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-Project Gutenberg's L'enfant chargé de chaînes, by François Mauriac
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: L'enfant chargé de chaînes
-
-Author: François Mauriac
-
-Release Date: May 23, 2016 [EBook #52145]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFANT CHARGÉ DE CHAÎNES ***
-
-
-
-
-Produced by Winston Smith. Images provided by the Internet Archive.
-
-
-
-
-
- FRANÇOIS MAURIAC
-
-
- L'Enfant chargé
- de chaînes
-
- [Illustration]
-
-
- ÉDITÉ AVEC UN BOIS GRAVÉ
- DE PIERRE LISSAC
- CHEZ BERNARD GRASSET
-
-
-
- 5e Edition
-
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-
-
- L'Enfant chargé de chaînes
-
-
-
- FRANÇOIS MAURIAC
-
- L'ENFANT
- CHARGÉ DE CHAÎNES
-
-
- PARIS
- BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
- 61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61
-
- 1913
-
- Tous droits de reproduction, de traduction et
- d'adaptation réservés pour tous pays.
-
- _Copyright by Bernard Grasset 1913_
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
-
-_13 exemplaires sur Hollande Van Gelder numérotés de 1 à 13_
-
-
-L'ENFANT CHARGÉ DE CHAINES
-
-
-I
-
-Jean-Paul a loué, rue de Bellechasse, un petit appartement au
-cinquième. Les fenêtres s'ouvrent sur un paysage de toits. Son père lui
-a envoyé les vieux meubles qu'on avait abandonnés dans des greniers,
-à la campagne; ils ont vu l'étroite existence des grands-parents,
-et, vieux serviteurs retrouvés, connaissent bien ce jeune homme qui
-heurtait jadis contre leurs angles son front d'enfant. Voici une
-pendule dont le timbre, la nuit, éveillait Jean-Paul, dans le sommeil
-de la chambre et dans le silence terrible de la campagne...
-
-Jean-Paul s'occupe humblement des menus travaux que lui imposent les
-cours de Sorbonne, et publie dans d'obscures revues des vers dont il ne
-sait trop que penser.
-
-Il y a sur son bureau une photographie où sourit, d'un sourire las
-et déjà souffrant, la mère qu'il n'a pas connue. Son père, Bertrand
-Johanet, habite en Guyenne une métairie entourée de landes. Il est
-l'homme de ce pays qui tue le plus de bécasses dans les mois d'hiver,
-et qui, en août, quand des forêts de pins flambent sous le soleil, fait
-signe aux paysans d'allumer le contre-feu.
-
-Il ne connaît pas son fils et Jean-Paul ne connaît pas cet homme
-hâlé, hirsute, mal tenu, qui est son père et il se demande parfois:
-«Comment suis-je sorti de lui? A mon âge, il n'avait d'autre joie que
-de partir dès l'aube, en char à bancs, avec les amis joyeux, et les
-chiens en boule au fond de la voiture... J'ai vingt ans et le plaisir
-qui m'aide à vivre est de confronter mon âme et celle que révèlent mes
-livres les plus aimés. J'ai besoin souvent qu'une musique exprime la
-sentimentalité banale de ma jeunesse et ma joie est aussi de voleter
-autour de la première âme venue comme les papillons de nuit autour de
-la lampe, quand, aux soirs d'été, la salle à manger s'ouvre sur le
-jardin...»
-
-
-II
-
-Ce jour-là, Jean-Paul regarda sa chambre, et connut qu'elle était
-laide. Dans la claire après-midi, les reproductions des tableaux de
-Carrière et de Maurice Denis luisaient comme des chromos. La statuette
-de Tanagra, simili-terre-cuite, s'écaillait aux angles. Parmi ces
-vulgarités, Jean-Paul sentit monter en lui comme un flot d'eau trouble,
-un écœurement infini; cherchant les causes d'une telle détresse, il
-songea que sa médiocrité s'était révélée dans une conversation avec un
-ami plus instruit, et qu'un universitaire, en l'interrogeant, l'avait
-humilié devant six tables de cuistres.
-
-Il n'avait donc pas cette consolation de donner à sa mélancolie une
-raison supérieure: elle résultait de causes infimes; alors il composa
-un sonnet que d'abord il jugea louable, mais dont la banalité le
-stupéfia, quand il le relut.
-
-Cinq heures sonnèrent à Saint-François-Xavier. Il décida d'errer au
-hasard dans les rues. En descendant l'escalier, il murmurait: «Je ne
-fais rien ... je vais échouer à la licence ... pourtant si demain
-je me traçais un plan d'études...» Il avait constaté maintes fois
-que ce projet de plan d'études infailliblement le tranquillisait...
-Jean-Paul suivit la rue de Rennes, dont il haïssait les petits
-magasins aux étalages débordant sur le trottoir, et les tailleurs
-pour ecclésiastiques. Les vitraux du café Lavenue flambaient.
-Jean-Paul résolut de se réfugier là, de s'abêtir sur des journaux
-illustrés. Comme il s'installait devant une demi-tasse de chocolat, on
-l'interpella:
-
---Bonjour, mon vieux...
-
-Il se retourna. Louis Fauveau, un petit être nul qu'il connaissait, lui
-tendait sa main molle et toujours humide.
-
-Jean-Paul se réjouit dans son cœur de ce qu'il allait pouvoir discourir
-avec «Lulu», comme on appelait au collège le petit être nul, et
-l'écouta quelques instants: «--Je suis vanné, mon cher... Des soirées
-et encore des soirées ... et puis une petite amie que j'ai...»
-
-Il fit de cette petite amie une description minutieuse et choquante.
-
-Jean-Paul s'étonna de considérer ce garçon avec une sourde colère et
-un peu d'envie. Il ne souffre jamais, se disait-il; le monde, l'amour,
-les courses, le tennis, le golf, les cartes, chacun de ces jeux lui est
-une raison suffisante de vivre. Il n'en use pas d'ailleurs pour «se
-divertir», comme l'imaginait Pascal. Il n'a pas à se divertir d'une
-inquiétude qui jamais ne l'effleura.
-
-Jean-Paul contemplait ce visage plombé, que l'usage du monocle figeait
-dans une sotte grimace, son air de lassitude satisfaite. Il songea
-qu'un exercice apaisant serait de le casser à coups de poing. Mais il
-ne pouvait qu'être insolent avec discrétion et n'y manqua pas.
-
---Je m'étonne, dit-il, que tu ne te lasses pas d'un plaisir si
-médiocre...
-
---Médiocre? Ah! mon vieux, que ne connais-tu Liane!
-
---Si je «faisais la fête», comme vous dites, je m'efforcerais
-d'atteindre au prodige, et ce serait mon excuse; je réaliserais «les
-somptuosités persanes et papales», dont parle Verlaine. Je serais
-l'un des satans adolescents qu'il évoque dans un palais soie et or, à
-Ecbatane ... et je révélerais au monde ébloui des voluptés inconnues.
-
---Tu te moques de moi, dit Lulu.
-
-Dès le collège, Jean-Paul le déroutait. Avec ce camarade trop subtil,
-un problème toujours l'obsédait: «Dois-je faire semblant de comprendre
-ou, à tout hasard, d'être vexé?» Ce jour-là, il se souvint à propos
-d'un rendez-vous, serra la main de Jean-Paul et quitta la place.
-
-
-Jean-Paul, seul de nouveau, goûta la joie de n'être plus énervé. Les
-trottoirs luisaient. Une paix triste flottait sur la chaussée; la
-mélancolie de Jean-Paul s'épura. Il en oublia les causes infimes. Il
-sentit douloureusement l'inutilité de sa vie. Il avait quelquefois
-ébauché le geste de Rastignac, et jeté vers la grande ville son «à nous
-deux». Mais les petits échecs, les lassitudes, les dégoûts l'avaient
-rejeté dans la chambre, où dès lors il se tapit loin de la rue, avec
-des livres.
-
-«A ces livres, se disait Jean-Paul, je dois peut-être mes tristesses.
-Il ne faut pas entrevoir les paradis lointains qu'on est trop médiocre
-pour atteindre... Pourtant, que devenir, si je ne lis pas...?»
-
-Chaque année, quand juillet pesait lourdement sur la ville, et qu'aux
-bancs des jardins publics, le soir, des faces luisantes somnolaient,
-Jean-Paul, à qui son père avait abandonné la fortune maternelle--quinze
-mille francs de rentes--voyageait à grands frais.
-
-Mais les paysages nouveaux qu'il traversa ne lui furent pas une
-consolation.
-
-«Le petit monde que je porte en moi demeure partout le même, se
-disait-il; d'ailleurs toutes les villes se ressemblent: des trams
-électriques entre des vitrines de magasins. On a beaucoup trop parlé
-de celles qui ont, comme Venise, la prétention d'échapper au type
-commun... J'y recueille des impressions qui sont des réminiscences de
-d'Annunzio, de Barrès, d'Henri de Régnier...»
-
-Jean-Paul avait toujours mieux aimé se terrer, dans l'automne pluvieux,
-au fond des landes qui avaient servi de décor à ses jeux d'enfant. Son
-père n'osait boire devant lui que deux verres d'armagnac, lui parlait
-du cours de la résine, s'embarquait dans des récits de chasse, au long
-desquels Jean-Paul avait des loisirs pour penser à autre chose. Et les
-cabanes perdues, où, en octobre, on guette les palombes afin de les
-prendre dans des filets, étaient pour le jeune homme de mélancoliques
-retraites.
-
-
-«Faut-il rentrer? se demanda Jean-Paul, ou chercher des camarades?»
-
-Il fut au moment d'aller rue du Luxembourg, dans un cercle d'étudiants
-où il avait en réserve quelques amis sachant écouter, sourire, et se
-laisser convaincre. Jean-Paul aime les regarder vivre. Il donne des
-conseils. Il dirige. Il les détourne de la tentation en leur racontant
-ses propres luttes intérieures et comment, parfois, il succomba. Comme
-Jean-Paul ne pense pas que son histoire authentique offre quelque
-agrément, il la recompose avec beaucoup d'art à l'usage de ses petits
-amis... Cependant qu'au café voisin un violoniste fait vibrer ces
-jeunes âmes pensives, Jean-Paul leur parle à mots couverts des fêtes
-qu'il fréquentait avant sa conversion--et, pour les décrire, il se
-rappelle les fantaisies de des Esseintes. Il leur dit enfin cette
-conversion, utilisant pour son récit une certaine _Nuit de Pascal_
-qu'il composa jadis, et que ses maîtres louèrent fort.
-
-Dans ce milieu de jeunes catholiques, Jean-Paul est devenu théologien.
-Il pimente ses discours d'un grain de modernisme, s'exalte sur
-l'immanence et la révélation intérieure, absorbe, vingt minutes avant
-le dîner, un court résumé de la philosophie kantienne qui lui permet
-de démontrer au dessert que saint Thomas ne suffit plus. Il parle avec
-ironie de l'encyclique _Pascendi_, des Jésuites, du cardinal secrétaire
-d'État, déclare qu'il est l'heure de revenir à la grande tradition
-mystique, s'attendrit sur saint François d'Assise ... puis, suivi d'une
-petite cohorte d'admirateurs, va excursionner sur la rive droite et
-échouer dans les promenoirs d'un music-hall.
-
-Mais ce petit jeu n'amuse plus Jean-Paul. A la société de ces âmes
-puériles et douces, il préfère aujourd'hui l'isolement.
-
-
-Jean-Paul se retrouva dans sa chambre, avec le crépuscule. Une cendre
-fine s'épandait sur les toits. Il demeura près du feu, sans lampe,
-cherchant au lointain de son passé une vague histoire d'amour, ou
-quelque amitié, afin qu'avec ce souvenir il adoucît un tel isolement.
-Pourquoi revit-il alors ses quatorze ans, la classe de troisième, sa
-dernière année d'enfant? Chaque dimanche, Jean-Paul faisait sortir un
-petit pensionnaire dont le cœur abandonné ne vivait que de lui et le
-soir on les ramenait en voiture, au collège.
-
-Jean-Paul se souvient de ces fins de dimanche, à Bordeaux, de la
-poussière dorée dans le soleil couchant, de la foule se traînant sur
-les trottoirs...
-
-«Est-ce là toute ma vie sentimentale?» se demanda le jeune homme.
-
-Il alluma la lampe, regarda dans la glace son long corps d'adolescent
-grandi trop vite, ses yeux bruns et tristes; il sourit, et à
-mi-voix dit le nom de celle qu'il n'aimait pas, mais dont l'amour
-l'enveloppait: Marthe...
-
-Cette jeune cousine, Marthe Balzon habite rue Garancière, avec son
-père, Jules Balzon, professeur de rhétorique au Lycée Montaigne.
-Malgré sa fortune, qui est considérable, M. Balzon demeure attaché
-à l'Université, car il a le goût d'instruire la jeunesse et il lui
-importe peu de n'avancer pas. En Gironde, la propriété des Balzon,
-Castelnau, est voisine de Johanet. Marthe et Jean-Paul s'y retrouvent
-chaque année.
-
-Leurs mères furent élevées ensemble, au Sacré-Cœur de Bordeaux. Le
-mariage ne diminua pas la tendre amitié qui, sous les platanes du
-couvent, faisait se promener les deux jeunes filles un peu à l'écart
-de leurs compagnes... Dans l'ennui des grandes vacances, elles
-abandonnaient leurs enfants à la même bonne anglaise, et, réfugiées
-dans l'ombre fraîche d'un vieux salon campagnard, se lisaient à tour de
-rôle _Indiana_. En 1893, l'été fut accablant sur ces landes de Guyenne,
-où les eaux sont dangereuses. Le même mois, une épidémie de fièvres
-emporta les deux amies...
-
-Jean-Paul considéra un instant la photographie de sa mère, ce sourire
-triste, flottant sur des traits adorés, et songeant qu'il irait voir
-Marthe après dîner, goûta, par avance, la joie d'effleurer avec ses
-lèvres un fin visage devenu tout pâle...
-
-
-III
-
-Marthe s'avança, portant haut la lampe...
-
---C'est toi, Jean-Paul? Monsieur mon cousin, vos visites se font
-rares...
-
-Elle lui prit la main, et ils entrèrent dans l'étroite chambre que
-Jean-Paul connaissait bien.
-
-Le lit de cuivre occupait un angle, sous une housse de vieux camaïeu.
-Il y avait au mur le crucifix et de petites statues soigneusement
-peinturlurées: saint Joseph, chauve, avec un toupet de cheveux marron,
-la Vierge, le Sacré-Cœur bien peigné, en tunique nougat rose. Sur
-les planches d'une étagère, étaient rangées les reliures bleu tendre
-et rouge sombre des _Imitations_, des _Manuels du chrétien_, des
-_Paillettes d'or_ et autres éditions pieuses dont la première feuille
-porte cette inscription: _En souvenir d'un beau jour_; sur la cheminée,
-des petits enfants nus, des jeunes filles souriaient, comme on sourit
-au photographe.
-
---Le jeu de massacre est encore là? dit Jean-Paul en montrant les
-statues de la petite chapelle, qui toujours l'avaient exaspéré.
-
---Mais, Jean-Paul, ce sont des souvenirs...
-
---Ils ridiculisent la religion. Rappelle-toi ce que dit Huysmans...
-
---Je ne sais pas... Je n'ai pas lu...
-
---Tu n'as rien lu! murmura Jean-Paul, dédaigneux...
-
---Et toi, tu as trop lu...
-
-Elle avait repris sa broderie anglaise. La lampe allumait sur le dé
-d'or une petite flamme. Marthe leva vers Jean-Paul ses yeux clairs, et,
-craignant de l'avoir vexé, lui sourit. Jean-Paul considéra la bouche
-lasse, aux coins un peu tombants, les trop minces épaules, les cheveux
-fauves et lourds et le désir lui vint de poser son front, comme il
-l'avait fait un soir, sur cette robe sombre...
-
---Pourquoi ai-je trop lu, Marthe?
-
---Parce que cela te rend malheureux, mon petit cousin ... toutes tes
-mélancolies, tes complications, à quoi je ne comprends rien, je sais où
-tu les prends, va...
-
---N'essaie pas de comprendre...
-
---Oh! je sais bien que tu es plus instruit que moi, plus intelligent.
-Il me semble pourtant que tu es dupe de tes lectures, tu crois trop que
-c'est arrivé...
-
---Tu es sotte...
-
---Je ne suis pas une intellectuelle, c'est sûr ... cela m'amuse de
-lire, cependant... Mais lorsque c'est fini, je n'y pense plus. Je ne
-mêle pas cela à ma vie. Zette, une petite cousine qui a douze ans, me
-demande toujours des livres de Zénaïde Fleuriot, des livres qui font
-pleurer, «parce que j'aime pleurer», me dit-elle. Seulement ensuite,
-elle essuie ses yeux et joue à la poupée. C'est ce qu'il faut faire...
-
-Jean-Paul se leva...
-
---Tu ne me comprendras jamais, murmura-t-il.
-
-Elle le regarda, les yeux brouillés, les deux mains croisées sur la
-robe sombre, et ils parlèrent de choses indifférentes: son père était
-sorti, elle devait aller en matinée, à la Comédie-Française...
-
-
-IV
-
-Jean-Paul entra dans la chapelle des Carmes. La messe de huit heures
-était dite, et les personnes qui avaient communié demeuraient
-prosternées dans l'ombre. Jean-Paul savait que Marthe venait souvent
-à cette messe et il ne s'avoua pas que c'était elle qu'il y venait
-chercher.
-
-Mais ne la voyant pas d'abord, il se sentit triste et, agenouillé, la
-front dans les mains, il murmurait:
-
---Mon Dieu, vous savez bien que je ne l'aime pas... Jamais le désir ne
-m'a effleuré de vivre avec elle toujours; jamais je n'ai été ému de
-poser sur son front mes lèvres.
-
-A ce moment, il la vit qui s'avançait, grave, un peu pâle, le regard
-encore lointain, à peine réveillée de l'extase. Il la rejoignit à la
-porte.
-
---Papa m'a donné rendez-vous au Luxembourg, lui dit-elle, viens avec
-moi.
-
-Ils entrèrent dans le jardin déjà feuillu, où des oiseaux et des
-enfants poussaient des cris. Des cerceaux s'égarèrent dans leurs
-jambes. Ils se taisaient, elle grave toujours, lui ému un peu et
-curieux de son émotion. Il regarda Marthe encore: elle n'éveillait en
-lui aucun désir. Le simple chapeau de paille faisait sur son visage
-une ombre mouvante. Elle acheta le petit pain habituel à une vieille
-marchande qui l'entretint un instant de ses rhumatismes.
-
---Tiens mon missel, dit-elle à Jean-Paul, et lentement elle se mit à
-manger, par menus morceaux,
-
---Pourquoi me regardes-tu, Jean-Paul?
-
---Je ne sais... J'aime cette robe simple, j'aime «ton air d'être
-ailleurs» de jeune fille qui va aux messes matinales et que le jeûne
-pâlit...
-
---Casse-cou! Littérature! Mon petit cousin...
-
---C'est vrai, Marthe, il n'y a en moi que de la littérature...
-
-Et Jean-Paul dit, à mi-voix, pour lui-même: «Qui m'en délivrera?»
-
-Alors il sourit, ayant conscience d'être ridicule et de son romantisme
-désuet. Un vers de Jammes vint à ses lèvres:
-
- Le jeune homme des temps anciens que je suis...
-
---Voilà papa, dit Marthe.
-
-M. Jules Balzon s'avançait, traînant les pieds, menu dans sa lourde
-pelisse, soigneusement boutonnée malgré la tiédeur de ce nouveau
-printemps. Il souriait aux deux jeunes gens et mille plis fripaient sa
-figure couperosée.
-
---Mes petits enfants, vous m'accompagnez jusqu'à la maison?
-
---Tu ne veux pas te promener, père?
-
---Non, j'ai des copies à corriger. Jean-Paul, sais-tu qu'un de mes
-élèves, dans toutes ses dissertations, et quel que soit le sujet,
-s'amuse à citer de ton Barrès? Il a quinze ans! Comme c'est humiliant
-pour moi, qui n'y ai jamais rien compris!
-
---Oh! mon oncle, vous voulez rire...
-
---Non, non. J'ai lu _le Jardin de Bérénice_; l'auteur explique ce qu'il
-veut dire dans des avant-propos, des notes et des préfaces, mais je ne
-comprends pas quand même...
-
-Jean-Paul se garda bien de défendre le maître qu'il aimait. Son vieux
-cousin n'avait jamais eu de goût que pour les ouvrages d'un renanisme
-facile. Il lui importait peu que la substance en fût médiocre: l'œuvre
-d'Anatole France le contentait parfaitement. Et Jean-Paul s'exaspéra
-souvent de l'entendre disserter à la manière de l'insupportable
-Bergeret.
-
-Pour changer de conversation, le jeune homme questionna M. Balzon sur
-Lucile de Chateaubriand. Depuis des années, le professeur s'occupait
-amoureusement d'un travail où revivait la mystérieuse et triste jeune
-fille.
-
-Mais Marthe, dont l'esprit était ailleurs, demanda soudain:
-
---Jean-Paul, iras-tu demain goûter chez Mme des Onges?
-
-Il sentit dans la voix un peu basse et voilée de Marthe une anxiété qui
-l'amusa.
-
---Je ne sais, j'y meurs d'ennui...
-
-Elle insista:
-
---Il faut venir, Jean-Paul, on m'a présenté hier, chez les
-Burand-Martin, un garçon bizarre, mal habillé, que sa mère oblige
-à traîner dans les salons. Il t'a connu au collège et s'appelle,
-je crois, Vincent Hiéron... C'est une occasion de le revoir... Te
-souviens-tu de lui?
-
---Je me souviens ... murmura Jean-Paul.
-
-Il allait revoir Vincent. Il y eut dans son cœur un tumulte de joie.
-
-A cet ami, sous les platanes du collège, il avait confié ses premières
-mélancolies. Jean-Paul évoqua, dans un visage creusé, des yeux d'ardeur
-et de passion. Quelle âme fiévreuse habitait ce corps trop frêle!
-Plus tard, Vincent avait semblé fuir Jean-Paul dont le dilettantisme
-l'exaspérait. Il serait mort de ne pas croire. Un frénétique besoin
-d'affirmer le possédait.
-
-Jean-Paul le savait engagé dans une entreprise de démocratie chrétienne
-dont il ne connaissait presque rien. Le dimanche, sur le péristyle de
-Saint-François-Xavier, il avait remarqué cependant des jeunes gens
-pâles et doux, cravatés d'une lavallière noire, de classe indécise, et
-qui offraient poliment une feuille hebdomadaire: _Amour et Foi_.
-
-«Il veut me revoir!» pensa le jeune homme. Et soudain, il sentit en lui
-la joie de sa vingtième année.
-
-Il s'arrêta devant le vieil hôtel que les Balzon habitaient rue
-Garancière.
-
---Jean-Paul, dit le professeur, n'oublie pas que nous comptons sur toi
-pour les vacances de Pâques.
-
-Et comme il prenait congé, la jeune fille répéta:
-
---Nous comptons sur toi...
-
-
-Jean-Paul traversa la place Saint-Sulpice où jouaient les enfants du
-catéchisme. Un corbillard de pauvre, contre le trottoir, attendait.
-Des écoliers riaient et se bousculaient autour du kiosque à journaux.
-Jean-Paul songeait à ce vieux domaine de Castelnau, dans la lande,
-qu'une lieue séparait de celui de son père et où il fut un petit garçon
-trop nerveux. Marthe se cachait derrière les arbres, s'amusait à lui
-faire peur, puis l'embrassait avec emportement...
-
-Il revit l'obscure maison de campagne, aux murs énormes, si fraîche
-dans les lourds étés, il évoqua le fruitier, sa bonne odeur de placard
-et de coing où il goûtait avec Marthe à quatre heures et essuyait à
-son tablier des doigts gluants de confiture, le grand salon, dont une
-poutre transversale soutenait le plafond, la Cérès de la pendule, les
-petits «poufs» second empire, recouverts de soie noire et piqués de
-boutons jaunes, l'album à photographies, où des messieurs et des dames
-souriaient qu'on ne connaissait plus--les hautes lampes à huile... Et
-il évoqua aussi le parc, l'allée herbeuse où, enfants, ils s'arrêtaient
-«pour écouter le silence», disait Marthe... Alors le vent faisait un
-bruit monotone et doux dans les pins ondulants...
-
-«O mon enfance, se disait Jean-Paul, c'est vers vous toujours que je
-reviens--c'est vous que je veux retrouver dans la maison de campagne
-trop grande. Il y avait des chambres qu'on n'ouvrait jamais et, sur
-les cheminées, des coquillages rapportés de voyage par des personnes
-mortes. Je me souviens que Marthe les appuyait contre mon oreille et me
-disait: «Entends le bruit de la mer...»
-
-L'ascenseur s'arrêtait à son étage.
-
-Jean-Paul travailla jusqu'à l'heure où, devant sa fenêtre ouverte
-au tiède crépuscule, il regarda le jour mourir et les souvenirs
-s'éveiller. Il songeait: que m'est-il arrivé d'heureux aujourd'hui?
-Alors il sourit, à cause de Vincent Hiéron qu'il devait voir le
-lendemain et évoqua la cour du collège où son ami était déjà un enfant
-pâle et tourmenté qu'on punissait parce qu'il ne jouait pas.
-
-
-V
-
-Des messieurs en redingote, mornes et résignés, encombraient les
-passages, et vainement la maîtresse de la maison les suppliait de
-s'asseoir: héroïquement, ils voulaient rester debout, cependant que,
-devant la cheminée, des poètes se succédaient, il y en avait de très
-vieux, qui, malgré la couperose de leurs joues et leur ventre ridicule,
-clamaient passionnément des vers d'amour. Jean-Paul éprouvait à leur
-endroit quelque pitié. Mais les jeunes, avec leurs faces amères et
-défiantes, l'exaspéraient--ceux surtout qui portaient des cheveux longs
-et des cravates à triple tour, ceux qui écrivaient eux-mêmes leurs
-noms sur les carnets des journaliste?... De toute cette littérature,
-une impression de médiocrité, de pauvreté se dégageait, dont chacun,
-semblait-il, avait conscience: quand le poète regagnait sa place,
-serrant des mains, opposant un sourire d'ineffable satisfaction
-aux _très bien, très bien_ des confrères, un silence terrible
-s'établissait... On parlait bas ... les plus bornés éprouvaient un
-malaise qu'ils ne s'expliquaient pas; les gens ironiques entourés
-de poètes, ou de parents et d'amis de poètes, ne savaient que faire
-de leur ironie; les violents se mouraient d'indignation rentrée--et
-les dilettantes, pour qui la bêtise humaine constitue un spectacle
-plaisant, demeuraient, eux aussi, atterrés devant cet excès de ridicule.
-
-Dans la cohue, Jean-Paul essayait vainement de reconnaître Vincent
-Hiéron. Excédé, il se réfugia au petit salon, jusqu'où n'arrivaient pas
-les clameurs des poètes...
-
-Une seule lampe y mettait son âme recueillie. On sentait que les
-maîtres de maison devaient passer là leur soirée: les fauteuils étaient
-affaissés, une boîte à ouvrage accrochait de la lumière... Jean-Paul,
-un peu gêné de violer cette intimité, fut sensible à tant de bonne paix
-et de recueillement. Il demanda pardon à ces choses qui lui étaient
-étrangères, mais qui avaient l'air si doux, et s'assit. On n'avait
-pas fermé les contrevents de la porte-fenêtre. L'arbre du jardin se
-détachait sur un morceau de ciel encore pâle.
-
-Un couple entra. Jean-Paul, dont la vue était basse, devina seulement
-la présence de Marthe. Il ne voyait que sa silhouette, ses cheveux
-fauves et lumineux, sa poitrine irréelle ... et comme toujours, il la
-jugea peu désirable. Elle se retourna:
-
---Jean-Paul, tu es là?... Faut-il, monsieur, dit-elle en souriant au
-jeune homme qui raccompagnait, que je vous présente un ancien ami?
-
-Le jeune homme entra dans le rayonnement de la lampe. Et Jean-Paul
-murmura le nom de son ami d'enfance:
-
---Vincent...
-
-
-Comme il avait peu changé! Jean-Paul reconnut l'orgueil douloureux
-de ce visage et tout ce corps chétif secoué par une âme violente,
-insatisfaite... Il se rappela les prétentions exaspérées du collégien,
-ses mépris sifflants. Le regard seul était plus calme; on y voyait la
-paix de ceux qui vivent face à face avec leur Dieu.
-
-Jean Paul répétait:
-
---Te voilà ... c'est toi...
-
---Je t'avais reconnu déjà en entrant dans le salon, Jean-Paul. Et
-d'abord, sois assuré que je ne suis au milieu de ces imbéciles que pour
-obéir à ma mère. Mais j'aurai vingt et un ans dans un mois. Je serai
-délivré!
-
---Pourquoi, Vincent, n'es-tu pas venu vers moi, puisque tu m'as reconnu?
-
-... A ce moment, Jean-Paul regarda Marthe. Elle comprit et s'éloigna,
-triste--se sentant si peu de chose aux yeux du bien-aimé, dès qu'un ami
-ou même un simple camarade était là.
-
---Je me suis au contraire dissimulé, pour te mieux observer, disait
-Vincent.
-
-Il considéra un instant Jean-Paul, et ajouta:
-
---Ah! oui, tu es resté le même ... il m'a suffi de te voir aller et
-venir dans ce salon, de groupe en groupe, comme jadis en récréation ...
-il m'a suffi de voir ta démarche hésitante et ta solitude, et quand on
-lisait certaines inepties, j'ai bien reconnu la façon dont s'abaissent
-les coins de ta bouche...
-
-Ils revinrent ensemble. Jean-Paul parlait, parlait, cédant au besoin de
-livrer son âme à l'ami retrouvé. Il disait sa tristesse incurable, sa
-débile volonté, combien la vie lui apparaissait médiocre...
-
---Tu me disais les mêmes choses au collège, Jean-Paul, et tu me les
-rediras jusqu'à l'heure où tu sauras ce que veut dire _se renoncer_.
-
---Je ne le peux pas. Je ne m'appartiens plus ... déjà au collège, tu me
-jugeais «livresque», je me souviens.
-
---L'amour des livres, Jean-Paul, c'est encore l'amour de toi-même, car
-tu ne lis que ceux où tu te retrouves. Mais l'homme n'est à lui-même
-qu'un bien petit dieu. Tu ne vis pas, parce que tu es ton prisonnier.
-Il faut se renoncer pour vivre...
-
-Il avait ce ton de prédicant qu'affectent les jeunes hommes inquiets de
-problèmes sociaux et religieux.
-
---Je ne peux pas ... je ne peux pas...
-
---J'ai prié pour toi, Jean-Paul, même quand tu me croyais loin... Je
-prierai jusqu'à l'heure où tu seras enfin délivré de toi-même ... où tu
-te seras donné à Dieu et à Dieu dans les hommes.
-
-Jean-Paul ne sourit pas d'une telle éloquence, car il avait, au
-collège, entendu cette même voix. Le désir lui vint d'être seul pour
-pleurer.
-
-Ils se turent, séparés à chaque instant par l'ignoble cohue du
-boulevard Saint-Michel.--Ah! comme Jean-Paul les exécrait ces faces
-d'étudiants exténués, couvertes souvent de boutons, fendues par des
-rires.
-
-Les deux jeunes gens s'arrêtèrent devant la maison où Vincent habitait,
-rue des Écoles.
-
---Connais-tu l'union _Amour et Foi_, Jean-Paul? demanda brusquement
-Vincent.
-
---Oui, de nom. J'ai vu souvent des affiches rouges ... et j'ai même
-assisté à une conférence de Jérôme Servet qui la dirige, n'est-ce pas?
-
---C'est cela. D'ailleurs nous en parlerons.
-
-Ils fixèrent un rendez-vous pour le lendemain.
-
-Les enfants quittaient le Luxembourg où des couples s'attardaient
-encore. Jean-Paul demeura seul dans le jour mourant. Comme l'âme de son
-ami était loin de la sienne!
-
-«Il ne revient vers moi que pour me sauver, se dit-il. Ah! que
-m'importe d'être sauvé par lui, si j'en veux être aimé...? Et puis
-mon cœur est las de ces conversions que suit l'inévitable reniement.
-Après une crise religieuse, j'eus le sentiment toujours que dans ces
-colloques passionnés de mon âme avec Dieu, relus aux heures de dégoût,
-je fis moi-même tous les frais: les demandes et les réponses n'y sont
-que de moi. Mais trop faible est ma pauvre voix pour tenir longtemps
-les deux rôles...»
-
-Jean-Paul songea qu'il s'était livré sans arrière-pensée à l'ami
-presque toujours silencieux...
-
-«Comme il m'observait!» se dit-il.
-
-Un autobus monstrueux remplit à ce moment la rue des Saint-Pères d'un
-fracas de ferrailles. Jean-Paul ferma les yeux.
-
-
-VI
-
-Vincent Hiéron, le regard perdu, suivait la rue Barbet-de-Jouy. Des
-serviteurs, graves et bien nourris, s'employaient à faire luire le
-cuivre des sonnettes. Deux dames vêtues de noir, un lourd missel dans
-la main, gardaient encore sur leur visage poli et blanc un reflet
-de joie et d'extase mystique--et souriaient, songeant peut-être au
-chocolat et au pain grillé qu'on mange plus tard, avec plus d'appétit,
-les matins de communion... Un coupé profond et bas attendait devant
-une porte cochère et le jeune valet de pied, encore congestionné par
-le sommeil, les lèvres luisantes d'un déjeuner à la fourchette, eut un
-regard de mépris pour Vincent, dont le pardessus fatigué et la cravate
-lavallière, sans doute, ne lui agréaient point...
-
-Mais Vincent était insensible à cette atmosphère de luxe paisible,
-catholique et fermé. Rue de Babylone, il franchit le seuil d'une maison
-neuve, surchargée de motifs ornementaux selon le goût des entrepreneurs
-modernes. Sur le balcon, au premier, on lisait en lettres énormes:
-_Amour et Foi_. Des jeunes gens entraient et sortaient avec des airs
-affairés de fourmis. Vincent Hiéron traversa le vestibule tapissé
-d'affiches rouges et de proclamations. Des adolescents lui prirent
-la main au passage. Quelques-uns l'appelèrent par son petit nom. Ils
-mirent dans ce «Vincent» une tendresse à la fois respectueuse et
-familière.
-
-Mais il les salua d'un geste bref et s'engagea dans l'escalier. Sur
-le premier palier, il souleva une portière. La pièce était basse et
-sans fenêtre. Un poing de bronze, qui semblait jaillir du mur, tenait
-un flambeau d'où tombait la lumière électrique. Contre la tapisserie
-de soie feuille-morte, le masque de Pascal se détachait au-dessous
-d'un étroit christ janséniste. Vincent souleva encore une portière et
-pénétra dans le bureau où Jérôme l'attendait.
-
-
-Il était seul, debout, le front collé contre la vitre, les poings
-enfoncés dans les poches d'un veston déformé et taché. Ceux qui
-l'aimaient ne voyaient pas sa cravate mal nouée, ses cheveux en
-désordre, cette bouche commune dans la face lourde, le cou énorme, les
-joues flasques et toujours mal rasées; ils ne voyaient que ses yeux
-admirables, un regard perdu, un regard qui atteignait les âmes et de
-belles mains longues et fines qui, dans un geste habituel, allaient
-sans cesse vers les mains de l'homme à conquérir, et, crispées, les
-retenaient d'une étreinte impérieuse... Il se retourna et sourit.
-
---Tu viens, mon Vincent, au moment où je suis triste, où je désirais ta
-présence.
-
-Vincent rougit de plaisir ... il était de ceux que cette voix émouvait
-chaque jour comme une joie nouvelle...
-
---Vraiment, je ne te gêne pas? Tu ne travaillais pas?
-
---Non, mon petit, je suis las... Si tu savais...
-
-Il s'assit devant son bureau, les bras pendants...
-
---Mauvaises nouvelles de Rome?
-
---Plutôt ... une lettre ambiguë, comme ils savent en écrire là-bas,
-des louanges mesurées, des réticences, des menaces déguisées sous
-une bénédiction. Mais je sais que Mgr Bonaud, qui interdit à ses
-séminaristes et à ses prêtres de suivre nos congrès et de lire nos
-journaux, a été approuvé. Son exemple sera suivi. Plusieurs élèves du
-grand séminaire m'ont écrit des lettres désespérées...
-
---C'est là ta revanche, Jérôme. L'évêque leur impose une discipline
-extérieure, mais qu'importe, si leurs âmes lui échappent, si elles te
-sont à jamais passionnément soumises?
-
-Jérôme sourit.
-
---Tu dis là des choses terribles, mon petit Vincent.
-
---Ah! Jérôme, oublions toutes ces politiques, toutes ces odieuses
-roueries. C'était si beau autrefois, quand le monde nous ignorait,
-cette vie d'enthousiasme et de ferveur. On allait, tu te souviens,
-dans des banlieues... On entrait chez des marchands de vin. Il y avait
-une conférence dans l'arrière-boutique. Tu parlais; on t'interrompait
-d'abord avec des farces ignobles, de gros rires. Peu à peu ces pauvres
-âmes s'éveillaient; une gravité inconnue apparaissait au fond des
-regards et tu pouvais alors parler du Christ.
-
---Je me souviens... Je me souviens.
-
---Ah! Jérôme, ces retours dans la nuit, l'hiver, un masque de pluie sur
-la figure ou dans les tièdes printemps, les yeux au ciel qui charriait
-des astres entre les bords rapprochés des toits...
-
---Je me souviens, Vincent.
-
---Et Montmartre, Montmartre ... tu te les rappelles les montées
-silencieuses vers la basilique, le soir? Des femmes et de jeunes
-hommes passaient en chantant des refrains. Les vitres des cabarets
-s'embrasaient. Les ailes illuminées du Moulin Rouge tournoyaient
-au-dessus de toutes ces ignominies... Nous entrions dans la basilique.
-Et la veillée commençait, exténuante et délicieuse. D'heure en heure,
-nous allions à la sacristie nous reposer. Tu nous lisais _le Mystère
-de Jésus_... Quelle foi nous avions dans notre cause! Comme notre âme
-était ardente en nous! Je croyais bien, à cette heure-là, que nous
-allions rendre la France à Jésus-Christ...
-
-Jérôme, d'un geste, protesta.
-
---Mais mon petit, rien n'est changé, rien...
-
---Tout est changé, Jérôme; nous sommes une puissance, nous avons des
-journaux au service d'un programme politique. Nos chefs spirituels nous
-suspectent. Nos amis de la première heure nous abandonnent...
-
---Ils nous trahissent.
-
---Ils ne nous comprennent plus.
-
-Nous ne leur parlons plus la même langue.
-
-Vincent s'interrompit, stupéfait de son audace.
-
---Ah lassez, mon petit, cria le maître impérieux et cassant, ou je
-croirais que tu veux les rejoindre.
-
---Moi, t'abandonner, Jérôme, y penses-tu? Ne sais-tu pas que je suis à
-toi et à jamais?
-
-Le maître lui prit les mains et le regarda fixement.
-
---Oui, je sais que tu es un fidèle et que je peux m'appuyer sur toi...
-
-Brusquement il changea de conversation:
-
---Et ce Jean-Paul Johanet, cet ami qu'on pourrait utiliser au journal,
-tu l'as vu?
-
---Oui, il sera dune conquête facile; saturé de littérature, il
-analyse solitairement, au long des après-midi, sa petite âme vaine et
-compliquée.
-
---C'est l'heure où il faut prendre les âmes, observa Jérôme. Elles ne
-résistent plus, on les tient.
-
---Mais il faut agir avec prudence, dit Vincent. Jean-Paul résistera,
-ayant quelque personnalité.
-
-Le maître parut soucieux.
-
---Tant pis: je veux autour de moi des tempéraments qui me servent, non
-des personnalités qui me résistent... A bientôt, mon vieux. Si tu vois
-quelqu'un à ma porte, dis-lui que je ne reçois plus.
-
-Vincent prit congé. Sous le masque de Pascal, un adolescent attendait.
-
---Jérôme est fatigué et ne peut recevoir, dit Vincent, très doucement.
-
-Une douleur passa dans les yeux meurtris du jeune homme. Il avait
-goûté la joie d'être pendant quelques jours le disciple préféré... Il
-s'effaça devant Vincent, le front dur, sans même saluer.
-
-«Ah! pauvre petit! songeait Vincent dans l'escalier, pourquoi m'en
-vouloir? Ne serai-je pas un jour comme toi?... Mais il y a quelqu'un
-qui est plus grand que cet homme, et pour qui je me suis moins sacrifié
-et Celui-là m'aimera éternellement.»
-
-Alors Vincent, élevant son esprit vers le seul maître qui ne déçoive
-pas, dans la rue bruyante et claire, au milieu de la cohue, murmurait:
-«Il pensait à moi dans son agonie; Il a versé telle goutte de sang,
-pour moi...»
-
-Jérôme pourtant, quand il fut seul, baissa les stores, se mit à
-genoux sur le tapis et, la tête dans ses mains, pria. Les souvenirs
-s'éveillaient en lui, évoqués par Vincent. Il eut peur: comme les temps
-lui semblaient loin, où il allait, suivi de quelques adolescents, à la
-recherche du Royaume de Dieu et de sa justice!...
-
-Aujourd'hui, de tous côtés, il subit des attaques. Et les pires
-injures, les plus basses calomnies lui viennent de chrétiens baptisés
-comme lui et professant la même foi; les hommes l'ont abandonné. Ils le
-laissent seul en face de son idéal, entouré seulement d'une jeunesse
-trop passionnée, de qui les adorations lui sont des causes d'orgueil...
-
-Il se mit donc à genoux et pria. Dès le collège, Jérôme s'était dégagé
-de toutes les formules. Il parlait à Dieu comme un ami parle à son ami.
-Mais il avait trop de lecture et offrait souvent au Père Céleste, en
-guise d'oraison, des réminiscences d'Ibsen et de Tolstoï. Souvent même,
-au milieu d'une prière, il se sentait bouleversé par un cri qui lui
-montait aux lèvres; il le notait alors, et ce cri répété à la fin d'une
-conférence, avec le frémissement de voix voulu, touchait une âme...
-
---Est-il vrai, Père, que je ne cherche plus votre Royaume? Est-ce
-uniquement pour ma gloire que je fais rêver, s'exalter, souffrir tant
-de jeunes cœurs?
-
-Le mépris qu'il sentit en lui à l'endroit des honneurs humains le
-rassura.
-
---Comme au premier jour, Seigneur, murmura-t-il, votre présence en moi
-me remplit d'un amour assez grand pour transformer le monde, susciter
-_dès ici-bas_ le Royaume de justice, afin que votre volonté soit faite
-_sur la terre_, comme au ciel.
-
-C'est la bonne nouvelle que je veux annoncer à cette foule dont Vous
-eûtes pitié et à qui des méchants ont fait croire que votre Évangile,
-votre Église condamnent leurs espoirs d'une cité plus juste et plus
-fraternelle...
-
-Travailler pour moi? Père, vous savez que je n'ai rien désiré au monde
-que l'amour. Mais depuis longtemps je me résigne à être de ceux que
-Vous avez exilés de l'amour humain. Ces pauvres petits qui m'aiment ne
-me sont rien, rien que des âmes à jeter dans le courant qui mène à Vous.
-
-Il se releva, considéra les photographies qui couvraient les murs et
-reconnut quelques-uns de ces regards, de ces sourires. Tel jeune homme
-l'avait accompagné un soir, sur la route baignée de lune, après une
-conférence dans cette petite ville dont Jérôme a oublié le nom. Ils
-revinrent lentement, à pied, vers la maison de campagne où on lui avait
-préparé une chambre.
-
-Le jeune homme--de qui l'adolescence avait été solitaire dans l'étroite
-sous-préfecture--tremblait de joie en présence de cette grande âme
-venue de si loin, pour lui porter les paroles qui font vivre. Jérôme
-se souvient de la conférence: une bataille où il avait dompté, rendu
-silencieuse la foule grondante... Mais pourquoi se rappelle-t-il le
-retour dans la campagne endormie? Une lumière surnaturelle élargissait
-les labours, à l'infini. Une métairie, où le chien de garde aboya,
-semblait dormir au ras de terre, serrant autour d'elle les étables et
-le jardin...
-
-Jérôme s'appuyait sur ce petit inconnu que l'émotion d'une telle
-«marche à l'étoile» élevait au-dessus de lui-même. Sa présence alors
-suffisait à remplir le cœur du Maître... Que ne peut-on voir, à
-certaines heures, dans le plus humble regard? Tel être stupide et morne
-fut sublime une fois dans sa vie: le soir où Jérôme lui parla...
-
-Beaucoup d'autres avaient écrit sur leur photographie: _A Jérôme--A mon
-unique ami--A celui qui m'a révélé la vérité_.--Pauvres visages dont le
-sourire n'éveillait aucun souvenir dans son cœur!
-
-Jérôme Servet sentit en lui cette exaltation d'où peut naître un
-chef-d'œuvre. Il sonna. Le secrétaire parut. Jérôme commença de dicter.
-
-
-VII
-
-Dans les allées du Luxembourg, les bonnes réunissent pour le départ
-les pelles, les seaux, les cordes à sauter. Autour du bassin, sur les
-terrasses, des petits garçons et des petites filles se poursuivent
-encore avec des cris d'oiseaux.
-
-Jean-Paul va doucement, cherchant les allées solitaires. Il se forge
-un idéal de vie grave et sérieuse, une vie toute pleine de religion et
-d'inquiétudes d'ordre social. Une chanson accompagne, en sourdine, sa
-rêverie; quoiqu'elle chante dans son cœur, il l'entend distincte et
-comme éparse dans l'air. C'est la chanson du pauvre Verlaine assagi:
-
- Elle dit la voix reconnue
- Que la bonté c'est notre vie,
- Que de la haine et de l'envie
- Rien ne reste, la mort venue...
-
-Il hâte un peu le pas... L'heure est proche, où Vincent viendra,
-comme chaque soir, lui parler de la Cause. Aux brusques menaces, aux
-supplications de son ami, il trouve une volupté singulière. Déjà un
-espoir se lève et rayonne sur son cœur dévasté: abandonner tous les
-orgueils, toutes les inquiétudes, toutes les complications de la
-vie--être fervent aux messes du matin, pendant la semaine--communier
-passionnément au milieu des plus humbles femmes--puis se joindre à
-d'autres jeunes gens austères et purs, vivre dans leur atmosphère de
-piété, d'amitié grave, d'apostolat discret ... tels sont les vœux que
-Jean-Paul découvre en lui...
-
-Une prière s'exhale de son âme pacifiée. Il quitte le jardin et, dans
-la douceur de la nuit commençante, entre à Saint-Sulpice. La chapelle
-de la Vierge est presque déserte: à peine quelques ombres qui sont des
-tristesses, des pauvretés, d'humbles misères agenouillées. Jean-Paul
-unit tendrement sa peine à toutes ces peines inconnues. Il dit:
-
---Mon Dieu qui m'avez donné la grâce de comprendre vos soirs et de
-pleurer devant leur mystère, vous savez de quels rêves je les ai
-peuplés. Vous Vous êtes plu, cependant, à ne jamais troubler ma vie.
-Vous m'avez ménagé, dans une chambre paisible, en la compagnie des
-livres, une calme existence. Mon Seigneur et mon Dieu, que puis-je dire
-pour ma défense...? Je trouve cela, qu'il me sera beaucoup pardonné à
-cause que je n'ai pas beaucoup aimé: il y a entre votre Justice et moi
-toutes les larmes de mon adolescence.
-
-Dans les pires égarements, quelque chose en moi a toujours crié vers
-Vous. O mon Dieu, que ces heures me soient comptées où je Vous ai aimé
-à l'ombre des chapelles...
-
-Dans la rue, parmi la foule qui allait, lasse et joyeuse, à cause de
-la nuit proche où l'on peut aimer et dormir, l'exaltation de Jean-Paul
-s'apaisa. Il songeait à ce congrès d'_Amour et Foi_ qui avait lieu à
-Bordeaux. Il pourrait s'y arrêter quelques semaines avant d'aller finir
-à Johanet les vacances de Pâques. Conversant avec lui-même, Jean-Paul
-murmurait:
-
---Je sais que Jérôme Servet est un ingénieux conquérant d'âmes... ah!
-qu'il prenne la mienne avec ses lassitudes et ses dégoûts; qu'il les
-tue dans l'enthousiasme et dans l'amour de l'idéal inconnu... Comme
-joyeusement je sacrifierais cette liberté qui ne m'a valu encore que
-des larmes!
-
-Ne vaut-il pas mieux devenir l'esclave d'un Dieu, d'un maître, d'une
-doctrine que demeurer l'enfant libre, mais solitaire et las, et qui, à
-certaines heures, voudrait bien mourir...? Vincent me dit qu'à l'union
-_Amour et Foi_ je trouverais des frères humbles et bons. Ils sauraient
-me faire partager les espoirs dont ils vivent.
-
-Ainsi, docilement, le jeune homme baisse la tête pour recevoir le
-joug. Mais l'idéal vers quoi il marche lui demeure inconnu; il va en
-quelque sorte à reculons, les yeux levés sur les vieux dégoûts, sur les
-écœurements quotidiens. Il court à ce qui est peut-être la vérité, non
-parce que c'est la Vérité mais pour se libérer des mornes tristesses
-qui le tuent...
-
-
-VIII
-
-Quelques heures plus tard, Jean-Paul s'habille pour le bal. Vincent,
-dans un fauteuil, le supplie d'assister au congrès d'_Amour et Foi_.
-Mais Jean-Paul, décidé à se laisser convaincre, s'amuse d'abord à dire
-non...
-
---J'ai si peu de foi, Vincent, et je n'ai pas d'amour. Je ne crois
-guère qu'à la vanité de l'effort et de ce que tu appelles l'action
-sociale...
-
-Vincent se lève, exaspéré.
-
---Nous ne sommes pas des isolés, mon pauvre ami. La plus humble de nos
-actions ne saurait être indifférente au tout...
-
---Mais la plus importante ne se répercute que si près de nous! répond
-Jean-Paul. Dieu lui-même--s'il est vrai qu'il se fit homme--n'a pu
-révéler sa vérité qu'à quelques millions d'âmes et la foule immense des
-vivants ne l'a pas connu...
-
---Il s'est révélé dans tous les cœurs; à la révélation intérieure aucun
-homme n'a échappé...
-
---Avec cette belle discussion, mon cher, je vais arriver chez les des
-Onge au moment du cotillon.
-
---On s'en va. Mais je compte sur toi dimanche, à la réunion publique
-du congrès de Bordeaux ... puisque tu dois traverser cette ville pour
-aller à Johanet. Pars trois semaines plus tôt, c'est très simple.
-
---Et mon travail?
-
---Emporte des livres.
-
---Je réfléchirai.
-
-Jean-Paul, maintenant, est seul et se préoccupe de sa toilette. La
-chambre est très éclairée. Au pied du lit, les escarpins mettent deux
-étincelles. La chemise au plastron glacé est luisante sur un fauteuil.
-
-Dans la voiture, Jean-Paul, gêné par ses gants blancs, songe avec
-terreur qu'il n'a pas préparé la monnaie pour le cocher. Il fouille sa
-bourse sous le regard inquiet de l'homme.
-
---Une pièce de 0 fr. 50, peut-être de 10 francs roule dans le
-ruisseau...
-
-
-Le dos appuyé contre une porte, Jean-Paul regarde tournoyer les petits
-nuages de tulle sur quoi se penchent, solennelles et bêtes, les figures
-toutes figées dans le même sourire.
-
---Tu ne danses pas, Jean-Paul?
-
-Marthe est devant lui, souriante et frêle. Un mince tissu bleu pastel
-la moule et se rétrécit dans le bas, au point qu'on se demande comment
-elle va danser. Elle semble à Jean-Paul une très fine petite fille en
-chemise de nuit. Et cependant qu'ils échangent des mots insignifiants,
-le jeune homme songe qu'il n'aurait qu'à vouloir pour posséder
-légitimement dans un grand lit ces formes ébauchées. Ils causent. Un
-peu de valenciennes paraît dans l'entre-bâillement du corsage. Mais ce
-qui séduit Jean-Paul c'est, derrière l'oreille, l'arc délicieux que
-dessinent les cheveux.
-
---Marthe, je vais te quitter...
-
---Tu pars?
-
-Le visage de la jeune fille s'empourpra.
-
---Je vais à Bordeaux avec Vincent. De là, je te rejoindrai dans un mois
-à la campagne.
-
---Je vois, dit Marthe rassurée, que M. Hiéron te fait du bien...
-
-Jean-Paul protesta:
-
---Je ne suis pas encore de l'union _Amour et Foi_...
-
---Oh! l'amour et toi...--et elle eut un pauvre sourire.
-
---Que veux-tu dire, Marthe?--interrogea-t-il, l'air crispé.
-
-Mais soudain les yeux pâles de Marthe se troublèrent; elle regarda le
-lustre, pour empêcher ses larmes de couler. Elle passa et repassa sur
-son visage une touffe de roses.
-
-Jean-Paul se sentit triste infiniment, au bord de cette petite âme
-douce qui l'aimait et comme un boston préludait, il saisit la taille de
-la jeune fille et tourbillonna sans penser à rien...
-
-
-IX
-
-Huit jours après, dans une chambre de l'Hôtel de France, à Bordeaux,
-Jean-Paul, à la fenêtre, évoque ces heures de délicieux énervement. Il
-s'est livré lui-même à la folle émotion des réunions publiques, il a
-crié, il a tressailli quand les sauvages couplets de _l'Internationale_
-ont fait, comme un vent de tempête, se baisser les têtes craintives et
-s'arrondir les douillettes ecclésiastiques. Il a voulu pleurer, quand,
-à cette foule silencieuse enfin et conquise, Jérôme Servet jeta les
-mots de Miséricorde et d'Amour...
-
-Jean-Paul s'abandonnait à la volupté d'être une petite âme
-déraisonnable et fanatisée, cependant que Jérôme disait la force
-mystérieuse que le fidèle puise dans l'Eucharistie et qui rend
-possibles tous les héroïsmes et tous les martyres...
-
-Jean-Paul évoque surtout cette réunion intime, à six heures, le
-soir où, d'une voix brisée de lassitude et d'émotion, d'une voix
-spiritualisée, Jérôme leur parla.
-
-C'était dans une classe d'école libre. Tout le crépuscule entrait
-par la fenêtre avec le chant des oiseaux. Jérôme leur parla... Que
-disait-il? Jean-Paul ne sait plus. Une émotion extraordinaire le
-bouleversait. Ce fut l'éblouissement de la Vérité découverte: «Joie ...
-joie ... pleurs de joie...»
-
---Il se souvient qu'il a pleuré silencieusement dans un coin de la
-salle et que Jérôme répétait la parole de Pascal dans son _Mystère de
-Jésus_: «Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde--il ne faut pas
-dormir pendant ce temps-là...» Il se rappelle avoir tressailli quand
-Jérôme les a suppliés d'élargir leur pauvre vie, de la rendre infinie,
-en la rattachant à une cause infinie...
-
-Puis les camarades, un à un, s'en allèrent. Il ne resta plus dans la
-petite cour de récréation, où le jour mourait, où l'unique platane
-bruissait de cris d'oiseaux, que Jérôme, Vincent et Jean-Paul...
-
-Jérôme a mis ses deux mains sur les épaules du jeune homme, il l'a
-regardé dans les yeux, avec une douceur et une force infinies, et lui a
-demandé d'une tremblante voix:
-
---Tu donnes tout à la cause, tout?
-
-Alors Jean-Paul a répété, des lèvres et du cœur, ce dernier cri du
-_Mystère de Jésus_:
-
---Mon Dieu, je vous donne tout.
-
-Et Jérôme l'a serré contre sa poitrine en disant:
-
---Tu t'es donné, Jean-Paul, tu ne t'appartiens plus. Vis pour les âmes
-désormais.
-
-«Vivre pour les âmes, se donner aux âmes»: telle est la vie nouvelle
-qui s'offre à lui--route si simple et si claire dans un matin d'été, où
-s'avance en chantant le cœur des pèlerins... «Vivre pour les âmes! se
-donner aux âmes!» Jean-Paul redit encore ces mots libérateurs...
-
-«Je suis délivré, songe-t-il, et c'est vraiment _ma nuit_»; toute la
-volonté qu'il croyait morte fermente en lui et son âme est à la fois
-paisible et passionnée, comme le soir de sa première communion.
-
-On frappe à la porte. Jean-Paul s'effare de voir entrer M. Balzon et
-Marthe, en tenue de voyage.
-
---Il paraît que tu n'as pas arrêté nos chambres?
-
-Jean-Paul regarde les yeux ronds du vieux monsieur, son crâne luisant
-piqué de mille gouttelettes...
-
-Jean-Paul a oublié, il oublie toutes les commissions ... on lui avait
-pourtant recommandé vingt fois... M. Balzon, qui hait l'insécurité et
-les surprises de la vie, ne cache pas son dépit.
-
---L'hôtel est plein et nous ne partons pour la campagne que dans deux
-jours... Sais-tu comment j'appelle ton étourderie, Jean-Paul? De
-l'égoïsme, tout simplement.
-
-Le vieux monsieur va à la recherche de ses bagages et de deux chambres.
-On entend dans les couloirs sa voix aiguë.
-
---J'avais d'autres soucis que ceux-là, dit Jean-Paul à Marthe, quand
-ils furent seuls. J'ai vécu deux jours d'enthousiasme et de joie...
-
-Marthe le loue de devenir un «homme d'action».
-
---Tu me raconteras tes impressions après-demain, à Castelnau.
-
---Il n'est plus question de cela, Marthe. Je n'irai vous y rejoindre
-que dans trois semaines. Il faut que je reste à Bordeaux avec Vincent
-Hiéron. Nous allons organiser un groupe _Amour et Foi_.
-
---Tant pis ... tant pis...
-
-La jeune fille ne peut que répéter ces mots machinalement.
-
-Mais M. Balzon revient, frais, souriant: il a trouvé deux chambres,
-on y a installé les bagages... Il faut le mettre au courant. Le vieux
-monsieur se désole pour la forme et se réjouit, au fond, d'avoir sa
-fille à lui seul...
-
---Tu ne t'ennuieras pas à Bordeaux, Jean-Paul. J'y ai vécu dix ans:
-c'est une aimable ville. Les plus grandes curiosités de l'endroit
-sont les marchands de vin. Cette profession confère ici une façon de
-noblesse. On les voit de cinq à sept, sur le Cours de l'intendance et
-les Allées de Tourny, se lancer des regards de côté et faire semblant
-de ne pas se voir...
-
-Marthe, avant de se déshabiller, s'accoude à la fenêtre. Des
-flonflons d'orchestre montent d'un café voisin. C'est une tiède
-nuit, et si claire que la jeune fille voit, à l'extrémité de la rue
-Esprit-des-Lois, les vergues noires des navires... Elle pense au cœur
-inaccessible du bien-aimé... Hélas! Elle avait espéré s'en approcher
-un peu au long de ces vacances... Il faut renoncer à tout espoir. Son
-rêve est humble cependant. Elle ne veut que se dévouer, se donner tout
-entière, servir sans autre salaire que pouvoir servir encore... Elle ne
-demande pas d'être aimée: ce serait trop de joie--un excès de joie qui
-la tuerait, songe-t-elle...
-
-Marthe sent qu'elle va pleurer. Sa gorge se serre ... et soudain les
-larmes et les sanglots éclatent comme une pluie d'orage.
-
-
-X
-
-Dans une petite salle très éclairée, une assistance chuchotante et
-inattentive de jeunes gens écoutent la conférence de Jean-Paul--en
-écoliers qui n'attachent aucune importance à ce que peut dire le pion.
-Il y a là deux ou trois jeunes hommes de qui l'adolescence soignée
-trahit l'éducation congréganiste, puis des apprentis bien tenus,
-dont les mains gercées aux ongles noirs témoignent seules qu'ils ne
-fréquentent pas la faculté de droit; un garçon coiffeur aux cheveux
-luisants de tous les fonds de pots du patron, les bons ouvriers
-canalisés vers l'union _Amour et Foi_, par les patronages.
-
-«De même que le servage succéda à l'esclavage, pour être lui-même
-remplacé par le salariat moderne ... de même, camarades, nous devons
-croire que le patronat n'est pas éternel...»
-
-Jean-Paul dévide, sans presque y songer, le rouleau des vieilles
-formules démocratiques. Ses regards errent distraitement sur cet
-auditoire qui s'ennuie.
-
-Pourtant il distingue dans un coin deux yeux bruns attentifs, une
-figure terne qu'attriste la bouche lasse, un grand front déjà ridé ...
-et Jean-Paul après ce pauvre visage, remarque le torse musclé dans
-le tricot marron et il voit encore les grosses mains aux gerçures
-terreuses, des mains dont l'enfant ne sait que faire, des mains qui ne
-savent pas être inoccupées...
-
-Jean-Paul, pour réveiller son auditoire, fait, aux dépens des
-bourgeois, une plaisanterie qui lui est familière ... et voici que la
-bouche du petit ouvrier sourit, d'un sourire très jeune, qui montre
-les dents abîmées... Jean-Paul devine cette âme attentive. Il parle
-maintenant d'une voix émue et contenue, et regarde là-bas s'illuminer
-les yeux bruns, ces yeux dont jaillit comme une lumière très lointaine
-entre les paupières malades.
-
-Alors, citant les émouvantes phrases de Lacordaire et de Montalembert,
-il dit les joies pures de l'amitié et qu'il n'existe plus de barrière
-entre les apprentis et les étudiants. Il montre les âmes diverses,
-unies en une foi commune; il le dit et sans doute est-il à cet instant
-tout à fait convaincu; désormais l'auditoire s'intéresse passionnément.
-
-«Nous aurons, camarades, l'âme d'un ami pour nous consoler aux heures
-désenchantées. Nous vivrons des heures de joie infiniment douces que
-les autres hommes ne connaissent pas...»
-
-Celui qui parlait ainsi, n'était-ce pas ce Jean-Paul, petit bourgeois
-sensuel et sec, que choquait la moindre vulgarité et que la plus
-excusable inélégance indisposait? Pourtant au long de ces quinze jours,
-il avait souvent éprouvé un vertige devant l'abîme qu'il sentait se
-creuser entre lui et ses camarades, même ceux de sa classe qui aimaient
-le peuple autrement que par littérature, et le soir, après s'être
-exaspéré dans un cercle d'études, que de fois il s'était réfugié dans
-sa chambre, ayant en lui le désir violent de se désencanailler! Il
-revêtait alors un pyjama aux teintes fondues, et aiguisait son dégoût,
-en lisant les vers crispés de Jules Laforgue...
-
-Au fond de la salle, le petit ouvrier écoutait avidement comme s'il
-avait conscience que Jean-Paul s'émouvait pour lui seul.
-
-Ce fut en effet vers lui qu'après la conférence Jean-Paul se dirigea.
-Il s'appelait Georges Élie et travaillait dans la menuiserie. Au
-«patro» l'abbé lui avait parlé de l'union _Amour et Foi_. Alors il
-était allé à la conférence de Jérôme Servet, qui l'avait, disait-il,
-«emballé».
-
---Je l'ai trouvé épatant, épatant...
-
-On sentait l'effort douloureux que Georges Élie faisait pour réunir les
-quelques mots usuels de son vocabulaire.
-
-Jean-Paul regardait ce visage exténué cette apparence de force
-physique et pourtant d'épuisement qu'ont les pauvres corps d'enfants
-qui travaillent trop jeunes. Devant ces yeux inquiets et tristes, une
-grande pitié l'envahissait. Il oublia que ses pitiés s'usaient vite et
-lui parla d'une voix basse. Il lui parla de la «Cause», de la grande
-révolution morale que Jérôme Servet voulait accomplir dans l'âme
-prolétarienne.
-
-Il lui dit qu'ils étaient frères maintenant, que rien ne les
-séparerait, puisqu'ils communiaient dans une même foi, dans un même
-amour...
-
-Georges Élie écoutait. Une émotion ardente et douce lui donnait envie
-de pleurer.
-
---Alors, vous voulez être mon ami?
-
---Mais oui, je veux bien, dit Jean-Paul.
-
-Ah! s'il avait su tout ce que l'enfant mettait dans ce mot d'amitié!
-S'il avait su qu'il y avait là tous les besoins d'affection d'un jeune
-être brutalisé, toutes les faims d'une tendresse chaque jour refoulée!
-
-En revenant dans les rues de Bordeaux, vides à dix heures, ils
-purent causer. L'apprenti livra à Jean-Paul sa petite âme sensible
-et scrupuleuse de séminariste manqué, il lui dit son isolement à
-l'atelier--les grossières moqueries qu'il devait subir... Jean-Paul
-l'écoutait, un peu distrait, souriant parfois du savoureux accent local
-d'Élie.
-
-A la porte de l'hôtel il fallut se quitter. Jean-Paul eut un frisson de
-peur, lorsque l'enfant lui dit avec emphase:
-
---Hein? c'est entre nous à la vie, à la mort, mon vieux...
-
-Le jeune bourgeois songea un instant à détruire l'illusion de ce pauvre
-petit qu'il trouvait déjà laid et commun ... qu'il n'aimerait jamais,
-qu'il n'était pas digne d'aimer, qu'il ferait souffrir. Mais il prit
-conscience de sa vocation d'apôtre. Jérôme Servet l'avait dit: Il faut
-se donner aux âmes--aux plus obscures--aux dernières.
-
-Et conscient de son mensonge qu'il croyait héroïque, Jean-Paul lui
-répondit:
-
---Oui, mon petit, à la vie, à la mort...
-
-
-XI
-
-Vers six heures, à la sortie de l'atelier, Georges Élie s'accoutuma
-d'accompagner Jean-Paul dans ses promenades. Les premiers jours, il
-heurtait la porte timidement, et demandait avec insistance: «Je ne
-vous ennuie pas?» Mais Jean-Paul mettait tant de bonne grâce et de
-simplicité à le questionner sur sa journée, il trouvait un tel plaisir
-à éblouir cette petite âme obscure, que l'enfant montra chaque jour
-un peu plus de confiance. Il se persuada que ses visites plaisaient à
-Jean-Paul, dans le même moment où le jeune bourgeois commença d'en être
-excédé.
-
-Il est vrai que d'abord elles l'amusèrent. A l'heure où les Bordelais
-encombrent les trottoirs du Cours de l'Intendance et des Allées
-de Tourny, il jugeait plaisant de se montrer avec un apprenti en
-casquette, aux poignets rouges et aux grosses mains. Dans le crépuscule
-clair, à travers la foule des promeneurs bien habillés et lents, qui
-semblaient piétiner sur place et lui faisaient regretter la cohue
-affairée de Paris, il allait avec Georges Élie et lui répondait
-distraitement, amusé de l'effet produit.
-
-Mais après quelques jours, il sentit qu'on s'accoutumait à les voir;
-et surtout les conversations avec Georges Élie lui parurent dénuées et
-vides. Les deux jeunes gens ne pouvaient s'entretenir que de l'union
-_Amour et Foi_ et les mêmes considérations revenaient sans cesse. En
-somme, Jean-Paul ne se plaisait qu'aux discussions littéraires où l'on
-peut citer des vers de Jammes et de la comtesse de Noailles, des mots
-somptueux de Chateaubriand ou de Barrès. Il avait aussi le goût des
-images imprévues qui, à Paris, faisaient rire ses amis et que Georges
-ne comprenait pas. Et comme le jeune bourgeois excellait à peindre
-les ridicules des gens, ce lui était une souffrance de ne pouvoir
-qu'admirer, devant le jeune ouvrier, les premiers grands rôles de
-l'union _Amour et Foi_...
-
-Jean-Paul s'efforça vainement d'aimer les histoires d'atelier et de
-patronage que lui racontait son compagnon. L'enfant l'ennuyait, comme
-l'ennuyaient ses amis, même les plus intelligents, lorsqu'ils étaient
-au régiment: enfermés dans une caserne, ils prétendaient intéresser le
-monde entier à la bienveillance de leur capitaine ou à la grossièreté
-de leur sergent. Ainsi Georges Élie parlait inlassablement des humbles
-comparses de sa vie sans horizon.
-
-
-XII
-
-Jean-Paul, seul dans sa chambre d'hôtel, éprouve à lire _le Prix de la
-Vie_, d'Ollé-Laprune, un ennui terrible et qu'il ne s'avoue pas.
-
-La fenêtre est ouverte sur un ciel de juin, à cinq heures, un ciel pâle
-et comme lavé--un ciel strié par les vols des martinets.--Une odeur de
-campagne flotte sur la ville et il y a dans le vent des éclats atténués
-de fanfare.
-
-Jean-Paul est sensible à cette joie du nouvel été et un vers lui
-revient de Francis Jammes:
-
- ... Quand, aux dimanches soirs,
- La grand'ville éclatait de légères fanfares...
-
-Il cherche des yeux le livre du poète. Mais les éditions du _Mercure de
-France_ n'envahissent pas sa table comme autrefois. Des brochures les
-ont remplacées, où un abbé instruit démontre que l'inquisition et la
-Saint-Barthélemy ne sont pas imputables à l'Église.
-
-Voici un mois que Jean-Paul s'est donné tout entier _à la cause_ et les
-petits démocrates admirent sa parole diserte, sa froideur, et tout ce
-qui en lui trahit le grand bourgeois--malgré la vareuse et la cravate
-lavallière...
-
-Mais dans cette transparence de crépuscule, Jean-Paul éprouve le besoin
-d'évoquer sa vie passée. Aujourd'hui, il surveille jusqu'à ses rêves,
-pour demeurer chaste absolument--et voici que ce soir le souvenir
-l'obsède d'anciennes joies, un désir se réveille de voluptés jamais
-oubliées...
-
-Vincent Hiéron ouvrit doucement la porte.
-
---Tu ne viens pas voir les camarades, Jean-Paul?
-
-Le jeune homme ne quitta même pas son fauteuil.
-
---Non, dit-il, ce soir, je me sens fatigué. Mon âme a comme une fissure
-par où s'échappe, goutte à goutte, l'enthousiasme.
-
---Quel romantique tu fais! Mon pauvre Jean-Paul ... cela va finir avec
-le crépuscule...
-
---Quelque chose ne meurt pas, Vincent, c'est notre passé, mon passé
-dont je suis obsédé...
-
---Tu ne le regrettes pas?
-
---Qui sait? dit Jean-Paul, si je ne les regrette pas, ces après-midi
-dans les bibliothèques, le front penché sur des livres que je ne
-lisais pas ... ces rêveries au coin de mon feu, dans le gris de cinq
-heures--alors que je n'avais pas même assez de volonté pour allumer une
-lampe...
-
---Tu étais absurde, Jean-Paul...
-
---Et mes promenades sans but dans l'indifférence des rues quand
-mon imagination créait, pour m'amuser, de merveilleuses légendes?
-J'y jouais le rôle d'auteur acclamé ou de génial musicien, ou bien
-j'évoquais le profil d'une femme amoureuse et compatissante ... je me
-voyais l'attendant sur un banc, les soirs de juin. Elle venait. Je
-la regardais marcher sur l'allée à pas pressés.--Et le flou de son
-visage sous le tulle de la voilette, et ses yeux illuminés à ma vue,
-et un serrement de sa main dégantée, inondaient mon cœur d'une joie
-infinie... La vision s'effaçait ... je sentais plus douloureusement ma
-présente solitude, je rentrais chez moi et je faisais des vers...
-
---Si puérilement tristes ... dit Vincent, tu me les lisais quelquefois.
-Certains sont encore dans ma mémoire--et il murmura:
-
- Je vois dans chaque nuit, celle du bien-aimé,
- Celle qui mènera vers mon cœur étonné
- L'ami pour qui s'amasse en moi comme un automne
- D'amitiés mortes et d'amours abandonnés...
-
-Vincent et Jean-Paul restèrent silencieux, un instant, au bord du
-passé... Vincent passa la main sur son front.
-
---Ces souvenirs sont malsains, dit-il, viens-tu? Nous sommes très en
-retard.
-
---Pas ce soir, je me sens fatigué...
-
---Ah! je le connais ton mal, répondit Vincent un peu énervé et qui
-ne se pardonnait pas son émotion, ni d'avoir récité les vers de
-Jean-Paul,--c'est le mal du siècle, le mal de René! Jusqu'à quand ce
-vieux débris romantique nous va-t-il encombrer?
-
---Aussi longtemps, dit Jean-Paul rêveusement, que l'idéalisme de
-l'adolescence se heurtera à la brutalité, à la médiocrité de la vie...
-
-
-Le domestique annonça:
-
---M. Élie demande à voir Monsieur...
-
---Encore lui! murmura Jean-Paul. Dites que je suis sorti.
-
---Mais ... j'ai dit que Monsieur était là...
-
---Faites-le donc monter, s'écria Vincent Hiéron, et se tournant vers
-Jean-Paul:
-
---Quelle mouche te pique? tu vas te faire détester.
-
---Qu'importe. Il m'assomme. Je le trouve dans mon antichambre le
-matin quand je sors, le soir quand je rentre--et j'ai une lettre
-l'après-midi. Il veut s'entretenir avec moi _de la cause_, il m'accable
-de son amitié...
-
---Tu es fou, mon pauvre Jean-Paul. Oublies-tu le désintéressement de
-Jérôme et des camarades étudiants? Tu ne cherchais donc que le plaisir
-dans le commerce des âmes!
-
-«Hélas! je commence à le croire... Enfin, ce petit-là m'exaspère et
-je le lui fais sentir, mais il revient toujours comme un chien fidèle
-qu'on jette vainement à l'eau...
-
-A ce moment, Élie entra. Il tenait avec embarras un étonnant chapeau
-de feutre bossué et verdâtre... Il s'avançait, craintif, honteux,
-et il avait en effet ce regard tendre et mouillé des chiens qui se
-savent importuns--et qui reviennent pourtant... Vincent Hiéron, qui
-pressentait l'orage, lui serra la main, et s'esquiva.
-
---Je suis occupé, ce soir, très occupé, mon petit...
-
-Et sans un mot de plus, Jean-Paul s'ingéniait à couper les feuilles de
-_la Porte Étroite_ d'André Gide.
-
---Alors je m'en vais, dit Élie, qui ne voulait pas comprendre, et d'une
-voix étranglée, il ajouta:
-
---Quand pourrai-je te revoir?
-
-Jean-Paul s'exaspéra qu'il ne comprît pas, et songeant que son devoir
-était enfin de le désabuser, il murmura, d'une voix très douce, les
-mots qui semblaient plus cruels encore:
-
---Nous nous voyons presque chaque soir au local d'_Amour et Foi_.
-Est-il nécessaire de se rencontrer ailleurs? J'ai besoin, pour
-travailler, de tout le temps que je ne donne pas à la cause...
-
-Avant qu'il eût fini sa phrase, Élie, d'un geste rageur, se couvrit, et
-tira derrière lui la porte si violemment que des photographies, placées
-dans la rainure de la glace, au-dessus de la cheminée, tombèrent.
-
-La nuit vint; Jean-Paul s'accouda à la fenêtre et regarda le ciel que
-rayait un dernier vol d'hirondelles. La cloche d'un couvent tintait.
-Une voisine injuriait son enfant. Jean-Paul sentit que la détresse
-ancienne envahissait son cœur comme les grandes marées qui, à époque
-fixe, remontent.
-
-
-XIII
-
-Désormais les camarades s'écartèrent de Jean-Paul. On ne l'appelait
-plus que le bourgeois ou l'intellectuel. Il attacha soudain un immense
-prix à la bonne éducation: «Elle peut tenir lieu à peu près de tout»,
-se disait-il... Un soir, au local d'_Amour et Foi_, un ouvrier
-typographe, qui se piquait de littérature, commenta avec de lourdes
-injures _l'Étape_. Jean-Paul souriait--d'un sourire amer que les
-camarades connaissaient déjà. Souvent, à propos d'un article de Jérôme,
-d'une conférence, il leur avait révélé, par ses ironies, ce qu'est
-l'esprit critique.
-
-Mais à l'union _Amour et Foi_ il est infiniment dangereux de posséder
-le sens du ridicule: on le lui fit bien voir.
-
---Vous n'applaudissez pas, monsieur? demanda avec affectation Georges
-Élie.
-
-Le mépris de Jean-Paul avait blessé ce jeune cœur ombrageux d'une
-inguérissable blessure. La haine était désormais vivante en cette
-âme étroite qu'un seul amour eût remplie pour la vie... Elle rendait
-méconnaissable le timide petit garçon du patronage...
-
---Il y a des choses que les bourgeois ne comprendront jamais, dit-il à
-haute voix, quand la conférence fut terminée.
-
---Et je me demande même ce qu'ils viennent faire ici, les bourgeois?
-ajouta l'orateur, qui, intimidé par Jean-Paul, avait écourté sa
-conférence.
-
-Des regards curieux se dirigeaient vers le jeune homme, un peu pâle--de
-cette pâleur qui faisait dire à Marthe, quand ils étaient enfants: _tu
-rages_. Il continua de sourire, sachant que ce sourire était fait à
-souhait pour exaspérer les camarades.
-
---Les bourgeois viennent vous instruire, dit-il sur un ton d'une
-douceur perfide. Ils ont plus de mérite que vous en venant ici, car ils
-renoncent à de plus grandes joies...
-
-Il y eut des protestations violentes. D'autres jeunes hommes s'étaient
-rapprochés pour écouter la discussion.
-
-Le regard de Jean-Paul allait plus haut que ces visages tournés vers
-lui. Il distinguait, à travers la fumée des pipes, le rouge violent
-des affiches, un portrait de Léon XIII bénissant. Jean-Paul évoquait
-derrière ces murailles l'espace libre, la nuit claire et froide, la
-solitude introublée.
-
---Vous avez, plus que nous, besoin d'être instruits, dit Georges Élie,
-vous avez tout à apprendre de nous, tout--vous, les inutiles...
-
---Comme vous avez gardé vos préjugés de caste! répondit amèrement
-Jean-Paul.
-
-Et soudain, il eut, pour la première fois, conscience que cette
-doctrine ne vivait pas en lui: pauvres formules qu'il avait acceptées
-sans examen, elles seules n'auraient pu l'attirer vers ces jeunes
-hommes ... et il se dit en lui-même:
-
-«Je cherchais ma joie...»
-
-A ce moment, Vincent Hiéron entra. On le redoutait sans l'aimer. Il
-y eut un silence gênant. Puis des groupes se formèrent. Jean-Paul,
-hâtivement, serra la main de son ami, et sortit. Dans ce soir, il
-sentit sa gorge se contracter, comme lorsque, petit enfant, il
-s'efforçait de ne pas pleurer.
-
-Devant les portes, des boutiquiers et des concierges causaient. Des
-petites filles sautaient à la corde. Place Pey-Berland, Jean-Paul vit
-que les vitraux de la cathédrale s'illuminaient... «C'est le dernier
-jour du mois de Marie», se dit-il, et il entra.
-
-La vierge illuminée était parmi les lys comme un lys vivant. Des
-pauvres femmes, des enfants émerveillés étaient à genoux contre la
-grille du chœur, et les puériles voix--dont le timbre céleste va
-bientôt se briser--redisaient les vieux cantiques si lourds d'extase
-et d'anciennes ferveurs... Jean-Paul, dans une chapelle latérale,
-s'abandonna enfin, et pleura, pleura et ses mains mouillées de larmes
-avaient la même odeur que lorsqu'à six ans il pleurait dans la chambre
-silencieuse, où une mère ne l'avait jamais endormi sur ses genoux.
-
-
-Jean-Paul revint à l'hôtel et, étendu sur une chaise longue, chercha
-avec méthode les causes de cette morne lassitude... Au long d'une
-jeunesse isolée, calme, où il ne se passe rien, le jeune homme s'est
-habitué à se regarder lui-même vivre.
-
---Mon enthousiasme au dernier congrès d'_Amour et Foi_, songe-t-il,
-n'était-ce pas, au fond, la joie de découvrir un sens à ma vie?
-N'était-ce pas un épanouissement de ma personnalité, où s'est complu
-l'orgueil qui me tourmente?--J'étais alors si malheureux! Mon chagrin
-ne venait pas des conditions matérielles de la vie--sauf peut-être
-des langueurs d'estomac, qui nous inclinent à la tristesse. Mais je
-connaissais ma médiocrité; encore aujourd'hui je sens douloureusement
-tout ce que je ne suis pas. Et du peu que je suis il m'arrive souvent
-de douter... Avant que je rencontre l'union _Amour et Foi_ je ne
-jouissais même plus de ma misère, comme aux lointains crépuscules de
-mon adolescence, en retrouvant son reflet dans la littérature. Et
-pourtant ce passé, ce triste et morne passé, voici qu'il me reprend ce
-soir: je suis vraiment son prisonnier. Il revêt d'inexprimable poésie
-mes pauvres joies d'autrefois. Il me décourage avec le souvenir pesant
-des vieilles fautes. C'est lui qui m'arrête sur la voie austère, où
-hier encore j'avançais si joyeusement--trop joyeusement, hélas!--car
-même ce soir, j'aurais, il me semble, quelque plaisir à me mêler aux
-camarades. Mais est-ce la joie du disciple qui a fait un peu de bien
-aux âmes rencontrées?
-
-Ce soir, je vois que je trouve mon compte à cet apostolat et qu'en
-réalité il m'amuse infiniment.
-
-A l'union _Amour et Foi_, l'amateur d'âmes que je fus toujours traversa
-des pays encore ignorés de lui. Il se pencha avec délices sur les
-étangs trouvés au hasard de la route, et d'où s'élève quelquefois une
-voix mystérieuse et tendre... Telle âme, à qui je supposais me dévouer,
-n'a jamais servi qu'à enrichir ma collection.
-
-Pourtant comme j'ai cru vous aimer, et comme je vous aime vraiment,
-visages mornes des apprentis, à l'expression douloureuse et tendue,
-particulière aux illettrés qui écoutent une conférence... Comme je vous
-porte gravées au plus profond de mon âme, figures ternes qu'attriste
-une bouche tombante et lasse, pauvres grosses mains, aux gerçures
-terreuses, aux ongles noirs sur le pantalon bleu!
-
-Mais, hélas! je suis prisonnier, comme autrefois.--Je n'ai pas su me
-délivrer de moi-même pour me donner à vous.
-
-Voici que le passé trouble reflue en moi. Je retrouve la vieille
-compagne des mauvais jours, ma médiocrité égoïste et jalouse. Tout ce
-que j'ai rêvé, au temps des illusions, cette loi du devoir, à quoi ma
-volonté décida de se plier--mon Dieu, tout cela va-t-il sombrer?
-
-
-XIV
-
-Les camarades entouraient le lit de Jérôme qui devait regagner Paris
-dans la journée. Traversant Bordeaux après un pèlerinage à Lourdes,
-il avait fait la veille une conférence publique. Vincent Hiéron, à
-genoux sur le tapis, ramassait pieusement le linge du grand homme, les
-flanelles humides encore d'une généreuse sueur; le maître lui avait
-enseigné que la plus humble besogne est magnifique, si on l'accomplit
-pour _la cause_...
-
-Les autres, dévotement, contemplaient leur idole. Sans doute, il eût
-semblé laid--de cette laideur sale qu'on voit à tout homme à son
-réveil, lorsque ce n'est plus un adolescent. Mais ses yeux avaient
-la même flamme, les mêmes lointains de tendresse et de rêve--une
-invincible attirance; et dans le sourire, dans le geste des bras
-repliés sous la tête, une grâce d'adolescence persistait, malgré la
-trentaine proche. Il semble que le temps veuille effleurer à peine ceux
-qui ont gardé la foi, l'espérance, l'amour de leur vingtième année. Des
-poètes chargés d'ans ne portent-ils pas, au fond des yeux, toute leur
-jeunesse frappée d'éternité...?
-
---Comment t'appelles-tu, toi? demanda-t-il à un gros garçon qui
-attachait sur lui des yeux mouillés de bon chien.
-
---Marteau.
-
---Marteau? Quel aimable nom, et comme il te convient!
-
-Et il lui passa sa main sur le dos.
-
-Un homme qui fait profession d'apôtre échappe à toutes les conventions.
-Jérôme s'arrogeait le droit de n'être pas poli. Nul ne lui en tenait
-rigueur. Inconsciemment, ces jeunes gens avaient subi l'influence du
-nietzschéisme grossier dont le monde aujourd'hui s'accommode. Le Maître
-leur était une manière de surhomme. D'ailleurs, ils disaient ingénument
-d'eux-mêmes: _nous sommes l'élite_.
-
-Jérôme trempait du pain grillé dans son chocolat.
-
---Georges Élie est-il ici? demanda-t-il.
-
-Le jeune homme s'avança rouge, la tête basse.
-
---C'est toi qui m'as envoyé cette lettre à Lourdes, à propos de
-Jean-Paul Johanet? Je me suis renseigné. Tu as eu raison de m'avertir.
-Il critique mes articles, étale des préjugés bourgeois et la plus sotte
-ironie.
-
-Et le maître s'adressant à tous, ajouta d'une voix grave:
-
---Écoutez bien, mes amis. Il y a parmi vous un intellectuel poseur, un
-dilettante qui vous perdra, si vous lui laissez la moindre influence:
-c'est ce Johanet.
-
---Un bourgeois! murmura Georges Élie.
-
---Mes petits enfants, reprit Jérôme, il convient que, même éloigné,
-je sois présent au fond de chacun de vos cœurs. Il faut qu'il n'y ait
-dans ce petit troupeau aucune volonté hostile à la mienne. Mes petits
-enfants, vous m'êtes fidèles, je le sais--mais pas tous...
-
-Était-ce consciemment qu'il parlait le langage du Christ? Nul n'y
-songea. D'ailleurs, la rencontre de Jérôme Servet n'avait-elle pas été,
-pour beaucoup de ces âmes, la rencontre même de Dieu? Il y avait sur
-son visage une angoisse indicible.
-
---Écoutez; il faut pour le petit groupe bordelais que ce Johanet s'en
-aille, il le faut. Ce malheureux va venir. Accusez-le devant moi. Ne
-vous inquiétez pas si je lui parle avec douceur. Il importe que je ne
-montre aucune violence...
-
-Jérôme ne voulait pas diminuer son prestige par d'infimes querelles. Et
-peut-être souhaitait-il aussi que cette pauvre âme le quittât sans trop
-de haine...
-
-Mais Vincent, qui bouclait des valises, se releva tout rouge.
-
---Oh! Jérôme, pourquoi cette mise en scène?
-
-Le Maître le considéra un instant avec un peu de mépris, et allait
-répondre, quand on heurta à la porte. Jean-Paul entra.
-
-
-XV
-
-Deux heures après, dans sa chambre, Jean-Paul laissait tomber les
-stores. Les camarades l'avaient injurié avec une grossièreté inouïe. Le
-Maître l'avait stupéfait par sa naïve perfidie. Mais que lui importait
-au fond? Le jeune homme ne se révolte pas contre Jérôme Servet; il
-pardonne tout à ce conquérant magnifique des âmes. Ce qu'à cette heure
-il revoit, c'est Vincent Hiéron tambourinant, avec ses doigts, contre
-la vitre, gardant un silence lâche...
-
-Jean-Paul essuya ses yeux et se recueillit. Les pauvres bruits de la
-vie quotidienne vinrent mourir dans la chambre où il étouffait. Des
-portes se fermaient, un enfant s'appliquait à des gammes. Personne au
-monde ne songeait à sa peine. Dans cette journée pesante et molle, il
-se sentit seul, seul à jamais, sans but, sans foi, sans amour...
-
-Il appela des souvenirs à son secours. Mais d'abord le passé lui parut
-vide aussi, et le sourire étroit de Marthe, qu'il y voyait, ne le
-consola pas. Il éprouva comme un vertige devant l'abîme de sa solitude
-et désira mourir.
-
-Il y avait sur la table une croix de métal. Vainement Jean-Paul essaya
-de prier. Par une habitude ancienne d'écolier il ouvrit l'Évangile au
-hasard--et lut un passage sans aucun lien avec sa situation présente. A
-ce petit fait, il attacha une importance extraordinaire, et, regardant
-la croix, le petit livre, il murmura: «Serait-ce une immense duperie?»
-
-Ce blasphème suscita dans son cœur une protestation passionnée. Il eut
-conscience qu'au moindre appel Celui qu'il trahissait à chaque minute
-de sa vie lui aurait ouvert les bras. Il fut tenté de s'agenouiller, de
-s'abandonner à l'Être Infini dont l'amour lui demeurait une certitude
-ineffable, plus forte que tous ses doutes et toutes ses négations.
-
-Mais Jean-Paul souhaitait ne pas voir et ne pas entendre. Et parce
-qu'elle dédaignait d'être consolée, le Consolateur s'éloigna de cette
-âme qui ne voulait pas de miséricorde.
-
-Des sonneries de tram électrique vibraient incessamment dans le silence
-de la rue provinciale. Chaque objet de cette chambre d'hôtel paraissait
-à Jean-Paul étranger et hostile. Puis ce fut le crépuscule. Une sirène
-pleurait à travers les brumes du port.
-
-Le jeune homme allumait sans cesse de fines cigarettes à bout d'or. Des
-lacs de fumées demeuraient immobiles et la même odeur flotta qu'à la
-campagne, le soir, quand les paysans font brûler des herbes...
-
-Une tristesse paisible, un calme désespéré régnaient sur le cœur de
-Jean-Paul. Il voyait en face de lui la porte, dont les peintures
-étaient de trois tons différents; il se souvint d'un jour où Georges
-Élie la ferma si brusquement.
-
---Pauvre petit, murmura-t-il, comment t'en voudrais-je d'avoir souhaité
-mettre l'infini dans une amitié--moi qui, au collège, ai connu des
-soirs pesants et lents à mourir, où l'on pleure sans cause, où le
-cœur s'éveille? Comme toi, je tournais vers un ami choisi entre tous
-l'inapaisable désir de m'attacher qui venait de naître en moi, pour ne
-plus mourir.
-
-Jean-Paul se rappelle que, le samedi soir, après la confession, ils
-pouvaient se rejoindre dans la cour solitaire. Des moineaux piaillaient
-autour des miettes du goûter. Et sur le gravier luisaient les papiers
-argentés qui enveloppent les rais de chocolat.
-
-Dans la pure ignorance de leur cœur, ils s'exaltaient avec des mots
-candides et passionnés: «Nous ferons demain la communion l'un pour
-l'autre,» disait Jean-Paul. Ils échangeaient des gravures.
-
-L'été, lorsque les derniers externes étaient partis, les pensionnaires
-avaient une récréation, avant la prière du soir. L'ami de Jean-Paul
-lui disait: «Montre-moi l'Arcture. Je ne peux jamais voir la petite
-Ourse... N'est-ce pas Cassiopée?» Il voulait être missionnaire et
-lisait les _Annales de la propagation de la foi:_ «Nous irons dans des
-pirogues, sur les grands lacs...--Mais non, disait Jean-Paul, je dois
-être un grand poète, publier un livre comme _le Génie du Christianisme_
-qui convertira la France et puis, je veux me marier, avoir des
-enfants...» Alors son ami répondait en rougissant beaucoup: «Ne tenons
-pas de conversations légères...»
-
-Lentement la vision disparut... Jean-Paul prit conscience brusquement
-du pauvre cœur dévasté qu'il portait en lui, ce soir. Mais n'est-ce pas
-à ces heures-là que le passé chante indéfiniment comme les flots d'une
-mer calme? Le cœur vaincu et qui ne voit plus à son horizon aucune
-lumière revient vers les plages délaissées, où, un à un, comme des
-étoiles au crépuscule, les souvenirs se lèvent et luisent.
-
-D'ailleurs, dans la maison silencieuse, on joue, au piano, une musique
-à peine distincte. Elle vient en aide à Jean-Paul. Les cheveux soyeux
-du petit garçon, son profil mince, s'évanouissent et c'est Marthe
-qu'il revoit en catogan, si frêle et si fine. A cette époque, le petit
-Jean-Paul n'avait pas encore ces soucis d'analyse, cet esprit critique
-toujours en éveil, qui tue en lui tous les amours, toutes les amitiés.
-
-Pendant les chaudes grandes vacances, il répondit à peine aux lettres
-tristes de son ami. On jouait «par camp» au croquet avec Marthe et
-deux autres jeunes filles. Les vêpres tintaient dans les brûlantes
-après-midi de dimanche, on se disputait... Les bordures d'arbres
-faisaient, au ras des prairies, de grandes ombres veloutées...
-
-Il se souvient d'une des jeunes filles qu'il aima presque à la fin
-de ces vacances, et qui est morte depuis. Elle apprit à Jean-Paul le
-tennis. Il se plaisait à jouer devant elles en fines chemises molles,
-les poignets relevés... Elle lui disait: «Vous avez des bras de
-fille...--Et vous, de garçon,», répondait Jean-Paul, honteux d'être
-toujours battu. Il la revoit en costume de piqué blanc, musclée et
-svelte. Il entend ses éclats de rire, ses mots à double sens, très
-perfides, ou très naïfs, qui le faisaient rougir, l'obsédaient et, la
-nuit, l'empêchaient de dormir...
-
-Il y a deux ans, Jean-Paul a revu pour la dernière fois la joueuse
-de tennis: on avait tiré sur le perron son étroit lit de fer, et
-pourtant elle respirait à peine. Ses cheveux étaient collés sur son
-front terreux. Son père disait: «Éloignez-vous un peu, vous aller la
-«frapper». Elle vous suivait longtemps d'un regard ... qui _savait_,
-peut-être?
-
-Jean-Paul se rappelle que la mère, dans le vestibule, l'embrassa en
-pleurant et lui dit: «elle vous aimait bien...»
-
-Elle est devenue vieille, tout à coup, cette dame si imposante et si
-bonne que Jean-Paul imagine encore, les jours de grandes fêtes, dans
-l'église du village où sa magnifique voix de contralto faisait rire
-les paysans. Mais Jean-Paul pleurait quand elle chantait l'_Adieu_ de
-Schubert...
-
-La musique s'est tue. Les visions s'effacent. Pures tendresses de
-l'adolescence, qui désormais pourra vous réveiller? Jean-Paul, dans ce
-soir de détresse, porte en lui le même désir d'aimer inapaisable. Mais
-quel visage, quel cœur résisteraient à sa cruelle clairvoyance? Il ne
-peut plus aimer. Jamais il n'en a tant souffert que ce soir où tous ses
-appuis sont brisés... Une formule l'obsède: sans amour, sous le ciel
-vide. De gros rires d'hommes, des rires plus aigus de femmes montent du
-trottoir, et Jean-Paul se dit avec une amère ironie:
-
-«Il reste le plaisir...»
-
-
-XVI
-
-Il y a, dans la fraîche maison de Castelnau, un petit réduit où
-l'arrière-grand'mère de Marthe passait autrefois des journées.
-
-Sur la grisaille des murs on voit de galantes gravures, dont M. Jules
-Balzon dit: «Il paraît qu'elles ont de la valeur.» La profonde causeuse
-de la vieille dame est encore là et des bergers sourient à leurs
-bergères dans le rose fané des camaïeus. Un petit meuble contient des
-livres ... les vers de Musset avec les _Comédies et proverbes_, les
-poèmes de Mme Ackerman, une curieuse édition originale, _les Pleurs_,
-de Marceline Desbordes-Valmore, _Atala_ et _René_. La bonne dame, qui
-un demi-siècle plus tôt vivait dans cette province, dut verser bien des
-larmes sur ces feuilles passionnées.
-
-Sa raisonnable petite-fille, qui s'était gardée jusqu'alors de les
-lire, les découvrit enfin--et avec cette magnifique littérature
-exaspéra son pauvre amour.
-
-Puis, quand elle entendait sur le perron les pas traînants de son père,
-elle laissait vite le livre, se mettait au piano et chantait pour elle
-seule les _Amours du poète_...
-
-Un jour, pendant le déjeuner, une lettre arriva de Bordeaux. M. Balzon
-regarda l'enveloppe et dit: «C'est l'écriture de Jean-Paul» et tandis
-que Marthe, le cœur battant, fermait les yeux, il s'appliqua sans hâte
-à réunir au bout de sa fourchette un morceau de filet, un peu de gras,
-une parcelle de pomme de terre--laissant le tout s'imprégner de jus...
-
---Lisez donc, père, s'écria Marthe exaspérée.
-
-M. Balzon coupa proprement l'enveloppe avec son couteau à dessert.
-
---Jean-Paul arrive demain, il s'arrêtera un jour ici avant d'aller chez
-son père; tu auras un plus aimable compagnon que moi... Et il ajouta:
-«Tu vas voir qu'il passera à Castelnau toutes ses journées; tant mieux
-d'ailleurs; c'est un jeune homme avec qui j'aime assez causer. Je crois
-qu'il s'intéresse à mon travail sur Lucile de Chateaubriand. Mais je
-l'ennuie...»
-
-Marthe protesta.
-
---Si, si... Nous avons chacun une culture très différente. Il méprise
-tout ce que j'aime; Sully-Prudhomme lui paraît négligeable, François
-Coppée le fait rire. Il crie au génie devant des œuvres à quoi je ne
-comprends rien, me cite des noms que j'ignorais: Jammes, Claudel, André
-Gide... Il s'exalte à propos de Barrès ... au fond, il me juge tel
-qu'une vieille bête.
-
---Mais non, papa, je vous assure ... et Marthe joyeusement embrasse le
-vieux monsieur.
-
-
-XVII
-
-Et voici qu'elle marche dans le crépuscule à côté du bien-aimé et lui
-demande doucement:
-
---De quoi te faut-il consoler?
-
-Jean-Paul s'émeut de cette bonne volonté.
-
---Asseyons-nous sur ce banc, Marthe, on est bien pour causer...
-
-Le banc s'appuyait au chêne qu'on appelait «le gros chêne», malgré que
-d'autres le fussent plus que lui; les taillis s'arrêtaient brusquement
-sur des prairies trop vertes et qu'on devinait mouillées. A six heures,
-déjà des vapeurs les noyaient; on avait coupé les aulnes qui le long du
-ruisseau charmèrent l'adolescence de Jean-Paul. Mais ils repoussaient
-hâtivement, traversant les prés d'une ligne feuillue où l'eau,
-invisible, chantait.
-
---Marthe, j'ai essayé de me délivrer de moi-même--j'ai voulu me
-renoncer... Mais que peut un tel effort, sinon nous révéler notre
-impuissance?
-
-Marthe, je ne fus jamais plus mon prisonnier que dans ces exercices
-d'apostolat où Vincent et Jérôme Servet me convièrent. Ah! les
-pauvres âmes, à qui notre prétention est de faire du bien! Nous les
-embellissons passagèrement, comme ces jolis jardins d'exposition qui ne
-durent que quelques jours...
-
-Lorsqu'un jeune homme en voit un autre qui le veut sauver, avec quelle
-terreur il devrait s'en garer!
-
---Tu n'as pas aimé les âmes pour elles-mêmes, Jean-Paul...
-
---Mais peut-on aimer les âmes autrement que pour soi? dit le jeune
-homme. Celles à qui l'on s'attache en se disant: «Jésus lui-même eut
-un disciple préféré» sont destinées à la mort lente d'une amitié--soit
-que, hâtant le dénouement, on les abandonne comme un vêtement usé--soit
-qu'on y mêle un peu de pitié et c'est alors le mensonge des tendres
-gestes qui n'ont plus de sens... Ah! quelle agonie!
-
-Marthe se leva.
-
---Il fait froid, dit-elle.
-
-Les jeunes gens marchèrent dans l'allée du «tour du parc» où la robe de
-Marthe était la seule tache claire; et Jean-Paul se disait: «Pourquoi
-parler à celle qui ne comprend pas?...» Mais la jeune fille murmura
-soudain une phrase qui prouva qu'elle fut attentive:
-
---Ton cœur est aussi fermé à l'amitié qu'il l'est à l'amour!
-
---C'est vrai, Marthe,--et sais-tu ce qu'est l'amour?
-
-Elle dit, d'une voix qu'elle voulait rendre indifférente:
-
---Oui, Jean-Paul, je le sais.
-
-Il n'osa répondre, et il fauchait avec sa canne les tiges longues des
-fougères...
-
-Une sirène d'automobile déchira l'air. Les jeunes gens revinrent à
-la hâte. M. Bertrand Johanet, le père de Jean-Paul, énorme dans ses
-fourrures, embrassa le jeune homme avec une tendresse timide:
-
---Je n'ai pu attendre jusqu'à demain, Jean-Paul...
-
-Sa barbe, épaisse et mal soignée, ne laissait voir que peu des joues
-brûlées par le soleil et le grand air... Le nez, rouge et gonflé,
-éclatait comme une braise dans la figure commune. Le poil jaillissait
-en touffes des oreilles... Le gros homme était gêné devant ce fils trop
-délicat comme autrefois devant la jeune femme qui vécut et mourut à ses
-côtés, fidèle, silencieuse, résignée...
-
-Le dîner fut long et copieux. Jules Balzon adorait son cousin. Ils
-avaient de communs souvenirs d'enfance que le professeur évoquait
-avec assez de verve... Le père de Jean-Paul riait bruyamment, se
-congestionnait et quand son fils lui offrait un peu d'eau, reculait le
-verre en disant:
-
---Tu es trop généreux.
-
-
-XVIII
-
-Au long de ces journées brûlantes et vides, Jean-Paul s'étonna
-d'oublier sa peine, il ne pensa plus. Il prit conscience de sa
-jeunesse: dans le désarroi de toute vie intérieure, la possibilité
-lui apparut soudain d'une vie uniquement physique, dont des caresses
-seraient les joies.
-
-Hier encore, il méprisait les jeunes hommes qu'on voit, l'air faraud,
-d'une élégance excessive, inquiets d'attirer les regards des femmes...
-Aujourd'hui, il songe que cette façon d'exister est la seule peut-être
-qui s'offre à lui ... et s'excuse de vouloir faire la bête, à cause
-qu'il voulut trop faire l'ange. Après les rancunes et les trahisons qui
-l'ont fait pleurer, c'est dans son cœur un tel soulèvement d'obscures
-tendresses qu'il voudrait les voir cristalliser autour des premiers
-jolis yeux venus--de la première petite âme qui lui semblera précieuse
-en un corps harmonieux.
-
-«Je fus jusqu'à ce jour, songe-t-il, l'artisan de ma peine... Depuis
-mes quinze ans, la vie n'a été pour moi qu'une lutte passionnée contre
-la solitude--lutte où toujours je fus vaincu. Ah! que ne ferais-je pas
-si j'avais le cœur enfin libéré de tous les dégoûts de l'isolement?...
-D'ailleurs, je ne veux plus qu'être heureux simplement, par la
-tendresse, comme les autres hommes.
-
-Marthe, à ses côtés, n'est plus la «jeune fille», la pure et douce
-Raison.
-
-Elle aussi, après avoir trop lu dans le vieux salon de l'aïeule,
-s'énerve et s'attendrit... Quand ils se couchent sur le sable chaud du
-talus à deux heures, et s'enveloppent de soleil, elle ne s'inquiète
-guère que Jean-Paul approche son visage du sien et s'amuse à lui
-chatouiller avec une paille le front, les yeux, les lèvres--pour savoir
-«qui elle aime le mieux». Il lui semble que Jean-Paul la regarde avec
-plus de tendresse; à songer qu'il va peut-être l'aimer, elle se sent
-défaillante de joie. Comment saurait-elle que le désir n'est pas
-l'amour?
-
-Si Jean-Paul ne l'aime pas, il est vrai qu'il s'étonne d'être ému,
-quand dans ses siestes, elle s'étend près de lui, les mains nouées sous
-la nuque, découvrant, aux côtés de son corsage, le linge odorant qu'un
-peu de sueur tache.
-
-Mais l'imprudente enfant ne surveille plus ses paroles et cependant
-que Jean-Paul somnole, elle égrène de vains propos, de menues bêtises.
-Jean-Paul écoute à peine et se dit quelquefois: «Elle a, comme les
-autres jeunes filles, une pauvre petite âme ménagère.»
-
-
-Au crépuscule, dans les fins d'orage et des fraîcheurs de pluie
-tombée; Jean-Paul faisait seul «la promenade du soleil couchant»: ils
-appelaient ainsi la longue avenue qui va parmi les landes, vers l'ouest.
-
-Comme il se sentait misérable, alors! Il songeait à un enfant de
-dix-huit ans rencontré un soir chez quelque ami et qui buvait de
-l'absinthe parce qu'il avait lu que c'est un poison. Et cet enfant lui
-disait: «Quand on a trouvé la dernière sensation qui puisse donner une
-joie, il faut mourir.» La musique, son unique bonheur, l'attirait aux
-dernières limites du désespoir--éveillait en lui un désir plus aigu de
-fermer pour toujours les yeux...
-
-Ah! se disait Jean-Paul, que répondre à cette jeune âme dévastée? Que
-sont, en dehors de Dieu, tous les petits dieux dont on s'embarrasse: la
-tradition, la famille, la race, les morts...?
-
-
-Chaque soir, l'automobile ramène Jean-Paul chez son père. Il trouve
-une joie à se sentir emporté dans la nuit sur les routes solitaires.
-Des métairies accroupies fument doucement. Une lumière tremble dans
-l'encadrement d'une fenêtre. Le clair de lune baigne l'humble toit
-penché, le four à pain, l'étable, le puits... Un coq se réveille
-parfois et, trompé par le ciel lumineux, chante.--Et Jean-Paul se
-rappelle cette même route à cette même heure, quand, petit garçon aux
-yeux pleins de sommeil, il rêvassait dans la Victoria... Comme ce soir
-la lune le poursuivait d'arbre en arbre jusqu'à la maison; le ciel,
-liquide et clair, coulait entre les tiges noires des grands pins. «A
-cet endroit, lui disait son père, ta grand'mère fut poursuivie par les
-loups.» Il reconnaît les parfums entêtants des acacias, le tiède relent
-des étables...
-
-Jean-Paul évoque «la vie de Paris» que désespérément il veut mener. Il
-est stupéfait de découvrir en son cœur la sourde volonté de s'avilir...
-
-L'automobile grince sur le gravier de l'allée. La lampe de la salle à
-billard éclaire brutalement le perron, où, dans un fauteuil d'osier, M.
-Bertrand Johanet fume sa pipe...
-
-Il convient que le père et le fils restent quelques instants ensemble.
-M. Johanet énonce des faits précis: on lui offre tel prix du bois
-d'Ousilanne; son berger du Prat n'est pas content des soixante francs
-qu'il reçoit annuellement ... les idées mauvaises envahissent les
-campagnes.
-
-La cuisinière Martine lui apporte son «grog»--il y ajoute du rhum.
-
---Tu n'en prends pas, Jean-Paul? Rien n'est meilleur pour l'estomac...
-Ah! «mon drôle», j'oubliais, il y a une lettre pour toi...
-
-Il annonce cela, joyeusement: cette bienheureuse lettre va le dispenser
-de causer. Et de nouveau, il fume, il boit, comme, à deux cents mètres
-de là, ses bœufs paisibles ruminent...
-
-Jean-Paul reconnaît l'écriture de Vincent Hiéron. Il lit:
-
-«Pardonne-moi de t'avoir fait souffrir ... je croyais te sacrifier _à
-la cause_ ... il m'apparaît aujourd'hui que je fus vainement cruel...
-Mais je te sais d'âme si douce et si peu rancunière que, dans ma grande
-peine, je pense à toi: depuis ton départ, Jérôme Servet me suspecte. Il
-écoute contre moi de faux rapports. Le petit Georges Élie, que Jérôme
-amène à Paris pour l'employer au journal _Amour et foi_--(il déracine
-sans scrupule une foule de pauvres âmes provinciales)--le petit Georges
-Élie m'a dit l'autre soir: «ton règne est passé». Ah! quelle tristesse
-de voir l'union _Amour et foi_ devenir une cour pleine d'intrigues, de
-jalousies, de cabales... Mais il n'y a dans mon cœur, Jean-Paul, aucun
-ressentiment contre cet homme car il m'a enfanté à la vraie vie.»
-
-
-XIX
-
-La lampe que Jean-Paul vient d'allumer attire les papillons de nuit.
-Il considère un instant, par la fenêtre, un carré de ciel nocturne,
-laiteux, sans reflet, comme une opale quand elle meurt. Les étoiles
-qu'il n'avait pas vues d'abord jaillissent de l'infini et devant ces
-innombrables regards, le cri de Jules Laforgue lui monte aux lèvres:
-_étoiles, vous êtes à faire peur_... Puis, Jean-Paul relit une fois
-encore la lettre de son ami et lui répond:
-
-«Je me retrouve dans ma chambre d'enfant--une chambre adoucie et comme
-ennoblie par le soir qui enveloppe ses banalités et ses laideurs. La
-lampe éclaire intimement. Il me semble entendre, dans le corridor,
-jouer le petit garçon que je fus. Mon cher Vincent, ne regrette rien:
-de moi-même, j'aurais quitté l'Union _Amour et foi_.
-
-«J'ai cru pouvoir y anéantir le passé. Mais je l'ai retrouvé, le
-Jean-Paul d'autrefois, incapable de partager les enthousiasmes que
-vous lui voulûtes imposer... Que veux-tu? certains naissent avec le
-tourment de faire du bien à leurs frères--d'autres avec le goût de
-délicieusement s'intéresser aux âmes... Les premiers ont la mentalité
-héroïque; les autres doivent renoncer à tout apostolat--comme je m'y
-résous...
-
-«Est-ce ma faute si les hommes sont sur la terre pour mes délices et
-non pour mon tourment?
-
-«Malgré tout, l'Union _Amour et foi_ a comme rafraîchi mon âme, qui
-a, autant qu'autrefois, confiance dans les vieilles formules de sa
-prière du soir ... elle est demeurée une âme «liturgique»... Chacune
-des grandes fêtes religieuses l'élève au-dessus de l'abîme où gisent
-ses pauvres désirs et ses mauvais rêves... A ces dates-là, une bonté
-invisible et fidèle se penche sur ma destinée. Une foule d'aspirations
-confuses, que je croyais mortes depuis longtemps, font en moi un
-bruissement de ruche.--Peut-être vais-je demeurer un jour sous
-l'influence de ce mystère adorable?
-
-«A cette heure, mon ami, je retrouve seulement les années grises de mon
-adolescence. Je suis sans but, sans joie et sans grande souffrance.
-Dans une acceptation humble de la vie, je me résigne à causer
-inlassablement avec la fidèle médiocrité qui me suit pas à pas...
-
-«Pourquoi essayerais-je de me refaire une vie intellectuelle? Cet
-effort, que souvent j'ai tenté, est demeuré stérile. Car il ne résulte
-pas d'un besoin profond de mon âme: ce n'est pas une féconde inquiétude
-qui me jette à la recherche de la vérité. Hélas! est-ce même une
-intelligente curiosité? J'y découvre plutôt le désir de hausser mon
-pauvre entendement au niveau de celui de tel camarade mieux doué...
-
-«Ah! je vois clairement ma médiocrité. Mais qu'elle me coûte cher,
-cette supériorité que j'ai sur le troupeau! Tous les livres que je lis,
-toutes les musiques et tous les tableaux qui m'émeuvent sont autant de
-rappels brutaux à mon universelle incompétence.
-
-«Je m'intéresse aux âmes ... mais les âmes plaisantes se font rares.
-La plupart m'apparaissent comme les insignifiantes silhouettes qui
-s'agitent sur une scène de music-hall, en faisant se taire l'orchestre,
-pour qu'on comprenne que c'est difficile... Je suis un collectionneur
-exigeant et qu'embarrasse l'esprit critique. Mais si cet esprit
-critique est suffisant pour gâter l'univers où je me crispe, il est
-trop faible pour étouffer cette pauvre voix qui déjà pleurait en moi,
-au collège, dans le jour tombant des récréations de quatre heures:
-
-«A l'instant où l'on a, comme moi, perdu sa raison d'exister, la vie
-devient une chose très compliquée--surtout si l'on est sans goût pour
-les _divertissements_. Ni les cartes, ni le billard, ni le tennis ne me
-peuvent secourir. J'apprécie les choses sucrées et quelques lectures,
-mais mon estomac est victime du premier de ces goûts--et j'ai lu et
-relu tout ce dont je suis capable de m'émouvoir encore.
-
-«Je n'ai plus d'amis... Que sont devenus ceux que j'aimais autrefois
-au temps de mon adolescence amère et passionnée? Aujourd'hui ceux que
-je croise sur mon chemin passent au large, à cause qu'ils ont peur de
-mon sourire... Mais dans cette âme qui se confie à toi, Vincent, notre
-amitié demeure toujours vivante au milieu des rêves abandonnés et des
-illusions mortes.»
-
-Jean-Paul s'arrêta d'écrire. L'herbe mouillée des jardins endormis,
-les acacias neigeux, les roses du balcon, les résines de la forêt
-composaient un parfum inouï et si troublant qu'il ferma les yeux. «Ce
-n'est pas vrai, Vincent, dit-il, je ne me confie pas--et tu ne sais
-pas tout. Tu ne sais pas mon désespoir ni vers quelles joies je tends
-désormais les mains.»
-
-
-XX
-
-Les vacances finissaient. Les grands vents d'équinoxe se lamentaient à
-travers les pins indéfiniment et sur les vagues fauves des fougères.
-Les premiers vols des ramiers précurseurs des palombes rayaient le ciel
-pâle.
-
-Sur les champs dénudés, c'était l'époque des semailles et les
-tournoiements d'alouettes. Jean-Paul s'attardait dans ces brumes
-reconnues: un fantôme le retenait au seuil des troubles expériences
-qu'il voulait tenter...
-
-Tu vins vers lui, petit garçon pâle qu'il avait été dans des années
-déjà lointaines. Tu levas vers lui tes yeux candides qui ne reflétèrent
-jamais que le ciel. Tu joignis tes mains d'écolier, tes mains brunes,
-un peu tachées d'encre, et peut-être lui dis-tu ces vieux cantiques
-des veilles de quinze août, chantés jadis avec Marthe, devant le
-ciel nocturne, à l'époque des étoiles filantes... _Dieu de paix
-et d'amour, lumière de lumière_. Ta grand'mère vivait encore dans
-ce temps-là--vieille dame un peu forte et qui était une personne
-pieuse--tu t'agenouillais près d'elle, petit garçon. Les perles de
-jais qui ornaient son corsage te meurtrissaient le front. Un camée
-d'améthyste ornait son cou et tu pensais de ce précieux et antique
-bijou qu'il avait l'air d'être bon à manger... Puis tu demandais pardon
-au bon Dieu de cette distraction. Tes yeux se levaient vers les mondes
-multipliés. Tu songeais que le créateur de cet univers descendrait le
-lendemain matin dans ton cœur d'enfant et cela te paraissait divinement
-naturel. Et comme tu avais encore ta voix de soprano, petit soliste
-du collège, tu chantais avec Marthe les cantiques de votre première
-communion, ceux que vous ne pouviez entendre sans pleurer: _Tabernacle
-redoutable_... _Le ciel a visité la terre_...
-
-Jean-Paul veut fuir ces souvenirs redoutés et adorés. Mais ils le
-surprennent à chaque heure de la journée. Les angelus ont la même
-voix qu'au temps de son enfance, dans des crépuscules pareils... Les
-dernières langueurs de septembre finissant éveillent chez le jeune
-homme comme chez l'enfant l'angoisse de la rentrée--l'effroi au seuil
-de la vie inconnue...
-
-
-XXI
-
-Jean-Paul débarque au quai d'Orsay. Il y a, dans la rue, sous un ciel
-lourd et mou, l'effarement habituel de la rentrée. Le jeune homme
-s'aperçoit que Paris est plongé dans la nuit: les ouvriers électriciens
-sont en grève. Jean-Paul les remercie dans son cœur de ce que, par eux,
-la ville s'harmonise avec son présent état d'âme.
-
-Une foule de lanternes vénitiennes dansent, éclairant des figures de
-bas en haut, verdissant des mentons et des lèvres. Jean-Paul, dans sa
-voiture, songe qu'il devra renouer avec Lulu, cette plate nullité qu'il
-avait un jour stupéfait de sa grandiloquence. «Ce me sera, songe-t-il,
-un merveilleux professeur d'abrutissement;--par cet imbécile,
-j'atteindrai à m'avilir.»
-
- * * * * *
-
-Dans une salle étroite et basse, des tziganes jouent frénétiquement une
-musique sauvage. Des messieurs en habit poussent des cris, cependant
-qu'un danseur, plus apache que nature, s'applique à la valse chaloupée
-et fait le moulinet avec le corps inerte et souple de la danseuse...
-
-Quatre garçons se précipitent sur Jean-Paul et sur Lulu, les
-dépouillent de leurs pelisses et leur montrent une carte où la plus
-infâme tisane est cotée un louis.
-
---Tu payes le champagne, dis?
-
-Une dame est devant eux, et leur sourit une affreuse gentillesse.
-Jean-Paul regarde le monstre et n'est pas fasciné. Un vers de La
-Fontaine, lui revient à propos:
-
- --Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez...
-
---Tu vas te faire injurier, dit Lulu.
-
-Mais la bête s'éloigne, jette à droite et à gauche des regards de louve
-affamée...
-
---Je trouve des vers idoines aux situations les plus saugrenues,
-constate Jean-Paul, satisfait.
-
-Il a bu deux coupes de Mumm. Il se veut sublime.
-
---Pourquoi tous ces gens hurlent-ils?
-
---Parce que cela les amuse.
-
---Non, Lulu... Parce qu'ils ont peur du silence... Il y aurait là un
-joli développement à faire--oui, de jolies variations ... comme dans
-_le Trésor des humbles_, de Maeterlinck.
-
---Tu es un peu saoul, mon vieux Jean-Paul.
-
---Non, mais je suis content ... je suis content.
-
-... Et aussitôt, il se sentit triste...
-
-Comme tout cela est ignoble, Lulu! Quelle musique! Dire qu'avec les
-mêmes notes, Wagner...
-
---Assez, assez, crie Lulu. Ne fais pas de philosophie; ce n'est pas
-l'endroit... Tiens, regarde cette femme, la seconde à droite, gentille,
-hein?
-
---Tu as raison, mon petit Lulu, tout cela n'est pas si laid... Il y
-aurait un joli tableau impressionniste à faire. Dans cette face de
-femelle que l'on devine hâve de faim sous le maquillage, vois ces yeux
-surnaturels qui flambent...
-
---Les tziganes sont excellents, ici, dit Lulu satisfait.
-
---Oui, j'aime cette musique de nègres en folie. Elle empêche de penser.
-Et que venons-nous chercher ici, Lulu, sinon un petit suicide? La
-douceur de quitter, pendant quelques heures, la vie?...
-
-Ils demandèrent d'autre champagne. A ce moment toutes les voix
-hurlèrent un refrain inouï, dont ils ne comprirent que les premiers
-mots: _Caroline... Caroline..._
-
---Qu'est-ce que tu regardes, Jean-Paul?
-
---Je regarde, je regarde le petit chasseur, là-bas, près de la porte.
-Il a douze ans. Il voit, avec un air sérieux et presque dédaigneux, ces
-grandes personnes qui crient et qui trépignent...
-
-Et Jean-Paul murmura:
-
---Va-t-il au catéchisme et fait-il sa prière?
-
---Assez, dit Lulu.
-
-Mais Jean-Paul, le regard inspiré, les yeux au plafond, déclamait:
-
- --Très sérieux, vêtu de livrée amarante,
- Un enfant de douze ans porte les vestiaires,
- Le seul grave parmi tous les hommes qui chantent...
- Va-t-il au catéchisme et fait-il sa prière?
-
-Ils rentrèrent à l'aube. On voyait, dans le jour terne, des équipes de
-balayeurs sordides longer les murs. Des lourdes voitures de maraîchers
-passaient. Au coin d'une rue, des hommes, dans une échoppe, mangeaient
-la soupe. Il y avait des groupes immobiles autour d'un brasero; de
-grosses mains tendues étaient éclairées par le foyer...
-
-Jean-Paul évoqua tous ceux qui se levaient à cette même heure, dans une
-chambre froide.
-
---Il y a, dit-il, de pauvres servantes qui s'habillent à la hâte pour
-assister à la messe de cinq heures.
-
-Ils passèrent la Seine, qui roulait des eaux jaunes sous le ciel
-terreux.
-
---Accompagne-moi, Lulu, supplia Jean-Paul.
-
---Ah non ... il est temps de dormir...
-
-Jean-Paul n'insista pas. Il regarda Lulu, livide, les yeux cerclés de
-marron, une petite ride noire au coin des lèvres, son grand corps serré
-dans la pelisse et penché en avant...
-
-Il se retrouva seul dans la rue et s'appliqua obstinément à ne pas
-penser...
-
-
-XXII
-
-Jean-Paul dîne ce soir chez Weber avec Lulu et l'amie de Lulu, une
-grande fille, nommée Lucile, osseuse, «chevaline», mais riche de
-dix années d'expérience. Jean-Paul est bien novice, et les discours
-de cette femme le font rougir, à cause du garçon. Il essaye de rire
-bravement à tant d'ignobles propos et comme elle exige des confidences
-d'amour, le jeune homme prend un air mystérieux et entendu... Mais la
-dame l'assiège de questions. Il finit par avouer piteusement qu'il n'a
-pas de maîtresse... Cela paraît comique à la dame, qui se livre aux
-plus vilaines suppositions...
-
-Alors, malgré la douceur du cigare Henry Clay, malgré le large pied
-de la dame qui écrase ses escarpins, et l'air: _Ah! l'effet que c'te
-musique me fait..._ vomi par un orchestre tzigane, Jean-Paul est au
-moment de se lever, de fuir et, ressuscité par la bise glacée, d'aller
-à Montmartre, de se mêler aux groupes silencieux qui, dans la grande
-basilique, prient jusqu'au matin pour expier tous les crimes de la
-nuit...
-
-Mais il reste là et il écoute même curieusement la femme qui lui dit:
-
---J'ai une sœur, mon cher, vingt ans..., je te présenterai Liette...
-
-
-Jean-Paul a la terreur de ces retours, la nuit, alors que, dans une
-solitude infinie, il se sent brutalement jeté en face de sa destinée.
-Sur le pont des Saints-Pères, il hâte le pas à cause de l'eau noire, où
-les reflets des réverbères tremblent--et parce qu'il est terrifié _du
-vertige de sa jeunesse sur la mort._
-
-Avant de s'endormir, il lit une pauvre lettre de Marthe: «... Tu ne
-viens plus, mon petit cousin, et je suis triste. Si tu me voyais,
-tu me trouverais changée. J'aime à présent les livres que tu aimes,
-Jean-Paul. Je ne t'énerverais plus avec mon éternelle broderie
-anglaise. Il y a, dans mon cœur, une peine toujours en éveil, et
-j'essaye de l'endormir en lui disant les vers qu'autrefois tu me
-récitais... Mais elle demeure en moi plus vivante--et tout m'ennuie qui
-n'est pas mon cher souci. Je ne sais plus prier, Jean-Paul. Je me mets
-à genoux, la tête dans les mains et les douces formules s'arrêtent sur
-mes lèvres, comme les airs de cette boîte à musique, déjà si vieille
-quand nous étions petits, et dont tu goûtais la mélancolie.
-
-«On me fait voir à des médecins parce que je ne mange pas, et que je
-suis pâle: la glace reflète un pauvre visage blême et tiré. L'idée que
-je ne suis plus jolie me console un peu de ton absence.
-
-«Je passe mes journées à attendre le soir. On parle, au cours de
-dessin, de ma neurasthénie, parce que je ne fais plus de visite et que
-je ne suis jamais chez moi, quand on vient me voir. Mais ta visite me
-ferait du bien, Jean-Paul. J'ose te le dire, sachant que, la lettre
-envoyée, je pleurerai de rage et d'orgueil, je mordrai mon oreiller...
-
-«Comme la vie était calme et simple autrefois! Mes journées de jeune
-fille si doucement réglées! De fins travaux d'aiguille, quelques
-charités, un peu de musique, le commerce reposant des petites amies,
-les chuchotements et les bons rires autour des tables à thé, quand un
-jeune homme entrait au salon...
-
-«Ce qui me tue aujourd'hui était déjà en moi, Jean-Paul. Mais le
-bonheur paraissait tout simple... Je croyais l'entendre venir...»
-
-Jean-Paul déchira la lettre, s'étonnant de n'être guère ému, seulement
-un peu énervé.-- «N'aurais-je pas de cœur?» se dit-il... Mais il songea
-que les gens nous exaspèrent toujours qui osent nous aimer plus que
-nous ne les aimons-- «D'ailleurs, elle possède son amour, et moi je
-n'ai même pas cela: une pauvre tendresse rebutée ... ah! petite fille,
-que je vous envie de m'aimer.»
-
-Puis il essaya d'imaginer cette Liette de qui l'amie de Lulu lui avait
-parlé.
-
-
-XXIII
-
-Vincent Hiéron a quitté la rue où une morne foule peine obscurément
-dans la boue glacée. Depuis qu'il ne fréquente plus Jérôme Servet, la
-chambre de Jean-Paul est son seul refuge.
-
---Ce matin, j'ai voulu parler à Jérôme, dit-il. Il m'a fait faire
-antichambre et ne m'a pas reçu. Dieu merci, j'ai pu l'entrevoir quand
-il sortait. Il me jeta un «bonjour, toi!» dont je dus me contenter.
-
-... Jean-Paul songe à la Liette qu'il a vue, cette nuit ... petite
-bête si vivante et dont encore il sent le parfum. Il ne veut plus
-penser qu'à elle et déplore que Vincent le vienne troubler dans ses
-délectations moroses...
-
---Il faut respecter ton ancienne idole, Vincent.
-
---Hélas! il ne me reste plus qu'à la rouler «dans ce lambeau de pourpre
-où dorment les dieux morts».
-
-Jean-Paul ne put s'empêcher de sourire: Vincent Hiéron citait des
-phrases de Renan.
-
---Ah! Jean-Paul, ajouta le jeune homme, pardonne-moi de te dire cela...
-Quoi qu'il fasse désormais, Jérôme n'en est pas moins le maître à qui
-je dois la part de mon âme, la meilleure... Combien seront sauvés parce
-qu'un jour il a traversé leur vie...
-
-Jean-Paul ne répond pas. Passionnément, il désire être seul et le
-départ de son ami le comble de joie: il va pouvoir enfin écrire sa
-lettre à Liette. Il attend cette minute comme un vieil abonné de
-l'Opéra-Comique attend «l'air de la lettre» dans _Manon_ ou dans
-_Werther_.
-
-Car Jean-Paul fabrique son amour avec des souvenirs littéraires. Cette
-passion artificielle lui sert à composer des sonnets, à s'attarder en
-de jolies missives. La pauvre enfant a des maladresses qui dérangent
-les agréments dont l'imagination de son ami l'a revêtue. Elle a une
-rivale redoutable qui est la Liette imaginaire, la «Liette en soi» à
-qui Jean-Paul rêve tendrement dans la chambre solitaire.
-
-Cette Liette-là est un peu philosophe, comme Ninon de Lenclos; elle a
-les grâces flexibles et les scrupules des héroïnes de race qui hantent
-l'esprit de Paul Bourget, elle est encore un petit animal, dépositaire
-des mélancolies de sa race: la pliante et trouble Bérénice.
-
-Liette a du moins, sur sa rivale, l'avantage de posséder un corps
-souple et musclé--des jambes minces et enveloppantes comme des lierres.
-
-Jean-Paul s'effraye de ne pas l'aimer. «J'ai vingt-trois ans,
-songe-t-il, et je n'ai jamais rien éprouvé qui fût de l'amour. Il
-semble que mon cœur possède également le désir et l'incapacité
-d'aimer...
-
-«Et cependant, lorsque je me suis résigné à vivre comme les autres
-hommes, à rechercher les mêmes joies, n'était-ce pas à l'amour que je
-songeais? Puis-je me contenter de menus plaisirs physiques?»
-
-Des images s'éveillaient en lui qui l'obligèrent à se voiler la face
-dans un geste de dégoût.
-
-Une horloge sonna quatre heures. La vitre ruisselait comme un visage
-plein de larmes et déjà on voyait des lampes s'allumer. «Mon Dieu, mon
-Dieu, murmura-t-il, vous m'avez exilé, même de l'amour humain...»
-
-
-XXIV
-
-Liette doit aux bontés de Jean-Paul un joli «quatrième» à Passy, une
-femme de chambre et une cuisinière. Ces deux subalternes occupent dans
-sa vie une place essentielle. Jean-Paul est tenu au courant de leurs
-faits et gestes, n'ignore rien des dernières insolences de «cette
-fille» ni de ce qu'on apprit sur son compte chez le crémier.
-
-Même chez la discrète Marthe, Jean-Paul avait remarqué ce goût des
-femmes pour les histoires d'office et d'antichambre: rien ne les
-intéresse au monde que leurs servantes.
-
-Mais plus encore que la conversation de Liette, Jean-Paul redoutait les
-«parties» avec Lulu et son amie et quelques compagnons de _plaisir_
-dans les lieux de _plaisir_, cabarets _artistiques_, restaurants de
-nuit où l'on compose de la joie avec du champagne, beaucoup de lumière
-électrique, des tziganes, et la valse chaloupée. Au long de ces mornes
-soirées, Jean-Paul évoquait les douces et graves soirées d'autrefois.
-
-Les soirées d'autrefois! Jean-Paul revit le cercle intime de quelques
-amis--alors que, malgré l'heure avancée, nul ne pouvait quitter le
-tiède petit bureau--l'étroite lueur de la lampe ... chacun prenait dans
-la bibliothèque de Jean-Paul le livre le plus aimé, et lisait à son
-tour.
-
-Une élégie de Francis Jammes contenait toute la tristesse des vieux
-domaines abandonnés où passent les dolentes ombres d'anciennes
-jeunes filles, élevées au Sacré-Cœur. Elle évoquait d'obscurs salons
-campagnards, d'où l'on entend l'herbe vibrer, dans l'accablement des
-siestes.
-
-_L'Invitation au voyage_, de Baudelaire, faisait frémir ces jeunes âmes
-captives, au seuil d'une pure et passionnée adolescence.
-
-Un autre--ah! comme Jean-Paul entendait, à ces heures ignobles, sa
-voix!--un autre murmurait l'ineffable musique de Verlaine: «Souvenir,
-souvenir que me veux-tu?...» Et toutes les mystiques ardeurs de
-_Sagesse_ venaient mourir dans cette voix. Et quand les âmes
-atteignaient enfin ces sommets, où toute parole semblerait vide, l'un
-d'eux se mettait au piano. Quelle douleur, pour Jean-Paul, d'évoquer,
-parmi les obscènes frénésies d'un orchestre tzigane, le large
-apaisement de la _Sonate au clair de lune!..._
-
-Quelquefois les compagnons de plaisir se mêlaient d'être sérieux. On
-imposait silence aux femmes. On atteignait «à causer aviation».--Un
-monsieur ne voulait que des monoplans. Un autre avait du goût pour les
-biplans. On démontrait l'infériorité de la race allemande en se basant
-sur les échecs de Zeppelin. Un soir, on traita même des questions de
-sociologie.
-
-Lulu, qui avait bu pour quatre-vingts francs d'extra-dry dans sa
-soirée, disait: «Si les ouvriers mettaient de côté, au lieu de dépenser
-leur argent au cabaret...»
-
-Pourquoi Jean-Paul se rappela-t-il alors un certain soir, à Bordeaux,
-où il errait avec Vincent Hiéron dans les allées du jardin public? Une
-musique jouait la marche du Tannhaüser; au centre d'une grande ville,
-cette odeur d'herbe fauchée enivrait et les effluves des tilleuls
-paraissaient avoir la mortelle douceur des fleurs monstrueuses qui
-endorment et qui tuent....
-
-Dans l'infâme tumulte d'un restaurant de nuit montmartrois, Jean-Paul
-évoque cette soirée d'exaltation sur les calmes allées d'un jardin
-public, en province... Il entend Vincent lui donner ce détail précis:
-«Dans le Nord, Jean-Paul, un ouvrier, père de quatre enfants, est
-inscrit d'office au bureau de bienfaisance!»
-
-Jean-Paul regarde autour de lui ces faces bestiales--sur la table, le
-poing rouge de Liette, une main qui n'est soignée que depuis peu de
-temps... Du moins ne profanera-t-il pas son désespoir, le seul orgueil
-qui lui reste, dans ce bouge, parmi ces bêtes ... alors il boit une
-coupe de vin de Champagne et Liette dit:
-
---Jean-Paul commence à être gai...
-
-Il est gai, en effet. Il rythme avec ses deux poings la valse
-chaloupée...
-
-
-XXV
-
-Jean-Paul s'accoude un instant au parapet du pont des Saints-Pères
-comme appelé par l'eau noire, où s'étirent les reflets tremblants des
-réverbères. D'un geste habituel, il promène sur son visage des doigts
-qui fleurent encore le musc et le tabac d'Orient.
-
-La sensualité de Liette ne lui est plus qu'une fatigue--un indicible
-dégoût. Il n'est que temps de la fuir. Mais dès lors que lui reste-t-il?
-
-Trois heures sonnent. Paris semble déserté subitement, après un grand
-désastre. Jean-Paul est seul. Que fera-t-il demain? Il ne voit pas
-d'occupation précise à quoi s'employer.--Ah! dormir ... dormir d'un
-sommeil indéfini...--Penché sur la mouvante obscurité du fleuve, il ose
-dire le mot: mourir. Terrifié, il s'éloigna du parapet.
-
-Dans la nuit, il monta son escalier, lentement, ayant peur de retrouver
-sa chambre solitaire et froide ... ou peut-être indifférent à tout,
-n'éprouvant même plus ce vague désir d'arriver qui toujours fait hâter
-le pas... Et une telle fatigue l'écrasait qu'au deuxième étage il dut
-s'arrêter et appuyer contre son cœur ses deux mains.
-
-Il se demandait: «Pourquoi ai-je peur de la mort?--Ce n'est pas la
-petite angoisse du dernier hoquet qui me fait reculer. Est-ce de Dieu
-que j'ai peur?»
-
-Et ce seul mot, prononcé avec ironie, le bouleversa. Il répéta: «Est-ce
-de Vous, mon Dieu, que j'ai peur?»
-
-Il sentit sourdre à ses yeux la source des pleurs. Il crut découvrir en
-lui une présence infinie et que Celui qu'il avait cru très loin, jamais
-n'avait été aussi près ... le salut était là, dans le réveil de sa
-sensibilité religieuse.
-
-S'y abandonna-t-il adroitement, avec cette faculté qu'il eut toujours
-de composer ses émotions, de se duper en demeurant sincère? Mais non,
-à cette heure-là, de toutes les pauvres roueries apprises dans les
-livres, rien ne subsistait.
-
-«Quand vous croyez être loin de moi, c'est alors souvent que je suis
-le plus près de vous.» De ce mot si chargé d'amour, Jean-Paul perçut
-le retentissement à travers le silence de son cœur. Action mystérieuse
-de la grâce! Au long de sa pauvre existence tourmentée, que de fois
-le jeune homme avait senti Dieu s'abattre soudain sur son âme comme
-sur une proie! Que de fois cette foudroyante bonté, au seuil des pires
-infamies, l'avait cloué sur place! Un instant, il demeura immobile,
-haletant, tel qu'un homme qui vient d'échapper à un immense péril...
-
-Il se mit à genoux. Sur la table, entre les piles de livres, un
-petit Christ de métal luisait--un affreux objet, cadeau de première
-communion--mais que Jean-Paul vénérait parce qu'il avait connu, dans
-les soirs fiévreux, les larmes et les baisers de son adolescence.
-
---Mon Dieu, murmura-t-il, pour que je vous retrouve, il a fallu que
-tous mes appuis fussent brisés. Après avoir franchi vainement le seuil
-des pires joies, ce cœur misérable s'abîme en vous ... car il ne me
-reste rien, si ce n'est Vous vers qui, ce soir, l'instinct du salut
-vient de me jeter, si souillé, mais tout en larmes...»
-
-A ce degré d'émotion, Jean-Paul ne forçait pas sa voix. Toute son
-enfance chrétienne se remit à chanter. Il pleurait et balbutiait des
-mots sans suite.
-
---O ma douleur dont je voulais mourir, vous serez la raison même de ma
-vie... Ivresse de plus souffrir pour aimer plus encore...--O larmes
-qui laverez mon cœur et ma face souillés et toutes les âmes que j'ai
-souillées--ô blessures, ô meurtrissures qui me ferez semblable à mon
-Dieu... Isolement du cœur dont je mourais, silence effrayant de ma
-solitude qui m'avez permis d'entendre l'appel passionné de mon Sauveur,
-comme je vous bénis à cette heure, et comment faire pour vous garder?»
-
-Il ouvrit la fenêtre. Un groupe d'hommes passa. Ils criaient un
-refrain obscène que Jean-Paul reconnut. Il se souvint que ses doigts
-sentaient encore le musc et le tabac d'Orient. «Le plaisir, le plaisir,
-murmura-t-il; des musiques atroces, des femmes peintes, malades,
-bestiales, de l'alcool et de la fumée, de mornes étreintes--pour cela,
-Vous abandonner, Vous renier, Vous crucifier...»
-
-Une cloche tinta dans le ciel déjà plus pâle.
-
---Je pense à vous, sixième petit vicaire d'une paroisse, à Paris, qui
-allez dire ce matin une messe pour les servantes, enfants de Marie, qui
-traverserez de suffocantes chambres de malades, qui vous épuiserez,
-l'après-midi, dans un bruyant et grossier patronage de garçons, qui
-resterez après cinq heures au confessionnal dans l'haleine des vieilles
-femmes et qui, lorsque vous reviendrez au crépuscule, exténué, triste,
-seul, recevrez en plein visage l'injure ignoble d'un ouvrier...»
-
-La cloche ne tintait plus. Jean-Paul se recueillit, présent de cœur à
-cette messe de l'aube.
-
---O petit prêtre, songeait-il, ô petit prêtre sur qui saint François
-d'Assise s'attendrissait, lorsque la nuit vous mouillez les pieds
-blessés du Sauveur de larmes que le monde ignore, Dieu pardonne à
-cause de vous les plaintes lâches, les larmes inutiles des voluptueux
-comme moi... De toutes vos obscures douleurs vous alimentez le plus
-magnifique amour...»
-
-
-Le petit jour livide et le vent plus froid entrèrent dans la chambre.
-Jean-Paul ferma la fenêtre. Son enthousiasme peu à peu tombait. Mais
-il atteignait encore à s'exalter, disant dans son cœur: «Mon Dieu,
-voudriez-vous que je revête la soutane élimée, luisante, pauvre,
-de ceux qu'on voit s'épuiser à votre service dans des faubourgs?
-Voudriez-vous que, dans une trappe, je m'immole silencieusement pour
-les péchés du monde--pour les miens?»
-
-Jean-Paul s'arrêta. Il n'éprouvait plus d'émotion mais seulement
-une grande lassitude. Le sommeil ne venait pas. «Je me lèverai,
-songea-t-il, et j'irai vers mon Père; parce que ma ferveur est tombée,
-je dois me consacrer à des pratiques pieuses, «incliner l'automate» et
-Dieu me parlera...»
-
-Un regard, un sourire flottèrent dans sa mémoire. Celle qui l'aimait
-d'un amour si timide, si lointain, si humble, celle qui ne demandait
-rien que de le servir, celle de qui la douce raison lui fut souvent une
-lumière, Marthe, passa et repassa dans les songes qui bercèrent son
-demi-sommeil.--«Triste âme, se dit-il, moins bonne de m'avoir aimé...
-Quelle pauvre lettre fiévreuse elle m'écrivit. De toute la littérature,
-si méprisée jadis, cette petite fille attise son amour...--Je ne laisse
-derrière moi que des ruines...» Marthe, Georges Élie, ces deux noms
-l'obsédaient. Il voyait ces deux visages qu'il avait faits douloureux,
-ces yeux noyés de pleurs à cause de lui.
-
-«J'ai joué avec leurs âmes! J'ai joué avec leurs âmes! Seigneur, c'est
-le crime que vous ne pardonnez pas...» Il se rappela cette parole du
-Sermon sur la montagne: _Si vous aimez ceux qui vous aiment_ quel gré
-vous en saura-t-on? _Car les païens aussi aiment ceux qui les aiment._
-
-«Seigneur, de cela même je n'ai pas été capable. Je n'ai pas aimé
-ceux qui m'aimaient...» Jean-Paul pleurait doucement, la tête dans
-son oreiller. L'orage crevait sur la terre aride et sèche. Un désir
-passionné de se donner, d'aimer sans espoir de retour le posséda.
-
-Sept heures sonnèrent. Il se leva à la hâte et courut à
-Saint-François-Xavier. Dans la nuit d'un confessionnal, il jeta toutes
-ses faiblesses. Il heurta le bois vernis de son front pénitent. Il se
-releva plus calme--à peine troublé de délicats scrupules, à cause de
-péchés mal précisés. De vieilles femmes à bonnet noir se groupaient
-autour d'un autel où la messe commençait; des servantes disaient
-goulûment leur chapelet, des dames au visage blanc uni, reposé,
-tiraient d'un geste lent leurs gants de filoselle. Sordide et grise,
-une loueuse de chaises se détacha d'un pilier et la monnaie de billon
-tinta...
-
-
-XXVI
-
-M. Bertrand Johanet attend comme une de ses grandes joies quotidiennes
-le bol de café au lait, le pain noir beurré et salé. L'averse ruisselle
-contre les vitres; les arbres sont dans la brume des silhouettes à
-peine indiquées. Martine va et vient, effarée, à travers la cuisine.
-Un foulard noir cache ses cheveux. Elle n'a plus de dents; un petit
-nez busqué entre deux yeux ronds lui donne l'air des vieilles poules.
-Elle répand une odeur fade, l'odeur qu'ont les assiettes où l'on
-a mangé des œufs et du poisson. Elle est fière d'être née sur la
-propriété, et vénère M. Johanet parce qu'il est riche. Martine sait
-qu'une table abondamment servie est le signe extérieur de la richesse:
-elle se souvient de l'année et du jour où ses poulets de grains ne
-furent pas assez cuits, où elle oublia de flamber ses palombes. «Comme
-vous devez aimer ces landes où vous avez toujours vécu», lui disait
-Marthe quelquefois. «Que oui! répondait-elle, surtout que le bois,
-aujourd'hui, vaut tant d'argent...»
-
-Une chienne et deux chiens dorment en rond, aussi près que possible du
-feu. Il y a sur la table une bécasse que M. Johanet vient de tuer. Il
-raconte sa chasse, lentement, avec des détails:
-
---... Je vois mon Stop qui tient l'arrêt ... dans l'allée qui longe
-l'ancien marais, à l'endroit où il y a beaucoup d'ajoncs. Je m'avance.
-J'entends: vrr... J'épaule. Vlan! Ça y était--tu n'écoutes pas!
-
---J'ai autre chose à faire, gronda Martine--M. Balzon et Mlle Marthe
-vont arriver...
-
-Elle porte le bol de café au lait fumant--presque une soupière.--Et,
-afin qu'il ne fasse pas «un rond» sur la table, elle le pose
-soigneusement sur le calendrier de l'année dernière. Car M. Bertrand
-Johanet, qui a cinquante mille francs de rentes et qui est généreux,
-eut toujours le souci de ne rien perdre... Il coupe ses tartines en
-menus morceaux dont il remplit le bol. Autrefois, Marthe et Jean-Paul
-aimaient beaucoup regarder le gros homme déjeunant. Des stalactites de
-café étaient suspendues à sa moustache et sa barbe...
-
-Quelle idée, pour des Parisiens, de venir passer ici les jours de l'an!
-dit Martine.
-
---Il paraît que Marthe s'anémie. Le médecin veut l'aérer. Ici c'est
-plus abrité qu'à Castelnau,
-
---Ce qu'il faut à cette jeunesse, déclare sentencieusement Martine,
-c'est un mari.
-
-Elle surveille ses casseroles et son rôti. Il y a pour déjeuner de la
-«tranche hachée», un gigot, un lièvre, de la purée de bécasses.
-
---On pourrait ajouter le pâté de foie ... propose M. Johanet...
-J'entends l'auto. Les voilà...
-
-
-Débarrassée de ses fourrures, Marthe se rapproche frileusement du feu...
-
---Tu as besoin d'engraisser, ma petite, dit M. Johanet, et Martine
-ajoute:
-
---Les yeux lui mangent la figure.
-
-Il est vrai que ses yeux clairs s'étaient élargis. Ses cheveux fauves
-pesaient lourdement sur la nuque...
-
---Je perds mes bagues, dit-elle... Son anneau de première communion
-était devenu trop large...
-
-Elle gagna sa chambre. M. Johanet s'installa avec son cousin au fumoir.
-
-L'odeur fade y régnait d'anciennes fumeries de--cigare froid... Il y
-avait aux murs les photographies agrandies par Nadar des parents de
-M. Johanet et une carte en relief de la France par le géographe de S.
-M. l'empereur. Là, M. Johanet recevait ses métayers, écoutait leurs
-doléances et, pour leur faire plaisir, les payait avec des écus de cinq
-francs.
-
---Trouves-tu Marthe changée? demanda le professeur.
-
-M. Johanet appuya le pouce sur la cendre de sa pipe et murmura d'un air
-gêné.
-
---Tu sais ce que dit Martine? Il lui faudrait un mari à cette petite...
-
-M. Balzon rougit.
-
---Je ne demanderais pas mieux, Bertrand...
-
-Les deux cousins se regardèrent en souriant.
-
---Nous avons la même idée, Jules...
-
---Ce serait un joli couple, dit M. Balzon... Ils auraient leur million
-pour entrer en ménage.
-
-M. Johanet parut soucieux.
-
---J'ignore les projets de Jean-Paul... Ah! c'est un enfant très
-aimable, très poli. Mais il a lu des livres. C'est un savant, un
-poète... Mon fils m'intimide comme un étranger.
-
---C'est triste! murmura le professeur.
-
-Le père de Jean-Paul eut le geste résigné des paysans pour dire: Que
-veux-tu? C'est comme ça... Les jeunes et les vieux ne se comprennent
-jamais...
-
-Il se leva pesamment, et, le dos arrondi, se dirigea vers le bureau et
-prit une photographie qu'il contempla silencieusement.
-
---Vois-tu, Jean-Paul est tout le portrait de sa mère. Je n'ai pas su le
-comprendre, lui non plus...
-
-La photographie tremblait dans ses grosses mains velues...
-
-Il ajouta d'une voix assourdie:
-
---Ça n'empêche pas d'aimer...
-
-M. Balzon, les coudes appuyés sur ses cuisses maigres, tisonnait.--Il
-revoyait les deux jeunes femmes dans le parc, lisant à haute voix les
-comédies de Musset et les romans de George Sand. Quand le professeur
-rentrait à Paris, elles s'écrivaient chaque jour... M. Balzon se
-rappela un soir où sa femme l'avait surpris lisant une lettre de
-l'amie... Elle s'était indignée avec des phrases de théâtre...
-
---Tâche de connaître les projets de Jean-Paul, dit-il... De mon côté,
-je parlerai à Marthe.
-
---Nous aurons des petits-enfants, Jules. Je leur donnerai leur premier
-fusil.
-
-
-XXVII
-
-Marthe rêve dans la grande chambre où Martine l'a laissée. Il y a sur
-la table un verre d'eau, d'une étonnante couleur rose. «Il est en sucre
-d'œuf de Pâques», affirmait Jean-Paul autrefois. La tapisserie a de
-petits bouquets. Le camaïeu du grand lit «à Lange» fait flotter dans
-la pièce l'odeur qu'ont certaines chambres de paysans. Le trumeau de
-la glace représente un moulin avec des canards, une femme qui fait la
-lessive. Un paysan conduit deux grands bœufs roux... Pour Marthe et
-Jean-Paul, ces personnages vivaient autrefois d'une vie mystérieuse.
-Les deux enfants avaient donné un nom à chacun d'eux. Marthe se
-souvient qu'ils appelaient le paysan et sa femme «M. et Mme Colorado».
-Dieu sait pourquoi?
-
-Dans la lumière terne de cette chambre demeurée la même, la jeune
-fille, malgré ses vingt ans, a le sentiment terrible des années
-révolues, de la course à l'abîme--de ce que chaque minute tue en nous...
-
-Son père lui a parlé de Jean-Paul. Elle ne s'est pas trahie. Elle a
-même supplié qu'on ne lui écrivît pas... L'incertitude lui paraît plus
-douce qui laisse un peu de place à l'espoir. Mais si Jean-Paul répond
-«non», où trouvera-t-elle la force de vivre?
-
-Et voici qu'une grande lâcheté l'envahit. Elle voudrait mourir avant
-de connaître son sort... Elle ouvre la fenêtre. Comme la nuit sur ses
-épaules est glacée! Le silence est tel que la jeune fille entend l'eau
-qui court invisible sur le sable et sur les longues mousses. L'air
-froid fait comme une brûlure dans sa poitrine.
-
-Les jours passent. Il faut vivre. Il faudra rentrer à Paris. Marthe
-comprend qu'on ne sort pas de la vie comme d'une chambre où l'on
-s'ennuie. L'image de Jean-Paul demeure en elle cependant. Mais les
-traits s'effacent, les yeux s'éteignent, elle ne le voit plus ... même
-en baissant les paupières, en abandonnant son ouvrage sur les genoux...
-La douleur ne se réveille et ne la mord que lorsque M. Balzon lui parle
-d'un jeune homme sérieux, de famille honorable et riche, qui sollicite
-l'honneur de l'épouser ... alors elle se réfugie dans sa chambre, elle
-tourne la clef, se jette sur le lit, s'abandonne à sa douleur comme à
-une volupté.
-
-M. Balzon se résigne à ne pas voir sa fille le quitter. De nouveau
-une paix triste habite la chambre de Marthe... Il y a des coussins
-à broder pour une vente, le catéchisme qu'il faut apprendre à deux
-petits garçons, il y a la musique: la _Sonate au clair de lune_, la
-_pathétique_, l'_appassionnata_ et cette _Chanson triste_ et cette
-_Invitation au voyage_, de Duparc, que Jean-Paul ne se lassait jamais
-d'entendre, il y a des petites amies qu'elle aime comme la seule chose
-au monde quelle puisse aimer--et surtout la chapelle de la vierge,
-le soir, le tabernacle, où tout l'amour de ce pauvre cœur déferle...
-Marthe n'attend plus rien. Elle vit.
-
-
-XXVIII
-
-Jean-Paul, qui autrefois s'émouvait si fort lorsqu'on sonnait à
-sa porte, Jean-Paul, qui vivait toujours dans l'attente d'un ami,
-aujourd'hui s'enivre de solitude.
-
-Il fuit avec terreur les lieux et les visages qui lui rappellent sa
-vie passée. Il fait de grands détours pour éviter certaines rues. On
-le voit brusquement revenir sur ses pas lorsque de loin lui sourit une
-face connue--ou qu'un chapeau cloche entrevu ressemble à celui qui
-ombrageait les yeux troubles de Liette.
-
-Seul, Vincent Hiéron est reçu avec joie dans le petit cinquième. Comme
-tous ceux qui traversèrent l'Union _Amour et foi_, ce jeune homme a des
-besoins d'apostolat. Pour les satisfaire, le jour de sa majorité, il
-a quitté une mère trop frivole, en se basant sur un texte d'Évangile:
-_Celui qui aimera son père ou sa mère plus que moi..._ Il est ainsi
-délivré de la vaine existence de salon à quoi on le condamnait
-sottement.
-
-Vincent Hiéron vit de journalisme et d'un héritage. Sa chambre--vaste
-cellule froide et carrelée--se trouve rue des Réservoirs, à Versailles,
-dans le vieil hôtel qu'habita La Bruyère. Il s'est lié avec le
-troisième vicaire et s'occupe obscurément du patronage: les vastes
-espoirs de l'Union _Amour et foi_ ne le soutiennent plus. Atteindre
-les âmes une à une, tel est le but qu'il se propose. Pour l'instant,
-celle de Jean-Paul l'inquiète. Le jeune homme continue d'«incliner
-l'automate», selon ses avis. Mais aucune ferveur, aucune joie ne le
-soulèvent.
-
-Les deux amis eurent l'inspiration de faire une retraite aux environs
-de Paris chez les Jésuites, avec d'anciens élèves de Vaugirard: un
-aigre printemps teintait de violet le jardin trop soigné où d'affreuses
-statues du Sacré-Cœur, de la Vierge et des innombrables saints jésuites
-se craquelaient à chaque tournant.
-
-Mais comme Jean-Paul aimait la bénédiction de chaque soir!... De toute
-cette jeunesse prosternée, montent l'_O Salutaris_, le _Tantum ergo_,
-qu'il n'entend jamais sans se rappeler le collège clair et la chapelle
-odorante. Un jeune homme balance l'encensoir dont la fumée noie l'autel
-où des flammes de bougie sont immobiles...
-
-Puis devant cette Présence infinie on récite simplement la prière du
-soir. Jean-Paul écoute chacune de ces formules qui viennent du lointain
-de son enfance: _Dans l'incertitude où je suis si la mort ne me
-surprendra pas cette nuit, je vous recommande mon âme, ô mon Dieu..._
-Comme son cœur d'enfant se serrait jadis devant le mystère de la mort,
-ainsi évoquée!
-
-_Maison d'Or, Arche d'alliance, Porte du ciel, Étoile du matin,_ pures
-invocations d'une âme en état de grâce, qui montaient vers les pieds
-fleuris de roses et le sourire de la Vierge, une voix d'adolescent
-les redit aujourd'hui. Jean-Paul se rappelle ses somnolences au long
-des premières oraisons, sa joie quand il se réveillait après les
-litanies--les quelques secondes silencieuses pendant lesquelles on
-faisait semblant d'examiner sa conscience...
-
-Comme Jean-Paul disait à Vincent ses impressions, celui-ci s'indigna
-avec une éloquence de prédicant.
-
---Des émotions les plus pures, Jean-Paul, tu fais de la volupté. Ah!
-dilettante qui ne veux pas choisir! Tu as voulu vivre mille vies, ne
-négliger aucune source d'enthousiasme et d'exaltation. Catholique, tu
-es arrivé au milieu d'une société paienne et, t'asseyant au banquet où
-l'on goûte les voluptés du monde, tu as prétendu garder, cependant,
-l'héritage sacré de ton enfance chrétienne... _Mais on ne peut servir
-deux maîtres_, n'est-ce pas cette vérité qui te meurtrit aujourd'hui?
-Tu ne peux lui échapper, elle te tient prisonnier...
-
-Le premier soir, dans sa cellule, Jean-Paul se disait:
-
-«Résigne-toi à n'être pas du monde, à ce que le monde ne te connaisse
-pas ... tu as choisi.»
-
-Alors il ouvrit la fenêtre. Paris dormait au loin dans ses fumées. De
-la maison voisine s'élevait une voix de contralto. Jean-Paul reconnut
-les _Plaintes de la jeune fille_, de Schubert. Et il songea à Marthe et
-que le devoir est sans doute la chose du monde la plus ordinaire, la
-plus simple--la plus banale.
-
-Pendant trois jours, le prédicateur empêcha Jean-Paul de se recueillir.
-Du moins, dans ce printemps lumineux et dépouillé, goûta-t-il la
-douceur de penser à Marthe, à cet amour lointain dont il sentait son
-cœur enveloppé. Il écrivit chaque jour une lettre que la jeune fille
-recevait avec un tremblement de joie. Jean-Paul n'était pas insensible
-à cette joie qu'il donnait. Il se plaisait à évoquer Marthe, vers midi,
-quêtant au portail l'arrivée du facteur: «Elle reconnaît mon écriture
-... elle met la lettre dans son corsage, et pendant le déjeuner, ses
-doigts à travers la mousseline appuient sur l'enveloppe qu'elle n'a pas
-encore ouverte...»
-
-Jean-Paul s'applique d'abord à ne lui pas parler d'amour et raconte
-simplement sa vie: «Le prédicateur a des accents si ridiculement
-ampoulés qu'il ne saurait émouvoir. De plus, il retape un vieux
-panégyrique de Jeanne d'Arc qui a déjà servi--et nous le débite en
-tranches. Le site est fait à souhait pour qu'on y prenne son mal en
-patience: un très petit jardin mais dont les allées s'enchevêtrent
-et, à l'horizon, Paris couché dans ses fumées. La forêt est toute
-proche, chantante et fleurissante, et les visages graves de ces jeunes
-gens sont plaisants à considérer. D'ailleurs, si le prédicateur est
-médiocre, il y a beaucoup de silence et de vraie solitude... Les repas
-sont une distraction, la seule de la journée. Ces Jésuites cuisinent
-proprement. Mais ils nous fortifient d'indigestes viandes, nous
-échauffent de sauces, et méprisent leurs frères les légumes...»
-
-Le troisième jour, la Providence voulut que l'incommodité d'un rhume
-de cerveau empêchât le prédicateur de continuer ses instructions. Il
-fut remplacé par un Père dont l'éloquence dépouillée et simple toucha
-profondément ces jeunes âmes attentives. Les lettres de Jean-Paul
-devinrent graves:
-
-«Ma chère petite amie, l'étonnante expérience que ces journées
-vécues dans le silence d'une maison étrangère avec seulement, par
-intervalles, une voix de prêtre qui brutalement me jette en face de
-ma destinée!--Tout bruit cessant, comme une vallée où le brouillard
-se déchire, l'âme se dégage peu à peu et les actes accomplis émergent
-des profondeurs. Toute la misère se découvre, que je portais en
-moi partout, sans inquiétude. Ah! ce n'est pas trop d'un Dieu pour
-nous racheter, car, malgré nos larmes, les actes commis ne peuvent
-pas ne pas l'avoir été, et leurs conséquences néfastes s'enchaînent
-logiquement ... contre elles, que ferons-nous? Seul, Dieu peut
-intervenir. A cause de cela, prions plus longtemps.»
-
-Chaque jour, Jean-Paul apprit à se connaître mieux et il eut peur de
-lui-même. Il écrivait:
-
-«Marthe, j'ai eu cette fausse justice de Pilate, dont il est parlé dans
-Pascal. Je ne me suis pas déclaré contre Dieu, mais les incrédules,
-voyant des chrétiens tels que moi, ont pu avoir une médiocre idée
-de cette religion qui produit de si misérables disciples! Je n'ai
-jamais pratiqué d'autre doctrine que celle du paganisme. Riche, je
-fus le mauvais riche, vivant loin de ses frères, au milieu d'un
-luxe abondant et facile. Intelligent, je me suis appliqué aux seuls
-travaux me plaisant, avec nul autre souci que de m'y plaire. Ami,
-je n'ai considéré mes amis que pour ma joie: ce furent des objets à
-mon usage--ces âmes immortelles que j'aurais pu sauver! Ainsi ma vie
-n'est qu'une hypocrisie soutenue. Car j'ai même évité la punition qui
-s'attache au péché: le mépris. Je suis estimé, peut-être imité, admiré,
-aimé! Je poursuis une œuvre de mort en moi, autour de moi. Et seule,
-telle petite âme me juge, dans le désarroi de sa conscience, d'après le
-mal que mon passage a laissé en elle...»
-
-Puis cette terreur s'apaisa: Jean-Paul, au milieu des parterres
-éclatants de jacinthes, connut cette paix que le Maître promet à ceux
-qui l'aiment: «Marthe, cela devient une douceur, ce règlement qui,
-heure par heure, m'assujettit à quelque méditation, ce mécanisme qui
-fatalement me mène de bonnes œuvres en œuvres pies...»
-
-Jean-Paul s'étonnait du plaisir qu'il trouvait dans cette
-correspondance. Il se surprit, un soir, embrassant la photographie de
-Marthe. A genoux devant la fenêtre ouverte qui découpait un pan du ciel
-où le clair de lune ruisselait, il se sentit, en dépit de sa misère, un
-enfant privilégié et connut que pour lui, la grâce divine prenait la
-forme d'un amour humain.
-
-
-XXIX
-
-Dans le merveilleux printemps, il alla vivre à Versailles, chez Vincent
-Hiéron.
-
-Dès le matin, il gagnait seul le grand Trianon. Débarrassé enfin de ses
-portes-fenêtres et de ses volets, le péristyle attendait, semblait-il,
-les apprêts de quelque noble fête. Jean-Paul évoquait dans ce cadre et
-cette lumière les brocarts somptueux des maîtres vénitiens; sur les
-marches, les joueurs d'instruments, les grands lévriers, des pages
-accroupis jetant les dés.
-
-Il imagine l'un d'eux appuyé contre une colonne, le regard tourné vers
-le jardin. C'est en vain que, dans leurs voiles mystérieux, des femmes
-dansent, et que son ami le plus aimé lui tend sa coupe, et lui montre,
-à ses côtés, une place vide. L'enfant juge médiocres ces magnifiques
-plaisirs; las des sentiments les plus tendres, il rêve d'autres joies,
-d'un autre amour...
-
-Ainsi Jean-Paul se plaît à s'évoquer lui-même. Il erre dans les allées
-symétriques. De vieux lilas de Virginie, aux troncs noueux, sont aux
-coins des pelouses, comme des encensoirs immobiles. Jean-Paul écrase
-sur son visage leurs lourdes grappes violettes. Il s'accoude, le soir,
-à la terrasse qui domine le grand canal. Nul promeneur à ces heures-là
-qu'un jardinier silencieux. La vie gronde au loin pour qu'on ait la
-joie d'en être délivré. Des parfums mêlés saturent l'air. Un invisible
-ramier roucoule doucement au fond de l'obscur feuillage. Un peu de lune
-pâle est dans l'azur. Voici, entre les arbustes taillés, le précieux
-salon à musique. Jean-Paul s'avance parmi les buis odorants et les
-rosiers. Il craint de penser à Marie-Antoinette, aux vers douceâtres
-d'Albert Samain. Il veut oublier que Bonaparte traîna là ses bottes.
-
-Marthe le pressa de venir à Castelnau. «Je ne sais, lui écrivait-elle,
-à qui confier ma joie. Père vit avec Lucile de Chateaubriand et, s'il
-me voit fiévreuse, m'incite à chercher la sérénité dans la compagnie
-des héros. Il a placé sur ma table la vie de Beethoven, celle de
-Michel-Ange par Romain Rolland, un _Lord Byron_. Mais je m'intéresse
-trop moi-même pour m'exalter avec des passions éteintes. Les miennes me
-suffisent et, couchée dans l'herbe déjà épaisse, je songe indéfiniment
-à nous...»
-
-Jean-Paul se félicita de ce qu'il éprouvait un très vif désir de
-retrouver Marthe.
-
-Ils connurent de nouveau les grandes vacances solitaires et brûlantes,
-les siestes côte à côte dans les lourdes chaleurs, la monotonie
-des journées, rompue quelquefois par les tocsins haletants qui se
-répandaient de village en village. Ils aimaient l'âcre odeur de résine
-brûlée; à travers les pins, le ciel apparaissait fumeux et rouge.
-
-Au crépuscule, les deux jeunes gens s'étonnaient de retrouver en eux
-toutes les émotions de l'enfance. La veille du quinze août, leurs voix
-s'unirent pour le même cantique passionné et vieillot qui déjà les
-avait émus, à l'époque de leur première communion; ils cherchaient et
-découvraient la même étoile dans les mêmes cimes onduleuse des pins.
-
-Un soir, Jean-Paul, feuilletant _la Vie de Lord Byron_, répétait à
-Marthe ce cri de l'Anglais: «_Une des sensations les plus douloureuses
-et les plus pénibles de ma vie, fut de sentir que je n'étais plus un
-enfant..._»
-
---Ah! Marthe, je me retrouve là tout entier...
-
-Ils ne s'abandonnaient plus au trouble voluptueux des dernières
-vacances. S'ils trouvaient encore leur joie aux longues paresses sur
-le sable brûlant des talus, une lecture à haute voix les détournait
-de s'approcher trop l'un de l'autre et de se complaire à de dangereux
-vertiges. Jean-Paul d'ailleurs se maintenait dans une grande ferveur
-religieuse. Il fit pleurer la jeunes fille sur des pages brûlantes
-et douces de Lacordaire et d'Henri Perreyve. Marthe avait l'allure
-plus vive qu'autrefois. Elle changea sa coiffure et ses yeux ombragés
-souriaient à Jean-Paul; elle eut des gestes, une façon de gaminerie
-qu'il se rappelait lui avoir connus quand elle était petite fille...
-
-Un soir, Marthe au piano chantait _l'Invitation au voyage_, de
-Duparc. Jean-Paul dans un fauteuil fermait les yeux. Après le dernier
-accord, la jeune fille demeura immobile en face du clavier, les mains
-pendantes. Ils entendirent au loin le cri guttural d'un berger et
-le piétinement plus pressé des brebis. L'herbe vibrait encore, mais
-un vent plus doux gonflait les tentures de la fenêtre. Le jardinier
-ratissait l'allée. Il s'interrompit pour dire à M. Balzon qui passait:
-«Il a dû pleuvoir quelque part et le vent ne vient plus d'Espagne...
-On entend les cloches de Saint-Léger: nous sommes au beau.» Jean-Paul
-regardait cette ombre assise, cette nuque penchée, ces deux mains
-grises dans le crépuscule qui déjà noyait le salon. Il sentit son cœur
-lourd d'une tendresse calme. Il se leva, cherchant quelle joie il
-pourrait donner à cette enfant bien-aimée. Alors il s'approcha d'elle,
-se mit à genoux, saisit une main qui s'abandonna, l'appuya contre
-ses lèvres. Marthe ne bougeait pas. Elle rejeta seulement la tête en
-arrière, peut-être afin d'empêcher les larmes de couler. Jean-Paul se
-pencha encore jusqu'à poser son front sur la sombre robe de la jeune
-fille.
-
-Puis il entendit M. Balzon qui demandait la lampe. Alors il sortit.
-La nuit venait. Le jardinier arrosait les massifs de géraniums et les
-œillets de Chine. Une odeur poivrée emplissait l'air, mêlée au parfum
-de la terre chaude et mouillée.
-
-Jean-Paul gagna la route de Johanet. Des hommes passèrent, la veste
-sur l'épaule, et lui souhaitèrent gravement bonsoir, une charrette
-s'éloignait, avec des cahottements espacés et sourds.
-
-
-Octobre vint. M. Johanet prépara sa chasse à la palombe. Chaque matin,
-Jean-Paul l'entendait, interrogeant, de sa fenêtre, le jardinier:
-
---Passat paloumbes?
-
-Le jeune homme songeait à l'avenir. Avant d'épouser Marthe, ne
-devait-il pas essayer de faire un peu de bien à ceux qu'il avait
-scandalisés? Une lettre de Vincent Hiéron lui avait appris que Georges
-Élie était malade, qu'il souffrait seul, dans une pauvre chambre au
-fond du quartier de Plaisance.
-
---J'irai le voir, se dit Jean-Paul, je le soignerai, je le sauverai.
-
-La veille du départ, il fit une dernière fois avec Marthe la promenade
-du soleil couchant ... aucun mot ne fut prononcé. Mais, avec une
-certitude ineffable, ils se sentaient unis pour la vie et au delà...
-Le soir était tout vibrant d'appels de bergers, d'abois de chiens, de
-rires. Dans les champs dénudés les bœufs étaient immobiles, et sur les
-charrettes, des garçons et des filles, hâtivement déchargeaient le
-fumier... Le vent sentait l'étable, l'herbe brûlée--mais l'odeur s'y
-mêlait déjà de bois humide et de marais, qu'on respire l'hiver dans
-les landes inondées où l'on chasse les bécasses. Des voix lointaines
-s'élevèrent qui criaient: «Seméro! Seméro!...» Dans la campagne,
-d'autres voix leur répondirent et de tous les champs où les paysans
-travaillaient encore, de tous les seuils où ceux qui étaient rentrés
-attendaient, sous la treille, l'heure de la soupe, le même cri jaillit,
-ce cri qui annonce aux chasseurs le passage d'un vol: «Seméro! Seméro!»
-
-Jean-Paul et Marthe levèrent les yeux au ciel, où le croissant de la
-lune était encore pâle.
-
---Les premières palombes... dit Marthe.
-
-
-XXX
-
-Jean-Paul s'enfonça dans les brumes du quartier de Plaisance. De
-vieilles femmes, chassées par les sergents de ville, tiraient des
-charrettes sans pouvoir s'arrêter. Un homme offrait des cartes postales
-dans un parapluie ouvert. Une odeur de graisse, de crêpes et de
-beignets emplissait la rue--et Jean-Paul reconnut cette senteur de
-foire: il évoqua les dimanches d'émerveillements et de migraine autour
-des baraques, sur la place des Quinconces, à Bordeaux...
-
-Rue Perceval, il entra dans une maison de pauvres. Le concierge lui
-cria: «Georges Élie? Au cinquième, porte à gauche.» L'escalier n'était
-pas éclairé. Jean-Paul dut tenir une rampe gluante. Il se trompa de
-palier. Une mince petite fille aux cheveux jaunes parut sur le seuil et
-lui demanda:
-
---Êtes-vous le monsieur de Saint-Vincent de Paul? Vous voulez voir
-Georges Élie?... Connais pas... C'est peut-être le jeune homme d'en
-haut...
-
-Jean-Paul monta un étage encore et tira un cordon. Il entendit tousser,
-puis un bruit de chaise remuée, un pas traînant ... il vit enfin
-Georges Élie, une lampe à la main, essayant de reconnaître le visiteur.
-L'ouvrier était en chemise, les pieds nus dans des savates. Des cheveux
-en désordre couvraient à demi son front jaune et ridé.
-
---C'est toi? C'est toi? murmura-t-il, stupéfait--que me veux-tu?
-
---J'ai besoin de te parler, Georges. Mais recouche-toi d'abord; je sais
-que tu es malade...
-
-Georges Élie ferma la porte et se glissa frileusement sous des draps
-gris.--Un feu de charbon brûlait dans la grille. A travers la vitre de
-l'unique fenêtre s'étendait le brouillard infini des grandes ville, que
-déchirait au loin l'éclairage violent d'une fabrique. Il y avait sur la
-table le portrait d'une paysanne au foulard gascon, qui devait être la
-mère de Georges et un portrait de Jérôme Servet. La tapisserie tachée
-était, par endroits, recouverte avec des affiches et des proclamations
-d'_Amour et foi_. Près du lit, sous le crucifix, Jean-Paul remarqua une
-vue du port de Bordeaux.
-
---Que me veux-tu? demanda encore l'ouvrier, rudement...
-
---Mais, Georges, il est naturel que je vienne voir un ami malade...
-
---Oui, je suis malade... Alors, avec une délicatesse de bourgeois, tu
-veux me donner la joie d'une visite?...
-
-Dérouté par cette ironie, Jean-Paul gardait le silence.
-
---Hé bien, je me serais passé de visite! Je n'ai pas besoin de
-pitié!... Ta présence me rappelle des heures trop dures!...
-
-Et d'une voix plus sourde l'ouvrier ajouta:
-
---Ah! que je t'ai haï!
-
---Je l'ai mérité, Georges. Oui, je je ne suis qu'un enfant égoïste et
-cruel. Mais tu vois, dès que je t'ai su malade, je suis venu ... parce
-que tu es toujours mon ami...
-
-Jean-Paul parlait avec cette tendresse un peu timide, ce savant abandon
-où il excellait. Son attitude penchée était celle qu'il utilisait
-autrefois dans ses essais de conquête
-
---Non, tu n'es plus mon ami...
-
-Jean-Paul crut sentir moins de colère dans la voix de l'apprenti; mais
-il eut la maladresse d'ajouter:
-
---Je ne me pardonne pas de t'avoir fait souffrir.
-
-Georges se redressa brusquement:
-
---Crois-tu donc que je tienne à toi? Je ne demandais pas mieux que de
-ne plus te voir! Monsieur s'imagine qu'on ne peut se passer de lui...»
-
-Il se tourna du côté du mur et ne parla plus. Jean-Paul voulut prendre
-sa main brûlante. Brusquement le malade la retira.
-
-La lampe filait et dessinait au plafond de la mansarde un cercle
-noirâtre. Jean-Paul baissa la mèche. Une averse ruisselait contre
-les vitres, et le vent d'équinoxe refoulait la fumée. Le jeune homme
-s'accroupit devant la grille, arrangea le feu. Puis d'une voix timide
-il demanda: «Tu n'as besoin de rien?»
-
-Et, comme le malade ne répondait pas, il lui dit: «Adieu, Georges!» et
-sortit.
-
-Dans l'escalier noir, où régnait une odeur mêlée et fade, il essaya de
-ne pas respirer et, le cœur plein de nuit, il songeait: «On ne peut
-anéantir le passé. Je n'ai pu guérir cette âme du mal que je lui ai
-fait...»
-
-Il se retrouva dans la petite rue misérable dont les maisons disaient
-de pauvres existences, des luttes sans merci contre la faim, la
-maladie... «Je devrais tout donner, se dit Jean-Paul. Je n'ai plus le
-droit d'être heureux, selon le monde...» Il pensait à saint François, à
-l'attrait du petit frère d'Assise pour la dame Pauvreté...
-
---Serai-je capable de distribuer mes biens aux pauvres?
-
-Jean-Paul s'interrogea, et connut qu'il aimait passionnément la vie
-luxueuse et ornée...
-
-La cohue de la rue de la Gaîté l'entraîna. Les lumières violentes
-des théâtres du quartier, des établissements de cinématographes,
-éclairaient les faces pâles des voyous, de minces figures d'enfants
-maladifs...
-
-Alors Jean-Paul sentit le désir de fuir ce quartier infâme où le
-crépuscule même était sans beauté, de revêtir son smoking et d'aller
-dîner avec un ami de mise soignée, dans un restaurant coûteux où les
-musiques tziganes sont frénétiques et tristes; et, comme toute émotion
-chez lui suscitait un souvenir littéraire, il renia momentanément ses
-dieux; Charles Louis Philippe, Francis Jammes...
-
-Puis, il ralentit le pas; découragé, triste, il pensa que Saint-Sulpice
-était encore ouvert, qu'il y avait une place pour sa misère parmi
-toutes les misères agenouillées dans la chapelle de la Vierge.
-
-A genoux sur le prie-Dieu, la tête dans les mains, il murmurait:
-«Seigneur, après tant d'efforts et de larmes, pourquoi suis-je resté
-l'enfant chargé de chaînes? Ce soir, j'ai vu se lever vers moi les yeux
-à jamais troublés d'une âme, qui sera moins bonne de m'avoir connu...
-
-«O terreur, terreur que l'acte accompli soit irréparable! La haine
-de ce visage d'apprenti me l'a révélé: mes plus honteuses actions
-demeurent autour de moi. Elles me pressent comme une escorte. Je suis
-leur prisonnier.
-
-«Ne souhaité-je pas à l'instant de vous fuir, ô mon Dieu? Je prévois en
-tremblant la succession de mes jours, tant d'après-midi pesants, tant
-de soirs complices, où l'assaut sera renouvelé, inlassablement, contre
-mon rêve d'une vie priante et agenouillée.»
-
-Mais lorsqu'un peu plus tard Jean-Paul eut allumé la lampe, il appuya
-son front contre la vitre où un peu de jour se mourait. Il songea à
-Marthe et se dit: «J'ai la grande force de son amour...» Alors il
-chercha sa photographie et les dernières lettres qu'elle avait écrites.
-Il contempla ces quelques feuilles couvertes d'une grande écriture
-pointue et le portrait où la jeune fille obligeait à sourire son étroit
-visage.
-
-Alors Jean-Paul se dit: «Le jour où ma pensée s'attacha à Marthe avec
-un tendre et obstiné souci, ce jour-là j'ai commencé à me délivrer de
-moi-même.»--Et dans le petit bureau glacé, où la servante n'avait pas
-encore allumé le premier feu de la saison, Jean-Paul ne voulut plus
-songer qu'au sourire de Marthe flottant autour de lui, aux fleurs
-renouvelées dans les vases--aux rires et aux larmes sous le tulle d'un
-berceau...
-
-
-XXXI
-
-A cette même heure, Marthe, vous étiez assise sur votre lit, dans une
-grande chambre de campagne. La lampe à huile, dont vous ne songiez pas
-à remonter la mèche, faisait luire l'acajou des meubles. Une pluie
-d'automne ruisselait doucement contre les vitres. Vous entendiez dans
-le grand silence des landes, les cahots d'une charrette, l'aboiement
-d'un chien de garde et, plus rapprochés, les pas traînants de votre
-père, qui lisait en se promenant dans la salle de billard où restaient
-accrochés les chapeaux de soleil des grandes vacances.
-
-Sur la cheminée, dans la lumière de la lampe, vous aviez laissé aussi
-les dernières lettres de Jean-Paul. Leurs mots tendres et passionnés
-avaient réveillé en vous la joie que vous n'attendiez plus--une
-joie qui se renouvelait à toutes les minutes de votre vie--qui vous
-obligeait à demeurer tard sans dormir afin de vivre plus longtemps avec
-elle--une joie qui, la nuit, vous réveillait, et qu'au matin, vous
-retrouviez encore si aiguë que vous vous demandiez un instant si ce
-n'était pas votre ancienne peine...
-
-Non, la vieille peine s'est éloignée Mais vous savez qu'autour de votre
-cœur elle rôde et qu'elle y veut rentrer. Vous savez que le bien-aimé
-demeure malgré tout un enfant chargé de chaînes et qu'il n'est pas
-encore délivré...
-
-Marthe, vous souriez bravement à toutes les trahisons possibles;
-d'avance, vous les absolvez; votre minutieux amour prévoit, comme sa
-future vengeance, des redoublements de tendresse--et la sérénité des
-pardons silencieux.
-
-1909-1912
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's L'enfant chargé de chaînes, by François Mauriac
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFANT CHARGÉ DE CHAÎNES ***
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