite, car la beauté de l’écriture, le choix -des mots, l’exactitude des rimes, l’éclat des images prouvaient une -éducation brillante: ce qui la frappa surtout, c’était le nom de -Tchin-Sing. Elle avait trop souvent entendu sa mère parler du rêve -de la perle pour n’être pas frappée de cette coïncidence; aussi ne -douta-t-elle pas un instant que Tchin-Sing ne fût l’époux que le ciel -lui destinait. - -Le jour suivant, comme la brise avait changé, Ju-Kiouan envoya par le -même moyen, vers le pavillon opposé, une réponse en vers, où, malgré -toute la modestie naturelle à une jeune fille, il était facile de voir -qu’elle partageait l’amour de Tchin-Sing. - -En lisant la signature du billet, Tchin-Sing ne put retenir une -exclamation de surprise: «Le Jaspe!» N’est-ce pas la pierre précieuse -que ma mère voyait en songe étinceler sur ma poitrine comme une -escarboucle!... Décidément il faut que je me présente dans cette -maison; car c’est là qu’habite l’épouse prophétisée par les esprits -nocturnes.—Comme il allait sortir, il se souvint des dissensions qui -divisaient les deux propriétaires, et des prohibitions inscrites sur la -tablette; et ne sachant quel parti prendre, il conta toute l’histoire -à madame Kouan. Ju-Kiouan, de son côté, avait tout dit à madame Tou. -Ces noms de perle et de jaspe parurent décisifs aux deux matrones, qui -retournèrent au temple de Fô consulter le bonze. - -Le bonze répondit que telle était, en effet, la signification du rêve, -et que ne pas s’y conformer serait encourir la colère céleste. Touché -des instances des deux mères, et aussi par quelques légers présents -qu’elles lui firent, il se chargea des démarches auprès de Tou et de -Kouan, et les entortilla si bien, qu’ils ne purent se dédire lorsqu’il -découvrit la vraie origine des époux. En se revoyant après un si long -temps, les deux anciens amis s’étonnèrent d’avoir pu se séparer pour -des causes si frivoles, et sentirent combien ils s’étaient privés l’un -et l’autre. Les noces se firent; la Perle et le Jaspe purent enfin se -parler autrement que par l’intermédiaire d’un reflet.—En furent-ils -plus heureux, c’est ce que nous n’oserions affirmer; car le bonheur -n’est souvent qu’une ombre dans l’eau. - - - - -L’ENFANT AUX SOULIERS DE PAIN - - -Écoutez cette histoire que les grand’mères d’Allemagne content à leurs -petits enfants,—l’Allemagne, un beau pays de légendes et de rêveries, -où le clair de lune, jouant sur les brumes du vieux Rhin, crée mille -visions fantastiques. - -Une pauvre femme habitait seule, à l’extrémité du village, une humble -maisonnette: le logis était assez misérable et ne contenait que les -meubles les plus indispensables. - -Un vieux lit à colonnes torses où pendaient des rideaux de serge -jaunie, une huche pour mettre le pain, un coffre de noyer luisant de -propreté, mais dont de nombreuses piqûres de vers, rebouchées avec de -la cire, annonçaient les longs services, un fauteuil de tapisserie aux -couleurs passées et qu’avait usé la tête branlante de l’aïeule, un -rouet poli par le travail: c’était tout. - -Nous allions oublier un berceau d’enfant, tout neuf, bien -douillettement garni, et recouvert d’une jolie courte-pointe à ramages, -piquée par une aiguille infatigable, celle d’une mère ornant la crèche -de son petit Jésus. - -Toute la richesse de la pauvre maison était concentrée là. - -L’enfant d’un bourgmestre ou d’un conseiller aulique n’eût pas été plus -moelleusement couché. Sainte prodigalité, douce folie de la mère, qui -se prive de tout pour faire un peu de luxe, au sein de sa misère, à son -cher nourrisson! - -Ce berceau donnait un air de fête au mince taudis; la nature, qui est -compatissante aux malheureux, égayait la nudité de cette chaumine par -des touffes de joubarbes et des mousses de velours. De bonnes plantes, -pleines de pitié, tout en ayant l’air de parasites, bouchaient à propos -les trous du toit qu’elles rendaient splendide comme une corbeille, et -empêchaient la pluie de tomber sur le berceau; les pigeons s’abattaient -sur la fenêtre et roucoulaient jusqu’à ce que l’enfant fût endormi. - -Un petit oiseau auquel le jeune Hanz avait donné une miette de pain -l’hiver, quand la neige blanchissait la terre, avait, au printemps, -laissé choir une graine de son bec au pied de la muraille, et il en -était sorti un beau liseron qui, s’accrochant aux pierres avec ses -griffes vertes, était entré dans la chambre par un carreau brisé, et -couronnait de sa guirlande le berceau de l’enfant, de sorte qu’au -matin, les yeux bleus de Hanz et les clochettes bleues du liseron -s’éveillaient en même temps, et se regardaient d’un air d’intelligence. - -Ce logis était donc pauvre, mais non pas triste. - -La mère de Hanz, dont le mari était mort bien loin à la guerre, vivait, -tant bien que mal, de quelques légumes du jardin, et du produit de son -rouet: bien peu de chose, mais Hanz ne manquait de rien, c’était assez. - -Certes c’était une femme pieuse et croyante que la mère de Hanz. Elle -priait, travaillait et pratiquait la vertu; mais elle commit une faute: -elle se regarda avec trop de complaisance et s’enorgueillit trop dans -son fils. - -Il arrive quelquefois que les mères, voyant ces beaux enfants vermeils, -aux mains trouées de fossettes, à la peau blanche, aux talons roses, -s’imaginent qu’ils sont à elles pour toujours; mais Dieu ne donne rien, -il prête seulement; et, comme un créancier oublié, il vient parfois -redemander subitement son dû. - -Parce que ce frais bouton était sorti de sa tige, la mère de Hanz crut -qu’elle l’avait fait naître; et Dieu, qui, du fond de son paradis aux -voûtes d’azur étoilées d’or, observe tout ce qui se passe sur terre, -et entend du bout de l’infini le bruit que fait le brin d’herbe en -poussant, ne vit pas cela avec plaisir. - -Il vit aussi que Hanz était gourmand et sa mère trop indulgente à sa -gourmandise; souvent ce mauvais enfant pleurait lorsqu’il fallait, -après le raisin ou la pomme, manger le pain, objet de l’envie de tant -de malheureux, et la mère le laissait jeter le morceau commencé, ou -l’achevait elle-même. - -Or, il advint que Hanz tomba malade: la fièvre le brûlait, sa -respiration sifflait dans son gosier étranglé; il avait le croup, une -terrible maladie qui a fait rougir les yeux de bien des mères et de -bien des pères. - -La pauvre femme, à ce spectacle, sentit une douleur horrible. - -Sans doute vous avez vu dans quelque église l’image de Notre-Dame, -vêtue de deuil et debout sous la croix, avec sa poitrine ouverte et -son cœur ensanglanté, où plongent sept glaives d’argent, trois d’un -côté, quatre de l’autre. Cela veut dire qu’il n’y a pas d’agonie plus -affreuse que celle d’une mère qui voit mourir son enfant. - -Et pourtant la sainte Vierge croyait à la divinité de Jésus et savait -que son fils ressusciterait. - -Or, la mère de Hanz n’avait pas cet espoir. - -Pendant les derniers jours de la maladie de Hanz, tout en le veillant, -la mère, machinalement, continuait à filer, et le bourdonnement du -rouet se mêlait au râle du petit moribond. - -Si des riches trouvent étrange qu’une mère file près du lit de mort de -son enfant, c’est qu’ils ne savent pas ce que la pauvreté renferme de -tortures pour l’âme; hélas! elle ne brise pas seulement le corps, elle -brise aussi le cœur. - -Ce qu’elle filait ainsi, c’était le fil pour le linceul de son petit -Hanz; elle ne voulait pas qu’une toile qui eût servi enveloppât ce -cher corps, et comme elle n’avait pas d’argent, elle faisait ronfler -son rouet avec une funèbre activité; mais elle ne passait pas le fil -sur sa lèvre comme d’habitude: il lui tombait assez de pleurs des yeux -pour le mouiller. - -A la fin du sixième jour, Hanz expira. Soit hasard, soit sympathie, la -guirlande de liseron qui caressait son berceau languit, se fana, se -dessécha, et laissa tomber sa dernière fleur crispée sur le lit. - -Quand la mère fut bien convaincue que le souffle s’était envolé à tout -jamais de ses lèvres où les violettes de la mort avaient remplacé les -roses de la vie, elle recouvrit, avec le bord du drap, cette tête trop -chère, prit son paquet de fil sous son bras, et se dirigea vers la -maison du tisserand. - -«Tisserand, lui dit-elle, voici du fil bien égal, très-fin et sans -nœuds: l’araignée n’en file pas de plus délié entre les solives du -plafond; que votre navette aille et vienne; de ce fil il me faut faire -une aune de toile aussi douce que de la toile de Frise et de Hollande.» - -Le tisserand prit l’écheveau, disposa la chaîne, et la navette -affairée, tirant le fil après elle, se mit à courir çà et là. - -Le peigne raffermissait la trame, et la toile s’avançait sur le -métier sans inégalité, sans rupture, aussi fine que la chemise d’une -archiduchesse ou le linge dont le prêtre essuie le calice à l’autel. - -Quand le fil fut tout employé, le tisserand rendit la toile à la pauvre -mère et lui dit, car il avait tout compris à l’air fixement désespéré -de la malheureuse: - -«Le fils de l’Empereur, qui est mort, l’année dernière, en nourrice, -n’est pas enveloppé dans son petit cercueil d’ébène, à clous d’argent, -d’une toile plus moelleuse et plus fine.» - -Ayant plié la toile, la mère tira de son doigt amaigri un mince anneau -d’or tout usé par le frottement: - -«Bon tisserand, dit-elle, prenez cet anneau, mon anneau de mariage, le -seul or que j’aie jamais possédé.» - -Le brave homme de tisserand ne voulait pas le prendre; mais elle lui -dit: - -«Je n’ai pas besoin de bague là où je vais; car, je le sens, les petits -bras de Hanz me tirent en terre.» - -Elle alla ensuite chez le charpentier, et lui dit: - -«Maître, prenez de bon cœur de chêne qui ne se pourrisse pas et que les -vers ne puissent piquer; taillez-y cinq planches et deux planchettes, -et faites-en une bière de cette mesure.» - -Le charpentier prit la scie et le rabot, ajusta les ais, frappa, avec -son maillet, sur les clous le plus doucement possible, pour ne pas -faire entrer les pointes de fer dans le cœur de la pauvre femme plus -avant que dans le bois. - -Quand l’ouvrage fut fini, on aurait dit, tant il était soigné et bien -fait, une boîte à mettre des bijoux et des dentelles. - -«Charpentier, qui avez fait un si beau cercueil à mon petit Hanz, je -vous donne ma maison au bout du village, et le petit jardin qui est -derrière, et le puits avec sa vigne.—Vous n’attendrez pas longtemps.» - -Avec le linceul et le cercueil qu’elle tenait sous son bras, tant il -était petit, elle s’en allait par les rues du village, et les enfants, -qui ne savent ce que c’est que la mort, disaient: - -«Voyez comme la mère de Hanz lui porte une belle boîte de joujoux de -Nuremberg; sans doute une ville avec ses maisons de bois peintes et -vernissées, son clocher entouré d’une feuille de plomb, son beffroi et -sa tour crénélée, et les arbres des promenades, tout frisés et tout -verts, ou bien un joli violon avec ses chevilles sculptées au manche et -son archet en crin de cheval.—Oh! que n’avons-nous une boîte pareille!» - -Et les mères, en pâlissant, les embrassaient et les faisaient taire: - -«Imprudents que vous êtes, ne dites pas cela; ne la souhaitez pas la -boîte à joujoux, la boîte à violon que l’on porte sous le bras en -pleurant; vous l’aurez assez tôt, pauvres petits!» - -Quand la mère de Hanz fut rentrée, elle prit le cadavre mignon et -encore joli de son fils, et se mit à lui faire cette dernière toilette -qu’il faut bien soigner, car elle doit durer l’éternité. - -Elle le revêtit de ses habits du dimanche, de sa robe de soie et de sa -pelisse à fourrures, pour qu’il n’eût pas froid dans l’endroit humide -où il allait. Elle plaça à côté de lui la poupée aux yeux d’émail qu’il -aimait tant qu’il la faisait coucher dans son berceau. - -Mais, au moment de rabattre le linceul sur le corps à qui elle avait -donné mille fois le dernier baiser, elle s’aperçut qu’elle avait oublié -de mettre à l’enfant mort ses jolis petits souliers rouges. - -Elle les chercha dans la chambre, car cela lui faisait de la peine de -voir nus ces pieds autrefois si tièdes et si vermeils, maintenant si -glacés et si pâles; mais, pendant son absence, les rats ayant trouvé -les souliers sous le lit, faute de meilleure nourriture, avaient -grignoté, rongé et déchiqueté la peau. - -Ce fut un grand chagrin pour la pauvre mère que son Hanz s’en allât -dans l’autre monde les pieds nus; alors que le cœur n’est plus qu’une -plaie, il suffit de le toucher pour le faire saigner. - -Elle pleura devant ces souliers: de cet œil enflammé et tari une larme -put jaillir encore. - -Comment pourrait-elle avoir des souliers pour Hanz, elle avait donné sa -bague et sa maison? telle était la pensée qui la tourmentait. A force -de rêver, il lui vint une idée. - -Dans la huche restait une miche tout entière, car, depuis longtemps, la -malheureuse, nourrie par son chagrin, ne mangeait plus. - -Elle fendit cette miche, se souvenant qu’autrefois, avec la mie, elle -avait fait, pour amuser Hanz, des pigeons, des canards, des poules, des -sabots, des barques et autres puérilités. - -Plaçant la mie dans le creux de sa main, et la pétrissant avec son -pouce en l’humectant de ses larmes, elle fit une paire de petits -souliers de pain dont elle chaussa les pieds froids et bleuâtres -de l’enfant mort, et, le cœur soulagé, elle rabattit le linceul et -ferma la bière.—Pendant qu’elle pétrissait la mie, un pauvre s’était -présenté sur le seuil, timide, demandant du pain; mais de la main elle -lui avait fait signe de s’éloigner. - -Le fossoyeur vint prendre la boîte, et l’enfouit dans un coin du -cimetière sous une touffe de rosiers blancs: l’air était doux, il ne -pleuvait pas, et la terre n’était pas mouillée; ce fut une consolation -pour la mère, qui pensa que son pauvre petit Hanz ne passerait pas trop -mal sa première nuit de tombeau. - -Revenue dans sa maison solitaire, elle plaça le berceau de Hanz à côté -de son lit, se coucha et s’endormit. - -La nature brisée succombait. - -En dormant, elle eut un rêve, ou, du moins, elle crut que c’était un -rêve. - -Hanz lui apparut, vêtu, comme dans sa bière, de sa robe des dimanches, -de sa pelisse à fourrure de cygne, ayant à la main sa poupée aux yeux -d’émail, et aux pieds ses souliers de pain. - -Il semblait triste. - -Il n’avait pas cette auréole que la mort doit donner aux petits -innocents; car si l’on met un enfant dans la terre, il en sort un ange. - -Les roses du Paradis ne fleurissaient pas sur ses joues pâles, fardées -en blanc par la mort; des larmes tombaient de ses cils blonds, et de -gros soupirs gonflaient sa petite poitrine. - -La vision disparut, et la mère s’éveilla baignée de sueur, ravie -d’avoir vu son fils, effrayée de l’avoir revu si triste; mais elle -se rassura en se disant: Pauvre Hanz! même en Paradis, il ne peut -m’oublier. - -La nuit suivante, l’apparition se renouvela: Hanz était encore plus -triste et plus pâle. - -Sa mère, lui tendant les bras, lui dit: - -«Cher enfant, console-toi, et ne t’ennuie pas au Ciel, je vais te -rejoindre.» - -La troisième nuit, Hanz revint encore; il gémissait et pleurait plus -que les autres fois, et il disparut en joignant ses petites mains: il -n’avait plus sa poupée, mais il avait toujours ses souliers de pain. - -La mère inquiète alla consulter un vénérable prêtre qui lui dit: - -«Je veillerai près de vous cette nuit, et j’interrogerai le petit -spectre; il me répondra; je sais les mots qu’il faut dire aux esprits -innocents ou coupables.» - -Hanz parut à l’heure ordinaire, et le prêtre le somma, avec les mots -consacrés, de dire ce qui le tourmentait dans l’autre monde. - -«Ce sont les souliers de pain qui font mon tourment et m’empêchent de -monter l’escalier de diamant du Paradis; ils sont plus lourds à mes -pieds que des bottes de postillon, et je ne puis dépasser les deux -ou trois premières marches, et cela me cause une grande peine, car -je vois là-haut une nuée de beaux chérubins avec des ailes roses qui -m’appellent pour jouer et me montrent des joujoux d’argent et d’or. - -Ayant dit ces mots, il disparut. - -Le saint prêtre, à qui la mère de Hanz avait fait sa confession, lui -dit: - -«Vous avez commis une grande faute, vous avez profané le pain -quotidien, le pain sacré, le pain du bon Dieu, le pain que -Jésus-Christ, à son dernier repas, a choisi pour représenter son corps, -et, après en avoir refusé une tranche au pauvre qui s’est présenté sur -votre seuil, vous en avez pétri des souliers pour votre Hanz. - -«Il faut ouvrir la bière, retirer les souliers de pain des pieds de -l’enfant et les brûler dans le feu qui purifie tout.» - -Accompagné du fossoyeur et de la mère, le prêtre se rendit au -cimetière: en quatre coups de bêche on mit le cercueil à nu, on -l’ouvrit. - -Hanz était couché dedans, tel que sa mère l’y avait posé, mais sa -figure avait une expression de douleur. - -Le saint prêtre ôta délicatement des talons du jeune mort les souliers -de pain, et les brûla lui-même à la flamme d’un cierge en récitant une -prière. - -Lorsque la nuit vint, Hanz apparut à sa mère une dernière fois, mais -joyeux, rose, content, avec deux petits chérubins dont il s’était -déjà fait des amis; il avait des ailes de lumière et un bourrelet de -diamants. - -«Oh! ma mère, quelle joie, quelle félicité, et comme ils sont beaux les -jardins du Paradis! On y joue éternellement, et le bon Dieu ne gronde -jamais.» - -Le lendemain, la mère revit son fils, non pas sur terre, mais au ciel; -car elle mourut dans la journée, le front penché sur le berceau vide. - - - - -LE CHEVALIER DOUBLE - - -Qui rend donc la blonde Edwige si triste? que fait-elle assise à -l’écart, le menton dans sa main et le coude au genou, plus morne que le -désespoir, plus pâle que la statue d’albâtre qui pleure sur un tombeau? - -Du coin de sa paupière une grosse larme roule sur le duvet de sa joue, -une seule, mais qui ne tarit jamais; comme cette goutte d’eau qui -suinte des voûtes du rocher et qui à la longue use le granit, cette -seule larme, en tombant sans relâche de ses yeux sur son cœur, l’a -percé et traversé à jour. - -Edwige, blonde Edwige, ne croyez-vous plus à Jésus-Christ le doux -Sauveur? doutez-vous de l’indulgence de la très-sainte Vierge Marie? -Pourquoi portez-vous sans cesse à votre flanc vos petites mains -diaphanes, amaigries et fluettes comme celles des Elfes et des Willis? -Vous allez être mère; c’était votre plus cher vœu; votre noble époux, -le comte Lodbrog, a promis un autel d’argent massif, un ciboire d’or -fin à l’église de Saint-Euthbert si vous lui donniez un fils. - -Hélas! hélas! la pauvre Edwige a le cœur percé des sept glaives de la -douleur; un terrible secret pèse sur son âme. Il y a quelques mois, -un étranger est venu au château; il faisait un terrible temps cette -nuit-là: les tours tremblaient dans leur charpente, les girouettes -piaulaient, le feu rampait dans la cheminée, et le vent frappait à la -vitre comme un importun qui veut entrer. - -L’étranger était beau comme un ange, mais comme un ange tombé; il -souriait doucement et regardait doucement, et pourtant ce regard et ce -sourire vous glaçaient de terreur et vous inspiraient l’effroi qu’on -éprouve en se penchant sur un abîme. Une grâce scélérate, une langueur -perfide comme celle du tigre qui guette sa proie, accompagnaient tous -ses mouvements; il charmait à la façon du serpent qui fascine l’oiseau. - -Cet étranger était un maître chanteur; son teint bruni montrait qu’il -avait vu d’autres cieux; il disait venir du fond de la fond de la -Bohême, et demandait l’hospitalité pour cette nuit-là seulement. - -Il resta cette nuit, et encore d’autres jours et encore d’autres nuits, -car la tempête ne pouvait s’apaiser, et le vieux château s’agitait -sur ses fondements comme si la rafale eût voulu le déraciner et faire -tomber sa couronne de créneaux dans les eaux écumeuses du torrent. - -Pour charmer le temps, il chantait d’étranges poésies qui troublaient -le cœur et donnaient des idées furieuses; tout le temps qu’il chantait, -un corbeau noir vernissé, luisant comme le jais, se tenait sur son -épaule; il battait la mesure avec son bec d’ébène, et semblait -applaudir en secouant ses ailes.—Edwige pâlissait, pâlissait comme les -lis du clair de lune; Edwige rougissait, rougissait comme les roses -de l’aurore, et se laissait aller en arrière dans son grand fauteuil, -languissante, à demi morte, enivrée comme si elle avait respiré le -parfum fatal de ces fleurs qui font mourir. - -Enfin le maître chanteur put partir; un petit sourire bleu venait de -dérider la face du ciel. Depuis ce jour, Edwige, la blonde Edwige ne -fait que pleurer dans l’angle de la fenêtre. - -Edwige est mère; elle a un bel enfant tout blanc et tout vermeil.—Le -vieux comte Lodbrog a commandé au fondeur l’autel d’argent massif, et -il a donné mille pièces d’or à l’orfévre dans une bourse de peau de -renne pour fabriquer le ciboire; il sera large et lourd, et tiendra une -grande mesure de vin. Le prêtre qui le videra pourra dire qu’il est un -bon buveur. - -L’enfant est tout blanc et tout vermeil, mais il a le regard noir de -l’étranger: sa mère l’a bien vu. Ah! pauvre Edwige! pourquoi avez-vous -tant regardé l’étranger avec sa harpe et son corbeau?... - -Le chapelain ondoie l’enfant;—on lui donne le nom d’Oluf, un bien beau -nom!—Le mire monte sur la plus haute tour pour lui tirer l’horoscope. - -Le temps était clair et froid: comme une mâchoire de loup cervier aux -dents aiguës et blanches, une découpure de montagnes couvertes de -neiges mordait le bord de la robe du ciel; les étoiles larges et pâles -brillaient dans la crudité bleue de la nuit comme des soleils d’argent. - -Le mire prend la hauteur, remarque l’année, le jour et la minute; -il fait de longs calculs en encre rouge sur un long parchemin tout -constellé de signes cabalistiques; il rentre dans son cabinet, et -remonte sur la plate-forme, il ne s’est pourtant pas trompé dans ses -supputations, son thème de nativité est juste comme un trébuchet à -peser les pierres fines; cependant il recommence: il n’a pas fait -d’erreur. - -Le petit comte Oluf a une étoile double, une verte et une rouge, verte -comme l’espérance, rouge comme l’enfer; l’une favorable, l’autre -désastreuse. Cela s’est-il jamais vu qu’un enfant ait une étoile double? - -Avec un air grave et compassé le mire rentre dans la chambre de -l’accouchée et dit, en passant sa main osseuse dans les flots de sa -grande barbe de mage: - -«Comtesse Edwige, et vous, comte Lodbrog, deux influences ont -présidé à la naissance d’Oluf, votre précieux fils: l’une bonne, -l’autre mauvaise; c’est pourquoi il a une étoile verte et une étoile -rouge. Il est soumis à un double ascendant; il sera très-heureux ou -très-malheureux, je ne sais lequel; peut-être tous les deux à la fois.» - -Le comte Lodbrog répondit au mire: «L’étoile verte l’emportera.» Mais -Edwige craignait dans son cœur de mère que ce ne fût la rouge. Elle -remit son menton dans sa main, son coude sur son genou, et recommença -à pleurer dans le coin de la fenêtre. Après avoir allaité son enfant, -son unique occupation était de regarder à travers la vitre la neige -descendre en flocons drus et pressés, comme si l’on eût plumé là-haut -les ailes blanches de tous les anges et de tous les chérubins. - -De temps en temps un corbeau passait devant la vitre, croassant et -secouant cette poussière argentée. Cela faisait penser Edwige au -corbeau singulier qui se tenait toujours sur l’épaule de l’étranger au -doux regard du tigre, au charmant sourire de vipère. - -Et ses larmes tombaient plus vite de ses yeux sur son cœur, sur son -cœur percé à jour. - -Le jeune Oluf est un enfant bien étrange: on dirait qu’il y a dans sa -petite peau blanche et vermeille deux enfants d’un caractère différent; -un jour il est bon comme un ange, un autre jour il est méchant comme -un diable, il mord le sein de sa mère, et déchire à coup d’ongles le -visage de sa gouvernante. - -Le vieux comte Lodbrog, souriant dans sa moustache grise, dit qu’Oluf -fera un bon soldat et qu’il a l’humeur belliqueuse. Le fait est qu’Oluf -est un petit drôle insupportable: tantôt il pleure, tantôt il rit; -il est capricieux comme la lune, fantasque comme une femme; il va, -vient, s’arrête tout à coup sans motif apparent, abandonne ce qu’il -avait entrepris et fait succéder à la turbulence la plus inquiète -l’immobilité la plus absolue; quoiqu’il soit seul, il paraît converser -avec un interlocuteur invisible! Quand on lui demande la cause de -toutes ces agitations, il dit que l’étoile rouge le tourmente. - -Oluf a bientôt quinze ans. Son caractère devient de plus en plus -inexplicable; sa physionomie, quoique parfaitement belle, est d’une -expression embarrassante; il est blond comme sa mère, avec tous les -traits de la race du Nord; mais sous son front blanc comme la neige que -n’a rayée encore ni le patin du chasseur ni maculée le pied de l’ours, -et qui est bien le front de la race antique des Lodbrog, scintille -entre deux paupières orangées un œil aux longs cils noirs, un œil de -jais illuminé des fauves ardeurs de la passion italienne, un regard -velouté, cruel et doucereux comme celui du maître chanteur de Bohême. - -Comme les mois s’envolent, et plus vite encore les années! Edwige -repose maintenant sous les arches ténébreuses du caveau des Lodbrog, à -côté du vieux comte, souriant, dans son cercueil, de ne pas voir son -nom périr. Elle était déjà si pâle que la mort ne l’a pas beaucoup -changée. Sur son tombeau il y a une belle statue couchée, les mains -jointes, et les pieds sur une levrette de marbre, fidèle compagnie des -trépassés. Ce qu’a dit Edwige à sa dernière heure, nul ne le sait, mais -le prêtre qui la confessait est devenu plus pâle encore que la mourante. - -Oluf, le fils brun et blond d’Edwige la désolée, a vingt ans -aujourd’hui. Il est très-adroit à tous les exercices, nul ne tire -mieux l’arc que lui; il refend la flèche qui vient de se planter en -tremblant dans le cœur du but; sans mors ni éperon il dompte les -chevaux les plus sauvages. - -Il n’a jamais impunément regardé une femme ou une jeune fille; mais -aucune de celles qui l’ont aimé n’a été heureuse. L’inégalité fatale de -son caractère s’oppose à toute réalisation de bonheur entre une femme -et lui. Une seule de ses moitiés ressent de la passion, l’autre éprouve -de la haine; tantôt l’étoile verte l’emporte, tantôt l’étoile rouge. Un -jour il vous dit: «O blanches vierges du Nord, étincelantes et pures -comme les glaces du pôle; prunelles de clair de lune; joues nuancées -des fraîcheurs de l’aurore boréale!» Et l’autre jour il s’écriait: «O -filles d’Italie, dorées par le soleil et blondes comme l’orange! cœurs -de flamme dans des poitrines de bronze!» Ce qu’il y a de plus triste, -c’est qu’il est sincère dans les deux exclamations. - -Hélas! pauvres désolées, tristes ombres plaintives, vous ne l’accusez -même pas, car vous savez qu’il est plus malheureux que vous; son -cœur est un terrain sans cesse foulé par les pieds de deux lutteurs -inconnus, dont chacun, comme dans le combat de Jacob et de l’Ange, -cherche à dessécher le jarret de son adversaire. - -Si l’on allait au cimetière, sous les larges feuilles veloutées du -verbascum aux profondes découpures, sous l’asphodèle aux rameaux d’un -vert malsain, dans la folle avoine et les orties, l’on trouverait plus -d’une pierre abandonnée où la rosée du matin répand seule ses larmes. -Mina, Dora, Thécla! la terre est-elle bien lourde à vos seins délicats -et à vos corps charmants? - -Un jour Oluf appelle Dietrich, son fidèle écuyer; il lui dit de seller -son cheval. - -«Maître, regardez comme la neige tombe, comme le vent siffle et fait -ployer jusqu’à terre la cime des sapins; n’entendez-vous pas dans le -lointain hurler les loups maigres et bramer ainsi que des âmes en peine -les rennes à l’agonie? - -—Dietrich, mon fidèle écuyer, je secouerai la neige comme on fait d’un -duvet qui s’attache au manteau; je passerai sous l’arceau des sapins -en inclinant un peu l’aigrette de mon casque. Quant aux loups, leurs -griffes s’émousseront sur cette bonne armure, et du bout de mon épée -fouillant la glace, je découvrirai au pauvre renne, qui geint et pleure -à chaudes larmes, la mousse fraîche et fleurie qu’il ne peut atteindre.» - -Le comte Oluf de Lodbrog, car tel est son titre depuis que le vieux -comte est mort, part sur son bon cheval, accompagné de ses deux chiens -géants, Murg et Fenris, car le jeune seigneur aux paupières couleur -d’orange a un rendez-vous, et déjà peut-être, du haut de la petite -tourelle aiguë en forme de poivrière se penche sur le balcon sculpté, -malgré le froid et la bise, la jeune fille inquiète, cherchant à -démêler dans la blancheur de la plaine le panache du chevalier. - -Oluf, sur son grand cheval à formes d’éléphant, dont il laboure les -flancs à coups d’éperon, s’avance dans la campagne; il traverse le lac, -dont le froid n’a fait qu’un seul bloc de glace, où les poissons sont -enchâssés, les nageoires étendues, comme des pétrifications dans la -pâte du marbre; les quatre fers du cheval, armés de crochets, mordent -solidement la dure surface; un brouillard, produit par sa sueur et sa -respiration, l’enveloppe et le suit; on dirait qu’il galope dans un -nuage; les deux chiens, Murg et Fenris, soufflent, de chaque côté de -leur maître, par leurs naseaux sanglants, de longs jets de fumée comme -des animaux fabuleux. - -Voici le bois de sapins; pareils à des spectres, ils étendent leurs -bras appesantis chargés de nappes blanches; le poids de la neige courbe -les plus jeunes et les plus flexibles: on dirait une suite d’arceaux -d’argent. La noire terreur habite dans cette forêt, où les rochers -affectent des formes monstrueuses, où chaque arbre, avec ses racines, -semble couver à ses pieds un nid de dragons engourdis. Mais Oluf ne -connaît pas la terreur. - -Le chemin se resserre de plus en plus, les sapins croisent -inextricablement leurs branches lamentables; à peine de rares -éclaircies permettent-elles de voir la chaîne de collines neigeuses qui -se détachent en blanches ondulations sur le ciel noir et terne. - -Heureusement Mopse est un vigoureux coursier qui porterait sans plier -Odin le gigantesque; nul obstacle ne l’arrête; il saute par-dessus -les rochers, il enjambe les fondrières, et de temps en temps il -arrache aux cailloux que son sabot heurte sous la neige une aigrette -d’étincelles aussitôt éteintes. - -«Allons, Mopse, courage! tu n’as plus à traverser que la petite plaine -et le bois de bouleaux; une jolie main caressera ton col satiné, et -dans une écurie bien chaude tu mangeras de l’orge mondée et de l’avoine -à pleine mesure.» - -Quel charmant spectacle que le bois de bouleaux! toutes les branches -sont ouatées d’une peluche de givre, les plus petites brindilles se -dessinent en blanc sur l’obscurité de l’atmosphère: on dirait une -immense corbeille de filigrane, un madrépore d’argent, une grotte avec -tous ses stalactites; les ramifications et les fleurs bizarres dont la -gelée étame les vitres n’offrent pas des dessins plus compliqués et -plus variés. - -«Seigneur Oluf, que vous avez tardé! j’avais peur que l’ours de la -montagne vous eût barré le chemin ou que les elfes vous eussent -invité à danser, dit la jeune châtelaine en faisant asseoir Oluf sur -le fauteuil de chêne dans l’intérieur de la cheminée. Mais pourquoi -êtes-vous venu au rendez-vous d’amour avec un compagnon? Aviez-vous -donc peur de passer tout seul par la forêt? - -—De quel compagnon voulez-vous parler, fleur de mon âme? dit Oluf -très-surpris à la jeune châtelaine. - -—Du chevalier à l’étoile rouge que vous menez toujours avec vous. -Celui qui est né d’un regard du chanteur bohémien, l’esprit funeste -qui vous possède; défaites-vous du chevalier à l’étoile rouge, ou je -n’écouterai jamais vos propos d’amour; je ne puis être la femme de -deux hommes a la fois.» - -Oluf eut beau faire et beau dire, il ne put seulement parvenir à baiser -le petit doigt rose de la main de Brenda; il s’en alla fort mécontent -et résolu à combattre le chevalier à l’étoile rouge s’il pouvait le -rencontrer. - -Malgré l’accueil sévère de Brenda, Oluf reprit le lendemain la route du -château à tourelles en forme de poivrière: les amoureux ne se rebutent -pas aisément. - -Tout en cheminant il se disait: «Brenda sans doute est folle; et que -veut-elle dire avec son chevalier à l’étoile rouge?» - -La tempête était des plus violentes; la neige tourbillonnait et -permettait à peine de distinguer la terre du ciel. Une spirale de -corbeaux, malgré les abois de Fenris et de Murg, qui sautaient en l’air -pour les saisir, tournoyait sinistrement au-dessus du panache d’Oluf. A -leur tête était le corbeau luisant comme le jais qui battait la mesure -sur l’épaule du chanteur bohémien. - -Fenris et Murg s’arrêtent subitement: leurs naseaux mobiles hument -l’air avec inquiétude; ils subodorent la présence d’un ennemi.—Ce -n’est point un loup ni un renard; un loup et un renard ne seraient -qu’une bouchée pour ces braves chiens. - -Un bruit de pas se fait entendre, et bientôt paraît au détour du chemin -un chevalier monté sur un cheval de grande taille et suivi de deux -chiens énormes. - -Vous l’auriez pris pour Oluf. Il était armé exactement de même, avec -un surcot historié du même blason; seulement il portait sur son casque -une plume rouge au lieu d’une verte. La route était si étroite qu’il -fallait que l’un des deux chevaliers reculât. - -«Seigneur Oluf, reculez-vous pour que je passe, dit le chevalier à la -visière baissée. Le voyage que je fais est un long voyage; on m’attend, -il faut que j’arrive. - -—Par la moustache de mon père, c’est vous qui reculerez. Je vais à un -rendez-vous d’amour, et les amoureux sont pressés,» répondit Oluf en -portant la main sur la garde de son épée. - -L’inconnu tira la sienne, et le combat commença. Les épées, en tombant -sur les mailles d’acier, en faisaient jaillir des gerbes d’étincelles -petillantes; bientôt, quoique d’une trempe supérieure, elles furent -ébréchées comme des scies. On eût pris les combattants, à travers la -fumée de leurs chevaux et la brume de leur respiration haletante, pour -deux noirs forgerons acharnés sur un fer rouge. Les chevaux, animés de -la même rage que leurs maîtres, mordaient à belles dents leurs cous -veineux, et s’enlevaient des lambeaux de poitrail; ils s’agitaient avec -des soubresauts furieux, se dressaient sur leurs pieds de derrière, et -se servant de leurs sabots comme de poings fermés, ils se portaient des -coups terribles pendant que leurs cavaliers se martelaient affreusement -par-dessus leurs têtes; les chiens n’étaient qu’une morsure et qu’un -hurlement. - -Les gouttes de sang suintant à travers les écailles imbriquées des -armures et tombant toutes tièdes sur la neige, y faisaient de petits -trous roses. Au bout de peu d’instants l’on aurait dit un crible, tant -les gouttes tombaient fréquentes et pressées. Les deux chevaliers -étaient blessés. - -Chose étrange, Oluf sentait les coups qu’il portait au chevalier -inconnu; il souffrait des blessures qu’il faisait et de celles qu’il -recevait: il avait éprouvé un grand froid dans la poitrine, comme d’un -fer qui entrerait et chercherait le cœur, et pourtant sa cuirasse -n’était pas faussée à l’endroit du cœur: sa seule blessure était un -coup dans les chairs au bras droit. Singulier duel, où le vainqueur -souffrait autant que le vaincu, où donner et recevoir était une chose -indifférente. - -Ramassant ses forces, Oluf fit voler d’un revers le terrible heaume de -son adversaire.—O terreur! que vit le fils d’Edwige et de Lodbrog? il -se vit lui-même devant lui: un miroir eût été moins exact. Il s’était -battu avec son propre spectre, avec le chevalier à l’étoile rouge; le -spectre jeta un grand cri et disparut. - -La spirale de corbeaux remonta dans le ciel et le brave Oluf continua -son chemin; en revenant le soir à son château, il portait en croupe -la jeune châtelaine, qui cette fois avait bien voulu l’écouter. Le -chevalier à l’étoile rouge n’étant plus là, elle s’était décidée à -laisser tomber de ses lèvres de rose, sur le cœur d’Oluf, cet aveu qui -coûte tant à la pudeur. La nuit était claire et bleue, Oluf leva la -tête pour chercher sa double étoile et la faire voir à sa fiancée: il -n’y avait plus que la verte, la rouge avait disparu. - -En entrant, Brenda, tout heureuse de ce prodige qu’elle attribuait à -l’amour, fit remarquer au jeune Oluf que le jais de ses yeux s’était -changé en azur, signe de réconciliation céleste.—Le vieux Lodbrog en -sourit d’aise sous sa moustache blanche au fond de son tombeau; car, à -vrai dire, quoiqu’il n’en eût rien témoigné, les yeux d’Oluf l’avaient -quelquefois fait réfléchir.—L’ombre d’Edwige est toute joyeuse, car -l’enfant du noble seigneur Lodbrog a enfin vaincu l’influence maligne -de l’œil orange, du corbeau noir et de l’étoile rouge: l’homme a -terrassé l’incube. - -Cette histoire montre comme un seul moment d’oubli, un regard même -innocent, peuvent avoir d’influence. - -Jeunes femmes, ne jetez jamais les yeux sur les maîtres chanteurs de -Bohême, qui récitent des poésies enivrantes et diaboliques. Vous, -jeunes filles, ne vous fiez qu’à l’étoile verte; et vous qui avez le -malheur d’être double, combattez bravement, quand même vous devriez -frapper sur vous et vous blesser de votre propre épée, l’adversaire -intérieur, le méchant chevalier. - -Si vous demandez qui nous a apporté cette légende de Norwége, c’est -un cygne; un bel oiseau au bec jaune, qui a traversé le Fiord, moitié -nageant, moitié volant. - - - - -LE PIED DE MOMIE - - -J’étais entré par désœuvrement chez un de ces marchands de curiosités -dits marchands de bric-à-brac dans l’argot parisien, si parfaitement -inintelligible pour le reste de la France. - -Vous avez sans doute jeté l’œil, à travers le carreau, dans -quelques-unes de ces boutiques devenues si nombreuses depuis qu’il -est de mode d’acheter des meubles anciens, et que le moindre agent de -change se croit obligé d’avoir sa _chambre moyen âge_. - -C’est quelque chose qui tient à la fois de la boutique du ferrailleur, -du magasin du tapissier, du laboratoire de l’alchimiste et de l’atelier -du peintre; dans ces antres mystérieux où les volets filtrent un -prudent demi-jour, ce qu’il y a de plus notoirement ancien, c’est la -poussière; les toiles d’araignées y sont plus authentiques que les -guipures, et le vieux poirier y est plus jeune que l’acajou arrivé hier -d’Amérique. - -Le magasin de mon marchand de bric-à-brac était un véritable -Capharnaüm; tous les siècles et tous les pays semblaient s’y être -donné rendez-vous; une lampe étrusque de terre rouge posait sur une -armoire de Boule, aux panneaux d’ébène sévèrement rayés de filaments -de cuivre; une duchesse du temps de Louis XV allongeait nonchalamment -ses pieds de biche sous une épaisse table du règne de Louis XIII, -aux lourdes spirales de bois de chêne, aux sculptures entremêlées de -feuillages et de chimères. - -Une armure damasquinée de Milan faisait miroiter dans un coin le ventre -rubané de sa cuirasse; des amours et des nymphes de biscuit, des magots -de la Chine, des cornets de céladon et de craquelé, des tasses de Saxe -et de vieux Sèvres encombraient les étagères et les encoignures. - -Sur les tablettes denticulées des dressoirs, rayonnaient d’immenses -plats du Japon, aux dessins rouges et bleus, relevés de hachures -d’or côte à côte avec des émaux de Bernard Palissy, représentant des -couleuvres, des grenouilles et des lézards en relief. - -Des armoires éventrées s’échappaient des cascades de lampas glacé -d’argent, des flots de brocatelle criblée de grains lumineux par un -oblique rayon de soleil; des portraits de toutes les époques souriaient -à travers leur vernis jaune dans des cadres plus ou moins fanés. - -Le marchand me suivait avec précaution dans le tortueux passage -pratiqué entre les piles de meubles, abattant de la main l’essor -hasardeux des basques de mon habit, surveillant mes coudes avec -l’attention inquiète de l’antiquaire et de l’usurier. - -C’était une singulière figure que celle du marchand: un crâne immense, -poli comme un genou, entouré d’une maigre auréole de cheveux blancs -que faisait ressortir plus vivement le ton saumon-clair de la peau, -lui donnait un faux air de bonhomie patriarcale, corrigée, du reste, -par le scintillement de deux petits yeux jaunes qui tremblotaient dans -leur orbite comme deux louis d’or sur du vif-argent. La courbure du nez -avait une silhouette aquiline qui rappelait le type oriental ou juif. -Ses mains, maigres, fluettes, veinées, pleines de nerfs en saillie -comme les cordes d’un manche à violon, onglées de griffes semblables à -celles qui terminent les ailes membraneuses des chauves-souris, avaient -un mouvement d’oscillation sénile, inquiétant à voir; mais ces mains -agitées de tics fiévreux devenaient plus fermes que des tenailles -d’acier ou des pinces de homard dès qu’elles soulevaient quelque objet -précieux, une coupe d’onyx, un verre de Venise ou un plateau de cristal -de Bohême; ce vieux drôle avait un air si profondément rabbinique et -cabalistique qu’on l’eût brûlé sur la mine, il y a trois siècles. - -«Ne m’achèterez-vous rien aujourd’hui, monsieur? Voilà un kriss -malais dont la lame ondule comme une flamme; regardez ces rainures -pour égoutter le sang, ces dentelures pratiquées en sens inverse pour -arracher les entrailles en retirant le poignard; c’est une arme féroce, -d’un beau caractère et qui ferait très-bien dans votre trophée; cette -épée à deux mains est très-belle, elle est de Josepe de la Hera, et -cette cauchelimarde à coquille fenestrée, quel superbe travail! - -—Non, j’ai assez d’armes et d’instruments de carnage; je voudrais -une figurine, un objet quelconque qui pût me servir de serre-papier, -car je ne puis souffrir tous ces bronzes de pacotille que vendent les -papetiers, et qu’on retrouve invariablement sur tous les bureaux.» - -Le vieux gnome, furetant dans ses vieilleries, étala devant moi des -bronzes antiques ou soi-disant tels, des morceaux de malachite, de -petites idoles indoues ou chinoises, espèce de poussahs de jade, -incarnation de Brahma ou de Wishnou merveilleusement propre à cet -usage, assez peu divin, de tenir en place des journaux et des lettres. - -J’hésitais entre un dragon de porcelaine tout constellé de verrues, la -gueule ornée de crocs et de barbelures, et un petit fétiche mexicain -fort abominable, représentant au naturel le dieu Witziliputzili, quand -j’aperçus un pied charmant que je pris d’abord pour un fragment de -Vénus antique. - -Il avait ces belles teintes fauves et rousses qui donnent au -bronze florentin cet aspect chaud et vivace, si préférable au ton -vert-de-grisé des bronzes ordinaires qu’on prendrait volontiers pour -des statues en putréfaction: des luisants satinés frissonnaient sur ses -formes rondes et polies par les baisers amoureux de vingt siècles; car -ce devait être un airain de Corinthe, un ouvrage du meilleur temps, -peut-être une fonte de Lysippe! - -«Ce pied fera mon affaire, dis-je au marchand, qui me regarda d’un air -ironique et sournois en me tendant l’objet demandé pour que je pusse -l’examiner plus à mon aise.» - -Je fus surpris de sa légèreté; ce n’était pas un pied de métal, mais -bien un pied de chair, un pied embaumé, un pied de momie: en regardant -de près, l’on pouvait distinguer le grain de la peau et la gauffrure -presque imperceptible imprimée par la trame des bandelettes. Les doigts -étaient fins, délicats, terminés par des ongles parfaits, purs et -transparents comme des agathes; le pouce, un peu séparé, contrariait -heureusement le plan des autres doigts à la manière antique, et lui -donnait une attitude dégagée, une sveltesse de pied d’oiseau; la -plante, à peine rayée de quelques hachures invisibles, montrait qu’elle -n’avait jamais touché la terre, et ne s’était trouvée en contact -qu’avec les plus fines nattes de roseaux du Nil et les plus moelleux -tapis de peaux de panthères. - -«Ha! ha! vous voulez le pied de la princesse Hermonthis, dit le -marchand avec un ricanement étrange, en fixant sur moi ses yeux -de hibou: ha! ha! ha! pour un serre-papier! idée originale, idée -d’artiste; qui aurait dit au vieux Pharaon que le pied de sa fille -adorée servirait de serre-papier l’aurait bien surpris, lorsqu’il -faisait creuser une montagne de granit pour y mettre le triple cercueil -peint et doré, tout couvert d’hiéroglyphes avec de belles peintures du -jugement des âmes, ajouta à demi-voix et comme se parlant à lui-même -le petit marchand singulier. - -—Combien me vendrez-vous ce fragment de momie? - -—Ah! le plus cher que je pourrai, car c’est un morceau superbe; si -j’avais le pendant, vous ne l’auriez pas à moins de cinq cents francs: -la fille d’un Pharaon, rien n’est plus rare. - -—Assurément cela n’est pas commun; mais enfin combien en voulez-vous? -D’abord je vous avertis d’une chose, c’est que je ne possède pour -trésor que cinq louis;—j’achèterai tout ce qui coûtera cinq louis, -mais rien de plus. - -«Vous scruteriez les arrière-poches de mes gilets, et mes tiroirs les -plus intimes, que vous n’y trouveriez pas seulement un misérable tigre -à cinq griffes. - -—Cinq louis le pied de la princesse Hermonthis, c’est bien peu, -très-peu en vérité, un pied authentique, dit le marchand en hochant la -tête et en imprimant à ses prunelles un mouvement rotatoire. - -«Allons, prenez-le, et je vous donne l’enveloppe par dessus le marché, -ajouta-t-il en le roulant dans un vieux lambeau de damas très-beau, -damas véritable, damas des Indes, qui n’a jamais été reteint; c’est -fort, c’est moelleux,» marmottait-il en promenant ses doigts sur le -tissu éraillé par un reste d’habitude commerciale qui lui faisait -vanter un objet de si peu de valeur qu’il le jugeait lui-même digne -d’être donné. - -Il coula les pièces d’or dans une espèce d’aumônière moyen âge pendant -à sa ceinture, en répétant: - -«Le pied de la princesse Hermonthis servir de serre-papier!» - -Puis, arrêtant sur moi ses prunelles phosphoriques, il me dit avec une -voix stridente comme le miaulement d’un chat qui vient d’avaler une -arête: - -«Le vieux Pharaon ne sera pas content, il aimait sa fille, ce cher -homme. - -—Vous en parlez comme si vous étiez son contemporain; quoique vieux, -vous ne remontez cependant pas aux pyramides d’Égypte, lui répondis-je -en riant du seuil de la boutique.» - -Je rentrai chez moi fort content de mon acquisition. - -Pour la mettre tout de suite à profit, je posai le pied de la divine -princesse Hermonthis sur une liasse de papier, ébauche de vers, -mosaïque indéchiffrable de ratures: articles commencés, lettres -oubliées et mises à la poste dans le tiroir, erreur qui arrive souvent -aux gens distraits; l’effet était charmant, bizarre et romantique. - -Très-satisfait de cet embellissement, je descendis dans la rue, et -j’allai me promener avec la gravité convenable et la fierté d’un homme -qui a sur tous les passants qu’il coudoie l’avantage ineffable de -posséder un morceau de la princesse Hermonthis, fille de Pharaon. - -Je trouvai souverainement ridicules tous ceux qui ne possédaient pas, -comme moi, un serre-papier aussi notoirement égyptien; et la vraie -occupation d’un homme sensé me paraissait d’avoir un pied de momie sur -son bureau. - -Heureusement la rencontre de quelques amis vint me distraire de mon -engouement de récent acquéreur; je m’en allai dîner avec eux, car il -m’eût été difficile de dîner avec moi. - -Quand je revins le soir, le cerveau marbré de quelques veines de -gris de perle, une vague bouffée de parfum oriental me chatouilla -délicatement l’appareil olfactif; la chaleur de la chambre avait -attiédi le natrum, le bitume et la myrrhe dans lesquels les -_paraschites_ inciseurs de cadavres avaient baigné le corps de la -princesse; c’était un parfum doux quoique pénétrant, un parfum que -quatre mille ans n’avaient pu faire évaporer. - -Le rêve de l’Égypte était l’éternité: ses odeurs ont la solidité du -granit, et durent autant. - -Je bus bientôt à pleines gorgées dans la coupe noire du sommeil; -pendant une heure ou deux tout resta opaque, l’oubli et le néant -m’inondaient de leurs vagues sombres. - -Cependant mon obscurité intellectuelle s’éclaira, les songes -commencèrent à m’effleurer de leur vol silencieux. - -Les yeux de mon âme s’ouvrirent, et je vis ma chambre telle qu’elle -était effectivement: j’aurais pu me croire éveillé, mais une vague -perception me disait que je dormais et qu’il allait se passer quelque -chose de bizarre. - -L’odeur de la myrrhe avait augmenté d’intensité, et je sentais un léger -mal de tête que j’attribuais fort raisonnablement à quelques verres -de vin de Champagne que nous avions bus aux dieux inconnus et à nos -succès futurs. - -Je regardais dans ma chambre avec un sentiment d’attente que rien ne -justifiait; les meubles étaient parfaitement en place, la lampe brûlait -sur la console, doucement estampée par la blancheur laiteuse de son -globe de cristal dépoli; les aquarelles miroitaient sous leur verre de -Bohême; les rideaux pendaient languissamment: tout avait l’air endormi -et tranquille. - -Cependant, au bout de quelques instants, cet intérieur si calme parut -se troubler, les boiseries craquaient furtivement; la bûche enfouie -sous la cendre lançait tout à coup un jet de gaz bleu, et les disques -des patères semblaient des yeux de métal attentifs comme moi aux choses -qui allaient se passer. - -Ma vue se porta par hasard vers la table sur laquelle j’avais posé le -pied de la princesse Hermonthis. - -Au lieu d’être immobile comme il convient à un pied embaumé depuis -quatre mille ans, il s’agitait, se contractait et sautillait sur les -papiers comme une grenouille effarée: on l’aurait cru en contact avec -une pile voltaïque; j’entendais fort distinctement le bruit sec que -produisait son petit talon, dur comme un sabot de gazelle. - -J’étais assez mécontent de mon acquisition, aimant les serre-papiers -sédentaires et trouvant peu naturel de voir les pieds se promener sans -jambes, et je commençais à éprouver quelque chose qui ressemblait fort -à de la frayeur. - -Tout à coup je vis remuer le pli d’un de mes rideaux, et j’entendis un -piétinement comme d’une personne qui sauterait à cloche-pied. Je dois -avouer que j’eus chaud et froid alternativement; que je sentis un vent -inconnu me souffler dans le dos, et que mes cheveux firent sauter, en -se redressant, ma coiffure de nuit à deux ou trois pas. - -Les rideaux s’entr’ouvrirent, et je vis s’avancer la figure la plus -étrange qu’on puisse imaginer. - -C’était une jeune fille, café au lait très-foncé, comme la bayadère -Amani, d’une beauté parfaite et rappelant le type égyptien le plus pur; -elle avait des yeux taillés en amande avec des coins relevés et des -sourcils tellement noirs qu’ils paraissaient bleus, son nez était d’une -coupe délicate, presque grecque pour la finesse, et l’on aurait pu la -prendre pour une statue de bronze de Corinthe, si la proéminence des -pommettes et l’épanouissement un peu africain de la bouche n’eussent -fait reconnaître, à n’en pas douter, la race hiéroglyphique des bords -du Nil. - -Ses bras minces et tournés en fuseau, comme ceux des très-jeunes -filles, étaient cerclés d’espèces d’emprises de métal et de tours -de verroterie; ses cheveux étaient nattés en cordelettes, et sur sa -poitrine pendait une idole en pâte verte que son fouet à sept branches -faisait reconnaître pour l’Isis, conductrice des âmes; une plaque d’or -scintillait à son front, et quelques traces de fard perçaient sous les -teintes de cuivre de ses joues. - -Quant à son costume il était très-étrange. - -Figurez-vous un pagne de bandelettes chamarrées d’hiéroglyphes noirs -et rouges, empesés de bitume et qui semblaient appartenir à une momie -fraîchement démaillottée. - -Par un de ces sauts de pensée si fréquents dans les rêves, j’entendis -la voix fausse et enrouée du marchand de bric-à-brac, qui répétait, -comme un refrain monotone, la phrase qu’il avait dite dans sa boutique -avec une intonation si énigmatique: - -«Le vieux Pharaon ne sera pas content; il aimait beaucoup sa fille, ce -cher homme.» - -Particularité étrange et qui ne me rassura guère, l’apparition n’avait -qu’un seul pied, l’autre jambe était rompue à la cheville. - -Elle se dirigea vers la table où le pied de momie s’agitait et -frétillait avec un redoublement de vitesse. Arrivée là, elle s’appuya -sur le rebord, et je vis une larme germer et perler dans ses yeux. - -Quoiqu’elle ne parlât pas, je discernais clairement sa pensée: elle -regardait le pied, car c’était bien le sien, avec une expression de -tristesse coquette d’une grâce infinie; mais le pied sautait et courait -çà et là comme s’il eût été poussé par des ressorts d’acier. - -Deux ou trois fois elle étendit sa main pour le saisir, mais elle n’y -réussit pas. - -Alors il s’établit entre la princesse Hermonthis et son pied, qui -paraissait doué d’une vie à part, un dialogue très-bizarre dans un -cophte très-ancien, tel qu’on pouvait le parler, il y a une trentaine -de siècles, dans les syringes du pays de Ser: heureusement que cette -nuit-là je savais le cophte en perfection. - -La princesse Hermonthis disait d’un ton de voix doux et vibrant comme -une clochette de cristal: - -«Eh bien! mon cher petit pied, vous me fuyez toujours, j’avais pourtant -bien soin de vous. Je vous baignais d’eau parfumée, dans un bassin -d’albâtre; je polissais votre talon avec la pierre-ponce trempée -d’huile de palmes, vos ongles étaient coupés avec des pinces d’or et -polis avec de la dent d’hippopotame; j’avais soin de choisir pour -vous des thabebs brodés et peints à pointes recourbées, qui faisaient -l’envie de toutes les jeunes filles de l’Égypte; vous aviez à votre -orteil des bagues représentant le scarabée sacré, et vous portiez un -des corps les plus légers que puisse souhaiter un pied paresseux.» - -Le pied répondit d’un ton boudeur et chagrin: - -«Vous savez bien que je ne m’appartiens plus, j’ai été acheté et -payé; le vieux marchand savait bien ce qu’il faisait, il vous en veut -toujours d’avoir refusé de l’épouser: c’est un tour qu’il vous a joué. - -«L’Arabe qui a forcé votre cercueil royal dans le puits souterrain de -la nécropole de Thèbes était envoyé par lui, il voulait vous empêcher -d’aller à la réunion des peuples ténébreux, dans les cités inférieures. -Avez-vous cinq pièces d’or pour me racheter? - -—Hélas! non. Mes pierreries, mes anneaux, mes bourses d’or et -d’argent, tout m’a été volé, répondit la princesse Hermonthis avec un -soupir. - -—Princesse, m’écriai-je alors, je n’ai jamais retenu injustement le -pied de personne: bien que vous n’ayez pas les cinq louis qu’il m’a -coûté, je vous le rends de bonne grâce; je serais désespéré de rendre -boiteuse une aussi aimable personne que la princesse Hermonthis.» - -Je débitai ce discours d’un ton régence et troubadour qui dut -surprendre la belle Égyptienne. - -Elle tourna vers moi un regard chargé de reconnaissance, et ses yeux -s’illuminèrent de lueurs bleuâtres. - -Elle prit son pied, qui, cette fois, se laissa faire, comme une femme -qui va mettre son brodequin, et l’ajusta à sa jambe avec beaucoup -d’adresse. - -Cette opération terminée, elle fit deux ou trois pas dans la chambre, -comme pour s’assurer qu’elle n’était réellement plus boiteuse. - -«Ah! comme mon père va être content, lui qui était si désolé de ma -mutilation, et qui avait, dès le jour de ma naissance, mis un peuple -tout entier à l’ouvrage pour me creuser un tombeau si profond qu’il pût -me conserver intacte jusqu’au jour suprême où les âmes doivent être -pesées dans les balances de l’Amenthi. - -«Venez avec moi chez mon père, il vous recevra bien, vous m’avez rendu -mon pied.» - -Je trouvai cette proposition toute naturelle; j’endossai une robe de -chambre à grands ramages, qui me donnait un air très-pharaonesque; je -chaussai à la hâte des babouches turques, et je dis à la princesse -Hermonthis que j’étais prêt à la suivre. - -Hermonthis, avant de partir, détacha de son col la petite figurine de -pâte verte et la posa sur les feuilles éparses qui couvraient la table. - -«Il est bien juste, dit-elle en souriant, que je remplace votre -serre-papier.» - -Elle me tendit sa main, qui était douce et froide comme une peau de -couleuvre, et nous partîmes. - -Nous filâmes pendant quelque temps avec la rapidité de la flèche dans -un milieu fluide et grisâtre, où des silhouettes à peine ébauchées -passaient à droite et à gauche. - -Un instant, nous ne vîmes que l’eau et le ciel. - -Quelques minutes après, des obélisques commencèrent à pointer, des -pylônes, des rampes côtoyées de sphynx se dessinèrent à l’horizon. - -Nous étions arrivés. - -La princesse me conduisit devant une montagne de granit rose, où se -trouvait une ouverture étroite et basse qu’il eût été difficile de -distinguer des fissures de la pierre si deux stèles bariolées de -sculptures ne l’eussent fait reconnaître. - -Hermonthis alluma une torche et se mit à marcher devant moi. - -C’étaient des corridors taillés dans le roc vif; les murs, couverts -de panneaux d’hiéroglyphes et de processions allégoriques, avaient -dû occuper des milliers de bras pendant, des milliers d’années; ces -corridors, d’une longueur interminable, aboutissaient à des chambres -carrées, au milieu desquelles étaient pratiqués des puits, où nous -descendions au moyen de crampons ou d’escaliers en spirale; ces puits -nous conduisaient dans d’autres chambres, d’où partaient d’autres -corridors également bigarrés d’éperviers, de serpents roulés en cercle, -de tau, de pedum, de bari mystiques, prodigieux travail que nul œil -vivant ne devait voir, interminables légendes de granit que les morts -avaient seuls le temps de lire pendant l’éternité. - -Enfin, nous débouchâmes dans une salle si vaste, si énorme, si -démesurée, que l’on ne pouvait en apercevoir les bornes; à perte de -vue s’étendaient des files de colonnes monstrueuses entre lesquelles -tremblotaient de livides étoiles de lumière jaune: ces points brillants -révélaient des profondeurs incalculables. - -La princesse Hermonthis me tenait toujours par la main et saluait -gracieusement les momies de sa connaissance. - -Mes yeux s’accoutumaient à ce demi-jour crépusculaire, et commençaient -à discerner les objets. - -Je vis, assis sur des trônes, les rois des races souterraines: -c’étaient de grands vieillards secs, ridés, parcheminés, noirs de -naphte et de bitume, coiffés de pschents d’or, bardés de pectoraux et -de hausse-cols, constellés de pierreries avec des yeux d’une fixité -de sphinx et de longues barbes blanchies par la neige des siècles: -derrière eux, leurs peuples embaumés se tenaient debout dans les -poses roides et contraintes de l’art égyptien, gardant éternellement -l’attitude prescrite par le codex hiératique; derrière les peuples -miaulaient, battaient de l’aile et ricanaient les chats, les ibis et -les crocodiles contemporains, rendus plus monstrueux encore par leur -emmaillotage de bandelettes. - -Tous les Pharaons étaient là, Chéops, Chephrenès, Psammetichus, -Sésostris, Amenoteph; tous les noirs dominateurs des pyramides et -des syringes; sur une estrade plus élevée siégeaient le roi Chronos -et Xixouthros, qui fut contemporain du déluge, et Tubal Caïn, qui le -précéda. - -La barbe du roi Xixouthros avait tellement poussé qu’elle avait déjà -fait sept fois le tour de la table de granit sur laquelle il s’appuyait -tout rêveur et tout somnolent. - -Plus loin, dans une vapeur poussiéreuse, à travers le brouillard des -éternités, je distinguais vaguement les soixante-douze rois préadamites -avec leurs soixante-douze peuples à jamais disparus. - -Après m’avoir laissé quelques minutes pour jouir de ce spectacle -vertigineux, la princesse Hermonthis me présenta au Pharaon son père, -qui me fit un signe de tête fort majestueux. - -«J’ai retrouvé mon pied! j’ai retrouvé mon pied! criait la princesse en -frappant ses petites mains l’une contre l’autre avec tous les signes -d’une joie folle, c’est monsieur qui me l’a rendu.» - -Les races de Kemé, les races de Nahasi, toutes les nations noires, -bronzées, cuivrées, répétaient en chœur: - -«La princesse Hermonthis a retrouvé son pied!» - -Xixouthros lui-même s’en émut: - -Il souleva sa paupière appesantie, passa ses doigts dans sa moustache, -et laissa tomber sur moi son regard chargé de siècles. - -«Par Oms, chien des enfers, et par Tmeï, fille du Soleil et de la -Vérité, voilà un brave et digne garçon, dit le Pharaon en étendant vers -moi son sceptre terminé par une fleur de lotus. - -«Que veux-tu pour ta récompense?» - -Fort de cette audace que donnent les rêves, où rien ne paraît -impossible, je lui demandai la main d’Hermonthis: la main pour le pied -me paraissait une récompense antithétique d’assez bon goût. - -Le Pharaon ouvrit tout grands ses yeux de verre, surpris de ma -plaisanterie et de ma demande. - -«De quel pays es-tu et quel est ton âge? - -—Je suis Français, et j’ai vingt-sept ans, vénérable Pharaon. - -—Vingt-sept ans! et il veut épouser la princesse Hermonthis, qui a -trente siècles! s’écrièrent à la fois tous les trônes et tous les -cercles des nations.» - -Hermonthis seule ne parut pas trouver ma requête inconvenante. - -«Si tu avais seulement deux mille ans, reprit le vieux roi, je -t’accorderais bien volontiers la princesse; mais la disproportion est -trop forte, et puis il faut à nos filles des maris qui durent, vous ne -savez plus vous conserver: les derniers qu’on a apportés il y a quinze -siècles à peine, ne sont plus qu’une pincée de cendre; regarde, ma -chair est dure comme du basalte, mes os sont des barres d’acier. - -«J’assisterai au dernier jour du monde avec le corps et la figure que -j’avais de mon vivant; ma fille Hermonthis durera plus qu’une statue de -bronze. - -«Alors le vent aura dispersé le dernier grain de ta poussière, et Isis -elle-même, qui sut retrouver les morceaux d’Osiris, serait embarrassée -de recomposer ton être. - -«Regarde comme je suis vigoureux encore et comme mes bras tiennent -bien,» dit-il en me secouant la main à l’anglaise, de manière à me -couper les doigts avec mes bagues. - -Il me serra si fort que je m’éveillai, et j’aperçus mon ami Alfred qui -me tirait par le bras et me secouait pour me faire lever. - -«Ah çà! enragé dormeur, faudra-t-il te faire porter au milieu de la rue -et te tirer un feu d’artifice aux oreilles? - -«Il est plus de midi, tu ne te rappelles donc pas que tu m’avais promis -de venir me prendre pour aller voir les tableaux espagnols de M. Aguado? - -—Mon Dieu! je n’y pensais plus, répondis-je en m’habillant; nous -allons y aller: j’ai la permission ici sur mon bureau.» - -Je m’avançai effectivement pour la prendre; mais jugez de mon -étonnement lorsqu’à la place du pied de momie que j’avais acheté la -veille, je vis la petite figurine de pâte verte mise à sa place par la -princesse Hermonthis! - - - - -LA PIPE D’OPIUM - - -L’autre jour, je trouvai mon ami Alphonse Karr assis sur son divan, -avec une bougie allumée, quoiqu’il fît grand jour, et tenant à la main -un tuyau de bois de cerisier muni d’un champignon de porcelaine sur -lequel il faisait dégoutter une espèce de pâte brune assez semblable -à de la cire à cacheter; cette pâte flambait et grésillait dans la -cheminée du champignon, et il aspirait par une petite embouchure -d’ambre jaune la fumée qui se répandait ensuite dans la chambre avec -une vague odeur de parfum oriental. - -Je pris, sans rien dire, l’appareil des mains de mon ami, et je -m’ajustai à l’un des bouts; après quelques gorgées, j’éprouvai un -espèce d’étourdissement qui n’était pas sans charmes et ressemblait -assez aux sensations de la première ivresse. - -Étant de feuilleton ce jour-là, et n’ayant pas le loisir d’être gris, -j’accrochai la pipe à un clou et nous descendîmes dans le jardin, dire -bonjour aux dahlias et jouer un peu avec Schutz, heureux animal qui n’a -d’autre fonction que d’être noir sur un tapis de vert gazon. - -Je rentrai chez moi, je dînai, et j’allai au théâtre subir je ne sais -quelle pièce, puis je revins me coucher, car il faut bien en arriver -là, et faire, par cette mort de quelques heures, l’apprentissage de la -mort définitive. - -L’opium que j’avais fumé, loin de produire l’effet somnolent que j’en -attendais, me jetait en des agitations nerveuses comme du café violent, -et je tournais dans mon lit en façon de carpe sur le gril ou de -poulet à la broche, avec un perpétuel roulis de couvertures, au grand -mécontentement de mon chat roulé en boule sur le coin de mon édredon. - -Enfin, le sommeil longtemps imploré ensabla mes prunelles de sa -poussière d’or, mes yeux devinrent chauds et lourds, je m’endormis. - -Après une ou deux heures complétement immobiles et noires, j’eus un -rêve. - -—Le voici: - -Je me retrouvai chez mon ami Alphonse Karr,—comme le matin, dans la -réalité; il était assis sur son divan de lampas jaune, avec sa pipe et -sa bougie allumée; seulement le soleil ne faisait pas voltiger sur les -murs, comme des papillons aux mille couleurs, les reflets bleus, verts -et rouges des vitraux. - -Je pris la pipe de ses mains, ainsi que je l’avais fait quelques -heures auparavant, et je me mis à aspirer lentement la fumée enivrante. - -Une mollesse pleine de béatitude ne tarda pas à s’emparer de moi, et je -sentis le même étourdissement que j’avais éprouvé en fumant la vraie -pipe. - -Jusque-là mon rêve se tenait dans les plus exactes limites du monde -habitable, et répétait, comme un miroir, les actions de ma journée. - -J’étais pelotonné dans un tas de coussins, et je renversais -paresseusement ma tête en arrière pour suivre en l’air les spirales -bleuâtres, qui se fondaient en brume d’ouate, après avoir tourbillonné -quelques minutes. - -Mes yeux se portaient naturellement sur le plafond, qui est d’un noir -d’ébène, avec des arabesques d’or. - -A force de le regarder avec cette attention extatique qui précède les -visions, il me parut bleu, mais d’un bleu dur, comme un des pans du -manteau de la nuit. - -«Vous avez donc fait repeindre votre plafond en bleu, dis-je à Karr, -qui, toujours impassible et silencieux, avait embouché une autre pipe, -et rendait plus de fumée qu’un tuyau de poêle en hiver, ou qu’un bateau -à vapeur dans une saison quelconque. - -—Nullement, mon fils, répondit-il en mettant son nez hors du nuage, -mais vous m’avez furieusement la mine de vous être à vous-même peint -l’estomac en rouge, au moyen d’un bordeaux plus ou moins _Laffitte_. - -—Hélas! que ne dites-vous la vérité; mais je n’ai bu qu’un misérable -verre d’eau sucrée, où toutes les fourmis de la terre étaient venues se -désaltérer, une école de natation d’insectes. - -—Le plafond s’ennuyait apparemment d’être noir, il s’est mis en -bleu; après les femmes, je ne connais rien de plus capricieux que les -plafonds; c’est une fantaisie de plafond, voilà tout, rien n’est plus -ordinaire.» - -Cela dit, Karr rentra son nez dans le nuage de fumée, avec la mine -satisfaite de quelqu’un qui a donné une explication limpide et -lumineuse. - -Cependant je n’étais qu’à moitié convaincu, et j’avais de la peine -à croire les plafonds aussi fantastiques que cela, et je continuais -à regarder celui que j’avais au-dessus de ma tête, non sans quelque -sentiment d’inquiétude. - -Il bleuissait, il bleuissait comme la mer à l’horizon, et les étoiles -commençaient à y ouvrir leurs paupières aux cils d’or; ces cils, -d’une extrême ténuité, s’allongeaient jusque dans la chambre qu’ils -remplissaient de gerbes prismatiques. - -Quelques lignes noires rayaient cette surface d’azur, et je reconnus -bientôt que c’étaient les poutres des étages supérieurs de la maison -devenue transparente. - -Malgré la facilité que l’on a en rêve d’admettre comme naturelles -les choses les plus bizarres, tout ceci commençait à me paraître un -peu louche et suspect, et je pensai que si mon camarade Esquiros -_le Magicien_ était là, il me donnerait des explications plus -satisfaisantes que celle de mon ami Alphonse Karr. - -Comme si cette pensée eût eu la puissance d’évocation, Esquiros se -présenta soudain devant nous, à peu près comme le barbet de Faust qui -sort de derrière le poêle. - -Il avait le visage fort animé et l’air triomphant, et il disait, en se -frottant les mains: - -«Je vois aux antipodes, et j’ai trouvé la Mandragore qui parle.» - -Cette apparition me surprit, et je dis à Karr: - -«O Karr! concevez-vous qu’Esquiros, qui n’était pas là tout à l’heure, -soit entré sans qu’on ait ouvert la porte? - -—Rien n’est plus simple, répondit Karr. L’on entre par les portes -fermées, c’est l’usage; il n’y a que les gens mal élevés qui passent -par les portes ouvertes. Vous savez bien qu’on dit comme injure: Grand -enfonceur de portes ouvertes.» - -Je ne trouvai aucune objection à faire contre un raisonnement si sensé, -et je restai convaincu qu’en effet la présence d’Esquiros n’avait rien -que de fort explicable et de très-légal en soi-même. - -Cependant il me regardait d’un air étrange, et ses yeux -s’agrandissaient d’une façon démesurée; ils étaient ardents et ronds -comme des boucliers chauffés dans une fournaise, et son corps se -dissipait et se noyait dans l’ombre, de sorte que je ne voyais plus de -lui que ses deux prunelles flamboyantes et rayonnantes. - -Des réseaux de feu et des torrents d’effluves magnétiques papillotaient -et tourbillonnaient autour de moi, s’enlaçant toujours plus -inextricablement et se resserrant toujours; des fils étincelants -aboutissaient à chacun de mes pores, et s’implantaient dans ma peau -à peu près comme les cheveux dans la tête. J’étais dans un état de -somnambulisme complet. - -Je vis alors des petits flocons blancs qui traversaient l’espace bleu -du plafond comme des touffes de laine emportées par le vent, ou comme -un collier de colombe qui s’égrène dans l’air. - -Je cherchais vainement à deviner ce que c’était, quand une voix basse -et brève me chuchota à l’oreille, avec un accent étrange:—_Ce sont des -esprits!!!_ Les écailles de mes yeux tombèrent; les vapeurs blanches -prirent des formes plus précises, et j’aperçus distinctement une longue -file de figures voilées qui suivaient la corniche, de droite à gauche, -avec un mouvement d’ascension très-prononcé, comme si un souffle -impérieux les soulevait et leur servait d’aile. - -A l’angle de la chambre, sur la moulure du plafond, se tenait assise -une forme de jeune fille enveloppée dans une large draperie de -mousseline. - -Ses pieds, entièrement nus, pendaient nonchalamment croisés l’un -sur l’autre; ils étaient, du reste, charmants, d’une petitesse et -d’une transparence qui me firent penser à ces beaux pieds de jaspe -qui sortent si blancs et si purs de la jupe de marbre noir de l’Isis -antique du Musée. - -Les autres fantômes lui frappaient sur l’épaule en passant, et lui -disaient: - -«Nous allons dans les étoiles, viens donc avec nous.» - -L’ombre au pied d’albâtre leur répondait: - -«Non! je ne veux pas aller dans les étoiles; je voudrais vivre six mois -encore.» - -Toute la file passa, et l’ombre resta seule, balançant ses jolis petits -pieds, et frappant le mur de son talon nuancé d’une teinte rose, pâle -et tendre comme le cœur d’une clochette sauvage; quoique sa figure -fût voilée, je la sentais jeune, adorable et charmante, et mon âme -s’élançait de son côté, les bras tendus, les ailes ouvertes. - -L’ombre comprit mon trouble par intention ou sympathie, et dit d’une -voix douce et cristalline comme un harmonica: - -«Si tu as le courage d’aller embrasser sur la bouche celle qui fut moi, -et dont le corps est couché dans la ville noire, je vivrai six mois -encore, et ma seconde vie sera pour toi. - -Je me levai, et me fis cette question: - -A savoir, si je n’étais pas le jouet de quelque illusion, et si tout ce -qui se passait n’était pas un rêve. - -C’était une dernière lueur de la lampe de la raison éteinte par le -sommeil. - -Je demandai à mes deux amis ce qu’ils pensaient de tout cela. - -L’imperturbable Karr prétendit que l’aventure était commune; qu’il en -avait eu plusieurs du même genre, et que j’étais d’une grande naïveté -de m’étonner de si peu. - -Esquiros expliqua tout au moyen du magnétisme. - -«Allons, c’est bien, je vais y aller; mais je suis en pantoufles..... - -—Cela ne fait rien, dit Esquiros, je _pressens_ une voiture à la -porte.» - -Je sortis, et je vis, en effet, un cabriolet à deux chevaux qui -semblait attendre. Je montai dedans. - -Il n’y avait pas de cocher.—Les chevaux se conduisaient eux-mêmes; ils -étaient tout noirs, et galoppaient si furieusement, que leurs croupes -s’abaissaient et se levaient comme des vagues, et que des pluies -d’étincelles petillaient derrière eux. - -Ils prirent d’abord la rue de La-Tour-d’Auvergne, puis la rue -Bellefonds, puis la rue Lafayette, et, à partir de là, d’autres rues -dont je ne sais pas les noms. - -A mesure que la voiture allait, les objets prenaient autour de moi des -formes étranges: c’étaient des maisons rechignées, accroupies au bord -du chemin comme de vieilles filandières, des clôtures en planches, des -réverbères qui avaient l’air de gibets à s’y méprendre; bientôt les -maisons disparurent tout à fait, et la voiture roulait dans la rase -campagne. - -Nous filions à travers une plaine morne et sombre;—le ciel était -très-bas, couleur de plomb, et une interminable procession de petits -arbres fluets courait, en sens inverses de la voiture, des deux côtés -du chemin; l’on eût dit une armée de manches à balai en déroute. - -Rien n’était sinistre comme cette immensité grisâtre que la grêle -silhouette des arbres rayait de hachures noires:—pas une étoile -ne brillait, aucune paillette de lumière n’écaillait la profondeur -blafarde de cette demi-obscurité. - -Enfin, nous arrivâmes à une ville, à moi inconnue, dont les maisons -d’une architecture singulière, vaguement entrevue dans les ténèbres, -me parurent d’une petitesse à ne pouvoir être habitées;—la voiture, -quoique beaucoup plus large que les rues qu’elle traversait, -n’éprouvait aucun retard; les maisons se rangeaient à droite et à -gauche comme des passants effrayés, et laissaient le chemin libre. - -Après plusieurs détours, je sentis la voiture fondre sous moi, et les -chevaux s’évanouirent en vapeurs; j’étais arrivé. - -Une lumière rougeâtre filtrait à travers les interstices d’une porte -de bronze qui n’était pas fermée; je la poussai, et je me trouvai dans -une salle basse dallée de marbre blanc et noir et voûtée en pierre; une -lampe antique, posée sur un socle de brèche violette éclairait d’une -lueur blafarde une figure couchée, que je pris d’abord pour une statue -comme celles qui dorment les mains jointes, un lévrier aux pieds, dans -les cathédrales gothiques; mais je reconnus bientôt que c’était une -femme réelle. - -Elle était d’une pâleur exsangue, et que je ne saurais mieux comparer -qu’au ton de la cire vierge jaunie, ses mains mates et blanches comme -des hosties, se croisaient sur son cœur; ses yeux étaient fermés, et -leurs cils s’allongeaient jusqu’au milieu des joues; tout en elle était -mort: la bouche seule, fraîche comme une grenade en fleur, étincelait -d’une vie riche et pourprée, et souriant à demi comme dans un rêve -heureux. - -Je me penchai vers elle, je posai ma bouche sur la sienne, et je lui -donnai le baiser qui devait la faire revivre. - -Ses lèvres humides et tièdes, comme si le souffle venait à peine de les -abandonner, palpitèrent sous les miennes, et me rendirent mon baiser -avec une ardeur et une vivacité incroyables. - -Il y a ici une lacune dans mon rêve, et je ne sais comment je revins -de la ville noire; probablement à cheval sur un nuage ou sur une -chauve-souris gigantesque.—Mais je me souviens parfaitement que je me -trouvai avec Karr dans une maison qui n’est ni la sienne ni la mienne, -ni aucune de celles que je connais. - -Cependant tous les détails intérieurs, tout l’aménagement m’étaient -extrêmement familiers; je vois nettement la cheminée dans le goût de -Louis XVI, le paravent à ramages, la lampe à garde-vue vert et les -étagères pleines de livres aux angles de la cheminée. - -J’occupais une profonde bergère à oreillettes, et Karr, les deux talons -appuyés sur le chambranle, assis sur les épaules et presque sur la -tête, écoutait d’un air piteux et résigné le récit de mon expédition -que je regardais moi-même un rêve. - -Tout à coup un violent coup de sonnette se fit entendre, et l’on vint -m’annoncer qu’une _dame_ désirait _me_ parler. - -«Faites entrer la _dame_, répondis-je, un peu ému et pressentant ce qui -allait arriver.» - -Une femme vêtue de blanc, et les épaules couvertes d’un mantelet noir, -entra d’un pas léger, et vint se placer dans la pénombre lumineuse -projetée par la lampe. - -Par un phénomène très-singulier, je vis passer sur sa figure trois -physionomies différentes: elle ressembla un instant à Malibran, puis à -M..., puis à celle qui disait aussi qu’elle ne voulait pas mourir, et -dont le dernier mot fut: «Donnez-moi un bouquet de violettes.» - -Mais ces ressemblances se dissipèrent bientôt comme une ombre sur un -miroir, les traits du visage prirent de la fixité et se condensèrent, -et je _reconnus_ la morte que j’avais embrassée dans la ville noire. - -Sa mise était extrêmement simple, et elle n’avait d’autre ornement -qu’un cercle d’or dans ses cheveux, d’un brun foncé, et tombant en -grappes d’ébène le long de ses joues unies et veloutées. - -Deux petites taches roses empourpraient le haut de ses pommettes, et -ses yeux brillaient comme des globes d’argent brunis; elle avait, du -reste, une beauté de camée antique, et la blonde transparence de ses -chairs ajoutait encore à la ressemblance. - -Elle se tenait debout devant moi, et me pria, demande assez bizarre, de -lui dire son nom. - -Je lui répondis sans hésiter qu’elle se nommait _Carlotta_, ce qui -était vrai; ensuite elle me raconta qu’elle avait été chanteuse, -et qu’elle était morte si jeune, qu’elle ignorait les plaisirs de -l’existence, et qu’avant d’aller s’enfoncer pour toujours dans -l’immobile éternité, elle voulait jouir de la beauté du monde, -s’enivrer de toutes les voluptés et se plonger dans l’océan des joies -terrestres; qu’elle se sentait une soif inextinguible de vie et d’amour. - -Et, en disant tout cela avec une éloquence d’expression et une poésie -qu’il n’est pas en mon pouvoir de rendre, elle nouait ses bras en -écharpe autour de mon cou, et entrelaçait ses mains fluettes dans les -boucles de mes cheveux. - -Elle parlait en vers d’une beauté merveilleuse, où n’atteindraient pas -les plus grands poëtes éveillés, et quand le vers ne suffisait plus -pour rendre sa pensée, elle lui ajoutait les ailes de la musique, et -c’était des roulades, des colliers de notes plus pures que des perles -parfaites, des tenues de voix, des sons filés bien au-dessus des -limites humaines, tout ce que l’âme et l’esprit peuvent rêver de plus -tendre, de plus adorablement coquet, de plus amoureux, de plus ardent, -de plus ineffable. - -«Vivre six mois, six mois encore, était le refrain de toutes ses -cantilènes.» - -Je voyais très-clairement ce qu’elle allait dire, avant que la pensée -arrivât de sa tête ou de son cœur jusque sur ses lèvres, et j’achevais -moi-même le vers ou le chant commencés; j’avais pour elle la même -transparence, et elle lisait en moi couramment. - -Je ne sais pas où se seraient arrêtées ces extases que ne modérait -plus la présence de Karr, lorsque je sentis quelque chose de velu et -de rude qui me passait sur la figure; j’ouvris les yeux, et je vis mon -chat qui frottait sa moustache à la mienne en manière de congratulation -matinale, car l’aube tamisait à travers les rideaux une lumière -vacillante. - -C’est ainsi que finit mon rêve d’opium, qui ne me laissa d’autre -trace qu’une vague mélancolie, suite ordinaire de ces sortes -d’hallucinations. - - - - -LE CLUB DES HACHICHINS - - -I - -L’HÔTEL PIMODAN. - -Un soir de décembre, obéissant à une convocation mystérieuse, rédigée -en termes énigmatiques compris des affiliés, inintelligibles pour -d’autres, j’arrivai dans un quartier lointain, espèce d’oasis de -solitude au milieu de Paris, que le fleuve, en l’entourant de ses deux -bras, semble défendre contre les empiétements de la civilisation, car -c’était dans une vieille maison de l’île Saint-Louis, l’hôtel Pimodan, -bâti par Lauzun, que le club bizarre dont je faisais partie depuis peu -tenait ses séances mensuelles, où j’allais assister pour la première -fois. - -Quoiqu’il fût à peine six heures, la nuit était noire. - -Un brouillard, rendu plus épais encore par le voisinage de la Seine, -estompait tous les objets de sa ouate déchirée et trouée, de loin -en loin, par les auréoles rougeâtres des lanternes et les filets de -lumière échappés des fenêtres éclairées. - -Le pavé, inondé de pluie, miroitait sous les réverbères comme une eau -qui réflète une illumination; une bise âcre, chargée de particules -glacées, vous fouettait la figure, et ses sifflements gutturaux -faisaient le dessus d’une symphonie dont les flots gonflés se brisant -aux arches des ponts formaient la basse: il ne manquait à cette soirée -aucune des rudes poésies de l’hiver. - -Il était difficile, le long de ce quai désert, dans cette masse de -bâtiments sombres, de distinguer la maison que je cherchais; cependant -mon cocher, en se dressant sur son siége parvint à lire sur une plaque -de marbre le nom à moitié dédoré de l’ancien hôtel, lieu de réunion des -adeptes. - -Je soulevai le marteau sculpté, l’usage des sonnettes à bouton de -cuivre n’ayant pas encore pénétré dans ces pays reculés, et j’entendis -plusieurs fois le cordon grincer sans succès; enfin, cédant à une -traction plus vigoureuse, le vieux pène rouillé s’ouvrit, et la porte -aux ais massifs put tourner sur ses gonds. - -Derrière une vitre d’une transparence jaunâtre apparut, à mon entrée, -la tête d’une vieille portière ébauchée par le tremblotement d’une -chandelle, un tableau de Skalken tout fait.—La tête me fit une grimace -singulière, et un doigt maigre, s’allongeant hors de la loge, m’indiqua -le chemin. - -Autant que je pouvais le distinguer, à la pâle lueur qui tombe -toujours, même du ciel le plus obscur, la cour que je traversais était -entourée de bâtiments d’architecture ancienne à pignons aigus; je me -sentais les pieds mouillés comme si j’eusse marché dans une prairie, -car l’interstice des pavés était rempli d’herbe. - -Les hautes fenêtres à carreaux étroits de l’escalier, flamboyant sur -la façade sombre, me servaient de guide et ne me permettaient pas de -m’égarer. - -Le perron franchi, je me trouvai au bas d’un de ces immenses escaliers -comme on les construisait du temps de Louis XIV, et dans lesquels une -maison moderne danserait à l’aise.—Une chimère égyptienne dans le -goût de Lebrun, chevauchée par un Amour, allongeait ses pattes sur un -piédestal et tenait une bougie dans ses griffes recourbées en bobèche. - -La pente des degrés était douce; les repos et les paliers bien -distribués attestaient le génie du vieil architecte et la vie grandiose -des siècles écoulés;—en montant cette rampe admirable, vêtu de mon -mince frac noir, je sentais que je faisais tache dans l’ensemble et que -j’usurpais un droit qui n’était pas le mien; l’escalier de service eût -été assez bon pour moi. - -Des tableaux, la plupart sans cadres, copies des chefs-d’œuvre de -l’école italienne et de l’école espagnole, tapissaient les murs, et -tout en haut, dans l’ombre, se dessinait vaguement un grand plafond -mythologique peint à fresque. - -J’arrivai à l’étage désigné. - -Un tambour de velours d’Utrecht, écrasé et miroité, dont les galons -jaunis et les clous bossués racontaient les longs services, me fit -reconnaître la porte. - -Je sonnai; l’on m’ouvrit avec les précautions d’usage, et je me trouvai -dans une grande salle éclairée à son extrémité par quelques lampes. En -entrant là, on faisait un pas de deux siècles en arrière. Le temps, qui -passe si vite, semblait n’avoir pas coulé sur cette maison, et, comme -une pendule qu’on a oublié de remonter, son aiguille marquait toujours -la même date. - -Les murs, boisés de menuiseries peintes en blanc, étaient couverts à -moitié de toiles rembrunies ayant le cachet de l’époque; sur le poêle -gigantesque se dressait une statue qu’on eût pu croire dérobée aux -charmilles de Versailles. Au plafond, arrondi en coupole, se tordait -une allégorie strapassée, dans le goût de Lemoine, et qui était -peut-être de lui. - -Je m’avançai vers la partie lumineuse de la salle où s’agitaient -autour d’une table plusieurs formes humaines, et dès que la clarté, en -m’atteignant, m’eut fait reconnaître, un vigoureux hurra ébranla les -profondeurs sonores du vieil édifice. - -«C’est lui! c’est lui! crièrent en même temps plusieurs voix; qu’on lui -donne sa part!» - -Le docteur était debout près d’un buffet sur lequel se trouvait un -plateau chargé de petites soucoupes de porcelaine du Japon. Un morceau -de pâte ou confiture verdâtre, gros à peu près comme le pouce, était -tiré par lui au moyen d’une spatule d’un vase de cristal, et posé, à -côté d’une cuillère de vermeil, sur chaque soucoupe. - -La figure du docteur rayonnait d’enthousiasme; ses yeux étincelaient, -ses pommettes se pourpraient de rougeurs, les veines de ses tempes se -dessinaient en saillie, ses narines dilatées aspiraient l’air avec -force. - -«Ceci vous sera défalqué sur votre portion de paradis,» me dit-il en me -tendant la dose qui me revenait. - -Chacun ayant mangé sa part, l’on servit du café à la manière arabe, -c’est-à-dire avec le marc et sans sucre. - -Puis l’on se mit à table. - -Cette interversion dans les habitudes culinaires a sans doute surpris -le lecteur; en effet, il n’est guère d’usage de prendre le café avant -la soupe, et ce n’est en général qu’au dessert que se mangent les -confitures. La chose assurément mérite explication. - - -II - -PARENTHÈSE - -Il existait jadis en Orient un ordre de sectaires redoutables commandé -par un cheik qui prenait le titre de Vieux de la Montagne, ou prince -des Assassins. - -Ce Vieux de la Montagne était obéi sans réplique; les Assassins ses -sujets marchaient avec un dévouement absolu à l’exécution de ses -ordres, quels qu’ils fussent; aucun danger ne les arrêtait, même la -mort la plus certaine. Sur un signe de leur chef, ils se précipitaient -du haut d’une tour, ils allaient poignarder un souverain dans son -palais, au milieu de ses gardes. - -Par quels artifices le Vieux de la Montagne obtenait-il une abnégation -si complète? - -Au moyen d’une drogue merveilleuse dont il possédait la recette, et qui -a la propriété de procurer des hallucinations éblouissantes. - -Ceux qui en avaient pris trouvaient, au réveil de leur ivresse, la -vie réelle si triste et si décolorée, qu’ils en faisaient avec joie -le sacrifice pour rentrer au paradis de leurs rêves; car tout homme -tué en accomplissant les ordres du cheik allait au ciel de droit, ou, -s’il échappait, était admis de nouveau à jouir des félicités de la -mystérieuse composition. - -Or, la pâte verte dont le docteur venait de nous faire une distribution -était précisément la même que le Vieux de la Montagne ingérait jadis -à ses fanatiques sans qu’ils s’en aperçussent, en leur faisant croire -qu’il tenait à sa disposition le ciel de Mahomet et les houris de trois -nuances,—c’est-à-dire du _hachich_, d’où vient _hachichin_, mangeur de -_hachich_, racine du mot _assassin_, dont l’acception féroce s’explique -parfaitement par les habitudes sanguinaires des affidés du Vieux de la -Montagne. - -Assurément, les gens qui m’avaient vu partir de chez moi à l’heure où -les simples mortels prennent leur nourriture ne se doutaient pas que -j’allasse à l’île Saint-Louis, endroit vertueux et patriarcal s’il en -fut, consommer un mets étrange qui servait, il y a plusieurs siècles, -de moyen d’excitation à un cheik imposteur pour pousser des illuminés -à l’assassinat. Rien dans ma tenue parfaitement bourgeoise n’eût pu me -faire soupçonner de cet excès d’orientalisme; j’avais plutôt l’air d’un -neveu qui va dîner chez sa vieille tante que d’un croyant sur le point -de goûter les joies du ciel de Mohammed en compagnie de douze Arabes on -ne peut plus Français. - -Avant cette révélation, on vous aurait dit qu’il existait à Paris en -1845, à cette époque d’agiotage et de chemins de fer, un ordre des -hachichins dont M. de Hammer n’a pas écrit l’histoire, vous ne l’auriez -pas cru, et cependant rien n’eût été plus vrai,—selon l’habitude des -choses invraisemblables. - - -III - -AGAPE. - -Le repas était servi d’une manière bizarre et dans toute sorte de -vaisselles extravagantes et pittoresques. - -De grands verres de Venise, traversés de spirales laiteuses, des -vidrecomes allemands historiés de blasons, de légendes, des cruches -flamandes en grès émaillé, des flacons à col grêle, encore entourés de -leurs nattes de roseaux, remplaçaient les verres, les bouteilles et les -carafes. - -La porcelaine opaque de Louis Lebœuf et la faïence anglaise à fleurs, -ornement des tables bourgeoises, brillaient par leur absence; aucune -assiette n’était pareille, mais chacune avait son mérite particulier; -la Chine, le Japon, la Saxe, comptaient là des échantillons de leurs -plus belles pâtes et de leurs plus riches couleurs: le tout un peu -écorné, un peu fêlé, mais d’un goût exquis. - -Les plats étaient, pour la plupart, des émaux de Bernard de Palissy, -ou des faïences de Limoges, et quelquefois le couteau du découpeur -rencontrait, sous les mets réels, un reptile, une grenouille ou un -oiseau en relief. L’anguille mangeable mêlait ses replis à ceux de la -couleuvre moulée. - -Un honnête philistin eût éprouvé quelque frayeur à la vue de ces -convives chevelus, barbus, moustachus, ou tondus d’une façon -singulière, brandissant des dagues du seizième siècle, des kriss -malais, des navajas, et courbés sur des nourritures auxquelles les -reflets des lampes vacillantes prêtaient des apparences suspectes. - -Le dîner tirait à sa fin, déjà quelques-uns des plus fervents adeptes -ressentaient les effets de la pâte verte: j’avais, pour ma part, -éprouvé une transposition complète de goût. L’eau que je buvais me -semblait avoir la saveur du vin le plus exquis, la viande se changeait -dans ma bouche en framboise, et réciproquement. Je n’aurais pas -discerné une côtelette d’une pêche. - -Mes voisins commençaient à me paraître un peu originaux; ils -ouvraient de grandes prunelles de chat-huant; leur nez s’allongeait -en proboscide; leur bouche s’étendait en ouverture de grelot. Leurs -figures se nuançaient de teintes surnaturelles. - -L’un d’eux, face pâle dans une barbe noire, riait aux éclats d’un -spectacle invisible; l’autre faisait d’incroyables efforts pour porter -son verre à ses lèvres, et ses contorsions pour y arriver excitaient -des huées étourdissantes. - -Celui-ci, agité de mouvements nerveux, tournait ses pouces avec une -incroyable agilité; celui-là, renversé sur le dos de sa chaise, les -yeux vagues, les bras morts, se laissait couler en voluptueux dans la -mer sans fond de l’anéantissement. - -Moi, accoudé sur la table, je considérais tout cela à la clarté d’un -reste de raison qui s’en allait et revenait par instants comme une -veilleuse près de s’éteindre. De sourdes chaleurs me parcouraient les -membres, et la folie, comme une vague qui écume sur une roche et se -retire pour s’élancer de nouveau, atteignait et quittait ma cervelle, -qu’elle finit par envahir tout à fait. - -L’hallucination, cet hôte étrange, s’était installée chez moi. - -«Au salon, au salon! cria un des convives; n’entendez-vous pas ces -chœurs célestes? Les musiciens sont au pupitre depuis longtemps.» - -En effet, une harmonie délicieuse nous arrivait par bouffées à travers -le tumulte de la conversation. - - -IV - -UN MONSIEUR QUI N’ÉTAIT PAS INVITÉ. - -Le salon est une énorme pièce aux lambris sculptés et dorés, au plafond -peint, aux frises ornées de satyres poursuivant des nymphes dans les -roseaux, à la vaste cheminée de marbre de couleur, aux amples rideaux -de brocatelle, où respire le luxe des temps écoulés. - -Des meubles de tapisserie, canapés, fauteuils et bergères, d’une -largeur à permettre aux jupes des duchesses et des marquises de -s’étaler à l’aise, reçurent les hachichins dans leurs bras moelleux et -toujours ouverts. - -Une chauffeuse, à l’angle de la cheminée, me faisait des avances, je -m’y établis, et m’abandonnai sans résistance aux effets de la drogue -fantastique. - -Au bout de quelques minutes, mes compagnons, les uns après les -autres, disparurent, ne laissant d’autre vestige que leur ombre sur -la muraille, qui l’eut bientôt absorbée;—ainsi les taches brunes que -l’eau fait sur le sable s’évanouissent en séchant. - -Et depuis ce temps, comme je n’eus plus la conscience de ce qu’ils -faisaient, il faudra vous contenter pour cette fois du récit de mes -simples impressions personnelles. - -La solitude régna dans le salon, étoilé seulement de quelques -clartés douteuses; puis, tout à coup, il me passa un éclair rouge -sous les paupières, une innombrable quantité de bougies s’allumèrent -d’elles-mêmes, et je me sentis baigné par une lumière tiède et -blonde. L’endroit où je me trouvais était bien le même, mais avec la -différence de l’ébauche au tableau; tout était plus grand, plus riche, -plus splendide. La réalité ne servait que de point de départ aux -magnificences de l’hallucination. - -Je ne voyais encore personne, et pourtant je devinais la présence d’une -multitude. - -J’entendais des frôlements d’étoffes, des craquements d’escarpins, des -voix qui chuchotaient, susurraient, blésaient et zezayaient, des éclats -de rire étouffés, des bruits de pieds de fauteuil et de table. On -tracassait les porcelaines, on ouvrait et l’on refermait les portes; il -se passait quelque chose d’inaccoutumé. - -Un personnage énigmatique m’apparut soudainement. - -Par où était-il entré? je l’ignore; pourtant sa vue ne me causa -aucune frayeur: il avait un nez recourbé en bec d’oiseau, des yeux -verts entourés de trois cercles bruns, qu’il essuyait fréquemment -avec un immense mouchoir; une haute cravate blanche empesée, dans le -nœud de laquelle était passée une carte de visite où se lisaient -écrits ces mois:—_Daucus-Carota, du Pot d’or_,—étranglait son col -mince, et faisait déborder la peau de ses joues en plis rougeâtres; -un habit noir à basques carrées, d’où pendaient des grappes de -breloques, emprisonnait son corps bombé en poitrine de chapon. Quant -à ses jambes, je dois avouer qu’elles étaient faites d’une racine de -mandragore, bifurquée, noire, rugueuse, pleine de nœuds et de verrues, -qui paraissait avoir été arrachée de frais, car des parcelles de -terre adhéraient encore aux filaments. Ces jambes frétillaient et se -tortillaient avec une activité extraordinaire, et, quand le petit -torse qu’elles soutenaient fut tout à fait vis-à-vis de moi, l’étrange -personnage éclata en sanglots, et, s’essuyant les yeux à tour de bras, -me dit de la voix la plus dolente: - -«C’est aujourd’hui qu’il faut mourir de rire!» - -Et des larmes grosses comme des pois roulaient sur les ailes de son nez. - -«De rire... de rire...» répétèrent comme un écho des chœurs de voix -discordantes et nasillardes. - - -V - -FANTASIA. - -Je regardai alors au plafond, et j’aperçus une foule de têtes sans -corps comme celles des chérubins, qui avaient des expressions si -comiques, des physionomies si joviales et si profondément heureuses, -que je ne pouvais m’empêcher de partager leur hilarité.—Leurs yeux -se plissaient, leurs bouches s’élargissaient, et leurs narines se -dilataient; c’étaient des grimaces à réjouir le spleen en personne. Ces -masques bouffons se mouvaient dans des zones tournant en sens inverse, -ce qui produisait un effet éblouissant et vertigineux. - -Peu à peu le salon s’était rempli de figures extraordinaires, comme on -n’en trouve que dans les eaux fortes de Callot et dans les aquatintes -de Goya: un pêle-mêle d’oripeaux et de haillons caractéristiques, de -formes humaines et bestiales; en toute autre occasion, j’eusse été -peut-être inquiet d’une pareille compagnie, mais il n’y avait rien de -menaçant dans ces monstruosités. C’était la malice, et non la férocité -qui faisait petiller ces prunelles. La bonne humeur seule découvrait -ces crocs désordonnés et ces incisives pointues. - -Comme si j’avais été le roi de la fête, chaque figure venait tour à -tour dans le cercle lumineux dont j’occupais le centre, avec un air -de componction grotesque, me marmotter à l’oreille des plaisanteries -dont je ne puis me rappeler une seule, mais qui, sur le moment, me -paraissaient prodigieusement spirituelles, et m’inspiraient la gaieté -la plus folle. - -A chaque nouvelle apparition, un rire homérique, olympien, immense, -étourdissant, et qui semblait résonner dans l’infini, éclatait autour -de moi avec des mugissements de tonnerre. - -Des voix tour à tour glapissantes ou caverneuses criaient: - -«Non, c’est trop drôle; en voilà assez! Mon Dieu, mon Dieu, que je -m’amuse! De plus fort en plus fort! - -—Finissez! je n’en puis plus... Ho! ho! hu! hu! hi! hi! Quelle bonne -farce! Quel beau calembour! - -—Arrêtez! j’étouffe! j’étrangle! Ne me regardez pas comme cela... ou -faites-moi cercler, je vais éclater...» - -Malgré ces protestations moitié bouffonnes, moitié suppliantes, la -formidable hilarité allait toujours croissant, le vacarme augmentait -d’intensité, les planchers et les murailles de la maison se soulevaient -et palpitaient comme un diaphragme humain, secoués par ce rire -frénétique, irrésistible, implacable. - -Bientôt, au lieu de venir se présenter à moi un à un, les fantômes -grotesques m’assaillirent en masse, secouant leurs longues manches de -pierrot, trébuchant dans les plis de leur souquenille de magicien, -écrasant leur nez de carton dans des chocs ridicules, faisant voler -en nuage la poudre de leur perruque, et chantant faux des chansons -extravagantes sur des rimes impossibles. - -Tous les types inventés par la verve moqueuse des peuples et des -artistes se trouvaient réunis là, mais décuplés, centuplés de -puissance. C’était une cohue étrange: le pulcinella napolitain tapait -familièrement sur la bosse du punch anglais; l’arlequin de Bergame -frottait son museau noir au masque enfariné du paillasse de France, -qui poussait des cris affreux; le docteur bolonais jetait du tabac dans -les yeux du père Cassandre; Tartaglia galopait à cheval sur un clown, -et Gilles donnait du pied au derrière à don Spavento; Karagheuz, armé -de son bâton obscène, se battait en duel avec un bouffon Osque. - -Plus loin se démenaient confusément les fantaisies des songes -drolatiques, créations hybrides, mélange informe de l’homme, de la bête -et de l’ustensile, moines ayant des roues pour pieds et des marmites -pour ventre, guerriers bardés de vaisselle brandissant des sabres de -bois dans des serres d’oiseau, hommes d’État mus par des engrenages -de tourne-broche, rois plongés à mi-corps dans des échauguettes en -poivrière, alchimistes à la tête arrangée en soufflet, aux membres -contournés en alambics, ribaudes faites d’une agrégation de citrouilles -à renflements bizarres, tout ce que peut tracer dans la fièvre chaude -du crayon un cynique à qui l’ivresse pousse le coude. - -Cela grouillait, cela rampait, cela trottait, cela sautait, cela -grognait, cela sifflait, comme dit Goethe dans la nuit du Walpurgis. - -Pour me soustraire à l’empressement outré de ces baroques personnages, -je me réfugiai dans un angle obscur, d’où je pus les voir se livrant -à des danses telles que n’en connut jamais la Renaissance au temps -de Chicard, ou l’Opéra sous le règne de Musard, le roi du quadrille -échevelé. Ces danseurs, mille fois supérieurs à Molière, à Rabelais, à -Swift et à Voltaire, écrivaient, avec un entrechat ou un balancé, des -comédies si profondément philosophiques, des satires d’une si haute -portée et d’un sel si piquant, que j’étais obligé de me tenir les côtes -dans mon coin. - -Daucus-Carota exécutait, tout en s’essuyant les yeux, des pirouettes et -des cabrioles inconcevables, surtout pour un homme qui avait des jambes -en racine de mandragore, et répétait d’un ton burlesquement piteux: - -«C’est aujourd’hui qu’il faut mourir de rire!» - -O vous qui avez admiré la sublime stupidité d’Odry, la niaiserie -enrouée d’Alcide Tousez, la bêtise pleine d’aplomb d’Arnal, les -grimaces de macaque de Ravel, et qui croyez savoir ce que c’est qu’un -masque comique, si vous aviez assisté à ce bal de _Gustave_ évoqué par -le hachich, vous conviendriez que les farceurs les plus désopilants de -nos petits théâtres sont bons à sculpter aux angles d’un catafalque ou -d’un tombeau! - -Que de faces bizarrement convulsées! que d’yeux clignotants et -petillants de sarcasmes sous leur membrane d’oiseau! quels rictus de -tirelire! quelles bouches en coups de hache! quels nez facétieusement -dodécaèdres! quels abdomens gros de moqueries pantagruéliques! - -Comme à travers tout ce fourmillement de cauchemar sans angoisse se -dessinaient par éclairs des ressemblances soudaines et d’un effet -irrésistible, des caricatures à rendre jaloux Daumier et Gavarni, des -fantaisies à faire pâmer d’aise les merveilleux artistes chinois, les -Phidias du poussah et du magot! - -Toutes les visions n’étaient pas cependant monstrueuses ou burlesques; -la grâce se montrait aussi dans ce carnaval de formes: près de la -cheminée, une petite tête aux joues de pêche se roulait sur ses cheveux -blonds, montrant dans un interminable accès de gaieté trente-deux -petites dents grosses comme des grains de riz, et poussant un éclat de -rire aigu, vibrant, argentin, prolongé, brodé de trilles et de points -d’orgues, qui me traversait le tympan, et, par un magnétisme nerveux, -me forçait à commettre une foule d’extravagances. - -La frénésie joyeuse était à son plus haut point; on n’entendait plus -que des soupirs convulsifs, des gloussements inarticulés. Le rire avait -perdu son timbre et tournait au grognement, le spasme succédait au -plaisir; le refrain de Daucus-Carota allait devenir vrai. - -Déjà plusieurs hachichins anéantis avaient roulé à terre avec cette -molle lourdeur de l’ivresse qui rend les chutes peu dangereuses; des -exclamations telles que celles-ci: «—Mon Dieu, que je suis heureux! -quelle félicité! je nage dans l’extase! je suis en paradis! je plonge -dans des abîmes de délices!» se croisaient, se confondaient, se -couvraient. - -Des cris rauques jaillissaient des poitrines oppressées; les bras se -tendaient éperdument vers quelque vision fugitive; les talons et les -nuques tambourinaient sur le plancher. Il était temps de jeter une -goutte d’eau froide sur cette vapeur brûlante, ou la chaudière eût -éclaté. - -L’enveloppe humaine, qui a si peu de force pour le plaisir, et qui en a -tant pour la douleur, n’aurait pu supporter une plus haute pression de -bonheur. - -Un des membres du club, qui n’avait pas pris part à la voluptueuse -intoxication afin de surveiller la fantasia et d’empêcher de passer par -les fenêtres ceux d’entre nous qui se seraient cru des ailes, se leva, -ouvrit la caisse du piano et s’assit. Ses deux mains, tombant ensemble, -s’enfoncèrent dans l’ivoire du clavier, et un glorieux accord résonnant -avec force fit taire toutes les rumeurs et changea la direction de -l’ivresse. - - -VI - -KIEF. - -Le thème attaqué était, je crois, l’air d’Agathe dans le _Freischütz_; -cette mélodie céleste eut bientôt dissipé, comme un souffle qui balaye -des nuées difformes, les visions ridicules dont j’étais obsédé. Les -larves grimaçantes se retirèrent en rampant sous les fauteuils, où -elles se cachèrent entre les plis des rideaux en poussant de petits -soupirs étouffés, et de nouveau il me sembla que j’étais seul dans le -salon. - -L’orgue colossal de Fribourg ne produit pas, à coup sûr, une masse de -sonorité plus grande que le piano touché par le _voyant_ (on appelle -ainsi l’adepte sobre). Les notes vibraient avec tant de puissance, -qu’elles m’entraient dans la poitrine comme des flèches lumineuses; -bientôt l’air joué me parut sortir de moi-même; mes doigts s’agitaient -sur un clavier absent; les sons en jaillissaient bleus et rouges, en -étincelles électriques; l’âme de Weber s’était incarnée en moi. - -Le morceau achevé, je continuai par des improvisations intérieures, -dans le goût du maître allemand, qui me causaient des ravissements -ineffables; quel dommage qu’une sténographie magique n’ait pu -recueillir ces mélodies inspirées, entendues de moi seul, et que je -n’hésite pas, c’est bien modeste de ma part, à mettre au-dessus des -chefs-d’œuvre de Rossini, de Meyerbeer, de Félicien David. - -O Pillet! ô Vatel! un des trente opéras que je fis en dix minutes vous -enrichirait en six mois. - -A la gaieté un peu convulsive du commencement avait succédé un -bien-être indéfinissable, un calme sans bornes. - -J’étais dans cette période bienheureuse du hachich que les Orientaux -appellent le _kief_. Je ne sentais plus mon corps; les liens de la -matière et de l’esprit étaient déliés; je me mouvais par ma seule -volonté dans un milieu qui n’offrait pas de résistance. - -C’est ainsi, je l’imagine, que doivent agir les âmes dans le monde -aromal où nous irons après notre mort. - -Une vapeur bleuâtre, un jour élyséen, un reflet de grotte azurine, -formaient dans la chambre une atmosphère où je voyais vaguement -trembler des contours indécis; cette atmosphère, à la fois fraîche et -tiède, humide et parfumée, m’enveloppait, comme l’eau d’un bain, dans -un baiser d’une douceur énervante; si je voulais changer de place, -l’air caressant faisait autour de moi mille remous voluptueux; une -langueur délicieuse s’emparait de mes sens et me renversait sur le -sofa, où je m’affaissais comme un vêtement qu’on abandonne. - -Je compris alors le plaisir qu’éprouvent, suivant leur degré de -perfection, les esprits et les anges en traversant les éthers et les -cieux, et à quoi l’éternité pouvait s’occuper dans les paradis. - -Rien de matériel ne se mêlait à cette extase; aucun désir terrestre -n’en altérait la pureté. D’ailleurs, l’amour lui-même n’aurait pu -l’augmenter, Roméo hachichin eût oublié Juliette. La pauvre enfant, -se penchant dans les jasmins, eût tendu en vain du haut du balcon, à -travers la nuit, ses beaux bras d’albâtre, Roméo serait resté au bas de -l’échelle de soie, et, quoique je sois éperdument amoureux de l’ange de -jeunesse et de beauté créé par Shakspeare, je dois convenir que la plus -belle fille de Vérone, pour un hachichin, ne vaut pas la peine de se -déranger. - -Aussi je regardais d’un œil paisible, bien que charmé, la guirlande -de femmes idéalement belles qui couronnaient la frise de leur divine -nudité; je voyais luire des épaules de satin, étinceler des seins -d’argent, plafonner de petits pieds à plantes roses, onduler des -hanches opulentes, sans éprouver la moindre tentation. Les spectres -charmants qui troublaient saint Antoine n’eussent eu aucun pouvoir sur -moi. - -Par un prodige bizarre, au bout de quelques minutes de contemplation, -je me fondais dans l’objet fixé, et je devenais moi-même cet objet. - -Ainsi je m’étais transformé en nymphe Syrinx, parce que la fresque -représentait en effet la fille du Ladon poursuivie par Pan. - -J’éprouvais toutes les terreurs de la pauvre fugitive, et je cherchais -à me cacher derrière des roseaux fantastiques, pour éviter le monstre à -pieds de bouc. - - -VII - -LE KIEF TOURNE AU CAUCHEMAR. - -Pendant mon extase, Daucus-Carota était rentré. - - -Assis comme un tailleur ou comme un pacha sur ses racines proprement -tortillées, il attachait sur moi des yeux flamboyants; son bec claquait -d’une façon si sardonique, un tel air de triomphe railleur éclatait -dans toute sa petite personne contrefaite, que je frissonnai malgré -moi. - -Devinant ma frayeur, il redoublait de contorsions et de grimaces, et -se rapprochait en sautillant comme un faucheux blessé ou comme un -cul-de-jatte dans sa gamelle. - -Alors je sentis un souffle froid à mon oreille, et une voix dont -l’accent m’était bien connu, quoique je ne pusse définir à qui elle -appartenait, me dit: - -«Ce misérable Daucus-Carota, qui a vendu ses jambes pour boire, t’a -escamoté la tête, et mis à la place, non pas une tête d’âne comme Puck -à Bottom, mais une tête d’éléphant!» - -Singulièrement intrigué, j’allai droit à la glace, et je vis que -l’avertissement n’était pas faux. - -On m’aurait pris pour une idole indoue ou javanaise: mon front s’était -haussé, mon nez, allongé en trompe, se recourbait sur ma poitrine, mes -oreilles balayaient mes épaules, et, pour surcroît de désagrément, -j’étais couleur d’indigo, comme Shiva, le dieu bleu. - -Exaspéré de fureur, je me mis à poursuivre Daucus-Carota, qui sautait -et glapissait, et donnait tous les signes d’une terreur extrême; je -parvins à l’attraper, et je le cognai si violemment sur le bord de la -table, qu’il finit par me rendre ma tête, qu’il avait enveloppée dans -son mouchoir. - -Content de cette victoire, j’allai reprendre ma place sur le canapé; -mais la même petite voix inconnue me dit: - -«Prends garde à toi, tu es entouré d’ennemis; les puissances invisibles -cherchent à t’attirer et à te retenir. Tu es prisonnier ici: essaye de -sortir, et tu verras.» - -Un voile se déchira dans mon esprit, et il devint clair pour moi -que les membres du club n’étaient autres que des cabalistes et des -magiciens qui voulaient m’entraîner à ma perte. - - -VIII - -TREAD-MILL. - -Je me levai avec beaucoup de peine et me dirigeai vers la porte du -salon, que je n’atteignis qu’au bout d’un temps considérable, une -puissance inconnue me forçant de reculer d’un pas sur trois. A mon -calcul, je mis dix ans à faire ce trajet. - -Daucus-Carota me suivait en ricanant et marmottait d’un air de fausse -commisération: - -«S’il marche de ce train-là, quand il arrivera, il sera vieux.» - -J’étais cependant parvenu à gagner la pièce voisine dont les -dimensions me parurent changées et méconnaissables. Elle s’allongeait, -s’allongeait... indéfiniment. La lumière, qui scintillait à son -extrémité, semblait aussi éloignée qu’une étoile fixe. - -Le découragement me prit, et j’allais m’arrêter, lorsque la petite voix -me dit, en m’effleurant presque de ses lèvres: - -«Courage! elle t’attend à onze heures.» - -Faisant un appel désespéré aux forces de mon âme, je réussis, par une -énorme projection de volonté, à soulever mes pieds qui s’agrafaient au -sol et qu’il me fallait déraciner comme des troncs d’arbres. Le monstre -aux jambes de mandragore m’escortait en parodiant mes efforts et en -chantant sur un ton de traînante psalmodie: - -«Le marbre gagne! le marbre gagne!» - -En effet, je sentais mes extrémités se pétrifier, et le marbre -m’envelopper jusqu’aux hanches comme la Daphné des Tuileries; j’étais -statue jusqu’à mi-corps, ainsi que ces princes enchantés des _Mille -et une Nuits_. Mes talons durcis résonnaient formidablement sur le -plancher: j’aurais pu jouer le Commandeur dans _Don Juan_. - -Cependant j’étais arrivé sur le palier de l’escalier que j’essayai de -descendre; il était à demi éclairé et prenait à travers mon rêve des -proportions cyclopéennes et gigantesques. Ses deux bouts noyés d’ombre -me semblaient plonger dans le ciel et dans l’enfer, deux gouffres; en -levant la tête, j’apercevais indistinctement, dans une perspective -prodigieuse, des superpositions de paliers innombrables, des rampes -à gravir comme pour arriver au sommet de la tour de Lylacq; en la -baissant, je pressentais des abîmes de degrés, des tourbillons de -spirales, des éblouissements de circonvolutions. - -«Cet escalier doit percer la terre de part en part, me dis-je en -continuant ma marche machinale. Je parviendrai au bas le lendemain du -jugement dernier.» - -Les figures des tableaux me regardaient d’un air de pitié, -quelques-unes s’agitaient avec des contorsions pénibles, comme des -muets qui voudraient donner un avis important dans une occasion -suprême. On eût dit qu’elles voulaient m’avertir d’un piége à éviter, -mais une force inerte et morne m’entraînait; les marches étaient molles -et s’enfonçaient sous moi, ainsi que les échelles mystérieuses dans -les épreuves de franc-maçonnerie. Les pierres gluantes et flasques -s’affaissaient comme des ventres de crapauds; de nouveaux paliers, de -nouveaux degrés, se présentaient sans cesse à mes pas résignés, ceux -que j’avais franchis se replaçaient d’eux-mêmes devant moi. - -Ce manége dura mille ans, à mon compte. - -Enfin j’arrivai au vestibule, où m’attendait une autre persécution non -moins terrible. - -La chimère tenant une bougie dans ses pattes, que j’avais remarquée en -entrant, me barrait le passage avec des intentions évidemment hostiles; -ses yeux verdâtres petillaient d’ironie, sa bouche sournoise riait -méchamment; elle s’avançait vers moi presque à plat ventre, traînant -dans la poussière son caparaçon de bronze, mais ce n’était pas par -soumission; des frémissements féroces agitaient sa croupe de lionne, -et Daucus-Carota l’excitait comme on fait d’un chien qu’on veut faire -battre: - -«Mords-le! mords-le! de la viande de marbre pour une bouche d’airain, -c’est un fier régal.» - -Sans me laisser effrayer par cette horrible bête, je passai outre. -Une bouffée d’air froid vint me frapper la figure, et le ciel nocturne -nettoyé de nuages m’apparut tout à coup. Un semis d’étoiles poudrait -d’or les veines de ce grand bloc de lapis-lazuli. - -J’étais dans la cour. - -Pour vous rendre l’effet que me produisit cette sombre architecture, -il me faudrait la pointe dont Piranèse rayait le vernis noir de -ses cuivres merveilleux: la cour avait pris les proportions du -Champ-de-Mars, et s’était en quelques heures bordée d’édifices géants -qui découpaient sur l’horizon une dentelure d’aiguilles, de coupoles, -de tours, de pignons, de pyramides, dignes de Rome et de Babylone. - -Ma surprise était extrême, je n’avais jamais soupçonné l’île -Saint-Louis de contenir tant de magnificences monumentales, qui -d’ailleurs eussent couvert vingt fois sa superficie réelle, et je ne -songeais pas sans appréhension au pouvoir des magiciens qui avaient pu, -dans une soirée, élever de semblables constructions. - -«Tu es le jouet de vaines illusions; cette cour est très-petite, -murmura la voix; elle a vingt-sept pas de long sur vingt-cinq de large. - -—Oui, oui, grommela l’avorton bifurqué, des pas de bottes de sept -lieues. Jamais tu n’arriveras à onze heures; voilà quinze cents ans -que tu es parti. Une moitié de tes cheveux est déjà grise... Retourne -là-haut, c’est le plus sage.» - -Comme je n’obéissais pas, l’odieux monstre m’entortilla dans les -réseaux de ses jambes, et, s’aidant de ses mains comme de crampons, me -remorqua malgré ma résistance, me fit remonter l’escalier où j’avais -éprouvé tant d’angoisses, et me réinstalla, à mon grand désespoir, dans -le salon d’où je m’étais si péniblement échappé. - -Alors le vertige s’empara complétement de moi; je devins fou, délirant. - -Daucus-Carota faisait des cabrioles jusqu’au plafond en me disant: - -«Imbécile, je t’ai rendu ta tête, mais, auparavant, j’avais enlevé la -cervelle avec une cuiller.» - -J’éprouvai une affreuse tristesse, car, en portant la main à mon crâne, -je le trouvai ouvert, et je perdis connaissance. - - -IX - -NE CROYEZ PAS AUX CHRONOMÈTRES. - -En revenant à moi, je vis la chambre pleine de gens vêtus de noir, qui -s’abordaient d’un air triste et se serraient la main avec un cordialité -mélancolique, comme des personnes affligées d’une douleur commune. - -Ils disaient: - -«Le Temps est mort; désormais il n’y aura plus ni années, ni mois, ni -heures; le Temps est mort, et nous allons à son convoi. - -—Il est vrai qu’il était bien vieux, mais je ne m’attendais pas à -cet événement; il se portait à merveille pour son âge, ajouta une des -personnes en deuil que je reconnus pour un peintre de mes amis. - -—L’éternité était usée, il faut bien faire une fin, reprit un autre. - -—Grand Dieu! m’écriai-je frappé d’une idée subite, s’il n’y a plus de -temps, quand pourra-t-il être onze heures?... - -—Jamais... cria d’une voix tonnante Daucus-Carota, en me jetant son -nez à la figure, et en se montrant à moi sous son véritable aspect... -Jamais... il sera toujours neuf heures un quart... L’aiguille restera -sur la minute où le temps a cessé d’être, et tu auras pour supplice -de venir regarder l’aiguille immobile, et de retourner t’asseoir pour -recommencer encore, et cela jusqu’à ce que tu marches sur l’os de tes -talons.» - -Une force supérieure m’entraînait, et j’exécutai quatre ou cinq cents -fois le voyage, interrogeant le cadran avec une inquiétude horrible. - -Daucus-Carota s’était assis à califourchon sur la pendule et me faisait -d’épouvantables grimaces. - -L’aiguille ne bougeait pas. - -«Misérable! tu as arrêté le balancier, m’écriai-je ivre de rage. - -—Non pas, il va et vient comme à l’ordinaire...; mais les soleils -tomberont en poussière avant que cette flèche d’acier ait avancé d’un -millionième de millimètre. - -—Allons, je vois qu’il faut conjurer les mauvais esprits, la chose -tourne au spleen, dit le _voyant_, faisons un peu de musique. La harpe -de David sera remplacée cette fois par un piano d’Erard.» - -Et, se plaçant sur le tabouret, il joua des mélodies d’un mouvement vif -et d’un caractère gai... - -Cela paraissait beaucoup contrarier l’homme-mandragore, qui -s’amoindrissait, s’aplatissait, se décolorait et poussait des -gémissements inarticulés; enfin il perdit toute apparence humaine, et -roula sur le parquet sous la forme d’un salsifis à deux pivots. - -Le charme était rompu. - -«Alleluia! le Temps est ressuscité, crièrent des voix enfantines et -joyeuses; va voir la pendule maintenant!» - -L’aiguille marquait onze heures. - -«Monsieur, votre voiture est en bas,» me dit le domestique. - -Le rêve était fini. - -Les hachichins s’en allèrent chacun de leur côté, comme les officiers -après le convoi de Malbrouck. - -Moi, je descendis d’un pas léger cet escalier qui m’avait causé tant -de tortures, et quelques instants après j’étais dans ma chambre en -pleine réalité; les dernières vapeurs soulevées par le hachich avaient -disparu. - -Ma raison était revenue, ou du moins ce que j’appelle ainsi, faute -d’autre terme. - -Ma lucidité aurait été jusqu’à rendre compte d’une pantomime ou d’un -vaudeville, ou à faire des vers rimants de trois lettres. - - - FIN. - - - - - TABLE - - - AVATAR 1 - - JETTATURA 137 - - ARRIA MARCELLA 271 - - LA MILLE ET DEUXIÈME NUIT 317 - - LE PAVILLON SUR L’EAU 353 - - L’ENFANT AUX SOULIERS DE PAIN 371 - - LE CHEVALIER DOUBLE 383 - - LE PIED DE MOMIE 397 - - LA PIPE D’OPIUM 415 - - LE CLUB DES HACHICHINS 429 - - - PARIS.—IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Romans et contes, by Théophile Gautier - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROMANS ET CONTES *** - -***** This file should be named 51632-0.txt or 51632-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/6/3/51632/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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