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Images provided by the Internet Archive. - - - - - - FRANÇOIS MAURIAC - - - L'Enfant chargé - de chaînes - - [Illustration] - - - ÉDITÉ AVEC UN BOIS GRAVÉ - DE PIERRE LISSAC - CHEZ BERNARD GRASSET - - - - 5e Edition - - - - - - L'Enfant chargé de chaînes - - - - FRANÇOIS MAURIAC - - L'ENFANT - CHARGÉ DE CHAÎNES - - - PARIS - BERNARD GRASSET, ÉDITEUR - 61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61 - - 1913 - - Tous droits de reproduction, de traduction et - d'adaptation réservés pour tous pays. - - _Copyright by Bernard Grasset 1913_ - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: - -_13 exemplaires sur Hollande Van Gelder numérotés de 1 à 13_ - - -L'ENFANT CHARGÉ DE CHAINES - - -I - -Jean-Paul a loué, rue de Bellechasse, un petit appartement au -cinquième. Les fenêtres s'ouvrent sur un paysage de toits. Son père lui -a envoyé les vieux meubles qu'on avait abandonnés dans des greniers, -à la campagne; ils ont vu l'étroite existence des grands-parents, -et, vieux serviteurs retrouvés, connaissent bien ce jeune homme qui -heurtait jadis contre leurs angles son front d'enfant. Voici une -pendule dont le timbre, la nuit, éveillait Jean-Paul, dans le sommeil -de la chambre et dans le silence terrible de la campagne... - -Jean-Paul s'occupe humblement des menus travaux que lui imposent les -cours de Sorbonne, et publie dans d'obscures revues des vers dont il ne -sait trop que penser. - -Il y a sur son bureau une photographie où sourit, d'un sourire las -et déjà souffrant, la mère qu'il n'a pas connue. Son père, Bertrand -Johanet, habite en Guyenne une métairie entourée de landes. Il est -l'homme de ce pays qui tue le plus de bécasses dans les mois d'hiver, -et qui, en août, quand des forêts de pins flambent sous le soleil, fait -signe aux paysans d'allumer le contre-feu. - -Il ne connaît pas son fils et Jean-Paul ne connaît pas cet homme -hâlé, hirsute, mal tenu, qui est son père et il se demande parfois: -«Comment suis-je sorti de lui? A mon âge, il n'avait d'autre joie que -de partir dès l'aube, en char à bancs, avec les amis joyeux, et les -chiens en boule au fond de la voiture... J'ai vingt ans et le plaisir -qui m'aide à vivre est de confronter mon âme et celle que révèlent mes -livres les plus aimés. J'ai besoin souvent qu'une musique exprime la -sentimentalité banale de ma jeunesse et ma joie est aussi de voleter -autour de la première âme venue comme les papillons de nuit autour de -la lampe, quand, aux soirs d'été, la salle à manger s'ouvre sur le -jardin...» - - -II - -Ce jour-là, Jean-Paul regarda sa chambre, et connut qu'elle était -laide. Dans la claire après-midi, les reproductions des tableaux de -Carrière et de Maurice Denis luisaient comme des chromos. La statuette -de Tanagra, simili-terre-cuite, s'écaillait aux angles. Parmi ces -vulgarités, Jean-Paul sentit monter en lui comme un flot d'eau trouble, -un écœurement infini; cherchant les causes d'une telle détresse, il -songea que sa médiocrité s'était révélée dans une conversation avec un -ami plus instruit, et qu'un universitaire, en l'interrogeant, l'avait -humilié devant six tables de cuistres. - -Il n'avait donc pas cette consolation de donner à sa mélancolie une -raison supérieure: elle résultait de causes infimes; alors il composa -un sonnet que d'abord il jugea louable, mais dont la banalité le -stupéfia, quand il le relut. - -Cinq heures sonnèrent à Saint-François-Xavier. Il décida d'errer au -hasard dans les rues. En descendant l'escalier, il murmurait: «Je ne -fais rien ... je vais échouer à la licence ... pourtant si demain -je me traçais un plan d'études...» Il avait constaté maintes fois -que ce projet de plan d'études infailliblement le tranquillisait... -Jean-Paul suivit la rue de Rennes, dont il haïssait les petits -magasins aux étalages débordant sur le trottoir, et les tailleurs -pour ecclésiastiques. Les vitraux du café Lavenue flambaient. -Jean-Paul résolut de se réfugier là, de s'abêtir sur des journaux -illustrés. Comme il s'installait devant une demi-tasse de chocolat, on -l'interpella: - ---Bonjour, mon vieux... - -Il se retourna. Louis Fauveau, un petit être nul qu'il connaissait, lui -tendait sa main molle et toujours humide. - -Jean-Paul se réjouit dans son cœur de ce qu'il allait pouvoir discourir -avec «Lulu», comme on appelait au collège le petit être nul, et -l'écouta quelques instants: «--Je suis vanné, mon cher... Des soirées -et encore des soirées ... et puis une petite amie que j'ai...» - -Il fit de cette petite amie une description minutieuse et choquante. - -Jean-Paul s'étonna de considérer ce garçon avec une sourde colère et -un peu d'envie. Il ne souffre jamais, se disait-il; le monde, l'amour, -les courses, le tennis, le golf, les cartes, chacun de ces jeux lui est -une raison suffisante de vivre. Il n'en use pas d'ailleurs pour «se -divertir», comme l'imaginait Pascal. Il n'a pas à se divertir d'une -inquiétude qui jamais ne l'effleura. - -Jean-Paul contemplait ce visage plombé, que l'usage du monocle figeait -dans une sotte grimace, son air de lassitude satisfaite. Il songea -qu'un exercice apaisant serait de le casser à coups de poing. Mais il -ne pouvait qu'être insolent avec discrétion et n'y manqua pas. - ---Je m'étonne, dit-il, que tu ne te lasses pas d'un plaisir si -médiocre... - ---Médiocre? Ah! mon vieux, que ne connais-tu Liane! - ---Si je «faisais la fête», comme vous dites, je m'efforcerais -d'atteindre au prodige, et ce serait mon excuse; je réaliserais «les -somptuosités persanes et papales», dont parle Verlaine. Je serais -l'un des satans adolescents qu'il évoque dans un palais soie et or, à -Ecbatane ... et je révélerais au monde ébloui des voluptés inconnues. - ---Tu te moques de moi, dit Lulu. - -Dès le collège, Jean-Paul le déroutait. Avec ce camarade trop subtil, -un problème toujours l'obsédait: «Dois-je faire semblant de comprendre -ou, à tout hasard, d'être vexé?» Ce jour-là, il se souvint à propos -d'un rendez-vous, serra la main de Jean-Paul et quitta la place. - - -Jean-Paul, seul de nouveau, goûta la joie de n'être plus énervé. Les -trottoirs luisaient. Une paix triste flottait sur la chaussée; la -mélancolie de Jean-Paul s'épura. Il en oublia les causes infimes. Il -sentit douloureusement l'inutilité de sa vie. Il avait quelquefois -ébauché le geste de Rastignac, et jeté vers la grande ville son «à nous -deux». Mais les petits échecs, les lassitudes, les dégoûts l'avaient -rejeté dans la chambre, où dès lors il se tapit loin de la rue, avec -des livres. - -«A ces livres, se disait Jean-Paul, je dois peut-être mes tristesses. -Il ne faut pas entrevoir les paradis lointains qu'on est trop médiocre -pour atteindre... Pourtant, que devenir, si je ne lis pas...?» - -Chaque année, quand juillet pesait lourdement sur la ville, et qu'aux -bancs des jardins publics, le soir, des faces luisantes somnolaient, -Jean-Paul, à qui son père avait abandonné la fortune maternelle--quinze -mille francs de rentes--voyageait à grands frais. - -Mais les paysages nouveaux qu'il traversa ne lui furent pas une -consolation. - -«Le petit monde que je porte en moi demeure partout le même, se -disait-il; d'ailleurs toutes les villes se ressemblent: des trams -électriques entre des vitrines de magasins. On a beaucoup trop parlé -de celles qui ont, comme Venise, la prétention d'échapper au type -commun... J'y recueille des impressions qui sont des réminiscences de -d'Annunzio, de Barrès, d'Henri de Régnier...» - -Jean-Paul avait toujours mieux aimé se terrer, dans l'automne pluvieux, -au fond des landes qui avaient servi de décor à ses jeux d'enfant. Son -père n'osait boire devant lui que deux verres d'armagnac, lui parlait -du cours de la résine, s'embarquait dans des récits de chasse, au long -desquels Jean-Paul avait des loisirs pour penser à autre chose. Et les -cabanes perdues, où, en octobre, on guette les palombes afin de les -prendre dans des filets, étaient pour le jeune homme de mélancoliques -retraites. - - -«Faut-il rentrer? se demanda Jean-Paul, ou chercher des camarades?» - -Il fut au moment d'aller rue du Luxembourg, dans un cercle d'étudiants -où il avait en réserve quelques amis sachant écouter, sourire, et se -laisser convaincre. Jean-Paul aime les regarder vivre. Il donne des -conseils. Il dirige. Il les détourne de la tentation en leur racontant -ses propres luttes intérieures et comment, parfois, il succomba. Comme -Jean-Paul ne pense pas que son histoire authentique offre quelque -agrément, il la recompose avec beaucoup d'art à l'usage de ses petits -amis... Cependant qu'au café voisin un violoniste fait vibrer ces -jeunes âmes pensives, Jean-Paul leur parle à mots couverts des fêtes -qu'il fréquentait avant sa conversion--et, pour les décrire, il se -rappelle les fantaisies de des Esseintes. Il leur dit enfin cette -conversion, utilisant pour son récit une certaine _Nuit de Pascal_ -qu'il composa jadis, et que ses maîtres louèrent fort. - -Dans ce milieu de jeunes catholiques, Jean-Paul est devenu théologien. -Il pimente ses discours d'un grain de modernisme, s'exalte sur -l'immanence et la révélation intérieure, absorbe, vingt minutes avant -le dîner, un court résumé de la philosophie kantienne qui lui permet -de démontrer au dessert que saint Thomas ne suffit plus. Il parle avec -ironie de l'encyclique _Pascendi_, des Jésuites, du cardinal secrétaire -d'État, déclare qu'il est l'heure de revenir à la grande tradition -mystique, s'attendrit sur saint François d'Assise ... puis, suivi d'une -petite cohorte d'admirateurs, va excursionner sur la rive droite et -échouer dans les promenoirs d'un music-hall. - -Mais ce petit jeu n'amuse plus Jean-Paul. A la société de ces âmes -puériles et douces, il préfère aujourd'hui l'isolement. - - -Jean-Paul se retrouva dans sa chambre, avec le crépuscule. Une cendre -fine s'épandait sur les toits. Il demeura près du feu, sans lampe, -cherchant au lointain de son passé une vague histoire d'amour, ou -quelque amitié, afin qu'avec ce souvenir il adoucît un tel isolement. -Pourquoi revit-il alors ses quatorze ans, la classe de troisième, sa -dernière année d'enfant? Chaque dimanche, Jean-Paul faisait sortir un -petit pensionnaire dont le cœur abandonné ne vivait que de lui et le -soir on les ramenait en voiture, au collège. - -Jean-Paul se souvient de ces fins de dimanche, à Bordeaux, de la -poussière dorée dans le soleil couchant, de la foule se traînant sur -les trottoirs... - -«Est-ce là toute ma vie sentimentale?» se demanda le jeune homme. - -Il alluma la lampe, regarda dans la glace son long corps d'adolescent -grandi trop vite, ses yeux bruns et tristes; il sourit, et à -mi-voix dit le nom de celle qu'il n'aimait pas, mais dont l'amour -l'enveloppait: Marthe... - -Cette jeune cousine, Marthe Balzon habite rue Garancière, avec son -père, Jules Balzon, professeur de rhétorique au Lycée Montaigne. -Malgré sa fortune, qui est considérable, M. Balzon demeure attaché -à l'Université, car il a le goût d'instruire la jeunesse et il lui -importe peu de n'avancer pas. En Gironde, la propriété des Balzon, -Castelnau, est voisine de Johanet. Marthe et Jean-Paul s'y retrouvent -chaque année. - -Leurs mères furent élevées ensemble, au Sacré-Cœur de Bordeaux. Le -mariage ne diminua pas la tendre amitié qui, sous les platanes du -couvent, faisait se promener les deux jeunes filles un peu à l'écart -de leurs compagnes... Dans l'ennui des grandes vacances, elles -abandonnaient leurs enfants à la même bonne anglaise, et, réfugiées -dans l'ombre fraîche d'un vieux salon campagnard, se lisaient à tour de -rôle _Indiana_. En 1893, l'été fut accablant sur ces landes de Guyenne, -où les eaux sont dangereuses. Le même mois, une épidémie de fièvres -emporta les deux amies... - -Jean-Paul considéra un instant la photographie de sa mère, ce sourire -triste, flottant sur des traits adorés, et songeant qu'il irait voir -Marthe après dîner, goûta, par avance, la joie d'effleurer avec ses -lèvres un fin visage devenu tout pâle... - - -III - -Marthe s'avança, portant haut la lampe... - ---C'est toi, Jean-Paul? Monsieur mon cousin, vos visites se font -rares... - -Elle lui prit la main, et ils entrèrent dans l'étroite chambre que -Jean-Paul connaissait bien. - -Le lit de cuivre occupait un angle, sous une housse de vieux camaïeu. -Il y avait au mur le crucifix et de petites statues soigneusement -peinturlurées: saint Joseph, chauve, avec un toupet de cheveux marron, -la Vierge, le Sacré-Cœur bien peigné, en tunique nougat rose. Sur -les planches d'une étagère, étaient rangées les reliures bleu tendre -et rouge sombre des _Imitations_, des _Manuels du chrétien_, des -_Paillettes d'or_ et autres éditions pieuses dont la première feuille -porte cette inscription: _En souvenir d'un beau jour_; sur la cheminée, -des petits enfants nus, des jeunes filles souriaient, comme on sourit -au photographe. - ---Le jeu de massacre est encore là? dit Jean-Paul en montrant les -statues de la petite chapelle, qui toujours l'avaient exaspéré. - ---Mais, Jean-Paul, ce sont des souvenirs... - ---Ils ridiculisent la religion. Rappelle-toi ce que dit Huysmans... - ---Je ne sais pas... Je n'ai pas lu... - ---Tu n'as rien lu! murmura Jean-Paul, dédaigneux... - ---Et toi, tu as trop lu... - -Elle avait repris sa broderie anglaise. La lampe allumait sur le dé -d'or une petite flamme. Marthe leva vers Jean-Paul ses yeux clairs, et, -craignant de l'avoir vexé, lui sourit. Jean-Paul considéra la bouche -lasse, aux coins un peu tombants, les trop minces épaules, les cheveux -fauves et lourds et le désir lui vint de poser son front, comme il -l'avait fait un soir, sur cette robe sombre... - ---Pourquoi ai-je trop lu, Marthe? - ---Parce que cela te rend malheureux, mon petit cousin ... toutes tes -mélancolies, tes complications, à quoi je ne comprends rien, je sais où -tu les prends, va... - ---N'essaie pas de comprendre... - ---Oh! je sais bien que tu es plus instruit que moi, plus intelligent. -Il me semble pourtant que tu es dupe de tes lectures, tu crois trop que -c'est arrivé... - ---Tu es sotte... - ---Je ne suis pas une intellectuelle, c'est sûr ... cela m'amuse de -lire, cependant... Mais lorsque c'est fini, je n'y pense plus. Je ne -mêle pas cela à ma vie. Zette, une petite cousine qui a douze ans, me -demande toujours des livres de Zénaïde Fleuriot, des livres qui font -pleurer, «parce que j'aime pleurer», me dit-elle. Seulement ensuite, -elle essuie ses yeux et joue à la poupée. C'est ce qu'il faut faire... - -Jean-Paul se leva... - ---Tu ne me comprendras jamais, murmura-t-il. - -Elle le regarda, les yeux brouillés, les deux mains croisées sur la -robe sombre, et ils parlèrent de choses indifférentes: son père était -sorti, elle devait aller en matinée, à la Comédie-Française... - - -IV - -Jean-Paul entra dans la chapelle des Carmes. La messe de huit heures -était dite, et les personnes qui avaient communié demeuraient -prosternées dans l'ombre. Jean-Paul savait que Marthe venait souvent -à cette messe et il ne s'avoua pas que c'était elle qu'il y venait -chercher. - -Mais ne la voyant pas d'abord, il se sentit triste et, agenouillé, la -front dans les mains, il murmurait: - ---Mon Dieu, vous savez bien que je ne l'aime pas... Jamais le désir ne -m'a effleuré de vivre avec elle toujours; jamais je n'ai été ému de -poser sur son front mes lèvres. - -A ce moment, il la vit qui s'avançait, grave, un peu pâle, le regard -encore lointain, à peine réveillée de l'extase. Il la rejoignit à la -porte. - ---Papa m'a donné rendez-vous au Luxembourg, lui dit-elle, viens avec -moi. - -Ils entrèrent dans le jardin déjà feuillu, où des oiseaux et des -enfants poussaient des cris. Des cerceaux s'égarèrent dans leurs -jambes. Ils se taisaient, elle grave toujours, lui ému un peu et -curieux de son émotion. Il regarda Marthe encore: elle n'éveillait en -lui aucun désir. Le simple chapeau de paille faisait sur son visage -une ombre mouvante. Elle acheta le petit pain habituel à une vieille -marchande qui l'entretint un instant de ses rhumatismes. - ---Tiens mon missel, dit-elle à Jean-Paul, et lentement elle se mit à -manger, par menus morceaux, - ---Pourquoi me regardes-tu, Jean-Paul? - ---Je ne sais... J'aime cette robe simple, j'aime «ton air d'être -ailleurs» de jeune fille qui va aux messes matinales et que le jeûne -pâlit... - ---Casse-cou! Littérature! Mon petit cousin... - ---C'est vrai, Marthe, il n'y a en moi que de la littérature... - -Et Jean-Paul dit, à mi-voix, pour lui-même: «Qui m'en délivrera?» - -Alors il sourit, ayant conscience d'être ridicule et de son romantisme -désuet. Un vers de Jammes vint à ses lèvres: - - Le jeune homme des temps anciens que je suis... - ---Voilà papa, dit Marthe. - -M. Jules Balzon s'avançait, traînant les pieds, menu dans sa lourde -pelisse, soigneusement boutonnée malgré la tiédeur de ce nouveau -printemps. Il souriait aux deux jeunes gens et mille plis fripaient sa -figure couperosée. - ---Mes petits enfants, vous m'accompagnez jusqu'à la maison? - ---Tu ne veux pas te promener, père? - ---Non, j'ai des copies à corriger. Jean-Paul, sais-tu qu'un de mes -élèves, dans toutes ses dissertations, et quel que soit le sujet, -s'amuse à citer de ton Barrès? Il a quinze ans! Comme c'est humiliant -pour moi, qui n'y ai jamais rien compris! - ---Oh! mon oncle, vous voulez rire... - ---Non, non. J'ai lu _le Jardin de Bérénice_; l'auteur explique ce qu'il -veut dire dans des avant-propos, des notes et des préfaces, mais je ne -comprends pas quand même... - -Jean-Paul se garda bien de défendre le maître qu'il aimait. Son vieux -cousin n'avait jamais eu de goût que pour les ouvrages d'un renanisme -facile. Il lui importait peu que la substance en fût médiocre: l'œuvre -d'Anatole France le contentait parfaitement. Et Jean-Paul s'exaspéra -souvent de l'entendre disserter à la manière de l'insupportable -Bergeret. - -Pour changer de conversation, le jeune homme questionna M. Balzon sur -Lucile de Chateaubriand. Depuis des années, le professeur s'occupait -amoureusement d'un travail où revivait la mystérieuse et triste jeune -fille. - -Mais Marthe, dont l'esprit était ailleurs, demanda soudain: - ---Jean-Paul, iras-tu demain goûter chez Mme des Onges? - -Il sentit dans la voix un peu basse et voilée de Marthe une anxiété qui -l'amusa. - ---Je ne sais, j'y meurs d'ennui... - -Elle insista: - ---Il faut venir, Jean-Paul, on m'a présenté hier, chez les -Burand-Martin, un garçon bizarre, mal habillé, que sa mère oblige -à traîner dans les salons. Il t'a connu au collège et s'appelle, -je crois, Vincent Hiéron... C'est une occasion de le revoir... Te -souviens-tu de lui? - ---Je me souviens ... murmura Jean-Paul. - -Il allait revoir Vincent. Il y eut dans son cœur un tumulte de joie. - -A cet ami, sous les platanes du collège, il avait confié ses premières -mélancolies. Jean-Paul évoqua, dans un visage creusé, des yeux d'ardeur -et de passion. Quelle âme fiévreuse habitait ce corps trop frêle! -Plus tard, Vincent avait semblé fuir Jean-Paul dont le dilettantisme -l'exaspérait. Il serait mort de ne pas croire. Un frénétique besoin -d'affirmer le possédait. - -Jean-Paul le savait engagé dans une entreprise de démocratie chrétienne -dont il ne connaissait presque rien. Le dimanche, sur le péristyle de -Saint-François-Xavier, il avait remarqué cependant des jeunes gens -pâles et doux, cravatés d'une lavallière noire, de classe indécise, et -qui offraient poliment une feuille hebdomadaire: _Amour et Foi_. - -«Il veut me revoir!» pensa le jeune homme. Et soudain, il sentit en lui -la joie de sa vingtième année. - -Il s'arrêta devant le vieil hôtel que les Balzon habitaient rue -Garancière. - ---Jean-Paul, dit le professeur, n'oublie pas que nous comptons sur toi -pour les vacances de Pâques. - -Et comme il prenait congé, la jeune fille répéta: - ---Nous comptons sur toi... - - -Jean-Paul traversa la place Saint-Sulpice où jouaient les enfants du -catéchisme. Un corbillard de pauvre, contre le trottoir, attendait. -Des écoliers riaient et se bousculaient autour du kiosque à journaux. -Jean-Paul songeait à ce vieux domaine de Castelnau, dans la lande, -qu'une lieue séparait de celui de son père et où il fut un petit garçon -trop nerveux. Marthe se cachait derrière les arbres, s'amusait à lui -faire peur, puis l'embrassait avec emportement... - -Il revit l'obscure maison de campagne, aux murs énormes, si fraîche -dans les lourds étés, il évoqua le fruitier, sa bonne odeur de placard -et de coing où il goûtait avec Marthe à quatre heures et essuyait à -son tablier des doigts gluants de confiture, le grand salon, dont une -poutre transversale soutenait le plafond, la Cérès de la pendule, les -petits «poufs» second empire, recouverts de soie noire et piqués de -boutons jaunes, l'album à photographies, où des messieurs et des dames -souriaient qu'on ne connaissait plus--les hautes lampes à huile... Et -il évoqua aussi le parc, l'allée herbeuse où, enfants, ils s'arrêtaient -«pour écouter le silence», disait Marthe... Alors le vent faisait un -bruit monotone et doux dans les pins ondulants... - -«O mon enfance, se disait Jean-Paul, c'est vers vous toujours que je -reviens--c'est vous que je veux retrouver dans la maison de campagne -trop grande. Il y avait des chambres qu'on n'ouvrait jamais et, sur -les cheminées, des coquillages rapportés de voyage par des personnes -mortes. Je me souviens que Marthe les appuyait contre mon oreille et me -disait: «Entends le bruit de la mer...» - -L'ascenseur s'arrêtait à son étage. - -Jean-Paul travailla jusqu'à l'heure où, devant sa fenêtre ouverte -au tiède crépuscule, il regarda le jour mourir et les souvenirs -s'éveiller. Il songeait: que m'est-il arrivé d'heureux aujourd'hui? -Alors il sourit, à cause de Vincent Hiéron qu'il devait voir le -lendemain et évoqua la cour du collège où son ami était déjà un enfant -pâle et tourmenté qu'on punissait parce qu'il ne jouait pas. - - -V - -Des messieurs en redingote, mornes et résignés, encombraient les -passages, et vainement la maîtresse de la maison les suppliait de -s'asseoir: héroïquement, ils voulaient rester debout, cependant que, -devant la cheminée, des poètes se succédaient, il y en avait de très -vieux, qui, malgré la couperose de leurs joues et leur ventre ridicule, -clamaient passionnément des vers d'amour. Jean-Paul éprouvait à leur -endroit quelque pitié. Mais les jeunes, avec leurs faces amères et -défiantes, l'exaspéraient--ceux surtout qui portaient des cheveux longs -et des cravates à triple tour, ceux qui écrivaient eux-mêmes leurs -noms sur les carnets des journaliste?... De toute cette littérature, -une impression de médiocrité, de pauvreté se dégageait, dont chacun, -semblait-il, avait conscience: quand le poète regagnait sa place, -serrant des mains, opposant un sourire d'ineffable satisfaction -aux _très bien, très bien_ des confrères, un silence terrible -s'établissait... On parlait bas ... les plus bornés éprouvaient un -malaise qu'ils ne s'expliquaient pas; les gens ironiques entourés -de poètes, ou de parents et d'amis de poètes, ne savaient que faire -de leur ironie; les violents se mouraient d'indignation rentrée--et -les dilettantes, pour qui la bêtise humaine constitue un spectacle -plaisant, demeuraient, eux aussi, atterrés devant cet excès de ridicule. - -Dans la cohue, Jean-Paul essayait vainement de reconnaître Vincent -Hiéron. Excédé, il se réfugia au petit salon, jusqu'où n'arrivaient pas -les clameurs des poètes... - -Une seule lampe y mettait son âme recueillie. On sentait que les -maîtres de maison devaient passer là leur soirée: les fauteuils étaient -affaissés, une boîte à ouvrage accrochait de la lumière... Jean-Paul, -un peu gêné de violer cette intimité, fut sensible à tant de bonne paix -et de recueillement. Il demanda pardon à ces choses qui lui étaient -étrangères, mais qui avaient l'air si doux, et s'assit. On n'avait -pas fermé les contrevents de la porte-fenêtre. L'arbre du jardin se -détachait sur un morceau de ciel encore pâle. - -Un couple entra. Jean-Paul, dont la vue était basse, devina seulement -la présence de Marthe. Il ne voyait que sa silhouette, ses cheveux -fauves et lumineux, sa poitrine irréelle ... et comme toujours, il la -jugea peu désirable. Elle se retourna: - ---Jean-Paul, tu es là?... Faut-il, monsieur, dit-elle en souriant au -jeune homme qui raccompagnait, que je vous présente un ancien ami? - -Le jeune homme entra dans le rayonnement de la lampe. Et Jean-Paul -murmura le nom de son ami d'enfance: - ---Vincent... - - -Comme il avait peu changé! Jean-Paul reconnut l'orgueil douloureux -de ce visage et tout ce corps chétif secoué par une âme violente, -insatisfaite... Il se rappela les prétentions exaspérées du collégien, -ses mépris sifflants. Le regard seul était plus calme; on y voyait la -paix de ceux qui vivent face à face avec leur Dieu. - -Jean Paul répétait: - ---Te voilà ... c'est toi... - ---Je t'avais reconnu déjà en entrant dans le salon, Jean-Paul. Et -d'abord, sois assuré que je ne suis au milieu de ces imbéciles que pour -obéir à ma mère. Mais j'aurai vingt et un ans dans un mois. Je serai -délivré! - ---Pourquoi, Vincent, n'es-tu pas venu vers moi, puisque tu m'as reconnu? - -... A ce moment, Jean-Paul regarda Marthe. Elle comprit et s'éloigna, -triste--se sentant si peu de chose aux yeux du bien-aimé, dès qu'un ami -ou même un simple camarade était là. - ---Je me suis au contraire dissimulé, pour te mieux observer, disait -Vincent. - -Il considéra un instant Jean-Paul, et ajouta: - ---Ah! oui, tu es resté le même ... il m'a suffi de te voir aller et -venir dans ce salon, de groupe en groupe, comme jadis en récréation ... -il m'a suffi de voir ta démarche hésitante et ta solitude, et quand on -lisait certaines inepties, j'ai bien reconnu la façon dont s'abaissent -les coins de ta bouche... - -Ils revinrent ensemble. Jean-Paul parlait, parlait, cédant au besoin de -livrer son âme à l'ami retrouvé. Il disait sa tristesse incurable, sa -débile volonté, combien la vie lui apparaissait médiocre... - ---Tu me disais les mêmes choses au collège, Jean-Paul, et tu me les -rediras jusqu'à l'heure où tu sauras ce que veut dire _se renoncer_. - ---Je ne le peux pas. Je ne m'appartiens plus ... déjà au collège, tu me -jugeais «livresque», je me souviens. - ---L'amour des livres, Jean-Paul, c'est encore l'amour de toi-même, car -tu ne lis que ceux où tu te retrouves. Mais l'homme n'est à lui-même -qu'un bien petit dieu. Tu ne vis pas, parce que tu es ton prisonnier. -Il faut se renoncer pour vivre... - -Il avait ce ton de prédicant qu'affectent les jeunes hommes inquiets de -problèmes sociaux et religieux. - ---Je ne peux pas ... je ne peux pas... - ---J'ai prié pour toi, Jean-Paul, même quand tu me croyais loin... Je -prierai jusqu'à l'heure où tu seras enfin délivré de toi-même ... où tu -te seras donné à Dieu et à Dieu dans les hommes. - -Jean-Paul ne sourit pas d'une telle éloquence, car il avait, au -collège, entendu cette même voix. Le désir lui vint d'être seul pour -pleurer. - -Ils se turent, séparés à chaque instant par l'ignoble cohue du -boulevard Saint-Michel.--Ah! comme Jean-Paul les exécrait ces faces -d'étudiants exténués, couvertes souvent de boutons, fendues par des -rires. - -Les deux jeunes gens s'arrêtèrent devant la maison où Vincent habitait, -rue des Écoles. - ---Connais-tu l'union _Amour et Foi_, Jean-Paul? demanda brusquement -Vincent. - ---Oui, de nom. J'ai vu souvent des affiches rouges ... et j'ai même -assisté à une conférence de Jérôme Servet qui la dirige, n'est-ce pas? - ---C'est cela. D'ailleurs nous en parlerons. - -Ils fixèrent un rendez-vous pour le lendemain. - -Les enfants quittaient le Luxembourg où des couples s'attardaient -encore. Jean-Paul demeura seul dans le jour mourant. Comme l'âme de son -ami était loin de la sienne! - -«Il ne revient vers moi que pour me sauver, se dit-il. Ah! que -m'importe d'être sauvé par lui, si j'en veux être aimé...? Et puis -mon cœur est las de ces conversions que suit l'inévitable reniement. -Après une crise religieuse, j'eus le sentiment toujours que dans ces -colloques passionnés de mon âme avec Dieu, relus aux heures de dégoût, -je fis moi-même tous les frais: les demandes et les réponses n'y sont -que de moi. Mais trop faible est ma pauvre voix pour tenir longtemps -les deux rôles...» - -Jean-Paul songea qu'il s'était livré sans arrière-pensée à l'ami -presque toujours silencieux... - -«Comme il m'observait!» se dit-il. - -Un autobus monstrueux remplit à ce moment la rue des Saint-Pères d'un -fracas de ferrailles. Jean-Paul ferma les yeux. - - -VI - -Vincent Hiéron, le regard perdu, suivait la rue Barbet-de-Jouy. Des -serviteurs, graves et bien nourris, s'employaient à faire luire le -cuivre des sonnettes. Deux dames vêtues de noir, un lourd missel dans -la main, gardaient encore sur leur visage poli et blanc un reflet -de joie et d'extase mystique--et souriaient, songeant peut-être au -chocolat et au pain grillé qu'on mange plus tard, avec plus d'appétit, -les matins de communion... Un coupé profond et bas attendait devant -une porte cochère et le jeune valet de pied, encore congestionné par -le sommeil, les lèvres luisantes d'un déjeuner à la fourchette, eut un -regard de mépris pour Vincent, dont le pardessus fatigué et la cravate -lavallière, sans doute, ne lui agréaient point... - -Mais Vincent était insensible à cette atmosphère de luxe paisible, -catholique et fermé. Rue de Babylone, il franchit le seuil d'une maison -neuve, surchargée de motifs ornementaux selon le goût des entrepreneurs -modernes. Sur le balcon, au premier, on lisait en lettres énormes: -_Amour et Foi_. Des jeunes gens entraient et sortaient avec des airs -affairés de fourmis. Vincent Hiéron traversa le vestibule tapissé -d'affiches rouges et de proclamations. Des adolescents lui prirent -la main au passage. Quelques-uns l'appelèrent par son petit nom. Ils -mirent dans ce «Vincent» une tendresse à la fois respectueuse et -familière. - -Mais il les salua d'un geste bref et s'engagea dans l'escalier. Sur -le premier palier, il souleva une portière. La pièce était basse et -sans fenêtre. Un poing de bronze, qui semblait jaillir du mur, tenait -un flambeau d'où tombait la lumière électrique. Contre la tapisserie -de soie feuille-morte, le masque de Pascal se détachait au-dessous -d'un étroit christ janséniste. Vincent souleva encore une portière et -pénétra dans le bureau où Jérôme l'attendait. - - -Il était seul, debout, le front collé contre la vitre, les poings -enfoncés dans les poches d'un veston déformé et taché. Ceux qui -l'aimaient ne voyaient pas sa cravate mal nouée, ses cheveux en -désordre, cette bouche commune dans la face lourde, le cou énorme, les -joues flasques et toujours mal rasées; ils ne voyaient que ses yeux -admirables, un regard perdu, un regard qui atteignait les âmes et de -belles mains longues et fines qui, dans un geste habituel, allaient -sans cesse vers les mains de l'homme à conquérir, et, crispées, les -retenaient d'une étreinte impérieuse... Il se retourna et sourit. - ---Tu viens, mon Vincent, au moment où je suis triste, où je désirais ta -présence. - -Vincent rougit de plaisir ... il était de ceux que cette voix émouvait -chaque jour comme une joie nouvelle... - ---Vraiment, je ne te gêne pas? Tu ne travaillais pas? - ---Non, mon petit, je suis las... Si tu savais... - -Il s'assit devant son bureau, les bras pendants... - ---Mauvaises nouvelles de Rome? - ---Plutôt ... une lettre ambiguë, comme ils savent en écrire là-bas, -des louanges mesurées, des réticences, des menaces déguisées sous -une bénédiction. Mais je sais que Mgr Bonaud, qui interdit à ses -séminaristes et à ses prêtres de suivre nos congrès et de lire nos -journaux, a été approuvé. Son exemple sera suivi. Plusieurs élèves du -grand séminaire m'ont écrit des lettres désespérées... - ---C'est là ta revanche, Jérôme. L'évêque leur impose une discipline -extérieure, mais qu'importe, si leurs âmes lui échappent, si elles te -sont à jamais passionnément soumises? - -Jérôme sourit. - ---Tu dis là des choses terribles, mon petit Vincent. - ---Ah! Jérôme, oublions toutes ces politiques, toutes ces odieuses -roueries. C'était si beau autrefois, quand le monde nous ignorait, -cette vie d'enthousiasme et de ferveur. On allait, tu te souviens, -dans des banlieues... On entrait chez des marchands de vin. Il y avait -une conférence dans l'arrière-boutique. Tu parlais; on t'interrompait -d'abord avec des farces ignobles, de gros rires. Peu à peu ces pauvres -âmes s'éveillaient; une gravité inconnue apparaissait au fond des -regards et tu pouvais alors parler du Christ. - ---Je me souviens... Je me souviens. - ---Ah! Jérôme, ces retours dans la nuit, l'hiver, un masque de pluie sur -la figure ou dans les tièdes printemps, les yeux au ciel qui charriait -des astres entre les bords rapprochés des toits... - ---Je me souviens, Vincent. - ---Et Montmartre, Montmartre ... tu te les rappelles les montées -silencieuses vers la basilique, le soir? Des femmes et de jeunes -hommes passaient en chantant des refrains. Les vitres des cabarets -s'embrasaient. Les ailes illuminées du Moulin Rouge tournoyaient -au-dessus de toutes ces ignominies... Nous entrions dans la basilique. -Et la veillée commençait, exténuante et délicieuse. D'heure en heure, -nous allions à la sacristie nous reposer. Tu nous lisais _le Mystère -de Jésus_... Quelle foi nous avions dans notre cause! Comme notre âme -était ardente en nous! Je croyais bien, à cette heure-là, que nous -allions rendre la France à Jésus-Christ... - -Jérôme, d'un geste, protesta. - ---Mais mon petit, rien n'est changé, rien... - ---Tout est changé, Jérôme; nous sommes une puissance, nous avons des -journaux au service d'un programme politique. Nos chefs spirituels nous -suspectent. Nos amis de la première heure nous abandonnent... - ---Ils nous trahissent. - ---Ils ne nous comprennent plus. - -Nous ne leur parlons plus la même langue. - -Vincent s'interrompit, stupéfait de son audace. - ---Ah lassez, mon petit, cria le maître impérieux et cassant, ou je -croirais que tu veux les rejoindre. - ---Moi, t'abandonner, Jérôme, y penses-tu? Ne sais-tu pas que je suis à -toi et à jamais? - -Le maître lui prit les mains et le regarda fixement. - ---Oui, je sais que tu es un fidèle et que je peux m'appuyer sur toi... - -Brusquement il changea de conversation: - ---Et ce Jean-Paul Johanet, cet ami qu'on pourrait utiliser au journal, -tu l'as vu? - ---Oui, il sera dune conquête facile; saturé de littérature, il -analyse solitairement, au long des après-midi, sa petite âme vaine et -compliquée. - ---C'est l'heure où il faut prendre les âmes, observa Jérôme. Elles ne -résistent plus, on les tient. - ---Mais il faut agir avec prudence, dit Vincent. Jean-Paul résistera, -ayant quelque personnalité. - -Le maître parut soucieux. - ---Tant pis: je veux autour de moi des tempéraments qui me servent, non -des personnalités qui me résistent... A bientôt, mon vieux. Si tu vois -quelqu'un à ma porte, dis-lui que je ne reçois plus. - -Vincent prit congé. Sous le masque de Pascal, un adolescent attendait. - ---Jérôme est fatigué et ne peut recevoir, dit Vincent, très doucement. - -Une douleur passa dans les yeux meurtris du jeune homme. Il avait -goûté la joie d'être pendant quelques jours le disciple préféré... Il -s'effaça devant Vincent, le front dur, sans même saluer. - -«Ah! pauvre petit! songeait Vincent dans l'escalier, pourquoi m'en -vouloir? Ne serai-je pas un jour comme toi?... Mais il y a quelqu'un -qui est plus grand que cet homme, et pour qui je me suis moins sacrifié -et Celui-là m'aimera éternellement.» - -Alors Vincent, élevant son esprit vers le seul maître qui ne déçoive -pas, dans la rue bruyante et claire, au milieu de la cohue, murmurait: -«Il pensait à moi dans son agonie; Il a versé telle goutte de sang, -pour moi...» - -Jérôme pourtant, quand il fut seul, baissa les stores, se mit à -genoux sur le tapis et, la tête dans ses mains, pria. Les souvenirs -s'éveillaient en lui, évoqués par Vincent. Il eut peur: comme les temps -lui semblaient loin, où il allait, suivi de quelques adolescents, à la -recherche du Royaume de Dieu et de sa justice!... - -Aujourd'hui, de tous côtés, il subit des attaques. Et les pires -injures, les plus basses calomnies lui viennent de chrétiens baptisés -comme lui et professant la même foi; les hommes l'ont abandonné. Ils le -laissent seul en face de son idéal, entouré seulement d'une jeunesse -trop passionnée, de qui les adorations lui sont des causes d'orgueil... - -Il se mit donc à genoux et pria. Dès le collège, Jérôme s'était dégagé -de toutes les formules. Il parlait à Dieu comme un ami parle à son ami. -Mais il avait trop de lecture et offrait souvent au Père Céleste, en -guise d'oraison, des réminiscences d'Ibsen et de Tolstoï. Souvent même, -au milieu d'une prière, il se sentait bouleversé par un cri qui lui -montait aux lèvres; il le notait alors, et ce cri répété à la fin d'une -conférence, avec le frémissement de voix voulu, touchait une âme... - ---Est-il vrai, Père, que je ne cherche plus votre Royaume? Est-ce -uniquement pour ma gloire que je fais rêver, s'exalter, souffrir tant -de jeunes cœurs? - -Le mépris qu'il sentit en lui à l'endroit des honneurs humains le -rassura. - ---Comme au premier jour, Seigneur, murmura-t-il, votre présence en moi -me remplit d'un amour assez grand pour transformer le monde, susciter -_dès ici-bas_ le Royaume de justice, afin que votre volonté soit faite -_sur la terre_, comme au ciel. - -C'est la bonne nouvelle que je veux annoncer à cette foule dont Vous -eûtes pitié et à qui des méchants ont fait croire que votre Évangile, -votre Église condamnent leurs espoirs d'une cité plus juste et plus -fraternelle... - -Travailler pour moi? Père, vous savez que je n'ai rien désiré au monde -que l'amour. Mais depuis longtemps je me résigne à être de ceux que -Vous avez exilés de l'amour humain. Ces pauvres petits qui m'aiment ne -me sont rien, rien que des âmes à jeter dans le courant qui mène à Vous. - -Il se releva, considéra les photographies qui couvraient les murs et -reconnut quelques-uns de ces regards, de ces sourires. Tel jeune homme -l'avait accompagné un soir, sur la route baignée de lune, après une -conférence dans cette petite ville dont Jérôme a oublié le nom. Ils -revinrent lentement, à pied, vers la maison de campagne où on lui avait -préparé une chambre. - -Le jeune homme--de qui l'adolescence avait été solitaire dans l'étroite -sous-préfecture--tremblait de joie en présence de cette grande âme -venue de si loin, pour lui porter les paroles qui font vivre. Jérôme -se souvient de la conférence: une bataille où il avait dompté, rendu -silencieuse la foule grondante... Mais pourquoi se rappelle-t-il le -retour dans la campagne endormie? Une lumière surnaturelle élargissait -les labours, à l'infini. Une métairie, où le chien de garde aboya, -semblait dormir au ras de terre, serrant autour d'elle les étables et -le jardin... - -Jérôme s'appuyait sur ce petit inconnu que l'émotion d'une telle -«marche à l'étoile» élevait au-dessus de lui-même. Sa présence alors -suffisait à remplir le cœur du Maître... Que ne peut-on voir, à -certaines heures, dans le plus humble regard? Tel être stupide et morne -fut sublime une fois dans sa vie: le soir où Jérôme lui parla... - -Beaucoup d'autres avaient écrit sur leur photographie: _A Jérôme--A mon -unique ami--A celui qui m'a révélé la vérité_.--Pauvres visages dont le -sourire n'éveillait aucun souvenir dans son cœur! - -Jérôme Servet sentit en lui cette exaltation d'où peut naître un -chef-d'œuvre. Il sonna. Le secrétaire parut. Jérôme commença de dicter. - - -VII - -Dans les allées du Luxembourg, les bonnes réunissent pour le départ -les pelles, les seaux, les cordes à sauter. Autour du bassin, sur les -terrasses, des petits garçons et des petites filles se poursuivent -encore avec des cris d'oiseaux. - -Jean-Paul va doucement, cherchant les allées solitaires. Il se forge -un idéal de vie grave et sérieuse, une vie toute pleine de religion et -d'inquiétudes d'ordre social. Une chanson accompagne, en sourdine, sa -rêverie; quoiqu'elle chante dans son cœur, il l'entend distincte et -comme éparse dans l'air. C'est la chanson du pauvre Verlaine assagi: - - Elle dit la voix reconnue - Que la bonté c'est notre vie, - Que de la haine et de l'envie - Rien ne reste, la mort venue... - -Il hâte un peu le pas... L'heure est proche, où Vincent viendra, -comme chaque soir, lui parler de la Cause. Aux brusques menaces, aux -supplications de son ami, il trouve une volupté singulière. Déjà un -espoir se lève et rayonne sur son cœur dévasté: abandonner tous les -orgueils, toutes les inquiétudes, toutes les complications de la -vie--être fervent aux messes du matin, pendant la semaine--communier -passionnément au milieu des plus humbles femmes--puis se joindre à -d'autres jeunes gens austères et purs, vivre dans leur atmosphère de -piété, d'amitié grave, d'apostolat discret ... tels sont les vœux que -Jean-Paul découvre en lui... - -Une prière s'exhale de son âme pacifiée. Il quitte le jardin et, dans -la douceur de la nuit commençante, entre à Saint-Sulpice. La chapelle -de la Vierge est presque déserte: à peine quelques ombres qui sont des -tristesses, des pauvretés, d'humbles misères agenouillées. Jean-Paul -unit tendrement sa peine à toutes ces peines inconnues. Il dit: - ---Mon Dieu qui m'avez donné la grâce de comprendre vos soirs et de -pleurer devant leur mystère, vous savez de quels rêves je les ai -peuplés. Vous Vous êtes plu, cependant, à ne jamais troubler ma vie. -Vous m'avez ménagé, dans une chambre paisible, en la compagnie des -livres, une calme existence. Mon Seigneur et mon Dieu, que puis-je dire -pour ma défense...? Je trouve cela, qu'il me sera beaucoup pardonné à -cause que je n'ai pas beaucoup aimé: il y a entre votre Justice et moi -toutes les larmes de mon adolescence. - -Dans les pires égarements, quelque chose en moi a toujours crié vers -Vous. O mon Dieu, que ces heures me soient comptées où je Vous ai aimé -à l'ombre des chapelles... - -Dans la rue, parmi la foule qui allait, lasse et joyeuse, à cause de -la nuit proche où l'on peut aimer et dormir, l'exaltation de Jean-Paul -s'apaisa. Il songeait à ce congrès d'_Amour et Foi_ qui avait lieu à -Bordeaux. Il pourrait s'y arrêter quelques semaines avant d'aller finir -à Johanet les vacances de Pâques. Conversant avec lui-même, Jean-Paul -murmurait: - ---Je sais que Jérôme Servet est un ingénieux conquérant d'âmes... ah! -qu'il prenne la mienne avec ses lassitudes et ses dégoûts; qu'il les -tue dans l'enthousiasme et dans l'amour de l'idéal inconnu... Comme -joyeusement je sacrifierais cette liberté qui ne m'a valu encore que -des larmes! - -Ne vaut-il pas mieux devenir l'esclave d'un Dieu, d'un maître, d'une -doctrine que demeurer l'enfant libre, mais solitaire et las, et qui, à -certaines heures, voudrait bien mourir...? Vincent me dit qu'à l'union -_Amour et Foi_ je trouverais des frères humbles et bons. Ils sauraient -me faire partager les espoirs dont ils vivent. - -Ainsi, docilement, le jeune homme baisse la tête pour recevoir le -joug. Mais l'idéal vers quoi il marche lui demeure inconnu; il va en -quelque sorte à reculons, les yeux levés sur les vieux dégoûts, sur les -écœurements quotidiens. Il court à ce qui est peut-être la vérité, non -parce que c'est la Vérité mais pour se libérer des mornes tristesses -qui le tuent... - - -VIII - -Quelques heures plus tard, Jean-Paul s'habille pour le bal. Vincent, -dans un fauteuil, le supplie d'assister au congrès d'_Amour et Foi_. -Mais Jean-Paul, décidé à se laisser convaincre, s'amuse d'abord à dire -non... - ---J'ai si peu de foi, Vincent, et je n'ai pas d'amour. Je ne crois -guère qu'à la vanité de l'effort et de ce que tu appelles l'action -sociale... - -Vincent se lève, exaspéré. - ---Nous ne sommes pas des isolés, mon pauvre ami. La plus humble de nos -actions ne saurait être indifférente au tout... - ---Mais la plus importante ne se répercute que si près de nous! répond -Jean-Paul. Dieu lui-même--s'il est vrai qu'il se fit homme--n'a pu -révéler sa vérité qu'à quelques millions d'âmes et la foule immense des -vivants ne l'a pas connu... - ---Il s'est révélé dans tous les cœurs; à la révélation intérieure aucun -homme n'a échappé... - ---Avec cette belle discussion, mon cher, je vais arriver chez les des -Onge au moment du cotillon. - ---On s'en va. Mais je compte sur toi dimanche, à la réunion publique -du congrès de Bordeaux ... puisque tu dois traverser cette ville pour -aller à Johanet. Pars trois semaines plus tôt, c'est très simple. - ---Et mon travail? - ---Emporte des livres. - ---Je réfléchirai. - -Jean-Paul, maintenant, est seul et se préoccupe de sa toilette. La -chambre est très éclairée. Au pied du lit, les escarpins mettent deux -étincelles. La chemise au plastron glacé est luisante sur un fauteuil. - -Dans la voiture, Jean-Paul, gêné par ses gants blancs, songe avec -terreur qu'il n'a pas préparé la monnaie pour le cocher. Il fouille sa -bourse sous le regard inquiet de l'homme. - ---Une pièce de 0 fr. 50, peut-être de 10 francs roule dans le -ruisseau... - - -Le dos appuyé contre une porte, Jean-Paul regarde tournoyer les petits -nuages de tulle sur quoi se penchent, solennelles et bêtes, les figures -toutes figées dans le même sourire. - ---Tu ne danses pas, Jean-Paul? - -Marthe est devant lui, souriante et frêle. Un mince tissu bleu pastel -la moule et se rétrécit dans le bas, au point qu'on se demande comment -elle va danser. Elle semble à Jean-Paul une très fine petite fille en -chemise de nuit. Et cependant qu'ils échangent des mots insignifiants, -le jeune homme songe qu'il n'aurait qu'à vouloir pour posséder -légitimement dans un grand lit ces formes ébauchées. Ils causent. Un -peu de valenciennes paraît dans l'entre-bâillement du corsage. Mais ce -qui séduit Jean-Paul c'est, derrière l'oreille, l'arc délicieux que -dessinent les cheveux. - ---Marthe, je vais te quitter... - ---Tu pars? - -Le visage de la jeune fille s'empourpra. - ---Je vais à Bordeaux avec Vincent. De là, je te rejoindrai dans un mois -à la campagne. - ---Je vois, dit Marthe rassurée, que M. Hiéron te fait du bien... - -Jean-Paul protesta: - ---Je ne suis pas encore de l'union _Amour et Foi_... - ---Oh! l'amour et toi...--et elle eut un pauvre sourire. - ---Que veux-tu dire, Marthe?--interrogea-t-il, l'air crispé. - -Mais soudain les yeux pâles de Marthe se troublèrent; elle regarda le -lustre, pour empêcher ses larmes de couler. Elle passa et repassa sur -son visage une touffe de roses. - -Jean-Paul se sentit triste infiniment, au bord de cette petite âme -douce qui l'aimait et comme un boston préludait, il saisit la taille de -la jeune fille et tourbillonna sans penser à rien... - - -IX - -Huit jours après, dans une chambre de l'Hôtel de France, à Bordeaux, -Jean-Paul, à la fenêtre, évoque ces heures de délicieux énervement. Il -s'est livré lui-même à la folle émotion des réunions publiques, il a -crié, il a tressailli quand les sauvages couplets de _l'Internationale_ -ont fait, comme un vent de tempête, se baisser les têtes craintives et -s'arrondir les douillettes ecclésiastiques. Il a voulu pleurer, quand, -à cette foule silencieuse enfin et conquise, Jérôme Servet jeta les -mots de Miséricorde et d'Amour... - -Jean-Paul s'abandonnait à la volupté d'être une petite âme -déraisonnable et fanatisée, cependant que Jérôme disait la force -mystérieuse que le fidèle puise dans l'Eucharistie et qui rend -possibles tous les héroïsmes et tous les martyres... - -Jean-Paul évoque surtout cette réunion intime, à six heures, le -soir où, d'une voix brisée de lassitude et d'émotion, d'une voix -spiritualisée, Jérôme leur parla. - -C'était dans une classe d'école libre. Tout le crépuscule entrait -par la fenêtre avec le chant des oiseaux. Jérôme leur parla... Que -disait-il? Jean-Paul ne sait plus. Une émotion extraordinaire le -bouleversait. Ce fut l'éblouissement de la Vérité découverte: «Joie ... -joie ... pleurs de joie...» - ---Il se souvient qu'il a pleuré silencieusement dans un coin de la -salle et que Jérôme répétait la parole de Pascal dans son _Mystère de -Jésus_: «Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde--il ne faut pas -dormir pendant ce temps-là...» Il se rappelle avoir tressailli quand -Jérôme les a suppliés d'élargir leur pauvre vie, de la rendre infinie, -en la rattachant à une cause infinie... - -Puis les camarades, un à un, s'en allèrent. Il ne resta plus dans la -petite cour de récréation, où le jour mourait, où l'unique platane -bruissait de cris d'oiseaux, que Jérôme, Vincent et Jean-Paul... - -Jérôme a mis ses deux mains sur les épaules du jeune homme, il l'a -regardé dans les yeux, avec une douceur et une force infinies, et lui a -demandé d'une tremblante voix: - ---Tu donnes tout à la cause, tout? - -Alors Jean-Paul a répété, des lèvres et du cœur, ce dernier cri du -_Mystère de Jésus_: - ---Mon Dieu, je vous donne tout. - -Et Jérôme l'a serré contre sa poitrine en disant: - ---Tu t'es donné, Jean-Paul, tu ne t'appartiens plus. Vis pour les âmes -désormais. - -«Vivre pour les âmes, se donner aux âmes»: telle est la vie nouvelle -qui s'offre à lui--route si simple et si claire dans un matin d'été, où -s'avance en chantant le cœur des pèlerins... «Vivre pour les âmes! se -donner aux âmes!» Jean-Paul redit encore ces mots libérateurs... - -«Je suis délivré, songe-t-il, et c'est vraiment _ma nuit_»; toute la -volonté qu'il croyait morte fermente en lui et son âme est à la fois -paisible et passionnée, comme le soir de sa première communion. - -On frappe à la porte. Jean-Paul s'effare de voir entrer M. Balzon et -Marthe, en tenue de voyage. - ---Il paraît que tu n'as pas arrêté nos chambres? - -Jean-Paul regarde les yeux ronds du vieux monsieur, son crâne luisant -piqué de mille gouttelettes... - -Jean-Paul a oublié, il oublie toutes les commissions ... on lui avait -pourtant recommandé vingt fois... M. Balzon, qui hait l'insécurité et -les surprises de la vie, ne cache pas son dépit. - ---L'hôtel est plein et nous ne partons pour la campagne que dans deux -jours... Sais-tu comment j'appelle ton étourderie, Jean-Paul? De -l'égoïsme, tout simplement. - -Le vieux monsieur va à la recherche de ses bagages et de deux chambres. -On entend dans les couloirs sa voix aiguë. - ---J'avais d'autres soucis que ceux-là, dit Jean-Paul à Marthe, quand -ils furent seuls. J'ai vécu deux jours d'enthousiasme et de joie... - -Marthe le loue de devenir un «homme d'action». - ---Tu me raconteras tes impressions après-demain, à Castelnau. - ---Il n'est plus question de cela, Marthe. Je n'irai vous y rejoindre -que dans trois semaines. Il faut que je reste à Bordeaux avec Vincent -Hiéron. Nous allons organiser un groupe _Amour et Foi_. - ---Tant pis ... tant pis... - -La jeune fille ne peut que répéter ces mots machinalement. - -Mais M. Balzon revient, frais, souriant: il a trouvé deux chambres, -on y a installé les bagages... Il faut le mettre au courant. Le vieux -monsieur se désole pour la forme et se réjouit, au fond, d'avoir sa -fille à lui seul... - ---Tu ne t'ennuieras pas à Bordeaux, Jean-Paul. J'y ai vécu dix ans: -c'est une aimable ville. Les plus grandes curiosités de l'endroit -sont les marchands de vin. Cette profession confère ici une façon de -noblesse. On les voit de cinq à sept, sur le Cours de l'intendance et -les Allées de Tourny, se lancer des regards de côté et faire semblant -de ne pas se voir... - -Marthe, avant de se déshabiller, s'accoude à la fenêtre. Des -flonflons d'orchestre montent d'un café voisin. C'est une tiède -nuit, et si claire que la jeune fille voit, à l'extrémité de la rue -Esprit-des-Lois, les vergues noires des navires... Elle pense au cœur -inaccessible du bien-aimé... Hélas! Elle avait espéré s'en approcher -un peu au long de ces vacances... Il faut renoncer à tout espoir. Son -rêve est humble cependant. Elle ne veut que se dévouer, se donner tout -entière, servir sans autre salaire que pouvoir servir encore... Elle ne -demande pas d'être aimée: ce serait trop de joie--un excès de joie qui -la tuerait, songe-t-elle... - -Marthe sent qu'elle va pleurer. Sa gorge se serre ... et soudain les -larmes et les sanglots éclatent comme une pluie d'orage. - - -X - -Dans une petite salle très éclairée, une assistance chuchotante et -inattentive de jeunes gens écoutent la conférence de Jean-Paul--en -écoliers qui n'attachent aucune importance à ce que peut dire le pion. -Il y a là deux ou trois jeunes hommes de qui l'adolescence soignée -trahit l'éducation congréganiste, puis des apprentis bien tenus, -dont les mains gercées aux ongles noirs témoignent seules qu'ils ne -fréquentent pas la faculté de droit; un garçon coiffeur aux cheveux -luisants de tous les fonds de pots du patron, les bons ouvriers -canalisés vers l'union _Amour et Foi_, par les patronages. - -«De même que le servage succéda à l'esclavage, pour être lui-même -remplacé par le salariat moderne ... de même, camarades, nous devons -croire que le patronat n'est pas éternel...» - -Jean-Paul dévide, sans presque y songer, le rouleau des vieilles -formules démocratiques. Ses regards errent distraitement sur cet -auditoire qui s'ennuie. - -Pourtant il distingue dans un coin deux yeux bruns attentifs, une -figure terne qu'attriste la bouche lasse, un grand front déjà ridé ... -et Jean-Paul après ce pauvre visage, remarque le torse musclé dans -le tricot marron et il voit encore les grosses mains aux gerçures -terreuses, des mains dont l'enfant ne sait que faire, des mains qui ne -savent pas être inoccupées... - -Jean-Paul, pour réveiller son auditoire, fait, aux dépens des -bourgeois, une plaisanterie qui lui est familière ... et voici que la -bouche du petit ouvrier sourit, d'un sourire très jeune, qui montre -les dents abîmées... Jean-Paul devine cette âme attentive. Il parle -maintenant d'une voix émue et contenue, et regarde là-bas s'illuminer -les yeux bruns, ces yeux dont jaillit comme une lumière très lointaine -entre les paupières malades. - -Alors, citant les émouvantes phrases de Lacordaire et de Montalembert, -il dit les joies pures de l'amitié et qu'il n'existe plus de barrière -entre les apprentis et les étudiants. Il montre les âmes diverses, -unies en une foi commune; il le dit et sans doute est-il à cet instant -tout à fait convaincu; désormais l'auditoire s'intéresse passionnément. - -«Nous aurons, camarades, l'âme d'un ami pour nous consoler aux heures -désenchantées. Nous vivrons des heures de joie infiniment douces que -les autres hommes ne connaissent pas...» - -Celui qui parlait ainsi, n'était-ce pas ce Jean-Paul, petit bourgeois -sensuel et sec, que choquait la moindre vulgarité et que la plus -excusable inélégance indisposait? Pourtant au long de ces quinze jours, -il avait souvent éprouvé un vertige devant l'abîme qu'il sentait se -creuser entre lui et ses camarades, même ceux de sa classe qui aimaient -le peuple autrement que par littérature, et le soir, après s'être -exaspéré dans un cercle d'études, que de fois il s'était réfugié dans -sa chambre, ayant en lui le désir violent de se désencanailler! Il -revêtait alors un pyjama aux teintes fondues, et aiguisait son dégoût, -en lisant les vers crispés de Jules Laforgue... - -Au fond de la salle, le petit ouvrier écoutait avidement comme s'il -avait conscience que Jean-Paul s'émouvait pour lui seul. - -Ce fut en effet vers lui qu'après la conférence Jean-Paul se dirigea. -Il s'appelait Georges Élie et travaillait dans la menuiserie. Au -«patro» l'abbé lui avait parlé de l'union _Amour et Foi_. Alors il -était allé à la conférence de Jérôme Servet, qui l'avait, disait-il, -«emballé». - ---Je l'ai trouvé épatant, épatant... - -On sentait l'effort douloureux que Georges Élie faisait pour réunir les -quelques mots usuels de son vocabulaire. - -Jean-Paul regardait ce visage exténué cette apparence de force -physique et pourtant d'épuisement qu'ont les pauvres corps d'enfants -qui travaillent trop jeunes. Devant ces yeux inquiets et tristes, une -grande pitié l'envahissait. Il oublia que ses pitiés s'usaient vite et -lui parla d'une voix basse. Il lui parla de la «Cause», de la grande -révolution morale que Jérôme Servet voulait accomplir dans l'âme -prolétarienne. - -Il lui dit qu'ils étaient frères maintenant, que rien ne les -séparerait, puisqu'ils communiaient dans une même foi, dans un même -amour... - -Georges Élie écoutait. Une émotion ardente et douce lui donnait envie -de pleurer. - ---Alors, vous voulez être mon ami? - ---Mais oui, je veux bien, dit Jean-Paul. - -Ah! s'il avait su tout ce que l'enfant mettait dans ce mot d'amitié! -S'il avait su qu'il y avait là tous les besoins d'affection d'un jeune -être brutalisé, toutes les faims d'une tendresse chaque jour refoulée! - -En revenant dans les rues de Bordeaux, vides à dix heures, ils -purent causer. L'apprenti livra à Jean-Paul sa petite âme sensible -et scrupuleuse de séminariste manqué, il lui dit son isolement à -l'atelier--les grossières moqueries qu'il devait subir... Jean-Paul -l'écoutait, un peu distrait, souriant parfois du savoureux accent local -d'Élie. - -A la porte de l'hôtel il fallut se quitter. Jean-Paul eut un frisson de -peur, lorsque l'enfant lui dit avec emphase: - ---Hein? c'est entre nous à la vie, à la mort, mon vieux... - -Le jeune bourgeois songea un instant à détruire l'illusion de ce pauvre -petit qu'il trouvait déjà laid et commun ... qu'il n'aimerait jamais, -qu'il n'était pas digne d'aimer, qu'il ferait souffrir. Mais il prit -conscience de sa vocation d'apôtre. Jérôme Servet l'avait dit: Il faut -se donner aux âmes--aux plus obscures--aux dernières. - -Et conscient de son mensonge qu'il croyait héroïque, Jean-Paul lui -répondit: - ---Oui, mon petit, à la vie, à la mort... - - -XI - -Vers six heures, à la sortie de l'atelier, Georges Élie s'accoutuma -d'accompagner Jean-Paul dans ses promenades. Les premiers jours, il -heurtait la porte timidement, et demandait avec insistance: «Je ne -vous ennuie pas?» Mais Jean-Paul mettait tant de bonne grâce et de -simplicité à le questionner sur sa journée, il trouvait un tel plaisir -à éblouir cette petite âme obscure, que l'enfant montra chaque jour -un peu plus de confiance. Il se persuada que ses visites plaisaient à -Jean-Paul, dans le même moment où le jeune bourgeois commença d'en être -excédé. - -Il est vrai que d'abord elles l'amusèrent. A l'heure où les Bordelais -encombrent les trottoirs du Cours de l'Intendance et des Allées -de Tourny, il jugeait plaisant de se montrer avec un apprenti en -casquette, aux poignets rouges et aux grosses mains. Dans le crépuscule -clair, à travers la foule des promeneurs bien habillés et lents, qui -semblaient piétiner sur place et lui faisaient regretter la cohue -affairée de Paris, il allait avec Georges Élie et lui répondait -distraitement, amusé de l'effet produit. - -Mais après quelques jours, il sentit qu'on s'accoutumait à les voir; -et surtout les conversations avec Georges Élie lui parurent dénuées et -vides. Les deux jeunes gens ne pouvaient s'entretenir que de l'union -_Amour et Foi_ et les mêmes considérations revenaient sans cesse. En -somme, Jean-Paul ne se plaisait qu'aux discussions littéraires où l'on -peut citer des vers de Jammes et de la comtesse de Noailles, des mots -somptueux de Chateaubriand ou de Barrès. Il avait aussi le goût des -images imprévues qui, à Paris, faisaient rire ses amis et que Georges -ne comprenait pas. Et comme le jeune bourgeois excellait à peindre -les ridicules des gens, ce lui était une souffrance de ne pouvoir -qu'admirer, devant le jeune ouvrier, les premiers grands rôles de -l'union _Amour et Foi_... - -Jean-Paul s'efforça vainement d'aimer les histoires d'atelier et de -patronage que lui racontait son compagnon. L'enfant l'ennuyait, comme -l'ennuyaient ses amis, même les plus intelligents, lorsqu'ils étaient -au régiment: enfermés dans une caserne, ils prétendaient intéresser le -monde entier à la bienveillance de leur capitaine ou à la grossièreté -de leur sergent. Ainsi Georges Élie parlait inlassablement des humbles -comparses de sa vie sans horizon. - - -XII - -Jean-Paul, seul dans sa chambre d'hôtel, éprouve à lire _le Prix de la -Vie_, d'Ollé-Laprune, un ennui terrible et qu'il ne s'avoue pas. - -La fenêtre est ouverte sur un ciel de juin, à cinq heures, un ciel pâle -et comme lavé--un ciel strié par les vols des martinets.--Une odeur de -campagne flotte sur la ville et il y a dans le vent des éclats atténués -de fanfare. - -Jean-Paul est sensible à cette joie du nouvel été et un vers lui -revient de Francis Jammes: - - ... Quand, aux dimanches soirs, - La grand'ville éclatait de légères fanfares... - -Il cherche des yeux le livre du poète. Mais les éditions du _Mercure de -France_ n'envahissent pas sa table comme autrefois. Des brochures les -ont remplacées, où un abbé instruit démontre que l'inquisition et la -Saint-Barthélemy ne sont pas imputables à l'Église. - -Voici un mois que Jean-Paul s'est donné tout entier _à la cause_ et les -petits démocrates admirent sa parole diserte, sa froideur, et tout ce -qui en lui trahit le grand bourgeois--malgré la vareuse et la cravate -lavallière... - -Mais dans cette transparence de crépuscule, Jean-Paul éprouve le besoin -d'évoquer sa vie passée. Aujourd'hui, il surveille jusqu'à ses rêves, -pour demeurer chaste absolument--et voici que ce soir le souvenir -l'obsède d'anciennes joies, un désir se réveille de voluptés jamais -oubliées... - -Vincent Hiéron ouvrit doucement la porte. - ---Tu ne viens pas voir les camarades, Jean-Paul? - -Le jeune homme ne quitta même pas son fauteuil. - ---Non, dit-il, ce soir, je me sens fatigué. Mon âme a comme une fissure -par où s'échappe, goutte à goutte, l'enthousiasme. - ---Quel romantique tu fais! Mon pauvre Jean-Paul ... cela va finir avec -le crépuscule... - ---Quelque chose ne meurt pas, Vincent, c'est notre passé, mon passé -dont je suis obsédé... - ---Tu ne le regrettes pas? - ---Qui sait? dit Jean-Paul, si je ne les regrette pas, ces après-midi -dans les bibliothèques, le front penché sur des livres que je ne -lisais pas ... ces rêveries au coin de mon feu, dans le gris de cinq -heures--alors que je n'avais pas même assez de volonté pour allumer une -lampe... - ---Tu étais absurde, Jean-Paul... - ---Et mes promenades sans but dans l'indifférence des rues quand -mon imagination créait, pour m'amuser, de merveilleuses légendes? -J'y jouais le rôle d'auteur acclamé ou de génial musicien, ou bien -j'évoquais le profil d'une femme amoureuse et compatissante ... je me -voyais l'attendant sur un banc, les soirs de juin. Elle venait. Je -la regardais marcher sur l'allée à pas pressés.--Et le flou de son -visage sous le tulle de la voilette, et ses yeux illuminés à ma vue, -et un serrement de sa main dégantée, inondaient mon cœur d'une joie -infinie... La vision s'effaçait ... je sentais plus douloureusement ma -présente solitude, je rentrais chez moi et je faisais des vers... - ---Si puérilement tristes ... dit Vincent, tu me les lisais quelquefois. -Certains sont encore dans ma mémoire--et il murmura: - - Je vois dans chaque nuit, celle du bien-aimé, - Celle qui mènera vers mon cœur étonné - L'ami pour qui s'amasse en moi comme un automne - D'amitiés mortes et d'amours abandonnés... - -Vincent et Jean-Paul restèrent silencieux, un instant, au bord du -passé... Vincent passa la main sur son front. - ---Ces souvenirs sont malsains, dit-il, viens-tu? Nous sommes très en -retard. - ---Pas ce soir, je me sens fatigué... - ---Ah! je le connais ton mal, répondit Vincent un peu énervé et qui -ne se pardonnait pas son émotion, ni d'avoir récité les vers de -Jean-Paul,--c'est le mal du siècle, le mal de René! Jusqu'à quand ce -vieux débris romantique nous va-t-il encombrer? - ---Aussi longtemps, dit Jean-Paul rêveusement, que l'idéalisme de -l'adolescence se heurtera à la brutalité, à la médiocrité de la vie... - - -Le domestique annonça: - ---M. Élie demande à voir Monsieur... - ---Encore lui! murmura Jean-Paul. Dites que je suis sorti. - ---Mais ... j'ai dit que Monsieur était là... - ---Faites-le donc monter, s'écria Vincent Hiéron, et se tournant vers -Jean-Paul: - ---Quelle mouche te pique? tu vas te faire détester. - ---Qu'importe. Il m'assomme. Je le trouve dans mon antichambre le -matin quand je sors, le soir quand je rentre--et j'ai une lettre -l'après-midi. Il veut s'entretenir avec moi _de la cause_, il m'accable -de son amitié... - ---Tu es fou, mon pauvre Jean-Paul. Oublies-tu le désintéressement de -Jérôme et des camarades étudiants? Tu ne cherchais donc que le plaisir -dans le commerce des âmes! - -«Hélas! je commence à le croire... Enfin, ce petit-là m'exaspère et -je le lui fais sentir, mais il revient toujours comme un chien fidèle -qu'on jette vainement à l'eau... - -A ce moment, Élie entra. Il tenait avec embarras un étonnant chapeau -de feutre bossué et verdâtre... Il s'avançait, craintif, honteux, -et il avait en effet ce regard tendre et mouillé des chiens qui se -savent importuns--et qui reviennent pourtant... Vincent Hiéron, qui -pressentait l'orage, lui serra la main, et s'esquiva. - ---Je suis occupé, ce soir, très occupé, mon petit... - -Et sans un mot de plus, Jean-Paul s'ingéniait à couper les feuilles de -_la Porte Étroite_ d'André Gide. - ---Alors je m'en vais, dit Élie, qui ne voulait pas comprendre, et d'une -voix étranglée, il ajouta: - ---Quand pourrai-je te revoir? - -Jean-Paul s'exaspéra qu'il ne comprît pas, et songeant que son devoir -était enfin de le désabuser, il murmura, d'une voix très douce, les -mots qui semblaient plus cruels encore: - ---Nous nous voyons presque chaque soir au local d'_Amour et Foi_. -Est-il nécessaire de se rencontrer ailleurs? J'ai besoin, pour -travailler, de tout le temps que je ne donne pas à la cause... - -Avant qu'il eût fini sa phrase, Élie, d'un geste rageur, se couvrit, et -tira derrière lui la porte si violemment que des photographies, placées -dans la rainure de la glace, au-dessus de la cheminée, tombèrent. - -La nuit vint; Jean-Paul s'accouda à la fenêtre et regarda le ciel que -rayait un dernier vol d'hirondelles. La cloche d'un couvent tintait. -Une voisine injuriait son enfant. Jean-Paul sentit que la détresse -ancienne envahissait son cœur comme les grandes marées qui, à époque -fixe, remontent. - - -XIII - -Désormais les camarades s'écartèrent de Jean-Paul. On ne l'appelait -plus que le bourgeois ou l'intellectuel. Il attacha soudain un immense -prix à la bonne éducation: «Elle peut tenir lieu à peu près de tout», -se disait-il... Un soir, au local d'_Amour et Foi_, un ouvrier -typographe, qui se piquait de littérature, commenta avec de lourdes -injures _l'Étape_. Jean-Paul souriait--d'un sourire amer que les -camarades connaissaient déjà. Souvent, à propos d'un article de Jérôme, -d'une conférence, il leur avait révélé, par ses ironies, ce qu'est -l'esprit critique. - -Mais à l'union _Amour et Foi_ il est infiniment dangereux de posséder -le sens du ridicule: on le lui fit bien voir. - ---Vous n'applaudissez pas, monsieur? demanda avec affectation Georges -Élie. - -Le mépris de Jean-Paul avait blessé ce jeune cœur ombrageux d'une -inguérissable blessure. La haine était désormais vivante en cette -âme étroite qu'un seul amour eût remplie pour la vie... Elle rendait -méconnaissable le timide petit garçon du patronage... - ---Il y a des choses que les bourgeois ne comprendront jamais, dit-il à -haute voix, quand la conférence fut terminée. - ---Et je me demande même ce qu'ils viennent faire ici, les bourgeois? -ajouta l'orateur, qui, intimidé par Jean-Paul, avait écourté sa -conférence. - -Des regards curieux se dirigeaient vers le jeune homme, un peu pâle--de -cette pâleur qui faisait dire à Marthe, quand ils étaient enfants: _tu -rages_. Il continua de sourire, sachant que ce sourire était fait à -souhait pour exaspérer les camarades. - ---Les bourgeois viennent vous instruire, dit-il sur un ton d'une -douceur perfide. Ils ont plus de mérite que vous en venant ici, car ils -renoncent à de plus grandes joies... - -Il y eut des protestations violentes. D'autres jeunes hommes s'étaient -rapprochés pour écouter la discussion. - -Le regard de Jean-Paul allait plus haut que ces visages tournés vers -lui. Il distinguait, à travers la fumée des pipes, le rouge violent -des affiches, un portrait de Léon XIII bénissant. Jean-Paul évoquait -derrière ces murailles l'espace libre, la nuit claire et froide, la -solitude introublée. - ---Vous avez, plus que nous, besoin d'être instruits, dit Georges Élie, -vous avez tout à apprendre de nous, tout--vous, les inutiles... - ---Comme vous avez gardé vos préjugés de caste! répondit amèrement -Jean-Paul. - -Et soudain, il eut, pour la première fois, conscience que cette -doctrine ne vivait pas en lui: pauvres formules qu'il avait acceptées -sans examen, elles seules n'auraient pu l'attirer vers ces jeunes -hommes ... et il se dit en lui-même: - -«Je cherchais ma joie...» - -A ce moment, Vincent Hiéron entra. On le redoutait sans l'aimer. Il -y eut un silence gênant. Puis des groupes se formèrent. Jean-Paul, -hâtivement, serra la main de son ami, et sortit. Dans ce soir, il -sentit sa gorge se contracter, comme lorsque, petit enfant, il -s'efforçait de ne pas pleurer. - -Devant les portes, des boutiquiers et des concierges causaient. Des -petites filles sautaient à la corde. Place Pey-Berland, Jean-Paul vit -que les vitraux de la cathédrale s'illuminaient... «C'est le dernier -jour du mois de Marie», se dit-il, et il entra. - -La vierge illuminée était parmi les lys comme un lys vivant. Des -pauvres femmes, des enfants émerveillés étaient à genoux contre la -grille du chœur, et les puériles voix--dont le timbre céleste va -bientôt se briser--redisaient les vieux cantiques si lourds d'extase -et d'anciennes ferveurs... Jean-Paul, dans une chapelle latérale, -s'abandonna enfin, et pleura, pleura et ses mains mouillées de larmes -avaient la même odeur que lorsqu'à six ans il pleurait dans la chambre -silencieuse, où une mère ne l'avait jamais endormi sur ses genoux. - - -Jean-Paul revint à l'hôtel et, étendu sur une chaise longue, chercha -avec méthode les causes de cette morne lassitude... Au long d'une -jeunesse isolée, calme, où il ne se passe rien, le jeune homme s'est -habitué à se regarder lui-même vivre. - ---Mon enthousiasme au dernier congrès d'_Amour et Foi_, songe-t-il, -n'était-ce pas, au fond, la joie de découvrir un sens à ma vie? -N'était-ce pas un épanouissement de ma personnalité, où s'est complu -l'orgueil qui me tourmente?--J'étais alors si malheureux! Mon chagrin -ne venait pas des conditions matérielles de la vie--sauf peut-être -des langueurs d'estomac, qui nous inclinent à la tristesse. Mais je -connaissais ma médiocrité; encore aujourd'hui je sens douloureusement -tout ce que je ne suis pas. Et du peu que je suis il m'arrive souvent -de douter... Avant que je rencontre l'union _Amour et Foi_ je ne -jouissais même plus de ma misère, comme aux lointains crépuscules de -mon adolescence, en retrouvant son reflet dans la littérature. Et -pourtant ce passé, ce triste et morne passé, voici qu'il me reprend ce -soir: je suis vraiment son prisonnier. Il revêt d'inexprimable poésie -mes pauvres joies d'autrefois. Il me décourage avec le souvenir pesant -des vieilles fautes. C'est lui qui m'arrête sur la voie austère, où -hier encore j'avançais si joyeusement--trop joyeusement, hélas!--car -même ce soir, j'aurais, il me semble, quelque plaisir à me mêler aux -camarades. Mais est-ce la joie du disciple qui a fait un peu de bien -aux âmes rencontrées? - -Ce soir, je vois que je trouve mon compte à cet apostolat et qu'en -réalité il m'amuse infiniment. - -A l'union _Amour et Foi_, l'amateur d'âmes que je fus toujours traversa -des pays encore ignorés de lui. Il se pencha avec délices sur les -étangs trouvés au hasard de la route, et d'où s'élève quelquefois une -voix mystérieuse et tendre... Telle âme, à qui je supposais me dévouer, -n'a jamais servi qu'à enrichir ma collection. - -Pourtant comme j'ai cru vous aimer, et comme je vous aime vraiment, -visages mornes des apprentis, à l'expression douloureuse et tendue, -particulière aux illettrés qui écoutent une conférence... Comme je vous -porte gravées au plus profond de mon âme, figures ternes qu'attriste -une bouche tombante et lasse, pauvres grosses mains, aux gerçures -terreuses, aux ongles noirs sur le pantalon bleu! - -Mais, hélas! je suis prisonnier, comme autrefois.--Je n'ai pas su me -délivrer de moi-même pour me donner à vous. - -Voici que le passé trouble reflue en moi. Je retrouve la vieille -compagne des mauvais jours, ma médiocrité égoïste et jalouse. Tout ce -que j'ai rêvé, au temps des illusions, cette loi du devoir, à quoi ma -volonté décida de se plier--mon Dieu, tout cela va-t-il sombrer? - - -XIV - -Les camarades entouraient le lit de Jérôme qui devait regagner Paris -dans la journée. Traversant Bordeaux après un pèlerinage à Lourdes, -il avait fait la veille une conférence publique. Vincent Hiéron, à -genoux sur le tapis, ramassait pieusement le linge du grand homme, les -flanelles humides encore d'une généreuse sueur; le maître lui avait -enseigné que la plus humble besogne est magnifique, si on l'accomplit -pour _la cause_... - -Les autres, dévotement, contemplaient leur idole. Sans doute, il eût -semblé laid--de cette laideur sale qu'on voit à tout homme à son -réveil, lorsque ce n'est plus un adolescent. Mais ses yeux avaient -la même flamme, les mêmes lointains de tendresse et de rêve--une -invincible attirance; et dans le sourire, dans le geste des bras -repliés sous la tête, une grâce d'adolescence persistait, malgré la -trentaine proche. Il semble que le temps veuille effleurer à peine ceux -qui ont gardé la foi, l'espérance, l'amour de leur vingtième année. Des -poètes chargés d'ans ne portent-ils pas, au fond des yeux, toute leur -jeunesse frappée d'éternité...? - ---Comment t'appelles-tu, toi? demanda-t-il à un gros garçon qui -attachait sur lui des yeux mouillés de bon chien. - ---Marteau. - ---Marteau? Quel aimable nom, et comme il te convient! - -Et il lui passa sa main sur le dos. - -Un homme qui fait profession d'apôtre échappe à toutes les conventions. -Jérôme s'arrogeait le droit de n'être pas poli. Nul ne lui en tenait -rigueur. Inconsciemment, ces jeunes gens avaient subi l'influence du -nietzschéisme grossier dont le monde aujourd'hui s'accommode. Le Maître -leur était une manière de surhomme. D'ailleurs, ils disaient ingénument -d'eux-mêmes: _nous sommes l'élite_. - -Jérôme trempait du pain grillé dans son chocolat. - ---Georges Élie est-il ici? demanda-t-il. - -Le jeune homme s'avança rouge, la tête basse. - ---C'est toi qui m'as envoyé cette lettre à Lourdes, à propos de -Jean-Paul Johanet? Je me suis renseigné. Tu as eu raison de m'avertir. -Il critique mes articles, étale des préjugés bourgeois et la plus sotte -ironie. - -Et le maître s'adressant à tous, ajouta d'une voix grave: - ---Écoutez bien, mes amis. Il y a parmi vous un intellectuel poseur, un -dilettante qui vous perdra, si vous lui laissez la moindre influence: -c'est ce Johanet. - ---Un bourgeois! murmura Georges Élie. - ---Mes petits enfants, reprit Jérôme, il convient que, même éloigné, -je sois présent au fond de chacun de vos cœurs. Il faut qu'il n'y ait -dans ce petit troupeau aucune volonté hostile à la mienne. Mes petits -enfants, vous m'êtes fidèles, je le sais--mais pas tous... - -Était-ce consciemment qu'il parlait le langage du Christ? Nul n'y -songea. D'ailleurs, la rencontre de Jérôme Servet n'avait-elle pas été, -pour beaucoup de ces âmes, la rencontre même de Dieu? Il y avait sur -son visage une angoisse indicible. - ---Écoutez; il faut pour le petit groupe bordelais que ce Johanet s'en -aille, il le faut. Ce malheureux va venir. Accusez-le devant moi. Ne -vous inquiétez pas si je lui parle avec douceur. Il importe que je ne -montre aucune violence... - -Jérôme ne voulait pas diminuer son prestige par d'infimes querelles. Et -peut-être souhaitait-il aussi que cette pauvre âme le quittât sans trop -de haine... - -Mais Vincent, qui bouclait des valises, se releva tout rouge. - ---Oh! Jérôme, pourquoi cette mise en scène? - -Le Maître le considéra un instant avec un peu de mépris, et allait -répondre, quand on heurta à la porte. Jean-Paul entra. - - -XV - -Deux heures après, dans sa chambre, Jean-Paul laissait tomber les -stores. Les camarades l'avaient injurié avec une grossièreté inouïe. Le -Maître l'avait stupéfait par sa naïve perfidie. Mais que lui importait -au fond? Le jeune homme ne se révolte pas contre Jérôme Servet; il -pardonne tout à ce conquérant magnifique des âmes. Ce qu'à cette heure -il revoit, c'est Vincent Hiéron tambourinant, avec ses doigts, contre -la vitre, gardant un silence lâche... - -Jean-Paul essuya ses yeux et se recueillit. Les pauvres bruits de la -vie quotidienne vinrent mourir dans la chambre où il étouffait. Des -portes se fermaient, un enfant s'appliquait à des gammes. Personne au -monde ne songeait à sa peine. Dans cette journée pesante et molle, il -se sentit seul, seul à jamais, sans but, sans foi, sans amour... - -Il appela des souvenirs à son secours. Mais d'abord le passé lui parut -vide aussi, et le sourire étroit de Marthe, qu'il y voyait, ne le -consola pas. Il éprouva comme un vertige devant l'abîme de sa solitude -et désira mourir. - -Il y avait sur la table une croix de métal. Vainement Jean-Paul essaya -de prier. Par une habitude ancienne d'écolier il ouvrit l'Évangile au -hasard--et lut un passage sans aucun lien avec sa situation présente. A -ce petit fait, il attacha une importance extraordinaire, et, regardant -la croix, le petit livre, il murmura: «Serait-ce une immense duperie?» - -Ce blasphème suscita dans son cœur une protestation passionnée. Il eut -conscience qu'au moindre appel Celui qu'il trahissait à chaque minute -de sa vie lui aurait ouvert les bras. Il fut tenté de s'agenouiller, de -s'abandonner à l'Être Infini dont l'amour lui demeurait une certitude -ineffable, plus forte que tous ses doutes et toutes ses négations. - -Mais Jean-Paul souhaitait ne pas voir et ne pas entendre. Et parce -qu'elle dédaignait d'être consolée, le Consolateur s'éloigna de cette -âme qui ne voulait pas de miséricorde. - -Des sonneries de tram électrique vibraient incessamment dans le silence -de la rue provinciale. Chaque objet de cette chambre d'hôtel paraissait -à Jean-Paul étranger et hostile. Puis ce fut le crépuscule. Une sirène -pleurait à travers les brumes du port. - -Le jeune homme allumait sans cesse de fines cigarettes à bout d'or. Des -lacs de fumées demeuraient immobiles et la même odeur flotta qu'à la -campagne, le soir, quand les paysans font brûler des herbes... - -Une tristesse paisible, un calme désespéré régnaient sur le cœur de -Jean-Paul. Il voyait en face de lui la porte, dont les peintures -étaient de trois tons différents; il se souvint d'un jour où Georges -Élie la ferma si brusquement. - ---Pauvre petit, murmura-t-il, comment t'en voudrais-je d'avoir souhaité -mettre l'infini dans une amitié--moi qui, au collège, ai connu des -soirs pesants et lents à mourir, où l'on pleure sans cause, où le -cœur s'éveille? Comme toi, je tournais vers un ami choisi entre tous -l'inapaisable désir de m'attacher qui venait de naître en moi, pour ne -plus mourir. - -Jean-Paul se rappelle que, le samedi soir, après la confession, ils -pouvaient se rejoindre dans la cour solitaire. Des moineaux piaillaient -autour des miettes du goûter. Et sur le gravier luisaient les papiers -argentés qui enveloppent les rais de chocolat. - -Dans la pure ignorance de leur cœur, ils s'exaltaient avec des mots -candides et passionnés: «Nous ferons demain la communion l'un pour -l'autre,» disait Jean-Paul. Ils échangeaient des gravures. - -L'été, lorsque les derniers externes étaient partis, les pensionnaires -avaient une récréation, avant la prière du soir. L'ami de Jean-Paul -lui disait: «Montre-moi l'Arcture. Je ne peux jamais voir la petite -Ourse... N'est-ce pas Cassiopée?» Il voulait être missionnaire et -lisait les _Annales de la propagation de la foi:_ «Nous irons dans des -pirogues, sur les grands lacs...--Mais non, disait Jean-Paul, je dois -être un grand poète, publier un livre comme _le Génie du Christianisme_ -qui convertira la France et puis, je veux me marier, avoir des -enfants...» Alors son ami répondait en rougissant beaucoup: «Ne tenons -pas de conversations légères...» - -Lentement la vision disparut... Jean-Paul prit conscience brusquement -du pauvre cœur dévasté qu'il portait en lui, ce soir. Mais n'est-ce pas -à ces heures-là que le passé chante indéfiniment comme les flots d'une -mer calme? Le cœur vaincu et qui ne voit plus à son horizon aucune -lumière revient vers les plages délaissées, où, un à un, comme des -étoiles au crépuscule, les souvenirs se lèvent et luisent. - -D'ailleurs, dans la maison silencieuse, on joue, au piano, une musique -à peine distincte. Elle vient en aide à Jean-Paul. Les cheveux soyeux -du petit garçon, son profil mince, s'évanouissent et c'est Marthe -qu'il revoit en catogan, si frêle et si fine. A cette époque, le petit -Jean-Paul n'avait pas encore ces soucis d'analyse, cet esprit critique -toujours en éveil, qui tue en lui tous les amours, toutes les amitiés. - -Pendant les chaudes grandes vacances, il répondit à peine aux lettres -tristes de son ami. On jouait «par camp» au croquet avec Marthe et -deux autres jeunes filles. Les vêpres tintaient dans les brûlantes -après-midi de dimanche, on se disputait... Les bordures d'arbres -faisaient, au ras des prairies, de grandes ombres veloutées... - -Il se souvient d'une des jeunes filles qu'il aima presque à la fin -de ces vacances, et qui est morte depuis. Elle apprit à Jean-Paul le -tennis. Il se plaisait à jouer devant elles en fines chemises molles, -les poignets relevés... Elle lui disait: «Vous avez des bras de -fille...--Et vous, de garçon,», répondait Jean-Paul, honteux d'être -toujours battu. Il la revoit en costume de piqué blanc, musclée et -svelte. Il entend ses éclats de rire, ses mots à double sens, très -perfides, ou très naïfs, qui le faisaient rougir, l'obsédaient et, la -nuit, l'empêchaient de dormir... - -Il y a deux ans, Jean-Paul a revu pour la dernière fois la joueuse -de tennis: on avait tiré sur le perron son étroit lit de fer, et -pourtant elle respirait à peine. Ses cheveux étaient collés sur son -front terreux. Son père disait: «Éloignez-vous un peu, vous aller la -«frapper». Elle vous suivait longtemps d'un regard ... qui _savait_, -peut-être? - -Jean-Paul se rappelle que la mère, dans le vestibule, l'embrassa en -pleurant et lui dit: «elle vous aimait bien...» - -Elle est devenue vieille, tout à coup, cette dame si imposante et si -bonne que Jean-Paul imagine encore, les jours de grandes fêtes, dans -l'église du village où sa magnifique voix de contralto faisait rire -les paysans. Mais Jean-Paul pleurait quand elle chantait l'_Adieu_ de -Schubert... - -La musique s'est tue. Les visions s'effacent. Pures tendresses de -l'adolescence, qui désormais pourra vous réveiller? Jean-Paul, dans ce -soir de détresse, porte en lui le même désir d'aimer inapaisable. Mais -quel visage, quel cœur résisteraient à sa cruelle clairvoyance? Il ne -peut plus aimer. Jamais il n'en a tant souffert que ce soir où tous ses -appuis sont brisés... Une formule l'obsède: sans amour, sous le ciel -vide. De gros rires d'hommes, des rires plus aigus de femmes montent du -trottoir, et Jean-Paul se dit avec une amère ironie: - -«Il reste le plaisir...» - - -XVI - -Il y a, dans la fraîche maison de Castelnau, un petit réduit où -l'arrière-grand'mère de Marthe passait autrefois des journées. - -Sur la grisaille des murs on voit de galantes gravures, dont M. Jules -Balzon dit: «Il paraît qu'elles ont de la valeur.» La profonde causeuse -de la vieille dame est encore là et des bergers sourient à leurs -bergères dans le rose fané des camaïeus. Un petit meuble contient des -livres ... les vers de Musset avec les _Comédies et proverbes_, les -poèmes de Mme Ackerman, une curieuse édition originale, _les Pleurs_, -de Marceline Desbordes-Valmore, _Atala_ et _René_. La bonne dame, qui -un demi-siècle plus tôt vivait dans cette province, dut verser bien des -larmes sur ces feuilles passionnées. - -Sa raisonnable petite-fille, qui s'était gardée jusqu'alors de les -lire, les découvrit enfin--et avec cette magnifique littérature -exaspéra son pauvre amour. - -Puis, quand elle entendait sur le perron les pas traînants de son père, -elle laissait vite le livre, se mettait au piano et chantait pour elle -seule les _Amours du poète_... - -Un jour, pendant le déjeuner, une lettre arriva de Bordeaux. M. Balzon -regarda l'enveloppe et dit: «C'est l'écriture de Jean-Paul» et tandis -que Marthe, le cœur battant, fermait les yeux, il s'appliqua sans hâte -à réunir au bout de sa fourchette un morceau de filet, un peu de gras, -une parcelle de pomme de terre--laissant le tout s'imprégner de jus... - ---Lisez donc, père, s'écria Marthe exaspérée. - -M. Balzon coupa proprement l'enveloppe avec son couteau à dessert. - ---Jean-Paul arrive demain, il s'arrêtera un jour ici avant d'aller chez -son père; tu auras un plus aimable compagnon que moi... Et il ajouta: -«Tu vas voir qu'il passera à Castelnau toutes ses journées; tant mieux -d'ailleurs; c'est un jeune homme avec qui j'aime assez causer. Je crois -qu'il s'intéresse à mon travail sur Lucile de Chateaubriand. Mais je -l'ennuie...» - -Marthe protesta. - ---Si, si... Nous avons chacun une culture très différente. Il méprise -tout ce que j'aime; Sully-Prudhomme lui paraît négligeable, François -Coppée le fait rire. Il crie au génie devant des œuvres à quoi je ne -comprends rien, me cite des noms que j'ignorais: Jammes, Claudel, André -Gide... Il s'exalte à propos de Barrès ... au fond, il me juge tel -qu'une vieille bête. - ---Mais non, papa, je vous assure ... et Marthe joyeusement embrasse le -vieux monsieur. - - -XVII - -Et voici qu'elle marche dans le crépuscule à côté du bien-aimé et lui -demande doucement: - ---De quoi te faut-il consoler? - -Jean-Paul s'émeut de cette bonne volonté. - ---Asseyons-nous sur ce banc, Marthe, on est bien pour causer... - -Le banc s'appuyait au chêne qu'on appelait «le gros chêne», malgré que -d'autres le fussent plus que lui; les taillis s'arrêtaient brusquement -sur des prairies trop vertes et qu'on devinait mouillées. A six heures, -déjà des vapeurs les noyaient; on avait coupé les aulnes qui le long du -ruisseau charmèrent l'adolescence de Jean-Paul. Mais ils repoussaient -hâtivement, traversant les prés d'une ligne feuillue où l'eau, -invisible, chantait. - ---Marthe, j'ai essayé de me délivrer de moi-même--j'ai voulu me -renoncer... Mais que peut un tel effort, sinon nous révéler notre -impuissance? - -Marthe, je ne fus jamais plus mon prisonnier que dans ces exercices -d'apostolat où Vincent et Jérôme Servet me convièrent. Ah! les -pauvres âmes, à qui notre prétention est de faire du bien! Nous les -embellissons passagèrement, comme ces jolis jardins d'exposition qui ne -durent que quelques jours... - -Lorsqu'un jeune homme en voit un autre qui le veut sauver, avec quelle -terreur il devrait s'en garer! - ---Tu n'as pas aimé les âmes pour elles-mêmes, Jean-Paul... - ---Mais peut-on aimer les âmes autrement que pour soi? dit le jeune -homme. Celles à qui l'on s'attache en se disant: «Jésus lui-même eut -un disciple préféré» sont destinées à la mort lente d'une amitié--soit -que, hâtant le dénouement, on les abandonne comme un vêtement usé--soit -qu'on y mêle un peu de pitié et c'est alors le mensonge des tendres -gestes qui n'ont plus de sens... Ah! quelle agonie! - -Marthe se leva. - ---Il fait froid, dit-elle. - -Les jeunes gens marchèrent dans l'allée du «tour du parc» où la robe de -Marthe était la seule tache claire; et Jean-Paul se disait: «Pourquoi -parler à celle qui ne comprend pas?...» Mais la jeune fille murmura -soudain une phrase qui prouva qu'elle fut attentive: - ---Ton cœur est aussi fermé à l'amitié qu'il l'est à l'amour! - ---C'est vrai, Marthe,--et sais-tu ce qu'est l'amour? - -Elle dit, d'une voix qu'elle voulait rendre indifférente: - ---Oui, Jean-Paul, je le sais. - -Il n'osa répondre, et il fauchait avec sa canne les tiges longues des -fougères... - -Une sirène d'automobile déchira l'air. Les jeunes gens revinrent à -la hâte. M. Bertrand Johanet, le père de Jean-Paul, énorme dans ses -fourrures, embrassa le jeune homme avec une tendresse timide: - ---Je n'ai pu attendre jusqu'à demain, Jean-Paul... - -Sa barbe, épaisse et mal soignée, ne laissait voir que peu des joues -brûlées par le soleil et le grand air... Le nez, rouge et gonflé, -éclatait comme une braise dans la figure commune. Le poil jaillissait -en touffes des oreilles... Le gros homme était gêné devant ce fils trop -délicat comme autrefois devant la jeune femme qui vécut et mourut à ses -côtés, fidèle, silencieuse, résignée... - -Le dîner fut long et copieux. Jules Balzon adorait son cousin. Ils -avaient de communs souvenirs d'enfance que le professeur évoquait -avec assez de verve... Le père de Jean-Paul riait bruyamment, se -congestionnait et quand son fils lui offrait un peu d'eau, reculait le -verre en disant: - ---Tu es trop généreux. - - -XVIII - -Au long de ces journées brûlantes et vides, Jean-Paul s'étonna -d'oublier sa peine, il ne pensa plus. Il prit conscience de sa -jeunesse: dans le désarroi de toute vie intérieure, la possibilité -lui apparut soudain d'une vie uniquement physique, dont des caresses -seraient les joies. - -Hier encore, il méprisait les jeunes hommes qu'on voit, l'air faraud, -d'une élégance excessive, inquiets d'attirer les regards des femmes... -Aujourd'hui, il songe que cette façon d'exister est la seule peut-être -qui s'offre à lui ... et s'excuse de vouloir faire la bête, à cause -qu'il voulut trop faire l'ange. Après les rancunes et les trahisons qui -l'ont fait pleurer, c'est dans son cœur un tel soulèvement d'obscures -tendresses qu'il voudrait les voir cristalliser autour des premiers -jolis yeux venus--de la première petite âme qui lui semblera précieuse -en un corps harmonieux. - -«Je fus jusqu'à ce jour, songe-t-il, l'artisan de ma peine... Depuis -mes quinze ans, la vie n'a été pour moi qu'une lutte passionnée contre -la solitude--lutte où toujours je fus vaincu. Ah! que ne ferais-je pas -si j'avais le cœur enfin libéré de tous les dégoûts de l'isolement?... -D'ailleurs, je ne veux plus qu'être heureux simplement, par la -tendresse, comme les autres hommes. - -Marthe, à ses côtés, n'est plus la «jeune fille», la pure et douce -Raison. - -Elle aussi, après avoir trop lu dans le vieux salon de l'aïeule, -s'énerve et s'attendrit... Quand ils se couchent sur le sable chaud du -talus à deux heures, et s'enveloppent de soleil, elle ne s'inquiète -guère que Jean-Paul approche son visage du sien et s'amuse à lui -chatouiller avec une paille le front, les yeux, les lèvres--pour savoir -«qui elle aime le mieux». Il lui semble que Jean-Paul la regarde avec -plus de tendresse; à songer qu'il va peut-être l'aimer, elle se sent -défaillante de joie. Comment saurait-elle que le désir n'est pas -l'amour? - -Si Jean-Paul ne l'aime pas, il est vrai qu'il s'étonne d'être ému, -quand dans ses siestes, elle s'étend près de lui, les mains nouées sous -la nuque, découvrant, aux côtés de son corsage, le linge odorant qu'un -peu de sueur tache. - -Mais l'imprudente enfant ne surveille plus ses paroles et cependant -que Jean-Paul somnole, elle égrène de vains propos, de menues bêtises. -Jean-Paul écoute à peine et se dit quelquefois: «Elle a, comme les -autres jeunes filles, une pauvre petite âme ménagère.» - - -Au crépuscule, dans les fins d'orage et des fraîcheurs de pluie -tombée; Jean-Paul faisait seul «la promenade du soleil couchant»: ils -appelaient ainsi la longue avenue qui va parmi les landes, vers l'ouest. - -Comme il se sentait misérable, alors! Il songeait à un enfant de -dix-huit ans rencontré un soir chez quelque ami et qui buvait de -l'absinthe parce qu'il avait lu que c'est un poison. Et cet enfant lui -disait: «Quand on a trouvé la dernière sensation qui puisse donner une -joie, il faut mourir.» La musique, son unique bonheur, l'attirait aux -dernières limites du désespoir--éveillait en lui un désir plus aigu de -fermer pour toujours les yeux... - -Ah! se disait Jean-Paul, que répondre à cette jeune âme dévastée? Que -sont, en dehors de Dieu, tous les petits dieux dont on s'embarrasse: la -tradition, la famille, la race, les morts...? - - -Chaque soir, l'automobile ramène Jean-Paul chez son père. Il trouve -une joie à se sentir emporté dans la nuit sur les routes solitaires. -Des métairies accroupies fument doucement. Une lumière tremble dans -l'encadrement d'une fenêtre. Le clair de lune baigne l'humble toit -penché, le four à pain, l'étable, le puits... Un coq se réveille -parfois et, trompé par le ciel lumineux, chante.--Et Jean-Paul se -rappelle cette même route à cette même heure, quand, petit garçon aux -yeux pleins de sommeil, il rêvassait dans la Victoria... Comme ce soir -la lune le poursuivait d'arbre en arbre jusqu'à la maison; le ciel, -liquide et clair, coulait entre les tiges noires des grands pins. «A -cet endroit, lui disait son père, ta grand'mère fut poursuivie par les -loups.» Il reconnaît les parfums entêtants des acacias, le tiède relent -des étables... - -Jean-Paul évoque «la vie de Paris» que désespérément il veut mener. Il -est stupéfait de découvrir en son cœur la sourde volonté de s'avilir... - -L'automobile grince sur le gravier de l'allée. La lampe de la salle à -billard éclaire brutalement le perron, où, dans un fauteuil d'osier, M. -Bertrand Johanet fume sa pipe... - -Il convient que le père et le fils restent quelques instants ensemble. -M. Johanet énonce des faits précis: on lui offre tel prix du bois -d'Ousilanne; son berger du Prat n'est pas content des soixante francs -qu'il reçoit annuellement ... les idées mauvaises envahissent les -campagnes. - -La cuisinière Martine lui apporte son «grog»--il y ajoute du rhum. - ---Tu n'en prends pas, Jean-Paul? Rien n'est meilleur pour l'estomac... -Ah! «mon drôle», j'oubliais, il y a une lettre pour toi... - -Il annonce cela, joyeusement: cette bienheureuse lettre va le dispenser -de causer. Et de nouveau, il fume, il boit, comme, à deux cents mètres -de là, ses bœufs paisibles ruminent... - -Jean-Paul reconnaît l'écriture de Vincent Hiéron. Il lit: - -«Pardonne-moi de t'avoir fait souffrir ... je croyais te sacrifier _à -la cause_ ... il m'apparaît aujourd'hui que je fus vainement cruel... -Mais je te sais d'âme si douce et si peu rancunière que, dans ma grande -peine, je pense à toi: depuis ton départ, Jérôme Servet me suspecte. Il -écoute contre moi de faux rapports. Le petit Georges Élie, que Jérôme -amène à Paris pour l'employer au journal _Amour et foi_--(il déracine -sans scrupule une foule de pauvres âmes provinciales)--le petit Georges -Élie m'a dit l'autre soir: «ton règne est passé». Ah! quelle tristesse -de voir l'union _Amour et foi_ devenir une cour pleine d'intrigues, de -jalousies, de cabales... Mais il n'y a dans mon cœur, Jean-Paul, aucun -ressentiment contre cet homme car il m'a enfanté à la vraie vie.» - - -XIX - -La lampe que Jean-Paul vient d'allumer attire les papillons de nuit. -Il considère un instant, par la fenêtre, un carré de ciel nocturne, -laiteux, sans reflet, comme une opale quand elle meurt. Les étoiles -qu'il n'avait pas vues d'abord jaillissent de l'infini et devant ces -innombrables regards, le cri de Jules Laforgue lui monte aux lèvres: -_étoiles, vous êtes à faire peur_... Puis, Jean-Paul relit une fois -encore la lettre de son ami et lui répond: - -«Je me retrouve dans ma chambre d'enfant--une chambre adoucie et comme -ennoblie par le soir qui enveloppe ses banalités et ses laideurs. La -lampe éclaire intimement. Il me semble entendre, dans le corridor, -jouer le petit garçon que je fus. Mon cher Vincent, ne regrette rien: -de moi-même, j'aurais quitté l'Union _Amour et foi_. - -«J'ai cru pouvoir y anéantir le passé. Mais je l'ai retrouvé, le -Jean-Paul d'autrefois, incapable de partager les enthousiasmes que -vous lui voulûtes imposer... Que veux-tu? certains naissent avec le -tourment de faire du bien à leurs frères--d'autres avec le goût de -délicieusement s'intéresser aux âmes... Les premiers ont la mentalité -héroïque; les autres doivent renoncer à tout apostolat--comme je m'y -résous... - -«Est-ce ma faute si les hommes sont sur la terre pour mes délices et -non pour mon tourment? - -«Malgré tout, l'Union _Amour et foi_ a comme rafraîchi mon âme, qui -a, autant qu'autrefois, confiance dans les vieilles formules de sa -prière du soir ... elle est demeurée une âme «liturgique»... Chacune -des grandes fêtes religieuses l'élève au-dessus de l'abîme où gisent -ses pauvres désirs et ses mauvais rêves... A ces dates-là, une bonté -invisible et fidèle se penche sur ma destinée. Une foule d'aspirations -confuses, que je croyais mortes depuis longtemps, font en moi un -bruissement de ruche.--Peut-être vais-je demeurer un jour sous -l'influence de ce mystère adorable? - -«A cette heure, mon ami, je retrouve seulement les années grises de mon -adolescence. Je suis sans but, sans joie et sans grande souffrance. -Dans une acceptation humble de la vie, je me résigne à causer -inlassablement avec la fidèle médiocrité qui me suit pas à pas... - -«Pourquoi essayerais-je de me refaire une vie intellectuelle? Cet -effort, que souvent j'ai tenté, est demeuré stérile. Car il ne résulte -pas d'un besoin profond de mon âme: ce n'est pas une féconde inquiétude -qui me jette à la recherche de la vérité. Hélas! est-ce même une -intelligente curiosité? J'y découvre plutôt le désir de hausser mon -pauvre entendement au niveau de celui de tel camarade mieux doué... - -«Ah! je vois clairement ma médiocrité. Mais qu'elle me coûte cher, -cette supériorité que j'ai sur le troupeau! Tous les livres que je lis, -toutes les musiques et tous les tableaux qui m'émeuvent sont autant de -rappels brutaux à mon universelle incompétence. - -«Je m'intéresse aux âmes ... mais les âmes plaisantes se font rares. -La plupart m'apparaissent comme les insignifiantes silhouettes qui -s'agitent sur une scène de music-hall, en faisant se taire l'orchestre, -pour qu'on comprenne que c'est difficile... Je suis un collectionneur -exigeant et qu'embarrasse l'esprit critique. Mais si cet esprit -critique est suffisant pour gâter l'univers où je me crispe, il est -trop faible pour étouffer cette pauvre voix qui déjà pleurait en moi, -au collège, dans le jour tombant des récréations de quatre heures: - -«A l'instant où l'on a, comme moi, perdu sa raison d'exister, la vie -devient une chose très compliquée--surtout si l'on est sans goût pour -les _divertissements_. Ni les cartes, ni le billard, ni le tennis ne me -peuvent secourir. J'apprécie les choses sucrées et quelques lectures, -mais mon estomac est victime du premier de ces goûts--et j'ai lu et -relu tout ce dont je suis capable de m'émouvoir encore. - -«Je n'ai plus d'amis... Que sont devenus ceux que j'aimais autrefois -au temps de mon adolescence amère et passionnée? Aujourd'hui ceux que -je croise sur mon chemin passent au large, à cause qu'ils ont peur de -mon sourire... Mais dans cette âme qui se confie à toi, Vincent, notre -amitié demeure toujours vivante au milieu des rêves abandonnés et des -illusions mortes.» - -Jean-Paul s'arrêta d'écrire. L'herbe mouillée des jardins endormis, -les acacias neigeux, les roses du balcon, les résines de la forêt -composaient un parfum inouï et si troublant qu'il ferma les yeux. «Ce -n'est pas vrai, Vincent, dit-il, je ne me confie pas--et tu ne sais -pas tout. Tu ne sais pas mon désespoir ni vers quelles joies je tends -désormais les mains.» - - -XX - -Les vacances finissaient. Les grands vents d'équinoxe se lamentaient à -travers les pins indéfiniment et sur les vagues fauves des fougères. -Les premiers vols des ramiers précurseurs des palombes rayaient le ciel -pâle. - -Sur les champs dénudés, c'était l'époque des semailles et les -tournoiements d'alouettes. Jean-Paul s'attardait dans ces brumes -reconnues: un fantôme le retenait au seuil des troubles expériences -qu'il voulait tenter... - -Tu vins vers lui, petit garçon pâle qu'il avait été dans des années -déjà lointaines. Tu levas vers lui tes yeux candides qui ne reflétèrent -jamais que le ciel. Tu joignis tes mains d'écolier, tes mains brunes, -un peu tachées d'encre, et peut-être lui dis-tu ces vieux cantiques -des veilles de quinze août, chantés jadis avec Marthe, devant le -ciel nocturne, à l'époque des étoiles filantes... _Dieu de paix -et d'amour, lumière de lumière_. Ta grand'mère vivait encore dans -ce temps-là--vieille dame un peu forte et qui était une personne -pieuse--tu t'agenouillais près d'elle, petit garçon. Les perles de -jais qui ornaient son corsage te meurtrissaient le front. Un camée -d'améthyste ornait son cou et tu pensais de ce précieux et antique -bijou qu'il avait l'air d'être bon à manger... Puis tu demandais pardon -au bon Dieu de cette distraction. Tes yeux se levaient vers les mondes -multipliés. Tu songeais que le créateur de cet univers descendrait le -lendemain matin dans ton cœur d'enfant et cela te paraissait divinement -naturel. Et comme tu avais encore ta voix de soprano, petit soliste -du collège, tu chantais avec Marthe les cantiques de votre première -communion, ceux que vous ne pouviez entendre sans pleurer: _Tabernacle -redoutable_... _Le ciel a visité la terre_... - -Jean-Paul veut fuir ces souvenirs redoutés et adorés. Mais ils le -surprennent à chaque heure de la journée. Les angelus ont la même -voix qu'au temps de son enfance, dans des crépuscules pareils... Les -dernières langueurs de septembre finissant éveillent chez le jeune -homme comme chez l'enfant l'angoisse de la rentrée--l'effroi au seuil -de la vie inconnue... - - -XXI - -Jean-Paul débarque au quai d'Orsay. Il y a, dans la rue, sous un ciel -lourd et mou, l'effarement habituel de la rentrée. Le jeune homme -s'aperçoit que Paris est plongé dans la nuit: les ouvriers électriciens -sont en grève. Jean-Paul les remercie dans son cœur de ce que, par eux, -la ville s'harmonise avec son présent état d'âme. - -Une foule de lanternes vénitiennes dansent, éclairant des figures de -bas en haut, verdissant des mentons et des lèvres. Jean-Paul, dans sa -voiture, songe qu'il devra renouer avec Lulu, cette plate nullité qu'il -avait un jour stupéfait de sa grandiloquence. «Ce me sera, songe-t-il, -un merveilleux professeur d'abrutissement;--par cet imbécile, -j'atteindrai à m'avilir.» - - * * * * * - -Dans une salle étroite et basse, des tziganes jouent frénétiquement une -musique sauvage. Des messieurs en habit poussent des cris, cependant -qu'un danseur, plus apache que nature, s'applique à la valse chaloupée -et fait le moulinet avec le corps inerte et souple de la danseuse... - -Quatre garçons se précipitent sur Jean-Paul et sur Lulu, les -dépouillent de leurs pelisses et leur montrent une carte où la plus -infâme tisane est cotée un louis. - ---Tu payes le champagne, dis? - -Une dame est devant eux, et leur sourit une affreuse gentillesse. -Jean-Paul regarde le monstre et n'est pas fasciné. Un vers de La -Fontaine, lui revient à propos: - - --Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez... - ---Tu vas te faire injurier, dit Lulu. - -Mais la bête s'éloigne, jette à droite et à gauche des regards de louve -affamée... - ---Je trouve des vers idoines aux situations les plus saugrenues, -constate Jean-Paul, satisfait. - -Il a bu deux coupes de Mumm. Il se veut sublime. - ---Pourquoi tous ces gens hurlent-ils? - ---Parce que cela les amuse. - ---Non, Lulu... Parce qu'ils ont peur du silence... Il y aurait là un -joli développement à faire--oui, de jolies variations ... comme dans -_le Trésor des humbles_, de Maeterlinck. - ---Tu es un peu saoul, mon vieux Jean-Paul. - ---Non, mais je suis content ... je suis content. - -... Et aussitôt, il se sentit triste... - -Comme tout cela est ignoble, Lulu! Quelle musique! Dire qu'avec les -mêmes notes, Wagner... - ---Assez, assez, crie Lulu. Ne fais pas de philosophie; ce n'est pas -l'endroit... Tiens, regarde cette femme, la seconde à droite, gentille, -hein? - ---Tu as raison, mon petit Lulu, tout cela n'est pas si laid... Il y -aurait un joli tableau impressionniste à faire. Dans cette face de -femelle que l'on devine hâve de faim sous le maquillage, vois ces yeux -surnaturels qui flambent... - ---Les tziganes sont excellents, ici, dit Lulu satisfait. - ---Oui, j'aime cette musique de nègres en folie. Elle empêche de penser. -Et que venons-nous chercher ici, Lulu, sinon un petit suicide? La -douceur de quitter, pendant quelques heures, la vie?... - -Ils demandèrent d'autre champagne. A ce moment toutes les voix -hurlèrent un refrain inouï, dont ils ne comprirent que les premiers -mots: _Caroline... Caroline..._ - ---Qu'est-ce que tu regardes, Jean-Paul? - ---Je regarde, je regarde le petit chasseur, là-bas, près de la porte. -Il a douze ans. Il voit, avec un air sérieux et presque dédaigneux, ces -grandes personnes qui crient et qui trépignent... - -Et Jean-Paul murmura: - ---Va-t-il au catéchisme et fait-il sa prière? - ---Assez, dit Lulu. - -Mais Jean-Paul, le regard inspiré, les yeux au plafond, déclamait: - - --Très sérieux, vêtu de livrée amarante, - Un enfant de douze ans porte les vestiaires, - Le seul grave parmi tous les hommes qui chantent... - Va-t-il au catéchisme et fait-il sa prière? - -Ils rentrèrent à l'aube. On voyait, dans le jour terne, des équipes de -balayeurs sordides longer les murs. Des lourdes voitures de maraîchers -passaient. Au coin d'une rue, des hommes, dans une échoppe, mangeaient -la soupe. Il y avait des groupes immobiles autour d'un brasero; de -grosses mains tendues étaient éclairées par le foyer... - -Jean-Paul évoqua tous ceux qui se levaient à cette même heure, dans une -chambre froide. - ---Il y a, dit-il, de pauvres servantes qui s'habillent à la hâte pour -assister à la messe de cinq heures. - -Ils passèrent la Seine, qui roulait des eaux jaunes sous le ciel -terreux. - ---Accompagne-moi, Lulu, supplia Jean-Paul. - ---Ah non ... il est temps de dormir... - -Jean-Paul n'insista pas. Il regarda Lulu, livide, les yeux cerclés de -marron, une petite ride noire au coin des lèvres, son grand corps serré -dans la pelisse et penché en avant... - -Il se retrouva seul dans la rue et s'appliqua obstinément à ne pas -penser... - - -XXII - -Jean-Paul dîne ce soir chez Weber avec Lulu et l'amie de Lulu, une -grande fille, nommée Lucile, osseuse, «chevaline», mais riche de -dix années d'expérience. Jean-Paul est bien novice, et les discours -de cette femme le font rougir, à cause du garçon. Il essaye de rire -bravement à tant d'ignobles propos et comme elle exige des confidences -d'amour, le jeune homme prend un air mystérieux et entendu... Mais la -dame l'assiège de questions. Il finit par avouer piteusement qu'il n'a -pas de maîtresse... Cela paraît comique à la dame, qui se livre aux -plus vilaines suppositions... - -Alors, malgré la douceur du cigare Henry Clay, malgré le large pied -de la dame qui écrase ses escarpins, et l'air: _Ah! l'effet que c'te -musique me fait..._ vomi par un orchestre tzigane, Jean-Paul est au -moment de se lever, de fuir et, ressuscité par la bise glacée, d'aller -à Montmartre, de se mêler aux groupes silencieux qui, dans la grande -basilique, prient jusqu'au matin pour expier tous les crimes de la -nuit... - -Mais il reste là et il écoute même curieusement la femme qui lui dit: - ---J'ai une sœur, mon cher, vingt ans..., je te présenterai Liette... - - -Jean-Paul a la terreur de ces retours, la nuit, alors que, dans une -solitude infinie, il se sent brutalement jeté en face de sa destinée. -Sur le pont des Saints-Pères, il hâte le pas à cause de l'eau noire, où -les reflets des réverbères tremblent--et parce qu'il est terrifié _du -vertige de sa jeunesse sur la mort._ - -Avant de s'endormir, il lit une pauvre lettre de Marthe: «... Tu ne -viens plus, mon petit cousin, et je suis triste. Si tu me voyais, -tu me trouverais changée. J'aime à présent les livres que tu aimes, -Jean-Paul. Je ne t'énerverais plus avec mon éternelle broderie -anglaise. Il y a, dans mon cœur, une peine toujours en éveil, et -j'essaye de l'endormir en lui disant les vers qu'autrefois tu me -récitais... Mais elle demeure en moi plus vivante--et tout m'ennuie qui -n'est pas mon cher souci. Je ne sais plus prier, Jean-Paul. Je me mets -à genoux, la tête dans les mains et les douces formules s'arrêtent sur -mes lèvres, comme les airs de cette boîte à musique, déjà si vieille -quand nous étions petits, et dont tu goûtais la mélancolie. - -«On me fait voir à des médecins parce que je ne mange pas, et que je -suis pâle: la glace reflète un pauvre visage blême et tiré. L'idée que -je ne suis plus jolie me console un peu de ton absence. - -«Je passe mes journées à attendre le soir. On parle, au cours de -dessin, de ma neurasthénie, parce que je ne fais plus de visite et que -je ne suis jamais chez moi, quand on vient me voir. Mais ta visite me -ferait du bien, Jean-Paul. J'ose te le dire, sachant que, la lettre -envoyée, je pleurerai de rage et d'orgueil, je mordrai mon oreiller... - -«Comme la vie était calme et simple autrefois! Mes journées de jeune -fille si doucement réglées! De fins travaux d'aiguille, quelques -charités, un peu de musique, le commerce reposant des petites amies, -les chuchotements et les bons rires autour des tables à thé, quand un -jeune homme entrait au salon... - -«Ce qui me tue aujourd'hui était déjà en moi, Jean-Paul. Mais le -bonheur paraissait tout simple... Je croyais l'entendre venir...» - -Jean-Paul déchira la lettre, s'étonnant de n'être guère ému, seulement -un peu énervé.-- «N'aurais-je pas de cœur?» se dit-il... Mais il songea -que les gens nous exaspèrent toujours qui osent nous aimer plus que -nous ne les aimons-- «D'ailleurs, elle possède son amour, et moi je -n'ai même pas cela: une pauvre tendresse rebutée ... ah! petite fille, -que je vous envie de m'aimer.» - -Puis il essaya d'imaginer cette Liette de qui l'amie de Lulu lui avait -parlé. - - -XXIII - -Vincent Hiéron a quitté la rue où une morne foule peine obscurément -dans la boue glacée. Depuis qu'il ne fréquente plus Jérôme Servet, la -chambre de Jean-Paul est son seul refuge. - ---Ce matin, j'ai voulu parler à Jérôme, dit-il. Il m'a fait faire -antichambre et ne m'a pas reçu. Dieu merci, j'ai pu l'entrevoir quand -il sortait. Il me jeta un «bonjour, toi!» dont je dus me contenter. - -... Jean-Paul songe à la Liette qu'il a vue, cette nuit ... petite -bête si vivante et dont encore il sent le parfum. Il ne veut plus -penser qu'à elle et déplore que Vincent le vienne troubler dans ses -délectations moroses... - ---Il faut respecter ton ancienne idole, Vincent. - ---Hélas! il ne me reste plus qu'à la rouler «dans ce lambeau de pourpre -où dorment les dieux morts». - -Jean-Paul ne put s'empêcher de sourire: Vincent Hiéron citait des -phrases de Renan. - ---Ah! Jean-Paul, ajouta le jeune homme, pardonne-moi de te dire cela... -Quoi qu'il fasse désormais, Jérôme n'en est pas moins le maître à qui -je dois la part de mon âme, la meilleure... Combien seront sauvés parce -qu'un jour il a traversé leur vie... - -Jean-Paul ne répond pas. Passionnément, il désire être seul et le -départ de son ami le comble de joie: il va pouvoir enfin écrire sa -lettre à Liette. Il attend cette minute comme un vieil abonné de -l'Opéra-Comique attend «l'air de la lettre» dans _Manon_ ou dans -_Werther_. - -Car Jean-Paul fabrique son amour avec des souvenirs littéraires. Cette -passion artificielle lui sert à composer des sonnets, à s'attarder en -de jolies missives. La pauvre enfant a des maladresses qui dérangent -les agréments dont l'imagination de son ami l'a revêtue. Elle a une -rivale redoutable qui est la Liette imaginaire, la «Liette en soi» à -qui Jean-Paul rêve tendrement dans la chambre solitaire. - -Cette Liette-là est un peu philosophe, comme Ninon de Lenclos; elle a -les grâces flexibles et les scrupules des héroïnes de race qui hantent -l'esprit de Paul Bourget, elle est encore un petit animal, dépositaire -des mélancolies de sa race: la pliante et trouble Bérénice. - -Liette a du moins, sur sa rivale, l'avantage de posséder un corps -souple et musclé--des jambes minces et enveloppantes comme des lierres. - -Jean-Paul s'effraye de ne pas l'aimer. «J'ai vingt-trois ans, -songe-t-il, et je n'ai jamais rien éprouvé qui fût de l'amour. Il -semble que mon cœur possède également le désir et l'incapacité -d'aimer... - -«Et cependant, lorsque je me suis résigné à vivre comme les autres -hommes, à rechercher les mêmes joies, n'était-ce pas à l'amour que je -songeais? Puis-je me contenter de menus plaisirs physiques?» - -Des images s'éveillaient en lui qui l'obligèrent à se voiler la face -dans un geste de dégoût. - -Une horloge sonna quatre heures. La vitre ruisselait comme un visage -plein de larmes et déjà on voyait des lampes s'allumer. «Mon Dieu, mon -Dieu, murmura-t-il, vous m'avez exilé, même de l'amour humain...» - - -XXIV - -Liette doit aux bontés de Jean-Paul un joli «quatrième» à Passy, une -femme de chambre et une cuisinière. Ces deux subalternes occupent dans -sa vie une place essentielle. Jean-Paul est tenu au courant de leurs -faits et gestes, n'ignore rien des dernières insolences de «cette -fille» ni de ce qu'on apprit sur son compte chez le crémier. - -Même chez la discrète Marthe, Jean-Paul avait remarqué ce goût des -femmes pour les histoires d'office et d'antichambre: rien ne les -intéresse au monde que leurs servantes. - -Mais plus encore que la conversation de Liette, Jean-Paul redoutait les -«parties» avec Lulu et son amie et quelques compagnons de _plaisir_ -dans les lieux de _plaisir_, cabarets _artistiques_, restaurants de -nuit où l'on compose de la joie avec du champagne, beaucoup de lumière -électrique, des tziganes, et la valse chaloupée. Au long de ces mornes -soirées, Jean-Paul évoquait les douces et graves soirées d'autrefois. - -Les soirées d'autrefois! Jean-Paul revit le cercle intime de quelques -amis--alors que, malgré l'heure avancée, nul ne pouvait quitter le -tiède petit bureau--l'étroite lueur de la lampe ... chacun prenait dans -la bibliothèque de Jean-Paul le livre le plus aimé, et lisait à son -tour. - -Une élégie de Francis Jammes contenait toute la tristesse des vieux -domaines abandonnés où passent les dolentes ombres d'anciennes -jeunes filles, élevées au Sacré-Cœur. Elle évoquait d'obscurs salons -campagnards, d'où l'on entend l'herbe vibrer, dans l'accablement des -siestes. - -_L'Invitation au voyage_, de Baudelaire, faisait frémir ces jeunes âmes -captives, au seuil d'une pure et passionnée adolescence. - -Un autre--ah! comme Jean-Paul entendait, à ces heures ignobles, sa -voix!--un autre murmurait l'ineffable musique de Verlaine: «Souvenir, -souvenir que me veux-tu?...» Et toutes les mystiques ardeurs de -_Sagesse_ venaient mourir dans cette voix. Et quand les âmes -atteignaient enfin ces sommets, où toute parole semblerait vide, l'un -d'eux se mettait au piano. Quelle douleur, pour Jean-Paul, d'évoquer, -parmi les obscènes frénésies d'un orchestre tzigane, le large -apaisement de la _Sonate au clair de lune!..._ - -Quelquefois les compagnons de plaisir se mêlaient d'être sérieux. On -imposait silence aux femmes. On atteignait «à causer aviation».--Un -monsieur ne voulait que des monoplans. Un autre avait du goût pour les -biplans. On démontrait l'infériorité de la race allemande en se basant -sur les échecs de Zeppelin. Un soir, on traita même des questions de -sociologie. - -Lulu, qui avait bu pour quatre-vingts francs d'extra-dry dans sa -soirée, disait: «Si les ouvriers mettaient de côté, au lieu de dépenser -leur argent au cabaret...» - -Pourquoi Jean-Paul se rappela-t-il alors un certain soir, à Bordeaux, -où il errait avec Vincent Hiéron dans les allées du jardin public? Une -musique jouait la marche du Tannhaüser; au centre d'une grande ville, -cette odeur d'herbe fauchée enivrait et les effluves des tilleuls -paraissaient avoir la mortelle douceur des fleurs monstrueuses qui -endorment et qui tuent.... - -Dans l'infâme tumulte d'un restaurant de nuit montmartrois, Jean-Paul -évoque cette soirée d'exaltation sur les calmes allées d'un jardin -public, en province... Il entend Vincent lui donner ce détail précis: -«Dans le Nord, Jean-Paul, un ouvrier, père de quatre enfants, est -inscrit d'office au bureau de bienfaisance!» - -Jean-Paul regarde autour de lui ces faces bestiales--sur la table, le -poing rouge de Liette, une main qui n'est soignée que depuis peu de -temps... Du moins ne profanera-t-il pas son désespoir, le seul orgueil -qui lui reste, dans ce bouge, parmi ces bêtes ... alors il boit une -coupe de vin de Champagne et Liette dit: - ---Jean-Paul commence à être gai... - -Il est gai, en effet. Il rythme avec ses deux poings la valse -chaloupée... - - -XXV - -Jean-Paul s'accoude un instant au parapet du pont des Saints-Pères -comme appelé par l'eau noire, où s'étirent les reflets tremblants des -réverbères. D'un geste habituel, il promène sur son visage des doigts -qui fleurent encore le musc et le tabac d'Orient. - -La sensualité de Liette ne lui est plus qu'une fatigue--un indicible -dégoût. Il n'est que temps de la fuir. Mais dès lors que lui reste-t-il? - -Trois heures sonnent. Paris semble déserté subitement, après un grand -désastre. Jean-Paul est seul. Que fera-t-il demain? Il ne voit pas -d'occupation précise à quoi s'employer.--Ah! dormir ... dormir d'un -sommeil indéfini...--Penché sur la mouvante obscurité du fleuve, il ose -dire le mot: mourir. Terrifié, il s'éloigna du parapet. - -Dans la nuit, il monta son escalier, lentement, ayant peur de retrouver -sa chambre solitaire et froide ... ou peut-être indifférent à tout, -n'éprouvant même plus ce vague désir d'arriver qui toujours fait hâter -le pas... Et une telle fatigue l'écrasait qu'au deuxième étage il dut -s'arrêter et appuyer contre son cœur ses deux mains. - -Il se demandait: «Pourquoi ai-je peur de la mort?--Ce n'est pas la -petite angoisse du dernier hoquet qui me fait reculer. Est-ce de Dieu -que j'ai peur?» - -Et ce seul mot, prononcé avec ironie, le bouleversa. Il répéta: «Est-ce -de Vous, mon Dieu, que j'ai peur?» - -Il sentit sourdre à ses yeux la source des pleurs. Il crut découvrir en -lui une présence infinie et que Celui qu'il avait cru très loin, jamais -n'avait été aussi près ... le salut était là, dans le réveil de sa -sensibilité religieuse. - -S'y abandonna-t-il adroitement, avec cette faculté qu'il eut toujours -de composer ses émotions, de se duper en demeurant sincère? Mais non, -à cette heure-là, de toutes les pauvres roueries apprises dans les -livres, rien ne subsistait. - -«Quand vous croyez être loin de moi, c'est alors souvent que je suis -le plus près de vous.» De ce mot si chargé d'amour, Jean-Paul perçut -le retentissement à travers le silence de son cœur. Action mystérieuse -de la grâce! Au long de sa pauvre existence tourmentée, que de fois -le jeune homme avait senti Dieu s'abattre soudain sur son âme comme -sur une proie! Que de fois cette foudroyante bonté, au seuil des pires -infamies, l'avait cloué sur place! Un instant, il demeura immobile, -haletant, tel qu'un homme qui vient d'échapper à un immense péril... - -Il se mit à genoux. Sur la table, entre les piles de livres, un -petit Christ de métal luisait--un affreux objet, cadeau de première -communion--mais que Jean-Paul vénérait parce qu'il avait connu, dans -les soirs fiévreux, les larmes et les baisers de son adolescence. - ---Mon Dieu, murmura-t-il, pour que je vous retrouve, il a fallu que -tous mes appuis fussent brisés. Après avoir franchi vainement le seuil -des pires joies, ce cœur misérable s'abîme en vous ... car il ne me -reste rien, si ce n'est Vous vers qui, ce soir, l'instinct du salut -vient de me jeter, si souillé, mais tout en larmes...» - -A ce degré d'émotion, Jean-Paul ne forçait pas sa voix. Toute son -enfance chrétienne se remit à chanter. Il pleurait et balbutiait des -mots sans suite. - ---O ma douleur dont je voulais mourir, vous serez la raison même de ma -vie... Ivresse de plus souffrir pour aimer plus encore...--O larmes -qui laverez mon cœur et ma face souillés et toutes les âmes que j'ai -souillées--ô blessures, ô meurtrissures qui me ferez semblable à mon -Dieu... Isolement du cœur dont je mourais, silence effrayant de ma -solitude qui m'avez permis d'entendre l'appel passionné de mon Sauveur, -comme je vous bénis à cette heure, et comment faire pour vous garder?» - -Il ouvrit la fenêtre. Un groupe d'hommes passa. Ils criaient un -refrain obscène que Jean-Paul reconnut. Il se souvint que ses doigts -sentaient encore le musc et le tabac d'Orient. «Le plaisir, le plaisir, -murmura-t-il; des musiques atroces, des femmes peintes, malades, -bestiales, de l'alcool et de la fumée, de mornes étreintes--pour cela, -Vous abandonner, Vous renier, Vous crucifier...» - -Une cloche tinta dans le ciel déjà plus pâle. - ---Je pense à vous, sixième petit vicaire d'une paroisse, à Paris, qui -allez dire ce matin une messe pour les servantes, enfants de Marie, qui -traverserez de suffocantes chambres de malades, qui vous épuiserez, -l'après-midi, dans un bruyant et grossier patronage de garçons, qui -resterez après cinq heures au confessionnal dans l'haleine des vieilles -femmes et qui, lorsque vous reviendrez au crépuscule, exténué, triste, -seul, recevrez en plein visage l'injure ignoble d'un ouvrier...» - -La cloche ne tintait plus. Jean-Paul se recueillit, présent de cœur à -cette messe de l'aube. - ---O petit prêtre, songeait-il, ô petit prêtre sur qui saint François -d'Assise s'attendrissait, lorsque la nuit vous mouillez les pieds -blessés du Sauveur de larmes que le monde ignore, Dieu pardonne à -cause de vous les plaintes lâches, les larmes inutiles des voluptueux -comme moi... De toutes vos obscures douleurs vous alimentez le plus -magnifique amour...» - - -Le petit jour livide et le vent plus froid entrèrent dans la chambre. -Jean-Paul ferma la fenêtre. Son enthousiasme peu à peu tombait. Mais -il atteignait encore à s'exalter, disant dans son cœur: «Mon Dieu, -voudriez-vous que je revête la soutane élimée, luisante, pauvre, -de ceux qu'on voit s'épuiser à votre service dans des faubourgs? -Voudriez-vous que, dans une trappe, je m'immole silencieusement pour -les péchés du monde--pour les miens?» - -Jean-Paul s'arrêta. Il n'éprouvait plus d'émotion mais seulement -une grande lassitude. Le sommeil ne venait pas. «Je me lèverai, -songea-t-il, et j'irai vers mon Père; parce que ma ferveur est tombée, -je dois me consacrer à des pratiques pieuses, «incliner l'automate» et -Dieu me parlera...» - -Un regard, un sourire flottèrent dans sa mémoire. Celle qui l'aimait -d'un amour si timide, si lointain, si humble, celle qui ne demandait -rien que de le servir, celle de qui la douce raison lui fut souvent une -lumière, Marthe, passa et repassa dans les songes qui bercèrent son -demi-sommeil.--«Triste âme, se dit-il, moins bonne de m'avoir aimé... -Quelle pauvre lettre fiévreuse elle m'écrivit. De toute la littérature, -si méprisée jadis, cette petite fille attise son amour...--Je ne laisse -derrière moi que des ruines...» Marthe, Georges Élie, ces deux noms -l'obsédaient. Il voyait ces deux visages qu'il avait faits douloureux, -ces yeux noyés de pleurs à cause de lui. - -«J'ai joué avec leurs âmes! J'ai joué avec leurs âmes! Seigneur, c'est -le crime que vous ne pardonnez pas...» Il se rappela cette parole du -Sermon sur la montagne: _Si vous aimez ceux qui vous aiment_ quel gré -vous en saura-t-on? _Car les païens aussi aiment ceux qui les aiment._ - -«Seigneur, de cela même je n'ai pas été capable. Je n'ai pas aimé -ceux qui m'aimaient...» Jean-Paul pleurait doucement, la tête dans -son oreiller. L'orage crevait sur la terre aride et sèche. Un désir -passionné de se donner, d'aimer sans espoir de retour le posséda. - -Sept heures sonnèrent. Il se leva à la hâte et courut à -Saint-François-Xavier. Dans la nuit d'un confessionnal, il jeta toutes -ses faiblesses. Il heurta le bois vernis de son front pénitent. Il se -releva plus calme--à peine troublé de délicats scrupules, à cause de -péchés mal précisés. De vieilles femmes à bonnet noir se groupaient -autour d'un autel où la messe commençait; des servantes disaient -goulûment leur chapelet, des dames au visage blanc uni, reposé, -tiraient d'un geste lent leurs gants de filoselle. Sordide et grise, -une loueuse de chaises se détacha d'un pilier et la monnaie de billon -tinta... - - -XXVI - -M. Bertrand Johanet attend comme une de ses grandes joies quotidiennes -le bol de café au lait, le pain noir beurré et salé. L'averse ruisselle -contre les vitres; les arbres sont dans la brume des silhouettes à -peine indiquées. Martine va et vient, effarée, à travers la cuisine. -Un foulard noir cache ses cheveux. Elle n'a plus de dents; un petit -nez busqué entre deux yeux ronds lui donne l'air des vieilles poules. -Elle répand une odeur fade, l'odeur qu'ont les assiettes où l'on -a mangé des œufs et du poisson. Elle est fière d'être née sur la -propriété, et vénère M. Johanet parce qu'il est riche. Martine sait -qu'une table abondamment servie est le signe extérieur de la richesse: -elle se souvient de l'année et du jour où ses poulets de grains ne -furent pas assez cuits, où elle oublia de flamber ses palombes. «Comme -vous devez aimer ces landes où vous avez toujours vécu», lui disait -Marthe quelquefois. «Que oui! répondait-elle, surtout que le bois, -aujourd'hui, vaut tant d'argent...» - -Une chienne et deux chiens dorment en rond, aussi près que possible du -feu. Il y a sur la table une bécasse que M. Johanet vient de tuer. Il -raconte sa chasse, lentement, avec des détails: - ---... Je vois mon Stop qui tient l'arrêt ... dans l'allée qui longe -l'ancien marais, à l'endroit où il y a beaucoup d'ajoncs. Je m'avance. -J'entends: vrr... J'épaule. Vlan! Ça y était--tu n'écoutes pas! - ---J'ai autre chose à faire, gronda Martine--M. Balzon et Mlle Marthe -vont arriver... - -Elle porte le bol de café au lait fumant--presque une soupière.--Et, -afin qu'il ne fasse pas «un rond» sur la table, elle le pose -soigneusement sur le calendrier de l'année dernière. Car M. Bertrand -Johanet, qui a cinquante mille francs de rentes et qui est généreux, -eut toujours le souci de ne rien perdre... Il coupe ses tartines en -menus morceaux dont il remplit le bol. Autrefois, Marthe et Jean-Paul -aimaient beaucoup regarder le gros homme déjeunant. Des stalactites de -café étaient suspendues à sa moustache et sa barbe... - -Quelle idée, pour des Parisiens, de venir passer ici les jours de l'an! -dit Martine. - ---Il paraît que Marthe s'anémie. Le médecin veut l'aérer. Ici c'est -plus abrité qu'à Castelnau, - ---Ce qu'il faut à cette jeunesse, déclare sentencieusement Martine, -c'est un mari. - -Elle surveille ses casseroles et son rôti. Il y a pour déjeuner de la -«tranche hachée», un gigot, un lièvre, de la purée de bécasses. - ---On pourrait ajouter le pâté de foie ... propose M. Johanet... -J'entends l'auto. Les voilà... - - -Débarrassée de ses fourrures, Marthe se rapproche frileusement du feu... - ---Tu as besoin d'engraisser, ma petite, dit M. Johanet, et Martine -ajoute: - ---Les yeux lui mangent la figure. - -Il est vrai que ses yeux clairs s'étaient élargis. Ses cheveux fauves -pesaient lourdement sur la nuque... - ---Je perds mes bagues, dit-elle... Son anneau de première communion -était devenu trop large... - -Elle gagna sa chambre. M. Johanet s'installa avec son cousin au fumoir. - -L'odeur fade y régnait d'anciennes fumeries de--cigare froid... Il y -avait aux murs les photographies agrandies par Nadar des parents de -M. Johanet et une carte en relief de la France par le géographe de S. -M. l'empereur. Là, M. Johanet recevait ses métayers, écoutait leurs -doléances et, pour leur faire plaisir, les payait avec des écus de cinq -francs. - ---Trouves-tu Marthe changée? demanda le professeur. - -M. Johanet appuya le pouce sur la cendre de sa pipe et murmura d'un air -gêné. - ---Tu sais ce que dit Martine? Il lui faudrait un mari à cette petite... - -M. Balzon rougit. - ---Je ne demanderais pas mieux, Bertrand... - -Les deux cousins se regardèrent en souriant. - ---Nous avons la même idée, Jules... - ---Ce serait un joli couple, dit M. Balzon... Ils auraient leur million -pour entrer en ménage. - -M. Johanet parut soucieux. - ---J'ignore les projets de Jean-Paul... Ah! c'est un enfant très -aimable, très poli. Mais il a lu des livres. C'est un savant, un -poète... Mon fils m'intimide comme un étranger. - ---C'est triste! murmura le professeur. - -Le père de Jean-Paul eut le geste résigné des paysans pour dire: Que -veux-tu? C'est comme ça... Les jeunes et les vieux ne se comprennent -jamais... - -Il se leva pesamment, et, le dos arrondi, se dirigea vers le bureau et -prit une photographie qu'il contempla silencieusement. - ---Vois-tu, Jean-Paul est tout le portrait de sa mère. Je n'ai pas su le -comprendre, lui non plus... - -La photographie tremblait dans ses grosses mains velues... - -Il ajouta d'une voix assourdie: - ---Ça n'empêche pas d'aimer... - -M. Balzon, les coudes appuyés sur ses cuisses maigres, tisonnait.--Il -revoyait les deux jeunes femmes dans le parc, lisant à haute voix les -comédies de Musset et les romans de George Sand. Quand le professeur -rentrait à Paris, elles s'écrivaient chaque jour... M. Balzon se -rappela un soir où sa femme l'avait surpris lisant une lettre de -l'amie... Elle s'était indignée avec des phrases de théâtre... - ---Tâche de connaître les projets de Jean-Paul, dit-il... De mon côté, -je parlerai à Marthe. - ---Nous aurons des petits-enfants, Jules. Je leur donnerai leur premier -fusil. - - -XXVII - -Marthe rêve dans la grande chambre où Martine l'a laissée. Il y a sur -la table un verre d'eau, d'une étonnante couleur rose. «Il est en sucre -d'œuf de Pâques», affirmait Jean-Paul autrefois. La tapisserie a de -petits bouquets. Le camaïeu du grand lit «à Lange» fait flotter dans -la pièce l'odeur qu'ont certaines chambres de paysans. Le trumeau de -la glace représente un moulin avec des canards, une femme qui fait la -lessive. Un paysan conduit deux grands bœufs roux... Pour Marthe et -Jean-Paul, ces personnages vivaient autrefois d'une vie mystérieuse. -Les deux enfants avaient donné un nom à chacun d'eux. Marthe se -souvient qu'ils appelaient le paysan et sa femme «M. et Mme Colorado». -Dieu sait pourquoi? - -Dans la lumière terne de cette chambre demeurée la même, la jeune -fille, malgré ses vingt ans, a le sentiment terrible des années -révolues, de la course à l'abîme--de ce que chaque minute tue en nous... - -Son père lui a parlé de Jean-Paul. Elle ne s'est pas trahie. Elle a -même supplié qu'on ne lui écrivît pas... L'incertitude lui paraît plus -douce qui laisse un peu de place à l'espoir. Mais si Jean-Paul répond -«non», où trouvera-t-elle la force de vivre? - -Et voici qu'une grande lâcheté l'envahit. Elle voudrait mourir avant -de connaître son sort... Elle ouvre la fenêtre. Comme la nuit sur ses -épaules est glacée! Le silence est tel que la jeune fille entend l'eau -qui court invisible sur le sable et sur les longues mousses. L'air -froid fait comme une brûlure dans sa poitrine. - -Les jours passent. Il faut vivre. Il faudra rentrer à Paris. Marthe -comprend qu'on ne sort pas de la vie comme d'une chambre où l'on -s'ennuie. L'image de Jean-Paul demeure en elle cependant. Mais les -traits s'effacent, les yeux s'éteignent, elle ne le voit plus ... même -en baissant les paupières, en abandonnant son ouvrage sur les genoux... -La douleur ne se réveille et ne la mord que lorsque M. Balzon lui parle -d'un jeune homme sérieux, de famille honorable et riche, qui sollicite -l'honneur de l'épouser ... alors elle se réfugie dans sa chambre, elle -tourne la clef, se jette sur le lit, s'abandonne à sa douleur comme à -une volupté. - -M. Balzon se résigne à ne pas voir sa fille le quitter. De nouveau -une paix triste habite la chambre de Marthe... Il y a des coussins -à broder pour une vente, le catéchisme qu'il faut apprendre à deux -petits garçons, il y a la musique: la _Sonate au clair de lune_, la -_pathétique_, l'_appassionnata_ et cette _Chanson triste_ et cette -_Invitation au voyage_, de Duparc, que Jean-Paul ne se lassait jamais -d'entendre, il y a des petites amies qu'elle aime comme la seule chose -au monde quelle puisse aimer--et surtout la chapelle de la vierge, -le soir, le tabernacle, où tout l'amour de ce pauvre cœur déferle... -Marthe n'attend plus rien. Elle vit. - - -XXVIII - -Jean-Paul, qui autrefois s'émouvait si fort lorsqu'on sonnait à -sa porte, Jean-Paul, qui vivait toujours dans l'attente d'un ami, -aujourd'hui s'enivre de solitude. - -Il fuit avec terreur les lieux et les visages qui lui rappellent sa -vie passée. Il fait de grands détours pour éviter certaines rues. On -le voit brusquement revenir sur ses pas lorsque de loin lui sourit une -face connue--ou qu'un chapeau cloche entrevu ressemble à celui qui -ombrageait les yeux troubles de Liette. - -Seul, Vincent Hiéron est reçu avec joie dans le petit cinquième. Comme -tous ceux qui traversèrent l'Union _Amour et foi_, ce jeune homme a des -besoins d'apostolat. Pour les satisfaire, le jour de sa majorité, il -a quitté une mère trop frivole, en se basant sur un texte d'Évangile: -_Celui qui aimera son père ou sa mère plus que moi..._ Il est ainsi -délivré de la vaine existence de salon à quoi on le condamnait -sottement. - -Vincent Hiéron vit de journalisme et d'un héritage. Sa chambre--vaste -cellule froide et carrelée--se trouve rue des Réservoirs, à Versailles, -dans le vieil hôtel qu'habita La Bruyère. Il s'est lié avec le -troisième vicaire et s'occupe obscurément du patronage: les vastes -espoirs de l'Union _Amour et foi_ ne le soutiennent plus. Atteindre -les âmes une à une, tel est le but qu'il se propose. Pour l'instant, -celle de Jean-Paul l'inquiète. Le jeune homme continue d'«incliner -l'automate», selon ses avis. Mais aucune ferveur, aucune joie ne le -soulèvent. - -Les deux amis eurent l'inspiration de faire une retraite aux environs -de Paris chez les Jésuites, avec d'anciens élèves de Vaugirard: un -aigre printemps teintait de violet le jardin trop soigné où d'affreuses -statues du Sacré-Cœur, de la Vierge et des innombrables saints jésuites -se craquelaient à chaque tournant. - -Mais comme Jean-Paul aimait la bénédiction de chaque soir!... De toute -cette jeunesse prosternée, montent l'_O Salutaris_, le _Tantum ergo_, -qu'il n'entend jamais sans se rappeler le collège clair et la chapelle -odorante. Un jeune homme balance l'encensoir dont la fumée noie l'autel -où des flammes de bougie sont immobiles... - -Puis devant cette Présence infinie on récite simplement la prière du -soir. Jean-Paul écoute chacune de ces formules qui viennent du lointain -de son enfance: _Dans l'incertitude où je suis si la mort ne me -surprendra pas cette nuit, je vous recommande mon âme, ô mon Dieu..._ -Comme son cœur d'enfant se serrait jadis devant le mystère de la mort, -ainsi évoquée! - -_Maison d'Or, Arche d'alliance, Porte du ciel, Étoile du matin,_ pures -invocations d'une âme en état de grâce, qui montaient vers les pieds -fleuris de roses et le sourire de la Vierge, une voix d'adolescent -les redit aujourd'hui. Jean-Paul se rappelle ses somnolences au long -des premières oraisons, sa joie quand il se réveillait après les -litanies--les quelques secondes silencieuses pendant lesquelles on -faisait semblant d'examiner sa conscience... - -Comme Jean-Paul disait à Vincent ses impressions, celui-ci s'indigna -avec une éloquence de prédicant. - ---Des émotions les plus pures, Jean-Paul, tu fais de la volupté. Ah! -dilettante qui ne veux pas choisir! Tu as voulu vivre mille vies, ne -négliger aucune source d'enthousiasme et d'exaltation. Catholique, tu -es arrivé au milieu d'une société paienne et, t'asseyant au banquet où -l'on goûte les voluptés du monde, tu as prétendu garder, cependant, -l'héritage sacré de ton enfance chrétienne... _Mais on ne peut servir -deux maîtres_, n'est-ce pas cette vérité qui te meurtrit aujourd'hui? -Tu ne peux lui échapper, elle te tient prisonnier... - -Le premier soir, dans sa cellule, Jean-Paul se disait: - -«Résigne-toi à n'être pas du monde, à ce que le monde ne te connaisse -pas ... tu as choisi.» - -Alors il ouvrit la fenêtre. Paris dormait au loin dans ses fumées. De -la maison voisine s'élevait une voix de contralto. Jean-Paul reconnut -les _Plaintes de la jeune fille_, de Schubert. Et il songea à Marthe et -que le devoir est sans doute la chose du monde la plus ordinaire, la -plus simple--la plus banale. - -Pendant trois jours, le prédicateur empêcha Jean-Paul de se recueillir. -Du moins, dans ce printemps lumineux et dépouillé, goûta-t-il la -douceur de penser à Marthe, à cet amour lointain dont il sentait son -cœur enveloppé. Il écrivit chaque jour une lettre que la jeune fille -recevait avec un tremblement de joie. Jean-Paul n'était pas insensible -à cette joie qu'il donnait. Il se plaisait à évoquer Marthe, vers midi, -quêtant au portail l'arrivée du facteur: «Elle reconnaît mon écriture -... elle met la lettre dans son corsage, et pendant le déjeuner, ses -doigts à travers la mousseline appuient sur l'enveloppe qu'elle n'a pas -encore ouverte...» - -Jean-Paul s'applique d'abord à ne lui pas parler d'amour et raconte -simplement sa vie: «Le prédicateur a des accents si ridiculement -ampoulés qu'il ne saurait émouvoir. De plus, il retape un vieux -panégyrique de Jeanne d'Arc qui a déjà servi--et nous le débite en -tranches. Le site est fait à souhait pour qu'on y prenne son mal en -patience: un très petit jardin mais dont les allées s'enchevêtrent -et, à l'horizon, Paris couché dans ses fumées. La forêt est toute -proche, chantante et fleurissante, et les visages graves de ces jeunes -gens sont plaisants à considérer. D'ailleurs, si le prédicateur est -médiocre, il y a beaucoup de silence et de vraie solitude... Les repas -sont une distraction, la seule de la journée. Ces Jésuites cuisinent -proprement. Mais ils nous fortifient d'indigestes viandes, nous -échauffent de sauces, et méprisent leurs frères les légumes...» - -Le troisième jour, la Providence voulut que l'incommodité d'un rhume -de cerveau empêchât le prédicateur de continuer ses instructions. Il -fut remplacé par un Père dont l'éloquence dépouillée et simple toucha -profondément ces jeunes âmes attentives. Les lettres de Jean-Paul -devinrent graves: - -«Ma chère petite amie, l'étonnante expérience que ces journées -vécues dans le silence d'une maison étrangère avec seulement, par -intervalles, une voix de prêtre qui brutalement me jette en face de -ma destinée!--Tout bruit cessant, comme une vallée où le brouillard -se déchire, l'âme se dégage peu à peu et les actes accomplis émergent -des profondeurs. Toute la misère se découvre, que je portais en -moi partout, sans inquiétude. Ah! ce n'est pas trop d'un Dieu pour -nous racheter, car, malgré nos larmes, les actes commis ne peuvent -pas ne pas l'avoir été, et leurs conséquences néfastes s'enchaînent -logiquement ... contre elles, que ferons-nous? Seul, Dieu peut -intervenir. A cause de cela, prions plus longtemps.» - -Chaque jour, Jean-Paul apprit à se connaître mieux et il eut peur de -lui-même. Il écrivait: - -«Marthe, j'ai eu cette fausse justice de Pilate, dont il est parlé dans -Pascal. Je ne me suis pas déclaré contre Dieu, mais les incrédules, -voyant des chrétiens tels que moi, ont pu avoir une médiocre idée -de cette religion qui produit de si misérables disciples! Je n'ai -jamais pratiqué d'autre doctrine que celle du paganisme. Riche, je -fus le mauvais riche, vivant loin de ses frères, au milieu d'un -luxe abondant et facile. Intelligent, je me suis appliqué aux seuls -travaux me plaisant, avec nul autre souci que de m'y plaire. Ami, -je n'ai considéré mes amis que pour ma joie: ce furent des objets à -mon usage--ces âmes immortelles que j'aurais pu sauver! Ainsi ma vie -n'est qu'une hypocrisie soutenue. Car j'ai même évité la punition qui -s'attache au péché: le mépris. Je suis estimé, peut-être imité, admiré, -aimé! Je poursuis une œuvre de mort en moi, autour de moi. Et seule, -telle petite âme me juge, dans le désarroi de sa conscience, d'après le -mal que mon passage a laissé en elle...» - -Puis cette terreur s'apaisa: Jean-Paul, au milieu des parterres -éclatants de jacinthes, connut cette paix que le Maître promet à ceux -qui l'aiment: «Marthe, cela devient une douceur, ce règlement qui, -heure par heure, m'assujettit à quelque méditation, ce mécanisme qui -fatalement me mène de bonnes œuvres en œuvres pies...» - -Jean-Paul s'étonnait du plaisir qu'il trouvait dans cette -correspondance. Il se surprit, un soir, embrassant la photographie de -Marthe. A genoux devant la fenêtre ouverte qui découpait un pan du ciel -où le clair de lune ruisselait, il se sentit, en dépit de sa misère, un -enfant privilégié et connut que pour lui, la grâce divine prenait la -forme d'un amour humain. - - -XXIX - -Dans le merveilleux printemps, il alla vivre à Versailles, chez Vincent -Hiéron. - -Dès le matin, il gagnait seul le grand Trianon. Débarrassé enfin de ses -portes-fenêtres et de ses volets, le péristyle attendait, semblait-il, -les apprêts de quelque noble fête. Jean-Paul évoquait dans ce cadre et -cette lumière les brocarts somptueux des maîtres vénitiens; sur les -marches, les joueurs d'instruments, les grands lévriers, des pages -accroupis jetant les dés. - -Il imagine l'un d'eux appuyé contre une colonne, le regard tourné vers -le jardin. C'est en vain que, dans leurs voiles mystérieux, des femmes -dansent, et que son ami le plus aimé lui tend sa coupe, et lui montre, -à ses côtés, une place vide. L'enfant juge médiocres ces magnifiques -plaisirs; las des sentiments les plus tendres, il rêve d'autres joies, -d'un autre amour... - -Ainsi Jean-Paul se plaît à s'évoquer lui-même. Il erre dans les allées -symétriques. De vieux lilas de Virginie, aux troncs noueux, sont aux -coins des pelouses, comme des encensoirs immobiles. Jean-Paul écrase -sur son visage leurs lourdes grappes violettes. Il s'accoude, le soir, -à la terrasse qui domine le grand canal. Nul promeneur à ces heures-là -qu'un jardinier silencieux. La vie gronde au loin pour qu'on ait la -joie d'en être délivré. Des parfums mêlés saturent l'air. Un invisible -ramier roucoule doucement au fond de l'obscur feuillage. Un peu de lune -pâle est dans l'azur. Voici, entre les arbustes taillés, le précieux -salon à musique. Jean-Paul s'avance parmi les buis odorants et les -rosiers. Il craint de penser à Marie-Antoinette, aux vers douceâtres -d'Albert Samain. Il veut oublier que Bonaparte traîna là ses bottes. - -Marthe le pressa de venir à Castelnau. «Je ne sais, lui écrivait-elle, -à qui confier ma joie. Père vit avec Lucile de Chateaubriand et, s'il -me voit fiévreuse, m'incite à chercher la sérénité dans la compagnie -des héros. Il a placé sur ma table la vie de Beethoven, celle de -Michel-Ange par Romain Rolland, un _Lord Byron_. Mais je m'intéresse -trop moi-même pour m'exalter avec des passions éteintes. Les miennes me -suffisent et, couchée dans l'herbe déjà épaisse, je songe indéfiniment -à nous...» - -Jean-Paul se félicita de ce qu'il éprouvait un très vif désir de -retrouver Marthe. - -Ils connurent de nouveau les grandes vacances solitaires et brûlantes, -les siestes côte à côte dans les lourdes chaleurs, la monotonie -des journées, rompue quelquefois par les tocsins haletants qui se -répandaient de village en village. Ils aimaient l'âcre odeur de résine -brûlée; à travers les pins, le ciel apparaissait fumeux et rouge. - -Au crépuscule, les deux jeunes gens s'étonnaient de retrouver en eux -toutes les émotions de l'enfance. La veille du quinze août, leurs voix -s'unirent pour le même cantique passionné et vieillot qui déjà les -avait émus, à l'époque de leur première communion; ils cherchaient et -découvraient la même étoile dans les mêmes cimes onduleuse des pins. - -Un soir, Jean-Paul, feuilletant _la Vie de Lord Byron_, répétait à -Marthe ce cri de l'Anglais: «_Une des sensations les plus douloureuses -et les plus pénibles de ma vie, fut de sentir que je n'étais plus un -enfant..._» - ---Ah! Marthe, je me retrouve là tout entier... - -Ils ne s'abandonnaient plus au trouble voluptueux des dernières -vacances. S'ils trouvaient encore leur joie aux longues paresses sur -le sable brûlant des talus, une lecture à haute voix les détournait -de s'approcher trop l'un de l'autre et de se complaire à de dangereux -vertiges. Jean-Paul d'ailleurs se maintenait dans une grande ferveur -religieuse. Il fit pleurer la jeunes fille sur des pages brûlantes -et douces de Lacordaire et d'Henri Perreyve. Marthe avait l'allure -plus vive qu'autrefois. Elle changea sa coiffure et ses yeux ombragés -souriaient à Jean-Paul; elle eut des gestes, une façon de gaminerie -qu'il se rappelait lui avoir connus quand elle était petite fille... - -Un soir, Marthe au piano chantait _l'Invitation au voyage_, de -Duparc. Jean-Paul dans un fauteuil fermait les yeux. Après le dernier -accord, la jeune fille demeura immobile en face du clavier, les mains -pendantes. Ils entendirent au loin le cri guttural d'un berger et -le piétinement plus pressé des brebis. L'herbe vibrait encore, mais -un vent plus doux gonflait les tentures de la fenêtre. Le jardinier -ratissait l'allée. Il s'interrompit pour dire à M. Balzon qui passait: -«Il a dû pleuvoir quelque part et le vent ne vient plus d'Espagne... -On entend les cloches de Saint-Léger: nous sommes au beau.» Jean-Paul -regardait cette ombre assise, cette nuque penchée, ces deux mains -grises dans le crépuscule qui déjà noyait le salon. Il sentit son cœur -lourd d'une tendresse calme. Il se leva, cherchant quelle joie il -pourrait donner à cette enfant bien-aimée. Alors il s'approcha d'elle, -se mit à genoux, saisit une main qui s'abandonna, l'appuya contre -ses lèvres. Marthe ne bougeait pas. Elle rejeta seulement la tête en -arrière, peut-être afin d'empêcher les larmes de couler. Jean-Paul se -pencha encore jusqu'à poser son front sur la sombre robe de la jeune -fille. - -Puis il entendit M. Balzon qui demandait la lampe. Alors il sortit. -La nuit venait. Le jardinier arrosait les massifs de géraniums et les -œillets de Chine. Une odeur poivrée emplissait l'air, mêlée au parfum -de la terre chaude et mouillée. - -Jean-Paul gagna la route de Johanet. Des hommes passèrent, la veste -sur l'épaule, et lui souhaitèrent gravement bonsoir, une charrette -s'éloignait, avec des cahottements espacés et sourds. - - -Octobre vint. M. Johanet prépara sa chasse à la palombe. Chaque matin, -Jean-Paul l'entendait, interrogeant, de sa fenêtre, le jardinier: - ---Passat paloumbes? - -Le jeune homme songeait à l'avenir. Avant d'épouser Marthe, ne -devait-il pas essayer de faire un peu de bien à ceux qu'il avait -scandalisés? Une lettre de Vincent Hiéron lui avait appris que Georges -Élie était malade, qu'il souffrait seul, dans une pauvre chambre au -fond du quartier de Plaisance. - ---J'irai le voir, se dit Jean-Paul, je le soignerai, je le sauverai. - -La veille du départ, il fit une dernière fois avec Marthe la promenade -du soleil couchant ... aucun mot ne fut prononcé. Mais, avec une -certitude ineffable, ils se sentaient unis pour la vie et au delà... -Le soir était tout vibrant d'appels de bergers, d'abois de chiens, de -rires. Dans les champs dénudés les bœufs étaient immobiles, et sur les -charrettes, des garçons et des filles, hâtivement déchargeaient le -fumier... Le vent sentait l'étable, l'herbe brûlée--mais l'odeur s'y -mêlait déjà de bois humide et de marais, qu'on respire l'hiver dans -les landes inondées où l'on chasse les bécasses. Des voix lointaines -s'élevèrent qui criaient: «Seméro! Seméro!...» Dans la campagne, -d'autres voix leur répondirent et de tous les champs où les paysans -travaillaient encore, de tous les seuils où ceux qui étaient rentrés -attendaient, sous la treille, l'heure de la soupe, le même cri jaillit, -ce cri qui annonce aux chasseurs le passage d'un vol: «Seméro! Seméro!» - -Jean-Paul et Marthe levèrent les yeux au ciel, où le croissant de la -lune était encore pâle. - ---Les premières palombes... dit Marthe. - - -XXX - -Jean-Paul s'enfonça dans les brumes du quartier de Plaisance. De -vieilles femmes, chassées par les sergents de ville, tiraient des -charrettes sans pouvoir s'arrêter. Un homme offrait des cartes postales -dans un parapluie ouvert. Une odeur de graisse, de crêpes et de -beignets emplissait la rue--et Jean-Paul reconnut cette senteur de -foire: il évoqua les dimanches d'émerveillements et de migraine autour -des baraques, sur la place des Quinconces, à Bordeaux... - -Rue Perceval, il entra dans une maison de pauvres. Le concierge lui -cria: «Georges Élie? Au cinquième, porte à gauche.» L'escalier n'était -pas éclairé. Jean-Paul dut tenir une rampe gluante. Il se trompa de -palier. Une mince petite fille aux cheveux jaunes parut sur le seuil et -lui demanda: - ---Êtes-vous le monsieur de Saint-Vincent de Paul? Vous voulez voir -Georges Élie?... Connais pas... C'est peut-être le jeune homme d'en -haut... - -Jean-Paul monta un étage encore et tira un cordon. Il entendit tousser, -puis un bruit de chaise remuée, un pas traînant ... il vit enfin -Georges Élie, une lampe à la main, essayant de reconnaître le visiteur. -L'ouvrier était en chemise, les pieds nus dans des savates. Des cheveux -en désordre couvraient à demi son front jaune et ridé. - ---C'est toi? C'est toi? murmura-t-il, stupéfait--que me veux-tu? - ---J'ai besoin de te parler, Georges. Mais recouche-toi d'abord; je sais -que tu es malade... - -Georges Élie ferma la porte et se glissa frileusement sous des draps -gris.--Un feu de charbon brûlait dans la grille. A travers la vitre de -l'unique fenêtre s'étendait le brouillard infini des grandes ville, que -déchirait au loin l'éclairage violent d'une fabrique. Il y avait sur la -table le portrait d'une paysanne au foulard gascon, qui devait être la -mère de Georges et un portrait de Jérôme Servet. La tapisserie tachée -était, par endroits, recouverte avec des affiches et des proclamations -d'_Amour et foi_. Près du lit, sous le crucifix, Jean-Paul remarqua une -vue du port de Bordeaux. - ---Que me veux-tu? demanda encore l'ouvrier, rudement... - ---Mais, Georges, il est naturel que je vienne voir un ami malade... - ---Oui, je suis malade... Alors, avec une délicatesse de bourgeois, tu -veux me donner la joie d'une visite?... - -Dérouté par cette ironie, Jean-Paul gardait le silence. - ---Hé bien, je me serais passé de visite! Je n'ai pas besoin de -pitié!... Ta présence me rappelle des heures trop dures!... - -Et d'une voix plus sourde l'ouvrier ajouta: - ---Ah! que je t'ai haï! - ---Je l'ai mérité, Georges. Oui, je je ne suis qu'un enfant égoïste et -cruel. Mais tu vois, dès que je t'ai su malade, je suis venu ... parce -que tu es toujours mon ami... - -Jean-Paul parlait avec cette tendresse un peu timide, ce savant abandon -où il excellait. Son attitude penchée était celle qu'il utilisait -autrefois dans ses essais de conquête - ---Non, tu n'es plus mon ami... - -Jean-Paul crut sentir moins de colère dans la voix de l'apprenti; mais -il eut la maladresse d'ajouter: - ---Je ne me pardonne pas de t'avoir fait souffrir. - -Georges se redressa brusquement: - ---Crois-tu donc que je tienne à toi? Je ne demandais pas mieux que de -ne plus te voir! Monsieur s'imagine qu'on ne peut se passer de lui...» - -Il se tourna du côté du mur et ne parla plus. Jean-Paul voulut prendre -sa main brûlante. Brusquement le malade la retira. - -La lampe filait et dessinait au plafond de la mansarde un cercle -noirâtre. Jean-Paul baissa la mèche. Une averse ruisselait contre -les vitres, et le vent d'équinoxe refoulait la fumée. Le jeune homme -s'accroupit devant la grille, arrangea le feu. Puis d'une voix timide -il demanda: «Tu n'as besoin de rien?» - -Et, comme le malade ne répondait pas, il lui dit: «Adieu, Georges!» et -sortit. - -Dans l'escalier noir, où régnait une odeur mêlée et fade, il essaya de -ne pas respirer et, le cœur plein de nuit, il songeait: «On ne peut -anéantir le passé. Je n'ai pu guérir cette âme du mal que je lui ai -fait...» - -Il se retrouva dans la petite rue misérable dont les maisons disaient -de pauvres existences, des luttes sans merci contre la faim, la -maladie... «Je devrais tout donner, se dit Jean-Paul. Je n'ai plus le -droit d'être heureux, selon le monde...» Il pensait à saint François, à -l'attrait du petit frère d'Assise pour la dame Pauvreté... - ---Serai-je capable de distribuer mes biens aux pauvres? - -Jean-Paul s'interrogea, et connut qu'il aimait passionnément la vie -luxueuse et ornée... - -La cohue de la rue de la Gaîté l'entraîna. Les lumières violentes -des théâtres du quartier, des établissements de cinématographes, -éclairaient les faces pâles des voyous, de minces figures d'enfants -maladifs... - -Alors Jean-Paul sentit le désir de fuir ce quartier infâme où le -crépuscule même était sans beauté, de revêtir son smoking et d'aller -dîner avec un ami de mise soignée, dans un restaurant coûteux où les -musiques tziganes sont frénétiques et tristes; et, comme toute émotion -chez lui suscitait un souvenir littéraire, il renia momentanément ses -dieux; Charles Louis Philippe, Francis Jammes... - -Puis, il ralentit le pas; découragé, triste, il pensa que Saint-Sulpice -était encore ouvert, qu'il y avait une place pour sa misère parmi -toutes les misères agenouillées dans la chapelle de la Vierge. - -A genoux sur le prie-Dieu, la tête dans les mains, il murmurait: -«Seigneur, après tant d'efforts et de larmes, pourquoi suis-je resté -l'enfant chargé de chaînes? Ce soir, j'ai vu se lever vers moi les yeux -à jamais troublés d'une âme, qui sera moins bonne de m'avoir connu... - -«O terreur, terreur que l'acte accompli soit irréparable! La haine -de ce visage d'apprenti me l'a révélé: mes plus honteuses actions -demeurent autour de moi. Elles me pressent comme une escorte. Je suis -leur prisonnier. - -«Ne souhaité-je pas à l'instant de vous fuir, ô mon Dieu? Je prévois en -tremblant la succession de mes jours, tant d'après-midi pesants, tant -de soirs complices, où l'assaut sera renouvelé, inlassablement, contre -mon rêve d'une vie priante et agenouillée.» - -Mais lorsqu'un peu plus tard Jean-Paul eut allumé la lampe, il appuya -son front contre la vitre où un peu de jour se mourait. Il songea à -Marthe et se dit: «J'ai la grande force de son amour...» Alors il -chercha sa photographie et les dernières lettres qu'elle avait écrites. -Il contempla ces quelques feuilles couvertes d'une grande écriture -pointue et le portrait où la jeune fille obligeait à sourire son étroit -visage. - -Alors Jean-Paul se dit: «Le jour où ma pensée s'attacha à Marthe avec -un tendre et obstiné souci, ce jour-là j'ai commencé à me délivrer de -moi-même.»--Et dans le petit bureau glacé, où la servante n'avait pas -encore allumé le premier feu de la saison, Jean-Paul ne voulut plus -songer qu'au sourire de Marthe flottant autour de lui, aux fleurs -renouvelées dans les vases--aux rires et aux larmes sous le tulle d'un -berceau... - - -XXXI - -A cette même heure, Marthe, vous étiez assise sur votre lit, dans une -grande chambre de campagne. La lampe à huile, dont vous ne songiez pas -à remonter la mèche, faisait luire l'acajou des meubles. Une pluie -d'automne ruisselait doucement contre les vitres. Vous entendiez dans -le grand silence des landes, les cahots d'une charrette, l'aboiement -d'un chien de garde et, plus rapprochés, les pas traînants de votre -père, qui lisait en se promenant dans la salle de billard où restaient -accrochés les chapeaux de soleil des grandes vacances. - -Sur la cheminée, dans la lumière de la lampe, vous aviez laissé aussi -les dernières lettres de Jean-Paul. Leurs mots tendres et passionnés -avaient réveillé en vous la joie que vous n'attendiez plus--une -joie qui se renouvelait à toutes les minutes de votre vie--qui vous -obligeait à demeurer tard sans dormir afin de vivre plus longtemps avec -elle--une joie qui, la nuit, vous réveillait, et qu'au matin, vous -retrouviez encore si aiguë que vous vous demandiez un instant si ce -n'était pas votre ancienne peine... - -Non, la vieille peine s'est éloignée Mais vous savez qu'autour de votre -cœur elle rôde et qu'elle y veut rentrer. Vous savez que le bien-aimé -demeure malgré tout un enfant chargé de chaînes et qu'il n'est pas -encore délivré... - -Marthe, vous souriez bravement à toutes les trahisons possibles; -d'avance, vous les absolvez; votre minutieux amour prévoit, comme sa -future vengeance, des redoublements de tendresse--et la sérénité des -pardons silencieux. - -1909-1912 - - - - - -End of Project Gutenberg's L'enfant chargé de chaînes, by François Mauriac - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFANT CHARGÉ DE CHAÎNES *** - -***** This file should be named 52145-0.txt or 52145-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/1/4/52145/ - -Produced by Winston Smith. 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