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-The Project Gutenberg EBook of Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2, by
-Rudolf Carl von Slatin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2
-
-Author: Rudolf Carl von Slatin
-
-Translator: Gustave Bettex
-
-Release Date: June 15, 2016 [EBook #52332]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FER ET FEU AU SOUDAN, VOL. 2 OF 2 ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
-—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
- a^{bc}.
-
-
-
-
- FER ET FEU AU SOUDAN
-
-
- II.
-
-
-
-
- FER ET FEU AU SOUDAN
-
- PAR
-
- R. SLATIN PACHA
-
- COLONEL DE L’ETAT-MAJOR EGYPTIEN
- ANCIEN GOUVERNEUR ET COMMANDANT DU DARFOUR
-
-[Illustration]
-
- TRADUIT DE LA HUITIÈME ÉDITION ALLEMANDE
-
- PAR
-
- G. BETTEX, Professeur à Montreux.
-
-
- TOME SECOND
-
- Précédé de 2 lettres du Mahdi écrites pendant la
- campagne de 1896.
-
- Le Caire
- F. DIEMER, Editeur
- 1898.
-
- DEUXIÈME ÉDITION
-
-
-
-
- TOUS DROITS RÉSERVÉS.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-DU SECOND VOLUME
-
-
- _Chapitre X._
- Siège de Khartoum.—Mort du Mahdi 385
-
- _Chapitre XI._
- Les premiers temps du règne du calife Abdullahi 506
-
- _Chapitre XII._
- Evénements dans les différentes parties du Soudan 541
-
- _Chapitre XIII._
- La campagne d’Abyssinie 573
-
- _Chapitre XIV._
- Occupation des provinces méridionales par les Mahdistes 611
-
- _Chapitre XV._
- Le calife et ses adversaires 626
-
- _Chapitre XVI._
- Le calife et son règne 669
-
- _Chapitre XVII._
- Le calife et son règne (suite) 709
-
- _Chapitre XVIII._
- Plans de fuite 755
-
- _Chapitre XIX._
- Ma fuite 777
-
- _Chapitre XX._
- Conclusion 813
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-Siège de Khartoum.—Mort du Mahdi.
-
- Gordon revient au Soudan.—Une proclamation du Mahdi.—A Rahat.—Le
- calife.—Le Mahdi.—L’arrivée de Husein Pacha.—L’évacuation du
- Soudan proclamée par Gordon.—Evénements dans les différentes
- provinces.—L’arrivée d’Olivier Pain.—Sa mission.—Sa maladie et sa
- mort.—Devant Khartoum.—Mes lettres à Gordon.—Dans les fers.—Episode
- du siège.—La reddition d’Omm Derman.—Retard de l’expédition
- anglaise.—La chute de Khartoum.—La tête de Gordon.—Les derniers jours
- de Khartoum.—Les Mahdistes dans la ville.—Dureté de ma captivité.—Mes
- compagnons de captivité.—Frank Lupton.—Notre libération.—Mon
- enrôlement dans la garde du corps du calife.—Maladie et mort du
- Mahdi.—Le calife Abdullahi, son successeur.—De la constitution du
- Mahdi.
-
-
-Le Mahdi s’était retiré à El Obeïd après la défaite de l’armée de
-Hicks Pacha, convaincu qu’il était le maître du Soudan et que ce
-n’était plus qu’une question de temps pour en prendre possession d’une
-manière définitive. Il envoya immédiatement son cousin Mohammed Khalid
-au Darfour qu’il savait être devenu maintenant sa proie, tandis que
-Karam Allah partait comme émir pour le Bahr el Ghazal et, grâce à ses
-relations avec les fonctionnaires du Gouvernement, prenait possession
-de cette province pour le compte du Mahdi, sans autres difficultés.
-Mek Adam Omdaballo, prince de Tekele, s’était également rendu au
-Mahdi et était arrivé à El Obeïd avec une partie de sa famille. Dans
-le Soudan Oriental, la propagande pour le Mahdi faisait aussi son
-chemin à pas de géant, et la révolte s’étendait avec la rapidité de la
-foudre. Des troupes égyptiennes furent battues à Jinkat et à Tamanib
-dans le voisinage de Souakim et un certain Moustapha Hadal livra un
-combat contre Kassala; la défaite du général Baker à Et Teb augmenta
-chez les tribus la confiance dans leur invincibilité et la victoire du
-général Graham, à Tamaï, ne fit que mettre passagèrement une sourdine
-à la foi qu’Osman Digma avait dans la victoire. Le Ghezireh avait pris
-part aussi à la révolte et combattait contre le Gouvernement sous la
-conduite du beau-frère du Mahdi, woled el Besir de la tribu des Halaoin.
-
-Pendant ces événements, Gordon Pacha était arrivé à Berber. Le
-Gouvernement égyptien de concert avec celui de l’Angleterre, crut
-pouvoir apaiser la révolte par l’envoi de Gordon Pacha qui jouissait
-dans le Soudan d’une popularité universelle. Mais le Gouvernement,
-aussi bien que Gordon, s’étaient, à ce qu’il semble, complètement
-trompés sur le sérieux de la situation. On croyait que Gordon, par
-la seule puissance de sa personnalité, serait en état d’étouffer
-les flammes ardentes du fanatisme et on oubliait que la haute
-considération dont il jouissait à la suite de son activité antérieure,
-ne s’étendait en réalité qu’au Darfour et aux peuplades nègres des
-provinces équatoriales. Mais actuellement ces pays se trouvaient sous
-la domination des tribus des Djaliin, aux bords du Nil de Berber
-jusqu’à Khartoum et dans tout le Ghezireh. La personnalité de Gordon
-en elle-même ne pouvait pas exercer sur ces tribus une influence
-prépondérante. Au contraire, il avait, comme nous l’avons raconté,
-fait subir de graves dommages aux familles des tribus des bords du
-fleuve par suite de l’ordre qu’il avait donné aux Arabes pendant la
-guerre avec Soliman woled Zobeïr, de chasser les Gellaba des provinces
-méridionales. Combien avaient perdu alors, en cette occasion, leurs
-pères, leurs frères, leurs fils, ou étaient retournés misérables dans
-leur patrie: on n’avait pu pardonner cet acte à Gordon.
-
-Le 18 février 1884, il arriva à Khartoum et fut salué avec la plus
-grande joie par les fonctionnaires et par la population de la ville.
-On avait la conviction absolue que le Gouvernement n’abandonnerait
-certainement pas un homme comme Gordon.
-
-Gordon adressa, aussitôt arrivé à Khartoum, une lettre au Mahdi,
-dans laquelle il lui offrait la paix; il lui promettait toute sa
-bienveillance, de le reconnaitre comme sultan du Kordofan, la
-suppression de l’esclavage et le rétablissement des relations
-commerciales, en échange de quoi il demandait la libération des
-prisonniers. Les messagers remirent en même temps au Mahdi des
-vêtements précieux à titre de cadeaux.
-
-Si Gordon avait alors pu disposer de nombreuses troupes, prêtes à
-se mettre en campagne aussitôt contre le Mahdi, le message de paix
-n’aurait certainement pas manqué de produire son effet. Mais le Mahdi
-savait exactement que le gouverneur général du Soudan était arrivé à
-Khartoum accompagné seulement d’une petite escorte personnelle. C’est
-pourquoi il trouva d’autant plus étrange qu’on lui offrit quelque chose
-qu’il possédait depuis longtemps et qu’on ne pouvait plus lui ravir, à
-ce qu’il semblait. Sa réponse fut rédigée en ce sens et il somma Gordon
-de se rendre, s’il voulait sauver sa vie.
-
-Dans toutes ces résolutions, le Mahdi prit pour principal conseiller
-le calife Abdullahi. Ce dernier se créa par là de nombreux ennemis,
-particulièrement chez les parents du Mahdi qui cherchaient toujours
-à contrecarrer ses projets. Ayant acquis des preuves réitérées de
-ces sentiments d’animosité, il voulut tirer au clair sa situation et
-demanda au Mahdi, convaincu que celui-ci ne pouvait plus se passer
-de lui, une reconnaissance publique de tout ce qu’il avait fait. Le
-Mahdi approuva cette demande, et fit publier cette proclamation bien
-connue, qui est encore en usage aujourd’hui en toute occasion lorsqu’il
-s’agit de justifier des jugements extraordinaires et des dispositions
-bizarres. Elle était ainsi conçue:
-
- «Proclamation.
-
- «De Mohammed el Mahdi à tous ses partisans:
-
- «Au nom de Dieu, etc, etc.
-
-«Sachez, ô mes partisans, que le représentant du Juste (Abou Baker)
-et l’émir de l’armée du Mahdi dont il est fait mention dans la vision
-du Prophète, est Es Sejjid Abdullahi ibn Es Sejjid Hamadallah. Il
-m’appartient et je lui appartiens. Ayez envers lui toute la vénération
-que vous auriez envers moi; croyez en lui comme en moi, fiez-vous à
-tout ce qu’il dit et ne doutez d’aucune de ses actions. Tout ce qu’il
-fait a lieu selon l’ordre du Prophète ou avec ma permission. Il est
-mon intermédiaire dans l’exécution de la volonté du Prophète. Si Dieu
-et son Prophète, nous ordonnent de faire quelque chose, nous devons
-nous soumettre à cet ordre et celui qui montre le moindre doute dans
-l’exécution n’est pas un croyant, et n’a pas foi en Dieu. Le calife
-Abdullahi est le représentant du droit. Vous savez combien Dieu et ses
-apôtres aiment les justes; c’est pourquoi vous saurez apprécier la
-position honorable que ses représentants occupent. Il sera protégé par
-le Khidhr et fortifié par Dieu et par son Prophète. Si quelqu’un de
-vous dit ou pense du mal de lui, il sera perdu et anéanti dans ce monde
-et dans l’autre.
-
-«Sachez donc qu’aucune de ses prétentions et aucun de ses actes ne
-doit être mis en doute, car ils lui sont inspirés par la sagesse et la
-justice qui toutes deux demeurent en lui. S’il condamne l’un d’entre
-vous à mort, s’il confisque votre fortune, c’est pour votre bien
-et votre sainteté; vous ne devez donc pas discuter, mais obéir. Le
-Prophète lui-même dit qu’après lui, Abou Baker est le plus grand homme
-vivant sous le soleil, comme aussi le plus juste. Le calife Abdullahi
-est son représentant et c’est sur l’ordre du Prophète qu’il est mon
-calife. Tous ceux qui croient en Dieu et en moi doivent croire en lui;
-et si quelqu’un croit découvrir en lui un défaut, ce n’est qu’une
-apparence qui doit être attribuée à la force céleste que vous n’êtes
-pas en état de comprendre. Cela doit donc sans aucun doute être ainsi.
-Que ceux qui sont présents fassent connaître ces choses à ceux qui
-sont absents, que tous lui soient soumis et ne lui fassent aucun tort.
-Gardez-vous de faire du mal aux amis de Dieu, car Dieu et son Prophète
-anéantissent ceux qui font du mal à leurs amis ou qui pensent seulement
-à leur en faire.
-
-«Le calife Abdullahi est le commandant des fidèles; il est mon
-calife et mon intermédiaire dans toutes les choses de la religion.
-Je termine comme j’ai commencé: Croyez en lui et suivez ses ordres,
-ne doutez jamais de ce qu’il dit, accordez lui toute votre confiance
-et confiez-lui toutes vos affaires. Que Dieu soit avec vous et vous
-protège tous. Amen.»
-
- * * * * *
-
-Comme le manque d’eau se faisait sentir à El Obeïd, par suite de la
-quantité énorme de personnes qui s’y trouvaient, le Mahdi prit la
-résolution de transporter son camp à Rahat distant d’une journée de
-marche. Il quitta El Obeïd au commencement d’avril, et y laissa son
-parent Sejjid Mahmoud, avec ordre de faire conduire de force à Rahat
-tous les gens qui resteraient sans une permission expresse. Une fois
-arrivé là-bas, il ordonna lui-même à ses partisans d’élever des huttes
-provisoires en paille. Puis il envoya le gros de ses troupes à Gebel
-Deier, éloignée d’une petite journée de marche, afin de soumettre
-les habitants des montagnes de Nuba qui avaient commencé à combattre
-courageusement contre leurs oppresseurs. Pour lui, il s’occupa en
-apparence, uniquement de l’accomplissement de ses devoirs religieux et
-de l’exécution des prières publiques.
-
-Haggi Mohammed Abou Gerger avait été envoyé par le Mahdi, avec les gens
-qui se trouvaient sous ses ordres, afin de réprimer l’insurrection des
-habitants du Ghezireh dont il fut nommé émir.
-
-J’étais parti d’El Obeïd avec mes compagnons Saïd Djouma et Dimitri
-Zigada; nous atteignîmes, au coucher du soleil, quelques huttes qui se
-trouvaient au bord du chemin et dans lesquelles nous passâmes la nuit.
-La route était couverte de monde et, comme notre arrivée était connue
-de tous, nous fûmes souvent arrêtés et interrogés sur les événements du
-Darfour. Au lever du soleil, nous revêtîmes nos _gioubbes_ (vêtement
-des Derviches) et nous quittâmes nos hôtes. En deux heures nous devions
-atteindre Rahat où se trompait le Mahdi.
-
-J’envoyai en avant un de mes hommes, afin d’annoncer notre arrivée
-au calife. Nous étions déjà arrivés dans le voisinage du camp qui se
-composait de milliers de huttes de paille étroitement serrées les unes
-contre les autres, sans que mon domestique fût revenu. Nous continuâmes
-donc à chevaucher sur une route large qui devait certainement nous
-mener à la place du marché. Nous arrivions justement aux premières
-huttes lorsque tout à coup retentit le bruit sourd du tambour de
-guerre, et le son perçant de l’_umbaia_. Rencontrant, par hasard, un
-habitant du Darfour que je connaissais, Fakîh Youssouf, nous nous
-saluâmes et, à ma question sur le bruit que nous venions d’entendre
-il me répondit: «Le calife Abdullahi sort et va probablement faire
-couper la tête à quelqu’un; c’est pourquoi il réunit le peuple pour
-être témoin de l’exécution.» Quoique je ne fusse pas superstitieux,
-j’éprouvais un sentiment de malaise, à cette idée qu’une exécution
-avait lieu justement lors de notre entrée dans le camp.
-
-Je continuai ma route; arrivé à une place vide entre les huttes de
-paille, je remarquai mon domestique qui, m’apercevant également, se
-précipita vers nous en compagnie d’un autre cavalier.
-
-«Restez ici et n’allez pas plus loin! me cria-t-il. Le calife a réuni
-ses gens; il est sorti afin de te rencontrer sur la route, il croit que
-tu es encore hors de la ville.»
-
-Nous restâmes à l’entrée de la place et le cavalier, qui se trouvait
-avec mon domestique, s’en retourna au galop pour annoncer mon arrivée
-au calife. Quelques minutes plus tard, une troupe de plusieurs
-centaines de cavaliers s’approcha, au son de l’_umbaia_ qui jouait une
-marche lente.
-
-Le calife, entouré de nombreux fantassins armés, se tenait à
-l’extrémité opposée de la place, tandis que la masse des cavaliers se
-séparait et prenait position à sa droite et à sa gauche.
-
-A son commandement, ils commencèrent ensuite, suivant leur coutume
-à galoper, la lance levée comme pour frapper et, à exécuter des
-évolutions dans différentes directions pour se rendre de nouveau sur un
-signe, à la place qu’ils occupaient auparavant.
-
-Après un temps d’arrêt, ils s’élancèrent de nouveau, brandissant
-leurs lances et se dirigèrent sur moi, en criant leur habituel: «Fi
-shan Allah ur rasoul» (Pour Dieu et pour le Prophète). D’une course
-rapide, ils reprirent ensuite leur ancienne position. Une demi-heure
-après environ, un domestique du calife vint me faire part du désir
-que son maître avait que je parusse devant lui. Je me rendis à son
-appel, en galopant et en brandissant également ma lance, je prononçai
-les mêmes mots «Fi shan Allah ur rasoul.» Je le saluai et je me
-rendis à sa demeure, chevauchant derrière lui. Quelques minutes plus
-tard, nous arrivâmes à son habitation; sa garde resta à une distance
-respectueuse. Le calife, descendu de cheval, disparut dans sa demeure
-et quelques instants plus tard, on me fit entrer avec Saïd Djouma et
-Dimitri.
-
-Nous fûmes conduits dans un espace libre qui était séparé du reste
-de la place par une clôture. En cet endroit s’élevait une _rekouba_
-(construction carrée en paille, ne se composant que d’une seule pièce),
-dans laquelle il y avait plusieurs angarebs sur lesquels on nous invita
-à prendre place; on nous tendit, dans une grande calebasse, de l’eau
-mélangée avec du miel et on nous offrit des dattes; nous en goûtâmes et
-attendîmes la venue de notre hôte et maître. Le calife parut enfin et,
-se dirigeant vers moi, il m’embrassa. Il me serra contre sa poitrine,
-en disant: «Dieu soit loué de nous réunir! Comment te trouves-tu, après
-les fatigues du voyage?»
-
-«Oui, que Dieu soit loué de m’avoir fait vivre cette journée,
-répondis-je, ta vue me fait oublier les fatigues du voyage.»
-
-Cette politesse flatteuse est indispensable.
-
-Puis il se tourna vers Saïd Djouma, lui tendit sa main à baiser et
-s’informa de sa santé. Je pus alors examiner à mon aise le calife.
-
-Son teint était couleur brun clair, il avait une belle figure du type
-arabe et qui ne manquait pas de sympathie; quelques marques de petite
-vérole gâtaient un peu l’effet général; il avait le nez aquilin, la
-bouche bien proportionnée et le visage encadré de légers favoris foncés
-qui devenaient plus épais vers le menton. Il était de grandeur moyenne,
-à la fois vigoureux et svelte et vêtu d’une gioubbe de coton blanc sur
-laquelle étaient cousus des foulards carrés et de couleurs variées.
-Il portait la _takia_ du Hedjaz entourée de son turban de coton.
-Lorsqu’il parlait, il souriait toujours et montrait ainsi une rangée
-de dents éblouissantes de blancheur. Après les salutations, il nous
-invita à nous asseoir: nous prîmes alors place sur une natte de palmier
-étendue sur le sol pendant qu’il se mettait à son aise sur l’angareb.
-Il s’informa de nouveau de notre santé et nous exprima sa joie de ce
-que nous fussions venus en pèlerinage auprès du Mahdi. Sur un signe,
-un plat en bois avec de l’asida et un autre avec de la viande furent
-placés devant nous. Il s’approcha et nous invita à nous servir.
-
-Pendant le repas, auquel il présida lui-même, il me demanda pourquoi
-je ne l’avais pas attendu en dehors de la ville et pourquoi j’y étais
-entré sans son consentement:
-
-«On n’entre dans la maison de son ami, dit-il en souriant, qu’avec sa
-permission.»
-
-«Excuse-moi, lui dis-je, mon domestique se faisait trop longtemps
-attendre et aucun de nous ne pensait que tu prendrais toi-même la
-peine de venir à notre rencontre. Lorsque nous arrivâmes à l’entrée
-de la ville et que nous entendîmes les roulements de tes tambours de
-guerre et le son de tes umbaia, on nous dit en réponse à nos questions
-que tu étais sorti pour assister à l’exécution d’un criminel. J’avais
-l’intention de suivre tes umbaia, lorsque ton ordre nous est parvenu.»
-
-«Suis-je donc réputé, dans le peuple, à ce point comme tyran, me
-demanda-t-il, que le son de mon cor de guerre doive signifier la mort
-d’un homme?»
-
-«Non, on te connaît comme sévère, mais juste.»
-
-«Oui, je suis peut-être sévère, mais je dois l’être et tu apprendras,
-pendant ton séjour auprès de moi, à comprendre pourquoi.»
-
-Un des esclaves du calife apporta la nouvelle que plusieurs personnes
-se trouvaient devant la maison attendant la permission de pouvoir me
-saluer. Le calife me demanda si je n’étais pas encore très fatigué du
-voyage et quand je lui eus répondu négativement, il donna la permission
-de faire entrer ceux qui attendaient. Tout d’abord, je vis arriver
-Ahmed woled Ali, maintenant premier juge (cadi el Islam), mon ancien
-fonctionnaire qui s’était enfui de Shakka; puis Abd er Rahman bey ben
-Nagi qui avait fait partie de l’armée du général Hicks; il avait perdu
-un œil dans l’action et avait été en outre grièvement blessé; ses
-esclaves qui se trouvaient du côté du Mahdi l’avaient sauvé. Ensuite
-venaient Ahmed woled Soliman, l’Amin Bet el Mal (chef des finances
-du Mahdi), les oncles du Mahdi, Sejjid Abd el Kadir, Sejjid Mohammed
-Abd el Kérim et bien d’autres. Tous baisèrent respectueusement la
-main du calife et ne me saluèrent que lorsqu’il leur en eut donné
-la permission. Après les formules d’usage et le serment que tous
-s’estimaient heureux de vivre du temps du Mahdi, ils s’éloignèrent
-de nouveau. Seul Abd er Rahman bey ben Nagi me fit secrètement signe
-de l’œil, avec le seul qui lui restait, bien entendu, qu’il avait
-quelque chose à me faire savoir. Il prit congé du calife et comme je
-l’accompagnais quelques pas, il chuchota à mon oreille: «Sois prudent
-et circonspect; tiens ta langue en bride et ne te fies à personne!»
-Je pris en considération son avertissement. Le calife nous quitta et
-nous conseilla de prendre quelque repos, en m’informant qu’il me
-présenterait au Mahdi à la prière de midi. On avait pris soin de nos
-serviteurs restés devant la maison.
-
-Nous étions maintenant seuls et après nous être assurés qu’aucun espion
-ne rôdait dans le voisinage, nous exprimâmes notre satisfaction de
-notre bonne réception et nous nous exhortâmes mutuellement à la plus
-extrême prudence tant dans nos paroles que dans nos actions. Environ
-deux heures après-midi, le calife nous fit dire que nous devions faire
-nos ablutions et nous tenir prêts à nous rendre à la mosquée.
-
-Quelques minutes après, il arriva lui-même, nous invitant à le suivre;
-il était à pied, car le lieu de prière, attenant aux maisons du Mahdi,
-n’était éloigné que d’environ trois cents pas. Il était absolument
-rempli; les croyants attendant la prière étaient assis en rang, les
-uns derrière les autres, étroitement serrés. Lorsque le calife arriva,
-on lui fit place respectueusement, on étendit des peaux de moutons
-(_farroua_) et sur son invitation, je pris place à côté de lui.
-
-Le lieu de prière, ainsi que la demeure du Mahdi, qui se composait
-d’une rangée de huttes de paille assez grandes, étaient entourés de
-haies d’épines. Un tamarin géant, planté au milieu, répandait son
-ombre sur ceux qui priaient sous ses branches, tandis que ceux qui
-n’avaient pu trouver de place sous l’arbre, restaient exposés aux
-rayons du soleil. A quelques pas des premiers rangs des fidèles, à main
-droite, se trouvait une des huttes de paille réservées au Mahdi et dans
-laquelle il avait coutume d’appeler les gens avec lesquels il désirait
-s’entretenir en particulier. Le calife se leva et disparut dans cette
-hutte, probablement pour informer le Mahdi de notre présence. Quelques
-instants après, il revint et s’assit de nouveau à côté de moi.
-
-Enfin le Mahdi apparut lui-même; le calife se leva, nous fîmes de même;
-toutes les autres personnes restèrent tranquillement assises. Une
-peau fut étendue pour le Mahdi, en sa qualité de Imam (pieux), devant
-l’endroit où nous étions, en sorte qu’il dut se diriger vers nous. Je
-m’étais un peu avancé, il me salua, en disant: «Salam aleikum», à quoi
-nous répondîmes par «Aleikum es salam». Il me tendit sa main à baiser,
-puis ensuite à Saïd Djouma et à Dimitri; et nous invitant à nous
-asseoir, il nous souhaita la bienvenue.
-
-«Es-tu content?» me dit-il en se tournant vers moi.
-
-«Certainement, répondis-je, puisque je suis en ta présence, je me sens
-heureux.»
-
-«Dieu te bénisse, ainsi que tes frères, dit-il en désignant Saïd Djouma
-et Dimitri, et souvent, lorsque j’ai entendu parler de tes combats
-contre mes partisans, j’ai supplié Dieu de te convertir et Dieu et son
-Prophète m’ont exaucé. De même que tu as été fidèle à ton ancien maître
-pour un salaire inutile, de même sers moi maintenant, car celui qui me
-sert et qui écoute mes paroles, sert la religion et son Dieu et sera
-heureux sur la terre et dans l’éternité.»
-
-Nous promîmes tous de lui être absolument dévoués et je demandai comme
-on me l’avait recommandé déjà auparavant _la baia_ (acte du serment de
-fidélité).
-
-Il nous fit venir alors plus près de lui et nous invita à nous
-agenouiller sur le bord de sa peau de mouton; nous posâmes notre main
-dans la sienne, répétâmes les paroles qu’on nous disait et fûmes ainsi
-reçus dans les rangs de ses plus chauds partisans, mais, naturellement
-aussi, soumis aux peines disciplinaires existantes. Nous rentrâmes dans
-les rangs des fidèles; le prieur donna un signal et nous récitâmes de
-concert avec tout le monde, et pour la première fois, la prière en
-présence du Mahdi el Monteser.
-
-Lorsque cette prière fut terminée, tous supplièrent Dieu en levant les
-mains au ciel, d’accorder la victoire aux croyants. Le Mahdi alors
-commença son instruction. Un cercle épais se forma autour de lui; il
-parla de la vanité de la vie terrestre et de ses joies, exhorta à
-l’accomplissement des devoirs religieux, à la renonciation, à la guerre
-sainte, et dépeignit en couleurs vivantes les félicités célestes que
-ceux qui suivraient ses préceptes avaient à attendre. Ses paroles
-furent alors interrompues par les cris de quelques fanatiques tombés en
-extase et l’assemblée entière se montra pénétrée de ses enseignements,
-ajoutant foi aux paroles de son maître. Seuls, quelques-uns, mes
-deux amis et moi exceptés, semblaient se douter de la comédie qui se
-déroulait pendant toute la cérémonie.
-
-Le calife, prétextant un travail, s’était retiré en nous laissant,
-ainsi que ses moulazeimie (gardes du corps); il nous avait ordonné de
-rester auprès du Mahdi, jusqu’au coucher du soleil.
-
-J’eus pendant tout ce temps l’occasion d’observer le Mahdi d’une
-manière précise.
-
-Il était de haute taille, avait de larges épaules, et une peau couleur
-brun clair; sa stature était plutôt massive et sa tête encore trop
-grosse en proportion; ses yeux étaient noirs et brillants. Une barbe
-foncée encadrait son visage, le nez et la bouche étaient bien conformés
-et les deux joues étaient tatouées de trois balafres; il souriait
-toujours montrant ainsi ses dents blanches. Les incisives supérieures
-étaient un peu espacées, qualité nommée _felega_ et considérée dans
-le Soudan comme un signe de beauté spéciale et de bonheur. C’est pour
-ce motif que les femmes donnaient au Mahdi ce nom d’amitié de «Abou
-Felega». Il portait une gioubbe un peu trop courte, très rapiécée,
-mais très proprement lavée et parfumée de toutes sortes de bonnes
-odeurs, essence d’huile de santal, musc, essence de rose, etc. Une
-odeur spéciale émanait donc de sa personne, ce que ses fidèles avaient
-coutume d’appeler «Rihet el Mahdi» (parfum du Mahdi) et comparaient aux
-parfums qui régnent dans le Paradis.
-
-Nous accomplîmes sur la même place la prière d’_Asr_, puis celle de
-_Maghreb_, assis sur le sol, avec les jambes repliées en arrière,
-tandis que le Mahdi se retirait de temps en temps dans sa maison pour
-reparaître de nouveau à sa place. Après le coucher du soleil, nous
-lui demandâmes la permission de retourner auprès du calife; il nous
-l’accorda m’enjoignant de ne plus le quitter et de me vouer entièrement
-à son service.
-
-Je pouvais à peine me relever, car mes genoux souffraient d’une si
-longue position à laquelle je n’étais pas habitué; je dus faire
-appel à toute mon énergie pour montrer devant le Mahdi une figure
-toujours joyeuse. Saïd Djouma évidemment habitué depuis longtemps à
-une semblable position, semblait se trouver à merveille; mais Dimitri
-boîtait terriblement et murmurait derrière moi des paroles en grec que
-je ne comprenais pas, mais qui ne devaient pas, en tout cas, être un
-chant de louanges adressé au Mahdi. Les moulazeimie restés avec nous,
-nous reconduisirent dans notre demeure où le calife nous attendait pour
-souper.
-
-Il nous apprit que l’arrivée du sheikh Hamed en Nil, un des plus
-grands sheikhs religieux du Ghezireh, de la tribu des Arakin, avait
-été annoncée et que les parents de ce dernier, qui se trouvaient ici,
-auraient désiré qu’il allât à sa rencontre. Mais il avait refusé,
-préférant passer la soirée en notre compagnie. Nous le remerçiâmes de
-sa préférence, très flatteuse envers nous et louâmes le Mahdi de la
-bienveillance qu’il avait témoignée à notre égard, ce qui le réjouit
-visiblement. Il me quitta, mais revint après la prière du soir, me
-parler du Darfour, et nous annonçer qu’un des jours suivants le calife
-Husein, ci-devant moudir de Berber, arriverait ici. Il était donc exact
-que Berber avait succombé aussi!
-
-Déjà à la frontière du Darfour, nous avions entendu répandre ce
-bruit, mais n’avions pu trouver personne qui put nous donner des
-nouvelles certaines. Les communications avec l’Egypte étaient forcément
-interrompues d’une manière complète par la perte de Berber qui n’avait
-pu être prise que par les Djaliin. Khartoum devait se trouver aussi
-dans une situation extrêmement critique. J’attendais avec anxiété
-l’arrivée de Husein qui pourrait me renseigner et me dire certainement
-la vérité sur la situation exacte au bord du Nil.
-
-Quand le calife nous eut quittés, nous nous jetâmes sur nos angareb,
-fatigués et plongés dans nos pensées. Peu à peu, nous nous endormîmes.
-
-Le lendemain après la prière, le calife revint s’informer de notre
-santé. Peu de temps après, arrivèrent les parents du sheikh Hamed en
-Nil, qui demandèrent à pouvoir présenter leur chef. Il se montra en
-pénitent, ayant la tête coiffée de la sheba et couverte de cendres, une
-peau de mouton attachée autour de ses hanches nues. Quand il aperçut le
-calife, il s’agenouilla aussitôt en disant «El afou ja sidi» (pardon,
-seigneur). Le calife se leva et ordonna à un serviteur d’enlever la
-sheba de la tête du sheikh; cela fait, le sheikh nettoyé de la cendre
-qui le recouvrait, il lui fit revêtir des vêtements qu’on venait
-d’apporter. Sur son ordre le sheikh s’assit alors auprès de nous et
-répéta sa demande de pardon pour avoir tant différé son pèlerinage et
-n’être pas venu auprès du Mahdi depuis bien longtemps. Le calife lui
-pardonna, et lui fit espérer aussi le pardon du Mahdi auquel il promit
-de le présenter dans l’après-midi.
-
-«Seigneur, dit le sheikh Hamed en Nil, visiblement joyeux, en lui
-baisant les mains, je suis heureux et tranquille parce que tu m’as
-pardonné. Ton indulgence m’annonce le pardon du Mahdi, car tu viens
-de lui et lui vient de toi» (flatterie qui rappelait le contenu de la
-proclamation).
-
-Après avoir tous pris notre déjeuner composé d’asida et de lait, nous
-nous séparâmes; quelques minutes plus tard retentit l’umbaia et on
-entendit le bruit du tambour de guerre.
-
-Quand le calife a l’intention de sortir, on sonne toujours l’umbaia;
-c’est le signal de seller tous les chevaux et en même temps, un signal
-pour les esclaves de battre le tambour. Je fis rapidement seller mes
-chevaux, en fis amener un pour Saïd Djouma qui s’était servi pendant le
-voyage seulement des ânes et des chameaux, puis je rejoignis bientôt le
-calife qui était déjà sorti.
-
-Il faisait une promenade à cheval autour du campement, entouré d’une
-vingtaine de moulazeimie, afin de passer ses gens en revue. A sa
-droite, près de son cheval, marchait son domestique, un grand et gros
-nègre, à sa gauche, un Arabe de très grande taille, du nom de Abou
-Dcheka qui remplissait les fonctions d’écuyer du calife. Ce dernier
-n’allait lui-même qu’au pas; arrivé sur la place, il fit faire halte et
-galoper de nouveau ses cavaliers par quatre, comme la veille. Pendant
-qu’ils exécutaient différents exercices, il me montra à l’extrémité du
-camp, une zeriba assez grande et un petit fort en ruine. C’est là que
-le malheureux général Hicks avait passé plusieurs jours attendant en
-vain du secours de Tekele. Le fort avait été construit pour ses canons
-Krupp. Cette vue éveilla en moi de tristes pensées; tous ces milliers
-de combattants étaient tombés inutilement et avaient été égorgés;
-moi-même que me réservait l’avenir, j’étais aussi une victime de cet
-épouvantable malheur.
-
-Nous rentrâmes et je résolus, avec la permission du calife, de faire
-une visite à son frère Yacoub, dont la hutte s’élevait à côté de la
-sienne. Celui-ci me reçut amicalement et exprima sa joie de me voir
-chez son frère. Il m’exhorta aussi à le servir fidèlement, et je le
-rassurai à ce sujet.
-
-Yacoub est un peu plus petit que le calife, large d’épaules, avec une
-figure ronde et pleine qui montre de fortes marques de petite vérole;
-son nez est petit et retroussé, une moustache et des favoris rares ne
-dissimulent que peu la laideur de son visage. Quoique plutôt laid, il
-sait cependant s’attirer bien des sympathies par sa façon de parler
-plaisante et agréable. Comme le Mahdi et le calife, il avait aussi un
-éternel sourire sur les lèvres, d’où l’on pouvait conclure que tous
-trois étaient heureux de leur haute position et de leur mission dans
-l’ordre actuel des choses. Yacoub lit et écrit, il sait le Coran par
-cœur tandis que le calife est presque complètement ignorant. Yacoub,
-plus jeune qu’Abdullahi de quelques années, est non seulement le frère
-du calife mais aussi son premier conseiller et sa main droite. Il est,
-à vrai dire, tout puissant. Malheur à celui qui est d’un autre avis que
-le sien ou songe même à intriguer contre lui. Il est infailliblement
-perdu.
-
-Après avoir mangé quelques dattes, je me recommandai à sa bienveillance
-et retournai dans notre rekouba. A midi, nous prîmes part de nouveau
-sur l’ordre du calife à la prière du Mahdi; cette prière dura comme la
-veille jusqu’au coucher du soleil. Nous entendîmes de nouveau prêcher
-sur la renonciation, sur la provocation au combat et sur les joies
-célestes; nous entendîmes de nouveau le cris d’extase de gens à moitié
-fous et nous éprouvâmes des douleurs affreuses dans les membres à cause
-de la séance sans fin qui nous était imposée, les jambes repliées sous
-nous.
-
-Le lendemain, le calife nous fit appeler et nous demanda si nous ne
-désirions pas retourner au Darfour. Il voulait ainsi nous éprouver
-d’une manière un peu trop grossière. Nous déclarâmes tout d’une voix
-ne pas vouloir le quitter ni lui, ni le Mahdi. En souriant comme
-toujours, il nous félicita de notre résolution. Un plus long séjour
-dans la rekouba, aurait été incommode pour nous; aussi il donna à
-Dimitri, de sa propre autorité, la permission de se rendre auprès de
-ses compatriotes et lui fit montrer par un de ses moulazeimie la maison
-de son futur émir, également un Grec. En même temps, il ordonna à Ahmed
-woled Soliman de remettre à Dimitri vingt écus. De même Saïd Djouma fut
-recommandé à l’émir de tous les Egyptiens nommé Hasan Husein et on lui
-versa quarante écus.
-
-«Mais toi, Abd el Kadir, dit-il en se tournant vers moi, tu es ici en
-étranger, tu n’as personne que moi et tu es aussi habitué aux Arabes
-par ton long séjour dans le Darfour méridional. Tu resteras auprès de
-moi comme moulazem; c’est également le désir du Mahdi.»
-
-«Et cela répond du reste à tous mes désirs, lui répondis-je vivement.
-Je m’estime heureux de pouvoir te servir et je te jure d’être fidèle et
-dévoué.»
-
-«Je le sais, répliqua-t-il, mais que Dieu te protège et te fortifie
-dans ta foi et tu seras encore d’une grande utilité au Mahdi et à
-toi-même.»
-
-Le calife m’affirma de nouveau l’importance qu’il mettait à ce que je
-restasse à son service, et dans son entourage personnel; il m’avertit
-de feindre avec les autres d’être son plus proche parent car, ceux
-qui étaient éloignés de lui, à ce qu’il affirmait, essayeraient par
-jalousie contre moi, de m’éloigner de sa personne. Il me communiqua
-aussi qu’il avait déjà donné ordre de construire pour moi quelques
-huttes, dans la zeriba située tout près de sa maison et qui était la
-propriété de Hamdan Abou Anga, lequel combattait justement contre les
-Nubiens.
-
-Je le remerciai de nouveau de ses bons soins et lui promis de
-m’efforcer de conserver sa bienveillance.
-
-Pendant le souper, il me fit part à ma grande joie, cette fois bien
-sincère, que le calife Husein, autrefois Pacha et moudir de Berber,
-était arrivé et se présenterait le lendemain.
-
-Le matin suivant, en effet, Husein Pacha parut devant le calife
-accompagné de ses parents et de la même manière que quelques jours
-auparavant s’était présenté le sheikh Ahmed en Nil. Quelques-uns de
-ses amis, de l’entourage du Mahdi, lui avaient conseillé, il est vrai,
-cette humilité apparente afin de diminuer l’antipathie qui régnait
-contre lui. Le calife aussitôt lui enleva lui-même sa sheba, le fit
-nettoyer de ses cendres et lui pardonna. Ensuite seulement il me nomma
-à Husein Pacha; nous nous saluâmes et nous nous assîmes. Comme je
-devais maintenant me considérer comme un moulazem du calife, je m’étais
-jusque là tenu debout derrière lui et ne pris pas autrement part à la
-réception. Après que les paroles d’usage sur la santé du ci-devant
-gouverneur eurent été échangées, le calife s’informa des événements qui
-se passaient sur les bords du Nil.
-
-Husein raconta que toute la vallée du Nil, depuis Berber jusqu’à
-Faschoda, tenait comme un seul homme pour le Mahdi et pour sa cause,
-que les communications entre le Soudan et l’Egypte étaient complètement
-coupées et que Khartoum même bien que défendue par Gordon était
-assiégée par les tribus habitant le Ghezireh. Il présentait à dessein,
-me sembla-t-il, la situation aussi avantageuse que possible pour le
-Mahdi; le calife lui exprima de nouveau sa complète satisfaction des
-nouvelles reçues et lui promit de le présenter au Mahdi à midi, et
-d’obtenir son pardon. Il pouvait rester jusque là dans la rekouba.
-Puis, le calife prétextant du travail nous quitta; Husein resta avec
-moi.
-
-Plusieurs de ses parents, ainsi que des gens que je ne connaissais pas
-du tout, étant encore présents, nous ne pûmes parler que de choses
-indifférentes et d’affaires personnelles, affirmer de nouveau l’un à
-l’autre combien nous nous estimions heureux de pouvoir servir le Mahdi.
-Vers midi, le calife revint auprès de nous et nous prîmes ensemble le
-repas.
-
-«N’as-tu pas vu Mohammed Chérif, ancien sheikh du Mahdi? Ses maisons se
-trouvent justement sur le chemin que tu as parcouru, demanda le calife.
-A-t-il toujours l’idée présomptueuse de pouvoir combattre contre la
-volonté de Dieu et refuse-t-il toujours de reconnaître le Mahdi comme
-son seigneur et maître?»
-
-«J’ai passé la nuit chez lui, répondit Husein Pacha, il a été converti
-par Dieu de son infidélité première et seule la maladie l’empêche de
-venir ici. La plus grande partie de ses anciens partisans se trouve au
-nombre de ceux qui assiègent Khartoum.»
-
-«Il vaut mieux qu’il serve le Mahdi! Maintenant toi, sois prêt, je veux
-te présenter au Mahdi.»
-
-Avant la prière de midi, le calife conduisit l’ancien gouverneur,
-ainsi qu’il l’avait fait pour moi quelques jours auparavant, au lieu
-où se célébrait le culte, et lui fit prendre place. Je m’étais, comme
-moulazem, assis au second rang. A l’apparition du Mahdi, le calife
-et son compagnon se levèrent; ce dernier fut présenté et en baisant
-les mains du Mahdi, lui demanda pardon d’avoir été forcé de combattre
-contre lui. Le Mahdi lui pardonna exigeant la promesse d’une fidélité
-absolue, et l’exhorta à faire, avant tout, ses oraisons avec zèle.
-M’ayant aperçu au deuxième rang, il me fit signe d’avancer et de
-m’asseoir à côté du calife.
-
-«Bois aussi à la source de mes enseignements, dit-il, cela te sera
-utile.»
-
-Je lui fis remarquer que je ne m’étais retiré au deuxième rang que
-parce que je ne trouvais pas convenable, maintenant que j’étais
-moulazem du calife, de m’asseoir à côté de mon maître actuel. Il me
-félicita amicalement des mes intentions et du respect dont j’avais fait
-preuve et m’exhorta à les conserver.
-
-«Mais ici, dit-il, devant le culte, nous sommes tous égaux.»
-
-Comme d’habitude, le calife disparut et cette fois-ci, aussitôt
-après la prière; tandis que nous, Husein Pacha et moi, dûmes rester
-jusqu’après la prière du soir. Cette position accroupie extrêmement
-incommode, m’aurait fait proférer des jurons plutôt qu’une prière;
-mais il fallait faire contre fortune bon cœur. Nous prîmes le repas du
-soir en commun avec le calife. Notre conversation assez indifférente,
-fut continuellement assaisonnée de sa part par des exhortations à la
-fidélité et à la loyauté. Husein Pacha fut à ma grande joie invité
-à passer la nuit dans ma rekouba tandis que ses parents reçurent
-la permission de retourner chez eux. Le calife nous quitta; les
-domestiques étaient aussi partis pour se reposer: nous restâmes seuls.
-Alors seulement nous nous saluâmes d’une façon cordiale et nous pûmes
-échanger nos pensées sur notre situation.
-
-«Husein Pacha, dis-je, j’ai pleine confiance en toi et tu sais fort
-bien aussi que tu peux compter sur ma discrétion. Comment vont les
-affaires à Khartoum et que sais-tu de l’attitude de la population?»
-
-«Malheureusement, répondit-il, la situation est telle que je l’ai
-racontée au calife en ta présence. La lecture de la proclamation à
-Shandi par Gordon a fait déborder la coupe et a été la cause immédiate
-de la perte de Berber. Il est vrai qu’elle se serait peut-être produite
-aussi plus tard mais, par la lecture de la proclamation, la catastrophe
-a, en tout cas, été avancée. Je l’en avais dissuadé à Berber et je ne
-connais pas la raison qui l’a poussé à cette démarche fatale à Shandi.»
-
-Nous parlâmes longtemps de la situation jusqu’à ce que Husein, qui
-était déjà avancé en âge, s’endormit, fatigué du voyage. Je ne pouvais
-trouver encore pour ma part ni sommeil, ni repos.
-
-Ainsi le Soudan, dont la conquête et la défense avaient coûté tant
-de sang dans les dernières années, était—déjà autant le dire—perdu!
-Le Gouvernement lui-même voulait simplement abandonner et livrer à
-lui-même ce pays qui, il est vrai, au point de vue financier, ne
-rendait pas encore de bénéfices, mais donnait les meilleures espérances
-pour l’avenir par l’immense étendue de son territoire; ce pays, qui
-avait déjà maintenant mis à la disposition de l’Egypte ses meilleurs
-bataillons, les troupes nègres; mais il voulait rester avec lui en
-rapport amical! On voulait retirer les garnisons et le matériel de
-guerre et former un Gouvernement local indépendant, après que celui
-qui existait déjà s’était formé lui-même d’une manière fatale! C’est
-pourquoi on envoyait Gordon au Soudan, parce qu’on comptait que son
-influence personnelle et la sympathie qu’il inspirait, amèneraient
-la réalisation de ce plan. Certainement, Gordon était très aimé des
-tribus de l’ouest et dans l’Afrique Equatoriale, car il avait, pendant
-son séjour et ses nombreux voyages dans ces contrées, conquis les
-populations par sa générosité et sa prudence. Il avait su, en même
-temps s’attirer la sympathie respectueuse des amis et des ennemis par
-la bravoure dont il avait fait preuve dans de nombreux combats. Il
-avait été aimé sans contredit, mais maintenant les tribus de l’ouest
-avaient un Mahdi qui faisait des miracles et qui était respecté comme
-un dieu; Gordon fut vite oublié. Les tribus du Soudan, les nègres
-et les Arabes, sont d’ailleurs, moins que n’importe quel peuple de
-la terre, accessibles aux émotions sentimentales ou au souvenir de
-la reconnaissance. Du reste, il ne s’agissait pas ici des tribus de
-l’ouest ou des provinces équatoriales, mais surtout des tribus de la
-vallée du Nil, et particulièrement des Djaliin; or, ceux-ci n’étaient
-justement rien moins que bien disposés envers Gordon à la suite de sa
-guerre avec Soliman Zobeïr et parce qu’il avait chassé leurs parents,
-les Gelaba. Le fait de l’arrivée de Gordon sans forces militaires,
-montre bien qu’il s’était trompé sur la situation, les dispositions
-des populations et sur l’influence que pouvait avoir sa seule
-personnalité. En outre, c’était une idée particulièrement malheureuse
-de faire connaître par une proclamation la résolution du Gouvernement
-d’abandonner le Soudan à lui-même.
-
-Husein Pacha avait prié Gordon de garder secrète cette proclamation.
-Celui-ci suivit le conseil à Berber, mais changea de résolution à
-Shandi et fit lire la proclamation à toute la population. Gordon
-n’avait-il donc aucune connaissance des pamphlets du Mahdi répandus
-partout après la prise d’El Obeïd, et sommant tous les croyants
-de combattre? Ne savait-il pas que celui qui s’y refusait, ou qui
-suivait les ordres des Turcs ou qui leur venait en aide d’une manière
-quelconque dans leurs entreprises, se rendait coupable de trahison
-envers la religion, était passible de la perte de ses biens tandis
-que ses femmes et ses enfants deviendraient esclaves du Mahdi et de
-ses fidèles? Gordon voulait retirer la garnison, et abandonner sans
-protection dans leur patrie les tribus des bords du Nil, qui, après
-avoir favorisé ses desseins, se trouvaient au pouvoir du Mahdi, non
-seulement par la force de celui-ci, mais aussi par suite de leur
-inaction envers les Turcs. Comment auraient-ils pu se défendre contre
-le Mahdi auquel ils appartenaient comme ranima et qui disposait de plus
-de 40000 fusils et de troupes immenses de fanatiques sauvages, altérées
-de sang et de butin?
-
-Si le Gouvernement, à la suite des événements politiques, n’était pas
-en état de se maintenir au Soudan et de reconquérir peu à peu les
-provinces insurgées, pourquoi y envoyer et sacrifier Gordon? N’importe
-quelle personnalité militaire aurait pu amener sur un bateau à Berber
-les troupes et le matériel de guerre, sous prétexte d’un changement de
-garnison et les sauver ainsi totalement ou tout au moins en partie.
-Cette ville aurait sûrement pu être atteinte par une retraite très
-rapide qui aurait ressemblé un peu, il est vrai, à une fuite.
-
-Mais, par la lecture de la proclamation, les intentions du Gouvernement
-et sa faiblesse incroyable furent connues partout aussitôt; la bravoure
-personnelle et l’énergie de Gordon suffiraient-elles à effacer la faute
-politique énorme qu’il venait de commettre?
-
-Je me tournai et me retournai sur ma couche, sans envie aucune de
-dormir, tandis que les ronflements de Husein prouvaient qu’il jouissait
-encore malgré tout d’un bon sommeil. J’avais encore le caractère trop
-Européen et ne pouvais comprendre son indifférence fataliste. Plus
-tard, j’appris, il est vrai, à accueillir sans aucune émotion bien des
-événements émouvants. Il était nécessaire de pouvoir supporter ce qui
-m’attendait encore.
-
-Le lendemain matin, comme le calife nous honorait de sa visite, son
-regard pénétrant remarqua aussitôt que mes yeux étaient rouges; il
-m’en demanda la cause: je lui répondis que j’avais passé toute la nuit
-sans sommeil, en proie à la fièvre. Il me conseilla de me ménager et
-de ne pas aller au soleil, ni à la prière du Mahdi. J’accomplis donc
-mes prières seul dans l’ombre de la rekouba, mais sous les yeux des
-domestiques et je me composai une mine des plus dévotes sachant fort
-bien qu’ils devraient faire part à leur maître exactement de leurs
-observations.
-
-Le lendemain mes huttes étaient enfin terminées; je les occupai
-aussitôt avec la permission du calife, tandis que Husein Pacha était
-logé chez ses parents. Il récitait chaque jour consciencieusement ses
-cinq prières avec le Mahdi, s’efforçait avec zèle d’acquérir sa faveur
-et celle du calife afin de recevoir la permission de retourner dans
-son pays; je restai régulièrement avec le calife, ne me rendant auprès
-du Mahdi que sur sa demande expresse.
-
-Quelques jours plus tard, le bruit se répandit parmi les moulazeimie
-que Haggi Mohammed Abou Gerger avait été attaqué par Gordon Pacha,
-sérieusement blessé, et chassé de Khartoum qu’il assiégeait de sorte
-que la ville était maintenant complètement délivrée de ses assiégeants.
-Cette nouvelle remplit mon cœur de joie, bien que je m’efforçasse de
-cacher totalement avec soin une apparence d’intérêt quelconque.
-
-A ce moment arriva aussi Salih woled el Mek. Il avait dû se rendre à
-Fadasi et avait été envoyé par Haggi Mohammed Abou Gerger au Mahdi et
-au calife qui lui accordèrent leur pardon. Lui aussi confirma le bruit
-qui courait de la retraite des assiégeants et me donna des informations
-plus précises sur Gordon.
-
-Comme j’avais été appelé le soir par le calife, celui-ci me demanda,
-aussitôt après les salutations, tandis que nous commençions à peine à
-déchirer avec nos mains les grosses pièces de viande:
-
-«As-tu entendu la nouvelle apportée aujourd’hui et qui concerne Haggi
-Mohammed Abou Gerger?»
-
-«Non, répondis-je, je n’ai pas quitté aujourd’hui ta porte, et je n’ai
-parlé à personne.»
-
-«Gordon, continua le calife, après avoir remonté un peu le Nil Bleu, a
-attaqué soudainement Haggi Mohammed par eau et par terre. On raconte
-qu’il avait pris sur son bateau des dispositions telles que les balles
-des Ansar, qui partaient de la forteresse, ne pouvaient lui faire
-aucun mal. L’infidèle est adroit, mais Dieu le punira! Haggi Mohammed,
-dont les hommes ont été dispersés, a dû se retirer devant des forces
-supérieures. Gordon se réjouit maintenant de sa victoire, mais il se
-trompe sur ses suites, car Dieu fera vaincre la foi, et dans quelques
-jours, la punition du Tout-Puissant l’atteindra. Haggi Mohammed n’est
-pas, il est vrai, un homme à conquérir un pays; le Mahdi a donné
-l’ordre à Abd er Rahman woled en Negoumi d’aller à Khartoum et de
-l’assiéger.»
-
-«J’espère que Haggi Mohammed n’a pas subi de pertes importantes?»
-demandai-je. Mais, en moi-même, est-il besoin de le dire, je souhaitais
-le contraire.
-
-«Un tel combat n’a certes pas eu lieu sans pertes, dit le calife
-ingénument, mais je n’ai pas, sur leur importance, des nouvelles
-précises.»
-
-Le calife fut ce jour là moins loquace que d’habitude; la victoire
-de Gordon le troublait bien un peu; elle pouvait avoir peut-être des
-suites plus importantes que le calife ne voulait l’avouer. Je rentrai
-et envoyai mon domestique à Salih woled el Mek pour le prier de venir
-me voir en secret. Sa demeure étant à proximité de la mienne, il arriva
-quelques instants après. Nous échangeâmes alors nos impressions sur la
-joyeuse nouvelle, au sujet de laquelle il avait déjà entendu par des
-parents du Mahdi des détails plus précis; nous nous entretînmes, fort
-avant dans la nuit, des temps passés, des événements actuels et de nos
-espérances pour l’avenir. J’avais retrouvé un peu d’espoir en apprenant
-la nouvelle de cette victoire, mais Salih woled el Mek ne voyait
-dans la défaite des Mahdistes qu’un succès passager et ses craintes
-n’étaient malheureusement que trop fondées.
-
-Gordon Pacha se trouva aussitôt son arrivée à Khartoum aux prises avec
-une situation très difficile. La proclamation fut lue; là-dessus
-les Djaliin commencèrent à se soulever; ils élurent enfin comme chef
-Haggi Ali woled Saad qui disposait bien de forces imposantes mais qui
-voulait différer le combat aussi longtemps que possible pour des motifs
-personnels et à cause aussi de son inclination pour le Gouvernement.
-
-Les consuls des Puissances étrangères voyant que les événements à
-Khartoum prenaient une tournure toujours de plus en plus menaçante,
-demandèrent à Gordon de les conduire à Berber; mais comme ils
-ne pouvaient, là non plus, trouver une sécurité suffisante, ils
-résolurent, à l’instigation de Gordon, d’attendre encore. Les habitants
-de Khartoum considérèrent au commencement leur nouveau gouverneur
-général avec méfiance parce qu’ils craignaient que, conformément à la
-proclamation, il fut venu seulement pour sauver la garnison. Mais peu à
-peu ils comprirent et bientôt eurent la conviction qu’il était prêt à
-vaincre ou à périr avec eux.
-
-Le sheikh El Ebed, un des plus puissants sheikhs religieux, avait
-rassemblé ses partisans et campait dans le voisinage de Halfaya. Afin
-de chasser les rebelles de leur position, Gordon envoya des troupes
-sous le commandement de Hasan Mousma et de Saïd Pacha Husein qui avait
-été précédemment moudir de Shakka. Mais, du toit de son palais, il put
-se rendre compte avec sa longue-vue comment les officiers, auxquels il
-avait accordé sa confiance pleine et entière livraient leurs soldats à
-l’ennemi, puis rentraient avec le reste à Khartoum. Il fit comparaître
-les traîtres dans la nuit même devant une cour martiale et fit exécuter
-aussitôt la sentence de mort rendue contre eux. Malgré cet incident,
-il réussit le lendemain à chasser l’ennemi de sa position et à amener à
-Khartoum les Sheikhiehs, fidèles au Gouvernement, sous la conduite du
-sandjak Abd el Hamid woled Mohammed.
-
-Salih woled el Mek, qui était enfermé dans Fadasi, avait demandé à
-Gordon des secours. Comme on ne pouvait lui en envoyer, il fut forcé
-de se rendre avec quatorze cents hommes de cavalerie régulière et ses
-autres troupes. La population de tout le Ghezireh se rassembla alors
-pour assiéger Khartoum sous les ordres de Haggi Mohammed Abou Gerger.
-
-Tandis que ces événements se passaient dans le voisinage de Khartoum,
-l’ancien précepteur du Mahdi, le sheikh Mohammed el Cher (portant
-autrefois le nom de Mohammed el Diker), qui avait été nommé par le
-Mahdi, émir de la province de Berber arriva sur les bords du Nil.
-D’après son ordre, Haggi Ali rassembla ses Djaliin et, avec ceux-ci,
-renforcé par les Barabara et les Bicharia ainsi que par les autres
-tribus de la province, Mohammed Cher assiégea Berber qui se rendit au
-bout de quelques jours.
-
-La province de Dongola résistait encore très bien; elle n’avait pas
-jusqu’ici encore été troublée à cause de la ruse de son gouverneur
-Moustapha bey Iawer qui avait déjà deux fois offert de faire sa
-soumission au Mahdi. Cependant le Mahdi n’avait aucune confiance dans
-le gouverneur et il envoya contre lui son parent Sejjid Mohammed Ali.
-Celui-ci se joignit à l’émir des Sheikhiehs, le sheikh El Hedaïa qui
-avait déjà auparavant suscité au gouverneur nombre de difficultés, afin
-de prendre possession de Dongola. Mais les troupes de Dongola sous
-le commandement d’un officier anglais[1] anéantirent Mohammed et les
-forces des Mahdistes à Debba où périrent Sejjid Mohammed et Hedaïa. La
-province de Dongola fut ainsi sauvée pour quelque temps.
-
-Les choses allaient de mal en pis à Sennaar qui, assiégée par l’ennemi,
-possédait bien des vivres suffisants, mais était privée de toute
-communication avec les autres parties du pays. Tout d’abord, la
-courageuse sortie de Nur bey qui battit et dispersa les assiégeants,
-laissa quelque temps de répit à la garnison.
-
-De tous côtés on priait le Mahdi de venir en personne. Toutefois
-celui-ci ne se hâtait nullement d’accéder à cette demande, sachant que
-ce pays était en tout cas une proie assurée qui n’aurait pu lui être
-arrachée que par une grande armée expédiée par l’Egypte ou par une
-autre Puissance. Il pensait avec raison ne plus avoir à craindre une
-telle éventualité.
-
-Chaque vendredi, régulièrement, il passait lui-même ses troupes en
-revue.
-
-Il divisa toutes ses forces en trois corps dont chacun fut placé sous
-les ordres d’un de ses califes. Le calife Abdullahi fut nommé Raïs el
-Ghesh, commandant en chef de toute l’armée.
-
-Le drapeau noir (Raï ez serga, exactement Er raïet ez serga)
-appartenait au calife Abdullahi ou à Yacoub, son représentant; le
-drapeau vert (Raï el okhter, exactement Er raïet el khadra) au calife
-Ali woled Helou; le drapeau rouge (Raï el achraf, le drapeau des
-nobles) au calife Mohammed Chérif.
-
-Aux trois bannières principales étaient subordonnés d’innombrables
-petits drapeaux sous la garde des émirs. Dans les revues, tous les
-émirs obéissant à la bannière noire se tenaient avec leurs étendards
-sur une ligne déployée, le front tourné du côté de l’est.
-
-En face d’eux se trouvaient les émirs obéissant à la bannière verte
-à une distance égale, le front tourné du côté de l’ouest, tandis que
-les deux lignes étaient réunies par ceux qui obéissaient à la bannière
-rouge, le front tourné vers le nord. Comme le nombre des combattants
-à ce moment là était immense, cette disposition formait un carré
-gigantesque, ouvert d’un côté, dans lequel le Mahdi se rendait à la
-fin de la revue avec son calife Abdullahi et ses moulazeimie, galopant
-devant le front afin de réjouir les soldats par sa vue et de les saluer
-par ces mots: «Allah jibarek fikoum» (Dieu vous bénisse.)
-
-Ces revues nommées _arda_ ou _tarr_ étaient, comme nous l’avons vu,
-passées chaque vendredi et, à la suite de chacune, les bruits les plus
-étranges circulaient sur la personne du tout puissant homme de guerre.
-
-L’un avait vu le Prophète chevauchant aux côtés du Mahdi et parlant
-avec lui; un autre avait entendu les voix célestes qui bénissaient
-les combattants pour la foi (ansar) et leur promettaient la victoire.
-Un troisième prétendait que l’ombre d’un nuage qui passait était
-formée par les ailes des anges que le Tout-Puissant avait envoyés pour
-rafraîchir ses bien-aimés.
-
-Environ trois jours après que la nouvelle de la défaite d’Abou Gerger
-nous fut parvenue, un Italien résidant autrefois à Berber, nommé
-Giuseppe Cuzzi arriva de Khartoum à Rahat. Il avait été laissé à
-Berber par A. Marquet, représentant de la maison française Debourg et
-C^{ie}, pour opérer la liquidation de quelques petites affaires et y
-avait été fait prisonnier. Mohammed Cher l’avait envoyé à Khartoum, où
-il devait remettre à Gordon une lettre de Haggi Mohammed Abou Gerger;
-il ne fut pas reçu par lui personnellement, mais par un poste militaire
-établi en face de Khartoum sur la rive nord du Nil Bleu et renvoyé à la
-personne qui l’avait expédié. Haggi Mohammed Abou Gerger envoya alors
-Cuzzi au Mahdi qui le fit repartir de nouveau, en compagnie d’un Grec
-nommé Calamatino, pour Khartoum, avec des lettres adressées à Gordon,
-dans lesquelles celui-ci était sommé de se rendre. Je pus remettre au
-Grec un petit billet pour Gordon Pacha. Calamatino seul put pénétrer
-dans la forteresse; il remit ses lettres au poste et y attendit la
-réponse, tandis que Cuzzi, sur l’ordre de Gordon, ne put s’approcher de
-Khartoum que jusqu’à une portée de fusil, car, au dire des officiers
-qui s’étaient trouvés en rapport avec lui lors de sa première mission,
-il cherchait à les persuader de se rendre.
-
-Après que nous eûmes célébré la fête du Ramadan et que Abou Anga
-eut été rappelé avec toutes ses forces de Gebel Deier, le Mahdi fit
-répandre le bruit qu’il avait reçu du Prophète l’ordre d’aller à
-Khartoum et d’assiéger cette ville. Les émirs convoquèrent leurs
-hommes, leur ordonnèrent de se tenir prêts à marcher et menacèrent ceux
-qui resteraient en arrière sans permission de les considérer comme
-ranima.
-
-Presque tous les habitants du pays étaient, par fanatisme et cupidité,
-enchantés d’obéir à l’appel du Mahdi; ce qui provoqua une véritable
-migration de peuples, telle que le Soudan n’en avait jamais vu.
-
-Nous quittâmes Rahat le 22 août. L’armée mahdiste suivait en trois
-colonnes. Toutes les tribus possédant des chameaux prirent la route du
-nord Khursi-Halba-Dourrah el Khadra. Le Mahdi suivit la route du centre
-Daïara-Sherkela-Chat-Douem, avec ses califes et une partie des émirs.
-Les tribus possédant des bestiaux (Baggara) prirent celle du sud parce
-qu’elles y trouveraient, dans les nombreux étangs, assez d’eau pour
-leurs troupeaux.
-
-Ma place comme moulazem était à la suite du calife Abdullahi.
-
-Lorsqu’on faisait halte et qu’on campait, j’avais l’habitude de
-laisser mes domestiques et mes chameaux auprès de Salih woled el Mek
-qui appartenait à la suite du Mahdi. Le calife qui avait contre Salih
-une antipathie secrète me fit à ce sujet plusieurs fois des reproches
-et m’ordonna enfin de camper avec mes serviteurs dans son voisinage
-immédiat, tout en me faisant surveiller par son cousin Othman woled
-Adam. Je trouvai cependant, la nuit venue, plus d’une fois l’occasion
-de communiquer avec Salih woled el Mek qui recevait presque chaque jour
-des nouvelles sur les événements se passant aux environs des bords du
-fleuve.
-
-Avant que nous eûmes atteint Sherkela, un bruit étrange circula dans
-notre colonne; on racontait qu’un étranger européen et chrétien
-était arrivé à El Obeïd et était maintenant en route pour venir à la
-rencontre du Mahdi. Quelques-uns prétendaient savoir que c’était le
-chef des Français lui-même; d’autres disaient que c’était un parent de
-la reine d’Angleterre. Une chose toutefois demeura certaine, c’est
-qu’un Européen était effectivement arrivé et je crois inutile de dire
-que j’étais extrêmement impatient de savoir qui avait osé s’aventurer
-ici dans les circonstances actuelles.
-
-Un soir, le calife me fit appeler et me fit part qu’un Français était
-arrivé à El Obeïd et qu’il avait donné l’ordre de l’amener ici.
-
-«Ce Français est-il de ta race ou bien y a-t-il dans ton pays, comme
-chez nous au Soudan, des tribus différentes?» me demanda le calife qui
-n’avait en ce temps-là aucune notion de l’Europe et de ses habitants.
-Je lui énumérai les nations de l’Europe autant que je le jugeai
-nécessaire.
-
-«Que veut donc de nous ce Français, pour qu’il ait franchi une si
-longue route?» me demanda-t-il en réfléchissant.
-
-«Peut-être Dieu l’a-t-il conduit sur cette route et recherche-t-il
-l’amitié du Mahdi ainsi que la tienne.»
-
-Le calife me regarda d’un air incrédule et ajouta brièvement: «Nous
-verrons».
-
-Nous étions arrivés à Sherkela; vers midi, le calife me fit appeler
-auprès de lui.
-
-«Abd el Kadir, dit-il, le Français voyageur vient d’arriver et je l’ai
-fait amener ici; attends-le auprès de moi, peut-être aurais-je besoin
-de toi.»
-
-Quelques minutes après, apparut aussi Husein Pacha qu’il avait
-également fait appeler.
-
-Il se passa un certain temps jusqu’à ce que le moulazem du calife
-annonçât que l’étranger se trouvait devant la porte. Le calife donna
-ordre de le faire entrer.
-
-C’était un jeune homme élancé, d’environ trente ans, de force moyenne,
-le visage fortement brûlé du soleil, il portait des moustaches et de
-légers favoris blonds; il était vêtu de la gioubbe et du turban; il
-salua avec un «salam aleikum» le calife qui, sans se lever de son
-angareb, l’invita à s’asseoir.
-
-«Pourquoi es-tu venu ici et que veux-tu de nous?» furent les premières
-paroles pleines de défiance que le calife lui adressa.
-
-L’étranger essaya de répondre en langue arabe, mais il put seulement
-faire comprendre qu’il était Français et qu’il était arrivé ici venant
-directement de France.
-
-«Parle avec Abd el Kadir, répliqua le calife interrompant l’étranger
-au milieu de son discours incompréhensible, il me fera part de tes
-intentions.»
-
-L’étranger me regarda d’un air méfiant et me salua en langue anglaise.
-
-«Je ne suis pas Anglais, répondis-je en m’avançant, parlez français;
-abrégez, et arrivez immédiatement à la cause de votre voyage ici. Plus
-tard nous trouverons l’occasion de parler ensemble en confidence.»
-
-«Pourquoi t’entretiens-tu avec lui si longtemps, Abd el Kadir; je veux
-apprendre ses intentions, et tout de suite, s’écria le calife.»
-
-«Je lui apprenais quel était mon nom, répondis-je, et le sommais de
-dire la vérité, car toi et le Mahdi vous êtes des hommes éclairés par
-Dieu, vous connaissez les pensées des hommes et vous savez lire dans
-leur cœur.»
-
-Husein Pacha, qui était assis à côté de moi, dit rapidement: «C’est la
-vérité, et que Dieu prolonge leur vie; mais tu as bien fait de rendre
-l’étranger attentif.»
-
-Le calife se calma et dit tranquillement: «Cherche à savoir la vérité.»
-
-«Mon nom est Olivier Pain, me répondit alors l’étranger dans sa langue
-maternelle, et je suis Français. Déjà, depuis ma première jeunesse, je
-m’intéressai au Soudan et j’avais des sympathies pour ces populations;
-je ne suis pas le seul, car tout mon pays éprouve ce sentiment. Mais
-il y a sur notre continent des nations avec lesquelles nous vivons
-en inimitié. L’une de celles-ci est la nation anglaise qui s’est
-établie en Egypte, tandis que l’un de ses généraux, Gordon, commande
-à Khartoum. Je suis venu pour vous offrir mon alliance et celle de ma
-nation.»
-
-«Quelle alliance?» demanda le calife, auquel j’avais traduit mot à mot
-le discours d’Olivier Pain.
-
-«Moi-même je ne puis vous aider que de mes conseils, ajouta Olivier
-Pain, mais ma nation serait prête à gagner votre amitié, à vous
-soutenir aussi par des actes et à vous livrer de l’argent et des armes.»
-
-«Es-tu mahométan?» demanda le calife comme s’il n’avait pas entendu les
-derniers mots.
-
-«Oui, je suis depuis longtemps un fervent de cette religion, à laquelle
-j’ai adhéré publiquement à El Obeïd.»
-
-«Bien, dit le calife en se tournant vers moi, reste avec Husein auprès
-du Français, je vais avertir le Mahdi et reviendrai ensuite auprès de
-vous.»
-
-Lorsqu’il nous eut quittés, je serrai la main d’Olivier Pain et je
-le présentai à Husein Pacha. Quoique sa proposition énoncée par lui
-sérieusement à ce qu’il semblait, de soutenir mes ennemis, m’intéressât
-d’une façon toute particulière, je lui recommandai d’être avant tout
-prudent dans ses discours et de se donner comme poussé à venir ici
-plutôt par l’amour de la religion que par des visées politiques.
-
-Husein Pacha était dans son for intérieur très sévère pour les rôdeurs.
-
-«Vous appelez en Europe «des politiques,» me dit ce dernier en arabe,
-des gens qui ne sortent de chez eux que pour tuer des hommes, pour
-ramasser du butin, pour emmener en esclavage des femmes et des jeunes
-filles de notre religion, vous les soutenez et vous leur offrez de
-l’argent et des armes! Mais, si un pauvre homme de notre race achète
-un nègre qui ne se distingue d’un animal que parce qu’il peut dire
-quelques mots et l’emploie à cultiver son champ, vous appelez cela un
-péché, une horreur et vous vous arrogez le droit de punir une telle
-action.»
-
-«_Malêche_ (_cela ne fait rien_, phrase destinée à tranquilliser
-et continuellement employée), dis-je à Husein Pacha, celui qui vit
-longtemps voit beaucoup.»
-
-Le calife revint bientôt et nous ordonna de procéder à nos ablutions
-pour prendre part avec le Mahdi à la prière de midi.
-
-Nous obéîmes à son injonction et suivîmes le calife au lieu du culte
-où, à la nouvelle de l’arrivée d’Olivier Pain, une immense foule
-s’était rassemblée exprimant les avis les plus absurdes sur le nouveau
-venu. A peine avions-nous pris place, Olivier Pain au second rang,
-que le Mahdi parut. Il portait une belle gioubbe fraîchement lavée,
-parfumée de toutes les odeurs possibles; son turban était enroulé
-autour de la tête avec un soin particulier; ses paupières peintes
-avec du cohol, afin de donner plus d’éclat à son regard. Il me
-fit l’impression d’avoir attaché de l’importance à paraître aussi
-avantageusement que possible aux yeux de l’étranger. Il semblait flatté
-qu’un homme fût venu de si loin pour le voir et lui offrir son concours.
-
-S’asseyant sur une peau de bête, il nous appela tous auprès de lui
-et, regardant Olivier Pain, tandis qu’il souriait toujours, il reçut
-son salut avec bienveillance, mais ne lui tendit pas la main. Puis il
-lui ordonna d’expliquer les motifs de sa venue, et m’invita à servir
-d’interprète comme je l’avais fait précédemment.
-
-Olivier Pain recommença la même histoire qu’il avait racontée déjà au
-calife. Le Mahdi m’invita à parler aussi fort que possible afin que
-la foule curieuse qui nous écoutait put tout entendre et comprendre.
-Lorsque nous eûmes fini, le Mahdi dit à haute voix:
-
-«J’ai entendu et compris tes intentions; je ne me fonde pas sur le
-soutien des hommes, mais je n’ai confiance qu’en Dieu et en son
-Prophète; ton peuple est un peuple d’infidèles et jamais je ne
-m’allierai avec lui; mais je punirai et j’anéantirai mes ennemis avec
-l’aide de Dieu, de mes Ansar et des troupes d’anges que m’enverra le
-Prophète.»
-
-Les cris poussées par des milliers de poitrines annoncèrent la
-satisfaction générale causée par les paroles du maître. Lorsque le
-calme se fut rétabli, le Mahdi se tourna vers Olivier Pain:
-
-«Tu affirmes aimer notre religion, la seule et la vraie; es-tu
-mahométan?»
-
-«Certainement, répondit Olivier, et il prononça à haute voix la
-profession de foi musulmane: «La ilaha ill Allah, ou Mohammed rasoul
-Allah». Alors le Mahdi lui tendit sa main à baiser sans toutefois
-exiger de lui le serment de fidélité.
-
-Nous retournâmes dans les rangs des fidèles, Olivier Pain à côté de
-moi et nous fîmes notre prière avec le Mahdi. Quand elle fut terminée,
-le maître prononça quelques paroles d’édification pour le salut
-général des âmes, puis il se retira accompagné du calife. Ce dernier
-m’ordonna auparavant de prendre Olivier chez moi jusqu’à nouvel avis et
-d’attendre ses ordres ultérieurs. J’eus alors le loisir de causer avec
-mon hôte sans crainte d’être dérangé.
-
-Bien que je ne pusse exprimer mon aversion pour sa mission
-d’aventurier, j’éprouvai cependant de la pitié pour l’homme qui, s’il
-avait pensé remporter un succès, s’était heurté à une amère déception.
-Je le saluai encore une fois cordialement et lui dit:
-
-«Eh bien! cher Monsieur, maintenant que nous voilà seuls pour quelques
-instants, nous allons parler à cœur ouvert. Bien que votre mission
-n’ait absolument pas mes sympathies, je vous assure cependant, en
-vous serrant la main, que je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir
-pour prévenir toute atteinte à votre sécurité personnelle. Maintenant
-vous pouvez être tranquille et comme je suis depuis des années sans
-relations avec le monde, racontez-moi ce qui s’est passé en Europe
-pendant ce temps!»
-
-«J’ai en vous une confiance absolue, me répondit-il, je connais votre
-nom qui a été souvent prononcé devant moi, depuis que je suis en
-Afrique; je suis heureux que le sort m’ait conduit auprès de vous.
-Il y aurait beaucoup de choses à raconter, que vous ne savez pas
-encore. Permettez que je commence par l’Egypte, cela vous intéressera
-davantage, je le crois.»
-
-Il me parla alors du soulèvement de Ahmed Pacha el Arabi, des grands
-massacres, de l’intervention des Puissances et de l’action de
-l’Angleterre qui avait occupé l’Egypte.
-
-«Je suis, dit-il, collaborateur de _l’Indépendance_ et collègue de
-Rochefort que vous connaissez aussi certainement. La politique de
-la France et de l’Angleterre, comme vous ne l’ignorez pas, ne suit
-pas le même chemin, et c’est notre devoir, là où faire se peut, de
-contrecarrer les visées de la politique anglaise. Je ne suis pas venu
-ici comme plénipotentiaire de la France, mais plutôt pour mon propre
-compte. On connaît cependant mes plans et on semble les favoriser.
-Le gouvernement anglais, instruit de mes desseins, a semé sur mon
-chemin tous les obstacles possibles. J’ai été même signalé, poursuivi,
-chassé de Wadi Halfa. Plus tard, j’ai réussi à trouver des Arabes de
-la tribu des Eregat qui m’ont secrètement amené d’Esneh par Kab à El
-Obeïd, en suivant la route qui mène à l’ouest de Dongola. J’ai été reçu
-aujourd’hui par le Mahdi d’une façon très amicale, je suis satisfait et
-j’ai beaucoup d’espoir.»
-
-«Pensez-vous réellement que votre proposition sera acceptée?»
-demandai-je.
-
-«Si ma proposition n’est pas acceptée immédiatement, j’espère cependant
-que le Mahdi sera disposé à entrer en relations amicales avec la
-France, ce qui me suffirait momentanément. Je suis venu ici de mon
-propre mouvement et dans les meilleures intentions. C’est pourquoi
-je suis presque certain que le Mahdi ne m’empêchera pas de m’en
-retourner.»
-
-«Cela ne me parait pourtant pas aussi sûr qu’à vous! lui dis-je;
-avez-vous laissé une famille dans votre patrie?»
-
-«Oui, répondit-il un peu inquiet, j’ai laissé à Paris une femme et deux
-chers enfants. Je pense souvent à eux et je me réjouis de les revoir
-bientôt. Soyez franc, Monsieur! à quoi dois-je m’attendre, d’après
-votre avis?»
-
-«Mon cher Monsieur, avec ce que je connais de ces gens, vous n’avez
-pour le moment rien à craindre pour votre propre personne, mais quand
-et de quelle manière vous pourrez leur échapper, je ne puis là-dessus
-rien vous dire de précis aujourd’hui. Ce que j’espère, c’est, qu’on
-refusera vos propositions qui pourraient pourtant être utiles un jour à
-cet ennemi de l’Angleterre, qui est également mon ennemi. Je souhaite
-avec vous qu’on vous laisse retourner sans tarder dans votre patrie où
-vous attendent votre femme et vos enfants.»
-
-J’avais donné ordre à mon domestique de nous apporter à manger,
-j’invitai aussi Gustave Kloss, l’ancien domestique d’O’Donovan, à
-partager notre repas. Il avait obtenu, sur ma demande, la permission du
-calife de demeurer auprès de moi. Nous avions à peine commencé que deux
-moulazeimie du calife parurent et invitèrent Olivier Pain à les suivre.
-Il fut surpris qu’on lui ordonna d’aller seul et sortit quelque peu
-froissé. Je trouvai aussi cette invitation un peu étrange, car Olivier
-Pain parlait si mal l’arabe que, seul, il pouvait à peine se faire
-comprendre. Je faisais, à ce sujet, une remarque à Moustapha (Kloss)
-lorsque je fus à mon tour appelé auprès du calife.
-
-«Abd el Kadir, me dit-il avec confiance, je te considère absolument
-comme étant des nôtres. Que penses-tu de ce Français?»
-
-«Je crois, répondis-je, que cet homme est sincère et qu’il a de bonnes
-intentions. Mais ne connaissant ni toi, ni le Mahdi, il ne savait pas
-que vous n’avez confiance qu’en Dieu et que vous ne recherchez ni ne
-voulez aucun autre allié. C’est pourquoi vous êtes victorieux car Dieu
-est avec ceux qui se confient en lui.»
-
-«Tu as entendu, continua le calife, les paroles que le Mahdi a
-adressées au Français. Nous ne voulons pas d’alliance avec les
-infidèles et nous vaincrons nos ennemis sans leur concours.»
-
-«Certainement, fis-je observer, c’est pourquoi cet homme est inutile
-ici; il doit retourner près de son peuple et faire connaître à ses
-compatriotes les victoires du Mahdi et de son général le calife.»
-
-«Peut-être plus tard, dit celui-ci, pour le moment je lui ai ordonné de
-rester auprès de Zeki Tamel qui s’occupe déjà de lui.»
-
-«Il lui sera difficile de se faire comprendre, car il connaît peu la
-langue arabe.»
-
-«Dans son voyage jusqu’ici, il n’avait pourtant aucun interprète,
-interrompit le calife, du reste, je te permets de lui rendre visite.»
-
-Il me parla ensuite d’autres choses et me montra les chevaux que Zogal
-venait de lui envoyer du Darfour et dont je reconnus plus d’un.
-
-Après avoir quitté le calife, je cherchai Olivier Pain et le trouvai
-à l’ombre d’une tente trouée, la tête appuyée dans les mains, et
-réfléchissant. En m’apercevant, il se leva et vint à ma rencontre.
-
-«Je ne sais que penser; on me donne l’ordre de rentrer ici, on m’y
-apporte mes bagages; un certain Zeki, me dit-on, s’occupera de moi.
-Pourquoi ne me laisse-t-on pas avec vous?»
-
-«C’est dans le caractère du Mahdi et particulièrement dans celui du
-calife de contrarier les désirs de chacun. Ils appellent cette règle
-de conduite: Eprouver la patience, la soumission et la foi d’un homme,
-lui répondis-je pour le calmer. Vous n’avez rien à craindre. Le calife
-peut se défier peut-être jusqu’à un certain point de nous deux et ne
-pas désirer que nous soyons toujours ensemble pour trouver peut-être
-l’occasion de critiquer sa manière d’agir. Mais voici justement Zeki
-Tamel qui a été autrefois mon compagnon dans plus d’un combat. Je veux
-vous recommander à cet homme».
-
-J’allai à la rencontre de Zeki Tamel qui me salua et s’informa de ma
-santé.
-
-«Ami, lui dis-je, cet homme est étranger et c’est ton hôte. Je le
-recommande à ta bienveillance. Au nom de notre ancienne amitié, je te
-prie d’être aimable et indulgent avec lui.»
-
-«Je ne le laisserai certainement manquer de rien, autant que cela sera
-en mon pouvoir; mais, me dit-il à voix basse, le calife m’a défendu
-de le laisser avoir des rapports avec d’autres personnes, et c’est
-pourquoi je dois te prier de ne venir le voir que rarement.»
-
-«La défense ne me concerne pas, répliquai-je, car je viens justement de
-chez notre maître qui m’a accordé la permission de visiter ton hôte
-quand cela me conviendrait; donc, encore une fois, je te prie, prends
-soin de lui.»
-
-Je retournai auprès d’Olivier Pain et l’exhortai au courage. Je lui
-dis que le calife désirait qu’il n’eût pas de rapport avec ses gens,
-ce qui serait préférable pour lui, car il courait d’autant moins le
-risque d’être calomnié par eux. Je lui promis de lui faire visite aussi
-souvent que possible.
-
-Le lendemain matin, retentit le gros tambour de guerre du calife; cet
-instrument était nommé _mansoura_, le victorieux. C’était le signal du
-départ.
-
-Nous marchions seulement depuis le matin jusqu’à midi et nous
-n’avancions que lentement. Comme à midi nous établissions notre
-campement, je cherchai Olivier Pain et le retrouvai à l’ombre de
-sa tente. Il se sentait bien physiquement, mais se plaignait de la
-mauvaise nourriture. Zeki, qui pendant notre entretien était survenu,
-m’assura qu’il lui avait envoyé deux fois de l’asida, mais que Pain
-n’en avait presque pas pris. Je lui répondis que cet étranger n’était
-pas encore habitué à ce plat du pays, c’est pourquoi je promis de
-lui envoyer chaque fois que je le pourrais un autre mets par mon
-domestique. Aussitôt rentré chez moi, je fis préparer un peu de soupe
-et de riz qu’on porta à Olivier Pain.
-
-Le soir, le calife me demanda si j’avais vu Pain.
-
-«Oui,» lui dis-je.
-
-Je lui racontai alors qu’il n’était pas encore habitué à notre asida et
-que, si on l’obligeait à en manger, il tomberait probablement malade.
-Je lui demandai la permission de lui envoyer de temps en temps une
-nourriture plus légère, ce à quoi il consentit.
-
-«Toi-même, tu te contentes pourtant de la nourriture du pays,
-ajouta-t-il, il serait donc en tout cas préférable pour lui de s’y
-habituer également le plus tôt possible; mais, où est Moustapha, je ne
-l’ai pas vu depuis que nous sommes partis de Rahat.»
-
-«Il est ici et surveille mes domestiques dans les soins qu’ils donnent
-aux chevaux et aux chameaux.»
-
-Sur le désir du calife, j’envoyai un des grooms qui se tenaient au
-dehors, pour le chercher. Quelques minutes après Moustapha arriva.
-
-«Où donc te tiens-tu toujours, que je ne t’ai pas aperçu depuis des
-semaines, gronda-t-il, as-tu donc oublié que je suis ton maître?»
-
-«Je suis, avec ta permission, auprès d’Abd el Kadir et je l’aide dans
-ses travaux, dit Moustapha d’un air arrogant. Tu ne t’occupes pas de
-moi et tu m’as livré à moi-même.»
-
-«Je m’occuperai de toi à l’avenir» dit le calife en colère. Il appela
-un moulazem: «Conduis Moustapha auprès du secrétaire Ben Nagi»:
-ordonna-t-il, et fais-le mettre aux fers!»
-
-Kloss suivit son gardien sans répliquer un mot.
-
-«Moustapha, continua le calife, est un mauvais homme et tu as
-suffisamment de serviteurs pour pouvoir facilement te passer de lui. Je
-l’ai pris auprès de moi et il m’a quitté sans motifs. Je lui ai ordonné
-de servir mon frère Yacoub, il s’est plaint de lui et l’a quitté.
-Maintenant qu’il est auprès de toi, croit-il pouvoir ne plus s’occuper
-de nous.»
-
-«Pardonne-lui, car qui pardonne est miséricordieux! Ordonne-lui de
-rester auprès de ton frère, peut-être deviendra-t-il meilleur?»
-
-«Il doit passer quelques jours dans les fers, afin d’apprendre que je
-suis son maître. Il n’est pas meilleur que toi et tu viens chaque jour
-à ma porte,» me dit-il en souriant, parce qu’il vit bien que j’étais
-blessé de sa façon d’agir envers Moustapha.
-
-Il fit apporter le souper pendant lequel je m’observai d’une
-façon toute particulière, afin de ne pas donner au calife, qui me
-surveillait, le soupçon que je lui en voulais de m’avoir enlevé
-Moustapha. Il parla peu, et paraissait de mauvaise humeur. Après
-le souper, il prit congé de moi avec quelques paroles amicales qui
-toutefois ne me semblaient pas venir du cœur.
-
-Je revins sous ma tente où je ne pus pendant longtemps trouver le
-sommeil. Je déployais toute la patience et toute l’abnégation possibles
-pour conquérir la faveur du calife, et pouvoir profiter d’autant plus
-facilement un jour d’une occasion de délivrance. Mais, grâce à son
-caractère entier, c’était un rôle difficile de ne pas sortir de sa
-ligne de conduite et de ne pas blesser son prodigieux orgueil. Chaque
-jour, je voyais des exemples de son humeur capricieuse; il n’avait
-aucun égard pour ses moulazeimie qu’il faisait, à la moindre faute,
-enfermer, mettre aux fers et battre. La privation des biens était la
-suite habituelle de ces faits. Il était habitué à obéir à son premier
-mouvement, ne réfléchissant pas longtemps, et attachait une importance
-énorme à toujours montrer qu’il était le maître.
-
-Fadhlelmola, frère d’Abou Anga, commandant des Djihadia (ils étaient
-tous deux fils d’un esclave libéré d’un parent du calife) était chargé
-des fonctions de son frère. Ce Fadhlelmola avait un ami fidèle et
-un conseiller en la personne d’Ahmed woled Younis, de la tribu des
-Sheikhiehs. Le même soir, il s’était rendu chez le calife pour lui
-demander de donner son autorisation au mariage de Younis. Le calife
-étant de mauvaise humeur voulut encore une fois montrer qu’il était le
-maître. Il fit appeler le père de la jeune fille et lui demanda devant
-les personnes présentes s’il voulait marier sa fille avec Ahmed woled
-Younis. Comme celui-ci répondait affirmativement, il lui dit: «J’ai
-résolu, car je trouve que cela est préférable pour son bonheur, de la
-marier à Fadhlelmola. As-tu quelques objections à présenter?»
-
-Le père de la jeune fille déclara naturellement qu’il était absolument
-de l’avis du calife et celui-ci ordonna aussitôt: «Eh bien le _fatha_!»
-(prière d’usage pour la bénédiction des mariages). Les personnes
-présentes levèrent les mains, récitèrent le fatha et mangèrent des
-dattes qu’on leur offrit. Puis elles furent congédiées par le calife.
-Fadhlelmola s’en alla, riche d’une femme de plus; Ahmed woled Younis
-plus pauvre d’une espérance. L’humeur du calife était satisfaite; avec
-un tel maître, il fallait être prudent.
-
-Environ cinq jours plus tard, nous atteignîmes Chat. Là, beaucoup de
-sources comblées précédemment furent rétablies et des huttes en paille
-avec des clôtures furent élevées pour le Mahdi et ses califes. Le Mahdi
-voulait s’arrêter plusieurs jours en cet endroit.
-
-Pendant la marche, je rendis chaque jour visite à Olivier Pain. Il
-était toujours de plus mauvaise humeur et plus ennuyé de son isolement,
-car les rapports avec les autres hommes et les esclaves commis à son
-service lui restaient interdits. Ces quelques jours avaient suffi
-pour le faire renoncer complètement à l’exécution de ses plans: il ne
-songeait plus maintenant qu’à sa femme et à ses enfants.
-
-Je cherchai à le calmer, l’engageai à espérer en l’avenir et à ne pas
-trop se livrer à des pensées mélancoliques qui commençaient à miner
-ses forces. Le calife semblait peu se soucier de lui et demandait
-seulement, à l’occasion, de ses nouvelles.
-
-Le lendemain de notre arrivée à Chat, l’ancien sheikh du Mahdi,
-Mohammed Chérif, arriva enfin; on l’attendait depuis longtemps. Lui
-aussi avait été forcé par ses ennemis et tremblant pour sa propre
-sûreté de paraître en suppliant. Mais le Mahdi le délivra aussitôt de
-cette situation indigne, le conduisit de la manière la plus flatteuse à
-sa demeure, et fit élever des tentes pour lui. Il lui donna deux belles
-jeunes filles abyssiniennes et des chevaux et réussit bientôt, par sa
-générosité, à s’attacher une grande partie des partisans de Mohammed
-Chérif.
-
-Le calife avait pardonné à Moustapha et lui avait ordonné de rester
-auprès du secrétaire Ben Nagi. Toutefois il nous était permis de
-communiquer ensemble.
-
-Déjà après notre départ de Sherkela, on savait que les troupes de
-Gordon avaient essuyé une grosse défaite. A Chat, nous reçûmes des
-nouvelles détaillées de la défaite de Mohammed Ali Pacha à Omm Douban,
-par le sheikh El Ebed. Après avoir vaincu les rebelles à Halfaya et
-Haggi Mohammed à Bourri, Gordon envoya Mohammed Ali Pacha avec environ
-2,000 hommes contre les rebelles qui se tenaient à Omm Douban, village
-du sheikh El Ebed. Mohammed Ali avait, à cause de sa bravoure, eu une
-carrière rapide. Il avait demandé dans le temps à permuter du Darfour
-où il avait servi auprès de moi comme saghcolaghassi. Gordon l’avait
-nommé major et, pendant le siège, il devint successivement colonel,
-puis général. Il marcha donc, avec ses 2,000 hommes, irréguliers la
-plupart, contre le sheikh El Ebed, accompagné d’une véritable cohue de
-femmes et d’esclaves en quête de quelque butin.
-
-Pendant la marche d’Elefoun, il fut surpris par les rebelles, près
-d’Omm Douban, attaqué de divers côtés à la fois, et, empêché de se
-frayer une sortie par suite de la foule qui l’entourait, il fut battu
-et presque complètement anéanti. Quelques-uns de ses hommes purent à
-grand’peine s’échapper; ils apportèrent la triste nouvelle à Khartoum.
-
-Enhardis par ce succès, les rebelles resserrèrent le cercle autour de
-cette ville et reçurent d’Abd er Rahman woled en Negoumi un renfort si
-important que les troupes de Gordon n’étaient plus en nombre suffisant
-pour oser tenter une sortie victorieuse.
-
-De Chat, nous nous dirigeâmes sur Douem, où le Mahdi passa une grande
-revue. A cette occasion, montrant le Nil à ses troupes: «Dieu le
-maître, le Bon et le Miséricordieux, s’écria-t-il, à créé ce fleuve; il
-vous y désaltérera et sur ses rivages vous trouverez des pays dont vous
-serez, je vous le prédis, les maîtres.»
-
-Une joie fanatique s’empara de cette foule qui voyait déjà toute
-l’Egypte devenir sa proie.
-
-Arrivés à Dourrah el Khadra, nous célébrâmes la fête du «Baïram.»
-
-Olivier Pain souffrait de la fièvre et, de jour en jour, était plus
-abattu. Malgré les doses de quinine qu’il absorbait, sa mauvaise humeur
-tournant à la mélancolie, nous causa de graves inquiétudes.
-
-«J’ai commis bien des sottises dans ma vie, me dit-il un jour; mais
-mon voyage en ce pays est la plus grosse de toutes; je n’envisage le
-résultat qu’avec appréhension. Il eut été préférable que les Anglais
-eussent réellement accompli leur dessein, de me faire prisonnier.»
-
-Je le consolai et le suppliai de ne pas perdre courage.
-
-Mais il se détourna, en secouant tristement la tête.
-
-Le jour du Baïram, le Mahdi fit la prière à haute voix, puis lut la
-Khoudba (le sermon) pendant lequel, devant tout le peuple, il se prit
-à sangloter abondamment. Nous autres, infidèles, nous savions que,
-lorsqu’il pleurait, il méditait toujours quelque mauvaise action.
-Aussi, sa prédication et ses pleurs excitèrent-ils au combat ces
-milliers d’hommes, facilement irritables, accourus en masse des
-provinces du Nil.
-
-Après deux jours de repos, nous reprîmes notre route marchant comme de
-véritables tortues; les pèlerins affluaient de toutes les contrées du
-Soudan.
-
-Pain allait toujours plus mal; on craignit le typhus; il était
-absolument abattu.
-
-Un jour, il me pria de demander au Mahdi un secours en argent: les
-nègres qui le servaient ne cessaient de mendier.
-
-Le Mahdi fit aussitôt prendre dans le Bet el Mal cinq livres
-égyptiennes et me les remit en faisant des vœux pour le prompt
-rétablissement du malade.
-
-Comme je communiquai au calife l’état grave de Pain et le secours du
-Mahdi, il me reprocha d’avoir demandé de l’argent au Mahdi sans m’être
-adressé à lui, au préalable.
-
-«S’il meurt au milieu de nous, ajouta-t-il, il peut s’estimer heureux,
-car la bonté et la toute-puissance divine l’ont arraché à sa tribu:
-d’un infidèle, elles ont fait un fidèle.»
-
-Quatre jours après, Olivier Pain était si faible qu’il pouvait à peine
-se soulever. Depuis deux jours il ne touchait plus aux aliments que je
-lui envoyais.
-
-Il me tendit sa main amaigrie.
-
-«Ma dernière heure est arrivée; je le sais, me dit-il. Laissez-moi vous
-remercier de votre amabilité et de vos soins. Une prière encore: si
-jamais vous êtes libre et que vous alliez à Paris, portez à ma femme
-et à mes enfants les derniers adieux d’un malheureux.» Tandis qu’il
-prononçait ces mots, deux grosses larmes coulaient le long de ses
-joues. Je l’encourageai encore et j’assurai qu’il n’avait aucune raison
-de perdre toute espérance.
-
-Les tambours de guerre qui battaient alors m’obligèrent à le quitter.
-
-Je laissai auprès de lui un de mes domestiques, nommé Atroun. En route,
-je m’entretins avec le calife de l’état du malade et le priai de lui
-laisser quelques jours de repos dans le plus prochain village. Le
-calife ne prit aucune décision et me pria de lui reparler de Pain dans
-le courant de la soirée.
-
-Mais à la tombée de la nuit, Atroun s’avança.
-
-«Où est Youssouf? (c’est ainsi qu’on appelait Olivier Pain)» lui
-demandai-je tout inquiet.
-
-«Mon maître est mort; c’est pourquoi nous nous sommes tant trouvés en
-retard.»
-
-«Mort?» répétai-je bouleversé.
-
-«Oui, mort, répéta Atroun, nous l’avons même déjà enterré!»
-
-«Dis-moi comment cela s’est passé...»
-
-«Youssouf, mon maître, était si faible, qu’il ne pouvait plus se tenir
-à cheval; nous fûmes forcés de nous traîner une partie du chemin, à
-pied. A plusieurs reprises, il perdit connaissance; puis il me parla
-en sa langue que nous ne comprenions pas. Nous le mîmes enfin sur un
-angareb que nous plaçâmes sur la selle d’un chameau; il ne put s’y
-tenir et tomba. Dès lors, il perdit connaissance, jusqu’au moment où
-il mourut. Nous l’enveloppâmes dans une ferda (drap en coton) et nous
-l’enterrâmes. Les esclaves de Zeki ont apporté à leur maître tout ce
-qu’il possédait.»
-
-Quoique Olivier Pain fût sérieusement atteint, j’attribuai la rapidité
-de sa mort à la chute qu’il avait faite du chameau. Pauvre homme!
-Arriver avec de si hautes visées et finir si tristement!
-
-Je fis part aussitôt de sa mort au calife.
-
-«Il est heureux», me répondit-il. Puis il fit savoir à Zeki qu’il eut
-à conserver avec soin, provisoirement, tout ce qui avait appartenu à
-Olivier Pain. Il m’envoya auprès du Mahdi pour le prévenir. Celui-ci
-parut prendre à cette nouvelle une part plus grande que le calife et
-récita même la prière des morts.
-
-Trois jours s’écoulèrent, nous approchions de Khartoum. En route,
-nous eûmes l’occasion d’apercevoir à maintes reprises les bateaux à
-vapeur de Gordon qui apparaissaient dans le lointain; ils semblaient
-se livrer à des reconnaissances; mais ils se retirèrent sans attendre
-notre arrivée.
-
-Nous venions de dresser nos tentes, quand un moulazem du Mahdi me pria
-de le suivre chez son maître, où se trouvaient déjà le sheikh Abd el
-Kadir woled Om Mariom, autrefois cadi de Kalakle, jouissant d’une
-grande renommée chez les habitants du Nil Blanc, et Husein Pacha.
-
-«Je t’ai fait appeler, me dit le Mahdi, afin que tu préviennes Gordon
-que sa chute est prochaine. Dis-lui que je suis bien le Mahdi, qu’il
-se rende avec sa garnison afin de pouvoir se sauver, lui et son âme;
-fais-lui entendre que, s’il refuse, tous combattront contre lui, et
-toi-même aussi; la victoire nous est assurée. Ma lettre n’a d’autre but
-que d’empêcher le sang de couler abondamment.»
-
-Je me tus. Husein m’engageait fortement à répondre.
-
-«O Mahdi! répliquai-je enfin, écoute mes paroles; je te parlerai à
-cœur ouvert; pardonne-moi si ma réponse est peut-être vive et si tous
-les termes n’en sont pas pesés. Si j’écris à Gordon que tu es le
-vrai Mahdi, il ne me croira pas, si je le menace de le combattre de
-ma propre main, il ne me craindra pas. Mais toi, dis-tu, tu ne veux
-pas que le sang soit répandu. Je le sommerai donc de se rendre; je
-lui dirai qu’il est trop faible pour soutenir un combat contre toi,
-le victorieux et qu’il n’a aucun secours à attendre du dehors. Je
-l’informerai enfin que je suis prêt à servir d’interprète entre toi et
-lui.»
-
-Le Mahdi s’étant rallié à mes propositions, je rentrai en hâte chez
-moi. Ma tente avait été déchirée pendant le transport; j’avais élevé,
-pour avoir un peu d’ombre pendant le jour, une toiture des plus
-primitives composée de bâtons sur lesquels je tendis quelques lambeaux
-d’étoffe. La nuit, je dormais à la belle étoile. Je dus donc me mettre
-en quête d’une lanterne, et, assis sur mon angareb, je rédigeai ma
-missive.
-
-J’écrivis tout d’abord à Gordon quelques lignes en français, lui
-exposant que les détails qui allaient suivre étaient en allemand,
-parce qu’il m’était plus facile de m’exprimer en ma langue maternelle;
-qu’ensuite j’avais peu de temps à ma disposition et qu’enfin mes
-dictionnaires avaient été brûlés car, on les avait pris pour des livres
-de prières. J’espérais, ajoutai-je, avoir bientôt l’occasion de le
-revoir, priant Dieu chaque jour d’exaucer ma prière. Je lui nommai
-enfin quelques sheikhs qui s’étaient joints au Mahdi, dans le seul
-espoir de sauver leurs femmes et leurs enfants.
-
-Après cette sorte de préface, je lui écrivis une lettre très détaillée.
-Je lui rappelai que, d’après ce que m’avait dit Georges Calamatino,
-je savais que lui, Gordon, avait désapprouvé ma capitulation. Je lui
-soumis donc les circonstances de ma chute, en le priant de ne me juger
-qu’après avoir lu mon récit. Je lui rappelai mes actions contre le
-sultan Haroun et Doud Benga; comment, au commencement de la révolte,
-les quelques officiers que j’avais m’abandonnèrent tous, parce qu’Arabi
-Pacha avait chassé du pays tous les Européens; comment le bruit s’était
-répandu que mes défaites n’étaient dues qu’à mon manque de croyance;
-combien j’avais été forcé de lutter contre des intrigues de toute
-nature jusqu’à ce que je changeasse de religion; comment enfin, grâce
-à cet acte, mes gens devinrent plus confiants; puis, je lui narrai nos
-succès passagers, jusqu’au moment où l’anéantissement de l’armée de
-Hicks nous enleva tout espoir d’être jamais secourus.
-
-Je passai ainsi en revue tous les événements: le nombre de mes hommes
-morts au champ d’honneur, les réserves de munitions presque épuisées,
-la position des soldats et des officiers qui comprenaient bien que
-seule la capitulation pouvait sauver leur vie; enfin, ma situation
-d’unique Européen ne pouvant résister plus longtemps aux désirs de se
-rendre, manifestés par tous et ne pouvant aller contre la destinée.
-Ma soumission, lui écrivis-je, a été la plus grande douleur que j’ai
-supportée en ma vie; mais, je ne pouvais agir autrement et, comme
-officier autrichien, je ne crains pas le verdict du juge le plus sévère
-de mes actions. Par ma façon d’agir, continuai-je, je crois avoir
-acquis, jusqu’à un certain degré, la confiance du Mahdi et du calife;
-c’est pourquoi, du reste, ils m’ont permis de vous écrire, pour vous
-engager à vous rendre, il est vrai; mais je saisis cette occasion
-avec quelle joie!—pour vous offrir mes services, résolu à vaincre ou
-à mourir, s’il vous est possible toutefois de faciliter ma fuite à
-Khartoum.
-
-Je le priai de m’écrire quelques lignes en français pour me faire
-savoir, le cas échéant, jusqu’à quel point il pourrait me venir en
-aide dans l’accomplissement de mon dessein, lui recommandant de ne pas
-oublier de me demander, en langue arabe, de venir à Omm Derman, avec
-l’autorisation du Mahdi, pour traiter des conditions de capitulation.
-
-J’écrivis encore une troisième lettre, en allemand, au consul Hansal,
-le priant de faire tout ce qui dépendrait de lui pour faciliter ma
-fuite à Khartoum; je lui disais, entr’autres choses, que, connaissant
-les intentions du Mahdi, ses forces, etc., ma présence en cette ville
-pouvait être d’une grande utilité.
-
-Mais, comme certains bruits circulaient dans le camp du Mahdi, d’après
-lesquels Gordon se rendrait si aucun renfort ne lui arrivait, je priai
-le consul Hansal de m’informer des desseins du Général; car, si la
-capitulation avait lieu après ma fuite dans la ville, il va de soi que
-je serais la victime du Mahdi et qu’il ne tarderait pas à se venger sur
-moi.
-
-Il me parut alors, il me paraît aujourd’hui même encore, assez juste
-que, si par ma fuite j’excitais la colère du Mahdi, je fusse au moins
-sûr de l’éventualité de la reddition de Khartoum. On prétendait ici
-que la garnison de Khartoum tremblait et que beaucoup désiraient la
-reddition de la ville; j’attirai sérieusement l’attention de Hansal,
-l’assurant que la force du Mahdi n’était pas si grande qu’on le
-croyait et que par l’énergie des troupes égyptiennes, tout pouvait
-encore être sauvé. La ville devait être en état de tenir au moins six
-semaines, sinon deux mois pour donner à une armée le temps d’arriver à
-son secours. Je lui rapportai enfin le bruit qui courait que le petit
-vapeur envoyé dernièrement à Dongola par Gordon devait avoir fait
-naufrage près de Wadi Gamer, ce dont toutefois je n’avais pu m’assurer
-jusqu’à aujourd’hui.
-
-Le 15 octobre, au matin, je me rendis avec mes trois lettres auprès
-du Mahdi qui m’ordonna de les faire porter à Omm Derman par un de
-mes domestiques. Je choisis un jeune garçon, d’environ 15 ans, nommé
-Mergan, auquel, sur l’ordre du Mahdi, Ahmed woled Soliman remit un âne
-et quelque argent pour le voyage. Je recommandai soigneusement au jeune
-homme de ne parler à personne au monde à Khartoum, si ce n’est à Gordon
-Pacha ou au consul Hansal, et de les assurer que je désirais venir en
-cette ville.
-
-Vers midi des courriers arrivèrent de Berber confirmant malheureusement
-la prise du vapeur allant à Dongola et le meurtre du colonel Steward
-ainsi que celui de ceux qui l’accompagnaient.
-
-Les messagers apportaient les papiers qu’ils avaient trouvés sur le
-vapeur et le calife m’ordonna de parcourir, chez Ahmed woled Soliman,
-ceux qui étaient écrits en langues européennes.
-
-Au milieu de nombreuses lettres particulières de personnes restées à
-Khartoum, je trouvai un très long rapport militaire, sans signature, il
-est vrai, mais qui devait émaner de la plume de Gordon.
-
-Le Mahdi m’ayant interrogé sur le contenu de ces papiers, je lui
-répondis que la plupart avaient un caractère privé sans aucune
-importance; quant au rapport militaire, je n’y avais rien compris
-du tout. Malheureusement on trouva nombre de rapports et d’écrits
-en langue arabe desquels on déduisit facilement ce qui se passait à
-Khartoum. En outre, une dépêche détaillée, à moitié chiffrée, également
-de Gordon, à Son Altesse le Khédive fut lue par Abd el Halim effendi,
-autrefois Bashkatib (chef de bureau) au Kordofan; ce fut une précieuse
-source d’informations pour le Mahdi.
-
-Par les papiers du consulat, j’appris malheureusement que mon ami
-l’agriculteur Ernest Marno avait succombé à la fièvre, à Khartoum,
-depuis longtemps déjà.
-
-En ma présence, on tint conseil pour savoir quels papiers seraient
-envoyés à Gordon, pour le persuader de la perte du vapeur et peut-être
-par là le décider à se rendre. Je prétendis que seul le rapport écrit
-de sa propre main serait le témoignage le plus frappant de la perte
-qu’il venait d’éprouver. Après de longs débats on convint enfin de
-suivre mon conseil. En triant ces paperasses, on découvrit une lettre
-de Salih woled el Mek, écrite après son arrestation. Dans cette missive
-il assurait le général Gordon de sa fidélité et de sa soumission.
-Celui-ci avait voulu envoyer au Caire cette lettre comme preuve du
-dévouement de Salih et cette bonne intention fut cause qu’on jeta mon
-ami dans la prison commune, c’est-à-dire dans une petite, mais épaisse
-zeriba qui servait dans ce but pendant la marche.
-
-Grâce à la foule immense qui s’était jointe au Mahdi, le blé commença
-à manquer; l’ardeb atteignit le prix de 18 écus medjidieh; au marché,
-la livre sterling valait deux écus. Ibrahim Adlan fut envoyé à Berber
-pour reprendre de Mohammed Cher la caisse du Gouvernement et l’apporter
-à l’endroit où nous étions. 70 à 80,000 livres en or furent alors
-partagées entre tous. Mais comme dans le pays tout était évalué en
-écus, la seule monnaie courante chez les indigènes, la valeur de l’or
-tomba tellement qu’on ne pouvait échanger la livre que contre deux
-écus, quelquefois même un écu et demi. Le prix de la viande était par
-contre incomparablement plus bas que celui du blé. Une vache grasse
-ou un bon bœuf atteignait tout au plus un écu et demi ou deux écus,
-un veau valait d’un demi-écu à un écu. Les bergers avaient amené tous
-leurs troupeaux et ne trouvaient pas sur le rivage du Nil de quoi
-faire paître tant de milliers d’animaux. D’autre part, le Mahdi ayant
-déclaré, dans ses sermons, que l’élevage du bétail était une perte du
-temps qui serait mieux employé à servir Dieu et à combattre pour la
-bonne cause, ces diverses circonstances engagèrent les possesseurs de
-troupeaux à s’en défaire au plus tôt; d’où une baisse considérable du
-prix de la viande.
-
-Mergan revint le lendemain; il ne m’apporta à ma grande surprise,
-aucune missive. Il était entré dans les remparts d’Omm Derman et avait
-remis les lettres; peu après, le commandant lui avait donné l’ordre de
-retourner car, lui avait-on dit, il n’y avait pas de réponse. J’envoyai
-le jeune homme aussitôt auprès du Mahdi qui l’interrogea, pendant que
-j’avertissais le calife qu’on n’avait pas répondu à mes lettres.
-
-Appelé le soir même devant le Mahdi, je reçus l’ordre d’écrire une
-seconde fois à Gordon; peut-être, après la nouvelle de la perte de
-son vapeur, répondrait-il? Mergan devait être envoyé de nouveau comme
-messager. A la lueur vacillante de ma lanterne, en rase campagne,
-j’écrivis à Gordon, lui faisant part entr’autres, de la mort du colonel
-Steward et de ses compagnons; je le priai de répondre à mes précédentes
-missives.
-
-Mergan revint le surlendemain matin, apportant une lettre du consul
-Hansal, écrite en allemand et en arabe.
-
-En voici la teneur:
-
- Cher ami Slatin bey!
-
- Vos lettres me sont parvenues; je vous prie de vous rencontrer
- avec moi au tabia Regheb Bey (fort d’Omm Derman). Il faut que je
- m’entretienne avec vous sur les démarches nécessaires pour vous
- sauver. Après quoi, nous vous laisserons retourner auprès de vos amis,
- sans retard.
-
- Mes meilleures salutations
-
- Votre
-
- Hansal.
-
-Accompagné de Mergan, je me présentai aussitôt devant le Mahdi, lui
-remis la lettre en lui expliquant que celle qui était écrite en arabe
-n’était que la traduction exacte de l’autre.
-
-Il en prit connaissance et me demanda si j’étais disposé à me rendre
-à l’invitation qui m’était faite. Je lui déclarai vouloir suivre sa
-volonté, étant prêt à chaque instant à le servir et à lui être agréable.
-
-«Je crains pour toi, ajouta le Mahdi, que Gordon, tandis que tu
-parleras à Omm Derman avec ton consul, ne te fasse prendre et tuer.
-Pourquoi n’a-t-il pas répondu à notre message s’il pense du bien de
-toi?»
-
-«Je ne connais pas la raison de son silence, répondis-je; peut-être
-n’est-il point dans ses vues d’entrer en correspondance avec nous; je
-suis persuadé toutefois que mon entrevue avec Hansal ne pourra que
-t’être profitable. Je n’ai rien à craindre de Gordon; si, contre toute
-attente, il m’arrêtait, ne serais-je pas mis en liberté par toi-même,
-dans un laps de temps rapproché. Il ne peut pas me tuer.»
-
-«Bien, dit-il, sois prêt; je te ferai dire ce que je déciderai.»
-
-En me rendant chez le Mahdi, j’avais appris l’arrivée de Lupton bey,
-autrefois moudir du Bahr el Ghazal, arrivée annoncée depuis longtemps;
-aussi, en rentrant cherchai-je à le voir. Je le trouvai devant la
-maison du calife qui ne l’avait pas encore reçu. Je le saluai, bien que
-défense fut faite aux Mahdistes de saluer quiconque n’avait pas reçu
-le pardon de son maître. En quelques mots, je le mis au courant de ma
-correspondance avec Gordon et Hansal exprimant l’espoir que j’aurais la
-permission de me rendre à Khartoum. Lupton, à son tour me fit savoir
-qu’il avait laissé ses domestiques à quelques lieues de là et qu’il
-allait demander au calife la permission de les faire venir. Il fut reçu
-quelques minutes après; sa demande fut prise en considération et on lui
-promit de le présenter au Mahdi.
-
-J’attendis pendant longtemps, fatigué et impatient, étendu sur mon
-angareb, la réponse du Mahdi relative à mon rendez-vous avec le consul
-Hansal. Il était déjà très tard lorsqu’on m’avertit de me rendre à la
-tente de Yacoub, sur l’ordre du calife. J’enroulais rapidement mon
-turban (emama) autour de ma tête et ma longue ceinture (hisam) autour
-du corps; puis je suivis le messager.
-
-Arrivé sous la tente de Yacoub, nous apprîmes que celui-ci s’était
-rendu dans la zeriba d’Abou-Anga et m’y attendait. Cette promenade
-nocturne d’un endroit à un autre éveilla en moi des soupçons, et,
-connaissant les subterfuges de ces gens, je m’attendis à tout.
-Parvenus à la zeriba, la garde qui y stationnait nous fit entrer.
-
-La zeriba était très vaste et l’on pouvait, même dans l’obscurité,
-reconnaître les contours de quelques tentes dressées de la façon la
-plus primitive. Nous entrâmes dans l’une de celles-ci; grâce à la
-faible lueur des lanternes, je reconnus Yacoub, Abou Anga, Fadhlelmola,
-Zeki Tamel et Haggi Zobeïr, assis en cercle, s’entretenant à voix
-basse, tandis qu’au fond se distinguaient plusieurs soldats armés de
-fusils. Mais du calife, pas trace. Je compris aussitôt qu’il n’y avait
-rien de bon à attendre de cette réunion. Yacoub me fit asseoir entre
-Haggi Zobeïr et Fadhlelmola; Abou Anga prit place vis-à-vis de moi.
-
-«Abd el Kadir, me dit-il, tu as promis fidélité au Mahdi, ton devoir
-est de tenir ta parole et d’obéir à ses ordres, quelque difficiles
-qu’ils puissent te paraître. N’est-il pas vrai?»
-
-«Certainement, répondis-je, mais parle peu et indique-moi les ordres du
-Mahdi ou de son calife! Je sais ce que j’ai à faire.»
-
-«Eh! bien, répliqua-t-il, j’ai reçu l’ordre de t’arrêter; la cause, je
-ne la connais pas.»
-
-Tandis qu’il disait ces mots, Zobeïr m’enleva rapidement le poignard
-que, selon la coutume, j’avais placé sur mes genoux; il le tendit à
-Zeki Tamel, son voisin, puis de ses deux mains il saisit fortement ma
-main droite.
-
-«Je ne suis pas venu ici pour me battre avec vous, Haggi Zobeïr,
-m’écriai-je vivement en rendant ma main libre, il n’est point
-nécessaire que vous teniez ma main de telle façon. Abou Anga, fais ce
-qu’on t’a ordonné! Quand à ce que j’ai fait autrefois aux autres, je
-suis disposé à le supporter maintenant.»
-
-Nous nous levâmes tous.
-
-«Va dans cette tente là-bas, me dit Abou Anga en me montrant du doigt
-une hutte de paille à peine reconnaissable dans l’obscurité, et toi,
-Haggi Zobeïr, accompagne-le avec ces gens!»
-
-Escorté de huit soldats, sous la conduite de Zobeïr je me rendis au
-lieu qui m’était assigné. On me mit aux fers. Mes jambes furent prises
-dans d’épais anneaux dont l’ouverture était telle qu’on dut faire
-passer de force l’articulation du pied; elles furent reliées entre
-elles par une longue barre de fer, qui fut fermée à coups de marteau.
-L’anneau de fer, sorte de carcan, qu’on riva autour de mon cou,
-m’empêchait presque de le mouvoir.
-
-Sans ouvrir la bouche, je laissai accomplir cette exécution sur ma
-propre personne. Haggi Zobeïr me désigna une natte en palmier qui
-devait représenter ma couche et me quitta, non sans avoir laissé deux
-soldats commis à ma garde.
-
-J’eus alors tout le loisir pour réfléchir et me reprochai amèrement
-de n’avoir pas tenté de fuir, sur mon fidèle coursier, à Khartoum. Et
-même, qui sait le sort qui m’attendait? Le Mahdi m’avait mis en sûreté,
-quoi de plus? Me réservait-il le même sort qu’à Mohammed Pacha Saïd et
-à Ali bey Chérif? C’était possible; car, une fois sa méfiance éveillée,
-il ne prenait pas volontiers de demi-mesures. A quoi bon se creuser la
-tête par tant de réflexions, Madibbo ne m’avait-il pas conseillé d’être
-soumis et patient? Ne m’avait-il pas dit: «Qui vit longtemps, voit
-beaucoup.» J’étais forcé d’être soumis; je voulus être patient: quant à
-vivre longtemps, cela me parut douteux. Dieu seul le savait.
-
-Une heure s’était écoulée, quand je vis quelques lanternes qui me
-semblèrent portées par des moulazeimie. Peu à peu, la lueur se
-rapprocha et je reconnus le calife.
-
-«Abd el Kadir, me dit-il, te soumets-tu à ton sort?»
-
-«Dès ma jeunesse, lui répondis-je avec indifférence, je suis habitué à
-m’y soumettre. Je me rends à ce qui est inévitable. Qu’y a-t-il d’autre
-pour moi?»
-
-«Ton amitié avec Salih woled el Mek et ta correspondance avec Gordon
-t’ont rendu suspect; tu t’es détourné de nous; c’est pourquoi j’ai
-ordonné d’employer la force pour te ramener dans la bonne voie.»
-
-«Je ne fais point mystère de mon amitié avec Salih, une de mes vieilles
-connaissances; je crois même qu’il vous est fidèle. Quant à mes lettres
-à Gordon, le Mahdi ne m’a-t-il pas obligé de les écrire?»
-
-«Obligé d’écrire ce qu’elles contiennent?» interrompit le calife.
-
-«Je crois avoir rendu l’idée du Mahdi: personne, au reste, si ce n’est
-Gordon et moi, ne sait ce qu’elles renferment. Je ne te demande pas
-grâce, mais justice, maître; que ton oreille ne se laisse point tromper
-par les influences mensongères de mes ennemis.»
-
-«Je suis juste. Il est en ton pouvoir d’adoucir ton sort.....» s’écria
-fièrement le calife, puis il me quitta.
-
-Toute réclamation eut été inutile et même superflue. Je le connaissais
-trop bien.
-
-J’essayai de dormir. L’agitation, mes fers, ne me laissèrent aucun
-repos et cette nuit fut encore une nuit d’insomnie.
-
-Au lever du soleil, Abou Anga vint m’apporter quelque nourriture. Il
-s’assit près de moi.
-
-Je remarquai les plats et leur contenu: il m’avait fait préparer un
-vrai festin: poulet, lait, riz, miel, viandes rôties, asida..... Il
-m’engagea à y goûter. Je lui répondis que je n’avais nullement l’envie
-de faire actuellement un «repas de fête».
-
-«Tu as peur, Abd el Kadir, me dit-il, que tu ne veux prendre aucune
-nourriture?»
-
-«Je n’ai aucune crainte, lui répondis-je, tu dois le comprendre. Pour
-t’être agréable, je mangerai pourtant.»
-
-Et tandis qu’il célébrait lui-même l’excellence de son repas, j’y
-goûtai.
-
-«Le calife, reprit-il, t’a quitté hier, complètement désillusionné;
-il espérait te trouver soumis, il t’a trouvé opiniâtre. Je crois,
-néanmoins, que tu n’as rien à craindre.»
-
-«Je ne puis pourtant pas me jeter à ses pieds et implorer son pardon
-pour un crime ou une faute qui n’existe que dans son imagination; je
-suis en son pouvoir, qu’il fasse de moi ce que bon lui semblera.»
-
-«Demain, ajouta-t-il, nous assiégerons Khartoum ou nous prendrons la
-ville d’assaut. Je demanderai au calife qu’il te laisse chez moi; cela
-te sera plus supportable que la prison commune.»
-
-Je le remerciai et il prit congé de moi.
-
-Je restai toute la journée seul. Dans le lointain j’aperçus mes chevaux
-et mes domestiques devant la tente d’Abou Anga: c’était mon seul avoir!
-
-Vers le soir, un de mes jeunes garçons vint à la dérobée, m’avertir
-qu’il avait l’ordre de rester chez Abou Anga.
-
-Le lendemain, les tambours de guerre retentirent. Les tentes furent
-pliées et chargées sur les chameaux. Tout le camp était en mouvement:
-on allait s’approcher de Khartoum et commencer le siège. Mes fers
-m’empêchant de bouger, on mit à ma disposition un âne.
-
-J’avais eu le temps, le jour précédent, d’examiner minutieusement ma
-chaîne: elle était composée de quatre-vingt-trois anneaux massifs ayant
-tous la forme d’un 8, solidement soudés les uns aux autres. Chaque
-anneau avait la longueur d’un empan, le tout ayant peut-être quinze
-mètres de long.
-
-J’enroulai la chaîne autour de mon corps; on me plaça sur l’âne, non
-à califourchon, mais assis de côté, ayant fort à faire, pendant la
-marche, pour garder l’équilibre, grâce au soutien énergique de mes deux
-gardiens. Plusieurs de mes connaissances que je rencontrai eurent l’air
-de déplorer mon sort, car il était interdit de me parler. Et sans cette
-défense même, qui aurait pu m’aider?
-
-Vers midi, nous nous arrêtâmes et, d’une petite élévation du sol, je
-pus voir les palmiers de Khartoum, cette ville pour laquelle j’aurais
-donné ma vie si j’eusse pensé pouvoir aider à sa défense.
-
-Les émirs sous la conduite du calife Abdullahi partirent en avant pour
-chercher un emplacement propre à y dresser nos tentes.
-
-Mes gardiens, moi-même, nous avions faim; je regrettai d’autant plus le
-dîner de la veille, que je savais Abou Anga avec le calife; il devait
-m’avoir complètement oublié.
-
-La femme d’un des gardes finit par apporter à son mari un peu de doura
-sec qu’il partagea avec nous tous.
-
-Dès le matin suivant, on leva le camp; il fallut quatre heures de
-marche pour atteindre l’endroit choisi par les émirs. Abou Anga avait
-demandé, selon sa promesse, la permission au calife de me prendre sous
-sa protection. On me construisit donc une petite tente; on m’y fit
-conduire et on en ferma l’entrée avec d’épais buissons d’épines, devant
-lesquels des soldats montaient la garde.
-
-Le siège de la ville commença aussitôt; le Mahdi l’avait ainsi ordonné.
-La nuit précédente, beaucoup d’émirs avaient traversé le fleuve pour
-renforcer les troupes d’Abd er Rahman woled en Negoumi et Haggi
-Mohammed Abou Gerger. La population des environs dont l’affluence était
-énorme, avait ordre de prêter son appui.
-
-Abou Anga et Fadhlelmola avec tous leurs soldats assiégèrent le fort
-d’Omm Derman, situé à environ cinq cents mètres de la rive occidentale
-du fleuve, et défendu par Farrag Allah Pacha, un officier soudanais,
-que Gordon avait promu, dans le cours d’une année, du grade de
-capitaine à celui de général.
-
-Abou Anga s’établit avec ses gens entre le fort et le fleuve, en
-fortifiant ses positions; on ne put le chasser de cet endroit bien
-défendu malgré la défense héroïque d’Omm Derman, malgré les attaques
-réitérées de la garnison de Khartoum, malgré le tir continu des
-vapeurs. Il réussit à établir un retranchement pour ses canons, avec
-lesquels il coula même un petit vapeur, le «Huseinjeh,» dont l’équipage
-parvint pourtant à se sauver à Khartoum.
-
-Pendant le siège, on s’occupa fort peu de moi; chaque jour mes gardiens
-étaient relevés et changés; mon traitement dépendait de leur plus
-ou moins bonne volonté, ou du rang qu’ils avaient occupé autrefois
-vis-à-vis de moi.
-
-Les esclaves nouvellement faits prisonniers me surveillaient très
-étroitement et me coupaient toute communication, tandis que les soldats
-qui me connaissaient de vieille date me laissaient non seulement
-converser avec les gens, mais même ne faisaient aucune difficulté pour
-s’acquitter de mes messages.
-
-Ma cuisine, par contre, était particulièrement mauvaise. Occupé par
-le siège, Anga avait remis à ses femmes le soin de s’occuper de ma
-nourriture. Un jour, par hasard, un de mes anciens soldats montait la
-garde devant ma tente; je l’envoyai auprès de la première femme d’Abou
-Anga, se plaindre en mon nom, de ce que depuis vingt-quatre heures, je
-n’avais pas reçu d’elle le plus petit morceau à me mettre sous la dent.
-
-La réponse ne se fit pas attendre: «Abd el Kadir, lui dit-elle,
-croit-il donc qu’on va l’engraisser, pendant que son oncle—elle
-entendait par là Gordon Pacha—régale notre maître journellement avec
-des bombes et que le danger l’expose à succomber! S’il avait engagé
-Gordon à se rendre, il ne serait pas dans les fers aujourd’hui.»
-
-Assurément, la femme n’avait pas tous les torts; mais sa façon de voir
-me fit souffrir cruellement de la faim.
-
-Quelques Grecs trouvèrent l’occasion de venir me voir et me tinrent au
-courant des derniers événements. C’est ainsi que j’appris que Lupton
-bey avait été mis aux fers le jour de son arrivée, car l’on craignait
-qu’il ne se joignit à Gordon Pacha. On trouva dans ses paperasses un
-écrit par lequel il déclarait ne s’être rendu que absolument contraint
-par la force; cet acte avait été signé par tous les officiers de ses
-troupes régulières. On avait assigné à sa petite fille, qui pouvait
-être âgée de cinq ans, une demeure dans le Bet el Mal ainsi qu’à la
-mère, cette dernière était une négresse qui avait accompagné Lupton
-dans les provinces équatoriales et de là au Bahr el Ghazal; elle avait
-été élevée chez un nommé Rosset, autrefois consul allemand à Khartoum;
-lorsqu’il mourut, il remplissait les fonctions de gouverneur du Darfour
-à Fascher.
-
-Le calife avait confisqué les biens de Lupton et n’avait laissé à la
-mère et à l’enfant qu’une seule domestique.
-
-Je reçus aussi la visite de Calamatino; il m’apprit la marche de
-l’armée anglaise sur Dongola, sous les ordres de Lord Wolseley. Mais
-quelle marche lente! On s’était arrêté trop longtemps dans la Haute
-Egypte et, maintenant que Khartoum en était réduite à la dernière
-extrémité, l’avant-garde n’était pas même à proximité de la ville.
-Gordon avait lancé une proclamation, faisant savoir qu’une armée
-anglaise arriverait incessamment pour délivrer les assiégés. Ce message
-releva le courage des défenseurs; tous les regards se dirigèrent vers
-le nord d’où la délivrance devait venir. Mais ce secours, ce renfort
-serait-il là à temps? Je passai des jours pleins d’angoisse, espérant
-quand même, non pour moi personnellement mais pour l’issue générale,
-quoique sentant très bien que ce résultat serait de toute importance
-pour mon avenir.
-
-On avait obligé le pauvre Lupton à prendre part avec quelques
-Derviches, au service du tir installé en face l’île de Touti; il s’y
-rendit, espérant par là améliorer le sort de son enfant qui manquait
-des soins les plus nécessaires.
-
-Abdallah woled Ibrahim, qui l’avait leurré de belles promesses, me fit
-part du désir du calife de me voir renforcer les rangs de l’artillerie;
-cette preuve de ma fidélité m’assurerait la liberté, disait-il.
-
-Je déclarai à Abdallah que mon état de santé ne me permettrait pas de
-prêter un concours efficace, surtout chargé de chaînes; que, d’autre
-part, je ne connaissais pas le maniement des pièces, regrettant ne
-pouvoir ainsi acheter ma liberté.
-
-«Tu crains peut-être, répliqua-t-il, de tuer de ta propre main Gordon
-qui, sans doute, comme beaucoup le prétendent, est ton oncle; c’est
-pourquoi tu me donnes de tels prétextes.»
-
-«Je n’ai, lui dis-je, ni oncle ni parent à Khartoum et les balles
-lancées par moi ne forceront pas la ville à se rendre. Je le répète,
-mon état de santé ne me permet pas de prendre du service.»
-
-Abdallah se leva et me quitta; son regard était menaçant. Quelques
-heures plus tard, des moulazeimie du calife vinrent et doublèrent mes
-fers, «pour me mater». Pouvant déjà à peine me mouvoir et restant
-couché jour et nuit, peu m’importait de porter aux pieds un ou deux
-anneaux. Quelques jours s’étaient passés sans incident; j’entendis le
-bruit de la fusillade et le grondement du canon; je restais seul, livré
-à mes propres réflexions, les Grecs dans les derniers moments n’avaient
-même pas trouvé l’occasion de me rendre visite.
-
-Une certaine nuit, peut-être quatre heures après le coucher du soleil,
-j’allai enfin m’endormir, lorsque, soudain, la garde vint m’éveiller
-et me fit lever. Un moulazem du calife parut et m’annonça l’arrivée de
-son maître. Avant que j’eusse pu lui demander la signification d’une
-telle visite à pareille heure, le calife était déjà près de moi.
-
-«Abd el Kadir, me dit-il amicalement, assieds-toi. J’ai apporté avec
-moi un chiffon de papier; je désirerais connaître le contenu de ce
-billet-là. Donne-moi la preuve de ta fidélité.»
-
-«Certainement, lui répondis-je, si je le puis!»
-
-Il me tendit le billet, à peine de la grandeur d’une demi-feuille de
-papier à cigarette. Sur les deux côtés, il était couvert de caractères
-très lisibles. Je reconnus l’écriture et la signature de Gordon.
-M’approchant de la lanterne, je lus à peu près ce qui suit, écrit en
-langue française: «Ai environ dix mille hommes; Khartoum peut tenir au
-plus jusqu’à fin janvier. Elias Pacha, m’a écrit—vieux et incapable;
-lui ai pardonné. Arrangez-vous avec Haggi Mohammed Abou Gerger, ou
-chantez une autre chanson. Gordon.»
-
-L’adresse manquait. Comme personne ne comprenait un mot de français
-dans le camp, le calife avait dû venir me trouver.
-
-«Eh! bien, dit-il avec impatience, voyons, as-tu compris le contenu?»
-
-«Gordon lui-même a écrit ces lignes; les mots sont en français,
-mais c’est là une écriture chiffrée, de convention, que je ne puis
-malheureusement pas comprendre.»
-
-«Que dis-tu, s’écria-t-il tout agité, explique-toi!»
-
-«Je déclare que ces caractères sont particuliers; je ne peux les
-déchiffrer ni en découvrir le sens, parce que chaque mot a une
-signification spéciale dont seul un initié possède la clef; c’est
-ce que nous appelons «l’écriture chiffrée». D’autres fonctionnaires
-pourront te confirmer mon dire, puisque tu parais douter de ma parole.»
-
-«On m’a affirmé, remarqua-t-il sans réfléchir, tant il était en colère,
-que les noms d’Elias Pacha et d’Abou Gerger se trouvent dans ce
-message.»
-
-«Celui qui te l’a fait remarquer, a dit la vérité; je vois, en effet,
-qu’on les cite, mais à quel propos, c’est ce que je ne saurais
-t’expliquer. Peut-être celui qui a pu lire avant moi ces noms,
-réussira-t-il. Je vois aussi le nombre de 10,000; mais s’agit-il de
-soldats, s’agit-il d’autre chose; je n’en sais rien?»
-
-Il reprit le papier et se leva.
-
-«Pardonne-moi, ajoutai-je; c’est avec plaisir que je t’aurais donné
-une preuve de ma fidélité pour recouvrer ta grâce qui m’est précieuse;
-mais, c’est au-dessus de mon pouvoir. Tes secrétaires t’expliqueront
-mieux que moi encore la signification du mot «chiffré».
-
-«Que je connaisse ou non la signification de ces lignes, Gordon tombera
-et Khartoum nous appartiendra,» murmura-t-il en s’en allant.
-
-Gordon avait bien écrit que la ville pourrait tenir jusqu’à fin
-janvier et nous étions en décembre. L’armée qui devait le secourir
-arriverait-elle à temps? Cette pensée me préoccupa longtemps. Je
-finis cependant par me tranquilliser. A quoi bon me tourmenter ainsi
-l’esprit? N’étais-je point enchaîné, ne pouvant être utile à quoi que
-ce soit, ni changer le cours des choses!
-
-Le lendemain, l’émir des Mouselmaniun (Renegat), un Grec qu’on appelait
-actuellement Abdullahi, eut l’casion de me voir. Sans lui faire part
-de la visite du calife, je lui demandai les dernières nouvelles et ce
-qu’il savait sur l’armée anglaise.
-
-«L’avant-garde, me répondit-il, est à Debba et marche sur Metemmeh.»
-
-Le Mahdi devait être au courant de ce fait, car il avait donné l’ordre
-aux tribus des Barabara et des Djaliin de se rassembler à Metemmeh,
-sous les ordres de Mohammed el Cher, et d’attendre l’ennemi.
-
-Le cercle de fer qui entourait Khartoum et Omm Derman se resserrait
-toujours de plus en plus. Le jour précédent, une partie de la
-garnison de la première de ces villes avait tenté une sortie; elle
-fut repoussée. Le frère de Salih bey woled el Mek qui gisait dans les
-fers, le sandjak Mohammed Kaffr Yod, y avait trouvé la mort. On lui
-trancha la tête et on l’envoya au calife qui la fit jeter aux pieds de
-Salih. Celui-ci, sans être prévenu, reconnut aussitôt la tête de son
-frère. Sans changer de figure: «Di djesao, di kismeto,» dit-il, ce qui
-signifie: «c’est sa punition, c’est son sort.» Puis se tournant vers
-Sejjir, le surveillant général des prisonniers, il ajouta en souriant:
-«Vous croyez donc m’effrayer ou m’inspirer un sentiment de peur...?»
-
-Salih possédait sur lui-même un empire extraordinaire!
-
-J’appris aussi que Mohammed Khalid avait envoyé du Darfour au Mahdi des
-soldats et des munitions et que les émirs du calife Ali woled Helou
-avaient reçu l’ordre de marcher sans retard sur Metemmeh; ils étaient
-commandés par Mousa woled Helou, le frère du calife. Une solution
-quelconque s’imposait.
-
-Nous étions en janvier! Le moment décisif approchait toujours de plus
-en plus.
-
-Omm Derman fut attaquée avec une furie qui s’accrut de jour en jour.
-Farrag Allah fit preuve d’une énergie vraiment remarquable; malgré le
-petit nombre de ses hommes, il tenta une sortie, mais il fut repoussé.
-
-Cependant les vivres vinrent à manquer au fort et on commença à agiter
-les conditions de la capitulation. Farrag Allah avertit Gordon de son
-dessein au moyen de signes télégraphiques et, celui-ci, qui ne pouvait
-soutenir Omm Derman, lui accorda l’autorisation de se rendre.
-
-Toute la garnison fut assurée d’avoir la vie sauve; il n’y avait aucun
-trésor dans le fort, les gens ne possédant que les habits qu’ils
-portaient, leurs familles se trouvant à Khartoum.
-
-Le 15 janvier 1885, les Mahdistes prirent donc possession du fort
-d’Omm Derman et l’occupèrent aussitôt. Mais leur joie fut de courte
-durée; quelques instants s’étaient à peine écoulés que les boulets des
-canons Krupp de Mukran, dont les batteries étaient braquées en face
-d’Omm Derman, les forcèrent à déloger rapidement. Ce fort lui-même ne
-possédait que deux vieux canons se chargeant par la bouche et qui ne
-portaient même pas jusqu’à Khartoum.
-
-Quoique le Mahdi eût pu accélérer la chute de Khartoum, il s’abstint
-cependant d’envoyer aux assiégeants de nouveaux renforts, persuadé
-qu’il était que ceux qui cernaient la ville suffisaient à la prendre,
-si aucun secours ne parvenait de l’extérieur. C’est pourquoi, comme les
-assiégés, il tournait aussi ses regards vers le nord.
-
-Gordon Pacha avait envoyé trois vapeurs à Metemmeh, sous les ordres
-de Hachim el Mous et d’Abd el Hamid woled Mohammed afin de pouvoir
-amener à Khartoum aussi rapidement que possible une partie des troupes
-anglaises et surtout les provisions nécessaires. Comme il devait
-attendre impatiemment, et avec quelle anxiété, les bateaux qui pour lui
-indiqueraient la délivrance!
-
-Au commencement du mois, Gordon avait déjà permis aux familles des
-non-combattants de quitter Khartoum; maintenant il souhaitait leur
-départ. Tout d’abord, il répugnait à ce noble cœur de chasser de force
-les habitants, il les soutenait chaque jour, il faisait distribuer aux
-pauvres des centaines d’okes de «boksomat»[2] et de blé. Mais, si par
-ces actes il mérita bien de Dieu, il s’enleva à lui-même et aux siens
-la possibilité de résister plus longtemps. Tous demandaient du pain; la
-huche était vide! Ah! si Gordon avait eu la fermeté ou même la cruauté
-assez sage de renvoyer, deux mois auparavant, tant de bouches inutiles,
-les magasins auraient été pleins et les provisions suffisantes! Mais
-la famine était à la porte. Gordon avait-il donc cru que le secours
-arriverait assez à temps pour sauver la ville? Avait-il compté sans la
-possibilité d’un retard, même de la part d’une armée anglaise....?
-
-Six jours après la reddition d’Omm Derman, dans notre camp retentirent
-de toutes parts des lamentations. Depuis mon départ du Darfour, je
-n’avais entendu semblables plaintes; la doctrine du Mahdi n’admettait
-pas qu’on prit le deuil, puisque ceux qui étaient tombés jouissaient du
-bonheur céleste! Il s’était donc passé quelque chose d’extraordinaire,
-pour qu’on osât enfreindre ainsi la défense du maître. Mes gardiens,
-curieux d’en connaître la cause, allèrent aux informations. Et voici
-ce qu’ils me rapportèrent. L’avant-garde de l’armée anglaise, dans une
-rencontre avec les Mahdistes, les Djaliin, Barabara, Dedjem et Kenana
-réunis—avait complètement battu ceux-ci à Abou Deleh (connu sous le nom
-d’Abou Klea). Des milliers étaient tombés, les deux dernières tribus
-avaient été totalement anéanties. Mousa woled Helou qui commandait les
-Dedjem et presque tous les émirs étaient morts. Les quelques survivants
-étaient blessés ou fuyaient encore. Je l’avoue, cette nouvelle fit
-battre de joie mon cœur; c’était, depuis de longues années, la première
-victoire décisive! Le Mahdi et les califes ordonnèrent aussitôt le
-silence le plus complet; néanmoins, on entendit encore pendant des
-heures les lamentations des femmes et des enfants. Nur Angerer reçut
-l’ordre de partir immédiatement avec ses troupes. Que voulait-on
-qu’il fit, même armé de courage et de bonne volonté—qualités qui lui
-faisaient absolument défaut—avec une poignée d’hommes, contre un ennemi
-qui venait de culbuter des milliers de fanatiques?
-
-Les jours suivants on annonçait de nouvelles victoires des Anglais: à
-Abou Krou, à Koubbat; près de Metemmeh, on élevait des remparts sur le
-rivage.
-
-Le Mahdi tint alors conseil avec ses califes et les émirs les plus
-considérés. Si Khartoum était soutenue, si les assiégeants étaient
-repoussés, il était perdu tôt ou tard. Il fallait donc risquer le tout
-pour le tout.
-
-Il donna ordre à ses lieutenants de rassembler tout leur monde et de se
-tenir prêts.
-
-Pourquoi donc les vapeurs qui devaient amener des troupes de secours
-n’étaient-ils pas signalés? Ne savait-on pas que Khartoum et tous ses
-habitants ne tenaient qu’à un cheveu?
-
-Mais c’était en vain que des milliers de personnes et moi attendîmes
-le sifflet des bateaux, le grondement des canons qui devaient
-nous annoncer l’arrivée des Anglais et leur passage devant les
-fortifications élevées par les Mahdistes. Oh! oui, en vain! Ce retard
-était incompréhensible; de nouvelles difficultés avaient-elles donc
-surgi subitement....?
-
-Le 25 janvier 1885, c’était un dimanche, je n’oublierai jamais cette
-date; à la nuit tombante, le Mahdi accompagné de ses califes traversa
-le fleuve; arrivé devant ses guerriers rassemblés, il leur tint un de
-ces discours dont il avait le secret pour les exciter au combat. On
-devait attaquer Khartoum le lendemain; j’espérais que Gordon avait été
-prévenu à temps et avait pu prendre ses dispositions.
-
-Les partisans du Mahdi avaient reçu l’ordre de n’acclamer d’aucune
-façon les paroles de leur maître, afin de ne pas éveiller l’attention
-de l’ennemi. Lorsque le Mahdi eut exhorté et béni ses hommes et leur
-eut fait jurer fidélité jusqu’à la mort, il regagna le camp accompagné
-de ses califes, avant le lever du jour. Seul le calife Chérif, sur sa
-demande expresse, obtint la permission de prendre une part active au
-combat.
-
-On comprend dans quelle agitation je passai la nuit. Si l’attaque était
-repoussée, Khartoum était sauvée à jamais; dans le cas contraire, tout
-était perdu.
-
-Au petit jour, à peine pouvait-on distinguer au milieu de l’obscurité;
-les détonations des armes à feu et les premiers grondements du canon
-retentirent. Quelques salves..... quelques coups isolés...., puis tout
-rentra dans le calme! Etait-ce donc là toute l’attaque contre Khartoum?
-
-L’astre roi apparut enfin à l’horizon; qu’allait nous amener cette
-journée? Anxieux, j’attendais des nouvelles par mes gardiens. Soudain,
-des cris de joie éclatèrent... Khartoum, m’annonça-t-on, avait été
-prise d’assaut et se trouvait entre les mains des Mahdistes. Je ne pus
-ajouter foi à ce funeste message et sortis de ma tente.
-
-Devant les quartiers du Mahdi et de ses califes, une foule immense
-s’était donné rendez-vous; elle me parut s’approcher de ma prison;
-en effet, elle allait arriver. J’en distinguai même les personnes.
-En tête marchaient trois soldats nègres; l’un s’appelait Schetta et
-avait été autrefois l’esclave d’Ahmed bey Dheifallah, il portait à
-la main quelque chose d’ensanglanté; derrière eux se pressait une
-foule qui remplissait l’air de ses cris. Entrés dans ma zeriba, ils
-restèrent quelques instants devant moi, en ricanant. Schetta écarta
-alors le linge qui couvrait ce qu’il portait et découvrit pour me la
-montrer..... la tête du général Gordon!
-
-Mon sang fut bouleversé; j’eus la respiration comme coupée. Je parvins
-néanmoins à me contenir, à surmonter mon émotion et je considérai
-la face pâle qu’on me présentait ainsi! Ses yeux bleus étaient à
-demi-ouverts, sa bouche avait gardé sa forme naturelle, son visage
-était calme, ses traits n’offraient aucune contorsion; ses cheveux et
-ses favoris étaient presque blancs.
-
-[Illustration: ON APPORTE À SLATIN LA TÊTE DE GORDON.]
-
-«N’est-ce pas ton oncle, l’infidèle?» cria Schetta en soulevant la tête.
-
-«Que voulez-vous de plus? lui répondis-je avec calme; c’était en tout
-cas un brave soldat; il est tombé à son poste et a fini de souffrir.
-Honneur à lui!»
-
-«Tu chantes encore les louanges des infidèles! Tu en subiras les
-conséquences,» murmura Schetta.
-
-Il s’éloigna lentement, emportant la preuve horrible du triomphe du
-Mahdi, tandis que la foule le suivait en hurlant.
-
-Rentré dans ma tente, je me jetai sur le sol, à demi-mort. Khartoum
-était prise! Gordon n’était plus!
-
-Et c’était ainsi qu’avait fini cet homme, qui avait défendu son poste
-avec un courage héroïque; cet homme que beaucoup peut-être avaient
-placé trop haut et glorifié, ou méconnu et calomnié, mais qui par ses
-qualités extraordinaires, avait rempli le monde de sa gloire!
-
-A quoi servirait maintenant la victorieuse avant-garde, à quoi
-servirait toute l’armée anglaise? La plus grande faute que l’on pouvait
-commettre avait été commise: la perte d’un temps précieux à Metemmeh.
-
-Arrivé le 20 janvier à Koubbat, les bateaux rejoints le 21, on aurait
-tout au moins pu envoyer un vapeur chargé de soldats anglais, peu
-importe le nombre du reste, à Khartoum. Ce bateau seul n’aurait-il pas
-donné courage et confiance aux assiégés? Ils se seraient alors défendus
-contre l’ennemi comme des lions!
-
-Depuis des mois Gordon annonçait l’arrivée de l’armée anglaise; il
-n’épargna rien pour que Khartoum pût tenir; il institua des ordres, il
-décerna des titres et des dignités, il créa de nouvelles places, il
-distribua du papier-monnaie, il fit tout, en un mot, mettant en cause
-l’honneur et la cupidité pour attirer à lui les habitants de la ville.
-
-Mais lorsqu’on vit que la position de Khartoum devenait dangereuse,
-ces moyens perdirent leur vertu. Pourquoi, en effet ces ordres et ces
-places, qui n’existeraient plus demain; pourquoi ce papier-monnaie
-qui, dans quelques heures peut-être, assurément même, n’aurait aucune
-valeur? D’abord quelques spéculateurs risquèrent une opération: ils
-voulurent acheter le papier-monnaie au taux de deux piastres (cinquante
-centimes) la livre égyptienne, pour le cas où le Gouvernement aurait
-été victorieux, ce qui aurait assuré le rachat de leurs bons.
-
-Mais bientôt le dernier espoir s’était évanoui. On ne croyait plus
-en la parole de Gordon. Si seulement, à la dernière heure, un vapeur
-était arrivé avec la nouvelle de l’heureuse approche des Anglais et
-des victoires remportées, si seulement on avait vu quelques officiers
-anglais, les soldats et le peuple alors auraient ajouté foi aux
-promesses de Gordon! De nouveau ils auraient repris courage! Ces
-quelques officiers auraient peut-être trouvé moyen de sauver la ville;
-ils auraient vu et réparé les défectuosités de la forteresse du Nil
-Blanc. Gordon, seul, sans l’appui de quelques officiers européens,
-ne pouvait tout visiter ou réformer selon ses idées. Un général qui
-n’est plus à même de donner du pain à ses hommes, peut-il commander
-avec toute l’énergie nécessaire et ses ordres sont-ils exécutés avec
-précision et bonne volonté par des affamés?
-
-Revenons à cette nuit néfaste du 25 au 26 janvier. Gordon ayant
-appris que les Mahdistes étaient décidés à tenter un assaut, prit ses
-dispositions en conséquence. Il parut douter que l’attaque aurait lieu
-d’une façon si impétueuse et se passerait avant l’aube. Il fit brûler
-un feu d’artifice, juste au moment où le Mahdi traversait le fleuve
-pour aller donner les ordres relatifs au combat, les premières fusées
-éclatèrent multicolores dans les airs; le corps de musique joua ses
-morceaux les plus entraînants pour relever le courage de ceux qui
-étaient abattus. Puis, tout rentra dans le silence et les défenseurs
-de Khartoum s’endormirent. Cependant l’ennemi veillait et préparait
-l’assaut. Il connaissait les fortifications; il savait les points forts
-et occupés par les troupes régulières comme il n’ignorait pas non plus
-où se trouvaient les points faibles et défendus seulement par les
-habitants de la ville.
-
-La dernière partie de la forteresse du côté du Nil Blanc était surtout
-défectueuse; elle n’avait jamais été achevée et les améliorations
-passagères, qui y avaient été faites n’avaient jamais été conduites par
-des hommes du métier. Le Nil baissant mettait à sec, chaque jour, une
-bande de terre. C’est là que s’assembla le gros de l’armée des rebelles
-et, à l’aube, une partie passa à gué le fleuve, vers l’aile occidentale
-de la forteresse, tandis que les autres, à un signal, s’élancèrent à
-l’assaut. Quelques coups de feu suffirent à mettre en fuite le petit
-nombre qui défendait ce point des plus dangereux et les assaillants
-entrèrent dans la ville. Les soldats sur la ligne de la forteresse,
-voyant les Mahdistes entrer dans la cité par derrière, abandonnèrent
-leurs postes, effrayés; la plupart d’entr’eux se rendirent
-volontairement et sans combat à l’ennemi, qui leur promit leur grâce.
-
-Les Mahdistes s’efforcèrent avant tout, d’atteindre les églises et le
-palais, espérant trouver des trésors dans les unes et Gordon Pacha dans
-l’autre.
-
-A la tête de ceux qui pénétrèrent d’abord dans le palais, se trouvaient
-les hommes de l’émir Mekin woled en Nour de la tribu des Arakin et
-Haggi Mohammed Abou Gerger, un Danagla. Les premiers voulaient venger
-la mort de leur regretté chef Abdullahi woled en Nour, tombé au siège
-de Khartoum, les autres brûlaient de prendre la revanche qu’ils
-devaient à Gordon depuis Bourri.
-
-Les domestiques du général qu’ils rencontrèrent furent passés au fil
-de l’épée. Lui-même attendit l’ennemi sur la marche supérieure des
-escaliers conduisant à ses appartements. Au moment où il saluait, le
-premier des assaillants gravit les marches et lui enfonça sa lance à
-travers le corps. Gordon tomba, sans avoir poussé un cri, le visage en
-avant; ses meurtriers le traînèrent jusque devant l’entrée du palais.
-Là, on lui trancha la tête; puis on l’envoya au Mahdi et à ses califes
-qui ordonnèrent qu’on me la montrât; quant au corps, des centaines de
-ces inhumains y plantèrent la pointe de leurs lances et de leurs épées;
-en quelques minutes, le héros n’était plus qu’une masse sanglante
-méconnaissable.
-
-Longtemps après, on voyait encore devant le palais les traces de cette
-action horrible et, les taches de sang sur l’escalier, marquèrent
-l’endroit où Gordon était tombé; elles ne disparurent que lorsque le
-calife fit du palais du Gouvernement, la résidence de ses femmes.
-
-Le Mahdi, en voyant la tête du général, déclara qu’il aurait préféré
-qu’on lui eût amené Gordon vivant, parce que son dessein avait été de
-l’échanger, à son retour, contre Ahmed Pacha el Arabi. Ce dernier,
-disait-il, lui aurait été très utile pour la conquête de l’Egypte. Je
-suis certain que ce n’était là qu’un acte d’hypocrisie; car, s’il avait
-ordonné d’épargner Gordon, personne n’aurait osé enfreindre son ordre.
-
-Gordon avait fait tout ce qu’il put pour sauver à temps les Européens
-se trouvant auprès de lui: Il avait envoyé à Dongola le colonel Steward
-avec une partie des consuls et des Européens, qui s’étaient déclarés
-prêts à risquer cette tentative; l’expédition, comme nous l’avons
-dit, fut complètement perdue, grâce au désaccord et à l’incapacité
-des pilotes qui laissèrent le vapeur aller se briser contre un rocher
-dans l’un des bras du fleuve. Le gouverneur général mit un bateau à
-la disposition des Grecs établis dans la ville, sous prétexte de les
-employer, comme marins expérimentés, à des inspections sur le Nil
-Blanc, leur offrant ainsi l’occasion de s’échapper, en se rendant
-auprès d’Emin Pacha. Ils déclinèrent cette proposition et il chercha
-alors à sauver leur vie d’une autre manière. Il fit couper les voies
-conduisant au Nil Bleu: après dix heures du soir, il était défendu à
-toute personne d’y passer; mais la surveillance de ces chemins étant
-confiée aux Grecs, il leur était possible, à toute heure, d’atteindre
-un vapeur toujours prêt, sans être aperçu des autres. Malgré cela,
-ils ne profitèrent point de l’occasion, ne pouvant arriver à tomber
-d’accord sur un plan de fuite en commun; la plupart, à la vérité
-ne tenait nullement à quitter volontairement le Soudan. Ayant vécu
-autrefois misérablement et dans des positions tout à fait inférieures,
-en Egypte aussi bien que dans leur patrie, presque tous avaient réussi
-ici à acquérir quelque fortune. C’est pourquoi ils hésitaient à quitter
-un pays qui leur offrait tant d’avantages et leur en offrirait encore à
-l’avenir. Au reste, Gordon s’occupa de tous, sauf de lui-même.
-
-Pourquoi, par exemple, renonça-t-il à creuser un réduit dont son palais
-aurait pu occuper le centre? Au point de vue militaire, c’eût été
-pratique, mais Gordon ne le fit pas pour qu’on ne put pas le soupçonner
-un instant de s’être occupé de sa propre personne. C’est peut-être pour
-ces mêmes raisons qu’il ne voulut jamais une forte garde au palais.
-Il lui eût été certes facile de commettre à sa garde une compagnie
-de soldats éprouvés; qui, au monde, aurait songé à le lui reprocher?
-Avec une telle escorte, il aurait, le jour de la prise de Khartoum, pu
-atteindre avec facilité le vapeur «Ismaïlia» toujours sous pression, et
-qui était à l’ancre à 300 pas de la porte du palais.
-
-Le capitaine du bateau, Fargali, voyant les Mahdistes pénétrer dans
-le palais, attendit en vain Gordon; ce ne fut que lorsqu’il apprit la
-mort du général, que tout était perdu, et que les rebelles regardaient
-du côté du vapeur, qu’il s’éloigna du rivage. Sans but, il croisa et
-recroisa devant la ville; on lui fit savoir que le Mahdi lui pardonnait
-et le graciait; alors il jeta l’ancre, car il avait, ainsi que son
-équipage, sa famille à Khartoum.
-
-Grande et terrible fut sa désillusion! Lorsque, accompagné d’un
-moulazem du Mahdi qui devait le protéger, il arriva à sa demeure, il
-trouva son fils unique gisant sur le seuil, et près de lui sa femme
-qui, dans sa douleur, s’était jetée sur le cadavre de son enfant, mais
-que les lances des assaillants avaient transpercée de part en part.
-
-Les atrocités commises défient toute description. A dessein, on épargna
-seulement les esclaves des deux sexes, les jolies femmes et les jeunes
-filles des tribus libres. Toutes les autres personnes qui eurent la vie
-sauve, ne le durent qu’à une chance extraordinaire.
-
-Combien, du reste, se donnèrent la mort! Je citerai, par exemple,
-Mohammed Pacha Hasan, le chef des finances (Nasir el Malia); on le
-trouva debout devant les cadavres de sa fille unique et de son gendre;
-ses amis le pressèrent de les suivre, espérant le sauver. Comme il
-s’y refusait obstinément, on voulut malgré lui le mettre en lieu sûr;
-alors il commença à injurier le Mahdi, maudissant le jour où il était
-né, en criant si fort que, les fanatiques étant accourus, il succomba
-sous leurs coups. D’autres, et en grand nombre, furent tués par leurs
-propres domestiques, par leurs amis d’autrefois, ou tombèrent sous le
-couteau des traîtres qui servaient de guides à la horde pillarde et
-sanguinaire.
-
-Fatahallah Djahami, un riche Syrien, avait épousé la fille d’un grand
-commerçant français, nommé Contarini, mort quelques années auparavant
-à Khartoum, (après ma délivrance, elle chercha asile chez moi avec son
-enfant nouveau-né). Possesseur d’une grosse fortune, il avait enterré
-tout son or dans un coin de sa maison. Son domestique, un Dongolais
-qu’il avait élevé lui-même, l’avait aidé dans ce travail. Eux deux
-seuls, et sa femme, connaissaient l’endroit où était caché le trésor.
-Or, peu avant la prise de la ville, Fatahallah Djahami appela le jeune
-homme et, en présence de sa femme lui dit:
-
-«Mohammed, je t’ai élevé dès ta plus tendre enfance et j’ai confiance
-en toi; tu sais même où j’ai enfoui ma fortune. Or, notre situation
-est désespérée; comme tu as des parents parmi les Mahdistes, va et
-joins-toi à eux. Si le Gouvernement l’emporte, tu peux rentrer chez
-moi sans crainte aucune; si le Mahdi est victorieux, tu sauras, je
-l’espère, m’être reconnaissant de tout ce que j’ai fait pour toi».
-
-Mohammed approuva les paroles de son maître et, d’accord avec lui,
-quitta Khartoum. Le matin même de l’entrée des rebelles, accompagné de
-ses plus proches parents, il accourut à la maison de Djahami.
-
-«Ouvre, ouvre, s’écria-t-il, je suis ton fils, ton serviteur Mohammed!»
-
-Joyeux, le maître ouvrit la lourde porte en fer. Mais à l’instant même
-où il parut, il tomba transpercé d’un coup de lance du traître!
-
-Mohammed sauta par-dessus le cadavre et se précipita à l’endroit où
-était caché l’argent.
-
-Comme il sortait, chargé de butin, de cette maison qui avait été si
-longtemps pour lui comme sa patrie, il trouva la femme de son maître
-qui pleurait l’époux qu’elle venait de perdre en des circonstances si
-tragiques. Le malheureux, de gaîté de cœur, allait la poignarder si ses
-propres parents ne l’en eussent empêché.
-
-Le consul grec Leontidi fut sommé d’abord de se rendre par une bande
-conduite par un de ses débiteurs; on finit par l’assassiner. Le consul
-d’Autriche-Hongrie, Hansal, fut tué par un de ses kawas; son corps fut
-traîné devant sa maison, ainsi que celui de son chien; on les arrosa
-d’esprit de vin, on y répandit du tabac trouvé dans sa propre chambre,
-puis on mit le feu. Leurs restes carbonisés furent ensuite jetés dans
-le fleuve.
-
-Le premier secrétaire du département des finances, Boutrous Polous,
-réussit à se tirer d’affaire. Barricadé dans une maison isolée, entouré
-des siens, il se défendit avec succès contre l’ennemi et tua plusieurs
-rebelles. Sommé de se rendre, il déclara qu’il ne capitulerait que si
-le Mahdi lui faisait grâce et lui donnait l’assurance de n’être pas
-séparé de sa famille. Comme on ne pouvait rien contre lui et qu’on ne
-voulait pas l’assiéger avec des canons, le calife Chérif acquiesça à sa
-demande; par exception, on tint parole et il fut ainsi sauvé.
-
-Les postes détachés des Sheikhiehs qui se trouvaient sur l’île de
-Touti, se rendirent. On les conduisit à Omm Derman où on les mit en
-lieu sûr.
-
-On remplirait des volumes à raconter tous les meurtres, toutes les
-actions horribles qui furent commis dans la ville alors sans défense;
-au surplus tous ces faits sont suffisamment connus.
-
-Les survivants eurent aussi fort à souffrir. Quand toutes les maisons
-furent occupées, on commença à s’enquérir des trésors cachés. Quiconque
-était soupçonné de posséder quelque chose—et personne naturellement
-n’était excepté—était martyrisé jusqu’à ce qu’il eût avoué; si,
-réellement, il ne possédait rien, il finissait par succomber aux
-mauvais traitements de ses bourreaux ou parfois, à tellement les
-fatiguer qu’ils finissaient par ajouter foi à sa parole.
-
-Le fouet était donné jusqu’à ce que la chair tombât en lambeaux. Des
-malheureux se virent attachés par les pouces et suspendus à des poutres
-qu’on élevait dans ce but; on les laissait se balancer dans le vide
-jusqu’à ce que la douleur les rendit fous. A d’autres, on plaçait de
-petits bambous flexibles près des tempes, de façon à ce que, reliés
-de force aux deux bouts, ils serraient la tête comme dans un étau.
-Alors, on frappait avec une canne sur ces bois, ce qui, par suite des
-vibrations, occasionnait de telles douleurs que les victimes poussaient
-des cris déchirants.
-
-Les vieilles femmes mêmes ne furent pas exemptes de ces tortures et
-en subirent d’autres plus horribles qu’on leur infligeait pour leur
-soutirer des aveux.
-
-Quant aux jeunes femmes, aux jeunes filles, elles furent une proie
-bienvenue et eurent à souffrir de leur beauté. On en fit d’abord un
-choix pour le Mahdi et pour les califes, puis le partage des autres
-commença le jour même de la chute de la ville et dura pendant des
-semaines.
-
-Le lendemain, mardi, l’amnistie générale fut proclamée; les Sheikhiehs
-seuls furent hors la loi et partout où on les trouvait, ils furent
-mis à mort. C’est ainsi que Haggi Mohammed Abou Gerger fit décapiter
-devant sa tente, les deux fils aînés de Salih qui avaient pu se cacher
-pendant trois jours seulement chez des amis. Les Egyptiens à peau
-blanche durent également user de précaution et éviter de rencontrer
-les fanatiques, pendant les premiers jours tout au moins. C’est alors
-que circulait à Omm Derman le jeu de mots suivant:
-
-«Quelle est la denrée qui, actuellement au marché, atteint le plus bas
-prix—La peau blanche, le Sheikhieh et le chien (animal impur qu’on doit
-tuer partout où il se montre).»
-
-Le butin, cela va de soi, alla grossir le Bet el Mal. Les maisons
-furent réparties entre les émirs. Ce même mardi, le Mahdi et le calife
-Abdullahi traversèrent le fleuve, à bord de l’Ismaïlia; ils entrèrent à
-Khartoum, enchantés de leur triomphe et s’installèrent dans les maisons
-qu’ils avaient choisies. Ils dirent que cette ville avait mérité la
-juste punition divine, parce que malgré des exhortations répétées,
-les habitants impies avaient douté du Mahdi, l’envoyé de Dieu, et ne
-s’étaient pas rendus volontairement.
-
-Après les joies de la victoire, le Mahdi se rappela l’armée anglaise
-qui avançait. Il ordonna à Abd er Rahman woled Negoumi de se rendre à
-Metemmeh, à marche forcée et de chasser les infidèles de cette position.
-
-Le mercredi, à dix heures du matin environ, des salves d’artillerie
-et d’infanterie se firent entendre. Le bruit venait de la pointe nord
-de l’île Touti. Les deux vaisseaux envoyés par Gordon, le «Talahawia»
-et le «Borden» arrivaient, chargés de soldats sous les ordres du
-général Wilson, au secours de Khartoum et de son gouverneur. Le sandjak
-Hachim el Mous et Abd el Hamid Mohammed, les Sheikhiehs envoyés par
-Gordon, étaient avec eux. Tous avaient appris les tristes événements.
-Quoique Wilson ne doutât pas de la véracité de cette nouvelle, il en
-voulait une preuve de visu et dirigea son vapeur jusqu’au fort d’Omm
-Derman. Sous le feu des Mahdistes, il se retira, après avoir vu de
-loin Khartoum. La prise de cette ville avait non seulement produit
-une profonde impression sur l’équipage anglais, mais aussi sur les
-indigènes qui servaient à bord des bateaux. Ces derniers, sachant que
-le Soudan était aux mains du Mahdi et que, d’après les racontars, les
-Anglais n’avaient d’autre but que de sauver Gordon, celui-ci étant
-mort et Khartoum tombée, il leur parut comme probable que les troupes
-anglaises rentreraient à Dongola et se saisiraient des chefs soudanais
-qui se trouvaient avec elles.
-
-Ce fut en tout cas l’avis d’Abd el Hamid Mohammed et du Raïs (pilote
-en chef) du «Talahawia». Ils prirent aussitôt une décision. Vers le
-soir, en effet, le pilote fit échouer le vapeur sur un des rocs qu’on
-rencontre fréquemment dans cette partie du fleuve. Il était inutile de
-songer à le remettre à flot, l’ouverture étant trop grande; on dut se
-hâter de transborder ce que le chargement avait de plus de précieux,
-sur le «Borden». Abd el Hamid et le pilote profitèrent de la confusion
-et du désordre pour s’enfuir et, après avoir fait demander grâce au
-Mahdi par l’entremise de leurs amis, ils rentrèrent à Khartoum. Le
-Mahdi les reçut non seulement de la façon la plus amicale, mais encore
-les félicita publiquement de leur action qui causait de gros dommages
-à l’ennemi. Abd el Hamid, bien que revenant de la tribu des Sheikhiehs
-et parent de Salih woled el Mek, reçut du Mahdi une gioubbe qu’il avait
-portée lui-même et ses parentes, quoique déjà réparties comme butin
-entre les rebelles, furent mises en liberté.
-
-Le «Borden» continua sa route avec le général Wilson; mais,
-malheureusement, il vint à son tour échouer sur un banc de sable; à
-cause de sa cargaison importante, il ne put être remis à flot. Wilson
-se trouvait dans une situation des plus critiques. Son équipage était
-trop peu nombreux pour songer à prendre la voie de terre et à attaquer
-l’ennemi qui se trouvait entre lui et Metemmeh, à Woled el Habechi, et
-dont le courage devait être singulièrement relevé depuis la nouvelle de
-la prise de Khartoum.
-
-Derrière lui, il avait Abd er Rahman woled en Negoumi qui avançait. On
-se rappelle que Gordon avait envoyé à Metemmeh un troisième vapeur,
-le «Safia». Wilson envoya donc un canot, sous le commandement d’un
-officier, avec seulement l’équipage nécessaire, priant qu’on envoyât
-immédiatement à son secours le bateau en question; ordre facile
-à donner, mais plus difficile à exécuter. Le «Safia» fut préparé
-aussitôt; mais les Mahdistes ayant eu complète connaissance des faits,
-construisirent aussitôt des retranchements à Woled el Habechi et par
-leurs feux empêchèrent le «Safia» de passer. Le capitaine et les
-hommes se défendirent, prêts à mourir, pour sauver leurs camarades. Un
-moment l’on crut tout perdu: un boulet avait tellement endommagé la
-chaudière du vapeur qu’à grand’peine ils purent seulement se soustraire
-aux coups terribles de l’ennemi. Le vaillant commandant du bateau ne
-douta pourtant pas de la réussite de son entreprise; toute la nuit, il
-travailla à réparer le vapeur, de telle sorte que le matin, il fut en
-état de recommencer le combat avec plus de succès.
-
-Ahmed woled Fheid, qui dirigeait les troupes concentrées en ce point,
-tomba et avec lui plusieurs de ses chefs; les salves diminuèrent
-et bientôt le passage fut libre. Le «Safia» rencontra heureusement
-le «Borden» et put ramener à Metemmeh, Wilson et tous ceux qui
-l’accompagnaient.
-
-Abd er Rahman ne parait pas avoir déployé beaucoup de zèle dans sa
-marche; il tira en longueur encore davantage quand il sut la mort de
-Fheid et la retraite des Mahdistes à Woled el Habechi; reconnaissant
-que les Anglais étaient invincibles sur le fleuve, il se tint à une
-distance très respectueuse de Metemmeh, attendant que les Anglais se
-retirassent à Dongola pour s’emparer du pays sans coup férir. Sans
-aucun doute, la peur seule le fit ainsi temporiser et permit aux
-troupes anglaises d’accomplir plus tard leur retraite sans combat.
-Il est vrai que cette intimidation des Mahdistes est due en grande
-partie aussi à la remarquable conduite du commandant du «Safia», Lord
-Beresford, et à la vaillance de l’équipage.
-
-Quand l’avant-garde anglaise eut quitté ces lieux, le Mahdi eut alors
-l’assurance que cette fois il était bien le maître du Soudan.
-
-Il ne put alors contenir sa joie. Il se rendit dans la djami et
-décrivit à tous ses auditeurs la fuite des ennemis; il finit par
-prétendre que le Prophète lui avait dit que les outres à eau ayant été
-percées par l’intervention divine, tous ceux qui avaient participé à
-cette expédition avaient succombé à la soif.
-
-Cinq jours après la chute de Khartoum, je fus mis sur un âne et l’on me
-conduisit à la prison générale. Là, on me riva au pied, un troisième
-anneau horriblement lourd, qu’on nommait «Haggi Fatma» (la pèlerine
-Fatma); la traverse en fer qui reliait les anneaux pesait plus de
-neuf kilos; on ne plaçait ordinairement ces fers qu’aux prisonniers
-récalcitrants, qu’on voulait mater rapidement. A quoi devais-je cette
-nouvelle disgrâce du calife? Je finis par l’apprendre. Gordon Pacha
-avait, par circulaires, porté à la connaissance de ses officiers
-supérieurs que la force du Mahdi n’était pas si considérable qu’on le
-croyait, que plusieurs de ses partisans armés étaient mécontents et que
-les munitions commençaient à faire défaut. C’était en somme le résumé
-de ma lettre. Or, par hasard, Ahmed woled Soliman avait découvert une
-des circulaires qu’il remit au Mahdi et au calife. On m’assigna dans un
-coin de la zeriba une place spéciale et on m’interdit, sous peine de
-mort, de m’entretenir avec qui que ce fût. Chaque soir, dès le coucher
-du soleil, je fus attaché à une longue chaîne, accouplé à des esclaves
-accusés d’avoir tué leurs maîtres, ainsi qu’avec d’autres gentlemen! La
-chaîne, nous attachait les jambes et était fortement liée à un tronc
-d’arbre; dès le lever du soleil, je devais regagner mon coin.
-
-J’aperçus de loin Lupton; sa place était à l’extrémité de la zeriba;
-comme il s’y trouvait depuis plus longtemps, étant en quelque sorte de
-la maison, il avait le droit de parler avec les autres; mais le Sejjir
-lui avait défendu de s’approcher de moi.
-
-Le jour de mon entrée en ce lieu, Salih woled el Mek fut libéré; ses
-frères, ses fils, ses plus proches parents étaient tous morts; on lui
-pardonna. Ce qu’il y avait de plus épouvantable, était la nourriture;
-je m’étais plaint autrefois et non sans raison mais j’étais tombé de
-Charybde en Scylla.
-
-L’ordinaire consistait en blé cru qu’on me servait le soir, ainsi
-qu’aux esclaves. La femme d’un de mes gardiens, originaire du Darfour,
-eut toutefois pitié de ma situation. A l’occasion, elle cuisait le blé.
-Elle n’osait pas pour le moment me donner autre chose, car son mari
-craignait le Sejjir, son maître et celui-ci à son tour redoutait la
-colère du calife. Je dormais sur le sol, ayant pour coussin une pierre
-dont la dureté m’occasionna des douleurs qui me firent fort souffrir.
-
-Un jour, jour heureux entre tous, tandis qu’on nous conduisait au
-fleuve éloigné de cent cinquante mètres à peine, je trouvai en chemin
-un morceau du bât d’un âne; ravi de ma trouvaille, je ramassai le bois
-et l’utilisai en guise d’oreiller; dès lors je dormis comme un roi!
-
-Peu à peu cependant, ma situation s’améliora. Le Sejjir ne m’était pas
-personnellement hostile; il me permit au bout d’un certain temps de
-m’entretenir quelques instants avec mes compagnons de captivité. Plus
-tard, il m’ôta le plus léger de mes fers, de telle façon qu’il ne me
-restait que l’épaisse Haggi Fatma et sa sœur, un couple qui me rendait
-quand même la vie bien amère.
-
-Parfois aussi, je pouvais échanger quelques mots avec Lupton. Il
-s’impatientait facilement et me déclara qu’il ne supporterait plus
-longtemps la vie dans de telles conditions. Je lui recommandai la
-patience et m’efforçai, tout au moins extérieurement, de me donner en
-exemple. Un jour, sa femme, une noire nommée Zenouba, vint avec son
-enfant, une ravissante petite fille, lui rendre visite. Lupton les
-envoya me saluer.
-
-La mère me regarda fixement un instant; puis elle me saisit la main et
-se prit à sangloter. Tout d’abord, je ne sus pourquoi; enfin, je me
-souvins l’avoir vue quelques années auparavant; elle me raconta qu’elle
-avait été élevée dans la maison du consul Rosset, à Khartoum et que,
-lors de ma première visite au Soudan, j’étais resté quelques semaines
-dans cette famille. Elle rappela à mon souvenir quantité de détails,
-déplorant le contraste entre ce temps-là et celui où nous étions. Je
-la consolai de mon mieux, lui faisant espérer que tout se terminerait
-bien. La petite Fatma, nous lui donnions le nom de Fanny, s’était
-assise sur mes genoux et m’appelait en me flattant Ammi (mon oncle);
-son petit cœur ne lui disait-il pas instinctivement que, de tous ceux
-qu’elle voyait, outre son père et sa mère, j’étais un ami intime? Je
-dus la prier de me quitter, par déférence pour le Sejjir.
-
-L’entretien des nombreux soldats nègres, sous les ordres d’Abou Anga,
-augmentés considérablement encore par la garnison de Khartoum, causa de
-grandes difficultés; comme on n’avait rien à craindre actuellement du
-Gouvernement, Abou Anga reçut l’ordre de se rendre au sud du Kordofan,
-de châtier les habitants récalcitrants des montagnes de Nuba, d’y
-trouver de quoi entretenir ses troupes et d’envoyer à Omm Derman les
-esclaves qui seraient faits prisonniers. Le Mahdi avait transporté son
-camp du côté du nord et assigné à Abou Anga comme quartier, le rempart
-du Tabia Regheb Bey.
-
-En quittant Omm Derman, Abou Anga laissa son frère Fadhlelmola pour le
-remplacer; mais il prit avec lui mes esclaves des deux sexes ainsi que
-tout mon avoir. Quoique mes domestiques n’eussent pas la permission de
-venir me voir, Atroun paraissait parfois, à la hâte, m’apportant un
-morceau de pain. J’avais au moins le sentiment de ne pas être seul,
-d’avoir quelqu’un à moi dans le voisinage. Le départ d’Abou Anga
-m’enleva même cette minime consolation.
-
-J’appris, dans le cours de cette journée, par un de mes anciens soldats
-quelques nouvelles de mes gens laissés à Fascher. A mon arrivée à
-Rahat, j’avais annoncé au calife que je lui faisais don d’une paire
-de chevaux, réputés presque les meilleurs du Darfour; je n’avais
-pas pris les deux coursiers avec moi, ne voulant point les exposer
-pendant le voyage à la chaleur de l’été. Je le priai alors de laisser
-mes domestiques et les chevaux venir me rejoindre. Le calife ordonna
-bien, par son message, à Mohammed Khalid de m’envoyer tout ce que je
-possédais; mais, le jour de mon emprisonnement il enjoignit à Sejjid
-Mahmoud à El Obeïd d’arrêter tous mes gens à leur entrée dans la ville.
-Celui-ci obéit et envoya les deux chevaux au calife; ils venaient
-justement d’arriver. D’après les racontars du soldat, les chevaux
-plurent beaucoup au calife. Il en envoya un à son frère Yacoub et garda
-l’autre pour lui.
-
-Les jours suivants, une certaine activité régna chez nos gardiens et le
-Sejjir me communiqua confidentiellement que le calife allait visiter
-les prisonniers. Il me conseilla de tenir un langage pondéré avec le
-calife, de ne point faire entendre de plaintes et de rester ce jour-là
-dans mon coin.
-
-Vers midi, le calife parut, accompagné de ses frères et des
-moulazeimie; il fit une ronde dans la cour de la prison, pour
-contempler ce qu’il appelait les preuves de sa justice. Il me parut que
-le Sejjir avait bien instruit tous les prisonniers, car ils se tinrent
-tranquilles. Le calife fit enlever aux uns leurs fers et les mit en
-liberté; devant d’autres, il passait sans dire un mot. M’apercevant
-par hasard, il me demanda avec un sourire amical: «Abd el Kadir, ente
-tajjib?» (Abd el Kadir, te portes-tu bien?)
-
-«Ana tajjib, Sidi,» répondis-je. (Je me porte bien, maître.)
-
-Puis, il continua son chemin.
-
-Younis woled ed Dikem, l’émir actuel de Dongola, un de ses proches
-parents, qui me connaissait depuis longtemps et paraissait avoir
-quelque sympathie pour moi, me serra la main, à la dérobée.
-
-«Aie bon courage, murmura-t-il, tout ira bien.»
-
-Et, en effet, depuis ce jour ma situation s’améliora. Zenouba reçut la
-permission de m’envoyer à manger de temps à autre et un grand sheikh
-des Haouara, étant soupçonné d’avoir quelque amitié pour les Turcs me
-fut adjoint pour que nous passions les journées ensemble.
-
-Comme nous aimions tous deux les Mahdistes de la même façon, nous
-tuâmes le temps à les maltraiter et à critiquer leur organisation. Le
-sheikh Ahmed woled Taka était soigné par sa femme, avec laquelle il
-n’était plus au mieux; elle restait dans ce but à Omm Derman et nous
-apportait à manger. Elle pouvait certainement avoir de bonnes qualités,
-mais nouvelle Xantippe rendant à son mari chaque morceau plus amer par
-ses discours. Lorsqu’elle apportait le plat en bois avec la doura cuite
-sur la pierre brûlante et qu’elle déposait sur le sol un peu de lait ou
-de moulakh (sauces diverses), elle s’accroupissait à côté et prononçait
-invariablement ces mots: «Oui, pour faire à manger et pour travailler,
-les vieilles sont assez bonnes; est-on libre et peut-on satisfaire ses
-caprices, on les repousse et l’on recherche les jeunes!»
-
-Le sheikh avait deux jeunes femmes, en effet, qui se tenaient près
-de ses troupeaux, tant qu’on ne les lui avait pas confisqués et qui
-fournissaient à la vieille un sujet pour se plaindre et pour adresser
-à son mari, tandis qu’il avalait en affamé son repas, des reproches
-réitérés qu’il écoutait avec résignation. Ces petites scènes de famille
-étaient pour moi un joyeux dérivatif, je servais d’intermédiaire
-parfois et assurais à la vieille que son mari la louait fort souvent;
-sur quoi, elle se tranquillisait et nous expliquait qu’elle faisait
-son possible pour adoucir notre situation. Elle était, en réalité,
-une mère nourricière pour moi et j’avais pour elle une sympathie, non
-désintéressée cependant; je cherchai aussi à prévenir son mari en sa
-faveur, car souvent il l’injuriait de la belle façon.
-
-Il n’était cependant pas conséquent avec lui-même; si la faim le
-tourmentait et si la vieille arrivait avec le plat bien rempli, se
-sentant entraîné vers elle et vers les mets naturellement, il pensait:
-«C’est pourtant une bonne femme.» Mais s’il était rassasié et que son
-épouse ne fût pas près de terminer son inévitable sermon, il se fâchait
-et criait: «Va et laisse-moi mourir de faim, toi qui ne crains pas
-Dieu; la plupart des femmes, en vieillissant, deviennent encore plus
-folles, au lieu d’être sages; tu es possédée du démon; va-t-en, que je
-ne te revoie plus!»
-
-Elle partait—mais revenait et, chaque jour, affamé il la saluait avec
-joie, mais une fois rassasié, il la chassait en la maudissant.
-
-Ainsi s’écoulaient les jours. La petite vérole régnait à Omm Derman.
-
-Des centaines de personnes, des familles entières succombèrent
-journellement; cette épidémie causa au Mahdi plus de pertes que
-ses batailles. Les Arabes nomades en souffrirent surtout. Nos
-gardiens furent aussi atteints et quelques-uns en moururent. Chose
-extraordinaire, nous autres prisonniers, restâmes tous indemnes!
-
-Durant toute ma captivité, je ne vis jamais un de mes compagnons
-dans les fers souffrir de la petite vérole. Est-ce que ceux-ci nous
-faisaient assez souffrir pour que le Tout-Puissant, dans sa grâce, nous
-épargna une nouvelle épreuve?
-
-Lupton, avec lequel je causai souvent, devenait de jour en jour plus
-nerveux, plus impatient; il me causait même de sérieuses inquiétudes
-surtout par ce que, dans son agitation, il s’élevait à haute voix
-contre notre traitement. Si je lui parlais énergiquement, il parvenait
-à rester calme, mais pendant quelques jours seulement. Il avait à peine
-trente ans, mais ses cheveux et sa barbe avaient blanchi pendant son
-emprisonnement. J’étais heureusement plus tranquille, prenant mon sort
-du bon côté; les paroles de Madibbo qui convenaient parfaitement à mon
-caractère, étaient tombées sur un bon terrain. Jeune, possédant une
-constitution saine, forte, je considérais mon sort comme une école
-d’expérience, dure il est vrai, mais enfin supportable. Je nourrissais
-pourtant l’espoir de rentrer un jour dans un monde plus civilisé, et,
-qui sait, ce jour n’était peut-être plus très éloigné!
-
-Pour ne pas laisser les prisonniers inactifs, le Sejjir fit
-entreprendre l’érection d’un bâtiment carré, en pierres, devant
-servir de prison. Tous furent occupés au transport des pierres qu’on
-trouvait sur le rivage. Il nous exempta de ce travail, Lupton et moi.
-Parfois, nous aidions nos compagnons; mes fers et la longue chaîne
-rivée à mon cou m’empêchaient de marcher et de me livrer à tout travail
-corporel; c’est pourquoi, je remplis, pendant la construction, la place
-d’architecte conduisant les travaux qui avançaient, il est vrai, avec
-une sage lenteur. Les murailles en étaient massives et le côté mesurait
-environ dix mètres; au milieu du carré, on éleva une colonne sur
-laquelle reposaient les traverses; celles-ci et les soliveaux devant
-servir de couverture au bâtiment avaient été apportés de Khartoum.
-
-A cette époque, une de mes anciennes connaissances, un nommé esh
-Sheikh, très en faveur auprès du Mahdi, vint vers nous. Il m’informa
-secrètement que le Mahdi et ses califes nous étaient favorables et nous
-rendraient sous peu la liberté.
-
-«Si le calife te parle, ajouta-t-il, réponds-lui d’une façon aimable,
-tu n’as pas besoin de t’humilier, mais tu ne dois le contredire en
-rien; Dieu l’ordonne ainsi.»
-
-Je fis part de cet heureux message à Lupton qui était justement dans un
-de ses moments critiques, en le prévenant pourtant de ne pas y ajouter
-une foi absolue.
-
-Quelques jours après, on nous annonça la visite du calife; je préparai
-un beau discours; Lupton en fit de même; mais.... le calife nous
-adresserait-il la parole?
-
-Le moment tant souhaité arriva. Le calife, au lieu d’aller vers les
-prisonniers, s’assit, cette fois-ci, sur son angareb à l’ombre de
-la maison en construction. Il nous ordonna de nous approcher de lui
-et de nous asseoir en formant un demi-cercle. Il s’entretint avec
-beaucoup d’entre nous, accorda la liberté à quelques-uns de ceux qu’il
-avait fait enfermer; à d’autres que le cadi avait arrêtés et qui se
-plaignaient de leur condamnation, il promit de s’occuper d’eux.
-
-Il eut pour la plupart une parole amicale; mais quant à Lupton et moi,
-il ne parut pas nous apercevoir. Lupton me lançait des regards et
-remuait impatiemment la tête; je portai, à la dérobée, mon doigt à la
-bouche pour tâcher de l’inviter au silence.
-
-«Puis-je m’en aller ou ai-je encore quelque chose à faire?» demanda le
-calife au Sejjir qui se tenait derrière son angareb; puis il feignit de
-s’éloigner.
-
-«Maître, fais ce qu’il te semblera bon», répondit le Sejjir, tandis que
-le calife s’asseyait de nouveau. Il jeta, comme par hasard, son regard
-sur moi et me demanda, ainsi qu’il l’avait fait lors de sa première
-visite: «Abd el Kadir, te portes-tu bien?»
-
-«Permets que je parle, lui dis-je, je t’expliquerai ma situation».
-
-Il s’assit commodément et m’écouta:
-
-«Maître, je suis étranger; je vins vers toi pour chercher protection,
-ce qui d’abord ne m’a pas manqué. Tous les hommes sont pécheurs et
-offensent Dieu; moi aussi. Mais quoique j’aie fait, je me repens,
-par Dieu et son Prophète. Tu me vois dans les fers, souffrant de la
-faim et de la soif, dénué de tout; je suis là couché sur la terre nue,
-attendant patiemment l’heure de ma délivrance. Maître, si tu trouves
-bon de me laisser dans cette situation, Dieu me donnera la force de
-supporter encore cette épreuve; mais si tu crois que cette situation
-est indigne de moi, je t’en prie, donne-moi la liberté.»
-
-Mes paroles produisirent une bonne impression, mais il ne me répondit
-pas. Se tournant vers Lupton:
-
-«Et toi, lui dit-il, Abdullahi?»
-
-«Je n’ai rien à ajouter de plus qu’Abd el Kadir, pardonne-moi et
-rends-moi libre.»
-
-«Bien, reprit alors le calife en s’adressant à moi. J’ai fait, depuis
-ton arrivée du Darfour, ce que j’ai pu pour toi. Mais ton cœur s’est
-détourné de nous; tu voulus même te joindre à Gordon, aux infidèles, et
-nous combattre une fois de plus. Parce que tu es étranger, je t’ai fait
-grâce, sinon tu ne serais plus de ce monde. Pourtant, si ton repentir
-est sincère, je consens à te pardonner ainsi qu’à Abdullahi. Sejjir,
-débarrasse-les de leurs fers».
-
-Les gardiens eurent toutes les peines à ouvrir les lourds anneaux
-qui entouraient mes pieds. Nous retournâmes vers le calife qui nous
-attendait, toujours assis sur son angareb. Il fit apporter le Coran; on
-le plaça sur une des peaux qui servent pendant les prières et il exigea
-de nous le serment de fidélité. Nous posâmes la main sur le livre sacré
-et fimes serment, ainsi qu’il l’ordonnait. Comme il s’était levé, nous
-dûmes le suivre, joyeux de quitter ce lieu de souffrances.
-
-Mon ami, le sheikh des Haouara, était libre lui aussi.
-
-Le calife fut hissé, par ses domestiques, sur son âne, tandis que
-nous étions à peine en état de marcher à ses côtés: huit mois de fers
-avaient suffi; nous ne savions plus marcher!
-
-Arrivés à sa demeure, il nous fit attendre dans sa rekouba, située dans
-l’une des cours extérieures. Il revint bientôt; et s’asseyant près de
-nous, il nous exhorta de nouveau, à rester fidèle à son parti. Puis il
-nous fit part d’une lettre qu’il avait reçue des commandants de l’armée
-anglaise d’après laquelle, tous les parents du Mahdi ayant été faits
-prisonniers, on lui proposait de les échanger contre des prisonniers
-chrétiens.
-
-«Nous nous sommes décidés, ajouta-t-il, à répondre en ce sens que vous
-êtes maintenant mahométans, appartenant à notre parti, et que nous ne
-sommes nullement disposés à vous échanger contre d’autres—fût-ce même
-des parents du Mahdi.—Ils peuvent faire de leurs prisonniers ce que bon
-leur semblera, à moins que.... vous ne désiriez retourner auprès des
-chrétiens?...»
-
-Lupton et moi, nous déclarâmes solennellement alors que, pour tous les
-trésors du monde, nous ne le quitterions pas volontairement, persuadés
-que nous étions, que seulement auprès de lui, le salut de notre âme
-pouvait s’accomplir pleinement. Ravi de nos.... mensonges, il promit de
-nous présenter au Mahdi, le jour même.
-
-La rekouba étant située dans la cour extérieure, les gens en avaient
-la libre entrée; aussi, dès qu’on sut notre présence en cet endroit,
-nombre de nos amis vinrent nous féliciter. Même Dimitri Zigada, qui
-demeurait avec ses compatriotes, eut le courage de nous rendre visite.
-Mon ami esh Sheikh se présenta aussi; quand il apprit que nous devions
-être conduits auprès du Mahdi, il profita de cette occasion pour me
-renouveler ses précieux conseils.
-
-Vers le soir, le calife nous pria de le suivre dans la cour intérieure
-où nous trouvâmes le Mahdi assis sur un angareb. Depuis que je ne
-l’avais revu, il avait pris un tel embonpoint que je le reconnus à
-peine. Nous nous prosternâmes et lui présentâmes nos respectueuses
-salutations. Il commença par nous assurer qu’il n’avait jamais voulu
-que notre bien, qu’il le voulait encore et que les fers exercent sur
-l’homme une influence heureuse et durable; il sous-entendait par là, la
-crainte d’encourir d’autres punitions. Il parla ensuite de ses parents
-arrêtés par les Anglais, et de l’échange proposé, mais refusé par lui.
-
-«Je vous aime plus que mes frères, c’est pourquoi j’ai refusé,» dit-il
-en terminant son discours hypocrite.
-
-Je l’assurai, lui aussi, de notre affection et de notre soumission,
-car, ajoutai-je «celui qui ne t’aime pas plus que lui-même, à celui-là
-la croyance n’est point encore ferme dans son cœur.»[3]
-
-«Répéte, répéte, me dit-il!»
-
-Et se tournant vers le calife:
-
-«Ecoute!»
-
-Je recommençai ma phrase, puis il me prit la main.
-
-«Tu as dit la vérité, aime-moi plus que toi même!»
-
-Il invita Lupton à joindre sa main aux nôtres et nous arracha la «Baïa»
-le serment de fidélité; que nous avions rompu par notre trahison et
-devions renouveler.
-
-Le calife nous fit comprendre qu’il était temps de le quitter. Après
-avoir remercié le Mahdi pour tant de bontés, nous regagnâmes notre
-rekouba, y attendant des ordres ultérieurs.
-
-Lupton eut la permission, de se rendre immédiatement auprès des siens
-et d’y rester; un moulazem l’accompagna jusqu’à la tente du Bet el Mal
-où se trouvait sa famille. Le calife, qui lui promit de pourvoir à son
-entretien, resta seul avec moi.
-
-«Et toi, me demanda-t-il, en me fixant, où veux-tu aller? as-tu
-quelqu’un qui se chargerait de toi?»
-
-«A part Dieu et toi, maître, je n’ai personne; fais de moi ce que tu
-croiras bon pour mon avenir.»
-
-«J’attendais, je désirais cette réponse de ta bouche. Dès ce moment,
-je te considère comme membre de ma famille. Je veillerai à ce que tu
-ne manques de rien. Je m’occuperai moi-même de ton éducation, mais
-aux conditions suivantes: tu rompras toute relation avec tes amis
-d’autrefois et avec tes connaissances; je fais exception pour mes
-parents et mes domestiques.
-
-«Pendant le jour, tu te tiendras à ma porte avec mes moulazeimie;
-la nuit, et seulement quand je serai couché, tu pourras te rendre
-à la maison que je vais t’assigner aussitôt. Quand je sortirai, tu
-m’accompagneras; si je suis monté, tu iras à pied à mes côtés, jusqu’à
-ce que je juge le moment venu de te donner une bête de selle. Ces
-conditions te conviennent-elles et les rempliras-tu?»
-
-«Seigneur, répondis-je, je consens avec joie à ces conditions; tu
-trouveras en moi un partisan soumis et obéissant, et mon corps sera,
-je l’espère, assez vigoureux pour me permettre de remplir mes nouveaux
-devoirs.»
-
-«Dieu te fortifiera et conduira toute chose pour ton bien, conclut le
-calife en se levant; aujourd’hui dors encore ici et que Dieu te protège
-jusqu’à ce que je te revoie demain.»
-
-J’étais seul; tombé d’une captivité dans une autre! Je compris fort
-bien l’intention du calife. Il ne désirait pas mes services et n’en
-avait nul besoin. Il n’avait pas la moindre confiance en moi et il
-savait que je ne me soumettrai jamais vis-à-vis de lui à une réelle
-domesticité. Il voulait seulement me tenir continuellement sous sa
-surveillance personnelle. Il y avait aussi de l’orgueil et de la vanité
-à avoir comme domestique à ses côtés et à le montrer journellement à
-tous, l’ancien fonctionnaire du Gouvernement qui avait commandé sur sa
-propre tribu ainsi que sur la plus grande partie des tribus de l’ouest
-qui formaient maintenant le noyau de sa puissance. Il devait en être
-ainsi. Je me promis de ne lui donner aucun motif de mécontentement et
-aucune occasion de mettre à exécution les mauvaises intentions qu’il
-nourrissait contre moi au fond de son cœur.
-
-Je connaissais mon maître. Il fallait se méfier davantage de son
-sourire et de ses paroles amicales que de sa mauvaise humeur.
-
-«Abd el Kadir, m’avoua-t-il un jour lui-même, dans un accès de
-franchise, un homme qui veut commander doit toujours cacher ses
-intentions. Il ne doit jamais les laisser voir sur sa physionomie ou
-dans ses gestes, car ses ennemis ou ses inférieurs trouveraient trop
-facilement le moyen de les combattre.
-
-Le lendemain matin il vint auprès de moi, puis fit appeler son frère
-Yacoub et lui ordonna de me désigner une place tout près de lui pour
-que je puisse construire ma hutte. Mais comme la plupart des places
-voisines étaient déjà occupées par les parents du calife, je reçus un
-petit terrain au sud de la maison de Yacoub, et à environ 600 mètres de
-celle du calife.
-
-Il me fit présenter par son secrétaire, pour la signer, une lettre
-adressée au commandant de l’armée anglaise et dans laquelle, tous les
-Européens prisonniers déclaraient être mahométans et ne vouloir pas
-retourner dans leur patrie. Je signai tranquillement ce gros mensonge.
-
-Abou Anga avait emmené avec lui tous mes domestiques, mes animaux et
-mes biens, et ne m’avait laissé qu’un vieux nubien infirme qui avait
-entendu parler de ma libération et était venu auprès de moi. J’en
-informai le calife qui me permit de l’utiliser à mon service et me
-demanda si je désirais qu’Abou Anga me rendit mes biens.
-
-C’était sûrement là une question étrange: me rendre les biens qu’on
-m’avait enlevés illégalement: singulière notion du droit dans ce pays!
-Telle fut la question, telle fut la réponse. Je lui répondis que comme
-j’appartenais maintenant à sa maison, je pourrais faire mon chemin sans
-ces bagatelles et que je ne trouvais pas nécessaire d’écrire à ce sujet
-à ses généraux.
-
-Que ferais-je d’ailleurs de chevaux que je ne pourrais pas monter
-puisque je devais commencer à apprendre à marcher pieds nus! J’aurais
-beaucoup aimé à avoir mes domestiques, mais je n’en avais pas besoin
-maintenant, et du reste, si j’avais souhaité qu’on me les rendit,
-j’aurais agi contre les intentions du calife.
-
-C’est pourquoi il fut très satisfait de ma réponse et commença
-à s’entretenir avec moi au sujet d’Abou Anga. Tout à coup il
-s’interrompit:
-
-«Tu es mahométan? Où donc as-tu laissé tes femmes?»
-
-Question épineuse!
-
-«Seigneur, dis-je, je n’en ai qu’une; elle est restée au Darfour et
-elle doit être maintenant retenue avec mes autres domestiques dans le
-Bet el Mal, à El Obeïd, par le Sejjid Mahmoud.»
-
-«Ta femme est-elle de ta race?» demanda-t-il avec curiosité.
-
-«Non, elle est du Darfour et ses parents sont tombés dans les combats
-avec le sultan Haroun. Je l’ai trouvée orpheline parmi mes gens, au
-milieu de beaucoup d’autres que j’ai mariées à mes domestiques et à mes
-soldats.»
-
-«As-tu des enfants?» me demanda-t-il.
-
-Sur ma réponse négative, il fit cette remarque: «Un homme sans
-postérité est un arbre sans fruits. Comme tu appartiens à ma maison,
-je te donnerai des femmes et tu pourras être le père d’une heureuse
-famille.»
-
-Je le remerciai de son obligeance et le priai, avant de me faire de
-tels cadeaux, d’attendre au moins que j’eusse fini de construire mes
-huttes.
-
-Comme indemnité pour mes biens pris par Abou Anga, il ordonna à
-Fadhlelmola de me remettre la succession du pauvre Olivier Pain qui me
-fut envoyée aussitôt. Elle se composait d’une vieille gioubbe, d’un
-manteau arabe déchiré et d’un Coran en français. Les autres biens, me
-fit dire Fadhlelmola, avaient été perdus durant les événements.
-
-En même temps, le calife avait donné ordre de me rendre l’argent
-trouvé sur moi lors de mon arrestation et qui avait été déposé au Bet
-el Mal. Le montant atteignait 40 livres Sterling, quelques sequins
-d’or et plusieurs bracelets également en or que je m’étais procurés
-dans le temps comme curiosités et qu’Ahmed woled Soliman me rendit
-consciencieusement. J’étais ainsi au moins en état de faire face aux
-frais de construction de ma maison. Je passai encore les jours suivants
-auprès du calife. Mon vieux Sadallah, le nubien, le seul serviteur
-qui me resta de tout mon personnel, s’occupa de la construction qui
-comprenait pour le moment trois huttes et une clôture.
-
-Moi-même, je me tenais sans cesse devant la porte du calife et cela
-depuis le matin de bonne heure, jusque fort tard dans la nuit. Dans ses
-courtes promenades à pied ou ses longues courses à cheval, je devais
-l’accompagner et marcher ou courir à côté de lui, les pieds nus. Comme
-naturellement les premiers jours, je m’étais blessé, il me fit faire
-de légères sandales arabes qui me protégèrent bien un peu contre les
-pierres, mais dont le cuir dur me blessa la peau. Il m’invita plus
-d’une fois à manger avec lui, mais habituellement il envoyait les
-restes de son repas, qui étaient dévorés par ses moulazeimie préférés.
-Ce n’était que la nuit, quand il était allé se reposer, que je pouvais
-me rendre dans ma maison et étendre mes membres fatigués sur l’angareb.
-Mais avant la première lueur du jour, je devais paraître à la première
-prière.
-
-Le calife apprit que ma maison était achevée. Comme je rentrais tard
-chez moi, une nuit, mon vieux Sadallah m’annonça qu’on avait amené une
-esclave voilée par un masque épais, et qu’elle se trouvait dans ma
-hutte. J’ordonnai à Sadallah d’allumer la lanterne et de m’éclairer; je
-trouvai la pauvre femme accroupie dans un coin sombre, sur la natte de
-palmier.
-
-Après de courtes salutations, je l’interrogeai sur son passé; elle me
-raconta d’une voix tremblante qui ne signifiait rien de bon, qu’elle
-était nubienne, qu’elle avait appartenu autrefois à une tribu arabe
-du sud du Kordofan, puis qu’elle avait été livrée comme butin au Bet
-el Mal, d’où elle avait été amenée aujourd’hui chez moi sur l’ordre
-d’Ahmed woled Soliman. Pendant son récit, elle avait, suivant l’usage,
-lorsque les esclaves parlent à leur maître, enlevé le voile blanc
-parfumé qui lui couvrait la tête et découvert son visage et une partie
-de sa taille.
-
-Je fis signe à Sadallah d’éclairer de plus près notre hôtesse. J’eus
-besoin de toute ma volonté pour ne pas tomber à la renverse, effrayé
-sur l’angareb.
-
-Dans sa vieille figure noire, graisseuse, et entourée de cheveux rares
-brillaient deux affreux petits yeux. Le nez était démesurément épaté;
-la bouche, entourée de lèvres extraordinairement épaisses, lorsqu’elle
-parlait rejoignait presque ses oreilles, en somme, une physionomie
-féminine très peu sympathique. La tête reposait sur un cou gros et
-court, qui était planté sur un corps difforme. Elle se nommait Mariam
-(Maria, un nom très répandu). J’ordonnai à Sadallah de conduire sa
-compatriote dans une autre hutte et de lui indiquer là une place pour
-dormir.
-
-C’était le premier cadeau du calife. Il ne me donnait ni cheval, ni
-âne, ni argent, ce qui en tout cas aurait pu m’être utile, mais il me
-faisait cadeau d’une esclave parce qu’il savait que je ne pourrais,
-ni ne voudrais la garder, même si elle eût été une beauté, et que sa
-présence dans ma maison, outre les frais de son entretien, auxquels je
-ne pouvais faire face, serait pour moi une source de désagréments.
-
-Le lendemain matin, après la prière, il me demanda si Ahmed woled
-Soliman avait exécuté son ordre et m’avait transmis son cadeau. Je
-répondis affirmativement et, sur sa demande, je lui fis une description
-sans déguisement aucun de la personne.
-
-Il fut très irrité, en réalité, contre Ahmed woled Soliman, moins parce
-qu’il n’avait pas exécuté ponctuellement ses ordres que parce que, le
-calife supposait, qu’il intriguait contre lui. Ma sincérité, dans la
-description de son cadeau eut pour moi une suite désagréable. Le calife
-m’envoya en effet, la nuit suivante, une esclave jeune et moins laide,
-choisie par lui-même et que je remis également aux soins de Sadallah.
-
-Comme le Mahdi et les califes n’avaient maintenant plus rien à craindre
-des ennemis extérieurs, ils commencèrent, eux et leurs parents à
-construire des maisons qui devaient se trouver en rapports avec leur
-situation présente. On voulait soustraire aux regards de ceux qui
-n’avaient rien obtenu en partage et dont la jalousie ne devait pas
-être excitée les nombreuses femmes et jeunes filles, dont on s’était
-emparé après la perte de Khartoum. Il convenait aussi de ne pas montrer
-à la foule que la plus grande et la plus précieuse partie du butin de
-Khartoum se trouvait dans les mains du Mahdi; c’eût été une dérogation
-ouverte aux enseignements du maître qui renonçait aux joies et aux
-biens de ce monde. Les prédications sur le peu des biens terrestres
-devaient arrêter le grand nombre dans leur idée de partage du butin.
-L’exemple devait suivre l’enseignement.
-
-Au milieu de juin, le Mahdi tomba malade subitement et ne parut pas à
-la prière pendant quelques jours. Mais on n’attacha aucune importance
-à son état de santé pendant les premiers jours, car il avait reçu
-du Prophète, comme il l’avait souvent raconté à ses partisans, la
-joyeuse nouvelle qu’il ferait la conquête de la Mecque, de Médine et de
-Jérusalem et qu’il mourrait à Kufa, seulement après une vie longue et
-glorieuse.
-
-La maladie était pourtant sérieuse, il souffrait du typhus. Dès le
-sixième jour, ceux qui l’approchèrent de près craignirent pour sa vie.
-Le calife qui avait le plus grand intérêt dans l’issue de la maladie ne
-s’éloigna ni jour ni nuit de son lit et resta invisible pour nous. Le
-soir du sixième jour, l’ordre fut donné à la foule rassemblée autour
-de la maison du Mahdi et dans la djami de faire des prières pour la
-guérison du maître et seigneur qui se trouvait en danger, ce qui avait
-été tenu caché jusqu’alors.
-
-Le matin du septième jour, la maladie avait fait de tels progrès qu’on
-ne douta plus de la fin du Mahdi. Il avait été soigné jusque-là par ses
-femmes et par des médecins soudanais. Au dernier moment, on se décida
-à aller chercher Hasan Zeki, un Egyptien détesté, qui avait été médecin
-du lazaret militaire de Khartoum et qui par un heureux hasard avait
-échappé au massacre, après la chute de la ville. On lui donna ordre de
-sauver le malade. Le médecin déclara que la maladie était arrivée à un
-tel point qu’on ne devait pas pour le moment prescrire des médicaments,
-mais il espérait que la vigoureuse constitution du patient le sauverait
-encore avec l’aide de Dieu. Hasan Zeki savait bien que tout secours
-humain était inutile; il n’était surtout pas disposé à s’en mêler.
-Il craignit avant tout qu’en administrant un poison au malade que
-celui-ci, comme c’était à prévoir, ne trépassât et qu’ensuite, on ne
-l’accusât de l’avoir fait mourir et de se trouver exposé ainsi aux plus
-grands dangers.
-
-Cependant la maladie avait atteint son plus haut degré. La couche
-du Mahdi était entourée de ses trois califes et de ses plus proches
-parents, Ahmed woled Soliman, Mohammed woled Bechir, un des plus hauts
-fonctionnaires du Bet el Mal, qui avait à s’occuper de la maison du
-Mahdi, Othman woled Ahmed, Saïd el Mekki, autrefois le sheikh religieux
-le plus en vue du Kordofan et de quelques autres fidèles notables.
-Ils avaient reçu la permission d’entrer dans la chambre du malade
-construite en briques rouges. Le Mahdi ne reprenait connaissance que
-de temps à autre; comme il sentait sa fin approcher, il dit d’une voix
-faible à ceux qui l’entouraient: «Le calife Abdullahi Califet es Siddik
-est désigné par le Prophète pour être mon successeur. Il est moi et
-je suis lui. Ainsi, de même que vous m’avez suivi et que vous avez
-exécuté mes ordres, de même agissez ainsi avec lui. Que Dieu ait pitié
-de moi.»
-
-Il prononça à plusieurs reprises la profession de foi musulmane: «Lâ
-ilaha ill Allah, ou Mohammed rasoul Allah,» puis il plaça ses mains sur
-sa poitrine, s’étendit et rendit l’âme.
-
-A côté du cadavre encore chaud, on prêta au calife Abdullahi le serment
-de fidélité; Saïd el Mekki fut le premier qui saisit sa main, témoigna
-de sa soumission et fit serment de fidélité. Les deux califes, puis
-ensuite tous ceux qui étaient présents suivirent son exemple. Comme
-le secret n’était pas possible, on communiqua la mort du Mahdi à la
-foule impatiente. Mais on interdit en même temps, très sévèrement, les
-pleurs et les lamentations et on fit savoir que le calife du Mahdi,
-son successeur, exigerait plus tard de l’assemblée le serment de
-fidélité. La première femme du Mahdi, Sittouna Aïcha Omm el Mouminin
-(notre maîtresse Aïcha, mère des croyants) qui s’était tenue voilée
-dans un coin et avait appris la mort de son seigneur et maître, se
-leva et se rendit dans la maison du Mahdi, pour y porter la triste
-nouvelle aux femmes qui attendaient. Malgré la défense, sévèrement
-faite, à plusieurs reprises, on entendit dans bien des maisons les
-pleurs et les lamentations des femmes. Le bruit courut que le Mahdi
-el Monteser, dans son désir d’être réuni à Dieu, son seigneur, avait
-volontairement quitté cette terre de larmes et de douleurs. Pendant que
-quelques-uns de ceux qui étaient présents lavaient le cadavre du défunt
-et l’enveloppaient de draps mortuaires, les autres creusaient dans la
-chambre même la tombe qui fut prête après deux heures de travail.
-
-Les trois califes, aidés par Ahmed woled Soliman et woled Bechir,
-déposèrent le mort dans le sépulcre; puis ils le recouvrirent avec
-des briques, remuèrent la terre par-dessus, y versèrent de l’eau et
-prièrent le fatha en tenant leurs mains levées.
-
-On songea alors à calmer la foule inquiète. On nous appela d’abord,
-nous, les moulazeimie du nouveau maître appelé maintenant «Califa el
-Mahdi», on exigea de nous le serment de fidélité, puis on nous ordonna
-de dresser le siège de prédication du Mahdi à l’entrée de la djami et
-de préparer la foule à l’apparition du calife. Celui-ci quitta la tombe
-toute fraîche de son maître et gravit les degrés de la chaire comme
-prédicateur pour la première fois. Il était ému; des larmes roulaient
-sur ses joues et il commença à parler d’une voix tremblante.
-
-«Amis du Mahdi, la volonté de Dieu ne peut être changée; le Mahdi
-nous a quittés, il est entré dans le ciel où ne règne que la joie
-éternelle. Nous aussi, nous le suivrons, mais jusque-là il faut obéir à
-ses enseignements. Nous devons nous soutenir les uns les autres, comme
-les pierres et les murs d’un édifice se soutiennent mutuellement. Le
-bonheur est instable; ne laissez pas échapper le bonheur d’appartenir
-aux amis du Mahdi et ne quittez jamais la voie qu’il nous a montrée.
-Amis du Mahdi, je suis le calife du Mahdi (c’est-à-dire son successeur)
-prêtez-moi donc serment de fidélité.»
-
-Alors tous ceux qui purent l’entendre répétèrent la baïa qui fut
-prononcée à haute voix, avec peu de changements. Ceux qui avaient prêté
-serment reçurent l’ordre de s’éloigner et de faire place à d’autres.
-La cohue effroyable et passionnée dans laquelle on était en danger
-d’être écrasé dura jusqu’à la tombée de la nuit. L’émotion première du
-calife avait disparu. Il avait depuis longtemps cessé de pleurer; il
-se réjouissait maintenant à la vue de cette masse d’hommes se pressant
-autour de lui, se renouvelant toujours et impatiente de lui prêter le
-serment de fidélité. Son long discours l’avait enroué au point de ne
-plus lui permettre de se faire entendre. Il descendit de la chaire pour
-rafraîchir sa gorge desséchée; mais le sentiment d’être maintenant le
-maître de ces masses lui donna des forces et de la persévérance et, ce
-ne fut qu’à la nuit qu’il se laissa persuader de quitter la chaire.
-Alors, il fit encore convoquer tous les émirs appartenant à la bannière
-noire et leur fit prêter un serment de fidélité spécial.
-
-Il leur recommanda, dans leur propre intérêt, de tenir ferme pour lui
-et pour Yacoub; étrangers dans la vallée du Nil, ils devaient être unis
-afin de pouvoir toujours résister avec succès à leurs envieux. Ils
-ne devaient jamais quitter le chemin indiqué par le Mahdi, déclarant
-qu’il n’y avait de salut pour eux que dans l’observation fidèle de ses
-enseignements.
-
-Minuit était depuis longtemps passé; je n’avais pas encore été congédié
-et je m’étais assis fatigué et épuisé sur le sol, lorsque j’entendis
-les passants glorifier le Mahdi et jurer au restaurateur de la religion
-de suivre toujours fidèlement ses enseignements.
-
-Qu’avait fait le Mahdi pour relever la religion délaissée? En quoi
-consistaient ses nouveaux enseignements?
-
-Avant tout, il avait enseigné le renoncement et prêché la vanité des
-joies terrestres, afin de faire disparaître toutes les différences
-extérieures de rang et rendre ainsi égaux le pauvre et le riche; il
-choisit comme vêtement la gioubbe. Celle-ci dut être portée par tous
-ses partisans comme signe de leur obéissance. Elle offrait en outre
-l’avantage qu’il pouvait toujours reconnaître ses gens dans le tumulte
-des batailles.
-
-Pour passer comme régénérateur de la religion, il fusionna les quatre
-_masahib_ (sectes) des mahométans: les Malaki, les Chafii, les Hanafie
-et les Hanbelie, qui, semblables au point de vue général, différaient
-pourtant les unes des autres, dans quelques formalités du rite, comme
-pendant les ablutions religieuses, dans le maintien pendant la prière,
-dans les cérémonies du mariage, dans un dogme de foi particulier, etc.
-Il introduisit des innovations dans l’accomplissement des prières;
-après celle du matin et celle du soir, le _rateb_, composé par lui,
-devait être lu chaque jour, ainsi que des versets choisis du Coran
-et qui étaient réunis en formules de prière et en invocation; puis
-venait une exhortation qui durait plus de quarante minutes. Il abrégea
-les ablutions pieuses et abolit les festins de noce qu’on célébrait
-d’habitude au Soudan. Il fixa le _mahr_ (dot) pour les jeunes filles à
-10 écus et deux vêtements, pour les veuves à 5 écus et deux vêtements.
-Celui qui offrait ou donnait davantage était puni comme «désobéissant»,
-de la privation des biens. Au lieu des anciens repas d’usage, lors des
-fêtes, on fit un simple repas de dattes et de lait. Par ces derniers
-règlements, il voulut faciliter aux pauvres le mariage qu’il cherchait
-avant tout à rendre général. Ainsi, il ordonna aux parents et aux
-tuteurs de marier toutes les jeunes filles et tous les jeunes gens
-aussitôt nubiles.
-
-Il interdit la danse et le jeu, considérés comme «plaisirs terrestres».
-
-Toute injure était punie de sept jours de prison et de quatre-vingts
-coups de fouet. Les boissons fermentées, comme le merisa, le vin de
-dattes, ainsi que l’usage du tabac, étaient sévèrement interdits; le
-délinquant était passible d’un nombre considérable de coups, sans
-parler de huit jours d’emprisonnement et de la confiscation totale de
-ses biens. Aux voleurs, on coupait la main droite, aux récidivistes,
-le pied gauche. Nombre d’hommes, surtout les Arabes nomades, laissant
-croître leurs cheveux, il fut décrété qu’on porterait la tête
-absolument rasée.
-
-Sous peine de confiscation également, il n’était pas permis de pleurer
-les morts ou de faire, comme autrefois, des repas de funérailles.
-
-Pour maintenir son pouvoir, pour empêcher une diminution de son armée,
-pour prévenir ses partisans contre toute influence étrangère et pour
-empêcher qu’on parlât de sa façon de vivre, qui n’était pas toujours
-d’accord avec ses doctrines, il entoura toute sa propriété d’un cordon
-et interdit très sévèrement le pèlerinage à la Mecque.
-
-Quiconque exprimait le moindre doute sur sa mission divine, ou manquait
-quelque peu à ses ordres était puni de mort ou condamné à avoir la main
-droite et le pied gauche coupés, si deux témoins pouvaient prouver
-leur dénonciation. Dans les cas qui l’intéressaient directement il
-lui suffisait de déclarer que le Prophète lui était apparu et l’avait
-informé de la culpabilité de celui à qui il en voulait.
-
-Mais, comme ses ordres étaient en opposition avec les lois musulmanes,
-il interdit non seulement les études théologiques et les conférences
-sur la loi, mais encore il fit brûler ou jeter dans le Nil tous les
-livres traitant de ces matières.
-
-Telles sont en substance les réformes apportées dans les doctrines et
-les lois par le Mahdi el Monteser, qu’il prêchait à ses partisans et
-dont il exigea l’exécution avec une sévérité implacable.
-
-Aux yeux du monde, il paraissait donner le meilleur exemple à ses
-fidèles, mais dans l’intérieur de sa maison il jouissait ainsi que le
-calife de la vie comme on sait en jouir au Soudan! Les plus proches
-parents des deux premiers de l’empire suivirent fidèlement leur
-exemple.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-Les premiers temps du règne du calife Abdullahi.
-
- Chute et exécution de Dorho.—Siège de Sennaar et de
- Kassala.—Destitution d’Ahmed woled Soliman.—Le calife et les soldats
- noirs.—Exécution du Moudir de Kassala.—Un présent du calife.—Mon
- voyage avec Younis.—Projets de fuite inexécutables.—Révolte des
- troupes noires à El Obeïd.—Mort de l’émir Mahmoud.—Mohammed
- Khalid enchaîné.—Campagne dans les montagnes de la Nubie.—Le
- camp de Lupton.—Sa position à l’arsenal de Khartoum.—Révolte des
- Kababish.—Différends avec l’Abyssinie.—Mort de Kloss.—Organisation du
- Bet el Mal.—Justice du calife.
-
-
-Depuis le départ du Mahdi, de Rahat, jusqu’à sa mort aucun fait ayant
-pu avoir une influence quelconque sur le cours des événements n’avait
-eu lieu dans les différentes provinces. Mohammed Khalid s’était établi
-à Fascher et avait envoyé ses émirs dans toutes les directions.
-
-Ils ne rencontrèrent aucune résistance; partout on se rendit sans
-difficulté au nouveau régime. Les provinces occidentales Dar Gimmer,
-Massalat, Dar Tama, jusqu’à la frontière de Wadaï firent leur
-soumission et lui envoyèrent des présents. Salih Dunkousa et ses amis,
-les Bedejat, ne voulant pas courir de nouveaux dangers, envoyèrent
-une députation avec le salam (cadeau) habituel. Mohammed Khalid
-avait aussi envoyé des présents au sultan du Wadaï Youssouf, par un
-de ses anciens amis de Kobbe, le marchand Hadji Karrar. Youssouf y
-répondit par un envoi de chevaux et de jeunes esclaves, et y joignit
-l’affirmation qu’il était partisan du Mahdi et serait toujours prêt
-à obéir à ses ordres. Seul Abdullahi Doud Benga successeur du sultan
-Haroun à Gebel Marrah fit des difficultés et hésita à se rendre à
-Fascher où il était convoqué. Mohammed Khalid ne lui plaisait point et
-il craignait une trahison. Enfin il fut placé dans l’alternative ou de
-partir immédiatement, ou de déclarer la guerre. Il se soumit, mais de
-crainte d’être emprisonné à Fascher et de s’y voir dépouillé, il prit
-la fuite au bout de quelques jours et se rendit à Omm Derman où il fut
-fort bien reçu par le calife Abdullahi qui lui promit de faire venir
-en cette ville sa famille et les biens qu’il avait laissés dans le
-Darfour. Mais, Mohammed Khalid, furieux du tour qui lui avait été joué
-fit poursuivre le sultan jusqu’à la frontière du Kordofan, confisquer
-les biens de tous les habitants des villages où il était passé et fit
-décapiter leurs sheikhs, comme étant d’accord avec le fuyard.
-
-Il envoya aussi Omer woled Dorho avec des forces considérables à Gebel
-Marrah pour annoncer aux habitants qu’ils étaient considérés comme
-«ranima» (butin) puisqu’ils n’avaient ni annoncé leur soumission, ni
-fait des cadeaux au nouveau maître du pays.
-
-Omer woled Dorho quitta Fascher, se dirigea sur Gebel Marrah où il
-rencontra peu de résistance, car les habitants s’enfuyaient dans les
-montagnes. Accompagné de bons guides, il les traqua jusque dans les
-endroits les plus inaccessibles, passa les hommes au fil de l’épée et
-partagea les femmes et les enfants entre ses soldats; mais il eut soin
-d’envoyer les plus belles à Mohammed Khalid. Cependant ses soldats et
-ses chevaux peu habitués à cette marche continuelle dans les montagnes
-s’épuisaient et chargé de butin il se disposait à retourner à Fascher
-quand lui parvint la nouvelle de la mort du Mahdi.
-
-Dorho, pensant que cet événement inattendu amènerait d’importants
-changements, n’hésita pas à tirer parti de la situation. Il alla à
-Kobbe, se déclara indépendant, ne voulant plus obéir aux ordres de
-Khalid, il eut même l’intention de lui déclarer la guerre et de se
-rendre maître du Darfour; c’est pourquoi il promit aux émirs qui
-l’avaient accompagné dans cette expédition à Gebel Marrah de leur céder
-de grands territoires une fois que le Darfour lui appartiendrait.
-Ceux-ci reconnurent pourtant que c’était mauvaise politique de se
-brouiller avec Mohammed Khalid, car ils n’auraient sans doute pas plus
-à attendre d’Omer que de lui. Ils lui déconseillèrent donc d’agir ainsi
-et lui offrirent leur médiation auprès de Mohammed.
-
-Le parti d’Omer diminuait de jour en jour et bientôt il reconnut avoir
-agi sans réflexion.
-
-Le rusé Mohammed Khalid connaissant et respectant la vaillance de son
-ami Omer voulut le surprendre par un stratagème. Il lui envoya un ami
-commun, Ali bey Khabir qui devait lui jurer que s’il revenait, il ne
-lui serait fait aucun mal et qu’il oublierait toute l’affaire, parce
-que sans la mort inattendue du Mahdi rien n’aurait troublé leurs bonnes
-relations. Pour satisfaire l’opinion publique Omer woled Dorho devait
-cependant rentrer à Fascher en pénitent, déclarer qu’il se repentait de
-sa défection et promettre désormais de servir fidèlement le successeur
-du Mahdi. C’était la seule condition. Ali Chabir réussit à convaincre
-Omer de la sincérité de Khalid. D’ailleurs à ce moment-là Omer n’était
-soutenu que par quelques soldats, les Sheikhiehs et ses compatriotes;
-force lui était donc de se soumettre à cette humiliation.
-
-Il partit pour Fascher accompagné de ses partisans, mais avant d’entrer
-dans la ville, il se mit à lui ainsi qu’à son état-major des chaînes
-autour du cou et se rendit à pied sous la conduite d’Ali Khabir à
-l’endroit où Mohammed Khalid l’attendait. Pendant le trajet, plusieurs
-(et l’on prétend même que Mohammed les y avait poussés) se moquèrent
-d’eux et les ridiculisèrent aux yeux du peuple rassemblé. Dans sa
-colère Omer s’oublia au point de dire qu’il ne serait jamais venu, s’il
-avait pu prévoir une telle réception. Mohammed Khalid s’emparant des
-paroles irréfléchies d’Omer le fit enchaîner et emprisonner ainsi que
-ses compagnons. Omer furieux commit alors l’imprudence de l’insulter
-ouvertement.
-
-Mohammed fit aussi enfermer trois anciens officiers, deux officiers
-égyptiens Ibrahim Seian et Hasan Tcherkessi, ainsi que l’ex-chef de
-bureau Yacoub Ramsi, parce qu’ils avaient correspondu avec Omer.
-
-Ces derniers, anciens employés du Gouvernement et sans ressources
-aucunes avouèrent qu’ils avaient en effet écrit à Dorho, mais avant la
-mort du Mahdi, pour lui demander son appui. Malgré les preuves qu’ils
-donnaient de leur innocence Mohammed les fit décapiter secrètement
-eux et Omer, le lendemain au lever du soleil. Ali Khabir à la nouvelle
-de ce forfait, déclara ouvertement que s’il avait pu même supposer que
-de telles mesures fussent prises, il n’aurait jamais voulu servir de
-médiateur. Il regrettait vivement la perte de ses vieux amis, ayant
-trouvé la mort d’une façon aussi lâche.
-
-Abou Anga se trouvait dans le Kordofan, province entièrement soumise
-au Mahdi, sauf les habitants des montagnes méridionales qui, traités
-jusqu’ici en esclaves, se refusaient à lui payer le tribut et à faire
-le pèlerinage à Omm Derman. Abou Anga se rendit dans ces contrées non
-seulement pour les soumettre, mais aussi pour augmenter le nombre de
-ses soldats. Après avoir subi de grandes pertes, il ne réussit qu’à
-moitié à atteindre son but, car les habitants défendirent vaillamment
-les montagnes et bien des tribus surent conserver leur indépendance.
-
-Pendant que le Soudan occidental reconnaissait presque entièrement
-l’autorité du Mahdi, les gouverneurs de Sennaar et de Kassala
-défendirent encore dans les districts orientaux, leurs postes. Déjà,
-lors du siège de Khartoum, des bateaux à vapeur étaient allés à Sennaar
-et étaient revenus à la capitale, chargés de blé. Les tribus de cette
-province, poussées au combat par le Mahdi, assiégèrent Sennaar sous
-le commandement de leur grand sheikh Merdi Abou Rof de la tribu de
-Djihena. Lorsque la famine se fit sentir dans la ville, la brave
-garnison fit une sortie, chassa les assiégeants et s’empara des
-provisions du camp ennemi. Le Mahdi pensant que les tribus du pays ne
-faisaient pas la guerre avec assez d’énergie, leur envoya son cousin
-Abd el Kerim pour hâter le dénouement. Abd el Kerim, apprenant que la
-garnison souffrait de la faim voulut prendre la ville d’assaut, mais
-il fut repoussé et chassé de ses positions. Malgré cette victoire la
-situation de Sennaar était fort critique; le manque de blé, les combats
-continuels et l’impossibilité d’obtenir des secours abattirent le
-courage de la garnison.
-
-[Illustration: UN ABYSSIN.]
-
-Kassala assiégée aussi par l’ennemi, ne pouvait se réapprovisionner
-malgré plusieurs sorties heureuses. Le Gouvernement égyptien pria alors
-le roi Jean d’Abyssinie d’intervenir et de secourir les garnisons de
-Gallabat, de Gira, de Senhit et de Kassala pour les amener à Massaouah.
-Le gouverneur de Kassala déclara que la garnison de la ville était
-composée d’indigènes et qu’il ne pouvait leur faire quitter le pays.
-Pendant ce temps le Mahdi envoya Idris woled Ibrahim et el Husein
-woled Sarah, avec des troupes pour contraindre la ville à se rendre.
-Les garnisons de Senhit, de Gira et de Gallabat se sauvèrent sur
-le territoire abyssin et atteignirent saines et sauves Massaouah.
-Les tribus arabes qui étaient à l’est de Kassala étaient soumises
-ou dévouées au Mahdi. Osman Digna avait déjà été nommé émir de ce
-district tandis que Mohammed Cher avait reçu l’ordre de se rendre à
-Berber pour occuper Dongola avec les Djaliin et les Barabara après le
-départ de l’armée anglaise. Telle était la situation du Soudan quand
-le calife Abdullahi prit le Gouvernement en main. Ce n’est pas sans
-raison qu’il avait recommandé l’union aux tribus arabes occidentales
-et attiré leur attention sur le fait qu’elles étaient des étrangères
-dans la vallée du Nil. Il est aisé de comprendre que les Aulad Belad ou
-population indigène et surtout les Barabara et les Djaliin ne voyaient
-pas avec plaisir le règne du calife Abdullahi, qui différait d’eux
-par le caractère et les idées, car il s’entourerait principalement de
-ses compatriotes. L’un des premiers actes du calife fut de chasser
-de son poste d’Amin Bet el Mal, Ahmed woled Soliman qu’il haïssait,
-sachant qu’il avait donné de grandes sommes aux Ashraf, parents du
-Mahdi et qui lui étaient hostiles. Il lui ordonna de rendre compte de
-l’emploi de l’argent qu’il avait entre les mains pendant les années
-précédentes, n’ignorant pas que le Mahdi avait eu confiance entière en
-Ahmed et s’était contenté d’un compte rendu verbal sans exiger de reçu.
-L’impossibilité d’obéir fut une raison suffisante pour le calife afin
-d’ordonner la confiscation des biens d’Ahmed et de ses employés. Il
-nomma comme son successeur Ibrahim woled Adlan, de la tribu des Kawahla
-sur le Nil Bleu. Il avait été presque toute sa vie marchand dans le
-Kordofan et jouissait des faveurs du calife. Adlan reçut l’ordre de
-tenir un relevé exact des dépenses et des recettes afin qu’il puisse
-toujours en rendre compte au calife.
-
-De cette manière il voulait éviter les versements d’argent spontanés à
-des personnes qui ne jouissaient pas de la faveur du maître.
-
-En même temps que la mort du Mahdi, arriva la nouvelle des défaites de
-Sennaar et de la retraite d’Abd el Kerim. Le calife reporta alors le
-commandement sur Abd er Rahman woled en Negoumi auquel la garnison se
-rendit enfin au mois d’août 1885. Comme d’habitude, la reddition de la
-ville fut suivie d’une série d’atrocités; les jeunes filles les plus
-jolies et un riche butin furent envoyés au calife qui en fit distribuer
-une partie à ses émirs.
-
-Abdullahi détestait Abd el Kerim, cousin du Mahdi et lui ordonna de
-se rendre à Omm Derman. Abd el Kerim était le représentant du calife
-Mohammed Chérif. Il avait comme tel, réuni tous les soldats nègres
-sous ses drapeaux pour aller à Sennaar et déclaré, que fort de sa
-parenté, il serait toujours prêt à forcer le calife Abdullahi à céder
-le gouvernement au calife Chérif qui, en qualité de parent le plus
-proche et de calife du Mahdi était le premier à devoir obtenir le
-Gouvernement. Parlait-il à la légère ou par vantardise, peu importe?
-Le calife ayant eu connaissance de sa hardiesse ordonna à Yacoub,
-son frère, de préparer ses soldats pour recevoir Abd el Kerim. A son
-arrivée à Khartoum il reçut l’ordre de passer avec ses troupes à Omm
-Derman et d’y attendre le calife qui désirait le voir, lui et ses
-hommes.
-
-Le lendemain, Abd el Kerim mettait en ligne ses 600 soldats. Le
-calife arriva, accompagné des forces préparées par Yacoub, salua très
-aimablement Abd el Kerim, loua son dévouement et celui de ses soldats
-pendant le siège de Sennaar et rentra chez lui, après s’être convaincu
-que la vue de ses armées avait découragé son adversaire. Il invita les
-deux califes et tous les parents du Mahdi à se rendre chez lui après
-les prières du soir.
-
-Au coucher du soleil, nous autres moulazeimie étions en tenue pour
-introduire les visiteurs. Ils furent conduits dans une des cours
-intérieures et priés de s’asseoir par terre; on étendit des peaux de
-mouton pour les deux califes et le maître, comme d’habitude, prit place
-sur un petit angareb. Il se fit lire le document écrit en sa faveur
-par le Mahdi défunt et accusa formellement Abd el Kerim d’infidélité
-en présence de tous ceux qui étaient rassemblés. Bien que Abd el Kerim
-opposa les plus formelles dénégations, il fut néanmoins reconnu
-coupable et le calife Ali woled Helou saisit l’occasion de se déclarer
-l’esclave dévoué du calife. Il se basait, en accomplissant cet acte,
-sur l’ordre que le Mahdi avait donné en mourant de prêter serment
-d’obéissance au calife comme à lui-même. Abdullahi ne désirant pas
-paraître très inquiet de la conduite d’Abd el Kerim, lui pardonna
-généreusement, mais exigea qu’il lui livra tous ses soldats nègres. Le
-calife Chérif et ses parents furent obligés de se soumettre à cette
-condition, et Ali woled Helou sur un signe d’Abdullahi suggéra qu’ils
-devraient tous renouveler leur serment de fidélité. La proposition
-acceptée; le Coran fut apporté et tous ceux qui étaient là, posant
-leurs mains sur le volume sacré, jurèrent que c’était leur devoir de
-livrer au calife tous les soldats nègres et leurs armes. En prenant
-congé du calife, ils réitérèrent leurs promesses. Ce fut le premier
-coup porté à ses adversaires; il avait diminué leur pouvoir et les
-avait réduits à une position subalterne.
-
-Il ne restait que Mohammed Khalid qui, en qualité de proche parent du
-Mahdi, depuis longtemps, gênait Abdullahi. Le même soir pendant que je
-causais avec lui des événements du jour, il me dit entre autres choses:
-«Un régent ne peut partager le pouvoir». Par ce principe il mettait
-déjà les deux autres califes en dehors et se déclarait maître absolu.
-Le matin suivant toutes les troupes nègres, les armes et les munitions
-de Chérif furent livrées à Yacoub qui les attendait devant sa porte.
-Le calife Ali remit aussi ses soldats qui furent placés provisoirement
-sous la surveillance du frère d’Abou Anga, Fadhlelmola, qui demeurait
-dans la caserne d’Omm Derman. Non content de cela, Abdullahi réclama
-les tambours de guerre et, le lendemain, tous les drapeaux qui
-jusqu’alors flottaient devant la maison de chaque calife furent réunis
-aux siens et plantés devant la résidence de Yacoub.
-
-Par des paroles amicales il avait gagné le calife Ali à sa cause et le
-calife Chérif ne pouvait guère agir autrement que lui. Les soldats et
-les tambours, signes de l’indépendance, une fois livrés et les drapeaux
-réunis aux siens, il était publiquement reconnu qu’Abdullahi était seul
-maître et qu’il fallait lui obéir.
-
-Pendant que ces faits se passaient arriva la nouvelle que Kassala
-s’était rendue et qu’Osman Digna combattait les Abyssins sous les
-ordres du Ras Aloula. Bien que les Abyssins fussent victorieux et
-eussent refoulé Osman Digna jusqu’à Kassala, ils ne le poursuivirent
-pas plus loin et rentrèrent dans leurs foyers. Osman accusa alors
-l’ancien gouverneur Ahmed bey Effat d’avoir poussé les Abyssins au
-combat et d’être encore en relation avec eux. Sans preuve aucune de sa
-culpabilité, il ordonna qu’on lui attachât, comme à un vil criminel,
-les mains derrière le dos ainsi qu’à six des premiers magistrats de
-Kassala, puis il les fit décapiter.
-
-L’émir Idris woled Ibrahim qui, on s’en souvient, avait été envoyé à
-Kassala reçut l’ordre de revenir à Omm Derman avec soldats, armes,
-munitions, butin et femmes et de remettre le pays au gouverneur Osman
-Digna. Le procédé envers le calife Chérif, Abdullahi certes n’en
-doutait pas, devait lui attirer la haine de tous les parents du Mahdi.
-Peu lui importait: il voulait les affaiblir et les soumettre à sa
-puissance. Pour ne pas tourner l’opinion publique contre lui et pour
-ne pas être accusé de trop de sévérité ou même d’injustice par ceux
-qui, par piété restaient dévoués au Mahdi, il fit distribuer au calife
-Chérif et à ses partisans de riches présents en esclaves, en chevaux,
-en mules, etc. Il eut grand soin de répandre habilement le bruit de ses
-cadeaux; ses gens louèrent même dans leurs chants sa générosité, sa
-justice et sa libéralité. Pour rendre sa position encore plus favorable
-il envoya son parent, mon ami Younis woled ed Dikem et son cousin
-Othman woled Adam au Kordofan. Il partagea entre eux deux les soldats
-des califes dépouillés pour les éloigner d’Omm Derman et les habituer
-à obéir à ses parents. Younis woled ed Dikem devait contraindre à
-l’émigration la tribu des Djimme qui était riche et forte, mais
-pas assez dévouée au calife. Othman woled Adam devait se joindre à
-Abou Anga, et attendre les ordres du calife. Pourtant ils devaient
-rassembler autant d’esclaves que possible et les habituer au maniement
-des armes. Younis alla à Dar Djimme dont le grand sheikh Asaker woled
-Abou Kalam avait été appelé à Omm Derman pour être jeté en prison. Son
-cousin qui ne voulait pas se soumettre aux ordres de Younis fut tué
-en essayant de prendre la fuite et la tribu, dépouillée de la plus
-grande partie de ses biens, dut émigrer. Après qu’elle avait passé le
-fleuve près de Gos Abou Djouma, Younis s’établit là temporairement et
-retourna à Omm Derman chercher d’autres ordres. Il avait précédemment
-envoyé des milliers de bêtes à corne à Khartoum et fut très bien reçu
-dans cette ville. Le calife le chargea d’escorter la tribu à Woled
-Abbas, vis-à-vis de Sennaar, où il enverrait d’autres ordres. Younis,
-qui m’aimait tout particulièrement demanda au calife la permission de
-m’emmener avec lui pour lui venir en aide ce que le calife refusa net
-d’abord pour y acquiescer ensuite après une demande plus pressante.
-
-Environ un mois auparavant, mes serviteurs restés à El Obeïd avec
-leurs femmes, qui avaient été retenus par Sejjid Mahmoud en allant
-au Darfour, furent amenés vers moi par ordre du calife après qu’on
-leur eût volé leurs biens, comme c’était devenu l’habitude. Trois
-serviteurs mécontents de leur sort chez moi me quittèrent. Je les remis
-à Fadhlelmola qui les incorpora dans ses troupes. Il ne me restait donc
-plus que quatre serviteurs avec leurs femmes; lorsque le calife me
-donna l’ordre du départ, je lui demandai d’en prendre trois avec moi.
-
-«Tu n’as pas besoin de te faire accompagner de domestiques, me
-dit le calife, laisse les tous ici, ne t’en inquiète pas, j’en
-prendrai soin et soit moi, soit Younis, nous veillerons à ce que tu
-voyages confortablement. J’ai confiance en toi et j’espère que tu
-la justifieras. Remplis les ordres de Younis et tu seras sûr de mon
-amitié. Va maintenant vers lui et annonce lui que je t’ai permis de
-l’accompagner.»
-
-Younis fut fort heureux que le calife eut accédé à son désir. Il
-promit de me rendre la vie aussi agréable que possible et parla tant
-et si vite que je ne compris que la moitié de ses paroles. Quant à moi
-j’étais heureux de pouvoir m’éloigner d’Omm Derman et de mon tyran
-et me laissai bercer par la douce espérance de trouver en voyage une
-occasion de sortir des griffes de mes bourreaux!
-
-Un moulazem me rappela auprès du calife.
-
-«As-tu dit à Younis que tu l’accompagnerais?» me demanda-t-il à mon
-arrivée. Sur ma réponse affirmative, il me fit asseoir et recommença
-de nouveau à me donner des conseils.
-
-«Je t’engage, dit-il, à me servir fidèlement, je te considère comme mon
-fils et j’ai à ton égard les meilleures intentions. Le Coran promet
-une récompense aux fidèles et condamne les traîtres; Younis t’aime
-et écoutera tes avis. Si tu vois qu’il entreprend quelque chose de
-désavantageux, avertis-le. C’est ton maître, cependant je lui ai dit
-que je te considérais comme mon fils et il t’écoutera.»
-
-«Je m’efforcerai d’accomplir tes désirs, répondis-je, mais Younis
-est le maître, il agira à son idée; je te prie de ne pas attribuer à
-ma mauvaise volonté et de ne pas me rendre responsable, s’il arrive
-quelque chose qui te déplaise.»
-
-«Tu n’as que le droit de parler et non celui d’agir; s’il t’écoute,
-c’est bon; sinon, c’est son affaire,» dit le calife; puis, il se mit
-alors à m’entretenir du Darfour. Il m’apprit que depuis longtemps
-il avait ordonné à Mohammed Khalid de venir dans le Kordofan avec
-toutes ses armées et de laisser au Darfour quelqu’un de sûr qui put
-le remplacer. Mohammed avait répondu qu’il ne trouvait personne dans
-sa parenté; mais après des appels réitérés il était maintenant sur le
-point de venir et se trouvait peut-être en chemin.
-
-«Crois-tu qu’il vienne et qu’il suive exactement mes ordres? me demanda
-le calife. Voyons, tu le connais mieux que les autres.»
-
-«Sans doute, il viendra, répondis-je, car il est trop peureux pour oser
-résister.»
-
-«J’espère que tel est le cas, dit-il, car un subalterne peureux est
-plus facile à guider qu’un brave qui regimbe.» L’entretien durait
-depuis longtemps et j’allais demander la permission de me retirer
-lorsque le calife fit signe à un eunuque de s’approcher et lui parla à
-voix basse. Je connaissais mon maître; cette action ne m’annonça rien
-de bon.
-
-«Je t’ai déjà ordonné de ne pas fatiguer davantage tes serviteurs qui
-arrivent de voyage et de me les laisser; Younis s’occupera d’eux.
-Je veux te donner une femme, afin que si tu tombes malade, tu aies
-quelqu’un pour te soigner. Elle est bien faite et non comme celle
-qu’Ahmed woled Soliman t’a envoyée,» ajouta-t-il en riant et en faisant
-signe à la femme qui venait d’entrer, de s’approcher de nous.
-
-Elle enleva son voile; et je dus reconnaître que malgré sa couleur
-noire elle était très jolie.
-
-«Elle a été ma femme, elle est bonne et patiente, ajouta-t-il. Mais
-j’en ai beaucoup, c’est pourquoi je lui donne la liberté. Tu mérites de
-la posséder.»
-
-J’étais fort embarrassé et réfléchissais au moyen de refuser le don
-sans offenser le donateur.
-
-«Maître, permets-moi de parler franchement.»
-
-«Sans doute, tu es chez toi ici, parle!»
-
-«Eh bien! puisque je suis chez moi et que je n’ai rien à craindre,
-dis-je modestement, cette femme a été à toi et par cela même a droit
-à beaucoup d’égards. Il est vrai que je pourrai la combler de soins,
-mais, Seigneur, cela ne peut être que moi ton serviteur je fasse de ta
-femme la mienne. Ne me disais-tu pas toi-même que tu me considérais
-comme un fils?» Puis je baissai les yeux d’un air embarrassé et
-m’inclinai.
-
-«Pardonne-moi, mais je ne puis accepter ton cadeau.» J’attendis sa
-réponse avec inquiétude.
-
-«Tu as bien parlé et je te pardonne», dit-il, en faisant signe à la
-femme de s’éloigner. «Almas», cria-t-il à l’eunuque, «apporte moi ma
-gioubbe blanche!» Il me la tendit: «Prends cette gioubbe, je l’ai
-souvent portée et elle a été souvent bénie par le Mahdi. Des milliers
-d’hommes te l’envieront. Garde ce cadeau, il te donnera bonheur et
-bénédiction.» Joyeux, j’acceptai le présent et touchai de mes lèvres
-la main qu’il me tendit. En vérité j’étais heureux d’avoir pu me
-débarrasser de la femme en échange de la gioubbe bénie.
-
-Younis avait fixé son départ pour le soir. Le calife m’appela de
-nouveau et m’exhorta encore une fois à la fidélité et à l’obéissance.
-
-Le soir nous quittâmes Omm Derman sur le vapeur «Borden» qui avait
-été mis à flot et atteignîmes Gos Abou Djouma deux jours après. Selon
-les ordres du calife, devant conduire rapidement les habitants de
-Djouma à Woled Abbas, nous demandâmes des chameaux à la tribu des Beni
-Heissein pour porter les outres. Younis prit grand soin de moi, me
-donna un de ses chevaux, deux esclaves et deux anciens soldats pour
-me servir. Notre expédition était composée de 10,000 hommes dont 7000
-environ appartenaient aux Djimme et d’un grand nombre de femmes et
-d’enfants. Je partageai entre eux les chameaux et les outres et nous
-nous préparâmes pour le départ. Notre route passait par Segedi Moije
-où se trouvaient seulement deux fontaines. Lorsque nous traversâmes la
-plaine qui s’étend entre Kaua et Segedi Moije et qui, comme je l’ai
-dit plus haut, s’appelle tebki-tuskut (tu pleures et te tais); je
-pensais aux nombreux combats et au sang répandu là pour le Soudan. Le
-chemin était jonché des os des rebelles qui, chassés par Salih, avaient
-succombé à la soif. Le troisième jour nous atteignîmes les bords du
-Nil Bleu, laissant Sennaar à droite, à portée de canon. Il nous avait
-été interdit par le calife de passer par cette ville ressemblant à un
-monceau de ruines, abandonnée par ses habitants qui avaient combattu
-encore longtemps après la mort du Mahdi. Il craignait que cela ne nous
-portât malheur. Nous traversâmes le Nil Bleu, large d’environ 100
-mètres, sur des bateaux préparés dans ce but: le passage dura plusieurs
-jours. Juste au nord de Woled Abbas se trouve un monticule sablonneux.
-Nous le choisîmes pour nous établir, car tout autour se trouvent
-des plaines inhabitables en temps de pluie. Toutes mes pensées se
-concentraient sur un moyen de fuir. Mais comme la plupart des soldats
-étaient dévoués au nouveau régime, il me fallait user de prudence dans
-le choix de mes confidents. Peu de temps après notre arrivée, je reçus
-(à Woled Abbas) une lettre du calife contenant ce qui suit: «Au nom de
-Dieu, bon et miséricordieux! l’esclave de Dieu, Sejjid Abdullahi ibn
-es Sejjid Mohammed par la grâce de Dieu calife el Mahdi, que la paix
-soit avec lui! à notre frère en Dieu Abd el Kadir Saladin! Après cette
-salutation de paix je t’informe que je n’ai pas reçu de tes nouvelles
-depuis ton départ et Dieu veuille que cependant tu te portes bien. Tu
-as entendu mes conseils et tu as bu à la source de mon éloquence, je
-t’ai exhorté à la fidélité et tu remplis tes promesses, j’en suis sûr.
-Aujourd’hui j’ai reçu une lettre d’un ami du Mahdi qui m’annonce que ta
-femme est arrivée à Korosko, hors du pays des infidèles; et qu’elle
-paie des gens qui devront te rejoindre pour te ramener vers elle. On
-m’a assuré que tu savais tout cela. Je te recommande donc de rester
-croyant en la foi du Prophète et de remplir ton devoir honnêtement.
-J’ajoute que je n’ai aucun doute sur ta fidélité; je te souhaite la
-paix et t’envoie mes salutations.»
-
-En même temps, Younis recevait une lettre qui lui faisait part des
-bruits répandus sur moi à Berber et le chargeait de me surveiller très
-sévèrement; son secrétaire me dit cela en confidence. Je ne comprenais
-pas bien pourquoi le calife m’avait écrit. Younis ne me dit pas avoir
-reçu des ordres et en apparence fut encore plus aimable envers moi que
-d’habitude; cependant nuit et jour j’étais surveillé de près. Quelques
-jours après, comme il fallait par l’ordre du calife conduire en bateau
-quelques centaines d’Arabes de la tribu des Djimme à Omm Derman,
-Younis m’ordonna de les accompagner pour rendre compte verbalement
-de la situation au calife. Je compris parfaitement qu’il désirait se
-débarrasser de la responsabilité de m’avoir avec lui.
-
-Lorsque je pris congé de Younis il m’entretint d’abord sur différents
-sujets dont je devais parler au calife et exprima l’espérance que je
-reviendrais bientôt auprès de lui, puis il me dit: «Si tu veux rester
-auprès de notre maître le calife ou s’il a besoin de toi à Omm Derman,
-désires-tu que je t’envoie le cheval que je t’ai donné ou faut-il le
-garder ici?»
-
-Je répondis que je tenais à ce qu’il gardât le cheval, car j’étais
-persuadé que, rentré à Omm Derman, il me faudrait marcher nu-pieds. En
-souvenir de son amitié, Younis me donna 100 écus pour le voyage et me
-recommanda par lettre à la bienveillance du calife. Deux jours après
-mon départ de Woled Abbas, j’atteignis Omm Derman, remis à Yacoub les
-Djimme qui m’avaient été confiés et fus ensuite reçu par le calife.
-
-Il fit semblant d’être très étonné de me voir à Omm Derman car, il
-s’était imaginé qu’il m’aurait été dur de quitter Younis même pour une
-heure. Paroles en l’air; car je savais bien que mon retour à Omm Derman
-était arrangé entre lui et Younis. Il me permit d’aller chez moi pour
-saluer mes gens et m’ordonna de revenir auprès de lui pour recevoir
-ses ordres. Lorsque, le soir, je me retrouvai seul avec lui, vite il
-en vint à parler des nouvelles qu’il avait reçues de Berber. Je lui
-affirmai qu’elles avaient été inspirées, soit par mauvais esprit, soit
-par une erreur, que je n’avais jamais été marié et que par conséquent
-je n’avais point de femme me cherchant ou désirant mon retour, mais que
-si jamais quelqu’un venait m’encourager à la fuite, je m’empresserais
-de l’avertir.
-
-Il me tranquillisa disant qu’il n’avait pas ajouté foi à ces nouvelles
-et me demanda pour finir notre entretien si je préférais rester
-auprès de lui ou retourner vers Younis? Je devinai ce qu’il voulait
-et l’assurai qu’à aucun prix je ne me séparerais de nouveau de lui et
-que les jours que je passais en sa compagnie comptaient parmi les plus
-heureux de ma vie. Quoique réjoui par mes paroles flatteuses, il ne
-manqua pas de me rappeler d’un ton très sérieux, d’être fidèle et de
-n’avoir de rapports qu’avec des gens de sa maison. Il m’ordonna ensuite
-de me tenir à sa porte comme autrefois.
-
-Lorsque je le quittai, j’étais convaincu que sa méfiance à mon égard
-avait pris des racines encore plus profondes qu’auparavant et ne
-cesserait d’augmenter.
-
-A ce moment là, les forces d’El Obeïd comprenaient environ 200 vieux
-soldats renforcés par une compagnie de mes anciens fantassins de
-Dara. Non seulement ils servaient à combattre les habitants de Gebel
-Deier, en continuelle hostilité avec les Mahdistes, leur enlevant leur
-bétail et leurs esclaves, mais encore ils devaient aussi construire
-les maisons des émirs et comme récompense on les traitait en esclaves.
-Indignés, ils jurèrent de reconquérir leur liberté. Fadhlelmola Bachit,
-puis Chergherib, un de mes anciens serviteurs qui avait été retenu à
-El Obeïd, et Bechir, un ancien sous-officier étaient les meneurs de la
-conspiration et je suis encore à me demander comment les Mahdistes ne
-la découvrirent pas. Sejjid Mahmoud, le premier émir d’El Obeïd, proche
-parent du Mahdi, avait été appelé à Omm Derman et les soldats crurent
-alors le moment venu de mettre leur projet à exécution.
-
-Un matin les habitants d’El Obeïd entendirent avec étonnement le bruit
-d’une violente fusillade. Les soldats s’étaient emparés de la maison
-isolée qui contenait les munitions, s’y étaient retranchés et avaient
-ouvert sur les Derviches un feu continu qui les chassa. Ils avaient
-aussi amené là leurs femmes et leurs enfants. Les Derviches n’ayant
-que peu d’armes à feu se retirèrent dans les bâtiments gouvernementaux
-et en barricadèrent les portes. Forts de leur succès, les soldats
-essayèrent même de forcer la Moudirieh, mais après de vains efforts,
-y renoncèrent. Abd er Rahman el Bornaoui, autrefois un de mes plus
-braves sous-officiers, fut tué. Les Derviches ne perdirent que
-Woled el Hachmi, exécré par les soldats à cause de sa manière d’être
-arrogant. Si les soldats avaient eu une bonne direction, El Obeïd
-serait sûrement tombée entre leurs mains. Ils désiraient seulement
-reconquérir leur liberté. Ils passèrent la nuit dans les poudrières
-où de nombreux esclaves se joignirent à eux saisissant cette occasion
-d’abandonner leurs maîtres. Le lendemain les habitants de la ville et
-les Mahdistes essayèrent de les traquer mais ils furent repoussés avec
-des pertes sensibles. Les soldats avides de liberté, quittant El Obeïd,
-se rendirent dans les montagnes de Nubie, après avoir saccagé les
-maisons et s’être emparés des femmes qu’ils y trouvèrent. Les Derviches
-essayèrent de les poursuivre, mais les soldats confiants en leur bonne
-étoile les défirent complètement. Leur émir Ali woled Abdullahi, natif
-de woled Médine, autrefois officier à Dara, avait eu connaissance de
-la conspiration, mais par crainte de l’insuccès ne s’était pas joint à
-eux. Il fut saisi par les Gellaba et décapité malgré ses prétentions à
-l’innocence.
-
-Sejjid Mahmoud apprenant ces événements à Omm Derman en informa
-immédiatement le calife et ce dernier lui permit de rentrer à El
-Obeïd pour aller y chercher sa famille et tous les parents du Mahdi.
-Mais Mahmoud pensant regagner les faveurs du calife, voulut punir
-les rebelles, il rassembla tous les hommes valides d’El Obeïd et ses
-environs et se mit en marche contre les soldats. Ceux-ci avaient pris
-leurs positions à Niuma et Kolfan dans les montagnes de Nubie, ils y
-avaient établi une espèce de république militaire et choisi comme chef
-l’ancien sergent Bechir. Ce dernier donna ordre de ne pas gaspiller
-les munitions et défendit, sous peine de punition, de prononcer le nom
-du Mahdi; ils ne reconnaissaient comme maître que le vice-roi.
-
-Arrivé à proximité de leur camp Sejjid Mahmoud leur envoya d’abord
-des parlementaires leur affirmant qu’il les aimait comme ses propres
-enfants et leur accorderait pardon entier s’ils se soumettaient. Les
-soldats lui répondirent en se moquant: que l’amour qu’il avait pour
-eux était réciproque mais qu’il devait venir s’en assurer lui-même.
-L’assaut de la montagne ne tarda pas. Mahmoud brandissant sa bannière à
-la tête de ses troupes fut tué. Plusieurs de ses fidèles voulant cacher
-son cadavre subirent le même sort. Le reste de ses gens qui ne l’avait
-suivi qu’à son corps défendant, se dispersa de tous côtés et rentra
-dans ses foyers qu’il n’atteignit qu’après avoir subi de grandes pertes
-étant poursuivi par ses ennemis. Abou Anga qui se trouvait à quelques
-journées seulement du théâtre de la guerre, demanda au calife la
-permission de châtier les rebelles jusque là victorieux. Mais le calife
-le lui interdit formellement; il avait autre chose de plus important
-à faire; il devait attendre Mohammed Khalid. Le calife déclara à Omm
-Derman que Sejjid Mahmoud avait été justement puni par le ciel d’avoir
-par ambition et désir de vengeance attaqué les rebelles contre sa
-volonté.
-
-Mohammed Khalid avait déjà souvent reçu des lettres du calife pour
-l’inviter à se rendre à Omm Derman où de très hautes fonctions et
-des honneurs l’attendaient. Il allait partir; tout était prêt quand
-un écrit du calife le mit au courant des mesures prises contre le
-calife Chérif et les parents du Mahdi défunt. Le calife se plaignait
-à Khalid de ce que ses gens l’avaient par leurs actions forcé d’agir
-ainsi et le priait de hâter son voyage pensant que son sens commun
-pratique aurait une bonne influence sur Chérif et ses partisans.
-Mohamed Khalid confiant en ces paroles, voulut se rendre utile à ses
-parents; il hâta son voyage et campait déjà à Bara. Il avait sous ses
-ordres des forces considérables, car il avait obligé une grande partie
-de la population du Darfour à le suivre, mais elle ne le faisait qu’à
-contre-cœur. Il avait plus de 1000 chevaux de 3000 fusils et au moins
-20,000 fantassins. Longtemps avant l’arrivée de Mohammed Khalid, Abou
-Anga qui avait plus de 5000 fusils avait reçu des instructions secrètes
-du calife. Aussi lorsque Khalid eut fixé son camp à Bara, Abou Anga s’y
-rendit à marches forcées et un matin au point du jour, tout le camp
-fut cerné par des troupes qui, en cas de résistance étaient prêtes à
-exécuter les ordres reçus.
-
-Abou Anga fit chercher Mohammed Khalid, lui remit l’ordre du calife
-qui exigeait en signe de fidélité qu’il livrât au commandant en chef
-Abou Anga lui-même, soldats et chevaux, ce à quoi Khalid se déclara
-prêt. Sans oser s’éloigner d’Abou Anga, il donna les ordres nécessaires
-et en peu de temps les troupes du Darfour furent partagées entre les
-officiers subalternes et encadrées dans leurs régiments. Là-dessus
-Abou Anga rassembla les émirs venus avec Khalid, leur lut un message
-flatteur du calife dans lequel il leur laissait le libre choix de se
-placer sous le commandement d’Abou Anga et de rester auprès de lui ou
-d’aller à Omm Derman; chacun pouvait décider ce qu’il considérerait
-comme le plus avantageux pour lui. Mohammed Khalid et ses parents
-furent ensuite arrêtés par Abou Anga; leurs biens furent confisqués
-ainsi que tous les trésors accumulés au Bet el Mal. Saïd bey Djouma,
-qui déjà depuis le siège de Khartoum était commandant de l’artillerie
-chez Abou Anga, recevait la permission de celui-ci de reprendre
-possession de ses esclaves, femmes et biens, que Khalid lui avait
-enlevés à Fascher. Ce dernier fut enchaîné, envoyé à El Obeïd, et eut
-là le loisir de se souvenir des aimables lettres du calife qui lui
-prouvaient que promettre et tenir font deux.
-
-Le calife avait tout lieu d’être satisfait de son œuvre. Il avait
-porté à ses adversaires un coup irréparable en les privant des armées
-de Mohammed sur lesquelles ils avaient compté, tandis que les forces
-d’Abou Anga s’en trouvaient augmentées. Il avait en outre agrandi
-son propre parti au moyen des émirs et de leurs adhérents venus du
-Darfour avec Khalid et qui dans la vallée du Nil passaient pour ses
-compatriotes. La plus grande partie d’entre eux s’était décidée à aller
-à Omm Derman où ils furent reçus avec joie par le calife qui les combla
-d’honneurs.
-
-Abou Anga reçut l’ordre d’exterminer les rebelles à Kolfan. Ils se
-considéraient après leur victoire sur Sejjid Mahmoud comme les maîtres
-du pays et n’hésitèrent pas à opprimer la population. Comme d’habitude,
-les dissensions éclatèrent parmi eux après la victoire et plusieurs
-avaient quitté leur chef et regagné leurs foyers; ils appartenaient à
-des tribus différentes, par suite l’esprit de solidarité leur était
-inconnu. Lorsque Abou Anga se trouva à proximité du camp fortifié,
-mon ancien serviteur, Chergerib, qui comprenait que leur désunion ne
-laissait pas espérer le succès, vint à sa rencontre avec sa femme.
-Il déclara qu’il était las de combattre et se rendait sans condition
-attendant sa punition, demandant seulement la faveur de pouvoir se
-justifier. Il raconta à Abou Anga que, lorsqu’il était mon domestique,
-il était venu du Darfour et que Sejjid Mahmoud l’avait, avec d’autres
-morts maintenant, empêché par la force de continuer leur route. De
-colère et indigné des vexations incessantes auxquelles il était exposé,
-il avait en effet pris part aux combats d’une façon très remarquable.
-Maintenant il désirait ou être gracié et pouvoir me rejoindre à
-Omm Derman ou expier sa faute. Abou Anga, dont le père avait été
-esclave, eut pitié de ses compatriotes; il haïssait les Gellaba et
-était persuadé que les soldats ne s’étaient révoltés que poussés par
-les mauvais traitements. C’est pourquoi, il pardonna généreusement à
-Chergerib en souvenir, dit-il, de ses bonnes relations avec moi et pour
-m’honorer dans ma position comme moulazem du calife. Il m’envoya une
-lettre m’annonçant que pour le moment Chergerib était auprès de lui et
-attendrait l’occasion propice pour me rejoindre.
-
-Bechir ne voulut pas se rendre; attaqué le lendemain par Abou Anga
-il fut tué en se défendant héroïquement ainsi que Fadhlelmola et
-quelques-uns de ses fidèles soldats. La plus grande partie s’était
-éloignée pendant la nuit et se tenait cachée dans des endroits connus
-d’eux seuls jusqu’à ce qu’ils acceptassent le pardon offert et se
-rendissent. Abou Anga entraîné par ses succès permit à ses hommes de
-piller les villages, de se nourrir à leurs dépens et d’emmener tous les
-esclaves.
-
-Il laissa à El Obeïd, pour le remplacer, le cousin du calife Othman
-woled Adam et le calife ordonna que le Darfour fut aussi placé sous
-ses ordres, où l’émir Sultan Youssouf, fils du sultan Ibrahim tué par
-Zobeïr remplissait les fonctions de gouverneur.
-
-J’appris d’un marchand arrivé récemment du Kordofan que mon ami
-Ohrwalder avait quitté El Obeïd et arriverait prochainement à Omm
-Derman. Je savais bien qu’il ne me serait pas facile de le voir mais
-l’idée qu’un compatriote se trouvait non loin de moi me remplissait de
-joie.
-
-Je restais assis à la porte de mon maître toujours prêt à lui obéir.
-Quelquefois il m’adressait amicalement la parole et m’invitait à
-dîner avec lui; d’autres fois, sans rime ni raison, il me laissait
-complètement à l’écart ou m’honorait de méchants regards remplis de
-haine. Cette versatilité était un des traits marquants de son caractère
-et le calife trouvait que je devais non seulement souffrir de ce
-traitement mais qu’il servait à mon éducation. Envers mes camarades, je
-feignais d’être totalement désintéressé des événements et de l’issue
-des batailles car le calife s’informant en secret de mes opinions et
-de ma conduite auprès d’eux, je ne voulais pas exciter sa méfiance. En
-réalité, j’observais tout ce qui se passait autant que ma position me
-le permettait, mais sous le voile de l’indifférence, et me le gravais
-autant que possible dans la mémoire puisqu’il m’était expressément
-défendu d’écrire. Le calife contribuait très peu à l’entretien de
-ma maison et ne m’envoyait que par occasion quelques ardebs de blé,
-une vache ou un mouton. Ibrahim Adlan que j’avais connu au temps du
-gouvernement égyptien me remettait tous les mois 10 à 20 écus; et
-quelques employés et marchands, mieux placés que moi, me faisaient
-parvenir secrètement de petites sommes d’argent. De cette façon,
-quoique pauvre, il ne me manquait aucune des choses nécessaires et
-je ne sentais que rarement ma position précaire; dans tous les cas,
-j’étais beaucoup mieux que mon pauvre ami Lupton, auquel le calife
-avait promis des secours, mais n’en donnait aucun. Lupton avait
-par contre une certaine liberté, il pouvait aller et venir dans la
-ville, fréquenter qui il voulait, n’avait pas l’obligation de dire
-journellement les cinq prières dans la mosquée; malgré cela, sa vie
-n’était que tristesses et épreuves. J’avais bien prié Ibrahim Adlan de
-lui venir en aide, ce qu’il avait fait, mais cela ne lui suffisait pas
-et il était forcé quoique ce ne fut pas sa profession de raccommoder de
-vieilles armes pour suffire au moins aux besoins les plus pressants.
-Comme il avait été autrefois officier de la marine marchande anglaise,
-il s’entendait un peu à la mécanique. Un jour que je le rencontrai dans
-la mosquée et que j’échangeai quelques mots avec lui, il se plaignît
-de sa situation. Je lui proposai de l’aider à se procurer une place à
-l’arsenal ne pouvant le secourir suffisamment autrement. L’idée lui
-plut. Quelques jours après, il arriva que le calife étant de bonne
-humeur se montra agréable envers moi. Abou Anga lui avait envoyé en
-cadeau, un jeune cheval, de l’argent et des esclaves de Khalid. Il
-m’ordonna de dîner avec lui et dans le cours de la conversation, je
-réussis à lui parler des navires et de leurs machines qui restaient un
-mystère pour lui.
-
-«Les bateaux, dis-je, ont besoin d’hommes compétents pour les
-surveiller et les réparer. Comme un grand nombre des ouvriers de
-l’arsenal a péri lors du siège de Khartoum, je suppose que vous aurez
-eu de la peine à les remplacer?»
-
-«Mais que faut-il faire? dit le calife; ces bateaux me sont d’une
-grande utilité et je tiens à les conserver.»
-
-«Abdullahi Lupton, dis-je en réfléchissant, était autrefois ingénieur
-sur un vapeur, si on lui donnait une bonne paie mensuelle, il se
-rendrait sûrement très utile.»
-
-«Parle-lui, me dit-il d’un air joyeux, afin qu’il accepte de son plein
-gré cette place; car s’il y était forcé, je crois, bien que je ne
-comprenne rien à ces affaires, qu’il ferait mal son devoir, je dirai à
-Ibrahim Adlan de bien le payer.»
-
-«Je ne sais pas où il est et ne l’ai pas vu depuis longtemps,
-répondis-je, cependant je m’informerai, il est sans doute prêt à te
-servir.»
-
-Le jour suivant, je fis chercher Lupton; je lui racontai mon entretien
-avec le calife et j’eus à peine besoin de lui recommander d’être
-aussi peu utile que possible à nos ennemis. Il me tranquillisa en me
-disant que les machines des vapeurs sur lesquelles il ne possédait
-que quelques notions théoriques élémentaires deviendraient sous sa
-surveillance plutôt mauvaises que bonnes et que, ce n’était que poussé
-par le besoin qu’il acceptait une telle situation. Le calife avait déjà
-parlé à Ibrahim Adlan; le même soir, Lupton me fit savoir qu’il était
-nommé employé de l’arsenal et recevait 40 écus par mois ce qui lui
-suffisait pour vivre lui et sa famille. Le calife saisit cette occasion
-pour renvoyer Sejjid Tahir, oncle du Mahdi, autrefois menuisier au
-Kordofan qui, par son neveu, avait obtenu la place de directeur de
-l’arsenal et se distinguait d’un côté, par sa grande ignorance et de
-l’autre par une infidélité plus grande encore. Il vendait secrètement
-du fer et des matériaux de guerre aux marchands. Il fut remplacé par un
-Egyptien né au Soudan trop timide pour ne pas être honnête.
-
-Le calife trouva alors que les Arabes Kababish qui habitaient le désert
-au nord du Kordofan jusqu’à Dongola et dont les troupeaux paissaient
-jusqu’à Omm Derman n’étaient pas selon lui assez soumis. Il ordonna
-donc à Ibrahim Adlan de confisquer tout ce qu’ils avaient sous le
-prétexte qu’il leur avait souvent demandé de faire un pèlerinage à Omm
-Derman et qu’ils n’avaient pas obéi. Tous les troupeaux leur furent
-enlevés. Cette tribu avait longtemps fait le commerce de la gomme et
-possédait beaucoup d’argent, que selon leurs coutumes ils avaient
-enfoui dans le désert à un endroit connu d’eux seuls. Des tortures de
-toutes espèces les forcèrent de trahir leur cachette et de livrer leur
-fortune; de fortes sommes grossirent une fois de plus le Bet el Mal.
-Malgré cela, ils ne firent pas grande résistance. Seulement Salih bey,
-le sheikh principal, frère du sheikh et Tom qui avait été décapité
-par le Mahdi rassembla ses nombreux parents et partit pour l’oasis de
-Omm Badr où personne n’osa le poursuivre. Le calife lui envoya alors
-deux sheikhs bien connus, Woled Nubaoui de la tribu des Beni Djerar et
-Henetir de celle des Maalia pour lui demander de venir à Omm Derman
-lui promettant grâce entière et sa nomination comme émir des Kababish.
-Salih bey écouta tranquillement leur offre mit dans sa bouche au grand
-étonnement des envoyés, de ce tabac tant détesté par les Mahdistes
-et répondit: «Bien, j’ai compris. Le calife me pardonne entièrement
-et désire que j’aille à Omm Derman; mais supposons qu’arrivé là, le
-Prophète apparaisse au calife, car nous savons que le calife n’agit
-que d’après les inspirations du Prophète, et lui ordonne de ne pas me
-pardonner, qu’arrivera-t-il?»
-
-Les envoyés ne surent pas répondre d’une manière satisfaisante à cette
-question et retournèrent vers le calife, chacun ayant reçu un chameau;
-ils rapportèrent fidèlement les paroles du sheikh Salih qui mirent
-le calife dans une grande colère. Beaucoup de Kababish dépouillés de
-leurs biens s’enfuirent à Omm Badr et en peu de temps il se trouva là
-une puissance sinon menaçante du moins fort incommode pour le calife.
-Le bétail, les chameaux des Kababish furent mis publiquement en vente
-à Omm Derman par le Bet el Mal. Le prix de la viande baissa, mais par
-contre le prix du grain augmenta.
-
-La cause venait de ce que Younis permettait à ses hommes d’agir à
-leur guise dans le Ghezireh, le grenier d’Omm Derman. Des milliers de
-Djimmé avec leurs femmes et leurs enfants dépouillés peu à peu par
-Younis, formèrent pour se nourrir de véritables bandes de brigands.
-Ils ne se contentaient pas du blé, mais s’appropriaient tout. Aucune
-sécurité n’existant plus, les habitants du Ghezireh cessèrent de
-se livrer à l’agriculture. Leurs provisions de blé diminuèrent de
-jour en jour tandis que les troupes de Younis, à son grand plaisir,
-s’augmentaient d’esclaves échappés et d’hommes sans feu ni lieu. Le
-but du calife était d’affaiblir ainsi le pouvoir des gens du Ghezireh
-qui appartenaient au parti du calife Chérif. Craignant toutefois que
-le blé ne vint à manquer complètement, il fit revenir Younis avec
-toutes ses armées à Omm Derman. Celles-ci s’approprièrent tout ce
-qu’elles trouvèrent sur leur passage de sorte qu’elles entrèrent dans
-la capitale du Mahdi, chargées de butin, comme des conquérants. Younis
-reçut l’ordre de se fixer avec ses soldats au sud du fort d’Omm Derman
-d’où vient le nom qui subsiste encore aujourd’hui Dem Younis. Peu après
-son arrivée, le bruit courut que les Abyssins avaient attaqué Gallabat.
-On disait qu’un certain Haggi Ali woled Salem de la tribu des Kawalha,
-demeurant à Gallabat et autrefois en relations commerciales avec
-l’Abyssinie, ayant été nommé émir de ses compatriotes par le Mahdi,
-avait attaqué l’Abyssinie et détruit l’église de Rabta.
-
-Salih Shanga de la tribu des Takarir résidant à Gallabat et autrefois
-un des personnages importants du pays avait quitté cette ville après
-l’évacuation de la garnison égyptienne, et s’était établi en Abyssinie
-pendant que son cousin Ahmed woled Arbab était nommé émir du pays par
-le Mahdi. Le Ras Adal, gouverneur d’Amhara exigeait de lui qu’on lui
-livrât le perturbateur de la paix Haggi Ali woled Salem. On refusa; il
-rassembla alors ses soldats et tomba sur Gallabat. Ahmed woled réunit
-ses partisans et attendit l’ennemi hors de la ville avec environ 6,000
-hommes.
-
-La rencontre fut terrible; les Abyssins étaient bien dix fois plus
-nombreux; en peu d’instants, l’armée d’Arbab fut cernée, massacrée;
-Arbab lui-même fut tué, et peu réussirent à s’échapper. Les Abyssins
-mutilèrent les morts, mais respectèrent le cadavre d’Arbab par égard
-pour Salih Shanga. Les munitions étaient gardées par un Egyptien dans
-une maison isolée non loin de la ville. Sommé de se rendre, il refusa,
-mais les Abyssins voulant le prendre d’assaut, il fit sauter le magasin
-et fut lui-même une des premières victimes. Les femmes et les enfants
-des vaincus furent emmenés en esclavage, la ville réduite en cendres et
-Gallabat pendant longtemps ne fut plus qu’un champ de cadavres visité
-par les hyènes. Lorsque la nouvelle de l’anéantissement de l’armée
-d’Arbab arriva au calife, il écrivit au roi Jean pour le prier de
-rendre la liberté aux femmes et aux enfants contre une somme d’argent
-qu’il pouvait fixer lui-même. En même temps il donna ordre à Younis de
-se rendre à Gallabat avec toutes les forces dont il pouvait disposer
-et d’y attendre ses ordres. Le calife Abdullahi lui-même ainsi que les
-deux autres califes et un grand nombre de partisans traversèrent le
-fleuve pour rejoindre l’armée de Younis. Il resta trois jours au milieu
-des troupes, bénit les guerriers à leur départ et rentra à Omm Derman.
-
-J’appris alors que Gustave Kloss qui m’avait quitté depuis longtemps
-et avait cherché à gagner sa vie à Omm Derman d’où il s’était enfui et
-que je croyais retourné sain et sauf dans sa patrie, avait succombé aux
-fatigues du voyage. Cette nouvelle me fut apportée par des marchands
-venant de Ghedaref.
-
-Abd er Rahman woled Negoumi et Haggi Mohammed Abou Gerger durent
-occuper avec leurs soldats: le premier, Dongola; le second, Kassala.
-Osman Digna reçut, de son côté, le commandement sur les tribus arabes
-domiciliées au nord de Kassala jusqu’à Souakim. Le calife n’avait
-pas grande confiance dans les deux premiers, car ils appartenaient
-ainsi que leurs hommes aux tribus de la vallée du Nil; c’est pourquoi
-il nomma en qualité de représentants deux de ses plus proches parents
-Mous’id woled Gedoum et Hamed woled Ali pour les surveiller. Les
-soldats s’habitueraient ainsi peu à peu à se trouver sous les ordres de
-ses parents.
-
-Par ce fait que presque tout le Soudan était soumis, les causes de
-guerre et l’occasion de faire du butin diminuaient tandis que le
-calife et ses émirs agrandissaient le train de leurs maisons, vivaient
-d’une façon plus luxueuse et avaient besoin pour cela de sommes très
-considérables. Il fallait songer à découvrir de nouvelles sources de
-revenus. Le nombre des gens du calife et de ses moulazeimie armés
-augmentait chaque jour et il fallait bien subvenir à leur entretien.
-En outre, les cadeaux que le calife devait faire aux personnages
-influents qu’il voulait gagner secrètement à ses intérêts lui coûtaient
-énormément. Il chargea donc Ibrahim Adlan du règlement des finances.
-Les revenus du Soudan se décomposaient ainsi qu’il suit:
-
-1º L’impôt de capitation dont chacun devait s’acquitter en livrant une
-certaine quantité de blé ou l’équivalent en argent, à la fin du jeûne
-du Ramadan.
-
-Tout homme et même tout enfant y était astreint de sorte que d’après
-le total de ce revenu on aurait pu savoir exactement le nombre des
-habitants si la loi avait été appliquée sévèrement.
-
-2º Le zeka fut prélevé sur le blé, le bétail et l’argent, suivant la
-_sheria mohammedia_.
-
-Les employés nécessaires à la perception de ces impôts étaient
-présentés par Yacoub Ibrahim, puis, confirmés dans leurs fonctions par
-le calife. Ils devaient tenir un compte exact et journalier de leurs
-rentrées qu’ils devaient remettre au Bet el Mal.
-
-On chercha aussi à régler les dépenses. On défendit à Ibrahim Adlan de
-disposer de l’argent suivant son bon plaisir ce qui jusqu’alors était
-de règle; on verserait chaque mois des sommes fixes aux personnes
-dont le service était indispensable au calife, comme les cadis, les
-secrétaires, les chefs des moulazeimie, etc. Ces gages étaient si
-minimes qu’ils suffisaient à peine aux besoins les plus urgents de
-la vie; ainsi le premier cadi qui portait le titre de cadi el Islam
-ne touchait que 40 écus, les secrétaires du calife 30 écus chacun
-par mois, et ainsi de suite. Même le calife Chérif et ses parents
-ne recevaient de l’argent que sur les ordres spéciaux du calife,
-tandis que le calife Ali woled Helou, qui grâce à sa soumission et à
-son obéissance jouissait des faveurs du calife, percevait une somme
-beaucoup plus forte.
-
-La plus grande partie des revenus du Soudan faisait retour
-naturellement au calife et à sa famille et servait à soutenir les
-tribus occidentales. Pour augmenter ces revenus on loua les endroits
-de passage le long de tout le fleuve; on installa une savonnerie et on
-déclara que la fabrication du savon était un monopole.
-
-Un jour que le calife traversait par hasard la ville à cheval, sans but
-déterminé, son odorat délicat fut frappé d’une odeur singulière. Il
-ordonna d’en rechercher la cause et bientôt on lui amena un individu à
-demi-nu tenant une casserole dans laquelle il avait fabriqué du savon.
-Le calife fit emprisonner le récalcitrant et confisquer ses biens: qui
-consistaient en sa casserole et un angareb!
-
-Dans le Bet el Mal il y avait un grand nombre d’objets en argent;
-beaucoup avaient été vendus au-dessous de leur valeur et avaient été
-enlevés secrètement par des marchands, pour les revendre en Egypte.
-Afin d’empêcher que ces métaux continuassent à sortir du pays on décida
-de frapper de la monnaie.
-
-Une nouvelle source de revenu fut la réorganisation du marché aux
-esclaves. On le plaça près du Bet el Mal et les vendeurs furent tenus
-de se procurer un papier affirmant que l’objet de vente était dûment
-propriété du vendeur. On prélevait sur cette déclaration une certaine
-taxe.
-
-Ibrahim Adlan fit également organiser des bâtiments pour les finances,
-aussi commodes que possible. Il les transféra vers le fleuve, fit
-construire d’immenses murailles et édifier une suite de bâtiments pour
-lui, pour ses secrétaires, pour les caisses et la pharmacie, où l’on
-apporta les médicaments qui avaient échappé au sac de Khartoum; enfin
-il fit ajouter un grand nombre de magasins pour les marchandises, etc.
-
-Plein d’ambition, voulant être le premier après le calife, il fit tout
-pour gagner les faveurs de celui-ci, même aux dépens de son prochain.
-
-La justice était entre les mains des cadis à la tête desquels se
-trouvait Ahmed woled Ali, cadi el Islam.
-
-Le calife ne pouvait guère trouver un serviteur plus fidèle et plus
-dévoué que le cadi el Islam. En toute occasion il cédait aux désirs de
-son maître et pour servir ses caprices, il n’hésitait pas à commettre
-les plus grandes injustices et à sacrifier même des vies d’hommes.
-
-Mais pour faire paraître plus justes les sentences de son tribunal,
-le calife déclarait publiquement qu’il s’y soumettait toujours et
-demandait que tous ceux qui se croyaient opprimés ou lésés par lui,
-l’accusassent devant le cadi. Un brave homme des environs du Nil Blanc
-prit une fois cette déclaration au sérieux et cita le calife devant le
-cadi pour lui avoir ôté peu de temps auparavant sa place d’émir. A la
-suite de cette sommation, le calife se rendit humblement devant ses
-juges dans la djami où une foule curieuse, inspirée par l’amour de la
-justice de leur maître s’était réunie. Le plaignant nommé Abd el Minem,
-prétendit avoir été privé de sa place d’émir injustement, place qu’il
-avait obtenue déjà durant la vie du Mahdi. Le calife avait, en effet,
-soupçonné Minem d’appartenir au parti du calife Chérif et l’avait
-destitué pour cette raison.
-
-Le calife déclara qu’à plusieurs reprises, ayant eu besoin de lui, il
-ne l’avait trouvé ni dans sa demeure ni dans aucun lieu de prières et
-que par conséquent coupable de tiédeur des affaires religieuses, il lui
-avait enlevé sa place. Le tribunal, sans autre forme de procès, rendit
-une sentence en faveur du calife. Le plaignant fut fouetté jusqu’au
-sang et jeté en prison. Peu s’en fallut qu’il ne fut lynché par la
-foule qui ne comprenait pas du tout de quoi il était question.
-
-De tous côtés furent célébrées les louanges du calife, successeur du
-Mahdi, représentant du Prophète et qui par amour de la justice se
-soumettait humblement au verdict du cadi.
-
-Pour bien faire ressortir sa mansuétude et son esprit conciliant, il
-fit sortir de prison son adversaire le lendemain, lui pardonna son
-audace et lui fit cadeau d’une gioubbe neuve et... d’une femme!
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-Evénements dans les différentes parties du Soudan.
-
- Expédition de Karam Allah au Bahr el Ghazal.—Sa dispute avec
- Madibbo.—Evénements du Darfour.—Exécution de Madibbo.—Emprisonnement
- de Charles Neufeld.—Mon entrevue avec lui.—Défaite et mort du sheikh
- Salih el Kabachi.—Arrivée d’Abou Anga à Omm Derman.—Destruction de
- la tribu des Djihena.—Conspiration de Sejjidna Isa.—Campagne d’Abou
- Anga en Abyssinie.—Gondar.—Mort d’Abou Anga.—Campagne d’Othman woled
- Adam dans le Darfour.—Mort du Sultan Youssouf.—Exemples de la tyrannie
- du calife.—Tombeau du Mahdi.—Nouvelles de la patrie.—Mort de ma
- mère.—Mort de Lupton.—Sa famille.—Préparatifs pour attaquer l’Egypte.
-
-
-Mohammed Khalid avait laissé comme émir du Darfour le sultan Youssouf,
-fils du sultan Ibrahim, au fond gouverneur légitime du pays. Jeune
-encore, il chercha à améliorer sa position en gagnant la confiance
-d’Abou Anga et de son représentant Othman woled Adam résidant à El
-Obeïd. Il leur fit souvent présent de chevaux et d’esclaves afin qu’ils
-le recommandassent au calife. Khalid, lorsqu’il quitta le Darfour était
-accompagné de presque tous les Mahdistes, habitant la vallée du Nil,
-c’est pourquoi Youssouf se trouva gouverner le pays de ses ancêtres
-et ses propres sujets apprécièrent hautement ce changement de maître.
-Aussitôt après la mort du Mahdi, le calife envoya les instructions
-nécessaires à Karam Allah, au Bahr el Ghazal, pour qu’il quittât le
-pays et vint avec toutes ses troupes à Shakka. Karam Allah avait pris
-possession du pays après la défaite de Lupton, s’était dirigé au
-sud et avait obligé le sultan rebelle Semio ibn Tikma à quitter sa
-résidence qu’il avait fait fortifier selon les avis du docteur Junker.
-A peine Semio put-il s’échapper avec une partie de ses femmes. Quant
-à ses trésors d’ivoire, ils tombèrent entre les mains de Karam Allah.
-Après la victoire, celui-ci avait marché vers le sud-est dans les
-provinces équatoriales gouvernées par Emin Pacha. Il allait atteindre
-le Nil quand le calife lui ordonna de se retirer. Si Karam Allah
-n’avait pas été vigoureusement soutenu par ses compatriotes, il ne lui
-aurait pas été possible d’obéir aux ordres du calife et d’engager les
-Basingers à quitter leur patrie pour se rendre à Shakka. Cependant
-après l’évacuation du Bahr el Ghazal, de nombreux Gellaba du Darfour
-et du Kordofan s’étaient joints à Karam Allah pour se procurer des
-esclaves et de l’ivoire de sorte que maintenant, soutenus par les
-riverains, les Djaliin et les Dongolais, il obligea par la violence
-les Basingers à se rendre à Shakka. Malgré toutes ses précautions, il
-y en eut beaucoup qui s’évadèrent avec leurs armes pendant la marche.
-Mais à son arrivée à destination Karam Allah possédait encore plus de
-3000 fusils. C’est là qu’il vendit à des marchands du Kordofan et de
-la vallée du Nil, argent comptant, la grande quantité d’esclaves des
-deux sexes qu’il avait amenée. En homme prudent il envoya par son frère
-Soliman des esclaves choisis et une partie de l’argent à Omm Derman
-pour le calife qui, tout joyeux lui ordonna de rester à Shakka. Abou
-Anga et Othman woled Adam eurent aussi leur part du butin. Karam Allah
-se conduisit dès lors comme le maître du pays et exerça toutes espèces
-de tyrannies et d’exactions. L’émir Madibbo, véritable gouverneur
-du pays lui fit des remontrances, mais ce fut en vain, car aussitôt
-après il enleva leurs chevaux et leurs esclaves aux Arabes Risegat.
-Ceux-ci se groupèrent alors autour de Madibbo et se préparèrent à la
-résistance. Karam Allah en fut tout heureux car il n’attendait qu’une
-occasion pour combattre et ayant sommé inutilement Madibbo de se
-rendre auprès de lui, il le déclara rebelle. On se battit; Madibbo fut
-vaincu et s’enfuit vers le Darfour; Karam Allah le poursuivit par Dara
-presque jusqu’à Fascher et eut ainsi l’occasion d’examiner le pays et
-d’en remarquer la richesse. Il somma par lettre le sultan Youssouf de
-poursuivre et de faire prisonnier Madibbo, tandis qu’il retournait
-lui-même à Dara et s’y établissait malgré la résistance des officiers
-de Youssouf. Madibbo fut pris à deux journées de marche de Fascher par
-les Zagawa avant qu’il put se réfugier auprès d’une tribu amie, les
-Arabes Mahria. Le sultan Youssouf envoya Madibbo sous escorte à Abou
-Anga au Kordofan et profita de l’occasion pour se plaindre des procédés
-de Karam Allah.
-
-Ce dernier avait écrit directement au calife à Omm Derman que les For
-étaient sur le point de raviver leur dynastie, que le sultan Youssouf
-n’était dévoué aux Mahdistes qu’en apparence et ne cherchait qu’à se
-rendre indépendant. Abou Anga avait également adressé les plaintes
-du sultan Youssouf à son maître et il ne restait plus au calife qu’à
-choisir entre Karam Allah et Youssouf. Il ne prit aucune décision à
-cet égard, car le sultan Youssouf était le descendant direct de la
-dynastie du pays, et le calife craignait avec raison que s’il gagnait
-les sympathies de ses compatriotes il ne devint ainsi un adversaire
-dangereux. Karam Allah était Dongolais, compatriote du Mahdi et sans
-aucun doute partisan du calife Chérif. Les commandants des Basingers
-étaient également Dongolais ou Djaliin; c’est pourquoi l’intérêt du
-calife était de ne pas fortifier ces partis.
-
-Il écrivit donc au sultan Youssouf qu’il était sûr de sa fidélité,
-le considérait comme maître du pays et d’autres phrases de ce genre,
-mais cependant il ne donna pas l’ordre strict à Karam Allah de quitter
-Dara. Au contraire, il lui fit dire secrètement par Abou Anga de rester
-dans la ville. Les suites de cette indécision réfléchie furent que le
-sultan Youssouf se sentant autorisé par le calife, somma énergiquement
-Karam Allah, qui avait aussi occupé Sheria et Taouescha, de quitter
-le pays. Ce dernier pour obéir aux instructions du calife fut attaqué
-par le maktum ou général des armées de Youssouf. Les postes de Sheria
-et de Taouescha furent complètement anéantis et Karam Allah, après
-s’être bien défendu et avoir subi de grandes pertes, dut se retirer à
-Shakka. Beaucoup de ses plus braves compatriotes succombèrent: Hasan
-Abou Sirra, Tahir, Ali Mohammed et d’autres, tous Dongolais ayant déjà
-combattu sous Youssouf el Shellali et Gessi Pacha dans la province du
-Bahr el Ghazal; en somme autant d’ennemis de moins pour le calife.
-
-Madibbo fut livré à Abou Anga qui avait un ancien compte à régler avec
-lui. Anga en servant sous les ordres de Soliman woled Zobeïr était une
-fois tombé entre les mains de son ennemi Madibbo qui l’avait forcé de
-porter sur sa tête pendant plusieurs jours de marche une caisse de
-munitions; comme il s’était plaint, on lui avait répondu par des coups
-de fouet et des insultes. Abou Anga ne l’avait pas oublié. Madibbo
-conduit devant son ancien adversaire vit bien que sa dernière heure
-n’était pas éloignée: il avança pourtant pour sa défense qu’il n’avait
-combattu contre Karam Allah que poussé par des procédés indignes et non
-contre le Mahdi. A quoi lui servaient les preuves d’ancienne fidélité!
-Toute parole d’excuse était inutile, Abou Anga répondait toujours:
-«Malgré ce que tu pourras dire, je te tuerai.»
-
-Persuadé de l’inutilité de ses efforts, Madibbo renonça à se défendre
-et parla ainsi devant ses ennemis rassemblés:
-
-«Ce n’est pas toi, Abou Anga qui me prendra la vie, mais Dieu! Je ne
-t’ai pas demandé grâce, mais justice, cependant un esclave comme toi
-ne deviendra jamais un noble. Les marques du fouet qui sont encore
-visibles sur ton dos, tu les a bien méritées. Que la mort vienne sous
-n’importe quelle forme, elle me trouvera calme et courageux. Je suis
-Madibbo et les tribus connaissent mon nom!»
-
-Abou Anga le fit reconduire en prison et fut assez généreux pour ne pas
-le faire fouetter. Le lendemain il fut mis à mort en présence de toute
-l’armée. Madibbo tint sa parole. Entouré d’un cercle d’ennemis, une
-chaîne autour du cou, il se moquait des cavaliers qui galopaient vers
-lui en brandissant leurs lances au-dessus de sa tête. Quand on lui dit
-de s’agenouiller pour recevoir le coup mortel, il somma les assistants
-de raconter comment il allait mourir; un instant après, sa tête roulait
-sur le sable. C’est ainsi que finit un des sheikhs les plus capables et
-les plus braves de tout le Soudan.
-
-Lorsqu’on apporta sa tête à Omm Derman, les Arabes Risegat qui avaient
-quitté leur patrie en pèlerins pour s’établir dans la capitale
-portèrent le deuil, le calife même ne se réjouit point de la mort de
-ce brave. Il ne voulait naturellement pas blâmer son premier général
-aux yeux de la foule et cacha son mécontentement au sujet de cet acte
-tyrannique, mais il me dit qu’il regrettait que Madibbo fut tombé entre
-les mains de son ennemi personnel, car il aurait sûrement pu lui rendre
-maints bons services.
-
-Younis jouissait de l’entière confiance de son maître. Lui et son
-armée avaient passé par Abou Haraz pour aller s’établir à Ghedaref et
-Gallabat. Comme il commandait de grandes forces assez belliqueuses
-et que lui-même partageait leur courage, il demanda au calife
-l’autorisation d’entreprendre de petites campagnes contre l’Abyssinie,
-dont le roi n’avait pas répondu à l’aimable missive que le calife
-lui avait envoyée. Sous les ordres d’Arabi Dheifallah, les soldats
-attaquèrent les villages limitrophes, les détruisirent, tuèrent les
-hommes et firent les femmes prisonnières. Par la rapidité de leurs
-mouvements, pillant aujourd’hui ici, demain incendiant là, c’était
-un véritable fléau pour les Abyssins de la frontière. Cela ne les
-empêchait cependant pas d’entrer en relations commerciales avec Younis
-qui au fond leur était sympathique par sa bonhomie et les encourageait
-à venir en grand nombre vendre au marché, à l’entrée de la ville, les
-produits de leur pays tels que le café, le miel, la cire, des peaux
-de bœufs tannées, des oranges, des autruches et même des chevaux, des
-mulets et des esclaves. Un jour, qu’une forte caravane de marchands
-composée de Gheberda (Abyssins musulmans) et de Makada (Abyssins
-chrétiens) arrivait à Gallabat, Younis ne put résister à sa rapacité;
-sous prétexte que c’étaient des espions du Ras Adal, il les fit
-enchaîner et s’empara de tous leurs biens. Il envoya les prisonniers
-sous escorte à Omm Derman, où ce coup hardi fut considéré par la
-foule ignorante comme une grande victoire. Le calife, toujours prêt à
-augmenter le prestige et la gloire de ses parents, nomma Younis Ifrit
-el Moushrikin (diable des polythéistes) et Mismar ed Din (aigle de la
-foi). Younis avait eu soin de lui envoyer les plus jolies femmes, des
-chevaux et des mulets; c’est pourquoi avide de plus de victoires, il
-résolut de réunir l’armée d’Abou Anga à celle de Younis et de déclarer
-la guerre au roi Jean. En attendant il donna l’ordre à Younis de se
-tenir sur la défensive.
-
-Abou Anga sur l’ordre du calife laissa 1500 hommes de ses troupes
-armées de fusils Remington à Othman woled Adam, nommé émir du Kordofan
-et du Darfour; avec le reste, il se rendit à Omm Derman. Jusqu’alors
-le sheikh Salih el Kabachi n’avait pas été attaqué à Bir Omm Badr.
-Sachant qu’un jour ou l’autre son tour viendrait, il envoya 50 de
-ses plus fidèles et meilleurs esclaves à Wadi Halfa avec une lettre
-réclamant l’appui du Gouvernement égyptien contre l’ennemi commun. Le
-Gouvernement accéda à la prière de son sheikh dévoué et remit à ses
-envoyés 200 fusils Remington, 40 caisses de munitions, 200 livres
-sterling et quelques beaux revolvers incrustés.
-
-A cette époque un négociant allemand, Charles Neufeld séjournait à Wadi
-Halfa. Il avait fait la connaissance de Dheifallah Hogal, frère d’Elias
-Pacha, qui s’était récemment évadé du Soudan et lui avait appris
-qu’au nord du Kordofan se trouvait une énorme quantité de gomme dont
-les propriétaires n’avaient pu disposer à cause de la révolution et
-qu’on pourrait facilement apporter à Wadi Halfa avec l’aide du sheikh
-Salih. Attiré par la perspective de ce fort gain et avide d’aventures,
-Neufeld résolut de se joindre aux gens de Salih qui rentraient chez
-leur sheikh. Le Gouvernement auquel il avait promis un compte rendu sur
-l’état du Soudan, consentit à cette expédition aventureuse et Neufeld
-quitta Wadi Halfa avec la caravane au commencement de février 1887.
-
-Abd er Rahman woled en Negoumi informé par ses espions du départ de la
-caravane fit surveiller toutes les routes. Malheureusement leur guide,
-d’ordinaire si sûr, s’égara et la caravane après de longs détours
-arriva près de la fontaine El Kab après avoir beaucoup souffert de la
-soif. Elle y rencontra les Mahdistes. On en vint aux mains et les gens
-de Salih, épuisés par la marche, succombèrent sous le nombre supérieur
-de leurs ennemis. Les uns furent tués, les autres faits prisonniers.
-Neufeld, au commencement du combat s’était retiré avec sa servante
-abyssine sur une colline non loin des combattants et se préparait à
-vendre chèrement sa vie. N’étant pas attaqué, il resta neutre.
-
-Après la bataille, on lui offrit le pardon, qu’il accepta; il fut
-conduit à Dongola devant Abd er Rahman woled en Negoumi qui l’épargna
-pour l’envoyer au calife à Omm Derman, tandis qu’il fit exécuter tous
-les autres prisonniers. Depuis quelques jours déjà la nouvelle qu’un
-Européen avait été fait prisonnier et devait être amené ici m’avait été
-secrètement communiquée; c’est pourquoi, un matin, au commencement de
-mars 1887, je ne fus pas étonné quand une grande foule s’approcha de la
-maison du calife en criant et, que je vis au milieu d’elle un Européen
-sur un chameau. On disait partout qu’on amenait le pacha de Wadi Halfa.
-C’était Neufeld!
-
-On le fit entrer pour le moment dans la rekouba couverte de paille
-destinée aux moulazeimie. J’observai les regards soupçonneux des
-espions placés auprès de moi par le calife et je feignis d’être
-entièrement indifférent à l’arrivée de cet Européen, attendant une
-meilleure occasion de m’approcher de lui, occasion qui ne tarda pas
-à s’offrir. Le calife Abdullahi convoqua le conseil ordinaire de la
-couronne, auquel assistait Nur Angerer qui venait du Kordofan et, à
-ma grande joie, il m’invita également à prendre place parmi ceux qui
-l’entouraient; je ne pus que murmurer à Nur Angerer: «Fais ton possible
-pour sauver cet homme.» Le calife raconta alors qu’un espion anglais
-avait été pris et nous ordonna, au sheikh Tahir el Migdob et à moi, de
-l’interroger.
-
-Nous nous rendîmes dans la rekouba. Neufeld me salua avec joie en
-apprenant mon nom. Avec quelques paroles je l’avertis que le sheikh
-Tahir était le supérieur, qu’il devait s’adresser à lui et se montrer
-très soumis. Neufeld parlait très bien l’arabe, mais fit une mauvaise
-impression sur mon camarade par sa facilité d’élocution, et il fut
-bientôt d’avis de retourner vers le calife. Ce dernier lui ayant
-demandé ce qu’il pensait de cet homme, il répondit: «Sûrement, c’est un
-espion; il mérite la mort!»
-
-«Et quelle est ton opinion?» me demanda le calife.»
-
-«Pour l’instant je ne sais que ceci: cet homme est Allemand; il
-appartient donc à une nation qui n’a aucun intérêt en Egypte,»
-répondis-je. Le calife me regarda fixement et m’ordonna de parcourir
-quelques papiers consistants en correspondances insignifiantes et
-quelques listes de remèdes, puis en une lettre du général Stevenson
-adressée à Neufeld dans laquelle il lui permettait de se joindre à la
-caravane de Salih à condition de lui fournir un rapport détaillé sur
-l’état du Soudan. Je traduisis tout ce qui ne pouvait intéresser le
-calife, naturellement je ne fis pas mention que le général lui avait
-demandé un rapport sur le Soudan.
-
-«Maître, dis-je, il ressort de ces papiers que cet homme est, comme il
-le disait au sheikh Tahir, un négociant autorisé par le Gouvernement à
-voyager pour son commerce.»
-
-Le calife de nouveau me jeta un regard perçant et nous ordonna de
-sortir et d’attendre ses ordres. Pendant ce temps une grande foule
-s’était rassemblée et se ruait vers la rekouba pour voir le Pacha
-anglais! Bientôt des moulazeimie noirs sortirent de la maison du
-calife, conduisirent Neufeld hors de la rekouba, et lui lièrent les
-mains de sorte que le malheureux crut que sa dernière heure avait
-sonné; levant les yeux au ciel et murmurant une prière, il s’agenouilla
-sans qu’on lui eût ordonné; on le fit se relever. Les sons étouffés
-de l’umbaia se firent entendre comme au moment de chaque exécution.
-A ma grande satisfaction, Neufeld n’en parut pas émotionné. Sa pauvre
-servante se précipita hors de la rekouba et demanda dans son désespoir
-d’être tuée avec son maître, mais elle fut aussitôt repoussée. Le cadi
-et moi, du haut d’un tas de pierres, pouvions observer toute la scène;
-nous vîmes bientôt que le calife voulait jouer avec Neufeld la comédie
-du chat et de la souris et que pour le moment sa vie n’était pas en
-danger. Neufeld ne pouvait guère comprendre dans ce triste moment mes
-signes pour le tranquilliser. Quelques minutes après, le calife nous
-fit de nouveau appeler.
-
-«Ainsi, tu veux qu’on tue cet homme, dit-il à Tahir.—Oui.—Et toi?»
-demanda-t-il à Nur Angerer. Celui-ci loua la bravoure que Neufeld
-venait de montrer et demanda sa grâce.
-
-«Abd el Kadir, parle!» m’ordonna le calife.
-
-«Maître, cet homme mérite peut-être la mort et un autre que toi le
-tuerait. Ta générosité et ta miséricorde le gracieront; il est, dit-il,
-mahométan et par ta grâce se fortifiera dans la foi.»
-
-Le cadi Ahmed fut aussi de mon avis et le calife qui, dès le premier
-instant, n’en voulait pas à la vie de Neufeld, lui fit pour l’instant
-enlever ses chaînes et reconduire à la rekouba. «Mais, dit-il au
-cadi, qu’on le montre cette après-midi à la foule, sous la potence et
-qu’on le reconduise ensuite en prison. Quant à toi, ajouta-t-il en se
-tournant vers moi, tu n’as rien autre chose à faire avec lui!» Nous
-nous éloignâmes tous et malgré cette défense, j’informai Neufeld des
-ordres que j’avais entendu donner à son sujet. La foule enchantée vit
-en effet Neufeld cette après-midi là exposé près de la potence.
-
-Le lendemain, le calife me fit appeler et me raconta qu’il avait appris
-d’une source certaine, par Abd er Rahman woled en Negoumi, que Neufeld
-était venu par ordre du Gouvernement, se joindre à Salih el Kabachi
-pour m’aider à fuir. Je lui déclarai que c’était un mensonge, comme
-le prouvaient les papiers et que le Gouvernement n’avait, du reste,
-aucun intérêt à tenter une pareille entreprise en ma faveur. Le calife
-feignit de croire mes protestations; mais sa méfiance envers moi se
-réveilla et pendant longtemps je fus puni comme d’habitude par sa
-manière d’être à mon égard.
-
-Quelques jours après, le calife fit monter Neufeld sur un chameau, les
-deux pieds dans les fers, pour lui montrer une grande revue.
-
-«Que penses-tu de mon armée?» dit-il à Neufeld.
-
-«Ton armée est nombreuse, répondit-il, mais mal exercée; l’armée
-égyptienne est beaucoup plus disciplinée.»
-
-Le calife qui n’appréciait pas la franchise le fit aussitôt reconduire
-en prison.
-
-Othman woled Adam avait reçu l’ordre de faire prisonnier Salih ou de
-le tuer. Il prépara une expédition sous les ordres de son représentant
-Fadhl Allah Aglan et Gerger, sheikh des Ahamda, ennemi personnel de
-Salih leur fut donné pour guide. Le sheikh des Kababish avait quitté
-Bir Omm Badr se rendant vers l’est, dans les déserts de son ancien
-pays pour y attendre ses gens revenant de Wadi Halfa avec des secours.
-La nouvelle de leur défaite complète éloigna de lui quantité de
-ses soldats qui désespéraient du succès de leur cause. Le sheikh
-Salih n’ayant aucun espoir, privé du secours qu’il attendait de ses
-compatriotes ne pouvait plus opposer de résistance. Il s’enfuit donc
-avec sa famille et ses plus proches parents, mais fut rejoint par
-l’ennemi auprès d’une fontaine où il se reposait. A son approche,
-sentant qu’il ne pouvait lui échapper, il ordonna à ses esclaves
-d’étendre une peau sur laquelle il s’assit et attendit tranquillement
-la mort. Gerger sauta de cheval et lui tira un coup de pistolet dans la
-tête à bout portant.
-
-Ainsi finit le dernier sheikh arabe fidèle au Gouvernement.
-
-Au milieu de juin, la nouvelle nous parvint que Abou Anga était arrivé
-vers le Nil, à Dourrah el Khadra, avec 9 à 10000 soldats armés de
-fusils et avec autant de porteurs de lances; il serait à Omm Derman à
-la fin du mois. Le calife allait alors souvent à cheval vers l’ancienne
-ligne de défense Tabia Regheb Bey pour fixer le lieu de campement
-de l’armée d’Abou Anga et donner ses ordres en détail. Je devais
-habituellement l’y accompagner à pied. Dans une de ces excursions, je
-me blessai au pied de telle façon qu’il m’était fort difficile de le
-suivre. Le calife voyant que je boitais très bas, m’appela lorsqu’il
-fut descendu dans la maison de Fadhlelmola, loua ma patience et ma
-constance et me fit présent d’un cheval amené par Fadhlelmola lui-même
-avec ordre de m’en servir désormais dans nos courses.
-
-Fin juin Abou Anga campait à deux heures d’Omm Derman. Il fut reçu
-de nuit et sans témoins chez le calife. L’entretien dura longtemps
-et après minuit seulement Abou Anga regagna ses quartiers. Avant le
-point du jour, les tambours de guerre annoncèrent que le calife voulait
-assister personnellement à l’entrée d’Abou Anga à Omm Derman.
-
-En compagnie des émirs et d’une foule innombrable de curieux nous
-chevauchâmes à l’est du champ de manœuvres où on avait élevé une tente
-pour le calife et ses principaux officiers. Bientôt Abou Anga s’avança
-avec toute son armée au son des trompettes et des tambours et fit
-défiler deux fois ses troupes excitant ainsi l’enthousiasme du calife.
-Les émirs s’étant approchés, il appela sur leurs têtes la bénédiction
-de Dieu. Le camp fut envahi par la soldatesque chargée de butin et la
-ville opprimée se remplit d’une animation extraordinaire. Il y eut des
-noces et des festins, malgré les préceptes formels du Mahdi, mais avec
-le consentement secret du calife. Tout l’argent et les biens volés au
-Kordofan furent dépensés dans cette débauche.
-
-Abou Anga avait apporté à son frère et seigneur de grandes sommes, des
-esclaves et des femmes; il distribua en outre de riches présents à ses
-amis et connaissances; à moi-même il me rendit mon ancien serviteur
-avec sa femme, mais ne reparla ni de mes chevaux ni des biens qu’on
-m’avait enlevés pendant mon arrestation.
-
-La fête du Baïram qui suivit bientôt fut la plus grandiose que le
-calife ait jamais célébrée. Plus de 100000 croyants dirent la prière
-avec le calife sur le champ de manœuvres. Au milieu des cris fanatiques
-de son peuple, et pendant qu’on tirait le canon, le calife rentra chez
-lui. La foule excitée le suivit dans un enthousiasme insensé de sorte
-que beaucoup d’hommes et même de chevaux furent écrasés dans cette
-cohue.
-
-L’émir Merdi Abou Rof de la tribu de Djihena avait reçu l’ordre de
-venir faire le pèlerinage à Omm Derman avec sa tribu et ses troupeaux;
-n’ayant pas obéi, il allait expier sa désobéissance d’une façon
-exemplaire.
-
-Une grande partie de l’armée d’Abou Anga sous le commandement de Zeki
-Tamel, Abdallah woled Ibrahim et Ismaïn Delendook marcha contre les
-Djihena pour les anéantir. Cette tribu appelée aussi «les Arabes d’Abou
-Rof» était célèbre par la beauté de ses esclaves des deux sexes ainsi
-que par ses chameaux et ses troupeaux qui passaient pour superbes. La
-réputation de leur richesse ne répondait pas à celle de leur bravoure;
-on disait d’eux: «Djihena el’aoul, ashra fi zaoul, (dix enfants Djihena
-valent un homme)». Les émirs Merdi Abou Rof et Mohammed woled Malik
-succombèrent en combattant; la plus grande partie de la tribu chercha
-le salut dans la fuite et fut presque entièrement détruite. Les jeunes
-femmes et les enfants furent envoyés au calife et les rares survivants
-à Omm Derman où ils menèrent une triste vie comme porteurs d’eau et
-tresseurs de nattes de palmier. Leurs riches troupeaux se vendirent
-à Omm Derman où les prix baissèrent tellement que les bœufs ou les
-chameaux qu’on payait autrefois 40 à 60 écus, n’en valaient plus que 2
-ou 3. Après la destruction des Djihena, Abou Anga reçut l’ordre d’aller
-d’Omm Derman à Gallabat pour prendre le commandement général des
-troupes. Les armées du sud à Abou Haraz l’accompagnèrent et il arriva à
-destination juste à temps pour sauver Younis.
-
-Un messager ordinaire de Younis s’était fait passer pour Jésus-Christ
-et avait trouvé beaucoup d’adeptes. Les uns croyaient en lui, d’autres
-étaient fort mécontents de Younis qui devenait de plus en plus rapace
-et ne respectait même pas la propriété de ses sujets. Ils désiraient
-tous un changement de n’importe quelle nature. Onze des premiers émirs,
-parmi lesquels le commandant de l’arsenal, résolurent de proclamer le
-nouveau Jésus et d’assassiner Younis. Le jour de l’exécution du projet
-était déjà fixé quand Abou Anga arriva à Gallabat.
-
-En peu de temps, (car grâce à sa générosité il avait beaucoup d’amis),
-il eut connaissance du complot et des conspirateurs et les fit arrêter.
-Younis, qui n’en connaissait pas le véritable motif, vint se plaindre
-à Abou Anga de cette arrestation et lui en demander la cause. «Ils
-voulaient t’assassiner,» répliqua simplement Abou Anga. Conduits devant
-le cadi, les conspirateurs avouèrent tout. Leur chef déclara même
-expressément être Jésus, ce que chacun devrait finir par reconnaître,
-s’il en doutait encore. Abou Anga envoya Mohammed woled esh Sherteia
-comme messager extraordinaire à Omm Derman pour demander des
-instructions sur cette affaire. Le calife bouleversé par cette nouvelle
-voulut la tenir secrète. Il convoqua aussitôt son frère Yacoub et le
-cadi Ahmed et tint conseil avec eux. On décida l’exécution de tous les
-conspirateurs. J’avais appris en confidence l’histoire par Mohammed
-woled esh Sherteia à qui il fut défendu de s’éloigner de la maison du
-calife. Le même jour il reçut l’ordre de se rendre à Gallabat porteur
-de l’arrêt de mort. Deux jours plus tard, le calife réfléchissant que
-l’exécution commune de onze émirs, qui presque tous appartenaient
-aux tribus occidentales ferait une forte mauvaise impression, et
-produirait surtout une influence fâcheuse en ce qui le concernait sur
-leur nombreuse parenté, changea la sentence et leur envoya promptement
-leur grâce par des cavaliers bien montés. Cependant il n’était guère
-possible malgré la diligence faite de rejoindre ceux qui étaient partis
-deux jours auparavant. Lorsque les messagers arrivèrent à Gallabat,
-les délinquants étaient pendus au gibet. Tous étaient morts sans
-résistance pour leur Jésus. Younis, en qualité de parent du calife,
-ne s’était soumis que forcé à Abou Anga qu’il considérait comme un
-esclave quoiqu’il fût plus brave et plus généreux que lui-même et il
-lui reprocha sa précipitation.
-
-Ce fait amena entre ces deux hommes une dissension qui fit perdre la
-place à Younis; il dut revenir à Omm Derman et faire journellement ses
-dévotions au premier rang dans la mosquée.
-
-Abou Anga rassembla ses forces pour venger la défaite d’Arbab. Jamais
-le calife Abdullahi n’avait encore réuni une armée aussi forte. D’après
-les listes envoyées à Omm Derman, Abou Anga disposait d’environ 15000
-fusils, 45000 porteurs de lances et de 800 chevaux. Il marcha donc avec
-cette armée contre le Ras Adal en passant par le mintik (défilé). On
-ne sait pas encore jusqu’à ce jour pourquoi les Abyssins n’attaquèrent
-pas l’ennemi dans les gorges ou dans les chemins de la montagne où
-les armes à feu n’auraient été d’aucune utilité. Là, ils auraient pu
-forcer les Mahdistes à la retraite et leur auraient fait subir de
-grandes pertes. On peut seulement supposer que les Abyssins éblouis
-par leur victoire sur Arbab étaient trop sûrs du succès. Ils voulaient
-peut-être attirer l’ennemi dans le pays, puis lui couper la retraite
-et l’anéantir.
-
-Le combat eut lieu dans la plaine de Debra-Sin. Ras Adal disposant
-d’à peine 2000 mauvais fusils avait pris une forte position; mais il
-laissa le temps à Abou Anga de ranger ses soldats en bataille. Alors
-les Abyssins prirent l’offensive, repoussés ils renouvelèrent l’attaque
-mais durent se retirer une seconde fois avec des pertes considérables.
-Lorsqu’ils furent épuisés et découragés, Abou Anga avec toute son armée
-prit l’offensive et remporta une brillante victoire.
-
-Les Abyssins trop confiants avaient choisi un emplacement derrière
-lequel coulait une rivière, et où leurs soldats atteints par les
-balles d’Abou Anga trouvèrent la mort. Les cavaliers abyssins seuls se
-montrèrent supérieurs à ceux d’Abou Anga mais, cernés par l’infanterie,
-ils durent bientôt se retirer. Le Ras Adal se sauva avec eux.
-
-Sa femme et sa fille firent partie du butin d’Abou Anga victorieux.
-Tout le pays d’Amhara était ainsi tombé entre ses mains. Il marcha sur
-Gondar avec l’espoir d’y trouver de riches trésors mais fut cruellement
-déçu. Sauf de grandes provisions de café, de miel et de cire, choses
-non transportables, il ne trouva rien qui fut digne d’être enlevé. Il
-jeta par la fenêtre d’un bâtiment en pierre, bâti disait-on par les
-Portugais, un vieux prêtre copte, mit le feu à Gondar et retourna à
-Gallabat saccageant et massacrant tout sur son chemin.
-
-Son butin consistait en milliers de femmes, de jeunes filles et de
-petits garçons abyssins qu’il faisait chasser devant lui à coups de
-fouet. Il en fit transporter une grande partie à Omm Derman. Des
-centaines moururent en chemin par suite des fatigues ou du mauvais
-traitement. La route de Gallabat à Abou Haraz était jonchée de
-cadavres. La fille et le jeune fils du Ras Adal se trouvèrent parmi les
-morts.
-
-Le calife ordonna à Abou Anga de fortifier Gallabat, car, malgré la
-victoire, il craignait la vengeance de l’ennemi. Mais Abou Anga mourut
-subitement, âgé de 52 ans. Son genre de vie l’avait rendu très gros et
-il souffrait beaucoup des maux que produit cet état, et qu’il voulut
-guérir lui-même au moyen d’une racine vénéneuse (fassel kilgo) venant
-de Dar Fertit.
-
-Un jour, sans doute, après avoir pris une trop forte dose de son
-remède, on le trouva mort sur son angareb. Avec lui disparut le
-meilleur général des Mahdistes. Quoique ancien esclave, il avait su
-gagner l’affection de beaucoup de personnes par sa générosité et
-sa magnanimité, l’estime de tous par sa sévérité et sa justice et
-avant tout par sa bravoure personnelle. Ses gens regrettèrent ce
-maître juste, bien que fort sévère, et l’ensevelirent dans sa maison
-construite en briques rouges. Beaucoup de ses serviteurs et esclaves
-l’honorèrent comme un saint.
-
-Tandis qu’Abou Anga marchait vers l’est, Othman woled Adam avait
-reçu de son cousin, le calife, l’ordre de se diriger sur Shakka dans
-le Darfour. Le Kordofan n’avait pas besoin de garnison. Le sheikh
-Salih des Kababish était tombé, le pays de Djouma était abandonné;
-les Djauama sur l’ordre du calife avaient émigré à Omm Derman et les
-montagnes méridionales avaient été dévastées par Abou Anga. Karam Allah
-qui avait été chassé du Darfour par le sultan Youssouf s’était retiré
-à Shakka et vexait les Arabes Risegat par des prétentions difficiles
-à satisfaire, jusqu’à ce que ceux-ci, voyant qu’il n’était pas tout
-puissant, se révoltèrent enfin. Ils lui firent la guerre avec succès
-de sorte qu’à la fin Korgosaui et lui, manquant de munitions tous les
-deux, furent enfermés, le premier à Njelela, le second à Shakka.
-
-Ils demandèrent du secours au calife qui voulait non pas les perdre,
-mais les affaiblir. Othman woled Adam dut donc se rendre à Shakka. Les
-Arabes Risegat n’en voulaient qu’à la personne de Karam Allah et non au
-calife; mais ils reçurent l’avis écrit de suspendre les hostilités ce
-qu’ils firent à contre-cœur par crainte d’Othman. Ils haïssaient Karam
-Allah parce qu’il avait entre autres choses attiré dans sa zeriba, sous
-prétexte de conclure la paix, huit de leurs sheikhs et les avait tués.
-
-Othman ne précipita pas tant son départ à cause de Karam, mais plutôt
-à cause du sultan Youssouf qui, depuis longtemps déjà, avait omis
-d’expédier les envois habituels de chevaux et d’esclaves et montrait
-des velléités d’indépendance.
-
-Après avoir sorti Karam de sa dangereuse situation et fait espérer
-aux Arabes qu’il donnerait suite à leurs plaintes contre Karam après
-l’occupation du Darfour, il marcha contre Dara avec des munitions
-suffisantes et les soldats de Karam, en tout environ 5000 fusils, et
-invita par écrit le sultan Youssouf, à le rejoindre. Celui-ci refusa
-l’invitation sous prétexte qu’il n’osait se montrer après qu’Othman
-s’était allié avec son ennemi personnel Karam Allah. Youssouf avait
-concentré ses forces à Fascher et laissa attaquer Othman à Dara par son
-général Saïd Mudda. Othman réussit après un rude combat à repousser
-cette attaque, ainsi qu’une seconde, qui eut lieu huit jours plus tard,
-et fut entreprise par Rahmat Djamo, le vieux vizir du sultan Husein
-Ibrahim.
-
-Si le sultan Youssouf n’avait pas divisé son armée et attaqué l’ennemi
-à Dara, il aurait remporté la victoire et le Darfour lui aurait pour
-toujours appartenu. Malheureusement il avait divisé ses forces entre
-Mudda et Rahmat et ainsi affaibli la confiance de ses soldats, ce que
-ses adversaires remarquèrent. Il fut défait dans un combat décisif
-qu’Othman livra à Woad Berag au sud de Fascher. Il s’enfuit avec
-quelques soldats mais fut rejoint dans sa fuite et tué à Kabkabia.
-
-Les grandes richesses de Fascher, surtout les immenses provisions de
-marchandises des négociants de Fezzan et de Wadaï tombèrent entre
-les mains des vainqueurs et de cette façon les Mahdistes, à la fin
-de janvier 1888, rentrèrent en possession du Darfour qu’ils avaient
-presque perdu, ce même mois où Abou Anga remportait une grande victoire
-sur les Abyssins. Comme les habitants du Darfour étaient très dévoués
-à leur dynastie, des difficultés étaient de ce côté-là à craindre
-pour l’avenir, c’est pourquoi Othman woled Adam fit exécuter tous les
-hommes issus de sang royal des For ou les envoya chargés de chaînes à
-Omm Derman où ils furent encadrés entre les moulazeimie, mais traités
-comme esclaves. Les femmes de sang royal furent au contraire mises à la
-disposition du calife comme cinquième (chums) du butin.
-
-Celui-ci choisit celles qui lui plaisaient pour son propre harem
-et partagea les autres entre ses partisans. Il accorda la liberté
-seulement aux deux vieilles sœurs du sultan Ibrahim, Miram Ija Basi et
-Miram Bachita. Cette dernière était la femme d’Ali Khabir demeurant à
-Omm Derman à ce moment-là.
-
-Pendant que ces événements se déroulaient à l’orient et à l’occident
-du royaume, le calife gouvernait à Omm Derman avec sa sévérité
-habituelle remplie de méfiance. Grâce à son frère Yacoub qui avait
-répandu un grand nombre d’agents secrets en ville et à la campagne, il
-était toujours bien renseigné sur l’état des esprits. Malheur à ceux
-qui exprimaient des doutes sur la mission divine du Mahdi et de son
-successeur.
-
-Un marin laissa échapper une fois des doutes à ce sujet; son
-accusateur, un fanatique Arabe Baggara ne pouvant produire des témoins
-sans lesquels une condamnation semblait impossible, le calife lui-même
-fit croire au malheureux par l’intermédiaire du cadi qu’ils avaient
-été trouvés, mais qu’il pourrait se sauver s’il avouait avant leur
-comparution. Le marin se laissa prendre au piège, avoua et fut condamné
-à mort. Le calife déclara que si les insultes n’avaient atteint que
-lui seul et n’avaient pas visé la sainte personne du Mahdi, il aurait
-gracié le coupable. Au milieu d’un déploiement tout particulier de
-forces et d’un grand apparat solennel le condamné fut décapité par le
-bourreau en chef Ahmed Dalia, en présence du calife assis sur sa peau
-de prière.
-
-Un ancien fakîh, nommé Nur en Nebi (lumière du Prophète) qui jouissait
-d’une grande considération à cause de sa grande piété, avait l’habitude
-de recommander à ses auditeurs de tenir fermement à la vieille et
-véritable foi et de ne pas se laisser séduire par les doctrines
-nouvelles. Yacoub fut lui-même son dénonciateur.
-
-L’homme pieux fut saisi et avoua franchement être bon musulman mais
-non partisan du Mahdi. Condamné à mort par les juges sur un signe du
-calife, il fut chargé de chaînes, traîné sur la place du marché au
-milieu des cris étourdissants de la foule, puis pendu. Je ne puis me
-rappeler sans étonnement la physionomie tranquille et souriante de cet
-homme qui avait affronté la mort avec assurance pour ses convictions.
-Plusieurs centaines de maisons dans le voisinage de celle de
-l’hérétique furent mises au ban et leurs habitants jetés dans la prison
-commune et enchaînés; plus tard, grâce à Ibrahim Adlan, ils furent
-peu à peu remis en liberté. Une proclamation du calife rendit dès
-lors chacun responsable des actes de son voisin. Une punition sévère
-menaçait celui qui ne dénonçait pas immédiatement toute irrégularité
-politique ou religieuse.
-
-Il fit mettre dans les fers et dépouiller de leurs biens, sur un simple
-soupçon, beaucoup d’habitants d’Omm Derman.
-
-Il préparait un nouveau coup qui devait augmenter en même temps ses
-finances. Il expliqua à ses cadis que tout bateau voguant sur les eaux
-du Nil était de droit ranima (butin). Les propriétaires, disait-il très
-justement, n’avaient d’abord pas du tout, et plus tard pas sincèrement
-soutenu le Mahdi lorsqu’il séjournait dans le Kordofan. Ils n’avaient
-pas attaqué les vapeurs turcs qui sillonnaient le fleuve mais au
-contraire, les avaient aidés par des livraisons de bois et de céréales
-dans les diverses stations du fleuve.
-
-Tous les bateaux du Nil devaient être confisqués. Les cadis furent
-naturellement du même avis et lorsque le lendemain ils reçurent
-d’Ibrahim Adlan une lettre demandant si les bateaux étaient propriété
-de l’état, les juges répondirent affirmativement, en fondant leur
-jugement sur les écrits du Mahdi d’après lesquels les propriétaires de
-bateaux, vu leur conduite, comptaient parmi les mochalifin (rebelles).
-Ce manifeste fut lu à la foule en présence du calife, mais celle-ci ne
-put s’empêcher de dire d’un ton moqueur que les bateaux qui n’allaient
-pas sur l’eau et n’avaient pas été construits avec le bois des forêts
-qui, comme on le sait, appartenaient toutes au Mahdi, faisaient
-exception à cette nouvelle loi. Ces 900 bateaux environ d’une capacité
-de 40 à 1000 quintaux furent livrés au Bet el Mal et servirent à
-Ibrahim Adlan soit à transporter des céréales du Gouvernement, soit
-à être loués à des personnes de confiance contre un paiement annuel.
-Quant aux anciens propriétaires, la plupart des Djaliin et des Danagla,
-ruinés par ce vol, personne ne s’en inquiéta.
-
-Le calife voulant alors donner au peuple une preuve de son dévouement
-au Mahdi, résolut de lui élever un mausolée qui n’aurait pas son pareil
-dans tout le pays. La vanité était le principal mobile de ce projet,
-car il voulait que ce monument magnifique rappelât continuellement au
-peuple son maître et qu’il pût lui-même considérer sans cesse ce signe
-de son pouvoir.
-
-Le projet de ce monument était l’œuvre d’un ancien architecte, employé
-du Gouvernement. L’opinion publique en attribua tout le mérite au
-calife.
-
-La pose de la première pierre se fit en grande pompe. Le calife
-donna lui-même le premier coup de pioche et plus de 30000 personnes
-l’accompagnèrent vers le fleuve pour porter les pierres entassées là
-sur l’emplacement de la construction. L’architecte lui-même en porta
-une sur ses épaules. L’enthousiasme était grand suivant l’habitude et
-amena des accidents, mais ceux qui furent blessés dans cette cohue
-incroyable, furent considérés comme heureux de souffrir pour une si
-noble cause.
-
-L’année suivante, le monument fut terminé avec beaucoup de peine mais
-à peu de frais. Le calife prétendait que les anges du ciel coopéraient
-à ce travail, ce qui fit dire à un Egyptien dont les compatriotes
-devaient exécuter les travaux de maçonnerie et, qui murmuraient parce
-qu’ils ne recevaient aucune indemnité: «Ne vous plaignez pas davantage;
-puisque vous êtes les anges du calife, vous n’avez besoin ni de manger
-ni de boire et par suite ni de paiement.» Si le calife avait entendu
-ces paroles, le plaisant les aurait payées de sa tête.
-
-Je me trouvais comme toujours dans le voisinage immédiat du calife qui,
-un jour, pour me prouver son bon vouloir, me fit cadeau d’une jeune
-fille abyssinienne. La malheureuse avait vu assassiner sa mère et son
-frère, avait été éloignée à coups de fouet des corps de ceux qu’elle
-aimait, et amenée en captivité. Quoiqu’elle ne fût pas traitée en
-esclave par mes gens, car tous firent leur possible pour alléger son
-sort et l’égayer, elle ne cessa de toujours penser à ses parents et à
-sa patrie jusqu’à ce que la mort vint la délivrer de ses peines.
-
-Le Père Ohrwalder me rendait quelquefois visite, en secret, mais nous
-devions user de prudence dans ces occasions-là de peur que le calife
-n’en fût informé. Nous parlions alors de notre patrie, des membres de
-notre famille, de la triste vie que nous menions, mais jamais nous ne
-perdîmes l’espérance d’un heureux changement de notre sort. Ces rares
-moments d’entretien étaient les seuls rayons de soleil dans notre
-pénible existence.
-
-Abou Gerger qui commandait à Kassala avait rejoint Osman Digna pour le
-soutenir dans ses combats et avait remis le commandement de Kassala à
-Hamed woled Ali; il fut appelé ensuite à Omm Derman pour rendre compte
-des tribus arabes de l’est. Il arriva un soir et le calife le reçut
-immédiatement. Lorsqu’il quitta son maître après un long entretien,
-il me salua en passant et me dit à la hâte qu’il venait de remettre
-au calife une lettre de ma patrie. Quelques instants après, le calife
-me fit appeler et m’informa que le commandant de Souakim avait envoyé
-à Osman Digna une lettre provenant sans doute de ma famille et qu’il
-l’avait fait parvenir ici.
-
-En me la remettant il m’ordonna de l’ouvrir et de lui en dire le
-contenu.
-
-Mes mains tremblaient; je pouvais à peine respirer, je parcourus
-rapidement la lettre et lus les inquiétudes éprouvées par mes frères et
-sœurs, je lus la mort de ma chère mère qui, trompée dans l’espoir de
-me revoir, avait dû mourir en grande peine. Le calife s’impatientait
-et me demanda à plusieurs reprises quelles étaient ces nouvelles.
-«Cette lettre vient de mes frères et sœurs, lui dis-je, je vais te la
-traduire.»
-
-Il n’y avait aucune raison de lui en rien cacher et je lui racontai
-combien ma famille désirait me revoir et était prête à tous les
-sacrifices pour me faire reconquérir ma liberté; mais lorsque j’en vins
-à la mort de ma mère bien-aimée, il me fut difficile de continuer. Je
-lui dis que mon absence avait assombri ses derniers jours et qu’elle
-avait toujours prié Dieu pendant sa maladie pour que nous puissions
-nous revoir, que sa prière n’avait pas été exaucée et que cette lettre
-m’apportait ses adieux et sa bénédiction maternelle. J’étais en proie
-à une angoisse poignante; le calife m’interrompit et je pus alors
-rassembler mes esprits.
-
-«Ta mère ne savait pas, dit-il, que je t’honore plus que toute autre
-personne, sans quoi elle n’aurait pas eu d’inquiétudes à ton sujet.
-Cependant il t’est défendu de porter son deuil, elle est morte
-chrétienne et n’a cru ni au Prophète ni au Mahdi! Elle était infidèle
-et ne peut espérer en la miséricorde de Dieu.»
-
-Le sang me monta à la tête, je me contenais avec peine tout en
-continuant ma lecture. On me demandait aussi de mes nouvelles et
-comment, avec la permission du calife, je pourrais reconquérir ma
-liberté ou au moins correspondre avec eux.
-
-«Écris-leur qu’ils viennent ici, tes frères au moins, ou l’un d’eux, me
-dit le calife lorsque j’eus fini, je les honorerai et ne les laisserai
-manquer de rien—cependant je t’en reparlerai.»
-
-Il me congédia. Mes camarades qui avaient appris que j’avais reçu une
-lettre, m’accablèrent de questions. Je répondis évasivement et lorsque
-le calife se fut enfin retiré, je courus chez moi.
-
-Je me jetai sur mon angareb; mes serviteurs paraissaient effrayés
-de mon air égaré et je leur dis de s’en aller. Pauvre mère! Je ne
-devais plus te revoir! Comme ses traits revenaient à ma mémoire! Je me
-souvenais exactement de ses dernières paroles: «Mon fils, mon Rodolphe,
-ton esprit aventureux t’entraîne dans le monde. Tu vas dans des pays
-éloignés et inconnus. Un temps viendra où tu désireras, peut-être en
-vain, retourner vers nous.» Comme ses paroles s’étaient réalisées.
-Pauvre bonne mère! Alors je me mis à pleurer et à sangloter non sur ma
-position, mais à cause de la perte irréparable que je venais de faire.
-
-Le lendemain le calife me fit traduire encore une fois la lettre dans
-tous ses détails. Il m’ordonna de répondre immédiatement et de faire
-savoir à ma famille, combien je me trouvais heureux. Je fis ce qu’il
-désirait et en tout louant le calife, je me disais heureux de pouvoir
-rester auprès de lui.
-
-Je mis entre guillemets toutes ces phrases et les autres remarques
-du même genre et écrivis au bas que tout mot placé entre guillemets
-devait se prendre dans le sens contraire. Je priai mes frères et
-sœurs d’écrire en arabe une lettre de remerciements au calife et de
-lui envoyer une malle avec un nécessaire de voyage comme présent.
-Ils pouvaient m’envoyer à moi personnellement 200 livres sterling,
-une douzaine de montres et autres objets pour faire des cadeaux. Les
-émirs qui devaient venir très ponctuellement aux heures de prières
-devaient apprécier beaucoup les montres. Enfin, je demandai encore une
-traduction du Coran en allemand leur recommandant d’attendre pour le
-moment jusqu’à ce que j’aie trouvé les moyens de nous réunir. Je leur
-dis d’expédier ce que je les priais de m’envoyer par le consul-général
-d’Autriche-Hongrie au Caire au gouverneur de Souakim qui les ferait
-parvenir à Osman Digna. Je remis ma lettre au calife qui la donna à des
-messagers allant chez Osman Digna en leur recommandant de l’expédier à
-Souakim.
-
-Peu de temps avant d’avoir reçu des nouvelles de ma famille, j’eus à
-déplorer la mort de Lupton. Occupé à l’arsenal de Khartoum, il avait
-été obligé de renoncer à sa place pour cause de santé, depuis quelques
-mois. Il était retourné à Omm Derman et se trouvait dans la misère
-lorsque son ami Salih woled el Haggi Ali revint du Caire et lui apporta
-de l’argent de la part de sa famille. Haggi Ali selon l’usage du pays,
-ne négligea naturellement pas de retirer tout le profit possible de
-cette affaire. Il avait avancé autrefois 100 écus à Lupton et reçu en
-échange un chèque de 200 livres sterling sur son frère. Le chèque fut
-payé au Caire et Lupton reçut encore 300 écus, le reste de 800 écus
-environ, fut retenu modestement par Haggi Ali pour sa peine. Lupton
-fut cependant fort heureux, car cet argent le tirait d’embarras pour
-longtemps et surtout parce qu’il lui semblait d’être maintenant en
-relation directe avec sa famille et qu’il espérait obtenir sa liberté
-par son intercession. Malheureusement ses espérances ne se réalisèrent
-pas.
-
-Un samedi matin qu’il m’accompagnait chez moi en sortant de la Djami,
-il me demanda à qui il pourrait confier ses 300 écus. Il était obligé
-d’être extrêmement économe pour ne pas être soupçonné d’avoir des
-relations avec l’Egypte. Nous tînmes conseil, parlâmes de la patrie
-et de nos espérances. Il regardait l’avenir avec beaucoup plus de
-confiance que d’habitude, mais se plaignait d’indisposition et de
-violentes douleurs dans le dos.
-
-Vers midi nous nous séparâmes; le mardi soir il m’envoya chercher par
-un serviteur me faisant dire qu’il était malade. Le messager m’apprit
-que son maître était en proie à une fièvre violente et gardait le lit
-depuis trois jours. Je promis d’y aller aussitôt que possible et fis
-part au calife de la maladie de Lupton en lui demandant la permission
-de lui rendre visite.
-
-Le calife, étant justement de bonne humeur, me donna l’autorisation de
-passer la journée du lendemain auprès du malade. Mais, à mon arrivée,
-Lupton n’était déjà plus qu’un mourant. Il souffrait du typhus et
-non de la fièvre comme me l’avait dit son domestique. La maladie
-était déjà arrivée à un degré tel qu’il me reconnut à peine; pendant
-quelques instants de lucidité, il me pria d’avoir soin de sa fille. Il
-parla aussi de ses parents en phrases incohérentes, délirant souvent;
-cependant je pus comprendre que c’étaient des adieux que je devais
-porter si je réussissais à m’échapper d’ici. Vers midi il mourut sans
-avoir repris entièrement connaissance. C’était le 8 Mai 1888.
-
-Nous lavâmes son cadavre, l’enveloppâmes dans un linceul et le portâmes
-à la mosquée, où les prières des morts furent dites. Il fut enseveli
-dans un cimetière près du Bet el Mal en présence du Père Ohrwalder, de
-la majorité de la colonie grecque et des indigènes qui l’aimaient et le
-respectaient à cause de son caractère noble et modeste.
-
-Avec la permission du calife je réglai la succession du défunt et remis
-sa petite fortune à un marchand grec de confiance, afin que sa fille
-Fanny put être à l’abri du besoin. En outre, je réussis à placer à
-l’arsenal un jeune nègre qu’il avait élevé jusqu’à ce jour, ses gages
-furent payés à l’orpheline.
-
-Sa mère Zenouba se remaria deux ans après avec Hasan Zeki, médecin
-égyptien; j’essayai en vain plusieurs fois de séparer l’enfant de
-sa mère pour l’envoyer faire son éducation en Egypte, à la première
-occasion. Toutes deux refusèrent obstinément de se quitter. Dans ces
-circonstances, il est facile de comprendre que la jeune fille bien que
-née d’un père européen vécut dès lors comme une indigène et refusa
-toujours de s’éloigner de sa patrie et de ses amis. L’eût-on d’ailleurs
-forcée d’aller en Europe, dans un milieu totalement différent du sien,
-elle eût été malheureuse.
-
-Le calife était tout particulièrement de bonne humeur, pendant que ces
-événements se déroulaient. Après la soumission du Darfour, il avait
-donné l’ordre qu’on employa tous les moyens possibles pour que les
-tribus arabes entreprissent un pèlerinage à Omm Derman de force ou de
-plein gré.
-
-Maintenant il recevait la nouvelle d’Othman, que la tribu entière du
-calife, les Taasha, qui comprenait plus de 24000 hommes propres au
-combat, s’était décidée volontairement à venir à Omm Derman avec leurs
-familles et leurs troupeaux et qu’une partie était déjà arrivée à
-Fascher.
-
-C’est ainsi que son vœu le plus cher, celui de se voir entouré de sa
-propre tribu et de la rendre maîtresse du pays, fut accompli.
-
-Abd er Rahman woled Negoumi, à Dongola, avait reçu l’ordre de prendre
-l’offensive contre l’Egypte, mais l’exécution fut encore différée de
-nouveau.
-
-Pendant ce temps son armée s’accroissait par suite de l’arrivée des
-nouveaux émirs qui lui déplaisaient et qu’il voulait éloigner d’Omm
-Derman de sorte que, peu à peu, des forces importantes se trouvèrent
-rassemblées à la frontière septentrionale de l’empire mahdiste. Le
-calife envoya à Berber, Othman woled ed Dikem, frère de Younis pour
-remplacer le représentant de feu Mohammed Cher. Celui-ci partit avec
-600 chevaux pour aller prendre possession de son gouvernement et un
-nouveau district fut ainsi placé sous les ordres d’un des membres de la
-famille du calife.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-La campagne d’Abyssinie.
-
- La bataille de Gallabat.—La mort du roi Jean.—La révolte d’Abou
- Djimesa.—Défaite des Mahdistes.—Mort d’Abou Djimesa.—Préparatifs
- pour la campagne contre l’Egypte.—L’exécution des Batahin.—Nouvelles
- lettres de mon pays.—Un cadeau de Vienne pour le calife.—Emigration
- des Taasha.—Expédition d’Abd er Rahman woled Negoumi contre
- l’Egypte.—La bataille de Toski.—La grande famine.—La chute d’Ibrahim
- Adlan.—Son exécution.—Méfiance du calife à mon égard.—Une preuve de sa
- bienveillance.
-
-
-Les succès obtenus par les Mahdistes dans l’ouest et dans l’est ne
-devaient pas demeurer incontestés. Le roi Jean avait résolu de se
-venger de leur attaque et du sac de Gondar. Il réunit ses troupes pour
-marcher contre Gallabat et anéantir l’ennemi de son pays et de sa
-religion.
-
-Après la mort d’Abou Anga, Zeki Tamel de la tribu des Taasha, un de
-ses officiers, avait été nommé commandant. Il s’était hâté de terminer
-la forteresse commencée précédemment. L’armée fut, comme sous Abou
-Anga, partagée en cinq divisions, sous les ordres de Ahmed woled Ali,
-d’Abdallah Ibrahim, d’Hamada, un frère d’Abou Anga et de Zeki lui-même,
-qui s’était réservé le commandement des moulazeimie, comme on les
-nommait, au nombre d’environ 2500 hommes, tandis que les anciennes
-troupes de Younis étaient sous les ordres d’Ibrahim Dheifallah.
-
-On avait une grande frayeur des troupes supérieures en nombre des
-Mahdistes qui s’avançaient et on travailla fièvreusement à préparer
-les forteresses. Le roi Jean avait partagé son armée en deux parties,
-l’une se composait de sa propre tribu, celle du Tigré et des gens du
-roi Ménélik, sous les ordres du Ras Aloula; l’autre de la tribu des
-Amhara, sous le Ras Barambaras. Ils campèrent à une portée de canon de
-Gallabat et s’élancèrent à l’assaut dès le lendemain. La forteresse
-de Gallabat, qui avait un pourtour de plusieurs lieues n’était gardée
-que d’une façon très faible par les troupes de Zeki; les Amhara, bien
-informés par leurs espions, attaquèrent le côté ouest, faiblement
-occupé seulement par Ahmed woled Ali et purent forcer l’enceinte après
-une courte résistance. Pendant que le reste des troupes de la garnison
-s’occupait des autres côtés de la forteresse contre les ennemis qui
-donnaient l’assaut du dehors, les Amhara, avides de butin, commencèrent
-aussitôt le pillage, afin de profiter immédiatement de leur succès
-partiel. S’ils avaient pénétré dans l’intérieur des lignes de la
-forteresse, et attaqué par derrière les défenseurs qui se trouvaient
-encore sur tous les autres points, ils auraient réussi sans doute
-avec l’aide de leurs compatriotes attaquant du dehors, à s’emparer
-complètement de la forteresse. Mais ils ne désiraient pas autre chose
-que le butin et, satisfaits de ce côté, ils quittèrent bientôt la
-ville, richement chargés des biens pillés et chassant devant eux des
-femmes et des enfants. Bientôt après leur entrée dans la forteresse,
-le roi Jean qui se tenait sous sa tente reçut la nouvelle que les
-Amhara, auxquels il avait souvent reproché leur lâcheté, avaient réussi
-à prendre d’assaut la forteresse tandis que sa propre tribu, celle
-du Tigré, n’avait encore obtenu aucun succès. Irrité de la faiblesse
-de ses hommes, il se fit porter sur son siège doré et richement orné
-de tapis et de coussins, au milieu des rangs des siens en train
-de combattre. Les Mahdistes dont l’attention fut attirée par son
-apparition, par sa suite nombreuse et étincelante d’or et de velours,
-concentrèrent alors leur feu sur ce groupe trop visible. A peine
-arrivé à portée du tir, le roi fut frappé d’une balle qui lui brisa
-le bras droit et pénétra dans le corps. Quoique cet homme célèbre par
-sa bravoure fit appel à toute son énergie pour déclarer sa blessure
-légère, il s’affaissa cependant au bout de quelques instants sur sa
-couche, et fut emporté hors des lignes de combat par sa suite qui
-avait éprouvé de fortes pertes. La nouvelle de sa blessure se répandit
-rapidement dans les rangs des combattants qui se retirèrent effrayés
-quoiqu’ils fussent bien plus près du succès qu’ils ne le supposaient.
-Le soir du 9 mars 1889, le roi Jean succomba à sa blessure mortelle.
-Bien qu’on s’efforçât de cacher sa mort, elle fut cependant bientôt
-généralement connue et fut cause que les Amhara levèrent leur camp dans
-la nuit même, laissant leur butin, et retournèrent dans leur patrie.
-Le Ras Aloula, comme chef suprême du Tigré, nomma Heilou Mariam régent
-provisoire. Comme ce dernier craignait que des troubles n’éclatassent
-parmi ces hordes indisciplinées, à la suite de la mort de leur roi
-et qu’il estimait que sa présence dans sa patrie était maintenant
-nécessaire, il donna l’ordre de la retraite.
-
-Les Mahdistes attendirent avec anxiété, à l’aube du jour suivant,
-la nouvelle attaque des Abyssins. Ils virent alors, à leur grande
-surprise, lorsque le soleil fut levé, que les tentes blanches avaient
-disparu. Zeki Tamel envoya aussitôt, en reconnaissance, des cavaliers
-qui revinrent bientôt après avec la bonne nouvelle que les Abyssins
-s’étaient tous retirés et que le roi Jean avait été tué. Alors on tint
-conseil et comme l’ennemi avait emmené avec lui des milliers de femmes
-et d’enfants des Mahdistes, on résolut de le poursuivre. Le lendemain,
-lorsque les Abyssins, qui avaient campé à environ une demi-journée de
-marche de distance, étaient en route avec le gros de l’armée, tandis
-qu’Aloula et Heilou Mariam, le Négus provisoire étaient sur le point de
-plier leurs tentes, ils furent subitement attaqués par les Mahdistes.
-Heilou Mariam tomba à l’entrée de sa tente, tout à côté du sarcophage
-en bois dans lequel se trouvait le cadavre embaumé du roi Jean. Le Ras
-Aloula se retira avec les siens, tout en combattant, et dut abandonner
-le camp à ses ennemis. Ceux-ci ramassèrent un riche butin en mulets,
-tentes, café, etc. Mais la plus grande partie de leurs femmes était
-déjà loin avec les Abyssins partis en avant. Dans la tente de Heilou
-Mariam on trouva la couronne du roi Jean (on ne sait si c’était la
-couronne impériale abyssine, car elle n’était qu’en argent doré),
-de même que son épée et un autographe adressé par S. M. la reine
-d’Angleterre au Négus.
-
-Bien que les forces des Abyssins, soit dans leur attaque contre la
-forteresse, soit dans le combat du jour suivant, qui fut livré plutôt
-avec l’arrière-garde, n’eussent pas été sérieusement entamées, la
-victoire des Mahdistes passa pour complète à cause de la mort de leur
-ennemi, le roi Jean. Les compétitions au trône rompirent l’unité. Les
-Italiens, qui déjà depuis le commencement de 1885, s’étaient emparés
-de Massaouah occupèrent aussi les provinces voisines de l’Abyssinie.
-Ainsi les Mahdistes non seulement commencèrent à se sentir complètement
-en sûreté à Gallabat, mais encore firent à différentes reprises des
-expéditions dans les provinces voisines appartenant aux Amhara,
-enlevant quelquefois du butin, mais éprouvant aussi souvent de grandes
-pertes.
-
-En même temps que la forteresse de Gallabat fut en grand danger d’être
-anéantie par le roi Jean, Othman woled Adam était également dans une
-position difficile. Après la mort du sultan Youssouf, il avait dispersé
-ses troupes dans tout le Darfour et s’était mis à piller le pays d’une
-manière régulière. Les commandants de ses détachements se rendirent
-coupables des plus grandes exactions. Les troupeaux, les femmes et les
-enfants furent déclarés de bonne prise et emmenés de force à Fascher,
-ce qui réduisait les populations au désespoir. C’est ainsi qu’ils
-s’avancèrent vers l’ouest jusqu’à Dar Tama en répandant l’incendie,
-semant la crainte et la terreur parmi les indigènes.
-
-Un jour, un jeune homme venu d’Omm Derman, et appartenant probablement
-à une des tribus de la vallée du Nil, et que les tyrans avaient chassé
-de sa patrie, était assis à Dar Tama, à l’ombre d’un figuier sauvage
-lisant le Coran, lorsque quelques-uns de ces malheureux qui avaient été
-dépouillés de tout, arrivèrent auprès de lui et lui exposèrent leurs
-souffrances. Les Mahdistes, à peine entrés dans le village voisin,
-avaient enlevé leur bétail et allaient maintenant s’emparer des femmes
-et des jeunes filles pour les emmener avec eux sous prétexte qu’ils ne
-s’étaient pas rendus en pèlerinage à Fascher comme on le leur avait
-ordonné.
-
-«De quoi vous plaignez-vous? Pourquoi ne prenez-vous pas les armes?
-Pour qui donc voudriez-vous combattre, si ce n’est pas pour vos femmes
-et vos enfants? leur répondit le jeune homme; ne savez-vous pas que
-celui-ci qui meurt pour sa femme, pour ses enfants et pour sa patrie,
-entre dans le royaume des cieux?»
-
-Ses paroles furent comme une étincelle dans un baril de poudre.
-Ces gens, qui se contentaient auparavant de se plaindre et de se
-lamenter, se hâtèrent alors de retourner dans leur village, comme si
-une révélation venait de leur être faite, et exigèrent la libération
-de leurs familles. Comme on la leur refusait, ils les reprirent en
-combattant. Tous les Mahdistes tombèrent dans ce combat et furent
-cruellement mutilés après leur mort par les habitants du village,
-rendus furieux.
-
-D’autres villages suivirent cet exemple avec le même succès et en peu
-de jours le Dar Tama fut délivré de ses ennemis.
-
-Mais quel était l’auteur de ce mouvement; qui avait arraché ces gens à
-leur soumission et les avait amenés à la connaissance de leurs forces?
-Ils se souvinrent alors du jeune homme assis sous le figuier sauvage
-(Djimesa) et se rendirent en pèlerinage vers lui. Il n’avait pas quitté
-son arbre, et vivait là en solitaire, se nourrissant d’une poignée
-de riz et de pain sec. Abou Djimesa, comme l’appela le peuple, fut
-bientôt respecté comme un saint et honoré, comme le libérateur de la
-patrie.
-
-L’émir Abd el Kadir woled Delil, qui stationnait à Kabkabia et qui
-avait entendu parler du massacre des Mahdistes, marcha sur le Dar
-Tama, afin de punir les rebelles. Battu à son tour, il ne réussit à
-s’échapper qu’avec la plus grande difficulté. Hatim Musa, accouru de
-Fascher, subit le même sort.
-
-Othman woled Adam, aigri par ces défaites continuelles, voulut anéantir
-l’ennemi d’une façon énergique et envoya son représentant Mohammed
-woled Bichara à Kabkabia avec la plus grande partie de ses moulazeimie
-afin qu’il se joignit au reste des troupes de Delil et Hatim. Mais à
-peine arrivé, il fut attaqué par les forces réunies sous les ordres
-d’Abou Djimesa et qui marchant sur Fascher le forcèrent, après avoir
-subi de grosses pertes, à se retirer sur la capitale. Othman woled Adam
-se voyant en péril lui-même tint conseil avec ses généraux et on lui
-proposait déjà d’abandonner le Darfour, lorsque le bruit se répandit
-subitement qu’Abou Djimesa était mort. Il était en effet tombé malade
-à Kabkabia de la petite vérole et en était mort pour le plus grand
-bonheur de Fascher et des Mahdistes. Les masses révoltées ne voulurent
-cependant ni céder ni se disperser. Elles élurent le lieutenant de
-Djimesa pour son successeur et marchèrent sous la conduite de ce
-nouveau chef contre Fascher. Leur assurance et leur confiance dans
-la victoire avaient toutefois reçu une forte atteinte par la mort
-de leur chef sacré. On se battit au sud de la ville où les troupes
-d’Othman woled Adam avaient pris position. Les Mahdistes, après avoir
-été repoussés jusqu’au Rahat Tendelti, regagnèrent ensuite du terrain
-et Othman woled Adam, avec ses moulazeimie, finit par remporter la
-victoire. Le successeur d’Abou Djimesa succomba et ses troupes furent
-mises en fuite, poursuivies et anéanties. Des milliers de cadavres
-couvrirent le sol; Fascher et le Darfour étaient sauvés.
-
-Dans tous ces événements guerriers, tant dans l’est que dans l’ouest,
-une curieuse coïncidence de dates est à relever. L’année précédente,
-les deux armées des Mahdistes avaient pris en même temps l’offensive,
-l’une contre le Darfour, l’autre contre l’Abyssinie. Toutes deux
-avaient été victorieuses; l’année suivante, elles étaient toutes deux
-attaquées, l’une par le roi Jean, l’autre par Abou Djimesa, dans leurs
-propres forteresses et cela dans le même mois, et de nouveau le succès
-était pour elles.
-
-Le calife avait déjà depuis longtemps, avant ces derniers combats,
-tourné son attention sur l’Egypte. Les descriptions de ceux qu’il avait
-interrogés au sujet de ce pays excitèrent sa convoitise et provoquèrent
-en lui le désir toujours de plus en plus vif de pouvoir considérer
-comme siens ces palais, ces grands jardins et ces harems pleins de
-femmes blanches (il en avait des noires en abondance).
-
-L’homme qui pouvait le mieux diriger une opération contre l’Egypte
-lui sembla être Abd er Rahman woled Negoumi. Il était d’une bravoure
-personnelle extraordinaire, bien que simple marchand. Il avait beaucoup
-voyagé, connaissait le pays et ses habitants et savait gagner les gens
-à sa cause, même en pays étranger, par sa piété bien connue. Parmi
-ses subordonnés, tous issus des tribus de la vallée du Nil, beaucoup
-avaient vu l’Egypte et se trouvaient, encore peu de temps auparavant,
-en relations fréquentes avec les tribus qui sont sur les frontières
-de la Haute-Egypte. Tels furent les motifs qui engagèrent le calife à
-choisir cet homme. Il était en réalité persuadé que la guerre contre
-l’Egypte serait une chose très sérieuse, et c’est pourquoi il voulait
-avant tout n’exposer ni ses parents, ni les tribus de l’ouest, qui lui
-étaient fidèles et dévouées. Il désigna donc Negoumi avec ses Djaliin
-et ses Danagla qu’il considérait toujours comme ses ennemis secrets
-et comme partisans du calife Chérif, pour tenter l’expédition contre
-l’Egypte. Si elle réussissait, un riche pays lui était acquis, car il
-n’avait aucun doute sur la fidélité personnelle du chef. Si elle ne
-réussissait pas, et si les troupes égyptiennes pouvaient repousser
-l’attaque, celles de Negoumi reviendraient en tout cas à Dongola, après
-avoir subi de grandes pertes; elles seraient affaiblies et n’auraient
-plus aucune importance!
-
-Il envoya Younis woled ed Dikem comme émir à Dongola, afin de remettre
-à Negoumi l’ordre de marche. En même temps, cette province fut ainsi
-placée sous la domination d’un de ses parents. Il s’occupa alors de
-renforcer les troupes de Younis et envoya dans ce but, entre autres,
-Hamed woled Gar en Nebi auprès de la tribu des Batahin, qui habitaient
-au nord du Nil Bleu entre les provinces de la Shoukeria et du Nil, et
-étaient connus déjà sous le Gouvernement égyptien par leur bravoure.
-Leur pays était presque dépeuplé; car presque tous ses habitants,
-d’après des ordres reçus jadis, étaient partis pour Dongola et Berber.
-Ceux qui en petit nombre étaient restés dans leur patrie refusèrent
-d’obéir aux ordres du calife; ils chassèrent Hamed woled Gar en Nebi
-du pays et blessèrent à cette occasion un de ses compagnons. Abdullahi,
-furieux de voir ses ordres ainsi non obéis, envoya son parent Abd el
-Bagi en compagnie de Tahir woled el Ebed (celui qui avait tué Mohammed
-Ali Pacha pendant le siège de Khartoum, près d’Omm Douban) afin de
-s’emparer de tous les Batahin. Ceux-ci, étant sans armes, s’enfuirent
-dans toutes les directions, mais ils furent rejoints et arrêtés. Peu
-d’entre eux réussirent à se sauver. Pendant la poursuite des fuyards,
-Abd el Bagi, auquel Tahir woled el Ebed servait de guide, eut à
-souffrir d’une soif terrible qu’il attribua sans motif à la mauvaise
-volonté de ce dernier. Celui-ci, sur cette méchanceté supposée, fut
-privé de ses biens et jeté dans les fers à Omm Derman!
-
-Abd el Bagi ramena en tout 67 Batahin avec les femmes et les enfants,
-et les conduisit prisonniers à Omm Derman. Le calife rassembla les
-juges auxquels il avait déjà secrètement donné des instructions et leur
-soumit le cas. Tous, sans exception tombèrent d’accord avec lui: les
-accusés devaient être déclarés mokhalifin (réfractaires).
-
-«Quelle est la punition de ceux qui sont réfractaires?» demanda le
-calife.
-
-«La mort», fut la réponse des juges. Le calife congédia les organes de
-sa justice et donna lui-même ses ordres pour l’exécution du jugement.
-
-Trois potences furent aussitôt dressées sur la place du marché. Après
-la prière de midi, l’umbaia et le grand tambour de guerre résonnèrent;
-à ce signal, tous les partisans du calife devaient l’accompagner. Il
-s’avança, avec une nombreuse suite, jusqu’au champ de manœuvres, où il
-prit place sur un petit siège, tandis que ses partisans, les uns assis,
-les autres debout formaient un cercle épais autour de lui.
-
-Peu de temps après, on amena les 67 Batahin, ayant tous les mains
-attachées derrière le dos et escortés par les gens d’Abd el Bagi. Leurs
-femmes et leurs enfants les suivaient et les entouraient, criant et
-hurlant. Le calife ordonna de garder à part les femmes et les enfants;
-il appela Ahmed ed Dalia, le bourreau, Tahir woled el Djali et Hasan
-woled Khabir, et s’entretint avec eux à voix basse. Après avoir reçu
-leurs instructions, ils ordonnèrent aux gardiens des Batahin de les
-suivre avec les prisonniers et ils prirent le chemin du marché. Un
-quart d’heure plus tard, le calife donna le signal du départ. En
-arrivant sur la place, un affreux spectacle s’offrit à nous. On avait
-divisé les malheureux Batahin en trois sections. La première fut
-pendue, la seconde décapitée et la troisième eut la main droite et le
-pied gauche coupés. Le calife resta tranquillement debout considérant
-les trois potences qui menaçaient de se briser sous leur charge. Non
-loin de là, il y avait un monceau d’hommes mutilés, ceux auxquels
-on avait coupé la main et le pied, nageant dans leur sang. Horrible
-spectacle! Aucun cri ne sortait de leurs lèvres! Ils regardaient devant
-eux d’un œil fixe; leur douleur se trahissant à peine par un soupir.
-Le calife appela Othman woled Ahmed, un de ses cadis et ami intime du
-calife Ali, (il était de la tribu des Batahin et lui dit, souriant et
-montrant ces malheureux estropiés: «Tu peux maintenant emmener tes
-parents chez eux.» Mais Othman ne put répondre. Le calife fit lentement
-à cheval le tour des potences pour se diriger vers la route conduisant
-à la djami. Là, Ahmed ed Dalia avait accompli son travail sanglant;
-vingt-trois hommes étaient couchés au bord de la route, la tête
-tranchée. Tous avaient marché à la mort tranquillement et s’étaient
-soumis sans une plainte au sort qu’ils ne pouvaient éviter. Beaucoup
-d’entre eux prouvèrent leur courage devant les nombreux spectateurs
-présents, d’après la coutume arabe, en prononçant quelques paroles,
-telles que: «Chacun doit mourir»; «Voyez, c’est aujourd’hui mon jour
-de fête»; «Que celui qui n’a jamais vu mourir un brave, regarde ici»,
-etc. Les 67 hommes subirent le supplice et la mutilation d’une manière
-héroïque).
-
-Le calife, satisfait de son œuvre, rentra chez lui. En route, il envoya
-en arrière un moulazem avec l’ordre de donner la liberté aux femmes des
-suppliciés. Il aurait aussi bien pu les vendre comme esclaves; mais il
-voulait sans doute faire quelque chose de bien, terminer cette horrible
-journée par un acte de grâce et de générosité.
-
-Malgré ce spectacle sanglant, je passai ces journées assez gaiement.
-J’avais appris que des lettres étaient en route pour moi, venant de ma
-patrie, et non seulement des lettres, mais encore deux caisses «pleines
-d’argent» comme me l’assura secrètement un des marchands récemment
-arrivés de Berber. Dans l’incertitude qu’on doit toujours avoir en
-face de semblables nouvelles, j’hésitai longtemps entre le doute et
-l’espoir. Je m’abandonnai enfin à ce dernier et m’exerçai de nouveau à
-la patience.
-
-[Illustration: L’EXÉCUTION DES “BATAHIN.”]
-
-Un matin, j’étais assis comme d’habitude devant la porte du calife,
-lorsque je vis s’approcher un chameau chargé de deux caisses, et un
-des hommes qui l’accompagnaient demanda à être conduit devant le
-calife, car il était envoyé ici par Osman Digna avec des lettres et
-des valeurs. Le calife ordonna de remettre les caisses à la garde du
-Bet el Mal et les papiers à ses secrétaires. Comme on peut le penser,
-j’étais fort impatient, mais il plut au calife de ne me faire appeler
-qu’après le coucher du soleil et de me remettre les lettres. Comme je
-l’avais prévu, elles venaient de mes frères et sœurs qui exprimaient
-leur joie d’avoir enfin reçu, après de si longues années, des nouvelles
-directes de moi. Une lettre, en langue arabe, était destinée au calife.
-Mes frères le remerciaient, en termes très flatteurs, de la bonté
-qu’il m’avait témoignée et me recommandaient à sa bienveillance avec
-l’assurance de leur plus profond dévouement. La lettre, écrite par
-le professeur docteur Wahrmund, à Vienne, était si flatteuse que le
-calife la fit lire encore le même soir dans la djami. Très satisfait,
-il voulut bien donner l’ordre aussitôt de me remettre les caisses. Je
-lui avais traduit mes lettres qui ne contenaient que des communications
-privées de nature personnelle et je l’avais en même temps informé que
-parmi les objets arrivés, se trouvait un coffre avec un nécessaire
-de voyage que mes frères et sœurs me priaient de lui remettre comme
-marque de leur respect. Flatté et content, il se déclara prêt à
-accepter le cadeau et m’ordonna de le lui remettre le lendemain matin,
-puis il me donna deux de ses gens qui devaient ouvrir les caisses en
-ma présence. Ils n’arrivèrent que tard dans la nuit en les apportant
-du Bet el Mal. Nous y trouvâmes 200 livres sterling, 12 montres, un
-grand nombre de rasoirs et de couteaux de poche, des miroirs à main,
-différentes étoffes, etc.; enfin une collection de divers journaux,
-le Coran en langue allemande, et le nécessaire de voyage destiné au
-calife. Tout me fut remis consciencieusement. Après avoir relu mes
-lettres plusieurs fois, je dévorai les journaux avec une ardeur que
-chacun comprendra.—Des nouvelles de la patrie! Je me souviens encore
-qu’il y avait quelques numéros de la _Nouvelle Presse Libre_, ainsi que
-d’autres journaux viennois bien connus. En tout cas suffisamment pour
-me fournir une lecture nocturne d’un mois, à moi qui était resté depuis
-six ans sans nouvelle aucune.
-
-On ne pouvait lire des journaux plus que je ne le fis. Je les sus
-bientôt par cœur, depuis l’article de fond jusqu’aux «demoiselles
-seules, fatiguées de la solitude». Le Père Ohrwalder se glissa
-secrètement jusqu’à moi à différentes reprises; je lui prêtai mes
-journaux et il les étudia aussi consciencieusement que moi du
-commencement à la fin.
-
-Le lendemain matin, j’apportai au calife le cadeau qui lui était
-destiné. J’ouvris le coffret et me délectai de sa surprise naïve à la
-vue des différentes boîtes de cristal, des flacons avec leur fermeture
-d’argent, des brosses et des peignes, des rasoirs et des ciseaux, des
-miroirs et des autres objets de toilette, le tout luisant et protégé
-par de jolis étuis en cuir. Je dus lui expliquer l’usage de chaque
-pièce séparément et il fit même appeler tous ses cadis qui montrèrent
-naturellement la même surprise que leur maître, bien que plusieurs
-d’entre eux eussent déjà vu de ces objets. Puis il donna ordre à son
-secrétaire d’écrire aussitôt une lettre à mes frères et sœurs, lettre
-dans laquelle le calife leur faisait part de ma situation honorable
-auprès de lui et les invitait, en leur assurant toute sécurité, à venir
-à Omm Derman pour me faire visite et se convaincre de mon bien-être. Je
-reçus l’ordre d’écrire aussi dans le même sens, et bien que je fusse
-très sûr qu’aucun de mes frères ni de mes sœurs ne ferait usage de
-cette invitation impossible, issue d’une bonne humeur spontanée, je ne
-manquai pas cependant de les avertir de tous les cas qui pourraient se
-présenter, et de leur donner des conseils pour leur future entrevue
-avec moi et avec le calife. Puis les lettres furent remises par le même
-messager qui avait amené les caisses, à Osman Digna qui les envoya plus
-loin.
-
-Il fallait chercher le véritable motif de la bonne humeur
-extraordinaire du calife dans un événement plus important que l’épisode
-raconté ci-dessus; sa tribu, en effet, celle des Taasha, était arrivée
-à Omm Derman. Le calife lui avait écrit de venir vers le Nil, dans
-les riches contrées que le Seigneur Dieu leur avait destinées comme
-propriété. Déjà, dans leurs voyages à travers le Kordofan et vers le
-Nil Blanc, ils se donnèrent l’air d’être les maîtres incontestés du
-pays et s’approprièrent tout ce dont ils avaient envie. Les chameaux,
-les bestiaux, les ânes etc. furent simplement enlevés à leurs
-propriétaires. Les hommes et les femmes qui eurent le malheur de se
-trouver sur leur chemin, furent même dépouillés de leurs vêtements et
-de leurs bijoux. Déjà les populations des contrées qu’ils traversaient,
-maudissaient le jour qui leur avait donné un Arabe de l’ouest pour
-maître.
-
-Le calife avait établi sur leur route, des entrepôts de blé qui leur
-fournirent des provisions nécessaires pour continuer leur voyage.
-Arrivés au fleuve, ils y trouvèrent des bateaux à vapeur et à voiles
-tout prêts pour les conduire à Omm Derman. Avant leur entrée dans la
-ville, le calife les fit camper sur la rive droite du fleuve; on les
-divisa par tribus d’origine: tous les hommes et toutes les femmes
-furent habillés de neuf aux frais du Bet el Mal; et c’est ainsi qu’on
-les conduisit à Omm Derman, à intervalle de deux ou trois jours.
-
-Afin de bien montrer aux habitants que les véritables maîtres du pays
-étaient effectivement arrivés, il fit évacuer par la force une partie
-des quartiers situés au sud entre la djami et le fort d’Omm Derman et
-l’assigna aux Taasha comme demeure. D’autres places furent accordées à
-ceux qui avaient été chassés de leurs demeures, pour reconstruire leurs
-maisons; le Bet el Mal s’engagea à leur venir en aide, ce qui resta à
-l’état de promesse.
-
-Afin de faciliter à sa tribu son entretien, Abdullahi ordonna d’amener
-au meshra el marati (marché aux céréales) tout le blé qui se trouvait
-dans les maisons, à cause de la disette croissante, et ce, sous peine
-de privation des biens. Il fit vendre ce blé à sa tribu, pour un prix
-très bas, par des personnes désignées à cet effet; les sommes ainsi
-obtenues furent remises aux propriétaires qui durent faire venir du blé
-du dehors, pour leurs besoins personnels, mais alors à un prix plus
-élevé.
-
-Pour les Taasha, il fixa le prix à quatre écus la mesure, en sorte
-que le propriétaire de dix mesures, par exemple, recevait quarante
-écus, avec lesquels il ne pouvait faire venir du sud que deux mesures
-à peine. Lorsque le blé, emmagasiné de cette manière à Omm Derman,
-fut consommé, il fit envoyer par Ibrahim Adlan des hommes dans le
-Ghezireh, afin d’y confisquer les provisions encore disponibles. Cette
-préférence frappante accordée à sa tribu, lui aliéna peu à peu le cœur
-de ses partisans, qui lui étaient auparavant aveuglément dévoués. Cela
-le touchait, en somme, assez peu, étant donné qu’il avait reçu par
-l’arrivée de ses parents, un renfort de plus de 12000 hommes propres au
-combat.
-
-Après la mort du Mahdi, le calife avait envoyé au Caire, quatre de
-ses partisans porteurs de lettres dans lesquelles il sommait S. M. la
-reine d’Angleterre, S. M. le Sultan et S. A. le Khédive de se soumettre
-à sa puissance et d’adopter la religion mahdiste. Au Caire, on avait
-renvoyé chez eux sans réponse ces messagers, après qu’on eut pris
-connaissance de leur prétention bizarre. Cela avait très profondément
-blessé le calife. Cependant, comme il avait décidé de faire avancer
-Abd er Rahman woled Negoumi contre l’Egypte, il envoya au commencement
-de l’année 1889 encore une fois quatre messagers spéciaux avec un
-dernier avertissement pour le Caire. Mais ceux-ci furent arrêtés déjà à
-Assouan; ils y furent internés, puis renvoyés sans réponse.
-
-A cette époque, les batailles dans l’est et l’ouest du Soudan avaient
-été livrées; la révolte d’Abou Djimesa était réprimée et le roi Jean
-était tombé. Sa tête fut envoyée par Zeki Tamel avec beaucoup d’autres
-à Omm Derman. De là, le calife chargea Younis de la porter à Wadi
-Halfa, comme exemple et comme preuve de sa victoire, contre tous
-ceux qui se révoltaient contre lui. Son parti personnel fut renforcé
-par l’arrivée des Taasha et le moment parut propice au calife pour
-entreprendre la conquête de l’Egypte. Abd er Rahman woled Negoumi
-reçut par des envoyés spéciaux du calife l’ordre strict d’investir
-Wadi Halfa avec toutes ses forces, de s’emparer d’Assouan et d’y
-attendre des ordres ultérieurs. En dehors de ses troupes, s’étaient
-joints à lui, les Aulad Hemed et les Batahin, une partie des Arabes
-Hamr, stationnés à Dongola et enfin toutes les tribus hostiles
-au calife. Il partit de Dongola au commencement de mai 1889 avec
-des approvisionnements insuffisants. Le Gouvernement égyptien qui
-connaissait tout cela depuis longtemps avec exactitude, avait pris ses
-dispositions. D’autres renforts ayant été promis par Younis à Negoumi,
-ce dernier différa sa marche en avant. Mais l’ordre absolu d’accélérer
-la marche lui étant parvenu, ce ne fut que dans le voisinage de la
-frontière égyptienne qu’il reçut un faible renfort composé de quelques
-Djaliin sous les ordres de Haggi Ali. Un combat eut lieu au village
-d’Argin, où une partie de ses troupes voulait aller chercher de l’eau,
-entre celles-ci et la garnison de Wadi Halfa, sous les ordres de
-Woodhouse Pacha. Les Mahdistes subirent des pertes importantes. Le
-sirdar de l’armée égyptienne, Grenfell Pacha, qui était parti d’Assouan
-avec ses troupes, somma Negoumi de se rendre à lui; dans une lettre
-il lui montrait sa situation désespérée et l’impossibilité d’une
-victoire. Negoumi ayant repoussé cette proposition, une bataille fut
-livrée à Toski dans laquelle le général Grenfell, à la tête de l’armée
-égyptienne, anéantit les Mahdistes. Woled Negoumi et la plupart de ses
-émirs tombèrent; le reste fut fait prisonnier; un très petit nombre put
-s’enfuir et retourner à Dongola.
-
-Le calife était allé au Bet el Mal, puis avait accompli ses prières
-au bord du fleuve, lorsque l’arrivée de courriers à cheval, venant de
-Dongola, lui fut annoncée. Il fit remettre à son secrétaire le message
-qu’on lui apportait et maîtrisa son impatience. De retour chez lui, il
-se fit seulement alors lire le rapport arrivé qui annonçait la mort de
-Negoumi et l’anéantissement de toute son armée. L’effet produit sur le
-calife fut écrasant. Bien qu’il n’eût pas une grande confiance dans les
-tribus qui étaient allées au combat avec Negoumi, il avait cependant
-espéré sinon une victoire, tout au moins une retraite sans pertes
-sensibles. Tandis que maintenant, il avait perdu plus de 16000 de ses
-combattants! Qui lui répondait que le Gouvernement ne se déciderait pas
-à prendre l’offensive et à assiéger Dongola? Durant trois jours, il ne
-parut pas dans son harem. Je dus rester jour et nuit devant sa porte,
-et plein de joie dans mon for intérieur, jouer devant mes camarades la
-comédie du patriote affligé. Il ordonna aussitôt d’envoyer des secours
-à Younis et de ne pas livrer de combat dans le cas où les troupes du
-Gouvernement avanceraient, mais de se retirer avec toutes les forces
-sur Abou Dom.
-
-Cette défaite n’était pas son seul souci. Le prix du blé montait
-de jour en jour et une cherté extraordinaire pour tous les vivres
-se produisait. L’année écoulée avait été très sèche et la récolte
-mauvaise. Le calife envoya des gens au Ghezireh avec l’ordre d’acheter,
-et par la force, si c’était nécessaire, du blé au prix fixé par lui.
-Les propriétaires cachèrent alors leurs provisions et déclarèrent ne
-pas en posséder. En réalité, il n’en restait plus beaucoup.
-
-La famine éclata d’abord dans la province de Berber, dont les habitants
-tiraient auparavant du Ghezireh une grande partie du blé dont ils
-avaient besoin. Othman woled ed Dikem avait réparti dans tout le
-pays ses hommes et ses chevaux pour faciliter leur entretien. Tandis
-que le sol peu fertile, cultivé péniblement au moyen de roues à eau
-(sakkiehs), n’avait jamais donné aux habitants que le strict nécessaire
-à leur existence, la maigre récolte suffisait à peine maintenant à
-entretenir la garnison du pays. Une grande partie de la population se
-rendit à Omm Derman, qui bientôt, ayant un nombre d’habitants beaucoup
-trop grand, se trouva dans la situation la plus fâcheuse. En quelques
-semaines, _l’ardeb doura_ atteignit le prix de 30 à 40 écus et monta
-jusqu’à 60 écus en espèces sonnantes. Les riches pouvaient encore se
-procurer du pain, mais les pauvres commençaient à périr. Les derniers
-mois de l’année 1889 furent horribles! Les gens étaient si amaigris
-qu’ils semblaient à peine des êtres humains et n’avaient littéralement
-plus que la peau et les os. De vieilles balayures et des choses d’une
-nature dégoutante étaient dévorées avec voracité par les pauvres. Les
-peaux d’animaux crevés et qui étaient déjà en putréfaction, étaient
-rôties sur le feu et formaient une nourriture que regardaient avec
-envie de moins heureux. Les garnitures en cuir des sièges étaient
-arrachées et mangées; les ossements des animaux trouvés sur les
-routes, pilés, cuits dans l’eau, formaient une bouillie qu’on buvait
-avidement. Celui qui possédait encore assez de force volait où et ce
-qu’il pouvait. On se précipitait comme des vautours sur les marchands
-de pain et de graisse. Je vis un homme, à moitié mort de faim voler un
-morceau de suif et le mettre rapidement dans sa bouche avant que la
-propriétaire pût l’en empêcher; elle lui serra des deux mains la gorge
-jusqu’à ce que ses yeux sortissent de leur orbite, mais lui, fermait
-convulsivement la bouche jusqu’à ce qu’il tombât sans connaissance sur
-le sol. Au marché, on entendait des cris comme dans une maison de fous.
-«Gâikum, gâikum!» (il vient vers vous) rugissait-on de tous côtés, ce
-qui signifiait que les affamés se glissaient vers la place comme des
-animaux de proie. Des marchandes couvraient leur marchandise de leur
-propre corps et la défendaient à coups de pied et à coups de poing.
-
-[Illustration: FAMINE À OMM DURMAN.]
-
-Dans l’espace qui se trouvait entre la maison du calife et celle
-de son frère Yacoub, grouillait pendant la nuit une foule de ces
-malheureux qui criaient comme des insensés pour avoir du pain. Cela me
-répugnait, rien que de gagner ma maison pendant la nuit, tandis que
-des troupes toujours plus nombreuses de ces mendiants se précipitaient
-et cherchaient à y pénétrer de force: moi-même j’avais à peine de quoi
-empêcher de mourir de faim mes gens et de vieilles connaissances tombés
-dans la pauvreté.
-
-Une nuit—il faisait clair de lune—je me rendis à minuit de la porte du
-calife à ma maison. Sur la place libre, entre le Bet el Amana et la
-maison de Yacoub, je vis quelques personnes se remuer sur le sol d’une
-façon étrange. Je m’approchai; c’était trois femmes à demi-nues, avec
-de longs cheveux emmêlés, couchées sur le corps d’un ânon, qui avait
-probablement perdu sa mère ou avait été volé par les dites femmes.
-Elles avaient, à ce qu’il me sembla, déchiré son corps avec leurs mains
-et leurs dents, et rongeaient les entrailles toutes crues de l’animal
-se roulant encore dans les convulsions de la mort. Je frissonnai
-devant ces femmes transformées par la faim en bêtes féroces et qui me
-regardaient comme des folles. Les mendiants qui me suivaient voulurent
-alors leur arracher le cadavre, mais elles défendirent leur proie avec
-la fureur des animaux qui ont goûté le sang. Je m’éloignai rapidement
-de cette société peu rassurante.
-
-Je vis un jour le cadavre d’une femme étendue sur la route; son
-affreuse mort n’avait pu effacer de son visage les traces de sa beauté;
-son petit enfant, âgé peut-être d’un an, cherchait en pleurant sa
-nourriture au sein glacé de sa mère. Une femme qui passait eût pitié du
-pauvre petit et le prit avec elle.
-
-Une autre de la tribu des Djaliin, où la moralité est placée au plus
-haut degré, se traîna jusque chez moi avec sa fille, à peine sortie de
-l’enfance. Toutes deux étaient près de mourir de faim et me supplièrent
-de les soutenir. «Prends ma fille unique chez toi comme esclave et
-arrache-la à la mort» dit-elle d’une voix faible. Des larmes abondantes
-coulaient sur son visage amaigri. «Ne crains pas que je t’importune
-plus tard, mais elle, ne la laisse pas périr!» Je donnai à toutes deux
-ce que j’avais et les priai de me laisser en leur disant de revenir
-quand elles n’auraient plus rien. Je ne les revis pas cependant,
-peut-être un compagnon de souffrance a-t-il eu pitié d’elles.....
-
-Une femme fut accusée d’avoir mangé son unique enfant. On l’amena à
-la zaptieh (sorte de commissariat de police), et on rechercha des
-preuves. Mais où? La femme succomba deux jours après.
-
-Des pères vendirent leurs enfants comme esclaves à des gens riches, non
-pour gagner de l’argent, mais pour avoir la possibilité de prolonger
-leur vie. Plusieurs les rachetèrent pour des sommes plus fortes, après
-que cette année d’épreuves fut passée et qu’eux-mêmes se trouvèrent
-dans de meilleures conditions. Les morts restaient étendus dans les
-rues et il ne se trouvait plus personne pour les enterrer. Alors le
-calife promulgua une loi spéciale, ordonnant que chacun devant la
-maison duquel un homme viendrait à mourir, serait obligé de l’enterrer;
-en cas de non-observation de cette loi, ses biens seraient confisqués.
-Cet ordre fut suivi dans une certaine mesure, mais beaucoup jetèrent
-alors leurs propres morts devant les maisons d’autrui, ce qui fut une
-nouvelle source de difficultés.
-
-Tous les jours, on voyait flotter des cadavres sur le Nil Bleu et sur
-le Nil Blanc, preuve que l’affreuse calamité régnait dans le pays
-entier. A Omm Derman, la plus grande partie des morts appartenait aux
-populations réfugiées des campagnes; les habitants de la ville avaient,
-malgré les ordres sévères du calife, tenu caché un peu de blé et les
-tribus arabes se soutinrent mutuellement dans ces temps difficiles. La
-population de la ville souffrit beaucoup néanmoins.
-
-La famine fit encore bien plus de victimes dans les autres parties du
-Soudan, et les Djaliin, le peuple le plus fier et le plus moral, eurent
-à supporter les pertes les plus considérables. Beaucoup de pères de
-famille, voyant que le salut n’était plus possible, murèrent les portes
-de leurs maisons, et attendirent la mort, réunis avec leurs familles.
-De riches villages avec une forte population furent dépeuplés jusqu’au
-dernier homme.
-
-Bien que Dongola eût à souffrir naturellement aussi de la cherté
-anormale des vivres, la situation y était cependant meilleure parce que
-la population avait été amoindrie, par suite du départ de Negoumi. Dans
-le Gallabat et le Ghedaref, Zeki Tamel avait dès le commencement du
-manque de vivres, donné l’ordre à ses gens désignés exprès pour cela,
-de rassembler par la force tout le blé qui se trouverait dans le pays
-et de l’emmagasiner dans les garnisons pour ses soldats. Il sauva ainsi
-la plus grande partie de son armée, mais la population de la campagne
-toute entière paya tribut à la famine. Il y eut un moment où dans le
-Ghedaref, personne n’osait sortir sur les routes après le coucher du
-soleil sans être accompagné d’une escorte militaire, on craignait
-d’être attaqué et mangé! Les habitants étaient devenus semblables à
-des bêtes sauvages et à de véritables anthropophages. Un émir de la
-tribu des Hamer, qui avait encore fort bonne apparence, était venu de
-Gallabat au Ghedaref et voulut, malgré les conseils de son hôte, aller
-faire visite à un ami après le coucher du soleil. Mais on ne le revit
-nulle part. Comme on le cherchait, on trouva sa tête hors de la ville;
-son corps avait été dévoré!
-
-Les tribus des Tabania, Shoukeria, des Agaliin, des Hammada, etc.,
-disparurent à peu près et le pays, autrefois fort peuplé, devint un
-désert. Zeki Tamel envoya une division de son armée dans les provinces
-du sud, au bord du Nil Bleu, vers les montagnes de Tabi, de Rigreg,
-de Kehli, de Kashankero, jusqu’au Beni Shangol, dont la population
-consentait à payer des redevances au calife, mais ne voulait ni se
-rendre auprès de lui en pèlerinage ni fournir des soldats. Il avait
-naturellement cette fois-ci pour but moins des succès militaires que
-le fait d’occuper ses troupes et de leur fournir l’entretien. Abd er
-Rasoul, commandant de cette division emporta tout comme butin, beaucoup
-d’esclaves et une somme d’argent importante.
-
-Dans le Darfour, les événements étaient à peu près les mêmes que dans
-le Ghedaref et à Gallabat. Les provinces de l’ouest, comme le Dar
-Gimmer, le Dar Tama et le Massalat, ne manquaient pas de blé; mais
-ces tribus n’étaient pas soumises et leurs chefs avaient interdit
-sévèrement l’expédition de vivres à Fascher. Il semblait en général que
-cette famine fut une punition du ciel qui frappait justement les pays
-soumis au calife, car les provinces voisines, qui eurent d’ailleurs
-le repos nécessaire pour cultiver leurs champs, avaient récolté du
-blé suffisamment pour leur entretien, bien que l’année précédente
-eut été défavorable au point de vue des pluies. Des marchands d’Omm
-Derman louèrent des bateaux et allèrent à Faschoda échanger du blé
-contre des perles, des barres de cuivre et de l’argent. D’abord il n’en
-vint que peu, mais comme l’entreprise réussissait, une foule de gens
-avides de gagner, se mit en route pour les pays nègres jusqu’au Sobat.
-Ils apportèrent du blé, ce qui fut utile, non seulement à eux-mêmes,
-mais encore à leurs concitoyens dans la détresse. Si le mek (roi) de
-Faschoda, qui n’était pas astreint à payer tribut au calife, avait
-interdit l’exportation du blé, la moitié d’Omm Derman serait morte de
-faim.
-
-Enfin, la pluie tomba de nouveau, l’époque des semailles était
-arrivée et la moisson approchait. On commença à revivre, à se réjouir
-et à espérer la délivrance finale. Mais l’horizon s’assombrit: des
-essaims de sauterelles, d’une grosseur inusitée, envahirent le pays
-et anéantirent tout espoir! Cette calamité se reproduit chaque année
-jusqu’à maintenant encore dans les pays du Soudan.
-
-Le calife avait, dans sa préférence continuelle pour sa propre tribu,
-forcé jusque là la population du pays à ne vendre le peu de blé dont
-elle disposait qu’à ses agents et à des conditions très modérées.
-Malgré ces prix très bas en comparaison de la cherté générale, ces
-achats en masse lui avaient occasionné des frais considérables, et
-il s’efforça alors de regagner ce qu’il avait dépensé. Il ordonna
-donc à Ibrahim Adlan de se rendre en personne dans le Ghezireh et de
-demander à la population de lui livrer la moitié de sa nouvelle récolte
-spontanément, espérait-il, et cela sans paiement. Ibrahim Adlan qui
-n’était pas du tout de cet avis, partit et ses ennemis profitèrent de
-son absence pour le dénoncer.
-
-Dévoré par l’ambition, Ibrahim Adlan cherchait à être le premier du
-royaume après le calife. En raison de son habileté administrative et
-de son adresse vis-à-vis de son maître, il était très aimé de celui-ci
-et profitait souvent de sa bienveillance pour contrarier les plans
-d’autres personnes qui ne lui convenaient pas. Se servant ainsi de
-son influence, Ibrahim Adlan s’était attiré l’inimitié implacable de
-Yacoub, inimitié que celui-ci savait toutefois cacher adroitement.
-Ibrahim Adlan avait un bon caractère et il ne prêtait la main qu’à
-contre-cœur aux mesures oppressives ou aux injustices. Il réussit
-souvent à adoucir le sort d’hommes déjà perdus. Il était, envers ceux
-qui lui étaient dévoués, généreux et toujours disposé à les aider. Il
-se montrait par contre l’ennemi implacable de tous ceux qui dénigraient
-son activité, convoitaient des places sans son entremise ou même
-intriguaient contre lui. Comme il avait toujours en vue, ainsi que la
-plupart des Soudanais, d’amasser des richesses, ce qui ne lui était
-pas difficile à cause de sa position influente comme amin du Bet el
-Mal (chef de la recette publique), il fut à juste titre soupçonné de
-posséder une fortune extraordinaire. On avait essayé à l’occasion
-de révéler le fait au calife. Pendant l’absence d’Adlan, Yacoub et
-quelques-uns de ses intimes expliquèrent au calife que son ministre des
-finances avait dans le pays presque autant d’influence que lui-même,
-qu’Ibrahim Adlan avait en public et à plusieurs reprises blâmé les
-ordonnances d’Abdullahi et qu’il n’avait accepté que par la force et à
-contre-cœur le partage du blé désiré à bon droit par le calife, parce
-qu’il considérait les Taasha comme la cause immédiate de la famine
-dans le pays. Comme Ibrahim Adlan montra en effet une certaine tiédeur
-dans l’accomplissement des ordres de son maître qui étaient contre sa
-conviction, comme les livraisons de blé promises tardaient à venir
-et que les Taasha se trouvaient dans la détresse, le calife crut aux
-racontars des intrigants et rappela Adlan.
-
-Pendant les premiers jours de son arrivée, le calife ne lui laissa
-pas remarquer son mécontentement; mais comme les plaintes des Taasha
-devenaient toujours plus pressantes, il l’appela un matin auprès de
-lui et l’accusa d’une manière violente, d’infidélité et d’abus de
-confiance. Irrité et trop confiant dans sa position de préféré,
-Ibrahim Adlan oublia qu’il n’était pourtant que l’esclave du calife et
-répondit d’un ton blessant:
-
-«Tu me fais maintenant des reproches! Je t’ai servi pendant des années
-fidèlement et en silence; mais je veux aujourd’hui te dire la vérité.
-Par ta préférence pour ta tribu, pour laquelle tu commets injustice sur
-injustice, tu t’es aliéné le cœur de tes anciens partisans. Je me suis
-toujours efforcé jusqu’ici de défendre tes intérêts, mais maintenant
-que tu écoutes mes ennemis et ton frère Yacoub, qui me poursuit de sa
-haine, il m’est impossible de te servir plus longtemps.»
-
-Le calife fut d’abord étonné, puis presque effrayé. Jamais quelqu’un
-n’avait encore osé employer un tel langage envers lui. Si Ibrahim Adlan
-n’avait pas eu un nombreux parti dans le pays, il n’aurait certainement
-pas pu parler ainsi à son maître, et s’il n’avait pas eu déjà une
-fortune énorme, il n’aurait pas abandonné, sans contredit, sa position
-lucrative. Mais le calife se contint:
-
-«J’ai entendu tes paroles; j’y réfléchirai. Tu peux te retirer. Demain,
-je te donnerai ma réponse.» Adlan quitta son maître, mais avant qu’il
-n’eut atteint le seuil de la porte, le calife avait déjà décidé sa mort.
-
-Le lendemain, au soir, les deux califes, tous les cadis et Yacoub,
-furent convoqués à un important conseil; quelques minutes après eux,
-Ibrahim Adlan fut aussi appelé. En peu de mots, le calife lui adressa
-les mêmes reproches que la veille et conclut en ces termes:
-
-«Tu as parlé contre Yacoub et tu as dit aussi que je m’aliénai le cœur
-de mes partisans. Sais-tu que mon frère Yacoub est ma main droite et
-mon œil. Sais-tu que c’est toi-même qui m’aliène le cœur de mes amis
-et tu veux faire maintenant la même chose à l’égard de mon frère. Mais
-Dieu est juste et tu n’échapperas pas à ta punition!»
-
-Il fit un signe aux moulazeimie qui étaient déjà tout prêts à conduire
-Adlan en prison. Sans répondre un mot, celui-ci sortit d’un pas ferme,
-la tête haute; il ne voulait pas donner à ses ennemis la joie de le
-voir abattu ou effrayé.
-
-Le calife ordonna aussitôt de confisquer la maison d’Ibrahim Adlan
-ainsi que le Bet el Mal, de fouiller avec soin la première et d’exiger
-des employés du second, une reddition de comptes. Dans la poche
-d’Ibrahim Adlan, qui était superstitieux comme tous les Soudanais, on
-trouva une bande de papier couverte de signes étranges écrits avec
-une solution de safran liquide à laquelle on attribuait une influence
-particulièrement mystérieuse. Ce billet, qui portait les noms d’Ibrahim
-et du calife, le fit convaincre de sorcellerie qui était punie très
-sévèrement.
-
-Ibrahim Adlan fut déclaré mochalif, pour n’avoir pas accompli les
-ordres reçus; traître, pour avoir essayé de brouiller le calife et
-son frère; comme il était convaincu en outre de sorcellerie, il fut
-condamné à la mutilation ou à la mort. On lui laissa le choix: il
-préféra la mort. Les mains liées par devant, il fut amené sur la place
-du marché, au son lugubre de l’umbaia, au milieu d’une grande foule.
-Il monta tranquillement sur le siège placé au-dessous de la potence,
-se passa lui-même la corde autour du cou; et repoussant la boisson
-qu’on lui offrait, il ordonna au bourreau de faire son devoir. La
-corde fut tendue, le siège fut enlevé, et Ibrahim resta pendu, pareil
-à une statue de pierre jusqu’à ce qu’il eut rendu l’âme. Seul, l’index
-levé de sa main droite prouva à ses gens qu’il était mort en mahométan
-croyant. Des lamentations remplirent une grande partie de la ville,
-malgré la défense de pleurer les morts. Mais le calife, heureux de
-s’être défait d’un ennemi qu’il croyait dangereux s’abstint de punir
-ceux qui portèrent le deuil. Puis il ordonna à Yacoub de faire enterrer
-le mort, afin de bien montrer au peuple, qu’Ibrahim n’avait été puni
-qu’au point de vue légal et que l’inimitié personnelle bien connue
-entre lui et Yacoub, n’avait pas été prise en considération. Nur woled
-Ibrahim fut désigné pour lui succéder. Comme petit-fils d’un Takrouri,
-il n’appartenait pas aux tribus de la vallée du Nil et pouvait déjà par
-ce seul fait prétendre à la confiance et à la bienveillance du calife.
-
-Celui-ci se montrait envers moi de jour en jour plus méfiant. Avant le
-départ d’Ibrahim Adlan pour le Ghezireh, ma famille avait répondu à mes
-lettres. La missive qui m’était adressée ne contenait que des nouvelles
-privées; on m’exprimait la joie de pouvoir être en rapport avec moi, au
-moins par lettre. Quelques lignes adressées au calife le remerciaient
-de nouveau dans une forme très respectueuse de ses bons traitements
-envers moi et l’assuraient du dévouement de mes frères et sœurs.
-Ceux-ci le remerciaient en même temps pour l’invitation flatteuse
-de venir à Omm Derman et s’excusaient en disant que leur service
-militaire actuel et leur position les avaient empêchés d’obtenir de
-leurs supérieurs, auxquels ils devaient obéir comme je devais le faire
-vis-à-vis du calife, l’autorisation de faire un voyage si lointain.
-
-Le calife m’avait fait appeler auprès de lui et, après avoir pris
-connaissance du contenu de la lettre, il me dit:
-
-«J’avais l’intention d’engager tes frères à venir afin qu’ils eussent
-l’occasion de me voir ainsi que toi, et je les ai même invités par
-écrit, ce que je n’ai encore jamais fait. Maintenant qu’ils cherchent
-des prétextes et prétendent ne pas pouvoir venir ici, comme d’autre
-part, ils savent que tu te portes bien, je te défends de correspondre
-encore avec eux à l’avenir. Ces relations ne feraient qu’assombrir ton
-cœur. As-tu compris mes intentions?»
-
-Je répondis affirmativement et il continua en me fixant de son regard:
-
-«Où est l’Evangile que l’on t’a envoyé.»
-
-«Je suis mahométan, répondis-je, et je n’ai pas d’Evangile chez moi. On
-m’a envoyé la traduction du Coran, le livre sacré que tes gens ont vu à
-l’ouverture de la caisse; il se trouve encore entre mes mains.»
-
-«Apporte-le moi demain» ordonna-t-il brièvement, puis il me fit signe
-de m’éloigner.
-
-Il était évidemment redevenu méfiant envers moi; il avait déjà même
-souvent entretenu ses cadis de cette méfiance, après la défaite de
-Negoumi.
-
-Bien que j’eusse partagé entre mes camarades presque toute la somme
-reçue de mes frères et sœurs, plusieurs furent cependant désillusionnés
-du petit don qui leur échut; ils murmurèrent et intriguèrent contre moi
-autant qu’ils purent. Qui donc avait pu inspirer au calife l’idée que
-le Coran qu’on m’avait envoyé était un Evangile? Le lendemain, je lui
-remis le livre; c’était une traduction allemande par Ullmann. Il la
-considéra longuement avec attention.
-
-«Tu dis donc que c’est le Coran. Le livre est écrit dans la langue des
-infidèles et on y a peut-être apporté des changements.»
-
-«C’est une traduction mot à mot dans ma langue maternelle, répondis-je
-tranquillement, elle a pour but de me faire comprendre le livre sacré
-venu de Dieu et donné aux hommes par le Prophète, en langue arabe.
-Tu peux l’envoyer tout de suite à Neufeld, prisonnier chez le Sejjir
-et avec lequel je n’ai aucune relation, l’interroger à ce sujet, et
-vérifier ainsi très facilement l’exactitude de ma déclaration.»
-
-«Je crois à ces paroles dit-il d’un ton assez amical, mais on m’a parlé
-à ce sujet et il est en tout cas préférable pour toi de détruire le
-livre.»
-
-Naturellement, je me rangeai à son avis; il continua:
-
-«Je veux aussi renvoyer à tes frères et sœurs le cadeau qu’ils m’ont
-expédié. Je ne puis en faire aucun usage et cela sera pour eux la
-preuve que je n’attache aucune valeur aux biens terrestres.»
-
-Il appela aussitôt son secrétaire et lui fit écrire une lettre en mon
-nom à mes frères et sœurs dans laquelle il leur annonçait brièvement
-que des relations ultérieures entre nous n’étaient ni nécessaires, ni
-désirées et que notre correspondance était terminée. La lettre que je
-signai fut remise avec le coffret refusé à woled Ibrahim qui fut chargé
-d’expédier le tout à Souakim. Il fit ainsi et le nécessaire qui avait
-d’abord été reçu avec tant d’approbation, retourna à Vienne d’où il
-était venu.
-
-Depuis ce jour je fus plus prudent que jamais, afin de ne pas donner
-à Abdullahi de nouveaux sujets de méfiance. Malgré cela, il crut
-nécessaire tout de suite après la mort d’Ibrahim Adlan de me mettre en
-garde contre des intrigues qui pouvaient se produire.
-
-Il réunit tous les moulazeimie et m’expliqua devant eux, avec les
-paroles les plus violentes que j’étais soupçonné d’espionnage, qu’il
-avait appris que j’interrogeais les courriers sur les événements du
-Soudan, que je recevais dans ma maison, pendant la nuit, des visites de
-gens qui lui étaient hostiles, enfin que je m’étais même informé dans
-quelle partie de sa maison se trouvaient ses chambres à coucher.
-
-«Je crains beaucoup pour toi, conclut-il dans son discours riche en
-reproches, que tu n’aies le même sort que ton ami Ibrahim Adlan, si tu
-ne rentres pas en toi-même!»
-
-La dose était lourde pour moi, il me fallait conserver du calme et de
-la fermeté.
-
-«Seigneur, dis-je d’une voix distincte, je ne puis me défendre contre
-des ennemis cachés, mais je suis innocent de tout ce qu’on t’a rapporté
-et je livre mes calomniateurs à la punition de Dieu. Voici plus de six
-années que je me tiens à ta porte par la pluie et par le soleil, par
-la chaleur et par le froid, toujours prêt à recevoir tes ordres. J’ai
-quitté, ainsi que tu l’as ordonné, toutes mes anciennes relations;
-je ne suis en rapport avec personne; et j’ai même interrompu sur ton
-désir toute correspondance avec mes frères et sœurs, sans la moindre
-résistance dans mon cœur. Dans cette longue série d’années, tu n’as
-jamais entendu de moi un mot de plainte, pas même lorsque je me
-trouvais dans les fers sur ton ordre. Mais je ne puis faire davantage.
-Que Dieu m’impose une nouvelle épreuve, je m’y soumettrai volontiers.
-Mais je me fie en tout repos à ta pénétration et à ta justice.»
-
-«Que pensez-vous de ses paroles?» dit-il en se tournant après un moment
-de réflexion vers les moulazeimie assemblés. Tous sans exception
-déclarèrent qu’ils n’avaient jamais remarqué chez moi une action
-pouvant justifier le soupçon sur lequel il basait ses reproches. Mes
-adversaires, que je connaissais fort bien et qui m’avaient mis dans
-cette situation périlleuse où tout dépendait de l’humeur du calife, se
-virent alors forcés d’en témoigner.
-
-«Je te pardonne encore une fois, mais évite tout nouveau sujet de
-plaintes!» conclut-il, puis il me tendit sa main à baiser et me fit
-signe que je pouvais me retirer.
-
-Il parut toutefois avoir compris qu’il avait commis une injustice à mon
-égard, car le lendemain matin il me parla amicalement et avec intérêt
-et m’exhorta à être sur mes gardes vis-à-vis de mes envieux, que je
-gênais depuis longtemps, parce que je possédais son affection et sa
-confiance.
-
-«Ne te fais pas d’ennemis, dit-il dans un accès de familiarité, tu
-sais que la loi mahdiste est régie par la Sheria Mohammedijja; si on
-t’accuse auprès du cadi de trahison et que cela soit attesté par deux
-témoins, tu es perdu et moi-même ne puis enfreindre la loi pour te
-sauver.»
-
-Quelle vie dans un pays où le salut et la perte d’un homme ne dépendent
-que de la déposition de deux témoins!
-
-Comme vers minuit, je regagnais ma maison, fatigué, abattu et épuisé
-par cette lutte toujours renouvelée, mon fidèle Sadallah m’avertit, à
-ma grande surprise, qu’un eunuque du calife venait d’amener pour moi
-une femme voilée. Cette fois, j’aurais dû m’en réjouir, car c’était une
-preuve que l’accès de colère du calife était dissipé et qu’il était
-de nouveau bien disposé à mon égard. Mais ma première pensée fut de
-songer à me débarrasser sans que cela paraisse bizarre, de ce cadeau
-inopportun.
-
-J’entrai avec Sadallah dans la maison et vis avec terreur que sous le
-voile était cachée une Egyptienne née à Khartoum. (Pour le Soudan,
-c’était encore une blanche.) Elle s’était installée commodément sur le
-tapis, et après les premières salutations, me raconta, après que je l’y
-eus discrètement invitée, l’histoire de sa vie et cela avec une telle
-volubilité que, quoique parlant très bien l’arabe, j’eus beaucoup de
-peine à suivre ses paroles.
-
-Elle était fille d’un soldat égyptien qui était tombé dans les combats
-contre les Shillouk sous Youssouf bey. Comme cela s’était passé
-vingt ans auparavant, la narratrice ne devait plus être de première
-fraîcheur. Elle parla aussi de son premier mari qui était tombé à la
-prise de Khartoum et avec lequel elle avait vécu assez longtemps. Sa
-mère était une Abyssinienne élevée à Khartoum et vivait encore. Ma
-fiancée présomptive avait en outre de nombreux parents, ce que la
-rendait encore plus suspecte pour moi. Cette dame instruite et qui
-avait beaucoup voyagé, avait été l’une des nombreuses femmes d’Abou
-Anga. J’étais donc destiné à être le successeur de l’ancien esclave!
-Après la mort de celui-ci, elle avait été faite prisonnière par les
-Abyssins pendant le combat avec le roi Jean, ainsi que beaucoup de ses
-compagnes, puis ensuite relâchée par Zeki Tamel. Elle me donna de très
-nombreux détails sur cette bataille; ils me seraient maintenant utiles,
-s’ils ne m’avaient pas échappé. Peu de temps auparavant, le calife
-avait envoyé chercher à Gallabat les femmes et les esclaves d’Abou Anga
-qui restaient encore et les avait partagés entre ses partisans après
-leur arrivée à Omm Derman. Le calife, à ce que me raconta cette femme,
-me l’avait personnellement destinée, et elle avoua à voix basse qu’elle
-était heureuse d’être tombée entre les mains d’un compatriote.
-
-Je lui expliquai que je n’étais pas précisément son compatriote, mais
-un Européen et que ce qui me rapprochait d’elle, c’était la couleur
-blanche de ma peau. Je lui promis de faire en sa faveur tout ce qui
-me serait possible. Comme la nuit était déjà avancée, je la priai de
-suivre mon domestique qui prendrait soin de son repos et pourvoirait à
-ses besoins.
-
-Tels étaient les cadeaux que me faisait le calife. Au lieu de
-m’assigner une somme même minime sur le Bet el Mal, pour mon entretien,
-il m’envoyait des femmes, qui non seulement m’occasionnaient des frais
-auxquels je ne pouvais suffire, mais encore le grand souci de savoir
-comment m’en débarrasser.
-
-Le matin suivant, le calife me demanda en riant si j’avais reçu son
-présent et si j’en étais content; à quoi je répondis, me souvenant de
-la leçon reçue l’avant-veille, en l’assurant que j’étais très heureux
-de cette preuve d’affection et que je priais Dieu chaque jour de me
-conserver sa bienveillance pour l’avenir. Comme, avant la prière de
-midi, je rentrais dans ma maison, je la trouvai pleine de figures
-féminines étrangères, qui, malgré les objections de Sadallah et sa
-juste colère, s’étaient moquées de lui et avaient pénétré presque de
-force en prétendant être de proches parentes de Fatma el Beidha, la
-blanche Fatma: tel était en effet le nom du cadeau du calife!
-
-Une vieille Abyssinienne infirme se présenta à moi comme ma future
-belle-mère; je l’aurais du reste reconnue à son débit emphatique
-comme la mère de Fatma el Beidha, qu’elle égalait en tous cas par sa
-loquacité. Elle aussi m’affirma être heureuse que sa fille m’eût été
-donnée et exprima l’espoir que je lui donnerais dans ma maison le rang
-qui lui convenait. Je lui promis de bien traiter sa fille et m’excusai
-en même temps de ne pouvoir rester davantage chez moi. En m’en allant,
-je donnai l’ordre à Sadallah de recevoir mes hôtes, selon la coutume
-du pays aussi bien que possible, mais, de les chasser tous ensuite,
-à l’exception de Fatma el Beidha et même avec l’aide des autres
-domestiques, si cela était nécessaire.
-
-Lorsque, quelques jours plus tard, le calife me demanda de nouveau
-avec curiosité des nouvelles de Fatma—je savais combien il tenait à
-ce que je vécusse aussi isolé et retiré que possible—je lui expliquai
-que je n’avais jusqu’à présent rien à lui reprocher à elle-même, mais
-que, grâce à sa nombreuse parenté, je me trouverais peut-être en
-contact avec des gens avec lesquels ni lui ni moi ne souhaitions avoir
-des relations; que je m’étais efforcé jusqu’à présent d’empêcher
-ces relations, mais que je me heurtais à une résistance en somme
-légitime. Je lui dis enfin que j’avais pensé, dans le cas où ces gens
-ne se soumettraient pas à mes ordres, à abandonner Fatma purement et
-simplement à ses parents; il se déclara d’accord avec ma manière de
-voir.
-
-En réalité, tout n’était pas absolument exact dans mon récit, car
-depuis que Sadallah avait accompli les ordres que je lui avais donnés
-à ce sujet, je n’avais revu personne. J’attendis un certain temps afin
-de ne pas dévoiler au calife mes vraies intentions; puis j’envoyai
-Fatma el Beidha en visite chez sa mère, dont Sadallah avait découvert
-la demeure, avec l’ordre d’y rester tant que je n’aurais pas exprimé
-le désir de la voir revenir dans ma maison. Quelques jours plus tard
-j’envoyai des vêtements et une petite somme d’argent à Fatma; en même
-temps, dans une lettre je la déclarais quitte et libre envers moi de
-ses devoirs. J’assurai au calife que le départ de Fatma romprait ainsi
-toute relation avec ces gens, inconnus pour nous; il y vit la preuve
-que je m’efforçais de suivre consciencieusement ses ordres!
-
-Un mois plus tard, la vieille Abyssinienne vint et me demanda la
-permission de marier sa fille à l’un de ses parents, ce à quoi je
-consentis volontiers: aujourd’hui, Fatma el Beidha est une heureuse
-mère de famille à Omm Derman.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-Occupation des provinces méridionales par les Mahdistes.
-
- Expédition des Mahdistes vers l’Equateur.—Sort du reste de la garnison
- d’Emin Pacha.—Campagne contre les Shillouk.—Reprise de Tokar par les
- Egyptiens.—Mort d’Othman woled Adam.—Discorde à Dongola.—Condamnation
- de Mohammed Khalid.
-
-
-Karam Allah, auquel Othman woled Adam avait pris tous ses Basingers et
-ses esclaves, et qui vivait maintenant d’une façon fort pauvre à Omm
-Derman, s’était avancé, lorsqu’il était émir de la province du Bahr
-el Ghazal, jusque dans le voisinage du Nil Blanc et avait inquiété
-Emin Pacha sur son territoire. Par bonheur pour Emin, Karam Allah fut
-rappelé et depuis ce temps-là, on n’avait plus reçu de nouvelles des
-provinces équatoriales; celle du Bahr el Ghazal avait été abandonnée
-et les habitants d’Omm Derman, qui s’occupaient du commerce de blé,
-n’allaient que fort peu au sud de Faschoda. Le calife avait entendu
-parler des richesses de ces pays en esclaves et en ivoire. Il résolut,
-pour augmenter ses revenus, d’organiser une expédition pour les
-conquérir. Mais comme la tentative était hasardée, et qu’on pouvait
-douter de la bonne issue de l’entreprise, il ne voulut exposer au
-danger ni ses proches parents, ni ceux de sa tribu. Il désigna donc
-Omer Salih, comme chef de l’expédition. Les tribus de la vallée du Nil
-presque seules y prirent part.
-
-Trois vapeurs furent frétés, auxquels on ajouta huit bateaux à voiles.
-Ils furent chargés de marchandises ordinaires de Manchester, de perles,
-etc. Omer Salih disposait d’environ 800 fusils et de 500 porteurs
-de lances. Le calife rédigea les lettres nécessaires à Emin Pacha
-et je fus obligé de mettre ma signature au bas d’une lettre écrite
-en mon nom et dans laquelle je sommais Emin de se rendre. En outre,
-Georgi Stambouli, qui s’était occupé précédemment des affaires d’Emin
-Pacha à Khartoum, lui écrivit aussi. Comme les Shillouk n’étaient
-pas tributaires des Mahdistes et qu’ils étaient très forts, Omer
-Salih reçut l’ordre de passer à Faschoda sans s’y arrêter et de ne se
-défendre qu’en cas d’attaque. Il quitta Omm Derman au milieu de juillet
-1888, traversa Faschoda sans difficulté, mais ne trouva plus ensuite
-d’occasion pour envoyer des rapports sur sa situation.
-
-Plus d’une année après, comme le calife était inquiet, et songeait
-aux moyens de se procurer des nouvelles, un vapeur revint avec un
-peu d’ivoire et quelques esclaves. Il fournit des renseignements sur
-le cours et l’état de l’expédition. La garnison de Redjaf s’était
-rendue et ses officiers avaient été envoyés à Dufilé, afin de faire
-prisonnier Emin Pacha, auquel ses soldats refusaient déjà obéissance;
-il devait être livré à Omer Salih. Après le départ des officiers, le
-bruit se répandit parmi les Mahdistes que c’étaient des traîtres et
-qu’ils étaient allés à Dufilé pour réunir les soldats qui y étaient
-stationnés et combattre Omer Salih. Celui-ci usa de représailles,
-arrêta les officiers et sous-officiers restés à Redjaf, les fit mettre
-aux fers, et partagea entre ses partisans tous les biens qu’il trouva
-en possession de ceux qu’il avait fait emprisonner.
-
-Les officiers, arrivés à Dufilé, et qui voulaient réellement, suivant
-leurs instructions, s’emparer d’Emin Pacha, trouvèrent que celui-ci
-s’était déjà retiré avec Stanley. Ils entendirent alors parler de
-l’arrestation de leurs femmes et de la confiscation de leurs biens. Ils
-réunirent les soldats qui les avaient suivis volontairement et qui,
-après le départ d’Emin avaient fondé une sorte de république militaire;
-puis, ils marchèrent contre Redjaf. Les Mahdistes, informés de leur
-approche les attendirent en chemin. Un combat eut lieu dans lequel Omer
-Salih resta vainqueur. Les officiers tombèrent, mais la plus grande
-partie des troupes réussit à se retirer à Dufilé, dont la garnison fut
-bientôt attaquée par les Mahdistes et qui, après une vaillante défense
-força l’ennemi à battre en retraite. Malgré ce succès, la dissension
-éclata aussitôt parmi les soldats et ils se répandirent par bandes dans
-tout le pays afin de subvenir à leur entretien.
-
-Le calife, heureux du succès remporté par Omer Salih, et poussé par
-Mohammed Cher woled Badr, arrivé par le vapeur, qui lui dépeignait les
-richesses du pays en termes très exagérés, se décida à organiser une
-nouvelle expédition. Il envoya Hassib woled Ahmed et Elias woled Kenuna
-avec deux cent soixante fusils et profita de l’occasion favorable que
-la position nouvellement acquise lui offrait, pour se débarrasser de
-personnages qu’il n’aimait pas. Depuis ce moment, Redjaf devint un lieu
-de déportation pour les criminels, pour les personnes dangereuses
-ou supposées dangereuses pour l’Etat. Beaucoup de ceux qui étaient
-inculpés de vols et qui se trouvaient prisonniers chez le Sejjir furent
-remis à Elias woled Kenouna. Le calife fit arrêter aussi tous ceux
-qui étaient soupçonnés de se livrer à des vices contre nature, ou de
-mener un genre de vie immoral. Il les fit mettre aux fers et expédier
-à Redjaf. Que les injustices les plus inouïes se soient produites
-alors, cela va sans dire! C’était une magnifique occasion pour les
-nombreux émirs et les autres personnages influents, de se débarrasser
-de ceux qu’ils n’aimaient pas. Hassib et Elias surent profiter de cette
-nouvelle organisation. Dans leur voyage, depuis Omm Derman à Kaua, ils
-visitèrent les villages situés dans le voisinage du fleuve, arrêtèrent
-les gens sous prétexte qu’ils appartenaient à la catégorie de ceux dont
-le calife avait ordonné la déportation à Redjaf, puis leur rendirent
-contre rançon la liberté et le droit de pouvoir rester dans leur
-patrie. C’était un métier lucratif!
-
-La riche source de revenus des deux émirs ne tarit que lorsque les
-navires arrivèrent dans les districts des Shillouk et des Dinka qui
-surent défendre leur liberté avec courage et succès. Le calife avait
-entendu parler, par les marchands qui s’étaient rendus à Faschoda
-pendant les années 1889 et 1890 et qui faisaient paisiblement le
-commerce de blé avec les Shillouk, de la population de ces districts.
-Beaucoup de villages, sur les bords et dans le voisinage du fleuve,
-abritaient de nombreuses tribus de nègres Shillouk et Dinka qui, sans
-souci des populations du Soudan, gémissant sous la tyrannie du calife,
-menaient là une existence tranquille, et qui n’était troublée par aucun
-ennemi.
-
-Ces tribus se trouvaient sous la domination du mek (roi) qui, issu de
-l’ancienne famille régnante des Shillouk, exerçait un pouvoir illimité
-sur ses sujets et leur permettait, dans son propre intérêt, de faire
-du commerce avec les Mahdistes, tandis que lui-même, confiant dans sa
-puissance ne tenait nullement pour nécessaire d’assurer le calife de sa
-soumission, ni de lui payer des impôts.
-
-Zeki Tamel se trouvait avec son armée à Gallabat. Cette province avait
-bien diminué d’importance pendant la dernière famine; il avait, en
-effet, sacrifié la population en lui volant son blé, en faveur de ses
-soldats; elle avait souffert, en outre, des pertes importantes par
-suite de plusieurs invasions faites dans le pays des Amhara après la
-mort du roi Jean.
-
-Le moment était donc mauvais à Gallabat et dans le Ghedaref.
-L’entretien et la nourriture de l’armée, déjà réduite à environ 8000
-hommes, offraient de grandes difficultés. Le calife, informé de ces
-faits, ordonna à Zeki Tamel de laisser comme garnison à Gallabat, 2000
-hommes sous les ordres d’Ahmed woled Ali, un cousin du calife, et de
-marcher avec le reste, soit 6000 hommes, contre les Shillouk et les
-Dinka et d’assiéger Faschoda. Zeki Tamel quitta alors Gallabat, passa
-le Nil Bleu près de Woled Medine et traversa le Ghezireh jusqu’à Kaua
-où l’attendaient les bateaux arrivés d’Omm Derman.
-
-Zeki Tamel, d’une bravoure personnelle extraordinaire et connu pour
-sa générosité était un Taasha. Son grand-père était un esclave arabe
-libéré. Il tenait ses soldats très sévèrement et punissait souvent de
-mort les plus petites infractions à la discipline. Il se fit ainsi
-détester particulièrement par ses émirs qui, en raison de ses procédés
-draconiens, avaient souvent à déplorer la perte des hommes les plus
-capables.
-
-Il s’embarqua à Kaua et se rendit directement à Faschoda. Le mek
-des Shillouk crut que Zeki allait pour soutenir Redjaf, ainsi que
-les bateaux qui avaient passé précédemment; mais, lorsqu’il le vit
-débarquer en terre ferme, il s’enfuit, surpris et effrayé. Poursuivi,
-il fut fait prisonnier et exécuté, ayant refusé d’indiquer l’endroit
-où il avait caché les sommes d’argent gagnées dans son commerce de blé
-depuis plusieurs années.
-
-Les Shillouk, la tribu nègre la plus brave du Soudan égyptien, se
-rassemblèrent alors au sud et au nord de Faschoda et défendirent leur
-patrie et leur liberté avec un courage digne d’admiration. Les soldats
-de Zeki, habitués au combat et armés de fusils Remington, remportèrent
-toutefois la victoire après de nombreux combats sanglants dans lesquels
-les Shillouk, armés seulement de lances, rompirent souvent les rangs
-de l’ennemi et lui infligèrent de grosses pertes; vaincus, ils prirent
-la fuite. Les survivants se dispersèrent avec leurs familles dans le
-pays et furent poursuivis par Zeki; une grande partie tomba entre ses
-mains. Il fit passer au fil de l’épée tous les hommes dont il put
-s’emparer; les femmes, les jeunes filles et les enfants furent seuls
-chargés comme butin sur les bateaux et emmenés à Omm Derman. Le calife
-fit conduire tous les garçons dans une maison spéciale où ils furent
-élevés pour devenir des moulazeimie; il choisit les plus belles jeunes
-filles pour sa maison et pour en faire cadeau à ses parents ou à ses
-partisans préférés, puis fit vendre le reste aux enchères par le Bet
-el Mal. Des milliers de pauvres créatures furent amenées à Omm Derman
-tandis que beaucoup succombèrent pendant la marche, aux fatigues du
-voyage et au climat auquel elles n’étaient pas habituées. Les femmes
-des Shillouk, élevées en pleine liberté, ne purent que difficilement
-s’habituer à la vie, dans la ville malpropre où des centaines de mille
-hommes demeuraient entassés; beaucoup d’entre elles périrent. A cause
-de leur grand nombre, le prix en devint si réduit, que des esclaves
-nouvellement arrivés furent livrés souvent pour 8 à 20 écus, valeur
-d’Omm Derman.
-
-Tandis que Zeki laissait Ahmed woled Ali à Gallabat, son frère Hamed
-woled Ali était nommé émir de Kassala. Cupide comme pas un, il prit aux
-gens, amis ou ennemis, leurs biens et leurs troupeaux, en sorte que les
-tribus arabes de l’est, des Hadendoa, des Halenka et des Beni Amer, qui
-avaient justement conquis Kassala pour le Mahdi, se révoltèrent et, se
-dirigeant sur Massaouah se placèrent sous la protection de l’Italie.
-
-L’année de la famine fit le reste, en sorte que la tribu des Shoukeria,
-qui appartenait pour la plus grande partie à Kassala, périt presque
-entièrement. Comme les environs de Kassala avaient été abandonnés par
-les habitants échappés à la mort, il devint à la fin très difficile
-à la garnison elle-même de s’approvisionner. Le calife qui redoutait
-une marche en avant des Italiens, et qui considérait Kassala comme son
-boulevard, fut très irrité contre Hamed woled Ali, son cousin auquel
-il attribuait la principale responsabilité de la ruine du pays. Il le
-rappela à Omm Derman et lui infligea comme punition d’accomplir chaque
-jour les cinq prières dans la djami. Il mit à sa place Haggi Mohammed
-Abou Gerger qui avait été autrefois adjoint à Osman Digna.
-
-Ce dernier, auquel la plus grande partie du Soudan oriental obéissait,
-avait réussi à soumettre la plupart des tribus arabes et il menaçait
-même Souakim, déjà depuis plusieurs années. Il soutint des combats
-continuels avec les troupes du Gouvernement. Un jour le sirdar actuel
-de l’armée égyptienne, Sir Herbert Kitchener Pacha, alors gouverneur
-du Soudan, surprit le camp de Digna établi dans le voisinage de la
-ville, et fut grièvement blessé. Osman Digna s’était retranché dans le
-voisinage de Souakim à Handoub et menaçait sans cesse la ville, jusqu’à
-ce qu’enfin le Gouvernement résolut d’envoyer des troupes pour le
-chasser de sa position.
-
-Il se retira à Tokar où il avait établi déjà depuis longtemps son
-quartier général, et de ce point inquiéta, par ses incursions, la tribu
-des Omarar qui lui était hostile. Par sa sévérité exagérée et ses
-combats continuels, Osman Digna avait presque entièrement perdu son
-ancienne popularité; plusieurs de ses partisans commençaient à murmurer
-secrètement contre ses ordres. Le calife l’apprit et comme il tenait
-davantage à consolider son nouvel empire, qu’à suivre strictement les
-enseignements du Mahdi, il désira qu’Osman Digna «relâchât un peu la
-corde trop tendue» (proverbe arabe). Il désigna Mohammed Khalid pour
-porter ce message à Osman Digna.
-
-Après avoir été privé de ses biens par Abou Anga et mis aux fers dans
-le Kordofan pendant une année, Mohammed Khalid avait été amené à Omm
-Derman, où le calife lui pardonna, lui rendit même une partie de sa
-fortune, et le soutint de ses propres moyens.
-
-Il avait longtemps accompli avec le calife et dans son voisinage toutes
-les prières quotidiennes et s’était séparé même d’une façon ostensible
-du parti de ses parents auxquels il reprochait leur maladresse et leur
-ingratitude. Le calife qui avait privé les parents du Mahdi de toutes
-les places, abaissé toute leur influence, voulut toutefois sauver les
-apparences et donner au moins une position à l’un d’entre eux qu’il
-désirait s’attacher de cette manière. C’est pourquoi il nomma Mohamed
-Khalid comme son représentant personnel auprès d’Osman Digna. Mohammed
-Khalid s’acquitta pour le mieux de sa mission. Bientôt après, le
-calife l’envoya à Abou Hammed pour qu’il élaborât un rapport sur les
-dispositions des Ababda, qui étaient sujets du Gouvernement égyptien
-mais se trouvaient en contact continuel avec les tribus frontières
-mahdistes de la province de Berber.
-
-Quelques semaines s’étaient à peine écoulées depuis le départ de
-Khalid, lorsque Digna fut attaqué par les troupes égyptiennes sous
-Holled Smith Pacha et chassé de Tokar. Le calife, averti par Osman
-Digna qu’il serait attaqué par les troupes du Gouvernement, était
-dans une grande perplexité. Il déclara toutefois en gardant son calme
-extérieur, que la victoire était assurée.
-
-C’est pourquoi la terreur fut d’autant plus grande, lorsque la nouvelle
-de la défaite et de la fuite d’Osman Digna parvint au calife. Comme
-il craignait que le Gouvernement, entraîné peut-être par le succès,
-n’avança contre Kassala et Berber où ne se trouvaient que des forces
-insuffisantes, il donna l’ordre de se retirer aussitôt à l’approche
-de l’ennemi. Il songea en même temps à élever un camp fortifié à
-Metemmeh. Mais il fut bientôt calmé par la nouvelle que le Gouvernement
-se contentait de Tokar. En réalité, cela seul fut pour lui un rude
-coup et une source de crainte continuelle, car il était à prévoir que
-les tribus, indisposées contre Osman Digna se joindraient maintenant
-au Gouvernement, ce qui ouvrirait à ses troupes la route vers Berber
-et Kassala. Quelques mois plus tard, on ordonna à Osman Digna, qui
-s’était retiré dans les montagnes, et dont les hommes qui lui restaient
-s’étaient dispersés à cause du manque de vivres, d’aller avec ses émirs
-à Berber. De là, il se rendit plus tard à Omm Derman avec le nouvel
-émir de Berber, Zeki woled Othman, un parent du calife. Le calife,
-convaincu de la fidélité et de la bravoure d’Osman Digna, le reçut
-très amicalement et le consola de sa défaite. Après un séjour d’une
-quinzaine, Osman Digna se rendit avec quelques chameaux et des femmes,
-cadeaux du calife, dans l’Atbara pour s’y livrer à l’agriculture, y
-édifier un camp et réunir peu à peu les restes dispersés de son armée.
-
-Othman woled Adam, auquel en réalité, le Darfour oriental qui avait
-été presque dépeuplé par la famine, était seul soumis, avait résolu
-de marcher contre Dar Tama et Dar Massalat. Déjà à la frontière de
-ce district, il eut à soutenir un rude combat, ce qui le força à
-reconnaître combien ses adversaires étaient dangereux. Il fut attaqué
-dans son camp: ses ennemis, armés seulement de petites lances, s’y
-précipitèrent avec une hardiesse folle; il ne dut son salut qu’à ses
-armes supérieures et à la bravoure des sheikhs qui se trouvaient avec
-lui. Si l’attaque avait eu lieu pendant la marche, il aurait été sans
-aucun doute anéanti. Bien qu’il eût repoussé les ennemis, il différa
-cependant sa marche en avant, à cause des grandes pertes qu’il avait
-subies; avant qu’il n’aît pu recevoir des renforts, une violente
-épidémie de typhus éclata parmi ses soldats et le força à la retraite.
-En route lui-même tomba malade et il mourut deux jours après son
-arrivée à Fascher.
-
-Ce fut une perte fort sensible pour le calife, car son cousin Othman
-woled Adam était, malgré ses vingt ans à peine, un brave guerrier
-et s’appliquait toujours à bien s’entendre avec ses soldats, à
-les maintenir contents et dispos et à renforcer son influence. Il
-partageait le butin sans égoïsme, mais avec générosité, après avoir
-prélevé la part destinée au calife, ne conservant pour lui-même que
-le strict nécessaire. Cavalier distingué, aimable avec chacun, il ne
-s’abandonnait pas à la vie efféminée qui affaiblissait son entourage.
-Il fut, encore longtemps après sa mort, donné comme exemple de l’Arabe
-noble et brave, par les nombreuses personnes qui l’avaient connu
-intimement. Après avoir longtemps réfléchi et écouté de nombreux
-conseils, le calife accorda la place du défunt à son proche parent le
-jeune Mahmoud woled Ahmed. Celui-ci était le contraire du premier,
-ne songeant qu’à s’enrichir, ne recherchant que la débauche, rôdant
-volontiers avec des danseuses et des chanteurs qui devaient le divertir
-de leurs chansons obscènes. Cette manière de vivre le fit détester et
-fut cause d’une révolution chez ses soldats qui avaient encore présent
-à la mémoire le souvenir de leur précédent maître. Cette révolte fut
-réprimée, il est vrai, mais coûta bien des vies d’hommes et diminua
-beaucoup les forces de Mahmoud.
-
-Younis woled ed Dikem était resté à Dongola depuis sa nomination comme
-chef d’Abd er Rahman woled en Negoumi. Mousid, ancien lieutenant
-de ce dernier, et Arabi woled Dheifallah lui furent adjoints comme
-conseillers. Bientôt s’élevèrent de graves dissentiments entre les
-commandants, chacun voulant s’enrichir aussi vite que possible, et
-le pays appauvri ne pouvant satisfaire aux exigences de ses nombreux
-maîtres et de leurs partisans. Mousid et Arabi adressèrent au calife
-une plainte, dans laquelle ils représentaient Younis, qui avait
-abandonné le Gouvernement du pays au bon plaisir de ses esclaves, comme
-étant la cause de la cherté toujours croissante qui existait; ils
-l’accablèrent encore de maints reproches. Younis fut rappelé.
-
-Comme le Dongola était une province frontière et qu’une bonne partie de
-sa population était déjà passée en Egypte; comme d’autre part, avec les
-continuels rassemblements de troupes à Wadi Halfa, on devait toujours
-s’attendre à une attaque, le calife voulut gagner le pays à sa cause
-et d’une manière durable, par un meilleur traitement. Il désigna donc
-Mohammed Khalid, dont il connaissait les capacités, comme successeur de
-Younis. Il l’envoya à Dongola avec l’ordre d’établir une administration
-plus douce, bien réglée et particulièrement de diminuer les impôts
-dans ce pays où l’agriculture n’était possible qu’avec des sakkiehs
-(roues pour puiser l’eau), mais qui était très riche en palmiers et en
-dattiers. Mais n’ayant pas entière confiance en la fidélité de Mohammed
-Khalid, il sépara le pouvoir militaire du pouvoir administratif et
-plaça les soldats armés de fusils sous les ordres d’Arabi Dheifallah,
-tandis qu’il soumettait les porteurs de lances appartenant aux tribus
-de l’ouest, aux ordres de Mousid.
-
-Il était à prévoir que cette mesure amènerait des différends entre les
-personnalités dirigeantes.
-
-Mohammed Khalid, afin d’élever les revenus du pays et de faciliter
-la situation aux habitants, donna toutes les places à des gens qui
-lui parurent convenables, tandis qu’Arabi et Mousid désiraient les
-mêmes places pour leurs parents et leurs favoris. Comme ils ne purent
-y réussir, ils émirent directement pour leur parti des prétentions
-que Mohammed Khalid ne voulut ou ne put satisfaire. On en vint à
-des contestations, à des injures, et finalement les deux partis se
-trouvèrent face à face, les armes à la main.
-
-Le parti de Mohammed Khalid se composait principalement des habitants
-de la vallée du Nil: les Djaliin et les Danagla, tandis qu’Arabi et
-Mousid avaient pour eux les tribus de l’ouest et les soldats. Des deux
-côtés, on envoyait au calife rapports sur rapports, tandis que des
-intermédiaires et d’autres personnes amies de la paix s’efforçaient
-de prévenir le combat. Le calife fit partir aussitôt Younis woled ed
-Dikem, qu’il venait de destituer afin de remplacer Arabi et Mousid. Il
-les manda tous deux à Omm Derman pour entendre leur justification et
-pour les punir.
-
-Quelques jours après leur arrivée, il envoya à Mohammed Khalid,
-l’ordre de venir également à Omm Derman, afin, disait-il, d’assister
-à la punition d’Arabi et de Mousid. Khalid vint et dut comparaître
-avec ses adversaires devant un tribunal placé sous la présidence
-du calife Abdullahi et composé du calife Ali, des cadis et de
-quelques émirs absolument dévoués au calife. Il fut accusé de s’être
-permis des appréciations désobligeantes sur les ordres du calife et
-d’avoir prétendu que le calife et ses parents étaient la cause de la
-ruine de tout le pays. Le calife était méfiant depuis longtemps à
-l’égard de Mohammed Khalid, à cause de son frère Yacoub qui haïssait
-profondément les parents du Mahdi. Il regrettait de lui avoir donné
-une situation influente qu’il pouvait utiliser pour le plus grand
-bien de ses propres parents, et saisit avec joie l’occasion de se
-défaire de lui. Une lettre arriva de la part de Younis qui, disait-on,
-avait reçu auparavant des instructions de Yacoub. Mohammed Khalid
-y était accusé d’avoir dérobé et envoyé à ses parents à Omm Derman
-six caisses de munitions, qu’on avait confiées à sa garde, d’une
-façon bizarre, pendant que les soldats se trouvaient sous les ordres
-d’Arabi Dheifallah. Le jugement du calife était arrêté déjà longtemps
-avant le commencement du procès. Mohammed Khalid fut trouvé coupable,
-condamné à la captivité pour un temps illimité et envoyé au Sejjir qui
-le priva de tout rapport avec autrui. Mais pour justifier le procédé
-du calife, arriva par hasard à ce moment d’Egypte à Omm Derman, un
-journal. Celui-ci contenait une notice tirée de la feuille italienne
-«_La Riforma_» où on prétendait que Mohammed Khalid avait été en
-relations avec le Gouvernement égyptien pour lui livrer les provinces
-qui lui étaient confiées. Cette preuve suffisait au calife. Il convoqua
-encore une fois les juges qui avaient siégé dans le premier procès,
-leur soumit le journal; ils reconnurent que c’était là la preuve
-la plus complète de la trahison de Mohammed Khalid. Celui-ci fut
-condamné à mort. Mais le calife déclara ne pas vouloir répandre le
-sang d’un parent du Mahdi et d’un descendant du Prophète; il commua la
-condamnation à mort en détention perpétuelle. La générosité du calife
-fut reconnue et louée d’une manière générale, même par ses adversaires!
-Il s’était ainsi défait pour toujours du seul homme qu’il craignait
-parmi les parents du Mahdi, à cause de ses connaissances et de sa
-finesse.
-
-Le calife ne manqua, dans aucune occasion publique, d’accuser
-d’ingratitude et de trahison les Ashraf en général et Mohammed Khalid
-en particulier, toujours à la recherche d’un motif de les affaiblir
-davantage et de les rendre absolument inoffensifs.
-
-La tension toujours existante entre les deux camps s’aggrava et aboutit
-enfin à une révolte des Ashraf à Omm Derman, révolte qui permit au
-calife de mettre enfin à exécution les projets qu’il caressait depuis
-longtemps.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-Le calife et ses adversaires.
-
- Révolte des Ashraf.—Fuite du P. Ohrwalder et des deux sœurs.—Le calife
- se venge des Ashraf.—Arrestation et mort des oncles du Mahdi.—Zeki
- Tamel à Omm Derman.—Arrestation du calife Chérif.—Point de fumée
- sans feu.—Emigration forcée.—Tristes nouvelles d’Autriche.—Malaise
- du calife.—Le sort d’une grue.—Chute de Zeki Tamel.—La bataille
- d’Agordat.—Défaite de Kassala.—Chute du cadi Ahmed.—L’Etat du Congo à
- l’Equateur et au Bahr el Ghazal.—Refus d’une demande en mariage.
-
-
-Le calife Mohammed Chérif et les deux jeunes fils du Mahdi à peine âgés
-de 20 ans, résolurent avec leurs autres parents de secouer le joug du
-calife et de reconquérir le Gouvernement par la force. Ils confièrent
-leurs plans sous le sceau du secret à leurs amis et compatriotes
-d’Omm Derman et gagnèrent à leur cause au moyen de leur intermédiaire
-les Danagla résidant au Ghezireh. Ils croyaient être sûrs de leurs
-conjurés, quand un émir de la tribu des Djaliin les trahit. Bien qu’il
-eût prêté serment qu’il ne confierait son secret qu’à son frère ou
-à son plus fidèle ami, il communiqua au calife tous les détails du
-complot, déclarant qu’il le considérait comme son plus fidèle ami!
-
-Le calife prit aussitôt des mesures défensives; les Ashraf ayant aussi
-des espions remarquèrent des menées mystérieuses contre eux et se
-rendirent compte que leurs projets étaient découverts. Ils se réunirent
-en toute hâte dans leur quartier, au nord de la maison du calife, et se
-préparèrent au combat.
-
-Tous les Ashraf et leurs partisans les Danagla se rassemblèrent dans
-les maisons voisines de la Koubbat du Mahdi; les bateliers et les
-matelots quittèrent leurs vaisseaux pour combattre et vaincre pour
-leur soi-disant droit, ou, comme ils le prétendaient pour la religion
-mal interprétée. On fit voir le jour aux armes, tenues cachées depuis
-longtemps par crainte du calife qui en interdisait le port, à peine 100
-fusils Remington avec des munitions insuffisantes et de vieux fusils
-pour la chasse aux éléphants.
-
-Ahmed woled Soliman se conduisit comme un insensé; il prétendit avoir
-vu le Prophète et le Mahdi qui lui avaient assuré la victoire et se
-réjouit du commencement des hostilités, comme d’une fête. Même les
-femmes du Mahdi qui depuis la mort de leur maître étaient enfermées et
-surveillées sévèrement par le calife et qui ne recevaient que juste le
-nécessaire à leur entretien, désiraient ardemment voir les deux partis
-aux prises; leur position était telle qu’elles ne pouvaient que gagner
-au change: Aïsha Oumm el Mouminin, première femme du Mahdi, ceignit une
-épée pour prendre part à la guerre sainte!
-
-Pendant que cela se passait à quelques centaines de pas de la maison du
-calife, lui aussi faisait ses derniers préparatifs.
-
-C’était un lundi, après la prière du soir; le calife fit venir tous
-les moulazeimie et les mit au courant des intentions des Ashraf. Il
-nous ordonna de nous armer, déclara notre service permanent: aucun
-ne devait quitter son poste, devant la porte. Des cartouches furent
-données aux troupes nègres des moulazeimie et elles durent se placer
-dans les rues conduisant aux maisons des rebelles pour leur couper
-toutes les communications. 1000 fusils furent distribués aux Taasha
-qui se postèrent sur une grande place entre le tombeau du Mahdi et la
-maison du calife, ainsi que le long des murailles. Les nègres, sous
-les ordres de Ahmed Fadhil, durent prendre leur position au centre
-de la mosquée et attendre; là aussi se trouvaient les cavaliers de
-Yacoub et l’infanterie armée de lances: tous étaient prêts à toutes les
-éventualités. Le calife Ali, soupçonné d’avoir des sympathies pour les
-rebelles devait occuper la partie de la ville la plus rapprochée de ses
-maisons et couper toutes les communications aux révoltés.
-
-Au lever du soleil, ceux-ci étaient complètement cernés et il ne leur
-restait qu’à se rendre ou à se battre. Cependant, avant le combat, le
-calife envoya ses cadis, accompagnés de Saïd el Meki vers le calife
-Chérif et les fils du Mahdi pour leur rappeler la proclamation de leur
-père et les paroles de ce dernier sur son lit de mort; il leur fit
-demander en même temps quels étaient leurs désirs et leur promit d’y
-donner satisfaction si c’était possible. On répondit brièvement aux
-cadis qu’on ne désirait qu’une chose, le combat.
-
-Le calife avait donné l’ordre strict à tous ses commandants de ne
-pas provoquer le combat et de se borner en cas d’assaut à la défense
-nécessaire. Il tenait à terminer cette révolte à l’amiable. Il était
-fermement persuadé qu’il serait victorieux dans une bataille, mais
-aussi qu’Omm Derman serait livrée au pillage. Il reconnaissait que
-les tribus arabes de l’ouest surtout, dès le commencement du combat,
-chercheraient et trouveraient l’occasion d’exercer leur amour du vol et
-du brigandage, qualités dominantes de leur caractère et ne songeraient
-qu’à s’emparer du butin; il savait par expérience que dans l’ardeur
-de l’action, elles ne ménageraient ni ami, ni ennemi, finalement se
-feraient la guerre entre elles et saisiraient l’occasion pendant le
-trouble général, de regagner leur patrie qu’elles avaient presque
-toutes quittée à contre-cœur. Une seconde fois, il envoya le cadi vers
-les rebelles, mais sans plus de succès que la première fois.
-
-Moi-même, je désirais la guerre, car, je risquais tout au plus ma
-vie qui était continuellement en jeu dans le voisinage du calife qui
-n’avait pas même épargné le plus zélé de ses serviteurs, Ibrahim Adlan,
-lorsqu’il crut ne plus avoir besoin de lui; d’un autre côté, cette
-guerre et l’inévitable affaiblissement de mes ennemis me procuraient
-une douce satisfaction; puis, je pensais qu’une occasion de reconquérir
-ma liberté pourrait s’offrir et grâce aux anciens soldats du
-Gouvernement qui étaient presque tous mécontents de leur état actuel,
-je pouvais même atteindre un but plus élevé. Faire des plans définis
-pendant cette époque mouvementée et anormale eût été folie; je désirais
-la guerre pour en tirer tous les avantages possibles.
-
-Quelques rebelles exaltés, ne pouvant plus attendre, ouvrirent le
-feu et quelques-uns des nôtres, malgré la défense, y répondirent.
-Cependant ce ne fut qu’une escarmouche. Les rebelles semblaient ne pas
-savoir ce qu’ils voulaient et leur parti faisait déjà l’impression
-d’être divisé. Les armes étaient mauvaises et rares, mais leur courage
-l’était plus encore. Bientôt le feu cessa; nous n’avions en tout que
-cinq morts. De nouveau le calife envoya des ambassadeurs et le calife
-Ali woled Helou pour offrir son pardon aux Ashraf. Cette fois, on
-répondit moins rudement; on désirait même connaître les conditions de
-réconciliation; les envoyés furent en même temps chargés de les poser.
-Les négociations prirent le reste du jour, et même jusque fort tard
-dans la nuit, puis recommencèrent le lendemain; à ma grande déception,
-elles finirent par un arrangement. Le calife promit par serment
-d’accorder grâce complète à tous les conjurés sans exception. En outre
-il fit les concessions suivantes:
-
-1º Le calife Mohammed Chérif devait recevoir une place selon son
-rang avec voix consultative dans toutes les affaires importantes du
-Gouvernement.
-
-2º Les bannières mises hors de service depuis la mort d’Abd er Rahman
-woled Negoumi devaient lui être rendues avec le droit d’enrôler des
-volontaires.
-
-3º Tous les parents du Mahdi devaient recevoir du Bet el Mal des
-secours proportionnés en argent selon la volonté du calife Chérif.
-
-Les rebelles s’engageaient par contre à livrer toutes leurs armes et à
-obéir désormais aveuglément aux ordres du calife.
-
-Les conditions furent acceptées et la paix conclue; seule l’exécution
-de ces mesures se fit attendre.
-
-Le vendredi matin enfin, les chefs des rebelles parurent devant le
-calife, demandèrent et reçurent leur pardon et renouvelèrent leur
-serment de fidélité. L’après-midi du même jour, le calife Chérif vint
-avec les deux fils du Mahdi. La paix était donc conclue de fait; la
-cavalerie et l’infanterie qui avaient été sur pied pendant trois jours
-consécutifs reçurent l’ordre de quitter la mosquée. Les Djihadia et
-les moulazeimie devaient rester à leur poste jusqu’à ce que les armes
-eussent été livrées.
-
-Le dimanche suivant, après-midi, j’avais envoyé un de mes serviteurs
-demander des nouvelles du Père Ohrwalder; il revint disant qu’il avait
-trouvé la porte de la maison fermée et avait pris des renseignements
-auprès de ses voisins, d’anciens marchands grecs. Ceux-ci, dans la
-plus grande inquiétude, le cherchèrent partout où il avait l’habitude
-d’aller, mais ne le trouvèrent plus; les deux sœurs de la mission qui
-demeuraient chez lui étaient également absentes. L’idée me vint soudain
-alors qu’Ohrwalder profitant des troubles de la ville avait rencontré
-par hasard des gens de confiance et s’était enfui avec eux. C’était
-bien cela. Avant la prière du soir un des muselmanium et le Syrien
-Georgi Stambouli vinrent demander en tremblant à être conduits vers le
-calife pour lui communiquer des affaires urgentes.
-
-Celui-ci, occupé de choses qui lui paraissaient plus importantes, les
-pria d’attendre dans la mosquée et ne leur demanda ce qu’ils voulaient
-qu’après la prière du soir. Ils lui firent part que Youssouf el Gasis
-(l’ecclésiastique Joseph) avait disparu depuis hier avec les femmes qui
-habitaient sa maison. Le calife extrêmement fâché en apprenant cette
-nouvelle, fit venir immédiatement Nur el Gerefaoui, l’amin du Bet el
-Mal et Mohammed Wohbi, préfet de police, leur ordonnant de poursuivre
-les fugitifs sur toutes les routes et d’employer tous les moyens en
-leur pouvoir pour les rattraper et les ramener morts ou vivants à Omm
-Derman. Ce fut un bonheur pour les pauvres Grecs que le calife fût fort
-occupé de ses ennemis et ne trouvât pas le temps de penser à eux, sans
-quoi, ils n’auraient pas manqué d’être incarcérés et dépouillés de
-leurs biens, puisque Ohrwalder demeurait au milieu d’eux. Comme, lors
-de l’insurrection, on avait envoyé tous les chameaux dans les provinces
-pour aider à la concentration des troupes, Nur el Gerefaoui et Mohammed
-Wohbi n’en purent trouver que trois, ce que Ohrwalder qui devait fuir à
-marches forcées et dans quelle anxiété ne prévoyait sans doute pas.
-
-Je désirais de tout mon cœur le succès de son audacieuse entreprise;
-il avait tant souffert et supporté son malheur avec une patience toute
-chrétienne, s’étant toujours fait remarquer par son courage et sa rare
-dévotion.
-
-Maintenant j’étais entièrement abandonné, ce n’était pas seulement pour
-moi un compatriote, mais aussi un ami fidèle. C’était le seul qui avait
-avec moi une parenté spirituelle, le seul avec qui je pouvais dans les
-jours de tristesse échanger quelques mots en ma langue maternelle.
-Maintenant j’étais bien seul!
-
-Le lendemain, le calife me fit appeler et m’adressa de vifs reproches
-au sujet de la fuite d’Ohrwalder.
-
-«Il est de ta race et était, je le sais, en relation avec toi.
-Pourquoi ne m’as-tu pas dit de le retenir ici-même? Tu dois avoir eu
-connaissance de ses intentions?»
-
-«Maître, répondis-je, comment aurais-je pu savoir qu’il voulait
-fuir? Dès le commencement des troubles que tu as apaisés, grâce au
-Tout-Puissant et à ta sagesse, je n’ai pas un instant quitté mon
-poste. Si j’avais su que c’était un traître, tu sais bien que je
-t’aurais averti à temps!»
-
-«C’est sans doute ton consul qui l’aura fait emmener d’ici,» dit le
-calife toujours fâché et méfiant.
-
-Avec les dernières lettres arrivées pour moi et le calife, de Rosty,
-le consul général austro-hongrois, en avait adressé une à ce dernier,
-en arabe, pour le remercier de sa manière d’agir envers les membres
-de la mission catholique et demander un sauf-conduit pour un messager
-qu’il désirait leur envoyer puisqu’ils étaient sous la protection
-autrichienne et que S. M. l’empereur avait pour eux un intérêt tout
-particulier. Le calife m’avait montré la lettre sans y répondre
-et considéra dès lors tous les membres de la mission comme mes
-compatriotes; il prétendait aussi que les fugitifs avaient été emmenés
-par l’intermédiaire du consul général.
-
-Je fis remarquer au calife qu’il était probable que des marchands des
-tribus limitrophes arabes se fussent trouvés à Omm Derman lors des
-troubles et en eussent profité par amour du gain pour faciliter la
-fuite d’Ohrwalder et des deux sœurs. Le calife se rangea à cet avis et
-me recommanda de lui rester fidèle. Là-dessus il me congédia.
-
-Malgré la résistance des Ashraf, les armes furent enfin livrées et le
-calife trouva qu’il était temps de prendre des mesures radicales contre
-ses adversaires. Une vingtaine de jours pouvaient s’être écoulés depuis
-le commencement des hostilités. Nous étions encore sur pied jour et
-nuit pour garder le calife quand il convoqua en assemblée les deux
-autres califes, les cadis et les chefs Ashraf et Danagla. Il reprocha
-à ces derniers de n’obéir à ses ordres qu’avec répugnance malgré son
-pardon, de venir rarement à la prière et à la revue qui avait lieu tous
-les vendredis matin; il leur fit lire de nouveau la proclamation du
-Mahdi en sa faveur.
-
-Ensuite, pour suivre les traces de son prédécesseur qui prétendait
-n’agir que d’après des inspirations prophétiques, il déclara à
-l’assemblée que le Prophète lui était apparu et lui avait commandé de
-punir les récalcitrants qu’il lui avait indiqués.
-
-Il y en avait treize à la tête desquels se trouvaient Ahmed woled
-Soliman universellement détesté et Ahmedi, l’un des secrétaires du
-calife, originaire de Dongola. Le calife soupçonnait ce dernier de
-sympathiser avec ses ennemis et de les renseigner secrètement sur les
-mesures qu’il prenait. Ils furent appelés l’un après l’autre, reçus par
-les moulazeimie d’ordonnance, garrottés, trainés en prison, en butte à
-de mauvais traitements, puis mis aux fers.
-
-Quelques jours après, le calife leur fit encore lier les mains et les
-envoya en bateau à Faschoda sous forte escorte. Zeki Tamel les laissa
-parqués environ huit jours dans une zeriba étroite où ils souffrirent
-de la faim et de la soif, ne leur donnant de temps en temps que juste
-pour les maintenir en vie. Enfin, selon des instructions secrètes, ils
-furent tués à coups de bâtons épineux, fraîchement coupés! (après qu’on
-leur eut arraché leurs mauvais vêtements).
-
-La révolution terminée, le calife avait envoyé deux de ses plus proches
-parents, Ibrahim woled Malek et Salah Hammedo, celui-ci vers le Nil
-Bleu et l’autre vers le Nil Blanc pour mettre en état d’arrestation
-les parents et partisans des Ashraf qui, à cause de leur absence,
-n’étaient pas compris dans le pardon du calife. Les deux envoyés
-expédièrent tous les hommes, plus d’un millier, dans la sheba à Omm
-Derman où, désarmés, ils attendirent leur punition pour avoir pris
-part à la conspiration. Parqués des jours entiers dans la cour de
-la prison, entre la vie et la mort, ces malheureux apprirent enfin
-du calife qu’ils auraient la vie sauve à condition de partager tous
-leurs biens avec lui. Heureux d’une expiation relativement douce, ils
-y consentirent; mais, il va sans dire que le calife reçut la plus
-grande part. Mis en liberté après le partage, ils rentrèrent dans leurs
-villages respectifs; il ne restait au riche que le nécessaire à peine
-et le pauvre était dans la misère noire. Mais ce qui les indigna le
-plus et les fit soupirer après la vengeance, ce fut de trouver leurs
-femmes maltraitées et beaucoup de leurs filles déshonorées.
-
-Le calife et son frère Yacoub choisirent parmi ces biens ce qui leur
-plut et partagèrent le reste entre les tribus occidentales, favorisant
-particulièrement leur tribu et surtout la branche des Djouberat.
-Cela excita le mécontentement des autres tribus qui depuis longtemps
-murmuraient au sujet de la préférence accordée aux Taasha et de leur
-arrogance. Ils se plaignirent, mais furent repoussés durement par le
-calife et Yacoub.
-
-Pendant ce temps, les habitants du Soudan et les troupes du pays
-étaient restés paisibles. Les généraux reçurent cependant l’ordre de
-désarmer tous les Danagla suspects.
-
-Le calife tourna alors ses regards vers les deux oncles du Mahdi qu’il
-haïssait. Ils s’appelaient Mohammed Abd el Kerim et Abd el Kadir
-woled Sati Ali. Il prétendit avoir appris qu’ils blâmaient ouvertement
-ses mesures et tenaient des propos séditieux. Il les traduisit devant
-le cadi Ahmed et malgré leurs protestations d’innocence, ils furent
-condamnés à la prison. Le calife ordonna qu’ils eussent pieds et
-mains dans les fers et fussent conduits vers Zeki Tamel qui avait des
-instructions secrètes qu’il devait exécuter.
-
-Une épidémie de typhus ayant éclaté dans l’armée de ce dernier, il
-reçut l’ordre de quitter Faschoda, où il s’occupait encore des Shillouk
-et de venir à Omm Derman avec tous ses soldats. Avant de partir, Zeki
-devait encore dépouiller la tribu des Dinka qui s’était rendue sans
-combat. Troupeaux, femmes et enfants devaient être emmenés à Omm
-Derman. Les nègres Dinka ne se doutant de rien furent presque tous
-massacrés dans un festin auquel ils avaient été conviés.
-
-En descendant le fleuve, Zeki rencontra à Gebel Ahmed Agha le bateau
-avec Abd el Kerim et Abd el Kadir woled Sati à bord. Après avoir pris
-connaissance des passeports secrets, il leur donna ordre d’aller à
-terre après le coucher du soleil.
-
-Ne pressentant rien de bon, Abd el Kerim implorait sa grâce, mais
-s’attirait les railleries de Zeki et les injures de son compagnon de
-souffrances Abd el Kadir, qui attendait tranquillement son sort, ayant
-honte de la lâcheté de son parent. Ils furent conduits à l’intérieur du
-pays où on leur trancha la tête avec de petites haches dont on se sert
-au Soudan pour abattre les branches des arbres.
-
-Zeki Tamel vint à Omm Derman chargé de butin, traînant après lui des
-milliers d’esclaves, tandis que de nombreux troupeaux suivaient les
-bords du fleuve. Il acquit une véritable fortune en les vendant.
-
-Les émirs de Zeki se plaignaient de sa tyrannie et l’accusèrent auprès
-du calife de viser à l’indépendance dès qu’il trouverait assez de
-partisans. La haine seule de ses gens l’avait empêché jusqu’alors,
-disaient-ils, de réaliser ses projets de haute trahison. Ses riches
-présents en argent, en esclaves et en troupeaux réussirent à le faire
-rester en faveur auprès du calife et de Yacoub.
-
-En présence de Zeki Tamel, le calife commanda lui-même les manœuvres de
-son armée et des troupes d’Omm Derman. Mais, manquant des connaissances
-militaires les plus primitives et son armée de 30000 hommes étant très
-indisciplinée, ces exercices offrirent le spectacle d’un indescriptible
-désarroi dont la cause m’était attribuée en qualité d’adjudant du
-calife. Souvent, quand le désordre prenait des dimensions inquiétantes,
-il m’accusait de lui être hostile, de mal comprendre ses ordres
-intentionnellement pour causer tout le mal. Comme pour moi, il ne
-s’agissait ni de démission, ni de pension, je dus tout supporter,
-continuer mon service, puis à la fin, quand le calife déclara les
-manœuvres terminées et que Zeki Tamel reçut l’ordre de reculer jusqu’à
-Gallabat, contre toute attente je fus loué et je reçus comme cela
-m’était déjà arrivé souvent, deux jeunes négresses en témoignage de sa
-satisfaction!
-
-Le calife Mohammed Chérif avait appris après l’arrivée de Zeki, la mort
-traîtreuse de ses deux proches parents et protesta, encouragé par la
-foi naïve, d’être inviolable en sa qualité de calife, contre une telle
-infraction au traité de paix. Il donna ainsi à Abdullahi l’occasion
-tant désirée d’agir contre lui. Le calife le déclara rebelle, agissant
-contre ses ordres dont le Mahdi avait prescrit l’exécution sans
-condition et comme s’opposant aux inspirations du Prophète. Il ordonna
-au calife Ali et aux cadis de constater si ses déclarations étaient
-exactes.
-
-Chérif protesta de nouveau et fut, sur l’ordre du calife, appréhendé
-dans la djami et reçu par Arabi Dheifallah et ses moulazeimie. Etant
-nu-pieds il demanda ses souliers; on les lui refusa; en sortant de la
-djami, on l’emmena si rapidement et on le poussa de telle façon que
-hors d’haleine, il tomba deux fois par terre. Dans un état pitoyable,
-il fut traîné vers le Sejjir et six chaînes de fer lui furent rivées
-aux pieds. Une petite chaumière à l’écart lui servit de prison. Privé
-de toute communication avec ses semblables, étendu sur le sol, il eut
-le loisir de réfléchir à son sort et de reconnaître que les traités,
-ainsi que la personne d’un calife n’étaient pas sacrés pour le calife
-du Mahdi quand il s’agissait d’affermir son pouvoir et de se venger.
-
-Les deux jeunes fils du Mahdi furent remis aux soins de leur grand-père
-Ahmed Cherfi avec l’ordre de les mettre aux arrêts et de ne leur
-laisser voir personne. Ahmed Cherfi, le beau-père et grand-oncle du
-Mahdi était un homme âgé, possédant une grosse fortune amassée en
-pillant; de crainte de la perdre, il faisait preuve d’une soumission
-qui ressemblait à un esclavage, s’attirant ainsi les sympathies du
-calife.
-
-Peu après cet incident, j’eus occasion d’être fort inquiet. Younis
-avait envoyé de Dongola au calife un homme venant du Caire et ayant à
-faire d’importantes communications sur certaines personnes vivant ici.
-En présence de tous les cadis, le calife l’avait reçu.
-
-J’eus le pressentiment de n’être point étranger à cette affaire
-et priai un des cadis avec lequel j’étais lié de bien vouloir me
-renseigner. En quelques mots, il me tranquillisa, mais en m’avertissant
-d’être prudent et de ne pas éveiller les soupçons en ayant l’air de
-m’intéresser à cet incident.
-
-Après la prière, les juges furent appelés de nouveau et, accompagnés
-du messager, se présentèrent chez le calife. Quelques minutes après,
-je vis l’homme, qu’on avait garrotté, conduit en prison. Je l’avoue,
-je m’en réjouis et pour cause. Suivant le conseil que m’avait donné le
-cadi, je parus fort indifférent devant mes camarades qui cherchaient à
-s’enquérir des causes de l’arrestation de ce personnage.
-
-Le lendemain, je fus cité devant le calife. Les cadis, quelques-uns de
-mes collègues se trouvaient déjà chez lui.
-
-Il me fit prendre place et commença à me faire observer qu’il m’avait
-toujours exhorté à être fidèle, qu’il avait soin de moi comme un père
-de son fils et qu’il n’avait jamais ajouté foi aux accusations portées
-contre moi, par mes ennemis.
-
-«Mais, ajouta-t-il, répétant le proverbe arabe, il n’y a pas de fumée
-sans feu. Or, chez toi, il y a toujours de la fumée et beaucoup de
-fumée.»
-
-Son regard devint plus perçant.
-
-«Cet homme a prétendu hier que tu étais un espion du Gouvernement et
-que ta solde était versée mensuellement à ton remplaçant au Caire,
-lequel te la faisait parvenir ici-même. Il a soutenu avoir vu ta
-propre signature, chez les autorités de cette ville, prétendant que
-Youssouf el Gasis (le Père Ohrwalder) n’avait pu s’enfuir que par ton
-intermédiaire. Il a déclaré enfin que tu t’es engagé vis-à-vis des
-Anglais, lors d’une attaque d’Omm Derman, à t’emparer de l’arsenal
-ainsi que du magasin aux munitions, lequel, vous le savez tous, se
-trouve vis-à-vis de ta maison. Cet homme, un de nos anciens déserteurs,
-a été jeté en prison. Qu’as-tu à dire pour ta défense.»
-
-«Maître, répondis-je le plus tranquillement possible, Dieu est
-miséricordieux et tu es juste. Je ne suis pas un espion et n’ai
-jamais communiqué avec le Gouvernement. Quant à avoir touché un
-salaire quelconque, je le nie. Mes frères, tes moulazeimie qui entrent
-continuellement dans ma maison savent fort bien que souvent je manque
-même du nécessaire; le respect que j’éprouve pour toi m’a toujours
-empêché de me plaindre. Cet homme prétend avoir vu ma signature:
-nouveau mensonge! Je suis convaincu qu’il est incapable de déchiffrer
-nos langues européennes. Bien plus, si tu le désires, permets que
-j’écrive différents noms; au milieu de ces derniers, j’intercalerai le
-mien; s’il le lit, ce sera la preuve qu’il connaît nos caractères, mais
-non que je suis un espion.»
-
-J’attendis sa réponse.
-
-«Ajouteras-tu quelque chose encore contre cet homme?»
-
-«Quels services ce personnage aurait-il donc rendu au Gouvernement,
-repris-je, pour qu’on lui ait, à lui, un déserteur, confié mes secrets
-et que je suis un espion? Quant à ce qui concerne Gasis Youssouf,
-personne que toi ne peut mieux savoir qu’au moment de sa fuite, il
-m’était de toute impossibilité d’avoir des relations avec lui, ou avec
-un autre, puisque je ne m’éloigne jamais de ta personne. S’il avait
-été en mon pouvoir de favoriser la fuite de quelqu’un, si j’avais été
-un traître, ne serais-je pas parti moi-même?
-
-«Les Anglais savent-ils que ma maison est sise vis-à-vis du magasin
-aux poudres, c’est compréhensible; le messager qui m’apportait, avec
-ta permission, les lettres de ma famille, a pu le voir et le leur dire
-peut-être.
-
-«Il est fort possible aussi qu’après avoir cessé, selon ton désir,
-toute correspondance avec les miens, ceux-ci se soient informés de
-ma santé auprès des marchands qui d’ici se rendent souvent au Caire
-et aient appris où je demeure; en ma qualité de moulazem personne ne
-l’ignore. Mais quant à prétendre que je me fasse fort, au cas d’une
-guerre, d’occuper ton arsenal, c’est trop ridicule, trop grotesque.
-Autant que je puis en juger, je ne crois pas qu’on ose attaquer ton
-pays, ni toi, l’invincible, le victorieux; le hasard le permît-il même,
-comment saurais-je qu’alors, au moment propice, j’occuperais encore ma
-demeure actuelle?
-
-«Non, je crois plutôt qu’à ce moment-là, je serais au premier rang
-des combattants prouvant que mon sang et ma vie sont à toi et que je
-te suis fidèle et soumis. Maître, tu es juste; tu ne sacrifieras pas
-l’homme qui te sert depuis de longues années à un Dongolais, à un de
-tes ennemis!»
-
-«Eh! d’où sais-tu donc que cet homme, qui dépose contre toi, est un
-Dongolais?» me demanda aussitôt le calife.
-
-«Je me rappelle l’avoir vu ici, à ta porte, il y a plusieurs années
-avec Abd er Rahman woled Negoumi el Chehid (martyr, ainsi qu’on
-le nommait depuis sa mort) et l’ai fait chasser de force par tes
-moulazeimie, tellement il était importun.[4]
-
-«Veut-il aujourd’hui, peut-être, te prouver sa fidélité et se venger en
-me calomniant. Dieu t’a donné la sagesse pour gouverner les hommes; tu
-sauras donc aussi discerner ce qui est juste en ce cas!»
-
-Le calife attendit quelques instants.
-
-«Je t’ai appelé, me dit-il enfin, non pour te juger, mais pour te
-montrer que, quand même, je ne t’ai point retiré ma confiance. Si
-j’avais ajouté foi aux dénonciations de cet homme, je ne l’aurais point
-fait enfermer. Tu as des ennemis nombreux, peut-être parce que ton nom
-est connu ici; tu as des envieux qui ne veulent pas que tu sois près de
-moi...... Sois sur tes gardes: où il n’y a pas de feu, il n’y a pas de
-fumée!»
-
-Il me congédia. Les cadis et les moulazeimie restèrent encore longtemps
-avec lui.
-
-Lorsque la nuit fut venue, je questionnai en secret un de mes camarades
-en qui j’avais confiance sur ce que le calife avait ajouté après mon
-départ. Voici la réponse qu’il me fit:
-
-«Le calife a déclaré qu’il savait bien que l’homme mentait, mais, qu’en
-toute cette affaire, il devait pourtant y avoir un fond de vérité. Il
-a toutefois admis la possibilité que tu aies des ennemis au Caire, qui
-suscitent des intrigues contre toi.»
-
-Pendant ma défense, j’avais eu envie de soulever ce dernier point;
-mais il valait mieux conserver une porte de sortie, le cas échéant;
-le calife ayant, de lui-même, émis cette supposition, mon silence me
-permettrait de me défendre, en utilisant et en développant cette idée.
-
-Ne serai-je donc jamais sûr du lendemain; pendant combien de temps
-encore aurai-je à me défendre, à me justifier? Il était clair que le
-calife me considérait toujours comme son adversaire et n’attendait
-qu’une occasion, une seule pour me mettre, à jamais, hors d’état de lui
-nuire...! Et pourtant, grâces soient rendues à Dieu qui le faisait
-agir à mon égard, avec plus de douceur qu’avec toute autre personne.
-Ah! Madibbo, ton précepte «sois soumis et patient» est juste, mais
-combien est-il dur à suivre!
-
-Le lendemain, après la prière, je me rendis un instant dans ma demeure.
-Nur el Gerefaoui, le successeur d’Ibrahim Adlan m’y suivit. Je le
-connaissais depuis longtemps et nos rapports étaient très amicaux.
-
-«Visite bien rare, lui dis-je, Dieu veuille que la cause en soit
-heureuse!»
-
-«Oui, répondit-il, en me serrant fortement la main que je lui tendais;
-mais qui te dérangera quelque peu néanmoins. J’ai besoin de ta maison
-et je te prie de me la céder aujourd’hui même. En échange, je t’en
-donne une sise au sud de la djami; celle-là même où les hôtes du calife
-ont coutume de descendre.
-
-«Elle est plus petite que la tienne, c’est vrai, mais à cause de sa
-position, séparée de la djami par la route seulement, elle te sera
-commode, à toi qui es un homme si pieux.»
-
-«Bien; mais entre nous, qui t’a envoyé ici? Le calife ou bien Yacoub?»
-
-«C’est un secret, reprit-il en souriant; en réfléchissant à ta
-comparution d’hier, chez le calife, tu peux aisément résoudre ta
-question.» Puis il ajouta, non sans ironie:
-
-«Le maître t’aime tant, qu’il veut sans doute t’avoir plus près de lui
-encore; deux cents pas à peine sépareront vos habitations respectives!
-Eh bien, quand puis-je occuper ta demeure?»
-
-«Ce soir, j’aurai déménagé, répliquai-je; le seul travail consiste à
-transporter mon blé et le foin pour mon cheval et pour mon âne. Ma
-nouvelle maison n’est-elle pas inhabitée?»
-
-«Certainement; j’ai donné ordre de la nettoyer; je vais prendre les
-mesures nécessaires tandis que, de ton côté, tu te mettras aussitôt
-à l’ouvrage. Espérons que la nouvelle te portera plus de chance que
-l’ancienne,» murmura-t-il, en s’éloignant.
-
-Le calife venait donc ainsi de me donner publiquement une nouvelle
-preuve de méfiance, puisqu’il voulait m’éloigner de ses magasins
-contenant les armes et les munitions que j’aurais occupés, au cas
-d’une attaque, ainsi qu’il se le figurait. J’appelai mes gens et nous
-commençâmes à déménager.
-
-Les malheureux, je parle de mes domestiques, maudissant le calife
-appelèrent sur lui la colère divine. Ils demeuraient là depuis des
-années; c’était leur doux nid, cette maison; de leurs propres mains,
-ils avaient creusé un puits profond de seize mètres environ, ils
-avaient planté des citronniers, des grenadiers qui justement allaient
-porter des fruits!
-
-Ce changement me touchait fort peu, en somme. Que de fois j’avais prié
-Dieu de me fournir une occasion de pouvoir quitter cette maison.
-
-Je me disais comme Gerefaoui, espérons que la nouvelle demeure me
-porterait plus de chance!
-
-Au reste, je n’étais pas le seul qui dut déménager si subitement. Tout
-le quartier situé au nord de la maison du calife, occupé en grande
-partie par les Ashraf et leurs partisans, dut être évacué sur le champ,
-sans que les habitants reçussent la permission d’emporter une partie
-intégrante quelconque de leurs maisons et sans recevoir d’indemnité.
-On leur assigna un terrain avec ordre de se construire de nouvelles
-habitations. Comme on le voit, j’étais toujours moins mal traité que
-les autres.
-
-Un marchand du Darfour, dont je fis la connaissance ici, apprit
-que j’étais Autrichien et que je prenais une vive part à tous les
-événements qui surgissaient dans mon pays; il voyageait beaucoup, se
-rendant fréquemment en Egypte, à Alexandrie, en Syrie même. Un jour,
-m’ayant cherché dans la djami, il me fit en quelques mots à voix
-basse, diverses communications sur l’Egypte et me donna un journal
-d’Alexandrie, qui ne datait certes pas du jour même, mais qui contenait
-quelques articles sur ma patrie.
-
-Curieux de le lire, je me rendis, dès que je le pus, chez moi et, en
-le parcourant d’abord, j’appris, à mon grand effroi, la mort de notre
-prince héritier Rodolphe. Je ne saurais décrire l’impression que me fit
-cette nouvelle.
-
-J’avais servi sous ses ordres et je n’avais point perdu l’espoir
-de rentrer un jour dans mon pays l’assurer que dans toutes mes
-vicissitudes, je n’avais point oublié l’honneur d’avoir été officier
-dans son régiment. Qu’importait donc mon sort, en présence d’un
-événement aussi émouvant!
-
-Je me repris à penser à notre Empereur qui est aimé de son peuple comme
-pas un monarque et que nous autres Autrichiens, nous sommes habitués à
-considérer comme un père!
-
-Entouré d’hommes qui, par nature et par habitude, n’éprouvaient aucun
-sentiment, j’avais le loisir de me rappeler tant de souvenirs et de
-donner libre cours à l’amertume et aux ressentiments douloureux que
-j’éprouvais.
-
-Et pourtant, il ne m’était point permis de laisser remarquer ce
-qui m’agitait si profondément! Il me fallait refouler de force les
-sentiments que je portais à ma patrie, aux miens et qui menaçaient
-parfois de prendre le dessus; je devais le faire pour que la nostalgie,
-l’agitation ne me fissent pas perdre la force de résistance nécessaire
-et ne me fissent pas paraître plus misérable encore que je l’étais.
-Cela me réussissait, en partie du moins, me contentant pour l’instant
-de mon sort, mais nourrissant toujours l’espoir d’une amélioration,
-d’être libre enfin. Cette triste nouvelle m’abattît cependant; je me
-sentis plus malheureux qu’auparavant. Ah! pourquoi cet homme m’avait-il
-apporté ce journal! Il avait cru me rendre service, sans doute: il
-m’avait enrichi d’une douleur et appauvri d’une espérance!
-
-Mes camarades, sans deviner la cause de mon abattement visible, me
-conseillèrent de paraître content comme d’habitude, et de ne point
-regretter mon ancienne demeure; car, le calife, par ses espions, ne
-manquerait point de s’informer de moi. Je m’efforçai donc de paraître
-indifférent et prétendis être indisposé.
-
-Bien autre chose préoccupait le calife. Il avait reçu d’Ahmed woled
-Ali, qui remplaçait Zeki Tamel à Gallabat un message dans lequel
-celui-là se plaignait amèrement de Zeki, son supérieur. Quelques jours
-après, le plaignant lui-même arriva et, tant en son nom personnel,
-qu’au nom des émirs de Zeki, il déposa contre ce dernier, au sujet
-d’insultes, de rapts de fortune, de vols et rappela que Zeki voulant
-se rendre indépendant, n’attendait que l’occasion favorable de mettre
-ses projets à exécution. Le calife qui savait bien que ces accusations
-étaient dues surtout à l’aversion qu’éprouvaient les émirs à l’égard de
-leur commandant, ordonna à Zeki de leur restituer les biens confisqués,
-et à l’avenir de les traiter selon leur situation. Ahmed woled Ali
-dut rentrer à Gallabat; le calife le pria toutefois de surveiller
-étroitement son supérieur et de dresser des rapports précis et exacts
-sur les faits qu’il avançait.
-
-Haggi Mohammed Abou Gerger fut rappelé de Kassala par le calife qui
-le remplaça par Mousid; Gerger était Dongolais; aussi pour ne pas le
-laisser au milieu de ses compatriotes, le calife l’expédia à Redjaf,
-avec deux vapeurs destinés à renforcer les troupes qui se trouvaient
-là; en cela, il agissait comme il l’avait fait avec Mohammed Khalid.
-Omer Salih fut cité à Omm Derman pour fournir de vive voix des
-renseignements sur la situation à Redjaf; Gerger fut nommé émir du
-pays; tous les soldats et les combattants porteurs d’armes à feu furent
-placés sous les ordres de Moukhtar woled Abaker parent du calife.
-
-Les vapeurs étaient partis depuis quelques jours quand le calife fut
-atteint du typhus. Toute la population d’Omm Derman fut en proie à une
-grande inquiétude et suivit avec intérêt le cours de la maladie, dont
-le dénouement fatal pouvait amener les plus graves bouleversements.
-Le calife Ali woled Helou, héritier présomptif selon la loi du Mahdi,
-montra, en ces jours, un intérêt qui ne concordait pas très bien avec
-l’amour qu’il portait à Abdullahi; ses partisans et ses compatriotes
-suivirent son exemple, et pour cause!
-
-Mais la robuste constitution du calife l’emporta, à moins que les
-habitants du Soudan ne fussent point encore suffisamment châtiés et
-que, vivant fléau, Dieu n’ait pas voulu l’enlever avant que son œuvre
-fut achevée!
-
-Vingt jours de maladie; puis il reparut de nouveau devant ses disciples
-qui le saluèrent par des acclamations, des cris de joie: il est vrai
-que la plupart ne cherchait qu’à faire du bruit! Seuls, ses parents et
-les tribus de l’ouest se réjouirent de sa guérison.
-
-Le calife toutefois ne se trompa point sur ce qui s’était passé pendant
-sa maladie. Il savait bien qu’en ayant donné toujours la préférence
-à ses parents, les autres tribus occidentales seraient fâchées, mais
-comme elles étaient étrangères au pays, elles se verraient quand
-même obligées de prendre son parti. Les habitants des rives, ceux du
-Ghezireh, la plupart Djaliin et Danagla, c’est-à-dire ses ennemis,
-étaient désarmés et affaiblis par la confiscation de leurs biens.
-Il les éloigna encore davantage de leur patrie, en les consignant
-au Darfour, à Gallabat et à Redjaf, sous prétexte de renforcer les
-garnisons. Il avait compris aussi que le calife Ali woled Helou
-et les siens aspiraient à gouverner, mais il savait que jamais
-ils ne se décideraient, comme les Ashraf, à chercher par la force
-l’accomplissement de leurs désirs.
-
-A mon égard il était devenu encore plus méfiant qu’autrefois. Depuis
-que nous étions voisins, il s’enquérait en secret auprès de mes
-camarades, de toutes mes démarches, de ma façon de vivre, de mes
-sentiments. Etant au mieux avec la plupart des moulazeimie, ceux-ci
-parlaient en ma faveur; ils me prièrent pourtant de redoubler de
-prudence.
-
-Nous étions en décembre 1892; un jour, un peu avant midi, je quittai la
-porte du calife, désirant aller me reposer: on me rappela aussitôt.
-
-Près du calife, je trouvai ses cadis assis en cercle; j’avais encore,
-toutes fraîches en ma mémoire, les leçons et les menaces qu’on m’avait
-faites à la suite des calomnies de Tajjib woled Haggi. Aussi mon
-anxiété ne fit-elle que croître en prenant place au milieu des juges,
-selon l’ordre du calife, qui n’avait pas répondu à mon salut.
-
-«Prends ceci, me dit-il d’un ton sévère; examine-le!»
-
-Je pris l’objet en question: c’était un anneau en laiton d’environ
-quatre centimètres de tour; une petite capsule de la forme et de la
-grosseur d’une cartouche de revolver, y était adaptée. On avait essayé
-de l’ouvrir et je vis clairement qu’elle contenait un papier.
-
-Le moment était très peu agréable pour moi:
-
-Etait-ce une lettre à mon adresse; venait-elle de ma famille ou du
-Gouvernement égyptien; le messager avait-il été découvert et arrêté?
-Mauvaise affaire! Je m’efforçai cependant de paraître très calme. On me
-tendit un couteau: j’ouvris à moitié la capsule; j’en sortis le papier,
-réfléchissant à ce que j’allais dire. Par bonheur, je n’eus besoin de
-rien inventer; je dépliais le papier sur lequel étaient écrites en
-allemand, en anglais, en français et en russe, les lignes suivantes:
-«Cette grue est née et a été élevée dans ma propriété d’Ascania-Nova,
-Gouvernement de Tauride, Russie méridionale. Prière de m’informer où
-cet oiseau a été pris ou tué. Septembre 1892. Fr. Falz-Fein.»
-
-Je respirai.
-
-«Eh! bien, demanda le calife, quelles nouvelles contient ce papier?»
-
-«Maître, répondis-je, cet anneau a été suspendu au cou d’un oiseau et
-celui-ci a été tué. Son possesseur vit en Europe; il demande qu’on
-veuille bien lui faire savoir où cet oiseau a été pris ou tué.»
-
-«Tu as dit la vérité, reprit le calife d’un ton plus amical; un
-Sheikhieh a tué l’oiseau près de Dongola; il a remis cette capsule à
-l’émir Younis woled ed Dikem, dont le secrétaire ne lit pas l’écriture
-des chrétiens. Il me l’a fait parvenir. Répète, qu’y a-t-il sur le
-papier?»
-
-Je traduisis mot à mot et essayai, sur son désir, de lui expliquer la
-situation de la Russie ainsi que la distance qui nous séparait de ce
-pays.
-
-Mais il conclut, disant:
-
-«C’est là encore une des nombreuses machinations infernales des
-infidèles qui usent leur vie avec de telles inutilités; un mahométan
-sincère ne tenterait jamais pareille chose!»
-
-Je remis au secrétaire la capsule et le papier et m’éloignai, répétant:
-«Ascania-Nova, Tauride, Russie méridionale, Falz-Fein.»
-
-Les moulazeimie qui montaient la garde, inquiets de ma comparution
-devant le calife se réjouirent en me voyant sortir, presque joyeux.
-
-Je me dirigeai vers ma demeure, murmurant toujours le contenu du
-papier, me promettant, si jamais j’étais libre, d’avertir le possesseur
-de la grue du sort qu’elle avait eu et des moments pleins d’angoisse
-qu’elle m’avait fait passer.
-
-Ainsi qu’on le lui avait ordonné, Mahmoud Ahmed était arrivé à Omm
-Derman avec toutes ses troupes disponibles, environ 5000 hommes, du
-Darfour où il n’avait laissé que les garnisons absolument nécessaires.
-Il établit ses quartiers au sud de la ville, à Dem Younis. J’eus de
-nouveau de pénibles journées à supporter. Le calife, que la passion
-des manœuvres avait repris, mais qui n’était point apte à diriger des
-troupes aussi nombreuses, me rendit responsable de tout, en ma qualité
-d’adjudant et m’accusait invariablement, à la fin de chaque journée,
-d’incapacité, de mauvaise volonté.... Enfin, Mahmoud Ahmed rentra au
-Darfour avec ses troupes qui prêtèrent serment et qui reçurent.... des
-gioubbes toutes neuves.
-
-Le calife dirigea son attention sur les provinces équatoriales; Haggi
-Mohammed Abou Gerger y était comme chef résident.
-
-Le calife envoya à Redjaf deux vapeurs portant 300 hommes, sous le
-commandement de son parent Arabi Dheifallah, avec mission de destituer
-Gerger et de le jeter en prison; en même temps, il ordonna de mettre
-aux fers Mohammed Khalid et de l’envoyer en exil à Redjaf. En somme
-Dheifallah devait agrandir le territoire des Mahdistes et envoyer à Omm
-Derman des esclaves et de l’ivoire.
-
-Pendant les préparatifs de l’expédition de Dheifallah, le calife avait
-fait venir à Omm Derman Zeki Tamel sous le prétexte de discuter avec
-lui sur les opérations à entreprendre contre les Italiens.
-
-En réalité, et comme nous l’avons vu, plaintes sur plaintes étaient
-parvenues au calife par ses émirs, les unes justifiées, les
-autres inspirées par Ahmed woled Ali qui briguait pour lui-même
-le commandement suprême et excitait les émirs par des promesses à
-s’efforcer d’obtenir la déposition et si possible la condamnation de
-leur commandant.
-
-Quatre jours après le départ d’Arabi Dheifallah, Zeki arriva à Omm
-Derman avec les émirs qu’il croyait lui être dévoués, après avoir nommé
-Ahmed woled Ali pour le remplacer et lui avoir ordonné d’attendre son
-retour dans le Ghedaref. Zeki fut reçu par le calife avec des marques
-d’amitié hypocrites; mais son jugement était depuis longtemps prononcé.
-
-Quelques jours plus tard, Ahmed woled Ali arriva aussi à Omm Derman,
-malgré la défense que lui en avait faite Zeki, avec tous les émirs
-restés dans le Ghedaref. Ils furent, à plusieurs reprises, reçus
-secrètement par le calife et lui donnèrent les preuves de l’infidélité
-de Zeki.
-
-Ils appuyèrent sur ce fait, qu’il n’avait pas suivi les ordres du
-calife de rendre aux émirs les biens qui leur avaient été pris, mais
-qu’il en avait détourné une forte partie pour s’attacher complètement
-ses soldats, afin qu’ils ne l’abandonnâssent pas dans l’accomplissement
-de son désir d’indépendance.
-
-Le calife prit conseil de son frère Yacoub; ils tombèrent à la fin
-d’accord de rendre une fois pour toutes incapable de nuire, Zeki dont
-la simple privation du commandement n’amènerait aucune tranquillité
-durable à cause du grand attachement de ses soldats pour lui. Le
-lendemain matin, Zeki, qui ne soupçonnait rien, et qui, se vantant
-hautement des grands services qu’il avait rendus autrefois, s’attendait
-de la part du calife à un sérieux avertissement suivi de pardon, fut
-attiré, sous prétexte d’un entretien, dans la maison de Yacoub. A son
-entrée, quatre hommes qui se tenaient cachés l’attaquèrent par derrière
-et le jetèrent sur le sol. On lui enleva son sabre et on lui lia les
-mains. Zeki s’était fréquemment exprimé avec mépris et dédain sur le
-compte de Yacoub et du cadi Ahmed woled Ali; il les avait comparés,
-tandis qu’il se désignait lui-même comme un brave guerrier, à des
-femmes qui ne songeaient qu’à recevoir des cadeaux pour passer leur
-existence dans le repos et la volupté.
-
-On le traîna sans armes, les mains attachées derrière le dos, dans une
-cour voisine, devant ses deux anciens ennemis.
-
-«Eh bien, héros, lui demanda Yacoub ironiquement, où est maintenant ta
-bravoure?»
-
-«De même que ton élévation aux pouvoirs et aux honneurs est venue de ma
-main, lui dit le cadi Ahmed qui autrefois à Gallabat l’avait investi
-du commandement suprême, de même ta condamnation sera mon œuvre. Je
-remercie Dieu qui m’a permis de voir le jour où tu es enfin en mon
-pouvoir.»
-
-Zeki leur répondit, en grinçant des dents:
-
-«J’ai été surpris lâchement et trahi. Si je me trouvais en champ clos,
-je ne craindrais pas des centaines de gens de votre sorte. Je sais que
-je suis perdu; après ma mort, on cherchera des hommes pour me succéder,
-mais on ne les trouvera pas.»
-
-«Sur un signe de Yacoub, Zeki fut entraîné dans la prison commune,
-outragé, maltraité; on le chargea de fers autant qu’il put en porter;
-puis, on le jeta dans un cachot à l’écart. Privé complètement de
-rapport avec les vivants, on lui supprima même le pain et l’eau, en
-sorte qu’après vingt jours de captivité, il périt misérablement de
-faim et de soif. Au moment de son arrestation, on avait confisqué sa
-maison située à Omm Derman. On y trouva 50 000 écus Marie Thérèse et
-Medjidieh, entassés dans des sacs; de l’or non monnayé en anneaux
-et une grande quantité de joyaux précieux, provenant des campagnes
-d’Abyssinie. Plusieurs chefs de ses troupes nègres, qui lui étaient
-fidèlement dévoués, et qui étaient venus avec lui de Gallabat furent
-également jetés dans les fers; on les laissa pour la plupart périr de
-faim et de soif, comme leur maître.
-
-Ahmed woled Ali fut alors nommé par le calife commandant en chef et
-successeur de Zeki. Il se mit en route aussitôt avec les émirs, pour
-le Ghedaref où la garnison de Gallabat avait été laissée. Suivant les
-ordres qu’il avait reçus, il confisqua la fortune de son prédécesseur,
-consistant en chameaux et en nombreux esclaves. Il envoya le tout à
-Omm Derman avec toutes les femmes, au nombre de 164 et dont Zeki avait
-eu 27 enfants. Le calife garda pour lui les animaux et les esclaves,
-il fit cadeau des femmes sans enfants à ses partisans, puis maria
-les mères des 27 rejetons à ses esclaves de sorte que les orphelins,
-dont le père était de souche esclave furent élevés par ses anciens
-compagnons. Les frères et les proches parents de Zeki, au nombre de
-sept personnes furent cruellement mis à mort par Ahmed woled Ali et
-même une de ses sœurs fut fouettée jusqu’à ce que mort s’ensuive sous
-le futile prétexte qu’elle avait caché sa fortune. Ahmed woled Ali
-avait maintenant le commandement supérieur; il voulut aussitôt démentir
-le reproche de lâcheté qu’on lui faisait de tous côtés, et, par ses
-opérations militaires, conquérir des lauriers. Sur sa demande, il reçut
-du calife la permission de marcher contre les tribus arabes établies
-entre Kassala et la Mer Rouge et soumises au Gouvernement italien.
-Mais il reçut l’ordre toutefois de ne pas attaquer les troupes dans
-leurs forteresses; la garnison de Kassala sous les ordres de Mousid
-Gedoum reçut pour instruction de se tenir prête à marcher et de se
-joindre à lui. Au commencement de novembre 1893, il quitta le Ghedaref
-avec son armée et les troupes de Kassala; il avait une force d’environ
-4500 fusils, 4000 porteurs de lances et 250 chevaux pour combattre les
-tribus arabes de l’est, de Beni Amer, Hadendoa et d’autres.
-
-Celles-ci, instruites à temps de ses intentions, avaient chassé leurs
-troupeaux et se retiraient lentement devant lui. Près d’Agordat, il
-tomba sur les troupes italiennes qui s’y étaient fortifiées, et les
-attaqua sans réfléchir, à cause de leurs forces minimes, malgré la
-défense du calife.
-
-Ahmed woled Ali fut battu. Lui-même tomba et avec lui ses deux
-principaux lieutenants Abdallah woled Ibrahim et Abd er Rasoul,
-ainsi qu’un grand nombre de ses émirs. Les pertes de cette journée
-dépassèrent 2000 hommes appartenant presque exclusivement au contingent
-du Ghedaref, car Mousid avec ses soldats n’appuyait pas Ahmed woled
-Ali. Si les troupes italiennes avaient été assez fortes pour
-entreprendre une poursuite énergique contre les Mahdistes fuyant vers
-Kassala, ces derniers auraient été complètement anéantis. Grande fut
-l’émotion à Omm Derman lorsque arriva la nouvelle de la défaite et
-de la mort d’Ahmed woled Ali et de ses principaux chefs. Le calife
-chercha, il est vrai, à faire bonne contenance et à conserver devant
-le public son calme et son indifférence en prétendant que l’ennemi
-avait subi de bien plus grosses pertes que ses propres troupes
-et qu’il remerciait Dieu de ce que ses parents avaient trouvé la
-mort des martyrs (shehada) en combattant contre les chrétiens. En
-réalité, il passa des nuits sans sommeil, harcelé par la crainte que
-le Gouvernement italien ne fut encouragé, par sa victoire facile, à
-attaquer Kassala elle-même dont la conquête au milieu de la panique
-qui régnait actuellement ne pouvait offrir, d’après sa propre
-conviction, aucune difficulté sérieuse. Ce ne fut que lorsque la
-nouvelle authentique arriva après plusieurs jours que l’ennemi n’avait
-pas quitté ses anciennes positions et ne songeait pas à une marche en
-avant, qu’il se calma et pensa à nommer un nouveau commandant pour
-rassembler, discipliner et fortifier les troupes retournées dans le
-Ghedaref et errant sans maître dans le pays. Mais la population d’Omm
-Derman vit, dans la défaite et la mort d’Ahmed woled Ali et de ses
-émirs, une grande punition du ciel. Les victimes avaient honteusement
-calomnié Zeki Tamel qui les traitait brutalement il est vrai. Elles
-l’avaient désigné au calife comme rebelle et elles s’étaient rendues
-coupables par leurs fausses allégations de sa mort honteuse. Elles
-avaient massacré ses frères et n’avaient pas même ménagé les femmes.
-La justice divine les avait atteintes, la mort de Zeki était vengée!
-
-Le calife nomma son cousin Ahmed Fadhil, commandant du Ghedaref avec
-la recommandation alors bien inutile de se tenir strictement sur la
-défensive. Fadhil se rendit à son poste en passant par Kassala et
-rassembla les troupes dispersées dans le pays qui, après la défaite
-d’Agordat, cherchaient à pourvoir à leur entretien en pillant et en
-volant. La tranquillité du calife fut de courte durée. En effet, on
-l’informa de nouveau, nouvelle qui l’effraya, que les Italiens avaient
-l’intention de prendre Kassala.
-
-Mais comme ce bruit ne fut pas suivi d’action, il se tranquillisa et
-se berça de l’espoir de rester, sans être inquiété, en possession
-de ses positions. Il exprima même en public sa volonté de venger la
-défaite d’Ahmed woled Ali. En réalité, il n’en avait nullement envie.
-Mais il croyait que c’était par une feinte qu’il pourrait le mieux
-détourner l’ennemi d’une attaque offensive, et il envoya dans ce but,
-au Ghedaref, de petits renforts de cavaliers et de porteurs de lances.
-
-Quelques mois s’écoulèrent ainsi, lorsqu’un jour, après la prière
-du matin, trois hommes parurent à la porte du calife et demandèrent
-instamment à être introduits aussitôt auprès de lui. Je reconnus parmi
-eux des émirs des tribus des Baggara, stationnées à Kassala, et, à
-leur mine, on pouvait deviner que ce n’était pas une bonne nouvelle
-qu’ils avaient à transmettre à leur maître. Ils furent introduits; mais
-bientôt on put remarquer, dans l’entourage du calife, tous les signes
-d’une émotion extraordinaire. Le calife Ali woled Helou, Yacoub et tous
-les cadis furent convoqués en toute hâte au conseil. Le pressentiment
-du calife s’était réalisé. Kassala était tombée! Les Italiens s’en
-étaient emparés après un court combat. Le calife ne put tenir secret
-cet événement.
-
-Il fit sonner l’umbaia, battre du tambour de guerre et seller les
-chevaux, puis accompagné de tous ses moulazeimie et d’une masse de
-porteurs de lances et de cavaliers s’avança solennellement jusqu’au
-bord du fleuve. Là, il força son cheval à entrer dans l’eau jusqu’aux
-genoux, puis tirant son épée et la brandissant d’un air menaçant du
-côté de l’est, il cria à plusieurs reprises, d’une voix retentissante:
-«Allahou akbar!» (Allahou akbar, c’est-à-dire Dieu est le plus grand,
-exclamation par laquelle on a coutume d’implorer l’aide de Dieu, contre
-ses ennemis.)
-
-La foule émue répéta en rugissant, les paroles du maître. Mais une
-grande partie de la masse hurlante se réjouissait intérieurement de
-l’agitation du calife, souhaitant pour lui de nouvelles humiliations,
-et pour eux-mêmes la délivrance du joug écrasant de sa domination.
-
-[Illustration: LE CALIFE EXCITANT SES TROUPES À ATTAQUER KASSALA.]
-
-Puis le calife, revenu sur la rive, descendit de cheval et s’assit
-sur une peau de mouton qu’on étendit pour lui. Alors il communiqua à
-la foule rassemblée autour de lui la chute de Kassala et raconta que
-ses troupes, assaillies pendant la prière du matin par une quantité
-innombrable d’ennemis, avaient été forcées de se retirer. Il prétendit
-que ses fidèles avaient sauvé tout leur matériel de guerre, ainsi que
-leurs femmes et leurs enfants et qu’ils s’étaient retirés presque sans
-pertes, tandis que l’ennemi avait souffert de tels dommages qu’il
-regrettait la prise de Kassala et la considérait comme une défaite.
-Les plus dévoués de ses partisans eux-mêmes reconnurent dans les
-paroles du calife une vaine tentative de déguiser le véritable état
-de choses. Dans le court espace de temps qui s’était écoulé depuis
-l’arrivée des émirs, on avait déjà appris que la garnison de la ville
-n’avait absolument pas été surprise, mais avait été informée à temps
-de l’approche de l’ennemi et avait refusé, par hostilité contre son
-chef Mousid Gedoum et par une répugnance générale, de combattre contre
-l’ennemi approchant et, sans tenter aucune résistance, s’était retirée
-à Gos Redjeb.
-
-Le calife fut absolument abattu de la perte de Kassala à la suite de
-quoi Omm Derman elle-même semblait offerte à l’attaque de l’ennemi.
-Mais la nouvelle que ses partisans ne combattaient plus comme
-auparavant, pour lui et pour sa cause, l’accabla de douleur. Pour la
-première fois peut-être, il comprit que le sentiment général avait
-changé, non seulement à Kassala, mais dans tout le pays et que sa
-popularité, le zèle de la foi, l’esprit de sacrifice pour la cause
-sainte avaient fortement baissé, s’ils n’avaient même pas totalement
-disparu. Se basant toujours de nouveau sur le fait qu’il n’avait en
-réalité subi aucune perte, mais qu’il avait perdu une position sans
-valeur pour lui, il fit connaître enfin, avec une confiance forcée,
-son intention non seulement de reconquérir Kassala dans un temps peu
-éloigné, mais encore de forcer l’ennemi à se retirer jusqu’à la Mer
-Rouge.
-
-Il ne retourna dans sa maison qu’à une heure tardive; il tint conseil
-avec son frère et les cadis sur les premières mesures à prendre. Ah!
-il devait regretter son ancien premier conseiller, le cadi Ahmed woled
-Ali qui l’avait servi pendant plus de dix ans, comme un partisan et un
-ami fidèle. Le cadi avait, par sa position comme juge suprême, acquis
-la plus grande influence dans le pays et une fortune énorme. Plus de
-mille esclaves des deux sexes cultivaient ses immenses possessions; des
-marchands à sa solde s’en allaient en Egypte et y vendaient pour lui
-les produits naturels du pays, la gomme et les plumes d’autruche, les
-troquant aussi contre d’autres marchandises. Il possédait non seulement
-de nombreux troupeaux de chameaux et de bœufs, mais encore des chevaux
-magnifiques et _last not least_, les plus belles femmes esclaves
-peuplaient son harem. Tout cela lui avait attiré la jalousie de Yacoub
-et d’Othman, le jeune fils du calife. Le premier voyait en outre en
-lui, la cause pour laquelle beaucoup de ses propositions n’étaient pas
-accueillies par le calife. Mais ce dernier lui-même était également
-devenu jaloux de la richesse de son premier cadi et de son influence
-sur la population. Il écouta donc d’une oreille trop complaisante
-les accusations avancées par Yacoub contre Ahmed, lui reprochant de
-se servir de sa puissance pour s’enrichir et de porter atteinte à
-l’autorité du calife par son immense influence. Sous prétexte d’avoir
-agi contre ses ordres dans d’importantes affaires de confiance, le
-calife condamna à la détention perpétuelle son premier juge Ahmed woled
-Ali, en présence de tous les cadis jaloux de la richesse de leur chef
-et indisposés contre lui à cause de sa sévérité. Le cadi Ahmed qui
-avait, au service du calife, condamné et privé de leurs biens tant
-de gens, qui avait rendu des femmes veuves et des enfants orphelins,
-fut alors lui-même traîné par des soldats nègres, hors de la maison
-du calife et jeté en prison. Sa fortune fut confisquée et le calife
-choisit dans son harem, pour lui-même, pour Yacoub et pour ses fils,
-les plus belles femmes, distribuant les autres à ses partisans.
-
-Le calife qui voyait fort bien que la reprise de Kassala offrait les
-plus grandes difficultés et était même presque impossible, donna
-l’ordre à Osman Digna, qui se tenait à Adarama sur l’Atbara, à environ
-trois jours de voyage de Berber de se joindre avec toutes ses forces
-disponibles à Mousid Gedoum, à Gos Redjeb. En même temps, Ahmed Fadhil
-reçut pour instruction d’établir un poste fortifié d’au moins mille
-fusils à Fascher, à un jour et demi de voyage de Kassala sur l’Atbara.
-Lui-même envoya d’Omm Derman quelques détachements à Ousoubri, située
-sur l’Atbara, dans le voisinage de Fascher, entre cette station et
-Gos Redjeb. Bien qu’il prétendit vouloir prendre l’offensive contre
-l’ennemi se trouvant à Kassala, tous ses ordres avaient cependant pour
-but unique de fortifier la ligne de l’Atbara, afin de pouvoir offrir
-une résistance réelle par ces positions défensives si l’ennemi osait
-tenter d’avancer contre Omm Derman elle-même.
-
-A cette époque troublée, le calife apprit avec joie la nouvelle qu’un
-envoi d’Arabi Dheifallah était arrivé de Redjaf à Ghetena sur le Nil
-Blanc, non loin d’Omm Derman. Il consistait en deux vapeurs chargés
-d’esclaves et d’ivoire. Les vaisseaux abordèrent quelques jours après;
-il fit marcher pompeusement à travers toute la ville environ quatre
-cents esclaves afin de bien montrer aux yeux du public les succès
-d’Arabi Dheifallah dans les provinces équatoriales.
-
-Ce dernier avait combattu et vaincu une partie de ces troupes de nègres
-qui s’étaient séparées du temps d’Emin Pacha et cherchaient leur
-subsistance dans le pays de leur propre chef.
-
-Fadhlelmola bey, anciennement sous les ordres d’Emin, était entré en
-relation avec les agents de l’Etat du Congo qui s’étaient avancés du
-sud-ouest. Ceux-ci avaient promis leur concours; celui-là se vouerait
-à leur service et défendrait leurs intérêts. Mais sa ferme intention
-était de se maintenir indépendant et de tirer seulement autant
-d’avantages que possible des fonctionnaires de l’Etat du Congo, sous
-prétexte d’être leur allié et leur serviteur, afin de fortifier sa
-situation actuelle qui n’était pas sûre.
-
-A la suite de faux rapports, il s’aventura jusque dans le voisinage du
-Redjaf qu’il croyait faiblement occupé par les Mahdistes. Il reconnut
-trop tard qu’il s’était trompé, se retira en toute hâte, mais fut
-poursuivi par Arabi Dheifallah et atteint après quelques jours de
-marche. A midi, comme ses hommes chassaient, dispersés dans la forêt,
-Fadhlelmola bey fut surpris. Il succomba après s’être bravement défendu
-et, avec lui, la plus grande partie de ses soldats. Quelques-uns
-seulement se rendirent. Les vainqueurs s’emparèrent de beaucoup de
-femmes et d’enfants, de quelques fusils, etc. Parmi les trophées
-envoyés à Omm Derman, se trouvaient quatre drapeaux bleus, de l’Etat du
-Congo, avec une étoile d’or à cinq rayons au milieu et deux uniformes
-noirs sur les boutons desquels on pouvait lire l’inscription suivante
-«Travail et Progrès».
-
-Cela m’émut singulièrement de voir pour la première fois les enseignes
-de l’Etat du Congo; j’avais bien une légère notion de son existence,
-mais son étendue et ses limites m’étaient alors complètement
-étrangères. Des lettres en langues européennes furent aussi trouvées
-dans le camp de Fadhlelmola. Le calife s’abstint toutefois de me les
-montrer; il préférait ignorer leur contenu plutôt que de m’en donner
-connaissance.
-
-La joie éprouvée par le calife, au sujet du succès de son parent,
-fut cependant de beaucoup diminuée par la nouvelle que des agents
-chrétiens pénétraient depuis le sud et l’ouest dans les provinces
-équatoriales. Arabi Dheifallah avait appris la présence d’une puissance
-étrangère dans l’Ouganda, et la marche de forces chrétiennes depuis
-l’Afrique occidentale. Il adressa un rapport à ce sujet et demanda
-des instructions. Le calife lui envoya environ 400 hommes de renfort
-à Redjaf, avec l’ordre de retirer les postes avancés si des forces
-supérieures s’avançaient contre eux, mais de conserver en tout cas
-Redjaf elle-même. Dès le début, déjà lors de l’envoi de la première
-expédition contre Emin Pacha, il n’avait pas été dans l’intention du
-calife de conquérir un pouce de terrain là-bas et d’y introduire sa
-domination. Il voulait seulement établir une station afin d’avoir en
-quelque sorte une base d’opération pour ses expéditions dont le but
-était d’enlever des esclaves et de rapporter de l’ivoire.
-
-Lorsque le vapeur fut parti pour le sud, le calife tourna de nouveau
-toute son attention sur l’ennemi de l’est.
-
-Il dirigea sur Ousoubri tous les Djaliin encore fixés à Omm Derman et
-nomma commandant de ce poste Hamed woled Ali, frère d’Ahmed woled
-Ali, tué à Agordat par les Italiens. Bientôt après, il ordonna aux
-Danagla qui se trouvaient aussi à Omm Derman de marcher également sur
-Ousoubri, puis il envoya encore dans le Ghedaref de petits détachements
-de cavaliers arabes comme renfort. Sur la demande du calife, les
-tribus arabes possédant des chameaux durent fournir environ 3000 de
-ces animaux dont 1000 devaient être incorporés avec leurs cavaliers
-dans la cavalerie se trouvant dans le Ghedaref, tandis que le reste
-devait amener à Ousoubri le blé emmagasiné sur les bords du Nil Bleu à
-Roufa et Abou Haraz. La contrée d’Ousoubri en effet, abandonnée par ses
-habitants depuis des années, était complètement inculte et par suite,
-une grande disette y régnait. Il espérait ainsi avoir suffisamment
-fortifié la ligne de l’Atbara et créé une muraille protectrice destinée
-à arrêter l’attaque de l’ennemi.
-
-Cette année-là, le calife ne parut pas devoir rester tranquille.
-Mahmoud Ahmed rapporta que des chrétiens avaient pénétré dans la
-province du Bahr el Ghazal et s’efforçaient d’en gagner les tribus.
-Ils avaient dans ce but déjà passé des contrats avec les chefs et
-étaient arrivés à Hofrat en Nahas (mines de cuivre près de Kallaka sur
-la frontière sud-ouest du Darfour). C’était là en réalité une nouvelle
-de la plus haute importance et le calife avait toute raison d’en être
-tourmenté.
-
-La province du Bahr el Ghazal riche et productive, habitée par des
-tribus guerrières, mais divisées entre elles, livrait de tout temps le
-gros des soldats aux bataillons soudanais. Quatre à cinq mille hommes
-pouvaient chaque année facilement être réunis et par suite de leurs
-dissensions de tribu à tribu, on pouvait exclure presque le danger
-d’une révolte. Le propriétaire de la province du Bahr el Ghazal pouvait
-ainsi, en quatre ou cinq années, réunir entre ses mains une force
-d’environ 20000 hommes, relativement bien organisée et sûre, suffisante
-pour imposer sa domination sur le Darfour et le Kordofan et même sur
-le Soudan tout entier. De plus, ces tribus nègres avaient, cela va
-sans dire, peu de sympathie pour les chasseurs d’esclaves arabes et se
-seraient volontiers soumises à une puissance qui leur aurait accordé sa
-protection contre eux.
-
-Le calife connaissait la situation: il sut aussitôt, à la réception
-du rapport de Mahmoud Ahmed qu’il s’agissait pour lui d’une question
-vitale. Il lui intima l’ordre d’envoyer aussitôt, dans le sud du
-Darfour une force suffisante pour chasser les étrangers des districts
-du Bahr el Ghazal. D’après ces instructions, Mahmoud Ahmed fit avancer
-l’émir Hatim Mousa, de la tribu des Taasha avec des troupes importantes
-au sud de Shakka, dans les districts nord du Bahr el Ghazal. Les tribus
-frontières des Forogé, des Kara, des Bounga et d’autres avec lesquelles
-les Européens avaient déjà conclu des contrats, se soumirent sans
-résistance aux Mahdistes qui prirent possession de leur pays.
-
-Un jour, je fus appelé auprès du calife qui me remit plusieurs papiers
-écrits en langue française avec l’ordre de les lui traduire.
-
-Il y avait parmi eux deux lettres du lieutenant de la Kéthulle où
-il donnait à ses subordonnés différentes instructions et règles de
-conduite dont la teneur était sans aucun intérêt.
-
-Ces papiers étaient tombés dans les mains de Hatim Mousa lors de
-l’occupation du territoire des Forogé. Il y avait là aussi un traité
-entre le sultan Hamed woled Mousa, chef des Forogé et les représentants
-de l’Etat du Congo. Le traité contenait trois paragraphes conçus à peu
-près comme suit:
-
-§ 1.—Le sultan Hamed woled Mousa, chef de la tribu des Forogé reconnaît
-la suprématie de l’Etat indépendant du Congo et se place, lui et sa
-tribu, sous sa protection.
-
-§ 2.—Le sultan Hamed woled Mousa s’engage à entrer en relations de
-commerce avec l’Etat du Congo, à exiger l’extension de celles-ci
-jusqu’aux districts frontières du Darfour, si possible, et à accorder
-aux agents de cet Etat protection et sécurité dans l’intérieur des
-frontières de son pays.
-
-§ 3.—L’Etat indépendant du Congo s’engage à soutenir le sultan Hamed
-woled Mousa dans toutes les entreprises qui auraient pour but de
-maintenir et de fortifier son autorité dans le pays.
-
-Conclu au mois d’août 1894.
-
- Hamed woled Mousa,
- sultan des Forogé
- (Sceau).
- Semio woled Tikma,
- sultan des Tiga, comme témoin.
-
- (Signatures
- des
- représentants de
- l’Etat du
- Congo.)
-
-Les deux sultans s’étaient servi lettres latines pour apposer leurs
-signatures. J’eus à peine traduit que le calife me reprit aussitôt le
-papier. La curiosité l’emportait sur la défiance. Il me dit pourtant:
-
-«Je ne t’ai pas seulement fait appeler à cause de la traduction de
-ces écrits qui n’ont aucune valeur pour moi. J’ai déjà donné ordre à
-Mohammed Ahmed de chasser du Bahr el Ghazal tous ces chrétiens qui sont
-venus, il est vrai, en petit nombre et seulement comme voyageurs. Mais
-j’ai une proposition à te faire. Tu sais que je te considère comme un
-des nôtres, comme mon ami, mon disciple; je me suis décidé à le prouver
-publiquement en te donnant pour femme, une de mes cousines, ma plus
-proche parente. Que dis-tu de cela?»
-
-Habitué à ses caprices, je m’étonnai peu de son offre et compris que
-son but était d’observer encore davantage mes faits et gestes dans mon
-intérieur; il fallait que je sois sous un contrôle serré pour qu’il sût
-si, en secret, je n’avais pas de relations avec quelqu’un. Il cherchait
-une occasion de me rendre inoffensif,—comme il le disait lui-même.
-
-L’opinion publique voulait que, selon les us et coutumes, je fusse
-en somme protégé en ma qualité d’étranger; que serait-ce, une fois
-l’époux de sa cousine? Lui, qui n’avait point épargné ses plus fidèles
-serviteurs, comme Ibrahim Adlan, son meilleur chef des finances, Zeki
-Tamel, son premier chef militaire, le cadi Ahmed woled Ali et tant
-d’autres, ne m’épargnerait pas non plus!
-
-«Maître, lui répondis-je, que Dieu te bénisse et te rende toujours
-victorieux! Ta proposition m’honore, mais écoute la vérité! Ta parente
-est de sang royal, c’est une descendante du Prophète et qui mérite
-d’être traitée comme telle tandis que je suis une nature emportée qui
-ne sait mettre un frein à sa colère et agit sans réflexion; je crains
-que des difficultés ne surgissent, dont les suites pourraient détruire
-les bons rapports qui existent entre toi et moi. Seigneur! que Dieu me
-conserve ta grâce!»
-
-«Depuis dix ans que je te connais, répliqua le calife, je ne t’ai
-jamais vu emporté ou irréfléchi. Je t’ai donné d’autres femmes; aucune
-plainte n’est parvenue jusqu’ici à mes oreilles; il est vrai que j’ai
-appris que tu les as mariées à tes domestiques ou que tu leur as rendu
-la liberté. Pourquoi? Tu es donc resté fidèle aux coutumes (il ne
-disait pas religion pour ne point me blesser) de ta tribu, que tu ne
-veux avoir qu’une seule femme!»
-
-«Maître, repris-je, tu m’honores souvent en me donnant une esclave;
-mais tu ne voudrais pas que je devinsse l’esclave de mes esclaves!
-Leur conduite me force à les chasser de chez moi ou à les marier à mes
-serviteurs. On t’a mal renseigné en te disant que je suis resté fidèle
-aux coutumes de ma tribu, puisque j’ai trois femmes!»
-
-«Bien, dit-il, je te crois. Mais tu refuses d’épouser ma cousine!»
-
-«Maître, je ne refuse pas, je te préviens, pour éviter des discordes
-futures. Encore une fois, ta proposition m’honore, mais je te prie
-de m’éprouver davantage afin que tu saches si vraiment je suis digne
-d’elle.»
-
-Il n’en comprit pas moins mon refus et me congédia.
-
-Ma position devenait toujours plus tendue; je connaissais le calife: il
-s’attendait à une explosion de joie de ma part, mon refus avait blessé
-sa fierté. Il ne l’oublierait certes pas!
-
-Que faire? Aspirer à la liberté! Tant d’autres,—moi-même aussi—y
-avaient travaillé longtemps, mais toujours en vain!
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI.
-
-Le calife et son règne.
-
- Portrait du calife.—Son ménage.—Le harem.—La garde du corps.—Les
- prières publiques.—Le service postal.—Parades et manœuvres.—Faveurs
- aux tribus de l’ouest.—Oppression des tribus des bords du
- fleuve.—Forces militaires.—Questions de frontières.—Organisation des
- finances.—Système monétaire.
-
-
-Le calife Sejjid Abdullahi ibn es Sejjid Mohammed, dont j’ai décrit
-l’origine et le voyage auprès du Mahdi, (page 180) est, comme je l’ai
-déjà raconté (page 393), de taille moyenne, large d’épaules; il a la
-peau d’une couleur brun clair, le nez aquilin, de grands yeux noirs,
-une bouche bien proportionnée, et des traits réguliers. Le visage est
-encadré d’une barbe d’abord entièrement noire, un peu plus fournie
-autour du menton. Souple autrefois, il a pris dans les dernières années
-de la corpulence; il n’a que 49 ans, mais il parait beaucoup plus
-âgé et sa barbe est déjà presque blanche. Son visage, parfois d’une
-amabilité séduisante, a d’habitude une expression dure et sombre:
-celle du despote oriental. Emporté et d’un caractère violent, il agit
-souvent, malgré sa finesse, sans réflexion, et personne, pas même son
-frère, n’ose dans ces moments-là lui adresser des remontrances. Il se
-méfie au plus haut degré et de tout le monde, même de plus d’un de
-ses proches parents et des membres de sa maison. Il ne croit pas à
-la fidélité et au dévouement; mais est convaincu que toute personne
-en rapport avec lui dissimule ses véritables sentiments. Pour lui
-dans tout son entourage l’égoïsme est le mobile de toute action. Il
-est singulier que cette nature méfiante accueille pourtant si bien la
-flatterie et qu’il en accepte les expressions les plus outrées avec
-plaisir. Pas d’entretien possible avec lui sans louanges flatteuses
-sur sa sagesse, sa puissance, sa justice, sa bravoure, sa générosité,
-son amour de la vérité et malheur à celui qui blesse son amour-propre
-démesuré! Ismaïn woled Abd el Kadir, un de ses cadis, qui jouit pendant
-longtemps de sa faveur particulière, justement par ses flatteries et
-ses louanges, avait établi un jour, dans une conversation un parallèle
-entre le régime actuel du Soudan et l’ancien état de choses sous le
-Gouvernement égyptien. Il avait comparé le calife au Khédive Ismaïl
-Pacha et s’était assimilé lui-même à Ismaïl Pacha el Moufettish qui
-avait été le favori et le conseiller du Khédive. Cette expression,
-imprudente dans les circonstances actuelles, fut rapportée au calife
-qui, dans une grande colère, fit aussitôt faire une enquête et ordonna
-au juge de condamner Ismaïn woled Abd el Kadir, s’il avait réellement
-prononcé ces paroles.
-
-«Le Mahdi, dit-il, est le représentant du Prophète et je suis son
-successeur! Qui est placé sur la terre plus haut que moi? Qui est plus
-noble que moi, descendant direct du Prophète!»
-
-Ismaïn Abd el Kadir fut trouvé coupable, jeté dans les fers, et, sur
-l’ordre du calife, condamné à la déportation à Redjaf.
-
-«Comment a-t-il pu se permettre de comparer l’état du Gouvernement
-actuel avec celui de l’ancien Gouvernement égyptien? répétait-il
-indigné. S’il veut se comparer à un Pacha, il peut le faire. Mais je ne
-permettrai jamais de me placer sur le même pied, moi le descendant du
-Prophète, que le Khédive, un Turc!»
-
-Il croit, par de tels propos, en imposer aux masses. Sa vanité va
-jusqu’à la présomption; il prétend tout savoir et tout comprendre; il
-agit toujours par inspirations divines ou prophétiques, et n’hésite pas
-à s’attribuer les mérites d’autrui. Ainsi, il prétend que la koubbat,
-tombeau du Mahdi, qui fut construite par Ismaïn, ancien architecte du
-Gouvernement, n’a été édifiée que sur ses plans et ses projets. Les
-victoires d’Othman woled Adam sur Abou Djimesa et de Zeki Tamel sur le
-roi Jean d’Abyssinie n’avaient été remportées que d’après les ordres
-qu’il avait soi-disant donnés.
-
-Méchant et cruel, il trouve plaisir à éveiller des espérances chez les
-gens pour les tromper ensuite, à leur ravir leurs biens, à les mettre
-aux fers, à les jeter au cachot et à les faire condamner à mort. Il
-cherche ses victimes de préférence parmi les chefs de famille. Déjà
-du vivant du Mahdi, il était considéré comme la cause de toutes les
-mesures de sévérité prises contre les Mahdistes et de toutes les
-cruautés commises envers les ennemis. Ce fut également lui qui ordonna
-à la prise de Khartoum, de ne pas faire grâce, mais de tout anéantir.
-Ce fut lui aussi qui déclara proscrits les Sheikhiehs et fit mettre à
-mort, après la chute de Khartoum, tous ceux qui appartenaient à cette
-tribu et qui furent faits prisonniers dans le pays.
-
-Dans le partage des femmes prises comme butin, il a soin de n’avoir
-aucun égard aux sentiments naturels. Les mères sont régulièrement
-séparées de leurs enfants et les frères de leurs sœurs; ils sont
-donnés en partage à des tribus différentes afin de rendre une union
-impossible. Lorsque Othman woled Adam envoya prisonnières à Omm Derman
-les sœurs de l’ancien sultan du Darfour, la princesse Miram Ija Basi et
-Miram Bachita, il leur accorda la liberté tandis qu’il prit un certain
-nombre de leurs parentes dans son harem et distribua le reste entre
-ses partisans. Il apprit peu après que quelques habitants du Darfour,
-se trouvant dans la ville, faisaient des visites et apportaient des
-cadeaux à leurs anciennes maîtresses. Il fit aussitôt arrêter les deux
-femmes; il donna l’une à Hassib et l’autre à Elias Kenuna qui avait
-justement le projet de partir pour Redjaf. Ce fut en vain que la mère
-aveugle de Bachita, Miram Semsem, demanda avec prière de pouvoir au
-moins accompagner dans l’esclavage sa fille unique; retenue de force
-sur l’ordre du calife, la vieille femme mourut peu de jours après le
-départ de sa fille, le cœur brisé. Bachita elle-même se précipita dans
-son désespoir, au moment du départ, de la barque dans le Nil, mais elle
-fut sauvée et succomba pendant le voyage à l’agitation et à la fatigue.
-
-Ahmed Gourab, un marchand égyptien né à Khartoum avait quitté la ville
-avant la défaite de l’armée de Hicks et était parti pour l’Egypte,
-laissant à Khartoum sa femme qui y était née et sa fille. Comme les
-affaires en Egypte ne lui réussissaient pas, et peut-être aussi poussé
-par le désir de revoir sa femme et son enfant, il revint plus tard
-par Berber dans le Soudan. Il fut arrêté le jour de son arrivée à Omm
-Derman; amené devant le calife, il expliqua qu’il était venu pour lui
-offrir ses services et pour rejoindre sa femme et sa fille, laquelle
-s’était mariée entre-temps avec un homme de Bokhara.
-
-«J’accepte tes services, lui dit le calife, tu peux aller à Redjaf et
-y prendre part à la guerre sainte contre les païens.» Ce fut en vain
-qu’Ahmed Gourab le supplia de le laisser aller auprès des siens ou de
-lui donner tout au moins la permission de les voir; il fut aussitôt
-emmené sur le vapeur qui était par hasard prêt à partir, soumis à la
-plus stricte surveillance et avec l’ordre d’empêcher toute entrevue
-avec sa famille.
-
-«Là-bas il pourra, ajouta le calife en riant, lorsqu’on eut emmené
-Ahmed Gourab, s’entretenir avec Miram Ija Basi et Miram Bachita, si
-leurs maîtres leur en donnent la permission.» C’était dans ces cruautés
-raffinées que le calife cherchait et trouvait son plaisir. Grand est
-le nombre de ceux qu’il fit fouetter ou exécuter sans le moindre motif
-plausible.
-
-Il fit couper sur la place du marché la main droite et le pied gauche
-à Mogeddem Omer qui lui avait promis de tirer du plomb des pierres;
-il avait reçu pour cela un don en argent, mais n’avait pu tenir sa
-promesse. Que de fois je dus être témoin de telles exécutions! Il
-assista personnellement à cheval à l’exécution des Batahin et considéra
-ses victimes en souriant tranquillement! Il n’épargna pas davantage
-ses plus fidèles serviteurs. Ibrahim Adlan, Zeki Tamel, le cadi Ahmed,
-furent tous sacrifiés et leurs femmes et leurs enfants partagés entre
-les chefs.
-
-Comment punit-il les Ashraf! Ils étaient certainement coupables de
-s’être révoltés contre lui. Mais après les avoir vaincus et désarmés,
-il pouvait les envoyer en exil ou les garder prisonniers, eux ses
-compagnons d’autrefois. Il préféra s’en débarrasser d’un seul coup et
-les fit assommer tous à la fois comme des chiens, à coup de bâtons et
-de haches: c’étaient les plus proches parents de son ancien seigneur et
-maître, le Mahdi!
-
-Dans son entourage, il exige la plus grande soumission. Ceux qui
-sont reçus auprès de lui doivent attendre, les mains croisées sur la
-poitrine et les yeux baissés, l’ordre de s’asseoir. Tandis qu’il reste
-couché sur son angareb sur lequel sont étendues une natte de palmier
-et une peau de mouton et qu’il appuie sa tête et son bras sur des
-pièces de coton enroulées en guise de coussin, les autres s’asseyent
-avec les jambes repliées sous eux comme à la prière et la tête baissée
-et répondent avec soumission aux questions qui leur sont posées. Ils
-doivent rester dans cette position extrêmement incommode jusqu’à ce
-qu’ils soient congédiés. Même dans la mosquée, et après la prière, ceux
-qui se trouvent auprès de lui doivent se comporter ainsi et ne peuvent
-aucunement se mettre à leur aise. Il tient particulièrement à ce que
-les yeux restent toujours baissés devant lui, tandis que lui-même
-observe sans cesse et attentivement.
-
-Il y a quelques années, comme Mohammed Saïd, le Syrien, qui avait
-le malheur de ne posséder qu’un œil, se trouvait par hasard dans
-son voisinage lors d’une lecture religieuse et le regardait avec
-persistance, il m’appela aussitôt auprès de lui et m’ordonna de
-conseiller à cet homme d’une manière pressante de ne plus jamais venir
-dans son voisinage et le regarder sans permission spéciale. Il me
-confia, à ce sujet, que lui, comme tout Soudanais, craignait le mauvais
-œil.
-
-«Rien ne peut résister à l’œil de l’homme, me dit-il, les maladies et
-les malheurs ne sont jamais que la suite du mauvais œil.»
-
-Le caractère du calife a pourtant à son actif quelques traits plus
-sympathiques. Je dois citer son amour, réellement sincère pour son fils
-Othman et son attachement pour ses plus proches parents.
-
-Othman, qui peut être à présent dans sa 21^{ème} année étudia dans
-sa première jeunesse le Coran. Mais son père n’hésita pas à changer
-fréquemment de précepteur, sur le désir du fils. Lorsque Othman
-prétendit être assez avancé dans la lecture, son père le dispensa
-d’autres études. A dix-sept ans, il le maria à une cousine, la fille de
-son frère Yacoub et par amour pour son fils s’écarta à cette occasion,
-des règles sévères du mariage, imposées par le Mahdi, qui ordonnaient
-la plus grande simplicité.
-
-Il organisa un festin qui dura huit jours et auquel tous les habitants
-d’Omm Derman furent invités. Il fit construire sur la place située à
-l’ouest de la maison de Yacoub, un vaste édifice en briques cuites,
-pourvu de toutes les commodités que le Soudan pouvait offrir; on créa
-même un jardin public qui eut du succès. Plus tard, il maria encore
-deux autres de ses parentes à son fils; il lui donna des concubines
-qu’il choisit lui-même, mais lui déclara qu’il n’aurait jamais pour
-femme une personne d’une tribu étrangère, il entendait par là celles de
-la vallée du Nil.
-
-Il tient avec soin son fils à l’écart des étrangers, qu’il considère
-comme dangereux, même pour lui personnellement. Ayant appris que
-Othman, dans le feu de sa jeunesse, méprisait les ordres paternels
-et avait des entrevues nocturnes avec quelques étrangers, il donna à
-son frère Yacoub la propre maison de son fils. Pour celui-ci, il fit
-construire un nouveau bâtiment dans l’intérieur du mur d’enceinte
-d’Omm Derman, presque en face de sa propre maison, afin de l’avoir
-ainsi sous sa surveillance immédiate et continuelle. Il maria sa fille
-Radhia au jeune fils du Mahdi, Mohammed, bien que celui-ci n’éprouvât
-aucune inclination pour sa fiancée et désirât avoir pour femme une de
-ses parentes. Le calife alla à l’encontre de ses désirs, en sa qualité
-de tuteur, de maître et de beau-père. Mohammed n’eut ainsi qu’une
-seule femme. Cette restriction inusitée amena une tension continuelle
-entre le calife et son beau-fils, qui se sépara même de sa femme. Mais
-bientôt la crainte le fit déclarer prêt à reprendre sa femme et à lui
-consacrer le reste de sa vie.
-
-Le calife lui-même, conformément à ses goûts et à sa situation, tenait
-à avoir un grand train de maison. Son harem comptait plus de 400
-femmes. Quatre d’entre elles sont légitimes, permises par la religion
-musulmane et appartiennent à des tribus libres. Mais il s’en sépare
-souvent pour les remplacer par d’autres, car il aime le changement.
-Les autres femmes appartiennent en grande partie aux tribus soumises
-par le Mahdi. Ayant été amenées comme butin de guerre, elles jouissent
-de droits moindres comme concubines. Le reste des habitantes du harem
-se compose des esclaves acquises par le pillage ou achetées. Ce grand
-nombre de femmes offre une étrange diversité dans la couleur surtout,
-qui parcourt toutes les nuances, depuis le jaune le plus clair jusqu’au
-noir le plus foncé, dans les races les plus différentes. Elles sont
-divisées en groupes de 15 à 20 à la tête de chacun desquels se trouve
-une directrice; la réunion de trois ou quatre de ces groupes forme
-une nouvelle division, dont la direction supérieure appartient à une
-femme libre ou à une concubine spécialement nommée par le calife.
-Chaque mois, une mesure fixée de blé et une somme d’argent sont remises
-à ces directrices pour subvenir à l’entretien des femmes qui leur
-sont confiées. En outre, des moyens sont mis à leur disposition pour
-qu’elles puissent se procurer les articles de toilette nécessaires aux
-soins de leur corps, comme de l’huile, de la graisse, des parfums,
-etc. Les vêtements, qui sont nuancés suivant le rang, la beauté ou
-les qualités de chacune, se composent pour la plupart d’étoffes de
-coton blanc, munies de bordures de couleurs variées, produits du pays;
-elles s’affublent aussi d’étoffes de laine et de soie de différentes
-couleurs, importées d’Egypte. Ces toilettes sont données soit par le
-calife lui-même, soit par ses eunuques supérieurs. Le port d’ornements,
-de bijoux en or et en argent ayant été très sévèrement interdit par
-le Mahdi, on se contente ordinairement de boutons de nacre qui sont
-attachés avec de petits morceaux de corail et d’onyx, dont on entoure
-les articulations des mains et des pieds ainsi que la tête. Les cheveux
-sont tressés en une infinité de toutes petites tresses fortement
-enduites de graisse, de parfums et arrangées en formes les plus variées
-et les plus compliquées. Il est facile de comprendre que le parfum de
-ces dames du Soudan offre au début une jouissance douteuse à un nez
-européen.
-
-Depuis les dernières années, les femmes des notables recommencent à
-porter de l’or et de l’argent, et, dans la maison du calife lui-même,
-les principales femmes y déploient un luxe considérable. Toutes se
-trouvent dans des bâtiments isolés, placés dans des cours entourées de
-murs, ayant quelque analogie avec nos casernes. Leur état de santé est
-surveillé par de vieilles femmes désignées à cet effet, qui renseignent
-leur maître à ce sujet. De petits eunuques font le service intérieur
-de ces maisons, et préviennent celle des femmes qui doit avoir
-l’honneur d’une audience chez le calife. De temps en temps, il passe
-une véritable revue de toute l’armée féminine. Régulièrement à cette
-occasion, celles qui ont cessé de plaire à leur maître, à la suite de
-défauts physiques ou moraux, sont congédiées et d’après leur position
-sociale mariées ou données en cadeau aux proches parents, aux favoris
-ou aux serviteurs.
-
-Les cours sont étroitement surveillées par des eunuques ou des
-moulazeimie nègres et les femmes privées presque de tout rapport avec
-le monde extérieur. Tout au plus une fois par an est-il permis aux
-parentes de voir pendant un court espace de temps les membres de leur
-famille et de leur parler.
-
-La première femme du calife est Sahra, sa parente qui a partagé avec
-lui, depuis sa première jeunesse, les douleurs et les joies. Elle
-est la mère des plus âgés de ses enfants, Othman et Radhia. Dans les
-premières années de son règne, il ne mangeait que des mets simples
-préparés par elle-même ou sous sa surveillance, comme l’asida, de la
-viande rôtie ou des poules. Avec le nombre croissant de ses femmes, il
-apprit cependant à connaître et à apprécier les produits de leur art
-culinaire raffiné, introduit par les Turcs et les Egyptiens.
-
-Il changea alors sa manière de vivre et n’est maintenant dans sa
-maison rien moins qu’un contempteur de la nourriture nouvelle, qu’il
-préfère, tandis qu’il cherche à démontrer à l’extérieur qu’il se
-nourrit simplement. A ce sujet il ne tarda pas à se quereller avec
-sa femme Sahra qui lui représenta vivement que les mets préparés par
-d’autres seraient facilement enchantés ou empoisonnés et pourraient
-mettre sa vie en danger. Il la renvoya deux fois pour ce motif, mais
-se laissa persuader par Yacoub et ses parents de la reprendre et de la
-reconnaître de nouveau comme son épouse.
-
-Le nombre des eunuques, qui se tiennent dans les différentes maisons
-des femmes, principalement pour garder l’entrée des appartements, ou
-qui sont employés à d’autres services, dépasse vingt. A la tête de
-tout le personnel se trouve l’eunuque en chef Abd el Kayoum. Il a la
-surveillance des terres immenses, cultivées par des esclaves pour la
-maison du calife. Il a à s’occuper des achats de blé nécessaires, des
-animaux de boucherie, bœufs et moutons et à se procurer auprès du Bet
-el Mal les sommes nécessaires au ménage. Il a toujours sous sa garde
-des sommes très considérables dans lesquelles le calife puise les
-présents qu’il envoie fréquemment en secret à ses émirs ou à d’autres
-personnalités influentes.
-
-Pour l’assister dans ses fonctions, il a des secrétaires et des
-domestiques en grand nombre à sa disposition, principalement des
-eunuques et des esclaves. Le calife lui a sévèrement interdit de
-permettre à un étranger de jeter même un coup d’œil dans l’intérieur de
-sa maison.
-
-Le vêtement du calife se compose de la gioubbe munie de bandes
-d’étoffes de couleur, d’une pièce de fin coton blanc et de vastes
-pantalons arabes de la même étoffe. Sur la tête il porte une sorte de
-cape ronde en soie de couleurs variées, comme on les fabrique à la
-Mecque et à Médine, autour de laquelle est attaché un petit turban
-blanc. Il porte, noué autour du corps, une ceinture en coton étroite
-et longue d’environ cinq aunes (hisam), sur les épaules il met un
-léger châle de la même étoffe. Il a troqué les sandales qu’il portait
-autrefois contre des jambières en cuir brun rouge et des souliers
-jaunes. Pendant la marche, il porte de la main gauche une épée et de la
-droite il s’appuie sur une petite lance hadendoa sculptée, dont il se
-sert comme d’une canne.
-
-Pour son service personnel, il a toujours autour de lui dix à quinze
-jeunes garçons esclaves, parmi lesquels beaucoup sont enfants
-d’Abyssins chrétiens et ont été emmenés par Abou Anga et Zeki Tamel.
-Ces garçons ont pour devoir de se tenir toujours dans son proche
-voisinage, ils portent les messages dans l’intérieur de la ville,
-convoquent les personnes mandées et doivent être prêts nuit et jour
-à recevoir ses ordres. Aussitôt qu’ils ont atteint l’âge de 17 à 18
-ans, ils sont enrôlés comme moulazeimie et remplacés par de plus
-jeunes. Le calife croit ainsi pouvoir le mieux garder ses secrets, ce
-qui serait difficile à obtenir des domestiques adultes, à cause de
-leur corruptibilité qui est générale. Dans l’intérieur de sa maison,
-(où même ces garçons ne doivent pas le suivre), il a à son service
-de jeunes eunuques, les plus âgés de ces malheureux sont occupés au
-service extérieur. Tous ces jeunes serviteurs ont aussi à souffrir de
-sa brutalité; les plus petites fautes sont punies de coups de fouet, de
-privation de nourriture, de mise aux fers, etc.
-
-Dans les trois dernières années, le calife songea surtout à renforcer
-et à réorganiser ses moulazeimie. Il prit une partie des Djihadia
-stationnés à Omm Derman et de ceux des armées de Mahmoud Ahmed et de
-Zeki Tamel, et parmi eux choisit les hommes les plus forts et les
-plus beaux. Les émirs des tribus occidentales eurent à fournir tous
-les jeunes hommes comme moulazeimie; cet ordre n’a pas été jusqu’ici
-complètement exécuté. Parmi les Djaliin, il n’accepta dans sa garde que
-les fils des premières familles, tandis qu’il exclut complètement de
-son service les Danagla et les Egyptiens dont il se méfiait.
-
-De cette manière, il a créé une garde de près de 11000 hommes qui sont
-tous logés avec leurs femmes et leurs enfants, dans le voisinage de ses
-maisons et de celles de son fils, à l’intérieur des murs d’enceinte
-nouvellement construits d’Omm Derman. Cette armée est divisée en trois
-corps dont le premier est commandé par son fils Othman, le second
-par son jeune frère Haroun ibn Mohammed, âgé d’environ 18 ans et le
-troisième par son cousin Ibrahim Khalid. Ce dernier fut remplacé,
-il y a peu de temps, par Rabeh, un Abyssin élevé dans la maison du
-calife. Othman, son fils, est le chef suprême et remplace le calife
-dans toutes les affaires concernant les moulazeimie. Ces corps sont
-partagés en sous-divisions d’environ cent hommes, sous le commandement
-d’un ras miye (chef de cent hommes) lequel a sous ses ordres plusieurs
-lieutenants. Cinq à six de ces ras miye ont un émir à leur tête et un
-adjudant.
-
-Les soldats nègres (Djihadia) ne sont pas mélangés dans les
-sous-divisions avec les Arabes libres, mais dans les divisions des
-émirs, de sorte que chacun de ces derniers a pour subalternes deux
-à trois ras miye de troupes nègres et plusieurs ras miye de soldats
-arabes. Presque tous sont armés de fusils Remington qu’on laisse
-habituellement dans les magasins et qui ne leur sont remis que dans
-les occasions solennelles. Ces moulazeimie reçoivent comme solde un
-demi-écu derviche par mois et, tous les quinze jours, un huitième
-d’ardeb de doura pour leur entretien. Le blé leur est remis assez
-régulièrement tandis qu’on en prend à son aise avec le paiement de
-la solde en espèces. Les gages des ras miye et des émirs sont, bien
-entendu, plus élevés; ils reçoivent en outre souvent du calife des
-cadeaux en femmes et en esclaves.
-
-Tous les moulazeimie ont pour devoir de protéger la personne du calife;
-tous l’accompagnent dans ses revues, dans ses promenades, même à
-l’intérieur de la ville. Ils doivent toujours, d’après les ordres de
-leur maître, stationner sur les places et dans les rues larges, dans
-le voisinage immédiat de ses maisons. Bien que le calife ait banni
-l’ancienne musique militaire égyptienne, il a toutefois conservé les
-clairons parmi lesquels deux sont de sa suite régulière. On utilise les
-anciennes sonneries: pour les ras miye: «capitaine», pour les émirs:
-«major», pour les commandants: «colonel». Le calife visite souvent
-pendant la nuit les moulazeimie, afin de voir s’ils se trouvent bien
-aux postes qui leur ont été assignés. Les ras miye et les émirs sont
-donc, à proprement parler, continuellement de service et ne peuvent se
-rendre dans leurs maisons qu’en secret ou en prétextant une maladie. Ce
-service extraordinairement sévère est une cause du mécontentement qui
-règne presque généralement.
-
-L’activité publique du calife consiste avant tout dans
-l’accomplissement journalier des devoirs religieux notamment des cinq
-prières. A l’aube, il procède à la prière du matin, après laquelle on
-lit dans la djami, le rateb prescrit par le Mahdi, réunion de versets
-du Coran et de formules de prières. Cela exige environ une heure. Le
-calife se retire ordinairement dans ses appartements après la prière du
-matin, mais il fait parfois une ronde dans la djami afin de voir si les
-gens obéissent à ses ordres et prennent une part active aux exercices
-de piété. Les prières sont d’ailleurs publiques. Vers deux heures, il
-procède à la prière du jour; deux heures plus tard à la prière asr,
-après laquelle le rateb est lu de nouveau. Au coucher du soleil, il
-fait encore ses dévotions, et, environ deux ou trois heures plus tard,
-la prière de la nuit commence.
-
-Le calife procède à ses oraisons dans la mihrab, construite devant
-les places des croyants. C’est une colonnade carrée avec des parois à
-treillage qui lui laissent la vue libre de tous les côtés. Derrière
-lui se tient son fils, puis les cadis, quelques personnes spécialement
-désignées auxquelles se joignent, à droite et à gauche, les moulazeimie
-appartenant aux tribus libres. Les soldats nègres accomplissent leurs
-prières sur les places libres situées devant sa maison et qui ne sont
-séparées de la djami que par un mur.
-
-A droite des moulazeimie se trouvent les émirs de Yacoub, avec leurs
-gens appartenant pour la plupart aux tribus de l’ouest; à gauche,
-se trouvent quelques Arabes appartenant également aux bannières de
-Yacoub, les gens soumis au calife Ali woled Helou, puis enfin les
-Djaliin et les Danagla. Plusieurs milliers d’hommes assistent toujours
-aux exercices de piété célébrés en commun, en rangs réguliers les uns
-derrière les autres. Le calife veille avec une sévérité particulière à
-ce qu’avant tout les hautes personnalités et les émirs ne fassent pas
-défaut.
-
-Il condamne justement les personnes suspectes, à suivre chaque jour les
-cinq prières, sous la surveillance de gens désignés pour cela. Par ces
-exercices de piété, il a moins en vue l’accomplissement des devoirs
-religieux de ses subordonnés, que le moyen d’exercer un contrôle sur
-eux et de les détourner d’autre chose. Beaucoup de gens qui demeurent
-loin de la djami, sont si épuisés qu’ils s’abstiennent volontiers, par
-fatigue et manque de temps, d’autres assemblées nocturnes.
-
-Le calife s’est donné pour tâche d’anéantir toute vie en société,
-qui pourrait offrir l’occasion de ne pas toujours considérer sous le
-jour le plus favorable ses ordonnances et ses actions. Si la maladie
-l’empêche de paraître à la prière, il se fait représenter ordinairement
-par un de ses cadis ou par Abd el Kerim, un pieux moulazem de la tribu
-des Takarir. Mais ceux-ci doivent prendre place comme Imam en dehors
-de la mihrab. Il ne permet presque jamais au calife Ali woled Helou de
-le représenter quoique celui-ci, d’après les ordres du Mahdi, soit
-désigné comme son remplaçant et son successeur légitime.
-
-La matinée, les heures qui suivent les exercices religieux de
-l’après-midi ou de la nuit, sont consacrées aux affaires du
-Gouvernement. Il reçoit les courriers, travaille avec ses secrétaires
-et entend les cadis, les émirs et autres personnes désignées par lui
-nominalement et avec lesquelles il désire s’entretenir.
-
-Le service postal est très primitif. Le calife dispose de 60 à 80
-chameliers qu’il envoie avec des ordres à ses généraux et ses sujets
-dans les districts les plus divers, et qui rapportent ensuite les
-réponses ou les autres nouvelles.
-
-Bien que la proposition lui ait été faite par Ibrahim Adlan d’établir
-des stations de poste afin d’avoir, à de moindres frais, un service
-plus régulier et plus rapide, il s’y refusa, parce que, disait-il il
-attache une importance particulière à recevoir de la bouche même des
-courriers des rapports sur les contrées parcourues par eux, ainsi
-que sur la conduite de ses émirs. Les émirs des provinces envoient
-des rapports à leur maître, si le motif leur parait important; leurs
-propres messagers doivent ensuite rapporter les réponses et les ordres
-du calife. Les courriers du calife ne prennent les lettres privées que
-des personnes bien connues et secrètement pour les expédier plus loin.
-
-Comme le calife ne sait ni lire ni écrire, tous les écrits qui arrivent
-sont remis à ses premiers secrétaires Abou el Gasim et Monteser.
-Ceux-ci lui en font connaître le contenu et préparent ensuite les
-expéditions d’après ses ordres. Toujours dans son voisinage immédiat,
-ils passent une vie d’angoisse et de soucis; sur le moindre soupçon
-d’avoir trahi ses secrets, même seulement par étourderie, il ne les
-épargnerait certainement pas plus qu’Ahmed, leur ancien camarade; sur
-la simple accusation d’avoir été en relations avec ses ennemis les
-Ashraf, il le fit exécuter avec quatre de ses frères.
-
-Le plus souvent, il confère avec ses cadis, ceux-ci simples instruments
-entre ses mains, doivent couvrir son humeur despotique du manteau de
-la justice. Dans une attitude soumise, la tête baissée, assis devant
-lui en demi-cercle sur la terre nue, ils écoutent attentivement les
-instructions qui leur sont données, la plupart du temps à demi-voix; ce
-n’est que très rarement que l’un d’entre eux se permet d’exprimer sa
-propre opinion. A part ces derniers, il reçoit ses émirs et, de temps
-à autre, d’autres personnalités influentes ou qui lui conviennent. Il
-s’informe auprès d’elles des affaires du pays, de leurs tribus et même
-de personnes isolées, songeant toujours aux intrigues et aux moyens
-de forcer les gens, afin de s’en servir plus facilement pour ses
-visées. Les entrevues avec Yacoub et ses plus proches parents n’ont
-lieu ordinairement que lorsque la prière de la nuit est achevée, et
-durent souvent jusqu’à minuit. On parle alors des mesures propres à
-prendre pour se débarrasser des personnes mal vues, pour affaiblir les
-mécontents et les ennemis intérieurs et fortifier sa propre domination.
-De temps en temps, il fait des sorties ou plutôt de courtes promenades
-à cheval, dans l’intérieur de la ville, ou visite ses maisons sises aux
-extrémités nord et sud d’Omm Derman.
-
-Les sons mélancoliques de l’umbaia, les coups sourds du tambour de
-guerre annoncent aux habitants de la ville que le maître du pays
-veut se montrer au public dans les rues. Tous les chevaux sont
-aussitôt sellés; leurs propriétaires attendent le calife derrière
-la djami, afin de se joindre à sa suite. Les portes sont ouvertes,
-les moulazeimie se précipitent au dehors. Il paraît enfin lui-même,
-presque toujours à cheval. Les moulazeimie forment autour de lui, là
-où la place le permet, un carré épais ou marchent en rangs de 10 à 12
-hommes devant lui. La foule à longs flots se déroule, se précipite à
-sa suite à pied ou à cheval. A la gauche du calife, marche un Arabe
-particulièrement grand et bien bâti, Ahmed Abou Dsheka, qui remplit
-le rôle d’écuyer; il a l’honneur de mettre en selle son maître et de
-l’aider à en descendre; à droite, un vigoureux nègre, le surveillant
-des esclaves préposés au service des chevaux du calife. Devant lui,
-marchent six hommes avec des umbaia dont on sonne tour à tour, sur son
-ordre; derrière lui, ses clairons qui donnent le signal de la marche
-et de la halte et, sur le désir du calife, appellent les principaux
-moulazeimie. A une petite distance, suivent les garçons destinés à son
-service personnel qui portent la rekouba (récipient en cuir destiné
-aux ablutions religieuses), la peau de mouton utilisée pour la prière
-et plusieurs lances. Il se fait parfois accompagner de sa musique
-composée d’environ 50 esclaves nègres qui, munis de cornes d’antilopes
-et de tambours fabriqués avec des troncs d’arbres creux, jouent surtout
-des airs africains qui se distinguent moins par la melodie que par un
-bruit qui s’étend de fort loin. Ordinairement ces promenades ont lieu
-après la prière de midi et le retour s’effectue au coucher du soleil.
-Pendant la marche, il fait souvent sonner la halte, lorsque la place
-le permet et ordonne aux cavaliers de montrer leur art qui consiste
-avant tout à passer devant le calife en groupes de quatre dans un
-galop très rapide et en brandissant leurs lances ou à s’arrêter raide
-devant lui au moment où ils défilent. Dans les premières années de son
-règne, il assistait presque régulièrement chaque vendredi aux parades
-qui avaient lieu dans le grand champ de manœuvres, situé à l’ouest de
-la ville. Il s’en abstient maintenant depuis longtemps et se contente
-d’assister aux quatre grandes revues annuelles. Celles-ci ont lieu; au
-jour de naissance du Prophète, à la fête du Mirady, à la fin du Ramadan
-au Baïram et 70 jours plus tard au Kourban Baïram. Le Kourban Baïram,
-est la fête principale; toutes les troupes qui se trouvent dans le
-voisinage et, même parfois en temps de paix, une partie des garnisons
-du Darfour ou du Ghedaref sont appelées, à y participer.
-
-Le premier jour, on célébre la prière prescrite pour le Baïram, sur le
-champ de manœuvres. Le calife s’y rend en personne; suivant l’usage,
-une maison en briques est construite pour lui à cet effet.
-
-Seuls, ses favoris et quelques moulazeimie l’entourent tandis que tout
-le reste de la foule se range au dehors en longues files. La prière
-achevée, le calife monte en chaire; la prédication, qui dure environ
-5 minutes, a été préparée par ses secrétaires qui, plusieurs jours à
-l’avance s’évertuent à la lui faire apprendre. Après quoi, on tire
-sept coups de canon, puis chacun se rend dans sa maison pour y égorger
-l’agneau du sacrifice, ainsi qu’il est prescrit par la religion,
-si ses moyens le lui permettent. Dans les tristes circonstances
-actuelles, presque tous doivent se contenter d’un plat de bouillie au
-lieu de l’agneau. Les trois jours qui suivent sont occupés par les
-manœuvres que couronne la revue finale. Déjà avant le lever du soleil,
-les émirs se rendent avec leurs hommes, bannières au vent, à leurs
-places respectives, sur le champ de manœuvres, une plaine sablonneuse,
-couverte de ruines isolées. L’ordre de marche a lieu en ligne déployée,
-toujours dans la direction de l’est.
-
-La bannière principale, celle de Yacoub, est en étoffe noire, d’une
-grandeur gigantesque, placée en face de la zeriba du calife, à une
-distance d’environ 400 mètres. A droite et à gauche sont les bannières
-de ses émirs. Au nord est la bannière principale du calife Ali woled
-Helou, de couleur verte; à droite et à gauche celles des émirs qui lui
-sont soumis. A l’extrémité de l’aile gauche se trouvent les cavaliers
-et les chameliers, tandis qu’à l’aile droite tous les hommes armés
-de fusils ont pris position. Ses troupes se composent en partie de
-Djihadia, en partie de gens fournis par les différents émirs pour les
-trois jours de fête et que l’on arme de fusils.
-
-Après le lever du soleil, le calife s’avance vers ses troupes; comme
-pour les sorties ordinaires, il est entouré de tous ses moulazeimie
-qui, ce jour-là, sont tous revêtus de gioubbes et coiffés de turbans
-neufs: puis il passe la revue.
-
-A cette occasion, il est ordinairement à dos de chameau et rarement à
-cheval afin d’avoir, de son siège élevé, une vue plus étendue. Parfois,
-il utilisait aussi les équipages des anciens gouverneurs généraux,
-amenés comme butin de Khartoum à Omm Derman et conservés dans le Bet
-el Amana (arsenal).
-
-On y avait attelé deux chevaux que conduisait très prudemment et au
-pas un cocher égyptien; le calife néanmoins craignit de verser, c’est
-pourquoi il renonça bientôt au plaisir de se montrer en carrosse à ses
-sujets.
-
-Il parcourt la rue à l’ouest de la djami, jusqu’à la Raï ez serga, la
-bannière noire; là, il reste devant elle en la considérant pendant
-quelques minutes, puis se rend à la zeriba située en face.
-
-Au sud de celle-ci est construite une sorte de tente, formée de
-branches d’arbres et de nattes de paille; quand le calife a pris place
-sur son angareb entouré de ses cadis, il fait défiler l’armée.
-
-Parfois le calife part de sa maison par la route du sud, jusqu’à
-l’extrémité de la ville, afin de passer lui-même devant tout le front,
-long de plusieurs kilomètres; il ordonne ensuite le défilé de l’armée.
-
-Dans ces revues, les cavaliers portent fréquemment d’anciennes cottes
-de mailles se trouvant dans le pays depuis un temps immémorial et de
-provenances européenne et asiatique, ainsi que des casques en fer ou
-des capes doublées de coton de couleurs variées et des formes les plus
-grotesques, entourées en outre de turbans rouges. Les chevaux des
-cavaliers ainsi parés sont couverts de schabraques composées de grandes
-pièces d’étoffes multicolores. Le tout a une certaine ressemblance avec
-les tournois d’antan et la chevalerie du moyen-âge; le spectateur en
-éprouve une impression particulière, mais toujours satisfaisante.
-
-Pendant trois jours, on est tout au militaire, puis ceux qui ne
-résident pas à Omm Derman reçoivent la permission de rentrer chez eux.
-
-Le Mahdi Mohammed Ahmed avait déjà de son vivant désigné pour lui
-succéder, ses trois califes Abdullahi ibn es Sejjid Mohammed, Ali woled
-Helou et Mohammed Chérif. Abdullahi était donc monté le premier sur le
-trône; dès ce moment, il ne pensa plus qu’à fortifier sa domination
-personnelle et à la rendre héréditaire.
-
-Les Ashraf réfractaires, qui se vantaient de leur parenté avec le
-Mahdi, lui fournirent une bonne occasion de les désarmer, eux et en
-même temps le calife Ali et de fusionner leurs soldats nègres avec les
-siens. Comme descendant d’une tribu de l’ouest, c’était un étranger
-dans le pays et il comprenait fort bien qu’il ne pourrait compter
-sur l’obéissance et la soumission des habitants de la vallée du Nil,
-les Djaliin, les Danagla et les différentes tribus demeurant dans le
-Ghezireh et leur en imposer d’une façon durable que s’il possédait une
-force considérable.
-
-A cet effet, il envoya dans l’ouest des agents secrets qui devaient
-persuader aux familles arabes indigènes de venir en pèlerinage au
-tombeau du Mahdi et de se fixer ensuite dans la vallée du Nil.
-
-Ces agents dépeignirent les choses sous les couleurs les plus riantes
-et expliquèrent aux Arabes qu’ils étaient destinés par Dieu à
-devenir les maîtres de ces riches pays; que le calife, en qualité de
-compatriote et de parent tiendrait à leur disposition et d’une façon
-illimitée les richesses de ces peuples étrangers, leurs troupeaux,
-leurs esclaves, etc. Beaucoup se laissèrent tenter par ces promesses
-et se rendirent volontairement avec leurs femmes et leurs enfants à Omm
-Derman.
-
-Ce renfort ne parut pas suffire au calife; il donna l’ordre à Othman
-woled Adam et plus tard à Mahmoud woled Ahmed d’engager énergiquement
-à l’émigration les tribus du Darfour et du Kordofan et même, si cela
-était nécessaire de les y contraindre.
-
-Sous cette impulsion prit alors naissance une sorte d’émigration des
-peuples de l’ouest vers l’est, qui, quoique ayant diminué naturellement
-avec le temps, dure encore aujourd’hui. Beaucoup succombent, il est
-vrai, aux fatigues du voyage, par la faim, la soif et la maladie.
-Arrivés à Omm Derman, beaucoup meurent par suite du changement de
-climat. Malgré cela, le calife sut si bien fortifier sa puissance qu’il
-n’a plus rien à craindre des tribus indigènes.
-
-On comprend aisément que le calife donne naturellement toutes les
-places, toutes les fonctions administratives et militaires à ses plus
-proches parents. Younis woled ed Dikem était émir à Dongola; à Berber,
-son frère Othman woled ed Dikem, qui fut plus tard remplacé par Zeki
-Othman; à Kassala, Hamed woled Ali et plus tard Mousid Gedoum; à
-Gallabat et dans le Ghedaref, Abou Anga, Zeki Tamel, Ahmed woled Ali,
-furent successivement commandants de l’armée permanente; aujourd’hui,
-elle est sous les ordres d’Ahmed Fadhil; dans le Darfour, Othman woled
-Adam et après sa mort Mahmoud woled Ahmed; à Redjaf, Omer woled Salih
-remplacé par Arabi Dheifallah.
-
-Tous ces émirs et commandants de corps d’armée étaient et sont des
-Taasha, presque tous émirs ou parents du calife.
-
-Seul Osman Digna, dont l’ancienne puissance n’est plus aujourd’hui
-qu’un souvenir, est un étranger parmi les généraux du calife. On
-remarquera que les tribus qui lui sont soumises parlent généralement
-une langue étrangère aux parents du calife; ces tribus, sujettes
-maintenant d’ailleurs pour la plupart des Gouvernements égyptien et
-italien, ne se seraient jamais ralliées à un Arabe étranger; elles
-n’obéissaient à Osman Digna, leur compatriote, que par inclination
-personnelle.
-
-Tous ces fonctionnaires supérieurs laissent les fonctions inférieures
-et les charges militaires à pourvoir de nouveau par des Taasha, en
-sorte que cette tribu non seulement concentre entre ses mains toute
-la puissance, mais encore réunit exclusivement dans son sein les
-revenus du pays. Les émirs de Dongola et de Berber avaient déjà
-reçu depuis des années des ordres secrets pour affaiblir autant que
-possible la population. Sous le prétexte de désobéissance, combien
-facilement invoqué, les biens étaient confisqués; de plus, toutes
-les armes à feu devaient peu à peu être livrées aux maîtres actuels
-du pays. Lors des défaites de Toski et de Tokar, beaucoup de Djaliin
-et de Danagla avaient déjà perdu la vie. Le calife exigeait souvent
-aussi la fourniture de contingents de troupes par ces tribus et les
-envoyait ensuite au Darfour, à Gallabat et à Redjaf, pour les éloigner
-autant que possible de leur patrie. De cette manière, il a si bien
-affaibli le pays que sa domination peut aujourd’hui être considérée de
-ce côté comme complètement assurée. Les habitants du Ghezireh furent
-à plusieurs reprises forcés de quitter le pays avec leurs familles
-et de venir à Omm Derman seulement afin que le calife pût ainsi se
-convaincre de leur obéissance et de leur soumission sans conditions.
-Il les contraignit en outre de lui livrer presque la moitié de leurs
-campagnes cultivées qu’il donnait ensuite aux tribus émigrées de
-l’ouest; les champs les plus fertiles et les prairies les plus grasses
-étaient échus à ses parents et à ses plus proches compatriotes! Non
-contents de cela, les nouveaux propriétaires forcèrent même les
-anciens à la corvée, s’approprièrent leurs esclaves et leurs animaux
-domestiques contre tous droits. De cette manière l’agriculture, à
-laquelle les habitants du Ghezireh se vouaient entièrement, ne tarda
-pas à péricliter et il régna dans le pays une telle agitation qu’elle
-ne put rester cachée au calife. Afin de se donner, aux yeux du public,
-l’apparence d’un homme juste, il envoya quelques fonctionnaires pour
-mettre fin à cette oppression. Mais combien cela était peu sérieux!
-aucun abus ne fut redressé et, aujourd’hui encore, l’arbitraire, la
-tyrannie et l’insécurité règnent dans le pays.
-
-En tout et partout, le calife préfère ses compatriotes de la manière
-la plus ostensible en leur faisant avoir toutes les places et toutes
-les fonctions; il leur distribue la plus grande partie des revenus qui
-arrivent dans le Bet el Mal, ainsi que le butin de guerre envoyé par
-les émirs stationnés au Darfour, à Gallabat et à Redjaf. Il a mis un
-impôt sur les chevaux; les propriétaires de ces animaux doivent livrer
-chaque année au calife, suivant l’importance de leur écurie une bête ou
-plusieurs, qu’il donne ensuite à ses parents. C’est par de tels moyens
-que la tribu des Taasha et par elle celle des Djouberat sont devenues
-les plus riches de tout le Soudan.
-
-Le calife ne manque pas non plus, par des intrigues de tout genre,
-d’affaiblir ses adversaires réels ou supposés.
-
-Après la défaite d’Abd er Rahman woled en Negoumi, dont les étendards
-relevaient de celui du calife Mohammed Chérif, il rendit ce dernier
-responsable quoiqu’il n’eût pris aucune part au combat et le destitua
-de son poste de commandant en chef des émirs. Les soldats survivants
-furent incorporés dans les troupes de Younis woled ed Dikem, à Dongola;
-tandis qu’il nomma à Omm Derman de nouveaux émirs parmi la population,
-appartenant aux Djaliin et qui reçurent de nouvelles bannières. Il les
-plaça tout d’abord sous les ordres de leur compatriote Bedoui woled
-el Ereg auquel il ordonna d’aller renforcer la garnison du Ghedaref.
-Celui-ci ayant différé son départ fut condamné à être banni à Redjaf
-avec six de ses premiers émirs. Mis aux fers, leur déportation eut lieu
-immédiatement; d’autres émirs les remplacèrent et son cousin Hamed
-woled Ali devint leur chef.
-
-Il est dans la nature de l’homme de rechercher la protection des
-puissants; voilà pourquoi, les gens du calife Ali accoururent sous les
-drapeaux d’Abdullahi, se plaçant ainsi sous sa protection et sous celle
-de son frère Yacoub.
-
-Hamed woled Gar en Nebi, qui avait été cause de l’anéantissement des
-Batahin, appartenait à la tribu des Hessenat et était subordonné au
-calife Ali. Il voulut aussi se placer, lui et sa tribu, sous les ordres
-de Yacoub; mais il commit l’imprudence de faire part de ses plans
-à des parents du calife avec lesquels il entretenait des relations
-amicales. Il leur expliqua ouvertement qu’Abdullahi était seul le
-maître, que Yacoub ou Othman lui succéderait et que le calife Ali
-n’avait rien à attendre de bon de cette famille qui tenait le pouvoir
-dans sa main. Comme on lui faisait observer que le Mahdi avait désigné
-Ali pour succéder à Abdullahi, il déclara que les temps avaient changé
-et que seule, la puissance du calife actuel pouvait être prise en
-considération et non pas les vieilles ordonnances du Mahdi.
-
-Ali eut connaissance de ces paroles et déposa contre Hamed woled Gar en
-Nebi. Les témoins confirmèrent son langage et on l’accusa d’avoir voulu
-discuter les lois du Mahdi.
-
-Le calife Abdullahi ne put pas ou ne voulut pas se mêler, en cette
-occurrence, de l’affaire de Hamed, ne pouvant pas se trahir ni dévoiler
-ses desseins. Hamed fut condamné à mort et malgré le calife Abdullahi
-qui fit son possible auprès d’Ali, il fut pendu sur la place du marché,
-comme infidèle et coupable d’avoir cherché à troubler la paix.
-
-Toutes les tribus soumises à Yacoub, tous les partisans du calife
-Abdullahi reçurent l’ordre de ne pas se rendre à l’exécution afin
-de montrer ostensiblement, mais sans manifestation directe, le
-mécontentement de leur maître, touchant la condamnation de Hamed woled
-Gar en Nebi.
-
-Les forces militaires du calife sont suffisantes pour lui donner tout
-succès contre un ennemi intérieur; mais contre une armée extérieure, il
-manque de chefs capables, de bonnes armes et de munitions; ses soldats,
-du reste, ne sont plus aussi soumis et fidèles à sa personne; leur
-ancienne croyance à la sainte cause a subi de rudes atteintes; elle
-n’existe même plus, pour ainsi dire.
-
-Voici, à ce jour, la nomenclature des forces militaires du calife:
-
- ══════════╤═══════════════╤═══════════════════════════╤══════════════
- │ │ HOMMES │ ARMES A FEU
- │ ├────────┬─────────┬────────┼───────┬──────
- STATIONS │ │Troupes │ │Porteurs│ │
- OU │ ÉMIRS │de noirs│ │d’épées │Bouches│
- PLACES │ │ et │Cavalerie│ et de │ à feu │Fusils
- │ │d’Arabes│ │ lances │ │
- │ │ armés │ │ │ │
- ──────────┼───────────────┼────────┼─────────┼────────┼───────┼──────
- Omm Derman│Yacoub │ 4000 │ 3500 │ 45000 │ 46 │ 4000
- │ │ │ │ │ │
- » │Moulazeimie │ 11000 │ ── │ ── │ ── │ 11000
- │ │ │ │ │ │
- » dans│ │ │ │ │ │
- les│ │ │ │ │ │
- magasins│ ── │ ── │ ── │ ── │ ── │ 6000
- │ │ │ │ │ │
- Redjaf │Arabi woled │ │ │ │ │
- │Dheifallah │ 1800 │ ── │ 4500 │ 3 │ 1800
- │ │ │ │ │ │
- Darfour │ │ │ │ │ │
- (Fascher) │ ── │ ── │ ── │ ── │ ── │ ──
- │ │ │ │ │ │
- El Obeïd │ │ │ │ │ │
- et │Mahmoud woled │ │ │ │ │
- Shakka │Ahmed │ 6000 │ 350 │ 2500 │ 4 │ 6000
- │ │ │ │ │ │
- Berber, │Zeki woled │ │ │ │ │
- Abou │ │ │ │ │ │
- Hammed │Othman │ 2000 │ 600 │ 2000 │ 10 │ 2000
- │ │ │ │ │ │
- Adarama │Osman Digna │ 450 │ 350 │ 1000 │ ── │ 450
- │ │ │ │ │ │
- Ghedaref │ │ │ │ │ │
- et │ │ │ │ │ │
- Fascher │Ahmed el Fadhil│ 5500 │ 800 │ 1500 │ 4 │ 5500
- │ │ │ │ │ │
- Ousoubri │Hamed woled Ali│ 900 │ 400 │ 1400 │ ── │ 900
- │ │ │ │ │ │
- Gallabat │Nur et Taashi │ 50 │ ── │ 200 │ ── │ 50
- │ │ │ │ │ │
- Dongola │Younis ed Dikem│ 2400 │ 500 │ 5000 │ 8 │ 2400
- │ │ │ │ │ │
- Souarda │Hamouda │ 250 │ 100 │ 1000 │ ── │ 250
- ├───────────────┼────────┼─────────┼────────┼───────┼──────
- │ Totaux │ 34350 │ 6600 │ 64100 │ 75 │ 40350
-
-Je donne ici le maximum des forces et des armes qui, je le répète, ne
-résisteraient pas longtemps à un combat sérieux et bien préparé venant
-d’une armée étrangère.
-
-Des quarante mille fusils qui sont dans les magasins ou entre les mains
-des soldats, vingt-deux mille sont des Remington; les autres sont à
-percussion, de vieilles armes à un ou deux coups. Pour rendre les
-Remington plus légers, une partie du canon a été supprimée; ceux qui
-possèdent une mire sont rares.
-
-Sur les 6600 chevaux, la moitié à peine est assez forte pour soutenir
-une campagne, même de peu de durée.
-
-Les porteurs de lances et d’épées sont au nombre de 64,100; plus du
-quart de ces hommes serait inutile, à cause de l’âge, dans un combat.
-
-Les soixante-quinze canons se répartissent ainsi; six sortent des
-ateliers Krupp; ils sont d’un gros calibre; la provision de munitions
-est très minime; huit mitrailleuses, vieux et nouveaux systèmes;
-soixante-et-une vieilles pièces en laiton, se chargeant par la bouche
-et de différents calibres.
-
-Les balles se fabriquent presque toutes à Omm Derman; il en est de même
-pour la poudre et les capsules; elles portent en moyenne à peine à six
-ou sept cents pas.
-
-Jusqu’à ces dernières années les frontières des pays soumis par le
-calife du Mahdi allaient de Wadi Halfa (sud-est) à Abou Hammed jusque
-près de Souakim, Tokar, le long du Chor Baraka à Kassala, Gallabat,
-puis dans la direction du sud-ouest jusqu’aux montagnes de Beni Shangol.
-
-De Wadi Halfa, dans la direction du sud-ouest, la limite traverse les
-steppes de Bajouda au nord du Kordofan et du Darfour jusqu’aux environs
-de Wadaï, et longe, au sud, le Bahr el Arab jusqu’à Dar Djangé.
-
-Au sud, une station avait été fondée à Redjaf. La défaite d’Abd er
-Rahman woled en Negoumi entraîna la perte de la partie septentrionale
-de la province de Dongola et la station extrême nord de l’empire des
-Mahdistes est aujourd’hui Souarda, à trois jours de marche environ au
-nord de Dongola.
-
-Les victoires des Egyptiens, à Handoub et à Tokar, leur valurent
-presque tout le Soudan oriental, tandis que les Italiens, après la
-prise de Kassala, s’emparèrent des territoires situés à l’est de cette
-ville. Force fut donc au calife de considérer l’Atbara comme limite et
-de la fortifier en élevant des stations le long du fleuve.
-
-La garnison de Gallabat fut réduite à quelques cents hommes, pendant
-que les forces principales, sous les ordres d’Ahmed Fadhil, furent
-transférées dans le Ghedaref. Le roi des montagnes de Beni Shangol,
-Tor el Goule, se déclara indépendant et, avec lui, les chefs des
-populations environnantes.
-
-A l’ouest, les tribus des Massalat, Tama, Beni Husein et Gimmer se
-révoltèrent, après s’être soumises tout d’abord aux Mahdistes, et
-avoir payé le tribut; elles purent, grâce aux succès remportés, rester
-indépendantes jusqu’à la fin. Elles formèrent une alliance défensive
-et offensive avec le sultan Youssouf du Wadaï, de sorte qu’on ne peut
-considérer le Darfour comme réellement soumis que dans sa plus grande
-moitié orientale.
-
-Effrayé par la nouvelle que des Européens avaient l’intention de
-s’emparer de la province du Bahr el Ghazal, la plus importante du
-Soudan, celle qui fournissait déjà sous la domination égyptienne les
-plus nombreux et les meilleurs soldats et que l’on considère comme la
-meilleure base d’opération sans contredit, pour toute entreprise contre
-le Soudan, effrayé, dis-je, Mahmoud Ahmed envoya l’émir des Taasha
-Hatim Mousa, à la frontière sud du Darfour, avec une force suffisante,
-pour prendre possession du Bahr el Ghazal: la soumission projetée du
-Darfour occidental fut ainsi provisoirement suspendue.
-
-Les postes avancés de l’Etat du Congo qui avaient déjà réellement
-pénétré dans le Bahr el Ghazal se retirèrent et Hatim Mousa put occuper
-facilement la partie septentrionale de la province. Bien que ses forces
-fussent suffisantes, le calife lui donna l’ordre de ne pas s’avancer
-dans l’intérieur du pays, mais d’attendre des renforts d’Omm Derman.
-
-Les Shillouk et les Dinka ayant été battus autrefois par Zeki Tamel, la
-route des provinces équatoriales était libre.
-
-On peut considérer Redjaf comme le point méridional du territoire
-mahdiste. De cette station on entreprenait souvent des expéditions dans
-l’intérieur du pays, non pas pour conquérir quelque terre, mais pour
-s’emparer d’esclaves, d’ivoire, etc., le commandant Arabi Dheifallah
-n’ayant d’autre but que celui de s’enrichir le plus rapidement
-possible. Une de ces expéditions rencontra les postes de l’Etat du
-Congo, stationnés aux abords de Dongou; les Mahdistes après un combat
-aussi long qu’opiniâtre durent se replier sur Redjaf après avoir essuyé
-des pertes considérables.
-
-Les finances sont administrées par les «Bouyout el Mal» (pluriel de Bet
-el Mal = maison du trésor).
-
-Voici les principales caisses:
-
- I. «Bet el Mal el Oumoumi», caisse générale des finances.
-
- II. «Bet Mal el Moulazeimie», caisse des moulazeimie du calife.
-
- III. «Bet Mal warchet el Harbia», caisse pour l’approvisionnement du
- matériel de guerre.
-
- IV. «Chums el Califa,» le cinquième du calife, c’est-à-dire sa caisse
- particulière.
-
- V. «Bet Mal Zaptieh es Souk,» caisse du marché et caisse du service de
- sécurité.
-
-
-I. Bet el Mal el Oumoumi.
-
-
-a. Revenus.
-
- 1. «Titra,» l’impôt de capitation; chaque mahométan doit s’en
- acquitter en nature le jour de fête qui suit le Ramadan, (sept doubles
- mains pleines, par tête) ou en espèces, valeur correspondante.
-
- 2. «Zeka,» l’impôt sur la fortune prescrit chaque année, d’après la
- loi musulmane, (bétail et fortune mobilière).
-
- 3. «Oushr» la dixième partie de la moisson et la dixième partie de
- toute marchandise importée à Omm Derman.
-
- Ici figurent les droits de location pour tout le blé qui se décharge
- dans le port au blé.
-
-4. Les biens confisqués par suite des jugements des cadis.
-
-5. La gomme arabique du Kordofan, monopole de l’Etat. Le Bet el Mal
-l’achète à des prix fixés au préalable et la revend avec bénéfice aux
-marchands qui jouissent du droit de l’exporter en Egypte.
-
-6. La location de quelques bateaux.
-
-7. Transports. Tous les transports sont affermés; la recette entre dans
-cette caisse.
-
-8. Emprunts forcés auprès des négociants, et qui ne sont jamais
-remboursés.
-
- Sont soumis au Bet el Mal el Oumoumi, seulement les districts
- appartenant autrefois à la province de Khartoum, sur la rive droite
- du Nil Bleu et sur la rive gauche du Nil Blanc. Les autres provinces,
- comme Berber, Dongola, etc... ont chacune une administration
- financière qui leur est propre.
-
-
-b. Dépenses.
-
- 1. Frais de transport des troupes et fourniture de blé à quelques
- provinces ou postes, en cas de nécessité.
-
- 2. Solde des troupes nègres en station à Omm Derman, à l’exclusion de
- celle des moulazeimie.
-
- 3. Honoraires des fonctionnaires, cadis, secrétaires, etc.
-
- 4. Secours, aumônes, présents qui sont distribués sur l’ordre du
- calife ou de Yacoub.
-
-
-II. Bet Mal el Moulazeimie.
-
-
-a. Revenus.
-
-Le territoire compris entre le Nil Blanc et le Nil Bleu, le Ghezireh,
-doit couvrir l’entretien des moulazeimie. La population est soumise à
-un seul impôt fixe. Il rapporte annuellement:
-
- 1. 120 000 écus-derviche.
-
- 2. 100 000 ardebs de doura.
-
- 3. 100 000 pièces de coton ordinaire indigène; chaque pièce a une
- longueur d’environ 10 aunes.
-
-
-b. Dépenses.
-
- 1. Solde des soldats et des officiers; le soldat touche mensuellement
- ½ écu-derviche; il est vrai qu’il est rarement payé!
-
- 2. Le ménage, c’est-à-dire la ration de blé; ¼ d’ardeb par homme et
- par mois.
-
- 3. Habillement des moulazeimie, des ras miye et des émirs.
-
- Les officiers sont payés selon leur rang; en tout cas, leur solde est
- naturellement supérieure à celle des simples soldats.
-
-
-III. Bet Mal warchet el Harbia.
-
-
-a. Revenus.
-
- 1. Recettes provenant de la location des jardins de Khartoum.
-
- 2. Recettes provenant de l’irrigation au moyen de la sakieh (roue
- à puiser) de certaines bandes de terre sises dans le voisinage de
- Khartoum.
-
- 3. L’ivoire provenant des provinces équatoriales et qui est revendu
- aux marchands.
-
-
-b. Dépenses.
-
- 1. Salaires des employés des docks.
-
- 2. Salaires des employés de l’arsenal.
-
- 3. Coût de la fabrication des cartouches et des capsules, réparation
- et entretien des armes.
-
- 4. Fabrication du salpêtre et de la poudre.
-
-
-IV. Chums el Califa.
-
-
-a. Revenus.
-
- 1. Le rapport de toutes les îles et de toutes les contrées, autrefois
- propriétés du Gouvernement, y compris les possessions de Kamlin
- et Halfaya, ayant appartenu à S. A. le vice-roi; des propriétés,
- traitées comme ranima (butin de guerre) conquises sur les partisans
- du Gouvernement qui avaient soutenu celui-ci dans sa lutte contre le
- Mahdi.
-
- 2. La plus grande partie des recettes de la douane provenant des
- marchandises importées à Berber, par Souakim.
-
- 3. Produit du sel dans les contrées des Djaliin et recettes provenant
- de l’exploitation des forêts de palmiers de l’Atbara.
-
- 4. Location des bateaux, suivant leur jaugeage; une partie de la
- recette est versée par le calife au Bet el Mal el Oumoumi.
-
- 5. Récolte des dattes à Dongola, expédiée par les émirs qui
- stationnent dans cette province.
-
- 6. Presque tous les esclaves et les troupeaux envoyés des provinces
- par les émirs.
-
-
-b. Dépenses.
-
- 1. Frais d’entretien de la maison du calife.
-
- 2. Les apanages de Yacoub et d’Othman; le calife règle leurs dépenses
- extraordinaires.
-
- 3. Fonds secrets et secours aux personnes que le calife veut gagner à
- lui par sa libéralité, à l’insu de ses conseillers officiels.
-
-
-V. Bet Mal Zaptieh es Souk.
-
-
-a. Revenus.
-
- 1. Les biens confisqués aux fumeurs, aux buveurs et aux joueurs.
-
- 2. Taxes des magasins et échoppes élevés sur le marché.
-
-
-b. Dépenses.
-
- 1. Frais de représentation de Yacoub; réception de personnes
- étrangères.
-
- 2. Fourniture du gypse et de la chaux pour la construction des
- murailles d’Omm Derman.
-
- 3. Service de sûreté.
-
-Bien que chacun de ces départements ait sa comptabilité propre et que
-certaines mesures de contrôle soient prises, les employés aux finances
-ont encore une marge suffisante pour que, trop souvent même, ils
-détournent les fonds en faveur de leur propre caisse.
-
-Il est vrai que comme punition on séquestre alors toute leur fortune.
-Mais le pire est la taxation même; faute d’un système d’imposition,
-les gens sont laissés à la merci et à la cupidité des préposés au
-département des finances et leurs plaintes sont rarement prises en
-considération.
-
-Déjà le Mahdi avait vivement désiré battre lui-même monnaie. Dans les
-premiers temps de la conquête du pays, le butin regorgeait d’argent
-et de quelque peu d’or. Ahmed woled Soliman, alors Amin Bet el Mal
-(chef des finances) commença à battre monnaie, des guinées d’or, par
-exemple, dont le cours était le même que celui de la livre égyptienne
-(environ fr. 25,92). Mais, ne comprenant rien à l’alliage, ces pièces
-d’or étaient de différentes valeurs, les unes étant presque en or pur,
-les autres contenant beaucoup trop d’argent. C’est pourquoi, l’or
-devenant rare du reste, on se borna à frapper des écus d’argent, pesant
-7 darahim (pluriel de dirhem) dont 6 étaient d’argent pur. (Le dirhem
-égale 3.08 gr.)
-
-Après la mort du Mahdi et la destitution d’Ahmed woled Soliman, Ibrahim
-woled Adlan fut promu chef des finances et, sous le règne du calife,
-frappa les premiers écus pesant 8 darahim. Leur titre, tout d’abord,
-était de 6 darahim; on le réduisit et on eut des écus de 5 darahim en
-argent, et d’autres de trois darahim en cuivre. Les marchands ayant
-refusé d’accepter cette petite monnaie, leurs marchandises furent
-séquestrées et leurs magasins fermés; on les menaça, s’ils persistaient
-dans leur façon d’agir, de confisquer définitivement leur fortune. Ils
-furent ainsi contraints de céder; on ne leur rendit leurs marchandises
-toutefois que lorsqu’ils se furent engagés, par écrit, auprès d’Ibrahim
-Adlan, à mettre en cours la nouvelle monnaie. Il arriva alors
-inévitablement que tous les articles de commerce furent renchéris,
-les marchands établissant leurs prix d’après la valeur effective de
-l’argent des nouveaux écus.
-
-Nur el Gerefaoui, successeur d’Adlan, frappa des écus de 7 darahim;
-ceux de la première frappe contenaient 4½ darahim d’argent, ceux de
-la seconde seulement 3½: d’où, comme auparavant, les mêmes causes
-produisirent les mêmes effets.
-
-Jusqu’à présent les chefs des finances battaient monnaie sous leur
-direction personnelle; le nouveau chef Nur el Gerefaoui eut l’idée de
-donner en bail le droit régalien de battre monnaie. Les deux fermiers,
-Soliman woled Abdallah et Abd el Megid ed Dongolaoui payèrent 6000 écus
-mensuellement à Nur el Gerefaoui. Le contrat passé devant le cadi avait
-pour clause stricte que le titre de l’écu devait être de 3½ darahim
-d’argent pur, naturellement, elle ne fut jamais observée.
-
-En effet, les écus n’eurent bientôt plus que 2½ darahim d’argent et,
-lorsque Gerefaoui eut porté à 16000 écus l’affermage, se réservant
-en plus le droit de battre monnaie, la pièce tomba encore et les
-écus qu’on battait maintenant et qui étaient côtés à 6 darahim ne
-contenaient plus qu’un dirhem à peine d’argent.
-
-Abd el Megid donna aux écus la forme des anciens écus-medjidieh; ceux
-de Soliman Abdallah se distinguaient par des lances entre-croisées et
-enjolivées de nombreux dessins.
-
-Par cette réduction progressive de la réelle valeur des monnaies, les
-marchandises venant d’Egypte subirent une forte hausse.
-
-Les toiles bleues qui servent à la confection des vêtements de femmes,
-vendues autrefois à ¾ d’écu la pièce, coûtent aujourd’hui 6 écus; 12
-aunes de toile ordinaire se payaient 1 écu; maintenant 1 aune ½ se paie
-le même prix; une demi-livre de sucre coûte 1 écu, etc.
-
-La comparaison des monnaies explique ces prix, d’autant plus que toutes
-les marchandises égyptiennes doivent être payées en anciennes monnaies.
-
-Les produits indigènes sont relativement bon marché. Voici une
-mercuriale des prix, à Omm Derman, au commencement de 1895, calculée
-d’après les nouvelles monnaies:
-
- 1 chameau de somme 60— 80 écus
- 1 » de course 200—400 »
- 1 cheval abyssin 60—120 »
- 1 cheval, de race indigène 200—600 »
- 1 bœuf gras ou une vache 100—160 »
- 1 veau 30— 50 »
- 1 vache à lait 100—120 »
- 1 mouton 5— 20 »
- 1 brebis 6— 15 »
- 1 ardeb de doura 6— 8 »
- 1 » de froment 30—40 »
-
-Si l’on réduit ces prix en ancienne monnaie, on trouve que les produits
-du pays sont actuellement de beaucoup meilleur marché qu’au temps du
-Gouvernement égyptien. Cela se comprend: les habitants qui vivent du
-produit de leurs champs et de l’élevage du bétail, sont forcés de
-vendre pour vivre et pour payer leurs impôts; le manque d’argent étant
-général, les prix baissent et baissent toujours; ajoutez à cela le
-manque de débouchés et la pauvreté toujours croissante. Telles sont les
-causes de la modicité des prix.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII.
-
-Le calife et son règne (Suite).
-
- Justice.—Enseignement religieux.—Agriculture.—Chasse.—Commerce.—Marché
- d’esclaves.—Industrie.—Corruption des mœurs.—Le calife est pris en
- aversion.—Description d’Omm Derman.—Bâtiments principaux.—La prison et
- ses terreurs.
-
-
-La juridiction est entre les mains des cadis; il est vrai que leur
-compétence est peu de chose et ne dépasse pas certaines affaires
-privées, petites questions de fortunes et désaccords de familles; pour
-toute autre question de droit public ou pour des circonstances graves,
-ils doivent en référer d’abord au calife.
-
-Mais comment ce dernier veut passer pour le protecteur de la loi, la
-première tâche des juges consiste à juger d’après sa volonté, mais sous
-la forme d’un jugement prononcé par eux.
-
-Les écrits de la religion musulmane, la Sheria Mohammedijjah, les
-ordonnances et les circulaires du Mahdi, le régénérateur, ont force de
-loi. Quiconque doute de la mission divine du Mahdi est considéré comme
-infidèle et puni de mort ou de bannissement à vie, avec confiscation
-des biens. Le calife a souvent recours à cet article de loi, lorsqu’il
-cherche à se débarrasser de quelqu’un qu’il déteste ou qu’il trouve
-dangereux. C’est l’intrigant et le despote Yacoub qui est son
-conseiller et son confident dans les décisions qu’il prend pour ces
-divers cas.
-
-La première cour de justice du calife se compose des deux cadis
-supérieurs, Heissein woled ez Sahra, de la tribu des Djaliin du
-Ghezireh et Soliman woled el Hedjas, de la tribu des Djihemab, province
-de Berber; puis, de Husein woled Djisou, de la tribu des Arabes Hamer,
-Ahmed woled Hamdan, de la tribu des Arakin quoique natif du Darfour,
-Othman woled Ahmed, de la tribu des Batahin, Abd el Kadir woled Omm
-Mariom, autrefois cadi de Kalakle à proximité de Khartoum, de la
-tribu des Fidehab et Mohammed woled el Moufti, préposé seulement aux
-différends dans lesquels sont impliqués des moulazeimie, d’où son titre
-de cadi el moulazeimie. Outre ceux que je viens de nommer, fonctionnent
-encore quelques cadis des tribus arabes occidentales qui n’ont droit
-qu’au vote et se rallient toujours à l’opinion de leurs collègues
-supérieurs.
-
-Heissein woled ez Sahra qui remplace depuis peu le cadi el Islam
-précédent (cadi de la croyance musulmane) Ahmed woled Ali, emprisonné
-sur l’ordre du calife, a fait ses études philosophiques à l’université
-musulmane du Caire (djami el Azhar). Il passe pour être l’homme le plus
-instruit du Soudan.
-
-Au début du soulèvement, il avait, de bonne foi, rédigé une publication
-favorable au Mahdi; il s’était même joint à lui. Mais, il ne tarda pas
-à comprendre combien le nouveau Prophète était peu sincère, et, dans
-son for intérieur, il devint son adversaire.
-
-Appelé à cette position de juge par le calife, il obéit à contre-cœur;
-plaçant la justice au-dessus de la crainte, il refusa quelquefois
-d’obéir à la volonté et aux désirs de son maître et de juger d’après le
-bon plaisir de celui-ci.
-
-Aussi ne tarda-t-il pas à tomber en disgrâce. Par égard à son
-excellente réputation, on le laissa tout d’abord, pour la forme
-seulement, à son poste. On ne l’appelle même plus au conseil que dans
-des cas rares; si la crainte pour sa vie ne l’engage pas à se désister
-de ses fonctions, il fera probablement partie de cette classe d’hommes
-dont le calife a coutume, tôt ou tard, de se débarrasser, pour toujours!
-
-C’est ordinairement à Soliman woled el Hedjas, Husein woled Djisou,
-Ahmed woled Hamdan et à Abd el Kadir woled Omm Mariom que le calife
-communique ses désirs, leur laissant le soin de préparer leurs autres
-collègues, et de conserver l’apparence de leur propre initiative dans
-tout jugement.
-
-Aussi, lors des assemblées plénières des cadis devant le calife, tout
-marche à son gré et il n’a jamais d’opposition à craindre des juges
-instruits de ses tendances et de ses désirs.
-
-Si un jugement doit être prononcé hors d’une telle séance, dans des
-cas rares parfois, les juges nommés ci-dessus tranchent la question et
-leurs collègues se contentent d’apposer leurs signatures.
-
-Les honoraires des cadis sont des plus modiques; les supérieurs
-reçoivent mensuellement 40 écus-derviches, les autres 30 et même 20.
-
-On comprend aisément que la corruptibilité gagne les uns et les autres,
-bien entendu seulement dans les occasions qui n’intéressent pas le
-calife d’une façon directe.
-
-Selon les ordonnances du Mahdi, le témoin est considéré comme
-inviolable et l’inculpé ne peut réfuter ses assertions; d’autre part,
-le juge étant libre, par sa propre initiative, de refuser ou d’accepter
-les témoins, non seulement la procédure est arbitraire, mais elle lui
-offre encore des occasions multiples de grossir son traitement.
-
-Mohammed woled el Moufti, le cadi des moulazeimie tranche les
-difficultés qui surgissent entre ces derniers. Il rend justice dans les
-causes d’argent et de famille. Il doit toujours respecter les droits
-des moulazeimie, dans tout état de cause; surtout dans les procès
-qu’un de ceux-ci pourrait avoir avec quelqu’un ne faisant pas partie
-de sa corporation. Il se conforme d’une manière tellement stricte à
-ses instructions qu’il est fort rare de voir un particulier lésé se
-présenter devant le tribunal avec un moulazem.
-
-Deux cadis ont la surveillance des intérêts du Bet el Mal el Oumoumi;
-dans les cas graves, ils doivent en référer à la cour supérieure; ils
-ratifient les marchés d’esclaves et prélèvent, à cet effet, une modique
-taxe.
-
-Quelques cadis sont aussi attachés à la Zaptieh es Souk et au Moushra
-(dock aux blés); ils ont compétence pour régler de légers différends.
-
-La religion est le seul but de l’état. Des circulaires, répandues
-jusque dans le Wadaï et le Bornou, dans le pays des Fellata, à
-la Mecque et à Médine, aux habitants de l’Arabie, proclament
-que le successeur du Mahdi ne songe qu’à exiger de ses sujets
-l’accomplissement des devoirs religieux et, si cela est nécessaire,
-même à les y contraindre par la force; loin de lui, l’idée d’aspirer
-au pouvoir temporel. C’est pourquoi, tant que sa santé le lui permet,
-il s’acquitte chaque jour des cinq prières ordonnées.
-
-En réalité, le calife n’est rien moins que religieux. Pendant mon long
-séjour, et constamment en relation avec lui, je ne me souviens pas de
-l’avoir vu une seule fois, chez lui, réciter une prière. Suivant ce
-qu’il a en vue, il ne se gêne guère pour transgresser même les plus
-vieilles coutumes religieuses.
-
-Il n’oublie point alors d’en prévenir les cadis qui, naturellement,
-s’empressent de déclarer que ses actes sont en accord soit avec les
-écrits musulmans, soit avec les prescriptions spéciales du Mahdi. Dans
-d’autres cas, il prétend tout simplement que le Prophète, lui étant
-apparu, lui a ordonné d’agir ainsi et non autrement.
-
-Parfois il monte en chaire, dans la djami, et s’adresse à ses
-partisans. Mais comme il n’a fait aucune étude théologique, qu’il
-ne connaît même pas les principaux préceptes de la religion, ses
-prédications ne s’écartent pas d’un certain cercle d’idées et encore
-doit-il se répéter continuellement. Il salue la foule des croyants qui
-se presse autour de la chaire, en prononçant ces mots: «Salam aleikoum,
-ja ashab el Mahdi!» (Que la paix soit avec vous! O, amis du Mahdi!) la
-populace répond: «Aleik es salam ja Califet el Mahdi» (Que la paix soit
-avec toi! O calife du Mahdi.) Et il continue: «Que Dieu vous bénisse,
-que Dieu vous protège, que Dieu conduise les disciples du Mahdi à la
-victoire.»
-
-Chaque phrase est interrompue par les cris «Amin» (amen).
-
-Puis vient la prédication proprement dite.
-
-«Oh! regardez, vous les amis du Mahdi, le monde est mauvais et personne
-n’y demeure bien longtemps; sinon le Prophète, ses partisans, le
-Mahdi seraient avec nous! Nous passerons aussi; cherchez donc le
-chemin qui conduit au ciel! Fuyez les joies de ce monde-ci! Récitez
-vos cinq prières, lisez le rateb du Mahdi et soyez prêts à combattre
-les infidèles; suivez mes commandements (cette phrase est sans cesse
-répétée) et les joies divines vous écherront en partage. Mais le
-rebelle est à jamais perdu: les martyres éternels et le feu de l’enfer
-les attendent. Je suis le berger et vous êtes mon troupeau; or, de
-même que vous veillez à ce que vos bœufs ne mangent point de mauvaises
-herbes, de même, je dois veiller à ce que vous ne vous écartiez point
-du bon chemin. Pensez à la toute puissance de Dieu! Considérez la
-vache; elle est de chair et de sang, de peau et d’os et pourtant elle
-nous donne un lait si doux, si blanc! Reconnaissez-vous en cela la
-puissance divine? (autrefois baggari, c’est-à-dire berger, il se plaît
-à de semblables comparaisons). Soyez fidèles au Mahdi et à la promesse
-que vous m’avez faite; suivez mes commandements, c’est là votre seul
-salut ici-bas et au ciel!
-
-«De même que les pierres d’une construction se soutiennent
-réciproquement, ainsi soutenez-vous les uns les autres! Pardonnez-vous
-mutuellement et aimez-vous comme les fils d’une seule et même mère.»
-
-«Nous nous pardonnons les uns et les autres,» crie alors à plusieurs
-reprises toute la foule.
-
-«Que Dieu vous bénisse! Qu’il vous conduise à la victoire, qu’il vous
-protège! Allez et répétez “lâ ilaha ill Allah, ou Mohammed rasoul
-Allah!” Ce cri éclairera votre cœur et fortifiera votre foi!»
-
-Et l’assemblée se disperse en répétant «amin» et «lâ ilaha ill Allah».
-
-Toutes ses prédications se ressemblent; c’est très rare qu’il se
-permette une légère variation.
-
-L’accomplissement des devoirs religieux consiste d’abord dans la
-récitation des cinq prières, dans la lecture du Coran, qu’il est
-toutefois sévèrement défendu d’interpréter, ainsi que la lecture
-du rateb et les circulaires du Mahdi. Quiconque, sans des raisons
-majeures, fait ses prières chez lui est coupable de désobéissance, et,
-selon le calife, la prière n’a aucune valeur et n’est point reçue par
-Dieu.
-
-La manifestation pratique religieuse consiste dans l’exécution des
-ordres du calife; par cela seulement l’entrée des croyants dans le ciel
-est rendue possible. Il a interdit les pèlerinages à la Mecque, car
-il estime que pour le pèlerin le tombeau du Mahdi, le représentant du
-Prophète, doit suffire. La plupart des Soudanais sentent fort bien que
-les ordonnances du calife vont à l’encontre de la vraie croyance; ils
-sont néanmoins contraints de les respecter, de crainte de perdre, sinon
-la vie, tout au moins leurs biens.
-
-Et, c’est à cause de cela que règne actuellement une hypocrisie
-générale dont même les meilleurs éléments sont atteints.
-
-L’instruction est naturellement très inférieure.
-
-Le calife a érigé une école religieuse (mesghid), on en trouve, avec
-son autorisation spéciale, aussi dans des maisons privées; les garçons,
-et dans quelques cas aussi les filles, y apprennent la lecture du Coran
-et du rateb et les principes de l’écriture.
-
-Quelques parents envoyent plus tard leurs enfants au Bet el Mal ou
-leur donnent pour précepteurs d’anciens employés du Gouvernement
-pour compléter leur instruction notamment dans l’écriture et dans
-les affaires. L’étude de la théologie et de la philosophie, en
-honneur autrefois dans le Soudan, quoique à un très bas degré, est
-naturellement interdite.
-
-On s’occupe d’agriculture, au sud de Berber, seulement pendant la
-saison des pluies; celles-ci commencent dans la partie septentrionale
-au commencement de juillet, dans la partie méridionale à la fin de mai
-ou dans les premiers jours de juin; elles durent jusqu’à fin octobre.
-
-Une grande partie des terrains est totalement en friche, soit à cause
-de la population peu nombreuse, soit à cause des troubles continuels.
-On cultive surtout les différentes sortes de doura; ordinairement la
-pluie à elle seule suffit pour faire monter la graine.
-
-Parfois, elle fait défaut et la population, n’ayant pas de provisions,
-a alors cruellement à souffrir du manque de blé. Les pauvres sont
-obligés d’acheter des céréales chez les riches qui, dans les bonnes
-années, amassent de grandes quantités de blé, ou sont contraints
-d’aller chercher avec leurs bateaux de quoi se nourrir, jusque dans le
-sud, à Karkog sur le Nil Bleu et à Kaua, sur le Nil Blanc.
-
-Le long du Nil, de Wadi Halfa jusqu’à Faschoda et du Nil Bleu jusqu’à
-Famaka, les rives sont irriguées au moyen des nabr (perches à puiser
-l’eau) que les esclaves font mouvoir ou aussi au moyen des sakkiehs
-(roues à puiser) mûes par des bœufs. La récolte est bien supérieure et
-comporte différentes sortes de blé, du froment, du maïs, des légumes
-tels que les haricots, les pois, les lentilles, les courges, etc.
-Les habitants cultivent aussi les melons d’eau, les melons sucrés,
-les radis, les concombres, les légumes verts qui trouvent toujours,
-au marché, des acheteurs, à des prix modérés. Les pluies terminées,
-c’est-à-dire au commencement de l’hiver, le sol est préparé pour la
-culture du coton, qui croit même dans les contrées riveraines arrosées
-par les sakkiehs.
-
-Les îles submergées par la crue du Nil fournissent les plus riches
-moissons et constituent bien les coins de terre les plus fertiles. Dans
-les jardins de Khartoum, on trouve quelques fruits; les citrons et les
-oranges y croissent, mais n’ont aucun goût et se gâtent facilement; des
-grenades acides, des raisins, des figues et quelques cannes à sucre.
-Les palmiers-dattiers sont légion ici; mais les fruits frais suffisent
-à peine à la population d’Omm Derman. La culture des dattiers s’étend
-dans le Dongola jusqu’à Dar Mahas, Dar Sheikhieh et dans les pays des
-Roubatat, appartenant à Berber. Ces contrées envoient sur les marchés
-d’Omm Derman les fruits secs en quantités considérables. La gomme
-arabique provient des forêts du sud du Kordofan; c’était autrefois un
-excellent revenu pour cette province. Je dis autrefois: car, tandis
-que sous la domination égyptienne la récolte de la gomme atteignait
-de 800000 à un million de cantars par année (1 cantar = 44 kg. ½),
-aujourd’hui elle est descendue à 30000 cantars à peine.
-
-Cela se comprend: les tribus des Djimme et des Djauama recueillaient
-la gomme; or, les premiers furent forcés de quitter le pays, par
-l’émigration en masse; les autres ont diminué de 5/6, grâce aux
-prestations et aux oppressions perpétuelles. Et, si l’on continuait à
-exploiter la gomme, on le devait à l’Amin Bet el Mal el Oumoumi, ancien
-chef de bureau à Kassala, qui rendit attentif le calife au revenu que
-ce commerce est susceptible de rapporter. On laissa donc les gens de
-nouveau recueillir en paix ce produit.
-
-On cultivait autrefois, dans le Soudan, beaucoup le tabac. La nouvelle
-religion en ayant sévèrement interdit l’usage, on n’en trouve plus
-trace, si ce n’est dans les montagnes de Tekele et de Nuba qui sont
-soumises au calife, mais de nom seulement; en secret, on l’apporte à
-Omm Derman.
-
-Du reste, tout le commerce, si prospère, si florissant dans le Soudan
-est aujourd’hui totalement nul. Ces routes si fréquentées par les
-caravanes sont désertes; elles étaient nombreuses pourtant: celle
-qui du Darfour conduisait directement à Siout, par le Derb el Arbaïn
-(chemin de 40 jours); du Kordofan à Wadi Halfa, à travers la steppe de
-Bajouda et par Dongola; de Khartoum à Assouan, viâ Abou Hammed ou viâ
-El Hemer; de Khartoum à Souakim, par Berber; de Kassala à Souakim; de
-Gallabat, Ghedaref, Kassala à Massaouah...... Les seules routes que les
-commerçants doivent utiliser encore aujourd’hui sont celles d’El Hemer,
-et d’Assouan par Berber; et celle de Berber à Souakim.
-
-Peu après la conquête du Soudan, les marchands avaient l’habitude
-d’aller en Egypte, porteurs d’or et d’argent, qu’ils avaient acquis
-comme butin dans les guerres ou dans les razzias; ils les échangeaient
-contre des marchandises. Mais, le numéraire ne tarda pas à devenir
-rare. Il restait en Egypte, en effet, sans espoir de rentrer au pays,
-vu l’exportation si faible; d’autre part, les monnaies nouvelles
-étaient mal frappées et n’avaient pas cours chez les marchands
-ambulants.
-
-Le calife défendit alors sévèrement de transporter en Egypte de l’or et
-de l’argent. Ceux qui s’y rendaient, ne pouvaient emporter, en argent
-monnayé ancien, que le strict nécessaire pour le voyage, indiqué en
-chiffres sur les permis, par le Bet el Mal. On dut songer à relever
-l’exportation des produits indigènes qui, autrefois, avaient amené
-une certaine aisance dans tout le Soudan. On emmagasina de nouveau la
-gomme, les plumes d’autruche, les fruits du tamarinier, les feuilles de
-séné, etc. Le Bet el Mal fit vendre aux enchères de l’ivoire à ceux qui
-se rendaient en Egypte avec les produits indigènes, pour les échanger
-contre des marchandises demandées au Soudan.
-
-La population des provinces occidentales, le Kordofan et le Darfour,
-avait presque totalement disparu par suite des guerres continuelles,
-des émigrations, de la famine, etc.; de telle sorte qu’on trouvait peu
-de personnes pouvant s’occuper de la récolte de ces produits naturels.
-On ne put ainsi satisfaire aux besoins du marché, les transactions avec
-l’Egypte étant trop faibles et les marchandises achetées pour le Soudan
-en nombre minime et en tout cas, bien au-dessous de la demande.
-
-La gomme est monopole de l’état; ceux qui la recueillent ou les
-marchands intermédiaires doivent la livrer au Bet el Mal contre un
-prix, autrefois fixe, aujourd’hui très peu stable. Le prix d’achat
-varie entre 20 à 30 écus (omla gedida) le quintal; le prix de vente
-aux marchands entre 30 à 40. La marchandise livrée, le vendeur reçoit
-la permission de se rendre en Egypte, moyennant paiement d’un écu
-par quintal; arrivé à Berber, on examine s’il n’amène avec lui que
-la quantité achetée au Bet el Mal; on lui remet alors un nouveau
-certificat l’autorisant à aller à Souakim ou à Assouan, viâ El Hemer;
-pour cette pièce il a de nouveau à payer après s’être acquitté du
-droit, un écu par quintal et par dessus le marché un écu Marie-Thérèse,
-c’est-à-dire environ 5 écus omla gedida, ce qui, en tout représente le
-sixième du prix d’achat.
-
-Les chasseurs de plumes d’autruche, autrefois un article important
-d’exportation, ne sont pas mieux partagés; les Arabes, en effet,
-possèdent très peu de fusils et encore leurs armes sont-elles très
-mauvaises; il leur est fort difficile de se procurer des munitions et
-le calife a interdit d’utiliser les chevaux pour cette chasse.
-
-Jadis, ils la pratiquaient en grand, cherchant à prendre ces agiles
-animaux dans des filets ou dans des fossés. Ces essais n’étaient guère
-couronnés de succès. On voulut néanmoins recommencer en prenant les
-petits, en les engraissant pour les déplumer ensuite. (Les plumes
-pouvaient être prises tous les 8 ou 9 mois). Qu’arriva-t-il? La
-religion considérant ce procédé comme coupable, le calife s’empressa de
-saisir cette occasion pour montrer ouvertement qu’il était avant tout
-un vrai croyant et interdit très sévèrement de déplumer les autruches.
-Les éleveurs trouvant inutile de nourrir plus longtemps ces animaux,
-les tuèrent et pendant plusieurs jours, on ne mangea à Omm Derman que
-de la viande d’autruche.
-
-Sans doute, dans les steppes, dans les endroits cachés, il y eut des
-gens qui en élevèrent encore dans d’immenses cages, ne craignant pas,
-par amour du gain, de s’exposer aux plus durs châtiments; ce ne fut que
-l’exception, trop peu sensible pour avoir une influence quelconque sur
-le commerce en général.
-
-L’ivoire vient des provinces équatoriales. Cent cinquante à deux
-cents quintaux entrent annuellement à Omm Derman. Le rendement est-il
-susceptible d’augmentation ou cessera-t-il complètement, cela dépend de
-l’avancement des postes de l’Etat du Congo ou du développement de ses
-rapports commerciaux avec les tribus à proximité du Redjaf.
-
-L’ivoire provenant du Darfour méridional est très rare. Ce commerce
-pourrait prendre une nouvelle extension, si les Mahdistes occupaient et
-utilisaient de fait la province du Bahr el Ghazal.
-
-L’importation des marchandises égyptiennes est également restreinte aux
-deux voies utilisées pour l’exportation. Les petites transactions sur
-les routes de Kassala-Souakim et de Kassala-Massaouah ont cessé depuis
-que les Italiens occupent ces deux positions.
-
-Les principales importations sont les toiles blanches et bleues, la
-mousseline, la percale de couleur et des étoffes de laine de toutes
-nuances. Ces dernières servent à garnir les gioubbes; les toiles et
-les mousselines sont utilisées par les femmes qui s’en enveloppent
-complètement ou les portent, en bandes étroites, comme pagnes à la
-place des robes de nos femmes européennes. On importe également des
-soieries européennes, de qualité assez douteuse, les marchands ayant
-pour principe de vendre avant tout beaucoup et à bon marché. Il faut
-remarquer que les meilleures qualités mais qui ne plaisent pas à la vue
-trouvent au Soudan de rares acheteurs.
-
-La toilette des dames soudanaises est loin d’être négligée; aussi
-utilisent-elles des parfums, huiles, bois de senteurs, clous de
-girofle, différentes graines de fruits, etc.... les articles de
-parfumerie sont également importés. Le sucre, le riz, les marmelades,
-les fruits secs et confits sont très recherchés par les personnes qui
-sont dans une bonne situation de fortune.
-
-L’importation de tous les articles en métal fut sévèrement interdite
-par le Gouvernement égyptien; dans les derniers temps, il était très
-difficile de se procurer des ciseaux, des rasoirs, etc.
-
-Les ustensiles de cuisine, en cuivre, atteignirent des prix inouïs,
-parce qu’ils étaient achetés par l’administration du Warchet el Harbia
-et servaient à la fabrication des balles. Peu à peu les habitants
-utilisèrent, pour préparer leur nourriture, des vases d’argile.
-
-Toutes les marchandises de provenance égyptienne doivent payer à
-Berber, en espèces ou en nature un dixième de leur valeur; à Omm
-Derman, le Bet el Mal qui les estampille prélève à son tour encore un
-dixième (oushr).
-
-En outre, les marchands qui arrivent de Souakim ont encore à
-s’acquitter d’une pareille taxe aux postes placés à Kokreb, par
-Osman Digna; en sorte que, après les cadeaux presque obligatoires
-aux fonctionnaires, etc.; ils ont payé à leur arrivée à Omm Derman,
-un tiers de la valeur des marchandises, rien qu’en frais de douane
-et avant qu’ils aient pu vendre quoi que ce soit. Qu’y-a-t-il alors
-d’étonnant si les prix sont élevés et si les commerçants, en somme,
-gagnent très peu.
-
-Nombre de Soudanais aisés font du commerce une sorte de sport: le gain
-est moins leur but que la facilité de pouvoir jouir de la liberté
-pendant quelques mois. C’est, en somme, le seul moyen qu’ont les
-habitants retenus avec femmes et enfants au sol natal, et soumis
-au calife, dont le gouvernement tyrannique les pousse souvent au
-désespoir, c’est le seul moyen, dis-je, qu’ils ont d’échapper pour
-quelque temps à leur tyran.
-
-Le commerce des esclaves, autorisé par la religion et par le calife,
-est plus prospère; il est pourtant limité aux pays soumis au
-Gouvernement mahdiste, le trafic avec les provinces égyptiennes ou
-l’Arabie n’étant pas du tout autorisé. En l’interdisant, le calife
-tient à ne point affaiblir ses provinces au profit de ses ennemis.
-
-Il est évident qu’il ne peut empêcher la vente de quelques esclaves
-isolés, mais il est au moins impossible aux traiteurs de conduire en
-masse leurs victimes au marché.
-
-Autrefois les esclaves étaient envoyés en grand nombre à Omm Derman où
-on les vendait publiquement pour le compte du calife ou du Bet el Mal
-el Oumoumi. Abou Anga les tirait d’Abyssinie, Zeki Tamel de Faschoda,
-Othman woled Adam du Darfour et des montagnes de Nuba situées au sud du
-Kordofan.
-
-Les mêmes cruautés se renouvelaient soit en les prenant, soit en les
-transportant.
-
-Abou Anga, par exemple, forçait ceux qu’il capturait en Abyssinie,
-la plupart venant de la tribu chrétienne des Amhara, de parcourir le
-long chemin jusqu’à Omm Derman, pendant lequel ils avaient à souffrir
-de la faim et des coups de fouet; notez que ces esclaves étaient des
-femmes et des enfants, les hommes ayant été passés au fil de l’épée!
-On chassait ces malheureux, à peines vêtus, arrachés à leurs familles,
-comme on chasse devant soi les troupeaux. Combien mouraient en route!
-et le reste, des centaines encore, parvenait au but du voyage, mais
-dans quel état! Des uns le calife faisait présent à ses partisans; les
-autres étaient vendus par le Bet el Mal.
-
-Après la défaite des Shillouk, Zeki Tamel parqua, le terme n’est point
-trop fort, des milliers de femmes et d’enfants dans des barques et les
-envoya à Omm Derman. Le calife prit les jeunes gens, les fit élever
-et incorporer dans le corps des moulazeimie; les femmes et les jeunes
-filles furent vendues. Comme les envois se succédaient, les ventes
-durèrent des journées entières; pauvres malheureux gisant devant le
-Bet el Mal, malades, affamés, couverts de haillons, beaucoup même
-complètement nus! On leur distribuait, en quantité insuffisante, du
-blé cru. La ville étant pleine de ces Shillouk, qui donc aurait voulu
-acheter ceux qui étaient malades? à quoi bon risquer même quelques
-écus? Ils ne tardèrent pas à succomber; des corps couvraient le rivage
-du fleuve; on les jeta simplement dans le Nil pour s’épargner la peine
-de les enterrer. Les esclaves envoyés du Darfour eurent surtout à
-souffrir. La route était sans fin, pénible; l’eau rare et seulement
-dans des puits très éloignés les uns des autres, le pays mal cultivé,
-presque inhabité, la nourriture insuffisante.
-
-Sans pitié, on les força à marcher nuit et jour pour atteindre le
-Kordofan. Et la colonne ne comportait presque que des femmes et des
-jeunes filles! Lorsque une d’entre elles tombait épuisée, on employait
-les moyens les plus affreux pour la forcer à continuer la route. S’ils
-ne suffisaient pas, on coupait les oreilles de la pauvre créature, les
-gardiens du convoi s’en emparaient et fournissaient en les montrant
-la preuve qu’elle était morte et qu’ils ne l’avaient pas vendue en
-sous-main.
-
-Un jour, l’histoire m’a été racontée plus tard par des témoins, une
-femme fut ainsi trouvée, privée de ses oreilles; ils eurent pitié
-d’elle et la réconfortèrent. Elle se remit et fut en état de suivre
-ses sauveurs et de se traîner jusqu’à Fascher, tandis que ses oreilles
-servaient de faire part mortuaire à Omm Derman.
-
-Aujourd’hui, de tels envois d’esclaves ont cessé, les pays d’où ils
-venaient étant dépeuplés ou se défendant avec succès contre leurs
-oppresseurs.
-
-Des expéditions viennent pourtant encore du Redjaf; mais là également
-le voyage et les mauvais traitements déciment les masses de ces
-sacrifiés.
-
-Les esclaves pris à Gallabat, au Kordofan et au Darfour sont, vu leur
-petit nombre, vendus directement par les émirs, avec la permission du
-calife, aux Gellaba nomades. Ceux-ci reçoivent un certificat d’achat,
-avec mention du prix payé et la permission de revendre. A Omm Derman,
-la vente est publique et à celui qui met les plus fortes enchères est
-adjugé l’esclave, mais seulement l’esclave du sexe féminin, le commerce
-des esclaves mâles appartenant exclusivement au calife.
-
-Quiconque veut vendre un esclave mâle doit le livrer au Bet el Mal et
-reçoit en retour une sorte d’acte de vente ou titre de garantie dont le
-montant est fixé arbitrairement par le Bet el Mal.
-
-Ces esclaves sont, selon leurs capacités et leur stature, incorporés
-dans les moulazeimie ou employés par le maître du pays à la culture
-de ses champs. Les femmes et les jeunes filles peuvent être vendues
-en tout temps et partout, moyennant une pièce signée par deux témoins
-ou un cadi, certifiant que l’esclave est bien réellement propriété
-du vendeur. Cette disposition a pour but d’empêcher que les esclaves
-échappés de chez leurs maîtres et pris par d’autres personnes, ne
-soient pas vendus par celles-ci, ce qui autrefois donnait lieu
-fréquemment à des contestations souvent compliquées. Le vol des
-esclaves n’est pas aussi rare à Omm Derman. On les attire dans les
-maisons, on les enlève de force des champs; mis dans les fers, ils
-sont tenus cachés jusqu’à ce que des recéleurs trouvent le temps et
-l’occasion favorable pour les conduire dans des contrées éloignées,
-où ils sont vendus à des prix dérisoires. Comme d’après les lois
-musulmanes, les dépositions d’un esclave ne doivent pas être acceptées
-devant le tribunal et comme chacun a le sentiment de sa position, ceux
-qui sont ravis de cette façon, s’ils ne sont pas séparés de leurs
-parents ou de leurs enfants et s’ils sont traités convenablement, se
-contentent de leur sort et le supportent sans autre récrimination.
-
-Au sud du Bet el Mal, sur une place libre d’Omm Derman, s’élève un
-bâtiment construit en briques d’argile; on l’appelle le Souk er Regig,
-c’est-à-dire le marché aux esclaves. Sous le prétexte d’échanger ou
-d’acheter des esclaves, le calife m’accorda quelquefois la permission
-extraordinaire de fréquenter le marché. J’eus ainsi l’occasion de faire
-maintes observations. Les marchands s’y donnent rendez-vous et offrent
-leur marchandise. Autour de la maison, des femmes, des jeunes filles,
-en nombre considérable, se promènent ou sont assises. Le choix est
-grand; on y trouve de vieilles esclaves, l’air fatigué, à demi-nues,
-sortes de bêtes de somme, comme on y rencontre également de jeunes et
-ravissantes sourias (concubines) bien vêtues.
-
-Ce commerce est si naturel que les acheteurs ne se gênent nullement
-pour palper ces créatures, tout comme on tâte le bétail sur le marché.
-On leur ouvre la bouche pour examiner si les dents sont en bon état,
-on leur enlève les habits qui couvrent la partie supérieure du corps,
-on examine à fond le dos, la poitrine et les bras, on les fait marcher
-pour observer les pieds, le corps dans tous ses mouvements. On leur
-pose des questions afin de se rendre compte jusqu’à quel point elles
-possèdent l’arabe, ce qui, surtout pour les sourias, établit une
-sensible différence de prix. Et tranquilles, parfaitement calmes,
-les esclaves se laissent faire; c’est la règle, c’est donc naturel,
-c’est leur sort, elles sont persuadées que cela doit être ainsi et
-non autrement. On lit bien sur la figure de quelques-unes d’entre
-elles qu’elles se rendent compte de leur triste position et ont vu de
-meilleurs jours autrefois; oui, on peut lire dans ces tristes regards
-qu’elles se sentent arrivées au dernier degré de la misère humaine et
-qu’elles comprennent qu’on les traite comme des bêtes.
-
-Mais, le sujet est suffisamment examiné; on commence à en débattre le
-prix; l’acheteur met en cause tous les défauts possibles, le vendeur
-ne cesse de faire valoir les qualités physiques et intellectuelles de
-la créature en question; on fait une offre, on demande le prix et le
-marché est conclu. On paie, on reçoit certificat de vente et d’achat;
-l’esclave a changé de maître. Le vendeur est tenu d’indiquer les
-maladies secrètes, le mauvais caractère, le penchant au vol, voire même
-le ronflement des sourias.
-
-Le paiement a lieu en monnaie ayant cours dans le pays, l’omla gedida.
-
-Voici quelques prix:
-
- Esclave âgée 50— 80 écus.
- Esclave jeune ou d’âge moyen 80—120 »
- Petites filles de 8-11 ans, selon leur beauté 110—160 »
- Sourias, selon leur beauté et leur race 180—700 »
-
-Ce tarif, quoique normal, est naturellement sujet à de grandes
-variations.
-
-On ne peut guère parler de l’industrie du Soudan. Le peu qui existait
-autrefois, a disparu. Jadis, on fabriquait de charmants filigranes en
-or, en argent, qui prenaient le chemin de l’Egypte.
-
-Ces travaux ont dû être suspendus non seulement à cause du manque de
-ces métaux précieux, mais encore par suite de la défense du Mahdi, de
-porter des ornements. On fabrique encore de grandes lances, de petits
-javelots de différentes formes avec ou sans crochet, des couteaux qu’on
-porte au bras, des étriers et des mors pour les chevaux et les ânes,
-les instruments aratoires nécessaires, etc...; tous ces objets sont en
-fer. On fait, avec le bois, des selles de chevaux, d’ânes, de chameaux,
-des angarebs; des boîtes ordinaires dans lesquelles on enferme surtout
-les habits que l’on veut conserver; des portes, des châssis, des
-volets; le tout de la façon la plus primitive. Depuis la confiscation
-de tous les bateaux, la construction des vapeurs a totalement cessé;
-depuis un an, il est vrai, on a recommencé, avec la permission du
-calife; mais comme le Bet el Mal veut tirer profit annuellement des
-nouvelles embarcations, rares sont ceux qui sacrifient leur temps et
-leur argent dans de telles entreprises où il y a si peu, parfois même
-rien, à gagner.
-
-L’industrie du cuir se limite à la fabrication de souliers, rouges et
-jaunes, de sandales, de selles. On trouve à acheter, par contre, en
-abondance, des amulettes en cuir, des gaînes de couteau, d’épée, des
-fouets en peau de crocodile, etc.
-
-L’industrie du coton est très importante au Soudan. Chaque jeune
-fille et chaque femme file pour son usage personnel ou pour la vente
-et les tisserands,—il y en a dans tous les villages—font ensuite
-la toile. Dans le Ghezireh, on ne confectionne en général que des
-toiles ordinaires, nommées thob damour el gheng qu’on vend, en pièces
-de 10 aunes de long, en grande quantité sur le marché; les gens de
-condition modeste s’en servent pour leurs vêtements. C’est la province
-de Berber qui livre les plus fins tissus dont on fait les turbans,
-les hisams qu’on roule sur la tête, de grandes couvertures ou des
-rideaux dans lesquels on tisse fréquemment des bandes de soie ou de
-coton multicolore. Le Dongola exporte aussi d’excellentes étoffes de
-coton; il est surtout renommé pour la confection de voiles solides.
-Quant aux tissus du Kordofan et du Darfour, ils se distinguent plutôt
-par la qualité que par la beauté du travail. Le tressage constitue
-l’occupation principale des femmes. Elles tressent, en effet, avec les
-feuilles des palmiers, des nattes de toutes les grandeurs et de toutes
-les formes, soit pour leur usage particulier, soit pour la vente.
-D’autres plus fines sont confectionnées avec des feuilles étroites
-bariolées ou avec de la paille d’orge et de minces petites bandes de
-cuir. Ce même matériel est utilisé pour faire des dessous de plats,
-des couvercles pour les terrines en bois, qui, en raison du travail
-compliqué et de la diversité des couleurs étaient expédiés souvent
-comme objets de curiosité en Egypte. Particulièrement habiles dans ces
-sortes de travaux, les femmes du Darfour entrelaçaient aussi de petites
-perles en verre de toutes couleurs qui représentaient, arrangées
-symétriquement, les plus ravissants dessins. Presque tous ces objets
-sont travaillés à la maison.
-
-Par suite de la régénération de la foi et du mépris des anciens et
-nombreux préceptes religieux ainsi que des usages, le moral déjà
-très relâché au Soudan, s’est abaissé encore. Par crainte du calife
-et sentant qu’on est entouré de dénonciateurs, grâce aussi à cette
-tendance généralement répandue de sauvegarder avant tout ses propres
-intérêts, les habitants sont devenus des fourbes accomplis; c’est dans
-ce manque de sincérité qu’il faut chercher la cause principale de
-l’immoralité.
-
-Sous l’impression du mécontentement général et de l’insécurité
-personnelle, beaucoup cherchent à jouir de la vie aussi vite que
-possible et aussi bien que leurs moyens le leur permettent.
-
-La sociabilité faisant totalement défaut, on cherche à se dédommager
-par le libertinage, la débauche; favorisé qu’on est par la facilité de
-se marier et de divorcer. On épouse une veuve moyennant un cadeau de
-mariage consistant en quelques vêtements, souliers ou sandales, des
-parfums et cinq écus; une jeune fille, moyennant dix écus. Celui qui
-outrepasse cette somme, est puni par la confiscation de sa fortune. Les
-pères, les tuteurs sont forcés de marier leurs filles et leurs pupilles
-à ceux qui les demandent en mariage; il faut une cause très grave
-pour qu’ils soient repoussés. Dans ce cas, on doit songer aussitôt à
-un autre mariage. Les frais étant restreints, la religion accordant à
-l’homme quatre femmes libres et légitimes et un divorce sans raisons
-valables, la plupart considèrent la cérémonie du mariage seulement
-comme moyen de changement perpétuel.
-
-Beaucoup de femmes professent les mêmes opinions, et sont heureuses de
-ces procédés qui leur offrent non seulement un changement, mais encore
-l’appât d’un gain en argent et en vêtements qui joue fréquemment aussi
-le plus grand rôle. Si l’homme demande le divorce, le cadeau de mariage
-reste toujours à la femme; si c’est celle-ci qui le demande, elle
-garde tout ce que son mari lui a donné, à moins qu’il ne le réclame
-formellement. Il arrive qu’un homme, dans l’espace de dix ans s’est
-marié 40 à 50 fois et qu’une femme, malgré les trois mois qui doivent
-s’écouler avant qu’elle ne convole de nouveau, a eu successivement 15 à
-20 maris.
-
-L’institution des sourias, consacrée par la religion, est de beaucoup
-plus scandaleuse. Ces concubines ne restent guère longtemps dans la
-maison de leurs maîtres, à moins qu’elles ne leur donnent des enfants.
-Elles ne peuvent alors être mises en vente, sinon, les voilà bientôt
-revendues, autant que possible avec bénéfice, passant de main en main,
-dépravées, bien soignées dans leur jeunesse à cause de leur beauté
-peut-être, mais se préparant une triste vieillesse.
-
-Beaucoup de marchands pratiquent cette industrie honteuse qui consiste
-à garder de jeunes esclaves auxquelles, moyennant une légère redevance
-mensuelle, ils accordent une liberté relative, leur permettant de
-chercher logement et entretien à leur choix. Il va de soi que ce n’est
-point par la vertu qu’elles ramassent cette dîme mensuelle.
-
-La plus grande dépravation règne chez les esclaves du calife, surtout
-chez les moulazeimie dont les menées dépassent toute description. Le
-calife, qui a parfaitement connaissance du scandale, ne songe pas à y
-mettre ordre pensant gagner ses esclaves par sa tolérance, et mériter
-leur gratitude et leur affection.
-
-Il s’ensuit que l’état sanitaire, aussi bien des hommes libres que des
-esclaves, laisse beaucoup à désirer; que les maladies résultant de
-cette façon de vivre et de comprendre le mariage sont nombreuses et
-sans remèdes, si ce n’est en quelque mesure, le climat chaud et sec. A
-Omm Derman notamment, règnent les vices les plus grossiers.
-
-Dans les commencements de son règne, le calife punissait les coupables
-en les exilant à Redjaf. Il ne tarda pas à cesser, persuadé qu’il est
-plus facile de gouverner tyranniquement un peuple dépravé qu’un peuple
-qui place la moralité au-dessus de tout. C’est pourquoi il hait les
-Djaliin du bord du Nil, de Hager el Assal jusqu’à Berber, parce que
-c’est la seule tribu du Soudan actuel qui apprécie une vie de famille
-régulière et la considère comme la première condition de l’existence.
-
-Il y a toutefois lieu d’excepter de cette corruption générale les
-anciennes femmes du Mahdi; il est vrai qu’elles sont contraintes de
-vivre selon les règles prescrites.
-
-Depuis sa mort, elles sont enfermées par le calife en l’honneur du
-maître décédé, dans des maisons sises près de la Koubbat, maisons
-entourées d’une très haute muraille. Des eunuques les surveillent très
-étroitement. Outre ces femmes et les concubines, beaucoup de jeunes
-filles, des filles des anciens fonctionnaires du Mahdi qui les élevait
-pour les faire entrer plus tard dans son harem, sont cloîtrées dans ces
-bâtiments, comme dans un cachot, sous verrous, et ne peuvent nullement
-communiquer avec des hommes; que dis-je, les malheureuses n’ont que
-très rarement et avec la permission toute spéciale du calife, des
-rapports avec d’autres femmes. Mal nourries, mal vêtues, ces pauvres
-prisonnières n’aspirent qu’à être délivrées d’une réclusion fort dure.
-
-Les deux principaux facteurs de la révolution furent la croyance en la
-mission divine du Mahdi, et qui dégénéra en fanatisme; la cupidité qui
-fit croire à l’abolition de tous les impôts et que l’on s’enrichirait
-pendant ces époques de troubles.
-
-Espoirs bientôt déçus! Le Mahdi ne fut pas assez longtemps au
-pouvoir pour constater qu’aujourd’hui l’aversion contre son régime
-est générale. Le calife Abdullahi le constate à chaque pas, il fait
-néanmoins tout pour l’accentuer.
-
-L’égalité, la fraternité, tant prêchées; ces mots avec lesquels
-on leurrait les masses, ne furent que de belles promesses. Comme
-auparavant il y eut et il y a des riches et des pauvres, des puissants
-et des faibles, des maîtres et des esclaves. Le calife lui-même ne
-chercha qu’à fortifier sa puissance personnelle, ne reculant devant
-aucun moyen pour arriver à son but.
-
-Comme étranger, il ne jouit d’abord d’aucune sympathie auprès des
-tribus du Nil. Par les prérogatives accordées à ses parents, à sa
-tribu, les Taasha, il suscita le mécontentement de ses propres
-compatriotes des tribus occidentales.
-
-Les humiliations qu’il fit subir systématiquement à tous les parents
-du Mahdi eurent pour résultat la révolte des Ashraf; ce fut seulement
-grâce à leur indécision que le calife put les réprimer sans subir de
-grosses pertes. Mais on réprouva sa conduite après leur soumission: au
-lieu de tenir sa promesse et de leur accorder leur grâce, il prétexta
-que le Prophète lui avait ordonné de les punir. Il les fit mettre aux
-fers, puis assommer à coups de rotin; parmi les morts se trouvaient
-les plus proches parents du Mahdi. Et pourtant, la sécurité de l’état
-n’était point en jeu, puisqu’ils avaient été réduits à l’impuissance.
-Ce procédé a été considéré comme un acte d’impiété à l’égard du mort et
-fut pris en mauvaise part.
-
-Soucieux de sa vie, de sa puissance, ne chassa-t-il pas de leurs
-maisons, tous ceux qui habitaient entre la Koubbat et le Bet el Mal,
-c’est-à-dire dans son voisinage, sans leur donner le plus petit
-dédommagement et, pour installer à leur place ses moulazeimie!
-
-Il força tous les habitants d’Omm Derman, sans distinction aucune,
-à élever les murs de la ville; lui seul, ses gardes et ceux de sa
-tribu demeurent à l’intérieur. Même parmi ses moulazeimie régne le
-mécontentement d’avoir à travailler à la construction de ses maisons
-et de celles de son fils, d’être traités si sévèrement et d’être payés
-si irrégulièrement. Ils forment une caste à part et toute relation avec
-les habitants de la ville leur est interdite. Le calife défend même
-aux milliers de jeunes Arabes ou jeunes gens d’autres tribus qu’il a
-incorporés dans ses gardes du corps, tout rapport avec leurs parents;
-ils ne peuvent sortir de l’enceinte des murs et les leurs ne peuvent
-y pénétrer. De telles défenses sont enfreintes parfois; il en profite
-pour punir et vexer ses gardes, ce qui augmente l’aversion qu’ils
-éprouvent à son égard. La révolte des Ashraf l’a rendu plus défiant
-encore; il craint qu’on attente à sa vie; jour et nuit, il s’entoure
-de gardiens, de domestiques qu’il choisit lui-même; personne, et
-ses parents ne sont pas exceptés, ne peut, comme c’était la coutume
-autrefois, paraître devant lui avec des armes. Quiconque est appelé
-en audience doit déposer l’épée et le couteau, que chacun porte
-ordinairement au Soudan; parfois même, on fouille les gens à fond.
-
-Son ancienne popularité a beaucoup souffert d’une telle méfiance, et
-l’on raille, tout bas il est vrai, une telle peur.
-
-Les Taasha, ses compatriotes, connus depuis longtemps par leur
-cupidité, leur brutalité et leur grossièreté, entreprennent des
-excursions dans le pays pour y enlever des esclaves et des animaux et
-soumettre les habitants à toutes sortes de contributions. Lorsque leur
-façon d’agir, que le calife n’ignorait pas, devint réellement trop
-scandaleuse, les gens ne pouvant cultiver tranquillement leurs terres
-et le blé étant sur le point de renchérir, il défendit aux habitants
-de la ville, et particulièrement aux Taasha, de quitter Omm Derman
-sans sa permission. Ceux-ci ne se gênèrent nullement pour enfreindre
-ses ordres; il est vrai que l’état du pays s’est quand même un peu
-amélioré. Ainsi dans la ville, les Taasha jouent aux maîtres; ils se
-vantent d’être les seigneurs de la contrée et de leur parenté avec le
-calife. C’est à eux que les meilleurs pâturages sont assignés; leurs
-chevaux sont nourris aux frais de la population, tandis que les autres
-tribus arabes doivent se contenter des places qu’elles trouvent et
-entretenir leurs chevaux à leurs frais. De semblables mesures font haïr
-le calife même par une grande partie de ses compatriotes de l’ouest.
-
-Il sait, il est vrai, à quoi s’en tenir là-dessus, mais il ignore à
-quel haut degré d’aversion générale ses sujets sont portés à son égard.
-
-Il cherche à gagner les émirs, les personnes influentes par des
-présents qu’il leur fait en secret, même de nuit; il croit acheter
-ainsi leurs sympathies; ils acceptent ordinairement ses dons, mais n’en
-pensent pas moins.
-
-Pour attirer à lui les gens instruits, il permet aux savants de se
-réunir dans la djami, après les prières de midi et du soir; Heissein
-woled ez Sahra a ordre de faire des conférences sur le droit de
-succession musulman (ilm el mîrath). Les assemblées des ulémas
-(savants) étant toujours strictement défendues, au commencement du
-régime mahdiste, on considère cette permission actuelle comme un signe
-de progrès. Le calife, tout d’abord, assista aux conférences; ayant
-remarqué que quelques-uns des savants, malgré sa présence, restaient
-assis simplement en croisant les jambes et non en les repliant, sans
-doute pour se reposer quelque peu, il ne manqua pas l’occasion de
-déclarer ouvertement à l’assemblée que tous, savants et ignorants,
-avaient à lui rendre le respect et les honneurs qui lui étaient dûs.
-
-Quelques jours après cette admonestation publique, Heissein woled ez
-Sahra, eut la malencontreuse idée de placer la science au-dessus de
-tout et de déclarer que les rois et les princes devaient s’incliner
-devant elle; le calife à qui la lecture et l’écriture sont inconnues,
-furieux quitta l’assemblée et les conférences furent suspendues: le
-progrès était étouffé à jamais.
-
-Heissein woled ez Sahra s’attira encore plus la disgrâce de son maître
-par le fait de se refuser à adopter la manière de voir du calife, dans
-une question concernant des esclaves. Le calife requérait du cadi
-un arrêté à teneur d’après lequel tous les esclaves des deux sexes
-échappés de chez leurs maîtres et qui s’étaient rendus aux moulazeimie,
-sans être trouvés ni réclamés par leurs maîtres, durant un laps de
-vingt jours, devraient être considérés comme propriété des moulazeimie.
-
-Or, comme il n’était permis à personne de se rendre dans les
-habitations de ces derniers, situées du reste dans l’enceinte des murs,
-la faculté pour les maîtres d’aller y découvrir leurs esclaves était
-simplement illusoire. On décida que les esclaves marrons seraient
-exposés pendant un certain temps sur une place publique et qu’alors,
-s’ils n’étaient point réclamés par leurs possesseurs, ils reviendraient
-au Bet el Mal.
-
-Mais cette décision allait précisément à l’encontre des vues du calife
-qui, en secret, avait enjoint à ses moulazeimie de garder pour lui
-tous les esclaves des tribus du Nil (Djaliin, Danagla, etc.) et de ne
-rendre à leurs maîtres que ceux appartenant aux Taasha ou aux autres
-tribus arabes de l’occident.
-
-Aussi les amis de Heissein woled ez Sahra redoutèrent-ils pour lui
-les suites de sa fermeté. Cependant le calife attendait une meilleure
-occasion pour le châtier.
-
-Depuis la mort du Mahdi, soit depuis plus de dix ans, le calife
-Abdullahi n’avait pas quitté Omm Derman, sa capitale. Là, il s’était
-créé une certaine force, avait concentré du matériel de guerre, forcé
-tous ceux qui ne lui plaisaient pas à y venir habiter, afin que, dans
-cette cité sanctifiée par le Mahdi, ils eussent à faire sous ses yeux
-et chaque jour les cinq prières obligatoires et à prêter l’oreille à
-ses préceptes.
-
-Omm Derman était primitivement le nom d’un petit village situé sur la
-rive occidentale du Nil et en face de Khartoum; il était habité par la
-tribu des Djimoïa. Après la prise de Khartoum, le Mahdi résolut d’en
-faire provisoirement sa résidence. On abattit les buissons de mimosas
-et les halliers qui bordaient le fleuve; on créa la place pour la djami
-et, tout près de celle-ci, on fixa les emplacements des maisons du
-Mahdi et de ses trois califes. Abdullahi reçut le terrain situé au midi
-de la djami, tandis que celui qui s’étendait au nord fut partagé entre
-les califes Ali woled Helou et Mohammed Chérif.
-
-Le Mahdi prétendit toujours ne considérer Omm Derman que comme un
-séjour passager; car il avait reçu mission du Prophète de conquérir
-l’Egypte, l’Arabie, en particulier la Mecque et Médine, et de terminer
-ses jours en Syrie. Or, on sait qu’il mourut subitement; du même coup
-furent anéantis ses plans et les espérances de ses adhérents.
-
-Son successeur, le calife Abdullahi, considérait Omm Derman comme la
-capitale de l’empire mahdiste et sa résidence définitive.
-
-La ville a maintenant une étendue d’environ onze kilomètres dans la
-direction du sud au nord; l’extrémité méridionale se trouve en quelque
-sorte vis-à-vis de la partie sud-ouest de l’ancienne ville de Khartoum.
-
-Pendant la période de fondation de la cité, chacun s’efforçait
-d’habiter dans le voisinage du fleuve pour s’épargner le transport
-de l’eau et pour être à portée du trafic avec l’Egypte ou les autres
-provinces. Il en résulte que l’extension en largeur d’Omm Derman est
-minime et ne mesure guère, de l’est à l’ouest, que 5 kilomètres ½ en
-moyenne.
-
-A l’origine, la ville consistait uniquement en huttes de paille; on
-commença par entourer la djami d’un mur de terre glaise en forme de
-rectangle, dont la longueur mesure environ 460 mètres sur 350 de
-largeur. Ces murailles furent plus tard reconstruites en briques
-cuites, que l’on badigeonna à la chaux. Le calife ne tarda pas à son
-tour, à se faire construire des maisons faites de briques cuites ou non
-cuites, ses frères suivirent son exemple, puis ses parents, les émirs
-et enfin tous les gens riches.
-
-En l’honneur du Mahdi et pour lui conserver à travers des âges son
-renom de saint homme, on lui éleva une Koubbat ou mausolée. Le tombeau
-proprement dit est une construction quadrangulaire, mesurant environ
-12 mètres de côté et 10 mètres ½ de hauteur. A l’est et à l’ouest
-se trouvent six grandes fenêtres en ogives, aux grilles de laiton;
-au nord et au sud, quatre fenêtres semblables et deux portes. Cette
-crypte, construite en blocs de grès taillés qui proviennent du palais
-du gouverneur de Khartoum après l’incendie, est couronnée d’une
-galerie, dont les cintres reposent sur de petites colonnes arrondies.
-A l’intérieur de cette galerie s’élève, sur une hauteur d’environ
-deux mètres, la partie supérieure de l’édifice, de forme octogone et
-pourvue, sur chaque face, d’une fenêtre grillée dessinant un ovale.
-Cette partie, constituant le haut de l’édifice, est terminée par une
-coupole ovoïde de douze mètres de hauteur. Les quatre angles du bas de
-la construction sont, en outre, flanqués de petits clochetons reposant
-sur quatre colonnes rondes.
-
-La partie supérieure de la construction est faite en briques cuites.
-
-L’ensemble de l’édifice émergeant du milieu de maisons basses et
-insignifiantes produit un effet grandiose, auquel les éraflures
-nombreuses dont souffre l’enduit de chaux portent seulement quelque
-préjudice. De trois sphères creuses juxtaposées sort une grande lance
-de cuivre jaune qui, s’élevant sur le sommet de la coupole, est
-visible déjà à une grande distance. La lance a suggéré aux mécontents
-la remarque suivante que le Mahdi, n’ayant pu accomplir ses desseins
-serait aussi disposé à entrer en guerre avec le ciel.
-
-Le mausolée est entouré d’une barrière de bois brut, destinée à tenir
-les pèlerins éloignés de l’édifice.
-
-A une distance d’environ vingt pas, on a creusé dans la terre des
-réservoirs aux parois murées, utilisés par les cohortes des croyants
-pour leurs ablutions.
-
-[Illustration: LE TOMBEAU DU MAHDI.]
-
-L’intérieur de la coupole est peint en blanc. Au milieu est suspendu à
-une longue chaîne en fer le lustre en verre qui ornait jadis le palais
-du gouverneur général. Aux parois sont fixés des candélabres dorés,
-butin enlevé aux maisons riches. A sa gauche le visiteur a le tombeau
-du Mahdi, édifié par l’habile menuisier Hamouda, échappé de l’arsenal
-de Khartoum, lors du massacre. Surmonté de nombreuses tourelles et de
-motifs variés, richement peints, ce tombeau pourrait passer pour le
-modèle d’une petite maison de campagne d’origine exotique; il est, sur
-l’ordre du calife, toujours recouvert d’un drap noir.
-
-Des tentures, des rideaux de couleur sombre ne laissent pénétrer que
-discrètement la lumière à l’intérieur et l’impression de gravité et
-de grandeur même qui se dégage de l’ensemble n’est troublée que par
-l’effet produit par le contraste des couleurs.
-
-L’intérieur du mausolée qui reste frais, même par les plus fortes
-chaleurs, ne peut être visité que moyennant la permission spéciale du
-calife. Lui-même s’y rend maintes fois pour se livrer à ses pensées et
-songer aux jours passés.
-
-Ses visites au tombeau sont devenues plus rares depuis l’exécution des
-parents du Mahdi, ce qui a fait supposer qu’il redoutait de se trouver
-aux côtés de son ancien maître, le chef de la famille de ceux dont il
-avait fait répandre le sang.
-
-Le mausolée est entièrement entouré d’un mur en pierres dont les portes
-pratiquées au midi et à l’ouest sont ouvertes tous les vendredis,
-depuis un an, pour laisser entrer les pèlerins. Comme tout sujet du
-calife est en quelque sorte tenu de visiter, ce jour-là, le monument
-afin de prier pour le défunt et demander sa protection, il arrive
-que chaque vendredi plusieurs milliers d’individus passent par là,
-se tiennent debout, les mains levées, tout autour du monument, pour
-implorer en apparence l’appui du Tout-Puissant par l’intermédiaire du
-saint dont les os reposent ici, tandis qu’en réalité ils ne murmurent
-souvent que des imprécations et des blasphèmes contre le mort et ses
-successeurs plus détestés encore, puisque par leurs mensonges et leur
-mauvaise foi ils sont les auteurs de la misère présente.
-
-Les maisons dans lesquelles les femmes du Mahdi sont gardées
-prisonnières sont contiguës au mur d’enceinte de la Koubbat. Au sud
-de ces constructions se trouve la résidence du calife. Un terrain
-extrêmement vaste est entouré d’une haute muraille en briques, à
-l’intérieur de laquelle se trouve un grand nombre d’édifices, séparés
-par de nombreuses cours communiquant entre elles. Immédiatement adossée
-à la djami se trouve la demeure du calife qui est réservée à son usage
-tout à fait personnel. A l’est, les habitations de ses femmes; les
-écuries, les magasins, les quartiers des eunuques, des domestiques,
-etc.; forment du côté de l’est et du sud la clôture de cette enceinte.
-Par la porte orientale du milieu de la djami,—une porte réelle tandis
-que les autres ne sont que des ouvertures ne pouvant être fermées à
-clef,—on arrive dans les locaux de réception du calife.
-
-Après avoir passé devant un petit bâtiment, on entre dans une cour de
-moyenne étendue dans laquelle sont disposées deux sortes de chambres
-couvertes et complètement ouvertes sur un des côtés; elles servent aux
-audiences. De cette cour, une porte conduit dans les bâtiments privés
-du calife, que seuls les garçons, préposés à son service personnel,
-peuvent franchir.
-
-Ces maisons en terre glaise se composent d’une salle assez grande avec
-deux locaux latéraux et sont munies de vérandas sur un ou deux côtés en
-sorte qu’elles ressemblent à de petites maisons de campagne. Un seul
-de ces édifices possède un étage supérieur avec deux chambres assez
-grandes; muni de fenêtres des quatre côtés, il offre une belle vue sur
-la ville entière.
-
-Les locaux destinés aux audiences sont installés avec la plus grande
-simplicité imaginable et ne contiennent absolument qu’un siège pour le
-calife, devant lequel, parfois, est étendue une natte de palmier. Ses
-appartements privés ont au contraire un confort tout à fait inusité
-pour le Soudan.
-
-Des lits en fer, richement dorés et munis de moustiquaires, restes
-du butin fait à Khartoum, des tapis épais, des coussins recouverts
-de soie, des tentures et des rideaux de lourdes étoffes de couleurs
-variées, ornent les chambres bien blanchies. Des nattes de palmier et
-de petits sophas dans les vérandas, complètent l’ameublement, lequel
-peut être considéré comme somptueux.
-
-La maison de son fils située à l’est de la Koubbat est encore mieux
-construite, mais meublée de la même manière. Son fils se permet même
-le luxe d’un lustre en cristal resté intact à la chute de Khartoum
-et d’un parc. Il occupe des centaines d’esclaves qui doivent amener
-à la sueur de leur front la terre fertile des bords du fleuve à la
-maison de leur jeune maître, maudissant son amour du luxe pour lequel
-ils dépensent leurs forces tandis qu’eux-mêmes, habitant des huttes
-misérables, manquent des choses les plus nécessaires. Chaque jour des
-améliorations sont entreprises, de nouvelles constructions commencées,
-des transformations, des aménagements.... Le père et le fils cherchent
-à s’offrir une vie aussi agréable que possible. Yacoub suit fidèlement
-leur exemple: il aime à construire comme eux et l’emplacement qui borne
-ses deux maisons situées au sud de la djami, est un véritable chantier.
-Les bâtiments du calife Ali woled Helou, situés au nord de la Koubbat,
-sont d’une étendue moindre et meublés plus simplement que ceux que nous
-venons de mentionner.
-
-Le calife Abdullahi possède, outre sa propre résidence, d’autres
-maisons aux extrémités nord et sud de la ville, mais de constructions
-plus simples. Il les utilise comme pied-à-terre lors des envois
-de troupes dans les provinces ou pour l’inspection des troupes
-nouvellement arrivées. Il y séjourne dans ces occasions plusieurs
-jours. On a construit également des maisons pour le calife juste au
-bord du fleuve, à l’est du fort établi autrefois par le Gouvernement,
-mais détruit depuis et dont les fossés ont été comblés. Il ne les
-utilise ordinairement que pour y faire mettre en état les navires
-partant du côté de Redjaf, pour donner ses instructions et sa
-bénédiction aux partants. Au sud de la maison de Yacoub, et séparé
-de celle-ci par une place, se trouve l’arsenal (Bet el Amana),
-construction entourée d’un mur en pierre, où sont conservés des fusils,
-des canons, une partie des munitions, ainsi que cinq voitures ayant
-appartenu aux anciens gouverneurs généraux et à la mission catholique.
-Un corps de garde, établi dans des guérites, interdit l’entrée à toute
-personne autre que les fonctionnaires de la maison. Du côté nord du Bet
-el Amana sont réunis les drapeaux de tous les émirs qui se trouvent
-à Omm Derman. A côté, on voit une construction en demi-cercle, munie
-de marches et haute d’environ 7 mètres, dans laquelle se trouvent les
-tambours de guerre du calife. A l’est, sont rangés les ateliers où on
-fabrique les capsules, les cartouches et où l’on répare les armes.
-
-Du côté nord de la ville et juste au bord du fleuve, se trouve le Bet
-el Mal el Oumoumi, rangée d’édifices destinés à la conservation des
-marchandises venant de Berber, de la gomme envoyée du Kordofan et de
-tout ce qui appartient au calife. Tous ces édifices sont entourés de
-murs dont les portes sont bien gardées. De grandes cours servent à
-entasser le blé et comme endroit de vente pour les esclaves et les
-animaux. Au sud, le marché public aux esclaves et dans le voisinage
-immédiat de celui-ci le Bet el Mal des moulazeimie.
-
-Omm Derman est située sur un terrain plat, un peu ondulé par place. Le
-sol est généralement dur, mélangé de pierres rougeâtres et recouvert çà
-et là d’une légère couche de sable; ce n’est que dans le voisinage du
-fleuve que se trouve une couche d’humus. De larges rues que le calife
-fit établir pour sa commodité et pour la construction desquelles toutes
-les maisons et les huttes qui se trouvaient sur le passage furent
-impitoyablement rasées, conduisent des quatre points cardinaux vers
-la djami. Une rue large mène au Bet el Mal, le long du mur d’enceinte
-inachevé; une autre au marché, dans la direction nord-ouest. Sur
-celle-ci s’élèvent, serrés les uns contre les autres, les magasins
-construits en briques. C’est le séjour des artisans classés et divisés
-selon leur profession. Ainsi des places distinctes sont assignées aux
-marchands d’étoffe, de comestibles, aux aubergistes, etc. La zaptieh es
-souk (police du marché) veille au maintien de l’ordre dans les affaires
-du marché.
-
-Les potences dressées sur différentes places indiquent d’une manière
-caractéristique le système qui régne dans le pays. La population de la
-ville a été partagée par quartiers suivant les tribus d’origine; les
-tribus de l’ouest habitent la partie du sud, tandis que celles de la
-vallée du Nil sont confinées dans la partie nord de la ville. La ville
-entière est divisée par la police du marché en quartiers exactement
-délimités. Les habitants de chaque quartier ont à veiller eux-mêmes
-par des rondes nocturnes, à la sécurité et au maintien de l’ordre dans
-leur quartier. Dans les rues et chemins étroits qui traversent ces
-parties de la ville règne une malpropreté indescriptible. Les saletés
-et les ordures couvrent partout le sol. Des cadavres de chameaux, de
-chevaux, d’ânes, de chèvres, etc., empestent l’air; ce n’est que dans
-les grandes fêtes que le calife donne l’ordre de nettoyer la cité.
-Mais ce nettoyage se borne ordinairement à réunir les ordures et les
-restes des cadavres d’animaux en putréfaction, répandus partout, en un
-monceau qu’on laisse ensuite bien tranquille. Au commencement de la
-saison des pluies ces monceaux répandent une infection pestilentielle
-qui ne contribue pas peu à rendre plus mauvaises encore les conditions
-sanitaires déjà suffisamment désavantageuses.
-
-Dans les premières années, les cadavres étaient encore enterrés à
-l’intérieur de la ville; depuis les derniers temps les enterrements
-ont lieu au dehors, au nord du champ de manœuvres. La fièvre et la
-dysenterie sont les maladies les plus fréquentes; durant les mois
-de novembre et de mars, de sérieuses épidémies de typhus ont lieu
-régulièrement et font de nombreuses victimes. Maintenant les conditions
-se sont améliorées, car on vient d’établir beaucoup de fontaines,
-parmi lesquelles celles au nord de la djami livrent une eau potable
-excellente tandis que celles qui se trouvent dans les parties sud de
-la ville donnent une eau plus ou moins salée. La profondeur des puits,
-dans les différentes parties de la ville, varie entre 10 et 16 mètres,
-mais il n’est pas rare qu’elle atteigne jusqu’à 30 mètres. Le premier
-essai pour creuser des puits fut fait par le Sejjir, émir de la prison
-générale.
-
-Bien qu’il n’eût jamais à craindre le manque d’eau, à cause du
-voisinage du fleuve, il put faire cet essai avec les forces importantes
-que la prison mettait à sa disposition gratuitement, essai qui fut
-couronné de succès et engagea à continuer dans cette voie.
-
-Sejjir! Mot mauvais et redouté! Souvent on entend l’expression «on l’a
-conduit chez le Sejjir!» La terreur se répand alors chez tous les amis
-de la malheureuse victime et la pitié chez tous les hommes sensibles.
-
-La prison se trouve à l’extrémité sud-est du mur d’enceinte dans le
-voisinage immédiat du fleuve; par une porte qui est gardée jour et
-nuit par des esclaves armés, on pénètre dans l’intérieur d’une vaste
-cour, dans laquelle se trouvent plusieurs huttes de pierre et d’argile,
-grandes et petites, isolées les unes des autres. Dans celles-ci sont
-couchés, pendant le jour, les malheureux qui ont encouru la colère du
-calife, ou qui ont été condamnés par les cadis; ils doivent expier en
-cet endroit leur conduite, les pieds enchaînés dans des anneaux de fer,
-liés l’un à l’autre par une courte chaîne massive. Au cou, une longue
-et lourde chaîne qu’ils peuvent à peine traîner: figures amaigries et
-sales avec la triste expression d’êtres voués à un sort misérable.
-Habituellement un silence profond régne parmi ces malheureux,
-interrompu seulement par le bruit des fers, les cris rauques des
-gardiens ou la plainte douloureuse d’un homme qu’on fouette. Ceux qui
-ont été spécialement désignés par le calife pour une punition plus
-sévère, sont enfermés, couverts de lourdes chaînes, dans des petits
-cachots privés complètement d’air et de lumière. On les garde dans la
-plus sévère solitude; ils sont privés de toute communication avec les
-humains et reçoivent à peine la nourriture la plus indispensable à la
-vie. Mais la grande masse reste couchée tout le jour dehors et cherche
-à l’ombre des deux grands bâtiments de pierre à se protéger des rayons
-brûlants du soleil, en se glissant mutuellement de temps à autre à
-voix basse un mot de plainte. Ils se montrent extrêmement soumis à
-leur sort; ils dissimulent comme tout le monde le fait au Soudan et
-ils déclarent au Sejjir, qui leur fait souvent la leçon, qu’ils savent
-et comprennent très bien, qu’ils ne souffrent que la juste punition de
-leur crime; mais dans leur for intérieur ils appellent la vengeance du
-ciel sur leur tyran et prient pour être délivrés des mains de leurs
-bourreaux.
-
-Les gardiens s’approprient les vivres que les parents apportent aux
-prisonniers, puis ils partagent le reste à leur gré, parmi les
-victimes à moitié mortes de faim, de sorte qu’il arrive très souvent
-que celui auquel étaient destinés les plus gros morceaux n’a rien du
-tout. Le soir, ils sont réintégrés dans les bâtiments dépourvus de
-fenêtres et ne possédant pas la moindre ventilation. La résistance,
-la prière, les plaintes ne servent à rien. Ils sont entassés de
-force, aussi nombreux que la place en peut contenir. Etroitement
-parqués, il est impossible à la plupart d’avoir assez de place pour
-pouvoir seulement s’asseoir. Rendus presque fous par la chaleur et
-le manque d’air, incapables de réagir contre les souffrances qu’ils
-endurent, les plus forts serrent, frappent et foulent aux pieds leurs
-compagnons avec une fureur insensée pour se procurer l’espace le plus
-restreint. Enfin le jour paraît, les portes fermées avec des chaînes
-de fer sont ouvertes et les malheureux baignés de sueur sortent en
-titubant, ressemblant plus à des cadavres qu’à des hommes vivants.
-Ils se remettent peu à peu; mais le soir venu, leur terrible martyre
-recommence.
-
-Et cependant, ils aiment la vie. Ils ne perdent jamais complètement
-l’espoir; ils implorent Dieu à toute heure de leur accorder la liberté.
-Bien que les prisons soient toujours combles et que les prisonniers
-aient à endurer les plus affreuses souffrances, je n’ai jamais entendu
-parler d’un suicide.
-
-Charles Neufeld passa depuis le milieu de 1887 plusieurs années dans
-cette prison, exposé aux plus grandes privations et gravement malade.
-Il fut et est encore soutenu par les Européens qui se trouvent à Omm
-Derman autant que leurs moyens le leur permettent, par l’intermédiaire
-de sa servante, qui était venue avec lui de Wadi Halfa. Les pieds
-chargés de doubles anneaux en fer et une lourde chaîne autour du cou,
-il fut livré comme les autres à la discrétion de ses gardiens. Comme il
-refusait une fois de rentrer le soir avec les autres dans l’intérieur
-du bâtiment, qui est appelé avec raison, la dernière station de
-l’enfer, il fut même fouetté.
-
-Il supporta tranquillement les coups douloureux sans proférer un cri
-jusqu’à ce que l’esclave s’arrêta de lui-même et lui demanda pourquoi
-il ne se plaignait point et n’implorait pas sa pitié.
-
-«Ceci est l’affaire des autres et non pas la mienne,» répondit Neufeld
-tranquillement, et il acquit par cette manière d’être le respect
-de ses gardiens. Après environ trois années de captivité, ses fers
-furent allégés et avec seulement une chaîne aux pieds, il fut envoyé à
-Khartoum où il fabrique du salpêtre sous la surveillance d’un certain
-Woled Hamed Allah. Il se trouva relativement mieux. Comme son travail
-avait de la valeur pour le calife, il reçut plus tard de lui une
-subvention mensuelle en argent, mais si maigre qu’elle suffit à peine à
-ses besoins les plus stricts. Tout au moins il put de nouveau respirer
-l’air frais et fut délivré de l’infect cachot. Les locaux utilisés pour
-la fabrication du salpêtre se trouvent dans le bâtiment des missions
-catholiques à Khartoum qui, pour ce motif, a été sauvé jusqu’à présent
-de la destruction générale. Là, le pauvre Neufeld traîne le soir ses
-membres fatigués à travers le jardin de la mission pour se reposer au
-pied d’un palmier, après le dur labeur de la journée.
-
-Alors ses pensées doivent se porter vers son père encore vivant, vers
-son frère et vers sa sœur, et il doit maudire le jour où il a quitté
-Wadi Halfa d’une manière irréfléchie bravant sans nécessité le sort qui
-l’a puni trop sévèrement.
-
-Puisse le pauvre prisonnier recouvrer bientôt la liberté et être réuni
-aux siens qui ne doivent pas perdre l’espoir! Il ne manque pas d’amis,
-qui savent ce qu’il en est et qui s’efforceront de l’aider à fuir; mais
-la réussite dépend de Dieu seul!
-
-Une autre victime encore plus malheureuse fut le sheikh Khalil. Que
-n’eût-il pas à souffrir, jusqu’à ce que la mort le délivrât de ses
-souffrances! Il avait été envoyé par des fonctionnaires du Gouvernement
-égyptien avec une lettre pour le calife, dans laquelle ils lui
-faisaient connaître les Mahdistes faits prisonniers à la bataille de
-Toski. Ils assuraient en même temps au calife qu’ils seraient bien
-traités et délivrés, l’engageant à rendre au sheikh Khalil les ordres
-et le sabre du général Gordon qui se trouvaient peut-être aux mains des
-Mahdistes. Le calife renvoya avec la lettre à laquelle il ne répondit
-pas, un Arabe Ababda, nommé Boushra, qui était venu en même temps que
-le sheikh Khalil, mais il retint ce dernier qui était Egyptien de
-naissance. Quelques jours plus tard il le fit mettre aux fers, sous
-prétexte qu’il cherchait à espionner.
-
-Khalil fut bientôt si affaibli par les mauvais traitements corporels,
-les cruautés de toute espèce et la privation totale de nourriture qu’on
-lui imposait parfois, qu’il ne fut plus en état de se lever du sol sur
-lequel il était couché. Bientôt l’eau lui fut supprimée pendant des
-jours entiers jusqu’à ce qu’enfin la mort eût pitié du martyr et mit
-fin à ses souffrances.
-
-Melich, marchand juif de Tunis, qui était venu de Senhit à Kassala avec
-la permission de Haggi Mohammed Abou Gerger, fut envoyé, sur l’ordre
-du calife, qui avait été instruit de son arrivée, enchaîné sans autre
-forme de procès, à Omm Derman où il se trouve encore aujourd’hui
-prisonnier. Maigre comme un squelette et presque réduit au désespoir
-par sa longue détention imméritée, il prolonge sa misérable existence,
-grâce à l’appui bienfaisant de ses anciens coréligionnaires établis à
-Omm Derman et qui ont embrassé la croyance musulmane.
-
-Deux Arabes de la tribu des Ababda furent faits prisonniers à Metemmeh
-sous la prévention d’espionnage. Le bruit se répandit à Omm Derman que
-des lettres adressées à des Européens vivant là avaient été trouvées
-chez eux. La petite colonie européenne passa des jours de terreur et
-d’angoisse jusqu’à l’arrivée des deux prisonniers. On découvrit alors
-seulement que les lettres étaient adressées à un copte, vivant au
-Soudan et avaient été écrites par ses parents au Caire. Les deux Arabes
-furent jetés en prison où ils eurent à subir les mauvais traitements de
-leurs gardiens et moururent de faim.
-
-Asaker Abou Kalam, ancien grand sheikh des Djimme qui, comme nous
-l’avons vu, (page 179) avait exercé une si noble hospitalité envers le
-calife et son père, lors de leur voyage dans les pays du Nil et avait
-fait des funérailles solennelles à celui-ci, après son décès, avec les
-sacrifices d’usage, fut mis aux fers. On avait rapporté au calife que
-le grand sheikh, lorsque sa tribu avait été contrainte de force par
-Younis à émigrer, avait murmuré contre l’état de choses actuel et avait
-regretté d’avoir combattu l’ancien Gouvernement. Pendant des mois, il
-fut maintenu en captivité; il dut souffrir les plus grandes privations
-pour être envoyé ensuite en exil à Redjaf, les pieds et les mains liés
-par de lourdes chaînes. Mais sa femme, une beauté soudanaise bien
-connue fut, sur l’ordre du calife, séparée de son époux et après son
-départ, incorporée dans le harem du maître du pays.
-
-Zeki Tamel, le premier et le meilleur officier du calife, fut, sur
-l’ordre de celui-ci, amené au Sejjir et enfermé dans une maisonnette
-en pierre dont la porte fut murée. Par une fente laissée ouverte, on
-lui tendait, à intervalle de plusieurs jours, un peu d’eau; mais il
-fut complètement privé de nourriture. Pendant 23 jours il souffrit les
-plus indicibles tortures; si horriblement que la faim le torturât, si
-affreusement que la soif le fit souffrir, on n’entendit jamais un cri
-de douleur ou un mot de prière par la petite fente de ce tombeau de
-pierre. Trop fier pour s’humilier devant ses bourreaux, il tint ses
-lèvres fermées jusqu’à ce que le 24^{me} jour de son martyre, la mort
-apparut comme une libératrice. Le Sejjir et ses compagnons, ce jour-là,
-l’épiaient par l’ouverture de la prison, devenue maintenant en réalité
-un tombeau; basés sur leur longue expérience, ils attendaient pour ce
-jour-là sa mort, et après s’être délecté de son agonie, le Sejjir se
-hâta de porter la bonne nouvelle à son maître le calife. Le cadavre
-fut emmené de nuit à l’extrémité occidentale de la ville et enterré
-entre des huttes en ruine, le dos tourné contre la Mecque. (Tous
-les mahométans croyants sont enterrés avec le visage tourné vers la
-Mecque). L’implacable calife voulait encore, après sa mort, lui ravir
-son repos.
-
-Même le plus fidèle partisan et serviteur du calife, le cadi Ahmed
-woled Ali, n’échappa point à son sort. Lui aussi fut jeté au cachot et
-dépouillé de sa fortune qu’il avait acquise d’une manière irrégulière,
-tandis que ses femmes, dont il avait retenu un grand nombre par force
-dans sa maison, furent réparties entre ses ennemis.
-
-Œil pour œil, dent pour dent! Dans cette même maison où son ancien
-adversaire Zeki Tamel rendit l’âme, lui-même fut enfermé et connut les
-mêmes tourments. Quelques jours après, le calife intima l’ordre à deux
-de ses cadis de l’interroger sur l’endroit et le lieu où il avait caché
-son argent, car on en avait trouvé fort peu chez lui.
-
-«Allez dire au calife, répondit-il, que j’ai terminé mes comptes avec
-ce monde, que je ne possède pas un liard et que j’ignore l’endroit où
-l’on trouverait de l’or et de l’argent.» Les cadis lui promirent la
-grâce du calife s’il avouait; sa réponse fut invariablement la même.
-Ils durent retourner auprès de leur maître sans autre résultat.
-
-Ceci se passait quelques jours avant ma fuite. Au moment d’écrire ces
-lignes, j’appris que lui aussi avait purgé sa condamnation.
-
-On remplirait des volumes en décrivant toutes les monstruosités, qui se
-sont passées dans les cachots d’Omm Derman et les atrocités commises
-par le Sejjir et ses aides.
-
-Mais passons..... Un jour viendra où la justice fera son œuvre!
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII.
-
-Plans de fuite.
-
- Intérêt que prend le calife à ma détention.—Prisonniers européens à
- Omm Derman.—Artin l’horloger.—Efforts de ma famille pour entrer en
- relation avec moi.—Insuccès de Babiker Abou Sebiba.—Le baron Heidler
- et le major Wingate.—Nouvelles tentatives.—Oscheikh Karar.—Plan
- d’Abd er Rahman.—Espérances et craintes.—Mes efforts pour gagner du
- temps.—Je quitte ma maison.
-
-
-Deux raisons poussaient le calife à me garder constamment auprès de
-sa personne et à me surveiller d’une façon sévère. J’étais le seul
-survivant des hauts fonctionnaires du Gouvernement précédent et qui,
-par un long séjour dans le Soudan et de nombreux voyages, en avait
-acquis la parfaite connaissance et en possédait la langue à fond. Dans
-sa conception naïve de notre situation politique, il s’imaginait, il
-était même persuadé, que, si je parvenais à m’échapper, j’engagerais
-le Gouvernement égyptien ou une puissance européenne quelconque à
-marcher sur le Soudan; que je jouerais le rôle funeste pour lui, de
-médiateur entre les principaux chefs des tribus que je connaissais, qui
-étaient revenus depuis longtemps de leur enthousiasme, et auxquels,
-(il le savait fort bien lui-même), il tardait de rentrer dans les
-régiments d’autrefois. D’un autre côté, son amour-propre était flatté
-d’avoir comme esclave l’homme qui avait autrefois gouverné toute la
-grande province du Darfour y compris son propre pays et sa tribu. Il
-ne cachait pas non plus ce sentiment et souvent il disait à ses gens:
-«Voyez celui qui auparavant était notre maître et qui nous jugeait
-arbitrairement, il est maintenant mon esclave, obligé d’obéir à toute
-heure à mes ordres. Lui, qui autrefois recherchait les plaisirs du
-monde et ses jouissances, il marche aujourd’hui pieds nus, sa gioubbe
-est sale et déchirée. Oui, Dieu est miséricordieux, il est le Juste.»
-
-Il faisait moins attention aux autres prisonniers chrétiens; comme
-ceux-ci vivaient principalement de leur commerce, il leur fut assigné
-une place près du marché où ils avaient bâti leurs propres huttes qui
-formaient un quartier à part rarement visité par les autres races.
-Le Père Ohrwalder gagnait péniblement sa vie en tissant, le Père
-Rossignoli et Beppo, ancien desservant de l’église des missions,
-avaient ouvert des gargotes, sur le marché. Les sœurs (missionnaires)
-vécurent avec eux jusqu’à ce qu’elles réussissent à s’échapper. Il y
-avait aussi Giuseppe Cuzzi, un Italien, ancien employé de la maison A.
-Marquet à Berber. Cette petite colonie était composée en majeure partie
-de Grecs, de Syriens chrétiens, de quelques coptes, environ 45 hommes
-avec leurs femmes, pour la plupart chrétiennes nées dans le pays ou des
-Egyptiennes; il s’y trouvait aussi quelques juifs. Les Grecs, les juifs
-et les Syriens ont chacun leur émir qu’ils choisissent; ceux-ci, à leur
-tour, sont sous les ordres d’un émir reconnu par eux et agréé par le
-calife. L’émir actuel est un Grec, nommé Nicolas, son nom arabe est
-Abdullahi.
-
-Tous les membres de cette colonie sont appelés par le peuple:
-muselmaniun; (descendants des infidèles, surnom des renégats) il leur
-est formellement défendu de quitter Omm Derman et ils sont tenus de se
-porter garants les uns des autres. Après la fuite du Père Ohrwalder,
-une surveillance plus sévère fut exercée sur tous ces malheureux; en
-conséquence, lorsque le Père Rossignoli s’échappa, Beppo son voisin et
-sa caution fut jeté en prison où il est encore aujourd’hui. Une place
-est assignée aux muselmaniun au nord-est de la djami; ils doivent y
-paraître chaque jour à la prière; mais, n’étant pas sous un contrôle
-spécial, ils s’y montrent à tour de rôle, pour que, en cas d’enquête,
-la colonie soit toujours représentée. Leurs huttes adjacentes les unes
-aux autres leur permettent de communiquer facilement entre eux, ce qui
-apporte quelque adoucissement à leur triste sort; ils peuvent ainsi
-se confier leurs peines et rencontrer une mutuelle sympathie. Leurs
-enfants sont placés, d’après l’ordre du calife, chez différents foukaha
-qui leur enseignent à lire le Coran.
-
-Mon installation auprès des moulazeimie permettait au calife de me
-surveiller étroitement; la maison qu’il m’avait assignée était proche
-de la sienne. J’avais à dire avec lui, aux heures fixées, les cinq
-prières par jour, et à me tenir entre-temps à sa porte. Mon chef, Abd
-el Kerim woled Mohammed de la tribu des Takarir, zélé partisan du
-calife, était, malgré tout, bon pour moi et m’avertissait à temps de
-certains dangers dont j’étais menacé. Sous ses ordres étaient aussi
-placés Haggi Zobeïr de la tribu des Djaliin; l’homme de confiance du
-calife; il avait à remettre les messages verbaux de ce dernier à son
-frère Yacoub; en outre, Hasan Seref, nommé Omkadok, de la tribu des
-Bertis, sans service spécial; Bilal woled Husein, un Danagla espionnant
-ses compatriotes; Mohammed Salih de la tribu des Djaliin, porteur de
-la peau dont se sert le calife pour ses prières; Tertiri woled Abd
-el Kadir, autrefois cadi, maintenant sans emploi fixe; Mousa woled
-Madibbo, un Risegat, fils du grand sheikh Madibbo exécuté au Kordofan
-et que le calife cherche à s’attacher; Regheb woled el Mek Aoudallah
-qui remet les rapports nécessaires aux garçons destinés au service de
-l’intérieur; ceux-ci les remettent directement au calife, leur maître;
-Bechir woled Abdallah, Ahmed, Bichari woled Abbas, tous de la tribu des
-Taasha; par eux, le calife s’enquiert des événements survenus parmi
-les tribus arabes de l’ouest et de leur état d’esprit; enfin Choudr
-woled et Toukeri, ex-maître de Gebel Haraz, qui autrefois pillait les
-voyageurs dans le Kordofan. Soumis plus tard aux troupes envoyées
-contre lui, il se trouve maintenant en surveillance.
-
-Il m’était sévèrement défendu d’avoir d’autres rapports qu’avec ces
-moulazeimie; tous ceux que je viens de citer, à l’exception de Choudr,
-avaient reçu l’ordre de leur maître de me surveiller. Je ne pouvais pas
-aller en ville ni même faire des visites.
-
-Le calife avait une prédilection pour les montres; j’étais chargé de
-les remonter. Je profitais de ce privilège pour visiter l’horloger
-arménien, Artin, qui demeurait sur la place du marché; prenant le
-prétexte d’avoir à réparer quelques-unes de ces montres, j’organisais
-des rencontres avec les amis auxquels je désirais parler; ils s’y
-trouvaient à l’heure, faisaient quelques petites emplettes ou
-donnaient leurs montres à réparer et Artin, lui-même, attribuait au
-hasard ces entrevues.
-
-La plupart du temps j’étais assis à la porte du calife, lisant le
-Coran. Il m’avait défendu d’apprendre à écrire, trouvant inutile pour
-moi de m’efforcer de cultiver cet art qu’il ignorait lui-même. Dans
-toutes ses sorties je devais l’accompagner et me tenir à ses côtés afin
-qu’il pût me surveiller.
-
-Durant les premières années, je le suivais à pied; plus tard il me
-donna un cheval et, quand l’occasion l’exigeait, je devais lui servir
-d’aide de camp. Ne recevant aucun salaire, ma nourriture était des plus
-simples: un peu d’asida, différentes sauces préparées avec de la viande
-séchée à l’air, des légumes ou des fruits, rarement un peu de viande
-fraîche achetée au marché d’Omm Derman. Le calife comprenait bien que
-ma situation n’était pas satisfaisante pour moi et que j’aspirais à
-redevenir libre; en dépit de tous mes efforts pour le cacher, je ne
-pouvais pas vaincre sa méfiance. Par des présents d’esclaves, et en
-m’offrant sa nièce en mariage, il avait espéré me retenir auprès de
-lui; n’ayant pas d’enfants, il en concluait que je désirais n’avoir
-aucun lien afin de pouvoir profiter de la première occasion pour
-recouvrer ma liberté.
-
-Depuis les combats autour de Khartoum, mes parents, ma mère, mes frères
-et sœurs, à Vienne, avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir
-pour se procurer de mes nouvelles, et pour mon bien avaient reconnu la
-nécessité d’agir avec la plus grande prudence. Le chevalier de Gsiller,
-notre consul général austro-hongrois au Caire, n’avait épargné aucune
-peine pour avoir des renseignements sur ma position. Il fut secondé
-dans ses recherches par les officiers attachés à l’armée égyptienne et
-par d’autres employés. A son instigation, mes parents purent m’envoyer
-la lettre dont j’ai déjà parlé qui fut remise par le commandant de
-Souakim à Osman Digna et, par Haggi Mohammed Abou Gerger, qui se
-trouvait justement chez ce dernier, au calife qui me la fit donner.
-C’était en 1888. Dans un accès de générosité il me permit de répondre,
-il invita même par écrit mes deux frères à venir à Omm Derman, afin
-qu’ils pussent se rendre compte de visu de mon bien-être et de mon
-bonheur! Mais lorsque, sur mon conseil, ils répondirent par un refus à
-son invitation, en prenant pour prétexte l’obligation de leur service
-militaire, il me défendit alors sous peine de mort de correspondre
-encore avec eux.
-
-Les rapports supportables que j’avais eus avec le calife ne furent
-que passagers. Le nouveau consul-général austro-hongrois, de Rosty,
-qui avait succédé au chevalier de Gsiller écrivit au calife pour lui
-demander la permission d’envoyer un prêtre du Caire aux membres de la
-mission, qui, disait-il, étaient des sujets autrichiens. Il m’écrivit
-en même temps, me demandant des informations sur le véritable état de
-choses à Omm Derman.
-
-Cette correspondance n’était pas du tout du goût du calife; il ne
-répondit pas à M. de Rosty et m’accusa de fausseté parce que j’avais
-indiqué les membres de la mission à l’exception du Père Ohrwalder comme
-Italiens. J’avais délibérément fait cela dans la crainte qu’Abdullahi,
-dans un de ses actes de rage contre moi, et qu’un essai de fuite de ma
-part pourrait occasionner, ne se vengeât sur ceux qu’il croyait être
-mes compatriotes et que je désirais sauver. Pour la même raison, je
-prétendis aussi n’être nullement en relation avec les Européens qui
-m’étaient étrangers. Le calife savait fort bien que j’étais Autrichien
-(Nemsaoui); plusieurs des membres de la mission étant déclarés sujets
-autrichiens par M. de Rosty, j’avais en conséquence des compatriotes,
-et par ce désaveu je l’avais trompé. Il ne voulait pas et ne pouvait
-pas comprendre que les membres de différentes nationalités pouvaient
-appartenir à la mission catholique sous la protection de l’Autriche;
-longtemps encore il me reprocha mon mensonge, et me fit comprendre
-qu’il me gardait rancune.
-
-Ma famille avait placé une forte somme d’argent chez le consul-général
-austro-hongrois au Caire et par l’entremise de nos représentants
-diplomatiques et du chef d’état-major de «l’Intelligence Department»,
-le major F. R. Wingate, je reçus de temps en temps quelques secours
-par des mains sûres, mais non désintéressées. Je recevais à peine
-la moitié, souvent même le tiers seulement de la somme qui m’était
-destinée, et je devais cependant reconnaître avoir reçu la somme
-entière. N’importe, je me trouvais heureux de la tournure présente
-des choses; j’avais aussi maintenant quelquefois l’occasion de faire
-parvenir à intervalles très éloignés, il est vrai, de mes nouvelles à
-ma famille qui m’avait fait parvenir en contrebande une encre chimique,
-rendue visible à l’action d’une grande chaleur. J’écrivais sur de
-petits morceaux de papier, sur des bandes de toile, quelques lignes
-à la hâte lorsque je n’étais pas surveillé; je les envoyais au Caire
-par des messagers secrets, saisissant les occasions favorables, et
-de là, on les expédiait en Europe. Je devais agir avec une grande
-circonspection dans mes dépenses, afin d’éviter d’éveiller des
-soupçons; je continuais donc à vivre aussi simplement qu’auparavant,
-les moyens qui étaient maintenant à ma disposition me servant surtout
-à acquérir des amis. Le calife m’ayant interdit toute correspondance
-avec les miens, on était convaincu au Caire que je ne pourrais jamais
-recouvrer ma liberté avec son consentement. Aussi tous les efforts
-tendaient-ils à combiner un plan de fuite. J’avais tout d’abord pris un
-grand intérêt à la formation et au développement de ce grand mouvement
-mahdiste, ayant l’occasion de le voir de près; cependant cet intérêt
-même s’affaiblit peu à peu à la suite des privations et des grandes
-humiliations dont j’eus à souffrir, sans parler des moments critiques
-qui menaçaient de mettre fin promptement d’une façon désagréable à ma
-captivité.
-
-Cependant le moment d’exécuter mes plans de fuite n’était pas encore
-venu. Pendant des années je n’avais confié mon secret à âme qui
-vive; enfin je parlai à Ibrahim woled Adlan, mon ami intime, de mes
-intentions. Il promit de m’aider. Mais peu après, il encourut la
-disgrâce du calife qui le fit exécuter; en lui je perdais un ami
-sincère, fidèle, un protecteur dévoué. Plus tard, j’intéressai à mes
-plans deux hommes d’une grande influence et qui vivent encore sur la
-discrétion desquels je pouvais compter; mais quoique par sympathie pour
-moi, plus encore peut-être aussi par la haine qu’ils nourrissaient
-contre le calife, ils m’eussent aidé dans mon entreprise et salué avec
-plaisir ma liberté, nos négociations n’aboutirent pourtant à rien.
-L’argent nécessaire aux préparatifs de ma fuite n’aurait pas manqué,
-mais ils craignaient que leurs noms ne fussent divulgués, et que
-tenus de vivre au Soudan, attachés qu’ils étaient par les liens de la
-famille, le calife n’exerçât sa vengeance sur eux.
-
-Pendant ce temps, ma famille n’était pas restée inactive; aucun
-sacrifice ne lui paraissait trop grand pour moi. Habitant Vienne,
-ignorant le réel état des choses au Soudan, les miens continuèrent
-à mettre des sommes d’argent considérables à la disposition de
-l’ambassade austro-hongroise du Caire. Ils prièrent le représentant de
-celle-ci, qui reçut également des instructions du ministère impérial
-et royal des affaires étrangères, de faire tout le nécessaire pour
-adoucir ma situation et pour préparer ma fuite. Son Excellence, le
-baron Heidler von Egeregg, ambassadeur et ministre plénipotentiaire
-qui avait été pendant des années consul-général au Caire, s’intéressa
-personnellement à ma cause avec une chaleur extraordinaire et ne
-s’épargna aucune peine pour rendre mon évasion possible. Comme on
-ne pouvait se procurer les services de personnes sûres que par
-l’entremise du Gouvernement, le baron se mit en rapport avec le colonel
-Schæffer bey, puis avec le major F. R. Wingate bey et c’est grâce à
-leurs efforts incessants joints à ceux du baron Heidler que je dois
-ma liberté. Sans leur intervention il n’eût pas été possible de se
-procurer des Arabes sûrs pour m’apporter à l’occasion des sommes
-d’argent, et pour cacher au calife et à ses partisans les différents
-essais infructueux tentés pour m’échapper.
-
-Au commencement de février 1892, Babiker woled Abou Sebiba, chef des
-postes de Dongola sous le Gouvernement égyptien arriva à Omm Derman.
-C’était un Arabe Ababda; amené devant le calife, il prétendit qu’il
-s’était enfui d’Assouan pour demander pardon au calife et la permission
-de s’établir à Berber. Ayant des lettres d’introduction signées par
-l’émir de cette ville, Zeki woled Othman, il reçut son pardon et la
-permission demandée.
-
-Au moment de franchir le seuil de la porte, il me poussa, comme par
-hasard et me dit à voix basse. «C’est pour toi que je suis venu ici,
-arrange un rendez-vous avec moi.» «Demain après la prière du soir, dans
-la mosquée.» Telle fut ma réponse, et il disparut.
-
-Je n’avais, il est vrai, jamais perdu l’espoir de recouvrer la liberté
-et de revoir les miens; j’avais cependant appris à me dominer et à
-ne pas donner place à un optimisme exagéré; je connaissais aussi
-suffisamment les Arabes et les Soudanais pour ne pas ajouter foi à
-leur parole, car ils manquent plus souvent à leur promesse, qu’ils ne
-la tiennent. Mais quoique le jour suivant se passât comme d’habitude,
-j’étais cependant,—c’est fort compréhensible—curieux de connaître ce
-que cet homme avait à me dire. Après la prière du soir, quand tout le
-monde eût quitté la mosquée, Babiker vint à la porte où il m’avait
-rencontré la veille. Je le suivis prudemment à une grande distance;
-nous entrâmes ensemble dans une partie du bâtiment recouverte de
-chaume. Là il me remit promptement une petite boîte en fer-blanc qui
-sentait le café grillé.
-
-«Elle a un double fond, me dit-il, ouvre-la, lis le papier; demain à la
-même heure je serai ici.» Je cachai la petite boîte sous ma gioubbe et
-retournai à mon poste. Le calife me fit appeler pour souper avec lui.
-Je dois avouer mon angoisse de me trouver assis devant lui, ses yeux
-de lynx fixés sur moi. La boîte était assez grosse pour être remarquée
-quoique cachée sous ma blouse. Heureusement, le calife était fatigué,
-moins attentif que d’habitude et parlant de choses indifférentes, sans
-oublier toutefois de m’avertir d’être toujours loyal envers lui, sinon
-il me punirait sans miséricorde. Je l’assurai de ma fidélité et de
-mon affection; puis après avoir pris un peu de viande et de doura, je
-feignis d’être malade et j’obtins la permission de me retirer. Je me
-hâtai de rentrer chez moi et, à la lumière de ma petite lampe à huile,
-j’ouvris la boîte à l’aide de mon couteau.
-
-Elle contenait un bout de papier avec ces mots écrits en français
-«Babiker woled Abou Sebiba est un homme de confiance.» Signé colonel
-Schæffer. Au dos du papier il y avait quelques lignes du consulat
-général austro-hongrois confirmant ce qui était écrit au-dessus.
-Pour ne pas me compromettre, si ce papier tombait entre les mains de
-l’ennemi, ni mon nom, ni l’intention de l’homme n’étaient indiqués. Il
-me fallait donc prendre patience jusqu’au lendemain soir.
-
-Je rencontrai Babiker à la même heure, au lieu du rendez-vous. Il
-m’expliqua, en peu de mots, qu’il était venu pour fuir avec moi.
-Maintenant qu’il m’avait vu, il retournerait à Berber pour compléter
-ses préparatifs. L’émir Zeki woled Othman devait venir au mois de juin
-pour les manœuvres à Omm Derman. Il ferait route avec lui et notre
-évasion s’effectuerait à cette époque. Je l’assurai que j’étais prêt
-en tout temps à me confier à lui, et après l’avoir supplié de tenir sa
-promesse nous nous séparâmes.
-
-Le temps s’écoula bien lentement.
-
-Il revint enfin au mois de juillet, comme il était convenu, et dans
-une entrevue secrète il me dit que pour détourner les soupçons il
-s’était marié à Berber. Il avait amené avec lui quatre chameaux, mais,
-il n’avait pas encore avisé au moyen de traverser la rivière; si je
-me décidais à courir sur le champ les risques d’une évasion, il me
-conduirait à travers les steppes de Bajouda, par Kab, à l’ouest de
-Dongola, pour atteindre Wadi Halfa, voyage à peine possible dans les
-mois d’été pour nos chameaux. Je compris qu’il avait envie de passer
-quelques mois au Soudan, probablement par amour pour sa jeune femme;
-nous tombâmes d’accord de remettre ma fuite au mois de décembre, époque
-des plus longues nuits, avantage non à dédaigner; sur sa demande,
-j’écrivis quelques lignes au Caire pour qu’on lui envoyât 100 écus afin
-de compléter l’équipement du voyage. Des mois se passèrent, sans aucune
-nouvelle de lui, je pus seulement savoir, par des informations prises
-en secret, qu’il était encore à Berber.
-
-Le mois de décembre s’écoula.
-
-L’année 1893 était commencée; mon attente était vaine. Les mois
-succédèrent aux mois; personne ne vint.
-
-Enfin, en juin je revis mon homme; il me raconta que le messager que
-j’avais envoyé au Caire pour demander les cent livres avait été retenu
-en route et était arrivé à destination au moment où j’aurais dû depuis
-longtemps avoir exécuté mes projets de fuite; en conséquence l’argent
-lui avait été refusé. Il me dit aussi qu’il avait amené deux chameaux;
-si j’étais prêt actuellement, il s’efforcerait de s’en procurer un
-troisième.
-
-Ainsi de même que l’année précédente, il revenait avec sa proposition,
-en plein été, c’est-à-dire à l’époque la moins propice à notre
-entreprise. J’en conclus que Babiker s’était bien renseigné sur les
-détails de ma situation; ne pouvant compter que sur une avance de
-quelques heures pendant les courtes nuits de juillet, avance non
-suffisante, pour assurer le succès, il désirait me voir renoncer à
-toute tentative de fuite afin de pouvoir mettre sur mon dos l’insuccès
-de l’entreprise.
-
-Lorsque je lui proposai de remettre la chose au commencement de
-l’hiver, il y consentit pour la forme. Ses visites répétées à Omm
-Derman avaient attiré sur lui l’attention du calife qui lui fit
-ordonner par le cadi, de s’acquitter chaque jour de ses cinq prières
-dans la mosquée, et de ne pas quitter la ville sans en avoir reçu la
-permission. Dans la crainte d’être devenu l’objet d’une surveillance
-continuelle, d’être soupçonné et de voir nos projets découverts, il
-s’enfuit en Egypte. Heureusement pour lui, on ne connut son départ que
-trois jours après qu’il eut quitté la ville. Il dut son salut à cette
-avance. Arrivé au Caire, il informa ceux qui l’avaient envoyé, qu’il
-était venu plusieurs fois à Omm Derman, mais que j’avais toujours
-persisté à ne pas tenter ma fuite avec lui. Le baron Heidler et le
-major Wingate reconnurent bientôt la fausseté de ses assertions; j’eus,
-en effet, l’occasion de leur faire part en quelques mots, par un agent
-sûr, de la conduite de Babiker.
-
-Ces messieurs passèrent alors un contrat avec un marchand nommé Mousa
-woled Abd er Rahman, domicilié à Omm Derman qui s’arrêtait au Caire
-pour ses affaires. Ils lui promirent formellement une prime de 1000
-livres sterling s’il assurait ma délivrance; et, en même temps, tous
-les moyens nécessaires furent mis à sa disposition.
-
-J’en reçus la nouvelle encore dans l’hiver 1893; mais ce ne fut qu’en
-juillet 1894 qu’Ahmed, un parent de Mousa m’informa que des Arabes
-avaient été gagnés à ma cause et qu’ils arriveraient incessamment pour
-tenter de fuir avec moi. Il m’annonça aussi qu’un relais avait été
-organisé dans le désert et que des chameaux seraient prêts. J’osais
-donc espérer réussir en dépit de la grande chaleur. Le premier juillet,
-Ahmed m’avertit que les chameaux étaient là et que je devais en
-conséquence me tenir prêt à partir la nuit suivante. Le soir, je dis à
-mes domestiques qu’un de mes amis était tombé dangereusement malade et
-que je passerais la nuit auprès de lui avec la permission du calife.
-Ils ne devaient donc pas s’inquiéter si je ne rentrais pas.
-
-La nuit vint; le calife s’était retiré et je pus quitter la mosquée
-avec Ahmed. Pieds nus, n’ayant qu’une épée, nous nous hâtâmes le long
-de la rue conduisant sur le champ de manœuvres pour prendre de là, la
-direction du nord-est. Il faisait sombre; la saison des pluies avait
-commencé le jour même, les chemins étaient mauvais. Nous traversâmes au
-pas de course le cimetière; j’enfonçai une jambe dans une vieille tombe
-délabrée par la pluie et me blessai le pied aux os d’un squelette. Les
-morts aussi bien que les vivants semblaient vouloir mettre obstacle à
-ma fuite! Cependant je ne perdis pas espoir.
-
-Aussi bien que possible, nous continuâmes notre route. Nous traversâmes
-le chor Shombat et atteignîmes la place où les chameaux devaient nous
-attendre. En proie à un énervement compréhensible, nous cherchions
-dans l’obscurité de tous côtés, mon guide appela, à voix basse, par
-leurs noms les Arabes qui devaient se trouver là. Tout fut inutile!
-Pas un signe de vie! En dépit de la fraîcheur de la nuit, nous étions
-baignés de sueur et hors d’haleine; nous renonçâmes à nos recherches
-désespérées. Etait-il arrivé malheur à nos hommes? Les chameaux
-s’étaient-ils enfuis? Avaient-ils éveillé des soupçons? Avaient-ils été
-arrêtés en route par quelques Derviches? Ce qu’il y avait de certain,
-c’est qu’ils n’étaient pas là et que la situation commençait à devenir
-critique pour nous! Nous devions renoncer à toute autre pensée, rentrer
-en ville, dans nos demeures..... et avant la pointe du jour.
-
-Triste, presque désespéré, je repris le chemin du retour. Je me séparai
-d’Ahmed au bout de la rue des manœuvres, en le priant de me donner le
-soir encore des nouvelles de ce qui était arrivé, lui répétant que
-j’étais prêt à une nouvelle tentative.
-
-J’arrivai avant l’aube, épuisé, dans ma maison. Quelques heures
-auparavant seulement, je l’avais quittée dans l’espoir de n’y plus
-jamais rentrer. On comprendra les sentiments, les idées qui m’agitaient
-à cette heure; je ne saurais les décrire. A peine fus-je rentré que le
-calife me fit demander par Abd el Kerim la raison de mon absence aux
-prières du matin; je fis répondre que j’avais été malade, ma mauvaise
-mine était un sûr garant de mon assertion.
-
-Le soir j’attendis des nouvelles d’Ahmed. Peut-être aurions-nous le
-bonheur de réussir aujourd’hui ou demain! J’attendis vainement! Ce ne
-fut qu’après deux jours d’angoisses et d’attente qu’il arriva me conter
-que les Arabes, après avoir réfléchi à leur action, avaient conclu
-que le risque d’être capturés était trop grand; sur quoi, ils étaient
-retournés chez eux!
-
-Nouvel insuccès! une espérance de plus envolée! Je me considérais
-néanmoins comme heureux d’avoir pu rentrer chez moi, après mon
-excursion nocturne, sans avoir été découvert.
-
-J’informai encore mes amis de ce qui s’était passé. Ils n’épargnèrent
-pas leurs efforts, et eurent l’appui du Père Ohrwalder. Celui-ci avait
-été à Vienne chez mes parents avec lesquels il était depuis lors en
-constants rapports. Par eux et avec le secours du professeur Dr.
-Ottokar Chiari, à Vienne aussi, il m’avait procuré une bouteille de
-pilules d’éther, qui me fut remise par l’entremise de marchands. Elles
-devaient me servir de réconfortant en chemin. Je les enfouis dans ma
-cour.
-
-Je laissai passer quelque temps après mon dernier coup manqué, puis
-j’envoyai moi-même un homme sûr, Abd er Rahman woled Haroun porteur de
-quelques lignes pour le baron Heidler. Je priai ce dernier de mettre
-à la disposition du messager les moyens nécessaires pour tenter une
-nouvelle entreprise. De nouveau le baron Heidler et le major Wingate,
-avec l’aide de Milhelm Shoukour bey et de Naoum effendi Shoukeir,
-passèrent un contrat avec mon homme. On lui assura, en cas de réussite,
-une récompense de 1000 livres sterling en or et on lui remit 200 livres
-par lui demandées pour les préparatifs. Le major Wingate ayant ensuite
-été envoyé à Souakim en qualité de gouverneur temporaire, craignant un
-nouveau coup manqué,—fit un contrat semblable avec l’Arabe Hadendoa,
-Osheikh Karar, qui devait tenter ma délivrance par Tokar ou Kassala si
-l’autre essai échouait.
-
-Je reçus un jour, d’un marchand venu de Souakim, une petite bande de
-papier sur lequel ces mots étaient écrits à l’encre chimique:
-
-«Nous vous envoyons Osheikh Karar, il vous remettra des aiguilles; vous
-le reconnaîtrez à cela; l’homme est fidèle et courageux, fiez-vous à
-lui. Nos salutations, Wingate et Ohrwalder.»
-
-Peu de temps après, je reçus d’un parent d’Abd er Rahman woled Haroun
-la nouvelle que celui-ci avait quitté le Caire, qu’il était arrivé à
-Berber et faisait des préparatifs pour ma fuite, mais afin d’éviter
-tout soupçon, il ne se rendrait pas lui-même à Omm Derman; il resterait
-à Berber; je me déclarai être parfaitement d’accord.
-
-Nous étions au premier janvier 1895. Je jetai un coup d’œil
-rétrospectif sur les nombreuses années passées dans la constante
-proximité de ce tyrannique calife, années de misères et d’humiliations!
-Celle-ci devait-elle aussi s’écouler comme toutes les autres sans
-m’apporter la liberté si ardemment désirée? Non, cela ne pouvait pas
-être! J’étais plein d’espoir et une voix intérieure me disait que les
-efforts infatigables de mes amis seraient enfin couronnés de succès et
-que le temps devait venir, où je reverrais les miens, ma patrie, mes
-amis!
-
-Un soir, vers le milieu de janvier, après le coucher du soleil, un
-homme que je n’avais jamais vu, passa dans la rue et me fit signe de
-le suivre. Je fis quelques pas à ses côtés. Il me dit à voix basse:
-«Je suis l’homme aux aiguilles, il faut que je te parle.» Joyeusement
-surpris, je le conduisis dans une petite niche obscure, formée par le
-mur de ma maison, le priant de me développer promptement ses plans. Il
-me tendit premièrement trois aiguilles et un bout de papier, comme
-preuve de son ambassade. Mais à ma profonde stupéfaction, il m’expliqua
-que pour le moment la fuite était impossible.
-
-«Je suis venu ici, dit-il, dans l’intention de te conduire à Kassala.
-Maintenant que des postes militaires ont été établis à El Fascher, à
-Ousoubri et à Gos Redjeb sur l’Atbara, postes qui sont en communication
-constante les uns avec les autres, la fuite dans cette direction est
-tout à fait impossible de même que le passage par une ligne aussi
-fortement occupée.»
-
-Il prétendit en outre que son chameau avait succombé, qu’il avait
-fait des pertes d’argent par suite de mauvaises affaires et que, en
-conséquence, il ne possédait pas les moyens de préparer une évasion.
-Il me pria de lui donner une lettre pour le major Wingate afin que ce
-dernier lui fournit une plus forte somme, et, me promit de revenir
-dans deux mois; sérieusement alors nous nous mettrions à l’œuvre. Je
-vis clairement ce que je pouvais attendre de cet homme. Il voulait
-même déjà repartir dans deux jours; je lui ordonnai de m’attendre
-le soir suivant à la mosquée, puis je retournai, peu satisfait de
-cette rencontre, reprendre mon poste à la porte du calife. Le papier
-qui m’avait été remis contenait en quelques mots une recommandation
-de l’homme par le Père Ohrwalder. Je répondis en lui dépeignant la
-conduite de son envoyé. Je remis le soir suivant à Osheikh Karar qui
-m’attendait dans la mosquée, comme il était convenu, la lettre qu’il
-s’empressa de cacher sur lui, comptant que par elle, il recevrait de
-nouveau de l’argent. Amèrement désappointé, j’allais rentrer chez moi
-lorsque je vis devant moi Mohammed, le cousin de mon ami Abd er Rahman
-woled Haroun. Comme par hasard, il marchait près de moi et me dit à
-voix basse: «Nous sommes prêts, les chameaux sont achetés, les guides
-engagés. Ton évasion est fixée au mois prochain, au dernier quartier de
-la lune,» puis il me quitta.
-
-J’avais, cette fois-ci, la conviction de n’être pas désillusionné.
-Vers la fin de janvier, un nommé Houssein woled Mohammed arriva à Omm
-Derman, engagé aussi par le baron Heidler et le major Wingate et gagné
-à ma cause. Il me fit savoir qu’il était prêt à m’aider à fuir; il me
-pria de faire connaître mes intentions à mes amis au Caire. Un de ses
-frères qui allait partir pour l’Egypte se chargerait de faire parvenir
-ma lettre: «Ayant donné ma parole à Abd er Rahman, je prétextai à
-Houssein Mohammed une maladie qui m’empêchait d’oser chercher à prendre
-la fuite. Je lui promis cependant de lui fixer le temps de l’entreprise
-à la fin de février; en même temps je lui remis une lettre dans
-laquelle je faisais part à mes amis de l’espoir que je nourrissais de
-recouvrer prochainement ma liberté avec le secours d’Abd er Rahman,
-et si toutefois je devais subir une nouvelle désillusion, ce dont je
-priais Dieu de me préserver, je rechercherais le secours de Houssein.
-
-Je craignais maintenant que, tant de monde étant dans le secret, le
-calife ne pût suspecter quelque chose. S’il était mis sur la voie de
-ce qui se passait, de mes efforts sérieux pour le quitter, j’étais
-certainement perdu.
-
-Le dimanche, 17 février, Mohammed me fit savoir que les chameaux
-arriveraient le jour suivant; ils avaient besoin de deux jours de
-repos; la fuite était donc décidée pour le mercredi 20. Il m’avertirait
-encore du reste le mardi soir. De mon côté je devais faire mon
-possible pour avoir une grande avance. Ces deux jours se passèrent
-lentement, trop lentement.
-
-Enfin la nuit du mardi arriva. Je trouvai Mohammed m’attendant à la
-porte de la mosquée.
-
-«Tout est prêt,» chuchota-t-il; puis nous nous séparâmes après avoir
-convenu du rendez-vous pour le mercredi soir, lorsque le calife se
-serait retiré dans ses appartements.
-
-Je dois avouer que je passai une grande partie de la nuit dans un état
-d’excitation fièvreuse. Si cet essai allait manquer comme les autres?
-Si un événement imprévu allait déjouer nos efforts?
-
-Ces pensées me tinrent longtemps éveillé et inquiet. Je dormis
-cependant quelque peu. Pendant le jour, je me plaignis aux moulazeimie
-en faction devant la porte du calife d’être fortement indisposé et je
-priai Abd el Kerim woled Mohammed d’excuser mon absence aux prières le
-matin. Je comptais, lui dis-je, me préparer une forte boisson de séné
-de la Mecque et de tamarin et désirais rester tranquille chez moi le
-jour suivant. Abd el Kerim y consentit et me promit de m’excuser auprès
-du calife s’il s’enquérait de moi. Je savais bien que le calife ne
-me voyant pas aux premières prières, et apprenant mon indisposition,
-enverrait chez moi pour me donner une preuve de sa sympathie et surtout
-pour se convaincre que j’étais vraiment là. Il n’y avait aucun autre
-moyen d’expliquer mon absence qu’en prétextant un malaise.
-
-Au coucher du soleil, je rassemblai mes serviteurs, et après les
-avoir priés de garder la plus grande discrétion, je leur fis part que
-le frère de l’homme qui m’avait apporté sept ans auparavant, une
-lettre, de l’argent, des montres, etc., de la part de mes parents,
-était arrivé secrètement avec un nouvel envoi malgré la défense du
-calife; je devais le rencontrer cette nuit pour m’arranger avec lui
-sans délai afin qu’il pût s’en retourner immédiatement. Mes pauvres
-domestiques ajoutèrent foi à mes paroles, et ne se réjouissaient pas
-peu à la pensée que leur position et la mienne allaient s’améliorer
-par la réception d’une forte somme d’argent. Je recommandai à mon
-serviteur Ahmed de venir m’attendre le jour suivant au lever du soleil
-avec ma mule, à l’extrémité nord de la cité, et de ne pas s’impatienter
-si je tardais à paraître, les affaires étant si importantes que je
-pouvais, probablement, être retenu; il ne devait en aucun cas quitter
-le lieu du rendez-vous, car je comptais lui remettre l’argent que
-j’aurais reçu pour le porter chez moi. Je fis comprendre aux autres la
-nécessité de garder un profond silence, car je courais grand risque
-d’être découvert. Si l’un des moulazeimie me demandait, il fallait lui
-répondre qu’ayant été très mal pendant la nuit, je m’étais rendu avec
-Ahmed auprès d’un homme qui pouvait guérir les maladies, mais qu’ils
-ignoraient où il demeurait. Je fis entendre à mes domestiques que
-j’allais recevoir une somme considérable le lendemain, et en attendant
-je donnai à chacun quelques écus. De cette manière j’espérais gagner
-une avance de quelques heures.
-
-Ahmed devant m’attendre avec ma monture, les domestiques qui restaient
-à la maison croiraient, si nous tardions à rentrer, que j’avais été
-retenu par les affaires; Abd el Kerim ayant promis de faire part de mon
-indisposition au calife, si celui-ci s’enquérait de moi, on pouvait
-bien supposer qu’il serait accordé pleine confiance au récit de mes
-domestiques, savoir: que j’étais allé à la recherche d’un guérisseur,
-étant inquiet de l’état de ma santé! En tout cas, et c’était là
-l’essentiel, il se passerait quelques heures avant qu’on ait trouvé
-Ahmed, et l’histoire de l’arrivée du messager supposé les intriguerait
-jusqu’au moment où enfin il serait reconnu que le tout n’était qu’une
-comédie et que j’avais pris la clef des champs! Avant de me rendre à la
-prière du soir, je retournai chez moi pour bien faire comprendre à mes
-gens, qu’ils devaient être extrêmement prudents et exécuter exactement
-tous mes ordres. Puis je quittai la maison, implorant du ciel la
-réussite pour cette fois-ci dans mes desseins.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX.
-
-Ma fuite.
-
- Mes guides Zeki Bilal et Hamed ibn Houssein.—Un incident.—Les chameaux
- refusent d’avancer.—Caché dans les montagnes du Ghilf.—Arrivée
- de nouveaux chameaux.—Descente vers le Nil.—Nous traversons le
- fleuve.—Difficultés avec les nouveaux guides.—Hamed Garhosh.—Hors de
- danger.—Enfin à Assouan!—Arrivée au Caire.
-
-
-C’était le 20 février 1895. Le soleil était couché depuis trois heures
-environ. Le calife s’était retiré dans ses appartements. Une heure se
-passa sans que je fusse dérangé; mon maître devait dormir.
-
-Je me levai; je pris la farroua et la ferda sur mes épaules et
-m’acheminai, en traversant le lieu de prières, par les rues conduisant
-au nord d’Omm Derman. J’entendis soudain toussoter légèrement: c’était
-un signal de Mohammed. Je restai immobile. Il amena un âne bâté; je
-l’enfourchai..... et, en route!
-
-La nuit était sombre. Le vent du nord obligeait les gens à se renfermer
-dans leurs huttes et dans leurs maisons. Nous ne rencontrâmes personne
-jusqu’à la sortie de la ville; là, un homme parut avec un chameau.
-
-«C’est un de tes guides, me dit Mohammed; il se nomme Zeki Bilal, il te
-conduira rapidement dans la steppe où se trouvent cachés des coursiers
-sellés. Pars vite! Bon voyage! Que Dieu te protège!»
-
-Zeki Bilal sauta en selle, je m’assis à califourchon. Après une heure
-de trot, nous rejoignîmes les chameaux cachés derrière de petits
-arbres. Le second guide nous attendait. Tout étant prêt, je montai
-l’animal qui m’était désigné.
-
-Je me rappelai alors avoir remis à Mohammed les pilules d’éther.
-
-«Zeki, lui dis-je, Mohammed t’a-t-il donné le médicament?»
-
-«Non; quel médicament?»
-
-«Ce sont des pilules d’éther; elles chassent le sommeil et fortifient
-l’homme qui voyage.»
-
-Il se prit à rire.
-
-«Dormir? répliqua-t-il, sois tranquille, les soucis et l’angoisse ne
-laissent pas dormir et Dieu, dans sa bonté, nous rendra vaillants.»
-
-Il avait raison.
-
-Nous nous dirigeâmes vers le nord. Les touffes de hautes herbes dures
-et les bouquets de mimosas, ainsi que les épaisses ténèbres empêchaient
-les chameaux d’avancer rapidement.
-
-Au lever du soleil, nous entrâmes dans une vallée large d’une lieue
-environ, nommée Wadi Bichara; pendant la saison des pluies, les Djaliin
-qui habitent les bords du Nil y cultivent le doura. Je pus enfin
-examiner mes guides: Zeki Bilal était encore jeune; Hamed ibn Houssein
-était dans la force de l’âge.
-
-«De quelle tribu êtes-vous? leur demandai-je.»
-
-«Nous sommes des Kababish, des monts du Ghilf, maître, et Dieu veuille
-que tu sois content de nous!»
-
-«Quelle avance avons-nous sur nos ennemis? Quand pourra-t-on
-s’apercevoir de ton absence?» me demanda le plus âgé.
-
-«On me cherchera après la prière du matin, répondis-je, jusqu’à ce
-qu’on soit persuadé de ma fuite et jusqu’à ce qu’on ait trouvé des gens
-et des chameaux pour les lancer à ma poursuite, il s’écoulera quelque
-temps; nous pouvons compter sur une avance de douze à quatorze heures.»
-
-«Ce n’est pas beaucoup, reprit Hamed, mais si les animaux sont bons,
-nous parcourrons quand même une forte distance.»
-
-«Ne connais-tu pas ces bêtes depuis longtemps? Ne sont-elles pas
-éprouvées?»
-
-«Non; ce sont deux mâles de la race des Anafi et une femelle Bicharia,
-que tes amis ont achetés pour que tu puisses te sauver; espérons que
-tout ira pour le mieux!»
-
-Nous prîmes une allure plus rapide. La steppe était unie, ça et là
-parsemée d’arbres et entrecoupée de petites collines pierreuses.
-Jusqu’à midi, aucun incident. Tout à coup, l’un des guides s’écria:
-«Halte! Faites rapidement agenouiller les chameaux! Vite, vite!»
-
-Nous obéïmes.
-
-«Qu’y a-t-il? demandai-je.»
-
-«Je vois, au loin, des chameaux et des chevaux...., je crains qu’on ne
-nous ait aperçus.»
-
-J’armai mon remington pour être prêt à toute éventualité!
-
-«Si l’on nous a vus, dis-je, il vaut mieux que nous continuions
-tranquillement notre route. Nos bêtes ainsi couchées sur le sable
-brûlant éveilleront la défiance et la curiosité. Dans quelle direction
-marchent ces gens?»
-
-«Tu as raison, répondit Hamed ibn Houssein; ils se dirigent vers le
-nord-ouest.»
-
-Nous nous remîmes en marche, en inclinant vers le nord-est.
-
-Nous espérions n’avoir point été aperçus quand, à notre grand dépit,
-nous vîmes arriver vers nous et au galop un des personnages dont la
-troupe, qui allait à pied, était éloignée de nous d’environ deux mille
-pas.
-
-J’appelai Hamed.
-
-«Tandis que je continuerai à avancer lentement avec Zeki, lui dis-je,
-arrête cet homme, trouve un expédient quelconque, mais, en tout cas,
-empêche qu’il ne me voie de près. Tu as sur toi de l’argent.»
-
-«Bien, va, mais lentement.»
-
-J’avançai tranquillement avec Zeki et abaissai la ferda sur mon visage,
-afin qu’on ne reconnut pas la couleur blanche de ma peau.
-
-«Hamed salue l’homme, et fait agenouiller le chameau, me dit Zeki qui
-se retournait. Allons au petit pas.»
-
-Vingt minutes après, l’inconnu sauta en selle et Hamed nous rejoignit.
-
-«Remerciez Dieu qui nous a sauvés! s’écria-t-il; cet homme, une de mes
-connaissances, est Mouhal le sheikh des Haouara; il se rend à Dongola
-avec des chameaux pour porter des dattes à Omm Derman. Il m’a demandé
-où j’allais en compagnie de l’Egyptien blanc; il a des yeux de faucon!»
-
-«Et que lui as-tu répondu?»
-
-«Je l’ai prié, en sa qualité d’ami, de garder notre secret; j’ai ajouté
-à ma prière vingt écus Marie-Thérèse. Nous autres Arabes, tous nous
-aimons l’argent. Il m’a juré de se taire si, par hasard, il rencontrait
-nos persécuteurs. Ses gens sont trop éloignés pour distinguer un blanc
-d’un noir. Allons, avançons; nous avons perdu du temps?»
-
-Le soleil était sur son déclin quand nous franchîmes la colline de
-Hobeguie. Une heure après, nous accordions quelque repos à nos bêtes
-épuisées, campant dans la steppe à une journée de marche à l’ouest du
-Nil.
-
-Il y avait vingt-et-une heures que nous ne nous étions pas arrêtés; de
-tout le jour, nous n’avions pris aucune nourriture; nous avions bu de
-l’eau une fois seulement. Aussi, malgré la fatigue, fîmes-nous honneur
-aux dattes et au pain qui constituaient notre souper.
-
-«Donnons à manger aux chameaux et hâtons-nous de partir; tu n’es pas
-fatigué? ajouta le guide.»
-
-«Non, répondis-je; nous avons coutume de dire en Europe: le temps,
-c’est de l’argent. Mais ici, le temps, c’est la vie. Faites vite!»
-
-Les chameaux, à notre grand effroi, ne touchèrent pas à la nourriture.
-Hamed s’empressa de faire du feu; puis il prit une branche allumée, y
-jeta de la résine d’arbre et, tournant autour des bêtes, murmura des
-paroles incompréhensibles.
-
-«Que fais-tu donc?» lui demandai-je, étonné.
-
-«Je crains que les foukera (religieux mahométans) du calife n’aient
-ensorcelé nos chameaux; suivant notre habitude, j’emploie le remède
-usité!»
-
-«Je crains bien plus qu’ils ne soient de mauvaise race ou malades;
-laissons-les se reposer encore; peut-être se remettront-ils?»
-
-Une demi-heure s’écoula. Les animaux ne voulurent pas manger; il
-était impossible de rester là plus longtemps; nous les sellâmes et
-repartîmes. Les bêtes fatiguées refusèrent d’aller au trot, elles
-marchèrent seulement au pas accéléré.
-
-Le soleil se leva lorsque nous n’étions encore que sur la hauteur
-nord-ouest de Metemmeh.
-
-Les forces de nos coursiers diminuant de plus en plus nous rendaient
-très soucieux.
-
-Ils n’allaient qu’au pas et il était clair qu’ils n’atteindraient pas,
-à un jour de marche, l’endroit situé au nord de Berber, où se trouvait
-à la lisière du désert, un relais pour changer nos bêtes et où nous
-attendaient d’autres montures.
-
-L’après-midi, nous laissâmes nos chameaux absolument épuisés, se
-reposer à l’ombre d’un arbre. Nous résolûmes de nous rendre dans les
-monts du Ghilf situés à une forte journée au nord-ouest. Là, dans ces
-montagnes inhabitées, je me cacherais jusqu’à ce que mes guides eussent
-réussi à se procurer d’autres montures.
-
-A la nuit, nous quittâmes cet endroit; les chameaux étant suffisamment
-reposés, prirent une allure assez rapide pour nous permettre
-d’atteindre le lendemain matin le pied des monts. Cette contrée est
-absolument inhabitée. Nous mîmes pied à terre et, chassant devant nous
-les chameaux, nous entrions, après trois heures d’une marche pénible et
-difficile dans une vallée entourée de rochers escarpés.
-
-Mes guides, étant tous deux de la tribu des Kababish, la montagne du
-Ghilf est leur pays natal et ils en connaissaient tous les chemins
-et tous les sentiers. Nous cachâmes entre de gros blocs les mahlusas
-(selles de chameaux).
-
-«Nous sommes arrivés dans notre patrie, elle protège ses fils; ne
-crains rien! me dit Hamed Houssein. Aussi longtemps que nous serons
-en vie, tu n’as rien à redouter. Reste ici caché; à quelque distance
-tu trouveras une fente de rocher d’où jaillit de l’eau. C’est là que
-j’abreuverai les chameaux. Zeki nous en rapportera du reste une ghirba
-(outre) pleine; je cacherai aussi les animaux dans un autre endroit
-afin que le vol des vautours tournant aux environs ne trahisse pas
-notre séjour. Attends-moi ici, nous verrons ce qu’il nous reste à
-faire.»
-
-Les guides s’éloignèrent; j’étais seul et quelque peu inquiet. J’avais
-espéré atteindre directement la frontière égyptienne et échapper par la
-rapidité à mes persécuteurs; pourquoi ces empêchements imprévus.....?
-
-Deux heures plus tard Zeki revenait apportant l’outre pleine d’eau.
-
-«Goûte l’eau de ma patrie, s’écria-t-il; vois donc comme elle est
-fraîche et pure! Aie confiance! Si Dieu le veut, il mènera à bonne fin
-notre entreprise.»
-
-Je bus abondamment; elle était vraiment excellente.
-
-«Je suis plein de confiance, lui dis-je, pourtant ce retard me met de
-mauvaise humeur.»
-
-«Malêche koullou seheï bi iradet illahi (cela ne fait rien, c’est Dieu
-qui dispose). Ce retard a peut-être aussi son bon côté; attendons
-Houssein.»
-
-Il était plus de midi quand ce dernier arriva. Nous prîmes notre frugal
-repas composé de dattes et de pain et pendant lequel il fut entendu que
-Zeki se rendrait auprès de mes amis, gagnés à ma fuite, et dont les
-demeures se trouvaient à deux petites journées de voyage, afin d’en
-ramener de bons animaux.
-
-«Je monterai la chamelle, dit Zeki, elle est vigoureuse et point encore
-rendue; je voyagerai toute la nuit et toute la journée de demain
-dimanche. Assurément, si Dieu le permet, je serai lundi chez nos amis.
-Comptez au plus deux jours pour se procurer les animaux; jeudi ou
-vendredi, à moins qu’un malheur ne m’arrive, je serai ici avec les
-chameaux.»
-
-«Reculons plutôt la date, lui dis-je, nous t’attendrons jusqu’à samedi;
-si tu arrives avant, tant mieux! mais songe bien que notre sort est
-entre tes mains; sois prudent, surtout en ramenant les bêtes afin de
-n’éveiller aucun soupçon.»
-
-«Comptez sur ma bonne volonté et sur notre chance! que Dieu vous ait en
-sa sainte garde; à bientôt! au revoir!»
-
-Il me tendit la main.
-
-Il prit quelques dattes qu’il serra dans son mouchoir et plaça la selle
-sur son épaule. Hamed lui décrivit la place exacte où se trouvait la
-chamelle. Zeki nous recommanda d’être prudents et, quelques minutes
-plus tard il avait disparu.
-
-Nous fîmes place nette pour préparer notre coucher.
-
-«J’ai une proposition à te faire, me dit Hamed après quelques instants.
-Mon parent Ibrahim Mousa est sheikh de ce district, sa demeure est sise
-au pied de la montagne à quatre lieues d’ici. Personne ne nous a vus,
-j’ai tout lieu de le croire; pourtant j’estime qu’il est préférable de
-l’avertir de notre arrivée, afin qu’il soit prêt à toute éventualité.
-Sans te nommer, je lui peindrai notre situation, il est mon cousin,
-donc il est forcé de nous donner asile; dans le cas où notre retraite
-serait découverte, ce qui est presque impossible à supposer, il nous
-avertirait à temps. Si tu es de cet avis, je pars cette nuit afin de le
-trouver sans être vu de personne; demain, de bonne heure je serai de
-nouveau auprès de toi.»
-
-«Ton plan est bon; prends de l’argent, mais ne lui dis pas mon nom.»
-
-Le soleil se couchait quand Hamed me quitta, me laissant ainsi seul
-avec mes pensées. Elles se reportaient vers mes domestiques, vers mes
-compagnons; tant d’années passées ensemble m’avaient habitué à eux
-malgré la différence des races et malgré leur caractère plutôt mauvais;
-mais elles s’envolaient, surtout vers les miens, mes frères et sœurs,
-mes amis, mes compatriotes. Pourvu, mon Dieu, que mon entreprise
-réussit! Epuisé, je finis par m’endormir sur ma couche dure; mais,
-avant l’aube, j’étais éveillé. Mon guide ne tarda pas à arriver.
-
-«Tout va bien, s’écria-t-il, le sheikh, mon cousin, te salue quoique tu
-lui sois inconnu; il souhaite que Dieu te protège. Aie de la patience;
-actuellement, il n’y a rien d’autre à faire.»
-
-Il se laissa choir entre deux blocs de rochers; on le distinguait à
-peine à cause de la couleur brune de sa peau; j’étais assis un peu
-plus bas, à l’ombre d’un arbre rabougri qui essayait de pousser entre
-les pierres et tandis que Hamed interrogeait l’horizon, nous nous
-entretînmes de la situation présente et passée du pays.
-
-Soudain, un peu après midi j’entendis le pas d’un homme; il devait
-marcher derrière nous; m’étant retourné, je vis, non sans crainte, à
-quelque cent cinquante pas, un individu qui grimpait la montagne; ses
-reins étaient ceints d’une ferda qu’il essayait en cet instant, de
-ramener sur sa tête. Venant de derrière, il avait dû nous apercevoir.
-
-«C’est un indigène, me dit Hamed; je crois bon d’aller lui parler,
-qu’en penses-tu?»
-
-«Certainement et fais vite; si tu le juges nécessaire, donne-lui
-quelque argent.»
-
-A pas rapides, mon camarade s’élança à la rencontre de l’homme qui,
-ayant atteint le dos de la montagne, venait de disparaître à mes
-regards. Peu après, je les vis tous deux s’approcher de moi.
-
-«Nous avons de la chance, s’écria Hamed; c’est un de mes nombreux
-cousins; nos mères sont cousines germaines.»
-
-L’homme s’approcha et me tendit la main.
-
-«Que la paix divine soit avec toi, tu es ici en sûreté! me dit-il.»
-
-Nous nous assîmes. Je lui donnai quelques dattes.
-
-«Goûte, lui dis-je, à nos provisions de route; comment t’appelles-tu?»
-
-«Ali woled Fheid, me répondit-il. A la vérité, j’avais de mauvaises
-intentions à votre égard. Changeant de pâturage, j’arrivai, il y a
-quelques jours, au pied de cette montagne que tu vois, située là-bas,
-au midi. En me rendant à la fente du rocher pour constater si l’eau y
-est abondante, quoiqu’il y ait des puits dans la plaine, je remarquai
-les traces de vos chameaux; je les suivis. De loin, j’aperçus la
-couleur blanche de tes pieds qui sortaient de ta cachette; j’en conclus
-qu’un étranger se trouvait en cet endroit et j’allais m’en retourner
-pour revenir de nuit avec quelques camarades et te faciliter ton voyage
-en t’allégeant de tes effets, ajouta-t-il en riant.
-
-Je remercie Dieu d’avoir rencontré mon cousin, les ténèbres m’auraient
-peut-être empêché de le reconnaître.»
-
-«Ali woled Fheid, reprit mon guide qui l’avait écouté en silence,
-permets que je te conte une petite histoire:
-
-Il y a quelques années—j’étais encore bien jeune—au temps de la
-domination turque,—mon père était sheikh de ces montagnes alors très
-habitées. Une nuit, un homme qui fuyait vint lui demander asile; les
-soldats du Gouvernement le poursuivaient avec fureur, on l’accusait
-d’être un bandit et d’avoir tué des marchands. Ses femmes tombèrent
-entre les mains de ses persécuteurs. Longtemps après, mon père qui
-l’avait tenu caché, se rendit à Berber, le siège du Gouvernement. Par
-des dons en argent, il arriva à faire gracier l’individu, car il n’y
-avait, en somme aucune preuve contre lui. Il répondit pour lui en se
-portant caution et fit libérer ses femmes.»
-
-«Cet homme, interrompit Ali, se nommait Fheid, c’était mon père. Je
-n’étais point encore né à cette époque, mais ma défunte mère,—que
-Dieu ait son âme—m’a conté cette histoire. O frère, ce que ton père a
-fait pour le mien, le fils le fera pour le fils; je vous suis dévoué;
-suivez-moi, je vous montrerai, à proximité, une meilleure cachette.»
-
-Nous le suivîmes; deux mille pas plus loin dans la direction du sud
-nous atteignîmes une sorte de caverne formée par des rochers; deux
-personnes y pouvaient tenir aisément.
-
-«Apportez-ici, ce soir, votre bagage. Quoiqu’il n’y ait rien à
-craindre, ces monts étant inhabités, vous pourrez, cette nuit, choisir
-une autre couche à proximité. On ne peut pas savoir; quelqu’un vous
-observe peut-être, sans que vous le sachiez, pour revenir plus tard,
-ainsi que j’en avais l’intention moi-même.
-
-Mais j’ai beaucoup tardé et ma route est longue; je vous quitte; demain
-après le coucher du soleil, je reviendrai et m’annoncerai en sifflant
-doucement. Portez-vous bien,—au revoir.»
-
-Suivant le conseil d’Ali, nous cherchâmes un autre endroit pour passer
-la nuit; le lendemain, nous reprîmes possession de notre grotte. Tout
-le jour, Hamed monta la garde. La faim seulement le décida à revenir
-vers moi. On acheva le pain, il ne nous restait plus que des dattes.
-
-Vers le soir, nous entendîmes un léger sifflement: c’était Ali. Fidèle
-à sa promesse, il venait au rendez-vous, nous apportant dans une
-petite ghirba (peau tannée de jeunes gazelles que les Arabes utilisent
-fréquemment pour transporter du lait) un peu de lait et, dans sa ferda,
-du pain (galette de doura).
-
-«J’ai fait croire à ma femme que j’avais à recevoir des marchands,
-nous dit-il après nous avoir salués; elle est si bavarde qu’il m’était
-impossible de lui dire la vérité.»
-
-«C’est une particularité dont beaucoup de maris se plaignent aussi dans
-mon pays, observai-je en riant; (bien disposé, du reste, à la vue de
-l’excellent repas que nous allions faire).»
-
-«J’ai pris des renseignements aux puits, continua Ali, soyez sans
-inquiétude. Mangez et buvez tranquillement; je crois à votre entière
-réussite.»
-
-Nous fîmes honneur aux mets; puis, je le priai de se retirer afin que
-son absence n’inquiétât pas sa famille et n’éveillât pas de soupçons.
-J’ordonnai, à voix basse, à Hamed de lui remettre quelques écus comme
-gage de notre amitié.
-
-«Ne reviens pas, lui dis-je, en prenant congé de lui; tes allées et
-venues paraîtraient suspectes à tes gens, ou pourraient laisser des
-traces qui trahiraient notre séjour.
-
-Porte-toi bien; je te remercie de ton amitié et de ta fidélité.»
-
-Hamed Houssein fit quelques pas avec son cousin.
-
-«Ali voulait refuser ton argent, me dit-il à son retour; j’ai dû
-l’obliger à le prendre, ce n’est que dans la crainte de t’offenser,
-qu’il l’a accepté.»
-
-Nous prîmes nos quartiers de nuit, et sans incident aucun, nous
-goûtâmes le repos jusqu’au matin. Je me retirai alors dans ma grotte,
-tandis qu’Hamed reprenait son poste de factionnaire.
-
-Lentement les heures s’écoulèrent; que de pensées m’assiégèrent et
-combien ma patience fut-elle soumise à une dure épreuve! Et pourtant,
-il n’y avait rien à faire.
-
-Notre provision d’eau diminuant, Hamed Houssein prit la ghirba pour se
-rendre à la source, voulant voir les deux chameaux.
-
-«Mon absence durera quatre heures environ. Reste tranquillement dans
-ta grotte. Si, le cas échéant, quelqu’un venait,—que Dieu nous en
-garde!—ce serait en tout cas un indigène, un Kababish, car jamais un
-étranger n’est parvenu jusqu’ici; retiens-le et dis-lui que Hamed woled
-sheikh Houssein ne saurait tarder à paraître. Mais évite toute querelle
-et surtout garde-toi de répandre le sang.»
-
-«Je suivrai ton conseil; j’espère toutefois que tu me retrouveras seul.»
-
-Et, en effet, en moins de temps que je ne croyais, mon guide était de
-retour et sa ghirba était remplie d’eau.
-
-«Les chameaux, me dit-il joyeusement, sont où je les ai cachés; ils
-se sont un peu remontés, autant que j’ai pu en juger.... donne-moi
-quelques dattes, je meurs de faim.... je vais regagner mon poste
-d’observation.»
-
-Le reste du jour s’écoula plus lentement encore, mais sans incident. A
-la nuit tombante, nous regagnâmes notre couche et, après avoir babillé
-à voix basse, nous demandâmes à la Providence de ne point soumettre
-notre patience à une trop dure épreuve.
-
-Jeudi, vers midi, soudain Hamed quitta précipitamment son poste et je
-le vis s’avancer à pas très rapides.
-
-«Qu’est-ce? lui dis-je.»
-
-«Je vois un homme qui se dirige, au pas de course, vers notre ancienne
-cachette. Ce doit être un messager. Reste ici jusqu’à mon retour.»
-
-J’attendis..... les minutes me paraissaient des siècles; prudemment
-j’observai, fouillant du regard le terrain; à une grande distance, je
-vis deux hommes qui s’approchaient de la grotte; je reconnus Hamed et
-avec lui Zeki Bilal.
-
-Je sortis, il m’aperçut et accourut à moi.
-
-«Je te salue, maître; accepte un heureux message, me dit-il, en me
-serrant la main. Je viens d’arriver avec deux chameaux que j’ai cachés
-de l’autre côté; je vais les chercher.»
-
-Et, sans ajouter autre chose, il redescendit en courant.
-
-Une heure après, il amenait les deux bêtes.
-
-«Comme tu as fait rapidement, lui criai-je tout joyeux, voyons,
-raconte.....»
-
-«Je vous ai quittés, commença-t-il, samedi soir et ai voyagé jour et
-nuit; ma chamelle avançait à souhait de telle sorte que lundi matin
-j’étais auprès de nos amis; aussitôt ils firent chercher les chameaux
-que tu vois ici; mardi, on me les remit et, à l’instant même, je
-repartis. J’ai marché lentement afin de ne point les fatiguer. Aussi
-nous pouvons nous mettre en route sur le champ.
-
-«Ah! j’oubliais de te dire que tes amis se sont rendus avec moi à la
-station convenue à la lisière du désert afin que tout soit prêt; je
-leur ai donné rendez-vous pour vendredi ou samedi, au plus tard, après
-le coucher du soleil.»
-
-«As-tu apporté du pain? Nous n’avons que des dattes pour toute
-nourriture.»
-
-«Grand Dieu! dans ma précipitation, j’ai oublié d’en prendre.»
-
-«N’importe! repris-je, même sans dattes nous terminerons la route.»
-
-«Zeki, dit alors Hamed, selle l’autre chameau; va avec notre ami et
-notre frère jusqu’à la source et abreuve les bêtes! Tu m’attendras
-ensuite jusqu’à ce que je vienne avec mon chameau qui doit s’être
-suffisamment reposé. Quant à toi, ajouta-t-il en se tournant vers moi,
-reste caché dans le voisinage; on ne peut pas savoir, il y a beaucoup
-de gens qui ont soif dans le monde.»
-
-Nous suivîmes son conseil.
-
-Deux heures avant le coucher du soleil, mes compagnons revinrent avec
-les trois chameaux et les outres remplies. Nous nous mîmes en route.
-
-A la tombée de la nuit, après avoir suivi la direction de
-l’est-nord-est, nous entrions dans la plaine.
-
-Sans nous arrêter, nous avançâmes toute la nuit; le matin, d’après le
-calcul d’Hamed, nous devions avoir fait la moitié du chemin.
-
-«Cette journée sera la plus périlleuse de notre voyage, me dit-il; nous
-approchons du fleuve et aurons à traverser les pâturages des riverains;
-que Dieu nous permette d’atteindre notre relais sans être aperçus!»
-
-Le paysage est uniforme; des steppes parsemés d’une herbe rare; çà
-et là, quelques touffes de mimosas; un sol sablonneux; par place des
-pierres.
-
-Nous ne mîmes pas même pied à terre pour manger. Le soleil était au
-zénith. Au loin, nous aperçûmes un troupeau de moutons et leur berger;
-nous modifiâmes quelque peu notre direction, tandis que Zeki allait
-aux informations qui furent nulles. Nous pûmes constater, à maintes
-reprises, des traces de chameaux, d’ânes, de moutons..... mais, en
-somme, rien de suspect.
-
-Le terrain était absolument plat.
-
-[Illustration: SLATIN PACHA S’ENFUYANT D’OMM DURMAN.]
-
-«Vois-tu, me demanda Hamed, cette bande large, grisâtre qui partage
-la contrée du nord au sud-ouest. C’est la grande route des caravanes
-conduisant de Berber à Wadi Gamer et à Dar Sheikhieh. Si nous la
-franchissons sans être vus, nous n’aurons plus rien à craindre,
-car entre cette voie et le fleuve le terrain est caillouteux, sans
-végétation, sans un sentier et, par conséquent inhabité. Mais, écoutez
-mes conseils! Laissez aller vos chameaux lentement, à une distance de
-500 pas l’un de l’autre; arrivés à la route, nous la suivrons pendant
-quelques minutes du côté de Berber, puis nous la quitterons pour nous
-diriger vers l’est. Voyez-vous cette colline pierreuse à environ cinq
-ou six kilomètres? C’est là que nous nous réunirons. De cette manière
-seulement, nous pourrons détourner, le cas échéant, ceux qui voudraient
-nous poursuivre.»
-
-Nous ne rencontrâmes personne, quoique la route soit très fréquentée et
-peu après, nous gravissions la colline.
-
-«Avançons maintenant et ne ménagez pas les chameaux afin qu’ils
-nous rendent un dernier service, ajouta-t-il en riant, tout va bien
-jusqu’ici.»
-
-Depuis mon départ d’Omm Derman je ne l’avais pas vu rire une seule
-fois; je savais que, de ce côté du fleuve, nous n’avions plus rien à
-craindre. Alors, en avant! Impitoyablement, nous excitions et frappions
-nos bêtes; on atteignit enfin la Kerraba, après avoir laissé à main
-droite quelques monts.
-
-La Kerraba est un plateau sablonneux, couvert de pierres noires de la
-grosseur du poing ou de la tête, serrées étroitement les unes contre
-les autres et les unes sur les autres; parfois, l’on rencontre quelques
-gros blocs isolés. Les animaux épuisés, pouvaient à peine avancer sur
-ce cailloutis, un véritable casse-cou.
-
-Vers le soir, nous aperçûmes dans le lointain, mais très loin encore,
-le Nil qui serpentait à travers le pays; l’obscurité nous prit au
-moment où nous descendions le plateau; nous ne tardâmes pas à arriver
-dans une vallée entourée de collines pierreuses.
-
-On fit halte et les selles furent enlevées. Le fleuve n’était éloigné
-que d’environ deux heures.
-
-«Notre mission touche à sa fin, dirent à la fois Hamed et Zeki, qui
-s’assirent et prirent quelques dattes. Demeure ici avec les chameaux;
-nous irons à l’endroit où doivent se trouver tes amis avec lesquels tu
-poursuivras ta route.»
-
-Seul, plein d’espérance en l’avenir, mon esprit, mes pensées se
-reportaient vers les miens, je les voyais, je revoyais ma patrie.....
-
-Il pouvait être minuit, personne encore. Que signifiait donc ce retard?
-si l’on n’arrivait pas, je ne pouvais traverser le fleuve cette nuit
-même.....
-
-Deux heures avant la pointe du jour, j’entendis enfin des pas: c’était
-Hamed.
-
-«Quelles nouvelles m’apportes-tu? lui demandai-je, tout anxieux.»
-
-«Aucune,» me répondit-il; il s’assit, rendu de fatigue.
-
-«Impossible de trouver tes amis à l’endroit convenu, reprit-il; je suis
-revenu, car tu ne peux rester ici, étant trop exposé au danger d’être
-vu, dans cette contrée habitée. Zeki est là-bas, qui cherche tes gens.
-Prends la ghirba sur ton dos, ainsi que les dattes, je ne saurais
-porter quoi que ce soit, tant je suis épuisé. Viens! Gravissons la
-Kerraba, tu t’y cacheras entre les pierres.»
-
-Une heure après, nous atteignîmes le plateau.
-
-«Demeure ici, me dit Hamed, forme un cercle avec les pierres; c’est
-ainsi que font les chameliers pour se protéger contre le froid, pendant
-la morte saison; puis, cache-toi à l’intérieur. Mais, tu sais cela;
-tu es un Arabe comme nous! Ce soir, je viendrai te chercher. Pour
-l’instant, je retourne auprès des chameaux; étant connu, je n’ai rien à
-craindre.
-
-«Si l’on m’interroge, je dirai que je viens de Dar Sheikhieh et que je
-cherche des gens établis dans la contrée. Heureusement, j’ai ici aussi
-des parents.»
-
-Il partit, me laissant seul, abandonné.
-
-J’eus bien vite fait de construire un cercle en pierres de la hauteur
-d’un demi-mètre, dont le centre était assez spacieux pour m’y cacher
-avec la ghirba et mon fusil.
-
-Dès que les premières lueurs du jour parurent, je rentrai dans ma
-cachette. Le sol était tendre, sablonneux.
-
-Je garnis de sable mon rempart, de telle sorte qu’on ne pouvait
-m’apercevoir et, fatigué, je m’y étendis.
-
-A quoi songer si ce n’est aux miens, aux années de captivité, à la
-colère du calife en apprenant ma fuite, aux incidents, aux difficultés
-qui pouvaient encore surgir et qui m’apparaissaient même comme
-infranchissables....
-
-Et pourtant, je n’ai jamais désespéré; en pouvait-il être autrement?
-Dans quelque situation difficile que je me sois trouvé, je n’ai jamais
-perdu courage ni confiance en ma bonne étoile! Et la peur trouve
-aujourd’hui place en mon cœur! Peut-être, est-ce parce que je suis
-enseveli comme dans un tombeau? Mourir aujourd’hui ou demain, n’est-ce
-point là le sort de tous les hommes?
-
-Mais mourir seul, délaissé, en pays étranger! O Dieu, toi qui trônes
-au-dessus des nuages, aie pitié de moi, aie pitié d’un pauvre
-malheureux, laisse-moi revoir ceux qui me sont chers, mes amis et ma
-patrie.....!
-
-Le calme revint en moi! Eh quoi! c’était un léger retard, mais mon
-affaire marchait à souhait! Cette nuit, je traverserai le Nil, demain
-je franchirai le désert, deux ou trois jours me sépareront de tout
-danger et, léger comme l’oiseau, je me hâterai d’aller vers ceux que je
-désire tant revoir.
-
-Je me pris à rire, rempli des plus douces espérances.
-
-Les rayons du soleil, un soleil brûlant, tombaient perpendiculairement
-sur ma tête; je tâchais de me protéger de mon mieux en utilisant ma
-ferda, lorsque j’entendis un léger sifflement. C’était Hamed qui, l’air
-joyeux, arrivait à moi.
-
-«Nous avons rencontré tes amis, me dit-il.»
-
-Quelle joie en entendant ces paroles!
-
-«Tu n’as rien à craindre ici, continua Hamed. Zeki trouva tes gens
-avant l’aube et ils convinrent aussitôt de ce qu’il y avait à faire.
-
-«Ils sont prêts; ce soir, ils viendront te chercher. Mais, soyez
-prudents: ta fuite est connue dans le pays. Viens avec moi
-maintenant..... non, reste plutôt ici, c’est mieux; tu attendras
-l’obscurité. Je te quitte; viendras-tu seul ou dois-je revenir te
-chercher?»
-
-«Il est inutile que tu te fatigues davantage; je connais l’endroit et
-vous y trouverai ce soir.»
-
-Le soleil allait disparaître quand, la ghirba et le fusil sur l’épaule,
-je quittai ma cachette dans laquelle j’avais passé quelques heures
-tourmentées que je n’oublierai pas et avec la perspective d’avoir à
-surmonter encore quelques difficultés.
-
-Arrivé auprès de mes amis, je trouvai deux hommes que je ne connaissais
-pas. Ils me saluèrent: «Nous sommes, dirent-ils, envoyés par ton ami
-Ahmed ibn Abdallah, de la tribu des Djihemab; nous te conduirons vers
-le fleuve; Ahmed lui-même le traversera avec toi.
-
-Sur la rive opposée, des chameaux sont prêts; ils te mèneront à travers
-le désert. Prends congé de tes guides, leur mission est remplie!»
-
-Je serrai bien cordialement la main de mes deux vieux amis et les
-remerciai en termes émus de leur sacrifice.
-
-«Portez-vous bien, au revoir dans des temps meilleurs et surtout plus
-calmes!»
-
-Nous sellâmes deux chameaux, le troisième fut laissé à mes anciens
-guides. Un des nouveaux guides prit place à califourchon derrière moi
-et nous partîmes.
-
-«Comment t’appelles-tu?» lui demandai-je.
-
-«On me nomme Mohammed, maître, et mon camarade Ishaak.»
-
-«Est-ce vous qui m’accompagnerez dans le désert?»
-
-«Non; d’autres auront cette tâche. Mais laisse aller ton chameau à
-pas lents et quoiqu’il fasse sombre, enveloppe ton visage, c’est
-plus prudent. Il y a trois jours que de Berber, l’ordre est venu de
-surveiller étroitement toutes les routes; tu n’as cependant rien à
-craindre dans notre pays.»
-
-Après deux heures de marche dans la direction de l’est-nord-est, nous
-fûmes à proximité du Nil. Nous entendions grincer la roue qui sert aux
-irrigations, les cris et les éclats de rire des esclaves travaillant
-avec leurs femmes.
-
-Aussitôt arrivés, Mohammed sauta à terre.
-
-«Faites agenouiller les chameaux lentement, tranquillement afin que
-leur cri n’attire pas l’attention.»
-
-Sans bruit, les animaux obéirent.
-
-«Demeure ici, jusqu’à ce que nous revenions avec Ahmed ibn Abdallah!»
-
-Déjà, mes nouveaux guides avaient disparu dans l’obscurité profonde.
-
-Une heure s’était à peine écoulée quand je vis venir quatre hommes. Le
-plus grand d’entre eux s’approcha de moi et m’embrassa, me pressant sur
-sa poitrine: «Dieu soit loué! dit-il, je te souhaite la bienvenue dans
-le pays de mes pères; je suis ton frère Ahmed ibn Abdallah de la tribu
-des Djihemab! Crois-moi, tu es sauvé!
-
-«Mohammed, Ishaak, ordonna-t-il, ôtez les selles sans bruit!
-
-«Vous avancerez avec vos chameaux le long du fleuve; à une distance
-assez grande, vous gonflerez les outres (elles servent en cas de besoin
-de flotteurs), vous les attacherez au cou des chameaux et traverserez
-le fleuve en différents endroits. Demain, attendez mes ordres près des
-pierres qu’on nomme “les rochers du taureau combattant!”
-
-«Quant à toi, ajouta-t-il, suis-moi!»
-
-L’individu resté en arrière et lui-même se chargèrent des selles;
-quelques minutes après, nous atteignîmes la rive du Nil Saint; dans
-une caverne, nous trouvâmes un canot, à peine assez grand pour nous
-contenir. Il nous fallut plus d’une heure pour traverser le fleuve.
-Nous sautâmes sur le rivage; l’homme qui nous accompagnait dirigea le
-petit bateau vers un des rapides du Nil, puis le fit couler à pic. Il
-regagna à la nage la rive. Le canot avait déjà disparu et avec lui les
-derniers vestiges de notre traversée.
-
-Après une demi-heure de marche, Ahmed Abdallah me pria de l’attendre
-quelques instants; à son retour il m’apporta du lait et du pain.
-
-«Mange et bois, me dit-il; sois certain de la réussite de ton
-entreprise; oui, j’ose le jurer par Dieu et par son Prophète, tu es
-sauvé. Mon plan comportait que tu partisses encore cette nuit même,
-mais il est trop tard; il est préférable que tu attendes jusqu’à demain
-soir. C’est demain aussi que tes chameaux doivent être abreuvés. Nous
-sommes cependant ici trop à proximité d’habitations, c’est pourquoi le
-fils de mon frère, Ibrahim Ali, te conduira à un endroit un peu éloigné
-d’ici et assez difficile à atteindre. Là, tu m’attendras! Je vais te
-procurer un coursier, à moins que tu ne te sentes assez fort pour aller
-à pied?»
-
-«Je supporterai la marche, répliquai-je; où est Ali?»
-
-«Ici! il te servira du reste de guide dans le désert.»
-
-La nuit était des plus sombres. Ibrahim Ali, une ghirba vide à la
-main, prit d’abord la route suivie par les caravanes qui se rendent à
-Abou Hammed en longeant le fleuve; puis, après avoir fait environ six
-kilomètres, il alla remplir à moitié son outre et nous nous dirigeâmes
-dans l’intérieur du pays. La marche était rendue difficile et lente par
-les grosses pierres dont la colline était couverte; j’étais exténué,
-chancelant comme un homme ivre. Enfin, nous fîmes halte auprès d’un
-ravin.
-
-«Nous sommes à la place désignée par mon oncle, me dit Ibrahim qui,
-jusqu’ici, n’avait soufflé mot. Sois tranquille et sans crainte! Ce
-soir, j’amènerai les chameaux et nous partirons. Voici du pain et de
-l’eau. Je vais achever mes préparatifs; porte-toi bien.»
-
-J’étais ainsi de nouveau seul; de nouveau exposé pendant le jour au
-soleil brûlant. Il est vrai que je me sentais plus léger, plus disposé
-à tout supporter, j’allais atteindre enfin mon but!
-
-Les étoiles brillaient déjà au firmament quand j’entendis très
-distinctement le bruit des sabots d’animaux qui marchaient rapidement
-sur le sol pierreux.
-
-Je me levai et distinguai Ahmed Abdallah; il était accompagné de deux
-hommes montés sur des ânes. Il vint à moi et me pressa sur sa poitrine.
-
-«Dieu soit loué pour ta délivrance!» me dit-il.
-
-Il me présenta les deux personnages venus avec lui.
-
-«Ce sont mes frères; ils t’apportent tous leurs vœux.»
-
-Je leur tendis la main; puis, me tournant vers Ahmed:
-
-«Je ne te comprends guère! Tu manifestes ta joie.....»
-
-«Certainement, interrompit-il, car, sans que tu le saches, tu viens
-d’échapper à un grand danger. Écoute: Il y a trois jours, l’émir de
-Berber, Zeki ibn Othman, reçut la nouvelle que les soldats égyptiens
-se trouvant à Mourad, ayant reçu des renforts considérables, avaient
-l’intention d’attaquer Abou Hammed, station mahdiste. Zeki ibn Othman
-envoya des secours à Abou Hammed et, cet après-midi même, 60 chevaux et
-300 hommes à pied sont passés devant nos demeures. Tu connais cette
-horde sauvage qui se nomme les Ansars. Nous venions de tuer un mouton
-et préparions tes provisions de voyage lorsque, soudain nous fûmes
-surpris par eux. Ce qui était destiné pour toi fut avalé en un instant;
-après quoi, ils se dispersèrent à la recherche du butin. Pense, combien
-notre inquiétude était grande à ton égard; car, enfin, l’un de ces
-bandits pouvait parvenir jusqu’à l’endroit où tu étais caché. Ils se
-sont retirés; que la malédiction de Dieu les accompagne! Remercie le
-Seigneur qui te protège!»
-
-Ma reconnaissance fut grande, en effet, envers Celui qui m’avait sauvé
-de tant de dangers.
-
-Ainsi que je l’appris plus tard, le commandant en chef de l’armée
-égyptienne, le général Kitchener Pacha, était arrivé à Wadi Halfa pour
-diriger les manœuvres annuelles. Le lieutenant-colonel Machell bey,
-s’étant, à cet effet, rendu de cette ville à Korosko, en passant par
-Mourad, avec le douzième bataillon soudanais et 200 chameliers, le
-bruit se répandit qu’on fortifiait Mourad et qu’Abou Hammed allait être
-attaquée.
-
-«Les chameaux n’arriveront que plus tard, continua Ahmed, je les
-ai expédiés dans l’intérieur du pays, en apprenant l’arrivée des
-derviches, de crainte qu’ils ne fussent utilisés par ceux-ci pour le
-transport des munitions.
-
-«Si tu veux attendre à demain, nous irons te chercher de nouvelles
-provisions.»
-
-«Non, mon désir est de partir en tout cas aujourd’hui; le manque de
-provisions ne saurait m’en empêcher; pourvu que les chameaux ne tardent
-pas trop.»
-
-Ils n’arrivèrent qu’après minuit.
-
-Ahmed Abdallah me présenta mes deux guides:
-
-«Ibrahim Ali, mon neveu que tu connais déjà et Yacoub Hasan, également
-un de mes proches parents. Ils te conduiront auprès du sheikh Hamed
-Fadaï, le chef suprême des Arabes Amrab, soumis au Gouvernement
-égyptien. Par son entremise, tu arriveras en sécurité à Assouan.»
-
-Les outres étant remplies, nous prîmes congé d’Ahmed.
-
-«Je te prie, excuse le manque de provisions; mais ce n’est point ma
-faute, reprit Ahmed. Vous avez de la farine et des dattes, assurément
-ce n’est pas une nourriture bien fortifiante, mais elle suffira quand
-même pour apaiser la faim.»
-
-Pendant trois heures et demie nous suivîmes la direction de
-l’est-nord-est et, à l’aube, nous atteignîmes la lisière orientale de
-Wadi el Homar (la vallée de l’âne). Elle a reçu ce nom à cause des ânes
-sauvages qu’on y rencontre fréquemment; la végétation y est très rare.
-Plus loin, la contrée prend le vrai caractère du désert: du sable, à de
-grandes distances quelques élévations sans le plus petit arbrisseau,
-sans le moindre brin d’herbe.
-
-Deux jours s’écoulèrent ainsi, presque sans repos; nous arrivâmes le
-mercredi matin au pied des monts de Nurauei, autrefois habités par les
-Arabes Bicharia. La vallée s’étend entre de hautes montagnes tombant à
-pic dans la direction du nord-est et est bordée de mimosas verts. Sur
-un des côtés latéraux de celle-ci se trouve le puits qui porte le même
-nom que les montagnes.
-
-Ibrahim Ali mit pied à terre; s’étant porté vers un point élevé,
-il nous fit part que le puits était entièrement libre; nous nous
-y rendîmes et, à la hâte, les bêtes furent abreuvées et nos outres
-remplies.
-
-Le puits a un périmètre d’environ 25 mètres sur six de profondeur;
-vers le milieu, il est taillé en forme d’entonnoir. Sur cette surface
-inclinée, des pierres faisant saillie servent de marches; on les
-utilise pour parvenir jusqu’à l’eau qui se trouve dans le cercle
-intérieur.
-
-Les puits sont toujours un lieu de rendez-vous et sont fréquemment
-occupés; aussi nous n’y séjournâmes point. Après avoir franchi les
-monts de Nurauei, nous entrâmes dans la plaine; après cette dernière
-course de trois heures, un repos était bien mérité.
-
-Quelle différence entre mes guides! Les premiers étaient courageux,
-décidés, prêts à sacrifier leur vie pour moi ou avec moi; ceux qui
-me servaient actuellement étaient tout le contraire, accomplissant
-de mauvaise humeur la tâche que leur avait imposée Ahmed Abdallah,
-se plaignant sans cesse de l’entreprise périlleuse, dont le bénéfice
-sans doute allait à d’autres, voulant dormir et manger. Grâce à leur
-négligence, ils avaient perdu en route mes sandales et mon briquet.
-Dans la suite, ce fut surtout mes sandales dont je regrettais amèrement
-la perte.
-
-Le lendemain jeudi, nous atteignîmes, vers onze heures, le puits
-de Douem; bien que les tribus qui s’y arrêtent soient hostiles aux
-Mahdistes, je jugeai prudent de me tenir caché.
-
-Ibrahim Ali et Yacoub Hasan avaient reçu l’ordre de me conduire chez le
-sheikh Hamed Fadaï; ce n’était pourtant point leur intention.
-
-En effet, l’après-midi, ils vinrent me représenter quels dangers
-planaient sur eux s’ils restaient éloignés des leurs durant plusieurs
-jours. De la part du calife et de ses sujets, sérieuse enquête serait
-faite pour savoir qui m’avait aidé à fuir; en outre leur tribu étant
-connue pour ses sentiments amicaux envers le Gouvernement égyptien, non
-seulement eux seuls avaient à craindre, mais aussi mon ami Abdallah.
-Bref, ils me prièrent d’accepter leur proposition, en me laissant
-présenter à une de leurs connaissances qui demeurait à proximité et qui
-me conduirait plus loin.
-
-Je compris qu’ils me nuiraient plus qu’ils ne me rendraient service et
-leur ordonnai de terminer l’affaire au plus tôt. Avant le coucher du
-soleil, ils me présentèrent mon nouveau guide, Hamed Garhosh, un Arabe
-Amrab qui paraissait avoir plus de cinquante ans.
-
-Celui me salua et, sans autre préambule me dit: «Chacun cherche son
-avantage. Tes guides que je connais fort bien désirent que je te
-conduise à Assouan; j’y suis disposé; mais, quel sera mon bénéfice?»
-
-«Le jour de mon arrivée, lui répondis-je, tu recevras 120 écus
-Marie-Thérèse et en outre un cadeau dont l’importance variera selon la
-façon dont tu auras rempli ta mission.»
-
-«Accepté, reprit-il en me tendant la main. Dieu et son Prophète peuvent
-témoigner que j’ai confiance en toi. Je connais votre race, un blanc
-ne ment jamais! A travers des montagnes qui n’ont jamais été foulées
-par le pas de l’homme, n’ayant que les oiseaux comme témoins de notre
-course, je te conduirai vers les tiens. Sois prêt; à la tombée de la
-nuit, nous partirons.»
-
-Je gardai le plus vigoureux des trois chameaux et pris deux outres
-pleines d’eau ainsi que la plus grande partie des dattes et quelques
-galettes de doura.
-
-A peine le soleil fut-il couché que Hamed Garhosh parut. Son fils
-s’étant rendu dans le district de Roubatat, avec le seul chameau qu’il
-possédait, pour chercher du blé, Garhosh était ainsi obligé d’aller
-à pied. Le chemin étant surtout montueux et le chameau ne pouvant
-trotter, je m’inquiétai assez peu de ce fait, pourvu que mon guide eût
-bonne volonté et bon jarret. En peu de mots, je pris congé d’Ibrahim et
-de Yacoub; enchantés mutuellement de nous séparer les uns des autres.
-
-Il fallut deux jours de marche à travers des monts dénudés et des
-collines pierreuses séparées par quelques petits espaces sablonneux
-pour atteindre, le dimanche matin, un vieux puits, nommé Shof Aïn.
-Quoique persuadé qu’il n’était pas fréquenté, je préférai attendre mon
-guide à environ une lieue de là.
-
-Notre nourriture se composait de dattes et de pain, si j’ose l’appeler
-ainsi, que nous avions cuit nous-mêmes; car, quoique Garhosh se vantât
-d’être passé maître dans son art, nos boulangers auraient hésité à
-reconnaître pour du pain cette pâte brune, dure et sans goût.
-
-Pour le préparer, mon guide entassa quelques pierres de la grosseur
-d’un œuf de pigeon et plaça sur ce foyer primitif du bois sec. Ensuite,
-il pétrit de la farine de doura avec de l’eau dans un plat des plus
-primitifs également. Au moyen d’une pierre à feu et avec de l’amadou,
-il alluma son tas de bois. Celui-ci, une fois consumé fut retiré et
-sur les pierres devenues brûlantes, Hamed répandit sa bouillie qu’il
-couvrit avec la braise. Quelques minutes après, il me présentait ce
-qu’il venait de fabriquer, un produit dur comme une planche qu’il
-débarrassa de la cendre et des pierres au moyen d’un petit bâton....
-N’importe, nous le mangeâmes de bon appétit, presque avec plaisir, ce
-qui confirme une fois de plus que la faim est le meilleur cuisinier.
-
-Nous jugeâmes notre repos suffisant et, quelques heures après avoir
-quitté le puits, nous abordâmes la première montagne de l’Etbai.
-
-Cette chaîne de montagnes située entre la Mer Rouge et le Nil est
-habitée dans sa partie méridionale par les Arabes Bicharia et les
-Arabes Amrab; au nord, par la tribu des Ababda. Entre ces monts élevés,
-noirs, parfois coupés à pic, sans végétation, courent de larges vallées
-où croissent en abondance des arbres et dans lesquelles ces tribus font
-paître leurs troupeaux de chameaux.
-
-Les chemins sont presque impraticables; néanmoins, sans repos, nous
-avançâmes, tant j’avais hâte de terminer au plus tôt ce voyage et de
-revoir ma famille.
-
-Nous n’avions plus rien à craindre, nous trouvant sur le territoire
-égyptien et hors de la puissance des Mahdistes; mon guide pourtant
-désirait que nous passions inaperçus. Il craignait d’être reconnu
-par des gens en rapports commerciaux avec le Soudan. Il demeurait,
-en effet, à la frontière des Mahdistes; et ses affaires l’appelant
-fréquemment à Berber, ses fonctions présentes de guide pouvaient avoir
-des suites fâcheuses pour lui.
-
-On pouvait lui appliquer ces mots: «l’esprit est prompt, mais la chair
-est faible.»
-
-A son âge, il souffrait de la nourriture, de notre marche forcée et du
-froid parfois très sensible; je lui donnai ma gioubbe, ne gardant, sur
-mon corps nu, que la ferda et l’hisam.
-
-Pour l’aider encore, je lui cédai pendant les quatre derniers jours mon
-chameau et, comme mes guides avaient perdu mes sandales, je le suivis,
-pieds nus sur le sol pierreux. Physiquement, je l’avoue, ce fut le
-moment le plus dur de ma fuite.
-
-Oui, même notre unique chameau voulut nous laisser en panne. S’étant
-blessé au pied de devant et s’étant, en outre, heurté violemment à une
-pierre pointue, le pauvre animal pouvait à peine marcher. Je me vis
-forcé de sacrifier ma ceinture de laine; j’en fis une sorte de chausson
-que je mis au chameau; chaque jour il fallait renouveler le bandage. Ce
-procédé est utilisé par les tribus du nord du Darfour qui emploient non
-de la laine mais du cuir; j’étais heureux, en cet instant, de connaître
-ce fait.
-
- * * * * *
-
-Enfin! le samedi 16 mars, comme nous descendions des hauteurs,
-j’aperçus, au lever du soleil, le Nil et, là-bas, sur ses bords.....
-Assouan!
-
-Comment décrire les sentiments de joie qui s’emparèrent alors de moi!
-
-Mes souffrances avaient pris fin! J’étais sauvé de ces mains
-fanatiques, barbares; mes yeux voyaient pour la première fois,
-et depuis de si longues années, une ville habitée par des hommes
-civilisés, dans un royaume administré par son possesseur légalement et
-justement!
-
- * * * * *
-
-Les officiers anglais et égyptiens au service de S. A. le Khédive
-apprirent au dernier moment mon arrivée inattendue; ils me reçurent
-avec joie dans le bâtiment du commandant où l’on s’ingénia à me faire
-oublier toutes mes peines.
-
-Le major général Hunter Pacha, commandant le corps de la frontière,
-justement arrivé de Wadi Halfa, ses officiers supérieurs: Jackson bey,
-Sidney bey, Machell bey, le major Watson et d’autres dont j’oublie
-momentanément les noms me fournirent de la façon la plus gracieuse,
-des habillements, du linge, etc..... Avant même de m’habiller, je
-dus consentir à me laisser esquisser par mon ami Watson, ce à quoi,
-du reste, je consentis avec plaisir. Je priai Boutros bey Cerhis,
-aujourd’hui vice-consul anglais à Assouan, de remettre à mon guide,
-Hamed Garhosh, les 120 écus Marie-Thérèse; je lui donnai quelque
-argent, des habits et des armes et le major général Hunter Pacha,
-en signe de joie, lui fit présent de dix livres. Devenu ainsi si
-rapidement un homme aisé, il prit congé de moi tout ému.
-
-Des télégrammes de félicitations ne tardèrent pas à me parvenir; le
-premier fut celui du colonel Lewis, tant en son nom personnel qu’au nom
-de la garnison de Wadi Halfa; puis, celui du très honoré chef de notre
-agence diplomatique, le baron Heidler von Egeregg dont le dévouement
-fut sans borne à mon égard; puis, du major Wingate bey, cet ami si
-désintéressé. Le baron Victor Herring et son fils, en voyage ici,
-furent les premiers compatriotes qui me saluèrent.
-
-Par un hasard des plus heureux, le paquebot des messageries levait
-l’ancre l’après-midi même. Je l’utilisai naturellement. Quand je
-montais à bord, l’hymne national autrichien retentit, faisant couler
-mes larmes, tandis que tous les officiers qui m’accompagnaient ainsi
-que de nombreux touristes de toutes les nations poussaient des cris de
-joie.
-
-J’étais ému, saisi, honteux! Quoique m’étant efforcé de conserver dans
-tous les cas mon honneur, ce que chaque officier aurait fait du reste,
-je n’avais rien accompli qui pût mériter tant d’honneurs, ma captivité
-ayant été plus riche en souffrances qu’en services.
-
-Machell bey, le commandant du 12^{ème} bataillon soudanais, dont les
-manœuvres de Wadi Halfa à Mourad avaient été cause que les Mahdistes
-avaient dévoré mes provisions et que j’eus tant à souffrir de la faim
-dans le désert m’accompagna. Je pris ma revanche! Il dut satisfaire
-à tous mes désirs touchant le boire et le manger, peine dont il
-s’acquitta du reste avec une amitié remarquable et une ponctualité
-militaire.
-
-Nous arrivâmes à Louxor le dimanche soir; je fus de nouveau reçu
-admirablement par tous les voyageurs européens. C’est là que je reçus,
-par l’entremise du baron Heidler, le premier salut télégraphique de mes
-chers frères et sœurs, de Vienne.
-
-Famille—Patrie! Comme ces mots sonnaient harmonieusement à mes oreilles!
-
-A cinq heures, le lundi après-midi, nous atteignîmes Ghirgheh, la
-station terminus du sud des chemins de fer égyptiens; l’express nous
-transporta au Caire où nous arrivâmes le mardi 19 mars, à 6 heures 10
-minutes du matin.
-
-Malgré cette heure matinale, le baron Heidler von Egeregg et ses
-fonctionnaires, le consul, docteur Carl Ritter von Goracuchi avec son
-personnel avaient tenu à venir me saluer sur le quai de la gare. Plus
-loin se trouvait aussi mon cher ami Wingate bey, que je ne saurais
-assez remercier, ni en paroles, ni en actions, de tout ce qu’il fit
-pour moi; puis, le Père Rossignoli, le correspondant du “_Times_” et
-d’autres. Un photographe, à l’affût, prit aussitôt un instantané!
-
-On me conduisit au palais de l’agence diplomatique austro-hongroise;
-les appartements qui m’y étaient réservés étaient décorés aux emblèmes
-et aux couleurs de ma chère patrie, ornés des plus belles fleurs. A
-l’entrée étaient écrits ces mots: _Bienvenue sur le sol natal_.
-
-Pendant des mois, je goûtai là l’hospitalité la plus large, la plus
-cordiale du baron Heidler qui avait tant fait pour ma délivrance. Ses
-soins infatigables à mon égard qui dépassaient de beaucoup les limites
-de sa mission me tinrent lieu de patrie et de famille.
-
-Le jour de mon arrivée, je reçus encore de nombreux télégrammes
-m’apportant les salutations et les félicitations de ma famille, de mes
-amis, de mes camarades d’études, de mes compagnons d’armes et autres.
-
-Au Caire même, je trouvai S. A. R. le Duc de Wurtemberg et le général
-de cavalerie, le prince Louis Esterhazy qui, autrefois, commandait la
-campagne de Bosnie à laquelle j’avais pris part comme jeune lieutenant
-de réserve; après s’être intéressés à mon sort, ils eurent la bonté de
-m’exprimer de la façon la plus cordiale la joie qu’ils éprouvaient de
-me voir libre.
-
-S. A. le Khédive me reçut avec une grâce touchante; me promut au grade
-de colonel et me décerna le titre de Pacha.
-
-Quelques jours après mon arrivée, j’étais sur le balcon du palais
-du consulat et admirais les fleurs aux corolles veloutées et leurs
-feuilles chatoyant au soleil comme de riches étoffes, premier sourire
-de la végétation à la nature qui renaissait..... soudain, ces mots
-revinrent à ma mémoire: Falz-Fein, Ascania-Nova, gouvernement de
-Tauride, Russie méridionale. Je ne fis qu’un saut dans ma chambre et
-avisai l’ancien possesseur de la grue comment elle avait été vue et
-tuée à la fin de 1892. Que de réminiscences, que de vieux souvenirs en
-traçant ces lignes et combien j’étais heureux de pouvoir satisfaire
-le vœu de M. Falz-Fein. Les remerciements qui ne tardèrent pas à me
-parvenir me prouvèrent, du reste, que mon intérêt pour ce petit épisode
-était justifié.
-
-Le Père Joseph Ohrwalder, missionnaire à Souakim lors de mon arrivée,
-vint au Caire pour me saluer. Il me fournit ainsi l’occasion de le
-remercier, lui, mon compagnon de souffrances pendant tant d’années, au
-moins par des paroles, pour son désintéressement, pour l’activité qu’il
-déploya touchant ma fuite.
-
-Je fus, à la vérité, tellement assailli de toutes parts par des
-personnes qui s’intéressaient à moi ou qui m’interrogeaient par pure
-forme ou par curiosité, on me rendit tant d’honneurs dans les cercles
-et dans les sociétés que, franchement, je trouvai à peine le temps de
-respirer. Le contraste entre ma vie passée et ma vie actuelle était si
-grand que parfois il me semblait avoir fait un long rêve.
-
-Enfin, je retrouvai le repos et surtout l’indépendance que j’avais
-presque totalement perdue, me préparant ainsi à un travail sérieux.
-
-Je ne puis toutefois songer à mes années de captivité sans remercier du
-plus profond de mon cœur le Tout-Puissant de sa protection constante,
-de sa grâce immense et le bénir de m’avoir permis de revoir libre les
-miens et ma patrie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX.
-
-Conclusion.
-
- Afrique, aujourd’hui et autrefois.—Le Soudan passé et présent.—Début,
- progrès et déclin du Mahdisme.—Sa durée.—Position actuelle
- du calife.—Empiètement européen.—Les Blancs dans le Bahr el
- Ghazal.—Importante position stratégique de la province.—Le temps et la
- marée n’attendent personne.—Je retrouve mon épée longtemps perdue.—Un
- dernier mot.
-
-
-Après avoir été près de 17 ans en Afrique, y compris 11 années de
-captivité pendant lesquelles toute communication avec le monde civilisé
-me fut coupée, j’eus enfin le bonheur de rentrer en Europe.
-
-Que de changements en Afrique durant ce laps de temps!
-
-Des régions où Livingstone, Speke, Grant, Baker, Stanley, Cameron,
-Brazza, Junker, Schweinfurth, Wissmann, Holub, Lenz et des centaines
-d’autres explorateurs ont risqué leurs vies sont maintenant accessibles
-à la civilisation. Des postes militaires et des stations offrant la
-sécurité et facilitant le commerce qui devient de jour en jour plus
-actif, ont été établis dans ces régions où l’explorateur a rencontré
-autrefois les plus grands dangers. A l’est, l’Italie, l’Angleterre,
-l’Allemagne; à l’ouest, le Congo, la France et l’Angleterre, augmentent
-chaque jour leur influence, et sont sur le point de se donner la main
-au centre de l’Afrique. Des tribus sauvages, qui par leur manière de
-vivre, se rapprochaient plus de la brute que de l’homme, commencent à
-connaître de nouveaux besoins et à comprendre qu’il existe des êtres
-qui leur sont intellectuellement supérieurs et qui par les ressources
-de la civilisation moderne, sont devenus invincibles même dans les pays
-étrangers. La partie nord des états musulmans encore indépendants,
-le Wadaï, le Bornou, et le royaume des Fellata seront sans doute
-obligés de conclure, tôt ou tard, une alliance avec quelques-unes des
-puissances qui s’avancent, afin de conserver leur régime héréditaire.
-
-Au centre de l’Afrique, entre les pays mentionnés ci-dessus et
-les puissances avancées de l’est, du sud et de l’ouest, se trouve
-l’ancien Soudan égyptien, qui est maintenant sous la domination du
-calife Abdullahi, le chef despotique des Mahdistes. Aucun Européen
-ne peut s’aventurer à traverser les limites de ce pays fermé à toute
-civilisation. La mort ou la captivité perpétuelle, tel serait son sort.
-Ce pays s’étend au sud, le long du Nil jusqu’à Redjaf, à l’est et à
-l’ouest de Kassala jusque près de Wadaï. Ce n’est que dans une courte
-période de dix années que le pays a été si misérablement assujetti.
-Pendant plus de soixante-dix ans, depuis l’époque de Mohammed Ali,
-il resta sous le Gouvernement de l’Egypte et était ouvert à la
-civilisation. Dans les villes principales se trouvaient des marchands
-égyptiens et européens. A Khartoum même, les puissances étrangères
-avaient leurs représentants. Les voyageurs de toutes les nationalités
-pouvaient non seulement traverser sans empêchement le pays, mais
-ils rencontraient encore secours et protection. Des communications
-télégraphiques et postales régulières facilitaient les rapports avec
-les pays les plus éloignés. Les mosquées, les églises chrétiennes,
-les écoles fondées par les missions dirigeaient l’éducation morale et
-religieuse de la jeunesse. Le pays était habité par différentes tribus
-qui, bien que disposées à être en lutte les unes contre les autres,
-retenues qu’elles étaient par la force et la sévérité du Gouvernement,
-n’osaient pourtant pas rompre la paix. Il régnait sans doute un certain
-mécontentement dans le pays et, dans les chapitres précédents, j’ai
-montré comment la cupidité et le mauvais fonctionnement des employés
-officiels avaient poussé les habitants à la révolte. J’ai cherché à
-démontrer comment Mohammed Ahmed a su tirer avantage de l’esprit du
-peuple, sachant bien que seul un facteur religieux pouvait réunir les
-différentes tribus ennemies; il se donna, en conséquence, comme le
-Mahdi envoyé par Dieu pour délivrer le pays du joug étranger et pour
-régénérer la religion, attisant ainsi l’élément du fanatisme qui jette
-une si lugubre lueur sur ces sombres événements dont l’histoire des
-douze dernières années du Soudan est remplie. Sans ce fanatisme, la
-révolution n’aurait jamais pu avoir un tel succès; avec ce fanatisme et
-par lui un enthousiasme guerrier a été soulevé, tel qu’il faut remonter
-au moyen-âge et même plus loin en arrière pour en trouver un pareil.
-
-J’ai cherché à dépeindre point par point les causes dominantes qui
-conduisirent à cette triste situation actuelle; ces causes, il est
-vrai, se sont bien affaiblies dans leurs effets depuis le temps où
-le Mahdi et son successeur étaient à l’apogée de leur puissance;
-mais néanmoins la situation doit être étudiée avec prudence et il est
-nécessaire d’avoir une connaissance parfaite des circonstances et de
-leur développement historique pour comprendre exactement les conditions
-dans lesquelles cette vaste étendue de pays tombée maintenant dans un
-état indescriptible de décadence morale, politique et économique pourra
-être rendue à la civilisation.
-
-Dans le Soudan, nous avons sous les yeux le triste exemple d’une
-civilisation nouvelle encore, mais capable de développement, anéantie
-soudainement par des tribus sauvages, ignorantes, presque barbares, qui
-ont élevé sur les restes dispersés de cette civilisation une forme de
-gouvernement basée jusqu’à un certain point sur les principes qu’elles
-ont trouvés existant, mais dont elles ont foulé aux pieds la justice
-et la moralité et, elles ont arboré une domination remplie de la plus
-noire injustice, de la plus profonde immoralité, de la plus impitoyable
-barbarie. Il est presque impossible de rencontrer dans les temps
-modernes un pays où a régné pendant environ un demi-siècle un certain
-degré de civilisation et qui en si peu de temps soit retombé dans un
-état se rapprochant autant de la barbarie.
-
-Considérons un instant en quoi consiste cette nouvelle puissance qui
-s’est élevée si soudainement et qui enraye complètement tous les
-efforts civilisateurs du monde européen qui ont eu lieu dans presque
-toutes les autres parties du Continent africain.
-
-J’ai cherché à dépeindre comment au commencement de l’élévation au
-pouvoir du Mahdi, tout le pays ne formait qu’un cœur et qu’une âme avec
-lui, comment après sa mort, le fanatisme réel s’affaiblit peu à peu
-pour faire place à un pouvoir temporaire caché sous le manteau de la
-religion. Le calife et les tribus arabes de l’ouest, en usurpant la
-place des Egyptiens qu’ils avaient anéantis, gouvernent les populations
-malheureuses avec un sceptre de fer, une telle oppression et une telle
-tyrannie qu’elles souhaitent ardemment le retour d’un gouvernement qui
-leur donnerait le repos et la paix. Il n’est pas nécessaire de répéter
-ici les horreurs et les cruautés qui ont été exercées par le calife et
-ses partisans pour maintenir leur pouvoir ascendant, il suffit pour le
-but que je me propose, de rappeler qu’au moins les ¾ de la population
-totale ont succombé à la guerre, à la famine, aux maladies et aux
-exécutions, tandis que la majorité des survivants n’est pas mieux
-traitée que des esclaves.
-
-Le terrible fléau de l’Orient, la traite des esclaves avec toutes ses
-horreurs, se propage de nouveau dans le pays; parmi ses victimes, il se
-trouve un grand nombre de chrétiens abyssins, de Coptes et d’Egyptiens.
-
-L’empire du calife avait presque la même étendue que celle de l’ancien
-Soudan égyptien; seulement dans ces derniers temps, la sphère de son
-pouvoir s’est restreinte. Mais que la condition de ces districts a
-changé! Des contrées prospères, ayant une population nombreuse ont
-été réduites en vastes déserts. Les grandes plaines sur lesquelles
-les Arabes de l’occident erraient, sont abandonnées et parcourues par
-des animaux sauvages; les anciennes demeures des habitants du Nil
-sont maintenant occupées par ces tribus nomades qui en ont chassé les
-propriétaires légitimes ou les ont réduits à l’esclavage afin qu’ils
-travaillent la terre pour leurs nouveaux maîtres.
-
-Privés de tous moyens de défense personnelle, poussés à un état de
-désespoir par l’oppression de la tyrannie, sans espérance d’être
-jamais délivrés de leurs oppresseurs, leur force de résistance est
-brisée; le reste, relativement minime, des habitants du fleuve n’est
-guère au-dessus des esclaves. Que peuvent-ils faire eux-mêmes? Comment
-peuvent-ils échapper à leurs tyrans?
-
-C’est une folie de croire que le pays peut se relever par ses propres
-forces, par une révolution intérieure. Le secours doit venir du dehors
-et les populations locales doivent bien se persuader que, une fois
-le premier pas fait pour rétablir l’autorité du Gouvernement, il n’y
-aura pas à revenir en arrière. Elles doivent être convaincues que le
-pouvoir du calife sera définitivement anéanti et qu’une nouvelle ère
-de civilisation surgira pour ne plus disparaître. Alors et seulement
-elles remettront de tout cœur leur sort entre les mains des puissances
-qui s’avancent et prêteront leur concours pour détruire complètement
-l’édifice chancelant. Il ne faut cependant pas croire, que ce pouvoir,
-quoique dépeint par moi, comme déclinant, s’éteindra de lui-même dans
-une période de temps relativement courte.
-
-Le lecteur attentif verra clairement par les derniers chapitres que
-les moyens employés par le calife pour assurer sa position contre tous
-ses ennemis intérieurs étaient et sont encore couronnés de succès; si
-son autorité n’est menacée par aucune influence venant du dehors, je
-ne vois pas de raison pour qu’il ne conserve point son ascendant aussi
-longtemps qu’il vivra.
-
-Après sa mort, il peut se produire un bouleversement intérieur qui
-selon les circonstances, renversera la dynastie qu’il s’efforce de
-fonder. Mais reste à savoir si ce pays malheureux se rapprocherait, par
-ce fait, de l’influence civilisatrice.
-
-Considérée en conséquence sous ce point de vue, la délivrance du Soudan
-n’est à espérer qu’avec l’aide du dehors. Ceux qui s’intéressent à la
-position actuelle de ce pays ne doivent pas oublier que les conditions
-n’y sont plus les mêmes qu’au temps d’Ismaïl Pacha, alors que
-l’influence civilisatrice n’était représentée que par le Gouvernement
-égyptien et que les diverses contrées situées au-delà de la sphère
-égyptienne étaient des états barbares presque inconnus des Européens et
-des Arabes, ce qui est presque le contraire aujourd’hui.
-
-Le Soudan, relativement civilisé autrefois, est maintenant occupé
-par un pouvoir barbare hostile à l’influence européenne et ottomane.
-Il coupe le chemin de l’Afrique Centrale et exclut de la culture des
-pays qui, auparavant, étaient accessibles à l’influence commerciale
-et civilisatrice, tandis que les diverses contrées qui bordent le
-Soudan, sont ouvertes peu à peu à la culture, les rapports avec le
-monde extérieur sont facilités, le commerce écarte les obstacles de
-son chemin et prospère. La sécurité augmente sous le protectorat des
-puissances européennes et les indigènes en viennent à comprendre que ce
-serait une folie pour eux de combattre contre les moyens tout puissants
-de la civilisation.
-
-Passant de la généralité aux détails, voici comment la situation
-actuelle se présente à peu près:
-
-A l’est, l’influence égyptienne reprend lentement, fort lentement, son
-terrain perdu, dans le voisinage de Souakim et de Tokar; au sud-est
-les Italiens ont conquis Kassala et forcé les Mahdistes à élever une
-importante ligne de défense sur la rive occidentale du fleuve Atbara;
-plus au sud, les Abyssins ne montrent pour le moment aucune intention
-de changer les relations qui existent entre eux et les Derviches, et
-dans le pays montagneux de Fazogl et du Nil Bleu, les habitants se sont
-affranchis avec succès du tribut envers le calife. Plus loin, dans le
-sud, aux sources du Nil, l’influence de l’Angleterre se fait sentir
-dans les régions où Speke, Grant, Baker et d’autres ont conquis une
-renommée immortelle par leurs explorations et leurs efforts couronnés
-de succès contre l’esclavage et la traite des esclaves; ces contrées,
-dans un temps peu éloigné, seront reliées à la côte par un chemin de
-fer qui offrira aussi au commerce des provinces du sud de l’Equateur et
-aux régions adjacentes les moyens nécessaires de communication. A côté
-de ces possessions anglaises, vient l’Etat libre du Congo; dans les
-dernières années, il a su gagner par son influence d’immenses étendues
-de pays, non seulement dans le voisinage de Mboma et d’Oubanghi, mais
-aussi dans maints districts de la province du Bahr el Ghazal, dans
-l’Equateur jusqu’à proximité de Redjaf (vallée du Nil) tandis que dans
-les districts du Haut Oubanghi, les pionniers français aspirent à
-réaliser leurs rêves coloniaux.
-
-Encore plus loin, au nord-ouest, l’autorité du calife est menacée par
-des tribus qui lui sont hostiles et qui tôt ou tard se soumettront à
-l’influence pénétrant de l’ouest et du nord de l’Afrique. A l’extrême
-nord se trouve la puissance égyptienne qu’Abdullahi commence peu à peu
-à craindre comme étant probablement la première à intervenir dans son
-empire chancelant. En un mot, la position offensive et défensive du
-Soudan est la suivante: toute puissante dans son domaine intérieur,
-mais menacée extérieurement de tous côtés. Il est presque hors de doute
-que devant la marche continuelle en avant des forces civilisatrices,
-l’empire du calife ne tombe en morceaux.
-
-Qu’arrivera-t-il alors? L’Egypte s’emparera-t-elle de nouveau du pays
-dont elle a été un jour la maîtresse légitime? Si oui, les puissances
-qui se sont avancées dans ces dernières années pour civiliser l’Afrique
-consentiront-elles sans conditions à la restitution de cet ancien
-droit? Seront-elles assez généreuses, une fois établies sur les bords
-du Nil pour ne pas couper le fleuve qui donne la vie à l’Egypte, en
-y plaçant des canaux et en y établissant des appareils hydrauliques?
-Renonceront-elles volontairement aux avantages qu’elles ont acquis par
-de grands sacrifices afin de ne pas empiéter sur les droits légitimes
-de l’Egypte? Toutes ces questions rentrent dans le domaine politique
-qui n’est pas de mon ressort.
-
-Je suis seulement en mesure d’exprimer mon point de vue sur
-l’importance et la valeur du Soudan pour l’Egypte, et à ce sujet j’ai
-eu sans doute l’occasion de me former une opinion solide et positive.
-Les raisons qui ont porté Mohammed Ali, il y a trois quarts de siècle,
-à prendre possession du Soudan existent toujours encore. Comme le
-Nil est la source vitale de l’Egypte, tous les efforts doivent être
-faits pour préserver la vallée du Nil d’invasions. Ainsi, chaque pas
-en avant, hors de l’influence égyptienne, vers le Nil, est regardée
-naturellement avec le plus grand dépit par ceux qui sont sensibles
-au danger qu’amènerait sur les bords de ce fleuve important la
-fondation de colonies d’origines étrangères dont l’intérêt personnel
-prédominerait au détriment des progrès et de la prospérité de l’Egypte
-et lui porterait par ce fait un préjudice incalculable.
-
-J’ai eu l’occasion, dans ce livre, de dire combien grande était
-l’importance de la province du Bahr el Ghazal pour l’Egypte; il n’est
-peut-être pas hors de propos ici de résumer encore une fois la position
-particulière que cette province occupe par rapport au reste du Soudan.
-
-Elle embrasse un territoire excessivement fertile, d’une énorme
-étendue, arrosé par un labyrinthe de fleuves, couvert de forêts dans
-lesquelles les éléphants abondent. Le sol est extraordinairement bon
-et productif; il y a principalement une grande quantité de cotonniers
-et d’arbres à caoutchouc. D’immenses troupeaux trouvent une nourriture
-abondante dans les vallées où croît une herbe succulente.
-
-La population peut bien s’élever à 5 ou 6 millions d’âmes, de nature
-guerrière, capables de faire de bons soldats.
-
-De plus, les constantes hostilités entre les nombreuses tribus
-empêchent toute coopération et toute unité, c’est pourquoi il serait
-facile à une puissance étrangère, même avec des moyens modestes, de
-pénétrer dans cette province morcelée par la politique, et de s’y
-maintenir.
-
-Le port du Bahr el Ghazal était Mechra er Rek, que les bateaux à vapeur
-de Khartoum touchaient régulièrement, s’ils n’étaient pas retenus,
-ce qui arrivait fréquemment, par la végétation flottante obstruant
-parfois le cours du Nil supérieur.
-
-Juste au sud de Fashoda le fleuve émerge de ce qui peut avoir été le
-lit d’un ancien lac. Dans ce grand marais coule un grand nombre de
-ruisseaux qui serpentent et par la masse de plantes qu’ils charrient,
-sont complètement fermés et forment une véritable barrière au travers
-de laquelle le voyageur doit fréquemment faire son chemin au moyen de
-l’épée et de la hache. L’expédition de Sir Samuel Baker (1870-74) a été
-retenue de ce fait pendant une année.
-
-La position géographique et stratégique de cette province en la
-comparant au reste du Soudan rend la possession du district du Bahr el
-Ghazal d’une absolue nécessité. Un pouvoir étranger, indifférent aux
-intérêts égyptiens, ayant à ses ordres les vastes ressources de cette
-grande contrée, qui sont estimées à une beaucoup plus grande valeur,
-aussi bien en hommes qu’en matériel, que celles d’aucune autre partie
-de la vallée du Nil, se placerait dans une position prédominante telle,
-qu’il mettrait en danger une occupation quelconque par l’Egypte de ses
-provinces perdues. Une tentative faite pour conquérir le Nil au dessus
-de Mechra er Rek ou du Bahr el Ghazal, ou Bahr el Arab, rencontrerait
-sans doute une résistance de la part des Mahdistes; mais si une telle
-tentative réussissait, elle aboutirait probablement à leur destruction.
-Si, par conséquent, le calife apprenait un jour que le pouvoir des
-Blancs est plus grand au Bahr el Ghazal que ses informations présentes
-ne le lui font supposer, il engagerait une campagne contre eux et
-serait forcé d’envoyer du renfort d’Omm Derman. Or, ce serait
-dangereux pour lui, car une partie considérable de ses troupes se
-trouverait engagée par la nécessité de garder de grandes forces sur les
-points menacés de l’Atbara vis-à-vis de Kassala et dans les provinces
-de Dongola.
-
-Telle était la situation de ces districts du sud et de l’ouest lorsque
-je quittai le Soudan. Depuis mon arrivée dans les pays civilisés, j’ai
-souvent lu dans les journaux des rapports étranges et contradictoires
-sur la situation dans ces régions éloignées; bien que je me range tout
-à fait à l’avis de l’opinion que la marche progressive et constante des
-puissances européennes finira bien par avoir pour conséquence la chute
-de l’empire mahdiste, par ma position exceptionnelle, unique, pendant
-des années, au centre de la domination derviche, je me sens le droit
-de donner un mot d’avertissement au pays dont je me suis efforcé de
-soutenir les intérêts pendant si longtemps et dont je ne vois en effet
-la prospérité et le bien-être futurs que dans la conquête à nouveau du
-Soudan égyptien. Je voudrais attirer l’attention sur le vol rapide du
-temps et bien faire comprendre que le temps et la marée n’attendent
-personne et pendant que l’on regarde avec des yeux pleins d’envie les
-provinces perdues, il existe toujours la possibilité qu’elles viennent
-à tomber dans les mains d’autres avec lesquels il sera plus difficile
-encore d’en venir à bout qu’avec le calife. Le Soudan, dans d’autres
-mains que dans celles des Egyptiens, mettrait en jeu son existence
-tandis qu’une sage administration des provinces du Nil reconquises
-par l’Egypte ne profiterait pas moins à la mère patrie qu’au Soudan
-lui-même. Par ces quelques mots d’avis sincères adressés au pays au
-service duquel je suis rentré avec joie après 11 ans de captivité,
-je suis arrivé à la fin de mon récit. Que le lecteur me permette de
-terminer en narrant un léger incident que, si j’étais superstitieux, je
-considérerais comme un présage heureux pour la reprise de ce qui était
-perdu.
-
-En 1883, au mois de décembre je fus, par la force des circonstances,
-obligé de rendre au Mahdi l’épée que j’avais reçue en entrant comme
-officier dans l’armée autrichienne, cette épée que j’avais portée en
-Bosnie, puis plus tard au Soudan, et qui portait mon nom gravé en
-lettres arabes. Elle me fut remise au mois d’août 1895 par Mr. John
-Cook aîné, chef de la raison sociale Thomas Cook et fils, dans son
-bureau à Ludgate Circus, lorsque j’arrivai à Londres et assistai au
-congrès géographique.
-
-Mr. John Cook avait acheté cette épée en 1890, à l’occasion d’un
-voyage sur le Nil entrepris par un habitant de Louxor; l’inscription
-arabe avait attiré l’attention de mon ami le major Wingate bey qui la
-déchiffra et y reconnut mon nom. Je suppose que le Mahdi fit présent
-de mon épée à l’un de ses hommes qui, en 1889 prit part à l’invasion
-de l’Egypte, par Negoumi; quand ce redoutable émir fut défait par le
-général Sir Francis Grenfell, sur le champ de bataille de Toski, il est
-probable que le porteur de mon épée fut aussi tué, et que celle-ci fut
-ramassée sur le champ de bataille par un habitant des environs, duquel
-Mr. Cook l’avait acquise.
-
-Avoir perdu dans les déserts du Darfour l’épée à laquelle je tenais
-beaucoup, la retrouver au cœur de Londres me semble être presque plus
-qu’un simple hasard.
-
-Pendant ces 16 dernières années, j’ai mené une vie pleine d’étranges
-vicissitudes; j’ai cherché à décrire aussi simplement que possible ce
-que j’ai vu, la façon dont j’ai vécu, incidents extraordinaires parfois.
-
-J’espère que mon récit trouvera quelque intérêt auprès de ceux qui
-témoignent de la sympathie au sort du Soudan égyptien et à ses captifs;
-mon plus sincère désir est que mon expérience soit de quelque utilité
-quand, si Dieu le veut, le temps pour agir sera venu.
-
-
- FIN.
-
-[Illustration: CARTE INDIQUANT L’EXTENSION DE L’INFLUENCE MAHDISTE EN
-1895.
-Slatin Pacha.]
-
-
-
-
- NOTES:
-
-[1] C’était le major Kitchener, à présent Sir Herbert Kitchener Pacha,
-Sirdar (commandant en chef de l’armée égyptienne).
-
-[2] Sorte de pain sans sel, complètement séché dans des fours; 1 oke =
-1 kilo ¼.
-
-[3] On dit un jour ces paroles au Prophète et esh Sheikh m’avait
-expressément recommandé de choisir un moment propice pour prononcer
-cette phrase.
-
-[4] J’avais appris par hasard, que cet homme s’appelait Tajjib woled
-Haggi Ali et qu’il avait été une fois avec Negoumi à Omm Derman.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2, by
-Rudolf Carl von Slatin
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FER ET FEU AU SOUDAN, VOL. 2 OF 2 ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Fer et feu au Soudan vol 2, by Rudolf Carl von Slatin..
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- </head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2, by
-Rudolf Carl von Slatin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2
-
-Author: Rudolf Carl von Slatin
-
-Translator: Gustave Bettex
-
-Release Date: June 15, 2016 [EBook #52332]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FER ET FEU AU SOUDAN, VOL. 2 OF 2 ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<div class="limit">
-
-<div class="chapter">
-<div class="transnote p4">
-<p class="pc large">NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:</p>
-<p class="ptn">&mdash;Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p>
-<p class="ptn">&mdash;On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.</p>
-<p class="ptn">&mdash;La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur;
-l’image a été placée dans le domaine public.</p>
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[i]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<p class="pc4 large">FER ET FEU AU SOUDAN</p>
-
-<hr class="d2" />
-
-<p class="pc large">II.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[ii]</a></span></p>
-
-
-<h1 class="p4 font1 xxlarge"><span class="smcap">Fer et Feu au Soudan</span></h1>
-
-<p class="pc2">PAR</p>
-
-<p class="pc1 mid font1"><b>R. SLATIN PACHA</b></p>
-
-<p class="pc2">COLONEL DE L’ETAT-MAJOR EGYPTIEN<br />
-ANCIEN GOUVERNEUR ET COMMANDANT DU DARFOUR</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/title.jpg" width="250" height="269"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<p class="pc mid">TRADUIT DE LA HUITIÈME ÉDITION ALLEMANDE</p>
-
-<p class="pc1">PAR</p>
-
-<p class="pc lmid font1">G. BETTEX, Professeur à Montreux.</p>
-
-<hr class="d3" />
-
-<p class="pc lmid ls1">TOME SECOND</p>
-
-<hr class="d4" />
-
-<p class="pc">Précédé de 2 lettres du Mahdi écrites pendant la<br />
-campagne de 1896.</p>
-
-<p class="pc4"><span class="font1"><b>Le Caire</b></span><br />
-F. DIEMER, Editeur<br />
-1898.</p>
-
-<hr class="d6" />
-
-<p class="pc reduct">DEUXIÈME ÉDITION</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[iii]</a></span></p>
-
-<p class="pc4 font1 lmid">TOUS DROITS RÉSERVÉS.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[iv]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-<p class="pc"><b>DU SECOND VOLUME</b></p>
-
-<hr class="d5" />
-
-<table id="toc" summary="cont">
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Chapitre X.</i></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl2">Siège de Khartoum.&mdash;Mort du Mahdi</td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_385">385</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Chapitre XI.</i></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl2">Les premiers temps du règne du calife Abdullahi</td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_506">506</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Chapitre XII.</i></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl2">Evénements dans les différentes parties du Soudan</td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_541">541</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Chapitre XIII.</i></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl2">La campagne d’Abyssinie</td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_573">573</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Chapitre XIV.</i></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl2">Occupation des provinces méridionales par les Mahdistes</td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_611">611</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Chapitre XV.</i></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl2">Le calife et ses adversaires</td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_626">626</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Chapitre XVI.</i></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl2">Le calife et son règne</td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_669">669</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Chapitre XVII.</i></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl2">Le calife et son règne (suite)</td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_709">709</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Chapitre XVIII.</i></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl2">Plans de fuite</td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_755">755</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Chapitre XIX.</i></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl2">Ma fuite</td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_777">777</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Chapitre XX.</i></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl2">Conclusion</td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_813">813</a></td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/b1.jpg" width="150" height="32"
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- title="" />
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[385]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">CHAPITRE X.</h2>
-
-<p class="pch">Siège de Khartoum.&mdash;Mort du Mahdi.</p>
-
-<p class="psh">Gordon revient au Soudan.&mdash;Une proclamation du Mahdi.&mdash;A
-Rahat.&mdash;Le calife.&mdash;Le Mahdi.&mdash;L’arrivée de Husein Pacha.&mdash;L’évacuation
-du Soudan proclamée par Gordon.&mdash;Evénements dans
-les différentes provinces.&mdash;L’arrivée d’Olivier Pain.&mdash;Sa mission.&mdash;Sa
-maladie et sa mort.&mdash;Devant Khartoum.&mdash;Mes lettres à
-Gordon.&mdash;Dans les fers.&mdash;Episode du siège.&mdash;La reddition
-d’Omm Derman.&mdash;Retard de l’expédition anglaise.&mdash;La chute de
-Khartoum.&mdash;La tête de Gordon.&mdash;Les derniers jours de Khartoum.&mdash;Les
-Mahdistes dans la ville.&mdash;Dureté de ma captivité.&mdash;Mes
-compagnons de captivité.&mdash;Frank Lupton.&mdash;Notre libération.&mdash;Mon
-enrôlement dans la garde du corps du calife.&mdash;Maladie et
-mort du Mahdi.&mdash;Le calife Abdullahi, son successeur.&mdash;De la
-constitution du Mahdi.</p>
-
-
-<p>Le Mahdi s’était retiré à El Obeïd après la défaite
-de l’armée de Hicks Pacha, convaincu qu’il était le
-maître du Soudan et que ce n’était plus qu’une question
-de temps pour en prendre possession d’une manière définitive.
-Il envoya immédiatement son cousin Mohammed
-Khalid au Darfour qu’il savait être devenu maintenant
-sa proie, tandis que Karam Allah partait comme émir
-pour le Bahr el Ghazal et, grâce à ses relations avec
-les fonctionnaires du Gouvernement, prenait possession
-de cette province pour le compte du Mahdi, sans autres
-difficultés. Mek Adam Omdaballo, prince de Tekele,<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[386]</a></span>
-s’était également rendu au Mahdi et était arrivé à El
-Obeïd avec une partie de sa famille. Dans le Soudan
-Oriental, la propagande pour le Mahdi faisait aussi son
-chemin à pas de géant, et la révolte s’étendait avec la
-rapidité de la foudre. Des troupes égyptiennes furent
-battues à Jinkat et à Tamanib dans le voisinage de
-Souakim et un certain Moustapha Hadal livra un combat
-contre Kassala; la défaite du général Baker à Et Teb
-augmenta chez les tribus la confiance dans leur invincibilité
-et la victoire du général Graham, à Tamaï, ne
-fit que mettre passagèrement une sourdine à la foi
-qu’Osman Digma avait dans la victoire. Le Ghezireh
-avait pris part aussi à la révolte et combattait contre le
-Gouvernement sous la conduite du beau-frère du Mahdi,
-woled el Besir de la tribu des Halaoin.</p>
-
-<p>Pendant ces événements, Gordon Pacha était arrivé
-à Berber. Le Gouvernement égyptien de concert avec
-celui de l’Angleterre, crut pouvoir apaiser la révolte
-par l’envoi de Gordon Pacha qui jouissait dans le
-Soudan d’une popularité universelle. Mais le Gouvernement,
-aussi bien que Gordon, s’étaient, à ce qu’il
-semble, complètement trompés sur le sérieux de la
-situation. On croyait que Gordon, par la seule puissance
-de sa personnalité, serait en état d’étouffer les flammes
-ardentes du fanatisme et on oubliait que la haute considération
-dont il jouissait à la suite de son activité
-antérieure, ne s’étendait en réalité qu’au Darfour et
-aux peuplades nègres des provinces équatoriales. Mais
-actuellement ces pays se trouvaient sous la domination
-des tribus des Djaliin, aux bords du Nil de Berber jusqu’à
-Khartoum et dans tout le Ghezireh. La personnalité de<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[387]</a></span>
-Gordon en elle-même ne pouvait pas exercer sur ces
-tribus une influence prépondérante. Au contraire, il
-avait, comme nous l’avons raconté, fait subir de graves
-dommages aux familles des tribus des bords du fleuve par
-suite de l’ordre qu’il avait donné aux Arabes pendant la
-guerre avec Soliman woled Zobeïr, de chasser les Gellaba
-des provinces méridionales. Combien avaient perdu
-alors, en cette occasion, leurs pères, leurs frères, leurs
-fils, ou étaient retournés misérables dans leur patrie:
-on n’avait pu pardonner cet acte à Gordon.</p>
-
-<p>Le 18 février 1884, il arriva à Khartoum et fut
-salué avec la plus grande joie par les fonctionnaires et
-par la population de la ville. On avait la conviction
-absolue que le Gouvernement n’abandonnerait certainement
-pas un homme comme Gordon.</p>
-
-<p>Gordon adressa, aussitôt arrivé à Khartoum, une
-lettre au Mahdi, dans laquelle il lui offrait la paix; il
-lui promettait toute sa bienveillance, de le reconnaitre
-comme sultan du Kordofan, la suppression de l’esclavage
-et le rétablissement des relations commerciales, en échange
-de quoi il demandait la libération des prisonniers. Les
-messagers remirent en même temps au Mahdi des vêtements
-précieux à titre de cadeaux.</p>
-
-<p>Si Gordon avait alors pu disposer de nombreuses
-troupes, prêtes à se mettre en campagne aussitôt contre le
-Mahdi, le message de paix n’aurait certainement pas
-manqué de produire son effet. Mais le Mahdi savait
-exactement que le gouverneur général du Soudan était
-arrivé à Khartoum accompagné seulement d’une petite
-escorte personnelle. C’est pourquoi il trouva d’autant plus
-étrange qu’on lui offrit quelque chose qu’il possédait<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[388]</a></span>
-depuis longtemps et qu’on ne pouvait plus lui ravir, à ce
-qu’il semblait. Sa réponse fut rédigée en ce sens et il
-somma Gordon de se rendre, s’il voulait sauver sa vie.</p>
-
-<p>Dans toutes ces résolutions, le Mahdi prit pour
-principal conseiller le calife Abdullahi. Ce dernier se créa
-par là de nombreux ennemis, particulièrement chez les
-parents du Mahdi qui cherchaient toujours à contrecarrer
-ses projets. Ayant acquis des preuves réitérées de ces
-sentiments d’animosité, il voulut tirer au clair sa situation
-et demanda au Mahdi, convaincu que celui-ci ne pouvait
-plus se passer de lui, une reconnaissance publique de tout
-ce qu’il avait fait. Le Mahdi approuva cette demande, et
-fit publier cette proclamation bien connue, qui est encore
-en usage aujourd’hui en toute occasion lorsqu’il s’agit de
-justifier des jugements extraordinaires et des dispositions
-bizarres. Elle était ainsi conçue:</p>
-
-<p class="pc1">
-«Proclamation.<br />
-«De Mohammed el Mahdi à tous ses partisans:<br />
-«Au nom de Dieu, etc, etc.</p>
-
-<p class="p1">«Sachez, ô mes partisans, que le représentant du
-Juste (Abou Baker) et l’émir de l’armée du Mahdi dont
-il est fait mention dans la vision du Prophète, est Es
-Sejjid Abdullahi ibn Es Sejjid Hamadallah. Il m’appartient
-et je lui appartiens. Ayez envers lui toute la vénération
-que vous auriez envers moi; croyez en lui comme en moi,
-fiez-vous à tout ce qu’il dit et ne doutez d’aucune de ses
-actions. Tout ce qu’il fait a lieu selon l’ordre du Prophète
-ou avec ma permission. Il est mon intermédiaire
-dans l’exécution de la volonté du Prophète. Si Dieu et<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[389]</a></span>
-son Prophète, nous ordonnent de faire quelque chose, nous
-devons nous soumettre à cet ordre et celui qui montre
-le moindre doute dans l’exécution n’est pas un croyant, et
-n’a pas foi en Dieu. Le calife Abdullahi est le représentant
-du droit. Vous savez combien Dieu et ses apôtres aiment
-les justes; c’est pourquoi vous saurez apprécier la position
-honorable que ses représentants occupent. Il sera protégé
-par le Khidhr et fortifié par Dieu et par son Prophète.
-Si quelqu’un de vous dit ou pense du mal de lui, il
-sera perdu et anéanti dans ce monde et dans l’autre.</p>
-
-<p>«Sachez donc qu’aucune de ses prétentions et
-aucun de ses actes ne doit être mis en doute, car ils
-lui sont inspirés par la sagesse et la justice qui toutes
-deux demeurent en lui. S’il condamne l’un d’entre vous
-à mort, s’il confisque votre fortune, c’est pour votre
-bien et votre sainteté; vous ne devez donc pas discuter,
-mais obéir. Le Prophète lui-même dit qu’après lui, Abou
-Baker est le plus grand homme vivant sous le soleil,
-comme aussi le plus juste. Le calife Abdullahi est son
-représentant et c’est sur l’ordre du Prophète qu’il est
-mon calife. Tous ceux qui croient en Dieu et en moi
-doivent croire en lui; et si quelqu’un croit découvrir en
-lui un défaut, ce n’est qu’une apparence qui doit être
-attribuée à la force céleste que vous n’êtes pas en état
-de comprendre. Cela doit donc sans aucun doute être ainsi.
-Que ceux qui sont présents fassent connaître ces choses à
-ceux qui sont absents, que tous lui soient soumis et ne lui
-fassent aucun tort. Gardez-vous de faire du mal aux amis
-de Dieu, car Dieu et son Prophète anéantissent ceux qui
-font du mal à leurs amis ou qui pensent seulement à leur
-en faire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[390]</a></span></p>
-
-<p>«Le calife Abdullahi est le commandant des fidèles;
-il est mon calife et mon intermédiaire dans toutes les
-choses de la religion. Je termine comme j’ai commencé:
-Croyez en lui et suivez ses ordres, ne doutez jamais de
-ce qu’il dit, accordez lui toute votre confiance et confiez-lui
-toutes vos affaires. Que Dieu soit avec vous et vous
-protège tous. Amen.»</p>
-
-<table id="tb1" summary="tb1">
-
- <tr>
- <td></td>
- <td class="tdc1">*</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdc1">*</td>
- <td> </td>
- <td class="tdc1">*</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p>Comme le manque d’eau se faisait sentir à El Obeïd,
-par suite de la quantité énorme de personnes qui s’y
-trouvaient, le Mahdi prit la résolution de transporter son
-camp à Rahat distant d’une journée de marche. Il quitta
-El Obeïd au commencement d’avril, et y laissa son
-parent Sejjid Mahmoud, avec ordre de faire conduire de
-force à Rahat tous les gens qui resteraient sans une
-permission expresse. Une fois arrivé là-bas, il ordonna
-lui-même à ses partisans d’élever des huttes provisoires en
-paille. Puis il envoya le gros de ses troupes à Gebel Deier,
-éloignée d’une petite journée de marche, afin de soumettre
-les habitants des montagnes de Nuba qui avaient
-commencé à combattre courageusement contre leurs oppresseurs.
-Pour lui, il s’occupa en apparence, uniquement
-de l’accomplissement de ses devoirs religieux et de
-l’exécution des prières publiques.</p>
-
-<p>Haggi Mohammed Abou Gerger avait été envoyé
-par le Mahdi, avec les gens qui se trouvaient sous ses
-ordres, afin de réprimer l’insurrection des habitants du
-Ghezireh dont il fut nommé émir.</p>
-
-<p>J’étais parti d’El Obeïd avec mes compagnons Saïd
-Djouma et Dimitri Zigada; nous atteignîmes, au coucher<span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[391]</a></span>
-du soleil, quelques huttes qui se trouvaient au bord du
-chemin et dans lesquelles nous passâmes la nuit. La
-route était couverte de monde et, comme notre arrivée
-était connue de tous, nous fûmes souvent arrêtés et
-interrogés sur les événements du Darfour. Au lever du
-soleil, nous revêtîmes nos <i>gioubbes</i> (vêtement des Derviches)
-et nous quittâmes nos hôtes. En deux heures
-nous devions atteindre Rahat où se trompait le Mahdi.</p>
-
-<p>J’envoyai en avant un de mes hommes, afin d’annoncer
-notre arrivée au calife. Nous étions déjà arrivés
-dans le voisinage du camp qui se composait de milliers
-de huttes de paille étroitement serrées les unes contre
-les autres, sans que mon domestique fût revenu. Nous
-continuâmes donc à chevaucher sur une route large qui
-devait certainement nous mener à la place du marché.
-Nous arrivions justement aux premières huttes lorsque tout
-à coup retentit le bruit sourd du tambour de guerre,
-et le son perçant de l’<i>umbaia</i>. Rencontrant, par hasard,
-un habitant du Darfour que je connaissais, Fakîh Youssouf,
-nous nous saluâmes et, à ma question sur le bruit que
-nous venions d’entendre il me répondit: «Le calife
-Abdullahi sort et va probablement faire couper la tête à
-quelqu’un; c’est pourquoi il réunit le peuple pour être
-témoin de l’exécution.» Quoique je ne fusse pas superstitieux,
-j’éprouvais un sentiment de malaise, à cette idée
-qu’une exécution avait lieu justement lors de notre entrée
-dans le camp.</p>
-
-<p>Je continuai ma route; arrivé à une place vide
-entre les huttes de paille, je remarquai mon domestique
-qui, m’apercevant également, se précipita vers nous en
-compagnie d’un autre cavalier.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[392]</a></span></p>
-
-<p>«Restez ici et n’allez pas plus loin! me cria-t-il.
-Le calife a réuni ses gens; il est sorti afin de te rencontrer
-sur la route, il croit que tu es encore hors de
-la ville.»</p>
-
-<p>Nous restâmes à l’entrée de la place et le cavalier,
-qui se trouvait avec mon domestique, s’en retourna au
-galop pour annoncer mon arrivée au calife. Quelques
-minutes plus tard, une troupe de plusieurs centaines de
-cavaliers s’approcha, au son de l’<i>umbaia</i> qui jouait une
-marche lente.</p>
-
-<p>Le calife, entouré de nombreux fantassins armés,
-se tenait à l’extrémité opposée de la place, tandis que
-la masse des cavaliers se séparait et prenait position à
-sa droite et à sa gauche.</p>
-
-<p>A son commandement, ils commencèrent ensuite,
-suivant leur coutume à galoper, la lance levée comme
-pour frapper et, à exécuter des évolutions dans différentes
-directions pour se rendre de nouveau sur un signe, à la
-place qu’ils occupaient auparavant.</p>
-
-<p>Après un temps d’arrêt, ils s’élancèrent de nouveau,
-brandissant leurs lances et se dirigèrent sur moi, en
-criant leur habituel: «Fi shan Allah ur rasoul» (Pour
-Dieu et pour le Prophète). D’une course rapide, ils reprirent
-ensuite leur ancienne position. Une demi-heure
-après environ, un domestique du calife vint me faire part
-du désir que son maître avait que je parusse devant lui.
-Je me rendis à son appel, en galopant et en brandissant
-également ma lance, je prononçai les mêmes mots «Fi
-shan Allah ur rasoul.» Je le saluai et je me rendis à
-sa demeure, chevauchant derrière lui. Quelques minutes
-plus tard, nous arrivâmes à son habitation; sa garde<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[393]</a></span>
-resta à une distance respectueuse. Le calife, descendu
-de cheval, disparut dans sa demeure et quelques instants
-plus tard, on me fit entrer avec Saïd Djouma et Dimitri.</p>
-
-<p>Nous fûmes conduits dans un espace libre qui était
-séparé du reste de la place par une clôture. En cet
-endroit s’élevait une <i>rekouba</i> (construction carrée en paille,
-ne se composant que d’une seule pièce), dans laquelle il
-y avait plusieurs angarebs sur lesquels on nous invita à
-prendre place; on nous tendit, dans une grande calebasse,
-de l’eau mélangée avec du miel et on nous offrit des dattes;
-nous en goûtâmes et attendîmes la venue de notre hôte
-et maître. Le calife parut enfin et, se dirigeant vers moi,
-il m’embrassa. Il me serra contre sa poitrine, en disant:
-«Dieu soit loué de nous réunir! Comment te trouves-tu,
-après les fatigues du voyage?»</p>
-
-<p>«Oui, que Dieu soit loué de m’avoir fait vivre
-cette journée, répondis-je, ta vue me fait oublier les
-fatigues du voyage.»</p>
-
-<p>Cette politesse flatteuse est indispensable.</p>
-
-<p>Puis il se tourna vers Saïd Djouma, lui tendit sa
-main à baiser et s’informa de sa santé. Je pus alors
-examiner à mon aise le calife.</p>
-
-<p>Son teint était couleur brun clair, il avait une belle
-figure du type arabe et qui ne manquait pas de sympathie;
-quelques marques de petite vérole gâtaient un peu l’effet
-général; il avait le nez aquilin, la bouche bien proportionnée
-et le visage encadré de légers favoris foncés qui
-devenaient plus épais vers le menton. Il était de grandeur
-moyenne, à la fois vigoureux et svelte et vêtu
-d’une gioubbe de coton blanc sur laquelle étaient cousus des
-foulards carrés et de couleurs variées. Il portait la <i>takia</i><span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[394]</a></span>
-du Hedjaz entourée de son turban de coton. Lorsqu’il
-parlait, il souriait toujours et montrait ainsi une rangée
-de dents éblouissantes de blancheur. Après les salutations,
-il nous invita à nous asseoir: nous prîmes alors
-place sur une natte de palmier étendue sur le sol
-pendant qu’il se mettait à son aise sur l’angareb. Il
-s’informa de nouveau de notre santé et nous exprima
-sa joie de ce que nous fussions venus en pèlerinage
-auprès du Mahdi. Sur un signe, un plat en bois avec
-de l’asida et un autre avec de la viande furent
-placés devant nous. Il s’approcha et nous invita à nous
-servir.</p>
-
-<p>Pendant le repas, auquel il présida lui-même, il me
-demanda pourquoi je ne l’avais pas attendu en dehors
-de la ville et pourquoi j’y étais entré sans son consentement:</p>
-
-<p>«On n’entre dans la maison de son ami, dit-il en
-souriant, qu’avec sa permission.»</p>
-
-<p>«Excuse-moi, lui dis-je, mon domestique se faisait
-trop longtemps attendre et aucun de nous ne pensait
-que tu prendrais toi-même la peine de venir à notre
-rencontre. Lorsque nous arrivâmes à l’entrée de la
-ville et que nous entendîmes les roulements de tes
-tambours de guerre et le son de tes umbaia, on nous
-dit en réponse à nos questions que tu étais sorti pour
-assister à l’exécution d’un criminel. J’avais l’intention de
-suivre tes umbaia, lorsque ton ordre nous est parvenu.»</p>
-
-<p>«Suis-je donc réputé, dans le peuple, à ce point
-comme tyran, me demanda-t-il, que le son de mon cor
-de guerre doive signifier la mort d’un homme?»</p>
-
-<p>«Non, on te connaît comme sévère, mais juste.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[395]</a></span></p>
-
-<p>«Oui, je suis peut-être sévère, mais je dois l’être
-et tu apprendras, pendant ton séjour auprès de moi, à
-comprendre pourquoi.»</p>
-
-<p>Un des esclaves du calife apporta la nouvelle que
-plusieurs personnes se trouvaient devant la maison attendant
-la permission de pouvoir me saluer. Le calife
-me demanda si je n’étais pas encore très fatigué du
-voyage et quand je lui eus répondu négativement, il donna
-la permission de faire entrer ceux qui attendaient. Tout
-d’abord, je vis arriver Ahmed woled Ali, maintenant
-premier juge (cadi el Islam), mon ancien fonctionnaire
-qui s’était enfui de Shakka; puis Abd er Rahman bey ben
-Nagi qui avait fait partie de l’armée du général Hicks;
-il avait perdu un œil dans l’action et avait été en outre
-grièvement blessé; ses esclaves qui se trouvaient du
-côté du Mahdi l’avaient sauvé. Ensuite venaient Ahmed
-woled Soliman, l’Amin Bet el Mal (chef des finances
-du Mahdi), les oncles du Mahdi, Sejjid Abd el Kadir,
-Sejjid Mohammed Abd el Kérim et bien d’autres. Tous
-baisèrent respectueusement la main du calife et ne me
-saluèrent que lorsqu’il leur en eut donné la permission.
-Après les formules d’usage et le serment que tous
-s’estimaient heureux de vivre du temps du Mahdi, ils
-s’éloignèrent de nouveau. Seul Abd er Rahman bey ben
-Nagi me fit secrètement signe de l’œil, avec le seul qui
-lui restait, bien entendu, qu’il avait quelque chose à me
-faire savoir. Il prit congé du calife et comme je l’accompagnais
-quelques pas, il chuchota à mon oreille: «Sois
-prudent et circonspect; tiens ta langue en bride et ne
-te fies à personne!» Je pris en considération son avertissement.
-Le calife nous quitta et nous conseilla de<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[396]</a></span>
-prendre quelque repos, en m’informant qu’il me présenterait
-au Mahdi à la prière de midi. On avait pris soin de nos
-serviteurs restés devant la maison.</p>
-
-<p>Nous étions maintenant seuls et après nous être
-assurés qu’aucun espion ne rôdait dans le voisinage, nous
-exprimâmes notre satisfaction de notre bonne réception
-et nous nous exhortâmes mutuellement à la plus extrême
-prudence tant dans nos paroles que dans nos actions.
-Environ deux heures après-midi, le calife nous fit dire
-que nous devions faire nos ablutions et nous tenir prêts
-à nous rendre à la mosquée.</p>
-
-<p>Quelques minutes après, il arriva lui-même, nous
-invitant à le suivre; il était à pied, car le lieu de
-prière, attenant aux maisons du Mahdi, n’était éloigné
-que d’environ trois cents pas. Il était absolument
-rempli; les croyants attendant la prière étaient assis en
-rang, les uns derrière les autres, étroitement serrés.
-Lorsque le calife arriva, on lui fit place respectueusement,
-on étendit des peaux de moutons (<i>farroua</i>) et
-sur son invitation, je pris place à côté de lui.</p>
-
-<p>Le lieu de prière, ainsi que la demeure du Mahdi,
-qui se composait d’une rangée de huttes de paille
-assez grandes, étaient entourés de haies d’épines. Un
-tamarin géant, planté au milieu, répandait son ombre
-sur ceux qui priaient sous ses branches, tandis que
-ceux qui n’avaient pu trouver de place sous l’arbre,
-restaient exposés aux rayons du soleil. A quelques pas des
-premiers rangs des fidèles, à main droite, se trouvait une
-des huttes de paille réservées au Mahdi et dans laquelle
-il avait coutume d’appeler les gens avec lesquels il
-désirait s’entretenir en particulier. Le calife se leva et<span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[397]</a></span>
-disparut dans cette hutte, probablement pour informer
-le Mahdi de notre présence. Quelques instants après, il
-revint et s’assit de nouveau à côté de moi.</p>
-
-<p>Enfin le Mahdi apparut lui-même; le calife se leva,
-nous fîmes de même; toutes les autres personnes
-restèrent tranquillement assises. Une peau fut étendue
-pour le Mahdi, en sa qualité de Imam (pieux), devant
-l’endroit où nous étions, en sorte qu’il dut se diriger
-vers nous. Je m’étais un peu avancé, il me salua, en
-disant: «Salam aleikum», à quoi nous répondîmes par
-«Aleikum es salam». Il me tendit sa main à baiser, puis
-ensuite à Saïd Djouma et à Dimitri; et nous invitant à
-nous asseoir, il nous souhaita la bienvenue.</p>
-
-<p>«Es-tu content?» me dit-il en se tournant vers
-moi.</p>
-
-<p>«Certainement, répondis-je, puisque je suis en ta
-présence, je me sens heureux.»</p>
-
-<p>«Dieu te bénisse, ainsi que tes frères, dit-il en
-désignant Saïd Djouma et Dimitri, et souvent, lorsque
-j’ai entendu parler de tes combats contre mes partisans,
-j’ai supplié Dieu de te convertir et Dieu et son Prophète
-m’ont exaucé. De même que tu as été fidèle à
-ton ancien maître pour un salaire inutile, de même sers
-moi maintenant, car celui qui me sert et qui écoute
-mes paroles, sert la religion et son Dieu et sera
-heureux sur la terre et dans l’éternité.»</p>
-
-<p>Nous promîmes tous de lui être absolument dévoués
-et je demandai comme on me l’avait recommandé déjà
-auparavant <i>la baia</i> (acte du serment de fidélité).</p>
-
-<p>Il nous fit venir alors plus près de lui et nous invita
-à nous agenouiller sur le bord de sa peau de mouton;<span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[398]</a></span>
-nous posâmes notre main dans la sienne, répétâmes les
-paroles qu’on nous disait et fûmes ainsi reçus dans les
-rangs de ses plus chauds partisans, mais, naturellement
-aussi, soumis aux peines disciplinaires existantes. Nous
-rentrâmes dans les rangs des fidèles; le prieur donna
-un signal et nous récitâmes de concert avec tout le
-monde, et pour la première fois, la prière en présence
-du Mahdi el Monteser.</p>
-
-<p>Lorsque cette prière fut terminée, tous supplièrent
-Dieu en levant les mains au ciel, d’accorder la victoire aux
-croyants. Le Mahdi alors commença son instruction.
-Un cercle épais se forma autour de lui; il parla de la
-vanité de la vie terrestre et de ses joies, exhorta à
-l’accomplissement des devoirs religieux, à la renonciation,
-à la guerre sainte, et dépeignit en couleurs vivantes
-les félicités célestes que ceux qui suivraient ses
-préceptes avaient à attendre. Ses paroles furent alors
-interrompues par les cris de quelques fanatiques tombés
-en extase et l’assemblée entière se montra pénétrée de
-ses enseignements, ajoutant foi aux paroles de son
-maître. Seuls, quelques-uns, mes deux amis et moi
-exceptés, semblaient se douter de la comédie qui se
-déroulait pendant toute la cérémonie.</p>
-
-<p>Le calife, prétextant un travail, s’était retiré en
-nous laissant, ainsi que ses moulazeimie (gardes du
-corps); il nous avait ordonné de rester auprès du
-Mahdi, jusqu’au coucher du soleil.</p>
-
-<p>J’eus pendant tout ce temps l’occasion d’observer le
-Mahdi d’une manière précise.</p>
-
-<p>Il était de haute taille, avait de larges épaules, et
-une peau couleur brun clair; sa stature était plutôt<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[399]</a></span>
-massive et sa tête encore trop grosse en proportion; ses
-yeux étaient noirs et brillants. Une barbe foncée
-encadrait son visage, le nez et la bouche étaient
-bien conformés et les deux joues étaient tatouées de
-trois balafres; il souriait toujours montrant ainsi ses
-dents blanches. Les incisives supérieures étaient un peu
-espacées, qualité nommée <i>felega</i> et considérée dans le
-Soudan comme un signe de beauté spéciale et de
-bonheur. C’est pour ce motif que les femmes donnaient
-au Mahdi ce nom d’amitié de «Abou Felega». Il portait
-une gioubbe un peu trop courte, très rapiécée, mais très
-proprement lavée et parfumée de toutes sortes de bonnes
-odeurs, essence d’huile de santal, musc, essence de rose,
-etc. Une odeur spéciale émanait donc de sa personne,
-ce que ses fidèles avaient coutume d’appeler «Rihet el
-Mahdi» (parfum du Mahdi) et comparaient aux parfums
-qui régnent dans le Paradis.</p>
-
-<p>Nous accomplîmes sur la même place la prière
-d’<i>Asr</i>, puis celle de <i>Maghreb</i>, assis sur le sol, avec les
-jambes repliées en arrière, tandis que le Mahdi se retirait
-de temps en temps dans sa maison pour reparaître
-de nouveau à sa place. Après le coucher du soleil,
-nous lui demandâmes la permission de retourner auprès
-du calife; il nous l’accorda m’enjoignant de ne plus
-le quitter et de me vouer entièrement à son service.</p>
-
-<p>Je pouvais à peine me relever, car mes genoux
-souffraient d’une si longue position à laquelle je n’étais
-pas habitué; je dus faire appel à toute mon énergie pour
-montrer devant le Mahdi une figure toujours joyeuse.
-Saïd Djouma évidemment habitué depuis longtemps à
-une semblable position, semblait se trouver à merveille;<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[400]</a></span>
-mais Dimitri boîtait terriblement et murmurait derrière
-moi des paroles en grec que je ne comprenais pas, mais
-qui ne devaient pas, en tout cas, être un chant de
-louanges adressé au Mahdi. Les moulazeimie restés avec
-nous, nous reconduisirent dans notre demeure où le calife
-nous attendait pour souper.</p>
-
-<p>Il nous apprit que l’arrivée du sheikh Hamed en
-Nil, un des plus grands sheikhs religieux du Ghezireh,
-de la tribu des Arakin, avait été annoncée et que les
-parents de ce dernier, qui se trouvaient ici, auraient désiré
-qu’il allât à sa rencontre. Mais il avait refusé, préférant
-passer la soirée en notre compagnie. Nous le remerçiâmes
-de sa préférence, très flatteuse envers nous et
-louâmes le Mahdi de la bienveillance qu’il avait témoignée
-à notre égard, ce qui le réjouit visiblement.
-Il me quitta, mais revint après la prière du soir, me
-parler du Darfour, et nous annonçer qu’un des jours
-suivants le calife Husein, ci-devant moudir de Berber,
-arriverait ici. Il était donc exact que Berber avait succombé
-aussi!</p>
-
-<p>Déjà à la frontière du Darfour, nous avions
-entendu répandre ce bruit, mais n’avions pu trouver
-personne qui put nous donner des nouvelles certaines.
-Les communications avec l’Egypte étaient forcément
-interrompues d’une manière complète par la perte de
-Berber qui n’avait pu être prise que par les Djaliin.
-Khartoum devait se trouver aussi dans une situation
-extrêmement critique. J’attendais avec anxiété l’arrivée
-de Husein qui pourrait me renseigner et me dire
-certainement la vérité sur la situation exacte au bord
-du Nil.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[401]</a></span></p>
-
-<p>Quand le calife nous eut quittés, nous nous jetâmes
-sur nos angareb, fatigués et plongés dans nos pensées.
-Peu à peu, nous nous endormîmes.</p>
-
-<p>Le lendemain après la prière, le calife revint s’informer
-de notre santé. Peu de temps après, arrivèrent
-les parents du sheikh Hamed en Nil, qui demandèrent
-à pouvoir présenter leur chef. Il se montra en pénitent,
-ayant la tête coiffée de la sheba et couverte de cendres,
-une peau de mouton attachée autour de ses hanches
-nues. Quand il aperçut le calife, il s’agenouilla aussitôt
-en disant «El afou ja sidi» (pardon, seigneur). Le
-calife se leva et ordonna à un serviteur d’enlever
-la sheba de la tête du sheikh; cela fait, le sheikh
-nettoyé de la cendre qui le recouvrait, il lui fit revêtir
-des vêtements qu’on venait d’apporter. Sur son ordre
-le sheikh s’assit alors auprès de nous et répéta sa
-demande de pardon pour avoir tant différé son pèlerinage
-et n’être pas venu auprès du Mahdi depuis bien longtemps.
-Le calife lui pardonna, et lui fit espérer aussi
-le pardon du Mahdi auquel il promit de le présenter
-dans l’après-midi.</p>
-
-<p>«Seigneur, dit le sheikh Hamed en Nil, visiblement
-joyeux, en lui baisant les mains, je suis heureux
-et tranquille parce que tu m’as pardonné. Ton indulgence
-m’annonce le pardon du Mahdi, car tu viens de lui et lui
-vient de toi» (flatterie qui rappelait le contenu de la
-proclamation).</p>
-
-<p>Après avoir tous pris notre déjeuner composé
-d’asida et de lait, nous nous séparâmes; quelques
-minutes plus tard retentit l’umbaia et on entendit le
-bruit du tambour de guerre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[402]</a></span></p>
-
-<p>Quand le calife a l’intention de sortir, on sonne
-toujours l’umbaia; c’est le signal de seller tous les
-chevaux et en même temps, un signal pour les esclaves
-de battre le tambour. Je fis rapidement seller mes chevaux,
-en fis amener un pour Saïd Djouma qui s’était servi
-pendant le voyage seulement des ânes et des chameaux,
-puis je rejoignis bientôt le calife qui était déjà sorti.</p>
-
-<p>Il faisait une promenade à cheval autour du campement,
-entouré d’une vingtaine de moulazeimie, afin de
-passer ses gens en revue. A sa droite, près de son
-cheval, marchait son domestique, un grand et gros nègre,
-à sa gauche, un Arabe de très grande taille, du nom
-de Abou Dcheka qui remplissait les fonctions d’écuyer
-du calife. Ce dernier n’allait lui-même qu’au pas; arrivé
-sur la place, il fit faire halte et galoper de nouveau ses
-cavaliers par quatre, comme la veille. Pendant qu’ils
-exécutaient différents exercices, il me montra à l’extrémité
-du camp, une zeriba assez grande et un petit fort
-en ruine. C’est là que le malheureux général Hicks avait
-passé plusieurs jours attendant en vain du secours de
-Tekele. Le fort avait été construit pour ses canons Krupp.
-Cette vue éveilla en moi de tristes pensées; tous ces
-milliers de combattants étaient tombés inutilement et
-avaient été égorgés; moi-même que me réservait l’avenir,
-j’étais aussi une victime de cet épouvantable malheur.</p>
-
-<p>Nous rentrâmes et je résolus, avec la permission
-du calife, de faire une visite à son frère Yacoub, dont
-la hutte s’élevait à côté de la sienne. Celui-ci me reçut
-amicalement et exprima sa joie de me voir chez son
-frère. Il m’exhorta aussi à le servir fidèlement, et je le
-rassurai à ce sujet.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[403]</a></span></p>
-
-<p>Yacoub est un peu plus petit que le calife, large
-d’épaules, avec une figure ronde et pleine qui montre
-de fortes marques de petite vérole; son nez est petit et
-retroussé, une moustache et des favoris rares ne dissimulent
-que peu la laideur de son visage. Quoique plutôt
-laid, il sait cependant s’attirer bien des sympathies par
-sa façon de parler plaisante et agréable. Comme le Mahdi
-et le calife, il avait aussi un éternel sourire sur les
-lèvres, d’où l’on pouvait conclure que tous trois étaient
-heureux de leur haute position et de leur mission dans
-l’ordre actuel des choses. Yacoub lit et écrit, il sait le
-Coran par cœur tandis que le calife est presque complètement
-ignorant. Yacoub, plus jeune qu’Abdullahi de
-quelques années, est non seulement le frère du calife mais
-aussi son premier conseiller et sa main droite. Il est, à vrai
-dire, tout puissant. Malheur à celui qui est d’un autre
-avis que le sien ou songe même à intriguer contre lui. Il
-est infailliblement perdu.</p>
-
-<p>Après avoir mangé quelques dattes, je me recommandai
-à sa bienveillance et retournai dans notre rekouba.
-A midi, nous prîmes part de nouveau sur l’ordre du calife
-à la prière du Mahdi; cette prière dura comme la veille
-jusqu’au coucher du soleil. Nous entendîmes de nouveau
-prêcher sur la renonciation, sur la provocation au combat
-et sur les joies célestes; nous entendîmes de nouveau
-le cris d’extase de gens à moitié fous et nous éprouvâmes
-des douleurs affreuses dans les membres à cause de la
-séance sans fin qui nous était imposée, les jambes repliées
-sous nous.</p>
-
-<p>Le lendemain, le calife nous fit appeler et nous
-demanda si nous ne désirions pas retourner au Darfour.<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[404]</a></span>
-Il voulait ainsi nous éprouver d’une manière un peu trop
-grossière. Nous déclarâmes tout d’une voix ne pas vouloir
-le quitter ni lui, ni le Mahdi. En souriant comme toujours,
-il nous félicita de notre résolution. Un plus long
-séjour dans la rekouba, aurait été incommode pour nous;
-aussi il donna à Dimitri, de sa propre autorité, la permission
-de se rendre auprès de ses compatriotes et lui fit montrer
-par un de ses moulazeimie la maison de son futur émir,
-également un Grec. En même temps, il ordonna à
-Ahmed woled Soliman de remettre à Dimitri vingt
-écus. De même Saïd Djouma fut recommandé à l’émir
-de tous les Egyptiens nommé Hasan Husein et on lui
-versa quarante écus.</p>
-
-<p>«Mais toi, Abd el Kadir, dit-il en se tournant vers
-moi, tu es ici en étranger, tu n’as personne que moi et
-tu es aussi habitué aux Arabes par ton long séjour
-dans le Darfour méridional. Tu resteras auprès de moi
-comme moulazem; c’est également le désir du Mahdi.»</p>
-
-<p>«Et cela répond du reste à tous mes désirs, lui
-répondis-je vivement. Je m’estime heureux de pouvoir te
-servir et je te jure d’être fidèle et dévoué.»</p>
-
-<p>«Je le sais, répliqua-t-il, mais que Dieu te protège
-et te fortifie dans ta foi et tu seras encore d’une grande
-utilité au Mahdi et à toi-même.»</p>
-
-<p>Le calife m’affirma de nouveau l’importance qu’il
-mettait à ce que je restasse à son service, et dans son
-entourage personnel; il m’avertit de feindre avec les
-autres d’être son plus proche parent car, ceux qui étaient
-éloignés de lui, à ce qu’il affirmait, essayeraient par
-jalousie contre moi, de m’éloigner de sa personne. Il me
-communiqua aussi qu’il avait déjà donné ordre de construire<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[405]</a></span>
-pour moi quelques huttes, dans la zeriba située
-tout près de sa maison et qui était la propriété de
-Hamdan Abou Anga, lequel combattait justement contre
-les Nubiens.</p>
-
-<p>Je le remerciai de nouveau de ses bons soins et lui
-promis de m’efforcer de conserver sa bienveillance.</p>
-
-<p>Pendant le souper, il me fit part à ma grande joie,
-cette fois bien sincère, que le calife Husein, autrefois
-Pacha et moudir de Berber, était arrivé et se présenterait
-le lendemain.</p>
-
-<p>Le matin suivant, en effet, Husein Pacha parut devant
-le calife accompagné de ses parents et de la même
-manière que quelques jours auparavant s’était présenté
-le sheikh Ahmed en Nil. Quelques-uns de ses amis,
-de l’entourage du Mahdi, lui avaient conseillé, il est
-vrai, cette humilité apparente afin de diminuer l’antipathie
-qui régnait contre lui. Le calife aussitôt lui
-enleva lui-même sa sheba, le fit nettoyer de ses cendres
-et lui pardonna. Ensuite seulement il me nomma à
-Husein Pacha; nous nous saluâmes et nous nous assîmes.
-Comme je devais maintenant me considérer comme un
-moulazem du calife, je m’étais jusque là tenu debout
-derrière lui et ne pris pas autrement part à la réception.
-Après que les paroles d’usage sur la santé du ci-devant
-gouverneur eurent été échangées, le calife s’informa des
-événements qui se passaient sur les bords du Nil.</p>
-
-<p>Husein raconta que toute la vallée du Nil, depuis
-Berber jusqu’à Faschoda, tenait comme un seul homme
-pour le Mahdi et pour sa cause, que les communications
-entre le Soudan et l’Egypte étaient complètement
-coupées et que Khartoum même bien que défendue par<span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[406]</a></span>
-Gordon était assiégée par les tribus habitant le Ghezireh.
-Il présentait à dessein, me sembla-t-il, la situation aussi
-avantageuse que possible pour le Mahdi; le calife lui
-exprima de nouveau sa complète satisfaction des nouvelles
-reçues et lui promit de le présenter au Mahdi à midi,
-et d’obtenir son pardon. Il pouvait rester jusque là dans
-la rekouba. Puis, le calife prétextant du travail nous
-quitta; Husein resta avec moi.</p>
-
-<p>Plusieurs de ses parents, ainsi que des gens que
-je ne connaissais pas du tout, étant encore présents,
-nous ne pûmes parler que de choses indifférentes et
-d’affaires personnelles, affirmer de nouveau l’un à l’autre
-combien nous nous estimions heureux de pouvoir servir
-le Mahdi. Vers midi, le calife revint auprès de nous et
-nous prîmes ensemble le repas.</p>
-
-<p>«N’as-tu pas vu Mohammed Chérif, ancien sheikh
-du Mahdi? Ses maisons se trouvent justement sur le
-chemin que tu as parcouru, demanda le calife. A-t-il toujours
-l’idée présomptueuse de pouvoir combattre contre la
-volonté de Dieu et refuse-t-il toujours de reconnaître le
-Mahdi comme son seigneur et maître?»</p>
-
-<p>«J’ai passé la nuit chez lui, répondit Husein
-Pacha, il a été converti par Dieu de son infidélité
-première et seule la maladie l’empêche de venir ici. La
-plus grande partie de ses anciens partisans se trouve au
-nombre de ceux qui assiègent Khartoum.»</p>
-
-<p>«Il vaut mieux qu’il serve le Mahdi! Maintenant
-toi, sois prêt, je veux te présenter au Mahdi.»</p>
-
-<p>Avant la prière de midi, le calife conduisit l’ancien
-gouverneur, ainsi qu’il l’avait fait pour moi quelques jours
-auparavant, au lieu où se célébrait le culte, et lui fit<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[407]</a></span>
-prendre place. Je m’étais, comme moulazem, assis au
-second rang. A l’apparition du Mahdi, le calife et son
-compagnon se levèrent; ce dernier fut présenté et en
-baisant les mains du Mahdi, lui demanda pardon d’avoir
-été forcé de combattre contre lui. Le Mahdi lui pardonna
-exigeant la promesse d’une fidélité absolue, et l’exhorta
-à faire, avant tout, ses oraisons avec zèle. M’ayant
-aperçu au deuxième rang, il me fit signe d’avancer et
-de m’asseoir à côté du calife.</p>
-
-<p>«Bois aussi à la source de mes enseignements, dit-il,
-cela te sera utile.»</p>
-
-<p>Je lui fis remarquer que je ne m’étais retiré au
-deuxième rang que parce que je ne trouvais pas convenable,
-maintenant que j’étais moulazem du calife, de
-m’asseoir à côté de mon maître actuel. Il me félicita
-amicalement des mes intentions et du respect dont j’avais
-fait preuve et m’exhorta à les conserver.</p>
-
-<p>«Mais ici, dit-il, devant le culte, nous sommes tous
-égaux.»</p>
-
-<p>Comme d’habitude, le calife disparut et cette fois-ci,
-aussitôt après la prière; tandis que nous, Husein Pacha
-et moi, dûmes rester jusqu’après la prière du soir. Cette
-position accroupie extrêmement incommode, m’aurait fait
-proférer des jurons plutôt qu’une prière; mais il fallait
-faire contre fortune bon cœur. Nous prîmes le repas du
-soir en commun avec le calife. Notre conversation assez
-indifférente, fut continuellement assaisonnée de sa part
-par des exhortations à la fidélité et à la loyauté. Husein
-Pacha fut à ma grande joie invité à passer la nuit dans
-ma rekouba tandis que ses parents reçurent la permission de
-retourner chez eux. Le calife nous quitta; les domestiques<span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[408]</a></span>
-étaient aussi partis pour se reposer: nous restâmes seuls.
-Alors seulement nous nous saluâmes d’une façon cordiale
-et nous pûmes échanger nos pensées sur notre situation.</p>
-
-<p>«Husein Pacha, dis-je, j’ai pleine confiance en toi
-et tu sais fort bien aussi que tu peux compter sur ma
-discrétion. Comment vont les affaires à Khartoum et que
-sais-tu de l’attitude de la population?»</p>
-
-<p>«Malheureusement, répondit-il, la situation est telle
-que je l’ai racontée au calife en ta présence. La lecture
-de la proclamation à Shandi par Gordon a fait déborder
-la coupe et a été la cause immédiate de la perte de
-Berber. Il est vrai qu’elle se serait peut-être produite
-aussi plus tard mais, par la lecture de la proclamation,
-la catastrophe a, en tout cas, été avancée. Je l’en avais
-dissuadé à Berber et je ne connais pas la raison qui l’a
-poussé à cette démarche fatale à Shandi.»</p>
-
-<p>Nous parlâmes longtemps de la situation jusqu’à ce
-que Husein, qui était déjà avancé en âge, s’endormit,
-fatigué du voyage. Je ne pouvais trouver encore pour
-ma part ni sommeil, ni repos.</p>
-
-<p>Ainsi le Soudan, dont la conquête et la défense
-avaient coûté tant de sang dans les dernières années, était&mdash;déjà
-autant le dire&mdash;perdu! Le Gouvernement lui-même
-voulait simplement abandonner et livrer à lui-même ce pays
-qui, il est vrai, au point de vue financier, ne rendait pas
-encore de bénéfices, mais donnait les meilleures espérances
-pour l’avenir par l’immense étendue de son territoire; ce
-pays, qui avait déjà maintenant mis à la disposition de
-l’Egypte ses meilleurs bataillons, les troupes nègres; mais
-il voulait rester avec lui en rapport amical! On voulait
-retirer les garnisons et le matériel de guerre et former un<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[409]</a></span>
-Gouvernement local indépendant, après que celui qui
-existait déjà s’était formé lui-même d’une manière fatale!
-C’est pourquoi on envoyait Gordon au Soudan, parce
-qu’on comptait que son influence personnelle et la sympathie
-qu’il inspirait, amèneraient la réalisation de ce
-plan. Certainement, Gordon était très aimé des tribus
-de l’ouest et dans l’Afrique Equatoriale, car il avait,
-pendant son séjour et ses nombreux voyages dans ces
-contrées, conquis les populations par sa générosité et
-sa prudence. Il avait su, en même temps s’attirer la
-sympathie respectueuse des amis et des ennemis par la
-bravoure dont il avait fait preuve dans de nombreux
-combats. Il avait été aimé sans contredit, mais maintenant
-les tribus de l’ouest avaient un Mahdi qui faisait des
-miracles et qui était respecté comme un dieu; Gordon fut
-vite oublié. Les tribus du Soudan, les nègres et les Arabes,
-sont d’ailleurs, moins que n’importe quel peuple de la terre,
-accessibles aux émotions sentimentales ou au souvenir de
-la reconnaissance. Du reste, il ne s’agissait pas ici des
-tribus de l’ouest ou des provinces équatoriales, mais
-surtout des tribus de la vallée du Nil, et particulièrement
-des Djaliin; or, ceux-ci n’étaient justement rien moins que
-bien disposés envers Gordon à la suite de sa guerre avec
-Soliman Zobeïr et parce qu’il avait chassé leurs parents,
-les Gelaba. Le fait de l’arrivée de Gordon sans forces
-militaires, montre bien qu’il s’était trompé sur la situation,
-les dispositions des populations et sur l’influence que
-pouvait avoir sa seule personnalité. En outre, c’était une
-idée particulièrement malheureuse de faire connaître par
-une proclamation la résolution du Gouvernement d’abandonner
-le Soudan à lui-même.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[410]</a></span></p>
-
-<p>Husein Pacha avait prié Gordon de garder secrète
-cette proclamation. Celui-ci suivit le conseil à Berber,
-mais changea de résolution à Shandi et fit lire la proclamation
-à toute la population. Gordon n’avait-il donc
-aucune connaissance des pamphlets du Mahdi répandus
-partout après la prise d’El Obeïd, et sommant tous les
-croyants de combattre? Ne savait-il pas que celui qui
-s’y refusait, ou qui suivait les ordres des Turcs ou qui
-leur venait en aide d’une manière quelconque dans leurs
-entreprises, se rendait coupable de trahison envers la
-religion, était passible de la perte de ses biens tandis
-que ses femmes et ses enfants deviendraient esclaves
-du Mahdi et de ses fidèles? Gordon voulait retirer la
-garnison, et abandonner sans protection dans leur patrie
-les tribus des bords du Nil, qui, après avoir favorisé
-ses desseins, se trouvaient au pouvoir du Mahdi, non
-seulement par la force de celui-ci, mais aussi par suite
-de leur inaction envers les Turcs. Comment auraient-ils
-pu se défendre contre le Mahdi auquel ils appartenaient
-comme ranima et qui disposait de plus de 40000 fusils
-et de troupes immenses de fanatiques sauvages, altérées
-de sang et de butin?</p>
-
-<p>Si le Gouvernement, à la suite des événements
-politiques, n’était pas en état de se maintenir au
-Soudan et de reconquérir peu à peu les provinces
-insurgées, pourquoi y envoyer et sacrifier Gordon?
-N’importe quelle personnalité militaire aurait pu amener
-sur un bateau à Berber les troupes et le matériel de
-guerre, sous prétexte d’un changement de garnison et
-les sauver ainsi totalement ou tout au moins en partie.
-Cette ville aurait sûrement pu être atteinte par une retraite<span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[411]</a></span>
-très rapide qui aurait ressemblé un peu, il est vrai, à une
-fuite.</p>
-
-<p>Mais, par la lecture de la proclamation, les intentions
-du Gouvernement et sa faiblesse incroyable furent
-connues partout aussitôt; la bravoure personnelle et
-l’énergie de Gordon suffiraient-elles à effacer la faute
-politique énorme qu’il venait de commettre?</p>
-
-<p>Je me tournai et me retournai sur ma couche, sans
-envie aucune de dormir, tandis que les ronflements de
-Husein prouvaient qu’il jouissait encore malgré tout d’un
-bon sommeil. J’avais encore le caractère trop Européen
-et ne pouvais comprendre son indifférence fataliste. Plus
-tard, j’appris, il est vrai, à accueillir sans aucune émotion
-bien des événements émouvants. Il était nécessaire de
-pouvoir supporter ce qui m’attendait encore.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, comme le calife nous honorait
-de sa visite, son regard pénétrant remarqua aussitôt que
-mes yeux étaient rouges; il m’en demanda la cause: je lui
-répondis que j’avais passé toute la nuit sans sommeil, en
-proie à la fièvre. Il me conseilla de me ménager et de ne
-pas aller au soleil, ni à la prière du Mahdi. J’accomplis
-donc mes prières seul dans l’ombre de la rekouba, mais
-sous les yeux des domestiques et je me composai une
-mine des plus dévotes sachant fort bien qu’ils devraient
-faire part à leur maître exactement de leurs observations.</p>
-
-<p>Le lendemain mes huttes étaient enfin terminées;
-je les occupai aussitôt avec la permission du calife,
-tandis que Husein Pacha était logé chez ses parents. Il
-récitait chaque jour consciencieusement ses cinq prières
-avec le Mahdi, s’efforçait avec zèle d’acquérir sa faveur et
-celle du calife afin de recevoir la permission de retourner<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[412]</a></span>
-dans son pays; je restai régulièrement avec le calife, ne
-me rendant auprès du Mahdi que sur sa demande expresse.</p>
-
-<p>Quelques jours plus tard, le bruit se répandit parmi
-les moulazeimie que Haggi Mohammed Abou Gerger avait
-été attaqué par Gordon Pacha, sérieusement blessé, et
-chassé de Khartoum qu’il assiégeait de sorte que la ville
-était maintenant complètement délivrée de ses assiégeants.
-Cette nouvelle remplit mon cœur de joie, bien que je
-m’efforçasse de cacher totalement avec soin une apparence
-d’intérêt quelconque.</p>
-
-<p>A ce moment arriva aussi Salih woled el Mek. Il
-avait dû se rendre à Fadasi et avait été envoyé par
-Haggi Mohammed Abou Gerger au Mahdi et au calife qui
-lui accordèrent leur pardon. Lui aussi confirma le bruit
-qui courait de la retraite des assiégeants et me donna
-des informations plus précises sur Gordon.</p>
-
-<p>Comme j’avais été appelé le soir par le calife, celui-ci
-me demanda, aussitôt après les salutations, tandis que
-nous commençions à peine à déchirer avec nos mains les
-grosses pièces de viande:</p>
-
-<p>«As-tu entendu la nouvelle apportée aujourd’hui
-et qui concerne Haggi Mohammed Abou Gerger?»</p>
-
-<p>«Non, répondis-je, je n’ai pas quitté aujourd’hui
-ta porte, et je n’ai parlé à personne.»</p>
-
-<p>«Gordon, continua le calife, après avoir remonté
-un peu le Nil Bleu, a attaqué soudainement Haggi
-Mohammed par eau et par terre. On raconte qu’il avait
-pris sur son bateau des dispositions telles que les balles
-des Ansar, qui partaient de la forteresse, ne pouvaient lui
-faire aucun mal. L’infidèle est adroit, mais Dieu le punira!
-Haggi Mohammed, dont les hommes ont été dispersés,<span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[413]</a></span>
-a dû se retirer devant des forces supérieures. Gordon se
-réjouit maintenant de sa victoire, mais il se trompe sur
-ses suites, car Dieu fera vaincre la foi, et dans quelques
-jours, la punition du Tout-Puissant l’atteindra. Haggi
-Mohammed n’est pas, il est vrai, un homme à conquérir
-un pays; le Mahdi a donné l’ordre à Abd er Rahman
-woled en Negoumi d’aller à Khartoum et de l’assiéger.»</p>
-
-<p>«J’espère que Haggi Mohammed n’a pas subi de
-pertes importantes?» demandai-je. Mais, en moi-même,
-est-il besoin de le dire, je souhaitais le contraire.</p>
-
-<p>«Un tel combat n’a certes pas eu lieu sans pertes,
-dit le calife ingénument, mais je n’ai pas, sur leur importance,
-des nouvelles précises.»</p>
-
-<p>Le calife fut ce jour là moins loquace que d’habitude;
-la victoire de Gordon le troublait bien un peu;
-elle pouvait avoir peut-être des suites plus importantes
-que le calife ne voulait l’avouer. Je rentrai et envoyai
-mon domestique à Salih woled el Mek pour le prier de
-venir me voir en secret. Sa demeure étant à proximité
-de la mienne, il arriva quelques instants après. Nous
-échangeâmes alors nos impressions sur la joyeuse nouvelle,
-au sujet de laquelle il avait déjà entendu par des
-parents du Mahdi des détails plus précis; nous nous
-entretînmes, fort avant dans la nuit, des temps passés, des
-événements actuels et de nos espérances pour l’avenir.
-J’avais retrouvé un peu d’espoir en apprenant la nouvelle
-de cette victoire, mais Salih woled el Mek ne voyait dans
-la défaite des Mahdistes qu’un succès passager et ses
-craintes n’étaient malheureusement que trop fondées.</p>
-
-<p>Gordon Pacha se trouva aussitôt son arrivée à
-Khartoum aux prises avec une situation très difficile. La<span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">[414]</a></span>
-proclamation fut lue; là-dessus les Djaliin commencèrent
-à se soulever; ils élurent enfin comme chef Haggi Ali
-woled Saad qui disposait bien de forces imposantes mais
-qui voulait différer le combat aussi longtemps que possible
-pour des motifs personnels et à cause aussi de son
-inclination pour le Gouvernement.</p>
-
-<p>Les consuls des Puissances étrangères voyant que les
-événements à Khartoum prenaient une tournure toujours
-de plus en plus menaçante, demandèrent à Gordon de les
-conduire à Berber; mais comme ils ne pouvaient, là
-non plus, trouver une sécurité suffisante, ils résolurent,
-à l’instigation de Gordon, d’attendre encore. Les habitants
-de Khartoum considérèrent au commencement leur
-nouveau gouverneur général avec méfiance parce qu’ils
-craignaient que, conformément à la proclamation, il fut
-venu seulement pour sauver la garnison. Mais peu à peu
-ils comprirent et bientôt eurent la conviction qu’il était
-prêt à vaincre ou à périr avec eux.</p>
-
-<p>Le sheikh El Ebed, un des plus puissants sheikhs
-religieux, avait rassemblé ses partisans et campait dans
-le voisinage de Halfaya. Afin de chasser les rebelles
-de leur position, Gordon envoya des troupes sous le
-commandement de Hasan Mousma et de Saïd Pacha
-Husein qui avait été précédemment moudir de Shakka.
-Mais, du toit de son palais, il put se rendre compte
-avec sa longue-vue comment les officiers, auxquels il
-avait accordé sa confiance pleine et entière livraient leurs
-soldats à l’ennemi, puis rentraient avec le reste à
-Khartoum. Il fit comparaître les traîtres dans la nuit
-même devant une cour martiale et fit exécuter aussitôt la
-sentence de mort rendue contre eux. Malgré cet incident,<span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">[415]</a></span>
-il réussit le lendemain à chasser l’ennemi de sa position
-et à amener à Khartoum les Sheikhiehs, fidèles au Gouvernement,
-sous la conduite du sandjak Abd el Hamid
-woled Mohammed.</p>
-
-<p>Salih woled el Mek, qui était enfermé dans Fadasi,
-avait demandé à Gordon des secours. Comme on ne
-pouvait lui en envoyer, il fut forcé de se rendre avec
-quatorze cents hommes de cavalerie régulière et ses
-autres troupes. La population de tout le Ghezireh se
-rassembla alors pour assiéger Khartoum sous les ordres
-de Haggi Mohammed Abou Gerger.</p>
-
-<p>Tandis que ces événements se passaient dans le
-voisinage de Khartoum, l’ancien précepteur du Mahdi,
-le sheikh Mohammed el Cher (portant autrefois le nom
-de Mohammed el Diker), qui avait été nommé par le
-Mahdi, émir de la province de Berber arriva sur les
-bords du Nil. D’après son ordre, Haggi Ali rassembla ses
-Djaliin et, avec ceux-ci, renforcé par les Barabara
-et les Bicharia ainsi que par les autres tribus de la
-province, Mohammed Cher assiégea Berber qui se rendit
-au bout de quelques jours.</p>
-
-<p>La province de Dongola résistait encore très bien;
-elle n’avait pas jusqu’ici encore été troublée à cause de
-la ruse de son gouverneur Moustapha bey Iawer qui avait
-déjà deux fois offert de faire sa soumission au Mahdi.
-Cependant le Mahdi n’avait aucune confiance dans le
-gouverneur et il envoya contre lui son parent Sejjid
-Mohammed Ali. Celui-ci se joignit à l’émir des Sheikhiehs,
-le sheikh El Hedaïa qui avait déjà auparavant suscité
-au gouverneur nombre de difficultés, afin de prendre
-possession de Dongola. Mais les troupes de Dongola sous<span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">[416]</a></span>
-le commandement d’un officier anglais<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> anéantirent
-Mohammed et les forces des Mahdistes à Debba où
-périrent Sejjid Mohammed et Hedaïa. La province de
-Dongola fut ainsi sauvée pour quelque temps.</p>
-
-<p>Les choses allaient de mal en pis à Sennaar qui,
-assiégée par l’ennemi, possédait bien des vivres suffisants,
-mais était privée de toute communication avec
-les autres parties du pays. Tout d’abord, la courageuse
-sortie de Nur bey qui battit et dispersa les assiégeants,
-laissa quelque temps de répit à la garnison.</p>
-
-<p>De tous côtés on priait le Mahdi de venir en
-personne. Toutefois celui-ci ne se hâtait nullement d’accéder
-à cette demande, sachant que ce pays était en
-tout cas une proie assurée qui n’aurait pu lui être
-arrachée que par une grande armée expédiée par
-l’Egypte ou par une autre Puissance. Il pensait avec
-raison ne plus avoir à craindre une telle éventualité.</p>
-
-<p>Chaque vendredi, régulièrement, il passait lui-même
-ses troupes en revue.</p>
-
-<p>Il divisa toutes ses forces en trois corps dont
-chacun fut placé sous les ordres d’un de ses califes. Le
-calife Abdullahi fut nommé Raïs el Ghesh, commandant
-en chef de toute l’armée.</p>
-
-<p>Le drapeau noir (Raï ez serga, exactement Er raïet
-ez serga) appartenait au calife Abdullahi ou à Yacoub,
-son représentant; le drapeau vert (Raï el okhter, exactement
-Er raïet el khadra) au calife Ali woled Helou; le
-drapeau rouge (Raï el achraf, le drapeau des nobles) au
-calife Mohammed Chérif.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">[417]</a></span></p>
-
-<p>Aux trois bannières principales étaient subordonnés
-d’innombrables petits drapeaux sous la garde des émirs.
-Dans les revues, tous les émirs obéissant à la bannière
-noire se tenaient avec leurs étendards sur une ligne
-déployée, le front tourné du côté de l’est.</p>
-
-<p>En face d’eux se trouvaient les émirs obéissant à la
-bannière verte à une distance égale, le front tourné du
-côté de l’ouest, tandis que les deux lignes étaient réunies
-par ceux qui obéissaient à la bannière rouge, le front
-tourné vers le nord. Comme le nombre des combattants
-à ce moment là était immense, cette disposition formait
-un carré gigantesque, ouvert d’un côté, dans lequel le
-Mahdi se rendait à la fin de la revue avec son calife
-Abdullahi et ses moulazeimie, galopant devant le front
-afin de réjouir les soldats par sa vue et de les saluer
-par ces mots: «Allah jibarek fikoum» (Dieu vous
-bénisse.)</p>
-
-<p>Ces revues nommées <i>arda</i> ou <i>tarr</i> étaient, comme
-nous l’avons vu, passées chaque vendredi et, à la suite
-de chacune, les bruits les plus étranges circulaient sur
-la personne du tout puissant homme de guerre.</p>
-
-<p>L’un avait vu le Prophète chevauchant aux côtés
-du Mahdi et parlant avec lui; un autre avait entendu
-les voix célestes qui bénissaient les combattants pour la
-foi (ansar) et leur promettaient la victoire. Un troisième
-prétendait que l’ombre d’un nuage qui passait était formée
-par les ailes des anges que le Tout-Puissant avait
-envoyés pour rafraîchir ses bien-aimés.</p>
-
-<p>Environ trois jours après que la nouvelle de la
-défaite d’Abou Gerger nous fut parvenue, un Italien
-résidant autrefois à Berber, nommé Giuseppe Cuzzi arriva<span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">[418]</a></span>
-de Khartoum à Rahat. Il avait été laissé à Berber
-par A. Marquet, représentant de la maison française
-Debourg et C<sup>ie</sup>, pour opérer la liquidation de quelques
-petites affaires et y avait été fait prisonnier. Mohammed
-Cher l’avait envoyé à Khartoum, où il devait remettre à
-Gordon une lettre de Haggi Mohammed Abou Gerger;
-il ne fut pas reçu par lui personnellement, mais par un
-poste militaire établi en face de Khartoum sur la rive
-nord du Nil Bleu et renvoyé à la personne qui l’avait
-expédié. Haggi Mohammed Abou Gerger envoya alors
-Cuzzi au Mahdi qui le fit repartir de nouveau, en compagnie
-d’un Grec nommé Calamatino, pour Khartoum,
-avec des lettres adressées à Gordon, dans lesquelles celui-ci
-était sommé de se rendre. Je pus remettre au Grec
-un petit billet pour Gordon Pacha. Calamatino seul put
-pénétrer dans la forteresse; il remit ses lettres au poste
-et y attendit la réponse, tandis que Cuzzi, sur l’ordre de
-Gordon, ne put s’approcher de Khartoum que jusqu’à
-une portée de fusil, car, au dire des officiers qui s’étaient
-trouvés en rapport avec lui lors de sa première mission,
-il cherchait à les persuader de se rendre.</p>
-
-<p>Après que nous eûmes célébré la fête du Ramadan
-et que Abou Anga eut été rappelé avec toutes ses
-forces de Gebel Deier, le Mahdi fit répandre le bruit
-qu’il avait reçu du Prophète l’ordre d’aller à Khartoum
-et d’assiéger cette ville. Les émirs convoquèrent leurs
-hommes, leur ordonnèrent de se tenir prêts à marcher
-et menacèrent ceux qui resteraient en arrière sans
-permission de les considérer comme ranima.</p>
-
-<p>Presque tous les habitants du pays étaient, par
-fanatisme et cupidité, enchantés d’obéir à l’appel du<span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">[419]</a></span>
-Mahdi; ce qui provoqua une véritable migration de
-peuples, telle que le Soudan n’en avait jamais vu.</p>
-
-<p>Nous quittâmes Rahat le 22 août. L’armée mahdiste
-suivait en trois colonnes. Toutes les tribus possédant des
-chameaux prirent la route du nord Khursi-Halba-Dourrah
-el Khadra. Le Mahdi suivit la route du centre Daïara-Sherkela-Chat-Douem,
-avec ses califes et une partie des
-émirs. Les tribus possédant des bestiaux (Baggara) prirent
-celle du sud parce qu’elles y trouveraient, dans les nombreux
-étangs, assez d’eau pour leurs troupeaux.</p>
-
-<p>Ma place comme moulazem était à la suite du
-calife Abdullahi.</p>
-
-<p>Lorsqu’on faisait halte et qu’on campait, j’avais
-l’habitude de laisser mes domestiques et mes chameaux
-auprès de Salih woled el Mek qui appartenait à la suite
-du Mahdi. Le calife qui avait contre Salih une antipathie
-secrète me fit à ce sujet plusieurs fois des reproches
-et m’ordonna enfin de camper avec mes serviteurs dans
-son voisinage immédiat, tout en me faisant surveiller par
-son cousin Othman woled Adam. Je trouvai cependant,
-la nuit venue, plus d’une fois l’occasion de communiquer
-avec Salih woled el Mek qui recevait presque chaque
-jour des nouvelles sur les événements se passant aux
-environs des bords du fleuve.</p>
-
-<p>Avant que nous eûmes atteint Sherkela, un bruit
-étrange circula dans notre colonne; on racontait qu’un
-étranger européen et chrétien était arrivé à El Obeïd
-et était maintenant en route pour venir à la rencontre
-du Mahdi. Quelques-uns prétendaient savoir que c’était
-le chef des Français lui-même; d’autres disaient que c’était
-un parent de la reine d’Angleterre. Une chose toutefois<span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">[420]</a></span>
-demeura certaine, c’est qu’un Européen était effectivement
-arrivé et je crois inutile de dire que j’étais extrêmement
-impatient de savoir qui avait osé s’aventurer ici dans
-les circonstances actuelles.</p>
-
-<p>Un soir, le calife me fit appeler et me fit part qu’un
-Français était arrivé à El Obeïd et qu’il avait donné
-l’ordre de l’amener ici.</p>
-
-<p>«Ce Français est-il de ta race ou bien y a-t-il
-dans ton pays, comme chez nous au Soudan, des tribus
-différentes?» me demanda le calife qui n’avait en ce
-temps-là aucune notion de l’Europe et de ses habitants.
-Je lui énumérai les nations de l’Europe autant que je
-le jugeai nécessaire.</p>
-
-<p>«Que veut donc de nous ce Français, pour qu’il
-ait franchi une si longue route?» me demanda-t-il en
-réfléchissant.</p>
-
-<p>«Peut-être Dieu l’a-t-il conduit sur cette route et
-recherche-t-il l’amitié du Mahdi ainsi que la tienne.»</p>
-
-<p>Le calife me regarda d’un air incrédule et ajouta
-brièvement: «Nous verrons».</p>
-
-<p>Nous étions arrivés à Sherkela; vers midi, le calife
-me fit appeler auprès de lui.</p>
-
-<p>«Abd el Kadir, dit-il, le Français voyageur vient
-d’arriver et je l’ai fait amener ici; attends-le auprès de
-moi, peut-être aurais-je besoin de toi.»</p>
-
-<p>Quelques minutes après, apparut aussi Husein Pacha
-qu’il avait également fait appeler.</p>
-
-<p>Il se passa un certain temps jusqu’à ce que le
-moulazem du calife annonçât que l’étranger se trouvait
-devant la porte. Le calife donna ordre de le faire
-entrer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">[421]</a></span></p>
-
-<p>C’était un jeune homme élancé, d’environ trente ans,
-de force moyenne, le visage fortement brûlé du soleil,
-il portait des moustaches et de légers favoris blonds; il
-était vêtu de la gioubbe et du turban; il salua avec un
-«salam aleikum» le calife qui, sans se lever de son
-angareb, l’invita à s’asseoir.</p>
-
-<p>«Pourquoi es-tu venu ici et que veux-tu de nous?»
-furent les premières paroles pleines de défiance que le
-calife lui adressa.</p>
-
-<p>L’étranger essaya de répondre en langue arabe, mais
-il put seulement faire comprendre qu’il était Français et
-qu’il était arrivé ici venant directement de France.</p>
-
-<p>«Parle avec Abd el Kadir, répliqua le calife interrompant
-l’étranger au milieu de son discours incompréhensible,
-il me fera part de tes intentions.»</p>
-
-<p>L’étranger me regarda d’un air méfiant et me salua
-en langue anglaise.</p>
-
-<p>«Je ne suis pas Anglais, répondis-je en m’avançant,
-parlez français; abrégez, et arrivez immédiatement à la
-cause de votre voyage ici. Plus tard nous trouverons
-l’occasion de parler ensemble en confidence.»</p>
-
-<p>«Pourquoi t’entretiens-tu avec lui si longtemps, Abd
-el Kadir; je veux apprendre ses intentions, et tout de
-suite, s’écria le calife.»</p>
-
-<p>«Je lui apprenais quel était mon nom, répondis-je,
-et le sommais de dire la vérité, car toi et le Mahdi vous
-êtes des hommes éclairés par Dieu, vous connaissez les
-pensées des hommes et vous savez lire dans leur cœur.»</p>
-
-<p>Husein Pacha, qui était assis à côté de moi, dit
-rapidement: «C’est la vérité, et que Dieu prolonge leur
-vie; mais tu as bien fait de rendre l’étranger attentif.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">[422]</a></span></p>
-
-<p>Le calife se calma et dit tranquillement: «Cherche
-à savoir la vérité.»</p>
-
-<p>«Mon nom est Olivier Pain, me répondit alors
-l’étranger dans sa langue maternelle, et je suis Français.
-Déjà, depuis ma première jeunesse, je m’intéressai au
-Soudan et j’avais des sympathies pour ces populations;
-je ne suis pas le seul, car tout mon pays éprouve ce
-sentiment. Mais il y a sur notre continent des nations
-avec lesquelles nous vivons en inimitié. L’une de celles-ci
-est la nation anglaise qui s’est établie en Egypte,
-tandis que l’un de ses généraux, Gordon, commande à
-Khartoum. Je suis venu pour vous offrir mon alliance
-et celle de ma nation.»</p>
-
-<p>«Quelle alliance?» demanda le calife, auquel j’avais
-traduit mot à mot le discours d’Olivier Pain.</p>
-
-<p>«Moi-même je ne puis vous aider que de mes conseils,
-ajouta Olivier Pain, mais ma nation serait prête à
-gagner votre amitié, à vous soutenir aussi par des actes
-et à vous livrer de l’argent et des armes.»</p>
-
-<p>«Es-tu mahométan?» demanda le calife comme
-s’il n’avait pas entendu les derniers mots.</p>
-
-<p>«Oui, je suis depuis longtemps un fervent de cette
-religion, à laquelle j’ai adhéré publiquement à El Obeïd.»</p>
-
-<p>«Bien, dit le calife en se tournant vers moi, reste
-avec Husein auprès du Français, je vais avertir le
-Mahdi et reviendrai ensuite auprès de vous.»</p>
-
-<p>Lorsqu’il nous eut quittés, je serrai la main
-d’Olivier Pain et je le présentai à Husein Pacha. Quoique
-sa proposition énoncée par lui sérieusement à ce qu’il
-semblait, de soutenir mes ennemis, m’intéressât d’une façon
-toute particulière, je lui recommandai d’être avant tout<span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">[423]</a></span>
-prudent dans ses discours et de se donner comme poussé à
-venir ici plutôt par l’amour de la religion que par des
-visées politiques.</p>
-
-<p>Husein Pacha était dans son for intérieur très sévère
-pour les rôdeurs.</p>
-
-<p>«Vous appelez en Europe «des politiques,» me
-dit ce dernier en arabe, des gens qui ne sortent de
-chez eux que pour tuer des hommes, pour ramasser du
-butin, pour emmener en esclavage des femmes et des
-jeunes filles de notre religion, vous les soutenez et vous
-leur offrez de l’argent et des armes! Mais, si un pauvre
-homme de notre race achète un nègre qui ne se distingue
-d’un animal que parce qu’il peut dire quelques
-mots et l’emploie à cultiver son champ, vous appelez
-cela un péché, une horreur et vous vous arrogez le
-droit de punir une telle action.»</p>
-
-<p>«<i>Malêche</i> (<i>cela ne fait rien</i>, phrase destinée à
-tranquilliser et continuellement employée), dis-je à Husein
-Pacha, celui qui vit longtemps voit beaucoup.»</p>
-
-<p>Le calife revint bientôt et nous ordonna de procéder
-à nos ablutions pour prendre part avec le Mahdi
-à la prière de midi.</p>
-
-<p>Nous obéîmes à son injonction et suivîmes le calife
-au lieu du culte où, à la nouvelle de l’arrivée d’Olivier
-Pain, une immense foule s’était rassemblée exprimant les
-avis les plus absurdes sur le nouveau venu. A peine
-avions-nous pris place, Olivier Pain au second rang, que
-le Mahdi parut. Il portait une belle gioubbe fraîchement
-lavée, parfumée de toutes les odeurs possibles; son
-turban était enroulé autour de la tête avec un soin
-particulier; ses paupières peintes avec du cohol, afin<span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">[424]</a></span>
-de donner plus d’éclat à son regard. Il me fit l’impression
-d’avoir attaché de l’importance à paraître aussi avantageusement
-que possible aux yeux de l’étranger. Il
-semblait flatté qu’un homme fût venu de si loin pour
-le voir et lui offrir son concours.</p>
-
-<p>S’asseyant sur une peau de bête, il nous appela
-tous auprès de lui et, regardant Olivier Pain, tandis
-qu’il souriait toujours, il reçut son salut avec bienveillance,
-mais ne lui tendit pas la main. Puis il lui ordonna
-d’expliquer les motifs de sa venue, et m’invita à servir
-d’interprète comme je l’avais fait précédemment.</p>
-
-<p>Olivier Pain recommença la même histoire qu’il
-avait racontée déjà au calife. Le Mahdi m’invita à parler
-aussi fort que possible afin que la foule curieuse qui
-nous écoutait put tout entendre et comprendre. Lorsque
-nous eûmes fini, le Mahdi dit à haute voix:</p>
-
-<p>«J’ai entendu et compris tes intentions; je ne me
-fonde pas sur le soutien des hommes, mais je n’ai confiance
-qu’en Dieu et en son Prophète; ton peuple est
-un peuple d’infidèles et jamais je ne m’allierai avec
-lui; mais je punirai et j’anéantirai mes ennemis avec
-l’aide de Dieu, de mes Ansar et des troupes d’anges
-que m’enverra le Prophète.»</p>
-
-<p>Les cris poussées par des milliers de poitrines
-annoncèrent la satisfaction générale causée par les paroles
-du maître. Lorsque le calme se fut rétabli, le Mahdi se
-tourna vers Olivier Pain:</p>
-
-<p>«Tu affirmes aimer notre religion, la seule et la
-vraie; es-tu mahométan?»</p>
-
-<p>«Certainement, répondit Olivier, et il prononça
-à haute voix la profession de foi musulmane: «La ilaha<span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">[425]</a></span>
-ill Allah, ou Mohammed rasoul Allah». Alors le Mahdi
-lui tendit sa main à baiser sans toutefois exiger de lui
-le serment de fidélité.</p>
-
-<p>Nous retournâmes dans les rangs des fidèles, Olivier
-Pain à côté de moi et nous fîmes notre prière avec le
-Mahdi. Quand elle fut terminée, le maître prononça quelques
-paroles d’édification pour le salut général des âmes,
-puis il se retira accompagné du calife. Ce dernier m’ordonna
-auparavant de prendre Olivier chez moi jusqu’à nouvel
-avis et d’attendre ses ordres ultérieurs. J’eus alors le
-loisir de causer avec mon hôte sans crainte d’être dérangé.</p>
-
-<p>Bien que je ne pusse exprimer mon aversion pour
-sa mission d’aventurier, j’éprouvai cependant de la pitié
-pour l’homme qui, s’il avait pensé remporter un succès,
-s’était heurté à une amère déception. Je le saluai encore
-une fois cordialement et lui dit:</p>
-
-<p>«Eh bien! cher Monsieur, maintenant que nous
-voilà seuls pour quelques instants, nous allons parler à
-cœur ouvert. Bien que votre mission n’ait absolument
-pas mes sympathies, je vous assure cependant, en vous
-serrant la main, que je ferai tout ce qui sera en mon
-pouvoir pour prévenir toute atteinte à votre sécurité
-personnelle. Maintenant vous pouvez être tranquille et
-comme je suis depuis des années sans relations avec le
-monde, racontez-moi ce qui s’est passé en Europe pendant
-ce temps!»</p>
-
-<p>«J’ai en vous une confiance absolue, me répondit-il,
-je connais votre nom qui a été souvent prononcé devant
-moi, depuis que je suis en Afrique; je suis heureux que
-le sort m’ait conduit auprès de vous. Il y aurait beaucoup
-de choses à raconter, que vous ne savez pas encore.<span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">[426]</a></span>
-Permettez que je commence par l’Egypte, cela vous
-intéressera davantage, je le crois.»</p>
-
-<p>Il me parla alors du soulèvement de Ahmed Pacha
-el Arabi, des grands massacres, de l’intervention des
-Puissances et de l’action de l’Angleterre qui avait occupé
-l’Egypte.</p>
-
-<p>«Je suis, dit-il, collaborateur de <i>l’Indépendance</i> et
-collègue de Rochefort que vous connaissez aussi certainement.
-La politique de la France et de l’Angleterre,
-comme vous ne l’ignorez pas, ne suit pas le même chemin,
-et c’est notre devoir, là où faire se peut, de contrecarrer
-les visées de la politique anglaise. Je ne suis pas venu
-ici comme plénipotentiaire de la France, mais plutôt pour
-mon propre compte. On connaît cependant mes plans et
-on semble les favoriser. Le gouvernement anglais, instruit
-de mes desseins, a semé sur mon chemin tous les obstacles
-possibles. J’ai été même signalé, poursuivi, chassé de Wadi
-Halfa. Plus tard, j’ai réussi à trouver des Arabes de la tribu
-des Eregat qui m’ont secrètement amené d’Esneh par
-Kab à El Obeïd, en suivant la route qui mène à l’ouest de
-Dongola. J’ai été reçu aujourd’hui par le Mahdi d’une façon
-très amicale, je suis satisfait et j’ai beaucoup d’espoir.»</p>
-
-<p>«Pensez-vous réellement que votre proposition sera
-acceptée?» demandai-je.</p>
-
-<p>«Si ma proposition n’est pas acceptée immédiatement,
-j’espère cependant que le Mahdi sera disposé à
-entrer en relations amicales avec la France, ce qui me
-suffirait momentanément. Je suis venu ici de mon propre
-mouvement et dans les meilleures intentions. C’est pourquoi
-je suis presque certain que le Mahdi ne m’empêchera
-pas de m’en retourner.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">[427]</a></span></p>
-
-<p>«Cela ne me parait pourtant pas aussi sûr qu’à
-vous! lui dis-je; avez-vous laissé une famille dans votre
-patrie?»</p>
-
-<p>«Oui, répondit-il un peu inquiet, j’ai laissé à Paris
-une femme et deux chers enfants. Je pense souvent à
-eux et je me réjouis de les revoir bientôt. Soyez franc,
-Monsieur! à quoi dois-je m’attendre, d’après votre avis?»</p>
-
-<p>«Mon cher Monsieur, avec ce que je connais de
-ces gens, vous n’avez pour le moment rien à craindre
-pour votre propre personne, mais quand et de quelle
-manière vous pourrez leur échapper, je ne puis là-dessus
-rien vous dire de précis aujourd’hui. Ce que
-j’espère, c’est, qu’on refusera vos propositions qui pourraient
-pourtant être utiles un jour à cet ennemi de
-l’Angleterre, qui est également mon ennemi. Je souhaite
-avec vous qu’on vous laisse retourner sans tarder dans
-votre patrie où vous attendent votre femme et vos
-enfants.»</p>
-
-<p>J’avais donné ordre à mon domestique de nous
-apporter à manger, j’invitai aussi Gustave Kloss, l’ancien
-domestique d’O’Donovan, à partager notre repas. Il avait
-obtenu, sur ma demande, la permission du calife de
-demeurer auprès de moi. Nous avions à peine commencé
-que deux moulazeimie du calife parurent et invitèrent
-Olivier Pain à les suivre. Il fut surpris qu’on lui ordonna
-d’aller seul et sortit quelque peu froissé. Je trouvai aussi
-cette invitation un peu étrange, car Olivier Pain parlait
-si mal l’arabe que, seul, il pouvait à peine se faire comprendre.
-Je faisais, à ce sujet, une remarque à Moustapha
-(Kloss) lorsque je fus à mon tour appelé auprès
-du calife.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">[428]</a></span></p>
-
-<p>«Abd el Kadir, me dit-il avec confiance, je te
-considère absolument comme étant des nôtres. Que penses-tu
-de ce Français?»</p>
-
-<p>«Je crois, répondis-je, que cet homme est sincère
-et qu’il a de bonnes intentions. Mais ne connaissant
-ni toi, ni le Mahdi, il ne savait pas que vous n’avez
-confiance qu’en Dieu et que vous ne recherchez ni
-ne voulez aucun autre allié. C’est pourquoi vous êtes
-victorieux car Dieu est avec ceux qui se confient en
-lui.»</p>
-
-<p>«Tu as entendu, continua le calife, les paroles que
-le Mahdi a adressées au Français. Nous ne voulons pas
-d’alliance avec les infidèles et nous vaincrons nos ennemis
-sans leur concours.»</p>
-
-<p>«Certainement, fis-je observer, c’est pourquoi cet
-homme est inutile ici; il doit retourner près de son
-peuple et faire connaître à ses compatriotes les victoires
-du Mahdi et de son général le calife.»</p>
-
-<p>«Peut-être plus tard, dit celui-ci, pour le moment
-je lui ai ordonné de rester auprès de Zeki Tamel qui
-s’occupe déjà de lui.»</p>
-
-<p>«Il lui sera difficile de se faire comprendre, car
-il connaît peu la langue arabe.»</p>
-
-<p>«Dans son voyage jusqu’ici, il n’avait pourtant
-aucun interprète, interrompit le calife, du reste, je te
-permets de lui rendre visite.»</p>
-
-<p>Il me parla ensuite d’autres choses et me montra
-les chevaux que Zogal venait de lui envoyer du Darfour
-et dont je reconnus plus d’un.</p>
-
-<p>Après avoir quitté le calife, je cherchai Olivier Pain
-et le trouvai à l’ombre d’une tente trouée, la tête appuyée<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">[429]</a></span>
-dans les mains, et réfléchissant. En m’apercevant, il se
-leva et vint à ma rencontre.</p>
-
-<p>«Je ne sais que penser; on me donne l’ordre de
-rentrer ici, on m’y apporte mes bagages; un certain
-Zeki, me dit-on, s’occupera de moi. Pourquoi ne me
-laisse-t-on pas avec vous?»</p>
-
-<p>«C’est dans le caractère du Mahdi et particulièrement
-dans celui du calife de contrarier les désirs de
-chacun. Ils appellent cette règle de conduite: Eprouver la
-patience, la soumission et la foi d’un homme, lui répondis-je
-pour le calmer. Vous n’avez rien à craindre. Le calife
-peut se défier peut-être jusqu’à un certain point de nous
-deux et ne pas désirer que nous soyons toujours ensemble
-pour trouver peut-être l’occasion de critiquer sa
-manière d’agir. Mais voici justement Zeki Tamel qui a
-été autrefois mon compagnon dans plus d’un combat. Je
-veux vous recommander à cet homme».</p>
-
-<p>J’allai à la rencontre de Zeki Tamel qui me salua
-et s’informa de ma santé.</p>
-
-<p>«Ami, lui dis-je, cet homme est étranger et c’est
-ton hôte. Je le recommande à ta bienveillance. Au nom
-de notre ancienne amitié, je te prie d’être aimable et
-indulgent avec lui.»</p>
-
-<p>«Je ne le laisserai certainement manquer de
-rien, autant que cela sera en mon pouvoir; mais,
-me dit-il à voix basse, le calife m’a défendu de le
-laisser avoir des rapports avec d’autres personnes, et
-c’est pourquoi je dois te prier de ne venir le voir que
-rarement.»</p>
-
-<p>«La défense ne me concerne pas, répliquai-je, car je
-viens justement de chez notre maître qui m’a accordé<span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">[430]</a></span>
-la permission de visiter ton hôte quand cela me conviendrait;
-donc, encore une fois, je te prie, prends soin de lui.»</p>
-
-<p>Je retournai auprès d’Olivier Pain et l’exhortai au
-courage. Je lui dis que le calife désirait qu’il n’eût pas
-de rapport avec ses gens, ce qui serait préférable pour
-lui, car il courait d’autant moins le risque d’être calomnié
-par eux. Je lui promis de lui faire visite aussi souvent
-que possible.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, retentit le gros tambour de
-guerre du calife; cet instrument était nommé <i>mansoura</i>,
-le victorieux. C’était le signal du départ.</p>
-
-<p>Nous marchions seulement depuis le matin jusqu’à
-midi et nous n’avancions que lentement. Comme à midi
-nous établissions notre campement, je cherchai Olivier Pain
-et le retrouvai à l’ombre de sa tente. Il se sentait bien
-physiquement, mais se plaignait de la mauvaise nourriture.
-Zeki, qui pendant notre entretien était survenu,
-m’assura qu’il lui avait envoyé deux fois de l’asida, mais
-que Pain n’en avait presque pas pris. Je lui répondis
-que cet étranger n’était pas encore habitué à ce plat du
-pays, c’est pourquoi je promis de lui envoyer chaque
-fois que je le pourrais un autre mets par mon domestique.
-Aussitôt rentré chez moi, je fis préparer un peu de
-soupe et de riz qu’on porta à Olivier Pain.</p>
-
-<p>Le soir, le calife me demanda si j’avais vu Pain.</p>
-
-<p>«Oui,» lui dis-je.</p>
-
-<p>Je lui racontai alors qu’il n’était pas encore habitué
-à notre asida et que, si on l’obligeait à en manger,
-il tomberait probablement malade. Je lui demandai la
-permission de lui envoyer de temps en temps une
-nourriture plus légère, ce à quoi il consentit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">[431]</a></span></p>
-
-<p>«Toi-même, tu te contentes pourtant de la nourriture
-du pays, ajouta-t-il, il serait donc en tout cas
-préférable pour lui de s’y habituer également le plus tôt
-possible; mais, où est Moustapha, je ne l’ai pas vu depuis
-que nous sommes partis de Rahat.»</p>
-
-<p>«Il est ici et surveille mes domestiques dans les
-soins qu’ils donnent aux chevaux et aux chameaux.»</p>
-
-<p>Sur le désir du calife, j’envoyai un des grooms qui
-se tenaient au dehors, pour le chercher. Quelques minutes
-après Moustapha arriva.</p>
-
-<p>«Où donc te tiens-tu toujours, que je ne t’ai pas
-aperçu depuis des semaines, gronda-t-il, as-tu donc oublié
-que je suis ton maître?»</p>
-
-<p>«Je suis, avec ta permission, auprès d’Abd el Kadir et
-je l’aide dans ses travaux, dit Moustapha d’un air arrogant.
-Tu ne t’occupes pas de moi et tu m’as livré à moi-même.»</p>
-
-<p>«Je m’occuperai de toi à l’avenir» dit le calife en
-colère. Il appela un moulazem: «Conduis Moustapha
-auprès du secrétaire Ben Nagi»: ordonna-t-il, et fais-le
-mettre aux fers!»</p>
-
-<p>Kloss suivit son gardien sans répliquer un mot.</p>
-
-<p>«Moustapha, continua le calife, est un mauvais
-homme et tu as suffisamment de serviteurs pour pouvoir
-facilement te passer de lui. Je l’ai pris auprès de moi
-et il m’a quitté sans motifs. Je lui ai ordonné de servir
-mon frère Yacoub, il s’est plaint de lui et l’a quitté.
-Maintenant qu’il est auprès de toi, croit-il pouvoir ne
-plus s’occuper de nous.»</p>
-
-<p>«Pardonne-lui, car qui pardonne est miséricordieux!
-Ordonne-lui de rester auprès de ton frère, peut-être
-deviendra-t-il meilleur?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">[432]</a></span></p>
-
-<p>«Il doit passer quelques jours dans les fers, afin
-d’apprendre que je suis son maître. Il n’est pas meilleur
-que toi et tu viens chaque jour à ma porte,» me dit-il
-en souriant, parce qu’il vit bien que j’étais blessé de sa
-façon d’agir envers Moustapha.</p>
-
-<p>Il fit apporter le souper pendant lequel je m’observai
-d’une façon toute particulière, afin de ne pas donner au
-calife, qui me surveillait, le soupçon que je lui en voulais
-de m’avoir enlevé Moustapha. Il parla peu, et paraissait
-de mauvaise humeur. Après le souper, il prit congé de
-moi avec quelques paroles amicales qui toutefois ne me
-semblaient pas venir du cœur.</p>
-
-<p>Je revins sous ma tente où je ne pus pendant
-longtemps trouver le sommeil. Je déployais toute la
-patience et toute l’abnégation possibles pour conquérir
-la faveur du calife, et pouvoir profiter d’autant plus
-facilement un jour d’une occasion de délivrance. Mais,
-grâce à son caractère entier, c’était un rôle difficile
-de ne pas sortir de sa ligne de conduite et de ne
-pas blesser son prodigieux orgueil. Chaque jour, je
-voyais des exemples de son humeur capricieuse; il
-n’avait aucun égard pour ses moulazeimie qu’il faisait,
-à la moindre faute, enfermer, mettre aux fers et battre.
-La privation des biens était la suite habituelle de
-ces faits. Il était habitué à obéir à son premier mouvement,
-ne réfléchissant pas longtemps, et attachait
-une importance énorme à toujours montrer qu’il était le
-maître.</p>
-
-<p>Fadhlelmola, frère d’Abou Anga, commandant des
-Djihadia (ils étaient tous deux fils d’un esclave libéré
-d’un parent du calife) était chargé des fonctions de<span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">[433]</a></span>
-son frère. Ce Fadhlelmola avait un ami fidèle et un conseiller
-en la personne d’Ahmed woled Younis, de la tribu
-des Sheikhiehs. Le même soir, il s’était rendu chez le
-calife pour lui demander de donner son autorisation au
-mariage de Younis. Le calife étant de mauvaise humeur
-voulut encore une fois montrer qu’il était le maître. Il
-fit appeler le père de la jeune fille et lui demanda
-devant les personnes présentes s’il voulait marier sa fille
-avec Ahmed woled Younis. Comme celui-ci répondait
-affirmativement, il lui dit: «J’ai résolu, car je trouve
-que cela est préférable pour son bonheur, de la marier
-à Fadhlelmola. As-tu quelques objections à présenter?»</p>
-
-<p>Le père de la jeune fille déclara naturellement
-qu’il était absolument de l’avis du calife et celui-ci
-ordonna aussitôt: «Eh bien le <i>fatha</i>!» (prière d’usage
-pour la bénédiction des mariages). Les personnes présentes
-levèrent les mains, récitèrent le fatha et mangèrent
-des dattes qu’on leur offrit. Puis elles furent
-congédiées par le calife. Fadhlelmola s’en alla, riche
-d’une femme de plus; Ahmed woled Younis plus pauvre
-d’une espérance. L’humeur du calife était satisfaite;
-avec un tel maître, il fallait être prudent.</p>
-
-<p>Environ cinq jours plus tard, nous atteignîmes
-Chat. Là, beaucoup de sources comblées précédemment
-furent rétablies et des huttes en paille avec des
-clôtures furent élevées pour le Mahdi et ses califes. Le
-Mahdi voulait s’arrêter plusieurs jours en cet endroit.</p>
-
-<p>Pendant la marche, je rendis chaque jour visite
-à Olivier Pain. Il était toujours de plus mauvaise humeur
-et plus ennuyé de son isolement, car les rapports
-avec les autres hommes et les esclaves commis à son<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">[434]</a></span>
-service lui restaient interdits. Ces quelques jours avaient
-suffi pour le faire renoncer complètement à l’exécution
-de ses plans: il ne songeait plus maintenant qu’à sa
-femme et à ses enfants.</p>
-
-<p>Je cherchai à le calmer, l’engageai à espérer en
-l’avenir et à ne pas trop se livrer à des pensées mélancoliques
-qui commençaient à miner ses forces. Le calife
-semblait peu se soucier de lui et demandait seulement,
-à l’occasion, de ses nouvelles.</p>
-
-<p>Le lendemain de notre arrivée à Chat, l’ancien
-sheikh du Mahdi, Mohammed Chérif, arriva enfin; on
-l’attendait depuis longtemps. Lui aussi avait été forcé
-par ses ennemis et tremblant pour sa propre sûreté de
-paraître en suppliant. Mais le Mahdi le délivra aussitôt de
-cette situation indigne, le conduisit de la manière la
-plus flatteuse à sa demeure, et fit élever des tentes pour
-lui. Il lui donna deux belles jeunes filles abyssiniennes
-et des chevaux et réussit bientôt, par sa générosité, à
-s’attacher une grande partie des partisans de Mohammed
-Chérif.</p>
-
-<p>Le calife avait pardonné à Moustapha et lui avait
-ordonné de rester auprès du secrétaire Ben Nagi. Toutefois
-il nous était permis de communiquer ensemble.</p>
-
-<p>Déjà après notre départ de Sherkela, on savait que
-les troupes de Gordon avaient essuyé une grosse défaite.
-A Chat, nous reçûmes des nouvelles détaillées de la
-défaite de Mohammed Ali Pacha à Omm Douban, par le
-sheikh El Ebed. Après avoir vaincu les rebelles à Halfaya
-et Haggi Mohammed à Bourri, Gordon envoya Mohammed
-Ali Pacha avec environ 2,000 hommes contre les rebelles
-qui se tenaient à Omm Douban, village du sheikh El<span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">[435]</a></span>
-Ebed. Mohammed Ali avait, à cause de sa bravoure, eu
-une carrière rapide. Il avait demandé dans le temps à
-permuter du Darfour où il avait servi auprès de moi
-comme saghcolaghassi. Gordon l’avait nommé major et,
-pendant le siège, il devint successivement colonel, puis
-général. Il marcha donc, avec ses 2,000 hommes, irréguliers
-la plupart, contre le sheikh El Ebed, accompagné
-d’une véritable cohue de femmes et d’esclaves en quête de
-quelque butin.</p>
-
-<p>Pendant la marche d’Elefoun, il fut surpris par les
-rebelles, près d’Omm Douban, attaqué de divers côtés
-à la fois, et, empêché de se frayer une sortie par suite
-de la foule qui l’entourait, il fut battu et presque complètement
-anéanti. Quelques-uns de ses hommes purent à
-grand’peine s’échapper; ils apportèrent la triste nouvelle
-à Khartoum.</p>
-
-<p>Enhardis par ce succès, les rebelles resserrèrent
-le cercle autour de cette ville et reçurent d’Abd er
-Rahman woled en Negoumi un renfort si important que
-les troupes de Gordon n’étaient plus en nombre suffisant
-pour oser tenter une sortie victorieuse.</p>
-
-<p>De Chat, nous nous dirigeâmes sur Douem, où le
-Mahdi passa une grande revue. A cette occasion, montrant
-le Nil à ses troupes: «Dieu le maître, le Bon et le
-Miséricordieux, s’écria-t-il, à créé ce fleuve; il vous y
-désaltérera et sur ses rivages vous trouverez des pays
-dont vous serez, je vous le prédis, les maîtres.»</p>
-
-<p>Une joie fanatique s’empara de cette foule qui voyait
-déjà toute l’Egypte devenir sa proie.</p>
-
-<p>Arrivés à Dourrah el Khadra, nous célébrâmes la
-fête du «Baïram.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">[436]</a></span></p>
-
-<p>Olivier Pain souffrait de la fièvre et, de jour en jour,
-était plus abattu. Malgré les doses de quinine qu’il
-absorbait, sa mauvaise humeur tournant à la mélancolie,
-nous causa de graves inquiétudes.</p>
-
-<p>«J’ai commis bien des sottises dans ma vie, me
-dit-il un jour; mais mon voyage en ce pays est la plus
-grosse de toutes; je n’envisage le résultat qu’avec
-appréhension. Il eut été préférable que les Anglais
-eussent réellement accompli leur dessein, de me faire
-prisonnier.»</p>
-
-<p>Je le consolai et le suppliai de ne pas perdre courage.</p>
-
-<p>Mais il se détourna, en secouant tristement la tête.</p>
-
-<p>Le jour du Baïram, le Mahdi fit la prière à haute
-voix, puis lut la Khoudba (le sermon) pendant lequel,
-devant tout le peuple, il se prit à sangloter abondamment.
-Nous autres, infidèles, nous savions que, lorsqu’il
-pleurait, il méditait toujours quelque mauvaise action.
-Aussi, sa prédication et ses pleurs excitèrent-ils au
-combat ces milliers d’hommes, facilement irritables, accourus
-en masse des provinces du Nil.</p>
-
-<p>Après deux jours de repos, nous reprîmes notre
-route marchant comme de véritables tortues; les pèlerins
-affluaient de toutes les contrées du Soudan.</p>
-
-<p>Pain allait toujours plus mal; on craignit le
-typhus; il était absolument abattu.</p>
-
-<p>Un jour, il me pria de demander au Mahdi un
-secours en argent: les nègres qui le servaient ne cessaient
-de mendier.</p>
-
-<p>Le Mahdi fit aussitôt prendre dans le Bet el Mal
-cinq livres égyptiennes et me les remit en faisant des
-vœux pour le prompt rétablissement du malade.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">[437]</a></span></p>
-
-<p>Comme je communiquai au calife l’état grave de
-Pain et le secours du Mahdi, il me reprocha d’avoir
-demandé de l’argent au Mahdi sans m’être adressé à
-lui, au préalable.</p>
-
-<p>«S’il meurt au milieu de nous, ajouta-t-il, il peut
-s’estimer heureux, car la bonté et la toute-puissance
-divine l’ont arraché à sa tribu: d’un infidèle, elles ont
-fait un fidèle.»</p>
-
-<p>Quatre jours après, Olivier Pain était si faible qu’il
-pouvait à peine se soulever. Depuis deux jours il ne
-touchait plus aux aliments que je lui envoyais.</p>
-
-<p>Il me tendit sa main amaigrie.</p>
-
-<p>«Ma dernière heure est arrivée; je le sais, me
-dit-il. Laissez-moi vous remercier de votre amabilité et
-de vos soins. Une prière encore: si jamais vous êtes libre
-et que vous alliez à Paris, portez à ma femme et à mes
-enfants les derniers adieux d’un malheureux.» Tandis
-qu’il prononçait ces mots, deux grosses larmes coulaient
-le long de ses joues. Je l’encourageai encore et j’assurai
-qu’il n’avait aucune raison de perdre toute espérance.</p>
-
-<p>Les tambours de guerre qui battaient alors m’obligèrent
-à le quitter.</p>
-
-<p>Je laissai auprès de lui un de mes domestiques,
-nommé Atroun. En route, je m’entretins avec le calife
-de l’état du malade et le priai de lui laisser quelques
-jours de repos dans le plus prochain village. Le calife
-ne prit aucune décision et me pria de lui reparler de
-Pain dans le courant de la soirée.</p>
-
-<p>Mais à la tombée de la nuit, Atroun s’avança.</p>
-
-<p>«Où est Youssouf? (c’est ainsi qu’on appelait
-Olivier Pain)» lui demandai-je tout inquiet.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">[438]</a></span></p>
-
-<p>«Mon maître est mort; c’est pourquoi nous nous
-sommes tant trouvés en retard.»</p>
-
-<p>«Mort?» répétai-je bouleversé.</p>
-
-<p>«Oui, mort, répéta Atroun, nous l’avons même
-déjà enterré!»</p>
-
-<p>«Dis-moi comment cela s’est passé...»</p>
-
-<p>«Youssouf, mon maître, était si faible, qu’il ne
-pouvait plus se tenir à cheval; nous fûmes forcés de
-nous traîner une partie du chemin, à pied. A plusieurs
-reprises, il perdit connaissance; puis il me parla en sa
-langue que nous ne comprenions pas. Nous le mîmes
-enfin sur un angareb que nous plaçâmes sur la selle
-d’un chameau; il ne put s’y tenir et tomba. Dès lors,
-il perdit connaissance, jusqu’au moment où il mourut.
-Nous l’enveloppâmes dans une ferda (drap en coton) et
-nous l’enterrâmes. Les esclaves de Zeki ont apporté à
-leur maître tout ce qu’il possédait.»</p>
-
-<p>Quoique Olivier Pain fût sérieusement atteint, j’attribuai
-la rapidité de sa mort à la chute qu’il avait
-faite du chameau. Pauvre homme! Arriver avec de si
-hautes visées et finir si tristement!</p>
-
-<p>Je fis part aussitôt de sa mort au calife.</p>
-
-<p>«Il est heureux», me répondit-il. Puis il fit savoir
-à Zeki qu’il eut à conserver avec soin, provisoirement,
-tout ce qui avait appartenu à Olivier Pain. Il m’envoya
-auprès du Mahdi pour le prévenir. Celui-ci parut prendre
-à cette nouvelle une part plus grande que le calife et
-récita même la prière des morts.</p>
-
-<p>Trois jours s’écoulèrent, nous approchions de Khartoum.
-En route, nous eûmes l’occasion d’apercevoir à
-maintes reprises les bateaux à vapeur de Gordon qui<span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">[439]</a></span>
-apparaissaient dans le lointain; ils semblaient se livrer à
-des reconnaissances; mais ils se retirèrent sans attendre
-notre arrivée.</p>
-
-<p>Nous venions de dresser nos tentes, quand un moulazem
-du Mahdi me pria de le suivre chez son maître,
-où se trouvaient déjà le sheikh Abd el Kadir woled
-Om Mariom, autrefois cadi de Kalakle, jouissant d’une
-grande renommée chez les habitants du Nil Blanc, et
-Husein Pacha.</p>
-
-<p>«Je t’ai fait appeler, me dit le Mahdi, afin que tu
-préviennes Gordon que sa chute est prochaine. Dis-lui
-que je suis bien le Mahdi, qu’il se rende avec sa garnison
-afin de pouvoir se sauver, lui et son âme; fais-lui
-entendre que, s’il refuse, tous combattront contre lui, et
-toi-même aussi; la victoire nous est assurée. Ma lettre
-n’a d’autre but que d’empêcher le sang de couler
-abondamment.»</p>
-
-<p>Je me tus. Husein m’engageait fortement à répondre.</p>
-
-<p>«O Mahdi! répliquai-je enfin, écoute mes paroles; je
-te parlerai à cœur ouvert; pardonne-moi si ma réponse
-est peut-être vive et si tous les termes n’en sont pas
-pesés. Si j’écris à Gordon que tu es le vrai Mahdi, il
-ne me croira pas, si je le menace de le combattre de ma
-propre main, il ne me craindra pas. Mais toi, dis-tu, tu
-ne veux pas que le sang soit répandu. Je le sommerai
-donc de se rendre; je lui dirai qu’il est trop faible pour
-soutenir un combat contre toi, le victorieux et qu’il n’a
-aucun secours à attendre du dehors. Je l’informerai enfin
-que je suis prêt à servir d’interprète entre toi et lui.»</p>
-
-<p>Le Mahdi s’étant rallié à mes propositions, je rentrai
-en hâte chez moi. Ma tente avait été déchirée pendant<span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">[440]</a></span>
-le transport; j’avais élevé, pour avoir un peu d’ombre
-pendant le jour, une toiture des plus primitives composée
-de bâtons sur lesquels je tendis quelques lambeaux
-d’étoffe. La nuit, je dormais à la belle étoile. Je dus
-donc me mettre en quête d’une lanterne, et, assis sur
-mon angareb, je rédigeai ma missive.</p>
-
-<p>J’écrivis tout d’abord à Gordon quelques lignes en
-français, lui exposant que les détails qui allaient suivre
-étaient en allemand, parce qu’il m’était plus facile de
-m’exprimer en ma langue maternelle; qu’ensuite j’avais
-peu de temps à ma disposition et qu’enfin mes dictionnaires
-avaient été brûlés car, on les avait pris pour
-des livres de prières. J’espérais, ajoutai-je, avoir bientôt
-l’occasion de le revoir, priant Dieu chaque jour d’exaucer
-ma prière. Je lui nommai enfin quelques sheikhs
-qui s’étaient joints au Mahdi, dans le seul espoir de
-sauver leurs femmes et leurs enfants.</p>
-
-<p>Après cette sorte de préface, je lui écrivis une
-lettre très détaillée. Je lui rappelai que, d’après ce que
-m’avait dit Georges Calamatino, je savais que lui, Gordon,
-avait désapprouvé ma capitulation. Je lui soumis
-donc les circonstances de ma chute, en le priant de ne
-me juger qu’après avoir lu mon récit. Je lui rappelai
-mes actions contre le sultan Haroun et Doud Benga;
-comment, au commencement de la révolte, les quelques
-officiers que j’avais m’abandonnèrent tous, parce qu’Arabi
-Pacha avait chassé du pays tous les Européens; comment
-le bruit s’était répandu que mes défaites n’étaient
-dues qu’à mon manque de croyance; combien j’avais
-été forcé de lutter contre des intrigues de toute nature
-jusqu’à ce que je changeasse de religion; comment<span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">[441]</a></span>
-enfin, grâce à cet acte, mes gens devinrent plus confiants;
-puis, je lui narrai nos succès passagers, jusqu’au
-moment où l’anéantissement de l’armée de Hicks nous
-enleva tout espoir d’être jamais secourus.</p>
-
-<p>Je passai ainsi en revue tous les événements: le
-nombre de mes hommes morts au champ d’honneur, les
-réserves de munitions presque épuisées, la position des
-soldats et des officiers qui comprenaient bien que seule
-la capitulation pouvait sauver leur vie; enfin, ma situation
-d’unique Européen ne pouvant résister plus longtemps
-aux désirs de se rendre, manifestés par tous et
-ne pouvant aller contre la destinée. Ma soumission, lui
-écrivis-je, a été la plus grande douleur que j’ai supportée
-en ma vie; mais, je ne pouvais agir autrement
-et, comme officier autrichien, je ne crains pas le verdict
-du juge le plus sévère de mes actions. Par ma façon
-d’agir, continuai-je, je crois avoir acquis, jusqu’à un
-certain degré, la confiance du Mahdi et du calife; c’est
-pourquoi, du reste, ils m’ont permis de vous écrire,
-pour vous engager à vous rendre, il est vrai; mais je
-saisis cette occasion avec quelle joie!&mdash;pour vous
-offrir mes services, résolu à vaincre ou à mourir,
-s’il vous est possible toutefois de faciliter ma fuite à
-Khartoum.</p>
-
-<p>Je le priai de m’écrire quelques lignes en français
-pour me faire savoir, le cas échéant, jusqu’à quel point
-il pourrait me venir en aide dans l’accomplissement de
-mon dessein, lui recommandant de ne pas oublier de
-me demander, en langue arabe, de venir à Omm Derman,
-avec l’autorisation du Mahdi, pour traiter des
-conditions de capitulation.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">[442]</a></span></p>
-
-<p>J’écrivis encore une troisième lettre, en allemand,
-au consul Hansal, le priant de faire tout ce qui dépendrait
-de lui pour faciliter ma fuite à Khartoum; je
-lui disais, entr’autres choses, que, connaissant les intentions
-du Mahdi, ses forces, etc., ma présence en
-cette ville pouvait être d’une grande utilité.</p>
-
-<p>Mais, comme certains bruits circulaient dans le
-camp du Mahdi, d’après lesquels Gordon se rendrait si
-aucun renfort ne lui arrivait, je priai le consul Hansal
-de m’informer des desseins du Général; car, si la capitulation
-avait lieu après ma fuite dans la ville, il va de
-soi que je serais la victime du Mahdi et qu’il ne tarderait
-pas à se venger sur moi.</p>
-
-<p>Il me parut alors, il me paraît aujourd’hui même
-encore, assez juste que, si par ma fuite j’excitais la
-colère du Mahdi, je fusse au moins sûr de l’éventualité
-de la reddition de Khartoum. On prétendait ici que
-la garnison de Khartoum tremblait et que beaucoup
-désiraient la reddition de la ville; j’attirai sérieusement
-l’attention de Hansal, l’assurant que la force du Mahdi
-n’était pas si grande qu’on le croyait et que par l’énergie
-des troupes égyptiennes, tout pouvait encore être
-sauvé. La ville devait être en état de tenir au moins
-six semaines, sinon deux mois pour donner à une armée
-le temps d’arriver à son secours. Je lui rapportai enfin
-le bruit qui courait que le petit vapeur envoyé dernièrement
-à Dongola par Gordon devait avoir fait naufrage
-près de Wadi Gamer, ce dont toutefois je n’avais pu
-m’assurer jusqu’à aujourd’hui.</p>
-
-<p>Le 15 octobre, au matin, je me rendis avec mes
-trois lettres auprès du Mahdi qui m’ordonna de les<span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">[443]</a></span>
-faire porter à Omm Derman par un de mes domestiques.
-Je choisis un jeune garçon, d’environ 15 ans,
-nommé Mergan, auquel, sur l’ordre du Mahdi, Ahmed
-woled Soliman remit un âne et quelque argent pour le
-voyage. Je recommandai soigneusement au jeune homme
-de ne parler à personne au monde à Khartoum, si ce
-n’est à Gordon Pacha ou au consul Hansal, et de les
-assurer que je désirais venir en cette ville.</p>
-
-<p>Vers midi des courriers arrivèrent de Berber confirmant
-malheureusement la prise du vapeur allant à
-Dongola et le meurtre du colonel Steward ainsi que celui
-de ceux qui l’accompagnaient.</p>
-
-<p>Les messagers apportaient les papiers qu’ils avaient
-trouvés sur le vapeur et le calife m’ordonna de parcourir,
-chez Ahmed woled Soliman, ceux qui étaient
-écrits en langues européennes.</p>
-
-<p>Au milieu de nombreuses lettres particulières de
-personnes restées à Khartoum, je trouvai un très long
-rapport militaire, sans signature, il est vrai, mais qui
-devait émaner de la plume de Gordon.</p>
-
-<p>Le Mahdi m’ayant interrogé sur le contenu de ces
-papiers, je lui répondis que la plupart avaient un caractère
-privé sans aucune importance; quant au rapport
-militaire, je n’y avais rien compris du tout. Malheureusement
-on trouva nombre de rapports et d’écrits en
-langue arabe desquels on déduisit facilement ce qui se
-passait à Khartoum. En outre, une dépêche détaillée, à
-moitié chiffrée, également de Gordon, à Son Altesse le
-Khédive fut lue par Abd el Halim effendi, autrefois
-Bashkatib (chef de bureau) au Kordofan; ce fut une
-précieuse source d’informations pour le Mahdi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">[444]</a></span></p>
-
-<p>Par les papiers du consulat, j’appris malheureusement
-que mon ami l’agriculteur Ernest Marno avait
-succombé à la fièvre, à Khartoum, depuis longtemps
-déjà.</p>
-
-<p>En ma présence, on tint conseil pour savoir quels
-papiers seraient envoyés à Gordon, pour le persuader
-de la perte du vapeur et peut-être par là le décider à
-se rendre. Je prétendis que seul le rapport écrit de sa
-propre main serait le témoignage le plus frappant de la
-perte qu’il venait d’éprouver. Après de longs débats on
-convint enfin de suivre mon conseil. En triant ces paperasses,
-on découvrit une lettre de Salih woled el
-Mek, écrite après son arrestation. Dans cette missive
-il assurait le général Gordon de sa fidélité et de sa
-soumission. Celui-ci avait voulu envoyer au Caire cette
-lettre comme preuve du dévouement de Salih et cette
-bonne intention fut cause qu’on jeta mon ami dans la
-prison commune, c’est-à-dire dans une petite, mais épaisse
-zeriba qui servait dans ce but pendant la marche.</p>
-
-<p>Grâce à la foule immense qui s’était jointe au
-Mahdi, le blé commença à manquer; l’ardeb atteignit le
-prix de 18 écus medjidieh; au marché, la livre sterling
-valait deux écus. Ibrahim Adlan fut envoyé à Berber
-pour reprendre de Mohammed Cher la caisse du Gouvernement
-et l’apporter à l’endroit où nous étions. 70 à
-80,000 livres en or furent alors partagées entre tous.
-Mais comme dans le pays tout était évalué en écus, la
-seule monnaie courante chez les indigènes, la valeur de
-l’or tomba tellement qu’on ne pouvait échanger la livre
-que contre deux écus, quelquefois même un écu et demi.
-Le prix de la viande était par contre incomparablement<span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">[445]</a></span>
-plus bas que celui du blé. Une vache grasse ou un bon
-bœuf atteignait tout au plus un écu et demi ou deux
-écus, un veau valait d’un demi-écu à un écu. Les bergers
-avaient amené tous leurs troupeaux et ne trouvaient
-pas sur le rivage du Nil de quoi faire paître tant de
-milliers d’animaux. D’autre part, le Mahdi ayant déclaré,
-dans ses sermons, que l’élevage du bétail était une perte
-du temps qui serait mieux employé à servir Dieu et à
-combattre pour la bonne cause, ces diverses circonstances
-engagèrent les possesseurs de troupeaux à s’en défaire
-au plus tôt; d’où une baisse considérable du prix de la
-viande.</p>
-
-<p>Mergan revint le lendemain; il ne m’apporta à ma
-grande surprise, aucune missive. Il était entré dans les
-remparts d’Omm Derman et avait remis les lettres; peu
-après, le commandant lui avait donné l’ordre de retourner
-car, lui avait-on dit, il n’y avait pas de réponse. J’envoyai
-le jeune homme aussitôt auprès du Mahdi qui
-l’interrogea, pendant que j’avertissais le calife qu’on n’avait
-pas répondu à mes lettres.</p>
-
-<p>Appelé le soir même devant le Mahdi, je reçus
-l’ordre d’écrire une seconde fois à Gordon; peut-être,
-après la nouvelle de la perte de son vapeur, répondrait-il?
-Mergan devait être envoyé de nouveau comme messager.
-A la lueur vacillante de ma lanterne, en rase
-campagne, j’écrivis à Gordon, lui faisant part entr’autres,
-de la mort du colonel Steward et de ses compagnons;
-je le priai de répondre à mes précédentes missives.</p>
-
-<p>Mergan revint le surlendemain matin, apportant
-une lettre du consul Hansal, écrite en allemand et en
-arabe.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">[446]</a></span></p>
-
-<p>En voici la teneur:</p>
-
-<div class="pbq">
-
-<p class="pi4 p1">Cher ami Slatin bey!</p>
-
-<p>Vos lettres me sont parvenues; je vous prie
-de vous rencontrer avec moi au tabia Regheb Bey
-(fort d’Omm Derman). Il faut que je m’entretienne
-avec vous sur les démarches nécessaires pour vous
-sauver. Après quoi, nous vous laisserons retourner
-auprès de vos amis, sans retard.</p>
-
-<p class="pr4">Mes meilleures salutations</p>
-<p class="pr8">Votre</p>
-<p class="pr2">Hansal.</p></div>
-
-<p class="p1">Accompagné de Mergan, je me présentai aussitôt
-devant le Mahdi, lui remis la lettre en lui expliquant
-que celle qui était écrite en arabe n’était que la traduction
-exacte de l’autre.</p>
-
-<p>Il en prit connaissance et me demanda si j’étais
-disposé à me rendre à l’invitation qui m’était faite. Je
-lui déclarai vouloir suivre sa volonté, étant prêt à chaque
-instant à le servir et à lui être agréable.</p>
-
-<p>«Je crains pour toi, ajouta le Mahdi, que Gordon,
-tandis que tu parleras à Omm Derman avec ton consul,
-ne te fasse prendre et tuer. Pourquoi n’a-t-il pas répondu
-à notre message s’il pense du bien de toi?»</p>
-
-<p>«Je ne connais pas la raison de son silence, répondis-je;
-peut-être n’est-il point dans ses vues d’entrer
-en correspondance avec nous; je suis persuadé toutefois
-que mon entrevue avec Hansal ne pourra que t’être
-profitable. Je n’ai rien à craindre de Gordon; si, contre
-toute attente, il m’arrêtait, ne serais-je pas mis en liberté<span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">[447]</a></span>
-par toi-même, dans un laps de temps rapproché. Il ne
-peut pas me tuer.»</p>
-
-<p>«Bien, dit-il, sois prêt; je te ferai dire ce que je
-déciderai.»</p>
-
-<p>En me rendant chez le Mahdi, j’avais appris l’arrivée
-de Lupton bey, autrefois moudir du Bahr el Ghazal,
-arrivée annoncée depuis longtemps; aussi, en rentrant
-cherchai-je à le voir. Je le trouvai devant la maison du
-calife qui ne l’avait pas encore reçu. Je le saluai,
-bien que défense fut faite aux Mahdistes de saluer
-quiconque n’avait pas reçu le pardon de son maître. En
-quelques mots, je le mis au courant de ma correspondance
-avec Gordon et Hansal exprimant l’espoir que
-j’aurais la permission de me rendre à Khartoum. Lupton,
-à son tour me fit savoir qu’il avait laissé ses domestiques
-à quelques lieues de là et qu’il allait demander
-au calife la permission de les faire venir. Il fut reçu
-quelques minutes après; sa demande fut prise en considération
-et on lui promit de le présenter au Mahdi.</p>
-
-<p>J’attendis pendant longtemps, fatigué et impatient,
-étendu sur mon angareb, la réponse du Mahdi relative à
-mon rendez-vous avec le consul Hansal. Il était déjà très
-tard lorsqu’on m’avertit de me rendre à la tente de Yacoub,
-sur l’ordre du calife. J’enroulais rapidement mon turban
-(emama) autour de ma tête et ma longue ceinture (hisam)
-autour du corps; puis je suivis le messager.</p>
-
-<p>Arrivé sous la tente de Yacoub, nous apprîmes
-que celui-ci s’était rendu dans la zeriba d’Abou-Anga
-et m’y attendait. Cette promenade nocturne d’un endroit
-à un autre éveilla en moi des soupçons, et, connaissant
-les subterfuges de ces gens, je m’attendis à tout.<span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">[448]</a></span>
-Parvenus à la zeriba, la garde qui y stationnait nous fit
-entrer.</p>
-
-<p>La zeriba était très vaste et l’on pouvait, même dans
-l’obscurité, reconnaître les contours de quelques tentes
-dressées de la façon la plus primitive. Nous entrâmes
-dans l’une de celles-ci; grâce à la faible lueur des
-lanternes, je reconnus Yacoub, Abou Anga, Fadhlelmola,
-Zeki Tamel et Haggi Zobeïr, assis en cercle, s’entretenant
-à voix basse, tandis qu’au fond se distinguaient
-plusieurs soldats armés de fusils. Mais du calife, pas
-trace. Je compris aussitôt qu’il n’y avait rien de bon à
-attendre de cette réunion. Yacoub me fit asseoir entre
-Haggi Zobeïr et Fadhlelmola; Abou Anga prit place vis-à-vis
-de moi.</p>
-
-<p>«Abd el Kadir, me dit-il, tu as promis fidélité au
-Mahdi, ton devoir est de tenir ta parole et d’obéir à
-ses ordres, quelque difficiles qu’ils puissent te paraître.
-N’est-il pas vrai?»</p>
-
-<p>«Certainement, répondis-je, mais parle peu et indique-moi
-les ordres du Mahdi ou de son calife! Je
-sais ce que j’ai à faire.»</p>
-
-<p>«Eh! bien, répliqua-t-il, j’ai reçu l’ordre de t’arrêter;
-la cause, je ne la connais pas.»</p>
-
-<p>Tandis qu’il disait ces mots, Zobeïr m’enleva rapidement
-le poignard que, selon la coutume, j’avais placé sur
-mes genoux; il le tendit à Zeki Tamel, son voisin, puis
-de ses deux mains il saisit fortement ma main droite.</p>
-
-<p>«Je ne suis pas venu ici pour me battre avec
-vous, Haggi Zobeïr, m’écriai-je vivement en rendant ma
-main libre, il n’est point nécessaire que vous teniez ma
-main de telle façon. Abou Anga, fais ce qu’on t’a ordonné!<span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">[449]</a></span>
-Quand à ce que j’ai fait autrefois aux autres, je suis
-disposé à le supporter maintenant.»</p>
-
-<p>Nous nous levâmes tous.</p>
-
-<p>«Va dans cette tente là-bas, me dit Abou Anga
-en me montrant du doigt une hutte de paille à peine
-reconnaissable dans l’obscurité, et toi, Haggi Zobeïr, accompagne-le
-avec ces gens!»</p>
-
-<p>Escorté de huit soldats, sous la conduite de Zobeïr
-je me rendis au lieu qui m’était assigné. On me mit
-aux fers. Mes jambes furent prises dans d’épais anneaux
-dont l’ouverture était telle qu’on dut faire passer de
-force l’articulation du pied; elles furent reliées entre
-elles par une longue barre de fer, qui fut fermée à
-coups de marteau. L’anneau de fer, sorte de carcan,
-qu’on riva autour de mon cou, m’empêchait presque de
-le mouvoir.</p>
-
-<p>Sans ouvrir la bouche, je laissai accomplir cette
-exécution sur ma propre personne. Haggi Zobeïr me
-désigna une natte en palmier qui devait représenter ma
-couche et me quitta, non sans avoir laissé deux soldats
-commis à ma garde.</p>
-
-<p>J’eus alors tout le loisir pour réfléchir et me reprochai
-amèrement de n’avoir pas tenté de fuir, sur
-mon fidèle coursier, à Khartoum. Et même, qui sait le
-sort qui m’attendait? Le Mahdi m’avait mis en sûreté,
-quoi de plus? Me réservait-il le même sort qu’à Mohammed
-Pacha Saïd et à Ali bey Chérif? C’était possible;
-car, une fois sa méfiance éveillée, il ne prenait
-pas volontiers de demi-mesures. A quoi bon se creuser
-la tête par tant de réflexions, Madibbo ne m’avait-il
-pas conseillé d’être soumis et patient? Ne m’avait-il<span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">[450]</a></span>
-pas dit: «Qui vit longtemps, voit beaucoup.» J’étais
-forcé d’être soumis; je voulus être patient: quant à
-vivre longtemps, cela me parut douteux. Dieu seul le
-savait.</p>
-
-<p>Une heure s’était écoulée, quand je vis quelques
-lanternes qui me semblèrent portées par des moulazeimie.
-Peu à peu, la lueur se rapprocha et je reconnus le
-calife.</p>
-
-<p>«Abd el Kadir, me dit-il, te soumets-tu à ton sort?»</p>
-
-<p>«Dès ma jeunesse, lui répondis-je avec indifférence,
-je suis habitué à m’y soumettre. Je me rends à
-ce qui est inévitable. Qu’y a-t-il d’autre pour moi?»</p>
-
-<p>«Ton amitié avec Salih woled el Mek et ta correspondance
-avec Gordon t’ont rendu suspect; tu t’es
-détourné de nous; c’est pourquoi j’ai ordonné d’employer
-la force pour te ramener dans la bonne voie.»</p>
-
-<p>«Je ne fais point mystère de mon amitié avec
-Salih, une de mes vieilles connaissances; je crois même
-qu’il vous est fidèle. Quant à mes lettres à Gordon, le
-Mahdi ne m’a-t-il pas obligé de les écrire?»</p>
-
-<p>«Obligé d’écrire ce qu’elles contiennent?» interrompit
-le calife.</p>
-
-<p>«Je crois avoir rendu l’idée du Mahdi: personne,
-au reste, si ce n’est Gordon et moi, ne sait ce qu’elles
-renferment. Je ne te demande pas grâce, mais justice,
-maître; que ton oreille ne se laisse point tromper par
-les influences mensongères de mes ennemis.»</p>
-
-<p>«Je suis juste. Il est en ton pouvoir d’adoucir ton
-sort.....» s’écria fièrement le calife, puis il me quitta.</p>
-
-<p>Toute réclamation eut été inutile et même superflue.
-Je le connaissais trop bien.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">[451]</a></span></p>
-
-<p>J’essayai de dormir. L’agitation, mes fers, ne me
-laissèrent aucun repos et cette nuit fut encore une nuit
-d’insomnie.</p>
-
-<p>Au lever du soleil, Abou Anga vint m’apporter
-quelque nourriture. Il s’assit près de moi.</p>
-
-<p>Je remarquai les plats et leur contenu: il m’avait
-fait préparer un vrai festin: poulet, lait, riz, miel,
-viandes rôties, asida..... Il m’engagea à y goûter. Je
-lui répondis que je n’avais nullement l’envie de faire
-actuellement un «repas de fête».</p>
-
-<p>«Tu as peur, Abd el Kadir, me dit-il, que tu ne
-veux prendre aucune nourriture?»</p>
-
-<p>«Je n’ai aucune crainte, lui répondis-je, tu dois le
-comprendre. Pour t’être agréable, je mangerai pourtant.»</p>
-
-<p>Et tandis qu’il célébrait lui-même l’excellence de
-son repas, j’y goûtai.</p>
-
-<p>«Le calife, reprit-il, t’a quitté hier, complètement
-désillusionné; il espérait te trouver soumis, il t’a trouvé opiniâtre.
-Je crois, néanmoins, que tu n’as rien à craindre.»</p>
-
-<p>«Je ne puis pourtant pas me jeter à ses pieds et
-implorer son pardon pour un crime ou une faute qui
-n’existe que dans son imagination; je suis en son
-pouvoir, qu’il fasse de moi ce que bon lui semblera.»</p>
-
-<p>«Demain, ajouta-t-il, nous assiégerons Khartoum
-ou nous prendrons la ville d’assaut. Je demanderai au
-calife qu’il te laisse chez moi; cela te sera plus supportable
-que la prison commune.»</p>
-
-<p>Je le remerciai et il prit congé de moi.</p>
-
-<p>Je restai toute la journée seul. Dans le lointain
-j’aperçus mes chevaux et mes domestiques devant la
-tente d’Abou Anga: c’était mon seul avoir!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">[452]</a></span></p>
-
-<p>Vers le soir, un de mes jeunes garçons vint à la
-dérobée, m’avertir qu’il avait l’ordre de rester chez
-Abou Anga.</p>
-
-<p>Le lendemain, les tambours de guerre retentirent.
-Les tentes furent pliées et chargées sur les chameaux.
-Tout le camp était en mouvement: on allait s’approcher
-de Khartoum et commencer le siège. Mes fers m’empêchant
-de bouger, on mit à ma disposition un âne.</p>
-
-<p>J’avais eu le temps, le jour précédent, d’examiner
-minutieusement ma chaîne: elle était composée de
-quatre-vingt-trois anneaux massifs ayant tous la forme
-d’un 8, solidement soudés les uns aux autres. Chaque
-anneau avait la longueur d’un empan, le tout ayant
-peut-être quinze mètres de long.</p>
-
-<p>J’enroulai la chaîne autour de mon corps; on me
-plaça sur l’âne, non à califourchon, mais assis de côté,
-ayant fort à faire, pendant la marche, pour garder l’équilibre,
-grâce au soutien énergique de mes deux gardiens.
-Plusieurs de mes connaissances que je rencontrai eurent
-l’air de déplorer mon sort, car il était interdit de me
-parler. Et sans cette défense même, qui aurait pu m’aider?</p>
-
-<p>Vers midi, nous nous arrêtâmes et, d’une petite
-élévation du sol, je pus voir les palmiers de Khartoum,
-cette ville pour laquelle j’aurais donné ma vie si j’eusse
-pensé pouvoir aider à sa défense.</p>
-
-<p>Les émirs sous la conduite du calife Abdullahi
-partirent en avant pour chercher un emplacement propre
-à y dresser nos tentes.</p>
-
-<p>Mes gardiens, moi-même, nous avions faim; je regrettai
-d’autant plus le dîner de la veille, que je savais Abou
-Anga avec le calife; il devait m’avoir complètement oublié.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_453" id="Page_453">[453]</a></span></p>
-
-<p>La femme d’un des gardes finit par apporter à son
-mari un peu de doura sec qu’il partagea avec nous tous.</p>
-
-<p>Dès le matin suivant, on leva le camp; il fallut
-quatre heures de marche pour atteindre l’endroit choisi
-par les émirs. Abou Anga avait demandé, selon sa promesse,
-la permission au calife de me prendre sous sa protection.
-On me construisit donc une petite tente; on m’y
-fit conduire et on en ferma l’entrée avec d’épais buissons
-d’épines, devant lesquels des soldats montaient la garde.</p>
-
-<p>Le siège de la ville commença aussitôt; le Mahdi
-l’avait ainsi ordonné. La nuit précédente, beaucoup d’émirs
-avaient traversé le fleuve pour renforcer les troupes
-d’Abd er Rahman woled en Negoumi et Haggi Mohammed
-Abou Gerger. La population des environs dont
-l’affluence était énorme, avait ordre de prêter son appui.</p>
-
-<p>Abou Anga et Fadhlelmola avec tous leurs soldats
-assiégèrent le fort d’Omm Derman, situé à environ cinq
-cents mètres de la rive occidentale du fleuve, et défendu
-par Farrag Allah Pacha, un officier soudanais, que
-Gordon avait promu, dans le cours d’une année, du
-grade de capitaine à celui de général.</p>
-
-<p>Abou Anga s’établit avec ses gens entre le fort et le
-fleuve, en fortifiant ses positions; on ne put le chasser de
-cet endroit bien défendu malgré la défense héroïque d’Omm
-Derman, malgré les attaques réitérées de la garnison
-de Khartoum, malgré le tir continu des vapeurs. Il réussit
-à établir un retranchement pour ses canons, avec lesquels
-il coula même un petit vapeur, le «Huseinjeh,» dont
-l’équipage parvint pourtant à se sauver à Khartoum.</p>
-
-<p>Pendant le siège, on s’occupa fort peu de moi; chaque
-jour mes gardiens étaient relevés et changés; mon traitement<span class="pagenum"><a name="Page_454" id="Page_454">[454]</a></span>
-dépendait de leur plus ou moins bonne volonté, ou
-du rang qu’ils avaient occupé autrefois vis-à-vis de moi.</p>
-
-<p>Les esclaves nouvellement faits prisonniers me surveillaient
-très étroitement et me coupaient toute communication,
-tandis que les soldats qui me connaissaient
-de vieille date me laissaient non seulement converser
-avec les gens, mais même ne faisaient aucune difficulté
-pour s’acquitter de mes messages.</p>
-
-<p>Ma cuisine, par contre, était particulièrement mauvaise.
-Occupé par le siège, Anga avait remis à ses
-femmes le soin de s’occuper de ma nourriture. Un jour,
-par hasard, un de mes anciens soldats montait la garde
-devant ma tente; je l’envoyai auprès de la première
-femme d’Abou Anga, se plaindre en mon nom, de ce
-que depuis vingt-quatre heures, je n’avais pas reçu d’elle
-le plus petit morceau à me mettre sous la dent.</p>
-
-<p>La réponse ne se fit pas attendre: «Abd el Kadir,
-lui dit-elle, croit-il donc qu’on va l’engraisser, pendant
-que son oncle&mdash;elle entendait par là Gordon Pacha&mdash;régale
-notre maître journellement avec des bombes et
-que le danger l’expose à succomber! S’il avait engagé
-Gordon à se rendre, il ne serait pas dans les fers
-aujourd’hui.»</p>
-
-<p>Assurément, la femme n’avait pas tous les torts;
-mais sa façon de voir me fit souffrir cruellement de la faim.</p>
-
-<p>Quelques Grecs trouvèrent l’occasion de venir me
-voir et me tinrent au courant des derniers événements.
-C’est ainsi que j’appris que Lupton bey avait été mis aux
-fers le jour de son arrivée, car l’on craignait qu’il ne se
-joignit à Gordon Pacha. On trouva dans ses paperasses
-un écrit par lequel il déclarait ne s’être rendu que<span class="pagenum"><a name="Page_455" id="Page_455">[455]</a></span>
-absolument contraint par la force; cet acte avait été
-signé par tous les officiers de ses troupes régulières. On
-avait assigné à sa petite fille, qui pouvait être âgée de
-cinq ans, une demeure dans le Bet el Mal ainsi qu’à la
-mère, cette dernière était une négresse qui avait accompagné
-Lupton dans les provinces équatoriales et de là au Bahr
-el Ghazal; elle avait été élevée chez un nommé Rosset,
-autrefois consul allemand à Khartoum; lorsqu’il mourut,
-il remplissait les fonctions de gouverneur du Darfour à
-Fascher.</p>
-
-<p>Le calife avait confisqué les biens de Lupton et
-n’avait laissé à la mère et à l’enfant qu’une seule domestique.</p>
-
-<p>Je reçus aussi la visite de Calamatino; il m’apprit
-la marche de l’armée anglaise sur Dongola, sous les
-ordres de Lord Wolseley. Mais quelle marche lente! On
-s’était arrêté trop longtemps dans la Haute Egypte et,
-maintenant que Khartoum en était réduite à la dernière
-extrémité, l’avant-garde n’était pas même à proximité de
-la ville. Gordon avait lancé une proclamation, faisant
-savoir qu’une armée anglaise arriverait incessamment pour
-délivrer les assiégés. Ce message releva le courage des
-défenseurs; tous les regards se dirigèrent vers le nord
-d’où la délivrance devait venir. Mais ce secours, ce renfort
-serait-il là à temps? Je passai des jours pleins d’angoisse,
-espérant quand même, non pour moi personnellement
-mais pour l’issue générale, quoique sentant très bien que
-ce résultat serait de toute importance pour mon avenir.</p>
-
-<p>On avait obligé le pauvre Lupton à prendre part
-avec quelques Derviches, au service du tir installé en
-face l’île de Touti; il s’y rendit, espérant par là améliorer<span class="pagenum"><a name="Page_456" id="Page_456">[456]</a></span>
-le sort de son enfant qui manquait des soins les plus
-nécessaires.</p>
-
-<p>Abdallah woled Ibrahim, qui l’avait leurré de belles
-promesses, me fit part du désir du calife de me voir
-renforcer les rangs de l’artillerie; cette preuve de ma
-fidélité m’assurerait la liberté, disait-il.</p>
-
-<p>Je déclarai à Abdallah que mon état de santé ne
-me permettrait pas de prêter un concours efficace, surtout
-chargé de chaînes; que, d’autre part, je ne connaissais
-pas le maniement des pièces, regrettant ne pouvoir
-ainsi acheter ma liberté.</p>
-
-<p>«Tu crains peut-être, répliqua-t-il, de tuer de ta
-propre main Gordon qui, sans doute, comme beaucoup le
-prétendent, est ton oncle; c’est pourquoi tu me donnes
-de tels prétextes.»</p>
-
-<p>«Je n’ai, lui dis-je, ni oncle ni parent à Khartoum
-et les balles lancées par moi ne forceront pas la ville
-à se rendre. Je le répète, mon état de santé ne me
-permet pas de prendre du service.»</p>
-
-<p>Abdallah se leva et me quitta; son regard était
-menaçant. Quelques heures plus tard, des moulazeimie du
-calife vinrent et doublèrent mes fers, «pour me mater».
-Pouvant déjà à peine me mouvoir et restant couché jour
-et nuit, peu m’importait de porter aux pieds un ou deux
-anneaux. Quelques jours s’étaient passés sans incident;
-j’entendis le bruit de la fusillade et le grondement du
-canon; je restais seul, livré à mes propres réflexions,
-les Grecs dans les derniers moments n’avaient même pas
-trouvé l’occasion de me rendre visite.</p>
-
-<p>Une certaine nuit, peut-être quatre heures après
-le coucher du soleil, j’allai enfin m’endormir, lorsque,<span class="pagenum"><a name="Page_457" id="Page_457">[457]</a></span>
-soudain, la garde vint m’éveiller et me fit lever. Un
-moulazem du calife parut et m’annonça l’arrivée de son
-maître. Avant que j’eusse pu lui demander la signification
-d’une telle visite à pareille heure, le calife était déjà
-près de moi.</p>
-
-<p>«Abd el Kadir, me dit-il amicalement, assieds-toi.
-J’ai apporté avec moi un chiffon de papier; je désirerais
-connaître le contenu de ce billet-là. Donne-moi la preuve
-de ta fidélité.»</p>
-
-<p>«Certainement, lui répondis-je, si je le puis!»</p>
-
-<p>Il me tendit le billet, à peine de la grandeur d’une
-demi-feuille de papier à cigarette. Sur les deux côtés,
-il était couvert de caractères très lisibles. Je reconnus
-l’écriture et la signature de Gordon. M’approchant
-de la lanterne, je lus à peu près ce qui suit, écrit
-en langue française: «Ai environ dix mille hommes;
-Khartoum peut tenir au plus jusqu’à fin janvier. Elias
-Pacha, m’a écrit&mdash;vieux et incapable; lui ai pardonné.
-Arrangez-vous avec Haggi Mohammed Abou Gerger, ou
-chantez une autre chanson. Gordon.»</p>
-
-<p>L’adresse manquait. Comme personne ne comprenait
-un mot de français dans le camp, le calife avait dû venir
-me trouver.</p>
-
-<p>«Eh! bien, dit-il avec impatience, voyons, as-tu
-compris le contenu?»</p>
-
-<p>«Gordon lui-même a écrit ces lignes; les mots sont
-en français, mais c’est là une écriture chiffrée, de convention,
-que je ne puis malheureusement pas comprendre.»</p>
-
-<p>«Que dis-tu, s’écria-t-il tout agité, explique-toi!»</p>
-
-<p>«Je déclare que ces caractères sont particuliers;
-je ne peux les déchiffrer ni en découvrir le sens, parce<span class="pagenum"><a name="Page_458" id="Page_458">[458]</a></span>
-que chaque mot a une signification spéciale dont seul un
-initié possède la clef; c’est ce que nous appelons «l’écriture
-chiffrée». D’autres fonctionnaires pourront te confirmer
-mon dire, puisque tu parais douter de ma parole.»</p>
-
-<p>«On m’a affirmé, remarqua-t-il sans réfléchir, tant
-il était en colère, que les noms d’Elias Pacha et d’Abou
-Gerger se trouvent dans ce message.»</p>
-
-<p>«Celui qui te l’a fait remarquer, a dit la vérité;
-je vois, en effet, qu’on les cite, mais à quel propos, c’est
-ce que je ne saurais t’expliquer. Peut-être celui qui a
-pu lire avant moi ces noms, réussira-t-il. Je vois aussi
-le nombre de 10,000; mais s’agit-il de soldats, s’agit-il
-d’autre chose; je n’en sais rien?»</p>
-
-<p>Il reprit le papier et se leva.</p>
-
-<p>«Pardonne-moi, ajoutai-je; c’est avec plaisir que je
-t’aurais donné une preuve de ma fidélité pour recouvrer
-ta grâce qui m’est précieuse; mais, c’est au-dessus de
-mon pouvoir. Tes secrétaires t’expliqueront mieux que
-moi encore la signification du mot «chiffré».</p>
-
-<p>«Que je connaisse ou non la signification de ces
-lignes, Gordon tombera et Khartoum nous appartiendra,»
-murmura-t-il en s’en allant.</p>
-
-<p>Gordon avait bien écrit que la ville pourrait tenir
-jusqu’à fin janvier et nous étions en décembre. L’armée
-qui devait le secourir arriverait-elle à temps? Cette
-pensée me préoccupa longtemps. Je finis cependant par
-me tranquilliser. A quoi bon me tourmenter ainsi l’esprit?
-N’étais-je point enchaîné, ne pouvant être utile à quoi
-que ce soit, ni changer le cours des choses!</p>
-
-<p>Le lendemain, l’émir des Mouselmaniun (Renegat),
-un Grec qu’on appelait actuellement Abdullahi, eut l’casion<span class="pagenum"><a name="Page_459" id="Page_459">[459]</a></span>
-de me voir. Sans lui faire part de la visite du
-calife, je lui demandai les dernières nouvelles et ce qu’il
-savait sur l’armée anglaise.</p>
-
-<p>«L’avant-garde, me répondit-il, est à Debba et
-marche sur Metemmeh.»</p>
-
-<p>Le Mahdi devait être au courant de ce fait, car il
-avait donné l’ordre aux tribus des Barabara et des
-Djaliin de se rassembler à Metemmeh, sous les ordres
-de Mohammed el Cher, et d’attendre l’ennemi.</p>
-
-<p>Le cercle de fer qui entourait Khartoum et Omm
-Derman se resserrait toujours de plus en plus. Le jour
-précédent, une partie de la garnison de la première de
-ces villes avait tenté une sortie; elle fut repoussée. Le
-frère de Salih bey woled el Mek qui gisait dans les
-fers, le sandjak Mohammed Kaffr Yod, y avait trouvé
-la mort. On lui trancha la tête et on l’envoya au calife
-qui la fit jeter aux pieds de Salih. Celui-ci, sans être
-prévenu, reconnut aussitôt la tête de son frère. Sans
-changer de figure: «Di djesao, di kismeto,» dit-il, ce
-qui signifie: «c’est sa punition, c’est son sort.» Puis se
-tournant vers Sejjir, le surveillant général des prisonniers,
-il ajouta en souriant: «Vous croyez donc m’effrayer ou
-m’inspirer un sentiment de peur...?»</p>
-
-<p>Salih possédait sur lui-même un empire extraordinaire!</p>
-
-<p>J’appris aussi que Mohammed Khalid avait envoyé
-du Darfour au Mahdi des soldats et des munitions et
-que les émirs du calife Ali woled Helou avaient reçu
-l’ordre de marcher sans retard sur Metemmeh; ils
-étaient commandés par Mousa woled Helou, le frère du
-calife. Une solution quelconque s’imposait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_460" id="Page_460">[460]</a></span></p>
-
-<p>Nous étions en janvier! Le moment décisif approchait
-toujours de plus en plus.</p>
-
-<p>Omm Derman fut attaquée avec une furie qui
-s’accrut de jour en jour. Farrag Allah fit preuve d’une
-énergie vraiment remarquable; malgré le petit nombre de
-ses hommes, il tenta une sortie, mais il fut repoussé.</p>
-
-<p>Cependant les vivres vinrent à manquer au fort et
-on commença à agiter les conditions de la capitulation.
-Farrag Allah avertit Gordon de son dessein au
-moyen de signes télégraphiques et, celui-ci, qui ne
-pouvait soutenir Omm Derman, lui accorda l’autorisation
-de se rendre.</p>
-
-<p>Toute la garnison fut assurée d’avoir la vie sauve;
-il n’y avait aucun trésor dans le fort, les gens ne possédant
-que les habits qu’ils portaient, leurs familles se
-trouvant à Khartoum.</p>
-
-<p>Le 15 janvier 1885, les Mahdistes prirent donc
-possession du fort d’Omm Derman et l’occupèrent aussitôt.
-Mais leur joie fut de courte durée; quelques instants
-s’étaient à peine écoulés que les boulets des canons
-Krupp de Mukran, dont les batteries étaient braquées en
-face d’Omm Derman, les forcèrent à déloger rapidement.
-Ce fort lui-même ne possédait que deux vieux
-canons se chargeant par la bouche et qui ne portaient
-même pas jusqu’à Khartoum.</p>
-
-<p>Quoique le Mahdi eût pu accélérer la chute de
-Khartoum, il s’abstint cependant d’envoyer aux assiégeants
-de nouveaux renforts, persuadé qu’il était que ceux
-qui cernaient la ville suffisaient à la prendre, si aucun
-secours ne parvenait de l’extérieur. C’est pourquoi, comme
-les assiégés, il tournait aussi ses regards vers le nord.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_461" id="Page_461">[461]</a></span></p>
-
-<p>Gordon Pacha avait envoyé trois vapeurs à Metemmeh,
-sous les ordres de Hachim el Mous et d’Abd
-el Hamid woled Mohammed afin de pouvoir amener à
-Khartoum aussi rapidement que possible une partie des
-troupes anglaises et surtout les provisions nécessaires.
-Comme il devait attendre impatiemment, et avec quelle
-anxiété, les bateaux qui pour lui indiqueraient la délivrance!</p>
-
-<p>Au commencement du mois, Gordon avait déjà
-permis aux familles des non-combattants de quitter Khartoum;
-maintenant il souhaitait leur départ. Tout d’abord,
-il répugnait à ce noble cœur de chasser de force les
-habitants, il les soutenait chaque jour, il faisait distribuer
-aux pauvres des centaines d’okes de «boksomat»<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>
-et de blé. Mais, si par ces actes il mérita bien de
-Dieu, il s’enleva à lui-même et aux siens la possibilité
-de résister plus longtemps. Tous demandaient du pain;
-la huche était vide! Ah! si Gordon avait eu la fermeté
-ou même la cruauté assez sage de renvoyer, deux mois
-auparavant, tant de bouches inutiles, les magasins auraient
-été pleins et les provisions suffisantes! Mais la
-famine était à la porte. Gordon avait-il donc cru que
-le secours arriverait assez à temps pour sauver la
-ville? Avait-il compté sans la possibilité d’un retard,
-même de la part d’une armée anglaise....?</p>
-
-<p>Six jours après la reddition d’Omm Derman,
-dans notre camp retentirent de toutes parts des lamentations.
-Depuis mon départ du Darfour, je n’avais entendu<span class="pagenum"><a name="Page_462" id="Page_462">[462]</a></span>
-semblables plaintes; la doctrine du Mahdi n’admettait
-pas qu’on prit le deuil, puisque ceux qui
-étaient tombés jouissaient du bonheur céleste! Il s’était
-donc passé quelque chose d’extraordinaire, pour qu’on
-osât enfreindre ainsi la défense du maître. Mes gardiens,
-curieux d’en connaître la cause, allèrent aux informations.
-Et voici ce qu’ils me rapportèrent. L’avant-garde
-de l’armée anglaise, dans une rencontre avec les
-Mahdistes, les Djaliin, Barabara, Dedjem et Kenana
-réunis&mdash;avait complètement battu ceux-ci à Abou
-Deleh (connu sous le nom d’Abou Klea). Des milliers
-étaient tombés, les deux dernières tribus avaient
-été totalement anéanties. Mousa woled Helou qui commandait
-les Dedjem et presque tous les émirs étaient
-morts. Les quelques survivants étaient blessés ou
-fuyaient encore. Je l’avoue, cette nouvelle fit battre de
-joie mon cœur; c’était, depuis de longues années, la
-première victoire décisive! Le Mahdi et les califes ordonnèrent
-aussitôt le silence le plus complet; néanmoins,
-on entendit encore pendant des heures les lamentations
-des femmes et des enfants. Nur Angerer reçut
-l’ordre de partir immédiatement avec ses troupes. Que
-voulait-on qu’il fit, même armé de courage et de bonne
-volonté&mdash;qualités qui lui faisaient absolument défaut&mdash;avec
-une poignée d’hommes, contre un ennemi qui
-venait de culbuter des milliers de fanatiques?</p>
-
-<p>Les jours suivants on annonçait de nouvelles victoires
-des Anglais: à Abou Krou, à Koubbat; près de Metemmeh,
-on élevait des remparts sur le rivage.</p>
-
-<p>Le Mahdi tint alors conseil avec ses califes et les
-émirs les plus considérés. Si Khartoum était soutenue,<span class="pagenum"><a name="Page_463" id="Page_463">[463]</a></span>
-si les assiégeants étaient repoussés, il était perdu tôt
-ou tard. Il fallait donc risquer le tout pour le tout.</p>
-
-<p>Il donna ordre à ses lieutenants de rassembler tout
-leur monde et de se tenir prêts.</p>
-
-<p>Pourquoi donc les vapeurs qui devaient amener des
-troupes de secours n’étaient-ils pas signalés? Ne savait-on
-pas que Khartoum et tous ses habitants ne tenaient
-qu’à un cheveu?</p>
-
-<p>Mais c’était en vain que des milliers de personnes
-et moi attendîmes le sifflet des bateaux, le grondement
-des canons qui devaient nous annoncer l’arrivée des
-Anglais et leur passage devant les fortifications élevées
-par les Mahdistes. Oh! oui, en vain! Ce retard était
-incompréhensible; de nouvelles difficultés avaient-elles
-donc surgi subitement....?</p>
-
-<p>Le 25 janvier 1885, c’était un dimanche, je n’oublierai
-jamais cette date; à la nuit tombante, le Mahdi accompagné
-de ses califes traversa le fleuve; arrivé devant
-ses guerriers rassemblés, il leur tint un de ces discours
-dont il avait le secret pour les exciter au combat. On
-devait attaquer Khartoum le lendemain; j’espérais que
-Gordon avait été prévenu à temps et avait pu prendre
-ses dispositions.</p>
-
-<p>Les partisans du Mahdi avaient reçu l’ordre de
-n’acclamer d’aucune façon les paroles de leur maître,
-afin de ne pas éveiller l’attention de l’ennemi. Lorsque
-le Mahdi eut exhorté et béni ses hommes et leur eut fait
-jurer fidélité jusqu’à la mort, il regagna le camp accompagné
-de ses califes, avant le lever du jour. Seul le
-calife Chérif, sur sa demande expresse, obtint la permission
-de prendre une part active au combat.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_464" id="Page_464">[464]</a></span></p>
-
-<p>On comprend dans quelle agitation je passai la nuit.
-Si l’attaque était repoussée, Khartoum était sauvée à
-jamais; dans le cas contraire, tout était perdu.</p>
-
-<p>Au petit jour, à peine pouvait-on distinguer au
-milieu de l’obscurité; les détonations des armes à feu et
-les premiers grondements du canon retentirent. Quelques
-salves..... quelques coups isolés...., puis tout rentra
-dans le calme! Etait-ce donc là toute l’attaque
-contre Khartoum?</p>
-
-<p>L’astre roi apparut enfin à l’horizon; qu’allait nous
-amener cette journée? Anxieux, j’attendais des nouvelles
-par mes gardiens. Soudain, des cris de joie éclatèrent...
-Khartoum, m’annonça-t-on, avait été prise d’assaut et
-se trouvait entre les mains des Mahdistes. Je ne pus
-ajouter foi à ce funeste message et sortis de ma tente.</p>
-
-<p>Devant les quartiers du Mahdi et de ses califes,
-une foule immense s’était donné rendez-vous; elle me
-parut s’approcher de ma prison; en effet, elle allait arriver.
-J’en distinguai même les personnes. En tête marchaient
-trois soldats nègres; l’un s’appelait Schetta et avait été
-autrefois l’esclave d’Ahmed bey Dheifallah, il portait à
-la main quelque chose d’ensanglanté; derrière eux se
-pressait une foule qui remplissait l’air de ses cris.
-Entrés dans ma zeriba, ils restèrent quelques instants
-devant moi, en ricanant. Schetta écarta alors le linge
-qui couvrait ce qu’il portait et découvrit pour me la
-montrer..... la tête du général Gordon!</p>
-
-<p>Mon sang fut bouleversé; j’eus la respiration
-comme coupée. Je parvins néanmoins à me contenir, à
-surmonter mon émotion et je considérai la face pâle
-qu’on me présentait ainsi! Ses yeux bleus étaient à
-demi-ouverts, sa bouche avait gardé sa forme naturelle,
-son visage était calme, ses traits n’offraient aucune contorsion;
-ses cheveux et ses favoris étaient presque
-blancs.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-464.jpg" width="400" height="271"
- alt=""
- title="" />
- <p class="pc mid"><span class="smcap">On apporte à Slatin la Tête de Gordon.</span></p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_465" id="Page_465">[465]</a></span></p>
-
-<p>«N’est-ce pas ton oncle, l’infidèle?» cria Schetta
-en soulevant la tête.</p>
-
-<p>«Que voulez-vous de plus? lui répondis-je avec
-calme; c’était en tout cas un brave soldat; il est tombé
-à son poste et a fini de souffrir. Honneur à lui!»</p>
-
-<p>«Tu chantes encore les louanges des infidèles! Tu
-en subiras les conséquences,» murmura Schetta.</p>
-
-<p>Il s’éloigna lentement, emportant la preuve horrible
-du triomphe du Mahdi, tandis que la foule le suivait en
-hurlant.</p>
-
-<p>Rentré dans ma tente, je me jetai sur le sol, à
-demi-mort. Khartoum était prise! Gordon n’était plus!</p>
-
-<p>Et c’était ainsi qu’avait fini cet homme, qui avait
-défendu son poste avec un courage héroïque; cet homme
-que beaucoup peut-être avaient placé trop haut et glorifié,
-ou méconnu et calomnié, mais qui par ses qualités extraordinaires,
-avait rempli le monde de sa gloire!</p>
-
-<p>A quoi servirait maintenant la victorieuse avant-garde,
-à quoi servirait toute l’armée anglaise? La plus
-grande faute que l’on pouvait commettre avait été commise:
-la perte d’un temps précieux à Metemmeh.</p>
-
-<p>Arrivé le 20 janvier à Koubbat, les bateaux rejoints
-le 21, on aurait tout au moins pu envoyer un vapeur
-chargé de soldats anglais, peu importe le nombre du
-reste, à Khartoum. Ce bateau seul n’aurait-il pas donné
-courage et confiance aux assiégés? Ils se seraient alors
-défendus contre l’ennemi comme des lions!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_466" id="Page_466">[466]</a></span></p>
-
-<p>Depuis des mois Gordon annonçait l’arrivée de
-l’armée anglaise; il n’épargna rien pour que Khartoum
-pût tenir; il institua des ordres, il décerna des titres et
-des dignités, il créa de nouvelles places, il distribua du
-papier-monnaie, il fit tout, en un mot, mettant en cause
-l’honneur et la cupidité pour attirer à lui les habitants
-de la ville.</p>
-
-<p>Mais lorsqu’on vit que la position de Khartoum
-devenait dangereuse, ces moyens perdirent leur vertu.
-Pourquoi, en effet ces ordres et ces places, qui n’existeraient
-plus demain; pourquoi ce papier-monnaie qui,
-dans quelques heures peut-être, assurément même, n’aurait
-aucune valeur? D’abord quelques spéculateurs risquèrent
-une opération: ils voulurent acheter le papier-monnaie
-au taux de deux piastres (cinquante centimes) la
-livre égyptienne, pour le cas où le Gouvernement aurait
-été victorieux, ce qui aurait assuré le rachat de leurs
-bons.</p>
-
-<p>Mais bientôt le dernier espoir s’était évanoui. On
-ne croyait plus en la parole de Gordon. Si seulement,
-à la dernière heure, un vapeur était arrivé avec la nouvelle
-de l’heureuse approche des Anglais et des victoires remportées,
-si seulement on avait vu quelques officiers anglais, les
-soldats et le peuple alors auraient ajouté foi aux promesses
-de Gordon! De nouveau ils auraient repris
-courage! Ces quelques officiers auraient peut-être trouvé
-moyen de sauver la ville; ils auraient vu et réparé les
-défectuosités de la forteresse du Nil Blanc. Gordon,
-seul, sans l’appui de quelques officiers européens, ne
-pouvait tout visiter ou réformer selon ses idées. Un
-général qui n’est plus à même de donner du pain à ses<span class="pagenum"><a name="Page_467" id="Page_467">[467]</a></span>
-hommes, peut-il commander avec toute l’énergie nécessaire
-et ses ordres sont-ils exécutés avec précision et
-bonne volonté par des affamés?</p>
-
-<p>Revenons à cette nuit néfaste du 25 au 26 janvier.
-Gordon ayant appris que les Mahdistes étaient décidés
-à tenter un assaut, prit ses dispositions en conséquence.
-Il parut douter que l’attaque aurait lieu d’une façon si
-impétueuse et se passerait avant l’aube. Il fit brûler un
-feu d’artifice, juste au moment où le Mahdi traversait
-le fleuve pour aller donner les ordres relatifs au combat,
-les premières fusées éclatèrent multicolores dans les
-airs; le corps de musique joua ses morceaux les plus
-entraînants pour relever le courage de ceux qui étaient
-abattus. Puis, tout rentra dans le silence et les défenseurs
-de Khartoum s’endormirent. Cependant l’ennemi
-veillait et préparait l’assaut. Il connaissait les fortifications;
-il savait les points forts et occupés par les troupes
-régulières comme il n’ignorait pas non plus où se
-trouvaient les points faibles et défendus seulement par
-les habitants de la ville.</p>
-
-<p>La dernière partie de la forteresse du côté du Nil
-Blanc était surtout défectueuse; elle n’avait jamais été
-achevée et les améliorations passagères, qui y avaient été
-faites n’avaient jamais été conduites par des hommes du
-métier. Le Nil baissant mettait à sec, chaque jour, une
-bande de terre. C’est là que s’assembla le gros de l’armée
-des rebelles et, à l’aube, une partie passa à gué le
-fleuve, vers l’aile occidentale de la forteresse, tandis que
-les autres, à un signal, s’élancèrent à l’assaut. Quelques
-coups de feu suffirent à mettre en fuite le petit nombre
-qui défendait ce point des plus dangereux et les assaillants<span class="pagenum"><a name="Page_468" id="Page_468">[468]</a></span>
-entrèrent dans la ville. Les soldats sur la ligne
-de la forteresse, voyant les Mahdistes entrer dans la
-cité par derrière, abandonnèrent leurs postes, effrayés;
-la plupart d’entr’eux se rendirent volontairement et
-sans combat à l’ennemi, qui leur promit leur grâce.</p>
-
-<p>Les Mahdistes s’efforcèrent avant tout, d’atteindre
-les églises et le palais, espérant trouver des trésors
-dans les unes et Gordon Pacha dans l’autre.</p>
-
-<p>A la tête de ceux qui pénétrèrent d’abord dans le
-palais, se trouvaient les hommes de l’émir Mekin woled
-en Nour de la tribu des Arakin et Haggi Mohammed
-Abou Gerger, un Danagla. Les premiers voulaient venger
-la mort de leur regretté chef Abdullahi woled en Nour,
-tombé au siège de Khartoum, les autres brûlaient de
-prendre la revanche qu’ils devaient à Gordon depuis Bourri.</p>
-
-<p>Les domestiques du général qu’ils rencontrèrent
-furent passés au fil de l’épée. Lui-même attendit l’ennemi
-sur la marche supérieure des escaliers conduisant
-à ses appartements. Au moment où il saluait, le premier
-des assaillants gravit les marches et lui enfonça
-sa lance à travers le corps. Gordon tomba, sans avoir
-poussé un cri, le visage en avant; ses meurtriers le
-traînèrent jusque devant l’entrée du palais. Là, on lui
-trancha la tête; puis on l’envoya au Mahdi et à ses
-califes qui ordonnèrent qu’on me la montrât; quant au
-corps, des centaines de ces inhumains y plantèrent la
-pointe de leurs lances et de leurs épées; en quelques
-minutes, le héros n’était plus qu’une masse sanglante
-méconnaissable.</p>
-
-<p>Longtemps après, on voyait encore devant le palais
-les traces de cette action horrible et, les taches de sang<span class="pagenum"><a name="Page_469" id="Page_469">[469]</a></span>
-sur l’escalier, marquèrent l’endroit où Gordon était
-tombé; elles ne disparurent que lorsque le calife fit du
-palais du Gouvernement, la résidence de ses femmes.</p>
-
-<p>Le Mahdi, en voyant la tête du général, déclara
-qu’il aurait préféré qu’on lui eût amené Gordon vivant,
-parce que son dessein avait été de l’échanger, à son
-retour, contre Ahmed Pacha el Arabi. Ce dernier, disait-il,
-lui aurait été très utile pour la conquête de
-l’Egypte. Je suis certain que ce n’était là qu’un acte
-d’hypocrisie; car, s’il avait ordonné d’épargner Gordon,
-personne n’aurait osé enfreindre son ordre.</p>
-
-<p>Gordon avait fait tout ce qu’il put pour sauver à
-temps les Européens se trouvant auprès de lui: Il avait
-envoyé à Dongola le colonel Steward avec une partie
-des consuls et des Européens, qui s’étaient déclarés
-prêts à risquer cette tentative; l’expédition, comme nous
-l’avons dit, fut complètement perdue, grâce au désaccord
-et à l’incapacité des pilotes qui laissèrent le vapeur
-aller se briser contre un rocher dans l’un des bras du
-fleuve. Le gouverneur général mit un bateau à la disposition
-des Grecs établis dans la ville, sous prétexte de
-les employer, comme marins expérimentés, à des inspections
-sur le Nil Blanc, leur offrant ainsi l’occasion de
-s’échapper, en se rendant auprès d’Emin Pacha. Ils
-déclinèrent cette proposition et il chercha alors à sauver
-leur vie d’une autre manière. Il fit couper les voies
-conduisant au Nil Bleu: après dix heures du soir, il était
-défendu à toute personne d’y passer; mais la surveillance de
-ces chemins étant confiée aux Grecs, il leur était possible,
-à toute heure, d’atteindre un vapeur toujours prêt, sans
-être aperçu des autres. Malgré cela, ils ne profitèrent<span class="pagenum"><a name="Page_470" id="Page_470">[470]</a></span>
-point de l’occasion, ne pouvant arriver à tomber d’accord
-sur un plan de fuite en commun; la plupart, à la vérité
-ne tenait nullement à quitter volontairement le Soudan.
-Ayant vécu autrefois misérablement et dans des positions
-tout à fait inférieures, en Egypte aussi bien que dans
-leur patrie, presque tous avaient réussi ici à acquérir
-quelque fortune. C’est pourquoi ils hésitaient à quitter
-un pays qui leur offrait tant d’avantages et leur en
-offrirait encore à l’avenir. Au reste, Gordon s’occupa
-de tous, sauf de lui-même.</p>
-
-<p>Pourquoi, par exemple, renonça-t-il à creuser un
-réduit dont son palais aurait pu occuper le centre? Au
-point de vue militaire, c’eût été pratique, mais Gordon ne
-le fit pas pour qu’on ne put pas le soupçonner un instant
-de s’être occupé de sa propre personne. C’est peut-être
-pour ces mêmes raisons qu’il ne voulut jamais une forte
-garde au palais. Il lui eût été certes facile de commettre à
-sa garde une compagnie de soldats éprouvés; qui, au monde,
-aurait songé à le lui reprocher? Avec une telle escorte,
-il aurait, le jour de la prise de Khartoum, pu atteindre
-avec facilité le vapeur «Ismaïlia» toujours sous pression,
-et qui était à l’ancre à 300 pas de la porte du
-palais.</p>
-
-<p>Le capitaine du bateau, Fargali, voyant les Mahdistes
-pénétrer dans le palais, attendit en vain Gordon;
-ce ne fut que lorsqu’il apprit la mort du général, que
-tout était perdu, et que les rebelles regardaient du côté
-du vapeur, qu’il s’éloigna du rivage. Sans but, il croisa et
-recroisa devant la ville; on lui fit savoir que le Mahdi lui
-pardonnait et le graciait; alors il jeta l’ancre, car il
-avait, ainsi que son équipage, sa famille à Khartoum.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_471" id="Page_471">[471]</a></span></p>
-
-<p>Grande et terrible fut sa désillusion! Lorsque, accompagné
-d’un moulazem du Mahdi qui devait le protéger, il
-arriva à sa demeure, il trouva son fils unique gisant sur le
-seuil, et près de lui sa femme qui, dans sa douleur, s’était
-jetée sur le cadavre de son enfant, mais que les lances
-des assaillants avaient transpercée de part en part.</p>
-
-<p>Les atrocités commises défient toute description.
-A dessein, on épargna seulement les esclaves des
-deux sexes, les jolies femmes et les jeunes filles des
-tribus libres. Toutes les autres personnes qui eurent
-la vie sauve, ne le durent qu’à une chance extraordinaire.</p>
-
-<p>Combien, du reste, se donnèrent la mort! Je citerai,
-par exemple, Mohammed Pacha Hasan, le chef des
-finances (Nasir el Malia); on le trouva debout devant les
-cadavres de sa fille unique et de son gendre; ses amis
-le pressèrent de les suivre, espérant le sauver. Comme
-il s’y refusait obstinément, on voulut malgré lui le mettre
-en lieu sûr; alors il commença à injurier le Mahdi,
-maudissant le jour où il était né, en criant si fort que,
-les fanatiques étant accourus, il succomba sous leurs
-coups. D’autres, et en grand nombre, furent tués par
-leurs propres domestiques, par leurs amis d’autrefois, ou
-tombèrent sous le couteau des traîtres qui servaient de
-guides à la horde pillarde et sanguinaire.</p>
-
-<p>Fatahallah Djahami, un riche Syrien, avait épousé la
-fille d’un grand commerçant français, nommé Contarini,
-mort quelques années auparavant à Khartoum, (après
-ma délivrance, elle chercha asile chez moi avec son enfant
-nouveau-né). Possesseur d’une grosse fortune, il
-avait enterré tout son or dans un coin de sa maison.<span class="pagenum"><a name="Page_472" id="Page_472">[472]</a></span>
-Son domestique, un Dongolais qu’il avait élevé lui-même,
-l’avait aidé dans ce travail. Eux deux seuls, et
-sa femme, connaissaient l’endroit où était caché le trésor.
-Or, peu avant la prise de la ville, Fatahallah Djahami
-appela le jeune homme et, en présence de sa femme
-lui dit:</p>
-
-<p>«Mohammed, je t’ai élevé dès ta plus tendre enfance
-et j’ai confiance en toi; tu sais même où j’ai
-enfoui ma fortune. Or, notre situation est désespérée;
-comme tu as des parents parmi les Mahdistes, va et
-joins-toi à eux. Si le Gouvernement l’emporte, tu peux
-rentrer chez moi sans crainte aucune; si le Mahdi est
-victorieux, tu sauras, je l’espère, m’être reconnaissant de
-tout ce que j’ai fait pour toi».</p>
-
-<p>Mohammed approuva les paroles de son maître et,
-d’accord avec lui, quitta Khartoum. Le matin même de
-l’entrée des rebelles, accompagné de ses plus proches
-parents, il accourut à la maison de Djahami.</p>
-
-<p>«Ouvre, ouvre, s’écria-t-il, je suis ton fils, ton
-serviteur Mohammed!»</p>
-
-<p>Joyeux, le maître ouvrit la lourde porte en fer.
-Mais à l’instant même où il parut, il tomba transpercé
-d’un coup de lance du traître!</p>
-
-<p>Mohammed sauta par-dessus le cadavre et se précipita
-à l’endroit où était caché l’argent.</p>
-
-<p>Comme il sortait, chargé de butin, de cette maison
-qui avait été si longtemps pour lui comme sa patrie, il
-trouva la femme de son maître qui pleurait l’époux
-qu’elle venait de perdre en des circonstances si tragiques.
-Le malheureux, de gaîté de cœur, allait la poignarder
-si ses propres parents ne l’en eussent empêché.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_473" id="Page_473">[473]</a></span></p>
-
-<p>Le consul grec Leontidi fut sommé d’abord de se
-rendre par une bande conduite par un de ses débiteurs;
-on finit par l’assassiner. Le consul d’Autriche-Hongrie,
-Hansal, fut tué par un de ses kawas; son corps fut
-traîné devant sa maison, ainsi que celui de son chien;
-on les arrosa d’esprit de vin, on y répandit du tabac
-trouvé dans sa propre chambre, puis on mit le feu.
-Leurs restes carbonisés furent ensuite jetés dans le
-fleuve.</p>
-
-<p>Le premier secrétaire du département des finances,
-Boutrous Polous, réussit à se tirer d’affaire. Barricadé
-dans une maison isolée, entouré des siens, il se défendit
-avec succès contre l’ennemi et tua plusieurs rebelles.
-Sommé de se rendre, il déclara qu’il ne capitulerait que
-si le Mahdi lui faisait grâce et lui donnait l’assurance
-de n’être pas séparé de sa famille. Comme on ne pouvait
-rien contre lui et qu’on ne voulait pas l’assiéger
-avec des canons, le calife Chérif acquiesça à sa demande;
-par exception, on tint parole et il fut ainsi sauvé.</p>
-
-<p>Les postes détachés des Sheikhiehs qui se trouvaient
-sur l’île de Touti, se rendirent. On les conduisit à
-Omm Derman où on les mit en lieu sûr.</p>
-
-<p>On remplirait des volumes à raconter tous les
-meurtres, toutes les actions horribles qui furent commis
-dans la ville alors sans défense; au surplus tous ces
-faits sont suffisamment connus.</p>
-
-<p>Les survivants eurent aussi fort à souffrir. Quand
-toutes les maisons furent occupées, on commença à
-s’enquérir des trésors cachés. Quiconque était soupçonné
-de posséder quelque chose&mdash;et personne naturellement
-n’était excepté&mdash;était martyrisé jusqu’à ce qu’il eût<span class="pagenum"><a name="Page_474" id="Page_474">[474]</a></span>
-avoué; si, réellement, il ne possédait rien, il finissait par
-succomber aux mauvais traitements de ses bourreaux ou
-parfois, à tellement les fatiguer qu’ils finissaient par
-ajouter foi à sa parole.</p>
-
-<p>Le fouet était donné jusqu’à ce que la chair tombât
-en lambeaux. Des malheureux se virent attachés par les
-pouces et suspendus à des poutres qu’on élevait dans ce
-but; on les laissait se balancer dans le vide jusqu’à ce
-que la douleur les rendit fous. A d’autres, on plaçait de
-petits bambous flexibles près des tempes, de façon à ce
-que, reliés de force aux deux bouts, ils serraient la tête
-comme dans un étau. Alors, on frappait avec une canne
-sur ces bois, ce qui, par suite des vibrations, occasionnait
-de telles douleurs que les victimes poussaient des cris
-déchirants.</p>
-
-<p>Les vieilles femmes mêmes ne furent pas exemptes
-de ces tortures et en subirent d’autres plus horribles
-qu’on leur infligeait pour leur soutirer des aveux.</p>
-
-<p>Quant aux jeunes femmes, aux jeunes filles, elles
-furent une proie bienvenue et eurent à souffrir de leur
-beauté. On en fit d’abord un choix pour le Mahdi et
-pour les califes, puis le partage des autres commença le
-jour même de la chute de la ville et dura pendant des
-semaines.</p>
-
-<p>Le lendemain, mardi, l’amnistie générale fut proclamée;
-les Sheikhiehs seuls furent hors la loi et partout
-où on les trouvait, ils furent mis à mort. C’est
-ainsi que Haggi Mohammed Abou Gerger fit décapiter
-devant sa tente, les deux fils aînés de Salih qui avaient
-pu se cacher pendant trois jours seulement chez des amis.
-Les Egyptiens à peau blanche durent également user de<span class="pagenum"><a name="Page_475" id="Page_475">[475]</a></span>
-précaution et éviter de rencontrer les fanatiques, pendant
-les premiers jours tout au moins. C’est alors que circulait
-à Omm Derman le jeu de mots suivant:</p>
-
-<p>«Quelle est la denrée qui, actuellement au marché,
-atteint le plus bas prix&mdash;La peau blanche, le Sheikhieh
-et le chien (animal impur qu’on doit tuer partout où il
-se montre).»</p>
-
-<p>Le butin, cela va de soi, alla grossir le Bet el Mal.
-Les maisons furent réparties entre les émirs. Ce même
-mardi, le Mahdi et le calife Abdullahi traversèrent le
-fleuve, à bord de l’Ismaïlia; ils entrèrent à Khartoum,
-enchantés de leur triomphe et s’installèrent dans les
-maisons qu’ils avaient choisies. Ils dirent que cette ville
-avait mérité la juste punition divine, parce que malgré
-des exhortations répétées, les habitants impies avaient
-douté du Mahdi, l’envoyé de Dieu, et ne s’étaient pas
-rendus volontairement.</p>
-
-<p>Après les joies de la victoire, le Mahdi se rappela
-l’armée anglaise qui avançait. Il ordonna à Abd er
-Rahman woled Negoumi de se rendre à Metemmeh, à
-marche forcée et de chasser les infidèles de cette position.</p>
-
-<p>Le mercredi, à dix heures du matin environ, des
-salves d’artillerie et d’infanterie se firent entendre. Le
-bruit venait de la pointe nord de l’île Touti. Les deux
-vaisseaux envoyés par Gordon, le «Talahawia» et le
-«Borden» arrivaient, chargés de soldats sous les
-ordres du général Wilson, au secours de Khartoum et
-de son gouverneur. Le sandjak Hachim el Mous et
-Abd el Hamid Mohammed, les Sheikhiehs envoyés par
-Gordon, étaient avec eux. Tous avaient appris les tristes
-événements. Quoique Wilson ne doutât pas de la véracité<span class="pagenum"><a name="Page_476" id="Page_476">[476]</a></span>
-de cette nouvelle, il en voulait une preuve de visu
-et dirigea son vapeur jusqu’au fort d’Omm Derman.
-Sous le feu des Mahdistes, il se retira, après avoir vu
-de loin Khartoum. La prise de cette ville avait non
-seulement produit une profonde impression sur l’équipage
-anglais, mais aussi sur les indigènes qui servaient à bord
-des bateaux. Ces derniers, sachant que le Soudan était aux
-mains du Mahdi et que, d’après les racontars, les Anglais
-n’avaient d’autre but que de sauver Gordon, celui-ci étant
-mort et Khartoum tombée, il leur parut comme probable
-que les troupes anglaises rentreraient à Dongola et se saisiraient
-des chefs soudanais qui se trouvaient avec elles.</p>
-
-<p>Ce fut en tout cas l’avis d’Abd el Hamid Mohammed
-et du Raïs (pilote en chef) du «Talahawia». Ils
-prirent aussitôt une décision. Vers le soir, en effet, le
-pilote fit échouer le vapeur sur un des rocs qu’on rencontre
-fréquemment dans cette partie du fleuve. Il était
-inutile de songer à le remettre à flot, l’ouverture étant
-trop grande; on dut se hâter de transborder ce que le
-chargement avait de plus de précieux, sur le «Borden».
-Abd el Hamid et le pilote profitèrent de la confusion
-et du désordre pour s’enfuir et, après avoir fait demander
-grâce au Mahdi par l’entremise de leurs amis, ils
-rentrèrent à Khartoum. Le Mahdi les reçut non seulement
-de la façon la plus amicale, mais encore les félicita
-publiquement de leur action qui causait de gros dommages
-à l’ennemi. Abd el Hamid, bien que revenant de
-la tribu des Sheikhiehs et parent de Salih woled el Mek,
-reçut du Mahdi une gioubbe qu’il avait portée lui-même
-et ses parentes, quoique déjà réparties comme butin entre
-les rebelles, furent mises en liberté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_477" id="Page_477">[477]</a></span></p>
-
-<p>Le «Borden» continua sa route avec le général
-Wilson; mais, malheureusement, il vint à son tour échouer
-sur un banc de sable; à cause de sa cargaison importante,
-il ne put être remis à flot. Wilson se trouvait
-dans une situation des plus critiques. Son équipage était
-trop peu nombreux pour songer à prendre la voie de
-terre et à attaquer l’ennemi qui se trouvait entre lui et
-Metemmeh, à Woled el Habechi, et dont le courage
-devait être singulièrement relevé depuis la nouvelle de
-la prise de Khartoum.</p>
-
-<p>Derrière lui, il avait Abd er Rahman woled en
-Negoumi qui avançait. On se rappelle que Gordon avait
-envoyé à Metemmeh un troisième vapeur, le «Safia».
-Wilson envoya donc un canot, sous le commandement
-d’un officier, avec seulement l’équipage nécessaire, priant
-qu’on envoyât immédiatement à son secours le bateau en
-question; ordre facile à donner, mais plus difficile à
-exécuter. Le «Safia» fut préparé aussitôt; mais les
-Mahdistes ayant eu complète connaissance des faits,
-construisirent aussitôt des retranchements à Woled el
-Habechi et par leurs feux empêchèrent le «Safia»
-de passer. Le capitaine et les hommes se défendirent,
-prêts à mourir, pour sauver leurs camarades. Un moment
-l’on crut tout perdu: un boulet avait tellement endommagé
-la chaudière du vapeur qu’à grand’peine ils
-purent seulement se soustraire aux coups terribles de
-l’ennemi. Le vaillant commandant du bateau ne douta
-pourtant pas de la réussite de son entreprise; toute la
-nuit, il travailla à réparer le vapeur, de telle sorte que
-le matin, il fut en état de recommencer le combat avec
-plus de succès.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_478" id="Page_478">[478]</a></span></p>
-
-<p>Ahmed woled Fheid, qui dirigeait les troupes concentrées
-en ce point, tomba et avec lui plusieurs de ses
-chefs; les salves diminuèrent et bientôt le passage fut
-libre. Le «Safia» rencontra heureusement le «Borden»
-et put ramener à Metemmeh, Wilson et tous ceux qui
-l’accompagnaient.</p>
-
-<p>Abd er Rahman ne parait pas avoir déployé beaucoup
-de zèle dans sa marche; il tira en longueur encore
-davantage quand il sut la mort de Fheid et la retraite
-des Mahdistes à Woled el Habechi; reconnaissant que
-les Anglais étaient invincibles sur le fleuve, il se tint à
-une distance très respectueuse de Metemmeh, attendant
-que les Anglais se retirassent à Dongola pour s’emparer
-du pays sans coup férir. Sans aucun doute, la peur
-seule le fit ainsi temporiser et permit aux troupes anglaises
-d’accomplir plus tard leur retraite sans combat.
-Il est vrai que cette intimidation des Mahdistes est due
-en grande partie aussi à la remarquable conduite du
-commandant du «Safia», Lord Beresford, et à la vaillance
-de l’équipage.</p>
-
-<p>Quand l’avant-garde anglaise eut quitté ces lieux,
-le Mahdi eut alors l’assurance que cette fois il était
-bien le maître du Soudan.</p>
-
-<p>Il ne put alors contenir sa joie. Il se rendit dans
-la djami et décrivit à tous ses auditeurs la fuite des
-ennemis; il finit par prétendre que le Prophète lui avait
-dit que les outres à eau ayant été percées par l’intervention
-divine, tous ceux qui avaient participé à cette
-expédition avaient succombé à la soif.</p>
-
-<p>Cinq jours après la chute de Khartoum, je fus mis
-sur un âne et l’on me conduisit à la prison générale.<span class="pagenum"><a name="Page_479" id="Page_479">[479]</a></span>
-Là, on me riva au pied, un troisième anneau horriblement
-lourd, qu’on nommait «Haggi Fatma» (la pèlerine
-Fatma); la traverse en fer qui reliait les anneaux
-pesait plus de neuf kilos; on ne plaçait ordinairement
-ces fers qu’aux prisonniers récalcitrants, qu’on voulait
-mater rapidement. A quoi devais-je cette nouvelle disgrâce
-du calife? Je finis par l’apprendre. Gordon Pacha
-avait, par circulaires, porté à la connaissance de ses
-officiers supérieurs que la force du Mahdi n’était pas si
-considérable qu’on le croyait, que plusieurs de ses partisans
-armés étaient mécontents et que les munitions commençaient
-à faire défaut. C’était en somme le résumé de
-ma lettre. Or, par hasard, Ahmed woled Soliman avait
-découvert une des circulaires qu’il remit au Mahdi et
-au calife. On m’assigna dans un coin de la zeriba une
-place spéciale et on m’interdit, sous peine de mort, de
-m’entretenir avec qui que ce fût. Chaque soir, dès le
-coucher du soleil, je fus attaché à une longue chaîne,
-accouplé à des esclaves accusés d’avoir tué leurs
-maîtres, ainsi qu’avec d’autres gentlemen! La chaîne,
-nous attachait les jambes et était fortement liée à un
-tronc d’arbre; dès le lever du soleil, je devais regagner
-mon coin.</p>
-
-<p>J’aperçus de loin Lupton; sa place était à l’extrémité
-de la zeriba; comme il s’y trouvait depuis plus
-longtemps, étant en quelque sorte de la maison, il avait
-le droit de parler avec les autres; mais le Sejjir lui
-avait défendu de s’approcher de moi.</p>
-
-<p>Le jour de mon entrée en ce lieu, Salih woled el
-Mek fut libéré; ses frères, ses fils, ses plus proches
-parents étaient tous morts; on lui pardonna. Ce qu’il y<span class="pagenum"><a name="Page_480" id="Page_480">[480]</a></span>
-avait de plus épouvantable, était la nourriture; je m’étais
-plaint autrefois et non sans raison mais j’étais tombé
-de Charybde en Scylla.</p>
-
-<p>L’ordinaire consistait en blé cru qu’on me servait
-le soir, ainsi qu’aux esclaves. La femme d’un de mes
-gardiens, originaire du Darfour, eut toutefois pitié de ma
-situation. A l’occasion, elle cuisait le blé. Elle n’osait
-pas pour le moment me donner autre chose, car son
-mari craignait le Sejjir, son maître et celui-ci à son tour
-redoutait la colère du calife. Je dormais sur le sol, ayant
-pour coussin une pierre dont la dureté m’occasionna des
-douleurs qui me firent fort souffrir.</p>
-
-<p>Un jour, jour heureux entre tous, tandis qu’on
-nous conduisait au fleuve éloigné de cent cinquante mètres
-à peine, je trouvai en chemin un morceau du bât
-d’un âne; ravi de ma trouvaille, je ramassai le bois et
-l’utilisai en guise d’oreiller; dès lors je dormis comme
-un roi!</p>
-
-<p>Peu à peu cependant, ma situation s’améliora. Le
-Sejjir ne m’était pas personnellement hostile; il me permit
-au bout d’un certain temps de m’entretenir quelques
-instants avec mes compagnons de captivité. Plus tard,
-il m’ôta le plus léger de mes fers, de telle façon qu’il
-ne me restait que l’épaisse Haggi Fatma et sa sœur,
-un couple qui me rendait quand même la vie bien amère.</p>
-
-<p>Parfois aussi, je pouvais échanger quelques mots
-avec Lupton. Il s’impatientait facilement et me déclara
-qu’il ne supporterait plus longtemps la vie dans de telles
-conditions. Je lui recommandai la patience et m’efforçai,
-tout au moins extérieurement, de me donner en exemple.
-Un jour, sa femme, une noire nommée Zenouba, vint<span class="pagenum"><a name="Page_481" id="Page_481">[481]</a></span>
-avec son enfant, une ravissante petite fille, lui rendre
-visite. Lupton les envoya me saluer.</p>
-
-<p>La mère me regarda fixement un instant; puis elle
-me saisit la main et se prit à sangloter. Tout d’abord,
-je ne sus pourquoi; enfin, je me souvins l’avoir vue
-quelques années auparavant; elle me raconta qu’elle
-avait été élevée dans la maison du consul Rosset, à
-Khartoum et que, lors de ma première visite au Soudan,
-j’étais resté quelques semaines dans cette famille. Elle
-rappela à mon souvenir quantité de détails, déplorant
-le contraste entre ce temps-là et celui où nous étions.
-Je la consolai de mon mieux, lui faisant espérer que
-tout se terminerait bien. La petite Fatma, nous lui
-donnions le nom de Fanny, s’était assise sur mes genoux
-et m’appelait en me flattant Ammi (mon oncle);
-son petit cœur ne lui disait-il pas instinctivement que,
-de tous ceux qu’elle voyait, outre son père et sa mère,
-j’étais un ami intime? Je dus la prier de me quitter,
-par déférence pour le Sejjir.</p>
-
-<p>L’entretien des nombreux soldats nègres, sous les
-ordres d’Abou Anga, augmentés considérablement encore
-par la garnison de Khartoum, causa de grandes difficultés;
-comme on n’avait rien à craindre actuellement
-du Gouvernement, Abou Anga reçut l’ordre de se rendre
-au sud du Kordofan, de châtier les habitants récalcitrants
-des montagnes de Nuba, d’y trouver de quoi entretenir
-ses troupes et d’envoyer à Omm Derman les
-esclaves qui seraient faits prisonniers. Le Mahdi avait
-transporté son camp du côté du nord et assigné
-à Abou Anga comme quartier, le rempart du Tabia
-Regheb Bey.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_482" id="Page_482">[482]</a></span></p>
-
-<p>En quittant Omm Derman, Abou Anga laissa son
-frère Fadhlelmola pour le remplacer; mais il prit avec lui
-mes esclaves des deux sexes ainsi que tout mon avoir.
-Quoique mes domestiques n’eussent pas la permission de
-venir me voir, Atroun paraissait parfois, à la hâte,
-m’apportant un morceau de pain. J’avais au moins le
-sentiment de ne pas être seul, d’avoir quelqu’un à moi
-dans le voisinage. Le départ d’Abou Anga m’enleva
-même cette minime consolation.</p>
-
-<p>J’appris, dans le cours de cette journée, par un de
-mes anciens soldats quelques nouvelles de mes gens
-laissés à Fascher. A mon arrivée à Rahat, j’avais annoncé
-au calife que je lui faisais don d’une paire de
-chevaux, réputés presque les meilleurs du Darfour; je
-n’avais pas pris les deux coursiers avec moi, ne voulant
-point les exposer pendant le voyage à la chaleur de l’été. Je
-le priai alors de laisser mes domestiques et les chevaux
-venir me rejoindre. Le calife ordonna bien, par son message,
-à Mohammed Khalid de m’envoyer tout ce que je possédais;
-mais, le jour de mon emprisonnement il enjoignit
-à Sejjid Mahmoud à El Obeïd d’arrêter tous mes gens
-à leur entrée dans la ville. Celui-ci obéit et envoya les
-deux chevaux au calife; ils venaient justement d’arriver.
-D’après les racontars du soldat, les chevaux plurent
-beaucoup au calife. Il en envoya un à son frère Yacoub
-et garda l’autre pour lui.</p>
-
-<p>Les jours suivants, une certaine activité régna chez
-nos gardiens et le Sejjir me communiqua confidentiellement
-que le calife allait visiter les prisonniers. Il me conseilla de
-tenir un langage pondéré avec le calife, de ne point faire
-entendre de plaintes et de rester ce jour-là dans mon coin.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_483" id="Page_483">[483]</a></span></p>
-
-<p>Vers midi, le calife parut, accompagné de ses frères
-et des moulazeimie; il fit une ronde dans la cour de la
-prison, pour contempler ce qu’il appelait les preuves de
-sa justice. Il me parut que le Sejjir avait bien instruit
-tous les prisonniers, car ils se tinrent tranquilles. Le
-calife fit enlever aux uns leurs fers et les mit en liberté;
-devant d’autres, il passait sans dire un mot. M’apercevant
-par hasard, il me demanda avec un sourire amical:
-«Abd el Kadir, ente tajjib?» (Abd el Kadir, te portes-tu
-bien?)</p>
-
-<p>«Ana tajjib, Sidi,» répondis-je. (Je me porte bien,
-maître.)</p>
-
-<p>Puis, il continua son chemin.</p>
-
-<p>Younis woled ed Dikem, l’émir actuel de Dongola,
-un de ses proches parents, qui me connaissait depuis
-longtemps et paraissait avoir quelque sympathie pour
-moi, me serra la main, à la dérobée.</p>
-
-<p>«Aie bon courage, murmura-t-il, tout ira bien.»</p>
-
-<p>Et, en effet, depuis ce jour ma situation s’améliora.
-Zenouba reçut la permission de m’envoyer à manger de
-temps à autre et un grand sheikh des Haouara, étant
-soupçonné d’avoir quelque amitié pour les Turcs me
-fut adjoint pour que nous passions les journées ensemble.</p>
-
-<p>Comme nous aimions tous deux les Mahdistes de
-la même façon, nous tuâmes le temps à les maltraiter
-et à critiquer leur organisation. Le sheikh Ahmed
-woled Taka était soigné par sa femme, avec laquelle
-il n’était plus au mieux; elle restait dans ce
-but à Omm Derman et nous apportait à manger. Elle
-pouvait certainement avoir de bonnes qualités, mais
-nouvelle Xantippe rendant à son mari chaque morceau<span class="pagenum"><a name="Page_484" id="Page_484">[484]</a></span>
-plus amer par ses discours. Lorsqu’elle apportait le
-plat en bois avec la doura cuite sur la pierre brûlante
-et qu’elle déposait sur le sol un peu de lait ou de
-moulakh (sauces diverses), elle s’accroupissait à côté et
-prononçait invariablement ces mots: «Oui, pour faire à
-manger et pour travailler, les vieilles sont assez bonnes;
-est-on libre et peut-on satisfaire ses caprices, on les
-repousse et l’on recherche les jeunes!»</p>
-
-<p>Le sheikh avait deux jeunes femmes, en effet, qui
-se tenaient près de ses troupeaux, tant qu’on ne les lui
-avait pas confisqués et qui fournissaient à la vieille un
-sujet pour se plaindre et pour adresser à son mari,
-tandis qu’il avalait en affamé son repas, des reproches
-réitérés qu’il écoutait avec résignation. Ces petites
-scènes de famille étaient pour moi un joyeux dérivatif,
-je servais d’intermédiaire parfois et assurais à la vieille
-que son mari la louait fort souvent; sur quoi, elle se
-tranquillisait et nous expliquait qu’elle faisait son possible
-pour adoucir notre situation. Elle était, en réalité,
-une mère nourricière pour moi et j’avais pour elle une
-sympathie, non désintéressée cependant; je cherchai
-aussi à prévenir son mari en sa faveur, car souvent il
-l’injuriait de la belle façon.</p>
-
-<p>Il n’était cependant pas conséquent avec lui-même;
-si la faim le tourmentait et si la vieille arrivait avec le
-plat bien rempli, se sentant entraîné vers elle et vers les
-mets naturellement, il pensait: «C’est pourtant une
-bonne femme.» Mais s’il était rassasié et que son
-épouse ne fût pas près de terminer son inévitable
-sermon, il se fâchait et criait: «Va et laisse-moi
-mourir de faim, toi qui ne crains pas Dieu; la plupart<span class="pagenum"><a name="Page_485" id="Page_485">[485]</a></span>
-des femmes, en vieillissant, deviennent encore plus folles,
-au lieu d’être sages; tu es possédée du démon; va-t-en,
-que je ne te revoie plus!»</p>
-
-<p>Elle partait&mdash;mais revenait et, chaque jour, affamé
-il la saluait avec joie, mais une fois rassasié, il la
-chassait en la maudissant.</p>
-
-<p>Ainsi s’écoulaient les jours. La petite vérole régnait
-à Omm Derman.</p>
-
-<p>Des centaines de personnes, des familles entières
-succombèrent journellement; cette épidémie causa au
-Mahdi plus de pertes que ses batailles. Les Arabes
-nomades en souffrirent surtout. Nos gardiens furent
-aussi atteints et quelques-uns en moururent. Chose extraordinaire,
-nous autres prisonniers, restâmes tous indemnes!</p>
-
-<p>Durant toute ma captivité, je ne vis jamais un de
-mes compagnons dans les fers souffrir de la petite
-vérole. Est-ce que ceux-ci nous faisaient assez souffrir
-pour que le Tout-Puissant, dans sa grâce, nous épargna
-une nouvelle épreuve?</p>
-
-<p>Lupton, avec lequel je causai souvent, devenait de
-jour en jour plus nerveux, plus impatient; il me causait
-même de sérieuses inquiétudes surtout par ce que, dans
-son agitation, il s’élevait à haute voix contre notre
-traitement. Si je lui parlais énergiquement, il parvenait
-à rester calme, mais pendant quelques jours seulement.
-Il avait à peine trente ans, mais ses cheveux et sa
-barbe avaient blanchi pendant son emprisonnement.
-J’étais heureusement plus tranquille, prenant mon sort
-du bon côté; les paroles de Madibbo qui convenaient
-parfaitement à mon caractère, étaient tombées sur un
-bon terrain. Jeune, possédant une constitution saine,<span class="pagenum"><a name="Page_486" id="Page_486">[486]</a></span>
-forte, je considérais mon sort comme une école d’expérience,
-dure il est vrai, mais enfin supportable. Je
-nourrissais pourtant l’espoir de rentrer un jour dans un
-monde plus civilisé, et, qui sait, ce jour n’était peut-être
-plus très éloigné!</p>
-
-<p>Pour ne pas laisser les prisonniers inactifs, le Sejjir
-fit entreprendre l’érection d’un bâtiment carré, en pierres,
-devant servir de prison. Tous furent occupés au transport
-des pierres qu’on trouvait sur le rivage. Il nous exempta
-de ce travail, Lupton et moi. Parfois, nous aidions nos
-compagnons; mes fers et la longue chaîne rivée à mon cou
-m’empêchaient de marcher et de me livrer à tout travail
-corporel; c’est pourquoi, je remplis, pendant la construction,
-la place d’architecte conduisant les travaux qui
-avançaient, il est vrai, avec une sage lenteur. Les
-murailles en étaient massives et le côté mesurait environ
-dix mètres; au milieu du carré, on éleva une colonne
-sur laquelle reposaient les traverses; celles-ci et les soliveaux
-devant servir de couverture au bâtiment avaient
-été apportés de Khartoum.</p>
-
-<p>A cette époque, une de mes anciennes connaissances,
-un nommé esh Sheikh, très en faveur auprès
-du Mahdi, vint vers nous. Il m’informa secrètement que
-le Mahdi et ses califes nous étaient favorables et nous
-rendraient sous peu la liberté.</p>
-
-<p>«Si le calife te parle, ajouta-t-il, réponds-lui d’une
-façon aimable, tu n’as pas besoin de t’humilier, mais tu
-ne dois le contredire en rien; Dieu l’ordonne ainsi.»</p>
-
-<p>Je fis part de cet heureux message à Lupton qui
-était justement dans un de ses moments critiques, en le
-prévenant pourtant de ne pas y ajouter une foi absolue.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_487" id="Page_487">[487]</a></span></p>
-
-<p>Quelques jours après, on nous annonça la visite du
-calife; je préparai un beau discours; Lupton en fit de
-même; mais.... le calife nous adresserait-il la parole?</p>
-
-<p>Le moment tant souhaité arriva. Le calife, au lieu
-d’aller vers les prisonniers, s’assit, cette fois-ci, sur son
-angareb à l’ombre de la maison en construction. Il nous
-ordonna de nous approcher de lui et de nous asseoir
-en formant un demi-cercle. Il s’entretint avec beaucoup
-d’entre nous, accorda la liberté à quelques-uns de ceux
-qu’il avait fait enfermer; à d’autres que le cadi avait
-arrêtés et qui se plaignaient de leur condamnation, il
-promit de s’occuper d’eux.</p>
-
-<p>Il eut pour la plupart une parole amicale; mais
-quant à Lupton et moi, il ne parut pas nous apercevoir.
-Lupton me lançait des regards et remuait impatiemment
-la tête; je portai, à la dérobée, mon doigt à la bouche
-pour tâcher de l’inviter au silence.</p>
-
-<p>«Puis-je m’en aller ou ai-je encore quelque chose
-à faire?» demanda le calife au Sejjir qui se tenait
-derrière son angareb; puis il feignit de s’éloigner.</p>
-
-<p>«Maître, fais ce qu’il te semblera bon», répondit le
-Sejjir, tandis que le calife s’asseyait de nouveau. Il jeta,
-comme par hasard, son regard sur moi et me demanda,
-ainsi qu’il l’avait fait lors de sa première visite: «Abd
-el Kadir, te portes-tu bien?»</p>
-
-<p>«Permets que je parle, lui dis-je, je t’expliquerai
-ma situation».</p>
-
-<p>Il s’assit commodément et m’écouta:</p>
-
-<p>«Maître, je suis étranger; je vins vers toi pour
-chercher protection, ce qui d’abord ne m’a pas manqué.
-Tous les hommes sont pécheurs et offensent Dieu; moi<span class="pagenum"><a name="Page_488" id="Page_488">[488]</a></span>
-aussi. Mais quoique j’aie fait, je me repens, par Dieu et
-son Prophète. Tu me vois dans les fers, souffrant de la
-faim et de la soif, dénué de tout; je suis là couché sur la
-terre nue, attendant patiemment l’heure de ma délivrance.
-Maître, si tu trouves bon de me laisser dans cette
-situation, Dieu me donnera la force de supporter encore
-cette épreuve; mais si tu crois que cette situation est
-indigne de moi, je t’en prie, donne-moi la liberté.»</p>
-
-<p>Mes paroles produisirent une bonne impression, mais
-il ne me répondit pas. Se tournant vers Lupton:</p>
-
-<p>«Et toi, lui dit-il, Abdullahi?»</p>
-
-<p>«Je n’ai rien à ajouter de plus qu’Abd el Kadir,
-pardonne-moi et rends-moi libre.»</p>
-
-<p>«Bien, reprit alors le calife en s’adressant à moi.
-J’ai fait, depuis ton arrivée du Darfour, ce que j’ai pu
-pour toi. Mais ton cœur s’est détourné de nous; tu
-voulus même te joindre à Gordon, aux infidèles, et
-nous combattre une fois de plus. Parce que tu es
-étranger, je t’ai fait grâce, sinon tu ne serais plus de
-ce monde. Pourtant, si ton repentir est sincère, je consens
-à te pardonner ainsi qu’à Abdullahi. Sejjir, débarrasse-les
-de leurs fers».</p>
-
-<p>Les gardiens eurent toutes les peines à ouvrir les
-lourds anneaux qui entouraient mes pieds. Nous retournâmes
-vers le calife qui nous attendait, toujours assis sur
-son angareb. Il fit apporter le Coran; on le plaça sur une
-des peaux qui servent pendant les prières et il exigea
-de nous le serment de fidélité. Nous posâmes la main
-sur le livre sacré et fimes serment, ainsi qu’il l’ordonnait.
-Comme il s’était levé, nous dûmes le suivre, joyeux de
-quitter ce lieu de souffrances.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_489" id="Page_489">[489]</a></span></p>
-
-<p>Mon ami, le sheikh des Haouara, était libre lui aussi.</p>
-
-<p>Le calife fut hissé, par ses domestiques, sur son âne,
-tandis que nous étions à peine en état de marcher à
-ses côtés: huit mois de fers avaient suffi; nous ne savions
-plus marcher!</p>
-
-<p>Arrivés à sa demeure, il nous fit attendre dans sa
-rekouba, située dans l’une des cours extérieures. Il revint
-bientôt; et s’asseyant près de nous, il nous exhorta de
-nouveau, à rester fidèle à son parti. Puis il nous fit part
-d’une lettre qu’il avait reçue des commandants de l’armée
-anglaise d’après laquelle, tous les parents du Mahdi
-ayant été faits prisonniers, on lui proposait de les échanger
-contre des prisonniers chrétiens.</p>
-
-<p>«Nous nous sommes décidés, ajouta-t-il, à répondre
-en ce sens que vous êtes maintenant mahométans, appartenant
-à notre parti, et que nous ne sommes nullement
-disposés à vous échanger contre d’autres&mdash;fût-ce même
-des parents du Mahdi.&mdash;Ils peuvent faire de leurs
-prisonniers ce que bon leur semblera, à moins que....
-vous ne désiriez retourner auprès des chrétiens?...»</p>
-
-<p>Lupton et moi, nous déclarâmes solennellement alors
-que, pour tous les trésors du monde, nous ne le quitterions
-pas volontairement, persuadés que nous étions, que
-seulement auprès de lui, le salut de notre âme pouvait
-s’accomplir pleinement. Ravi de nos.... mensonges,
-il promit de nous présenter au Mahdi, le jour même.</p>
-
-<p>La rekouba étant située dans la cour extérieure,
-les gens en avaient la libre entrée; aussi, dès qu’on sut
-notre présence en cet endroit, nombre de nos amis vinrent
-nous féliciter. Même Dimitri Zigada, qui demeurait
-avec ses compatriotes, eut le courage de nous rendre<span class="pagenum"><a name="Page_490" id="Page_490">[490]</a></span>
-visite. Mon ami esh Sheikh se présenta aussi; quand il
-apprit que nous devions être conduits auprès du Mahdi,
-il profita de cette occasion pour me renouveler ses précieux
-conseils.</p>
-
-<p>Vers le soir, le calife nous pria de le suivre dans
-la cour intérieure où nous trouvâmes le Mahdi assis sur
-un angareb. Depuis que je ne l’avais revu, il avait pris
-un tel embonpoint que je le reconnus à peine. Nous
-nous prosternâmes et lui présentâmes nos respectueuses
-salutations. Il commença par nous assurer qu’il n’avait
-jamais voulu que notre bien, qu’il le voulait encore et
-que les fers exercent sur l’homme une influence heureuse
-et durable; il sous-entendait par là, la crainte
-d’encourir d’autres punitions. Il parla ensuite de ses parents
-arrêtés par les Anglais, et de l’échange proposé,
-mais refusé par lui.</p>
-
-<p>«Je vous aime plus que mes frères, c’est pourquoi
-j’ai refusé,» dit-il en terminant son discours hypocrite.</p>
-
-<p>Je l’assurai, lui aussi, de notre affection et de notre
-soumission, car, ajoutai-je «celui qui ne t’aime pas plus
-que lui-même, à celui-là la croyance n’est point encore
-ferme dans son cœur.»<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a></p>
-
-<p>«Répéte, répéte, me dit-il!»</p>
-
-<p>Et se tournant vers le calife:</p>
-
-<p>«Ecoute!»</p>
-
-<p>Je recommençai ma phrase, puis il me prit la main.</p>
-
-<p>«Tu as dit la vérité, aime-moi plus que toi même!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_491" id="Page_491">[491]</a></span></p>
-
-<p>Il invita Lupton à joindre sa main aux nôtres et
-nous arracha la «Baïa» le serment de fidélité; que nous
-avions rompu par notre trahison et devions renouveler.</p>
-
-<p>Le calife nous fit comprendre qu’il était temps de
-le quitter. Après avoir remercié le Mahdi pour tant de
-bontés, nous regagnâmes notre rekouba, y attendant des
-ordres ultérieurs.</p>
-
-<p>Lupton eut la permission, de se rendre immédiatement
-auprès des siens et d’y rester; un moulazem l’accompagna
-jusqu’à la tente du Bet el Mal où se trouvait sa
-famille. Le calife, qui lui promit de pourvoir à son
-entretien, resta seul avec moi.</p>
-
-<p>«Et toi, me demanda-t-il, en me fixant, où veux-tu
-aller? as-tu quelqu’un qui se chargerait de toi?»</p>
-
-<p>«A part Dieu et toi, maître, je n’ai personne; fais
-de moi ce que tu croiras bon pour mon avenir.»</p>
-
-<p>«J’attendais, je désirais cette réponse de ta bouche.
-Dès ce moment, je te considère comme membre de ma
-famille. Je veillerai à ce que tu ne manques de rien.
-Je m’occuperai moi-même de ton éducation, mais aux
-conditions suivantes: tu rompras toute relation avec tes
-amis d’autrefois et avec tes connaissances; je fais exception
-pour mes parents et mes domestiques.</p>
-
-<p>«Pendant le jour, tu te tiendras à ma porte avec
-mes moulazeimie; la nuit, et seulement quand je serai
-couché, tu pourras te rendre à la maison que je vais
-t’assigner aussitôt. Quand je sortirai, tu m’accompagneras;
-si je suis monté, tu iras à pied à mes côtés, jusqu’à ce
-que je juge le moment venu de te donner une bête de
-selle. Ces conditions te conviennent-elles et les rempliras-tu?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_492" id="Page_492">[492]</a></span></p>
-
-<p>«Seigneur, répondis-je, je consens avec joie à ces
-conditions; tu trouveras en moi un partisan soumis et
-obéissant, et mon corps sera, je l’espère, assez vigoureux
-pour me permettre de remplir mes nouveaux devoirs.»</p>
-
-<p>«Dieu te fortifiera et conduira toute chose pour ton
-bien, conclut le calife en se levant; aujourd’hui dors
-encore ici et que Dieu te protège jusqu’à ce que je te
-revoie demain.»</p>
-
-<p>J’étais seul; tombé d’une captivité dans une autre!
-Je compris fort bien l’intention du calife. Il ne désirait
-pas mes services et n’en avait nul besoin. Il n’avait pas
-la moindre confiance en moi et il savait que je ne me
-soumettrai jamais vis-à-vis de lui à une réelle domesticité.
-Il voulait seulement me tenir continuellement sous sa
-surveillance personnelle. Il y avait aussi de l’orgueil et
-de la vanité à avoir comme domestique à ses côtés et à
-le montrer journellement à tous, l’ancien fonctionnaire
-du Gouvernement qui avait commandé sur sa propre tribu
-ainsi que sur la plus grande partie des tribus de l’ouest
-qui formaient maintenant le noyau de sa puissance. Il
-devait en être ainsi. Je me promis de ne lui donner
-aucun motif de mécontentement et aucune occasion de
-mettre à exécution les mauvaises intentions qu’il nourrissait
-contre moi au fond de son cœur.</p>
-
-<p>Je connaissais mon maître. Il fallait se méfier davantage
-de son sourire et de ses paroles amicales que de
-sa mauvaise humeur.</p>
-
-<p>«Abd el Kadir, m’avoua-t-il un jour lui-même, dans
-un accès de franchise, un homme qui veut commander doit
-toujours cacher ses intentions. Il ne doit jamais les laisser
-voir sur sa physionomie ou dans ses gestes, car ses<span class="pagenum"><a name="Page_493" id="Page_493">[493]</a></span>
-ennemis ou ses inférieurs trouveraient trop facilement le
-moyen de les combattre.</p>
-
-<p>Le lendemain matin il vint auprès de moi, puis fit
-appeler son frère Yacoub et lui ordonna de me désigner
-une place tout près de lui pour que je puisse construire
-ma hutte. Mais comme la plupart des places voisines
-étaient déjà occupées par les parents du calife, je reçus
-un petit terrain au sud de la maison de Yacoub, et à
-environ 600 mètres de celle du calife.</p>
-
-<p>Il me fit présenter par son secrétaire, pour la signer,
-une lettre adressée au commandant de l’armée anglaise et
-dans laquelle, tous les Européens prisonniers déclaraient
-être mahométans et ne vouloir pas retourner dans leur
-patrie. Je signai tranquillement ce gros mensonge.</p>
-
-<p>Abou Anga avait emmené avec lui tous mes domestiques,
-mes animaux et mes biens, et ne m’avait laissé
-qu’un vieux nubien infirme qui avait entendu parler de
-ma libération et était venu auprès de moi. J’en informai
-le calife qui me permit de l’utiliser à mon service et me
-demanda si je désirais qu’Abou Anga me rendit mes
-biens.</p>
-
-<p>C’était sûrement là une question étrange: me rendre
-les biens qu’on m’avait enlevés illégalement: singulière
-notion du droit dans ce pays! Telle fut la question, telle
-fut la réponse. Je lui répondis que comme j’appartenais
-maintenant à sa maison, je pourrais faire mon chemin
-sans ces bagatelles et que je ne trouvais pas nécessaire
-d’écrire à ce sujet à ses généraux.</p>
-
-<p>Que ferais-je d’ailleurs de chevaux que je ne pourrais
-pas monter puisque je devais commencer à apprendre
-à marcher pieds nus! J’aurais beaucoup aimé à avoir<span class="pagenum"><a name="Page_494" id="Page_494">[494]</a></span>
-mes domestiques, mais je n’en avais pas besoin maintenant,
-et du reste, si j’avais souhaité qu’on me les rendit,
-j’aurais agi contre les intentions du calife.</p>
-
-<p>C’est pourquoi il fut très satisfait de ma réponse
-et commença à s’entretenir avec moi au sujet d’Abou
-Anga. Tout à coup il s’interrompit:</p>
-
-<p>«Tu es mahométan? Où donc as-tu laissé tes
-femmes?»</p>
-
-<p>Question épineuse!</p>
-
-<p>«Seigneur, dis-je, je n’en ai qu’une; elle est restée
-au Darfour et elle doit être maintenant retenue
-avec mes autres domestiques dans le Bet el Mal, à El
-Obeïd, par le Sejjid Mahmoud.»</p>
-
-<p>«Ta femme est-elle de ta race?» demanda-t-il
-avec curiosité.</p>
-
-<p>«Non, elle est du Darfour et ses parents sont
-tombés dans les combats avec le sultan Haroun. Je l’ai
-trouvée orpheline parmi mes gens, au milieu de beaucoup
-d’autres que j’ai mariées à mes domestiques et à
-mes soldats.»</p>
-
-<p>«As-tu des enfants?» me demanda-t-il.</p>
-
-<p>Sur ma réponse négative, il fit cette remarque: «Un
-homme sans postérité est un arbre sans fruits. Comme
-tu appartiens à ma maison, je te donnerai des femmes
-et tu pourras être le père d’une heureuse famille.»</p>
-
-<p>Je le remerciai de son obligeance et le priai, avant
-de me faire de tels cadeaux, d’attendre au moins que
-j’eusse fini de construire mes huttes.</p>
-
-<p>Comme indemnité pour mes biens pris par Abou
-Anga, il ordonna à Fadhlelmola de me remettre la succession
-du pauvre Olivier Pain qui me fut envoyée<span class="pagenum"><a name="Page_495" id="Page_495">[495]</a></span>
-aussitôt. Elle se composait d’une vieille gioubbe, d’un
-manteau arabe déchiré et d’un Coran en français. Les
-autres biens, me fit dire Fadhlelmola, avaient été perdus
-durant les événements.</p>
-
-<p>En même temps, le calife avait donné ordre de me
-rendre l’argent trouvé sur moi lors de mon arrestation
-et qui avait été déposé au Bet el Mal. Le montant atteignait
-40 livres Sterling, quelques sequins d’or et
-plusieurs bracelets également en or que je m’étais procurés
-dans le temps comme curiosités et qu’Ahmed
-woled Soliman me rendit consciencieusement. J’étais ainsi
-au moins en état de faire face aux frais de construction
-de ma maison. Je passai encore les jours suivants auprès
-du calife. Mon vieux Sadallah, le nubien, le seul
-serviteur qui me resta de tout mon personnel, s’occupa
-de la construction qui comprenait pour le moment trois
-huttes et une clôture.</p>
-
-<p>Moi-même, je me tenais sans cesse devant la porte
-du calife et cela depuis le matin de bonne heure, jusque
-fort tard dans la nuit. Dans ses courtes promenades à
-pied ou ses longues courses à cheval, je devais l’accompagner
-et marcher ou courir à côté de lui, les pieds
-nus. Comme naturellement les premiers jours, je m’étais
-blessé, il me fit faire de légères sandales arabes qui me
-protégèrent bien un peu contre les pierres, mais dont le
-cuir dur me blessa la peau. Il m’invita plus d’une fois
-à manger avec lui, mais habituellement il envoyait les
-restes de son repas, qui étaient dévorés par ses moulazeimie
-préférés. Ce n’était que la nuit, quand il était allé
-se reposer, que je pouvais me rendre dans ma maison et
-étendre mes membres fatigués sur l’angareb. Mais avant<span class="pagenum"><a name="Page_496" id="Page_496">[496]</a></span>
-la première lueur du jour, je devais paraître à la première
-prière.</p>
-
-<p>Le calife apprit que ma maison était achevée.
-Comme je rentrais tard chez moi, une nuit, mon vieux
-Sadallah m’annonça qu’on avait amené une esclave voilée
-par un masque épais, et qu’elle se trouvait dans ma
-hutte. J’ordonnai à Sadallah d’allumer la lanterne et de
-m’éclairer; je trouvai la pauvre femme accroupie dans
-un coin sombre, sur la natte de palmier.</p>
-
-<p>Après de courtes salutations, je l’interrogeai sur
-son passé; elle me raconta d’une voix tremblante qui ne
-signifiait rien de bon, qu’elle était nubienne, qu’elle
-avait appartenu autrefois à une tribu arabe du sud du
-Kordofan, puis qu’elle avait été livrée comme butin au
-Bet el Mal, d’où elle avait été amenée aujourd’hui chez
-moi sur l’ordre d’Ahmed woled Soliman. Pendant son
-récit, elle avait, suivant l’usage, lorsque les esclaves
-parlent à leur maître, enlevé le voile blanc parfumé qui
-lui couvrait la tête et découvert son visage et une
-partie de sa taille.</p>
-
-<p>Je fis signe à Sadallah d’éclairer de plus près notre
-hôtesse. J’eus besoin de toute ma volonté pour ne pas
-tomber à la renverse, effrayé sur l’angareb.</p>
-
-<p>Dans sa vieille figure noire, graisseuse, et entourée
-de cheveux rares brillaient deux affreux petits yeux. Le
-nez était démesurément épaté; la bouche, entourée de
-lèvres extraordinairement épaisses, lorsqu’elle parlait rejoignait
-presque ses oreilles, en somme, une physionomie
-féminine très peu sympathique. La tête reposait sur un
-cou gros et court, qui était planté sur un corps difforme.
-Elle se nommait Mariam (Maria, un nom très<span class="pagenum"><a name="Page_497" id="Page_497">[497]</a></span>
-répandu). J’ordonnai à Sadallah de conduire sa compatriote
-dans une autre hutte et de lui indiquer là une
-place pour dormir.</p>
-
-<p>C’était le premier cadeau du calife. Il ne me donnait
-ni cheval, ni âne, ni argent, ce qui en tout cas
-aurait pu m’être utile, mais il me faisait cadeau d’une
-esclave parce qu’il savait que je ne pourrais, ni ne
-voudrais la garder, même si elle eût été une beauté, et
-que sa présence dans ma maison, outre les frais de son
-entretien, auxquels je ne pouvais faire face, serait pour
-moi une source de désagréments.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, après la prière, il me demanda si
-Ahmed woled Soliman avait exécuté son ordre et m’avait
-transmis son cadeau. Je répondis affirmativement et,
-sur sa demande, je lui fis une description sans déguisement
-aucun de la personne.</p>
-
-<p>Il fut très irrité, en réalité, contre Ahmed woled
-Soliman, moins parce qu’il n’avait pas exécuté ponctuellement
-ses ordres que parce que, le calife supposait,
-qu’il intriguait contre lui. Ma sincérité, dans la description
-de son cadeau eut pour moi une suite désagréable.
-Le calife m’envoya en effet, la nuit suivante, une esclave
-jeune et moins laide, choisie par lui-même et que je
-remis également aux soins de Sadallah.</p>
-
-<p>Comme le Mahdi et les califes n’avaient maintenant
-plus rien à craindre des ennemis extérieurs, ils
-commencèrent, eux et leurs parents à construire des
-maisons qui devaient se trouver en rapports avec leur
-situation présente. On voulait soustraire aux regards
-de ceux qui n’avaient rien obtenu en partage et dont
-la jalousie ne devait pas être excitée les nombreuses<span class="pagenum"><a name="Page_498" id="Page_498">[498]</a></span>
-femmes et jeunes filles, dont on s’était emparé après la
-perte de Khartoum. Il convenait aussi de ne pas montrer
-à la foule que la plus grande et la plus précieuse
-partie du butin de Khartoum se trouvait dans les
-mains du Mahdi; c’eût été une dérogation ouverte aux
-enseignements du maître qui renonçait aux joies et aux
-biens de ce monde. Les prédications sur le peu des
-biens terrestres devaient arrêter le grand nombre dans
-leur idée de partage du butin. L’exemple devait suivre
-l’enseignement.</p>
-
-<p>Au milieu de juin, le Mahdi tomba malade subitement
-et ne parut pas à la prière pendant quelques
-jours. Mais on n’attacha aucune importance à son état
-de santé pendant les premiers jours, car il avait reçu
-du Prophète, comme il l’avait souvent raconté à ses
-partisans, la joyeuse nouvelle qu’il ferait la conquête de
-la Mecque, de Médine et de Jérusalem et qu’il mourrait
-à Kufa, seulement après une vie longue et glorieuse.</p>
-
-<p>La maladie était pourtant sérieuse, il souffrait du
-typhus. Dès le sixième jour, ceux qui l’approchèrent de
-près craignirent pour sa vie. Le calife qui avait le
-plus grand intérêt dans l’issue de la maladie ne s’éloigna
-ni jour ni nuit de son lit et resta invisible pour nous.
-Le soir du sixième jour, l’ordre fut donné à la foule
-rassemblée autour de la maison du Mahdi et dans la
-djami de faire des prières pour la guérison du maître
-et seigneur qui se trouvait en danger, ce qui avait été
-tenu caché jusqu’alors.</p>
-
-<p>Le matin du septième jour, la maladie avait fait de tels
-progrès qu’on ne douta plus de la fin du Mahdi. Il avait
-été soigné jusque-là par ses femmes et par des médecins<span class="pagenum"><a name="Page_499" id="Page_499">[499]</a></span>
-soudanais. Au dernier moment, on se décida à aller
-chercher Hasan Zeki, un Egyptien détesté, qui avait été
-médecin du lazaret militaire de Khartoum et qui par un
-heureux hasard avait échappé au massacre, après la chute
-de la ville. On lui donna ordre de sauver le malade.
-Le médecin déclara que la maladie était arrivée à un
-tel point qu’on ne devait pas pour le moment prescrire
-des médicaments, mais il espérait que la vigoureuse constitution
-du patient le sauverait encore avec l’aide de
-Dieu. Hasan Zeki savait bien que tout secours humain
-était inutile; il n’était surtout pas disposé à s’en mêler.
-Il craignit avant tout qu’en administrant un poison au
-malade que celui-ci, comme c’était à prévoir, ne trépassât
-et qu’ensuite, on ne l’accusât de l’avoir fait
-mourir et de se trouver exposé ainsi aux plus grands
-dangers.</p>
-
-<p>Cependant la maladie avait atteint son plus haut
-degré. La couche du Mahdi était entourée de ses trois
-califes et de ses plus proches parents, Ahmed woled
-Soliman, Mohammed woled Bechir, un des plus hauts
-fonctionnaires du Bet el Mal, qui avait à s’occuper de
-la maison du Mahdi, Othman woled Ahmed, Saïd el
-Mekki, autrefois le sheikh religieux le plus en vue du
-Kordofan et de quelques autres fidèles notables. Ils
-avaient reçu la permission d’entrer dans la chambre du
-malade construite en briques rouges. Le Mahdi ne reprenait
-connaissance que de temps à autre; comme il
-sentait sa fin approcher, il dit d’une voix faible à
-ceux qui l’entouraient: «Le calife Abdullahi Califet
-es Siddik est désigné par le Prophète pour être mon
-successeur. Il est moi et je suis lui. Ainsi, de même que<span class="pagenum"><a name="Page_500" id="Page_500">[500]</a></span>
-vous m’avez suivi et que vous avez exécuté mes ordres, de
-même agissez ainsi avec lui. Que Dieu ait pitié de moi.»</p>
-
-<p>Il prononça à plusieurs reprises la profession de foi
-musulmane: «Lâ ilaha ill Allah, ou Mohammed rasoul
-Allah,» puis il plaça ses mains sur sa poitrine, s’étendit
-et rendit l’âme.</p>
-
-<p>A côté du cadavre encore chaud, on prêta au calife
-Abdullahi le serment de fidélité; Saïd el Mekki fut le
-premier qui saisit sa main, témoigna de sa soumission
-et fit serment de fidélité. Les deux califes, puis ensuite
-tous ceux qui étaient présents suivirent son exemple.
-Comme le secret n’était pas possible, on communiqua la
-mort du Mahdi à la foule impatiente. Mais on interdit
-en même temps, très sévèrement, les pleurs et les lamentations
-et on fit savoir que le calife du Mahdi, son
-successeur, exigerait plus tard de l’assemblée le serment
-de fidélité. La première femme du Mahdi, Sittouna Aïcha
-Omm el Mouminin (notre maîtresse Aïcha, mère des
-croyants) qui s’était tenue voilée dans un coin et avait
-appris la mort de son seigneur et maître, se leva et se
-rendit dans la maison du Mahdi, pour y porter la
-triste nouvelle aux femmes qui attendaient. Malgré la
-défense, sévèrement faite, à plusieurs reprises, on entendit
-dans bien des maisons les pleurs et les lamentations des
-femmes. Le bruit courut que le Mahdi el Monteser,
-dans son désir d’être réuni à Dieu, son seigneur, avait
-volontairement quitté cette terre de larmes et de douleurs.
-Pendant que quelques-uns de ceux qui étaient
-présents lavaient le cadavre du défunt et l’enveloppaient
-de draps mortuaires, les autres creusaient dans la chambre
-même la tombe qui fut prête après deux heures de travail.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_501" id="Page_501">[501]</a></span></p>
-
-<p>Les trois califes, aidés par Ahmed woled Soliman
-et woled Bechir, déposèrent le mort dans le sépulcre;
-puis ils le recouvrirent avec des briques, remuèrent la
-terre par-dessus, y versèrent de l’eau et prièrent le
-fatha en tenant leurs mains levées.</p>
-
-<p>On songea alors à calmer la foule inquiète. On
-nous appela d’abord, nous, les moulazeimie du nouveau
-maître appelé maintenant «Califa el Mahdi», on exigea
-de nous le serment de fidélité, puis on nous ordonna
-de dresser le siège de prédication du Mahdi à l’entrée
-de la djami et de préparer la foule à l’apparition du
-calife. Celui-ci quitta la tombe toute fraîche de son
-maître et gravit les degrés de la chaire comme prédicateur
-pour la première fois. Il était ému; des larmes
-roulaient sur ses joues et il commença à parler d’une
-voix tremblante.</p>
-
-<p>«Amis du Mahdi, la volonté de Dieu ne peut
-être changée; le Mahdi nous a quittés, il est entré
-dans le ciel où ne règne que la joie éternelle. Nous
-aussi, nous le suivrons, mais jusque-là il faut obéir à
-ses enseignements. Nous devons nous soutenir les uns
-les autres, comme les pierres et les murs d’un édifice
-se soutiennent mutuellement. Le bonheur est instable;
-ne laissez pas échapper le bonheur d’appartenir aux
-amis du Mahdi et ne quittez jamais la voie qu’il nous
-a montrée. Amis du Mahdi, je suis le calife du Mahdi
-(c’est-à-dire son successeur) prêtez-moi donc serment de
-fidélité.»</p>
-
-<p>Alors tous ceux qui purent l’entendre répétèrent
-la baïa qui fut prononcée à haute voix, avec peu de
-changements. Ceux qui avaient prêté serment reçurent<span class="pagenum"><a name="Page_502" id="Page_502">[502]</a></span>
-l’ordre de s’éloigner et de faire place à d’autres. La
-cohue effroyable et passionnée dans laquelle on était
-en danger d’être écrasé dura jusqu’à la tombée de la
-nuit. L’émotion première du calife avait disparu. Il
-avait depuis longtemps cessé de pleurer; il se réjouissait
-maintenant à la vue de cette masse d’hommes se pressant
-autour de lui, se renouvelant toujours et impatiente
-de lui prêter le serment de fidélité. Son long discours
-l’avait enroué au point de ne plus lui permettre de se
-faire entendre. Il descendit de la chaire pour rafraîchir sa
-gorge desséchée; mais le sentiment d’être maintenant
-le maître de ces masses lui donna des forces et de la
-persévérance et, ce ne fut qu’à la nuit qu’il se laissa
-persuader de quitter la chaire. Alors, il fit encore convoquer
-tous les émirs appartenant à la bannière noire et
-leur fit prêter un serment de fidélité spécial.</p>
-
-<p>Il leur recommanda, dans leur propre intérêt, de
-tenir ferme pour lui et pour Yacoub; étrangers dans la
-vallée du Nil, ils devaient être unis afin de pouvoir
-toujours résister avec succès à leurs envieux. Ils ne
-devaient jamais quitter le chemin indiqué par le Mahdi,
-déclarant qu’il n’y avait de salut pour eux que dans
-l’observation fidèle de ses enseignements.</p>
-
-<p>Minuit était depuis longtemps passé; je n’avais pas
-encore été congédié et je m’étais assis fatigué et épuisé
-sur le sol, lorsque j’entendis les passants glorifier le
-Mahdi et jurer au restaurateur de la religion de suivre
-toujours fidèlement ses enseignements.</p>
-
-<p>Qu’avait fait le Mahdi pour relever la religion
-délaissée? En quoi consistaient ses nouveaux enseignements?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_503" id="Page_503">[503]</a></span></p>
-
-<p>Avant tout, il avait enseigné le renoncement et
-prêché la vanité des joies terrestres, afin de faire disparaître
-toutes les différences extérieures de rang et rendre
-ainsi égaux le pauvre et le riche; il choisit comme
-vêtement la gioubbe. Celle-ci dut être portée par tous ses
-partisans comme signe de leur obéissance. Elle offrait
-en outre l’avantage qu’il pouvait toujours reconnaître
-ses gens dans le tumulte des batailles.</p>
-
-<p>Pour passer comme régénérateur de la religion, il
-fusionna les quatre <i>masahib</i> (sectes) des mahométans:
-les Malaki, les Chafii, les Hanafie et les Hanbelie,
-qui, semblables au point de vue général, différaient
-pourtant les unes des autres, dans quelques formalités
-du rite, comme pendant les ablutions religieuses, dans
-le maintien pendant la prière, dans les cérémonies du
-mariage, dans un dogme de foi particulier, etc. Il introduisit
-des innovations dans l’accomplissement des
-prières; après celle du matin et celle du soir, le <i>rateb</i>,
-composé par lui, devait être lu chaque jour, ainsi que
-des versets choisis du Coran et qui étaient réunis en
-formules de prière et en invocation; puis venait une
-exhortation qui durait plus de quarante minutes. Il
-abrégea les ablutions pieuses et abolit les festins de noce
-qu’on célébrait d’habitude au Soudan. Il fixa le <i>mahr</i> (dot)
-pour les jeunes filles à 10 écus et deux vêtements, pour
-les veuves à 5 écus et deux vêtements. Celui qui offrait
-ou donnait davantage était puni comme «désobéissant»,
-de la privation des biens. Au lieu des anciens repas
-d’usage, lors des fêtes, on fit un simple repas de dattes
-et de lait. Par ces derniers règlements, il voulut faciliter
-aux pauvres le mariage qu’il cherchait avant tout<span class="pagenum"><a name="Page_504" id="Page_504">[504]</a></span>
-à rendre général. Ainsi, il ordonna aux parents et aux
-tuteurs de marier toutes les jeunes filles et tous les
-jeunes gens aussitôt nubiles.</p>
-
-<p>Il interdit la danse et le jeu, considérés comme
-«plaisirs terrestres».</p>
-
-<p>Toute injure était punie de sept jours de prison et
-de quatre-vingts coups de fouet. Les boissons fermentées,
-comme le merisa, le vin de dattes, ainsi que
-l’usage du tabac, étaient sévèrement interdits; le délinquant
-était passible d’un nombre considérable de coups,
-sans parler de huit jours d’emprisonnement et de la
-confiscation totale de ses biens. Aux voleurs, on coupait
-la main droite, aux récidivistes, le pied gauche.
-Nombre d’hommes, surtout les Arabes nomades, laissant
-croître leurs cheveux, il fut décrété qu’on porterait
-la tête absolument rasée.</p>
-
-<p>Sous peine de confiscation également, il n’était pas
-permis de pleurer les morts ou de faire, comme autrefois,
-des repas de funérailles.</p>
-
-<p>Pour maintenir son pouvoir, pour empêcher une
-diminution de son armée, pour prévenir ses partisans
-contre toute influence étrangère et pour empêcher qu’on
-parlât de sa façon de vivre, qui n’était pas toujours
-d’accord avec ses doctrines, il entoura toute sa propriété
-d’un cordon et interdit très sévèrement le pèlerinage à
-la Mecque.</p>
-
-<p>Quiconque exprimait le moindre doute sur sa mission
-divine, ou manquait quelque peu à ses ordres était
-puni de mort ou condamné à avoir la main droite et le
-pied gauche coupés, si deux témoins pouvaient prouver
-leur dénonciation. Dans les cas qui l’intéressaient directement<span class="pagenum"><a name="Page_505" id="Page_505">[505]</a></span>
-il lui suffisait de déclarer que le Prophète lui
-était apparu et l’avait informé de la culpabilité de celui
-à qui il en voulait.</p>
-
-<p>Mais, comme ses ordres étaient en opposition avec
-les lois musulmanes, il interdit non seulement les études
-théologiques et les conférences sur la loi, mais encore
-il fit brûler ou jeter dans le Nil tous les livres traitant
-de ces matières.</p>
-
-<p>Telles sont en substance les réformes apportées dans
-les doctrines et les lois par le Mahdi el Monteser, qu’il
-prêchait à ses partisans et dont il exigea l’exécution
-avec une sévérité implacable.</p>
-
-<p>Aux yeux du monde, il paraissait donner le meilleur
-exemple à ses fidèles, mais dans l’intérieur de sa maison
-il jouissait ainsi que le calife de la vie comme on sait
-en jouir au Soudan! Les plus proches parents des deux
-premiers de l’empire suivirent fidèlement leur exemple.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_506" id="Page_506">[506]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">CHAPITRE XI.</h2>
-
-<p class="pch">Les premiers temps du règne du calife Abdullahi.</p>
-
-<p class="psh">Chute et exécution de Dorho.&mdash;Siège de Sennaar et de Kassala.&mdash;Destitution
-d’Ahmed woled Soliman.&mdash;Le calife et les soldats
-noirs.&mdash;Exécution du Moudir de Kassala.&mdash;Un présent du calife.&mdash;Mon
-voyage avec Younis.&mdash;Projets de fuite inexécutables.&mdash;Révolte
-des troupes noires à El Obeïd.&mdash;Mort de l’émir
-Mahmoud.&mdash;Mohammed Khalid enchaîné.&mdash;Campagne dans les montagnes
-de la Nubie.&mdash;Le camp de Lupton.&mdash;Sa position à l’arsenal
-de Khartoum.&mdash;Révolte des Kababish.&mdash;Différends avec
-l’Abyssinie.&mdash;Mort de Kloss.&mdash;Organisation du Bet el Mal.&mdash;Justice
-du calife.</p>
-
-
-<p>Depuis le départ du Mahdi, de Rahat, jusqu’à sa
-mort aucun fait ayant pu avoir une influence quelconque
-sur le cours des événements n’avait eu lieu dans les
-différentes provinces. Mohammed Khalid s’était établi à
-Fascher et avait envoyé ses émirs dans toutes les directions.</p>
-
-<p>Ils ne rencontrèrent aucune résistance; partout on
-se rendit sans difficulté au nouveau régime. Les provinces
-occidentales Dar Gimmer, Massalat, Dar Tama,
-jusqu’à la frontière de Wadaï firent leur soumission et lui
-envoyèrent des présents. Salih Dunkousa et ses amis,
-les Bedejat, ne voulant pas courir de nouveaux dangers,
-envoyèrent une députation avec le salam (cadeau) habituel.<span class="pagenum"><a name="Page_507" id="Page_507">[507]</a></span>
-Mohammed Khalid avait aussi envoyé des présents
-au sultan du Wadaï Youssouf, par un de ses anciens
-amis de Kobbe, le marchand Hadji Karrar. Youssouf y
-répondit par un envoi de chevaux et de jeunes esclaves,
-et y joignit l’affirmation qu’il était partisan du Mahdi
-et serait toujours prêt à obéir à ses ordres. Seul
-Abdullahi Doud Benga successeur du sultan Haroun
-à Gebel Marrah fit des difficultés et hésita à se rendre
-à Fascher où il était convoqué. Mohammed Khalid ne
-lui plaisait point et il craignait une trahison. Enfin il
-fut placé dans l’alternative ou de partir immédiatement,
-ou de déclarer la guerre. Il se soumit, mais de crainte
-d’être emprisonné à Fascher et de s’y voir dépouillé, il
-prit la fuite au bout de quelques jours et se rendit à
-Omm Derman où il fut fort bien reçu par le calife
-Abdullahi qui lui promit de faire venir en cette ville sa
-famille et les biens qu’il avait laissés dans le Darfour.
-Mais, Mohammed Khalid, furieux du tour qui lui avait
-été joué fit poursuivre le sultan jusqu’à la frontière du
-Kordofan, confisquer les biens de tous les habitants des
-villages où il était passé et fit décapiter leurs sheikhs,
-comme étant d’accord avec le fuyard.</p>
-
-<p>Il envoya aussi Omer woled Dorho avec des forces
-considérables à Gebel Marrah pour annoncer aux habitants
-qu’ils étaient considérés comme «ranima» (butin)
-puisqu’ils n’avaient ni annoncé leur soumission, ni fait
-des cadeaux au nouveau maître du pays.</p>
-
-<p>Omer woled Dorho quitta Fascher, se dirigea sur
-Gebel Marrah où il rencontra peu de résistance, car les
-habitants s’enfuyaient dans les montagnes. Accompagné
-de bons guides, il les traqua jusque dans les endroits<span class="pagenum"><a name="Page_508" id="Page_508">[508]</a></span>
-les plus inaccessibles, passa les hommes au fil de l’épée
-et partagea les femmes et les enfants entre ses soldats;
-mais il eut soin d’envoyer les plus belles à Mohammed
-Khalid. Cependant ses soldats et ses chevaux peu habitués
-à cette marche continuelle dans les montagnes
-s’épuisaient et chargé de butin il se disposait à retourner
-à Fascher quand lui parvint la nouvelle de la mort
-du Mahdi.</p>
-
-<p>Dorho, pensant que cet événement inattendu amènerait
-d’importants changements, n’hésita pas à tirer
-parti de la situation. Il alla à Kobbe, se déclara indépendant,
-ne voulant plus obéir aux ordres de Khalid,
-il eut même l’intention de lui déclarer la guerre et de
-se rendre maître du Darfour; c’est pourquoi il promit aux
-émirs qui l’avaient accompagné dans cette expédition à
-Gebel Marrah de leur céder de grands territoires une
-fois que le Darfour lui appartiendrait. Ceux-ci reconnurent
-pourtant que c’était mauvaise politique de se
-brouiller avec Mohammed Khalid, car ils n’auraient sans
-doute pas plus à attendre d’Omer que de lui. Ils lui
-déconseillèrent donc d’agir ainsi et lui offrirent leur
-médiation auprès de Mohammed.</p>
-
-<p>Le parti d’Omer diminuait de jour en jour et
-bientôt il reconnut avoir agi sans réflexion.</p>
-
-<p>Le rusé Mohammed Khalid connaissant et respectant
-la vaillance de son ami Omer voulut le surprendre
-par un stratagème. Il lui envoya un ami commun, Ali
-bey Khabir qui devait lui jurer que s’il revenait, il ne
-lui serait fait aucun mal et qu’il oublierait toute l’affaire,
-parce que sans la mort inattendue du Mahdi rien
-n’aurait troublé leurs bonnes relations. Pour satisfaire<span class="pagenum"><a name="Page_509" id="Page_509">[509]</a></span>
-l’opinion publique Omer woled Dorho devait cependant
-rentrer à Fascher en pénitent, déclarer qu’il se repentait
-de sa défection et promettre désormais de servir fidèlement
-le successeur du Mahdi. C’était la seule condition.
-Ali Chabir réussit à convaincre Omer de la sincérité
-de Khalid. D’ailleurs à ce moment-là Omer n’était
-soutenu que par quelques soldats, les Sheikhiehs et ses
-compatriotes; force lui était donc de se soumettre à cette
-humiliation.</p>
-
-<p>Il partit pour Fascher accompagné de ses partisans,
-mais avant d’entrer dans la ville, il se mit
-à lui ainsi qu’à son état-major des chaînes autour du
-cou et se rendit à pied sous la conduite d’Ali Khabir à
-l’endroit où Mohammed Khalid l’attendait. Pendant le
-trajet, plusieurs (et l’on prétend même que Mohammed
-les y avait poussés) se moquèrent d’eux et les ridiculisèrent
-aux yeux du peuple rassemblé. Dans sa
-colère Omer s’oublia au point de dire qu’il ne serait
-jamais venu, s’il avait pu prévoir une telle réception.
-Mohammed Khalid s’emparant des paroles irréfléchies
-d’Omer le fit enchaîner et emprisonner ainsi que ses
-compagnons. Omer furieux commit alors l’imprudence de
-l’insulter ouvertement.</p>
-
-<p>Mohammed fit aussi enfermer trois anciens officiers,
-deux officiers égyptiens Ibrahim Seian et Hasan
-Tcherkessi, ainsi que l’ex-chef de bureau Yacoub
-Ramsi, parce qu’ils avaient correspondu avec Omer.</p>
-
-<p>Ces derniers, anciens employés du Gouvernement et
-sans ressources aucunes avouèrent qu’ils avaient en effet
-écrit à Dorho, mais avant la mort du Mahdi, pour lui
-demander son appui. Malgré les preuves qu’ils donnaient<span class="pagenum"><a name="Page_510" id="Page_510">[510]</a></span>
-de leur innocence Mohammed les fit décapiter
-secrètement eux et Omer, le lendemain au lever du
-soleil. Ali Khabir à la nouvelle de ce forfait, déclara
-ouvertement que s’il avait pu même supposer que de
-telles mesures fussent prises, il n’aurait jamais voulu
-servir de médiateur. Il regrettait vivement la perte de ses
-vieux amis, ayant trouvé la mort d’une façon aussi lâche.</p>
-
-<p>Abou Anga se trouvait dans le Kordofan, province
-entièrement soumise au Mahdi, sauf les habitants des
-montagnes méridionales qui, traités jusqu’ici en esclaves,
-se refusaient à lui payer le tribut et à faire le pèlerinage
-à Omm Derman. Abou Anga se rendit dans ces
-contrées non seulement pour les soumettre, mais aussi pour
-augmenter le nombre de ses soldats. Après avoir subi de
-grandes pertes, il ne réussit qu’à moitié à atteindre son
-but, car les habitants défendirent vaillamment les montagnes
-et bien des tribus surent conserver leur indépendance.</p>
-
-<p>Pendant que le Soudan occidental reconnaissait
-presque entièrement l’autorité du Mahdi, les gouverneurs
-de Sennaar et de Kassala défendirent encore dans les
-districts orientaux, leurs postes. Déjà, lors du siège de
-Khartoum, des bateaux à vapeur étaient allés à Sennaar et
-étaient revenus à la capitale, chargés de blé. Les tribus de
-cette province, poussées au combat par le Mahdi, assiégèrent
-Sennaar sous le commandement de leur grand
-sheikh Merdi Abou Rof de la tribu de Djihena. Lorsque
-la famine se fit sentir dans la ville, la brave garnison fit
-une sortie, chassa les assiégeants et s’empara des provisions
-du camp ennemi. Le Mahdi pensant que les tribus
-du pays ne faisaient pas la guerre avec assez d’énergie,
-leur envoya son cousin Abd el Kerim pour hâter le
-dénouement. Abd el Kerim, apprenant que la garnison
-souffrait de la faim voulut prendre la ville d’assaut, mais
-il fut repoussé et chassé de ses positions. Malgré cette
-victoire la situation de Sennaar était fort critique; le
-manque de blé, les combats continuels et l’impossibilité
-d’obtenir des secours abattirent le courage de la garnison.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-510.jpg" width="400" height="656"
- alt=""
- title="" />
- <p class="pc mid"><span class="smcap">Un Abyssin.</span></p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_511" id="Page_511">[511]</a></span></p>
-
-<p>Kassala assiégée aussi par l’ennemi, ne pouvait se
-réapprovisionner malgré plusieurs sorties heureuses. Le
-Gouvernement égyptien pria alors le roi Jean d’Abyssinie
-d’intervenir et de secourir les garnisons de Gallabat, de
-Gira, de Senhit et de Kassala pour les amener à Massaouah.
-Le gouverneur de Kassala déclara que la garnison de la
-ville était composée d’indigènes et qu’il ne pouvait leur
-faire quitter le pays. Pendant ce temps le Mahdi envoya
-Idris woled Ibrahim et el Husein woled Sarah, avec
-des troupes pour contraindre la ville à se rendre. Les
-garnisons de Senhit, de Gira et de Gallabat se sauvèrent
-sur le territoire abyssin et atteignirent saines et sauves
-Massaouah. Les tribus arabes qui étaient à l’est de Kassala
-étaient soumises ou dévouées au Mahdi. Osman Digna avait
-déjà été nommé émir de ce district tandis que Mohammed
-Cher avait reçu l’ordre de se rendre à Berber pour
-occuper Dongola avec les Djaliin et les Barabara après
-le départ de l’armée anglaise. Telle était la situation du
-Soudan quand le calife Abdullahi prit le Gouvernement
-en main. Ce n’est pas sans raison qu’il avait recommandé
-l’union aux tribus arabes occidentales et attiré leur attention
-sur le fait qu’elles étaient des étrangères dans la
-vallée du Nil. Il est aisé de comprendre que les Aulad
-Belad ou population indigène et surtout les Barabara et
-les Djaliin ne voyaient pas avec plaisir le règne du calife<span class="pagenum"><a name="Page_512" id="Page_512">[512]</a></span>
-Abdullahi, qui différait d’eux par le caractère et les idées,
-car il s’entourerait principalement de ses compatriotes.
-L’un des premiers actes du calife fut de chasser de son poste
-d’Amin Bet el Mal, Ahmed woled Soliman qu’il haïssait,
-sachant qu’il avait donné de grandes sommes aux Ashraf,
-parents du Mahdi et qui lui étaient hostiles. Il lui ordonna
-de rendre compte de l’emploi de l’argent qu’il avait entre
-les mains pendant les années précédentes, n’ignorant pas
-que le Mahdi avait eu confiance entière en Ahmed et s’était
-contenté d’un compte rendu verbal sans exiger de reçu.
-L’impossibilité d’obéir fut une raison suffisante pour le calife
-afin d’ordonner la confiscation des biens d’Ahmed et de ses
-employés. Il nomma comme son successeur Ibrahim woled
-Adlan, de la tribu des Kawahla sur le Nil Bleu. Il avait
-été presque toute sa vie marchand dans le Kordofan et
-jouissait des faveurs du calife. Adlan reçut l’ordre de
-tenir un relevé exact des dépenses et des recettes afin
-qu’il puisse toujours en rendre compte au calife.</p>
-
-<p>De cette manière il voulait éviter les versements
-d’argent spontanés à des personnes qui ne jouissaient pas
-de la faveur du maître.</p>
-
-<p>En même temps que la mort du Mahdi, arriva
-la nouvelle des défaites de Sennaar et de la retraite
-d’Abd el Kerim. Le calife reporta alors le commandement
-sur Abd er Rahman woled en Negoumi auquel la garnison
-se rendit enfin au mois d’août 1885. Comme d’habitude,
-la reddition de la ville fut suivie d’une série d’atrocités; les
-jeunes filles les plus jolies et un riche butin furent envoyés
-au calife qui en fit distribuer une partie à ses émirs.</p>
-
-<p>Abdullahi détestait Abd el Kerim, cousin du Mahdi
-et lui ordonna de se rendre à Omm Derman. Abd el Kerim<span class="pagenum"><a name="Page_513" id="Page_513">[513]</a></span>
-était le représentant du calife Mohammed Chérif.
-Il avait comme tel, réuni tous les soldats nègres sous
-ses drapeaux pour aller à Sennaar et déclaré, que fort
-de sa parenté, il serait toujours prêt à forcer le calife
-Abdullahi à céder le gouvernement au calife Chérif
-qui, en qualité de parent le plus proche et de calife du
-Mahdi était le premier à devoir obtenir le Gouvernement.
-Parlait-il à la légère ou par vantardise, peu importe?
-Le calife ayant eu connaissance de sa hardiesse ordonna
-à Yacoub, son frère, de préparer ses soldats pour recevoir
-Abd el Kerim. A son arrivée à Khartoum il reçut
-l’ordre de passer avec ses troupes à Omm Derman et d’y
-attendre le calife qui désirait le voir, lui et ses hommes.</p>
-
-<p>Le lendemain, Abd el Kerim mettait en ligne ses
-600 soldats. Le calife arriva, accompagné des forces préparées
-par Yacoub, salua très aimablement Abd el Kerim,
-loua son dévouement et celui de ses soldats pendant le
-siège de Sennaar et rentra chez lui, après s’être convaincu
-que la vue de ses armées avait découragé son adversaire.
-Il invita les deux califes et tous les parents du Mahdi à
-se rendre chez lui après les prières du soir.</p>
-
-<p>Au coucher du soleil, nous autres moulazeimie
-étions en tenue pour introduire les visiteurs. Ils furent
-conduits dans une des cours intérieures et priés de
-s’asseoir par terre; on étendit des peaux de mouton
-pour les deux califes et le maître, comme d’habitude,
-prit place sur un petit angareb. Il se fit lire le
-document écrit en sa faveur par le Mahdi défunt et
-accusa formellement Abd el Kerim d’infidélité en présence
-de tous ceux qui étaient rassemblés. Bien que Abd
-el Kerim opposa les plus formelles dénégations, il fut<span class="pagenum"><a name="Page_514" id="Page_514">[514]</a></span>
-néanmoins reconnu coupable et le calife Ali woled Helou
-saisit l’occasion de se déclarer l’esclave dévoué du calife.
-Il se basait, en accomplissant cet acte, sur l’ordre que le
-Mahdi avait donné en mourant de prêter serment d’obéissance
-au calife comme à lui-même. Abdullahi ne désirant
-pas paraître très inquiet de la conduite d’Abd el Kerim, lui
-pardonna généreusement, mais exigea qu’il lui livra tous
-ses soldats nègres. Le calife Chérif et ses parents furent
-obligés de se soumettre à cette condition, et Ali woled
-Helou sur un signe d’Abdullahi suggéra qu’ils devraient
-tous renouveler leur serment de fidélité. La proposition
-acceptée; le Coran fut apporté et tous ceux qui étaient là,
-posant leurs mains sur le volume sacré, jurèrent que c’était
-leur devoir de livrer au calife tous les soldats nègres et
-leurs armes. En prenant congé du calife, ils réitérèrent
-leurs promesses. Ce fut le premier coup porté à ses
-adversaires; il avait diminué leur pouvoir et les avait
-réduits à une position subalterne.</p>
-
-<p>Il ne restait que Mohammed Khalid qui, en qualité
-de proche parent du Mahdi, depuis longtemps, gênait
-Abdullahi. Le même soir pendant que je causais avec
-lui des événements du jour, il me dit entre autres choses:
-«Un régent ne peut partager le pouvoir». Par ce
-principe il mettait déjà les deux autres califes en dehors
-et se déclarait maître absolu. Le matin suivant toutes
-les troupes nègres, les armes et les munitions de Chérif
-furent livrées à Yacoub qui les attendait devant sa porte.
-Le calife Ali remit aussi ses soldats qui furent placés
-provisoirement sous la surveillance du frère d’Abou Anga,
-Fadhlelmola, qui demeurait dans la caserne d’Omm Derman.
-Non content de cela, Abdullahi réclama les tambours de<span class="pagenum"><a name="Page_515" id="Page_515">[515]</a></span>
-guerre et, le lendemain, tous les drapeaux qui jusqu’alors
-flottaient devant la maison de chaque calife furent réunis
-aux siens et plantés devant la résidence de Yacoub.</p>
-
-<p>Par des paroles amicales il avait gagné le calife
-Ali à sa cause et le calife Chérif ne pouvait guère agir
-autrement que lui. Les soldats et les tambours, signes
-de l’indépendance, une fois livrés et les drapeaux réunis
-aux siens, il était publiquement reconnu qu’Abdullahi
-était seul maître et qu’il fallait lui obéir.</p>
-
-<p>Pendant que ces faits se passaient arriva la nouvelle
-que Kassala s’était rendue et qu’Osman Digna combattait
-les Abyssins sous les ordres du Ras Aloula. Bien que les
-Abyssins fussent victorieux et eussent refoulé Osman Digna
-jusqu’à Kassala, ils ne le poursuivirent pas plus loin et
-rentrèrent dans leurs foyers. Osman accusa alors l’ancien
-gouverneur Ahmed bey Effat d’avoir poussé les Abyssins
-au combat et d’être encore en relation avec eux. Sans
-preuve aucune de sa culpabilité, il ordonna qu’on lui
-attachât, comme à un vil criminel, les mains derrière le
-dos ainsi qu’à six des premiers magistrats de Kassala,
-puis il les fit décapiter.</p>
-
-<p>L’émir Idris woled Ibrahim qui, on s’en souvient,
-avait été envoyé à Kassala reçut l’ordre de revenir à
-Omm Derman avec soldats, armes, munitions, butin et
-femmes et de remettre le pays au gouverneur Osman
-Digna. Le procédé envers le calife Chérif, Abdullahi
-certes n’en doutait pas, devait lui attirer la haine de
-tous les parents du Mahdi. Peu lui importait: il voulait
-les affaiblir et les soumettre à sa puissance. Pour ne
-pas tourner l’opinion publique contre lui et pour ne pas
-être accusé de trop de sévérité ou même d’injustice par<span class="pagenum"><a name="Page_516" id="Page_516">[516]</a></span>
-ceux qui, par piété restaient dévoués au Mahdi, il fit
-distribuer au calife Chérif et à ses partisans de riches
-présents en esclaves, en chevaux, en mules, etc. Il eut
-grand soin de répandre habilement le bruit de ses cadeaux;
-ses gens louèrent même dans leurs chants sa
-générosité, sa justice et sa libéralité. Pour rendre sa position
-encore plus favorable il envoya son parent, mon
-ami Younis woled ed Dikem et son cousin Othman woled
-Adam au Kordofan. Il partagea entre eux deux les
-soldats des califes dépouillés pour les éloigner d’Omm
-Derman et les habituer à obéir à ses parents. Younis
-woled ed Dikem devait contraindre à l’émigration la
-tribu des Djimme qui était riche et forte, mais pas
-assez dévouée au calife. Othman woled Adam devait se
-joindre à Abou Anga, et attendre les ordres du calife.
-Pourtant ils devaient rassembler autant d’esclaves que
-possible et les habituer au maniement des armes. Younis
-alla à Dar Djimme dont le grand sheikh Asaker woled
-Abou Kalam avait été appelé à Omm Derman pour
-être jeté en prison. Son cousin qui ne voulait pas se
-soumettre aux ordres de Younis fut tué en essayant de
-prendre la fuite et la tribu, dépouillée de la plus grande
-partie de ses biens, dut émigrer. Après qu’elle avait passé
-le fleuve près de Gos Abou Djouma, Younis s’établit là
-temporairement et retourna à Omm Derman chercher
-d’autres ordres. Il avait précédemment envoyé des milliers
-de bêtes à corne à Khartoum et fut très bien reçu
-dans cette ville. Le calife le chargea d’escorter la tribu
-à Woled Abbas, vis-à-vis de Sennaar, où il enverrait
-d’autres ordres. Younis, qui m’aimait tout particulièrement
-demanda au calife la permission de m’emmener<span class="pagenum"><a name="Page_517" id="Page_517">[517]</a></span>
-avec lui pour lui venir en aide ce que le calife refusa
-net d’abord pour y acquiescer ensuite après une demande
-plus pressante.</p>
-
-<p>Environ un mois auparavant, mes serviteurs restés
-à El Obeïd avec leurs femmes, qui avaient été retenus
-par Sejjid Mahmoud en allant au Darfour, furent amenés
-vers moi par ordre du calife après qu’on leur eût volé
-leurs biens, comme c’était devenu l’habitude. Trois serviteurs
-mécontents de leur sort chez moi me quittèrent.
-Je les remis à Fadhlelmola qui les incorpora dans ses
-troupes. Il ne me restait donc plus que quatre serviteurs
-avec leurs femmes; lorsque le calife me donna l’ordre
-du départ, je lui demandai d’en prendre trois avec moi.</p>
-
-<p>«Tu n’as pas besoin de te faire accompagner de
-domestiques, me dit le calife, laisse les tous ici, ne t’en
-inquiète pas, j’en prendrai soin et soit moi, soit Younis,
-nous veillerons à ce que tu voyages confortablement. J’ai
-confiance en toi et j’espère que tu la justifieras. Remplis
-les ordres de Younis et tu seras sûr de mon amitié.
-Va maintenant vers lui et annonce lui que je t’ai permis
-de l’accompagner.»</p>
-
-<p>Younis fut fort heureux que le calife eut accédé à
-son désir. Il promit de me rendre la vie aussi agréable
-que possible et parla tant et si vite que je ne compris
-que la moitié de ses paroles. Quant à moi j’étais heureux de
-pouvoir m’éloigner d’Omm Derman et de mon tyran et me
-laissai bercer par la douce espérance de trouver en voyage
-une occasion de sortir des griffes de mes bourreaux!</p>
-
-<p>Un moulazem me rappela auprès du calife.</p>
-
-<p>«As-tu dit à Younis que tu l’accompagnerais?» me
-demanda-t-il à mon arrivée. Sur ma réponse affirmative,<span class="pagenum"><a name="Page_518" id="Page_518">[518]</a></span>
-il me fit asseoir et recommença de nouveau à me donner
-des conseils.</p>
-
-<p>«Je t’engage, dit-il, à me servir fidèlement, je te
-considère comme mon fils et j’ai à ton égard les meilleures
-intentions. Le Coran promet une récompense aux fidèles et
-condamne les traîtres; Younis t’aime et écoutera tes avis.
-Si tu vois qu’il entreprend quelque chose de désavantageux,
-avertis-le. C’est ton maître, cependant je lui ai
-dit que je te considérais comme mon fils et il t’écoutera.»</p>
-
-<p>«Je m’efforcerai d’accomplir tes désirs, répondis-je,
-mais Younis est le maître, il agira à son idée; je te prie
-de ne pas attribuer à ma mauvaise volonté et de ne
-pas me rendre responsable, s’il arrive quelque chose qui
-te déplaise.»</p>
-
-<p>«Tu n’as que le droit de parler et non celui d’agir;
-s’il t’écoute, c’est bon; sinon, c’est son affaire,» dit le
-calife; puis, il se mit alors à m’entretenir du Darfour. Il
-m’apprit que depuis longtemps il avait ordonné à Mohammed
-Khalid de venir dans le Kordofan avec toutes ses
-armées et de laisser au Darfour quelqu’un de sûr qui put
-le remplacer. Mohammed avait répondu qu’il ne trouvait
-personne dans sa parenté; mais après des appels réitérés
-il était maintenant sur le point de venir et se trouvait
-peut-être en chemin.</p>
-
-<p>«Crois-tu qu’il vienne et qu’il suive exactement mes
-ordres? me demanda le calife. Voyons, tu le connais
-mieux que les autres.»</p>
-
-<p>«Sans doute, il viendra, répondis-je, car il est trop
-peureux pour oser résister.»</p>
-
-<p>«J’espère que tel est le cas, dit-il, car un subalterne
-peureux est plus facile à guider qu’un brave qui regimbe.»<span class="pagenum"><a name="Page_519" id="Page_519">[519]</a></span>
-L’entretien durait depuis longtemps et j’allais demander
-la permission de me retirer lorsque le calife fit signe à un
-eunuque de s’approcher et lui parla à voix basse. Je connaissais
-mon maître; cette action ne m’annonça rien de bon.</p>
-
-<p>«Je t’ai déjà ordonné de ne pas fatiguer davantage
-tes serviteurs qui arrivent de voyage et de me les laisser;
-Younis s’occupera d’eux. Je veux te donner une femme,
-afin que si tu tombes malade, tu aies quelqu’un pour te
-soigner. Elle est bien faite et non comme celle qu’Ahmed
-woled Soliman t’a envoyée,» ajouta-t-il en riant et en
-faisant signe à la femme qui venait d’entrer, de s’approcher
-de nous.</p>
-
-<p>Elle enleva son voile; et je dus reconnaître que
-malgré sa couleur noire elle était très jolie.</p>
-
-<p>«Elle a été ma femme, elle est bonne et patiente,
-ajouta-t-il. Mais j’en ai beaucoup, c’est pourquoi je lui
-donne la liberté. Tu mérites de la posséder.»</p>
-
-<p>J’étais fort embarrassé et réfléchissais au moyen de
-refuser le don sans offenser le donateur.</p>
-
-<p>«Maître, permets-moi de parler franchement.»</p>
-
-<p>«Sans doute, tu es chez toi ici, parle!»</p>
-
-<p>«Eh bien! puisque je suis chez moi et que je n’ai
-rien à craindre, dis-je modestement, cette femme a été à
-toi et par cela même a droit à beaucoup d’égards. Il
-est vrai que je pourrai la combler de soins, mais, Seigneur,
-cela ne peut être que moi ton serviteur je fasse
-de ta femme la mienne. Ne me disais-tu pas toi-même
-que tu me considérais comme un fils?» Puis je baissai
-les yeux d’un air embarrassé et m’inclinai.</p>
-
-<p>«Pardonne-moi, mais je ne puis accepter ton cadeau.»
-J’attendis sa réponse avec inquiétude.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_520" id="Page_520">[520]</a></span></p>
-
-<p>«Tu as bien parlé et je te pardonne», dit-il, en
-faisant signe à la femme de s’éloigner. «Almas», cria-t-il
-à l’eunuque, «apporte moi ma gioubbe blanche!» Il me la
-tendit: «Prends cette gioubbe, je l’ai souvent portée et
-elle a été souvent bénie par le Mahdi. Des milliers
-d’hommes te l’envieront. Garde ce cadeau, il te donnera
-bonheur et bénédiction.» Joyeux, j’acceptai le présent
-et touchai de mes lèvres la main qu’il me tendit. En
-vérité j’étais heureux d’avoir pu me débarrasser de la
-femme en échange de la gioubbe bénie.</p>
-
-<p>Younis avait fixé son départ pour le soir. Le calife
-m’appela de nouveau et m’exhorta encore une fois
-à la fidélité et à l’obéissance.</p>
-
-<p>Le soir nous quittâmes Omm Derman sur le vapeur
-«Borden» qui avait été mis à flot et atteignîmes Gos
-Abou Djouma deux jours après. Selon les ordres du
-calife, devant conduire rapidement les habitants de
-Djouma à Woled Abbas, nous demandâmes des chameaux
-à la tribu des Beni Heissein pour porter les
-outres. Younis prit grand soin de moi, me donna un de
-ses chevaux, deux esclaves et deux anciens soldats pour
-me servir. Notre expédition était composée de 10,000
-hommes dont 7000 environ appartenaient aux Djimme et
-d’un grand nombre de femmes et d’enfants. Je partageai
-entre eux les chameaux et les outres et nous nous
-préparâmes pour le départ. Notre route passait par
-Segedi Moije où se trouvaient seulement deux fontaines.
-Lorsque nous traversâmes la plaine qui s’étend entre
-Kaua et Segedi Moije et qui, comme je l’ai dit plus
-haut, s’appelle tebki-tuskut (tu pleures et te tais); je
-pensais aux nombreux combats et au sang répandu là<span class="pagenum"><a name="Page_521" id="Page_521">[521]</a></span>
-pour le Soudan. Le chemin était jonché des os des rebelles
-qui, chassés par Salih, avaient succombé à la
-soif. Le troisième jour nous atteignîmes les bords du
-Nil Bleu, laissant Sennaar à droite, à portée de canon.
-Il nous avait été interdit par le calife de passer par
-cette ville ressemblant à un monceau de ruines, abandonnée
-par ses habitants qui avaient combattu encore
-longtemps après la mort du Mahdi. Il craignait que
-cela ne nous portât malheur. Nous traversâmes le Nil
-Bleu, large d’environ 100 mètres, sur des bateaux préparés
-dans ce but: le passage dura plusieurs jours.
-Juste au nord de Woled Abbas se trouve un monticule
-sablonneux. Nous le choisîmes pour nous établir, car
-tout autour se trouvent des plaines inhabitables en temps
-de pluie. Toutes mes pensées se concentraient sur un
-moyen de fuir. Mais comme la plupart des soldats
-étaient dévoués au nouveau régime, il me fallait
-user de prudence dans le choix de mes confidents.
-Peu de temps après notre arrivée, je reçus (à Woled
-Abbas) une lettre du calife contenant ce qui suit:
-«Au nom de Dieu, bon et miséricordieux! l’esclave de
-Dieu, Sejjid Abdullahi ibn es Sejjid Mohammed par la
-grâce de Dieu calife el Mahdi, que la paix soit avec
-lui! à notre frère en Dieu Abd el Kadir Saladin!
-Après cette salutation de paix je t’informe que je n’ai
-pas reçu de tes nouvelles depuis ton départ et Dieu
-veuille que cependant tu te portes bien. Tu as entendu
-mes conseils et tu as bu à la source de mon éloquence,
-je t’ai exhorté à la fidélité et tu remplis tes promesses,
-j’en suis sûr. Aujourd’hui j’ai reçu une lettre d’un ami
-du Mahdi qui m’annonce que ta femme est arrivée à<span class="pagenum"><a name="Page_522" id="Page_522">[522]</a></span>
-Korosko, hors du pays des infidèles; et qu’elle paie des
-gens qui devront te rejoindre pour te ramener vers elle.
-On m’a assuré que tu savais tout cela. Je te recommande
-donc de rester croyant en la foi du Prophète et
-de remplir ton devoir honnêtement. J’ajoute que je n’ai
-aucun doute sur ta fidélité; je te souhaite la paix et
-t’envoie mes salutations.»</p>
-
-<p>En même temps, Younis recevait une lettre qui lui
-faisait part des bruits répandus sur moi à Berber et le
-chargeait de me surveiller très sévèrement; son secrétaire
-me dit cela en confidence. Je ne comprenais pas
-bien pourquoi le calife m’avait écrit. Younis ne me dit
-pas avoir reçu des ordres et en apparence fut encore
-plus aimable envers moi que d’habitude; cependant nuit
-et jour j’étais surveillé de près. Quelques jours après,
-comme il fallait par l’ordre du calife conduire en bateau
-quelques centaines d’Arabes de la tribu des Djimme à
-Omm Derman, Younis m’ordonna de les accompagner
-pour rendre compte verbalement de la situation au
-calife. Je compris parfaitement qu’il désirait se débarrasser
-de la responsabilité de m’avoir avec lui.</p>
-
-<p>Lorsque je pris congé de Younis il m’entretint
-d’abord sur différents sujets dont je devais parler au
-calife et exprima l’espérance que je reviendrais bientôt
-auprès de lui, puis il me dit: «Si tu veux rester auprès
-de notre maître le calife ou s’il a besoin de toi à Omm
-Derman, désires-tu que je t’envoie le cheval que je t’ai
-donné ou faut-il le garder ici?»</p>
-
-<p>Je répondis que je tenais à ce qu’il gardât le cheval,
-car j’étais persuadé que, rentré à Omm Derman, il me
-faudrait marcher nu-pieds. En souvenir de son amitié,<span class="pagenum"><a name="Page_523" id="Page_523">[523]</a></span>
-Younis me donna 100 écus pour le voyage et me recommanda
-par lettre à la bienveillance du calife. Deux jours
-après mon départ de Woled Abbas, j’atteignis Omm
-Derman, remis à Yacoub les Djimme qui m’avaient été
-confiés et fus ensuite reçu par le calife.</p>
-
-<p>Il fit semblant d’être très étonné de me voir à
-Omm Derman car, il s’était imaginé qu’il m’aurait été
-dur de quitter Younis même pour une heure. Paroles
-en l’air; car je savais bien que mon retour à Omm
-Derman était arrangé entre lui et Younis. Il me permit
-d’aller chez moi pour saluer mes gens et m’ordonna de
-revenir auprès de lui pour recevoir ses ordres. Lorsque,
-le soir, je me retrouvai seul avec lui, vite il en vint
-à parler des nouvelles qu’il avait reçues de Berber. Je
-lui affirmai qu’elles avaient été inspirées, soit par mauvais
-esprit, soit par une erreur, que je n’avais jamais été
-marié et que par conséquent je n’avais point de femme
-me cherchant ou désirant mon retour, mais que si
-jamais quelqu’un venait m’encourager à la fuite, je
-m’empresserais de l’avertir.</p>
-
-<p>Il me tranquillisa disant qu’il n’avait pas ajouté foi
-à ces nouvelles et me demanda pour finir notre entretien
-si je préférais rester auprès de lui ou retourner vers
-Younis? Je devinai ce qu’il voulait et l’assurai qu’à
-aucun prix je ne me séparerais de nouveau de lui et que
-les jours que je passais en sa compagnie comptaient parmi
-les plus heureux de ma vie. Quoique réjoui par mes
-paroles flatteuses, il ne manqua pas de me rappeler d’un
-ton très sérieux, d’être fidèle et de n’avoir de rapports
-qu’avec des gens de sa maison. Il m’ordonna ensuite de
-me tenir à sa porte comme autrefois.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_524" id="Page_524">[524]</a></span></p>
-
-<p>Lorsque je le quittai, j’étais convaincu que sa méfiance
-à mon égard avait pris des racines encore plus
-profondes qu’auparavant et ne cesserait d’augmenter.</p>
-
-<p>A ce moment là, les forces d’El Obeïd comprenaient
-environ 200 vieux soldats renforcés par une compagnie
-de mes anciens fantassins de Dara. Non seulement ils
-servaient à combattre les habitants de Gebel Deier, en
-continuelle hostilité avec les Mahdistes, leur enlevant
-leur bétail et leurs esclaves, mais encore ils devaient aussi
-construire les maisons des émirs et comme récompense
-on les traitait en esclaves. Indignés, ils jurèrent de reconquérir
-leur liberté. Fadhlelmola Bachit, puis Chergherib,
-un de mes anciens serviteurs qui avait été retenu à El
-Obeïd, et Bechir, un ancien sous-officier étaient les meneurs
-de la conspiration et je suis encore à me demander comment
-les Mahdistes ne la découvrirent pas. Sejjid Mahmoud,
-le premier émir d’El Obeïd, proche parent du Mahdi,
-avait été appelé à Omm Derman et les soldats crurent
-alors le moment venu de mettre leur projet à exécution.</p>
-
-<p>Un matin les habitants d’El Obeïd entendirent avec
-étonnement le bruit d’une violente fusillade. Les soldats
-s’étaient emparés de la maison isolée qui contenait les
-munitions, s’y étaient retranchés et avaient ouvert sur
-les Derviches un feu continu qui les chassa. Ils avaient
-aussi amené là leurs femmes et leurs enfants. Les Derviches
-n’ayant que peu d’armes à feu se retirèrent dans
-les bâtiments gouvernementaux et en barricadèrent les
-portes. Forts de leur succès, les soldats essayèrent même
-de forcer la Moudirieh, mais après de vains efforts, y
-renoncèrent. Abd er Rahman el Bornaoui, autrefois un de
-mes plus braves sous-officiers, fut tué. Les Derviches ne<span class="pagenum"><a name="Page_525" id="Page_525">[525]</a></span>
-perdirent que Woled el Hachmi, exécré par les soldats à
-cause de sa manière d’être arrogant. Si les soldats avaient
-eu une bonne direction, El Obeïd serait sûrement tombée
-entre leurs mains. Ils désiraient seulement reconquérir
-leur liberté. Ils passèrent la nuit dans les poudrières
-où de nombreux esclaves se joignirent à eux saisissant
-cette occasion d’abandonner leurs maîtres. Le lendemain
-les habitants de la ville et les Mahdistes essayèrent de
-les traquer mais ils furent repoussés avec des pertes
-sensibles. Les soldats avides de liberté, quittant El
-Obeïd, se rendirent dans les montagnes de Nubie, après
-avoir saccagé les maisons et s’être emparés des femmes
-qu’ils y trouvèrent. Les Derviches essayèrent de les
-poursuivre, mais les soldats confiants en leur bonne
-étoile les défirent complètement. Leur émir Ali woled
-Abdullahi, natif de woled Médine, autrefois officier à
-Dara, avait eu connaissance de la conspiration, mais par
-crainte de l’insuccès ne s’était pas joint à eux. Il fut
-saisi par les Gellaba et décapité malgré ses prétentions
-à l’innocence.</p>
-
-<p>Sejjid Mahmoud apprenant ces événements à Omm
-Derman en informa immédiatement le calife et ce dernier
-lui permit de rentrer à El Obeïd pour aller y chercher
-sa famille et tous les parents du Mahdi. Mais Mahmoud
-pensant regagner les faveurs du calife, voulut punir les
-rebelles, il rassembla tous les hommes valides d’El
-Obeïd et ses environs et se mit en marche contre les
-soldats. Ceux-ci avaient pris leurs positions à Niuma et
-Kolfan dans les montagnes de Nubie, ils y avaient
-établi une espèce de république militaire et choisi
-comme chef l’ancien sergent Bechir. Ce dernier donna<span class="pagenum"><a name="Page_526" id="Page_526">[526]</a></span>
-ordre de ne pas gaspiller les munitions et défendit,
-sous peine de punition, de prononcer le nom du Mahdi;
-ils ne reconnaissaient comme maître que le vice-roi.</p>
-
-<p>Arrivé à proximité de leur camp Sejjid Mahmoud
-leur envoya d’abord des parlementaires leur affirmant qu’il
-les aimait comme ses propres enfants et leur accorderait
-pardon entier s’ils se soumettaient. Les soldats lui répondirent
-en se moquant: que l’amour qu’il avait pour
-eux était réciproque mais qu’il devait venir s’en assurer
-lui-même. L’assaut de la montagne ne tarda pas. Mahmoud
-brandissant sa bannière à la tête de ses troupes
-fut tué. Plusieurs de ses fidèles voulant cacher son cadavre
-subirent le même sort. Le reste de ses gens qui
-ne l’avait suivi qu’à son corps défendant, se dispersa
-de tous côtés et rentra dans ses foyers qu’il n’atteignit
-qu’après avoir subi de grandes pertes étant poursuivi
-par ses ennemis. Abou Anga qui se trouvait
-à quelques journées seulement du théâtre de la guerre,
-demanda au calife la permission de châtier les rebelles
-jusque là victorieux. Mais le calife le lui interdit
-formellement; il avait autre chose de plus important à
-faire; il devait attendre Mohammed Khalid. Le calife
-déclara à Omm Derman que Sejjid Mahmoud avait été
-justement puni par le ciel d’avoir par ambition et désir
-de vengeance attaqué les rebelles contre sa volonté.</p>
-
-<p>Mohammed Khalid avait déjà souvent reçu des
-lettres du calife pour l’inviter à se rendre à Omm
-Derman où de très hautes fonctions et des honneurs
-l’attendaient. Il allait partir; tout était prêt quand un
-écrit du calife le mit au courant des mesures prises
-contre le calife Chérif et les parents du Mahdi défunt.<span class="pagenum"><a name="Page_527" id="Page_527">[527]</a></span>
-Le calife se plaignait à Khalid de ce que ses gens
-l’avaient par leurs actions forcé d’agir ainsi et le priait
-de hâter son voyage pensant que son sens commun pratique
-aurait une bonne influence sur Chérif et ses partisans.
-Mohamed Khalid confiant en ces paroles, voulut se
-rendre utile à ses parents; il hâta son voyage et campait
-déjà à Bara. Il avait sous ses ordres des forces considérables,
-car il avait obligé une grande partie de la
-population du Darfour à le suivre, mais elle ne le
-faisait qu’à contre-cœur. Il avait plus de 1000 chevaux
-de 3000 fusils et au moins 20,000 fantassins. Longtemps
-avant l’arrivée de Mohammed Khalid, Abou Anga qui
-avait plus de 5000 fusils avait reçu des instructions
-secrètes du calife. Aussi lorsque Khalid eut fixé son
-camp à Bara, Abou Anga s’y rendit à marches forcées
-et un matin au point du jour, tout le camp fut cerné
-par des troupes qui, en cas de résistance étaient prêtes
-à exécuter les ordres reçus.</p>
-
-<p>Abou Anga fit chercher Mohammed Khalid, lui remit
-l’ordre du calife qui exigeait en signe de fidélité qu’il
-livrât au commandant en chef Abou Anga lui-même,
-soldats et chevaux, ce à quoi Khalid se déclara prêt. Sans
-oser s’éloigner d’Abou Anga, il donna les ordres nécessaires
-et en peu de temps les troupes du Darfour furent
-partagées entre les officiers subalternes et encadrées dans
-leurs régiments. Là-dessus Abou Anga rassembla les émirs
-venus avec Khalid, leur lut un message flatteur du calife
-dans lequel il leur laissait le libre choix de se placer
-sous le commandement d’Abou Anga et de rester auprès
-de lui ou d’aller à Omm Derman; chacun pouvait décider
-ce qu’il considérerait comme le plus avantageux pour lui.<span class="pagenum"><a name="Page_528" id="Page_528">[528]</a></span>
-Mohammed Khalid et ses parents furent ensuite arrêtés
-par Abou Anga; leurs biens furent confisqués ainsi que
-tous les trésors accumulés au Bet el Mal. Saïd bey
-Djouma, qui déjà depuis le siège de Khartoum était commandant
-de l’artillerie chez Abou Anga, recevait la permission
-de celui-ci de reprendre possession de ses esclaves,
-femmes et biens, que Khalid lui avait enlevés à Fascher.
-Ce dernier fut enchaîné, envoyé à El Obeïd, et eut là le
-loisir de se souvenir des aimables lettres du calife qui
-lui prouvaient que promettre et tenir font deux.</p>
-
-<p>Le calife avait tout lieu d’être satisfait de son œuvre.
-Il avait porté à ses adversaires un coup irréparable en
-les privant des armées de Mohammed sur lesquelles ils
-avaient compté, tandis que les forces d’Abou Anga s’en
-trouvaient augmentées. Il avait en outre agrandi son
-propre parti au moyen des émirs et de leurs adhérents
-venus du Darfour avec Khalid et qui dans la vallée du
-Nil passaient pour ses compatriotes. La plus grande partie
-d’entre eux s’était décidée à aller à Omm Derman où
-ils furent reçus avec joie par le calife qui les combla
-d’honneurs.</p>
-
-<p>Abou Anga reçut l’ordre d’exterminer les rebelles à
-Kolfan. Ils se considéraient après leur victoire sur Sejjid
-Mahmoud comme les maîtres du pays et n’hésitèrent
-pas à opprimer la population. Comme d’habitude, les
-dissensions éclatèrent parmi eux après la victoire et plusieurs
-avaient quitté leur chef et regagné leurs foyers; ils
-appartenaient à des tribus différentes, par suite l’esprit
-de solidarité leur était inconnu. Lorsque Abou Anga se
-trouva à proximité du camp fortifié, mon ancien serviteur,
-Chergerib, qui comprenait que leur désunion ne<span class="pagenum"><a name="Page_529" id="Page_529">[529]</a></span>
-laissait pas espérer le succès, vint à sa rencontre avec
-sa femme. Il déclara qu’il était las de combattre et se
-rendait sans condition attendant sa punition, demandant
-seulement la faveur de pouvoir se justifier. Il raconta
-à Abou Anga que, lorsqu’il était mon domestique, il
-était venu du Darfour et que Sejjid Mahmoud l’avait,
-avec d’autres morts maintenant, empêché par la force de
-continuer leur route. De colère et indigné des vexations
-incessantes auxquelles il était exposé, il avait en effet
-pris part aux combats d’une façon très remarquable.
-Maintenant il désirait ou être gracié et pouvoir me
-rejoindre à Omm Derman ou expier sa faute. Abou
-Anga, dont le père avait été esclave, eut pitié de ses
-compatriotes; il haïssait les Gellaba et était persuadé
-que les soldats ne s’étaient révoltés que poussés par les
-mauvais traitements. C’est pourquoi, il pardonna généreusement
-à Chergerib en souvenir, dit-il, de ses bonnes
-relations avec moi et pour m’honorer dans ma position
-comme moulazem du calife. Il m’envoya une lettre
-m’annonçant que pour le moment Chergerib était auprès
-de lui et attendrait l’occasion propice pour me rejoindre.</p>
-
-<p>Bechir ne voulut pas se rendre; attaqué le lendemain
-par Abou Anga il fut tué en se défendant héroïquement
-ainsi que Fadhlelmola et quelques-uns de ses
-fidèles soldats. La plus grande partie s’était éloignée
-pendant la nuit et se tenait cachée dans des endroits
-connus d’eux seuls jusqu’à ce qu’ils acceptassent le
-pardon offert et se rendissent. Abou Anga entraîné
-par ses succès permit à ses hommes de piller les villages,
-de se nourrir à leurs dépens et d’emmener tous les
-esclaves.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_530" id="Page_530">[530]</a></span></p>
-
-<p>Il laissa à El Obeïd, pour le remplacer, le cousin du
-calife Othman woled Adam et le calife ordonna que le
-Darfour fut aussi placé sous ses ordres, où l’émir Sultan
-Youssouf, fils du sultan Ibrahim tué par Zobeïr remplissait
-les fonctions de gouverneur.</p>
-
-<p>J’appris d’un marchand arrivé récemment du
-Kordofan que mon ami Ohrwalder avait quitté El Obeïd
-et arriverait prochainement à Omm Derman. Je savais
-bien qu’il ne me serait pas facile de le voir mais l’idée
-qu’un compatriote se trouvait non loin de moi me remplissait
-de joie.</p>
-
-<p>Je restais assis à la porte de mon maître toujours
-prêt à lui obéir. Quelquefois il m’adressait amicalement
-la parole et m’invitait à dîner avec lui; d’autres fois,
-sans rime ni raison, il me laissait complètement à
-l’écart ou m’honorait de méchants regards remplis de
-haine. Cette versatilité était un des traits marquants de
-son caractère et le calife trouvait que je devais non
-seulement souffrir de ce traitement mais qu’il servait à
-mon éducation. Envers mes camarades, je feignais d’être
-totalement désintéressé des événements et de l’issue des
-batailles car le calife s’informant en secret de mes opinions
-et de ma conduite auprès d’eux, je ne voulais pas
-exciter sa méfiance. En réalité, j’observais tout ce qui
-se passait autant que ma position me le permettait, mais
-sous le voile de l’indifférence, et me le gravais autant
-que possible dans la mémoire puisqu’il m’était expressément
-défendu d’écrire. Le calife contribuait très peu
-à l’entretien de ma maison et ne m’envoyait que par
-occasion quelques ardebs de blé, une vache ou un
-mouton. Ibrahim Adlan que j’avais connu au temps du<span class="pagenum"><a name="Page_531" id="Page_531">[531]</a></span>
-gouvernement égyptien me remettait tous les mois 10 à
-20 écus; et quelques employés et marchands, mieux
-placés que moi, me faisaient parvenir secrètement de
-petites sommes d’argent. De cette façon, quoique pauvre,
-il ne me manquait aucune des choses nécessaires et je
-ne sentais que rarement ma position précaire; dans tous
-les cas, j’étais beaucoup mieux que mon pauvre ami
-Lupton, auquel le calife avait promis des secours, mais
-n’en donnait aucun. Lupton avait par contre une certaine
-liberté, il pouvait aller et venir dans la ville,
-fréquenter qui il voulait, n’avait pas l’obligation de dire
-journellement les cinq prières dans la mosquée; malgré
-cela, sa vie n’était que tristesses et épreuves. J’avais
-bien prié Ibrahim Adlan de lui venir en aide, ce qu’il
-avait fait, mais cela ne lui suffisait pas et il était forcé
-quoique ce ne fut pas sa profession de raccommoder de
-vieilles armes pour suffire au moins aux besoins les
-plus pressants. Comme il avait été autrefois officier de
-la marine marchande anglaise, il s’entendait un peu à la
-mécanique. Un jour que je le rencontrai dans la mosquée
-et que j’échangeai quelques mots avec lui, il se
-plaignît de sa situation. Je lui proposai de l’aider à se
-procurer une place à l’arsenal ne pouvant le secourir
-suffisamment autrement. L’idée lui plut. Quelques jours
-après, il arriva que le calife étant de bonne humeur se
-montra agréable envers moi. Abou Anga lui avait
-envoyé en cadeau, un jeune cheval, de l’argent et
-des esclaves de Khalid. Il m’ordonna de dîner avec lui
-et dans le cours de la conversation, je réussis à lui
-parler des navires et de leurs machines qui restaient un
-mystère pour lui.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_532" id="Page_532">[532]</a></span></p>
-
-<p>«Les bateaux, dis-je, ont besoin d’hommes compétents
-pour les surveiller et les réparer. Comme un
-grand nombre des ouvriers de l’arsenal a péri lors du
-siège de Khartoum, je suppose que vous aurez eu de la
-peine à les remplacer?»</p>
-
-<p>«Mais que faut-il faire? dit le calife; ces bateaux
-me sont d’une grande utilité et je tiens à les conserver.»</p>
-
-<p>«Abdullahi Lupton, dis-je en réfléchissant, était
-autrefois ingénieur sur un vapeur, si on lui donnait une
-bonne paie mensuelle, il se rendrait sûrement très utile.»</p>
-
-<p>«Parle-lui, me dit-il d’un air joyeux, afin qu’il accepte
-de son plein gré cette place; car s’il y était
-forcé, je crois, bien que je ne comprenne rien à ces
-affaires, qu’il ferait mal son devoir, je dirai à Ibrahim
-Adlan de bien le payer.»</p>
-
-<p>«Je ne sais pas où il est et ne l’ai pas vu depuis
-longtemps, répondis-je, cependant je m’informerai, il est
-sans doute prêt à te servir.»</p>
-
-<p>Le jour suivant, je fis chercher Lupton; je lui racontai
-mon entretien avec le calife et j’eus à peine
-besoin de lui recommander d’être aussi peu utile que
-possible à nos ennemis. Il me tranquillisa en me disant
-que les machines des vapeurs sur lesquelles il ne possédait
-que quelques notions théoriques élémentaires deviendraient
-sous sa surveillance plutôt mauvaises que
-bonnes et que, ce n’était que poussé par le besoin qu’il
-acceptait une telle situation. Le calife avait déjà parlé
-à Ibrahim Adlan; le même soir, Lupton me fit savoir
-qu’il était nommé employé de l’arsenal et recevait 40
-écus par mois ce qui lui suffisait pour vivre lui et sa
-famille. Le calife saisit cette occasion pour renvoyer<span class="pagenum"><a name="Page_533" id="Page_533">[533]</a></span>
-Sejjid Tahir, oncle du Mahdi, autrefois menuisier au
-Kordofan qui, par son neveu, avait obtenu la place de
-directeur de l’arsenal et se distinguait d’un côté, par sa
-grande ignorance et de l’autre par une infidélité plus grande
-encore. Il vendait secrètement du fer et des matériaux de
-guerre aux marchands. Il fut remplacé par un Egyptien
-né au Soudan trop timide pour ne pas être honnête.</p>
-
-<p>Le calife trouva alors que les Arabes Kababish qui
-habitaient le désert au nord du Kordofan jusqu’à Dongola
-et dont les troupeaux paissaient jusqu’à Omm Derman
-n’étaient pas selon lui assez soumis. Il ordonna donc à
-Ibrahim Adlan de confisquer tout ce qu’ils avaient sous
-le prétexte qu’il leur avait souvent demandé de faire un
-pèlerinage à Omm Derman et qu’ils n’avaient pas obéi.
-Tous les troupeaux leur furent enlevés. Cette tribu avait
-longtemps fait le commerce de la gomme et possédait
-beaucoup d’argent, que selon leurs coutumes ils avaient
-enfoui dans le désert à un endroit connu d’eux seuls.
-Des tortures de toutes espèces les forcèrent de trahir
-leur cachette et de livrer leur fortune; de fortes sommes
-grossirent une fois de plus le Bet el Mal. Malgré
-cela, ils ne firent pas grande résistance. Seulement Salih
-bey, le sheikh principal, frère du sheikh et Tom qui avait
-été décapité par le Mahdi rassembla ses nombreux parents
-et partit pour l’oasis de Omm Badr où personne n’osa
-le poursuivre. Le calife lui envoya alors deux sheikhs
-bien connus, Woled Nubaoui de la tribu des Beni Djerar
-et Henetir de celle des Maalia pour lui demander de
-venir à Omm Derman lui promettant grâce entière et sa
-nomination comme émir des Kababish. Salih bey écouta
-tranquillement leur offre mit dans sa bouche au grand<span class="pagenum"><a name="Page_534" id="Page_534">[534]</a></span>
-étonnement des envoyés, de ce tabac tant détesté par
-les Mahdistes et répondit: «Bien, j’ai compris. Le
-calife me pardonne entièrement et désire que j’aille à
-Omm Derman; mais supposons qu’arrivé là, le Prophète
-apparaisse au calife, car nous savons que le calife n’agit
-que d’après les inspirations du Prophète, et lui ordonne
-de ne pas me pardonner, qu’arrivera-t-il?»</p>
-
-<p>Les envoyés ne surent pas répondre d’une manière
-satisfaisante à cette question et retournèrent vers le calife,
-chacun ayant reçu un chameau; ils rapportèrent fidèlement
-les paroles du sheikh Salih qui mirent le calife dans une
-grande colère. Beaucoup de Kababish dépouillés de leurs
-biens s’enfuirent à Omm Badr et en peu de temps il se
-trouva là une puissance sinon menaçante du moins fort
-incommode pour le calife. Le bétail, les chameaux des
-Kababish furent mis publiquement en vente à Omm Derman
-par le Bet el Mal. Le prix de la viande baissa, mais
-par contre le prix du grain augmenta.</p>
-
-<p>La cause venait de ce que Younis permettait à ses
-hommes d’agir à leur guise dans le Ghezireh, le grenier
-d’Omm Derman. Des milliers de Djimmé avec leurs
-femmes et leurs enfants dépouillés peu à peu par Younis,
-formèrent pour se nourrir de véritables bandes de brigands.
-Ils ne se contentaient pas du blé, mais s’appropriaient
-tout. Aucune sécurité n’existant plus, les habitants du
-Ghezireh cessèrent de se livrer à l’agriculture. Leurs provisions
-de blé diminuèrent de jour en jour tandis que
-les troupes de Younis, à son grand plaisir, s’augmentaient
-d’esclaves échappés et d’hommes sans feu ni lieu. Le
-but du calife était d’affaiblir ainsi le pouvoir des gens
-du Ghezireh qui appartenaient au parti du calife Chérif.<span class="pagenum"><a name="Page_535" id="Page_535">[535]</a></span>
-Craignant toutefois que le blé ne vint à manquer complètement,
-il fit revenir Younis avec toutes ses armées à
-Omm Derman. Celles-ci s’approprièrent tout ce qu’elles
-trouvèrent sur leur passage de sorte qu’elles entrèrent
-dans la capitale du Mahdi, chargées de butin, comme
-des conquérants. Younis reçut l’ordre de se fixer avec
-ses soldats au sud du fort d’Omm Derman d’où vient
-le nom qui subsiste encore aujourd’hui Dem Younis.
-Peu après son arrivée, le bruit courut que les Abyssins
-avaient attaqué Gallabat. On disait qu’un certain Haggi
-Ali woled Salem de la tribu des Kawalha, demeurant à
-Gallabat et autrefois en relations commerciales avec
-l’Abyssinie, ayant été nommé émir de ses compatriotes
-par le Mahdi, avait attaqué l’Abyssinie et détruit l’église
-de Rabta.</p>
-
-<p>Salih Shanga de la tribu des Takarir résidant à
-Gallabat et autrefois un des personnages importants du
-pays avait quitté cette ville après l’évacuation de la
-garnison égyptienne, et s’était établi en Abyssinie pendant
-que son cousin Ahmed woled Arbab était nommé émir
-du pays par le Mahdi. Le Ras Adal, gouverneur d’Amhara
-exigeait de lui qu’on lui livrât le perturbateur de la paix
-Haggi Ali woled Salem. On refusa; il rassembla alors
-ses soldats et tomba sur Gallabat. Ahmed woled réunit
-ses partisans et attendit l’ennemi hors de la ville avec
-environ 6,000 hommes.</p>
-
-<p>La rencontre fut terrible; les Abyssins étaient bien
-dix fois plus nombreux; en peu d’instants, l’armée
-d’Arbab fut cernée, massacrée; Arbab lui-même fut tué, et
-peu réussirent à s’échapper. Les Abyssins mutilèrent les
-morts, mais respectèrent le cadavre d’Arbab par égard<span class="pagenum"><a name="Page_536" id="Page_536">[536]</a></span>
-pour Salih Shanga. Les munitions étaient gardées par
-un Egyptien dans une maison isolée non loin de la
-ville. Sommé de se rendre, il refusa, mais les Abyssins
-voulant le prendre d’assaut, il fit sauter le magasin et
-fut lui-même une des premières victimes. Les femmes et
-les enfants des vaincus furent emmenés en esclavage,
-la ville réduite en cendres et Gallabat pendant longtemps
-ne fut plus qu’un champ de cadavres visité par
-les hyènes. Lorsque la nouvelle de l’anéantissement de
-l’armée d’Arbab arriva au calife, il écrivit au roi Jean
-pour le prier de rendre la liberté aux femmes et aux
-enfants contre une somme d’argent qu’il pouvait fixer
-lui-même. En même temps il donna ordre à Younis de
-se rendre à Gallabat avec toutes les forces dont il
-pouvait disposer et d’y attendre ses ordres. Le calife
-Abdullahi lui-même ainsi que les deux autres califes et
-un grand nombre de partisans traversèrent le fleuve
-pour rejoindre l’armée de Younis. Il resta trois jours
-au milieu des troupes, bénit les guerriers à leur départ
-et rentra à Omm Derman.</p>
-
-<p>J’appris alors que Gustave Kloss qui m’avait
-quitté depuis longtemps et avait cherché à gagner sa vie
-à Omm Derman d’où il s’était enfui et que je croyais
-retourné sain et sauf dans sa patrie, avait succombé aux
-fatigues du voyage. Cette nouvelle me fut apportée par
-des marchands venant de Ghedaref.</p>
-
-<p>Abd er Rahman woled Negoumi et Haggi Mohammed
-Abou Gerger durent occuper avec leurs soldats:
-le premier, Dongola; le second, Kassala. Osman Digna
-reçut, de son côté, le commandement sur les tribus
-arabes domiciliées au nord de Kassala jusqu’à Souakim.<span class="pagenum"><a name="Page_537" id="Page_537">[537]</a></span>
-Le calife n’avait pas grande confiance dans les deux
-premiers, car ils appartenaient ainsi que leurs hommes
-aux tribus de la vallée du Nil; c’est pourquoi il nomma
-en qualité de représentants deux de ses plus proches
-parents Mous’id woled Gedoum et Hamed woled Ali pour
-les surveiller. Les soldats s’habitueraient ainsi peu à peu
-à se trouver sous les ordres de ses parents.</p>
-
-<p>Par ce fait que presque tout le Soudan était soumis,
-les causes de guerre et l’occasion de faire du butin diminuaient
-tandis que le calife et ses émirs agrandissaient le
-train de leurs maisons, vivaient d’une façon plus luxueuse
-et avaient besoin pour cela de sommes très considérables.
-Il fallait songer à découvrir de nouvelles sources de revenus.
-Le nombre des gens du calife et de ses moulazeimie
-armés augmentait chaque jour et il fallait bien subvenir
-à leur entretien. En outre, les cadeaux que le calife devait
-faire aux personnages influents qu’il voulait gagner secrètement
-à ses intérêts lui coûtaient énormément. Il chargea
-donc Ibrahim Adlan du règlement des finances. Les revenus
-du Soudan se décomposaient ainsi qu’il suit:</p>
-
-<p>1º L’impôt de capitation dont chacun devait s’acquitter
-en livrant une certaine quantité de blé ou l’équivalent
-en argent, à la fin du jeûne du Ramadan.</p>
-
-<p>Tout homme et même tout enfant y était astreint
-de sorte que d’après le total de ce revenu on aurait
-pu savoir exactement le nombre des habitants si la loi
-avait été appliquée sévèrement.</p>
-
-<p>2º Le zeka fut prélevé sur le blé, le bétail et l’argent,
-suivant la <i>sheria mohammedia</i>.</p>
-
-<p>Les employés nécessaires à la perception de ces impôts
-étaient présentés par Yacoub Ibrahim, puis, confirmés<span class="pagenum"><a name="Page_538" id="Page_538">[538]</a></span>
-dans leurs fonctions par le calife. Ils devaient tenir un
-compte exact et journalier de leurs rentrées qu’ils devaient
-remettre au Bet el Mal.</p>
-
-<p>On chercha aussi à régler les dépenses. On défendit
-à Ibrahim Adlan de disposer de l’argent suivant son bon
-plaisir ce qui jusqu’alors était de règle; on verserait chaque
-mois des sommes fixes aux personnes dont le service était
-indispensable au calife, comme les cadis, les secrétaires,
-les chefs des moulazeimie, etc. Ces gages étaient si minimes
-qu’ils suffisaient à peine aux besoins les plus urgents de
-la vie; ainsi le premier cadi qui portait le titre de cadi
-el Islam ne touchait que 40 écus, les secrétaires du calife
-30 écus chacun par mois, et ainsi de suite. Même le calife
-Chérif et ses parents ne recevaient de l’argent que sur
-les ordres spéciaux du calife, tandis que le calife Ali
-woled Helou, qui grâce à sa soumission et à son obéissance
-jouissait des faveurs du calife, percevait une somme
-beaucoup plus forte.</p>
-
-<p>La plus grande partie des revenus du Soudan faisait
-retour naturellement au calife et à sa famille et servait
-à soutenir les tribus occidentales. Pour augmenter ces
-revenus on loua les endroits de passage le long de tout
-le fleuve; on installa une savonnerie et on déclara que
-la fabrication du savon était un monopole.</p>
-
-<p>Un jour que le calife traversait par hasard la ville
-à cheval, sans but déterminé, son odorat délicat fut
-frappé d’une odeur singulière. Il ordonna d’en rechercher
-la cause et bientôt on lui amena un individu à demi-nu
-tenant une casserole dans laquelle il avait fabriqué du
-savon. Le calife fit emprisonner le récalcitrant et confisquer
-ses biens: qui consistaient en sa casserole et un angareb!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_539" id="Page_539">[539]</a></span></p>
-
-<p>Dans le Bet el Mal il y avait un grand nombre
-d’objets en argent; beaucoup avaient été vendus au-dessous
-de leur valeur et avaient été enlevés secrètement
-par des marchands, pour les revendre en Egypte. Afin
-d’empêcher que ces métaux continuassent à sortir du
-pays on décida de frapper de la monnaie.</p>
-
-<p>Une nouvelle source de revenu fut la réorganisation
-du marché aux esclaves. On le plaça près du Bet el Mal
-et les vendeurs furent tenus de se procurer un papier affirmant
-que l’objet de vente était dûment propriété du vendeur.
-On prélevait sur cette déclaration une certaine taxe.</p>
-
-<p>Ibrahim Adlan fit également organiser des bâtiments
-pour les finances, aussi commodes que possible. Il les
-transféra vers le fleuve, fit construire d’immenses murailles
-et édifier une suite de bâtiments pour lui, pour ses secrétaires,
-pour les caisses et la pharmacie, où l’on apporta
-les médicaments qui avaient échappé au sac de Khartoum;
-enfin il fit ajouter un grand nombre de magasins pour
-les marchandises, etc.</p>
-
-<p>Plein d’ambition, voulant être le premier après le
-calife, il fit tout pour gagner les faveurs de celui-ci,
-même aux dépens de son prochain.</p>
-
-<p>La justice était entre les mains des cadis à la tête
-desquels se trouvait Ahmed woled Ali, cadi el Islam.</p>
-
-<p>Le calife ne pouvait guère trouver un serviteur plus
-fidèle et plus dévoué que le cadi el Islam. En toute
-occasion il cédait aux désirs de son maître et pour servir
-ses caprices, il n’hésitait pas à commettre les plus grandes
-injustices et à sacrifier même des vies d’hommes.</p>
-
-<p>Mais pour faire paraître plus justes les sentences de
-son tribunal, le calife déclarait publiquement qu’il s’y<span class="pagenum"><a name="Page_540" id="Page_540">[540]</a></span>
-soumettait toujours et demandait que tous ceux qui se
-croyaient opprimés ou lésés par lui, l’accusassent devant
-le cadi. Un brave homme des environs du Nil Blanc prit
-une fois cette déclaration au sérieux et cita le calife
-devant le cadi pour lui avoir ôté peu de temps auparavant
-sa place d’émir. A la suite de cette sommation, le calife
-se rendit humblement devant ses juges dans la djami
-où une foule curieuse, inspirée par l’amour de la justice
-de leur maître s’était réunie. Le plaignant nommé Abd el
-Minem, prétendit avoir été privé de sa place d’émir
-injustement, place qu’il avait obtenue déjà durant la vie
-du Mahdi. Le calife avait, en effet, soupçonné Minem
-d’appartenir au parti du calife Chérif et l’avait destitué
-pour cette raison.</p>
-
-<p>Le calife déclara qu’à plusieurs reprises, ayant eu
-besoin de lui, il ne l’avait trouvé ni dans sa demeure ni
-dans aucun lieu de prières et que par conséquent coupable
-de tiédeur des affaires religieuses, il lui avait enlevé
-sa place. Le tribunal, sans autre forme de procès, rendit
-une sentence en faveur du calife. Le plaignant fut fouetté
-jusqu’au sang et jeté en prison. Peu s’en fallut qu’il ne
-fut lynché par la foule qui ne comprenait pas du tout
-de quoi il était question.</p>
-
-<p>De tous côtés furent célébrées les louanges du calife,
-successeur du Mahdi, représentant du Prophète et qui
-par amour de la justice se soumettait humblement au
-verdict du cadi.</p>
-
-<p>Pour bien faire ressortir sa mansuétude et son esprit
-conciliant, il fit sortir de prison son adversaire le lendemain,
-lui pardonna son audace et lui fit cadeau d’une
-gioubbe neuve et... d’une femme!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<span class="pagenum"><a name="Page_541" id="Page_541">[541]</a></span>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">CHAPITRE XII.</h2>
-
-<p class="pch">Evénements dans les différentes parties du Soudan.</p>
-
-<p class="psh">Expédition de Karam Allah au Bahr el Ghazal.&mdash;Sa dispute avec
-Madibbo.&mdash;Evénements du Darfour.&mdash;Exécution de Madibbo.&mdash;Emprisonnement
-de Charles Neufeld.&mdash;Mon entrevue avec lui.&mdash;Défaite
-et mort du sheikh Salih el Kabachi.&mdash;Arrivée d’Abou
-Anga à Omm Derman.&mdash;Destruction de la tribu des Djihena.&mdash;Conspiration
-de Sejjidna Isa.&mdash;Campagne d’Abou Anga en Abyssinie.&mdash;Gondar.&mdash;Mort
-d’Abou Anga.&mdash;Campagne d’Othman
-woled Adam dans le Darfour.&mdash;Mort du Sultan Youssouf.&mdash;Exemples
-de la tyrannie du calife.&mdash;Tombeau du Mahdi.&mdash;Nouvelles
-de la patrie.&mdash;Mort de ma mère.&mdash;Mort de Lupton.&mdash;Sa
-famille.&mdash;Préparatifs pour attaquer l’Egypte.</p>
-
-<p>Mohammed Khalid avait laissé comme émir du
-Darfour le sultan Youssouf, fils du sultan Ibrahim, au
-fond gouverneur légitime du pays. Jeune encore, il
-chercha à améliorer sa position en gagnant la confiance
-d’Abou Anga et de son représentant Othman woled
-Adam résidant à El Obeïd. Il leur fit souvent présent
-de chevaux et d’esclaves afin qu’ils le recommandassent
-au calife. Khalid, lorsqu’il quitta le Darfour était accompagné
-de presque tous les Mahdistes, habitant la
-vallée du Nil, c’est pourquoi Youssouf se trouva gouverner
-le pays de ses ancêtres et ses propres sujets
-apprécièrent hautement ce changement de maître. Aussitôt<span class="pagenum"><a name="Page_542" id="Page_542">[542]</a></span>
-après la mort du Mahdi, le calife envoya les instructions
-nécessaires à Karam Allah, au Bahr el Ghazal,
-pour qu’il quittât le pays et vint avec toutes ses troupes
-à Shakka. Karam Allah avait pris possession du
-pays après la défaite de Lupton, s’était dirigé au sud et
-avait obligé le sultan rebelle Semio ibn Tikma à quitter
-sa résidence qu’il avait fait fortifier selon les avis du
-docteur Junker. A peine Semio put-il s’échapper avec
-une partie de ses femmes. Quant à ses trésors d’ivoire,
-ils tombèrent entre les mains de Karam Allah. Après
-la victoire, celui-ci avait marché vers le sud-est dans
-les provinces équatoriales gouvernées par Emin Pacha.
-Il allait atteindre le Nil quand le calife lui ordonna de
-se retirer. Si Karam Allah n’avait pas été vigoureusement
-soutenu par ses compatriotes, il ne lui aurait pas
-été possible d’obéir aux ordres du calife et d’engager
-les Basingers à quitter leur patrie pour se rendre à
-Shakka. Cependant après l’évacuation du Bahr el Ghazal,
-de nombreux Gellaba du Darfour et du Kordofan s’étaient
-joints à Karam Allah pour se procurer des esclaves
-et de l’ivoire de sorte que maintenant, soutenus par
-les riverains, les Djaliin et les Dongolais, il obligea
-par la violence les Basingers à se rendre à Shakka.
-Malgré toutes ses précautions, il y en eut beaucoup qui
-s’évadèrent avec leurs armes pendant la marche. Mais à
-son arrivée à destination Karam Allah possédait encore
-plus de 3000 fusils. C’est là qu’il vendit à des marchands
-du Kordofan et de la vallée du Nil, argent
-comptant, la grande quantité d’esclaves des deux sexes
-qu’il avait amenée. En homme prudent il envoya par
-son frère Soliman des esclaves choisis et une partie de
-<span class="pagenum"><a name="Page_543" id="Page_543">[543]</a></span>
-l’argent à Omm Derman pour le calife qui, tout joyeux
-lui ordonna de rester à Shakka. Abou Anga et Othman
-woled Adam eurent aussi leur part du butin. Karam
-Allah se conduisit dès lors comme le maître du pays et
-exerça toutes espèces de tyrannies et d’exactions.
-L’émir Madibbo, véritable gouverneur du pays lui fit
-des remontrances, mais ce fut en vain, car aussitôt après
-il enleva leurs chevaux et leurs esclaves aux Arabes
-Risegat. Ceux-ci se groupèrent alors autour de Madibbo
-et se préparèrent à la résistance. Karam Allah en
-fut tout heureux car il n’attendait qu’une occasion
-pour combattre et ayant sommé inutilement Madibbo
-de se rendre auprès de lui, il le déclara rebelle.
-On se battit; Madibbo fut vaincu et s’enfuit vers le
-Darfour; Karam Allah le poursuivit par Dara presque
-jusqu’à Fascher et eut ainsi l’occasion d’examiner le
-pays et d’en remarquer la richesse. Il somma par lettre
-le sultan Youssouf de poursuivre et de faire prisonnier
-Madibbo, tandis qu’il retournait lui-même à Dara et s’y
-établissait malgré la résistance des officiers de Youssouf.
-Madibbo fut pris à deux journées de marche de Fascher
-par les Zagawa avant qu’il put se réfugier auprès
-d’une tribu amie, les Arabes Mahria. Le sultan Youssouf
-envoya Madibbo sous escorte à Abou Anga au Kordofan
-et profita de l’occasion pour se plaindre des procédés de
-Karam Allah.</p>
-
-<p>Ce dernier avait écrit directement au calife à Omm
-Derman que les For étaient sur le point de raviver
-leur dynastie, que le sultan Youssouf n’était dévoué
-aux Mahdistes qu’en apparence et ne cherchait qu’à se
-rendre indépendant. Abou Anga avait également adressé<span class="pagenum"><a name="Page_544" id="Page_544">[544]</a></span>
-les plaintes du sultan Youssouf à son maître et il ne restait
-plus au calife qu’à choisir entre Karam Allah et Youssouf.
-Il ne prit aucune décision à cet égard, car le sultan
-Youssouf était le descendant direct de la dynastie du
-pays, et le calife craignait avec raison que s’il gagnait
-les sympathies de ses compatriotes il ne devint ainsi
-un adversaire dangereux. Karam Allah était Dongolais,
-compatriote du Mahdi et sans aucun doute partisan du
-calife Chérif. Les commandants des Basingers étaient
-également Dongolais ou Djaliin; c’est pourquoi l’intérêt
-du calife était de ne pas fortifier ces partis.</p>
-
-<p>Il écrivit donc au sultan Youssouf qu’il était
-sûr de sa fidélité, le considérait comme maître du pays
-et d’autres phrases de ce genre, mais cependant il
-ne donna pas l’ordre strict à Karam Allah de quitter
-Dara. Au contraire, il lui fit dire secrètement par
-Abou Anga de rester dans la ville. Les suites de cette
-indécision réfléchie furent que le sultan Youssouf se
-sentant autorisé par le calife, somma énergiquement
-Karam Allah, qui avait aussi occupé Sheria et Taouescha,
-de quitter le pays. Ce dernier pour obéir aux instructions
-du calife fut attaqué par le maktum ou général
-des armées de Youssouf. Les postes de Sheria et de
-Taouescha furent complètement anéantis et Karam
-Allah, après s’être bien défendu et avoir subi de grandes
-pertes, dut se retirer à Shakka. Beaucoup de ses plus
-braves compatriotes succombèrent: Hasan Abou Sirra,
-Tahir, Ali Mohammed et d’autres, tous Dongolais ayant
-déjà combattu sous Youssouf el Shellali et Gessi
-Pacha dans la province du Bahr el Ghazal; en somme
-autant d’ennemis de moins pour le calife.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_545" id="Page_545">[545]</a></span></p>
-
-<p>Madibbo fut livré à Abou Anga qui avait un ancien
-compte à régler avec lui. Anga en servant sous les ordres
-de Soliman woled Zobeïr était une fois tombé entre les
-mains de son ennemi Madibbo qui l’avait forcé de
-porter sur sa tête pendant plusieurs jours de marche une
-caisse de munitions; comme il s’était plaint, on lui avait
-répondu par des coups de fouet et des insultes. Abou
-Anga ne l’avait pas oublié. Madibbo conduit devant son
-ancien adversaire vit bien que sa dernière heure n’était
-pas éloignée: il avança pourtant pour sa défense qu’il
-n’avait combattu contre Karam Allah que poussé par des
-procédés indignes et non contre le Mahdi. A quoi lui
-servaient les preuves d’ancienne fidélité! Toute parole
-d’excuse était inutile, Abou Anga répondait toujours:
-«Malgré ce que tu pourras dire, je te tuerai.»</p>
-
-<p>Persuadé de l’inutilité de ses efforts, Madibbo renonça
-à se défendre et parla ainsi devant ses ennemis rassemblés:</p>
-
-<p>«Ce n’est pas toi, Abou Anga qui me prendra la
-vie, mais Dieu! Je ne t’ai pas demandé grâce, mais
-justice, cependant un esclave comme toi ne deviendra
-jamais un noble. Les marques du fouet qui sont encore
-visibles sur ton dos, tu les a bien méritées. Que la mort
-vienne sous n’importe quelle forme, elle me trouvera
-calme et courageux. Je suis Madibbo et les tribus
-connaissent mon nom!»</p>
-
-<p>Abou Anga le fit reconduire en prison et fut
-assez généreux pour ne pas le faire fouetter. Le lendemain
-il fut mis à mort en présence de toute l’armée.
-Madibbo tint sa parole. Entouré d’un cercle d’ennemis,
-une chaîne autour du cou, il se moquait des cavaliers
-qui galopaient vers lui en brandissant leurs lances au-dessus<span class="pagenum"><a name="Page_546" id="Page_546">[546]</a></span>
-de sa tête. Quand on lui dit de s’agenouiller pour
-recevoir le coup mortel, il somma les assistants de raconter
-comment il allait mourir; un instant après, sa tête roulait
-sur le sable. C’est ainsi que finit un des sheikhs les plus
-capables et les plus braves de tout le Soudan.</p>
-
-<p>Lorsqu’on apporta sa tête à Omm Derman, les Arabes
-Risegat qui avaient quitté leur patrie en pèlerins pour
-s’établir dans la capitale portèrent le deuil, le calife même
-ne se réjouit point de la mort de ce brave. Il ne voulait
-naturellement pas blâmer son premier général aux yeux de
-la foule et cacha son mécontentement au sujet de cet acte
-tyrannique, mais il me dit qu’il regrettait que Madibbo
-fut tombé entre les mains de son ennemi personnel,
-car il aurait sûrement pu lui rendre maints bons
-services.</p>
-
-<p>Younis jouissait de l’entière confiance de son maître.
-Lui et son armée avaient passé par Abou Haraz pour
-aller s’établir à Ghedaref et Gallabat. Comme il commandait
-de grandes forces assez belliqueuses et que lui-même
-partageait leur courage, il demanda au calife l’autorisation
-d’entreprendre de petites campagnes contre l’Abyssinie,
-dont le roi n’avait pas répondu à l’aimable missive
-que le calife lui avait envoyée. Sous les ordres d’Arabi
-Dheifallah, les soldats attaquèrent les villages limitrophes,
-les détruisirent, tuèrent les hommes et firent les femmes
-prisonnières. Par la rapidité de leurs mouvements, pillant
-aujourd’hui ici, demain incendiant là, c’était un
-véritable fléau pour les Abyssins de la frontière. Cela
-ne les empêchait cependant pas d’entrer en relations
-commerciales avec Younis qui au fond leur était sympathique
-par sa bonhomie et les encourageait à venir<span class="pagenum"><a name="Page_547" id="Page_547">[547]</a></span>
-en grand nombre vendre au marché, à l’entrée de la
-ville, les produits de leur pays tels que le café, le miel,
-la cire, des peaux de bœufs tannées, des oranges, des
-autruches et même des chevaux, des mulets et des
-esclaves. Un jour, qu’une forte caravane de marchands
-composée de Gheberda (Abyssins musulmans) et de
-Makada (Abyssins chrétiens) arrivait à Gallabat,
-Younis ne put résister à sa rapacité; sous prétexte que
-c’étaient des espions du Ras Adal, il les fit enchaîner
-et s’empara de tous leurs biens. Il envoya les prisonniers
-sous escorte à Omm Derman, où ce coup hardi
-fut considéré par la foule ignorante comme une grande
-victoire. Le calife, toujours prêt à augmenter le prestige
-et la gloire de ses parents, nomma Younis Ifrit el
-Moushrikin (diable des polythéistes) et Mismar ed Din
-(aigle de la foi). Younis avait eu soin de lui envoyer
-les plus jolies femmes, des chevaux et des mulets; c’est
-pourquoi avide de plus de victoires, il résolut de réunir
-l’armée d’Abou Anga à celle de Younis et de déclarer
-la guerre au roi Jean. En attendant il donna l’ordre à
-Younis de se tenir sur la défensive.</p>
-
-<p>Abou Anga sur l’ordre du calife laissa 1500 hommes
-de ses troupes armées de fusils Remington à Othman woled
-Adam, nommé émir du Kordofan et du Darfour; avec le
-reste, il se rendit à Omm Derman. Jusqu’alors le sheikh
-Salih el Kabachi n’avait pas été attaqué à Bir Omm Badr.
-Sachant qu’un jour ou l’autre son tour viendrait, il envoya
-50 de ses plus fidèles et meilleurs esclaves à Wadi Halfa
-avec une lettre réclamant l’appui du Gouvernement égyptien
-contre l’ennemi commun. Le Gouvernement accéda à la
-prière de son sheikh dévoué et remit à ses envoyés 200<span class="pagenum"><a name="Page_548" id="Page_548">[548]</a></span>
-fusils Remington, 40 caisses de munitions, 200 livres
-sterling et quelques beaux revolvers incrustés.</p>
-
-<p>A cette époque un négociant allemand, Charles Neufeld
-séjournait à Wadi Halfa. Il avait fait la connaissance de
-Dheifallah Hogal, frère d’Elias Pacha, qui s’était récemment
-évadé du Soudan et lui avait appris qu’au
-nord du Kordofan se trouvait une énorme quantité de
-gomme dont les propriétaires n’avaient pu disposer à
-cause de la révolution et qu’on pourrait facilement apporter
-à Wadi Halfa avec l’aide du sheikh Salih.
-Attiré par la perspective de ce fort gain et avide d’aventures,
-Neufeld résolut de se joindre aux gens de
-Salih qui rentraient chez leur sheikh. Le Gouvernement
-auquel il avait promis un compte rendu sur l’état du
-Soudan, consentit à cette expédition aventureuse et Neufeld
-quitta Wadi Halfa avec la caravane au commencement
-de février 1887.</p>
-
-<p>Abd er Rahman woled en Negoumi informé
-par ses espions du départ de la caravane fit surveiller
-toutes les routes. Malheureusement leur guide,
-d’ordinaire si sûr, s’égara et la caravane après de longs
-détours arriva près de la fontaine El Kab après avoir
-beaucoup souffert de la soif. Elle y rencontra les Mahdistes.
-On en vint aux mains et les gens de Salih,
-épuisés par la marche, succombèrent sous le nombre supérieur
-de leurs ennemis. Les uns furent tués, les
-autres faits prisonniers. Neufeld, au commencement du
-combat s’était retiré avec sa servante abyssine sur une
-colline non loin des combattants et se préparait à
-vendre chèrement sa vie. N’étant pas attaqué, il resta
-neutre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_549" id="Page_549">[549]</a></span></p>
-
-<p>Après la bataille, on lui offrit le pardon, qu’il accepta;
-il fut conduit à Dongola devant Abd er Rahman
-woled en Negoumi qui l’épargna pour l’envoyer au calife
-à Omm Derman, tandis qu’il fit exécuter tous les autres
-prisonniers. Depuis quelques jours déjà la nouvelle qu’un
-Européen avait été fait prisonnier et devait être amené
-ici m’avait été secrètement communiquée; c’est pourquoi,
-un matin, au commencement de mars 1887, je ne fus
-pas étonné quand une grande foule s’approcha de la
-maison du calife en criant et, que je vis au milieu d’elle
-un Européen sur un chameau. On disait partout qu’on
-amenait le pacha de Wadi Halfa. C’était Neufeld!</p>
-
-<p>On le fit entrer pour le moment dans la rekouba couverte
-de paille destinée aux moulazeimie. J’observai les
-regards soupçonneux des espions placés auprès de moi par
-le calife et je feignis d’être entièrement indifférent à
-l’arrivée de cet Européen, attendant une meilleure occasion
-de m’approcher de lui, occasion qui ne tarda pas à s’offrir.
-Le calife Abdullahi convoqua le conseil ordinaire de la
-couronne, auquel assistait Nur Angerer qui venait du
-Kordofan et, à ma grande joie, il m’invita également à
-prendre place parmi ceux qui l’entouraient; je ne pus
-que murmurer à Nur Angerer: «Fais ton possible
-pour sauver cet homme.» Le calife raconta alors qu’un
-espion anglais avait été pris et nous ordonna, au sheikh
-Tahir el Migdob et à moi, de l’interroger.</p>
-
-<p>Nous nous rendîmes dans la rekouba. Neufeld me
-salua avec joie en apprenant mon nom. Avec quelques
-paroles je l’avertis que le sheikh Tahir était le supérieur,
-qu’il devait s’adresser à lui et se montrer très soumis.
-Neufeld parlait très bien l’arabe, mais fit une mauvaise<span class="pagenum"><a name="Page_550" id="Page_550">[550]</a></span>
-impression sur mon camarade par sa facilité d’élocution, et
-il fut bientôt d’avis de retourner vers le calife. Ce dernier
-lui ayant demandé ce qu’il pensait de cet homme, il répondit:
-«Sûrement, c’est un espion; il mérite la mort!»</p>
-
-<p>«Et quelle est ton opinion?» me demanda le calife.»</p>
-
-<p>«Pour l’instant je ne sais que ceci: cet homme
-est Allemand; il appartient donc à une nation qui n’a
-aucun intérêt en Egypte,» répondis-je. Le calife me
-regarda fixement et m’ordonna de parcourir quelques
-papiers consistants en correspondances insignifiantes et
-quelques listes de remèdes, puis en une lettre du général
-Stevenson adressée à Neufeld dans laquelle il lui permettait
-de se joindre à la caravane de Salih à condition
-de lui fournir un rapport détaillé sur l’état du Soudan.
-Je traduisis tout ce qui ne pouvait intéresser le calife,
-naturellement je ne fis pas mention que le général lui
-avait demandé un rapport sur le Soudan.</p>
-
-<p>«Maître, dis-je, il ressort de ces papiers que cet
-homme est, comme il le disait au sheikh Tahir, un
-négociant autorisé par le Gouvernement à voyager pour
-son commerce.»</p>
-
-<p>Le calife de nouveau me jeta un regard perçant et
-nous ordonna de sortir et d’attendre ses ordres. Pendant
-ce temps une grande foule s’était rassemblée et se ruait
-vers la rekouba pour voir le Pacha anglais! Bientôt des
-moulazeimie noirs sortirent de la maison du calife, conduisirent
-Neufeld hors de la rekouba, et lui lièrent les
-mains de sorte que le malheureux crut que sa dernière
-heure avait sonné; levant les yeux au ciel et murmurant
-une prière, il s’agenouilla sans qu’on lui eût
-ordonné; on le fit se relever. Les sons étouffés de<span class="pagenum"><a name="Page_551" id="Page_551">[551]</a></span>
-l’umbaia se firent entendre comme au moment de chaque
-exécution. A ma grande satisfaction, Neufeld n’en parut
-pas émotionné. Sa pauvre servante se précipita hors de
-la rekouba et demanda dans son désespoir d’être tuée
-avec son maître, mais elle fut aussitôt repoussée. Le
-cadi et moi, du haut d’un tas de pierres, pouvions
-observer toute la scène; nous vîmes bientôt que le
-calife voulait jouer avec Neufeld la comédie du chat
-et de la souris et que pour le moment sa vie n’était
-pas en danger. Neufeld ne pouvait guère comprendre
-dans ce triste moment mes signes pour le tranquilliser.
-Quelques minutes après, le calife nous fit de nouveau
-appeler.</p>
-
-<p>«Ainsi, tu veux qu’on tue cet homme, dit-il à
-Tahir.&mdash;Oui.&mdash;Et toi?» demanda-t-il à Nur Angerer.
-Celui-ci loua la bravoure que Neufeld venait de montrer
-et demanda sa grâce.</p>
-
-<p>«Abd el Kadir, parle!» m’ordonna le calife.</p>
-
-<p>«Maître, cet homme mérite peut-être la mort et
-un autre que toi le tuerait. Ta générosité et ta miséricorde
-le gracieront; il est, dit-il, mahométan et par ta
-grâce se fortifiera dans la foi.»</p>
-
-<p>Le cadi Ahmed fut aussi de mon avis et le calife
-qui, dès le premier instant, n’en voulait pas à la vie de
-Neufeld, lui fit pour l’instant enlever ses chaînes et reconduire
-à la rekouba. «Mais, dit-il au cadi, qu’on le montre
-cette après-midi à la foule, sous la potence et qu’on le reconduise
-ensuite en prison. Quant à toi, ajouta-t-il en se
-tournant vers moi, tu n’as rien autre chose à faire avec
-lui!» Nous nous éloignâmes tous et malgré cette défense,
-j’informai Neufeld des ordres que j’avais entendu donner<span class="pagenum"><a name="Page_552" id="Page_552">[552]</a></span>
-à son sujet. La foule enchantée vit en effet Neufeld
-cette après-midi là exposé près de la potence.</p>
-
-<p>Le lendemain, le calife me fit appeler et me raconta
-qu’il avait appris d’une source certaine, par Abd
-er Rahman woled en Negoumi, que Neufeld était venu
-par ordre du Gouvernement, se joindre à Salih el Kabachi
-pour m’aider à fuir. Je lui déclarai que c’était
-un mensonge, comme le prouvaient les papiers et que le
-Gouvernement n’avait, du reste, aucun intérêt à tenter une
-pareille entreprise en ma faveur. Le calife feignit de croire
-mes protestations; mais sa méfiance envers moi se réveilla
-et pendant longtemps je fus puni comme d’habitude par
-sa manière d’être à mon égard.</p>
-
-<p>Quelques jours après, le calife fit monter Neufeld
-sur un chameau, les deux pieds dans les fers, pour lui
-montrer une grande revue.</p>
-
-<p>«Que penses-tu de mon armée?» dit-il à Neufeld.</p>
-
-<p>«Ton armée est nombreuse, répondit-il, mais mal
-exercée; l’armée égyptienne est beaucoup plus disciplinée.»</p>
-
-<p>Le calife qui n’appréciait pas la franchise le fit
-aussitôt reconduire en prison.</p>
-
-<p>Othman woled Adam avait reçu l’ordre de faire
-prisonnier Salih ou de le tuer. Il prépara une expédition
-sous les ordres de son représentant Fadhl
-Allah Aglan et Gerger, sheikh des Ahamda, ennemi
-personnel de Salih leur fut donné pour guide. Le
-sheikh des Kababish avait quitté Bir Omm Badr se
-rendant vers l’est, dans les déserts de son ancien pays
-pour y attendre ses gens revenant de Wadi Halfa
-avec des secours. La nouvelle de leur défaite complète<span class="pagenum"><a name="Page_553" id="Page_553">[553]</a></span>
-éloigna de lui quantité de ses soldats qui désespéraient
-du succès de leur cause. Le sheikh Salih n’ayant aucun
-espoir, privé du secours qu’il attendait de ses compatriotes
-ne pouvait plus opposer de résistance. Il s’enfuit
-donc avec sa famille et ses plus proches parents, mais
-fut rejoint par l’ennemi auprès d’une fontaine où il se
-reposait. A son approche, sentant qu’il ne pouvait lui
-échapper, il ordonna à ses esclaves d’étendre une peau
-sur laquelle il s’assit et attendit tranquillement la mort.
-Gerger sauta de cheval et lui tira un coup de pistolet
-dans la tête à bout portant.</p>
-
-<p>Ainsi finit le dernier sheikh arabe fidèle au Gouvernement.</p>
-
-<p>Au milieu de juin, la nouvelle nous parvint que
-Abou Anga était arrivé vers le Nil, à Dourrah el
-Khadra, avec 9 à 10000 soldats armés de fusils et avec
-autant de porteurs de lances; il serait à Omm Derman à
-la fin du mois. Le calife allait alors souvent à cheval
-vers l’ancienne ligne de défense Tabia Regheb Bey pour
-fixer le lieu de campement de l’armée d’Abou Anga et
-donner ses ordres en détail. Je devais habituellement
-l’y accompagner à pied. Dans une de ces excursions, je
-me blessai au pied de telle façon qu’il m’était fort difficile
-de le suivre. Le calife voyant que je boitais très
-bas, m’appela lorsqu’il fut descendu dans la maison de
-Fadhlelmola, loua ma patience et ma constance et me
-fit présent d’un cheval amené par Fadhlelmola lui-même
-avec ordre de m’en servir désormais dans nos courses.</p>
-
-<p>Fin juin Abou Anga campait à deux heures d’Omm
-Derman. Il fut reçu de nuit et sans témoins chez le
-calife. L’entretien dura longtemps et après minuit seulement<span class="pagenum"><a name="Page_554" id="Page_554">[554]</a></span>
-Abou Anga regagna ses quartiers. Avant le
-point du jour, les tambours de guerre annoncèrent que
-le calife voulait assister personnellement à l’entrée
-d’Abou Anga à Omm Derman.</p>
-
-<p>En compagnie des émirs et d’une foule innombrable
-de curieux nous chevauchâmes à l’est du champ
-de manœuvres où on avait élevé une tente pour le
-calife et ses principaux officiers. Bientôt Abou Anga
-s’avança avec toute son armée au son des trompettes
-et des tambours et fit défiler deux fois ses troupes
-excitant ainsi l’enthousiasme du calife. Les émirs s’étant
-approchés, il appela sur leurs têtes la bénédiction de
-Dieu. Le camp fut envahi par la soldatesque chargée
-de butin et la ville opprimée se remplit d’une animation
-extraordinaire. Il y eut des noces et des festins, malgré
-les préceptes formels du Mahdi, mais avec le consentement
-secret du calife. Tout l’argent et les biens volés au
-Kordofan furent dépensés dans cette débauche.</p>
-
-<p>Abou Anga avait apporté à son frère et seigneur
-de grandes sommes, des esclaves et des femmes; il distribua
-en outre de riches présents à ses amis et connaissances;
-à moi-même il me rendit mon ancien serviteur
-avec sa femme, mais ne reparla ni de mes chevaux ni
-des biens qu’on m’avait enlevés pendant mon arrestation.</p>
-
-<p>La fête du Baïram qui suivit bientôt fut la plus
-grandiose que le calife ait jamais célébrée. Plus de 100000
-croyants dirent la prière avec le calife sur le champ de
-manœuvres. Au milieu des cris fanatiques de son peuple,
-et pendant qu’on tirait le canon, le calife rentra chez
-lui. La foule excitée le suivit dans un enthousiasme<span class="pagenum"><a name="Page_555" id="Page_555">[555]</a></span>
-insensé de sorte que beaucoup d’hommes et même de
-chevaux furent écrasés dans cette cohue.</p>
-
-<p>L’émir Merdi Abou Rof de la tribu de Djihena
-avait reçu l’ordre de venir faire le pèlerinage à Omm
-Derman avec sa tribu et ses troupeaux; n’ayant pas obéi,
-il allait expier sa désobéissance d’une façon exemplaire.</p>
-
-<p>Une grande partie de l’armée d’Abou Anga sous le
-commandement de Zeki Tamel, Abdallah woled Ibrahim
-et Ismaïn Delendook marcha contre les Djihena pour
-les anéantir. Cette tribu appelée aussi «les Arabes
-d’Abou Rof» était célèbre par la beauté de ses
-esclaves des deux sexes ainsi que par ses chameaux
-et ses troupeaux qui passaient pour superbes. La réputation
-de leur richesse ne répondait pas à celle de leur
-bravoure; on disait d’eux: «Djihena el’aoul, ashra fi
-zaoul, (dix enfants Djihena valent un homme)». Les
-émirs Merdi Abou Rof et Mohammed woled Malik
-succombèrent en combattant; la plus grande partie de la
-tribu chercha le salut dans la fuite et fut presque entièrement
-détruite. Les jeunes femmes et les enfants furent
-envoyés au calife et les rares survivants à Omm Derman
-où ils menèrent une triste vie comme porteurs d’eau et
-tresseurs de nattes de palmier. Leurs riches troupeaux
-se vendirent à Omm Derman où les prix baissèrent tellement
-que les bœufs ou les chameaux qu’on payait
-autrefois 40 à 60 écus, n’en valaient plus que 2 ou 3.
-Après la destruction des Djihena, Abou Anga reçut
-l’ordre d’aller d’Omm Derman à Gallabat pour prendre le
-commandement général des troupes. Les armées du sud
-à Abou Haraz l’accompagnèrent et il arriva à destination
-juste à temps pour sauver Younis.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_556" id="Page_556">[556]</a></span></p>
-
-<p>Un messager ordinaire de Younis s’était fait passer
-pour Jésus-Christ et avait trouvé beaucoup d’adeptes.
-Les uns croyaient en lui, d’autres étaient fort mécontents
-de Younis qui devenait de plus en plus rapace et ne
-respectait même pas la propriété de ses sujets. Ils
-désiraient tous un changement de n’importe quelle nature.
-Onze des premiers émirs, parmi lesquels le commandant
-de l’arsenal, résolurent de proclamer le nouveau Jésus et
-d’assassiner Younis. Le jour de l’exécution du projet
-était déjà fixé quand Abou Anga arriva à Gallabat.</p>
-
-<p>En peu de temps, (car grâce à sa générosité il avait
-beaucoup d’amis), il eut connaissance du complot et des
-conspirateurs et les fit arrêter. Younis, qui n’en connaissait
-pas le véritable motif, vint se plaindre à Abou Anga de
-cette arrestation et lui en demander la cause. «Ils voulaient
-t’assassiner,» répliqua simplement Abou Anga.
-Conduits devant le cadi, les conspirateurs avouèrent
-tout. Leur chef déclara même expressément être Jésus,
-ce que chacun devrait finir par reconnaître, s’il en
-doutait encore. Abou Anga envoya Mohammed woled esh
-Sherteia comme messager extraordinaire à Omm Derman
-pour demander des instructions sur cette affaire. Le calife
-bouleversé par cette nouvelle voulut la tenir secrète. Il
-convoqua aussitôt son frère Yacoub et le cadi Ahmed et
-tint conseil avec eux. On décida l’exécution de tous les
-conspirateurs. J’avais appris en confidence l’histoire par
-Mohammed woled esh Sherteia à qui il fut défendu de
-s’éloigner de la maison du calife. Le même jour il reçut
-l’ordre de se rendre à Gallabat porteur de l’arrêt de mort.
-Deux jours plus tard, le calife réfléchissant que l’exécution
-commune de onze émirs, qui presque tous appartenaient aux<span class="pagenum"><a name="Page_557" id="Page_557">[557]</a></span>
-tribus occidentales ferait une forte mauvaise impression,
-et produirait surtout une influence fâcheuse en ce qui le
-concernait sur leur nombreuse parenté, changea la sentence
-et leur envoya promptement leur grâce par des cavaliers
-bien montés. Cependant il n’était guère possible malgré la
-diligence faite de rejoindre ceux qui étaient partis deux
-jours auparavant. Lorsque les messagers arrivèrent à
-Gallabat, les délinquants étaient pendus au gibet. Tous
-étaient morts sans résistance pour leur Jésus. Younis, en
-qualité de parent du calife, ne s’était soumis que forcé
-à Abou Anga qu’il considérait comme un esclave quoiqu’il
-fût plus brave et plus généreux que lui-même et
-il lui reprocha sa précipitation.</p>
-
-<p>Ce fait amena entre ces deux hommes une dissension
-qui fit perdre la place à Younis; il dut revenir à Omm
-Derman et faire journellement ses dévotions au premier
-rang dans la mosquée.</p>
-
-<p>Abou Anga rassembla ses forces pour venger la
-défaite d’Arbab. Jamais le calife Abdullahi n’avait encore
-réuni une armée aussi forte. D’après les listes envoyées
-à Omm Derman, Abou Anga disposait d’environ 15000
-fusils, 45000 porteurs de lances et de 800 chevaux. Il
-marcha donc avec cette armée contre le Ras Adal en
-passant par le mintik (défilé). On ne sait pas encore
-jusqu’à ce jour pourquoi les Abyssins n’attaquèrent pas
-l’ennemi dans les gorges ou dans les chemins de la montagne
-où les armes à feu n’auraient été d’aucune utilité. Là, ils
-auraient pu forcer les Mahdistes à la retraite et leur
-auraient fait subir de grandes pertes. On peut seulement
-supposer que les Abyssins éblouis par leur victoire sur
-Arbab étaient trop sûrs du succès. Ils voulaient peut-être<span class="pagenum"><a name="Page_558" id="Page_558">[558]</a></span>
-attirer l’ennemi dans le pays, puis lui couper la
-retraite et l’anéantir.</p>
-
-<p>Le combat eut lieu dans la plaine de Debra-Sin.
-Ras Adal disposant d’à peine 2000 mauvais fusils avait
-pris une forte position; mais il laissa le temps à Abou
-Anga de ranger ses soldats en bataille. Alors les Abyssins
-prirent l’offensive, repoussés ils renouvelèrent l’attaque
-mais durent se retirer une seconde fois avec des pertes
-considérables. Lorsqu’ils furent épuisés et découragés,
-Abou Anga avec toute son armée prit l’offensive et
-remporta une brillante victoire.</p>
-
-<p>Les Abyssins trop confiants avaient choisi un emplacement
-derrière lequel coulait une rivière, et où leurs
-soldats atteints par les balles d’Abou Anga trouvèrent la
-mort. Les cavaliers abyssins seuls se montrèrent supérieurs
-à ceux d’Abou Anga mais, cernés par l’infanterie,
-ils durent bientôt se retirer. Le Ras Adal se sauva avec
-eux.</p>
-
-<p>Sa femme et sa fille firent partie du butin d’Abou
-Anga victorieux. Tout le pays d’Amhara était ainsi tombé
-entre ses mains. Il marcha sur Gondar avec l’espoir d’y
-trouver de riches trésors mais fut cruellement déçu. Sauf
-de grandes provisions de café, de miel et de cire, choses
-non transportables, il ne trouva rien qui fut digne d’être
-enlevé. Il jeta par la fenêtre d’un bâtiment en pierre,
-bâti disait-on par les Portugais, un vieux prêtre copte,
-mit le feu à Gondar et retourna à Gallabat saccageant
-et massacrant tout sur son chemin.</p>
-
-<p>Son butin consistait en milliers de femmes, de jeunes
-filles et de petits garçons abyssins qu’il faisait chasser
-devant lui à coups de fouet. Il en fit transporter une<span class="pagenum"><a name="Page_559" id="Page_559">[559]</a></span>
-grande partie à Omm Derman. Des centaines moururent
-en chemin par suite des fatigues ou du mauvais traitement.
-La route de Gallabat à Abou Haraz était jonchée de
-cadavres. La fille et le jeune fils du Ras Adal se
-trouvèrent parmi les morts.</p>
-
-<p>Le calife ordonna à Abou Anga de fortifier Gallabat,
-car, malgré la victoire, il craignait la vengeance de
-l’ennemi. Mais Abou Anga mourut subitement, âgé de
-52 ans. Son genre de vie l’avait rendu très gros et il
-souffrait beaucoup des maux que produit cet état, et qu’il
-voulut guérir lui-même au moyen d’une racine vénéneuse
-(fassel kilgo) venant de Dar Fertit.</p>
-
-<p>Un jour, sans doute, après avoir pris une trop forte
-dose de son remède, on le trouva mort sur son angareb.
-Avec lui disparut le meilleur général des Mahdistes.
-Quoique ancien esclave, il avait su gagner l’affection de
-beaucoup de personnes par sa générosité et sa magnanimité,
-l’estime de tous par sa sévérité et sa justice
-et avant tout par sa bravoure personnelle. Ses gens
-regrettèrent ce maître juste, bien que fort sévère, et
-l’ensevelirent dans sa maison construite en briques rouges.
-Beaucoup de ses serviteurs et esclaves l’honorèrent comme
-un saint.</p>
-
-<p>Tandis qu’Abou Anga marchait vers l’est, Othman
-woled Adam avait reçu de son cousin, le calife, l’ordre de se
-diriger sur Shakka dans le Darfour. Le Kordofan n’avait
-pas besoin de garnison. Le sheikh Salih des Kababish
-était tombé, le pays de Djouma était abandonné; les
-Djauama sur l’ordre du calife avaient émigré à Omm
-Derman et les montagnes méridionales avaient été dévastées
-par Abou Anga. Karam Allah qui avait été chassé du<span class="pagenum"><a name="Page_560" id="Page_560">[560]</a></span>
-Darfour par le sultan Youssouf s’était retiré à Shakka
-et vexait les Arabes Risegat par des prétentions difficiles
-à satisfaire, jusqu’à ce que ceux-ci, voyant qu’il n’était
-pas tout puissant, se révoltèrent enfin. Ils lui firent la
-guerre avec succès de sorte qu’à la fin Korgosaui et lui,
-manquant de munitions tous les deux, furent enfermés, le
-premier à Njelela, le second à Shakka.</p>
-
-<p>Ils demandèrent du secours au calife qui voulait non
-pas les perdre, mais les affaiblir. Othman woled Adam
-dut donc se rendre à Shakka. Les Arabes Risegat n’en
-voulaient qu’à la personne de Karam Allah et non au
-calife; mais ils reçurent l’avis écrit de suspendre les
-hostilités ce qu’ils firent à contre-cœur par crainte
-d’Othman. Ils haïssaient Karam Allah parce qu’il avait
-entre autres choses attiré dans sa zeriba, sous prétexte de
-conclure la paix, huit de leurs sheikhs et les avait tués.</p>
-
-<p>Othman ne précipita pas tant son départ à cause
-de Karam, mais plutôt à cause du sultan Youssouf qui,
-depuis longtemps déjà, avait omis d’expédier les envois
-habituels de chevaux et d’esclaves et montrait des velléités
-d’indépendance.</p>
-
-<p>Après avoir sorti Karam de sa dangereuse situation
-et fait espérer aux Arabes qu’il donnerait suite à leurs
-plaintes contre Karam après l’occupation du Darfour, il
-marcha contre Dara avec des munitions suffisantes et les
-soldats de Karam, en tout environ 5000 fusils, et invita
-par écrit le sultan Youssouf, à le rejoindre. Celui-ci refusa
-l’invitation sous prétexte qu’il n’osait se montrer après
-qu’Othman s’était allié avec son ennemi personnel Karam
-Allah. Youssouf avait concentré ses forces à Fascher
-et laissa attaquer Othman à Dara par son général<span class="pagenum"><a name="Page_561" id="Page_561">[561]</a></span>
-Saïd Mudda. Othman réussit après un rude combat
-à repousser cette attaque, ainsi qu’une seconde, qui
-eut lieu huit jours plus tard, et fut entreprise par Rahmat
-Djamo, le vieux vizir du sultan Husein Ibrahim.</p>
-
-<p>Si le sultan Youssouf n’avait pas divisé son armée et
-attaqué l’ennemi à Dara, il aurait remporté la victoire et le
-Darfour lui aurait pour toujours appartenu. Malheureusement
-il avait divisé ses forces entre Mudda et Rahmat
-et ainsi affaibli la confiance de ses soldats, ce que ses
-adversaires remarquèrent. Il fut défait dans un combat
-décisif qu’Othman livra à Woad Berag au sud de Fascher.
-Il s’enfuit avec quelques soldats mais fut rejoint dans
-sa fuite et tué à Kabkabia.</p>
-
-<p>Les grandes richesses de Fascher, surtout les
-immenses provisions de marchandises des négociants
-de Fezzan et de Wadaï tombèrent entre les mains des
-vainqueurs et de cette façon les Mahdistes, à la fin de
-janvier 1888, rentrèrent en possession du Darfour qu’ils
-avaient presque perdu, ce même mois où Abou Anga
-remportait une grande victoire sur les Abyssins. Comme
-les habitants du Darfour étaient très dévoués à leur
-dynastie, des difficultés étaient de ce côté-là à craindre
-pour l’avenir, c’est pourquoi Othman woled Adam fit
-exécuter tous les hommes issus de sang royal des For
-ou les envoya chargés de chaînes à Omm Derman où
-ils furent encadrés entre les moulazeimie, mais traités
-comme esclaves. Les femmes de sang royal furent au
-contraire mises à la disposition du calife comme cinquième
-(chums) du butin.</p>
-
-<p>Celui-ci choisit celles qui lui plaisaient pour son
-propre harem et partagea les autres entre ses partisans.<span class="pagenum"><a name="Page_562" id="Page_562">[562]</a></span>
-Il accorda la liberté seulement aux deux vieilles sœurs
-du sultan Ibrahim, Miram Ija Basi et Miram Bachita.
-Cette dernière était la femme d’Ali Khabir demeurant à
-Omm Derman à ce moment-là.</p>
-
-<p>Pendant que ces événements se déroulaient à l’orient
-et à l’occident du royaume, le calife gouvernait à
-Omm Derman avec sa sévérité habituelle remplie de
-méfiance. Grâce à son frère Yacoub qui avait répandu
-un grand nombre d’agents secrets en ville et
-à la campagne, il était toujours bien renseigné sur
-l’état des esprits. Malheur à ceux qui exprimaient des
-doutes sur la mission divine du Mahdi et de son successeur.</p>
-
-<p>Un marin laissa échapper une fois des doutes à ce
-sujet; son accusateur, un fanatique Arabe Baggara ne
-pouvant produire des témoins sans lesquels une condamnation
-semblait impossible, le calife lui-même fit croire
-au malheureux par l’intermédiaire du cadi qu’ils avaient
-été trouvés, mais qu’il pourrait se sauver s’il avouait avant
-leur comparution. Le marin se laissa prendre au piège,
-avoua et fut condamné à mort. Le calife déclara que si
-les insultes n’avaient atteint que lui seul et n’avaient
-pas visé la sainte personne du Mahdi, il aurait gracié le
-coupable. Au milieu d’un déploiement tout particulier de
-forces et d’un grand apparat solennel le condamné fut
-décapité par le bourreau en chef Ahmed Dalia, en
-présence du calife assis sur sa peau de prière.</p>
-
-<p>Un ancien fakîh, nommé Nur en Nebi (lumière du
-Prophète) qui jouissait d’une grande considération à cause
-de sa grande piété, avait l’habitude de recommander à ses
-auditeurs de tenir fermement à la vieille et véritable foi<span class="pagenum"><a name="Page_563" id="Page_563">[563]</a></span>
-et de ne pas se laisser séduire par les doctrines nouvelles.
-Yacoub fut lui-même son dénonciateur.</p>
-
-<p>L’homme pieux fut saisi et avoua franchement être
-bon musulman mais non partisan du Mahdi. Condamné
-à mort par les juges sur un signe du calife, il fut chargé
-de chaînes, traîné sur la place du marché au milieu des
-cris étourdissants de la foule, puis pendu. Je ne puis
-me rappeler sans étonnement la physionomie tranquille
-et souriante de cet homme qui avait affronté la mort
-avec assurance pour ses convictions. Plusieurs centaines
-de maisons dans le voisinage de celle de l’hérétique furent
-mises au ban et leurs habitants jetés dans la prison
-commune et enchaînés; plus tard, grâce à Ibrahim Adlan,
-ils furent peu à peu remis en liberté. Une proclamation
-du calife rendit dès lors chacun responsable des actes de
-son voisin. Une punition sévère menaçait celui qui ne
-dénonçait pas immédiatement toute irrégularité politique
-ou religieuse.</p>
-
-<p>Il fit mettre dans les fers et dépouiller de leurs
-biens, sur un simple soupçon, beaucoup d’habitants
-d’Omm Derman.</p>
-
-<p>Il préparait un nouveau coup qui devait augmenter
-en même temps ses finances. Il expliqua à ses cadis que
-tout bateau voguant sur les eaux du Nil était de droit
-ranima (butin). Les propriétaires, disait-il très justement,
-n’avaient d’abord pas du tout, et plus tard pas sincèrement
-soutenu le Mahdi lorsqu’il séjournait dans le Kordofan.
-Ils n’avaient pas attaqué les vapeurs turcs qui sillonnaient
-le fleuve mais au contraire, les avaient aidés par
-des livraisons de bois et de céréales dans les diverses
-stations du fleuve.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_564" id="Page_564">[564]</a></span></p>
-
-<p>Tous les bateaux du Nil devaient être confisqués.
-Les cadis furent naturellement du même avis et lorsque
-le lendemain ils reçurent d’Ibrahim Adlan une lettre
-demandant si les bateaux étaient propriété de l’état,
-les juges répondirent affirmativement, en fondant leur
-jugement sur les écrits du Mahdi d’après lesquels les
-propriétaires de bateaux, vu leur conduite, comptaient
-parmi les mochalifin (rebelles). Ce manifeste fut lu
-à la foule en présence du calife, mais celle-ci ne put
-s’empêcher de dire d’un ton moqueur que les bateaux
-qui n’allaient pas sur l’eau et n’avaient pas été construits
-avec le bois des forêts qui, comme on le sait, appartenaient
-toutes au Mahdi, faisaient exception à cette
-nouvelle loi. Ces 900 bateaux environ d’une capacité
-de 40 à 1000 quintaux furent livrés au Bet el Mal
-et servirent à Ibrahim Adlan soit à transporter des
-céréales du Gouvernement, soit à être loués à des
-personnes de confiance contre un paiement annuel. Quant
-aux anciens propriétaires, la plupart des Djaliin et des
-Danagla, ruinés par ce vol, personne ne s’en inquiéta.</p>
-
-<p>Le calife voulant alors donner au peuple une
-preuve de son dévouement au Mahdi, résolut de lui
-élever un mausolée qui n’aurait pas son pareil dans
-tout le pays. La vanité était le principal mobile de
-ce projet, car il voulait que ce monument magnifique
-rappelât continuellement au peuple son maître et qu’il
-pût lui-même considérer sans cesse ce signe de son
-pouvoir.</p>
-
-<p>Le projet de ce monument était l’œuvre d’un
-ancien architecte, employé du Gouvernement. L’opinion
-publique en attribua tout le mérite au calife.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_565" id="Page_565">[565]</a></span></p>
-
-<p>La pose de la première pierre se fit en grande
-pompe. Le calife donna lui-même le premier coup de
-pioche et plus de 30000 personnes l’accompagnèrent
-vers le fleuve pour porter les pierres entassées là sur
-l’emplacement de la construction. L’architecte lui-même
-en porta une sur ses épaules. L’enthousiasme était
-grand suivant l’habitude et amena des accidents, mais
-ceux qui furent blessés dans cette cohue incroyable,
-furent considérés comme heureux de souffrir pour une
-si noble cause.</p>
-
-<p>L’année suivante, le monument fut terminé avec
-beaucoup de peine mais à peu de frais. Le calife prétendait
-que les anges du ciel coopéraient à ce travail,
-ce qui fit dire à un Egyptien dont les compatriotes
-devaient exécuter les travaux de maçonnerie et, qui
-murmuraient parce qu’ils ne recevaient aucune indemnité:
-«Ne vous plaignez pas davantage; puisque vous êtes
-les anges du calife, vous n’avez besoin ni de manger ni
-de boire et par suite ni de paiement.» Si le calife
-avait entendu ces paroles, le plaisant les aurait payées
-de sa tête.</p>
-
-<p>Je me trouvais comme toujours dans le voisinage
-immédiat du calife qui, un jour, pour me prouver son
-bon vouloir, me fit cadeau d’une jeune fille abyssinienne.
-La malheureuse avait vu assassiner sa mère et son frère,
-avait été éloignée à coups de fouet des corps de ceux
-qu’elle aimait, et amenée en captivité. Quoiqu’elle ne fût
-pas traitée en esclave par mes gens, car tous firent leur
-possible pour alléger son sort et l’égayer, elle ne cessa
-de toujours penser à ses parents et à sa patrie jusqu’à
-ce que la mort vint la délivrer de ses peines.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_566" id="Page_566">[566]</a></span></p>
-
-<p>Le Père Ohrwalder me rendait quelquefois visite, en
-secret, mais nous devions user de prudence dans ces
-occasions-là de peur que le calife n’en fût informé. Nous
-parlions alors de notre patrie, des membres de notre
-famille, de la triste vie que nous menions, mais jamais
-nous ne perdîmes l’espérance d’un heureux changement
-de notre sort. Ces rares moments d’entretien étaient les
-seuls rayons de soleil dans notre pénible existence.</p>
-
-<p>Abou Gerger qui commandait à Kassala avait
-rejoint Osman Digna pour le soutenir dans ses combats
-et avait remis le commandement de Kassala à Hamed
-woled Ali; il fut appelé ensuite à Omm Derman pour
-rendre compte des tribus arabes de l’est. Il arriva un
-soir et le calife le reçut immédiatement. Lorsqu’il quitta
-son maître après un long entretien, il me salua en
-passant et me dit à la hâte qu’il venait de remettre au
-calife une lettre de ma patrie. Quelques instants après,
-le calife me fit appeler et m’informa que le commandant
-de Souakim avait envoyé à Osman Digna une lettre
-provenant sans doute de ma famille et qu’il l’avait fait
-parvenir ici.</p>
-
-<p>En me la remettant il m’ordonna de l’ouvrir et de
-lui en dire le contenu.</p>
-
-<p>Mes mains tremblaient; je pouvais à peine respirer,
-je parcourus rapidement la lettre et lus les inquiétudes
-éprouvées par mes frères et sœurs, je lus la mort de ma
-chère mère qui, trompée dans l’espoir de me revoir, avait
-dû mourir en grande peine. Le calife s’impatientait et me
-demanda à plusieurs reprises quelles étaient ces nouvelles.
-«Cette lettre vient de mes frères et sœurs, lui dis-je,
-je vais te la traduire.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_567" id="Page_567">[567]</a></span></p>
-
-<p>Il n’y avait aucune raison de lui en rien cacher
-et je lui racontai combien ma famille désirait me
-revoir et était prête à tous les sacrifices pour me
-faire reconquérir ma liberté; mais lorsque j’en vins
-à la mort de ma mère bien-aimée, il me fut difficile de
-continuer. Je lui dis que mon absence avait assombri
-ses derniers jours et qu’elle avait toujours prié Dieu
-pendant sa maladie pour que nous puissions nous revoir,
-que sa prière n’avait pas été exaucée et que cette lettre
-m’apportait ses adieux et sa bénédiction maternelle. J’étais
-en proie à une angoisse poignante; le calife m’interrompit
-et je pus alors rassembler mes esprits.</p>
-
-<p>«Ta mère ne savait pas, dit-il, que je t’honore
-plus que toute autre personne, sans quoi elle n’aurait
-pas eu d’inquiétudes à ton sujet. Cependant il t’est défendu
-de porter son deuil, elle est morte chrétienne et n’a cru
-ni au Prophète ni au Mahdi! Elle était infidèle et ne
-peut espérer en la miséricorde de Dieu.»</p>
-
-<p>Le sang me monta à la tête, je me contenais avec
-peine tout en continuant ma lecture. On me demandait
-aussi de mes nouvelles et comment, avec la permission du
-calife, je pourrais reconquérir ma liberté ou au moins
-correspondre avec eux.</p>
-
-<p>«Écris-leur qu’ils viennent ici, tes frères au moins,
-ou l’un d’eux, me dit le calife lorsque j’eus fini, je les
-honorerai et ne les laisserai manquer de rien&mdash;cependant
-je t’en reparlerai.»</p>
-
-<p>Il me congédia. Mes camarades qui avaient appris
-que j’avais reçu une lettre, m’accablèrent de questions.
-Je répondis évasivement et lorsque le calife se fut
-enfin retiré, je courus chez moi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_568" id="Page_568">[568]</a></span></p>
-
-<p>Je me jetai sur mon angareb; mes serviteurs
-paraissaient effrayés de mon air égaré et je leur
-dis de s’en aller. Pauvre mère! Je ne devais plus
-te revoir! Comme ses traits revenaient à ma mémoire!
-Je me souvenais exactement de ses dernières paroles:
-«Mon fils, mon Rodolphe, ton esprit aventureux
-t’entraîne dans le monde. Tu vas dans des pays
-éloignés et inconnus. Un temps viendra où tu désireras,
-peut-être en vain, retourner vers nous.» Comme ses
-paroles s’étaient réalisées. Pauvre bonne mère! Alors je
-me mis à pleurer et à sangloter non sur ma position,
-mais à cause de la perte irréparable que je venais de
-faire.</p>
-
-<p>Le lendemain le calife me fit traduire encore une
-fois la lettre dans tous ses détails. Il m’ordonna de
-répondre immédiatement et de faire savoir à ma famille,
-combien je me trouvais heureux. Je fis ce qu’il désirait
-et en tout louant le calife, je me disais heureux de
-pouvoir rester auprès de lui.</p>
-
-<p>Je mis entre guillemets toutes ces phrases et
-les autres remarques du même genre et écrivis au bas
-que tout mot placé entre guillemets devait se prendre
-dans le sens contraire. Je priai mes frères et sœurs
-d’écrire en arabe une lettre de remerciements au calife
-et de lui envoyer une malle avec un nécessaire de voyage
-comme présent. Ils pouvaient m’envoyer à moi personnellement
-200 livres sterling, une douzaine de montres
-et autres objets pour faire des cadeaux. Les émirs qui
-devaient venir très ponctuellement aux heures de prières
-devaient apprécier beaucoup les montres. Enfin, je
-demandai encore une traduction du Coran en allemand leur<span class="pagenum"><a name="Page_569" id="Page_569">[569]</a></span>
-recommandant d’attendre pour le moment jusqu’à ce que
-j’aie trouvé les moyens de nous réunir. Je leur dis d’expédier
-ce que je les priais de m’envoyer par le consul-général
-d’Autriche-Hongrie au Caire au gouverneur de Souakim
-qui les ferait parvenir à Osman Digna. Je remis ma lettre
-au calife qui la donna à des messagers allant chez Osman
-Digna en leur recommandant de l’expédier à Souakim.</p>
-
-<p>Peu de temps avant d’avoir reçu des nouvelles de
-ma famille, j’eus à déplorer la mort de Lupton. Occupé
-à l’arsenal de Khartoum, il avait été obligé de renoncer
-à sa place pour cause de santé, depuis quelques mois.
-Il était retourné à Omm Derman et se trouvait dans la
-misère lorsque son ami Salih woled el Haggi Ali revint
-du Caire et lui apporta de l’argent de la part de sa
-famille. Haggi Ali selon l’usage du pays, ne négligea
-naturellement pas de retirer tout le profit possible de
-cette affaire. Il avait avancé autrefois 100 écus à Lupton
-et reçu en échange un chèque de 200 livres sterling sur
-son frère. Le chèque fut payé au Caire et Lupton reçut
-encore 300 écus, le reste de 800 écus environ, fut retenu modestement
-par Haggi Ali pour sa peine. Lupton fut cependant
-fort heureux, car cet argent le tirait d’embarras pour
-longtemps et surtout parce qu’il lui semblait d’être maintenant
-en relation directe avec sa famille et qu’il espérait
-obtenir sa liberté par son intercession. Malheureusement
-ses espérances ne se réalisèrent pas.</p>
-
-<p>Un samedi matin qu’il m’accompagnait chez moi en
-sortant de la Djami, il me demanda à qui il pourrait
-confier ses 300 écus. Il était obligé d’être extrêmement
-économe pour ne pas être soupçonné d’avoir des
-relations avec l’Egypte. Nous tînmes conseil, parlâmes<span class="pagenum"><a name="Page_570" id="Page_570">[570]</a></span>
-de la patrie et de nos espérances. Il regardait l’avenir avec
-beaucoup plus de confiance que d’habitude, mais se plaignait
-d’indisposition et de violentes douleurs dans le dos.</p>
-
-<p>Vers midi nous nous séparâmes; le mardi soir il
-m’envoya chercher par un serviteur me faisant dire qu’il
-était malade. Le messager m’apprit que son maître était
-en proie à une fièvre violente et gardait le lit depuis
-trois jours. Je promis d’y aller aussitôt que possible et
-fis part au calife de la maladie de Lupton en lui demandant
-la permission de lui rendre visite.</p>
-
-<p>Le calife, étant justement de bonne humeur, me donna
-l’autorisation de passer la journée du lendemain auprès
-du malade. Mais, à mon arrivée, Lupton n’était déjà plus
-qu’un mourant. Il souffrait du typhus et non de la fièvre
-comme me l’avait dit son domestique. La maladie était déjà
-arrivée à un degré tel qu’il me reconnut à peine; pendant
-quelques instants de lucidité, il me pria d’avoir soin de
-sa fille. Il parla aussi de ses parents en phrases incohérentes,
-délirant souvent; cependant je pus comprendre
-que c’étaient des adieux que je devais porter si je réussissais
-à m’échapper d’ici. Vers midi il mourut sans avoir
-repris entièrement connaissance. C’était le 8 Mai 1888.</p>
-
-<p>Nous lavâmes son cadavre, l’enveloppâmes dans
-un linceul et le portâmes à la mosquée, où les prières
-des morts furent dites. Il fut enseveli dans un cimetière
-près du Bet el Mal en présence du Père Ohrwalder, de
-la majorité de la colonie grecque et des indigènes qui
-l’aimaient et le respectaient à cause de son caractère
-noble et modeste.</p>
-
-<p>Avec la permission du calife je réglai la succession
-du défunt et remis sa petite fortune à un marchand<span class="pagenum"><a name="Page_571" id="Page_571">[571]</a></span>
-grec de confiance, afin que sa fille Fanny put être à
-l’abri du besoin. En outre, je réussis à placer à l’arsenal
-un jeune nègre qu’il avait élevé jusqu’à ce jour, ses
-gages furent payés à l’orpheline.</p>
-
-<p>Sa mère Zenouba se remaria deux ans après avec
-Hasan Zeki, médecin égyptien; j’essayai en vain plusieurs
-fois de séparer l’enfant de sa mère pour l’envoyer faire son
-éducation en Egypte, à la première occasion. Toutes deux
-refusèrent obstinément de se quitter. Dans ces circonstances,
-il est facile de comprendre que la jeune fille bien que née
-d’un père européen vécut dès lors comme une indigène
-et refusa toujours de s’éloigner de sa patrie et de ses amis.
-L’eût-on d’ailleurs forcée d’aller en Europe, dans un milieu
-totalement différent du sien, elle eût été malheureuse.</p>
-
-<p>Le calife était tout particulièrement de bonne humeur,
-pendant que ces événements se déroulaient. Après la
-soumission du Darfour, il avait donné l’ordre qu’on
-employa tous les moyens possibles pour que les tribus
-arabes entreprissent un pèlerinage à Omm Derman de force
-ou de plein gré.</p>
-
-<p>Maintenant il recevait la nouvelle d’Othman, que la tribu
-entière du calife, les Taasha, qui comprenait plus de
-24000 hommes propres au combat, s’était décidée volontairement
-à venir à Omm Derman avec leurs familles et leurs
-troupeaux et qu’une partie était déjà arrivée à Fascher.</p>
-
-<p>C’est ainsi que son vœu le plus cher, celui de se
-voir entouré de sa propre tribu et de la rendre maîtresse
-du pays, fut accompli.</p>
-
-<p>Abd er Rahman woled Negoumi, à Dongola, avait
-reçu l’ordre de prendre l’offensive contre l’Egypte, mais
-l’exécution fut encore différée de nouveau.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_572" id="Page_572">[572]</a></span></p>
-
-<p>Pendant ce temps son armée s’accroissait par
-suite de l’arrivée des nouveaux émirs qui lui déplaisaient
-et qu’il voulait éloigner d’Omm Derman de sorte que,
-peu à peu, des forces importantes se trouvèrent rassemblées
-à la frontière septentrionale de l’empire mahdiste.
-Le calife envoya à Berber, Othman woled ed Dikem,
-frère de Younis pour remplacer le représentant de feu
-Mohammed Cher. Celui-ci partit avec 600 chevaux pour
-aller prendre possession de son gouvernement et un
-nouveau district fut ainsi placé sous les ordres d’un des
-membres de la famille du calife.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_573" id="Page_573">[573]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">CHAPITRE XIII.</h2>
-
-<p class="pch">La campagne d’Abyssinie.</p>
-
-<p class="psh">La bataille de Gallabat.&mdash;La mort du roi Jean.&mdash;La révolte
-d’Abou Djimesa.&mdash;Défaite des Mahdistes.&mdash;Mort d’Abou Djimesa.&mdash;Préparatifs
-pour la campagne contre l’Egypte.&mdash;L’exécution des
-Batahin.&mdash;Nouvelles lettres de mon pays.&mdash;Un cadeau de
-Vienne pour le calife.&mdash;Emigration des Taasha.&mdash;Expédition
-d’Abd er Rahman woled Negoumi contre l’Egypte.&mdash;La bataille de
-Toski.&mdash;La grande famine.&mdash;La chute d’Ibrahim Adlan.&mdash;Son
-exécution.&mdash;Méfiance du calife à mon égard.&mdash;Une preuve de
-sa bienveillance.</p>
-
-<p>Les succès obtenus par les Mahdistes dans l’ouest
-et dans l’est ne devaient pas demeurer incontestés. Le
-roi Jean avait résolu de se venger de leur attaque et
-du sac de Gondar. Il réunit ses troupes pour marcher
-contre Gallabat et anéantir l’ennemi de son pays et de
-sa religion.</p>
-
-<p>Après la mort d’Abou Anga, Zeki Tamel de la
-tribu des Taasha, un de ses officiers, avait été nommé
-commandant. Il s’était hâté de terminer la forteresse
-commencée précédemment. L’armée fut, comme sous Abou
-Anga, partagée en cinq divisions, sous les ordres de
-Ahmed woled Ali, d’Abdallah Ibrahim, d’Hamada, un
-frère d’Abou Anga et de Zeki lui-même, qui s’était
-réservé le commandement des moulazeimie, comme on les
-nommait, au nombre d’environ 2500 hommes, tandis que<span class="pagenum"><a name="Page_574" id="Page_574">[574]</a></span>
-les anciennes troupes de Younis étaient sous les ordres
-d’Ibrahim Dheifallah.</p>
-
-<p>On avait une grande frayeur des troupes supérieures
-en nombre des Mahdistes qui s’avançaient et on travailla
-fièvreusement à préparer les forteresses. Le roi Jean
-avait partagé son armée en deux parties, l’une se composait
-de sa propre tribu, celle du Tigré et des gens du
-roi Ménélik, sous les ordres du Ras Aloula; l’autre de la
-tribu des Amhara, sous le Ras Barambaras. Ils campèrent
-à une portée de canon de Gallabat et s’élancèrent à
-l’assaut dès le lendemain. La forteresse de Gallabat, qui
-avait un pourtour de plusieurs lieues n’était gardée que
-d’une façon très faible par les troupes de Zeki; les
-Amhara, bien informés par leurs espions, attaquèrent le
-côté ouest, faiblement occupé seulement par Ahmed woled
-Ali et purent forcer l’enceinte après une courte résistance.
-Pendant que le reste des troupes de la garnison s’occupait
-des autres côtés de la forteresse contre les ennemis qui
-donnaient l’assaut du dehors, les Amhara, avides de
-butin, commencèrent aussitôt le pillage, afin de profiter
-immédiatement de leur succès partiel. S’ils avaient pénétré
-dans l’intérieur des lignes de la forteresse, et attaqué
-par derrière les défenseurs qui se trouvaient encore sur
-tous les autres points, ils auraient réussi sans doute
-avec l’aide de leurs compatriotes attaquant du dehors, à
-s’emparer complètement de la forteresse. Mais ils ne
-désiraient pas autre chose que le butin et, satisfaits de
-ce côté, ils quittèrent bientôt la ville, richement chargés
-des biens pillés et chassant devant eux des femmes et
-des enfants. Bientôt après leur entrée dans la forteresse,
-le roi Jean qui se tenait sous sa tente reçut la nouvelle<span class="pagenum"><a name="Page_575" id="Page_575">[575]</a></span>
-que les Amhara, auxquels il avait souvent reproché leur
-lâcheté, avaient réussi à prendre d’assaut la forteresse
-tandis que sa propre tribu, celle du Tigré, n’avait encore
-obtenu aucun succès. Irrité de la faiblesse de ses hommes,
-il se fit porter sur son siège doré et richement orné de tapis
-et de coussins, au milieu des rangs des siens en train de
-combattre. Les Mahdistes dont l’attention fut attirée par
-son apparition, par sa suite nombreuse et étincelante d’or
-et de velours, concentrèrent alors leur feu sur ce groupe
-trop visible. A peine arrivé à portée du tir, le roi fut
-frappé d’une balle qui lui brisa le bras droit et pénétra
-dans le corps. Quoique cet homme célèbre par sa bravoure
-fit appel à toute son énergie pour déclarer sa blessure
-légère, il s’affaissa cependant au bout de quelques instants
-sur sa couche, et fut emporté hors des lignes de combat
-par sa suite qui avait éprouvé de fortes pertes. La
-nouvelle de sa blessure se répandit rapidement dans les
-rangs des combattants qui se retirèrent effrayés quoiqu’ils
-fussent bien plus près du succès qu’ils ne le supposaient.
-Le soir du 9 mars 1889, le roi Jean succomba à sa
-blessure mortelle. Bien qu’on s’efforçât de cacher sa
-mort, elle fut cependant bientôt généralement connue et
-fut cause que les Amhara levèrent leur camp dans
-la nuit même, laissant leur butin, et retournèrent dans
-leur patrie. Le Ras Aloula, comme chef suprême du
-Tigré, nomma Heilou Mariam régent provisoire. Comme
-ce dernier craignait que des troubles n’éclatassent
-parmi ces hordes indisciplinées, à la suite de la mort de
-leur roi et qu’il estimait que sa présence dans sa
-patrie était maintenant nécessaire, il donna l’ordre de la
-retraite.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_576" id="Page_576">[576]</a></span></p>
-
-<p>Les Mahdistes attendirent avec anxiété, à l’aube du
-jour suivant, la nouvelle attaque des Abyssins. Ils
-virent alors, à leur grande surprise, lorsque le soleil fut
-levé, que les tentes blanches avaient disparu. Zeki
-Tamel envoya aussitôt, en reconnaissance, des cavaliers
-qui revinrent bientôt après avec la bonne nouvelle que
-les Abyssins s’étaient tous retirés et que le roi Jean
-avait été tué. Alors on tint conseil et comme l’ennemi
-avait emmené avec lui des milliers de femmes et d’enfants
-des Mahdistes, on résolut de le poursuivre. Le
-lendemain, lorsque les Abyssins, qui avaient campé à
-environ une demi-journée de marche de distance, étaient
-en route avec le gros de l’armée, tandis qu’Aloula
-et Heilou Mariam, le Négus provisoire étaient sur le
-point de plier leurs tentes, ils furent subitement attaqués
-par les Mahdistes. Heilou Mariam tomba à l’entrée
-de sa tente, tout à côté du sarcophage en bois dans
-lequel se trouvait le cadavre embaumé du roi Jean.
-Le Ras Aloula se retira avec les siens, tout en combattant,
-et dut abandonner le camp à ses ennemis. Ceux-ci
-ramassèrent un riche butin en mulets, tentes, café,
-etc. Mais la plus grande partie de leurs femmes était
-déjà loin avec les Abyssins partis en avant. Dans la
-tente de Heilou Mariam on trouva la couronne du roi
-Jean (on ne sait si c’était la couronne impériale abyssine,
-car elle n’était qu’en argent doré), de même que
-son épée et un autographe adressé par S. M. la reine
-d’Angleterre au Négus.</p>
-
-<p>Bien que les forces des Abyssins, soit dans leur
-attaque contre la forteresse, soit dans le combat du
-jour suivant, qui fut livré plutôt avec l’arrière-garde,<span class="pagenum"><a name="Page_577" id="Page_577">[577]</a></span>
-n’eussent pas été sérieusement entamées, la victoire des
-Mahdistes passa pour complète à cause de la mort de leur
-ennemi, le roi Jean. Les compétitions au trône rompirent
-l’unité. Les Italiens, qui déjà depuis le commencement
-de 1885, s’étaient emparés de Massaouah occupèrent
-aussi les provinces voisines de l’Abyssinie. Ainsi les
-Mahdistes non seulement commencèrent à se sentir
-complètement en sûreté à Gallabat, mais encore firent
-à différentes reprises des expéditions dans les provinces
-voisines appartenant aux Amhara, enlevant quelquefois
-du butin, mais éprouvant aussi souvent de grandes
-pertes.</p>
-
-<p>En même temps que la forteresse de Gallabat fut
-en grand danger d’être anéantie par le roi Jean, Othman
-woled Adam était également dans une position difficile.
-Après la mort du sultan Youssouf, il avait
-dispersé ses troupes dans tout le Darfour et s’était mis
-à piller le pays d’une manière régulière. Les commandants
-de ses détachements se rendirent coupables des
-plus grandes exactions. Les troupeaux, les femmes et
-les enfants furent déclarés de bonne prise et emmenés
-de force à Fascher, ce qui réduisait les populations au
-désespoir. C’est ainsi qu’ils s’avancèrent vers l’ouest
-jusqu’à Dar Tama en répandant l’incendie, semant la
-crainte et la terreur parmi les indigènes.</p>
-
-<p>Un jour, un jeune homme venu d’Omm Derman, et
-appartenant probablement à une des tribus de la vallée
-du Nil, et que les tyrans avaient chassé de sa patrie,
-était assis à Dar Tama, à l’ombre d’un figuier sauvage
-lisant le Coran, lorsque quelques-uns de ces malheureux
-qui avaient été dépouillés de tout, arrivèrent auprès de<span class="pagenum"><a name="Page_578" id="Page_578">[578]</a></span>
-lui et lui exposèrent leurs souffrances. Les Mahdistes,
-à peine entrés dans le village voisin, avaient enlevé leur
-bétail et allaient maintenant s’emparer des femmes et des
-jeunes filles pour les emmener avec eux sous prétexte
-qu’ils ne s’étaient pas rendus en pèlerinage à Fascher
-comme on le leur avait ordonné.</p>
-
-<p>«De quoi vous plaignez-vous? Pourquoi ne prenez-vous
-pas les armes? Pour qui donc voudriez-vous combattre,
-si ce n’est pas pour vos femmes et vos enfants?
-leur répondit le jeune homme; ne savez-vous pas que
-celui-ci qui meurt pour sa femme, pour ses enfants et
-pour sa patrie, entre dans le royaume des cieux?»</p>
-
-<p>Ses paroles furent comme une étincelle dans un baril
-de poudre. Ces gens, qui se contentaient auparavant de
-se plaindre et de se lamenter, se hâtèrent alors de
-retourner dans leur village, comme si une révélation
-venait de leur être faite, et exigèrent la libération de
-leurs familles. Comme on la leur refusait, ils les reprirent
-en combattant. Tous les Mahdistes tombèrent dans ce
-combat et furent cruellement mutilés après leur mort par
-les habitants du village, rendus furieux.</p>
-
-<p>D’autres villages suivirent cet exemple avec le même
-succès et en peu de jours le Dar Tama fut délivré de
-ses ennemis.</p>
-
-<p>Mais quel était l’auteur de ce mouvement; qui avait
-arraché ces gens à leur soumission et les avait amenés
-à la connaissance de leurs forces? Ils se souvinrent alors
-du jeune homme assis sous le figuier sauvage (Djimesa)
-et se rendirent en pèlerinage vers lui. Il n’avait pas
-quitté son arbre, et vivait là en solitaire, se nourrissant
-d’une poignée de riz et de pain sec. Abou Djimesa,<span class="pagenum"><a name="Page_579" id="Page_579">[579]</a></span>
-comme l’appela le peuple, fut bientôt respecté comme un
-saint et honoré, comme le libérateur de la patrie.</p>
-
-<p>L’émir Abd el Kadir woled Delil, qui stationnait à
-Kabkabia et qui avait entendu parler du massacre des
-Mahdistes, marcha sur le Dar Tama, afin de punir les
-rebelles. Battu à son tour, il ne réussit à s’échapper
-qu’avec la plus grande difficulté. Hatim Musa, accouru de
-Fascher, subit le même sort.</p>
-
-<p>Othman woled Adam, aigri par ces défaites continuelles,
-voulut anéantir l’ennemi d’une façon énergique
-et envoya son représentant Mohammed woled Bichara à
-Kabkabia avec la plus grande partie de ses moulazeimie
-afin qu’il se joignit au reste des troupes de Delil et
-Hatim. Mais à peine arrivé, il fut attaqué par les forces
-réunies sous les ordres d’Abou Djimesa et qui marchant
-sur Fascher le forcèrent, après avoir subi de grosses
-pertes, à se retirer sur la capitale. Othman woled Adam
-se voyant en péril lui-même tint conseil avec ses généraux
-et on lui proposait déjà d’abandonner le Darfour, lorsque
-le bruit se répandit subitement qu’Abou Djimesa était
-mort. Il était en effet tombé malade à Kabkabia de la
-petite vérole et en était mort pour le plus grand bonheur
-de Fascher et des Mahdistes. Les masses révoltées ne
-voulurent cependant ni céder ni se disperser. Elles élurent
-le lieutenant de Djimesa pour son successeur et marchèrent
-sous la conduite de ce nouveau chef contre Fascher. Leur
-assurance et leur confiance dans la victoire avaient toutefois
-reçu une forte atteinte par la mort de leur chef sacré. On
-se battit au sud de la ville où les troupes d’Othman woled
-Adam avaient pris position. Les Mahdistes, après avoir été
-repoussés jusqu’au Rahat Tendelti, regagnèrent ensuite<span class="pagenum"><a name="Page_580" id="Page_580">[580]</a></span>
-du terrain et Othman woled Adam, avec ses moulazeimie,
-finit par remporter la victoire. Le successeur d’Abou
-Djimesa succomba et ses troupes furent mises en fuite,
-poursuivies et anéanties. Des milliers de cadavres couvrirent
-le sol; Fascher et le Darfour étaient sauvés.</p>
-
-<p>Dans tous ces événements guerriers, tant dans l’est
-que dans l’ouest, une curieuse coïncidence de dates est
-à relever. L’année précédente, les deux armées des
-Mahdistes avaient pris en même temps l’offensive, l’une
-contre le Darfour, l’autre contre l’Abyssinie. Toutes deux
-avaient été victorieuses; l’année suivante, elles étaient
-toutes deux attaquées, l’une par le roi Jean, l’autre par
-Abou Djimesa, dans leurs propres forteresses et cela dans
-le même mois, et de nouveau le succès était pour elles.</p>
-
-<p>Le calife avait déjà depuis longtemps, avant ces
-derniers combats, tourné son attention sur l’Egypte. Les
-descriptions de ceux qu’il avait interrogés au sujet de ce
-pays excitèrent sa convoitise et provoquèrent en lui le
-désir toujours de plus en plus vif de pouvoir considérer
-comme siens ces palais, ces grands jardins et ces harems
-pleins de femmes blanches (il en avait des noires en
-abondance).</p>
-
-<p>L’homme qui pouvait le mieux diriger une opération
-contre l’Egypte lui sembla être Abd er Rahman woled
-Negoumi. Il était d’une bravoure personnelle extraordinaire,
-bien que simple marchand. Il avait beaucoup
-voyagé, connaissait le pays et ses habitants et savait
-gagner les gens à sa cause, même en pays étranger, par
-sa piété bien connue. Parmi ses subordonnés, tous issus
-des tribus de la vallée du Nil, beaucoup avaient vu
-l’Egypte et se trouvaient, encore peu de temps auparavant,<span class="pagenum"><a name="Page_581" id="Page_581">[581]</a></span>
-en relations fréquentes avec les tribus qui sont
-sur les frontières de la Haute-Egypte. Tels furent les
-motifs qui engagèrent le calife à choisir cet homme. Il
-était en réalité persuadé que la guerre contre l’Egypte
-serait une chose très sérieuse, et c’est pourquoi il voulait
-avant tout n’exposer ni ses parents, ni les tribus de
-l’ouest, qui lui étaient fidèles et dévouées. Il désigna
-donc Negoumi avec ses Djaliin et ses Danagla qu’il
-considérait toujours comme ses ennemis secrets et comme
-partisans du calife Chérif, pour tenter l’expédition contre
-l’Egypte. Si elle réussissait, un riche pays lui était
-acquis, car il n’avait aucun doute sur la fidélité personnelle
-du chef. Si elle ne réussissait pas, et si les troupes
-égyptiennes pouvaient repousser l’attaque, celles de
-Negoumi reviendraient en tout cas à Dongola, après
-avoir subi de grandes pertes; elles seraient affaiblies et
-n’auraient plus aucune importance!</p>
-
-<p>Il envoya Younis woled ed Dikem comme émir à
-Dongola, afin de remettre à Negoumi l’ordre de marche.
-En même temps, cette province fut ainsi placée sous la
-domination d’un de ses parents. Il s’occupa alors de
-renforcer les troupes de Younis et envoya dans ce but,
-entre autres, Hamed woled Gar en Nebi auprès de la
-tribu des Batahin, qui habitaient au nord du Nil Bleu
-entre les provinces de la Shoukeria et du Nil, et étaient
-connus déjà sous le Gouvernement égyptien par leur
-bravoure. Leur pays était presque dépeuplé; car presque
-tous ses habitants, d’après des ordres reçus jadis, étaient
-partis pour Dongola et Berber. Ceux qui en petit
-nombre étaient restés dans leur patrie refusèrent d’obéir
-aux ordres du calife; ils chassèrent Hamed woled Gar<span class="pagenum"><a name="Page_582" id="Page_582">[582]</a></span>
-en Nebi du pays et blessèrent à cette occasion un de
-ses compagnons. Abdullahi, furieux de voir ses ordres
-ainsi non obéis, envoya son parent Abd el Bagi en compagnie
-de Tahir woled el Ebed (celui qui avait tué
-Mohammed Ali Pacha pendant le siège de Khartoum,
-près d’Omm Douban) afin de s’emparer de tous les
-Batahin. Ceux-ci, étant sans armes, s’enfuirent dans
-toutes les directions, mais ils furent rejoints et arrêtés.
-Peu d’entre eux réussirent à se sauver. Pendant la poursuite
-des fuyards, Abd el Bagi, auquel Tahir woled el
-Ebed servait de guide, eut à souffrir d’une soif terrible
-qu’il attribua sans motif à la mauvaise volonté de ce
-dernier. Celui-ci, sur cette méchanceté supposée, fut privé
-de ses biens et jeté dans les fers à Omm Derman!</p>
-
-<p>Abd el Bagi ramena en tout 67 Batahin avec les
-femmes et les enfants, et les conduisit prisonniers à Omm
-Derman. Le calife rassembla les juges auxquels il avait
-déjà secrètement donné des instructions et leur soumit
-le cas. Tous, sans exception tombèrent d’accord avec
-lui: les accusés devaient être déclarés mokhalifin (réfractaires).</p>
-
-<p>«Quelle est la punition de ceux qui sont réfractaires?»
-demanda le calife.</p>
-
-<p>«La mort», fut la réponse des juges. Le calife
-congédia les organes de sa justice et donna lui-même ses
-ordres pour l’exécution du jugement.</p>
-
-<p>Trois potences furent aussitôt dressées sur la place
-du marché. Après la prière de midi, l’umbaia et le grand
-tambour de guerre résonnèrent; à ce signal, tous les partisans
-du calife devaient l’accompagner. Il s’avança, avec
-une nombreuse suite, jusqu’au champ de manœuvres, où<span class="pagenum"><a name="Page_583" id="Page_583">[583]</a></span>
-il prit place sur un petit siège, tandis que ses partisans,
-les uns assis, les autres debout formaient un cercle épais
-autour de lui.</p>
-
-<p>Peu de temps après, on amena les 67 Batahin,
-ayant tous les mains attachées derrière le dos et escortés
-par les gens d’Abd el Bagi. Leurs femmes et leurs enfants
-les suivaient et les entouraient, criant et hurlant. Le
-calife ordonna de garder à part les femmes et les enfants;
-il appela Ahmed ed Dalia, le bourreau, Tahir woled el
-Djali et Hasan woled Khabir, et s’entretint avec eux à
-voix basse. Après avoir reçu leurs instructions, ils
-ordonnèrent aux gardiens des Batahin de les suivre
-avec les prisonniers et ils prirent le chemin du marché.
-Un quart d’heure plus tard, le calife donna le signal du
-départ. En arrivant sur la place, un affreux spectacle
-s’offrit à nous. On avait divisé les malheureux Batahin
-en trois sections. La première fut pendue, la seconde décapitée
-et la troisième eut la main droite et le pied gauche
-coupés. Le calife resta tranquillement debout considérant
-les trois potences qui menaçaient de se briser sous leur
-charge. Non loin de là, il y avait un monceau d’hommes
-mutilés, ceux auxquels on avait coupé la main et le
-pied, nageant dans leur sang. Horrible spectacle! Aucun
-cri ne sortait de leurs lèvres! Ils regardaient devant eux
-d’un œil fixe; leur douleur se trahissant à peine par un
-soupir. Le calife appela Othman woled Ahmed, un de
-ses cadis et ami intime du calife Ali, (il était de la
-tribu des Batahin et lui dit, souriant et montrant ces
-malheureux estropiés: «Tu peux maintenant emmener
-tes parents chez eux.» Mais Othman ne put répondre.
-Le calife fit lentement à cheval le tour des potences<span class="pagenum"><a name="Page_584" id="Page_584">[584]</a></span>
-pour se diriger vers la route conduisant à la djami. Là,
-Ahmed ed Dalia avait accompli son travail sanglant;
-vingt-trois hommes étaient couchés au bord de la route,
-la tête tranchée. Tous avaient marché à la mort tranquillement
-et s’étaient soumis sans une plainte au sort
-qu’ils ne pouvaient éviter. Beaucoup d’entre eux prouvèrent
-leur courage devant les nombreux spectateurs
-présents, d’après la coutume arabe, en prononçant quelques
-paroles, telles que: «Chacun doit mourir»; «Voyez,
-c’est aujourd’hui mon jour de fête»; «Que celui qui
-n’a jamais vu mourir un brave, regarde ici», etc. Les
-67 hommes subirent le supplice et la mutilation d’une
-manière héroïque).</p>
-
-<p>Le calife, satisfait de son œuvre, rentra chez lui.
-En route, il envoya en arrière un moulazem avec l’ordre
-de donner la liberté aux femmes des suppliciés. Il aurait
-aussi bien pu les vendre comme esclaves; mais il
-voulait sans doute faire quelque chose de bien, terminer
-cette horrible journée par un acte de grâce et de générosité.</p>
-
-<p>Malgré ce spectacle sanglant, je passai ces journées
-assez gaiement. J’avais appris que des lettres étaient en
-route pour moi, venant de ma patrie, et non seulement
-des lettres, mais encore deux caisses «pleines d’argent»
-comme me l’assura secrètement un des marchands récemment
-arrivés de Berber. Dans l’incertitude qu’on doit
-toujours avoir en face de semblables nouvelles, j’hésitai
-longtemps entre le doute et l’espoir. Je m’abandonnai
-enfin à ce dernier et m’exerçai de nouveau à la patience.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-584.jpg" width="400" height="262"
- alt=""
- title="" />
- <p class="pc mid"><span class="smcap">L’Exécution des “Batahin.”</span></p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_585" id="Page_585">[585]</a></span></p>
-
-<p>Un matin, j’étais assis comme d’habitude devant la
-porte du calife, lorsque je vis s’approcher un chameau
-chargé de deux caisses, et un des hommes qui l’accompagnaient
-demanda à être conduit devant le calife, car
-il était envoyé ici par Osman Digna avec des lettres et
-des valeurs. Le calife ordonna de remettre les caisses
-à la garde du Bet el Mal et les papiers à ses secrétaires.
-Comme on peut le penser, j’étais fort impatient,
-mais il plut au calife de ne me faire appeler qu’après
-le coucher du soleil et de me remettre les lettres.
-Comme je l’avais prévu, elles venaient de mes frères et
-sœurs qui exprimaient leur joie d’avoir enfin reçu, après
-de si longues années, des nouvelles directes de moi.
-Une lettre, en langue arabe, était destinée au calife.
-Mes frères le remerciaient, en termes très flatteurs, de
-la bonté qu’il m’avait témoignée et me recommandaient à
-sa bienveillance avec l’assurance de leur plus profond
-dévouement. La lettre, écrite par le professeur docteur
-Wahrmund, à Vienne, était si flatteuse que le calife la
-fit lire encore le même soir dans la djami. Très satisfait,
-il voulut bien donner l’ordre aussitôt de me remettre
-les caisses. Je lui avais traduit mes lettres qui ne
-contenaient que des communications privées de nature
-personnelle et je l’avais en même temps informé que
-parmi les objets arrivés, se trouvait un coffre avec un
-nécessaire de voyage que mes frères et sœurs me
-priaient de lui remettre comme marque de leur respect.
-Flatté et content, il se déclara prêt à accepter le
-cadeau et m’ordonna de le lui remettre le lendemain
-matin, puis il me donna deux de ses gens qui devaient
-ouvrir les caisses en ma présence. Ils n’arrivèrent que
-tard dans la nuit en les apportant du Bet el Mal.
-Nous y trouvâmes 200 livres sterling, 12 montres, un<span class="pagenum"><a name="Page_586" id="Page_586">[586]</a></span>
-grand nombre de rasoirs et de couteaux de poche, des
-miroirs à main, différentes étoffes, etc.; enfin une collection
-de divers journaux, le Coran en langue allemande,
-et le nécessaire de voyage destiné au calife.
-Tout me fut remis consciencieusement. Après avoir relu
-mes lettres plusieurs fois, je dévorai les journaux avec
-une ardeur que chacun comprendra.&mdash;Des nouvelles de
-la patrie! Je me souviens encore qu’il y avait quelques
-numéros de la <i>Nouvelle Presse Libre</i>, ainsi que d’autres
-journaux viennois bien connus. En tout cas suffisamment
-pour me fournir une lecture nocturne d’un mois, à moi
-qui était resté depuis six ans sans nouvelle aucune.</p>
-
-<p>On ne pouvait lire des journaux plus que je ne
-le fis. Je les sus bientôt par cœur, depuis l’article de
-fond jusqu’aux «demoiselles seules, fatiguées de la
-solitude». Le Père Ohrwalder se glissa secrètement
-jusqu’à moi à différentes reprises; je lui prêtai mes
-journaux et il les étudia aussi consciencieusement que
-moi du commencement à la fin.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, j’apportai au calife le cadeau
-qui lui était destiné. J’ouvris le coffret et me délectai
-de sa surprise naïve à la vue des différentes boîtes de
-cristal, des flacons avec leur fermeture d’argent, des brosses
-et des peignes, des rasoirs et des ciseaux, des miroirs
-et des autres objets de toilette, le tout luisant et protégé
-par de jolis étuis en cuir. Je dus lui expliquer l’usage
-de chaque pièce séparément et il fit même appeler tous
-ses cadis qui montrèrent naturellement la même surprise
-que leur maître, bien que plusieurs d’entre eux eussent
-déjà vu de ces objets. Puis il donna ordre à son secrétaire
-d’écrire aussitôt une lettre à mes frères et sœurs, lettre<span class="pagenum"><a name="Page_587" id="Page_587">[587]</a></span>
-dans laquelle le calife leur faisait part de ma situation
-honorable auprès de lui et les invitait, en leur assurant
-toute sécurité, à venir à Omm Derman pour me faire visite
-et se convaincre de mon bien-être. Je reçus l’ordre
-d’écrire aussi dans le même sens, et bien que je fusse
-très sûr qu’aucun de mes frères ni de mes sœurs
-ne ferait usage de cette invitation impossible, issue
-d’une bonne humeur spontanée, je ne manquai pas cependant
-de les avertir de tous les cas qui pourraient se
-présenter, et de leur donner des conseils pour leur future
-entrevue avec moi et avec le calife. Puis les lettres furent
-remises par le même messager qui avait amené les
-caisses, à Osman Digna qui les envoya plus loin.</p>
-
-<p>Il fallait chercher le véritable motif de la bonne
-humeur extraordinaire du calife dans un événement plus
-important que l’épisode raconté ci-dessus; sa tribu, en
-effet, celle des Taasha, était arrivée à Omm Derman. Le
-calife lui avait écrit de venir vers le Nil, dans les riches
-contrées que le Seigneur Dieu leur avait destinées comme
-propriété. Déjà, dans leurs voyages à travers le Kordofan
-et vers le Nil Blanc, ils se donnèrent l’air d’être les
-maîtres incontestés du pays et s’approprièrent tout ce
-dont ils avaient envie. Les chameaux, les bestiaux, les
-ânes etc. furent simplement enlevés à leurs propriétaires.
-Les hommes et les femmes qui eurent le malheur de
-se trouver sur leur chemin, furent même dépouillés de
-leurs vêtements et de leurs bijoux. Déjà les populations
-des contrées qu’ils traversaient, maudissaient le jour qui
-leur avait donné un Arabe de l’ouest pour maître.</p>
-
-<p>Le calife avait établi sur leur route, des entrepôts
-de blé qui leur fournirent des provisions nécessaires<span class="pagenum"><a name="Page_588" id="Page_588">[588]</a></span>
-pour continuer leur voyage. Arrivés au fleuve, ils y
-trouvèrent des bateaux à vapeur et à voiles tout prêts
-pour les conduire à Omm Derman. Avant leur entrée
-dans la ville, le calife les fit camper sur la rive droite
-du fleuve; on les divisa par tribus d’origine: tous les
-hommes et toutes les femmes furent habillés de neuf aux
-frais du Bet el Mal; et c’est ainsi qu’on les conduisit à
-Omm Derman, à intervalle de deux ou trois jours.</p>
-
-<p>Afin de bien montrer aux habitants que les véritables
-maîtres du pays étaient effectivement arrivés, il
-fit évacuer par la force une partie des quartiers situés
-au sud entre la djami et le fort d’Omm Derman et
-l’assigna aux Taasha comme demeure. D’autres places
-furent accordées à ceux qui avaient été chassés de leurs
-demeures, pour reconstruire leurs maisons; le Bet el Mal
-s’engagea à leur venir en aide, ce qui resta à l’état de
-promesse.</p>
-
-<p>Afin de faciliter à sa tribu son entretien, Abdullahi
-ordonna d’amener au meshra el marati (marché aux céréales)
-tout le blé qui se trouvait dans les maisons, à cause de
-la disette croissante, et ce, sous peine de privation des biens.
-Il fit vendre ce blé à sa tribu, pour un prix très bas, par
-des personnes désignées à cet effet; les sommes ainsi
-obtenues furent remises aux propriétaires qui durent
-faire venir du blé du dehors, pour leurs besoins personnels,
-mais alors à un prix plus élevé.</p>
-
-<p>Pour les Taasha, il fixa le prix à quatre écus la mesure,
-en sorte que le propriétaire de dix mesures, par exemple,
-recevait quarante écus, avec lesquels il ne pouvait faire
-venir du sud que deux mesures à peine. Lorsque le blé,
-emmagasiné de cette manière à Omm Derman, fut consommé,<span class="pagenum"><a name="Page_589" id="Page_589">[589]</a></span>
-il fit envoyer par Ibrahim Adlan des hommes dans le
-Ghezireh, afin d’y confisquer les provisions encore disponibles.
-Cette préférence frappante accordée à sa tribu, lui
-aliéna peu à peu le cœur de ses partisans, qui lui étaient
-auparavant aveuglément dévoués. Cela le touchait, en
-somme, assez peu, étant donné qu’il avait reçu par l’arrivée
-de ses parents, un renfort de plus de 12000 hommes
-propres au combat.</p>
-
-<p>Après la mort du Mahdi, le calife avait envoyé au
-Caire, quatre de ses partisans porteurs de lettres dans
-lesquelles il sommait S. M. la reine d’Angleterre, S. M. le
-Sultan et S. A. le Khédive de se soumettre à sa puissance
-et d’adopter la religion mahdiste. Au Caire, on avait
-renvoyé chez eux sans réponse ces messagers, après qu’on
-eut pris connaissance de leur prétention bizarre. Cela
-avait très profondément blessé le calife. Cependant,
-comme il avait décidé de faire avancer Abd er Rahman
-woled Negoumi contre l’Egypte, il envoya au commencement
-de l’année 1889 encore une fois quatre messagers
-spéciaux avec un dernier avertissement pour le Caire.
-Mais ceux-ci furent arrêtés déjà à Assouan; ils y furent
-internés, puis renvoyés sans réponse.</p>
-
-<p>A cette époque, les batailles dans l’est et l’ouest du
-Soudan avaient été livrées; la révolte d’Abou Djimesa
-était réprimée et le roi Jean était tombé. Sa tête fut
-envoyée par Zeki Tamel avec beaucoup d’autres à Omm
-Derman. De là, le calife chargea Younis de la porter à
-Wadi Halfa, comme exemple et comme preuve de sa
-victoire, contre tous ceux qui se révoltaient contre lui.
-Son parti personnel fut renforcé par l’arrivée des Taasha
-et le moment parut propice au calife pour entreprendre<span class="pagenum"><a name="Page_590" id="Page_590">[590]</a></span>
-la conquête de l’Egypte. Abd er Rahman woled Negoumi
-reçut par des envoyés spéciaux du calife l’ordre
-strict d’investir Wadi Halfa avec toutes ses forces, de
-s’emparer d’Assouan et d’y attendre des ordres ultérieurs.
-En dehors de ses troupes, s’étaient joints à lui, les
-Aulad Hemed et les Batahin, une partie des Arabes
-Hamr, stationnés à Dongola et enfin toutes les tribus
-hostiles au calife. Il partit de Dongola au commencement
-de mai 1889 avec des approvisionnements insuffisants.
-Le Gouvernement égyptien qui connaissait tout cela
-depuis longtemps avec exactitude, avait pris ses dispositions.
-D’autres renforts ayant été promis par Younis à
-Negoumi, ce dernier différa sa marche en avant. Mais
-l’ordre absolu d’accélérer la marche lui étant parvenu,
-ce ne fut que dans le voisinage de la frontière égyptienne
-qu’il reçut un faible renfort composé de quelques
-Djaliin sous les ordres de Haggi Ali. Un combat eut
-lieu au village d’Argin, où une partie de ses troupes
-voulait aller chercher de l’eau, entre celles-ci et la
-garnison de Wadi Halfa, sous les ordres de Woodhouse
-Pacha. Les Mahdistes subirent des pertes importantes. Le
-sirdar de l’armée égyptienne, Grenfell Pacha, qui était
-parti d’Assouan avec ses troupes, somma Negoumi de se
-rendre à lui; dans une lettre il lui montrait sa situation
-désespérée et l’impossibilité d’une victoire. Negoumi ayant
-repoussé cette proposition, une bataille fut livrée à Toski
-dans laquelle le général Grenfell, à la tête de l’armée
-égyptienne, anéantit les Mahdistes. Woled Negoumi et
-la plupart de ses émirs tombèrent; le reste fut fait prisonnier;
-un très petit nombre put s’enfuir et retourner à
-Dongola.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_591" id="Page_591">[591]</a></span></p>
-
-<p>Le calife était allé au Bet el Mal, puis avait
-accompli ses prières au bord du fleuve, lorsque l’arrivée
-de courriers à cheval, venant de Dongola, lui fut annoncée.
-Il fit remettre à son secrétaire le message qu’on lui
-apportait et maîtrisa son impatience. De retour chez lui,
-il se fit seulement alors lire le rapport arrivé qui
-annonçait la mort de Negoumi et l’anéantissement de
-toute son armée. L’effet produit sur le calife fut écrasant.
-Bien qu’il n’eût pas une grande confiance dans les tribus
-qui étaient allées au combat avec Negoumi, il avait
-cependant espéré sinon une victoire, tout au moins une
-retraite sans pertes sensibles. Tandis que maintenant, il
-avait perdu plus de 16000 de ses combattants! Qui lui
-répondait que le Gouvernement ne se déciderait pas à
-prendre l’offensive et à assiéger Dongola? Durant trois
-jours, il ne parut pas dans son harem. Je dus rester
-jour et nuit devant sa porte, et plein de joie dans mon
-for intérieur, jouer devant mes camarades la comédie du
-patriote affligé. Il ordonna aussitôt d’envoyer des secours
-à Younis et de ne pas livrer de combat dans le cas où
-les troupes du Gouvernement avanceraient, mais de se
-retirer avec toutes les forces sur Abou Dom.</p>
-
-<p>Cette défaite n’était pas son seul souci. Le prix
-du blé montait de jour en jour et une cherté extraordinaire
-pour tous les vivres se produisait. L’année
-écoulée avait été très sèche et la récolte mauvaise. Le
-calife envoya des gens au Ghezireh avec l’ordre d’acheter,
-et par la force, si c’était nécessaire, du blé au prix
-fixé par lui. Les propriétaires cachèrent alors leurs
-provisions et déclarèrent ne pas en posséder. En réalité,
-il n’en restait plus beaucoup.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_592" id="Page_592">[592]</a></span></p>
-
-<p>La famine éclata d’abord dans la province de Berber,
-dont les habitants tiraient auparavant du Ghezireh une
-grande partie du blé dont ils avaient besoin. Othman
-woled ed Dikem avait réparti dans tout le pays ses
-hommes et ses chevaux pour faciliter leur entretien.
-Tandis que le sol peu fertile, cultivé péniblement au
-moyen de roues à eau (sakkiehs), n’avait jamais donné
-aux habitants que le strict nécessaire à leur existence,
-la maigre récolte suffisait à peine maintenant à entretenir
-la garnison du pays. Une grande partie de la population
-se rendit à Omm Derman, qui bientôt, ayant un nombre
-d’habitants beaucoup trop grand, se trouva dans la situation
-la plus fâcheuse. En quelques semaines, <i>l’ardeb
-doura</i> atteignit le prix de 30 à 40 écus et monta
-jusqu’à 60 écus en espèces sonnantes. Les riches pouvaient
-encore se procurer du pain, mais les pauvres
-commençaient à périr. Les derniers mois de l’année
-1889 furent horribles! Les gens étaient si amaigris
-qu’ils semblaient à peine des êtres humains et n’avaient
-littéralement plus que la peau et les os. De vieilles
-balayures et des choses d’une nature dégoutante étaient
-dévorées avec voracité par les pauvres. Les peaux
-d’animaux crevés et qui étaient déjà en putréfaction,
-étaient rôties sur le feu et formaient une nourriture
-que regardaient avec envie de moins heureux. Les garnitures
-en cuir des sièges étaient arrachées et mangées;
-les ossements des animaux trouvés sur les routes, pilés,
-cuits dans l’eau, formaient une bouillie qu’on buvait
-avidement. Celui qui possédait encore assez de force
-volait où et ce qu’il pouvait. On se précipitait comme
-des vautours sur les marchands de pain et de graisse.
-Je vis un homme, à moitié mort de faim voler un
-morceau de suif et le mettre rapidement dans sa bouche
-avant que la propriétaire pût l’en empêcher; elle lui
-serra des deux mains la gorge jusqu’à ce que ses
-yeux sortissent de leur orbite, mais lui, fermait convulsivement
-la bouche jusqu’à ce qu’il tombât sans
-connaissance sur le sol. Au marché, on entendait des
-cris comme dans une maison de fous. «Gâikum, gâikum!»
-(il vient vers vous) rugissait-on de tous côtés,
-ce qui signifiait que les affamés se glissaient vers la
-place comme des animaux de proie. Des marchandes
-couvraient leur marchandise de leur propre corps et la
-défendaient à coups de pied et à coups de poing.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-592.jpg" width="400" height="275"
- alt=""
- title="" />
- <p class="pc mid"><span class="smcap">Famine à Omm Durman.</span></p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_593" id="Page_593">[593]</a></span></p>
-
-<p>Dans l’espace qui se trouvait entre la maison du
-calife et celle de son frère Yacoub, grouillait pendant
-la nuit une foule de ces malheureux qui criaient comme
-des insensés pour avoir du pain. Cela me répugnait, rien
-que de gagner ma maison pendant la nuit, tandis que
-des troupes toujours plus nombreuses de ces mendiants
-se précipitaient et cherchaient à y pénétrer de force:
-moi-même j’avais à peine de quoi empêcher de mourir
-de faim mes gens et de vieilles connaissances tombés
-dans la pauvreté.</p>
-
-<p>Une nuit&mdash;il faisait clair de lune&mdash;je me rendis
-à minuit de la porte du calife à ma maison. Sur la
-place libre, entre le Bet el Amana et la maison de
-Yacoub, je vis quelques personnes se remuer sur le sol
-d’une façon étrange. Je m’approchai; c’était trois femmes
-à demi-nues, avec de longs cheveux emmêlés,
-couchées sur le corps d’un ânon, qui avait probablement
-perdu sa mère ou avait été volé par les dites femmes.<span class="pagenum"><a name="Page_594" id="Page_594">[594]</a></span>
-Elles avaient, à ce qu’il me sembla, déchiré son corps
-avec leurs mains et leurs dents, et rongeaient les entrailles
-toutes crues de l’animal se roulant encore dans
-les convulsions de la mort. Je frissonnai devant ces
-femmes transformées par la faim en bêtes féroces et
-qui me regardaient comme des folles. Les mendiants
-qui me suivaient voulurent alors leur arracher le cadavre,
-mais elles défendirent leur proie avec la fureur des
-animaux qui ont goûté le sang. Je m’éloignai rapidement
-de cette société peu rassurante.</p>
-
-<p>Je vis un jour le cadavre d’une femme étendue sur
-la route; son affreuse mort n’avait pu effacer de son
-visage les traces de sa beauté; son petit enfant, âgé
-peut-être d’un an, cherchait en pleurant sa nourriture
-au sein glacé de sa mère. Une femme qui passait eût
-pitié du pauvre petit et le prit avec elle.</p>
-
-<p>Une autre de la tribu des Djaliin, où la moralité
-est placée au plus haut degré, se traîna jusque
-chez moi avec sa fille, à peine sortie de l’enfance.
-Toutes deux étaient près de mourir de faim et me supplièrent
-de les soutenir. «Prends ma fille unique chez
-toi comme esclave et arrache-la à la mort» dit-elle d’une
-voix faible. Des larmes abondantes coulaient sur son visage
-amaigri. «Ne crains pas que je t’importune plus tard,
-mais elle, ne la laisse pas périr!» Je donnai à toutes
-deux ce que j’avais et les priai de me laisser en leur
-disant de revenir quand elles n’auraient plus rien. Je
-ne les revis pas cependant, peut-être un compagnon de
-souffrance a-t-il eu pitié d’elles.....</p>
-
-<p>Une femme fut accusée d’avoir mangé son unique
-enfant. On l’amena à la zaptieh (sorte de commissariat<span class="pagenum"><a name="Page_595" id="Page_595">[595]</a></span>
-de police), et on rechercha des preuves. Mais où? La
-femme succomba deux jours après.</p>
-
-<p>Des pères vendirent leurs enfants comme esclaves
-à des gens riches, non pour gagner de l’argent, mais
-pour avoir la possibilité de prolonger leur vie. Plusieurs
-les rachetèrent pour des sommes plus fortes,
-après que cette année d’épreuves fut passée et qu’eux-mêmes
-se trouvèrent dans de meilleures conditions. Les
-morts restaient étendus dans les rues et il ne se trouvait
-plus personne pour les enterrer. Alors le calife
-promulgua une loi spéciale, ordonnant que chacun devant
-la maison duquel un homme viendrait à mourir,
-serait obligé de l’enterrer; en cas de non-observation
-de cette loi, ses biens seraient confisqués. Cet ordre fut
-suivi dans une certaine mesure, mais beaucoup jetèrent
-alors leurs propres morts devant les maisons d’autrui, ce
-qui fut une nouvelle source de difficultés.</p>
-
-<p>Tous les jours, on voyait flotter des cadavres sur
-le Nil Bleu et sur le Nil Blanc, preuve que l’affreuse
-calamité régnait dans le pays entier. A Omm Derman,
-la plus grande partie des morts appartenait aux populations
-réfugiées des campagnes; les habitants de la
-ville avaient, malgré les ordres sévères du calife, tenu
-caché un peu de blé et les tribus arabes se soutinrent
-mutuellement dans ces temps difficiles. La population
-de la ville souffrit beaucoup néanmoins.</p>
-
-<p>La famine fit encore bien plus de victimes dans les
-autres parties du Soudan, et les Djaliin, le peuple le plus
-fier et le plus moral, eurent à supporter les pertes les
-plus considérables. Beaucoup de pères de famille, voyant
-que le salut n’était plus possible, murèrent les portes de<span class="pagenum"><a name="Page_596" id="Page_596">[596]</a></span>
-leurs maisons, et attendirent la mort, réunis avec leurs
-familles. De riches villages avec une forte population
-furent dépeuplés jusqu’au dernier homme.</p>
-
-<p>Bien que Dongola eût à souffrir naturellement aussi
-de la cherté anormale des vivres, la situation y était
-cependant meilleure parce que la population avait été
-amoindrie, par suite du départ de Negoumi. Dans le
-Gallabat et le Ghedaref, Zeki Tamel avait dès le commencement
-du manque de vivres, donné l’ordre à ses
-gens désignés exprès pour cela, de rassembler par la force
-tout le blé qui se trouverait dans le pays et de l’emmagasiner
-dans les garnisons pour ses soldats. Il sauva ainsi
-la plus grande partie de son armée, mais la population de
-la campagne toute entière paya tribut à la famine. Il y eut
-un moment où dans le Ghedaref, personne n’osait sortir
-sur les routes après le coucher du soleil sans être accompagné
-d’une escorte militaire, on craignait d’être attaqué
-et mangé! Les habitants étaient devenus semblables à
-des bêtes sauvages et à de véritables anthropophages.
-Un émir de la tribu des Hamer, qui avait encore fort
-bonne apparence, était venu de Gallabat au Ghedaref et
-voulut, malgré les conseils de son hôte, aller faire
-visite à un ami après le coucher du soleil. Mais on ne
-le revit nulle part. Comme on le cherchait, on trouva sa
-tête hors de la ville; son corps avait été dévoré!</p>
-
-<p>Les tribus des Tabania, Shoukeria, des Agaliin, des
-Hammada, etc., disparurent à peu près et le pays, autrefois
-fort peuplé, devint un désert. Zeki Tamel envoya une
-division de son armée dans les provinces du sud, au bord
-du Nil Bleu, vers les montagnes de Tabi, de Rigreg,
-de Kehli, de Kashankero, jusqu’au Beni Shangol, dont la<span class="pagenum"><a name="Page_597" id="Page_597">[597]</a></span>
-population consentait à payer des redevances au calife,
-mais ne voulait ni se rendre auprès de lui en pèlerinage
-ni fournir des soldats. Il avait naturellement cette
-fois-ci pour but moins des succès militaires que le fait
-d’occuper ses troupes et de leur fournir l’entretien. Abd
-er Rasoul, commandant de cette division emporta tout
-comme butin, beaucoup d’esclaves et une somme d’argent
-importante.</p>
-
-<p>Dans le Darfour, les événements étaient à peu près
-les mêmes que dans le Ghedaref et à Gallabat. Les
-provinces de l’ouest, comme le Dar Gimmer, le Dar
-Tama et le Massalat, ne manquaient pas de blé; mais
-ces tribus n’étaient pas soumises et leurs chefs avaient
-interdit sévèrement l’expédition de vivres à Fascher. Il
-semblait en général que cette famine fut une punition
-du ciel qui frappait justement les pays soumis au
-calife, car les provinces voisines, qui eurent d’ailleurs
-le repos nécessaire pour cultiver leurs champs, avaient
-récolté du blé suffisamment pour leur entretien, bien
-que l’année précédente eut été défavorable au point
-de vue des pluies. Des marchands d’Omm Derman
-louèrent des bateaux et allèrent à Faschoda échanger du
-blé contre des perles, des barres de cuivre et de l’argent.
-D’abord il n’en vint que peu, mais comme l’entreprise
-réussissait, une foule de gens avides de gagner, se mit
-en route pour les pays nègres jusqu’au Sobat. Ils apportèrent
-du blé, ce qui fut utile, non seulement à eux-mêmes,
-mais encore à leurs concitoyens dans la détresse.
-Si le mek (roi) de Faschoda, qui n’était pas astreint à
-payer tribut au calife, avait interdit l’exportation du blé,
-la moitié d’Omm Derman serait morte de faim.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_598" id="Page_598">[598]</a></span></p>
-
-<p>Enfin, la pluie tomba de nouveau, l’époque des semailles
-était arrivée et la moisson approchait. On commença à
-revivre, à se réjouir et à espérer la délivrance finale. Mais
-l’horizon s’assombrit: des essaims de sauterelles, d’une
-grosseur inusitée, envahirent le pays et anéantirent tout
-espoir! Cette calamité se reproduit chaque année jusqu’à
-maintenant encore dans les pays du Soudan.</p>
-
-<p>Le calife avait, dans sa préférence continuelle pour
-sa propre tribu, forcé jusque là la population du pays
-à ne vendre le peu de blé dont elle disposait qu’à ses
-agents et à des conditions très modérées. Malgré ces prix
-très bas en comparaison de la cherté générale, ces achats
-en masse lui avaient occasionné des frais considérables,
-et il s’efforça alors de regagner ce qu’il avait dépensé.
-Il ordonna donc à Ibrahim Adlan de se rendre en personne
-dans le Ghezireh et de demander à la population de lui
-livrer la moitié de sa nouvelle récolte spontanément,
-espérait-il, et cela sans paiement. Ibrahim Adlan qui
-n’était pas du tout de cet avis, partit et ses ennemis
-profitèrent de son absence pour le dénoncer.</p>
-
-<p>Dévoré par l’ambition, Ibrahim Adlan cherchait à
-être le premier du royaume après le calife. En raison de
-son habileté administrative et de son adresse vis-à-vis
-de son maître, il était très aimé de celui-ci et profitait
-souvent de sa bienveillance pour contrarier les plans
-d’autres personnes qui ne lui convenaient pas. Se servant
-ainsi de son influence, Ibrahim Adlan s’était attiré
-l’inimitié implacable de Yacoub, inimitié que celui-ci savait
-toutefois cacher adroitement. Ibrahim Adlan avait un
-bon caractère et il ne prêtait la main qu’à contre-cœur
-aux mesures oppressives ou aux injustices. Il réussit<span class="pagenum"><a name="Page_599" id="Page_599">[599]</a></span>
-souvent à adoucir le sort d’hommes déjà perdus. Il était,
-envers ceux qui lui étaient dévoués, généreux et toujours
-disposé à les aider. Il se montrait par contre l’ennemi
-implacable de tous ceux qui dénigraient son activité,
-convoitaient des places sans son entremise ou même
-intriguaient contre lui. Comme il avait toujours en vue,
-ainsi que la plupart des Soudanais, d’amasser des richesses,
-ce qui ne lui était pas difficile à cause de sa position
-influente comme amin du Bet el Mal (chef de la recette
-publique), il fut à juste titre soupçonné de posséder une
-fortune extraordinaire. On avait essayé à l’occasion de
-révéler le fait au calife. Pendant l’absence d’Adlan,
-Yacoub et quelques-uns de ses intimes expliquèrent au
-calife que son ministre des finances avait dans le pays
-presque autant d’influence que lui-même, qu’Ibrahim Adlan
-avait en public et à plusieurs reprises blâmé les ordonnances
-d’Abdullahi et qu’il n’avait accepté que par la
-force et à contre-cœur le partage du blé désiré à bon
-droit par le calife, parce qu’il considérait les Taasha comme
-la cause immédiate de la famine dans le pays. Comme
-Ibrahim Adlan montra en effet une certaine tiédeur dans
-l’accomplissement des ordres de son maître qui étaient
-contre sa conviction, comme les livraisons de blé promises
-tardaient à venir et que les Taasha se trouvaient dans la
-détresse, le calife crut aux racontars des intrigants et
-rappela Adlan.</p>
-
-<p>Pendant les premiers jours de son arrivée, le calife
-ne lui laissa pas remarquer son mécontentement; mais
-comme les plaintes des Taasha devenaient toujours plus
-pressantes, il l’appela un matin auprès de lui et l’accusa
-d’une manière violente, d’infidélité et d’abus de confiance.<span class="pagenum"><a name="Page_600" id="Page_600">[600]</a></span>
-Irrité et trop confiant dans sa position de préféré,
-Ibrahim Adlan oublia qu’il n’était pourtant que l’esclave
-du calife et répondit d’un ton blessant:</p>
-
-<p>«Tu me fais maintenant des reproches! Je t’ai servi
-pendant des années fidèlement et en silence; mais je
-veux aujourd’hui te dire la vérité. Par ta préférence
-pour ta tribu, pour laquelle tu commets injustice sur
-injustice, tu t’es aliéné le cœur de tes anciens partisans.
-Je me suis toujours efforcé jusqu’ici de défendre tes
-intérêts, mais maintenant que tu écoutes mes ennemis et
-ton frère Yacoub, qui me poursuit de sa haine, il m’est
-impossible de te servir plus longtemps.»</p>
-
-<p>Le calife fut d’abord étonné, puis presque effrayé.
-Jamais quelqu’un n’avait encore osé employer un tel
-langage envers lui. Si Ibrahim Adlan n’avait pas eu un
-nombreux parti dans le pays, il n’aurait certainement pas
-pu parler ainsi à son maître, et s’il n’avait pas eu déjà
-une fortune énorme, il n’aurait pas abandonné, sans
-contredit, sa position lucrative. Mais le calife se contint:</p>
-
-<p>«J’ai entendu tes paroles; j’y réfléchirai. Tu peux
-te retirer. Demain, je te donnerai ma réponse.» Adlan
-quitta son maître, mais avant qu’il n’eut atteint le seuil
-de la porte, le calife avait déjà décidé sa mort.</p>
-
-<p>Le lendemain, au soir, les deux califes, tous les
-cadis et Yacoub, furent convoqués à un important
-conseil; quelques minutes après eux, Ibrahim Adlan fut
-aussi appelé. En peu de mots, le calife lui adressa
-les mêmes reproches que la veille et conclut en ces
-termes:</p>
-
-<p>«Tu as parlé contre Yacoub et tu as dit aussi
-que je m’aliénai le cœur de mes partisans. Sais-tu que<span class="pagenum"><a name="Page_601" id="Page_601">[601]</a></span>
-mon frère Yacoub est ma main droite et mon œil. Sais-tu
-que c’est toi-même qui m’aliène le cœur de mes amis
-et tu veux faire maintenant la même chose à l’égard de
-mon frère. Mais Dieu est juste et tu n’échapperas pas
-à ta punition!»</p>
-
-<p>Il fit un signe aux moulazeimie qui étaient déjà
-tout prêts à conduire Adlan en prison. Sans répondre
-un mot, celui-ci sortit d’un pas ferme, la tête haute;
-il ne voulait pas donner à ses ennemis la joie de le
-voir abattu ou effrayé.</p>
-
-<p>Le calife ordonna aussitôt de confisquer la maison
-d’Ibrahim Adlan ainsi que le Bet el Mal, de fouiller
-avec soin la première et d’exiger des employés du second,
-une reddition de comptes. Dans la poche d’Ibrahim
-Adlan, qui était superstitieux comme tous les Soudanais,
-on trouva une bande de papier couverte de signes
-étranges écrits avec une solution de safran liquide à
-laquelle on attribuait une influence particulièrement mystérieuse.
-Ce billet, qui portait les noms d’Ibrahim et du
-calife, le fit convaincre de sorcellerie qui était punie très
-sévèrement.</p>
-
-<p>Ibrahim Adlan fut déclaré mochalif, pour n’avoir
-pas accompli les ordres reçus; traître, pour avoir essayé
-de brouiller le calife et son frère; comme il était convaincu
-en outre de sorcellerie, il fut condamné à la
-mutilation ou à la mort. On lui laissa le choix: il préféra
-la mort. Les mains liées par devant, il fut amené sur
-la place du marché, au son lugubre de l’umbaia, au
-milieu d’une grande foule. Il monta tranquillement sur
-le siège placé au-dessous de la potence, se passa
-lui-même la corde autour du cou; et repoussant la<span class="pagenum"><a name="Page_602" id="Page_602">[602]</a></span>
-boisson qu’on lui offrait, il ordonna au bourreau de
-faire son devoir. La corde fut tendue, le siège fut
-enlevé, et Ibrahim resta pendu, pareil à une statue de
-pierre jusqu’à ce qu’il eut rendu l’âme. Seul, l’index
-levé de sa main droite prouva à ses gens qu’il était
-mort en mahométan croyant. Des lamentations remplirent
-une grande partie de la ville, malgré la défense de
-pleurer les morts. Mais le calife, heureux de s’être
-défait d’un ennemi qu’il croyait dangereux s’abstint de
-punir ceux qui portèrent le deuil. Puis il ordonna à
-Yacoub de faire enterrer le mort, afin de bien montrer au
-peuple, qu’Ibrahim n’avait été puni qu’au point de vue
-légal et que l’inimitié personnelle bien connue entre lui
-et Yacoub, n’avait pas été prise en considération. Nur
-woled Ibrahim fut désigné pour lui succéder. Comme
-petit-fils d’un Takrouri, il n’appartenait pas aux tribus
-de la vallée du Nil et pouvait déjà par ce seul fait
-prétendre à la confiance et à la bienveillance du calife.</p>
-
-<p>Celui-ci se montrait envers moi de jour en jour plus
-méfiant. Avant le départ d’Ibrahim Adlan pour le Ghezireh,
-ma famille avait répondu à mes lettres. La missive
-qui m’était adressée ne contenait que des nouvelles
-privées; on m’exprimait la joie de pouvoir être en rapport
-avec moi, au moins par lettre. Quelques lignes
-adressées au calife le remerciaient de nouveau dans une
-forme très respectueuse de ses bons traitements envers
-moi et l’assuraient du dévouement de mes frères et sœurs.
-Ceux-ci le remerciaient en même temps pour l’invitation
-flatteuse de venir à Omm Derman et s’excusaient en
-disant que leur service militaire actuel et leur position
-les avaient empêchés d’obtenir de leurs supérieurs, auxquels<span class="pagenum"><a name="Page_603" id="Page_603">[603]</a></span>
-ils devaient obéir comme je devais le faire vis-à-vis
-du calife, l’autorisation de faire un voyage si lointain.</p>
-
-<p>Le calife m’avait fait appeler auprès de lui et, après
-avoir pris connaissance du contenu de la lettre, il me dit:</p>
-
-<p>«J’avais l’intention d’engager tes frères à venir
-afin qu’ils eussent l’occasion de me voir ainsi que toi, et je
-les ai même invités par écrit, ce que je n’ai encore jamais
-fait. Maintenant qu’ils cherchent des prétextes et prétendent
-ne pas pouvoir venir ici, comme d’autre part, ils savent
-que tu te portes bien, je te défends de correspondre
-encore avec eux à l’avenir. Ces relations ne feraient
-qu’assombrir ton cœur. As-tu compris mes intentions?»</p>
-
-<p>Je répondis affirmativement et il continua en me
-fixant de son regard:</p>
-
-<p>«Où est l’Evangile que l’on t’a envoyé.»</p>
-
-<p>«Je suis mahométan, répondis-je, et je n’ai pas
-d’Evangile chez moi. On m’a envoyé la traduction du
-Coran, le livre sacré que tes gens ont vu à l’ouverture
-de la caisse; il se trouve encore entre mes mains.»</p>
-
-<p>«Apporte-le moi demain» ordonna-t-il brièvement,
-puis il me fit signe de m’éloigner.</p>
-
-<p>Il était évidemment redevenu méfiant envers moi; il
-avait déjà même souvent entretenu ses cadis de cette
-méfiance, après la défaite de Negoumi.</p>
-
-<p>Bien que j’eusse partagé entre mes camarades
-presque toute la somme reçue de mes frères et sœurs,
-plusieurs furent cependant désillusionnés du petit don
-qui leur échut; ils murmurèrent et intriguèrent contre
-moi autant qu’ils purent. Qui donc avait pu inspirer au
-calife l’idée que le Coran qu’on m’avait envoyé était un
-Evangile? Le lendemain, je lui remis le livre; c’était<span class="pagenum"><a name="Page_604" id="Page_604">[604]</a></span>
-une traduction allemande par Ullmann. Il la considéra
-longuement avec attention.</p>
-
-<p>«Tu dis donc que c’est le Coran. Le livre est écrit
-dans la langue des infidèles et on y a peut-être apporté
-des changements.»</p>
-
-<p>«C’est une traduction mot à mot dans ma langue
-maternelle, répondis-je tranquillement, elle a pour but
-de me faire comprendre le livre sacré venu de Dieu
-et donné aux hommes par le Prophète, en langue arabe.
-Tu peux l’envoyer tout de suite à Neufeld, prisonnier
-chez le Sejjir et avec lequel je n’ai aucune relation,
-l’interroger à ce sujet, et vérifier ainsi très facilement
-l’exactitude de ma déclaration.»</p>
-
-<p>«Je crois à ces paroles dit-il d’un ton assez
-amical, mais on m’a parlé à ce sujet et il est en tout
-cas préférable pour toi de détruire le livre.»</p>
-
-<p>Naturellement, je me rangeai à son avis; il continua:</p>
-
-<p>«Je veux aussi renvoyer à tes frères et sœurs le
-cadeau qu’ils m’ont expédié. Je ne puis en faire aucun
-usage et cela sera pour eux la preuve que je n’attache
-aucune valeur aux biens terrestres.»</p>
-
-<p>Il appela aussitôt son secrétaire et lui fit écrire une
-lettre en mon nom à mes frères et sœurs dans laquelle
-il leur annonçait brièvement que des relations ultérieures
-entre nous n’étaient ni nécessaires, ni désirées et que
-notre correspondance était terminée. La lettre que je
-signai fut remise avec le coffret refusé à woled Ibrahim
-qui fut chargé d’expédier le tout à Souakim. Il fit ainsi
-et le nécessaire qui avait d’abord été reçu avec tant
-d’approbation, retourna à Vienne d’où il était venu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_605" id="Page_605">[605]</a></span></p>
-
-<p>Depuis ce jour je fus plus prudent que jamais, afin
-de ne pas donner à Abdullahi de nouveaux sujets de
-méfiance. Malgré cela, il crut nécessaire tout de suite
-après la mort d’Ibrahim Adlan de me mettre en garde
-contre des intrigues qui pouvaient se produire.</p>
-
-<p>Il réunit tous les moulazeimie et m’expliqua devant
-eux, avec les paroles les plus violentes que j’étais soupçonné
-d’espionnage, qu’il avait appris que j’interrogeais
-les courriers sur les événements du Soudan, que je
-recevais dans ma maison, pendant la nuit, des visites
-de gens qui lui étaient hostiles, enfin que je m’étais
-même informé dans quelle partie de sa maison se trouvaient
-ses chambres à coucher.</p>
-
-<p>«Je crains beaucoup pour toi, conclut-il dans son
-discours riche en reproches, que tu n’aies le même sort
-que ton ami Ibrahim Adlan, si tu ne rentres pas en
-toi-même!»</p>
-
-<p>La dose était lourde pour moi, il me fallait conserver
-du calme et de la fermeté.</p>
-
-<p>«Seigneur, dis-je d’une voix distincte, je ne puis
-me défendre contre des ennemis cachés, mais je suis innocent
-de tout ce qu’on t’a rapporté et je livre mes
-calomniateurs à la punition de Dieu. Voici plus de six
-années que je me tiens à ta porte par la pluie et par le
-soleil, par la chaleur et par le froid, toujours prêt à
-recevoir tes ordres. J’ai quitté, ainsi que tu l’as ordonné,
-toutes mes anciennes relations; je ne suis en
-rapport avec personne; et j’ai même interrompu sur ton
-désir toute correspondance avec mes frères et sœurs,
-sans la moindre résistance dans mon cœur. Dans cette
-longue série d’années, tu n’as jamais entendu de moi un<span class="pagenum"><a name="Page_606" id="Page_606">[606]</a></span>
-mot de plainte, pas même lorsque je me trouvais dans
-les fers sur ton ordre. Mais je ne puis faire davantage.
-Que Dieu m’impose une nouvelle épreuve, je m’y soumettrai
-volontiers. Mais je me fie en tout repos à ta pénétration
-et à ta justice.»</p>
-
-<p>«Que pensez-vous de ses paroles?» dit-il en se
-tournant après un moment de réflexion vers les moulazeimie
-assemblés. Tous sans exception déclarèrent qu’ils
-n’avaient jamais remarqué chez moi une action pouvant
-justifier le soupçon sur lequel il basait ses reproches. Mes
-adversaires, que je connaissais fort bien et qui m’avaient
-mis dans cette situation périlleuse où tout dépendait de
-l’humeur du calife, se virent alors forcés d’en témoigner.</p>
-
-<p>«Je te pardonne encore une fois, mais évite tout
-nouveau sujet de plaintes!» conclut-il, puis il me tendit sa
-main à baiser et me fit signe que je pouvais me retirer.</p>
-
-<p>Il parut toutefois avoir compris qu’il avait commis
-une injustice à mon égard, car le lendemain matin il me
-parla amicalement et avec intérêt et m’exhorta à être
-sur mes gardes vis-à-vis de mes envieux, que je gênais
-depuis longtemps, parce que je possédais son affection et
-sa confiance.</p>
-
-<p>«Ne te fais pas d’ennemis, dit-il dans un accès de
-familiarité, tu sais que la loi mahdiste est régie par la
-Sheria Mohammedijja; si on t’accuse auprès du cadi de
-trahison et que cela soit attesté par deux témoins, tu
-es perdu et moi-même ne puis enfreindre la loi pour te
-sauver.»</p>
-
-<p>Quelle vie dans un pays où le salut et la perte d’un
-homme ne dépendent que de la déposition de deux
-témoins!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_607" id="Page_607">[607]</a></span></p>
-
-<p>Comme vers minuit, je regagnais ma maison, fatigué,
-abattu et épuisé par cette lutte toujours renouvelée, mon
-fidèle Sadallah m’avertit, à ma grande surprise, qu’un
-eunuque du calife venait d’amener pour moi une femme
-voilée. Cette fois, j’aurais dû m’en réjouir, car c’était
-une preuve que l’accès de colère du calife était dissipé
-et qu’il était de nouveau bien disposé à mon égard.
-Mais ma première pensée fut de songer à me débarrasser
-sans que cela paraisse bizarre, de ce cadeau
-inopportun.</p>
-
-<p>J’entrai avec Sadallah dans la maison et vis avec
-terreur que sous le voile était cachée une Egyptienne
-née à Khartoum. (Pour le Soudan, c’était encore une
-blanche.) Elle s’était installée commodément sur le tapis,
-et après les premières salutations, me raconta, après que
-je l’y eus discrètement invitée, l’histoire de sa vie et cela
-avec une telle volubilité que, quoique parlant très bien
-l’arabe, j’eus beaucoup de peine à suivre ses paroles.</p>
-
-<p>Elle était fille d’un soldat égyptien qui était tombé
-dans les combats contre les Shillouk sous Youssouf bey.
-Comme cela s’était passé vingt ans auparavant, la narratrice
-ne devait plus être de première fraîcheur. Elle
-parla aussi de son premier mari qui était tombé à la
-prise de Khartoum et avec lequel elle avait vécu assez
-longtemps. Sa mère était une Abyssinienne élevée à
-Khartoum et vivait encore. Ma fiancée présomptive avait
-en outre de nombreux parents, ce que la rendait encore
-plus suspecte pour moi. Cette dame instruite et qui
-avait beaucoup voyagé, avait été l’une des nombreuses
-femmes d’Abou Anga. J’étais donc destiné à être le
-successeur de l’ancien esclave! Après la mort de<span class="pagenum"><a name="Page_608" id="Page_608">[608]</a></span>
-celui-ci, elle avait été faite prisonnière par les Abyssins
-pendant le combat avec le roi Jean, ainsi que
-beaucoup de ses compagnes, puis ensuite relâchée par
-Zeki Tamel. Elle me donna de très nombreux détails sur
-cette bataille; ils me seraient maintenant utiles, s’ils ne
-m’avaient pas échappé. Peu de temps auparavant, le
-calife avait envoyé chercher à Gallabat les femmes et les
-esclaves d’Abou Anga qui restaient encore et les avait
-partagés entre ses partisans après leur arrivée à Omm
-Derman. Le calife, à ce que me raconta cette femme,
-me l’avait personnellement destinée, et elle avoua à voix
-basse qu’elle était heureuse d’être tombée entre les mains
-d’un compatriote.</p>
-
-<p>Je lui expliquai que je n’étais pas précisément son
-compatriote, mais un Européen et que ce qui me rapprochait
-d’elle, c’était la couleur blanche de ma peau. Je lui
-promis de faire en sa faveur tout ce qui me serait
-possible. Comme la nuit était déjà avancée, je la priai
-de suivre mon domestique qui prendrait soin de son
-repos et pourvoirait à ses besoins.</p>
-
-<p>Tels étaient les cadeaux que me faisait le calife.
-Au lieu de m’assigner une somme même minime sur le
-Bet el Mal, pour mon entretien, il m’envoyait des femmes,
-qui non seulement m’occasionnaient des frais auxquels
-je ne pouvais suffire, mais encore le grand souci
-de savoir comment m’en débarrasser.</p>
-
-<p>Le matin suivant, le calife me demanda en riant si
-j’avais reçu son présent et si j’en étais content; à quoi
-je répondis, me souvenant de la leçon reçue l’avant-veille,
-en l’assurant que j’étais très heureux de cette
-preuve d’affection et que je priais Dieu chaque jour de<span class="pagenum"><a name="Page_609" id="Page_609">[609]</a></span>
-me conserver sa bienveillance pour l’avenir. Comme,
-avant la prière de midi, je rentrais dans ma maison, je
-la trouvai pleine de figures féminines étrangères, qui,
-malgré les objections de Sadallah et sa juste colère,
-s’étaient moquées de lui et avaient pénétré presque de
-force en prétendant être de proches parentes de Fatma
-el Beidha, la blanche Fatma: tel était en effet le nom
-du cadeau du calife!</p>
-
-<p>Une vieille Abyssinienne infirme se présenta à moi
-comme ma future belle-mère; je l’aurais du reste reconnue
-à son débit emphatique comme la mère de
-Fatma el Beidha, qu’elle égalait en tous cas par sa
-loquacité. Elle aussi m’affirma être heureuse que sa
-fille m’eût été donnée et exprima l’espoir que je lui
-donnerais dans ma maison le rang qui lui convenait.
-Je lui promis de bien traiter sa fille et m’excusai en
-même temps de ne pouvoir rester davantage chez
-moi. En m’en allant, je donnai l’ordre à Sadallah de
-recevoir mes hôtes, selon la coutume du pays aussi bien
-que possible, mais, de les chasser tous ensuite, à l’exception
-de Fatma el Beidha et même avec l’aide des
-autres domestiques, si cela était nécessaire.</p>
-
-<p>Lorsque, quelques jours plus tard, le calife me
-demanda de nouveau avec curiosité des nouvelles de
-Fatma&mdash;je savais combien il tenait à ce que je
-vécusse aussi isolé et retiré que possible&mdash;je lui
-expliquai que je n’avais jusqu’à présent rien à lui
-reprocher à elle-même, mais que, grâce à sa nombreuse
-parenté, je me trouverais peut-être en contact avec
-des gens avec lesquels ni lui ni moi ne souhaitions
-avoir des relations; que je m’étais efforcé jusqu’à<span class="pagenum"><a name="Page_610" id="Page_610">[610]</a></span>
-présent d’empêcher ces relations, mais que je me heurtais
-à une résistance en somme légitime. Je lui dis enfin
-que j’avais pensé, dans le cas où ces gens ne se soumettraient
-pas à mes ordres, à abandonner Fatma purement
-et simplement à ses parents; il se déclara d’accord
-avec ma manière de voir.</p>
-
-<p>En réalité, tout n’était pas absolument exact dans
-mon récit, car depuis que Sadallah avait accompli les
-ordres que je lui avais donnés à ce sujet, je n’avais
-revu personne. J’attendis un certain temps afin de ne
-pas dévoiler au calife mes vraies intentions; puis j’envoyai
-Fatma el Beidha en visite chez sa mère, dont
-Sadallah avait découvert la demeure, avec l’ordre d’y
-rester tant que je n’aurais pas exprimé le désir de la
-voir revenir dans ma maison. Quelques jours plus tard
-j’envoyai des vêtements et une petite somme d’argent à
-Fatma; en même temps, dans une lettre je la déclarais
-quitte et libre envers moi de ses devoirs. J’assurai au
-calife que le départ de Fatma romprait ainsi toute
-relation avec ces gens, inconnus pour nous; il y vit
-la preuve que je m’efforçais de suivre consciencieusement
-ses ordres!</p>
-
-<p>Un mois plus tard, la vieille Abyssinienne vint et
-me demanda la permission de marier sa fille à l’un de
-ses parents, ce à quoi je consentis volontiers: aujourd’hui,
-Fatma el Beidha est une heureuse mère de famille
-à Omm Derman.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_611" id="Page_611">[611]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">CHAPITRE XIV.</h2>
-
-<p class="pch">Occupation des provinces méridionales
-par les Mahdistes.</p>
-
-<p class="psh">Expédition des Mahdistes vers l’Equateur.&mdash;Sort du reste de la
-garnison d’Emin Pacha.&mdash;Campagne contre les Shillouk.&mdash;Reprise
-de Tokar par les Egyptiens.&mdash;Mort d’Othman woled Adam.&mdash;Discorde
-à Dongola.&mdash;Condamnation de Mohammed Khalid.</p>
-
-
-<p>Karam Allah, auquel Othman woled Adam avait
-pris tous ses Basingers et ses esclaves, et qui vivait
-maintenant d’une façon fort pauvre à Omm Derman,
-s’était avancé, lorsqu’il était émir de la province du
-Bahr el Ghazal, jusque dans le voisinage du Nil Blanc
-et avait inquiété Emin Pacha sur son territoire. Par
-bonheur pour Emin, Karam Allah fut rappelé et depuis
-ce temps-là, on n’avait plus reçu de nouvelles des provinces
-équatoriales; celle du Bahr el Ghazal avait été
-abandonnée et les habitants d’Omm Derman, qui s’occupaient
-du commerce de blé, n’allaient que fort peu au
-sud de Faschoda. Le calife avait entendu parler des
-richesses de ces pays en esclaves et en ivoire. Il résolut,
-pour augmenter ses revenus, d’organiser une expédition
-pour les conquérir. Mais comme la tentative était
-hasardée, et qu’on pouvait douter de la bonne issue de
-l’entreprise, il ne voulut exposer au danger ni ses proches<span class="pagenum"><a name="Page_612" id="Page_612">[612]</a></span>
-parents, ni ceux de sa tribu. Il désigna donc Omer
-Salih, comme chef de l’expédition. Les tribus de la vallée
-du Nil presque seules y prirent part.</p>
-
-<p>Trois vapeurs furent frétés, auxquels on ajouta huit
-bateaux à voiles. Ils furent chargés de marchandises
-ordinaires de Manchester, de perles, etc. Omer Salih
-disposait d’environ 800 fusils et de 500 porteurs de
-lances. Le calife rédigea les lettres nécessaires à Emin
-Pacha et je fus obligé de mettre ma signature au bas
-d’une lettre écrite en mon nom et dans laquelle je
-sommais Emin de se rendre. En outre, Georgi Stambouli,
-qui s’était occupé précédemment des affaires d’Emin
-Pacha à Khartoum, lui écrivit aussi. Comme les Shillouk
-n’étaient pas tributaires des Mahdistes et qu’ils étaient très
-forts, Omer Salih reçut l’ordre de passer à Faschoda sans
-s’y arrêter et de ne se défendre qu’en cas d’attaque. Il
-quitta Omm Derman au milieu de juillet 1888, traversa
-Faschoda sans difficulté, mais ne trouva plus ensuite
-d’occasion pour envoyer des rapports sur sa situation.</p>
-
-<p>Plus d’une année après, comme le calife était inquiet,
-et songeait aux moyens de se procurer des nouvelles, un
-vapeur revint avec un peu d’ivoire et quelques esclaves.
-Il fournit des renseignements sur le cours et l’état de
-l’expédition. La garnison de Redjaf s’était rendue et ses
-officiers avaient été envoyés à Dufilé, afin de faire prisonnier
-Emin Pacha, auquel ses soldats refusaient déjà
-obéissance; il devait être livré à Omer Salih. Après le
-départ des officiers, le bruit se répandit parmi les Mahdistes
-que c’étaient des traîtres et qu’ils étaient allés à
-Dufilé pour réunir les soldats qui y étaient stationnés
-et combattre Omer Salih. Celui-ci usa de représailles,<span class="pagenum"><a name="Page_613" id="Page_613">[613]</a></span>
-arrêta les officiers et sous-officiers restés à Redjaf, les
-fit mettre aux fers, et partagea entre ses partisans tous
-les biens qu’il trouva en possession de ceux qu’il avait
-fait emprisonner.</p>
-
-<p>Les officiers, arrivés à Dufilé, et qui voulaient réellement,
-suivant leurs instructions, s’emparer d’Emin Pacha,
-trouvèrent que celui-ci s’était déjà retiré avec Stanley.
-Ils entendirent alors parler de l’arrestation de leurs
-femmes et de la confiscation de leurs biens. Ils réunirent
-les soldats qui les avaient suivis volontairement et
-qui, après le départ d’Emin avaient fondé une sorte de
-république militaire; puis, ils marchèrent contre Redjaf.
-Les Mahdistes, informés de leur approche les attendirent
-en chemin. Un combat eut lieu dans lequel Omer Salih
-resta vainqueur. Les officiers tombèrent, mais la plus
-grande partie des troupes réussit à se retirer à Dufilé,
-dont la garnison fut bientôt attaquée par les Mahdistes et
-qui, après une vaillante défense força l’ennemi à battre
-en retraite. Malgré ce succès, la dissension éclata aussitôt
-parmi les soldats et ils se répandirent par bandes dans
-tout le pays afin de subvenir à leur entretien.</p>
-
-<p>Le calife, heureux du succès remporté par Omer
-Salih, et poussé par Mohammed Cher woled Badr,
-arrivé par le vapeur, qui lui dépeignait les richesses du
-pays en termes très exagérés, se décida à organiser une
-nouvelle expédition. Il envoya Hassib woled Ahmed et
-Elias woled Kenuna avec deux cent soixante fusils et
-profita de l’occasion favorable que la position nouvellement
-acquise lui offrait, pour se débarrasser de personnages
-qu’il n’aimait pas. Depuis ce moment, Redjaf
-devint un lieu de déportation pour les criminels, pour<span class="pagenum"><a name="Page_614" id="Page_614">[614]</a></span>
-les personnes dangereuses ou supposées dangereuses pour
-l’Etat. Beaucoup de ceux qui étaient inculpés de vols et
-qui se trouvaient prisonniers chez le Sejjir furent remis à
-Elias woled Kenouna. Le calife fit arrêter aussi tous
-ceux qui étaient soupçonnés de se livrer à des vices
-contre nature, ou de mener un genre de vie immoral.
-Il les fit mettre aux fers et expédier à Redjaf. Que les
-injustices les plus inouïes se soient produites alors, cela
-va sans dire! C’était une magnifique occasion pour les
-nombreux émirs et les autres personnages influents, de
-se débarrasser de ceux qu’ils n’aimaient pas. Hassib et
-Elias surent profiter de cette nouvelle organisation. Dans
-leur voyage, depuis Omm Derman à Kaua, ils visitèrent les
-villages situés dans le voisinage du fleuve, arrêtèrent les
-gens sous prétexte qu’ils appartenaient à la catégorie de
-ceux dont le calife avait ordonné la déportation à Redjaf,
-puis leur rendirent contre rançon la liberté et le droit de
-pouvoir rester dans leur patrie. C’était un métier lucratif!</p>
-
-<p>La riche source de revenus des deux émirs ne tarit
-que lorsque les navires arrivèrent dans les districts des
-Shillouk et des Dinka qui surent défendre leur liberté avec
-courage et succès. Le calife avait entendu parler, par
-les marchands qui s’étaient rendus à Faschoda pendant
-les années 1889 et 1890 et qui faisaient paisiblement le
-commerce de blé avec les Shillouk, de la population de ces
-districts. Beaucoup de villages, sur les bords et dans le
-voisinage du fleuve, abritaient de nombreuses tribus de
-nègres Shillouk et Dinka qui, sans souci des populations
-du Soudan, gémissant sous la tyrannie du calife, menaient
-là une existence tranquille, et qui n’était troublée par
-aucun ennemi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_615" id="Page_615">[615]</a></span></p>
-
-<p>Ces tribus se trouvaient sous la domination du mek
-(roi) qui, issu de l’ancienne famille régnante des Shillouk,
-exerçait un pouvoir illimité sur ses sujets et leur permettait,
-dans son propre intérêt, de faire du commerce
-avec les Mahdistes, tandis que lui-même, confiant dans
-sa puissance ne tenait nullement pour nécessaire d’assurer
-le calife de sa soumission, ni de lui payer des
-impôts.</p>
-
-<p>Zeki Tamel se trouvait avec son armée à Gallabat.
-Cette province avait bien diminué d’importance pendant
-la dernière famine; il avait, en effet, sacrifié la population
-en lui volant son blé, en faveur de ses soldats; elle avait
-souffert, en outre, des pertes importantes par suite de
-plusieurs invasions faites dans le pays des Amhara après
-la mort du roi Jean.</p>
-
-<p>Le moment était donc mauvais à Gallabat et dans
-le Ghedaref. L’entretien et la nourriture de l’armée,
-déjà réduite à environ 8000 hommes, offraient de grandes
-difficultés. Le calife, informé de ces faits, ordonna
-à Zeki Tamel de laisser comme garnison à Gallabat,
-2000 hommes sous les ordres d’Ahmed woled Ali, un
-cousin du calife, et de marcher avec le reste, soit 6000
-hommes, contre les Shillouk et les Dinka et d’assiéger
-Faschoda. Zeki Tamel quitta alors Gallabat, passa le
-Nil Bleu près de Woled Medine et traversa le Ghezireh
-jusqu’à Kaua où l’attendaient les bateaux arrivés d’Omm
-Derman.</p>
-
-<p>Zeki Tamel, d’une bravoure personnelle extraordinaire
-et connu pour sa générosité était un Taasha. Son grand-père
-était un esclave arabe libéré. Il tenait ses soldats
-très sévèrement et punissait souvent de mort les plus<span class="pagenum"><a name="Page_616" id="Page_616">[616]</a></span>
-petites infractions à la discipline. Il se fit ainsi détester
-particulièrement par ses émirs qui, en raison de ses
-procédés draconiens, avaient souvent à déplorer la perte
-des hommes les plus capables.</p>
-
-<p>Il s’embarqua à Kaua et se rendit directement à
-Faschoda. Le mek des Shillouk crut que Zeki allait pour
-soutenir Redjaf, ainsi que les bateaux qui avaient passé
-précédemment; mais, lorsqu’il le vit débarquer en terre
-ferme, il s’enfuit, surpris et effrayé. Poursuivi, il fut fait
-prisonnier et exécuté, ayant refusé d’indiquer l’endroit
-où il avait caché les sommes d’argent gagnées dans son
-commerce de blé depuis plusieurs années.</p>
-
-<p>Les Shillouk, la tribu nègre la plus brave du Soudan
-égyptien, se rassemblèrent alors au sud et au nord
-de Faschoda et défendirent leur patrie et leur liberté
-avec un courage digne d’admiration. Les soldats de Zeki,
-habitués au combat et armés de fusils Remington, remportèrent
-toutefois la victoire après de nombreux combats
-sanglants dans lesquels les Shillouk, armés seulement de
-lances, rompirent souvent les rangs de l’ennemi et lui
-infligèrent de grosses pertes; vaincus, ils prirent la fuite.
-Les survivants se dispersèrent avec leurs familles dans
-le pays et furent poursuivis par Zeki; une grande partie
-tomba entre ses mains. Il fit passer au fil de l’épée tous
-les hommes dont il put s’emparer; les femmes, les jeunes
-filles et les enfants furent seuls chargés comme butin
-sur les bateaux et emmenés à Omm Derman. Le calife
-fit conduire tous les garçons dans une maison spéciale
-où ils furent élevés pour devenir des moulazeimie; il
-choisit les plus belles jeunes filles pour sa maison et
-pour en faire cadeau à ses parents ou à ses partisans<span class="pagenum"><a name="Page_617" id="Page_617">[617]</a></span>
-préférés, puis fit vendre le reste aux enchères par le
-Bet el Mal. Des milliers de pauvres créatures furent amenées
-à Omm Derman tandis que beaucoup succombèrent
-pendant la marche, aux fatigues du voyage et au climat
-auquel elles n’étaient pas habituées. Les femmes des
-Shillouk, élevées en pleine liberté, ne purent que difficilement
-s’habituer à la vie, dans la ville malpropre où
-des centaines de mille hommes demeuraient entassés;
-beaucoup d’entre elles périrent. A cause de leur grand
-nombre, le prix en devint si réduit, que des esclaves
-nouvellement arrivés furent livrés souvent pour 8 à 20
-écus, valeur d’Omm Derman.</p>
-
-<p>Tandis que Zeki laissait Ahmed woled Ali à Gallabat,
-son frère Hamed woled Ali était nommé émir de
-Kassala. Cupide comme pas un, il prit aux gens, amis
-ou ennemis, leurs biens et leurs troupeaux, en sorte
-que les tribus arabes de l’est, des Hadendoa, des Halenka
-et des Beni Amer, qui avaient justement conquis
-Kassala pour le Mahdi, se révoltèrent et, se dirigeant
-sur Massaouah se placèrent sous la protection de
-l’Italie.</p>
-
-<p>L’année de la famine fit le reste, en sorte que la
-tribu des Shoukeria, qui appartenait pour la plus grande
-partie à Kassala, périt presque entièrement. Comme les
-environs de Kassala avaient été abandonnés par les
-habitants échappés à la mort, il devint à la fin très
-difficile à la garnison elle-même de s’approvisionner. Le
-calife qui redoutait une marche en avant des Italiens, et
-qui considérait Kassala comme son boulevard, fut très
-irrité contre Hamed woled Ali, son cousin auquel il
-attribuait la principale responsabilité de la ruine du<span class="pagenum"><a name="Page_618" id="Page_618">[618]</a></span>
-pays. Il le rappela à Omm Derman et lui infligea comme
-punition d’accomplir chaque jour les cinq prières dans
-la djami. Il mit à sa place Haggi Mohammed Abou
-Gerger qui avait été autrefois adjoint à Osman Digna.</p>
-
-<p>Ce dernier, auquel la plus grande partie du Soudan
-oriental obéissait, avait réussi à soumettre la plupart
-des tribus arabes et il menaçait même Souakim, déjà
-depuis plusieurs années. Il soutint des combats continuels
-avec les troupes du Gouvernement. Un jour le sirdar
-actuel de l’armée égyptienne, Sir Herbert Kitchener Pacha,
-alors gouverneur du Soudan, surprit le camp de Digna
-établi dans le voisinage de la ville, et fut grièvement
-blessé. Osman Digna s’était retranché dans le voisinage
-de Souakim à Handoub et menaçait sans cesse la ville,
-jusqu’à ce qu’enfin le Gouvernement résolut d’envoyer
-des troupes pour le chasser de sa position.</p>
-
-<p>Il se retira à Tokar où il avait établi déjà depuis
-longtemps son quartier général, et de ce point inquiéta,
-par ses incursions, la tribu des Omarar qui lui était
-hostile. Par sa sévérité exagérée et ses combats continuels,
-Osman Digna avait presque entièrement perdu son ancienne
-popularité; plusieurs de ses partisans commençaient à
-murmurer secrètement contre ses ordres. Le calife l’apprit
-et comme il tenait davantage à consolider son
-nouvel empire, qu’à suivre strictement les enseignements
-du Mahdi, il désira qu’Osman Digna «relâchât un peu
-la corde trop tendue» (proverbe arabe). Il désigna
-Mohammed Khalid pour porter ce message à Osman
-Digna.</p>
-
-<p>Après avoir été privé de ses biens par Abou Anga
-et mis aux fers dans le Kordofan pendant une année,<span class="pagenum"><a name="Page_619" id="Page_619">[619]</a></span>
-Mohammed Khalid avait été amené à Omm Derman,
-où le calife lui pardonna, lui rendit même une partie de
-sa fortune, et le soutint de ses propres moyens.</p>
-
-<p>Il avait longtemps accompli avec le calife et dans
-son voisinage toutes les prières quotidiennes et s’était
-séparé même d’une façon ostensible du parti de ses
-parents auxquels il reprochait leur maladresse et leur
-ingratitude. Le calife qui avait privé les parents du
-Mahdi de toutes les places, abaissé toute leur influence,
-voulut toutefois sauver les apparences et donner au moins
-une position à l’un d’entre eux qu’il désirait s’attacher de
-cette manière. C’est pourquoi il nomma Mohamed Khalid
-comme son représentant personnel auprès d’Osman Digna.
-Mohammed Khalid s’acquitta pour le mieux de sa mission.
-Bientôt après, le calife l’envoya à Abou Hammed pour
-qu’il élaborât un rapport sur les dispositions des Ababda,
-qui étaient sujets du Gouvernement égyptien mais se
-trouvaient en contact continuel avec les tribus frontières
-mahdistes de la province de Berber.</p>
-
-<p>Quelques semaines s’étaient à peine écoulées depuis
-le départ de Khalid, lorsque Digna fut attaqué par les
-troupes égyptiennes sous Holled Smith Pacha et chassé
-de Tokar. Le calife, averti par Osman Digna qu’il serait
-attaqué par les troupes du Gouvernement, était dans une
-grande perplexité. Il déclara toutefois en gardant son
-calme extérieur, que la victoire était assurée.</p>
-
-<p>C’est pourquoi la terreur fut d’autant plus grande,
-lorsque la nouvelle de la défaite et de la fuite d’Osman
-Digna parvint au calife. Comme il craignait que le
-Gouvernement, entraîné peut-être par le succès, n’avança
-contre Kassala et Berber où ne se trouvaient que des<span class="pagenum"><a name="Page_620" id="Page_620">[620]</a></span>
-forces insuffisantes, il donna l’ordre de se retirer
-aussitôt à l’approche de l’ennemi. Il songea en même
-temps à élever un camp fortifié à Metemmeh. Mais il fut
-bientôt calmé par la nouvelle que le Gouvernement se
-contentait de Tokar. En réalité, cela seul fut pour lui
-un rude coup et une source de crainte continuelle, car il
-était à prévoir que les tribus, indisposées contre Osman
-Digna se joindraient maintenant au Gouvernement, ce qui
-ouvrirait à ses troupes la route vers Berber et Kassala.
-Quelques mois plus tard, on ordonna à Osman Digna,
-qui s’était retiré dans les montagnes, et dont les hommes
-qui lui restaient s’étaient dispersés à cause du manque
-de vivres, d’aller avec ses émirs à Berber. De là, il se
-rendit plus tard à Omm Derman avec le nouvel émir de
-Berber, Zeki woled Othman, un parent du calife. Le
-calife, convaincu de la fidélité et de la bravoure d’Osman
-Digna, le reçut très amicalement et le consola de sa
-défaite. Après un séjour d’une quinzaine, Osman Digna
-se rendit avec quelques chameaux et des femmes, cadeaux
-du calife, dans l’Atbara pour s’y livrer à l’agriculture,
-y édifier un camp et réunir peu à peu les restes
-dispersés de son armée.</p>
-
-<p>Othman woled Adam, auquel en réalité, le Darfour
-oriental qui avait été presque dépeuplé par la famine,
-était seul soumis, avait résolu de marcher contre Dar Tama
-et Dar Massalat. Déjà à la frontière de ce district, il
-eut à soutenir un rude combat, ce qui le força à reconnaître
-combien ses adversaires étaient dangereux. Il fut
-attaqué dans son camp: ses ennemis, armés seulement
-de petites lances, s’y précipitèrent avec une hardiesse
-folle; il ne dut son salut qu’à ses armes supérieures et<span class="pagenum"><a name="Page_621" id="Page_621">[621]</a></span>
-à la bravoure des sheikhs qui se trouvaient avec lui. Si
-l’attaque avait eu lieu pendant la marche, il aurait été
-sans aucun doute anéanti. Bien qu’il eût repoussé les
-ennemis, il différa cependant sa marche en avant, à cause
-des grandes pertes qu’il avait subies; avant qu’il n’aît
-pu recevoir des renforts, une violente épidémie de typhus
-éclata parmi ses soldats et le força à la retraite. En
-route lui-même tomba malade et il mourut deux jours
-après son arrivée à Fascher.</p>
-
-<p>Ce fut une perte fort sensible pour le calife, car son
-cousin Othman woled Adam était, malgré ses vingt ans
-à peine, un brave guerrier et s’appliquait toujours à bien
-s’entendre avec ses soldats, à les maintenir contents et
-dispos et à renforcer son influence. Il partageait le
-butin sans égoïsme, mais avec générosité, après avoir
-prélevé la part destinée au calife, ne conservant pour
-lui-même que le strict nécessaire. Cavalier distingué,
-aimable avec chacun, il ne s’abandonnait pas à la vie
-efféminée qui affaiblissait son entourage. Il fut, encore
-longtemps après sa mort, donné comme exemple de
-l’Arabe noble et brave, par les nombreuses personnes qui
-l’avaient connu intimement. Après avoir longtemps réfléchi
-et écouté de nombreux conseils, le calife accorda la place
-du défunt à son proche parent le jeune Mahmoud woled
-Ahmed. Celui-ci était le contraire du premier, ne songeant
-qu’à s’enrichir, ne recherchant que la débauche, rôdant
-volontiers avec des danseuses et des chanteurs qui
-devaient le divertir de leurs chansons obscènes. Cette
-manière de vivre le fit détester et fut cause d’une révolution
-chez ses soldats qui avaient encore présent à la
-mémoire le souvenir de leur précédent maître. Cette<span class="pagenum"><a name="Page_622" id="Page_622">[622]</a></span>
-révolte fut réprimée, il est vrai, mais coûta bien des vies
-d’hommes et diminua beaucoup les forces de Mahmoud.</p>
-
-<p>Younis woled ed Dikem était resté à Dongola depuis
-sa nomination comme chef d’Abd er Rahman woled en
-Negoumi. Mousid, ancien lieutenant de ce dernier, et Arabi
-woled Dheifallah lui furent adjoints comme conseillers.
-Bientôt s’élevèrent de graves dissentiments entre les commandants,
-chacun voulant s’enrichir aussi vite que possible,
-et le pays appauvri ne pouvant satisfaire aux exigences
-de ses nombreux maîtres et de leurs partisans. Mousid et
-Arabi adressèrent au calife une plainte, dans laquelle ils
-représentaient Younis, qui avait abandonné le Gouvernement
-du pays au bon plaisir de ses esclaves, comme étant
-la cause de la cherté toujours croissante qui existait; ils l’accablèrent
-encore de maints reproches. Younis fut rappelé.</p>
-
-<p>Comme le Dongola était une province frontière et
-qu’une bonne partie de sa population était déjà passée
-en Egypte; comme d’autre part, avec les continuels
-rassemblements de troupes à Wadi Halfa, on devait
-toujours s’attendre à une attaque, le calife voulut gagner
-le pays à sa cause et d’une manière durable, par un
-meilleur traitement. Il désigna donc Mohammed Khalid,
-dont il connaissait les capacités, comme successeur de
-Younis. Il l’envoya à Dongola avec l’ordre d’établir une
-administration plus douce, bien réglée et particulièrement
-de diminuer les impôts dans ce pays où l’agriculture n’était
-possible qu’avec des sakkiehs (roues pour puiser l’eau),
-mais qui était très riche en palmiers et en dattiers. Mais
-n’ayant pas entière confiance en la fidélité de Mohammed
-Khalid, il sépara le pouvoir militaire du pouvoir administratif
-et plaça les soldats armés de fusils sous les ordres<span class="pagenum"><a name="Page_623" id="Page_623">[623]</a></span>
-d’Arabi Dheifallah, tandis qu’il soumettait les porteurs de
-lances appartenant aux tribus de l’ouest, aux ordres de
-Mousid.</p>
-
-<p>Il était à prévoir que cette mesure amènerait des
-différends entre les personnalités dirigeantes.</p>
-
-<p>Mohammed Khalid, afin d’élever les revenus du pays
-et de faciliter la situation aux habitants, donna toutes
-les places à des gens qui lui parurent convenables, tandis
-qu’Arabi et Mousid désiraient les mêmes places pour leurs
-parents et leurs favoris. Comme ils ne purent y réussir,
-ils émirent directement pour leur parti des prétentions
-que Mohammed Khalid ne voulut ou ne put satisfaire.
-On en vint à des contestations, à des injures, et finalement
-les deux partis se trouvèrent face à face, les armes
-à la main.</p>
-
-<p>Le parti de Mohammed Khalid se composait principalement
-des habitants de la vallée du Nil: les Djaliin
-et les Danagla, tandis qu’Arabi et Mousid avaient pour
-eux les tribus de l’ouest et les soldats. Des deux côtés,
-on envoyait au calife rapports sur rapports, tandis que
-des intermédiaires et d’autres personnes amies de la paix
-s’efforçaient de prévenir le combat. Le calife fit partir
-aussitôt Younis woled ed Dikem, qu’il venait de destituer
-afin de remplacer Arabi et Mousid. Il les manda tous deux
-à Omm Derman pour entendre leur justification et pour
-les punir.</p>
-
-<p>Quelques jours après leur arrivée, il envoya à Mohammed
-Khalid, l’ordre de venir également à Omm
-Derman, afin, disait-il, d’assister à la punition d’Arabi
-et de Mousid. Khalid vint et dut comparaître avec ses
-adversaires devant un tribunal placé sous la présidence<span class="pagenum"><a name="Page_624" id="Page_624">[624]</a></span>
-du calife Abdullahi et composé du calife Ali, des cadis
-et de quelques émirs absolument dévoués au calife. Il fut
-accusé de s’être permis des appréciations désobligeantes
-sur les ordres du calife et d’avoir prétendu que le calife
-et ses parents étaient la cause de la ruine de tout le pays.
-Le calife était méfiant depuis longtemps à l’égard de Mohammed
-Khalid, à cause de son frère Yacoub qui haïssait
-profondément les parents du Mahdi. Il regrettait de lui
-avoir donné une situation influente qu’il pouvait utiliser pour
-le plus grand bien de ses propres parents, et saisit avec joie
-l’occasion de se défaire de lui. Une lettre arriva de la part
-de Younis qui, disait-on, avait reçu auparavant des instructions
-de Yacoub. Mohammed Khalid y était accusé
-d’avoir dérobé et envoyé à ses parents à Omm Derman
-six caisses de munitions, qu’on avait confiées à sa garde,
-d’une façon bizarre, pendant que les soldats se trouvaient
-sous les ordres d’Arabi Dheifallah. Le jugement du
-calife était arrêté déjà longtemps avant le commencement
-du procès. Mohammed Khalid fut trouvé coupable, condamné
-à la captivité pour un temps illimité et envoyé au
-Sejjir qui le priva de tout rapport avec autrui. Mais
-pour justifier le procédé du calife, arriva par hasard à
-ce moment d’Egypte à Omm Derman, un journal. Celui-ci
-contenait une notice tirée de la feuille italienne «<i>La
-Riforma</i>» où on prétendait que Mohammed Khalid avait
-été en relations avec le Gouvernement égyptien pour lui
-livrer les provinces qui lui étaient confiées. Cette preuve
-suffisait au calife. Il convoqua encore une fois les juges
-qui avaient siégé dans le premier procès, leur soumit le
-journal; ils reconnurent que c’était là la preuve la plus
-complète de la trahison de Mohammed Khalid. Celui-ci<span class="pagenum"><a name="Page_625" id="Page_625">[625]</a></span>
-fut condamné à mort. Mais le calife déclara ne pas
-vouloir répandre le sang d’un parent du Mahdi et d’un
-descendant du Prophète; il commua la condamnation à
-mort en détention perpétuelle. La générosité du calife fut
-reconnue et louée d’une manière générale, même par ses
-adversaires! Il s’était ainsi défait pour toujours du seul
-homme qu’il craignait parmi les parents du Mahdi, à
-cause de ses connaissances et de sa finesse.</p>
-
-<p>Le calife ne manqua, dans aucune occasion publique,
-d’accuser d’ingratitude et de trahison les Ashraf en
-général et Mohammed Khalid en particulier, toujours à
-la recherche d’un motif de les affaiblir davantage et de
-les rendre absolument inoffensifs.</p>
-
-<p>La tension toujours existante entre les deux camps
-s’aggrava et aboutit enfin à une révolte des Ashraf à
-Omm Derman, révolte qui permit au calife de mettre
-enfin à exécution les projets qu’il caressait depuis longtemps.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_626" id="Page_626">[626]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">CHAPITRE XV.</h2>
-
-<p class="pch">Le calife et ses adversaires.</p>
-
-<p class="psh">Révolte des Ashraf.&mdash;Fuite du P. Ohrwalder et des deux sœurs.&mdash;Le
-calife se venge des Ashraf.&mdash;Arrestation et mort des oncles du
-Mahdi.&mdash;Zeki Tamel à Omm Derman.&mdash;Arrestation du calife
-Chérif.&mdash;Point de fumée sans feu.&mdash;Emigration forcée.&mdash;Tristes
-nouvelles d’Autriche.&mdash;Malaise du calife.&mdash;Le sort d’une grue.&mdash;Chute
-de Zeki Tamel.&mdash;La bataille d’Agordat.&mdash;Défaite de
-Kassala.&mdash;Chute du cadi Ahmed.&mdash;L’Etat du Congo à l’Equateur
-et au Bahr el Ghazal.&mdash;Refus d’une demande en mariage.</p>
-
-<p>Le calife Mohammed Chérif et les deux jeunes fils
-du Mahdi à peine âgés de 20 ans, résolurent avec leurs
-autres parents de secouer le joug du calife et de reconquérir
-le Gouvernement par la force. Ils confièrent leurs
-plans sous le sceau du secret à leurs amis et compatriotes
-d’Omm Derman et gagnèrent à leur cause au moyen de
-leur intermédiaire les Danagla résidant au Ghezireh.
-Ils croyaient être sûrs de leurs conjurés, quand un émir
-de la tribu des Djaliin les trahit. Bien qu’il eût prêté
-serment qu’il ne confierait son secret qu’à son frère ou
-à son plus fidèle ami, il communiqua au calife tous les
-détails du complot, déclarant qu’il le considérait comme
-son plus fidèle ami!</p>
-
-<p>Le calife prit aussitôt des mesures défensives; les
-Ashraf ayant aussi des espions remarquèrent des menées<span class="pagenum"><a name="Page_627" id="Page_627">[627]</a></span>
-mystérieuses contre eux et se rendirent compte que leurs
-projets étaient découverts. Ils se réunirent en toute hâte
-dans leur quartier, au nord de la maison du calife, et se
-préparèrent au combat.</p>
-
-<p>Tous les Ashraf et leurs partisans les Danagla se
-rassemblèrent dans les maisons voisines de la Koubbat
-du Mahdi; les bateliers et les matelots quittèrent leurs
-vaisseaux pour combattre et vaincre pour leur soi-disant
-droit, ou, comme ils le prétendaient pour la religion mal
-interprétée. On fit voir le jour aux armes, tenues cachées
-depuis longtemps par crainte du calife qui en interdisait
-le port, à peine 100 fusils Remington avec des munitions
-insuffisantes et de vieux fusils pour la chasse aux éléphants.</p>
-
-<p>Ahmed woled Soliman se conduisit comme un insensé;
-il prétendit avoir vu le Prophète et le Mahdi qui lui
-avaient assuré la victoire et se réjouit du commencement
-des hostilités, comme d’une fête. Même les femmes du
-Mahdi qui depuis la mort de leur maître étaient enfermées
-et surveillées sévèrement par le calife et qui ne recevaient
-que juste le nécessaire à leur entretien, désiraient ardemment
-voir les deux partis aux prises; leur position était
-telle qu’elles ne pouvaient que gagner au change: Aïsha
-Oumm el Mouminin, première femme du Mahdi, ceignit
-une épée pour prendre part à la guerre sainte!</p>
-
-<p>Pendant que cela se passait à quelques centaines
-de pas de la maison du calife, lui aussi faisait ses derniers
-préparatifs.</p>
-
-<p>C’était un lundi, après la prière du soir; le calife
-fit venir tous les moulazeimie et les mit au courant des
-intentions des Ashraf. Il nous ordonna de nous armer,
-déclara notre service permanent: aucun ne devait quitter<span class="pagenum"><a name="Page_628" id="Page_628">[628]</a></span>
-son poste, devant la porte. Des cartouches furent données
-aux troupes nègres des moulazeimie et elles durent
-se placer dans les rues conduisant aux maisons des
-rebelles pour leur couper toutes les communications.
-1000 fusils furent distribués aux Taasha qui se postèrent
-sur une grande place entre le tombeau du Mahdi
-et la maison du calife, ainsi que le long des murailles.
-Les nègres, sous les ordres de Ahmed Fadhil, durent
-prendre leur position au centre de la mosquée et attendre;
-là aussi se trouvaient les cavaliers de Yacoub
-et l’infanterie armée de lances: tous étaient prêts à
-toutes les éventualités. Le calife Ali, soupçonné d’avoir
-des sympathies pour les rebelles devait occuper la partie
-de la ville la plus rapprochée de ses maisons et couper
-toutes les communications aux révoltés.</p>
-
-<p>Au lever du soleil, ceux-ci étaient complètement
-cernés et il ne leur restait qu’à se rendre ou à se
-battre. Cependant, avant le combat, le calife envoya ses
-cadis, accompagnés de Saïd el Meki vers le calife
-Chérif et les fils du Mahdi pour leur rappeler la proclamation
-de leur père et les paroles de ce dernier sur
-son lit de mort; il leur fit demander en même temps
-quels étaient leurs désirs et leur promit d’y donner satisfaction
-si c’était possible. On répondit brièvement aux
-cadis qu’on ne désirait qu’une chose, le combat.</p>
-
-<p>Le calife avait donné l’ordre strict à tous ses commandants
-de ne pas provoquer le combat et de se borner en cas
-d’assaut à la défense nécessaire. Il tenait à terminer cette
-révolte à l’amiable. Il était fermement persuadé qu’il
-serait victorieux dans une bataille, mais aussi qu’Omm
-Derman serait livrée au pillage. Il reconnaissait que les<span class="pagenum"><a name="Page_629" id="Page_629">[629]</a></span>
-tribus arabes de l’ouest surtout, dès le commencement
-du combat, chercheraient et trouveraient l’occasion
-d’exercer leur amour du vol et du brigandage, qualités
-dominantes de leur caractère et ne songeraient qu’à
-s’emparer du butin; il savait par expérience que dans
-l’ardeur de l’action, elles ne ménageraient ni ami, ni ennemi,
-finalement se feraient la guerre entre elles et
-saisiraient l’occasion pendant le trouble général, de
-regagner leur patrie qu’elles avaient presque toutes
-quittée à contre-cœur. Une seconde fois, il envoya le
-cadi vers les rebelles, mais sans plus de succès que la
-première fois.</p>
-
-<p>Moi-même, je désirais la guerre, car, je risquais tout
-au plus ma vie qui était continuellement en jeu dans le
-voisinage du calife qui n’avait pas même épargné le
-plus zélé de ses serviteurs, Ibrahim Adlan, lorsqu’il crut
-ne plus avoir besoin de lui; d’un autre côté, cette
-guerre et l’inévitable affaiblissement de mes ennemis me
-procuraient une douce satisfaction; puis, je pensais
-qu’une occasion de reconquérir ma liberté pourrait
-s’offrir et grâce aux anciens soldats du Gouvernement
-qui étaient presque tous mécontents de leur état actuel,
-je pouvais même atteindre un but plus élevé. Faire des
-plans définis pendant cette époque mouvementée et
-anormale eût été folie; je désirais la guerre pour en tirer
-tous les avantages possibles.</p>
-
-<p>Quelques rebelles exaltés, ne pouvant plus attendre,
-ouvrirent le feu et quelques-uns des nôtres, malgré la
-défense, y répondirent. Cependant ce ne fut qu’une escarmouche.
-Les rebelles semblaient ne pas savoir ce qu’ils
-voulaient et leur parti faisait déjà l’impression d’être<span class="pagenum"><a name="Page_630" id="Page_630">[630]</a></span>
-divisé. Les armes étaient mauvaises et rares, mais leur
-courage l’était plus encore. Bientôt le feu cessa; nous
-n’avions en tout que cinq morts. De nouveau le calife
-envoya des ambassadeurs et le calife Ali woled Helou
-pour offrir son pardon aux Ashraf. Cette fois, on répondit
-moins rudement; on désirait même connaître les
-conditions de réconciliation; les envoyés furent en même
-temps chargés de les poser. Les négociations prirent le
-reste du jour, et même jusque fort tard dans la nuit,
-puis recommencèrent le lendemain; à ma grande déception,
-elles finirent par un arrangement. Le calife promit par
-serment d’accorder grâce complète à tous les conjurés
-sans exception. En outre il fit les concessions suivantes:</p>
-
-<p>1º Le calife Mohammed Chérif devait recevoir une
-place selon son rang avec voix consultative dans toutes
-les affaires importantes du Gouvernement.</p>
-
-<p>2º Les bannières mises hors de service depuis la
-mort d’Abd er Rahman woled Negoumi devaient lui être
-rendues avec le droit d’enrôler des volontaires.</p>
-
-<p>3º Tous les parents du Mahdi devaient recevoir du
-Bet el Mal des secours proportionnés en argent selon la
-volonté du calife Chérif.</p>
-
-<p>Les rebelles s’engageaient par contre à livrer toutes
-leurs armes et à obéir désormais aveuglément aux ordres
-du calife.</p>
-
-<p>Les conditions furent acceptées et la paix conclue;
-seule l’exécution de ces mesures se fit attendre.</p>
-
-<p>Le vendredi matin enfin, les chefs des rebelles
-parurent devant le calife, demandèrent et reçurent leur
-pardon et renouvelèrent leur serment de fidélité. L’après-midi
-du même jour, le calife Chérif vint avec les deux fils<span class="pagenum"><a name="Page_631" id="Page_631">[631]</a></span>
-du Mahdi. La paix était donc conclue de fait; la cavalerie
-et l’infanterie qui avaient été sur pied pendant
-trois jours consécutifs reçurent l’ordre de quitter la
-mosquée. Les Djihadia et les moulazeimie devaient rester
-à leur poste jusqu’à ce que les armes eussent été livrées.</p>
-
-<p>Le dimanche suivant, après-midi, j’avais envoyé un de
-mes serviteurs demander des nouvelles du Père Ohrwalder;
-il revint disant qu’il avait trouvé la porte de la maison
-fermée et avait pris des renseignements auprès de ses
-voisins, d’anciens marchands grecs. Ceux-ci, dans la
-plus grande inquiétude, le cherchèrent partout où il
-avait l’habitude d’aller, mais ne le trouvèrent plus; les
-deux sœurs de la mission qui demeuraient chez lui
-étaient également absentes. L’idée me vint soudain alors
-qu’Ohrwalder profitant des troubles de la ville avait
-rencontré par hasard des gens de confiance et s’était
-enfui avec eux. C’était bien cela. Avant la prière du
-soir un des muselmanium et le Syrien Georgi Stambouli
-vinrent demander en tremblant à être conduits vers le
-calife pour lui communiquer des affaires urgentes.</p>
-
-<p>Celui-ci, occupé de choses qui lui paraissaient plus
-importantes, les pria d’attendre dans la mosquée et ne
-leur demanda ce qu’ils voulaient qu’après la prière du
-soir. Ils lui firent part que Youssouf el Gasis (l’ecclésiastique
-Joseph) avait disparu depuis hier avec les
-femmes qui habitaient sa maison. Le calife extrêmement
-fâché en apprenant cette nouvelle, fit venir immédiatement
-Nur el Gerefaoui, l’amin du Bet el Mal et Mohammed
-Wohbi, préfet de police, leur ordonnant de
-poursuivre les fugitifs sur toutes les routes et d’employer
-tous les moyens en leur pouvoir pour les rattraper<span class="pagenum"><a name="Page_632" id="Page_632">[632]</a></span>
-et les ramener morts ou vivants à Omm Derman. Ce fut
-un bonheur pour les pauvres Grecs que le calife fût
-fort occupé de ses ennemis et ne trouvât pas le temps
-de penser à eux, sans quoi, ils n’auraient pas manqué
-d’être incarcérés et dépouillés de leurs biens, puisque
-Ohrwalder demeurait au milieu d’eux. Comme, lors de
-l’insurrection, on avait envoyé tous les chameaux dans
-les provinces pour aider à la concentration des troupes,
-Nur el Gerefaoui et Mohammed Wohbi n’en purent
-trouver que trois, ce que Ohrwalder qui devait fuir à
-marches forcées et dans quelle anxiété ne prévoyait
-sans doute pas.</p>
-
-<p>Je désirais de tout mon cœur le succès de son
-audacieuse entreprise; il avait tant souffert et supporté
-son malheur avec une patience toute chrétienne,
-s’étant toujours fait remarquer par son courage et sa
-rare dévotion.</p>
-
-<p>Maintenant j’étais entièrement abandonné, ce n’était
-pas seulement pour moi un compatriote, mais aussi un ami
-fidèle. C’était le seul qui avait avec moi une parenté spirituelle,
-le seul avec qui je pouvais dans les jours de
-tristesse échanger quelques mots en ma langue maternelle.
-Maintenant j’étais bien seul!</p>
-
-<p>Le lendemain, le calife me fit appeler et m’adressa
-de vifs reproches au sujet de la fuite d’Ohrwalder.</p>
-
-<p>«Il est de ta race et était, je le sais, en relation
-avec toi. Pourquoi ne m’as-tu pas dit de le retenir ici-même?
-Tu dois avoir eu connaissance de ses intentions?»</p>
-
-<p>«Maître, répondis-je, comment aurais-je pu savoir
-qu’il voulait fuir? Dès le commencement des troubles
-que tu as apaisés, grâce au Tout-Puissant et à ta sagesse,<span class="pagenum"><a name="Page_633" id="Page_633">[633]</a></span>
-je n’ai pas un instant quitté mon poste. Si j’avais
-su que c’était un traître, tu sais bien que je t’aurais
-averti à temps!»</p>
-
-<p>«C’est sans doute ton consul qui l’aura fait emmener
-d’ici,» dit le calife toujours fâché et méfiant.</p>
-
-<p>Avec les dernières lettres arrivées pour moi et le
-calife, de Rosty, le consul général austro-hongrois, en
-avait adressé une à ce dernier, en arabe, pour le remercier
-de sa manière d’agir envers les membres de la
-mission catholique et demander un sauf-conduit pour un
-messager qu’il désirait leur envoyer puisqu’ils étaient sous
-la protection autrichienne et que S. M. l’empereur avait
-pour eux un intérêt tout particulier. Le calife m’avait
-montré la lettre sans y répondre et considéra dès lors
-tous les membres de la mission comme mes compatriotes;
-il prétendait aussi que les fugitifs avaient été emmenés
-par l’intermédiaire du consul général.</p>
-
-<p>Je fis remarquer au calife qu’il était probable que
-des marchands des tribus limitrophes arabes se fussent
-trouvés à Omm Derman lors des troubles et en eussent
-profité par amour du gain pour faciliter la fuite d’Ohrwalder
-et des deux sœurs. Le calife se rangea à cet avis
-et me recommanda de lui rester fidèle. Là-dessus il me
-congédia.</p>
-
-<p>Malgré la résistance des Ashraf, les armes furent
-enfin livrées et le calife trouva qu’il était temps de
-prendre des mesures radicales contre ses adversaires. Une
-vingtaine de jours pouvaient s’être écoulés depuis le
-commencement des hostilités. Nous étions encore sur pied
-jour et nuit pour garder le calife quand il convoqua en
-assemblée les deux autres califes, les cadis et les chefs<span class="pagenum"><a name="Page_634" id="Page_634">[634]</a></span>
-Ashraf et Danagla. Il reprocha à ces derniers de n’obéir
-à ses ordres qu’avec répugnance malgré son pardon, de
-venir rarement à la prière et à la revue qui avait lieu
-tous les vendredis matin; il leur fit lire de nouveau la
-proclamation du Mahdi en sa faveur.</p>
-
-<p>Ensuite, pour suivre les traces de son prédécesseur
-qui prétendait n’agir que d’après des inspirations prophétiques,
-il déclara à l’assemblée que le Prophète lui était
-apparu et lui avait commandé de punir les récalcitrants
-qu’il lui avait indiqués.</p>
-
-<p>Il y en avait treize à la tête desquels se trouvaient
-Ahmed woled Soliman universellement détesté et Ahmedi,
-l’un des secrétaires du calife, originaire de Dongola. Le
-calife soupçonnait ce dernier de sympathiser avec ses
-ennemis et de les renseigner secrètement sur les mesures
-qu’il prenait. Ils furent appelés l’un après l’autre,
-reçus par les moulazeimie d’ordonnance, garrottés, trainés
-en prison, en butte à de mauvais traitements, puis mis
-aux fers.</p>
-
-<p>Quelques jours après, le calife leur fit encore lier les
-mains et les envoya en bateau à Faschoda sous forte
-escorte. Zeki Tamel les laissa parqués environ huit jours
-dans une zeriba étroite où ils souffrirent de la faim et
-de la soif, ne leur donnant de temps en temps que juste
-pour les maintenir en vie. Enfin, selon des instructions
-secrètes, ils furent tués à coups de bâtons épineux, fraîchement
-coupés! (après qu’on leur eut arraché leurs
-mauvais vêtements).</p>
-
-<p>La révolution terminée, le calife avait envoyé deux
-de ses plus proches parents, Ibrahim woled Malek et Salah
-Hammedo, celui-ci vers le Nil Bleu et l’autre vers le Nil<span class="pagenum"><a name="Page_635" id="Page_635">[635]</a></span>
-Blanc pour mettre en état d’arrestation les parents et partisans
-des Ashraf qui, à cause de leur absence, n’étaient pas
-compris dans le pardon du calife. Les deux envoyés expédièrent
-tous les hommes, plus d’un millier, dans la sheba
-à Omm Derman où, désarmés, ils attendirent leur punition
-pour avoir pris part à la conspiration. Parqués des jours
-entiers dans la cour de la prison, entre la vie et la mort,
-ces malheureux apprirent enfin du calife qu’ils auraient
-la vie sauve à condition de partager tous leurs biens avec
-lui. Heureux d’une expiation relativement douce, ils y
-consentirent; mais, il va sans dire que le calife reçut
-la plus grande part. Mis en liberté après le partage,
-ils rentrèrent dans leurs villages respectifs; il ne restait
-au riche que le nécessaire à peine et le pauvre était dans
-la misère noire. Mais ce qui les indigna le plus et les fit
-soupirer après la vengeance, ce fut de trouver leurs
-femmes maltraitées et beaucoup de leurs filles déshonorées.</p>
-
-<p>Le calife et son frère Yacoub choisirent parmi ces
-biens ce qui leur plut et partagèrent le reste entre les
-tribus occidentales, favorisant particulièrement leur tribu
-et surtout la branche des Djouberat. Cela excita le mécontentement
-des autres tribus qui depuis longtemps
-murmuraient au sujet de la préférence accordée aux
-Taasha et de leur arrogance. Ils se plaignirent, mais
-furent repoussés durement par le calife et Yacoub.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, les habitants du Soudan et les
-troupes du pays étaient restés paisibles. Les généraux
-reçurent cependant l’ordre de désarmer tous les Danagla
-suspects.</p>
-
-<p>Le calife tourna alors ses regards vers les deux
-oncles du Mahdi qu’il haïssait. Ils s’appelaient Mohammed<span class="pagenum"><a name="Page_636" id="Page_636">[636]</a></span>
-Abd el Kerim et Abd el Kadir woled Sati Ali. Il prétendit
-avoir appris qu’ils blâmaient ouvertement ses mesures
-et tenaient des propos séditieux. Il les traduisit
-devant le cadi Ahmed et malgré leurs protestations d’innocence,
-ils furent condamnés à la prison. Le calife
-ordonna qu’ils eussent pieds et mains dans les fers et
-fussent conduits vers Zeki Tamel qui avait des instructions
-secrètes qu’il devait exécuter.</p>
-
-<p>Une épidémie de typhus ayant éclaté dans l’armée
-de ce dernier, il reçut l’ordre de quitter Faschoda, où il
-s’occupait encore des Shillouk et de venir à Omm
-Derman avec tous ses soldats. Avant de partir, Zeki
-devait encore dépouiller la tribu des Dinka qui s’était
-rendue sans combat. Troupeaux, femmes et enfants devaient
-être emmenés à Omm Derman. Les nègres Dinka
-ne se doutant de rien furent presque tous massacrés dans
-un festin auquel ils avaient été conviés.</p>
-
-<p>En descendant le fleuve, Zeki rencontra à Gebel
-Ahmed Agha le bateau avec Abd el Kerim et Abd el
-Kadir woled Sati à bord. Après avoir pris connaissance
-des passeports secrets, il leur donna ordre d’aller à terre
-après le coucher du soleil.</p>
-
-<p>Ne pressentant rien de bon, Abd el Kerim implorait
-sa grâce, mais s’attirait les railleries de Zeki et les injures
-de son compagnon de souffrances Abd el Kadir, qui
-attendait tranquillement son sort, ayant honte de la lâcheté
-de son parent. Ils furent conduits à l’intérieur du pays où
-on leur trancha la tête avec de petites haches dont on
-se sert au Soudan pour abattre les branches des arbres.</p>
-
-<p>Zeki Tamel vint à Omm Derman chargé de butin,
-traînant après lui des milliers d’esclaves, tandis que de<span class="pagenum"><a name="Page_637" id="Page_637">[637]</a></span>
-nombreux troupeaux suivaient les bords du fleuve. Il
-acquit une véritable fortune en les vendant.</p>
-
-<p>Les émirs de Zeki se plaignaient de sa tyrannie et
-l’accusèrent auprès du calife de viser à l’indépendance
-dès qu’il trouverait assez de partisans. La haine seule
-de ses gens l’avait empêché jusqu’alors, disaient-ils, de
-réaliser ses projets de haute trahison. Ses riches présents
-en argent, en esclaves et en troupeaux réussirent à le
-faire rester en faveur auprès du calife et de Yacoub.</p>
-
-<p>En présence de Zeki Tamel, le calife commanda lui-même
-les manœuvres de son armée et des troupes d’Omm
-Derman. Mais, manquant des connaissances militaires les
-plus primitives et son armée de 30000 hommes étant
-très indisciplinée, ces exercices offrirent le spectacle d’un
-indescriptible désarroi dont la cause m’était attribuée en
-qualité d’adjudant du calife. Souvent, quand le désordre
-prenait des dimensions inquiétantes, il m’accusait de lui être
-hostile, de mal comprendre ses ordres intentionnellement
-pour causer tout le mal. Comme pour moi, il ne s’agissait
-ni de démission, ni de pension, je dus tout supporter,
-continuer mon service, puis à la fin, quand le calife
-déclara les manœuvres terminées et que Zeki Tamel
-reçut l’ordre de reculer jusqu’à Gallabat, contre toute
-attente je fus loué et je reçus comme cela m’était déjà
-arrivé souvent, deux jeunes négresses en témoignage de
-sa satisfaction!</p>
-
-<p>Le calife Mohammed Chérif avait appris après l’arrivée
-de Zeki, la mort traîtreuse de ses deux proches parents
-et protesta, encouragé par la foi naïve, d’être inviolable
-en sa qualité de calife, contre une telle infraction au traité
-de paix. Il donna ainsi à Abdullahi l’occasion tant désirée<span class="pagenum"><a name="Page_638" id="Page_638">[638]</a></span>
-d’agir contre lui. Le calife le déclara rebelle, agissant
-contre ses ordres dont le Mahdi avait prescrit l’exécution
-sans condition et comme s’opposant aux inspirations du
-Prophète. Il ordonna au calife Ali et aux cadis de
-constater si ses déclarations étaient exactes.</p>
-
-<p>Chérif protesta de nouveau et fut, sur l’ordre du calife,
-appréhendé dans la djami et reçu par Arabi Dheifallah
-et ses moulazeimie. Etant nu-pieds il demanda ses souliers;
-on les lui refusa; en sortant de la djami, on l’emmena si
-rapidement et on le poussa de telle façon que hors d’haleine,
-il tomba deux fois par terre. Dans un état pitoyable,
-il fut traîné vers le Sejjir et six chaînes de fer lui furent
-rivées aux pieds. Une petite chaumière à l’écart lui servit de
-prison. Privé de toute communication avec ses semblables,
-étendu sur le sol, il eut le loisir de réfléchir à son sort et
-de reconnaître que les traités, ainsi que la personne d’un
-calife n’étaient pas sacrés pour le calife du Mahdi quand
-il s’agissait d’affermir son pouvoir et de se venger.</p>
-
-<p>Les deux jeunes fils du Mahdi furent remis aux
-soins de leur grand-père Ahmed Cherfi avec l’ordre de
-les mettre aux arrêts et de ne leur laisser voir personne.
-Ahmed Cherfi, le beau-père et grand-oncle du Mahdi
-était un homme âgé, possédant une grosse fortune
-amassée en pillant; de crainte de la perdre, il faisait
-preuve d’une soumission qui ressemblait à un esclavage,
-s’attirant ainsi les sympathies du calife.</p>
-
-<p>Peu après cet incident, j’eus occasion d’être fort
-inquiet. Younis avait envoyé de Dongola au calife un
-homme venant du Caire et ayant à faire d’importantes
-communications sur certaines personnes vivant ici. En
-présence de tous les cadis, le calife l’avait reçu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_639" id="Page_639">[639]</a></span></p>
-
-<p>J’eus le pressentiment de n’être point étranger à
-cette affaire et priai un des cadis avec lequel j’étais lié
-de bien vouloir me renseigner. En quelques mots, il me
-tranquillisa, mais en m’avertissant d’être prudent et de
-ne pas éveiller les soupçons en ayant l’air de m’intéresser
-à cet incident.</p>
-
-<p>Après la prière, les juges furent appelés de nouveau
-et, accompagnés du messager, se présentèrent chez le
-calife. Quelques minutes après, je vis l’homme, qu’on
-avait garrotté, conduit en prison. Je l’avoue, je m’en
-réjouis et pour cause. Suivant le conseil que m’avait
-donné le cadi, je parus fort indifférent devant mes
-camarades qui cherchaient à s’enquérir des causes de
-l’arrestation de ce personnage.</p>
-
-<p>Le lendemain, je fus cité devant le calife. Les cadis,
-quelques-uns de mes collègues se trouvaient déjà chez lui.</p>
-
-<p>Il me fit prendre place et commença à me faire
-observer qu’il m’avait toujours exhorté à être fidèle,
-qu’il avait soin de moi comme un père de son fils et
-qu’il n’avait jamais ajouté foi aux accusations portées
-contre moi, par mes ennemis.</p>
-
-<p>«Mais, ajouta-t-il, répétant le proverbe arabe, il n’y
-a pas de fumée sans feu. Or, chez toi, il y a toujours
-de la fumée et beaucoup de fumée.»</p>
-
-<p>Son regard devint plus perçant.</p>
-
-<p>«Cet homme a prétendu hier que tu étais un
-espion du Gouvernement et que ta solde était versée
-mensuellement à ton remplaçant au Caire, lequel te la
-faisait parvenir ici-même. Il a soutenu avoir vu ta propre
-signature, chez les autorités de cette ville, prétendant
-que Youssouf el Gasis (le Père Ohrwalder) n’avait pu<span class="pagenum"><a name="Page_640" id="Page_640">[640]</a></span>
-s’enfuir que par ton intermédiaire. Il a déclaré enfin que
-tu t’es engagé vis-à-vis des Anglais, lors d’une attaque
-d’Omm Derman, à t’emparer de l’arsenal ainsi que du
-magasin aux munitions, lequel, vous le savez tous, se
-trouve vis-à-vis de ta maison. Cet homme, un de nos
-anciens déserteurs, a été jeté en prison. Qu’as-tu à dire
-pour ta défense.»</p>
-
-<p>«Maître, répondis-je le plus tranquillement possible,
-Dieu est miséricordieux et tu es juste. Je ne suis pas un
-espion et n’ai jamais communiqué avec le Gouvernement.
-Quant à avoir touché un salaire quelconque, je le nie.
-Mes frères, tes moulazeimie qui entrent continuellement
-dans ma maison savent fort bien que souvent je manque
-même du nécessaire; le respect que j’éprouve pour toi
-m’a toujours empêché de me plaindre. Cet homme prétend
-avoir vu ma signature: nouveau mensonge! Je suis
-convaincu qu’il est incapable de déchiffrer nos langues
-européennes. Bien plus, si tu le désires, permets que
-j’écrive différents noms; au milieu de ces derniers, j’intercalerai
-le mien; s’il le lit, ce sera la preuve qu’il
-connaît nos caractères, mais non que je suis un espion.»</p>
-
-<p>J’attendis sa réponse.</p>
-
-<p>«Ajouteras-tu quelque chose encore contre cet
-homme?»</p>
-
-<p>«Quels services ce personnage aurait-il donc rendu
-au Gouvernement, repris-je, pour qu’on lui ait, à lui, un
-déserteur, confié mes secrets et que je suis un espion?
-Quant à ce qui concerne Gasis Youssouf, personne que toi
-ne peut mieux savoir qu’au moment de sa fuite, il m’était
-de toute impossibilité d’avoir des relations avec lui, ou
-avec un autre, puisque je ne m’éloigne jamais de ta<span class="pagenum"><a name="Page_641" id="Page_641">[641]</a></span>
-personne. S’il avait été en mon pouvoir de favoriser la
-fuite de quelqu’un, si j’avais été un traître, ne serais-je
-pas parti moi-même?</p>
-
-<p>«Les Anglais savent-ils que ma maison est sise
-vis-à-vis du magasin aux poudres, c’est compréhensible;
-le messager qui m’apportait, avec ta permission, les lettres
-de ma famille, a pu le voir et le leur dire peut-être.</p>
-
-<p>«Il est fort possible aussi qu’après avoir cessé, selon
-ton désir, toute correspondance avec les miens, ceux-ci se
-soient informés de ma santé auprès des marchands qui
-d’ici se rendent souvent au Caire et aient appris où je
-demeure; en ma qualité de moulazem personne ne l’ignore.
-Mais quant à prétendre que je me fasse fort, au cas d’une
-guerre, d’occuper ton arsenal, c’est trop ridicule, trop
-grotesque. Autant que je puis en juger, je ne crois pas
-qu’on ose attaquer ton pays, ni toi, l’invincible, le victorieux;
-le hasard le permît-il même, comment saurais-je
-qu’alors, au moment propice, j’occuperais encore ma
-demeure actuelle?</p>
-
-<p>«Non, je crois plutôt qu’à ce moment-là, je serais au
-premier rang des combattants prouvant que mon sang et
-ma vie sont à toi et que je te suis fidèle et soumis.
-Maître, tu es juste; tu ne sacrifieras pas l’homme qui te
-sert depuis de longues années à un Dongolais, à un de
-tes ennemis!»</p>
-
-<p>«Eh! d’où sais-tu donc que cet homme, qui dépose
-contre toi, est un Dongolais?» me demanda aussitôt le
-calife.</p>
-
-<p>«Je me rappelle l’avoir vu ici, à ta porte, il y a plusieurs
-années avec Abd er Rahman woled Negoumi el
-Chehid (martyr, ainsi qu’on le nommait depuis sa mort) et<span class="pagenum"><a name="Page_642" id="Page_642">[642]</a></span>
-l’ai fait chasser de force par tes moulazeimie, tellement il
-était importun.<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a></p>
-
-<p>«Veut-il aujourd’hui, peut-être, te prouver sa fidélité
-et se venger en me calomniant. Dieu t’a donné la
-sagesse pour gouverner les hommes; tu sauras donc aussi
-discerner ce qui est juste en ce cas!»</p>
-
-<p>Le calife attendit quelques instants.</p>
-
-<p>«Je t’ai appelé, me dit-il enfin, non pour te juger,
-mais pour te montrer que, quand même, je ne t’ai point
-retiré ma confiance. Si j’avais ajouté foi aux dénonciations
-de cet homme, je ne l’aurais point fait enfermer. Tu as
-des ennemis nombreux, peut-être parce que ton nom est
-connu ici; tu as des envieux qui ne veulent pas que tu
-sois près de moi...... Sois sur tes gardes: où il n’y a pas
-de feu, il n’y a pas de fumée!»</p>
-
-<p>Il me congédia. Les cadis et les moulazeimie restèrent
-encore longtemps avec lui.</p>
-
-<p>Lorsque la nuit fut venue, je questionnai en secret
-un de mes camarades en qui j’avais confiance sur ce que
-le calife avait ajouté après mon départ. Voici la réponse
-qu’il me fit:</p>
-
-<p>«Le calife a déclaré qu’il savait bien que l’homme
-mentait, mais, qu’en toute cette affaire, il devait
-pourtant y avoir un fond de vérité. Il a toutefois admis
-la possibilité que tu aies des ennemis au Caire, qui suscitent
-des intrigues contre toi.»</p>
-
-<p>Pendant ma défense, j’avais eu envie de soulever ce
-dernier point; mais il valait mieux conserver une porte<span class="pagenum"><a name="Page_643" id="Page_643">[643]</a></span>
-de sortie, le cas échéant; le calife ayant, de lui-même,
-émis cette supposition, mon silence me permettrait de me
-défendre, en utilisant et en développant cette idée.</p>
-
-<p>Ne serai-je donc jamais sûr du lendemain; pendant
-combien de temps encore aurai-je à me défendre, à me
-justifier? Il était clair que le calife me considérait toujours
-comme son adversaire et n’attendait qu’une occasion, une
-seule pour me mettre, à jamais, hors d’état de lui nuire...!
-Et pourtant, grâces soient rendues à Dieu qui le faisait
-agir à mon égard, avec plus de douceur qu’avec toute
-autre personne. Ah! Madibbo, ton précepte «sois
-soumis et patient» est juste, mais combien est-il dur à
-suivre!</p>
-
-<p>Le lendemain, après la prière, je me rendis un instant
-dans ma demeure. Nur el Gerefaoui, le successeur d’Ibrahim
-Adlan m’y suivit. Je le connaissais depuis longtemps
-et nos rapports étaient très amicaux.</p>
-
-<p>«Visite bien rare, lui dis-je, Dieu veuille que la
-cause en soit heureuse!»</p>
-
-<p>«Oui, répondit-il, en me serrant fortement la main
-que je lui tendais; mais qui te dérangera quelque peu
-néanmoins. J’ai besoin de ta maison et je te prie de me
-la céder aujourd’hui même. En échange, je t’en donne
-une sise au sud de la djami; celle-là même où les hôtes
-du calife ont coutume de descendre.</p>
-
-<p>«Elle est plus petite que la tienne, c’est vrai, mais
-à cause de sa position, séparée de la djami par la route
-seulement, elle te sera commode, à toi qui es un homme
-si pieux.»</p>
-
-<p>«Bien; mais entre nous, qui t’a envoyé ici? Le
-calife ou bien Yacoub?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_644" id="Page_644">[644]</a></span></p>
-
-<p>«C’est un secret, reprit-il en souriant; en réfléchissant
-à ta comparution d’hier, chez le calife, tu peux
-aisément résoudre ta question.» Puis il ajouta, non sans
-ironie:</p>
-
-<p>«Le maître t’aime tant, qu’il veut sans doute
-t’avoir plus près de lui encore; deux cents pas à peine
-sépareront vos habitations respectives! Eh bien, quand
-puis-je occuper ta demeure?»</p>
-
-<p>«Ce soir, j’aurai déménagé, répliquai-je; le seul
-travail consiste à transporter mon blé et le foin pour
-mon cheval et pour mon âne. Ma nouvelle maison n’est-elle
-pas inhabitée?»</p>
-
-<p>«Certainement; j’ai donné ordre de la nettoyer; je vais
-prendre les mesures nécessaires tandis que, de ton côté, tu
-te mettras aussitôt à l’ouvrage. Espérons que la nouvelle
-te portera plus de chance que l’ancienne,» murmura-t-il,
-en s’éloignant.</p>
-
-<p>Le calife venait donc ainsi de me donner publiquement
-une nouvelle preuve de méfiance, puisqu’il voulait
-m’éloigner de ses magasins contenant les armes et les
-munitions que j’aurais occupés, au cas d’une attaque,
-ainsi qu’il se le figurait. J’appelai mes gens et nous
-commençâmes à déménager.</p>
-
-<p>Les malheureux, je parle de mes domestiques, maudissant
-le calife appelèrent sur lui la colère divine. Ils
-demeuraient là depuis des années; c’était leur doux nid,
-cette maison; de leurs propres mains, ils avaient creusé
-un puits profond de seize mètres environ, ils avaient
-planté des citronniers, des grenadiers qui justement
-allaient porter des fruits!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_645" id="Page_645">[645]</a></span></p>
-
-<p>Ce changement me touchait fort peu, en somme.
-Que de fois j’avais prié Dieu de me fournir une occasion
-de pouvoir quitter cette maison.</p>
-
-<p>Je me disais comme Gerefaoui, espérons que la nouvelle
-demeure me porterait plus de chance!</p>
-
-<p>Au reste, je n’étais pas le seul qui dut déménager
-si subitement. Tout le quartier situé au nord de la maison
-du calife, occupé en grande partie par les Ashraf et
-leurs partisans, dut être évacué sur le champ, sans que
-les habitants reçussent la permission d’emporter une
-partie intégrante quelconque de leurs maisons et sans
-recevoir d’indemnité. On leur assigna un terrain avec
-ordre de se construire de nouvelles habitations. Comme
-on le voit, j’étais toujours moins mal traité que les autres.</p>
-
-<p>Un marchand du Darfour, dont je fis la connaissance
-ici, apprit que j’étais Autrichien et que je prenais une
-vive part à tous les événements qui surgissaient dans
-mon pays; il voyageait beaucoup, se rendant fréquemment
-en Egypte, à Alexandrie, en Syrie même. Un jour, m’ayant
-cherché dans la djami, il me fit en quelques mots à voix
-basse, diverses communications sur l’Egypte et me donna
-un journal d’Alexandrie, qui ne datait certes pas du jour
-même, mais qui contenait quelques articles sur ma patrie.</p>
-
-<p>Curieux de le lire, je me rendis, dès que je le pus,
-chez moi et, en le parcourant d’abord, j’appris, à mon
-grand effroi, la mort de notre prince héritier Rodolphe. Je
-ne saurais décrire l’impression que me fit cette nouvelle.</p>
-
-<p>J’avais servi sous ses ordres et je n’avais point
-perdu l’espoir de rentrer un jour dans mon pays l’assurer
-que dans toutes mes vicissitudes, je n’avais point oublié
-l’honneur d’avoir été officier dans son régiment. Qu’importait<span class="pagenum"><a name="Page_646" id="Page_646">[646]</a></span>
-donc mon sort, en présence d’un événement aussi
-émouvant!</p>
-
-<p>Je me repris à penser à notre Empereur qui est
-aimé de son peuple comme pas un monarque et que nous
-autres Autrichiens, nous sommes habitués à considérer
-comme un père!</p>
-
-<p>Entouré d’hommes qui, par nature et par habitude, n’éprouvaient
-aucun sentiment, j’avais le loisir de me rappeler
-tant de souvenirs et de donner libre cours à l’amertume
-et aux ressentiments douloureux que j’éprouvais.</p>
-
-<p>Et pourtant, il ne m’était point permis de laisser
-remarquer ce qui m’agitait si profondément! Il me fallait
-refouler de force les sentiments que je portais à ma
-patrie, aux miens et qui menaçaient parfois de prendre
-le dessus; je devais le faire pour que la nostalgie, l’agitation
-ne me fissent pas perdre la force de résistance
-nécessaire et ne me fissent pas paraître plus misérable
-encore que je l’étais. Cela me réussissait, en partie du
-moins, me contentant pour l’instant de mon sort, mais
-nourrissant toujours l’espoir d’une amélioration, d’être libre
-enfin. Cette triste nouvelle m’abattît cependant; je me
-sentis plus malheureux qu’auparavant. Ah! pourquoi cet
-homme m’avait-il apporté ce journal! Il avait cru me
-rendre service, sans doute: il m’avait enrichi d’une douleur
-et appauvri d’une espérance!</p>
-
-<p>Mes camarades, sans deviner la cause de mon
-abattement visible, me conseillèrent de paraître content
-comme d’habitude, et de ne point regretter mon ancienne
-demeure; car, le calife, par ses espions, ne manquerait
-point de s’informer de moi. Je m’efforçai donc de paraître
-indifférent et prétendis être indisposé.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_647" id="Page_647">[647]</a></span></p>
-
-<p>Bien autre chose préoccupait le calife. Il avait reçu
-d’Ahmed woled Ali, qui remplaçait Zeki Tamel à Gallabat
-un message dans lequel celui-là se plaignait amèrement
-de Zeki, son supérieur. Quelques jours après, le plaignant
-lui-même arriva et, tant en son nom personnel, qu’au nom
-des émirs de Zeki, il déposa contre ce dernier, au sujet
-d’insultes, de rapts de fortune, de vols et rappela que Zeki
-voulant se rendre indépendant, n’attendait que l’occasion
-favorable de mettre ses projets à exécution. Le calife qui
-savait bien que ces accusations étaient dues surtout à
-l’aversion qu’éprouvaient les émirs à l’égard de leur commandant,
-ordonna à Zeki de leur restituer les biens confisqués,
-et à l’avenir de les traiter selon leur situation.
-Ahmed woled Ali dut rentrer à Gallabat; le calife le pria
-toutefois de surveiller étroitement son supérieur et de dresser
-des rapports précis et exacts sur les faits qu’il avançait.</p>
-
-<p>Haggi Mohammed Abou Gerger fut rappelé de Kassala
-par le calife qui le remplaça par Mousid; Gerger était
-Dongolais; aussi pour ne pas le laisser au milieu de ses
-compatriotes, le calife l’expédia à Redjaf, avec deux
-vapeurs destinés à renforcer les troupes qui se trouvaient
-là; en cela, il agissait comme il l’avait fait avec Mohammed
-Khalid. Omer Salih fut cité à Omm Derman pour
-fournir de vive voix des renseignements sur la situation à
-Redjaf; Gerger fut nommé émir du pays; tous les soldats
-et les combattants porteurs d’armes à feu furent placés
-sous les ordres de Moukhtar woled Abaker parent du calife.</p>
-
-<p>Les vapeurs étaient partis depuis quelques jours
-quand le calife fut atteint du typhus. Toute la population
-d’Omm Derman fut en proie à une grande inquiétude et
-suivit avec intérêt le cours de la maladie, dont le dénouement<span class="pagenum"><a name="Page_648" id="Page_648">[648]</a></span>
-fatal pouvait amener les plus graves bouleversements.
-Le calife Ali woled Helou, héritier présomptif
-selon la loi du Mahdi, montra, en ces jours, un intérêt
-qui ne concordait pas très bien avec l’amour qu’il portait
-à Abdullahi; ses partisans et ses compatriotes suivirent
-son exemple, et pour cause!</p>
-
-<p>Mais la robuste constitution du calife l’emporta, à
-moins que les habitants du Soudan ne fussent point encore
-suffisamment châtiés et que, vivant fléau, Dieu n’ait pas
-voulu l’enlever avant que son œuvre fut achevée!</p>
-
-<p>Vingt jours de maladie; puis il reparut de nouveau
-devant ses disciples qui le saluèrent par des acclamations,
-des cris de joie: il est vrai que la plupart ne cherchait
-qu’à faire du bruit! Seuls, ses parents et les tribus de
-l’ouest se réjouirent de sa guérison.</p>
-
-<p>Le calife toutefois ne se trompa point sur ce qui
-s’était passé pendant sa maladie. Il savait bien qu’en
-ayant donné toujours la préférence à ses parents, les
-autres tribus occidentales seraient fâchées, mais comme
-elles étaient étrangères au pays, elles se verraient quand
-même obligées de prendre son parti. Les habitants
-des rives, ceux du Ghezireh, la plupart Djaliin et
-Danagla, c’est-à-dire ses ennemis, étaient désarmés et
-affaiblis par la confiscation de leurs biens. Il les éloigna
-encore davantage de leur patrie, en les consignant au
-Darfour, à Gallabat et à Redjaf, sous prétexte de renforcer
-les garnisons. Il avait compris aussi que le calife
-Ali woled Helou et les siens aspiraient à gouverner,
-mais il savait que jamais ils ne se décideraient, comme
-les Ashraf, à chercher par la force l’accomplissement de
-leurs désirs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_649" id="Page_649">[649]</a></span></p>
-
-<p>A mon égard il était devenu encore plus méfiant
-qu’autrefois. Depuis que nous étions voisins, il s’enquérait
-en secret auprès de mes camarades, de toutes mes démarches,
-de ma façon de vivre, de mes sentiments.
-Etant au mieux avec la plupart des moulazeimie, ceux-ci
-parlaient en ma faveur; ils me prièrent pourtant de
-redoubler de prudence.</p>
-
-<p>Nous étions en décembre 1892; un jour, un peu
-avant midi, je quittai la porte du calife, désirant aller
-me reposer: on me rappela aussitôt.</p>
-
-<p>Près du calife, je trouvai ses cadis assis en cercle;
-j’avais encore, toutes fraîches en ma mémoire, les leçons
-et les menaces qu’on m’avait faites à la suite des
-calomnies de Tajjib woled Haggi. Aussi mon anxiété ne
-fit-elle que croître en prenant place au milieu des juges,
-selon l’ordre du calife, qui n’avait pas répondu à mon salut.</p>
-
-<p>«Prends ceci, me dit-il d’un ton sévère; examine-le!»</p>
-
-<p>Je pris l’objet en question: c’était un anneau en
-laiton d’environ quatre centimètres de tour; une petite
-capsule de la forme et de la grosseur d’une cartouche de
-revolver, y était adaptée. On avait essayé de l’ouvrir et
-je vis clairement qu’elle contenait un papier.</p>
-
-<p>Le moment était très peu agréable pour moi:</p>
-
-<p>Etait-ce une lettre à mon adresse; venait-elle de ma
-famille ou du Gouvernement égyptien; le messager avait-il
-été découvert et arrêté? Mauvaise affaire! Je m’efforçai
-cependant de paraître très calme. On me tendit un couteau:
-j’ouvris à moitié la capsule; j’en sortis le papier, réfléchissant
-à ce que j’allais dire. Par bonheur, je n’eus
-besoin de rien inventer; je dépliais le papier sur lequel
-étaient écrites en allemand, en anglais, en français et en<span class="pagenum"><a name="Page_650" id="Page_650">[650]</a></span>
-russe, les lignes suivantes: «Cette grue est née et a été
-élevée dans ma propriété d’Ascania-Nova, Gouvernement
-de Tauride, Russie méridionale. Prière de m’informer où cet
-oiseau a été pris ou tué. Septembre 1892. Fr. Falz-Fein.»</p>
-
-<p>Je respirai.</p>
-
-<p>«Eh! bien, demanda le calife, quelles nouvelles
-contient ce papier?»</p>
-
-<p>«Maître, répondis-je, cet anneau a été suspendu
-au cou d’un oiseau et celui-ci a été tué. Son possesseur
-vit en Europe; il demande qu’on veuille bien lui faire
-savoir où cet oiseau a été pris ou tué.»</p>
-
-<p>«Tu as dit la vérité, reprit le calife d’un ton plus
-amical; un Sheikhieh a tué l’oiseau près de Dongola;
-il a remis cette capsule à l’émir Younis woled ed
-Dikem, dont le secrétaire ne lit pas l’écriture des
-chrétiens. Il me l’a fait parvenir. Répète, qu’y a-t-il sur
-le papier?»</p>
-
-<p>Je traduisis mot à mot et essayai, sur son désir,
-de lui expliquer la situation de la Russie ainsi que la
-distance qui nous séparait de ce pays.</p>
-
-<p>Mais il conclut, disant:</p>
-
-<p>«C’est là encore une des nombreuses machinations
-infernales des infidèles qui usent leur vie avec de telles
-inutilités; un mahométan sincère ne tenterait jamais
-pareille chose!»</p>
-
-<p>Je remis au secrétaire la capsule et le papier et
-m’éloignai, répétant: «Ascania-Nova, Tauride, Russie
-méridionale, Falz-Fein.»</p>
-
-<p>Les moulazeimie qui montaient la garde, inquiets
-de ma comparution devant le calife se réjouirent en me
-voyant sortir, presque joyeux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_651" id="Page_651">[651]</a></span></p>
-
-<p>Je me dirigeai vers ma demeure, murmurant toujours
-le contenu du papier, me promettant, si jamais
-j’étais libre, d’avertir le possesseur de la grue du sort
-qu’elle avait eu et des moments pleins d’angoisse qu’elle
-m’avait fait passer.</p>
-
-<p>Ainsi qu’on le lui avait ordonné, Mahmoud Ahmed
-était arrivé à Omm Derman avec toutes ses troupes
-disponibles, environ 5000 hommes, du Darfour où il
-n’avait laissé que les garnisons absolument nécessaires.
-Il établit ses quartiers au sud de la ville, à Dem
-Younis. J’eus de nouveau de pénibles journées à supporter.
-Le calife, que la passion des manœuvres avait
-repris, mais qui n’était point apte à diriger des troupes
-aussi nombreuses, me rendit responsable de tout, en ma
-qualité d’adjudant et m’accusait invariablement, à la fin
-de chaque journée, d’incapacité, de mauvaise volonté....
-Enfin, Mahmoud Ahmed rentra au Darfour avec ses
-troupes qui prêtèrent serment et qui reçurent.... des
-gioubbes toutes neuves.</p>
-
-<p>Le calife dirigea son attention sur les provinces
-équatoriales; Haggi Mohammed Abou Gerger y était
-comme chef résident.</p>
-
-<p>Le calife envoya à Redjaf deux vapeurs portant 300
-hommes, sous le commandement de son parent Arabi
-Dheifallah, avec mission de destituer Gerger et de le jeter
-en prison; en même temps, il ordonna de mettre aux fers
-Mohammed Khalid et de l’envoyer en exil à Redjaf. En
-somme Dheifallah devait agrandir le territoire des Mahdistes
-et envoyer à Omm Derman des esclaves et de l’ivoire.</p>
-
-<p>Pendant les préparatifs de l’expédition de Dheifallah,
-le calife avait fait venir à Omm Derman Zeki Tamel<span class="pagenum"><a name="Page_652" id="Page_652">[652]</a></span>
-sous le prétexte de discuter avec lui sur les opérations
-à entreprendre contre les Italiens.</p>
-
-<p>En réalité, et comme nous l’avons vu, plaintes sur
-plaintes étaient parvenues au calife par ses émirs, les unes
-justifiées, les autres inspirées par Ahmed woled Ali qui briguait
-pour lui-même le commandement suprême et excitait
-les émirs par des promesses à s’efforcer d’obtenir la déposition
-et si possible la condamnation de leur commandant.</p>
-
-<p>Quatre jours après le départ d’Arabi Dheifallah,
-Zeki arriva à Omm Derman avec les émirs qu’il croyait
-lui être dévoués, après avoir nommé Ahmed woled Ali
-pour le remplacer et lui avoir ordonné d’attendre son retour
-dans le Ghedaref. Zeki fut reçu par le calife avec des
-marques d’amitié hypocrites; mais son jugement était
-depuis longtemps prononcé.</p>
-
-<p>Quelques jours plus tard, Ahmed woled Ali arriva
-aussi à Omm Derman, malgré la défense que lui en avait
-faite Zeki, avec tous les émirs restés dans le Ghedaref.
-Ils furent, à plusieurs reprises, reçus secrètement par le
-calife et lui donnèrent les preuves de l’infidélité de Zeki.</p>
-
-<p>Ils appuyèrent sur ce fait, qu’il n’avait pas suivi
-les ordres du calife de rendre aux émirs les biens qui
-leur avaient été pris, mais qu’il en avait détourné une
-forte partie pour s’attacher complètement ses soldats, afin
-qu’ils ne l’abandonnâssent pas dans l’accomplissement de
-son désir d’indépendance.</p>
-
-<p>Le calife prit conseil de son frère Yacoub; ils
-tombèrent à la fin d’accord de rendre une fois pour toutes
-incapable de nuire, Zeki dont la simple privation du
-commandement n’amènerait aucune tranquillité durable à
-cause du grand attachement de ses soldats pour lui. Le<span class="pagenum"><a name="Page_653" id="Page_653">[653]</a></span>
-lendemain matin, Zeki, qui ne soupçonnait rien, et qui,
-se vantant hautement des grands services qu’il avait
-rendus autrefois, s’attendait de la part du calife à un
-sérieux avertissement suivi de pardon, fut attiré, sous
-prétexte d’un entretien, dans la maison de Yacoub. A
-son entrée, quatre hommes qui se tenaient cachés l’attaquèrent
-par derrière et le jetèrent sur le sol. On lui
-enleva son sabre et on lui lia les mains. Zeki s’était
-fréquemment exprimé avec mépris et dédain sur le
-compte de Yacoub et du cadi Ahmed woled Ali; il les
-avait comparés, tandis qu’il se désignait lui-même comme
-un brave guerrier, à des femmes qui ne songeaient qu’à
-recevoir des cadeaux pour passer leur existence dans le
-repos et la volupté.</p>
-
-<p>On le traîna sans armes, les mains attachées derrière
-le dos, dans une cour voisine, devant ses deux anciens
-ennemis.</p>
-
-<p>«Eh bien, héros, lui demanda Yacoub ironiquement,
-où est maintenant ta bravoure?»</p>
-
-<p>«De même que ton élévation aux pouvoirs et aux
-honneurs est venue de ma main, lui dit le cadi Ahmed
-qui autrefois à Gallabat l’avait investi du commandement
-suprême, de même ta condamnation sera mon œuvre. Je
-remercie Dieu qui m’a permis de voir le jour où tu es
-enfin en mon pouvoir.»</p>
-
-<p>Zeki leur répondit, en grinçant des dents:</p>
-
-<p>«J’ai été surpris lâchement et trahi. Si je me
-trouvais en champ clos, je ne craindrais pas des centaines
-de gens de votre sorte. Je sais que je suis perdu; après
-ma mort, on cherchera des hommes pour me succéder,
-mais on ne les trouvera pas.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_654" id="Page_654">[654]</a></span></p>
-
-<p>«Sur un signe de Yacoub, Zeki fut entraîné dans
-la prison commune, outragé, maltraité; on le chargea de
-fers autant qu’il put en porter; puis, on le jeta dans un
-cachot à l’écart. Privé complètement de rapport avec les
-vivants, on lui supprima même le pain et l’eau, en sorte
-qu’après vingt jours de captivité, il périt misérablement
-de faim et de soif. Au moment de son arrestation, on
-avait confisqué sa maison située à Omm Derman. On y
-trouva 50 000 écus Marie Thérèse et Medjidieh, entassés
-dans des sacs; de l’or non monnayé en anneaux et une
-grande quantité de joyaux précieux, provenant des campagnes
-d’Abyssinie. Plusieurs chefs de ses troupes nègres,
-qui lui étaient fidèlement dévoués, et qui étaient venus
-avec lui de Gallabat furent également jetés dans les fers;
-on les laissa pour la plupart périr de faim et de soif,
-comme leur maître.</p>
-
-<p>Ahmed woled Ali fut alors nommé par le calife
-commandant en chef et successeur de Zeki. Il se mit en
-route aussitôt avec les émirs, pour le Ghedaref où la
-garnison de Gallabat avait été laissée. Suivant les ordres
-qu’il avait reçus, il confisqua la fortune de son prédécesseur,
-consistant en chameaux et en nombreux esclaves.
-Il envoya le tout à Omm Derman avec toutes les femmes,
-au nombre de 164 et dont Zeki avait eu 27 enfants. Le
-calife garda pour lui les animaux et les esclaves, il
-fit cadeau des femmes sans enfants à ses partisans,
-puis maria les mères des 27 rejetons à ses esclaves
-de sorte que les orphelins, dont le père était de souche
-esclave furent élevés par ses anciens compagnons. Les
-frères et les proches parents de Zeki, au nombre de sept
-personnes furent cruellement mis à mort par Ahmed<span class="pagenum"><a name="Page_655" id="Page_655">[655]</a></span>
-woled Ali et même une de ses sœurs fut fouettée jusqu’à
-ce que mort s’ensuive sous le futile prétexte qu’elle avait
-caché sa fortune. Ahmed woled Ali avait maintenant le
-commandement supérieur; il voulut aussitôt démentir le
-reproche de lâcheté qu’on lui faisait de tous côtés, et,
-par ses opérations militaires, conquérir des lauriers. Sur sa
-demande, il reçut du calife la permission de marcher contre
-les tribus arabes établies entre Kassala et la Mer Rouge
-et soumises au Gouvernement italien. Mais il reçut l’ordre
-toutefois de ne pas attaquer les troupes dans leurs forteresses;
-la garnison de Kassala sous les ordres de Mousid
-Gedoum reçut pour instruction de se tenir prête à
-marcher et de se joindre à lui. Au commencement de
-novembre 1893, il quitta le Ghedaref avec son armée et
-les troupes de Kassala; il avait une force d’environ 4500
-fusils, 4000 porteurs de lances et 250 chevaux pour
-combattre les tribus arabes de l’est, de Beni Amer,
-Hadendoa et d’autres.</p>
-
-<p>Celles-ci, instruites à temps de ses intentions,
-avaient chassé leurs troupeaux et se retiraient lentement
-devant lui. Près d’Agordat, il tomba sur les troupes
-italiennes qui s’y étaient fortifiées, et les attaqua sans
-réfléchir, à cause de leurs forces minimes, malgré la
-défense du calife.</p>
-
-<p>Ahmed woled Ali fut battu. Lui-même tomba
-et avec lui ses deux principaux lieutenants Abdallah
-woled Ibrahim et Abd er Rasoul, ainsi qu’un grand
-nombre de ses émirs. Les pertes de cette journée dépassèrent
-2000 hommes appartenant presque exclusivement
-au contingent du Ghedaref, car Mousid avec ses
-soldats n’appuyait pas Ahmed woled Ali. Si les troupes<span class="pagenum"><a name="Page_656" id="Page_656">[656]</a></span>
-italiennes avaient été assez fortes pour entreprendre
-une poursuite énergique contre les Mahdistes fuyant
-vers Kassala, ces derniers auraient été complètement
-anéantis. Grande fut l’émotion à Omm Derman lorsque
-arriva la nouvelle de la défaite et de la mort d’Ahmed
-woled Ali et de ses principaux chefs. Le calife chercha,
-il est vrai, à faire bonne contenance et à conserver
-devant le public son calme et son indifférence en prétendant
-que l’ennemi avait subi de bien plus grosses
-pertes que ses propres troupes et qu’il remerciait Dieu
-de ce que ses parents avaient trouvé la mort des
-martyrs (shehada) en combattant contre les chrétiens.
-En réalité, il passa des nuits sans sommeil, harcelé par
-la crainte que le Gouvernement italien ne fut encouragé,
-par sa victoire facile, à attaquer Kassala elle-même
-dont la conquête au milieu de la panique qui régnait
-actuellement ne pouvait offrir, d’après sa propre conviction,
-aucune difficulté sérieuse. Ce ne fut que lorsque
-la nouvelle authentique arriva après plusieurs jours que
-l’ennemi n’avait pas quitté ses anciennes positions et
-ne songeait pas à une marche en avant, qu’il se calma et
-pensa à nommer un nouveau commandant pour rassembler,
-discipliner et fortifier les troupes retournées dans
-le Ghedaref et errant sans maître dans le pays. Mais
-la population d’Omm Derman vit, dans la défaite et la
-mort d’Ahmed woled Ali et de ses émirs, une grande
-punition du ciel. Les victimes avaient honteusement
-calomnié Zeki Tamel qui les traitait brutalement il est
-vrai. Elles l’avaient désigné au calife comme rebelle et
-elles s’étaient rendues coupables par leurs fausses allégations
-de sa mort honteuse. Elles avaient massacré ses<span class="pagenum"><a name="Page_657" id="Page_657">[657]</a></span>
-frères et n’avaient pas même ménagé les femmes. La
-justice divine les avait atteintes, la mort de Zeki était
-vengée!</p>
-
-<p>Le calife nomma son cousin Ahmed Fadhil, commandant
-du Ghedaref avec la recommandation alors bien
-inutile de se tenir strictement sur la défensive. Fadhil
-se rendit à son poste en passant par Kassala et rassembla
-les troupes dispersées dans le pays qui, après la défaite
-d’Agordat, cherchaient à pourvoir à leur entretien en
-pillant et en volant. La tranquillité du calife fut de
-courte durée. En effet, on l’informa de nouveau, nouvelle
-qui l’effraya, que les Italiens avaient l’intention de
-prendre Kassala.</p>
-
-<p>Mais comme ce bruit ne fut pas suivi d’action, il
-se tranquillisa et se berça de l’espoir de rester, sans être
-inquiété, en possession de ses positions. Il exprima même
-en public sa volonté de venger la défaite d’Ahmed woled
-Ali. En réalité, il n’en avait nullement envie. Mais il
-croyait que c’était par une feinte qu’il pourrait le mieux
-détourner l’ennemi d’une attaque offensive, et il envoya
-dans ce but, au Ghedaref, de petits renforts de cavaliers
-et de porteurs de lances.</p>
-
-<p>Quelques mois s’écoulèrent ainsi, lorsqu’un jour,
-après la prière du matin, trois hommes parurent à
-la porte du calife et demandèrent instamment à être
-introduits aussitôt auprès de lui. Je reconnus parmi
-eux des émirs des tribus des Baggara, stationnées à
-Kassala, et, à leur mine, on pouvait deviner que ce
-n’était pas une bonne nouvelle qu’ils avaient à
-transmettre à leur maître. Ils furent introduits; mais
-bientôt on put remarquer, dans l’entourage du calife,<span class="pagenum"><a name="Page_658" id="Page_658">[658]</a></span>
-tous les signes d’une émotion extraordinaire. Le calife
-Ali woled Helou, Yacoub et tous les cadis furent convoqués
-en toute hâte au conseil. Le pressentiment du
-calife s’était réalisé. Kassala était tombée! Les Italiens
-s’en étaient emparés après un court combat. Le calife
-ne put tenir secret cet événement.</p>
-
-<p>Il fit sonner l’umbaia, battre du tambour de guerre
-et seller les chevaux, puis accompagné de tous ses
-moulazeimie et d’une masse de porteurs de lances et de
-cavaliers s’avança solennellement jusqu’au bord du fleuve.
-Là, il força son cheval à entrer dans l’eau jusqu’aux
-genoux, puis tirant son épée et la brandissant d’un air
-menaçant du côté de l’est, il cria à plusieurs reprises,
-d’une voix retentissante: «Allahou akbar!» (Allahou
-akbar, c’est-à-dire Dieu est le plus grand, exclamation
-par laquelle on a coutume d’implorer l’aide de Dieu,
-contre ses ennemis.)</p>
-
-<p>La foule émue répéta en rugissant, les paroles du
-maître. Mais une grande partie de la masse hurlante se
-réjouissait intérieurement de l’agitation du calife, souhaitant
-pour lui de nouvelles humiliations, et pour eux-mêmes
-la délivrance du joug écrasant de sa domination.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-658.jpg" width="400" height="263"
- alt=""
- title="" />
- <p class="pc mid"><span class="smcap">Le Calife excitant ses Troupes à attaquer Kassala.</span></p>
-</div>
-
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_659" id="Page_659">[659]</a></span></p>
-
-<p>Puis le calife, revenu sur la rive, descendit de
-cheval et s’assit sur une peau de mouton qu’on étendit
-pour lui. Alors il communiqua à la foule rassemblée
-autour de lui la chute de Kassala et raconta que ses
-troupes, assaillies pendant la prière du matin par une
-quantité innombrable d’ennemis, avaient été forcées de se
-retirer. Il prétendit que ses fidèles avaient sauvé tout
-leur matériel de guerre, ainsi que leurs femmes et leurs
-enfants et qu’ils s’étaient retirés presque sans pertes,
-tandis que l’ennemi avait souffert de tels dommages
-qu’il regrettait la prise de Kassala et la considérait
-comme une défaite. Les plus dévoués de ses partisans
-eux-mêmes reconnurent dans les paroles du calife une
-vaine tentative de déguiser le véritable état de choses.
-Dans le court espace de temps qui s’était écoulé depuis
-l’arrivée des émirs, on avait déjà appris que la garnison
-de la ville n’avait absolument pas été surprise, mais
-avait été informée à temps de l’approche de l’ennemi et
-avait refusé, par hostilité contre son chef Mousid Gedoum
-et par une répugnance générale, de combattre
-contre l’ennemi approchant et, sans tenter aucune résistance,
-s’était retirée à Gos Redjeb.</p>
-
-<p>Le calife fut absolument abattu de la perte de
-Kassala à la suite de quoi Omm Derman elle-même
-semblait offerte à l’attaque de l’ennemi. Mais la nouvelle
-que ses partisans ne combattaient plus comme auparavant,
-pour lui et pour sa cause, l’accabla de douleur. Pour
-la première fois peut-être, il comprit que le sentiment
-général avait changé, non seulement à Kassala, mais dans
-tout le pays et que sa popularité, le zèle de la foi, l’esprit
-de sacrifice pour la cause sainte avaient fortement baissé,
-s’ils n’avaient même pas totalement disparu. Se basant
-toujours de nouveau sur le fait qu’il n’avait en réalité
-subi aucune perte, mais qu’il avait perdu une position sans
-valeur pour lui, il fit connaître enfin, avec une confiance
-forcée, son intention non seulement de reconquérir Kassala
-dans un temps peu éloigné, mais encore de forcer l’ennemi
-à se retirer jusqu’à la Mer Rouge.</p>
-
-<p>Il ne retourna dans sa maison qu’à une heure
-tardive; il tint conseil avec son frère et les cadis sur<span class="pagenum"><a name="Page_660" id="Page_660">[660]</a></span>
-les premières mesures à prendre. Ah! il devait regretter
-son ancien premier conseiller, le cadi Ahmed woled Ali
-qui l’avait servi pendant plus de dix ans, comme un
-partisan et un ami fidèle. Le cadi avait, par sa position
-comme juge suprême, acquis la plus grande influence
-dans le pays et une fortune énorme. Plus de mille
-esclaves des deux sexes cultivaient ses immenses possessions;
-des marchands à sa solde s’en allaient en
-Egypte et y vendaient pour lui les produits naturels
-du pays, la gomme et les plumes d’autruche, les troquant
-aussi contre d’autres marchandises. Il possédait
-non seulement de nombreux troupeaux de chameaux et
-de bœufs, mais encore des chevaux magnifiques et
-<i>last not least</i>, les plus belles femmes esclaves peuplaient
-son harem. Tout cela lui avait attiré la jalousie de
-Yacoub et d’Othman, le jeune fils du calife. Le premier
-voyait en outre en lui, la cause pour laquelle beaucoup
-de ses propositions n’étaient pas accueillies par le calife.
-Mais ce dernier lui-même était également devenu jaloux
-de la richesse de son premier cadi et de son influence
-sur la population. Il écouta donc d’une oreille trop
-complaisante les accusations avancées par Yacoub contre
-Ahmed, lui reprochant de se servir de sa puissance pour
-s’enrichir et de porter atteinte à l’autorité du calife par
-son immense influence. Sous prétexte d’avoir agi contre
-ses ordres dans d’importantes affaires de confiance, le
-calife condamna à la détention perpétuelle son premier
-juge Ahmed woled Ali, en présence de tous les cadis
-jaloux de la richesse de leur chef et indisposés contre
-lui à cause de sa sévérité. Le cadi Ahmed qui avait, au
-service du calife, condamné et privé de leurs biens tant<span class="pagenum"><a name="Page_661" id="Page_661">[661]</a></span>
-de gens, qui avait rendu des femmes veuves et des
-enfants orphelins, fut alors lui-même traîné par des soldats
-nègres, hors de la maison du calife et jeté en prison.
-Sa fortune fut confisquée et le calife choisit dans son
-harem, pour lui-même, pour Yacoub et pour ses fils, les
-plus belles femmes, distribuant les autres à ses partisans.</p>
-
-<p>Le calife qui voyait fort bien que la reprise de
-Kassala offrait les plus grandes difficultés et était même
-presque impossible, donna l’ordre à Osman Digna, qui se
-tenait à Adarama sur l’Atbara, à environ trois jours de
-voyage de Berber de se joindre avec toutes ses forces
-disponibles à Mousid Gedoum, à Gos Redjeb. En même
-temps, Ahmed Fadhil reçut pour instruction d’établir un
-poste fortifié d’au moins mille fusils à Fascher, à un
-jour et demi de voyage de Kassala sur l’Atbara. Lui-même
-envoya d’Omm Derman quelques détachements à
-Ousoubri, située sur l’Atbara, dans le voisinage de Fascher,
-entre cette station et Gos Redjeb. Bien qu’il prétendit
-vouloir prendre l’offensive contre l’ennemi se trouvant à
-Kassala, tous ses ordres avaient cependant pour but
-unique de fortifier la ligne de l’Atbara, afin de pouvoir
-offrir une résistance réelle par ces positions défensives si
-l’ennemi osait tenter d’avancer contre Omm Derman
-elle-même.</p>
-
-<p>A cette époque troublée, le calife apprit avec joie
-la nouvelle qu’un envoi d’Arabi Dheifallah était arrivé
-de Redjaf à Ghetena sur le Nil Blanc, non loin d’Omm
-Derman. Il consistait en deux vapeurs chargés d’esclaves
-et d’ivoire. Les vaisseaux abordèrent quelques jours après;
-il fit marcher pompeusement à travers toute la ville
-environ quatre cents esclaves afin de bien montrer aux<span class="pagenum"><a name="Page_662" id="Page_662">[662]</a></span>
-yeux du public les succès d’Arabi Dheifallah dans les
-provinces équatoriales.</p>
-
-<p>Ce dernier avait combattu et vaincu une partie de
-ces troupes de nègres qui s’étaient séparées du temps
-d’Emin Pacha et cherchaient leur subsistance dans le pays
-de leur propre chef.</p>
-
-<p>Fadhlelmola bey, anciennement sous les ordres d’Emin,
-était entré en relation avec les agents de l’Etat du Congo
-qui s’étaient avancés du sud-ouest. Ceux-ci avaient promis
-leur concours; celui-là se vouerait à leur service et
-défendrait leurs intérêts. Mais sa ferme intention était
-de se maintenir indépendant et de tirer seulement autant
-d’avantages que possible des fonctionnaires de l’Etat du
-Congo, sous prétexte d’être leur allié et leur serviteur,
-afin de fortifier sa situation actuelle qui n’était pas sûre.</p>
-
-<p>A la suite de faux rapports, il s’aventura jusque
-dans le voisinage du Redjaf qu’il croyait faiblement occupé
-par les Mahdistes. Il reconnut trop tard qu’il
-s’était trompé, se retira en toute hâte, mais fut poursuivi
-par Arabi Dheifallah et atteint après quelques
-jours de marche. A midi, comme ses hommes chassaient,
-dispersés dans la forêt, Fadhlelmola bey fut surpris. Il
-succomba après s’être bravement défendu et, avec lui, la
-plus grande partie de ses soldats. Quelques-uns seulement
-se rendirent. Les vainqueurs s’emparèrent de beaucoup
-de femmes et d’enfants, de quelques fusils, etc. Parmi
-les trophées envoyés à Omm Derman, se trouvaient
-quatre drapeaux bleus, de l’Etat du Congo, avec une
-étoile d’or à cinq rayons au milieu et deux uniformes
-noirs sur les boutons desquels on pouvait lire l’inscription
-suivante «Travail et Progrès».</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_663" id="Page_663">[663]</a></span></p>
-
-<p>Cela m’émut singulièrement de voir pour la première
-fois les enseignes de l’Etat du Congo; j’avais
-bien une légère notion de son existence, mais son étendue
-et ses limites m’étaient alors complètement étrangères.
-Des lettres en langues européennes furent aussi trouvées
-dans le camp de Fadhlelmola. Le calife s’abstint toutefois
-de me les montrer; il préférait ignorer leur contenu
-plutôt que de m’en donner connaissance.</p>
-
-<p>La joie éprouvée par le calife, au sujet du succès
-de son parent, fut cependant de beaucoup diminuée par
-la nouvelle que des agents chrétiens pénétraient depuis
-le sud et l’ouest dans les provinces équatoriales. Arabi
-Dheifallah avait appris la présence d’une puissance
-étrangère dans l’Ouganda, et la marche de forces chrétiennes
-depuis l’Afrique occidentale. Il adressa un rapport
-à ce sujet et demanda des instructions. Le calife
-lui envoya environ 400 hommes de renfort à Redjaf,
-avec l’ordre de retirer les postes avancés si des forces
-supérieures s’avançaient contre eux, mais de conserver
-en tout cas Redjaf elle-même. Dès le début, déjà lors
-de l’envoi de la première expédition contre Emin Pacha,
-il n’avait pas été dans l’intention du calife de conquérir
-un pouce de terrain là-bas et d’y introduire sa domination.
-Il voulait seulement établir une station afin d’avoir
-en quelque sorte une base d’opération pour ses expéditions
-dont le but était d’enlever des esclaves et de
-rapporter de l’ivoire.</p>
-
-<p>Lorsque le vapeur fut parti pour le sud, le calife
-tourna de nouveau toute son attention sur l’ennemi de l’est.</p>
-
-<p>Il dirigea sur Ousoubri tous les Djaliin encore fixés
-à Omm Derman et nomma commandant de ce poste<span class="pagenum"><a name="Page_664" id="Page_664">[664]</a></span>
-Hamed woled Ali, frère d’Ahmed woled Ali, tué à
-Agordat par les Italiens. Bientôt après, il ordonna aux
-Danagla qui se trouvaient aussi à Omm Derman de
-marcher également sur Ousoubri, puis il envoya encore
-dans le Ghedaref de petits détachements de cavaliers
-arabes comme renfort. Sur la demande du calife, les
-tribus arabes possédant des chameaux durent fournir
-environ 3000 de ces animaux dont 1000 devaient être
-incorporés avec leurs cavaliers dans la cavalerie se
-trouvant dans le Ghedaref, tandis que le reste devait
-amener à Ousoubri le blé emmagasiné sur les bords du
-Nil Bleu à Roufa et Abou Haraz. La contrée d’Ousoubri
-en effet, abandonnée par ses habitants depuis des années,
-était complètement inculte et par suite, une grande disette
-y régnait. Il espérait ainsi avoir suffisamment fortifié la
-ligne de l’Atbara et créé une muraille protectrice destinée
-à arrêter l’attaque de l’ennemi.</p>
-
-<p>Cette année-là, le calife ne parut pas devoir rester
-tranquille. Mahmoud Ahmed rapporta que des chrétiens
-avaient pénétré dans la province du Bahr el Ghazal et
-s’efforçaient d’en gagner les tribus. Ils avaient dans ce
-but déjà passé des contrats avec les chefs et étaient
-arrivés à Hofrat en Nahas (mines de cuivre près de
-Kallaka sur la frontière sud-ouest du Darfour). C’était
-là en réalité une nouvelle de la plus haute importance et
-le calife avait toute raison d’en être tourmenté.</p>
-
-<p>La province du Bahr el Ghazal riche et productive,
-habitée par des tribus guerrières, mais divisées entre
-elles, livrait de tout temps le gros des soldats aux bataillons
-soudanais. Quatre à cinq mille hommes pouvaient
-chaque année facilement être réunis et par suite de leurs<span class="pagenum"><a name="Page_665" id="Page_665">[665]</a></span>
-dissensions de tribu à tribu, on pouvait exclure presque
-le danger d’une révolte. Le propriétaire de la province du
-Bahr el Ghazal pouvait ainsi, en quatre ou cinq années,
-réunir entre ses mains une force d’environ 20000 hommes,
-relativement bien organisée et sûre, suffisante pour imposer
-sa domination sur le Darfour et le Kordofan et
-même sur le Soudan tout entier. De plus, ces tribus
-nègres avaient, cela va sans dire, peu de sympathie pour
-les chasseurs d’esclaves arabes et se seraient volontiers
-soumises à une puissance qui leur aurait accordé sa
-protection contre eux.</p>
-
-<p>Le calife connaissait la situation: il sut aussitôt, à
-la réception du rapport de Mahmoud Ahmed qu’il
-s’agissait pour lui d’une question vitale. Il lui intima
-l’ordre d’envoyer aussitôt, dans le sud du Darfour une
-force suffisante pour chasser les étrangers des districts
-du Bahr el Ghazal. D’après ces instructions, Mahmoud
-Ahmed fit avancer l’émir Hatim Mousa, de la tribu
-des Taasha avec des troupes importantes au sud de
-Shakka, dans les districts nord du Bahr el Ghazal. Les
-tribus frontières des Forogé, des Kara, des Bounga et
-d’autres avec lesquelles les Européens avaient déjà conclu
-des contrats, se soumirent sans résistance aux Mahdistes
-qui prirent possession de leur pays.</p>
-
-<p>Un jour, je fus appelé auprès du calife qui me remit
-plusieurs papiers écrits en langue française avec l’ordre
-de les lui traduire.</p>
-
-<p>Il y avait parmi eux deux lettres du lieutenant de
-la Kéthulle où il donnait à ses subordonnés différentes
-instructions et règles de conduite dont la teneur était
-sans aucun intérêt.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_666" id="Page_666">[666]</a></span></p>
-
-<p>Ces papiers étaient tombés dans les mains de Hatim
-Mousa lors de l’occupation du territoire des Forogé.
-Il y avait là aussi un traité entre le sultan Hamed woled
-Mousa, chef des Forogé et les représentants de l’Etat
-du Congo. Le traité contenait trois paragraphes conçus
-à peu près comme suit:</p>
-
-<p>§ 1.&mdash;Le sultan Hamed woled Mousa, chef de la tribu
-des Forogé reconnaît la suprématie de l’Etat indépendant
-du Congo et se place, lui et sa tribu, sous sa protection.</p>
-
-<p>§ 2.&mdash;Le sultan Hamed woled Mousa s’engage à
-entrer en relations de commerce avec l’Etat du Congo, à
-exiger l’extension de celles-ci jusqu’aux districts frontières
-du Darfour, si possible, et à accorder aux agents de cet
-Etat protection et sécurité dans l’intérieur des frontières
-de son pays.</p>
-
-<p>§ 3.&mdash;L’Etat indépendant du Congo s’engage à
-soutenir le sultan Hamed woled Mousa dans toutes les
-entreprises qui auraient pour but de maintenir et de
-fortifier son autorité dans le pays.</p>
-
-<p>Conclu au mois d’août 1894.</p>
-
-<table id="td1" summary="td1">
-
- <tr>
- <td class="tdc3">Hamed woled Mousa,<br />
-sultan des Forogé<br />
-(Sceau).<br />
-Semio woled Tikma,<br />
-sultan des Tiga, comme témoin.</td>
-
- <td class="tdc3">(Signatures<br />
-des<br />
-représentants de<br />
-l’Etat du<br />
-Congo.)</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p>Les deux sultans s’étaient servi lettres latines
-pour apposer leurs signatures. J’eus à peine traduit que
-le calife me reprit aussitôt le papier. La curiosité
-l’emportait sur la défiance. Il me dit pourtant:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_667" id="Page_667">[667]</a></span></p>
-
-<p>«Je ne t’ai pas seulement fait appeler à cause de
-la traduction de ces écrits qui n’ont aucune valeur
-pour moi. J’ai déjà donné ordre à Mohammed Ahmed
-de chasser du Bahr el Ghazal tous ces chrétiens qui
-sont venus, il est vrai, en petit nombre et seulement
-comme voyageurs. Mais j’ai une proposition à te faire.
-Tu sais que je te considère comme un des nôtres, comme
-mon ami, mon disciple; je me suis décidé à le prouver
-publiquement en te donnant pour femme, une de mes
-cousines, ma plus proche parente. Que dis-tu de cela?»</p>
-
-<p>Habitué à ses caprices, je m’étonnai peu de son
-offre et compris que son but était d’observer encore
-davantage mes faits et gestes dans mon intérieur; il
-fallait que je sois sous un contrôle serré pour qu’il sût
-si, en secret, je n’avais pas de relations avec quelqu’un.
-Il cherchait une occasion de me rendre inoffensif,&mdash;comme
-il le disait lui-même.</p>
-
-<p>L’opinion publique voulait que, selon les us et
-coutumes, je fusse en somme protégé en ma qualité
-d’étranger; que serait-ce, une fois l’époux de sa cousine?
-Lui, qui n’avait point épargné ses plus fidèles serviteurs,
-comme Ibrahim Adlan, son meilleur chef des finances,
-Zeki Tamel, son premier chef militaire, le cadi Ahmed
-woled Ali et tant d’autres, ne m’épargnerait pas non plus!</p>
-
-<p>«Maître, lui répondis-je, que Dieu te bénisse et te
-rende toujours victorieux! Ta proposition m’honore, mais
-écoute la vérité! Ta parente est de sang royal, c’est une
-descendante du Prophète et qui mérite d’être traitée comme
-telle tandis que je suis une nature emportée qui ne sait
-mettre un frein à sa colère et agit sans réflexion; je
-crains que des difficultés ne surgissent, dont les suites<span class="pagenum"><a name="Page_668" id="Page_668">[668]</a></span>
-pourraient détruire les bons rapports qui existent entre
-toi et moi. Seigneur! que Dieu me conserve ta grâce!»</p>
-
-<p>«Depuis dix ans que je te connais, répliqua le
-calife, je ne t’ai jamais vu emporté ou irréfléchi. Je t’ai
-donné d’autres femmes; aucune plainte n’est parvenue
-jusqu’ici à mes oreilles; il est vrai que j’ai appris que tu
-les as mariées à tes domestiques ou que tu leur as rendu la
-liberté. Pourquoi? Tu es donc resté fidèle aux coutumes
-(il ne disait pas religion pour ne point me blesser) de
-ta tribu, que tu ne veux avoir qu’une seule femme!»</p>
-
-<p>«Maître, repris-je, tu m’honores souvent en me donnant
-une esclave; mais tu ne voudrais pas que je devinsse
-l’esclave de mes esclaves! Leur conduite me force à les
-chasser de chez moi ou à les marier à mes serviteurs. On
-t’a mal renseigné en te disant que je suis resté fidèle
-aux coutumes de ma tribu, puisque j’ai trois femmes!»</p>
-
-<p>«Bien, dit-il, je te crois. Mais tu refuses d’épouser
-ma cousine!»</p>
-
-<p>«Maître, je ne refuse pas, je te préviens, pour
-éviter des discordes futures. Encore une fois, ta proposition
-m’honore, mais je te prie de m’éprouver davantage
-afin que tu saches si vraiment je suis digne d’elle.»</p>
-
-<p>Il n’en comprit pas moins mon refus et me congédia.</p>
-
-<p>Ma position devenait toujours plus tendue; je connaissais
-le calife: il s’attendait à une explosion de joie de
-ma part, mon refus avait blessé sa fierté. Il ne l’oublierait
-certes pas!</p>
-
-<p>Que faire? Aspirer à la liberté! Tant d’autres,&mdash;moi-même
-aussi&mdash;y avaient travaillé longtemps, mais
-toujours en vain!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_669" id="Page_669">[669]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">CHAPITRE XVI.</h2>
-
-<p class="pch">Le calife et son règne.</p>
-
-<p class="psh">Portrait du calife.&mdash;Son ménage.&mdash;Le harem.&mdash;La garde du
-corps.&mdash;Les prières publiques.&mdash;Le service postal.&mdash;Parades
-et manœuvres.&mdash;Faveurs aux tribus de l’ouest.&mdash;Oppression des
-tribus des bords du fleuve.&mdash;Forces militaires.&mdash;Questions de
-frontières.&mdash;Organisation des finances.&mdash;Système monétaire.</p>
-
-<p>Le calife Sejjid Abdullahi ibn es Sejjid Mohammed,
-dont j’ai décrit l’origine et le voyage auprès du Mahdi,
-(page 180) est, comme je l’ai déjà raconté (page 393), de
-taille moyenne, large d’épaules; il a la peau d’une couleur
-brun clair, le nez aquilin, de grands yeux noirs, une
-bouche bien proportionnée, et des traits réguliers. Le visage
-est encadré d’une barbe d’abord entièrement noire, un
-peu plus fournie autour du menton. Souple autrefois, il a
-pris dans les dernières années de la corpulence; il n’a que
-49 ans, mais il parait beaucoup plus âgé et sa barbe est
-déjà presque blanche. Son visage, parfois d’une amabilité
-séduisante, a d’habitude une expression dure et sombre:
-celle du despote oriental. Emporté et d’un caractère
-violent, il agit souvent, malgré sa finesse, sans réflexion, et
-personne, pas même son frère, n’ose dans ces moments-là
-lui adresser des remontrances. Il se méfie au plus haut
-degré et de tout le monde, même de plus d’un de ses<span class="pagenum"><a name="Page_670" id="Page_670">[670]</a></span>
-proches parents et des membres de sa maison. Il ne
-croit pas à la fidélité et au dévouement; mais est convaincu
-que toute personne en rapport avec lui dissimule
-ses véritables sentiments. Pour lui dans tout son entourage
-l’égoïsme est le mobile de toute action. Il est singulier
-que cette nature méfiante accueille pourtant si bien la
-flatterie et qu’il en accepte les expressions les plus outrées
-avec plaisir. Pas d’entretien possible avec lui sans louanges
-flatteuses sur sa sagesse, sa puissance, sa justice, sa
-bravoure, sa générosité, son amour de la vérité et malheur
-à celui qui blesse son amour-propre démesuré! Ismaïn
-woled Abd el Kadir, un de ses cadis, qui jouit pendant
-longtemps de sa faveur particulière, justement par ses
-flatteries et ses louanges, avait établi un jour, dans une
-conversation un parallèle entre le régime actuel du
-Soudan et l’ancien état de choses sous le Gouvernement
-égyptien. Il avait comparé le calife au Khédive Ismaïl
-Pacha et s’était assimilé lui-même à Ismaïl Pacha el
-Moufettish qui avait été le favori et le conseiller du
-Khédive. Cette expression, imprudente dans les circonstances
-actuelles, fut rapportée au calife qui, dans une
-grande colère, fit aussitôt faire une enquête et ordonna
-au juge de condamner Ismaïn woled Abd el Kadir, s’il
-avait réellement prononcé ces paroles.</p>
-
-<p>«Le Mahdi, dit-il, est le représentant du Prophète
-et je suis son successeur! Qui est placé sur la terre
-plus haut que moi? Qui est plus noble que moi, descendant
-direct du Prophète!»</p>
-
-<p>Ismaïn Abd el Kadir fut trouvé coupable, jeté dans
-les fers, et, sur l’ordre du calife, condamné à la déportation
-à Redjaf.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_671" id="Page_671">[671]</a></span></p>
-
-<p>«Comment a-t-il pu se permettre de comparer l’état
-du Gouvernement actuel avec celui de l’ancien Gouvernement
-égyptien? répétait-il indigné. S’il veut se comparer
-à un Pacha, il peut le faire. Mais je ne permettrai
-jamais de me placer sur le même pied, moi le
-descendant du Prophète, que le Khédive, un Turc!»</p>
-
-<p>Il croit, par de tels propos, en imposer aux masses.
-Sa vanité va jusqu’à la présomption; il prétend tout
-savoir et tout comprendre; il agit toujours par inspirations
-divines ou prophétiques, et n’hésite pas à s’attribuer
-les mérites d’autrui. Ainsi, il prétend que la
-koubbat, tombeau du Mahdi, qui fut construite par Ismaïn,
-ancien architecte du Gouvernement, n’a été édifiée que
-sur ses plans et ses projets. Les victoires d’Othman
-woled Adam sur Abou Djimesa et de Zeki Tamel sur
-le roi Jean d’Abyssinie n’avaient été remportées que
-d’après les ordres qu’il avait soi-disant donnés.</p>
-
-<p>Méchant et cruel, il trouve plaisir à éveiller des
-espérances chez les gens pour les tromper ensuite, à
-leur ravir leurs biens, à les mettre aux fers, à les jeter
-au cachot et à les faire condamner à mort. Il cherche
-ses victimes de préférence parmi les chefs de famille.
-Déjà du vivant du Mahdi, il était considéré comme la
-cause de toutes les mesures de sévérité prises contre les
-Mahdistes et de toutes les cruautés commises envers
-les ennemis. Ce fut également lui qui ordonna à la
-prise de Khartoum, de ne pas faire grâce, mais de tout
-anéantir. Ce fut lui aussi qui déclara proscrits les
-Sheikhiehs et fit mettre à mort, après la chute de
-Khartoum, tous ceux qui appartenaient à cette tribu et
-qui furent faits prisonniers dans le pays.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_672" id="Page_672">[672]</a></span></p>
-
-<p>Dans le partage des femmes prises comme butin,
-il a soin de n’avoir aucun égard aux sentiments naturels.
-Les mères sont régulièrement séparées de leurs
-enfants et les frères de leurs sœurs; ils sont donnés en
-partage à des tribus différentes afin de rendre une union
-impossible. Lorsque Othman woled Adam envoya prisonnières
-à Omm Derman les sœurs de l’ancien sultan
-du Darfour, la princesse Miram Ija Basi et Miram
-Bachita, il leur accorda la liberté tandis qu’il prit un
-certain nombre de leurs parentes dans son harem et
-distribua le reste entre ses partisans. Il apprit peu
-après que quelques habitants du Darfour, se trouvant dans
-la ville, faisaient des visites et apportaient des cadeaux
-à leurs anciennes maîtresses. Il fit aussitôt arrêter les
-deux femmes; il donna l’une à Hassib et l’autre à
-Elias Kenuna qui avait justement le projet de partir
-pour Redjaf. Ce fut en vain que la mère aveugle de
-Bachita, Miram Semsem, demanda avec prière de pouvoir
-au moins accompagner dans l’esclavage sa fille unique;
-retenue de force sur l’ordre du calife, la vieille femme
-mourut peu de jours après le départ de sa fille, le cœur
-brisé. Bachita elle-même se précipita dans son désespoir,
-au moment du départ, de la barque dans le Nil, mais
-elle fut sauvée et succomba pendant le voyage à l’agitation
-et à la fatigue.</p>
-
-<p>Ahmed Gourab, un marchand égyptien né à Khartoum
-avait quitté la ville avant la défaite de l’armée de Hicks
-et était parti pour l’Egypte, laissant à Khartoum sa
-femme qui y était née et sa fille. Comme les affaires en
-Egypte ne lui réussissaient pas, et peut-être aussi poussé
-par le désir de revoir sa femme et son enfant, il revint<span class="pagenum"><a name="Page_673" id="Page_673">[673]</a></span>
-plus tard par Berber dans le Soudan. Il fut arrêté le
-jour de son arrivée à Omm Derman; amené devant le
-calife, il expliqua qu’il était venu pour lui offrir ses
-services et pour rejoindre sa femme et sa fille, laquelle
-s’était mariée entre-temps avec un homme de Bokhara.</p>
-
-<p>«J’accepte tes services, lui dit le calife, tu peux
-aller à Redjaf et y prendre part à la guerre sainte
-contre les païens.» Ce fut en vain qu’Ahmed Gourab le
-supplia de le laisser aller auprès des siens ou de lui
-donner tout au moins la permission de les voir; il fut
-aussitôt emmené sur le vapeur qui était par hasard prêt
-à partir, soumis à la plus stricte surveillance et avec
-l’ordre d’empêcher toute entrevue avec sa famille.</p>
-
-<p>«Là-bas il pourra, ajouta le calife en riant, lorsqu’on
-eut emmené Ahmed Gourab, s’entretenir avec Miram Ija
-Basi et Miram Bachita, si leurs maîtres leur en donnent
-la permission.» C’était dans ces cruautés raffinées que
-le calife cherchait et trouvait son plaisir. Grand est le
-nombre de ceux qu’il fit fouetter ou exécuter sans le
-moindre motif plausible.</p>
-
-<p>Il fit couper sur la place du marché la main droite
-et le pied gauche à Mogeddem Omer qui lui avait promis
-de tirer du plomb des pierres; il avait reçu pour cela un
-don en argent, mais n’avait pu tenir sa promesse. Que
-de fois je dus être témoin de telles exécutions! Il assista
-personnellement à cheval à l’exécution des Batahin
-et considéra ses victimes en souriant tranquillement!
-Il n’épargna pas davantage ses plus fidèles serviteurs.
-Ibrahim Adlan, Zeki Tamel, le cadi Ahmed, furent
-tous sacrifiés et leurs femmes et leurs enfants partagés
-entre les chefs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_674" id="Page_674">[674]</a></span></p>
-
-<p>Comment punit-il les Ashraf! Ils étaient certainement
-coupables de s’être révoltés contre lui. Mais
-après les avoir vaincus et désarmés, il pouvait les
-envoyer en exil ou les garder prisonniers, eux ses compagnons
-d’autrefois. Il préféra s’en débarrasser d’un seul
-coup et les fit assommer tous à la fois comme des chiens, à
-coup de bâtons et de haches: c’étaient les plus proches
-parents de son ancien seigneur et maître, le Mahdi!</p>
-
-<p>Dans son entourage, il exige la plus grande
-soumission. Ceux qui sont reçus auprès de lui doivent
-attendre, les mains croisées sur la poitrine et les yeux
-baissés, l’ordre de s’asseoir. Tandis qu’il reste couché
-sur son angareb sur lequel sont étendues une natte de
-palmier et une peau de mouton et qu’il appuie sa tête
-et son bras sur des pièces de coton enroulées en guise
-de coussin, les autres s’asseyent avec les jambes repliées
-sous eux comme à la prière et la tête baissée et répondent
-avec soumission aux questions qui leur sont posées.
-Ils doivent rester dans cette position extrêmement incommode
-jusqu’à ce qu’ils soient congédiés. Même dans
-la mosquée, et après la prière, ceux qui se trouvent
-auprès de lui doivent se comporter ainsi et ne peuvent
-aucunement se mettre à leur aise. Il tient particulièrement
-à ce que les yeux restent toujours baissés devant lui,
-tandis que lui-même observe sans cesse et attentivement.</p>
-
-<p>Il y a quelques années, comme Mohammed Saïd, le
-Syrien, qui avait le malheur de ne posséder qu’un œil, se
-trouvait par hasard dans son voisinage lors d’une lecture
-religieuse et le regardait avec persistance, il m’appela
-aussitôt auprès de lui et m’ordonna de conseiller à cet
-homme d’une manière pressante de ne plus jamais venir<span class="pagenum"><a name="Page_675" id="Page_675">[675]</a></span>
-dans son voisinage et le regarder sans permission spéciale.
-Il me confia, à ce sujet, que lui, comme tout Soudanais,
-craignait le mauvais œil.</p>
-
-<p>«Rien ne peut résister à l’œil de l’homme, me dit-il,
-les maladies et les malheurs ne sont jamais que la suite
-du mauvais œil.»</p>
-
-<p>Le caractère du calife a pourtant à son actif quelques
-traits plus sympathiques. Je dois citer son amour,
-réellement sincère pour son fils Othman et son attachement
-pour ses plus proches parents.</p>
-
-<p>Othman, qui peut être à présent dans sa 21<sup>ème</sup> année
-étudia dans sa première jeunesse le Coran. Mais son
-père n’hésita pas à changer fréquemment de précepteur,
-sur le désir du fils. Lorsque Othman prétendit être assez
-avancé dans la lecture, son père le dispensa d’autres
-études. A dix-sept ans, il le maria à une cousine, la
-fille de son frère Yacoub et par amour pour son fils
-s’écarta à cette occasion, des règles sévères du mariage,
-imposées par le Mahdi, qui ordonnaient la plus grande
-simplicité.</p>
-
-<p>Il organisa un festin qui dura huit jours et auquel
-tous les habitants d’Omm Derman furent invités. Il fit
-construire sur la place située à l’ouest de la maison de
-Yacoub, un vaste édifice en briques cuites, pourvu de
-toutes les commodités que le Soudan pouvait offrir; on
-créa même un jardin public qui eut du succès. Plus tard,
-il maria encore deux autres de ses parentes à son fils;
-il lui donna des concubines qu’il choisit lui-même, mais
-lui déclara qu’il n’aurait jamais pour femme une personne
-d’une tribu étrangère, il entendait par là celles de la
-vallée du Nil.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_676" id="Page_676">[676]</a></span></p>
-
-<p>Il tient avec soin son fils à l’écart des étrangers,
-qu’il considère comme dangereux, même pour lui personnellement.
-Ayant appris que Othman, dans le feu de
-sa jeunesse, méprisait les ordres paternels et avait des
-entrevues nocturnes avec quelques étrangers, il donna à
-son frère Yacoub la propre maison de son fils. Pour
-celui-ci, il fit construire un nouveau bâtiment dans l’intérieur
-du mur d’enceinte d’Omm Derman, presque en face
-de sa propre maison, afin de l’avoir ainsi sous sa surveillance
-immédiate et continuelle. Il maria sa fille Radhia
-au jeune fils du Mahdi, Mohammed, bien que celui-ci
-n’éprouvât aucune inclination pour sa fiancée et désirât
-avoir pour femme une de ses parentes. Le calife alla à
-l’encontre de ses désirs, en sa qualité de tuteur, de
-maître et de beau-père. Mohammed n’eut ainsi qu’une
-seule femme. Cette restriction inusitée amena une tension
-continuelle entre le calife et son beau-fils, qui se sépara
-même de sa femme. Mais bientôt la crainte le fit déclarer
-prêt à reprendre sa femme et à lui consacrer le reste
-de sa vie.</p>
-
-<p>Le calife lui-même, conformément à ses goûts et à
-sa situation, tenait à avoir un grand train de maison.
-Son harem comptait plus de 400 femmes. Quatre d’entre
-elles sont légitimes, permises par la religion musulmane
-et appartiennent à des tribus libres. Mais il s’en sépare
-souvent pour les remplacer par d’autres, car il aime le
-changement. Les autres femmes appartiennent en grande
-partie aux tribus soumises par le Mahdi. Ayant été
-amenées comme butin de guerre, elles jouissent de droits
-moindres comme concubines. Le reste des habitantes du
-harem se compose des esclaves acquises par le pillage ou<span class="pagenum"><a name="Page_677" id="Page_677">[677]</a></span>
-achetées. Ce grand nombre de femmes offre une étrange
-diversité dans la couleur surtout, qui parcourt toutes
-les nuances, depuis le jaune le plus clair jusqu’au
-noir le plus foncé, dans les races les plus différentes.
-Elles sont divisées en groupes de 15 à 20 à la tête
-de chacun desquels se trouve une directrice; la réunion
-de trois ou quatre de ces groupes forme une nouvelle
-division, dont la direction supérieure appartient à une
-femme libre ou à une concubine spécialement nommée
-par le calife. Chaque mois, une mesure fixée de blé
-et une somme d’argent sont remises à ces directrices
-pour subvenir à l’entretien des femmes qui leur sont
-confiées. En outre, des moyens sont mis à leur disposition
-pour qu’elles puissent se procurer les articles de toilette
-nécessaires aux soins de leur corps, comme de l’huile,
-de la graisse, des parfums, etc. Les vêtements, qui sont
-nuancés suivant le rang, la beauté ou les qualités de
-chacune, se composent pour la plupart d’étoffes de coton
-blanc, munies de bordures de couleurs variées, produits
-du pays; elles s’affublent aussi d’étoffes de laine et de
-soie de différentes couleurs, importées d’Egypte. Ces
-toilettes sont données soit par le calife lui-même, soit
-par ses eunuques supérieurs. Le port d’ornements, de
-bijoux en or et en argent ayant été très sévèrement
-interdit par le Mahdi, on se contente ordinairement de
-boutons de nacre qui sont attachés avec de petits morceaux
-de corail et d’onyx, dont on entoure les articulations
-des mains et des pieds ainsi que la tête. Les
-cheveux sont tressés en une infinité de toutes petites
-tresses fortement enduites de graisse, de parfums et
-arrangées en formes les plus variées et les plus compliquées.<span class="pagenum"><a name="Page_678" id="Page_678">[678]</a></span>
-Il est facile de comprendre que le parfum de
-ces dames du Soudan offre au début une jouissance
-douteuse à un nez européen.</p>
-
-<p>Depuis les dernières années, les femmes des notables
-recommencent à porter de l’or et de l’argent, et, dans
-la maison du calife lui-même, les principales femmes y
-déploient un luxe considérable. Toutes se trouvent dans
-des bâtiments isolés, placés dans des cours entourées de
-murs, ayant quelque analogie avec nos casernes. Leur
-état de santé est surveillé par de vieilles femmes désignées
-à cet effet, qui renseignent leur maître à ce sujet.
-De petits eunuques font le service intérieur de ces
-maisons, et préviennent celle des femmes qui doit avoir
-l’honneur d’une audience chez le calife. De temps en
-temps, il passe une véritable revue de toute l’armée
-féminine. Régulièrement à cette occasion, celles qui ont
-cessé de plaire à leur maître, à la suite de défauts
-physiques ou moraux, sont congédiées et d’après leur
-position sociale mariées ou données en cadeau aux
-proches parents, aux favoris ou aux serviteurs.</p>
-
-<p>Les cours sont étroitement surveillées par des
-eunuques ou des moulazeimie nègres et les femmes
-privées presque de tout rapport avec le monde extérieur.
-Tout au plus une fois par an est-il permis aux parentes
-de voir pendant un court espace de temps les membres
-de leur famille et de leur parler.</p>
-
-<p>La première femme du calife est Sahra, sa parente
-qui a partagé avec lui, depuis sa première jeunesse, les
-douleurs et les joies. Elle est la mère des plus âgés de
-ses enfants, Othman et Radhia. Dans les premières
-années de son règne, il ne mangeait que des mets simples<span class="pagenum"><a name="Page_679" id="Page_679">[679]</a></span>
-préparés par elle-même ou sous sa surveillance, comme
-l’asida, de la viande rôtie ou des poules. Avec le nombre
-croissant de ses femmes, il apprit cependant à connaître
-et à apprécier les produits de leur art culinaire raffiné,
-introduit par les Turcs et les Egyptiens.</p>
-
-<p>Il changea alors sa manière de vivre et n’est maintenant
-dans sa maison rien moins qu’un contempteur de la
-nourriture nouvelle, qu’il préfère, tandis qu’il cherche à
-démontrer à l’extérieur qu’il se nourrit simplement. A
-ce sujet il ne tarda pas à se quereller avec sa femme
-Sahra qui lui représenta vivement que les mets préparés
-par d’autres seraient facilement enchantés ou empoisonnés
-et pourraient mettre sa vie en danger. Il la renvoya deux
-fois pour ce motif, mais se laissa persuader par Yacoub
-et ses parents de la reprendre et de la reconnaître de
-nouveau comme son épouse.</p>
-
-<p>Le nombre des eunuques, qui se tiennent dans les
-différentes maisons des femmes, principalement pour
-garder l’entrée des appartements, ou qui sont employés
-à d’autres services, dépasse vingt. A la tête de tout le
-personnel se trouve l’eunuque en chef Abd el Kayoum.
-Il a la surveillance des terres immenses, cultivées par des
-esclaves pour la maison du calife. Il a à s’occuper des
-achats de blé nécessaires, des animaux de boucherie, bœufs
-et moutons et à se procurer auprès du Bet el Mal les
-sommes nécessaires au ménage. Il a toujours sous sa
-garde des sommes très considérables dans lesquelles le
-calife puise les présents qu’il envoie fréquemment en
-secret à ses émirs ou à d’autres personnalités influentes.</p>
-
-<p>Pour l’assister dans ses fonctions, il a des secrétaires
-et des domestiques en grand nombre à sa disposition,<span class="pagenum"><a name="Page_680" id="Page_680">[680]</a></span>
-principalement des eunuques et des esclaves. Le calife
-lui a sévèrement interdit de permettre à un étranger de
-jeter même un coup d’œil dans l’intérieur de sa maison.</p>
-
-<p>Le vêtement du calife se compose de la gioubbe
-munie de bandes d’étoffes de couleur, d’une pièce de fin
-coton blanc et de vastes pantalons arabes de la même
-étoffe. Sur la tête il porte une sorte de cape ronde en
-soie de couleurs variées, comme on les fabrique à la
-Mecque et à Médine, autour de laquelle est attaché un
-petit turban blanc. Il porte, noué autour du corps,
-une ceinture en coton étroite et longue d’environ cinq
-aunes (hisam), sur les épaules il met un léger châle de
-la même étoffe. Il a troqué les sandales qu’il portait
-autrefois contre des jambières en cuir brun rouge et
-des souliers jaunes. Pendant la marche, il porte de la
-main gauche une épée et de la droite il s’appuie sur
-une petite lance hadendoa sculptée, dont il se sert comme
-d’une canne.</p>
-
-<p>Pour son service personnel, il a toujours autour de lui
-dix à quinze jeunes garçons esclaves, parmi lesquels beaucoup
-sont enfants d’Abyssins chrétiens et ont été emmenés
-par Abou Anga et Zeki Tamel. Ces garçons ont
-pour devoir de se tenir toujours dans son proche voisinage,
-ils portent les messages dans l’intérieur de la
-ville, convoquent les personnes mandées et doivent être
-prêts nuit et jour à recevoir ses ordres. Aussitôt qu’ils
-ont atteint l’âge de 17 à 18 ans, ils sont enrôlés
-comme moulazeimie et remplacés par de plus
-jeunes. Le calife croit ainsi pouvoir le mieux garder ses
-secrets, ce qui serait difficile à obtenir des domestiques
-adultes, à cause de leur corruptibilité qui est générale.<span class="pagenum"><a name="Page_681" id="Page_681">[681]</a></span>
-Dans l’intérieur de sa maison, (où même ces garçons
-ne doivent pas le suivre), il a à son service de jeunes
-eunuques, les plus âgés de ces malheureux sont occupés
-au service extérieur. Tous ces jeunes serviteurs ont
-aussi à souffrir de sa brutalité; les plus petites fautes
-sont punies de coups de fouet, de privation de nourriture,
-de mise aux fers, etc.</p>
-
-<p>Dans les trois dernières années, le calife songea
-surtout à renforcer et à réorganiser ses moulazeimie. Il
-prit une partie des Djihadia stationnés à Omm Derman
-et de ceux des armées de Mahmoud Ahmed et de Zeki
-Tamel, et parmi eux choisit les hommes les plus forts
-et les plus beaux. Les émirs des tribus occidentales
-eurent à fournir tous les jeunes hommes comme moulazeimie;
-cet ordre n’a pas été jusqu’ici complètement
-exécuté. Parmi les Djaliin, il n’accepta dans sa garde
-que les fils des premières familles, tandis qu’il exclut
-complètement de son service les Danagla et les Egyptiens
-dont il se méfiait.</p>
-
-<p>De cette manière, il a créé une garde de près de
-11000 hommes qui sont tous logés avec leurs femmes
-et leurs enfants, dans le voisinage de ses maisons et de
-celles de son fils, à l’intérieur des murs d’enceinte nouvellement
-construits d’Omm Derman. Cette armée est
-divisée en trois corps dont le premier est commandé par
-son fils Othman, le second par son jeune frère Haroun
-ibn Mohammed, âgé d’environ 18 ans et le troisième
-par son cousin Ibrahim Khalid. Ce dernier fut remplacé,
-il y a peu de temps, par Rabeh, un Abyssin élevé dans
-la maison du calife. Othman, son fils, est le chef suprême
-et remplace le calife dans toutes les affaires<span class="pagenum"><a name="Page_682" id="Page_682">[682]</a></span>
-concernant les moulazeimie. Ces corps sont partagés en
-sous-divisions d’environ cent hommes, sous le commandement
-d’un ras miye (chef de cent hommes) lequel a
-sous ses ordres plusieurs lieutenants. Cinq à six de ces
-ras miye ont un émir à leur tête et un adjudant.</p>
-
-<p>Les soldats nègres (Djihadia) ne sont pas mélangés
-dans les sous-divisions avec les Arabes libres, mais dans
-les divisions des émirs, de sorte que chacun de ces derniers
-a pour subalternes deux à trois ras miye de troupes nègres
-et plusieurs ras miye de soldats arabes. Presque tous
-sont armés de fusils Remington qu’on laisse habituellement
-dans les magasins et qui ne leur sont remis que dans les
-occasions solennelles. Ces moulazeimie reçoivent comme
-solde un demi-écu derviche par mois et, tous les quinze
-jours, un huitième d’ardeb de doura pour leur entretien.
-Le blé leur est remis assez régulièrement tandis qu’on en
-prend à son aise avec le paiement de la solde en espèces.
-Les gages des ras miye et des émirs sont, bien entendu,
-plus élevés; ils reçoivent en outre souvent du calife des
-cadeaux en femmes et en esclaves.</p>
-
-<p>Tous les moulazeimie ont pour devoir de protéger la
-personne du calife; tous l’accompagnent dans ses revues,
-dans ses promenades, même à l’intérieur de la ville. Ils
-doivent toujours, d’après les ordres de leur maître, stationner
-sur les places et dans les rues larges, dans le
-voisinage immédiat de ses maisons. Bien que le calife
-ait banni l’ancienne musique militaire égyptienne, il a
-toutefois conservé les clairons parmi lesquels deux sont
-de sa suite régulière. On utilise les anciennes sonneries:
-pour les ras miye: «capitaine», pour les émirs:
-«major», pour les commandants: «colonel». Le calife<span class="pagenum"><a name="Page_683" id="Page_683">[683]</a></span>
-visite souvent pendant la nuit les moulazeimie, afin de
-voir s’ils se trouvent bien aux postes qui leur ont été
-assignés. Les ras miye et les émirs sont donc, à proprement
-parler, continuellement de service et ne peuvent se
-rendre dans leurs maisons qu’en secret ou en prétextant
-une maladie. Ce service extraordinairement sévère est une
-cause du mécontentement qui règne presque généralement.</p>
-
-<p>L’activité publique du calife consiste avant tout dans
-l’accomplissement journalier des devoirs religieux notamment
-des cinq prières. A l’aube, il procède à la prière du
-matin, après laquelle on lit dans la djami, le rateb prescrit
-par le Mahdi, réunion de versets du Coran et de formules
-de prières. Cela exige environ une heure. Le calife se retire
-ordinairement dans ses appartements après la prière du
-matin, mais il fait parfois une ronde dans la djami afin
-de voir si les gens obéissent à ses ordres et prennent une
-part active aux exercices de piété. Les prières sont
-d’ailleurs publiques. Vers deux heures, il procède à la
-prière du jour; deux heures plus tard à la prière asr,
-après laquelle le rateb est lu de nouveau. Au coucher
-du soleil, il fait encore ses dévotions, et, environ
-deux ou trois heures plus tard, la prière de la nuit
-commence.</p>
-
-<p>Le calife procède à ses oraisons dans la mihrab,
-construite devant les places des croyants. C’est une
-colonnade carrée avec des parois à treillage qui lui laissent
-la vue libre de tous les côtés. Derrière lui se tient son
-fils, puis les cadis, quelques personnes spécialement désignées
-auxquelles se joignent, à droite et à gauche, les
-moulazeimie appartenant aux tribus libres. Les soldats
-nègres accomplissent leurs prières sur les places libres<span class="pagenum"><a name="Page_684" id="Page_684">[684]</a></span>
-situées devant sa maison et qui ne sont séparées de la
-djami que par un mur.</p>
-
-<p>A droite des moulazeimie se trouvent les émirs de
-Yacoub, avec leurs gens appartenant pour la plupart aux
-tribus de l’ouest; à gauche, se trouvent quelques Arabes
-appartenant également aux bannières de Yacoub, les gens
-soumis au calife Ali woled Helou, puis enfin les Djaliin et
-les Danagla. Plusieurs milliers d’hommes assistent toujours
-aux exercices de piété célébrés en commun, en rangs
-réguliers les uns derrière les autres. Le calife veille avec
-une sévérité particulière à ce qu’avant tout les hautes
-personnalités et les émirs ne fassent pas défaut.</p>
-
-<p>Il condamne justement les personnes suspectes, à
-suivre chaque jour les cinq prières, sous la surveillance
-de gens désignés pour cela. Par ces exercices de piété,
-il a moins en vue l’accomplissement des devoirs religieux
-de ses subordonnés, que le moyen d’exercer un contrôle
-sur eux et de les détourner d’autre chose. Beaucoup de
-gens qui demeurent loin de la djami, sont si épuisés qu’ils
-s’abstiennent volontiers, par fatigue et manque de temps,
-d’autres assemblées nocturnes.</p>
-
-<p>Le calife s’est donné pour tâche d’anéantir toute
-vie en société, qui pourrait offrir l’occasion de ne pas
-toujours considérer sous le jour le plus favorable ses
-ordonnances et ses actions. Si la maladie l’empêche de
-paraître à la prière, il se fait représenter ordinairement
-par un de ses cadis ou par Abd el Kerim, un pieux
-moulazem de la tribu des Takarir. Mais ceux-ci doivent
-prendre place comme Imam en dehors de la mihrab. Il ne
-permet presque jamais au calife Ali woled Helou de le
-représenter quoique celui-ci, d’après les ordres du Mahdi,<span class="pagenum"><a name="Page_685" id="Page_685">[685]</a></span>
-soit désigné comme son remplaçant et son successeur
-légitime.</p>
-
-<p>La matinée, les heures qui suivent les exercices
-religieux de l’après-midi ou de la nuit, sont consacrées
-aux affaires du Gouvernement. Il reçoit les courriers,
-travaille avec ses secrétaires et entend les cadis, les
-émirs et autres personnes désignées par lui nominalement
-et avec lesquelles il désire s’entretenir.</p>
-
-<p>Le service postal est très primitif. Le calife dispose
-de 60 à 80 chameliers qu’il envoie avec des ordres à
-ses généraux et ses sujets dans les districts les plus
-divers, et qui rapportent ensuite les réponses ou les
-autres nouvelles.</p>
-
-<p>Bien que la proposition lui ait été faite par Ibrahim
-Adlan d’établir des stations de poste afin d’avoir, à
-de moindres frais, un service plus régulier et plus
-rapide, il s’y refusa, parce que, disait-il il attache
-une importance particulière à recevoir de la bouche
-même des courriers des rapports sur les contrées parcourues
-par eux, ainsi que sur la conduite de ses émirs.
-Les émirs des provinces envoient des rapports à leur
-maître, si le motif leur parait important; leurs propres
-messagers doivent ensuite rapporter les réponses et les
-ordres du calife. Les courriers du calife ne prennent les
-lettres privées que des personnes bien connues et secrètement
-pour les expédier plus loin.</p>
-
-<p>Comme le calife ne sait ni lire ni écrire, tous les
-écrits qui arrivent sont remis à ses premiers secrétaires
-Abou el Gasim et Monteser. Ceux-ci lui en font connaître
-le contenu et préparent ensuite les expéditions
-d’après ses ordres. Toujours dans son voisinage immédiat,<span class="pagenum"><a name="Page_686" id="Page_686">[686]</a></span>
-ils passent une vie d’angoisse et de soucis; sur le moindre
-soupçon d’avoir trahi ses secrets, même seulement par
-étourderie, il ne les épargnerait certainement pas plus
-qu’Ahmed, leur ancien camarade; sur la simple accusation
-d’avoir été en relations avec ses ennemis les Ashraf, il
-le fit exécuter avec quatre de ses frères.</p>
-
-<p>Le plus souvent, il confère avec ses cadis, ceux-ci
-simples instruments entre ses mains, doivent couvrir son
-humeur despotique du manteau de la justice. Dans une
-attitude soumise, la tête baissée, assis devant lui en
-demi-cercle sur la terre nue, ils écoutent attentivement
-les instructions qui leur sont données, la plupart du
-temps à demi-voix; ce n’est que très rarement que l’un
-d’entre eux se permet d’exprimer sa propre opinion. A
-part ces derniers, il reçoit ses émirs et, de temps à autre,
-d’autres personnalités influentes ou qui lui conviennent.
-Il s’informe auprès d’elles des affaires du pays, de leurs
-tribus et même de personnes isolées, songeant toujours
-aux intrigues et aux moyens de forcer les gens, afin de
-s’en servir plus facilement pour ses visées. Les entrevues
-avec Yacoub et ses plus proches parents n’ont lieu ordinairement
-que lorsque la prière de la nuit est achevée, et
-durent souvent jusqu’à minuit. On parle alors des mesures
-propres à prendre pour se débarrasser des personnes mal
-vues, pour affaiblir les mécontents et les ennemis intérieurs
-et fortifier sa propre domination. De temps en temps, il
-fait des sorties ou plutôt de courtes promenades à cheval,
-dans l’intérieur de la ville, ou visite ses maisons sises
-aux extrémités nord et sud d’Omm Derman.</p>
-
-<p>Les sons mélancoliques de l’umbaia, les coups
-sourds du tambour de guerre annoncent aux habitants<span class="pagenum"><a name="Page_687" id="Page_687">[687]</a></span>
-de la ville que le maître du pays veut se montrer au
-public dans les rues. Tous les chevaux sont aussitôt
-sellés; leurs propriétaires attendent le calife derrière la
-djami, afin de se joindre à sa suite. Les portes sont
-ouvertes, les moulazeimie se précipitent au dehors. Il
-paraît enfin lui-même, presque toujours à cheval. Les
-moulazeimie forment autour de lui, là où la place le
-permet, un carré épais ou marchent en rangs de 10 à 12
-hommes devant lui. La foule à longs flots se déroule,
-se précipite à sa suite à pied ou à cheval. A la gauche
-du calife, marche un Arabe particulièrement grand et
-bien bâti, Ahmed Abou Dsheka, qui remplit le rôle
-d’écuyer; il a l’honneur de mettre en selle son maître et
-de l’aider à en descendre; à droite, un vigoureux nègre,
-le surveillant des esclaves préposés au service des
-chevaux du calife. Devant lui, marchent six hommes
-avec des umbaia dont on sonne tour à tour, sur son
-ordre; derrière lui, ses clairons qui donnent le signal de
-la marche et de la halte et, sur le désir du calife, appellent
-les principaux moulazeimie. A une petite distance,
-suivent les garçons destinés à son service personnel qui
-portent la rekouba (récipient en cuir destiné aux ablutions
-religieuses), la peau de mouton utilisée pour la
-prière et plusieurs lances. Il se fait parfois accompagner
-de sa musique composée d’environ 50 esclaves nègres
-qui, munis de cornes d’antilopes et de tambours fabriqués
-avec des troncs d’arbres creux, jouent surtout des
-airs africains qui se distinguent moins par la melodie que
-par un bruit qui s’étend de fort loin. Ordinairement
-ces promenades ont lieu après la prière de midi et le
-retour s’effectue au coucher du soleil. Pendant la marche,<span class="pagenum"><a name="Page_688" id="Page_688">[688]</a></span>
-il fait souvent sonner la halte, lorsque la place le permet
-et ordonne aux cavaliers de montrer leur art qui consiste
-avant tout à passer devant le calife en groupes
-de quatre dans un galop très rapide et en brandissant
-leurs lances ou à s’arrêter raide devant lui au moment
-où ils défilent. Dans les premières années de son règne,
-il assistait presque régulièrement chaque vendredi aux
-parades qui avaient lieu dans le grand champ de
-manœuvres, situé à l’ouest de la ville. Il s’en abstient
-maintenant depuis longtemps et se contente d’assister
-aux quatre grandes revues annuelles. Celles-ci ont lieu;
-au jour de naissance du Prophète, à la fête du Mirady,
-à la fin du Ramadan au Baïram et 70 jours plus tard
-au Kourban Baïram. Le Kourban Baïram, est la fête
-principale; toutes les troupes qui se trouvent dans le
-voisinage et, même parfois en temps de paix, une partie
-des garnisons du Darfour ou du Ghedaref sont appelées,
-à y participer.</p>
-
-<p>Le premier jour, on célébre la prière prescrite pour
-le Baïram, sur le champ de manœuvres. Le calife s’y
-rend en personne; suivant l’usage, une maison en briques
-est construite pour lui à cet effet.</p>
-
-<p>Seuls, ses favoris et quelques moulazeimie l’entourent
-tandis que tout le reste de la foule se range au dehors
-en longues files. La prière achevée, le calife monte en
-chaire; la prédication, qui dure environ 5 minutes, a
-été préparée par ses secrétaires qui, plusieurs jours à
-l’avance s’évertuent à la lui faire apprendre. Après quoi,
-on tire sept coups de canon, puis chacun se rend dans
-sa maison pour y égorger l’agneau du sacrifice, ainsi
-qu’il est prescrit par la religion, si ses moyens le lui<span class="pagenum"><a name="Page_689" id="Page_689">[689]</a></span>
-permettent. Dans les tristes circonstances actuelles, presque
-tous doivent se contenter d’un plat de bouillie au
-lieu de l’agneau. Les trois jours qui suivent sont occupés
-par les manœuvres que couronne la revue finale.
-Déjà avant le lever du soleil, les émirs se rendent avec
-leurs hommes, bannières au vent, à leurs places respectives,
-sur le champ de manœuvres, une plaine sablonneuse,
-couverte de ruines isolées. L’ordre de marche a
-lieu en ligne déployée, toujours dans la direction de l’est.</p>
-
-<p>La bannière principale, celle de Yacoub, est en
-étoffe noire, d’une grandeur gigantesque, placée en face
-de la zeriba du calife, à une distance d’environ 400
-mètres. A droite et à gauche sont les bannières de ses
-émirs. Au nord est la bannière principale du calife Ali
-woled Helou, de couleur verte; à droite et à gauche
-celles des émirs qui lui sont soumis. A l’extrémité de
-l’aile gauche se trouvent les cavaliers et les chameliers,
-tandis qu’à l’aile droite tous les hommes armés de fusils
-ont pris position. Ses troupes se composent en partie de
-Djihadia, en partie de gens fournis par les différents
-émirs pour les trois jours de fête et que l’on arme de
-fusils.</p>
-
-<p>Après le lever du soleil, le calife s’avance vers ses
-troupes; comme pour les sorties ordinaires, il est entouré
-de tous ses moulazeimie qui, ce jour-là, sont tous
-revêtus de gioubbes et coiffés de turbans neufs: puis il
-passe la revue.</p>
-
-<p>A cette occasion, il est ordinairement à dos de
-chameau et rarement à cheval afin d’avoir, de son siège
-élevé, une vue plus étendue. Parfois, il utilisait aussi
-les équipages des anciens gouverneurs généraux, amenés<span class="pagenum"><a name="Page_690" id="Page_690">[690]</a></span>
-comme butin de Khartoum à Omm Derman et conservés
-dans le Bet el Amana (arsenal).</p>
-
-<p>On y avait attelé deux chevaux que conduisait très
-prudemment et au pas un cocher égyptien; le calife
-néanmoins craignit de verser, c’est pourquoi il renonça
-bientôt au plaisir de se montrer en carrosse à ses
-sujets.</p>
-
-<p>Il parcourt la rue à l’ouest de la djami, jusqu’à la
-Raï ez serga, la bannière noire; là, il reste devant
-elle en la considérant pendant quelques minutes, puis se
-rend à la zeriba située en face.</p>
-
-<p>Au sud de celle-ci est construite une sorte de
-tente, formée de branches d’arbres et de nattes de
-paille; quand le calife a pris place sur son angareb
-entouré de ses cadis, il fait défiler l’armée.</p>
-
-<p>Parfois le calife part de sa maison par la route
-du sud, jusqu’à l’extrémité de la ville, afin de passer
-lui-même devant tout le front, long de plusieurs kilomètres;
-il ordonne ensuite le défilé de l’armée.</p>
-
-<p>Dans ces revues, les cavaliers portent fréquemment
-d’anciennes cottes de mailles se trouvant dans le pays
-depuis un temps immémorial et de provenances européenne
-et asiatique, ainsi que des casques en fer ou des capes
-doublées de coton de couleurs variées et des formes les
-plus grotesques, entourées en outre de turbans rouges.
-Les chevaux des cavaliers ainsi parés sont couverts
-de schabraques composées de grandes pièces d’étoffes
-multicolores. Le tout a une certaine ressemblance avec
-les tournois d’antan et la chevalerie du moyen-âge; le
-spectateur en éprouve une impression particulière, mais
-toujours satisfaisante.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_691" id="Page_691">[691]</a></span></p>
-
-<p>Pendant trois jours, on est tout au militaire, puis
-ceux qui ne résident pas à Omm Derman reçoivent la
-permission de rentrer chez eux.</p>
-
-<p>Le Mahdi Mohammed Ahmed avait déjà de son vivant
-désigné pour lui succéder, ses trois califes Abdullahi
-ibn es Sejjid Mohammed, Ali woled Helou et Mohammed
-Chérif. Abdullahi était donc monté le premier sur le
-trône; dès ce moment, il ne pensa plus qu’à fortifier sa
-domination personnelle et à la rendre héréditaire.</p>
-
-<p>Les Ashraf réfractaires, qui se vantaient de leur
-parenté avec le Mahdi, lui fournirent une bonne occasion
-de les désarmer, eux et en même temps le calife Ali
-et de fusionner leurs soldats nègres avec les siens. Comme
-descendant d’une tribu de l’ouest, c’était un étranger
-dans le pays et il comprenait fort bien qu’il ne pourrait
-compter sur l’obéissance et la soumission des habitants
-de la vallée du Nil, les Djaliin, les Danagla et les
-différentes tribus demeurant dans le Ghezireh et leur en
-imposer d’une façon durable que s’il possédait une force
-considérable.</p>
-
-<p>A cet effet, il envoya dans l’ouest des agents secrets
-qui devaient persuader aux familles arabes indigènes de
-venir en pèlerinage au tombeau du Mahdi et de se fixer
-ensuite dans la vallée du Nil.</p>
-
-<p>Ces agents dépeignirent les choses sous les couleurs
-les plus riantes et expliquèrent aux Arabes qu’ils étaient
-destinés par Dieu à devenir les maîtres de ces riches
-pays; que le calife, en qualité de compatriote et de parent
-tiendrait à leur disposition et d’une façon illimitée les
-richesses de ces peuples étrangers, leurs troupeaux, leurs
-esclaves, etc. Beaucoup se laissèrent tenter par ces promesses<span class="pagenum"><a name="Page_692" id="Page_692">[692]</a></span>
-et se rendirent volontairement avec leurs femmes
-et leurs enfants à Omm Derman.</p>
-
-<p>Ce renfort ne parut pas suffire au calife; il donna
-l’ordre à Othman woled Adam et plus tard à Mahmoud
-woled Ahmed d’engager énergiquement à l’émigration les
-tribus du Darfour et du Kordofan et même, si cela était
-nécessaire de les y contraindre.</p>
-
-<p>Sous cette impulsion prit alors naissance une sorte
-d’émigration des peuples de l’ouest vers l’est, qui, quoique
-ayant diminué naturellement avec le temps, dure encore
-aujourd’hui. Beaucoup succombent, il est vrai, aux fatigues
-du voyage, par la faim, la soif et la maladie. Arrivés à
-Omm Derman, beaucoup meurent par suite du changement
-de climat. Malgré cela, le calife sut si bien fortifier sa
-puissance qu’il n’a plus rien à craindre des tribus indigènes.</p>
-
-<p>On comprend aisément que le calife donne naturellement
-toutes les places, toutes les fonctions administratives
-et militaires à ses plus proches parents. Younis
-woled ed Dikem était émir à Dongola; à Berber, son
-frère Othman woled ed Dikem, qui fut plus tard remplacé
-par Zeki Othman; à Kassala, Hamed woled Ali
-et plus tard Mousid Gedoum; à Gallabat et dans le
-Ghedaref, Abou Anga, Zeki Tamel, Ahmed woled Ali,
-furent successivement commandants de l’armée permanente;
-aujourd’hui, elle est sous les ordres d’Ahmed
-Fadhil; dans le Darfour, Othman woled Adam et après
-sa mort Mahmoud woled Ahmed; à Redjaf, Omer woled
-Salih remplacé par Arabi Dheifallah.</p>
-
-<p>Tous ces émirs et commandants de corps d’armée
-étaient et sont des Taasha, presque tous émirs ou
-parents du calife.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_693" id="Page_693">[693]</a></span></p>
-
-<p>Seul Osman Digna, dont l’ancienne puissance n’est
-plus aujourd’hui qu’un souvenir, est un étranger parmi
-les généraux du calife. On remarquera que les tribus
-qui lui sont soumises parlent généralement une langue
-étrangère aux parents du calife; ces tribus, sujettes
-maintenant d’ailleurs pour la plupart des Gouvernements
-égyptien et italien, ne se seraient jamais ralliées à un
-Arabe étranger; elles n’obéissaient à Osman Digna, leur
-compatriote, que par inclination personnelle.</p>
-
-<p>Tous ces fonctionnaires supérieurs laissent les
-fonctions inférieures et les charges militaires à pourvoir
-de nouveau par des Taasha, en sorte que
-cette tribu non seulement concentre entre ses mains toute
-la puissance, mais encore réunit exclusivement dans son
-sein les revenus du pays. Les émirs de Dongola et de
-Berber avaient déjà reçu depuis des années des ordres
-secrets pour affaiblir autant que possible la population.
-Sous le prétexte de désobéissance, combien facilement
-invoqué, les biens étaient confisqués; de plus, toutes
-les armes à feu devaient peu à peu être livrées aux
-maîtres actuels du pays. Lors des défaites de Toski et
-de Tokar, beaucoup de Djaliin et de Danagla avaient
-déjà perdu la vie. Le calife exigeait souvent aussi la
-fourniture de contingents de troupes par ces tribus et
-les envoyait ensuite au Darfour, à Gallabat et à Redjaf,
-pour les éloigner autant que possible de leur patrie.
-De cette manière, il a si bien affaibli le pays que sa
-domination peut aujourd’hui être considérée de ce côté
-comme complètement assurée. Les habitants du Ghezireh
-furent à plusieurs reprises forcés de quitter le pays
-avec leurs familles et de venir à Omm Derman seulement<span class="pagenum"><a name="Page_694" id="Page_694">[694]</a></span>
-afin que le calife pût ainsi se convaincre de leur
-obéissance et de leur soumission sans conditions. Il les
-contraignit en outre de lui livrer presque la moitié de
-leurs campagnes cultivées qu’il donnait ensuite aux
-tribus émigrées de l’ouest; les champs les plus fertiles
-et les prairies les plus grasses étaient échus à ses
-parents et à ses plus proches compatriotes! Non contents
-de cela, les nouveaux propriétaires forcèrent même les
-anciens à la corvée, s’approprièrent leurs esclaves et
-leurs animaux domestiques contre tous droits. De cette
-manière l’agriculture, à laquelle les habitants du Ghezireh
-se vouaient entièrement, ne tarda pas à péricliter
-et il régna dans le pays une telle agitation qu’elle ne put
-rester cachée au calife. Afin de se donner, aux yeux du
-public, l’apparence d’un homme juste, il envoya quelques
-fonctionnaires pour mettre fin à cette oppression. Mais
-combien cela était peu sérieux! aucun abus ne fut
-redressé et, aujourd’hui encore, l’arbitraire, la tyrannie
-et l’insécurité règnent dans le pays.</p>
-
-<p>En tout et partout, le calife préfère ses compatriotes
-de la manière la plus ostensible en leur faisant avoir toutes
-les places et toutes les fonctions; il leur distribue la
-plus grande partie des revenus qui arrivent dans le Bet
-el Mal, ainsi que le butin de guerre envoyé par les
-émirs stationnés au Darfour, à Gallabat et à Redjaf.
-Il a mis un impôt sur les chevaux; les propriétaires de
-ces animaux doivent livrer chaque année au calife,
-suivant l’importance de leur écurie une bête ou plusieurs,
-qu’il donne ensuite à ses parents. C’est par de tels moyens
-que la tribu des Taasha et par elle celle des Djouberat
-sont devenues les plus riches de tout le Soudan.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_695" id="Page_695">[695]</a></span></p>
-
-<p>Le calife ne manque pas non plus, par des intrigues
-de tout genre, d’affaiblir ses adversaires réels ou supposés.</p>
-
-<p>Après la défaite d’Abd er Rahman woled en Negoumi,
-dont les étendards relevaient de celui du calife
-Mohammed Chérif, il rendit ce dernier responsable quoiqu’il
-n’eût pris aucune part au combat et le destitua de
-son poste de commandant en chef des émirs. Les soldats
-survivants furent incorporés dans les troupes de Younis
-woled ed Dikem, à Dongola; tandis qu’il nomma à
-Omm Derman de nouveaux émirs parmi la population,
-appartenant aux Djaliin et qui reçurent de nouvelles bannières.
-Il les plaça tout d’abord sous les ordres de
-leur compatriote Bedoui woled el Ereg auquel il ordonna
-d’aller renforcer la garnison du Ghedaref. Celui-ci ayant
-différé son départ fut condamné à être banni à Redjaf
-avec six de ses premiers émirs. Mis aux fers, leur déportation
-eut lieu immédiatement; d’autres émirs les remplacèrent
-et son cousin Hamed woled Ali devint leur chef.</p>
-
-<p>Il est dans la nature de l’homme de rechercher la
-protection des puissants; voilà pourquoi, les gens du
-calife Ali accoururent sous les drapeaux d’Abdullahi,
-se plaçant ainsi sous sa protection et sous celle de son
-frère Yacoub.</p>
-
-<p>Hamed woled Gar en Nebi, qui avait été cause de
-l’anéantissement des Batahin, appartenait à la tribu des
-Hessenat et était subordonné au calife Ali. Il voulut
-aussi se placer, lui et sa tribu, sous les ordres de
-Yacoub; mais il commit l’imprudence de faire part de
-ses plans à des parents du calife avec lesquels il entretenait
-des relations amicales. Il leur expliqua ouvertement
-qu’Abdullahi était seul le maître, que Yacoub<span class="pagenum"><a name="Page_696" id="Page_696">[696]</a></span>
-ou Othman lui succéderait et que le calife Ali n’avait
-rien à attendre de bon de cette famille qui tenait le
-pouvoir dans sa main. Comme on lui faisait observer que
-le Mahdi avait désigné Ali pour succéder à Abdullahi,
-il déclara que les temps avaient changé et que seule, la
-puissance du calife actuel pouvait être prise en considération
-et non pas les vieilles ordonnances du Mahdi.</p>
-
-<p>Ali eut connaissance de ces paroles et déposa contre
-Hamed woled Gar en Nebi. Les témoins confirmèrent
-son langage et on l’accusa d’avoir voulu discuter les lois
-du Mahdi.</p>
-
-<p>Le calife Abdullahi ne put pas ou ne voulut pas
-se mêler, en cette occurrence, de l’affaire de Hamed, ne
-pouvant pas se trahir ni dévoiler ses desseins. Hamed fut
-condamné à mort et malgré le calife Abdullahi qui fit
-son possible auprès d’Ali, il fut pendu sur la place du
-marché, comme infidèle et coupable d’avoir cherché à
-troubler la paix.</p>
-
-<p>Toutes les tribus soumises à Yacoub, tous les partisans
-du calife Abdullahi reçurent l’ordre de ne pas
-se rendre à l’exécution afin de montrer ostensiblement,
-mais sans manifestation directe, le mécontentement de leur
-maître, touchant la condamnation de Hamed woled Gar
-en Nebi.</p>
-
-<p>Les forces militaires du calife sont suffisantes pour
-lui donner tout succès contre un ennemi intérieur; mais
-contre une armée extérieure, il manque de chefs capables,
-de bonnes armes et de munitions; ses soldats,
-du reste, ne sont plus aussi soumis et fidèles à sa personne;
-leur ancienne croyance à la sainte cause a subi de
-rudes atteintes; elle n’existe même plus, pour ainsi dire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_697" id="Page_697">[697]</a></span></p>
-
-<p>Voici, à ce jour, la nomenclature des forces militaires
-du calife:</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/table.jpg" width="550" height="539"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<p>Je donne ici le maximum des forces et des armes
-qui, je le répète, ne résisteraient pas longtemps à un
-combat sérieux et bien préparé venant d’une armée
-étrangère.</p>
-
-<p>Des quarante mille fusils qui sont dans les magasins
-ou entre les mains des soldats, vingt-deux mille sont des
-Remington; les autres sont à percussion, de vieilles
-armes à un ou deux coups. Pour rendre les Remington<span class="pagenum"><a name="Page_698" id="Page_698">[698]</a></span>
-plus légers, une partie du canon a été supprimée; ceux
-qui possèdent une mire sont rares.</p>
-
-<p>Sur les 6600 chevaux, la moitié à peine est assez
-forte pour soutenir une campagne, même de peu de
-durée.</p>
-
-<p>Les porteurs de lances et d’épées sont au nombre
-de 64,100; plus du quart de ces hommes serait inutile,
-à cause de l’âge, dans un combat.</p>
-
-<p>Les soixante-quinze canons se répartissent ainsi;
-six sortent des ateliers Krupp; ils sont d’un gros calibre;
-la provision de munitions est très minime; huit
-mitrailleuses, vieux et nouveaux systèmes; soixante-et-une
-vieilles pièces en laiton, se chargeant par la bouche
-et de différents calibres.</p>
-
-<p>Les balles se fabriquent presque toutes à Omm
-Derman; il en est de même pour la poudre et les
-capsules; elles portent en moyenne à peine à six ou sept
-cents pas.</p>
-
-<p>Jusqu’à ces dernières années les frontières des pays
-soumis par le calife du Mahdi allaient de Wadi Halfa
-(sud-est) à Abou Hammed jusque près de Souakim, Tokar,
-le long du Chor Baraka à Kassala, Gallabat, puis dans
-la direction du sud-ouest jusqu’aux montagnes de Beni
-Shangol.</p>
-
-<p>De Wadi Halfa, dans la direction du sud-ouest,
-la limite traverse les steppes de Bajouda au nord du
-Kordofan et du Darfour jusqu’aux environs de Wadaï,
-et longe, au sud, le Bahr el Arab jusqu’à Dar
-Djangé.</p>
-
-<p>Au sud, une station avait été fondée à Redjaf. La
-défaite d’Abd er Rahman woled en Negoumi entraîna la<span class="pagenum"><a name="Page_699" id="Page_699">[699]</a></span>
-perte de la partie septentrionale de la province de
-Dongola et la station extrême nord de l’empire des
-Mahdistes est aujourd’hui Souarda, à trois jours de
-marche environ au nord de Dongola.</p>
-
-<p>Les victoires des Egyptiens, à Handoub et à Tokar,
-leur valurent presque tout le Soudan oriental, tandis
-que les Italiens, après la prise de Kassala, s’emparèrent
-des territoires situés à l’est de cette ville. Force
-fut donc au calife de considérer l’Atbara comme limite
-et de la fortifier en élevant des stations le long du
-fleuve.</p>
-
-<p>La garnison de Gallabat fut réduite à quelques
-cents hommes, pendant que les forces principales, sous
-les ordres d’Ahmed Fadhil, furent transférées dans le
-Ghedaref. Le roi des montagnes de Beni Shangol, Tor
-el Goule, se déclara indépendant et, avec lui, les chefs
-des populations environnantes.</p>
-
-<p>A l’ouest, les tribus des Massalat, Tama, Beni
-Husein et Gimmer se révoltèrent, après s’être soumises
-tout d’abord aux Mahdistes, et avoir payé le tribut;
-elles purent, grâce aux succès remportés, rester indépendantes
-jusqu’à la fin. Elles formèrent une alliance
-défensive et offensive avec le sultan Youssouf du
-Wadaï, de sorte qu’on ne peut considérer le Darfour
-comme réellement soumis que dans sa plus grande moitié
-orientale.</p>
-
-<p>Effrayé par la nouvelle que des Européens avaient
-l’intention de s’emparer de la province du Bahr el
-Ghazal, la plus importante du Soudan, celle qui fournissait
-déjà sous la domination égyptienne les plus
-nombreux et les meilleurs soldats et que l’on considère<span class="pagenum"><a name="Page_700" id="Page_700">[700]</a></span>
-comme la meilleure base d’opération sans contredit,
-pour toute entreprise contre le Soudan, effrayé, dis-je,
-Mahmoud Ahmed envoya l’émir des Taasha Hatim
-Mousa, à la frontière sud du Darfour, avec une force
-suffisante, pour prendre possession du Bahr el Ghazal:
-la soumission projetée du Darfour occidental fut ainsi
-provisoirement suspendue.</p>
-
-<p>Les postes avancés de l’Etat du Congo qui avaient
-déjà réellement pénétré dans le Bahr el Ghazal se retirèrent
-et Hatim Mousa put occuper facilement la partie
-septentrionale de la province. Bien que ses forces fussent
-suffisantes, le calife lui donna l’ordre de ne pas
-s’avancer dans l’intérieur du pays, mais d’attendre des
-renforts d’Omm Derman.</p>
-
-<p>Les Shillouk et les Dinka ayant été battus autrefois
-par Zeki Tamel, la route des provinces équatoriales
-était libre.</p>
-
-<p>On peut considérer Redjaf comme le point méridional
-du territoire mahdiste. De cette station on entreprenait
-souvent des expéditions dans l’intérieur du
-pays, non pas pour conquérir quelque terre, mais pour
-s’emparer d’esclaves, d’ivoire, etc., le commandant Arabi
-Dheifallah n’ayant d’autre but que celui de s’enrichir le
-plus rapidement possible. Une de ces expéditions rencontra
-les postes de l’Etat du Congo, stationnés aux
-abords de Dongou; les Mahdistes après un combat aussi
-long qu’opiniâtre durent se replier sur Redjaf après
-avoir essuyé des pertes considérables.</p>
-
-<p>Les finances sont administrées par les «Bouyout el
-Mal» (pluriel de Bet el Mal = maison du trésor).</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_701" id="Page_701">[701]</a></span></p>
-
-<p>Voici les principales caisses:</p>
-
-<table id="td2" summary="td2">
-
- <tr>
- <td class="tdr2">I.</td>
- <td class="tdl4">«Bet el Mal el Oumoumi», caisse générale
-des finances.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">II.</td>
- <td class="tdl4">«Bet Mal el Moulazeimie», caisse des moulazeimie
-du calife.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">III.</td>
- <td class="tdl4">«Bet Mal warchet el Harbia», caisse pour
-l’approvisionnement du matériel de guerre.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">IV.</td>
- <td class="tdl4">«Chums el Califa,» le cinquième du calife,
-c’est-à-dire sa caisse particulière.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">V.</td>
- <td class="tdl4">«Bet Mal Zaptieh es Souk,» caisse du marché
-et caisse du service de sécurité.</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc1">I. Bet el Mal el Oumoumi.</p>
-
-
-<p class="pc1">a. Revenus.</p>
-
-<table id="td3" summary="td3">
-
- <tr>
- <td class="tdr2">1.</td>
-
- <td class="tdj1">«Titra,» l’impôt de capitation; chaque mahométan
-doit s’en acquitter en nature le jour de fête qui suit
-le Ramadan, (sept doubles mains pleines, par tête)
-ou en espèces, valeur correspondante.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">2.</td>
- <td class="tdj1">«Zeka,» l’impôt sur la fortune prescrit chaque
-année, d’après la loi musulmane, (bétail et fortune
-mobilière).</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">3.</td>
- <td class="tdj1">«Oushr» la dixième partie de la moisson et la
-dixième partie de toute marchandise importée à
-Omm Derman.<br />
-<span class="vh">&mdash;</span>Ici figurent les droits de location pour tout le blé
-qui se décharge dans le port au blé.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">4.</td>
- <td class="tdj1">Les biens confisqués par suite des jugements des
-cadis.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">5.<span class="pagenum"><a name="Page_702" id="Page_702">[702]</a></span></td>
- <td class="tdj1">La gomme arabique du Kordofan, monopole de
-l’Etat. Le Bet el Mal l’achète à des prix fixés au
-préalable et la revend avec bénéfice aux marchands
-qui jouissent du droit de l’exporter en Egypte.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">6.</td>
- <td class="tdj1">La location de quelques bateaux.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">7.</td>
- <td class="tdj1">Transports. Tous les transports sont affermés; la
-recette entre dans cette caisse.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">8.</td>
- <td class="tdj1">Emprunts forcés auprès des négociants, et qui ne
-sont jamais remboursés.<br />
-<span class="vh">&mdash;</span>Sont soumis au Bet el Mal el Oumoumi, seulement
-les districts appartenant autrefois à la province
-de Khartoum, sur la rive droite du Nil Bleu et sur
-la rive gauche du Nil Blanc. Les autres provinces,
-comme Berber, Dongola, etc... ont chacune une
-administration financière qui leur est propre.
-</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc1">b. Dépenses.</p>
-
-<table id="td4" summary="td4">
-
- <tr>
- <td class="tdr2">1.</td>
- <td class="tdj1">Frais de transport des troupes et fourniture de blé
-à quelques provinces ou postes, en cas de nécessité.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">2.</td>
- <td class="tdj1">Solde des troupes nègres en station à Omm Derman,
-à l’exclusion de celle des moulazeimie.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">3.</td>
- <td class="tdj1">Honoraires des fonctionnaires, cadis, secrétaires, etc.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">4.</td>
- <td class="tdj1">Secours, aumônes, présents qui sont distribués sur
-l’ordre du calife ou de Yacoub.</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc1 lmid">II. Bet Mal el Moulazeimie.</p>
-
-
-<p class="pc1">a. Revenus.</p>
-
-<p class="p1">Le territoire compris entre le Nil Blanc et le Nil
-Bleu, le Ghezireh, doit couvrir l’entretien des moulazeimie.<span class="pagenum"><a name="Page_703" id="Page_703">[703]</a></span>
-La population est soumise à un seul impôt fixe. Il rapporte
-annuellement:</p>
-
-<table id="td5" summary="td5">
-
- <tr>
- <td class="tdr2">1.</td>
- <td class="tdj1">120&nbsp;000 écus-derviche.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">2.</td>
- <td class="tdj1">100&nbsp;000 ardebs de doura.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">3.</td>
- <td class="tdj1">100&nbsp;000 pièces de coton ordinaire indigène; chaque
-pièce a une longueur d’environ 10 aunes.</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc1">b. Dépenses.</p>
-
-<table id="td6" summary="td6">
-
- <tr>
- <td class="tdr2">1.</td>
- <td class="tdj1">Solde des soldats et des officiers; le soldat touche
-mensuellement ½ écu-derviche; il est vrai qu’il est
-rarement payé!</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">2.</td>
- <td class="tdj1">Le ménage, c’est-à-dire la ration de blé; ¼ d’ardeb
-par homme et par mois.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">3.</td>
- <td class="tdj1">Habillement des moulazeimie, des ras miye et des émirs.<br />
-<span class="vh">&mdash;</span>Les officiers sont payés selon leur rang; en tout
-cas, leur solde est naturellement supérieure à celle
-des simples soldats</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc1 lmid">III. Bet Mal warchet el Harbia.</p>
-
-
-<p class="pc1">a. Revenus.</p>
-
-<table id="td7" summary="td7">
-
- <tr>
- <td class="tdr2">1.</td>
- <td class="tdj1">Recettes provenant de la location des jardins de
-Khartoum.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">2.</td>
- <td class="tdj1">Recettes provenant de l’irrigation au moyen de la
-sakieh (roue à puiser) de certaines bandes de terre
-sises dans le voisinage de Khartoum.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">3.</td>
- <td class="tdj1">L’ivoire provenant des provinces équatoriales et qui
-est revendu aux marchands.</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc1">b. Dépenses.</p>
-
-<table id="td8" summary="td8">
-
- <tr>
- <td class="tdr2">1.</td>
- <td class="tdj1">Salaires des employés des docks.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">2.</td>
- <td class="tdj1">Salaires des employés de l’arsenal.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">3.<span class="pagenum"><a name="Page_704" id="Page_704">[704]</a></span></td>
- <td class="tdj1">Coût de la fabrication des cartouches et des capsules,
-réparation et entretien des armes.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">4.</td>
- <td class="tdj1">Fabrication du salpêtre et de la poudre.</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc1 lmid">IV. Chums el Califa.</p>
-
-<p class="pc1">a. Revenus.</p>
-
-<table id="td9" summary="td9">
-
- <tr>
- <td class="tdr2">1.</td>
- <td class="tdj1">Le rapport de toutes les îles et de toutes les contrées,
-autrefois propriétés du Gouvernement, y compris les
-possessions de Kamlin et Halfaya, ayant appartenu à
-S. A. le vice-roi; des propriétés, traitées comme
-ranima (butin de guerre) conquises sur les partisans
-du Gouvernement qui avaient soutenu celui-ci dans
-sa lutte contre le Mahdi.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">2.</td>
- <td class="tdj1">La plus grande partie des recettes de la douane
-provenant des marchandises importées à Berber, par
-Souakim.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">3.</td>
- <td class="tdj1">Produit du sel dans les contrées des Djaliin et recettes
-provenant de l’exploitation des forêts de
-palmiers de l’Atbara.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">4.</td>
- <td class="tdj1">Location des bateaux, suivant leur jaugeage; une
-partie de la recette est versée par le calife au Bet
-el Mal el Oumoumi.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">5.</td>
- <td class="tdj1">Récolte des dattes à Dongola, expédiée par les émirs
-qui stationnent dans cette province.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">6.</td>
- <td class="tdj1">Presque tous les esclaves et les troupeaux envoyés
-des provinces par les émirs.</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc1">b. Dépenses.</p>
-
-<table id="td10" summary="td10">
-
- <tr>
- <td class="tdr2">1.</td>
- <td class="tdj1">Frais d’entretien de la maison du calife.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">2.</td>
- <td class="tdj1">Les apanages de Yacoub et d’Othman; le calife
-règle leurs dépenses extraordinaires.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">3.<span class="pagenum"><a name="Page_705" id="Page_705">[705]</a></span></td>
- <td class="tdj1">Fonds secrets et secours aux personnes que le calife
-veut gagner à lui par sa libéralité, à l’insu de ses
-conseillers officiels.</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc1 lmid">V. Bet Mal Zaptieh es Souk.</p>
-
-
-<p class="pc1">a. Revenus.</p>
-
-<table id="td11" summary="td11">
-
- <tr>
- <td class="tdr2">1.</td>
- <td class="tdj1">Les biens confisqués aux fumeurs, aux buveurs et
-aux joueurs.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">2.</td>
- <td class="tdj1">Taxes des magasins et échoppes élevés sur le marché.</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc1">b. Dépenses.</p>
-
-<table id="td12" summary="td12">
-
- <tr>
- <td class="tdr2">1.</td>
- <td class="tdj1">Frais de représentation de Yacoub; réception de
-personnes étrangères.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">2.</td>
- <td class="tdj1">Fourniture du gypse et de la chaux pour la construction
-des murailles d’Omm Derman.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">3.</td>
- <td class="tdj1">Service de sûreté.</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="p1">Bien que chacun de ces départements ait sa comptabilité
-propre et que certaines mesures de contrôle soient
-prises, les employés aux finances ont encore une marge
-suffisante pour que, trop souvent même, ils détournent
-les fonds en faveur de leur propre caisse.</p>
-
-<p>Il est vrai que comme punition on séquestre alors
-toute leur fortune. Mais le pire est la taxation même;
-faute d’un système d’imposition, les gens sont laissés à
-la merci et à la cupidité des préposés au département
-des finances et leurs plaintes sont rarement prises en
-considération.</p>
-
-<p>Déjà le Mahdi avait vivement désiré battre lui-même
-monnaie. Dans les premiers temps de la conquête du<span class="pagenum"><a name="Page_706" id="Page_706">[706]</a></span>
-pays, le butin regorgeait d’argent et de quelque peu
-d’or. Ahmed woled Soliman, alors Amin Bet el Mal
-(chef des finances) commença à battre monnaie, des
-guinées d’or, par exemple, dont le cours était le même
-que celui de la livre égyptienne (environ fr. 25,92).
-Mais, ne comprenant rien à l’alliage, ces pièces d’or
-étaient de différentes valeurs, les unes étant presque en
-or pur, les autres contenant beaucoup trop d’argent.
-C’est pourquoi, l’or devenant rare du reste, on se
-borna à frapper des écus d’argent, pesant 7 darahim
-(pluriel de dirhem) dont 6 étaient d’argent pur. (Le
-dirhem égale 3.08 gr.)</p>
-
-<p>Après la mort du Mahdi et la destitution d’Ahmed
-woled Soliman, Ibrahim woled Adlan fut promu chef
-des finances et, sous le règne du calife, frappa les premiers
-écus pesant 8 darahim. Leur titre, tout d’abord,
-était de 6 darahim; on le réduisit et on eut des écus
-de 5 darahim en argent, et d’autres de trois darahim en
-cuivre. Les marchands ayant refusé d’accepter cette petite
-monnaie, leurs marchandises furent séquestrées et leurs
-magasins fermés; on les menaça, s’ils persistaient dans
-leur façon d’agir, de confisquer définitivement leur fortune.
-Ils furent ainsi contraints de céder; on ne leur
-rendit leurs marchandises toutefois que lorsqu’ils se
-furent engagés, par écrit, auprès d’Ibrahim Adlan, à
-mettre en cours la nouvelle monnaie. Il arriva alors
-inévitablement que tous les articles de commerce furent
-renchéris, les marchands établissant leurs prix d’après
-la valeur effective de l’argent des nouveaux écus.</p>
-
-<p>Nur el Gerefaoui, successeur d’Adlan, frappa des
-écus de 7 darahim; ceux de la première frappe contenaient<span class="pagenum"><a name="Page_707" id="Page_707">[707]</a></span>
-4½ darahim d’argent, ceux de la seconde seulement
-3½: d’où, comme auparavant, les mêmes causes
-produisirent les mêmes effets.</p>
-
-<p>Jusqu’à présent les chefs des finances battaient monnaie
-sous leur direction personnelle; le nouveau chef Nur
-el Gerefaoui eut l’idée de donner en bail le droit régalien
-de battre monnaie. Les deux fermiers, Soliman woled
-Abdallah et Abd el Megid ed Dongolaoui payèrent 6000
-écus mensuellement à Nur el Gerefaoui. Le contrat passé
-devant le cadi avait pour clause stricte que le titre de
-l’écu devait être de 3½ darahim d’argent pur, naturellement,
-elle ne fut jamais observée.</p>
-
-<p>En effet, les écus n’eurent bientôt plus que 2½
-darahim d’argent et, lorsque Gerefaoui eut porté à 16000
-écus l’affermage, se réservant en plus le droit de battre
-monnaie, la pièce tomba encore et les écus qu’on
-battait maintenant et qui étaient côtés à 6 darahim ne
-contenaient plus qu’un dirhem à peine d’argent.</p>
-
-<p>Abd el Megid donna aux écus la forme des anciens
-écus-medjidieh; ceux de Soliman Abdallah se distinguaient
-par des lances entre-croisées et enjolivées de nombreux
-dessins.</p>
-
-<p>Par cette réduction progressive de la réelle valeur
-des monnaies, les marchandises venant d’Egypte subirent
-une forte hausse.</p>
-
-<p>Les toiles bleues qui servent à la confection des
-vêtements de femmes, vendues autrefois à ¾ d’écu la
-pièce, coûtent aujourd’hui 6 écus; 12 aunes de toile ordinaire
-se payaient 1 écu; maintenant 1 aune ½ se
-paie le même prix; une demi-livre de sucre coûte
-1 écu, etc.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_708" id="Page_708">[708]</a></span></p>
-
-<p>La comparaison des monnaies explique ces prix,
-d’autant plus que toutes les marchandises égyptiennes
-doivent être payées en anciennes monnaies.</p>
-
-<p>Les produits indigènes sont relativement bon marché.
-Voici une mercuriale des prix, à Omm Derman, au
-commencement de 1895, calculée d’après les nouvelles
-monnaies:</p>
-
-<table id="td13" summary="td13">
-
- <tr>
- <td class="tdl3">1 chameau de somme</td>
- <td class="tdr3">60</td>
- <td class="tdc4">&mdash;</td>
- <td class="tdr3">80</td>
- <td class="tdc4">écus</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">1<span class="vh">&mdash;&mdash;</span>»<span class="vh">&ndash;&mdash;</span>de course</td>
- <td class="tdr3">200</td>
- <td class="tdc4">&mdash;</td>
- <td class="tdr3">400</td>
- <td class="tdc4">»</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">1 cheval abyssin</td>
- <td class="tdr3">60</td>
- <td class="tdc4">&mdash;</td>
- <td class="tdr3">120</td>
- <td class="tdc4">»</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">1 cheval, de race indigène</td>
- <td class="tdr3">200</td>
- <td class="tdc4">&mdash;</td>
- <td class="tdr3">600</td>
- <td class="tdc4">»</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">1 bœuf gras ou une vache</td>
- <td class="tdr3">100</td>
- <td class="tdc4">&mdash;</td>
- <td class="tdr3">160</td>
- <td class="tdc4">»</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">1 veau</td>
- <td class="tdr3">30</td>
- <td class="tdc4">&mdash;</td>
- <td class="tdr3">50</td>
- <td class="tdc4">»</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">1 vache à lait</td>
- <td class="tdr3">100</td>
- <td class="tdc4">&mdash;</td>
- <td class="tdr3">120</td>
- <td class="tdc4">»</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">1 mouton</td>
- <td class="tdr3">5</td>
- <td class="tdc4">&mdash;</td>
- <td class="tdr3">20</td>
- <td class="tdc4">»</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">1 brebis</td>
- <td class="tdr3">6</td>
- <td class="tdc4">&mdash;</td>
- <td class="tdr3">15</td>
- <td class="tdc4">»</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">1 ardeb de doura</td>
- <td class="tdr3">6</td>
- <td class="tdc4">&mdash;</td>
- <td class="tdr3">8</td>
- <td class="tdc4">»</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">1<span class="vh">--&ndash;</span>»<span class="vh">&ndash;&ndash;</span>de froment</td>
- <td class="tdr3">30</td>
- <td class="tdc4">&mdash;</td>
- <td class="tdr3">40</td>
- <td class="tdc4">»</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p>Si l’on réduit ces prix en ancienne monnaie, on
-trouve que les produits du pays sont actuellement de
-beaucoup meilleur marché qu’au temps du Gouvernement
-égyptien. Cela se comprend: les habitants qui vivent du
-produit de leurs champs et de l’élevage du bétail, sont
-forcés de vendre pour vivre et pour payer leurs impôts;
-le manque d’argent étant général, les prix baissent
-et baissent toujours; ajoutez à cela le manque de débouchés
-et la pauvreté toujours croissante. Telles sont
-les causes de la modicité des prix.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_709" id="Page_709">[709]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">CHAPITRE XVII.</h2>
-
-<p class="pch">Le calife et son règne (Suite).</p>
-
-<p class="psh">Justice.&mdash;Enseignement religieux.&mdash;Agriculture.&mdash;Chasse.&mdash;Commerce.&mdash;Marché
-d’esclaves.&mdash;Industrie.&mdash;Corruption des
-mœurs.&mdash;Le calife est pris en aversion.&mdash;Description d’Omm
-Derman.&mdash;Bâtiments principaux.&mdash;La prison et ses terreurs.</p>
-
-<p>La juridiction est entre les mains des cadis; il est
-vrai que leur compétence est peu de chose et ne dépasse
-pas certaines affaires privées, petites questions de fortunes
-et désaccords de familles; pour toute autre question de
-droit public ou pour des circonstances graves, ils doivent
-en référer d’abord au calife.</p>
-
-<p>Mais comment ce dernier veut passer pour le protecteur
-de la loi, la première tâche des juges consiste à
-juger d’après sa volonté, mais sous la forme d’un jugement
-prononcé par eux.</p>
-
-<p>Les écrits de la religion musulmane, la Sheria
-Mohammedijjah, les ordonnances et les circulaires du
-Mahdi, le régénérateur, ont force de loi. Quiconque
-doute de la mission divine du Mahdi est considéré comme
-infidèle et puni de mort ou de bannissement à vie, avec
-confiscation des biens. Le calife a souvent recours à
-cet article de loi, lorsqu’il cherche à se débarrasser de
-quelqu’un qu’il déteste ou qu’il trouve dangereux. C’est<span class="pagenum"><a name="Page_710" id="Page_710">[710]</a></span>
-l’intrigant et le despote Yacoub qui est son conseiller et son
-confident dans les décisions qu’il prend pour ces divers cas.</p>
-
-<p>La première cour de justice du calife se compose
-des deux cadis supérieurs, Heissein woled ez Sahra, de
-la tribu des Djaliin du Ghezireh et Soliman woled el
-Hedjas, de la tribu des Djihemab, province de Berber;
-puis, de Husein woled Djisou, de la tribu des Arabes
-Hamer, Ahmed woled Hamdan, de la tribu des Arakin
-quoique natif du Darfour, Othman woled Ahmed, de la
-tribu des Batahin, Abd el Kadir woled Omm Mariom,
-autrefois cadi de Kalakle à proximité de Khartoum, de
-la tribu des Fidehab et Mohammed woled el Moufti,
-préposé seulement aux différends dans lesquels sont
-impliqués des moulazeimie, d’où son titre de cadi el
-moulazeimie. Outre ceux que je viens de nommer, fonctionnent
-encore quelques cadis des tribus arabes occidentales
-qui n’ont droit qu’au vote et se rallient toujours
-à l’opinion de leurs collègues supérieurs.</p>
-
-<p>Heissein woled ez Sahra qui remplace depuis peu le
-cadi el Islam précédent (cadi de la croyance musulmane)
-Ahmed woled Ali, emprisonné sur l’ordre du calife, a fait
-ses études philosophiques à l’université musulmane du
-Caire (djami el Azhar). Il passe pour être l’homme le
-plus instruit du Soudan.</p>
-
-<p>Au début du soulèvement, il avait, de bonne foi,
-rédigé une publication favorable au Mahdi; il s’était
-même joint à lui. Mais, il ne tarda pas à comprendre
-combien le nouveau Prophète était peu sincère, et, dans
-son for intérieur, il devint son adversaire.</p>
-
-<p>Appelé à cette position de juge par le calife, il obéit
-à contre-cœur; plaçant la justice au-dessus de la crainte,<span class="pagenum"><a name="Page_711" id="Page_711">[711]</a></span>
-il refusa quelquefois d’obéir à la volonté et aux désirs
-de son maître et de juger d’après le bon plaisir de
-celui-ci.</p>
-
-<p>Aussi ne tarda-t-il pas à tomber en disgrâce. Par
-égard à son excellente réputation, on le laissa tout
-d’abord, pour la forme seulement, à son poste. On ne
-l’appelle même plus au conseil que dans des cas rares;
-si la crainte pour sa vie ne l’engage pas à se désister
-de ses fonctions, il fera probablement partie de cette
-classe d’hommes dont le calife a coutume, tôt ou tard,
-de se débarrasser, pour toujours!</p>
-
-<p>C’est ordinairement à Soliman woled el Hedjas,
-Husein woled Djisou, Ahmed woled Hamdan et à Abd
-el Kadir woled Omm Mariom que le calife communique
-ses désirs, leur laissant le soin de préparer leurs autres
-collègues, et de conserver l’apparence de leur propre
-initiative dans tout jugement.</p>
-
-<p>Aussi, lors des assemblées plénières des cadis devant
-le calife, tout marche à son gré et il n’a jamais d’opposition
-à craindre des juges instruits de ses tendances
-et de ses désirs.</p>
-
-<p>Si un jugement doit être prononcé hors d’une telle
-séance, dans des cas rares parfois, les juges nommés
-ci-dessus tranchent la question et leurs collègues se
-contentent d’apposer leurs signatures.</p>
-
-<p>Les honoraires des cadis sont des plus modiques;
-les supérieurs reçoivent mensuellement 40 écus-derviches,
-les autres 30 et même 20.</p>
-
-<p>On comprend aisément que la corruptibilité gagne
-les uns et les autres, bien entendu seulement dans les occasions
-qui n’intéressent pas le calife d’une façon directe.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_712" id="Page_712">[712]</a></span></p>
-
-<p>Selon les ordonnances du Mahdi, le témoin est considéré
-comme inviolable et l’inculpé ne peut réfuter
-ses assertions; d’autre part, le juge étant libre, par sa
-propre initiative, de refuser ou d’accepter les témoins,
-non seulement la procédure est arbitraire, mais elle
-lui offre encore des occasions multiples de grossir son
-traitement.</p>
-
-<p>Mohammed woled el Moufti, le cadi des moulazeimie
-tranche les difficultés qui surgissent entre ces derniers.
-Il rend justice dans les causes d’argent et de famille.
-Il doit toujours respecter les droits des moulazeimie, dans
-tout état de cause; surtout dans les procès qu’un de
-ceux-ci pourrait avoir avec quelqu’un ne faisant pas
-partie de sa corporation. Il se conforme d’une manière
-tellement stricte à ses instructions qu’il est fort rare de
-voir un particulier lésé se présenter devant le tribunal
-avec un moulazem.</p>
-
-<p>Deux cadis ont la surveillance des intérêts du Bet
-el Mal el Oumoumi; dans les cas graves, ils doivent en
-référer à la cour supérieure; ils ratifient les marchés
-d’esclaves et prélèvent, à cet effet, une modique taxe.</p>
-
-<p>Quelques cadis sont aussi attachés à la Zaptieh es
-Souk et au Moushra (dock aux blés); ils ont compétence
-pour régler de légers différends.</p>
-
-<p>La religion est le seul but de l’état. Des circulaires,
-répandues jusque dans le Wadaï et le Bornou,
-dans le pays des Fellata, à la Mecque et à Médine, aux
-habitants de l’Arabie, proclament que le successeur du
-Mahdi ne songe qu’à exiger de ses sujets l’accomplissement
-des devoirs religieux et, si cela est nécessaire,
-même à les y contraindre par la force; loin de lui, l’idée<span class="pagenum"><a name="Page_713" id="Page_713">[713]</a></span>
-d’aspirer au pouvoir temporel. C’est pourquoi, tant que
-sa santé le lui permet, il s’acquitte chaque jour des cinq
-prières ordonnées.</p>
-
-<p>En réalité, le calife n’est rien moins que religieux.
-Pendant mon long séjour, et constamment en relation
-avec lui, je ne me souviens pas de l’avoir vu une seule
-fois, chez lui, réciter une prière. Suivant ce qu’il a en
-vue, il ne se gêne guère pour transgresser même les plus
-vieilles coutumes religieuses.</p>
-
-<p>Il n’oublie point alors d’en prévenir les cadis qui,
-naturellement, s’empressent de déclarer que ses actes
-sont en accord soit avec les écrits musulmans, soit avec
-les prescriptions spéciales du Mahdi. Dans d’autres cas,
-il prétend tout simplement que le Prophète, lui étant
-apparu, lui a ordonné d’agir ainsi et non autrement.</p>
-
-<p>Parfois il monte en chaire, dans la djami, et s’adresse
-à ses partisans. Mais comme il n’a fait aucune étude
-théologique, qu’il ne connaît même pas les principaux
-préceptes de la religion, ses prédications ne s’écartent
-pas d’un certain cercle d’idées et encore doit-il se répéter
-continuellement. Il salue la foule des croyants qui se
-presse autour de la chaire, en prononçant ces mots:
-«Salam aleikoum, ja ashab el Mahdi!» (Que la paix
-soit avec vous! O, amis du Mahdi!) la populace répond:
-«Aleik es salam ja Califet el Mahdi» (Que la paix
-soit avec toi! O calife du Mahdi.) Et il continue: «Que
-Dieu vous bénisse, que Dieu vous protège, que Dieu
-conduise les disciples du Mahdi à la victoire.»</p>
-
-<p>Chaque phrase est interrompue par les cris «Amin»
-(amen).</p>
-
-<p>Puis vient la prédication proprement dite.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_714" id="Page_714">[714]</a></span></p>
-
-<p>«Oh! regardez, vous les amis du Mahdi, le monde
-est mauvais et personne n’y demeure bien longtemps;
-sinon le Prophète, ses partisans, le Mahdi seraient avec
-nous! Nous passerons aussi; cherchez donc le chemin
-qui conduit au ciel! Fuyez les joies de ce monde-ci!
-Récitez vos cinq prières, lisez le rateb du Mahdi et
-soyez prêts à combattre les infidèles; suivez mes commandements
-(cette phrase est sans cesse répétée) et les
-joies divines vous écherront en partage. Mais le rebelle
-est à jamais perdu: les martyres éternels et le feu de
-l’enfer les attendent. Je suis le berger et vous êtes mon
-troupeau; or, de même que vous veillez à ce que vos
-bœufs ne mangent point de mauvaises herbes, de même,
-je dois veiller à ce que vous ne vous écartiez point du
-bon chemin. Pensez à la toute puissance de Dieu! Considérez
-la vache; elle est de chair et de sang, de peau
-et d’os et pourtant elle nous donne un lait si doux, si
-blanc! Reconnaissez-vous en cela la puissance divine?
-(autrefois baggari, c’est-à-dire berger, il se plaît à de
-semblables comparaisons). Soyez fidèles au Mahdi et
-à la promesse que vous m’avez faite; suivez mes
-commandements, c’est là votre seul salut ici-bas et
-au ciel!</p>
-
-<p>«De même que les pierres d’une construction se
-soutiennent réciproquement, ainsi soutenez-vous les uns
-les autres! Pardonnez-vous mutuellement et aimez-vous
-comme les fils d’une seule et même mère.»</p>
-
-<p>«Nous nous pardonnons les uns et les autres,»
-crie alors à plusieurs reprises toute la foule.</p>
-
-<p>«Que Dieu vous bénisse! Qu’il vous conduise à
-la victoire, qu’il vous protège! Allez et répétez “lâ ilaha<span class="pagenum"><a name="Page_715" id="Page_715">[715]</a></span>
-ill Allah, ou Mohammed rasoul Allah!” Ce cri éclairera
-votre cœur et fortifiera votre foi!»</p>
-
-<p>Et l’assemblée se disperse en répétant «amin»
-et «lâ ilaha ill Allah».</p>
-
-<p>Toutes ses prédications se ressemblent; c’est très
-rare qu’il se permette une légère variation.</p>
-
-<p>L’accomplissement des devoirs religieux consiste
-d’abord dans la récitation des cinq prières, dans la lecture
-du Coran, qu’il est toutefois sévèrement défendu d’interpréter,
-ainsi que la lecture du rateb et les circulaires du
-Mahdi. Quiconque, sans des raisons majeures, fait ses prières
-chez lui est coupable de désobéissance, et, selon le calife,
-la prière n’a aucune valeur et n’est point reçue par Dieu.</p>
-
-<p>La manifestation pratique religieuse consiste dans
-l’exécution des ordres du calife; par cela seulement l’entrée
-des croyants dans le ciel est rendue possible. Il a interdit
-les pèlerinages à la Mecque, car il estime que pour le pèlerin
-le tombeau du Mahdi, le représentant du Prophète, doit
-suffire. La plupart des Soudanais sentent fort bien que les
-ordonnances du calife vont à l’encontre de la vraie croyance;
-ils sont néanmoins contraints de les respecter, de
-crainte de perdre, sinon la vie, tout au moins leurs biens.</p>
-
-<p>Et, c’est à cause de cela que règne actuellement une
-hypocrisie générale dont même les meilleurs éléments sont
-atteints.</p>
-
-<p>L’instruction est naturellement très inférieure.</p>
-
-<p>Le calife a érigé une école religieuse (mesghid), on
-en trouve, avec son autorisation spéciale, aussi dans des
-maisons privées; les garçons, et dans quelques cas aussi
-les filles, y apprennent la lecture du Coran et du rateb
-et les principes de l’écriture.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_716" id="Page_716">[716]</a></span></p>
-
-<p>Quelques parents envoyent plus tard leurs enfants
-au Bet el Mal ou leur donnent pour précepteurs d’anciens
-employés du Gouvernement pour compléter leur instruction
-notamment dans l’écriture et dans les affaires. L’étude
-de la théologie et de la philosophie, en honneur autrefois
-dans le Soudan, quoique à un très bas degré, est
-naturellement interdite.</p>
-
-<p>On s’occupe d’agriculture, au sud de Berber, seulement
-pendant la saison des pluies; celles-ci commencent
-dans la partie septentrionale au commencement de juillet,
-dans la partie méridionale à la fin de mai ou dans les
-premiers jours de juin; elles durent jusqu’à fin octobre.</p>
-
-<p>Une grande partie des terrains est totalement en
-friche, soit à cause de la population peu nombreuse, soit
-à cause des troubles continuels. On cultive surtout les
-différentes sortes de doura; ordinairement la pluie à elle
-seule suffit pour faire monter la graine.</p>
-
-<p>Parfois, elle fait défaut et la population, n’ayant
-pas de provisions, a alors cruellement à souffrir du
-manque de blé. Les pauvres sont obligés d’acheter
-des céréales chez les riches qui, dans les bonnes années,
-amassent de grandes quantités de blé, ou sont contraints
-d’aller chercher avec leurs bateaux de quoi se nourrir,
-jusque dans le sud, à Karkog sur le Nil Bleu et à
-Kaua, sur le Nil Blanc.</p>
-
-<p>Le long du Nil, de Wadi Halfa jusqu’à Faschoda
-et du Nil Bleu jusqu’à Famaka, les rives sont irriguées
-au moyen des nabr (perches à puiser l’eau) que les
-esclaves font mouvoir ou aussi au moyen des sakkiehs
-(roues à puiser) mûes par des bœufs. La récolte est
-bien supérieure et comporte différentes sortes de blé,<span class="pagenum"><a name="Page_717" id="Page_717">[717]</a></span>
-du froment, du maïs, des légumes tels que les haricots,
-les pois, les lentilles, les courges, etc. Les habitants
-cultivent aussi les melons d’eau, les melons sucrés, les
-radis, les concombres, les légumes verts qui trouvent
-toujours, au marché, des acheteurs, à des prix modérés.
-Les pluies terminées, c’est-à-dire au commencement de
-l’hiver, le sol est préparé pour la culture du coton, qui
-croit même dans les contrées riveraines arrosées par les
-sakkiehs.</p>
-
-<p>Les îles submergées par la crue du Nil fournissent
-les plus riches moissons et constituent bien les coins de
-terre les plus fertiles. Dans les jardins de Khartoum,
-on trouve quelques fruits; les citrons et les oranges y
-croissent, mais n’ont aucun goût et se gâtent facilement;
-des grenades acides, des raisins, des figues et quelques
-cannes à sucre. Les palmiers-dattiers sont légion ici;
-mais les fruits frais suffisent à peine à la population
-d’Omm Derman. La culture des dattiers s’étend dans
-le Dongola jusqu’à Dar Mahas, Dar Sheikhieh et dans
-les pays des Roubatat, appartenant à Berber. Ces contrées
-envoient sur les marchés d’Omm Derman les fruits secs
-en quantités considérables. La gomme arabique provient
-des forêts du sud du Kordofan; c’était autrefois un
-excellent revenu pour cette province. Je dis autrefois:
-car, tandis que sous la domination égyptienne la récolte
-de la gomme atteignait de 800000 à un million de cantars
-par année (1 cantar = 44 kg. ½), aujourd’hui elle est
-descendue à 30000 cantars à peine.</p>
-
-<p>Cela se comprend: les tribus des Djimme et des
-Djauama recueillaient la gomme; or, les premiers furent
-forcés de quitter le pays, par l’émigration en masse;<span class="pagenum"><a name="Page_718" id="Page_718">[718]</a></span>
-les autres ont diminué de 5/6, grâce aux prestations et
-aux oppressions perpétuelles. Et, si l’on continuait à
-exploiter la gomme, on le devait à l’Amin Bet el Mal el
-Oumoumi, ancien chef de bureau à Kassala, qui rendit
-attentif le calife au revenu que ce commerce est susceptible
-de rapporter. On laissa donc les gens de nouveau
-recueillir en paix ce produit.</p>
-
-<p>On cultivait autrefois, dans le Soudan, beaucoup le
-tabac. La nouvelle religion en ayant sévèrement interdit
-l’usage, on n’en trouve plus trace, si ce n’est dans les
-montagnes de Tekele et de Nuba qui sont soumises au
-calife, mais de nom seulement; en secret, on l’apporte à
-Omm Derman.</p>
-
-<p>Du reste, tout le commerce, si prospère, si florissant
-dans le Soudan est aujourd’hui totalement nul. Ces routes
-si fréquentées par les caravanes sont désertes; elles
-étaient nombreuses pourtant: celle qui du Darfour conduisait
-directement à Siout, par le Derb el Arbaïn
-(chemin de 40 jours); du Kordofan à Wadi Halfa, à
-travers la steppe de Bajouda et par Dongola; de
-Khartoum à Assouan, viâ Abou Hammed ou viâ El
-Hemer; de Khartoum à Souakim, par Berber; de
-Kassala à Souakim; de Gallabat, Ghedaref, Kassala à
-Massaouah...... Les seules routes que les commerçants
-doivent utiliser encore aujourd’hui sont celles d’El Hemer,
-et d’Assouan par Berber; et celle de Berber à Souakim.</p>
-
-<p>Peu après la conquête du Soudan, les marchands
-avaient l’habitude d’aller en Egypte, porteurs d’or et
-d’argent, qu’ils avaient acquis comme butin dans les
-guerres ou dans les razzias; ils les échangeaient contre
-des marchandises. Mais, le numéraire ne tarda pas à<span class="pagenum"><a name="Page_719" id="Page_719">[719]</a></span>
-devenir rare. Il restait en Egypte, en effet, sans espoir
-de rentrer au pays, vu l’exportation si faible; d’autre
-part, les monnaies nouvelles étaient mal frappées et
-n’avaient pas cours chez les marchands ambulants.</p>
-
-<p>Le calife défendit alors sévèrement de transporter
-en Egypte de l’or et de l’argent. Ceux qui s’y rendaient,
-ne pouvaient emporter, en argent monnayé ancien, que
-le strict nécessaire pour le voyage, indiqué en chiffres
-sur les permis, par le Bet el Mal. On dut songer à
-relever l’exportation des produits indigènes qui, autrefois,
-avaient amené une certaine aisance dans tout le Soudan.
-On emmagasina de nouveau la gomme, les plumes d’autruche,
-les fruits du tamarinier, les feuilles de séné, etc.
-Le Bet el Mal fit vendre aux enchères de l’ivoire à
-ceux qui se rendaient en Egypte avec les produits indigènes,
-pour les échanger contre des marchandises demandées
-au Soudan.</p>
-
-<p>La population des provinces occidentales, le Kordofan
-et le Darfour, avait presque totalement disparu
-par suite des guerres continuelles, des émigrations, de la
-famine, etc.; de telle sorte qu’on trouvait peu de personnes
-pouvant s’occuper de la récolte de ces produits naturels.
-On ne put ainsi satisfaire aux besoins du marché, les
-transactions avec l’Egypte étant trop faibles et les marchandises
-achetées pour le Soudan en nombre minime et
-en tout cas, bien au-dessous de la demande.</p>
-
-<p>La gomme est monopole de l’état; ceux qui la
-recueillent ou les marchands intermédiaires doivent la
-livrer au Bet el Mal contre un prix, autrefois fixe, aujourd’hui
-très peu stable. Le prix d’achat varie entre
-20 à 30 écus (omla gedida) le quintal; le prix de vente<span class="pagenum"><a name="Page_720" id="Page_720">[720]</a></span>
-aux marchands entre 30 à 40. La marchandise livrée, le
-vendeur reçoit la permission de se rendre en Egypte,
-moyennant paiement d’un écu par quintal; arrivé à
-Berber, on examine s’il n’amène avec lui que la quantité
-achetée au Bet el Mal; on lui remet alors un nouveau
-certificat l’autorisant à aller à Souakim ou à Assouan,
-viâ El Hemer; pour cette pièce il a de nouveau à payer
-après s’être acquitté du droit, un écu par quintal et
-par dessus le marché un écu Marie-Thérèse, c’est-à-dire
-environ 5 écus omla gedida, ce qui, en tout représente
-le sixième du prix d’achat.</p>
-
-<p>Les chasseurs de plumes d’autruche, autrefois un
-article important d’exportation, ne sont pas mieux partagés;
-les Arabes, en effet, possèdent très peu de fusils
-et encore leurs armes sont-elles très mauvaises; il leur
-est fort difficile de se procurer des munitions et le calife
-a interdit d’utiliser les chevaux pour cette chasse.</p>
-
-<p>Jadis, ils la pratiquaient en grand, cherchant à
-prendre ces agiles animaux dans des filets ou dans des
-fossés. Ces essais n’étaient guère couronnés de succès.
-On voulut néanmoins recommencer en prenant les petits,
-en les engraissant pour les déplumer ensuite. (Les plumes
-pouvaient être prises tous les 8 ou 9 mois). Qu’arriva-t-il?
-La religion considérant ce procédé comme coupable, le
-calife s’empressa de saisir cette occasion pour montrer
-ouvertement qu’il était avant tout un vrai croyant et
-interdit très sévèrement de déplumer les autruches. Les
-éleveurs trouvant inutile de nourrir plus longtemps ces
-animaux, les tuèrent et pendant plusieurs jours, on
-ne mangea à Omm Derman que de la viande d’autruche.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_721" id="Page_721">[721]</a></span></p>
-
-<p>Sans doute, dans les steppes, dans les endroits
-cachés, il y eut des gens qui en élevèrent encore dans
-d’immenses cages, ne craignant pas, par amour du gain,
-de s’exposer aux plus durs châtiments; ce ne fut que
-l’exception, trop peu sensible pour avoir une influence
-quelconque sur le commerce en général.</p>
-
-<p>L’ivoire vient des provinces équatoriales. Cent cinquante
-à deux cents quintaux entrent annuellement à
-Omm Derman. Le rendement est-il susceptible d’augmentation
-ou cessera-t-il complètement, cela dépend de
-l’avancement des postes de l’Etat du Congo ou du développement
-de ses rapports commerciaux avec les tribus
-à proximité du Redjaf.</p>
-
-<p>L’ivoire provenant du Darfour méridional est très
-rare. Ce commerce pourrait prendre une nouvelle extension,
-si les Mahdistes occupaient et utilisaient de fait la
-province du Bahr el Ghazal.</p>
-
-<p>L’importation des marchandises égyptiennes est également
-restreinte aux deux voies utilisées pour l’exportation.
-Les petites transactions sur les routes de Kassala-Souakim
-et de Kassala-Massaouah ont cessé depuis que
-les Italiens occupent ces deux positions.</p>
-
-<p>Les principales importations sont les toiles blanches
-et bleues, la mousseline, la percale de couleur et des étoffes
-de laine de toutes nuances. Ces dernières servent à garnir
-les gioubbes; les toiles et les mousselines sont utilisées
-par les femmes qui s’en enveloppent complètement ou
-les portent, en bandes étroites, comme pagnes à la
-place des robes de nos femmes européennes. On importe
-également des soieries européennes, de qualité assez
-douteuse, les marchands ayant pour principe de vendre<span class="pagenum"><a name="Page_722" id="Page_722">[722]</a></span>
-avant tout beaucoup et à bon marché. Il faut remarquer
-que les meilleures qualités mais qui ne plaisent pas à la
-vue trouvent au Soudan de rares acheteurs.</p>
-
-<p>La toilette des dames soudanaises est loin d’être
-négligée; aussi utilisent-elles des parfums, huiles, bois
-de senteurs, clous de girofle, différentes graines de fruits,
-etc.... les articles de parfumerie sont également importés.
-Le sucre, le riz, les marmelades, les fruits secs
-et confits sont très recherchés par les personnes qui
-sont dans une bonne situation de fortune.</p>
-
-<p>L’importation de tous les articles en métal fut sévèrement
-interdite par le Gouvernement égyptien; dans les
-derniers temps, il était très difficile de se procurer des
-ciseaux, des rasoirs, etc.</p>
-
-<p>Les ustensiles de cuisine, en cuivre, atteignirent des
-prix inouïs, parce qu’ils étaient achetés par l’administration
-du Warchet el Harbia et servaient à la fabrication
-des balles. Peu à peu les habitants utilisèrent, pour préparer
-leur nourriture, des vases d’argile.</p>
-
-<p>Toutes les marchandises de provenance égyptienne
-doivent payer à Berber, en espèces ou en nature un
-dixième de leur valeur; à Omm Derman, le Bet el Mal qui
-les estampille prélève à son tour encore un dixième
-(oushr).</p>
-
-<p>En outre, les marchands qui arrivent de Souakim
-ont encore à s’acquitter d’une pareille taxe aux postes
-placés à Kokreb, par Osman Digna; en sorte que, après
-les cadeaux presque obligatoires aux fonctionnaires, etc.;
-ils ont payé à leur arrivée à Omm Derman, un tiers de
-la valeur des marchandises, rien qu’en frais de douane
-et avant qu’ils aient pu vendre quoi que ce soit. Qu’y-a-t-il<span class="pagenum"><a name="Page_723" id="Page_723">[723]</a></span>
-alors d’étonnant si les prix sont élevés et si les
-commerçants, en somme, gagnent très peu.</p>
-
-<p>Nombre de Soudanais aisés font du commerce une
-sorte de sport: le gain est moins leur but que la facilité
-de pouvoir jouir de la liberté pendant quelques mois.
-C’est, en somme, le seul moyen qu’ont les habitants
-retenus avec femmes et enfants au sol natal, et soumis
-au calife, dont le gouvernement tyrannique les pousse
-souvent au désespoir, c’est le seul moyen, dis-je, qu’ils
-ont d’échapper pour quelque temps à leur tyran.</p>
-
-<p>Le commerce des esclaves, autorisé par la religion
-et par le calife, est plus prospère; il est pourtant limité
-aux pays soumis au Gouvernement mahdiste, le trafic
-avec les provinces égyptiennes ou l’Arabie n’étant pas
-du tout autorisé. En l’interdisant, le calife tient à ne
-point affaiblir ses provinces au profit de ses ennemis.</p>
-
-<p>Il est évident qu’il ne peut empêcher la vente de
-quelques esclaves isolés, mais il est au moins impossible aux
-traiteurs de conduire en masse leurs victimes au marché.</p>
-
-<p>Autrefois les esclaves étaient envoyés en grand
-nombre à Omm Derman où on les vendait publiquement
-pour le compte du calife ou du Bet el Mal el Oumoumi.
-Abou Anga les tirait d’Abyssinie, Zeki Tamel de Faschoda,
-Othman woled Adam du Darfour et des montagnes de
-Nuba situées au sud du Kordofan.</p>
-
-<p>Les mêmes cruautés se renouvelaient soit en les
-prenant, soit en les transportant.</p>
-
-<p>Abou Anga, par exemple, forçait ceux qu’il capturait
-en Abyssinie, la plupart venant de la tribu chrétienne
-des Amhara, de parcourir le long chemin jusqu’à Omm
-Derman, pendant lequel ils avaient à souffrir de la faim<span class="pagenum"><a name="Page_724" id="Page_724">[724]</a></span>
-et des coups de fouet; notez que ces esclaves étaient des
-femmes et des enfants, les hommes ayant été passés au
-fil de l’épée! On chassait ces malheureux, à peines vêtus,
-arrachés à leurs familles, comme on chasse devant soi
-les troupeaux. Combien mouraient en route! et le reste,
-des centaines encore, parvenait au but du voyage, mais
-dans quel état! Des uns le calife faisait présent à ses
-partisans; les autres étaient vendus par le Bet el Mal.</p>
-
-<p>Après la défaite des Shillouk, Zeki Tamel parqua,
-le terme n’est point trop fort, des milliers de femmes et
-d’enfants dans des barques et les envoya à Omm
-Derman. Le calife prit les jeunes gens, les fit élever et
-incorporer dans le corps des moulazeimie; les femmes et
-les jeunes filles furent vendues. Comme les envois se
-succédaient, les ventes durèrent des journées entières;
-pauvres malheureux gisant devant le Bet el Mal, malades,
-affamés, couverts de haillons, beaucoup même complètement
-nus! On leur distribuait, en quantité insuffisante,
-du blé cru. La ville étant pleine de ces Shillouk,
-qui donc aurait voulu acheter ceux qui étaient malades?
-à quoi bon risquer même quelques écus? Ils ne tardèrent
-pas à succomber; des corps couvraient le rivage du
-fleuve; on les jeta simplement dans le Nil pour s’épargner
-la peine de les enterrer. Les esclaves envoyés du
-Darfour eurent surtout à souffrir. La route était sans
-fin, pénible; l’eau rare et seulement dans des puits très
-éloignés les uns des autres, le pays mal cultivé, presque
-inhabité, la nourriture insuffisante.</p>
-
-<p>Sans pitié, on les força à marcher nuit et jour
-pour atteindre le Kordofan. Et la colonne ne comportait
-presque que des femmes et des jeunes filles! Lorsque<span class="pagenum"><a name="Page_725" id="Page_725">[725]</a></span>
-une d’entre elles tombait épuisée, on employait les
-moyens les plus affreux pour la forcer à continuer la
-route. S’ils ne suffisaient pas, on coupait les oreilles de
-la pauvre créature, les gardiens du convoi s’en emparaient
-et fournissaient en les montrant la preuve qu’elle
-était morte et qu’ils ne l’avaient pas vendue en sous-main.</p>
-
-<p>Un jour, l’histoire m’a été racontée plus tard par
-des témoins, une femme fut ainsi trouvée, privée de ses
-oreilles; ils eurent pitié d’elle et la réconfortèrent. Elle
-se remit et fut en état de suivre ses sauveurs et de se
-traîner jusqu’à Fascher, tandis que ses oreilles servaient
-de faire part mortuaire à Omm Derman.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, de tels envois d’esclaves ont cessé, les
-pays d’où ils venaient étant dépeuplés ou se défendant
-avec succès contre leurs oppresseurs.</p>
-
-<p>Des expéditions viennent pourtant encore du Redjaf;
-mais là également le voyage et les mauvais traitements
-déciment les masses de ces sacrifiés.</p>
-
-<p>Les esclaves pris à Gallabat, au Kordofan et au
-Darfour sont, vu leur petit nombre, vendus directement
-par les émirs, avec la permission du calife, aux Gellaba
-nomades. Ceux-ci reçoivent un certificat d’achat, avec
-mention du prix payé et la permission de revendre. A
-Omm Derman, la vente est publique et à celui qui met
-les plus fortes enchères est adjugé l’esclave, mais seulement
-l’esclave du sexe féminin, le commerce des esclaves
-mâles appartenant exclusivement au calife.</p>
-
-<p>Quiconque veut vendre un esclave mâle doit le
-livrer au Bet el Mal et reçoit en retour une sorte d’acte
-de vente ou titre de garantie dont le montant est fixé
-arbitrairement par le Bet el Mal.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_726" id="Page_726">[726]</a></span></p>
-
-<p>Ces esclaves sont, selon leurs capacités et leur stature,
-incorporés dans les moulazeimie ou employés par
-le maître du pays à la culture de ses champs. Les femmes
-et les jeunes filles peuvent être vendues en tout
-temps et partout, moyennant une pièce signée par deux
-témoins ou un cadi, certifiant que l’esclave est bien
-réellement propriété du vendeur. Cette disposition a
-pour but d’empêcher que les esclaves échappés de chez
-leurs maîtres et pris par d’autres personnes, ne soient pas
-vendus par celles-ci, ce qui autrefois donnait lieu fréquemment
-à des contestations souvent compliquées. Le
-vol des esclaves n’est pas aussi rare à Omm Derman.
-On les attire dans les maisons, on les enlève de force des
-champs; mis dans les fers, ils sont tenus cachés jusqu’à
-ce que des recéleurs trouvent le temps et l’occasion
-favorable pour les conduire dans des contrées éloignées,
-où ils sont vendus à des prix dérisoires. Comme d’après
-les lois musulmanes, les dépositions d’un esclave ne
-doivent pas être acceptées devant le tribunal et comme
-chacun a le sentiment de sa position, ceux qui sont
-ravis de cette façon, s’ils ne sont pas séparés de leurs
-parents ou de leurs enfants et s’ils sont traités convenablement,
-se contentent de leur sort et le supportent sans
-autre récrimination.</p>
-
-<p>Au sud du Bet el Mal, sur une place libre d’Omm
-Derman, s’élève un bâtiment construit en briques d’argile;
-on l’appelle le Souk er Regig, c’est-à-dire le marché
-aux esclaves. Sous le prétexte d’échanger ou d’acheter
-des esclaves, le calife m’accorda quelquefois la permission
-extraordinaire de fréquenter le marché. J’eus ainsi l’occasion
-de faire maintes observations. Les marchands s’y<span class="pagenum"><a name="Page_727" id="Page_727">[727]</a></span>
-donnent rendez-vous et offrent leur marchandise. Autour
-de la maison, des femmes, des jeunes filles, en nombre
-considérable, se promènent ou sont assises. Le choix est
-grand; on y trouve de vieilles esclaves, l’air fatigué, à
-demi-nues, sortes de bêtes de somme, comme on y rencontre
-également de jeunes et ravissantes sourias (concubines)
-bien vêtues.</p>
-
-<p>Ce commerce est si naturel que les acheteurs ne se
-gênent nullement pour palper ces créatures, tout comme
-on tâte le bétail sur le marché. On leur ouvre la bouche
-pour examiner si les dents sont en bon état, on leur
-enlève les habits qui couvrent la partie supérieure du
-corps, on examine à fond le dos, la poitrine et les bras,
-on les fait marcher pour observer les pieds, le corps dans
-tous ses mouvements. On leur pose des questions afin de
-se rendre compte jusqu’à quel point elles possèdent l’arabe,
-ce qui, surtout pour les sourias, établit une sensible
-différence de prix. Et tranquilles, parfaitement calmes,
-les esclaves se laissent faire; c’est la règle, c’est donc
-naturel, c’est leur sort, elles sont persuadées que cela
-doit être ainsi et non autrement. On lit bien sur la figure
-de quelques-unes d’entre elles qu’elles se rendent compte
-de leur triste position et ont vu de meilleurs jours autrefois;
-oui, on peut lire dans ces tristes regards qu’elles
-se sentent arrivées au dernier degré de la misère humaine
-et qu’elles comprennent qu’on les traite comme des bêtes.</p>
-
-<p>Mais, le sujet est suffisamment examiné; on commence
-à en débattre le prix; l’acheteur met en cause
-tous les défauts possibles, le vendeur ne cesse de faire
-valoir les qualités physiques et intellectuelles de la créature
-en question; on fait une offre, on demande le prix et le<span class="pagenum"><a name="Page_728" id="Page_728">[728]</a></span>
-marché est conclu. On paie, on reçoit certificat de vente
-et d’achat; l’esclave a changé de maître. Le vendeur est
-tenu d’indiquer les maladies secrètes, le mauvais caractère,
-le penchant au vol, voire même le ronflement des sourias.</p>
-
-<p>Le paiement a lieu en monnaie ayant cours dans le
-pays, l’omla gedida.</p>
-
-<p>Voici quelques prix:</p>
-
-<table id="td14" summary="td14">
-
- <tr>
- <td class="tdl3">Esclave âgée</td>
- <td class="tdr3">50</td>
- <td class="tdc4">&mdash;</td>
- <td class="tdr3">80</td>
- <td class="tdc4">écus.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">Esclave jeune ou d’âge moyen</td>
- <td class="tdr3">80</td>
- <td class="tdc4">&mdash;</td>
- <td class="tdr3">120</td>
- <td class="tdc4">»</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">Petites filles de 8-11 ans, selon leur beauté</td>
- <td class="tdr3">110</td>
- <td class="tdc4">&mdash;</td>
- <td class="tdr3">160</td>
- <td class="tdc4">»</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">Sourias, selon leur beauté et leur race</td>
- <td class="tdr3">180</td>
- <td class="tdc4">&mdash;</td>
- <td class="tdr3">700</td>
- <td class="tdc4">»</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="p1">Ce tarif, quoique normal, est naturellement sujet à
-de grandes variations.</p>
-
-<p>On ne peut guère parler de l’industrie du Soudan.
-Le peu qui existait autrefois, a disparu. Jadis, on fabriquait
-de charmants filigranes en or, en argent, qui prenaient
-le chemin de l’Egypte.</p>
-
-<p>Ces travaux ont dû être suspendus non seulement
-à cause du manque de ces métaux précieux, mais encore
-par suite de la défense du Mahdi, de porter des ornements.
-On fabrique encore de grandes lances, de petits
-javelots de différentes formes avec ou sans crochet, des
-couteaux qu’on porte au bras, des étriers et des mors
-pour les chevaux et les ânes, les instruments aratoires
-nécessaires, etc...; tous ces objets sont en fer. On fait,
-avec le bois, des selles de chevaux, d’ânes, de chameaux,
-des angarebs; des boîtes ordinaires dans lesquelles on
-enferme surtout les habits que l’on veut conserver; des
-portes, des châssis, des volets; le tout de la façon la<span class="pagenum"><a name="Page_729" id="Page_729">[729]</a></span>
-plus primitive. Depuis la confiscation de tous les bateaux,
-la construction des vapeurs a totalement cessé;
-depuis un an, il est vrai, on a recommencé, avec la
-permission du calife; mais comme le Bet el Mal veut
-tirer profit annuellement des nouvelles embarcations,
-rares sont ceux qui sacrifient leur temps et leur argent
-dans de telles entreprises où il y a si peu, parfois
-même rien, à gagner.</p>
-
-<p>L’industrie du cuir se limite à la fabrication de
-souliers, rouges et jaunes, de sandales, de selles. On
-trouve à acheter, par contre, en abondance, des amulettes
-en cuir, des gaînes de couteau, d’épée, des fouets
-en peau de crocodile, etc.</p>
-
-<p>L’industrie du coton est très importante au Soudan.
-Chaque jeune fille et chaque femme file pour son usage
-personnel ou pour la vente et les tisserands,&mdash;il y en
-a dans tous les villages&mdash;font ensuite la toile. Dans
-le Ghezireh, on ne confectionne en général que des
-toiles ordinaires, nommées thob damour el gheng qu’on
-vend, en pièces de 10 aunes de long, en grande quantité
-sur le marché; les gens de condition modeste s’en servent
-pour leurs vêtements. C’est la province de Berber
-qui livre les plus fins tissus dont on fait les turbans,
-les hisams qu’on roule sur la tête, de grandes couvertures
-ou des rideaux dans lesquels on tisse fréquemment
-des bandes de soie ou de coton multicolore. Le Dongola
-exporte aussi d’excellentes étoffes de coton; il est surtout
-renommé pour la confection de voiles solides.
-Quant aux tissus du Kordofan et du Darfour, ils se
-distinguent plutôt par la qualité que par la beauté du
-travail. Le tressage constitue l’occupation principale des<span class="pagenum"><a name="Page_730" id="Page_730">[730]</a></span>
-femmes. Elles tressent, en effet, avec les feuilles des
-palmiers, des nattes de toutes les grandeurs et de toutes
-les formes, soit pour leur usage particulier, soit pour la
-vente. D’autres plus fines sont confectionnées avec des
-feuilles étroites bariolées ou avec de la paille d’orge et de
-minces petites bandes de cuir. Ce même matériel est utilisé
-pour faire des dessous de plats, des couvercles pour les
-terrines en bois, qui, en raison du travail compliqué et de la
-diversité des couleurs étaient expédiés souvent comme objets
-de curiosité en Egypte. Particulièrement habiles dans
-ces sortes de travaux, les femmes du Darfour entrelaçaient
-aussi de petites perles en verre de toutes couleurs qui représentaient,
-arrangées symétriquement, les plus ravissants
-dessins. Presque tous ces objets sont travaillés à la maison.</p>
-
-<p>Par suite de la régénération de la foi et du mépris
-des anciens et nombreux préceptes religieux ainsi que des
-usages, le moral déjà très relâché au Soudan, s’est abaissé
-encore. Par crainte du calife et sentant qu’on est entouré
-de dénonciateurs, grâce aussi à cette tendance généralement
-répandue de sauvegarder avant tout ses propres
-intérêts, les habitants sont devenus des fourbes accomplis;
-c’est dans ce manque de sincérité qu’il faut chercher la
-cause principale de l’immoralité.</p>
-
-<p>Sous l’impression du mécontentement général et de
-l’insécurité personnelle, beaucoup cherchent à jouir de
-la vie aussi vite que possible et aussi bien que leurs
-moyens le leur permettent.</p>
-
-<p>La sociabilité faisant totalement défaut, on cherche
-à se dédommager par le libertinage, la débauche; favorisé
-qu’on est par la facilité de se marier et de divorcer.
-On épouse une veuve moyennant un cadeau de mariage<span class="pagenum"><a name="Page_731" id="Page_731">[731]</a></span>
-consistant en quelques vêtements, souliers ou sandales,
-des parfums et cinq écus; une jeune fille, moyennant
-dix écus. Celui qui outrepasse cette somme, est puni
-par la confiscation de sa fortune. Les pères, les tuteurs
-sont forcés de marier leurs filles et leurs pupilles à
-ceux qui les demandent en mariage; il faut une cause
-très grave pour qu’ils soient repoussés. Dans ce cas,
-on doit songer aussitôt à un autre mariage. Les frais
-étant restreints, la religion accordant à l’homme quatre
-femmes libres et légitimes et un divorce sans raisons
-valables, la plupart considèrent la cérémonie du mariage
-seulement comme moyen de changement perpétuel.</p>
-
-<p>Beaucoup de femmes professent les mêmes opinions,
-et sont heureuses de ces procédés qui leur offrent non
-seulement un changement, mais encore l’appât d’un
-gain en argent et en vêtements qui joue fréquemment
-aussi le plus grand rôle. Si l’homme demande le divorce,
-le cadeau de mariage reste toujours à la femme; si
-c’est celle-ci qui le demande, elle garde tout ce que
-son mari lui a donné, à moins qu’il ne le réclame formellement.
-Il arrive qu’un homme, dans l’espace de dix
-ans s’est marié 40 à 50 fois et qu’une femme, malgré
-les trois mois qui doivent s’écouler avant qu’elle ne
-convole de nouveau, a eu successivement 15 à 20 maris.</p>
-
-<p>L’institution des sourias, consacrée par la religion,
-est de beaucoup plus scandaleuse. Ces concubines ne
-restent guère longtemps dans la maison de leurs maîtres,
-à moins qu’elles ne leur donnent des enfants. Elles ne
-peuvent alors être mises en vente, sinon, les voilà bientôt
-revendues, autant que possible avec bénéfice, passant
-de main en main, dépravées, bien soignées dans leur<span class="pagenum"><a name="Page_732" id="Page_732">[732]</a></span>
-jeunesse à cause de leur beauté peut-être, mais se préparant
-une triste vieillesse.</p>
-
-<p>Beaucoup de marchands pratiquent cette industrie
-honteuse qui consiste à garder de jeunes esclaves auxquelles,
-moyennant une légère redevance mensuelle, ils
-accordent une liberté relative, leur permettant de
-chercher logement et entretien à leur choix. Il va de
-soi que ce n’est point par la vertu qu’elles ramassent
-cette dîme mensuelle.</p>
-
-<p>La plus grande dépravation règne chez les esclaves
-du calife, surtout chez les moulazeimie dont les menées
-dépassent toute description. Le calife, qui a parfaitement
-connaissance du scandale, ne songe pas à y mettre
-ordre pensant gagner ses esclaves par sa tolérance, et
-mériter leur gratitude et leur affection.</p>
-
-<p>Il s’ensuit que l’état sanitaire, aussi bien des
-hommes libres que des esclaves, laisse beaucoup à désirer;
-que les maladies résultant de cette façon de vivre
-et de comprendre le mariage sont nombreuses et sans
-remèdes, si ce n’est en quelque mesure, le climat chaud
-et sec. A Omm Derman notamment, règnent les vices
-les plus grossiers.</p>
-
-<p>Dans les commencements de son règne, le calife
-punissait les coupables en les exilant à Redjaf. Il ne
-tarda pas à cesser, persuadé qu’il est plus facile de
-gouverner tyranniquement un peuple dépravé qu’un
-peuple qui place la moralité au-dessus de tout. C’est
-pourquoi il hait les Djaliin du bord du Nil, de Hager
-el Assal jusqu’à Berber, parce que c’est la seule tribu du
-Soudan actuel qui apprécie une vie de famille régulière
-et la considère comme la première condition de l’existence.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_733" id="Page_733">[733]</a></span></p>
-
-<p>Il y a toutefois lieu d’excepter de cette corruption
-générale les anciennes femmes du Mahdi; il est vrai
-qu’elles sont contraintes de vivre selon les règles prescrites.</p>
-
-<p>Depuis sa mort, elles sont enfermées par le calife
-en l’honneur du maître décédé, dans des maisons sises
-près de la Koubbat, maisons entourées d’une très haute
-muraille. Des eunuques les surveillent très étroitement.
-Outre ces femmes et les concubines, beaucoup de jeunes
-filles, des filles des anciens fonctionnaires du Mahdi qui
-les élevait pour les faire entrer plus tard dans son
-harem, sont cloîtrées dans ces bâtiments, comme dans
-un cachot, sous verrous, et ne peuvent nullement communiquer
-avec des hommes; que dis-je, les malheureuses
-n’ont que très rarement et avec la permission toute
-spéciale du calife, des rapports avec d’autres femmes.
-Mal nourries, mal vêtues, ces pauvres prisonnières
-n’aspirent qu’à être délivrées d’une réclusion fort dure.</p>
-
-<p>Les deux principaux facteurs de la révolution furent
-la croyance en la mission divine du Mahdi, et qui
-dégénéra en fanatisme; la cupidité qui fit croire à l’abolition
-de tous les impôts et que l’on s’enrichirait pendant
-ces époques de troubles.</p>
-
-<p>Espoirs bientôt déçus! Le Mahdi ne fut pas assez
-longtemps au pouvoir pour constater qu’aujourd’hui
-l’aversion contre son régime est générale. Le calife Abdullahi
-le constate à chaque pas, il fait néanmoins tout
-pour l’accentuer.</p>
-
-<p>L’égalité, la fraternité, tant prêchées; ces mots
-avec lesquels on leurrait les masses, ne furent que de
-belles promesses. Comme auparavant il y eut et il y a
-des riches et des pauvres, des puissants et des faibles,<span class="pagenum"><a name="Page_734" id="Page_734">[734]</a></span>
-des maîtres et des esclaves. Le calife lui-même ne
-chercha qu’à fortifier sa puissance personnelle, ne reculant
-devant aucun moyen pour arriver à son but.</p>
-
-<p>Comme étranger, il ne jouit d’abord d’aucune sympathie
-auprès des tribus du Nil. Par les prérogatives
-accordées à ses parents, à sa tribu, les Taasha, il
-suscita le mécontentement de ses propres compatriotes
-des tribus occidentales.</p>
-
-<p>Les humiliations qu’il fit subir systématiquement à
-tous les parents du Mahdi eurent pour résultat la révolte
-des Ashraf; ce fut seulement grâce à leur indécision
-que le calife put les réprimer sans subir de grosses
-pertes. Mais on réprouva sa conduite après leur soumission:
-au lieu de tenir sa promesse et de leur accorder
-leur grâce, il prétexta que le Prophète lui avait ordonné
-de les punir. Il les fit mettre aux fers, puis assommer
-à coups de rotin; parmi les morts se trouvaient
-les plus proches parents du Mahdi. Et pourtant, la sécurité
-de l’état n’était point en jeu, puisqu’ils avaient
-été réduits à l’impuissance. Ce procédé a été considéré
-comme un acte d’impiété à l’égard du mort et fut pris
-en mauvaise part.</p>
-
-<p>Soucieux de sa vie, de sa puissance, ne chassa-t-il
-pas de leurs maisons, tous ceux qui habitaient entre la
-Koubbat et le Bet el Mal, c’est-à-dire dans son voisinage,
-sans leur donner le plus petit dédommagement et,
-pour installer à leur place ses moulazeimie!</p>
-
-<p>Il força tous les habitants d’Omm Derman, sans
-distinction aucune, à élever les murs de la ville; lui
-seul, ses gardes et ceux de sa tribu demeurent à
-l’intérieur. Même parmi ses moulazeimie régne le mécontentement<span class="pagenum"><a name="Page_735" id="Page_735">[735]</a></span>
-d’avoir à travailler à la construction de
-ses maisons et de celles de son fils, d’être traités si
-sévèrement et d’être payés si irrégulièrement. Ils forment
-une caste à part et toute relation avec les habitants
-de la ville leur est interdite. Le calife défend même
-aux milliers de jeunes Arabes ou jeunes gens d’autres
-tribus qu’il a incorporés dans ses gardes du corps, tout
-rapport avec leurs parents; ils ne peuvent sortir de
-l’enceinte des murs et les leurs ne peuvent y pénétrer.
-De telles défenses sont enfreintes parfois; il en profite
-pour punir et vexer ses gardes, ce qui augmente
-l’aversion qu’ils éprouvent à son égard. La révolte des
-Ashraf l’a rendu plus défiant encore; il craint qu’on
-attente à sa vie; jour et nuit, il s’entoure de gardiens,
-de domestiques qu’il choisit lui-même; personne, et ses
-parents ne sont pas exceptés, ne peut, comme c’était la
-coutume autrefois, paraître devant lui avec des armes.
-Quiconque est appelé en audience doit déposer l’épée et
-le couteau, que chacun porte ordinairement au Soudan;
-parfois même, on fouille les gens à fond.</p>
-
-<p>Son ancienne popularité a beaucoup souffert d’une
-telle méfiance, et l’on raille, tout bas il est vrai, une
-telle peur.</p>
-
-<p>Les Taasha, ses compatriotes, connus depuis longtemps
-par leur cupidité, leur brutalité et leur grossièreté,
-entreprennent des excursions dans le pays pour y enlever
-des esclaves et des animaux et soumettre les habitants à
-toutes sortes de contributions. Lorsque leur façon d’agir,
-que le calife n’ignorait pas, devint réellement trop scandaleuse,
-les gens ne pouvant cultiver tranquillement leurs
-terres et le blé étant sur le point de renchérir, il défendit<span class="pagenum"><a name="Page_736" id="Page_736">[736]</a></span>
-aux habitants de la ville, et particulièrement aux Taasha,
-de quitter Omm Derman sans sa permission. Ceux-ci ne
-se gênèrent nullement pour enfreindre ses ordres; il est
-vrai que l’état du pays s’est quand même un peu amélioré.
-Ainsi dans la ville, les Taasha jouent aux maîtres; ils se
-vantent d’être les seigneurs de la contrée et de leur
-parenté avec le calife. C’est à eux que les meilleurs
-pâturages sont assignés; leurs chevaux sont nourris aux
-frais de la population, tandis que les autres tribus
-arabes doivent se contenter des places qu’elles trouvent
-et entretenir leurs chevaux à leurs frais. De semblables
-mesures font haïr le calife même par une grande partie
-de ses compatriotes de l’ouest.</p>
-
-<p>Il sait, il est vrai, à quoi s’en tenir là-dessus, mais
-il ignore à quel haut degré d’aversion générale ses sujets
-sont portés à son égard.</p>
-
-<p>Il cherche à gagner les émirs, les personnes influentes
-par des présents qu’il leur fait en secret, même
-de nuit; il croit acheter ainsi leurs sympathies; ils
-acceptent ordinairement ses dons, mais n’en pensent pas
-moins.</p>
-
-<p>Pour attirer à lui les gens instruits, il permet aux
-savants de se réunir dans la djami, après les prières de
-midi et du soir; Heissein woled ez Sahra a ordre de faire
-des conférences sur le droit de succession musulman (ilm el
-mîrath). Les assemblées des ulémas (savants) étant toujours
-strictement défendues, au commencement du régime
-mahdiste, on considère cette permission actuelle comme
-un signe de progrès. Le calife, tout d’abord, assista aux
-conférences; ayant remarqué que quelques-uns des savants,
-malgré sa présence, restaient assis simplement en croisant<span class="pagenum"><a name="Page_737" id="Page_737">[737]</a></span>
-les jambes et non en les repliant, sans doute pour se
-reposer quelque peu, il ne manqua pas l’occasion de
-déclarer ouvertement à l’assemblée que tous, savants et
-ignorants, avaient à lui rendre le respect et les honneurs
-qui lui étaient dûs.</p>
-
-<p>Quelques jours après cette admonestation publique,
-Heissein woled ez Sahra, eut la malencontreuse idée de
-placer la science au-dessus de tout et de déclarer que les
-rois et les princes devaient s’incliner devant elle; le calife
-à qui la lecture et l’écriture sont inconnues, furieux
-quitta l’assemblée et les conférences furent suspendues:
-le progrès était étouffé à jamais.</p>
-
-<p>Heissein woled ez Sahra s’attira encore plus la disgrâce
-de son maître par le fait de se refuser à adopter la
-manière de voir du calife, dans une question concernant
-des esclaves. Le calife requérait du cadi un arrêté à
-teneur d’après lequel tous les esclaves des deux sexes
-échappés de chez leurs maîtres et qui s’étaient rendus
-aux moulazeimie, sans être trouvés ni réclamés par leurs
-maîtres, durant un laps de vingt jours, devraient être
-considérés comme propriété des moulazeimie.</p>
-
-<p>Or, comme il n’était permis à personne de se rendre
-dans les habitations de ces derniers, situées du reste
-dans l’enceinte des murs, la faculté pour les maîtres
-d’aller y découvrir leurs esclaves était simplement illusoire.
-On décida que les esclaves marrons seraient exposés
-pendant un certain temps sur une place publique et
-qu’alors, s’ils n’étaient point réclamés par leurs possesseurs,
-ils reviendraient au Bet el Mal.</p>
-
-<p>Mais cette décision allait précisément à l’encontre
-des vues du calife qui, en secret, avait enjoint à ses<span class="pagenum"><a name="Page_738" id="Page_738">[738]</a></span>
-moulazeimie de garder pour lui tous les esclaves des tribus
-du Nil (Djaliin, Danagla, etc.) et de ne rendre à leurs
-maîtres que ceux appartenant aux Taasha ou aux autres
-tribus arabes de l’occident.</p>
-
-<p>Aussi les amis de Heissein woled ez Sahra redoutèrent-ils
-pour lui les suites de sa fermeté. Cependant
-le calife attendait une meilleure occasion pour le châtier.</p>
-
-<p>Depuis la mort du Mahdi, soit depuis plus de dix ans,
-le calife Abdullahi n’avait pas quitté Omm Derman, sa
-capitale. Là, il s’était créé une certaine force, avait
-concentré du matériel de guerre, forcé tous ceux qui
-ne lui plaisaient pas à y venir habiter, afin que, dans
-cette cité sanctifiée par le Mahdi, ils eussent à faire
-sous ses yeux et chaque jour les cinq prières obligatoires
-et à prêter l’oreille à ses préceptes.</p>
-
-<p>Omm Derman était primitivement le nom d’un petit
-village situé sur la rive occidentale du Nil et en face
-de Khartoum; il était habité par la tribu des Djimoïa.
-Après la prise de Khartoum, le Mahdi résolut d’en faire
-provisoirement sa résidence. On abattit les buissons de
-mimosas et les halliers qui bordaient le fleuve; on créa
-la place pour la djami et, tout près de celle-ci, on fixa
-les emplacements des maisons du Mahdi et de ses trois
-califes. Abdullahi reçut le terrain situé au midi de la
-djami, tandis que celui qui s’étendait au nord fut partagé
-entre les califes Ali woled Helou et Mohammed Chérif.</p>
-
-<p>Le Mahdi prétendit toujours ne considérer Omm
-Derman que comme un séjour passager; car il avait
-reçu mission du Prophète de conquérir l’Egypte, l’Arabie,
-en particulier la Mecque et Médine, et de terminer ses
-jours en Syrie. Or, on sait qu’il mourut subitement;<span class="pagenum"><a name="Page_739" id="Page_739">[739]</a></span>
-du même coup furent anéantis ses plans et les espérances
-de ses adhérents.</p>
-
-<p>Son successeur, le calife Abdullahi, considérait Omm
-Derman comme la capitale de l’empire mahdiste et sa
-résidence définitive.</p>
-
-<p>La ville a maintenant une étendue d’environ onze
-kilomètres dans la direction du sud au nord; l’extrémité
-méridionale se trouve en quelque sorte vis-à-vis de la
-partie sud-ouest de l’ancienne ville de Khartoum.</p>
-
-<p>Pendant la période de fondation de la cité, chacun
-s’efforçait d’habiter dans le voisinage du fleuve pour
-s’épargner le transport de l’eau et pour être à portée
-du trafic avec l’Egypte ou les autres provinces. Il en
-résulte que l’extension en largeur d’Omm Derman est
-minime et ne mesure guère, de l’est à l’ouest, que
-5 kilomètres ½ en moyenne.</p>
-
-<p>A l’origine, la ville consistait uniquement en huttes
-de paille; on commença par entourer la djami d’un mur
-de terre glaise en forme de rectangle, dont la longueur
-mesure environ 460 mètres sur 350 de largeur. Ces
-murailles furent plus tard reconstruites en briques cuites,
-que l’on badigeonna à la chaux. Le calife ne tarda pas à
-son tour, à se faire construire des maisons faites de briques
-cuites ou non cuites, ses frères suivirent son exemple, puis
-ses parents, les émirs et enfin tous les gens riches.</p>
-
-<p>En l’honneur du Mahdi et pour lui conserver à
-travers des âges son renom de saint homme, on lui éleva
-une Koubbat ou mausolée. Le tombeau proprement dit
-est une construction quadrangulaire, mesurant environ
-12 mètres de côté et 10 mètres ½ de hauteur. A
-l’est et à l’ouest se trouvent six grandes fenêtres en<span class="pagenum"><a name="Page_740" id="Page_740">[740]</a></span>
-ogives, aux grilles de laiton; au nord et au sud, quatre
-fenêtres semblables et deux portes. Cette crypte, construite
-en blocs de grès taillés qui proviennent du palais
-du gouverneur de Khartoum après l’incendie, est couronnée
-d’une galerie, dont les cintres reposent sur de
-petites colonnes arrondies. A l’intérieur de cette galerie
-s’élève, sur une hauteur d’environ deux mètres, la partie
-supérieure de l’édifice, de forme octogone et pourvue,
-sur chaque face, d’une fenêtre grillée dessinant un ovale.
-Cette partie, constituant le haut de l’édifice, est terminée
-par une coupole ovoïde de douze mètres de hauteur. Les
-quatre angles du bas de la construction sont, en outre,
-flanqués de petits clochetons reposant sur quatre colonnes
-rondes.</p>
-
-<p>La partie supérieure de la construction est faite en
-briques cuites.</p>
-
-<p>L’ensemble de l’édifice émergeant du milieu de
-maisons basses et insignifiantes produit un effet grandiose,
-auquel les éraflures nombreuses dont souffre l’enduit de
-chaux portent seulement quelque préjudice. De trois
-sphères creuses juxtaposées sort une grande lance de
-cuivre jaune qui, s’élevant sur le sommet de la coupole,
-est visible déjà à une grande distance. La lance a suggéré
-aux mécontents la remarque suivante que le Mahdi,
-n’ayant pu accomplir ses desseins serait aussi disposé à
-entrer en guerre avec le ciel.</p>
-
-<p>Le mausolée est entouré d’une barrière de bois brut,
-destinée à tenir les pèlerins éloignés de l’édifice.</p>
-
-<p>A une distance d’environ vingt pas, on a creusé
-dans la terre des réservoirs aux parois murées, utilisés
-par les cohortes des croyants pour leurs ablutions.</p>
-
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-740.jpg" width="400" height="552"
- alt=""
- title="" />
- <p class="pc mid"><span class="smcap">Le Tombeau du Mahdi.</span></p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_741" id="Page_741">[741]</a></span></p>
-
-<p>L’intérieur de la coupole est peint en blanc. Au
-milieu est suspendu à une longue chaîne en fer le lustre
-en verre qui ornait jadis le palais du gouverneur général.
-Aux parois sont fixés des candélabres dorés, butin enlevé
-aux maisons riches. A sa gauche le visiteur a le tombeau
-du Mahdi, édifié par l’habile menuisier Hamouda, échappé
-de l’arsenal de Khartoum, lors du massacre. Surmonté
-de nombreuses tourelles et de motifs variés, richement
-peints, ce tombeau pourrait passer pour le modèle d’une
-petite maison de campagne d’origine exotique; il est,
-sur l’ordre du calife, toujours recouvert d’un drap noir.</p>
-
-<p>Des tentures, des rideaux de couleur sombre ne
-laissent pénétrer que discrètement la lumière à l’intérieur
-et l’impression de gravité et de grandeur même qui se
-dégage de l’ensemble n’est troublée que par l’effet produit
-par le contraste des couleurs.</p>
-
-<p>L’intérieur du mausolée qui reste frais, même par
-les plus fortes chaleurs, ne peut être visité que moyennant
-la permission spéciale du calife. Lui-même s’y
-rend maintes fois pour se livrer à ses pensées et songer
-aux jours passés.</p>
-
-<p>Ses visites au tombeau sont devenues plus rares
-depuis l’exécution des parents du Mahdi, ce qui a fait
-supposer qu’il redoutait de se trouver aux côtés de son
-ancien maître, le chef de la famille de ceux dont il
-avait fait répandre le sang.</p>
-
-<p>Le mausolée est entièrement entouré d’un mur en
-pierres dont les portes pratiquées au midi et à l’ouest
-sont ouvertes tous les vendredis, depuis un an, pour
-laisser entrer les pèlerins. Comme tout sujet du calife
-est en quelque sorte tenu de visiter, ce jour-là, le monument<span class="pagenum"><a name="Page_742" id="Page_742">[742]</a></span>
-afin de prier pour le défunt et demander sa protection,
-il arrive que chaque vendredi plusieurs milliers
-d’individus passent par là, se tiennent debout, les mains
-levées, tout autour du monument, pour implorer en apparence
-l’appui du Tout-Puissant par l’intermédiaire
-du saint dont les os reposent ici, tandis qu’en réalité
-ils ne murmurent souvent que des imprécations et des
-blasphèmes contre le mort et ses successeurs plus détestés
-encore, puisque par leurs mensonges et leur mauvaise
-foi ils sont les auteurs de la misère présente.</p>
-
-<p>Les maisons dans lesquelles les femmes du Mahdi
-sont gardées prisonnières sont contiguës au mur d’enceinte
-de la Koubbat. Au sud de ces constructions se
-trouve la résidence du calife. Un terrain extrêmement
-vaste est entouré d’une haute muraille en briques, à
-l’intérieur de laquelle se trouve un grand nombre d’édifices,
-séparés par de nombreuses cours communiquant
-entre elles. Immédiatement adossée à la djami se trouve
-la demeure du calife qui est réservée à son usage tout
-à fait personnel. A l’est, les habitations de ses femmes;
-les écuries, les magasins, les quartiers des eunuques,
-des domestiques, etc.; forment du côté de l’est et du
-sud la clôture de cette enceinte. Par la porte orientale
-du milieu de la djami,&mdash;une porte réelle tandis que les
-autres ne sont que des ouvertures ne pouvant être
-fermées à clef,&mdash;on arrive dans les locaux de réception
-du calife.</p>
-
-<p>Après avoir passé devant un petit bâtiment, on
-entre dans une cour de moyenne étendue dans laquelle
-sont disposées deux sortes de chambres couvertes et
-complètement ouvertes sur un des côtés; elles servent<span class="pagenum"><a name="Page_743" id="Page_743">[743]</a></span>
-aux audiences. De cette cour, une porte conduit dans
-les bâtiments privés du calife, que seuls les garçons,
-préposés à son service personnel, peuvent franchir.</p>
-
-<p>Ces maisons en terre glaise se composent d’une
-salle assez grande avec deux locaux latéraux et sont
-munies de vérandas sur un ou deux côtés en sorte
-qu’elles ressemblent à de petites maisons de campagne.
-Un seul de ces édifices possède un étage supérieur avec
-deux chambres assez grandes; muni de fenêtres des
-quatre côtés, il offre une belle vue sur la ville entière.</p>
-
-<p>Les locaux destinés aux audiences sont installés
-avec la plus grande simplicité imaginable et ne contiennent
-absolument qu’un siège pour le calife, devant
-lequel, parfois, est étendue une natte de palmier. Ses
-appartements privés ont au contraire un confort tout à
-fait inusité pour le Soudan.</p>
-
-<p>Des lits en fer, richement dorés et munis de moustiquaires,
-restes du butin fait à Khartoum, des tapis
-épais, des coussins recouverts de soie, des tentures et
-des rideaux de lourdes étoffes de couleurs variées, ornent
-les chambres bien blanchies. Des nattes de palmier et de
-petits sophas dans les vérandas, complètent l’ameublement,
-lequel peut être considéré comme somptueux.</p>
-
-<p>La maison de son fils située à l’est de la Koubbat
-est encore mieux construite, mais meublée de la même
-manière. Son fils se permet même le luxe d’un lustre en
-cristal resté intact à la chute de Khartoum et d’un parc.
-Il occupe des centaines d’esclaves qui doivent amener à
-la sueur de leur front la terre fertile des bords du fleuve
-à la maison de leur jeune maître, maudissant son amour
-du luxe pour lequel ils dépensent leurs forces tandis<span class="pagenum"><a name="Page_744" id="Page_744">[744]</a></span>
-qu’eux-mêmes, habitant des huttes misérables, manquent
-des choses les plus nécessaires. Chaque jour des améliorations
-sont entreprises, de nouvelles constructions
-commencées, des transformations, des aménagements....
-Le père et le fils cherchent à s’offrir une vie aussi
-agréable que possible. Yacoub suit fidèlement leur exemple:
-il aime à construire comme eux et l’emplacement qui
-borne ses deux maisons situées au sud de la djami, est
-un véritable chantier. Les bâtiments du calife Ali woled
-Helou, situés au nord de la Koubbat, sont d’une étendue
-moindre et meublés plus simplement que ceux que nous
-venons de mentionner.</p>
-
-<p>Le calife Abdullahi possède, outre sa propre résidence,
-d’autres maisons aux extrémités nord et sud de
-la ville, mais de constructions plus simples. Il les utilise
-comme pied-à-terre lors des envois de troupes dans les
-provinces ou pour l’inspection des troupes nouvellement
-arrivées. Il y séjourne dans ces occasions plusieurs jours.
-On a construit également des maisons pour le calife
-juste au bord du fleuve, à l’est du fort établi autrefois
-par le Gouvernement, mais détruit depuis et dont les
-fossés ont été comblés. Il ne les utilise ordinairement
-que pour y faire mettre en état les navires partant du
-côté de Redjaf, pour donner ses instructions et sa bénédiction
-aux partants. Au sud de la maison de Yacoub,
-et séparé de celle-ci par une place, se trouve l’arsenal
-(Bet el Amana), construction entourée d’un mur en pierre,
-où sont conservés des fusils, des canons, une partie des
-munitions, ainsi que cinq voitures ayant appartenu aux
-anciens gouverneurs généraux et à la mission catholique.
-Un corps de garde, établi dans des guérites, interdit<span class="pagenum"><a name="Page_745" id="Page_745">[745]</a></span>
-l’entrée à toute personne autre que les fonctionnaires de
-la maison. Du côté nord du Bet el Amana sont réunis
-les drapeaux de tous les émirs qui se trouvent à Omm
-Derman. A côté, on voit une construction en demi-cercle,
-munie de marches et haute d’environ 7 mètres, dans
-laquelle se trouvent les tambours de guerre du calife.
-A l’est, sont rangés les ateliers où on fabrique les capsules,
-les cartouches et où l’on répare les armes.</p>
-
-<p>Du côté nord de la ville et juste au bord du fleuve,
-se trouve le Bet el Mal el Oumoumi, rangée d’édifices
-destinés à la conservation des marchandises venant de
-Berber, de la gomme envoyée du Kordofan et de tout
-ce qui appartient au calife. Tous ces édifices sont entourés
-de murs dont les portes sont bien gardées. De
-grandes cours servent à entasser le blé et comme endroit
-de vente pour les esclaves et les animaux. Au sud, le
-marché public aux esclaves et dans le voisinage immédiat
-de celui-ci le Bet el Mal des moulazeimie.</p>
-
-<p>Omm Derman est située sur un terrain plat, un
-peu ondulé par place. Le sol est généralement dur,
-mélangé de pierres rougeâtres et recouvert çà et là
-d’une légère couche de sable; ce n’est que dans le
-voisinage du fleuve que se trouve une couche d’humus.
-De larges rues que le calife fit établir pour sa commodité
-et pour la construction desquelles toutes les maisons
-et les huttes qui se trouvaient sur le passage furent
-impitoyablement rasées, conduisent des quatre points
-cardinaux vers la djami. Une rue large mène au Bet
-el Mal, le long du mur d’enceinte inachevé; une autre
-au marché, dans la direction nord-ouest. Sur celle-ci
-s’élèvent, serrés les uns contre les autres, les magasins<span class="pagenum"><a name="Page_746" id="Page_746">[746]</a></span>
-construits en briques. C’est le séjour des artisans classés et
-divisés selon leur profession. Ainsi des places distinctes
-sont assignées aux marchands d’étoffe, de comestibles, aux
-aubergistes, etc. La zaptieh es souk (police du marché)
-veille au maintien de l’ordre dans les affaires du marché.</p>
-
-<p>Les potences dressées sur différentes places indiquent
-d’une manière caractéristique le système qui régne
-dans le pays. La population de la ville a été partagée
-par quartiers suivant les tribus d’origine; les tribus de
-l’ouest habitent la partie du sud, tandis que celles de
-la vallée du Nil sont confinées dans la partie nord de
-la ville. La ville entière est divisée par la police du
-marché en quartiers exactement délimités. Les habitants
-de chaque quartier ont à veiller eux-mêmes par des rondes
-nocturnes, à la sécurité et au maintien de l’ordre dans
-leur quartier. Dans les rues et chemins étroits qui traversent
-ces parties de la ville règne une malpropreté
-indescriptible. Les saletés et les ordures couvrent partout
-le sol. Des cadavres de chameaux, de chevaux,
-d’ânes, de chèvres, etc., empestent l’air; ce n’est que
-dans les grandes fêtes que le calife donne l’ordre de
-nettoyer la cité. Mais ce nettoyage se borne ordinairement
-à réunir les ordures et les restes des cadavres
-d’animaux en putréfaction, répandus partout, en un
-monceau qu’on laisse ensuite bien tranquille. Au commencement
-de la saison des pluies ces monceaux répandent
-une infection pestilentielle qui ne contribue pas
-peu à rendre plus mauvaises encore les conditions sanitaires
-déjà suffisamment désavantageuses.</p>
-
-<p>Dans les premières années, les cadavres étaient encore
-enterrés à l’intérieur de la ville; depuis les derniers<span class="pagenum"><a name="Page_747" id="Page_747">[747]</a></span>
-temps les enterrements ont lieu au dehors, au
-nord du champ de manœuvres. La fièvre et la dysenterie
-sont les maladies les plus fréquentes; durant les
-mois de novembre et de mars, de sérieuses épidémies de
-typhus ont lieu régulièrement et font de nombreuses
-victimes. Maintenant les conditions se sont améliorées,
-car on vient d’établir beaucoup de fontaines, parmi
-lesquelles celles au nord de la djami livrent une eau
-potable excellente tandis que celles qui se trouvent
-dans les parties sud de la ville donnent une eau plus
-ou moins salée. La profondeur des puits, dans les différentes
-parties de la ville, varie entre 10 et 16 mètres,
-mais il n’est pas rare qu’elle atteigne jusqu’à 30 mètres.
-Le premier essai pour creuser des puits fut fait par
-le Sejjir, émir de la prison générale.</p>
-
-<p>Bien qu’il n’eût jamais à craindre le manque d’eau,
-à cause du voisinage du fleuve, il put faire cet essai
-avec les forces importantes que la prison mettait à sa
-disposition gratuitement, essai qui fut couronné de
-succès et engagea à continuer dans cette voie.</p>
-
-<p>Sejjir! Mot mauvais et redouté! Souvent on entend
-l’expression «on l’a conduit chez le Sejjir!» La terreur
-se répand alors chez tous les amis de la malheureuse
-victime et la pitié chez tous les hommes sensibles.</p>
-
-<p>La prison se trouve à l’extrémité sud-est du mur
-d’enceinte dans le voisinage immédiat du fleuve; par
-une porte qui est gardée jour et nuit par des esclaves
-armés, on pénètre dans l’intérieur d’une vaste cour,
-dans laquelle se trouvent plusieurs huttes de pierre et
-d’argile, grandes et petites, isolées les unes des autres.
-Dans celles-ci sont couchés, pendant le jour, les malheureux<span class="pagenum"><a name="Page_748" id="Page_748">[748]</a></span>
-qui ont encouru la colère du calife, ou qui ont
-été condamnés par les cadis; ils doivent expier en cet
-endroit leur conduite, les pieds enchaînés dans des anneaux
-de fer, liés l’un à l’autre par une courte chaîne
-massive. Au cou, une longue et lourde chaîne qu’ils
-peuvent à peine traîner: figures amaigries et sales
-avec la triste expression d’êtres voués à un sort misérable.
-Habituellement un silence profond régne parmi
-ces malheureux, interrompu seulement par le bruit des
-fers, les cris rauques des gardiens ou la plainte douloureuse
-d’un homme qu’on fouette. Ceux qui ont été spécialement
-désignés par le calife pour une punition
-plus sévère, sont enfermés, couverts de lourdes
-chaînes, dans des petits cachots privés complètement
-d’air et de lumière. On les garde dans la plus sévère
-solitude; ils sont privés de toute communication avec
-les humains et reçoivent à peine la nourriture la plus
-indispensable à la vie. Mais la grande masse reste
-couchée tout le jour dehors et cherche à l’ombre des
-deux grands bâtiments de pierre à se protéger des
-rayons brûlants du soleil, en se glissant mutuellement
-de temps à autre à voix basse un mot de plainte. Ils
-se montrent extrêmement soumis à leur sort; ils dissimulent
-comme tout le monde le fait au Soudan et ils
-déclarent au Sejjir, qui leur fait souvent la leçon, qu’ils
-savent et comprennent très bien, qu’ils ne souffrent que
-la juste punition de leur crime; mais dans leur for intérieur
-ils appellent la vengeance du ciel sur leur tyran et
-prient pour être délivrés des mains de leurs bourreaux.</p>
-
-<p>Les gardiens s’approprient les vivres que les parents
-apportent aux prisonniers, puis ils partagent le<span class="pagenum"><a name="Page_749" id="Page_749">[749]</a></span>
-reste à leur gré, parmi les victimes à moitié mortes de
-faim, de sorte qu’il arrive très souvent que celui auquel
-étaient destinés les plus gros morceaux n’a rien du
-tout. Le soir, ils sont réintégrés dans les bâtiments dépourvus
-de fenêtres et ne possédant pas la moindre ventilation.
-La résistance, la prière, les plaintes ne servent
-à rien. Ils sont entassés de force, aussi nombreux que
-la place en peut contenir. Etroitement parqués, il est
-impossible à la plupart d’avoir assez de place pour
-pouvoir seulement s’asseoir. Rendus presque fous par la
-chaleur et le manque d’air, incapables de réagir contre
-les souffrances qu’ils endurent, les plus forts serrent,
-frappent et foulent aux pieds leurs compagnons avec
-une fureur insensée pour se procurer l’espace le plus
-restreint. Enfin le jour paraît, les portes fermées avec
-des chaînes de fer sont ouvertes et les malheureux
-baignés de sueur sortent en titubant, ressemblant plus
-à des cadavres qu’à des hommes vivants. Ils se remettent
-peu à peu; mais le soir venu, leur terrible martyre
-recommence.</p>
-
-<p>Et cependant, ils aiment la vie. Ils ne perdent
-jamais complètement l’espoir; ils implorent Dieu à toute
-heure de leur accorder la liberté. Bien que les prisons
-soient toujours combles et que les prisonniers aient à
-endurer les plus affreuses souffrances, je n’ai jamais entendu
-parler d’un suicide.</p>
-
-<p>Charles Neufeld passa depuis le milieu de 1887 plusieurs
-années dans cette prison, exposé aux plus grandes
-privations et gravement malade. Il fut et est encore
-soutenu par les Européens qui se trouvent à Omm
-Derman autant que leurs moyens le leur permettent, par<span class="pagenum"><a name="Page_750" id="Page_750">[750]</a></span>
-l’intermédiaire de sa servante, qui était venue avec lui
-de Wadi Halfa. Les pieds chargés de doubles anneaux
-en fer et une lourde chaîne autour du cou, il fut livré
-comme les autres à la discrétion de ses gardiens. Comme
-il refusait une fois de rentrer le soir avec les autres
-dans l’intérieur du bâtiment, qui est appelé avec raison,
-la dernière station de l’enfer, il fut même fouetté.</p>
-
-<p>Il supporta tranquillement les coups douloureux sans
-proférer un cri jusqu’à ce que l’esclave s’arrêta de lui-même
-et lui demanda pourquoi il ne se plaignait point
-et n’implorait pas sa pitié.</p>
-
-<p>«Ceci est l’affaire des autres et non pas la mienne,»
-répondit Neufeld tranquillement, et il acquit par cette manière
-d’être le respect de ses gardiens. Après environ
-trois années de captivité, ses fers furent allégés et avec
-seulement une chaîne aux pieds, il fut envoyé à Khartoum
-où il fabrique du salpêtre sous la surveillance d’un certain
-Woled Hamed Allah. Il se trouva relativement mieux.
-Comme son travail avait de la valeur pour le calife, il reçut
-plus tard de lui une subvention mensuelle en argent, mais
-si maigre qu’elle suffit à peine à ses besoins les plus stricts.
-Tout au moins il put de nouveau respirer l’air frais et fut
-délivré de l’infect cachot. Les locaux utilisés pour la
-fabrication du salpêtre se trouvent dans le bâtiment des
-missions catholiques à Khartoum qui, pour ce motif, a été
-sauvé jusqu’à présent de la destruction générale. Là, le
-pauvre Neufeld traîne le soir ses membres fatigués à travers
-le jardin de la mission pour se reposer au pied d’un
-palmier, après le dur labeur de la journée.</p>
-
-<p>Alors ses pensées doivent se porter vers son père
-encore vivant, vers son frère et vers sa sœur, et il doit<span class="pagenum"><a name="Page_751" id="Page_751">[751]</a></span>
-maudire le jour où il a quitté Wadi Halfa d’une manière
-irréfléchie bravant sans nécessité le sort qui l’a puni trop
-sévèrement.</p>
-
-<p>Puisse le pauvre prisonnier recouvrer bientôt la liberté
-et être réuni aux siens qui ne doivent pas perdre
-l’espoir! Il ne manque pas d’amis, qui savent ce qu’il
-en est et qui s’efforceront de l’aider à fuir; mais la
-réussite dépend de Dieu seul!</p>
-
-<p>Une autre victime encore plus malheureuse fut le
-sheikh Khalil. Que n’eût-il pas à souffrir, jusqu’à ce que
-la mort le délivrât de ses souffrances! Il avait été
-envoyé par des fonctionnaires du Gouvernement égyptien
-avec une lettre pour le calife, dans laquelle ils lui
-faisaient connaître les Mahdistes faits prisonniers à la
-bataille de Toski. Ils assuraient en même temps au
-calife qu’ils seraient bien traités et délivrés, l’engageant
-à rendre au sheikh Khalil les ordres et le sabre du
-général Gordon qui se trouvaient peut-être aux mains des
-Mahdistes. Le calife renvoya avec la lettre à laquelle il
-ne répondit pas, un Arabe Ababda, nommé Boushra, qui
-était venu en même temps que le sheikh Khalil, mais il
-retint ce dernier qui était Egyptien de naissance. Quelques
-jours plus tard il le fit mettre aux fers, sous
-prétexte qu’il cherchait à espionner.</p>
-
-<p>Khalil fut bientôt si affaibli par les mauvais traitements
-corporels, les cruautés de toute espèce et la privation
-totale de nourriture qu’on lui imposait parfois, qu’il ne
-fut plus en état de se lever du sol sur lequel il était
-couché. Bientôt l’eau lui fut supprimée pendant des jours
-entiers jusqu’à ce qu’enfin la mort eût pitié du martyr
-et mit fin à ses souffrances.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_752" id="Page_752">[752]</a></span></p>
-
-<p>Melich, marchand juif de Tunis, qui était venu de
-Senhit à Kassala avec la permission de Haggi Mohammed
-Abou Gerger, fut envoyé, sur l’ordre du calife, qui avait
-été instruit de son arrivée, enchaîné sans autre forme de
-procès, à Omm Derman où il se trouve encore aujourd’hui
-prisonnier. Maigre comme un squelette et presque réduit
-au désespoir par sa longue détention imméritée, il prolonge
-sa misérable existence, grâce à l’appui bienfaisant
-de ses anciens coréligionnaires établis à Omm Derman et
-qui ont embrassé la croyance musulmane.</p>
-
-<p>Deux Arabes de la tribu des Ababda furent faits
-prisonniers à Metemmeh sous la prévention d’espionnage.
-Le bruit se répandit à Omm Derman que des lettres
-adressées à des Européens vivant là avaient été trouvées
-chez eux. La petite colonie européenne passa des jours
-de terreur et d’angoisse jusqu’à l’arrivée des deux prisonniers.
-On découvrit alors seulement que les lettres
-étaient adressées à un copte, vivant au Soudan et
-avaient été écrites par ses parents au Caire. Les deux
-Arabes furent jetés en prison où ils eurent à subir les
-mauvais traitements de leurs gardiens et moururent de
-faim.</p>
-
-<p>Asaker Abou Kalam, ancien grand sheikh des Djimme
-qui, comme nous l’avons vu, (page 179) avait exercé une si
-noble hospitalité envers le calife et son père, lors de leur
-voyage dans les pays du Nil et avait fait des funérailles
-solennelles à celui-ci, après son décès, avec les sacrifices
-d’usage, fut mis aux fers. On avait rapporté au calife
-que le grand sheikh, lorsque sa tribu avait été contrainte
-de force par Younis à émigrer, avait murmuré contre
-l’état de choses actuel et avait regretté d’avoir combattu<span class="pagenum"><a name="Page_753" id="Page_753">[753]</a></span>
-l’ancien Gouvernement. Pendant des mois, il fut maintenu
-en captivité; il dut souffrir les plus grandes privations
-pour être envoyé ensuite en exil à Redjaf, les pieds et
-les mains liés par de lourdes chaînes. Mais sa femme,
-une beauté soudanaise bien connue fut, sur l’ordre du
-calife, séparée de son époux et après son départ, incorporée
-dans le harem du maître du pays.</p>
-
-<p>Zeki Tamel, le premier et le meilleur officier du
-calife, fut, sur l’ordre de celui-ci, amené au Sejjir et
-enfermé dans une maisonnette en pierre dont la porte
-fut murée. Par une fente laissée ouverte, on lui tendait,
-à intervalle de plusieurs jours, un peu d’eau; mais il
-fut complètement privé de nourriture. Pendant 23 jours
-il souffrit les plus indicibles tortures; si horriblement que
-la faim le torturât, si affreusement que la soif le fit
-souffrir, on n’entendit jamais un cri de douleur ou un
-mot de prière par la petite fente de ce tombeau de
-pierre. Trop fier pour s’humilier devant ses bourreaux, il
-tint ses lèvres fermées jusqu’à ce que le 24<sup>me</sup> jour de son
-martyre, la mort apparut comme une libératrice. Le
-Sejjir et ses compagnons, ce jour-là, l’épiaient par l’ouverture
-de la prison, devenue maintenant en réalité un tombeau;
-basés sur leur longue expérience, ils attendaient
-pour ce jour-là sa mort, et après s’être délecté de son
-agonie, le Sejjir se hâta de porter la bonne nouvelle à
-son maître le calife. Le cadavre fut emmené de nuit à
-l’extrémité occidentale de la ville et enterré entre des
-huttes en ruine, le dos tourné contre la Mecque. (Tous
-les mahométans croyants sont enterrés avec le visage
-tourné vers la Mecque). L’implacable calife voulait encore,
-après sa mort, lui ravir son repos.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_754" id="Page_754">[754]</a></span></p>
-
-<p>Même le plus fidèle partisan et serviteur du calife,
-le cadi Ahmed woled Ali, n’échappa point à son sort.
-Lui aussi fut jeté au cachot et dépouillé de sa fortune
-qu’il avait acquise d’une manière irrégulière, tandis que
-ses femmes, dont il avait retenu un grand nombre par
-force dans sa maison, furent réparties entre ses ennemis.</p>
-
-<p>Œil pour œil, dent pour dent! Dans cette même
-maison où son ancien adversaire Zeki Tamel rendit l’âme,
-lui-même fut enfermé et connut les mêmes tourments.
-Quelques jours après, le calife intima l’ordre à deux de
-ses cadis de l’interroger sur l’endroit et le lieu où il
-avait caché son argent, car on en avait trouvé fort peu
-chez lui.</p>
-
-<p>«Allez dire au calife, répondit-il, que j’ai terminé
-mes comptes avec ce monde, que je ne possède pas un
-liard et que j’ignore l’endroit où l’on trouverait de l’or
-et de l’argent.» Les cadis lui promirent la grâce du
-calife s’il avouait; sa réponse fut invariablement la même.
-Ils durent retourner auprès de leur maître sans autre
-résultat.</p>
-
-<p>Ceci se passait quelques jours avant ma fuite. Au
-moment d’écrire ces lignes, j’appris que lui aussi avait
-purgé sa condamnation.</p>
-
-<p>On remplirait des volumes en décrivant toutes les
-monstruosités, qui se sont passées dans les cachots d’Omm
-Derman et les atrocités commises par le Sejjir et ses
-aides.</p>
-
-<p>Mais passons..... Un jour viendra où la justice
-fera son œuvre!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_755" id="Page_755">[755]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">CHAPITRE XVIII.</h2>
-
-<p class="pch">Plans de fuite.</p>
-
-<p class="psh">Intérêt que prend le calife à ma détention.&mdash;Prisonniers européens
-à Omm Derman.&mdash;Artin l’horloger.&mdash;Efforts de ma famille pour
-entrer en relation avec moi.&mdash;Insuccès de Babiker Abou Sebiba.&mdash;Le
-baron Heidler et le major Wingate.&mdash;Nouvelles tentatives.&mdash;Oscheikh
-Karar.&mdash;Plan d’Abd er Rahman.&mdash;Espérances et
-craintes.&mdash;Mes efforts pour gagner du temps.&mdash;Je quitte ma maison.</p>
-
-<p>Deux raisons poussaient le calife à me garder constamment
-auprès de sa personne et à me surveiller d’une
-façon sévère. J’étais le seul survivant des hauts fonctionnaires
-du Gouvernement précédent et qui, par un
-long séjour dans le Soudan et de nombreux voyages, en
-avait acquis la parfaite connaissance et en possédait la
-langue à fond. Dans sa conception naïve de notre situation
-politique, il s’imaginait, il était même persuadé, que, si
-je parvenais à m’échapper, j’engagerais le Gouvernement
-égyptien ou une puissance européenne quelconque à marcher
-sur le Soudan; que je jouerais le rôle funeste pour
-lui, de médiateur entre les principaux chefs des tribus
-que je connaissais, qui étaient revenus depuis longtemps de
-leur enthousiasme, et auxquels, (il le savait fort bien lui-même),
-il tardait de rentrer dans les régiments d’autrefois.<span class="pagenum"><a name="Page_756" id="Page_756">[756]</a></span>
-D’un autre côté, son amour-propre était flatté d’avoir
-comme esclave l’homme qui avait autrefois gouverné toute
-la grande province du Darfour y compris son propre pays
-et sa tribu. Il ne cachait pas non plus ce sentiment et
-souvent il disait à ses gens: «Voyez celui qui auparavant
-était notre maître et qui nous jugeait arbitrairement, il
-est maintenant mon esclave, obligé d’obéir à toute heure
-à mes ordres. Lui, qui autrefois recherchait les plaisirs
-du monde et ses jouissances, il marche aujourd’hui
-pieds nus, sa gioubbe est sale et déchirée. Oui, Dieu est
-miséricordieux, il est le Juste.»</p>
-
-<p>Il faisait moins attention aux autres prisonniers
-chrétiens; comme ceux-ci vivaient principalement de leur
-commerce, il leur fut assigné une place près du marché
-où ils avaient bâti leurs propres huttes qui formaient un
-quartier à part rarement visité par les autres races. Le
-Père Ohrwalder gagnait péniblement sa vie en tissant,
-le Père Rossignoli et Beppo, ancien desservant de l’église
-des missions, avaient ouvert des gargotes, sur le marché.
-Les sœurs (missionnaires) vécurent avec eux jusqu’à ce
-qu’elles réussissent à s’échapper. Il y avait aussi Giuseppe
-Cuzzi, un Italien, ancien employé de la maison A. Marquet
-à Berber. Cette petite colonie était composée en majeure
-partie de Grecs, de Syriens chrétiens, de quelques coptes,
-environ 45 hommes avec leurs femmes, pour la plupart
-chrétiennes nées dans le pays ou des Egyptiennes; il s’y
-trouvait aussi quelques juifs. Les Grecs, les juifs et les
-Syriens ont chacun leur émir qu’ils choisissent; ceux-ci,
-à leur tour, sont sous les ordres d’un émir reconnu par
-eux et agréé par le calife. L’émir actuel est un Grec,
-nommé Nicolas, son nom arabe est Abdullahi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_757" id="Page_757">[757]</a></span></p>
-
-<p>Tous les membres de cette colonie sont appelés
-par le peuple: muselmaniun; (descendants des infidèles,
-surnom des renégats) il leur est formellement défendu
-de quitter Omm Derman et ils sont tenus de se
-porter garants les uns des autres. Après la fuite du
-Père Ohrwalder, une surveillance plus sévère fut exercée
-sur tous ces malheureux; en conséquence, lorsque le
-Père Rossignoli s’échappa, Beppo son voisin et sa caution
-fut jeté en prison où il est encore aujourd’hui. Une
-place est assignée aux muselmaniun au nord-est de la
-djami; ils doivent y paraître chaque jour à la prière;
-mais, n’étant pas sous un contrôle spécial, ils s’y montrent
-à tour de rôle, pour que, en cas d’enquête, la colonie
-soit toujours représentée. Leurs huttes adjacentes les unes
-aux autres leur permettent de communiquer facilement
-entre eux, ce qui apporte quelque adoucissement à leur
-triste sort; ils peuvent ainsi se confier leurs peines et
-rencontrer une mutuelle sympathie. Leurs enfants sont
-placés, d’après l’ordre du calife, chez différents foukaha
-qui leur enseignent à lire le Coran.</p>
-
-<p>Mon installation auprès des moulazeimie permettait au
-calife de me surveiller étroitement; la maison qu’il m’avait
-assignée était proche de la sienne. J’avais à dire avec lui,
-aux heures fixées, les cinq prières par jour, et à me tenir
-entre-temps à sa porte. Mon chef, Abd el Kerim woled
-Mohammed de la tribu des Takarir, zélé partisan du
-calife, était, malgré tout, bon pour moi et m’avertissait
-à temps de certains dangers dont j’étais menacé. Sous
-ses ordres étaient aussi placés Haggi Zobeïr de la tribu
-des Djaliin; l’homme de confiance du calife; il avait à
-remettre les messages verbaux de ce dernier à son frère<span class="pagenum"><a name="Page_758" id="Page_758">[758]</a></span>
-Yacoub; en outre, Hasan Seref, nommé Omkadok, de la
-tribu des Bertis, sans service spécial; Bilal woled Husein,
-un Danagla espionnant ses compatriotes; Mohammed Salih
-de la tribu des Djaliin, porteur de la peau dont se sert
-le calife pour ses prières; Tertiri woled Abd el Kadir,
-autrefois cadi, maintenant sans emploi fixe; Mousa
-woled Madibbo, un Risegat, fils du grand sheikh Madibbo
-exécuté au Kordofan et que le calife cherche
-à s’attacher; Regheb woled el Mek Aoudallah qui
-remet les rapports nécessaires aux garçons destinés au
-service de l’intérieur; ceux-ci les remettent directement
-au calife, leur maître; Bechir woled Abdallah, Ahmed,
-Bichari woled Abbas, tous de la tribu des Taasha;
-par eux, le calife s’enquiert des événements survenus
-parmi les tribus arabes de l’ouest et de leur état d’esprit;
-enfin Choudr woled et Toukeri, ex-maître de Gebel Haraz,
-qui autrefois pillait les voyageurs dans le Kordofan.
-Soumis plus tard aux troupes envoyées contre lui, il
-se trouve maintenant en surveillance.</p>
-
-<p>Il m’était sévèrement défendu d’avoir d’autres rapports
-qu’avec ces moulazeimie; tous ceux que je viens de
-citer, à l’exception de Choudr, avaient reçu l’ordre de leur
-maître de me surveiller. Je ne pouvais pas aller en ville
-ni même faire des visites.</p>
-
-<p>Le calife avait une prédilection pour les montres;
-j’étais chargé de les remonter. Je profitais de ce privilège
-pour visiter l’horloger arménien, Artin, qui demeurait sur
-la place du marché; prenant le prétexte d’avoir à réparer
-quelques-unes de ces montres, j’organisais des rencontres
-avec les amis auxquels je désirais parler; ils s’y trouvaient
-à l’heure, faisaient quelques petites emplettes ou donnaient<span class="pagenum"><a name="Page_759" id="Page_759">[759]</a></span>
-leurs montres à réparer et Artin, lui-même, attribuait au
-hasard ces entrevues.</p>
-
-<p>La plupart du temps j’étais assis à la porte du
-calife, lisant le Coran. Il m’avait défendu d’apprendre à
-écrire, trouvant inutile pour moi de m’efforcer de cultiver
-cet art qu’il ignorait lui-même. Dans toutes ses sorties
-je devais l’accompagner et me tenir à ses côtés afin qu’il
-pût me surveiller.</p>
-
-<p>Durant les premières années, je le suivais à pied;
-plus tard il me donna un cheval et, quand l’occasion
-l’exigeait, je devais lui servir d’aide de camp. Ne recevant
-aucun salaire, ma nourriture était des plus simples: un peu
-d’asida, différentes sauces préparées avec de la viande
-séchée à l’air, des légumes ou des fruits, rarement un peu
-de viande fraîche achetée au marché d’Omm Derman. Le
-calife comprenait bien que ma situation n’était pas satisfaisante
-pour moi et que j’aspirais à redevenir libre; en
-dépit de tous mes efforts pour le cacher, je ne pouvais
-pas vaincre sa méfiance. Par des présents d’esclaves, et en
-m’offrant sa nièce en mariage, il avait espéré me retenir
-auprès de lui; n’ayant pas d’enfants, il en concluait que
-je désirais n’avoir aucun lien afin de pouvoir profiter de
-la première occasion pour recouvrer ma liberté.</p>
-
-<p>Depuis les combats autour de Khartoum, mes parents,
-ma mère, mes frères et sœurs, à Vienne, avaient fait tout ce
-qui était en leur pouvoir pour se procurer de mes nouvelles,
-et pour mon bien avaient reconnu la nécessité d’agir avec
-la plus grande prudence. Le chevalier de Gsiller, notre
-consul général austro-hongrois au Caire, n’avait épargné
-aucune peine pour avoir des renseignements sur ma
-position. Il fut secondé dans ses recherches par les<span class="pagenum"><a name="Page_760" id="Page_760">[760]</a></span>
-officiers attachés à l’armée égyptienne et par d’autres
-employés. A son instigation, mes parents purent m’envoyer
-la lettre dont j’ai déjà parlé qui fut remise par le commandant
-de Souakim à Osman Digna et, par Haggi Mohammed
-Abou Gerger, qui se trouvait justement chez ce
-dernier, au calife qui me la fit donner. C’était en 1888.
-Dans un accès de générosité il me permit de répondre, il
-invita même par écrit mes deux frères à venir à Omm
-Derman, afin qu’ils pussent se rendre compte de visu de
-mon bien-être et de mon bonheur! Mais lorsque, sur mon
-conseil, ils répondirent par un refus à son invitation, en
-prenant pour prétexte l’obligation de leur service militaire,
-il me défendit alors sous peine de mort de correspondre
-encore avec eux.</p>
-
-<p>Les rapports supportables que j’avais eus avec le
-calife ne furent que passagers. Le nouveau consul-général
-austro-hongrois, de Rosty, qui avait succédé
-au chevalier de Gsiller écrivit au calife pour lui demander
-la permission d’envoyer un prêtre du Caire aux membres
-de la mission, qui, disait-il, étaient des sujets autrichiens.
-Il m’écrivit en même temps, me demandant des informations
-sur le véritable état de choses à Omm Derman.</p>
-
-<p>Cette correspondance n’était pas du tout du goût
-du calife; il ne répondit pas à M. de Rosty et m’accusa
-de fausseté parce que j’avais indiqué les membres de la
-mission à l’exception du Père Ohrwalder comme Italiens.
-J’avais délibérément fait cela dans la crainte qu’Abdullahi,
-dans un de ses actes de rage contre moi, et qu’un
-essai de fuite de ma part pourrait occasionner, ne se
-vengeât sur ceux qu’il croyait être mes compatriotes
-et que je désirais sauver. Pour la même raison, je<span class="pagenum"><a name="Page_761" id="Page_761">[761]</a></span>
-prétendis aussi n’être nullement en relation avec les
-Européens qui m’étaient étrangers. Le calife savait
-fort bien que j’étais Autrichien (Nemsaoui); plusieurs
-des membres de la mission étant déclarés sujets autrichiens
-par M. de Rosty, j’avais en conséquence des
-compatriotes, et par ce désaveu je l’avais trompé. Il ne
-voulait pas et ne pouvait pas comprendre que les membres
-de différentes nationalités pouvaient appartenir à la
-mission catholique sous la protection de l’Autriche;
-longtemps encore il me reprocha mon mensonge, et me
-fit comprendre qu’il me gardait rancune.</p>
-
-<p>Ma famille avait placé une forte somme d’argent
-chez le consul-général austro-hongrois au Caire et par
-l’entremise de nos représentants diplomatiques et du
-chef d’état-major de «l’Intelligence Department», le
-major F. R. Wingate, je reçus de temps en temps quelques
-secours par des mains sûres, mais non désintéressées.
-Je recevais à peine la moitié, souvent même le tiers
-seulement de la somme qui m’était destinée, et je devais
-cependant reconnaître avoir reçu la somme entière.
-N’importe, je me trouvais heureux de la tournure présente
-des choses; j’avais aussi maintenant quelquefois
-l’occasion de faire parvenir à intervalles très éloignés,
-il est vrai, de mes nouvelles à ma famille qui m’avait
-fait parvenir en contrebande une encre chimique, rendue
-visible à l’action d’une grande chaleur. J’écrivais sur de
-petits morceaux de papier, sur des bandes de toile,
-quelques lignes à la hâte lorsque je n’étais pas surveillé;
-je les envoyais au Caire par des messagers
-secrets, saisissant les occasions favorables, et de là, on
-les expédiait en Europe. Je devais agir avec une grande<span class="pagenum"><a name="Page_762" id="Page_762">[762]</a></span>
-circonspection dans mes dépenses, afin d’éviter d’éveiller
-des soupçons; je continuais donc à vivre aussi simplement
-qu’auparavant, les moyens qui étaient maintenant à ma
-disposition me servant surtout à acquérir des amis.
-Le calife m’ayant interdit toute correspondance avec
-les miens, on était convaincu au Caire que je ne
-pourrais jamais recouvrer ma liberté avec son consentement.
-Aussi tous les efforts tendaient-ils à combiner
-un plan de fuite. J’avais tout d’abord pris un grand
-intérêt à la formation et au développement de ce grand
-mouvement mahdiste, ayant l’occasion de le voir de près;
-cependant cet intérêt même s’affaiblit peu à peu à la
-suite des privations et des grandes humiliations dont j’eus
-à souffrir, sans parler des moments critiques qui menaçaient
-de mettre fin promptement d’une façon désagréable
-à ma captivité.</p>
-
-<p>Cependant le moment d’exécuter mes plans de fuite
-n’était pas encore venu. Pendant des années je n’avais
-confié mon secret à âme qui vive; enfin je parlai
-à Ibrahim woled Adlan, mon ami intime, de mes intentions.
-Il promit de m’aider. Mais peu après, il encourut la
-disgrâce du calife qui le fit exécuter; en lui je perdais un
-ami sincère, fidèle, un protecteur dévoué. Plus tard, j’intéressai
-à mes plans deux hommes d’une grande influence
-et qui vivent encore sur la discrétion desquels je pouvais
-compter; mais quoique par sympathie pour moi, plus
-encore peut-être aussi par la haine qu’ils nourrissaient
-contre le calife, ils m’eussent aidé dans mon entreprise et
-salué avec plaisir ma liberté, nos négociations n’aboutirent
-pourtant à rien. L’argent nécessaire aux préparatifs de ma
-fuite n’aurait pas manqué, mais ils craignaient que leurs<span class="pagenum"><a name="Page_763" id="Page_763">[763]</a></span>
-noms ne fussent divulgués, et que tenus de vivre au
-Soudan, attachés qu’ils étaient par les liens de la famille,
-le calife n’exerçât sa vengeance sur eux.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, ma famille n’était pas restée inactive;
-aucun sacrifice ne lui paraissait trop grand pour
-moi. Habitant Vienne, ignorant le réel état des choses
-au Soudan, les miens continuèrent à mettre des sommes
-d’argent considérables à la disposition de l’ambassade
-austro-hongroise du Caire. Ils prièrent le représentant de
-celle-ci, qui reçut également des instructions du ministère
-impérial et royal des affaires étrangères, de faire tout le
-nécessaire pour adoucir ma situation et pour préparer
-ma fuite. Son Excellence, le baron Heidler von Egeregg,
-ambassadeur et ministre plénipotentiaire qui avait été
-pendant des années consul-général au Caire, s’intéressa
-personnellement à ma cause avec une chaleur extraordinaire
-et ne s’épargna aucune peine pour rendre mon
-évasion possible. Comme on ne pouvait se procurer les
-services de personnes sûres que par l’entremise du Gouvernement,
-le baron se mit en rapport avec le colonel
-Schæffer bey, puis avec le major F. R. Wingate bey
-et c’est grâce à leurs efforts incessants joints à ceux
-du baron Heidler que je dois ma liberté. Sans leur
-intervention il n’eût pas été possible de se procurer des
-Arabes sûrs pour m’apporter à l’occasion des sommes
-d’argent, et pour cacher au calife et à ses partisans les
-différents essais infructueux tentés pour m’échapper.</p>
-
-<p>Au commencement de février 1892, Babiker woled
-Abou Sebiba, chef des postes de Dongola sous le Gouvernement
-égyptien arriva à Omm Derman. C’était un
-Arabe Ababda; amené devant le calife, il prétendit qu’il<span class="pagenum"><a name="Page_764" id="Page_764">[764]</a></span>
-s’était enfui d’Assouan pour demander pardon au calife
-et la permission de s’établir à Berber. Ayant des lettres
-d’introduction signées par l’émir de cette ville, Zeki
-woled Othman, il reçut son pardon et la permission demandée.</p>
-
-<p>Au moment de franchir le seuil de la porte, il me
-poussa, comme par hasard et me dit à voix basse. «C’est
-pour toi que je suis venu ici, arrange un rendez-vous
-avec moi.» «Demain après la prière du soir, dans la
-mosquée.» Telle fut ma réponse, et il disparut.</p>
-
-<p>Je n’avais, il est vrai, jamais perdu l’espoir de recouvrer
-la liberté et de revoir les miens; j’avais cependant
-appris à me dominer et à ne pas donner place à un
-optimisme exagéré; je connaissais aussi suffisamment les
-Arabes et les Soudanais pour ne pas ajouter foi à leur
-parole, car ils manquent plus souvent à leur promesse,
-qu’ils ne la tiennent. Mais quoique le jour suivant se
-passât comme d’habitude, j’étais cependant,&mdash;c’est fort
-compréhensible&mdash;curieux de connaître ce que cet homme
-avait à me dire. Après la prière du soir, quand tout le
-monde eût quitté la mosquée, Babiker vint à la porte
-où il m’avait rencontré la veille. Je le suivis prudemment
-à une grande distance; nous entrâmes ensemble dans
-une partie du bâtiment recouverte de chaume. Là il me
-remit promptement une petite boîte en fer-blanc qui
-sentait le café grillé.</p>
-
-<p>«Elle a un double fond, me dit-il, ouvre-la, lis le
-papier; demain à la même heure je serai ici.» Je cachai
-la petite boîte sous ma gioubbe et retournai à mon poste.
-Le calife me fit appeler pour souper avec lui. Je dois
-avouer mon angoisse de me trouver assis devant lui, ses<span class="pagenum"><a name="Page_765" id="Page_765">[765]</a></span>
-yeux de lynx fixés sur moi. La boîte était assez grosse
-pour être remarquée quoique cachée sous ma blouse.
-Heureusement, le calife était fatigué, moins attentif que
-d’habitude et parlant de choses indifférentes, sans oublier
-toutefois de m’avertir d’être toujours loyal envers lui,
-sinon il me punirait sans miséricorde. Je l’assurai de ma
-fidélité et de mon affection; puis après avoir pris un peu
-de viande et de doura, je feignis d’être malade et j’obtins
-la permission de me retirer. Je me hâtai de rentrer chez
-moi et, à la lumière de ma petite lampe à huile, j’ouvris
-la boîte à l’aide de mon couteau.</p>
-
-<p>Elle contenait un bout de papier avec ces mots écrits
-en français «Babiker woled Abou Sebiba est un homme
-de confiance.» Signé colonel Schæffer. Au dos du papier
-il y avait quelques lignes du consulat général austro-hongrois
-confirmant ce qui était écrit au-dessus. Pour ne pas
-me compromettre, si ce papier tombait entre les mains de
-l’ennemi, ni mon nom, ni l’intention de l’homme n’étaient
-indiqués. Il me fallait donc prendre patience jusqu’au
-lendemain soir.</p>
-
-<p>Je rencontrai Babiker à la même heure, au lieu du
-rendez-vous. Il m’expliqua, en peu de mots, qu’il était
-venu pour fuir avec moi. Maintenant qu’il m’avait vu,
-il retournerait à Berber pour compléter ses préparatifs.
-L’émir Zeki woled Othman devait venir au mois de juin
-pour les manœuvres à Omm Derman. Il ferait route avec
-lui et notre évasion s’effectuerait à cette époque. Je
-l’assurai que j’étais prêt en tout temps à me confier à
-lui, et après l’avoir supplié de tenir sa promesse nous
-nous séparâmes.</p>
-
-<p>Le temps s’écoula bien lentement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_766" id="Page_766">[766]</a></span></p>
-
-<p>Il revint enfin au mois de juillet, comme il était
-convenu, et dans une entrevue secrète il me dit que
-pour détourner les soupçons il s’était marié à Berber.
-Il avait amené avec lui quatre chameaux, mais, il
-n’avait pas encore avisé au moyen de traverser la rivière;
-si je me décidais à courir sur le champ les risques d’une
-évasion, il me conduirait à travers les steppes de Bajouda,
-par Kab, à l’ouest de Dongola, pour atteindre Wadi
-Halfa, voyage à peine possible dans les mois d’été pour
-nos chameaux. Je compris qu’il avait envie de passer
-quelques mois au Soudan, probablement par amour pour
-sa jeune femme; nous tombâmes d’accord de remettre
-ma fuite au mois de décembre, époque des plus longues
-nuits, avantage non à dédaigner; sur sa demande, j’écrivis
-quelques lignes au Caire pour qu’on lui envoyât 100 écus
-afin de compléter l’équipement du voyage. Des mois se passèrent,
-sans aucune nouvelle de lui, je pus seulement
-savoir, par des informations prises en secret, qu’il était
-encore à Berber.</p>
-
-<p>Le mois de décembre s’écoula.</p>
-
-<p>L’année 1893 était commencée; mon attente était
-vaine. Les mois succédèrent aux mois; personne ne
-vint.</p>
-
-<p>Enfin, en juin je revis mon homme; il me raconta
-que le messager que j’avais envoyé au Caire pour demander
-les cent livres avait été retenu en route et était
-arrivé à destination au moment où j’aurais dû depuis longtemps
-avoir exécuté mes projets de fuite; en conséquence
-l’argent lui avait été refusé. Il me dit aussi qu’il avait
-amené deux chameaux; si j’étais prêt actuellement, il
-s’efforcerait de s’en procurer un troisième.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_767" id="Page_767">[767]</a></span></p>
-
-<p>Ainsi de même que l’année précédente, il revenait
-avec sa proposition, en plein été, c’est-à-dire à l’époque
-la moins propice à notre entreprise. J’en conclus que
-Babiker s’était bien renseigné sur les détails de ma situation;
-ne pouvant compter que sur une avance de quelques
-heures pendant les courtes nuits de juillet, avance
-non suffisante, pour assurer le succès, il désirait me voir
-renoncer à toute tentative de fuite afin de pouvoir mettre
-sur mon dos l’insuccès de l’entreprise.</p>
-
-<p>Lorsque je lui proposai de remettre la chose au
-commencement de l’hiver, il y consentit pour la forme.
-Ses visites répétées à Omm Derman avaient attiré sur
-lui l’attention du calife qui lui fit ordonner par le cadi,
-de s’acquitter chaque jour de ses cinq prières dans la
-mosquée, et de ne pas quitter la ville sans en avoir reçu
-la permission. Dans la crainte d’être devenu l’objet d’une
-surveillance continuelle, d’être soupçonné et de voir nos
-projets découverts, il s’enfuit en Egypte. Heureusement
-pour lui, on ne connut son départ que trois jours après
-qu’il eut quitté la ville. Il dut son salut à cette avance.
-Arrivé au Caire, il informa ceux qui l’avaient envoyé,
-qu’il était venu plusieurs fois à Omm Derman, mais que
-j’avais toujours persisté à ne pas tenter ma fuite avec
-lui. Le baron Heidler et le major Wingate reconnurent
-bientôt la fausseté de ses assertions; j’eus, en effet,
-l’occasion de leur faire part en quelques mots, par un
-agent sûr, de la conduite de Babiker.</p>
-
-<p>Ces messieurs passèrent alors un contrat avec un
-marchand nommé Mousa woled Abd er Rahman, domicilié
-à Omm Derman qui s’arrêtait au Caire pour ses affaires.
-Ils lui promirent formellement une prime de 1000 livres<span class="pagenum"><a name="Page_768" id="Page_768">[768]</a></span>
-sterling s’il assurait ma délivrance; et, en même temps,
-tous les moyens nécessaires furent mis à sa disposition.</p>
-
-<p>J’en reçus la nouvelle encore dans l’hiver 1893; mais
-ce ne fut qu’en juillet 1894 qu’Ahmed, un parent de Mousa
-m’informa que des Arabes avaient été gagnés à ma cause
-et qu’ils arriveraient incessamment pour tenter de fuir
-avec moi. Il m’annonça aussi qu’un relais avait été organisé
-dans le désert et que des chameaux seraient prêts.
-J’osais donc espérer réussir en dépit de la grande chaleur.
-Le premier juillet, Ahmed m’avertit que les chameaux
-étaient là et que je devais en conséquence me
-tenir prêt à partir la nuit suivante. Le soir, je dis à
-mes domestiques qu’un de mes amis était tombé dangereusement
-malade et que je passerais la nuit auprès de
-lui avec la permission du calife. Ils ne devaient donc
-pas s’inquiéter si je ne rentrais pas.</p>
-
-<p>La nuit vint; le calife s’était retiré et je pus quitter
-la mosquée avec Ahmed. Pieds nus, n’ayant qu’une épée,
-nous nous hâtâmes le long de la rue conduisant sur le
-champ de manœuvres pour prendre de là, la direction
-du nord-est. Il faisait sombre; la saison des pluies
-avait commencé le jour même, les chemins étaient mauvais.
-Nous traversâmes au pas de course le cimetière;
-j’enfonçai une jambe dans une vieille tombe délabrée par
-la pluie et me blessai le pied aux os d’un squelette. Les
-morts aussi bien que les vivants semblaient vouloir mettre
-obstacle à ma fuite! Cependant je ne perdis pas espoir.</p>
-
-<p>Aussi bien que possible, nous continuâmes notre route.
-Nous traversâmes le chor Shombat et atteignîmes la place
-où les chameaux devaient nous attendre. En proie à un
-énervement compréhensible, nous cherchions dans l’obscurité<span class="pagenum"><a name="Page_769" id="Page_769">[769]</a></span>
-de tous côtés, mon guide appela, à voix basse, par
-leurs noms les Arabes qui devaient se trouver là. Tout fut
-inutile! Pas un signe de vie! En dépit de la fraîcheur de
-la nuit, nous étions baignés de sueur et hors d’haleine;
-nous renonçâmes à nos recherches désespérées. Etait-il
-arrivé malheur à nos hommes? Les chameaux s’étaient-ils
-enfuis? Avaient-ils éveillé des soupçons? Avaient-ils
-été arrêtés en route par quelques Derviches? Ce qu’il y
-avait de certain, c’est qu’ils n’étaient pas là et que la
-situation commençait à devenir critique pour nous! Nous
-devions renoncer à toute autre pensée, rentrer en ville,
-dans nos demeures..... et avant la pointe du jour.</p>
-
-<p>Triste, presque désespéré, je repris le chemin du
-retour. Je me séparai d’Ahmed au bout de la rue des
-manœuvres, en le priant de me donner le soir encore
-des nouvelles de ce qui était arrivé, lui répétant que
-j’étais prêt à une nouvelle tentative.</p>
-
-<p>J’arrivai avant l’aube, épuisé, dans ma maison. Quelques
-heures auparavant seulement, je l’avais quittée dans
-l’espoir de n’y plus jamais rentrer. On comprendra les
-sentiments, les idées qui m’agitaient à cette heure; je
-ne saurais les décrire. A peine fus-je rentré que le calife
-me fit demander par Abd el Kerim la raison de mon
-absence aux prières du matin; je fis répondre que j’avais
-été malade, ma mauvaise mine était un sûr garant de
-mon assertion.</p>
-
-<p>Le soir j’attendis des nouvelles d’Ahmed. Peut-être
-aurions-nous le bonheur de réussir aujourd’hui ou demain!
-J’attendis vainement! Ce ne fut qu’après deux jours
-d’angoisses et d’attente qu’il arriva me conter que les
-Arabes, après avoir réfléchi à leur action, avaient conclu<span class="pagenum"><a name="Page_770" id="Page_770">[770]</a></span>
-que le risque d’être capturés était trop grand; sur quoi,
-ils étaient retournés chez eux!</p>
-
-<p>Nouvel insuccès! une espérance de plus envolée!
-Je me considérais néanmoins comme heureux d’avoir pu
-rentrer chez moi, après mon excursion nocturne, sans
-avoir été découvert.</p>
-
-<p>J’informai encore mes amis de ce qui s’était passé.
-Ils n’épargnèrent pas leurs efforts, et eurent l’appui du
-Père Ohrwalder. Celui-ci avait été à Vienne chez mes
-parents avec lesquels il était depuis lors en constants
-rapports. Par eux et avec le secours du professeur
-Dr. Ottokar Chiari, à Vienne aussi, il m’avait procuré
-une bouteille de pilules d’éther, qui me fut remise par
-l’entremise de marchands. Elles devaient me servir de
-réconfortant en chemin. Je les enfouis dans ma cour.</p>
-
-<p>Je laissai passer quelque temps après mon dernier
-coup manqué, puis j’envoyai moi-même un homme sûr,
-Abd er Rahman woled Haroun porteur de quelques lignes
-pour le baron Heidler. Je priai ce dernier de mettre à la
-disposition du messager les moyens nécessaires pour tenter
-une nouvelle entreprise. De nouveau le baron Heidler et
-le major Wingate, avec l’aide de Milhelm Shoukour bey
-et de Naoum effendi Shoukeir, passèrent un contrat avec
-mon homme. On lui assura, en cas de réussite, une récompense
-de 1000 livres sterling en or et on lui remit
-200 livres par lui demandées pour les préparatifs. Le
-major Wingate ayant ensuite été envoyé à Souakim en
-qualité de gouverneur temporaire, craignant un nouveau
-coup manqué,&mdash;fit un contrat semblable avec l’Arabe
-Hadendoa, Osheikh Karar, qui devait tenter ma délivrance
-par Tokar ou Kassala si l’autre essai échouait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_771" id="Page_771">[771]</a></span></p>
-
-<p>Je reçus un jour, d’un marchand venu de Souakim,
-une petite bande de papier sur lequel ces mots étaient
-écrits à l’encre chimique:</p>
-
-<p>«Nous vous envoyons Osheikh Karar, il vous
-remettra des aiguilles; vous le reconnaîtrez à cela;
-l’homme est fidèle et courageux, fiez-vous à lui. Nos
-salutations, Wingate et Ohrwalder.»</p>
-
-<p>Peu de temps après, je reçus d’un parent d’Abd er
-Rahman woled Haroun la nouvelle que celui-ci avait
-quitté le Caire, qu’il était arrivé à Berber et faisait des
-préparatifs pour ma fuite, mais afin d’éviter tout soupçon,
-il ne se rendrait pas lui-même à Omm Derman; il resterait
-à Berber; je me déclarai être parfaitement d’accord.</p>
-
-<p>Nous étions au premier janvier 1895. Je jetai un
-coup d’œil rétrospectif sur les nombreuses années passées
-dans la constante proximité de ce tyrannique calife,
-années de misères et d’humiliations! Celle-ci devait-elle
-aussi s’écouler comme toutes les autres sans m’apporter
-la liberté si ardemment désirée? Non, cela ne pouvait
-pas être! J’étais plein d’espoir et une voix intérieure
-me disait que les efforts infatigables de mes amis seraient
-enfin couronnés de succès et que le temps devait venir,
-où je reverrais les miens, ma patrie, mes amis!</p>
-
-<p>Un soir, vers le milieu de janvier, après le coucher
-du soleil, un homme que je n’avais jamais vu, passa
-dans la rue et me fit signe de le suivre. Je fis quelques
-pas à ses côtés. Il me dit à voix basse: «Je suis
-l’homme aux aiguilles, il faut que je te parle.» Joyeusement
-surpris, je le conduisis dans une petite niche
-obscure, formée par le mur de ma maison, le priant de me
-développer promptement ses plans. Il me tendit premièrement<span class="pagenum"><a name="Page_772" id="Page_772">[772]</a></span>
-trois aiguilles et un bout de papier, comme preuve
-de son ambassade. Mais à ma profonde stupéfaction, il
-m’expliqua que pour le moment la fuite était impossible.</p>
-
-<p>«Je suis venu ici, dit-il, dans l’intention de te conduire
-à Kassala. Maintenant que des postes militaires ont été
-établis à El Fascher, à Ousoubri et à Gos Redjeb sur
-l’Atbara, postes qui sont en communication constante les
-uns avec les autres, la fuite dans cette direction est
-tout à fait impossible de même que le passage par une
-ligne aussi fortement occupée.»</p>
-
-<p>Il prétendit en outre que son chameau avait succombé,
-qu’il avait fait des pertes d’argent par suite de
-mauvaises affaires et que, en conséquence, il ne possédait
-pas les moyens de préparer une évasion. Il me pria
-de lui donner une lettre pour le major Wingate afin
-que ce dernier lui fournit une plus forte somme, et, me
-promit de revenir dans deux mois; sérieusement alors
-nous nous mettrions à l’œuvre. Je vis clairement ce que
-je pouvais attendre de cet homme. Il voulait même déjà
-repartir dans deux jours; je lui ordonnai de m’attendre
-le soir suivant à la mosquée, puis je retournai, peu satisfait
-de cette rencontre, reprendre mon poste à la porte
-du calife. Le papier qui m’avait été remis contenait en
-quelques mots une recommandation de l’homme par le
-Père Ohrwalder. Je répondis en lui dépeignant la conduite
-de son envoyé. Je remis le soir suivant à Osheikh
-Karar qui m’attendait dans la mosquée, comme il était
-convenu, la lettre qu’il s’empressa de cacher sur lui,
-comptant que par elle, il recevrait de nouveau de l’argent.
-Amèrement désappointé, j’allais rentrer chez moi lorsque
-je vis devant moi Mohammed, le cousin de mon ami Abd<span class="pagenum"><a name="Page_773" id="Page_773">[773]</a></span>
-er Rahman woled Haroun. Comme par hasard, il marchait
-près de moi et me dit à voix basse: «Nous sommes
-prêts, les chameaux sont achetés, les guides engagés.
-Ton évasion est fixée au mois prochain, au dernier
-quartier de la lune,» puis il me quitta.</p>
-
-<p>J’avais, cette fois-ci, la conviction de n’être pas désillusionné.
-Vers la fin de janvier, un nommé Houssein woled
-Mohammed arriva à Omm Derman, engagé aussi par le
-baron Heidler et le major Wingate et gagné à ma cause. Il
-me fit savoir qu’il était prêt à m’aider à fuir; il me pria de
-faire connaître mes intentions à mes amis au Caire. Un de
-ses frères qui allait partir pour l’Egypte se chargerait
-de faire parvenir ma lettre: «Ayant donné ma parole à
-Abd er Rahman, je prétextai à Houssein Mohammed
-une maladie qui m’empêchait d’oser chercher à prendre
-la fuite. Je lui promis cependant de lui fixer le temps
-de l’entreprise à la fin de février; en même temps je
-lui remis une lettre dans laquelle je faisais part à mes
-amis de l’espoir que je nourrissais de recouvrer prochainement
-ma liberté avec le secours d’Abd er Rahman, et
-si toutefois je devais subir une nouvelle désillusion, ce
-dont je priais Dieu de me préserver, je rechercherais le
-secours de Houssein.</p>
-
-<p>Je craignais maintenant que, tant de monde étant
-dans le secret, le calife ne pût suspecter quelque chose.
-S’il était mis sur la voie de ce qui se passait, de mes
-efforts sérieux pour le quitter, j’étais certainement perdu.</p>
-
-<p>Le dimanche, 17 février, Mohammed me fit savoir
-que les chameaux arriveraient le jour suivant; ils avaient
-besoin de deux jours de repos; la fuite était donc décidée
-pour le mercredi 20. Il m’avertirait encore du reste le<span class="pagenum"><a name="Page_774" id="Page_774">[774]</a></span>
-mardi soir. De mon côté je devais faire mon possible
-pour avoir une grande avance. Ces deux jours se passèrent
-lentement, trop lentement.</p>
-
-<p>Enfin la nuit du mardi arriva. Je trouvai Mohammed
-m’attendant à la porte de la mosquée.</p>
-
-<p>«Tout est prêt,» chuchota-t-il; puis nous nous
-séparâmes après avoir convenu du rendez-vous pour le
-mercredi soir, lorsque le calife se serait retiré dans
-ses appartements.</p>
-
-<p>Je dois avouer que je passai une grande partie de
-la nuit dans un état d’excitation fièvreuse. Si cet essai
-allait manquer comme les autres? Si un événement imprévu
-allait déjouer nos efforts?</p>
-
-<p>Ces pensées me tinrent longtemps éveillé et inquiet.
-Je dormis cependant quelque peu. Pendant le jour, je
-me plaignis aux moulazeimie en faction devant la porte
-du calife d’être fortement indisposé et je priai Abd el
-Kerim woled Mohammed d’excuser mon absence aux
-prières le matin. Je comptais, lui dis-je, me préparer une
-forte boisson de séné de la Mecque et de tamarin et
-désirais rester tranquille chez moi le jour suivant. Abd
-el Kerim y consentit et me promit de m’excuser auprès
-du calife s’il s’enquérait de moi. Je savais bien que le
-calife ne me voyant pas aux premières prières, et apprenant
-mon indisposition, enverrait chez moi pour me donner
-une preuve de sa sympathie et surtout pour se convaincre
-que j’étais vraiment là. Il n’y avait aucun autre moyen
-d’expliquer mon absence qu’en prétextant un malaise.</p>
-
-<p>Au coucher du soleil, je rassemblai mes serviteurs,
-et après les avoir priés de garder la plus grande discrétion,
-je leur fis part que le frère de l’homme qui<span class="pagenum"><a name="Page_775" id="Page_775">[775]</a></span>
-m’avait apporté sept ans auparavant, une lettre, de l’argent,
-des montres, etc., de la part de mes parents, était arrivé
-secrètement avec un nouvel envoi malgré la défense du
-calife; je devais le rencontrer cette nuit pour m’arranger
-avec lui sans délai afin qu’il pût s’en retourner immédiatement.
-Mes pauvres domestiques ajoutèrent foi à mes
-paroles, et ne se réjouissaient pas peu à la pensée que
-leur position et la mienne allaient s’améliorer par la réception
-d’une forte somme d’argent. Je recommandai à
-mon serviteur Ahmed de venir m’attendre le jour suivant
-au lever du soleil avec ma mule, à l’extrémité nord de
-la cité, et de ne pas s’impatienter si je tardais à paraître,
-les affaires étant si importantes que je pouvais, probablement,
-être retenu; il ne devait en aucun cas quitter
-le lieu du rendez-vous, car je comptais lui remettre
-l’argent que j’aurais reçu pour le porter chez moi. Je
-fis comprendre aux autres la nécessité de garder un profond
-silence, car je courais grand risque d’être découvert.
-Si l’un des moulazeimie me demandait, il fallait lui répondre
-qu’ayant été très mal pendant la nuit, je m’étais
-rendu avec Ahmed auprès d’un homme qui pouvait guérir
-les maladies, mais qu’ils ignoraient où il demeurait. Je
-fis entendre à mes domestiques que j’allais recevoir une
-somme considérable le lendemain, et en attendant je
-donnai à chacun quelques écus. De cette manière j’espérais
-gagner une avance de quelques heures.</p>
-
-<p>Ahmed devant m’attendre avec ma monture, les
-domestiques qui restaient à la maison croiraient, si nous
-tardions à rentrer, que j’avais été retenu par les affaires;
-Abd el Kerim ayant promis de faire part de mon indisposition
-au calife, si celui-ci s’enquérait de moi, on pouvait<span class="pagenum"><a name="Page_776" id="Page_776">[776]</a></span>
-bien supposer qu’il serait accordé pleine confiance
-au récit de mes domestiques, savoir: que j’étais allé à la
-recherche d’un guérisseur, étant inquiet de l’état de ma
-santé! En tout cas, et c’était là l’essentiel, il se passerait
-quelques heures avant qu’on ait trouvé Ahmed, et
-l’histoire de l’arrivée du messager supposé les intriguerait
-jusqu’au moment où enfin il serait reconnu que
-le tout n’était qu’une comédie et que j’avais pris la
-clef des champs! Avant de me rendre à la prière du
-soir, je retournai chez moi pour bien faire comprendre à
-mes gens, qu’ils devaient être extrêmement prudents et
-exécuter exactement tous mes ordres. Puis je quittai la
-maison, implorant du ciel la réussite pour cette fois-ci
-dans mes desseins.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_777" id="Page_777">[777]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">CHAPITRE XIX.</h2>
-
-<p class="pch">Ma fuite.</p>
-
-<p class="psh">Mes guides Zeki Bilal et Hamed ibn Houssein.&mdash;Un incident.&mdash;Les
-chameaux refusent d’avancer.&mdash;Caché dans les montagnes du
-Ghilf.&mdash;Arrivée de nouveaux chameaux.&mdash;Descente vers le Nil.&mdash;Nous
-traversons le fleuve.&mdash;Difficultés avec les nouveaux guides.&mdash;Hamed
-Garhosh.&mdash;Hors de danger.&mdash;Enfin à Assouan!&mdash;Arrivée
-au Caire.</p>
-
-<p>C’était le 20 février 1895. Le soleil était couché
-depuis trois heures environ. Le calife s’était retiré dans
-ses appartements. Une heure se passa sans que je fusse
-dérangé; mon maître devait dormir.</p>
-
-<p>Je me levai; je pris la farroua et la ferda sur
-mes épaules et m’acheminai, en traversant le lieu de
-prières, par les rues conduisant au nord d’Omm Derman.
-J’entendis soudain toussoter légèrement: c’était un signal
-de Mohammed. Je restai immobile. Il amena un âne
-bâté; je l’enfourchai..... et, en route!</p>
-
-<p>La nuit était sombre. Le vent du nord obligeait
-les gens à se renfermer dans leurs huttes et dans leurs
-maisons. Nous ne rencontrâmes personne jusqu’à la
-sortie de la ville; là, un homme parut avec un chameau.</p>
-
-<p>«C’est un de tes guides, me dit Mohammed; il se
-nomme Zeki Bilal, il te conduira rapidement dans la steppe<span class="pagenum"><a name="Page_778" id="Page_778">[778]</a></span>
-où se trouvent cachés des coursiers sellés. Pars vite!
-Bon voyage! Que Dieu te protège!»</p>
-
-<p>Zeki Bilal sauta en selle, je m’assis à califourchon.
-Après une heure de trot, nous rejoignîmes les chameaux
-cachés derrière de petits arbres. Le second guide nous
-attendait. Tout étant prêt, je montai l’animal qui m’était
-désigné.</p>
-
-<p>Je me rappelai alors avoir remis à Mohammed les
-pilules d’éther.</p>
-
-<p>«Zeki, lui dis-je, Mohammed t’a-t-il donné le
-médicament?»</p>
-
-<p>«Non; quel médicament?»</p>
-
-<p>«Ce sont des pilules d’éther; elles chassent le
-sommeil et fortifient l’homme qui voyage.»</p>
-
-<p>Il se prit à rire.</p>
-
-<p>«Dormir? répliqua-t-il, sois tranquille, les soucis et
-l’angoisse ne laissent pas dormir et Dieu, dans sa bonté,
-nous rendra vaillants.»</p>
-
-<p>Il avait raison.</p>
-
-<p>Nous nous dirigeâmes vers le nord. Les touffes
-de hautes herbes dures et les bouquets de mimosas, ainsi
-que les épaisses ténèbres empêchaient les chameaux
-d’avancer rapidement.</p>
-
-<p>Au lever du soleil, nous entrâmes dans une vallée
-large d’une lieue environ, nommée Wadi Bichara; pendant
-la saison des pluies, les Djaliin qui habitent les
-bords du Nil y cultivent le doura. Je pus enfin examiner
-mes guides: Zeki Bilal était encore jeune; Hamed
-ibn Houssein était dans la force de l’âge.</p>
-
-<p>«De quelle tribu êtes-vous? leur demandai-je.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_779" id="Page_779">[779]</a></span></p>
-
-<p>«Nous sommes des Kababish, des monts du Ghilf,
-maître, et Dieu veuille que tu sois content de nous!»</p>
-
-<p>«Quelle avance avons-nous sur nos ennemis? Quand
-pourra-t-on s’apercevoir de ton absence?» me demanda
-le plus âgé.</p>
-
-<p>«On me cherchera après la prière du matin, répondis-je,
-jusqu’à ce qu’on soit persuadé de ma fuite
-et jusqu’à ce qu’on ait trouvé des gens et des chameaux
-pour les lancer à ma poursuite, il s’écoulera quelque
-temps; nous pouvons compter sur une avance de douze
-à quatorze heures.»</p>
-
-<p>«Ce n’est pas beaucoup, reprit Hamed, mais si les
-animaux sont bons, nous parcourrons quand même une
-forte distance.»</p>
-
-<p>«Ne connais-tu pas ces bêtes depuis longtemps?
-Ne sont-elles pas éprouvées?»</p>
-
-<p>«Non; ce sont deux mâles de la race des Anafi
-et une femelle Bicharia, que tes amis ont achetés pour
-que tu puisses te sauver; espérons que tout ira pour le
-mieux!»</p>
-
-<p>Nous prîmes une allure plus rapide. La steppe était
-unie, ça et là parsemée d’arbres et entrecoupée de petites
-collines pierreuses. Jusqu’à midi, aucun incident. Tout à
-coup, l’un des guides s’écria: «Halte! Faites rapidement
-agenouiller les chameaux! Vite, vite!»</p>
-
-<p>Nous obéïmes.</p>
-
-<p>«Qu’y a-t-il? demandai-je.»</p>
-
-<p>«Je vois, au loin, des chameaux et des chevaux....,
-je crains qu’on ne nous ait aperçus.»</p>
-
-<p>J’armai mon remington pour être prêt à toute éventualité!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_780" id="Page_780">[780]</a></span></p>
-
-<p>«Si l’on nous a vus, dis-je, il vaut mieux que nous
-continuions tranquillement notre route. Nos bêtes ainsi
-couchées sur le sable brûlant éveilleront la défiance et
-la curiosité. Dans quelle direction marchent ces gens?»</p>
-
-<p>«Tu as raison, répondit Hamed ibn Houssein; ils
-se dirigent vers le nord-ouest.»</p>
-
-<p>Nous nous remîmes en marche, en inclinant vers le
-nord-est.</p>
-
-<p>Nous espérions n’avoir point été aperçus quand, à
-notre grand dépit, nous vîmes arriver vers nous et au
-galop un des personnages dont la troupe, qui allait à
-pied, était éloignée de nous d’environ deux mille pas.</p>
-
-<p>J’appelai Hamed.</p>
-
-<p>«Tandis que je continuerai à avancer lentement
-avec Zeki, lui dis-je, arrête cet homme, trouve un expédient
-quelconque, mais, en tout cas, empêche qu’il ne
-me voie de près. Tu as sur toi de l’argent.»</p>
-
-<p>«Bien, va, mais lentement.»</p>
-
-<p>J’avançai tranquillement avec Zeki et abaissai la
-ferda sur mon visage, afin qu’on ne reconnut pas la couleur
-blanche de ma peau.</p>
-
-<p>«Hamed salue l’homme, et fait agenouiller le chameau,
-me dit Zeki qui se retournait. Allons au petit pas.»</p>
-
-<p>Vingt minutes après, l’inconnu sauta en selle et
-Hamed nous rejoignit.</p>
-
-<p>«Remerciez Dieu qui nous a sauvés! s’écria-t-il;
-cet homme, une de mes connaissances, est Mouhal le
-sheikh des Haouara; il se rend à Dongola avec des
-chameaux pour porter des dattes à Omm Derman.
-Il m’a demandé où j’allais en compagnie de l’Egyptien
-blanc; il a des yeux de faucon!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_781" id="Page_781">[781]</a></span></p>
-
-<p>«Et que lui as-tu répondu?»</p>
-
-<p>«Je l’ai prié, en sa qualité d’ami, de garder notre
-secret; j’ai ajouté à ma prière vingt écus Marie-Thérèse.
-Nous autres Arabes, tous nous aimons l’argent. Il m’a
-juré de se taire si, par hasard, il rencontrait nos persécuteurs.
-Ses gens sont trop éloignés pour distinguer un blanc
-d’un noir. Allons, avançons; nous avons perdu du temps?»</p>
-
-<p>Le soleil était sur son déclin quand nous franchîmes
-la colline de Hobeguie. Une heure après, nous accordions
-quelque repos à nos bêtes épuisées, campant dans la
-steppe à une journée de marche à l’ouest du Nil.</p>
-
-<p>Il y avait vingt-et-une heures que nous ne nous
-étions pas arrêtés; de tout le jour, nous n’avions pris
-aucune nourriture; nous avions bu de l’eau une fois
-seulement. Aussi, malgré la fatigue, fîmes-nous honneur
-aux dattes et au pain qui constituaient notre
-souper.</p>
-
-<p>«Donnons à manger aux chameaux et hâtons-nous
-de partir; tu n’es pas fatigué? ajouta le guide.»</p>
-
-<p>«Non, répondis-je; nous avons coutume de dire en
-Europe: le temps, c’est de l’argent. Mais ici, le temps,
-c’est la vie. Faites vite!»</p>
-
-<p>Les chameaux, à notre grand effroi, ne touchèrent
-pas à la nourriture. Hamed s’empressa de faire du feu;
-puis il prit une branche allumée, y jeta de la résine
-d’arbre et, tournant autour des bêtes, murmura des paroles
-incompréhensibles.</p>
-
-<p>«Que fais-tu donc?» lui demandai-je, étonné.</p>
-
-<p>«Je crains que les foukera (religieux mahométans)
-du calife n’aient ensorcelé nos chameaux; suivant notre
-habitude, j’emploie le remède usité!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_782" id="Page_782">[782]</a></span></p>
-
-<p>«Je crains bien plus qu’ils ne soient de mauvaise
-race ou malades; laissons-les se reposer encore; peut-être
-se remettront-ils?»</p>
-
-<p>Une demi-heure s’écoula. Les animaux ne voulurent
-pas manger; il était impossible de rester là plus longtemps;
-nous les sellâmes et repartîmes. Les bêtes
-fatiguées refusèrent d’aller au trot, elles marchèrent
-seulement au pas accéléré.</p>
-
-<p>Le soleil se leva lorsque nous n’étions encore que
-sur la hauteur nord-ouest de Metemmeh.</p>
-
-<p>Les forces de nos coursiers diminuant de plus en
-plus nous rendaient très soucieux.</p>
-
-<p>Ils n’allaient qu’au pas et il était clair qu’ils n’atteindraient
-pas, à un jour de marche, l’endroit situé
-au nord de Berber, où se trouvait à la lisière du désert,
-un relais pour changer nos bêtes et où nous attendaient
-d’autres montures.</p>
-
-<p>L’après-midi, nous laissâmes nos chameaux absolument
-épuisés, se reposer à l’ombre d’un arbre. Nous
-résolûmes de nous rendre dans les monts du Ghilf situés
-à une forte journée au nord-ouest. Là, dans ces montagnes
-inhabitées, je me cacherais jusqu’à ce que mes
-guides eussent réussi à se procurer d’autres montures.</p>
-
-<p>A la nuit, nous quittâmes cet endroit; les chameaux
-étant suffisamment reposés, prirent une allure assez rapide
-pour nous permettre d’atteindre le lendemain matin le
-pied des monts. Cette contrée est absolument inhabitée.
-Nous mîmes pied à terre et, chassant devant nous les
-chameaux, nous entrions, après trois heures d’une marche
-pénible et difficile dans une vallée entourée de rochers
-escarpés.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_783" id="Page_783">[783]</a></span></p>
-
-<p>Mes guides, étant tous deux de la tribu des Kababish,
-la montagne du Ghilf est leur pays natal et ils en
-connaissaient tous les chemins et tous les sentiers. Nous
-cachâmes entre de gros blocs les mahlusas (selles de
-chameaux).</p>
-
-<p>«Nous sommes arrivés dans notre patrie, elle protège
-ses fils; ne crains rien! me dit Hamed Houssein.
-Aussi longtemps que nous serons en vie, tu n’as rien à
-redouter. Reste ici caché; à quelque distance tu trouveras
-une fente de rocher d’où jaillit de l’eau. C’est là que
-j’abreuverai les chameaux. Zeki nous en rapportera du
-reste une ghirba (outre) pleine; je cacherai aussi les
-animaux dans un autre endroit afin que le vol des vautours
-tournant aux environs ne trahisse pas notre séjour.
-Attends-moi ici, nous verrons ce qu’il nous reste à
-faire.»</p>
-
-<p>Les guides s’éloignèrent; j’étais seul et quelque peu
-inquiet. J’avais espéré atteindre directement la frontière
-égyptienne et échapper par la rapidité à mes persécuteurs;
-pourquoi ces empêchements imprévus.....?</p>
-
-<p>Deux heures plus tard Zeki revenait apportant
-l’outre pleine d’eau.</p>
-
-<p>«Goûte l’eau de ma patrie, s’écria-t-il; vois donc
-comme elle est fraîche et pure! Aie confiance! Si Dieu
-le veut, il mènera à bonne fin notre entreprise.»</p>
-
-<p>Je bus abondamment; elle était vraiment excellente.</p>
-
-<p>«Je suis plein de confiance, lui dis-je, pourtant ce
-retard me met de mauvaise humeur.»</p>
-
-<p>«Malêche koullou seheï bi iradet illahi (cela ne fait
-rien, c’est Dieu qui dispose). Ce retard a peut-être aussi
-son bon côté; attendons Houssein.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_784" id="Page_784">[784]</a></span></p>
-
-<p>Il était plus de midi quand ce dernier arriva. Nous
-prîmes notre frugal repas composé de dattes et de pain
-et pendant lequel il fut entendu que Zeki se rendrait
-auprès de mes amis, gagnés à ma fuite, et dont les
-demeures se trouvaient à deux petites journées de voyage,
-afin d’en ramener de bons animaux.</p>
-
-<p>«Je monterai la chamelle, dit Zeki, elle est vigoureuse
-et point encore rendue; je voyagerai toute la nuit
-et toute la journée de demain dimanche. Assurément, si
-Dieu le permet, je serai lundi chez nos amis. Comptez
-au plus deux jours pour se procurer les animaux; jeudi
-ou vendredi, à moins qu’un malheur ne m’arrive, je serai
-ici avec les chameaux.»</p>
-
-<p>«Reculons plutôt la date, lui dis-je, nous t’attendrons
-jusqu’à samedi; si tu arrives avant, tant mieux!
-mais songe bien que notre sort est entre tes mains; sois
-prudent, surtout en ramenant les bêtes afin de n’éveiller
-aucun soupçon.»</p>
-
-<p>«Comptez sur ma bonne volonté et sur notre chance!
-que Dieu vous ait en sa sainte garde; à bientôt! au
-revoir!»</p>
-
-<p>Il me tendit la main.</p>
-
-<p>Il prit quelques dattes qu’il serra dans son mouchoir
-et plaça la selle sur son épaule. Hamed lui décrivit la
-place exacte où se trouvait la chamelle. Zeki nous recommanda
-d’être prudents et, quelques minutes plus tard
-il avait disparu.</p>
-
-<p>Nous fîmes place nette pour préparer notre coucher.</p>
-
-<p>«J’ai une proposition à te faire, me dit Hamed
-après quelques instants. Mon parent Ibrahim Mousa est
-sheikh de ce district, sa demeure est sise au pied de la<span class="pagenum"><a name="Page_785" id="Page_785">[785]</a></span>
-montagne à quatre lieues d’ici. Personne ne nous a vus,
-j’ai tout lieu de le croire; pourtant j’estime qu’il est
-préférable de l’avertir de notre arrivée, afin qu’il soit
-prêt à toute éventualité. Sans te nommer, je lui peindrai
-notre situation, il est mon cousin, donc il est forcé de
-nous donner asile; dans le cas où notre retraite serait
-découverte, ce qui est presque impossible à supposer, il
-nous avertirait à temps. Si tu es de cet avis, je pars
-cette nuit afin de le trouver sans être vu de personne;
-demain, de bonne heure je serai de nouveau auprès
-de toi.»</p>
-
-<p>«Ton plan est bon; prends de l’argent, mais ne lui
-dis pas mon nom.»</p>
-
-<p>Le soleil se couchait quand Hamed me quitta, me
-laissant ainsi seul avec mes pensées. Elles se reportaient
-vers mes domestiques, vers mes compagnons; tant d’années
-passées ensemble m’avaient habitué à eux malgré
-la différence des races et malgré leur caractère plutôt
-mauvais; mais elles s’envolaient, surtout vers les miens,
-mes frères et sœurs, mes amis, mes compatriotes. Pourvu,
-mon Dieu, que mon entreprise réussit! Epuisé, je finis
-par m’endormir sur ma couche dure; mais, avant l’aube,
-j’étais éveillé. Mon guide ne tarda pas à arriver.</p>
-
-<p>«Tout va bien, s’écria-t-il, le sheikh, mon cousin,
-te salue quoique tu lui sois inconnu; il souhaite que
-Dieu te protège. Aie de la patience; actuellement, il
-n’y a rien d’autre à faire.»</p>
-
-<p>Il se laissa choir entre deux blocs de rochers; on le
-distinguait à peine à cause de la couleur brune de sa peau;
-j’étais assis un peu plus bas, à l’ombre d’un arbre rabougri
-qui essayait de pousser entre les pierres et tandis<span class="pagenum"><a name="Page_786" id="Page_786">[786]</a></span>
-que Hamed interrogeait l’horizon, nous nous entretînmes
-de la situation présente et passée du pays.</p>
-
-<p>Soudain, un peu après midi j’entendis le pas d’un
-homme; il devait marcher derrière nous; m’étant retourné,
-je vis, non sans crainte, à quelque cent cinquante pas, un
-individu qui grimpait la montagne; ses reins étaient
-ceints d’une ferda qu’il essayait en cet instant, de ramener
-sur sa tête. Venant de derrière, il avait dû nous
-apercevoir.</p>
-
-<p>«C’est un indigène, me dit Hamed; je crois bon
-d’aller lui parler, qu’en penses-tu?»</p>
-
-<p>«Certainement et fais vite; si tu le juges nécessaire,
-donne-lui quelque argent.»</p>
-
-<p>A pas rapides, mon camarade s’élança à la rencontre
-de l’homme qui, ayant atteint le dos de la montagne,
-venait de disparaître à mes regards. Peu après,
-je les vis tous deux s’approcher de moi.</p>
-
-<p>«Nous avons de la chance, s’écria Hamed; c’est un
-de mes nombreux cousins; nos mères sont cousines germaines.»</p>
-
-<p>L’homme s’approcha et me tendit la main.</p>
-
-<p>«Que la paix divine soit avec toi, tu es ici en
-sûreté! me dit-il.»</p>
-
-<p>Nous nous assîmes. Je lui donnai quelques dattes.</p>
-
-<p>«Goûte, lui dis-je, à nos provisions de route; comment
-t’appelles-tu?»</p>
-
-<p>«Ali woled Fheid, me répondit-il. A la vérité,
-j’avais de mauvaises intentions à votre égard. Changeant
-de pâturage, j’arrivai, il y a quelques jours, au pied de
-cette montagne que tu vois, située là-bas, au midi. En
-me rendant à la fente du rocher pour constater si l’eau<span class="pagenum"><a name="Page_787" id="Page_787">[787]</a></span>
-y est abondante, quoiqu’il y ait des puits dans la plaine,
-je remarquai les traces de vos chameaux; je les suivis.
-De loin, j’aperçus la couleur blanche de tes pieds qui
-sortaient de ta cachette; j’en conclus qu’un étranger se
-trouvait en cet endroit et j’allais m’en retourner pour
-revenir de nuit avec quelques camarades et te faciliter
-ton voyage en t’allégeant de tes effets, ajouta-t-il en riant.</p>
-
-<p>Je remercie Dieu d’avoir rencontré mon cousin, les
-ténèbres m’auraient peut-être empêché de le reconnaître.»</p>
-
-<p>«Ali woled Fheid, reprit mon guide qui l’avait
-écouté en silence, permets que je te conte une petite
-histoire:</p>
-
-<p>Il y a quelques années&mdash;j’étais encore bien jeune&mdash;au
-temps de la domination turque,&mdash;mon père était
-sheikh de ces montagnes alors très habitées. Une nuit,
-un homme qui fuyait vint lui demander asile; les soldats
-du Gouvernement le poursuivaient avec fureur, on l’accusait
-d’être un bandit et d’avoir tué des marchands. Ses
-femmes tombèrent entre les mains de ses persécuteurs.
-Longtemps après, mon père qui l’avait tenu caché, se
-rendit à Berber, le siège du Gouvernement. Par des dons
-en argent, il arriva à faire gracier l’individu, car il n’y
-avait, en somme aucune preuve contre lui. Il répondit
-pour lui en se portant caution et fit libérer ses femmes.»</p>
-
-<p>«Cet homme, interrompit Ali, se nommait Fheid,
-c’était mon père. Je n’étais point encore né à cette
-époque, mais ma défunte mère,&mdash;que Dieu ait son âme&mdash;m’a
-conté cette histoire. O frère, ce que ton père a
-fait pour le mien, le fils le fera pour le fils; je vous
-suis dévoué; suivez-moi, je vous montrerai, à proximité,
-une meilleure cachette.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_788" id="Page_788">[788]</a></span></p>
-
-<p>Nous le suivîmes; deux mille pas plus loin dans la
-direction du sud nous atteignîmes une sorte de caverne
-formée par des rochers; deux personnes y pouvaient
-tenir aisément.</p>
-
-<p>«Apportez-ici, ce soir, votre bagage. Quoiqu’il n’y
-ait rien à craindre, ces monts étant inhabités, vous pourrez,
-cette nuit, choisir une autre couche à proximité.
-On ne peut pas savoir; quelqu’un vous observe peut-être,
-sans que vous le sachiez, pour revenir plus tard,
-ainsi que j’en avais l’intention moi-même.</p>
-
-<p>Mais j’ai beaucoup tardé et ma route est longue;
-je vous quitte; demain après le coucher du soleil, je
-reviendrai et m’annoncerai en sifflant doucement. Portez-vous
-bien,&mdash;au revoir.»</p>
-
-<p>Suivant le conseil d’Ali, nous cherchâmes un autre
-endroit pour passer la nuit; le lendemain, nous reprîmes
-possession de notre grotte. Tout le jour, Hamed monta
-la garde. La faim seulement le décida à revenir vers
-moi. On acheva le pain, il ne nous restait plus que des
-dattes.</p>
-
-<p>Vers le soir, nous entendîmes un léger sifflement:
-c’était Ali. Fidèle à sa promesse, il venait au rendez-vous,
-nous apportant dans une petite ghirba (peau tannée
-de jeunes gazelles que les Arabes utilisent fréquemment
-pour transporter du lait) un peu de lait et, dans sa
-ferda, du pain (galette de doura).</p>
-
-<p>«J’ai fait croire à ma femme que j’avais à recevoir
-des marchands, nous dit-il après nous avoir salués; elle est
-si bavarde qu’il m’était impossible de lui dire la vérité.»</p>
-
-<p>«C’est une particularité dont beaucoup de maris se
-plaignent aussi dans mon pays, observai-je en riant;<span class="pagenum"><a name="Page_789" id="Page_789">[789]</a></span>
-(bien disposé, du reste, à la vue de l’excellent repas
-que nous allions faire).»</p>
-
-<p>«J’ai pris des renseignements aux puits, continua
-Ali, soyez sans inquiétude. Mangez et buvez tranquillement;
-je crois à votre entière réussite.»</p>
-
-<p>Nous fîmes honneur aux mets; puis, je le priai de
-se retirer afin que son absence n’inquiétât pas sa famille
-et n’éveillât pas de soupçons. J’ordonnai, à voix basse,
-à Hamed de lui remettre quelques écus comme gage de
-notre amitié.</p>
-
-<p>«Ne reviens pas, lui dis-je, en prenant congé de lui;
-tes allées et venues paraîtraient suspectes à tes gens, ou
-pourraient laisser des traces qui trahiraient notre séjour.</p>
-
-<p>Porte-toi bien; je te remercie de ton amitié et de
-ta fidélité.»</p>
-
-<p>Hamed Houssein fit quelques pas avec son cousin.</p>
-
-<p>«Ali voulait refuser ton argent, me dit-il à son
-retour; j’ai dû l’obliger à le prendre, ce n’est que dans
-la crainte de t’offenser, qu’il l’a accepté.»</p>
-
-<p>Nous prîmes nos quartiers de nuit, et sans incident
-aucun, nous goûtâmes le repos jusqu’au matin. Je me
-retirai alors dans ma grotte, tandis qu’Hamed reprenait
-son poste de factionnaire.</p>
-
-<p>Lentement les heures s’écoulèrent; que de pensées
-m’assiégèrent et combien ma patience fut-elle soumise à
-une dure épreuve! Et pourtant, il n’y avait rien à faire.</p>
-
-<p>Notre provision d’eau diminuant, Hamed Houssein
-prit la ghirba pour se rendre à la source, voulant voir
-les deux chameaux.</p>
-
-<p>«Mon absence durera quatre heures environ. Reste
-tranquillement dans ta grotte. Si, le cas échéant,<span class="pagenum"><a name="Page_790" id="Page_790">[790]</a></span>
-quelqu’un venait,&mdash;que Dieu nous en garde!&mdash;ce serait
-en tout cas un indigène, un Kababish, car jamais un étranger
-n’est parvenu jusqu’ici; retiens-le et dis-lui que Hamed
-woled sheikh Houssein ne saurait tarder à paraître. Mais
-évite toute querelle et surtout garde-toi de répandre le
-sang.»</p>
-
-<p>«Je suivrai ton conseil; j’espère toutefois que tu
-me retrouveras seul.»</p>
-
-<p>Et, en effet, en moins de temps que je ne croyais, mon
-guide était de retour et sa ghirba était remplie d’eau.</p>
-
-<p>«Les chameaux, me dit-il joyeusement, sont où je
-les ai cachés; ils se sont un peu remontés, autant que
-j’ai pu en juger.... donne-moi quelques dattes, je meurs
-de faim.... je vais regagner mon poste d’observation.»</p>
-
-<p>Le reste du jour s’écoula plus lentement encore,
-mais sans incident. A la nuit tombante, nous regagnâmes
-notre couche et, après avoir babillé à voix basse, nous
-demandâmes à la Providence de ne point soumettre notre
-patience à une trop dure épreuve.</p>
-
-<p>Jeudi, vers midi, soudain Hamed quitta précipitamment
-son poste et je le vis s’avancer à pas très rapides.</p>
-
-<p>«Qu’est-ce? lui dis-je.»</p>
-
-<p>«Je vois un homme qui se dirige, au pas de course,
-vers notre ancienne cachette. Ce doit être un messager.
-Reste ici jusqu’à mon retour.»</p>
-
-<p>J’attendis..... les minutes me paraissaient des
-siècles; prudemment j’observai, fouillant du regard le
-terrain; à une grande distance, je vis deux hommes qui
-s’approchaient de la grotte; je reconnus Hamed et avec
-lui Zeki Bilal.</p>
-
-<p>Je sortis, il m’aperçut et accourut à moi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_791" id="Page_791">[791]</a></span></p>
-
-<p>«Je te salue, maître; accepte un heureux message,
-me dit-il, en me serrant la main. Je viens d’arriver avec
-deux chameaux que j’ai cachés de l’autre côté; je vais
-les chercher.»</p>
-
-<p>Et, sans ajouter autre chose, il redescendit en
-courant.</p>
-
-<p>Une heure après, il amenait les deux bêtes.</p>
-
-<p>«Comme tu as fait rapidement, lui criai-je tout
-joyeux, voyons, raconte.....»</p>
-
-<p>«Je vous ai quittés, commença-t-il, samedi soir et ai
-voyagé jour et nuit; ma chamelle avançait à souhait de
-telle sorte que lundi matin j’étais auprès de nos amis;
-aussitôt ils firent chercher les chameaux que tu vois
-ici; mardi, on me les remit et, à l’instant même, je repartis.
-J’ai marché lentement afin de ne point les fatiguer.
-Aussi nous pouvons nous mettre en route sur le champ.</p>
-
-<p>«Ah! j’oubliais de te dire que tes amis se sont rendus
-avec moi à la station convenue à la lisière du désert
-afin que tout soit prêt; je leur ai donné rendez-vous
-pour vendredi ou samedi, au plus tard, après le coucher
-du soleil.»</p>
-
-<p>«As-tu apporté du pain? Nous n’avons que des
-dattes pour toute nourriture.»</p>
-
-<p>«Grand Dieu! dans ma précipitation, j’ai oublié
-d’en prendre.»</p>
-
-<p>«N’importe! repris-je, même sans dattes nous terminerons
-la route.»</p>
-
-<p>«Zeki, dit alors Hamed, selle l’autre chameau; va
-avec notre ami et notre frère jusqu’à la source et
-abreuve les bêtes! Tu m’attendras ensuite jusqu’à ce
-que je vienne avec mon chameau qui doit s’être suffisamment<span class="pagenum"><a name="Page_792" id="Page_792">[792]</a></span>
-reposé. Quant à toi, ajouta-t-il en se tournant
-vers moi, reste caché dans le voisinage; on ne peut pas
-savoir, il y a beaucoup de gens qui ont soif dans le
-monde.»</p>
-
-<p>Nous suivîmes son conseil.</p>
-
-<p>Deux heures avant le coucher du soleil, mes compagnons
-revinrent avec les trois chameaux et les outres
-remplies. Nous nous mîmes en route.</p>
-
-<p>A la tombée de la nuit, après avoir suivi la direction
-de l’est-nord-est, nous entrions dans la plaine.</p>
-
-<p>Sans nous arrêter, nous avançâmes toute la nuit;
-le matin, d’après le calcul d’Hamed, nous devions avoir
-fait la moitié du chemin.</p>
-
-<p>«Cette journée sera la plus périlleuse de notre
-voyage, me dit-il; nous approchons du fleuve et aurons
-à traverser les pâturages des riverains; que Dieu nous
-permette d’atteindre notre relais sans être aperçus!»</p>
-
-<p>Le paysage est uniforme; des steppes parsemés
-d’une herbe rare; çà et là, quelques touffes de mimosas;
-un sol sablonneux; par place des pierres.</p>
-
-<p>Nous ne mîmes pas même pied à terre pour manger.
-Le soleil était au zénith. Au loin, nous aperçûmes un
-troupeau de moutons et leur berger; nous modifiâmes
-quelque peu notre direction, tandis que Zeki allait aux
-informations qui furent nulles. Nous pûmes constater, à
-maintes reprises, des traces de chameaux, d’ânes, de
-moutons..... mais, en somme, rien de suspect.</p>
-
-<p>Le terrain était absolument plat.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-792.jpg" width="400" height="245"
- alt=""
- title="" />
- <p class="pc mid"><span class="smcap">Slatin Pacha s’enfuyant d’Omm Durman.</span></p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_793" id="Page_793">[793]</a></span></p>
-
-<p>«Vois-tu, me demanda Hamed, cette bande large,
-grisâtre qui partage la contrée du nord au sud-ouest.
-C’est la grande route des caravanes conduisant de Berber
-à Wadi Gamer et à Dar Sheikhieh. Si nous la franchissons
-sans être vus, nous n’aurons plus rien à craindre,
-car entre cette voie et le fleuve le terrain est caillouteux,
-sans végétation, sans un sentier et, par conséquent inhabité.
-Mais, écoutez mes conseils! Laissez aller vos
-chameaux lentement, à une distance de 500 pas l’un de
-l’autre; arrivés à la route, nous la suivrons pendant
-quelques minutes du côté de Berber, puis nous la quitterons
-pour nous diriger vers l’est. Voyez-vous cette
-colline pierreuse à environ cinq ou six kilomètres? C’est
-là que nous nous réunirons. De cette manière seulement,
-nous pourrons détourner, le cas échéant, ceux qui voudraient
-nous poursuivre.»</p>
-
-<p>Nous ne rencontrâmes personne, quoique la route
-soit très fréquentée et peu après, nous gravissions la
-colline.</p>
-
-<p>«Avançons maintenant et ne ménagez pas les chameaux
-afin qu’ils nous rendent un dernier service, ajouta-t-il
-en riant, tout va bien jusqu’ici.»</p>
-
-<p>Depuis mon départ d’Omm Derman je ne l’avais pas
-vu rire une seule fois; je savais que, de ce côté du
-fleuve, nous n’avions plus rien à craindre. Alors, en avant!
-Impitoyablement, nous excitions et frappions nos bêtes;
-on atteignit enfin la Kerraba, après avoir laissé à main
-droite quelques monts.</p>
-
-<p>La Kerraba est un plateau sablonneux, couvert de
-pierres noires de la grosseur du poing ou de la tête,
-serrées étroitement les unes contre les autres et les unes
-sur les autres; parfois, l’on rencontre quelques gros blocs
-isolés. Les animaux épuisés, pouvaient à peine avancer
-sur ce cailloutis, un véritable casse-cou.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_794" id="Page_794">[794]</a></span></p>
-
-<p>Vers le soir, nous aperçûmes dans le lointain, mais
-très loin encore, le Nil qui serpentait à travers le pays;
-l’obscurité nous prit au moment où nous descendions le
-plateau; nous ne tardâmes pas à arriver dans une vallée
-entourée de collines pierreuses.</p>
-
-<p>On fit halte et les selles furent enlevées. Le fleuve
-n’était éloigné que d’environ deux heures.</p>
-
-<p>«Notre mission touche à sa fin, dirent à la fois
-Hamed et Zeki, qui s’assirent et prirent quelques dattes.
-Demeure ici avec les chameaux; nous irons à l’endroit
-où doivent se trouver tes amis avec lesquels tu poursuivras
-ta route.»</p>
-
-<p>Seul, plein d’espérance en l’avenir, mon esprit, mes
-pensées se reportaient vers les miens, je les voyais, je
-revoyais ma patrie.....</p>
-
-<p>Il pouvait être minuit, personne encore. Que signifiait
-donc ce retard? si l’on n’arrivait pas, je ne pouvais
-traverser le fleuve cette nuit même.....</p>
-
-<p>Deux heures avant la pointe du jour, j’entendis
-enfin des pas: c’était Hamed.</p>
-
-<p>«Quelles nouvelles m’apportes-tu? lui demandai-je,
-tout anxieux.»</p>
-
-<p>«Aucune,» me répondit-il; il s’assit, rendu de fatigue.</p>
-
-<p>«Impossible de trouver tes amis à l’endroit convenu,
-reprit-il; je suis revenu, car tu ne peux rester ici, étant
-trop exposé au danger d’être vu, dans cette contrée habitée.
-Zeki est là-bas, qui cherche tes gens. Prends la
-ghirba sur ton dos, ainsi que les dattes, je ne saurais
-porter quoi que ce soit, tant je suis épuisé. Viens! Gravissons
-la Kerraba, tu t’y cacheras entre les pierres.»</p>
-
-<p>Une heure après, nous atteignîmes le plateau.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_795" id="Page_795">[795]</a></span></p>
-
-<p>«Demeure ici, me dit Hamed, forme un cercle
-avec les pierres; c’est ainsi que font les chameliers pour
-se protéger contre le froid, pendant la morte saison;
-puis, cache-toi à l’intérieur. Mais, tu sais cela; tu es
-un Arabe comme nous! Ce soir, je viendrai te chercher.
-Pour l’instant, je retourne auprès des chameaux; étant
-connu, je n’ai rien à craindre.</p>
-
-<p>«Si l’on m’interroge, je dirai que je viens de Dar
-Sheikhieh et que je cherche des gens établis dans la
-contrée. Heureusement, j’ai ici aussi des parents.»</p>
-
-<p>Il partit, me laissant seul, abandonné.</p>
-
-<p>J’eus bien vite fait de construire un cercle en
-pierres de la hauteur d’un demi-mètre, dont le centre
-était assez spacieux pour m’y cacher avec la ghirba et
-mon fusil.</p>
-
-<p>Dès que les premières lueurs du jour parurent, je
-rentrai dans ma cachette. Le sol était tendre, sablonneux.</p>
-
-<p>Je garnis de sable mon rempart, de telle sorte qu’on
-ne pouvait m’apercevoir et, fatigué, je m’y étendis.</p>
-
-<p>A quoi songer si ce n’est aux miens, aux années
-de captivité, à la colère du calife en apprenant ma fuite,
-aux incidents, aux difficultés qui pouvaient encore
-surgir et qui m’apparaissaient même comme infranchissables....</p>
-
-<p>Et pourtant, je n’ai jamais désespéré; en pouvait-il
-être autrement? Dans quelque situation difficile que je
-me sois trouvé, je n’ai jamais perdu courage ni confiance
-en ma bonne étoile! Et la peur trouve aujourd’hui place
-en mon cœur! Peut-être, est-ce parce que je suis enseveli
-comme dans un tombeau? Mourir aujourd’hui ou demain,
-n’est-ce point là le sort de tous les hommes?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_796" id="Page_796">[796]</a></span></p>
-
-<p>Mais mourir seul, délaissé, en pays étranger! O
-Dieu, toi qui trônes au-dessus des nuages, aie pitié de
-moi, aie pitié d’un pauvre malheureux, laisse-moi revoir
-ceux qui me sont chers, mes amis et ma patrie.....!</p>
-
-<p>Le calme revint en moi! Eh quoi! c’était un léger
-retard, mais mon affaire marchait à souhait! Cette nuit,
-je traverserai le Nil, demain je franchirai le désert, deux
-ou trois jours me sépareront de tout danger et, léger
-comme l’oiseau, je me hâterai d’aller vers ceux que je
-désire tant revoir.</p>
-
-<p>Je me pris à rire, rempli des plus douces espérances.</p>
-
-<p>Les rayons du soleil, un soleil brûlant, tombaient perpendiculairement
-sur ma tête; je tâchais de me protéger
-de mon mieux en utilisant ma ferda, lorsque j’entendis
-un léger sifflement. C’était Hamed qui, l’air joyeux, arrivait
-à moi.</p>
-
-<p>«Nous avons rencontré tes amis, me dit-il.»</p>
-
-<p>Quelle joie en entendant ces paroles!</p>
-
-<p>«Tu n’as rien à craindre ici, continua Hamed. Zeki
-trouva tes gens avant l’aube et ils convinrent aussitôt
-de ce qu’il y avait à faire.</p>
-
-<p>«Ils sont prêts; ce soir, ils viendront te chercher.
-Mais, soyez prudents: ta fuite est connue dans le pays.
-Viens avec moi maintenant..... non, reste plutôt ici,
-c’est mieux; tu attendras l’obscurité. Je te quitte;
-viendras-tu seul ou dois-je revenir te chercher?»</p>
-
-<p>«Il est inutile que tu te fatigues davantage; je
-connais l’endroit et vous y trouverai ce soir.»</p>
-
-<p>Le soleil allait disparaître quand, la ghirba et le
-fusil sur l’épaule, je quittai ma cachette dans laquelle
-j’avais passé quelques heures tourmentées que je n’oublierai<span class="pagenum"><a name="Page_797" id="Page_797">[797]</a></span>
-pas et avec la perspective d’avoir à surmonter
-encore quelques difficultés.</p>
-
-<p>Arrivé auprès de mes amis, je trouvai deux hommes
-que je ne connaissais pas. Ils me saluèrent: «Nous sommes,
-dirent-ils, envoyés par ton ami Ahmed ibn Abdallah,
-de la tribu des Djihemab; nous te conduirons vers le
-fleuve; Ahmed lui-même le traversera avec toi.</p>
-
-<p>Sur la rive opposée, des chameaux sont prêts; ils
-te mèneront à travers le désert. Prends congé de tes
-guides, leur mission est remplie!»</p>
-
-<p>Je serrai bien cordialement la main de mes deux
-vieux amis et les remerciai en termes émus de leur sacrifice.</p>
-
-<p>«Portez-vous bien, au revoir dans des temps meilleurs
-et surtout plus calmes!»</p>
-
-<p>Nous sellâmes deux chameaux, le troisième fut
-laissé à mes anciens guides. Un des nouveaux guides prit
-place à califourchon derrière moi et nous partîmes.</p>
-
-<p>«Comment t’appelles-tu?» lui demandai-je.</p>
-
-<p>«On me nomme Mohammed, maître, et mon camarade
-Ishaak.»</p>
-
-<p>«Est-ce vous qui m’accompagnerez dans le désert?»</p>
-
-<p>«Non; d’autres auront cette tâche. Mais laisse aller
-ton chameau à pas lents et quoiqu’il fasse sombre, enveloppe
-ton visage, c’est plus prudent. Il y a trois jours
-que de Berber, l’ordre est venu de surveiller étroitement
-toutes les routes; tu n’as cependant rien à craindre dans
-notre pays.»</p>
-
-<p>Après deux heures de marche dans la direction de
-l’est-nord-est, nous fûmes à proximité du Nil. Nous
-entendions grincer la roue qui sert aux irrigations, les<span class="pagenum"><a name="Page_798" id="Page_798">[798]</a></span>
-cris et les éclats de rire des esclaves travaillant avec
-leurs femmes.</p>
-
-<p>Aussitôt arrivés, Mohammed sauta à terre.</p>
-
-<p>«Faites agenouiller les chameaux lentement, tranquillement
-afin que leur cri n’attire pas l’attention.»</p>
-
-<p>Sans bruit, les animaux obéirent.</p>
-
-<p>«Demeure ici, jusqu’à ce que nous revenions avec
-Ahmed ibn Abdallah!»</p>
-
-<p>Déjà, mes nouveaux guides avaient disparu dans
-l’obscurité profonde.</p>
-
-<p>Une heure s’était à peine écoulée quand je vis venir
-quatre hommes. Le plus grand d’entre eux s’approcha de
-moi et m’embrassa, me pressant sur sa poitrine: «Dieu
-soit loué! dit-il, je te souhaite la bienvenue dans le pays
-de mes pères; je suis ton frère Ahmed ibn Abdallah
-de la tribu des Djihemab! Crois-moi, tu es sauvé!</p>
-
-<p>«Mohammed, Ishaak, ordonna-t-il, ôtez les selles sans
-bruit!</p>
-
-<p>«Vous avancerez avec vos chameaux le long du
-fleuve; à une distance assez grande, vous gonflerez les
-outres (elles servent en cas de besoin de flotteurs), vous
-les attacherez au cou des chameaux et traverserez le
-fleuve en différents endroits. Demain, attendez mes ordres
-près des pierres qu’on nomme “les rochers du taureau
-combattant!”</p>
-
-<p>«Quant à toi, ajouta-t-il, suis-moi!»</p>
-
-<p>L’individu resté en arrière et lui-même se chargèrent
-des selles; quelques minutes après, nous atteignîmes la rive
-du Nil Saint; dans une caverne, nous trouvâmes un canot,
-à peine assez grand pour nous contenir. Il nous fallut
-plus d’une heure pour traverser le fleuve. Nous sautâmes<span class="pagenum"><a name="Page_799" id="Page_799">[799]</a></span>
-sur le rivage; l’homme qui nous accompagnait dirigea le
-petit bateau vers un des rapides du Nil, puis le fit
-couler à pic. Il regagna à la nage la rive. Le canot
-avait déjà disparu et avec lui les derniers vestiges de
-notre traversée.</p>
-
-<p>Après une demi-heure de marche, Ahmed Abdallah
-me pria de l’attendre quelques instants; à son retour
-il m’apporta du lait et du pain.</p>
-
-<p>«Mange et bois, me dit-il; sois certain de la réussite
-de ton entreprise; oui, j’ose le jurer par Dieu et
-par son Prophète, tu es sauvé. Mon plan comportait
-que tu partisses encore cette nuit même, mais il est trop
-tard; il est préférable que tu attendes jusqu’à demain
-soir. C’est demain aussi que tes chameaux doivent être
-abreuvés. Nous sommes cependant ici trop à proximité
-d’habitations, c’est pourquoi le fils de mon frère, Ibrahim
-Ali, te conduira à un endroit un peu éloigné d’ici et assez
-difficile à atteindre. Là, tu m’attendras! Je vais te procurer
-un coursier, à moins que tu ne te sentes assez
-fort pour aller à pied?»</p>
-
-<p>«Je supporterai la marche, répliquai-je; où est Ali?»</p>
-
-<p>«Ici! il te servira du reste de guide dans le désert.»</p>
-
-<p>La nuit était des plus sombres. Ibrahim Ali, une
-ghirba vide à la main, prit d’abord la route suivie par
-les caravanes qui se rendent à Abou Hammed en longeant
-le fleuve; puis, après avoir fait environ six kilomètres,
-il alla remplir à moitié son outre et nous nous dirigeâmes
-dans l’intérieur du pays. La marche était rendue difficile
-et lente par les grosses pierres dont la colline était couverte;
-j’étais exténué, chancelant comme un homme ivre.
-Enfin, nous fîmes halte auprès d’un ravin.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_800" id="Page_800">[800]</a></span></p>
-
-<p>«Nous sommes à la place désignée par mon oncle,
-me dit Ibrahim qui, jusqu’ici, n’avait soufflé mot. Sois
-tranquille et sans crainte! Ce soir, j’amènerai les chameaux
-et nous partirons. Voici du pain et de l’eau. Je
-vais achever mes préparatifs; porte-toi bien.»</p>
-
-<p>J’étais ainsi de nouveau seul; de nouveau exposé
-pendant le jour au soleil brûlant. Il est vrai que je me
-sentais plus léger, plus disposé à tout supporter, j’allais
-atteindre enfin mon but!</p>
-
-<p>Les étoiles brillaient déjà au firmament quand j’entendis
-très distinctement le bruit des sabots d’animaux
-qui marchaient rapidement sur le sol pierreux.</p>
-
-<p>Je me levai et distinguai Ahmed Abdallah; il était
-accompagné de deux hommes montés sur des ânes. Il
-vint à moi et me pressa sur sa poitrine.</p>
-
-<p>«Dieu soit loué pour ta délivrance!» me dit-il.</p>
-
-<p>Il me présenta les deux personnages venus avec lui.</p>
-
-<p>«Ce sont mes frères; ils t’apportent tous leurs
-vœux.»</p>
-
-<p>Je leur tendis la main; puis, me tournant vers
-Ahmed:</p>
-
-<p>«Je ne te comprends guère! Tu manifestes ta
-joie.....»</p>
-
-<p>«Certainement, interrompit-il, car, sans que tu le
-saches, tu viens d’échapper à un grand danger. Écoute:
-Il y a trois jours, l’émir de Berber, Zeki ibn Othman,
-reçut la nouvelle que les soldats égyptiens se trouvant à
-Mourad, ayant reçu des renforts considérables, avaient
-l’intention d’attaquer Abou Hammed, station mahdiste.
-Zeki ibn Othman envoya des secours à Abou Hammed et,
-cet après-midi même, 60 chevaux et 300 hommes à pied<span class="pagenum"><a name="Page_801" id="Page_801">[801]</a></span>
-sont passés devant nos demeures. Tu connais cette horde
-sauvage qui se nomme les Ansars. Nous venions de tuer
-un mouton et préparions tes provisions de voyage lorsque,
-soudain nous fûmes surpris par eux. Ce qui était destiné
-pour toi fut avalé en un instant; après quoi, ils se dispersèrent
-à la recherche du butin. Pense, combien notre
-inquiétude était grande à ton égard; car, enfin, l’un de
-ces bandits pouvait parvenir jusqu’à l’endroit où tu étais
-caché. Ils se sont retirés; que la malédiction de Dieu
-les accompagne! Remercie le Seigneur qui te protège!»</p>
-
-<p>Ma reconnaissance fut grande, en effet, envers Celui
-qui m’avait sauvé de tant de dangers.</p>
-
-<p>Ainsi que je l’appris plus tard, le commandant en
-chef de l’armée égyptienne, le général Kitchener Pacha,
-était arrivé à Wadi Halfa pour diriger les manœuvres
-annuelles. Le lieutenant-colonel Machell bey, s’étant, à
-cet effet, rendu de cette ville à Korosko, en passant par
-Mourad, avec le douzième bataillon soudanais et 200 chameliers,
-le bruit se répandit qu’on fortifiait Mourad et
-qu’Abou Hammed allait être attaquée.</p>
-
-<p>«Les chameaux n’arriveront que plus tard, continua
-Ahmed, je les ai expédiés dans l’intérieur du pays, en
-apprenant l’arrivée des derviches, de crainte qu’ils ne fussent
-utilisés par ceux-ci pour le transport des munitions.</p>
-
-<p>«Si tu veux attendre à demain, nous irons te chercher
-de nouvelles provisions.»</p>
-
-<p>«Non, mon désir est de partir en tout cas aujourd’hui;
-le manque de provisions ne saurait m’en empêcher;
-pourvu que les chameaux ne tardent pas trop.»</p>
-
-<p>Ils n’arrivèrent qu’après minuit.</p>
-
-<p>Ahmed Abdallah me présenta mes deux guides:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_802" id="Page_802">[802]</a></span></p>
-
-<p>«Ibrahim Ali, mon neveu que tu connais déjà et
-Yacoub Hasan, également un de mes proches parents.
-Ils te conduiront auprès du sheikh Hamed Fadaï, le chef
-suprême des Arabes Amrab, soumis au Gouvernement
-égyptien. Par son entremise, tu arriveras en sécurité à
-Assouan.»</p>
-
-<p>Les outres étant remplies, nous prîmes congé
-d’Ahmed.</p>
-
-<p>«Je te prie, excuse le manque de provisions; mais
-ce n’est point ma faute, reprit Ahmed. Vous avez de la
-farine et des dattes, assurément ce n’est pas une nourriture
-bien fortifiante, mais elle suffira quand même pour
-apaiser la faim.»</p>
-
-<p>Pendant trois heures et demie nous suivîmes la direction
-de l’est-nord-est et, à l’aube, nous atteignîmes la
-lisière orientale de Wadi el Homar (la vallée de l’âne).
-Elle a reçu ce nom à cause des ânes sauvages qu’on y
-rencontre fréquemment; la végétation y est très rare.
-Plus loin, la contrée prend le vrai caractère du désert:
-du sable, à de grandes distances quelques élévations
-sans le plus petit arbrisseau, sans le moindre brin
-d’herbe.</p>
-
-<p>Deux jours s’écoulèrent ainsi, presque sans repos;
-nous arrivâmes le mercredi matin au pied des monts de
-Nurauei, autrefois habités par les Arabes Bicharia. La
-vallée s’étend entre de hautes montagnes tombant à pic
-dans la direction du nord-est et est bordée de mimosas
-verts. Sur un des côtés latéraux de celle-ci se trouve
-le puits qui porte le même nom que les montagnes.</p>
-
-<p>Ibrahim Ali mit pied à terre; s’étant porté vers un
-point élevé, il nous fit part que le puits était entièrement<span class="pagenum"><a name="Page_803" id="Page_803">[803]</a></span>
-libre; nous nous y rendîmes et, à la hâte, les
-bêtes furent abreuvées et nos outres remplies.</p>
-
-<p>Le puits a un périmètre d’environ 25 mètres sur
-six de profondeur; vers le milieu, il est taillé en forme
-d’entonnoir. Sur cette surface inclinée, des pierres faisant
-saillie servent de marches; on les utilise pour parvenir
-jusqu’à l’eau qui se trouve dans le cercle intérieur.</p>
-
-<p>Les puits sont toujours un lieu de rendez-vous et
-sont fréquemment occupés; aussi nous n’y séjournâmes
-point. Après avoir franchi les monts de Nurauei, nous
-entrâmes dans la plaine; après cette dernière course de
-trois heures, un repos était bien mérité.</p>
-
-<p>Quelle différence entre mes guides! Les premiers
-étaient courageux, décidés, prêts à sacrifier leur vie pour
-moi ou avec moi; ceux qui me servaient actuellement étaient
-tout le contraire, accomplissant de mauvaise humeur la tâche
-que leur avait imposée Ahmed Abdallah, se plaignant
-sans cesse de l’entreprise périlleuse, dont le bénéfice sans
-doute allait à d’autres, voulant dormir et manger. Grâce
-à leur négligence, ils avaient perdu en route mes sandales
-et mon briquet. Dans la suite, ce fut surtout mes
-sandales dont je regrettais amèrement la perte.</p>
-
-<p>Le lendemain jeudi, nous atteignîmes, vers onze
-heures, le puits de Douem; bien que les tribus qui s’y
-arrêtent soient hostiles aux Mahdistes, je jugeai prudent
-de me tenir caché.</p>
-
-<p>Ibrahim Ali et Yacoub Hasan avaient reçu l’ordre
-de me conduire chez le sheikh Hamed Fadaï; ce n’était
-pourtant point leur intention.</p>
-
-<p>En effet, l’après-midi, ils vinrent me représenter
-quels dangers planaient sur eux s’ils restaient éloignés<span class="pagenum"><a name="Page_804" id="Page_804">[804]</a></span>
-des leurs durant plusieurs jours. De la part du calife
-et de ses sujets, sérieuse enquête serait faite pour
-savoir qui m’avait aidé à fuir; en outre leur tribu
-étant connue pour ses sentiments amicaux envers le
-Gouvernement égyptien, non seulement eux seuls avaient
-à craindre, mais aussi mon ami Abdallah. Bref, ils me
-prièrent d’accepter leur proposition, en me laissant présenter
-à une de leurs connaissances qui demeurait à
-proximité et qui me conduirait plus loin.</p>
-
-<p>Je compris qu’ils me nuiraient plus qu’ils ne me
-rendraient service et leur ordonnai de terminer l’affaire
-au plus tôt. Avant le coucher du soleil, ils me présentèrent
-mon nouveau guide, Hamed Garhosh, un
-Arabe Amrab qui paraissait avoir plus de cinquante
-ans.</p>
-
-<p>Celui me salua et, sans autre préambule me dit:
-«Chacun cherche son avantage. Tes guides que je connais
-fort bien désirent que je te conduise à Assouan;
-j’y suis disposé; mais, quel sera mon bénéfice?»</p>
-
-<p>«Le jour de mon arrivée, lui répondis-je, tu recevras
-120 écus Marie-Thérèse et en outre un cadeau dont
-l’importance variera selon la façon dont tu auras rempli
-ta mission.»</p>
-
-<p>«Accepté, reprit-il en me tendant la main. Dieu
-et son Prophète peuvent témoigner que j’ai confiance en
-toi. Je connais votre race, un blanc ne ment jamais!
-A travers des montagnes qui n’ont jamais été foulées
-par le pas de l’homme, n’ayant que les oiseaux comme
-témoins de notre course, je te conduirai vers les
-tiens. Sois prêt; à la tombée de la nuit, nous partirons.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_805" id="Page_805">[805]</a></span></p>
-
-<p>Je gardai le plus vigoureux des trois chameaux
-et pris deux outres pleines d’eau ainsi que la plus grande
-partie des dattes et quelques galettes de doura.</p>
-
-<p>A peine le soleil fut-il couché que Hamed Garhosh
-parut. Son fils s’étant rendu dans le district de Roubatat,
-avec le seul chameau qu’il possédait, pour chercher du
-blé, Garhosh était ainsi obligé d’aller à pied. Le chemin
-étant surtout montueux et le chameau ne pouvant trotter,
-je m’inquiétai assez peu de ce fait, pourvu que mon guide
-eût bonne volonté et bon jarret. En peu de mots, je
-pris congé d’Ibrahim et de Yacoub; enchantés mutuellement
-de nous séparer les uns des autres.</p>
-
-<p>Il fallut deux jours de marche à travers des monts
-dénudés et des collines pierreuses séparées par quelques
-petits espaces sablonneux pour atteindre, le dimanche
-matin, un vieux puits, nommé Shof Aïn. Quoique persuadé
-qu’il n’était pas fréquenté, je préférai attendre
-mon guide à environ une lieue de là.</p>
-
-<p>Notre nourriture se composait de dattes et de pain,
-si j’ose l’appeler ainsi, que nous avions cuit nous-mêmes;
-car, quoique Garhosh se vantât d’être passé maître
-dans son art, nos boulangers auraient hésité à reconnaître
-pour du pain cette pâte brune, dure et sans goût.</p>
-
-<p>Pour le préparer, mon guide entassa quelques pierres
-de la grosseur d’un œuf de pigeon et plaça sur ce foyer
-primitif du bois sec. Ensuite, il pétrit de la farine de doura
-avec de l’eau dans un plat des plus primitifs également.
-Au moyen d’une pierre à feu et avec de l’amadou, il
-alluma son tas de bois. Celui-ci, une fois consumé fut
-retiré et sur les pierres devenues brûlantes, Hamed répandit
-sa bouillie qu’il couvrit avec la braise. Quelques<span class="pagenum"><a name="Page_806" id="Page_806">[806]</a></span>
-minutes après, il me présentait ce qu’il venait de fabriquer,
-un produit dur comme une planche qu’il débarrassa
-de la cendre et des pierres au moyen d’un petit bâton....
-N’importe, nous le mangeâmes de bon appétit, presque
-avec plaisir, ce qui confirme une fois de plus que la
-faim est le meilleur cuisinier.</p>
-
-<p>Nous jugeâmes notre repos suffisant et, quelques
-heures après avoir quitté le puits, nous abordâmes la
-première montagne de l’Etbai.</p>
-
-<p>Cette chaîne de montagnes située entre la Mer Rouge
-et le Nil est habitée dans sa partie méridionale par les
-Arabes Bicharia et les Arabes Amrab; au nord, par la
-tribu des Ababda. Entre ces monts élevés, noirs, parfois
-coupés à pic, sans végétation, courent de larges vallées
-où croissent en abondance des arbres et dans lesquelles
-ces tribus font paître leurs troupeaux de chameaux.</p>
-
-<p>Les chemins sont presque impraticables; néanmoins,
-sans repos, nous avançâmes, tant j’avais hâte de terminer
-au plus tôt ce voyage et de revoir ma famille.</p>
-
-<p>Nous n’avions plus rien à craindre, nous trouvant
-sur le territoire égyptien et hors de la puissance des
-Mahdistes; mon guide pourtant désirait que nous passions
-inaperçus. Il craignait d’être reconnu par des gens en
-rapports commerciaux avec le Soudan. Il demeurait, en
-effet, à la frontière des Mahdistes; et ses affaires l’appelant
-fréquemment à Berber, ses fonctions présentes de
-guide pouvaient avoir des suites fâcheuses pour lui.</p>
-
-<p>On pouvait lui appliquer ces mots: «l’esprit est
-prompt, mais la chair est faible.»</p>
-
-<p>A son âge, il souffrait de la nourriture, de notre
-marche forcée et du froid parfois très sensible; je lui<span class="pagenum"><a name="Page_807" id="Page_807">[807]</a></span>
-donnai ma gioubbe, ne gardant, sur mon corps nu, que
-la ferda et l’hisam.</p>
-
-<p>Pour l’aider encore, je lui cédai pendant les quatre
-derniers jours mon chameau et, comme mes guides avaient
-perdu mes sandales, je le suivis, pieds nus sur le sol
-pierreux. Physiquement, je l’avoue, ce fut le moment le
-plus dur de ma fuite.</p>
-
-<p>Oui, même notre unique chameau voulut nous laisser
-en panne. S’étant blessé au pied de devant et s’étant,
-en outre, heurté violemment à une pierre pointue, le
-pauvre animal pouvait à peine marcher. Je me vis forcé
-de sacrifier ma ceinture de laine; j’en fis une sorte de
-chausson que je mis au chameau; chaque jour il fallait
-renouveler le bandage. Ce procédé est utilisé par les tribus
-du nord du Darfour qui emploient non de la laine mais
-du cuir; j’étais heureux, en cet instant, de connaître
-ce fait.</p>
-
-<table id="tb2" summary="tb2">
-
- <tr>
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- <td> </td>
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- </tr>
-
- <tr>
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- <td class="tdc1">*</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p>Enfin! le samedi 16 mars, comme nous descendions
-des hauteurs, j’aperçus, au lever du soleil, le Nil et, là-bas,
-sur ses bords..... Assouan!</p>
-
-<p>Comment décrire les sentiments de joie qui s’emparèrent
-alors de moi!</p>
-
-<p>Mes souffrances avaient pris fin! J’étais sauvé de
-ces mains fanatiques, barbares; mes yeux voyaient pour
-la première fois, et depuis de si longues années, une
-ville habitée par des hommes civilisés, dans un royaume
-administré par son possesseur légalement et justement!</p>
-
-<table id="tb3" summary="tb3">
-
- <tr>
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- <td> </td>
- <td class="tdc1">*</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td></td>
- <td class="tdc1">*</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_808" id="Page_808">[808]</a></span></p>
-
-<p>Les officiers anglais et égyptiens au service de
-S. A. le Khédive apprirent au dernier moment mon
-arrivée inattendue; ils me reçurent avec joie dans le
-bâtiment du commandant où l’on s’ingénia à me faire
-oublier toutes mes peines.</p>
-
-<p>Le major général Hunter Pacha, commandant le
-corps de la frontière, justement arrivé de Wadi Halfa,
-ses officiers supérieurs: Jackson bey, Sidney bey, Machell
-bey, le major Watson et d’autres dont j’oublie momentanément
-les noms me fournirent de la façon la plus
-gracieuse, des habillements, du linge, etc..... Avant
-même de m’habiller, je dus consentir à me laisser esquisser
-par mon ami Watson, ce à quoi, du reste, je consentis
-avec plaisir. Je priai Boutros bey Cerhis, aujourd’hui
-vice-consul anglais à Assouan, de remettre à mon guide,
-Hamed Garhosh, les 120 écus Marie-Thérèse; je lui
-donnai quelque argent, des habits et des armes et le
-major général Hunter Pacha, en signe de joie, lui fit
-présent de dix livres. Devenu ainsi si rapidement un
-homme aisé, il prit congé de moi tout ému.</p>
-
-<p>Des télégrammes de félicitations ne tardèrent pas à
-me parvenir; le premier fut celui du colonel Lewis,
-tant en son nom personnel qu’au nom de la garnison
-de Wadi Halfa; puis, celui du très honoré chef de notre
-agence diplomatique, le baron Heidler von Egeregg dont
-le dévouement fut sans borne à mon égard; puis, du
-major Wingate bey, cet ami si désintéressé. Le baron
-Victor Herring et son fils, en voyage ici, furent les
-premiers compatriotes qui me saluèrent.</p>
-
-<p>Par un hasard des plus heureux, le paquebot des
-messageries levait l’ancre l’après-midi même. Je l’utilisai<span class="pagenum"><a name="Page_809" id="Page_809">[809]</a></span>
-naturellement. Quand je montais à bord, l’hymne national
-autrichien retentit, faisant couler mes larmes, tandis
-que tous les officiers qui m’accompagnaient ainsi que de
-nombreux touristes de toutes les nations poussaient des
-cris de joie.</p>
-
-<p>J’étais ému, saisi, honteux! Quoique m’étant efforcé
-de conserver dans tous les cas mon honneur, ce que
-chaque officier aurait fait du reste, je n’avais rien accompli
-qui pût mériter tant d’honneurs, ma captivité ayant
-été plus riche en souffrances qu’en services.</p>
-
-<p>Machell bey, le commandant du 12<sup>ème</sup> bataillon
-soudanais, dont les manœuvres de Wadi Halfa à Mourad
-avaient été cause que les Mahdistes avaient dévoré mes
-provisions et que j’eus tant à souffrir de la faim dans le
-désert m’accompagna. Je pris ma revanche! Il dut satisfaire
-à tous mes désirs touchant le boire et le manger,
-peine dont il s’acquitta du reste avec une amitié remarquable
-et une ponctualité militaire.</p>
-
-<p>Nous arrivâmes à Louxor le dimanche soir; je fus
-de nouveau reçu admirablement par tous les voyageurs
-européens. C’est là que je reçus, par l’entremise du baron
-Heidler, le premier salut télégraphique de mes chers
-frères et sœurs, de Vienne.</p>
-
-<p>Famille&mdash;Patrie! Comme ces mots sonnaient harmonieusement
-à mes oreilles!</p>
-
-<p>A cinq heures, le lundi après-midi, nous atteignîmes
-Ghirgheh, la station terminus du sud des chemins de fer
-égyptiens; l’express nous transporta au Caire où nous arrivâmes
-le mardi 19 mars, à 6 heures 10 minutes du matin.</p>
-
-<p>Malgré cette heure matinale, le baron Heidler von
-Egeregg et ses fonctionnaires, le consul, docteur Carl<span class="pagenum"><a name="Page_810" id="Page_810">[810]</a></span>
-Ritter von Goracuchi avec son personnel avaient tenu à
-venir me saluer sur le quai de la gare. Plus loin se
-trouvait aussi mon cher ami Wingate bey, que je ne
-saurais assez remercier, ni en paroles, ni en actions, de
-tout ce qu’il fit pour moi; puis, le Père Rossignoli,
-le correspondant du “<i>Times</i>” et d’autres. Un photographe,
-à l’affût, prit aussitôt un instantané!</p>
-
-<p>On me conduisit au palais de l’agence diplomatique
-austro-hongroise; les appartements qui m’y étaient réservés
-étaient décorés aux emblèmes et aux couleurs de
-ma chère patrie, ornés des plus belles fleurs. A l’entrée
-étaient écrits ces mots: <i>Bienvenue sur le sol natal</i>.</p>
-
-<p>Pendant des mois, je goûtai là l’hospitalité la plus
-large, la plus cordiale du baron Heidler qui avait tant
-fait pour ma délivrance. Ses soins infatigables à mon
-égard qui dépassaient de beaucoup les limites de sa mission
-me tinrent lieu de patrie et de famille.</p>
-
-<p>Le jour de mon arrivée, je reçus encore de nombreux
-télégrammes m’apportant les salutations et les félicitations
-de ma famille, de mes amis, de mes camarades
-d’études, de mes compagnons d’armes et autres.</p>
-
-<p>Au Caire même, je trouvai S. A. R. le Duc de
-Wurtemberg et le général de cavalerie, le prince Louis
-Esterhazy qui, autrefois, commandait la campagne de
-Bosnie à laquelle j’avais pris part comme jeune lieutenant
-de réserve; après s’être intéressés à mon sort, ils eurent
-la bonté de m’exprimer de la façon la plus cordiale la
-joie qu’ils éprouvaient de me voir libre.</p>
-
-<p>S. A. le Khédive me reçut avec une grâce touchante;
-me promut au grade de colonel et me décerna le titre
-de Pacha.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_811" id="Page_811">[811]</a></span></p>
-
-<p>Quelques jours après mon arrivée, j’étais sur le
-balcon du palais du consulat et admirais les fleurs aux
-corolles veloutées et leurs feuilles chatoyant au soleil
-comme de riches étoffes, premier sourire de la végétation
-à la nature qui renaissait..... soudain, ces mots revinrent
-à ma mémoire: Falz-Fein, Ascania-Nova, gouvernement
-de Tauride, Russie méridionale. Je ne fis qu’un
-saut dans ma chambre et avisai l’ancien possesseur de
-la grue comment elle avait été vue et tuée à la fin de
-1892. Que de réminiscences, que de vieux souvenirs en
-traçant ces lignes et combien j’étais heureux de pouvoir
-satisfaire le vœu de M. Falz-Fein. Les remerciements
-qui ne tardèrent pas à me parvenir me prouvèrent, du
-reste, que mon intérêt pour ce petit épisode était justifié.</p>
-
-<p>Le Père Joseph Ohrwalder, missionnaire à Souakim
-lors de mon arrivée, vint au Caire pour me saluer. Il me
-fournit ainsi l’occasion de le remercier, lui, mon compagnon
-de souffrances pendant tant d’années, au moins par
-des paroles, pour son désintéressement, pour l’activité
-qu’il déploya touchant ma fuite.</p>
-
-<p>Je fus, à la vérité, tellement assailli de toutes parts
-par des personnes qui s’intéressaient à moi ou qui m’interrogeaient
-par pure forme ou par curiosité, on me
-rendit tant d’honneurs dans les cercles et dans les sociétés
-que, franchement, je trouvai à peine le temps de respirer.
-Le contraste entre ma vie passée et ma vie actuelle était
-si grand que parfois il me semblait avoir fait un long
-rêve.</p>
-
-<p>Enfin, je retrouvai le repos et surtout l’indépendance
-que j’avais presque totalement perdue, me préparant ainsi
-à un travail sérieux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_812" id="Page_812">[812]</a></span></p>
-
-<p>Je ne puis toutefois songer à mes années de captivité
-sans remercier du plus profond de mon cœur le Tout-Puissant
-de sa protection constante, de sa grâce immense
-et le bénir de m’avoir permis de revoir libre les miens
-et ma patrie.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_813" id="Page_813">[813]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">CHAPITRE XX.</h2>
-
-<p class="pch">Conclusion.</p>
-
-<p class="psh">Afrique, aujourd’hui et autrefois.&mdash;Le Soudan passé et présent.&mdash;Début,
-progrès et déclin du Mahdisme.&mdash;Sa durée.&mdash;Position
-actuelle du calife.&mdash;Empiètement européen.&mdash;Les Blancs dans
-le Bahr el Ghazal.&mdash;Importante position stratégique de la province.&mdash;Le
-temps et la marée n’attendent personne.&mdash;Je retrouve
-mon épée longtemps perdue.&mdash;Un dernier mot.</p>
-
-<p>Après avoir été près de 17 ans en Afrique, y
-compris 11 années de captivité pendant lesquelles toute
-communication avec le monde civilisé me fut coupée,
-j’eus enfin le bonheur de rentrer en Europe.</p>
-
-<p>Que de changements en Afrique durant ce laps de
-temps!</p>
-
-<p>Des régions où Livingstone, Speke, Grant, Baker,
-Stanley, Cameron, Brazza, Junker, Schweinfurth, Wissmann,
-Holub, Lenz et des centaines d’autres explorateurs ont risqué
-leurs vies sont maintenant accessibles à la civilisation.
-Des postes militaires et des stations offrant la sécurité
-et facilitant le commerce qui devient de jour en jour
-plus actif, ont été établis dans ces régions où l’explorateur
-a rencontré autrefois les plus grands dangers. A
-l’est, l’Italie, l’Angleterre, l’Allemagne; à l’ouest, le Congo,
-la France et l’Angleterre, augmentent chaque jour leur<span class="pagenum"><a name="Page_814" id="Page_814">[814]</a></span>
-influence, et sont sur le point de se donner la main au
-centre de l’Afrique. Des tribus sauvages, qui par leur
-manière de vivre, se rapprochaient plus de la brute que
-de l’homme, commencent à connaître de nouveaux besoins
-et à comprendre qu’il existe des êtres qui leur sont intellectuellement
-supérieurs et qui par les ressources de
-la civilisation moderne, sont devenus invincibles même
-dans les pays étrangers. La partie nord des états musulmans
-encore indépendants, le Wadaï, le Bornou, et le
-royaume des Fellata seront sans doute obligés de conclure,
-tôt ou tard, une alliance avec quelques-unes des puissances
-qui s’avancent, afin de conserver leur régime
-héréditaire.</p>
-
-<p>Au centre de l’Afrique, entre les pays mentionnés
-ci-dessus et les puissances avancées de l’est, du sud et
-de l’ouest, se trouve l’ancien Soudan égyptien, qui est
-maintenant sous la domination du calife Abdullahi, le
-chef despotique des Mahdistes. Aucun Européen ne peut
-s’aventurer à traverser les limites de ce pays fermé à
-toute civilisation. La mort ou la captivité perpétuelle, tel
-serait son sort. Ce pays s’étend au sud, le long du Nil
-jusqu’à Redjaf, à l’est et à l’ouest de Kassala jusque
-près de Wadaï. Ce n’est que dans une courte période de
-dix années que le pays a été si misérablement assujetti.
-Pendant plus de soixante-dix ans, depuis l’époque de
-Mohammed Ali, il resta sous le Gouvernement de l’Egypte
-et était ouvert à la civilisation. Dans les villes principales
-se trouvaient des marchands égyptiens et européens. A
-Khartoum même, les puissances étrangères avaient leurs
-représentants. Les voyageurs de toutes les nationalités
-pouvaient non seulement traverser sans empêchement le<span class="pagenum"><a name="Page_815" id="Page_815">[815]</a></span>
-pays, mais ils rencontraient encore secours et protection.
-Des communications télégraphiques et postales régulières
-facilitaient les rapports avec les pays les plus éloignés.
-Les mosquées, les églises chrétiennes, les écoles fondées
-par les missions dirigeaient l’éducation morale et religieuse
-de la jeunesse. Le pays était habité par différentes
-tribus qui, bien que disposées à être en lutte les
-unes contre les autres, retenues qu’elles étaient par la
-force et la sévérité du Gouvernement, n’osaient pourtant
-pas rompre la paix. Il régnait sans doute un certain
-mécontentement dans le pays et, dans les chapitres précédents,
-j’ai montré comment la cupidité et le mauvais
-fonctionnement des employés officiels avaient poussé les
-habitants à la révolte. J’ai cherché à démontrer comment
-Mohammed Ahmed a su tirer avantage de l’esprit du
-peuple, sachant bien que seul un facteur religieux pouvait
-réunir les différentes tribus ennemies; il se donna,
-en conséquence, comme le Mahdi envoyé par Dieu pour
-délivrer le pays du joug étranger et pour régénérer la
-religion, attisant ainsi l’élément du fanatisme qui jette
-une si lugubre lueur sur ces sombres événements dont
-l’histoire des douze dernières années du Soudan est remplie.
-Sans ce fanatisme, la révolution n’aurait jamais pu
-avoir un tel succès; avec ce fanatisme et par lui un
-enthousiasme guerrier a été soulevé, tel qu’il faut remonter
-au moyen-âge et même plus loin en arrière pour
-en trouver un pareil.</p>
-
-<p>J’ai cherché à dépeindre point par point les causes
-dominantes qui conduisirent à cette triste situation actuelle;
-ces causes, il est vrai, se sont bien affaiblies dans leurs
-effets depuis le temps où le Mahdi et son successeur<span class="pagenum"><a name="Page_816" id="Page_816">[816]</a></span>
-étaient à l’apogée de leur puissance; mais néanmoins la
-situation doit être étudiée avec prudence et il est nécessaire
-d’avoir une connaissance parfaite des circonstances
-et de leur développement historique pour comprendre
-exactement les conditions dans lesquelles cette vaste
-étendue de pays tombée maintenant dans un état indescriptible
-de décadence morale, politique et économique
-pourra être rendue à la civilisation.</p>
-
-<p>Dans le Soudan, nous avons sous les yeux le triste
-exemple d’une civilisation nouvelle encore, mais capable
-de développement, anéantie soudainement par des tribus
-sauvages, ignorantes, presque barbares, qui ont élevé sur
-les restes dispersés de cette civilisation une forme de
-gouvernement basée jusqu’à un certain point sur les
-principes qu’elles ont trouvés existant, mais dont elles
-ont foulé aux pieds la justice et la moralité et, elles ont
-arboré une domination remplie de la plus noire injustice,
-de la plus profonde immoralité, de la plus impitoyable
-barbarie. Il est presque impossible de rencontrer dans les
-temps modernes un pays où a régné pendant environ un
-demi-siècle un certain degré de civilisation et qui en si
-peu de temps soit retombé dans un état se rapprochant
-autant de la barbarie.</p>
-
-<p>Considérons un instant en quoi consiste cette nouvelle
-puissance qui s’est élevée si soudainement et qui
-enraye complètement tous les efforts civilisateurs du monde
-européen qui ont eu lieu dans presque toutes les autres
-parties du Continent africain.</p>
-
-<p>J’ai cherché à dépeindre comment au commencement
-de l’élévation au pouvoir du Mahdi, tout le pays ne
-formait qu’un cœur et qu’une âme avec lui, comment<span class="pagenum"><a name="Page_817" id="Page_817">[817]</a></span>
-après sa mort, le fanatisme réel s’affaiblit peu à peu pour
-faire place à un pouvoir temporaire caché sous le manteau
-de la religion. Le calife et les tribus arabes de
-l’ouest, en usurpant la place des Egyptiens qu’ils avaient
-anéantis, gouvernent les populations malheureuses avec
-un sceptre de fer, une telle oppression et une telle tyrannie
-qu’elles souhaitent ardemment le retour d’un gouvernement
-qui leur donnerait le repos et la paix. Il n’est
-pas nécessaire de répéter ici les horreurs et les cruautés
-qui ont été exercées par le calife et ses partisans pour
-maintenir leur pouvoir ascendant, il suffit pour le but
-que je me propose, de rappeler qu’au moins les ¾ de la
-population totale ont succombé à la guerre, à la famine,
-aux maladies et aux exécutions, tandis que la majorité
-des survivants n’est pas mieux traitée que des esclaves.</p>
-
-<p>Le terrible fléau de l’Orient, la traite des esclaves
-avec toutes ses horreurs, se propage de nouveau dans le
-pays; parmi ses victimes, il se trouve un grand nombre
-de chrétiens abyssins, de Coptes et d’Egyptiens.</p>
-
-<p>L’empire du calife avait presque la même étendue
-que celle de l’ancien Soudan égyptien; seulement dans ces
-derniers temps, la sphère de son pouvoir s’est restreinte.
-Mais que la condition de ces districts a changé! Des contrées
-prospères, ayant une population nombreuse ont été réduites
-en vastes déserts. Les grandes plaines sur lesquelles
-les Arabes de l’occident erraient, sont abandonnées et parcourues
-par des animaux sauvages; les anciennes demeures
-des habitants du Nil sont maintenant occupées par ces
-tribus nomades qui en ont chassé les propriétaires légitimes
-ou les ont réduits à l’esclavage afin qu’ils travaillent
-la terre pour leurs nouveaux maîtres.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_818" id="Page_818">[818]</a></span></p>
-
-<p>Privés de tous moyens de défense personnelle, poussés
-à un état de désespoir par l’oppression de la tyrannie, sans
-espérance d’être jamais délivrés de leurs oppresseurs, leur
-force de résistance est brisée; le reste, relativement minime,
-des habitants du fleuve n’est guère au-dessus des esclaves.
-Que peuvent-ils faire eux-mêmes? Comment peuvent-ils
-échapper à leurs tyrans?</p>
-
-<p>C’est une folie de croire que le pays peut se relever
-par ses propres forces, par une révolution intérieure. Le
-secours doit venir du dehors et les populations locales
-doivent bien se persuader que, une fois le premier pas
-fait pour rétablir l’autorité du Gouvernement, il n’y aura
-pas à revenir en arrière. Elles doivent être convaincues
-que le pouvoir du calife sera définitivement anéanti et
-qu’une nouvelle ère de civilisation surgira pour ne plus
-disparaître. Alors et seulement elles remettront de tout
-cœur leur sort entre les mains des puissances qui s’avancent
-et prêteront leur concours pour détruire complètement
-l’édifice chancelant. Il ne faut cependant pas croire, que
-ce pouvoir, quoique dépeint par moi, comme déclinant,
-s’éteindra de lui-même dans une période de temps relativement
-courte.</p>
-
-<p>Le lecteur attentif verra clairement par les derniers
-chapitres que les moyens employés par le calife pour assurer
-sa position contre tous ses ennemis intérieurs étaient et
-sont encore couronnés de succès; si son autorité n’est
-menacée par aucune influence venant du dehors, je ne
-vois pas de raison pour qu’il ne conserve point son
-ascendant aussi longtemps qu’il vivra.</p>
-
-<p>Après sa mort, il peut se produire un bouleversement
-intérieur qui selon les circonstances, renversera la dynastie<span class="pagenum"><a name="Page_819" id="Page_819">[819]</a></span>
-qu’il s’efforce de fonder. Mais reste à savoir si ce pays
-malheureux se rapprocherait, par ce fait, de l’influence
-civilisatrice.</p>
-
-<p>Considérée en conséquence sous ce point de vue, la
-délivrance du Soudan n’est à espérer qu’avec l’aide du
-dehors. Ceux qui s’intéressent à la position actuelle de
-ce pays ne doivent pas oublier que les conditions n’y
-sont plus les mêmes qu’au temps d’Ismaïl Pacha, alors
-que l’influence civilisatrice n’était représentée que par le
-Gouvernement égyptien et que les diverses contrées
-situées au-delà de la sphère égyptienne étaient des états
-barbares presque inconnus des Européens et des Arabes,
-ce qui est presque le contraire aujourd’hui.</p>
-
-<p>Le Soudan, relativement civilisé autrefois, est maintenant
-occupé par un pouvoir barbare hostile à l’influence
-européenne et ottomane. Il coupe le chemin de l’Afrique
-Centrale et exclut de la culture des pays qui, auparavant,
-étaient accessibles à l’influence commerciale et civilisatrice,
-tandis que les diverses contrées qui bordent le Soudan,
-sont ouvertes peu à peu à la culture, les rapports avec
-le monde extérieur sont facilités, le commerce écarte les
-obstacles de son chemin et prospère. La sécurité augmente
-sous le protectorat des puissances européennes et
-les indigènes en viennent à comprendre que ce serait une
-folie pour eux de combattre contre les moyens tout
-puissants de la civilisation.</p>
-
-<p>Passant de la généralité aux détails, voici comment
-la situation actuelle se présente à peu près:</p>
-
-<p>A l’est, l’influence égyptienne reprend lentement,
-fort lentement, son terrain perdu, dans le voisinage de
-Souakim et de Tokar; au sud-est les Italiens ont conquis<span class="pagenum"><a name="Page_820" id="Page_820">[820]</a></span>
-Kassala et forcé les Mahdistes à élever une importante
-ligne de défense sur la rive occidentale du fleuve Atbara;
-plus au sud, les Abyssins ne montrent pour le moment
-aucune intention de changer les relations qui existent
-entre eux et les Derviches, et dans le pays montagneux
-de Fazogl et du Nil Bleu, les habitants se sont affranchis
-avec succès du tribut envers le calife. Plus loin, dans le
-sud, aux sources du Nil, l’influence de l’Angleterre se
-fait sentir dans les régions où Speke, Grant, Baker et
-d’autres ont conquis une renommée immortelle par leurs
-explorations et leurs efforts couronnés de succès contre
-l’esclavage et la traite des esclaves; ces contrées, dans
-un temps peu éloigné, seront reliées à la côte par un
-chemin de fer qui offrira aussi au commerce des provinces
-du sud de l’Equateur et aux régions adjacentes
-les moyens nécessaires de communication. A côté de ces
-possessions anglaises, vient l’Etat libre du Congo; dans
-les dernières années, il a su gagner par son influence
-d’immenses étendues de pays, non seulement dans le voisinage
-de Mboma et d’Oubanghi, mais aussi dans maints
-districts de la province du Bahr el Ghazal, dans l’Equateur
-jusqu’à proximité de Redjaf (vallée du Nil) tandis
-que dans les districts du Haut Oubanghi, les pionniers
-français aspirent à réaliser leurs rêves coloniaux.</p>
-
-<p>Encore plus loin, au nord-ouest, l’autorité du calife
-est menacée par des tribus qui lui sont hostiles et qui tôt
-ou tard se soumettront à l’influence pénétrant de l’ouest
-et du nord de l’Afrique. A l’extrême nord se trouve la
-puissance égyptienne qu’Abdullahi commence peu à peu
-à craindre comme étant probablement la première à intervenir
-dans son empire chancelant. En un mot, la<span class="pagenum"><a name="Page_821" id="Page_821">[821]</a></span>
-position offensive et défensive du Soudan est la suivante:
-toute puissante dans son domaine intérieur, mais menacée
-extérieurement de tous côtés. Il est presque hors de
-doute que devant la marche continuelle en avant des
-forces civilisatrices, l’empire du calife ne tombe en morceaux.</p>
-
-<p>Qu’arrivera-t-il alors? L’Egypte s’emparera-t-elle de
-nouveau du pays dont elle a été un jour la maîtresse
-légitime? Si oui, les puissances qui se sont avancées
-dans ces dernières années pour civiliser l’Afrique consentiront-elles
-sans conditions à la restitution de cet ancien
-droit? Seront-elles assez généreuses, une fois établies
-sur les bords du Nil pour ne pas couper le fleuve qui
-donne la vie à l’Egypte, en y plaçant des canaux et en
-y établissant des appareils hydrauliques? Renonceront-elles
-volontairement aux avantages qu’elles ont acquis
-par de grands sacrifices afin de ne pas empiéter sur
-les droits légitimes de l’Egypte? Toutes ces questions
-rentrent dans le domaine politique qui n’est pas de mon
-ressort.</p>
-
-<p>Je suis seulement en mesure d’exprimer mon point
-de vue sur l’importance et la valeur du Soudan pour
-l’Egypte, et à ce sujet j’ai eu sans doute l’occasion de
-me former une opinion solide et positive. Les raisons qui
-ont porté Mohammed Ali, il y a trois quarts de siècle, à
-prendre possession du Soudan existent toujours encore.
-Comme le Nil est la source vitale de l’Egypte, tous les
-efforts doivent être faits pour préserver la vallée du Nil
-d’invasions. Ainsi, chaque pas en avant, hors de l’influence
-égyptienne, vers le Nil, est regardée naturellement
-avec le plus grand dépit par ceux qui sont sensibles au<span class="pagenum"><a name="Page_822" id="Page_822">[822]</a></span>
-danger qu’amènerait sur les bords de ce fleuve important
-la fondation de colonies d’origines étrangères dont l’intérêt
-personnel prédominerait au détriment des progrès et de
-la prospérité de l’Egypte et lui porterait par ce fait un
-préjudice incalculable.</p>
-
-<p>J’ai eu l’occasion, dans ce livre, de dire combien
-grande était l’importance de la province du Bahr el
-Ghazal pour l’Egypte; il n’est peut-être pas hors de
-propos ici de résumer encore une fois la position particulière
-que cette province occupe par rapport au reste
-du Soudan.</p>
-
-<p>Elle embrasse un territoire excessivement fertile,
-d’une énorme étendue, arrosé par un labyrinthe de fleuves,
-couvert de forêts dans lesquelles les éléphants abondent.
-Le sol est extraordinairement bon et productif; il y a
-principalement une grande quantité de cotonniers et
-d’arbres à caoutchouc. D’immenses troupeaux trouvent
-une nourriture abondante dans les vallées où croît une
-herbe succulente.</p>
-
-<p>La population peut bien s’élever à 5 ou 6 millions
-d’âmes, de nature guerrière, capables de faire de bons
-soldats.</p>
-
-<p>De plus, les constantes hostilités entre les nombreuses
-tribus empêchent toute coopération et toute unité,
-c’est pourquoi il serait facile à une puissance étrangère,
-même avec des moyens modestes, de pénétrer dans
-cette province morcelée par la politique, et de s’y
-maintenir.</p>
-
-<p>Le port du Bahr el Ghazal était Mechra er Rek,
-que les bateaux à vapeur de Khartoum touchaient régulièrement,
-s’ils n’étaient pas retenus, ce qui arrivait fréquemment,<span class="pagenum"><a name="Page_823" id="Page_823">[823]</a></span>
-par la végétation flottante obstruant parfois
-le cours du Nil supérieur.</p>
-
-<p>Juste au sud de Fashoda le fleuve émerge de ce
-qui peut avoir été le lit d’un ancien lac. Dans ce grand
-marais coule un grand nombre de ruisseaux qui serpentent
-et par la masse de plantes qu’ils charrient, sont
-complètement fermés et forment une véritable barrière
-au travers de laquelle le voyageur doit fréquemment
-faire son chemin au moyen de l’épée et de la hache.
-L’expédition de Sir Samuel Baker (1870-74) a été retenue
-de ce fait pendant une année.</p>
-
-<p>La position géographique et stratégique de cette
-province en la comparant au reste du Soudan rend la
-possession du district du Bahr el Ghazal d’une absolue
-nécessité. Un pouvoir étranger, indifférent aux intérêts
-égyptiens, ayant à ses ordres les vastes ressources de
-cette grande contrée, qui sont estimées à une beaucoup
-plus grande valeur, aussi bien en hommes qu’en matériel,
-que celles d’aucune autre partie de la vallée du Nil, se
-placerait dans une position prédominante telle, qu’il mettrait
-en danger une occupation quelconque par l’Egypte
-de ses provinces perdues. Une tentative faite pour conquérir
-le Nil au dessus de Mechra er Rek ou du Bahr
-el Ghazal, ou Bahr el Arab, rencontrerait sans doute
-une résistance de la part des Mahdistes; mais si une
-telle tentative réussissait, elle aboutirait probablement à
-leur destruction. Si, par conséquent, le calife apprenait
-un jour que le pouvoir des Blancs est plus grand
-au Bahr el Ghazal que ses informations présentes ne le
-lui font supposer, il engagerait une campagne contre
-eux et serait forcé d’envoyer du renfort d’Omm Derman.<span class="pagenum"><a name="Page_824" id="Page_824">[824]</a></span>
-Or, ce serait dangereux pour lui, car une partie considérable
-de ses troupes se trouverait engagée par la
-nécessité de garder de grandes forces sur les points
-menacés de l’Atbara vis-à-vis de Kassala et dans les
-provinces de Dongola.</p>
-
-<p>Telle était la situation de ces districts du sud et de
-l’ouest lorsque je quittai le Soudan. Depuis mon arrivée
-dans les pays civilisés, j’ai souvent lu dans les journaux
-des rapports étranges et contradictoires sur la situation
-dans ces régions éloignées; bien que je me range tout à
-fait à l’avis de l’opinion que la marche progressive et
-constante des puissances européennes finira bien par avoir
-pour conséquence la chute de l’empire mahdiste, par ma
-position exceptionnelle, unique, pendant des années, au
-centre de la domination derviche, je me sens le droit de
-donner un mot d’avertissement au pays dont je me suis
-efforcé de soutenir les intérêts pendant si longtemps et
-dont je ne vois en effet la prospérité et le bien-être
-futurs que dans la conquête à nouveau du Soudan égyptien.
-Je voudrais attirer l’attention sur le vol rapide du
-temps et bien faire comprendre que le temps et la marée
-n’attendent personne et pendant que l’on regarde avec
-des yeux pleins d’envie les provinces perdues, il existe
-toujours la possibilité qu’elles viennent à tomber dans
-les mains d’autres avec lesquels il sera plus difficile
-encore d’en venir à bout qu’avec le calife. Le Soudan,
-dans d’autres mains que dans celles des Egyptiens, mettrait
-en jeu son existence tandis qu’une sage administration
-des provinces du Nil reconquises par l’Egypte ne
-profiterait pas moins à la mère patrie qu’au Soudan lui-même.
-Par ces quelques mots d’avis sincères adressés au<span class="pagenum"><a name="Page_825" id="Page_825">[825]</a></span>
-pays au service duquel je suis rentré avec joie après
-11 ans de captivité, je suis arrivé à la fin de mon récit.
-Que le lecteur me permette de terminer en narrant un
-léger incident que, si j’étais superstitieux, je considérerais
-comme un présage heureux pour la reprise de ce
-qui était perdu.</p>
-
-<p>En 1883, au mois de décembre je fus, par la force
-des circonstances, obligé de rendre au Mahdi l’épée que
-j’avais reçue en entrant comme officier dans l’armée
-autrichienne, cette épée que j’avais portée en Bosnie,
-puis plus tard au Soudan, et qui portait mon nom gravé en
-lettres arabes. Elle me fut remise au mois d’août 1895 par
-Mr. John Cook aîné, chef de la raison sociale Thomas
-Cook et fils, dans son bureau à Ludgate Circus, lorsque
-j’arrivai à Londres et assistai au congrès géographique.</p>
-
-<p>Mr. John Cook avait acheté cette épée en 1890, à
-l’occasion d’un voyage sur le Nil entrepris par un habitant
-de Louxor; l’inscription arabe avait attiré l’attention de
-mon ami le major Wingate bey qui la déchiffra et y
-reconnut mon nom. Je suppose que le Mahdi fit présent
-de mon épée à l’un de ses hommes qui, en 1889 prit
-part à l’invasion de l’Egypte, par Negoumi; quand ce
-redoutable émir fut défait par le général Sir Francis
-Grenfell, sur le champ de bataille de Toski, il est
-probable que le porteur de mon épée fut aussi tué, et
-que celle-ci fut ramassée sur le champ de bataille par
-un habitant des environs, duquel Mr. Cook l’avait
-acquise.</p>
-
-<p>Avoir perdu dans les déserts du Darfour l’épée à
-laquelle je tenais beaucoup, la retrouver au cœur de
-Londres me semble être presque plus qu’un simple hasard.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_826" id="Page_826">[826]</a></span></p>
-
-<p>Pendant ces 16 dernières années, j’ai mené une vie
-pleine d’étranges vicissitudes; j’ai cherché à décrire aussi
-simplement que possible ce que j’ai vu, la façon dont
-j’ai vécu, incidents extraordinaires parfois.</p>
-
-<p>J’espère que mon récit trouvera quelque intérêt
-auprès de ceux qui témoignent de la sympathie au sort
-du Soudan égyptien et à ses captifs; mon plus sincère
-désir est que mon expérience soit de quelque utilité
-quand, si Dieu le veut, le temps pour agir sera venu.</p>
-
-<p class="pc4 mid">FIN.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_827" id="Page_827">[827]</a></span></p>
-
-<div class="figcenter">
- <p class="pc">CARTE INDIQUANT L’EXTENSION DE L’INFLUENCE MAHDISTE EN 1895.</p>
-<p class="pr2">Slatin Pacha.</p>
- <img src="images/map.jpg" width="500" height="586"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">NOTES:</h2>
-
-<div class="footnotes">
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a></span>
-C’était le major Kitchener, à présent Sir Herbert Kitchener
-Pacha, Sirdar (commandant en chef de l’armée égyptienne).</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a></span>
-Sorte de pain sans sel, complètement séché dans des fours;
-1 oke = 1 kilo ¼.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a></span>
-On dit un jour ces paroles au Prophète et esh Sheikh m’avait
-expressément recommandé de choisir un moment propice pour
-prononcer cette phrase.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a></span>
-J’avais appris par hasard, que cet homme s’appelait Tajjib
-woled Haggi Ali et qu’il avait été une fois avec Negoumi à Omm
-Derman.</p></div></div>
-
-
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2, by
-Rudolf Carl von Slatin
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FER ET FEU AU SOUDAN, VOL. 2 OF 2 ***
-
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