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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2 - -Author: Rudolf Carl von Slatin - -Translator: Gustave Bettex - -Release Date: June 15, 2016 [EBook #52332] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FER ET FEU AU SOUDAN, VOL. 2 OF 2 *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et - a^{bc}. - - - - - FER ET FEU AU SOUDAN - - - II. - - - - - FER ET FEU AU SOUDAN - - PAR - - R. SLATIN PACHA - - COLONEL DE L’ETAT-MAJOR EGYPTIEN - ANCIEN GOUVERNEUR ET COMMANDANT DU DARFOUR - -[Illustration] - - TRADUIT DE LA HUITIÈME ÉDITION ALLEMANDE - - PAR - - G. BETTEX, Professeur à Montreux. - - - TOME SECOND - - Précédé de 2 lettres du Mahdi écrites pendant la - campagne de 1896. - - Le Caire - F. DIEMER, Editeur - 1898. - - DEUXIÈME ÉDITION - - - - - TOUS DROITS RÉSERVÉS. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -DU SECOND VOLUME - - - _Chapitre X._ - Siège de Khartoum.—Mort du Mahdi 385 - - _Chapitre XI._ - Les premiers temps du règne du calife Abdullahi 506 - - _Chapitre XII._ - Evénements dans les différentes parties du Soudan 541 - - _Chapitre XIII._ - La campagne d’Abyssinie 573 - - _Chapitre XIV._ - Occupation des provinces méridionales par les Mahdistes 611 - - _Chapitre XV._ - Le calife et ses adversaires 626 - - _Chapitre XVI._ - Le calife et son règne 669 - - _Chapitre XVII._ - Le calife et son règne (suite) 709 - - _Chapitre XVIII._ - Plans de fuite 755 - - _Chapitre XIX._ - Ma fuite 777 - - _Chapitre XX._ - Conclusion 813 - - - - -CHAPITRE X. - -Siège de Khartoum.—Mort du Mahdi. - - Gordon revient au Soudan.—Une proclamation du Mahdi.—A Rahat.—Le - calife.—Le Mahdi.—L’arrivée de Husein Pacha.—L’évacuation du - Soudan proclamée par Gordon.—Evénements dans les différentes - provinces.—L’arrivée d’Olivier Pain.—Sa mission.—Sa maladie et sa - mort.—Devant Khartoum.—Mes lettres à Gordon.—Dans les fers.—Episode - du siège.—La reddition d’Omm Derman.—Retard de l’expédition - anglaise.—La chute de Khartoum.—La tête de Gordon.—Les derniers jours - de Khartoum.—Les Mahdistes dans la ville.—Dureté de ma captivité.—Mes - compagnons de captivité.—Frank Lupton.—Notre libération.—Mon - enrôlement dans la garde du corps du calife.—Maladie et mort du - Mahdi.—Le calife Abdullahi, son successeur.—De la constitution du - Mahdi. - - -Le Mahdi s’était retiré à El Obeïd après la défaite de l’armée de -Hicks Pacha, convaincu qu’il était le maître du Soudan et que ce -n’était plus qu’une question de temps pour en prendre possession d’une -manière définitive. Il envoya immédiatement son cousin Mohammed Khalid -au Darfour qu’il savait être devenu maintenant sa proie, tandis que -Karam Allah partait comme émir pour le Bahr el Ghazal et, grâce à ses -relations avec les fonctionnaires du Gouvernement, prenait possession -de cette province pour le compte du Mahdi, sans autres difficultés. -Mek Adam Omdaballo, prince de Tekele, s’était également rendu au -Mahdi et était arrivé à El Obeïd avec une partie de sa famille. Dans -le Soudan Oriental, la propagande pour le Mahdi faisait aussi son -chemin à pas de géant, et la révolte s’étendait avec la rapidité de la -foudre. Des troupes égyptiennes furent battues à Jinkat et à Tamanib -dans le voisinage de Souakim et un certain Moustapha Hadal livra un -combat contre Kassala; la défaite du général Baker à Et Teb augmenta -chez les tribus la confiance dans leur invincibilité et la victoire du -général Graham, à Tamaï, ne fit que mettre passagèrement une sourdine -à la foi qu’Osman Digma avait dans la victoire. Le Ghezireh avait pris -part aussi à la révolte et combattait contre le Gouvernement sous la -conduite du beau-frère du Mahdi, woled el Besir de la tribu des Halaoin. - -Pendant ces événements, Gordon Pacha était arrivé à Berber. Le -Gouvernement égyptien de concert avec celui de l’Angleterre, crut -pouvoir apaiser la révolte par l’envoi de Gordon Pacha qui jouissait -dans le Soudan d’une popularité universelle. Mais le Gouvernement, -aussi bien que Gordon, s’étaient, à ce qu’il semble, complètement -trompés sur le sérieux de la situation. On croyait que Gordon, par -la seule puissance de sa personnalité, serait en état d’étouffer -les flammes ardentes du fanatisme et on oubliait que la haute -considération dont il jouissait à la suite de son activité antérieure, -ne s’étendait en réalité qu’au Darfour et aux peuplades nègres des -provinces équatoriales. Mais actuellement ces pays se trouvaient sous -la domination des tribus des Djaliin, aux bords du Nil de Berber -jusqu’à Khartoum et dans tout le Ghezireh. La personnalité de Gordon -en elle-même ne pouvait pas exercer sur ces tribus une influence -prépondérante. Au contraire, il avait, comme nous l’avons raconté, -fait subir de graves dommages aux familles des tribus des bords du -fleuve par suite de l’ordre qu’il avait donné aux Arabes pendant la -guerre avec Soliman woled Zobeïr, de chasser les Gellaba des provinces -méridionales. Combien avaient perdu alors, en cette occasion, leurs -pères, leurs frères, leurs fils, ou étaient retournés misérables dans -leur patrie: on n’avait pu pardonner cet acte à Gordon. - -Le 18 février 1884, il arriva à Khartoum et fut salué avec la plus -grande joie par les fonctionnaires et par la population de la ville. -On avait la conviction absolue que le Gouvernement n’abandonnerait -certainement pas un homme comme Gordon. - -Gordon adressa, aussitôt arrivé à Khartoum, une lettre au Mahdi, -dans laquelle il lui offrait la paix; il lui promettait toute sa -bienveillance, de le reconnaitre comme sultan du Kordofan, la -suppression de l’esclavage et le rétablissement des relations -commerciales, en échange de quoi il demandait la libération des -prisonniers. Les messagers remirent en même temps au Mahdi des -vêtements précieux à titre de cadeaux. - -Si Gordon avait alors pu disposer de nombreuses troupes, prêtes à -se mettre en campagne aussitôt contre le Mahdi, le message de paix -n’aurait certainement pas manqué de produire son effet. Mais le Mahdi -savait exactement que le gouverneur général du Soudan était arrivé à -Khartoum accompagné seulement d’une petite escorte personnelle. C’est -pourquoi il trouva d’autant plus étrange qu’on lui offrit quelque chose -qu’il possédait depuis longtemps et qu’on ne pouvait plus lui ravir, à -ce qu’il semblait. Sa réponse fut rédigée en ce sens et il somma Gordon -de se rendre, s’il voulait sauver sa vie. - -Dans toutes ces résolutions, le Mahdi prit pour principal conseiller -le calife Abdullahi. Ce dernier se créa par là de nombreux ennemis, -particulièrement chez les parents du Mahdi qui cherchaient toujours -à contrecarrer ses projets. Ayant acquis des preuves réitérées de -ces sentiments d’animosité, il voulut tirer au clair sa situation et -demanda au Mahdi, convaincu que celui-ci ne pouvait plus se passer -de lui, une reconnaissance publique de tout ce qu’il avait fait. Le -Mahdi approuva cette demande, et fit publier cette proclamation bien -connue, qui est encore en usage aujourd’hui en toute occasion lorsqu’il -s’agit de justifier des jugements extraordinaires et des dispositions -bizarres. Elle était ainsi conçue: - - «Proclamation. - - «De Mohammed el Mahdi à tous ses partisans: - - «Au nom de Dieu, etc, etc. - -«Sachez, ô mes partisans, que le représentant du Juste (Abou Baker) -et l’émir de l’armée du Mahdi dont il est fait mention dans la vision -du Prophète, est Es Sejjid Abdullahi ibn Es Sejjid Hamadallah. Il -m’appartient et je lui appartiens. Ayez envers lui toute la vénération -que vous auriez envers moi; croyez en lui comme en moi, fiez-vous à -tout ce qu’il dit et ne doutez d’aucune de ses actions. Tout ce qu’il -fait a lieu selon l’ordre du Prophète ou avec ma permission. Il est -mon intermédiaire dans l’exécution de la volonté du Prophète. Si Dieu -et son Prophète, nous ordonnent de faire quelque chose, nous devons -nous soumettre à cet ordre et celui qui montre le moindre doute dans -l’exécution n’est pas un croyant, et n’a pas foi en Dieu. Le calife -Abdullahi est le représentant du droit. Vous savez combien Dieu et ses -apôtres aiment les justes; c’est pourquoi vous saurez apprécier la -position honorable que ses représentants occupent. Il sera protégé par -le Khidhr et fortifié par Dieu et par son Prophète. Si quelqu’un de -vous dit ou pense du mal de lui, il sera perdu et anéanti dans ce monde -et dans l’autre. - -«Sachez donc qu’aucune de ses prétentions et aucun de ses actes ne -doit être mis en doute, car ils lui sont inspirés par la sagesse et la -justice qui toutes deux demeurent en lui. S’il condamne l’un d’entre -vous à mort, s’il confisque votre fortune, c’est pour votre bien -et votre sainteté; vous ne devez donc pas discuter, mais obéir. Le -Prophète lui-même dit qu’après lui, Abou Baker est le plus grand homme -vivant sous le soleil, comme aussi le plus juste. Le calife Abdullahi -est son représentant et c’est sur l’ordre du Prophète qu’il est mon -calife. Tous ceux qui croient en Dieu et en moi doivent croire en lui; -et si quelqu’un croit découvrir en lui un défaut, ce n’est qu’une -apparence qui doit être attribuée à la force céleste que vous n’êtes -pas en état de comprendre. Cela doit donc sans aucun doute être ainsi. -Que ceux qui sont présents fassent connaître ces choses à ceux qui -sont absents, que tous lui soient soumis et ne lui fassent aucun tort. -Gardez-vous de faire du mal aux amis de Dieu, car Dieu et son Prophète -anéantissent ceux qui font du mal à leurs amis ou qui pensent seulement -à leur en faire. - -«Le calife Abdullahi est le commandant des fidèles; il est mon -calife et mon intermédiaire dans toutes les choses de la religion. -Je termine comme j’ai commencé: Croyez en lui et suivez ses ordres, -ne doutez jamais de ce qu’il dit, accordez lui toute votre confiance -et confiez-lui toutes vos affaires. Que Dieu soit avec vous et vous -protège tous. Amen.» - - * * * * * - -Comme le manque d’eau se faisait sentir à El Obeïd, par suite de la -quantité énorme de personnes qui s’y trouvaient, le Mahdi prit la -résolution de transporter son camp à Rahat distant d’une journée de -marche. Il quitta El Obeïd au commencement d’avril, et y laissa son -parent Sejjid Mahmoud, avec ordre de faire conduire de force à Rahat -tous les gens qui resteraient sans une permission expresse. Une fois -arrivé là-bas, il ordonna lui-même à ses partisans d’élever des huttes -provisoires en paille. Puis il envoya le gros de ses troupes à Gebel -Deier, éloignée d’une petite journée de marche, afin de soumettre -les habitants des montagnes de Nuba qui avaient commencé à combattre -courageusement contre leurs oppresseurs. Pour lui, il s’occupa en -apparence, uniquement de l’accomplissement de ses devoirs religieux et -de l’exécution des prières publiques. - -Haggi Mohammed Abou Gerger avait été envoyé par le Mahdi, avec les gens -qui se trouvaient sous ses ordres, afin de réprimer l’insurrection des -habitants du Ghezireh dont il fut nommé émir. - -J’étais parti d’El Obeïd avec mes compagnons Saïd Djouma et Dimitri -Zigada; nous atteignîmes, au coucher du soleil, quelques huttes qui se -trouvaient au bord du chemin et dans lesquelles nous passâmes la nuit. -La route était couverte de monde et, comme notre arrivée était connue -de tous, nous fûmes souvent arrêtés et interrogés sur les événements du -Darfour. Au lever du soleil, nous revêtîmes nos _gioubbes_ (vêtement -des Derviches) et nous quittâmes nos hôtes. En deux heures nous devions -atteindre Rahat où se trompait le Mahdi. - -J’envoyai en avant un de mes hommes, afin d’annoncer notre arrivée -au calife. Nous étions déjà arrivés dans le voisinage du camp qui se -composait de milliers de huttes de paille étroitement serrées les unes -contre les autres, sans que mon domestique fût revenu. Nous continuâmes -donc à chevaucher sur une route large qui devait certainement nous -mener à la place du marché. Nous arrivions justement aux premières -huttes lorsque tout à coup retentit le bruit sourd du tambour de -guerre, et le son perçant de l’_umbaia_. Rencontrant, par hasard, un -habitant du Darfour que je connaissais, Fakîh Youssouf, nous nous -saluâmes et, à ma question sur le bruit que nous venions d’entendre -il me répondit: «Le calife Abdullahi sort et va probablement faire -couper la tête à quelqu’un; c’est pourquoi il réunit le peuple pour -être témoin de l’exécution.» Quoique je ne fusse pas superstitieux, -j’éprouvais un sentiment de malaise, à cette idée qu’une exécution -avait lieu justement lors de notre entrée dans le camp. - -Je continuai ma route; arrivé à une place vide entre les huttes de -paille, je remarquai mon domestique qui, m’apercevant également, se -précipita vers nous en compagnie d’un autre cavalier. - -«Restez ici et n’allez pas plus loin! me cria-t-il. Le calife a réuni -ses gens; il est sorti afin de te rencontrer sur la route, il croit que -tu es encore hors de la ville.» - -Nous restâmes à l’entrée de la place et le cavalier, qui se trouvait -avec mon domestique, s’en retourna au galop pour annoncer mon arrivée -au calife. Quelques minutes plus tard, une troupe de plusieurs -centaines de cavaliers s’approcha, au son de l’_umbaia_ qui jouait une -marche lente. - -Le calife, entouré de nombreux fantassins armés, se tenait à -l’extrémité opposée de la place, tandis que la masse des cavaliers se -séparait et prenait position à sa droite et à sa gauche. - -A son commandement, ils commencèrent ensuite, suivant leur coutume -à galoper, la lance levée comme pour frapper et, à exécuter des -évolutions dans différentes directions pour se rendre de nouveau sur un -signe, à la place qu’ils occupaient auparavant. - -Après un temps d’arrêt, ils s’élancèrent de nouveau, brandissant -leurs lances et se dirigèrent sur moi, en criant leur habituel: «Fi -shan Allah ur rasoul» (Pour Dieu et pour le Prophète). D’une course -rapide, ils reprirent ensuite leur ancienne position. Une demi-heure -après environ, un domestique du calife vint me faire part du désir -que son maître avait que je parusse devant lui. Je me rendis à son -appel, en galopant et en brandissant également ma lance, je prononçai -les mêmes mots «Fi shan Allah ur rasoul.» Je le saluai et je me -rendis à sa demeure, chevauchant derrière lui. Quelques minutes plus -tard, nous arrivâmes à son habitation; sa garde resta à une distance -respectueuse. Le calife, descendu de cheval, disparut dans sa demeure -et quelques instants plus tard, on me fit entrer avec Saïd Djouma et -Dimitri. - -Nous fûmes conduits dans un espace libre qui était séparé du reste -de la place par une clôture. En cet endroit s’élevait une _rekouba_ -(construction carrée en paille, ne se composant que d’une seule pièce), -dans laquelle il y avait plusieurs angarebs sur lesquels on nous invita -à prendre place; on nous tendit, dans une grande calebasse, de l’eau -mélangée avec du miel et on nous offrit des dattes; nous en goûtâmes et -attendîmes la venue de notre hôte et maître. Le calife parut enfin et, -se dirigeant vers moi, il m’embrassa. Il me serra contre sa poitrine, -en disant: «Dieu soit loué de nous réunir! Comment te trouves-tu, après -les fatigues du voyage?» - -«Oui, que Dieu soit loué de m’avoir fait vivre cette journée, -répondis-je, ta vue me fait oublier les fatigues du voyage.» - -Cette politesse flatteuse est indispensable. - -Puis il se tourna vers Saïd Djouma, lui tendit sa main à baiser et -s’informa de sa santé. Je pus alors examiner à mon aise le calife. - -Son teint était couleur brun clair, il avait une belle figure du type -arabe et qui ne manquait pas de sympathie; quelques marques de petite -vérole gâtaient un peu l’effet général; il avait le nez aquilin, la -bouche bien proportionnée et le visage encadré de légers favoris foncés -qui devenaient plus épais vers le menton. Il était de grandeur moyenne, -à la fois vigoureux et svelte et vêtu d’une gioubbe de coton blanc sur -laquelle étaient cousus des foulards carrés et de couleurs variées. -Il portait la _takia_ du Hedjaz entourée de son turban de coton. -Lorsqu’il parlait, il souriait toujours et montrait ainsi une rangée -de dents éblouissantes de blancheur. Après les salutations, il nous -invita à nous asseoir: nous prîmes alors place sur une natte de palmier -étendue sur le sol pendant qu’il se mettait à son aise sur l’angareb. -Il s’informa de nouveau de notre santé et nous exprima sa joie de ce -que nous fussions venus en pèlerinage auprès du Mahdi. Sur un signe, -un plat en bois avec de l’asida et un autre avec de la viande furent -placés devant nous. Il s’approcha et nous invita à nous servir. - -Pendant le repas, auquel il présida lui-même, il me demanda pourquoi -je ne l’avais pas attendu en dehors de la ville et pourquoi j’y étais -entré sans son consentement: - -«On n’entre dans la maison de son ami, dit-il en souriant, qu’avec sa -permission.» - -«Excuse-moi, lui dis-je, mon domestique se faisait trop longtemps -attendre et aucun de nous ne pensait que tu prendrais toi-même la -peine de venir à notre rencontre. Lorsque nous arrivâmes à l’entrée -de la ville et que nous entendîmes les roulements de tes tambours de -guerre et le son de tes umbaia, on nous dit en réponse à nos questions -que tu étais sorti pour assister à l’exécution d’un criminel. J’avais -l’intention de suivre tes umbaia, lorsque ton ordre nous est parvenu.» - -«Suis-je donc réputé, dans le peuple, à ce point comme tyran, me -demanda-t-il, que le son de mon cor de guerre doive signifier la mort -d’un homme?» - -«Non, on te connaît comme sévère, mais juste.» - -«Oui, je suis peut-être sévère, mais je dois l’être et tu apprendras, -pendant ton séjour auprès de moi, à comprendre pourquoi.» - -Un des esclaves du calife apporta la nouvelle que plusieurs personnes -se trouvaient devant la maison attendant la permission de pouvoir me -saluer. Le calife me demanda si je n’étais pas encore très fatigué du -voyage et quand je lui eus répondu négativement, il donna la permission -de faire entrer ceux qui attendaient. Tout d’abord, je vis arriver -Ahmed woled Ali, maintenant premier juge (cadi el Islam), mon ancien -fonctionnaire qui s’était enfui de Shakka; puis Abd er Rahman bey ben -Nagi qui avait fait partie de l’armée du général Hicks; il avait perdu -un œil dans l’action et avait été en outre grièvement blessé; ses -esclaves qui se trouvaient du côté du Mahdi l’avaient sauvé. Ensuite -venaient Ahmed woled Soliman, l’Amin Bet el Mal (chef des finances -du Mahdi), les oncles du Mahdi, Sejjid Abd el Kadir, Sejjid Mohammed -Abd el Kérim et bien d’autres. Tous baisèrent respectueusement la -main du calife et ne me saluèrent que lorsqu’il leur en eut donné -la permission. Après les formules d’usage et le serment que tous -s’estimaient heureux de vivre du temps du Mahdi, ils s’éloignèrent -de nouveau. Seul Abd er Rahman bey ben Nagi me fit secrètement signe -de l’œil, avec le seul qui lui restait, bien entendu, qu’il avait -quelque chose à me faire savoir. Il prit congé du calife et comme je -l’accompagnais quelques pas, il chuchota à mon oreille: «Sois prudent -et circonspect; tiens ta langue en bride et ne te fies à personne!» -Je pris en considération son avertissement. Le calife nous quitta et -nous conseilla de prendre quelque repos, en m’informant qu’il me -présenterait au Mahdi à la prière de midi. On avait pris soin de nos -serviteurs restés devant la maison. - -Nous étions maintenant seuls et après nous être assurés qu’aucun espion -ne rôdait dans le voisinage, nous exprimâmes notre satisfaction de -notre bonne réception et nous nous exhortâmes mutuellement à la plus -extrême prudence tant dans nos paroles que dans nos actions. Environ -deux heures après-midi, le calife nous fit dire que nous devions faire -nos ablutions et nous tenir prêts à nous rendre à la mosquée. - -Quelques minutes après, il arriva lui-même, nous invitant à le suivre; -il était à pied, car le lieu de prière, attenant aux maisons du Mahdi, -n’était éloigné que d’environ trois cents pas. Il était absolument -rempli; les croyants attendant la prière étaient assis en rang, les -uns derrière les autres, étroitement serrés. Lorsque le calife arriva, -on lui fit place respectueusement, on étendit des peaux de moutons -(_farroua_) et sur son invitation, je pris place à côté de lui. - -Le lieu de prière, ainsi que la demeure du Mahdi, qui se composait -d’une rangée de huttes de paille assez grandes, étaient entourés de -haies d’épines. Un tamarin géant, planté au milieu, répandait son -ombre sur ceux qui priaient sous ses branches, tandis que ceux qui -n’avaient pu trouver de place sous l’arbre, restaient exposés aux -rayons du soleil. A quelques pas des premiers rangs des fidèles, à main -droite, se trouvait une des huttes de paille réservées au Mahdi et dans -laquelle il avait coutume d’appeler les gens avec lesquels il désirait -s’entretenir en particulier. Le calife se leva et disparut dans cette -hutte, probablement pour informer le Mahdi de notre présence. Quelques -instants après, il revint et s’assit de nouveau à côté de moi. - -Enfin le Mahdi apparut lui-même; le calife se leva, nous fîmes de même; -toutes les autres personnes restèrent tranquillement assises. Une -peau fut étendue pour le Mahdi, en sa qualité de Imam (pieux), devant -l’endroit où nous étions, en sorte qu’il dut se diriger vers nous. Je -m’étais un peu avancé, il me salua, en disant: «Salam aleikum», à quoi -nous répondîmes par «Aleikum es salam». Il me tendit sa main à baiser, -puis ensuite à Saïd Djouma et à Dimitri; et nous invitant à nous -asseoir, il nous souhaita la bienvenue. - -«Es-tu content?» me dit-il en se tournant vers moi. - -«Certainement, répondis-je, puisque je suis en ta présence, je me sens -heureux.» - -«Dieu te bénisse, ainsi que tes frères, dit-il en désignant Saïd Djouma -et Dimitri, et souvent, lorsque j’ai entendu parler de tes combats -contre mes partisans, j’ai supplié Dieu de te convertir et Dieu et son -Prophète m’ont exaucé. De même que tu as été fidèle à ton ancien maître -pour un salaire inutile, de même sers moi maintenant, car celui qui me -sert et qui écoute mes paroles, sert la religion et son Dieu et sera -heureux sur la terre et dans l’éternité.» - -Nous promîmes tous de lui être absolument dévoués et je demandai comme -on me l’avait recommandé déjà auparavant _la baia_ (acte du serment de -fidélité). - -Il nous fit venir alors plus près de lui et nous invita à nous -agenouiller sur le bord de sa peau de mouton; nous posâmes notre main -dans la sienne, répétâmes les paroles qu’on nous disait et fûmes ainsi -reçus dans les rangs de ses plus chauds partisans, mais, naturellement -aussi, soumis aux peines disciplinaires existantes. Nous rentrâmes dans -les rangs des fidèles; le prieur donna un signal et nous récitâmes de -concert avec tout le monde, et pour la première fois, la prière en -présence du Mahdi el Monteser. - -Lorsque cette prière fut terminée, tous supplièrent Dieu en levant les -mains au ciel, d’accorder la victoire aux croyants. Le Mahdi alors -commença son instruction. Un cercle épais se forma autour de lui; il -parla de la vanité de la vie terrestre et de ses joies, exhorta à -l’accomplissement des devoirs religieux, à la renonciation, à la guerre -sainte, et dépeignit en couleurs vivantes les félicités célestes que -ceux qui suivraient ses préceptes avaient à attendre. Ses paroles -furent alors interrompues par les cris de quelques fanatiques tombés en -extase et l’assemblée entière se montra pénétrée de ses enseignements, -ajoutant foi aux paroles de son maître. Seuls, quelques-uns, mes -deux amis et moi exceptés, semblaient se douter de la comédie qui se -déroulait pendant toute la cérémonie. - -Le calife, prétextant un travail, s’était retiré en nous laissant, -ainsi que ses moulazeimie (gardes du corps); il nous avait ordonné de -rester auprès du Mahdi, jusqu’au coucher du soleil. - -J’eus pendant tout ce temps l’occasion d’observer le Mahdi d’une -manière précise. - -Il était de haute taille, avait de larges épaules, et une peau couleur -brun clair; sa stature était plutôt massive et sa tête encore trop -grosse en proportion; ses yeux étaient noirs et brillants. Une barbe -foncée encadrait son visage, le nez et la bouche étaient bien conformés -et les deux joues étaient tatouées de trois balafres; il souriait -toujours montrant ainsi ses dents blanches. Les incisives supérieures -étaient un peu espacées, qualité nommée _felega_ et considérée dans -le Soudan comme un signe de beauté spéciale et de bonheur. C’est pour -ce motif que les femmes donnaient au Mahdi ce nom d’amitié de «Abou -Felega». Il portait une gioubbe un peu trop courte, très rapiécée, -mais très proprement lavée et parfumée de toutes sortes de bonnes -odeurs, essence d’huile de santal, musc, essence de rose, etc. Une -odeur spéciale émanait donc de sa personne, ce que ses fidèles avaient -coutume d’appeler «Rihet el Mahdi» (parfum du Mahdi) et comparaient aux -parfums qui régnent dans le Paradis. - -Nous accomplîmes sur la même place la prière d’_Asr_, puis celle de -_Maghreb_, assis sur le sol, avec les jambes repliées en arrière, -tandis que le Mahdi se retirait de temps en temps dans sa maison pour -reparaître de nouveau à sa place. Après le coucher du soleil, nous -lui demandâmes la permission de retourner auprès du calife; il nous -l’accorda m’enjoignant de ne plus le quitter et de me vouer entièrement -à son service. - -Je pouvais à peine me relever, car mes genoux souffraient d’une si -longue position à laquelle je n’étais pas habitué; je dus faire -appel à toute mon énergie pour montrer devant le Mahdi une figure -toujours joyeuse. Saïd Djouma évidemment habitué depuis longtemps à -une semblable position, semblait se trouver à merveille; mais Dimitri -boîtait terriblement et murmurait derrière moi des paroles en grec que -je ne comprenais pas, mais qui ne devaient pas, en tout cas, être un -chant de louanges adressé au Mahdi. Les moulazeimie restés avec nous, -nous reconduisirent dans notre demeure où le calife nous attendait pour -souper. - -Il nous apprit que l’arrivée du sheikh Hamed en Nil, un des plus -grands sheikhs religieux du Ghezireh, de la tribu des Arakin, avait -été annoncée et que les parents de ce dernier, qui se trouvaient ici, -auraient désiré qu’il allât à sa rencontre. Mais il avait refusé, -préférant passer la soirée en notre compagnie. Nous le remerçiâmes de -sa préférence, très flatteuse envers nous et louâmes le Mahdi de la -bienveillance qu’il avait témoignée à notre égard, ce qui le réjouit -visiblement. Il me quitta, mais revint après la prière du soir, me -parler du Darfour, et nous annonçer qu’un des jours suivants le calife -Husein, ci-devant moudir de Berber, arriverait ici. Il était donc exact -que Berber avait succombé aussi! - -Déjà à la frontière du Darfour, nous avions entendu répandre ce -bruit, mais n’avions pu trouver personne qui put nous donner des -nouvelles certaines. Les communications avec l’Egypte étaient forcément -interrompues d’une manière complète par la perte de Berber qui n’avait -pu être prise que par les Djaliin. Khartoum devait se trouver aussi -dans une situation extrêmement critique. J’attendais avec anxiété -l’arrivée de Husein qui pourrait me renseigner et me dire certainement -la vérité sur la situation exacte au bord du Nil. - -Quand le calife nous eut quittés, nous nous jetâmes sur nos angareb, -fatigués et plongés dans nos pensées. Peu à peu, nous nous endormîmes. - -Le lendemain après la prière, le calife revint s’informer de notre -santé. Peu de temps après, arrivèrent les parents du sheikh Hamed en -Nil, qui demandèrent à pouvoir présenter leur chef. Il se montra en -pénitent, ayant la tête coiffée de la sheba et couverte de cendres, une -peau de mouton attachée autour de ses hanches nues. Quand il aperçut le -calife, il s’agenouilla aussitôt en disant «El afou ja sidi» (pardon, -seigneur). Le calife se leva et ordonna à un serviteur d’enlever la -sheba de la tête du sheikh; cela fait, le sheikh nettoyé de la cendre -qui le recouvrait, il lui fit revêtir des vêtements qu’on venait -d’apporter. Sur son ordre le sheikh s’assit alors auprès de nous et -répéta sa demande de pardon pour avoir tant différé son pèlerinage et -n’être pas venu auprès du Mahdi depuis bien longtemps. Le calife lui -pardonna, et lui fit espérer aussi le pardon du Mahdi auquel il promit -de le présenter dans l’après-midi. - -«Seigneur, dit le sheikh Hamed en Nil, visiblement joyeux, en lui -baisant les mains, je suis heureux et tranquille parce que tu m’as -pardonné. Ton indulgence m’annonce le pardon du Mahdi, car tu viens -de lui et lui vient de toi» (flatterie qui rappelait le contenu de la -proclamation). - -Après avoir tous pris notre déjeuner composé d’asida et de lait, nous -nous séparâmes; quelques minutes plus tard retentit l’umbaia et on -entendit le bruit du tambour de guerre. - -Quand le calife a l’intention de sortir, on sonne toujours l’umbaia; -c’est le signal de seller tous les chevaux et en même temps, un signal -pour les esclaves de battre le tambour. Je fis rapidement seller mes -chevaux, en fis amener un pour Saïd Djouma qui s’était servi pendant le -voyage seulement des ânes et des chameaux, puis je rejoignis bientôt le -calife qui était déjà sorti. - -Il faisait une promenade à cheval autour du campement, entouré d’une -vingtaine de moulazeimie, afin de passer ses gens en revue. A sa -droite, près de son cheval, marchait son domestique, un grand et gros -nègre, à sa gauche, un Arabe de très grande taille, du nom de Abou -Dcheka qui remplissait les fonctions d’écuyer du calife. Ce dernier -n’allait lui-même qu’au pas; arrivé sur la place, il fit faire halte et -galoper de nouveau ses cavaliers par quatre, comme la veille. Pendant -qu’ils exécutaient différents exercices, il me montra à l’extrémité du -camp, une zeriba assez grande et un petit fort en ruine. C’est là que -le malheureux général Hicks avait passé plusieurs jours attendant en -vain du secours de Tekele. Le fort avait été construit pour ses canons -Krupp. Cette vue éveilla en moi de tristes pensées; tous ces milliers -de combattants étaient tombés inutilement et avaient été égorgés; -moi-même que me réservait l’avenir, j’étais aussi une victime de cet -épouvantable malheur. - -Nous rentrâmes et je résolus, avec la permission du calife, de faire -une visite à son frère Yacoub, dont la hutte s’élevait à côté de la -sienne. Celui-ci me reçut amicalement et exprima sa joie de me voir -chez son frère. Il m’exhorta aussi à le servir fidèlement, et je le -rassurai à ce sujet. - -Yacoub est un peu plus petit que le calife, large d’épaules, avec une -figure ronde et pleine qui montre de fortes marques de petite vérole; -son nez est petit et retroussé, une moustache et des favoris rares ne -dissimulent que peu la laideur de son visage. Quoique plutôt laid, il -sait cependant s’attirer bien des sympathies par sa façon de parler -plaisante et agréable. Comme le Mahdi et le calife, il avait aussi un -éternel sourire sur les lèvres, d’où l’on pouvait conclure que tous -trois étaient heureux de leur haute position et de leur mission dans -l’ordre actuel des choses. Yacoub lit et écrit, il sait le Coran par -cœur tandis que le calife est presque complètement ignorant. Yacoub, -plus jeune qu’Abdullahi de quelques années, est non seulement le frère -du calife mais aussi son premier conseiller et sa main droite. Il est, -à vrai dire, tout puissant. Malheur à celui qui est d’un autre avis que -le sien ou songe même à intriguer contre lui. Il est infailliblement -perdu. - -Après avoir mangé quelques dattes, je me recommandai à sa bienveillance -et retournai dans notre rekouba. A midi, nous prîmes part de nouveau -sur l’ordre du calife à la prière du Mahdi; cette prière dura comme la -veille jusqu’au coucher du soleil. Nous entendîmes de nouveau prêcher -sur la renonciation, sur la provocation au combat et sur les joies -célestes; nous entendîmes de nouveau le cris d’extase de gens à moitié -fous et nous éprouvâmes des douleurs affreuses dans les membres à cause -de la séance sans fin qui nous était imposée, les jambes repliées sous -nous. - -Le lendemain, le calife nous fit appeler et nous demanda si nous ne -désirions pas retourner au Darfour. Il voulait ainsi nous éprouver -d’une manière un peu trop grossière. Nous déclarâmes tout d’une voix -ne pas vouloir le quitter ni lui, ni le Mahdi. En souriant comme -toujours, il nous félicita de notre résolution. Un plus long séjour -dans la rekouba, aurait été incommode pour nous; aussi il donna à -Dimitri, de sa propre autorité, la permission de se rendre auprès de -ses compatriotes et lui fit montrer par un de ses moulazeimie la maison -de son futur émir, également un Grec. En même temps, il ordonna à Ahmed -woled Soliman de remettre à Dimitri vingt écus. De même Saïd Djouma fut -recommandé à l’émir de tous les Egyptiens nommé Hasan Husein et on lui -versa quarante écus. - -«Mais toi, Abd el Kadir, dit-il en se tournant vers moi, tu es ici en -étranger, tu n’as personne que moi et tu es aussi habitué aux Arabes -par ton long séjour dans le Darfour méridional. Tu resteras auprès de -moi comme moulazem; c’est également le désir du Mahdi.» - -«Et cela répond du reste à tous mes désirs, lui répondis-je vivement. -Je m’estime heureux de pouvoir te servir et je te jure d’être fidèle et -dévoué.» - -«Je le sais, répliqua-t-il, mais que Dieu te protège et te fortifie -dans ta foi et tu seras encore d’une grande utilité au Mahdi et à -toi-même.» - -Le calife m’affirma de nouveau l’importance qu’il mettait à ce que je -restasse à son service, et dans son entourage personnel; il m’avertit -de feindre avec les autres d’être son plus proche parent car, ceux -qui étaient éloignés de lui, à ce qu’il affirmait, essayeraient par -jalousie contre moi, de m’éloigner de sa personne. Il me communiqua -aussi qu’il avait déjà donné ordre de construire pour moi quelques -huttes, dans la zeriba située tout près de sa maison et qui était la -propriété de Hamdan Abou Anga, lequel combattait justement contre les -Nubiens. - -Je le remerciai de nouveau de ses bons soins et lui promis de -m’efforcer de conserver sa bienveillance. - -Pendant le souper, il me fit part à ma grande joie, cette fois bien -sincère, que le calife Husein, autrefois Pacha et moudir de Berber, -était arrivé et se présenterait le lendemain. - -Le matin suivant, en effet, Husein Pacha parut devant le calife -accompagné de ses parents et de la même manière que quelques jours -auparavant s’était présenté le sheikh Ahmed en Nil. Quelques-uns de -ses amis, de l’entourage du Mahdi, lui avaient conseillé, il est vrai, -cette humilité apparente afin de diminuer l’antipathie qui régnait -contre lui. Le calife aussitôt lui enleva lui-même sa sheba, le fit -nettoyer de ses cendres et lui pardonna. Ensuite seulement il me nomma -à Husein Pacha; nous nous saluâmes et nous nous assîmes. Comme je -devais maintenant me considérer comme un moulazem du calife, je m’étais -jusque là tenu debout derrière lui et ne pris pas autrement part à la -réception. Après que les paroles d’usage sur la santé du ci-devant -gouverneur eurent été échangées, le calife s’informa des événements qui -se passaient sur les bords du Nil. - -Husein raconta que toute la vallée du Nil, depuis Berber jusqu’à -Faschoda, tenait comme un seul homme pour le Mahdi et pour sa cause, -que les communications entre le Soudan et l’Egypte étaient complètement -coupées et que Khartoum même bien que défendue par Gordon était -assiégée par les tribus habitant le Ghezireh. Il présentait à dessein, -me sembla-t-il, la situation aussi avantageuse que possible pour le -Mahdi; le calife lui exprima de nouveau sa complète satisfaction des -nouvelles reçues et lui promit de le présenter au Mahdi à midi, et -d’obtenir son pardon. Il pouvait rester jusque là dans la rekouba. -Puis, le calife prétextant du travail nous quitta; Husein resta avec -moi. - -Plusieurs de ses parents, ainsi que des gens que je ne connaissais pas -du tout, étant encore présents, nous ne pûmes parler que de choses -indifférentes et d’affaires personnelles, affirmer de nouveau l’un à -l’autre combien nous nous estimions heureux de pouvoir servir le Mahdi. -Vers midi, le calife revint auprès de nous et nous prîmes ensemble le -repas. - -«N’as-tu pas vu Mohammed Chérif, ancien sheikh du Mahdi? Ses maisons se -trouvent justement sur le chemin que tu as parcouru, demanda le calife. -A-t-il toujours l’idée présomptueuse de pouvoir combattre contre la -volonté de Dieu et refuse-t-il toujours de reconnaître le Mahdi comme -son seigneur et maître?» - -«J’ai passé la nuit chez lui, répondit Husein Pacha, il a été converti -par Dieu de son infidélité première et seule la maladie l’empêche de -venir ici. La plus grande partie de ses anciens partisans se trouve au -nombre de ceux qui assiègent Khartoum.» - -«Il vaut mieux qu’il serve le Mahdi! Maintenant toi, sois prêt, je veux -te présenter au Mahdi.» - -Avant la prière de midi, le calife conduisit l’ancien gouverneur, -ainsi qu’il l’avait fait pour moi quelques jours auparavant, au lieu -où se célébrait le culte, et lui fit prendre place. Je m’étais, comme -moulazem, assis au second rang. A l’apparition du Mahdi, le calife -et son compagnon se levèrent; ce dernier fut présenté et en baisant -les mains du Mahdi, lui demanda pardon d’avoir été forcé de combattre -contre lui. Le Mahdi lui pardonna exigeant la promesse d’une fidélité -absolue, et l’exhorta à faire, avant tout, ses oraisons avec zèle. -M’ayant aperçu au deuxième rang, il me fit signe d’avancer et de -m’asseoir à côté du calife. - -«Bois aussi à la source de mes enseignements, dit-il, cela te sera -utile.» - -Je lui fis remarquer que je ne m’étais retiré au deuxième rang que -parce que je ne trouvais pas convenable, maintenant que j’étais -moulazem du calife, de m’asseoir à côté de mon maître actuel. Il me -félicita amicalement des mes intentions et du respect dont j’avais fait -preuve et m’exhorta à les conserver. - -«Mais ici, dit-il, devant le culte, nous sommes tous égaux.» - -Comme d’habitude, le calife disparut et cette fois-ci, aussitôt -après la prière; tandis que nous, Husein Pacha et moi, dûmes rester -jusqu’après la prière du soir. Cette position accroupie extrêmement -incommode, m’aurait fait proférer des jurons plutôt qu’une prière; -mais il fallait faire contre fortune bon cœur. Nous prîmes le repas du -soir en commun avec le calife. Notre conversation assez indifférente, -fut continuellement assaisonnée de sa part par des exhortations à la -fidélité et à la loyauté. Husein Pacha fut à ma grande joie invité -à passer la nuit dans ma rekouba tandis que ses parents reçurent -la permission de retourner chez eux. Le calife nous quitta; les -domestiques étaient aussi partis pour se reposer: nous restâmes seuls. -Alors seulement nous nous saluâmes d’une façon cordiale et nous pûmes -échanger nos pensées sur notre situation. - -«Husein Pacha, dis-je, j’ai pleine confiance en toi et tu sais fort -bien aussi que tu peux compter sur ma discrétion. Comment vont les -affaires à Khartoum et que sais-tu de l’attitude de la population?» - -«Malheureusement, répondit-il, la situation est telle que je l’ai -racontée au calife en ta présence. La lecture de la proclamation à -Shandi par Gordon a fait déborder la coupe et a été la cause immédiate -de la perte de Berber. Il est vrai qu’elle se serait peut-être produite -aussi plus tard mais, par la lecture de la proclamation, la catastrophe -a, en tout cas, été avancée. Je l’en avais dissuadé à Berber et je ne -connais pas la raison qui l’a poussé à cette démarche fatale à Shandi.» - -Nous parlâmes longtemps de la situation jusqu’à ce que Husein, qui -était déjà avancé en âge, s’endormit, fatigué du voyage. Je ne pouvais -trouver encore pour ma part ni sommeil, ni repos. - -Ainsi le Soudan, dont la conquête et la défense avaient coûté tant -de sang dans les dernières années, était—déjà autant le dire—perdu! -Le Gouvernement lui-même voulait simplement abandonner et livrer à -lui-même ce pays qui, il est vrai, au point de vue financier, ne -rendait pas encore de bénéfices, mais donnait les meilleures espérances -pour l’avenir par l’immense étendue de son territoire; ce pays, qui -avait déjà maintenant mis à la disposition de l’Egypte ses meilleurs -bataillons, les troupes nègres; mais il voulait rester avec lui en -rapport amical! On voulait retirer les garnisons et le matériel de -guerre et former un Gouvernement local indépendant, après que celui -qui existait déjà s’était formé lui-même d’une manière fatale! C’est -pourquoi on envoyait Gordon au Soudan, parce qu’on comptait que son -influence personnelle et la sympathie qu’il inspirait, amèneraient -la réalisation de ce plan. Certainement, Gordon était très aimé des -tribus de l’ouest et dans l’Afrique Equatoriale, car il avait, pendant -son séjour et ses nombreux voyages dans ces contrées, conquis les -populations par sa générosité et sa prudence. Il avait su, en même -temps s’attirer la sympathie respectueuse des amis et des ennemis par -la bravoure dont il avait fait preuve dans de nombreux combats. Il -avait été aimé sans contredit, mais maintenant les tribus de l’ouest -avaient un Mahdi qui faisait des miracles et qui était respecté comme -un dieu; Gordon fut vite oublié. Les tribus du Soudan, les nègres -et les Arabes, sont d’ailleurs, moins que n’importe quel peuple de -la terre, accessibles aux émotions sentimentales ou au souvenir de -la reconnaissance. Du reste, il ne s’agissait pas ici des tribus de -l’ouest ou des provinces équatoriales, mais surtout des tribus de la -vallée du Nil, et particulièrement des Djaliin; or, ceux-ci n’étaient -justement rien moins que bien disposés envers Gordon à la suite de sa -guerre avec Soliman Zobeïr et parce qu’il avait chassé leurs parents, -les Gelaba. Le fait de l’arrivée de Gordon sans forces militaires, -montre bien qu’il s’était trompé sur la situation, les dispositions -des populations et sur l’influence que pouvait avoir sa seule -personnalité. En outre, c’était une idée particulièrement malheureuse -de faire connaître par une proclamation la résolution du Gouvernement -d’abandonner le Soudan à lui-même. - -Husein Pacha avait prié Gordon de garder secrète cette proclamation. -Celui-ci suivit le conseil à Berber, mais changea de résolution à -Shandi et fit lire la proclamation à toute la population. Gordon -n’avait-il donc aucune connaissance des pamphlets du Mahdi répandus -partout après la prise d’El Obeïd, et sommant tous les croyants -de combattre? Ne savait-il pas que celui qui s’y refusait, ou qui -suivait les ordres des Turcs ou qui leur venait en aide d’une manière -quelconque dans leurs entreprises, se rendait coupable de trahison -envers la religion, était passible de la perte de ses biens tandis -que ses femmes et ses enfants deviendraient esclaves du Mahdi et de -ses fidèles? Gordon voulait retirer la garnison, et abandonner sans -protection dans leur patrie les tribus des bords du Nil, qui, après -avoir favorisé ses desseins, se trouvaient au pouvoir du Mahdi, non -seulement par la force de celui-ci, mais aussi par suite de leur -inaction envers les Turcs. Comment auraient-ils pu se défendre contre -le Mahdi auquel ils appartenaient comme ranima et qui disposait de plus -de 40000 fusils et de troupes immenses de fanatiques sauvages, altérées -de sang et de butin? - -Si le Gouvernement, à la suite des événements politiques, n’était pas -en état de se maintenir au Soudan et de reconquérir peu à peu les -provinces insurgées, pourquoi y envoyer et sacrifier Gordon? N’importe -quelle personnalité militaire aurait pu amener sur un bateau à Berber -les troupes et le matériel de guerre, sous prétexte d’un changement de -garnison et les sauver ainsi totalement ou tout au moins en partie. -Cette ville aurait sûrement pu être atteinte par une retraite très -rapide qui aurait ressemblé un peu, il est vrai, à une fuite. - -Mais, par la lecture de la proclamation, les intentions du Gouvernement -et sa faiblesse incroyable furent connues partout aussitôt; la bravoure -personnelle et l’énergie de Gordon suffiraient-elles à effacer la faute -politique énorme qu’il venait de commettre? - -Je me tournai et me retournai sur ma couche, sans envie aucune de -dormir, tandis que les ronflements de Husein prouvaient qu’il jouissait -encore malgré tout d’un bon sommeil. J’avais encore le caractère trop -Européen et ne pouvais comprendre son indifférence fataliste. Plus -tard, j’appris, il est vrai, à accueillir sans aucune émotion bien des -événements émouvants. Il était nécessaire de pouvoir supporter ce qui -m’attendait encore. - -Le lendemain matin, comme le calife nous honorait de sa visite, son -regard pénétrant remarqua aussitôt que mes yeux étaient rouges; il -m’en demanda la cause: je lui répondis que j’avais passé toute la nuit -sans sommeil, en proie à la fièvre. Il me conseilla de me ménager et -de ne pas aller au soleil, ni à la prière du Mahdi. J’accomplis donc -mes prières seul dans l’ombre de la rekouba, mais sous les yeux des -domestiques et je me composai une mine des plus dévotes sachant fort -bien qu’ils devraient faire part à leur maître exactement de leurs -observations. - -Le lendemain mes huttes étaient enfin terminées; je les occupai -aussitôt avec la permission du calife, tandis que Husein Pacha était -logé chez ses parents. Il récitait chaque jour consciencieusement ses -cinq prières avec le Mahdi, s’efforçait avec zèle d’acquérir sa faveur -et celle du calife afin de recevoir la permission de retourner dans -son pays; je restai régulièrement avec le calife, ne me rendant auprès -du Mahdi que sur sa demande expresse. - -Quelques jours plus tard, le bruit se répandit parmi les moulazeimie -que Haggi Mohammed Abou Gerger avait été attaqué par Gordon Pacha, -sérieusement blessé, et chassé de Khartoum qu’il assiégeait de sorte -que la ville était maintenant complètement délivrée de ses assiégeants. -Cette nouvelle remplit mon cœur de joie, bien que je m’efforçasse de -cacher totalement avec soin une apparence d’intérêt quelconque. - -A ce moment arriva aussi Salih woled el Mek. Il avait dû se rendre à -Fadasi et avait été envoyé par Haggi Mohammed Abou Gerger au Mahdi et -au calife qui lui accordèrent leur pardon. Lui aussi confirma le bruit -qui courait de la retraite des assiégeants et me donna des informations -plus précises sur Gordon. - -Comme j’avais été appelé le soir par le calife, celui-ci me demanda, -aussitôt après les salutations, tandis que nous commençions à peine à -déchirer avec nos mains les grosses pièces de viande: - -«As-tu entendu la nouvelle apportée aujourd’hui et qui concerne Haggi -Mohammed Abou Gerger?» - -«Non, répondis-je, je n’ai pas quitté aujourd’hui ta porte, et je n’ai -parlé à personne.» - -«Gordon, continua le calife, après avoir remonté un peu le Nil Bleu, a -attaqué soudainement Haggi Mohammed par eau et par terre. On raconte -qu’il avait pris sur son bateau des dispositions telles que les balles -des Ansar, qui partaient de la forteresse, ne pouvaient lui faire -aucun mal. L’infidèle est adroit, mais Dieu le punira! Haggi Mohammed, -dont les hommes ont été dispersés, a dû se retirer devant des forces -supérieures. Gordon se réjouit maintenant de sa victoire, mais il se -trompe sur ses suites, car Dieu fera vaincre la foi, et dans quelques -jours, la punition du Tout-Puissant l’atteindra. Haggi Mohammed n’est -pas, il est vrai, un homme à conquérir un pays; le Mahdi a donné -l’ordre à Abd er Rahman woled en Negoumi d’aller à Khartoum et de -l’assiéger.» - -«J’espère que Haggi Mohammed n’a pas subi de pertes importantes?» -demandai-je. Mais, en moi-même, est-il besoin de le dire, je souhaitais -le contraire. - -«Un tel combat n’a certes pas eu lieu sans pertes, dit le calife -ingénument, mais je n’ai pas, sur leur importance, des nouvelles -précises.» - -Le calife fut ce jour là moins loquace que d’habitude; la victoire -de Gordon le troublait bien un peu; elle pouvait avoir peut-être des -suites plus importantes que le calife ne voulait l’avouer. Je rentrai -et envoyai mon domestique à Salih woled el Mek pour le prier de venir -me voir en secret. Sa demeure étant à proximité de la mienne, il arriva -quelques instants après. Nous échangeâmes alors nos impressions sur la -joyeuse nouvelle, au sujet de laquelle il avait déjà entendu par des -parents du Mahdi des détails plus précis; nous nous entretînmes, fort -avant dans la nuit, des temps passés, des événements actuels et de nos -espérances pour l’avenir. J’avais retrouvé un peu d’espoir en apprenant -la nouvelle de cette victoire, mais Salih woled el Mek ne voyait -dans la défaite des Mahdistes qu’un succès passager et ses craintes -n’étaient malheureusement que trop fondées. - -Gordon Pacha se trouva aussitôt son arrivée à Khartoum aux prises avec -une situation très difficile. La proclamation fut lue; là-dessus -les Djaliin commencèrent à se soulever; ils élurent enfin comme chef -Haggi Ali woled Saad qui disposait bien de forces imposantes mais qui -voulait différer le combat aussi longtemps que possible pour des motifs -personnels et à cause aussi de son inclination pour le Gouvernement. - -Les consuls des Puissances étrangères voyant que les événements à -Khartoum prenaient une tournure toujours de plus en plus menaçante, -demandèrent à Gordon de les conduire à Berber; mais comme ils -ne pouvaient, là non plus, trouver une sécurité suffisante, ils -résolurent, à l’instigation de Gordon, d’attendre encore. Les habitants -de Khartoum considérèrent au commencement leur nouveau gouverneur -général avec méfiance parce qu’ils craignaient que, conformément à la -proclamation, il fut venu seulement pour sauver la garnison. Mais peu à -peu ils comprirent et bientôt eurent la conviction qu’il était prêt à -vaincre ou à périr avec eux. - -Le sheikh El Ebed, un des plus puissants sheikhs religieux, avait -rassemblé ses partisans et campait dans le voisinage de Halfaya. Afin -de chasser les rebelles de leur position, Gordon envoya des troupes -sous le commandement de Hasan Mousma et de Saïd Pacha Husein qui avait -été précédemment moudir de Shakka. Mais, du toit de son palais, il put -se rendre compte avec sa longue-vue comment les officiers, auxquels il -avait accordé sa confiance pleine et entière livraient leurs soldats à -l’ennemi, puis rentraient avec le reste à Khartoum. Il fit comparaître -les traîtres dans la nuit même devant une cour martiale et fit exécuter -aussitôt la sentence de mort rendue contre eux. Malgré cet incident, -il réussit le lendemain à chasser l’ennemi de sa position et à amener à -Khartoum les Sheikhiehs, fidèles au Gouvernement, sous la conduite du -sandjak Abd el Hamid woled Mohammed. - -Salih woled el Mek, qui était enfermé dans Fadasi, avait demandé à -Gordon des secours. Comme on ne pouvait lui en envoyer, il fut forcé -de se rendre avec quatorze cents hommes de cavalerie régulière et ses -autres troupes. La population de tout le Ghezireh se rassembla alors -pour assiéger Khartoum sous les ordres de Haggi Mohammed Abou Gerger. - -Tandis que ces événements se passaient dans le voisinage de Khartoum, -l’ancien précepteur du Mahdi, le sheikh Mohammed el Cher (portant -autrefois le nom de Mohammed el Diker), qui avait été nommé par le -Mahdi, émir de la province de Berber arriva sur les bords du Nil. -D’après son ordre, Haggi Ali rassembla ses Djaliin et, avec ceux-ci, -renforcé par les Barabara et les Bicharia ainsi que par les autres -tribus de la province, Mohammed Cher assiégea Berber qui se rendit au -bout de quelques jours. - -La province de Dongola résistait encore très bien; elle n’avait pas -jusqu’ici encore été troublée à cause de la ruse de son gouverneur -Moustapha bey Iawer qui avait déjà deux fois offert de faire sa -soumission au Mahdi. Cependant le Mahdi n’avait aucune confiance dans -le gouverneur et il envoya contre lui son parent Sejjid Mohammed Ali. -Celui-ci se joignit à l’émir des Sheikhiehs, le sheikh El Hedaïa qui -avait déjà auparavant suscité au gouverneur nombre de difficultés, afin -de prendre possession de Dongola. Mais les troupes de Dongola sous -le commandement d’un officier anglais[1] anéantirent Mohammed et les -forces des Mahdistes à Debba où périrent Sejjid Mohammed et Hedaïa. La -province de Dongola fut ainsi sauvée pour quelque temps. - -Les choses allaient de mal en pis à Sennaar qui, assiégée par l’ennemi, -possédait bien des vivres suffisants, mais était privée de toute -communication avec les autres parties du pays. Tout d’abord, la -courageuse sortie de Nur bey qui battit et dispersa les assiégeants, -laissa quelque temps de répit à la garnison. - -De tous côtés on priait le Mahdi de venir en personne. Toutefois -celui-ci ne se hâtait nullement d’accéder à cette demande, sachant que -ce pays était en tout cas une proie assurée qui n’aurait pu lui être -arrachée que par une grande armée expédiée par l’Egypte ou par une -autre Puissance. Il pensait avec raison ne plus avoir à craindre une -telle éventualité. - -Chaque vendredi, régulièrement, il passait lui-même ses troupes en -revue. - -Il divisa toutes ses forces en trois corps dont chacun fut placé sous -les ordres d’un de ses califes. Le calife Abdullahi fut nommé Raïs el -Ghesh, commandant en chef de toute l’armée. - -Le drapeau noir (Raï ez serga, exactement Er raïet ez serga) -appartenait au calife Abdullahi ou à Yacoub, son représentant; le -drapeau vert (Raï el okhter, exactement Er raïet el khadra) au calife -Ali woled Helou; le drapeau rouge (Raï el achraf, le drapeau des -nobles) au calife Mohammed Chérif. - -Aux trois bannières principales étaient subordonnés d’innombrables -petits drapeaux sous la garde des émirs. Dans les revues, tous les -émirs obéissant à la bannière noire se tenaient avec leurs étendards -sur une ligne déployée, le front tourné du côté de l’est. - -En face d’eux se trouvaient les émirs obéissant à la bannière verte -à une distance égale, le front tourné du côté de l’ouest, tandis que -les deux lignes étaient réunies par ceux qui obéissaient à la bannière -rouge, le front tourné vers le nord. Comme le nombre des combattants -à ce moment là était immense, cette disposition formait un carré -gigantesque, ouvert d’un côté, dans lequel le Mahdi se rendait à la -fin de la revue avec son calife Abdullahi et ses moulazeimie, galopant -devant le front afin de réjouir les soldats par sa vue et de les saluer -par ces mots: «Allah jibarek fikoum» (Dieu vous bénisse.) - -Ces revues nommées _arda_ ou _tarr_ étaient, comme nous l’avons vu, -passées chaque vendredi et, à la suite de chacune, les bruits les plus -étranges circulaient sur la personne du tout puissant homme de guerre. - -L’un avait vu le Prophète chevauchant aux côtés du Mahdi et parlant -avec lui; un autre avait entendu les voix célestes qui bénissaient -les combattants pour la foi (ansar) et leur promettaient la victoire. -Un troisième prétendait que l’ombre d’un nuage qui passait était -formée par les ailes des anges que le Tout-Puissant avait envoyés pour -rafraîchir ses bien-aimés. - -Environ trois jours après que la nouvelle de la défaite d’Abou Gerger -nous fut parvenue, un Italien résidant autrefois à Berber, nommé -Giuseppe Cuzzi arriva de Khartoum à Rahat. Il avait été laissé à -Berber par A. Marquet, représentant de la maison française Debourg et -C^{ie}, pour opérer la liquidation de quelques petites affaires et y -avait été fait prisonnier. Mohammed Cher l’avait envoyé à Khartoum, où -il devait remettre à Gordon une lettre de Haggi Mohammed Abou Gerger; -il ne fut pas reçu par lui personnellement, mais par un poste militaire -établi en face de Khartoum sur la rive nord du Nil Bleu et renvoyé à la -personne qui l’avait expédié. Haggi Mohammed Abou Gerger envoya alors -Cuzzi au Mahdi qui le fit repartir de nouveau, en compagnie d’un Grec -nommé Calamatino, pour Khartoum, avec des lettres adressées à Gordon, -dans lesquelles celui-ci était sommé de se rendre. Je pus remettre au -Grec un petit billet pour Gordon Pacha. Calamatino seul put pénétrer -dans la forteresse; il remit ses lettres au poste et y attendit la -réponse, tandis que Cuzzi, sur l’ordre de Gordon, ne put s’approcher de -Khartoum que jusqu’à une portée de fusil, car, au dire des officiers -qui s’étaient trouvés en rapport avec lui lors de sa première mission, -il cherchait à les persuader de se rendre. - -Après que nous eûmes célébré la fête du Ramadan et que Abou Anga -eut été rappelé avec toutes ses forces de Gebel Deier, le Mahdi fit -répandre le bruit qu’il avait reçu du Prophète l’ordre d’aller à -Khartoum et d’assiéger cette ville. Les émirs convoquèrent leurs -hommes, leur ordonnèrent de se tenir prêts à marcher et menacèrent ceux -qui resteraient en arrière sans permission de les considérer comme -ranima. - -Presque tous les habitants du pays étaient, par fanatisme et cupidité, -enchantés d’obéir à l’appel du Mahdi; ce qui provoqua une véritable -migration de peuples, telle que le Soudan n’en avait jamais vu. - -Nous quittâmes Rahat le 22 août. L’armée mahdiste suivait en trois -colonnes. Toutes les tribus possédant des chameaux prirent la route du -nord Khursi-Halba-Dourrah el Khadra. Le Mahdi suivit la route du centre -Daïara-Sherkela-Chat-Douem, avec ses califes et une partie des émirs. -Les tribus possédant des bestiaux (Baggara) prirent celle du sud parce -qu’elles y trouveraient, dans les nombreux étangs, assez d’eau pour -leurs troupeaux. - -Ma place comme moulazem était à la suite du calife Abdullahi. - -Lorsqu’on faisait halte et qu’on campait, j’avais l’habitude de -laisser mes domestiques et mes chameaux auprès de Salih woled el Mek -qui appartenait à la suite du Mahdi. Le calife qui avait contre Salih -une antipathie secrète me fit à ce sujet plusieurs fois des reproches -et m’ordonna enfin de camper avec mes serviteurs dans son voisinage -immédiat, tout en me faisant surveiller par son cousin Othman woled -Adam. Je trouvai cependant, la nuit venue, plus d’une fois l’occasion -de communiquer avec Salih woled el Mek qui recevait presque chaque jour -des nouvelles sur les événements se passant aux environs des bords du -fleuve. - -Avant que nous eûmes atteint Sherkela, un bruit étrange circula dans -notre colonne; on racontait qu’un étranger européen et chrétien -était arrivé à El Obeïd et était maintenant en route pour venir à la -rencontre du Mahdi. Quelques-uns prétendaient savoir que c’était le -chef des Français lui-même; d’autres disaient que c’était un parent de -la reine d’Angleterre. Une chose toutefois demeura certaine, c’est -qu’un Européen était effectivement arrivé et je crois inutile de dire -que j’étais extrêmement impatient de savoir qui avait osé s’aventurer -ici dans les circonstances actuelles. - -Un soir, le calife me fit appeler et me fit part qu’un Français était -arrivé à El Obeïd et qu’il avait donné l’ordre de l’amener ici. - -«Ce Français est-il de ta race ou bien y a-t-il dans ton pays, comme -chez nous au Soudan, des tribus différentes?» me demanda le calife qui -n’avait en ce temps-là aucune notion de l’Europe et de ses habitants. -Je lui énumérai les nations de l’Europe autant que je le jugeai -nécessaire. - -«Que veut donc de nous ce Français, pour qu’il ait franchi une si -longue route?» me demanda-t-il en réfléchissant. - -«Peut-être Dieu l’a-t-il conduit sur cette route et recherche-t-il -l’amitié du Mahdi ainsi que la tienne.» - -Le calife me regarda d’un air incrédule et ajouta brièvement: «Nous -verrons». - -Nous étions arrivés à Sherkela; vers midi, le calife me fit appeler -auprès de lui. - -«Abd el Kadir, dit-il, le Français voyageur vient d’arriver et je l’ai -fait amener ici; attends-le auprès de moi, peut-être aurais-je besoin -de toi.» - -Quelques minutes après, apparut aussi Husein Pacha qu’il avait -également fait appeler. - -Il se passa un certain temps jusqu’à ce que le moulazem du calife -annonçât que l’étranger se trouvait devant la porte. Le calife donna -ordre de le faire entrer. - -C’était un jeune homme élancé, d’environ trente ans, de force moyenne, -le visage fortement brûlé du soleil, il portait des moustaches et de -légers favoris blonds; il était vêtu de la gioubbe et du turban; il -salua avec un «salam aleikum» le calife qui, sans se lever de son -angareb, l’invita à s’asseoir. - -«Pourquoi es-tu venu ici et que veux-tu de nous?» furent les premières -paroles pleines de défiance que le calife lui adressa. - -L’étranger essaya de répondre en langue arabe, mais il put seulement -faire comprendre qu’il était Français et qu’il était arrivé ici venant -directement de France. - -«Parle avec Abd el Kadir, répliqua le calife interrompant l’étranger -au milieu de son discours incompréhensible, il me fera part de tes -intentions.» - -L’étranger me regarda d’un air méfiant et me salua en langue anglaise. - -«Je ne suis pas Anglais, répondis-je en m’avançant, parlez français; -abrégez, et arrivez immédiatement à la cause de votre voyage ici. Plus -tard nous trouverons l’occasion de parler ensemble en confidence.» - -«Pourquoi t’entretiens-tu avec lui si longtemps, Abd el Kadir; je veux -apprendre ses intentions, et tout de suite, s’écria le calife.» - -«Je lui apprenais quel était mon nom, répondis-je, et le sommais de -dire la vérité, car toi et le Mahdi vous êtes des hommes éclairés par -Dieu, vous connaissez les pensées des hommes et vous savez lire dans -leur cœur.» - -Husein Pacha, qui était assis à côté de moi, dit rapidement: «C’est la -vérité, et que Dieu prolonge leur vie; mais tu as bien fait de rendre -l’étranger attentif.» - -Le calife se calma et dit tranquillement: «Cherche à savoir la vérité.» - -«Mon nom est Olivier Pain, me répondit alors l’étranger dans sa langue -maternelle, et je suis Français. Déjà, depuis ma première jeunesse, je -m’intéressai au Soudan et j’avais des sympathies pour ces populations; -je ne suis pas le seul, car tout mon pays éprouve ce sentiment. Mais -il y a sur notre continent des nations avec lesquelles nous vivons -en inimitié. L’une de celles-ci est la nation anglaise qui s’est -établie en Egypte, tandis que l’un de ses généraux, Gordon, commande -à Khartoum. Je suis venu pour vous offrir mon alliance et celle de ma -nation.» - -«Quelle alliance?» demanda le calife, auquel j’avais traduit mot à mot -le discours d’Olivier Pain. - -«Moi-même je ne puis vous aider que de mes conseils, ajouta Olivier -Pain, mais ma nation serait prête à gagner votre amitié, à vous -soutenir aussi par des actes et à vous livrer de l’argent et des armes.» - -«Es-tu mahométan?» demanda le calife comme s’il n’avait pas entendu les -derniers mots. - -«Oui, je suis depuis longtemps un fervent de cette religion, à laquelle -j’ai adhéré publiquement à El Obeïd.» - -«Bien, dit le calife en se tournant vers moi, reste avec Husein auprès -du Français, je vais avertir le Mahdi et reviendrai ensuite auprès de -vous.» - -Lorsqu’il nous eut quittés, je serrai la main d’Olivier Pain et je -le présentai à Husein Pacha. Quoique sa proposition énoncée par lui -sérieusement à ce qu’il semblait, de soutenir mes ennemis, m’intéressât -d’une façon toute particulière, je lui recommandai d’être avant tout -prudent dans ses discours et de se donner comme poussé à venir ici -plutôt par l’amour de la religion que par des visées politiques. - -Husein Pacha était dans son for intérieur très sévère pour les rôdeurs. - -«Vous appelez en Europe «des politiques,» me dit ce dernier en arabe, -des gens qui ne sortent de chez eux que pour tuer des hommes, pour -ramasser du butin, pour emmener en esclavage des femmes et des jeunes -filles de notre religion, vous les soutenez et vous leur offrez de -l’argent et des armes! Mais, si un pauvre homme de notre race achète -un nègre qui ne se distingue d’un animal que parce qu’il peut dire -quelques mots et l’emploie à cultiver son champ, vous appelez cela un -péché, une horreur et vous vous arrogez le droit de punir une telle -action.» - -«_Malêche_ (_cela ne fait rien_, phrase destinée à tranquilliser -et continuellement employée), dis-je à Husein Pacha, celui qui vit -longtemps voit beaucoup.» - -Le calife revint bientôt et nous ordonna de procéder à nos ablutions -pour prendre part avec le Mahdi à la prière de midi. - -Nous obéîmes à son injonction et suivîmes le calife au lieu du culte -où, à la nouvelle de l’arrivée d’Olivier Pain, une immense foule -s’était rassemblée exprimant les avis les plus absurdes sur le nouveau -venu. A peine avions-nous pris place, Olivier Pain au second rang, -que le Mahdi parut. Il portait une belle gioubbe fraîchement lavée, -parfumée de toutes les odeurs possibles; son turban était enroulé -autour de la tête avec un soin particulier; ses paupières peintes -avec du cohol, afin de donner plus d’éclat à son regard. Il me -fit l’impression d’avoir attaché de l’importance à paraître aussi -avantageusement que possible aux yeux de l’étranger. Il semblait flatté -qu’un homme fût venu de si loin pour le voir et lui offrir son concours. - -S’asseyant sur une peau de bête, il nous appela tous auprès de lui -et, regardant Olivier Pain, tandis qu’il souriait toujours, il reçut -son salut avec bienveillance, mais ne lui tendit pas la main. Puis il -lui ordonna d’expliquer les motifs de sa venue, et m’invita à servir -d’interprète comme je l’avais fait précédemment. - -Olivier Pain recommença la même histoire qu’il avait racontée déjà au -calife. Le Mahdi m’invita à parler aussi fort que possible afin que -la foule curieuse qui nous écoutait put tout entendre et comprendre. -Lorsque nous eûmes fini, le Mahdi dit à haute voix: - -«J’ai entendu et compris tes intentions; je ne me fonde pas sur le -soutien des hommes, mais je n’ai confiance qu’en Dieu et en son -Prophète; ton peuple est un peuple d’infidèles et jamais je ne -m’allierai avec lui; mais je punirai et j’anéantirai mes ennemis avec -l’aide de Dieu, de mes Ansar et des troupes d’anges que m’enverra le -Prophète.» - -Les cris poussées par des milliers de poitrines annoncèrent la -satisfaction générale causée par les paroles du maître. Lorsque le -calme se fut rétabli, le Mahdi se tourna vers Olivier Pain: - -«Tu affirmes aimer notre religion, la seule et la vraie; es-tu -mahométan?» - -«Certainement, répondit Olivier, et il prononça à haute voix la -profession de foi musulmane: «La ilaha ill Allah, ou Mohammed rasoul -Allah». Alors le Mahdi lui tendit sa main à baiser sans toutefois -exiger de lui le serment de fidélité. - -Nous retournâmes dans les rangs des fidèles, Olivier Pain à côté de -moi et nous fîmes notre prière avec le Mahdi. Quand elle fut terminée, -le maître prononça quelques paroles d’édification pour le salut -général des âmes, puis il se retira accompagné du calife. Ce dernier -m’ordonna auparavant de prendre Olivier chez moi jusqu’à nouvel avis et -d’attendre ses ordres ultérieurs. J’eus alors le loisir de causer avec -mon hôte sans crainte d’être dérangé. - -Bien que je ne pusse exprimer mon aversion pour sa mission -d’aventurier, j’éprouvai cependant de la pitié pour l’homme qui, s’il -avait pensé remporter un succès, s’était heurté à une amère déception. -Je le saluai encore une fois cordialement et lui dit: - -«Eh bien! cher Monsieur, maintenant que nous voilà seuls pour quelques -instants, nous allons parler à cœur ouvert. Bien que votre mission -n’ait absolument pas mes sympathies, je vous assure cependant, en -vous serrant la main, que je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir -pour prévenir toute atteinte à votre sécurité personnelle. Maintenant -vous pouvez être tranquille et comme je suis depuis des années sans -relations avec le monde, racontez-moi ce qui s’est passé en Europe -pendant ce temps!» - -«J’ai en vous une confiance absolue, me répondit-il, je connais votre -nom qui a été souvent prononcé devant moi, depuis que je suis en -Afrique; je suis heureux que le sort m’ait conduit auprès de vous. -Il y aurait beaucoup de choses à raconter, que vous ne savez pas -encore. Permettez que je commence par l’Egypte, cela vous intéressera -davantage, je le crois.» - -Il me parla alors du soulèvement de Ahmed Pacha el Arabi, des grands -massacres, de l’intervention des Puissances et de l’action de -l’Angleterre qui avait occupé l’Egypte. - -«Je suis, dit-il, collaborateur de _l’Indépendance_ et collègue de -Rochefort que vous connaissez aussi certainement. La politique de -la France et de l’Angleterre, comme vous ne l’ignorez pas, ne suit -pas le même chemin, et c’est notre devoir, là où faire se peut, de -contrecarrer les visées de la politique anglaise. Je ne suis pas venu -ici comme plénipotentiaire de la France, mais plutôt pour mon propre -compte. On connaît cependant mes plans et on semble les favoriser. -Le gouvernement anglais, instruit de mes desseins, a semé sur mon -chemin tous les obstacles possibles. J’ai été même signalé, poursuivi, -chassé de Wadi Halfa. Plus tard, j’ai réussi à trouver des Arabes de -la tribu des Eregat qui m’ont secrètement amené d’Esneh par Kab à El -Obeïd, en suivant la route qui mène à l’ouest de Dongola. J’ai été reçu -aujourd’hui par le Mahdi d’une façon très amicale, je suis satisfait et -j’ai beaucoup d’espoir.» - -«Pensez-vous réellement que votre proposition sera acceptée?» -demandai-je. - -«Si ma proposition n’est pas acceptée immédiatement, j’espère cependant -que le Mahdi sera disposé à entrer en relations amicales avec la -France, ce qui me suffirait momentanément. Je suis venu ici de mon -propre mouvement et dans les meilleures intentions. C’est pourquoi -je suis presque certain que le Mahdi ne m’empêchera pas de m’en -retourner.» - -«Cela ne me parait pourtant pas aussi sûr qu’à vous! lui dis-je; -avez-vous laissé une famille dans votre patrie?» - -«Oui, répondit-il un peu inquiet, j’ai laissé à Paris une femme et deux -chers enfants. Je pense souvent à eux et je me réjouis de les revoir -bientôt. Soyez franc, Monsieur! à quoi dois-je m’attendre, d’après -votre avis?» - -«Mon cher Monsieur, avec ce que je connais de ces gens, vous n’avez -pour le moment rien à craindre pour votre propre personne, mais quand -et de quelle manière vous pourrez leur échapper, je ne puis là-dessus -rien vous dire de précis aujourd’hui. Ce que j’espère, c’est, qu’on -refusera vos propositions qui pourraient pourtant être utiles un jour à -cet ennemi de l’Angleterre, qui est également mon ennemi. Je souhaite -avec vous qu’on vous laisse retourner sans tarder dans votre patrie où -vous attendent votre femme et vos enfants.» - -J’avais donné ordre à mon domestique de nous apporter à manger, -j’invitai aussi Gustave Kloss, l’ancien domestique d’O’Donovan, à -partager notre repas. Il avait obtenu, sur ma demande, la permission du -calife de demeurer auprès de moi. Nous avions à peine commencé que deux -moulazeimie du calife parurent et invitèrent Olivier Pain à les suivre. -Il fut surpris qu’on lui ordonna d’aller seul et sortit quelque peu -froissé. Je trouvai aussi cette invitation un peu étrange, car Olivier -Pain parlait si mal l’arabe que, seul, il pouvait à peine se faire -comprendre. Je faisais, à ce sujet, une remarque à Moustapha (Kloss) -lorsque je fus à mon tour appelé auprès du calife. - -«Abd el Kadir, me dit-il avec confiance, je te considère absolument -comme étant des nôtres. Que penses-tu de ce Français?» - -«Je crois, répondis-je, que cet homme est sincère et qu’il a de bonnes -intentions. Mais ne connaissant ni toi, ni le Mahdi, il ne savait pas -que vous n’avez confiance qu’en Dieu et que vous ne recherchez ni ne -voulez aucun autre allié. C’est pourquoi vous êtes victorieux car Dieu -est avec ceux qui se confient en lui.» - -«Tu as entendu, continua le calife, les paroles que le Mahdi a -adressées au Français. Nous ne voulons pas d’alliance avec les -infidèles et nous vaincrons nos ennemis sans leur concours.» - -«Certainement, fis-je observer, c’est pourquoi cet homme est inutile -ici; il doit retourner près de son peuple et faire connaître à ses -compatriotes les victoires du Mahdi et de son général le calife.» - -«Peut-être plus tard, dit celui-ci, pour le moment je lui ai ordonné de -rester auprès de Zeki Tamel qui s’occupe déjà de lui.» - -«Il lui sera difficile de se faire comprendre, car il connaît peu la -langue arabe.» - -«Dans son voyage jusqu’ici, il n’avait pourtant aucun interprète, -interrompit le calife, du reste, je te permets de lui rendre visite.» - -Il me parla ensuite d’autres choses et me montra les chevaux que Zogal -venait de lui envoyer du Darfour et dont je reconnus plus d’un. - -Après avoir quitté le calife, je cherchai Olivier Pain et le trouvai -à l’ombre d’une tente trouée, la tête appuyée dans les mains, et -réfléchissant. En m’apercevant, il se leva et vint à ma rencontre. - -«Je ne sais que penser; on me donne l’ordre de rentrer ici, on m’y -apporte mes bagages; un certain Zeki, me dit-on, s’occupera de moi. -Pourquoi ne me laisse-t-on pas avec vous?» - -«C’est dans le caractère du Mahdi et particulièrement dans celui du -calife de contrarier les désirs de chacun. Ils appellent cette règle -de conduite: Eprouver la patience, la soumission et la foi d’un homme, -lui répondis-je pour le calmer. Vous n’avez rien à craindre. Le calife -peut se défier peut-être jusqu’à un certain point de nous deux et ne -pas désirer que nous soyons toujours ensemble pour trouver peut-être -l’occasion de critiquer sa manière d’agir. Mais voici justement Zeki -Tamel qui a été autrefois mon compagnon dans plus d’un combat. Je veux -vous recommander à cet homme». - -J’allai à la rencontre de Zeki Tamel qui me salua et s’informa de ma -santé. - -«Ami, lui dis-je, cet homme est étranger et c’est ton hôte. Je le -recommande à ta bienveillance. Au nom de notre ancienne amitié, je te -prie d’être aimable et indulgent avec lui.» - -«Je ne le laisserai certainement manquer de rien, autant que cela sera -en mon pouvoir; mais, me dit-il à voix basse, le calife m’a défendu -de le laisser avoir des rapports avec d’autres personnes, et c’est -pourquoi je dois te prier de ne venir le voir que rarement.» - -«La défense ne me concerne pas, répliquai-je, car je viens justement de -chez notre maître qui m’a accordé la permission de visiter ton hôte -quand cela me conviendrait; donc, encore une fois, je te prie, prends -soin de lui.» - -Je retournai auprès d’Olivier Pain et l’exhortai au courage. Je lui -dis que le calife désirait qu’il n’eût pas de rapport avec ses gens, -ce qui serait préférable pour lui, car il courait d’autant moins le -risque d’être calomnié par eux. Je lui promis de lui faire visite aussi -souvent que possible. - -Le lendemain matin, retentit le gros tambour de guerre du calife; cet -instrument était nommé _mansoura_, le victorieux. C’était le signal du -départ. - -Nous marchions seulement depuis le matin jusqu’à midi et nous -n’avancions que lentement. Comme à midi nous établissions notre -campement, je cherchai Olivier Pain et le retrouvai à l’ombre de -sa tente. Il se sentait bien physiquement, mais se plaignait de la -mauvaise nourriture. Zeki, qui pendant notre entretien était survenu, -m’assura qu’il lui avait envoyé deux fois de l’asida, mais que Pain -n’en avait presque pas pris. Je lui répondis que cet étranger n’était -pas encore habitué à ce plat du pays, c’est pourquoi je promis de -lui envoyer chaque fois que je le pourrais un autre mets par mon -domestique. Aussitôt rentré chez moi, je fis préparer un peu de soupe -et de riz qu’on porta à Olivier Pain. - -Le soir, le calife me demanda si j’avais vu Pain. - -«Oui,» lui dis-je. - -Je lui racontai alors qu’il n’était pas encore habitué à notre asida et -que, si on l’obligeait à en manger, il tomberait probablement malade. -Je lui demandai la permission de lui envoyer de temps en temps une -nourriture plus légère, ce à quoi il consentit. - -«Toi-même, tu te contentes pourtant de la nourriture du pays, -ajouta-t-il, il serait donc en tout cas préférable pour lui de s’y -habituer également le plus tôt possible; mais, où est Moustapha, je ne -l’ai pas vu depuis que nous sommes partis de Rahat.» - -«Il est ici et surveille mes domestiques dans les soins qu’ils donnent -aux chevaux et aux chameaux.» - -Sur le désir du calife, j’envoyai un des grooms qui se tenaient au -dehors, pour le chercher. Quelques minutes après Moustapha arriva. - -«Où donc te tiens-tu toujours, que je ne t’ai pas aperçu depuis des -semaines, gronda-t-il, as-tu donc oublié que je suis ton maître?» - -«Je suis, avec ta permission, auprès d’Abd el Kadir et je l’aide dans -ses travaux, dit Moustapha d’un air arrogant. Tu ne t’occupes pas de -moi et tu m’as livré à moi-même.» - -«Je m’occuperai de toi à l’avenir» dit le calife en colère. Il appela -un moulazem: «Conduis Moustapha auprès du secrétaire Ben Nagi»: -ordonna-t-il, et fais-le mettre aux fers!» - -Kloss suivit son gardien sans répliquer un mot. - -«Moustapha, continua le calife, est un mauvais homme et tu as -suffisamment de serviteurs pour pouvoir facilement te passer de lui. Je -l’ai pris auprès de moi et il m’a quitté sans motifs. Je lui ai ordonné -de servir mon frère Yacoub, il s’est plaint de lui et l’a quitté. -Maintenant qu’il est auprès de toi, croit-il pouvoir ne plus s’occuper -de nous.» - -«Pardonne-lui, car qui pardonne est miséricordieux! Ordonne-lui de -rester auprès de ton frère, peut-être deviendra-t-il meilleur?» - -«Il doit passer quelques jours dans les fers, afin d’apprendre que je -suis son maître. Il n’est pas meilleur que toi et tu viens chaque jour -à ma porte,» me dit-il en souriant, parce qu’il vit bien que j’étais -blessé de sa façon d’agir envers Moustapha. - -Il fit apporter le souper pendant lequel je m’observai d’une -façon toute particulière, afin de ne pas donner au calife, qui me -surveillait, le soupçon que je lui en voulais de m’avoir enlevé -Moustapha. Il parla peu, et paraissait de mauvaise humeur. Après -le souper, il prit congé de moi avec quelques paroles amicales qui -toutefois ne me semblaient pas venir du cœur. - -Je revins sous ma tente où je ne pus pendant longtemps trouver le -sommeil. Je déployais toute la patience et toute l’abnégation possibles -pour conquérir la faveur du calife, et pouvoir profiter d’autant plus -facilement un jour d’une occasion de délivrance. Mais, grâce à son -caractère entier, c’était un rôle difficile de ne pas sortir de sa -ligne de conduite et de ne pas blesser son prodigieux orgueil. Chaque -jour, je voyais des exemples de son humeur capricieuse; il n’avait -aucun égard pour ses moulazeimie qu’il faisait, à la moindre faute, -enfermer, mettre aux fers et battre. La privation des biens était la -suite habituelle de ces faits. Il était habitué à obéir à son premier -mouvement, ne réfléchissant pas longtemps, et attachait une importance -énorme à toujours montrer qu’il était le maître. - -Fadhlelmola, frère d’Abou Anga, commandant des Djihadia (ils étaient -tous deux fils d’un esclave libéré d’un parent du calife) était chargé -des fonctions de son frère. Ce Fadhlelmola avait un ami fidèle et -un conseiller en la personne d’Ahmed woled Younis, de la tribu des -Sheikhiehs. Le même soir, il s’était rendu chez le calife pour lui -demander de donner son autorisation au mariage de Younis. Le calife -étant de mauvaise humeur voulut encore une fois montrer qu’il était le -maître. Il fit appeler le père de la jeune fille et lui demanda devant -les personnes présentes s’il voulait marier sa fille avec Ahmed woled -Younis. Comme celui-ci répondait affirmativement, il lui dit: «J’ai -résolu, car je trouve que cela est préférable pour son bonheur, de la -marier à Fadhlelmola. As-tu quelques objections à présenter?» - -Le père de la jeune fille déclara naturellement qu’il était absolument -de l’avis du calife et celui-ci ordonna aussitôt: «Eh bien le _fatha_!» -(prière d’usage pour la bénédiction des mariages). Les personnes -présentes levèrent les mains, récitèrent le fatha et mangèrent des -dattes qu’on leur offrit. Puis elles furent congédiées par le calife. -Fadhlelmola s’en alla, riche d’une femme de plus; Ahmed woled Younis -plus pauvre d’une espérance. L’humeur du calife était satisfaite; avec -un tel maître, il fallait être prudent. - -Environ cinq jours plus tard, nous atteignîmes Chat. Là, beaucoup de -sources comblées précédemment furent rétablies et des huttes en paille -avec des clôtures furent élevées pour le Mahdi et ses califes. Le Mahdi -voulait s’arrêter plusieurs jours en cet endroit. - -Pendant la marche, je rendis chaque jour visite à Olivier Pain. Il -était toujours de plus mauvaise humeur et plus ennuyé de son isolement, -car les rapports avec les autres hommes et les esclaves commis à son -service lui restaient interdits. Ces quelques jours avaient suffi -pour le faire renoncer complètement à l’exécution de ses plans: il ne -songeait plus maintenant qu’à sa femme et à ses enfants. - -Je cherchai à le calmer, l’engageai à espérer en l’avenir et à ne pas -trop se livrer à des pensées mélancoliques qui commençaient à miner -ses forces. Le calife semblait peu se soucier de lui et demandait -seulement, à l’occasion, de ses nouvelles. - -Le lendemain de notre arrivée à Chat, l’ancien sheikh du Mahdi, -Mohammed Chérif, arriva enfin; on l’attendait depuis longtemps. Lui -aussi avait été forcé par ses ennemis et tremblant pour sa propre -sûreté de paraître en suppliant. Mais le Mahdi le délivra aussitôt de -cette situation indigne, le conduisit de la manière la plus flatteuse à -sa demeure, et fit élever des tentes pour lui. Il lui donna deux belles -jeunes filles abyssiniennes et des chevaux et réussit bientôt, par sa -générosité, à s’attacher une grande partie des partisans de Mohammed -Chérif. - -Le calife avait pardonné à Moustapha et lui avait ordonné de rester -auprès du secrétaire Ben Nagi. Toutefois il nous était permis de -communiquer ensemble. - -Déjà après notre départ de Sherkela, on savait que les troupes de -Gordon avaient essuyé une grosse défaite. A Chat, nous reçûmes des -nouvelles détaillées de la défaite de Mohammed Ali Pacha à Omm Douban, -par le sheikh El Ebed. Après avoir vaincu les rebelles à Halfaya et -Haggi Mohammed à Bourri, Gordon envoya Mohammed Ali Pacha avec environ -2,000 hommes contre les rebelles qui se tenaient à Omm Douban, village -du sheikh El Ebed. Mohammed Ali avait, à cause de sa bravoure, eu une -carrière rapide. Il avait demandé dans le temps à permuter du Darfour -où il avait servi auprès de moi comme saghcolaghassi. Gordon l’avait -nommé major et, pendant le siège, il devint successivement colonel, -puis général. Il marcha donc, avec ses 2,000 hommes, irréguliers la -plupart, contre le sheikh El Ebed, accompagné d’une véritable cohue de -femmes et d’esclaves en quête de quelque butin. - -Pendant la marche d’Elefoun, il fut surpris par les rebelles, près -d’Omm Douban, attaqué de divers côtés à la fois, et, empêché de se -frayer une sortie par suite de la foule qui l’entourait, il fut battu -et presque complètement anéanti. Quelques-uns de ses hommes purent à -grand’peine s’échapper; ils apportèrent la triste nouvelle à Khartoum. - -Enhardis par ce succès, les rebelles resserrèrent le cercle autour de -cette ville et reçurent d’Abd er Rahman woled en Negoumi un renfort si -important que les troupes de Gordon n’étaient plus en nombre suffisant -pour oser tenter une sortie victorieuse. - -De Chat, nous nous dirigeâmes sur Douem, où le Mahdi passa une grande -revue. A cette occasion, montrant le Nil à ses troupes: «Dieu le -maître, le Bon et le Miséricordieux, s’écria-t-il, à créé ce fleuve; il -vous y désaltérera et sur ses rivages vous trouverez des pays dont vous -serez, je vous le prédis, les maîtres.» - -Une joie fanatique s’empara de cette foule qui voyait déjà toute -l’Egypte devenir sa proie. - -Arrivés à Dourrah el Khadra, nous célébrâmes la fête du «Baïram.» - -Olivier Pain souffrait de la fièvre et, de jour en jour, était plus -abattu. Malgré les doses de quinine qu’il absorbait, sa mauvaise humeur -tournant à la mélancolie, nous causa de graves inquiétudes. - -«J’ai commis bien des sottises dans ma vie, me dit-il un jour; mais -mon voyage en ce pays est la plus grosse de toutes; je n’envisage le -résultat qu’avec appréhension. Il eut été préférable que les Anglais -eussent réellement accompli leur dessein, de me faire prisonnier.» - -Je le consolai et le suppliai de ne pas perdre courage. - -Mais il se détourna, en secouant tristement la tête. - -Le jour du Baïram, le Mahdi fit la prière à haute voix, puis lut la -Khoudba (le sermon) pendant lequel, devant tout le peuple, il se prit -à sangloter abondamment. Nous autres, infidèles, nous savions que, -lorsqu’il pleurait, il méditait toujours quelque mauvaise action. -Aussi, sa prédication et ses pleurs excitèrent-ils au combat ces -milliers d’hommes, facilement irritables, accourus en masse des -provinces du Nil. - -Après deux jours de repos, nous reprîmes notre route marchant comme de -véritables tortues; les pèlerins affluaient de toutes les contrées du -Soudan. - -Pain allait toujours plus mal; on craignit le typhus; il était -absolument abattu. - -Un jour, il me pria de demander au Mahdi un secours en argent: les -nègres qui le servaient ne cessaient de mendier. - -Le Mahdi fit aussitôt prendre dans le Bet el Mal cinq livres -égyptiennes et me les remit en faisant des vœux pour le prompt -rétablissement du malade. - -Comme je communiquai au calife l’état grave de Pain et le secours du -Mahdi, il me reprocha d’avoir demandé de l’argent au Mahdi sans m’être -adressé à lui, au préalable. - -«S’il meurt au milieu de nous, ajouta-t-il, il peut s’estimer heureux, -car la bonté et la toute-puissance divine l’ont arraché à sa tribu: -d’un infidèle, elles ont fait un fidèle.» - -Quatre jours après, Olivier Pain était si faible qu’il pouvait à peine -se soulever. Depuis deux jours il ne touchait plus aux aliments que je -lui envoyais. - -Il me tendit sa main amaigrie. - -«Ma dernière heure est arrivée; je le sais, me dit-il. Laissez-moi vous -remercier de votre amabilité et de vos soins. Une prière encore: si -jamais vous êtes libre et que vous alliez à Paris, portez à ma femme -et à mes enfants les derniers adieux d’un malheureux.» Tandis qu’il -prononçait ces mots, deux grosses larmes coulaient le long de ses -joues. Je l’encourageai encore et j’assurai qu’il n’avait aucune raison -de perdre toute espérance. - -Les tambours de guerre qui battaient alors m’obligèrent à le quitter. - -Je laissai auprès de lui un de mes domestiques, nommé Atroun. En route, -je m’entretins avec le calife de l’état du malade et le priai de lui -laisser quelques jours de repos dans le plus prochain village. Le -calife ne prit aucune décision et me pria de lui reparler de Pain dans -le courant de la soirée. - -Mais à la tombée de la nuit, Atroun s’avança. - -«Où est Youssouf? (c’est ainsi qu’on appelait Olivier Pain)» lui -demandai-je tout inquiet. - -«Mon maître est mort; c’est pourquoi nous nous sommes tant trouvés en -retard.» - -«Mort?» répétai-je bouleversé. - -«Oui, mort, répéta Atroun, nous l’avons même déjà enterré!» - -«Dis-moi comment cela s’est passé...» - -«Youssouf, mon maître, était si faible, qu’il ne pouvait plus se tenir -à cheval; nous fûmes forcés de nous traîner une partie du chemin, à -pied. A plusieurs reprises, il perdit connaissance; puis il me parla -en sa langue que nous ne comprenions pas. Nous le mîmes enfin sur un -angareb que nous plaçâmes sur la selle d’un chameau; il ne put s’y -tenir et tomba. Dès lors, il perdit connaissance, jusqu’au moment où -il mourut. Nous l’enveloppâmes dans une ferda (drap en coton) et nous -l’enterrâmes. Les esclaves de Zeki ont apporté à leur maître tout ce -qu’il possédait.» - -Quoique Olivier Pain fût sérieusement atteint, j’attribuai la rapidité -de sa mort à la chute qu’il avait faite du chameau. Pauvre homme! -Arriver avec de si hautes visées et finir si tristement! - -Je fis part aussitôt de sa mort au calife. - -«Il est heureux», me répondit-il. Puis il fit savoir à Zeki qu’il eut -à conserver avec soin, provisoirement, tout ce qui avait appartenu à -Olivier Pain. Il m’envoya auprès du Mahdi pour le prévenir. Celui-ci -parut prendre à cette nouvelle une part plus grande que le calife et -récita même la prière des morts. - -Trois jours s’écoulèrent, nous approchions de Khartoum. En route, -nous eûmes l’occasion d’apercevoir à maintes reprises les bateaux à -vapeur de Gordon qui apparaissaient dans le lointain; ils semblaient -se livrer à des reconnaissances; mais ils se retirèrent sans attendre -notre arrivée. - -Nous venions de dresser nos tentes, quand un moulazem du Mahdi me pria -de le suivre chez son maître, où se trouvaient déjà le sheikh Abd el -Kadir woled Om Mariom, autrefois cadi de Kalakle, jouissant d’une -grande renommée chez les habitants du Nil Blanc, et Husein Pacha. - -«Je t’ai fait appeler, me dit le Mahdi, afin que tu préviennes Gordon -que sa chute est prochaine. Dis-lui que je suis bien le Mahdi, qu’il -se rende avec sa garnison afin de pouvoir se sauver, lui et son âme; -fais-lui entendre que, s’il refuse, tous combattront contre lui, et -toi-même aussi; la victoire nous est assurée. Ma lettre n’a d’autre but -que d’empêcher le sang de couler abondamment.» - -Je me tus. Husein m’engageait fortement à répondre. - -«O Mahdi! répliquai-je enfin, écoute mes paroles; je te parlerai à -cœur ouvert; pardonne-moi si ma réponse est peut-être vive et si tous -les termes n’en sont pas pesés. Si j’écris à Gordon que tu es le -vrai Mahdi, il ne me croira pas, si je le menace de le combattre de -ma propre main, il ne me craindra pas. Mais toi, dis-tu, tu ne veux -pas que le sang soit répandu. Je le sommerai donc de se rendre; je -lui dirai qu’il est trop faible pour soutenir un combat contre toi, -le victorieux et qu’il n’a aucun secours à attendre du dehors. Je -l’informerai enfin que je suis prêt à servir d’interprète entre toi et -lui.» - -Le Mahdi s’étant rallié à mes propositions, je rentrai en hâte chez -moi. Ma tente avait été déchirée pendant le transport; j’avais élevé, -pour avoir un peu d’ombre pendant le jour, une toiture des plus -primitives composée de bâtons sur lesquels je tendis quelques lambeaux -d’étoffe. La nuit, je dormais à la belle étoile. Je dus donc me mettre -en quête d’une lanterne, et, assis sur mon angareb, je rédigeai ma -missive. - -J’écrivis tout d’abord à Gordon quelques lignes en français, lui -exposant que les détails qui allaient suivre étaient en allemand, -parce qu’il m’était plus facile de m’exprimer en ma langue maternelle; -qu’ensuite j’avais peu de temps à ma disposition et qu’enfin mes -dictionnaires avaient été brûlés car, on les avait pris pour des livres -de prières. J’espérais, ajoutai-je, avoir bientôt l’occasion de le -revoir, priant Dieu chaque jour d’exaucer ma prière. Je lui nommai -enfin quelques sheikhs qui s’étaient joints au Mahdi, dans le seul -espoir de sauver leurs femmes et leurs enfants. - -Après cette sorte de préface, je lui écrivis une lettre très détaillée. -Je lui rappelai que, d’après ce que m’avait dit Georges Calamatino, -je savais que lui, Gordon, avait désapprouvé ma capitulation. Je lui -soumis donc les circonstances de ma chute, en le priant de ne me juger -qu’après avoir lu mon récit. Je lui rappelai mes actions contre le -sultan Haroun et Doud Benga; comment, au commencement de la révolte, -les quelques officiers que j’avais m’abandonnèrent tous, parce qu’Arabi -Pacha avait chassé du pays tous les Européens; comment le bruit s’était -répandu que mes défaites n’étaient dues qu’à mon manque de croyance; -combien j’avais été forcé de lutter contre des intrigues de toute -nature jusqu’à ce que je changeasse de religion; comment enfin, grâce -à cet acte, mes gens devinrent plus confiants; puis, je lui narrai nos -succès passagers, jusqu’au moment où l’anéantissement de l’armée de -Hicks nous enleva tout espoir d’être jamais secourus. - -Je passai ainsi en revue tous les événements: le nombre de mes hommes -morts au champ d’honneur, les réserves de munitions presque épuisées, -la position des soldats et des officiers qui comprenaient bien que -seule la capitulation pouvait sauver leur vie; enfin, ma situation -d’unique Européen ne pouvant résister plus longtemps aux désirs de se -rendre, manifestés par tous et ne pouvant aller contre la destinée. -Ma soumission, lui écrivis-je, a été la plus grande douleur que j’ai -supportée en ma vie; mais, je ne pouvais agir autrement et, comme -officier autrichien, je ne crains pas le verdict du juge le plus sévère -de mes actions. Par ma façon d’agir, continuai-je, je crois avoir -acquis, jusqu’à un certain degré, la confiance du Mahdi et du calife; -c’est pourquoi, du reste, ils m’ont permis de vous écrire, pour vous -engager à vous rendre, il est vrai; mais je saisis cette occasion -avec quelle joie!—pour vous offrir mes services, résolu à vaincre ou -à mourir, s’il vous est possible toutefois de faciliter ma fuite à -Khartoum. - -Je le priai de m’écrire quelques lignes en français pour me faire -savoir, le cas échéant, jusqu’à quel point il pourrait me venir en -aide dans l’accomplissement de mon dessein, lui recommandant de ne pas -oublier de me demander, en langue arabe, de venir à Omm Derman, avec -l’autorisation du Mahdi, pour traiter des conditions de capitulation. - -J’écrivis encore une troisième lettre, en allemand, au consul Hansal, -le priant de faire tout ce qui dépendrait de lui pour faciliter ma -fuite à Khartoum; je lui disais, entr’autres choses, que, connaissant -les intentions du Mahdi, ses forces, etc., ma présence en cette ville -pouvait être d’une grande utilité. - -Mais, comme certains bruits circulaient dans le camp du Mahdi, d’après -lesquels Gordon se rendrait si aucun renfort ne lui arrivait, je priai -le consul Hansal de m’informer des desseins du Général; car, si la -capitulation avait lieu après ma fuite dans la ville, il va de soi que -je serais la victime du Mahdi et qu’il ne tarderait pas à se venger sur -moi. - -Il me parut alors, il me paraît aujourd’hui même encore, assez juste -que, si par ma fuite j’excitais la colère du Mahdi, je fusse au moins -sûr de l’éventualité de la reddition de Khartoum. On prétendait ici -que la garnison de Khartoum tremblait et que beaucoup désiraient la -reddition de la ville; j’attirai sérieusement l’attention de Hansal, -l’assurant que la force du Mahdi n’était pas si grande qu’on le -croyait et que par l’énergie des troupes égyptiennes, tout pouvait -encore être sauvé. La ville devait être en état de tenir au moins six -semaines, sinon deux mois pour donner à une armée le temps d’arriver à -son secours. Je lui rapportai enfin le bruit qui courait que le petit -vapeur envoyé dernièrement à Dongola par Gordon devait avoir fait -naufrage près de Wadi Gamer, ce dont toutefois je n’avais pu m’assurer -jusqu’à aujourd’hui. - -Le 15 octobre, au matin, je me rendis avec mes trois lettres auprès -du Mahdi qui m’ordonna de les faire porter à Omm Derman par un de -mes domestiques. Je choisis un jeune garçon, d’environ 15 ans, nommé -Mergan, auquel, sur l’ordre du Mahdi, Ahmed woled Soliman remit un âne -et quelque argent pour le voyage. Je recommandai soigneusement au jeune -homme de ne parler à personne au monde à Khartoum, si ce n’est à Gordon -Pacha ou au consul Hansal, et de les assurer que je désirais venir en -cette ville. - -Vers midi des courriers arrivèrent de Berber confirmant malheureusement -la prise du vapeur allant à Dongola et le meurtre du colonel Steward -ainsi que celui de ceux qui l’accompagnaient. - -Les messagers apportaient les papiers qu’ils avaient trouvés sur le -vapeur et le calife m’ordonna de parcourir, chez Ahmed woled Soliman, -ceux qui étaient écrits en langues européennes. - -Au milieu de nombreuses lettres particulières de personnes restées à -Khartoum, je trouvai un très long rapport militaire, sans signature, il -est vrai, mais qui devait émaner de la plume de Gordon. - -Le Mahdi m’ayant interrogé sur le contenu de ces papiers, je lui -répondis que la plupart avaient un caractère privé sans aucune -importance; quant au rapport militaire, je n’y avais rien compris -du tout. Malheureusement on trouva nombre de rapports et d’écrits -en langue arabe desquels on déduisit facilement ce qui se passait à -Khartoum. En outre, une dépêche détaillée, à moitié chiffrée, également -de Gordon, à Son Altesse le Khédive fut lue par Abd el Halim effendi, -autrefois Bashkatib (chef de bureau) au Kordofan; ce fut une précieuse -source d’informations pour le Mahdi. - -Par les papiers du consulat, j’appris malheureusement que mon ami -l’agriculteur Ernest Marno avait succombé à la fièvre, à Khartoum, -depuis longtemps déjà. - -En ma présence, on tint conseil pour savoir quels papiers seraient -envoyés à Gordon, pour le persuader de la perte du vapeur et peut-être -par là le décider à se rendre. Je prétendis que seul le rapport écrit -de sa propre main serait le témoignage le plus frappant de la perte -qu’il venait d’éprouver. Après de longs débats on convint enfin de -suivre mon conseil. En triant ces paperasses, on découvrit une lettre -de Salih woled el Mek, écrite après son arrestation. Dans cette missive -il assurait le général Gordon de sa fidélité et de sa soumission. -Celui-ci avait voulu envoyer au Caire cette lettre comme preuve du -dévouement de Salih et cette bonne intention fut cause qu’on jeta mon -ami dans la prison commune, c’est-à-dire dans une petite, mais épaisse -zeriba qui servait dans ce but pendant la marche. - -Grâce à la foule immense qui s’était jointe au Mahdi, le blé commença -à manquer; l’ardeb atteignit le prix de 18 écus medjidieh; au marché, -la livre sterling valait deux écus. Ibrahim Adlan fut envoyé à Berber -pour reprendre de Mohammed Cher la caisse du Gouvernement et l’apporter -à l’endroit où nous étions. 70 à 80,000 livres en or furent alors -partagées entre tous. Mais comme dans le pays tout était évalué en -écus, la seule monnaie courante chez les indigènes, la valeur de l’or -tomba tellement qu’on ne pouvait échanger la livre que contre deux -écus, quelquefois même un écu et demi. Le prix de la viande était par -contre incomparablement plus bas que celui du blé. Une vache grasse -ou un bon bœuf atteignait tout au plus un écu et demi ou deux écus, -un veau valait d’un demi-écu à un écu. Les bergers avaient amené tous -leurs troupeaux et ne trouvaient pas sur le rivage du Nil de quoi -faire paître tant de milliers d’animaux. D’autre part, le Mahdi ayant -déclaré, dans ses sermons, que l’élevage du bétail était une perte du -temps qui serait mieux employé à servir Dieu et à combattre pour la -bonne cause, ces diverses circonstances engagèrent les possesseurs de -troupeaux à s’en défaire au plus tôt; d’où une baisse considérable du -prix de la viande. - -Mergan revint le lendemain; il ne m’apporta à ma grande surprise, -aucune missive. Il était entré dans les remparts d’Omm Derman et avait -remis les lettres; peu après, le commandant lui avait donné l’ordre de -retourner car, lui avait-on dit, il n’y avait pas de réponse. J’envoyai -le jeune homme aussitôt auprès du Mahdi qui l’interrogea, pendant que -j’avertissais le calife qu’on n’avait pas répondu à mes lettres. - -Appelé le soir même devant le Mahdi, je reçus l’ordre d’écrire une -seconde fois à Gordon; peut-être, après la nouvelle de la perte de -son vapeur, répondrait-il? Mergan devait être envoyé de nouveau comme -messager. A la lueur vacillante de ma lanterne, en rase campagne, -j’écrivis à Gordon, lui faisant part entr’autres, de la mort du colonel -Steward et de ses compagnons; je le priai de répondre à mes précédentes -missives. - -Mergan revint le surlendemain matin, apportant une lettre du consul -Hansal, écrite en allemand et en arabe. - -En voici la teneur: - - Cher ami Slatin bey! - - Vos lettres me sont parvenues; je vous prie de vous rencontrer - avec moi au tabia Regheb Bey (fort d’Omm Derman). Il faut que je - m’entretienne avec vous sur les démarches nécessaires pour vous - sauver. Après quoi, nous vous laisserons retourner auprès de vos amis, - sans retard. - - Mes meilleures salutations - - Votre - - Hansal. - -Accompagné de Mergan, je me présentai aussitôt devant le Mahdi, lui -remis la lettre en lui expliquant que celle qui était écrite en arabe -n’était que la traduction exacte de l’autre. - -Il en prit connaissance et me demanda si j’étais disposé à me rendre -à l’invitation qui m’était faite. Je lui déclarai vouloir suivre sa -volonté, étant prêt à chaque instant à le servir et à lui être agréable. - -«Je crains pour toi, ajouta le Mahdi, que Gordon, tandis que tu -parleras à Omm Derman avec ton consul, ne te fasse prendre et tuer. -Pourquoi n’a-t-il pas répondu à notre message s’il pense du bien de -toi?» - -«Je ne connais pas la raison de son silence, répondis-je; peut-être -n’est-il point dans ses vues d’entrer en correspondance avec nous; je -suis persuadé toutefois que mon entrevue avec Hansal ne pourra que -t’être profitable. Je n’ai rien à craindre de Gordon; si, contre toute -attente, il m’arrêtait, ne serais-je pas mis en liberté par toi-même, -dans un laps de temps rapproché. Il ne peut pas me tuer.» - -«Bien, dit-il, sois prêt; je te ferai dire ce que je déciderai.» - -En me rendant chez le Mahdi, j’avais appris l’arrivée de Lupton bey, -autrefois moudir du Bahr el Ghazal, arrivée annoncée depuis longtemps; -aussi, en rentrant cherchai-je à le voir. Je le trouvai devant la -maison du calife qui ne l’avait pas encore reçu. Je le saluai, bien que -défense fut faite aux Mahdistes de saluer quiconque n’avait pas reçu -le pardon de son maître. En quelques mots, je le mis au courant de ma -correspondance avec Gordon et Hansal exprimant l’espoir que j’aurais la -permission de me rendre à Khartoum. Lupton, à son tour me fit savoir -qu’il avait laissé ses domestiques à quelques lieues de là et qu’il -allait demander au calife la permission de les faire venir. Il fut reçu -quelques minutes après; sa demande fut prise en considération et on lui -promit de le présenter au Mahdi. - -J’attendis pendant longtemps, fatigué et impatient, étendu sur mon -angareb, la réponse du Mahdi relative à mon rendez-vous avec le consul -Hansal. Il était déjà très tard lorsqu’on m’avertit de me rendre à la -tente de Yacoub, sur l’ordre du calife. J’enroulais rapidement mon -turban (emama) autour de ma tête et ma longue ceinture (hisam) autour -du corps; puis je suivis le messager. - -Arrivé sous la tente de Yacoub, nous apprîmes que celui-ci s’était -rendu dans la zeriba d’Abou-Anga et m’y attendait. Cette promenade -nocturne d’un endroit à un autre éveilla en moi des soupçons, et, -connaissant les subterfuges de ces gens, je m’attendis à tout. -Parvenus à la zeriba, la garde qui y stationnait nous fit entrer. - -La zeriba était très vaste et l’on pouvait, même dans l’obscurité, -reconnaître les contours de quelques tentes dressées de la façon la -plus primitive. Nous entrâmes dans l’une de celles-ci; grâce à la -faible lueur des lanternes, je reconnus Yacoub, Abou Anga, Fadhlelmola, -Zeki Tamel et Haggi Zobeïr, assis en cercle, s’entretenant à voix -basse, tandis qu’au fond se distinguaient plusieurs soldats armés de -fusils. Mais du calife, pas trace. Je compris aussitôt qu’il n’y avait -rien de bon à attendre de cette réunion. Yacoub me fit asseoir entre -Haggi Zobeïr et Fadhlelmola; Abou Anga prit place vis-à-vis de moi. - -«Abd el Kadir, me dit-il, tu as promis fidélité au Mahdi, ton devoir -est de tenir ta parole et d’obéir à ses ordres, quelque difficiles -qu’ils puissent te paraître. N’est-il pas vrai?» - -«Certainement, répondis-je, mais parle peu et indique-moi les ordres du -Mahdi ou de son calife! Je sais ce que j’ai à faire.» - -«Eh! bien, répliqua-t-il, j’ai reçu l’ordre de t’arrêter; la cause, je -ne la connais pas.» - -Tandis qu’il disait ces mots, Zobeïr m’enleva rapidement le poignard -que, selon la coutume, j’avais placé sur mes genoux; il le tendit à -Zeki Tamel, son voisin, puis de ses deux mains il saisit fortement ma -main droite. - -«Je ne suis pas venu ici pour me battre avec vous, Haggi Zobeïr, -m’écriai-je vivement en rendant ma main libre, il n’est point -nécessaire que vous teniez ma main de telle façon. Abou Anga, fais ce -qu’on t’a ordonné! Quand à ce que j’ai fait autrefois aux autres, je -suis disposé à le supporter maintenant.» - -Nous nous levâmes tous. - -«Va dans cette tente là-bas, me dit Abou Anga en me montrant du doigt -une hutte de paille à peine reconnaissable dans l’obscurité, et toi, -Haggi Zobeïr, accompagne-le avec ces gens!» - -Escorté de huit soldats, sous la conduite de Zobeïr je me rendis au -lieu qui m’était assigné. On me mit aux fers. Mes jambes furent prises -dans d’épais anneaux dont l’ouverture était telle qu’on dut faire -passer de force l’articulation du pied; elles furent reliées entre -elles par une longue barre de fer, qui fut fermée à coups de marteau. -L’anneau de fer, sorte de carcan, qu’on riva autour de mon cou, -m’empêchait presque de le mouvoir. - -Sans ouvrir la bouche, je laissai accomplir cette exécution sur ma -propre personne. Haggi Zobeïr me désigna une natte en palmier qui -devait représenter ma couche et me quitta, non sans avoir laissé deux -soldats commis à ma garde. - -J’eus alors tout le loisir pour réfléchir et me reprochai amèrement -de n’avoir pas tenté de fuir, sur mon fidèle coursier, à Khartoum. Et -même, qui sait le sort qui m’attendait? Le Mahdi m’avait mis en sûreté, -quoi de plus? Me réservait-il le même sort qu’à Mohammed Pacha Saïd et -à Ali bey Chérif? C’était possible; car, une fois sa méfiance éveillée, -il ne prenait pas volontiers de demi-mesures. A quoi bon se creuser la -tête par tant de réflexions, Madibbo ne m’avait-il pas conseillé d’être -soumis et patient? Ne m’avait-il pas dit: «Qui vit longtemps, voit -beaucoup.» J’étais forcé d’être soumis; je voulus être patient: quant à -vivre longtemps, cela me parut douteux. Dieu seul le savait. - -Une heure s’était écoulée, quand je vis quelques lanternes qui me -semblèrent portées par des moulazeimie. Peu à peu, la lueur se -rapprocha et je reconnus le calife. - -«Abd el Kadir, me dit-il, te soumets-tu à ton sort?» - -«Dès ma jeunesse, lui répondis-je avec indifférence, je suis habitué à -m’y soumettre. Je me rends à ce qui est inévitable. Qu’y a-t-il d’autre -pour moi?» - -«Ton amitié avec Salih woled el Mek et ta correspondance avec Gordon -t’ont rendu suspect; tu t’es détourné de nous; c’est pourquoi j’ai -ordonné d’employer la force pour te ramener dans la bonne voie.» - -«Je ne fais point mystère de mon amitié avec Salih, une de mes vieilles -connaissances; je crois même qu’il vous est fidèle. Quant à mes lettres -à Gordon, le Mahdi ne m’a-t-il pas obligé de les écrire?» - -«Obligé d’écrire ce qu’elles contiennent?» interrompit le calife. - -«Je crois avoir rendu l’idée du Mahdi: personne, au reste, si ce n’est -Gordon et moi, ne sait ce qu’elles renferment. Je ne te demande pas -grâce, mais justice, maître; que ton oreille ne se laisse point tromper -par les influences mensongères de mes ennemis.» - -«Je suis juste. Il est en ton pouvoir d’adoucir ton sort.....» s’écria -fièrement le calife, puis il me quitta. - -Toute réclamation eut été inutile et même superflue. Je le connaissais -trop bien. - -J’essayai de dormir. L’agitation, mes fers, ne me laissèrent aucun -repos et cette nuit fut encore une nuit d’insomnie. - -Au lever du soleil, Abou Anga vint m’apporter quelque nourriture. Il -s’assit près de moi. - -Je remarquai les plats et leur contenu: il m’avait fait préparer un -vrai festin: poulet, lait, riz, miel, viandes rôties, asida..... Il -m’engagea à y goûter. Je lui répondis que je n’avais nullement l’envie -de faire actuellement un «repas de fête». - -«Tu as peur, Abd el Kadir, me dit-il, que tu ne veux prendre aucune -nourriture?» - -«Je n’ai aucune crainte, lui répondis-je, tu dois le comprendre. Pour -t’être agréable, je mangerai pourtant.» - -Et tandis qu’il célébrait lui-même l’excellence de son repas, j’y -goûtai. - -«Le calife, reprit-il, t’a quitté hier, complètement désillusionné; -il espérait te trouver soumis, il t’a trouvé opiniâtre. Je crois, -néanmoins, que tu n’as rien à craindre.» - -«Je ne puis pourtant pas me jeter à ses pieds et implorer son pardon -pour un crime ou une faute qui n’existe que dans son imagination; je -suis en son pouvoir, qu’il fasse de moi ce que bon lui semblera.» - -«Demain, ajouta-t-il, nous assiégerons Khartoum ou nous prendrons la -ville d’assaut. Je demanderai au calife qu’il te laisse chez moi; cela -te sera plus supportable que la prison commune.» - -Je le remerciai et il prit congé de moi. - -Je restai toute la journée seul. Dans le lointain j’aperçus mes chevaux -et mes domestiques devant la tente d’Abou Anga: c’était mon seul avoir! - -Vers le soir, un de mes jeunes garçons vint à la dérobée, m’avertir -qu’il avait l’ordre de rester chez Abou Anga. - -Le lendemain, les tambours de guerre retentirent. Les tentes furent -pliées et chargées sur les chameaux. Tout le camp était en mouvement: -on allait s’approcher de Khartoum et commencer le siège. Mes fers -m’empêchant de bouger, on mit à ma disposition un âne. - -J’avais eu le temps, le jour précédent, d’examiner minutieusement ma -chaîne: elle était composée de quatre-vingt-trois anneaux massifs ayant -tous la forme d’un 8, solidement soudés les uns aux autres. Chaque -anneau avait la longueur d’un empan, le tout ayant peut-être quinze -mètres de long. - -J’enroulai la chaîne autour de mon corps; on me plaça sur l’âne, non -à califourchon, mais assis de côté, ayant fort à faire, pendant la -marche, pour garder l’équilibre, grâce au soutien énergique de mes deux -gardiens. Plusieurs de mes connaissances que je rencontrai eurent l’air -de déplorer mon sort, car il était interdit de me parler. Et sans cette -défense même, qui aurait pu m’aider? - -Vers midi, nous nous arrêtâmes et, d’une petite élévation du sol, je -pus voir les palmiers de Khartoum, cette ville pour laquelle j’aurais -donné ma vie si j’eusse pensé pouvoir aider à sa défense. - -Les émirs sous la conduite du calife Abdullahi partirent en avant pour -chercher un emplacement propre à y dresser nos tentes. - -Mes gardiens, moi-même, nous avions faim; je regrettai d’autant plus le -dîner de la veille, que je savais Abou Anga avec le calife; il devait -m’avoir complètement oublié. - -La femme d’un des gardes finit par apporter à son mari un peu de doura -sec qu’il partagea avec nous tous. - -Dès le matin suivant, on leva le camp; il fallut quatre heures de -marche pour atteindre l’endroit choisi par les émirs. Abou Anga avait -demandé, selon sa promesse, la permission au calife de me prendre sous -sa protection. On me construisit donc une petite tente; on m’y fit -conduire et on en ferma l’entrée avec d’épais buissons d’épines, devant -lesquels des soldats montaient la garde. - -Le siège de la ville commença aussitôt; le Mahdi l’avait ainsi ordonné. -La nuit précédente, beaucoup d’émirs avaient traversé le fleuve pour -renforcer les troupes d’Abd er Rahman woled en Negoumi et Haggi -Mohammed Abou Gerger. La population des environs dont l’affluence était -énorme, avait ordre de prêter son appui. - -Abou Anga et Fadhlelmola avec tous leurs soldats assiégèrent le fort -d’Omm Derman, situé à environ cinq cents mètres de la rive occidentale -du fleuve, et défendu par Farrag Allah Pacha, un officier soudanais, -que Gordon avait promu, dans le cours d’une année, du grade de -capitaine à celui de général. - -Abou Anga s’établit avec ses gens entre le fort et le fleuve, en -fortifiant ses positions; on ne put le chasser de cet endroit bien -défendu malgré la défense héroïque d’Omm Derman, malgré les attaques -réitérées de la garnison de Khartoum, malgré le tir continu des -vapeurs. Il réussit à établir un retranchement pour ses canons, avec -lesquels il coula même un petit vapeur, le «Huseinjeh,» dont l’équipage -parvint pourtant à se sauver à Khartoum. - -Pendant le siège, on s’occupa fort peu de moi; chaque jour mes gardiens -étaient relevés et changés; mon traitement dépendait de leur plus -ou moins bonne volonté, ou du rang qu’ils avaient occupé autrefois -vis-à-vis de moi. - -Les esclaves nouvellement faits prisonniers me surveillaient très -étroitement et me coupaient toute communication, tandis que les soldats -qui me connaissaient de vieille date me laissaient non seulement -converser avec les gens, mais même ne faisaient aucune difficulté pour -s’acquitter de mes messages. - -Ma cuisine, par contre, était particulièrement mauvaise. Occupé par -le siège, Anga avait remis à ses femmes le soin de s’occuper de ma -nourriture. Un jour, par hasard, un de mes anciens soldats montait la -garde devant ma tente; je l’envoyai auprès de la première femme d’Abou -Anga, se plaindre en mon nom, de ce que depuis vingt-quatre heures, je -n’avais pas reçu d’elle le plus petit morceau à me mettre sous la dent. - -La réponse ne se fit pas attendre: «Abd el Kadir, lui dit-elle, -croit-il donc qu’on va l’engraisser, pendant que son oncle—elle -entendait par là Gordon Pacha—régale notre maître journellement avec -des bombes et que le danger l’expose à succomber! S’il avait engagé -Gordon à se rendre, il ne serait pas dans les fers aujourd’hui.» - -Assurément, la femme n’avait pas tous les torts; mais sa façon de voir -me fit souffrir cruellement de la faim. - -Quelques Grecs trouvèrent l’occasion de venir me voir et me tinrent au -courant des derniers événements. C’est ainsi que j’appris que Lupton -bey avait été mis aux fers le jour de son arrivée, car l’on craignait -qu’il ne se joignit à Gordon Pacha. On trouva dans ses paperasses un -écrit par lequel il déclarait ne s’être rendu que absolument contraint -par la force; cet acte avait été signé par tous les officiers de ses -troupes régulières. On avait assigné à sa petite fille, qui pouvait -être âgée de cinq ans, une demeure dans le Bet el Mal ainsi qu’à la -mère, cette dernière était une négresse qui avait accompagné Lupton -dans les provinces équatoriales et de là au Bahr el Ghazal; elle avait -été élevée chez un nommé Rosset, autrefois consul allemand à Khartoum; -lorsqu’il mourut, il remplissait les fonctions de gouverneur du Darfour -à Fascher. - -Le calife avait confisqué les biens de Lupton et n’avait laissé à la -mère et à l’enfant qu’une seule domestique. - -Je reçus aussi la visite de Calamatino; il m’apprit la marche de -l’armée anglaise sur Dongola, sous les ordres de Lord Wolseley. Mais -quelle marche lente! On s’était arrêté trop longtemps dans la Haute -Egypte et, maintenant que Khartoum en était réduite à la dernière -extrémité, l’avant-garde n’était pas même à proximité de la ville. -Gordon avait lancé une proclamation, faisant savoir qu’une armée -anglaise arriverait incessamment pour délivrer les assiégés. Ce message -releva le courage des défenseurs; tous les regards se dirigèrent vers -le nord d’où la délivrance devait venir. Mais ce secours, ce renfort -serait-il là à temps? Je passai des jours pleins d’angoisse, espérant -quand même, non pour moi personnellement mais pour l’issue générale, -quoique sentant très bien que ce résultat serait de toute importance -pour mon avenir. - -On avait obligé le pauvre Lupton à prendre part avec quelques -Derviches, au service du tir installé en face l’île de Touti; il s’y -rendit, espérant par là améliorer le sort de son enfant qui manquait -des soins les plus nécessaires. - -Abdallah woled Ibrahim, qui l’avait leurré de belles promesses, me fit -part du désir du calife de me voir renforcer les rangs de l’artillerie; -cette preuve de ma fidélité m’assurerait la liberté, disait-il. - -Je déclarai à Abdallah que mon état de santé ne me permettrait pas de -prêter un concours efficace, surtout chargé de chaînes; que, d’autre -part, je ne connaissais pas le maniement des pièces, regrettant ne -pouvoir ainsi acheter ma liberté. - -«Tu crains peut-être, répliqua-t-il, de tuer de ta propre main Gordon -qui, sans doute, comme beaucoup le prétendent, est ton oncle; c’est -pourquoi tu me donnes de tels prétextes.» - -«Je n’ai, lui dis-je, ni oncle ni parent à Khartoum et les balles -lancées par moi ne forceront pas la ville à se rendre. Je le répète, -mon état de santé ne me permet pas de prendre du service.» - -Abdallah se leva et me quitta; son regard était menaçant. Quelques -heures plus tard, des moulazeimie du calife vinrent et doublèrent mes -fers, «pour me mater». Pouvant déjà à peine me mouvoir et restant -couché jour et nuit, peu m’importait de porter aux pieds un ou deux -anneaux. Quelques jours s’étaient passés sans incident; j’entendis le -bruit de la fusillade et le grondement du canon; je restais seul, livré -à mes propres réflexions, les Grecs dans les derniers moments n’avaient -même pas trouvé l’occasion de me rendre visite. - -Une certaine nuit, peut-être quatre heures après le coucher du soleil, -j’allai enfin m’endormir, lorsque, soudain, la garde vint m’éveiller -et me fit lever. Un moulazem du calife parut et m’annonça l’arrivée de -son maître. Avant que j’eusse pu lui demander la signification d’une -telle visite à pareille heure, le calife était déjà près de moi. - -«Abd el Kadir, me dit-il amicalement, assieds-toi. J’ai apporté avec -moi un chiffon de papier; je désirerais connaître le contenu de ce -billet-là. Donne-moi la preuve de ta fidélité.» - -«Certainement, lui répondis-je, si je le puis!» - -Il me tendit le billet, à peine de la grandeur d’une demi-feuille de -papier à cigarette. Sur les deux côtés, il était couvert de caractères -très lisibles. Je reconnus l’écriture et la signature de Gordon. -M’approchant de la lanterne, je lus à peu près ce qui suit, écrit en -langue française: «Ai environ dix mille hommes; Khartoum peut tenir au -plus jusqu’à fin janvier. Elias Pacha, m’a écrit—vieux et incapable; -lui ai pardonné. Arrangez-vous avec Haggi Mohammed Abou Gerger, ou -chantez une autre chanson. Gordon.» - -L’adresse manquait. Comme personne ne comprenait un mot de français -dans le camp, le calife avait dû venir me trouver. - -«Eh! bien, dit-il avec impatience, voyons, as-tu compris le contenu?» - -«Gordon lui-même a écrit ces lignes; les mots sont en français, -mais c’est là une écriture chiffrée, de convention, que je ne puis -malheureusement pas comprendre.» - -«Que dis-tu, s’écria-t-il tout agité, explique-toi!» - -«Je déclare que ces caractères sont particuliers; je ne peux les -déchiffrer ni en découvrir le sens, parce que chaque mot a une -signification spéciale dont seul un initié possède la clef; c’est -ce que nous appelons «l’écriture chiffrée». D’autres fonctionnaires -pourront te confirmer mon dire, puisque tu parais douter de ma parole.» - -«On m’a affirmé, remarqua-t-il sans réfléchir, tant il était en colère, -que les noms d’Elias Pacha et d’Abou Gerger se trouvent dans ce -message.» - -«Celui qui te l’a fait remarquer, a dit la vérité; je vois, en effet, -qu’on les cite, mais à quel propos, c’est ce que je ne saurais -t’expliquer. Peut-être celui qui a pu lire avant moi ces noms, -réussira-t-il. Je vois aussi le nombre de 10,000; mais s’agit-il de -soldats, s’agit-il d’autre chose; je n’en sais rien?» - -Il reprit le papier et se leva. - -«Pardonne-moi, ajoutai-je; c’est avec plaisir que je t’aurais donné -une preuve de ma fidélité pour recouvrer ta grâce qui m’est précieuse; -mais, c’est au-dessus de mon pouvoir. Tes secrétaires t’expliqueront -mieux que moi encore la signification du mot «chiffré». - -«Que je connaisse ou non la signification de ces lignes, Gordon tombera -et Khartoum nous appartiendra,» murmura-t-il en s’en allant. - -Gordon avait bien écrit que la ville pourrait tenir jusqu’à fin -janvier et nous étions en décembre. L’armée qui devait le secourir -arriverait-elle à temps? Cette pensée me préoccupa longtemps. Je -finis cependant par me tranquilliser. A quoi bon me tourmenter ainsi -l’esprit? N’étais-je point enchaîné, ne pouvant être utile à quoi que -ce soit, ni changer le cours des choses! - -Le lendemain, l’émir des Mouselmaniun (Renegat), un Grec qu’on appelait -actuellement Abdullahi, eut l’casion de me voir. Sans lui faire part -de la visite du calife, je lui demandai les dernières nouvelles et ce -qu’il savait sur l’armée anglaise. - -«L’avant-garde, me répondit-il, est à Debba et marche sur Metemmeh.» - -Le Mahdi devait être au courant de ce fait, car il avait donné l’ordre -aux tribus des Barabara et des Djaliin de se rassembler à Metemmeh, -sous les ordres de Mohammed el Cher, et d’attendre l’ennemi. - -Le cercle de fer qui entourait Khartoum et Omm Derman se resserrait -toujours de plus en plus. Le jour précédent, une partie de la -garnison de la première de ces villes avait tenté une sortie; elle -fut repoussée. Le frère de Salih bey woled el Mek qui gisait dans les -fers, le sandjak Mohammed Kaffr Yod, y avait trouvé la mort. On lui -trancha la tête et on l’envoya au calife qui la fit jeter aux pieds de -Salih. Celui-ci, sans être prévenu, reconnut aussitôt la tête de son -frère. Sans changer de figure: «Di djesao, di kismeto,» dit-il, ce qui -signifie: «c’est sa punition, c’est son sort.» Puis se tournant vers -Sejjir, le surveillant général des prisonniers, il ajouta en souriant: -«Vous croyez donc m’effrayer ou m’inspirer un sentiment de peur...?» - -Salih possédait sur lui-même un empire extraordinaire! - -J’appris aussi que Mohammed Khalid avait envoyé du Darfour au Mahdi des -soldats et des munitions et que les émirs du calife Ali woled Helou -avaient reçu l’ordre de marcher sans retard sur Metemmeh; ils étaient -commandés par Mousa woled Helou, le frère du calife. Une solution -quelconque s’imposait. - -Nous étions en janvier! Le moment décisif approchait toujours de plus -en plus. - -Omm Derman fut attaquée avec une furie qui s’accrut de jour en jour. -Farrag Allah fit preuve d’une énergie vraiment remarquable; malgré le -petit nombre de ses hommes, il tenta une sortie, mais il fut repoussé. - -Cependant les vivres vinrent à manquer au fort et on commença à agiter -les conditions de la capitulation. Farrag Allah avertit Gordon de son -dessein au moyen de signes télégraphiques et, celui-ci, qui ne pouvait -soutenir Omm Derman, lui accorda l’autorisation de se rendre. - -Toute la garnison fut assurée d’avoir la vie sauve; il n’y avait aucun -trésor dans le fort, les gens ne possédant que les habits qu’ils -portaient, leurs familles se trouvant à Khartoum. - -Le 15 janvier 1885, les Mahdistes prirent donc possession du fort -d’Omm Derman et l’occupèrent aussitôt. Mais leur joie fut de courte -durée; quelques instants s’étaient à peine écoulés que les boulets des -canons Krupp de Mukran, dont les batteries étaient braquées en face -d’Omm Derman, les forcèrent à déloger rapidement. Ce fort lui-même ne -possédait que deux vieux canons se chargeant par la bouche et qui ne -portaient même pas jusqu’à Khartoum. - -Quoique le Mahdi eût pu accélérer la chute de Khartoum, il s’abstint -cependant d’envoyer aux assiégeants de nouveaux renforts, persuadé -qu’il était que ceux qui cernaient la ville suffisaient à la prendre, -si aucun secours ne parvenait de l’extérieur. C’est pourquoi, comme les -assiégés, il tournait aussi ses regards vers le nord. - -Gordon Pacha avait envoyé trois vapeurs à Metemmeh, sous les ordres -de Hachim el Mous et d’Abd el Hamid woled Mohammed afin de pouvoir -amener à Khartoum aussi rapidement que possible une partie des troupes -anglaises et surtout les provisions nécessaires. Comme il devait -attendre impatiemment, et avec quelle anxiété, les bateaux qui pour lui -indiqueraient la délivrance! - -Au commencement du mois, Gordon avait déjà permis aux familles des -non-combattants de quitter Khartoum; maintenant il souhaitait leur -départ. Tout d’abord, il répugnait à ce noble cœur de chasser de force -les habitants, il les soutenait chaque jour, il faisait distribuer aux -pauvres des centaines d’okes de «boksomat»[2] et de blé. Mais, si par -ces actes il mérita bien de Dieu, il s’enleva à lui-même et aux siens -la possibilité de résister plus longtemps. Tous demandaient du pain; la -huche était vide! Ah! si Gordon avait eu la fermeté ou même la cruauté -assez sage de renvoyer, deux mois auparavant, tant de bouches inutiles, -les magasins auraient été pleins et les provisions suffisantes! Mais -la famine était à la porte. Gordon avait-il donc cru que le secours -arriverait assez à temps pour sauver la ville? Avait-il compté sans la -possibilité d’un retard, même de la part d’une armée anglaise....? - -Six jours après la reddition d’Omm Derman, dans notre camp retentirent -de toutes parts des lamentations. Depuis mon départ du Darfour, je -n’avais entendu semblables plaintes; la doctrine du Mahdi n’admettait -pas qu’on prit le deuil, puisque ceux qui étaient tombés jouissaient du -bonheur céleste! Il s’était donc passé quelque chose d’extraordinaire, -pour qu’on osât enfreindre ainsi la défense du maître. Mes gardiens, -curieux d’en connaître la cause, allèrent aux informations. Et voici -ce qu’ils me rapportèrent. L’avant-garde de l’armée anglaise, dans une -rencontre avec les Mahdistes, les Djaliin, Barabara, Dedjem et Kenana -réunis—avait complètement battu ceux-ci à Abou Deleh (connu sous le nom -d’Abou Klea). Des milliers étaient tombés, les deux dernières tribus -avaient été totalement anéanties. Mousa woled Helou qui commandait les -Dedjem et presque tous les émirs étaient morts. Les quelques survivants -étaient blessés ou fuyaient encore. Je l’avoue, cette nouvelle fit -battre de joie mon cœur; c’était, depuis de longues années, la première -victoire décisive! Le Mahdi et les califes ordonnèrent aussitôt le -silence le plus complet; néanmoins, on entendit encore pendant des -heures les lamentations des femmes et des enfants. Nur Angerer reçut -l’ordre de partir immédiatement avec ses troupes. Que voulait-on -qu’il fit, même armé de courage et de bonne volonté—qualités qui lui -faisaient absolument défaut—avec une poignée d’hommes, contre un ennemi -qui venait de culbuter des milliers de fanatiques? - -Les jours suivants on annonçait de nouvelles victoires des Anglais: à -Abou Krou, à Koubbat; près de Metemmeh, on élevait des remparts sur le -rivage. - -Le Mahdi tint alors conseil avec ses califes et les émirs les plus -considérés. Si Khartoum était soutenue, si les assiégeants étaient -repoussés, il était perdu tôt ou tard. Il fallait donc risquer le tout -pour le tout. - -Il donna ordre à ses lieutenants de rassembler tout leur monde et de se -tenir prêts. - -Pourquoi donc les vapeurs qui devaient amener des troupes de secours -n’étaient-ils pas signalés? Ne savait-on pas que Khartoum et tous ses -habitants ne tenaient qu’à un cheveu? - -Mais c’était en vain que des milliers de personnes et moi attendîmes -le sifflet des bateaux, le grondement des canons qui devaient -nous annoncer l’arrivée des Anglais et leur passage devant les -fortifications élevées par les Mahdistes. Oh! oui, en vain! Ce retard -était incompréhensible; de nouvelles difficultés avaient-elles donc -surgi subitement....? - -Le 25 janvier 1885, c’était un dimanche, je n’oublierai jamais cette -date; à la nuit tombante, le Mahdi accompagné de ses califes traversa -le fleuve; arrivé devant ses guerriers rassemblés, il leur tint un de -ces discours dont il avait le secret pour les exciter au combat. On -devait attaquer Khartoum le lendemain; j’espérais que Gordon avait été -prévenu à temps et avait pu prendre ses dispositions. - -Les partisans du Mahdi avaient reçu l’ordre de n’acclamer d’aucune -façon les paroles de leur maître, afin de ne pas éveiller l’attention -de l’ennemi. Lorsque le Mahdi eut exhorté et béni ses hommes et leur -eut fait jurer fidélité jusqu’à la mort, il regagna le camp accompagné -de ses califes, avant le lever du jour. Seul le calife Chérif, sur sa -demande expresse, obtint la permission de prendre une part active au -combat. - -On comprend dans quelle agitation je passai la nuit. Si l’attaque était -repoussée, Khartoum était sauvée à jamais; dans le cas contraire, tout -était perdu. - -Au petit jour, à peine pouvait-on distinguer au milieu de l’obscurité; -les détonations des armes à feu et les premiers grondements du canon -retentirent. Quelques salves..... quelques coups isolés...., puis tout -rentra dans le calme! Etait-ce donc là toute l’attaque contre Khartoum? - -L’astre roi apparut enfin à l’horizon; qu’allait nous amener cette -journée? Anxieux, j’attendais des nouvelles par mes gardiens. Soudain, -des cris de joie éclatèrent... Khartoum, m’annonça-t-on, avait été -prise d’assaut et se trouvait entre les mains des Mahdistes. Je ne pus -ajouter foi à ce funeste message et sortis de ma tente. - -Devant les quartiers du Mahdi et de ses califes, une foule immense -s’était donné rendez-vous; elle me parut s’approcher de ma prison; -en effet, elle allait arriver. J’en distinguai même les personnes. -En tête marchaient trois soldats nègres; l’un s’appelait Schetta et -avait été autrefois l’esclave d’Ahmed bey Dheifallah, il portait à -la main quelque chose d’ensanglanté; derrière eux se pressait une -foule qui remplissait l’air de ses cris. Entrés dans ma zeriba, ils -restèrent quelques instants devant moi, en ricanant. Schetta écarta -alors le linge qui couvrait ce qu’il portait et découvrit pour me la -montrer..... la tête du général Gordon! - -Mon sang fut bouleversé; j’eus la respiration comme coupée. Je parvins -néanmoins à me contenir, à surmonter mon émotion et je considérai -la face pâle qu’on me présentait ainsi! Ses yeux bleus étaient à -demi-ouverts, sa bouche avait gardé sa forme naturelle, son visage -était calme, ses traits n’offraient aucune contorsion; ses cheveux et -ses favoris étaient presque blancs. - -[Illustration: ON APPORTE À SLATIN LA TÊTE DE GORDON.] - -«N’est-ce pas ton oncle, l’infidèle?» cria Schetta en soulevant la tête. - -«Que voulez-vous de plus? lui répondis-je avec calme; c’était en tout -cas un brave soldat; il est tombé à son poste et a fini de souffrir. -Honneur à lui!» - -«Tu chantes encore les louanges des infidèles! Tu en subiras les -conséquences,» murmura Schetta. - -Il s’éloigna lentement, emportant la preuve horrible du triomphe du -Mahdi, tandis que la foule le suivait en hurlant. - -Rentré dans ma tente, je me jetai sur le sol, à demi-mort. Khartoum -était prise! Gordon n’était plus! - -Et c’était ainsi qu’avait fini cet homme, qui avait défendu son poste -avec un courage héroïque; cet homme que beaucoup peut-être avaient -placé trop haut et glorifié, ou méconnu et calomnié, mais qui par ses -qualités extraordinaires, avait rempli le monde de sa gloire! - -A quoi servirait maintenant la victorieuse avant-garde, à quoi -servirait toute l’armée anglaise? La plus grande faute que l’on pouvait -commettre avait été commise: la perte d’un temps précieux à Metemmeh. - -Arrivé le 20 janvier à Koubbat, les bateaux rejoints le 21, on aurait -tout au moins pu envoyer un vapeur chargé de soldats anglais, peu -importe le nombre du reste, à Khartoum. Ce bateau seul n’aurait-il pas -donné courage et confiance aux assiégés? Ils se seraient alors défendus -contre l’ennemi comme des lions! - -Depuis des mois Gordon annonçait l’arrivée de l’armée anglaise; il -n’épargna rien pour que Khartoum pût tenir; il institua des ordres, il -décerna des titres et des dignités, il créa de nouvelles places, il -distribua du papier-monnaie, il fit tout, en un mot, mettant en cause -l’honneur et la cupidité pour attirer à lui les habitants de la ville. - -Mais lorsqu’on vit que la position de Khartoum devenait dangereuse, -ces moyens perdirent leur vertu. Pourquoi, en effet ces ordres et ces -places, qui n’existeraient plus demain; pourquoi ce papier-monnaie -qui, dans quelques heures peut-être, assurément même, n’aurait aucune -valeur? D’abord quelques spéculateurs risquèrent une opération: ils -voulurent acheter le papier-monnaie au taux de deux piastres (cinquante -centimes) la livre égyptienne, pour le cas où le Gouvernement aurait -été victorieux, ce qui aurait assuré le rachat de leurs bons. - -Mais bientôt le dernier espoir s’était évanoui. On ne croyait plus -en la parole de Gordon. Si seulement, à la dernière heure, un vapeur -était arrivé avec la nouvelle de l’heureuse approche des Anglais et -des victoires remportées, si seulement on avait vu quelques officiers -anglais, les soldats et le peuple alors auraient ajouté foi aux -promesses de Gordon! De nouveau ils auraient repris courage! Ces -quelques officiers auraient peut-être trouvé moyen de sauver la ville; -ils auraient vu et réparé les défectuosités de la forteresse du Nil -Blanc. Gordon, seul, sans l’appui de quelques officiers européens, -ne pouvait tout visiter ou réformer selon ses idées. Un général qui -n’est plus à même de donner du pain à ses hommes, peut-il commander -avec toute l’énergie nécessaire et ses ordres sont-ils exécutés avec -précision et bonne volonté par des affamés? - -Revenons à cette nuit néfaste du 25 au 26 janvier. Gordon ayant -appris que les Mahdistes étaient décidés à tenter un assaut, prit ses -dispositions en conséquence. Il parut douter que l’attaque aurait lieu -d’une façon si impétueuse et se passerait avant l’aube. Il fit brûler -un feu d’artifice, juste au moment où le Mahdi traversait le fleuve -pour aller donner les ordres relatifs au combat, les premières fusées -éclatèrent multicolores dans les airs; le corps de musique joua ses -morceaux les plus entraînants pour relever le courage de ceux qui -étaient abattus. Puis, tout rentra dans le silence et les défenseurs -de Khartoum s’endormirent. Cependant l’ennemi veillait et préparait -l’assaut. Il connaissait les fortifications; il savait les points forts -et occupés par les troupes régulières comme il n’ignorait pas non plus -où se trouvaient les points faibles et défendus seulement par les -habitants de la ville. - -La dernière partie de la forteresse du côté du Nil Blanc était surtout -défectueuse; elle n’avait jamais été achevée et les améliorations -passagères, qui y avaient été faites n’avaient jamais été conduites par -des hommes du métier. Le Nil baissant mettait à sec, chaque jour, une -bande de terre. C’est là que s’assembla le gros de l’armée des rebelles -et, à l’aube, une partie passa à gué le fleuve, vers l’aile occidentale -de la forteresse, tandis que les autres, à un signal, s’élancèrent à -l’assaut. Quelques coups de feu suffirent à mettre en fuite le petit -nombre qui défendait ce point des plus dangereux et les assaillants -entrèrent dans la ville. Les soldats sur la ligne de la forteresse, -voyant les Mahdistes entrer dans la cité par derrière, abandonnèrent -leurs postes, effrayés; la plupart d’entr’eux se rendirent -volontairement et sans combat à l’ennemi, qui leur promit leur grâce. - -Les Mahdistes s’efforcèrent avant tout, d’atteindre les églises et le -palais, espérant trouver des trésors dans les unes et Gordon Pacha dans -l’autre. - -A la tête de ceux qui pénétrèrent d’abord dans le palais, se trouvaient -les hommes de l’émir Mekin woled en Nour de la tribu des Arakin et -Haggi Mohammed Abou Gerger, un Danagla. Les premiers voulaient venger -la mort de leur regretté chef Abdullahi woled en Nour, tombé au siège -de Khartoum, les autres brûlaient de prendre la revanche qu’ils -devaient à Gordon depuis Bourri. - -Les domestiques du général qu’ils rencontrèrent furent passés au fil -de l’épée. Lui-même attendit l’ennemi sur la marche supérieure des -escaliers conduisant à ses appartements. Au moment où il saluait, le -premier des assaillants gravit les marches et lui enfonça sa lance à -travers le corps. Gordon tomba, sans avoir poussé un cri, le visage en -avant; ses meurtriers le traînèrent jusque devant l’entrée du palais. -Là, on lui trancha la tête; puis on l’envoya au Mahdi et à ses califes -qui ordonnèrent qu’on me la montrât; quant au corps, des centaines de -ces inhumains y plantèrent la pointe de leurs lances et de leurs épées; -en quelques minutes, le héros n’était plus qu’une masse sanglante -méconnaissable. - -Longtemps après, on voyait encore devant le palais les traces de cette -action horrible et, les taches de sang sur l’escalier, marquèrent -l’endroit où Gordon était tombé; elles ne disparurent que lorsque le -calife fit du palais du Gouvernement, la résidence de ses femmes. - -Le Mahdi, en voyant la tête du général, déclara qu’il aurait préféré -qu’on lui eût amené Gordon vivant, parce que son dessein avait été de -l’échanger, à son retour, contre Ahmed Pacha el Arabi. Ce dernier, -disait-il, lui aurait été très utile pour la conquête de l’Egypte. Je -suis certain que ce n’était là qu’un acte d’hypocrisie; car, s’il avait -ordonné d’épargner Gordon, personne n’aurait osé enfreindre son ordre. - -Gordon avait fait tout ce qu’il put pour sauver à temps les Européens -se trouvant auprès de lui: Il avait envoyé à Dongola le colonel Steward -avec une partie des consuls et des Européens, qui s’étaient déclarés -prêts à risquer cette tentative; l’expédition, comme nous l’avons -dit, fut complètement perdue, grâce au désaccord et à l’incapacité -des pilotes qui laissèrent le vapeur aller se briser contre un rocher -dans l’un des bras du fleuve. Le gouverneur général mit un bateau à -la disposition des Grecs établis dans la ville, sous prétexte de les -employer, comme marins expérimentés, à des inspections sur le Nil -Blanc, leur offrant ainsi l’occasion de s’échapper, en se rendant -auprès d’Emin Pacha. Ils déclinèrent cette proposition et il chercha -alors à sauver leur vie d’une autre manière. Il fit couper les voies -conduisant au Nil Bleu: après dix heures du soir, il était défendu à -toute personne d’y passer; mais la surveillance de ces chemins étant -confiée aux Grecs, il leur était possible, à toute heure, d’atteindre -un vapeur toujours prêt, sans être aperçu des autres. Malgré cela, -ils ne profitèrent point de l’occasion, ne pouvant arriver à tomber -d’accord sur un plan de fuite en commun; la plupart, à la vérité -ne tenait nullement à quitter volontairement le Soudan. Ayant vécu -autrefois misérablement et dans des positions tout à fait inférieures, -en Egypte aussi bien que dans leur patrie, presque tous avaient réussi -ici à acquérir quelque fortune. C’est pourquoi ils hésitaient à quitter -un pays qui leur offrait tant d’avantages et leur en offrirait encore à -l’avenir. Au reste, Gordon s’occupa de tous, sauf de lui-même. - -Pourquoi, par exemple, renonça-t-il à creuser un réduit dont son palais -aurait pu occuper le centre? Au point de vue militaire, c’eût été -pratique, mais Gordon ne le fit pas pour qu’on ne put pas le soupçonner -un instant de s’être occupé de sa propre personne. C’est peut-être pour -ces mêmes raisons qu’il ne voulut jamais une forte garde au palais. -Il lui eût été certes facile de commettre à sa garde une compagnie -de soldats éprouvés; qui, au monde, aurait songé à le lui reprocher? -Avec une telle escorte, il aurait, le jour de la prise de Khartoum, pu -atteindre avec facilité le vapeur «Ismaïlia» toujours sous pression, et -qui était à l’ancre à 300 pas de la porte du palais. - -Le capitaine du bateau, Fargali, voyant les Mahdistes pénétrer dans -le palais, attendit en vain Gordon; ce ne fut que lorsqu’il apprit la -mort du général, que tout était perdu, et que les rebelles regardaient -du côté du vapeur, qu’il s’éloigna du rivage. Sans but, il croisa et -recroisa devant la ville; on lui fit savoir que le Mahdi lui pardonnait -et le graciait; alors il jeta l’ancre, car il avait, ainsi que son -équipage, sa famille à Khartoum. - -Grande et terrible fut sa désillusion! Lorsque, accompagné d’un -moulazem du Mahdi qui devait le protéger, il arriva à sa demeure, il -trouva son fils unique gisant sur le seuil, et près de lui sa femme -qui, dans sa douleur, s’était jetée sur le cadavre de son enfant, mais -que les lances des assaillants avaient transpercée de part en part. - -Les atrocités commises défient toute description. A dessein, on épargna -seulement les esclaves des deux sexes, les jolies femmes et les jeunes -filles des tribus libres. Toutes les autres personnes qui eurent la vie -sauve, ne le durent qu’à une chance extraordinaire. - -Combien, du reste, se donnèrent la mort! Je citerai, par exemple, -Mohammed Pacha Hasan, le chef des finances (Nasir el Malia); on le -trouva debout devant les cadavres de sa fille unique et de son gendre; -ses amis le pressèrent de les suivre, espérant le sauver. Comme il -s’y refusait obstinément, on voulut malgré lui le mettre en lieu sûr; -alors il commença à injurier le Mahdi, maudissant le jour où il était -né, en criant si fort que, les fanatiques étant accourus, il succomba -sous leurs coups. D’autres, et en grand nombre, furent tués par leurs -propres domestiques, par leurs amis d’autrefois, ou tombèrent sous le -couteau des traîtres qui servaient de guides à la horde pillarde et -sanguinaire. - -Fatahallah Djahami, un riche Syrien, avait épousé la fille d’un grand -commerçant français, nommé Contarini, mort quelques années auparavant -à Khartoum, (après ma délivrance, elle chercha asile chez moi avec son -enfant nouveau-né). Possesseur d’une grosse fortune, il avait enterré -tout son or dans un coin de sa maison. Son domestique, un Dongolais -qu’il avait élevé lui-même, l’avait aidé dans ce travail. Eux deux -seuls, et sa femme, connaissaient l’endroit où était caché le trésor. -Or, peu avant la prise de la ville, Fatahallah Djahami appela le jeune -homme et, en présence de sa femme lui dit: - -«Mohammed, je t’ai élevé dès ta plus tendre enfance et j’ai confiance -en toi; tu sais même où j’ai enfoui ma fortune. Or, notre situation -est désespérée; comme tu as des parents parmi les Mahdistes, va et -joins-toi à eux. Si le Gouvernement l’emporte, tu peux rentrer chez -moi sans crainte aucune; si le Mahdi est victorieux, tu sauras, je -l’espère, m’être reconnaissant de tout ce que j’ai fait pour toi». - -Mohammed approuva les paroles de son maître et, d’accord avec lui, -quitta Khartoum. Le matin même de l’entrée des rebelles, accompagné de -ses plus proches parents, il accourut à la maison de Djahami. - -«Ouvre, ouvre, s’écria-t-il, je suis ton fils, ton serviteur Mohammed!» - -Joyeux, le maître ouvrit la lourde porte en fer. Mais à l’instant même -où il parut, il tomba transpercé d’un coup de lance du traître! - -Mohammed sauta par-dessus le cadavre et se précipita à l’endroit où -était caché l’argent. - -Comme il sortait, chargé de butin, de cette maison qui avait été si -longtemps pour lui comme sa patrie, il trouva la femme de son maître -qui pleurait l’époux qu’elle venait de perdre en des circonstances si -tragiques. Le malheureux, de gaîté de cœur, allait la poignarder si ses -propres parents ne l’en eussent empêché. - -Le consul grec Leontidi fut sommé d’abord de se rendre par une bande -conduite par un de ses débiteurs; on finit par l’assassiner. Le consul -d’Autriche-Hongrie, Hansal, fut tué par un de ses kawas; son corps fut -traîné devant sa maison, ainsi que celui de son chien; on les arrosa -d’esprit de vin, on y répandit du tabac trouvé dans sa propre chambre, -puis on mit le feu. Leurs restes carbonisés furent ensuite jetés dans -le fleuve. - -Le premier secrétaire du département des finances, Boutrous Polous, -réussit à se tirer d’affaire. Barricadé dans une maison isolée, entouré -des siens, il se défendit avec succès contre l’ennemi et tua plusieurs -rebelles. Sommé de se rendre, il déclara qu’il ne capitulerait que si -le Mahdi lui faisait grâce et lui donnait l’assurance de n’être pas -séparé de sa famille. Comme on ne pouvait rien contre lui et qu’on ne -voulait pas l’assiéger avec des canons, le calife Chérif acquiesça à sa -demande; par exception, on tint parole et il fut ainsi sauvé. - -Les postes détachés des Sheikhiehs qui se trouvaient sur l’île de -Touti, se rendirent. On les conduisit à Omm Derman où on les mit en -lieu sûr. - -On remplirait des volumes à raconter tous les meurtres, toutes les -actions horribles qui furent commis dans la ville alors sans défense; -au surplus tous ces faits sont suffisamment connus. - -Les survivants eurent aussi fort à souffrir. Quand toutes les maisons -furent occupées, on commença à s’enquérir des trésors cachés. Quiconque -était soupçonné de posséder quelque chose—et personne naturellement -n’était excepté—était martyrisé jusqu’à ce qu’il eût avoué; si, -réellement, il ne possédait rien, il finissait par succomber aux -mauvais traitements de ses bourreaux ou parfois, à tellement les -fatiguer qu’ils finissaient par ajouter foi à sa parole. - -Le fouet était donné jusqu’à ce que la chair tombât en lambeaux. Des -malheureux se virent attachés par les pouces et suspendus à des poutres -qu’on élevait dans ce but; on les laissait se balancer dans le vide -jusqu’à ce que la douleur les rendit fous. A d’autres, on plaçait de -petits bambous flexibles près des tempes, de façon à ce que, reliés -de force aux deux bouts, ils serraient la tête comme dans un étau. -Alors, on frappait avec une canne sur ces bois, ce qui, par suite des -vibrations, occasionnait de telles douleurs que les victimes poussaient -des cris déchirants. - -Les vieilles femmes mêmes ne furent pas exemptes de ces tortures et -en subirent d’autres plus horribles qu’on leur infligeait pour leur -soutirer des aveux. - -Quant aux jeunes femmes, aux jeunes filles, elles furent une proie -bienvenue et eurent à souffrir de leur beauté. On en fit d’abord un -choix pour le Mahdi et pour les califes, puis le partage des autres -commença le jour même de la chute de la ville et dura pendant des -semaines. - -Le lendemain, mardi, l’amnistie générale fut proclamée; les Sheikhiehs -seuls furent hors la loi et partout où on les trouvait, ils furent -mis à mort. C’est ainsi que Haggi Mohammed Abou Gerger fit décapiter -devant sa tente, les deux fils aînés de Salih qui avaient pu se cacher -pendant trois jours seulement chez des amis. Les Egyptiens à peau -blanche durent également user de précaution et éviter de rencontrer -les fanatiques, pendant les premiers jours tout au moins. C’est alors -que circulait à Omm Derman le jeu de mots suivant: - -«Quelle est la denrée qui, actuellement au marché, atteint le plus bas -prix—La peau blanche, le Sheikhieh et le chien (animal impur qu’on doit -tuer partout où il se montre).» - -Le butin, cela va de soi, alla grossir le Bet el Mal. Les maisons -furent réparties entre les émirs. Ce même mardi, le Mahdi et le calife -Abdullahi traversèrent le fleuve, à bord de l’Ismaïlia; ils entrèrent à -Khartoum, enchantés de leur triomphe et s’installèrent dans les maisons -qu’ils avaient choisies. Ils dirent que cette ville avait mérité la -juste punition divine, parce que malgré des exhortations répétées, -les habitants impies avaient douté du Mahdi, l’envoyé de Dieu, et ne -s’étaient pas rendus volontairement. - -Après les joies de la victoire, le Mahdi se rappela l’armée anglaise -qui avançait. Il ordonna à Abd er Rahman woled Negoumi de se rendre à -Metemmeh, à marche forcée et de chasser les infidèles de cette position. - -Le mercredi, à dix heures du matin environ, des salves d’artillerie -et d’infanterie se firent entendre. Le bruit venait de la pointe nord -de l’île Touti. Les deux vaisseaux envoyés par Gordon, le «Talahawia» -et le «Borden» arrivaient, chargés de soldats sous les ordres du -général Wilson, au secours de Khartoum et de son gouverneur. Le sandjak -Hachim el Mous et Abd el Hamid Mohammed, les Sheikhiehs envoyés par -Gordon, étaient avec eux. Tous avaient appris les tristes événements. -Quoique Wilson ne doutât pas de la véracité de cette nouvelle, il en -voulait une preuve de visu et dirigea son vapeur jusqu’au fort d’Omm -Derman. Sous le feu des Mahdistes, il se retira, après avoir vu de -loin Khartoum. La prise de cette ville avait non seulement produit -une profonde impression sur l’équipage anglais, mais aussi sur les -indigènes qui servaient à bord des bateaux. Ces derniers, sachant que -le Soudan était aux mains du Mahdi et que, d’après les racontars, les -Anglais n’avaient d’autre but que de sauver Gordon, celui-ci étant -mort et Khartoum tombée, il leur parut comme probable que les troupes -anglaises rentreraient à Dongola et se saisiraient des chefs soudanais -qui se trouvaient avec elles. - -Ce fut en tout cas l’avis d’Abd el Hamid Mohammed et du Raïs (pilote -en chef) du «Talahawia». Ils prirent aussitôt une décision. Vers le -soir, en effet, le pilote fit échouer le vapeur sur un des rocs qu’on -rencontre fréquemment dans cette partie du fleuve. Il était inutile de -songer à le remettre à flot, l’ouverture étant trop grande; on dut se -hâter de transborder ce que le chargement avait de plus de précieux, -sur le «Borden». Abd el Hamid et le pilote profitèrent de la confusion -et du désordre pour s’enfuir et, après avoir fait demander grâce au -Mahdi par l’entremise de leurs amis, ils rentrèrent à Khartoum. Le -Mahdi les reçut non seulement de la façon la plus amicale, mais encore -les félicita publiquement de leur action qui causait de gros dommages -à l’ennemi. Abd el Hamid, bien que revenant de la tribu des Sheikhiehs -et parent de Salih woled el Mek, reçut du Mahdi une gioubbe qu’il avait -portée lui-même et ses parentes, quoique déjà réparties comme butin -entre les rebelles, furent mises en liberté. - -Le «Borden» continua sa route avec le général Wilson; mais, -malheureusement, il vint à son tour échouer sur un banc de sable; à -cause de sa cargaison importante, il ne put être remis à flot. Wilson -se trouvait dans une situation des plus critiques. Son équipage était -trop peu nombreux pour songer à prendre la voie de terre et à attaquer -l’ennemi qui se trouvait entre lui et Metemmeh, à Woled el Habechi, et -dont le courage devait être singulièrement relevé depuis la nouvelle de -la prise de Khartoum. - -Derrière lui, il avait Abd er Rahman woled en Negoumi qui avançait. On -se rappelle que Gordon avait envoyé à Metemmeh un troisième vapeur, -le «Safia». Wilson envoya donc un canot, sous le commandement d’un -officier, avec seulement l’équipage nécessaire, priant qu’on envoyât -immédiatement à son secours le bateau en question; ordre facile -à donner, mais plus difficile à exécuter. Le «Safia» fut préparé -aussitôt; mais les Mahdistes ayant eu complète connaissance des faits, -construisirent aussitôt des retranchements à Woled el Habechi et par -leurs feux empêchèrent le «Safia» de passer. Le capitaine et les -hommes se défendirent, prêts à mourir, pour sauver leurs camarades. Un -moment l’on crut tout perdu: un boulet avait tellement endommagé la -chaudière du vapeur qu’à grand’peine ils purent seulement se soustraire -aux coups terribles de l’ennemi. Le vaillant commandant du bateau ne -douta pourtant pas de la réussite de son entreprise; toute la nuit, il -travailla à réparer le vapeur, de telle sorte que le matin, il fut en -état de recommencer le combat avec plus de succès. - -Ahmed woled Fheid, qui dirigeait les troupes concentrées en ce point, -tomba et avec lui plusieurs de ses chefs; les salves diminuèrent -et bientôt le passage fut libre. Le «Safia» rencontra heureusement -le «Borden» et put ramener à Metemmeh, Wilson et tous ceux qui -l’accompagnaient. - -Abd er Rahman ne parait pas avoir déployé beaucoup de zèle dans sa -marche; il tira en longueur encore davantage quand il sut la mort de -Fheid et la retraite des Mahdistes à Woled el Habechi; reconnaissant -que les Anglais étaient invincibles sur le fleuve, il se tint à une -distance très respectueuse de Metemmeh, attendant que les Anglais se -retirassent à Dongola pour s’emparer du pays sans coup férir. Sans -aucun doute, la peur seule le fit ainsi temporiser et permit aux -troupes anglaises d’accomplir plus tard leur retraite sans combat. -Il est vrai que cette intimidation des Mahdistes est due en grande -partie aussi à la remarquable conduite du commandant du «Safia», Lord -Beresford, et à la vaillance de l’équipage. - -Quand l’avant-garde anglaise eut quitté ces lieux, le Mahdi eut alors -l’assurance que cette fois il était bien le maître du Soudan. - -Il ne put alors contenir sa joie. Il se rendit dans la djami et -décrivit à tous ses auditeurs la fuite des ennemis; il finit par -prétendre que le Prophète lui avait dit que les outres à eau ayant été -percées par l’intervention divine, tous ceux qui avaient participé à -cette expédition avaient succombé à la soif. - -Cinq jours après la chute de Khartoum, je fus mis sur un âne et l’on me -conduisit à la prison générale. Là, on me riva au pied, un troisième -anneau horriblement lourd, qu’on nommait «Haggi Fatma» (la pèlerine -Fatma); la traverse en fer qui reliait les anneaux pesait plus de -neuf kilos; on ne plaçait ordinairement ces fers qu’aux prisonniers -récalcitrants, qu’on voulait mater rapidement. A quoi devais-je cette -nouvelle disgrâce du calife? Je finis par l’apprendre. Gordon Pacha -avait, par circulaires, porté à la connaissance de ses officiers -supérieurs que la force du Mahdi n’était pas si considérable qu’on le -croyait, que plusieurs de ses partisans armés étaient mécontents et que -les munitions commençaient à faire défaut. C’était en somme le résumé -de ma lettre. Or, par hasard, Ahmed woled Soliman avait découvert une -des circulaires qu’il remit au Mahdi et au calife. On m’assigna dans un -coin de la zeriba une place spéciale et on m’interdit, sous peine de -mort, de m’entretenir avec qui que ce fût. Chaque soir, dès le coucher -du soleil, je fus attaché à une longue chaîne, accouplé à des esclaves -accusés d’avoir tué leurs maîtres, ainsi qu’avec d’autres gentlemen! La -chaîne, nous attachait les jambes et était fortement liée à un tronc -d’arbre; dès le lever du soleil, je devais regagner mon coin. - -J’aperçus de loin Lupton; sa place était à l’extrémité de la zeriba; -comme il s’y trouvait depuis plus longtemps, étant en quelque sorte de -la maison, il avait le droit de parler avec les autres; mais le Sejjir -lui avait défendu de s’approcher de moi. - -Le jour de mon entrée en ce lieu, Salih woled el Mek fut libéré; ses -frères, ses fils, ses plus proches parents étaient tous morts; on lui -pardonna. Ce qu’il y avait de plus épouvantable, était la nourriture; -je m’étais plaint autrefois et non sans raison mais j’étais tombé de -Charybde en Scylla. - -L’ordinaire consistait en blé cru qu’on me servait le soir, ainsi -qu’aux esclaves. La femme d’un de mes gardiens, originaire du Darfour, -eut toutefois pitié de ma situation. A l’occasion, elle cuisait le blé. -Elle n’osait pas pour le moment me donner autre chose, car son mari -craignait le Sejjir, son maître et celui-ci à son tour redoutait la -colère du calife. Je dormais sur le sol, ayant pour coussin une pierre -dont la dureté m’occasionna des douleurs qui me firent fort souffrir. - -Un jour, jour heureux entre tous, tandis qu’on nous conduisait au -fleuve éloigné de cent cinquante mètres à peine, je trouvai en chemin -un morceau du bât d’un âne; ravi de ma trouvaille, je ramassai le bois -et l’utilisai en guise d’oreiller; dès lors je dormis comme un roi! - -Peu à peu cependant, ma situation s’améliora. Le Sejjir ne m’était pas -personnellement hostile; il me permit au bout d’un certain temps de -m’entretenir quelques instants avec mes compagnons de captivité. Plus -tard, il m’ôta le plus léger de mes fers, de telle façon qu’il ne me -restait que l’épaisse Haggi Fatma et sa sœur, un couple qui me rendait -quand même la vie bien amère. - -Parfois aussi, je pouvais échanger quelques mots avec Lupton. Il -s’impatientait facilement et me déclara qu’il ne supporterait plus -longtemps la vie dans de telles conditions. Je lui recommandai la -patience et m’efforçai, tout au moins extérieurement, de me donner en -exemple. Un jour, sa femme, une noire nommée Zenouba, vint avec son -enfant, une ravissante petite fille, lui rendre visite. Lupton les -envoya me saluer. - -La mère me regarda fixement un instant; puis elle me saisit la main et -se prit à sangloter. Tout d’abord, je ne sus pourquoi; enfin, je me -souvins l’avoir vue quelques années auparavant; elle me raconta qu’elle -avait été élevée dans la maison du consul Rosset, à Khartoum et que, -lors de ma première visite au Soudan, j’étais resté quelques semaines -dans cette famille. Elle rappela à mon souvenir quantité de détails, -déplorant le contraste entre ce temps-là et celui où nous étions. Je -la consolai de mon mieux, lui faisant espérer que tout se terminerait -bien. La petite Fatma, nous lui donnions le nom de Fanny, s’était -assise sur mes genoux et m’appelait en me flattant Ammi (mon oncle); -son petit cœur ne lui disait-il pas instinctivement que, de tous ceux -qu’elle voyait, outre son père et sa mère, j’étais un ami intime? Je -dus la prier de me quitter, par déférence pour le Sejjir. - -L’entretien des nombreux soldats nègres, sous les ordres d’Abou Anga, -augmentés considérablement encore par la garnison de Khartoum, causa de -grandes difficultés; comme on n’avait rien à craindre actuellement du -Gouvernement, Abou Anga reçut l’ordre de se rendre au sud du Kordofan, -de châtier les habitants récalcitrants des montagnes de Nuba, d’y -trouver de quoi entretenir ses troupes et d’envoyer à Omm Derman les -esclaves qui seraient faits prisonniers. Le Mahdi avait transporté son -camp du côté du nord et assigné à Abou Anga comme quartier, le rempart -du Tabia Regheb Bey. - -En quittant Omm Derman, Abou Anga laissa son frère Fadhlelmola pour le -remplacer; mais il prit avec lui mes esclaves des deux sexes ainsi que -tout mon avoir. Quoique mes domestiques n’eussent pas la permission de -venir me voir, Atroun paraissait parfois, à la hâte, m’apportant un -morceau de pain. J’avais au moins le sentiment de ne pas être seul, -d’avoir quelqu’un à moi dans le voisinage. Le départ d’Abou Anga -m’enleva même cette minime consolation. - -J’appris, dans le cours de cette journée, par un de mes anciens soldats -quelques nouvelles de mes gens laissés à Fascher. A mon arrivée à -Rahat, j’avais annoncé au calife que je lui faisais don d’une paire -de chevaux, réputés presque les meilleurs du Darfour; je n’avais -pas pris les deux coursiers avec moi, ne voulant point les exposer -pendant le voyage à la chaleur de l’été. Je le priai alors de laisser -mes domestiques et les chevaux venir me rejoindre. Le calife ordonna -bien, par son message, à Mohammed Khalid de m’envoyer tout ce que je -possédais; mais, le jour de mon emprisonnement il enjoignit à Sejjid -Mahmoud à El Obeïd d’arrêter tous mes gens à leur entrée dans la ville. -Celui-ci obéit et envoya les deux chevaux au calife; ils venaient -justement d’arriver. D’après les racontars du soldat, les chevaux -plurent beaucoup au calife. Il en envoya un à son frère Yacoub et garda -l’autre pour lui. - -Les jours suivants, une certaine activité régna chez nos gardiens et le -Sejjir me communiqua confidentiellement que le calife allait visiter -les prisonniers. Il me conseilla de tenir un langage pondéré avec le -calife, de ne point faire entendre de plaintes et de rester ce jour-là -dans mon coin. - -Vers midi, le calife parut, accompagné de ses frères et des -moulazeimie; il fit une ronde dans la cour de la prison, pour -contempler ce qu’il appelait les preuves de sa justice. Il me parut que -le Sejjir avait bien instruit tous les prisonniers, car ils se tinrent -tranquilles. Le calife fit enlever aux uns leurs fers et les mit en -liberté; devant d’autres, il passait sans dire un mot. M’apercevant -par hasard, il me demanda avec un sourire amical: «Abd el Kadir, ente -tajjib?» (Abd el Kadir, te portes-tu bien?) - -«Ana tajjib, Sidi,» répondis-je. (Je me porte bien, maître.) - -Puis, il continua son chemin. - -Younis woled ed Dikem, l’émir actuel de Dongola, un de ses proches -parents, qui me connaissait depuis longtemps et paraissait avoir -quelque sympathie pour moi, me serra la main, à la dérobée. - -«Aie bon courage, murmura-t-il, tout ira bien.» - -Et, en effet, depuis ce jour ma situation s’améliora. Zenouba reçut la -permission de m’envoyer à manger de temps à autre et un grand sheikh -des Haouara, étant soupçonné d’avoir quelque amitié pour les Turcs me -fut adjoint pour que nous passions les journées ensemble. - -Comme nous aimions tous deux les Mahdistes de la même façon, nous -tuâmes le temps à les maltraiter et à critiquer leur organisation. Le -sheikh Ahmed woled Taka était soigné par sa femme, avec laquelle il -n’était plus au mieux; elle restait dans ce but à Omm Derman et nous -apportait à manger. Elle pouvait certainement avoir de bonnes qualités, -mais nouvelle Xantippe rendant à son mari chaque morceau plus amer par -ses discours. Lorsqu’elle apportait le plat en bois avec la doura cuite -sur la pierre brûlante et qu’elle déposait sur le sol un peu de lait ou -de moulakh (sauces diverses), elle s’accroupissait à côté et prononçait -invariablement ces mots: «Oui, pour faire à manger et pour travailler, -les vieilles sont assez bonnes; est-on libre et peut-on satisfaire ses -caprices, on les repousse et l’on recherche les jeunes!» - -Le sheikh avait deux jeunes femmes, en effet, qui se tenaient près -de ses troupeaux, tant qu’on ne les lui avait pas confisqués et qui -fournissaient à la vieille un sujet pour se plaindre et pour adresser -à son mari, tandis qu’il avalait en affamé son repas, des reproches -réitérés qu’il écoutait avec résignation. Ces petites scènes de famille -étaient pour moi un joyeux dérivatif, je servais d’intermédiaire -parfois et assurais à la vieille que son mari la louait fort souvent; -sur quoi, elle se tranquillisait et nous expliquait qu’elle faisait -son possible pour adoucir notre situation. Elle était, en réalité, -une mère nourricière pour moi et j’avais pour elle une sympathie, non -désintéressée cependant; je cherchai aussi à prévenir son mari en sa -faveur, car souvent il l’injuriait de la belle façon. - -Il n’était cependant pas conséquent avec lui-même; si la faim le -tourmentait et si la vieille arrivait avec le plat bien rempli, se -sentant entraîné vers elle et vers les mets naturellement, il pensait: -«C’est pourtant une bonne femme.» Mais s’il était rassasié et que son -épouse ne fût pas près de terminer son inévitable sermon, il se fâchait -et criait: «Va et laisse-moi mourir de faim, toi qui ne crains pas -Dieu; la plupart des femmes, en vieillissant, deviennent encore plus -folles, au lieu d’être sages; tu es possédée du démon; va-t-en, que je -ne te revoie plus!» - -Elle partait—mais revenait et, chaque jour, affamé il la saluait avec -joie, mais une fois rassasié, il la chassait en la maudissant. - -Ainsi s’écoulaient les jours. La petite vérole régnait à Omm Derman. - -Des centaines de personnes, des familles entières succombèrent -journellement; cette épidémie causa au Mahdi plus de pertes que -ses batailles. Les Arabes nomades en souffrirent surtout. Nos -gardiens furent aussi atteints et quelques-uns en moururent. Chose -extraordinaire, nous autres prisonniers, restâmes tous indemnes! - -Durant toute ma captivité, je ne vis jamais un de mes compagnons -dans les fers souffrir de la petite vérole. Est-ce que ceux-ci nous -faisaient assez souffrir pour que le Tout-Puissant, dans sa grâce, nous -épargna une nouvelle épreuve? - -Lupton, avec lequel je causai souvent, devenait de jour en jour plus -nerveux, plus impatient; il me causait même de sérieuses inquiétudes -surtout par ce que, dans son agitation, il s’élevait à haute voix -contre notre traitement. Si je lui parlais énergiquement, il parvenait -à rester calme, mais pendant quelques jours seulement. Il avait à peine -trente ans, mais ses cheveux et sa barbe avaient blanchi pendant son -emprisonnement. J’étais heureusement plus tranquille, prenant mon sort -du bon côté; les paroles de Madibbo qui convenaient parfaitement à mon -caractère, étaient tombées sur un bon terrain. Jeune, possédant une -constitution saine, forte, je considérais mon sort comme une école -d’expérience, dure il est vrai, mais enfin supportable. Je nourrissais -pourtant l’espoir de rentrer un jour dans un monde plus civilisé, et, -qui sait, ce jour n’était peut-être plus très éloigné! - -Pour ne pas laisser les prisonniers inactifs, le Sejjir fit -entreprendre l’érection d’un bâtiment carré, en pierres, devant -servir de prison. Tous furent occupés au transport des pierres qu’on -trouvait sur le rivage. Il nous exempta de ce travail, Lupton et moi. -Parfois, nous aidions nos compagnons; mes fers et la longue chaîne -rivée à mon cou m’empêchaient de marcher et de me livrer à tout travail -corporel; c’est pourquoi, je remplis, pendant la construction, la place -d’architecte conduisant les travaux qui avançaient, il est vrai, avec -une sage lenteur. Les murailles en étaient massives et le côté mesurait -environ dix mètres; au milieu du carré, on éleva une colonne sur -laquelle reposaient les traverses; celles-ci et les soliveaux devant -servir de couverture au bâtiment avaient été apportés de Khartoum. - -A cette époque, une de mes anciennes connaissances, un nommé esh -Sheikh, très en faveur auprès du Mahdi, vint vers nous. Il m’informa -secrètement que le Mahdi et ses califes nous étaient favorables et nous -rendraient sous peu la liberté. - -«Si le calife te parle, ajouta-t-il, réponds-lui d’une façon aimable, -tu n’as pas besoin de t’humilier, mais tu ne dois le contredire en -rien; Dieu l’ordonne ainsi.» - -Je fis part de cet heureux message à Lupton qui était justement dans un -de ses moments critiques, en le prévenant pourtant de ne pas y ajouter -une foi absolue. - -Quelques jours après, on nous annonça la visite du calife; je préparai -un beau discours; Lupton en fit de même; mais.... le calife nous -adresserait-il la parole? - -Le moment tant souhaité arriva. Le calife, au lieu d’aller vers les -prisonniers, s’assit, cette fois-ci, sur son angareb à l’ombre de -la maison en construction. Il nous ordonna de nous approcher de lui -et de nous asseoir en formant un demi-cercle. Il s’entretint avec -beaucoup d’entre nous, accorda la liberté à quelques-uns de ceux qu’il -avait fait enfermer; à d’autres que le cadi avait arrêtés et qui se -plaignaient de leur condamnation, il promit de s’occuper d’eux. - -Il eut pour la plupart une parole amicale; mais quant à Lupton et moi, -il ne parut pas nous apercevoir. Lupton me lançait des regards et -remuait impatiemment la tête; je portai, à la dérobée, mon doigt à la -bouche pour tâcher de l’inviter au silence. - -«Puis-je m’en aller ou ai-je encore quelque chose à faire?» demanda le -calife au Sejjir qui se tenait derrière son angareb; puis il feignit de -s’éloigner. - -«Maître, fais ce qu’il te semblera bon», répondit le Sejjir, tandis que -le calife s’asseyait de nouveau. Il jeta, comme par hasard, son regard -sur moi et me demanda, ainsi qu’il l’avait fait lors de sa première -visite: «Abd el Kadir, te portes-tu bien?» - -«Permets que je parle, lui dis-je, je t’expliquerai ma situation». - -Il s’assit commodément et m’écouta: - -«Maître, je suis étranger; je vins vers toi pour chercher protection, -ce qui d’abord ne m’a pas manqué. Tous les hommes sont pécheurs et -offensent Dieu; moi aussi. Mais quoique j’aie fait, je me repens, -par Dieu et son Prophète. Tu me vois dans les fers, souffrant de la -faim et de la soif, dénué de tout; je suis là couché sur la terre nue, -attendant patiemment l’heure de ma délivrance. Maître, si tu trouves -bon de me laisser dans cette situation, Dieu me donnera la force de -supporter encore cette épreuve; mais si tu crois que cette situation -est indigne de moi, je t’en prie, donne-moi la liberté.» - -Mes paroles produisirent une bonne impression, mais il ne me répondit -pas. Se tournant vers Lupton: - -«Et toi, lui dit-il, Abdullahi?» - -«Je n’ai rien à ajouter de plus qu’Abd el Kadir, pardonne-moi et -rends-moi libre.» - -«Bien, reprit alors le calife en s’adressant à moi. J’ai fait, depuis -ton arrivée du Darfour, ce que j’ai pu pour toi. Mais ton cœur s’est -détourné de nous; tu voulus même te joindre à Gordon, aux infidèles, et -nous combattre une fois de plus. Parce que tu es étranger, je t’ai fait -grâce, sinon tu ne serais plus de ce monde. Pourtant, si ton repentir -est sincère, je consens à te pardonner ainsi qu’à Abdullahi. Sejjir, -débarrasse-les de leurs fers». - -Les gardiens eurent toutes les peines à ouvrir les lourds anneaux -qui entouraient mes pieds. Nous retournâmes vers le calife qui nous -attendait, toujours assis sur son angareb. Il fit apporter le Coran; on -le plaça sur une des peaux qui servent pendant les prières et il exigea -de nous le serment de fidélité. Nous posâmes la main sur le livre sacré -et fimes serment, ainsi qu’il l’ordonnait. Comme il s’était levé, nous -dûmes le suivre, joyeux de quitter ce lieu de souffrances. - -Mon ami, le sheikh des Haouara, était libre lui aussi. - -Le calife fut hissé, par ses domestiques, sur son âne, tandis que -nous étions à peine en état de marcher à ses côtés: huit mois de fers -avaient suffi; nous ne savions plus marcher! - -Arrivés à sa demeure, il nous fit attendre dans sa rekouba, située dans -l’une des cours extérieures. Il revint bientôt; et s’asseyant près de -nous, il nous exhorta de nouveau, à rester fidèle à son parti. Puis il -nous fit part d’une lettre qu’il avait reçue des commandants de l’armée -anglaise d’après laquelle, tous les parents du Mahdi ayant été faits -prisonniers, on lui proposait de les échanger contre des prisonniers -chrétiens. - -«Nous nous sommes décidés, ajouta-t-il, à répondre en ce sens que vous -êtes maintenant mahométans, appartenant à notre parti, et que nous ne -sommes nullement disposés à vous échanger contre d’autres—fût-ce même -des parents du Mahdi.—Ils peuvent faire de leurs prisonniers ce que bon -leur semblera, à moins que.... vous ne désiriez retourner auprès des -chrétiens?...» - -Lupton et moi, nous déclarâmes solennellement alors que, pour tous les -trésors du monde, nous ne le quitterions pas volontairement, persuadés -que nous étions, que seulement auprès de lui, le salut de notre âme -pouvait s’accomplir pleinement. Ravi de nos.... mensonges, il promit de -nous présenter au Mahdi, le jour même. - -La rekouba étant située dans la cour extérieure, les gens en avaient -la libre entrée; aussi, dès qu’on sut notre présence en cet endroit, -nombre de nos amis vinrent nous féliciter. Même Dimitri Zigada, qui -demeurait avec ses compatriotes, eut le courage de nous rendre visite. -Mon ami esh Sheikh se présenta aussi; quand il apprit que nous devions -être conduits auprès du Mahdi, il profita de cette occasion pour me -renouveler ses précieux conseils. - -Vers le soir, le calife nous pria de le suivre dans la cour intérieure -où nous trouvâmes le Mahdi assis sur un angareb. Depuis que je ne -l’avais revu, il avait pris un tel embonpoint que je le reconnus à -peine. Nous nous prosternâmes et lui présentâmes nos respectueuses -salutations. Il commença par nous assurer qu’il n’avait jamais voulu -que notre bien, qu’il le voulait encore et que les fers exercent sur -l’homme une influence heureuse et durable; il sous-entendait par là, la -crainte d’encourir d’autres punitions. Il parla ensuite de ses parents -arrêtés par les Anglais, et de l’échange proposé, mais refusé par lui. - -«Je vous aime plus que mes frères, c’est pourquoi j’ai refusé,» dit-il -en terminant son discours hypocrite. - -Je l’assurai, lui aussi, de notre affection et de notre soumission, -car, ajoutai-je «celui qui ne t’aime pas plus que lui-même, à celui-là -la croyance n’est point encore ferme dans son cœur.»[3] - -«Répéte, répéte, me dit-il!» - -Et se tournant vers le calife: - -«Ecoute!» - -Je recommençai ma phrase, puis il me prit la main. - -«Tu as dit la vérité, aime-moi plus que toi même!» - -Il invita Lupton à joindre sa main aux nôtres et nous arracha la «Baïa» -le serment de fidélité; que nous avions rompu par notre trahison et -devions renouveler. - -Le calife nous fit comprendre qu’il était temps de le quitter. Après -avoir remercié le Mahdi pour tant de bontés, nous regagnâmes notre -rekouba, y attendant des ordres ultérieurs. - -Lupton eut la permission, de se rendre immédiatement auprès des siens -et d’y rester; un moulazem l’accompagna jusqu’à la tente du Bet el Mal -où se trouvait sa famille. Le calife, qui lui promit de pourvoir à son -entretien, resta seul avec moi. - -«Et toi, me demanda-t-il, en me fixant, où veux-tu aller? as-tu -quelqu’un qui se chargerait de toi?» - -«A part Dieu et toi, maître, je n’ai personne; fais de moi ce que tu -croiras bon pour mon avenir.» - -«J’attendais, je désirais cette réponse de ta bouche. Dès ce moment, -je te considère comme membre de ma famille. Je veillerai à ce que tu -ne manques de rien. Je m’occuperai moi-même de ton éducation, mais -aux conditions suivantes: tu rompras toute relation avec tes amis -d’autrefois et avec tes connaissances; je fais exception pour mes -parents et mes domestiques. - -«Pendant le jour, tu te tiendras à ma porte avec mes moulazeimie; -la nuit, et seulement quand je serai couché, tu pourras te rendre -à la maison que je vais t’assigner aussitôt. Quand je sortirai, tu -m’accompagneras; si je suis monté, tu iras à pied à mes côtés, jusqu’à -ce que je juge le moment venu de te donner une bête de selle. Ces -conditions te conviennent-elles et les rempliras-tu?» - -«Seigneur, répondis-je, je consens avec joie à ces conditions; tu -trouveras en moi un partisan soumis et obéissant, et mon corps sera, -je l’espère, assez vigoureux pour me permettre de remplir mes nouveaux -devoirs.» - -«Dieu te fortifiera et conduira toute chose pour ton bien, conclut le -calife en se levant; aujourd’hui dors encore ici et que Dieu te protège -jusqu’à ce que je te revoie demain.» - -J’étais seul; tombé d’une captivité dans une autre! Je compris fort -bien l’intention du calife. Il ne désirait pas mes services et n’en -avait nul besoin. Il n’avait pas la moindre confiance en moi et il -savait que je ne me soumettrai jamais vis-à-vis de lui à une réelle -domesticité. Il voulait seulement me tenir continuellement sous sa -surveillance personnelle. Il y avait aussi de l’orgueil et de la vanité -à avoir comme domestique à ses côtés et à le montrer journellement à -tous, l’ancien fonctionnaire du Gouvernement qui avait commandé sur sa -propre tribu ainsi que sur la plus grande partie des tribus de l’ouest -qui formaient maintenant le noyau de sa puissance. Il devait en être -ainsi. Je me promis de ne lui donner aucun motif de mécontentement et -aucune occasion de mettre à exécution les mauvaises intentions qu’il -nourrissait contre moi au fond de son cœur. - -Je connaissais mon maître. Il fallait se méfier davantage de son -sourire et de ses paroles amicales que de sa mauvaise humeur. - -«Abd el Kadir, m’avoua-t-il un jour lui-même, dans un accès de -franchise, un homme qui veut commander doit toujours cacher ses -intentions. Il ne doit jamais les laisser voir sur sa physionomie ou -dans ses gestes, car ses ennemis ou ses inférieurs trouveraient trop -facilement le moyen de les combattre. - -Le lendemain matin il vint auprès de moi, puis fit appeler son frère -Yacoub et lui ordonna de me désigner une place tout près de lui pour -que je puisse construire ma hutte. Mais comme la plupart des places -voisines étaient déjà occupées par les parents du calife, je reçus un -petit terrain au sud de la maison de Yacoub, et à environ 600 mètres de -celle du calife. - -Il me fit présenter par son secrétaire, pour la signer, une lettre -adressée au commandant de l’armée anglaise et dans laquelle, tous les -Européens prisonniers déclaraient être mahométans et ne vouloir pas -retourner dans leur patrie. Je signai tranquillement ce gros mensonge. - -Abou Anga avait emmené avec lui tous mes domestiques, mes animaux et -mes biens, et ne m’avait laissé qu’un vieux nubien infirme qui avait -entendu parler de ma libération et était venu auprès de moi. J’en -informai le calife qui me permit de l’utiliser à mon service et me -demanda si je désirais qu’Abou Anga me rendit mes biens. - -C’était sûrement là une question étrange: me rendre les biens qu’on -m’avait enlevés illégalement: singulière notion du droit dans ce pays! -Telle fut la question, telle fut la réponse. Je lui répondis que comme -j’appartenais maintenant à sa maison, je pourrais faire mon chemin sans -ces bagatelles et que je ne trouvais pas nécessaire d’écrire à ce sujet -à ses généraux. - -Que ferais-je d’ailleurs de chevaux que je ne pourrais pas monter -puisque je devais commencer à apprendre à marcher pieds nus! J’aurais -beaucoup aimé à avoir mes domestiques, mais je n’en avais pas besoin -maintenant, et du reste, si j’avais souhaité qu’on me les rendit, -j’aurais agi contre les intentions du calife. - -C’est pourquoi il fut très satisfait de ma réponse et commença -à s’entretenir avec moi au sujet d’Abou Anga. Tout à coup il -s’interrompit: - -«Tu es mahométan? Où donc as-tu laissé tes femmes?» - -Question épineuse! - -«Seigneur, dis-je, je n’en ai qu’une; elle est restée au Darfour et -elle doit être maintenant retenue avec mes autres domestiques dans le -Bet el Mal, à El Obeïd, par le Sejjid Mahmoud.» - -«Ta femme est-elle de ta race?» demanda-t-il avec curiosité. - -«Non, elle est du Darfour et ses parents sont tombés dans les combats -avec le sultan Haroun. Je l’ai trouvée orpheline parmi mes gens, au -milieu de beaucoup d’autres que j’ai mariées à mes domestiques et à mes -soldats.» - -«As-tu des enfants?» me demanda-t-il. - -Sur ma réponse négative, il fit cette remarque: «Un homme sans -postérité est un arbre sans fruits. Comme tu appartiens à ma maison, -je te donnerai des femmes et tu pourras être le père d’une heureuse -famille.» - -Je le remerciai de son obligeance et le priai, avant de me faire de -tels cadeaux, d’attendre au moins que j’eusse fini de construire mes -huttes. - -Comme indemnité pour mes biens pris par Abou Anga, il ordonna à -Fadhlelmola de me remettre la succession du pauvre Olivier Pain qui me -fut envoyée aussitôt. Elle se composait d’une vieille gioubbe, d’un -manteau arabe déchiré et d’un Coran en français. Les autres biens, me -fit dire Fadhlelmola, avaient été perdus durant les événements. - -En même temps, le calife avait donné ordre de me rendre l’argent -trouvé sur moi lors de mon arrestation et qui avait été déposé au Bet -el Mal. Le montant atteignait 40 livres Sterling, quelques sequins -d’or et plusieurs bracelets également en or que je m’étais procurés -dans le temps comme curiosités et qu’Ahmed woled Soliman me rendit -consciencieusement. J’étais ainsi au moins en état de faire face aux -frais de construction de ma maison. Je passai encore les jours suivants -auprès du calife. Mon vieux Sadallah, le nubien, le seul serviteur -qui me resta de tout mon personnel, s’occupa de la construction qui -comprenait pour le moment trois huttes et une clôture. - -Moi-même, je me tenais sans cesse devant la porte du calife et cela -depuis le matin de bonne heure, jusque fort tard dans la nuit. Dans ses -courtes promenades à pied ou ses longues courses à cheval, je devais -l’accompagner et marcher ou courir à côté de lui, les pieds nus. Comme -naturellement les premiers jours, je m’étais blessé, il me fit faire -de légères sandales arabes qui me protégèrent bien un peu contre les -pierres, mais dont le cuir dur me blessa la peau. Il m’invita plus -d’une fois à manger avec lui, mais habituellement il envoyait les -restes de son repas, qui étaient dévorés par ses moulazeimie préférés. -Ce n’était que la nuit, quand il était allé se reposer, que je pouvais -me rendre dans ma maison et étendre mes membres fatigués sur l’angareb. -Mais avant la première lueur du jour, je devais paraître à la première -prière. - -Le calife apprit que ma maison était achevée. Comme je rentrais tard -chez moi, une nuit, mon vieux Sadallah m’annonça qu’on avait amené une -esclave voilée par un masque épais, et qu’elle se trouvait dans ma -hutte. J’ordonnai à Sadallah d’allumer la lanterne et de m’éclairer; je -trouvai la pauvre femme accroupie dans un coin sombre, sur la natte de -palmier. - -Après de courtes salutations, je l’interrogeai sur son passé; elle me -raconta d’une voix tremblante qui ne signifiait rien de bon, qu’elle -était nubienne, qu’elle avait appartenu autrefois à une tribu arabe -du sud du Kordofan, puis qu’elle avait été livrée comme butin au Bet -el Mal, d’où elle avait été amenée aujourd’hui chez moi sur l’ordre -d’Ahmed woled Soliman. Pendant son récit, elle avait, suivant l’usage, -lorsque les esclaves parlent à leur maître, enlevé le voile blanc -parfumé qui lui couvrait la tête et découvert son visage et une partie -de sa taille. - -Je fis signe à Sadallah d’éclairer de plus près notre hôtesse. J’eus -besoin de toute ma volonté pour ne pas tomber à la renverse, effrayé -sur l’angareb. - -Dans sa vieille figure noire, graisseuse, et entourée de cheveux rares -brillaient deux affreux petits yeux. Le nez était démesurément épaté; -la bouche, entourée de lèvres extraordinairement épaisses, lorsqu’elle -parlait rejoignait presque ses oreilles, en somme, une physionomie -féminine très peu sympathique. La tête reposait sur un cou gros et -court, qui était planté sur un corps difforme. Elle se nommait Mariam -(Maria, un nom très répandu). J’ordonnai à Sadallah de conduire sa -compatriote dans une autre hutte et de lui indiquer là une place pour -dormir. - -C’était le premier cadeau du calife. Il ne me donnait ni cheval, ni -âne, ni argent, ce qui en tout cas aurait pu m’être utile, mais il me -faisait cadeau d’une esclave parce qu’il savait que je ne pourrais, -ni ne voudrais la garder, même si elle eût été une beauté, et que sa -présence dans ma maison, outre les frais de son entretien, auxquels je -ne pouvais faire face, serait pour moi une source de désagréments. - -Le lendemain matin, après la prière, il me demanda si Ahmed woled -Soliman avait exécuté son ordre et m’avait transmis son cadeau. Je -répondis affirmativement et, sur sa demande, je lui fis une description -sans déguisement aucun de la personne. - -Il fut très irrité, en réalité, contre Ahmed woled Soliman, moins parce -qu’il n’avait pas exécuté ponctuellement ses ordres que parce que, le -calife supposait, qu’il intriguait contre lui. Ma sincérité, dans la -description de son cadeau eut pour moi une suite désagréable. Le calife -m’envoya en effet, la nuit suivante, une esclave jeune et moins laide, -choisie par lui-même et que je remis également aux soins de Sadallah. - -Comme le Mahdi et les califes n’avaient maintenant plus rien à craindre -des ennemis extérieurs, ils commencèrent, eux et leurs parents à -construire des maisons qui devaient se trouver en rapports avec leur -situation présente. On voulait soustraire aux regards de ceux qui -n’avaient rien obtenu en partage et dont la jalousie ne devait pas -être excitée les nombreuses femmes et jeunes filles, dont on s’était -emparé après la perte de Khartoum. Il convenait aussi de ne pas montrer -à la foule que la plus grande et la plus précieuse partie du butin de -Khartoum se trouvait dans les mains du Mahdi; c’eût été une dérogation -ouverte aux enseignements du maître qui renonçait aux joies et aux -biens de ce monde. Les prédications sur le peu des biens terrestres -devaient arrêter le grand nombre dans leur idée de partage du butin. -L’exemple devait suivre l’enseignement. - -Au milieu de juin, le Mahdi tomba malade subitement et ne parut pas à -la prière pendant quelques jours. Mais on n’attacha aucune importance -à son état de santé pendant les premiers jours, car il avait reçu -du Prophète, comme il l’avait souvent raconté à ses partisans, la -joyeuse nouvelle qu’il ferait la conquête de la Mecque, de Médine et de -Jérusalem et qu’il mourrait à Kufa, seulement après une vie longue et -glorieuse. - -La maladie était pourtant sérieuse, il souffrait du typhus. Dès le -sixième jour, ceux qui l’approchèrent de près craignirent pour sa vie. -Le calife qui avait le plus grand intérêt dans l’issue de la maladie ne -s’éloigna ni jour ni nuit de son lit et resta invisible pour nous. Le -soir du sixième jour, l’ordre fut donné à la foule rassemblée autour -de la maison du Mahdi et dans la djami de faire des prières pour la -guérison du maître et seigneur qui se trouvait en danger, ce qui avait -été tenu caché jusqu’alors. - -Le matin du septième jour, la maladie avait fait de tels progrès qu’on -ne douta plus de la fin du Mahdi. Il avait été soigné jusque-là par ses -femmes et par des médecins soudanais. Au dernier moment, on se décida -à aller chercher Hasan Zeki, un Egyptien détesté, qui avait été médecin -du lazaret militaire de Khartoum et qui par un heureux hasard avait -échappé au massacre, après la chute de la ville. On lui donna ordre de -sauver le malade. Le médecin déclara que la maladie était arrivée à un -tel point qu’on ne devait pas pour le moment prescrire des médicaments, -mais il espérait que la vigoureuse constitution du patient le sauverait -encore avec l’aide de Dieu. Hasan Zeki savait bien que tout secours -humain était inutile; il n’était surtout pas disposé à s’en mêler. -Il craignit avant tout qu’en administrant un poison au malade que -celui-ci, comme c’était à prévoir, ne trépassât et qu’ensuite, on ne -l’accusât de l’avoir fait mourir et de se trouver exposé ainsi aux plus -grands dangers. - -Cependant la maladie avait atteint son plus haut degré. La couche -du Mahdi était entourée de ses trois califes et de ses plus proches -parents, Ahmed woled Soliman, Mohammed woled Bechir, un des plus hauts -fonctionnaires du Bet el Mal, qui avait à s’occuper de la maison du -Mahdi, Othman woled Ahmed, Saïd el Mekki, autrefois le sheikh religieux -le plus en vue du Kordofan et de quelques autres fidèles notables. -Ils avaient reçu la permission d’entrer dans la chambre du malade -construite en briques rouges. Le Mahdi ne reprenait connaissance que -de temps à autre; comme il sentait sa fin approcher, il dit d’une voix -faible à ceux qui l’entouraient: «Le calife Abdullahi Califet es Siddik -est désigné par le Prophète pour être mon successeur. Il est moi et -je suis lui. Ainsi, de même que vous m’avez suivi et que vous avez -exécuté mes ordres, de même agissez ainsi avec lui. Que Dieu ait pitié -de moi.» - -Il prononça à plusieurs reprises la profession de foi musulmane: «Lâ -ilaha ill Allah, ou Mohammed rasoul Allah,» puis il plaça ses mains sur -sa poitrine, s’étendit et rendit l’âme. - -A côté du cadavre encore chaud, on prêta au calife Abdullahi le serment -de fidélité; Saïd el Mekki fut le premier qui saisit sa main, témoigna -de sa soumission et fit serment de fidélité. Les deux califes, puis -ensuite tous ceux qui étaient présents suivirent son exemple. Comme -le secret n’était pas possible, on communiqua la mort du Mahdi à la -foule impatiente. Mais on interdit en même temps, très sévèrement, les -pleurs et les lamentations et on fit savoir que le calife du Mahdi, -son successeur, exigerait plus tard de l’assemblée le serment de -fidélité. La première femme du Mahdi, Sittouna Aïcha Omm el Mouminin -(notre maîtresse Aïcha, mère des croyants) qui s’était tenue voilée -dans un coin et avait appris la mort de son seigneur et maître, se -leva et se rendit dans la maison du Mahdi, pour y porter la triste -nouvelle aux femmes qui attendaient. Malgré la défense, sévèrement -faite, à plusieurs reprises, on entendit dans bien des maisons les -pleurs et les lamentations des femmes. Le bruit courut que le Mahdi -el Monteser, dans son désir d’être réuni à Dieu, son seigneur, avait -volontairement quitté cette terre de larmes et de douleurs. Pendant que -quelques-uns de ceux qui étaient présents lavaient le cadavre du défunt -et l’enveloppaient de draps mortuaires, les autres creusaient dans la -chambre même la tombe qui fut prête après deux heures de travail. - -Les trois califes, aidés par Ahmed woled Soliman et woled Bechir, -déposèrent le mort dans le sépulcre; puis ils le recouvrirent avec -des briques, remuèrent la terre par-dessus, y versèrent de l’eau et -prièrent le fatha en tenant leurs mains levées. - -On songea alors à calmer la foule inquiète. On nous appela d’abord, -nous, les moulazeimie du nouveau maître appelé maintenant «Califa el -Mahdi», on exigea de nous le serment de fidélité, puis on nous ordonna -de dresser le siège de prédication du Mahdi à l’entrée de la djami et -de préparer la foule à l’apparition du calife. Celui-ci quitta la tombe -toute fraîche de son maître et gravit les degrés de la chaire comme -prédicateur pour la première fois. Il était ému; des larmes roulaient -sur ses joues et il commença à parler d’une voix tremblante. - -«Amis du Mahdi, la volonté de Dieu ne peut être changée; le Mahdi -nous a quittés, il est entré dans le ciel où ne règne que la joie -éternelle. Nous aussi, nous le suivrons, mais jusque-là il faut obéir à -ses enseignements. Nous devons nous soutenir les uns les autres, comme -les pierres et les murs d’un édifice se soutiennent mutuellement. Le -bonheur est instable; ne laissez pas échapper le bonheur d’appartenir -aux amis du Mahdi et ne quittez jamais la voie qu’il nous a montrée. -Amis du Mahdi, je suis le calife du Mahdi (c’est-à-dire son successeur) -prêtez-moi donc serment de fidélité.» - -Alors tous ceux qui purent l’entendre répétèrent la baïa qui fut -prononcée à haute voix, avec peu de changements. Ceux qui avaient prêté -serment reçurent l’ordre de s’éloigner et de faire place à d’autres. -La cohue effroyable et passionnée dans laquelle on était en danger -d’être écrasé dura jusqu’à la tombée de la nuit. L’émotion première du -calife avait disparu. Il avait depuis longtemps cessé de pleurer; il -se réjouissait maintenant à la vue de cette masse d’hommes se pressant -autour de lui, se renouvelant toujours et impatiente de lui prêter le -serment de fidélité. Son long discours l’avait enroué au point de ne -plus lui permettre de se faire entendre. Il descendit de la chaire pour -rafraîchir sa gorge desséchée; mais le sentiment d’être maintenant le -maître de ces masses lui donna des forces et de la persévérance et, ce -ne fut qu’à la nuit qu’il se laissa persuader de quitter la chaire. -Alors, il fit encore convoquer tous les émirs appartenant à la bannière -noire et leur fit prêter un serment de fidélité spécial. - -Il leur recommanda, dans leur propre intérêt, de tenir ferme pour lui -et pour Yacoub; étrangers dans la vallée du Nil, ils devaient être unis -afin de pouvoir toujours résister avec succès à leurs envieux. Ils -ne devaient jamais quitter le chemin indiqué par le Mahdi, déclarant -qu’il n’y avait de salut pour eux que dans l’observation fidèle de ses -enseignements. - -Minuit était depuis longtemps passé; je n’avais pas encore été congédié -et je m’étais assis fatigué et épuisé sur le sol, lorsque j’entendis -les passants glorifier le Mahdi et jurer au restaurateur de la religion -de suivre toujours fidèlement ses enseignements. - -Qu’avait fait le Mahdi pour relever la religion délaissée? En quoi -consistaient ses nouveaux enseignements? - -Avant tout, il avait enseigné le renoncement et prêché la vanité des -joies terrestres, afin de faire disparaître toutes les différences -extérieures de rang et rendre ainsi égaux le pauvre et le riche; il -choisit comme vêtement la gioubbe. Celle-ci dut être portée par tous -ses partisans comme signe de leur obéissance. Elle offrait en outre -l’avantage qu’il pouvait toujours reconnaître ses gens dans le tumulte -des batailles. - -Pour passer comme régénérateur de la religion, il fusionna les quatre -_masahib_ (sectes) des mahométans: les Malaki, les Chafii, les Hanafie -et les Hanbelie, qui, semblables au point de vue général, différaient -pourtant les unes des autres, dans quelques formalités du rite, comme -pendant les ablutions religieuses, dans le maintien pendant la prière, -dans les cérémonies du mariage, dans un dogme de foi particulier, etc. -Il introduisit des innovations dans l’accomplissement des prières; -après celle du matin et celle du soir, le _rateb_, composé par lui, -devait être lu chaque jour, ainsi que des versets choisis du Coran -et qui étaient réunis en formules de prière et en invocation; puis -venait une exhortation qui durait plus de quarante minutes. Il abrégea -les ablutions pieuses et abolit les festins de noce qu’on célébrait -d’habitude au Soudan. Il fixa le _mahr_ (dot) pour les jeunes filles à -10 écus et deux vêtements, pour les veuves à 5 écus et deux vêtements. -Celui qui offrait ou donnait davantage était puni comme «désobéissant», -de la privation des biens. Au lieu des anciens repas d’usage, lors des -fêtes, on fit un simple repas de dattes et de lait. Par ces derniers -règlements, il voulut faciliter aux pauvres le mariage qu’il cherchait -avant tout à rendre général. Ainsi, il ordonna aux parents et aux -tuteurs de marier toutes les jeunes filles et tous les jeunes gens -aussitôt nubiles. - -Il interdit la danse et le jeu, considérés comme «plaisirs terrestres». - -Toute injure était punie de sept jours de prison et de quatre-vingts -coups de fouet. Les boissons fermentées, comme le merisa, le vin de -dattes, ainsi que l’usage du tabac, étaient sévèrement interdits; le -délinquant était passible d’un nombre considérable de coups, sans -parler de huit jours d’emprisonnement et de la confiscation totale de -ses biens. Aux voleurs, on coupait la main droite, aux récidivistes, -le pied gauche. Nombre d’hommes, surtout les Arabes nomades, laissant -croître leurs cheveux, il fut décrété qu’on porterait la tête -absolument rasée. - -Sous peine de confiscation également, il n’était pas permis de pleurer -les morts ou de faire, comme autrefois, des repas de funérailles. - -Pour maintenir son pouvoir, pour empêcher une diminution de son armée, -pour prévenir ses partisans contre toute influence étrangère et pour -empêcher qu’on parlât de sa façon de vivre, qui n’était pas toujours -d’accord avec ses doctrines, il entoura toute sa propriété d’un cordon -et interdit très sévèrement le pèlerinage à la Mecque. - -Quiconque exprimait le moindre doute sur sa mission divine, ou manquait -quelque peu à ses ordres était puni de mort ou condamné à avoir la main -droite et le pied gauche coupés, si deux témoins pouvaient prouver -leur dénonciation. Dans les cas qui l’intéressaient directement il -lui suffisait de déclarer que le Prophète lui était apparu et l’avait -informé de la culpabilité de celui à qui il en voulait. - -Mais, comme ses ordres étaient en opposition avec les lois musulmanes, -il interdit non seulement les études théologiques et les conférences -sur la loi, mais encore il fit brûler ou jeter dans le Nil tous les -livres traitant de ces matières. - -Telles sont en substance les réformes apportées dans les doctrines et -les lois par le Mahdi el Monteser, qu’il prêchait à ses partisans et -dont il exigea l’exécution avec une sévérité implacable. - -Aux yeux du monde, il paraissait donner le meilleur exemple à ses -fidèles, mais dans l’intérieur de sa maison il jouissait ainsi que le -calife de la vie comme on sait en jouir au Soudan! Les plus proches -parents des deux premiers de l’empire suivirent fidèlement leur -exemple. - - - - -CHAPITRE XI. - -Les premiers temps du règne du calife Abdullahi. - - Chute et exécution de Dorho.—Siège de Sennaar et de - Kassala.—Destitution d’Ahmed woled Soliman.—Le calife et les soldats - noirs.—Exécution du Moudir de Kassala.—Un présent du calife.—Mon - voyage avec Younis.—Projets de fuite inexécutables.—Révolte des - troupes noires à El Obeïd.—Mort de l’émir Mahmoud.—Mohammed - Khalid enchaîné.—Campagne dans les montagnes de la Nubie.—Le - camp de Lupton.—Sa position à l’arsenal de Khartoum.—Révolte des - Kababish.—Différends avec l’Abyssinie.—Mort de Kloss.—Organisation du - Bet el Mal.—Justice du calife. - - -Depuis le départ du Mahdi, de Rahat, jusqu’à sa mort aucun fait ayant -pu avoir une influence quelconque sur le cours des événements n’avait -eu lieu dans les différentes provinces. Mohammed Khalid s’était établi -à Fascher et avait envoyé ses émirs dans toutes les directions. - -Ils ne rencontrèrent aucune résistance; partout on se rendit sans -difficulté au nouveau régime. Les provinces occidentales Dar Gimmer, -Massalat, Dar Tama, jusqu’à la frontière de Wadaï firent leur -soumission et lui envoyèrent des présents. Salih Dunkousa et ses amis, -les Bedejat, ne voulant pas courir de nouveaux dangers, envoyèrent -une députation avec le salam (cadeau) habituel. Mohammed Khalid -avait aussi envoyé des présents au sultan du Wadaï Youssouf, par un -de ses anciens amis de Kobbe, le marchand Hadji Karrar. Youssouf y -répondit par un envoi de chevaux et de jeunes esclaves, et y joignit -l’affirmation qu’il était partisan du Mahdi et serait toujours prêt -à obéir à ses ordres. Seul Abdullahi Doud Benga successeur du sultan -Haroun à Gebel Marrah fit des difficultés et hésita à se rendre à -Fascher où il était convoqué. Mohammed Khalid ne lui plaisait point et -il craignait une trahison. Enfin il fut placé dans l’alternative ou de -partir immédiatement, ou de déclarer la guerre. Il se soumit, mais de -crainte d’être emprisonné à Fascher et de s’y voir dépouillé, il prit -la fuite au bout de quelques jours et se rendit à Omm Derman où il fut -fort bien reçu par le calife Abdullahi qui lui promit de faire venir -en cette ville sa famille et les biens qu’il avait laissés dans le -Darfour. Mais, Mohammed Khalid, furieux du tour qui lui avait été joué -fit poursuivre le sultan jusqu’à la frontière du Kordofan, confisquer -les biens de tous les habitants des villages où il était passé et fit -décapiter leurs sheikhs, comme étant d’accord avec le fuyard. - -Il envoya aussi Omer woled Dorho avec des forces considérables à Gebel -Marrah pour annoncer aux habitants qu’ils étaient considérés comme -«ranima» (butin) puisqu’ils n’avaient ni annoncé leur soumission, ni -fait des cadeaux au nouveau maître du pays. - -Omer woled Dorho quitta Fascher, se dirigea sur Gebel Marrah où il -rencontra peu de résistance, car les habitants s’enfuyaient dans les -montagnes. Accompagné de bons guides, il les traqua jusque dans les -endroits les plus inaccessibles, passa les hommes au fil de l’épée et -partagea les femmes et les enfants entre ses soldats; mais il eut soin -d’envoyer les plus belles à Mohammed Khalid. Cependant ses soldats et -ses chevaux peu habitués à cette marche continuelle dans les montagnes -s’épuisaient et chargé de butin il se disposait à retourner à Fascher -quand lui parvint la nouvelle de la mort du Mahdi. - -Dorho, pensant que cet événement inattendu amènerait d’importants -changements, n’hésita pas à tirer parti de la situation. Il alla à -Kobbe, se déclara indépendant, ne voulant plus obéir aux ordres de -Khalid, il eut même l’intention de lui déclarer la guerre et de se -rendre maître du Darfour; c’est pourquoi il promit aux émirs qui -l’avaient accompagné dans cette expédition à Gebel Marrah de leur céder -de grands territoires une fois que le Darfour lui appartiendrait. -Ceux-ci reconnurent pourtant que c’était mauvaise politique de se -brouiller avec Mohammed Khalid, car ils n’auraient sans doute pas plus -à attendre d’Omer que de lui. Ils lui déconseillèrent donc d’agir ainsi -et lui offrirent leur médiation auprès de Mohammed. - -Le parti d’Omer diminuait de jour en jour et bientôt il reconnut avoir -agi sans réflexion. - -Le rusé Mohammed Khalid connaissant et respectant la vaillance de son -ami Omer voulut le surprendre par un stratagème. Il lui envoya un ami -commun, Ali bey Khabir qui devait lui jurer que s’il revenait, il ne -lui serait fait aucun mal et qu’il oublierait toute l’affaire, parce -que sans la mort inattendue du Mahdi rien n’aurait troublé leurs bonnes -relations. Pour satisfaire l’opinion publique Omer woled Dorho devait -cependant rentrer à Fascher en pénitent, déclarer qu’il se repentait de -sa défection et promettre désormais de servir fidèlement le successeur -du Mahdi. C’était la seule condition. Ali Chabir réussit à convaincre -Omer de la sincérité de Khalid. D’ailleurs à ce moment-là Omer n’était -soutenu que par quelques soldats, les Sheikhiehs et ses compatriotes; -force lui était donc de se soumettre à cette humiliation. - -Il partit pour Fascher accompagné de ses partisans, mais avant d’entrer -dans la ville, il se mit à lui ainsi qu’à son état-major des chaînes -autour du cou et se rendit à pied sous la conduite d’Ali Khabir à -l’endroit où Mohammed Khalid l’attendait. Pendant le trajet, plusieurs -(et l’on prétend même que Mohammed les y avait poussés) se moquèrent -d’eux et les ridiculisèrent aux yeux du peuple rassemblé. Dans sa -colère Omer s’oublia au point de dire qu’il ne serait jamais venu, s’il -avait pu prévoir une telle réception. Mohammed Khalid s’emparant des -paroles irréfléchies d’Omer le fit enchaîner et emprisonner ainsi que -ses compagnons. Omer furieux commit alors l’imprudence de l’insulter -ouvertement. - -Mohammed fit aussi enfermer trois anciens officiers, deux officiers -égyptiens Ibrahim Seian et Hasan Tcherkessi, ainsi que l’ex-chef de -bureau Yacoub Ramsi, parce qu’ils avaient correspondu avec Omer. - -Ces derniers, anciens employés du Gouvernement et sans ressources -aucunes avouèrent qu’ils avaient en effet écrit à Dorho, mais avant la -mort du Mahdi, pour lui demander son appui. Malgré les preuves qu’ils -donnaient de leur innocence Mohammed les fit décapiter secrètement -eux et Omer, le lendemain au lever du soleil. Ali Khabir à la nouvelle -de ce forfait, déclara ouvertement que s’il avait pu même supposer que -de telles mesures fussent prises, il n’aurait jamais voulu servir de -médiateur. Il regrettait vivement la perte de ses vieux amis, ayant -trouvé la mort d’une façon aussi lâche. - -Abou Anga se trouvait dans le Kordofan, province entièrement soumise -au Mahdi, sauf les habitants des montagnes méridionales qui, traités -jusqu’ici en esclaves, se refusaient à lui payer le tribut et à faire -le pèlerinage à Omm Derman. Abou Anga se rendit dans ces contrées non -seulement pour les soumettre, mais aussi pour augmenter le nombre de -ses soldats. Après avoir subi de grandes pertes, il ne réussit qu’à -moitié à atteindre son but, car les habitants défendirent vaillamment -les montagnes et bien des tribus surent conserver leur indépendance. - -Pendant que le Soudan occidental reconnaissait presque entièrement -l’autorité du Mahdi, les gouverneurs de Sennaar et de Kassala -défendirent encore dans les districts orientaux, leurs postes. Déjà, -lors du siège de Khartoum, des bateaux à vapeur étaient allés à Sennaar -et étaient revenus à la capitale, chargés de blé. Les tribus de cette -province, poussées au combat par le Mahdi, assiégèrent Sennaar sous -le commandement de leur grand sheikh Merdi Abou Rof de la tribu de -Djihena. Lorsque la famine se fit sentir dans la ville, la brave -garnison fit une sortie, chassa les assiégeants et s’empara des -provisions du camp ennemi. Le Mahdi pensant que les tribus du pays ne -faisaient pas la guerre avec assez d’énergie, leur envoya son cousin -Abd el Kerim pour hâter le dénouement. Abd el Kerim, apprenant que la -garnison souffrait de la faim voulut prendre la ville d’assaut, mais -il fut repoussé et chassé de ses positions. Malgré cette victoire la -situation de Sennaar était fort critique; le manque de blé, les combats -continuels et l’impossibilité d’obtenir des secours abattirent le -courage de la garnison. - -[Illustration: UN ABYSSIN.] - -Kassala assiégée aussi par l’ennemi, ne pouvait se réapprovisionner -malgré plusieurs sorties heureuses. Le Gouvernement égyptien pria alors -le roi Jean d’Abyssinie d’intervenir et de secourir les garnisons de -Gallabat, de Gira, de Senhit et de Kassala pour les amener à Massaouah. -Le gouverneur de Kassala déclara que la garnison de la ville était -composée d’indigènes et qu’il ne pouvait leur faire quitter le pays. -Pendant ce temps le Mahdi envoya Idris woled Ibrahim et el Husein -woled Sarah, avec des troupes pour contraindre la ville à se rendre. -Les garnisons de Senhit, de Gira et de Gallabat se sauvèrent sur -le territoire abyssin et atteignirent saines et sauves Massaouah. -Les tribus arabes qui étaient à l’est de Kassala étaient soumises -ou dévouées au Mahdi. Osman Digna avait déjà été nommé émir de ce -district tandis que Mohammed Cher avait reçu l’ordre de se rendre à -Berber pour occuper Dongola avec les Djaliin et les Barabara après le -départ de l’armée anglaise. Telle était la situation du Soudan quand -le calife Abdullahi prit le Gouvernement en main. Ce n’est pas sans -raison qu’il avait recommandé l’union aux tribus arabes occidentales -et attiré leur attention sur le fait qu’elles étaient des étrangères -dans la vallée du Nil. Il est aisé de comprendre que les Aulad Belad ou -population indigène et surtout les Barabara et les Djaliin ne voyaient -pas avec plaisir le règne du calife Abdullahi, qui différait d’eux -par le caractère et les idées, car il s’entourerait principalement de -ses compatriotes. L’un des premiers actes du calife fut de chasser -de son poste d’Amin Bet el Mal, Ahmed woled Soliman qu’il haïssait, -sachant qu’il avait donné de grandes sommes aux Ashraf, parents du -Mahdi et qui lui étaient hostiles. Il lui ordonna de rendre compte de -l’emploi de l’argent qu’il avait entre les mains pendant les années -précédentes, n’ignorant pas que le Mahdi avait eu confiance entière en -Ahmed et s’était contenté d’un compte rendu verbal sans exiger de reçu. -L’impossibilité d’obéir fut une raison suffisante pour le calife afin -d’ordonner la confiscation des biens d’Ahmed et de ses employés. Il -nomma comme son successeur Ibrahim woled Adlan, de la tribu des Kawahla -sur le Nil Bleu. Il avait été presque toute sa vie marchand dans le -Kordofan et jouissait des faveurs du calife. Adlan reçut l’ordre de -tenir un relevé exact des dépenses et des recettes afin qu’il puisse -toujours en rendre compte au calife. - -De cette manière il voulait éviter les versements d’argent spontanés à -des personnes qui ne jouissaient pas de la faveur du maître. - -En même temps que la mort du Mahdi, arriva la nouvelle des défaites de -Sennaar et de la retraite d’Abd el Kerim. Le calife reporta alors le -commandement sur Abd er Rahman woled en Negoumi auquel la garnison se -rendit enfin au mois d’août 1885. Comme d’habitude, la reddition de la -ville fut suivie d’une série d’atrocités; les jeunes filles les plus -jolies et un riche butin furent envoyés au calife qui en fit distribuer -une partie à ses émirs. - -Abdullahi détestait Abd el Kerim, cousin du Mahdi et lui ordonna de -se rendre à Omm Derman. Abd el Kerim était le représentant du calife -Mohammed Chérif. Il avait comme tel, réuni tous les soldats nègres -sous ses drapeaux pour aller à Sennaar et déclaré, que fort de sa -parenté, il serait toujours prêt à forcer le calife Abdullahi à céder -le gouvernement au calife Chérif qui, en qualité de parent le plus -proche et de calife du Mahdi était le premier à devoir obtenir le -Gouvernement. Parlait-il à la légère ou par vantardise, peu importe? -Le calife ayant eu connaissance de sa hardiesse ordonna à Yacoub, -son frère, de préparer ses soldats pour recevoir Abd el Kerim. A son -arrivée à Khartoum il reçut l’ordre de passer avec ses troupes à Omm -Derman et d’y attendre le calife qui désirait le voir, lui et ses -hommes. - -Le lendemain, Abd el Kerim mettait en ligne ses 600 soldats. Le -calife arriva, accompagné des forces préparées par Yacoub, salua très -aimablement Abd el Kerim, loua son dévouement et celui de ses soldats -pendant le siège de Sennaar et rentra chez lui, après s’être convaincu -que la vue de ses armées avait découragé son adversaire. Il invita les -deux califes et tous les parents du Mahdi à se rendre chez lui après -les prières du soir. - -Au coucher du soleil, nous autres moulazeimie étions en tenue pour -introduire les visiteurs. Ils furent conduits dans une des cours -intérieures et priés de s’asseoir par terre; on étendit des peaux de -mouton pour les deux califes et le maître, comme d’habitude, prit place -sur un petit angareb. Il se fit lire le document écrit en sa faveur -par le Mahdi défunt et accusa formellement Abd el Kerim d’infidélité -en présence de tous ceux qui étaient rassemblés. Bien que Abd el Kerim -opposa les plus formelles dénégations, il fut néanmoins reconnu -coupable et le calife Ali woled Helou saisit l’occasion de se déclarer -l’esclave dévoué du calife. Il se basait, en accomplissant cet acte, -sur l’ordre que le Mahdi avait donné en mourant de prêter serment -d’obéissance au calife comme à lui-même. Abdullahi ne désirant pas -paraître très inquiet de la conduite d’Abd el Kerim, lui pardonna -généreusement, mais exigea qu’il lui livra tous ses soldats nègres. Le -calife Chérif et ses parents furent obligés de se soumettre à cette -condition, et Ali woled Helou sur un signe d’Abdullahi suggéra qu’ils -devraient tous renouveler leur serment de fidélité. La proposition -acceptée; le Coran fut apporté et tous ceux qui étaient là, posant -leurs mains sur le volume sacré, jurèrent que c’était leur devoir de -livrer au calife tous les soldats nègres et leurs armes. En prenant -congé du calife, ils réitérèrent leurs promesses. Ce fut le premier -coup porté à ses adversaires; il avait diminué leur pouvoir et les -avait réduits à une position subalterne. - -Il ne restait que Mohammed Khalid qui, en qualité de proche parent du -Mahdi, depuis longtemps, gênait Abdullahi. Le même soir pendant que je -causais avec lui des événements du jour, il me dit entre autres choses: -«Un régent ne peut partager le pouvoir». Par ce principe il mettait -déjà les deux autres califes en dehors et se déclarait maître absolu. -Le matin suivant toutes les troupes nègres, les armes et les munitions -de Chérif furent livrées à Yacoub qui les attendait devant sa porte. -Le calife Ali remit aussi ses soldats qui furent placés provisoirement -sous la surveillance du frère d’Abou Anga, Fadhlelmola, qui demeurait -dans la caserne d’Omm Derman. Non content de cela, Abdullahi réclama -les tambours de guerre et, le lendemain, tous les drapeaux qui -jusqu’alors flottaient devant la maison de chaque calife furent réunis -aux siens et plantés devant la résidence de Yacoub. - -Par des paroles amicales il avait gagné le calife Ali à sa cause et le -calife Chérif ne pouvait guère agir autrement que lui. Les soldats et -les tambours, signes de l’indépendance, une fois livrés et les drapeaux -réunis aux siens, il était publiquement reconnu qu’Abdullahi était seul -maître et qu’il fallait lui obéir. - -Pendant que ces faits se passaient arriva la nouvelle que Kassala -s’était rendue et qu’Osman Digna combattait les Abyssins sous les -ordres du Ras Aloula. Bien que les Abyssins fussent victorieux et -eussent refoulé Osman Digna jusqu’à Kassala, ils ne le poursuivirent -pas plus loin et rentrèrent dans leurs foyers. Osman accusa alors -l’ancien gouverneur Ahmed bey Effat d’avoir poussé les Abyssins au -combat et d’être encore en relation avec eux. Sans preuve aucune de sa -culpabilité, il ordonna qu’on lui attachât, comme à un vil criminel, -les mains derrière le dos ainsi qu’à six des premiers magistrats de -Kassala, puis il les fit décapiter. - -L’émir Idris woled Ibrahim qui, on s’en souvient, avait été envoyé à -Kassala reçut l’ordre de revenir à Omm Derman avec soldats, armes, -munitions, butin et femmes et de remettre le pays au gouverneur Osman -Digna. Le procédé envers le calife Chérif, Abdullahi certes n’en -doutait pas, devait lui attirer la haine de tous les parents du Mahdi. -Peu lui importait: il voulait les affaiblir et les soumettre à sa -puissance. Pour ne pas tourner l’opinion publique contre lui et pour -ne pas être accusé de trop de sévérité ou même d’injustice par ceux -qui, par piété restaient dévoués au Mahdi, il fit distribuer au calife -Chérif et à ses partisans de riches présents en esclaves, en chevaux, -en mules, etc. Il eut grand soin de répandre habilement le bruit de ses -cadeaux; ses gens louèrent même dans leurs chants sa générosité, sa -justice et sa libéralité. Pour rendre sa position encore plus favorable -il envoya son parent, mon ami Younis woled ed Dikem et son cousin -Othman woled Adam au Kordofan. Il partagea entre eux deux les soldats -des califes dépouillés pour les éloigner d’Omm Derman et les habituer -à obéir à ses parents. Younis woled ed Dikem devait contraindre à -l’émigration la tribu des Djimme qui était riche et forte, mais -pas assez dévouée au calife. Othman woled Adam devait se joindre à -Abou Anga, et attendre les ordres du calife. Pourtant ils devaient -rassembler autant d’esclaves que possible et les habituer au maniement -des armes. Younis alla à Dar Djimme dont le grand sheikh Asaker woled -Abou Kalam avait été appelé à Omm Derman pour être jeté en prison. Son -cousin qui ne voulait pas se soumettre aux ordres de Younis fut tué -en essayant de prendre la fuite et la tribu, dépouillée de la plus -grande partie de ses biens, dut émigrer. Après qu’elle avait passé le -fleuve près de Gos Abou Djouma, Younis s’établit là temporairement et -retourna à Omm Derman chercher d’autres ordres. Il avait précédemment -envoyé des milliers de bêtes à corne à Khartoum et fut très bien reçu -dans cette ville. Le calife le chargea d’escorter la tribu à Woled -Abbas, vis-à-vis de Sennaar, où il enverrait d’autres ordres. Younis, -qui m’aimait tout particulièrement demanda au calife la permission de -m’emmener avec lui pour lui venir en aide ce que le calife refusa net -d’abord pour y acquiescer ensuite après une demande plus pressante. - -Environ un mois auparavant, mes serviteurs restés à El Obeïd avec -leurs femmes, qui avaient été retenus par Sejjid Mahmoud en allant -au Darfour, furent amenés vers moi par ordre du calife après qu’on -leur eût volé leurs biens, comme c’était devenu l’habitude. Trois -serviteurs mécontents de leur sort chez moi me quittèrent. Je les remis -à Fadhlelmola qui les incorpora dans ses troupes. Il ne me restait donc -plus que quatre serviteurs avec leurs femmes; lorsque le calife me -donna l’ordre du départ, je lui demandai d’en prendre trois avec moi. - -«Tu n’as pas besoin de te faire accompagner de domestiques, me -dit le calife, laisse les tous ici, ne t’en inquiète pas, j’en -prendrai soin et soit moi, soit Younis, nous veillerons à ce que tu -voyages confortablement. J’ai confiance en toi et j’espère que tu -la justifieras. Remplis les ordres de Younis et tu seras sûr de mon -amitié. Va maintenant vers lui et annonce lui que je t’ai permis de -l’accompagner.» - -Younis fut fort heureux que le calife eut accédé à son désir. Il -promit de me rendre la vie aussi agréable que possible et parla tant -et si vite que je ne compris que la moitié de ses paroles. Quant à moi -j’étais heureux de pouvoir m’éloigner d’Omm Derman et de mon tyran -et me laissai bercer par la douce espérance de trouver en voyage une -occasion de sortir des griffes de mes bourreaux! - -Un moulazem me rappela auprès du calife. - -«As-tu dit à Younis que tu l’accompagnerais?» me demanda-t-il à mon -arrivée. Sur ma réponse affirmative, il me fit asseoir et recommença -de nouveau à me donner des conseils. - -«Je t’engage, dit-il, à me servir fidèlement, je te considère comme mon -fils et j’ai à ton égard les meilleures intentions. Le Coran promet -une récompense aux fidèles et condamne les traîtres; Younis t’aime -et écoutera tes avis. Si tu vois qu’il entreprend quelque chose de -désavantageux, avertis-le. C’est ton maître, cependant je lui ai dit -que je te considérais comme mon fils et il t’écoutera.» - -«Je m’efforcerai d’accomplir tes désirs, répondis-je, mais Younis -est le maître, il agira à son idée; je te prie de ne pas attribuer à -ma mauvaise volonté et de ne pas me rendre responsable, s’il arrive -quelque chose qui te déplaise.» - -«Tu n’as que le droit de parler et non celui d’agir; s’il t’écoute, -c’est bon; sinon, c’est son affaire,» dit le calife; puis, il se mit -alors à m’entretenir du Darfour. Il m’apprit que depuis longtemps -il avait ordonné à Mohammed Khalid de venir dans le Kordofan avec -toutes ses armées et de laisser au Darfour quelqu’un de sûr qui put -le remplacer. Mohammed avait répondu qu’il ne trouvait personne dans -sa parenté; mais après des appels réitérés il était maintenant sur le -point de venir et se trouvait peut-être en chemin. - -«Crois-tu qu’il vienne et qu’il suive exactement mes ordres? me demanda -le calife. Voyons, tu le connais mieux que les autres.» - -«Sans doute, il viendra, répondis-je, car il est trop peureux pour oser -résister.» - -«J’espère que tel est le cas, dit-il, car un subalterne peureux est -plus facile à guider qu’un brave qui regimbe.» L’entretien durait -depuis longtemps et j’allais demander la permission de me retirer -lorsque le calife fit signe à un eunuque de s’approcher et lui parla à -voix basse. Je connaissais mon maître; cette action ne m’annonça rien -de bon. - -«Je t’ai déjà ordonné de ne pas fatiguer davantage tes serviteurs qui -arrivent de voyage et de me les laisser; Younis s’occupera d’eux. -Je veux te donner une femme, afin que si tu tombes malade, tu aies -quelqu’un pour te soigner. Elle est bien faite et non comme celle -qu’Ahmed woled Soliman t’a envoyée,» ajouta-t-il en riant et en faisant -signe à la femme qui venait d’entrer, de s’approcher de nous. - -Elle enleva son voile; et je dus reconnaître que malgré sa couleur -noire elle était très jolie. - -«Elle a été ma femme, elle est bonne et patiente, ajouta-t-il. Mais -j’en ai beaucoup, c’est pourquoi je lui donne la liberté. Tu mérites de -la posséder.» - -J’étais fort embarrassé et réfléchissais au moyen de refuser le don -sans offenser le donateur. - -«Maître, permets-moi de parler franchement.» - -«Sans doute, tu es chez toi ici, parle!» - -«Eh bien! puisque je suis chez moi et que je n’ai rien à craindre, -dis-je modestement, cette femme a été à toi et par cela même a droit -à beaucoup d’égards. Il est vrai que je pourrai la combler de soins, -mais, Seigneur, cela ne peut être que moi ton serviteur je fasse de ta -femme la mienne. Ne me disais-tu pas toi-même que tu me considérais -comme un fils?» Puis je baissai les yeux d’un air embarrassé et -m’inclinai. - -«Pardonne-moi, mais je ne puis accepter ton cadeau.» J’attendis sa -réponse avec inquiétude. - -«Tu as bien parlé et je te pardonne», dit-il, en faisant signe à la -femme de s’éloigner. «Almas», cria-t-il à l’eunuque, «apporte moi ma -gioubbe blanche!» Il me la tendit: «Prends cette gioubbe, je l’ai -souvent portée et elle a été souvent bénie par le Mahdi. Des milliers -d’hommes te l’envieront. Garde ce cadeau, il te donnera bonheur et -bénédiction.» Joyeux, j’acceptai le présent et touchai de mes lèvres -la main qu’il me tendit. En vérité j’étais heureux d’avoir pu me -débarrasser de la femme en échange de la gioubbe bénie. - -Younis avait fixé son départ pour le soir. Le calife m’appela de -nouveau et m’exhorta encore une fois à la fidélité et à l’obéissance. - -Le soir nous quittâmes Omm Derman sur le vapeur «Borden» qui avait -été mis à flot et atteignîmes Gos Abou Djouma deux jours après. Selon -les ordres du calife, devant conduire rapidement les habitants de -Djouma à Woled Abbas, nous demandâmes des chameaux à la tribu des Beni -Heissein pour porter les outres. Younis prit grand soin de moi, me -donna un de ses chevaux, deux esclaves et deux anciens soldats pour -me servir. Notre expédition était composée de 10,000 hommes dont 7000 -environ appartenaient aux Djimme et d’un grand nombre de femmes et -d’enfants. Je partageai entre eux les chameaux et les outres et nous -nous préparâmes pour le départ. Notre route passait par Segedi Moije -où se trouvaient seulement deux fontaines. Lorsque nous traversâmes la -plaine qui s’étend entre Kaua et Segedi Moije et qui, comme je l’ai -dit plus haut, s’appelle tebki-tuskut (tu pleures et te tais); je -pensais aux nombreux combats et au sang répandu là pour le Soudan. Le -chemin était jonché des os des rebelles qui, chassés par Salih, avaient -succombé à la soif. Le troisième jour nous atteignîmes les bords du -Nil Bleu, laissant Sennaar à droite, à portée de canon. Il nous avait -été interdit par le calife de passer par cette ville ressemblant à un -monceau de ruines, abandonnée par ses habitants qui avaient combattu -encore longtemps après la mort du Mahdi. Il craignait que cela ne nous -portât malheur. Nous traversâmes le Nil Bleu, large d’environ 100 -mètres, sur des bateaux préparés dans ce but: le passage dura plusieurs -jours. Juste au nord de Woled Abbas se trouve un monticule sablonneux. -Nous le choisîmes pour nous établir, car tout autour se trouvent -des plaines inhabitables en temps de pluie. Toutes mes pensées se -concentraient sur un moyen de fuir. Mais comme la plupart des soldats -étaient dévoués au nouveau régime, il me fallait user de prudence dans -le choix de mes confidents. Peu de temps après notre arrivée, je reçus -(à Woled Abbas) une lettre du calife contenant ce qui suit: «Au nom de -Dieu, bon et miséricordieux! l’esclave de Dieu, Sejjid Abdullahi ibn -es Sejjid Mohammed par la grâce de Dieu calife el Mahdi, que la paix -soit avec lui! à notre frère en Dieu Abd el Kadir Saladin! Après cette -salutation de paix je t’informe que je n’ai pas reçu de tes nouvelles -depuis ton départ et Dieu veuille que cependant tu te portes bien. Tu -as entendu mes conseils et tu as bu à la source de mon éloquence, je -t’ai exhorté à la fidélité et tu remplis tes promesses, j’en suis sûr. -Aujourd’hui j’ai reçu une lettre d’un ami du Mahdi qui m’annonce que ta -femme est arrivée à Korosko, hors du pays des infidèles; et qu’elle -paie des gens qui devront te rejoindre pour te ramener vers elle. On -m’a assuré que tu savais tout cela. Je te recommande donc de rester -croyant en la foi du Prophète et de remplir ton devoir honnêtement. -J’ajoute que je n’ai aucun doute sur ta fidélité; je te souhaite la -paix et t’envoie mes salutations.» - -En même temps, Younis recevait une lettre qui lui faisait part des -bruits répandus sur moi à Berber et le chargeait de me surveiller très -sévèrement; son secrétaire me dit cela en confidence. Je ne comprenais -pas bien pourquoi le calife m’avait écrit. Younis ne me dit pas avoir -reçu des ordres et en apparence fut encore plus aimable envers moi que -d’habitude; cependant nuit et jour j’étais surveillé de près. Quelques -jours après, comme il fallait par l’ordre du calife conduire en bateau -quelques centaines d’Arabes de la tribu des Djimme à Omm Derman, -Younis m’ordonna de les accompagner pour rendre compte verbalement -de la situation au calife. Je compris parfaitement qu’il désirait se -débarrasser de la responsabilité de m’avoir avec lui. - -Lorsque je pris congé de Younis il m’entretint d’abord sur différents -sujets dont je devais parler au calife et exprima l’espérance que je -reviendrais bientôt auprès de lui, puis il me dit: «Si tu veux rester -auprès de notre maître le calife ou s’il a besoin de toi à Omm Derman, -désires-tu que je t’envoie le cheval que je t’ai donné ou faut-il le -garder ici?» - -Je répondis que je tenais à ce qu’il gardât le cheval, car j’étais -persuadé que, rentré à Omm Derman, il me faudrait marcher nu-pieds. En -souvenir de son amitié, Younis me donna 100 écus pour le voyage et me -recommanda par lettre à la bienveillance du calife. Deux jours après -mon départ de Woled Abbas, j’atteignis Omm Derman, remis à Yacoub les -Djimme qui m’avaient été confiés et fus ensuite reçu par le calife. - -Il fit semblant d’être très étonné de me voir à Omm Derman car, il -s’était imaginé qu’il m’aurait été dur de quitter Younis même pour une -heure. Paroles en l’air; car je savais bien que mon retour à Omm Derman -était arrangé entre lui et Younis. Il me permit d’aller chez moi pour -saluer mes gens et m’ordonna de revenir auprès de lui pour recevoir -ses ordres. Lorsque, le soir, je me retrouvai seul avec lui, vite il -en vint à parler des nouvelles qu’il avait reçues de Berber. Je lui -affirmai qu’elles avaient été inspirées, soit par mauvais esprit, soit -par une erreur, que je n’avais jamais été marié et que par conséquent -je n’avais point de femme me cherchant ou désirant mon retour, mais que -si jamais quelqu’un venait m’encourager à la fuite, je m’empresserais -de l’avertir. - -Il me tranquillisa disant qu’il n’avait pas ajouté foi à ces nouvelles -et me demanda pour finir notre entretien si je préférais rester -auprès de lui ou retourner vers Younis? Je devinai ce qu’il voulait -et l’assurai qu’à aucun prix je ne me séparerais de nouveau de lui et -que les jours que je passais en sa compagnie comptaient parmi les plus -heureux de ma vie. Quoique réjoui par mes paroles flatteuses, il ne -manqua pas de me rappeler d’un ton très sérieux, d’être fidèle et de -n’avoir de rapports qu’avec des gens de sa maison. Il m’ordonna ensuite -de me tenir à sa porte comme autrefois. - -Lorsque je le quittai, j’étais convaincu que sa méfiance à mon égard -avait pris des racines encore plus profondes qu’auparavant et ne -cesserait d’augmenter. - -A ce moment là, les forces d’El Obeïd comprenaient environ 200 vieux -soldats renforcés par une compagnie de mes anciens fantassins de -Dara. Non seulement ils servaient à combattre les habitants de Gebel -Deier, en continuelle hostilité avec les Mahdistes, leur enlevant leur -bétail et leurs esclaves, mais encore ils devaient aussi construire -les maisons des émirs et comme récompense on les traitait en esclaves. -Indignés, ils jurèrent de reconquérir leur liberté. Fadhlelmola Bachit, -puis Chergherib, un de mes anciens serviteurs qui avait été retenu à -El Obeïd, et Bechir, un ancien sous-officier étaient les meneurs de la -conspiration et je suis encore à me demander comment les Mahdistes ne -la découvrirent pas. Sejjid Mahmoud, le premier émir d’El Obeïd, proche -parent du Mahdi, avait été appelé à Omm Derman et les soldats crurent -alors le moment venu de mettre leur projet à exécution. - -Un matin les habitants d’El Obeïd entendirent avec étonnement le bruit -d’une violente fusillade. Les soldats s’étaient emparés de la maison -isolée qui contenait les munitions, s’y étaient retranchés et avaient -ouvert sur les Derviches un feu continu qui les chassa. Ils avaient -aussi amené là leurs femmes et leurs enfants. Les Derviches n’ayant -que peu d’armes à feu se retirèrent dans les bâtiments gouvernementaux -et en barricadèrent les portes. Forts de leur succès, les soldats -essayèrent même de forcer la Moudirieh, mais après de vains efforts, -y renoncèrent. Abd er Rahman el Bornaoui, autrefois un de mes plus -braves sous-officiers, fut tué. Les Derviches ne perdirent que -Woled el Hachmi, exécré par les soldats à cause de sa manière d’être -arrogant. Si les soldats avaient eu une bonne direction, El Obeïd -serait sûrement tombée entre leurs mains. Ils désiraient seulement -reconquérir leur liberté. Ils passèrent la nuit dans les poudrières -où de nombreux esclaves se joignirent à eux saisissant cette occasion -d’abandonner leurs maîtres. Le lendemain les habitants de la ville et -les Mahdistes essayèrent de les traquer mais ils furent repoussés avec -des pertes sensibles. Les soldats avides de liberté, quittant El Obeïd, -se rendirent dans les montagnes de Nubie, après avoir saccagé les -maisons et s’être emparés des femmes qu’ils y trouvèrent. Les Derviches -essayèrent de les poursuivre, mais les soldats confiants en leur bonne -étoile les défirent complètement. Leur émir Ali woled Abdullahi, natif -de woled Médine, autrefois officier à Dara, avait eu connaissance de -la conspiration, mais par crainte de l’insuccès ne s’était pas joint à -eux. Il fut saisi par les Gellaba et décapité malgré ses prétentions à -l’innocence. - -Sejjid Mahmoud apprenant ces événements à Omm Derman en informa -immédiatement le calife et ce dernier lui permit de rentrer à El -Obeïd pour aller y chercher sa famille et tous les parents du Mahdi. -Mais Mahmoud pensant regagner les faveurs du calife, voulut punir -les rebelles, il rassembla tous les hommes valides d’El Obeïd et ses -environs et se mit en marche contre les soldats. Ceux-ci avaient pris -leurs positions à Niuma et Kolfan dans les montagnes de Nubie, ils y -avaient établi une espèce de république militaire et choisi comme chef -l’ancien sergent Bechir. Ce dernier donna ordre de ne pas gaspiller -les munitions et défendit, sous peine de punition, de prononcer le nom -du Mahdi; ils ne reconnaissaient comme maître que le vice-roi. - -Arrivé à proximité de leur camp Sejjid Mahmoud leur envoya d’abord -des parlementaires leur affirmant qu’il les aimait comme ses propres -enfants et leur accorderait pardon entier s’ils se soumettaient. Les -soldats lui répondirent en se moquant: que l’amour qu’il avait pour -eux était réciproque mais qu’il devait venir s’en assurer lui-même. -L’assaut de la montagne ne tarda pas. Mahmoud brandissant sa bannière à -la tête de ses troupes fut tué. Plusieurs de ses fidèles voulant cacher -son cadavre subirent le même sort. Le reste de ses gens qui ne l’avait -suivi qu’à son corps défendant, se dispersa de tous côtés et rentra -dans ses foyers qu’il n’atteignit qu’après avoir subi de grandes pertes -étant poursuivi par ses ennemis. Abou Anga qui se trouvait à quelques -journées seulement du théâtre de la guerre, demanda au calife la -permission de châtier les rebelles jusque là victorieux. Mais le calife -le lui interdit formellement; il avait autre chose de plus important -à faire; il devait attendre Mohammed Khalid. Le calife déclara à Omm -Derman que Sejjid Mahmoud avait été justement puni par le ciel d’avoir -par ambition et désir de vengeance attaqué les rebelles contre sa -volonté. - -Mohammed Khalid avait déjà souvent reçu des lettres du calife pour -l’inviter à se rendre à Omm Derman où de très hautes fonctions et -des honneurs l’attendaient. Il allait partir; tout était prêt quand -un écrit du calife le mit au courant des mesures prises contre le -calife Chérif et les parents du Mahdi défunt. Le calife se plaignait -à Khalid de ce que ses gens l’avaient par leurs actions forcé d’agir -ainsi et le priait de hâter son voyage pensant que son sens commun -pratique aurait une bonne influence sur Chérif et ses partisans. -Mohamed Khalid confiant en ces paroles, voulut se rendre utile à ses -parents; il hâta son voyage et campait déjà à Bara. Il avait sous ses -ordres des forces considérables, car il avait obligé une grande partie -de la population du Darfour à le suivre, mais elle ne le faisait qu’à -contre-cœur. Il avait plus de 1000 chevaux de 3000 fusils et au moins -20,000 fantassins. Longtemps avant l’arrivée de Mohammed Khalid, Abou -Anga qui avait plus de 5000 fusils avait reçu des instructions secrètes -du calife. Aussi lorsque Khalid eut fixé son camp à Bara, Abou Anga s’y -rendit à marches forcées et un matin au point du jour, tout le camp -fut cerné par des troupes qui, en cas de résistance étaient prêtes à -exécuter les ordres reçus. - -Abou Anga fit chercher Mohammed Khalid, lui remit l’ordre du calife -qui exigeait en signe de fidélité qu’il livrât au commandant en chef -Abou Anga lui-même, soldats et chevaux, ce à quoi Khalid se déclara -prêt. Sans oser s’éloigner d’Abou Anga, il donna les ordres nécessaires -et en peu de temps les troupes du Darfour furent partagées entre les -officiers subalternes et encadrées dans leurs régiments. Là-dessus -Abou Anga rassembla les émirs venus avec Khalid, leur lut un message -flatteur du calife dans lequel il leur laissait le libre choix de se -placer sous le commandement d’Abou Anga et de rester auprès de lui ou -d’aller à Omm Derman; chacun pouvait décider ce qu’il considérerait -comme le plus avantageux pour lui. Mohammed Khalid et ses parents -furent ensuite arrêtés par Abou Anga; leurs biens furent confisqués -ainsi que tous les trésors accumulés au Bet el Mal. Saïd bey Djouma, -qui déjà depuis le siège de Khartoum était commandant de l’artillerie -chez Abou Anga, recevait la permission de celui-ci de reprendre -possession de ses esclaves, femmes et biens, que Khalid lui avait -enlevés à Fascher. Ce dernier fut enchaîné, envoyé à El Obeïd, et eut -là le loisir de se souvenir des aimables lettres du calife qui lui -prouvaient que promettre et tenir font deux. - -Le calife avait tout lieu d’être satisfait de son œuvre. Il avait -porté à ses adversaires un coup irréparable en les privant des armées -de Mohammed sur lesquelles ils avaient compté, tandis que les forces -d’Abou Anga s’en trouvaient augmentées. Il avait en outre agrandi -son propre parti au moyen des émirs et de leurs adhérents venus du -Darfour avec Khalid et qui dans la vallée du Nil passaient pour ses -compatriotes. La plus grande partie d’entre eux s’était décidée à aller -à Omm Derman où ils furent reçus avec joie par le calife qui les combla -d’honneurs. - -Abou Anga reçut l’ordre d’exterminer les rebelles à Kolfan. Ils se -considéraient après leur victoire sur Sejjid Mahmoud comme les maîtres -du pays et n’hésitèrent pas à opprimer la population. Comme d’habitude, -les dissensions éclatèrent parmi eux après la victoire et plusieurs -avaient quitté leur chef et regagné leurs foyers; ils appartenaient à -des tribus différentes, par suite l’esprit de solidarité leur était -inconnu. Lorsque Abou Anga se trouva à proximité du camp fortifié, -mon ancien serviteur, Chergerib, qui comprenait que leur désunion ne -laissait pas espérer le succès, vint à sa rencontre avec sa femme. -Il déclara qu’il était las de combattre et se rendait sans condition -attendant sa punition, demandant seulement la faveur de pouvoir se -justifier. Il raconta à Abou Anga que, lorsqu’il était mon domestique, -il était venu du Darfour et que Sejjid Mahmoud l’avait, avec d’autres -morts maintenant, empêché par la force de continuer leur route. De -colère et indigné des vexations incessantes auxquelles il était exposé, -il avait en effet pris part aux combats d’une façon très remarquable. -Maintenant il désirait ou être gracié et pouvoir me rejoindre à -Omm Derman ou expier sa faute. Abou Anga, dont le père avait été -esclave, eut pitié de ses compatriotes; il haïssait les Gellaba et -était persuadé que les soldats ne s’étaient révoltés que poussés par -les mauvais traitements. C’est pourquoi, il pardonna généreusement à -Chergerib en souvenir, dit-il, de ses bonnes relations avec moi et pour -m’honorer dans ma position comme moulazem du calife. Il m’envoya une -lettre m’annonçant que pour le moment Chergerib était auprès de lui et -attendrait l’occasion propice pour me rejoindre. - -Bechir ne voulut pas se rendre; attaqué le lendemain par Abou Anga -il fut tué en se défendant héroïquement ainsi que Fadhlelmola et -quelques-uns de ses fidèles soldats. La plus grande partie s’était -éloignée pendant la nuit et se tenait cachée dans des endroits connus -d’eux seuls jusqu’à ce qu’ils acceptassent le pardon offert et se -rendissent. Abou Anga entraîné par ses succès permit à ses hommes de -piller les villages, de se nourrir à leurs dépens et d’emmener tous les -esclaves. - -Il laissa à El Obeïd, pour le remplacer, le cousin du calife Othman -woled Adam et le calife ordonna que le Darfour fut aussi placé sous -ses ordres, où l’émir Sultan Youssouf, fils du sultan Ibrahim tué par -Zobeïr remplissait les fonctions de gouverneur. - -J’appris d’un marchand arrivé récemment du Kordofan que mon ami -Ohrwalder avait quitté El Obeïd et arriverait prochainement à Omm -Derman. Je savais bien qu’il ne me serait pas facile de le voir mais -l’idée qu’un compatriote se trouvait non loin de moi me remplissait de -joie. - -Je restais assis à la porte de mon maître toujours prêt à lui obéir. -Quelquefois il m’adressait amicalement la parole et m’invitait à -dîner avec lui; d’autres fois, sans rime ni raison, il me laissait -complètement à l’écart ou m’honorait de méchants regards remplis de -haine. Cette versatilité était un des traits marquants de son caractère -et le calife trouvait que je devais non seulement souffrir de ce -traitement mais qu’il servait à mon éducation. Envers mes camarades, je -feignais d’être totalement désintéressé des événements et de l’issue -des batailles car le calife s’informant en secret de mes opinions et -de ma conduite auprès d’eux, je ne voulais pas exciter sa méfiance. En -réalité, j’observais tout ce qui se passait autant que ma position me -le permettait, mais sous le voile de l’indifférence, et me le gravais -autant que possible dans la mémoire puisqu’il m’était expressément -défendu d’écrire. Le calife contribuait très peu à l’entretien de -ma maison et ne m’envoyait que par occasion quelques ardebs de blé, -une vache ou un mouton. Ibrahim Adlan que j’avais connu au temps du -gouvernement égyptien me remettait tous les mois 10 à 20 écus; et -quelques employés et marchands, mieux placés que moi, me faisaient -parvenir secrètement de petites sommes d’argent. De cette façon, -quoique pauvre, il ne me manquait aucune des choses nécessaires et -je ne sentais que rarement ma position précaire; dans tous les cas, -j’étais beaucoup mieux que mon pauvre ami Lupton, auquel le calife -avait promis des secours, mais n’en donnait aucun. Lupton avait -par contre une certaine liberté, il pouvait aller et venir dans la -ville, fréquenter qui il voulait, n’avait pas l’obligation de dire -journellement les cinq prières dans la mosquée; malgré cela, sa vie -n’était que tristesses et épreuves. J’avais bien prié Ibrahim Adlan de -lui venir en aide, ce qu’il avait fait, mais cela ne lui suffisait pas -et il était forcé quoique ce ne fut pas sa profession de raccommoder de -vieilles armes pour suffire au moins aux besoins les plus pressants. -Comme il avait été autrefois officier de la marine marchande anglaise, -il s’entendait un peu à la mécanique. Un jour que je le rencontrai dans -la mosquée et que j’échangeai quelques mots avec lui, il se plaignît -de sa situation. Je lui proposai de l’aider à se procurer une place à -l’arsenal ne pouvant le secourir suffisamment autrement. L’idée lui -plut. Quelques jours après, il arriva que le calife étant de bonne -humeur se montra agréable envers moi. Abou Anga lui avait envoyé en -cadeau, un jeune cheval, de l’argent et des esclaves de Khalid. Il -m’ordonna de dîner avec lui et dans le cours de la conversation, je -réussis à lui parler des navires et de leurs machines qui restaient un -mystère pour lui. - -«Les bateaux, dis-je, ont besoin d’hommes compétents pour les -surveiller et les réparer. Comme un grand nombre des ouvriers de -l’arsenal a péri lors du siège de Khartoum, je suppose que vous aurez -eu de la peine à les remplacer?» - -«Mais que faut-il faire? dit le calife; ces bateaux me sont d’une -grande utilité et je tiens à les conserver.» - -«Abdullahi Lupton, dis-je en réfléchissant, était autrefois ingénieur -sur un vapeur, si on lui donnait une bonne paie mensuelle, il se -rendrait sûrement très utile.» - -«Parle-lui, me dit-il d’un air joyeux, afin qu’il accepte de son plein -gré cette place; car s’il y était forcé, je crois, bien que je ne -comprenne rien à ces affaires, qu’il ferait mal son devoir, je dirai à -Ibrahim Adlan de bien le payer.» - -«Je ne sais pas où il est et ne l’ai pas vu depuis longtemps, -répondis-je, cependant je m’informerai, il est sans doute prêt à te -servir.» - -Le jour suivant, je fis chercher Lupton; je lui racontai mon entretien -avec le calife et j’eus à peine besoin de lui recommander d’être -aussi peu utile que possible à nos ennemis. Il me tranquillisa en me -disant que les machines des vapeurs sur lesquelles il ne possédait -que quelques notions théoriques élémentaires deviendraient sous sa -surveillance plutôt mauvaises que bonnes et que, ce n’était que poussé -par le besoin qu’il acceptait une telle situation. Le calife avait déjà -parlé à Ibrahim Adlan; le même soir, Lupton me fit savoir qu’il était -nommé employé de l’arsenal et recevait 40 écus par mois ce qui lui -suffisait pour vivre lui et sa famille. Le calife saisit cette occasion -pour renvoyer Sejjid Tahir, oncle du Mahdi, autrefois menuisier au -Kordofan qui, par son neveu, avait obtenu la place de directeur de -l’arsenal et se distinguait d’un côté, par sa grande ignorance et de -l’autre par une infidélité plus grande encore. Il vendait secrètement -du fer et des matériaux de guerre aux marchands. Il fut remplacé par un -Egyptien né au Soudan trop timide pour ne pas être honnête. - -Le calife trouva alors que les Arabes Kababish qui habitaient le désert -au nord du Kordofan jusqu’à Dongola et dont les troupeaux paissaient -jusqu’à Omm Derman n’étaient pas selon lui assez soumis. Il ordonna -donc à Ibrahim Adlan de confisquer tout ce qu’ils avaient sous le -prétexte qu’il leur avait souvent demandé de faire un pèlerinage à Omm -Derman et qu’ils n’avaient pas obéi. Tous les troupeaux leur furent -enlevés. Cette tribu avait longtemps fait le commerce de la gomme et -possédait beaucoup d’argent, que selon leurs coutumes ils avaient -enfoui dans le désert à un endroit connu d’eux seuls. Des tortures de -toutes espèces les forcèrent de trahir leur cachette et de livrer leur -fortune; de fortes sommes grossirent une fois de plus le Bet el Mal. -Malgré cela, ils ne firent pas grande résistance. Seulement Salih bey, -le sheikh principal, frère du sheikh et Tom qui avait été décapité -par le Mahdi rassembla ses nombreux parents et partit pour l’oasis de -Omm Badr où personne n’osa le poursuivre. Le calife lui envoya alors -deux sheikhs bien connus, Woled Nubaoui de la tribu des Beni Djerar et -Henetir de celle des Maalia pour lui demander de venir à Omm Derman -lui promettant grâce entière et sa nomination comme émir des Kababish. -Salih bey écouta tranquillement leur offre mit dans sa bouche au grand -étonnement des envoyés, de ce tabac tant détesté par les Mahdistes -et répondit: «Bien, j’ai compris. Le calife me pardonne entièrement -et désire que j’aille à Omm Derman; mais supposons qu’arrivé là, le -Prophète apparaisse au calife, car nous savons que le calife n’agit -que d’après les inspirations du Prophète, et lui ordonne de ne pas me -pardonner, qu’arrivera-t-il?» - -Les envoyés ne surent pas répondre d’une manière satisfaisante à cette -question et retournèrent vers le calife, chacun ayant reçu un chameau; -ils rapportèrent fidèlement les paroles du sheikh Salih qui mirent -le calife dans une grande colère. Beaucoup de Kababish dépouillés de -leurs biens s’enfuirent à Omm Badr et en peu de temps il se trouva là -une puissance sinon menaçante du moins fort incommode pour le calife. -Le bétail, les chameaux des Kababish furent mis publiquement en vente -à Omm Derman par le Bet el Mal. Le prix de la viande baissa, mais par -contre le prix du grain augmenta. - -La cause venait de ce que Younis permettait à ses hommes d’agir à -leur guise dans le Ghezireh, le grenier d’Omm Derman. Des milliers de -Djimmé avec leurs femmes et leurs enfants dépouillés peu à peu par -Younis, formèrent pour se nourrir de véritables bandes de brigands. -Ils ne se contentaient pas du blé, mais s’appropriaient tout. Aucune -sécurité n’existant plus, les habitants du Ghezireh cessèrent de -se livrer à l’agriculture. Leurs provisions de blé diminuèrent de -jour en jour tandis que les troupes de Younis, à son grand plaisir, -s’augmentaient d’esclaves échappés et d’hommes sans feu ni lieu. Le -but du calife était d’affaiblir ainsi le pouvoir des gens du Ghezireh -qui appartenaient au parti du calife Chérif. Craignant toutefois que -le blé ne vint à manquer complètement, il fit revenir Younis avec -toutes ses armées à Omm Derman. Celles-ci s’approprièrent tout ce -qu’elles trouvèrent sur leur passage de sorte qu’elles entrèrent dans -la capitale du Mahdi, chargées de butin, comme des conquérants. Younis -reçut l’ordre de se fixer avec ses soldats au sud du fort d’Omm Derman -d’où vient le nom qui subsiste encore aujourd’hui Dem Younis. Peu après -son arrivée, le bruit courut que les Abyssins avaient attaqué Gallabat. -On disait qu’un certain Haggi Ali woled Salem de la tribu des Kawalha, -demeurant à Gallabat et autrefois en relations commerciales avec -l’Abyssinie, ayant été nommé émir de ses compatriotes par le Mahdi, -avait attaqué l’Abyssinie et détruit l’église de Rabta. - -Salih Shanga de la tribu des Takarir résidant à Gallabat et autrefois -un des personnages importants du pays avait quitté cette ville après -l’évacuation de la garnison égyptienne, et s’était établi en Abyssinie -pendant que son cousin Ahmed woled Arbab était nommé émir du pays par -le Mahdi. Le Ras Adal, gouverneur d’Amhara exigeait de lui qu’on lui -livrât le perturbateur de la paix Haggi Ali woled Salem. On refusa; il -rassembla alors ses soldats et tomba sur Gallabat. Ahmed woled réunit -ses partisans et attendit l’ennemi hors de la ville avec environ 6,000 -hommes. - -La rencontre fut terrible; les Abyssins étaient bien dix fois plus -nombreux; en peu d’instants, l’armée d’Arbab fut cernée, massacrée; -Arbab lui-même fut tué, et peu réussirent à s’échapper. Les Abyssins -mutilèrent les morts, mais respectèrent le cadavre d’Arbab par égard -pour Salih Shanga. Les munitions étaient gardées par un Egyptien dans -une maison isolée non loin de la ville. Sommé de se rendre, il refusa, -mais les Abyssins voulant le prendre d’assaut, il fit sauter le magasin -et fut lui-même une des premières victimes. Les femmes et les enfants -des vaincus furent emmenés en esclavage, la ville réduite en cendres et -Gallabat pendant longtemps ne fut plus qu’un champ de cadavres visité -par les hyènes. Lorsque la nouvelle de l’anéantissement de l’armée -d’Arbab arriva au calife, il écrivit au roi Jean pour le prier de -rendre la liberté aux femmes et aux enfants contre une somme d’argent -qu’il pouvait fixer lui-même. En même temps il donna ordre à Younis de -se rendre à Gallabat avec toutes les forces dont il pouvait disposer -et d’y attendre ses ordres. Le calife Abdullahi lui-même ainsi que les -deux autres califes et un grand nombre de partisans traversèrent le -fleuve pour rejoindre l’armée de Younis. Il resta trois jours au milieu -des troupes, bénit les guerriers à leur départ et rentra à Omm Derman. - -J’appris alors que Gustave Kloss qui m’avait quitté depuis longtemps -et avait cherché à gagner sa vie à Omm Derman d’où il s’était enfui et -que je croyais retourné sain et sauf dans sa patrie, avait succombé aux -fatigues du voyage. Cette nouvelle me fut apportée par des marchands -venant de Ghedaref. - -Abd er Rahman woled Negoumi et Haggi Mohammed Abou Gerger durent -occuper avec leurs soldats: le premier, Dongola; le second, Kassala. -Osman Digna reçut, de son côté, le commandement sur les tribus arabes -domiciliées au nord de Kassala jusqu’à Souakim. Le calife n’avait -pas grande confiance dans les deux premiers, car ils appartenaient -ainsi que leurs hommes aux tribus de la vallée du Nil; c’est pourquoi -il nomma en qualité de représentants deux de ses plus proches parents -Mous’id woled Gedoum et Hamed woled Ali pour les surveiller. Les -soldats s’habitueraient ainsi peu à peu à se trouver sous les ordres de -ses parents. - -Par ce fait que presque tout le Soudan était soumis, les causes de -guerre et l’occasion de faire du butin diminuaient tandis que le -calife et ses émirs agrandissaient le train de leurs maisons, vivaient -d’une façon plus luxueuse et avaient besoin pour cela de sommes très -considérables. Il fallait songer à découvrir de nouvelles sources de -revenus. Le nombre des gens du calife et de ses moulazeimie armés -augmentait chaque jour et il fallait bien subvenir à leur entretien. -En outre, les cadeaux que le calife devait faire aux personnages -influents qu’il voulait gagner secrètement à ses intérêts lui coûtaient -énormément. Il chargea donc Ibrahim Adlan du règlement des finances. -Les revenus du Soudan se décomposaient ainsi qu’il suit: - -1º L’impôt de capitation dont chacun devait s’acquitter en livrant une -certaine quantité de blé ou l’équivalent en argent, à la fin du jeûne -du Ramadan. - -Tout homme et même tout enfant y était astreint de sorte que d’après -le total de ce revenu on aurait pu savoir exactement le nombre des -habitants si la loi avait été appliquée sévèrement. - -2º Le zeka fut prélevé sur le blé, le bétail et l’argent, suivant la -_sheria mohammedia_. - -Les employés nécessaires à la perception de ces impôts étaient -présentés par Yacoub Ibrahim, puis, confirmés dans leurs fonctions par -le calife. Ils devaient tenir un compte exact et journalier de leurs -rentrées qu’ils devaient remettre au Bet el Mal. - -On chercha aussi à régler les dépenses. On défendit à Ibrahim Adlan de -disposer de l’argent suivant son bon plaisir ce qui jusqu’alors était -de règle; on verserait chaque mois des sommes fixes aux personnes -dont le service était indispensable au calife, comme les cadis, les -secrétaires, les chefs des moulazeimie, etc. Ces gages étaient si -minimes qu’ils suffisaient à peine aux besoins les plus urgents de -la vie; ainsi le premier cadi qui portait le titre de cadi el Islam -ne touchait que 40 écus, les secrétaires du calife 30 écus chacun -par mois, et ainsi de suite. Même le calife Chérif et ses parents -ne recevaient de l’argent que sur les ordres spéciaux du calife, -tandis que le calife Ali woled Helou, qui grâce à sa soumission et à -son obéissance jouissait des faveurs du calife, percevait une somme -beaucoup plus forte. - -La plus grande partie des revenus du Soudan faisait retour -naturellement au calife et à sa famille et servait à soutenir les -tribus occidentales. Pour augmenter ces revenus on loua les endroits -de passage le long de tout le fleuve; on installa une savonnerie et on -déclara que la fabrication du savon était un monopole. - -Un jour que le calife traversait par hasard la ville à cheval, sans but -déterminé, son odorat délicat fut frappé d’une odeur singulière. Il -ordonna d’en rechercher la cause et bientôt on lui amena un individu à -demi-nu tenant une casserole dans laquelle il avait fabriqué du savon. -Le calife fit emprisonner le récalcitrant et confisquer ses biens: qui -consistaient en sa casserole et un angareb! - -Dans le Bet el Mal il y avait un grand nombre d’objets en argent; -beaucoup avaient été vendus au-dessous de leur valeur et avaient été -enlevés secrètement par des marchands, pour les revendre en Egypte. -Afin d’empêcher que ces métaux continuassent à sortir du pays on décida -de frapper de la monnaie. - -Une nouvelle source de revenu fut la réorganisation du marché aux -esclaves. On le plaça près du Bet el Mal et les vendeurs furent tenus -de se procurer un papier affirmant que l’objet de vente était dûment -propriété du vendeur. On prélevait sur cette déclaration une certaine -taxe. - -Ibrahim Adlan fit également organiser des bâtiments pour les finances, -aussi commodes que possible. Il les transféra vers le fleuve, fit -construire d’immenses murailles et édifier une suite de bâtiments pour -lui, pour ses secrétaires, pour les caisses et la pharmacie, où l’on -apporta les médicaments qui avaient échappé au sac de Khartoum; enfin -il fit ajouter un grand nombre de magasins pour les marchandises, etc. - -Plein d’ambition, voulant être le premier après le calife, il fit tout -pour gagner les faveurs de celui-ci, même aux dépens de son prochain. - -La justice était entre les mains des cadis à la tête desquels se -trouvait Ahmed woled Ali, cadi el Islam. - -Le calife ne pouvait guère trouver un serviteur plus fidèle et plus -dévoué que le cadi el Islam. En toute occasion il cédait aux désirs de -son maître et pour servir ses caprices, il n’hésitait pas à commettre -les plus grandes injustices et à sacrifier même des vies d’hommes. - -Mais pour faire paraître plus justes les sentences de son tribunal, -le calife déclarait publiquement qu’il s’y soumettait toujours et -demandait que tous ceux qui se croyaient opprimés ou lésés par lui, -l’accusassent devant le cadi. Un brave homme des environs du Nil Blanc -prit une fois cette déclaration au sérieux et cita le calife devant le -cadi pour lui avoir ôté peu de temps auparavant sa place d’émir. A la -suite de cette sommation, le calife se rendit humblement devant ses -juges dans la djami où une foule curieuse, inspirée par l’amour de la -justice de leur maître s’était réunie. Le plaignant nommé Abd el Minem, -prétendit avoir été privé de sa place d’émir injustement, place qu’il -avait obtenue déjà durant la vie du Mahdi. Le calife avait, en effet, -soupçonné Minem d’appartenir au parti du calife Chérif et l’avait -destitué pour cette raison. - -Le calife déclara qu’à plusieurs reprises, ayant eu besoin de lui, il -ne l’avait trouvé ni dans sa demeure ni dans aucun lieu de prières et -que par conséquent coupable de tiédeur des affaires religieuses, il lui -avait enlevé sa place. Le tribunal, sans autre forme de procès, rendit -une sentence en faveur du calife. Le plaignant fut fouetté jusqu’au -sang et jeté en prison. Peu s’en fallut qu’il ne fut lynché par la -foule qui ne comprenait pas du tout de quoi il était question. - -De tous côtés furent célébrées les louanges du calife, successeur du -Mahdi, représentant du Prophète et qui par amour de la justice se -soumettait humblement au verdict du cadi. - -Pour bien faire ressortir sa mansuétude et son esprit conciliant, il -fit sortir de prison son adversaire le lendemain, lui pardonna son -audace et lui fit cadeau d’une gioubbe neuve et... d’une femme! - - - - -CHAPITRE XII. - -Evénements dans les différentes parties du Soudan. - - Expédition de Karam Allah au Bahr el Ghazal.—Sa dispute avec - Madibbo.—Evénements du Darfour.—Exécution de Madibbo.—Emprisonnement - de Charles Neufeld.—Mon entrevue avec lui.—Défaite et mort du sheikh - Salih el Kabachi.—Arrivée d’Abou Anga à Omm Derman.—Destruction de - la tribu des Djihena.—Conspiration de Sejjidna Isa.—Campagne d’Abou - Anga en Abyssinie.—Gondar.—Mort d’Abou Anga.—Campagne d’Othman woled - Adam dans le Darfour.—Mort du Sultan Youssouf.—Exemples de la tyrannie - du calife.—Tombeau du Mahdi.—Nouvelles de la patrie.—Mort de ma - mère.—Mort de Lupton.—Sa famille.—Préparatifs pour attaquer l’Egypte. - - -Mohammed Khalid avait laissé comme émir du Darfour le sultan Youssouf, -fils du sultan Ibrahim, au fond gouverneur légitime du pays. Jeune -encore, il chercha à améliorer sa position en gagnant la confiance -d’Abou Anga et de son représentant Othman woled Adam résidant à El -Obeïd. Il leur fit souvent présent de chevaux et d’esclaves afin qu’ils -le recommandassent au calife. Khalid, lorsqu’il quitta le Darfour était -accompagné de presque tous les Mahdistes, habitant la vallée du Nil, -c’est pourquoi Youssouf se trouva gouverner le pays de ses ancêtres -et ses propres sujets apprécièrent hautement ce changement de maître. -Aussitôt après la mort du Mahdi, le calife envoya les instructions -nécessaires à Karam Allah, au Bahr el Ghazal, pour qu’il quittât le -pays et vint avec toutes ses troupes à Shakka. Karam Allah avait pris -possession du pays après la défaite de Lupton, s’était dirigé au -sud et avait obligé le sultan rebelle Semio ibn Tikma à quitter sa -résidence qu’il avait fait fortifier selon les avis du docteur Junker. -A peine Semio put-il s’échapper avec une partie de ses femmes. Quant -à ses trésors d’ivoire, ils tombèrent entre les mains de Karam Allah. -Après la victoire, celui-ci avait marché vers le sud-est dans les -provinces équatoriales gouvernées par Emin Pacha. Il allait atteindre -le Nil quand le calife lui ordonna de se retirer. Si Karam Allah -n’avait pas été vigoureusement soutenu par ses compatriotes, il ne lui -aurait pas été possible d’obéir aux ordres du calife et d’engager les -Basingers à quitter leur patrie pour se rendre à Shakka. Cependant -après l’évacuation du Bahr el Ghazal, de nombreux Gellaba du Darfour -et du Kordofan s’étaient joints à Karam Allah pour se procurer des -esclaves et de l’ivoire de sorte que maintenant, soutenus par les -riverains, les Djaliin et les Dongolais, il obligea par la violence -les Basingers à se rendre à Shakka. Malgré toutes ses précautions, il -y en eut beaucoup qui s’évadèrent avec leurs armes pendant la marche. -Mais à son arrivée à destination Karam Allah possédait encore plus de -3000 fusils. C’est là qu’il vendit à des marchands du Kordofan et de -la vallée du Nil, argent comptant, la grande quantité d’esclaves des -deux sexes qu’il avait amenée. En homme prudent il envoya par son frère -Soliman des esclaves choisis et une partie de l’argent à Omm Derman -pour le calife qui, tout joyeux lui ordonna de rester à Shakka. Abou -Anga et Othman woled Adam eurent aussi leur part du butin. Karam Allah -se conduisit dès lors comme le maître du pays et exerça toutes espèces -de tyrannies et d’exactions. L’émir Madibbo, véritable gouverneur -du pays lui fit des remontrances, mais ce fut en vain, car aussitôt -après il enleva leurs chevaux et leurs esclaves aux Arabes Risegat. -Ceux-ci se groupèrent alors autour de Madibbo et se préparèrent à la -résistance. Karam Allah en fut tout heureux car il n’attendait qu’une -occasion pour combattre et ayant sommé inutilement Madibbo de se -rendre auprès de lui, il le déclara rebelle. On se battit; Madibbo fut -vaincu et s’enfuit vers le Darfour; Karam Allah le poursuivit par Dara -presque jusqu’à Fascher et eut ainsi l’occasion d’examiner le pays et -d’en remarquer la richesse. Il somma par lettre le sultan Youssouf de -poursuivre et de faire prisonnier Madibbo, tandis qu’il retournait -lui-même à Dara et s’y établissait malgré la résistance des officiers -de Youssouf. Madibbo fut pris à deux journées de marche de Fascher par -les Zagawa avant qu’il put se réfugier auprès d’une tribu amie, les -Arabes Mahria. Le sultan Youssouf envoya Madibbo sous escorte à Abou -Anga au Kordofan et profita de l’occasion pour se plaindre des procédés -de Karam Allah. - -Ce dernier avait écrit directement au calife à Omm Derman que les For -étaient sur le point de raviver leur dynastie, que le sultan Youssouf -n’était dévoué aux Mahdistes qu’en apparence et ne cherchait qu’à se -rendre indépendant. Abou Anga avait également adressé les plaintes -du sultan Youssouf à son maître et il ne restait plus au calife qu’à -choisir entre Karam Allah et Youssouf. Il ne prit aucune décision à -cet égard, car le sultan Youssouf était le descendant direct de la -dynastie du pays, et le calife craignait avec raison que s’il gagnait -les sympathies de ses compatriotes il ne devint ainsi un adversaire -dangereux. Karam Allah était Dongolais, compatriote du Mahdi et sans -aucun doute partisan du calife Chérif. Les commandants des Basingers -étaient également Dongolais ou Djaliin; c’est pourquoi l’intérêt du -calife était de ne pas fortifier ces partis. - -Il écrivit donc au sultan Youssouf qu’il était sûr de sa fidélité, -le considérait comme maître du pays et d’autres phrases de ce genre, -mais cependant il ne donna pas l’ordre strict à Karam Allah de quitter -Dara. Au contraire, il lui fit dire secrètement par Abou Anga de rester -dans la ville. Les suites de cette indécision réfléchie furent que le -sultan Youssouf se sentant autorisé par le calife, somma énergiquement -Karam Allah, qui avait aussi occupé Sheria et Taouescha, de quitter -le pays. Ce dernier pour obéir aux instructions du calife fut attaqué -par le maktum ou général des armées de Youssouf. Les postes de Sheria -et de Taouescha furent complètement anéantis et Karam Allah, après -s’être bien défendu et avoir subi de grandes pertes, dut se retirer à -Shakka. Beaucoup de ses plus braves compatriotes succombèrent: Hasan -Abou Sirra, Tahir, Ali Mohammed et d’autres, tous Dongolais ayant déjà -combattu sous Youssouf el Shellali et Gessi Pacha dans la province du -Bahr el Ghazal; en somme autant d’ennemis de moins pour le calife. - -Madibbo fut livré à Abou Anga qui avait un ancien compte à régler avec -lui. Anga en servant sous les ordres de Soliman woled Zobeïr était une -fois tombé entre les mains de son ennemi Madibbo qui l’avait forcé de -porter sur sa tête pendant plusieurs jours de marche une caisse de -munitions; comme il s’était plaint, on lui avait répondu par des coups -de fouet et des insultes. Abou Anga ne l’avait pas oublié. Madibbo -conduit devant son ancien adversaire vit bien que sa dernière heure -n’était pas éloignée: il avança pourtant pour sa défense qu’il n’avait -combattu contre Karam Allah que poussé par des procédés indignes et non -contre le Mahdi. A quoi lui servaient les preuves d’ancienne fidélité! -Toute parole d’excuse était inutile, Abou Anga répondait toujours: -«Malgré ce que tu pourras dire, je te tuerai.» - -Persuadé de l’inutilité de ses efforts, Madibbo renonça à se défendre -et parla ainsi devant ses ennemis rassemblés: - -«Ce n’est pas toi, Abou Anga qui me prendra la vie, mais Dieu! Je ne -t’ai pas demandé grâce, mais justice, cependant un esclave comme toi -ne deviendra jamais un noble. Les marques du fouet qui sont encore -visibles sur ton dos, tu les a bien méritées. Que la mort vienne sous -n’importe quelle forme, elle me trouvera calme et courageux. Je suis -Madibbo et les tribus connaissent mon nom!» - -Abou Anga le fit reconduire en prison et fut assez généreux pour ne pas -le faire fouetter. Le lendemain il fut mis à mort en présence de toute -l’armée. Madibbo tint sa parole. Entouré d’un cercle d’ennemis, une -chaîne autour du cou, il se moquait des cavaliers qui galopaient vers -lui en brandissant leurs lances au-dessus de sa tête. Quand on lui dit -de s’agenouiller pour recevoir le coup mortel, il somma les assistants -de raconter comment il allait mourir; un instant après, sa tête roulait -sur le sable. C’est ainsi que finit un des sheikhs les plus capables et -les plus braves de tout le Soudan. - -Lorsqu’on apporta sa tête à Omm Derman, les Arabes Risegat qui avaient -quitté leur patrie en pèlerins pour s’établir dans la capitale -portèrent le deuil, le calife même ne se réjouit point de la mort de -ce brave. Il ne voulait naturellement pas blâmer son premier général -aux yeux de la foule et cacha son mécontentement au sujet de cet acte -tyrannique, mais il me dit qu’il regrettait que Madibbo fut tombé entre -les mains de son ennemi personnel, car il aurait sûrement pu lui rendre -maints bons services. - -Younis jouissait de l’entière confiance de son maître. Lui et son -armée avaient passé par Abou Haraz pour aller s’établir à Ghedaref et -Gallabat. Comme il commandait de grandes forces assez belliqueuses -et que lui-même partageait leur courage, il demanda au calife -l’autorisation d’entreprendre de petites campagnes contre l’Abyssinie, -dont le roi n’avait pas répondu à l’aimable missive que le calife -lui avait envoyée. Sous les ordres d’Arabi Dheifallah, les soldats -attaquèrent les villages limitrophes, les détruisirent, tuèrent les -hommes et firent les femmes prisonnières. Par la rapidité de leurs -mouvements, pillant aujourd’hui ici, demain incendiant là, c’était -un véritable fléau pour les Abyssins de la frontière. Cela ne les -empêchait cependant pas d’entrer en relations commerciales avec Younis -qui au fond leur était sympathique par sa bonhomie et les encourageait -à venir en grand nombre vendre au marché, à l’entrée de la ville, les -produits de leur pays tels que le café, le miel, la cire, des peaux -de bœufs tannées, des oranges, des autruches et même des chevaux, des -mulets et des esclaves. Un jour, qu’une forte caravane de marchands -composée de Gheberda (Abyssins musulmans) et de Makada (Abyssins -chrétiens) arrivait à Gallabat, Younis ne put résister à sa rapacité; -sous prétexte que c’étaient des espions du Ras Adal, il les fit -enchaîner et s’empara de tous leurs biens. Il envoya les prisonniers -sous escorte à Omm Derman, où ce coup hardi fut considéré par la -foule ignorante comme une grande victoire. Le calife, toujours prêt à -augmenter le prestige et la gloire de ses parents, nomma Younis Ifrit -el Moushrikin (diable des polythéistes) et Mismar ed Din (aigle de la -foi). Younis avait eu soin de lui envoyer les plus jolies femmes, des -chevaux et des mulets; c’est pourquoi avide de plus de victoires, il -résolut de réunir l’armée d’Abou Anga à celle de Younis et de déclarer -la guerre au roi Jean. En attendant il donna l’ordre à Younis de se -tenir sur la défensive. - -Abou Anga sur l’ordre du calife laissa 1500 hommes de ses troupes -armées de fusils Remington à Othman woled Adam, nommé émir du Kordofan -et du Darfour; avec le reste, il se rendit à Omm Derman. Jusqu’alors -le sheikh Salih el Kabachi n’avait pas été attaqué à Bir Omm Badr. -Sachant qu’un jour ou l’autre son tour viendrait, il envoya 50 de -ses plus fidèles et meilleurs esclaves à Wadi Halfa avec une lettre -réclamant l’appui du Gouvernement égyptien contre l’ennemi commun. Le -Gouvernement accéda à la prière de son sheikh dévoué et remit à ses -envoyés 200 fusils Remington, 40 caisses de munitions, 200 livres -sterling et quelques beaux revolvers incrustés. - -A cette époque un négociant allemand, Charles Neufeld séjournait à Wadi -Halfa. Il avait fait la connaissance de Dheifallah Hogal, frère d’Elias -Pacha, qui s’était récemment évadé du Soudan et lui avait appris -qu’au nord du Kordofan se trouvait une énorme quantité de gomme dont -les propriétaires n’avaient pu disposer à cause de la révolution et -qu’on pourrait facilement apporter à Wadi Halfa avec l’aide du sheikh -Salih. Attiré par la perspective de ce fort gain et avide d’aventures, -Neufeld résolut de se joindre aux gens de Salih qui rentraient chez -leur sheikh. Le Gouvernement auquel il avait promis un compte rendu sur -l’état du Soudan, consentit à cette expédition aventureuse et Neufeld -quitta Wadi Halfa avec la caravane au commencement de février 1887. - -Abd er Rahman woled en Negoumi informé par ses espions du départ de la -caravane fit surveiller toutes les routes. Malheureusement leur guide, -d’ordinaire si sûr, s’égara et la caravane après de longs détours -arriva près de la fontaine El Kab après avoir beaucoup souffert de la -soif. Elle y rencontra les Mahdistes. On en vint aux mains et les gens -de Salih, épuisés par la marche, succombèrent sous le nombre supérieur -de leurs ennemis. Les uns furent tués, les autres faits prisonniers. -Neufeld, au commencement du combat s’était retiré avec sa servante -abyssine sur une colline non loin des combattants et se préparait à -vendre chèrement sa vie. N’étant pas attaqué, il resta neutre. - -Après la bataille, on lui offrit le pardon, qu’il accepta; il fut -conduit à Dongola devant Abd er Rahman woled en Negoumi qui l’épargna -pour l’envoyer au calife à Omm Derman, tandis qu’il fit exécuter tous -les autres prisonniers. Depuis quelques jours déjà la nouvelle qu’un -Européen avait été fait prisonnier et devait être amené ici m’avait été -secrètement communiquée; c’est pourquoi, un matin, au commencement de -mars 1887, je ne fus pas étonné quand une grande foule s’approcha de la -maison du calife en criant et, que je vis au milieu d’elle un Européen -sur un chameau. On disait partout qu’on amenait le pacha de Wadi Halfa. -C’était Neufeld! - -On le fit entrer pour le moment dans la rekouba couverte de paille -destinée aux moulazeimie. J’observai les regards soupçonneux des -espions placés auprès de moi par le calife et je feignis d’être -entièrement indifférent à l’arrivée de cet Européen, attendant une -meilleure occasion de m’approcher de lui, occasion qui ne tarda pas -à s’offrir. Le calife Abdullahi convoqua le conseil ordinaire de la -couronne, auquel assistait Nur Angerer qui venait du Kordofan et, à -ma grande joie, il m’invita également à prendre place parmi ceux qui -l’entouraient; je ne pus que murmurer à Nur Angerer: «Fais ton possible -pour sauver cet homme.» Le calife raconta alors qu’un espion anglais -avait été pris et nous ordonna, au sheikh Tahir el Migdob et à moi, de -l’interroger. - -Nous nous rendîmes dans la rekouba. Neufeld me salua avec joie en -apprenant mon nom. Avec quelques paroles je l’avertis que le sheikh -Tahir était le supérieur, qu’il devait s’adresser à lui et se montrer -très soumis. Neufeld parlait très bien l’arabe, mais fit une mauvaise -impression sur mon camarade par sa facilité d’élocution, et il fut -bientôt d’avis de retourner vers le calife. Ce dernier lui ayant -demandé ce qu’il pensait de cet homme, il répondit: «Sûrement, c’est un -espion; il mérite la mort!» - -«Et quelle est ton opinion?» me demanda le calife.» - -«Pour l’instant je ne sais que ceci: cet homme est Allemand; il -appartient donc à une nation qui n’a aucun intérêt en Egypte,» -répondis-je. Le calife me regarda fixement et m’ordonna de parcourir -quelques papiers consistants en correspondances insignifiantes et -quelques listes de remèdes, puis en une lettre du général Stevenson -adressée à Neufeld dans laquelle il lui permettait de se joindre à la -caravane de Salih à condition de lui fournir un rapport détaillé sur -l’état du Soudan. Je traduisis tout ce qui ne pouvait intéresser le -calife, naturellement je ne fis pas mention que le général lui avait -demandé un rapport sur le Soudan. - -«Maître, dis-je, il ressort de ces papiers que cet homme est, comme il -le disait au sheikh Tahir, un négociant autorisé par le Gouvernement à -voyager pour son commerce.» - -Le calife de nouveau me jeta un regard perçant et nous ordonna de -sortir et d’attendre ses ordres. Pendant ce temps une grande foule -s’était rassemblée et se ruait vers la rekouba pour voir le Pacha -anglais! Bientôt des moulazeimie noirs sortirent de la maison du -calife, conduisirent Neufeld hors de la rekouba, et lui lièrent les -mains de sorte que le malheureux crut que sa dernière heure avait -sonné; levant les yeux au ciel et murmurant une prière, il s’agenouilla -sans qu’on lui eût ordonné; on le fit se relever. Les sons étouffés -de l’umbaia se firent entendre comme au moment de chaque exécution. -A ma grande satisfaction, Neufeld n’en parut pas émotionné. Sa pauvre -servante se précipita hors de la rekouba et demanda dans son désespoir -d’être tuée avec son maître, mais elle fut aussitôt repoussée. Le cadi -et moi, du haut d’un tas de pierres, pouvions observer toute la scène; -nous vîmes bientôt que le calife voulait jouer avec Neufeld la comédie -du chat et de la souris et que pour le moment sa vie n’était pas en -danger. Neufeld ne pouvait guère comprendre dans ce triste moment mes -signes pour le tranquilliser. Quelques minutes après, le calife nous -fit de nouveau appeler. - -«Ainsi, tu veux qu’on tue cet homme, dit-il à Tahir.—Oui.—Et toi?» -demanda-t-il à Nur Angerer. Celui-ci loua la bravoure que Neufeld -venait de montrer et demanda sa grâce. - -«Abd el Kadir, parle!» m’ordonna le calife. - -«Maître, cet homme mérite peut-être la mort et un autre que toi le -tuerait. Ta générosité et ta miséricorde le gracieront; il est, dit-il, -mahométan et par ta grâce se fortifiera dans la foi.» - -Le cadi Ahmed fut aussi de mon avis et le calife qui, dès le premier -instant, n’en voulait pas à la vie de Neufeld, lui fit pour l’instant -enlever ses chaînes et reconduire à la rekouba. «Mais, dit-il au -cadi, qu’on le montre cette après-midi à la foule, sous la potence et -qu’on le reconduise ensuite en prison. Quant à toi, ajouta-t-il en se -tournant vers moi, tu n’as rien autre chose à faire avec lui!» Nous -nous éloignâmes tous et malgré cette défense, j’informai Neufeld des -ordres que j’avais entendu donner à son sujet. La foule enchantée vit -en effet Neufeld cette après-midi là exposé près de la potence. - -Le lendemain, le calife me fit appeler et me raconta qu’il avait appris -d’une source certaine, par Abd er Rahman woled en Negoumi, que Neufeld -était venu par ordre du Gouvernement, se joindre à Salih el Kabachi -pour m’aider à fuir. Je lui déclarai que c’était un mensonge, comme -le prouvaient les papiers et que le Gouvernement n’avait, du reste, -aucun intérêt à tenter une pareille entreprise en ma faveur. Le calife -feignit de croire mes protestations; mais sa méfiance envers moi se -réveilla et pendant longtemps je fus puni comme d’habitude par sa -manière d’être à mon égard. - -Quelques jours après, le calife fit monter Neufeld sur un chameau, les -deux pieds dans les fers, pour lui montrer une grande revue. - -«Que penses-tu de mon armée?» dit-il à Neufeld. - -«Ton armée est nombreuse, répondit-il, mais mal exercée; l’armée -égyptienne est beaucoup plus disciplinée.» - -Le calife qui n’appréciait pas la franchise le fit aussitôt reconduire -en prison. - -Othman woled Adam avait reçu l’ordre de faire prisonnier Salih ou de -le tuer. Il prépara une expédition sous les ordres de son représentant -Fadhl Allah Aglan et Gerger, sheikh des Ahamda, ennemi personnel de -Salih leur fut donné pour guide. Le sheikh des Kababish avait quitté -Bir Omm Badr se rendant vers l’est, dans les déserts de son ancien -pays pour y attendre ses gens revenant de Wadi Halfa avec des secours. -La nouvelle de leur défaite complète éloigna de lui quantité de -ses soldats qui désespéraient du succès de leur cause. Le sheikh -Salih n’ayant aucun espoir, privé du secours qu’il attendait de ses -compatriotes ne pouvait plus opposer de résistance. Il s’enfuit donc -avec sa famille et ses plus proches parents, mais fut rejoint par -l’ennemi auprès d’une fontaine où il se reposait. A son approche, -sentant qu’il ne pouvait lui échapper, il ordonna à ses esclaves -d’étendre une peau sur laquelle il s’assit et attendit tranquillement -la mort. Gerger sauta de cheval et lui tira un coup de pistolet dans la -tête à bout portant. - -Ainsi finit le dernier sheikh arabe fidèle au Gouvernement. - -Au milieu de juin, la nouvelle nous parvint que Abou Anga était arrivé -vers le Nil, à Dourrah el Khadra, avec 9 à 10000 soldats armés de -fusils et avec autant de porteurs de lances; il serait à Omm Derman à -la fin du mois. Le calife allait alors souvent à cheval vers l’ancienne -ligne de défense Tabia Regheb Bey pour fixer le lieu de campement -de l’armée d’Abou Anga et donner ses ordres en détail. Je devais -habituellement l’y accompagner à pied. Dans une de ces excursions, je -me blessai au pied de telle façon qu’il m’était fort difficile de le -suivre. Le calife voyant que je boitais très bas, m’appela lorsqu’il -fut descendu dans la maison de Fadhlelmola, loua ma patience et ma -constance et me fit présent d’un cheval amené par Fadhlelmola lui-même -avec ordre de m’en servir désormais dans nos courses. - -Fin juin Abou Anga campait à deux heures d’Omm Derman. Il fut reçu -de nuit et sans témoins chez le calife. L’entretien dura longtemps -et après minuit seulement Abou Anga regagna ses quartiers. Avant le -point du jour, les tambours de guerre annoncèrent que le calife voulait -assister personnellement à l’entrée d’Abou Anga à Omm Derman. - -En compagnie des émirs et d’une foule innombrable de curieux nous -chevauchâmes à l’est du champ de manœuvres où on avait élevé une tente -pour le calife et ses principaux officiers. Bientôt Abou Anga s’avança -avec toute son armée au son des trompettes et des tambours et fit -défiler deux fois ses troupes excitant ainsi l’enthousiasme du calife. -Les émirs s’étant approchés, il appela sur leurs têtes la bénédiction -de Dieu. Le camp fut envahi par la soldatesque chargée de butin et la -ville opprimée se remplit d’une animation extraordinaire. Il y eut des -noces et des festins, malgré les préceptes formels du Mahdi, mais avec -le consentement secret du calife. Tout l’argent et les biens volés au -Kordofan furent dépensés dans cette débauche. - -Abou Anga avait apporté à son frère et seigneur de grandes sommes, des -esclaves et des femmes; il distribua en outre de riches présents à ses -amis et connaissances; à moi-même il me rendit mon ancien serviteur -avec sa femme, mais ne reparla ni de mes chevaux ni des biens qu’on -m’avait enlevés pendant mon arrestation. - -La fête du Baïram qui suivit bientôt fut la plus grandiose que le -calife ait jamais célébrée. Plus de 100000 croyants dirent la prière -avec le calife sur le champ de manœuvres. Au milieu des cris fanatiques -de son peuple, et pendant qu’on tirait le canon, le calife rentra chez -lui. La foule excitée le suivit dans un enthousiasme insensé de sorte -que beaucoup d’hommes et même de chevaux furent écrasés dans cette -cohue. - -L’émir Merdi Abou Rof de la tribu de Djihena avait reçu l’ordre de -venir faire le pèlerinage à Omm Derman avec sa tribu et ses troupeaux; -n’ayant pas obéi, il allait expier sa désobéissance d’une façon -exemplaire. - -Une grande partie de l’armée d’Abou Anga sous le commandement de Zeki -Tamel, Abdallah woled Ibrahim et Ismaïn Delendook marcha contre les -Djihena pour les anéantir. Cette tribu appelée aussi «les Arabes d’Abou -Rof» était célèbre par la beauté de ses esclaves des deux sexes ainsi -que par ses chameaux et ses troupeaux qui passaient pour superbes. La -réputation de leur richesse ne répondait pas à celle de leur bravoure; -on disait d’eux: «Djihena el’aoul, ashra fi zaoul, (dix enfants Djihena -valent un homme)». Les émirs Merdi Abou Rof et Mohammed woled Malik -succombèrent en combattant; la plus grande partie de la tribu chercha -le salut dans la fuite et fut presque entièrement détruite. Les jeunes -femmes et les enfants furent envoyés au calife et les rares survivants -à Omm Derman où ils menèrent une triste vie comme porteurs d’eau et -tresseurs de nattes de palmier. Leurs riches troupeaux se vendirent -à Omm Derman où les prix baissèrent tellement que les bœufs ou les -chameaux qu’on payait autrefois 40 à 60 écus, n’en valaient plus que 2 -ou 3. Après la destruction des Djihena, Abou Anga reçut l’ordre d’aller -d’Omm Derman à Gallabat pour prendre le commandement général des -troupes. Les armées du sud à Abou Haraz l’accompagnèrent et il arriva à -destination juste à temps pour sauver Younis. - -Un messager ordinaire de Younis s’était fait passer pour Jésus-Christ -et avait trouvé beaucoup d’adeptes. Les uns croyaient en lui, d’autres -étaient fort mécontents de Younis qui devenait de plus en plus rapace -et ne respectait même pas la propriété de ses sujets. Ils désiraient -tous un changement de n’importe quelle nature. Onze des premiers émirs, -parmi lesquels le commandant de l’arsenal, résolurent de proclamer le -nouveau Jésus et d’assassiner Younis. Le jour de l’exécution du projet -était déjà fixé quand Abou Anga arriva à Gallabat. - -En peu de temps, (car grâce à sa générosité il avait beaucoup d’amis), -il eut connaissance du complot et des conspirateurs et les fit arrêter. -Younis, qui n’en connaissait pas le véritable motif, vint se plaindre -à Abou Anga de cette arrestation et lui en demander la cause. «Ils -voulaient t’assassiner,» répliqua simplement Abou Anga. Conduits devant -le cadi, les conspirateurs avouèrent tout. Leur chef déclara même -expressément être Jésus, ce que chacun devrait finir par reconnaître, -s’il en doutait encore. Abou Anga envoya Mohammed woled esh Sherteia -comme messager extraordinaire à Omm Derman pour demander des -instructions sur cette affaire. Le calife bouleversé par cette nouvelle -voulut la tenir secrète. Il convoqua aussitôt son frère Yacoub et le -cadi Ahmed et tint conseil avec eux. On décida l’exécution de tous les -conspirateurs. J’avais appris en confidence l’histoire par Mohammed -woled esh Sherteia à qui il fut défendu de s’éloigner de la maison du -calife. Le même jour il reçut l’ordre de se rendre à Gallabat porteur -de l’arrêt de mort. Deux jours plus tard, le calife réfléchissant que -l’exécution commune de onze émirs, qui presque tous appartenaient -aux tribus occidentales ferait une forte mauvaise impression, et -produirait surtout une influence fâcheuse en ce qui le concernait sur -leur nombreuse parenté, changea la sentence et leur envoya promptement -leur grâce par des cavaliers bien montés. Cependant il n’était guère -possible malgré la diligence faite de rejoindre ceux qui étaient partis -deux jours auparavant. Lorsque les messagers arrivèrent à Gallabat, -les délinquants étaient pendus au gibet. Tous étaient morts sans -résistance pour leur Jésus. Younis, en qualité de parent du calife, -ne s’était soumis que forcé à Abou Anga qu’il considérait comme un -esclave quoiqu’il fût plus brave et plus généreux que lui-même et il -lui reprocha sa précipitation. - -Ce fait amena entre ces deux hommes une dissension qui fit perdre la -place à Younis; il dut revenir à Omm Derman et faire journellement ses -dévotions au premier rang dans la mosquée. - -Abou Anga rassembla ses forces pour venger la défaite d’Arbab. Jamais -le calife Abdullahi n’avait encore réuni une armée aussi forte. D’après -les listes envoyées à Omm Derman, Abou Anga disposait d’environ 15000 -fusils, 45000 porteurs de lances et de 800 chevaux. Il marcha donc avec -cette armée contre le Ras Adal en passant par le mintik (défilé). On -ne sait pas encore jusqu’à ce jour pourquoi les Abyssins n’attaquèrent -pas l’ennemi dans les gorges ou dans les chemins de la montagne où -les armes à feu n’auraient été d’aucune utilité. Là, ils auraient pu -forcer les Mahdistes à la retraite et leur auraient fait subir de -grandes pertes. On peut seulement supposer que les Abyssins éblouis -par leur victoire sur Arbab étaient trop sûrs du succès. Ils voulaient -peut-être attirer l’ennemi dans le pays, puis lui couper la retraite -et l’anéantir. - -Le combat eut lieu dans la plaine de Debra-Sin. Ras Adal disposant -d’à peine 2000 mauvais fusils avait pris une forte position; mais il -laissa le temps à Abou Anga de ranger ses soldats en bataille. Alors -les Abyssins prirent l’offensive, repoussés ils renouvelèrent l’attaque -mais durent se retirer une seconde fois avec des pertes considérables. -Lorsqu’ils furent épuisés et découragés, Abou Anga avec toute son armée -prit l’offensive et remporta une brillante victoire. - -Les Abyssins trop confiants avaient choisi un emplacement derrière -lequel coulait une rivière, et où leurs soldats atteints par les -balles d’Abou Anga trouvèrent la mort. Les cavaliers abyssins seuls se -montrèrent supérieurs à ceux d’Abou Anga mais, cernés par l’infanterie, -ils durent bientôt se retirer. Le Ras Adal se sauva avec eux. - -Sa femme et sa fille firent partie du butin d’Abou Anga victorieux. -Tout le pays d’Amhara était ainsi tombé entre ses mains. Il marcha sur -Gondar avec l’espoir d’y trouver de riches trésors mais fut cruellement -déçu. Sauf de grandes provisions de café, de miel et de cire, choses -non transportables, il ne trouva rien qui fut digne d’être enlevé. Il -jeta par la fenêtre d’un bâtiment en pierre, bâti disait-on par les -Portugais, un vieux prêtre copte, mit le feu à Gondar et retourna à -Gallabat saccageant et massacrant tout sur son chemin. - -Son butin consistait en milliers de femmes, de jeunes filles et de -petits garçons abyssins qu’il faisait chasser devant lui à coups de -fouet. Il en fit transporter une grande partie à Omm Derman. Des -centaines moururent en chemin par suite des fatigues ou du mauvais -traitement. La route de Gallabat à Abou Haraz était jonchée de -cadavres. La fille et le jeune fils du Ras Adal se trouvèrent parmi les -morts. - -Le calife ordonna à Abou Anga de fortifier Gallabat, car, malgré la -victoire, il craignait la vengeance de l’ennemi. Mais Abou Anga mourut -subitement, âgé de 52 ans. Son genre de vie l’avait rendu très gros et -il souffrait beaucoup des maux que produit cet état, et qu’il voulut -guérir lui-même au moyen d’une racine vénéneuse (fassel kilgo) venant -de Dar Fertit. - -Un jour, sans doute, après avoir pris une trop forte dose de son -remède, on le trouva mort sur son angareb. Avec lui disparut le -meilleur général des Mahdistes. Quoique ancien esclave, il avait su -gagner l’affection de beaucoup de personnes par sa générosité et -sa magnanimité, l’estime de tous par sa sévérité et sa justice et -avant tout par sa bravoure personnelle. Ses gens regrettèrent ce -maître juste, bien que fort sévère, et l’ensevelirent dans sa maison -construite en briques rouges. Beaucoup de ses serviteurs et esclaves -l’honorèrent comme un saint. - -Tandis qu’Abou Anga marchait vers l’est, Othman woled Adam avait -reçu de son cousin, le calife, l’ordre de se diriger sur Shakka dans -le Darfour. Le Kordofan n’avait pas besoin de garnison. Le sheikh -Salih des Kababish était tombé, le pays de Djouma était abandonné; -les Djauama sur l’ordre du calife avaient émigré à Omm Derman et les -montagnes méridionales avaient été dévastées par Abou Anga. Karam Allah -qui avait été chassé du Darfour par le sultan Youssouf s’était retiré -à Shakka et vexait les Arabes Risegat par des prétentions difficiles -à satisfaire, jusqu’à ce que ceux-ci, voyant qu’il n’était pas tout -puissant, se révoltèrent enfin. Ils lui firent la guerre avec succès -de sorte qu’à la fin Korgosaui et lui, manquant de munitions tous les -deux, furent enfermés, le premier à Njelela, le second à Shakka. - -Ils demandèrent du secours au calife qui voulait non pas les perdre, -mais les affaiblir. Othman woled Adam dut donc se rendre à Shakka. Les -Arabes Risegat n’en voulaient qu’à la personne de Karam Allah et non au -calife; mais ils reçurent l’avis écrit de suspendre les hostilités ce -qu’ils firent à contre-cœur par crainte d’Othman. Ils haïssaient Karam -Allah parce qu’il avait entre autres choses attiré dans sa zeriba, sous -prétexte de conclure la paix, huit de leurs sheikhs et les avait tués. - -Othman ne précipita pas tant son départ à cause de Karam, mais plutôt -à cause du sultan Youssouf qui, depuis longtemps déjà, avait omis -d’expédier les envois habituels de chevaux et d’esclaves et montrait -des velléités d’indépendance. - -Après avoir sorti Karam de sa dangereuse situation et fait espérer -aux Arabes qu’il donnerait suite à leurs plaintes contre Karam après -l’occupation du Darfour, il marcha contre Dara avec des munitions -suffisantes et les soldats de Karam, en tout environ 5000 fusils, et -invita par écrit le sultan Youssouf, à le rejoindre. Celui-ci refusa -l’invitation sous prétexte qu’il n’osait se montrer après qu’Othman -s’était allié avec son ennemi personnel Karam Allah. Youssouf avait -concentré ses forces à Fascher et laissa attaquer Othman à Dara par son -général Saïd Mudda. Othman réussit après un rude combat à repousser -cette attaque, ainsi qu’une seconde, qui eut lieu huit jours plus tard, -et fut entreprise par Rahmat Djamo, le vieux vizir du sultan Husein -Ibrahim. - -Si le sultan Youssouf n’avait pas divisé son armée et attaqué l’ennemi -à Dara, il aurait remporté la victoire et le Darfour lui aurait pour -toujours appartenu. Malheureusement il avait divisé ses forces entre -Mudda et Rahmat et ainsi affaibli la confiance de ses soldats, ce que -ses adversaires remarquèrent. Il fut défait dans un combat décisif -qu’Othman livra à Woad Berag au sud de Fascher. Il s’enfuit avec -quelques soldats mais fut rejoint dans sa fuite et tué à Kabkabia. - -Les grandes richesses de Fascher, surtout les immenses provisions de -marchandises des négociants de Fezzan et de Wadaï tombèrent entre -les mains des vainqueurs et de cette façon les Mahdistes, à la fin -de janvier 1888, rentrèrent en possession du Darfour qu’ils avaient -presque perdu, ce même mois où Abou Anga remportait une grande victoire -sur les Abyssins. Comme les habitants du Darfour étaient très dévoués -à leur dynastie, des difficultés étaient de ce côté-là à craindre -pour l’avenir, c’est pourquoi Othman woled Adam fit exécuter tous les -hommes issus de sang royal des For ou les envoya chargés de chaînes à -Omm Derman où ils furent encadrés entre les moulazeimie, mais traités -comme esclaves. Les femmes de sang royal furent au contraire mises à la -disposition du calife comme cinquième (chums) du butin. - -Celui-ci choisit celles qui lui plaisaient pour son propre harem -et partagea les autres entre ses partisans. Il accorda la liberté -seulement aux deux vieilles sœurs du sultan Ibrahim, Miram Ija Basi et -Miram Bachita. Cette dernière était la femme d’Ali Khabir demeurant à -Omm Derman à ce moment-là. - -Pendant que ces événements se déroulaient à l’orient et à l’occident -du royaume, le calife gouvernait à Omm Derman avec sa sévérité -habituelle remplie de méfiance. Grâce à son frère Yacoub qui avait -répandu un grand nombre d’agents secrets en ville et à la campagne, il -était toujours bien renseigné sur l’état des esprits. Malheur à ceux -qui exprimaient des doutes sur la mission divine du Mahdi et de son -successeur. - -Un marin laissa échapper une fois des doutes à ce sujet; son -accusateur, un fanatique Arabe Baggara ne pouvant produire des témoins -sans lesquels une condamnation semblait impossible, le calife lui-même -fit croire au malheureux par l’intermédiaire du cadi qu’ils avaient -été trouvés, mais qu’il pourrait se sauver s’il avouait avant leur -comparution. Le marin se laissa prendre au piège, avoua et fut condamné -à mort. Le calife déclara que si les insultes n’avaient atteint que -lui seul et n’avaient pas visé la sainte personne du Mahdi, il aurait -gracié le coupable. Au milieu d’un déploiement tout particulier de -forces et d’un grand apparat solennel le condamné fut décapité par le -bourreau en chef Ahmed Dalia, en présence du calife assis sur sa peau -de prière. - -Un ancien fakîh, nommé Nur en Nebi (lumière du Prophète) qui jouissait -d’une grande considération à cause de sa grande piété, avait l’habitude -de recommander à ses auditeurs de tenir fermement à la vieille et -véritable foi et de ne pas se laisser séduire par les doctrines -nouvelles. Yacoub fut lui-même son dénonciateur. - -L’homme pieux fut saisi et avoua franchement être bon musulman mais -non partisan du Mahdi. Condamné à mort par les juges sur un signe du -calife, il fut chargé de chaînes, traîné sur la place du marché au -milieu des cris étourdissants de la foule, puis pendu. Je ne puis me -rappeler sans étonnement la physionomie tranquille et souriante de cet -homme qui avait affronté la mort avec assurance pour ses convictions. -Plusieurs centaines de maisons dans le voisinage de celle de -l’hérétique furent mises au ban et leurs habitants jetés dans la prison -commune et enchaînés; plus tard, grâce à Ibrahim Adlan, ils furent -peu à peu remis en liberté. Une proclamation du calife rendit dès -lors chacun responsable des actes de son voisin. Une punition sévère -menaçait celui qui ne dénonçait pas immédiatement toute irrégularité -politique ou religieuse. - -Il fit mettre dans les fers et dépouiller de leurs biens, sur un simple -soupçon, beaucoup d’habitants d’Omm Derman. - -Il préparait un nouveau coup qui devait augmenter en même temps ses -finances. Il expliqua à ses cadis que tout bateau voguant sur les eaux -du Nil était de droit ranima (butin). Les propriétaires, disait-il très -justement, n’avaient d’abord pas du tout, et plus tard pas sincèrement -soutenu le Mahdi lorsqu’il séjournait dans le Kordofan. Ils n’avaient -pas attaqué les vapeurs turcs qui sillonnaient le fleuve mais au -contraire, les avaient aidés par des livraisons de bois et de céréales -dans les diverses stations du fleuve. - -Tous les bateaux du Nil devaient être confisqués. Les cadis furent -naturellement du même avis et lorsque le lendemain ils reçurent -d’Ibrahim Adlan une lettre demandant si les bateaux étaient propriété -de l’état, les juges répondirent affirmativement, en fondant leur -jugement sur les écrits du Mahdi d’après lesquels les propriétaires de -bateaux, vu leur conduite, comptaient parmi les mochalifin (rebelles). -Ce manifeste fut lu à la foule en présence du calife, mais celle-ci ne -put s’empêcher de dire d’un ton moqueur que les bateaux qui n’allaient -pas sur l’eau et n’avaient pas été construits avec le bois des forêts -qui, comme on le sait, appartenaient toutes au Mahdi, faisaient -exception à cette nouvelle loi. Ces 900 bateaux environ d’une capacité -de 40 à 1000 quintaux furent livrés au Bet el Mal et servirent à -Ibrahim Adlan soit à transporter des céréales du Gouvernement, soit -à être loués à des personnes de confiance contre un paiement annuel. -Quant aux anciens propriétaires, la plupart des Djaliin et des Danagla, -ruinés par ce vol, personne ne s’en inquiéta. - -Le calife voulant alors donner au peuple une preuve de son dévouement -au Mahdi, résolut de lui élever un mausolée qui n’aurait pas son pareil -dans tout le pays. La vanité était le principal mobile de ce projet, -car il voulait que ce monument magnifique rappelât continuellement au -peuple son maître et qu’il pût lui-même considérer sans cesse ce signe -de son pouvoir. - -Le projet de ce monument était l’œuvre d’un ancien architecte, employé -du Gouvernement. L’opinion publique en attribua tout le mérite au -calife. - -La pose de la première pierre se fit en grande pompe. Le calife -donna lui-même le premier coup de pioche et plus de 30000 personnes -l’accompagnèrent vers le fleuve pour porter les pierres entassées là -sur l’emplacement de la construction. L’architecte lui-même en porta -une sur ses épaules. L’enthousiasme était grand suivant l’habitude et -amena des accidents, mais ceux qui furent blessés dans cette cohue -incroyable, furent considérés comme heureux de souffrir pour une si -noble cause. - -L’année suivante, le monument fut terminé avec beaucoup de peine mais -à peu de frais. Le calife prétendait que les anges du ciel coopéraient -à ce travail, ce qui fit dire à un Egyptien dont les compatriotes -devaient exécuter les travaux de maçonnerie et, qui murmuraient parce -qu’ils ne recevaient aucune indemnité: «Ne vous plaignez pas davantage; -puisque vous êtes les anges du calife, vous n’avez besoin ni de manger -ni de boire et par suite ni de paiement.» Si le calife avait entendu -ces paroles, le plaisant les aurait payées de sa tête. - -Je me trouvais comme toujours dans le voisinage immédiat du calife qui, -un jour, pour me prouver son bon vouloir, me fit cadeau d’une jeune -fille abyssinienne. La malheureuse avait vu assassiner sa mère et son -frère, avait été éloignée à coups de fouet des corps de ceux qu’elle -aimait, et amenée en captivité. Quoiqu’elle ne fût pas traitée en -esclave par mes gens, car tous firent leur possible pour alléger son -sort et l’égayer, elle ne cessa de toujours penser à ses parents et à -sa patrie jusqu’à ce que la mort vint la délivrer de ses peines. - -Le Père Ohrwalder me rendait quelquefois visite, en secret, mais nous -devions user de prudence dans ces occasions-là de peur que le calife -n’en fût informé. Nous parlions alors de notre patrie, des membres de -notre famille, de la triste vie que nous menions, mais jamais nous ne -perdîmes l’espérance d’un heureux changement de notre sort. Ces rares -moments d’entretien étaient les seuls rayons de soleil dans notre -pénible existence. - -Abou Gerger qui commandait à Kassala avait rejoint Osman Digna pour le -soutenir dans ses combats et avait remis le commandement de Kassala à -Hamed woled Ali; il fut appelé ensuite à Omm Derman pour rendre compte -des tribus arabes de l’est. Il arriva un soir et le calife le reçut -immédiatement. Lorsqu’il quitta son maître après un long entretien, -il me salua en passant et me dit à la hâte qu’il venait de remettre -au calife une lettre de ma patrie. Quelques instants après, le calife -me fit appeler et m’informa que le commandant de Souakim avait envoyé -à Osman Digna une lettre provenant sans doute de ma famille et qu’il -l’avait fait parvenir ici. - -En me la remettant il m’ordonna de l’ouvrir et de lui en dire le -contenu. - -Mes mains tremblaient; je pouvais à peine respirer, je parcourus -rapidement la lettre et lus les inquiétudes éprouvées par mes frères et -sœurs, je lus la mort de ma chère mère qui, trompée dans l’espoir de -me revoir, avait dû mourir en grande peine. Le calife s’impatientait -et me demanda à plusieurs reprises quelles étaient ces nouvelles. -«Cette lettre vient de mes frères et sœurs, lui dis-je, je vais te la -traduire.» - -Il n’y avait aucune raison de lui en rien cacher et je lui racontai -combien ma famille désirait me revoir et était prête à tous les -sacrifices pour me faire reconquérir ma liberté; mais lorsque j’en vins -à la mort de ma mère bien-aimée, il me fut difficile de continuer. Je -lui dis que mon absence avait assombri ses derniers jours et qu’elle -avait toujours prié Dieu pendant sa maladie pour que nous puissions -nous revoir, que sa prière n’avait pas été exaucée et que cette lettre -m’apportait ses adieux et sa bénédiction maternelle. J’étais en proie -à une angoisse poignante; le calife m’interrompit et je pus alors -rassembler mes esprits. - -«Ta mère ne savait pas, dit-il, que je t’honore plus que toute autre -personne, sans quoi elle n’aurait pas eu d’inquiétudes à ton sujet. -Cependant il t’est défendu de porter son deuil, elle est morte -chrétienne et n’a cru ni au Prophète ni au Mahdi! Elle était infidèle -et ne peut espérer en la miséricorde de Dieu.» - -Le sang me monta à la tête, je me contenais avec peine tout en -continuant ma lecture. On me demandait aussi de mes nouvelles et -comment, avec la permission du calife, je pourrais reconquérir ma -liberté ou au moins correspondre avec eux. - -«Écris-leur qu’ils viennent ici, tes frères au moins, ou l’un d’eux, me -dit le calife lorsque j’eus fini, je les honorerai et ne les laisserai -manquer de rien—cependant je t’en reparlerai.» - -Il me congédia. Mes camarades qui avaient appris que j’avais reçu une -lettre, m’accablèrent de questions. Je répondis évasivement et lorsque -le calife se fut enfin retiré, je courus chez moi. - -Je me jetai sur mon angareb; mes serviteurs paraissaient effrayés -de mon air égaré et je leur dis de s’en aller. Pauvre mère! Je ne -devais plus te revoir! Comme ses traits revenaient à ma mémoire! Je me -souvenais exactement de ses dernières paroles: «Mon fils, mon Rodolphe, -ton esprit aventureux t’entraîne dans le monde. Tu vas dans des pays -éloignés et inconnus. Un temps viendra où tu désireras, peut-être en -vain, retourner vers nous.» Comme ses paroles s’étaient réalisées. -Pauvre bonne mère! Alors je me mis à pleurer et à sangloter non sur ma -position, mais à cause de la perte irréparable que je venais de faire. - -Le lendemain le calife me fit traduire encore une fois la lettre dans -tous ses détails. Il m’ordonna de répondre immédiatement et de faire -savoir à ma famille, combien je me trouvais heureux. Je fis ce qu’il -désirait et en tout louant le calife, je me disais heureux de pouvoir -rester auprès de lui. - -Je mis entre guillemets toutes ces phrases et les autres remarques -du même genre et écrivis au bas que tout mot placé entre guillemets -devait se prendre dans le sens contraire. Je priai mes frères et -sœurs d’écrire en arabe une lettre de remerciements au calife et de -lui envoyer une malle avec un nécessaire de voyage comme présent. -Ils pouvaient m’envoyer à moi personnellement 200 livres sterling, -une douzaine de montres et autres objets pour faire des cadeaux. Les -émirs qui devaient venir très ponctuellement aux heures de prières -devaient apprécier beaucoup les montres. Enfin, je demandai encore une -traduction du Coran en allemand leur recommandant d’attendre pour le -moment jusqu’à ce que j’aie trouvé les moyens de nous réunir. Je leur -dis d’expédier ce que je les priais de m’envoyer par le consul-général -d’Autriche-Hongrie au Caire au gouverneur de Souakim qui les ferait -parvenir à Osman Digna. Je remis ma lettre au calife qui la donna à des -messagers allant chez Osman Digna en leur recommandant de l’expédier à -Souakim. - -Peu de temps avant d’avoir reçu des nouvelles de ma famille, j’eus à -déplorer la mort de Lupton. Occupé à l’arsenal de Khartoum, il avait -été obligé de renoncer à sa place pour cause de santé, depuis quelques -mois. Il était retourné à Omm Derman et se trouvait dans la misère -lorsque son ami Salih woled el Haggi Ali revint du Caire et lui apporta -de l’argent de la part de sa famille. Haggi Ali selon l’usage du pays, -ne négligea naturellement pas de retirer tout le profit possible de -cette affaire. Il avait avancé autrefois 100 écus à Lupton et reçu en -échange un chèque de 200 livres sterling sur son frère. Le chèque fut -payé au Caire et Lupton reçut encore 300 écus, le reste de 800 écus -environ, fut retenu modestement par Haggi Ali pour sa peine. Lupton -fut cependant fort heureux, car cet argent le tirait d’embarras pour -longtemps et surtout parce qu’il lui semblait d’être maintenant en -relation directe avec sa famille et qu’il espérait obtenir sa liberté -par son intercession. Malheureusement ses espérances ne se réalisèrent -pas. - -Un samedi matin qu’il m’accompagnait chez moi en sortant de la Djami, -il me demanda à qui il pourrait confier ses 300 écus. Il était obligé -d’être extrêmement économe pour ne pas être soupçonné d’avoir des -relations avec l’Egypte. Nous tînmes conseil, parlâmes de la patrie -et de nos espérances. Il regardait l’avenir avec beaucoup plus de -confiance que d’habitude, mais se plaignait d’indisposition et de -violentes douleurs dans le dos. - -Vers midi nous nous séparâmes; le mardi soir il m’envoya chercher par -un serviteur me faisant dire qu’il était malade. Le messager m’apprit -que son maître était en proie à une fièvre violente et gardait le lit -depuis trois jours. Je promis d’y aller aussitôt que possible et fis -part au calife de la maladie de Lupton en lui demandant la permission -de lui rendre visite. - -Le calife, étant justement de bonne humeur, me donna l’autorisation de -passer la journée du lendemain auprès du malade. Mais, à mon arrivée, -Lupton n’était déjà plus qu’un mourant. Il souffrait du typhus et -non de la fièvre comme me l’avait dit son domestique. La maladie -était déjà arrivée à un degré tel qu’il me reconnut à peine; pendant -quelques instants de lucidité, il me pria d’avoir soin de sa fille. Il -parla aussi de ses parents en phrases incohérentes, délirant souvent; -cependant je pus comprendre que c’étaient des adieux que je devais -porter si je réussissais à m’échapper d’ici. Vers midi il mourut sans -avoir repris entièrement connaissance. C’était le 8 Mai 1888. - -Nous lavâmes son cadavre, l’enveloppâmes dans un linceul et le portâmes -à la mosquée, où les prières des morts furent dites. Il fut enseveli -dans un cimetière près du Bet el Mal en présence du Père Ohrwalder, de -la majorité de la colonie grecque et des indigènes qui l’aimaient et le -respectaient à cause de son caractère noble et modeste. - -Avec la permission du calife je réglai la succession du défunt et remis -sa petite fortune à un marchand grec de confiance, afin que sa fille -Fanny put être à l’abri du besoin. En outre, je réussis à placer à -l’arsenal un jeune nègre qu’il avait élevé jusqu’à ce jour, ses gages -furent payés à l’orpheline. - -Sa mère Zenouba se remaria deux ans après avec Hasan Zeki, médecin -égyptien; j’essayai en vain plusieurs fois de séparer l’enfant de -sa mère pour l’envoyer faire son éducation en Egypte, à la première -occasion. Toutes deux refusèrent obstinément de se quitter. Dans ces -circonstances, il est facile de comprendre que la jeune fille bien que -née d’un père européen vécut dès lors comme une indigène et refusa -toujours de s’éloigner de sa patrie et de ses amis. L’eût-on d’ailleurs -forcée d’aller en Europe, dans un milieu totalement différent du sien, -elle eût été malheureuse. - -Le calife était tout particulièrement de bonne humeur, pendant que ces -événements se déroulaient. Après la soumission du Darfour, il avait -donné l’ordre qu’on employa tous les moyens possibles pour que les -tribus arabes entreprissent un pèlerinage à Omm Derman de force ou de -plein gré. - -Maintenant il recevait la nouvelle d’Othman, que la tribu entière du -calife, les Taasha, qui comprenait plus de 24000 hommes propres au -combat, s’était décidée volontairement à venir à Omm Derman avec leurs -familles et leurs troupeaux et qu’une partie était déjà arrivée à -Fascher. - -C’est ainsi que son vœu le plus cher, celui de se voir entouré de sa -propre tribu et de la rendre maîtresse du pays, fut accompli. - -Abd er Rahman woled Negoumi, à Dongola, avait reçu l’ordre de prendre -l’offensive contre l’Egypte, mais l’exécution fut encore différée de -nouveau. - -Pendant ce temps son armée s’accroissait par suite de l’arrivée des -nouveaux émirs qui lui déplaisaient et qu’il voulait éloigner d’Omm -Derman de sorte que, peu à peu, des forces importantes se trouvèrent -rassemblées à la frontière septentrionale de l’empire mahdiste. Le -calife envoya à Berber, Othman woled ed Dikem, frère de Younis pour -remplacer le représentant de feu Mohammed Cher. Celui-ci partit avec -600 chevaux pour aller prendre possession de son gouvernement et un -nouveau district fut ainsi placé sous les ordres d’un des membres de la -famille du calife. - - - - -CHAPITRE XIII. - -La campagne d’Abyssinie. - - La bataille de Gallabat.—La mort du roi Jean.—La révolte d’Abou - Djimesa.—Défaite des Mahdistes.—Mort d’Abou Djimesa.—Préparatifs - pour la campagne contre l’Egypte.—L’exécution des Batahin.—Nouvelles - lettres de mon pays.—Un cadeau de Vienne pour le calife.—Emigration - des Taasha.—Expédition d’Abd er Rahman woled Negoumi contre - l’Egypte.—La bataille de Toski.—La grande famine.—La chute d’Ibrahim - Adlan.—Son exécution.—Méfiance du calife à mon égard.—Une preuve de sa - bienveillance. - - -Les succès obtenus par les Mahdistes dans l’ouest et dans l’est ne -devaient pas demeurer incontestés. Le roi Jean avait résolu de se -venger de leur attaque et du sac de Gondar. Il réunit ses troupes pour -marcher contre Gallabat et anéantir l’ennemi de son pays et de sa -religion. - -Après la mort d’Abou Anga, Zeki Tamel de la tribu des Taasha, un de -ses officiers, avait été nommé commandant. Il s’était hâté de terminer -la forteresse commencée précédemment. L’armée fut, comme sous Abou -Anga, partagée en cinq divisions, sous les ordres de Ahmed woled Ali, -d’Abdallah Ibrahim, d’Hamada, un frère d’Abou Anga et de Zeki lui-même, -qui s’était réservé le commandement des moulazeimie, comme on les -nommait, au nombre d’environ 2500 hommes, tandis que les anciennes -troupes de Younis étaient sous les ordres d’Ibrahim Dheifallah. - -On avait une grande frayeur des troupes supérieures en nombre des -Mahdistes qui s’avançaient et on travailla fièvreusement à préparer -les forteresses. Le roi Jean avait partagé son armée en deux parties, -l’une se composait de sa propre tribu, celle du Tigré et des gens du -roi Ménélik, sous les ordres du Ras Aloula; l’autre de la tribu des -Amhara, sous le Ras Barambaras. Ils campèrent à une portée de canon de -Gallabat et s’élancèrent à l’assaut dès le lendemain. La forteresse -de Gallabat, qui avait un pourtour de plusieurs lieues n’était gardée -que d’une façon très faible par les troupes de Zeki; les Amhara, bien -informés par leurs espions, attaquèrent le côté ouest, faiblement -occupé seulement par Ahmed woled Ali et purent forcer l’enceinte après -une courte résistance. Pendant que le reste des troupes de la garnison -s’occupait des autres côtés de la forteresse contre les ennemis qui -donnaient l’assaut du dehors, les Amhara, avides de butin, commencèrent -aussitôt le pillage, afin de profiter immédiatement de leur succès -partiel. S’ils avaient pénétré dans l’intérieur des lignes de la -forteresse, et attaqué par derrière les défenseurs qui se trouvaient -encore sur tous les autres points, ils auraient réussi sans doute -avec l’aide de leurs compatriotes attaquant du dehors, à s’emparer -complètement de la forteresse. Mais ils ne désiraient pas autre chose -que le butin et, satisfaits de ce côté, ils quittèrent bientôt la -ville, richement chargés des biens pillés et chassant devant eux des -femmes et des enfants. Bientôt après leur entrée dans la forteresse, -le roi Jean qui se tenait sous sa tente reçut la nouvelle que les -Amhara, auxquels il avait souvent reproché leur lâcheté, avaient réussi -à prendre d’assaut la forteresse tandis que sa propre tribu, celle -du Tigré, n’avait encore obtenu aucun succès. Irrité de la faiblesse -de ses hommes, il se fit porter sur son siège doré et richement orné -de tapis et de coussins, au milieu des rangs des siens en train -de combattre. Les Mahdistes dont l’attention fut attirée par son -apparition, par sa suite nombreuse et étincelante d’or et de velours, -concentrèrent alors leur feu sur ce groupe trop visible. A peine -arrivé à portée du tir, le roi fut frappé d’une balle qui lui brisa -le bras droit et pénétra dans le corps. Quoique cet homme célèbre par -sa bravoure fit appel à toute son énergie pour déclarer sa blessure -légère, il s’affaissa cependant au bout de quelques instants sur sa -couche, et fut emporté hors des lignes de combat par sa suite qui -avait éprouvé de fortes pertes. La nouvelle de sa blessure se répandit -rapidement dans les rangs des combattants qui se retirèrent effrayés -quoiqu’ils fussent bien plus près du succès qu’ils ne le supposaient. -Le soir du 9 mars 1889, le roi Jean succomba à sa blessure mortelle. -Bien qu’on s’efforçât de cacher sa mort, elle fut cependant bientôt -généralement connue et fut cause que les Amhara levèrent leur camp dans -la nuit même, laissant leur butin, et retournèrent dans leur patrie. -Le Ras Aloula, comme chef suprême du Tigré, nomma Heilou Mariam régent -provisoire. Comme ce dernier craignait que des troubles n’éclatassent -parmi ces hordes indisciplinées, à la suite de la mort de leur roi -et qu’il estimait que sa présence dans sa patrie était maintenant -nécessaire, il donna l’ordre de la retraite. - -Les Mahdistes attendirent avec anxiété, à l’aube du jour suivant, -la nouvelle attaque des Abyssins. Ils virent alors, à leur grande -surprise, lorsque le soleil fut levé, que les tentes blanches avaient -disparu. Zeki Tamel envoya aussitôt, en reconnaissance, des cavaliers -qui revinrent bientôt après avec la bonne nouvelle que les Abyssins -s’étaient tous retirés et que le roi Jean avait été tué. Alors on tint -conseil et comme l’ennemi avait emmené avec lui des milliers de femmes -et d’enfants des Mahdistes, on résolut de le poursuivre. Le lendemain, -lorsque les Abyssins, qui avaient campé à environ une demi-journée de -marche de distance, étaient en route avec le gros de l’armée, tandis -qu’Aloula et Heilou Mariam, le Négus provisoire étaient sur le point de -plier leurs tentes, ils furent subitement attaqués par les Mahdistes. -Heilou Mariam tomba à l’entrée de sa tente, tout à côté du sarcophage -en bois dans lequel se trouvait le cadavre embaumé du roi Jean. Le Ras -Aloula se retira avec les siens, tout en combattant, et dut abandonner -le camp à ses ennemis. Ceux-ci ramassèrent un riche butin en mulets, -tentes, café, etc. Mais la plus grande partie de leurs femmes était -déjà loin avec les Abyssins partis en avant. Dans la tente de Heilou -Mariam on trouva la couronne du roi Jean (on ne sait si c’était la -couronne impériale abyssine, car elle n’était qu’en argent doré), -de même que son épée et un autographe adressé par S. M. la reine -d’Angleterre au Négus. - -Bien que les forces des Abyssins, soit dans leur attaque contre la -forteresse, soit dans le combat du jour suivant, qui fut livré plutôt -avec l’arrière-garde, n’eussent pas été sérieusement entamées, la -victoire des Mahdistes passa pour complète à cause de la mort de leur -ennemi, le roi Jean. Les compétitions au trône rompirent l’unité. Les -Italiens, qui déjà depuis le commencement de 1885, s’étaient emparés -de Massaouah occupèrent aussi les provinces voisines de l’Abyssinie. -Ainsi les Mahdistes non seulement commencèrent à se sentir complètement -en sûreté à Gallabat, mais encore firent à différentes reprises des -expéditions dans les provinces voisines appartenant aux Amhara, -enlevant quelquefois du butin, mais éprouvant aussi souvent de grandes -pertes. - -En même temps que la forteresse de Gallabat fut en grand danger d’être -anéantie par le roi Jean, Othman woled Adam était également dans une -position difficile. Après la mort du sultan Youssouf, il avait dispersé -ses troupes dans tout le Darfour et s’était mis à piller le pays d’une -manière régulière. Les commandants de ses détachements se rendirent -coupables des plus grandes exactions. Les troupeaux, les femmes et les -enfants furent déclarés de bonne prise et emmenés de force à Fascher, -ce qui réduisait les populations au désespoir. C’est ainsi qu’ils -s’avancèrent vers l’ouest jusqu’à Dar Tama en répandant l’incendie, -semant la crainte et la terreur parmi les indigènes. - -Un jour, un jeune homme venu d’Omm Derman, et appartenant probablement -à une des tribus de la vallée du Nil, et que les tyrans avaient chassé -de sa patrie, était assis à Dar Tama, à l’ombre d’un figuier sauvage -lisant le Coran, lorsque quelques-uns de ces malheureux qui avaient été -dépouillés de tout, arrivèrent auprès de lui et lui exposèrent leurs -souffrances. Les Mahdistes, à peine entrés dans le village voisin, -avaient enlevé leur bétail et allaient maintenant s’emparer des femmes -et des jeunes filles pour les emmener avec eux sous prétexte qu’ils ne -s’étaient pas rendus en pèlerinage à Fascher comme on le leur avait -ordonné. - -«De quoi vous plaignez-vous? Pourquoi ne prenez-vous pas les armes? -Pour qui donc voudriez-vous combattre, si ce n’est pas pour vos femmes -et vos enfants? leur répondit le jeune homme; ne savez-vous pas que -celui-ci qui meurt pour sa femme, pour ses enfants et pour sa patrie, -entre dans le royaume des cieux?» - -Ses paroles furent comme une étincelle dans un baril de poudre. -Ces gens, qui se contentaient auparavant de se plaindre et de se -lamenter, se hâtèrent alors de retourner dans leur village, comme si -une révélation venait de leur être faite, et exigèrent la libération -de leurs familles. Comme on la leur refusait, ils les reprirent en -combattant. Tous les Mahdistes tombèrent dans ce combat et furent -cruellement mutilés après leur mort par les habitants du village, -rendus furieux. - -D’autres villages suivirent cet exemple avec le même succès et en peu -de jours le Dar Tama fut délivré de ses ennemis. - -Mais quel était l’auteur de ce mouvement; qui avait arraché ces gens à -leur soumission et les avait amenés à la connaissance de leurs forces? -Ils se souvinrent alors du jeune homme assis sous le figuier sauvage -(Djimesa) et se rendirent en pèlerinage vers lui. Il n’avait pas quitté -son arbre, et vivait là en solitaire, se nourrissant d’une poignée -de riz et de pain sec. Abou Djimesa, comme l’appela le peuple, fut -bientôt respecté comme un saint et honoré, comme le libérateur de la -patrie. - -L’émir Abd el Kadir woled Delil, qui stationnait à Kabkabia et qui -avait entendu parler du massacre des Mahdistes, marcha sur le Dar -Tama, afin de punir les rebelles. Battu à son tour, il ne réussit à -s’échapper qu’avec la plus grande difficulté. Hatim Musa, accouru de -Fascher, subit le même sort. - -Othman woled Adam, aigri par ces défaites continuelles, voulut anéantir -l’ennemi d’une façon énergique et envoya son représentant Mohammed -woled Bichara à Kabkabia avec la plus grande partie de ses moulazeimie -afin qu’il se joignit au reste des troupes de Delil et Hatim. Mais à -peine arrivé, il fut attaqué par les forces réunies sous les ordres -d’Abou Djimesa et qui marchant sur Fascher le forcèrent, après avoir -subi de grosses pertes, à se retirer sur la capitale. Othman woled Adam -se voyant en péril lui-même tint conseil avec ses généraux et on lui -proposait déjà d’abandonner le Darfour, lorsque le bruit se répandit -subitement qu’Abou Djimesa était mort. Il était en effet tombé malade -à Kabkabia de la petite vérole et en était mort pour le plus grand -bonheur de Fascher et des Mahdistes. Les masses révoltées ne voulurent -cependant ni céder ni se disperser. Elles élurent le lieutenant de -Djimesa pour son successeur et marchèrent sous la conduite de ce -nouveau chef contre Fascher. Leur assurance et leur confiance dans -la victoire avaient toutefois reçu une forte atteinte par la mort -de leur chef sacré. On se battit au sud de la ville où les troupes -d’Othman woled Adam avaient pris position. Les Mahdistes, après avoir -été repoussés jusqu’au Rahat Tendelti, regagnèrent ensuite du terrain -et Othman woled Adam, avec ses moulazeimie, finit par remporter la -victoire. Le successeur d’Abou Djimesa succomba et ses troupes furent -mises en fuite, poursuivies et anéanties. Des milliers de cadavres -couvrirent le sol; Fascher et le Darfour étaient sauvés. - -Dans tous ces événements guerriers, tant dans l’est que dans l’ouest, -une curieuse coïncidence de dates est à relever. L’année précédente, -les deux armées des Mahdistes avaient pris en même temps l’offensive, -l’une contre le Darfour, l’autre contre l’Abyssinie. Toutes deux -avaient été victorieuses; l’année suivante, elles étaient toutes deux -attaquées, l’une par le roi Jean, l’autre par Abou Djimesa, dans leurs -propres forteresses et cela dans le même mois, et de nouveau le succès -était pour elles. - -Le calife avait déjà depuis longtemps, avant ces derniers combats, -tourné son attention sur l’Egypte. Les descriptions de ceux qu’il avait -interrogés au sujet de ce pays excitèrent sa convoitise et provoquèrent -en lui le désir toujours de plus en plus vif de pouvoir considérer -comme siens ces palais, ces grands jardins et ces harems pleins de -femmes blanches (il en avait des noires en abondance). - -L’homme qui pouvait le mieux diriger une opération contre l’Egypte -lui sembla être Abd er Rahman woled Negoumi. Il était d’une bravoure -personnelle extraordinaire, bien que simple marchand. Il avait beaucoup -voyagé, connaissait le pays et ses habitants et savait gagner les gens -à sa cause, même en pays étranger, par sa piété bien connue. Parmi -ses subordonnés, tous issus des tribus de la vallée du Nil, beaucoup -avaient vu l’Egypte et se trouvaient, encore peu de temps auparavant, -en relations fréquentes avec les tribus qui sont sur les frontières -de la Haute-Egypte. Tels furent les motifs qui engagèrent le calife à -choisir cet homme. Il était en réalité persuadé que la guerre contre -l’Egypte serait une chose très sérieuse, et c’est pourquoi il voulait -avant tout n’exposer ni ses parents, ni les tribus de l’ouest, qui lui -étaient fidèles et dévouées. Il désigna donc Negoumi avec ses Djaliin -et ses Danagla qu’il considérait toujours comme ses ennemis secrets -et comme partisans du calife Chérif, pour tenter l’expédition contre -l’Egypte. Si elle réussissait, un riche pays lui était acquis, car il -n’avait aucun doute sur la fidélité personnelle du chef. Si elle ne -réussissait pas, et si les troupes égyptiennes pouvaient repousser -l’attaque, celles de Negoumi reviendraient en tout cas à Dongola, après -avoir subi de grandes pertes; elles seraient affaiblies et n’auraient -plus aucune importance! - -Il envoya Younis woled ed Dikem comme émir à Dongola, afin de remettre -à Negoumi l’ordre de marche. En même temps, cette province fut ainsi -placée sous la domination d’un de ses parents. Il s’occupa alors de -renforcer les troupes de Younis et envoya dans ce but, entre autres, -Hamed woled Gar en Nebi auprès de la tribu des Batahin, qui habitaient -au nord du Nil Bleu entre les provinces de la Shoukeria et du Nil, et -étaient connus déjà sous le Gouvernement égyptien par leur bravoure. -Leur pays était presque dépeuplé; car presque tous ses habitants, -d’après des ordres reçus jadis, étaient partis pour Dongola et Berber. -Ceux qui en petit nombre étaient restés dans leur patrie refusèrent -d’obéir aux ordres du calife; ils chassèrent Hamed woled Gar en Nebi -du pays et blessèrent à cette occasion un de ses compagnons. Abdullahi, -furieux de voir ses ordres ainsi non obéis, envoya son parent Abd el -Bagi en compagnie de Tahir woled el Ebed (celui qui avait tué Mohammed -Ali Pacha pendant le siège de Khartoum, près d’Omm Douban) afin de -s’emparer de tous les Batahin. Ceux-ci, étant sans armes, s’enfuirent -dans toutes les directions, mais ils furent rejoints et arrêtés. Peu -d’entre eux réussirent à se sauver. Pendant la poursuite des fuyards, -Abd el Bagi, auquel Tahir woled el Ebed servait de guide, eut à -souffrir d’une soif terrible qu’il attribua sans motif à la mauvaise -volonté de ce dernier. Celui-ci, sur cette méchanceté supposée, fut -privé de ses biens et jeté dans les fers à Omm Derman! - -Abd el Bagi ramena en tout 67 Batahin avec les femmes et les enfants, -et les conduisit prisonniers à Omm Derman. Le calife rassembla les -juges auxquels il avait déjà secrètement donné des instructions et leur -soumit le cas. Tous, sans exception tombèrent d’accord avec lui: les -accusés devaient être déclarés mokhalifin (réfractaires). - -«Quelle est la punition de ceux qui sont réfractaires?» demanda le -calife. - -«La mort», fut la réponse des juges. Le calife congédia les organes de -sa justice et donna lui-même ses ordres pour l’exécution du jugement. - -Trois potences furent aussitôt dressées sur la place du marché. Après -la prière de midi, l’umbaia et le grand tambour de guerre résonnèrent; -à ce signal, tous les partisans du calife devaient l’accompagner. Il -s’avança, avec une nombreuse suite, jusqu’au champ de manœuvres, où il -prit place sur un petit siège, tandis que ses partisans, les uns assis, -les autres debout formaient un cercle épais autour de lui. - -Peu de temps après, on amena les 67 Batahin, ayant tous les mains -attachées derrière le dos et escortés par les gens d’Abd el Bagi. Leurs -femmes et leurs enfants les suivaient et les entouraient, criant et -hurlant. Le calife ordonna de garder à part les femmes et les enfants; -il appela Ahmed ed Dalia, le bourreau, Tahir woled el Djali et Hasan -woled Khabir, et s’entretint avec eux à voix basse. Après avoir reçu -leurs instructions, ils ordonnèrent aux gardiens des Batahin de les -suivre avec les prisonniers et ils prirent le chemin du marché. Un -quart d’heure plus tard, le calife donna le signal du départ. En -arrivant sur la place, un affreux spectacle s’offrit à nous. On avait -divisé les malheureux Batahin en trois sections. La première fut -pendue, la seconde décapitée et la troisième eut la main droite et le -pied gauche coupés. Le calife resta tranquillement debout considérant -les trois potences qui menaçaient de se briser sous leur charge. Non -loin de là, il y avait un monceau d’hommes mutilés, ceux auxquels -on avait coupé la main et le pied, nageant dans leur sang. Horrible -spectacle! Aucun cri ne sortait de leurs lèvres! Ils regardaient devant -eux d’un œil fixe; leur douleur se trahissant à peine par un soupir. -Le calife appela Othman woled Ahmed, un de ses cadis et ami intime du -calife Ali, (il était de la tribu des Batahin et lui dit, souriant et -montrant ces malheureux estropiés: «Tu peux maintenant emmener tes -parents chez eux.» Mais Othman ne put répondre. Le calife fit lentement -à cheval le tour des potences pour se diriger vers la route conduisant -à la djami. Là, Ahmed ed Dalia avait accompli son travail sanglant; -vingt-trois hommes étaient couchés au bord de la route, la tête -tranchée. Tous avaient marché à la mort tranquillement et s’étaient -soumis sans une plainte au sort qu’ils ne pouvaient éviter. Beaucoup -d’entre eux prouvèrent leur courage devant les nombreux spectateurs -présents, d’après la coutume arabe, en prononçant quelques paroles, -telles que: «Chacun doit mourir»; «Voyez, c’est aujourd’hui mon jour -de fête»; «Que celui qui n’a jamais vu mourir un brave, regarde ici», -etc. Les 67 hommes subirent le supplice et la mutilation d’une manière -héroïque). - -Le calife, satisfait de son œuvre, rentra chez lui. En route, il envoya -en arrière un moulazem avec l’ordre de donner la liberté aux femmes des -suppliciés. Il aurait aussi bien pu les vendre comme esclaves; mais il -voulait sans doute faire quelque chose de bien, terminer cette horrible -journée par un acte de grâce et de générosité. - -Malgré ce spectacle sanglant, je passai ces journées assez gaiement. -J’avais appris que des lettres étaient en route pour moi, venant de ma -patrie, et non seulement des lettres, mais encore deux caisses «pleines -d’argent» comme me l’assura secrètement un des marchands récemment -arrivés de Berber. Dans l’incertitude qu’on doit toujours avoir en -face de semblables nouvelles, j’hésitai longtemps entre le doute et -l’espoir. Je m’abandonnai enfin à ce dernier et m’exerçai de nouveau à -la patience. - -[Illustration: L’EXÉCUTION DES “BATAHIN.”] - -Un matin, j’étais assis comme d’habitude devant la porte du calife, -lorsque je vis s’approcher un chameau chargé de deux caisses, et un -des hommes qui l’accompagnaient demanda à être conduit devant le -calife, car il était envoyé ici par Osman Digna avec des lettres et -des valeurs. Le calife ordonna de remettre les caisses à la garde du -Bet el Mal et les papiers à ses secrétaires. Comme on peut le penser, -j’étais fort impatient, mais il plut au calife de ne me faire appeler -qu’après le coucher du soleil et de me remettre les lettres. Comme je -l’avais prévu, elles venaient de mes frères et sœurs qui exprimaient -leur joie d’avoir enfin reçu, après de si longues années, des nouvelles -directes de moi. Une lettre, en langue arabe, était destinée au calife. -Mes frères le remerciaient, en termes très flatteurs, de la bonté -qu’il m’avait témoignée et me recommandaient à sa bienveillance avec -l’assurance de leur plus profond dévouement. La lettre, écrite par -le professeur docteur Wahrmund, à Vienne, était si flatteuse que le -calife la fit lire encore le même soir dans la djami. Très satisfait, -il voulut bien donner l’ordre aussitôt de me remettre les caisses. Je -lui avais traduit mes lettres qui ne contenaient que des communications -privées de nature personnelle et je l’avais en même temps informé que -parmi les objets arrivés, se trouvait un coffre avec un nécessaire -de voyage que mes frères et sœurs me priaient de lui remettre comme -marque de leur respect. Flatté et content, il se déclara prêt à -accepter le cadeau et m’ordonna de le lui remettre le lendemain matin, -puis il me donna deux de ses gens qui devaient ouvrir les caisses en -ma présence. Ils n’arrivèrent que tard dans la nuit en les apportant -du Bet el Mal. Nous y trouvâmes 200 livres sterling, 12 montres, un -grand nombre de rasoirs et de couteaux de poche, des miroirs à main, -différentes étoffes, etc.; enfin une collection de divers journaux, -le Coran en langue allemande, et le nécessaire de voyage destiné au -calife. Tout me fut remis consciencieusement. Après avoir relu mes -lettres plusieurs fois, je dévorai les journaux avec une ardeur que -chacun comprendra.—Des nouvelles de la patrie! Je me souviens encore -qu’il y avait quelques numéros de la _Nouvelle Presse Libre_, ainsi que -d’autres journaux viennois bien connus. En tout cas suffisamment pour -me fournir une lecture nocturne d’un mois, à moi qui était resté depuis -six ans sans nouvelle aucune. - -On ne pouvait lire des journaux plus que je ne le fis. Je les sus -bientôt par cœur, depuis l’article de fond jusqu’aux «demoiselles -seules, fatiguées de la solitude». Le Père Ohrwalder se glissa -secrètement jusqu’à moi à différentes reprises; je lui prêtai mes -journaux et il les étudia aussi consciencieusement que moi du -commencement à la fin. - -Le lendemain matin, j’apportai au calife le cadeau qui lui était -destiné. J’ouvris le coffret et me délectai de sa surprise naïve à la -vue des différentes boîtes de cristal, des flacons avec leur fermeture -d’argent, des brosses et des peignes, des rasoirs et des ciseaux, des -miroirs et des autres objets de toilette, le tout luisant et protégé -par de jolis étuis en cuir. Je dus lui expliquer l’usage de chaque -pièce séparément et il fit même appeler tous ses cadis qui montrèrent -naturellement la même surprise que leur maître, bien que plusieurs -d’entre eux eussent déjà vu de ces objets. Puis il donna ordre à son -secrétaire d’écrire aussitôt une lettre à mes frères et sœurs, lettre -dans laquelle le calife leur faisait part de ma situation honorable -auprès de lui et les invitait, en leur assurant toute sécurité, à venir -à Omm Derman pour me faire visite et se convaincre de mon bien-être. Je -reçus l’ordre d’écrire aussi dans le même sens, et bien que je fusse -très sûr qu’aucun de mes frères ni de mes sœurs ne ferait usage de -cette invitation impossible, issue d’une bonne humeur spontanée, je ne -manquai pas cependant de les avertir de tous les cas qui pourraient se -présenter, et de leur donner des conseils pour leur future entrevue -avec moi et avec le calife. Puis les lettres furent remises par le même -messager qui avait amené les caisses, à Osman Digna qui les envoya plus -loin. - -Il fallait chercher le véritable motif de la bonne humeur -extraordinaire du calife dans un événement plus important que l’épisode -raconté ci-dessus; sa tribu, en effet, celle des Taasha, était arrivée -à Omm Derman. Le calife lui avait écrit de venir vers le Nil, dans -les riches contrées que le Seigneur Dieu leur avait destinées comme -propriété. Déjà, dans leurs voyages à travers le Kordofan et vers le -Nil Blanc, ils se donnèrent l’air d’être les maîtres incontestés du -pays et s’approprièrent tout ce dont ils avaient envie. Les chameaux, -les bestiaux, les ânes etc. furent simplement enlevés à leurs -propriétaires. Les hommes et les femmes qui eurent le malheur de se -trouver sur leur chemin, furent même dépouillés de leurs vêtements et -de leurs bijoux. Déjà les populations des contrées qu’ils traversaient, -maudissaient le jour qui leur avait donné un Arabe de l’ouest pour -maître. - -Le calife avait établi sur leur route, des entrepôts de blé qui leur -fournirent des provisions nécessaires pour continuer leur voyage. -Arrivés au fleuve, ils y trouvèrent des bateaux à vapeur et à voiles -tout prêts pour les conduire à Omm Derman. Avant leur entrée dans la -ville, le calife les fit camper sur la rive droite du fleuve; on les -divisa par tribus d’origine: tous les hommes et toutes les femmes -furent habillés de neuf aux frais du Bet el Mal; et c’est ainsi qu’on -les conduisit à Omm Derman, à intervalle de deux ou trois jours. - -Afin de bien montrer aux habitants que les véritables maîtres du pays -étaient effectivement arrivés, il fit évacuer par la force une partie -des quartiers situés au sud entre la djami et le fort d’Omm Derman et -l’assigna aux Taasha comme demeure. D’autres places furent accordées à -ceux qui avaient été chassés de leurs demeures, pour reconstruire leurs -maisons; le Bet el Mal s’engagea à leur venir en aide, ce qui resta à -l’état de promesse. - -Afin de faciliter à sa tribu son entretien, Abdullahi ordonna d’amener -au meshra el marati (marché aux céréales) tout le blé qui se trouvait -dans les maisons, à cause de la disette croissante, et ce, sous peine -de privation des biens. Il fit vendre ce blé à sa tribu, pour un prix -très bas, par des personnes désignées à cet effet; les sommes ainsi -obtenues furent remises aux propriétaires qui durent faire venir du blé -du dehors, pour leurs besoins personnels, mais alors à un prix plus -élevé. - -Pour les Taasha, il fixa le prix à quatre écus la mesure, en sorte -que le propriétaire de dix mesures, par exemple, recevait quarante -écus, avec lesquels il ne pouvait faire venir du sud que deux mesures -à peine. Lorsque le blé, emmagasiné de cette manière à Omm Derman, -fut consommé, il fit envoyer par Ibrahim Adlan des hommes dans le -Ghezireh, afin d’y confisquer les provisions encore disponibles. Cette -préférence frappante accordée à sa tribu, lui aliéna peu à peu le cœur -de ses partisans, qui lui étaient auparavant aveuglément dévoués. Cela -le touchait, en somme, assez peu, étant donné qu’il avait reçu par -l’arrivée de ses parents, un renfort de plus de 12000 hommes propres au -combat. - -Après la mort du Mahdi, le calife avait envoyé au Caire, quatre de -ses partisans porteurs de lettres dans lesquelles il sommait S. M. la -reine d’Angleterre, S. M. le Sultan et S. A. le Khédive de se soumettre -à sa puissance et d’adopter la religion mahdiste. Au Caire, on avait -renvoyé chez eux sans réponse ces messagers, après qu’on eut pris -connaissance de leur prétention bizarre. Cela avait très profondément -blessé le calife. Cependant, comme il avait décidé de faire avancer -Abd er Rahman woled Negoumi contre l’Egypte, il envoya au commencement -de l’année 1889 encore une fois quatre messagers spéciaux avec un -dernier avertissement pour le Caire. Mais ceux-ci furent arrêtés déjà à -Assouan; ils y furent internés, puis renvoyés sans réponse. - -A cette époque, les batailles dans l’est et l’ouest du Soudan avaient -été livrées; la révolte d’Abou Djimesa était réprimée et le roi Jean -était tombé. Sa tête fut envoyée par Zeki Tamel avec beaucoup d’autres -à Omm Derman. De là, le calife chargea Younis de la porter à Wadi -Halfa, comme exemple et comme preuve de sa victoire, contre tous -ceux qui se révoltaient contre lui. Son parti personnel fut renforcé -par l’arrivée des Taasha et le moment parut propice au calife pour -entreprendre la conquête de l’Egypte. Abd er Rahman woled Negoumi -reçut par des envoyés spéciaux du calife l’ordre strict d’investir -Wadi Halfa avec toutes ses forces, de s’emparer d’Assouan et d’y -attendre des ordres ultérieurs. En dehors de ses troupes, s’étaient -joints à lui, les Aulad Hemed et les Batahin, une partie des Arabes -Hamr, stationnés à Dongola et enfin toutes les tribus hostiles -au calife. Il partit de Dongola au commencement de mai 1889 avec -des approvisionnements insuffisants. Le Gouvernement égyptien qui -connaissait tout cela depuis longtemps avec exactitude, avait pris ses -dispositions. D’autres renforts ayant été promis par Younis à Negoumi, -ce dernier différa sa marche en avant. Mais l’ordre absolu d’accélérer -la marche lui étant parvenu, ce ne fut que dans le voisinage de la -frontière égyptienne qu’il reçut un faible renfort composé de quelques -Djaliin sous les ordres de Haggi Ali. Un combat eut lieu au village -d’Argin, où une partie de ses troupes voulait aller chercher de l’eau, -entre celles-ci et la garnison de Wadi Halfa, sous les ordres de -Woodhouse Pacha. Les Mahdistes subirent des pertes importantes. Le -sirdar de l’armée égyptienne, Grenfell Pacha, qui était parti d’Assouan -avec ses troupes, somma Negoumi de se rendre à lui; dans une lettre -il lui montrait sa situation désespérée et l’impossibilité d’une -victoire. Negoumi ayant repoussé cette proposition, une bataille fut -livrée à Toski dans laquelle le général Grenfell, à la tête de l’armée -égyptienne, anéantit les Mahdistes. Woled Negoumi et la plupart de ses -émirs tombèrent; le reste fut fait prisonnier; un très petit nombre put -s’enfuir et retourner à Dongola. - -Le calife était allé au Bet el Mal, puis avait accompli ses prières -au bord du fleuve, lorsque l’arrivée de courriers à cheval, venant de -Dongola, lui fut annoncée. Il fit remettre à son secrétaire le message -qu’on lui apportait et maîtrisa son impatience. De retour chez lui, il -se fit seulement alors lire le rapport arrivé qui annonçait la mort de -Negoumi et l’anéantissement de toute son armée. L’effet produit sur le -calife fut écrasant. Bien qu’il n’eût pas une grande confiance dans les -tribus qui étaient allées au combat avec Negoumi, il avait cependant -espéré sinon une victoire, tout au moins une retraite sans pertes -sensibles. Tandis que maintenant, il avait perdu plus de 16000 de ses -combattants! Qui lui répondait que le Gouvernement ne se déciderait pas -à prendre l’offensive et à assiéger Dongola? Durant trois jours, il ne -parut pas dans son harem. Je dus rester jour et nuit devant sa porte, -et plein de joie dans mon for intérieur, jouer devant mes camarades la -comédie du patriote affligé. Il ordonna aussitôt d’envoyer des secours -à Younis et de ne pas livrer de combat dans le cas où les troupes du -Gouvernement avanceraient, mais de se retirer avec toutes les forces -sur Abou Dom. - -Cette défaite n’était pas son seul souci. Le prix du blé montait -de jour en jour et une cherté extraordinaire pour tous les vivres -se produisait. L’année écoulée avait été très sèche et la récolte -mauvaise. Le calife envoya des gens au Ghezireh avec l’ordre d’acheter, -et par la force, si c’était nécessaire, du blé au prix fixé par lui. -Les propriétaires cachèrent alors leurs provisions et déclarèrent ne -pas en posséder. En réalité, il n’en restait plus beaucoup. - -La famine éclata d’abord dans la province de Berber, dont les habitants -tiraient auparavant du Ghezireh une grande partie du blé dont ils -avaient besoin. Othman woled ed Dikem avait réparti dans tout le -pays ses hommes et ses chevaux pour faciliter leur entretien. Tandis -que le sol peu fertile, cultivé péniblement au moyen de roues à eau -(sakkiehs), n’avait jamais donné aux habitants que le strict nécessaire -à leur existence, la maigre récolte suffisait à peine maintenant à -entretenir la garnison du pays. Une grande partie de la population se -rendit à Omm Derman, qui bientôt, ayant un nombre d’habitants beaucoup -trop grand, se trouva dans la situation la plus fâcheuse. En quelques -semaines, _l’ardeb doura_ atteignit le prix de 30 à 40 écus et monta -jusqu’à 60 écus en espèces sonnantes. Les riches pouvaient encore se -procurer du pain, mais les pauvres commençaient à périr. Les derniers -mois de l’année 1889 furent horribles! Les gens étaient si amaigris -qu’ils semblaient à peine des êtres humains et n’avaient littéralement -plus que la peau et les os. De vieilles balayures et des choses d’une -nature dégoutante étaient dévorées avec voracité par les pauvres. Les -peaux d’animaux crevés et qui étaient déjà en putréfaction, étaient -rôties sur le feu et formaient une nourriture que regardaient avec -envie de moins heureux. Les garnitures en cuir des sièges étaient -arrachées et mangées; les ossements des animaux trouvés sur les -routes, pilés, cuits dans l’eau, formaient une bouillie qu’on buvait -avidement. Celui qui possédait encore assez de force volait où et ce -qu’il pouvait. On se précipitait comme des vautours sur les marchands -de pain et de graisse. Je vis un homme, à moitié mort de faim voler un -morceau de suif et le mettre rapidement dans sa bouche avant que la -propriétaire pût l’en empêcher; elle lui serra des deux mains la gorge -jusqu’à ce que ses yeux sortissent de leur orbite, mais lui, fermait -convulsivement la bouche jusqu’à ce qu’il tombât sans connaissance sur -le sol. Au marché, on entendait des cris comme dans une maison de fous. -«Gâikum, gâikum!» (il vient vers vous) rugissait-on de tous côtés, ce -qui signifiait que les affamés se glissaient vers la place comme des -animaux de proie. Des marchandes couvraient leur marchandise de leur -propre corps et la défendaient à coups de pied et à coups de poing. - -[Illustration: FAMINE À OMM DURMAN.] - -Dans l’espace qui se trouvait entre la maison du calife et celle -de son frère Yacoub, grouillait pendant la nuit une foule de ces -malheureux qui criaient comme des insensés pour avoir du pain. Cela me -répugnait, rien que de gagner ma maison pendant la nuit, tandis que -des troupes toujours plus nombreuses de ces mendiants se précipitaient -et cherchaient à y pénétrer de force: moi-même j’avais à peine de quoi -empêcher de mourir de faim mes gens et de vieilles connaissances tombés -dans la pauvreté. - -Une nuit—il faisait clair de lune—je me rendis à minuit de la porte du -calife à ma maison. Sur la place libre, entre le Bet el Amana et la -maison de Yacoub, je vis quelques personnes se remuer sur le sol d’une -façon étrange. Je m’approchai; c’était trois femmes à demi-nues, avec -de longs cheveux emmêlés, couchées sur le corps d’un ânon, qui avait -probablement perdu sa mère ou avait été volé par les dites femmes. -Elles avaient, à ce qu’il me sembla, déchiré son corps avec leurs mains -et leurs dents, et rongeaient les entrailles toutes crues de l’animal -se roulant encore dans les convulsions de la mort. Je frissonnai -devant ces femmes transformées par la faim en bêtes féroces et qui me -regardaient comme des folles. Les mendiants qui me suivaient voulurent -alors leur arracher le cadavre, mais elles défendirent leur proie avec -la fureur des animaux qui ont goûté le sang. Je m’éloignai rapidement -de cette société peu rassurante. - -Je vis un jour le cadavre d’une femme étendue sur la route; son -affreuse mort n’avait pu effacer de son visage les traces de sa beauté; -son petit enfant, âgé peut-être d’un an, cherchait en pleurant sa -nourriture au sein glacé de sa mère. Une femme qui passait eût pitié du -pauvre petit et le prit avec elle. - -Une autre de la tribu des Djaliin, où la moralité est placée au plus -haut degré, se traîna jusque chez moi avec sa fille, à peine sortie de -l’enfance. Toutes deux étaient près de mourir de faim et me supplièrent -de les soutenir. «Prends ma fille unique chez toi comme esclave et -arrache-la à la mort» dit-elle d’une voix faible. Des larmes abondantes -coulaient sur son visage amaigri. «Ne crains pas que je t’importune -plus tard, mais elle, ne la laisse pas périr!» Je donnai à toutes deux -ce que j’avais et les priai de me laisser en leur disant de revenir -quand elles n’auraient plus rien. Je ne les revis pas cependant, -peut-être un compagnon de souffrance a-t-il eu pitié d’elles..... - -Une femme fut accusée d’avoir mangé son unique enfant. On l’amena à -la zaptieh (sorte de commissariat de police), et on rechercha des -preuves. Mais où? La femme succomba deux jours après. - -Des pères vendirent leurs enfants comme esclaves à des gens riches, non -pour gagner de l’argent, mais pour avoir la possibilité de prolonger -leur vie. Plusieurs les rachetèrent pour des sommes plus fortes, après -que cette année d’épreuves fut passée et qu’eux-mêmes se trouvèrent -dans de meilleures conditions. Les morts restaient étendus dans les -rues et il ne se trouvait plus personne pour les enterrer. Alors le -calife promulgua une loi spéciale, ordonnant que chacun devant la -maison duquel un homme viendrait à mourir, serait obligé de l’enterrer; -en cas de non-observation de cette loi, ses biens seraient confisqués. -Cet ordre fut suivi dans une certaine mesure, mais beaucoup jetèrent -alors leurs propres morts devant les maisons d’autrui, ce qui fut une -nouvelle source de difficultés. - -Tous les jours, on voyait flotter des cadavres sur le Nil Bleu et sur -le Nil Blanc, preuve que l’affreuse calamité régnait dans le pays -entier. A Omm Derman, la plus grande partie des morts appartenait aux -populations réfugiées des campagnes; les habitants de la ville avaient, -malgré les ordres sévères du calife, tenu caché un peu de blé et les -tribus arabes se soutinrent mutuellement dans ces temps difficiles. La -population de la ville souffrit beaucoup néanmoins. - -La famine fit encore bien plus de victimes dans les autres parties du -Soudan, et les Djaliin, le peuple le plus fier et le plus moral, eurent -à supporter les pertes les plus considérables. Beaucoup de pères de -famille, voyant que le salut n’était plus possible, murèrent les portes -de leurs maisons, et attendirent la mort, réunis avec leurs familles. -De riches villages avec une forte population furent dépeuplés jusqu’au -dernier homme. - -Bien que Dongola eût à souffrir naturellement aussi de la cherté -anormale des vivres, la situation y était cependant meilleure parce que -la population avait été amoindrie, par suite du départ de Negoumi. Dans -le Gallabat et le Ghedaref, Zeki Tamel avait dès le commencement du -manque de vivres, donné l’ordre à ses gens désignés exprès pour cela, -de rassembler par la force tout le blé qui se trouverait dans le pays -et de l’emmagasiner dans les garnisons pour ses soldats. Il sauva ainsi -la plus grande partie de son armée, mais la population de la campagne -toute entière paya tribut à la famine. Il y eut un moment où dans le -Ghedaref, personne n’osait sortir sur les routes après le coucher du -soleil sans être accompagné d’une escorte militaire, on craignait -d’être attaqué et mangé! Les habitants étaient devenus semblables à -des bêtes sauvages et à de véritables anthropophages. Un émir de la -tribu des Hamer, qui avait encore fort bonne apparence, était venu de -Gallabat au Ghedaref et voulut, malgré les conseils de son hôte, aller -faire visite à un ami après le coucher du soleil. Mais on ne le revit -nulle part. Comme on le cherchait, on trouva sa tête hors de la ville; -son corps avait été dévoré! - -Les tribus des Tabania, Shoukeria, des Agaliin, des Hammada, etc., -disparurent à peu près et le pays, autrefois fort peuplé, devint un -désert. Zeki Tamel envoya une division de son armée dans les provinces -du sud, au bord du Nil Bleu, vers les montagnes de Tabi, de Rigreg, -de Kehli, de Kashankero, jusqu’au Beni Shangol, dont la population -consentait à payer des redevances au calife, mais ne voulait ni se -rendre auprès de lui en pèlerinage ni fournir des soldats. Il avait -naturellement cette fois-ci pour but moins des succès militaires que -le fait d’occuper ses troupes et de leur fournir l’entretien. Abd er -Rasoul, commandant de cette division emporta tout comme butin, beaucoup -d’esclaves et une somme d’argent importante. - -Dans le Darfour, les événements étaient à peu près les mêmes que dans -le Ghedaref et à Gallabat. Les provinces de l’ouest, comme le Dar -Gimmer, le Dar Tama et le Massalat, ne manquaient pas de blé; mais -ces tribus n’étaient pas soumises et leurs chefs avaient interdit -sévèrement l’expédition de vivres à Fascher. Il semblait en général que -cette famine fut une punition du ciel qui frappait justement les pays -soumis au calife, car les provinces voisines, qui eurent d’ailleurs -le repos nécessaire pour cultiver leurs champs, avaient récolté du -blé suffisamment pour leur entretien, bien que l’année précédente -eut été défavorable au point de vue des pluies. Des marchands d’Omm -Derman louèrent des bateaux et allèrent à Faschoda échanger du blé -contre des perles, des barres de cuivre et de l’argent. D’abord il n’en -vint que peu, mais comme l’entreprise réussissait, une foule de gens -avides de gagner, se mit en route pour les pays nègres jusqu’au Sobat. -Ils apportèrent du blé, ce qui fut utile, non seulement à eux-mêmes, -mais encore à leurs concitoyens dans la détresse. Si le mek (roi) de -Faschoda, qui n’était pas astreint à payer tribut au calife, avait -interdit l’exportation du blé, la moitié d’Omm Derman serait morte de -faim. - -Enfin, la pluie tomba de nouveau, l’époque des semailles était -arrivée et la moisson approchait. On commença à revivre, à se réjouir -et à espérer la délivrance finale. Mais l’horizon s’assombrit: des -essaims de sauterelles, d’une grosseur inusitée, envahirent le pays -et anéantirent tout espoir! Cette calamité se reproduit chaque année -jusqu’à maintenant encore dans les pays du Soudan. - -Le calife avait, dans sa préférence continuelle pour sa propre tribu, -forcé jusque là la population du pays à ne vendre le peu de blé dont -elle disposait qu’à ses agents et à des conditions très modérées. -Malgré ces prix très bas en comparaison de la cherté générale, ces -achats en masse lui avaient occasionné des frais considérables, et -il s’efforça alors de regagner ce qu’il avait dépensé. Il ordonna -donc à Ibrahim Adlan de se rendre en personne dans le Ghezireh et de -demander à la population de lui livrer la moitié de sa nouvelle récolte -spontanément, espérait-il, et cela sans paiement. Ibrahim Adlan qui -n’était pas du tout de cet avis, partit et ses ennemis profitèrent de -son absence pour le dénoncer. - -Dévoré par l’ambition, Ibrahim Adlan cherchait à être le premier du -royaume après le calife. En raison de son habileté administrative et -de son adresse vis-à-vis de son maître, il était très aimé de celui-ci -et profitait souvent de sa bienveillance pour contrarier les plans -d’autres personnes qui ne lui convenaient pas. Se servant ainsi de -son influence, Ibrahim Adlan s’était attiré l’inimitié implacable de -Yacoub, inimitié que celui-ci savait toutefois cacher adroitement. -Ibrahim Adlan avait un bon caractère et il ne prêtait la main qu’à -contre-cœur aux mesures oppressives ou aux injustices. Il réussit -souvent à adoucir le sort d’hommes déjà perdus. Il était, envers ceux -qui lui étaient dévoués, généreux et toujours disposé à les aider. Il -se montrait par contre l’ennemi implacable de tous ceux qui dénigraient -son activité, convoitaient des places sans son entremise ou même -intriguaient contre lui. Comme il avait toujours en vue, ainsi que la -plupart des Soudanais, d’amasser des richesses, ce qui ne lui était -pas difficile à cause de sa position influente comme amin du Bet el -Mal (chef de la recette publique), il fut à juste titre soupçonné de -posséder une fortune extraordinaire. On avait essayé à l’occasion -de révéler le fait au calife. Pendant l’absence d’Adlan, Yacoub et -quelques-uns de ses intimes expliquèrent au calife que son ministre des -finances avait dans le pays presque autant d’influence que lui-même, -qu’Ibrahim Adlan avait en public et à plusieurs reprises blâmé les -ordonnances d’Abdullahi et qu’il n’avait accepté que par la force et à -contre-cœur le partage du blé désiré à bon droit par le calife, parce -qu’il considérait les Taasha comme la cause immédiate de la famine -dans le pays. Comme Ibrahim Adlan montra en effet une certaine tiédeur -dans l’accomplissement des ordres de son maître qui étaient contre sa -conviction, comme les livraisons de blé promises tardaient à venir -et que les Taasha se trouvaient dans la détresse, le calife crut aux -racontars des intrigants et rappela Adlan. - -Pendant les premiers jours de son arrivée, le calife ne lui laissa -pas remarquer son mécontentement; mais comme les plaintes des Taasha -devenaient toujours plus pressantes, il l’appela un matin auprès de -lui et l’accusa d’une manière violente, d’infidélité et d’abus de -confiance. Irrité et trop confiant dans sa position de préféré, -Ibrahim Adlan oublia qu’il n’était pourtant que l’esclave du calife et -répondit d’un ton blessant: - -«Tu me fais maintenant des reproches! Je t’ai servi pendant des années -fidèlement et en silence; mais je veux aujourd’hui te dire la vérité. -Par ta préférence pour ta tribu, pour laquelle tu commets injustice sur -injustice, tu t’es aliéné le cœur de tes anciens partisans. Je me suis -toujours efforcé jusqu’ici de défendre tes intérêts, mais maintenant -que tu écoutes mes ennemis et ton frère Yacoub, qui me poursuit de sa -haine, il m’est impossible de te servir plus longtemps.» - -Le calife fut d’abord étonné, puis presque effrayé. Jamais quelqu’un -n’avait encore osé employer un tel langage envers lui. Si Ibrahim Adlan -n’avait pas eu un nombreux parti dans le pays, il n’aurait certainement -pas pu parler ainsi à son maître, et s’il n’avait pas eu déjà une -fortune énorme, il n’aurait pas abandonné, sans contredit, sa position -lucrative. Mais le calife se contint: - -«J’ai entendu tes paroles; j’y réfléchirai. Tu peux te retirer. Demain, -je te donnerai ma réponse.» Adlan quitta son maître, mais avant qu’il -n’eut atteint le seuil de la porte, le calife avait déjà décidé sa mort. - -Le lendemain, au soir, les deux califes, tous les cadis et Yacoub, -furent convoqués à un important conseil; quelques minutes après eux, -Ibrahim Adlan fut aussi appelé. En peu de mots, le calife lui adressa -les mêmes reproches que la veille et conclut en ces termes: - -«Tu as parlé contre Yacoub et tu as dit aussi que je m’aliénai le cœur -de mes partisans. Sais-tu que mon frère Yacoub est ma main droite et -mon œil. Sais-tu que c’est toi-même qui m’aliène le cœur de mes amis -et tu veux faire maintenant la même chose à l’égard de mon frère. Mais -Dieu est juste et tu n’échapperas pas à ta punition!» - -Il fit un signe aux moulazeimie qui étaient déjà tout prêts à conduire -Adlan en prison. Sans répondre un mot, celui-ci sortit d’un pas ferme, -la tête haute; il ne voulait pas donner à ses ennemis la joie de le -voir abattu ou effrayé. - -Le calife ordonna aussitôt de confisquer la maison d’Ibrahim Adlan -ainsi que le Bet el Mal, de fouiller avec soin la première et d’exiger -des employés du second, une reddition de comptes. Dans la poche -d’Ibrahim Adlan, qui était superstitieux comme tous les Soudanais, on -trouva une bande de papier couverte de signes étranges écrits avec -une solution de safran liquide à laquelle on attribuait une influence -particulièrement mystérieuse. Ce billet, qui portait les noms d’Ibrahim -et du calife, le fit convaincre de sorcellerie qui était punie très -sévèrement. - -Ibrahim Adlan fut déclaré mochalif, pour n’avoir pas accompli les -ordres reçus; traître, pour avoir essayé de brouiller le calife et -son frère; comme il était convaincu en outre de sorcellerie, il fut -condamné à la mutilation ou à la mort. On lui laissa le choix: il -préféra la mort. Les mains liées par devant, il fut amené sur la place -du marché, au son lugubre de l’umbaia, au milieu d’une grande foule. -Il monta tranquillement sur le siège placé au-dessous de la potence, -se passa lui-même la corde autour du cou; et repoussant la boisson -qu’on lui offrait, il ordonna au bourreau de faire son devoir. La -corde fut tendue, le siège fut enlevé, et Ibrahim resta pendu, pareil -à une statue de pierre jusqu’à ce qu’il eut rendu l’âme. Seul, l’index -levé de sa main droite prouva à ses gens qu’il était mort en mahométan -croyant. Des lamentations remplirent une grande partie de la ville, -malgré la défense de pleurer les morts. Mais le calife, heureux de -s’être défait d’un ennemi qu’il croyait dangereux s’abstint de punir -ceux qui portèrent le deuil. Puis il ordonna à Yacoub de faire enterrer -le mort, afin de bien montrer au peuple, qu’Ibrahim n’avait été puni -qu’au point de vue légal et que l’inimitié personnelle bien connue -entre lui et Yacoub, n’avait pas été prise en considération. Nur woled -Ibrahim fut désigné pour lui succéder. Comme petit-fils d’un Takrouri, -il n’appartenait pas aux tribus de la vallée du Nil et pouvait déjà par -ce seul fait prétendre à la confiance et à la bienveillance du calife. - -Celui-ci se montrait envers moi de jour en jour plus méfiant. Avant le -départ d’Ibrahim Adlan pour le Ghezireh, ma famille avait répondu à mes -lettres. La missive qui m’était adressée ne contenait que des nouvelles -privées; on m’exprimait la joie de pouvoir être en rapport avec moi, au -moins par lettre. Quelques lignes adressées au calife le remerciaient -de nouveau dans une forme très respectueuse de ses bons traitements -envers moi et l’assuraient du dévouement de mes frères et sœurs. -Ceux-ci le remerciaient en même temps pour l’invitation flatteuse -de venir à Omm Derman et s’excusaient en disant que leur service -militaire actuel et leur position les avaient empêchés d’obtenir de -leurs supérieurs, auxquels ils devaient obéir comme je devais le faire -vis-à-vis du calife, l’autorisation de faire un voyage si lointain. - -Le calife m’avait fait appeler auprès de lui et, après avoir pris -connaissance du contenu de la lettre, il me dit: - -«J’avais l’intention d’engager tes frères à venir afin qu’ils eussent -l’occasion de me voir ainsi que toi, et je les ai même invités par -écrit, ce que je n’ai encore jamais fait. Maintenant qu’ils cherchent -des prétextes et prétendent ne pas pouvoir venir ici, comme d’autre -part, ils savent que tu te portes bien, je te défends de correspondre -encore avec eux à l’avenir. Ces relations ne feraient qu’assombrir ton -cœur. As-tu compris mes intentions?» - -Je répondis affirmativement et il continua en me fixant de son regard: - -«Où est l’Evangile que l’on t’a envoyé.» - -«Je suis mahométan, répondis-je, et je n’ai pas d’Evangile chez moi. On -m’a envoyé la traduction du Coran, le livre sacré que tes gens ont vu à -l’ouverture de la caisse; il se trouve encore entre mes mains.» - -«Apporte-le moi demain» ordonna-t-il brièvement, puis il me fit signe -de m’éloigner. - -Il était évidemment redevenu méfiant envers moi; il avait déjà même -souvent entretenu ses cadis de cette méfiance, après la défaite de -Negoumi. - -Bien que j’eusse partagé entre mes camarades presque toute la somme -reçue de mes frères et sœurs, plusieurs furent cependant désillusionnés -du petit don qui leur échut; ils murmurèrent et intriguèrent contre moi -autant qu’ils purent. Qui donc avait pu inspirer au calife l’idée que -le Coran qu’on m’avait envoyé était un Evangile? Le lendemain, je lui -remis le livre; c’était une traduction allemande par Ullmann. Il la -considéra longuement avec attention. - -«Tu dis donc que c’est le Coran. Le livre est écrit dans la langue des -infidèles et on y a peut-être apporté des changements.» - -«C’est une traduction mot à mot dans ma langue maternelle, répondis-je -tranquillement, elle a pour but de me faire comprendre le livre sacré -venu de Dieu et donné aux hommes par le Prophète, en langue arabe. -Tu peux l’envoyer tout de suite à Neufeld, prisonnier chez le Sejjir -et avec lequel je n’ai aucune relation, l’interroger à ce sujet, et -vérifier ainsi très facilement l’exactitude de ma déclaration.» - -«Je crois à ces paroles dit-il d’un ton assez amical, mais on m’a parlé -à ce sujet et il est en tout cas préférable pour toi de détruire le -livre.» - -Naturellement, je me rangeai à son avis; il continua: - -«Je veux aussi renvoyer à tes frères et sœurs le cadeau qu’ils m’ont -expédié. Je ne puis en faire aucun usage et cela sera pour eux la -preuve que je n’attache aucune valeur aux biens terrestres.» - -Il appela aussitôt son secrétaire et lui fit écrire une lettre en mon -nom à mes frères et sœurs dans laquelle il leur annonçait brièvement -que des relations ultérieures entre nous n’étaient ni nécessaires, ni -désirées et que notre correspondance était terminée. La lettre que je -signai fut remise avec le coffret refusé à woled Ibrahim qui fut chargé -d’expédier le tout à Souakim. Il fit ainsi et le nécessaire qui avait -d’abord été reçu avec tant d’approbation, retourna à Vienne d’où il -était venu. - -Depuis ce jour je fus plus prudent que jamais, afin de ne pas donner -à Abdullahi de nouveaux sujets de méfiance. Malgré cela, il crut -nécessaire tout de suite après la mort d’Ibrahim Adlan de me mettre en -garde contre des intrigues qui pouvaient se produire. - -Il réunit tous les moulazeimie et m’expliqua devant eux, avec les -paroles les plus violentes que j’étais soupçonné d’espionnage, qu’il -avait appris que j’interrogeais les courriers sur les événements du -Soudan, que je recevais dans ma maison, pendant la nuit, des visites de -gens qui lui étaient hostiles, enfin que je m’étais même informé dans -quelle partie de sa maison se trouvaient ses chambres à coucher. - -«Je crains beaucoup pour toi, conclut-il dans son discours riche en -reproches, que tu n’aies le même sort que ton ami Ibrahim Adlan, si tu -ne rentres pas en toi-même!» - -La dose était lourde pour moi, il me fallait conserver du calme et de -la fermeté. - -«Seigneur, dis-je d’une voix distincte, je ne puis me défendre contre -des ennemis cachés, mais je suis innocent de tout ce qu’on t’a rapporté -et je livre mes calomniateurs à la punition de Dieu. Voici plus de six -années que je me tiens à ta porte par la pluie et par le soleil, par -la chaleur et par le froid, toujours prêt à recevoir tes ordres. J’ai -quitté, ainsi que tu l’as ordonné, toutes mes anciennes relations; -je ne suis en rapport avec personne; et j’ai même interrompu sur ton -désir toute correspondance avec mes frères et sœurs, sans la moindre -résistance dans mon cœur. Dans cette longue série d’années, tu n’as -jamais entendu de moi un mot de plainte, pas même lorsque je me -trouvais dans les fers sur ton ordre. Mais je ne puis faire davantage. -Que Dieu m’impose une nouvelle épreuve, je m’y soumettrai volontiers. -Mais je me fie en tout repos à ta pénétration et à ta justice.» - -«Que pensez-vous de ses paroles?» dit-il en se tournant après un moment -de réflexion vers les moulazeimie assemblés. Tous sans exception -déclarèrent qu’ils n’avaient jamais remarqué chez moi une action -pouvant justifier le soupçon sur lequel il basait ses reproches. Mes -adversaires, que je connaissais fort bien et qui m’avaient mis dans -cette situation périlleuse où tout dépendait de l’humeur du calife, se -virent alors forcés d’en témoigner. - -«Je te pardonne encore une fois, mais évite tout nouveau sujet de -plaintes!» conclut-il, puis il me tendit sa main à baiser et me fit -signe que je pouvais me retirer. - -Il parut toutefois avoir compris qu’il avait commis une injustice à mon -égard, car le lendemain matin il me parla amicalement et avec intérêt -et m’exhorta à être sur mes gardes vis-à-vis de mes envieux, que je -gênais depuis longtemps, parce que je possédais son affection et sa -confiance. - -«Ne te fais pas d’ennemis, dit-il dans un accès de familiarité, tu -sais que la loi mahdiste est régie par la Sheria Mohammedijja; si on -t’accuse auprès du cadi de trahison et que cela soit attesté par deux -témoins, tu es perdu et moi-même ne puis enfreindre la loi pour te -sauver.» - -Quelle vie dans un pays où le salut et la perte d’un homme ne dépendent -que de la déposition de deux témoins! - -Comme vers minuit, je regagnais ma maison, fatigué, abattu et épuisé -par cette lutte toujours renouvelée, mon fidèle Sadallah m’avertit, à -ma grande surprise, qu’un eunuque du calife venait d’amener pour moi -une femme voilée. Cette fois, j’aurais dû m’en réjouir, car c’était une -preuve que l’accès de colère du calife était dissipé et qu’il était -de nouveau bien disposé à mon égard. Mais ma première pensée fut de -songer à me débarrasser sans que cela paraisse bizarre, de ce cadeau -inopportun. - -J’entrai avec Sadallah dans la maison et vis avec terreur que sous le -voile était cachée une Egyptienne née à Khartoum. (Pour le Soudan, -c’était encore une blanche.) Elle s’était installée commodément sur le -tapis, et après les premières salutations, me raconta, après que je l’y -eus discrètement invitée, l’histoire de sa vie et cela avec une telle -volubilité que, quoique parlant très bien l’arabe, j’eus beaucoup de -peine à suivre ses paroles. - -Elle était fille d’un soldat égyptien qui était tombé dans les combats -contre les Shillouk sous Youssouf bey. Comme cela s’était passé -vingt ans auparavant, la narratrice ne devait plus être de première -fraîcheur. Elle parla aussi de son premier mari qui était tombé à la -prise de Khartoum et avec lequel elle avait vécu assez longtemps. Sa -mère était une Abyssinienne élevée à Khartoum et vivait encore. Ma -fiancée présomptive avait en outre de nombreux parents, ce que la -rendait encore plus suspecte pour moi. Cette dame instruite et qui -avait beaucoup voyagé, avait été l’une des nombreuses femmes d’Abou -Anga. J’étais donc destiné à être le successeur de l’ancien esclave! -Après la mort de celui-ci, elle avait été faite prisonnière par les -Abyssins pendant le combat avec le roi Jean, ainsi que beaucoup de ses -compagnes, puis ensuite relâchée par Zeki Tamel. Elle me donna de très -nombreux détails sur cette bataille; ils me seraient maintenant utiles, -s’ils ne m’avaient pas échappé. Peu de temps auparavant, le calife -avait envoyé chercher à Gallabat les femmes et les esclaves d’Abou Anga -qui restaient encore et les avait partagés entre ses partisans après -leur arrivée à Omm Derman. Le calife, à ce que me raconta cette femme, -me l’avait personnellement destinée, et elle avoua à voix basse qu’elle -était heureuse d’être tombée entre les mains d’un compatriote. - -Je lui expliquai que je n’étais pas précisément son compatriote, mais -un Européen et que ce qui me rapprochait d’elle, c’était la couleur -blanche de ma peau. Je lui promis de faire en sa faveur tout ce qui -me serait possible. Comme la nuit était déjà avancée, je la priai de -suivre mon domestique qui prendrait soin de son repos et pourvoirait à -ses besoins. - -Tels étaient les cadeaux que me faisait le calife. Au lieu de -m’assigner une somme même minime sur le Bet el Mal, pour mon entretien, -il m’envoyait des femmes, qui non seulement m’occasionnaient des frais -auxquels je ne pouvais suffire, mais encore le grand souci de savoir -comment m’en débarrasser. - -Le matin suivant, le calife me demanda en riant si j’avais reçu son -présent et si j’en étais content; à quoi je répondis, me souvenant de -la leçon reçue l’avant-veille, en l’assurant que j’étais très heureux -de cette preuve d’affection et que je priais Dieu chaque jour de me -conserver sa bienveillance pour l’avenir. Comme, avant la prière de -midi, je rentrais dans ma maison, je la trouvai pleine de figures -féminines étrangères, qui, malgré les objections de Sadallah et sa -juste colère, s’étaient moquées de lui et avaient pénétré presque de -force en prétendant être de proches parentes de Fatma el Beidha, la -blanche Fatma: tel était en effet le nom du cadeau du calife! - -Une vieille Abyssinienne infirme se présenta à moi comme ma future -belle-mère; je l’aurais du reste reconnue à son débit emphatique -comme la mère de Fatma el Beidha, qu’elle égalait en tous cas par sa -loquacité. Elle aussi m’affirma être heureuse que sa fille m’eût été -donnée et exprima l’espoir que je lui donnerais dans ma maison le rang -qui lui convenait. Je lui promis de bien traiter sa fille et m’excusai -en même temps de ne pouvoir rester davantage chez moi. En m’en allant, -je donnai l’ordre à Sadallah de recevoir mes hôtes, selon la coutume -du pays aussi bien que possible, mais, de les chasser tous ensuite, -à l’exception de Fatma el Beidha et même avec l’aide des autres -domestiques, si cela était nécessaire. - -Lorsque, quelques jours plus tard, le calife me demanda de nouveau -avec curiosité des nouvelles de Fatma—je savais combien il tenait à -ce que je vécusse aussi isolé et retiré que possible—je lui expliquai -que je n’avais jusqu’à présent rien à lui reprocher à elle-même, mais -que, grâce à sa nombreuse parenté, je me trouverais peut-être en -contact avec des gens avec lesquels ni lui ni moi ne souhaitions avoir -des relations; que je m’étais efforcé jusqu’à présent d’empêcher -ces relations, mais que je me heurtais à une résistance en somme -légitime. Je lui dis enfin que j’avais pensé, dans le cas où ces gens -ne se soumettraient pas à mes ordres, à abandonner Fatma purement et -simplement à ses parents; il se déclara d’accord avec ma manière de -voir. - -En réalité, tout n’était pas absolument exact dans mon récit, car -depuis que Sadallah avait accompli les ordres que je lui avais donnés -à ce sujet, je n’avais revu personne. J’attendis un certain temps afin -de ne pas dévoiler au calife mes vraies intentions; puis j’envoyai -Fatma el Beidha en visite chez sa mère, dont Sadallah avait découvert -la demeure, avec l’ordre d’y rester tant que je n’aurais pas exprimé -le désir de la voir revenir dans ma maison. Quelques jours plus tard -j’envoyai des vêtements et une petite somme d’argent à Fatma; en même -temps, dans une lettre je la déclarais quitte et libre envers moi de -ses devoirs. J’assurai au calife que le départ de Fatma romprait ainsi -toute relation avec ces gens, inconnus pour nous; il y vit la preuve -que je m’efforçais de suivre consciencieusement ses ordres! - -Un mois plus tard, la vieille Abyssinienne vint et me demanda la -permission de marier sa fille à l’un de ses parents, ce à quoi je -consentis volontiers: aujourd’hui, Fatma el Beidha est une heureuse -mère de famille à Omm Derman. - - - - -CHAPITRE XIV. - -Occupation des provinces méridionales par les Mahdistes. - - Expédition des Mahdistes vers l’Equateur.—Sort du reste de la garnison - d’Emin Pacha.—Campagne contre les Shillouk.—Reprise de Tokar par les - Egyptiens.—Mort d’Othman woled Adam.—Discorde à Dongola.—Condamnation - de Mohammed Khalid. - - -Karam Allah, auquel Othman woled Adam avait pris tous ses Basingers et -ses esclaves, et qui vivait maintenant d’une façon fort pauvre à Omm -Derman, s’était avancé, lorsqu’il était émir de la province du Bahr -el Ghazal, jusque dans le voisinage du Nil Blanc et avait inquiété -Emin Pacha sur son territoire. Par bonheur pour Emin, Karam Allah fut -rappelé et depuis ce temps-là, on n’avait plus reçu de nouvelles des -provinces équatoriales; celle du Bahr el Ghazal avait été abandonnée -et les habitants d’Omm Derman, qui s’occupaient du commerce de blé, -n’allaient que fort peu au sud de Faschoda. Le calife avait entendu -parler des richesses de ces pays en esclaves et en ivoire. Il résolut, -pour augmenter ses revenus, d’organiser une expédition pour les -conquérir. Mais comme la tentative était hasardée, et qu’on pouvait -douter de la bonne issue de l’entreprise, il ne voulut exposer au -danger ni ses proches parents, ni ceux de sa tribu. Il désigna donc -Omer Salih, comme chef de l’expédition. Les tribus de la vallée du Nil -presque seules y prirent part. - -Trois vapeurs furent frétés, auxquels on ajouta huit bateaux à voiles. -Ils furent chargés de marchandises ordinaires de Manchester, de perles, -etc. Omer Salih disposait d’environ 800 fusils et de 500 porteurs -de lances. Le calife rédigea les lettres nécessaires à Emin Pacha -et je fus obligé de mettre ma signature au bas d’une lettre écrite -en mon nom et dans laquelle je sommais Emin de se rendre. En outre, -Georgi Stambouli, qui s’était occupé précédemment des affaires d’Emin -Pacha à Khartoum, lui écrivit aussi. Comme les Shillouk n’étaient -pas tributaires des Mahdistes et qu’ils étaient très forts, Omer -Salih reçut l’ordre de passer à Faschoda sans s’y arrêter et de ne se -défendre qu’en cas d’attaque. Il quitta Omm Derman au milieu de juillet -1888, traversa Faschoda sans difficulté, mais ne trouva plus ensuite -d’occasion pour envoyer des rapports sur sa situation. - -Plus d’une année après, comme le calife était inquiet, et songeait -aux moyens de se procurer des nouvelles, un vapeur revint avec un -peu d’ivoire et quelques esclaves. Il fournit des renseignements sur -le cours et l’état de l’expédition. La garnison de Redjaf s’était -rendue et ses officiers avaient été envoyés à Dufilé, afin de faire -prisonnier Emin Pacha, auquel ses soldats refusaient déjà obéissance; -il devait être livré à Omer Salih. Après le départ des officiers, le -bruit se répandit parmi les Mahdistes que c’étaient des traîtres et -qu’ils étaient allés à Dufilé pour réunir les soldats qui y étaient -stationnés et combattre Omer Salih. Celui-ci usa de représailles, -arrêta les officiers et sous-officiers restés à Redjaf, les fit mettre -aux fers, et partagea entre ses partisans tous les biens qu’il trouva -en possession de ceux qu’il avait fait emprisonner. - -Les officiers, arrivés à Dufilé, et qui voulaient réellement, suivant -leurs instructions, s’emparer d’Emin Pacha, trouvèrent que celui-ci -s’était déjà retiré avec Stanley. Ils entendirent alors parler de -l’arrestation de leurs femmes et de la confiscation de leurs biens. Ils -réunirent les soldats qui les avaient suivis volontairement et qui, -après le départ d’Emin avaient fondé une sorte de république militaire; -puis, ils marchèrent contre Redjaf. Les Mahdistes, informés de leur -approche les attendirent en chemin. Un combat eut lieu dans lequel Omer -Salih resta vainqueur. Les officiers tombèrent, mais la plus grande -partie des troupes réussit à se retirer à Dufilé, dont la garnison fut -bientôt attaquée par les Mahdistes et qui, après une vaillante défense -força l’ennemi à battre en retraite. Malgré ce succès, la dissension -éclata aussitôt parmi les soldats et ils se répandirent par bandes dans -tout le pays afin de subvenir à leur entretien. - -Le calife, heureux du succès remporté par Omer Salih, et poussé par -Mohammed Cher woled Badr, arrivé par le vapeur, qui lui dépeignait les -richesses du pays en termes très exagérés, se décida à organiser une -nouvelle expédition. Il envoya Hassib woled Ahmed et Elias woled Kenuna -avec deux cent soixante fusils et profita de l’occasion favorable que -la position nouvellement acquise lui offrait, pour se débarrasser de -personnages qu’il n’aimait pas. Depuis ce moment, Redjaf devint un lieu -de déportation pour les criminels, pour les personnes dangereuses -ou supposées dangereuses pour l’Etat. Beaucoup de ceux qui étaient -inculpés de vols et qui se trouvaient prisonniers chez le Sejjir furent -remis à Elias woled Kenouna. Le calife fit arrêter aussi tous ceux -qui étaient soupçonnés de se livrer à des vices contre nature, ou de -mener un genre de vie immoral. Il les fit mettre aux fers et expédier -à Redjaf. Que les injustices les plus inouïes se soient produites -alors, cela va sans dire! C’était une magnifique occasion pour les -nombreux émirs et les autres personnages influents, de se débarrasser -de ceux qu’ils n’aimaient pas. Hassib et Elias surent profiter de cette -nouvelle organisation. Dans leur voyage, depuis Omm Derman à Kaua, ils -visitèrent les villages situés dans le voisinage du fleuve, arrêtèrent -les gens sous prétexte qu’ils appartenaient à la catégorie de ceux dont -le calife avait ordonné la déportation à Redjaf, puis leur rendirent -contre rançon la liberté et le droit de pouvoir rester dans leur -patrie. C’était un métier lucratif! - -La riche source de revenus des deux émirs ne tarit que lorsque les -navires arrivèrent dans les districts des Shillouk et des Dinka qui -surent défendre leur liberté avec courage et succès. Le calife avait -entendu parler, par les marchands qui s’étaient rendus à Faschoda -pendant les années 1889 et 1890 et qui faisaient paisiblement le -commerce de blé avec les Shillouk, de la population de ces districts. -Beaucoup de villages, sur les bords et dans le voisinage du fleuve, -abritaient de nombreuses tribus de nègres Shillouk et Dinka qui, sans -souci des populations du Soudan, gémissant sous la tyrannie du calife, -menaient là une existence tranquille, et qui n’était troublée par aucun -ennemi. - -Ces tribus se trouvaient sous la domination du mek (roi) qui, issu de -l’ancienne famille régnante des Shillouk, exerçait un pouvoir illimité -sur ses sujets et leur permettait, dans son propre intérêt, de faire -du commerce avec les Mahdistes, tandis que lui-même, confiant dans sa -puissance ne tenait nullement pour nécessaire d’assurer le calife de sa -soumission, ni de lui payer des impôts. - -Zeki Tamel se trouvait avec son armée à Gallabat. Cette province avait -bien diminué d’importance pendant la dernière famine; il avait, en -effet, sacrifié la population en lui volant son blé, en faveur de ses -soldats; elle avait souffert, en outre, des pertes importantes par -suite de plusieurs invasions faites dans le pays des Amhara après la -mort du roi Jean. - -Le moment était donc mauvais à Gallabat et dans le Ghedaref. -L’entretien et la nourriture de l’armée, déjà réduite à environ 8000 -hommes, offraient de grandes difficultés. Le calife, informé de ces -faits, ordonna à Zeki Tamel de laisser comme garnison à Gallabat, 2000 -hommes sous les ordres d’Ahmed woled Ali, un cousin du calife, et de -marcher avec le reste, soit 6000 hommes, contre les Shillouk et les -Dinka et d’assiéger Faschoda. Zeki Tamel quitta alors Gallabat, passa -le Nil Bleu près de Woled Medine et traversa le Ghezireh jusqu’à Kaua -où l’attendaient les bateaux arrivés d’Omm Derman. - -Zeki Tamel, d’une bravoure personnelle extraordinaire et connu pour -sa générosité était un Taasha. Son grand-père était un esclave arabe -libéré. Il tenait ses soldats très sévèrement et punissait souvent de -mort les plus petites infractions à la discipline. Il se fit ainsi -détester particulièrement par ses émirs qui, en raison de ses procédés -draconiens, avaient souvent à déplorer la perte des hommes les plus -capables. - -Il s’embarqua à Kaua et se rendit directement à Faschoda. Le mek -des Shillouk crut que Zeki allait pour soutenir Redjaf, ainsi que -les bateaux qui avaient passé précédemment; mais, lorsqu’il le vit -débarquer en terre ferme, il s’enfuit, surpris et effrayé. Poursuivi, -il fut fait prisonnier et exécuté, ayant refusé d’indiquer l’endroit -où il avait caché les sommes d’argent gagnées dans son commerce de blé -depuis plusieurs années. - -Les Shillouk, la tribu nègre la plus brave du Soudan égyptien, se -rassemblèrent alors au sud et au nord de Faschoda et défendirent leur -patrie et leur liberté avec un courage digne d’admiration. Les soldats -de Zeki, habitués au combat et armés de fusils Remington, remportèrent -toutefois la victoire après de nombreux combats sanglants dans lesquels -les Shillouk, armés seulement de lances, rompirent souvent les rangs -de l’ennemi et lui infligèrent de grosses pertes; vaincus, ils prirent -la fuite. Les survivants se dispersèrent avec leurs familles dans le -pays et furent poursuivis par Zeki; une grande partie tomba entre ses -mains. Il fit passer au fil de l’épée tous les hommes dont il put -s’emparer; les femmes, les jeunes filles et les enfants furent seuls -chargés comme butin sur les bateaux et emmenés à Omm Derman. Le calife -fit conduire tous les garçons dans une maison spéciale où ils furent -élevés pour devenir des moulazeimie; il choisit les plus belles jeunes -filles pour sa maison et pour en faire cadeau à ses parents ou à ses -partisans préférés, puis fit vendre le reste aux enchères par le Bet -el Mal. Des milliers de pauvres créatures furent amenées à Omm Derman -tandis que beaucoup succombèrent pendant la marche, aux fatigues du -voyage et au climat auquel elles n’étaient pas habituées. Les femmes -des Shillouk, élevées en pleine liberté, ne purent que difficilement -s’habituer à la vie, dans la ville malpropre où des centaines de mille -hommes demeuraient entassés; beaucoup d’entre elles périrent. A cause -de leur grand nombre, le prix en devint si réduit, que des esclaves -nouvellement arrivés furent livrés souvent pour 8 à 20 écus, valeur -d’Omm Derman. - -Tandis que Zeki laissait Ahmed woled Ali à Gallabat, son frère Hamed -woled Ali était nommé émir de Kassala. Cupide comme pas un, il prit aux -gens, amis ou ennemis, leurs biens et leurs troupeaux, en sorte que les -tribus arabes de l’est, des Hadendoa, des Halenka et des Beni Amer, qui -avaient justement conquis Kassala pour le Mahdi, se révoltèrent et, se -dirigeant sur Massaouah se placèrent sous la protection de l’Italie. - -L’année de la famine fit le reste, en sorte que la tribu des Shoukeria, -qui appartenait pour la plus grande partie à Kassala, périt presque -entièrement. Comme les environs de Kassala avaient été abandonnés par -les habitants échappés à la mort, il devint à la fin très difficile -à la garnison elle-même de s’approvisionner. Le calife qui redoutait -une marche en avant des Italiens, et qui considérait Kassala comme son -boulevard, fut très irrité contre Hamed woled Ali, son cousin auquel -il attribuait la principale responsabilité de la ruine du pays. Il le -rappela à Omm Derman et lui infligea comme punition d’accomplir chaque -jour les cinq prières dans la djami. Il mit à sa place Haggi Mohammed -Abou Gerger qui avait été autrefois adjoint à Osman Digna. - -Ce dernier, auquel la plus grande partie du Soudan oriental obéissait, -avait réussi à soumettre la plupart des tribus arabes et il menaçait -même Souakim, déjà depuis plusieurs années. Il soutint des combats -continuels avec les troupes du Gouvernement. Un jour le sirdar actuel -de l’armée égyptienne, Sir Herbert Kitchener Pacha, alors gouverneur -du Soudan, surprit le camp de Digna établi dans le voisinage de la -ville, et fut grièvement blessé. Osman Digna s’était retranché dans le -voisinage de Souakim à Handoub et menaçait sans cesse la ville, jusqu’à -ce qu’enfin le Gouvernement résolut d’envoyer des troupes pour le -chasser de sa position. - -Il se retira à Tokar où il avait établi déjà depuis longtemps son -quartier général, et de ce point inquiéta, par ses incursions, la tribu -des Omarar qui lui était hostile. Par sa sévérité exagérée et ses -combats continuels, Osman Digna avait presque entièrement perdu son -ancienne popularité; plusieurs de ses partisans commençaient à murmurer -secrètement contre ses ordres. Le calife l’apprit et comme il tenait -davantage à consolider son nouvel empire, qu’à suivre strictement les -enseignements du Mahdi, il désira qu’Osman Digna «relâchât un peu la -corde trop tendue» (proverbe arabe). Il désigna Mohammed Khalid pour -porter ce message à Osman Digna. - -Après avoir été privé de ses biens par Abou Anga et mis aux fers dans -le Kordofan pendant une année, Mohammed Khalid avait été amené à Omm -Derman, où le calife lui pardonna, lui rendit même une partie de sa -fortune, et le soutint de ses propres moyens. - -Il avait longtemps accompli avec le calife et dans son voisinage toutes -les prières quotidiennes et s’était séparé même d’une façon ostensible -du parti de ses parents auxquels il reprochait leur maladresse et leur -ingratitude. Le calife qui avait privé les parents du Mahdi de toutes -les places, abaissé toute leur influence, voulut toutefois sauver les -apparences et donner au moins une position à l’un d’entre eux qu’il -désirait s’attacher de cette manière. C’est pourquoi il nomma Mohamed -Khalid comme son représentant personnel auprès d’Osman Digna. Mohammed -Khalid s’acquitta pour le mieux de sa mission. Bientôt après, le -calife l’envoya à Abou Hammed pour qu’il élaborât un rapport sur les -dispositions des Ababda, qui étaient sujets du Gouvernement égyptien -mais se trouvaient en contact continuel avec les tribus frontières -mahdistes de la province de Berber. - -Quelques semaines s’étaient à peine écoulées depuis le départ de -Khalid, lorsque Digna fut attaqué par les troupes égyptiennes sous -Holled Smith Pacha et chassé de Tokar. Le calife, averti par Osman -Digna qu’il serait attaqué par les troupes du Gouvernement, était -dans une grande perplexité. Il déclara toutefois en gardant son calme -extérieur, que la victoire était assurée. - -C’est pourquoi la terreur fut d’autant plus grande, lorsque la nouvelle -de la défaite et de la fuite d’Osman Digna parvint au calife. Comme -il craignait que le Gouvernement, entraîné peut-être par le succès, -n’avança contre Kassala et Berber où ne se trouvaient que des forces -insuffisantes, il donna l’ordre de se retirer aussitôt à l’approche -de l’ennemi. Il songea en même temps à élever un camp fortifié à -Metemmeh. Mais il fut bientôt calmé par la nouvelle que le Gouvernement -se contentait de Tokar. En réalité, cela seul fut pour lui un rude -coup et une source de crainte continuelle, car il était à prévoir que -les tribus, indisposées contre Osman Digna se joindraient maintenant -au Gouvernement, ce qui ouvrirait à ses troupes la route vers Berber -et Kassala. Quelques mois plus tard, on ordonna à Osman Digna, qui -s’était retiré dans les montagnes, et dont les hommes qui lui restaient -s’étaient dispersés à cause du manque de vivres, d’aller avec ses émirs -à Berber. De là, il se rendit plus tard à Omm Derman avec le nouvel -émir de Berber, Zeki woled Othman, un parent du calife. Le calife, -convaincu de la fidélité et de la bravoure d’Osman Digna, le reçut -très amicalement et le consola de sa défaite. Après un séjour d’une -quinzaine, Osman Digna se rendit avec quelques chameaux et des femmes, -cadeaux du calife, dans l’Atbara pour s’y livrer à l’agriculture, y -édifier un camp et réunir peu à peu les restes dispersés de son armée. - -Othman woled Adam, auquel en réalité, le Darfour oriental qui avait -été presque dépeuplé par la famine, était seul soumis, avait résolu -de marcher contre Dar Tama et Dar Massalat. Déjà à la frontière de -ce district, il eut à soutenir un rude combat, ce qui le força à -reconnaître combien ses adversaires étaient dangereux. Il fut attaqué -dans son camp: ses ennemis, armés seulement de petites lances, s’y -précipitèrent avec une hardiesse folle; il ne dut son salut qu’à ses -armes supérieures et à la bravoure des sheikhs qui se trouvaient avec -lui. Si l’attaque avait eu lieu pendant la marche, il aurait été sans -aucun doute anéanti. Bien qu’il eût repoussé les ennemis, il différa -cependant sa marche en avant, à cause des grandes pertes qu’il avait -subies; avant qu’il n’aît pu recevoir des renforts, une violente -épidémie de typhus éclata parmi ses soldats et le força à la retraite. -En route lui-même tomba malade et il mourut deux jours après son -arrivée à Fascher. - -Ce fut une perte fort sensible pour le calife, car son cousin Othman -woled Adam était, malgré ses vingt ans à peine, un brave guerrier -et s’appliquait toujours à bien s’entendre avec ses soldats, à -les maintenir contents et dispos et à renforcer son influence. Il -partageait le butin sans égoïsme, mais avec générosité, après avoir -prélevé la part destinée au calife, ne conservant pour lui-même que -le strict nécessaire. Cavalier distingué, aimable avec chacun, il ne -s’abandonnait pas à la vie efféminée qui affaiblissait son entourage. -Il fut, encore longtemps après sa mort, donné comme exemple de l’Arabe -noble et brave, par les nombreuses personnes qui l’avaient connu -intimement. Après avoir longtemps réfléchi et écouté de nombreux -conseils, le calife accorda la place du défunt à son proche parent le -jeune Mahmoud woled Ahmed. Celui-ci était le contraire du premier, -ne songeant qu’à s’enrichir, ne recherchant que la débauche, rôdant -volontiers avec des danseuses et des chanteurs qui devaient le divertir -de leurs chansons obscènes. Cette manière de vivre le fit détester et -fut cause d’une révolution chez ses soldats qui avaient encore présent -à la mémoire le souvenir de leur précédent maître. Cette révolte fut -réprimée, il est vrai, mais coûta bien des vies d’hommes et diminua -beaucoup les forces de Mahmoud. - -Younis woled ed Dikem était resté à Dongola depuis sa nomination comme -chef d’Abd er Rahman woled en Negoumi. Mousid, ancien lieutenant -de ce dernier, et Arabi woled Dheifallah lui furent adjoints comme -conseillers. Bientôt s’élevèrent de graves dissentiments entre les -commandants, chacun voulant s’enrichir aussi vite que possible, et -le pays appauvri ne pouvant satisfaire aux exigences de ses nombreux -maîtres et de leurs partisans. Mousid et Arabi adressèrent au calife -une plainte, dans laquelle ils représentaient Younis, qui avait -abandonné le Gouvernement du pays au bon plaisir de ses esclaves, comme -étant la cause de la cherté toujours croissante qui existait; ils -l’accablèrent encore de maints reproches. Younis fut rappelé. - -Comme le Dongola était une province frontière et qu’une bonne partie de -sa population était déjà passée en Egypte; comme d’autre part, avec les -continuels rassemblements de troupes à Wadi Halfa, on devait toujours -s’attendre à une attaque, le calife voulut gagner le pays à sa cause -et d’une manière durable, par un meilleur traitement. Il désigna donc -Mohammed Khalid, dont il connaissait les capacités, comme successeur de -Younis. Il l’envoya à Dongola avec l’ordre d’établir une administration -plus douce, bien réglée et particulièrement de diminuer les impôts -dans ce pays où l’agriculture n’était possible qu’avec des sakkiehs -(roues pour puiser l’eau), mais qui était très riche en palmiers et en -dattiers. Mais n’ayant pas entière confiance en la fidélité de Mohammed -Khalid, il sépara le pouvoir militaire du pouvoir administratif et -plaça les soldats armés de fusils sous les ordres d’Arabi Dheifallah, -tandis qu’il soumettait les porteurs de lances appartenant aux tribus -de l’ouest, aux ordres de Mousid. - -Il était à prévoir que cette mesure amènerait des différends entre les -personnalités dirigeantes. - -Mohammed Khalid, afin d’élever les revenus du pays et de faciliter -la situation aux habitants, donna toutes les places à des gens qui -lui parurent convenables, tandis qu’Arabi et Mousid désiraient les -mêmes places pour leurs parents et leurs favoris. Comme ils ne purent -y réussir, ils émirent directement pour leur parti des prétentions -que Mohammed Khalid ne voulut ou ne put satisfaire. On en vint à -des contestations, à des injures, et finalement les deux partis se -trouvèrent face à face, les armes à la main. - -Le parti de Mohammed Khalid se composait principalement des habitants -de la vallée du Nil: les Djaliin et les Danagla, tandis qu’Arabi et -Mousid avaient pour eux les tribus de l’ouest et les soldats. Des deux -côtés, on envoyait au calife rapports sur rapports, tandis que des -intermédiaires et d’autres personnes amies de la paix s’efforçaient -de prévenir le combat. Le calife fit partir aussitôt Younis woled ed -Dikem, qu’il venait de destituer afin de remplacer Arabi et Mousid. Il -les manda tous deux à Omm Derman pour entendre leur justification et -pour les punir. - -Quelques jours après leur arrivée, il envoya à Mohammed Khalid, -l’ordre de venir également à Omm Derman, afin, disait-il, d’assister -à la punition d’Arabi et de Mousid. Khalid vint et dut comparaître -avec ses adversaires devant un tribunal placé sous la présidence -du calife Abdullahi et composé du calife Ali, des cadis et de -quelques émirs absolument dévoués au calife. Il fut accusé de s’être -permis des appréciations désobligeantes sur les ordres du calife et -d’avoir prétendu que le calife et ses parents étaient la cause de la -ruine de tout le pays. Le calife était méfiant depuis longtemps à -l’égard de Mohammed Khalid, à cause de son frère Yacoub qui haïssait -profondément les parents du Mahdi. Il regrettait de lui avoir donné -une situation influente qu’il pouvait utiliser pour le plus grand -bien de ses propres parents, et saisit avec joie l’occasion de se -défaire de lui. Une lettre arriva de la part de Younis qui, disait-on, -avait reçu auparavant des instructions de Yacoub. Mohammed Khalid -y était accusé d’avoir dérobé et envoyé à ses parents à Omm Derman -six caisses de munitions, qu’on avait confiées à sa garde, d’une -façon bizarre, pendant que les soldats se trouvaient sous les ordres -d’Arabi Dheifallah. Le jugement du calife était arrêté déjà longtemps -avant le commencement du procès. Mohammed Khalid fut trouvé coupable, -condamné à la captivité pour un temps illimité et envoyé au Sejjir qui -le priva de tout rapport avec autrui. Mais pour justifier le procédé -du calife, arriva par hasard à ce moment d’Egypte à Omm Derman, un -journal. Celui-ci contenait une notice tirée de la feuille italienne -«_La Riforma_» où on prétendait que Mohammed Khalid avait été en -relations avec le Gouvernement égyptien pour lui livrer les provinces -qui lui étaient confiées. Cette preuve suffisait au calife. Il convoqua -encore une fois les juges qui avaient siégé dans le premier procès, -leur soumit le journal; ils reconnurent que c’était là la preuve -la plus complète de la trahison de Mohammed Khalid. Celui-ci fut -condamné à mort. Mais le calife déclara ne pas vouloir répandre le -sang d’un parent du Mahdi et d’un descendant du Prophète; il commua la -condamnation à mort en détention perpétuelle. La générosité du calife -fut reconnue et louée d’une manière générale, même par ses adversaires! -Il s’était ainsi défait pour toujours du seul homme qu’il craignait -parmi les parents du Mahdi, à cause de ses connaissances et de sa -finesse. - -Le calife ne manqua, dans aucune occasion publique, d’accuser -d’ingratitude et de trahison les Ashraf en général et Mohammed Khalid -en particulier, toujours à la recherche d’un motif de les affaiblir -davantage et de les rendre absolument inoffensifs. - -La tension toujours existante entre les deux camps s’aggrava et aboutit -enfin à une révolte des Ashraf à Omm Derman, révolte qui permit au -calife de mettre enfin à exécution les projets qu’il caressait depuis -longtemps. - - - - -CHAPITRE XV. - -Le calife et ses adversaires. - - Révolte des Ashraf.—Fuite du P. Ohrwalder et des deux sœurs.—Le calife - se venge des Ashraf.—Arrestation et mort des oncles du Mahdi.—Zeki - Tamel à Omm Derman.—Arrestation du calife Chérif.—Point de fumée - sans feu.—Emigration forcée.—Tristes nouvelles d’Autriche.—Malaise - du calife.—Le sort d’une grue.—Chute de Zeki Tamel.—La bataille - d’Agordat.—Défaite de Kassala.—Chute du cadi Ahmed.—L’Etat du Congo à - l’Equateur et au Bahr el Ghazal.—Refus d’une demande en mariage. - - -Le calife Mohammed Chérif et les deux jeunes fils du Mahdi à peine âgés -de 20 ans, résolurent avec leurs autres parents de secouer le joug du -calife et de reconquérir le Gouvernement par la force. Ils confièrent -leurs plans sous le sceau du secret à leurs amis et compatriotes -d’Omm Derman et gagnèrent à leur cause au moyen de leur intermédiaire -les Danagla résidant au Ghezireh. Ils croyaient être sûrs de leurs -conjurés, quand un émir de la tribu des Djaliin les trahit. Bien qu’il -eût prêté serment qu’il ne confierait son secret qu’à son frère ou -à son plus fidèle ami, il communiqua au calife tous les détails du -complot, déclarant qu’il le considérait comme son plus fidèle ami! - -Le calife prit aussitôt des mesures défensives; les Ashraf ayant aussi -des espions remarquèrent des menées mystérieuses contre eux et se -rendirent compte que leurs projets étaient découverts. Ils se réunirent -en toute hâte dans leur quartier, au nord de la maison du calife, et se -préparèrent au combat. - -Tous les Ashraf et leurs partisans les Danagla se rassemblèrent dans -les maisons voisines de la Koubbat du Mahdi; les bateliers et les -matelots quittèrent leurs vaisseaux pour combattre et vaincre pour -leur soi-disant droit, ou, comme ils le prétendaient pour la religion -mal interprétée. On fit voir le jour aux armes, tenues cachées depuis -longtemps par crainte du calife qui en interdisait le port, à peine 100 -fusils Remington avec des munitions insuffisantes et de vieux fusils -pour la chasse aux éléphants. - -Ahmed woled Soliman se conduisit comme un insensé; il prétendit avoir -vu le Prophète et le Mahdi qui lui avaient assuré la victoire et se -réjouit du commencement des hostilités, comme d’une fête. Même les -femmes du Mahdi qui depuis la mort de leur maître étaient enfermées et -surveillées sévèrement par le calife et qui ne recevaient que juste le -nécessaire à leur entretien, désiraient ardemment voir les deux partis -aux prises; leur position était telle qu’elles ne pouvaient que gagner -au change: Aïsha Oumm el Mouminin, première femme du Mahdi, ceignit une -épée pour prendre part à la guerre sainte! - -Pendant que cela se passait à quelques centaines de pas de la maison du -calife, lui aussi faisait ses derniers préparatifs. - -C’était un lundi, après la prière du soir; le calife fit venir tous -les moulazeimie et les mit au courant des intentions des Ashraf. Il -nous ordonna de nous armer, déclara notre service permanent: aucun -ne devait quitter son poste, devant la porte. Des cartouches furent -données aux troupes nègres des moulazeimie et elles durent se placer -dans les rues conduisant aux maisons des rebelles pour leur couper -toutes les communications. 1000 fusils furent distribués aux Taasha -qui se postèrent sur une grande place entre le tombeau du Mahdi et la -maison du calife, ainsi que le long des murailles. Les nègres, sous -les ordres de Ahmed Fadhil, durent prendre leur position au centre -de la mosquée et attendre; là aussi se trouvaient les cavaliers de -Yacoub et l’infanterie armée de lances: tous étaient prêts à toutes les -éventualités. Le calife Ali, soupçonné d’avoir des sympathies pour les -rebelles devait occuper la partie de la ville la plus rapprochée de ses -maisons et couper toutes les communications aux révoltés. - -Au lever du soleil, ceux-ci étaient complètement cernés et il ne leur -restait qu’à se rendre ou à se battre. Cependant, avant le combat, le -calife envoya ses cadis, accompagnés de Saïd el Meki vers le calife -Chérif et les fils du Mahdi pour leur rappeler la proclamation de leur -père et les paroles de ce dernier sur son lit de mort; il leur fit -demander en même temps quels étaient leurs désirs et leur promit d’y -donner satisfaction si c’était possible. On répondit brièvement aux -cadis qu’on ne désirait qu’une chose, le combat. - -Le calife avait donné l’ordre strict à tous ses commandants de ne -pas provoquer le combat et de se borner en cas d’assaut à la défense -nécessaire. Il tenait à terminer cette révolte à l’amiable. Il était -fermement persuadé qu’il serait victorieux dans une bataille, mais -aussi qu’Omm Derman serait livrée au pillage. Il reconnaissait que -les tribus arabes de l’ouest surtout, dès le commencement du combat, -chercheraient et trouveraient l’occasion d’exercer leur amour du vol et -du brigandage, qualités dominantes de leur caractère et ne songeraient -qu’à s’emparer du butin; il savait par expérience que dans l’ardeur -de l’action, elles ne ménageraient ni ami, ni ennemi, finalement se -feraient la guerre entre elles et saisiraient l’occasion pendant le -trouble général, de regagner leur patrie qu’elles avaient presque -toutes quittée à contre-cœur. Une seconde fois, il envoya le cadi vers -les rebelles, mais sans plus de succès que la première fois. - -Moi-même, je désirais la guerre, car, je risquais tout au plus ma -vie qui était continuellement en jeu dans le voisinage du calife qui -n’avait pas même épargné le plus zélé de ses serviteurs, Ibrahim Adlan, -lorsqu’il crut ne plus avoir besoin de lui; d’un autre côté, cette -guerre et l’inévitable affaiblissement de mes ennemis me procuraient -une douce satisfaction; puis, je pensais qu’une occasion de reconquérir -ma liberté pourrait s’offrir et grâce aux anciens soldats du -Gouvernement qui étaient presque tous mécontents de leur état actuel, -je pouvais même atteindre un but plus élevé. Faire des plans définis -pendant cette époque mouvementée et anormale eût été folie; je désirais -la guerre pour en tirer tous les avantages possibles. - -Quelques rebelles exaltés, ne pouvant plus attendre, ouvrirent le -feu et quelques-uns des nôtres, malgré la défense, y répondirent. -Cependant ce ne fut qu’une escarmouche. Les rebelles semblaient ne pas -savoir ce qu’ils voulaient et leur parti faisait déjà l’impression -d’être divisé. Les armes étaient mauvaises et rares, mais leur courage -l’était plus encore. Bientôt le feu cessa; nous n’avions en tout que -cinq morts. De nouveau le calife envoya des ambassadeurs et le calife -Ali woled Helou pour offrir son pardon aux Ashraf. Cette fois, on -répondit moins rudement; on désirait même connaître les conditions de -réconciliation; les envoyés furent en même temps chargés de les poser. -Les négociations prirent le reste du jour, et même jusque fort tard -dans la nuit, puis recommencèrent le lendemain; à ma grande déception, -elles finirent par un arrangement. Le calife promit par serment -d’accorder grâce complète à tous les conjurés sans exception. En outre -il fit les concessions suivantes: - -1º Le calife Mohammed Chérif devait recevoir une place selon son -rang avec voix consultative dans toutes les affaires importantes du -Gouvernement. - -2º Les bannières mises hors de service depuis la mort d’Abd er Rahman -woled Negoumi devaient lui être rendues avec le droit d’enrôler des -volontaires. - -3º Tous les parents du Mahdi devaient recevoir du Bet el Mal des -secours proportionnés en argent selon la volonté du calife Chérif. - -Les rebelles s’engageaient par contre à livrer toutes leurs armes et à -obéir désormais aveuglément aux ordres du calife. - -Les conditions furent acceptées et la paix conclue; seule l’exécution -de ces mesures se fit attendre. - -Le vendredi matin enfin, les chefs des rebelles parurent devant le -calife, demandèrent et reçurent leur pardon et renouvelèrent leur -serment de fidélité. L’après-midi du même jour, le calife Chérif vint -avec les deux fils du Mahdi. La paix était donc conclue de fait; la -cavalerie et l’infanterie qui avaient été sur pied pendant trois jours -consécutifs reçurent l’ordre de quitter la mosquée. Les Djihadia et -les moulazeimie devaient rester à leur poste jusqu’à ce que les armes -eussent été livrées. - -Le dimanche suivant, après-midi, j’avais envoyé un de mes serviteurs -demander des nouvelles du Père Ohrwalder; il revint disant qu’il avait -trouvé la porte de la maison fermée et avait pris des renseignements -auprès de ses voisins, d’anciens marchands grecs. Ceux-ci, dans la -plus grande inquiétude, le cherchèrent partout où il avait l’habitude -d’aller, mais ne le trouvèrent plus; les deux sœurs de la mission qui -demeuraient chez lui étaient également absentes. L’idée me vint soudain -alors qu’Ohrwalder profitant des troubles de la ville avait rencontré -par hasard des gens de confiance et s’était enfui avec eux. C’était -bien cela. Avant la prière du soir un des muselmanium et le Syrien -Georgi Stambouli vinrent demander en tremblant à être conduits vers le -calife pour lui communiquer des affaires urgentes. - -Celui-ci, occupé de choses qui lui paraissaient plus importantes, les -pria d’attendre dans la mosquée et ne leur demanda ce qu’ils voulaient -qu’après la prière du soir. Ils lui firent part que Youssouf el Gasis -(l’ecclésiastique Joseph) avait disparu depuis hier avec les femmes qui -habitaient sa maison. Le calife extrêmement fâché en apprenant cette -nouvelle, fit venir immédiatement Nur el Gerefaoui, l’amin du Bet el -Mal et Mohammed Wohbi, préfet de police, leur ordonnant de poursuivre -les fugitifs sur toutes les routes et d’employer tous les moyens en -leur pouvoir pour les rattraper et les ramener morts ou vivants à Omm -Derman. Ce fut un bonheur pour les pauvres Grecs que le calife fût fort -occupé de ses ennemis et ne trouvât pas le temps de penser à eux, sans -quoi, ils n’auraient pas manqué d’être incarcérés et dépouillés de -leurs biens, puisque Ohrwalder demeurait au milieu d’eux. Comme, lors -de l’insurrection, on avait envoyé tous les chameaux dans les provinces -pour aider à la concentration des troupes, Nur el Gerefaoui et Mohammed -Wohbi n’en purent trouver que trois, ce que Ohrwalder qui devait fuir à -marches forcées et dans quelle anxiété ne prévoyait sans doute pas. - -Je désirais de tout mon cœur le succès de son audacieuse entreprise; -il avait tant souffert et supporté son malheur avec une patience toute -chrétienne, s’étant toujours fait remarquer par son courage et sa rare -dévotion. - -Maintenant j’étais entièrement abandonné, ce n’était pas seulement pour -moi un compatriote, mais aussi un ami fidèle. C’était le seul qui avait -avec moi une parenté spirituelle, le seul avec qui je pouvais dans les -jours de tristesse échanger quelques mots en ma langue maternelle. -Maintenant j’étais bien seul! - -Le lendemain, le calife me fit appeler et m’adressa de vifs reproches -au sujet de la fuite d’Ohrwalder. - -«Il est de ta race et était, je le sais, en relation avec toi. -Pourquoi ne m’as-tu pas dit de le retenir ici-même? Tu dois avoir eu -connaissance de ses intentions?» - -«Maître, répondis-je, comment aurais-je pu savoir qu’il voulait -fuir? Dès le commencement des troubles que tu as apaisés, grâce au -Tout-Puissant et à ta sagesse, je n’ai pas un instant quitté mon -poste. Si j’avais su que c’était un traître, tu sais bien que je -t’aurais averti à temps!» - -«C’est sans doute ton consul qui l’aura fait emmener d’ici,» dit le -calife toujours fâché et méfiant. - -Avec les dernières lettres arrivées pour moi et le calife, de Rosty, -le consul général austro-hongrois, en avait adressé une à ce dernier, -en arabe, pour le remercier de sa manière d’agir envers les membres -de la mission catholique et demander un sauf-conduit pour un messager -qu’il désirait leur envoyer puisqu’ils étaient sous la protection -autrichienne et que S. M. l’empereur avait pour eux un intérêt tout -particulier. Le calife m’avait montré la lettre sans y répondre -et considéra dès lors tous les membres de la mission comme mes -compatriotes; il prétendait aussi que les fugitifs avaient été emmenés -par l’intermédiaire du consul général. - -Je fis remarquer au calife qu’il était probable que des marchands des -tribus limitrophes arabes se fussent trouvés à Omm Derman lors des -troubles et en eussent profité par amour du gain pour faciliter la -fuite d’Ohrwalder et des deux sœurs. Le calife se rangea à cet avis et -me recommanda de lui rester fidèle. Là-dessus il me congédia. - -Malgré la résistance des Ashraf, les armes furent enfin livrées et le -calife trouva qu’il était temps de prendre des mesures radicales contre -ses adversaires. Une vingtaine de jours pouvaient s’être écoulés depuis -le commencement des hostilités. Nous étions encore sur pied jour et -nuit pour garder le calife quand il convoqua en assemblée les deux -autres califes, les cadis et les chefs Ashraf et Danagla. Il reprocha -à ces derniers de n’obéir à ses ordres qu’avec répugnance malgré son -pardon, de venir rarement à la prière et à la revue qui avait lieu tous -les vendredis matin; il leur fit lire de nouveau la proclamation du -Mahdi en sa faveur. - -Ensuite, pour suivre les traces de son prédécesseur qui prétendait -n’agir que d’après des inspirations prophétiques, il déclara à -l’assemblée que le Prophète lui était apparu et lui avait commandé de -punir les récalcitrants qu’il lui avait indiqués. - -Il y en avait treize à la tête desquels se trouvaient Ahmed woled -Soliman universellement détesté et Ahmedi, l’un des secrétaires du -calife, originaire de Dongola. Le calife soupçonnait ce dernier de -sympathiser avec ses ennemis et de les renseigner secrètement sur les -mesures qu’il prenait. Ils furent appelés l’un après l’autre, reçus par -les moulazeimie d’ordonnance, garrottés, trainés en prison, en butte à -de mauvais traitements, puis mis aux fers. - -Quelques jours après, le calife leur fit encore lier les mains et les -envoya en bateau à Faschoda sous forte escorte. Zeki Tamel les laissa -parqués environ huit jours dans une zeriba étroite où ils souffrirent -de la faim et de la soif, ne leur donnant de temps en temps que juste -pour les maintenir en vie. Enfin, selon des instructions secrètes, ils -furent tués à coups de bâtons épineux, fraîchement coupés! (après qu’on -leur eut arraché leurs mauvais vêtements). - -La révolution terminée, le calife avait envoyé deux de ses plus proches -parents, Ibrahim woled Malek et Salah Hammedo, celui-ci vers le Nil -Bleu et l’autre vers le Nil Blanc pour mettre en état d’arrestation -les parents et partisans des Ashraf qui, à cause de leur absence, -n’étaient pas compris dans le pardon du calife. Les deux envoyés -expédièrent tous les hommes, plus d’un millier, dans la sheba à Omm -Derman où, désarmés, ils attendirent leur punition pour avoir pris -part à la conspiration. Parqués des jours entiers dans la cour de -la prison, entre la vie et la mort, ces malheureux apprirent enfin -du calife qu’ils auraient la vie sauve à condition de partager tous -leurs biens avec lui. Heureux d’une expiation relativement douce, ils -y consentirent; mais, il va sans dire que le calife reçut la plus -grande part. Mis en liberté après le partage, ils rentrèrent dans leurs -villages respectifs; il ne restait au riche que le nécessaire à peine -et le pauvre était dans la misère noire. Mais ce qui les indigna le -plus et les fit soupirer après la vengeance, ce fut de trouver leurs -femmes maltraitées et beaucoup de leurs filles déshonorées. - -Le calife et son frère Yacoub choisirent parmi ces biens ce qui leur -plut et partagèrent le reste entre les tribus occidentales, favorisant -particulièrement leur tribu et surtout la branche des Djouberat. -Cela excita le mécontentement des autres tribus qui depuis longtemps -murmuraient au sujet de la préférence accordée aux Taasha et de leur -arrogance. Ils se plaignirent, mais furent repoussés durement par le -calife et Yacoub. - -Pendant ce temps, les habitants du Soudan et les troupes du pays -étaient restés paisibles. Les généraux reçurent cependant l’ordre de -désarmer tous les Danagla suspects. - -Le calife tourna alors ses regards vers les deux oncles du Mahdi qu’il -haïssait. Ils s’appelaient Mohammed Abd el Kerim et Abd el Kadir -woled Sati Ali. Il prétendit avoir appris qu’ils blâmaient ouvertement -ses mesures et tenaient des propos séditieux. Il les traduisit devant -le cadi Ahmed et malgré leurs protestations d’innocence, ils furent -condamnés à la prison. Le calife ordonna qu’ils eussent pieds et -mains dans les fers et fussent conduits vers Zeki Tamel qui avait des -instructions secrètes qu’il devait exécuter. - -Une épidémie de typhus ayant éclaté dans l’armée de ce dernier, il -reçut l’ordre de quitter Faschoda, où il s’occupait encore des Shillouk -et de venir à Omm Derman avec tous ses soldats. Avant de partir, Zeki -devait encore dépouiller la tribu des Dinka qui s’était rendue sans -combat. Troupeaux, femmes et enfants devaient être emmenés à Omm -Derman. Les nègres Dinka ne se doutant de rien furent presque tous -massacrés dans un festin auquel ils avaient été conviés. - -En descendant le fleuve, Zeki rencontra à Gebel Ahmed Agha le bateau -avec Abd el Kerim et Abd el Kadir woled Sati à bord. Après avoir pris -connaissance des passeports secrets, il leur donna ordre d’aller à -terre après le coucher du soleil. - -Ne pressentant rien de bon, Abd el Kerim implorait sa grâce, mais -s’attirait les railleries de Zeki et les injures de son compagnon de -souffrances Abd el Kadir, qui attendait tranquillement son sort, ayant -honte de la lâcheté de son parent. Ils furent conduits à l’intérieur du -pays où on leur trancha la tête avec de petites haches dont on se sert -au Soudan pour abattre les branches des arbres. - -Zeki Tamel vint à Omm Derman chargé de butin, traînant après lui des -milliers d’esclaves, tandis que de nombreux troupeaux suivaient les -bords du fleuve. Il acquit une véritable fortune en les vendant. - -Les émirs de Zeki se plaignaient de sa tyrannie et l’accusèrent auprès -du calife de viser à l’indépendance dès qu’il trouverait assez de -partisans. La haine seule de ses gens l’avait empêché jusqu’alors, -disaient-ils, de réaliser ses projets de haute trahison. Ses riches -présents en argent, en esclaves et en troupeaux réussirent à le faire -rester en faveur auprès du calife et de Yacoub. - -En présence de Zeki Tamel, le calife commanda lui-même les manœuvres de -son armée et des troupes d’Omm Derman. Mais, manquant des connaissances -militaires les plus primitives et son armée de 30000 hommes étant très -indisciplinée, ces exercices offrirent le spectacle d’un indescriptible -désarroi dont la cause m’était attribuée en qualité d’adjudant du -calife. Souvent, quand le désordre prenait des dimensions inquiétantes, -il m’accusait de lui être hostile, de mal comprendre ses ordres -intentionnellement pour causer tout le mal. Comme pour moi, il ne -s’agissait ni de démission, ni de pension, je dus tout supporter, -continuer mon service, puis à la fin, quand le calife déclara les -manœuvres terminées et que Zeki Tamel reçut l’ordre de reculer jusqu’à -Gallabat, contre toute attente je fus loué et je reçus comme cela -m’était déjà arrivé souvent, deux jeunes négresses en témoignage de sa -satisfaction! - -Le calife Mohammed Chérif avait appris après l’arrivée de Zeki, la mort -traîtreuse de ses deux proches parents et protesta, encouragé par la -foi naïve, d’être inviolable en sa qualité de calife, contre une telle -infraction au traité de paix. Il donna ainsi à Abdullahi l’occasion -tant désirée d’agir contre lui. Le calife le déclara rebelle, agissant -contre ses ordres dont le Mahdi avait prescrit l’exécution sans -condition et comme s’opposant aux inspirations du Prophète. Il ordonna -au calife Ali et aux cadis de constater si ses déclarations étaient -exactes. - -Chérif protesta de nouveau et fut, sur l’ordre du calife, appréhendé -dans la djami et reçu par Arabi Dheifallah et ses moulazeimie. Etant -nu-pieds il demanda ses souliers; on les lui refusa; en sortant de la -djami, on l’emmena si rapidement et on le poussa de telle façon que -hors d’haleine, il tomba deux fois par terre. Dans un état pitoyable, -il fut traîné vers le Sejjir et six chaînes de fer lui furent rivées -aux pieds. Une petite chaumière à l’écart lui servit de prison. Privé -de toute communication avec ses semblables, étendu sur le sol, il eut -le loisir de réfléchir à son sort et de reconnaître que les traités, -ainsi que la personne d’un calife n’étaient pas sacrés pour le calife -du Mahdi quand il s’agissait d’affermir son pouvoir et de se venger. - -Les deux jeunes fils du Mahdi furent remis aux soins de leur grand-père -Ahmed Cherfi avec l’ordre de les mettre aux arrêts et de ne leur -laisser voir personne. Ahmed Cherfi, le beau-père et grand-oncle du -Mahdi était un homme âgé, possédant une grosse fortune amassée en -pillant; de crainte de la perdre, il faisait preuve d’une soumission -qui ressemblait à un esclavage, s’attirant ainsi les sympathies du -calife. - -Peu après cet incident, j’eus occasion d’être fort inquiet. Younis -avait envoyé de Dongola au calife un homme venant du Caire et ayant à -faire d’importantes communications sur certaines personnes vivant ici. -En présence de tous les cadis, le calife l’avait reçu. - -J’eus le pressentiment de n’être point étranger à cette affaire -et priai un des cadis avec lequel j’étais lié de bien vouloir me -renseigner. En quelques mots, il me tranquillisa, mais en m’avertissant -d’être prudent et de ne pas éveiller les soupçons en ayant l’air de -m’intéresser à cet incident. - -Après la prière, les juges furent appelés de nouveau et, accompagnés -du messager, se présentèrent chez le calife. Quelques minutes après, -je vis l’homme, qu’on avait garrotté, conduit en prison. Je l’avoue, -je m’en réjouis et pour cause. Suivant le conseil que m’avait donné le -cadi, je parus fort indifférent devant mes camarades qui cherchaient à -s’enquérir des causes de l’arrestation de ce personnage. - -Le lendemain, je fus cité devant le calife. Les cadis, quelques-uns de -mes collègues se trouvaient déjà chez lui. - -Il me fit prendre place et commença à me faire observer qu’il m’avait -toujours exhorté à être fidèle, qu’il avait soin de moi comme un père -de son fils et qu’il n’avait jamais ajouté foi aux accusations portées -contre moi, par mes ennemis. - -«Mais, ajouta-t-il, répétant le proverbe arabe, il n’y a pas de fumée -sans feu. Or, chez toi, il y a toujours de la fumée et beaucoup de -fumée.» - -Son regard devint plus perçant. - -«Cet homme a prétendu hier que tu étais un espion du Gouvernement et -que ta solde était versée mensuellement à ton remplaçant au Caire, -lequel te la faisait parvenir ici-même. Il a soutenu avoir vu ta -propre signature, chez les autorités de cette ville, prétendant que -Youssouf el Gasis (le Père Ohrwalder) n’avait pu s’enfuir que par ton -intermédiaire. Il a déclaré enfin que tu t’es engagé vis-à-vis des -Anglais, lors d’une attaque d’Omm Derman, à t’emparer de l’arsenal -ainsi que du magasin aux munitions, lequel, vous le savez tous, se -trouve vis-à-vis de ta maison. Cet homme, un de nos anciens déserteurs, -a été jeté en prison. Qu’as-tu à dire pour ta défense.» - -«Maître, répondis-je le plus tranquillement possible, Dieu est -miséricordieux et tu es juste. Je ne suis pas un espion et n’ai -jamais communiqué avec le Gouvernement. Quant à avoir touché un -salaire quelconque, je le nie. Mes frères, tes moulazeimie qui entrent -continuellement dans ma maison savent fort bien que souvent je manque -même du nécessaire; le respect que j’éprouve pour toi m’a toujours -empêché de me plaindre. Cet homme prétend avoir vu ma signature: -nouveau mensonge! Je suis convaincu qu’il est incapable de déchiffrer -nos langues européennes. Bien plus, si tu le désires, permets que -j’écrive différents noms; au milieu de ces derniers, j’intercalerai le -mien; s’il le lit, ce sera la preuve qu’il connaît nos caractères, mais -non que je suis un espion.» - -J’attendis sa réponse. - -«Ajouteras-tu quelque chose encore contre cet homme?» - -«Quels services ce personnage aurait-il donc rendu au Gouvernement, -repris-je, pour qu’on lui ait, à lui, un déserteur, confié mes secrets -et que je suis un espion? Quant à ce qui concerne Gasis Youssouf, -personne que toi ne peut mieux savoir qu’au moment de sa fuite, il -m’était de toute impossibilité d’avoir des relations avec lui, ou avec -un autre, puisque je ne m’éloigne jamais de ta personne. S’il avait -été en mon pouvoir de favoriser la fuite de quelqu’un, si j’avais été -un traître, ne serais-je pas parti moi-même? - -«Les Anglais savent-ils que ma maison est sise vis-à-vis du magasin -aux poudres, c’est compréhensible; le messager qui m’apportait, avec -ta permission, les lettres de ma famille, a pu le voir et le leur dire -peut-être. - -«Il est fort possible aussi qu’après avoir cessé, selon ton désir, -toute correspondance avec les miens, ceux-ci se soient informés de -ma santé auprès des marchands qui d’ici se rendent souvent au Caire -et aient appris où je demeure; en ma qualité de moulazem personne ne -l’ignore. Mais quant à prétendre que je me fasse fort, au cas d’une -guerre, d’occuper ton arsenal, c’est trop ridicule, trop grotesque. -Autant que je puis en juger, je ne crois pas qu’on ose attaquer ton -pays, ni toi, l’invincible, le victorieux; le hasard le permît-il même, -comment saurais-je qu’alors, au moment propice, j’occuperais encore ma -demeure actuelle? - -«Non, je crois plutôt qu’à ce moment-là, je serais au premier rang -des combattants prouvant que mon sang et ma vie sont à toi et que je -te suis fidèle et soumis. Maître, tu es juste; tu ne sacrifieras pas -l’homme qui te sert depuis de longues années à un Dongolais, à un de -tes ennemis!» - -«Eh! d’où sais-tu donc que cet homme, qui dépose contre toi, est un -Dongolais?» me demanda aussitôt le calife. - -«Je me rappelle l’avoir vu ici, à ta porte, il y a plusieurs années -avec Abd er Rahman woled Negoumi el Chehid (martyr, ainsi qu’on -le nommait depuis sa mort) et l’ai fait chasser de force par tes -moulazeimie, tellement il était importun.[4] - -«Veut-il aujourd’hui, peut-être, te prouver sa fidélité et se venger en -me calomniant. Dieu t’a donné la sagesse pour gouverner les hommes; tu -sauras donc aussi discerner ce qui est juste en ce cas!» - -Le calife attendit quelques instants. - -«Je t’ai appelé, me dit-il enfin, non pour te juger, mais pour te -montrer que, quand même, je ne t’ai point retiré ma confiance. Si -j’avais ajouté foi aux dénonciations de cet homme, je ne l’aurais point -fait enfermer. Tu as des ennemis nombreux, peut-être parce que ton nom -est connu ici; tu as des envieux qui ne veulent pas que tu sois près de -moi...... Sois sur tes gardes: où il n’y a pas de feu, il n’y a pas de -fumée!» - -Il me congédia. Les cadis et les moulazeimie restèrent encore longtemps -avec lui. - -Lorsque la nuit fut venue, je questionnai en secret un de mes camarades -en qui j’avais confiance sur ce que le calife avait ajouté après mon -départ. Voici la réponse qu’il me fit: - -«Le calife a déclaré qu’il savait bien que l’homme mentait, mais, qu’en -toute cette affaire, il devait pourtant y avoir un fond de vérité. Il -a toutefois admis la possibilité que tu aies des ennemis au Caire, qui -suscitent des intrigues contre toi.» - -Pendant ma défense, j’avais eu envie de soulever ce dernier point; -mais il valait mieux conserver une porte de sortie, le cas échéant; -le calife ayant, de lui-même, émis cette supposition, mon silence me -permettrait de me défendre, en utilisant et en développant cette idée. - -Ne serai-je donc jamais sûr du lendemain; pendant combien de temps -encore aurai-je à me défendre, à me justifier? Il était clair que le -calife me considérait toujours comme son adversaire et n’attendait -qu’une occasion, une seule pour me mettre, à jamais, hors d’état de lui -nuire...! Et pourtant, grâces soient rendues à Dieu qui le faisait -agir à mon égard, avec plus de douceur qu’avec toute autre personne. -Ah! Madibbo, ton précepte «sois soumis et patient» est juste, mais -combien est-il dur à suivre! - -Le lendemain, après la prière, je me rendis un instant dans ma demeure. -Nur el Gerefaoui, le successeur d’Ibrahim Adlan m’y suivit. Je le -connaissais depuis longtemps et nos rapports étaient très amicaux. - -«Visite bien rare, lui dis-je, Dieu veuille que la cause en soit -heureuse!» - -«Oui, répondit-il, en me serrant fortement la main que je lui tendais; -mais qui te dérangera quelque peu néanmoins. J’ai besoin de ta maison -et je te prie de me la céder aujourd’hui même. En échange, je t’en -donne une sise au sud de la djami; celle-là même où les hôtes du calife -ont coutume de descendre. - -«Elle est plus petite que la tienne, c’est vrai, mais à cause de sa -position, séparée de la djami par la route seulement, elle te sera -commode, à toi qui es un homme si pieux.» - -«Bien; mais entre nous, qui t’a envoyé ici? Le calife ou bien Yacoub?» - -«C’est un secret, reprit-il en souriant; en réfléchissant à ta -comparution d’hier, chez le calife, tu peux aisément résoudre ta -question.» Puis il ajouta, non sans ironie: - -«Le maître t’aime tant, qu’il veut sans doute t’avoir plus près de lui -encore; deux cents pas à peine sépareront vos habitations respectives! -Eh bien, quand puis-je occuper ta demeure?» - -«Ce soir, j’aurai déménagé, répliquai-je; le seul travail consiste à -transporter mon blé et le foin pour mon cheval et pour mon âne. Ma -nouvelle maison n’est-elle pas inhabitée?» - -«Certainement; j’ai donné ordre de la nettoyer; je vais prendre les -mesures nécessaires tandis que, de ton côté, tu te mettras aussitôt -à l’ouvrage. Espérons que la nouvelle te portera plus de chance que -l’ancienne,» murmura-t-il, en s’éloignant. - -Le calife venait donc ainsi de me donner publiquement une nouvelle -preuve de méfiance, puisqu’il voulait m’éloigner de ses magasins -contenant les armes et les munitions que j’aurais occupés, au cas -d’une attaque, ainsi qu’il se le figurait. J’appelai mes gens et nous -commençâmes à déménager. - -Les malheureux, je parle de mes domestiques, maudissant le calife -appelèrent sur lui la colère divine. Ils demeuraient là depuis des -années; c’était leur doux nid, cette maison; de leurs propres mains, -ils avaient creusé un puits profond de seize mètres environ, ils -avaient planté des citronniers, des grenadiers qui justement allaient -porter des fruits! - -Ce changement me touchait fort peu, en somme. Que de fois j’avais prié -Dieu de me fournir une occasion de pouvoir quitter cette maison. - -Je me disais comme Gerefaoui, espérons que la nouvelle demeure me -porterait plus de chance! - -Au reste, je n’étais pas le seul qui dut déménager si subitement. Tout -le quartier situé au nord de la maison du calife, occupé en grande -partie par les Ashraf et leurs partisans, dut être évacué sur le champ, -sans que les habitants reçussent la permission d’emporter une partie -intégrante quelconque de leurs maisons et sans recevoir d’indemnité. -On leur assigna un terrain avec ordre de se construire de nouvelles -habitations. Comme on le voit, j’étais toujours moins mal traité que -les autres. - -Un marchand du Darfour, dont je fis la connaissance ici, apprit -que j’étais Autrichien et que je prenais une vive part à tous les -événements qui surgissaient dans mon pays; il voyageait beaucoup, se -rendant fréquemment en Egypte, à Alexandrie, en Syrie même. Un jour, -m’ayant cherché dans la djami, il me fit en quelques mots à voix -basse, diverses communications sur l’Egypte et me donna un journal -d’Alexandrie, qui ne datait certes pas du jour même, mais qui contenait -quelques articles sur ma patrie. - -Curieux de le lire, je me rendis, dès que je le pus, chez moi et, en -le parcourant d’abord, j’appris, à mon grand effroi, la mort de notre -prince héritier Rodolphe. Je ne saurais décrire l’impression que me fit -cette nouvelle. - -J’avais servi sous ses ordres et je n’avais point perdu l’espoir -de rentrer un jour dans mon pays l’assurer que dans toutes mes -vicissitudes, je n’avais point oublié l’honneur d’avoir été officier -dans son régiment. Qu’importait donc mon sort, en présence d’un -événement aussi émouvant! - -Je me repris à penser à notre Empereur qui est aimé de son peuple comme -pas un monarque et que nous autres Autrichiens, nous sommes habitués à -considérer comme un père! - -Entouré d’hommes qui, par nature et par habitude, n’éprouvaient aucun -sentiment, j’avais le loisir de me rappeler tant de souvenirs et de -donner libre cours à l’amertume et aux ressentiments douloureux que -j’éprouvais. - -Et pourtant, il ne m’était point permis de laisser remarquer ce -qui m’agitait si profondément! Il me fallait refouler de force les -sentiments que je portais à ma patrie, aux miens et qui menaçaient -parfois de prendre le dessus; je devais le faire pour que la nostalgie, -l’agitation ne me fissent pas perdre la force de résistance nécessaire -et ne me fissent pas paraître plus misérable encore que je l’étais. -Cela me réussissait, en partie du moins, me contentant pour l’instant -de mon sort, mais nourrissant toujours l’espoir d’une amélioration, -d’être libre enfin. Cette triste nouvelle m’abattît cependant; je me -sentis plus malheureux qu’auparavant. Ah! pourquoi cet homme m’avait-il -apporté ce journal! Il avait cru me rendre service, sans doute: il -m’avait enrichi d’une douleur et appauvri d’une espérance! - -Mes camarades, sans deviner la cause de mon abattement visible, me -conseillèrent de paraître content comme d’habitude, et de ne point -regretter mon ancienne demeure; car, le calife, par ses espions, ne -manquerait point de s’informer de moi. Je m’efforçai donc de paraître -indifférent et prétendis être indisposé. - -Bien autre chose préoccupait le calife. Il avait reçu d’Ahmed woled -Ali, qui remplaçait Zeki Tamel à Gallabat un message dans lequel -celui-là se plaignait amèrement de Zeki, son supérieur. Quelques jours -après, le plaignant lui-même arriva et, tant en son nom personnel, -qu’au nom des émirs de Zeki, il déposa contre ce dernier, au sujet -d’insultes, de rapts de fortune, de vols et rappela que Zeki voulant -se rendre indépendant, n’attendait que l’occasion favorable de mettre -ses projets à exécution. Le calife qui savait bien que ces accusations -étaient dues surtout à l’aversion qu’éprouvaient les émirs à l’égard de -leur commandant, ordonna à Zeki de leur restituer les biens confisqués, -et à l’avenir de les traiter selon leur situation. Ahmed woled Ali -dut rentrer à Gallabat; le calife le pria toutefois de surveiller -étroitement son supérieur et de dresser des rapports précis et exacts -sur les faits qu’il avançait. - -Haggi Mohammed Abou Gerger fut rappelé de Kassala par le calife qui -le remplaça par Mousid; Gerger était Dongolais; aussi pour ne pas le -laisser au milieu de ses compatriotes, le calife l’expédia à Redjaf, -avec deux vapeurs destinés à renforcer les troupes qui se trouvaient -là; en cela, il agissait comme il l’avait fait avec Mohammed Khalid. -Omer Salih fut cité à Omm Derman pour fournir de vive voix des -renseignements sur la situation à Redjaf; Gerger fut nommé émir du -pays; tous les soldats et les combattants porteurs d’armes à feu furent -placés sous les ordres de Moukhtar woled Abaker parent du calife. - -Les vapeurs étaient partis depuis quelques jours quand le calife fut -atteint du typhus. Toute la population d’Omm Derman fut en proie à une -grande inquiétude et suivit avec intérêt le cours de la maladie, dont -le dénouement fatal pouvait amener les plus graves bouleversements. -Le calife Ali woled Helou, héritier présomptif selon la loi du Mahdi, -montra, en ces jours, un intérêt qui ne concordait pas très bien avec -l’amour qu’il portait à Abdullahi; ses partisans et ses compatriotes -suivirent son exemple, et pour cause! - -Mais la robuste constitution du calife l’emporta, à moins que les -habitants du Soudan ne fussent point encore suffisamment châtiés et -que, vivant fléau, Dieu n’ait pas voulu l’enlever avant que son œuvre -fut achevée! - -Vingt jours de maladie; puis il reparut de nouveau devant ses disciples -qui le saluèrent par des acclamations, des cris de joie: il est vrai -que la plupart ne cherchait qu’à faire du bruit! Seuls, ses parents et -les tribus de l’ouest se réjouirent de sa guérison. - -Le calife toutefois ne se trompa point sur ce qui s’était passé pendant -sa maladie. Il savait bien qu’en ayant donné toujours la préférence -à ses parents, les autres tribus occidentales seraient fâchées, mais -comme elles étaient étrangères au pays, elles se verraient quand -même obligées de prendre son parti. Les habitants des rives, ceux du -Ghezireh, la plupart Djaliin et Danagla, c’est-à-dire ses ennemis, -étaient désarmés et affaiblis par la confiscation de leurs biens. -Il les éloigna encore davantage de leur patrie, en les consignant -au Darfour, à Gallabat et à Redjaf, sous prétexte de renforcer les -garnisons. Il avait compris aussi que le calife Ali woled Helou -et les siens aspiraient à gouverner, mais il savait que jamais -ils ne se décideraient, comme les Ashraf, à chercher par la force -l’accomplissement de leurs désirs. - -A mon égard il était devenu encore plus méfiant qu’autrefois. Depuis -que nous étions voisins, il s’enquérait en secret auprès de mes -camarades, de toutes mes démarches, de ma façon de vivre, de mes -sentiments. Etant au mieux avec la plupart des moulazeimie, ceux-ci -parlaient en ma faveur; ils me prièrent pourtant de redoubler de -prudence. - -Nous étions en décembre 1892; un jour, un peu avant midi, je quittai la -porte du calife, désirant aller me reposer: on me rappela aussitôt. - -Près du calife, je trouvai ses cadis assis en cercle; j’avais encore, -toutes fraîches en ma mémoire, les leçons et les menaces qu’on m’avait -faites à la suite des calomnies de Tajjib woled Haggi. Aussi mon -anxiété ne fit-elle que croître en prenant place au milieu des juges, -selon l’ordre du calife, qui n’avait pas répondu à mon salut. - -«Prends ceci, me dit-il d’un ton sévère; examine-le!» - -Je pris l’objet en question: c’était un anneau en laiton d’environ -quatre centimètres de tour; une petite capsule de la forme et de la -grosseur d’une cartouche de revolver, y était adaptée. On avait essayé -de l’ouvrir et je vis clairement qu’elle contenait un papier. - -Le moment était très peu agréable pour moi: - -Etait-ce une lettre à mon adresse; venait-elle de ma famille ou du -Gouvernement égyptien; le messager avait-il été découvert et arrêté? -Mauvaise affaire! Je m’efforçai cependant de paraître très calme. On me -tendit un couteau: j’ouvris à moitié la capsule; j’en sortis le papier, -réfléchissant à ce que j’allais dire. Par bonheur, je n’eus besoin de -rien inventer; je dépliais le papier sur lequel étaient écrites en -allemand, en anglais, en français et en russe, les lignes suivantes: -«Cette grue est née et a été élevée dans ma propriété d’Ascania-Nova, -Gouvernement de Tauride, Russie méridionale. Prière de m’informer où -cet oiseau a été pris ou tué. Septembre 1892. Fr. Falz-Fein.» - -Je respirai. - -«Eh! bien, demanda le calife, quelles nouvelles contient ce papier?» - -«Maître, répondis-je, cet anneau a été suspendu au cou d’un oiseau et -celui-ci a été tué. Son possesseur vit en Europe; il demande qu’on -veuille bien lui faire savoir où cet oiseau a été pris ou tué.» - -«Tu as dit la vérité, reprit le calife d’un ton plus amical; un -Sheikhieh a tué l’oiseau près de Dongola; il a remis cette capsule à -l’émir Younis woled ed Dikem, dont le secrétaire ne lit pas l’écriture -des chrétiens. Il me l’a fait parvenir. Répète, qu’y a-t-il sur le -papier?» - -Je traduisis mot à mot et essayai, sur son désir, de lui expliquer la -situation de la Russie ainsi que la distance qui nous séparait de ce -pays. - -Mais il conclut, disant: - -«C’est là encore une des nombreuses machinations infernales des -infidèles qui usent leur vie avec de telles inutilités; un mahométan -sincère ne tenterait jamais pareille chose!» - -Je remis au secrétaire la capsule et le papier et m’éloignai, répétant: -«Ascania-Nova, Tauride, Russie méridionale, Falz-Fein.» - -Les moulazeimie qui montaient la garde, inquiets de ma comparution -devant le calife se réjouirent en me voyant sortir, presque joyeux. - -Je me dirigeai vers ma demeure, murmurant toujours le contenu du -papier, me promettant, si jamais j’étais libre, d’avertir le possesseur -de la grue du sort qu’elle avait eu et des moments pleins d’angoisse -qu’elle m’avait fait passer. - -Ainsi qu’on le lui avait ordonné, Mahmoud Ahmed était arrivé à Omm -Derman avec toutes ses troupes disponibles, environ 5000 hommes, du -Darfour où il n’avait laissé que les garnisons absolument nécessaires. -Il établit ses quartiers au sud de la ville, à Dem Younis. J’eus de -nouveau de pénibles journées à supporter. Le calife, que la passion -des manœuvres avait repris, mais qui n’était point apte à diriger des -troupes aussi nombreuses, me rendit responsable de tout, en ma qualité -d’adjudant et m’accusait invariablement, à la fin de chaque journée, -d’incapacité, de mauvaise volonté.... Enfin, Mahmoud Ahmed rentra au -Darfour avec ses troupes qui prêtèrent serment et qui reçurent.... des -gioubbes toutes neuves. - -Le calife dirigea son attention sur les provinces équatoriales; Haggi -Mohammed Abou Gerger y était comme chef résident. - -Le calife envoya à Redjaf deux vapeurs portant 300 hommes, sous le -commandement de son parent Arabi Dheifallah, avec mission de destituer -Gerger et de le jeter en prison; en même temps, il ordonna de mettre -aux fers Mohammed Khalid et de l’envoyer en exil à Redjaf. En somme -Dheifallah devait agrandir le territoire des Mahdistes et envoyer à Omm -Derman des esclaves et de l’ivoire. - -Pendant les préparatifs de l’expédition de Dheifallah, le calife avait -fait venir à Omm Derman Zeki Tamel sous le prétexte de discuter avec -lui sur les opérations à entreprendre contre les Italiens. - -En réalité, et comme nous l’avons vu, plaintes sur plaintes étaient -parvenues au calife par ses émirs, les unes justifiées, les -autres inspirées par Ahmed woled Ali qui briguait pour lui-même -le commandement suprême et excitait les émirs par des promesses à -s’efforcer d’obtenir la déposition et si possible la condamnation de -leur commandant. - -Quatre jours après le départ d’Arabi Dheifallah, Zeki arriva à Omm -Derman avec les émirs qu’il croyait lui être dévoués, après avoir nommé -Ahmed woled Ali pour le remplacer et lui avoir ordonné d’attendre son -retour dans le Ghedaref. Zeki fut reçu par le calife avec des marques -d’amitié hypocrites; mais son jugement était depuis longtemps prononcé. - -Quelques jours plus tard, Ahmed woled Ali arriva aussi à Omm Derman, -malgré la défense que lui en avait faite Zeki, avec tous les émirs -restés dans le Ghedaref. Ils furent, à plusieurs reprises, reçus -secrètement par le calife et lui donnèrent les preuves de l’infidélité -de Zeki. - -Ils appuyèrent sur ce fait, qu’il n’avait pas suivi les ordres du -calife de rendre aux émirs les biens qui leur avaient été pris, mais -qu’il en avait détourné une forte partie pour s’attacher complètement -ses soldats, afin qu’ils ne l’abandonnâssent pas dans l’accomplissement -de son désir d’indépendance. - -Le calife prit conseil de son frère Yacoub; ils tombèrent à la fin -d’accord de rendre une fois pour toutes incapable de nuire, Zeki dont -la simple privation du commandement n’amènerait aucune tranquillité -durable à cause du grand attachement de ses soldats pour lui. Le -lendemain matin, Zeki, qui ne soupçonnait rien, et qui, se vantant -hautement des grands services qu’il avait rendus autrefois, s’attendait -de la part du calife à un sérieux avertissement suivi de pardon, fut -attiré, sous prétexte d’un entretien, dans la maison de Yacoub. A son -entrée, quatre hommes qui se tenaient cachés l’attaquèrent par derrière -et le jetèrent sur le sol. On lui enleva son sabre et on lui lia les -mains. Zeki s’était fréquemment exprimé avec mépris et dédain sur le -compte de Yacoub et du cadi Ahmed woled Ali; il les avait comparés, -tandis qu’il se désignait lui-même comme un brave guerrier, à des -femmes qui ne songeaient qu’à recevoir des cadeaux pour passer leur -existence dans le repos et la volupté. - -On le traîna sans armes, les mains attachées derrière le dos, dans une -cour voisine, devant ses deux anciens ennemis. - -«Eh bien, héros, lui demanda Yacoub ironiquement, où est maintenant ta -bravoure?» - -«De même que ton élévation aux pouvoirs et aux honneurs est venue de ma -main, lui dit le cadi Ahmed qui autrefois à Gallabat l’avait investi -du commandement suprême, de même ta condamnation sera mon œuvre. Je -remercie Dieu qui m’a permis de voir le jour où tu es enfin en mon -pouvoir.» - -Zeki leur répondit, en grinçant des dents: - -«J’ai été surpris lâchement et trahi. Si je me trouvais en champ clos, -je ne craindrais pas des centaines de gens de votre sorte. Je sais que -je suis perdu; après ma mort, on cherchera des hommes pour me succéder, -mais on ne les trouvera pas.» - -«Sur un signe de Yacoub, Zeki fut entraîné dans la prison commune, -outragé, maltraité; on le chargea de fers autant qu’il put en porter; -puis, on le jeta dans un cachot à l’écart. Privé complètement de -rapport avec les vivants, on lui supprima même le pain et l’eau, en -sorte qu’après vingt jours de captivité, il périt misérablement de -faim et de soif. Au moment de son arrestation, on avait confisqué sa -maison située à Omm Derman. On y trouva 50 000 écus Marie Thérèse et -Medjidieh, entassés dans des sacs; de l’or non monnayé en anneaux -et une grande quantité de joyaux précieux, provenant des campagnes -d’Abyssinie. Plusieurs chefs de ses troupes nègres, qui lui étaient -fidèlement dévoués, et qui étaient venus avec lui de Gallabat furent -également jetés dans les fers; on les laissa pour la plupart périr de -faim et de soif, comme leur maître. - -Ahmed woled Ali fut alors nommé par le calife commandant en chef et -successeur de Zeki. Il se mit en route aussitôt avec les émirs, pour -le Ghedaref où la garnison de Gallabat avait été laissée. Suivant les -ordres qu’il avait reçus, il confisqua la fortune de son prédécesseur, -consistant en chameaux et en nombreux esclaves. Il envoya le tout à -Omm Derman avec toutes les femmes, au nombre de 164 et dont Zeki avait -eu 27 enfants. Le calife garda pour lui les animaux et les esclaves, -il fit cadeau des femmes sans enfants à ses partisans, puis maria -les mères des 27 rejetons à ses esclaves de sorte que les orphelins, -dont le père était de souche esclave furent élevés par ses anciens -compagnons. Les frères et les proches parents de Zeki, au nombre de -sept personnes furent cruellement mis à mort par Ahmed woled Ali et -même une de ses sœurs fut fouettée jusqu’à ce que mort s’ensuive sous -le futile prétexte qu’elle avait caché sa fortune. Ahmed woled Ali -avait maintenant le commandement supérieur; il voulut aussitôt démentir -le reproche de lâcheté qu’on lui faisait de tous côtés, et, par ses -opérations militaires, conquérir des lauriers. Sur sa demande, il reçut -du calife la permission de marcher contre les tribus arabes établies -entre Kassala et la Mer Rouge et soumises au Gouvernement italien. -Mais il reçut l’ordre toutefois de ne pas attaquer les troupes dans -leurs forteresses; la garnison de Kassala sous les ordres de Mousid -Gedoum reçut pour instruction de se tenir prête à marcher et de se -joindre à lui. Au commencement de novembre 1893, il quitta le Ghedaref -avec son armée et les troupes de Kassala; il avait une force d’environ -4500 fusils, 4000 porteurs de lances et 250 chevaux pour combattre les -tribus arabes de l’est, de Beni Amer, Hadendoa et d’autres. - -Celles-ci, instruites à temps de ses intentions, avaient chassé leurs -troupeaux et se retiraient lentement devant lui. Près d’Agordat, il -tomba sur les troupes italiennes qui s’y étaient fortifiées, et les -attaqua sans réfléchir, à cause de leurs forces minimes, malgré la -défense du calife. - -Ahmed woled Ali fut battu. Lui-même tomba et avec lui ses deux -principaux lieutenants Abdallah woled Ibrahim et Abd er Rasoul, -ainsi qu’un grand nombre de ses émirs. Les pertes de cette journée -dépassèrent 2000 hommes appartenant presque exclusivement au contingent -du Ghedaref, car Mousid avec ses soldats n’appuyait pas Ahmed woled -Ali. Si les troupes italiennes avaient été assez fortes pour -entreprendre une poursuite énergique contre les Mahdistes fuyant vers -Kassala, ces derniers auraient été complètement anéantis. Grande fut -l’émotion à Omm Derman lorsque arriva la nouvelle de la défaite et -de la mort d’Ahmed woled Ali et de ses principaux chefs. Le calife -chercha, il est vrai, à faire bonne contenance et à conserver devant -le public son calme et son indifférence en prétendant que l’ennemi -avait subi de bien plus grosses pertes que ses propres troupes -et qu’il remerciait Dieu de ce que ses parents avaient trouvé la -mort des martyrs (shehada) en combattant contre les chrétiens. En -réalité, il passa des nuits sans sommeil, harcelé par la crainte que -le Gouvernement italien ne fut encouragé, par sa victoire facile, à -attaquer Kassala elle-même dont la conquête au milieu de la panique -qui régnait actuellement ne pouvait offrir, d’après sa propre -conviction, aucune difficulté sérieuse. Ce ne fut que lorsque la -nouvelle authentique arriva après plusieurs jours que l’ennemi n’avait -pas quitté ses anciennes positions et ne songeait pas à une marche en -avant, qu’il se calma et pensa à nommer un nouveau commandant pour -rassembler, discipliner et fortifier les troupes retournées dans le -Ghedaref et errant sans maître dans le pays. Mais la population d’Omm -Derman vit, dans la défaite et la mort d’Ahmed woled Ali et de ses -émirs, une grande punition du ciel. Les victimes avaient honteusement -calomnié Zeki Tamel qui les traitait brutalement il est vrai. Elles -l’avaient désigné au calife comme rebelle et elles s’étaient rendues -coupables par leurs fausses allégations de sa mort honteuse. Elles -avaient massacré ses frères et n’avaient pas même ménagé les femmes. -La justice divine les avait atteintes, la mort de Zeki était vengée! - -Le calife nomma son cousin Ahmed Fadhil, commandant du Ghedaref avec -la recommandation alors bien inutile de se tenir strictement sur la -défensive. Fadhil se rendit à son poste en passant par Kassala et -rassembla les troupes dispersées dans le pays qui, après la défaite -d’Agordat, cherchaient à pourvoir à leur entretien en pillant et en -volant. La tranquillité du calife fut de courte durée. En effet, on -l’informa de nouveau, nouvelle qui l’effraya, que les Italiens avaient -l’intention de prendre Kassala. - -Mais comme ce bruit ne fut pas suivi d’action, il se tranquillisa et -se berça de l’espoir de rester, sans être inquiété, en possession -de ses positions. Il exprima même en public sa volonté de venger la -défaite d’Ahmed woled Ali. En réalité, il n’en avait nullement envie. -Mais il croyait que c’était par une feinte qu’il pourrait le mieux -détourner l’ennemi d’une attaque offensive, et il envoya dans ce but, -au Ghedaref, de petits renforts de cavaliers et de porteurs de lances. - -Quelques mois s’écoulèrent ainsi, lorsqu’un jour, après la prière -du matin, trois hommes parurent à la porte du calife et demandèrent -instamment à être introduits aussitôt auprès de lui. Je reconnus parmi -eux des émirs des tribus des Baggara, stationnées à Kassala, et, à -leur mine, on pouvait deviner que ce n’était pas une bonne nouvelle -qu’ils avaient à transmettre à leur maître. Ils furent introduits; mais -bientôt on put remarquer, dans l’entourage du calife, tous les signes -d’une émotion extraordinaire. Le calife Ali woled Helou, Yacoub et tous -les cadis furent convoqués en toute hâte au conseil. Le pressentiment -du calife s’était réalisé. Kassala était tombée! Les Italiens s’en -étaient emparés après un court combat. Le calife ne put tenir secret -cet événement. - -Il fit sonner l’umbaia, battre du tambour de guerre et seller les -chevaux, puis accompagné de tous ses moulazeimie et d’une masse de -porteurs de lances et de cavaliers s’avança solennellement jusqu’au -bord du fleuve. Là, il força son cheval à entrer dans l’eau jusqu’aux -genoux, puis tirant son épée et la brandissant d’un air menaçant du -côté de l’est, il cria à plusieurs reprises, d’une voix retentissante: -«Allahou akbar!» (Allahou akbar, c’est-à-dire Dieu est le plus grand, -exclamation par laquelle on a coutume d’implorer l’aide de Dieu, contre -ses ennemis.) - -La foule émue répéta en rugissant, les paroles du maître. Mais une -grande partie de la masse hurlante se réjouissait intérieurement de -l’agitation du calife, souhaitant pour lui de nouvelles humiliations, -et pour eux-mêmes la délivrance du joug écrasant de sa domination. - -[Illustration: LE CALIFE EXCITANT SES TROUPES À ATTAQUER KASSALA.] - -Puis le calife, revenu sur la rive, descendit de cheval et s’assit -sur une peau de mouton qu’on étendit pour lui. Alors il communiqua à -la foule rassemblée autour de lui la chute de Kassala et raconta que -ses troupes, assaillies pendant la prière du matin par une quantité -innombrable d’ennemis, avaient été forcées de se retirer. Il prétendit -que ses fidèles avaient sauvé tout leur matériel de guerre, ainsi que -leurs femmes et leurs enfants et qu’ils s’étaient retirés presque sans -pertes, tandis que l’ennemi avait souffert de tels dommages qu’il -regrettait la prise de Kassala et la considérait comme une défaite. -Les plus dévoués de ses partisans eux-mêmes reconnurent dans les -paroles du calife une vaine tentative de déguiser le véritable état -de choses. Dans le court espace de temps qui s’était écoulé depuis -l’arrivée des émirs, on avait déjà appris que la garnison de la ville -n’avait absolument pas été surprise, mais avait été informée à temps -de l’approche de l’ennemi et avait refusé, par hostilité contre son -chef Mousid Gedoum et par une répugnance générale, de combattre contre -l’ennemi approchant et, sans tenter aucune résistance, s’était retirée -à Gos Redjeb. - -Le calife fut absolument abattu de la perte de Kassala à la suite de -quoi Omm Derman elle-même semblait offerte à l’attaque de l’ennemi. -Mais la nouvelle que ses partisans ne combattaient plus comme -auparavant, pour lui et pour sa cause, l’accabla de douleur. Pour la -première fois peut-être, il comprit que le sentiment général avait -changé, non seulement à Kassala, mais dans tout le pays et que sa -popularité, le zèle de la foi, l’esprit de sacrifice pour la cause -sainte avaient fortement baissé, s’ils n’avaient même pas totalement -disparu. Se basant toujours de nouveau sur le fait qu’il n’avait en -réalité subi aucune perte, mais qu’il avait perdu une position sans -valeur pour lui, il fit connaître enfin, avec une confiance forcée, -son intention non seulement de reconquérir Kassala dans un temps peu -éloigné, mais encore de forcer l’ennemi à se retirer jusqu’à la Mer -Rouge. - -Il ne retourna dans sa maison qu’à une heure tardive; il tint conseil -avec son frère et les cadis sur les premières mesures à prendre. Ah! -il devait regretter son ancien premier conseiller, le cadi Ahmed woled -Ali qui l’avait servi pendant plus de dix ans, comme un partisan et un -ami fidèle. Le cadi avait, par sa position comme juge suprême, acquis -la plus grande influence dans le pays et une fortune énorme. Plus de -mille esclaves des deux sexes cultivaient ses immenses possessions; des -marchands à sa solde s’en allaient en Egypte et y vendaient pour lui -les produits naturels du pays, la gomme et les plumes d’autruche, les -troquant aussi contre d’autres marchandises. Il possédait non seulement -de nombreux troupeaux de chameaux et de bœufs, mais encore des chevaux -magnifiques et _last not least_, les plus belles femmes esclaves -peuplaient son harem. Tout cela lui avait attiré la jalousie de Yacoub -et d’Othman, le jeune fils du calife. Le premier voyait en outre en -lui, la cause pour laquelle beaucoup de ses propositions n’étaient pas -accueillies par le calife. Mais ce dernier lui-même était également -devenu jaloux de la richesse de son premier cadi et de son influence -sur la population. Il écouta donc d’une oreille trop complaisante -les accusations avancées par Yacoub contre Ahmed, lui reprochant de -se servir de sa puissance pour s’enrichir et de porter atteinte à -l’autorité du calife par son immense influence. Sous prétexte d’avoir -agi contre ses ordres dans d’importantes affaires de confiance, le -calife condamna à la détention perpétuelle son premier juge Ahmed woled -Ali, en présence de tous les cadis jaloux de la richesse de leur chef -et indisposés contre lui à cause de sa sévérité. Le cadi Ahmed qui -avait, au service du calife, condamné et privé de leurs biens tant -de gens, qui avait rendu des femmes veuves et des enfants orphelins, -fut alors lui-même traîné par des soldats nègres, hors de la maison -du calife et jeté en prison. Sa fortune fut confisquée et le calife -choisit dans son harem, pour lui-même, pour Yacoub et pour ses fils, -les plus belles femmes, distribuant les autres à ses partisans. - -Le calife qui voyait fort bien que la reprise de Kassala offrait les -plus grandes difficultés et était même presque impossible, donna -l’ordre à Osman Digna, qui se tenait à Adarama sur l’Atbara, à environ -trois jours de voyage de Berber de se joindre avec toutes ses forces -disponibles à Mousid Gedoum, à Gos Redjeb. En même temps, Ahmed Fadhil -reçut pour instruction d’établir un poste fortifié d’au moins mille -fusils à Fascher, à un jour et demi de voyage de Kassala sur l’Atbara. -Lui-même envoya d’Omm Derman quelques détachements à Ousoubri, située -sur l’Atbara, dans le voisinage de Fascher, entre cette station et -Gos Redjeb. Bien qu’il prétendit vouloir prendre l’offensive contre -l’ennemi se trouvant à Kassala, tous ses ordres avaient cependant pour -but unique de fortifier la ligne de l’Atbara, afin de pouvoir offrir -une résistance réelle par ces positions défensives si l’ennemi osait -tenter d’avancer contre Omm Derman elle-même. - -A cette époque troublée, le calife apprit avec joie la nouvelle qu’un -envoi d’Arabi Dheifallah était arrivé de Redjaf à Ghetena sur le Nil -Blanc, non loin d’Omm Derman. Il consistait en deux vapeurs chargés -d’esclaves et d’ivoire. Les vaisseaux abordèrent quelques jours après; -il fit marcher pompeusement à travers toute la ville environ quatre -cents esclaves afin de bien montrer aux yeux du public les succès -d’Arabi Dheifallah dans les provinces équatoriales. - -Ce dernier avait combattu et vaincu une partie de ces troupes de nègres -qui s’étaient séparées du temps d’Emin Pacha et cherchaient leur -subsistance dans le pays de leur propre chef. - -Fadhlelmola bey, anciennement sous les ordres d’Emin, était entré en -relation avec les agents de l’Etat du Congo qui s’étaient avancés du -sud-ouest. Ceux-ci avaient promis leur concours; celui-là se vouerait -à leur service et défendrait leurs intérêts. Mais sa ferme intention -était de se maintenir indépendant et de tirer seulement autant -d’avantages que possible des fonctionnaires de l’Etat du Congo, sous -prétexte d’être leur allié et leur serviteur, afin de fortifier sa -situation actuelle qui n’était pas sûre. - -A la suite de faux rapports, il s’aventura jusque dans le voisinage du -Redjaf qu’il croyait faiblement occupé par les Mahdistes. Il reconnut -trop tard qu’il s’était trompé, se retira en toute hâte, mais fut -poursuivi par Arabi Dheifallah et atteint après quelques jours de -marche. A midi, comme ses hommes chassaient, dispersés dans la forêt, -Fadhlelmola bey fut surpris. Il succomba après s’être bravement défendu -et, avec lui, la plus grande partie de ses soldats. Quelques-uns -seulement se rendirent. Les vainqueurs s’emparèrent de beaucoup de -femmes et d’enfants, de quelques fusils, etc. Parmi les trophées -envoyés à Omm Derman, se trouvaient quatre drapeaux bleus, de l’Etat du -Congo, avec une étoile d’or à cinq rayons au milieu et deux uniformes -noirs sur les boutons desquels on pouvait lire l’inscription suivante -«Travail et Progrès». - -Cela m’émut singulièrement de voir pour la première fois les enseignes -de l’Etat du Congo; j’avais bien une légère notion de son existence, -mais son étendue et ses limites m’étaient alors complètement -étrangères. Des lettres en langues européennes furent aussi trouvées -dans le camp de Fadhlelmola. Le calife s’abstint toutefois de me les -montrer; il préférait ignorer leur contenu plutôt que de m’en donner -connaissance. - -La joie éprouvée par le calife, au sujet du succès de son parent, -fut cependant de beaucoup diminuée par la nouvelle que des agents -chrétiens pénétraient depuis le sud et l’ouest dans les provinces -équatoriales. Arabi Dheifallah avait appris la présence d’une puissance -étrangère dans l’Ouganda, et la marche de forces chrétiennes depuis -l’Afrique occidentale. Il adressa un rapport à ce sujet et demanda -des instructions. Le calife lui envoya environ 400 hommes de renfort -à Redjaf, avec l’ordre de retirer les postes avancés si des forces -supérieures s’avançaient contre eux, mais de conserver en tout cas -Redjaf elle-même. Dès le début, déjà lors de l’envoi de la première -expédition contre Emin Pacha, il n’avait pas été dans l’intention du -calife de conquérir un pouce de terrain là-bas et d’y introduire sa -domination. Il voulait seulement établir une station afin d’avoir en -quelque sorte une base d’opération pour ses expéditions dont le but -était d’enlever des esclaves et de rapporter de l’ivoire. - -Lorsque le vapeur fut parti pour le sud, le calife tourna de nouveau -toute son attention sur l’ennemi de l’est. - -Il dirigea sur Ousoubri tous les Djaliin encore fixés à Omm Derman et -nomma commandant de ce poste Hamed woled Ali, frère d’Ahmed woled -Ali, tué à Agordat par les Italiens. Bientôt après, il ordonna aux -Danagla qui se trouvaient aussi à Omm Derman de marcher également sur -Ousoubri, puis il envoya encore dans le Ghedaref de petits détachements -de cavaliers arabes comme renfort. Sur la demande du calife, les -tribus arabes possédant des chameaux durent fournir environ 3000 de -ces animaux dont 1000 devaient être incorporés avec leurs cavaliers -dans la cavalerie se trouvant dans le Ghedaref, tandis que le reste -devait amener à Ousoubri le blé emmagasiné sur les bords du Nil Bleu à -Roufa et Abou Haraz. La contrée d’Ousoubri en effet, abandonnée par ses -habitants depuis des années, était complètement inculte et par suite, -une grande disette y régnait. Il espérait ainsi avoir suffisamment -fortifié la ligne de l’Atbara et créé une muraille protectrice destinée -à arrêter l’attaque de l’ennemi. - -Cette année-là, le calife ne parut pas devoir rester tranquille. -Mahmoud Ahmed rapporta que des chrétiens avaient pénétré dans la -province du Bahr el Ghazal et s’efforçaient d’en gagner les tribus. -Ils avaient dans ce but déjà passé des contrats avec les chefs et -étaient arrivés à Hofrat en Nahas (mines de cuivre près de Kallaka sur -la frontière sud-ouest du Darfour). C’était là en réalité une nouvelle -de la plus haute importance et le calife avait toute raison d’en être -tourmenté. - -La province du Bahr el Ghazal riche et productive, habitée par des -tribus guerrières, mais divisées entre elles, livrait de tout temps le -gros des soldats aux bataillons soudanais. Quatre à cinq mille hommes -pouvaient chaque année facilement être réunis et par suite de leurs -dissensions de tribu à tribu, on pouvait exclure presque le danger -d’une révolte. Le propriétaire de la province du Bahr el Ghazal pouvait -ainsi, en quatre ou cinq années, réunir entre ses mains une force -d’environ 20000 hommes, relativement bien organisée et sûre, suffisante -pour imposer sa domination sur le Darfour et le Kordofan et même sur -le Soudan tout entier. De plus, ces tribus nègres avaient, cela va -sans dire, peu de sympathie pour les chasseurs d’esclaves arabes et se -seraient volontiers soumises à une puissance qui leur aurait accordé sa -protection contre eux. - -Le calife connaissait la situation: il sut aussitôt, à la réception -du rapport de Mahmoud Ahmed qu’il s’agissait pour lui d’une question -vitale. Il lui intima l’ordre d’envoyer aussitôt, dans le sud du -Darfour une force suffisante pour chasser les étrangers des districts -du Bahr el Ghazal. D’après ces instructions, Mahmoud Ahmed fit avancer -l’émir Hatim Mousa, de la tribu des Taasha avec des troupes importantes -au sud de Shakka, dans les districts nord du Bahr el Ghazal. Les tribus -frontières des Forogé, des Kara, des Bounga et d’autres avec lesquelles -les Européens avaient déjà conclu des contrats, se soumirent sans -résistance aux Mahdistes qui prirent possession de leur pays. - -Un jour, je fus appelé auprès du calife qui me remit plusieurs papiers -écrits en langue française avec l’ordre de les lui traduire. - -Il y avait parmi eux deux lettres du lieutenant de la Kéthulle où -il donnait à ses subordonnés différentes instructions et règles de -conduite dont la teneur était sans aucun intérêt. - -Ces papiers étaient tombés dans les mains de Hatim Mousa lors de -l’occupation du territoire des Forogé. Il y avait là aussi un traité -entre le sultan Hamed woled Mousa, chef des Forogé et les représentants -de l’Etat du Congo. Le traité contenait trois paragraphes conçus à peu -près comme suit: - -§ 1.—Le sultan Hamed woled Mousa, chef de la tribu des Forogé reconnaît -la suprématie de l’Etat indépendant du Congo et se place, lui et sa -tribu, sous sa protection. - -§ 2.—Le sultan Hamed woled Mousa s’engage à entrer en relations de -commerce avec l’Etat du Congo, à exiger l’extension de celles-ci -jusqu’aux districts frontières du Darfour, si possible, et à accorder -aux agents de cet Etat protection et sécurité dans l’intérieur des -frontières de son pays. - -§ 3.—L’Etat indépendant du Congo s’engage à soutenir le sultan Hamed -woled Mousa dans toutes les entreprises qui auraient pour but de -maintenir et de fortifier son autorité dans le pays. - -Conclu au mois d’août 1894. - - Hamed woled Mousa, - sultan des Forogé - (Sceau). - Semio woled Tikma, - sultan des Tiga, comme témoin. - - (Signatures - des - représentants de - l’Etat du - Congo.) - -Les deux sultans s’étaient servi lettres latines pour apposer leurs -signatures. J’eus à peine traduit que le calife me reprit aussitôt le -papier. La curiosité l’emportait sur la défiance. Il me dit pourtant: - -«Je ne t’ai pas seulement fait appeler à cause de la traduction de -ces écrits qui n’ont aucune valeur pour moi. J’ai déjà donné ordre à -Mohammed Ahmed de chasser du Bahr el Ghazal tous ces chrétiens qui sont -venus, il est vrai, en petit nombre et seulement comme voyageurs. Mais -j’ai une proposition à te faire. Tu sais que je te considère comme un -des nôtres, comme mon ami, mon disciple; je me suis décidé à le prouver -publiquement en te donnant pour femme, une de mes cousines, ma plus -proche parente. Que dis-tu de cela?» - -Habitué à ses caprices, je m’étonnai peu de son offre et compris que -son but était d’observer encore davantage mes faits et gestes dans mon -intérieur; il fallait que je sois sous un contrôle serré pour qu’il sût -si, en secret, je n’avais pas de relations avec quelqu’un. Il cherchait -une occasion de me rendre inoffensif,—comme il le disait lui-même. - -L’opinion publique voulait que, selon les us et coutumes, je fusse -en somme protégé en ma qualité d’étranger; que serait-ce, une fois -l’époux de sa cousine? Lui, qui n’avait point épargné ses plus fidèles -serviteurs, comme Ibrahim Adlan, son meilleur chef des finances, Zeki -Tamel, son premier chef militaire, le cadi Ahmed woled Ali et tant -d’autres, ne m’épargnerait pas non plus! - -«Maître, lui répondis-je, que Dieu te bénisse et te rende toujours -victorieux! Ta proposition m’honore, mais écoute la vérité! Ta parente -est de sang royal, c’est une descendante du Prophète et qui mérite -d’être traitée comme telle tandis que je suis une nature emportée qui -ne sait mettre un frein à sa colère et agit sans réflexion; je crains -que des difficultés ne surgissent, dont les suites pourraient détruire -les bons rapports qui existent entre toi et moi. Seigneur! que Dieu me -conserve ta grâce!» - -«Depuis dix ans que je te connais, répliqua le calife, je ne t’ai -jamais vu emporté ou irréfléchi. Je t’ai donné d’autres femmes; aucune -plainte n’est parvenue jusqu’ici à mes oreilles; il est vrai que j’ai -appris que tu les as mariées à tes domestiques ou que tu leur as rendu -la liberté. Pourquoi? Tu es donc resté fidèle aux coutumes (il ne -disait pas religion pour ne point me blesser) de ta tribu, que tu ne -veux avoir qu’une seule femme!» - -«Maître, repris-je, tu m’honores souvent en me donnant une esclave; -mais tu ne voudrais pas que je devinsse l’esclave de mes esclaves! -Leur conduite me force à les chasser de chez moi ou à les marier à mes -serviteurs. On t’a mal renseigné en te disant que je suis resté fidèle -aux coutumes de ma tribu, puisque j’ai trois femmes!» - -«Bien, dit-il, je te crois. Mais tu refuses d’épouser ma cousine!» - -«Maître, je ne refuse pas, je te préviens, pour éviter des discordes -futures. Encore une fois, ta proposition m’honore, mais je te prie -de m’éprouver davantage afin que tu saches si vraiment je suis digne -d’elle.» - -Il n’en comprit pas moins mon refus et me congédia. - -Ma position devenait toujours plus tendue; je connaissais le calife: il -s’attendait à une explosion de joie de ma part, mon refus avait blessé -sa fierté. Il ne l’oublierait certes pas! - -Que faire? Aspirer à la liberté! Tant d’autres,—moi-même aussi—y -avaient travaillé longtemps, mais toujours en vain! - - - - -CHAPITRE XVI. - -Le calife et son règne. - - Portrait du calife.—Son ménage.—Le harem.—La garde du corps.—Les - prières publiques.—Le service postal.—Parades et manœuvres.—Faveurs - aux tribus de l’ouest.—Oppression des tribus des bords du - fleuve.—Forces militaires.—Questions de frontières.—Organisation des - finances.—Système monétaire. - - -Le calife Sejjid Abdullahi ibn es Sejjid Mohammed, dont j’ai décrit -l’origine et le voyage auprès du Mahdi, (page 180) est, comme je l’ai -déjà raconté (page 393), de taille moyenne, large d’épaules; il a la -peau d’une couleur brun clair, le nez aquilin, de grands yeux noirs, -une bouche bien proportionnée, et des traits réguliers. Le visage est -encadré d’une barbe d’abord entièrement noire, un peu plus fournie -autour du menton. Souple autrefois, il a pris dans les dernières années -de la corpulence; il n’a que 49 ans, mais il parait beaucoup plus -âgé et sa barbe est déjà presque blanche. Son visage, parfois d’une -amabilité séduisante, a d’habitude une expression dure et sombre: -celle du despote oriental. Emporté et d’un caractère violent, il agit -souvent, malgré sa finesse, sans réflexion, et personne, pas même son -frère, n’ose dans ces moments-là lui adresser des remontrances. Il se -méfie au plus haut degré et de tout le monde, même de plus d’un de -ses proches parents et des membres de sa maison. Il ne croit pas à -la fidélité et au dévouement; mais est convaincu que toute personne -en rapport avec lui dissimule ses véritables sentiments. Pour lui -dans tout son entourage l’égoïsme est le mobile de toute action. Il -est singulier que cette nature méfiante accueille pourtant si bien la -flatterie et qu’il en accepte les expressions les plus outrées avec -plaisir. Pas d’entretien possible avec lui sans louanges flatteuses -sur sa sagesse, sa puissance, sa justice, sa bravoure, sa générosité, -son amour de la vérité et malheur à celui qui blesse son amour-propre -démesuré! Ismaïn woled Abd el Kadir, un de ses cadis, qui jouit pendant -longtemps de sa faveur particulière, justement par ses flatteries et -ses louanges, avait établi un jour, dans une conversation un parallèle -entre le régime actuel du Soudan et l’ancien état de choses sous le -Gouvernement égyptien. Il avait comparé le calife au Khédive Ismaïl -Pacha et s’était assimilé lui-même à Ismaïl Pacha el Moufettish qui -avait été le favori et le conseiller du Khédive. Cette expression, -imprudente dans les circonstances actuelles, fut rapportée au calife -qui, dans une grande colère, fit aussitôt faire une enquête et ordonna -au juge de condamner Ismaïn woled Abd el Kadir, s’il avait réellement -prononcé ces paroles. - -«Le Mahdi, dit-il, est le représentant du Prophète et je suis son -successeur! Qui est placé sur la terre plus haut que moi? Qui est plus -noble que moi, descendant direct du Prophète!» - -Ismaïn Abd el Kadir fut trouvé coupable, jeté dans les fers, et, sur -l’ordre du calife, condamné à la déportation à Redjaf. - -«Comment a-t-il pu se permettre de comparer l’état du Gouvernement -actuel avec celui de l’ancien Gouvernement égyptien? répétait-il -indigné. S’il veut se comparer à un Pacha, il peut le faire. Mais je ne -permettrai jamais de me placer sur le même pied, moi le descendant du -Prophète, que le Khédive, un Turc!» - -Il croit, par de tels propos, en imposer aux masses. Sa vanité va -jusqu’à la présomption; il prétend tout savoir et tout comprendre; il -agit toujours par inspirations divines ou prophétiques, et n’hésite pas -à s’attribuer les mérites d’autrui. Ainsi, il prétend que la koubbat, -tombeau du Mahdi, qui fut construite par Ismaïn, ancien architecte du -Gouvernement, n’a été édifiée que sur ses plans et ses projets. Les -victoires d’Othman woled Adam sur Abou Djimesa et de Zeki Tamel sur le -roi Jean d’Abyssinie n’avaient été remportées que d’après les ordres -qu’il avait soi-disant donnés. - -Méchant et cruel, il trouve plaisir à éveiller des espérances chez les -gens pour les tromper ensuite, à leur ravir leurs biens, à les mettre -aux fers, à les jeter au cachot et à les faire condamner à mort. Il -cherche ses victimes de préférence parmi les chefs de famille. Déjà -du vivant du Mahdi, il était considéré comme la cause de toutes les -mesures de sévérité prises contre les Mahdistes et de toutes les -cruautés commises envers les ennemis. Ce fut également lui qui ordonna -à la prise de Khartoum, de ne pas faire grâce, mais de tout anéantir. -Ce fut lui aussi qui déclara proscrits les Sheikhiehs et fit mettre à -mort, après la chute de Khartoum, tous ceux qui appartenaient à cette -tribu et qui furent faits prisonniers dans le pays. - -Dans le partage des femmes prises comme butin, il a soin de n’avoir -aucun égard aux sentiments naturels. Les mères sont régulièrement -séparées de leurs enfants et les frères de leurs sœurs; ils sont -donnés en partage à des tribus différentes afin de rendre une union -impossible. Lorsque Othman woled Adam envoya prisonnières à Omm Derman -les sœurs de l’ancien sultan du Darfour, la princesse Miram Ija Basi et -Miram Bachita, il leur accorda la liberté tandis qu’il prit un certain -nombre de leurs parentes dans son harem et distribua le reste entre -ses partisans. Il apprit peu après que quelques habitants du Darfour, -se trouvant dans la ville, faisaient des visites et apportaient des -cadeaux à leurs anciennes maîtresses. Il fit aussitôt arrêter les deux -femmes; il donna l’une à Hassib et l’autre à Elias Kenuna qui avait -justement le projet de partir pour Redjaf. Ce fut en vain que la mère -aveugle de Bachita, Miram Semsem, demanda avec prière de pouvoir au -moins accompagner dans l’esclavage sa fille unique; retenue de force -sur l’ordre du calife, la vieille femme mourut peu de jours après le -départ de sa fille, le cœur brisé. Bachita elle-même se précipita dans -son désespoir, au moment du départ, de la barque dans le Nil, mais elle -fut sauvée et succomba pendant le voyage à l’agitation et à la fatigue. - -Ahmed Gourab, un marchand égyptien né à Khartoum avait quitté la ville -avant la défaite de l’armée de Hicks et était parti pour l’Egypte, -laissant à Khartoum sa femme qui y était née et sa fille. Comme les -affaires en Egypte ne lui réussissaient pas, et peut-être aussi poussé -par le désir de revoir sa femme et son enfant, il revint plus tard -par Berber dans le Soudan. Il fut arrêté le jour de son arrivée à Omm -Derman; amené devant le calife, il expliqua qu’il était venu pour lui -offrir ses services et pour rejoindre sa femme et sa fille, laquelle -s’était mariée entre-temps avec un homme de Bokhara. - -«J’accepte tes services, lui dit le calife, tu peux aller à Redjaf et -y prendre part à la guerre sainte contre les païens.» Ce fut en vain -qu’Ahmed Gourab le supplia de le laisser aller auprès des siens ou de -lui donner tout au moins la permission de les voir; il fut aussitôt -emmené sur le vapeur qui était par hasard prêt à partir, soumis à la -plus stricte surveillance et avec l’ordre d’empêcher toute entrevue -avec sa famille. - -«Là-bas il pourra, ajouta le calife en riant, lorsqu’on eut emmené -Ahmed Gourab, s’entretenir avec Miram Ija Basi et Miram Bachita, si -leurs maîtres leur en donnent la permission.» C’était dans ces cruautés -raffinées que le calife cherchait et trouvait son plaisir. Grand est -le nombre de ceux qu’il fit fouetter ou exécuter sans le moindre motif -plausible. - -Il fit couper sur la place du marché la main droite et le pied gauche -à Mogeddem Omer qui lui avait promis de tirer du plomb des pierres; -il avait reçu pour cela un don en argent, mais n’avait pu tenir sa -promesse. Que de fois je dus être témoin de telles exécutions! Il -assista personnellement à cheval à l’exécution des Batahin et considéra -ses victimes en souriant tranquillement! Il n’épargna pas davantage -ses plus fidèles serviteurs. Ibrahim Adlan, Zeki Tamel, le cadi Ahmed, -furent tous sacrifiés et leurs femmes et leurs enfants partagés entre -les chefs. - -Comment punit-il les Ashraf! Ils étaient certainement coupables de -s’être révoltés contre lui. Mais après les avoir vaincus et désarmés, -il pouvait les envoyer en exil ou les garder prisonniers, eux ses -compagnons d’autrefois. Il préféra s’en débarrasser d’un seul coup et -les fit assommer tous à la fois comme des chiens, à coup de bâtons et -de haches: c’étaient les plus proches parents de son ancien seigneur et -maître, le Mahdi! - -Dans son entourage, il exige la plus grande soumission. Ceux qui -sont reçus auprès de lui doivent attendre, les mains croisées sur la -poitrine et les yeux baissés, l’ordre de s’asseoir. Tandis qu’il reste -couché sur son angareb sur lequel sont étendues une natte de palmier -et une peau de mouton et qu’il appuie sa tête et son bras sur des -pièces de coton enroulées en guise de coussin, les autres s’asseyent -avec les jambes repliées sous eux comme à la prière et la tête baissée -et répondent avec soumission aux questions qui leur sont posées. Ils -doivent rester dans cette position extrêmement incommode jusqu’à ce -qu’ils soient congédiés. Même dans la mosquée, et après la prière, ceux -qui se trouvent auprès de lui doivent se comporter ainsi et ne peuvent -aucunement se mettre à leur aise. Il tient particulièrement à ce que -les yeux restent toujours baissés devant lui, tandis que lui-même -observe sans cesse et attentivement. - -Il y a quelques années, comme Mohammed Saïd, le Syrien, qui avait -le malheur de ne posséder qu’un œil, se trouvait par hasard dans -son voisinage lors d’une lecture religieuse et le regardait avec -persistance, il m’appela aussitôt auprès de lui et m’ordonna de -conseiller à cet homme d’une manière pressante de ne plus jamais venir -dans son voisinage et le regarder sans permission spéciale. Il me -confia, à ce sujet, que lui, comme tout Soudanais, craignait le mauvais -œil. - -«Rien ne peut résister à l’œil de l’homme, me dit-il, les maladies et -les malheurs ne sont jamais que la suite du mauvais œil.» - -Le caractère du calife a pourtant à son actif quelques traits plus -sympathiques. Je dois citer son amour, réellement sincère pour son fils -Othman et son attachement pour ses plus proches parents. - -Othman, qui peut être à présent dans sa 21^{ème} année étudia dans -sa première jeunesse le Coran. Mais son père n’hésita pas à changer -fréquemment de précepteur, sur le désir du fils. Lorsque Othman -prétendit être assez avancé dans la lecture, son père le dispensa -d’autres études. A dix-sept ans, il le maria à une cousine, la fille de -son frère Yacoub et par amour pour son fils s’écarta à cette occasion, -des règles sévères du mariage, imposées par le Mahdi, qui ordonnaient -la plus grande simplicité. - -Il organisa un festin qui dura huit jours et auquel tous les habitants -d’Omm Derman furent invités. Il fit construire sur la place située à -l’ouest de la maison de Yacoub, un vaste édifice en briques cuites, -pourvu de toutes les commodités que le Soudan pouvait offrir; on créa -même un jardin public qui eut du succès. Plus tard, il maria encore -deux autres de ses parentes à son fils; il lui donna des concubines -qu’il choisit lui-même, mais lui déclara qu’il n’aurait jamais pour -femme une personne d’une tribu étrangère, il entendait par là celles de -la vallée du Nil. - -Il tient avec soin son fils à l’écart des étrangers, qu’il considère -comme dangereux, même pour lui personnellement. Ayant appris que -Othman, dans le feu de sa jeunesse, méprisait les ordres paternels -et avait des entrevues nocturnes avec quelques étrangers, il donna à -son frère Yacoub la propre maison de son fils. Pour celui-ci, il fit -construire un nouveau bâtiment dans l’intérieur du mur d’enceinte -d’Omm Derman, presque en face de sa propre maison, afin de l’avoir -ainsi sous sa surveillance immédiate et continuelle. Il maria sa fille -Radhia au jeune fils du Mahdi, Mohammed, bien que celui-ci n’éprouvât -aucune inclination pour sa fiancée et désirât avoir pour femme une de -ses parentes. Le calife alla à l’encontre de ses désirs, en sa qualité -de tuteur, de maître et de beau-père. Mohammed n’eut ainsi qu’une -seule femme. Cette restriction inusitée amena une tension continuelle -entre le calife et son beau-fils, qui se sépara même de sa femme. Mais -bientôt la crainte le fit déclarer prêt à reprendre sa femme et à lui -consacrer le reste de sa vie. - -Le calife lui-même, conformément à ses goûts et à sa situation, tenait -à avoir un grand train de maison. Son harem comptait plus de 400 -femmes. Quatre d’entre elles sont légitimes, permises par la religion -musulmane et appartiennent à des tribus libres. Mais il s’en sépare -souvent pour les remplacer par d’autres, car il aime le changement. -Les autres femmes appartiennent en grande partie aux tribus soumises -par le Mahdi. Ayant été amenées comme butin de guerre, elles jouissent -de droits moindres comme concubines. Le reste des habitantes du harem -se compose des esclaves acquises par le pillage ou achetées. Ce grand -nombre de femmes offre une étrange diversité dans la couleur surtout, -qui parcourt toutes les nuances, depuis le jaune le plus clair jusqu’au -noir le plus foncé, dans les races les plus différentes. Elles sont -divisées en groupes de 15 à 20 à la tête de chacun desquels se trouve -une directrice; la réunion de trois ou quatre de ces groupes forme -une nouvelle division, dont la direction supérieure appartient à une -femme libre ou à une concubine spécialement nommée par le calife. -Chaque mois, une mesure fixée de blé et une somme d’argent sont remises -à ces directrices pour subvenir à l’entretien des femmes qui leur -sont confiées. En outre, des moyens sont mis à leur disposition pour -qu’elles puissent se procurer les articles de toilette nécessaires aux -soins de leur corps, comme de l’huile, de la graisse, des parfums, -etc. Les vêtements, qui sont nuancés suivant le rang, la beauté ou -les qualités de chacune, se composent pour la plupart d’étoffes de -coton blanc, munies de bordures de couleurs variées, produits du pays; -elles s’affublent aussi d’étoffes de laine et de soie de différentes -couleurs, importées d’Egypte. Ces toilettes sont données soit par le -calife lui-même, soit par ses eunuques supérieurs. Le port d’ornements, -de bijoux en or et en argent ayant été très sévèrement interdit par -le Mahdi, on se contente ordinairement de boutons de nacre qui sont -attachés avec de petits morceaux de corail et d’onyx, dont on entoure -les articulations des mains et des pieds ainsi que la tête. Les cheveux -sont tressés en une infinité de toutes petites tresses fortement -enduites de graisse, de parfums et arrangées en formes les plus variées -et les plus compliquées. Il est facile de comprendre que le parfum de -ces dames du Soudan offre au début une jouissance douteuse à un nez -européen. - -Depuis les dernières années, les femmes des notables recommencent à -porter de l’or et de l’argent, et, dans la maison du calife lui-même, -les principales femmes y déploient un luxe considérable. Toutes se -trouvent dans des bâtiments isolés, placés dans des cours entourées de -murs, ayant quelque analogie avec nos casernes. Leur état de santé est -surveillé par de vieilles femmes désignées à cet effet, qui renseignent -leur maître à ce sujet. De petits eunuques font le service intérieur -de ces maisons, et préviennent celle des femmes qui doit avoir -l’honneur d’une audience chez le calife. De temps en temps, il passe -une véritable revue de toute l’armée féminine. Régulièrement à cette -occasion, celles qui ont cessé de plaire à leur maître, à la suite de -défauts physiques ou moraux, sont congédiées et d’après leur position -sociale mariées ou données en cadeau aux proches parents, aux favoris -ou aux serviteurs. - -Les cours sont étroitement surveillées par des eunuques ou des -moulazeimie nègres et les femmes privées presque de tout rapport avec -le monde extérieur. Tout au plus une fois par an est-il permis aux -parentes de voir pendant un court espace de temps les membres de leur -famille et de leur parler. - -La première femme du calife est Sahra, sa parente qui a partagé avec -lui, depuis sa première jeunesse, les douleurs et les joies. Elle -est la mère des plus âgés de ses enfants, Othman et Radhia. Dans les -premières années de son règne, il ne mangeait que des mets simples -préparés par elle-même ou sous sa surveillance, comme l’asida, de la -viande rôtie ou des poules. Avec le nombre croissant de ses femmes, il -apprit cependant à connaître et à apprécier les produits de leur art -culinaire raffiné, introduit par les Turcs et les Egyptiens. - -Il changea alors sa manière de vivre et n’est maintenant dans sa -maison rien moins qu’un contempteur de la nourriture nouvelle, qu’il -préfère, tandis qu’il cherche à démontrer à l’extérieur qu’il se -nourrit simplement. A ce sujet il ne tarda pas à se quereller avec -sa femme Sahra qui lui représenta vivement que les mets préparés par -d’autres seraient facilement enchantés ou empoisonnés et pourraient -mettre sa vie en danger. Il la renvoya deux fois pour ce motif, mais -se laissa persuader par Yacoub et ses parents de la reprendre et de la -reconnaître de nouveau comme son épouse. - -Le nombre des eunuques, qui se tiennent dans les différentes maisons -des femmes, principalement pour garder l’entrée des appartements, ou -qui sont employés à d’autres services, dépasse vingt. A la tête de -tout le personnel se trouve l’eunuque en chef Abd el Kayoum. Il a la -surveillance des terres immenses, cultivées par des esclaves pour la -maison du calife. Il a à s’occuper des achats de blé nécessaires, des -animaux de boucherie, bœufs et moutons et à se procurer auprès du Bet -el Mal les sommes nécessaires au ménage. Il a toujours sous sa garde -des sommes très considérables dans lesquelles le calife puise les -présents qu’il envoie fréquemment en secret à ses émirs ou à d’autres -personnalités influentes. - -Pour l’assister dans ses fonctions, il a des secrétaires et des -domestiques en grand nombre à sa disposition, principalement des -eunuques et des esclaves. Le calife lui a sévèrement interdit de -permettre à un étranger de jeter même un coup d’œil dans l’intérieur de -sa maison. - -Le vêtement du calife se compose de la gioubbe munie de bandes -d’étoffes de couleur, d’une pièce de fin coton blanc et de vastes -pantalons arabes de la même étoffe. Sur la tête il porte une sorte de -cape ronde en soie de couleurs variées, comme on les fabrique à la -Mecque et à Médine, autour de laquelle est attaché un petit turban -blanc. Il porte, noué autour du corps, une ceinture en coton étroite -et longue d’environ cinq aunes (hisam), sur les épaules il met un -léger châle de la même étoffe. Il a troqué les sandales qu’il portait -autrefois contre des jambières en cuir brun rouge et des souliers -jaunes. Pendant la marche, il porte de la main gauche une épée et de la -droite il s’appuie sur une petite lance hadendoa sculptée, dont il se -sert comme d’une canne. - -Pour son service personnel, il a toujours autour de lui dix à quinze -jeunes garçons esclaves, parmi lesquels beaucoup sont enfants -d’Abyssins chrétiens et ont été emmenés par Abou Anga et Zeki Tamel. -Ces garçons ont pour devoir de se tenir toujours dans son proche -voisinage, ils portent les messages dans l’intérieur de la ville, -convoquent les personnes mandées et doivent être prêts nuit et jour -à recevoir ses ordres. Aussitôt qu’ils ont atteint l’âge de 17 à 18 -ans, ils sont enrôlés comme moulazeimie et remplacés par de plus -jeunes. Le calife croit ainsi pouvoir le mieux garder ses secrets, ce -qui serait difficile à obtenir des domestiques adultes, à cause de -leur corruptibilité qui est générale. Dans l’intérieur de sa maison, -(où même ces garçons ne doivent pas le suivre), il a à son service -de jeunes eunuques, les plus âgés de ces malheureux sont occupés au -service extérieur. Tous ces jeunes serviteurs ont aussi à souffrir de -sa brutalité; les plus petites fautes sont punies de coups de fouet, de -privation de nourriture, de mise aux fers, etc. - -Dans les trois dernières années, le calife songea surtout à renforcer -et à réorganiser ses moulazeimie. Il prit une partie des Djihadia -stationnés à Omm Derman et de ceux des armées de Mahmoud Ahmed et de -Zeki Tamel, et parmi eux choisit les hommes les plus forts et les -plus beaux. Les émirs des tribus occidentales eurent à fournir tous -les jeunes hommes comme moulazeimie; cet ordre n’a pas été jusqu’ici -complètement exécuté. Parmi les Djaliin, il n’accepta dans sa garde que -les fils des premières familles, tandis qu’il exclut complètement de -son service les Danagla et les Egyptiens dont il se méfiait. - -De cette manière, il a créé une garde de près de 11000 hommes qui sont -tous logés avec leurs femmes et leurs enfants, dans le voisinage de ses -maisons et de celles de son fils, à l’intérieur des murs d’enceinte -nouvellement construits d’Omm Derman. Cette armée est divisée en trois -corps dont le premier est commandé par son fils Othman, le second -par son jeune frère Haroun ibn Mohammed, âgé d’environ 18 ans et le -troisième par son cousin Ibrahim Khalid. Ce dernier fut remplacé, -il y a peu de temps, par Rabeh, un Abyssin élevé dans la maison du -calife. Othman, son fils, est le chef suprême et remplace le calife -dans toutes les affaires concernant les moulazeimie. Ces corps sont -partagés en sous-divisions d’environ cent hommes, sous le commandement -d’un ras miye (chef de cent hommes) lequel a sous ses ordres plusieurs -lieutenants. Cinq à six de ces ras miye ont un émir à leur tête et un -adjudant. - -Les soldats nègres (Djihadia) ne sont pas mélangés dans les -sous-divisions avec les Arabes libres, mais dans les divisions des -émirs, de sorte que chacun de ces derniers a pour subalternes deux -à trois ras miye de troupes nègres et plusieurs ras miye de soldats -arabes. Presque tous sont armés de fusils Remington qu’on laisse -habituellement dans les magasins et qui ne leur sont remis que dans -les occasions solennelles. Ces moulazeimie reçoivent comme solde un -demi-écu derviche par mois et, tous les quinze jours, un huitième -d’ardeb de doura pour leur entretien. Le blé leur est remis assez -régulièrement tandis qu’on en prend à son aise avec le paiement de -la solde en espèces. Les gages des ras miye et des émirs sont, bien -entendu, plus élevés; ils reçoivent en outre souvent du calife des -cadeaux en femmes et en esclaves. - -Tous les moulazeimie ont pour devoir de protéger la personne du calife; -tous l’accompagnent dans ses revues, dans ses promenades, même à -l’intérieur de la ville. Ils doivent toujours, d’après les ordres de -leur maître, stationner sur les places et dans les rues larges, dans -le voisinage immédiat de ses maisons. Bien que le calife ait banni -l’ancienne musique militaire égyptienne, il a toutefois conservé les -clairons parmi lesquels deux sont de sa suite régulière. On utilise les -anciennes sonneries: pour les ras miye: «capitaine», pour les émirs: -«major», pour les commandants: «colonel». Le calife visite souvent -pendant la nuit les moulazeimie, afin de voir s’ils se trouvent bien -aux postes qui leur ont été assignés. Les ras miye et les émirs sont -donc, à proprement parler, continuellement de service et ne peuvent se -rendre dans leurs maisons qu’en secret ou en prétextant une maladie. Ce -service extraordinairement sévère est une cause du mécontentement qui -règne presque généralement. - -L’activité publique du calife consiste avant tout dans -l’accomplissement journalier des devoirs religieux notamment des cinq -prières. A l’aube, il procède à la prière du matin, après laquelle on -lit dans la djami, le rateb prescrit par le Mahdi, réunion de versets -du Coran et de formules de prières. Cela exige environ une heure. Le -calife se retire ordinairement dans ses appartements après la prière du -matin, mais il fait parfois une ronde dans la djami afin de voir si les -gens obéissent à ses ordres et prennent une part active aux exercices -de piété. Les prières sont d’ailleurs publiques. Vers deux heures, il -procède à la prière du jour; deux heures plus tard à la prière asr, -après laquelle le rateb est lu de nouveau. Au coucher du soleil, il -fait encore ses dévotions, et, environ deux ou trois heures plus tard, -la prière de la nuit commence. - -Le calife procède à ses oraisons dans la mihrab, construite devant -les places des croyants. C’est une colonnade carrée avec des parois à -treillage qui lui laissent la vue libre de tous les côtés. Derrière -lui se tient son fils, puis les cadis, quelques personnes spécialement -désignées auxquelles se joignent, à droite et à gauche, les moulazeimie -appartenant aux tribus libres. Les soldats nègres accomplissent leurs -prières sur les places libres situées devant sa maison et qui ne sont -séparées de la djami que par un mur. - -A droite des moulazeimie se trouvent les émirs de Yacoub, avec leurs -gens appartenant pour la plupart aux tribus de l’ouest; à gauche, -se trouvent quelques Arabes appartenant également aux bannières de -Yacoub, les gens soumis au calife Ali woled Helou, puis enfin les -Djaliin et les Danagla. Plusieurs milliers d’hommes assistent toujours -aux exercices de piété célébrés en commun, en rangs réguliers les uns -derrière les autres. Le calife veille avec une sévérité particulière à -ce qu’avant tout les hautes personnalités et les émirs ne fassent pas -défaut. - -Il condamne justement les personnes suspectes, à suivre chaque jour les -cinq prières, sous la surveillance de gens désignés pour cela. Par ces -exercices de piété, il a moins en vue l’accomplissement des devoirs -religieux de ses subordonnés, que le moyen d’exercer un contrôle sur -eux et de les détourner d’autre chose. Beaucoup de gens qui demeurent -loin de la djami, sont si épuisés qu’ils s’abstiennent volontiers, par -fatigue et manque de temps, d’autres assemblées nocturnes. - -Le calife s’est donné pour tâche d’anéantir toute vie en société, -qui pourrait offrir l’occasion de ne pas toujours considérer sous le -jour le plus favorable ses ordonnances et ses actions. Si la maladie -l’empêche de paraître à la prière, il se fait représenter ordinairement -par un de ses cadis ou par Abd el Kerim, un pieux moulazem de la tribu -des Takarir. Mais ceux-ci doivent prendre place comme Imam en dehors -de la mihrab. Il ne permet presque jamais au calife Ali woled Helou de -le représenter quoique celui-ci, d’après les ordres du Mahdi, soit -désigné comme son remplaçant et son successeur légitime. - -La matinée, les heures qui suivent les exercices religieux de -l’après-midi ou de la nuit, sont consacrées aux affaires du -Gouvernement. Il reçoit les courriers, travaille avec ses secrétaires -et entend les cadis, les émirs et autres personnes désignées par lui -nominalement et avec lesquelles il désire s’entretenir. - -Le service postal est très primitif. Le calife dispose de 60 à 80 -chameliers qu’il envoie avec des ordres à ses généraux et ses sujets -dans les districts les plus divers, et qui rapportent ensuite les -réponses ou les autres nouvelles. - -Bien que la proposition lui ait été faite par Ibrahim Adlan d’établir -des stations de poste afin d’avoir, à de moindres frais, un service -plus régulier et plus rapide, il s’y refusa, parce que, disait-il il -attache une importance particulière à recevoir de la bouche même des -courriers des rapports sur les contrées parcourues par eux, ainsi -que sur la conduite de ses émirs. Les émirs des provinces envoient -des rapports à leur maître, si le motif leur parait important; leurs -propres messagers doivent ensuite rapporter les réponses et les ordres -du calife. Les courriers du calife ne prennent les lettres privées que -des personnes bien connues et secrètement pour les expédier plus loin. - -Comme le calife ne sait ni lire ni écrire, tous les écrits qui arrivent -sont remis à ses premiers secrétaires Abou el Gasim et Monteser. -Ceux-ci lui en font connaître le contenu et préparent ensuite les -expéditions d’après ses ordres. Toujours dans son voisinage immédiat, -ils passent une vie d’angoisse et de soucis; sur le moindre soupçon -d’avoir trahi ses secrets, même seulement par étourderie, il ne les -épargnerait certainement pas plus qu’Ahmed, leur ancien camarade; sur -la simple accusation d’avoir été en relations avec ses ennemis les -Ashraf, il le fit exécuter avec quatre de ses frères. - -Le plus souvent, il confère avec ses cadis, ceux-ci simples instruments -entre ses mains, doivent couvrir son humeur despotique du manteau de -la justice. Dans une attitude soumise, la tête baissée, assis devant -lui en demi-cercle sur la terre nue, ils écoutent attentivement les -instructions qui leur sont données, la plupart du temps à demi-voix; ce -n’est que très rarement que l’un d’entre eux se permet d’exprimer sa -propre opinion. A part ces derniers, il reçoit ses émirs et, de temps -à autre, d’autres personnalités influentes ou qui lui conviennent. Il -s’informe auprès d’elles des affaires du pays, de leurs tribus et même -de personnes isolées, songeant toujours aux intrigues et aux moyens -de forcer les gens, afin de s’en servir plus facilement pour ses -visées. Les entrevues avec Yacoub et ses plus proches parents n’ont -lieu ordinairement que lorsque la prière de la nuit est achevée, et -durent souvent jusqu’à minuit. On parle alors des mesures propres à -prendre pour se débarrasser des personnes mal vues, pour affaiblir les -mécontents et les ennemis intérieurs et fortifier sa propre domination. -De temps en temps, il fait des sorties ou plutôt de courtes promenades -à cheval, dans l’intérieur de la ville, ou visite ses maisons sises aux -extrémités nord et sud d’Omm Derman. - -Les sons mélancoliques de l’umbaia, les coups sourds du tambour de -guerre annoncent aux habitants de la ville que le maître du pays -veut se montrer au public dans les rues. Tous les chevaux sont -aussitôt sellés; leurs propriétaires attendent le calife derrière -la djami, afin de se joindre à sa suite. Les portes sont ouvertes, -les moulazeimie se précipitent au dehors. Il paraît enfin lui-même, -presque toujours à cheval. Les moulazeimie forment autour de lui, là -où la place le permet, un carré épais ou marchent en rangs de 10 à 12 -hommes devant lui. La foule à longs flots se déroule, se précipite à -sa suite à pied ou à cheval. A la gauche du calife, marche un Arabe -particulièrement grand et bien bâti, Ahmed Abou Dsheka, qui remplit -le rôle d’écuyer; il a l’honneur de mettre en selle son maître et de -l’aider à en descendre; à droite, un vigoureux nègre, le surveillant -des esclaves préposés au service des chevaux du calife. Devant lui, -marchent six hommes avec des umbaia dont on sonne tour à tour, sur son -ordre; derrière lui, ses clairons qui donnent le signal de la marche -et de la halte et, sur le désir du calife, appellent les principaux -moulazeimie. A une petite distance, suivent les garçons destinés à son -service personnel qui portent la rekouba (récipient en cuir destiné -aux ablutions religieuses), la peau de mouton utilisée pour la prière -et plusieurs lances. Il se fait parfois accompagner de sa musique -composée d’environ 50 esclaves nègres qui, munis de cornes d’antilopes -et de tambours fabriqués avec des troncs d’arbres creux, jouent surtout -des airs africains qui se distinguent moins par la melodie que par un -bruit qui s’étend de fort loin. Ordinairement ces promenades ont lieu -après la prière de midi et le retour s’effectue au coucher du soleil. -Pendant la marche, il fait souvent sonner la halte, lorsque la place -le permet et ordonne aux cavaliers de montrer leur art qui consiste -avant tout à passer devant le calife en groupes de quatre dans un -galop très rapide et en brandissant leurs lances ou à s’arrêter raide -devant lui au moment où ils défilent. Dans les premières années de son -règne, il assistait presque régulièrement chaque vendredi aux parades -qui avaient lieu dans le grand champ de manœuvres, situé à l’ouest de -la ville. Il s’en abstient maintenant depuis longtemps et se contente -d’assister aux quatre grandes revues annuelles. Celles-ci ont lieu; au -jour de naissance du Prophète, à la fête du Mirady, à la fin du Ramadan -au Baïram et 70 jours plus tard au Kourban Baïram. Le Kourban Baïram, -est la fête principale; toutes les troupes qui se trouvent dans le -voisinage et, même parfois en temps de paix, une partie des garnisons -du Darfour ou du Ghedaref sont appelées, à y participer. - -Le premier jour, on célébre la prière prescrite pour le Baïram, sur le -champ de manœuvres. Le calife s’y rend en personne; suivant l’usage, -une maison en briques est construite pour lui à cet effet. - -Seuls, ses favoris et quelques moulazeimie l’entourent tandis que tout -le reste de la foule se range au dehors en longues files. La prière -achevée, le calife monte en chaire; la prédication, qui dure environ -5 minutes, a été préparée par ses secrétaires qui, plusieurs jours à -l’avance s’évertuent à la lui faire apprendre. Après quoi, on tire -sept coups de canon, puis chacun se rend dans sa maison pour y égorger -l’agneau du sacrifice, ainsi qu’il est prescrit par la religion, -si ses moyens le lui permettent. Dans les tristes circonstances -actuelles, presque tous doivent se contenter d’un plat de bouillie au -lieu de l’agneau. Les trois jours qui suivent sont occupés par les -manœuvres que couronne la revue finale. Déjà avant le lever du soleil, -les émirs se rendent avec leurs hommes, bannières au vent, à leurs -places respectives, sur le champ de manœuvres, une plaine sablonneuse, -couverte de ruines isolées. L’ordre de marche a lieu en ligne déployée, -toujours dans la direction de l’est. - -La bannière principale, celle de Yacoub, est en étoffe noire, d’une -grandeur gigantesque, placée en face de la zeriba du calife, à une -distance d’environ 400 mètres. A droite et à gauche sont les bannières -de ses émirs. Au nord est la bannière principale du calife Ali woled -Helou, de couleur verte; à droite et à gauche celles des émirs qui lui -sont soumis. A l’extrémité de l’aile gauche se trouvent les cavaliers -et les chameliers, tandis qu’à l’aile droite tous les hommes armés -de fusils ont pris position. Ses troupes se composent en partie de -Djihadia, en partie de gens fournis par les différents émirs pour les -trois jours de fête et que l’on arme de fusils. - -Après le lever du soleil, le calife s’avance vers ses troupes; comme -pour les sorties ordinaires, il est entouré de tous ses moulazeimie -qui, ce jour-là, sont tous revêtus de gioubbes et coiffés de turbans -neufs: puis il passe la revue. - -A cette occasion, il est ordinairement à dos de chameau et rarement à -cheval afin d’avoir, de son siège élevé, une vue plus étendue. Parfois, -il utilisait aussi les équipages des anciens gouverneurs généraux, -amenés comme butin de Khartoum à Omm Derman et conservés dans le Bet -el Amana (arsenal). - -On y avait attelé deux chevaux que conduisait très prudemment et au -pas un cocher égyptien; le calife néanmoins craignit de verser, c’est -pourquoi il renonça bientôt au plaisir de se montrer en carrosse à ses -sujets. - -Il parcourt la rue à l’ouest de la djami, jusqu’à la Raï ez serga, la -bannière noire; là, il reste devant elle en la considérant pendant -quelques minutes, puis se rend à la zeriba située en face. - -Au sud de celle-ci est construite une sorte de tente, formée de -branches d’arbres et de nattes de paille; quand le calife a pris place -sur son angareb entouré de ses cadis, il fait défiler l’armée. - -Parfois le calife part de sa maison par la route du sud, jusqu’à -l’extrémité de la ville, afin de passer lui-même devant tout le front, -long de plusieurs kilomètres; il ordonne ensuite le défilé de l’armée. - -Dans ces revues, les cavaliers portent fréquemment d’anciennes cottes -de mailles se trouvant dans le pays depuis un temps immémorial et de -provenances européenne et asiatique, ainsi que des casques en fer ou -des capes doublées de coton de couleurs variées et des formes les plus -grotesques, entourées en outre de turbans rouges. Les chevaux des -cavaliers ainsi parés sont couverts de schabraques composées de grandes -pièces d’étoffes multicolores. Le tout a une certaine ressemblance avec -les tournois d’antan et la chevalerie du moyen-âge; le spectateur en -éprouve une impression particulière, mais toujours satisfaisante. - -Pendant trois jours, on est tout au militaire, puis ceux qui ne -résident pas à Omm Derman reçoivent la permission de rentrer chez eux. - -Le Mahdi Mohammed Ahmed avait déjà de son vivant désigné pour lui -succéder, ses trois califes Abdullahi ibn es Sejjid Mohammed, Ali woled -Helou et Mohammed Chérif. Abdullahi était donc monté le premier sur le -trône; dès ce moment, il ne pensa plus qu’à fortifier sa domination -personnelle et à la rendre héréditaire. - -Les Ashraf réfractaires, qui se vantaient de leur parenté avec le -Mahdi, lui fournirent une bonne occasion de les désarmer, eux et en -même temps le calife Ali et de fusionner leurs soldats nègres avec les -siens. Comme descendant d’une tribu de l’ouest, c’était un étranger -dans le pays et il comprenait fort bien qu’il ne pourrait compter -sur l’obéissance et la soumission des habitants de la vallée du Nil, -les Djaliin, les Danagla et les différentes tribus demeurant dans le -Ghezireh et leur en imposer d’une façon durable que s’il possédait une -force considérable. - -A cet effet, il envoya dans l’ouest des agents secrets qui devaient -persuader aux familles arabes indigènes de venir en pèlerinage au -tombeau du Mahdi et de se fixer ensuite dans la vallée du Nil. - -Ces agents dépeignirent les choses sous les couleurs les plus riantes -et expliquèrent aux Arabes qu’ils étaient destinés par Dieu à -devenir les maîtres de ces riches pays; que le calife, en qualité de -compatriote et de parent tiendrait à leur disposition et d’une façon -illimitée les richesses de ces peuples étrangers, leurs troupeaux, -leurs esclaves, etc. Beaucoup se laissèrent tenter par ces promesses -et se rendirent volontairement avec leurs femmes et leurs enfants à Omm -Derman. - -Ce renfort ne parut pas suffire au calife; il donna l’ordre à Othman -woled Adam et plus tard à Mahmoud woled Ahmed d’engager énergiquement -à l’émigration les tribus du Darfour et du Kordofan et même, si cela -était nécessaire de les y contraindre. - -Sous cette impulsion prit alors naissance une sorte d’émigration des -peuples de l’ouest vers l’est, qui, quoique ayant diminué naturellement -avec le temps, dure encore aujourd’hui. Beaucoup succombent, il est -vrai, aux fatigues du voyage, par la faim, la soif et la maladie. -Arrivés à Omm Derman, beaucoup meurent par suite du changement de -climat. Malgré cela, le calife sut si bien fortifier sa puissance qu’il -n’a plus rien à craindre des tribus indigènes. - -On comprend aisément que le calife donne naturellement toutes les -places, toutes les fonctions administratives et militaires à ses plus -proches parents. Younis woled ed Dikem était émir à Dongola; à Berber, -son frère Othman woled ed Dikem, qui fut plus tard remplacé par Zeki -Othman; à Kassala, Hamed woled Ali et plus tard Mousid Gedoum; à -Gallabat et dans le Ghedaref, Abou Anga, Zeki Tamel, Ahmed woled Ali, -furent successivement commandants de l’armée permanente; aujourd’hui, -elle est sous les ordres d’Ahmed Fadhil; dans le Darfour, Othman woled -Adam et après sa mort Mahmoud woled Ahmed; à Redjaf, Omer woled Salih -remplacé par Arabi Dheifallah. - -Tous ces émirs et commandants de corps d’armée étaient et sont des -Taasha, presque tous émirs ou parents du calife. - -Seul Osman Digna, dont l’ancienne puissance n’est plus aujourd’hui -qu’un souvenir, est un étranger parmi les généraux du calife. On -remarquera que les tribus qui lui sont soumises parlent généralement -une langue étrangère aux parents du calife; ces tribus, sujettes -maintenant d’ailleurs pour la plupart des Gouvernements égyptien et -italien, ne se seraient jamais ralliées à un Arabe étranger; elles -n’obéissaient à Osman Digna, leur compatriote, que par inclination -personnelle. - -Tous ces fonctionnaires supérieurs laissent les fonctions inférieures -et les charges militaires à pourvoir de nouveau par des Taasha, en -sorte que cette tribu non seulement concentre entre ses mains toute -la puissance, mais encore réunit exclusivement dans son sein les -revenus du pays. Les émirs de Dongola et de Berber avaient déjà -reçu depuis des années des ordres secrets pour affaiblir autant que -possible la population. Sous le prétexte de désobéissance, combien -facilement invoqué, les biens étaient confisqués; de plus, toutes -les armes à feu devaient peu à peu être livrées aux maîtres actuels -du pays. Lors des défaites de Toski et de Tokar, beaucoup de Djaliin -et de Danagla avaient déjà perdu la vie. Le calife exigeait souvent -aussi la fourniture de contingents de troupes par ces tribus et les -envoyait ensuite au Darfour, à Gallabat et à Redjaf, pour les éloigner -autant que possible de leur patrie. De cette manière, il a si bien -affaibli le pays que sa domination peut aujourd’hui être considérée de -ce côté comme complètement assurée. Les habitants du Ghezireh furent -à plusieurs reprises forcés de quitter le pays avec leurs familles -et de venir à Omm Derman seulement afin que le calife pût ainsi se -convaincre de leur obéissance et de leur soumission sans conditions. -Il les contraignit en outre de lui livrer presque la moitié de leurs -campagnes cultivées qu’il donnait ensuite aux tribus émigrées de -l’ouest; les champs les plus fertiles et les prairies les plus grasses -étaient échus à ses parents et à ses plus proches compatriotes! Non -contents de cela, les nouveaux propriétaires forcèrent même les -anciens à la corvée, s’approprièrent leurs esclaves et leurs animaux -domestiques contre tous droits. De cette manière l’agriculture, à -laquelle les habitants du Ghezireh se vouaient entièrement, ne tarda -pas à péricliter et il régna dans le pays une telle agitation qu’elle -ne put rester cachée au calife. Afin de se donner, aux yeux du public, -l’apparence d’un homme juste, il envoya quelques fonctionnaires pour -mettre fin à cette oppression. Mais combien cela était peu sérieux! -aucun abus ne fut redressé et, aujourd’hui encore, l’arbitraire, la -tyrannie et l’insécurité règnent dans le pays. - -En tout et partout, le calife préfère ses compatriotes de la manière -la plus ostensible en leur faisant avoir toutes les places et toutes -les fonctions; il leur distribue la plus grande partie des revenus qui -arrivent dans le Bet el Mal, ainsi que le butin de guerre envoyé par -les émirs stationnés au Darfour, à Gallabat et à Redjaf. Il a mis un -impôt sur les chevaux; les propriétaires de ces animaux doivent livrer -chaque année au calife, suivant l’importance de leur écurie une bête ou -plusieurs, qu’il donne ensuite à ses parents. C’est par de tels moyens -que la tribu des Taasha et par elle celle des Djouberat sont devenues -les plus riches de tout le Soudan. - -Le calife ne manque pas non plus, par des intrigues de tout genre, -d’affaiblir ses adversaires réels ou supposés. - -Après la défaite d’Abd er Rahman woled en Negoumi, dont les étendards -relevaient de celui du calife Mohammed Chérif, il rendit ce dernier -responsable quoiqu’il n’eût pris aucune part au combat et le destitua -de son poste de commandant en chef des émirs. Les soldats survivants -furent incorporés dans les troupes de Younis woled ed Dikem, à Dongola; -tandis qu’il nomma à Omm Derman de nouveaux émirs parmi la population, -appartenant aux Djaliin et qui reçurent de nouvelles bannières. Il les -plaça tout d’abord sous les ordres de leur compatriote Bedoui woled -el Ereg auquel il ordonna d’aller renforcer la garnison du Ghedaref. -Celui-ci ayant différé son départ fut condamné à être banni à Redjaf -avec six de ses premiers émirs. Mis aux fers, leur déportation eut lieu -immédiatement; d’autres émirs les remplacèrent et son cousin Hamed -woled Ali devint leur chef. - -Il est dans la nature de l’homme de rechercher la protection des -puissants; voilà pourquoi, les gens du calife Ali accoururent sous les -drapeaux d’Abdullahi, se plaçant ainsi sous sa protection et sous celle -de son frère Yacoub. - -Hamed woled Gar en Nebi, qui avait été cause de l’anéantissement des -Batahin, appartenait à la tribu des Hessenat et était subordonné au -calife Ali. Il voulut aussi se placer, lui et sa tribu, sous les ordres -de Yacoub; mais il commit l’imprudence de faire part de ses plans -à des parents du calife avec lesquels il entretenait des relations -amicales. Il leur expliqua ouvertement qu’Abdullahi était seul le -maître, que Yacoub ou Othman lui succéderait et que le calife Ali -n’avait rien à attendre de bon de cette famille qui tenait le pouvoir -dans sa main. Comme on lui faisait observer que le Mahdi avait désigné -Ali pour succéder à Abdullahi, il déclara que les temps avaient changé -et que seule, la puissance du calife actuel pouvait être prise en -considération et non pas les vieilles ordonnances du Mahdi. - -Ali eut connaissance de ces paroles et déposa contre Hamed woled Gar en -Nebi. Les témoins confirmèrent son langage et on l’accusa d’avoir voulu -discuter les lois du Mahdi. - -Le calife Abdullahi ne put pas ou ne voulut pas se mêler, en cette -occurrence, de l’affaire de Hamed, ne pouvant pas se trahir ni dévoiler -ses desseins. Hamed fut condamné à mort et malgré le calife Abdullahi -qui fit son possible auprès d’Ali, il fut pendu sur la place du marché, -comme infidèle et coupable d’avoir cherché à troubler la paix. - -Toutes les tribus soumises à Yacoub, tous les partisans du calife -Abdullahi reçurent l’ordre de ne pas se rendre à l’exécution afin -de montrer ostensiblement, mais sans manifestation directe, le -mécontentement de leur maître, touchant la condamnation de Hamed woled -Gar en Nebi. - -Les forces militaires du calife sont suffisantes pour lui donner tout -succès contre un ennemi intérieur; mais contre une armée extérieure, il -manque de chefs capables, de bonnes armes et de munitions; ses soldats, -du reste, ne sont plus aussi soumis et fidèles à sa personne; leur -ancienne croyance à la sainte cause a subi de rudes atteintes; elle -n’existe même plus, pour ainsi dire. - -Voici, à ce jour, la nomenclature des forces militaires du calife: - - ══════════╤═══════════════╤═══════════════════════════╤══════════════ - │ │ HOMMES │ ARMES A FEU - │ ├────────┬─────────┬────────┼───────┬────── - STATIONS │ │Troupes │ │Porteurs│ │ - OU │ ÉMIRS │de noirs│ │d’épées │Bouches│ - PLACES │ │ et │Cavalerie│ et de │ à feu │Fusils - │ │d’Arabes│ │ lances │ │ - │ │ armés │ │ │ │ - ──────────┼───────────────┼────────┼─────────┼────────┼───────┼────── - Omm Derman│Yacoub │ 4000 │ 3500 │ 45000 │ 46 │ 4000 - │ │ │ │ │ │ - » │Moulazeimie │ 11000 │ ── │ ── │ ── │ 11000 - │ │ │ │ │ │ - » dans│ │ │ │ │ │ - les│ │ │ │ │ │ - magasins│ ── │ ── │ ── │ ── │ ── │ 6000 - │ │ │ │ │ │ - Redjaf │Arabi woled │ │ │ │ │ - │Dheifallah │ 1800 │ ── │ 4500 │ 3 │ 1800 - │ │ │ │ │ │ - Darfour │ │ │ │ │ │ - (Fascher) │ ── │ ── │ ── │ ── │ ── │ ── - │ │ │ │ │ │ - El Obeïd │ │ │ │ │ │ - et │Mahmoud woled │ │ │ │ │ - Shakka │Ahmed │ 6000 │ 350 │ 2500 │ 4 │ 6000 - │ │ │ │ │ │ - Berber, │Zeki woled │ │ │ │ │ - Abou │ │ │ │ │ │ - Hammed │Othman │ 2000 │ 600 │ 2000 │ 10 │ 2000 - │ │ │ │ │ │ - Adarama │Osman Digna │ 450 │ 350 │ 1000 │ ── │ 450 - │ │ │ │ │ │ - Ghedaref │ │ │ │ │ │ - et │ │ │ │ │ │ - Fascher │Ahmed el Fadhil│ 5500 │ 800 │ 1500 │ 4 │ 5500 - │ │ │ │ │ │ - Ousoubri │Hamed woled Ali│ 900 │ 400 │ 1400 │ ── │ 900 - │ │ │ │ │ │ - Gallabat │Nur et Taashi │ 50 │ ── │ 200 │ ── │ 50 - │ │ │ │ │ │ - Dongola │Younis ed Dikem│ 2400 │ 500 │ 5000 │ 8 │ 2400 - │ │ │ │ │ │ - Souarda │Hamouda │ 250 │ 100 │ 1000 │ ── │ 250 - ├───────────────┼────────┼─────────┼────────┼───────┼────── - │ Totaux │ 34350 │ 6600 │ 64100 │ 75 │ 40350 - -Je donne ici le maximum des forces et des armes qui, je le répète, ne -résisteraient pas longtemps à un combat sérieux et bien préparé venant -d’une armée étrangère. - -Des quarante mille fusils qui sont dans les magasins ou entre les mains -des soldats, vingt-deux mille sont des Remington; les autres sont à -percussion, de vieilles armes à un ou deux coups. Pour rendre les -Remington plus légers, une partie du canon a été supprimée; ceux qui -possèdent une mire sont rares. - -Sur les 6600 chevaux, la moitié à peine est assez forte pour soutenir -une campagne, même de peu de durée. - -Les porteurs de lances et d’épées sont au nombre de 64,100; plus du -quart de ces hommes serait inutile, à cause de l’âge, dans un combat. - -Les soixante-quinze canons se répartissent ainsi; six sortent des -ateliers Krupp; ils sont d’un gros calibre; la provision de munitions -est très minime; huit mitrailleuses, vieux et nouveaux systèmes; -soixante-et-une vieilles pièces en laiton, se chargeant par la bouche -et de différents calibres. - -Les balles se fabriquent presque toutes à Omm Derman; il en est de même -pour la poudre et les capsules; elles portent en moyenne à peine à six -ou sept cents pas. - -Jusqu’à ces dernières années les frontières des pays soumis par le -calife du Mahdi allaient de Wadi Halfa (sud-est) à Abou Hammed jusque -près de Souakim, Tokar, le long du Chor Baraka à Kassala, Gallabat, -puis dans la direction du sud-ouest jusqu’aux montagnes de Beni Shangol. - -De Wadi Halfa, dans la direction du sud-ouest, la limite traverse les -steppes de Bajouda au nord du Kordofan et du Darfour jusqu’aux environs -de Wadaï, et longe, au sud, le Bahr el Arab jusqu’à Dar Djangé. - -Au sud, une station avait été fondée à Redjaf. La défaite d’Abd er -Rahman woled en Negoumi entraîna la perte de la partie septentrionale -de la province de Dongola et la station extrême nord de l’empire des -Mahdistes est aujourd’hui Souarda, à trois jours de marche environ au -nord de Dongola. - -Les victoires des Egyptiens, à Handoub et à Tokar, leur valurent -presque tout le Soudan oriental, tandis que les Italiens, après la -prise de Kassala, s’emparèrent des territoires situés à l’est de cette -ville. Force fut donc au calife de considérer l’Atbara comme limite et -de la fortifier en élevant des stations le long du fleuve. - -La garnison de Gallabat fut réduite à quelques cents hommes, pendant -que les forces principales, sous les ordres d’Ahmed Fadhil, furent -transférées dans le Ghedaref. Le roi des montagnes de Beni Shangol, -Tor el Goule, se déclara indépendant et, avec lui, les chefs des -populations environnantes. - -A l’ouest, les tribus des Massalat, Tama, Beni Husein et Gimmer se -révoltèrent, après s’être soumises tout d’abord aux Mahdistes, et -avoir payé le tribut; elles purent, grâce aux succès remportés, rester -indépendantes jusqu’à la fin. Elles formèrent une alliance défensive -et offensive avec le sultan Youssouf du Wadaï, de sorte qu’on ne peut -considérer le Darfour comme réellement soumis que dans sa plus grande -moitié orientale. - -Effrayé par la nouvelle que des Européens avaient l’intention de -s’emparer de la province du Bahr el Ghazal, la plus importante du -Soudan, celle qui fournissait déjà sous la domination égyptienne les -plus nombreux et les meilleurs soldats et que l’on considère comme la -meilleure base d’opération sans contredit, pour toute entreprise contre -le Soudan, effrayé, dis-je, Mahmoud Ahmed envoya l’émir des Taasha -Hatim Mousa, à la frontière sud du Darfour, avec une force suffisante, -pour prendre possession du Bahr el Ghazal: la soumission projetée du -Darfour occidental fut ainsi provisoirement suspendue. - -Les postes avancés de l’Etat du Congo qui avaient déjà réellement -pénétré dans le Bahr el Ghazal se retirèrent et Hatim Mousa put occuper -facilement la partie septentrionale de la province. Bien que ses forces -fussent suffisantes, le calife lui donna l’ordre de ne pas s’avancer -dans l’intérieur du pays, mais d’attendre des renforts d’Omm Derman. - -Les Shillouk et les Dinka ayant été battus autrefois par Zeki Tamel, la -route des provinces équatoriales était libre. - -On peut considérer Redjaf comme le point méridional du territoire -mahdiste. De cette station on entreprenait souvent des expéditions dans -l’intérieur du pays, non pas pour conquérir quelque terre, mais pour -s’emparer d’esclaves, d’ivoire, etc., le commandant Arabi Dheifallah -n’ayant d’autre but que celui de s’enrichir le plus rapidement -possible. Une de ces expéditions rencontra les postes de l’Etat du -Congo, stationnés aux abords de Dongou; les Mahdistes après un combat -aussi long qu’opiniâtre durent se replier sur Redjaf après avoir essuyé -des pertes considérables. - -Les finances sont administrées par les «Bouyout el Mal» (pluriel de Bet -el Mal = maison du trésor). - -Voici les principales caisses: - - I. «Bet el Mal el Oumoumi», caisse générale des finances. - - II. «Bet Mal el Moulazeimie», caisse des moulazeimie du calife. - - III. «Bet Mal warchet el Harbia», caisse pour l’approvisionnement du - matériel de guerre. - - IV. «Chums el Califa,» le cinquième du calife, c’est-à-dire sa caisse - particulière. - - V. «Bet Mal Zaptieh es Souk,» caisse du marché et caisse du service de - sécurité. - - -I. Bet el Mal el Oumoumi. - - -a. Revenus. - - 1. «Titra,» l’impôt de capitation; chaque mahométan doit s’en - acquitter en nature le jour de fête qui suit le Ramadan, (sept doubles - mains pleines, par tête) ou en espèces, valeur correspondante. - - 2. «Zeka,» l’impôt sur la fortune prescrit chaque année, d’après la - loi musulmane, (bétail et fortune mobilière). - - 3. «Oushr» la dixième partie de la moisson et la dixième partie de - toute marchandise importée à Omm Derman. - - Ici figurent les droits de location pour tout le blé qui se décharge - dans le port au blé. - -4. Les biens confisqués par suite des jugements des cadis. - -5. La gomme arabique du Kordofan, monopole de l’Etat. Le Bet el Mal -l’achète à des prix fixés au préalable et la revend avec bénéfice aux -marchands qui jouissent du droit de l’exporter en Egypte. - -6. La location de quelques bateaux. - -7. Transports. Tous les transports sont affermés; la recette entre dans -cette caisse. - -8. Emprunts forcés auprès des négociants, et qui ne sont jamais -remboursés. - - Sont soumis au Bet el Mal el Oumoumi, seulement les districts - appartenant autrefois à la province de Khartoum, sur la rive droite - du Nil Bleu et sur la rive gauche du Nil Blanc. Les autres provinces, - comme Berber, Dongola, etc... ont chacune une administration - financière qui leur est propre. - - -b. Dépenses. - - 1. Frais de transport des troupes et fourniture de blé à quelques - provinces ou postes, en cas de nécessité. - - 2. Solde des troupes nègres en station à Omm Derman, à l’exclusion de - celle des moulazeimie. - - 3. Honoraires des fonctionnaires, cadis, secrétaires, etc. - - 4. Secours, aumônes, présents qui sont distribués sur l’ordre du - calife ou de Yacoub. - - -II. Bet Mal el Moulazeimie. - - -a. Revenus. - -Le territoire compris entre le Nil Blanc et le Nil Bleu, le Ghezireh, -doit couvrir l’entretien des moulazeimie. La population est soumise à -un seul impôt fixe. Il rapporte annuellement: - - 1. 120 000 écus-derviche. - - 2. 100 000 ardebs de doura. - - 3. 100 000 pièces de coton ordinaire indigène; chaque pièce a une - longueur d’environ 10 aunes. - - -b. Dépenses. - - 1. Solde des soldats et des officiers; le soldat touche mensuellement - ½ écu-derviche; il est vrai qu’il est rarement payé! - - 2. Le ménage, c’est-à-dire la ration de blé; ¼ d’ardeb par homme et - par mois. - - 3. Habillement des moulazeimie, des ras miye et des émirs. - - Les officiers sont payés selon leur rang; en tout cas, leur solde est - naturellement supérieure à celle des simples soldats. - - -III. Bet Mal warchet el Harbia. - - -a. Revenus. - - 1. Recettes provenant de la location des jardins de Khartoum. - - 2. Recettes provenant de l’irrigation au moyen de la sakieh (roue - à puiser) de certaines bandes de terre sises dans le voisinage de - Khartoum. - - 3. L’ivoire provenant des provinces équatoriales et qui est revendu - aux marchands. - - -b. Dépenses. - - 1. Salaires des employés des docks. - - 2. Salaires des employés de l’arsenal. - - 3. Coût de la fabrication des cartouches et des capsules, réparation - et entretien des armes. - - 4. Fabrication du salpêtre et de la poudre. - - -IV. Chums el Califa. - - -a. Revenus. - - 1. Le rapport de toutes les îles et de toutes les contrées, autrefois - propriétés du Gouvernement, y compris les possessions de Kamlin - et Halfaya, ayant appartenu à S. A. le vice-roi; des propriétés, - traitées comme ranima (butin de guerre) conquises sur les partisans - du Gouvernement qui avaient soutenu celui-ci dans sa lutte contre le - Mahdi. - - 2. La plus grande partie des recettes de la douane provenant des - marchandises importées à Berber, par Souakim. - - 3. Produit du sel dans les contrées des Djaliin et recettes provenant - de l’exploitation des forêts de palmiers de l’Atbara. - - 4. Location des bateaux, suivant leur jaugeage; une partie de la - recette est versée par le calife au Bet el Mal el Oumoumi. - - 5. Récolte des dattes à Dongola, expédiée par les émirs qui - stationnent dans cette province. - - 6. Presque tous les esclaves et les troupeaux envoyés des provinces - par les émirs. - - -b. Dépenses. - - 1. Frais d’entretien de la maison du calife. - - 2. Les apanages de Yacoub et d’Othman; le calife règle leurs dépenses - extraordinaires. - - 3. Fonds secrets et secours aux personnes que le calife veut gagner à - lui par sa libéralité, à l’insu de ses conseillers officiels. - - -V. Bet Mal Zaptieh es Souk. - - -a. Revenus. - - 1. Les biens confisqués aux fumeurs, aux buveurs et aux joueurs. - - 2. Taxes des magasins et échoppes élevés sur le marché. - - -b. Dépenses. - - 1. Frais de représentation de Yacoub; réception de personnes - étrangères. - - 2. Fourniture du gypse et de la chaux pour la construction des - murailles d’Omm Derman. - - 3. Service de sûreté. - -Bien que chacun de ces départements ait sa comptabilité propre et que -certaines mesures de contrôle soient prises, les employés aux finances -ont encore une marge suffisante pour que, trop souvent même, ils -détournent les fonds en faveur de leur propre caisse. - -Il est vrai que comme punition on séquestre alors toute leur fortune. -Mais le pire est la taxation même; faute d’un système d’imposition, -les gens sont laissés à la merci et à la cupidité des préposés au -département des finances et leurs plaintes sont rarement prises en -considération. - -Déjà le Mahdi avait vivement désiré battre lui-même monnaie. Dans les -premiers temps de la conquête du pays, le butin regorgeait d’argent -et de quelque peu d’or. Ahmed woled Soliman, alors Amin Bet el Mal -(chef des finances) commença à battre monnaie, des guinées d’or, par -exemple, dont le cours était le même que celui de la livre égyptienne -(environ fr. 25,92). Mais, ne comprenant rien à l’alliage, ces pièces -d’or étaient de différentes valeurs, les unes étant presque en or pur, -les autres contenant beaucoup trop d’argent. C’est pourquoi, l’or -devenant rare du reste, on se borna à frapper des écus d’argent, pesant -7 darahim (pluriel de dirhem) dont 6 étaient d’argent pur. (Le dirhem -égale 3.08 gr.) - -Après la mort du Mahdi et la destitution d’Ahmed woled Soliman, Ibrahim -woled Adlan fut promu chef des finances et, sous le règne du calife, -frappa les premiers écus pesant 8 darahim. Leur titre, tout d’abord, -était de 6 darahim; on le réduisit et on eut des écus de 5 darahim en -argent, et d’autres de trois darahim en cuivre. Les marchands ayant -refusé d’accepter cette petite monnaie, leurs marchandises furent -séquestrées et leurs magasins fermés; on les menaça, s’ils persistaient -dans leur façon d’agir, de confisquer définitivement leur fortune. Ils -furent ainsi contraints de céder; on ne leur rendit leurs marchandises -toutefois que lorsqu’ils se furent engagés, par écrit, auprès d’Ibrahim -Adlan, à mettre en cours la nouvelle monnaie. Il arriva alors -inévitablement que tous les articles de commerce furent renchéris, -les marchands établissant leurs prix d’après la valeur effective de -l’argent des nouveaux écus. - -Nur el Gerefaoui, successeur d’Adlan, frappa des écus de 7 darahim; -ceux de la première frappe contenaient 4½ darahim d’argent, ceux de -la seconde seulement 3½: d’où, comme auparavant, les mêmes causes -produisirent les mêmes effets. - -Jusqu’à présent les chefs des finances battaient monnaie sous leur -direction personnelle; le nouveau chef Nur el Gerefaoui eut l’idée de -donner en bail le droit régalien de battre monnaie. Les deux fermiers, -Soliman woled Abdallah et Abd el Megid ed Dongolaoui payèrent 6000 écus -mensuellement à Nur el Gerefaoui. Le contrat passé devant le cadi avait -pour clause stricte que le titre de l’écu devait être de 3½ darahim -d’argent pur, naturellement, elle ne fut jamais observée. - -En effet, les écus n’eurent bientôt plus que 2½ darahim d’argent et, -lorsque Gerefaoui eut porté à 16000 écus l’affermage, se réservant -en plus le droit de battre monnaie, la pièce tomba encore et les -écus qu’on battait maintenant et qui étaient côtés à 6 darahim ne -contenaient plus qu’un dirhem à peine d’argent. - -Abd el Megid donna aux écus la forme des anciens écus-medjidieh; ceux -de Soliman Abdallah se distinguaient par des lances entre-croisées et -enjolivées de nombreux dessins. - -Par cette réduction progressive de la réelle valeur des monnaies, les -marchandises venant d’Egypte subirent une forte hausse. - -Les toiles bleues qui servent à la confection des vêtements de femmes, -vendues autrefois à ¾ d’écu la pièce, coûtent aujourd’hui 6 écus; 12 -aunes de toile ordinaire se payaient 1 écu; maintenant 1 aune ½ se paie -le même prix; une demi-livre de sucre coûte 1 écu, etc. - -La comparaison des monnaies explique ces prix, d’autant plus que toutes -les marchandises égyptiennes doivent être payées en anciennes monnaies. - -Les produits indigènes sont relativement bon marché. Voici une -mercuriale des prix, à Omm Derman, au commencement de 1895, calculée -d’après les nouvelles monnaies: - - 1 chameau de somme 60— 80 écus - 1 » de course 200—400 » - 1 cheval abyssin 60—120 » - 1 cheval, de race indigène 200—600 » - 1 bœuf gras ou une vache 100—160 » - 1 veau 30— 50 » - 1 vache à lait 100—120 » - 1 mouton 5— 20 » - 1 brebis 6— 15 » - 1 ardeb de doura 6— 8 » - 1 » de froment 30—40 » - -Si l’on réduit ces prix en ancienne monnaie, on trouve que les produits -du pays sont actuellement de beaucoup meilleur marché qu’au temps du -Gouvernement égyptien. Cela se comprend: les habitants qui vivent du -produit de leurs champs et de l’élevage du bétail, sont forcés de -vendre pour vivre et pour payer leurs impôts; le manque d’argent étant -général, les prix baissent et baissent toujours; ajoutez à cela le -manque de débouchés et la pauvreté toujours croissante. Telles sont les -causes de la modicité des prix. - - - - -CHAPITRE XVII. - -Le calife et son règne (Suite). - - Justice.—Enseignement religieux.—Agriculture.—Chasse.—Commerce.—Marché - d’esclaves.—Industrie.—Corruption des mœurs.—Le calife est pris en - aversion.—Description d’Omm Derman.—Bâtiments principaux.—La prison et - ses terreurs. - - -La juridiction est entre les mains des cadis; il est vrai que leur -compétence est peu de chose et ne dépasse pas certaines affaires -privées, petites questions de fortunes et désaccords de familles; pour -toute autre question de droit public ou pour des circonstances graves, -ils doivent en référer d’abord au calife. - -Mais comment ce dernier veut passer pour le protecteur de la loi, la -première tâche des juges consiste à juger d’après sa volonté, mais sous -la forme d’un jugement prononcé par eux. - -Les écrits de la religion musulmane, la Sheria Mohammedijjah, les -ordonnances et les circulaires du Mahdi, le régénérateur, ont force de -loi. Quiconque doute de la mission divine du Mahdi est considéré comme -infidèle et puni de mort ou de bannissement à vie, avec confiscation -des biens. Le calife a souvent recours à cet article de loi, lorsqu’il -cherche à se débarrasser de quelqu’un qu’il déteste ou qu’il trouve -dangereux. C’est l’intrigant et le despote Yacoub qui est son -conseiller et son confident dans les décisions qu’il prend pour ces -divers cas. - -La première cour de justice du calife se compose des deux cadis -supérieurs, Heissein woled ez Sahra, de la tribu des Djaliin du -Ghezireh et Soliman woled el Hedjas, de la tribu des Djihemab, province -de Berber; puis, de Husein woled Djisou, de la tribu des Arabes Hamer, -Ahmed woled Hamdan, de la tribu des Arakin quoique natif du Darfour, -Othman woled Ahmed, de la tribu des Batahin, Abd el Kadir woled Omm -Mariom, autrefois cadi de Kalakle à proximité de Khartoum, de la -tribu des Fidehab et Mohammed woled el Moufti, préposé seulement aux -différends dans lesquels sont impliqués des moulazeimie, d’où son titre -de cadi el moulazeimie. Outre ceux que je viens de nommer, fonctionnent -encore quelques cadis des tribus arabes occidentales qui n’ont droit -qu’au vote et se rallient toujours à l’opinion de leurs collègues -supérieurs. - -Heissein woled ez Sahra qui remplace depuis peu le cadi el Islam -précédent (cadi de la croyance musulmane) Ahmed woled Ali, emprisonné -sur l’ordre du calife, a fait ses études philosophiques à l’université -musulmane du Caire (djami el Azhar). Il passe pour être l’homme le plus -instruit du Soudan. - -Au début du soulèvement, il avait, de bonne foi, rédigé une publication -favorable au Mahdi; il s’était même joint à lui. Mais, il ne tarda pas -à comprendre combien le nouveau Prophète était peu sincère, et, dans -son for intérieur, il devint son adversaire. - -Appelé à cette position de juge par le calife, il obéit à contre-cœur; -plaçant la justice au-dessus de la crainte, il refusa quelquefois -d’obéir à la volonté et aux désirs de son maître et de juger d’après le -bon plaisir de celui-ci. - -Aussi ne tarda-t-il pas à tomber en disgrâce. Par égard à son -excellente réputation, on le laissa tout d’abord, pour la forme -seulement, à son poste. On ne l’appelle même plus au conseil que dans -des cas rares; si la crainte pour sa vie ne l’engage pas à se désister -de ses fonctions, il fera probablement partie de cette classe d’hommes -dont le calife a coutume, tôt ou tard, de se débarrasser, pour toujours! - -C’est ordinairement à Soliman woled el Hedjas, Husein woled Djisou, -Ahmed woled Hamdan et à Abd el Kadir woled Omm Mariom que le calife -communique ses désirs, leur laissant le soin de préparer leurs autres -collègues, et de conserver l’apparence de leur propre initiative dans -tout jugement. - -Aussi, lors des assemblées plénières des cadis devant le calife, tout -marche à son gré et il n’a jamais d’opposition à craindre des juges -instruits de ses tendances et de ses désirs. - -Si un jugement doit être prononcé hors d’une telle séance, dans des -cas rares parfois, les juges nommés ci-dessus tranchent la question et -leurs collègues se contentent d’apposer leurs signatures. - -Les honoraires des cadis sont des plus modiques; les supérieurs -reçoivent mensuellement 40 écus-derviches, les autres 30 et même 20. - -On comprend aisément que la corruptibilité gagne les uns et les autres, -bien entendu seulement dans les occasions qui n’intéressent pas le -calife d’une façon directe. - -Selon les ordonnances du Mahdi, le témoin est considéré comme -inviolable et l’inculpé ne peut réfuter ses assertions; d’autre part, -le juge étant libre, par sa propre initiative, de refuser ou d’accepter -les témoins, non seulement la procédure est arbitraire, mais elle lui -offre encore des occasions multiples de grossir son traitement. - -Mohammed woled el Moufti, le cadi des moulazeimie tranche les -difficultés qui surgissent entre ces derniers. Il rend justice dans les -causes d’argent et de famille. Il doit toujours respecter les droits -des moulazeimie, dans tout état de cause; surtout dans les procès -qu’un de ceux-ci pourrait avoir avec quelqu’un ne faisant pas partie -de sa corporation. Il se conforme d’une manière tellement stricte à -ses instructions qu’il est fort rare de voir un particulier lésé se -présenter devant le tribunal avec un moulazem. - -Deux cadis ont la surveillance des intérêts du Bet el Mal el Oumoumi; -dans les cas graves, ils doivent en référer à la cour supérieure; ils -ratifient les marchés d’esclaves et prélèvent, à cet effet, une modique -taxe. - -Quelques cadis sont aussi attachés à la Zaptieh es Souk et au Moushra -(dock aux blés); ils ont compétence pour régler de légers différends. - -La religion est le seul but de l’état. Des circulaires, répandues -jusque dans le Wadaï et le Bornou, dans le pays des Fellata, à -la Mecque et à Médine, aux habitants de l’Arabie, proclament -que le successeur du Mahdi ne songe qu’à exiger de ses sujets -l’accomplissement des devoirs religieux et, si cela est nécessaire, -même à les y contraindre par la force; loin de lui, l’idée d’aspirer -au pouvoir temporel. C’est pourquoi, tant que sa santé le lui permet, -il s’acquitte chaque jour des cinq prières ordonnées. - -En réalité, le calife n’est rien moins que religieux. Pendant mon long -séjour, et constamment en relation avec lui, je ne me souviens pas de -l’avoir vu une seule fois, chez lui, réciter une prière. Suivant ce -qu’il a en vue, il ne se gêne guère pour transgresser même les plus -vieilles coutumes religieuses. - -Il n’oublie point alors d’en prévenir les cadis qui, naturellement, -s’empressent de déclarer que ses actes sont en accord soit avec les -écrits musulmans, soit avec les prescriptions spéciales du Mahdi. Dans -d’autres cas, il prétend tout simplement que le Prophète, lui étant -apparu, lui a ordonné d’agir ainsi et non autrement. - -Parfois il monte en chaire, dans la djami, et s’adresse à ses -partisans. Mais comme il n’a fait aucune étude théologique, qu’il -ne connaît même pas les principaux préceptes de la religion, ses -prédications ne s’écartent pas d’un certain cercle d’idées et encore -doit-il se répéter continuellement. Il salue la foule des croyants qui -se presse autour de la chaire, en prononçant ces mots: «Salam aleikoum, -ja ashab el Mahdi!» (Que la paix soit avec vous! O, amis du Mahdi!) la -populace répond: «Aleik es salam ja Califet el Mahdi» (Que la paix soit -avec toi! O calife du Mahdi.) Et il continue: «Que Dieu vous bénisse, -que Dieu vous protège, que Dieu conduise les disciples du Mahdi à la -victoire.» - -Chaque phrase est interrompue par les cris «Amin» (amen). - -Puis vient la prédication proprement dite. - -«Oh! regardez, vous les amis du Mahdi, le monde est mauvais et personne -n’y demeure bien longtemps; sinon le Prophète, ses partisans, le -Mahdi seraient avec nous! Nous passerons aussi; cherchez donc le -chemin qui conduit au ciel! Fuyez les joies de ce monde-ci! Récitez -vos cinq prières, lisez le rateb du Mahdi et soyez prêts à combattre -les infidèles; suivez mes commandements (cette phrase est sans cesse -répétée) et les joies divines vous écherront en partage. Mais le -rebelle est à jamais perdu: les martyres éternels et le feu de l’enfer -les attendent. Je suis le berger et vous êtes mon troupeau; or, de -même que vous veillez à ce que vos bœufs ne mangent point de mauvaises -herbes, de même, je dois veiller à ce que vous ne vous écartiez point -du bon chemin. Pensez à la toute puissance de Dieu! Considérez la -vache; elle est de chair et de sang, de peau et d’os et pourtant elle -nous donne un lait si doux, si blanc! Reconnaissez-vous en cela la -puissance divine? (autrefois baggari, c’est-à-dire berger, il se plaît -à de semblables comparaisons). Soyez fidèles au Mahdi et à la promesse -que vous m’avez faite; suivez mes commandements, c’est là votre seul -salut ici-bas et au ciel! - -«De même que les pierres d’une construction se soutiennent -réciproquement, ainsi soutenez-vous les uns les autres! Pardonnez-vous -mutuellement et aimez-vous comme les fils d’une seule et même mère.» - -«Nous nous pardonnons les uns et les autres,» crie alors à plusieurs -reprises toute la foule. - -«Que Dieu vous bénisse! Qu’il vous conduise à la victoire, qu’il vous -protège! Allez et répétez “lâ ilaha ill Allah, ou Mohammed rasoul -Allah!” Ce cri éclairera votre cœur et fortifiera votre foi!» - -Et l’assemblée se disperse en répétant «amin» et «lâ ilaha ill Allah». - -Toutes ses prédications se ressemblent; c’est très rare qu’il se -permette une légère variation. - -L’accomplissement des devoirs religieux consiste d’abord dans la -récitation des cinq prières, dans la lecture du Coran, qu’il est -toutefois sévèrement défendu d’interpréter, ainsi que la lecture -du rateb et les circulaires du Mahdi. Quiconque, sans des raisons -majeures, fait ses prières chez lui est coupable de désobéissance, et, -selon le calife, la prière n’a aucune valeur et n’est point reçue par -Dieu. - -La manifestation pratique religieuse consiste dans l’exécution des -ordres du calife; par cela seulement l’entrée des croyants dans le ciel -est rendue possible. Il a interdit les pèlerinages à la Mecque, car -il estime que pour le pèlerin le tombeau du Mahdi, le représentant du -Prophète, doit suffire. La plupart des Soudanais sentent fort bien que -les ordonnances du calife vont à l’encontre de la vraie croyance; ils -sont néanmoins contraints de les respecter, de crainte de perdre, sinon -la vie, tout au moins leurs biens. - -Et, c’est à cause de cela que règne actuellement une hypocrisie -générale dont même les meilleurs éléments sont atteints. - -L’instruction est naturellement très inférieure. - -Le calife a érigé une école religieuse (mesghid), on en trouve, avec -son autorisation spéciale, aussi dans des maisons privées; les garçons, -et dans quelques cas aussi les filles, y apprennent la lecture du Coran -et du rateb et les principes de l’écriture. - -Quelques parents envoyent plus tard leurs enfants au Bet el Mal ou -leur donnent pour précepteurs d’anciens employés du Gouvernement -pour compléter leur instruction notamment dans l’écriture et dans -les affaires. L’étude de la théologie et de la philosophie, en -honneur autrefois dans le Soudan, quoique à un très bas degré, est -naturellement interdite. - -On s’occupe d’agriculture, au sud de Berber, seulement pendant la -saison des pluies; celles-ci commencent dans la partie septentrionale -au commencement de juillet, dans la partie méridionale à la fin de mai -ou dans les premiers jours de juin; elles durent jusqu’à fin octobre. - -Une grande partie des terrains est totalement en friche, soit à cause -de la population peu nombreuse, soit à cause des troubles continuels. -On cultive surtout les différentes sortes de doura; ordinairement la -pluie à elle seule suffit pour faire monter la graine. - -Parfois, elle fait défaut et la population, n’ayant pas de provisions, -a alors cruellement à souffrir du manque de blé. Les pauvres sont -obligés d’acheter des céréales chez les riches qui, dans les bonnes -années, amassent de grandes quantités de blé, ou sont contraints -d’aller chercher avec leurs bateaux de quoi se nourrir, jusque dans le -sud, à Karkog sur le Nil Bleu et à Kaua, sur le Nil Blanc. - -Le long du Nil, de Wadi Halfa jusqu’à Faschoda et du Nil Bleu jusqu’à -Famaka, les rives sont irriguées au moyen des nabr (perches à puiser -l’eau) que les esclaves font mouvoir ou aussi au moyen des sakkiehs -(roues à puiser) mûes par des bœufs. La récolte est bien supérieure et -comporte différentes sortes de blé, du froment, du maïs, des légumes -tels que les haricots, les pois, les lentilles, les courges, etc. -Les habitants cultivent aussi les melons d’eau, les melons sucrés, -les radis, les concombres, les légumes verts qui trouvent toujours, -au marché, des acheteurs, à des prix modérés. Les pluies terminées, -c’est-à-dire au commencement de l’hiver, le sol est préparé pour la -culture du coton, qui croit même dans les contrées riveraines arrosées -par les sakkiehs. - -Les îles submergées par la crue du Nil fournissent les plus riches -moissons et constituent bien les coins de terre les plus fertiles. Dans -les jardins de Khartoum, on trouve quelques fruits; les citrons et les -oranges y croissent, mais n’ont aucun goût et se gâtent facilement; des -grenades acides, des raisins, des figues et quelques cannes à sucre. -Les palmiers-dattiers sont légion ici; mais les fruits frais suffisent -à peine à la population d’Omm Derman. La culture des dattiers s’étend -dans le Dongola jusqu’à Dar Mahas, Dar Sheikhieh et dans les pays des -Roubatat, appartenant à Berber. Ces contrées envoient sur les marchés -d’Omm Derman les fruits secs en quantités considérables. La gomme -arabique provient des forêts du sud du Kordofan; c’était autrefois un -excellent revenu pour cette province. Je dis autrefois: car, tandis -que sous la domination égyptienne la récolte de la gomme atteignait -de 800000 à un million de cantars par année (1 cantar = 44 kg. ½), -aujourd’hui elle est descendue à 30000 cantars à peine. - -Cela se comprend: les tribus des Djimme et des Djauama recueillaient -la gomme; or, les premiers furent forcés de quitter le pays, par -l’émigration en masse; les autres ont diminué de 5/6, grâce aux -prestations et aux oppressions perpétuelles. Et, si l’on continuait à -exploiter la gomme, on le devait à l’Amin Bet el Mal el Oumoumi, ancien -chef de bureau à Kassala, qui rendit attentif le calife au revenu que -ce commerce est susceptible de rapporter. On laissa donc les gens de -nouveau recueillir en paix ce produit. - -On cultivait autrefois, dans le Soudan, beaucoup le tabac. La nouvelle -religion en ayant sévèrement interdit l’usage, on n’en trouve plus -trace, si ce n’est dans les montagnes de Tekele et de Nuba qui sont -soumises au calife, mais de nom seulement; en secret, on l’apporte à -Omm Derman. - -Du reste, tout le commerce, si prospère, si florissant dans le Soudan -est aujourd’hui totalement nul. Ces routes si fréquentées par les -caravanes sont désertes; elles étaient nombreuses pourtant: celle -qui du Darfour conduisait directement à Siout, par le Derb el Arbaïn -(chemin de 40 jours); du Kordofan à Wadi Halfa, à travers la steppe de -Bajouda et par Dongola; de Khartoum à Assouan, viâ Abou Hammed ou viâ -El Hemer; de Khartoum à Souakim, par Berber; de Kassala à Souakim; de -Gallabat, Ghedaref, Kassala à Massaouah...... Les seules routes que les -commerçants doivent utiliser encore aujourd’hui sont celles d’El Hemer, -et d’Assouan par Berber; et celle de Berber à Souakim. - -Peu après la conquête du Soudan, les marchands avaient l’habitude -d’aller en Egypte, porteurs d’or et d’argent, qu’ils avaient acquis -comme butin dans les guerres ou dans les razzias; ils les échangeaient -contre des marchandises. Mais, le numéraire ne tarda pas à devenir -rare. Il restait en Egypte, en effet, sans espoir de rentrer au pays, -vu l’exportation si faible; d’autre part, les monnaies nouvelles -étaient mal frappées et n’avaient pas cours chez les marchands -ambulants. - -Le calife défendit alors sévèrement de transporter en Egypte de l’or et -de l’argent. Ceux qui s’y rendaient, ne pouvaient emporter, en argent -monnayé ancien, que le strict nécessaire pour le voyage, indiqué en -chiffres sur les permis, par le Bet el Mal. On dut songer à relever -l’exportation des produits indigènes qui, autrefois, avaient amené -une certaine aisance dans tout le Soudan. On emmagasina de nouveau la -gomme, les plumes d’autruche, les fruits du tamarinier, les feuilles de -séné, etc. Le Bet el Mal fit vendre aux enchères de l’ivoire à ceux qui -se rendaient en Egypte avec les produits indigènes, pour les échanger -contre des marchandises demandées au Soudan. - -La population des provinces occidentales, le Kordofan et le Darfour, -avait presque totalement disparu par suite des guerres continuelles, -des émigrations, de la famine, etc.; de telle sorte qu’on trouvait peu -de personnes pouvant s’occuper de la récolte de ces produits naturels. -On ne put ainsi satisfaire aux besoins du marché, les transactions avec -l’Egypte étant trop faibles et les marchandises achetées pour le Soudan -en nombre minime et en tout cas, bien au-dessous de la demande. - -La gomme est monopole de l’état; ceux qui la recueillent ou les -marchands intermédiaires doivent la livrer au Bet el Mal contre un -prix, autrefois fixe, aujourd’hui très peu stable. Le prix d’achat -varie entre 20 à 30 écus (omla gedida) le quintal; le prix de vente -aux marchands entre 30 à 40. La marchandise livrée, le vendeur reçoit -la permission de se rendre en Egypte, moyennant paiement d’un écu -par quintal; arrivé à Berber, on examine s’il n’amène avec lui que -la quantité achetée au Bet el Mal; on lui remet alors un nouveau -certificat l’autorisant à aller à Souakim ou à Assouan, viâ El Hemer; -pour cette pièce il a de nouveau à payer après s’être acquitté du -droit, un écu par quintal et par dessus le marché un écu Marie-Thérèse, -c’est-à-dire environ 5 écus omla gedida, ce qui, en tout représente le -sixième du prix d’achat. - -Les chasseurs de plumes d’autruche, autrefois un article important -d’exportation, ne sont pas mieux partagés; les Arabes, en effet, -possèdent très peu de fusils et encore leurs armes sont-elles très -mauvaises; il leur est fort difficile de se procurer des munitions et -le calife a interdit d’utiliser les chevaux pour cette chasse. - -Jadis, ils la pratiquaient en grand, cherchant à prendre ces agiles -animaux dans des filets ou dans des fossés. Ces essais n’étaient guère -couronnés de succès. On voulut néanmoins recommencer en prenant les -petits, en les engraissant pour les déplumer ensuite. (Les plumes -pouvaient être prises tous les 8 ou 9 mois). Qu’arriva-t-il? La -religion considérant ce procédé comme coupable, le calife s’empressa de -saisir cette occasion pour montrer ouvertement qu’il était avant tout -un vrai croyant et interdit très sévèrement de déplumer les autruches. -Les éleveurs trouvant inutile de nourrir plus longtemps ces animaux, -les tuèrent et pendant plusieurs jours, on ne mangea à Omm Derman que -de la viande d’autruche. - -Sans doute, dans les steppes, dans les endroits cachés, il y eut des -gens qui en élevèrent encore dans d’immenses cages, ne craignant pas, -par amour du gain, de s’exposer aux plus durs châtiments; ce ne fut que -l’exception, trop peu sensible pour avoir une influence quelconque sur -le commerce en général. - -L’ivoire vient des provinces équatoriales. Cent cinquante à deux -cents quintaux entrent annuellement à Omm Derman. Le rendement est-il -susceptible d’augmentation ou cessera-t-il complètement, cela dépend de -l’avancement des postes de l’Etat du Congo ou du développement de ses -rapports commerciaux avec les tribus à proximité du Redjaf. - -L’ivoire provenant du Darfour méridional est très rare. Ce commerce -pourrait prendre une nouvelle extension, si les Mahdistes occupaient et -utilisaient de fait la province du Bahr el Ghazal. - -L’importation des marchandises égyptiennes est également restreinte aux -deux voies utilisées pour l’exportation. Les petites transactions sur -les routes de Kassala-Souakim et de Kassala-Massaouah ont cessé depuis -que les Italiens occupent ces deux positions. - -Les principales importations sont les toiles blanches et bleues, la -mousseline, la percale de couleur et des étoffes de laine de toutes -nuances. Ces dernières servent à garnir les gioubbes; les toiles et -les mousselines sont utilisées par les femmes qui s’en enveloppent -complètement ou les portent, en bandes étroites, comme pagnes à la -place des robes de nos femmes européennes. On importe également des -soieries européennes, de qualité assez douteuse, les marchands ayant -pour principe de vendre avant tout beaucoup et à bon marché. Il faut -remarquer que les meilleures qualités mais qui ne plaisent pas à la vue -trouvent au Soudan de rares acheteurs. - -La toilette des dames soudanaises est loin d’être négligée; aussi -utilisent-elles des parfums, huiles, bois de senteurs, clous de -girofle, différentes graines de fruits, etc.... les articles de -parfumerie sont également importés. Le sucre, le riz, les marmelades, -les fruits secs et confits sont très recherchés par les personnes qui -sont dans une bonne situation de fortune. - -L’importation de tous les articles en métal fut sévèrement interdite -par le Gouvernement égyptien; dans les derniers temps, il était très -difficile de se procurer des ciseaux, des rasoirs, etc. - -Les ustensiles de cuisine, en cuivre, atteignirent des prix inouïs, -parce qu’ils étaient achetés par l’administration du Warchet el Harbia -et servaient à la fabrication des balles. Peu à peu les habitants -utilisèrent, pour préparer leur nourriture, des vases d’argile. - -Toutes les marchandises de provenance égyptienne doivent payer à -Berber, en espèces ou en nature un dixième de leur valeur; à Omm -Derman, le Bet el Mal qui les estampille prélève à son tour encore un -dixième (oushr). - -En outre, les marchands qui arrivent de Souakim ont encore à -s’acquitter d’une pareille taxe aux postes placés à Kokreb, par -Osman Digna; en sorte que, après les cadeaux presque obligatoires -aux fonctionnaires, etc.; ils ont payé à leur arrivée à Omm Derman, -un tiers de la valeur des marchandises, rien qu’en frais de douane -et avant qu’ils aient pu vendre quoi que ce soit. Qu’y-a-t-il alors -d’étonnant si les prix sont élevés et si les commerçants, en somme, -gagnent très peu. - -Nombre de Soudanais aisés font du commerce une sorte de sport: le gain -est moins leur but que la facilité de pouvoir jouir de la liberté -pendant quelques mois. C’est, en somme, le seul moyen qu’ont les -habitants retenus avec femmes et enfants au sol natal, et soumis -au calife, dont le gouvernement tyrannique les pousse souvent au -désespoir, c’est le seul moyen, dis-je, qu’ils ont d’échapper pour -quelque temps à leur tyran. - -Le commerce des esclaves, autorisé par la religion et par le calife, -est plus prospère; il est pourtant limité aux pays soumis au -Gouvernement mahdiste, le trafic avec les provinces égyptiennes ou -l’Arabie n’étant pas du tout autorisé. En l’interdisant, le calife -tient à ne point affaiblir ses provinces au profit de ses ennemis. - -Il est évident qu’il ne peut empêcher la vente de quelques esclaves -isolés, mais il est au moins impossible aux traiteurs de conduire en -masse leurs victimes au marché. - -Autrefois les esclaves étaient envoyés en grand nombre à Omm Derman où -on les vendait publiquement pour le compte du calife ou du Bet el Mal -el Oumoumi. Abou Anga les tirait d’Abyssinie, Zeki Tamel de Faschoda, -Othman woled Adam du Darfour et des montagnes de Nuba situées au sud du -Kordofan. - -Les mêmes cruautés se renouvelaient soit en les prenant, soit en les -transportant. - -Abou Anga, par exemple, forçait ceux qu’il capturait en Abyssinie, -la plupart venant de la tribu chrétienne des Amhara, de parcourir le -long chemin jusqu’à Omm Derman, pendant lequel ils avaient à souffrir -de la faim et des coups de fouet; notez que ces esclaves étaient des -femmes et des enfants, les hommes ayant été passés au fil de l’épée! -On chassait ces malheureux, à peines vêtus, arrachés à leurs familles, -comme on chasse devant soi les troupeaux. Combien mouraient en route! -et le reste, des centaines encore, parvenait au but du voyage, mais -dans quel état! Des uns le calife faisait présent à ses partisans; les -autres étaient vendus par le Bet el Mal. - -Après la défaite des Shillouk, Zeki Tamel parqua, le terme n’est point -trop fort, des milliers de femmes et d’enfants dans des barques et les -envoya à Omm Derman. Le calife prit les jeunes gens, les fit élever -et incorporer dans le corps des moulazeimie; les femmes et les jeunes -filles furent vendues. Comme les envois se succédaient, les ventes -durèrent des journées entières; pauvres malheureux gisant devant le -Bet el Mal, malades, affamés, couverts de haillons, beaucoup même -complètement nus! On leur distribuait, en quantité insuffisante, du -blé cru. La ville étant pleine de ces Shillouk, qui donc aurait voulu -acheter ceux qui étaient malades? à quoi bon risquer même quelques -écus? Ils ne tardèrent pas à succomber; des corps couvraient le rivage -du fleuve; on les jeta simplement dans le Nil pour s’épargner la peine -de les enterrer. Les esclaves envoyés du Darfour eurent surtout à -souffrir. La route était sans fin, pénible; l’eau rare et seulement -dans des puits très éloignés les uns des autres, le pays mal cultivé, -presque inhabité, la nourriture insuffisante. - -Sans pitié, on les força à marcher nuit et jour pour atteindre le -Kordofan. Et la colonne ne comportait presque que des femmes et des -jeunes filles! Lorsque une d’entre elles tombait épuisée, on employait -les moyens les plus affreux pour la forcer à continuer la route. S’ils -ne suffisaient pas, on coupait les oreilles de la pauvre créature, les -gardiens du convoi s’en emparaient et fournissaient en les montrant -la preuve qu’elle était morte et qu’ils ne l’avaient pas vendue en -sous-main. - -Un jour, l’histoire m’a été racontée plus tard par des témoins, une -femme fut ainsi trouvée, privée de ses oreilles; ils eurent pitié -d’elle et la réconfortèrent. Elle se remit et fut en état de suivre -ses sauveurs et de se traîner jusqu’à Fascher, tandis que ses oreilles -servaient de faire part mortuaire à Omm Derman. - -Aujourd’hui, de tels envois d’esclaves ont cessé, les pays d’où ils -venaient étant dépeuplés ou se défendant avec succès contre leurs -oppresseurs. - -Des expéditions viennent pourtant encore du Redjaf; mais là également -le voyage et les mauvais traitements déciment les masses de ces -sacrifiés. - -Les esclaves pris à Gallabat, au Kordofan et au Darfour sont, vu leur -petit nombre, vendus directement par les émirs, avec la permission du -calife, aux Gellaba nomades. Ceux-ci reçoivent un certificat d’achat, -avec mention du prix payé et la permission de revendre. A Omm Derman, -la vente est publique et à celui qui met les plus fortes enchères est -adjugé l’esclave, mais seulement l’esclave du sexe féminin, le commerce -des esclaves mâles appartenant exclusivement au calife. - -Quiconque veut vendre un esclave mâle doit le livrer au Bet el Mal et -reçoit en retour une sorte d’acte de vente ou titre de garantie dont le -montant est fixé arbitrairement par le Bet el Mal. - -Ces esclaves sont, selon leurs capacités et leur stature, incorporés -dans les moulazeimie ou employés par le maître du pays à la culture -de ses champs. Les femmes et les jeunes filles peuvent être vendues -en tout temps et partout, moyennant une pièce signée par deux témoins -ou un cadi, certifiant que l’esclave est bien réellement propriété -du vendeur. Cette disposition a pour but d’empêcher que les esclaves -échappés de chez leurs maîtres et pris par d’autres personnes, ne -soient pas vendus par celles-ci, ce qui autrefois donnait lieu -fréquemment à des contestations souvent compliquées. Le vol des -esclaves n’est pas aussi rare à Omm Derman. On les attire dans les -maisons, on les enlève de force des champs; mis dans les fers, ils -sont tenus cachés jusqu’à ce que des recéleurs trouvent le temps et -l’occasion favorable pour les conduire dans des contrées éloignées, -où ils sont vendus à des prix dérisoires. Comme d’après les lois -musulmanes, les dépositions d’un esclave ne doivent pas être acceptées -devant le tribunal et comme chacun a le sentiment de sa position, ceux -qui sont ravis de cette façon, s’ils ne sont pas séparés de leurs -parents ou de leurs enfants et s’ils sont traités convenablement, se -contentent de leur sort et le supportent sans autre récrimination. - -Au sud du Bet el Mal, sur une place libre d’Omm Derman, s’élève un -bâtiment construit en briques d’argile; on l’appelle le Souk er Regig, -c’est-à-dire le marché aux esclaves. Sous le prétexte d’échanger ou -d’acheter des esclaves, le calife m’accorda quelquefois la permission -extraordinaire de fréquenter le marché. J’eus ainsi l’occasion de faire -maintes observations. Les marchands s’y donnent rendez-vous et offrent -leur marchandise. Autour de la maison, des femmes, des jeunes filles, -en nombre considérable, se promènent ou sont assises. Le choix est -grand; on y trouve de vieilles esclaves, l’air fatigué, à demi-nues, -sortes de bêtes de somme, comme on y rencontre également de jeunes et -ravissantes sourias (concubines) bien vêtues. - -Ce commerce est si naturel que les acheteurs ne se gênent nullement -pour palper ces créatures, tout comme on tâte le bétail sur le marché. -On leur ouvre la bouche pour examiner si les dents sont en bon état, -on leur enlève les habits qui couvrent la partie supérieure du corps, -on examine à fond le dos, la poitrine et les bras, on les fait marcher -pour observer les pieds, le corps dans tous ses mouvements. On leur -pose des questions afin de se rendre compte jusqu’à quel point elles -possèdent l’arabe, ce qui, surtout pour les sourias, établit une -sensible différence de prix. Et tranquilles, parfaitement calmes, -les esclaves se laissent faire; c’est la règle, c’est donc naturel, -c’est leur sort, elles sont persuadées que cela doit être ainsi et -non autrement. On lit bien sur la figure de quelques-unes d’entre -elles qu’elles se rendent compte de leur triste position et ont vu de -meilleurs jours autrefois; oui, on peut lire dans ces tristes regards -qu’elles se sentent arrivées au dernier degré de la misère humaine et -qu’elles comprennent qu’on les traite comme des bêtes. - -Mais, le sujet est suffisamment examiné; on commence à en débattre le -prix; l’acheteur met en cause tous les défauts possibles, le vendeur -ne cesse de faire valoir les qualités physiques et intellectuelles de -la créature en question; on fait une offre, on demande le prix et le -marché est conclu. On paie, on reçoit certificat de vente et d’achat; -l’esclave a changé de maître. Le vendeur est tenu d’indiquer les -maladies secrètes, le mauvais caractère, le penchant au vol, voire même -le ronflement des sourias. - -Le paiement a lieu en monnaie ayant cours dans le pays, l’omla gedida. - -Voici quelques prix: - - Esclave âgée 50— 80 écus. - Esclave jeune ou d’âge moyen 80—120 » - Petites filles de 8-11 ans, selon leur beauté 110—160 » - Sourias, selon leur beauté et leur race 180—700 » - -Ce tarif, quoique normal, est naturellement sujet à de grandes -variations. - -On ne peut guère parler de l’industrie du Soudan. Le peu qui existait -autrefois, a disparu. Jadis, on fabriquait de charmants filigranes en -or, en argent, qui prenaient le chemin de l’Egypte. - -Ces travaux ont dû être suspendus non seulement à cause du manque de -ces métaux précieux, mais encore par suite de la défense du Mahdi, de -porter des ornements. On fabrique encore de grandes lances, de petits -javelots de différentes formes avec ou sans crochet, des couteaux qu’on -porte au bras, des étriers et des mors pour les chevaux et les ânes, -les instruments aratoires nécessaires, etc...; tous ces objets sont en -fer. On fait, avec le bois, des selles de chevaux, d’ânes, de chameaux, -des angarebs; des boîtes ordinaires dans lesquelles on enferme surtout -les habits que l’on veut conserver; des portes, des châssis, des -volets; le tout de la façon la plus primitive. Depuis la confiscation -de tous les bateaux, la construction des vapeurs a totalement cessé; -depuis un an, il est vrai, on a recommencé, avec la permission du -calife; mais comme le Bet el Mal veut tirer profit annuellement des -nouvelles embarcations, rares sont ceux qui sacrifient leur temps et -leur argent dans de telles entreprises où il y a si peu, parfois même -rien, à gagner. - -L’industrie du cuir se limite à la fabrication de souliers, rouges et -jaunes, de sandales, de selles. On trouve à acheter, par contre, en -abondance, des amulettes en cuir, des gaînes de couteau, d’épée, des -fouets en peau de crocodile, etc. - -L’industrie du coton est très importante au Soudan. Chaque jeune -fille et chaque femme file pour son usage personnel ou pour la vente -et les tisserands,—il y en a dans tous les villages—font ensuite -la toile. Dans le Ghezireh, on ne confectionne en général que des -toiles ordinaires, nommées thob damour el gheng qu’on vend, en pièces -de 10 aunes de long, en grande quantité sur le marché; les gens de -condition modeste s’en servent pour leurs vêtements. C’est la province -de Berber qui livre les plus fins tissus dont on fait les turbans, -les hisams qu’on roule sur la tête, de grandes couvertures ou des -rideaux dans lesquels on tisse fréquemment des bandes de soie ou de -coton multicolore. Le Dongola exporte aussi d’excellentes étoffes de -coton; il est surtout renommé pour la confection de voiles solides. -Quant aux tissus du Kordofan et du Darfour, ils se distinguent plutôt -par la qualité que par la beauté du travail. Le tressage constitue -l’occupation principale des femmes. Elles tressent, en effet, avec les -feuilles des palmiers, des nattes de toutes les grandeurs et de toutes -les formes, soit pour leur usage particulier, soit pour la vente. -D’autres plus fines sont confectionnées avec des feuilles étroites -bariolées ou avec de la paille d’orge et de minces petites bandes de -cuir. Ce même matériel est utilisé pour faire des dessous de plats, -des couvercles pour les terrines en bois, qui, en raison du travail -compliqué et de la diversité des couleurs étaient expédiés souvent -comme objets de curiosité en Egypte. Particulièrement habiles dans ces -sortes de travaux, les femmes du Darfour entrelaçaient aussi de petites -perles en verre de toutes couleurs qui représentaient, arrangées -symétriquement, les plus ravissants dessins. Presque tous ces objets -sont travaillés à la maison. - -Par suite de la régénération de la foi et du mépris des anciens et -nombreux préceptes religieux ainsi que des usages, le moral déjà -très relâché au Soudan, s’est abaissé encore. Par crainte du calife -et sentant qu’on est entouré de dénonciateurs, grâce aussi à cette -tendance généralement répandue de sauvegarder avant tout ses propres -intérêts, les habitants sont devenus des fourbes accomplis; c’est dans -ce manque de sincérité qu’il faut chercher la cause principale de -l’immoralité. - -Sous l’impression du mécontentement général et de l’insécurité -personnelle, beaucoup cherchent à jouir de la vie aussi vite que -possible et aussi bien que leurs moyens le leur permettent. - -La sociabilité faisant totalement défaut, on cherche à se dédommager -par le libertinage, la débauche; favorisé qu’on est par la facilité de -se marier et de divorcer. On épouse une veuve moyennant un cadeau de -mariage consistant en quelques vêtements, souliers ou sandales, des -parfums et cinq écus; une jeune fille, moyennant dix écus. Celui qui -outrepasse cette somme, est puni par la confiscation de sa fortune. Les -pères, les tuteurs sont forcés de marier leurs filles et leurs pupilles -à ceux qui les demandent en mariage; il faut une cause très grave -pour qu’ils soient repoussés. Dans ce cas, on doit songer aussitôt à -un autre mariage. Les frais étant restreints, la religion accordant à -l’homme quatre femmes libres et légitimes et un divorce sans raisons -valables, la plupart considèrent la cérémonie du mariage seulement -comme moyen de changement perpétuel. - -Beaucoup de femmes professent les mêmes opinions, et sont heureuses de -ces procédés qui leur offrent non seulement un changement, mais encore -l’appât d’un gain en argent et en vêtements qui joue fréquemment aussi -le plus grand rôle. Si l’homme demande le divorce, le cadeau de mariage -reste toujours à la femme; si c’est celle-ci qui le demande, elle -garde tout ce que son mari lui a donné, à moins qu’il ne le réclame -formellement. Il arrive qu’un homme, dans l’espace de dix ans s’est -marié 40 à 50 fois et qu’une femme, malgré les trois mois qui doivent -s’écouler avant qu’elle ne convole de nouveau, a eu successivement 15 à -20 maris. - -L’institution des sourias, consacrée par la religion, est de beaucoup -plus scandaleuse. Ces concubines ne restent guère longtemps dans la -maison de leurs maîtres, à moins qu’elles ne leur donnent des enfants. -Elles ne peuvent alors être mises en vente, sinon, les voilà bientôt -revendues, autant que possible avec bénéfice, passant de main en main, -dépravées, bien soignées dans leur jeunesse à cause de leur beauté -peut-être, mais se préparant une triste vieillesse. - -Beaucoup de marchands pratiquent cette industrie honteuse qui consiste -à garder de jeunes esclaves auxquelles, moyennant une légère redevance -mensuelle, ils accordent une liberté relative, leur permettant de -chercher logement et entretien à leur choix. Il va de soi que ce n’est -point par la vertu qu’elles ramassent cette dîme mensuelle. - -La plus grande dépravation règne chez les esclaves du calife, surtout -chez les moulazeimie dont les menées dépassent toute description. Le -calife, qui a parfaitement connaissance du scandale, ne songe pas à y -mettre ordre pensant gagner ses esclaves par sa tolérance, et mériter -leur gratitude et leur affection. - -Il s’ensuit que l’état sanitaire, aussi bien des hommes libres que des -esclaves, laisse beaucoup à désirer; que les maladies résultant de -cette façon de vivre et de comprendre le mariage sont nombreuses et -sans remèdes, si ce n’est en quelque mesure, le climat chaud et sec. A -Omm Derman notamment, règnent les vices les plus grossiers. - -Dans les commencements de son règne, le calife punissait les coupables -en les exilant à Redjaf. Il ne tarda pas à cesser, persuadé qu’il est -plus facile de gouverner tyranniquement un peuple dépravé qu’un peuple -qui place la moralité au-dessus de tout. C’est pourquoi il hait les -Djaliin du bord du Nil, de Hager el Assal jusqu’à Berber, parce que -c’est la seule tribu du Soudan actuel qui apprécie une vie de famille -régulière et la considère comme la première condition de l’existence. - -Il y a toutefois lieu d’excepter de cette corruption générale les -anciennes femmes du Mahdi; il est vrai qu’elles sont contraintes de -vivre selon les règles prescrites. - -Depuis sa mort, elles sont enfermées par le calife en l’honneur du -maître décédé, dans des maisons sises près de la Koubbat, maisons -entourées d’une très haute muraille. Des eunuques les surveillent très -étroitement. Outre ces femmes et les concubines, beaucoup de jeunes -filles, des filles des anciens fonctionnaires du Mahdi qui les élevait -pour les faire entrer plus tard dans son harem, sont cloîtrées dans ces -bâtiments, comme dans un cachot, sous verrous, et ne peuvent nullement -communiquer avec des hommes; que dis-je, les malheureuses n’ont que -très rarement et avec la permission toute spéciale du calife, des -rapports avec d’autres femmes. Mal nourries, mal vêtues, ces pauvres -prisonnières n’aspirent qu’à être délivrées d’une réclusion fort dure. - -Les deux principaux facteurs de la révolution furent la croyance en la -mission divine du Mahdi, et qui dégénéra en fanatisme; la cupidité qui -fit croire à l’abolition de tous les impôts et que l’on s’enrichirait -pendant ces époques de troubles. - -Espoirs bientôt déçus! Le Mahdi ne fut pas assez longtemps au -pouvoir pour constater qu’aujourd’hui l’aversion contre son régime -est générale. Le calife Abdullahi le constate à chaque pas, il fait -néanmoins tout pour l’accentuer. - -L’égalité, la fraternité, tant prêchées; ces mots avec lesquels -on leurrait les masses, ne furent que de belles promesses. Comme -auparavant il y eut et il y a des riches et des pauvres, des puissants -et des faibles, des maîtres et des esclaves. Le calife lui-même ne -chercha qu’à fortifier sa puissance personnelle, ne reculant devant -aucun moyen pour arriver à son but. - -Comme étranger, il ne jouit d’abord d’aucune sympathie auprès des -tribus du Nil. Par les prérogatives accordées à ses parents, à sa -tribu, les Taasha, il suscita le mécontentement de ses propres -compatriotes des tribus occidentales. - -Les humiliations qu’il fit subir systématiquement à tous les parents -du Mahdi eurent pour résultat la révolte des Ashraf; ce fut seulement -grâce à leur indécision que le calife put les réprimer sans subir de -grosses pertes. Mais on réprouva sa conduite après leur soumission: au -lieu de tenir sa promesse et de leur accorder leur grâce, il prétexta -que le Prophète lui avait ordonné de les punir. Il les fit mettre aux -fers, puis assommer à coups de rotin; parmi les morts se trouvaient -les plus proches parents du Mahdi. Et pourtant, la sécurité de l’état -n’était point en jeu, puisqu’ils avaient été réduits à l’impuissance. -Ce procédé a été considéré comme un acte d’impiété à l’égard du mort et -fut pris en mauvaise part. - -Soucieux de sa vie, de sa puissance, ne chassa-t-il pas de leurs -maisons, tous ceux qui habitaient entre la Koubbat et le Bet el Mal, -c’est-à-dire dans son voisinage, sans leur donner le plus petit -dédommagement et, pour installer à leur place ses moulazeimie! - -Il força tous les habitants d’Omm Derman, sans distinction aucune, -à élever les murs de la ville; lui seul, ses gardes et ceux de sa -tribu demeurent à l’intérieur. Même parmi ses moulazeimie régne le -mécontentement d’avoir à travailler à la construction de ses maisons -et de celles de son fils, d’être traités si sévèrement et d’être payés -si irrégulièrement. Ils forment une caste à part et toute relation avec -les habitants de la ville leur est interdite. Le calife défend même -aux milliers de jeunes Arabes ou jeunes gens d’autres tribus qu’il a -incorporés dans ses gardes du corps, tout rapport avec leurs parents; -ils ne peuvent sortir de l’enceinte des murs et les leurs ne peuvent -y pénétrer. De telles défenses sont enfreintes parfois; il en profite -pour punir et vexer ses gardes, ce qui augmente l’aversion qu’ils -éprouvent à son égard. La révolte des Ashraf l’a rendu plus défiant -encore; il craint qu’on attente à sa vie; jour et nuit, il s’entoure -de gardiens, de domestiques qu’il choisit lui-même; personne, et -ses parents ne sont pas exceptés, ne peut, comme c’était la coutume -autrefois, paraître devant lui avec des armes. Quiconque est appelé -en audience doit déposer l’épée et le couteau, que chacun porte -ordinairement au Soudan; parfois même, on fouille les gens à fond. - -Son ancienne popularité a beaucoup souffert d’une telle méfiance, et -l’on raille, tout bas il est vrai, une telle peur. - -Les Taasha, ses compatriotes, connus depuis longtemps par leur -cupidité, leur brutalité et leur grossièreté, entreprennent des -excursions dans le pays pour y enlever des esclaves et des animaux et -soumettre les habitants à toutes sortes de contributions. Lorsque leur -façon d’agir, que le calife n’ignorait pas, devint réellement trop -scandaleuse, les gens ne pouvant cultiver tranquillement leurs terres -et le blé étant sur le point de renchérir, il défendit aux habitants -de la ville, et particulièrement aux Taasha, de quitter Omm Derman -sans sa permission. Ceux-ci ne se gênèrent nullement pour enfreindre -ses ordres; il est vrai que l’état du pays s’est quand même un peu -amélioré. Ainsi dans la ville, les Taasha jouent aux maîtres; ils se -vantent d’être les seigneurs de la contrée et de leur parenté avec le -calife. C’est à eux que les meilleurs pâturages sont assignés; leurs -chevaux sont nourris aux frais de la population, tandis que les autres -tribus arabes doivent se contenter des places qu’elles trouvent et -entretenir leurs chevaux à leurs frais. De semblables mesures font haïr -le calife même par une grande partie de ses compatriotes de l’ouest. - -Il sait, il est vrai, à quoi s’en tenir là-dessus, mais il ignore à -quel haut degré d’aversion générale ses sujets sont portés à son égard. - -Il cherche à gagner les émirs, les personnes influentes par des -présents qu’il leur fait en secret, même de nuit; il croit acheter -ainsi leurs sympathies; ils acceptent ordinairement ses dons, mais n’en -pensent pas moins. - -Pour attirer à lui les gens instruits, il permet aux savants de se -réunir dans la djami, après les prières de midi et du soir; Heissein -woled ez Sahra a ordre de faire des conférences sur le droit de -succession musulman (ilm el mîrath). Les assemblées des ulémas -(savants) étant toujours strictement défendues, au commencement du -régime mahdiste, on considère cette permission actuelle comme un signe -de progrès. Le calife, tout d’abord, assista aux conférences; ayant -remarqué que quelques-uns des savants, malgré sa présence, restaient -assis simplement en croisant les jambes et non en les repliant, sans -doute pour se reposer quelque peu, il ne manqua pas l’occasion de -déclarer ouvertement à l’assemblée que tous, savants et ignorants, -avaient à lui rendre le respect et les honneurs qui lui étaient dûs. - -Quelques jours après cette admonestation publique, Heissein woled ez -Sahra, eut la malencontreuse idée de placer la science au-dessus de -tout et de déclarer que les rois et les princes devaient s’incliner -devant elle; le calife à qui la lecture et l’écriture sont inconnues, -furieux quitta l’assemblée et les conférences furent suspendues: le -progrès était étouffé à jamais. - -Heissein woled ez Sahra s’attira encore plus la disgrâce de son maître -par le fait de se refuser à adopter la manière de voir du calife, dans -une question concernant des esclaves. Le calife requérait du cadi -un arrêté à teneur d’après lequel tous les esclaves des deux sexes -échappés de chez leurs maîtres et qui s’étaient rendus aux moulazeimie, -sans être trouvés ni réclamés par leurs maîtres, durant un laps de -vingt jours, devraient être considérés comme propriété des moulazeimie. - -Or, comme il n’était permis à personne de se rendre dans les -habitations de ces derniers, situées du reste dans l’enceinte des murs, -la faculté pour les maîtres d’aller y découvrir leurs esclaves était -simplement illusoire. On décida que les esclaves marrons seraient -exposés pendant un certain temps sur une place publique et qu’alors, -s’ils n’étaient point réclamés par leurs possesseurs, ils reviendraient -au Bet el Mal. - -Mais cette décision allait précisément à l’encontre des vues du calife -qui, en secret, avait enjoint à ses moulazeimie de garder pour lui -tous les esclaves des tribus du Nil (Djaliin, Danagla, etc.) et de ne -rendre à leurs maîtres que ceux appartenant aux Taasha ou aux autres -tribus arabes de l’occident. - -Aussi les amis de Heissein woled ez Sahra redoutèrent-ils pour lui -les suites de sa fermeté. Cependant le calife attendait une meilleure -occasion pour le châtier. - -Depuis la mort du Mahdi, soit depuis plus de dix ans, le calife -Abdullahi n’avait pas quitté Omm Derman, sa capitale. Là, il s’était -créé une certaine force, avait concentré du matériel de guerre, forcé -tous ceux qui ne lui plaisaient pas à y venir habiter, afin que, dans -cette cité sanctifiée par le Mahdi, ils eussent à faire sous ses yeux -et chaque jour les cinq prières obligatoires et à prêter l’oreille à -ses préceptes. - -Omm Derman était primitivement le nom d’un petit village situé sur la -rive occidentale du Nil et en face de Khartoum; il était habité par la -tribu des Djimoïa. Après la prise de Khartoum, le Mahdi résolut d’en -faire provisoirement sa résidence. On abattit les buissons de mimosas -et les halliers qui bordaient le fleuve; on créa la place pour la djami -et, tout près de celle-ci, on fixa les emplacements des maisons du -Mahdi et de ses trois califes. Abdullahi reçut le terrain situé au midi -de la djami, tandis que celui qui s’étendait au nord fut partagé entre -les califes Ali woled Helou et Mohammed Chérif. - -Le Mahdi prétendit toujours ne considérer Omm Derman que comme un -séjour passager; car il avait reçu mission du Prophète de conquérir -l’Egypte, l’Arabie, en particulier la Mecque et Médine, et de terminer -ses jours en Syrie. Or, on sait qu’il mourut subitement; du même coup -furent anéantis ses plans et les espérances de ses adhérents. - -Son successeur, le calife Abdullahi, considérait Omm Derman comme la -capitale de l’empire mahdiste et sa résidence définitive. - -La ville a maintenant une étendue d’environ onze kilomètres dans la -direction du sud au nord; l’extrémité méridionale se trouve en quelque -sorte vis-à-vis de la partie sud-ouest de l’ancienne ville de Khartoum. - -Pendant la période de fondation de la cité, chacun s’efforçait -d’habiter dans le voisinage du fleuve pour s’épargner le transport -de l’eau et pour être à portée du trafic avec l’Egypte ou les autres -provinces. Il en résulte que l’extension en largeur d’Omm Derman est -minime et ne mesure guère, de l’est à l’ouest, que 5 kilomètres ½ en -moyenne. - -A l’origine, la ville consistait uniquement en huttes de paille; on -commença par entourer la djami d’un mur de terre glaise en forme de -rectangle, dont la longueur mesure environ 460 mètres sur 350 de -largeur. Ces murailles furent plus tard reconstruites en briques -cuites, que l’on badigeonna à la chaux. Le calife ne tarda pas à son -tour, à se faire construire des maisons faites de briques cuites ou non -cuites, ses frères suivirent son exemple, puis ses parents, les émirs -et enfin tous les gens riches. - -En l’honneur du Mahdi et pour lui conserver à travers des âges son -renom de saint homme, on lui éleva une Koubbat ou mausolée. Le tombeau -proprement dit est une construction quadrangulaire, mesurant environ -12 mètres de côté et 10 mètres ½ de hauteur. A l’est et à l’ouest -se trouvent six grandes fenêtres en ogives, aux grilles de laiton; -au nord et au sud, quatre fenêtres semblables et deux portes. Cette -crypte, construite en blocs de grès taillés qui proviennent du palais -du gouverneur de Khartoum après l’incendie, est couronnée d’une -galerie, dont les cintres reposent sur de petites colonnes arrondies. -A l’intérieur de cette galerie s’élève, sur une hauteur d’environ -deux mètres, la partie supérieure de l’édifice, de forme octogone et -pourvue, sur chaque face, d’une fenêtre grillée dessinant un ovale. -Cette partie, constituant le haut de l’édifice, est terminée par une -coupole ovoïde de douze mètres de hauteur. Les quatre angles du bas de -la construction sont, en outre, flanqués de petits clochetons reposant -sur quatre colonnes rondes. - -La partie supérieure de la construction est faite en briques cuites. - -L’ensemble de l’édifice émergeant du milieu de maisons basses et -insignifiantes produit un effet grandiose, auquel les éraflures -nombreuses dont souffre l’enduit de chaux portent seulement quelque -préjudice. De trois sphères creuses juxtaposées sort une grande lance -de cuivre jaune qui, s’élevant sur le sommet de la coupole, est -visible déjà à une grande distance. La lance a suggéré aux mécontents -la remarque suivante que le Mahdi, n’ayant pu accomplir ses desseins -serait aussi disposé à entrer en guerre avec le ciel. - -Le mausolée est entouré d’une barrière de bois brut, destinée à tenir -les pèlerins éloignés de l’édifice. - -A une distance d’environ vingt pas, on a creusé dans la terre des -réservoirs aux parois murées, utilisés par les cohortes des croyants -pour leurs ablutions. - -[Illustration: LE TOMBEAU DU MAHDI.] - -L’intérieur de la coupole est peint en blanc. Au milieu est suspendu à -une longue chaîne en fer le lustre en verre qui ornait jadis le palais -du gouverneur général. Aux parois sont fixés des candélabres dorés, -butin enlevé aux maisons riches. A sa gauche le visiteur a le tombeau -du Mahdi, édifié par l’habile menuisier Hamouda, échappé de l’arsenal -de Khartoum, lors du massacre. Surmonté de nombreuses tourelles et de -motifs variés, richement peints, ce tombeau pourrait passer pour le -modèle d’une petite maison de campagne d’origine exotique; il est, sur -l’ordre du calife, toujours recouvert d’un drap noir. - -Des tentures, des rideaux de couleur sombre ne laissent pénétrer que -discrètement la lumière à l’intérieur et l’impression de gravité et -de grandeur même qui se dégage de l’ensemble n’est troublée que par -l’effet produit par le contraste des couleurs. - -L’intérieur du mausolée qui reste frais, même par les plus fortes -chaleurs, ne peut être visité que moyennant la permission spéciale du -calife. Lui-même s’y rend maintes fois pour se livrer à ses pensées et -songer aux jours passés. - -Ses visites au tombeau sont devenues plus rares depuis l’exécution des -parents du Mahdi, ce qui a fait supposer qu’il redoutait de se trouver -aux côtés de son ancien maître, le chef de la famille de ceux dont il -avait fait répandre le sang. - -Le mausolée est entièrement entouré d’un mur en pierres dont les portes -pratiquées au midi et à l’ouest sont ouvertes tous les vendredis, -depuis un an, pour laisser entrer les pèlerins. Comme tout sujet du -calife est en quelque sorte tenu de visiter, ce jour-là, le monument -afin de prier pour le défunt et demander sa protection, il arrive -que chaque vendredi plusieurs milliers d’individus passent par là, -se tiennent debout, les mains levées, tout autour du monument, pour -implorer en apparence l’appui du Tout-Puissant par l’intermédiaire du -saint dont les os reposent ici, tandis qu’en réalité ils ne murmurent -souvent que des imprécations et des blasphèmes contre le mort et ses -successeurs plus détestés encore, puisque par leurs mensonges et leur -mauvaise foi ils sont les auteurs de la misère présente. - -Les maisons dans lesquelles les femmes du Mahdi sont gardées -prisonnières sont contiguës au mur d’enceinte de la Koubbat. Au sud -de ces constructions se trouve la résidence du calife. Un terrain -extrêmement vaste est entouré d’une haute muraille en briques, à -l’intérieur de laquelle se trouve un grand nombre d’édifices, séparés -par de nombreuses cours communiquant entre elles. Immédiatement adossée -à la djami se trouve la demeure du calife qui est réservée à son usage -tout à fait personnel. A l’est, les habitations de ses femmes; les -écuries, les magasins, les quartiers des eunuques, des domestiques, -etc.; forment du côté de l’est et du sud la clôture de cette enceinte. -Par la porte orientale du milieu de la djami,—une porte réelle tandis -que les autres ne sont que des ouvertures ne pouvant être fermées à -clef,—on arrive dans les locaux de réception du calife. - -Après avoir passé devant un petit bâtiment, on entre dans une cour de -moyenne étendue dans laquelle sont disposées deux sortes de chambres -couvertes et complètement ouvertes sur un des côtés; elles servent aux -audiences. De cette cour, une porte conduit dans les bâtiments privés -du calife, que seuls les garçons, préposés à son service personnel, -peuvent franchir. - -Ces maisons en terre glaise se composent d’une salle assez grande avec -deux locaux latéraux et sont munies de vérandas sur un ou deux côtés en -sorte qu’elles ressemblent à de petites maisons de campagne. Un seul -de ces édifices possède un étage supérieur avec deux chambres assez -grandes; muni de fenêtres des quatre côtés, il offre une belle vue sur -la ville entière. - -Les locaux destinés aux audiences sont installés avec la plus grande -simplicité imaginable et ne contiennent absolument qu’un siège pour le -calife, devant lequel, parfois, est étendue une natte de palmier. Ses -appartements privés ont au contraire un confort tout à fait inusité -pour le Soudan. - -Des lits en fer, richement dorés et munis de moustiquaires, restes -du butin fait à Khartoum, des tapis épais, des coussins recouverts -de soie, des tentures et des rideaux de lourdes étoffes de couleurs -variées, ornent les chambres bien blanchies. Des nattes de palmier et -de petits sophas dans les vérandas, complètent l’ameublement, lequel -peut être considéré comme somptueux. - -La maison de son fils située à l’est de la Koubbat est encore mieux -construite, mais meublée de la même manière. Son fils se permet même -le luxe d’un lustre en cristal resté intact à la chute de Khartoum -et d’un parc. Il occupe des centaines d’esclaves qui doivent amener -à la sueur de leur front la terre fertile des bords du fleuve à la -maison de leur jeune maître, maudissant son amour du luxe pour lequel -ils dépensent leurs forces tandis qu’eux-mêmes, habitant des huttes -misérables, manquent des choses les plus nécessaires. Chaque jour des -améliorations sont entreprises, de nouvelles constructions commencées, -des transformations, des aménagements.... Le père et le fils cherchent -à s’offrir une vie aussi agréable que possible. Yacoub suit fidèlement -leur exemple: il aime à construire comme eux et l’emplacement qui borne -ses deux maisons situées au sud de la djami, est un véritable chantier. -Les bâtiments du calife Ali woled Helou, situés au nord de la Koubbat, -sont d’une étendue moindre et meublés plus simplement que ceux que nous -venons de mentionner. - -Le calife Abdullahi possède, outre sa propre résidence, d’autres -maisons aux extrémités nord et sud de la ville, mais de constructions -plus simples. Il les utilise comme pied-à-terre lors des envois -de troupes dans les provinces ou pour l’inspection des troupes -nouvellement arrivées. Il y séjourne dans ces occasions plusieurs -jours. On a construit également des maisons pour le calife juste au -bord du fleuve, à l’est du fort établi autrefois par le Gouvernement, -mais détruit depuis et dont les fossés ont été comblés. Il ne les -utilise ordinairement que pour y faire mettre en état les navires -partant du côté de Redjaf, pour donner ses instructions et sa -bénédiction aux partants. Au sud de la maison de Yacoub, et séparé -de celle-ci par une place, se trouve l’arsenal (Bet el Amana), -construction entourée d’un mur en pierre, où sont conservés des fusils, -des canons, une partie des munitions, ainsi que cinq voitures ayant -appartenu aux anciens gouverneurs généraux et à la mission catholique. -Un corps de garde, établi dans des guérites, interdit l’entrée à toute -personne autre que les fonctionnaires de la maison. Du côté nord du Bet -el Amana sont réunis les drapeaux de tous les émirs qui se trouvent -à Omm Derman. A côté, on voit une construction en demi-cercle, munie -de marches et haute d’environ 7 mètres, dans laquelle se trouvent les -tambours de guerre du calife. A l’est, sont rangés les ateliers où on -fabrique les capsules, les cartouches et où l’on répare les armes. - -Du côté nord de la ville et juste au bord du fleuve, se trouve le Bet -el Mal el Oumoumi, rangée d’édifices destinés à la conservation des -marchandises venant de Berber, de la gomme envoyée du Kordofan et de -tout ce qui appartient au calife. Tous ces édifices sont entourés de -murs dont les portes sont bien gardées. De grandes cours servent à -entasser le blé et comme endroit de vente pour les esclaves et les -animaux. Au sud, le marché public aux esclaves et dans le voisinage -immédiat de celui-ci le Bet el Mal des moulazeimie. - -Omm Derman est située sur un terrain plat, un peu ondulé par place. Le -sol est généralement dur, mélangé de pierres rougeâtres et recouvert çà -et là d’une légère couche de sable; ce n’est que dans le voisinage du -fleuve que se trouve une couche d’humus. De larges rues que le calife -fit établir pour sa commodité et pour la construction desquelles toutes -les maisons et les huttes qui se trouvaient sur le passage furent -impitoyablement rasées, conduisent des quatre points cardinaux vers -la djami. Une rue large mène au Bet el Mal, le long du mur d’enceinte -inachevé; une autre au marché, dans la direction nord-ouest. Sur -celle-ci s’élèvent, serrés les uns contre les autres, les magasins -construits en briques. C’est le séjour des artisans classés et divisés -selon leur profession. Ainsi des places distinctes sont assignées aux -marchands d’étoffe, de comestibles, aux aubergistes, etc. La zaptieh es -souk (police du marché) veille au maintien de l’ordre dans les affaires -du marché. - -Les potences dressées sur différentes places indiquent d’une manière -caractéristique le système qui régne dans le pays. La population de la -ville a été partagée par quartiers suivant les tribus d’origine; les -tribus de l’ouest habitent la partie du sud, tandis que celles de la -vallée du Nil sont confinées dans la partie nord de la ville. La ville -entière est divisée par la police du marché en quartiers exactement -délimités. Les habitants de chaque quartier ont à veiller eux-mêmes -par des rondes nocturnes, à la sécurité et au maintien de l’ordre dans -leur quartier. Dans les rues et chemins étroits qui traversent ces -parties de la ville règne une malpropreté indescriptible. Les saletés -et les ordures couvrent partout le sol. Des cadavres de chameaux, de -chevaux, d’ânes, de chèvres, etc., empestent l’air; ce n’est que dans -les grandes fêtes que le calife donne l’ordre de nettoyer la cité. -Mais ce nettoyage se borne ordinairement à réunir les ordures et les -restes des cadavres d’animaux en putréfaction, répandus partout, en un -monceau qu’on laisse ensuite bien tranquille. Au commencement de la -saison des pluies ces monceaux répandent une infection pestilentielle -qui ne contribue pas peu à rendre plus mauvaises encore les conditions -sanitaires déjà suffisamment désavantageuses. - -Dans les premières années, les cadavres étaient encore enterrés à -l’intérieur de la ville; depuis les derniers temps les enterrements -ont lieu au dehors, au nord du champ de manœuvres. La fièvre et la -dysenterie sont les maladies les plus fréquentes; durant les mois -de novembre et de mars, de sérieuses épidémies de typhus ont lieu -régulièrement et font de nombreuses victimes. Maintenant les conditions -se sont améliorées, car on vient d’établir beaucoup de fontaines, -parmi lesquelles celles au nord de la djami livrent une eau potable -excellente tandis que celles qui se trouvent dans les parties sud de -la ville donnent une eau plus ou moins salée. La profondeur des puits, -dans les différentes parties de la ville, varie entre 10 et 16 mètres, -mais il n’est pas rare qu’elle atteigne jusqu’à 30 mètres. Le premier -essai pour creuser des puits fut fait par le Sejjir, émir de la prison -générale. - -Bien qu’il n’eût jamais à craindre le manque d’eau, à cause du -voisinage du fleuve, il put faire cet essai avec les forces importantes -que la prison mettait à sa disposition gratuitement, essai qui fut -couronné de succès et engagea à continuer dans cette voie. - -Sejjir! Mot mauvais et redouté! Souvent on entend l’expression «on l’a -conduit chez le Sejjir!» La terreur se répand alors chez tous les amis -de la malheureuse victime et la pitié chez tous les hommes sensibles. - -La prison se trouve à l’extrémité sud-est du mur d’enceinte dans le -voisinage immédiat du fleuve; par une porte qui est gardée jour et -nuit par des esclaves armés, on pénètre dans l’intérieur d’une vaste -cour, dans laquelle se trouvent plusieurs huttes de pierre et d’argile, -grandes et petites, isolées les unes des autres. Dans celles-ci sont -couchés, pendant le jour, les malheureux qui ont encouru la colère du -calife, ou qui ont été condamnés par les cadis; ils doivent expier en -cet endroit leur conduite, les pieds enchaînés dans des anneaux de fer, -liés l’un à l’autre par une courte chaîne massive. Au cou, une longue -et lourde chaîne qu’ils peuvent à peine traîner: figures amaigries et -sales avec la triste expression d’êtres voués à un sort misérable. -Habituellement un silence profond régne parmi ces malheureux, -interrompu seulement par le bruit des fers, les cris rauques des -gardiens ou la plainte douloureuse d’un homme qu’on fouette. Ceux qui -ont été spécialement désignés par le calife pour une punition plus -sévère, sont enfermés, couverts de lourdes chaînes, dans des petits -cachots privés complètement d’air et de lumière. On les garde dans la -plus sévère solitude; ils sont privés de toute communication avec les -humains et reçoivent à peine la nourriture la plus indispensable à la -vie. Mais la grande masse reste couchée tout le jour dehors et cherche -à l’ombre des deux grands bâtiments de pierre à se protéger des rayons -brûlants du soleil, en se glissant mutuellement de temps à autre à -voix basse un mot de plainte. Ils se montrent extrêmement soumis à -leur sort; ils dissimulent comme tout le monde le fait au Soudan et -ils déclarent au Sejjir, qui leur fait souvent la leçon, qu’ils savent -et comprennent très bien, qu’ils ne souffrent que la juste punition de -leur crime; mais dans leur for intérieur ils appellent la vengeance du -ciel sur leur tyran et prient pour être délivrés des mains de leurs -bourreaux. - -Les gardiens s’approprient les vivres que les parents apportent aux -prisonniers, puis ils partagent le reste à leur gré, parmi les -victimes à moitié mortes de faim, de sorte qu’il arrive très souvent -que celui auquel étaient destinés les plus gros morceaux n’a rien du -tout. Le soir, ils sont réintégrés dans les bâtiments dépourvus de -fenêtres et ne possédant pas la moindre ventilation. La résistance, -la prière, les plaintes ne servent à rien. Ils sont entassés de -force, aussi nombreux que la place en peut contenir. Etroitement -parqués, il est impossible à la plupart d’avoir assez de place pour -pouvoir seulement s’asseoir. Rendus presque fous par la chaleur et -le manque d’air, incapables de réagir contre les souffrances qu’ils -endurent, les plus forts serrent, frappent et foulent aux pieds leurs -compagnons avec une fureur insensée pour se procurer l’espace le plus -restreint. Enfin le jour paraît, les portes fermées avec des chaînes -de fer sont ouvertes et les malheureux baignés de sueur sortent en -titubant, ressemblant plus à des cadavres qu’à des hommes vivants. -Ils se remettent peu à peu; mais le soir venu, leur terrible martyre -recommence. - -Et cependant, ils aiment la vie. Ils ne perdent jamais complètement -l’espoir; ils implorent Dieu à toute heure de leur accorder la liberté. -Bien que les prisons soient toujours combles et que les prisonniers -aient à endurer les plus affreuses souffrances, je n’ai jamais entendu -parler d’un suicide. - -Charles Neufeld passa depuis le milieu de 1887 plusieurs années dans -cette prison, exposé aux plus grandes privations et gravement malade. -Il fut et est encore soutenu par les Européens qui se trouvent à Omm -Derman autant que leurs moyens le leur permettent, par l’intermédiaire -de sa servante, qui était venue avec lui de Wadi Halfa. Les pieds -chargés de doubles anneaux en fer et une lourde chaîne autour du cou, -il fut livré comme les autres à la discrétion de ses gardiens. Comme il -refusait une fois de rentrer le soir avec les autres dans l’intérieur -du bâtiment, qui est appelé avec raison, la dernière station de -l’enfer, il fut même fouetté. - -Il supporta tranquillement les coups douloureux sans proférer un cri -jusqu’à ce que l’esclave s’arrêta de lui-même et lui demanda pourquoi -il ne se plaignait point et n’implorait pas sa pitié. - -«Ceci est l’affaire des autres et non pas la mienne,» répondit Neufeld -tranquillement, et il acquit par cette manière d’être le respect -de ses gardiens. Après environ trois années de captivité, ses fers -furent allégés et avec seulement une chaîne aux pieds, il fut envoyé à -Khartoum où il fabrique du salpêtre sous la surveillance d’un certain -Woled Hamed Allah. Il se trouva relativement mieux. Comme son travail -avait de la valeur pour le calife, il reçut plus tard de lui une -subvention mensuelle en argent, mais si maigre qu’elle suffit à peine à -ses besoins les plus stricts. Tout au moins il put de nouveau respirer -l’air frais et fut délivré de l’infect cachot. Les locaux utilisés pour -la fabrication du salpêtre se trouvent dans le bâtiment des missions -catholiques à Khartoum qui, pour ce motif, a été sauvé jusqu’à présent -de la destruction générale. Là, le pauvre Neufeld traîne le soir ses -membres fatigués à travers le jardin de la mission pour se reposer au -pied d’un palmier, après le dur labeur de la journée. - -Alors ses pensées doivent se porter vers son père encore vivant, vers -son frère et vers sa sœur, et il doit maudire le jour où il a quitté -Wadi Halfa d’une manière irréfléchie bravant sans nécessité le sort qui -l’a puni trop sévèrement. - -Puisse le pauvre prisonnier recouvrer bientôt la liberté et être réuni -aux siens qui ne doivent pas perdre l’espoir! Il ne manque pas d’amis, -qui savent ce qu’il en est et qui s’efforceront de l’aider à fuir; mais -la réussite dépend de Dieu seul! - -Une autre victime encore plus malheureuse fut le sheikh Khalil. Que -n’eût-il pas à souffrir, jusqu’à ce que la mort le délivrât de ses -souffrances! Il avait été envoyé par des fonctionnaires du Gouvernement -égyptien avec une lettre pour le calife, dans laquelle ils lui -faisaient connaître les Mahdistes faits prisonniers à la bataille de -Toski. Ils assuraient en même temps au calife qu’ils seraient bien -traités et délivrés, l’engageant à rendre au sheikh Khalil les ordres -et le sabre du général Gordon qui se trouvaient peut-être aux mains des -Mahdistes. Le calife renvoya avec la lettre à laquelle il ne répondit -pas, un Arabe Ababda, nommé Boushra, qui était venu en même temps que -le sheikh Khalil, mais il retint ce dernier qui était Egyptien de -naissance. Quelques jours plus tard il le fit mettre aux fers, sous -prétexte qu’il cherchait à espionner. - -Khalil fut bientôt si affaibli par les mauvais traitements corporels, -les cruautés de toute espèce et la privation totale de nourriture qu’on -lui imposait parfois, qu’il ne fut plus en état de se lever du sol sur -lequel il était couché. Bientôt l’eau lui fut supprimée pendant des -jours entiers jusqu’à ce qu’enfin la mort eût pitié du martyr et mit -fin à ses souffrances. - -Melich, marchand juif de Tunis, qui était venu de Senhit à Kassala avec -la permission de Haggi Mohammed Abou Gerger, fut envoyé, sur l’ordre -du calife, qui avait été instruit de son arrivée, enchaîné sans autre -forme de procès, à Omm Derman où il se trouve encore aujourd’hui -prisonnier. Maigre comme un squelette et presque réduit au désespoir -par sa longue détention imméritée, il prolonge sa misérable existence, -grâce à l’appui bienfaisant de ses anciens coréligionnaires établis à -Omm Derman et qui ont embrassé la croyance musulmane. - -Deux Arabes de la tribu des Ababda furent faits prisonniers à Metemmeh -sous la prévention d’espionnage. Le bruit se répandit à Omm Derman que -des lettres adressées à des Européens vivant là avaient été trouvées -chez eux. La petite colonie européenne passa des jours de terreur et -d’angoisse jusqu’à l’arrivée des deux prisonniers. On découvrit alors -seulement que les lettres étaient adressées à un copte, vivant au -Soudan et avaient été écrites par ses parents au Caire. Les deux Arabes -furent jetés en prison où ils eurent à subir les mauvais traitements de -leurs gardiens et moururent de faim. - -Asaker Abou Kalam, ancien grand sheikh des Djimme qui, comme nous -l’avons vu, (page 179) avait exercé une si noble hospitalité envers le -calife et son père, lors de leur voyage dans les pays du Nil et avait -fait des funérailles solennelles à celui-ci, après son décès, avec les -sacrifices d’usage, fut mis aux fers. On avait rapporté au calife que -le grand sheikh, lorsque sa tribu avait été contrainte de force par -Younis à émigrer, avait murmuré contre l’état de choses actuel et avait -regretté d’avoir combattu l’ancien Gouvernement. Pendant des mois, il -fut maintenu en captivité; il dut souffrir les plus grandes privations -pour être envoyé ensuite en exil à Redjaf, les pieds et les mains liés -par de lourdes chaînes. Mais sa femme, une beauté soudanaise bien -connue fut, sur l’ordre du calife, séparée de son époux et après son -départ, incorporée dans le harem du maître du pays. - -Zeki Tamel, le premier et le meilleur officier du calife, fut, sur -l’ordre de celui-ci, amené au Sejjir et enfermé dans une maisonnette -en pierre dont la porte fut murée. Par une fente laissée ouverte, on -lui tendait, à intervalle de plusieurs jours, un peu d’eau; mais il -fut complètement privé de nourriture. Pendant 23 jours il souffrit les -plus indicibles tortures; si horriblement que la faim le torturât, si -affreusement que la soif le fit souffrir, on n’entendit jamais un cri -de douleur ou un mot de prière par la petite fente de ce tombeau de -pierre. Trop fier pour s’humilier devant ses bourreaux, il tint ses -lèvres fermées jusqu’à ce que le 24^{me} jour de son martyre, la mort -apparut comme une libératrice. Le Sejjir et ses compagnons, ce jour-là, -l’épiaient par l’ouverture de la prison, devenue maintenant en réalité -un tombeau; basés sur leur longue expérience, ils attendaient pour ce -jour-là sa mort, et après s’être délecté de son agonie, le Sejjir se -hâta de porter la bonne nouvelle à son maître le calife. Le cadavre -fut emmené de nuit à l’extrémité occidentale de la ville et enterré -entre des huttes en ruine, le dos tourné contre la Mecque. (Tous -les mahométans croyants sont enterrés avec le visage tourné vers la -Mecque). L’implacable calife voulait encore, après sa mort, lui ravir -son repos. - -Même le plus fidèle partisan et serviteur du calife, le cadi Ahmed -woled Ali, n’échappa point à son sort. Lui aussi fut jeté au cachot et -dépouillé de sa fortune qu’il avait acquise d’une manière irrégulière, -tandis que ses femmes, dont il avait retenu un grand nombre par force -dans sa maison, furent réparties entre ses ennemis. - -Œil pour œil, dent pour dent! Dans cette même maison où son ancien -adversaire Zeki Tamel rendit l’âme, lui-même fut enfermé et connut les -mêmes tourments. Quelques jours après, le calife intima l’ordre à deux -de ses cadis de l’interroger sur l’endroit et le lieu où il avait caché -son argent, car on en avait trouvé fort peu chez lui. - -«Allez dire au calife, répondit-il, que j’ai terminé mes comptes avec -ce monde, que je ne possède pas un liard et que j’ignore l’endroit où -l’on trouverait de l’or et de l’argent.» Les cadis lui promirent la -grâce du calife s’il avouait; sa réponse fut invariablement la même. -Ils durent retourner auprès de leur maître sans autre résultat. - -Ceci se passait quelques jours avant ma fuite. Au moment d’écrire ces -lignes, j’appris que lui aussi avait purgé sa condamnation. - -On remplirait des volumes en décrivant toutes les monstruosités, qui se -sont passées dans les cachots d’Omm Derman et les atrocités commises -par le Sejjir et ses aides. - -Mais passons..... Un jour viendra où la justice fera son œuvre! - - - - -CHAPITRE XVIII. - -Plans de fuite. - - Intérêt que prend le calife à ma détention.—Prisonniers européens à - Omm Derman.—Artin l’horloger.—Efforts de ma famille pour entrer en - relation avec moi.—Insuccès de Babiker Abou Sebiba.—Le baron Heidler - et le major Wingate.—Nouvelles tentatives.—Oscheikh Karar.—Plan - d’Abd er Rahman.—Espérances et craintes.—Mes efforts pour gagner du - temps.—Je quitte ma maison. - - -Deux raisons poussaient le calife à me garder constamment auprès de -sa personne et à me surveiller d’une façon sévère. J’étais le seul -survivant des hauts fonctionnaires du Gouvernement précédent et qui, -par un long séjour dans le Soudan et de nombreux voyages, en avait -acquis la parfaite connaissance et en possédait la langue à fond. Dans -sa conception naïve de notre situation politique, il s’imaginait, il -était même persuadé, que, si je parvenais à m’échapper, j’engagerais -le Gouvernement égyptien ou une puissance européenne quelconque à -marcher sur le Soudan; que je jouerais le rôle funeste pour lui, de -médiateur entre les principaux chefs des tribus que je connaissais, qui -étaient revenus depuis longtemps de leur enthousiasme, et auxquels, -(il le savait fort bien lui-même), il tardait de rentrer dans les -régiments d’autrefois. D’un autre côté, son amour-propre était flatté -d’avoir comme esclave l’homme qui avait autrefois gouverné toute la -grande province du Darfour y compris son propre pays et sa tribu. Il -ne cachait pas non plus ce sentiment et souvent il disait à ses gens: -«Voyez celui qui auparavant était notre maître et qui nous jugeait -arbitrairement, il est maintenant mon esclave, obligé d’obéir à toute -heure à mes ordres. Lui, qui autrefois recherchait les plaisirs du -monde et ses jouissances, il marche aujourd’hui pieds nus, sa gioubbe -est sale et déchirée. Oui, Dieu est miséricordieux, il est le Juste.» - -Il faisait moins attention aux autres prisonniers chrétiens; comme -ceux-ci vivaient principalement de leur commerce, il leur fut assigné -une place près du marché où ils avaient bâti leurs propres huttes qui -formaient un quartier à part rarement visité par les autres races. -Le Père Ohrwalder gagnait péniblement sa vie en tissant, le Père -Rossignoli et Beppo, ancien desservant de l’église des missions, -avaient ouvert des gargotes, sur le marché. Les sœurs (missionnaires) -vécurent avec eux jusqu’à ce qu’elles réussissent à s’échapper. Il y -avait aussi Giuseppe Cuzzi, un Italien, ancien employé de la maison A. -Marquet à Berber. Cette petite colonie était composée en majeure partie -de Grecs, de Syriens chrétiens, de quelques coptes, environ 45 hommes -avec leurs femmes, pour la plupart chrétiennes nées dans le pays ou des -Egyptiennes; il s’y trouvait aussi quelques juifs. Les Grecs, les juifs -et les Syriens ont chacun leur émir qu’ils choisissent; ceux-ci, à leur -tour, sont sous les ordres d’un émir reconnu par eux et agréé par le -calife. L’émir actuel est un Grec, nommé Nicolas, son nom arabe est -Abdullahi. - -Tous les membres de cette colonie sont appelés par le peuple: -muselmaniun; (descendants des infidèles, surnom des renégats) il leur -est formellement défendu de quitter Omm Derman et ils sont tenus de se -porter garants les uns des autres. Après la fuite du Père Ohrwalder, -une surveillance plus sévère fut exercée sur tous ces malheureux; en -conséquence, lorsque le Père Rossignoli s’échappa, Beppo son voisin et -sa caution fut jeté en prison où il est encore aujourd’hui. Une place -est assignée aux muselmaniun au nord-est de la djami; ils doivent y -paraître chaque jour à la prière; mais, n’étant pas sous un contrôle -spécial, ils s’y montrent à tour de rôle, pour que, en cas d’enquête, -la colonie soit toujours représentée. Leurs huttes adjacentes les unes -aux autres leur permettent de communiquer facilement entre eux, ce qui -apporte quelque adoucissement à leur triste sort; ils peuvent ainsi -se confier leurs peines et rencontrer une mutuelle sympathie. Leurs -enfants sont placés, d’après l’ordre du calife, chez différents foukaha -qui leur enseignent à lire le Coran. - -Mon installation auprès des moulazeimie permettait au calife de me -surveiller étroitement; la maison qu’il m’avait assignée était proche -de la sienne. J’avais à dire avec lui, aux heures fixées, les cinq -prières par jour, et à me tenir entre-temps à sa porte. Mon chef, Abd -el Kerim woled Mohammed de la tribu des Takarir, zélé partisan du -calife, était, malgré tout, bon pour moi et m’avertissait à temps de -certains dangers dont j’étais menacé. Sous ses ordres étaient aussi -placés Haggi Zobeïr de la tribu des Djaliin; l’homme de confiance du -calife; il avait à remettre les messages verbaux de ce dernier à son -frère Yacoub; en outre, Hasan Seref, nommé Omkadok, de la tribu des -Bertis, sans service spécial; Bilal woled Husein, un Danagla espionnant -ses compatriotes; Mohammed Salih de la tribu des Djaliin, porteur de -la peau dont se sert le calife pour ses prières; Tertiri woled Abd -el Kadir, autrefois cadi, maintenant sans emploi fixe; Mousa woled -Madibbo, un Risegat, fils du grand sheikh Madibbo exécuté au Kordofan -et que le calife cherche à s’attacher; Regheb woled el Mek Aoudallah -qui remet les rapports nécessaires aux garçons destinés au service de -l’intérieur; ceux-ci les remettent directement au calife, leur maître; -Bechir woled Abdallah, Ahmed, Bichari woled Abbas, tous de la tribu des -Taasha; par eux, le calife s’enquiert des événements survenus parmi -les tribus arabes de l’ouest et de leur état d’esprit; enfin Choudr -woled et Toukeri, ex-maître de Gebel Haraz, qui autrefois pillait les -voyageurs dans le Kordofan. Soumis plus tard aux troupes envoyées -contre lui, il se trouve maintenant en surveillance. - -Il m’était sévèrement défendu d’avoir d’autres rapports qu’avec ces -moulazeimie; tous ceux que je viens de citer, à l’exception de Choudr, -avaient reçu l’ordre de leur maître de me surveiller. Je ne pouvais pas -aller en ville ni même faire des visites. - -Le calife avait une prédilection pour les montres; j’étais chargé de -les remonter. Je profitais de ce privilège pour visiter l’horloger -arménien, Artin, qui demeurait sur la place du marché; prenant le -prétexte d’avoir à réparer quelques-unes de ces montres, j’organisais -des rencontres avec les amis auxquels je désirais parler; ils s’y -trouvaient à l’heure, faisaient quelques petites emplettes ou -donnaient leurs montres à réparer et Artin, lui-même, attribuait au -hasard ces entrevues. - -La plupart du temps j’étais assis à la porte du calife, lisant le -Coran. Il m’avait défendu d’apprendre à écrire, trouvant inutile pour -moi de m’efforcer de cultiver cet art qu’il ignorait lui-même. Dans -toutes ses sorties je devais l’accompagner et me tenir à ses côtés afin -qu’il pût me surveiller. - -Durant les premières années, je le suivais à pied; plus tard il me -donna un cheval et, quand l’occasion l’exigeait, je devais lui servir -d’aide de camp. Ne recevant aucun salaire, ma nourriture était des plus -simples: un peu d’asida, différentes sauces préparées avec de la viande -séchée à l’air, des légumes ou des fruits, rarement un peu de viande -fraîche achetée au marché d’Omm Derman. Le calife comprenait bien que -ma situation n’était pas satisfaisante pour moi et que j’aspirais à -redevenir libre; en dépit de tous mes efforts pour le cacher, je ne -pouvais pas vaincre sa méfiance. Par des présents d’esclaves, et en -m’offrant sa nièce en mariage, il avait espéré me retenir auprès de -lui; n’ayant pas d’enfants, il en concluait que je désirais n’avoir -aucun lien afin de pouvoir profiter de la première occasion pour -recouvrer ma liberté. - -Depuis les combats autour de Khartoum, mes parents, ma mère, mes frères -et sœurs, à Vienne, avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir -pour se procurer de mes nouvelles, et pour mon bien avaient reconnu la -nécessité d’agir avec la plus grande prudence. Le chevalier de Gsiller, -notre consul général austro-hongrois au Caire, n’avait épargné aucune -peine pour avoir des renseignements sur ma position. Il fut secondé -dans ses recherches par les officiers attachés à l’armée égyptienne et -par d’autres employés. A son instigation, mes parents purent m’envoyer -la lettre dont j’ai déjà parlé qui fut remise par le commandant de -Souakim à Osman Digna et, par Haggi Mohammed Abou Gerger, qui se -trouvait justement chez ce dernier, au calife qui me la fit donner. -C’était en 1888. Dans un accès de générosité il me permit de répondre, -il invita même par écrit mes deux frères à venir à Omm Derman, afin -qu’ils pussent se rendre compte de visu de mon bien-être et de mon -bonheur! Mais lorsque, sur mon conseil, ils répondirent par un refus à -son invitation, en prenant pour prétexte l’obligation de leur service -militaire, il me défendit alors sous peine de mort de correspondre -encore avec eux. - -Les rapports supportables que j’avais eus avec le calife ne furent -que passagers. Le nouveau consul-général austro-hongrois, de Rosty, -qui avait succédé au chevalier de Gsiller écrivit au calife pour lui -demander la permission d’envoyer un prêtre du Caire aux membres de la -mission, qui, disait-il, étaient des sujets autrichiens. Il m’écrivit -en même temps, me demandant des informations sur le véritable état de -choses à Omm Derman. - -Cette correspondance n’était pas du tout du goût du calife; il ne -répondit pas à M. de Rosty et m’accusa de fausseté parce que j’avais -indiqué les membres de la mission à l’exception du Père Ohrwalder comme -Italiens. J’avais délibérément fait cela dans la crainte qu’Abdullahi, -dans un de ses actes de rage contre moi, et qu’un essai de fuite de ma -part pourrait occasionner, ne se vengeât sur ceux qu’il croyait être -mes compatriotes et que je désirais sauver. Pour la même raison, je -prétendis aussi n’être nullement en relation avec les Européens qui -m’étaient étrangers. Le calife savait fort bien que j’étais Autrichien -(Nemsaoui); plusieurs des membres de la mission étant déclarés sujets -autrichiens par M. de Rosty, j’avais en conséquence des compatriotes, -et par ce désaveu je l’avais trompé. Il ne voulait pas et ne pouvait -pas comprendre que les membres de différentes nationalités pouvaient -appartenir à la mission catholique sous la protection de l’Autriche; -longtemps encore il me reprocha mon mensonge, et me fit comprendre -qu’il me gardait rancune. - -Ma famille avait placé une forte somme d’argent chez le consul-général -austro-hongrois au Caire et par l’entremise de nos représentants -diplomatiques et du chef d’état-major de «l’Intelligence Department», -le major F. R. Wingate, je reçus de temps en temps quelques secours -par des mains sûres, mais non désintéressées. Je recevais à peine -la moitié, souvent même le tiers seulement de la somme qui m’était -destinée, et je devais cependant reconnaître avoir reçu la somme -entière. N’importe, je me trouvais heureux de la tournure présente -des choses; j’avais aussi maintenant quelquefois l’occasion de faire -parvenir à intervalles très éloignés, il est vrai, de mes nouvelles à -ma famille qui m’avait fait parvenir en contrebande une encre chimique, -rendue visible à l’action d’une grande chaleur. J’écrivais sur de -petits morceaux de papier, sur des bandes de toile, quelques lignes -à la hâte lorsque je n’étais pas surveillé; je les envoyais au Caire -par des messagers secrets, saisissant les occasions favorables, et -de là, on les expédiait en Europe. Je devais agir avec une grande -circonspection dans mes dépenses, afin d’éviter d’éveiller des -soupçons; je continuais donc à vivre aussi simplement qu’auparavant, -les moyens qui étaient maintenant à ma disposition me servant surtout -à acquérir des amis. Le calife m’ayant interdit toute correspondance -avec les miens, on était convaincu au Caire que je ne pourrais jamais -recouvrer ma liberté avec son consentement. Aussi tous les efforts -tendaient-ils à combiner un plan de fuite. J’avais tout d’abord pris un -grand intérêt à la formation et au développement de ce grand mouvement -mahdiste, ayant l’occasion de le voir de près; cependant cet intérêt -même s’affaiblit peu à peu à la suite des privations et des grandes -humiliations dont j’eus à souffrir, sans parler des moments critiques -qui menaçaient de mettre fin promptement d’une façon désagréable à ma -captivité. - -Cependant le moment d’exécuter mes plans de fuite n’était pas encore -venu. Pendant des années je n’avais confié mon secret à âme qui -vive; enfin je parlai à Ibrahim woled Adlan, mon ami intime, de mes -intentions. Il promit de m’aider. Mais peu après, il encourut la -disgrâce du calife qui le fit exécuter; en lui je perdais un ami -sincère, fidèle, un protecteur dévoué. Plus tard, j’intéressai à mes -plans deux hommes d’une grande influence et qui vivent encore sur la -discrétion desquels je pouvais compter; mais quoique par sympathie pour -moi, plus encore peut-être aussi par la haine qu’ils nourrissaient -contre le calife, ils m’eussent aidé dans mon entreprise et salué avec -plaisir ma liberté, nos négociations n’aboutirent pourtant à rien. -L’argent nécessaire aux préparatifs de ma fuite n’aurait pas manqué, -mais ils craignaient que leurs noms ne fussent divulgués, et que -tenus de vivre au Soudan, attachés qu’ils étaient par les liens de la -famille, le calife n’exerçât sa vengeance sur eux. - -Pendant ce temps, ma famille n’était pas restée inactive; aucun -sacrifice ne lui paraissait trop grand pour moi. Habitant Vienne, -ignorant le réel état des choses au Soudan, les miens continuèrent -à mettre des sommes d’argent considérables à la disposition de -l’ambassade austro-hongroise du Caire. Ils prièrent le représentant de -celle-ci, qui reçut également des instructions du ministère impérial -et royal des affaires étrangères, de faire tout le nécessaire pour -adoucir ma situation et pour préparer ma fuite. Son Excellence, le -baron Heidler von Egeregg, ambassadeur et ministre plénipotentiaire -qui avait été pendant des années consul-général au Caire, s’intéressa -personnellement à ma cause avec une chaleur extraordinaire et ne -s’épargna aucune peine pour rendre mon évasion possible. Comme on -ne pouvait se procurer les services de personnes sûres que par -l’entremise du Gouvernement, le baron se mit en rapport avec le colonel -Schæffer bey, puis avec le major F. R. Wingate bey et c’est grâce à -leurs efforts incessants joints à ceux du baron Heidler que je dois -ma liberté. Sans leur intervention il n’eût pas été possible de se -procurer des Arabes sûrs pour m’apporter à l’occasion des sommes -d’argent, et pour cacher au calife et à ses partisans les différents -essais infructueux tentés pour m’échapper. - -Au commencement de février 1892, Babiker woled Abou Sebiba, chef des -postes de Dongola sous le Gouvernement égyptien arriva à Omm Derman. -C’était un Arabe Ababda; amené devant le calife, il prétendit qu’il -s’était enfui d’Assouan pour demander pardon au calife et la permission -de s’établir à Berber. Ayant des lettres d’introduction signées par -l’émir de cette ville, Zeki woled Othman, il reçut son pardon et la -permission demandée. - -Au moment de franchir le seuil de la porte, il me poussa, comme par -hasard et me dit à voix basse. «C’est pour toi que je suis venu ici, -arrange un rendez-vous avec moi.» «Demain après la prière du soir, dans -la mosquée.» Telle fut ma réponse, et il disparut. - -Je n’avais, il est vrai, jamais perdu l’espoir de recouvrer la liberté -et de revoir les miens; j’avais cependant appris à me dominer et à -ne pas donner place à un optimisme exagéré; je connaissais aussi -suffisamment les Arabes et les Soudanais pour ne pas ajouter foi à -leur parole, car ils manquent plus souvent à leur promesse, qu’ils ne -la tiennent. Mais quoique le jour suivant se passât comme d’habitude, -j’étais cependant,—c’est fort compréhensible—curieux de connaître ce -que cet homme avait à me dire. Après la prière du soir, quand tout le -monde eût quitté la mosquée, Babiker vint à la porte où il m’avait -rencontré la veille. Je le suivis prudemment à une grande distance; -nous entrâmes ensemble dans une partie du bâtiment recouverte de -chaume. Là il me remit promptement une petite boîte en fer-blanc qui -sentait le café grillé. - -«Elle a un double fond, me dit-il, ouvre-la, lis le papier; demain à la -même heure je serai ici.» Je cachai la petite boîte sous ma gioubbe et -retournai à mon poste. Le calife me fit appeler pour souper avec lui. -Je dois avouer mon angoisse de me trouver assis devant lui, ses yeux -de lynx fixés sur moi. La boîte était assez grosse pour être remarquée -quoique cachée sous ma blouse. Heureusement, le calife était fatigué, -moins attentif que d’habitude et parlant de choses indifférentes, sans -oublier toutefois de m’avertir d’être toujours loyal envers lui, sinon -il me punirait sans miséricorde. Je l’assurai de ma fidélité et de -mon affection; puis après avoir pris un peu de viande et de doura, je -feignis d’être malade et j’obtins la permission de me retirer. Je me -hâtai de rentrer chez moi et, à la lumière de ma petite lampe à huile, -j’ouvris la boîte à l’aide de mon couteau. - -Elle contenait un bout de papier avec ces mots écrits en français -«Babiker woled Abou Sebiba est un homme de confiance.» Signé colonel -Schæffer. Au dos du papier il y avait quelques lignes du consulat -général austro-hongrois confirmant ce qui était écrit au-dessus. -Pour ne pas me compromettre, si ce papier tombait entre les mains de -l’ennemi, ni mon nom, ni l’intention de l’homme n’étaient indiqués. Il -me fallait donc prendre patience jusqu’au lendemain soir. - -Je rencontrai Babiker à la même heure, au lieu du rendez-vous. Il -m’expliqua, en peu de mots, qu’il était venu pour fuir avec moi. -Maintenant qu’il m’avait vu, il retournerait à Berber pour compléter -ses préparatifs. L’émir Zeki woled Othman devait venir au mois de juin -pour les manœuvres à Omm Derman. Il ferait route avec lui et notre -évasion s’effectuerait à cette époque. Je l’assurai que j’étais prêt -en tout temps à me confier à lui, et après l’avoir supplié de tenir sa -promesse nous nous séparâmes. - -Le temps s’écoula bien lentement. - -Il revint enfin au mois de juillet, comme il était convenu, et dans -une entrevue secrète il me dit que pour détourner les soupçons il -s’était marié à Berber. Il avait amené avec lui quatre chameaux, mais, -il n’avait pas encore avisé au moyen de traverser la rivière; si je -me décidais à courir sur le champ les risques d’une évasion, il me -conduirait à travers les steppes de Bajouda, par Kab, à l’ouest de -Dongola, pour atteindre Wadi Halfa, voyage à peine possible dans les -mois d’été pour nos chameaux. Je compris qu’il avait envie de passer -quelques mois au Soudan, probablement par amour pour sa jeune femme; -nous tombâmes d’accord de remettre ma fuite au mois de décembre, époque -des plus longues nuits, avantage non à dédaigner; sur sa demande, -j’écrivis quelques lignes au Caire pour qu’on lui envoyât 100 écus afin -de compléter l’équipement du voyage. Des mois se passèrent, sans aucune -nouvelle de lui, je pus seulement savoir, par des informations prises -en secret, qu’il était encore à Berber. - -Le mois de décembre s’écoula. - -L’année 1893 était commencée; mon attente était vaine. Les mois -succédèrent aux mois; personne ne vint. - -Enfin, en juin je revis mon homme; il me raconta que le messager que -j’avais envoyé au Caire pour demander les cent livres avait été retenu -en route et était arrivé à destination au moment où j’aurais dû depuis -longtemps avoir exécuté mes projets de fuite; en conséquence l’argent -lui avait été refusé. Il me dit aussi qu’il avait amené deux chameaux; -si j’étais prêt actuellement, il s’efforcerait de s’en procurer un -troisième. - -Ainsi de même que l’année précédente, il revenait avec sa proposition, -en plein été, c’est-à-dire à l’époque la moins propice à notre -entreprise. J’en conclus que Babiker s’était bien renseigné sur les -détails de ma situation; ne pouvant compter que sur une avance de -quelques heures pendant les courtes nuits de juillet, avance non -suffisante, pour assurer le succès, il désirait me voir renoncer à -toute tentative de fuite afin de pouvoir mettre sur mon dos l’insuccès -de l’entreprise. - -Lorsque je lui proposai de remettre la chose au commencement de -l’hiver, il y consentit pour la forme. Ses visites répétées à Omm -Derman avaient attiré sur lui l’attention du calife qui lui fit -ordonner par le cadi, de s’acquitter chaque jour de ses cinq prières -dans la mosquée, et de ne pas quitter la ville sans en avoir reçu la -permission. Dans la crainte d’être devenu l’objet d’une surveillance -continuelle, d’être soupçonné et de voir nos projets découverts, il -s’enfuit en Egypte. Heureusement pour lui, on ne connut son départ que -trois jours après qu’il eut quitté la ville. Il dut son salut à cette -avance. Arrivé au Caire, il informa ceux qui l’avaient envoyé, qu’il -était venu plusieurs fois à Omm Derman, mais que j’avais toujours -persisté à ne pas tenter ma fuite avec lui. Le baron Heidler et le -major Wingate reconnurent bientôt la fausseté de ses assertions; j’eus, -en effet, l’occasion de leur faire part en quelques mots, par un agent -sûr, de la conduite de Babiker. - -Ces messieurs passèrent alors un contrat avec un marchand nommé Mousa -woled Abd er Rahman, domicilié à Omm Derman qui s’arrêtait au Caire -pour ses affaires. Ils lui promirent formellement une prime de 1000 -livres sterling s’il assurait ma délivrance; et, en même temps, tous -les moyens nécessaires furent mis à sa disposition. - -J’en reçus la nouvelle encore dans l’hiver 1893; mais ce ne fut qu’en -juillet 1894 qu’Ahmed, un parent de Mousa m’informa que des Arabes -avaient été gagnés à ma cause et qu’ils arriveraient incessamment pour -tenter de fuir avec moi. Il m’annonça aussi qu’un relais avait été -organisé dans le désert et que des chameaux seraient prêts. J’osais -donc espérer réussir en dépit de la grande chaleur. Le premier juillet, -Ahmed m’avertit que les chameaux étaient là et que je devais en -conséquence me tenir prêt à partir la nuit suivante. Le soir, je dis à -mes domestiques qu’un de mes amis était tombé dangereusement malade et -que je passerais la nuit auprès de lui avec la permission du calife. -Ils ne devaient donc pas s’inquiéter si je ne rentrais pas. - -La nuit vint; le calife s’était retiré et je pus quitter la mosquée -avec Ahmed. Pieds nus, n’ayant qu’une épée, nous nous hâtâmes le long -de la rue conduisant sur le champ de manœuvres pour prendre de là, la -direction du nord-est. Il faisait sombre; la saison des pluies avait -commencé le jour même, les chemins étaient mauvais. Nous traversâmes au -pas de course le cimetière; j’enfonçai une jambe dans une vieille tombe -délabrée par la pluie et me blessai le pied aux os d’un squelette. Les -morts aussi bien que les vivants semblaient vouloir mettre obstacle à -ma fuite! Cependant je ne perdis pas espoir. - -Aussi bien que possible, nous continuâmes notre route. Nous traversâmes -le chor Shombat et atteignîmes la place où les chameaux devaient nous -attendre. En proie à un énervement compréhensible, nous cherchions -dans l’obscurité de tous côtés, mon guide appela, à voix basse, par -leurs noms les Arabes qui devaient se trouver là. Tout fut inutile! -Pas un signe de vie! En dépit de la fraîcheur de la nuit, nous étions -baignés de sueur et hors d’haleine; nous renonçâmes à nos recherches -désespérées. Etait-il arrivé malheur à nos hommes? Les chameaux -s’étaient-ils enfuis? Avaient-ils éveillé des soupçons? Avaient-ils été -arrêtés en route par quelques Derviches? Ce qu’il y avait de certain, -c’est qu’ils n’étaient pas là et que la situation commençait à devenir -critique pour nous! Nous devions renoncer à toute autre pensée, rentrer -en ville, dans nos demeures..... et avant la pointe du jour. - -Triste, presque désespéré, je repris le chemin du retour. Je me séparai -d’Ahmed au bout de la rue des manœuvres, en le priant de me donner le -soir encore des nouvelles de ce qui était arrivé, lui répétant que -j’étais prêt à une nouvelle tentative. - -J’arrivai avant l’aube, épuisé, dans ma maison. Quelques heures -auparavant seulement, je l’avais quittée dans l’espoir de n’y plus -jamais rentrer. On comprendra les sentiments, les idées qui m’agitaient -à cette heure; je ne saurais les décrire. A peine fus-je rentré que le -calife me fit demander par Abd el Kerim la raison de mon absence aux -prières du matin; je fis répondre que j’avais été malade, ma mauvaise -mine était un sûr garant de mon assertion. - -Le soir j’attendis des nouvelles d’Ahmed. Peut-être aurions-nous le -bonheur de réussir aujourd’hui ou demain! J’attendis vainement! Ce ne -fut qu’après deux jours d’angoisses et d’attente qu’il arriva me conter -que les Arabes, après avoir réfléchi à leur action, avaient conclu -que le risque d’être capturés était trop grand; sur quoi, ils étaient -retournés chez eux! - -Nouvel insuccès! une espérance de plus envolée! Je me considérais -néanmoins comme heureux d’avoir pu rentrer chez moi, après mon -excursion nocturne, sans avoir été découvert. - -J’informai encore mes amis de ce qui s’était passé. Ils n’épargnèrent -pas leurs efforts, et eurent l’appui du Père Ohrwalder. Celui-ci avait -été à Vienne chez mes parents avec lesquels il était depuis lors en -constants rapports. Par eux et avec le secours du professeur Dr. -Ottokar Chiari, à Vienne aussi, il m’avait procuré une bouteille de -pilules d’éther, qui me fut remise par l’entremise de marchands. Elles -devaient me servir de réconfortant en chemin. Je les enfouis dans ma -cour. - -Je laissai passer quelque temps après mon dernier coup manqué, puis -j’envoyai moi-même un homme sûr, Abd er Rahman woled Haroun porteur de -quelques lignes pour le baron Heidler. Je priai ce dernier de mettre -à la disposition du messager les moyens nécessaires pour tenter une -nouvelle entreprise. De nouveau le baron Heidler et le major Wingate, -avec l’aide de Milhelm Shoukour bey et de Naoum effendi Shoukeir, -passèrent un contrat avec mon homme. On lui assura, en cas de réussite, -une récompense de 1000 livres sterling en or et on lui remit 200 livres -par lui demandées pour les préparatifs. Le major Wingate ayant ensuite -été envoyé à Souakim en qualité de gouverneur temporaire, craignant un -nouveau coup manqué,—fit un contrat semblable avec l’Arabe Hadendoa, -Osheikh Karar, qui devait tenter ma délivrance par Tokar ou Kassala si -l’autre essai échouait. - -Je reçus un jour, d’un marchand venu de Souakim, une petite bande de -papier sur lequel ces mots étaient écrits à l’encre chimique: - -«Nous vous envoyons Osheikh Karar, il vous remettra des aiguilles; vous -le reconnaîtrez à cela; l’homme est fidèle et courageux, fiez-vous à -lui. Nos salutations, Wingate et Ohrwalder.» - -Peu de temps après, je reçus d’un parent d’Abd er Rahman woled Haroun -la nouvelle que celui-ci avait quitté le Caire, qu’il était arrivé à -Berber et faisait des préparatifs pour ma fuite, mais afin d’éviter -tout soupçon, il ne se rendrait pas lui-même à Omm Derman; il resterait -à Berber; je me déclarai être parfaitement d’accord. - -Nous étions au premier janvier 1895. Je jetai un coup d’œil -rétrospectif sur les nombreuses années passées dans la constante -proximité de ce tyrannique calife, années de misères et d’humiliations! -Celle-ci devait-elle aussi s’écouler comme toutes les autres sans -m’apporter la liberté si ardemment désirée? Non, cela ne pouvait pas -être! J’étais plein d’espoir et une voix intérieure me disait que les -efforts infatigables de mes amis seraient enfin couronnés de succès et -que le temps devait venir, où je reverrais les miens, ma patrie, mes -amis! - -Un soir, vers le milieu de janvier, après le coucher du soleil, un -homme que je n’avais jamais vu, passa dans la rue et me fit signe de -le suivre. Je fis quelques pas à ses côtés. Il me dit à voix basse: -«Je suis l’homme aux aiguilles, il faut que je te parle.» Joyeusement -surpris, je le conduisis dans une petite niche obscure, formée par le -mur de ma maison, le priant de me développer promptement ses plans. Il -me tendit premièrement trois aiguilles et un bout de papier, comme -preuve de son ambassade. Mais à ma profonde stupéfaction, il m’expliqua -que pour le moment la fuite était impossible. - -«Je suis venu ici, dit-il, dans l’intention de te conduire à Kassala. -Maintenant que des postes militaires ont été établis à El Fascher, à -Ousoubri et à Gos Redjeb sur l’Atbara, postes qui sont en communication -constante les uns avec les autres, la fuite dans cette direction est -tout à fait impossible de même que le passage par une ligne aussi -fortement occupée.» - -Il prétendit en outre que son chameau avait succombé, qu’il avait -fait des pertes d’argent par suite de mauvaises affaires et que, en -conséquence, il ne possédait pas les moyens de préparer une évasion. -Il me pria de lui donner une lettre pour le major Wingate afin que ce -dernier lui fournit une plus forte somme, et, me promit de revenir -dans deux mois; sérieusement alors nous nous mettrions à l’œuvre. Je -vis clairement ce que je pouvais attendre de cet homme. Il voulait -même déjà repartir dans deux jours; je lui ordonnai de m’attendre -le soir suivant à la mosquée, puis je retournai, peu satisfait de -cette rencontre, reprendre mon poste à la porte du calife. Le papier -qui m’avait été remis contenait en quelques mots une recommandation -de l’homme par le Père Ohrwalder. Je répondis en lui dépeignant la -conduite de son envoyé. Je remis le soir suivant à Osheikh Karar qui -m’attendait dans la mosquée, comme il était convenu, la lettre qu’il -s’empressa de cacher sur lui, comptant que par elle, il recevrait de -nouveau de l’argent. Amèrement désappointé, j’allais rentrer chez moi -lorsque je vis devant moi Mohammed, le cousin de mon ami Abd er Rahman -woled Haroun. Comme par hasard, il marchait près de moi et me dit à -voix basse: «Nous sommes prêts, les chameaux sont achetés, les guides -engagés. Ton évasion est fixée au mois prochain, au dernier quartier de -la lune,» puis il me quitta. - -J’avais, cette fois-ci, la conviction de n’être pas désillusionné. -Vers la fin de janvier, un nommé Houssein woled Mohammed arriva à Omm -Derman, engagé aussi par le baron Heidler et le major Wingate et gagné -à ma cause. Il me fit savoir qu’il était prêt à m’aider à fuir; il me -pria de faire connaître mes intentions à mes amis au Caire. Un de ses -frères qui allait partir pour l’Egypte se chargerait de faire parvenir -ma lettre: «Ayant donné ma parole à Abd er Rahman, je prétextai à -Houssein Mohammed une maladie qui m’empêchait d’oser chercher à prendre -la fuite. Je lui promis cependant de lui fixer le temps de l’entreprise -à la fin de février; en même temps je lui remis une lettre dans -laquelle je faisais part à mes amis de l’espoir que je nourrissais de -recouvrer prochainement ma liberté avec le secours d’Abd er Rahman, -et si toutefois je devais subir une nouvelle désillusion, ce dont je -priais Dieu de me préserver, je rechercherais le secours de Houssein. - -Je craignais maintenant que, tant de monde étant dans le secret, le -calife ne pût suspecter quelque chose. S’il était mis sur la voie de -ce qui se passait, de mes efforts sérieux pour le quitter, j’étais -certainement perdu. - -Le dimanche, 17 février, Mohammed me fit savoir que les chameaux -arriveraient le jour suivant; ils avaient besoin de deux jours de -repos; la fuite était donc décidée pour le mercredi 20. Il m’avertirait -encore du reste le mardi soir. De mon côté je devais faire mon -possible pour avoir une grande avance. Ces deux jours se passèrent -lentement, trop lentement. - -Enfin la nuit du mardi arriva. Je trouvai Mohammed m’attendant à la -porte de la mosquée. - -«Tout est prêt,» chuchota-t-il; puis nous nous séparâmes après avoir -convenu du rendez-vous pour le mercredi soir, lorsque le calife se -serait retiré dans ses appartements. - -Je dois avouer que je passai une grande partie de la nuit dans un état -d’excitation fièvreuse. Si cet essai allait manquer comme les autres? -Si un événement imprévu allait déjouer nos efforts? - -Ces pensées me tinrent longtemps éveillé et inquiet. Je dormis -cependant quelque peu. Pendant le jour, je me plaignis aux moulazeimie -en faction devant la porte du calife d’être fortement indisposé et je -priai Abd el Kerim woled Mohammed d’excuser mon absence aux prières le -matin. Je comptais, lui dis-je, me préparer une forte boisson de séné -de la Mecque et de tamarin et désirais rester tranquille chez moi le -jour suivant. Abd el Kerim y consentit et me promit de m’excuser auprès -du calife s’il s’enquérait de moi. Je savais bien que le calife ne -me voyant pas aux premières prières, et apprenant mon indisposition, -enverrait chez moi pour me donner une preuve de sa sympathie et surtout -pour se convaincre que j’étais vraiment là. Il n’y avait aucun autre -moyen d’expliquer mon absence qu’en prétextant un malaise. - -Au coucher du soleil, je rassemblai mes serviteurs, et après les -avoir priés de garder la plus grande discrétion, je leur fis part que -le frère de l’homme qui m’avait apporté sept ans auparavant, une -lettre, de l’argent, des montres, etc., de la part de mes parents, -était arrivé secrètement avec un nouvel envoi malgré la défense du -calife; je devais le rencontrer cette nuit pour m’arranger avec lui -sans délai afin qu’il pût s’en retourner immédiatement. Mes pauvres -domestiques ajoutèrent foi à mes paroles, et ne se réjouissaient pas -peu à la pensée que leur position et la mienne allaient s’améliorer -par la réception d’une forte somme d’argent. Je recommandai à mon -serviteur Ahmed de venir m’attendre le jour suivant au lever du soleil -avec ma mule, à l’extrémité nord de la cité, et de ne pas s’impatienter -si je tardais à paraître, les affaires étant si importantes que je -pouvais, probablement, être retenu; il ne devait en aucun cas quitter -le lieu du rendez-vous, car je comptais lui remettre l’argent que -j’aurais reçu pour le porter chez moi. Je fis comprendre aux autres la -nécessité de garder un profond silence, car je courais grand risque -d’être découvert. Si l’un des moulazeimie me demandait, il fallait lui -répondre qu’ayant été très mal pendant la nuit, je m’étais rendu avec -Ahmed auprès d’un homme qui pouvait guérir les maladies, mais qu’ils -ignoraient où il demeurait. Je fis entendre à mes domestiques que -j’allais recevoir une somme considérable le lendemain, et en attendant -je donnai à chacun quelques écus. De cette manière j’espérais gagner -une avance de quelques heures. - -Ahmed devant m’attendre avec ma monture, les domestiques qui restaient -à la maison croiraient, si nous tardions à rentrer, que j’avais été -retenu par les affaires; Abd el Kerim ayant promis de faire part de mon -indisposition au calife, si celui-ci s’enquérait de moi, on pouvait -bien supposer qu’il serait accordé pleine confiance au récit de mes -domestiques, savoir: que j’étais allé à la recherche d’un guérisseur, -étant inquiet de l’état de ma santé! En tout cas, et c’était là -l’essentiel, il se passerait quelques heures avant qu’on ait trouvé -Ahmed, et l’histoire de l’arrivée du messager supposé les intriguerait -jusqu’au moment où enfin il serait reconnu que le tout n’était qu’une -comédie et que j’avais pris la clef des champs! Avant de me rendre à la -prière du soir, je retournai chez moi pour bien faire comprendre à mes -gens, qu’ils devaient être extrêmement prudents et exécuter exactement -tous mes ordres. Puis je quittai la maison, implorant du ciel la -réussite pour cette fois-ci dans mes desseins. - - - - -CHAPITRE XIX. - -Ma fuite. - - Mes guides Zeki Bilal et Hamed ibn Houssein.—Un incident.—Les chameaux - refusent d’avancer.—Caché dans les montagnes du Ghilf.—Arrivée - de nouveaux chameaux.—Descente vers le Nil.—Nous traversons le - fleuve.—Difficultés avec les nouveaux guides.—Hamed Garhosh.—Hors de - danger.—Enfin à Assouan!—Arrivée au Caire. - - -C’était le 20 février 1895. Le soleil était couché depuis trois heures -environ. Le calife s’était retiré dans ses appartements. Une heure se -passa sans que je fusse dérangé; mon maître devait dormir. - -Je me levai; je pris la farroua et la ferda sur mes épaules et -m’acheminai, en traversant le lieu de prières, par les rues conduisant -au nord d’Omm Derman. J’entendis soudain toussoter légèrement: c’était -un signal de Mohammed. Je restai immobile. Il amena un âne bâté; je -l’enfourchai..... et, en route! - -La nuit était sombre. Le vent du nord obligeait les gens à se renfermer -dans leurs huttes et dans leurs maisons. Nous ne rencontrâmes personne -jusqu’à la sortie de la ville; là, un homme parut avec un chameau. - -«C’est un de tes guides, me dit Mohammed; il se nomme Zeki Bilal, il te -conduira rapidement dans la steppe où se trouvent cachés des coursiers -sellés. Pars vite! Bon voyage! Que Dieu te protège!» - -Zeki Bilal sauta en selle, je m’assis à califourchon. Après une heure -de trot, nous rejoignîmes les chameaux cachés derrière de petits -arbres. Le second guide nous attendait. Tout étant prêt, je montai -l’animal qui m’était désigné. - -Je me rappelai alors avoir remis à Mohammed les pilules d’éther. - -«Zeki, lui dis-je, Mohammed t’a-t-il donné le médicament?» - -«Non; quel médicament?» - -«Ce sont des pilules d’éther; elles chassent le sommeil et fortifient -l’homme qui voyage.» - -Il se prit à rire. - -«Dormir? répliqua-t-il, sois tranquille, les soucis et l’angoisse ne -laissent pas dormir et Dieu, dans sa bonté, nous rendra vaillants.» - -Il avait raison. - -Nous nous dirigeâmes vers le nord. Les touffes de hautes herbes dures -et les bouquets de mimosas, ainsi que les épaisses ténèbres empêchaient -les chameaux d’avancer rapidement. - -Au lever du soleil, nous entrâmes dans une vallée large d’une lieue -environ, nommée Wadi Bichara; pendant la saison des pluies, les Djaliin -qui habitent les bords du Nil y cultivent le doura. Je pus enfin -examiner mes guides: Zeki Bilal était encore jeune; Hamed ibn Houssein -était dans la force de l’âge. - -«De quelle tribu êtes-vous? leur demandai-je.» - -«Nous sommes des Kababish, des monts du Ghilf, maître, et Dieu veuille -que tu sois content de nous!» - -«Quelle avance avons-nous sur nos ennemis? Quand pourra-t-on -s’apercevoir de ton absence?» me demanda le plus âgé. - -«On me cherchera après la prière du matin, répondis-je, jusqu’à ce -qu’on soit persuadé de ma fuite et jusqu’à ce qu’on ait trouvé des gens -et des chameaux pour les lancer à ma poursuite, il s’écoulera quelque -temps; nous pouvons compter sur une avance de douze à quatorze heures.» - -«Ce n’est pas beaucoup, reprit Hamed, mais si les animaux sont bons, -nous parcourrons quand même une forte distance.» - -«Ne connais-tu pas ces bêtes depuis longtemps? Ne sont-elles pas -éprouvées?» - -«Non; ce sont deux mâles de la race des Anafi et une femelle Bicharia, -que tes amis ont achetés pour que tu puisses te sauver; espérons que -tout ira pour le mieux!» - -Nous prîmes une allure plus rapide. La steppe était unie, ça et là -parsemée d’arbres et entrecoupée de petites collines pierreuses. -Jusqu’à midi, aucun incident. Tout à coup, l’un des guides s’écria: -«Halte! Faites rapidement agenouiller les chameaux! Vite, vite!» - -Nous obéïmes. - -«Qu’y a-t-il? demandai-je.» - -«Je vois, au loin, des chameaux et des chevaux...., je crains qu’on ne -nous ait aperçus.» - -J’armai mon remington pour être prêt à toute éventualité! - -«Si l’on nous a vus, dis-je, il vaut mieux que nous continuions -tranquillement notre route. Nos bêtes ainsi couchées sur le sable -brûlant éveilleront la défiance et la curiosité. Dans quelle direction -marchent ces gens?» - -«Tu as raison, répondit Hamed ibn Houssein; ils se dirigent vers le -nord-ouest.» - -Nous nous remîmes en marche, en inclinant vers le nord-est. - -Nous espérions n’avoir point été aperçus quand, à notre grand dépit, -nous vîmes arriver vers nous et au galop un des personnages dont la -troupe, qui allait à pied, était éloignée de nous d’environ deux mille -pas. - -J’appelai Hamed. - -«Tandis que je continuerai à avancer lentement avec Zeki, lui dis-je, -arrête cet homme, trouve un expédient quelconque, mais, en tout cas, -empêche qu’il ne me voie de près. Tu as sur toi de l’argent.» - -«Bien, va, mais lentement.» - -J’avançai tranquillement avec Zeki et abaissai la ferda sur mon visage, -afin qu’on ne reconnut pas la couleur blanche de ma peau. - -«Hamed salue l’homme, et fait agenouiller le chameau, me dit Zeki qui -se retournait. Allons au petit pas.» - -Vingt minutes après, l’inconnu sauta en selle et Hamed nous rejoignit. - -«Remerciez Dieu qui nous a sauvés! s’écria-t-il; cet homme, une de mes -connaissances, est Mouhal le sheikh des Haouara; il se rend à Dongola -avec des chameaux pour porter des dattes à Omm Derman. Il m’a demandé -où j’allais en compagnie de l’Egyptien blanc; il a des yeux de faucon!» - -«Et que lui as-tu répondu?» - -«Je l’ai prié, en sa qualité d’ami, de garder notre secret; j’ai ajouté -à ma prière vingt écus Marie-Thérèse. Nous autres Arabes, tous nous -aimons l’argent. Il m’a juré de se taire si, par hasard, il rencontrait -nos persécuteurs. Ses gens sont trop éloignés pour distinguer un blanc -d’un noir. Allons, avançons; nous avons perdu du temps?» - -Le soleil était sur son déclin quand nous franchîmes la colline de -Hobeguie. Une heure après, nous accordions quelque repos à nos bêtes -épuisées, campant dans la steppe à une journée de marche à l’ouest du -Nil. - -Il y avait vingt-et-une heures que nous ne nous étions pas arrêtés; de -tout le jour, nous n’avions pris aucune nourriture; nous avions bu de -l’eau une fois seulement. Aussi, malgré la fatigue, fîmes-nous honneur -aux dattes et au pain qui constituaient notre souper. - -«Donnons à manger aux chameaux et hâtons-nous de partir; tu n’es pas -fatigué? ajouta le guide.» - -«Non, répondis-je; nous avons coutume de dire en Europe: le temps, -c’est de l’argent. Mais ici, le temps, c’est la vie. Faites vite!» - -Les chameaux, à notre grand effroi, ne touchèrent pas à la nourriture. -Hamed s’empressa de faire du feu; puis il prit une branche allumée, y -jeta de la résine d’arbre et, tournant autour des bêtes, murmura des -paroles incompréhensibles. - -«Que fais-tu donc?» lui demandai-je, étonné. - -«Je crains que les foukera (religieux mahométans) du calife n’aient -ensorcelé nos chameaux; suivant notre habitude, j’emploie le remède -usité!» - -«Je crains bien plus qu’ils ne soient de mauvaise race ou malades; -laissons-les se reposer encore; peut-être se remettront-ils?» - -Une demi-heure s’écoula. Les animaux ne voulurent pas manger; il -était impossible de rester là plus longtemps; nous les sellâmes et -repartîmes. Les bêtes fatiguées refusèrent d’aller au trot, elles -marchèrent seulement au pas accéléré. - -Le soleil se leva lorsque nous n’étions encore que sur la hauteur -nord-ouest de Metemmeh. - -Les forces de nos coursiers diminuant de plus en plus nous rendaient -très soucieux. - -Ils n’allaient qu’au pas et il était clair qu’ils n’atteindraient pas, -à un jour de marche, l’endroit situé au nord de Berber, où se trouvait -à la lisière du désert, un relais pour changer nos bêtes et où nous -attendaient d’autres montures. - -L’après-midi, nous laissâmes nos chameaux absolument épuisés, se -reposer à l’ombre d’un arbre. Nous résolûmes de nous rendre dans les -monts du Ghilf situés à une forte journée au nord-ouest. Là, dans ces -montagnes inhabitées, je me cacherais jusqu’à ce que mes guides eussent -réussi à se procurer d’autres montures. - -A la nuit, nous quittâmes cet endroit; les chameaux étant suffisamment -reposés, prirent une allure assez rapide pour nous permettre -d’atteindre le lendemain matin le pied des monts. Cette contrée est -absolument inhabitée. Nous mîmes pied à terre et, chassant devant nous -les chameaux, nous entrions, après trois heures d’une marche pénible et -difficile dans une vallée entourée de rochers escarpés. - -Mes guides, étant tous deux de la tribu des Kababish, la montagne du -Ghilf est leur pays natal et ils en connaissaient tous les chemins -et tous les sentiers. Nous cachâmes entre de gros blocs les mahlusas -(selles de chameaux). - -«Nous sommes arrivés dans notre patrie, elle protège ses fils; ne -crains rien! me dit Hamed Houssein. Aussi longtemps que nous serons -en vie, tu n’as rien à redouter. Reste ici caché; à quelque distance -tu trouveras une fente de rocher d’où jaillit de l’eau. C’est là que -j’abreuverai les chameaux. Zeki nous en rapportera du reste une ghirba -(outre) pleine; je cacherai aussi les animaux dans un autre endroit -afin que le vol des vautours tournant aux environs ne trahisse pas -notre séjour. Attends-moi ici, nous verrons ce qu’il nous reste à -faire.» - -Les guides s’éloignèrent; j’étais seul et quelque peu inquiet. J’avais -espéré atteindre directement la frontière égyptienne et échapper par la -rapidité à mes persécuteurs; pourquoi ces empêchements imprévus.....? - -Deux heures plus tard Zeki revenait apportant l’outre pleine d’eau. - -«Goûte l’eau de ma patrie, s’écria-t-il; vois donc comme elle est -fraîche et pure! Aie confiance! Si Dieu le veut, il mènera à bonne fin -notre entreprise.» - -Je bus abondamment; elle était vraiment excellente. - -«Je suis plein de confiance, lui dis-je, pourtant ce retard me met de -mauvaise humeur.» - -«Malêche koullou seheï bi iradet illahi (cela ne fait rien, c’est Dieu -qui dispose). Ce retard a peut-être aussi son bon côté; attendons -Houssein.» - -Il était plus de midi quand ce dernier arriva. Nous prîmes notre frugal -repas composé de dattes et de pain et pendant lequel il fut entendu que -Zeki se rendrait auprès de mes amis, gagnés à ma fuite, et dont les -demeures se trouvaient à deux petites journées de voyage, afin d’en -ramener de bons animaux. - -«Je monterai la chamelle, dit Zeki, elle est vigoureuse et point encore -rendue; je voyagerai toute la nuit et toute la journée de demain -dimanche. Assurément, si Dieu le permet, je serai lundi chez nos amis. -Comptez au plus deux jours pour se procurer les animaux; jeudi ou -vendredi, à moins qu’un malheur ne m’arrive, je serai ici avec les -chameaux.» - -«Reculons plutôt la date, lui dis-je, nous t’attendrons jusqu’à samedi; -si tu arrives avant, tant mieux! mais songe bien que notre sort est -entre tes mains; sois prudent, surtout en ramenant les bêtes afin de -n’éveiller aucun soupçon.» - -«Comptez sur ma bonne volonté et sur notre chance! que Dieu vous ait en -sa sainte garde; à bientôt! au revoir!» - -Il me tendit la main. - -Il prit quelques dattes qu’il serra dans son mouchoir et plaça la selle -sur son épaule. Hamed lui décrivit la place exacte où se trouvait la -chamelle. Zeki nous recommanda d’être prudents et, quelques minutes -plus tard il avait disparu. - -Nous fîmes place nette pour préparer notre coucher. - -«J’ai une proposition à te faire, me dit Hamed après quelques instants. -Mon parent Ibrahim Mousa est sheikh de ce district, sa demeure est sise -au pied de la montagne à quatre lieues d’ici. Personne ne nous a vus, -j’ai tout lieu de le croire; pourtant j’estime qu’il est préférable de -l’avertir de notre arrivée, afin qu’il soit prêt à toute éventualité. -Sans te nommer, je lui peindrai notre situation, il est mon cousin, -donc il est forcé de nous donner asile; dans le cas où notre retraite -serait découverte, ce qui est presque impossible à supposer, il nous -avertirait à temps. Si tu es de cet avis, je pars cette nuit afin de le -trouver sans être vu de personne; demain, de bonne heure je serai de -nouveau auprès de toi.» - -«Ton plan est bon; prends de l’argent, mais ne lui dis pas mon nom.» - -Le soleil se couchait quand Hamed me quitta, me laissant ainsi seul -avec mes pensées. Elles se reportaient vers mes domestiques, vers mes -compagnons; tant d’années passées ensemble m’avaient habitué à eux -malgré la différence des races et malgré leur caractère plutôt mauvais; -mais elles s’envolaient, surtout vers les miens, mes frères et sœurs, -mes amis, mes compatriotes. Pourvu, mon Dieu, que mon entreprise -réussit! Epuisé, je finis par m’endormir sur ma couche dure; mais, -avant l’aube, j’étais éveillé. Mon guide ne tarda pas à arriver. - -«Tout va bien, s’écria-t-il, le sheikh, mon cousin, te salue quoique tu -lui sois inconnu; il souhaite que Dieu te protège. Aie de la patience; -actuellement, il n’y a rien d’autre à faire.» - -Il se laissa choir entre deux blocs de rochers; on le distinguait à -peine à cause de la couleur brune de sa peau; j’étais assis un peu -plus bas, à l’ombre d’un arbre rabougri qui essayait de pousser entre -les pierres et tandis que Hamed interrogeait l’horizon, nous nous -entretînmes de la situation présente et passée du pays. - -Soudain, un peu après midi j’entendis le pas d’un homme; il devait -marcher derrière nous; m’étant retourné, je vis, non sans crainte, à -quelque cent cinquante pas, un individu qui grimpait la montagne; ses -reins étaient ceints d’une ferda qu’il essayait en cet instant, de -ramener sur sa tête. Venant de derrière, il avait dû nous apercevoir. - -«C’est un indigène, me dit Hamed; je crois bon d’aller lui parler, -qu’en penses-tu?» - -«Certainement et fais vite; si tu le juges nécessaire, donne-lui -quelque argent.» - -A pas rapides, mon camarade s’élança à la rencontre de l’homme qui, -ayant atteint le dos de la montagne, venait de disparaître à mes -regards. Peu après, je les vis tous deux s’approcher de moi. - -«Nous avons de la chance, s’écria Hamed; c’est un de mes nombreux -cousins; nos mères sont cousines germaines.» - -L’homme s’approcha et me tendit la main. - -«Que la paix divine soit avec toi, tu es ici en sûreté! me dit-il.» - -Nous nous assîmes. Je lui donnai quelques dattes. - -«Goûte, lui dis-je, à nos provisions de route; comment t’appelles-tu?» - -«Ali woled Fheid, me répondit-il. A la vérité, j’avais de mauvaises -intentions à votre égard. Changeant de pâturage, j’arrivai, il y a -quelques jours, au pied de cette montagne que tu vois, située là-bas, -au midi. En me rendant à la fente du rocher pour constater si l’eau y -est abondante, quoiqu’il y ait des puits dans la plaine, je remarquai -les traces de vos chameaux; je les suivis. De loin, j’aperçus la -couleur blanche de tes pieds qui sortaient de ta cachette; j’en conclus -qu’un étranger se trouvait en cet endroit et j’allais m’en retourner -pour revenir de nuit avec quelques camarades et te faciliter ton voyage -en t’allégeant de tes effets, ajouta-t-il en riant. - -Je remercie Dieu d’avoir rencontré mon cousin, les ténèbres m’auraient -peut-être empêché de le reconnaître.» - -«Ali woled Fheid, reprit mon guide qui l’avait écouté en silence, -permets que je te conte une petite histoire: - -Il y a quelques années—j’étais encore bien jeune—au temps de la -domination turque,—mon père était sheikh de ces montagnes alors très -habitées. Une nuit, un homme qui fuyait vint lui demander asile; les -soldats du Gouvernement le poursuivaient avec fureur, on l’accusait -d’être un bandit et d’avoir tué des marchands. Ses femmes tombèrent -entre les mains de ses persécuteurs. Longtemps après, mon père qui -l’avait tenu caché, se rendit à Berber, le siège du Gouvernement. Par -des dons en argent, il arriva à faire gracier l’individu, car il n’y -avait, en somme aucune preuve contre lui. Il répondit pour lui en se -portant caution et fit libérer ses femmes.» - -«Cet homme, interrompit Ali, se nommait Fheid, c’était mon père. Je -n’étais point encore né à cette époque, mais ma défunte mère,—que -Dieu ait son âme—m’a conté cette histoire. O frère, ce que ton père a -fait pour le mien, le fils le fera pour le fils; je vous suis dévoué; -suivez-moi, je vous montrerai, à proximité, une meilleure cachette.» - -Nous le suivîmes; deux mille pas plus loin dans la direction du sud -nous atteignîmes une sorte de caverne formée par des rochers; deux -personnes y pouvaient tenir aisément. - -«Apportez-ici, ce soir, votre bagage. Quoiqu’il n’y ait rien à -craindre, ces monts étant inhabités, vous pourrez, cette nuit, choisir -une autre couche à proximité. On ne peut pas savoir; quelqu’un vous -observe peut-être, sans que vous le sachiez, pour revenir plus tard, -ainsi que j’en avais l’intention moi-même. - -Mais j’ai beaucoup tardé et ma route est longue; je vous quitte; demain -après le coucher du soleil, je reviendrai et m’annoncerai en sifflant -doucement. Portez-vous bien,—au revoir.» - -Suivant le conseil d’Ali, nous cherchâmes un autre endroit pour passer -la nuit; le lendemain, nous reprîmes possession de notre grotte. Tout -le jour, Hamed monta la garde. La faim seulement le décida à revenir -vers moi. On acheva le pain, il ne nous restait plus que des dattes. - -Vers le soir, nous entendîmes un léger sifflement: c’était Ali. Fidèle -à sa promesse, il venait au rendez-vous, nous apportant dans une -petite ghirba (peau tannée de jeunes gazelles que les Arabes utilisent -fréquemment pour transporter du lait) un peu de lait et, dans sa ferda, -du pain (galette de doura). - -«J’ai fait croire à ma femme que j’avais à recevoir des marchands, -nous dit-il après nous avoir salués; elle est si bavarde qu’il m’était -impossible de lui dire la vérité.» - -«C’est une particularité dont beaucoup de maris se plaignent aussi dans -mon pays, observai-je en riant; (bien disposé, du reste, à la vue de -l’excellent repas que nous allions faire).» - -«J’ai pris des renseignements aux puits, continua Ali, soyez sans -inquiétude. Mangez et buvez tranquillement; je crois à votre entière -réussite.» - -Nous fîmes honneur aux mets; puis, je le priai de se retirer afin que -son absence n’inquiétât pas sa famille et n’éveillât pas de soupçons. -J’ordonnai, à voix basse, à Hamed de lui remettre quelques écus comme -gage de notre amitié. - -«Ne reviens pas, lui dis-je, en prenant congé de lui; tes allées et -venues paraîtraient suspectes à tes gens, ou pourraient laisser des -traces qui trahiraient notre séjour. - -Porte-toi bien; je te remercie de ton amitié et de ta fidélité.» - -Hamed Houssein fit quelques pas avec son cousin. - -«Ali voulait refuser ton argent, me dit-il à son retour; j’ai dû -l’obliger à le prendre, ce n’est que dans la crainte de t’offenser, -qu’il l’a accepté.» - -Nous prîmes nos quartiers de nuit, et sans incident aucun, nous -goûtâmes le repos jusqu’au matin. Je me retirai alors dans ma grotte, -tandis qu’Hamed reprenait son poste de factionnaire. - -Lentement les heures s’écoulèrent; que de pensées m’assiégèrent et -combien ma patience fut-elle soumise à une dure épreuve! Et pourtant, -il n’y avait rien à faire. - -Notre provision d’eau diminuant, Hamed Houssein prit la ghirba pour se -rendre à la source, voulant voir les deux chameaux. - -«Mon absence durera quatre heures environ. Reste tranquillement dans -ta grotte. Si, le cas échéant, quelqu’un venait,—que Dieu nous en -garde!—ce serait en tout cas un indigène, un Kababish, car jamais un -étranger n’est parvenu jusqu’ici; retiens-le et dis-lui que Hamed woled -sheikh Houssein ne saurait tarder à paraître. Mais évite toute querelle -et surtout garde-toi de répandre le sang.» - -«Je suivrai ton conseil; j’espère toutefois que tu me retrouveras seul.» - -Et, en effet, en moins de temps que je ne croyais, mon guide était de -retour et sa ghirba était remplie d’eau. - -«Les chameaux, me dit-il joyeusement, sont où je les ai cachés; ils -se sont un peu remontés, autant que j’ai pu en juger.... donne-moi -quelques dattes, je meurs de faim.... je vais regagner mon poste -d’observation.» - -Le reste du jour s’écoula plus lentement encore, mais sans incident. A -la nuit tombante, nous regagnâmes notre couche et, après avoir babillé -à voix basse, nous demandâmes à la Providence de ne point soumettre -notre patience à une trop dure épreuve. - -Jeudi, vers midi, soudain Hamed quitta précipitamment son poste et je -le vis s’avancer à pas très rapides. - -«Qu’est-ce? lui dis-je.» - -«Je vois un homme qui se dirige, au pas de course, vers notre ancienne -cachette. Ce doit être un messager. Reste ici jusqu’à mon retour.» - -J’attendis..... les minutes me paraissaient des siècles; prudemment -j’observai, fouillant du regard le terrain; à une grande distance, je -vis deux hommes qui s’approchaient de la grotte; je reconnus Hamed et -avec lui Zeki Bilal. - -Je sortis, il m’aperçut et accourut à moi. - -«Je te salue, maître; accepte un heureux message, me dit-il, en me -serrant la main. Je viens d’arriver avec deux chameaux que j’ai cachés -de l’autre côté; je vais les chercher.» - -Et, sans ajouter autre chose, il redescendit en courant. - -Une heure après, il amenait les deux bêtes. - -«Comme tu as fait rapidement, lui criai-je tout joyeux, voyons, -raconte.....» - -«Je vous ai quittés, commença-t-il, samedi soir et ai voyagé jour et -nuit; ma chamelle avançait à souhait de telle sorte que lundi matin -j’étais auprès de nos amis; aussitôt ils firent chercher les chameaux -que tu vois ici; mardi, on me les remit et, à l’instant même, je -repartis. J’ai marché lentement afin de ne point les fatiguer. Aussi -nous pouvons nous mettre en route sur le champ. - -«Ah! j’oubliais de te dire que tes amis se sont rendus avec moi à la -station convenue à la lisière du désert afin que tout soit prêt; je -leur ai donné rendez-vous pour vendredi ou samedi, au plus tard, après -le coucher du soleil.» - -«As-tu apporté du pain? Nous n’avons que des dattes pour toute -nourriture.» - -«Grand Dieu! dans ma précipitation, j’ai oublié d’en prendre.» - -«N’importe! repris-je, même sans dattes nous terminerons la route.» - -«Zeki, dit alors Hamed, selle l’autre chameau; va avec notre ami et -notre frère jusqu’à la source et abreuve les bêtes! Tu m’attendras -ensuite jusqu’à ce que je vienne avec mon chameau qui doit s’être -suffisamment reposé. Quant à toi, ajouta-t-il en se tournant vers moi, -reste caché dans le voisinage; on ne peut pas savoir, il y a beaucoup -de gens qui ont soif dans le monde.» - -Nous suivîmes son conseil. - -Deux heures avant le coucher du soleil, mes compagnons revinrent avec -les trois chameaux et les outres remplies. Nous nous mîmes en route. - -A la tombée de la nuit, après avoir suivi la direction de -l’est-nord-est, nous entrions dans la plaine. - -Sans nous arrêter, nous avançâmes toute la nuit; le matin, d’après le -calcul d’Hamed, nous devions avoir fait la moitié du chemin. - -«Cette journée sera la plus périlleuse de notre voyage, me dit-il; nous -approchons du fleuve et aurons à traverser les pâturages des riverains; -que Dieu nous permette d’atteindre notre relais sans être aperçus!» - -Le paysage est uniforme; des steppes parsemés d’une herbe rare; çà -et là, quelques touffes de mimosas; un sol sablonneux; par place des -pierres. - -Nous ne mîmes pas même pied à terre pour manger. Le soleil était au -zénith. Au loin, nous aperçûmes un troupeau de moutons et leur berger; -nous modifiâmes quelque peu notre direction, tandis que Zeki allait -aux informations qui furent nulles. Nous pûmes constater, à maintes -reprises, des traces de chameaux, d’ânes, de moutons..... mais, en -somme, rien de suspect. - -Le terrain était absolument plat. - -[Illustration: SLATIN PACHA S’ENFUYANT D’OMM DURMAN.] - -«Vois-tu, me demanda Hamed, cette bande large, grisâtre qui partage -la contrée du nord au sud-ouest. C’est la grande route des caravanes -conduisant de Berber à Wadi Gamer et à Dar Sheikhieh. Si nous la -franchissons sans être vus, nous n’aurons plus rien à craindre, -car entre cette voie et le fleuve le terrain est caillouteux, sans -végétation, sans un sentier et, par conséquent inhabité. Mais, écoutez -mes conseils! Laissez aller vos chameaux lentement, à une distance de -500 pas l’un de l’autre; arrivés à la route, nous la suivrons pendant -quelques minutes du côté de Berber, puis nous la quitterons pour nous -diriger vers l’est. Voyez-vous cette colline pierreuse à environ cinq -ou six kilomètres? C’est là que nous nous réunirons. De cette manière -seulement, nous pourrons détourner, le cas échéant, ceux qui voudraient -nous poursuivre.» - -Nous ne rencontrâmes personne, quoique la route soit très fréquentée et -peu après, nous gravissions la colline. - -«Avançons maintenant et ne ménagez pas les chameaux afin qu’ils -nous rendent un dernier service, ajouta-t-il en riant, tout va bien -jusqu’ici.» - -Depuis mon départ d’Omm Derman je ne l’avais pas vu rire une seule -fois; je savais que, de ce côté du fleuve, nous n’avions plus rien à -craindre. Alors, en avant! Impitoyablement, nous excitions et frappions -nos bêtes; on atteignit enfin la Kerraba, après avoir laissé à main -droite quelques monts. - -La Kerraba est un plateau sablonneux, couvert de pierres noires de la -grosseur du poing ou de la tête, serrées étroitement les unes contre -les autres et les unes sur les autres; parfois, l’on rencontre quelques -gros blocs isolés. Les animaux épuisés, pouvaient à peine avancer sur -ce cailloutis, un véritable casse-cou. - -Vers le soir, nous aperçûmes dans le lointain, mais très loin encore, -le Nil qui serpentait à travers le pays; l’obscurité nous prit au -moment où nous descendions le plateau; nous ne tardâmes pas à arriver -dans une vallée entourée de collines pierreuses. - -On fit halte et les selles furent enlevées. Le fleuve n’était éloigné -que d’environ deux heures. - -«Notre mission touche à sa fin, dirent à la fois Hamed et Zeki, qui -s’assirent et prirent quelques dattes. Demeure ici avec les chameaux; -nous irons à l’endroit où doivent se trouver tes amis avec lesquels tu -poursuivras ta route.» - -Seul, plein d’espérance en l’avenir, mon esprit, mes pensées se -reportaient vers les miens, je les voyais, je revoyais ma patrie..... - -Il pouvait être minuit, personne encore. Que signifiait donc ce retard? -si l’on n’arrivait pas, je ne pouvais traverser le fleuve cette nuit -même..... - -Deux heures avant la pointe du jour, j’entendis enfin des pas: c’était -Hamed. - -«Quelles nouvelles m’apportes-tu? lui demandai-je, tout anxieux.» - -«Aucune,» me répondit-il; il s’assit, rendu de fatigue. - -«Impossible de trouver tes amis à l’endroit convenu, reprit-il; je suis -revenu, car tu ne peux rester ici, étant trop exposé au danger d’être -vu, dans cette contrée habitée. Zeki est là-bas, qui cherche tes gens. -Prends la ghirba sur ton dos, ainsi que les dattes, je ne saurais -porter quoi que ce soit, tant je suis épuisé. Viens! Gravissons la -Kerraba, tu t’y cacheras entre les pierres.» - -Une heure après, nous atteignîmes le plateau. - -«Demeure ici, me dit Hamed, forme un cercle avec les pierres; c’est -ainsi que font les chameliers pour se protéger contre le froid, pendant -la morte saison; puis, cache-toi à l’intérieur. Mais, tu sais cela; -tu es un Arabe comme nous! Ce soir, je viendrai te chercher. Pour -l’instant, je retourne auprès des chameaux; étant connu, je n’ai rien à -craindre. - -«Si l’on m’interroge, je dirai que je viens de Dar Sheikhieh et que je -cherche des gens établis dans la contrée. Heureusement, j’ai ici aussi -des parents.» - -Il partit, me laissant seul, abandonné. - -J’eus bien vite fait de construire un cercle en pierres de la hauteur -d’un demi-mètre, dont le centre était assez spacieux pour m’y cacher -avec la ghirba et mon fusil. - -Dès que les premières lueurs du jour parurent, je rentrai dans ma -cachette. Le sol était tendre, sablonneux. - -Je garnis de sable mon rempart, de telle sorte qu’on ne pouvait -m’apercevoir et, fatigué, je m’y étendis. - -A quoi songer si ce n’est aux miens, aux années de captivité, à la -colère du calife en apprenant ma fuite, aux incidents, aux difficultés -qui pouvaient encore surgir et qui m’apparaissaient même comme -infranchissables.... - -Et pourtant, je n’ai jamais désespéré; en pouvait-il être autrement? -Dans quelque situation difficile que je me sois trouvé, je n’ai jamais -perdu courage ni confiance en ma bonne étoile! Et la peur trouve -aujourd’hui place en mon cœur! Peut-être, est-ce parce que je suis -enseveli comme dans un tombeau? Mourir aujourd’hui ou demain, n’est-ce -point là le sort de tous les hommes? - -Mais mourir seul, délaissé, en pays étranger! O Dieu, toi qui trônes -au-dessus des nuages, aie pitié de moi, aie pitié d’un pauvre -malheureux, laisse-moi revoir ceux qui me sont chers, mes amis et ma -patrie.....! - -Le calme revint en moi! Eh quoi! c’était un léger retard, mais mon -affaire marchait à souhait! Cette nuit, je traverserai le Nil, demain -je franchirai le désert, deux ou trois jours me sépareront de tout -danger et, léger comme l’oiseau, je me hâterai d’aller vers ceux que je -désire tant revoir. - -Je me pris à rire, rempli des plus douces espérances. - -Les rayons du soleil, un soleil brûlant, tombaient perpendiculairement -sur ma tête; je tâchais de me protéger de mon mieux en utilisant ma -ferda, lorsque j’entendis un léger sifflement. C’était Hamed qui, l’air -joyeux, arrivait à moi. - -«Nous avons rencontré tes amis, me dit-il.» - -Quelle joie en entendant ces paroles! - -«Tu n’as rien à craindre ici, continua Hamed. Zeki trouva tes gens -avant l’aube et ils convinrent aussitôt de ce qu’il y avait à faire. - -«Ils sont prêts; ce soir, ils viendront te chercher. Mais, soyez -prudents: ta fuite est connue dans le pays. Viens avec moi -maintenant..... non, reste plutôt ici, c’est mieux; tu attendras -l’obscurité. Je te quitte; viendras-tu seul ou dois-je revenir te -chercher?» - -«Il est inutile que tu te fatigues davantage; je connais l’endroit et -vous y trouverai ce soir.» - -Le soleil allait disparaître quand, la ghirba et le fusil sur l’épaule, -je quittai ma cachette dans laquelle j’avais passé quelques heures -tourmentées que je n’oublierai pas et avec la perspective d’avoir à -surmonter encore quelques difficultés. - -Arrivé auprès de mes amis, je trouvai deux hommes que je ne connaissais -pas. Ils me saluèrent: «Nous sommes, dirent-ils, envoyés par ton ami -Ahmed ibn Abdallah, de la tribu des Djihemab; nous te conduirons vers -le fleuve; Ahmed lui-même le traversera avec toi. - -Sur la rive opposée, des chameaux sont prêts; ils te mèneront à travers -le désert. Prends congé de tes guides, leur mission est remplie!» - -Je serrai bien cordialement la main de mes deux vieux amis et les -remerciai en termes émus de leur sacrifice. - -«Portez-vous bien, au revoir dans des temps meilleurs et surtout plus -calmes!» - -Nous sellâmes deux chameaux, le troisième fut laissé à mes anciens -guides. Un des nouveaux guides prit place à califourchon derrière moi -et nous partîmes. - -«Comment t’appelles-tu?» lui demandai-je. - -«On me nomme Mohammed, maître, et mon camarade Ishaak.» - -«Est-ce vous qui m’accompagnerez dans le désert?» - -«Non; d’autres auront cette tâche. Mais laisse aller ton chameau à -pas lents et quoiqu’il fasse sombre, enveloppe ton visage, c’est -plus prudent. Il y a trois jours que de Berber, l’ordre est venu de -surveiller étroitement toutes les routes; tu n’as cependant rien à -craindre dans notre pays.» - -Après deux heures de marche dans la direction de l’est-nord-est, nous -fûmes à proximité du Nil. Nous entendions grincer la roue qui sert aux -irrigations, les cris et les éclats de rire des esclaves travaillant -avec leurs femmes. - -Aussitôt arrivés, Mohammed sauta à terre. - -«Faites agenouiller les chameaux lentement, tranquillement afin que -leur cri n’attire pas l’attention.» - -Sans bruit, les animaux obéirent. - -«Demeure ici, jusqu’à ce que nous revenions avec Ahmed ibn Abdallah!» - -Déjà, mes nouveaux guides avaient disparu dans l’obscurité profonde. - -Une heure s’était à peine écoulée quand je vis venir quatre hommes. Le -plus grand d’entre eux s’approcha de moi et m’embrassa, me pressant sur -sa poitrine: «Dieu soit loué! dit-il, je te souhaite la bienvenue dans -le pays de mes pères; je suis ton frère Ahmed ibn Abdallah de la tribu -des Djihemab! Crois-moi, tu es sauvé! - -«Mohammed, Ishaak, ordonna-t-il, ôtez les selles sans bruit! - -«Vous avancerez avec vos chameaux le long du fleuve; à une distance -assez grande, vous gonflerez les outres (elles servent en cas de besoin -de flotteurs), vous les attacherez au cou des chameaux et traverserez -le fleuve en différents endroits. Demain, attendez mes ordres près des -pierres qu’on nomme “les rochers du taureau combattant!” - -«Quant à toi, ajouta-t-il, suis-moi!» - -L’individu resté en arrière et lui-même se chargèrent des selles; -quelques minutes après, nous atteignîmes la rive du Nil Saint; dans -une caverne, nous trouvâmes un canot, à peine assez grand pour nous -contenir. Il nous fallut plus d’une heure pour traverser le fleuve. -Nous sautâmes sur le rivage; l’homme qui nous accompagnait dirigea le -petit bateau vers un des rapides du Nil, puis le fit couler à pic. Il -regagna à la nage la rive. Le canot avait déjà disparu et avec lui les -derniers vestiges de notre traversée. - -Après une demi-heure de marche, Ahmed Abdallah me pria de l’attendre -quelques instants; à son retour il m’apporta du lait et du pain. - -«Mange et bois, me dit-il; sois certain de la réussite de ton -entreprise; oui, j’ose le jurer par Dieu et par son Prophète, tu es -sauvé. Mon plan comportait que tu partisses encore cette nuit même, -mais il est trop tard; il est préférable que tu attendes jusqu’à demain -soir. C’est demain aussi que tes chameaux doivent être abreuvés. Nous -sommes cependant ici trop à proximité d’habitations, c’est pourquoi le -fils de mon frère, Ibrahim Ali, te conduira à un endroit un peu éloigné -d’ici et assez difficile à atteindre. Là, tu m’attendras! Je vais te -procurer un coursier, à moins que tu ne te sentes assez fort pour aller -à pied?» - -«Je supporterai la marche, répliquai-je; où est Ali?» - -«Ici! il te servira du reste de guide dans le désert.» - -La nuit était des plus sombres. Ibrahim Ali, une ghirba vide à la -main, prit d’abord la route suivie par les caravanes qui se rendent à -Abou Hammed en longeant le fleuve; puis, après avoir fait environ six -kilomètres, il alla remplir à moitié son outre et nous nous dirigeâmes -dans l’intérieur du pays. La marche était rendue difficile et lente par -les grosses pierres dont la colline était couverte; j’étais exténué, -chancelant comme un homme ivre. Enfin, nous fîmes halte auprès d’un -ravin. - -«Nous sommes à la place désignée par mon oncle, me dit Ibrahim qui, -jusqu’ici, n’avait soufflé mot. Sois tranquille et sans crainte! Ce -soir, j’amènerai les chameaux et nous partirons. Voici du pain et de -l’eau. Je vais achever mes préparatifs; porte-toi bien.» - -J’étais ainsi de nouveau seul; de nouveau exposé pendant le jour au -soleil brûlant. Il est vrai que je me sentais plus léger, plus disposé -à tout supporter, j’allais atteindre enfin mon but! - -Les étoiles brillaient déjà au firmament quand j’entendis très -distinctement le bruit des sabots d’animaux qui marchaient rapidement -sur le sol pierreux. - -Je me levai et distinguai Ahmed Abdallah; il était accompagné de deux -hommes montés sur des ânes. Il vint à moi et me pressa sur sa poitrine. - -«Dieu soit loué pour ta délivrance!» me dit-il. - -Il me présenta les deux personnages venus avec lui. - -«Ce sont mes frères; ils t’apportent tous leurs vœux.» - -Je leur tendis la main; puis, me tournant vers Ahmed: - -«Je ne te comprends guère! Tu manifestes ta joie.....» - -«Certainement, interrompit-il, car, sans que tu le saches, tu viens -d’échapper à un grand danger. Écoute: Il y a trois jours, l’émir de -Berber, Zeki ibn Othman, reçut la nouvelle que les soldats égyptiens -se trouvant à Mourad, ayant reçu des renforts considérables, avaient -l’intention d’attaquer Abou Hammed, station mahdiste. Zeki ibn Othman -envoya des secours à Abou Hammed et, cet après-midi même, 60 chevaux et -300 hommes à pied sont passés devant nos demeures. Tu connais cette -horde sauvage qui se nomme les Ansars. Nous venions de tuer un mouton -et préparions tes provisions de voyage lorsque, soudain nous fûmes -surpris par eux. Ce qui était destiné pour toi fut avalé en un instant; -après quoi, ils se dispersèrent à la recherche du butin. Pense, combien -notre inquiétude était grande à ton égard; car, enfin, l’un de ces -bandits pouvait parvenir jusqu’à l’endroit où tu étais caché. Ils se -sont retirés; que la malédiction de Dieu les accompagne! Remercie le -Seigneur qui te protège!» - -Ma reconnaissance fut grande, en effet, envers Celui qui m’avait sauvé -de tant de dangers. - -Ainsi que je l’appris plus tard, le commandant en chef de l’armée -égyptienne, le général Kitchener Pacha, était arrivé à Wadi Halfa pour -diriger les manœuvres annuelles. Le lieutenant-colonel Machell bey, -s’étant, à cet effet, rendu de cette ville à Korosko, en passant par -Mourad, avec le douzième bataillon soudanais et 200 chameliers, le -bruit se répandit qu’on fortifiait Mourad et qu’Abou Hammed allait être -attaquée. - -«Les chameaux n’arriveront que plus tard, continua Ahmed, je les -ai expédiés dans l’intérieur du pays, en apprenant l’arrivée des -derviches, de crainte qu’ils ne fussent utilisés par ceux-ci pour le -transport des munitions. - -«Si tu veux attendre à demain, nous irons te chercher de nouvelles -provisions.» - -«Non, mon désir est de partir en tout cas aujourd’hui; le manque de -provisions ne saurait m’en empêcher; pourvu que les chameaux ne tardent -pas trop.» - -Ils n’arrivèrent qu’après minuit. - -Ahmed Abdallah me présenta mes deux guides: - -«Ibrahim Ali, mon neveu que tu connais déjà et Yacoub Hasan, également -un de mes proches parents. Ils te conduiront auprès du sheikh Hamed -Fadaï, le chef suprême des Arabes Amrab, soumis au Gouvernement -égyptien. Par son entremise, tu arriveras en sécurité à Assouan.» - -Les outres étant remplies, nous prîmes congé d’Ahmed. - -«Je te prie, excuse le manque de provisions; mais ce n’est point ma -faute, reprit Ahmed. Vous avez de la farine et des dattes, assurément -ce n’est pas une nourriture bien fortifiante, mais elle suffira quand -même pour apaiser la faim.» - -Pendant trois heures et demie nous suivîmes la direction de -l’est-nord-est et, à l’aube, nous atteignîmes la lisière orientale de -Wadi el Homar (la vallée de l’âne). Elle a reçu ce nom à cause des ânes -sauvages qu’on y rencontre fréquemment; la végétation y est très rare. -Plus loin, la contrée prend le vrai caractère du désert: du sable, à de -grandes distances quelques élévations sans le plus petit arbrisseau, -sans le moindre brin d’herbe. - -Deux jours s’écoulèrent ainsi, presque sans repos; nous arrivâmes le -mercredi matin au pied des monts de Nurauei, autrefois habités par les -Arabes Bicharia. La vallée s’étend entre de hautes montagnes tombant à -pic dans la direction du nord-est et est bordée de mimosas verts. Sur -un des côtés latéraux de celle-ci se trouve le puits qui porte le même -nom que les montagnes. - -Ibrahim Ali mit pied à terre; s’étant porté vers un point élevé, -il nous fit part que le puits était entièrement libre; nous nous -y rendîmes et, à la hâte, les bêtes furent abreuvées et nos outres -remplies. - -Le puits a un périmètre d’environ 25 mètres sur six de profondeur; -vers le milieu, il est taillé en forme d’entonnoir. Sur cette surface -inclinée, des pierres faisant saillie servent de marches; on les -utilise pour parvenir jusqu’à l’eau qui se trouve dans le cercle -intérieur. - -Les puits sont toujours un lieu de rendez-vous et sont fréquemment -occupés; aussi nous n’y séjournâmes point. Après avoir franchi les -monts de Nurauei, nous entrâmes dans la plaine; après cette dernière -course de trois heures, un repos était bien mérité. - -Quelle différence entre mes guides! Les premiers étaient courageux, -décidés, prêts à sacrifier leur vie pour moi ou avec moi; ceux qui -me servaient actuellement étaient tout le contraire, accomplissant -de mauvaise humeur la tâche que leur avait imposée Ahmed Abdallah, -se plaignant sans cesse de l’entreprise périlleuse, dont le bénéfice -sans doute allait à d’autres, voulant dormir et manger. Grâce à leur -négligence, ils avaient perdu en route mes sandales et mon briquet. -Dans la suite, ce fut surtout mes sandales dont je regrettais amèrement -la perte. - -Le lendemain jeudi, nous atteignîmes, vers onze heures, le puits -de Douem; bien que les tribus qui s’y arrêtent soient hostiles aux -Mahdistes, je jugeai prudent de me tenir caché. - -Ibrahim Ali et Yacoub Hasan avaient reçu l’ordre de me conduire chez le -sheikh Hamed Fadaï; ce n’était pourtant point leur intention. - -En effet, l’après-midi, ils vinrent me représenter quels dangers -planaient sur eux s’ils restaient éloignés des leurs durant plusieurs -jours. De la part du calife et de ses sujets, sérieuse enquête serait -faite pour savoir qui m’avait aidé à fuir; en outre leur tribu étant -connue pour ses sentiments amicaux envers le Gouvernement égyptien, non -seulement eux seuls avaient à craindre, mais aussi mon ami Abdallah. -Bref, ils me prièrent d’accepter leur proposition, en me laissant -présenter à une de leurs connaissances qui demeurait à proximité et qui -me conduirait plus loin. - -Je compris qu’ils me nuiraient plus qu’ils ne me rendraient service et -leur ordonnai de terminer l’affaire au plus tôt. Avant le coucher du -soleil, ils me présentèrent mon nouveau guide, Hamed Garhosh, un Arabe -Amrab qui paraissait avoir plus de cinquante ans. - -Celui me salua et, sans autre préambule me dit: «Chacun cherche son -avantage. Tes guides que je connais fort bien désirent que je te -conduise à Assouan; j’y suis disposé; mais, quel sera mon bénéfice?» - -«Le jour de mon arrivée, lui répondis-je, tu recevras 120 écus -Marie-Thérèse et en outre un cadeau dont l’importance variera selon la -façon dont tu auras rempli ta mission.» - -«Accepté, reprit-il en me tendant la main. Dieu et son Prophète peuvent -témoigner que j’ai confiance en toi. Je connais votre race, un blanc -ne ment jamais! A travers des montagnes qui n’ont jamais été foulées -par le pas de l’homme, n’ayant que les oiseaux comme témoins de notre -course, je te conduirai vers les tiens. Sois prêt; à la tombée de la -nuit, nous partirons.» - -Je gardai le plus vigoureux des trois chameaux et pris deux outres -pleines d’eau ainsi que la plus grande partie des dattes et quelques -galettes de doura. - -A peine le soleil fut-il couché que Hamed Garhosh parut. Son fils -s’étant rendu dans le district de Roubatat, avec le seul chameau qu’il -possédait, pour chercher du blé, Garhosh était ainsi obligé d’aller -à pied. Le chemin étant surtout montueux et le chameau ne pouvant -trotter, je m’inquiétai assez peu de ce fait, pourvu que mon guide eût -bonne volonté et bon jarret. En peu de mots, je pris congé d’Ibrahim et -de Yacoub; enchantés mutuellement de nous séparer les uns des autres. - -Il fallut deux jours de marche à travers des monts dénudés et des -collines pierreuses séparées par quelques petits espaces sablonneux -pour atteindre, le dimanche matin, un vieux puits, nommé Shof Aïn. -Quoique persuadé qu’il n’était pas fréquenté, je préférai attendre mon -guide à environ une lieue de là. - -Notre nourriture se composait de dattes et de pain, si j’ose l’appeler -ainsi, que nous avions cuit nous-mêmes; car, quoique Garhosh se vantât -d’être passé maître dans son art, nos boulangers auraient hésité à -reconnaître pour du pain cette pâte brune, dure et sans goût. - -Pour le préparer, mon guide entassa quelques pierres de la grosseur -d’un œuf de pigeon et plaça sur ce foyer primitif du bois sec. Ensuite, -il pétrit de la farine de doura avec de l’eau dans un plat des plus -primitifs également. Au moyen d’une pierre à feu et avec de l’amadou, -il alluma son tas de bois. Celui-ci, une fois consumé fut retiré et -sur les pierres devenues brûlantes, Hamed répandit sa bouillie qu’il -couvrit avec la braise. Quelques minutes après, il me présentait ce -qu’il venait de fabriquer, un produit dur comme une planche qu’il -débarrassa de la cendre et des pierres au moyen d’un petit bâton.... -N’importe, nous le mangeâmes de bon appétit, presque avec plaisir, ce -qui confirme une fois de plus que la faim est le meilleur cuisinier. - -Nous jugeâmes notre repos suffisant et, quelques heures après avoir -quitté le puits, nous abordâmes la première montagne de l’Etbai. - -Cette chaîne de montagnes située entre la Mer Rouge et le Nil est -habitée dans sa partie méridionale par les Arabes Bicharia et les -Arabes Amrab; au nord, par la tribu des Ababda. Entre ces monts élevés, -noirs, parfois coupés à pic, sans végétation, courent de larges vallées -où croissent en abondance des arbres et dans lesquelles ces tribus font -paître leurs troupeaux de chameaux. - -Les chemins sont presque impraticables; néanmoins, sans repos, nous -avançâmes, tant j’avais hâte de terminer au plus tôt ce voyage et de -revoir ma famille. - -Nous n’avions plus rien à craindre, nous trouvant sur le territoire -égyptien et hors de la puissance des Mahdistes; mon guide pourtant -désirait que nous passions inaperçus. Il craignait d’être reconnu -par des gens en rapports commerciaux avec le Soudan. Il demeurait, -en effet, à la frontière des Mahdistes; et ses affaires l’appelant -fréquemment à Berber, ses fonctions présentes de guide pouvaient avoir -des suites fâcheuses pour lui. - -On pouvait lui appliquer ces mots: «l’esprit est prompt, mais la chair -est faible.» - -A son âge, il souffrait de la nourriture, de notre marche forcée et du -froid parfois très sensible; je lui donnai ma gioubbe, ne gardant, sur -mon corps nu, que la ferda et l’hisam. - -Pour l’aider encore, je lui cédai pendant les quatre derniers jours mon -chameau et, comme mes guides avaient perdu mes sandales, je le suivis, -pieds nus sur le sol pierreux. Physiquement, je l’avoue, ce fut le -moment le plus dur de ma fuite. - -Oui, même notre unique chameau voulut nous laisser en panne. S’étant -blessé au pied de devant et s’étant, en outre, heurté violemment à une -pierre pointue, le pauvre animal pouvait à peine marcher. Je me vis -forcé de sacrifier ma ceinture de laine; j’en fis une sorte de chausson -que je mis au chameau; chaque jour il fallait renouveler le bandage. Ce -procédé est utilisé par les tribus du nord du Darfour qui emploient non -de la laine mais du cuir; j’étais heureux, en cet instant, de connaître -ce fait. - - * * * * * - -Enfin! le samedi 16 mars, comme nous descendions des hauteurs, -j’aperçus, au lever du soleil, le Nil et, là-bas, sur ses bords..... -Assouan! - -Comment décrire les sentiments de joie qui s’emparèrent alors de moi! - -Mes souffrances avaient pris fin! J’étais sauvé de ces mains -fanatiques, barbares; mes yeux voyaient pour la première fois, -et depuis de si longues années, une ville habitée par des hommes -civilisés, dans un royaume administré par son possesseur légalement et -justement! - - * * * * * - -Les officiers anglais et égyptiens au service de S. A. le Khédive -apprirent au dernier moment mon arrivée inattendue; ils me reçurent -avec joie dans le bâtiment du commandant où l’on s’ingénia à me faire -oublier toutes mes peines. - -Le major général Hunter Pacha, commandant le corps de la frontière, -justement arrivé de Wadi Halfa, ses officiers supérieurs: Jackson bey, -Sidney bey, Machell bey, le major Watson et d’autres dont j’oublie -momentanément les noms me fournirent de la façon la plus gracieuse, -des habillements, du linge, etc..... Avant même de m’habiller, je -dus consentir à me laisser esquisser par mon ami Watson, ce à quoi, -du reste, je consentis avec plaisir. Je priai Boutros bey Cerhis, -aujourd’hui vice-consul anglais à Assouan, de remettre à mon guide, -Hamed Garhosh, les 120 écus Marie-Thérèse; je lui donnai quelque -argent, des habits et des armes et le major général Hunter Pacha, -en signe de joie, lui fit présent de dix livres. Devenu ainsi si -rapidement un homme aisé, il prit congé de moi tout ému. - -Des télégrammes de félicitations ne tardèrent pas à me parvenir; le -premier fut celui du colonel Lewis, tant en son nom personnel qu’au nom -de la garnison de Wadi Halfa; puis, celui du très honoré chef de notre -agence diplomatique, le baron Heidler von Egeregg dont le dévouement -fut sans borne à mon égard; puis, du major Wingate bey, cet ami si -désintéressé. Le baron Victor Herring et son fils, en voyage ici, -furent les premiers compatriotes qui me saluèrent. - -Par un hasard des plus heureux, le paquebot des messageries levait -l’ancre l’après-midi même. Je l’utilisai naturellement. Quand je -montais à bord, l’hymne national autrichien retentit, faisant couler -mes larmes, tandis que tous les officiers qui m’accompagnaient ainsi -que de nombreux touristes de toutes les nations poussaient des cris de -joie. - -J’étais ému, saisi, honteux! Quoique m’étant efforcé de conserver dans -tous les cas mon honneur, ce que chaque officier aurait fait du reste, -je n’avais rien accompli qui pût mériter tant d’honneurs, ma captivité -ayant été plus riche en souffrances qu’en services. - -Machell bey, le commandant du 12^{ème} bataillon soudanais, dont les -manœuvres de Wadi Halfa à Mourad avaient été cause que les Mahdistes -avaient dévoré mes provisions et que j’eus tant à souffrir de la faim -dans le désert m’accompagna. Je pris ma revanche! Il dut satisfaire -à tous mes désirs touchant le boire et le manger, peine dont il -s’acquitta du reste avec une amitié remarquable et une ponctualité -militaire. - -Nous arrivâmes à Louxor le dimanche soir; je fus de nouveau reçu -admirablement par tous les voyageurs européens. C’est là que je reçus, -par l’entremise du baron Heidler, le premier salut télégraphique de mes -chers frères et sœurs, de Vienne. - -Famille—Patrie! Comme ces mots sonnaient harmonieusement à mes oreilles! - -A cinq heures, le lundi après-midi, nous atteignîmes Ghirgheh, la -station terminus du sud des chemins de fer égyptiens; l’express nous -transporta au Caire où nous arrivâmes le mardi 19 mars, à 6 heures 10 -minutes du matin. - -Malgré cette heure matinale, le baron Heidler von Egeregg et ses -fonctionnaires, le consul, docteur Carl Ritter von Goracuchi avec son -personnel avaient tenu à venir me saluer sur le quai de la gare. Plus -loin se trouvait aussi mon cher ami Wingate bey, que je ne saurais -assez remercier, ni en paroles, ni en actions, de tout ce qu’il fit -pour moi; puis, le Père Rossignoli, le correspondant du “_Times_” et -d’autres. Un photographe, à l’affût, prit aussitôt un instantané! - -On me conduisit au palais de l’agence diplomatique austro-hongroise; -les appartements qui m’y étaient réservés étaient décorés aux emblèmes -et aux couleurs de ma chère patrie, ornés des plus belles fleurs. A -l’entrée étaient écrits ces mots: _Bienvenue sur le sol natal_. - -Pendant des mois, je goûtai là l’hospitalité la plus large, la plus -cordiale du baron Heidler qui avait tant fait pour ma délivrance. Ses -soins infatigables à mon égard qui dépassaient de beaucoup les limites -de sa mission me tinrent lieu de patrie et de famille. - -Le jour de mon arrivée, je reçus encore de nombreux télégrammes -m’apportant les salutations et les félicitations de ma famille, de mes -amis, de mes camarades d’études, de mes compagnons d’armes et autres. - -Au Caire même, je trouvai S. A. R. le Duc de Wurtemberg et le général -de cavalerie, le prince Louis Esterhazy qui, autrefois, commandait la -campagne de Bosnie à laquelle j’avais pris part comme jeune lieutenant -de réserve; après s’être intéressés à mon sort, ils eurent la bonté de -m’exprimer de la façon la plus cordiale la joie qu’ils éprouvaient de -me voir libre. - -S. A. le Khédive me reçut avec une grâce touchante; me promut au grade -de colonel et me décerna le titre de Pacha. - -Quelques jours après mon arrivée, j’étais sur le balcon du palais -du consulat et admirais les fleurs aux corolles veloutées et leurs -feuilles chatoyant au soleil comme de riches étoffes, premier sourire -de la végétation à la nature qui renaissait..... soudain, ces mots -revinrent à ma mémoire: Falz-Fein, Ascania-Nova, gouvernement de -Tauride, Russie méridionale. Je ne fis qu’un saut dans ma chambre et -avisai l’ancien possesseur de la grue comment elle avait été vue et -tuée à la fin de 1892. Que de réminiscences, que de vieux souvenirs en -traçant ces lignes et combien j’étais heureux de pouvoir satisfaire -le vœu de M. Falz-Fein. Les remerciements qui ne tardèrent pas à me -parvenir me prouvèrent, du reste, que mon intérêt pour ce petit épisode -était justifié. - -Le Père Joseph Ohrwalder, missionnaire à Souakim lors de mon arrivée, -vint au Caire pour me saluer. Il me fournit ainsi l’occasion de le -remercier, lui, mon compagnon de souffrances pendant tant d’années, au -moins par des paroles, pour son désintéressement, pour l’activité qu’il -déploya touchant ma fuite. - -Je fus, à la vérité, tellement assailli de toutes parts par des -personnes qui s’intéressaient à moi ou qui m’interrogeaient par pure -forme ou par curiosité, on me rendit tant d’honneurs dans les cercles -et dans les sociétés que, franchement, je trouvai à peine le temps de -respirer. Le contraste entre ma vie passée et ma vie actuelle était si -grand que parfois il me semblait avoir fait un long rêve. - -Enfin, je retrouvai le repos et surtout l’indépendance que j’avais -presque totalement perdue, me préparant ainsi à un travail sérieux. - -Je ne puis toutefois songer à mes années de captivité sans remercier du -plus profond de mon cœur le Tout-Puissant de sa protection constante, -de sa grâce immense et le bénir de m’avoir permis de revoir libre les -miens et ma patrie. - - - - -CHAPITRE XX. - -Conclusion. - - Afrique, aujourd’hui et autrefois.—Le Soudan passé et présent.—Début, - progrès et déclin du Mahdisme.—Sa durée.—Position actuelle - du calife.—Empiètement européen.—Les Blancs dans le Bahr el - Ghazal.—Importante position stratégique de la province.—Le temps et la - marée n’attendent personne.—Je retrouve mon épée longtemps perdue.—Un - dernier mot. - - -Après avoir été près de 17 ans en Afrique, y compris 11 années de -captivité pendant lesquelles toute communication avec le monde civilisé -me fut coupée, j’eus enfin le bonheur de rentrer en Europe. - -Que de changements en Afrique durant ce laps de temps! - -Des régions où Livingstone, Speke, Grant, Baker, Stanley, Cameron, -Brazza, Junker, Schweinfurth, Wissmann, Holub, Lenz et des centaines -d’autres explorateurs ont risqué leurs vies sont maintenant accessibles -à la civilisation. Des postes militaires et des stations offrant la -sécurité et facilitant le commerce qui devient de jour en jour plus -actif, ont été établis dans ces régions où l’explorateur a rencontré -autrefois les plus grands dangers. A l’est, l’Italie, l’Angleterre, -l’Allemagne; à l’ouest, le Congo, la France et l’Angleterre, augmentent -chaque jour leur influence, et sont sur le point de se donner la main -au centre de l’Afrique. Des tribus sauvages, qui par leur manière de -vivre, se rapprochaient plus de la brute que de l’homme, commencent à -connaître de nouveaux besoins et à comprendre qu’il existe des êtres -qui leur sont intellectuellement supérieurs et qui par les ressources -de la civilisation moderne, sont devenus invincibles même dans les pays -étrangers. La partie nord des états musulmans encore indépendants, -le Wadaï, le Bornou, et le royaume des Fellata seront sans doute -obligés de conclure, tôt ou tard, une alliance avec quelques-unes des -puissances qui s’avancent, afin de conserver leur régime héréditaire. - -Au centre de l’Afrique, entre les pays mentionnés ci-dessus et -les puissances avancées de l’est, du sud et de l’ouest, se trouve -l’ancien Soudan égyptien, qui est maintenant sous la domination du -calife Abdullahi, le chef despotique des Mahdistes. Aucun Européen -ne peut s’aventurer à traverser les limites de ce pays fermé à toute -civilisation. La mort ou la captivité perpétuelle, tel serait son sort. -Ce pays s’étend au sud, le long du Nil jusqu’à Redjaf, à l’est et à -l’ouest de Kassala jusque près de Wadaï. Ce n’est que dans une courte -période de dix années que le pays a été si misérablement assujetti. -Pendant plus de soixante-dix ans, depuis l’époque de Mohammed Ali, -il resta sous le Gouvernement de l’Egypte et était ouvert à la -civilisation. Dans les villes principales se trouvaient des marchands -égyptiens et européens. A Khartoum même, les puissances étrangères -avaient leurs représentants. Les voyageurs de toutes les nationalités -pouvaient non seulement traverser sans empêchement le pays, mais -ils rencontraient encore secours et protection. Des communications -télégraphiques et postales régulières facilitaient les rapports avec -les pays les plus éloignés. Les mosquées, les églises chrétiennes, -les écoles fondées par les missions dirigeaient l’éducation morale et -religieuse de la jeunesse. Le pays était habité par différentes tribus -qui, bien que disposées à être en lutte les unes contre les autres, -retenues qu’elles étaient par la force et la sévérité du Gouvernement, -n’osaient pourtant pas rompre la paix. Il régnait sans doute un certain -mécontentement dans le pays et, dans les chapitres précédents, j’ai -montré comment la cupidité et le mauvais fonctionnement des employés -officiels avaient poussé les habitants à la révolte. J’ai cherché à -démontrer comment Mohammed Ahmed a su tirer avantage de l’esprit du -peuple, sachant bien que seul un facteur religieux pouvait réunir les -différentes tribus ennemies; il se donna, en conséquence, comme le -Mahdi envoyé par Dieu pour délivrer le pays du joug étranger et pour -régénérer la religion, attisant ainsi l’élément du fanatisme qui jette -une si lugubre lueur sur ces sombres événements dont l’histoire des -douze dernières années du Soudan est remplie. Sans ce fanatisme, la -révolution n’aurait jamais pu avoir un tel succès; avec ce fanatisme et -par lui un enthousiasme guerrier a été soulevé, tel qu’il faut remonter -au moyen-âge et même plus loin en arrière pour en trouver un pareil. - -J’ai cherché à dépeindre point par point les causes dominantes qui -conduisirent à cette triste situation actuelle; ces causes, il est -vrai, se sont bien affaiblies dans leurs effets depuis le temps où -le Mahdi et son successeur étaient à l’apogée de leur puissance; -mais néanmoins la situation doit être étudiée avec prudence et il est -nécessaire d’avoir une connaissance parfaite des circonstances et de -leur développement historique pour comprendre exactement les conditions -dans lesquelles cette vaste étendue de pays tombée maintenant dans un -état indescriptible de décadence morale, politique et économique pourra -être rendue à la civilisation. - -Dans le Soudan, nous avons sous les yeux le triste exemple d’une -civilisation nouvelle encore, mais capable de développement, anéantie -soudainement par des tribus sauvages, ignorantes, presque barbares, qui -ont élevé sur les restes dispersés de cette civilisation une forme de -gouvernement basée jusqu’à un certain point sur les principes qu’elles -ont trouvés existant, mais dont elles ont foulé aux pieds la justice -et la moralité et, elles ont arboré une domination remplie de la plus -noire injustice, de la plus profonde immoralité, de la plus impitoyable -barbarie. Il est presque impossible de rencontrer dans les temps -modernes un pays où a régné pendant environ un demi-siècle un certain -degré de civilisation et qui en si peu de temps soit retombé dans un -état se rapprochant autant de la barbarie. - -Considérons un instant en quoi consiste cette nouvelle puissance qui -s’est élevée si soudainement et qui enraye complètement tous les -efforts civilisateurs du monde européen qui ont eu lieu dans presque -toutes les autres parties du Continent africain. - -J’ai cherché à dépeindre comment au commencement de l’élévation au -pouvoir du Mahdi, tout le pays ne formait qu’un cœur et qu’une âme avec -lui, comment après sa mort, le fanatisme réel s’affaiblit peu à peu -pour faire place à un pouvoir temporaire caché sous le manteau de la -religion. Le calife et les tribus arabes de l’ouest, en usurpant la -place des Egyptiens qu’ils avaient anéantis, gouvernent les populations -malheureuses avec un sceptre de fer, une telle oppression et une telle -tyrannie qu’elles souhaitent ardemment le retour d’un gouvernement qui -leur donnerait le repos et la paix. Il n’est pas nécessaire de répéter -ici les horreurs et les cruautés qui ont été exercées par le calife et -ses partisans pour maintenir leur pouvoir ascendant, il suffit pour le -but que je me propose, de rappeler qu’au moins les ¾ de la population -totale ont succombé à la guerre, à la famine, aux maladies et aux -exécutions, tandis que la majorité des survivants n’est pas mieux -traitée que des esclaves. - -Le terrible fléau de l’Orient, la traite des esclaves avec toutes ses -horreurs, se propage de nouveau dans le pays; parmi ses victimes, il se -trouve un grand nombre de chrétiens abyssins, de Coptes et d’Egyptiens. - -L’empire du calife avait presque la même étendue que celle de l’ancien -Soudan égyptien; seulement dans ces derniers temps, la sphère de son -pouvoir s’est restreinte. Mais que la condition de ces districts a -changé! Des contrées prospères, ayant une population nombreuse ont -été réduites en vastes déserts. Les grandes plaines sur lesquelles -les Arabes de l’occident erraient, sont abandonnées et parcourues par -des animaux sauvages; les anciennes demeures des habitants du Nil -sont maintenant occupées par ces tribus nomades qui en ont chassé les -propriétaires légitimes ou les ont réduits à l’esclavage afin qu’ils -travaillent la terre pour leurs nouveaux maîtres. - -Privés de tous moyens de défense personnelle, poussés à un état de -désespoir par l’oppression de la tyrannie, sans espérance d’être -jamais délivrés de leurs oppresseurs, leur force de résistance est -brisée; le reste, relativement minime, des habitants du fleuve n’est -guère au-dessus des esclaves. Que peuvent-ils faire eux-mêmes? Comment -peuvent-ils échapper à leurs tyrans? - -C’est une folie de croire que le pays peut se relever par ses propres -forces, par une révolution intérieure. Le secours doit venir du dehors -et les populations locales doivent bien se persuader que, une fois -le premier pas fait pour rétablir l’autorité du Gouvernement, il n’y -aura pas à revenir en arrière. Elles doivent être convaincues que le -pouvoir du calife sera définitivement anéanti et qu’une nouvelle ère -de civilisation surgira pour ne plus disparaître. Alors et seulement -elles remettront de tout cœur leur sort entre les mains des puissances -qui s’avancent et prêteront leur concours pour détruire complètement -l’édifice chancelant. Il ne faut cependant pas croire, que ce pouvoir, -quoique dépeint par moi, comme déclinant, s’éteindra de lui-même dans -une période de temps relativement courte. - -Le lecteur attentif verra clairement par les derniers chapitres que -les moyens employés par le calife pour assurer sa position contre tous -ses ennemis intérieurs étaient et sont encore couronnés de succès; si -son autorité n’est menacée par aucune influence venant du dehors, je -ne vois pas de raison pour qu’il ne conserve point son ascendant aussi -longtemps qu’il vivra. - -Après sa mort, il peut se produire un bouleversement intérieur qui -selon les circonstances, renversera la dynastie qu’il s’efforce de -fonder. Mais reste à savoir si ce pays malheureux se rapprocherait, par -ce fait, de l’influence civilisatrice. - -Considérée en conséquence sous ce point de vue, la délivrance du Soudan -n’est à espérer qu’avec l’aide du dehors. Ceux qui s’intéressent à la -position actuelle de ce pays ne doivent pas oublier que les conditions -n’y sont plus les mêmes qu’au temps d’Ismaïl Pacha, alors que -l’influence civilisatrice n’était représentée que par le Gouvernement -égyptien et que les diverses contrées situées au-delà de la sphère -égyptienne étaient des états barbares presque inconnus des Européens et -des Arabes, ce qui est presque le contraire aujourd’hui. - -Le Soudan, relativement civilisé autrefois, est maintenant occupé -par un pouvoir barbare hostile à l’influence européenne et ottomane. -Il coupe le chemin de l’Afrique Centrale et exclut de la culture des -pays qui, auparavant, étaient accessibles à l’influence commerciale -et civilisatrice, tandis que les diverses contrées qui bordent le -Soudan, sont ouvertes peu à peu à la culture, les rapports avec le -monde extérieur sont facilités, le commerce écarte les obstacles de -son chemin et prospère. La sécurité augmente sous le protectorat des -puissances européennes et les indigènes en viennent à comprendre que ce -serait une folie pour eux de combattre contre les moyens tout puissants -de la civilisation. - -Passant de la généralité aux détails, voici comment la situation -actuelle se présente à peu près: - -A l’est, l’influence égyptienne reprend lentement, fort lentement, son -terrain perdu, dans le voisinage de Souakim et de Tokar; au sud-est -les Italiens ont conquis Kassala et forcé les Mahdistes à élever une -importante ligne de défense sur la rive occidentale du fleuve Atbara; -plus au sud, les Abyssins ne montrent pour le moment aucune intention -de changer les relations qui existent entre eux et les Derviches, et -dans le pays montagneux de Fazogl et du Nil Bleu, les habitants se sont -affranchis avec succès du tribut envers le calife. Plus loin, dans le -sud, aux sources du Nil, l’influence de l’Angleterre se fait sentir -dans les régions où Speke, Grant, Baker et d’autres ont conquis une -renommée immortelle par leurs explorations et leurs efforts couronnés -de succès contre l’esclavage et la traite des esclaves; ces contrées, -dans un temps peu éloigné, seront reliées à la côte par un chemin de -fer qui offrira aussi au commerce des provinces du sud de l’Equateur et -aux régions adjacentes les moyens nécessaires de communication. A côté -de ces possessions anglaises, vient l’Etat libre du Congo; dans les -dernières années, il a su gagner par son influence d’immenses étendues -de pays, non seulement dans le voisinage de Mboma et d’Oubanghi, mais -aussi dans maints districts de la province du Bahr el Ghazal, dans -l’Equateur jusqu’à proximité de Redjaf (vallée du Nil) tandis que dans -les districts du Haut Oubanghi, les pionniers français aspirent à -réaliser leurs rêves coloniaux. - -Encore plus loin, au nord-ouest, l’autorité du calife est menacée par -des tribus qui lui sont hostiles et qui tôt ou tard se soumettront à -l’influence pénétrant de l’ouest et du nord de l’Afrique. A l’extrême -nord se trouve la puissance égyptienne qu’Abdullahi commence peu à peu -à craindre comme étant probablement la première à intervenir dans son -empire chancelant. En un mot, la position offensive et défensive du -Soudan est la suivante: toute puissante dans son domaine intérieur, -mais menacée extérieurement de tous côtés. Il est presque hors de doute -que devant la marche continuelle en avant des forces civilisatrices, -l’empire du calife ne tombe en morceaux. - -Qu’arrivera-t-il alors? L’Egypte s’emparera-t-elle de nouveau du pays -dont elle a été un jour la maîtresse légitime? Si oui, les puissances -qui se sont avancées dans ces dernières années pour civiliser l’Afrique -consentiront-elles sans conditions à la restitution de cet ancien -droit? Seront-elles assez généreuses, une fois établies sur les bords -du Nil pour ne pas couper le fleuve qui donne la vie à l’Egypte, en -y plaçant des canaux et en y établissant des appareils hydrauliques? -Renonceront-elles volontairement aux avantages qu’elles ont acquis par -de grands sacrifices afin de ne pas empiéter sur les droits légitimes -de l’Egypte? Toutes ces questions rentrent dans le domaine politique -qui n’est pas de mon ressort. - -Je suis seulement en mesure d’exprimer mon point de vue sur -l’importance et la valeur du Soudan pour l’Egypte, et à ce sujet j’ai -eu sans doute l’occasion de me former une opinion solide et positive. -Les raisons qui ont porté Mohammed Ali, il y a trois quarts de siècle, -à prendre possession du Soudan existent toujours encore. Comme le -Nil est la source vitale de l’Egypte, tous les efforts doivent être -faits pour préserver la vallée du Nil d’invasions. Ainsi, chaque pas -en avant, hors de l’influence égyptienne, vers le Nil, est regardée -naturellement avec le plus grand dépit par ceux qui sont sensibles -au danger qu’amènerait sur les bords de ce fleuve important la -fondation de colonies d’origines étrangères dont l’intérêt personnel -prédominerait au détriment des progrès et de la prospérité de l’Egypte -et lui porterait par ce fait un préjudice incalculable. - -J’ai eu l’occasion, dans ce livre, de dire combien grande était -l’importance de la province du Bahr el Ghazal pour l’Egypte; il n’est -peut-être pas hors de propos ici de résumer encore une fois la position -particulière que cette province occupe par rapport au reste du Soudan. - -Elle embrasse un territoire excessivement fertile, d’une énorme -étendue, arrosé par un labyrinthe de fleuves, couvert de forêts dans -lesquelles les éléphants abondent. Le sol est extraordinairement bon -et productif; il y a principalement une grande quantité de cotonniers -et d’arbres à caoutchouc. D’immenses troupeaux trouvent une nourriture -abondante dans les vallées où croît une herbe succulente. - -La population peut bien s’élever à 5 ou 6 millions d’âmes, de nature -guerrière, capables de faire de bons soldats. - -De plus, les constantes hostilités entre les nombreuses tribus -empêchent toute coopération et toute unité, c’est pourquoi il serait -facile à une puissance étrangère, même avec des moyens modestes, de -pénétrer dans cette province morcelée par la politique, et de s’y -maintenir. - -Le port du Bahr el Ghazal était Mechra er Rek, que les bateaux à vapeur -de Khartoum touchaient régulièrement, s’ils n’étaient pas retenus, -ce qui arrivait fréquemment, par la végétation flottante obstruant -parfois le cours du Nil supérieur. - -Juste au sud de Fashoda le fleuve émerge de ce qui peut avoir été le -lit d’un ancien lac. Dans ce grand marais coule un grand nombre de -ruisseaux qui serpentent et par la masse de plantes qu’ils charrient, -sont complètement fermés et forment une véritable barrière au travers -de laquelle le voyageur doit fréquemment faire son chemin au moyen de -l’épée et de la hache. L’expédition de Sir Samuel Baker (1870-74) a été -retenue de ce fait pendant une année. - -La position géographique et stratégique de cette province en la -comparant au reste du Soudan rend la possession du district du Bahr el -Ghazal d’une absolue nécessité. Un pouvoir étranger, indifférent aux -intérêts égyptiens, ayant à ses ordres les vastes ressources de cette -grande contrée, qui sont estimées à une beaucoup plus grande valeur, -aussi bien en hommes qu’en matériel, que celles d’aucune autre partie -de la vallée du Nil, se placerait dans une position prédominante telle, -qu’il mettrait en danger une occupation quelconque par l’Egypte de ses -provinces perdues. Une tentative faite pour conquérir le Nil au dessus -de Mechra er Rek ou du Bahr el Ghazal, ou Bahr el Arab, rencontrerait -sans doute une résistance de la part des Mahdistes; mais si une telle -tentative réussissait, elle aboutirait probablement à leur destruction. -Si, par conséquent, le calife apprenait un jour que le pouvoir des -Blancs est plus grand au Bahr el Ghazal que ses informations présentes -ne le lui font supposer, il engagerait une campagne contre eux et -serait forcé d’envoyer du renfort d’Omm Derman. Or, ce serait -dangereux pour lui, car une partie considérable de ses troupes se -trouverait engagée par la nécessité de garder de grandes forces sur les -points menacés de l’Atbara vis-à-vis de Kassala et dans les provinces -de Dongola. - -Telle était la situation de ces districts du sud et de l’ouest lorsque -je quittai le Soudan. Depuis mon arrivée dans les pays civilisés, j’ai -souvent lu dans les journaux des rapports étranges et contradictoires -sur la situation dans ces régions éloignées; bien que je me range tout -à fait à l’avis de l’opinion que la marche progressive et constante des -puissances européennes finira bien par avoir pour conséquence la chute -de l’empire mahdiste, par ma position exceptionnelle, unique, pendant -des années, au centre de la domination derviche, je me sens le droit -de donner un mot d’avertissement au pays dont je me suis efforcé de -soutenir les intérêts pendant si longtemps et dont je ne vois en effet -la prospérité et le bien-être futurs que dans la conquête à nouveau du -Soudan égyptien. Je voudrais attirer l’attention sur le vol rapide du -temps et bien faire comprendre que le temps et la marée n’attendent -personne et pendant que l’on regarde avec des yeux pleins d’envie les -provinces perdues, il existe toujours la possibilité qu’elles viennent -à tomber dans les mains d’autres avec lesquels il sera plus difficile -encore d’en venir à bout qu’avec le calife. Le Soudan, dans d’autres -mains que dans celles des Egyptiens, mettrait en jeu son existence -tandis qu’une sage administration des provinces du Nil reconquises -par l’Egypte ne profiterait pas moins à la mère patrie qu’au Soudan -lui-même. Par ces quelques mots d’avis sincères adressés au pays au -service duquel je suis rentré avec joie après 11 ans de captivité, -je suis arrivé à la fin de mon récit. Que le lecteur me permette de -terminer en narrant un léger incident que, si j’étais superstitieux, je -considérerais comme un présage heureux pour la reprise de ce qui était -perdu. - -En 1883, au mois de décembre je fus, par la force des circonstances, -obligé de rendre au Mahdi l’épée que j’avais reçue en entrant comme -officier dans l’armée autrichienne, cette épée que j’avais portée en -Bosnie, puis plus tard au Soudan, et qui portait mon nom gravé en -lettres arabes. Elle me fut remise au mois d’août 1895 par Mr. John -Cook aîné, chef de la raison sociale Thomas Cook et fils, dans son -bureau à Ludgate Circus, lorsque j’arrivai à Londres et assistai au -congrès géographique. - -Mr. John Cook avait acheté cette épée en 1890, à l’occasion d’un -voyage sur le Nil entrepris par un habitant de Louxor; l’inscription -arabe avait attiré l’attention de mon ami le major Wingate bey qui la -déchiffra et y reconnut mon nom. Je suppose que le Mahdi fit présent -de mon épée à l’un de ses hommes qui, en 1889 prit part à l’invasion -de l’Egypte, par Negoumi; quand ce redoutable émir fut défait par le -général Sir Francis Grenfell, sur le champ de bataille de Toski, il est -probable que le porteur de mon épée fut aussi tué, et que celle-ci fut -ramassée sur le champ de bataille par un habitant des environs, duquel -Mr. Cook l’avait acquise. - -Avoir perdu dans les déserts du Darfour l’épée à laquelle je tenais -beaucoup, la retrouver au cœur de Londres me semble être presque plus -qu’un simple hasard. - -Pendant ces 16 dernières années, j’ai mené une vie pleine d’étranges -vicissitudes; j’ai cherché à décrire aussi simplement que possible ce -que j’ai vu, la façon dont j’ai vécu, incidents extraordinaires parfois. - -J’espère que mon récit trouvera quelque intérêt auprès de ceux qui -témoignent de la sympathie au sort du Soudan égyptien et à ses captifs; -mon plus sincère désir est que mon expérience soit de quelque utilité -quand, si Dieu le veut, le temps pour agir sera venu. - - - FIN. - -[Illustration: CARTE INDIQUANT L’EXTENSION DE L’INFLUENCE MAHDISTE EN -1895. -Slatin Pacha.] - - - - - NOTES: - -[1] C’était le major Kitchener, à présent Sir Herbert Kitchener Pacha, -Sirdar (commandant en chef de l’armée égyptienne). - -[2] Sorte de pain sans sel, complètement séché dans des fours; 1 oke = -1 kilo ¼. - -[3] On dit un jour ces paroles au Prophète et esh Sheikh m’avait -expressément recommandé de choisir un moment propice pour prononcer -cette phrase. - -[4] J’avais appris par hasard, que cet homme s’appelait Tajjib woled -Haggi Ali et qu’il avait été une fois avec Negoumi à Omm Derman. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2, by -Rudolf Carl von Slatin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FER ET FEU AU SOUDAN, VOL. 2 OF 2 *** - -***** This file should be named 52332-0.txt or 52332-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/3/3/52332/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2 - -Author: Rudolf Carl von Slatin - -Translator: Gustave Bettex - -Release Date: June 15, 2016 [EBook #52332] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FER ET FEU AU SOUDAN, VOL. 2 OF 2 *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<div class="limit"> - -<div class="chapter"> -<div class="transnote p4"> -<p class="pc large">NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:</p> -<p class="ptn">—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p> -<p class="ptn">—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.</p> -<p class="ptn">—La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; -l’image a été placée dans le domaine public.</p> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[i]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 large">FER ET FEU AU SOUDAN</p> - -<hr class="d2" /> - -<p class="pc large">II.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[ii]</a></span></p> - - -<h1 class="p4 font1 xxlarge"><span class="smcap">Fer et Feu au Soudan</span></h1> - -<p class="pc2">PAR</p> - -<p class="pc1 mid font1"><b>R. SLATIN PACHA</b></p> - -<p class="pc2">COLONEL DE L’ETAT-MAJOR EGYPTIEN<br /> -ANCIEN GOUVERNEUR ET COMMANDANT DU DARFOUR</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/title.jpg" width="250" height="269" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p class="pc mid">TRADUIT DE LA HUITIÈME ÉDITION ALLEMANDE</p> - -<p class="pc1">PAR</p> - -<p class="pc lmid font1">G. BETTEX, Professeur à Montreux.</p> - -<hr class="d3" /> - -<p class="pc lmid ls1">TOME SECOND</p> - -<hr class="d4" /> - -<p class="pc">Précédé de 2 lettres du Mahdi écrites pendant la<br /> -campagne de 1896.</p> - -<p class="pc4"><span class="font1"><b>Le Caire</b></span><br /> -F. DIEMER, Editeur<br /> -1898.</p> - -<hr class="d6" /> - -<p class="pc reduct">DEUXIÈME ÉDITION</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[iii]</a></span></p> - -<p class="pc4 font1 lmid">TOUS DROITS RÉSERVÉS.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[iv]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">TABLE DES MATIÈRES</h2> - -<p class="pc"><b>DU SECOND VOLUME</b></p> - -<hr class="d5" /> - -<table id="toc" summary="cont"> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Chapitre X.</i></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl2">Siège de Khartoum.—Mort du Mahdi</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_385">385</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Chapitre XI.</i></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl2">Les premiers temps du règne du calife Abdullahi</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_506">506</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Chapitre XII.</i></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl2">Evénements dans les différentes parties du Soudan</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_541">541</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Chapitre XIII.</i></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl2">La campagne d’Abyssinie</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_573">573</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Chapitre XIV.</i></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl2">Occupation des provinces méridionales par les Mahdistes</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_611">611</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Chapitre XV.</i></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl2">Le calife et ses adversaires</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_626">626</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Chapitre XVI.</i></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl2">Le calife et son règne</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_669">669</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Chapitre XVII.</i></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl2">Le calife et son règne (suite)</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_709">709</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Chapitre XVIII.</i></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl2">Plans de fuite</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_755">755</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Chapitre XIX.</i></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl2">Ma fuite</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_777">777</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Chapitre XX.</i></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl2">Conclusion</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_813">813</a></td> - </tr> - -</table> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/b1.jpg" width="150" height="32" - alt="" - title="" /> -</div></div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[385]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">CHAPITRE X.</h2> - -<p class="pch">Siège de Khartoum.—Mort du Mahdi.</p> - -<p class="psh">Gordon revient au Soudan.—Une proclamation du Mahdi.—A -Rahat.—Le calife.—Le Mahdi.—L’arrivée de Husein Pacha.—L’évacuation -du Soudan proclamée par Gordon.—Evénements dans -les différentes provinces.—L’arrivée d’Olivier Pain.—Sa mission.—Sa -maladie et sa mort.—Devant Khartoum.—Mes lettres à -Gordon.—Dans les fers.—Episode du siège.—La reddition -d’Omm Derman.—Retard de l’expédition anglaise.—La chute de -Khartoum.—La tête de Gordon.—Les derniers jours de Khartoum.—Les -Mahdistes dans la ville.—Dureté de ma captivité.—Mes -compagnons de captivité.—Frank Lupton.—Notre libération.—Mon -enrôlement dans la garde du corps du calife.—Maladie et -mort du Mahdi.—Le calife Abdullahi, son successeur.—De la -constitution du Mahdi.</p> - - -<p>Le Mahdi s’était retiré à El Obeïd après la défaite -de l’armée de Hicks Pacha, convaincu qu’il était le -maître du Soudan et que ce n’était plus qu’une question -de temps pour en prendre possession d’une manière définitive. -Il envoya immédiatement son cousin Mohammed -Khalid au Darfour qu’il savait être devenu maintenant -sa proie, tandis que Karam Allah partait comme émir -pour le Bahr el Ghazal et, grâce à ses relations avec -les fonctionnaires du Gouvernement, prenait possession -de cette province pour le compte du Mahdi, sans autres -difficultés. Mek Adam Omdaballo, prince de Tekele,<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[386]</a></span> -s’était également rendu au Mahdi et était arrivé à El -Obeïd avec une partie de sa famille. Dans le Soudan -Oriental, la propagande pour le Mahdi faisait aussi son -chemin à pas de géant, et la révolte s’étendait avec la -rapidité de la foudre. Des troupes égyptiennes furent -battues à Jinkat et à Tamanib dans le voisinage de -Souakim et un certain Moustapha Hadal livra un combat -contre Kassala; la défaite du général Baker à Et Teb -augmenta chez les tribus la confiance dans leur invincibilité -et la victoire du général Graham, à Tamaï, ne -fit que mettre passagèrement une sourdine à la foi -qu’Osman Digma avait dans la victoire. Le Ghezireh -avait pris part aussi à la révolte et combattait contre le -Gouvernement sous la conduite du beau-frère du Mahdi, -woled el Besir de la tribu des Halaoin.</p> - -<p>Pendant ces événements, Gordon Pacha était arrivé -à Berber. Le Gouvernement égyptien de concert avec -celui de l’Angleterre, crut pouvoir apaiser la révolte -par l’envoi de Gordon Pacha qui jouissait dans le -Soudan d’une popularité universelle. Mais le Gouvernement, -aussi bien que Gordon, s’étaient, à ce qu’il -semble, complètement trompés sur le sérieux de la -situation. On croyait que Gordon, par la seule puissance -de sa personnalité, serait en état d’étouffer les flammes -ardentes du fanatisme et on oubliait que la haute considération -dont il jouissait à la suite de son activité -antérieure, ne s’étendait en réalité qu’au Darfour et -aux peuplades nègres des provinces équatoriales. Mais -actuellement ces pays se trouvaient sous la domination -des tribus des Djaliin, aux bords du Nil de Berber jusqu’à -Khartoum et dans tout le Ghezireh. La personnalité de<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[387]</a></span> -Gordon en elle-même ne pouvait pas exercer sur ces -tribus une influence prépondérante. Au contraire, il -avait, comme nous l’avons raconté, fait subir de graves -dommages aux familles des tribus des bords du fleuve par -suite de l’ordre qu’il avait donné aux Arabes pendant la -guerre avec Soliman woled Zobeïr, de chasser les Gellaba -des provinces méridionales. Combien avaient perdu -alors, en cette occasion, leurs pères, leurs frères, leurs -fils, ou étaient retournés misérables dans leur patrie: -on n’avait pu pardonner cet acte à Gordon.</p> - -<p>Le 18 février 1884, il arriva à Khartoum et fut -salué avec la plus grande joie par les fonctionnaires et -par la population de la ville. On avait la conviction -absolue que le Gouvernement n’abandonnerait certainement -pas un homme comme Gordon.</p> - -<p>Gordon adressa, aussitôt arrivé à Khartoum, une -lettre au Mahdi, dans laquelle il lui offrait la paix; il -lui promettait toute sa bienveillance, de le reconnaitre -comme sultan du Kordofan, la suppression de l’esclavage -et le rétablissement des relations commerciales, en échange -de quoi il demandait la libération des prisonniers. Les -messagers remirent en même temps au Mahdi des vêtements -précieux à titre de cadeaux.</p> - -<p>Si Gordon avait alors pu disposer de nombreuses -troupes, prêtes à se mettre en campagne aussitôt contre le -Mahdi, le message de paix n’aurait certainement pas -manqué de produire son effet. Mais le Mahdi savait -exactement que le gouverneur général du Soudan était -arrivé à Khartoum accompagné seulement d’une petite -escorte personnelle. C’est pourquoi il trouva d’autant plus -étrange qu’on lui offrit quelque chose qu’il possédait<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[388]</a></span> -depuis longtemps et qu’on ne pouvait plus lui ravir, à ce -qu’il semblait. Sa réponse fut rédigée en ce sens et il -somma Gordon de se rendre, s’il voulait sauver sa vie.</p> - -<p>Dans toutes ces résolutions, le Mahdi prit pour -principal conseiller le calife Abdullahi. Ce dernier se créa -par là de nombreux ennemis, particulièrement chez les -parents du Mahdi qui cherchaient toujours à contrecarrer -ses projets. Ayant acquis des preuves réitérées de ces -sentiments d’animosité, il voulut tirer au clair sa situation -et demanda au Mahdi, convaincu que celui-ci ne pouvait -plus se passer de lui, une reconnaissance publique de tout -ce qu’il avait fait. Le Mahdi approuva cette demande, et -fit publier cette proclamation bien connue, qui est encore -en usage aujourd’hui en toute occasion lorsqu’il s’agit de -justifier des jugements extraordinaires et des dispositions -bizarres. Elle était ainsi conçue:</p> - -<p class="pc1"> -«Proclamation.<br /> -«De Mohammed el Mahdi à tous ses partisans:<br /> -«Au nom de Dieu, etc, etc.</p> - -<p class="p1">«Sachez, ô mes partisans, que le représentant du -Juste (Abou Baker) et l’émir de l’armée du Mahdi dont -il est fait mention dans la vision du Prophète, est Es -Sejjid Abdullahi ibn Es Sejjid Hamadallah. Il m’appartient -et je lui appartiens. Ayez envers lui toute la vénération -que vous auriez envers moi; croyez en lui comme en moi, -fiez-vous à tout ce qu’il dit et ne doutez d’aucune de ses -actions. Tout ce qu’il fait a lieu selon l’ordre du Prophète -ou avec ma permission. Il est mon intermédiaire -dans l’exécution de la volonté du Prophète. Si Dieu et<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[389]</a></span> -son Prophète, nous ordonnent de faire quelque chose, nous -devons nous soumettre à cet ordre et celui qui montre -le moindre doute dans l’exécution n’est pas un croyant, et -n’a pas foi en Dieu. Le calife Abdullahi est le représentant -du droit. Vous savez combien Dieu et ses apôtres aiment -les justes; c’est pourquoi vous saurez apprécier la position -honorable que ses représentants occupent. Il sera protégé -par le Khidhr et fortifié par Dieu et par son Prophète. -Si quelqu’un de vous dit ou pense du mal de lui, il -sera perdu et anéanti dans ce monde et dans l’autre.</p> - -<p>«Sachez donc qu’aucune de ses prétentions et -aucun de ses actes ne doit être mis en doute, car ils -lui sont inspirés par la sagesse et la justice qui toutes -deux demeurent en lui. S’il condamne l’un d’entre vous -à mort, s’il confisque votre fortune, c’est pour votre -bien et votre sainteté; vous ne devez donc pas discuter, -mais obéir. Le Prophète lui-même dit qu’après lui, Abou -Baker est le plus grand homme vivant sous le soleil, -comme aussi le plus juste. Le calife Abdullahi est son -représentant et c’est sur l’ordre du Prophète qu’il est -mon calife. Tous ceux qui croient en Dieu et en moi -doivent croire en lui; et si quelqu’un croit découvrir en -lui un défaut, ce n’est qu’une apparence qui doit être -attribuée à la force céleste que vous n’êtes pas en état -de comprendre. Cela doit donc sans aucun doute être ainsi. -Que ceux qui sont présents fassent connaître ces choses à -ceux qui sont absents, que tous lui soient soumis et ne lui -fassent aucun tort. Gardez-vous de faire du mal aux amis -de Dieu, car Dieu et son Prophète anéantissent ceux qui -font du mal à leurs amis ou qui pensent seulement à leur -en faire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[390]</a></span></p> - -<p>«Le calife Abdullahi est le commandant des fidèles; -il est mon calife et mon intermédiaire dans toutes les -choses de la religion. Je termine comme j’ai commencé: -Croyez en lui et suivez ses ordres, ne doutez jamais de -ce qu’il dit, accordez lui toute votre confiance et confiez-lui -toutes vos affaires. Que Dieu soit avec vous et vous -protège tous. Amen.»</p> - -<table id="tb1" summary="tb1"> - - <tr> - <td></td> - <td class="tdc1">*</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdc1">*</td> - <td> </td> - <td class="tdc1">*</td> - </tr> - -</table> - -<p>Comme le manque d’eau se faisait sentir à El Obeïd, -par suite de la quantité énorme de personnes qui s’y -trouvaient, le Mahdi prit la résolution de transporter son -camp à Rahat distant d’une journée de marche. Il quitta -El Obeïd au commencement d’avril, et y laissa son -parent Sejjid Mahmoud, avec ordre de faire conduire de -force à Rahat tous les gens qui resteraient sans une -permission expresse. Une fois arrivé là-bas, il ordonna -lui-même à ses partisans d’élever des huttes provisoires en -paille. Puis il envoya le gros de ses troupes à Gebel Deier, -éloignée d’une petite journée de marche, afin de soumettre -les habitants des montagnes de Nuba qui avaient -commencé à combattre courageusement contre leurs oppresseurs. -Pour lui, il s’occupa en apparence, uniquement -de l’accomplissement de ses devoirs religieux et de -l’exécution des prières publiques.</p> - -<p>Haggi Mohammed Abou Gerger avait été envoyé -par le Mahdi, avec les gens qui se trouvaient sous ses -ordres, afin de réprimer l’insurrection des habitants du -Ghezireh dont il fut nommé émir.</p> - -<p>J’étais parti d’El Obeïd avec mes compagnons Saïd -Djouma et Dimitri Zigada; nous atteignîmes, au coucher<span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[391]</a></span> -du soleil, quelques huttes qui se trouvaient au bord du -chemin et dans lesquelles nous passâmes la nuit. La -route était couverte de monde et, comme notre arrivée -était connue de tous, nous fûmes souvent arrêtés et -interrogés sur les événements du Darfour. Au lever du -soleil, nous revêtîmes nos <i>gioubbes</i> (vêtement des Derviches) -et nous quittâmes nos hôtes. En deux heures -nous devions atteindre Rahat où se trompait le Mahdi.</p> - -<p>J’envoyai en avant un de mes hommes, afin d’annoncer -notre arrivée au calife. Nous étions déjà arrivés -dans le voisinage du camp qui se composait de milliers -de huttes de paille étroitement serrées les unes contre -les autres, sans que mon domestique fût revenu. Nous -continuâmes donc à chevaucher sur une route large qui -devait certainement nous mener à la place du marché. -Nous arrivions justement aux premières huttes lorsque tout -à coup retentit le bruit sourd du tambour de guerre, -et le son perçant de l’<i>umbaia</i>. Rencontrant, par hasard, -un habitant du Darfour que je connaissais, Fakîh Youssouf, -nous nous saluâmes et, à ma question sur le bruit que -nous venions d’entendre il me répondit: «Le calife -Abdullahi sort et va probablement faire couper la tête à -quelqu’un; c’est pourquoi il réunit le peuple pour être -témoin de l’exécution.» Quoique je ne fusse pas superstitieux, -j’éprouvais un sentiment de malaise, à cette idée -qu’une exécution avait lieu justement lors de notre entrée -dans le camp.</p> - -<p>Je continuai ma route; arrivé à une place vide -entre les huttes de paille, je remarquai mon domestique -qui, m’apercevant également, se précipita vers nous en -compagnie d’un autre cavalier.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[392]</a></span></p> - -<p>«Restez ici et n’allez pas plus loin! me cria-t-il. -Le calife a réuni ses gens; il est sorti afin de te rencontrer -sur la route, il croit que tu es encore hors de -la ville.»</p> - -<p>Nous restâmes à l’entrée de la place et le cavalier, -qui se trouvait avec mon domestique, s’en retourna au -galop pour annoncer mon arrivée au calife. Quelques -minutes plus tard, une troupe de plusieurs centaines de -cavaliers s’approcha, au son de l’<i>umbaia</i> qui jouait une -marche lente.</p> - -<p>Le calife, entouré de nombreux fantassins armés, -se tenait à l’extrémité opposée de la place, tandis que -la masse des cavaliers se séparait et prenait position à -sa droite et à sa gauche.</p> - -<p>A son commandement, ils commencèrent ensuite, -suivant leur coutume à galoper, la lance levée comme -pour frapper et, à exécuter des évolutions dans différentes -directions pour se rendre de nouveau sur un signe, à la -place qu’ils occupaient auparavant.</p> - -<p>Après un temps d’arrêt, ils s’élancèrent de nouveau, -brandissant leurs lances et se dirigèrent sur moi, en -criant leur habituel: «Fi shan Allah ur rasoul» (Pour -Dieu et pour le Prophète). D’une course rapide, ils reprirent -ensuite leur ancienne position. Une demi-heure -après environ, un domestique du calife vint me faire part -du désir que son maître avait que je parusse devant lui. -Je me rendis à son appel, en galopant et en brandissant -également ma lance, je prononçai les mêmes mots «Fi -shan Allah ur rasoul.» Je le saluai et je me rendis à -sa demeure, chevauchant derrière lui. Quelques minutes -plus tard, nous arrivâmes à son habitation; sa garde<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[393]</a></span> -resta à une distance respectueuse. Le calife, descendu -de cheval, disparut dans sa demeure et quelques instants -plus tard, on me fit entrer avec Saïd Djouma et Dimitri.</p> - -<p>Nous fûmes conduits dans un espace libre qui était -séparé du reste de la place par une clôture. En cet -endroit s’élevait une <i>rekouba</i> (construction carrée en paille, -ne se composant que d’une seule pièce), dans laquelle il -y avait plusieurs angarebs sur lesquels on nous invita à -prendre place; on nous tendit, dans une grande calebasse, -de l’eau mélangée avec du miel et on nous offrit des dattes; -nous en goûtâmes et attendîmes la venue de notre hôte -et maître. Le calife parut enfin et, se dirigeant vers moi, -il m’embrassa. Il me serra contre sa poitrine, en disant: -«Dieu soit loué de nous réunir! Comment te trouves-tu, -après les fatigues du voyage?»</p> - -<p>«Oui, que Dieu soit loué de m’avoir fait vivre -cette journée, répondis-je, ta vue me fait oublier les -fatigues du voyage.»</p> - -<p>Cette politesse flatteuse est indispensable.</p> - -<p>Puis il se tourna vers Saïd Djouma, lui tendit sa -main à baiser et s’informa de sa santé. Je pus alors -examiner à mon aise le calife.</p> - -<p>Son teint était couleur brun clair, il avait une belle -figure du type arabe et qui ne manquait pas de sympathie; -quelques marques de petite vérole gâtaient un peu l’effet -général; il avait le nez aquilin, la bouche bien proportionnée -et le visage encadré de légers favoris foncés qui -devenaient plus épais vers le menton. Il était de grandeur -moyenne, à la fois vigoureux et svelte et vêtu -d’une gioubbe de coton blanc sur laquelle étaient cousus des -foulards carrés et de couleurs variées. Il portait la <i>takia</i><span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[394]</a></span> -du Hedjaz entourée de son turban de coton. Lorsqu’il -parlait, il souriait toujours et montrait ainsi une rangée -de dents éblouissantes de blancheur. Après les salutations, -il nous invita à nous asseoir: nous prîmes alors -place sur une natte de palmier étendue sur le sol -pendant qu’il se mettait à son aise sur l’angareb. Il -s’informa de nouveau de notre santé et nous exprima -sa joie de ce que nous fussions venus en pèlerinage -auprès du Mahdi. Sur un signe, un plat en bois avec -de l’asida et un autre avec de la viande furent -placés devant nous. Il s’approcha et nous invita à nous -servir.</p> - -<p>Pendant le repas, auquel il présida lui-même, il me -demanda pourquoi je ne l’avais pas attendu en dehors -de la ville et pourquoi j’y étais entré sans son consentement:</p> - -<p>«On n’entre dans la maison de son ami, dit-il en -souriant, qu’avec sa permission.»</p> - -<p>«Excuse-moi, lui dis-je, mon domestique se faisait -trop longtemps attendre et aucun de nous ne pensait -que tu prendrais toi-même la peine de venir à notre -rencontre. Lorsque nous arrivâmes à l’entrée de la -ville et que nous entendîmes les roulements de tes -tambours de guerre et le son de tes umbaia, on nous -dit en réponse à nos questions que tu étais sorti pour -assister à l’exécution d’un criminel. J’avais l’intention de -suivre tes umbaia, lorsque ton ordre nous est parvenu.»</p> - -<p>«Suis-je donc réputé, dans le peuple, à ce point -comme tyran, me demanda-t-il, que le son de mon cor -de guerre doive signifier la mort d’un homme?»</p> - -<p>«Non, on te connaît comme sévère, mais juste.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[395]</a></span></p> - -<p>«Oui, je suis peut-être sévère, mais je dois l’être -et tu apprendras, pendant ton séjour auprès de moi, à -comprendre pourquoi.»</p> - -<p>Un des esclaves du calife apporta la nouvelle que -plusieurs personnes se trouvaient devant la maison attendant -la permission de pouvoir me saluer. Le calife -me demanda si je n’étais pas encore très fatigué du -voyage et quand je lui eus répondu négativement, il donna -la permission de faire entrer ceux qui attendaient. Tout -d’abord, je vis arriver Ahmed woled Ali, maintenant -premier juge (cadi el Islam), mon ancien fonctionnaire -qui s’était enfui de Shakka; puis Abd er Rahman bey ben -Nagi qui avait fait partie de l’armée du général Hicks; -il avait perdu un œil dans l’action et avait été en outre -grièvement blessé; ses esclaves qui se trouvaient du -côté du Mahdi l’avaient sauvé. Ensuite venaient Ahmed -woled Soliman, l’Amin Bet el Mal (chef des finances -du Mahdi), les oncles du Mahdi, Sejjid Abd el Kadir, -Sejjid Mohammed Abd el Kérim et bien d’autres. Tous -baisèrent respectueusement la main du calife et ne me -saluèrent que lorsqu’il leur en eut donné la permission. -Après les formules d’usage et le serment que tous -s’estimaient heureux de vivre du temps du Mahdi, ils -s’éloignèrent de nouveau. Seul Abd er Rahman bey ben -Nagi me fit secrètement signe de l’œil, avec le seul qui -lui restait, bien entendu, qu’il avait quelque chose à me -faire savoir. Il prit congé du calife et comme je l’accompagnais -quelques pas, il chuchota à mon oreille: «Sois -prudent et circonspect; tiens ta langue en bride et ne -te fies à personne!» Je pris en considération son avertissement. -Le calife nous quitta et nous conseilla de<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[396]</a></span> -prendre quelque repos, en m’informant qu’il me présenterait -au Mahdi à la prière de midi. On avait pris soin de nos -serviteurs restés devant la maison.</p> - -<p>Nous étions maintenant seuls et après nous être -assurés qu’aucun espion ne rôdait dans le voisinage, nous -exprimâmes notre satisfaction de notre bonne réception -et nous nous exhortâmes mutuellement à la plus extrême -prudence tant dans nos paroles que dans nos actions. -Environ deux heures après-midi, le calife nous fit dire -que nous devions faire nos ablutions et nous tenir prêts -à nous rendre à la mosquée.</p> - -<p>Quelques minutes après, il arriva lui-même, nous -invitant à le suivre; il était à pied, car le lieu de -prière, attenant aux maisons du Mahdi, n’était éloigné -que d’environ trois cents pas. Il était absolument -rempli; les croyants attendant la prière étaient assis en -rang, les uns derrière les autres, étroitement serrés. -Lorsque le calife arriva, on lui fit place respectueusement, -on étendit des peaux de moutons (<i>farroua</i>) et -sur son invitation, je pris place à côté de lui.</p> - -<p>Le lieu de prière, ainsi que la demeure du Mahdi, -qui se composait d’une rangée de huttes de paille -assez grandes, étaient entourés de haies d’épines. Un -tamarin géant, planté au milieu, répandait son ombre -sur ceux qui priaient sous ses branches, tandis que -ceux qui n’avaient pu trouver de place sous l’arbre, -restaient exposés aux rayons du soleil. A quelques pas des -premiers rangs des fidèles, à main droite, se trouvait une -des huttes de paille réservées au Mahdi et dans laquelle -il avait coutume d’appeler les gens avec lesquels il -désirait s’entretenir en particulier. Le calife se leva et<span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[397]</a></span> -disparut dans cette hutte, probablement pour informer -le Mahdi de notre présence. Quelques instants après, il -revint et s’assit de nouveau à côté de moi.</p> - -<p>Enfin le Mahdi apparut lui-même; le calife se leva, -nous fîmes de même; toutes les autres personnes -restèrent tranquillement assises. Une peau fut étendue -pour le Mahdi, en sa qualité de Imam (pieux), devant -l’endroit où nous étions, en sorte qu’il dut se diriger -vers nous. Je m’étais un peu avancé, il me salua, en -disant: «Salam aleikum», à quoi nous répondîmes par -«Aleikum es salam». Il me tendit sa main à baiser, puis -ensuite à Saïd Djouma et à Dimitri; et nous invitant à -nous asseoir, il nous souhaita la bienvenue.</p> - -<p>«Es-tu content?» me dit-il en se tournant vers -moi.</p> - -<p>«Certainement, répondis-je, puisque je suis en ta -présence, je me sens heureux.»</p> - -<p>«Dieu te bénisse, ainsi que tes frères, dit-il en -désignant Saïd Djouma et Dimitri, et souvent, lorsque -j’ai entendu parler de tes combats contre mes partisans, -j’ai supplié Dieu de te convertir et Dieu et son Prophète -m’ont exaucé. De même que tu as été fidèle à -ton ancien maître pour un salaire inutile, de même sers -moi maintenant, car celui qui me sert et qui écoute -mes paroles, sert la religion et son Dieu et sera -heureux sur la terre et dans l’éternité.»</p> - -<p>Nous promîmes tous de lui être absolument dévoués -et je demandai comme on me l’avait recommandé déjà -auparavant <i>la baia</i> (acte du serment de fidélité).</p> - -<p>Il nous fit venir alors plus près de lui et nous invita -à nous agenouiller sur le bord de sa peau de mouton;<span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[398]</a></span> -nous posâmes notre main dans la sienne, répétâmes les -paroles qu’on nous disait et fûmes ainsi reçus dans les -rangs de ses plus chauds partisans, mais, naturellement -aussi, soumis aux peines disciplinaires existantes. Nous -rentrâmes dans les rangs des fidèles; le prieur donna -un signal et nous récitâmes de concert avec tout le -monde, et pour la première fois, la prière en présence -du Mahdi el Monteser.</p> - -<p>Lorsque cette prière fut terminée, tous supplièrent -Dieu en levant les mains au ciel, d’accorder la victoire aux -croyants. Le Mahdi alors commença son instruction. -Un cercle épais se forma autour de lui; il parla de la -vanité de la vie terrestre et de ses joies, exhorta à -l’accomplissement des devoirs religieux, à la renonciation, -à la guerre sainte, et dépeignit en couleurs vivantes -les félicités célestes que ceux qui suivraient ses -préceptes avaient à attendre. Ses paroles furent alors -interrompues par les cris de quelques fanatiques tombés -en extase et l’assemblée entière se montra pénétrée de -ses enseignements, ajoutant foi aux paroles de son -maître. Seuls, quelques-uns, mes deux amis et moi -exceptés, semblaient se douter de la comédie qui se -déroulait pendant toute la cérémonie.</p> - -<p>Le calife, prétextant un travail, s’était retiré en -nous laissant, ainsi que ses moulazeimie (gardes du -corps); il nous avait ordonné de rester auprès du -Mahdi, jusqu’au coucher du soleil.</p> - -<p>J’eus pendant tout ce temps l’occasion d’observer le -Mahdi d’une manière précise.</p> - -<p>Il était de haute taille, avait de larges épaules, et -une peau couleur brun clair; sa stature était plutôt<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[399]</a></span> -massive et sa tête encore trop grosse en proportion; ses -yeux étaient noirs et brillants. Une barbe foncée -encadrait son visage, le nez et la bouche étaient -bien conformés et les deux joues étaient tatouées de -trois balafres; il souriait toujours montrant ainsi ses -dents blanches. Les incisives supérieures étaient un peu -espacées, qualité nommée <i>felega</i> et considérée dans le -Soudan comme un signe de beauté spéciale et de -bonheur. C’est pour ce motif que les femmes donnaient -au Mahdi ce nom d’amitié de «Abou Felega». Il portait -une gioubbe un peu trop courte, très rapiécée, mais très -proprement lavée et parfumée de toutes sortes de bonnes -odeurs, essence d’huile de santal, musc, essence de rose, -etc. Une odeur spéciale émanait donc de sa personne, -ce que ses fidèles avaient coutume d’appeler «Rihet el -Mahdi» (parfum du Mahdi) et comparaient aux parfums -qui régnent dans le Paradis.</p> - -<p>Nous accomplîmes sur la même place la prière -d’<i>Asr</i>, puis celle de <i>Maghreb</i>, assis sur le sol, avec les -jambes repliées en arrière, tandis que le Mahdi se retirait -de temps en temps dans sa maison pour reparaître -de nouveau à sa place. Après le coucher du soleil, -nous lui demandâmes la permission de retourner auprès -du calife; il nous l’accorda m’enjoignant de ne plus -le quitter et de me vouer entièrement à son service.</p> - -<p>Je pouvais à peine me relever, car mes genoux -souffraient d’une si longue position à laquelle je n’étais -pas habitué; je dus faire appel à toute mon énergie pour -montrer devant le Mahdi une figure toujours joyeuse. -Saïd Djouma évidemment habitué depuis longtemps à -une semblable position, semblait se trouver à merveille;<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[400]</a></span> -mais Dimitri boîtait terriblement et murmurait derrière -moi des paroles en grec que je ne comprenais pas, mais -qui ne devaient pas, en tout cas, être un chant de -louanges adressé au Mahdi. Les moulazeimie restés avec -nous, nous reconduisirent dans notre demeure où le calife -nous attendait pour souper.</p> - -<p>Il nous apprit que l’arrivée du sheikh Hamed en -Nil, un des plus grands sheikhs religieux du Ghezireh, -de la tribu des Arakin, avait été annoncée et que les -parents de ce dernier, qui se trouvaient ici, auraient désiré -qu’il allât à sa rencontre. Mais il avait refusé, préférant -passer la soirée en notre compagnie. Nous le remerçiâmes -de sa préférence, très flatteuse envers nous et -louâmes le Mahdi de la bienveillance qu’il avait témoignée -à notre égard, ce qui le réjouit visiblement. -Il me quitta, mais revint après la prière du soir, me -parler du Darfour, et nous annonçer qu’un des jours -suivants le calife Husein, ci-devant moudir de Berber, -arriverait ici. Il était donc exact que Berber avait succombé -aussi!</p> - -<p>Déjà à la frontière du Darfour, nous avions -entendu répandre ce bruit, mais n’avions pu trouver -personne qui put nous donner des nouvelles certaines. -Les communications avec l’Egypte étaient forcément -interrompues d’une manière complète par la perte de -Berber qui n’avait pu être prise que par les Djaliin. -Khartoum devait se trouver aussi dans une situation -extrêmement critique. J’attendais avec anxiété l’arrivée -de Husein qui pourrait me renseigner et me dire -certainement la vérité sur la situation exacte au bord -du Nil.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[401]</a></span></p> - -<p>Quand le calife nous eut quittés, nous nous jetâmes -sur nos angareb, fatigués et plongés dans nos pensées. -Peu à peu, nous nous endormîmes.</p> - -<p>Le lendemain après la prière, le calife revint s’informer -de notre santé. Peu de temps après, arrivèrent -les parents du sheikh Hamed en Nil, qui demandèrent -à pouvoir présenter leur chef. Il se montra en pénitent, -ayant la tête coiffée de la sheba et couverte de cendres, -une peau de mouton attachée autour de ses hanches -nues. Quand il aperçut le calife, il s’agenouilla aussitôt -en disant «El afou ja sidi» (pardon, seigneur). Le -calife se leva et ordonna à un serviteur d’enlever -la sheba de la tête du sheikh; cela fait, le sheikh -nettoyé de la cendre qui le recouvrait, il lui fit revêtir -des vêtements qu’on venait d’apporter. Sur son ordre -le sheikh s’assit alors auprès de nous et répéta sa -demande de pardon pour avoir tant différé son pèlerinage -et n’être pas venu auprès du Mahdi depuis bien longtemps. -Le calife lui pardonna, et lui fit espérer aussi -le pardon du Mahdi auquel il promit de le présenter -dans l’après-midi.</p> - -<p>«Seigneur, dit le sheikh Hamed en Nil, visiblement -joyeux, en lui baisant les mains, je suis heureux -et tranquille parce que tu m’as pardonné. Ton indulgence -m’annonce le pardon du Mahdi, car tu viens de lui et lui -vient de toi» (flatterie qui rappelait le contenu de la -proclamation).</p> - -<p>Après avoir tous pris notre déjeuner composé -d’asida et de lait, nous nous séparâmes; quelques -minutes plus tard retentit l’umbaia et on entendit le -bruit du tambour de guerre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[402]</a></span></p> - -<p>Quand le calife a l’intention de sortir, on sonne -toujours l’umbaia; c’est le signal de seller tous les -chevaux et en même temps, un signal pour les esclaves -de battre le tambour. Je fis rapidement seller mes chevaux, -en fis amener un pour Saïd Djouma qui s’était servi -pendant le voyage seulement des ânes et des chameaux, -puis je rejoignis bientôt le calife qui était déjà sorti.</p> - -<p>Il faisait une promenade à cheval autour du campement, -entouré d’une vingtaine de moulazeimie, afin de -passer ses gens en revue. A sa droite, près de son -cheval, marchait son domestique, un grand et gros nègre, -à sa gauche, un Arabe de très grande taille, du nom -de Abou Dcheka qui remplissait les fonctions d’écuyer -du calife. Ce dernier n’allait lui-même qu’au pas; arrivé -sur la place, il fit faire halte et galoper de nouveau ses -cavaliers par quatre, comme la veille. Pendant qu’ils -exécutaient différents exercices, il me montra à l’extrémité -du camp, une zeriba assez grande et un petit fort -en ruine. C’est là que le malheureux général Hicks avait -passé plusieurs jours attendant en vain du secours de -Tekele. Le fort avait été construit pour ses canons Krupp. -Cette vue éveilla en moi de tristes pensées; tous ces -milliers de combattants étaient tombés inutilement et -avaient été égorgés; moi-même que me réservait l’avenir, -j’étais aussi une victime de cet épouvantable malheur.</p> - -<p>Nous rentrâmes et je résolus, avec la permission -du calife, de faire une visite à son frère Yacoub, dont -la hutte s’élevait à côté de la sienne. Celui-ci me reçut -amicalement et exprima sa joie de me voir chez son -frère. Il m’exhorta aussi à le servir fidèlement, et je le -rassurai à ce sujet.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[403]</a></span></p> - -<p>Yacoub est un peu plus petit que le calife, large -d’épaules, avec une figure ronde et pleine qui montre -de fortes marques de petite vérole; son nez est petit et -retroussé, une moustache et des favoris rares ne dissimulent -que peu la laideur de son visage. Quoique plutôt -laid, il sait cependant s’attirer bien des sympathies par -sa façon de parler plaisante et agréable. Comme le Mahdi -et le calife, il avait aussi un éternel sourire sur les -lèvres, d’où l’on pouvait conclure que tous trois étaient -heureux de leur haute position et de leur mission dans -l’ordre actuel des choses. Yacoub lit et écrit, il sait le -Coran par cœur tandis que le calife est presque complètement -ignorant. Yacoub, plus jeune qu’Abdullahi de -quelques années, est non seulement le frère du calife mais -aussi son premier conseiller et sa main droite. Il est, à vrai -dire, tout puissant. Malheur à celui qui est d’un autre -avis que le sien ou songe même à intriguer contre lui. Il -est infailliblement perdu.</p> - -<p>Après avoir mangé quelques dattes, je me recommandai -à sa bienveillance et retournai dans notre rekouba. -A midi, nous prîmes part de nouveau sur l’ordre du calife -à la prière du Mahdi; cette prière dura comme la veille -jusqu’au coucher du soleil. Nous entendîmes de nouveau -prêcher sur la renonciation, sur la provocation au combat -et sur les joies célestes; nous entendîmes de nouveau -le cris d’extase de gens à moitié fous et nous éprouvâmes -des douleurs affreuses dans les membres à cause de la -séance sans fin qui nous était imposée, les jambes repliées -sous nous.</p> - -<p>Le lendemain, le calife nous fit appeler et nous -demanda si nous ne désirions pas retourner au Darfour.<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[404]</a></span> -Il voulait ainsi nous éprouver d’une manière un peu trop -grossière. Nous déclarâmes tout d’une voix ne pas vouloir -le quitter ni lui, ni le Mahdi. En souriant comme toujours, -il nous félicita de notre résolution. Un plus long -séjour dans la rekouba, aurait été incommode pour nous; -aussi il donna à Dimitri, de sa propre autorité, la permission -de se rendre auprès de ses compatriotes et lui fit montrer -par un de ses moulazeimie la maison de son futur émir, -également un Grec. En même temps, il ordonna à -Ahmed woled Soliman de remettre à Dimitri vingt -écus. De même Saïd Djouma fut recommandé à l’émir -de tous les Egyptiens nommé Hasan Husein et on lui -versa quarante écus.</p> - -<p>«Mais toi, Abd el Kadir, dit-il en se tournant vers -moi, tu es ici en étranger, tu n’as personne que moi et -tu es aussi habitué aux Arabes par ton long séjour -dans le Darfour méridional. Tu resteras auprès de moi -comme moulazem; c’est également le désir du Mahdi.»</p> - -<p>«Et cela répond du reste à tous mes désirs, lui -répondis-je vivement. Je m’estime heureux de pouvoir te -servir et je te jure d’être fidèle et dévoué.»</p> - -<p>«Je le sais, répliqua-t-il, mais que Dieu te protège -et te fortifie dans ta foi et tu seras encore d’une grande -utilité au Mahdi et à toi-même.»</p> - -<p>Le calife m’affirma de nouveau l’importance qu’il -mettait à ce que je restasse à son service, et dans son -entourage personnel; il m’avertit de feindre avec les -autres d’être son plus proche parent car, ceux qui étaient -éloignés de lui, à ce qu’il affirmait, essayeraient par -jalousie contre moi, de m’éloigner de sa personne. Il me -communiqua aussi qu’il avait déjà donné ordre de construire<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[405]</a></span> -pour moi quelques huttes, dans la zeriba située -tout près de sa maison et qui était la propriété de -Hamdan Abou Anga, lequel combattait justement contre -les Nubiens.</p> - -<p>Je le remerciai de nouveau de ses bons soins et lui -promis de m’efforcer de conserver sa bienveillance.</p> - -<p>Pendant le souper, il me fit part à ma grande joie, -cette fois bien sincère, que le calife Husein, autrefois -Pacha et moudir de Berber, était arrivé et se présenterait -le lendemain.</p> - -<p>Le matin suivant, en effet, Husein Pacha parut devant -le calife accompagné de ses parents et de la même -manière que quelques jours auparavant s’était présenté -le sheikh Ahmed en Nil. Quelques-uns de ses amis, -de l’entourage du Mahdi, lui avaient conseillé, il est -vrai, cette humilité apparente afin de diminuer l’antipathie -qui régnait contre lui. Le calife aussitôt lui -enleva lui-même sa sheba, le fit nettoyer de ses cendres -et lui pardonna. Ensuite seulement il me nomma à -Husein Pacha; nous nous saluâmes et nous nous assîmes. -Comme je devais maintenant me considérer comme un -moulazem du calife, je m’étais jusque là tenu debout -derrière lui et ne pris pas autrement part à la réception. -Après que les paroles d’usage sur la santé du ci-devant -gouverneur eurent été échangées, le calife s’informa des -événements qui se passaient sur les bords du Nil.</p> - -<p>Husein raconta que toute la vallée du Nil, depuis -Berber jusqu’à Faschoda, tenait comme un seul homme -pour le Mahdi et pour sa cause, que les communications -entre le Soudan et l’Egypte étaient complètement -coupées et que Khartoum même bien que défendue par<span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[406]</a></span> -Gordon était assiégée par les tribus habitant le Ghezireh. -Il présentait à dessein, me sembla-t-il, la situation aussi -avantageuse que possible pour le Mahdi; le calife lui -exprima de nouveau sa complète satisfaction des nouvelles -reçues et lui promit de le présenter au Mahdi à midi, -et d’obtenir son pardon. Il pouvait rester jusque là dans -la rekouba. Puis, le calife prétextant du travail nous -quitta; Husein resta avec moi.</p> - -<p>Plusieurs de ses parents, ainsi que des gens que -je ne connaissais pas du tout, étant encore présents, -nous ne pûmes parler que de choses indifférentes et -d’affaires personnelles, affirmer de nouveau l’un à l’autre -combien nous nous estimions heureux de pouvoir servir -le Mahdi. Vers midi, le calife revint auprès de nous et -nous prîmes ensemble le repas.</p> - -<p>«N’as-tu pas vu Mohammed Chérif, ancien sheikh -du Mahdi? Ses maisons se trouvent justement sur le -chemin que tu as parcouru, demanda le calife. A-t-il toujours -l’idée présomptueuse de pouvoir combattre contre la -volonté de Dieu et refuse-t-il toujours de reconnaître le -Mahdi comme son seigneur et maître?»</p> - -<p>«J’ai passé la nuit chez lui, répondit Husein -Pacha, il a été converti par Dieu de son infidélité -première et seule la maladie l’empêche de venir ici. La -plus grande partie de ses anciens partisans se trouve au -nombre de ceux qui assiègent Khartoum.»</p> - -<p>«Il vaut mieux qu’il serve le Mahdi! Maintenant -toi, sois prêt, je veux te présenter au Mahdi.»</p> - -<p>Avant la prière de midi, le calife conduisit l’ancien -gouverneur, ainsi qu’il l’avait fait pour moi quelques jours -auparavant, au lieu où se célébrait le culte, et lui fit<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[407]</a></span> -prendre place. Je m’étais, comme moulazem, assis au -second rang. A l’apparition du Mahdi, le calife et son -compagnon se levèrent; ce dernier fut présenté et en -baisant les mains du Mahdi, lui demanda pardon d’avoir -été forcé de combattre contre lui. Le Mahdi lui pardonna -exigeant la promesse d’une fidélité absolue, et l’exhorta -à faire, avant tout, ses oraisons avec zèle. M’ayant -aperçu au deuxième rang, il me fit signe d’avancer et -de m’asseoir à côté du calife.</p> - -<p>«Bois aussi à la source de mes enseignements, dit-il, -cela te sera utile.»</p> - -<p>Je lui fis remarquer que je ne m’étais retiré au -deuxième rang que parce que je ne trouvais pas convenable, -maintenant que j’étais moulazem du calife, de -m’asseoir à côté de mon maître actuel. Il me félicita -amicalement des mes intentions et du respect dont j’avais -fait preuve et m’exhorta à les conserver.</p> - -<p>«Mais ici, dit-il, devant le culte, nous sommes tous -égaux.»</p> - -<p>Comme d’habitude, le calife disparut et cette fois-ci, -aussitôt après la prière; tandis que nous, Husein Pacha -et moi, dûmes rester jusqu’après la prière du soir. Cette -position accroupie extrêmement incommode, m’aurait fait -proférer des jurons plutôt qu’une prière; mais il fallait -faire contre fortune bon cœur. Nous prîmes le repas du -soir en commun avec le calife. Notre conversation assez -indifférente, fut continuellement assaisonnée de sa part -par des exhortations à la fidélité et à la loyauté. Husein -Pacha fut à ma grande joie invité à passer la nuit dans -ma rekouba tandis que ses parents reçurent la permission de -retourner chez eux. Le calife nous quitta; les domestiques<span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[408]</a></span> -étaient aussi partis pour se reposer: nous restâmes seuls. -Alors seulement nous nous saluâmes d’une façon cordiale -et nous pûmes échanger nos pensées sur notre situation.</p> - -<p>«Husein Pacha, dis-je, j’ai pleine confiance en toi -et tu sais fort bien aussi que tu peux compter sur ma -discrétion. Comment vont les affaires à Khartoum et que -sais-tu de l’attitude de la population?»</p> - -<p>«Malheureusement, répondit-il, la situation est telle -que je l’ai racontée au calife en ta présence. La lecture -de la proclamation à Shandi par Gordon a fait déborder -la coupe et a été la cause immédiate de la perte de -Berber. Il est vrai qu’elle se serait peut-être produite -aussi plus tard mais, par la lecture de la proclamation, -la catastrophe a, en tout cas, été avancée. Je l’en avais -dissuadé à Berber et je ne connais pas la raison qui l’a -poussé à cette démarche fatale à Shandi.»</p> - -<p>Nous parlâmes longtemps de la situation jusqu’à ce -que Husein, qui était déjà avancé en âge, s’endormit, -fatigué du voyage. Je ne pouvais trouver encore pour -ma part ni sommeil, ni repos.</p> - -<p>Ainsi le Soudan, dont la conquête et la défense -avaient coûté tant de sang dans les dernières années, était—déjà -autant le dire—perdu! Le Gouvernement lui-même -voulait simplement abandonner et livrer à lui-même ce pays -qui, il est vrai, au point de vue financier, ne rendait pas -encore de bénéfices, mais donnait les meilleures espérances -pour l’avenir par l’immense étendue de son territoire; ce -pays, qui avait déjà maintenant mis à la disposition de -l’Egypte ses meilleurs bataillons, les troupes nègres; mais -il voulait rester avec lui en rapport amical! On voulait -retirer les garnisons et le matériel de guerre et former un<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[409]</a></span> -Gouvernement local indépendant, après que celui qui -existait déjà s’était formé lui-même d’une manière fatale! -C’est pourquoi on envoyait Gordon au Soudan, parce -qu’on comptait que son influence personnelle et la sympathie -qu’il inspirait, amèneraient la réalisation de ce -plan. Certainement, Gordon était très aimé des tribus -de l’ouest et dans l’Afrique Equatoriale, car il avait, -pendant son séjour et ses nombreux voyages dans ces -contrées, conquis les populations par sa générosité et -sa prudence. Il avait su, en même temps s’attirer la -sympathie respectueuse des amis et des ennemis par la -bravoure dont il avait fait preuve dans de nombreux -combats. Il avait été aimé sans contredit, mais maintenant -les tribus de l’ouest avaient un Mahdi qui faisait des -miracles et qui était respecté comme un dieu; Gordon fut -vite oublié. Les tribus du Soudan, les nègres et les Arabes, -sont d’ailleurs, moins que n’importe quel peuple de la terre, -accessibles aux émotions sentimentales ou au souvenir de -la reconnaissance. Du reste, il ne s’agissait pas ici des -tribus de l’ouest ou des provinces équatoriales, mais -surtout des tribus de la vallée du Nil, et particulièrement -des Djaliin; or, ceux-ci n’étaient justement rien moins que -bien disposés envers Gordon à la suite de sa guerre avec -Soliman Zobeïr et parce qu’il avait chassé leurs parents, -les Gelaba. Le fait de l’arrivée de Gordon sans forces -militaires, montre bien qu’il s’était trompé sur la situation, -les dispositions des populations et sur l’influence que -pouvait avoir sa seule personnalité. En outre, c’était une -idée particulièrement malheureuse de faire connaître par -une proclamation la résolution du Gouvernement d’abandonner -le Soudan à lui-même.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[410]</a></span></p> - -<p>Husein Pacha avait prié Gordon de garder secrète -cette proclamation. Celui-ci suivit le conseil à Berber, -mais changea de résolution à Shandi et fit lire la proclamation -à toute la population. Gordon n’avait-il donc -aucune connaissance des pamphlets du Mahdi répandus -partout après la prise d’El Obeïd, et sommant tous les -croyants de combattre? Ne savait-il pas que celui qui -s’y refusait, ou qui suivait les ordres des Turcs ou qui -leur venait en aide d’une manière quelconque dans leurs -entreprises, se rendait coupable de trahison envers la -religion, était passible de la perte de ses biens tandis -que ses femmes et ses enfants deviendraient esclaves -du Mahdi et de ses fidèles? Gordon voulait retirer la -garnison, et abandonner sans protection dans leur patrie -les tribus des bords du Nil, qui, après avoir favorisé -ses desseins, se trouvaient au pouvoir du Mahdi, non -seulement par la force de celui-ci, mais aussi par suite -de leur inaction envers les Turcs. Comment auraient-ils -pu se défendre contre le Mahdi auquel ils appartenaient -comme ranima et qui disposait de plus de 40000 fusils -et de troupes immenses de fanatiques sauvages, altérées -de sang et de butin?</p> - -<p>Si le Gouvernement, à la suite des événements -politiques, n’était pas en état de se maintenir au -Soudan et de reconquérir peu à peu les provinces -insurgées, pourquoi y envoyer et sacrifier Gordon? -N’importe quelle personnalité militaire aurait pu amener -sur un bateau à Berber les troupes et le matériel de -guerre, sous prétexte d’un changement de garnison et -les sauver ainsi totalement ou tout au moins en partie. -Cette ville aurait sûrement pu être atteinte par une retraite<span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[411]</a></span> -très rapide qui aurait ressemblé un peu, il est vrai, à une -fuite.</p> - -<p>Mais, par la lecture de la proclamation, les intentions -du Gouvernement et sa faiblesse incroyable furent -connues partout aussitôt; la bravoure personnelle et -l’énergie de Gordon suffiraient-elles à effacer la faute -politique énorme qu’il venait de commettre?</p> - -<p>Je me tournai et me retournai sur ma couche, sans -envie aucune de dormir, tandis que les ronflements de -Husein prouvaient qu’il jouissait encore malgré tout d’un -bon sommeil. J’avais encore le caractère trop Européen -et ne pouvais comprendre son indifférence fataliste. Plus -tard, j’appris, il est vrai, à accueillir sans aucune émotion -bien des événements émouvants. Il était nécessaire de -pouvoir supporter ce qui m’attendait encore.</p> - -<p>Le lendemain matin, comme le calife nous honorait -de sa visite, son regard pénétrant remarqua aussitôt que -mes yeux étaient rouges; il m’en demanda la cause: je lui -répondis que j’avais passé toute la nuit sans sommeil, en -proie à la fièvre. Il me conseilla de me ménager et de ne -pas aller au soleil, ni à la prière du Mahdi. J’accomplis -donc mes prières seul dans l’ombre de la rekouba, mais -sous les yeux des domestiques et je me composai une -mine des plus dévotes sachant fort bien qu’ils devraient -faire part à leur maître exactement de leurs observations.</p> - -<p>Le lendemain mes huttes étaient enfin terminées; -je les occupai aussitôt avec la permission du calife, -tandis que Husein Pacha était logé chez ses parents. Il -récitait chaque jour consciencieusement ses cinq prières -avec le Mahdi, s’efforçait avec zèle d’acquérir sa faveur et -celle du calife afin de recevoir la permission de retourner<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[412]</a></span> -dans son pays; je restai régulièrement avec le calife, ne -me rendant auprès du Mahdi que sur sa demande expresse.</p> - -<p>Quelques jours plus tard, le bruit se répandit parmi -les moulazeimie que Haggi Mohammed Abou Gerger avait -été attaqué par Gordon Pacha, sérieusement blessé, et -chassé de Khartoum qu’il assiégeait de sorte que la ville -était maintenant complètement délivrée de ses assiégeants. -Cette nouvelle remplit mon cœur de joie, bien que je -m’efforçasse de cacher totalement avec soin une apparence -d’intérêt quelconque.</p> - -<p>A ce moment arriva aussi Salih woled el Mek. Il -avait dû se rendre à Fadasi et avait été envoyé par -Haggi Mohammed Abou Gerger au Mahdi et au calife qui -lui accordèrent leur pardon. Lui aussi confirma le bruit -qui courait de la retraite des assiégeants et me donna -des informations plus précises sur Gordon.</p> - -<p>Comme j’avais été appelé le soir par le calife, celui-ci -me demanda, aussitôt après les salutations, tandis que -nous commençions à peine à déchirer avec nos mains les -grosses pièces de viande:</p> - -<p>«As-tu entendu la nouvelle apportée aujourd’hui -et qui concerne Haggi Mohammed Abou Gerger?»</p> - -<p>«Non, répondis-je, je n’ai pas quitté aujourd’hui -ta porte, et je n’ai parlé à personne.»</p> - -<p>«Gordon, continua le calife, après avoir remonté -un peu le Nil Bleu, a attaqué soudainement Haggi -Mohammed par eau et par terre. On raconte qu’il avait -pris sur son bateau des dispositions telles que les balles -des Ansar, qui partaient de la forteresse, ne pouvaient lui -faire aucun mal. L’infidèle est adroit, mais Dieu le punira! -Haggi Mohammed, dont les hommes ont été dispersés,<span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[413]</a></span> -a dû se retirer devant des forces supérieures. Gordon se -réjouit maintenant de sa victoire, mais il se trompe sur -ses suites, car Dieu fera vaincre la foi, et dans quelques -jours, la punition du Tout-Puissant l’atteindra. Haggi -Mohammed n’est pas, il est vrai, un homme à conquérir -un pays; le Mahdi a donné l’ordre à Abd er Rahman -woled en Negoumi d’aller à Khartoum et de l’assiéger.»</p> - -<p>«J’espère que Haggi Mohammed n’a pas subi de -pertes importantes?» demandai-je. Mais, en moi-même, -est-il besoin de le dire, je souhaitais le contraire.</p> - -<p>«Un tel combat n’a certes pas eu lieu sans pertes, -dit le calife ingénument, mais je n’ai pas, sur leur importance, -des nouvelles précises.»</p> - -<p>Le calife fut ce jour là moins loquace que d’habitude; -la victoire de Gordon le troublait bien un peu; -elle pouvait avoir peut-être des suites plus importantes -que le calife ne voulait l’avouer. Je rentrai et envoyai -mon domestique à Salih woled el Mek pour le prier de -venir me voir en secret. Sa demeure étant à proximité -de la mienne, il arriva quelques instants après. Nous -échangeâmes alors nos impressions sur la joyeuse nouvelle, -au sujet de laquelle il avait déjà entendu par des -parents du Mahdi des détails plus précis; nous nous -entretînmes, fort avant dans la nuit, des temps passés, des -événements actuels et de nos espérances pour l’avenir. -J’avais retrouvé un peu d’espoir en apprenant la nouvelle -de cette victoire, mais Salih woled el Mek ne voyait dans -la défaite des Mahdistes qu’un succès passager et ses -craintes n’étaient malheureusement que trop fondées.</p> - -<p>Gordon Pacha se trouva aussitôt son arrivée à -Khartoum aux prises avec une situation très difficile. La<span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">[414]</a></span> -proclamation fut lue; là-dessus les Djaliin commencèrent -à se soulever; ils élurent enfin comme chef Haggi Ali -woled Saad qui disposait bien de forces imposantes mais -qui voulait différer le combat aussi longtemps que possible -pour des motifs personnels et à cause aussi de son -inclination pour le Gouvernement.</p> - -<p>Les consuls des Puissances étrangères voyant que les -événements à Khartoum prenaient une tournure toujours -de plus en plus menaçante, demandèrent à Gordon de les -conduire à Berber; mais comme ils ne pouvaient, là -non plus, trouver une sécurité suffisante, ils résolurent, -à l’instigation de Gordon, d’attendre encore. Les habitants -de Khartoum considérèrent au commencement leur -nouveau gouverneur général avec méfiance parce qu’ils -craignaient que, conformément à la proclamation, il fut -venu seulement pour sauver la garnison. Mais peu à peu -ils comprirent et bientôt eurent la conviction qu’il était -prêt à vaincre ou à périr avec eux.</p> - -<p>Le sheikh El Ebed, un des plus puissants sheikhs -religieux, avait rassemblé ses partisans et campait dans -le voisinage de Halfaya. Afin de chasser les rebelles -de leur position, Gordon envoya des troupes sous le -commandement de Hasan Mousma et de Saïd Pacha -Husein qui avait été précédemment moudir de Shakka. -Mais, du toit de son palais, il put se rendre compte -avec sa longue-vue comment les officiers, auxquels il -avait accordé sa confiance pleine et entière livraient leurs -soldats à l’ennemi, puis rentraient avec le reste à -Khartoum. Il fit comparaître les traîtres dans la nuit -même devant une cour martiale et fit exécuter aussitôt la -sentence de mort rendue contre eux. Malgré cet incident,<span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">[415]</a></span> -il réussit le lendemain à chasser l’ennemi de sa position -et à amener à Khartoum les Sheikhiehs, fidèles au Gouvernement, -sous la conduite du sandjak Abd el Hamid -woled Mohammed.</p> - -<p>Salih woled el Mek, qui était enfermé dans Fadasi, -avait demandé à Gordon des secours. Comme on ne -pouvait lui en envoyer, il fut forcé de se rendre avec -quatorze cents hommes de cavalerie régulière et ses -autres troupes. La population de tout le Ghezireh se -rassembla alors pour assiéger Khartoum sous les ordres -de Haggi Mohammed Abou Gerger.</p> - -<p>Tandis que ces événements se passaient dans le -voisinage de Khartoum, l’ancien précepteur du Mahdi, -le sheikh Mohammed el Cher (portant autrefois le nom -de Mohammed el Diker), qui avait été nommé par le -Mahdi, émir de la province de Berber arriva sur les -bords du Nil. D’après son ordre, Haggi Ali rassembla ses -Djaliin et, avec ceux-ci, renforcé par les Barabara -et les Bicharia ainsi que par les autres tribus de la -province, Mohammed Cher assiégea Berber qui se rendit -au bout de quelques jours.</p> - -<p>La province de Dongola résistait encore très bien; -elle n’avait pas jusqu’ici encore été troublée à cause de -la ruse de son gouverneur Moustapha bey Iawer qui avait -déjà deux fois offert de faire sa soumission au Mahdi. -Cependant le Mahdi n’avait aucune confiance dans le -gouverneur et il envoya contre lui son parent Sejjid -Mohammed Ali. Celui-ci se joignit à l’émir des Sheikhiehs, -le sheikh El Hedaïa qui avait déjà auparavant suscité -au gouverneur nombre de difficultés, afin de prendre -possession de Dongola. Mais les troupes de Dongola sous<span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">[416]</a></span> -le commandement d’un officier anglais<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> anéantirent -Mohammed et les forces des Mahdistes à Debba où -périrent Sejjid Mohammed et Hedaïa. La province de -Dongola fut ainsi sauvée pour quelque temps.</p> - -<p>Les choses allaient de mal en pis à Sennaar qui, -assiégée par l’ennemi, possédait bien des vivres suffisants, -mais était privée de toute communication avec -les autres parties du pays. Tout d’abord, la courageuse -sortie de Nur bey qui battit et dispersa les assiégeants, -laissa quelque temps de répit à la garnison.</p> - -<p>De tous côtés on priait le Mahdi de venir en -personne. Toutefois celui-ci ne se hâtait nullement d’accéder -à cette demande, sachant que ce pays était en -tout cas une proie assurée qui n’aurait pu lui être -arrachée que par une grande armée expédiée par -l’Egypte ou par une autre Puissance. Il pensait avec -raison ne plus avoir à craindre une telle éventualité.</p> - -<p>Chaque vendredi, régulièrement, il passait lui-même -ses troupes en revue.</p> - -<p>Il divisa toutes ses forces en trois corps dont -chacun fut placé sous les ordres d’un de ses califes. Le -calife Abdullahi fut nommé Raïs el Ghesh, commandant -en chef de toute l’armée.</p> - -<p>Le drapeau noir (Raï ez serga, exactement Er raïet -ez serga) appartenait au calife Abdullahi ou à Yacoub, -son représentant; le drapeau vert (Raï el okhter, exactement -Er raïet el khadra) au calife Ali woled Helou; le -drapeau rouge (Raï el achraf, le drapeau des nobles) au -calife Mohammed Chérif.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">[417]</a></span></p> - -<p>Aux trois bannières principales étaient subordonnés -d’innombrables petits drapeaux sous la garde des émirs. -Dans les revues, tous les émirs obéissant à la bannière -noire se tenaient avec leurs étendards sur une ligne -déployée, le front tourné du côté de l’est.</p> - -<p>En face d’eux se trouvaient les émirs obéissant à la -bannière verte à une distance égale, le front tourné du -côté de l’ouest, tandis que les deux lignes étaient réunies -par ceux qui obéissaient à la bannière rouge, le front -tourné vers le nord. Comme le nombre des combattants -à ce moment là était immense, cette disposition formait -un carré gigantesque, ouvert d’un côté, dans lequel le -Mahdi se rendait à la fin de la revue avec son calife -Abdullahi et ses moulazeimie, galopant devant le front -afin de réjouir les soldats par sa vue et de les saluer -par ces mots: «Allah jibarek fikoum» (Dieu vous -bénisse.)</p> - -<p>Ces revues nommées <i>arda</i> ou <i>tarr</i> étaient, comme -nous l’avons vu, passées chaque vendredi et, à la suite -de chacune, les bruits les plus étranges circulaient sur -la personne du tout puissant homme de guerre.</p> - -<p>L’un avait vu le Prophète chevauchant aux côtés -du Mahdi et parlant avec lui; un autre avait entendu -les voix célestes qui bénissaient les combattants pour la -foi (ansar) et leur promettaient la victoire. Un troisième -prétendait que l’ombre d’un nuage qui passait était formée -par les ailes des anges que le Tout-Puissant avait -envoyés pour rafraîchir ses bien-aimés.</p> - -<p>Environ trois jours après que la nouvelle de la -défaite d’Abou Gerger nous fut parvenue, un Italien -résidant autrefois à Berber, nommé Giuseppe Cuzzi arriva<span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">[418]</a></span> -de Khartoum à Rahat. Il avait été laissé à Berber -par A. Marquet, représentant de la maison française -Debourg et C<sup>ie</sup>, pour opérer la liquidation de quelques -petites affaires et y avait été fait prisonnier. Mohammed -Cher l’avait envoyé à Khartoum, où il devait remettre à -Gordon une lettre de Haggi Mohammed Abou Gerger; -il ne fut pas reçu par lui personnellement, mais par un -poste militaire établi en face de Khartoum sur la rive -nord du Nil Bleu et renvoyé à la personne qui l’avait -expédié. Haggi Mohammed Abou Gerger envoya alors -Cuzzi au Mahdi qui le fit repartir de nouveau, en compagnie -d’un Grec nommé Calamatino, pour Khartoum, -avec des lettres adressées à Gordon, dans lesquelles celui-ci -était sommé de se rendre. Je pus remettre au Grec -un petit billet pour Gordon Pacha. Calamatino seul put -pénétrer dans la forteresse; il remit ses lettres au poste -et y attendit la réponse, tandis que Cuzzi, sur l’ordre de -Gordon, ne put s’approcher de Khartoum que jusqu’à -une portée de fusil, car, au dire des officiers qui s’étaient -trouvés en rapport avec lui lors de sa première mission, -il cherchait à les persuader de se rendre.</p> - -<p>Après que nous eûmes célébré la fête du Ramadan -et que Abou Anga eut été rappelé avec toutes ses -forces de Gebel Deier, le Mahdi fit répandre le bruit -qu’il avait reçu du Prophète l’ordre d’aller à Khartoum -et d’assiéger cette ville. Les émirs convoquèrent leurs -hommes, leur ordonnèrent de se tenir prêts à marcher -et menacèrent ceux qui resteraient en arrière sans -permission de les considérer comme ranima.</p> - -<p>Presque tous les habitants du pays étaient, par -fanatisme et cupidité, enchantés d’obéir à l’appel du<span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">[419]</a></span> -Mahdi; ce qui provoqua une véritable migration de -peuples, telle que le Soudan n’en avait jamais vu.</p> - -<p>Nous quittâmes Rahat le 22 août. L’armée mahdiste -suivait en trois colonnes. Toutes les tribus possédant des -chameaux prirent la route du nord Khursi-Halba-Dourrah -el Khadra. Le Mahdi suivit la route du centre Daïara-Sherkela-Chat-Douem, -avec ses califes et une partie des -émirs. Les tribus possédant des bestiaux (Baggara) prirent -celle du sud parce qu’elles y trouveraient, dans les nombreux -étangs, assez d’eau pour leurs troupeaux.</p> - -<p>Ma place comme moulazem était à la suite du -calife Abdullahi.</p> - -<p>Lorsqu’on faisait halte et qu’on campait, j’avais -l’habitude de laisser mes domestiques et mes chameaux -auprès de Salih woled el Mek qui appartenait à la suite -du Mahdi. Le calife qui avait contre Salih une antipathie -secrète me fit à ce sujet plusieurs fois des reproches -et m’ordonna enfin de camper avec mes serviteurs dans -son voisinage immédiat, tout en me faisant surveiller par -son cousin Othman woled Adam. Je trouvai cependant, -la nuit venue, plus d’une fois l’occasion de communiquer -avec Salih woled el Mek qui recevait presque chaque -jour des nouvelles sur les événements se passant aux -environs des bords du fleuve.</p> - -<p>Avant que nous eûmes atteint Sherkela, un bruit -étrange circula dans notre colonne; on racontait qu’un -étranger européen et chrétien était arrivé à El Obeïd -et était maintenant en route pour venir à la rencontre -du Mahdi. Quelques-uns prétendaient savoir que c’était -le chef des Français lui-même; d’autres disaient que c’était -un parent de la reine d’Angleterre. Une chose toutefois<span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">[420]</a></span> -demeura certaine, c’est qu’un Européen était effectivement -arrivé et je crois inutile de dire que j’étais extrêmement -impatient de savoir qui avait osé s’aventurer ici dans -les circonstances actuelles.</p> - -<p>Un soir, le calife me fit appeler et me fit part qu’un -Français était arrivé à El Obeïd et qu’il avait donné -l’ordre de l’amener ici.</p> - -<p>«Ce Français est-il de ta race ou bien y a-t-il -dans ton pays, comme chez nous au Soudan, des tribus -différentes?» me demanda le calife qui n’avait en ce -temps-là aucune notion de l’Europe et de ses habitants. -Je lui énumérai les nations de l’Europe autant que je -le jugeai nécessaire.</p> - -<p>«Que veut donc de nous ce Français, pour qu’il -ait franchi une si longue route?» me demanda-t-il en -réfléchissant.</p> - -<p>«Peut-être Dieu l’a-t-il conduit sur cette route et -recherche-t-il l’amitié du Mahdi ainsi que la tienne.»</p> - -<p>Le calife me regarda d’un air incrédule et ajouta -brièvement: «Nous verrons».</p> - -<p>Nous étions arrivés à Sherkela; vers midi, le calife -me fit appeler auprès de lui.</p> - -<p>«Abd el Kadir, dit-il, le Français voyageur vient -d’arriver et je l’ai fait amener ici; attends-le auprès de -moi, peut-être aurais-je besoin de toi.»</p> - -<p>Quelques minutes après, apparut aussi Husein Pacha -qu’il avait également fait appeler.</p> - -<p>Il se passa un certain temps jusqu’à ce que le -moulazem du calife annonçât que l’étranger se trouvait -devant la porte. Le calife donna ordre de le faire -entrer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">[421]</a></span></p> - -<p>C’était un jeune homme élancé, d’environ trente ans, -de force moyenne, le visage fortement brûlé du soleil, -il portait des moustaches et de légers favoris blonds; il -était vêtu de la gioubbe et du turban; il salua avec un -«salam aleikum» le calife qui, sans se lever de son -angareb, l’invita à s’asseoir.</p> - -<p>«Pourquoi es-tu venu ici et que veux-tu de nous?» -furent les premières paroles pleines de défiance que le -calife lui adressa.</p> - -<p>L’étranger essaya de répondre en langue arabe, mais -il put seulement faire comprendre qu’il était Français et -qu’il était arrivé ici venant directement de France.</p> - -<p>«Parle avec Abd el Kadir, répliqua le calife interrompant -l’étranger au milieu de son discours incompréhensible, -il me fera part de tes intentions.»</p> - -<p>L’étranger me regarda d’un air méfiant et me salua -en langue anglaise.</p> - -<p>«Je ne suis pas Anglais, répondis-je en m’avançant, -parlez français; abrégez, et arrivez immédiatement à la -cause de votre voyage ici. Plus tard nous trouverons -l’occasion de parler ensemble en confidence.»</p> - -<p>«Pourquoi t’entretiens-tu avec lui si longtemps, Abd -el Kadir; je veux apprendre ses intentions, et tout de -suite, s’écria le calife.»</p> - -<p>«Je lui apprenais quel était mon nom, répondis-je, -et le sommais de dire la vérité, car toi et le Mahdi vous -êtes des hommes éclairés par Dieu, vous connaissez les -pensées des hommes et vous savez lire dans leur cœur.»</p> - -<p>Husein Pacha, qui était assis à côté de moi, dit -rapidement: «C’est la vérité, et que Dieu prolonge leur -vie; mais tu as bien fait de rendre l’étranger attentif.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">[422]</a></span></p> - -<p>Le calife se calma et dit tranquillement: «Cherche -à savoir la vérité.»</p> - -<p>«Mon nom est Olivier Pain, me répondit alors -l’étranger dans sa langue maternelle, et je suis Français. -Déjà, depuis ma première jeunesse, je m’intéressai au -Soudan et j’avais des sympathies pour ces populations; -je ne suis pas le seul, car tout mon pays éprouve ce -sentiment. Mais il y a sur notre continent des nations -avec lesquelles nous vivons en inimitié. L’une de celles-ci -est la nation anglaise qui s’est établie en Egypte, -tandis que l’un de ses généraux, Gordon, commande à -Khartoum. Je suis venu pour vous offrir mon alliance -et celle de ma nation.»</p> - -<p>«Quelle alliance?» demanda le calife, auquel j’avais -traduit mot à mot le discours d’Olivier Pain.</p> - -<p>«Moi-même je ne puis vous aider que de mes conseils, -ajouta Olivier Pain, mais ma nation serait prête à -gagner votre amitié, à vous soutenir aussi par des actes -et à vous livrer de l’argent et des armes.»</p> - -<p>«Es-tu mahométan?» demanda le calife comme -s’il n’avait pas entendu les derniers mots.</p> - -<p>«Oui, je suis depuis longtemps un fervent de cette -religion, à laquelle j’ai adhéré publiquement à El Obeïd.»</p> - -<p>«Bien, dit le calife en se tournant vers moi, reste -avec Husein auprès du Français, je vais avertir le -Mahdi et reviendrai ensuite auprès de vous.»</p> - -<p>Lorsqu’il nous eut quittés, je serrai la main -d’Olivier Pain et je le présentai à Husein Pacha. Quoique -sa proposition énoncée par lui sérieusement à ce qu’il -semblait, de soutenir mes ennemis, m’intéressât d’une façon -toute particulière, je lui recommandai d’être avant tout<span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">[423]</a></span> -prudent dans ses discours et de se donner comme poussé à -venir ici plutôt par l’amour de la religion que par des -visées politiques.</p> - -<p>Husein Pacha était dans son for intérieur très sévère -pour les rôdeurs.</p> - -<p>«Vous appelez en Europe «des politiques,» me -dit ce dernier en arabe, des gens qui ne sortent de -chez eux que pour tuer des hommes, pour ramasser du -butin, pour emmener en esclavage des femmes et des -jeunes filles de notre religion, vous les soutenez et vous -leur offrez de l’argent et des armes! Mais, si un pauvre -homme de notre race achète un nègre qui ne se distingue -d’un animal que parce qu’il peut dire quelques -mots et l’emploie à cultiver son champ, vous appelez -cela un péché, une horreur et vous vous arrogez le -droit de punir une telle action.»</p> - -<p>«<i>Malêche</i> (<i>cela ne fait rien</i>, phrase destinée à -tranquilliser et continuellement employée), dis-je à Husein -Pacha, celui qui vit longtemps voit beaucoup.»</p> - -<p>Le calife revint bientôt et nous ordonna de procéder -à nos ablutions pour prendre part avec le Mahdi -à la prière de midi.</p> - -<p>Nous obéîmes à son injonction et suivîmes le calife -au lieu du culte où, à la nouvelle de l’arrivée d’Olivier -Pain, une immense foule s’était rassemblée exprimant les -avis les plus absurdes sur le nouveau venu. A peine -avions-nous pris place, Olivier Pain au second rang, que -le Mahdi parut. Il portait une belle gioubbe fraîchement -lavée, parfumée de toutes les odeurs possibles; son -turban était enroulé autour de la tête avec un soin -particulier; ses paupières peintes avec du cohol, afin<span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">[424]</a></span> -de donner plus d’éclat à son regard. Il me fit l’impression -d’avoir attaché de l’importance à paraître aussi avantageusement -que possible aux yeux de l’étranger. Il -semblait flatté qu’un homme fût venu de si loin pour -le voir et lui offrir son concours.</p> - -<p>S’asseyant sur une peau de bête, il nous appela -tous auprès de lui et, regardant Olivier Pain, tandis -qu’il souriait toujours, il reçut son salut avec bienveillance, -mais ne lui tendit pas la main. Puis il lui ordonna -d’expliquer les motifs de sa venue, et m’invita à servir -d’interprète comme je l’avais fait précédemment.</p> - -<p>Olivier Pain recommença la même histoire qu’il -avait racontée déjà au calife. Le Mahdi m’invita à parler -aussi fort que possible afin que la foule curieuse qui -nous écoutait put tout entendre et comprendre. Lorsque -nous eûmes fini, le Mahdi dit à haute voix:</p> - -<p>«J’ai entendu et compris tes intentions; je ne me -fonde pas sur le soutien des hommes, mais je n’ai confiance -qu’en Dieu et en son Prophète; ton peuple est -un peuple d’infidèles et jamais je ne m’allierai avec -lui; mais je punirai et j’anéantirai mes ennemis avec -l’aide de Dieu, de mes Ansar et des troupes d’anges -que m’enverra le Prophète.»</p> - -<p>Les cris poussées par des milliers de poitrines -annoncèrent la satisfaction générale causée par les paroles -du maître. Lorsque le calme se fut rétabli, le Mahdi se -tourna vers Olivier Pain:</p> - -<p>«Tu affirmes aimer notre religion, la seule et la -vraie; es-tu mahométan?»</p> - -<p>«Certainement, répondit Olivier, et il prononça -à haute voix la profession de foi musulmane: «La ilaha<span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">[425]</a></span> -ill Allah, ou Mohammed rasoul Allah». Alors le Mahdi -lui tendit sa main à baiser sans toutefois exiger de lui -le serment de fidélité.</p> - -<p>Nous retournâmes dans les rangs des fidèles, Olivier -Pain à côté de moi et nous fîmes notre prière avec le -Mahdi. Quand elle fut terminée, le maître prononça quelques -paroles d’édification pour le salut général des âmes, -puis il se retira accompagné du calife. Ce dernier m’ordonna -auparavant de prendre Olivier chez moi jusqu’à nouvel -avis et d’attendre ses ordres ultérieurs. J’eus alors le -loisir de causer avec mon hôte sans crainte d’être dérangé.</p> - -<p>Bien que je ne pusse exprimer mon aversion pour -sa mission d’aventurier, j’éprouvai cependant de la pitié -pour l’homme qui, s’il avait pensé remporter un succès, -s’était heurté à une amère déception. Je le saluai encore -une fois cordialement et lui dit:</p> - -<p>«Eh bien! cher Monsieur, maintenant que nous -voilà seuls pour quelques instants, nous allons parler à -cœur ouvert. Bien que votre mission n’ait absolument -pas mes sympathies, je vous assure cependant, en vous -serrant la main, que je ferai tout ce qui sera en mon -pouvoir pour prévenir toute atteinte à votre sécurité -personnelle. Maintenant vous pouvez être tranquille et -comme je suis depuis des années sans relations avec le -monde, racontez-moi ce qui s’est passé en Europe pendant -ce temps!»</p> - -<p>«J’ai en vous une confiance absolue, me répondit-il, -je connais votre nom qui a été souvent prononcé devant -moi, depuis que je suis en Afrique; je suis heureux que -le sort m’ait conduit auprès de vous. Il y aurait beaucoup -de choses à raconter, que vous ne savez pas encore.<span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">[426]</a></span> -Permettez que je commence par l’Egypte, cela vous -intéressera davantage, je le crois.»</p> - -<p>Il me parla alors du soulèvement de Ahmed Pacha -el Arabi, des grands massacres, de l’intervention des -Puissances et de l’action de l’Angleterre qui avait occupé -l’Egypte.</p> - -<p>«Je suis, dit-il, collaborateur de <i>l’Indépendance</i> et -collègue de Rochefort que vous connaissez aussi certainement. -La politique de la France et de l’Angleterre, -comme vous ne l’ignorez pas, ne suit pas le même chemin, -et c’est notre devoir, là où faire se peut, de contrecarrer -les visées de la politique anglaise. Je ne suis pas venu -ici comme plénipotentiaire de la France, mais plutôt pour -mon propre compte. On connaît cependant mes plans et -on semble les favoriser. Le gouvernement anglais, instruit -de mes desseins, a semé sur mon chemin tous les obstacles -possibles. J’ai été même signalé, poursuivi, chassé de Wadi -Halfa. Plus tard, j’ai réussi à trouver des Arabes de la tribu -des Eregat qui m’ont secrètement amené d’Esneh par -Kab à El Obeïd, en suivant la route qui mène à l’ouest de -Dongola. J’ai été reçu aujourd’hui par le Mahdi d’une façon -très amicale, je suis satisfait et j’ai beaucoup d’espoir.»</p> - -<p>«Pensez-vous réellement que votre proposition sera -acceptée?» demandai-je.</p> - -<p>«Si ma proposition n’est pas acceptée immédiatement, -j’espère cependant que le Mahdi sera disposé à -entrer en relations amicales avec la France, ce qui me -suffirait momentanément. Je suis venu ici de mon propre -mouvement et dans les meilleures intentions. C’est pourquoi -je suis presque certain que le Mahdi ne m’empêchera -pas de m’en retourner.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">[427]</a></span></p> - -<p>«Cela ne me parait pourtant pas aussi sûr qu’à -vous! lui dis-je; avez-vous laissé une famille dans votre -patrie?»</p> - -<p>«Oui, répondit-il un peu inquiet, j’ai laissé à Paris -une femme et deux chers enfants. Je pense souvent à -eux et je me réjouis de les revoir bientôt. Soyez franc, -Monsieur! à quoi dois-je m’attendre, d’après votre avis?»</p> - -<p>«Mon cher Monsieur, avec ce que je connais de -ces gens, vous n’avez pour le moment rien à craindre -pour votre propre personne, mais quand et de quelle -manière vous pourrez leur échapper, je ne puis là-dessus -rien vous dire de précis aujourd’hui. Ce que -j’espère, c’est, qu’on refusera vos propositions qui pourraient -pourtant être utiles un jour à cet ennemi de -l’Angleterre, qui est également mon ennemi. Je souhaite -avec vous qu’on vous laisse retourner sans tarder dans -votre patrie où vous attendent votre femme et vos -enfants.»</p> - -<p>J’avais donné ordre à mon domestique de nous -apporter à manger, j’invitai aussi Gustave Kloss, l’ancien -domestique d’O’Donovan, à partager notre repas. Il avait -obtenu, sur ma demande, la permission du calife de -demeurer auprès de moi. Nous avions à peine commencé -que deux moulazeimie du calife parurent et invitèrent -Olivier Pain à les suivre. Il fut surpris qu’on lui ordonna -d’aller seul et sortit quelque peu froissé. Je trouvai aussi -cette invitation un peu étrange, car Olivier Pain parlait -si mal l’arabe que, seul, il pouvait à peine se faire comprendre. -Je faisais, à ce sujet, une remarque à Moustapha -(Kloss) lorsque je fus à mon tour appelé auprès -du calife.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">[428]</a></span></p> - -<p>«Abd el Kadir, me dit-il avec confiance, je te -considère absolument comme étant des nôtres. Que penses-tu -de ce Français?»</p> - -<p>«Je crois, répondis-je, que cet homme est sincère -et qu’il a de bonnes intentions. Mais ne connaissant -ni toi, ni le Mahdi, il ne savait pas que vous n’avez -confiance qu’en Dieu et que vous ne recherchez ni -ne voulez aucun autre allié. C’est pourquoi vous êtes -victorieux car Dieu est avec ceux qui se confient en -lui.»</p> - -<p>«Tu as entendu, continua le calife, les paroles que -le Mahdi a adressées au Français. Nous ne voulons pas -d’alliance avec les infidèles et nous vaincrons nos ennemis -sans leur concours.»</p> - -<p>«Certainement, fis-je observer, c’est pourquoi cet -homme est inutile ici; il doit retourner près de son -peuple et faire connaître à ses compatriotes les victoires -du Mahdi et de son général le calife.»</p> - -<p>«Peut-être plus tard, dit celui-ci, pour le moment -je lui ai ordonné de rester auprès de Zeki Tamel qui -s’occupe déjà de lui.»</p> - -<p>«Il lui sera difficile de se faire comprendre, car -il connaît peu la langue arabe.»</p> - -<p>«Dans son voyage jusqu’ici, il n’avait pourtant -aucun interprète, interrompit le calife, du reste, je te -permets de lui rendre visite.»</p> - -<p>Il me parla ensuite d’autres choses et me montra -les chevaux que Zogal venait de lui envoyer du Darfour -et dont je reconnus plus d’un.</p> - -<p>Après avoir quitté le calife, je cherchai Olivier Pain -et le trouvai à l’ombre d’une tente trouée, la tête appuyée<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">[429]</a></span> -dans les mains, et réfléchissant. En m’apercevant, il se -leva et vint à ma rencontre.</p> - -<p>«Je ne sais que penser; on me donne l’ordre de -rentrer ici, on m’y apporte mes bagages; un certain -Zeki, me dit-on, s’occupera de moi. Pourquoi ne me -laisse-t-on pas avec vous?»</p> - -<p>«C’est dans le caractère du Mahdi et particulièrement -dans celui du calife de contrarier les désirs de -chacun. Ils appellent cette règle de conduite: Eprouver la -patience, la soumission et la foi d’un homme, lui répondis-je -pour le calmer. Vous n’avez rien à craindre. Le calife -peut se défier peut-être jusqu’à un certain point de nous -deux et ne pas désirer que nous soyons toujours ensemble -pour trouver peut-être l’occasion de critiquer sa -manière d’agir. Mais voici justement Zeki Tamel qui a -été autrefois mon compagnon dans plus d’un combat. Je -veux vous recommander à cet homme».</p> - -<p>J’allai à la rencontre de Zeki Tamel qui me salua -et s’informa de ma santé.</p> - -<p>«Ami, lui dis-je, cet homme est étranger et c’est -ton hôte. Je le recommande à ta bienveillance. Au nom -de notre ancienne amitié, je te prie d’être aimable et -indulgent avec lui.»</p> - -<p>«Je ne le laisserai certainement manquer de -rien, autant que cela sera en mon pouvoir; mais, -me dit-il à voix basse, le calife m’a défendu de le -laisser avoir des rapports avec d’autres personnes, et -c’est pourquoi je dois te prier de ne venir le voir que -rarement.»</p> - -<p>«La défense ne me concerne pas, répliquai-je, car je -viens justement de chez notre maître qui m’a accordé<span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">[430]</a></span> -la permission de visiter ton hôte quand cela me conviendrait; -donc, encore une fois, je te prie, prends soin de lui.»</p> - -<p>Je retournai auprès d’Olivier Pain et l’exhortai au -courage. Je lui dis que le calife désirait qu’il n’eût pas -de rapport avec ses gens, ce qui serait préférable pour -lui, car il courait d’autant moins le risque d’être calomnié -par eux. Je lui promis de lui faire visite aussi souvent -que possible.</p> - -<p>Le lendemain matin, retentit le gros tambour de -guerre du calife; cet instrument était nommé <i>mansoura</i>, -le victorieux. C’était le signal du départ.</p> - -<p>Nous marchions seulement depuis le matin jusqu’à -midi et nous n’avancions que lentement. Comme à midi -nous établissions notre campement, je cherchai Olivier Pain -et le retrouvai à l’ombre de sa tente. Il se sentait bien -physiquement, mais se plaignait de la mauvaise nourriture. -Zeki, qui pendant notre entretien était survenu, -m’assura qu’il lui avait envoyé deux fois de l’asida, mais -que Pain n’en avait presque pas pris. Je lui répondis -que cet étranger n’était pas encore habitué à ce plat du -pays, c’est pourquoi je promis de lui envoyer chaque -fois que je le pourrais un autre mets par mon domestique. -Aussitôt rentré chez moi, je fis préparer un peu de -soupe et de riz qu’on porta à Olivier Pain.</p> - -<p>Le soir, le calife me demanda si j’avais vu Pain.</p> - -<p>«Oui,» lui dis-je.</p> - -<p>Je lui racontai alors qu’il n’était pas encore habitué -à notre asida et que, si on l’obligeait à en manger, -il tomberait probablement malade. Je lui demandai la -permission de lui envoyer de temps en temps une -nourriture plus légère, ce à quoi il consentit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">[431]</a></span></p> - -<p>«Toi-même, tu te contentes pourtant de la nourriture -du pays, ajouta-t-il, il serait donc en tout cas -préférable pour lui de s’y habituer également le plus tôt -possible; mais, où est Moustapha, je ne l’ai pas vu depuis -que nous sommes partis de Rahat.»</p> - -<p>«Il est ici et surveille mes domestiques dans les -soins qu’ils donnent aux chevaux et aux chameaux.»</p> - -<p>Sur le désir du calife, j’envoyai un des grooms qui -se tenaient au dehors, pour le chercher. Quelques minutes -après Moustapha arriva.</p> - -<p>«Où donc te tiens-tu toujours, que je ne t’ai pas -aperçu depuis des semaines, gronda-t-il, as-tu donc oublié -que je suis ton maître?»</p> - -<p>«Je suis, avec ta permission, auprès d’Abd el Kadir et -je l’aide dans ses travaux, dit Moustapha d’un air arrogant. -Tu ne t’occupes pas de moi et tu m’as livré à moi-même.»</p> - -<p>«Je m’occuperai de toi à l’avenir» dit le calife en -colère. Il appela un moulazem: «Conduis Moustapha -auprès du secrétaire Ben Nagi»: ordonna-t-il, et fais-le -mettre aux fers!»</p> - -<p>Kloss suivit son gardien sans répliquer un mot.</p> - -<p>«Moustapha, continua le calife, est un mauvais -homme et tu as suffisamment de serviteurs pour pouvoir -facilement te passer de lui. Je l’ai pris auprès de moi -et il m’a quitté sans motifs. Je lui ai ordonné de servir -mon frère Yacoub, il s’est plaint de lui et l’a quitté. -Maintenant qu’il est auprès de toi, croit-il pouvoir ne -plus s’occuper de nous.»</p> - -<p>«Pardonne-lui, car qui pardonne est miséricordieux! -Ordonne-lui de rester auprès de ton frère, peut-être -deviendra-t-il meilleur?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">[432]</a></span></p> - -<p>«Il doit passer quelques jours dans les fers, afin -d’apprendre que je suis son maître. Il n’est pas meilleur -que toi et tu viens chaque jour à ma porte,» me dit-il -en souriant, parce qu’il vit bien que j’étais blessé de sa -façon d’agir envers Moustapha.</p> - -<p>Il fit apporter le souper pendant lequel je m’observai -d’une façon toute particulière, afin de ne pas donner au -calife, qui me surveillait, le soupçon que je lui en voulais -de m’avoir enlevé Moustapha. Il parla peu, et paraissait -de mauvaise humeur. Après le souper, il prit congé de -moi avec quelques paroles amicales qui toutefois ne me -semblaient pas venir du cœur.</p> - -<p>Je revins sous ma tente où je ne pus pendant -longtemps trouver le sommeil. Je déployais toute la -patience et toute l’abnégation possibles pour conquérir -la faveur du calife, et pouvoir profiter d’autant plus -facilement un jour d’une occasion de délivrance. Mais, -grâce à son caractère entier, c’était un rôle difficile -de ne pas sortir de sa ligne de conduite et de ne -pas blesser son prodigieux orgueil. Chaque jour, je -voyais des exemples de son humeur capricieuse; il -n’avait aucun égard pour ses moulazeimie qu’il faisait, -à la moindre faute, enfermer, mettre aux fers et battre. -La privation des biens était la suite habituelle de -ces faits. Il était habitué à obéir à son premier mouvement, -ne réfléchissant pas longtemps, et attachait -une importance énorme à toujours montrer qu’il était le -maître.</p> - -<p>Fadhlelmola, frère d’Abou Anga, commandant des -Djihadia (ils étaient tous deux fils d’un esclave libéré -d’un parent du calife) était chargé des fonctions de<span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">[433]</a></span> -son frère. Ce Fadhlelmola avait un ami fidèle et un conseiller -en la personne d’Ahmed woled Younis, de la tribu -des Sheikhiehs. Le même soir, il s’était rendu chez le -calife pour lui demander de donner son autorisation au -mariage de Younis. Le calife étant de mauvaise humeur -voulut encore une fois montrer qu’il était le maître. Il -fit appeler le père de la jeune fille et lui demanda -devant les personnes présentes s’il voulait marier sa fille -avec Ahmed woled Younis. Comme celui-ci répondait -affirmativement, il lui dit: «J’ai résolu, car je trouve -que cela est préférable pour son bonheur, de la marier -à Fadhlelmola. As-tu quelques objections à présenter?»</p> - -<p>Le père de la jeune fille déclara naturellement -qu’il était absolument de l’avis du calife et celui-ci -ordonna aussitôt: «Eh bien le <i>fatha</i>!» (prière d’usage -pour la bénédiction des mariages). Les personnes présentes -levèrent les mains, récitèrent le fatha et mangèrent -des dattes qu’on leur offrit. Puis elles furent -congédiées par le calife. Fadhlelmola s’en alla, riche -d’une femme de plus; Ahmed woled Younis plus pauvre -d’une espérance. L’humeur du calife était satisfaite; -avec un tel maître, il fallait être prudent.</p> - -<p>Environ cinq jours plus tard, nous atteignîmes -Chat. Là, beaucoup de sources comblées précédemment -furent rétablies et des huttes en paille avec des -clôtures furent élevées pour le Mahdi et ses califes. Le -Mahdi voulait s’arrêter plusieurs jours en cet endroit.</p> - -<p>Pendant la marche, je rendis chaque jour visite -à Olivier Pain. Il était toujours de plus mauvaise humeur -et plus ennuyé de son isolement, car les rapports -avec les autres hommes et les esclaves commis à son<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">[434]</a></span> -service lui restaient interdits. Ces quelques jours avaient -suffi pour le faire renoncer complètement à l’exécution -de ses plans: il ne songeait plus maintenant qu’à sa -femme et à ses enfants.</p> - -<p>Je cherchai à le calmer, l’engageai à espérer en -l’avenir et à ne pas trop se livrer à des pensées mélancoliques -qui commençaient à miner ses forces. Le calife -semblait peu se soucier de lui et demandait seulement, -à l’occasion, de ses nouvelles.</p> - -<p>Le lendemain de notre arrivée à Chat, l’ancien -sheikh du Mahdi, Mohammed Chérif, arriva enfin; on -l’attendait depuis longtemps. Lui aussi avait été forcé -par ses ennemis et tremblant pour sa propre sûreté de -paraître en suppliant. Mais le Mahdi le délivra aussitôt de -cette situation indigne, le conduisit de la manière la -plus flatteuse à sa demeure, et fit élever des tentes pour -lui. Il lui donna deux belles jeunes filles abyssiniennes -et des chevaux et réussit bientôt, par sa générosité, à -s’attacher une grande partie des partisans de Mohammed -Chérif.</p> - -<p>Le calife avait pardonné à Moustapha et lui avait -ordonné de rester auprès du secrétaire Ben Nagi. Toutefois -il nous était permis de communiquer ensemble.</p> - -<p>Déjà après notre départ de Sherkela, on savait que -les troupes de Gordon avaient essuyé une grosse défaite. -A Chat, nous reçûmes des nouvelles détaillées de la -défaite de Mohammed Ali Pacha à Omm Douban, par le -sheikh El Ebed. Après avoir vaincu les rebelles à Halfaya -et Haggi Mohammed à Bourri, Gordon envoya Mohammed -Ali Pacha avec environ 2,000 hommes contre les rebelles -qui se tenaient à Omm Douban, village du sheikh El<span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">[435]</a></span> -Ebed. Mohammed Ali avait, à cause de sa bravoure, eu -une carrière rapide. Il avait demandé dans le temps à -permuter du Darfour où il avait servi auprès de moi -comme saghcolaghassi. Gordon l’avait nommé major et, -pendant le siège, il devint successivement colonel, puis -général. Il marcha donc, avec ses 2,000 hommes, irréguliers -la plupart, contre le sheikh El Ebed, accompagné -d’une véritable cohue de femmes et d’esclaves en quête de -quelque butin.</p> - -<p>Pendant la marche d’Elefoun, il fut surpris par les -rebelles, près d’Omm Douban, attaqué de divers côtés -à la fois, et, empêché de se frayer une sortie par suite -de la foule qui l’entourait, il fut battu et presque complètement -anéanti. Quelques-uns de ses hommes purent à -grand’peine s’échapper; ils apportèrent la triste nouvelle -à Khartoum.</p> - -<p>Enhardis par ce succès, les rebelles resserrèrent -le cercle autour de cette ville et reçurent d’Abd er -Rahman woled en Negoumi un renfort si important que -les troupes de Gordon n’étaient plus en nombre suffisant -pour oser tenter une sortie victorieuse.</p> - -<p>De Chat, nous nous dirigeâmes sur Douem, où le -Mahdi passa une grande revue. A cette occasion, montrant -le Nil à ses troupes: «Dieu le maître, le Bon et le -Miséricordieux, s’écria-t-il, à créé ce fleuve; il vous y -désaltérera et sur ses rivages vous trouverez des pays -dont vous serez, je vous le prédis, les maîtres.»</p> - -<p>Une joie fanatique s’empara de cette foule qui voyait -déjà toute l’Egypte devenir sa proie.</p> - -<p>Arrivés à Dourrah el Khadra, nous célébrâmes la -fête du «Baïram.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">[436]</a></span></p> - -<p>Olivier Pain souffrait de la fièvre et, de jour en jour, -était plus abattu. Malgré les doses de quinine qu’il -absorbait, sa mauvaise humeur tournant à la mélancolie, -nous causa de graves inquiétudes.</p> - -<p>«J’ai commis bien des sottises dans ma vie, me -dit-il un jour; mais mon voyage en ce pays est la plus -grosse de toutes; je n’envisage le résultat qu’avec -appréhension. Il eut été préférable que les Anglais -eussent réellement accompli leur dessein, de me faire -prisonnier.»</p> - -<p>Je le consolai et le suppliai de ne pas perdre courage.</p> - -<p>Mais il se détourna, en secouant tristement la tête.</p> - -<p>Le jour du Baïram, le Mahdi fit la prière à haute -voix, puis lut la Khoudba (le sermon) pendant lequel, -devant tout le peuple, il se prit à sangloter abondamment. -Nous autres, infidèles, nous savions que, lorsqu’il -pleurait, il méditait toujours quelque mauvaise action. -Aussi, sa prédication et ses pleurs excitèrent-ils au -combat ces milliers d’hommes, facilement irritables, accourus -en masse des provinces du Nil.</p> - -<p>Après deux jours de repos, nous reprîmes notre -route marchant comme de véritables tortues; les pèlerins -affluaient de toutes les contrées du Soudan.</p> - -<p>Pain allait toujours plus mal; on craignit le -typhus; il était absolument abattu.</p> - -<p>Un jour, il me pria de demander au Mahdi un -secours en argent: les nègres qui le servaient ne cessaient -de mendier.</p> - -<p>Le Mahdi fit aussitôt prendre dans le Bet el Mal -cinq livres égyptiennes et me les remit en faisant des -vœux pour le prompt rétablissement du malade.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">[437]</a></span></p> - -<p>Comme je communiquai au calife l’état grave de -Pain et le secours du Mahdi, il me reprocha d’avoir -demandé de l’argent au Mahdi sans m’être adressé à -lui, au préalable.</p> - -<p>«S’il meurt au milieu de nous, ajouta-t-il, il peut -s’estimer heureux, car la bonté et la toute-puissance -divine l’ont arraché à sa tribu: d’un infidèle, elles ont -fait un fidèle.»</p> - -<p>Quatre jours après, Olivier Pain était si faible qu’il -pouvait à peine se soulever. Depuis deux jours il ne -touchait plus aux aliments que je lui envoyais.</p> - -<p>Il me tendit sa main amaigrie.</p> - -<p>«Ma dernière heure est arrivée; je le sais, me -dit-il. Laissez-moi vous remercier de votre amabilité et -de vos soins. Une prière encore: si jamais vous êtes libre -et que vous alliez à Paris, portez à ma femme et à mes -enfants les derniers adieux d’un malheureux.» Tandis -qu’il prononçait ces mots, deux grosses larmes coulaient -le long de ses joues. Je l’encourageai encore et j’assurai -qu’il n’avait aucune raison de perdre toute espérance.</p> - -<p>Les tambours de guerre qui battaient alors m’obligèrent -à le quitter.</p> - -<p>Je laissai auprès de lui un de mes domestiques, -nommé Atroun. En route, je m’entretins avec le calife -de l’état du malade et le priai de lui laisser quelques -jours de repos dans le plus prochain village. Le calife -ne prit aucune décision et me pria de lui reparler de -Pain dans le courant de la soirée.</p> - -<p>Mais à la tombée de la nuit, Atroun s’avança.</p> - -<p>«Où est Youssouf? (c’est ainsi qu’on appelait -Olivier Pain)» lui demandai-je tout inquiet.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">[438]</a></span></p> - -<p>«Mon maître est mort; c’est pourquoi nous nous -sommes tant trouvés en retard.»</p> - -<p>«Mort?» répétai-je bouleversé.</p> - -<p>«Oui, mort, répéta Atroun, nous l’avons même -déjà enterré!»</p> - -<p>«Dis-moi comment cela s’est passé...»</p> - -<p>«Youssouf, mon maître, était si faible, qu’il ne -pouvait plus se tenir à cheval; nous fûmes forcés de -nous traîner une partie du chemin, à pied. A plusieurs -reprises, il perdit connaissance; puis il me parla en sa -langue que nous ne comprenions pas. Nous le mîmes -enfin sur un angareb que nous plaçâmes sur la selle -d’un chameau; il ne put s’y tenir et tomba. Dès lors, -il perdit connaissance, jusqu’au moment où il mourut. -Nous l’enveloppâmes dans une ferda (drap en coton) et -nous l’enterrâmes. Les esclaves de Zeki ont apporté à -leur maître tout ce qu’il possédait.»</p> - -<p>Quoique Olivier Pain fût sérieusement atteint, j’attribuai -la rapidité de sa mort à la chute qu’il avait -faite du chameau. Pauvre homme! Arriver avec de si -hautes visées et finir si tristement!</p> - -<p>Je fis part aussitôt de sa mort au calife.</p> - -<p>«Il est heureux», me répondit-il. Puis il fit savoir -à Zeki qu’il eut à conserver avec soin, provisoirement, -tout ce qui avait appartenu à Olivier Pain. Il m’envoya -auprès du Mahdi pour le prévenir. Celui-ci parut prendre -à cette nouvelle une part plus grande que le calife et -récita même la prière des morts.</p> - -<p>Trois jours s’écoulèrent, nous approchions de Khartoum. -En route, nous eûmes l’occasion d’apercevoir à -maintes reprises les bateaux à vapeur de Gordon qui<span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">[439]</a></span> -apparaissaient dans le lointain; ils semblaient se livrer à -des reconnaissances; mais ils se retirèrent sans attendre -notre arrivée.</p> - -<p>Nous venions de dresser nos tentes, quand un moulazem -du Mahdi me pria de le suivre chez son maître, -où se trouvaient déjà le sheikh Abd el Kadir woled -Om Mariom, autrefois cadi de Kalakle, jouissant d’une -grande renommée chez les habitants du Nil Blanc, et -Husein Pacha.</p> - -<p>«Je t’ai fait appeler, me dit le Mahdi, afin que tu -préviennes Gordon que sa chute est prochaine. Dis-lui -que je suis bien le Mahdi, qu’il se rende avec sa garnison -afin de pouvoir se sauver, lui et son âme; fais-lui -entendre que, s’il refuse, tous combattront contre lui, et -toi-même aussi; la victoire nous est assurée. Ma lettre -n’a d’autre but que d’empêcher le sang de couler -abondamment.»</p> - -<p>Je me tus. Husein m’engageait fortement à répondre.</p> - -<p>«O Mahdi! répliquai-je enfin, écoute mes paroles; je -te parlerai à cœur ouvert; pardonne-moi si ma réponse -est peut-être vive et si tous les termes n’en sont pas -pesés. Si j’écris à Gordon que tu es le vrai Mahdi, il -ne me croira pas, si je le menace de le combattre de ma -propre main, il ne me craindra pas. Mais toi, dis-tu, tu -ne veux pas que le sang soit répandu. Je le sommerai -donc de se rendre; je lui dirai qu’il est trop faible pour -soutenir un combat contre toi, le victorieux et qu’il n’a -aucun secours à attendre du dehors. Je l’informerai enfin -que je suis prêt à servir d’interprète entre toi et lui.»</p> - -<p>Le Mahdi s’étant rallié à mes propositions, je rentrai -en hâte chez moi. Ma tente avait été déchirée pendant<span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">[440]</a></span> -le transport; j’avais élevé, pour avoir un peu d’ombre -pendant le jour, une toiture des plus primitives composée -de bâtons sur lesquels je tendis quelques lambeaux -d’étoffe. La nuit, je dormais à la belle étoile. Je dus -donc me mettre en quête d’une lanterne, et, assis sur -mon angareb, je rédigeai ma missive.</p> - -<p>J’écrivis tout d’abord à Gordon quelques lignes en -français, lui exposant que les détails qui allaient suivre -étaient en allemand, parce qu’il m’était plus facile de -m’exprimer en ma langue maternelle; qu’ensuite j’avais -peu de temps à ma disposition et qu’enfin mes dictionnaires -avaient été brûlés car, on les avait pris pour -des livres de prières. J’espérais, ajoutai-je, avoir bientôt -l’occasion de le revoir, priant Dieu chaque jour d’exaucer -ma prière. Je lui nommai enfin quelques sheikhs -qui s’étaient joints au Mahdi, dans le seul espoir de -sauver leurs femmes et leurs enfants.</p> - -<p>Après cette sorte de préface, je lui écrivis une -lettre très détaillée. Je lui rappelai que, d’après ce que -m’avait dit Georges Calamatino, je savais que lui, Gordon, -avait désapprouvé ma capitulation. Je lui soumis -donc les circonstances de ma chute, en le priant de ne -me juger qu’après avoir lu mon récit. Je lui rappelai -mes actions contre le sultan Haroun et Doud Benga; -comment, au commencement de la révolte, les quelques -officiers que j’avais m’abandonnèrent tous, parce qu’Arabi -Pacha avait chassé du pays tous les Européens; comment -le bruit s’était répandu que mes défaites n’étaient -dues qu’à mon manque de croyance; combien j’avais -été forcé de lutter contre des intrigues de toute nature -jusqu’à ce que je changeasse de religion; comment<span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">[441]</a></span> -enfin, grâce à cet acte, mes gens devinrent plus confiants; -puis, je lui narrai nos succès passagers, jusqu’au -moment où l’anéantissement de l’armée de Hicks nous -enleva tout espoir d’être jamais secourus.</p> - -<p>Je passai ainsi en revue tous les événements: le -nombre de mes hommes morts au champ d’honneur, les -réserves de munitions presque épuisées, la position des -soldats et des officiers qui comprenaient bien que seule -la capitulation pouvait sauver leur vie; enfin, ma situation -d’unique Européen ne pouvant résister plus longtemps -aux désirs de se rendre, manifestés par tous et -ne pouvant aller contre la destinée. Ma soumission, lui -écrivis-je, a été la plus grande douleur que j’ai supportée -en ma vie; mais, je ne pouvais agir autrement -et, comme officier autrichien, je ne crains pas le verdict -du juge le plus sévère de mes actions. Par ma façon -d’agir, continuai-je, je crois avoir acquis, jusqu’à un -certain degré, la confiance du Mahdi et du calife; c’est -pourquoi, du reste, ils m’ont permis de vous écrire, -pour vous engager à vous rendre, il est vrai; mais je -saisis cette occasion avec quelle joie!—pour vous -offrir mes services, résolu à vaincre ou à mourir, -s’il vous est possible toutefois de faciliter ma fuite à -Khartoum.</p> - -<p>Je le priai de m’écrire quelques lignes en français -pour me faire savoir, le cas échéant, jusqu’à quel point -il pourrait me venir en aide dans l’accomplissement de -mon dessein, lui recommandant de ne pas oublier de -me demander, en langue arabe, de venir à Omm Derman, -avec l’autorisation du Mahdi, pour traiter des -conditions de capitulation.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">[442]</a></span></p> - -<p>J’écrivis encore une troisième lettre, en allemand, -au consul Hansal, le priant de faire tout ce qui dépendrait -de lui pour faciliter ma fuite à Khartoum; je -lui disais, entr’autres choses, que, connaissant les intentions -du Mahdi, ses forces, etc., ma présence en -cette ville pouvait être d’une grande utilité.</p> - -<p>Mais, comme certains bruits circulaient dans le -camp du Mahdi, d’après lesquels Gordon se rendrait si -aucun renfort ne lui arrivait, je priai le consul Hansal -de m’informer des desseins du Général; car, si la capitulation -avait lieu après ma fuite dans la ville, il va de -soi que je serais la victime du Mahdi et qu’il ne tarderait -pas à se venger sur moi.</p> - -<p>Il me parut alors, il me paraît aujourd’hui même -encore, assez juste que, si par ma fuite j’excitais la -colère du Mahdi, je fusse au moins sûr de l’éventualité -de la reddition de Khartoum. On prétendait ici que -la garnison de Khartoum tremblait et que beaucoup -désiraient la reddition de la ville; j’attirai sérieusement -l’attention de Hansal, l’assurant que la force du Mahdi -n’était pas si grande qu’on le croyait et que par l’énergie -des troupes égyptiennes, tout pouvait encore être -sauvé. La ville devait être en état de tenir au moins -six semaines, sinon deux mois pour donner à une armée -le temps d’arriver à son secours. Je lui rapportai enfin -le bruit qui courait que le petit vapeur envoyé dernièrement -à Dongola par Gordon devait avoir fait naufrage -près de Wadi Gamer, ce dont toutefois je n’avais pu -m’assurer jusqu’à aujourd’hui.</p> - -<p>Le 15 octobre, au matin, je me rendis avec mes -trois lettres auprès du Mahdi qui m’ordonna de les<span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">[443]</a></span> -faire porter à Omm Derman par un de mes domestiques. -Je choisis un jeune garçon, d’environ 15 ans, -nommé Mergan, auquel, sur l’ordre du Mahdi, Ahmed -woled Soliman remit un âne et quelque argent pour le -voyage. Je recommandai soigneusement au jeune homme -de ne parler à personne au monde à Khartoum, si ce -n’est à Gordon Pacha ou au consul Hansal, et de les -assurer que je désirais venir en cette ville.</p> - -<p>Vers midi des courriers arrivèrent de Berber confirmant -malheureusement la prise du vapeur allant à -Dongola et le meurtre du colonel Steward ainsi que celui -de ceux qui l’accompagnaient.</p> - -<p>Les messagers apportaient les papiers qu’ils avaient -trouvés sur le vapeur et le calife m’ordonna de parcourir, -chez Ahmed woled Soliman, ceux qui étaient -écrits en langues européennes.</p> - -<p>Au milieu de nombreuses lettres particulières de -personnes restées à Khartoum, je trouvai un très long -rapport militaire, sans signature, il est vrai, mais qui -devait émaner de la plume de Gordon.</p> - -<p>Le Mahdi m’ayant interrogé sur le contenu de ces -papiers, je lui répondis que la plupart avaient un caractère -privé sans aucune importance; quant au rapport -militaire, je n’y avais rien compris du tout. Malheureusement -on trouva nombre de rapports et d’écrits en -langue arabe desquels on déduisit facilement ce qui se -passait à Khartoum. En outre, une dépêche détaillée, à -moitié chiffrée, également de Gordon, à Son Altesse le -Khédive fut lue par Abd el Halim effendi, autrefois -Bashkatib (chef de bureau) au Kordofan; ce fut une -précieuse source d’informations pour le Mahdi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">[444]</a></span></p> - -<p>Par les papiers du consulat, j’appris malheureusement -que mon ami l’agriculteur Ernest Marno avait -succombé à la fièvre, à Khartoum, depuis longtemps -déjà.</p> - -<p>En ma présence, on tint conseil pour savoir quels -papiers seraient envoyés à Gordon, pour le persuader -de la perte du vapeur et peut-être par là le décider à -se rendre. Je prétendis que seul le rapport écrit de sa -propre main serait le témoignage le plus frappant de la -perte qu’il venait d’éprouver. Après de longs débats on -convint enfin de suivre mon conseil. En triant ces paperasses, -on découvrit une lettre de Salih woled el -Mek, écrite après son arrestation. Dans cette missive -il assurait le général Gordon de sa fidélité et de sa -soumission. Celui-ci avait voulu envoyer au Caire cette -lettre comme preuve du dévouement de Salih et cette -bonne intention fut cause qu’on jeta mon ami dans la -prison commune, c’est-à-dire dans une petite, mais épaisse -zeriba qui servait dans ce but pendant la marche.</p> - -<p>Grâce à la foule immense qui s’était jointe au -Mahdi, le blé commença à manquer; l’ardeb atteignit le -prix de 18 écus medjidieh; au marché, la livre sterling -valait deux écus. Ibrahim Adlan fut envoyé à Berber -pour reprendre de Mohammed Cher la caisse du Gouvernement -et l’apporter à l’endroit où nous étions. 70 à -80,000 livres en or furent alors partagées entre tous. -Mais comme dans le pays tout était évalué en écus, la -seule monnaie courante chez les indigènes, la valeur de -l’or tomba tellement qu’on ne pouvait échanger la livre -que contre deux écus, quelquefois même un écu et demi. -Le prix de la viande était par contre incomparablement<span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">[445]</a></span> -plus bas que celui du blé. Une vache grasse ou un bon -bœuf atteignait tout au plus un écu et demi ou deux -écus, un veau valait d’un demi-écu à un écu. Les bergers -avaient amené tous leurs troupeaux et ne trouvaient -pas sur le rivage du Nil de quoi faire paître tant de -milliers d’animaux. D’autre part, le Mahdi ayant déclaré, -dans ses sermons, que l’élevage du bétail était une perte -du temps qui serait mieux employé à servir Dieu et à -combattre pour la bonne cause, ces diverses circonstances -engagèrent les possesseurs de troupeaux à s’en défaire -au plus tôt; d’où une baisse considérable du prix de la -viande.</p> - -<p>Mergan revint le lendemain; il ne m’apporta à ma -grande surprise, aucune missive. Il était entré dans les -remparts d’Omm Derman et avait remis les lettres; peu -après, le commandant lui avait donné l’ordre de retourner -car, lui avait-on dit, il n’y avait pas de réponse. J’envoyai -le jeune homme aussitôt auprès du Mahdi qui -l’interrogea, pendant que j’avertissais le calife qu’on n’avait -pas répondu à mes lettres.</p> - -<p>Appelé le soir même devant le Mahdi, je reçus -l’ordre d’écrire une seconde fois à Gordon; peut-être, -après la nouvelle de la perte de son vapeur, répondrait-il? -Mergan devait être envoyé de nouveau comme messager. -A la lueur vacillante de ma lanterne, en rase -campagne, j’écrivis à Gordon, lui faisant part entr’autres, -de la mort du colonel Steward et de ses compagnons; -je le priai de répondre à mes précédentes missives.</p> - -<p>Mergan revint le surlendemain matin, apportant -une lettre du consul Hansal, écrite en allemand et en -arabe.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">[446]</a></span></p> - -<p>En voici la teneur:</p> - -<div class="pbq"> - -<p class="pi4 p1">Cher ami Slatin bey!</p> - -<p>Vos lettres me sont parvenues; je vous prie -de vous rencontrer avec moi au tabia Regheb Bey -(fort d’Omm Derman). Il faut que je m’entretienne -avec vous sur les démarches nécessaires pour vous -sauver. Après quoi, nous vous laisserons retourner -auprès de vos amis, sans retard.</p> - -<p class="pr4">Mes meilleures salutations</p> -<p class="pr8">Votre</p> -<p class="pr2">Hansal.</p></div> - -<p class="p1">Accompagné de Mergan, je me présentai aussitôt -devant le Mahdi, lui remis la lettre en lui expliquant -que celle qui était écrite en arabe n’était que la traduction -exacte de l’autre.</p> - -<p>Il en prit connaissance et me demanda si j’étais -disposé à me rendre à l’invitation qui m’était faite. Je -lui déclarai vouloir suivre sa volonté, étant prêt à chaque -instant à le servir et à lui être agréable.</p> - -<p>«Je crains pour toi, ajouta le Mahdi, que Gordon, -tandis que tu parleras à Omm Derman avec ton consul, -ne te fasse prendre et tuer. Pourquoi n’a-t-il pas répondu -à notre message s’il pense du bien de toi?»</p> - -<p>«Je ne connais pas la raison de son silence, répondis-je; -peut-être n’est-il point dans ses vues d’entrer -en correspondance avec nous; je suis persuadé toutefois -que mon entrevue avec Hansal ne pourra que t’être -profitable. Je n’ai rien à craindre de Gordon; si, contre -toute attente, il m’arrêtait, ne serais-je pas mis en liberté<span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">[447]</a></span> -par toi-même, dans un laps de temps rapproché. Il ne -peut pas me tuer.»</p> - -<p>«Bien, dit-il, sois prêt; je te ferai dire ce que je -déciderai.»</p> - -<p>En me rendant chez le Mahdi, j’avais appris l’arrivée -de Lupton bey, autrefois moudir du Bahr el Ghazal, -arrivée annoncée depuis longtemps; aussi, en rentrant -cherchai-je à le voir. Je le trouvai devant la maison du -calife qui ne l’avait pas encore reçu. Je le saluai, -bien que défense fut faite aux Mahdistes de saluer -quiconque n’avait pas reçu le pardon de son maître. En -quelques mots, je le mis au courant de ma correspondance -avec Gordon et Hansal exprimant l’espoir que -j’aurais la permission de me rendre à Khartoum. Lupton, -à son tour me fit savoir qu’il avait laissé ses domestiques -à quelques lieues de là et qu’il allait demander -au calife la permission de les faire venir. Il fut reçu -quelques minutes après; sa demande fut prise en considération -et on lui promit de le présenter au Mahdi.</p> - -<p>J’attendis pendant longtemps, fatigué et impatient, -étendu sur mon angareb, la réponse du Mahdi relative à -mon rendez-vous avec le consul Hansal. Il était déjà très -tard lorsqu’on m’avertit de me rendre à la tente de Yacoub, -sur l’ordre du calife. J’enroulais rapidement mon turban -(emama) autour de ma tête et ma longue ceinture (hisam) -autour du corps; puis je suivis le messager.</p> - -<p>Arrivé sous la tente de Yacoub, nous apprîmes -que celui-ci s’était rendu dans la zeriba d’Abou-Anga -et m’y attendait. Cette promenade nocturne d’un endroit -à un autre éveilla en moi des soupçons, et, connaissant -les subterfuges de ces gens, je m’attendis à tout.<span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">[448]</a></span> -Parvenus à la zeriba, la garde qui y stationnait nous fit -entrer.</p> - -<p>La zeriba était très vaste et l’on pouvait, même dans -l’obscurité, reconnaître les contours de quelques tentes -dressées de la façon la plus primitive. Nous entrâmes -dans l’une de celles-ci; grâce à la faible lueur des -lanternes, je reconnus Yacoub, Abou Anga, Fadhlelmola, -Zeki Tamel et Haggi Zobeïr, assis en cercle, s’entretenant -à voix basse, tandis qu’au fond se distinguaient -plusieurs soldats armés de fusils. Mais du calife, pas -trace. Je compris aussitôt qu’il n’y avait rien de bon à -attendre de cette réunion. Yacoub me fit asseoir entre -Haggi Zobeïr et Fadhlelmola; Abou Anga prit place vis-à-vis -de moi.</p> - -<p>«Abd el Kadir, me dit-il, tu as promis fidélité au -Mahdi, ton devoir est de tenir ta parole et d’obéir à -ses ordres, quelque difficiles qu’ils puissent te paraître. -N’est-il pas vrai?»</p> - -<p>«Certainement, répondis-je, mais parle peu et indique-moi -les ordres du Mahdi ou de son calife! Je -sais ce que j’ai à faire.»</p> - -<p>«Eh! bien, répliqua-t-il, j’ai reçu l’ordre de t’arrêter; -la cause, je ne la connais pas.»</p> - -<p>Tandis qu’il disait ces mots, Zobeïr m’enleva rapidement -le poignard que, selon la coutume, j’avais placé sur -mes genoux; il le tendit à Zeki Tamel, son voisin, puis -de ses deux mains il saisit fortement ma main droite.</p> - -<p>«Je ne suis pas venu ici pour me battre avec -vous, Haggi Zobeïr, m’écriai-je vivement en rendant ma -main libre, il n’est point nécessaire que vous teniez ma -main de telle façon. Abou Anga, fais ce qu’on t’a ordonné!<span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">[449]</a></span> -Quand à ce que j’ai fait autrefois aux autres, je suis -disposé à le supporter maintenant.»</p> - -<p>Nous nous levâmes tous.</p> - -<p>«Va dans cette tente là-bas, me dit Abou Anga -en me montrant du doigt une hutte de paille à peine -reconnaissable dans l’obscurité, et toi, Haggi Zobeïr, accompagne-le -avec ces gens!»</p> - -<p>Escorté de huit soldats, sous la conduite de Zobeïr -je me rendis au lieu qui m’était assigné. On me mit -aux fers. Mes jambes furent prises dans d’épais anneaux -dont l’ouverture était telle qu’on dut faire passer de -force l’articulation du pied; elles furent reliées entre -elles par une longue barre de fer, qui fut fermée à -coups de marteau. L’anneau de fer, sorte de carcan, -qu’on riva autour de mon cou, m’empêchait presque de -le mouvoir.</p> - -<p>Sans ouvrir la bouche, je laissai accomplir cette -exécution sur ma propre personne. Haggi Zobeïr me -désigna une natte en palmier qui devait représenter ma -couche et me quitta, non sans avoir laissé deux soldats -commis à ma garde.</p> - -<p>J’eus alors tout le loisir pour réfléchir et me reprochai -amèrement de n’avoir pas tenté de fuir, sur -mon fidèle coursier, à Khartoum. Et même, qui sait le -sort qui m’attendait? Le Mahdi m’avait mis en sûreté, -quoi de plus? Me réservait-il le même sort qu’à Mohammed -Pacha Saïd et à Ali bey Chérif? C’était possible; -car, une fois sa méfiance éveillée, il ne prenait -pas volontiers de demi-mesures. A quoi bon se creuser -la tête par tant de réflexions, Madibbo ne m’avait-il -pas conseillé d’être soumis et patient? Ne m’avait-il<span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">[450]</a></span> -pas dit: «Qui vit longtemps, voit beaucoup.» J’étais -forcé d’être soumis; je voulus être patient: quant à -vivre longtemps, cela me parut douteux. Dieu seul le -savait.</p> - -<p>Une heure s’était écoulée, quand je vis quelques -lanternes qui me semblèrent portées par des moulazeimie. -Peu à peu, la lueur se rapprocha et je reconnus le -calife.</p> - -<p>«Abd el Kadir, me dit-il, te soumets-tu à ton sort?»</p> - -<p>«Dès ma jeunesse, lui répondis-je avec indifférence, -je suis habitué à m’y soumettre. Je me rends à -ce qui est inévitable. Qu’y a-t-il d’autre pour moi?»</p> - -<p>«Ton amitié avec Salih woled el Mek et ta correspondance -avec Gordon t’ont rendu suspect; tu t’es -détourné de nous; c’est pourquoi j’ai ordonné d’employer -la force pour te ramener dans la bonne voie.»</p> - -<p>«Je ne fais point mystère de mon amitié avec -Salih, une de mes vieilles connaissances; je crois même -qu’il vous est fidèle. Quant à mes lettres à Gordon, le -Mahdi ne m’a-t-il pas obligé de les écrire?»</p> - -<p>«Obligé d’écrire ce qu’elles contiennent?» interrompit -le calife.</p> - -<p>«Je crois avoir rendu l’idée du Mahdi: personne, -au reste, si ce n’est Gordon et moi, ne sait ce qu’elles -renferment. Je ne te demande pas grâce, mais justice, -maître; que ton oreille ne se laisse point tromper par -les influences mensongères de mes ennemis.»</p> - -<p>«Je suis juste. Il est en ton pouvoir d’adoucir ton -sort.....» s’écria fièrement le calife, puis il me quitta.</p> - -<p>Toute réclamation eut été inutile et même superflue. -Je le connaissais trop bien.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">[451]</a></span></p> - -<p>J’essayai de dormir. L’agitation, mes fers, ne me -laissèrent aucun repos et cette nuit fut encore une nuit -d’insomnie.</p> - -<p>Au lever du soleil, Abou Anga vint m’apporter -quelque nourriture. Il s’assit près de moi.</p> - -<p>Je remarquai les plats et leur contenu: il m’avait -fait préparer un vrai festin: poulet, lait, riz, miel, -viandes rôties, asida..... Il m’engagea à y goûter. Je -lui répondis que je n’avais nullement l’envie de faire -actuellement un «repas de fête».</p> - -<p>«Tu as peur, Abd el Kadir, me dit-il, que tu ne -veux prendre aucune nourriture?»</p> - -<p>«Je n’ai aucune crainte, lui répondis-je, tu dois le -comprendre. Pour t’être agréable, je mangerai pourtant.»</p> - -<p>Et tandis qu’il célébrait lui-même l’excellence de -son repas, j’y goûtai.</p> - -<p>«Le calife, reprit-il, t’a quitté hier, complètement -désillusionné; il espérait te trouver soumis, il t’a trouvé opiniâtre. -Je crois, néanmoins, que tu n’as rien à craindre.»</p> - -<p>«Je ne puis pourtant pas me jeter à ses pieds et -implorer son pardon pour un crime ou une faute qui -n’existe que dans son imagination; je suis en son -pouvoir, qu’il fasse de moi ce que bon lui semblera.»</p> - -<p>«Demain, ajouta-t-il, nous assiégerons Khartoum -ou nous prendrons la ville d’assaut. Je demanderai au -calife qu’il te laisse chez moi; cela te sera plus supportable -que la prison commune.»</p> - -<p>Je le remerciai et il prit congé de moi.</p> - -<p>Je restai toute la journée seul. Dans le lointain -j’aperçus mes chevaux et mes domestiques devant la -tente d’Abou Anga: c’était mon seul avoir!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">[452]</a></span></p> - -<p>Vers le soir, un de mes jeunes garçons vint à la -dérobée, m’avertir qu’il avait l’ordre de rester chez -Abou Anga.</p> - -<p>Le lendemain, les tambours de guerre retentirent. -Les tentes furent pliées et chargées sur les chameaux. -Tout le camp était en mouvement: on allait s’approcher -de Khartoum et commencer le siège. Mes fers m’empêchant -de bouger, on mit à ma disposition un âne.</p> - -<p>J’avais eu le temps, le jour précédent, d’examiner -minutieusement ma chaîne: elle était composée de -quatre-vingt-trois anneaux massifs ayant tous la forme -d’un 8, solidement soudés les uns aux autres. Chaque -anneau avait la longueur d’un empan, le tout ayant -peut-être quinze mètres de long.</p> - -<p>J’enroulai la chaîne autour de mon corps; on me -plaça sur l’âne, non à califourchon, mais assis de côté, -ayant fort à faire, pendant la marche, pour garder l’équilibre, -grâce au soutien énergique de mes deux gardiens. -Plusieurs de mes connaissances que je rencontrai eurent -l’air de déplorer mon sort, car il était interdit de me -parler. Et sans cette défense même, qui aurait pu m’aider?</p> - -<p>Vers midi, nous nous arrêtâmes et, d’une petite -élévation du sol, je pus voir les palmiers de Khartoum, -cette ville pour laquelle j’aurais donné ma vie si j’eusse -pensé pouvoir aider à sa défense.</p> - -<p>Les émirs sous la conduite du calife Abdullahi -partirent en avant pour chercher un emplacement propre -à y dresser nos tentes.</p> - -<p>Mes gardiens, moi-même, nous avions faim; je regrettai -d’autant plus le dîner de la veille, que je savais Abou -Anga avec le calife; il devait m’avoir complètement oublié.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_453" id="Page_453">[453]</a></span></p> - -<p>La femme d’un des gardes finit par apporter à son -mari un peu de doura sec qu’il partagea avec nous tous.</p> - -<p>Dès le matin suivant, on leva le camp; il fallut -quatre heures de marche pour atteindre l’endroit choisi -par les émirs. Abou Anga avait demandé, selon sa promesse, -la permission au calife de me prendre sous sa protection. -On me construisit donc une petite tente; on m’y -fit conduire et on en ferma l’entrée avec d’épais buissons -d’épines, devant lesquels des soldats montaient la garde.</p> - -<p>Le siège de la ville commença aussitôt; le Mahdi -l’avait ainsi ordonné. La nuit précédente, beaucoup d’émirs -avaient traversé le fleuve pour renforcer les troupes -d’Abd er Rahman woled en Negoumi et Haggi Mohammed -Abou Gerger. La population des environs dont -l’affluence était énorme, avait ordre de prêter son appui.</p> - -<p>Abou Anga et Fadhlelmola avec tous leurs soldats -assiégèrent le fort d’Omm Derman, situé à environ cinq -cents mètres de la rive occidentale du fleuve, et défendu -par Farrag Allah Pacha, un officier soudanais, que -Gordon avait promu, dans le cours d’une année, du -grade de capitaine à celui de général.</p> - -<p>Abou Anga s’établit avec ses gens entre le fort et le -fleuve, en fortifiant ses positions; on ne put le chasser de -cet endroit bien défendu malgré la défense héroïque d’Omm -Derman, malgré les attaques réitérées de la garnison -de Khartoum, malgré le tir continu des vapeurs. Il réussit -à établir un retranchement pour ses canons, avec lesquels -il coula même un petit vapeur, le «Huseinjeh,» dont -l’équipage parvint pourtant à se sauver à Khartoum.</p> - -<p>Pendant le siège, on s’occupa fort peu de moi; chaque -jour mes gardiens étaient relevés et changés; mon traitement<span class="pagenum"><a name="Page_454" id="Page_454">[454]</a></span> -dépendait de leur plus ou moins bonne volonté, ou -du rang qu’ils avaient occupé autrefois vis-à-vis de moi.</p> - -<p>Les esclaves nouvellement faits prisonniers me surveillaient -très étroitement et me coupaient toute communication, -tandis que les soldats qui me connaissaient -de vieille date me laissaient non seulement converser -avec les gens, mais même ne faisaient aucune difficulté -pour s’acquitter de mes messages.</p> - -<p>Ma cuisine, par contre, était particulièrement mauvaise. -Occupé par le siège, Anga avait remis à ses -femmes le soin de s’occuper de ma nourriture. Un jour, -par hasard, un de mes anciens soldats montait la garde -devant ma tente; je l’envoyai auprès de la première -femme d’Abou Anga, se plaindre en mon nom, de ce -que depuis vingt-quatre heures, je n’avais pas reçu d’elle -le plus petit morceau à me mettre sous la dent.</p> - -<p>La réponse ne se fit pas attendre: «Abd el Kadir, -lui dit-elle, croit-il donc qu’on va l’engraisser, pendant -que son oncle—elle entendait par là Gordon Pacha—régale -notre maître journellement avec des bombes et -que le danger l’expose à succomber! S’il avait engagé -Gordon à se rendre, il ne serait pas dans les fers -aujourd’hui.»</p> - -<p>Assurément, la femme n’avait pas tous les torts; -mais sa façon de voir me fit souffrir cruellement de la faim.</p> - -<p>Quelques Grecs trouvèrent l’occasion de venir me -voir et me tinrent au courant des derniers événements. -C’est ainsi que j’appris que Lupton bey avait été mis aux -fers le jour de son arrivée, car l’on craignait qu’il ne se -joignit à Gordon Pacha. On trouva dans ses paperasses -un écrit par lequel il déclarait ne s’être rendu que<span class="pagenum"><a name="Page_455" id="Page_455">[455]</a></span> -absolument contraint par la force; cet acte avait été -signé par tous les officiers de ses troupes régulières. On -avait assigné à sa petite fille, qui pouvait être âgée de -cinq ans, une demeure dans le Bet el Mal ainsi qu’à la -mère, cette dernière était une négresse qui avait accompagné -Lupton dans les provinces équatoriales et de là au Bahr -el Ghazal; elle avait été élevée chez un nommé Rosset, -autrefois consul allemand à Khartoum; lorsqu’il mourut, -il remplissait les fonctions de gouverneur du Darfour à -Fascher.</p> - -<p>Le calife avait confisqué les biens de Lupton et -n’avait laissé à la mère et à l’enfant qu’une seule domestique.</p> - -<p>Je reçus aussi la visite de Calamatino; il m’apprit -la marche de l’armée anglaise sur Dongola, sous les -ordres de Lord Wolseley. Mais quelle marche lente! On -s’était arrêté trop longtemps dans la Haute Egypte et, -maintenant que Khartoum en était réduite à la dernière -extrémité, l’avant-garde n’était pas même à proximité de -la ville. Gordon avait lancé une proclamation, faisant -savoir qu’une armée anglaise arriverait incessamment pour -délivrer les assiégés. Ce message releva le courage des -défenseurs; tous les regards se dirigèrent vers le nord -d’où la délivrance devait venir. Mais ce secours, ce renfort -serait-il là à temps? Je passai des jours pleins d’angoisse, -espérant quand même, non pour moi personnellement -mais pour l’issue générale, quoique sentant très bien que -ce résultat serait de toute importance pour mon avenir.</p> - -<p>On avait obligé le pauvre Lupton à prendre part -avec quelques Derviches, au service du tir installé en -face l’île de Touti; il s’y rendit, espérant par là améliorer<span class="pagenum"><a name="Page_456" id="Page_456">[456]</a></span> -le sort de son enfant qui manquait des soins les plus -nécessaires.</p> - -<p>Abdallah woled Ibrahim, qui l’avait leurré de belles -promesses, me fit part du désir du calife de me voir -renforcer les rangs de l’artillerie; cette preuve de ma -fidélité m’assurerait la liberté, disait-il.</p> - -<p>Je déclarai à Abdallah que mon état de santé ne -me permettrait pas de prêter un concours efficace, surtout -chargé de chaînes; que, d’autre part, je ne connaissais -pas le maniement des pièces, regrettant ne pouvoir -ainsi acheter ma liberté.</p> - -<p>«Tu crains peut-être, répliqua-t-il, de tuer de ta -propre main Gordon qui, sans doute, comme beaucoup le -prétendent, est ton oncle; c’est pourquoi tu me donnes -de tels prétextes.»</p> - -<p>«Je n’ai, lui dis-je, ni oncle ni parent à Khartoum -et les balles lancées par moi ne forceront pas la ville -à se rendre. Je le répète, mon état de santé ne me -permet pas de prendre du service.»</p> - -<p>Abdallah se leva et me quitta; son regard était -menaçant. Quelques heures plus tard, des moulazeimie du -calife vinrent et doublèrent mes fers, «pour me mater». -Pouvant déjà à peine me mouvoir et restant couché jour -et nuit, peu m’importait de porter aux pieds un ou deux -anneaux. Quelques jours s’étaient passés sans incident; -j’entendis le bruit de la fusillade et le grondement du -canon; je restais seul, livré à mes propres réflexions, -les Grecs dans les derniers moments n’avaient même pas -trouvé l’occasion de me rendre visite.</p> - -<p>Une certaine nuit, peut-être quatre heures après -le coucher du soleil, j’allai enfin m’endormir, lorsque,<span class="pagenum"><a name="Page_457" id="Page_457">[457]</a></span> -soudain, la garde vint m’éveiller et me fit lever. Un -moulazem du calife parut et m’annonça l’arrivée de son -maître. Avant que j’eusse pu lui demander la signification -d’une telle visite à pareille heure, le calife était déjà -près de moi.</p> - -<p>«Abd el Kadir, me dit-il amicalement, assieds-toi. -J’ai apporté avec moi un chiffon de papier; je désirerais -connaître le contenu de ce billet-là. Donne-moi la preuve -de ta fidélité.»</p> - -<p>«Certainement, lui répondis-je, si je le puis!»</p> - -<p>Il me tendit le billet, à peine de la grandeur d’une -demi-feuille de papier à cigarette. Sur les deux côtés, -il était couvert de caractères très lisibles. Je reconnus -l’écriture et la signature de Gordon. M’approchant -de la lanterne, je lus à peu près ce qui suit, écrit -en langue française: «Ai environ dix mille hommes; -Khartoum peut tenir au plus jusqu’à fin janvier. Elias -Pacha, m’a écrit—vieux et incapable; lui ai pardonné. -Arrangez-vous avec Haggi Mohammed Abou Gerger, ou -chantez une autre chanson. Gordon.»</p> - -<p>L’adresse manquait. Comme personne ne comprenait -un mot de français dans le camp, le calife avait dû venir -me trouver.</p> - -<p>«Eh! bien, dit-il avec impatience, voyons, as-tu -compris le contenu?»</p> - -<p>«Gordon lui-même a écrit ces lignes; les mots sont -en français, mais c’est là une écriture chiffrée, de convention, -que je ne puis malheureusement pas comprendre.»</p> - -<p>«Que dis-tu, s’écria-t-il tout agité, explique-toi!»</p> - -<p>«Je déclare que ces caractères sont particuliers; -je ne peux les déchiffrer ni en découvrir le sens, parce<span class="pagenum"><a name="Page_458" id="Page_458">[458]</a></span> -que chaque mot a une signification spéciale dont seul un -initié possède la clef; c’est ce que nous appelons «l’écriture -chiffrée». D’autres fonctionnaires pourront te confirmer -mon dire, puisque tu parais douter de ma parole.»</p> - -<p>«On m’a affirmé, remarqua-t-il sans réfléchir, tant -il était en colère, que les noms d’Elias Pacha et d’Abou -Gerger se trouvent dans ce message.»</p> - -<p>«Celui qui te l’a fait remarquer, a dit la vérité; -je vois, en effet, qu’on les cite, mais à quel propos, c’est -ce que je ne saurais t’expliquer. Peut-être celui qui a -pu lire avant moi ces noms, réussira-t-il. Je vois aussi -le nombre de 10,000; mais s’agit-il de soldats, s’agit-il -d’autre chose; je n’en sais rien?»</p> - -<p>Il reprit le papier et se leva.</p> - -<p>«Pardonne-moi, ajoutai-je; c’est avec plaisir que je -t’aurais donné une preuve de ma fidélité pour recouvrer -ta grâce qui m’est précieuse; mais, c’est au-dessus de -mon pouvoir. Tes secrétaires t’expliqueront mieux que -moi encore la signification du mot «chiffré».</p> - -<p>«Que je connaisse ou non la signification de ces -lignes, Gordon tombera et Khartoum nous appartiendra,» -murmura-t-il en s’en allant.</p> - -<p>Gordon avait bien écrit que la ville pourrait tenir -jusqu’à fin janvier et nous étions en décembre. L’armée -qui devait le secourir arriverait-elle à temps? Cette -pensée me préoccupa longtemps. Je finis cependant par -me tranquilliser. A quoi bon me tourmenter ainsi l’esprit? -N’étais-je point enchaîné, ne pouvant être utile à quoi -que ce soit, ni changer le cours des choses!</p> - -<p>Le lendemain, l’émir des Mouselmaniun (Renegat), -un Grec qu’on appelait actuellement Abdullahi, eut l’casion<span class="pagenum"><a name="Page_459" id="Page_459">[459]</a></span> -de me voir. Sans lui faire part de la visite du -calife, je lui demandai les dernières nouvelles et ce qu’il -savait sur l’armée anglaise.</p> - -<p>«L’avant-garde, me répondit-il, est à Debba et -marche sur Metemmeh.»</p> - -<p>Le Mahdi devait être au courant de ce fait, car il -avait donné l’ordre aux tribus des Barabara et des -Djaliin de se rassembler à Metemmeh, sous les ordres -de Mohammed el Cher, et d’attendre l’ennemi.</p> - -<p>Le cercle de fer qui entourait Khartoum et Omm -Derman se resserrait toujours de plus en plus. Le jour -précédent, une partie de la garnison de la première de -ces villes avait tenté une sortie; elle fut repoussée. Le -frère de Salih bey woled el Mek qui gisait dans les -fers, le sandjak Mohammed Kaffr Yod, y avait trouvé -la mort. On lui trancha la tête et on l’envoya au calife -qui la fit jeter aux pieds de Salih. Celui-ci, sans être -prévenu, reconnut aussitôt la tête de son frère. Sans -changer de figure: «Di djesao, di kismeto,» dit-il, ce -qui signifie: «c’est sa punition, c’est son sort.» Puis se -tournant vers Sejjir, le surveillant général des prisonniers, -il ajouta en souriant: «Vous croyez donc m’effrayer ou -m’inspirer un sentiment de peur...?»</p> - -<p>Salih possédait sur lui-même un empire extraordinaire!</p> - -<p>J’appris aussi que Mohammed Khalid avait envoyé -du Darfour au Mahdi des soldats et des munitions et -que les émirs du calife Ali woled Helou avaient reçu -l’ordre de marcher sans retard sur Metemmeh; ils -étaient commandés par Mousa woled Helou, le frère du -calife. Une solution quelconque s’imposait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_460" id="Page_460">[460]</a></span></p> - -<p>Nous étions en janvier! Le moment décisif approchait -toujours de plus en plus.</p> - -<p>Omm Derman fut attaquée avec une furie qui -s’accrut de jour en jour. Farrag Allah fit preuve d’une -énergie vraiment remarquable; malgré le petit nombre de -ses hommes, il tenta une sortie, mais il fut repoussé.</p> - -<p>Cependant les vivres vinrent à manquer au fort et -on commença à agiter les conditions de la capitulation. -Farrag Allah avertit Gordon de son dessein au -moyen de signes télégraphiques et, celui-ci, qui ne -pouvait soutenir Omm Derman, lui accorda l’autorisation -de se rendre.</p> - -<p>Toute la garnison fut assurée d’avoir la vie sauve; -il n’y avait aucun trésor dans le fort, les gens ne possédant -que les habits qu’ils portaient, leurs familles se -trouvant à Khartoum.</p> - -<p>Le 15 janvier 1885, les Mahdistes prirent donc -possession du fort d’Omm Derman et l’occupèrent aussitôt. -Mais leur joie fut de courte durée; quelques instants -s’étaient à peine écoulés que les boulets des canons -Krupp de Mukran, dont les batteries étaient braquées en -face d’Omm Derman, les forcèrent à déloger rapidement. -Ce fort lui-même ne possédait que deux vieux -canons se chargeant par la bouche et qui ne portaient -même pas jusqu’à Khartoum.</p> - -<p>Quoique le Mahdi eût pu accélérer la chute de -Khartoum, il s’abstint cependant d’envoyer aux assiégeants -de nouveaux renforts, persuadé qu’il était que ceux -qui cernaient la ville suffisaient à la prendre, si aucun -secours ne parvenait de l’extérieur. C’est pourquoi, comme -les assiégés, il tournait aussi ses regards vers le nord.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_461" id="Page_461">[461]</a></span></p> - -<p>Gordon Pacha avait envoyé trois vapeurs à Metemmeh, -sous les ordres de Hachim el Mous et d’Abd -el Hamid woled Mohammed afin de pouvoir amener à -Khartoum aussi rapidement que possible une partie des -troupes anglaises et surtout les provisions nécessaires. -Comme il devait attendre impatiemment, et avec quelle -anxiété, les bateaux qui pour lui indiqueraient la délivrance!</p> - -<p>Au commencement du mois, Gordon avait déjà -permis aux familles des non-combattants de quitter Khartoum; -maintenant il souhaitait leur départ. Tout d’abord, -il répugnait à ce noble cœur de chasser de force les -habitants, il les soutenait chaque jour, il faisait distribuer -aux pauvres des centaines d’okes de «boksomat»<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> -et de blé. Mais, si par ces actes il mérita bien de -Dieu, il s’enleva à lui-même et aux siens la possibilité -de résister plus longtemps. Tous demandaient du pain; -la huche était vide! Ah! si Gordon avait eu la fermeté -ou même la cruauté assez sage de renvoyer, deux mois -auparavant, tant de bouches inutiles, les magasins auraient -été pleins et les provisions suffisantes! Mais la -famine était à la porte. Gordon avait-il donc cru que -le secours arriverait assez à temps pour sauver la -ville? Avait-il compté sans la possibilité d’un retard, -même de la part d’une armée anglaise....?</p> - -<p>Six jours après la reddition d’Omm Derman, -dans notre camp retentirent de toutes parts des lamentations. -Depuis mon départ du Darfour, je n’avais entendu<span class="pagenum"><a name="Page_462" id="Page_462">[462]</a></span> -semblables plaintes; la doctrine du Mahdi n’admettait -pas qu’on prit le deuil, puisque ceux qui -étaient tombés jouissaient du bonheur céleste! Il s’était -donc passé quelque chose d’extraordinaire, pour qu’on -osât enfreindre ainsi la défense du maître. Mes gardiens, -curieux d’en connaître la cause, allèrent aux informations. -Et voici ce qu’ils me rapportèrent. L’avant-garde -de l’armée anglaise, dans une rencontre avec les -Mahdistes, les Djaliin, Barabara, Dedjem et Kenana -réunis—avait complètement battu ceux-ci à Abou -Deleh (connu sous le nom d’Abou Klea). Des milliers -étaient tombés, les deux dernières tribus avaient -été totalement anéanties. Mousa woled Helou qui commandait -les Dedjem et presque tous les émirs étaient -morts. Les quelques survivants étaient blessés ou -fuyaient encore. Je l’avoue, cette nouvelle fit battre de -joie mon cœur; c’était, depuis de longues années, la -première victoire décisive! Le Mahdi et les califes ordonnèrent -aussitôt le silence le plus complet; néanmoins, -on entendit encore pendant des heures les lamentations -des femmes et des enfants. Nur Angerer reçut -l’ordre de partir immédiatement avec ses troupes. Que -voulait-on qu’il fit, même armé de courage et de bonne -volonté—qualités qui lui faisaient absolument défaut—avec -une poignée d’hommes, contre un ennemi qui -venait de culbuter des milliers de fanatiques?</p> - -<p>Les jours suivants on annonçait de nouvelles victoires -des Anglais: à Abou Krou, à Koubbat; près de Metemmeh, -on élevait des remparts sur le rivage.</p> - -<p>Le Mahdi tint alors conseil avec ses califes et les -émirs les plus considérés. Si Khartoum était soutenue,<span class="pagenum"><a name="Page_463" id="Page_463">[463]</a></span> -si les assiégeants étaient repoussés, il était perdu tôt -ou tard. Il fallait donc risquer le tout pour le tout.</p> - -<p>Il donna ordre à ses lieutenants de rassembler tout -leur monde et de se tenir prêts.</p> - -<p>Pourquoi donc les vapeurs qui devaient amener des -troupes de secours n’étaient-ils pas signalés? Ne savait-on -pas que Khartoum et tous ses habitants ne tenaient -qu’à un cheveu?</p> - -<p>Mais c’était en vain que des milliers de personnes -et moi attendîmes le sifflet des bateaux, le grondement -des canons qui devaient nous annoncer l’arrivée des -Anglais et leur passage devant les fortifications élevées -par les Mahdistes. Oh! oui, en vain! Ce retard était -incompréhensible; de nouvelles difficultés avaient-elles -donc surgi subitement....?</p> - -<p>Le 25 janvier 1885, c’était un dimanche, je n’oublierai -jamais cette date; à la nuit tombante, le Mahdi accompagné -de ses califes traversa le fleuve; arrivé devant -ses guerriers rassemblés, il leur tint un de ces discours -dont il avait le secret pour les exciter au combat. On -devait attaquer Khartoum le lendemain; j’espérais que -Gordon avait été prévenu à temps et avait pu prendre -ses dispositions.</p> - -<p>Les partisans du Mahdi avaient reçu l’ordre de -n’acclamer d’aucune façon les paroles de leur maître, -afin de ne pas éveiller l’attention de l’ennemi. Lorsque -le Mahdi eut exhorté et béni ses hommes et leur eut fait -jurer fidélité jusqu’à la mort, il regagna le camp accompagné -de ses califes, avant le lever du jour. Seul le -calife Chérif, sur sa demande expresse, obtint la permission -de prendre une part active au combat.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_464" id="Page_464">[464]</a></span></p> - -<p>On comprend dans quelle agitation je passai la nuit. -Si l’attaque était repoussée, Khartoum était sauvée à -jamais; dans le cas contraire, tout était perdu.</p> - -<p>Au petit jour, à peine pouvait-on distinguer au -milieu de l’obscurité; les détonations des armes à feu et -les premiers grondements du canon retentirent. Quelques -salves..... quelques coups isolés...., puis tout rentra -dans le calme! Etait-ce donc là toute l’attaque -contre Khartoum?</p> - -<p>L’astre roi apparut enfin à l’horizon; qu’allait nous -amener cette journée? Anxieux, j’attendais des nouvelles -par mes gardiens. Soudain, des cris de joie éclatèrent... -Khartoum, m’annonça-t-on, avait été prise d’assaut et -se trouvait entre les mains des Mahdistes. Je ne pus -ajouter foi à ce funeste message et sortis de ma tente.</p> - -<p>Devant les quartiers du Mahdi et de ses califes, -une foule immense s’était donné rendez-vous; elle me -parut s’approcher de ma prison; en effet, elle allait arriver. -J’en distinguai même les personnes. En tête marchaient -trois soldats nègres; l’un s’appelait Schetta et avait été -autrefois l’esclave d’Ahmed bey Dheifallah, il portait à -la main quelque chose d’ensanglanté; derrière eux se -pressait une foule qui remplissait l’air de ses cris. -Entrés dans ma zeriba, ils restèrent quelques instants -devant moi, en ricanant. Schetta écarta alors le linge -qui couvrait ce qu’il portait et découvrit pour me la -montrer..... la tête du général Gordon!</p> - -<p>Mon sang fut bouleversé; j’eus la respiration -comme coupée. Je parvins néanmoins à me contenir, à -surmonter mon émotion et je considérai la face pâle -qu’on me présentait ainsi! Ses yeux bleus étaient à -demi-ouverts, sa bouche avait gardé sa forme naturelle, -son visage était calme, ses traits n’offraient aucune contorsion; -ses cheveux et ses favoris étaient presque -blancs.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-464.jpg" width="400" height="271" - alt="" - title="" /> - <p class="pc mid"><span class="smcap">On apporte à Slatin la Tête de Gordon.</span></p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_465" id="Page_465">[465]</a></span></p> - -<p>«N’est-ce pas ton oncle, l’infidèle?» cria Schetta -en soulevant la tête.</p> - -<p>«Que voulez-vous de plus? lui répondis-je avec -calme; c’était en tout cas un brave soldat; il est tombé -à son poste et a fini de souffrir. Honneur à lui!»</p> - -<p>«Tu chantes encore les louanges des infidèles! Tu -en subiras les conséquences,» murmura Schetta.</p> - -<p>Il s’éloigna lentement, emportant la preuve horrible -du triomphe du Mahdi, tandis que la foule le suivait en -hurlant.</p> - -<p>Rentré dans ma tente, je me jetai sur le sol, à -demi-mort. Khartoum était prise! Gordon n’était plus!</p> - -<p>Et c’était ainsi qu’avait fini cet homme, qui avait -défendu son poste avec un courage héroïque; cet homme -que beaucoup peut-être avaient placé trop haut et glorifié, -ou méconnu et calomnié, mais qui par ses qualités extraordinaires, -avait rempli le monde de sa gloire!</p> - -<p>A quoi servirait maintenant la victorieuse avant-garde, -à quoi servirait toute l’armée anglaise? La plus -grande faute que l’on pouvait commettre avait été commise: -la perte d’un temps précieux à Metemmeh.</p> - -<p>Arrivé le 20 janvier à Koubbat, les bateaux rejoints -le 21, on aurait tout au moins pu envoyer un vapeur -chargé de soldats anglais, peu importe le nombre du -reste, à Khartoum. Ce bateau seul n’aurait-il pas donné -courage et confiance aux assiégés? Ils se seraient alors -défendus contre l’ennemi comme des lions!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_466" id="Page_466">[466]</a></span></p> - -<p>Depuis des mois Gordon annonçait l’arrivée de -l’armée anglaise; il n’épargna rien pour que Khartoum -pût tenir; il institua des ordres, il décerna des titres et -des dignités, il créa de nouvelles places, il distribua du -papier-monnaie, il fit tout, en un mot, mettant en cause -l’honneur et la cupidité pour attirer à lui les habitants -de la ville.</p> - -<p>Mais lorsqu’on vit que la position de Khartoum -devenait dangereuse, ces moyens perdirent leur vertu. -Pourquoi, en effet ces ordres et ces places, qui n’existeraient -plus demain; pourquoi ce papier-monnaie qui, -dans quelques heures peut-être, assurément même, n’aurait -aucune valeur? D’abord quelques spéculateurs risquèrent -une opération: ils voulurent acheter le papier-monnaie -au taux de deux piastres (cinquante centimes) la -livre égyptienne, pour le cas où le Gouvernement aurait -été victorieux, ce qui aurait assuré le rachat de leurs -bons.</p> - -<p>Mais bientôt le dernier espoir s’était évanoui. On -ne croyait plus en la parole de Gordon. Si seulement, -à la dernière heure, un vapeur était arrivé avec la nouvelle -de l’heureuse approche des Anglais et des victoires remportées, -si seulement on avait vu quelques officiers anglais, les -soldats et le peuple alors auraient ajouté foi aux promesses -de Gordon! De nouveau ils auraient repris -courage! Ces quelques officiers auraient peut-être trouvé -moyen de sauver la ville; ils auraient vu et réparé les -défectuosités de la forteresse du Nil Blanc. Gordon, -seul, sans l’appui de quelques officiers européens, ne -pouvait tout visiter ou réformer selon ses idées. Un -général qui n’est plus à même de donner du pain à ses<span class="pagenum"><a name="Page_467" id="Page_467">[467]</a></span> -hommes, peut-il commander avec toute l’énergie nécessaire -et ses ordres sont-ils exécutés avec précision et -bonne volonté par des affamés?</p> - -<p>Revenons à cette nuit néfaste du 25 au 26 janvier. -Gordon ayant appris que les Mahdistes étaient décidés -à tenter un assaut, prit ses dispositions en conséquence. -Il parut douter que l’attaque aurait lieu d’une façon si -impétueuse et se passerait avant l’aube. Il fit brûler un -feu d’artifice, juste au moment où le Mahdi traversait -le fleuve pour aller donner les ordres relatifs au combat, -les premières fusées éclatèrent multicolores dans les -airs; le corps de musique joua ses morceaux les plus -entraînants pour relever le courage de ceux qui étaient -abattus. Puis, tout rentra dans le silence et les défenseurs -de Khartoum s’endormirent. Cependant l’ennemi -veillait et préparait l’assaut. Il connaissait les fortifications; -il savait les points forts et occupés par les troupes -régulières comme il n’ignorait pas non plus où se -trouvaient les points faibles et défendus seulement par -les habitants de la ville.</p> - -<p>La dernière partie de la forteresse du côté du Nil -Blanc était surtout défectueuse; elle n’avait jamais été -achevée et les améliorations passagères, qui y avaient été -faites n’avaient jamais été conduites par des hommes du -métier. Le Nil baissant mettait à sec, chaque jour, une -bande de terre. C’est là que s’assembla le gros de l’armée -des rebelles et, à l’aube, une partie passa à gué le -fleuve, vers l’aile occidentale de la forteresse, tandis que -les autres, à un signal, s’élancèrent à l’assaut. Quelques -coups de feu suffirent à mettre en fuite le petit nombre -qui défendait ce point des plus dangereux et les assaillants<span class="pagenum"><a name="Page_468" id="Page_468">[468]</a></span> -entrèrent dans la ville. Les soldats sur la ligne -de la forteresse, voyant les Mahdistes entrer dans la -cité par derrière, abandonnèrent leurs postes, effrayés; -la plupart d’entr’eux se rendirent volontairement et -sans combat à l’ennemi, qui leur promit leur grâce.</p> - -<p>Les Mahdistes s’efforcèrent avant tout, d’atteindre -les églises et le palais, espérant trouver des trésors -dans les unes et Gordon Pacha dans l’autre.</p> - -<p>A la tête de ceux qui pénétrèrent d’abord dans le -palais, se trouvaient les hommes de l’émir Mekin woled -en Nour de la tribu des Arakin et Haggi Mohammed -Abou Gerger, un Danagla. Les premiers voulaient venger -la mort de leur regretté chef Abdullahi woled en Nour, -tombé au siège de Khartoum, les autres brûlaient de -prendre la revanche qu’ils devaient à Gordon depuis Bourri.</p> - -<p>Les domestiques du général qu’ils rencontrèrent -furent passés au fil de l’épée. Lui-même attendit l’ennemi -sur la marche supérieure des escaliers conduisant -à ses appartements. Au moment où il saluait, le premier -des assaillants gravit les marches et lui enfonça -sa lance à travers le corps. Gordon tomba, sans avoir -poussé un cri, le visage en avant; ses meurtriers le -traînèrent jusque devant l’entrée du palais. Là, on lui -trancha la tête; puis on l’envoya au Mahdi et à ses -califes qui ordonnèrent qu’on me la montrât; quant au -corps, des centaines de ces inhumains y plantèrent la -pointe de leurs lances et de leurs épées; en quelques -minutes, le héros n’était plus qu’une masse sanglante -méconnaissable.</p> - -<p>Longtemps après, on voyait encore devant le palais -les traces de cette action horrible et, les taches de sang<span class="pagenum"><a name="Page_469" id="Page_469">[469]</a></span> -sur l’escalier, marquèrent l’endroit où Gordon était -tombé; elles ne disparurent que lorsque le calife fit du -palais du Gouvernement, la résidence de ses femmes.</p> - -<p>Le Mahdi, en voyant la tête du général, déclara -qu’il aurait préféré qu’on lui eût amené Gordon vivant, -parce que son dessein avait été de l’échanger, à son -retour, contre Ahmed Pacha el Arabi. Ce dernier, disait-il, -lui aurait été très utile pour la conquête de -l’Egypte. Je suis certain que ce n’était là qu’un acte -d’hypocrisie; car, s’il avait ordonné d’épargner Gordon, -personne n’aurait osé enfreindre son ordre.</p> - -<p>Gordon avait fait tout ce qu’il put pour sauver à -temps les Européens se trouvant auprès de lui: Il avait -envoyé à Dongola le colonel Steward avec une partie -des consuls et des Européens, qui s’étaient déclarés -prêts à risquer cette tentative; l’expédition, comme nous -l’avons dit, fut complètement perdue, grâce au désaccord -et à l’incapacité des pilotes qui laissèrent le vapeur -aller se briser contre un rocher dans l’un des bras du -fleuve. Le gouverneur général mit un bateau à la disposition -des Grecs établis dans la ville, sous prétexte de -les employer, comme marins expérimentés, à des inspections -sur le Nil Blanc, leur offrant ainsi l’occasion de -s’échapper, en se rendant auprès d’Emin Pacha. Ils -déclinèrent cette proposition et il chercha alors à sauver -leur vie d’une autre manière. Il fit couper les voies -conduisant au Nil Bleu: après dix heures du soir, il était -défendu à toute personne d’y passer; mais la surveillance de -ces chemins étant confiée aux Grecs, il leur était possible, -à toute heure, d’atteindre un vapeur toujours prêt, sans -être aperçu des autres. Malgré cela, ils ne profitèrent<span class="pagenum"><a name="Page_470" id="Page_470">[470]</a></span> -point de l’occasion, ne pouvant arriver à tomber d’accord -sur un plan de fuite en commun; la plupart, à la vérité -ne tenait nullement à quitter volontairement le Soudan. -Ayant vécu autrefois misérablement et dans des positions -tout à fait inférieures, en Egypte aussi bien que dans -leur patrie, presque tous avaient réussi ici à acquérir -quelque fortune. C’est pourquoi ils hésitaient à quitter -un pays qui leur offrait tant d’avantages et leur en -offrirait encore à l’avenir. Au reste, Gordon s’occupa -de tous, sauf de lui-même.</p> - -<p>Pourquoi, par exemple, renonça-t-il à creuser un -réduit dont son palais aurait pu occuper le centre? Au -point de vue militaire, c’eût été pratique, mais Gordon ne -le fit pas pour qu’on ne put pas le soupçonner un instant -de s’être occupé de sa propre personne. C’est peut-être -pour ces mêmes raisons qu’il ne voulut jamais une forte -garde au palais. Il lui eût été certes facile de commettre à -sa garde une compagnie de soldats éprouvés; qui, au monde, -aurait songé à le lui reprocher? Avec une telle escorte, -il aurait, le jour de la prise de Khartoum, pu atteindre -avec facilité le vapeur «Ismaïlia» toujours sous pression, -et qui était à l’ancre à 300 pas de la porte du -palais.</p> - -<p>Le capitaine du bateau, Fargali, voyant les Mahdistes -pénétrer dans le palais, attendit en vain Gordon; -ce ne fut que lorsqu’il apprit la mort du général, que -tout était perdu, et que les rebelles regardaient du côté -du vapeur, qu’il s’éloigna du rivage. Sans but, il croisa et -recroisa devant la ville; on lui fit savoir que le Mahdi lui -pardonnait et le graciait; alors il jeta l’ancre, car il -avait, ainsi que son équipage, sa famille à Khartoum.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_471" id="Page_471">[471]</a></span></p> - -<p>Grande et terrible fut sa désillusion! Lorsque, accompagné -d’un moulazem du Mahdi qui devait le protéger, il -arriva à sa demeure, il trouva son fils unique gisant sur le -seuil, et près de lui sa femme qui, dans sa douleur, s’était -jetée sur le cadavre de son enfant, mais que les lances -des assaillants avaient transpercée de part en part.</p> - -<p>Les atrocités commises défient toute description. -A dessein, on épargna seulement les esclaves des -deux sexes, les jolies femmes et les jeunes filles des -tribus libres. Toutes les autres personnes qui eurent -la vie sauve, ne le durent qu’à une chance extraordinaire.</p> - -<p>Combien, du reste, se donnèrent la mort! Je citerai, -par exemple, Mohammed Pacha Hasan, le chef des -finances (Nasir el Malia); on le trouva debout devant les -cadavres de sa fille unique et de son gendre; ses amis -le pressèrent de les suivre, espérant le sauver. Comme -il s’y refusait obstinément, on voulut malgré lui le mettre -en lieu sûr; alors il commença à injurier le Mahdi, -maudissant le jour où il était né, en criant si fort que, -les fanatiques étant accourus, il succomba sous leurs -coups. D’autres, et en grand nombre, furent tués par -leurs propres domestiques, par leurs amis d’autrefois, ou -tombèrent sous le couteau des traîtres qui servaient de -guides à la horde pillarde et sanguinaire.</p> - -<p>Fatahallah Djahami, un riche Syrien, avait épousé la -fille d’un grand commerçant français, nommé Contarini, -mort quelques années auparavant à Khartoum, (après -ma délivrance, elle chercha asile chez moi avec son enfant -nouveau-né). Possesseur d’une grosse fortune, il -avait enterré tout son or dans un coin de sa maison.<span class="pagenum"><a name="Page_472" id="Page_472">[472]</a></span> -Son domestique, un Dongolais qu’il avait élevé lui-même, -l’avait aidé dans ce travail. Eux deux seuls, et -sa femme, connaissaient l’endroit où était caché le trésor. -Or, peu avant la prise de la ville, Fatahallah Djahami -appela le jeune homme et, en présence de sa femme -lui dit:</p> - -<p>«Mohammed, je t’ai élevé dès ta plus tendre enfance -et j’ai confiance en toi; tu sais même où j’ai -enfoui ma fortune. Or, notre situation est désespérée; -comme tu as des parents parmi les Mahdistes, va et -joins-toi à eux. Si le Gouvernement l’emporte, tu peux -rentrer chez moi sans crainte aucune; si le Mahdi est -victorieux, tu sauras, je l’espère, m’être reconnaissant de -tout ce que j’ai fait pour toi».</p> - -<p>Mohammed approuva les paroles de son maître et, -d’accord avec lui, quitta Khartoum. Le matin même de -l’entrée des rebelles, accompagné de ses plus proches -parents, il accourut à la maison de Djahami.</p> - -<p>«Ouvre, ouvre, s’écria-t-il, je suis ton fils, ton -serviteur Mohammed!»</p> - -<p>Joyeux, le maître ouvrit la lourde porte en fer. -Mais à l’instant même où il parut, il tomba transpercé -d’un coup de lance du traître!</p> - -<p>Mohammed sauta par-dessus le cadavre et se précipita -à l’endroit où était caché l’argent.</p> - -<p>Comme il sortait, chargé de butin, de cette maison -qui avait été si longtemps pour lui comme sa patrie, il -trouva la femme de son maître qui pleurait l’époux -qu’elle venait de perdre en des circonstances si tragiques. -Le malheureux, de gaîté de cœur, allait la poignarder -si ses propres parents ne l’en eussent empêché.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_473" id="Page_473">[473]</a></span></p> - -<p>Le consul grec Leontidi fut sommé d’abord de se -rendre par une bande conduite par un de ses débiteurs; -on finit par l’assassiner. Le consul d’Autriche-Hongrie, -Hansal, fut tué par un de ses kawas; son corps fut -traîné devant sa maison, ainsi que celui de son chien; -on les arrosa d’esprit de vin, on y répandit du tabac -trouvé dans sa propre chambre, puis on mit le feu. -Leurs restes carbonisés furent ensuite jetés dans le -fleuve.</p> - -<p>Le premier secrétaire du département des finances, -Boutrous Polous, réussit à se tirer d’affaire. Barricadé -dans une maison isolée, entouré des siens, il se défendit -avec succès contre l’ennemi et tua plusieurs rebelles. -Sommé de se rendre, il déclara qu’il ne capitulerait que -si le Mahdi lui faisait grâce et lui donnait l’assurance -de n’être pas séparé de sa famille. Comme on ne pouvait -rien contre lui et qu’on ne voulait pas l’assiéger -avec des canons, le calife Chérif acquiesça à sa demande; -par exception, on tint parole et il fut ainsi sauvé.</p> - -<p>Les postes détachés des Sheikhiehs qui se trouvaient -sur l’île de Touti, se rendirent. On les conduisit à -Omm Derman où on les mit en lieu sûr.</p> - -<p>On remplirait des volumes à raconter tous les -meurtres, toutes les actions horribles qui furent commis -dans la ville alors sans défense; au surplus tous ces -faits sont suffisamment connus.</p> - -<p>Les survivants eurent aussi fort à souffrir. Quand -toutes les maisons furent occupées, on commença à -s’enquérir des trésors cachés. Quiconque était soupçonné -de posséder quelque chose—et personne naturellement -n’était excepté—était martyrisé jusqu’à ce qu’il eût<span class="pagenum"><a name="Page_474" id="Page_474">[474]</a></span> -avoué; si, réellement, il ne possédait rien, il finissait par -succomber aux mauvais traitements de ses bourreaux ou -parfois, à tellement les fatiguer qu’ils finissaient par -ajouter foi à sa parole.</p> - -<p>Le fouet était donné jusqu’à ce que la chair tombât -en lambeaux. Des malheureux se virent attachés par les -pouces et suspendus à des poutres qu’on élevait dans ce -but; on les laissait se balancer dans le vide jusqu’à ce -que la douleur les rendit fous. A d’autres, on plaçait de -petits bambous flexibles près des tempes, de façon à ce -que, reliés de force aux deux bouts, ils serraient la tête -comme dans un étau. Alors, on frappait avec une canne -sur ces bois, ce qui, par suite des vibrations, occasionnait -de telles douleurs que les victimes poussaient des cris -déchirants.</p> - -<p>Les vieilles femmes mêmes ne furent pas exemptes -de ces tortures et en subirent d’autres plus horribles -qu’on leur infligeait pour leur soutirer des aveux.</p> - -<p>Quant aux jeunes femmes, aux jeunes filles, elles -furent une proie bienvenue et eurent à souffrir de leur -beauté. On en fit d’abord un choix pour le Mahdi et -pour les califes, puis le partage des autres commença le -jour même de la chute de la ville et dura pendant des -semaines.</p> - -<p>Le lendemain, mardi, l’amnistie générale fut proclamée; -les Sheikhiehs seuls furent hors la loi et partout -où on les trouvait, ils furent mis à mort. C’est -ainsi que Haggi Mohammed Abou Gerger fit décapiter -devant sa tente, les deux fils aînés de Salih qui avaient -pu se cacher pendant trois jours seulement chez des amis. -Les Egyptiens à peau blanche durent également user de<span class="pagenum"><a name="Page_475" id="Page_475">[475]</a></span> -précaution et éviter de rencontrer les fanatiques, pendant -les premiers jours tout au moins. C’est alors que circulait -à Omm Derman le jeu de mots suivant:</p> - -<p>«Quelle est la denrée qui, actuellement au marché, -atteint le plus bas prix—La peau blanche, le Sheikhieh -et le chien (animal impur qu’on doit tuer partout où il -se montre).»</p> - -<p>Le butin, cela va de soi, alla grossir le Bet el Mal. -Les maisons furent réparties entre les émirs. Ce même -mardi, le Mahdi et le calife Abdullahi traversèrent le -fleuve, à bord de l’Ismaïlia; ils entrèrent à Khartoum, -enchantés de leur triomphe et s’installèrent dans les -maisons qu’ils avaient choisies. Ils dirent que cette ville -avait mérité la juste punition divine, parce que malgré -des exhortations répétées, les habitants impies avaient -douté du Mahdi, l’envoyé de Dieu, et ne s’étaient pas -rendus volontairement.</p> - -<p>Après les joies de la victoire, le Mahdi se rappela -l’armée anglaise qui avançait. Il ordonna à Abd er -Rahman woled Negoumi de se rendre à Metemmeh, à -marche forcée et de chasser les infidèles de cette position.</p> - -<p>Le mercredi, à dix heures du matin environ, des -salves d’artillerie et d’infanterie se firent entendre. Le -bruit venait de la pointe nord de l’île Touti. Les deux -vaisseaux envoyés par Gordon, le «Talahawia» et le -«Borden» arrivaient, chargés de soldats sous les -ordres du général Wilson, au secours de Khartoum et -de son gouverneur. Le sandjak Hachim el Mous et -Abd el Hamid Mohammed, les Sheikhiehs envoyés par -Gordon, étaient avec eux. Tous avaient appris les tristes -événements. Quoique Wilson ne doutât pas de la véracité<span class="pagenum"><a name="Page_476" id="Page_476">[476]</a></span> -de cette nouvelle, il en voulait une preuve de visu -et dirigea son vapeur jusqu’au fort d’Omm Derman. -Sous le feu des Mahdistes, il se retira, après avoir vu -de loin Khartoum. La prise de cette ville avait non -seulement produit une profonde impression sur l’équipage -anglais, mais aussi sur les indigènes qui servaient à bord -des bateaux. Ces derniers, sachant que le Soudan était aux -mains du Mahdi et que, d’après les racontars, les Anglais -n’avaient d’autre but que de sauver Gordon, celui-ci étant -mort et Khartoum tombée, il leur parut comme probable -que les troupes anglaises rentreraient à Dongola et se saisiraient -des chefs soudanais qui se trouvaient avec elles.</p> - -<p>Ce fut en tout cas l’avis d’Abd el Hamid Mohammed -et du Raïs (pilote en chef) du «Talahawia». Ils -prirent aussitôt une décision. Vers le soir, en effet, le -pilote fit échouer le vapeur sur un des rocs qu’on rencontre -fréquemment dans cette partie du fleuve. Il était -inutile de songer à le remettre à flot, l’ouverture étant -trop grande; on dut se hâter de transborder ce que le -chargement avait de plus de précieux, sur le «Borden». -Abd el Hamid et le pilote profitèrent de la confusion -et du désordre pour s’enfuir et, après avoir fait demander -grâce au Mahdi par l’entremise de leurs amis, ils -rentrèrent à Khartoum. Le Mahdi les reçut non seulement -de la façon la plus amicale, mais encore les félicita -publiquement de leur action qui causait de gros dommages -à l’ennemi. Abd el Hamid, bien que revenant de -la tribu des Sheikhiehs et parent de Salih woled el Mek, -reçut du Mahdi une gioubbe qu’il avait portée lui-même -et ses parentes, quoique déjà réparties comme butin entre -les rebelles, furent mises en liberté.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_477" id="Page_477">[477]</a></span></p> - -<p>Le «Borden» continua sa route avec le général -Wilson; mais, malheureusement, il vint à son tour échouer -sur un banc de sable; à cause de sa cargaison importante, -il ne put être remis à flot. Wilson se trouvait -dans une situation des plus critiques. Son équipage était -trop peu nombreux pour songer à prendre la voie de -terre et à attaquer l’ennemi qui se trouvait entre lui et -Metemmeh, à Woled el Habechi, et dont le courage -devait être singulièrement relevé depuis la nouvelle de -la prise de Khartoum.</p> - -<p>Derrière lui, il avait Abd er Rahman woled en -Negoumi qui avançait. On se rappelle que Gordon avait -envoyé à Metemmeh un troisième vapeur, le «Safia». -Wilson envoya donc un canot, sous le commandement -d’un officier, avec seulement l’équipage nécessaire, priant -qu’on envoyât immédiatement à son secours le bateau en -question; ordre facile à donner, mais plus difficile à -exécuter. Le «Safia» fut préparé aussitôt; mais les -Mahdistes ayant eu complète connaissance des faits, -construisirent aussitôt des retranchements à Woled el -Habechi et par leurs feux empêchèrent le «Safia» -de passer. Le capitaine et les hommes se défendirent, -prêts à mourir, pour sauver leurs camarades. Un moment -l’on crut tout perdu: un boulet avait tellement endommagé -la chaudière du vapeur qu’à grand’peine ils -purent seulement se soustraire aux coups terribles de -l’ennemi. Le vaillant commandant du bateau ne douta -pourtant pas de la réussite de son entreprise; toute la -nuit, il travailla à réparer le vapeur, de telle sorte que -le matin, il fut en état de recommencer le combat avec -plus de succès.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_478" id="Page_478">[478]</a></span></p> - -<p>Ahmed woled Fheid, qui dirigeait les troupes concentrées -en ce point, tomba et avec lui plusieurs de ses -chefs; les salves diminuèrent et bientôt le passage fut -libre. Le «Safia» rencontra heureusement le «Borden» -et put ramener à Metemmeh, Wilson et tous ceux qui -l’accompagnaient.</p> - -<p>Abd er Rahman ne parait pas avoir déployé beaucoup -de zèle dans sa marche; il tira en longueur encore -davantage quand il sut la mort de Fheid et la retraite -des Mahdistes à Woled el Habechi; reconnaissant que -les Anglais étaient invincibles sur le fleuve, il se tint à -une distance très respectueuse de Metemmeh, attendant -que les Anglais se retirassent à Dongola pour s’emparer -du pays sans coup férir. Sans aucun doute, la peur -seule le fit ainsi temporiser et permit aux troupes anglaises -d’accomplir plus tard leur retraite sans combat. -Il est vrai que cette intimidation des Mahdistes est due -en grande partie aussi à la remarquable conduite du -commandant du «Safia», Lord Beresford, et à la vaillance -de l’équipage.</p> - -<p>Quand l’avant-garde anglaise eut quitté ces lieux, -le Mahdi eut alors l’assurance que cette fois il était -bien le maître du Soudan.</p> - -<p>Il ne put alors contenir sa joie. Il se rendit dans -la djami et décrivit à tous ses auditeurs la fuite des -ennemis; il finit par prétendre que le Prophète lui avait -dit que les outres à eau ayant été percées par l’intervention -divine, tous ceux qui avaient participé à cette -expédition avaient succombé à la soif.</p> - -<p>Cinq jours après la chute de Khartoum, je fus mis -sur un âne et l’on me conduisit à la prison générale.<span class="pagenum"><a name="Page_479" id="Page_479">[479]</a></span> -Là, on me riva au pied, un troisième anneau horriblement -lourd, qu’on nommait «Haggi Fatma» (la pèlerine -Fatma); la traverse en fer qui reliait les anneaux -pesait plus de neuf kilos; on ne plaçait ordinairement -ces fers qu’aux prisonniers récalcitrants, qu’on voulait -mater rapidement. A quoi devais-je cette nouvelle disgrâce -du calife? Je finis par l’apprendre. Gordon Pacha -avait, par circulaires, porté à la connaissance de ses -officiers supérieurs que la force du Mahdi n’était pas si -considérable qu’on le croyait, que plusieurs de ses partisans -armés étaient mécontents et que les munitions commençaient -à faire défaut. C’était en somme le résumé de -ma lettre. Or, par hasard, Ahmed woled Soliman avait -découvert une des circulaires qu’il remit au Mahdi et -au calife. On m’assigna dans un coin de la zeriba une -place spéciale et on m’interdit, sous peine de mort, de -m’entretenir avec qui que ce fût. Chaque soir, dès le -coucher du soleil, je fus attaché à une longue chaîne, -accouplé à des esclaves accusés d’avoir tué leurs -maîtres, ainsi qu’avec d’autres gentlemen! La chaîne, -nous attachait les jambes et était fortement liée à un -tronc d’arbre; dès le lever du soleil, je devais regagner -mon coin.</p> - -<p>J’aperçus de loin Lupton; sa place était à l’extrémité -de la zeriba; comme il s’y trouvait depuis plus -longtemps, étant en quelque sorte de la maison, il avait -le droit de parler avec les autres; mais le Sejjir lui -avait défendu de s’approcher de moi.</p> - -<p>Le jour de mon entrée en ce lieu, Salih woled el -Mek fut libéré; ses frères, ses fils, ses plus proches -parents étaient tous morts; on lui pardonna. Ce qu’il y<span class="pagenum"><a name="Page_480" id="Page_480">[480]</a></span> -avait de plus épouvantable, était la nourriture; je m’étais -plaint autrefois et non sans raison mais j’étais tombé -de Charybde en Scylla.</p> - -<p>L’ordinaire consistait en blé cru qu’on me servait -le soir, ainsi qu’aux esclaves. La femme d’un de mes -gardiens, originaire du Darfour, eut toutefois pitié de ma -situation. A l’occasion, elle cuisait le blé. Elle n’osait -pas pour le moment me donner autre chose, car son -mari craignait le Sejjir, son maître et celui-ci à son tour -redoutait la colère du calife. Je dormais sur le sol, ayant -pour coussin une pierre dont la dureté m’occasionna des -douleurs qui me firent fort souffrir.</p> - -<p>Un jour, jour heureux entre tous, tandis qu’on -nous conduisait au fleuve éloigné de cent cinquante mètres -à peine, je trouvai en chemin un morceau du bât -d’un âne; ravi de ma trouvaille, je ramassai le bois et -l’utilisai en guise d’oreiller; dès lors je dormis comme -un roi!</p> - -<p>Peu à peu cependant, ma situation s’améliora. Le -Sejjir ne m’était pas personnellement hostile; il me permit -au bout d’un certain temps de m’entretenir quelques -instants avec mes compagnons de captivité. Plus tard, -il m’ôta le plus léger de mes fers, de telle façon qu’il -ne me restait que l’épaisse Haggi Fatma et sa sœur, -un couple qui me rendait quand même la vie bien amère.</p> - -<p>Parfois aussi, je pouvais échanger quelques mots -avec Lupton. Il s’impatientait facilement et me déclara -qu’il ne supporterait plus longtemps la vie dans de telles -conditions. Je lui recommandai la patience et m’efforçai, -tout au moins extérieurement, de me donner en exemple. -Un jour, sa femme, une noire nommée Zenouba, vint<span class="pagenum"><a name="Page_481" id="Page_481">[481]</a></span> -avec son enfant, une ravissante petite fille, lui rendre -visite. Lupton les envoya me saluer.</p> - -<p>La mère me regarda fixement un instant; puis elle -me saisit la main et se prit à sangloter. Tout d’abord, -je ne sus pourquoi; enfin, je me souvins l’avoir vue -quelques années auparavant; elle me raconta qu’elle -avait été élevée dans la maison du consul Rosset, à -Khartoum et que, lors de ma première visite au Soudan, -j’étais resté quelques semaines dans cette famille. Elle -rappela à mon souvenir quantité de détails, déplorant -le contraste entre ce temps-là et celui où nous étions. -Je la consolai de mon mieux, lui faisant espérer que -tout se terminerait bien. La petite Fatma, nous lui -donnions le nom de Fanny, s’était assise sur mes genoux -et m’appelait en me flattant Ammi (mon oncle); -son petit cœur ne lui disait-il pas instinctivement que, -de tous ceux qu’elle voyait, outre son père et sa mère, -j’étais un ami intime? Je dus la prier de me quitter, -par déférence pour le Sejjir.</p> - -<p>L’entretien des nombreux soldats nègres, sous les -ordres d’Abou Anga, augmentés considérablement encore -par la garnison de Khartoum, causa de grandes difficultés; -comme on n’avait rien à craindre actuellement -du Gouvernement, Abou Anga reçut l’ordre de se rendre -au sud du Kordofan, de châtier les habitants récalcitrants -des montagnes de Nuba, d’y trouver de quoi entretenir -ses troupes et d’envoyer à Omm Derman les -esclaves qui seraient faits prisonniers. Le Mahdi avait -transporté son camp du côté du nord et assigné -à Abou Anga comme quartier, le rempart du Tabia -Regheb Bey.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_482" id="Page_482">[482]</a></span></p> - -<p>En quittant Omm Derman, Abou Anga laissa son -frère Fadhlelmola pour le remplacer; mais il prit avec lui -mes esclaves des deux sexes ainsi que tout mon avoir. -Quoique mes domestiques n’eussent pas la permission de -venir me voir, Atroun paraissait parfois, à la hâte, -m’apportant un morceau de pain. J’avais au moins le -sentiment de ne pas être seul, d’avoir quelqu’un à moi -dans le voisinage. Le départ d’Abou Anga m’enleva -même cette minime consolation.</p> - -<p>J’appris, dans le cours de cette journée, par un de -mes anciens soldats quelques nouvelles de mes gens -laissés à Fascher. A mon arrivée à Rahat, j’avais annoncé -au calife que je lui faisais don d’une paire de -chevaux, réputés presque les meilleurs du Darfour; je -n’avais pas pris les deux coursiers avec moi, ne voulant -point les exposer pendant le voyage à la chaleur de l’été. Je -le priai alors de laisser mes domestiques et les chevaux -venir me rejoindre. Le calife ordonna bien, par son message, -à Mohammed Khalid de m’envoyer tout ce que je possédais; -mais, le jour de mon emprisonnement il enjoignit -à Sejjid Mahmoud à El Obeïd d’arrêter tous mes gens -à leur entrée dans la ville. Celui-ci obéit et envoya les -deux chevaux au calife; ils venaient justement d’arriver. -D’après les racontars du soldat, les chevaux plurent -beaucoup au calife. Il en envoya un à son frère Yacoub -et garda l’autre pour lui.</p> - -<p>Les jours suivants, une certaine activité régna chez -nos gardiens et le Sejjir me communiqua confidentiellement -que le calife allait visiter les prisonniers. Il me conseilla de -tenir un langage pondéré avec le calife, de ne point faire -entendre de plaintes et de rester ce jour-là dans mon coin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_483" id="Page_483">[483]</a></span></p> - -<p>Vers midi, le calife parut, accompagné de ses frères -et des moulazeimie; il fit une ronde dans la cour de la -prison, pour contempler ce qu’il appelait les preuves de -sa justice. Il me parut que le Sejjir avait bien instruit -tous les prisonniers, car ils se tinrent tranquilles. Le -calife fit enlever aux uns leurs fers et les mit en liberté; -devant d’autres, il passait sans dire un mot. M’apercevant -par hasard, il me demanda avec un sourire amical: -«Abd el Kadir, ente tajjib?» (Abd el Kadir, te portes-tu -bien?)</p> - -<p>«Ana tajjib, Sidi,» répondis-je. (Je me porte bien, -maître.)</p> - -<p>Puis, il continua son chemin.</p> - -<p>Younis woled ed Dikem, l’émir actuel de Dongola, -un de ses proches parents, qui me connaissait depuis -longtemps et paraissait avoir quelque sympathie pour -moi, me serra la main, à la dérobée.</p> - -<p>«Aie bon courage, murmura-t-il, tout ira bien.»</p> - -<p>Et, en effet, depuis ce jour ma situation s’améliora. -Zenouba reçut la permission de m’envoyer à manger de -temps à autre et un grand sheikh des Haouara, étant -soupçonné d’avoir quelque amitié pour les Turcs me -fut adjoint pour que nous passions les journées ensemble.</p> - -<p>Comme nous aimions tous deux les Mahdistes de -la même façon, nous tuâmes le temps à les maltraiter -et à critiquer leur organisation. Le sheikh Ahmed -woled Taka était soigné par sa femme, avec laquelle -il n’était plus au mieux; elle restait dans ce -but à Omm Derman et nous apportait à manger. Elle -pouvait certainement avoir de bonnes qualités, mais -nouvelle Xantippe rendant à son mari chaque morceau<span class="pagenum"><a name="Page_484" id="Page_484">[484]</a></span> -plus amer par ses discours. Lorsqu’elle apportait le -plat en bois avec la doura cuite sur la pierre brûlante -et qu’elle déposait sur le sol un peu de lait ou de -moulakh (sauces diverses), elle s’accroupissait à côté et -prononçait invariablement ces mots: «Oui, pour faire à -manger et pour travailler, les vieilles sont assez bonnes; -est-on libre et peut-on satisfaire ses caprices, on les -repousse et l’on recherche les jeunes!»</p> - -<p>Le sheikh avait deux jeunes femmes, en effet, qui -se tenaient près de ses troupeaux, tant qu’on ne les lui -avait pas confisqués et qui fournissaient à la vieille un -sujet pour se plaindre et pour adresser à son mari, -tandis qu’il avalait en affamé son repas, des reproches -réitérés qu’il écoutait avec résignation. Ces petites -scènes de famille étaient pour moi un joyeux dérivatif, -je servais d’intermédiaire parfois et assurais à la vieille -que son mari la louait fort souvent; sur quoi, elle se -tranquillisait et nous expliquait qu’elle faisait son possible -pour adoucir notre situation. Elle était, en réalité, -une mère nourricière pour moi et j’avais pour elle une -sympathie, non désintéressée cependant; je cherchai -aussi à prévenir son mari en sa faveur, car souvent il -l’injuriait de la belle façon.</p> - -<p>Il n’était cependant pas conséquent avec lui-même; -si la faim le tourmentait et si la vieille arrivait avec le -plat bien rempli, se sentant entraîné vers elle et vers les -mets naturellement, il pensait: «C’est pourtant une -bonne femme.» Mais s’il était rassasié et que son -épouse ne fût pas près de terminer son inévitable -sermon, il se fâchait et criait: «Va et laisse-moi -mourir de faim, toi qui ne crains pas Dieu; la plupart<span class="pagenum"><a name="Page_485" id="Page_485">[485]</a></span> -des femmes, en vieillissant, deviennent encore plus folles, -au lieu d’être sages; tu es possédée du démon; va-t-en, -que je ne te revoie plus!»</p> - -<p>Elle partait—mais revenait et, chaque jour, affamé -il la saluait avec joie, mais une fois rassasié, il la -chassait en la maudissant.</p> - -<p>Ainsi s’écoulaient les jours. La petite vérole régnait -à Omm Derman.</p> - -<p>Des centaines de personnes, des familles entières -succombèrent journellement; cette épidémie causa au -Mahdi plus de pertes que ses batailles. Les Arabes -nomades en souffrirent surtout. Nos gardiens furent -aussi atteints et quelques-uns en moururent. Chose extraordinaire, -nous autres prisonniers, restâmes tous indemnes!</p> - -<p>Durant toute ma captivité, je ne vis jamais un de -mes compagnons dans les fers souffrir de la petite -vérole. Est-ce que ceux-ci nous faisaient assez souffrir -pour que le Tout-Puissant, dans sa grâce, nous épargna -une nouvelle épreuve?</p> - -<p>Lupton, avec lequel je causai souvent, devenait de -jour en jour plus nerveux, plus impatient; il me causait -même de sérieuses inquiétudes surtout par ce que, dans -son agitation, il s’élevait à haute voix contre notre -traitement. Si je lui parlais énergiquement, il parvenait -à rester calme, mais pendant quelques jours seulement. -Il avait à peine trente ans, mais ses cheveux et sa -barbe avaient blanchi pendant son emprisonnement. -J’étais heureusement plus tranquille, prenant mon sort -du bon côté; les paroles de Madibbo qui convenaient -parfaitement à mon caractère, étaient tombées sur un -bon terrain. Jeune, possédant une constitution saine,<span class="pagenum"><a name="Page_486" id="Page_486">[486]</a></span> -forte, je considérais mon sort comme une école d’expérience, -dure il est vrai, mais enfin supportable. Je -nourrissais pourtant l’espoir de rentrer un jour dans un -monde plus civilisé, et, qui sait, ce jour n’était peut-être -plus très éloigné!</p> - -<p>Pour ne pas laisser les prisonniers inactifs, le Sejjir -fit entreprendre l’érection d’un bâtiment carré, en pierres, -devant servir de prison. Tous furent occupés au transport -des pierres qu’on trouvait sur le rivage. Il nous exempta -de ce travail, Lupton et moi. Parfois, nous aidions nos -compagnons; mes fers et la longue chaîne rivée à mon cou -m’empêchaient de marcher et de me livrer à tout travail -corporel; c’est pourquoi, je remplis, pendant la construction, -la place d’architecte conduisant les travaux qui -avançaient, il est vrai, avec une sage lenteur. Les -murailles en étaient massives et le côté mesurait environ -dix mètres; au milieu du carré, on éleva une colonne -sur laquelle reposaient les traverses; celles-ci et les soliveaux -devant servir de couverture au bâtiment avaient -été apportés de Khartoum.</p> - -<p>A cette époque, une de mes anciennes connaissances, -un nommé esh Sheikh, très en faveur auprès -du Mahdi, vint vers nous. Il m’informa secrètement que -le Mahdi et ses califes nous étaient favorables et nous -rendraient sous peu la liberté.</p> - -<p>«Si le calife te parle, ajouta-t-il, réponds-lui d’une -façon aimable, tu n’as pas besoin de t’humilier, mais tu -ne dois le contredire en rien; Dieu l’ordonne ainsi.»</p> - -<p>Je fis part de cet heureux message à Lupton qui -était justement dans un de ses moments critiques, en le -prévenant pourtant de ne pas y ajouter une foi absolue.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_487" id="Page_487">[487]</a></span></p> - -<p>Quelques jours après, on nous annonça la visite du -calife; je préparai un beau discours; Lupton en fit de -même; mais.... le calife nous adresserait-il la parole?</p> - -<p>Le moment tant souhaité arriva. Le calife, au lieu -d’aller vers les prisonniers, s’assit, cette fois-ci, sur son -angareb à l’ombre de la maison en construction. Il nous -ordonna de nous approcher de lui et de nous asseoir -en formant un demi-cercle. Il s’entretint avec beaucoup -d’entre nous, accorda la liberté à quelques-uns de ceux -qu’il avait fait enfermer; à d’autres que le cadi avait -arrêtés et qui se plaignaient de leur condamnation, il -promit de s’occuper d’eux.</p> - -<p>Il eut pour la plupart une parole amicale; mais -quant à Lupton et moi, il ne parut pas nous apercevoir. -Lupton me lançait des regards et remuait impatiemment -la tête; je portai, à la dérobée, mon doigt à la bouche -pour tâcher de l’inviter au silence.</p> - -<p>«Puis-je m’en aller ou ai-je encore quelque chose -à faire?» demanda le calife au Sejjir qui se tenait -derrière son angareb; puis il feignit de s’éloigner.</p> - -<p>«Maître, fais ce qu’il te semblera bon», répondit le -Sejjir, tandis que le calife s’asseyait de nouveau. Il jeta, -comme par hasard, son regard sur moi et me demanda, -ainsi qu’il l’avait fait lors de sa première visite: «Abd -el Kadir, te portes-tu bien?»</p> - -<p>«Permets que je parle, lui dis-je, je t’expliquerai -ma situation».</p> - -<p>Il s’assit commodément et m’écouta:</p> - -<p>«Maître, je suis étranger; je vins vers toi pour -chercher protection, ce qui d’abord ne m’a pas manqué. -Tous les hommes sont pécheurs et offensent Dieu; moi<span class="pagenum"><a name="Page_488" id="Page_488">[488]</a></span> -aussi. Mais quoique j’aie fait, je me repens, par Dieu et -son Prophète. Tu me vois dans les fers, souffrant de la -faim et de la soif, dénué de tout; je suis là couché sur la -terre nue, attendant patiemment l’heure de ma délivrance. -Maître, si tu trouves bon de me laisser dans cette -situation, Dieu me donnera la force de supporter encore -cette épreuve; mais si tu crois que cette situation est -indigne de moi, je t’en prie, donne-moi la liberté.»</p> - -<p>Mes paroles produisirent une bonne impression, mais -il ne me répondit pas. Se tournant vers Lupton:</p> - -<p>«Et toi, lui dit-il, Abdullahi?»</p> - -<p>«Je n’ai rien à ajouter de plus qu’Abd el Kadir, -pardonne-moi et rends-moi libre.»</p> - -<p>«Bien, reprit alors le calife en s’adressant à moi. -J’ai fait, depuis ton arrivée du Darfour, ce que j’ai pu -pour toi. Mais ton cœur s’est détourné de nous; tu -voulus même te joindre à Gordon, aux infidèles, et -nous combattre une fois de plus. Parce que tu es -étranger, je t’ai fait grâce, sinon tu ne serais plus de -ce monde. Pourtant, si ton repentir est sincère, je consens -à te pardonner ainsi qu’à Abdullahi. Sejjir, débarrasse-les -de leurs fers».</p> - -<p>Les gardiens eurent toutes les peines à ouvrir les -lourds anneaux qui entouraient mes pieds. Nous retournâmes -vers le calife qui nous attendait, toujours assis sur -son angareb. Il fit apporter le Coran; on le plaça sur une -des peaux qui servent pendant les prières et il exigea -de nous le serment de fidélité. Nous posâmes la main -sur le livre sacré et fimes serment, ainsi qu’il l’ordonnait. -Comme il s’était levé, nous dûmes le suivre, joyeux de -quitter ce lieu de souffrances.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_489" id="Page_489">[489]</a></span></p> - -<p>Mon ami, le sheikh des Haouara, était libre lui aussi.</p> - -<p>Le calife fut hissé, par ses domestiques, sur son âne, -tandis que nous étions à peine en état de marcher à -ses côtés: huit mois de fers avaient suffi; nous ne savions -plus marcher!</p> - -<p>Arrivés à sa demeure, il nous fit attendre dans sa -rekouba, située dans l’une des cours extérieures. Il revint -bientôt; et s’asseyant près de nous, il nous exhorta de -nouveau, à rester fidèle à son parti. Puis il nous fit part -d’une lettre qu’il avait reçue des commandants de l’armée -anglaise d’après laquelle, tous les parents du Mahdi -ayant été faits prisonniers, on lui proposait de les échanger -contre des prisonniers chrétiens.</p> - -<p>«Nous nous sommes décidés, ajouta-t-il, à répondre -en ce sens que vous êtes maintenant mahométans, appartenant -à notre parti, et que nous ne sommes nullement -disposés à vous échanger contre d’autres—fût-ce même -des parents du Mahdi.—Ils peuvent faire de leurs -prisonniers ce que bon leur semblera, à moins que.... -vous ne désiriez retourner auprès des chrétiens?...»</p> - -<p>Lupton et moi, nous déclarâmes solennellement alors -que, pour tous les trésors du monde, nous ne le quitterions -pas volontairement, persuadés que nous étions, que -seulement auprès de lui, le salut de notre âme pouvait -s’accomplir pleinement. Ravi de nos.... mensonges, -il promit de nous présenter au Mahdi, le jour même.</p> - -<p>La rekouba étant située dans la cour extérieure, -les gens en avaient la libre entrée; aussi, dès qu’on sut -notre présence en cet endroit, nombre de nos amis vinrent -nous féliciter. Même Dimitri Zigada, qui demeurait -avec ses compatriotes, eut le courage de nous rendre<span class="pagenum"><a name="Page_490" id="Page_490">[490]</a></span> -visite. Mon ami esh Sheikh se présenta aussi; quand il -apprit que nous devions être conduits auprès du Mahdi, -il profita de cette occasion pour me renouveler ses précieux -conseils.</p> - -<p>Vers le soir, le calife nous pria de le suivre dans -la cour intérieure où nous trouvâmes le Mahdi assis sur -un angareb. Depuis que je ne l’avais revu, il avait pris -un tel embonpoint que je le reconnus à peine. Nous -nous prosternâmes et lui présentâmes nos respectueuses -salutations. Il commença par nous assurer qu’il n’avait -jamais voulu que notre bien, qu’il le voulait encore et -que les fers exercent sur l’homme une influence heureuse -et durable; il sous-entendait par là, la crainte -d’encourir d’autres punitions. Il parla ensuite de ses parents -arrêtés par les Anglais, et de l’échange proposé, -mais refusé par lui.</p> - -<p>«Je vous aime plus que mes frères, c’est pourquoi -j’ai refusé,» dit-il en terminant son discours hypocrite.</p> - -<p>Je l’assurai, lui aussi, de notre affection et de notre -soumission, car, ajoutai-je «celui qui ne t’aime pas plus -que lui-même, à celui-là la croyance n’est point encore -ferme dans son cœur.»<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a></p> - -<p>«Répéte, répéte, me dit-il!»</p> - -<p>Et se tournant vers le calife:</p> - -<p>«Ecoute!»</p> - -<p>Je recommençai ma phrase, puis il me prit la main.</p> - -<p>«Tu as dit la vérité, aime-moi plus que toi même!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_491" id="Page_491">[491]</a></span></p> - -<p>Il invita Lupton à joindre sa main aux nôtres et -nous arracha la «Baïa» le serment de fidélité; que nous -avions rompu par notre trahison et devions renouveler.</p> - -<p>Le calife nous fit comprendre qu’il était temps de -le quitter. Après avoir remercié le Mahdi pour tant de -bontés, nous regagnâmes notre rekouba, y attendant des -ordres ultérieurs.</p> - -<p>Lupton eut la permission, de se rendre immédiatement -auprès des siens et d’y rester; un moulazem l’accompagna -jusqu’à la tente du Bet el Mal où se trouvait sa -famille. Le calife, qui lui promit de pourvoir à son -entretien, resta seul avec moi.</p> - -<p>«Et toi, me demanda-t-il, en me fixant, où veux-tu -aller? as-tu quelqu’un qui se chargerait de toi?»</p> - -<p>«A part Dieu et toi, maître, je n’ai personne; fais -de moi ce que tu croiras bon pour mon avenir.»</p> - -<p>«J’attendais, je désirais cette réponse de ta bouche. -Dès ce moment, je te considère comme membre de ma -famille. Je veillerai à ce que tu ne manques de rien. -Je m’occuperai moi-même de ton éducation, mais aux -conditions suivantes: tu rompras toute relation avec tes -amis d’autrefois et avec tes connaissances; je fais exception -pour mes parents et mes domestiques.</p> - -<p>«Pendant le jour, tu te tiendras à ma porte avec -mes moulazeimie; la nuit, et seulement quand je serai -couché, tu pourras te rendre à la maison que je vais -t’assigner aussitôt. Quand je sortirai, tu m’accompagneras; -si je suis monté, tu iras à pied à mes côtés, jusqu’à ce -que je juge le moment venu de te donner une bête de -selle. Ces conditions te conviennent-elles et les rempliras-tu?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_492" id="Page_492">[492]</a></span></p> - -<p>«Seigneur, répondis-je, je consens avec joie à ces -conditions; tu trouveras en moi un partisan soumis et -obéissant, et mon corps sera, je l’espère, assez vigoureux -pour me permettre de remplir mes nouveaux devoirs.»</p> - -<p>«Dieu te fortifiera et conduira toute chose pour ton -bien, conclut le calife en se levant; aujourd’hui dors -encore ici et que Dieu te protège jusqu’à ce que je te -revoie demain.»</p> - -<p>J’étais seul; tombé d’une captivité dans une autre! -Je compris fort bien l’intention du calife. Il ne désirait -pas mes services et n’en avait nul besoin. Il n’avait pas -la moindre confiance en moi et il savait que je ne me -soumettrai jamais vis-à-vis de lui à une réelle domesticité. -Il voulait seulement me tenir continuellement sous sa -surveillance personnelle. Il y avait aussi de l’orgueil et -de la vanité à avoir comme domestique à ses côtés et à -le montrer journellement à tous, l’ancien fonctionnaire -du Gouvernement qui avait commandé sur sa propre tribu -ainsi que sur la plus grande partie des tribus de l’ouest -qui formaient maintenant le noyau de sa puissance. Il -devait en être ainsi. Je me promis de ne lui donner -aucun motif de mécontentement et aucune occasion de -mettre à exécution les mauvaises intentions qu’il nourrissait -contre moi au fond de son cœur.</p> - -<p>Je connaissais mon maître. Il fallait se méfier davantage -de son sourire et de ses paroles amicales que de -sa mauvaise humeur.</p> - -<p>«Abd el Kadir, m’avoua-t-il un jour lui-même, dans -un accès de franchise, un homme qui veut commander doit -toujours cacher ses intentions. Il ne doit jamais les laisser -voir sur sa physionomie ou dans ses gestes, car ses<span class="pagenum"><a name="Page_493" id="Page_493">[493]</a></span> -ennemis ou ses inférieurs trouveraient trop facilement le -moyen de les combattre.</p> - -<p>Le lendemain matin il vint auprès de moi, puis fit -appeler son frère Yacoub et lui ordonna de me désigner -une place tout près de lui pour que je puisse construire -ma hutte. Mais comme la plupart des places voisines -étaient déjà occupées par les parents du calife, je reçus -un petit terrain au sud de la maison de Yacoub, et à -environ 600 mètres de celle du calife.</p> - -<p>Il me fit présenter par son secrétaire, pour la signer, -une lettre adressée au commandant de l’armée anglaise et -dans laquelle, tous les Européens prisonniers déclaraient -être mahométans et ne vouloir pas retourner dans leur -patrie. Je signai tranquillement ce gros mensonge.</p> - -<p>Abou Anga avait emmené avec lui tous mes domestiques, -mes animaux et mes biens, et ne m’avait laissé -qu’un vieux nubien infirme qui avait entendu parler de -ma libération et était venu auprès de moi. J’en informai -le calife qui me permit de l’utiliser à mon service et me -demanda si je désirais qu’Abou Anga me rendit mes -biens.</p> - -<p>C’était sûrement là une question étrange: me rendre -les biens qu’on m’avait enlevés illégalement: singulière -notion du droit dans ce pays! Telle fut la question, telle -fut la réponse. Je lui répondis que comme j’appartenais -maintenant à sa maison, je pourrais faire mon chemin -sans ces bagatelles et que je ne trouvais pas nécessaire -d’écrire à ce sujet à ses généraux.</p> - -<p>Que ferais-je d’ailleurs de chevaux que je ne pourrais -pas monter puisque je devais commencer à apprendre -à marcher pieds nus! J’aurais beaucoup aimé à avoir<span class="pagenum"><a name="Page_494" id="Page_494">[494]</a></span> -mes domestiques, mais je n’en avais pas besoin maintenant, -et du reste, si j’avais souhaité qu’on me les rendit, -j’aurais agi contre les intentions du calife.</p> - -<p>C’est pourquoi il fut très satisfait de ma réponse -et commença à s’entretenir avec moi au sujet d’Abou -Anga. Tout à coup il s’interrompit:</p> - -<p>«Tu es mahométan? Où donc as-tu laissé tes -femmes?»</p> - -<p>Question épineuse!</p> - -<p>«Seigneur, dis-je, je n’en ai qu’une; elle est restée -au Darfour et elle doit être maintenant retenue -avec mes autres domestiques dans le Bet el Mal, à El -Obeïd, par le Sejjid Mahmoud.»</p> - -<p>«Ta femme est-elle de ta race?» demanda-t-il -avec curiosité.</p> - -<p>«Non, elle est du Darfour et ses parents sont -tombés dans les combats avec le sultan Haroun. Je l’ai -trouvée orpheline parmi mes gens, au milieu de beaucoup -d’autres que j’ai mariées à mes domestiques et à -mes soldats.»</p> - -<p>«As-tu des enfants?» me demanda-t-il.</p> - -<p>Sur ma réponse négative, il fit cette remarque: «Un -homme sans postérité est un arbre sans fruits. Comme -tu appartiens à ma maison, je te donnerai des femmes -et tu pourras être le père d’une heureuse famille.»</p> - -<p>Je le remerciai de son obligeance et le priai, avant -de me faire de tels cadeaux, d’attendre au moins que -j’eusse fini de construire mes huttes.</p> - -<p>Comme indemnité pour mes biens pris par Abou -Anga, il ordonna à Fadhlelmola de me remettre la succession -du pauvre Olivier Pain qui me fut envoyée<span class="pagenum"><a name="Page_495" id="Page_495">[495]</a></span> -aussitôt. Elle se composait d’une vieille gioubbe, d’un -manteau arabe déchiré et d’un Coran en français. Les -autres biens, me fit dire Fadhlelmola, avaient été perdus -durant les événements.</p> - -<p>En même temps, le calife avait donné ordre de me -rendre l’argent trouvé sur moi lors de mon arrestation -et qui avait été déposé au Bet el Mal. Le montant atteignait -40 livres Sterling, quelques sequins d’or et -plusieurs bracelets également en or que je m’étais procurés -dans le temps comme curiosités et qu’Ahmed -woled Soliman me rendit consciencieusement. J’étais ainsi -au moins en état de faire face aux frais de construction -de ma maison. Je passai encore les jours suivants auprès -du calife. Mon vieux Sadallah, le nubien, le seul -serviteur qui me resta de tout mon personnel, s’occupa -de la construction qui comprenait pour le moment trois -huttes et une clôture.</p> - -<p>Moi-même, je me tenais sans cesse devant la porte -du calife et cela depuis le matin de bonne heure, jusque -fort tard dans la nuit. Dans ses courtes promenades à -pied ou ses longues courses à cheval, je devais l’accompagner -et marcher ou courir à côté de lui, les pieds -nus. Comme naturellement les premiers jours, je m’étais -blessé, il me fit faire de légères sandales arabes qui me -protégèrent bien un peu contre les pierres, mais dont le -cuir dur me blessa la peau. Il m’invita plus d’une fois -à manger avec lui, mais habituellement il envoyait les -restes de son repas, qui étaient dévorés par ses moulazeimie -préférés. Ce n’était que la nuit, quand il était allé -se reposer, que je pouvais me rendre dans ma maison et -étendre mes membres fatigués sur l’angareb. Mais avant<span class="pagenum"><a name="Page_496" id="Page_496">[496]</a></span> -la première lueur du jour, je devais paraître à la première -prière.</p> - -<p>Le calife apprit que ma maison était achevée. -Comme je rentrais tard chez moi, une nuit, mon vieux -Sadallah m’annonça qu’on avait amené une esclave voilée -par un masque épais, et qu’elle se trouvait dans ma -hutte. J’ordonnai à Sadallah d’allumer la lanterne et de -m’éclairer; je trouvai la pauvre femme accroupie dans -un coin sombre, sur la natte de palmier.</p> - -<p>Après de courtes salutations, je l’interrogeai sur -son passé; elle me raconta d’une voix tremblante qui ne -signifiait rien de bon, qu’elle était nubienne, qu’elle -avait appartenu autrefois à une tribu arabe du sud du -Kordofan, puis qu’elle avait été livrée comme butin au -Bet el Mal, d’où elle avait été amenée aujourd’hui chez -moi sur l’ordre d’Ahmed woled Soliman. Pendant son -récit, elle avait, suivant l’usage, lorsque les esclaves -parlent à leur maître, enlevé le voile blanc parfumé qui -lui couvrait la tête et découvert son visage et une -partie de sa taille.</p> - -<p>Je fis signe à Sadallah d’éclairer de plus près notre -hôtesse. J’eus besoin de toute ma volonté pour ne pas -tomber à la renverse, effrayé sur l’angareb.</p> - -<p>Dans sa vieille figure noire, graisseuse, et entourée -de cheveux rares brillaient deux affreux petits yeux. Le -nez était démesurément épaté; la bouche, entourée de -lèvres extraordinairement épaisses, lorsqu’elle parlait rejoignait -presque ses oreilles, en somme, une physionomie -féminine très peu sympathique. La tête reposait sur un -cou gros et court, qui était planté sur un corps difforme. -Elle se nommait Mariam (Maria, un nom très<span class="pagenum"><a name="Page_497" id="Page_497">[497]</a></span> -répandu). J’ordonnai à Sadallah de conduire sa compatriote -dans une autre hutte et de lui indiquer là une -place pour dormir.</p> - -<p>C’était le premier cadeau du calife. Il ne me donnait -ni cheval, ni âne, ni argent, ce qui en tout cas -aurait pu m’être utile, mais il me faisait cadeau d’une -esclave parce qu’il savait que je ne pourrais, ni ne -voudrais la garder, même si elle eût été une beauté, et -que sa présence dans ma maison, outre les frais de son -entretien, auxquels je ne pouvais faire face, serait pour -moi une source de désagréments.</p> - -<p>Le lendemain matin, après la prière, il me demanda si -Ahmed woled Soliman avait exécuté son ordre et m’avait -transmis son cadeau. Je répondis affirmativement et, -sur sa demande, je lui fis une description sans déguisement -aucun de la personne.</p> - -<p>Il fut très irrité, en réalité, contre Ahmed woled -Soliman, moins parce qu’il n’avait pas exécuté ponctuellement -ses ordres que parce que, le calife supposait, -qu’il intriguait contre lui. Ma sincérité, dans la description -de son cadeau eut pour moi une suite désagréable. -Le calife m’envoya en effet, la nuit suivante, une esclave -jeune et moins laide, choisie par lui-même et que je -remis également aux soins de Sadallah.</p> - -<p>Comme le Mahdi et les califes n’avaient maintenant -plus rien à craindre des ennemis extérieurs, ils -commencèrent, eux et leurs parents à construire des -maisons qui devaient se trouver en rapports avec leur -situation présente. On voulait soustraire aux regards -de ceux qui n’avaient rien obtenu en partage et dont -la jalousie ne devait pas être excitée les nombreuses<span class="pagenum"><a name="Page_498" id="Page_498">[498]</a></span> -femmes et jeunes filles, dont on s’était emparé après la -perte de Khartoum. Il convenait aussi de ne pas montrer -à la foule que la plus grande et la plus précieuse -partie du butin de Khartoum se trouvait dans les -mains du Mahdi; c’eût été une dérogation ouverte aux -enseignements du maître qui renonçait aux joies et aux -biens de ce monde. Les prédications sur le peu des -biens terrestres devaient arrêter le grand nombre dans -leur idée de partage du butin. L’exemple devait suivre -l’enseignement.</p> - -<p>Au milieu de juin, le Mahdi tomba malade subitement -et ne parut pas à la prière pendant quelques -jours. Mais on n’attacha aucune importance à son état -de santé pendant les premiers jours, car il avait reçu -du Prophète, comme il l’avait souvent raconté à ses -partisans, la joyeuse nouvelle qu’il ferait la conquête de -la Mecque, de Médine et de Jérusalem et qu’il mourrait -à Kufa, seulement après une vie longue et glorieuse.</p> - -<p>La maladie était pourtant sérieuse, il souffrait du -typhus. Dès le sixième jour, ceux qui l’approchèrent de -près craignirent pour sa vie. Le calife qui avait le -plus grand intérêt dans l’issue de la maladie ne s’éloigna -ni jour ni nuit de son lit et resta invisible pour nous. -Le soir du sixième jour, l’ordre fut donné à la foule -rassemblée autour de la maison du Mahdi et dans la -djami de faire des prières pour la guérison du maître -et seigneur qui se trouvait en danger, ce qui avait été -tenu caché jusqu’alors.</p> - -<p>Le matin du septième jour, la maladie avait fait de tels -progrès qu’on ne douta plus de la fin du Mahdi. Il avait -été soigné jusque-là par ses femmes et par des médecins<span class="pagenum"><a name="Page_499" id="Page_499">[499]</a></span> -soudanais. Au dernier moment, on se décida à aller -chercher Hasan Zeki, un Egyptien détesté, qui avait été -médecin du lazaret militaire de Khartoum et qui par un -heureux hasard avait échappé au massacre, après la chute -de la ville. On lui donna ordre de sauver le malade. -Le médecin déclara que la maladie était arrivée à un -tel point qu’on ne devait pas pour le moment prescrire -des médicaments, mais il espérait que la vigoureuse constitution -du patient le sauverait encore avec l’aide de -Dieu. Hasan Zeki savait bien que tout secours humain -était inutile; il n’était surtout pas disposé à s’en mêler. -Il craignit avant tout qu’en administrant un poison au -malade que celui-ci, comme c’était à prévoir, ne trépassât -et qu’ensuite, on ne l’accusât de l’avoir fait -mourir et de se trouver exposé ainsi aux plus grands -dangers.</p> - -<p>Cependant la maladie avait atteint son plus haut -degré. La couche du Mahdi était entourée de ses trois -califes et de ses plus proches parents, Ahmed woled -Soliman, Mohammed woled Bechir, un des plus hauts -fonctionnaires du Bet el Mal, qui avait à s’occuper de -la maison du Mahdi, Othman woled Ahmed, Saïd el -Mekki, autrefois le sheikh religieux le plus en vue du -Kordofan et de quelques autres fidèles notables. Ils -avaient reçu la permission d’entrer dans la chambre du -malade construite en briques rouges. Le Mahdi ne reprenait -connaissance que de temps à autre; comme il -sentait sa fin approcher, il dit d’une voix faible à -ceux qui l’entouraient: «Le calife Abdullahi Califet -es Siddik est désigné par le Prophète pour être mon -successeur. Il est moi et je suis lui. Ainsi, de même que<span class="pagenum"><a name="Page_500" id="Page_500">[500]</a></span> -vous m’avez suivi et que vous avez exécuté mes ordres, de -même agissez ainsi avec lui. Que Dieu ait pitié de moi.»</p> - -<p>Il prononça à plusieurs reprises la profession de foi -musulmane: «Lâ ilaha ill Allah, ou Mohammed rasoul -Allah,» puis il plaça ses mains sur sa poitrine, s’étendit -et rendit l’âme.</p> - -<p>A côté du cadavre encore chaud, on prêta au calife -Abdullahi le serment de fidélité; Saïd el Mekki fut le -premier qui saisit sa main, témoigna de sa soumission -et fit serment de fidélité. Les deux califes, puis ensuite -tous ceux qui étaient présents suivirent son exemple. -Comme le secret n’était pas possible, on communiqua la -mort du Mahdi à la foule impatiente. Mais on interdit -en même temps, très sévèrement, les pleurs et les lamentations -et on fit savoir que le calife du Mahdi, son -successeur, exigerait plus tard de l’assemblée le serment -de fidélité. La première femme du Mahdi, Sittouna Aïcha -Omm el Mouminin (notre maîtresse Aïcha, mère des -croyants) qui s’était tenue voilée dans un coin et avait -appris la mort de son seigneur et maître, se leva et se -rendit dans la maison du Mahdi, pour y porter la -triste nouvelle aux femmes qui attendaient. Malgré la -défense, sévèrement faite, à plusieurs reprises, on entendit -dans bien des maisons les pleurs et les lamentations des -femmes. Le bruit courut que le Mahdi el Monteser, -dans son désir d’être réuni à Dieu, son seigneur, avait -volontairement quitté cette terre de larmes et de douleurs. -Pendant que quelques-uns de ceux qui étaient -présents lavaient le cadavre du défunt et l’enveloppaient -de draps mortuaires, les autres creusaient dans la chambre -même la tombe qui fut prête après deux heures de travail.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_501" id="Page_501">[501]</a></span></p> - -<p>Les trois califes, aidés par Ahmed woled Soliman -et woled Bechir, déposèrent le mort dans le sépulcre; -puis ils le recouvrirent avec des briques, remuèrent la -terre par-dessus, y versèrent de l’eau et prièrent le -fatha en tenant leurs mains levées.</p> - -<p>On songea alors à calmer la foule inquiète. On -nous appela d’abord, nous, les moulazeimie du nouveau -maître appelé maintenant «Califa el Mahdi», on exigea -de nous le serment de fidélité, puis on nous ordonna -de dresser le siège de prédication du Mahdi à l’entrée -de la djami et de préparer la foule à l’apparition du -calife. Celui-ci quitta la tombe toute fraîche de son -maître et gravit les degrés de la chaire comme prédicateur -pour la première fois. Il était ému; des larmes -roulaient sur ses joues et il commença à parler d’une -voix tremblante.</p> - -<p>«Amis du Mahdi, la volonté de Dieu ne peut -être changée; le Mahdi nous a quittés, il est entré -dans le ciel où ne règne que la joie éternelle. Nous -aussi, nous le suivrons, mais jusque-là il faut obéir à -ses enseignements. Nous devons nous soutenir les uns -les autres, comme les pierres et les murs d’un édifice -se soutiennent mutuellement. Le bonheur est instable; -ne laissez pas échapper le bonheur d’appartenir aux -amis du Mahdi et ne quittez jamais la voie qu’il nous -a montrée. Amis du Mahdi, je suis le calife du Mahdi -(c’est-à-dire son successeur) prêtez-moi donc serment de -fidélité.»</p> - -<p>Alors tous ceux qui purent l’entendre répétèrent -la baïa qui fut prononcée à haute voix, avec peu de -changements. Ceux qui avaient prêté serment reçurent<span class="pagenum"><a name="Page_502" id="Page_502">[502]</a></span> -l’ordre de s’éloigner et de faire place à d’autres. La -cohue effroyable et passionnée dans laquelle on était -en danger d’être écrasé dura jusqu’à la tombée de la -nuit. L’émotion première du calife avait disparu. Il -avait depuis longtemps cessé de pleurer; il se réjouissait -maintenant à la vue de cette masse d’hommes se pressant -autour de lui, se renouvelant toujours et impatiente -de lui prêter le serment de fidélité. Son long discours -l’avait enroué au point de ne plus lui permettre de se -faire entendre. Il descendit de la chaire pour rafraîchir sa -gorge desséchée; mais le sentiment d’être maintenant -le maître de ces masses lui donna des forces et de la -persévérance et, ce ne fut qu’à la nuit qu’il se laissa -persuader de quitter la chaire. Alors, il fit encore convoquer -tous les émirs appartenant à la bannière noire et -leur fit prêter un serment de fidélité spécial.</p> - -<p>Il leur recommanda, dans leur propre intérêt, de -tenir ferme pour lui et pour Yacoub; étrangers dans la -vallée du Nil, ils devaient être unis afin de pouvoir -toujours résister avec succès à leurs envieux. Ils ne -devaient jamais quitter le chemin indiqué par le Mahdi, -déclarant qu’il n’y avait de salut pour eux que dans -l’observation fidèle de ses enseignements.</p> - -<p>Minuit était depuis longtemps passé; je n’avais pas -encore été congédié et je m’étais assis fatigué et épuisé -sur le sol, lorsque j’entendis les passants glorifier le -Mahdi et jurer au restaurateur de la religion de suivre -toujours fidèlement ses enseignements.</p> - -<p>Qu’avait fait le Mahdi pour relever la religion -délaissée? En quoi consistaient ses nouveaux enseignements?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_503" id="Page_503">[503]</a></span></p> - -<p>Avant tout, il avait enseigné le renoncement et -prêché la vanité des joies terrestres, afin de faire disparaître -toutes les différences extérieures de rang et rendre -ainsi égaux le pauvre et le riche; il choisit comme -vêtement la gioubbe. Celle-ci dut être portée par tous ses -partisans comme signe de leur obéissance. Elle offrait -en outre l’avantage qu’il pouvait toujours reconnaître -ses gens dans le tumulte des batailles.</p> - -<p>Pour passer comme régénérateur de la religion, il -fusionna les quatre <i>masahib</i> (sectes) des mahométans: -les Malaki, les Chafii, les Hanafie et les Hanbelie, -qui, semblables au point de vue général, différaient -pourtant les unes des autres, dans quelques formalités -du rite, comme pendant les ablutions religieuses, dans -le maintien pendant la prière, dans les cérémonies du -mariage, dans un dogme de foi particulier, etc. Il introduisit -des innovations dans l’accomplissement des -prières; après celle du matin et celle du soir, le <i>rateb</i>, -composé par lui, devait être lu chaque jour, ainsi que -des versets choisis du Coran et qui étaient réunis en -formules de prière et en invocation; puis venait une -exhortation qui durait plus de quarante minutes. Il -abrégea les ablutions pieuses et abolit les festins de noce -qu’on célébrait d’habitude au Soudan. Il fixa le <i>mahr</i> (dot) -pour les jeunes filles à 10 écus et deux vêtements, pour -les veuves à 5 écus et deux vêtements. Celui qui offrait -ou donnait davantage était puni comme «désobéissant», -de la privation des biens. Au lieu des anciens repas -d’usage, lors des fêtes, on fit un simple repas de dattes -et de lait. Par ces derniers règlements, il voulut faciliter -aux pauvres le mariage qu’il cherchait avant tout<span class="pagenum"><a name="Page_504" id="Page_504">[504]</a></span> -à rendre général. Ainsi, il ordonna aux parents et aux -tuteurs de marier toutes les jeunes filles et tous les -jeunes gens aussitôt nubiles.</p> - -<p>Il interdit la danse et le jeu, considérés comme -«plaisirs terrestres».</p> - -<p>Toute injure était punie de sept jours de prison et -de quatre-vingts coups de fouet. Les boissons fermentées, -comme le merisa, le vin de dattes, ainsi que -l’usage du tabac, étaient sévèrement interdits; le délinquant -était passible d’un nombre considérable de coups, -sans parler de huit jours d’emprisonnement et de la -confiscation totale de ses biens. Aux voleurs, on coupait -la main droite, aux récidivistes, le pied gauche. -Nombre d’hommes, surtout les Arabes nomades, laissant -croître leurs cheveux, il fut décrété qu’on porterait -la tête absolument rasée.</p> - -<p>Sous peine de confiscation également, il n’était pas -permis de pleurer les morts ou de faire, comme autrefois, -des repas de funérailles.</p> - -<p>Pour maintenir son pouvoir, pour empêcher une -diminution de son armée, pour prévenir ses partisans -contre toute influence étrangère et pour empêcher qu’on -parlât de sa façon de vivre, qui n’était pas toujours -d’accord avec ses doctrines, il entoura toute sa propriété -d’un cordon et interdit très sévèrement le pèlerinage à -la Mecque.</p> - -<p>Quiconque exprimait le moindre doute sur sa mission -divine, ou manquait quelque peu à ses ordres était -puni de mort ou condamné à avoir la main droite et le -pied gauche coupés, si deux témoins pouvaient prouver -leur dénonciation. Dans les cas qui l’intéressaient directement<span class="pagenum"><a name="Page_505" id="Page_505">[505]</a></span> -il lui suffisait de déclarer que le Prophète lui -était apparu et l’avait informé de la culpabilité de celui -à qui il en voulait.</p> - -<p>Mais, comme ses ordres étaient en opposition avec -les lois musulmanes, il interdit non seulement les études -théologiques et les conférences sur la loi, mais encore -il fit brûler ou jeter dans le Nil tous les livres traitant -de ces matières.</p> - -<p>Telles sont en substance les réformes apportées dans -les doctrines et les lois par le Mahdi el Monteser, qu’il -prêchait à ses partisans et dont il exigea l’exécution -avec une sévérité implacable.</p> - -<p>Aux yeux du monde, il paraissait donner le meilleur -exemple à ses fidèles, mais dans l’intérieur de sa maison -il jouissait ainsi que le calife de la vie comme on sait -en jouir au Soudan! Les plus proches parents des deux -premiers de l’empire suivirent fidèlement leur exemple.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_506" id="Page_506">[506]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">CHAPITRE XI.</h2> - -<p class="pch">Les premiers temps du règne du calife Abdullahi.</p> - -<p class="psh">Chute et exécution de Dorho.—Siège de Sennaar et de Kassala.—Destitution -d’Ahmed woled Soliman.—Le calife et les soldats -noirs.—Exécution du Moudir de Kassala.—Un présent du calife.—Mon -voyage avec Younis.—Projets de fuite inexécutables.—Révolte -des troupes noires à El Obeïd.—Mort de l’émir -Mahmoud.—Mohammed Khalid enchaîné.—Campagne dans les montagnes -de la Nubie.—Le camp de Lupton.—Sa position à l’arsenal -de Khartoum.—Révolte des Kababish.—Différends avec -l’Abyssinie.—Mort de Kloss.—Organisation du Bet el Mal.—Justice -du calife.</p> - - -<p>Depuis le départ du Mahdi, de Rahat, jusqu’à sa -mort aucun fait ayant pu avoir une influence quelconque -sur le cours des événements n’avait eu lieu dans les -différentes provinces. Mohammed Khalid s’était établi à -Fascher et avait envoyé ses émirs dans toutes les directions.</p> - -<p>Ils ne rencontrèrent aucune résistance; partout on -se rendit sans difficulté au nouveau régime. Les provinces -occidentales Dar Gimmer, Massalat, Dar Tama, -jusqu’à la frontière de Wadaï firent leur soumission et lui -envoyèrent des présents. Salih Dunkousa et ses amis, -les Bedejat, ne voulant pas courir de nouveaux dangers, -envoyèrent une députation avec le salam (cadeau) habituel.<span class="pagenum"><a name="Page_507" id="Page_507">[507]</a></span> -Mohammed Khalid avait aussi envoyé des présents -au sultan du Wadaï Youssouf, par un de ses anciens -amis de Kobbe, le marchand Hadji Karrar. Youssouf y -répondit par un envoi de chevaux et de jeunes esclaves, -et y joignit l’affirmation qu’il était partisan du Mahdi -et serait toujours prêt à obéir à ses ordres. Seul -Abdullahi Doud Benga successeur du sultan Haroun -à Gebel Marrah fit des difficultés et hésita à se rendre -à Fascher où il était convoqué. Mohammed Khalid ne -lui plaisait point et il craignait une trahison. Enfin il -fut placé dans l’alternative ou de partir immédiatement, -ou de déclarer la guerre. Il se soumit, mais de crainte -d’être emprisonné à Fascher et de s’y voir dépouillé, il -prit la fuite au bout de quelques jours et se rendit à -Omm Derman où il fut fort bien reçu par le calife -Abdullahi qui lui promit de faire venir en cette ville sa -famille et les biens qu’il avait laissés dans le Darfour. -Mais, Mohammed Khalid, furieux du tour qui lui avait -été joué fit poursuivre le sultan jusqu’à la frontière du -Kordofan, confisquer les biens de tous les habitants des -villages où il était passé et fit décapiter leurs sheikhs, -comme étant d’accord avec le fuyard.</p> - -<p>Il envoya aussi Omer woled Dorho avec des forces -considérables à Gebel Marrah pour annoncer aux habitants -qu’ils étaient considérés comme «ranima» (butin) -puisqu’ils n’avaient ni annoncé leur soumission, ni fait -des cadeaux au nouveau maître du pays.</p> - -<p>Omer woled Dorho quitta Fascher, se dirigea sur -Gebel Marrah où il rencontra peu de résistance, car les -habitants s’enfuyaient dans les montagnes. Accompagné -de bons guides, il les traqua jusque dans les endroits<span class="pagenum"><a name="Page_508" id="Page_508">[508]</a></span> -les plus inaccessibles, passa les hommes au fil de l’épée -et partagea les femmes et les enfants entre ses soldats; -mais il eut soin d’envoyer les plus belles à Mohammed -Khalid. Cependant ses soldats et ses chevaux peu habitués -à cette marche continuelle dans les montagnes -s’épuisaient et chargé de butin il se disposait à retourner -à Fascher quand lui parvint la nouvelle de la mort -du Mahdi.</p> - -<p>Dorho, pensant que cet événement inattendu amènerait -d’importants changements, n’hésita pas à tirer -parti de la situation. Il alla à Kobbe, se déclara indépendant, -ne voulant plus obéir aux ordres de Khalid, -il eut même l’intention de lui déclarer la guerre et de -se rendre maître du Darfour; c’est pourquoi il promit aux -émirs qui l’avaient accompagné dans cette expédition à -Gebel Marrah de leur céder de grands territoires une -fois que le Darfour lui appartiendrait. Ceux-ci reconnurent -pourtant que c’était mauvaise politique de se -brouiller avec Mohammed Khalid, car ils n’auraient sans -doute pas plus à attendre d’Omer que de lui. Ils lui -déconseillèrent donc d’agir ainsi et lui offrirent leur -médiation auprès de Mohammed.</p> - -<p>Le parti d’Omer diminuait de jour en jour et -bientôt il reconnut avoir agi sans réflexion.</p> - -<p>Le rusé Mohammed Khalid connaissant et respectant -la vaillance de son ami Omer voulut le surprendre -par un stratagème. Il lui envoya un ami commun, Ali -bey Khabir qui devait lui jurer que s’il revenait, il ne -lui serait fait aucun mal et qu’il oublierait toute l’affaire, -parce que sans la mort inattendue du Mahdi rien -n’aurait troublé leurs bonnes relations. Pour satisfaire<span class="pagenum"><a name="Page_509" id="Page_509">[509]</a></span> -l’opinion publique Omer woled Dorho devait cependant -rentrer à Fascher en pénitent, déclarer qu’il se repentait -de sa défection et promettre désormais de servir fidèlement -le successeur du Mahdi. C’était la seule condition. -Ali Chabir réussit à convaincre Omer de la sincérité -de Khalid. D’ailleurs à ce moment-là Omer n’était -soutenu que par quelques soldats, les Sheikhiehs et ses -compatriotes; force lui était donc de se soumettre à cette -humiliation.</p> - -<p>Il partit pour Fascher accompagné de ses partisans, -mais avant d’entrer dans la ville, il se mit -à lui ainsi qu’à son état-major des chaînes autour du -cou et se rendit à pied sous la conduite d’Ali Khabir à -l’endroit où Mohammed Khalid l’attendait. Pendant le -trajet, plusieurs (et l’on prétend même que Mohammed -les y avait poussés) se moquèrent d’eux et les ridiculisèrent -aux yeux du peuple rassemblé. Dans sa -colère Omer s’oublia au point de dire qu’il ne serait -jamais venu, s’il avait pu prévoir une telle réception. -Mohammed Khalid s’emparant des paroles irréfléchies -d’Omer le fit enchaîner et emprisonner ainsi que ses -compagnons. Omer furieux commit alors l’imprudence de -l’insulter ouvertement.</p> - -<p>Mohammed fit aussi enfermer trois anciens officiers, -deux officiers égyptiens Ibrahim Seian et Hasan -Tcherkessi, ainsi que l’ex-chef de bureau Yacoub -Ramsi, parce qu’ils avaient correspondu avec Omer.</p> - -<p>Ces derniers, anciens employés du Gouvernement et -sans ressources aucunes avouèrent qu’ils avaient en effet -écrit à Dorho, mais avant la mort du Mahdi, pour lui -demander son appui. Malgré les preuves qu’ils donnaient<span class="pagenum"><a name="Page_510" id="Page_510">[510]</a></span> -de leur innocence Mohammed les fit décapiter -secrètement eux et Omer, le lendemain au lever du -soleil. Ali Khabir à la nouvelle de ce forfait, déclara -ouvertement que s’il avait pu même supposer que de -telles mesures fussent prises, il n’aurait jamais voulu -servir de médiateur. Il regrettait vivement la perte de ses -vieux amis, ayant trouvé la mort d’une façon aussi lâche.</p> - -<p>Abou Anga se trouvait dans le Kordofan, province -entièrement soumise au Mahdi, sauf les habitants des -montagnes méridionales qui, traités jusqu’ici en esclaves, -se refusaient à lui payer le tribut et à faire le pèlerinage -à Omm Derman. Abou Anga se rendit dans ces -contrées non seulement pour les soumettre, mais aussi pour -augmenter le nombre de ses soldats. Après avoir subi de -grandes pertes, il ne réussit qu’à moitié à atteindre son -but, car les habitants défendirent vaillamment les montagnes -et bien des tribus surent conserver leur indépendance.</p> - -<p>Pendant que le Soudan occidental reconnaissait -presque entièrement l’autorité du Mahdi, les gouverneurs -de Sennaar et de Kassala défendirent encore dans les -districts orientaux, leurs postes. Déjà, lors du siège de -Khartoum, des bateaux à vapeur étaient allés à Sennaar et -étaient revenus à la capitale, chargés de blé. Les tribus de -cette province, poussées au combat par le Mahdi, assiégèrent -Sennaar sous le commandement de leur grand -sheikh Merdi Abou Rof de la tribu de Djihena. Lorsque -la famine se fit sentir dans la ville, la brave garnison fit -une sortie, chassa les assiégeants et s’empara des provisions -du camp ennemi. Le Mahdi pensant que les tribus -du pays ne faisaient pas la guerre avec assez d’énergie, -leur envoya son cousin Abd el Kerim pour hâter le -dénouement. Abd el Kerim, apprenant que la garnison -souffrait de la faim voulut prendre la ville d’assaut, mais -il fut repoussé et chassé de ses positions. Malgré cette -victoire la situation de Sennaar était fort critique; le -manque de blé, les combats continuels et l’impossibilité -d’obtenir des secours abattirent le courage de la garnison.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-510.jpg" width="400" height="656" - alt="" - title="" /> - <p class="pc mid"><span class="smcap">Un Abyssin.</span></p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_511" id="Page_511">[511]</a></span></p> - -<p>Kassala assiégée aussi par l’ennemi, ne pouvait se -réapprovisionner malgré plusieurs sorties heureuses. Le -Gouvernement égyptien pria alors le roi Jean d’Abyssinie -d’intervenir et de secourir les garnisons de Gallabat, de -Gira, de Senhit et de Kassala pour les amener à Massaouah. -Le gouverneur de Kassala déclara que la garnison de la -ville était composée d’indigènes et qu’il ne pouvait leur -faire quitter le pays. Pendant ce temps le Mahdi envoya -Idris woled Ibrahim et el Husein woled Sarah, avec -des troupes pour contraindre la ville à se rendre. Les -garnisons de Senhit, de Gira et de Gallabat se sauvèrent -sur le territoire abyssin et atteignirent saines et sauves -Massaouah. Les tribus arabes qui étaient à l’est de Kassala -étaient soumises ou dévouées au Mahdi. Osman Digna avait -déjà été nommé émir de ce district tandis que Mohammed -Cher avait reçu l’ordre de se rendre à Berber pour -occuper Dongola avec les Djaliin et les Barabara après -le départ de l’armée anglaise. Telle était la situation du -Soudan quand le calife Abdullahi prit le Gouvernement -en main. Ce n’est pas sans raison qu’il avait recommandé -l’union aux tribus arabes occidentales et attiré leur attention -sur le fait qu’elles étaient des étrangères dans la -vallée du Nil. Il est aisé de comprendre que les Aulad -Belad ou population indigène et surtout les Barabara et -les Djaliin ne voyaient pas avec plaisir le règne du calife<span class="pagenum"><a name="Page_512" id="Page_512">[512]</a></span> -Abdullahi, qui différait d’eux par le caractère et les idées, -car il s’entourerait principalement de ses compatriotes. -L’un des premiers actes du calife fut de chasser de son poste -d’Amin Bet el Mal, Ahmed woled Soliman qu’il haïssait, -sachant qu’il avait donné de grandes sommes aux Ashraf, -parents du Mahdi et qui lui étaient hostiles. Il lui ordonna -de rendre compte de l’emploi de l’argent qu’il avait entre -les mains pendant les années précédentes, n’ignorant pas -que le Mahdi avait eu confiance entière en Ahmed et s’était -contenté d’un compte rendu verbal sans exiger de reçu. -L’impossibilité d’obéir fut une raison suffisante pour le calife -afin d’ordonner la confiscation des biens d’Ahmed et de ses -employés. Il nomma comme son successeur Ibrahim woled -Adlan, de la tribu des Kawahla sur le Nil Bleu. Il avait -été presque toute sa vie marchand dans le Kordofan et -jouissait des faveurs du calife. Adlan reçut l’ordre de -tenir un relevé exact des dépenses et des recettes afin -qu’il puisse toujours en rendre compte au calife.</p> - -<p>De cette manière il voulait éviter les versements -d’argent spontanés à des personnes qui ne jouissaient pas -de la faveur du maître.</p> - -<p>En même temps que la mort du Mahdi, arriva -la nouvelle des défaites de Sennaar et de la retraite -d’Abd el Kerim. Le calife reporta alors le commandement -sur Abd er Rahman woled en Negoumi auquel la garnison -se rendit enfin au mois d’août 1885. Comme d’habitude, -la reddition de la ville fut suivie d’une série d’atrocités; les -jeunes filles les plus jolies et un riche butin furent envoyés -au calife qui en fit distribuer une partie à ses émirs.</p> - -<p>Abdullahi détestait Abd el Kerim, cousin du Mahdi -et lui ordonna de se rendre à Omm Derman. Abd el Kerim<span class="pagenum"><a name="Page_513" id="Page_513">[513]</a></span> -était le représentant du calife Mohammed Chérif. -Il avait comme tel, réuni tous les soldats nègres sous -ses drapeaux pour aller à Sennaar et déclaré, que fort -de sa parenté, il serait toujours prêt à forcer le calife -Abdullahi à céder le gouvernement au calife Chérif -qui, en qualité de parent le plus proche et de calife du -Mahdi était le premier à devoir obtenir le Gouvernement. -Parlait-il à la légère ou par vantardise, peu importe? -Le calife ayant eu connaissance de sa hardiesse ordonna -à Yacoub, son frère, de préparer ses soldats pour recevoir -Abd el Kerim. A son arrivée à Khartoum il reçut -l’ordre de passer avec ses troupes à Omm Derman et d’y -attendre le calife qui désirait le voir, lui et ses hommes.</p> - -<p>Le lendemain, Abd el Kerim mettait en ligne ses -600 soldats. Le calife arriva, accompagné des forces préparées -par Yacoub, salua très aimablement Abd el Kerim, -loua son dévouement et celui de ses soldats pendant le -siège de Sennaar et rentra chez lui, après s’être convaincu -que la vue de ses armées avait découragé son adversaire. -Il invita les deux califes et tous les parents du Mahdi à -se rendre chez lui après les prières du soir.</p> - -<p>Au coucher du soleil, nous autres moulazeimie -étions en tenue pour introduire les visiteurs. Ils furent -conduits dans une des cours intérieures et priés de -s’asseoir par terre; on étendit des peaux de mouton -pour les deux califes et le maître, comme d’habitude, -prit place sur un petit angareb. Il se fit lire le -document écrit en sa faveur par le Mahdi défunt et -accusa formellement Abd el Kerim d’infidélité en présence -de tous ceux qui étaient rassemblés. Bien que Abd -el Kerim opposa les plus formelles dénégations, il fut<span class="pagenum"><a name="Page_514" id="Page_514">[514]</a></span> -néanmoins reconnu coupable et le calife Ali woled Helou -saisit l’occasion de se déclarer l’esclave dévoué du calife. -Il se basait, en accomplissant cet acte, sur l’ordre que le -Mahdi avait donné en mourant de prêter serment d’obéissance -au calife comme à lui-même. Abdullahi ne désirant -pas paraître très inquiet de la conduite d’Abd el Kerim, lui -pardonna généreusement, mais exigea qu’il lui livra tous -ses soldats nègres. Le calife Chérif et ses parents furent -obligés de se soumettre à cette condition, et Ali woled -Helou sur un signe d’Abdullahi suggéra qu’ils devraient -tous renouveler leur serment de fidélité. La proposition -acceptée; le Coran fut apporté et tous ceux qui étaient là, -posant leurs mains sur le volume sacré, jurèrent que c’était -leur devoir de livrer au calife tous les soldats nègres et -leurs armes. En prenant congé du calife, ils réitérèrent -leurs promesses. Ce fut le premier coup porté à ses -adversaires; il avait diminué leur pouvoir et les avait -réduits à une position subalterne.</p> - -<p>Il ne restait que Mohammed Khalid qui, en qualité -de proche parent du Mahdi, depuis longtemps, gênait -Abdullahi. Le même soir pendant que je causais avec -lui des événements du jour, il me dit entre autres choses: -«Un régent ne peut partager le pouvoir». Par ce -principe il mettait déjà les deux autres califes en dehors -et se déclarait maître absolu. Le matin suivant toutes -les troupes nègres, les armes et les munitions de Chérif -furent livrées à Yacoub qui les attendait devant sa porte. -Le calife Ali remit aussi ses soldats qui furent placés -provisoirement sous la surveillance du frère d’Abou Anga, -Fadhlelmola, qui demeurait dans la caserne d’Omm Derman. -Non content de cela, Abdullahi réclama les tambours de<span class="pagenum"><a name="Page_515" id="Page_515">[515]</a></span> -guerre et, le lendemain, tous les drapeaux qui jusqu’alors -flottaient devant la maison de chaque calife furent réunis -aux siens et plantés devant la résidence de Yacoub.</p> - -<p>Par des paroles amicales il avait gagné le calife -Ali à sa cause et le calife Chérif ne pouvait guère agir -autrement que lui. Les soldats et les tambours, signes -de l’indépendance, une fois livrés et les drapeaux réunis -aux siens, il était publiquement reconnu qu’Abdullahi -était seul maître et qu’il fallait lui obéir.</p> - -<p>Pendant que ces faits se passaient arriva la nouvelle -que Kassala s’était rendue et qu’Osman Digna combattait -les Abyssins sous les ordres du Ras Aloula. Bien que les -Abyssins fussent victorieux et eussent refoulé Osman Digna -jusqu’à Kassala, ils ne le poursuivirent pas plus loin et -rentrèrent dans leurs foyers. Osman accusa alors l’ancien -gouverneur Ahmed bey Effat d’avoir poussé les Abyssins -au combat et d’être encore en relation avec eux. Sans -preuve aucune de sa culpabilité, il ordonna qu’on lui -attachât, comme à un vil criminel, les mains derrière le -dos ainsi qu’à six des premiers magistrats de Kassala, -puis il les fit décapiter.</p> - -<p>L’émir Idris woled Ibrahim qui, on s’en souvient, -avait été envoyé à Kassala reçut l’ordre de revenir à -Omm Derman avec soldats, armes, munitions, butin et -femmes et de remettre le pays au gouverneur Osman -Digna. Le procédé envers le calife Chérif, Abdullahi -certes n’en doutait pas, devait lui attirer la haine de -tous les parents du Mahdi. Peu lui importait: il voulait -les affaiblir et les soumettre à sa puissance. Pour ne -pas tourner l’opinion publique contre lui et pour ne pas -être accusé de trop de sévérité ou même d’injustice par<span class="pagenum"><a name="Page_516" id="Page_516">[516]</a></span> -ceux qui, par piété restaient dévoués au Mahdi, il fit -distribuer au calife Chérif et à ses partisans de riches -présents en esclaves, en chevaux, en mules, etc. Il eut -grand soin de répandre habilement le bruit de ses cadeaux; -ses gens louèrent même dans leurs chants sa -générosité, sa justice et sa libéralité. Pour rendre sa position -encore plus favorable il envoya son parent, mon -ami Younis woled ed Dikem et son cousin Othman woled -Adam au Kordofan. Il partagea entre eux deux les -soldats des califes dépouillés pour les éloigner d’Omm -Derman et les habituer à obéir à ses parents. Younis -woled ed Dikem devait contraindre à l’émigration la -tribu des Djimme qui était riche et forte, mais pas -assez dévouée au calife. Othman woled Adam devait se -joindre à Abou Anga, et attendre les ordres du calife. -Pourtant ils devaient rassembler autant d’esclaves que -possible et les habituer au maniement des armes. Younis -alla à Dar Djimme dont le grand sheikh Asaker woled -Abou Kalam avait été appelé à Omm Derman pour -être jeté en prison. Son cousin qui ne voulait pas se -soumettre aux ordres de Younis fut tué en essayant de -prendre la fuite et la tribu, dépouillée de la plus grande -partie de ses biens, dut émigrer. Après qu’elle avait passé -le fleuve près de Gos Abou Djouma, Younis s’établit là -temporairement et retourna à Omm Derman chercher -d’autres ordres. Il avait précédemment envoyé des milliers -de bêtes à corne à Khartoum et fut très bien reçu -dans cette ville. Le calife le chargea d’escorter la tribu -à Woled Abbas, vis-à-vis de Sennaar, où il enverrait -d’autres ordres. Younis, qui m’aimait tout particulièrement -demanda au calife la permission de m’emmener<span class="pagenum"><a name="Page_517" id="Page_517">[517]</a></span> -avec lui pour lui venir en aide ce que le calife refusa -net d’abord pour y acquiescer ensuite après une demande -plus pressante.</p> - -<p>Environ un mois auparavant, mes serviteurs restés -à El Obeïd avec leurs femmes, qui avaient été retenus -par Sejjid Mahmoud en allant au Darfour, furent amenés -vers moi par ordre du calife après qu’on leur eût volé -leurs biens, comme c’était devenu l’habitude. Trois serviteurs -mécontents de leur sort chez moi me quittèrent. -Je les remis à Fadhlelmola qui les incorpora dans ses -troupes. Il ne me restait donc plus que quatre serviteurs -avec leurs femmes; lorsque le calife me donna l’ordre -du départ, je lui demandai d’en prendre trois avec moi.</p> - -<p>«Tu n’as pas besoin de te faire accompagner de -domestiques, me dit le calife, laisse les tous ici, ne t’en -inquiète pas, j’en prendrai soin et soit moi, soit Younis, -nous veillerons à ce que tu voyages confortablement. J’ai -confiance en toi et j’espère que tu la justifieras. Remplis -les ordres de Younis et tu seras sûr de mon amitié. -Va maintenant vers lui et annonce lui que je t’ai permis -de l’accompagner.»</p> - -<p>Younis fut fort heureux que le calife eut accédé à -son désir. Il promit de me rendre la vie aussi agréable -que possible et parla tant et si vite que je ne compris -que la moitié de ses paroles. Quant à moi j’étais heureux de -pouvoir m’éloigner d’Omm Derman et de mon tyran et me -laissai bercer par la douce espérance de trouver en voyage -une occasion de sortir des griffes de mes bourreaux!</p> - -<p>Un moulazem me rappela auprès du calife.</p> - -<p>«As-tu dit à Younis que tu l’accompagnerais?» me -demanda-t-il à mon arrivée. Sur ma réponse affirmative,<span class="pagenum"><a name="Page_518" id="Page_518">[518]</a></span> -il me fit asseoir et recommença de nouveau à me donner -des conseils.</p> - -<p>«Je t’engage, dit-il, à me servir fidèlement, je te -considère comme mon fils et j’ai à ton égard les meilleures -intentions. Le Coran promet une récompense aux fidèles et -condamne les traîtres; Younis t’aime et écoutera tes avis. -Si tu vois qu’il entreprend quelque chose de désavantageux, -avertis-le. C’est ton maître, cependant je lui ai -dit que je te considérais comme mon fils et il t’écoutera.»</p> - -<p>«Je m’efforcerai d’accomplir tes désirs, répondis-je, -mais Younis est le maître, il agira à son idée; je te prie -de ne pas attribuer à ma mauvaise volonté et de ne -pas me rendre responsable, s’il arrive quelque chose qui -te déplaise.»</p> - -<p>«Tu n’as que le droit de parler et non celui d’agir; -s’il t’écoute, c’est bon; sinon, c’est son affaire,» dit le -calife; puis, il se mit alors à m’entretenir du Darfour. Il -m’apprit que depuis longtemps il avait ordonné à Mohammed -Khalid de venir dans le Kordofan avec toutes ses -armées et de laisser au Darfour quelqu’un de sûr qui put -le remplacer. Mohammed avait répondu qu’il ne trouvait -personne dans sa parenté; mais après des appels réitérés -il était maintenant sur le point de venir et se trouvait -peut-être en chemin.</p> - -<p>«Crois-tu qu’il vienne et qu’il suive exactement mes -ordres? me demanda le calife. Voyons, tu le connais -mieux que les autres.»</p> - -<p>«Sans doute, il viendra, répondis-je, car il est trop -peureux pour oser résister.»</p> - -<p>«J’espère que tel est le cas, dit-il, car un subalterne -peureux est plus facile à guider qu’un brave qui regimbe.»<span class="pagenum"><a name="Page_519" id="Page_519">[519]</a></span> -L’entretien durait depuis longtemps et j’allais demander -la permission de me retirer lorsque le calife fit signe à un -eunuque de s’approcher et lui parla à voix basse. Je connaissais -mon maître; cette action ne m’annonça rien de bon.</p> - -<p>«Je t’ai déjà ordonné de ne pas fatiguer davantage -tes serviteurs qui arrivent de voyage et de me les laisser; -Younis s’occupera d’eux. Je veux te donner une femme, -afin que si tu tombes malade, tu aies quelqu’un pour te -soigner. Elle est bien faite et non comme celle qu’Ahmed -woled Soliman t’a envoyée,» ajouta-t-il en riant et en -faisant signe à la femme qui venait d’entrer, de s’approcher -de nous.</p> - -<p>Elle enleva son voile; et je dus reconnaître que -malgré sa couleur noire elle était très jolie.</p> - -<p>«Elle a été ma femme, elle est bonne et patiente, -ajouta-t-il. Mais j’en ai beaucoup, c’est pourquoi je lui -donne la liberté. Tu mérites de la posséder.»</p> - -<p>J’étais fort embarrassé et réfléchissais au moyen de -refuser le don sans offenser le donateur.</p> - -<p>«Maître, permets-moi de parler franchement.»</p> - -<p>«Sans doute, tu es chez toi ici, parle!»</p> - -<p>«Eh bien! puisque je suis chez moi et que je n’ai -rien à craindre, dis-je modestement, cette femme a été à -toi et par cela même a droit à beaucoup d’égards. Il -est vrai que je pourrai la combler de soins, mais, Seigneur, -cela ne peut être que moi ton serviteur je fasse -de ta femme la mienne. Ne me disais-tu pas toi-même -que tu me considérais comme un fils?» Puis je baissai -les yeux d’un air embarrassé et m’inclinai.</p> - -<p>«Pardonne-moi, mais je ne puis accepter ton cadeau.» -J’attendis sa réponse avec inquiétude.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_520" id="Page_520">[520]</a></span></p> - -<p>«Tu as bien parlé et je te pardonne», dit-il, en -faisant signe à la femme de s’éloigner. «Almas», cria-t-il -à l’eunuque, «apporte moi ma gioubbe blanche!» Il me la -tendit: «Prends cette gioubbe, je l’ai souvent portée et -elle a été souvent bénie par le Mahdi. Des milliers -d’hommes te l’envieront. Garde ce cadeau, il te donnera -bonheur et bénédiction.» Joyeux, j’acceptai le présent -et touchai de mes lèvres la main qu’il me tendit. En -vérité j’étais heureux d’avoir pu me débarrasser de la -femme en échange de la gioubbe bénie.</p> - -<p>Younis avait fixé son départ pour le soir. Le calife -m’appela de nouveau et m’exhorta encore une fois -à la fidélité et à l’obéissance.</p> - -<p>Le soir nous quittâmes Omm Derman sur le vapeur -«Borden» qui avait été mis à flot et atteignîmes Gos -Abou Djouma deux jours après. Selon les ordres du -calife, devant conduire rapidement les habitants de -Djouma à Woled Abbas, nous demandâmes des chameaux -à la tribu des Beni Heissein pour porter les -outres. Younis prit grand soin de moi, me donna un de -ses chevaux, deux esclaves et deux anciens soldats pour -me servir. Notre expédition était composée de 10,000 -hommes dont 7000 environ appartenaient aux Djimme et -d’un grand nombre de femmes et d’enfants. Je partageai -entre eux les chameaux et les outres et nous nous -préparâmes pour le départ. Notre route passait par -Segedi Moije où se trouvaient seulement deux fontaines. -Lorsque nous traversâmes la plaine qui s’étend entre -Kaua et Segedi Moije et qui, comme je l’ai dit plus -haut, s’appelle tebki-tuskut (tu pleures et te tais); je -pensais aux nombreux combats et au sang répandu là<span class="pagenum"><a name="Page_521" id="Page_521">[521]</a></span> -pour le Soudan. Le chemin était jonché des os des rebelles -qui, chassés par Salih, avaient succombé à la -soif. Le troisième jour nous atteignîmes les bords du -Nil Bleu, laissant Sennaar à droite, à portée de canon. -Il nous avait été interdit par le calife de passer par -cette ville ressemblant à un monceau de ruines, abandonnée -par ses habitants qui avaient combattu encore -longtemps après la mort du Mahdi. Il craignait que -cela ne nous portât malheur. Nous traversâmes le Nil -Bleu, large d’environ 100 mètres, sur des bateaux préparés -dans ce but: le passage dura plusieurs jours. -Juste au nord de Woled Abbas se trouve un monticule -sablonneux. Nous le choisîmes pour nous établir, car -tout autour se trouvent des plaines inhabitables en temps -de pluie. Toutes mes pensées se concentraient sur un -moyen de fuir. Mais comme la plupart des soldats -étaient dévoués au nouveau régime, il me fallait -user de prudence dans le choix de mes confidents. -Peu de temps après notre arrivée, je reçus (à Woled -Abbas) une lettre du calife contenant ce qui suit: -«Au nom de Dieu, bon et miséricordieux! l’esclave de -Dieu, Sejjid Abdullahi ibn es Sejjid Mohammed par la -grâce de Dieu calife el Mahdi, que la paix soit avec -lui! à notre frère en Dieu Abd el Kadir Saladin! -Après cette salutation de paix je t’informe que je n’ai -pas reçu de tes nouvelles depuis ton départ et Dieu -veuille que cependant tu te portes bien. Tu as entendu -mes conseils et tu as bu à la source de mon éloquence, -je t’ai exhorté à la fidélité et tu remplis tes promesses, -j’en suis sûr. Aujourd’hui j’ai reçu une lettre d’un ami -du Mahdi qui m’annonce que ta femme est arrivée à<span class="pagenum"><a name="Page_522" id="Page_522">[522]</a></span> -Korosko, hors du pays des infidèles; et qu’elle paie des -gens qui devront te rejoindre pour te ramener vers elle. -On m’a assuré que tu savais tout cela. Je te recommande -donc de rester croyant en la foi du Prophète et -de remplir ton devoir honnêtement. J’ajoute que je n’ai -aucun doute sur ta fidélité; je te souhaite la paix et -t’envoie mes salutations.»</p> - -<p>En même temps, Younis recevait une lettre qui lui -faisait part des bruits répandus sur moi à Berber et le -chargeait de me surveiller très sévèrement; son secrétaire -me dit cela en confidence. Je ne comprenais pas -bien pourquoi le calife m’avait écrit. Younis ne me dit -pas avoir reçu des ordres et en apparence fut encore -plus aimable envers moi que d’habitude; cependant nuit -et jour j’étais surveillé de près. Quelques jours après, -comme il fallait par l’ordre du calife conduire en bateau -quelques centaines d’Arabes de la tribu des Djimme à -Omm Derman, Younis m’ordonna de les accompagner -pour rendre compte verbalement de la situation au -calife. Je compris parfaitement qu’il désirait se débarrasser -de la responsabilité de m’avoir avec lui.</p> - -<p>Lorsque je pris congé de Younis il m’entretint -d’abord sur différents sujets dont je devais parler au -calife et exprima l’espérance que je reviendrais bientôt -auprès de lui, puis il me dit: «Si tu veux rester auprès -de notre maître le calife ou s’il a besoin de toi à Omm -Derman, désires-tu que je t’envoie le cheval que je t’ai -donné ou faut-il le garder ici?»</p> - -<p>Je répondis que je tenais à ce qu’il gardât le cheval, -car j’étais persuadé que, rentré à Omm Derman, il me -faudrait marcher nu-pieds. En souvenir de son amitié,<span class="pagenum"><a name="Page_523" id="Page_523">[523]</a></span> -Younis me donna 100 écus pour le voyage et me recommanda -par lettre à la bienveillance du calife. Deux jours -après mon départ de Woled Abbas, j’atteignis Omm -Derman, remis à Yacoub les Djimme qui m’avaient été -confiés et fus ensuite reçu par le calife.</p> - -<p>Il fit semblant d’être très étonné de me voir à -Omm Derman car, il s’était imaginé qu’il m’aurait été -dur de quitter Younis même pour une heure. Paroles -en l’air; car je savais bien que mon retour à Omm -Derman était arrangé entre lui et Younis. Il me permit -d’aller chez moi pour saluer mes gens et m’ordonna de -revenir auprès de lui pour recevoir ses ordres. Lorsque, -le soir, je me retrouvai seul avec lui, vite il en vint -à parler des nouvelles qu’il avait reçues de Berber. Je -lui affirmai qu’elles avaient été inspirées, soit par mauvais -esprit, soit par une erreur, que je n’avais jamais été -marié et que par conséquent je n’avais point de femme -me cherchant ou désirant mon retour, mais que si -jamais quelqu’un venait m’encourager à la fuite, je -m’empresserais de l’avertir.</p> - -<p>Il me tranquillisa disant qu’il n’avait pas ajouté foi -à ces nouvelles et me demanda pour finir notre entretien -si je préférais rester auprès de lui ou retourner vers -Younis? Je devinai ce qu’il voulait et l’assurai qu’à -aucun prix je ne me séparerais de nouveau de lui et que -les jours que je passais en sa compagnie comptaient parmi -les plus heureux de ma vie. Quoique réjoui par mes -paroles flatteuses, il ne manqua pas de me rappeler d’un -ton très sérieux, d’être fidèle et de n’avoir de rapports -qu’avec des gens de sa maison. Il m’ordonna ensuite de -me tenir à sa porte comme autrefois.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_524" id="Page_524">[524]</a></span></p> - -<p>Lorsque je le quittai, j’étais convaincu que sa méfiance -à mon égard avait pris des racines encore plus -profondes qu’auparavant et ne cesserait d’augmenter.</p> - -<p>A ce moment là, les forces d’El Obeïd comprenaient -environ 200 vieux soldats renforcés par une compagnie -de mes anciens fantassins de Dara. Non seulement ils -servaient à combattre les habitants de Gebel Deier, en -continuelle hostilité avec les Mahdistes, leur enlevant -leur bétail et leurs esclaves, mais encore ils devaient aussi -construire les maisons des émirs et comme récompense -on les traitait en esclaves. Indignés, ils jurèrent de reconquérir -leur liberté. Fadhlelmola Bachit, puis Chergherib, -un de mes anciens serviteurs qui avait été retenu à El -Obeïd, et Bechir, un ancien sous-officier étaient les meneurs -de la conspiration et je suis encore à me demander comment -les Mahdistes ne la découvrirent pas. Sejjid Mahmoud, -le premier émir d’El Obeïd, proche parent du Mahdi, -avait été appelé à Omm Derman et les soldats crurent -alors le moment venu de mettre leur projet à exécution.</p> - -<p>Un matin les habitants d’El Obeïd entendirent avec -étonnement le bruit d’une violente fusillade. Les soldats -s’étaient emparés de la maison isolée qui contenait les -munitions, s’y étaient retranchés et avaient ouvert sur -les Derviches un feu continu qui les chassa. Ils avaient -aussi amené là leurs femmes et leurs enfants. Les Derviches -n’ayant que peu d’armes à feu se retirèrent dans -les bâtiments gouvernementaux et en barricadèrent les -portes. Forts de leur succès, les soldats essayèrent même -de forcer la Moudirieh, mais après de vains efforts, y -renoncèrent. Abd er Rahman el Bornaoui, autrefois un de -mes plus braves sous-officiers, fut tué. Les Derviches ne<span class="pagenum"><a name="Page_525" id="Page_525">[525]</a></span> -perdirent que Woled el Hachmi, exécré par les soldats à -cause de sa manière d’être arrogant. Si les soldats avaient -eu une bonne direction, El Obeïd serait sûrement tombée -entre leurs mains. Ils désiraient seulement reconquérir -leur liberté. Ils passèrent la nuit dans les poudrières -où de nombreux esclaves se joignirent à eux saisissant -cette occasion d’abandonner leurs maîtres. Le lendemain -les habitants de la ville et les Mahdistes essayèrent de -les traquer mais ils furent repoussés avec des pertes -sensibles. Les soldats avides de liberté, quittant El -Obeïd, se rendirent dans les montagnes de Nubie, après -avoir saccagé les maisons et s’être emparés des femmes -qu’ils y trouvèrent. Les Derviches essayèrent de les -poursuivre, mais les soldats confiants en leur bonne -étoile les défirent complètement. Leur émir Ali woled -Abdullahi, natif de woled Médine, autrefois officier à -Dara, avait eu connaissance de la conspiration, mais par -crainte de l’insuccès ne s’était pas joint à eux. Il fut -saisi par les Gellaba et décapité malgré ses prétentions -à l’innocence.</p> - -<p>Sejjid Mahmoud apprenant ces événements à Omm -Derman en informa immédiatement le calife et ce dernier -lui permit de rentrer à El Obeïd pour aller y chercher -sa famille et tous les parents du Mahdi. Mais Mahmoud -pensant regagner les faveurs du calife, voulut punir les -rebelles, il rassembla tous les hommes valides d’El -Obeïd et ses environs et se mit en marche contre les -soldats. Ceux-ci avaient pris leurs positions à Niuma et -Kolfan dans les montagnes de Nubie, ils y avaient -établi une espèce de république militaire et choisi -comme chef l’ancien sergent Bechir. Ce dernier donna<span class="pagenum"><a name="Page_526" id="Page_526">[526]</a></span> -ordre de ne pas gaspiller les munitions et défendit, -sous peine de punition, de prononcer le nom du Mahdi; -ils ne reconnaissaient comme maître que le vice-roi.</p> - -<p>Arrivé à proximité de leur camp Sejjid Mahmoud -leur envoya d’abord des parlementaires leur affirmant qu’il -les aimait comme ses propres enfants et leur accorderait -pardon entier s’ils se soumettaient. Les soldats lui répondirent -en se moquant: que l’amour qu’il avait pour -eux était réciproque mais qu’il devait venir s’en assurer -lui-même. L’assaut de la montagne ne tarda pas. Mahmoud -brandissant sa bannière à la tête de ses troupes -fut tué. Plusieurs de ses fidèles voulant cacher son cadavre -subirent le même sort. Le reste de ses gens qui -ne l’avait suivi qu’à son corps défendant, se dispersa -de tous côtés et rentra dans ses foyers qu’il n’atteignit -qu’après avoir subi de grandes pertes étant poursuivi -par ses ennemis. Abou Anga qui se trouvait -à quelques journées seulement du théâtre de la guerre, -demanda au calife la permission de châtier les rebelles -jusque là victorieux. Mais le calife le lui interdit -formellement; il avait autre chose de plus important à -faire; il devait attendre Mohammed Khalid. Le calife -déclara à Omm Derman que Sejjid Mahmoud avait été -justement puni par le ciel d’avoir par ambition et désir -de vengeance attaqué les rebelles contre sa volonté.</p> - -<p>Mohammed Khalid avait déjà souvent reçu des -lettres du calife pour l’inviter à se rendre à Omm -Derman où de très hautes fonctions et des honneurs -l’attendaient. Il allait partir; tout était prêt quand un -écrit du calife le mit au courant des mesures prises -contre le calife Chérif et les parents du Mahdi défunt.<span class="pagenum"><a name="Page_527" id="Page_527">[527]</a></span> -Le calife se plaignait à Khalid de ce que ses gens -l’avaient par leurs actions forcé d’agir ainsi et le priait -de hâter son voyage pensant que son sens commun pratique -aurait une bonne influence sur Chérif et ses partisans. -Mohamed Khalid confiant en ces paroles, voulut se -rendre utile à ses parents; il hâta son voyage et campait -déjà à Bara. Il avait sous ses ordres des forces considérables, -car il avait obligé une grande partie de la -population du Darfour à le suivre, mais elle ne le -faisait qu’à contre-cœur. Il avait plus de 1000 chevaux -de 3000 fusils et au moins 20,000 fantassins. Longtemps -avant l’arrivée de Mohammed Khalid, Abou Anga qui -avait plus de 5000 fusils avait reçu des instructions -secrètes du calife. Aussi lorsque Khalid eut fixé son -camp à Bara, Abou Anga s’y rendit à marches forcées -et un matin au point du jour, tout le camp fut cerné -par des troupes qui, en cas de résistance étaient prêtes -à exécuter les ordres reçus.</p> - -<p>Abou Anga fit chercher Mohammed Khalid, lui remit -l’ordre du calife qui exigeait en signe de fidélité qu’il -livrât au commandant en chef Abou Anga lui-même, -soldats et chevaux, ce à quoi Khalid se déclara prêt. Sans -oser s’éloigner d’Abou Anga, il donna les ordres nécessaires -et en peu de temps les troupes du Darfour furent -partagées entre les officiers subalternes et encadrées dans -leurs régiments. Là-dessus Abou Anga rassembla les émirs -venus avec Khalid, leur lut un message flatteur du calife -dans lequel il leur laissait le libre choix de se placer -sous le commandement d’Abou Anga et de rester auprès -de lui ou d’aller à Omm Derman; chacun pouvait décider -ce qu’il considérerait comme le plus avantageux pour lui.<span class="pagenum"><a name="Page_528" id="Page_528">[528]</a></span> -Mohammed Khalid et ses parents furent ensuite arrêtés -par Abou Anga; leurs biens furent confisqués ainsi que -tous les trésors accumulés au Bet el Mal. Saïd bey -Djouma, qui déjà depuis le siège de Khartoum était commandant -de l’artillerie chez Abou Anga, recevait la permission -de celui-ci de reprendre possession de ses esclaves, -femmes et biens, que Khalid lui avait enlevés à Fascher. -Ce dernier fut enchaîné, envoyé à El Obeïd, et eut là le -loisir de se souvenir des aimables lettres du calife qui -lui prouvaient que promettre et tenir font deux.</p> - -<p>Le calife avait tout lieu d’être satisfait de son œuvre. -Il avait porté à ses adversaires un coup irréparable en -les privant des armées de Mohammed sur lesquelles ils -avaient compté, tandis que les forces d’Abou Anga s’en -trouvaient augmentées. Il avait en outre agrandi son -propre parti au moyen des émirs et de leurs adhérents -venus du Darfour avec Khalid et qui dans la vallée du -Nil passaient pour ses compatriotes. La plus grande partie -d’entre eux s’était décidée à aller à Omm Derman où -ils furent reçus avec joie par le calife qui les combla -d’honneurs.</p> - -<p>Abou Anga reçut l’ordre d’exterminer les rebelles à -Kolfan. Ils se considéraient après leur victoire sur Sejjid -Mahmoud comme les maîtres du pays et n’hésitèrent -pas à opprimer la population. Comme d’habitude, les -dissensions éclatèrent parmi eux après la victoire et plusieurs -avaient quitté leur chef et regagné leurs foyers; ils -appartenaient à des tribus différentes, par suite l’esprit -de solidarité leur était inconnu. Lorsque Abou Anga se -trouva à proximité du camp fortifié, mon ancien serviteur, -Chergerib, qui comprenait que leur désunion ne<span class="pagenum"><a name="Page_529" id="Page_529">[529]</a></span> -laissait pas espérer le succès, vint à sa rencontre avec -sa femme. Il déclara qu’il était las de combattre et se -rendait sans condition attendant sa punition, demandant -seulement la faveur de pouvoir se justifier. Il raconta -à Abou Anga que, lorsqu’il était mon domestique, il -était venu du Darfour et que Sejjid Mahmoud l’avait, -avec d’autres morts maintenant, empêché par la force de -continuer leur route. De colère et indigné des vexations -incessantes auxquelles il était exposé, il avait en effet -pris part aux combats d’une façon très remarquable. -Maintenant il désirait ou être gracié et pouvoir me -rejoindre à Omm Derman ou expier sa faute. Abou -Anga, dont le père avait été esclave, eut pitié de ses -compatriotes; il haïssait les Gellaba et était persuadé -que les soldats ne s’étaient révoltés que poussés par les -mauvais traitements. C’est pourquoi, il pardonna généreusement -à Chergerib en souvenir, dit-il, de ses bonnes -relations avec moi et pour m’honorer dans ma position -comme moulazem du calife. Il m’envoya une lettre -m’annonçant que pour le moment Chergerib était auprès -de lui et attendrait l’occasion propice pour me rejoindre.</p> - -<p>Bechir ne voulut pas se rendre; attaqué le lendemain -par Abou Anga il fut tué en se défendant héroïquement -ainsi que Fadhlelmola et quelques-uns de ses -fidèles soldats. La plus grande partie s’était éloignée -pendant la nuit et se tenait cachée dans des endroits -connus d’eux seuls jusqu’à ce qu’ils acceptassent le -pardon offert et se rendissent. Abou Anga entraîné -par ses succès permit à ses hommes de piller les villages, -de se nourrir à leurs dépens et d’emmener tous les -esclaves.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_530" id="Page_530">[530]</a></span></p> - -<p>Il laissa à El Obeïd, pour le remplacer, le cousin du -calife Othman woled Adam et le calife ordonna que le -Darfour fut aussi placé sous ses ordres, où l’émir Sultan -Youssouf, fils du sultan Ibrahim tué par Zobeïr remplissait -les fonctions de gouverneur.</p> - -<p>J’appris d’un marchand arrivé récemment du -Kordofan que mon ami Ohrwalder avait quitté El Obeïd -et arriverait prochainement à Omm Derman. Je savais -bien qu’il ne me serait pas facile de le voir mais l’idée -qu’un compatriote se trouvait non loin de moi me remplissait -de joie.</p> - -<p>Je restais assis à la porte de mon maître toujours -prêt à lui obéir. Quelquefois il m’adressait amicalement -la parole et m’invitait à dîner avec lui; d’autres fois, -sans rime ni raison, il me laissait complètement à -l’écart ou m’honorait de méchants regards remplis de -haine. Cette versatilité était un des traits marquants de -son caractère et le calife trouvait que je devais non -seulement souffrir de ce traitement mais qu’il servait à -mon éducation. Envers mes camarades, je feignais d’être -totalement désintéressé des événements et de l’issue des -batailles car le calife s’informant en secret de mes opinions -et de ma conduite auprès d’eux, je ne voulais pas -exciter sa méfiance. En réalité, j’observais tout ce qui -se passait autant que ma position me le permettait, mais -sous le voile de l’indifférence, et me le gravais autant -que possible dans la mémoire puisqu’il m’était expressément -défendu d’écrire. Le calife contribuait très peu -à l’entretien de ma maison et ne m’envoyait que par -occasion quelques ardebs de blé, une vache ou un -mouton. Ibrahim Adlan que j’avais connu au temps du<span class="pagenum"><a name="Page_531" id="Page_531">[531]</a></span> -gouvernement égyptien me remettait tous les mois 10 à -20 écus; et quelques employés et marchands, mieux -placés que moi, me faisaient parvenir secrètement de -petites sommes d’argent. De cette façon, quoique pauvre, -il ne me manquait aucune des choses nécessaires et je -ne sentais que rarement ma position précaire; dans tous -les cas, j’étais beaucoup mieux que mon pauvre ami -Lupton, auquel le calife avait promis des secours, mais -n’en donnait aucun. Lupton avait par contre une certaine -liberté, il pouvait aller et venir dans la ville, -fréquenter qui il voulait, n’avait pas l’obligation de dire -journellement les cinq prières dans la mosquée; malgré -cela, sa vie n’était que tristesses et épreuves. J’avais -bien prié Ibrahim Adlan de lui venir en aide, ce qu’il -avait fait, mais cela ne lui suffisait pas et il était forcé -quoique ce ne fut pas sa profession de raccommoder de -vieilles armes pour suffire au moins aux besoins les -plus pressants. Comme il avait été autrefois officier de -la marine marchande anglaise, il s’entendait un peu à la -mécanique. Un jour que je le rencontrai dans la mosquée -et que j’échangeai quelques mots avec lui, il se -plaignît de sa situation. Je lui proposai de l’aider à se -procurer une place à l’arsenal ne pouvant le secourir -suffisamment autrement. L’idée lui plut. Quelques jours -après, il arriva que le calife étant de bonne humeur se -montra agréable envers moi. Abou Anga lui avait -envoyé en cadeau, un jeune cheval, de l’argent et -des esclaves de Khalid. Il m’ordonna de dîner avec lui -et dans le cours de la conversation, je réussis à lui -parler des navires et de leurs machines qui restaient un -mystère pour lui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_532" id="Page_532">[532]</a></span></p> - -<p>«Les bateaux, dis-je, ont besoin d’hommes compétents -pour les surveiller et les réparer. Comme un -grand nombre des ouvriers de l’arsenal a péri lors du -siège de Khartoum, je suppose que vous aurez eu de la -peine à les remplacer?»</p> - -<p>«Mais que faut-il faire? dit le calife; ces bateaux -me sont d’une grande utilité et je tiens à les conserver.»</p> - -<p>«Abdullahi Lupton, dis-je en réfléchissant, était -autrefois ingénieur sur un vapeur, si on lui donnait une -bonne paie mensuelle, il se rendrait sûrement très utile.»</p> - -<p>«Parle-lui, me dit-il d’un air joyeux, afin qu’il accepte -de son plein gré cette place; car s’il y était -forcé, je crois, bien que je ne comprenne rien à ces -affaires, qu’il ferait mal son devoir, je dirai à Ibrahim -Adlan de bien le payer.»</p> - -<p>«Je ne sais pas où il est et ne l’ai pas vu depuis -longtemps, répondis-je, cependant je m’informerai, il est -sans doute prêt à te servir.»</p> - -<p>Le jour suivant, je fis chercher Lupton; je lui racontai -mon entretien avec le calife et j’eus à peine -besoin de lui recommander d’être aussi peu utile que -possible à nos ennemis. Il me tranquillisa en me disant -que les machines des vapeurs sur lesquelles il ne possédait -que quelques notions théoriques élémentaires deviendraient -sous sa surveillance plutôt mauvaises que -bonnes et que, ce n’était que poussé par le besoin qu’il -acceptait une telle situation. Le calife avait déjà parlé -à Ibrahim Adlan; le même soir, Lupton me fit savoir -qu’il était nommé employé de l’arsenal et recevait 40 -écus par mois ce qui lui suffisait pour vivre lui et sa -famille. Le calife saisit cette occasion pour renvoyer<span class="pagenum"><a name="Page_533" id="Page_533">[533]</a></span> -Sejjid Tahir, oncle du Mahdi, autrefois menuisier au -Kordofan qui, par son neveu, avait obtenu la place de -directeur de l’arsenal et se distinguait d’un côté, par sa -grande ignorance et de l’autre par une infidélité plus grande -encore. Il vendait secrètement du fer et des matériaux de -guerre aux marchands. Il fut remplacé par un Egyptien -né au Soudan trop timide pour ne pas être honnête.</p> - -<p>Le calife trouva alors que les Arabes Kababish qui -habitaient le désert au nord du Kordofan jusqu’à Dongola -et dont les troupeaux paissaient jusqu’à Omm Derman -n’étaient pas selon lui assez soumis. Il ordonna donc à -Ibrahim Adlan de confisquer tout ce qu’ils avaient sous -le prétexte qu’il leur avait souvent demandé de faire un -pèlerinage à Omm Derman et qu’ils n’avaient pas obéi. -Tous les troupeaux leur furent enlevés. Cette tribu avait -longtemps fait le commerce de la gomme et possédait -beaucoup d’argent, que selon leurs coutumes ils avaient -enfoui dans le désert à un endroit connu d’eux seuls. -Des tortures de toutes espèces les forcèrent de trahir -leur cachette et de livrer leur fortune; de fortes sommes -grossirent une fois de plus le Bet el Mal. Malgré -cela, ils ne firent pas grande résistance. Seulement Salih -bey, le sheikh principal, frère du sheikh et Tom qui avait -été décapité par le Mahdi rassembla ses nombreux parents -et partit pour l’oasis de Omm Badr où personne n’osa -le poursuivre. Le calife lui envoya alors deux sheikhs -bien connus, Woled Nubaoui de la tribu des Beni Djerar -et Henetir de celle des Maalia pour lui demander de -venir à Omm Derman lui promettant grâce entière et sa -nomination comme émir des Kababish. Salih bey écouta -tranquillement leur offre mit dans sa bouche au grand<span class="pagenum"><a name="Page_534" id="Page_534">[534]</a></span> -étonnement des envoyés, de ce tabac tant détesté par -les Mahdistes et répondit: «Bien, j’ai compris. Le -calife me pardonne entièrement et désire que j’aille à -Omm Derman; mais supposons qu’arrivé là, le Prophète -apparaisse au calife, car nous savons que le calife n’agit -que d’après les inspirations du Prophète, et lui ordonne -de ne pas me pardonner, qu’arrivera-t-il?»</p> - -<p>Les envoyés ne surent pas répondre d’une manière -satisfaisante à cette question et retournèrent vers le calife, -chacun ayant reçu un chameau; ils rapportèrent fidèlement -les paroles du sheikh Salih qui mirent le calife dans une -grande colère. Beaucoup de Kababish dépouillés de leurs -biens s’enfuirent à Omm Badr et en peu de temps il se -trouva là une puissance sinon menaçante du moins fort -incommode pour le calife. Le bétail, les chameaux des -Kababish furent mis publiquement en vente à Omm Derman -par le Bet el Mal. Le prix de la viande baissa, mais -par contre le prix du grain augmenta.</p> - -<p>La cause venait de ce que Younis permettait à ses -hommes d’agir à leur guise dans le Ghezireh, le grenier -d’Omm Derman. Des milliers de Djimmé avec leurs -femmes et leurs enfants dépouillés peu à peu par Younis, -formèrent pour se nourrir de véritables bandes de brigands. -Ils ne se contentaient pas du blé, mais s’appropriaient -tout. Aucune sécurité n’existant plus, les habitants du -Ghezireh cessèrent de se livrer à l’agriculture. Leurs provisions -de blé diminuèrent de jour en jour tandis que -les troupes de Younis, à son grand plaisir, s’augmentaient -d’esclaves échappés et d’hommes sans feu ni lieu. Le -but du calife était d’affaiblir ainsi le pouvoir des gens -du Ghezireh qui appartenaient au parti du calife Chérif.<span class="pagenum"><a name="Page_535" id="Page_535">[535]</a></span> -Craignant toutefois que le blé ne vint à manquer complètement, -il fit revenir Younis avec toutes ses armées à -Omm Derman. Celles-ci s’approprièrent tout ce qu’elles -trouvèrent sur leur passage de sorte qu’elles entrèrent -dans la capitale du Mahdi, chargées de butin, comme -des conquérants. Younis reçut l’ordre de se fixer avec -ses soldats au sud du fort d’Omm Derman d’où vient -le nom qui subsiste encore aujourd’hui Dem Younis. -Peu après son arrivée, le bruit courut que les Abyssins -avaient attaqué Gallabat. On disait qu’un certain Haggi -Ali woled Salem de la tribu des Kawalha, demeurant à -Gallabat et autrefois en relations commerciales avec -l’Abyssinie, ayant été nommé émir de ses compatriotes -par le Mahdi, avait attaqué l’Abyssinie et détruit l’église -de Rabta.</p> - -<p>Salih Shanga de la tribu des Takarir résidant à -Gallabat et autrefois un des personnages importants du -pays avait quitté cette ville après l’évacuation de la -garnison égyptienne, et s’était établi en Abyssinie pendant -que son cousin Ahmed woled Arbab était nommé émir -du pays par le Mahdi. Le Ras Adal, gouverneur d’Amhara -exigeait de lui qu’on lui livrât le perturbateur de la paix -Haggi Ali woled Salem. On refusa; il rassembla alors -ses soldats et tomba sur Gallabat. Ahmed woled réunit -ses partisans et attendit l’ennemi hors de la ville avec -environ 6,000 hommes.</p> - -<p>La rencontre fut terrible; les Abyssins étaient bien -dix fois plus nombreux; en peu d’instants, l’armée -d’Arbab fut cernée, massacrée; Arbab lui-même fut tué, et -peu réussirent à s’échapper. Les Abyssins mutilèrent les -morts, mais respectèrent le cadavre d’Arbab par égard<span class="pagenum"><a name="Page_536" id="Page_536">[536]</a></span> -pour Salih Shanga. Les munitions étaient gardées par -un Egyptien dans une maison isolée non loin de la -ville. Sommé de se rendre, il refusa, mais les Abyssins -voulant le prendre d’assaut, il fit sauter le magasin et -fut lui-même une des premières victimes. Les femmes et -les enfants des vaincus furent emmenés en esclavage, -la ville réduite en cendres et Gallabat pendant longtemps -ne fut plus qu’un champ de cadavres visité par -les hyènes. Lorsque la nouvelle de l’anéantissement de -l’armée d’Arbab arriva au calife, il écrivit au roi Jean -pour le prier de rendre la liberté aux femmes et aux -enfants contre une somme d’argent qu’il pouvait fixer -lui-même. En même temps il donna ordre à Younis de -se rendre à Gallabat avec toutes les forces dont il -pouvait disposer et d’y attendre ses ordres. Le calife -Abdullahi lui-même ainsi que les deux autres califes et -un grand nombre de partisans traversèrent le fleuve -pour rejoindre l’armée de Younis. Il resta trois jours -au milieu des troupes, bénit les guerriers à leur départ -et rentra à Omm Derman.</p> - -<p>J’appris alors que Gustave Kloss qui m’avait -quitté depuis longtemps et avait cherché à gagner sa vie -à Omm Derman d’où il s’était enfui et que je croyais -retourné sain et sauf dans sa patrie, avait succombé aux -fatigues du voyage. Cette nouvelle me fut apportée par -des marchands venant de Ghedaref.</p> - -<p>Abd er Rahman woled Negoumi et Haggi Mohammed -Abou Gerger durent occuper avec leurs soldats: -le premier, Dongola; le second, Kassala. Osman Digna -reçut, de son côté, le commandement sur les tribus -arabes domiciliées au nord de Kassala jusqu’à Souakim.<span class="pagenum"><a name="Page_537" id="Page_537">[537]</a></span> -Le calife n’avait pas grande confiance dans les deux -premiers, car ils appartenaient ainsi que leurs hommes -aux tribus de la vallée du Nil; c’est pourquoi il nomma -en qualité de représentants deux de ses plus proches -parents Mous’id woled Gedoum et Hamed woled Ali pour -les surveiller. Les soldats s’habitueraient ainsi peu à peu -à se trouver sous les ordres de ses parents.</p> - -<p>Par ce fait que presque tout le Soudan était soumis, -les causes de guerre et l’occasion de faire du butin diminuaient -tandis que le calife et ses émirs agrandissaient le -train de leurs maisons, vivaient d’une façon plus luxueuse -et avaient besoin pour cela de sommes très considérables. -Il fallait songer à découvrir de nouvelles sources de revenus. -Le nombre des gens du calife et de ses moulazeimie -armés augmentait chaque jour et il fallait bien subvenir -à leur entretien. En outre, les cadeaux que le calife devait -faire aux personnages influents qu’il voulait gagner secrètement -à ses intérêts lui coûtaient énormément. Il chargea -donc Ibrahim Adlan du règlement des finances. Les revenus -du Soudan se décomposaient ainsi qu’il suit:</p> - -<p>1º L’impôt de capitation dont chacun devait s’acquitter -en livrant une certaine quantité de blé ou l’équivalent -en argent, à la fin du jeûne du Ramadan.</p> - -<p>Tout homme et même tout enfant y était astreint -de sorte que d’après le total de ce revenu on aurait -pu savoir exactement le nombre des habitants si la loi -avait été appliquée sévèrement.</p> - -<p>2º Le zeka fut prélevé sur le blé, le bétail et l’argent, -suivant la <i>sheria mohammedia</i>.</p> - -<p>Les employés nécessaires à la perception de ces impôts -étaient présentés par Yacoub Ibrahim, puis, confirmés<span class="pagenum"><a name="Page_538" id="Page_538">[538]</a></span> -dans leurs fonctions par le calife. Ils devaient tenir un -compte exact et journalier de leurs rentrées qu’ils devaient -remettre au Bet el Mal.</p> - -<p>On chercha aussi à régler les dépenses. On défendit -à Ibrahim Adlan de disposer de l’argent suivant son bon -plaisir ce qui jusqu’alors était de règle; on verserait chaque -mois des sommes fixes aux personnes dont le service était -indispensable au calife, comme les cadis, les secrétaires, -les chefs des moulazeimie, etc. Ces gages étaient si minimes -qu’ils suffisaient à peine aux besoins les plus urgents de -la vie; ainsi le premier cadi qui portait le titre de cadi -el Islam ne touchait que 40 écus, les secrétaires du calife -30 écus chacun par mois, et ainsi de suite. Même le calife -Chérif et ses parents ne recevaient de l’argent que sur -les ordres spéciaux du calife, tandis que le calife Ali -woled Helou, qui grâce à sa soumission et à son obéissance -jouissait des faveurs du calife, percevait une somme -beaucoup plus forte.</p> - -<p>La plus grande partie des revenus du Soudan faisait -retour naturellement au calife et à sa famille et servait -à soutenir les tribus occidentales. Pour augmenter ces -revenus on loua les endroits de passage le long de tout -le fleuve; on installa une savonnerie et on déclara que -la fabrication du savon était un monopole.</p> - -<p>Un jour que le calife traversait par hasard la ville -à cheval, sans but déterminé, son odorat délicat fut -frappé d’une odeur singulière. Il ordonna d’en rechercher -la cause et bientôt on lui amena un individu à demi-nu -tenant une casserole dans laquelle il avait fabriqué du -savon. Le calife fit emprisonner le récalcitrant et confisquer -ses biens: qui consistaient en sa casserole et un angareb!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_539" id="Page_539">[539]</a></span></p> - -<p>Dans le Bet el Mal il y avait un grand nombre -d’objets en argent; beaucoup avaient été vendus au-dessous -de leur valeur et avaient été enlevés secrètement -par des marchands, pour les revendre en Egypte. Afin -d’empêcher que ces métaux continuassent à sortir du -pays on décida de frapper de la monnaie.</p> - -<p>Une nouvelle source de revenu fut la réorganisation -du marché aux esclaves. On le plaça près du Bet el Mal -et les vendeurs furent tenus de se procurer un papier affirmant -que l’objet de vente était dûment propriété du vendeur. -On prélevait sur cette déclaration une certaine taxe.</p> - -<p>Ibrahim Adlan fit également organiser des bâtiments -pour les finances, aussi commodes que possible. Il les -transféra vers le fleuve, fit construire d’immenses murailles -et édifier une suite de bâtiments pour lui, pour ses secrétaires, -pour les caisses et la pharmacie, où l’on apporta -les médicaments qui avaient échappé au sac de Khartoum; -enfin il fit ajouter un grand nombre de magasins pour -les marchandises, etc.</p> - -<p>Plein d’ambition, voulant être le premier après le -calife, il fit tout pour gagner les faveurs de celui-ci, -même aux dépens de son prochain.</p> - -<p>La justice était entre les mains des cadis à la tête -desquels se trouvait Ahmed woled Ali, cadi el Islam.</p> - -<p>Le calife ne pouvait guère trouver un serviteur plus -fidèle et plus dévoué que le cadi el Islam. En toute -occasion il cédait aux désirs de son maître et pour servir -ses caprices, il n’hésitait pas à commettre les plus grandes -injustices et à sacrifier même des vies d’hommes.</p> - -<p>Mais pour faire paraître plus justes les sentences de -son tribunal, le calife déclarait publiquement qu’il s’y<span class="pagenum"><a name="Page_540" id="Page_540">[540]</a></span> -soumettait toujours et demandait que tous ceux qui se -croyaient opprimés ou lésés par lui, l’accusassent devant -le cadi. Un brave homme des environs du Nil Blanc prit -une fois cette déclaration au sérieux et cita le calife -devant le cadi pour lui avoir ôté peu de temps auparavant -sa place d’émir. A la suite de cette sommation, le calife -se rendit humblement devant ses juges dans la djami -où une foule curieuse, inspirée par l’amour de la justice -de leur maître s’était réunie. Le plaignant nommé Abd el -Minem, prétendit avoir été privé de sa place d’émir -injustement, place qu’il avait obtenue déjà durant la vie -du Mahdi. Le calife avait, en effet, soupçonné Minem -d’appartenir au parti du calife Chérif et l’avait destitué -pour cette raison.</p> - -<p>Le calife déclara qu’à plusieurs reprises, ayant eu -besoin de lui, il ne l’avait trouvé ni dans sa demeure ni -dans aucun lieu de prières et que par conséquent coupable -de tiédeur des affaires religieuses, il lui avait enlevé -sa place. Le tribunal, sans autre forme de procès, rendit -une sentence en faveur du calife. Le plaignant fut fouetté -jusqu’au sang et jeté en prison. Peu s’en fallut qu’il ne -fut lynché par la foule qui ne comprenait pas du tout -de quoi il était question.</p> - -<p>De tous côtés furent célébrées les louanges du calife, -successeur du Mahdi, représentant du Prophète et qui -par amour de la justice se soumettait humblement au -verdict du cadi.</p> - -<p>Pour bien faire ressortir sa mansuétude et son esprit -conciliant, il fit sortir de prison son adversaire le lendemain, -lui pardonna son audace et lui fit cadeau d’une -gioubbe neuve et... d’une femme!</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<span class="pagenum"><a name="Page_541" id="Page_541">[541]</a></span> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">CHAPITRE XII.</h2> - -<p class="pch">Evénements dans les différentes parties du Soudan.</p> - -<p class="psh">Expédition de Karam Allah au Bahr el Ghazal.—Sa dispute avec -Madibbo.—Evénements du Darfour.—Exécution de Madibbo.—Emprisonnement -de Charles Neufeld.—Mon entrevue avec lui.—Défaite -et mort du sheikh Salih el Kabachi.—Arrivée d’Abou -Anga à Omm Derman.—Destruction de la tribu des Djihena.—Conspiration -de Sejjidna Isa.—Campagne d’Abou Anga en Abyssinie.—Gondar.—Mort -d’Abou Anga.—Campagne d’Othman -woled Adam dans le Darfour.—Mort du Sultan Youssouf.—Exemples -de la tyrannie du calife.—Tombeau du Mahdi.—Nouvelles -de la patrie.—Mort de ma mère.—Mort de Lupton.—Sa -famille.—Préparatifs pour attaquer l’Egypte.</p> - -<p>Mohammed Khalid avait laissé comme émir du -Darfour le sultan Youssouf, fils du sultan Ibrahim, au -fond gouverneur légitime du pays. Jeune encore, il -chercha à améliorer sa position en gagnant la confiance -d’Abou Anga et de son représentant Othman woled -Adam résidant à El Obeïd. Il leur fit souvent présent -de chevaux et d’esclaves afin qu’ils le recommandassent -au calife. Khalid, lorsqu’il quitta le Darfour était accompagné -de presque tous les Mahdistes, habitant la -vallée du Nil, c’est pourquoi Youssouf se trouva gouverner -le pays de ses ancêtres et ses propres sujets -apprécièrent hautement ce changement de maître. Aussitôt<span class="pagenum"><a name="Page_542" id="Page_542">[542]</a></span> -après la mort du Mahdi, le calife envoya les instructions -nécessaires à Karam Allah, au Bahr el Ghazal, -pour qu’il quittât le pays et vint avec toutes ses troupes -à Shakka. Karam Allah avait pris possession du -pays après la défaite de Lupton, s’était dirigé au sud et -avait obligé le sultan rebelle Semio ibn Tikma à quitter -sa résidence qu’il avait fait fortifier selon les avis du -docteur Junker. A peine Semio put-il s’échapper avec -une partie de ses femmes. Quant à ses trésors d’ivoire, -ils tombèrent entre les mains de Karam Allah. Après -la victoire, celui-ci avait marché vers le sud-est dans -les provinces équatoriales gouvernées par Emin Pacha. -Il allait atteindre le Nil quand le calife lui ordonna de -se retirer. Si Karam Allah n’avait pas été vigoureusement -soutenu par ses compatriotes, il ne lui aurait pas -été possible d’obéir aux ordres du calife et d’engager -les Basingers à quitter leur patrie pour se rendre à -Shakka. Cependant après l’évacuation du Bahr el Ghazal, -de nombreux Gellaba du Darfour et du Kordofan s’étaient -joints à Karam Allah pour se procurer des esclaves -et de l’ivoire de sorte que maintenant, soutenus par -les riverains, les Djaliin et les Dongolais, il obligea -par la violence les Basingers à se rendre à Shakka. -Malgré toutes ses précautions, il y en eut beaucoup qui -s’évadèrent avec leurs armes pendant la marche. Mais à -son arrivée à destination Karam Allah possédait encore -plus de 3000 fusils. C’est là qu’il vendit à des marchands -du Kordofan et de la vallée du Nil, argent -comptant, la grande quantité d’esclaves des deux sexes -qu’il avait amenée. En homme prudent il envoya par -son frère Soliman des esclaves choisis et une partie de -<span class="pagenum"><a name="Page_543" id="Page_543">[543]</a></span> -l’argent à Omm Derman pour le calife qui, tout joyeux -lui ordonna de rester à Shakka. Abou Anga et Othman -woled Adam eurent aussi leur part du butin. Karam -Allah se conduisit dès lors comme le maître du pays et -exerça toutes espèces de tyrannies et d’exactions. -L’émir Madibbo, véritable gouverneur du pays lui fit -des remontrances, mais ce fut en vain, car aussitôt après -il enleva leurs chevaux et leurs esclaves aux Arabes -Risegat. Ceux-ci se groupèrent alors autour de Madibbo -et se préparèrent à la résistance. Karam Allah en -fut tout heureux car il n’attendait qu’une occasion -pour combattre et ayant sommé inutilement Madibbo -de se rendre auprès de lui, il le déclara rebelle. -On se battit; Madibbo fut vaincu et s’enfuit vers le -Darfour; Karam Allah le poursuivit par Dara presque -jusqu’à Fascher et eut ainsi l’occasion d’examiner le -pays et d’en remarquer la richesse. Il somma par lettre -le sultan Youssouf de poursuivre et de faire prisonnier -Madibbo, tandis qu’il retournait lui-même à Dara et s’y -établissait malgré la résistance des officiers de Youssouf. -Madibbo fut pris à deux journées de marche de Fascher -par les Zagawa avant qu’il put se réfugier auprès -d’une tribu amie, les Arabes Mahria. Le sultan Youssouf -envoya Madibbo sous escorte à Abou Anga au Kordofan -et profita de l’occasion pour se plaindre des procédés de -Karam Allah.</p> - -<p>Ce dernier avait écrit directement au calife à Omm -Derman que les For étaient sur le point de raviver -leur dynastie, que le sultan Youssouf n’était dévoué -aux Mahdistes qu’en apparence et ne cherchait qu’à se -rendre indépendant. Abou Anga avait également adressé<span class="pagenum"><a name="Page_544" id="Page_544">[544]</a></span> -les plaintes du sultan Youssouf à son maître et il ne restait -plus au calife qu’à choisir entre Karam Allah et Youssouf. -Il ne prit aucune décision à cet égard, car le sultan -Youssouf était le descendant direct de la dynastie du -pays, et le calife craignait avec raison que s’il gagnait -les sympathies de ses compatriotes il ne devint ainsi -un adversaire dangereux. Karam Allah était Dongolais, -compatriote du Mahdi et sans aucun doute partisan du -calife Chérif. Les commandants des Basingers étaient -également Dongolais ou Djaliin; c’est pourquoi l’intérêt -du calife était de ne pas fortifier ces partis.</p> - -<p>Il écrivit donc au sultan Youssouf qu’il était -sûr de sa fidélité, le considérait comme maître du pays -et d’autres phrases de ce genre, mais cependant il -ne donna pas l’ordre strict à Karam Allah de quitter -Dara. Au contraire, il lui fit dire secrètement par -Abou Anga de rester dans la ville. Les suites de cette -indécision réfléchie furent que le sultan Youssouf se -sentant autorisé par le calife, somma énergiquement -Karam Allah, qui avait aussi occupé Sheria et Taouescha, -de quitter le pays. Ce dernier pour obéir aux instructions -du calife fut attaqué par le maktum ou général -des armées de Youssouf. Les postes de Sheria et de -Taouescha furent complètement anéantis et Karam -Allah, après s’être bien défendu et avoir subi de grandes -pertes, dut se retirer à Shakka. Beaucoup de ses plus -braves compatriotes succombèrent: Hasan Abou Sirra, -Tahir, Ali Mohammed et d’autres, tous Dongolais ayant -déjà combattu sous Youssouf el Shellali et Gessi -Pacha dans la province du Bahr el Ghazal; en somme -autant d’ennemis de moins pour le calife.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_545" id="Page_545">[545]</a></span></p> - -<p>Madibbo fut livré à Abou Anga qui avait un ancien -compte à régler avec lui. Anga en servant sous les ordres -de Soliman woled Zobeïr était une fois tombé entre les -mains de son ennemi Madibbo qui l’avait forcé de -porter sur sa tête pendant plusieurs jours de marche une -caisse de munitions; comme il s’était plaint, on lui avait -répondu par des coups de fouet et des insultes. Abou -Anga ne l’avait pas oublié. Madibbo conduit devant son -ancien adversaire vit bien que sa dernière heure n’était -pas éloignée: il avança pourtant pour sa défense qu’il -n’avait combattu contre Karam Allah que poussé par des -procédés indignes et non contre le Mahdi. A quoi lui -servaient les preuves d’ancienne fidélité! Toute parole -d’excuse était inutile, Abou Anga répondait toujours: -«Malgré ce que tu pourras dire, je te tuerai.»</p> - -<p>Persuadé de l’inutilité de ses efforts, Madibbo renonça -à se défendre et parla ainsi devant ses ennemis rassemblés:</p> - -<p>«Ce n’est pas toi, Abou Anga qui me prendra la -vie, mais Dieu! Je ne t’ai pas demandé grâce, mais -justice, cependant un esclave comme toi ne deviendra -jamais un noble. Les marques du fouet qui sont encore -visibles sur ton dos, tu les a bien méritées. Que la mort -vienne sous n’importe quelle forme, elle me trouvera -calme et courageux. Je suis Madibbo et les tribus -connaissent mon nom!»</p> - -<p>Abou Anga le fit reconduire en prison et fut -assez généreux pour ne pas le faire fouetter. Le lendemain -il fut mis à mort en présence de toute l’armée. -Madibbo tint sa parole. Entouré d’un cercle d’ennemis, -une chaîne autour du cou, il se moquait des cavaliers -qui galopaient vers lui en brandissant leurs lances au-dessus<span class="pagenum"><a name="Page_546" id="Page_546">[546]</a></span> -de sa tête. Quand on lui dit de s’agenouiller pour -recevoir le coup mortel, il somma les assistants de raconter -comment il allait mourir; un instant après, sa tête roulait -sur le sable. C’est ainsi que finit un des sheikhs les plus -capables et les plus braves de tout le Soudan.</p> - -<p>Lorsqu’on apporta sa tête à Omm Derman, les Arabes -Risegat qui avaient quitté leur patrie en pèlerins pour -s’établir dans la capitale portèrent le deuil, le calife même -ne se réjouit point de la mort de ce brave. Il ne voulait -naturellement pas blâmer son premier général aux yeux de -la foule et cacha son mécontentement au sujet de cet acte -tyrannique, mais il me dit qu’il regrettait que Madibbo -fut tombé entre les mains de son ennemi personnel, -car il aurait sûrement pu lui rendre maints bons -services.</p> - -<p>Younis jouissait de l’entière confiance de son maître. -Lui et son armée avaient passé par Abou Haraz pour -aller s’établir à Ghedaref et Gallabat. Comme il commandait -de grandes forces assez belliqueuses et que lui-même -partageait leur courage, il demanda au calife l’autorisation -d’entreprendre de petites campagnes contre l’Abyssinie, -dont le roi n’avait pas répondu à l’aimable missive -que le calife lui avait envoyée. Sous les ordres d’Arabi -Dheifallah, les soldats attaquèrent les villages limitrophes, -les détruisirent, tuèrent les hommes et firent les femmes -prisonnières. Par la rapidité de leurs mouvements, pillant -aujourd’hui ici, demain incendiant là, c’était un -véritable fléau pour les Abyssins de la frontière. Cela -ne les empêchait cependant pas d’entrer en relations -commerciales avec Younis qui au fond leur était sympathique -par sa bonhomie et les encourageait à venir<span class="pagenum"><a name="Page_547" id="Page_547">[547]</a></span> -en grand nombre vendre au marché, à l’entrée de la -ville, les produits de leur pays tels que le café, le miel, -la cire, des peaux de bœufs tannées, des oranges, des -autruches et même des chevaux, des mulets et des -esclaves. Un jour, qu’une forte caravane de marchands -composée de Gheberda (Abyssins musulmans) et de -Makada (Abyssins chrétiens) arrivait à Gallabat, -Younis ne put résister à sa rapacité; sous prétexte que -c’étaient des espions du Ras Adal, il les fit enchaîner -et s’empara de tous leurs biens. Il envoya les prisonniers -sous escorte à Omm Derman, où ce coup hardi -fut considéré par la foule ignorante comme une grande -victoire. Le calife, toujours prêt à augmenter le prestige -et la gloire de ses parents, nomma Younis Ifrit el -Moushrikin (diable des polythéistes) et Mismar ed Din -(aigle de la foi). Younis avait eu soin de lui envoyer -les plus jolies femmes, des chevaux et des mulets; c’est -pourquoi avide de plus de victoires, il résolut de réunir -l’armée d’Abou Anga à celle de Younis et de déclarer -la guerre au roi Jean. En attendant il donna l’ordre à -Younis de se tenir sur la défensive.</p> - -<p>Abou Anga sur l’ordre du calife laissa 1500 hommes -de ses troupes armées de fusils Remington à Othman woled -Adam, nommé émir du Kordofan et du Darfour; avec le -reste, il se rendit à Omm Derman. Jusqu’alors le sheikh -Salih el Kabachi n’avait pas été attaqué à Bir Omm Badr. -Sachant qu’un jour ou l’autre son tour viendrait, il envoya -50 de ses plus fidèles et meilleurs esclaves à Wadi Halfa -avec une lettre réclamant l’appui du Gouvernement égyptien -contre l’ennemi commun. Le Gouvernement accéda à la -prière de son sheikh dévoué et remit à ses envoyés 200<span class="pagenum"><a name="Page_548" id="Page_548">[548]</a></span> -fusils Remington, 40 caisses de munitions, 200 livres -sterling et quelques beaux revolvers incrustés.</p> - -<p>A cette époque un négociant allemand, Charles Neufeld -séjournait à Wadi Halfa. Il avait fait la connaissance de -Dheifallah Hogal, frère d’Elias Pacha, qui s’était récemment -évadé du Soudan et lui avait appris qu’au -nord du Kordofan se trouvait une énorme quantité de -gomme dont les propriétaires n’avaient pu disposer à -cause de la révolution et qu’on pourrait facilement apporter -à Wadi Halfa avec l’aide du sheikh Salih. -Attiré par la perspective de ce fort gain et avide d’aventures, -Neufeld résolut de se joindre aux gens de -Salih qui rentraient chez leur sheikh. Le Gouvernement -auquel il avait promis un compte rendu sur l’état du -Soudan, consentit à cette expédition aventureuse et Neufeld -quitta Wadi Halfa avec la caravane au commencement -de février 1887.</p> - -<p>Abd er Rahman woled en Negoumi informé -par ses espions du départ de la caravane fit surveiller -toutes les routes. Malheureusement leur guide, -d’ordinaire si sûr, s’égara et la caravane après de longs -détours arriva près de la fontaine El Kab après avoir -beaucoup souffert de la soif. Elle y rencontra les Mahdistes. -On en vint aux mains et les gens de Salih, -épuisés par la marche, succombèrent sous le nombre supérieur -de leurs ennemis. Les uns furent tués, les -autres faits prisonniers. Neufeld, au commencement du -combat s’était retiré avec sa servante abyssine sur une -colline non loin des combattants et se préparait à -vendre chèrement sa vie. N’étant pas attaqué, il resta -neutre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_549" id="Page_549">[549]</a></span></p> - -<p>Après la bataille, on lui offrit le pardon, qu’il accepta; -il fut conduit à Dongola devant Abd er Rahman -woled en Negoumi qui l’épargna pour l’envoyer au calife -à Omm Derman, tandis qu’il fit exécuter tous les autres -prisonniers. Depuis quelques jours déjà la nouvelle qu’un -Européen avait été fait prisonnier et devait être amené -ici m’avait été secrètement communiquée; c’est pourquoi, -un matin, au commencement de mars 1887, je ne fus -pas étonné quand une grande foule s’approcha de la -maison du calife en criant et, que je vis au milieu d’elle -un Européen sur un chameau. On disait partout qu’on -amenait le pacha de Wadi Halfa. C’était Neufeld!</p> - -<p>On le fit entrer pour le moment dans la rekouba couverte -de paille destinée aux moulazeimie. J’observai les -regards soupçonneux des espions placés auprès de moi par -le calife et je feignis d’être entièrement indifférent à -l’arrivée de cet Européen, attendant une meilleure occasion -de m’approcher de lui, occasion qui ne tarda pas à s’offrir. -Le calife Abdullahi convoqua le conseil ordinaire de la -couronne, auquel assistait Nur Angerer qui venait du -Kordofan et, à ma grande joie, il m’invita également à -prendre place parmi ceux qui l’entouraient; je ne pus -que murmurer à Nur Angerer: «Fais ton possible -pour sauver cet homme.» Le calife raconta alors qu’un -espion anglais avait été pris et nous ordonna, au sheikh -Tahir el Migdob et à moi, de l’interroger.</p> - -<p>Nous nous rendîmes dans la rekouba. Neufeld me -salua avec joie en apprenant mon nom. Avec quelques -paroles je l’avertis que le sheikh Tahir était le supérieur, -qu’il devait s’adresser à lui et se montrer très soumis. -Neufeld parlait très bien l’arabe, mais fit une mauvaise<span class="pagenum"><a name="Page_550" id="Page_550">[550]</a></span> -impression sur mon camarade par sa facilité d’élocution, et -il fut bientôt d’avis de retourner vers le calife. Ce dernier -lui ayant demandé ce qu’il pensait de cet homme, il répondit: -«Sûrement, c’est un espion; il mérite la mort!»</p> - -<p>«Et quelle est ton opinion?» me demanda le calife.»</p> - -<p>«Pour l’instant je ne sais que ceci: cet homme -est Allemand; il appartient donc à une nation qui n’a -aucun intérêt en Egypte,» répondis-je. Le calife me -regarda fixement et m’ordonna de parcourir quelques -papiers consistants en correspondances insignifiantes et -quelques listes de remèdes, puis en une lettre du général -Stevenson adressée à Neufeld dans laquelle il lui permettait -de se joindre à la caravane de Salih à condition -de lui fournir un rapport détaillé sur l’état du Soudan. -Je traduisis tout ce qui ne pouvait intéresser le calife, -naturellement je ne fis pas mention que le général lui -avait demandé un rapport sur le Soudan.</p> - -<p>«Maître, dis-je, il ressort de ces papiers que cet -homme est, comme il le disait au sheikh Tahir, un -négociant autorisé par le Gouvernement à voyager pour -son commerce.»</p> - -<p>Le calife de nouveau me jeta un regard perçant et -nous ordonna de sortir et d’attendre ses ordres. Pendant -ce temps une grande foule s’était rassemblée et se ruait -vers la rekouba pour voir le Pacha anglais! Bientôt des -moulazeimie noirs sortirent de la maison du calife, conduisirent -Neufeld hors de la rekouba, et lui lièrent les -mains de sorte que le malheureux crut que sa dernière -heure avait sonné; levant les yeux au ciel et murmurant -une prière, il s’agenouilla sans qu’on lui eût -ordonné; on le fit se relever. Les sons étouffés de<span class="pagenum"><a name="Page_551" id="Page_551">[551]</a></span> -l’umbaia se firent entendre comme au moment de chaque -exécution. A ma grande satisfaction, Neufeld n’en parut -pas émotionné. Sa pauvre servante se précipita hors de -la rekouba et demanda dans son désespoir d’être tuée -avec son maître, mais elle fut aussitôt repoussée. Le -cadi et moi, du haut d’un tas de pierres, pouvions -observer toute la scène; nous vîmes bientôt que le -calife voulait jouer avec Neufeld la comédie du chat -et de la souris et que pour le moment sa vie n’était -pas en danger. Neufeld ne pouvait guère comprendre -dans ce triste moment mes signes pour le tranquilliser. -Quelques minutes après, le calife nous fit de nouveau -appeler.</p> - -<p>«Ainsi, tu veux qu’on tue cet homme, dit-il à -Tahir.—Oui.—Et toi?» demanda-t-il à Nur Angerer. -Celui-ci loua la bravoure que Neufeld venait de montrer -et demanda sa grâce.</p> - -<p>«Abd el Kadir, parle!» m’ordonna le calife.</p> - -<p>«Maître, cet homme mérite peut-être la mort et -un autre que toi le tuerait. Ta générosité et ta miséricorde -le gracieront; il est, dit-il, mahométan et par ta -grâce se fortifiera dans la foi.»</p> - -<p>Le cadi Ahmed fut aussi de mon avis et le calife -qui, dès le premier instant, n’en voulait pas à la vie de -Neufeld, lui fit pour l’instant enlever ses chaînes et reconduire -à la rekouba. «Mais, dit-il au cadi, qu’on le montre -cette après-midi à la foule, sous la potence et qu’on le reconduise -ensuite en prison. Quant à toi, ajouta-t-il en se -tournant vers moi, tu n’as rien autre chose à faire avec -lui!» Nous nous éloignâmes tous et malgré cette défense, -j’informai Neufeld des ordres que j’avais entendu donner<span class="pagenum"><a name="Page_552" id="Page_552">[552]</a></span> -à son sujet. La foule enchantée vit en effet Neufeld -cette après-midi là exposé près de la potence.</p> - -<p>Le lendemain, le calife me fit appeler et me raconta -qu’il avait appris d’une source certaine, par Abd -er Rahman woled en Negoumi, que Neufeld était venu -par ordre du Gouvernement, se joindre à Salih el Kabachi -pour m’aider à fuir. Je lui déclarai que c’était -un mensonge, comme le prouvaient les papiers et que le -Gouvernement n’avait, du reste, aucun intérêt à tenter une -pareille entreprise en ma faveur. Le calife feignit de croire -mes protestations; mais sa méfiance envers moi se réveilla -et pendant longtemps je fus puni comme d’habitude par -sa manière d’être à mon égard.</p> - -<p>Quelques jours après, le calife fit monter Neufeld -sur un chameau, les deux pieds dans les fers, pour lui -montrer une grande revue.</p> - -<p>«Que penses-tu de mon armée?» dit-il à Neufeld.</p> - -<p>«Ton armée est nombreuse, répondit-il, mais mal -exercée; l’armée égyptienne est beaucoup plus disciplinée.»</p> - -<p>Le calife qui n’appréciait pas la franchise le fit -aussitôt reconduire en prison.</p> - -<p>Othman woled Adam avait reçu l’ordre de faire -prisonnier Salih ou de le tuer. Il prépara une expédition -sous les ordres de son représentant Fadhl -Allah Aglan et Gerger, sheikh des Ahamda, ennemi -personnel de Salih leur fut donné pour guide. Le -sheikh des Kababish avait quitté Bir Omm Badr se -rendant vers l’est, dans les déserts de son ancien pays -pour y attendre ses gens revenant de Wadi Halfa -avec des secours. La nouvelle de leur défaite complète<span class="pagenum"><a name="Page_553" id="Page_553">[553]</a></span> -éloigna de lui quantité de ses soldats qui désespéraient -du succès de leur cause. Le sheikh Salih n’ayant aucun -espoir, privé du secours qu’il attendait de ses compatriotes -ne pouvait plus opposer de résistance. Il s’enfuit -donc avec sa famille et ses plus proches parents, mais -fut rejoint par l’ennemi auprès d’une fontaine où il se -reposait. A son approche, sentant qu’il ne pouvait lui -échapper, il ordonna à ses esclaves d’étendre une peau -sur laquelle il s’assit et attendit tranquillement la mort. -Gerger sauta de cheval et lui tira un coup de pistolet -dans la tête à bout portant.</p> - -<p>Ainsi finit le dernier sheikh arabe fidèle au Gouvernement.</p> - -<p>Au milieu de juin, la nouvelle nous parvint que -Abou Anga était arrivé vers le Nil, à Dourrah el -Khadra, avec 9 à 10000 soldats armés de fusils et avec -autant de porteurs de lances; il serait à Omm Derman à -la fin du mois. Le calife allait alors souvent à cheval -vers l’ancienne ligne de défense Tabia Regheb Bey pour -fixer le lieu de campement de l’armée d’Abou Anga et -donner ses ordres en détail. Je devais habituellement -l’y accompagner à pied. Dans une de ces excursions, je -me blessai au pied de telle façon qu’il m’était fort difficile -de le suivre. Le calife voyant que je boitais très -bas, m’appela lorsqu’il fut descendu dans la maison de -Fadhlelmola, loua ma patience et ma constance et me -fit présent d’un cheval amené par Fadhlelmola lui-même -avec ordre de m’en servir désormais dans nos courses.</p> - -<p>Fin juin Abou Anga campait à deux heures d’Omm -Derman. Il fut reçu de nuit et sans témoins chez le -calife. L’entretien dura longtemps et après minuit seulement<span class="pagenum"><a name="Page_554" id="Page_554">[554]</a></span> -Abou Anga regagna ses quartiers. Avant le -point du jour, les tambours de guerre annoncèrent que -le calife voulait assister personnellement à l’entrée -d’Abou Anga à Omm Derman.</p> - -<p>En compagnie des émirs et d’une foule innombrable -de curieux nous chevauchâmes à l’est du champ -de manœuvres où on avait élevé une tente pour le -calife et ses principaux officiers. Bientôt Abou Anga -s’avança avec toute son armée au son des trompettes -et des tambours et fit défiler deux fois ses troupes -excitant ainsi l’enthousiasme du calife. Les émirs s’étant -approchés, il appela sur leurs têtes la bénédiction de -Dieu. Le camp fut envahi par la soldatesque chargée -de butin et la ville opprimée se remplit d’une animation -extraordinaire. Il y eut des noces et des festins, malgré -les préceptes formels du Mahdi, mais avec le consentement -secret du calife. Tout l’argent et les biens volés au -Kordofan furent dépensés dans cette débauche.</p> - -<p>Abou Anga avait apporté à son frère et seigneur -de grandes sommes, des esclaves et des femmes; il distribua -en outre de riches présents à ses amis et connaissances; -à moi-même il me rendit mon ancien serviteur -avec sa femme, mais ne reparla ni de mes chevaux ni -des biens qu’on m’avait enlevés pendant mon arrestation.</p> - -<p>La fête du Baïram qui suivit bientôt fut la plus -grandiose que le calife ait jamais célébrée. Plus de 100000 -croyants dirent la prière avec le calife sur le champ de -manœuvres. Au milieu des cris fanatiques de son peuple, -et pendant qu’on tirait le canon, le calife rentra chez -lui. La foule excitée le suivit dans un enthousiasme<span class="pagenum"><a name="Page_555" id="Page_555">[555]</a></span> -insensé de sorte que beaucoup d’hommes et même de -chevaux furent écrasés dans cette cohue.</p> - -<p>L’émir Merdi Abou Rof de la tribu de Djihena -avait reçu l’ordre de venir faire le pèlerinage à Omm -Derman avec sa tribu et ses troupeaux; n’ayant pas obéi, -il allait expier sa désobéissance d’une façon exemplaire.</p> - -<p>Une grande partie de l’armée d’Abou Anga sous le -commandement de Zeki Tamel, Abdallah woled Ibrahim -et Ismaïn Delendook marcha contre les Djihena pour -les anéantir. Cette tribu appelée aussi «les Arabes -d’Abou Rof» était célèbre par la beauté de ses -esclaves des deux sexes ainsi que par ses chameaux -et ses troupeaux qui passaient pour superbes. La réputation -de leur richesse ne répondait pas à celle de leur -bravoure; on disait d’eux: «Djihena el’aoul, ashra fi -zaoul, (dix enfants Djihena valent un homme)». Les -émirs Merdi Abou Rof et Mohammed woled Malik -succombèrent en combattant; la plus grande partie de la -tribu chercha le salut dans la fuite et fut presque entièrement -détruite. Les jeunes femmes et les enfants furent -envoyés au calife et les rares survivants à Omm Derman -où ils menèrent une triste vie comme porteurs d’eau et -tresseurs de nattes de palmier. Leurs riches troupeaux -se vendirent à Omm Derman où les prix baissèrent tellement -que les bœufs ou les chameaux qu’on payait -autrefois 40 à 60 écus, n’en valaient plus que 2 ou 3. -Après la destruction des Djihena, Abou Anga reçut -l’ordre d’aller d’Omm Derman à Gallabat pour prendre le -commandement général des troupes. Les armées du sud -à Abou Haraz l’accompagnèrent et il arriva à destination -juste à temps pour sauver Younis.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_556" id="Page_556">[556]</a></span></p> - -<p>Un messager ordinaire de Younis s’était fait passer -pour Jésus-Christ et avait trouvé beaucoup d’adeptes. -Les uns croyaient en lui, d’autres étaient fort mécontents -de Younis qui devenait de plus en plus rapace et ne -respectait même pas la propriété de ses sujets. Ils -désiraient tous un changement de n’importe quelle nature. -Onze des premiers émirs, parmi lesquels le commandant -de l’arsenal, résolurent de proclamer le nouveau Jésus et -d’assassiner Younis. Le jour de l’exécution du projet -était déjà fixé quand Abou Anga arriva à Gallabat.</p> - -<p>En peu de temps, (car grâce à sa générosité il avait -beaucoup d’amis), il eut connaissance du complot et des -conspirateurs et les fit arrêter. Younis, qui n’en connaissait -pas le véritable motif, vint se plaindre à Abou Anga de -cette arrestation et lui en demander la cause. «Ils voulaient -t’assassiner,» répliqua simplement Abou Anga. -Conduits devant le cadi, les conspirateurs avouèrent -tout. Leur chef déclara même expressément être Jésus, -ce que chacun devrait finir par reconnaître, s’il en -doutait encore. Abou Anga envoya Mohammed woled esh -Sherteia comme messager extraordinaire à Omm Derman -pour demander des instructions sur cette affaire. Le calife -bouleversé par cette nouvelle voulut la tenir secrète. Il -convoqua aussitôt son frère Yacoub et le cadi Ahmed et -tint conseil avec eux. On décida l’exécution de tous les -conspirateurs. J’avais appris en confidence l’histoire par -Mohammed woled esh Sherteia à qui il fut défendu de -s’éloigner de la maison du calife. Le même jour il reçut -l’ordre de se rendre à Gallabat porteur de l’arrêt de mort. -Deux jours plus tard, le calife réfléchissant que l’exécution -commune de onze émirs, qui presque tous appartenaient aux<span class="pagenum"><a name="Page_557" id="Page_557">[557]</a></span> -tribus occidentales ferait une forte mauvaise impression, -et produirait surtout une influence fâcheuse en ce qui le -concernait sur leur nombreuse parenté, changea la sentence -et leur envoya promptement leur grâce par des cavaliers -bien montés. Cependant il n’était guère possible malgré la -diligence faite de rejoindre ceux qui étaient partis deux -jours auparavant. Lorsque les messagers arrivèrent à -Gallabat, les délinquants étaient pendus au gibet. Tous -étaient morts sans résistance pour leur Jésus. Younis, en -qualité de parent du calife, ne s’était soumis que forcé -à Abou Anga qu’il considérait comme un esclave quoiqu’il -fût plus brave et plus généreux que lui-même et -il lui reprocha sa précipitation.</p> - -<p>Ce fait amena entre ces deux hommes une dissension -qui fit perdre la place à Younis; il dut revenir à Omm -Derman et faire journellement ses dévotions au premier -rang dans la mosquée.</p> - -<p>Abou Anga rassembla ses forces pour venger la -défaite d’Arbab. Jamais le calife Abdullahi n’avait encore -réuni une armée aussi forte. D’après les listes envoyées -à Omm Derman, Abou Anga disposait d’environ 15000 -fusils, 45000 porteurs de lances et de 800 chevaux. Il -marcha donc avec cette armée contre le Ras Adal en -passant par le mintik (défilé). On ne sait pas encore -jusqu’à ce jour pourquoi les Abyssins n’attaquèrent pas -l’ennemi dans les gorges ou dans les chemins de la montagne -où les armes à feu n’auraient été d’aucune utilité. Là, ils -auraient pu forcer les Mahdistes à la retraite et leur -auraient fait subir de grandes pertes. On peut seulement -supposer que les Abyssins éblouis par leur victoire sur -Arbab étaient trop sûrs du succès. Ils voulaient peut-être<span class="pagenum"><a name="Page_558" id="Page_558">[558]</a></span> -attirer l’ennemi dans le pays, puis lui couper la -retraite et l’anéantir.</p> - -<p>Le combat eut lieu dans la plaine de Debra-Sin. -Ras Adal disposant d’à peine 2000 mauvais fusils avait -pris une forte position; mais il laissa le temps à Abou -Anga de ranger ses soldats en bataille. Alors les Abyssins -prirent l’offensive, repoussés ils renouvelèrent l’attaque -mais durent se retirer une seconde fois avec des pertes -considérables. Lorsqu’ils furent épuisés et découragés, -Abou Anga avec toute son armée prit l’offensive et -remporta une brillante victoire.</p> - -<p>Les Abyssins trop confiants avaient choisi un emplacement -derrière lequel coulait une rivière, et où leurs -soldats atteints par les balles d’Abou Anga trouvèrent la -mort. Les cavaliers abyssins seuls se montrèrent supérieurs -à ceux d’Abou Anga mais, cernés par l’infanterie, -ils durent bientôt se retirer. Le Ras Adal se sauva avec -eux.</p> - -<p>Sa femme et sa fille firent partie du butin d’Abou -Anga victorieux. Tout le pays d’Amhara était ainsi tombé -entre ses mains. Il marcha sur Gondar avec l’espoir d’y -trouver de riches trésors mais fut cruellement déçu. Sauf -de grandes provisions de café, de miel et de cire, choses -non transportables, il ne trouva rien qui fut digne d’être -enlevé. Il jeta par la fenêtre d’un bâtiment en pierre, -bâti disait-on par les Portugais, un vieux prêtre copte, -mit le feu à Gondar et retourna à Gallabat saccageant -et massacrant tout sur son chemin.</p> - -<p>Son butin consistait en milliers de femmes, de jeunes -filles et de petits garçons abyssins qu’il faisait chasser -devant lui à coups de fouet. Il en fit transporter une<span class="pagenum"><a name="Page_559" id="Page_559">[559]</a></span> -grande partie à Omm Derman. Des centaines moururent -en chemin par suite des fatigues ou du mauvais traitement. -La route de Gallabat à Abou Haraz était jonchée de -cadavres. La fille et le jeune fils du Ras Adal se -trouvèrent parmi les morts.</p> - -<p>Le calife ordonna à Abou Anga de fortifier Gallabat, -car, malgré la victoire, il craignait la vengeance de -l’ennemi. Mais Abou Anga mourut subitement, âgé de -52 ans. Son genre de vie l’avait rendu très gros et il -souffrait beaucoup des maux que produit cet état, et qu’il -voulut guérir lui-même au moyen d’une racine vénéneuse -(fassel kilgo) venant de Dar Fertit.</p> - -<p>Un jour, sans doute, après avoir pris une trop forte -dose de son remède, on le trouva mort sur son angareb. -Avec lui disparut le meilleur général des Mahdistes. -Quoique ancien esclave, il avait su gagner l’affection de -beaucoup de personnes par sa générosité et sa magnanimité, -l’estime de tous par sa sévérité et sa justice -et avant tout par sa bravoure personnelle. Ses gens -regrettèrent ce maître juste, bien que fort sévère, et -l’ensevelirent dans sa maison construite en briques rouges. -Beaucoup de ses serviteurs et esclaves l’honorèrent comme -un saint.</p> - -<p>Tandis qu’Abou Anga marchait vers l’est, Othman -woled Adam avait reçu de son cousin, le calife, l’ordre de se -diriger sur Shakka dans le Darfour. Le Kordofan n’avait -pas besoin de garnison. Le sheikh Salih des Kababish -était tombé, le pays de Djouma était abandonné; les -Djauama sur l’ordre du calife avaient émigré à Omm -Derman et les montagnes méridionales avaient été dévastées -par Abou Anga. Karam Allah qui avait été chassé du<span class="pagenum"><a name="Page_560" id="Page_560">[560]</a></span> -Darfour par le sultan Youssouf s’était retiré à Shakka -et vexait les Arabes Risegat par des prétentions difficiles -à satisfaire, jusqu’à ce que ceux-ci, voyant qu’il n’était -pas tout puissant, se révoltèrent enfin. Ils lui firent la -guerre avec succès de sorte qu’à la fin Korgosaui et lui, -manquant de munitions tous les deux, furent enfermés, le -premier à Njelela, le second à Shakka.</p> - -<p>Ils demandèrent du secours au calife qui voulait non -pas les perdre, mais les affaiblir. Othman woled Adam -dut donc se rendre à Shakka. Les Arabes Risegat n’en -voulaient qu’à la personne de Karam Allah et non au -calife; mais ils reçurent l’avis écrit de suspendre les -hostilités ce qu’ils firent à contre-cœur par crainte -d’Othman. Ils haïssaient Karam Allah parce qu’il avait -entre autres choses attiré dans sa zeriba, sous prétexte de -conclure la paix, huit de leurs sheikhs et les avait tués.</p> - -<p>Othman ne précipita pas tant son départ à cause -de Karam, mais plutôt à cause du sultan Youssouf qui, -depuis longtemps déjà, avait omis d’expédier les envois -habituels de chevaux et d’esclaves et montrait des velléités -d’indépendance.</p> - -<p>Après avoir sorti Karam de sa dangereuse situation -et fait espérer aux Arabes qu’il donnerait suite à leurs -plaintes contre Karam après l’occupation du Darfour, il -marcha contre Dara avec des munitions suffisantes et les -soldats de Karam, en tout environ 5000 fusils, et invita -par écrit le sultan Youssouf, à le rejoindre. Celui-ci refusa -l’invitation sous prétexte qu’il n’osait se montrer après -qu’Othman s’était allié avec son ennemi personnel Karam -Allah. Youssouf avait concentré ses forces à Fascher -et laissa attaquer Othman à Dara par son général<span class="pagenum"><a name="Page_561" id="Page_561">[561]</a></span> -Saïd Mudda. Othman réussit après un rude combat -à repousser cette attaque, ainsi qu’une seconde, qui -eut lieu huit jours plus tard, et fut entreprise par Rahmat -Djamo, le vieux vizir du sultan Husein Ibrahim.</p> - -<p>Si le sultan Youssouf n’avait pas divisé son armée et -attaqué l’ennemi à Dara, il aurait remporté la victoire et le -Darfour lui aurait pour toujours appartenu. Malheureusement -il avait divisé ses forces entre Mudda et Rahmat -et ainsi affaibli la confiance de ses soldats, ce que ses -adversaires remarquèrent. Il fut défait dans un combat -décisif qu’Othman livra à Woad Berag au sud de Fascher. -Il s’enfuit avec quelques soldats mais fut rejoint dans -sa fuite et tué à Kabkabia.</p> - -<p>Les grandes richesses de Fascher, surtout les -immenses provisions de marchandises des négociants -de Fezzan et de Wadaï tombèrent entre les mains des -vainqueurs et de cette façon les Mahdistes, à la fin de -janvier 1888, rentrèrent en possession du Darfour qu’ils -avaient presque perdu, ce même mois où Abou Anga -remportait une grande victoire sur les Abyssins. Comme -les habitants du Darfour étaient très dévoués à leur -dynastie, des difficultés étaient de ce côté-là à craindre -pour l’avenir, c’est pourquoi Othman woled Adam fit -exécuter tous les hommes issus de sang royal des For -ou les envoya chargés de chaînes à Omm Derman où -ils furent encadrés entre les moulazeimie, mais traités -comme esclaves. Les femmes de sang royal furent au -contraire mises à la disposition du calife comme cinquième -(chums) du butin.</p> - -<p>Celui-ci choisit celles qui lui plaisaient pour son -propre harem et partagea les autres entre ses partisans.<span class="pagenum"><a name="Page_562" id="Page_562">[562]</a></span> -Il accorda la liberté seulement aux deux vieilles sœurs -du sultan Ibrahim, Miram Ija Basi et Miram Bachita. -Cette dernière était la femme d’Ali Khabir demeurant à -Omm Derman à ce moment-là.</p> - -<p>Pendant que ces événements se déroulaient à l’orient -et à l’occident du royaume, le calife gouvernait à -Omm Derman avec sa sévérité habituelle remplie de -méfiance. Grâce à son frère Yacoub qui avait répandu -un grand nombre d’agents secrets en ville et -à la campagne, il était toujours bien renseigné sur -l’état des esprits. Malheur à ceux qui exprimaient des -doutes sur la mission divine du Mahdi et de son successeur.</p> - -<p>Un marin laissa échapper une fois des doutes à ce -sujet; son accusateur, un fanatique Arabe Baggara ne -pouvant produire des témoins sans lesquels une condamnation -semblait impossible, le calife lui-même fit croire -au malheureux par l’intermédiaire du cadi qu’ils avaient -été trouvés, mais qu’il pourrait se sauver s’il avouait avant -leur comparution. Le marin se laissa prendre au piège, -avoua et fut condamné à mort. Le calife déclara que si -les insultes n’avaient atteint que lui seul et n’avaient -pas visé la sainte personne du Mahdi, il aurait gracié le -coupable. Au milieu d’un déploiement tout particulier de -forces et d’un grand apparat solennel le condamné fut -décapité par le bourreau en chef Ahmed Dalia, en -présence du calife assis sur sa peau de prière.</p> - -<p>Un ancien fakîh, nommé Nur en Nebi (lumière du -Prophète) qui jouissait d’une grande considération à cause -de sa grande piété, avait l’habitude de recommander à ses -auditeurs de tenir fermement à la vieille et véritable foi<span class="pagenum"><a name="Page_563" id="Page_563">[563]</a></span> -et de ne pas se laisser séduire par les doctrines nouvelles. -Yacoub fut lui-même son dénonciateur.</p> - -<p>L’homme pieux fut saisi et avoua franchement être -bon musulman mais non partisan du Mahdi. Condamné -à mort par les juges sur un signe du calife, il fut chargé -de chaînes, traîné sur la place du marché au milieu des -cris étourdissants de la foule, puis pendu. Je ne puis -me rappeler sans étonnement la physionomie tranquille -et souriante de cet homme qui avait affronté la mort -avec assurance pour ses convictions. Plusieurs centaines -de maisons dans le voisinage de celle de l’hérétique furent -mises au ban et leurs habitants jetés dans la prison -commune et enchaînés; plus tard, grâce à Ibrahim Adlan, -ils furent peu à peu remis en liberté. Une proclamation -du calife rendit dès lors chacun responsable des actes de -son voisin. Une punition sévère menaçait celui qui ne -dénonçait pas immédiatement toute irrégularité politique -ou religieuse.</p> - -<p>Il fit mettre dans les fers et dépouiller de leurs -biens, sur un simple soupçon, beaucoup d’habitants -d’Omm Derman.</p> - -<p>Il préparait un nouveau coup qui devait augmenter -en même temps ses finances. Il expliqua à ses cadis que -tout bateau voguant sur les eaux du Nil était de droit -ranima (butin). Les propriétaires, disait-il très justement, -n’avaient d’abord pas du tout, et plus tard pas sincèrement -soutenu le Mahdi lorsqu’il séjournait dans le Kordofan. -Ils n’avaient pas attaqué les vapeurs turcs qui sillonnaient -le fleuve mais au contraire, les avaient aidés par -des livraisons de bois et de céréales dans les diverses -stations du fleuve.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_564" id="Page_564">[564]</a></span></p> - -<p>Tous les bateaux du Nil devaient être confisqués. -Les cadis furent naturellement du même avis et lorsque -le lendemain ils reçurent d’Ibrahim Adlan une lettre -demandant si les bateaux étaient propriété de l’état, -les juges répondirent affirmativement, en fondant leur -jugement sur les écrits du Mahdi d’après lesquels les -propriétaires de bateaux, vu leur conduite, comptaient -parmi les mochalifin (rebelles). Ce manifeste fut lu -à la foule en présence du calife, mais celle-ci ne put -s’empêcher de dire d’un ton moqueur que les bateaux -qui n’allaient pas sur l’eau et n’avaient pas été construits -avec le bois des forêts qui, comme on le sait, appartenaient -toutes au Mahdi, faisaient exception à cette -nouvelle loi. Ces 900 bateaux environ d’une capacité -de 40 à 1000 quintaux furent livrés au Bet el Mal -et servirent à Ibrahim Adlan soit à transporter des -céréales du Gouvernement, soit à être loués à des -personnes de confiance contre un paiement annuel. Quant -aux anciens propriétaires, la plupart des Djaliin et des -Danagla, ruinés par ce vol, personne ne s’en inquiéta.</p> - -<p>Le calife voulant alors donner au peuple une -preuve de son dévouement au Mahdi, résolut de lui -élever un mausolée qui n’aurait pas son pareil dans -tout le pays. La vanité était le principal mobile de -ce projet, car il voulait que ce monument magnifique -rappelât continuellement au peuple son maître et qu’il -pût lui-même considérer sans cesse ce signe de son -pouvoir.</p> - -<p>Le projet de ce monument était l’œuvre d’un -ancien architecte, employé du Gouvernement. L’opinion -publique en attribua tout le mérite au calife.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_565" id="Page_565">[565]</a></span></p> - -<p>La pose de la première pierre se fit en grande -pompe. Le calife donna lui-même le premier coup de -pioche et plus de 30000 personnes l’accompagnèrent -vers le fleuve pour porter les pierres entassées là sur -l’emplacement de la construction. L’architecte lui-même -en porta une sur ses épaules. L’enthousiasme était -grand suivant l’habitude et amena des accidents, mais -ceux qui furent blessés dans cette cohue incroyable, -furent considérés comme heureux de souffrir pour une -si noble cause.</p> - -<p>L’année suivante, le monument fut terminé avec -beaucoup de peine mais à peu de frais. Le calife prétendait -que les anges du ciel coopéraient à ce travail, -ce qui fit dire à un Egyptien dont les compatriotes -devaient exécuter les travaux de maçonnerie et, qui -murmuraient parce qu’ils ne recevaient aucune indemnité: -«Ne vous plaignez pas davantage; puisque vous êtes -les anges du calife, vous n’avez besoin ni de manger ni -de boire et par suite ni de paiement.» Si le calife -avait entendu ces paroles, le plaisant les aurait payées -de sa tête.</p> - -<p>Je me trouvais comme toujours dans le voisinage -immédiat du calife qui, un jour, pour me prouver son -bon vouloir, me fit cadeau d’une jeune fille abyssinienne. -La malheureuse avait vu assassiner sa mère et son frère, -avait été éloignée à coups de fouet des corps de ceux -qu’elle aimait, et amenée en captivité. Quoiqu’elle ne fût -pas traitée en esclave par mes gens, car tous firent leur -possible pour alléger son sort et l’égayer, elle ne cessa -de toujours penser à ses parents et à sa patrie jusqu’à -ce que la mort vint la délivrer de ses peines.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_566" id="Page_566">[566]</a></span></p> - -<p>Le Père Ohrwalder me rendait quelquefois visite, en -secret, mais nous devions user de prudence dans ces -occasions-là de peur que le calife n’en fût informé. Nous -parlions alors de notre patrie, des membres de notre -famille, de la triste vie que nous menions, mais jamais -nous ne perdîmes l’espérance d’un heureux changement -de notre sort. Ces rares moments d’entretien étaient les -seuls rayons de soleil dans notre pénible existence.</p> - -<p>Abou Gerger qui commandait à Kassala avait -rejoint Osman Digna pour le soutenir dans ses combats -et avait remis le commandement de Kassala à Hamed -woled Ali; il fut appelé ensuite à Omm Derman pour -rendre compte des tribus arabes de l’est. Il arriva un -soir et le calife le reçut immédiatement. Lorsqu’il quitta -son maître après un long entretien, il me salua en -passant et me dit à la hâte qu’il venait de remettre au -calife une lettre de ma patrie. Quelques instants après, -le calife me fit appeler et m’informa que le commandant -de Souakim avait envoyé à Osman Digna une lettre -provenant sans doute de ma famille et qu’il l’avait fait -parvenir ici.</p> - -<p>En me la remettant il m’ordonna de l’ouvrir et de -lui en dire le contenu.</p> - -<p>Mes mains tremblaient; je pouvais à peine respirer, -je parcourus rapidement la lettre et lus les inquiétudes -éprouvées par mes frères et sœurs, je lus la mort de ma -chère mère qui, trompée dans l’espoir de me revoir, avait -dû mourir en grande peine. Le calife s’impatientait et me -demanda à plusieurs reprises quelles étaient ces nouvelles. -«Cette lettre vient de mes frères et sœurs, lui dis-je, -je vais te la traduire.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_567" id="Page_567">[567]</a></span></p> - -<p>Il n’y avait aucune raison de lui en rien cacher -et je lui racontai combien ma famille désirait me -revoir et était prête à tous les sacrifices pour me -faire reconquérir ma liberté; mais lorsque j’en vins -à la mort de ma mère bien-aimée, il me fut difficile de -continuer. Je lui dis que mon absence avait assombri -ses derniers jours et qu’elle avait toujours prié Dieu -pendant sa maladie pour que nous puissions nous revoir, -que sa prière n’avait pas été exaucée et que cette lettre -m’apportait ses adieux et sa bénédiction maternelle. J’étais -en proie à une angoisse poignante; le calife m’interrompit -et je pus alors rassembler mes esprits.</p> - -<p>«Ta mère ne savait pas, dit-il, que je t’honore -plus que toute autre personne, sans quoi elle n’aurait -pas eu d’inquiétudes à ton sujet. Cependant il t’est défendu -de porter son deuil, elle est morte chrétienne et n’a cru -ni au Prophète ni au Mahdi! Elle était infidèle et ne -peut espérer en la miséricorde de Dieu.»</p> - -<p>Le sang me monta à la tête, je me contenais avec -peine tout en continuant ma lecture. On me demandait -aussi de mes nouvelles et comment, avec la permission du -calife, je pourrais reconquérir ma liberté ou au moins -correspondre avec eux.</p> - -<p>«Écris-leur qu’ils viennent ici, tes frères au moins, -ou l’un d’eux, me dit le calife lorsque j’eus fini, je les -honorerai et ne les laisserai manquer de rien—cependant -je t’en reparlerai.»</p> - -<p>Il me congédia. Mes camarades qui avaient appris -que j’avais reçu une lettre, m’accablèrent de questions. -Je répondis évasivement et lorsque le calife se fut -enfin retiré, je courus chez moi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_568" id="Page_568">[568]</a></span></p> - -<p>Je me jetai sur mon angareb; mes serviteurs -paraissaient effrayés de mon air égaré et je leur -dis de s’en aller. Pauvre mère! Je ne devais plus -te revoir! Comme ses traits revenaient à ma mémoire! -Je me souvenais exactement de ses dernières paroles: -«Mon fils, mon Rodolphe, ton esprit aventureux -t’entraîne dans le monde. Tu vas dans des pays -éloignés et inconnus. Un temps viendra où tu désireras, -peut-être en vain, retourner vers nous.» Comme ses -paroles s’étaient réalisées. Pauvre bonne mère! Alors je -me mis à pleurer et à sangloter non sur ma position, -mais à cause de la perte irréparable que je venais de -faire.</p> - -<p>Le lendemain le calife me fit traduire encore une -fois la lettre dans tous ses détails. Il m’ordonna de -répondre immédiatement et de faire savoir à ma famille, -combien je me trouvais heureux. Je fis ce qu’il désirait -et en tout louant le calife, je me disais heureux de -pouvoir rester auprès de lui.</p> - -<p>Je mis entre guillemets toutes ces phrases et -les autres remarques du même genre et écrivis au bas -que tout mot placé entre guillemets devait se prendre -dans le sens contraire. Je priai mes frères et sœurs -d’écrire en arabe une lettre de remerciements au calife -et de lui envoyer une malle avec un nécessaire de voyage -comme présent. Ils pouvaient m’envoyer à moi personnellement -200 livres sterling, une douzaine de montres -et autres objets pour faire des cadeaux. Les émirs qui -devaient venir très ponctuellement aux heures de prières -devaient apprécier beaucoup les montres. Enfin, je -demandai encore une traduction du Coran en allemand leur<span class="pagenum"><a name="Page_569" id="Page_569">[569]</a></span> -recommandant d’attendre pour le moment jusqu’à ce que -j’aie trouvé les moyens de nous réunir. Je leur dis d’expédier -ce que je les priais de m’envoyer par le consul-général -d’Autriche-Hongrie au Caire au gouverneur de Souakim -qui les ferait parvenir à Osman Digna. Je remis ma lettre -au calife qui la donna à des messagers allant chez Osman -Digna en leur recommandant de l’expédier à Souakim.</p> - -<p>Peu de temps avant d’avoir reçu des nouvelles de -ma famille, j’eus à déplorer la mort de Lupton. Occupé -à l’arsenal de Khartoum, il avait été obligé de renoncer -à sa place pour cause de santé, depuis quelques mois. -Il était retourné à Omm Derman et se trouvait dans la -misère lorsque son ami Salih woled el Haggi Ali revint -du Caire et lui apporta de l’argent de la part de sa -famille. Haggi Ali selon l’usage du pays, ne négligea -naturellement pas de retirer tout le profit possible de -cette affaire. Il avait avancé autrefois 100 écus à Lupton -et reçu en échange un chèque de 200 livres sterling sur -son frère. Le chèque fut payé au Caire et Lupton reçut -encore 300 écus, le reste de 800 écus environ, fut retenu modestement -par Haggi Ali pour sa peine. Lupton fut cependant -fort heureux, car cet argent le tirait d’embarras pour -longtemps et surtout parce qu’il lui semblait d’être maintenant -en relation directe avec sa famille et qu’il espérait -obtenir sa liberté par son intercession. Malheureusement -ses espérances ne se réalisèrent pas.</p> - -<p>Un samedi matin qu’il m’accompagnait chez moi en -sortant de la Djami, il me demanda à qui il pourrait -confier ses 300 écus. Il était obligé d’être extrêmement -économe pour ne pas être soupçonné d’avoir des -relations avec l’Egypte. Nous tînmes conseil, parlâmes<span class="pagenum"><a name="Page_570" id="Page_570">[570]</a></span> -de la patrie et de nos espérances. Il regardait l’avenir avec -beaucoup plus de confiance que d’habitude, mais se plaignait -d’indisposition et de violentes douleurs dans le dos.</p> - -<p>Vers midi nous nous séparâmes; le mardi soir il -m’envoya chercher par un serviteur me faisant dire qu’il -était malade. Le messager m’apprit que son maître était -en proie à une fièvre violente et gardait le lit depuis -trois jours. Je promis d’y aller aussitôt que possible et -fis part au calife de la maladie de Lupton en lui demandant -la permission de lui rendre visite.</p> - -<p>Le calife, étant justement de bonne humeur, me donna -l’autorisation de passer la journée du lendemain auprès -du malade. Mais, à mon arrivée, Lupton n’était déjà plus -qu’un mourant. Il souffrait du typhus et non de la fièvre -comme me l’avait dit son domestique. La maladie était déjà -arrivée à un degré tel qu’il me reconnut à peine; pendant -quelques instants de lucidité, il me pria d’avoir soin de -sa fille. Il parla aussi de ses parents en phrases incohérentes, -délirant souvent; cependant je pus comprendre -que c’étaient des adieux que je devais porter si je réussissais -à m’échapper d’ici. Vers midi il mourut sans avoir -repris entièrement connaissance. C’était le 8 Mai 1888.</p> - -<p>Nous lavâmes son cadavre, l’enveloppâmes dans -un linceul et le portâmes à la mosquée, où les prières -des morts furent dites. Il fut enseveli dans un cimetière -près du Bet el Mal en présence du Père Ohrwalder, de -la majorité de la colonie grecque et des indigènes qui -l’aimaient et le respectaient à cause de son caractère -noble et modeste.</p> - -<p>Avec la permission du calife je réglai la succession -du défunt et remis sa petite fortune à un marchand<span class="pagenum"><a name="Page_571" id="Page_571">[571]</a></span> -grec de confiance, afin que sa fille Fanny put être à -l’abri du besoin. En outre, je réussis à placer à l’arsenal -un jeune nègre qu’il avait élevé jusqu’à ce jour, ses -gages furent payés à l’orpheline.</p> - -<p>Sa mère Zenouba se remaria deux ans après avec -Hasan Zeki, médecin égyptien; j’essayai en vain plusieurs -fois de séparer l’enfant de sa mère pour l’envoyer faire son -éducation en Egypte, à la première occasion. Toutes deux -refusèrent obstinément de se quitter. Dans ces circonstances, -il est facile de comprendre que la jeune fille bien que née -d’un père européen vécut dès lors comme une indigène -et refusa toujours de s’éloigner de sa patrie et de ses amis. -L’eût-on d’ailleurs forcée d’aller en Europe, dans un milieu -totalement différent du sien, elle eût été malheureuse.</p> - -<p>Le calife était tout particulièrement de bonne humeur, -pendant que ces événements se déroulaient. Après la -soumission du Darfour, il avait donné l’ordre qu’on -employa tous les moyens possibles pour que les tribus -arabes entreprissent un pèlerinage à Omm Derman de force -ou de plein gré.</p> - -<p>Maintenant il recevait la nouvelle d’Othman, que la tribu -entière du calife, les Taasha, qui comprenait plus de -24000 hommes propres au combat, s’était décidée volontairement -à venir à Omm Derman avec leurs familles et leurs -troupeaux et qu’une partie était déjà arrivée à Fascher.</p> - -<p>C’est ainsi que son vœu le plus cher, celui de se -voir entouré de sa propre tribu et de la rendre maîtresse -du pays, fut accompli.</p> - -<p>Abd er Rahman woled Negoumi, à Dongola, avait -reçu l’ordre de prendre l’offensive contre l’Egypte, mais -l’exécution fut encore différée de nouveau.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_572" id="Page_572">[572]</a></span></p> - -<p>Pendant ce temps son armée s’accroissait par -suite de l’arrivée des nouveaux émirs qui lui déplaisaient -et qu’il voulait éloigner d’Omm Derman de sorte que, -peu à peu, des forces importantes se trouvèrent rassemblées -à la frontière septentrionale de l’empire mahdiste. -Le calife envoya à Berber, Othman woled ed Dikem, -frère de Younis pour remplacer le représentant de feu -Mohammed Cher. Celui-ci partit avec 600 chevaux pour -aller prendre possession de son gouvernement et un -nouveau district fut ainsi placé sous les ordres d’un des -membres de la famille du calife.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_573" id="Page_573">[573]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">CHAPITRE XIII.</h2> - -<p class="pch">La campagne d’Abyssinie.</p> - -<p class="psh">La bataille de Gallabat.—La mort du roi Jean.—La révolte -d’Abou Djimesa.—Défaite des Mahdistes.—Mort d’Abou Djimesa.—Préparatifs -pour la campagne contre l’Egypte.—L’exécution des -Batahin.—Nouvelles lettres de mon pays.—Un cadeau de -Vienne pour le calife.—Emigration des Taasha.—Expédition -d’Abd er Rahman woled Negoumi contre l’Egypte.—La bataille de -Toski.—La grande famine.—La chute d’Ibrahim Adlan.—Son -exécution.—Méfiance du calife à mon égard.—Une preuve de -sa bienveillance.</p> - -<p>Les succès obtenus par les Mahdistes dans l’ouest -et dans l’est ne devaient pas demeurer incontestés. Le -roi Jean avait résolu de se venger de leur attaque et -du sac de Gondar. Il réunit ses troupes pour marcher -contre Gallabat et anéantir l’ennemi de son pays et de -sa religion.</p> - -<p>Après la mort d’Abou Anga, Zeki Tamel de la -tribu des Taasha, un de ses officiers, avait été nommé -commandant. Il s’était hâté de terminer la forteresse -commencée précédemment. L’armée fut, comme sous Abou -Anga, partagée en cinq divisions, sous les ordres de -Ahmed woled Ali, d’Abdallah Ibrahim, d’Hamada, un -frère d’Abou Anga et de Zeki lui-même, qui s’était -réservé le commandement des moulazeimie, comme on les -nommait, au nombre d’environ 2500 hommes, tandis que<span class="pagenum"><a name="Page_574" id="Page_574">[574]</a></span> -les anciennes troupes de Younis étaient sous les ordres -d’Ibrahim Dheifallah.</p> - -<p>On avait une grande frayeur des troupes supérieures -en nombre des Mahdistes qui s’avançaient et on travailla -fièvreusement à préparer les forteresses. Le roi Jean -avait partagé son armée en deux parties, l’une se composait -de sa propre tribu, celle du Tigré et des gens du -roi Ménélik, sous les ordres du Ras Aloula; l’autre de la -tribu des Amhara, sous le Ras Barambaras. Ils campèrent -à une portée de canon de Gallabat et s’élancèrent à -l’assaut dès le lendemain. La forteresse de Gallabat, qui -avait un pourtour de plusieurs lieues n’était gardée que -d’une façon très faible par les troupes de Zeki; les -Amhara, bien informés par leurs espions, attaquèrent le -côté ouest, faiblement occupé seulement par Ahmed woled -Ali et purent forcer l’enceinte après une courte résistance. -Pendant que le reste des troupes de la garnison s’occupait -des autres côtés de la forteresse contre les ennemis qui -donnaient l’assaut du dehors, les Amhara, avides de -butin, commencèrent aussitôt le pillage, afin de profiter -immédiatement de leur succès partiel. S’ils avaient pénétré -dans l’intérieur des lignes de la forteresse, et attaqué -par derrière les défenseurs qui se trouvaient encore sur -tous les autres points, ils auraient réussi sans doute -avec l’aide de leurs compatriotes attaquant du dehors, à -s’emparer complètement de la forteresse. Mais ils ne -désiraient pas autre chose que le butin et, satisfaits de -ce côté, ils quittèrent bientôt la ville, richement chargés -des biens pillés et chassant devant eux des femmes et -des enfants. Bientôt après leur entrée dans la forteresse, -le roi Jean qui se tenait sous sa tente reçut la nouvelle<span class="pagenum"><a name="Page_575" id="Page_575">[575]</a></span> -que les Amhara, auxquels il avait souvent reproché leur -lâcheté, avaient réussi à prendre d’assaut la forteresse -tandis que sa propre tribu, celle du Tigré, n’avait encore -obtenu aucun succès. Irrité de la faiblesse de ses hommes, -il se fit porter sur son siège doré et richement orné de tapis -et de coussins, au milieu des rangs des siens en train de -combattre. Les Mahdistes dont l’attention fut attirée par -son apparition, par sa suite nombreuse et étincelante d’or -et de velours, concentrèrent alors leur feu sur ce groupe -trop visible. A peine arrivé à portée du tir, le roi fut -frappé d’une balle qui lui brisa le bras droit et pénétra -dans le corps. Quoique cet homme célèbre par sa bravoure -fit appel à toute son énergie pour déclarer sa blessure -légère, il s’affaissa cependant au bout de quelques instants -sur sa couche, et fut emporté hors des lignes de combat -par sa suite qui avait éprouvé de fortes pertes. La -nouvelle de sa blessure se répandit rapidement dans les -rangs des combattants qui se retirèrent effrayés quoiqu’ils -fussent bien plus près du succès qu’ils ne le supposaient. -Le soir du 9 mars 1889, le roi Jean succomba à sa -blessure mortelle. Bien qu’on s’efforçât de cacher sa -mort, elle fut cependant bientôt généralement connue et -fut cause que les Amhara levèrent leur camp dans -la nuit même, laissant leur butin, et retournèrent dans -leur patrie. Le Ras Aloula, comme chef suprême du -Tigré, nomma Heilou Mariam régent provisoire. Comme -ce dernier craignait que des troubles n’éclatassent -parmi ces hordes indisciplinées, à la suite de la mort de -leur roi et qu’il estimait que sa présence dans sa -patrie était maintenant nécessaire, il donna l’ordre de la -retraite.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_576" id="Page_576">[576]</a></span></p> - -<p>Les Mahdistes attendirent avec anxiété, à l’aube du -jour suivant, la nouvelle attaque des Abyssins. Ils -virent alors, à leur grande surprise, lorsque le soleil fut -levé, que les tentes blanches avaient disparu. Zeki -Tamel envoya aussitôt, en reconnaissance, des cavaliers -qui revinrent bientôt après avec la bonne nouvelle que -les Abyssins s’étaient tous retirés et que le roi Jean -avait été tué. Alors on tint conseil et comme l’ennemi -avait emmené avec lui des milliers de femmes et d’enfants -des Mahdistes, on résolut de le poursuivre. Le -lendemain, lorsque les Abyssins, qui avaient campé à -environ une demi-journée de marche de distance, étaient -en route avec le gros de l’armée, tandis qu’Aloula -et Heilou Mariam, le Négus provisoire étaient sur le -point de plier leurs tentes, ils furent subitement attaqués -par les Mahdistes. Heilou Mariam tomba à l’entrée -de sa tente, tout à côté du sarcophage en bois dans -lequel se trouvait le cadavre embaumé du roi Jean. -Le Ras Aloula se retira avec les siens, tout en combattant, -et dut abandonner le camp à ses ennemis. Ceux-ci -ramassèrent un riche butin en mulets, tentes, café, -etc. Mais la plus grande partie de leurs femmes était -déjà loin avec les Abyssins partis en avant. Dans la -tente de Heilou Mariam on trouva la couronne du roi -Jean (on ne sait si c’était la couronne impériale abyssine, -car elle n’était qu’en argent doré), de même que -son épée et un autographe adressé par S. M. la reine -d’Angleterre au Négus.</p> - -<p>Bien que les forces des Abyssins, soit dans leur -attaque contre la forteresse, soit dans le combat du -jour suivant, qui fut livré plutôt avec l’arrière-garde,<span class="pagenum"><a name="Page_577" id="Page_577">[577]</a></span> -n’eussent pas été sérieusement entamées, la victoire des -Mahdistes passa pour complète à cause de la mort de leur -ennemi, le roi Jean. Les compétitions au trône rompirent -l’unité. Les Italiens, qui déjà depuis le commencement -de 1885, s’étaient emparés de Massaouah occupèrent -aussi les provinces voisines de l’Abyssinie. Ainsi les -Mahdistes non seulement commencèrent à se sentir -complètement en sûreté à Gallabat, mais encore firent -à différentes reprises des expéditions dans les provinces -voisines appartenant aux Amhara, enlevant quelquefois -du butin, mais éprouvant aussi souvent de grandes -pertes.</p> - -<p>En même temps que la forteresse de Gallabat fut -en grand danger d’être anéantie par le roi Jean, Othman -woled Adam était également dans une position difficile. -Après la mort du sultan Youssouf, il avait -dispersé ses troupes dans tout le Darfour et s’était mis -à piller le pays d’une manière régulière. Les commandants -de ses détachements se rendirent coupables des -plus grandes exactions. Les troupeaux, les femmes et -les enfants furent déclarés de bonne prise et emmenés -de force à Fascher, ce qui réduisait les populations au -désespoir. C’est ainsi qu’ils s’avancèrent vers l’ouest -jusqu’à Dar Tama en répandant l’incendie, semant la -crainte et la terreur parmi les indigènes.</p> - -<p>Un jour, un jeune homme venu d’Omm Derman, et -appartenant probablement à une des tribus de la vallée -du Nil, et que les tyrans avaient chassé de sa patrie, -était assis à Dar Tama, à l’ombre d’un figuier sauvage -lisant le Coran, lorsque quelques-uns de ces malheureux -qui avaient été dépouillés de tout, arrivèrent auprès de<span class="pagenum"><a name="Page_578" id="Page_578">[578]</a></span> -lui et lui exposèrent leurs souffrances. Les Mahdistes, -à peine entrés dans le village voisin, avaient enlevé leur -bétail et allaient maintenant s’emparer des femmes et des -jeunes filles pour les emmener avec eux sous prétexte -qu’ils ne s’étaient pas rendus en pèlerinage à Fascher -comme on le leur avait ordonné.</p> - -<p>«De quoi vous plaignez-vous? Pourquoi ne prenez-vous -pas les armes? Pour qui donc voudriez-vous combattre, -si ce n’est pas pour vos femmes et vos enfants? -leur répondit le jeune homme; ne savez-vous pas que -celui-ci qui meurt pour sa femme, pour ses enfants et -pour sa patrie, entre dans le royaume des cieux?»</p> - -<p>Ses paroles furent comme une étincelle dans un baril -de poudre. Ces gens, qui se contentaient auparavant de -se plaindre et de se lamenter, se hâtèrent alors de -retourner dans leur village, comme si une révélation -venait de leur être faite, et exigèrent la libération de -leurs familles. Comme on la leur refusait, ils les reprirent -en combattant. Tous les Mahdistes tombèrent dans ce -combat et furent cruellement mutilés après leur mort par -les habitants du village, rendus furieux.</p> - -<p>D’autres villages suivirent cet exemple avec le même -succès et en peu de jours le Dar Tama fut délivré de -ses ennemis.</p> - -<p>Mais quel était l’auteur de ce mouvement; qui avait -arraché ces gens à leur soumission et les avait amenés -à la connaissance de leurs forces? Ils se souvinrent alors -du jeune homme assis sous le figuier sauvage (Djimesa) -et se rendirent en pèlerinage vers lui. Il n’avait pas -quitté son arbre, et vivait là en solitaire, se nourrissant -d’une poignée de riz et de pain sec. Abou Djimesa,<span class="pagenum"><a name="Page_579" id="Page_579">[579]</a></span> -comme l’appela le peuple, fut bientôt respecté comme un -saint et honoré, comme le libérateur de la patrie.</p> - -<p>L’émir Abd el Kadir woled Delil, qui stationnait à -Kabkabia et qui avait entendu parler du massacre des -Mahdistes, marcha sur le Dar Tama, afin de punir les -rebelles. Battu à son tour, il ne réussit à s’échapper -qu’avec la plus grande difficulté. Hatim Musa, accouru de -Fascher, subit le même sort.</p> - -<p>Othman woled Adam, aigri par ces défaites continuelles, -voulut anéantir l’ennemi d’une façon énergique -et envoya son représentant Mohammed woled Bichara à -Kabkabia avec la plus grande partie de ses moulazeimie -afin qu’il se joignit au reste des troupes de Delil et -Hatim. Mais à peine arrivé, il fut attaqué par les forces -réunies sous les ordres d’Abou Djimesa et qui marchant -sur Fascher le forcèrent, après avoir subi de grosses -pertes, à se retirer sur la capitale. Othman woled Adam -se voyant en péril lui-même tint conseil avec ses généraux -et on lui proposait déjà d’abandonner le Darfour, lorsque -le bruit se répandit subitement qu’Abou Djimesa était -mort. Il était en effet tombé malade à Kabkabia de la -petite vérole et en était mort pour le plus grand bonheur -de Fascher et des Mahdistes. Les masses révoltées ne -voulurent cependant ni céder ni se disperser. Elles élurent -le lieutenant de Djimesa pour son successeur et marchèrent -sous la conduite de ce nouveau chef contre Fascher. Leur -assurance et leur confiance dans la victoire avaient toutefois -reçu une forte atteinte par la mort de leur chef sacré. On -se battit au sud de la ville où les troupes d’Othman woled -Adam avaient pris position. Les Mahdistes, après avoir été -repoussés jusqu’au Rahat Tendelti, regagnèrent ensuite<span class="pagenum"><a name="Page_580" id="Page_580">[580]</a></span> -du terrain et Othman woled Adam, avec ses moulazeimie, -finit par remporter la victoire. Le successeur d’Abou -Djimesa succomba et ses troupes furent mises en fuite, -poursuivies et anéanties. Des milliers de cadavres couvrirent -le sol; Fascher et le Darfour étaient sauvés.</p> - -<p>Dans tous ces événements guerriers, tant dans l’est -que dans l’ouest, une curieuse coïncidence de dates est -à relever. L’année précédente, les deux armées des -Mahdistes avaient pris en même temps l’offensive, l’une -contre le Darfour, l’autre contre l’Abyssinie. Toutes deux -avaient été victorieuses; l’année suivante, elles étaient -toutes deux attaquées, l’une par le roi Jean, l’autre par -Abou Djimesa, dans leurs propres forteresses et cela dans -le même mois, et de nouveau le succès était pour elles.</p> - -<p>Le calife avait déjà depuis longtemps, avant ces -derniers combats, tourné son attention sur l’Egypte. Les -descriptions de ceux qu’il avait interrogés au sujet de ce -pays excitèrent sa convoitise et provoquèrent en lui le -désir toujours de plus en plus vif de pouvoir considérer -comme siens ces palais, ces grands jardins et ces harems -pleins de femmes blanches (il en avait des noires en -abondance).</p> - -<p>L’homme qui pouvait le mieux diriger une opération -contre l’Egypte lui sembla être Abd er Rahman woled -Negoumi. Il était d’une bravoure personnelle extraordinaire, -bien que simple marchand. Il avait beaucoup -voyagé, connaissait le pays et ses habitants et savait -gagner les gens à sa cause, même en pays étranger, par -sa piété bien connue. Parmi ses subordonnés, tous issus -des tribus de la vallée du Nil, beaucoup avaient vu -l’Egypte et se trouvaient, encore peu de temps auparavant,<span class="pagenum"><a name="Page_581" id="Page_581">[581]</a></span> -en relations fréquentes avec les tribus qui sont -sur les frontières de la Haute-Egypte. Tels furent les -motifs qui engagèrent le calife à choisir cet homme. Il -était en réalité persuadé que la guerre contre l’Egypte -serait une chose très sérieuse, et c’est pourquoi il voulait -avant tout n’exposer ni ses parents, ni les tribus de -l’ouest, qui lui étaient fidèles et dévouées. Il désigna -donc Negoumi avec ses Djaliin et ses Danagla qu’il -considérait toujours comme ses ennemis secrets et comme -partisans du calife Chérif, pour tenter l’expédition contre -l’Egypte. Si elle réussissait, un riche pays lui était -acquis, car il n’avait aucun doute sur la fidélité personnelle -du chef. Si elle ne réussissait pas, et si les troupes -égyptiennes pouvaient repousser l’attaque, celles de -Negoumi reviendraient en tout cas à Dongola, après -avoir subi de grandes pertes; elles seraient affaiblies et -n’auraient plus aucune importance!</p> - -<p>Il envoya Younis woled ed Dikem comme émir à -Dongola, afin de remettre à Negoumi l’ordre de marche. -En même temps, cette province fut ainsi placée sous la -domination d’un de ses parents. Il s’occupa alors de -renforcer les troupes de Younis et envoya dans ce but, -entre autres, Hamed woled Gar en Nebi auprès de la -tribu des Batahin, qui habitaient au nord du Nil Bleu -entre les provinces de la Shoukeria et du Nil, et étaient -connus déjà sous le Gouvernement égyptien par leur -bravoure. Leur pays était presque dépeuplé; car presque -tous ses habitants, d’après des ordres reçus jadis, étaient -partis pour Dongola et Berber. Ceux qui en petit -nombre étaient restés dans leur patrie refusèrent d’obéir -aux ordres du calife; ils chassèrent Hamed woled Gar<span class="pagenum"><a name="Page_582" id="Page_582">[582]</a></span> -en Nebi du pays et blessèrent à cette occasion un de -ses compagnons. Abdullahi, furieux de voir ses ordres -ainsi non obéis, envoya son parent Abd el Bagi en compagnie -de Tahir woled el Ebed (celui qui avait tué -Mohammed Ali Pacha pendant le siège de Khartoum, -près d’Omm Douban) afin de s’emparer de tous les -Batahin. Ceux-ci, étant sans armes, s’enfuirent dans -toutes les directions, mais ils furent rejoints et arrêtés. -Peu d’entre eux réussirent à se sauver. Pendant la poursuite -des fuyards, Abd el Bagi, auquel Tahir woled el -Ebed servait de guide, eut à souffrir d’une soif terrible -qu’il attribua sans motif à la mauvaise volonté de ce -dernier. Celui-ci, sur cette méchanceté supposée, fut privé -de ses biens et jeté dans les fers à Omm Derman!</p> - -<p>Abd el Bagi ramena en tout 67 Batahin avec les -femmes et les enfants, et les conduisit prisonniers à Omm -Derman. Le calife rassembla les juges auxquels il avait -déjà secrètement donné des instructions et leur soumit -le cas. Tous, sans exception tombèrent d’accord avec -lui: les accusés devaient être déclarés mokhalifin (réfractaires).</p> - -<p>«Quelle est la punition de ceux qui sont réfractaires?» -demanda le calife.</p> - -<p>«La mort», fut la réponse des juges. Le calife -congédia les organes de sa justice et donna lui-même ses -ordres pour l’exécution du jugement.</p> - -<p>Trois potences furent aussitôt dressées sur la place -du marché. Après la prière de midi, l’umbaia et le grand -tambour de guerre résonnèrent; à ce signal, tous les partisans -du calife devaient l’accompagner. Il s’avança, avec -une nombreuse suite, jusqu’au champ de manœuvres, où<span class="pagenum"><a name="Page_583" id="Page_583">[583]</a></span> -il prit place sur un petit siège, tandis que ses partisans, -les uns assis, les autres debout formaient un cercle épais -autour de lui.</p> - -<p>Peu de temps après, on amena les 67 Batahin, -ayant tous les mains attachées derrière le dos et escortés -par les gens d’Abd el Bagi. Leurs femmes et leurs enfants -les suivaient et les entouraient, criant et hurlant. Le -calife ordonna de garder à part les femmes et les enfants; -il appela Ahmed ed Dalia, le bourreau, Tahir woled el -Djali et Hasan woled Khabir, et s’entretint avec eux à -voix basse. Après avoir reçu leurs instructions, ils -ordonnèrent aux gardiens des Batahin de les suivre -avec les prisonniers et ils prirent le chemin du marché. -Un quart d’heure plus tard, le calife donna le signal du -départ. En arrivant sur la place, un affreux spectacle -s’offrit à nous. On avait divisé les malheureux Batahin -en trois sections. La première fut pendue, la seconde décapitée -et la troisième eut la main droite et le pied gauche -coupés. Le calife resta tranquillement debout considérant -les trois potences qui menaçaient de se briser sous leur -charge. Non loin de là, il y avait un monceau d’hommes -mutilés, ceux auxquels on avait coupé la main et le -pied, nageant dans leur sang. Horrible spectacle! Aucun -cri ne sortait de leurs lèvres! Ils regardaient devant eux -d’un œil fixe; leur douleur se trahissant à peine par un -soupir. Le calife appela Othman woled Ahmed, un de -ses cadis et ami intime du calife Ali, (il était de la -tribu des Batahin et lui dit, souriant et montrant ces -malheureux estropiés: «Tu peux maintenant emmener -tes parents chez eux.» Mais Othman ne put répondre. -Le calife fit lentement à cheval le tour des potences<span class="pagenum"><a name="Page_584" id="Page_584">[584]</a></span> -pour se diriger vers la route conduisant à la djami. Là, -Ahmed ed Dalia avait accompli son travail sanglant; -vingt-trois hommes étaient couchés au bord de la route, -la tête tranchée. Tous avaient marché à la mort tranquillement -et s’étaient soumis sans une plainte au sort -qu’ils ne pouvaient éviter. Beaucoup d’entre eux prouvèrent -leur courage devant les nombreux spectateurs -présents, d’après la coutume arabe, en prononçant quelques -paroles, telles que: «Chacun doit mourir»; «Voyez, -c’est aujourd’hui mon jour de fête»; «Que celui qui -n’a jamais vu mourir un brave, regarde ici», etc. Les -67 hommes subirent le supplice et la mutilation d’une -manière héroïque).</p> - -<p>Le calife, satisfait de son œuvre, rentra chez lui. -En route, il envoya en arrière un moulazem avec l’ordre -de donner la liberté aux femmes des suppliciés. Il aurait -aussi bien pu les vendre comme esclaves; mais il -voulait sans doute faire quelque chose de bien, terminer -cette horrible journée par un acte de grâce et de générosité.</p> - -<p>Malgré ce spectacle sanglant, je passai ces journées -assez gaiement. J’avais appris que des lettres étaient en -route pour moi, venant de ma patrie, et non seulement -des lettres, mais encore deux caisses «pleines d’argent» -comme me l’assura secrètement un des marchands récemment -arrivés de Berber. Dans l’incertitude qu’on doit -toujours avoir en face de semblables nouvelles, j’hésitai -longtemps entre le doute et l’espoir. Je m’abandonnai -enfin à ce dernier et m’exerçai de nouveau à la patience.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-584.jpg" width="400" height="262" - alt="" - title="" /> - <p class="pc mid"><span class="smcap">L’Exécution des “Batahin.”</span></p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_585" id="Page_585">[585]</a></span></p> - -<p>Un matin, j’étais assis comme d’habitude devant la -porte du calife, lorsque je vis s’approcher un chameau -chargé de deux caisses, et un des hommes qui l’accompagnaient -demanda à être conduit devant le calife, car -il était envoyé ici par Osman Digna avec des lettres et -des valeurs. Le calife ordonna de remettre les caisses -à la garde du Bet el Mal et les papiers à ses secrétaires. -Comme on peut le penser, j’étais fort impatient, -mais il plut au calife de ne me faire appeler qu’après -le coucher du soleil et de me remettre les lettres. -Comme je l’avais prévu, elles venaient de mes frères et -sœurs qui exprimaient leur joie d’avoir enfin reçu, après -de si longues années, des nouvelles directes de moi. -Une lettre, en langue arabe, était destinée au calife. -Mes frères le remerciaient, en termes très flatteurs, de -la bonté qu’il m’avait témoignée et me recommandaient à -sa bienveillance avec l’assurance de leur plus profond -dévouement. La lettre, écrite par le professeur docteur -Wahrmund, à Vienne, était si flatteuse que le calife la -fit lire encore le même soir dans la djami. Très satisfait, -il voulut bien donner l’ordre aussitôt de me remettre -les caisses. Je lui avais traduit mes lettres qui ne -contenaient que des communications privées de nature -personnelle et je l’avais en même temps informé que -parmi les objets arrivés, se trouvait un coffre avec un -nécessaire de voyage que mes frères et sœurs me -priaient de lui remettre comme marque de leur respect. -Flatté et content, il se déclara prêt à accepter le -cadeau et m’ordonna de le lui remettre le lendemain -matin, puis il me donna deux de ses gens qui devaient -ouvrir les caisses en ma présence. Ils n’arrivèrent que -tard dans la nuit en les apportant du Bet el Mal. -Nous y trouvâmes 200 livres sterling, 12 montres, un<span class="pagenum"><a name="Page_586" id="Page_586">[586]</a></span> -grand nombre de rasoirs et de couteaux de poche, des -miroirs à main, différentes étoffes, etc.; enfin une collection -de divers journaux, le Coran en langue allemande, -et le nécessaire de voyage destiné au calife. -Tout me fut remis consciencieusement. Après avoir relu -mes lettres plusieurs fois, je dévorai les journaux avec -une ardeur que chacun comprendra.—Des nouvelles de -la patrie! Je me souviens encore qu’il y avait quelques -numéros de la <i>Nouvelle Presse Libre</i>, ainsi que d’autres -journaux viennois bien connus. En tout cas suffisamment -pour me fournir une lecture nocturne d’un mois, à moi -qui était resté depuis six ans sans nouvelle aucune.</p> - -<p>On ne pouvait lire des journaux plus que je ne -le fis. Je les sus bientôt par cœur, depuis l’article de -fond jusqu’aux «demoiselles seules, fatiguées de la -solitude». Le Père Ohrwalder se glissa secrètement -jusqu’à moi à différentes reprises; je lui prêtai mes -journaux et il les étudia aussi consciencieusement que -moi du commencement à la fin.</p> - -<p>Le lendemain matin, j’apportai au calife le cadeau -qui lui était destiné. J’ouvris le coffret et me délectai -de sa surprise naïve à la vue des différentes boîtes de -cristal, des flacons avec leur fermeture d’argent, des brosses -et des peignes, des rasoirs et des ciseaux, des miroirs -et des autres objets de toilette, le tout luisant et protégé -par de jolis étuis en cuir. Je dus lui expliquer l’usage -de chaque pièce séparément et il fit même appeler tous -ses cadis qui montrèrent naturellement la même surprise -que leur maître, bien que plusieurs d’entre eux eussent -déjà vu de ces objets. Puis il donna ordre à son secrétaire -d’écrire aussitôt une lettre à mes frères et sœurs, lettre<span class="pagenum"><a name="Page_587" id="Page_587">[587]</a></span> -dans laquelle le calife leur faisait part de ma situation -honorable auprès de lui et les invitait, en leur assurant -toute sécurité, à venir à Omm Derman pour me faire visite -et se convaincre de mon bien-être. Je reçus l’ordre -d’écrire aussi dans le même sens, et bien que je fusse -très sûr qu’aucun de mes frères ni de mes sœurs -ne ferait usage de cette invitation impossible, issue -d’une bonne humeur spontanée, je ne manquai pas cependant -de les avertir de tous les cas qui pourraient se -présenter, et de leur donner des conseils pour leur future -entrevue avec moi et avec le calife. Puis les lettres furent -remises par le même messager qui avait amené les -caisses, à Osman Digna qui les envoya plus loin.</p> - -<p>Il fallait chercher le véritable motif de la bonne -humeur extraordinaire du calife dans un événement plus -important que l’épisode raconté ci-dessus; sa tribu, en -effet, celle des Taasha, était arrivée à Omm Derman. Le -calife lui avait écrit de venir vers le Nil, dans les riches -contrées que le Seigneur Dieu leur avait destinées comme -propriété. Déjà, dans leurs voyages à travers le Kordofan -et vers le Nil Blanc, ils se donnèrent l’air d’être les -maîtres incontestés du pays et s’approprièrent tout ce -dont ils avaient envie. Les chameaux, les bestiaux, les -ânes etc. furent simplement enlevés à leurs propriétaires. -Les hommes et les femmes qui eurent le malheur de -se trouver sur leur chemin, furent même dépouillés de -leurs vêtements et de leurs bijoux. Déjà les populations -des contrées qu’ils traversaient, maudissaient le jour qui -leur avait donné un Arabe de l’ouest pour maître.</p> - -<p>Le calife avait établi sur leur route, des entrepôts -de blé qui leur fournirent des provisions nécessaires<span class="pagenum"><a name="Page_588" id="Page_588">[588]</a></span> -pour continuer leur voyage. Arrivés au fleuve, ils y -trouvèrent des bateaux à vapeur et à voiles tout prêts -pour les conduire à Omm Derman. Avant leur entrée -dans la ville, le calife les fit camper sur la rive droite -du fleuve; on les divisa par tribus d’origine: tous les -hommes et toutes les femmes furent habillés de neuf aux -frais du Bet el Mal; et c’est ainsi qu’on les conduisit à -Omm Derman, à intervalle de deux ou trois jours.</p> - -<p>Afin de bien montrer aux habitants que les véritables -maîtres du pays étaient effectivement arrivés, il -fit évacuer par la force une partie des quartiers situés -au sud entre la djami et le fort d’Omm Derman et -l’assigna aux Taasha comme demeure. D’autres places -furent accordées à ceux qui avaient été chassés de leurs -demeures, pour reconstruire leurs maisons; le Bet el Mal -s’engagea à leur venir en aide, ce qui resta à l’état de -promesse.</p> - -<p>Afin de faciliter à sa tribu son entretien, Abdullahi -ordonna d’amener au meshra el marati (marché aux céréales) -tout le blé qui se trouvait dans les maisons, à cause de -la disette croissante, et ce, sous peine de privation des biens. -Il fit vendre ce blé à sa tribu, pour un prix très bas, par -des personnes désignées à cet effet; les sommes ainsi -obtenues furent remises aux propriétaires qui durent -faire venir du blé du dehors, pour leurs besoins personnels, -mais alors à un prix plus élevé.</p> - -<p>Pour les Taasha, il fixa le prix à quatre écus la mesure, -en sorte que le propriétaire de dix mesures, par exemple, -recevait quarante écus, avec lesquels il ne pouvait faire -venir du sud que deux mesures à peine. Lorsque le blé, -emmagasiné de cette manière à Omm Derman, fut consommé,<span class="pagenum"><a name="Page_589" id="Page_589">[589]</a></span> -il fit envoyer par Ibrahim Adlan des hommes dans le -Ghezireh, afin d’y confisquer les provisions encore disponibles. -Cette préférence frappante accordée à sa tribu, lui -aliéna peu à peu le cœur de ses partisans, qui lui étaient -auparavant aveuglément dévoués. Cela le touchait, en -somme, assez peu, étant donné qu’il avait reçu par l’arrivée -de ses parents, un renfort de plus de 12000 hommes -propres au combat.</p> - -<p>Après la mort du Mahdi, le calife avait envoyé au -Caire, quatre de ses partisans porteurs de lettres dans -lesquelles il sommait S. M. la reine d’Angleterre, S. M. le -Sultan et S. A. le Khédive de se soumettre à sa puissance -et d’adopter la religion mahdiste. Au Caire, on avait -renvoyé chez eux sans réponse ces messagers, après qu’on -eut pris connaissance de leur prétention bizarre. Cela -avait très profondément blessé le calife. Cependant, -comme il avait décidé de faire avancer Abd er Rahman -woled Negoumi contre l’Egypte, il envoya au commencement -de l’année 1889 encore une fois quatre messagers -spéciaux avec un dernier avertissement pour le Caire. -Mais ceux-ci furent arrêtés déjà à Assouan; ils y furent -internés, puis renvoyés sans réponse.</p> - -<p>A cette époque, les batailles dans l’est et l’ouest du -Soudan avaient été livrées; la révolte d’Abou Djimesa -était réprimée et le roi Jean était tombé. Sa tête fut -envoyée par Zeki Tamel avec beaucoup d’autres à Omm -Derman. De là, le calife chargea Younis de la porter à -Wadi Halfa, comme exemple et comme preuve de sa -victoire, contre tous ceux qui se révoltaient contre lui. -Son parti personnel fut renforcé par l’arrivée des Taasha -et le moment parut propice au calife pour entreprendre<span class="pagenum"><a name="Page_590" id="Page_590">[590]</a></span> -la conquête de l’Egypte. Abd er Rahman woled Negoumi -reçut par des envoyés spéciaux du calife l’ordre -strict d’investir Wadi Halfa avec toutes ses forces, de -s’emparer d’Assouan et d’y attendre des ordres ultérieurs. -En dehors de ses troupes, s’étaient joints à lui, les -Aulad Hemed et les Batahin, une partie des Arabes -Hamr, stationnés à Dongola et enfin toutes les tribus -hostiles au calife. Il partit de Dongola au commencement -de mai 1889 avec des approvisionnements insuffisants. -Le Gouvernement égyptien qui connaissait tout cela -depuis longtemps avec exactitude, avait pris ses dispositions. -D’autres renforts ayant été promis par Younis à -Negoumi, ce dernier différa sa marche en avant. Mais -l’ordre absolu d’accélérer la marche lui étant parvenu, -ce ne fut que dans le voisinage de la frontière égyptienne -qu’il reçut un faible renfort composé de quelques -Djaliin sous les ordres de Haggi Ali. Un combat eut -lieu au village d’Argin, où une partie de ses troupes -voulait aller chercher de l’eau, entre celles-ci et la -garnison de Wadi Halfa, sous les ordres de Woodhouse -Pacha. Les Mahdistes subirent des pertes importantes. Le -sirdar de l’armée égyptienne, Grenfell Pacha, qui était -parti d’Assouan avec ses troupes, somma Negoumi de se -rendre à lui; dans une lettre il lui montrait sa situation -désespérée et l’impossibilité d’une victoire. Negoumi ayant -repoussé cette proposition, une bataille fut livrée à Toski -dans laquelle le général Grenfell, à la tête de l’armée -égyptienne, anéantit les Mahdistes. Woled Negoumi et -la plupart de ses émirs tombèrent; le reste fut fait prisonnier; -un très petit nombre put s’enfuir et retourner à -Dongola.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_591" id="Page_591">[591]</a></span></p> - -<p>Le calife était allé au Bet el Mal, puis avait -accompli ses prières au bord du fleuve, lorsque l’arrivée -de courriers à cheval, venant de Dongola, lui fut annoncée. -Il fit remettre à son secrétaire le message qu’on lui -apportait et maîtrisa son impatience. De retour chez lui, -il se fit seulement alors lire le rapport arrivé qui -annonçait la mort de Negoumi et l’anéantissement de -toute son armée. L’effet produit sur le calife fut écrasant. -Bien qu’il n’eût pas une grande confiance dans les tribus -qui étaient allées au combat avec Negoumi, il avait -cependant espéré sinon une victoire, tout au moins une -retraite sans pertes sensibles. Tandis que maintenant, il -avait perdu plus de 16000 de ses combattants! Qui lui -répondait que le Gouvernement ne se déciderait pas à -prendre l’offensive et à assiéger Dongola? Durant trois -jours, il ne parut pas dans son harem. Je dus rester -jour et nuit devant sa porte, et plein de joie dans mon -for intérieur, jouer devant mes camarades la comédie du -patriote affligé. Il ordonna aussitôt d’envoyer des secours -à Younis et de ne pas livrer de combat dans le cas où -les troupes du Gouvernement avanceraient, mais de se -retirer avec toutes les forces sur Abou Dom.</p> - -<p>Cette défaite n’était pas son seul souci. Le prix -du blé montait de jour en jour et une cherté extraordinaire -pour tous les vivres se produisait. L’année -écoulée avait été très sèche et la récolte mauvaise. Le -calife envoya des gens au Ghezireh avec l’ordre d’acheter, -et par la force, si c’était nécessaire, du blé au prix -fixé par lui. Les propriétaires cachèrent alors leurs -provisions et déclarèrent ne pas en posséder. En réalité, -il n’en restait plus beaucoup.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_592" id="Page_592">[592]</a></span></p> - -<p>La famine éclata d’abord dans la province de Berber, -dont les habitants tiraient auparavant du Ghezireh une -grande partie du blé dont ils avaient besoin. Othman -woled ed Dikem avait réparti dans tout le pays ses -hommes et ses chevaux pour faciliter leur entretien. -Tandis que le sol peu fertile, cultivé péniblement au -moyen de roues à eau (sakkiehs), n’avait jamais donné -aux habitants que le strict nécessaire à leur existence, -la maigre récolte suffisait à peine maintenant à entretenir -la garnison du pays. Une grande partie de la population -se rendit à Omm Derman, qui bientôt, ayant un nombre -d’habitants beaucoup trop grand, se trouva dans la situation -la plus fâcheuse. En quelques semaines, <i>l’ardeb -doura</i> atteignit le prix de 30 à 40 écus et monta -jusqu’à 60 écus en espèces sonnantes. Les riches pouvaient -encore se procurer du pain, mais les pauvres -commençaient à périr. Les derniers mois de l’année -1889 furent horribles! Les gens étaient si amaigris -qu’ils semblaient à peine des êtres humains et n’avaient -littéralement plus que la peau et les os. De vieilles -balayures et des choses d’une nature dégoutante étaient -dévorées avec voracité par les pauvres. Les peaux -d’animaux crevés et qui étaient déjà en putréfaction, -étaient rôties sur le feu et formaient une nourriture -que regardaient avec envie de moins heureux. Les garnitures -en cuir des sièges étaient arrachées et mangées; -les ossements des animaux trouvés sur les routes, pilés, -cuits dans l’eau, formaient une bouillie qu’on buvait -avidement. Celui qui possédait encore assez de force -volait où et ce qu’il pouvait. On se précipitait comme -des vautours sur les marchands de pain et de graisse. -Je vis un homme, à moitié mort de faim voler un -morceau de suif et le mettre rapidement dans sa bouche -avant que la propriétaire pût l’en empêcher; elle lui -serra des deux mains la gorge jusqu’à ce que ses -yeux sortissent de leur orbite, mais lui, fermait convulsivement -la bouche jusqu’à ce qu’il tombât sans -connaissance sur le sol. Au marché, on entendait des -cris comme dans une maison de fous. «Gâikum, gâikum!» -(il vient vers vous) rugissait-on de tous côtés, -ce qui signifiait que les affamés se glissaient vers la -place comme des animaux de proie. Des marchandes -couvraient leur marchandise de leur propre corps et la -défendaient à coups de pied et à coups de poing.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-592.jpg" width="400" height="275" - alt="" - title="" /> - <p class="pc mid"><span class="smcap">Famine à Omm Durman.</span></p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_593" id="Page_593">[593]</a></span></p> - -<p>Dans l’espace qui se trouvait entre la maison du -calife et celle de son frère Yacoub, grouillait pendant -la nuit une foule de ces malheureux qui criaient comme -des insensés pour avoir du pain. Cela me répugnait, rien -que de gagner ma maison pendant la nuit, tandis que -des troupes toujours plus nombreuses de ces mendiants -se précipitaient et cherchaient à y pénétrer de force: -moi-même j’avais à peine de quoi empêcher de mourir -de faim mes gens et de vieilles connaissances tombés -dans la pauvreté.</p> - -<p>Une nuit—il faisait clair de lune—je me rendis -à minuit de la porte du calife à ma maison. Sur la -place libre, entre le Bet el Amana et la maison de -Yacoub, je vis quelques personnes se remuer sur le sol -d’une façon étrange. Je m’approchai; c’était trois femmes -à demi-nues, avec de longs cheveux emmêlés, -couchées sur le corps d’un ânon, qui avait probablement -perdu sa mère ou avait été volé par les dites femmes.<span class="pagenum"><a name="Page_594" id="Page_594">[594]</a></span> -Elles avaient, à ce qu’il me sembla, déchiré son corps -avec leurs mains et leurs dents, et rongeaient les entrailles -toutes crues de l’animal se roulant encore dans -les convulsions de la mort. Je frissonnai devant ces -femmes transformées par la faim en bêtes féroces et -qui me regardaient comme des folles. Les mendiants -qui me suivaient voulurent alors leur arracher le cadavre, -mais elles défendirent leur proie avec la fureur des -animaux qui ont goûté le sang. Je m’éloignai rapidement -de cette société peu rassurante.</p> - -<p>Je vis un jour le cadavre d’une femme étendue sur -la route; son affreuse mort n’avait pu effacer de son -visage les traces de sa beauté; son petit enfant, âgé -peut-être d’un an, cherchait en pleurant sa nourriture -au sein glacé de sa mère. Une femme qui passait eût -pitié du pauvre petit et le prit avec elle.</p> - -<p>Une autre de la tribu des Djaliin, où la moralité -est placée au plus haut degré, se traîna jusque -chez moi avec sa fille, à peine sortie de l’enfance. -Toutes deux étaient près de mourir de faim et me supplièrent -de les soutenir. «Prends ma fille unique chez -toi comme esclave et arrache-la à la mort» dit-elle d’une -voix faible. Des larmes abondantes coulaient sur son visage -amaigri. «Ne crains pas que je t’importune plus tard, -mais elle, ne la laisse pas périr!» Je donnai à toutes -deux ce que j’avais et les priai de me laisser en leur -disant de revenir quand elles n’auraient plus rien. Je -ne les revis pas cependant, peut-être un compagnon de -souffrance a-t-il eu pitié d’elles.....</p> - -<p>Une femme fut accusée d’avoir mangé son unique -enfant. On l’amena à la zaptieh (sorte de commissariat<span class="pagenum"><a name="Page_595" id="Page_595">[595]</a></span> -de police), et on rechercha des preuves. Mais où? La -femme succomba deux jours après.</p> - -<p>Des pères vendirent leurs enfants comme esclaves -à des gens riches, non pour gagner de l’argent, mais -pour avoir la possibilité de prolonger leur vie. Plusieurs -les rachetèrent pour des sommes plus fortes, -après que cette année d’épreuves fut passée et qu’eux-mêmes -se trouvèrent dans de meilleures conditions. Les -morts restaient étendus dans les rues et il ne se trouvait -plus personne pour les enterrer. Alors le calife -promulgua une loi spéciale, ordonnant que chacun devant -la maison duquel un homme viendrait à mourir, -serait obligé de l’enterrer; en cas de non-observation -de cette loi, ses biens seraient confisqués. Cet ordre fut -suivi dans une certaine mesure, mais beaucoup jetèrent -alors leurs propres morts devant les maisons d’autrui, ce -qui fut une nouvelle source de difficultés.</p> - -<p>Tous les jours, on voyait flotter des cadavres sur -le Nil Bleu et sur le Nil Blanc, preuve que l’affreuse -calamité régnait dans le pays entier. A Omm Derman, -la plus grande partie des morts appartenait aux populations -réfugiées des campagnes; les habitants de la -ville avaient, malgré les ordres sévères du calife, tenu -caché un peu de blé et les tribus arabes se soutinrent -mutuellement dans ces temps difficiles. La population -de la ville souffrit beaucoup néanmoins.</p> - -<p>La famine fit encore bien plus de victimes dans les -autres parties du Soudan, et les Djaliin, le peuple le plus -fier et le plus moral, eurent à supporter les pertes les -plus considérables. Beaucoup de pères de famille, voyant -que le salut n’était plus possible, murèrent les portes de<span class="pagenum"><a name="Page_596" id="Page_596">[596]</a></span> -leurs maisons, et attendirent la mort, réunis avec leurs -familles. De riches villages avec une forte population -furent dépeuplés jusqu’au dernier homme.</p> - -<p>Bien que Dongola eût à souffrir naturellement aussi -de la cherté anormale des vivres, la situation y était -cependant meilleure parce que la population avait été -amoindrie, par suite du départ de Negoumi. Dans le -Gallabat et le Ghedaref, Zeki Tamel avait dès le commencement -du manque de vivres, donné l’ordre à ses -gens désignés exprès pour cela, de rassembler par la force -tout le blé qui se trouverait dans le pays et de l’emmagasiner -dans les garnisons pour ses soldats. Il sauva ainsi -la plus grande partie de son armée, mais la population de -la campagne toute entière paya tribut à la famine. Il y eut -un moment où dans le Ghedaref, personne n’osait sortir -sur les routes après le coucher du soleil sans être accompagné -d’une escorte militaire, on craignait d’être attaqué -et mangé! Les habitants étaient devenus semblables à -des bêtes sauvages et à de véritables anthropophages. -Un émir de la tribu des Hamer, qui avait encore fort -bonne apparence, était venu de Gallabat au Ghedaref et -voulut, malgré les conseils de son hôte, aller faire -visite à un ami après le coucher du soleil. Mais on ne -le revit nulle part. Comme on le cherchait, on trouva sa -tête hors de la ville; son corps avait été dévoré!</p> - -<p>Les tribus des Tabania, Shoukeria, des Agaliin, des -Hammada, etc., disparurent à peu près et le pays, autrefois -fort peuplé, devint un désert. Zeki Tamel envoya une -division de son armée dans les provinces du sud, au bord -du Nil Bleu, vers les montagnes de Tabi, de Rigreg, -de Kehli, de Kashankero, jusqu’au Beni Shangol, dont la<span class="pagenum"><a name="Page_597" id="Page_597">[597]</a></span> -population consentait à payer des redevances au calife, -mais ne voulait ni se rendre auprès de lui en pèlerinage -ni fournir des soldats. Il avait naturellement cette -fois-ci pour but moins des succès militaires que le fait -d’occuper ses troupes et de leur fournir l’entretien. Abd -er Rasoul, commandant de cette division emporta tout -comme butin, beaucoup d’esclaves et une somme d’argent -importante.</p> - -<p>Dans le Darfour, les événements étaient à peu près -les mêmes que dans le Ghedaref et à Gallabat. Les -provinces de l’ouest, comme le Dar Gimmer, le Dar -Tama et le Massalat, ne manquaient pas de blé; mais -ces tribus n’étaient pas soumises et leurs chefs avaient -interdit sévèrement l’expédition de vivres à Fascher. Il -semblait en général que cette famine fut une punition -du ciel qui frappait justement les pays soumis au -calife, car les provinces voisines, qui eurent d’ailleurs -le repos nécessaire pour cultiver leurs champs, avaient -récolté du blé suffisamment pour leur entretien, bien -que l’année précédente eut été défavorable au point -de vue des pluies. Des marchands d’Omm Derman -louèrent des bateaux et allèrent à Faschoda échanger du -blé contre des perles, des barres de cuivre et de l’argent. -D’abord il n’en vint que peu, mais comme l’entreprise -réussissait, une foule de gens avides de gagner, se mit -en route pour les pays nègres jusqu’au Sobat. Ils apportèrent -du blé, ce qui fut utile, non seulement à eux-mêmes, -mais encore à leurs concitoyens dans la détresse. -Si le mek (roi) de Faschoda, qui n’était pas astreint à -payer tribut au calife, avait interdit l’exportation du blé, -la moitié d’Omm Derman serait morte de faim.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_598" id="Page_598">[598]</a></span></p> - -<p>Enfin, la pluie tomba de nouveau, l’époque des semailles -était arrivée et la moisson approchait. On commença à -revivre, à se réjouir et à espérer la délivrance finale. Mais -l’horizon s’assombrit: des essaims de sauterelles, d’une -grosseur inusitée, envahirent le pays et anéantirent tout -espoir! Cette calamité se reproduit chaque année jusqu’à -maintenant encore dans les pays du Soudan.</p> - -<p>Le calife avait, dans sa préférence continuelle pour -sa propre tribu, forcé jusque là la population du pays -à ne vendre le peu de blé dont elle disposait qu’à ses -agents et à des conditions très modérées. Malgré ces prix -très bas en comparaison de la cherté générale, ces achats -en masse lui avaient occasionné des frais considérables, -et il s’efforça alors de regagner ce qu’il avait dépensé. -Il ordonna donc à Ibrahim Adlan de se rendre en personne -dans le Ghezireh et de demander à la population de lui -livrer la moitié de sa nouvelle récolte spontanément, -espérait-il, et cela sans paiement. Ibrahim Adlan qui -n’était pas du tout de cet avis, partit et ses ennemis -profitèrent de son absence pour le dénoncer.</p> - -<p>Dévoré par l’ambition, Ibrahim Adlan cherchait à -être le premier du royaume après le calife. En raison de -son habileté administrative et de son adresse vis-à-vis -de son maître, il était très aimé de celui-ci et profitait -souvent de sa bienveillance pour contrarier les plans -d’autres personnes qui ne lui convenaient pas. Se servant -ainsi de son influence, Ibrahim Adlan s’était attiré -l’inimitié implacable de Yacoub, inimitié que celui-ci savait -toutefois cacher adroitement. Ibrahim Adlan avait un -bon caractère et il ne prêtait la main qu’à contre-cœur -aux mesures oppressives ou aux injustices. Il réussit<span class="pagenum"><a name="Page_599" id="Page_599">[599]</a></span> -souvent à adoucir le sort d’hommes déjà perdus. Il était, -envers ceux qui lui étaient dévoués, généreux et toujours -disposé à les aider. Il se montrait par contre l’ennemi -implacable de tous ceux qui dénigraient son activité, -convoitaient des places sans son entremise ou même -intriguaient contre lui. Comme il avait toujours en vue, -ainsi que la plupart des Soudanais, d’amasser des richesses, -ce qui ne lui était pas difficile à cause de sa position -influente comme amin du Bet el Mal (chef de la recette -publique), il fut à juste titre soupçonné de posséder une -fortune extraordinaire. On avait essayé à l’occasion de -révéler le fait au calife. Pendant l’absence d’Adlan, -Yacoub et quelques-uns de ses intimes expliquèrent au -calife que son ministre des finances avait dans le pays -presque autant d’influence que lui-même, qu’Ibrahim Adlan -avait en public et à plusieurs reprises blâmé les ordonnances -d’Abdullahi et qu’il n’avait accepté que par la -force et à contre-cœur le partage du blé désiré à bon -droit par le calife, parce qu’il considérait les Taasha comme -la cause immédiate de la famine dans le pays. Comme -Ibrahim Adlan montra en effet une certaine tiédeur dans -l’accomplissement des ordres de son maître qui étaient -contre sa conviction, comme les livraisons de blé promises -tardaient à venir et que les Taasha se trouvaient dans la -détresse, le calife crut aux racontars des intrigants et -rappela Adlan.</p> - -<p>Pendant les premiers jours de son arrivée, le calife -ne lui laissa pas remarquer son mécontentement; mais -comme les plaintes des Taasha devenaient toujours plus -pressantes, il l’appela un matin auprès de lui et l’accusa -d’une manière violente, d’infidélité et d’abus de confiance.<span class="pagenum"><a name="Page_600" id="Page_600">[600]</a></span> -Irrité et trop confiant dans sa position de préféré, -Ibrahim Adlan oublia qu’il n’était pourtant que l’esclave -du calife et répondit d’un ton blessant:</p> - -<p>«Tu me fais maintenant des reproches! Je t’ai servi -pendant des années fidèlement et en silence; mais je -veux aujourd’hui te dire la vérité. Par ta préférence -pour ta tribu, pour laquelle tu commets injustice sur -injustice, tu t’es aliéné le cœur de tes anciens partisans. -Je me suis toujours efforcé jusqu’ici de défendre tes -intérêts, mais maintenant que tu écoutes mes ennemis et -ton frère Yacoub, qui me poursuit de sa haine, il m’est -impossible de te servir plus longtemps.»</p> - -<p>Le calife fut d’abord étonné, puis presque effrayé. -Jamais quelqu’un n’avait encore osé employer un tel -langage envers lui. Si Ibrahim Adlan n’avait pas eu un -nombreux parti dans le pays, il n’aurait certainement pas -pu parler ainsi à son maître, et s’il n’avait pas eu déjà -une fortune énorme, il n’aurait pas abandonné, sans -contredit, sa position lucrative. Mais le calife se contint:</p> - -<p>«J’ai entendu tes paroles; j’y réfléchirai. Tu peux -te retirer. Demain, je te donnerai ma réponse.» Adlan -quitta son maître, mais avant qu’il n’eut atteint le seuil -de la porte, le calife avait déjà décidé sa mort.</p> - -<p>Le lendemain, au soir, les deux califes, tous les -cadis et Yacoub, furent convoqués à un important -conseil; quelques minutes après eux, Ibrahim Adlan fut -aussi appelé. En peu de mots, le calife lui adressa -les mêmes reproches que la veille et conclut en ces -termes:</p> - -<p>«Tu as parlé contre Yacoub et tu as dit aussi -que je m’aliénai le cœur de mes partisans. Sais-tu que<span class="pagenum"><a name="Page_601" id="Page_601">[601]</a></span> -mon frère Yacoub est ma main droite et mon œil. Sais-tu -que c’est toi-même qui m’aliène le cœur de mes amis -et tu veux faire maintenant la même chose à l’égard de -mon frère. Mais Dieu est juste et tu n’échapperas pas -à ta punition!»</p> - -<p>Il fit un signe aux moulazeimie qui étaient déjà -tout prêts à conduire Adlan en prison. Sans répondre -un mot, celui-ci sortit d’un pas ferme, la tête haute; -il ne voulait pas donner à ses ennemis la joie de le -voir abattu ou effrayé.</p> - -<p>Le calife ordonna aussitôt de confisquer la maison -d’Ibrahim Adlan ainsi que le Bet el Mal, de fouiller -avec soin la première et d’exiger des employés du second, -une reddition de comptes. Dans la poche d’Ibrahim -Adlan, qui était superstitieux comme tous les Soudanais, -on trouva une bande de papier couverte de signes -étranges écrits avec une solution de safran liquide à -laquelle on attribuait une influence particulièrement mystérieuse. -Ce billet, qui portait les noms d’Ibrahim et du -calife, le fit convaincre de sorcellerie qui était punie très -sévèrement.</p> - -<p>Ibrahim Adlan fut déclaré mochalif, pour n’avoir -pas accompli les ordres reçus; traître, pour avoir essayé -de brouiller le calife et son frère; comme il était convaincu -en outre de sorcellerie, il fut condamné à la -mutilation ou à la mort. On lui laissa le choix: il préféra -la mort. Les mains liées par devant, il fut amené sur -la place du marché, au son lugubre de l’umbaia, au -milieu d’une grande foule. Il monta tranquillement sur -le siège placé au-dessous de la potence, se passa -lui-même la corde autour du cou; et repoussant la<span class="pagenum"><a name="Page_602" id="Page_602">[602]</a></span> -boisson qu’on lui offrait, il ordonna au bourreau de -faire son devoir. La corde fut tendue, le siège fut -enlevé, et Ibrahim resta pendu, pareil à une statue de -pierre jusqu’à ce qu’il eut rendu l’âme. Seul, l’index -levé de sa main droite prouva à ses gens qu’il était -mort en mahométan croyant. Des lamentations remplirent -une grande partie de la ville, malgré la défense de -pleurer les morts. Mais le calife, heureux de s’être -défait d’un ennemi qu’il croyait dangereux s’abstint de -punir ceux qui portèrent le deuil. Puis il ordonna à -Yacoub de faire enterrer le mort, afin de bien montrer au -peuple, qu’Ibrahim n’avait été puni qu’au point de vue -légal et que l’inimitié personnelle bien connue entre lui -et Yacoub, n’avait pas été prise en considération. Nur -woled Ibrahim fut désigné pour lui succéder. Comme -petit-fils d’un Takrouri, il n’appartenait pas aux tribus -de la vallée du Nil et pouvait déjà par ce seul fait -prétendre à la confiance et à la bienveillance du calife.</p> - -<p>Celui-ci se montrait envers moi de jour en jour plus -méfiant. Avant le départ d’Ibrahim Adlan pour le Ghezireh, -ma famille avait répondu à mes lettres. La missive -qui m’était adressée ne contenait que des nouvelles -privées; on m’exprimait la joie de pouvoir être en rapport -avec moi, au moins par lettre. Quelques lignes -adressées au calife le remerciaient de nouveau dans une -forme très respectueuse de ses bons traitements envers -moi et l’assuraient du dévouement de mes frères et sœurs. -Ceux-ci le remerciaient en même temps pour l’invitation -flatteuse de venir à Omm Derman et s’excusaient en -disant que leur service militaire actuel et leur position -les avaient empêchés d’obtenir de leurs supérieurs, auxquels<span class="pagenum"><a name="Page_603" id="Page_603">[603]</a></span> -ils devaient obéir comme je devais le faire vis-à-vis -du calife, l’autorisation de faire un voyage si lointain.</p> - -<p>Le calife m’avait fait appeler auprès de lui et, après -avoir pris connaissance du contenu de la lettre, il me dit:</p> - -<p>«J’avais l’intention d’engager tes frères à venir -afin qu’ils eussent l’occasion de me voir ainsi que toi, et je -les ai même invités par écrit, ce que je n’ai encore jamais -fait. Maintenant qu’ils cherchent des prétextes et prétendent -ne pas pouvoir venir ici, comme d’autre part, ils savent -que tu te portes bien, je te défends de correspondre -encore avec eux à l’avenir. Ces relations ne feraient -qu’assombrir ton cœur. As-tu compris mes intentions?»</p> - -<p>Je répondis affirmativement et il continua en me -fixant de son regard:</p> - -<p>«Où est l’Evangile que l’on t’a envoyé.»</p> - -<p>«Je suis mahométan, répondis-je, et je n’ai pas -d’Evangile chez moi. On m’a envoyé la traduction du -Coran, le livre sacré que tes gens ont vu à l’ouverture -de la caisse; il se trouve encore entre mes mains.»</p> - -<p>«Apporte-le moi demain» ordonna-t-il brièvement, -puis il me fit signe de m’éloigner.</p> - -<p>Il était évidemment redevenu méfiant envers moi; il -avait déjà même souvent entretenu ses cadis de cette -méfiance, après la défaite de Negoumi.</p> - -<p>Bien que j’eusse partagé entre mes camarades -presque toute la somme reçue de mes frères et sœurs, -plusieurs furent cependant désillusionnés du petit don -qui leur échut; ils murmurèrent et intriguèrent contre -moi autant qu’ils purent. Qui donc avait pu inspirer au -calife l’idée que le Coran qu’on m’avait envoyé était un -Evangile? Le lendemain, je lui remis le livre; c’était<span class="pagenum"><a name="Page_604" id="Page_604">[604]</a></span> -une traduction allemande par Ullmann. Il la considéra -longuement avec attention.</p> - -<p>«Tu dis donc que c’est le Coran. Le livre est écrit -dans la langue des infidèles et on y a peut-être apporté -des changements.»</p> - -<p>«C’est une traduction mot à mot dans ma langue -maternelle, répondis-je tranquillement, elle a pour but -de me faire comprendre le livre sacré venu de Dieu -et donné aux hommes par le Prophète, en langue arabe. -Tu peux l’envoyer tout de suite à Neufeld, prisonnier -chez le Sejjir et avec lequel je n’ai aucune relation, -l’interroger à ce sujet, et vérifier ainsi très facilement -l’exactitude de ma déclaration.»</p> - -<p>«Je crois à ces paroles dit-il d’un ton assez -amical, mais on m’a parlé à ce sujet et il est en tout -cas préférable pour toi de détruire le livre.»</p> - -<p>Naturellement, je me rangeai à son avis; il continua:</p> - -<p>«Je veux aussi renvoyer à tes frères et sœurs le -cadeau qu’ils m’ont expédié. Je ne puis en faire aucun -usage et cela sera pour eux la preuve que je n’attache -aucune valeur aux biens terrestres.»</p> - -<p>Il appela aussitôt son secrétaire et lui fit écrire une -lettre en mon nom à mes frères et sœurs dans laquelle -il leur annonçait brièvement que des relations ultérieures -entre nous n’étaient ni nécessaires, ni désirées et que -notre correspondance était terminée. La lettre que je -signai fut remise avec le coffret refusé à woled Ibrahim -qui fut chargé d’expédier le tout à Souakim. Il fit ainsi -et le nécessaire qui avait d’abord été reçu avec tant -d’approbation, retourna à Vienne d’où il était venu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_605" id="Page_605">[605]</a></span></p> - -<p>Depuis ce jour je fus plus prudent que jamais, afin -de ne pas donner à Abdullahi de nouveaux sujets de -méfiance. Malgré cela, il crut nécessaire tout de suite -après la mort d’Ibrahim Adlan de me mettre en garde -contre des intrigues qui pouvaient se produire.</p> - -<p>Il réunit tous les moulazeimie et m’expliqua devant -eux, avec les paroles les plus violentes que j’étais soupçonné -d’espionnage, qu’il avait appris que j’interrogeais -les courriers sur les événements du Soudan, que je -recevais dans ma maison, pendant la nuit, des visites -de gens qui lui étaient hostiles, enfin que je m’étais -même informé dans quelle partie de sa maison se trouvaient -ses chambres à coucher.</p> - -<p>«Je crains beaucoup pour toi, conclut-il dans son -discours riche en reproches, que tu n’aies le même sort -que ton ami Ibrahim Adlan, si tu ne rentres pas en -toi-même!»</p> - -<p>La dose était lourde pour moi, il me fallait conserver -du calme et de la fermeté.</p> - -<p>«Seigneur, dis-je d’une voix distincte, je ne puis -me défendre contre des ennemis cachés, mais je suis innocent -de tout ce qu’on t’a rapporté et je livre mes -calomniateurs à la punition de Dieu. Voici plus de six -années que je me tiens à ta porte par la pluie et par le -soleil, par la chaleur et par le froid, toujours prêt à -recevoir tes ordres. J’ai quitté, ainsi que tu l’as ordonné, -toutes mes anciennes relations; je ne suis en -rapport avec personne; et j’ai même interrompu sur ton -désir toute correspondance avec mes frères et sœurs, -sans la moindre résistance dans mon cœur. Dans cette -longue série d’années, tu n’as jamais entendu de moi un<span class="pagenum"><a name="Page_606" id="Page_606">[606]</a></span> -mot de plainte, pas même lorsque je me trouvais dans -les fers sur ton ordre. Mais je ne puis faire davantage. -Que Dieu m’impose une nouvelle épreuve, je m’y soumettrai -volontiers. Mais je me fie en tout repos à ta pénétration -et à ta justice.»</p> - -<p>«Que pensez-vous de ses paroles?» dit-il en se -tournant après un moment de réflexion vers les moulazeimie -assemblés. Tous sans exception déclarèrent qu’ils -n’avaient jamais remarqué chez moi une action pouvant -justifier le soupçon sur lequel il basait ses reproches. Mes -adversaires, que je connaissais fort bien et qui m’avaient -mis dans cette situation périlleuse où tout dépendait de -l’humeur du calife, se virent alors forcés d’en témoigner.</p> - -<p>«Je te pardonne encore une fois, mais évite tout -nouveau sujet de plaintes!» conclut-il, puis il me tendit sa -main à baiser et me fit signe que je pouvais me retirer.</p> - -<p>Il parut toutefois avoir compris qu’il avait commis -une injustice à mon égard, car le lendemain matin il me -parla amicalement et avec intérêt et m’exhorta à être -sur mes gardes vis-à-vis de mes envieux, que je gênais -depuis longtemps, parce que je possédais son affection et -sa confiance.</p> - -<p>«Ne te fais pas d’ennemis, dit-il dans un accès de -familiarité, tu sais que la loi mahdiste est régie par la -Sheria Mohammedijja; si on t’accuse auprès du cadi de -trahison et que cela soit attesté par deux témoins, tu -es perdu et moi-même ne puis enfreindre la loi pour te -sauver.»</p> - -<p>Quelle vie dans un pays où le salut et la perte d’un -homme ne dépendent que de la déposition de deux -témoins!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_607" id="Page_607">[607]</a></span></p> - -<p>Comme vers minuit, je regagnais ma maison, fatigué, -abattu et épuisé par cette lutte toujours renouvelée, mon -fidèle Sadallah m’avertit, à ma grande surprise, qu’un -eunuque du calife venait d’amener pour moi une femme -voilée. Cette fois, j’aurais dû m’en réjouir, car c’était -une preuve que l’accès de colère du calife était dissipé -et qu’il était de nouveau bien disposé à mon égard. -Mais ma première pensée fut de songer à me débarrasser -sans que cela paraisse bizarre, de ce cadeau -inopportun.</p> - -<p>J’entrai avec Sadallah dans la maison et vis avec -terreur que sous le voile était cachée une Egyptienne -née à Khartoum. (Pour le Soudan, c’était encore une -blanche.) Elle s’était installée commodément sur le tapis, -et après les premières salutations, me raconta, après que -je l’y eus discrètement invitée, l’histoire de sa vie et cela -avec une telle volubilité que, quoique parlant très bien -l’arabe, j’eus beaucoup de peine à suivre ses paroles.</p> - -<p>Elle était fille d’un soldat égyptien qui était tombé -dans les combats contre les Shillouk sous Youssouf bey. -Comme cela s’était passé vingt ans auparavant, la narratrice -ne devait plus être de première fraîcheur. Elle -parla aussi de son premier mari qui était tombé à la -prise de Khartoum et avec lequel elle avait vécu assez -longtemps. Sa mère était une Abyssinienne élevée à -Khartoum et vivait encore. Ma fiancée présomptive avait -en outre de nombreux parents, ce que la rendait encore -plus suspecte pour moi. Cette dame instruite et qui -avait beaucoup voyagé, avait été l’une des nombreuses -femmes d’Abou Anga. J’étais donc destiné à être le -successeur de l’ancien esclave! Après la mort de<span class="pagenum"><a name="Page_608" id="Page_608">[608]</a></span> -celui-ci, elle avait été faite prisonnière par les Abyssins -pendant le combat avec le roi Jean, ainsi que -beaucoup de ses compagnes, puis ensuite relâchée par -Zeki Tamel. Elle me donna de très nombreux détails sur -cette bataille; ils me seraient maintenant utiles, s’ils ne -m’avaient pas échappé. Peu de temps auparavant, le -calife avait envoyé chercher à Gallabat les femmes et les -esclaves d’Abou Anga qui restaient encore et les avait -partagés entre ses partisans après leur arrivée à Omm -Derman. Le calife, à ce que me raconta cette femme, -me l’avait personnellement destinée, et elle avoua à voix -basse qu’elle était heureuse d’être tombée entre les mains -d’un compatriote.</p> - -<p>Je lui expliquai que je n’étais pas précisément son -compatriote, mais un Européen et que ce qui me rapprochait -d’elle, c’était la couleur blanche de ma peau. Je lui -promis de faire en sa faveur tout ce qui me serait -possible. Comme la nuit était déjà avancée, je la priai -de suivre mon domestique qui prendrait soin de son -repos et pourvoirait à ses besoins.</p> - -<p>Tels étaient les cadeaux que me faisait le calife. -Au lieu de m’assigner une somme même minime sur le -Bet el Mal, pour mon entretien, il m’envoyait des femmes, -qui non seulement m’occasionnaient des frais auxquels -je ne pouvais suffire, mais encore le grand souci -de savoir comment m’en débarrasser.</p> - -<p>Le matin suivant, le calife me demanda en riant si -j’avais reçu son présent et si j’en étais content; à quoi -je répondis, me souvenant de la leçon reçue l’avant-veille, -en l’assurant que j’étais très heureux de cette -preuve d’affection et que je priais Dieu chaque jour de<span class="pagenum"><a name="Page_609" id="Page_609">[609]</a></span> -me conserver sa bienveillance pour l’avenir. Comme, -avant la prière de midi, je rentrais dans ma maison, je -la trouvai pleine de figures féminines étrangères, qui, -malgré les objections de Sadallah et sa juste colère, -s’étaient moquées de lui et avaient pénétré presque de -force en prétendant être de proches parentes de Fatma -el Beidha, la blanche Fatma: tel était en effet le nom -du cadeau du calife!</p> - -<p>Une vieille Abyssinienne infirme se présenta à moi -comme ma future belle-mère; je l’aurais du reste reconnue -à son débit emphatique comme la mère de -Fatma el Beidha, qu’elle égalait en tous cas par sa -loquacité. Elle aussi m’affirma être heureuse que sa -fille m’eût été donnée et exprima l’espoir que je lui -donnerais dans ma maison le rang qui lui convenait. -Je lui promis de bien traiter sa fille et m’excusai en -même temps de ne pouvoir rester davantage chez -moi. En m’en allant, je donnai l’ordre à Sadallah de -recevoir mes hôtes, selon la coutume du pays aussi bien -que possible, mais, de les chasser tous ensuite, à l’exception -de Fatma el Beidha et même avec l’aide des -autres domestiques, si cela était nécessaire.</p> - -<p>Lorsque, quelques jours plus tard, le calife me -demanda de nouveau avec curiosité des nouvelles de -Fatma—je savais combien il tenait à ce que je -vécusse aussi isolé et retiré que possible—je lui -expliquai que je n’avais jusqu’à présent rien à lui -reprocher à elle-même, mais que, grâce à sa nombreuse -parenté, je me trouverais peut-être en contact avec -des gens avec lesquels ni lui ni moi ne souhaitions -avoir des relations; que je m’étais efforcé jusqu’à<span class="pagenum"><a name="Page_610" id="Page_610">[610]</a></span> -présent d’empêcher ces relations, mais que je me heurtais -à une résistance en somme légitime. Je lui dis enfin -que j’avais pensé, dans le cas où ces gens ne se soumettraient -pas à mes ordres, à abandonner Fatma purement -et simplement à ses parents; il se déclara d’accord -avec ma manière de voir.</p> - -<p>En réalité, tout n’était pas absolument exact dans -mon récit, car depuis que Sadallah avait accompli les -ordres que je lui avais donnés à ce sujet, je n’avais -revu personne. J’attendis un certain temps afin de ne -pas dévoiler au calife mes vraies intentions; puis j’envoyai -Fatma el Beidha en visite chez sa mère, dont -Sadallah avait découvert la demeure, avec l’ordre d’y -rester tant que je n’aurais pas exprimé le désir de la -voir revenir dans ma maison. Quelques jours plus tard -j’envoyai des vêtements et une petite somme d’argent à -Fatma; en même temps, dans une lettre je la déclarais -quitte et libre envers moi de ses devoirs. J’assurai au -calife que le départ de Fatma romprait ainsi toute -relation avec ces gens, inconnus pour nous; il y vit -la preuve que je m’efforçais de suivre consciencieusement -ses ordres!</p> - -<p>Un mois plus tard, la vieille Abyssinienne vint et -me demanda la permission de marier sa fille à l’un de -ses parents, ce à quoi je consentis volontiers: aujourd’hui, -Fatma el Beidha est une heureuse mère de famille -à Omm Derman.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_611" id="Page_611">[611]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">CHAPITRE XIV.</h2> - -<p class="pch">Occupation des provinces méridionales -par les Mahdistes.</p> - -<p class="psh">Expédition des Mahdistes vers l’Equateur.—Sort du reste de la -garnison d’Emin Pacha.—Campagne contre les Shillouk.—Reprise -de Tokar par les Egyptiens.—Mort d’Othman woled Adam.—Discorde -à Dongola.—Condamnation de Mohammed Khalid.</p> - - -<p>Karam Allah, auquel Othman woled Adam avait -pris tous ses Basingers et ses esclaves, et qui vivait -maintenant d’une façon fort pauvre à Omm Derman, -s’était avancé, lorsqu’il était émir de la province du -Bahr el Ghazal, jusque dans le voisinage du Nil Blanc -et avait inquiété Emin Pacha sur son territoire. Par -bonheur pour Emin, Karam Allah fut rappelé et depuis -ce temps-là, on n’avait plus reçu de nouvelles des provinces -équatoriales; celle du Bahr el Ghazal avait été -abandonnée et les habitants d’Omm Derman, qui s’occupaient -du commerce de blé, n’allaient que fort peu au -sud de Faschoda. Le calife avait entendu parler des -richesses de ces pays en esclaves et en ivoire. Il résolut, -pour augmenter ses revenus, d’organiser une expédition -pour les conquérir. Mais comme la tentative était -hasardée, et qu’on pouvait douter de la bonne issue de -l’entreprise, il ne voulut exposer au danger ni ses proches<span class="pagenum"><a name="Page_612" id="Page_612">[612]</a></span> -parents, ni ceux de sa tribu. Il désigna donc Omer -Salih, comme chef de l’expédition. Les tribus de la vallée -du Nil presque seules y prirent part.</p> - -<p>Trois vapeurs furent frétés, auxquels on ajouta huit -bateaux à voiles. Ils furent chargés de marchandises -ordinaires de Manchester, de perles, etc. Omer Salih -disposait d’environ 800 fusils et de 500 porteurs de -lances. Le calife rédigea les lettres nécessaires à Emin -Pacha et je fus obligé de mettre ma signature au bas -d’une lettre écrite en mon nom et dans laquelle je -sommais Emin de se rendre. En outre, Georgi Stambouli, -qui s’était occupé précédemment des affaires d’Emin -Pacha à Khartoum, lui écrivit aussi. Comme les Shillouk -n’étaient pas tributaires des Mahdistes et qu’ils étaient très -forts, Omer Salih reçut l’ordre de passer à Faschoda sans -s’y arrêter et de ne se défendre qu’en cas d’attaque. Il -quitta Omm Derman au milieu de juillet 1888, traversa -Faschoda sans difficulté, mais ne trouva plus ensuite -d’occasion pour envoyer des rapports sur sa situation.</p> - -<p>Plus d’une année après, comme le calife était inquiet, -et songeait aux moyens de se procurer des nouvelles, un -vapeur revint avec un peu d’ivoire et quelques esclaves. -Il fournit des renseignements sur le cours et l’état de -l’expédition. La garnison de Redjaf s’était rendue et ses -officiers avaient été envoyés à Dufilé, afin de faire prisonnier -Emin Pacha, auquel ses soldats refusaient déjà -obéissance; il devait être livré à Omer Salih. Après le -départ des officiers, le bruit se répandit parmi les Mahdistes -que c’étaient des traîtres et qu’ils étaient allés à -Dufilé pour réunir les soldats qui y étaient stationnés -et combattre Omer Salih. Celui-ci usa de représailles,<span class="pagenum"><a name="Page_613" id="Page_613">[613]</a></span> -arrêta les officiers et sous-officiers restés à Redjaf, les -fit mettre aux fers, et partagea entre ses partisans tous -les biens qu’il trouva en possession de ceux qu’il avait -fait emprisonner.</p> - -<p>Les officiers, arrivés à Dufilé, et qui voulaient réellement, -suivant leurs instructions, s’emparer d’Emin Pacha, -trouvèrent que celui-ci s’était déjà retiré avec Stanley. -Ils entendirent alors parler de l’arrestation de leurs -femmes et de la confiscation de leurs biens. Ils réunirent -les soldats qui les avaient suivis volontairement et -qui, après le départ d’Emin avaient fondé une sorte de -république militaire; puis, ils marchèrent contre Redjaf. -Les Mahdistes, informés de leur approche les attendirent -en chemin. Un combat eut lieu dans lequel Omer Salih -resta vainqueur. Les officiers tombèrent, mais la plus -grande partie des troupes réussit à se retirer à Dufilé, -dont la garnison fut bientôt attaquée par les Mahdistes et -qui, après une vaillante défense força l’ennemi à battre -en retraite. Malgré ce succès, la dissension éclata aussitôt -parmi les soldats et ils se répandirent par bandes dans -tout le pays afin de subvenir à leur entretien.</p> - -<p>Le calife, heureux du succès remporté par Omer -Salih, et poussé par Mohammed Cher woled Badr, -arrivé par le vapeur, qui lui dépeignait les richesses du -pays en termes très exagérés, se décida à organiser une -nouvelle expédition. Il envoya Hassib woled Ahmed et -Elias woled Kenuna avec deux cent soixante fusils et -profita de l’occasion favorable que la position nouvellement -acquise lui offrait, pour se débarrasser de personnages -qu’il n’aimait pas. Depuis ce moment, Redjaf -devint un lieu de déportation pour les criminels, pour<span class="pagenum"><a name="Page_614" id="Page_614">[614]</a></span> -les personnes dangereuses ou supposées dangereuses pour -l’Etat. Beaucoup de ceux qui étaient inculpés de vols et -qui se trouvaient prisonniers chez le Sejjir furent remis à -Elias woled Kenouna. Le calife fit arrêter aussi tous -ceux qui étaient soupçonnés de se livrer à des vices -contre nature, ou de mener un genre de vie immoral. -Il les fit mettre aux fers et expédier à Redjaf. Que les -injustices les plus inouïes se soient produites alors, cela -va sans dire! C’était une magnifique occasion pour les -nombreux émirs et les autres personnages influents, de -se débarrasser de ceux qu’ils n’aimaient pas. Hassib et -Elias surent profiter de cette nouvelle organisation. Dans -leur voyage, depuis Omm Derman à Kaua, ils visitèrent les -villages situés dans le voisinage du fleuve, arrêtèrent les -gens sous prétexte qu’ils appartenaient à la catégorie de -ceux dont le calife avait ordonné la déportation à Redjaf, -puis leur rendirent contre rançon la liberté et le droit de -pouvoir rester dans leur patrie. C’était un métier lucratif!</p> - -<p>La riche source de revenus des deux émirs ne tarit -que lorsque les navires arrivèrent dans les districts des -Shillouk et des Dinka qui surent défendre leur liberté avec -courage et succès. Le calife avait entendu parler, par -les marchands qui s’étaient rendus à Faschoda pendant -les années 1889 et 1890 et qui faisaient paisiblement le -commerce de blé avec les Shillouk, de la population de ces -districts. Beaucoup de villages, sur les bords et dans le -voisinage du fleuve, abritaient de nombreuses tribus de -nègres Shillouk et Dinka qui, sans souci des populations -du Soudan, gémissant sous la tyrannie du calife, menaient -là une existence tranquille, et qui n’était troublée par -aucun ennemi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_615" id="Page_615">[615]</a></span></p> - -<p>Ces tribus se trouvaient sous la domination du mek -(roi) qui, issu de l’ancienne famille régnante des Shillouk, -exerçait un pouvoir illimité sur ses sujets et leur permettait, -dans son propre intérêt, de faire du commerce -avec les Mahdistes, tandis que lui-même, confiant dans -sa puissance ne tenait nullement pour nécessaire d’assurer -le calife de sa soumission, ni de lui payer des -impôts.</p> - -<p>Zeki Tamel se trouvait avec son armée à Gallabat. -Cette province avait bien diminué d’importance pendant -la dernière famine; il avait, en effet, sacrifié la population -en lui volant son blé, en faveur de ses soldats; elle avait -souffert, en outre, des pertes importantes par suite de -plusieurs invasions faites dans le pays des Amhara après -la mort du roi Jean.</p> - -<p>Le moment était donc mauvais à Gallabat et dans -le Ghedaref. L’entretien et la nourriture de l’armée, -déjà réduite à environ 8000 hommes, offraient de grandes -difficultés. Le calife, informé de ces faits, ordonna -à Zeki Tamel de laisser comme garnison à Gallabat, -2000 hommes sous les ordres d’Ahmed woled Ali, un -cousin du calife, et de marcher avec le reste, soit 6000 -hommes, contre les Shillouk et les Dinka et d’assiéger -Faschoda. Zeki Tamel quitta alors Gallabat, passa le -Nil Bleu près de Woled Medine et traversa le Ghezireh -jusqu’à Kaua où l’attendaient les bateaux arrivés d’Omm -Derman.</p> - -<p>Zeki Tamel, d’une bravoure personnelle extraordinaire -et connu pour sa générosité était un Taasha. Son grand-père -était un esclave arabe libéré. Il tenait ses soldats -très sévèrement et punissait souvent de mort les plus<span class="pagenum"><a name="Page_616" id="Page_616">[616]</a></span> -petites infractions à la discipline. Il se fit ainsi détester -particulièrement par ses émirs qui, en raison de ses -procédés draconiens, avaient souvent à déplorer la perte -des hommes les plus capables.</p> - -<p>Il s’embarqua à Kaua et se rendit directement à -Faschoda. Le mek des Shillouk crut que Zeki allait pour -soutenir Redjaf, ainsi que les bateaux qui avaient passé -précédemment; mais, lorsqu’il le vit débarquer en terre -ferme, il s’enfuit, surpris et effrayé. Poursuivi, il fut fait -prisonnier et exécuté, ayant refusé d’indiquer l’endroit -où il avait caché les sommes d’argent gagnées dans son -commerce de blé depuis plusieurs années.</p> - -<p>Les Shillouk, la tribu nègre la plus brave du Soudan -égyptien, se rassemblèrent alors au sud et au nord -de Faschoda et défendirent leur patrie et leur liberté -avec un courage digne d’admiration. Les soldats de Zeki, -habitués au combat et armés de fusils Remington, remportèrent -toutefois la victoire après de nombreux combats -sanglants dans lesquels les Shillouk, armés seulement de -lances, rompirent souvent les rangs de l’ennemi et lui -infligèrent de grosses pertes; vaincus, ils prirent la fuite. -Les survivants se dispersèrent avec leurs familles dans -le pays et furent poursuivis par Zeki; une grande partie -tomba entre ses mains. Il fit passer au fil de l’épée tous -les hommes dont il put s’emparer; les femmes, les jeunes -filles et les enfants furent seuls chargés comme butin -sur les bateaux et emmenés à Omm Derman. Le calife -fit conduire tous les garçons dans une maison spéciale -où ils furent élevés pour devenir des moulazeimie; il -choisit les plus belles jeunes filles pour sa maison et -pour en faire cadeau à ses parents ou à ses partisans<span class="pagenum"><a name="Page_617" id="Page_617">[617]</a></span> -préférés, puis fit vendre le reste aux enchères par le -Bet el Mal. Des milliers de pauvres créatures furent amenées -à Omm Derman tandis que beaucoup succombèrent -pendant la marche, aux fatigues du voyage et au climat -auquel elles n’étaient pas habituées. Les femmes des -Shillouk, élevées en pleine liberté, ne purent que difficilement -s’habituer à la vie, dans la ville malpropre où -des centaines de mille hommes demeuraient entassés; -beaucoup d’entre elles périrent. A cause de leur grand -nombre, le prix en devint si réduit, que des esclaves -nouvellement arrivés furent livrés souvent pour 8 à 20 -écus, valeur d’Omm Derman.</p> - -<p>Tandis que Zeki laissait Ahmed woled Ali à Gallabat, -son frère Hamed woled Ali était nommé émir de -Kassala. Cupide comme pas un, il prit aux gens, amis -ou ennemis, leurs biens et leurs troupeaux, en sorte -que les tribus arabes de l’est, des Hadendoa, des Halenka -et des Beni Amer, qui avaient justement conquis -Kassala pour le Mahdi, se révoltèrent et, se dirigeant -sur Massaouah se placèrent sous la protection de -l’Italie.</p> - -<p>L’année de la famine fit le reste, en sorte que la -tribu des Shoukeria, qui appartenait pour la plus grande -partie à Kassala, périt presque entièrement. Comme les -environs de Kassala avaient été abandonnés par les -habitants échappés à la mort, il devint à la fin très -difficile à la garnison elle-même de s’approvisionner. Le -calife qui redoutait une marche en avant des Italiens, et -qui considérait Kassala comme son boulevard, fut très -irrité contre Hamed woled Ali, son cousin auquel il -attribuait la principale responsabilité de la ruine du<span class="pagenum"><a name="Page_618" id="Page_618">[618]</a></span> -pays. Il le rappela à Omm Derman et lui infligea comme -punition d’accomplir chaque jour les cinq prières dans -la djami. Il mit à sa place Haggi Mohammed Abou -Gerger qui avait été autrefois adjoint à Osman Digna.</p> - -<p>Ce dernier, auquel la plus grande partie du Soudan -oriental obéissait, avait réussi à soumettre la plupart -des tribus arabes et il menaçait même Souakim, déjà -depuis plusieurs années. Il soutint des combats continuels -avec les troupes du Gouvernement. Un jour le sirdar -actuel de l’armée égyptienne, Sir Herbert Kitchener Pacha, -alors gouverneur du Soudan, surprit le camp de Digna -établi dans le voisinage de la ville, et fut grièvement -blessé. Osman Digna s’était retranché dans le voisinage -de Souakim à Handoub et menaçait sans cesse la ville, -jusqu’à ce qu’enfin le Gouvernement résolut d’envoyer -des troupes pour le chasser de sa position.</p> - -<p>Il se retira à Tokar où il avait établi déjà depuis -longtemps son quartier général, et de ce point inquiéta, -par ses incursions, la tribu des Omarar qui lui était -hostile. Par sa sévérité exagérée et ses combats continuels, -Osman Digna avait presque entièrement perdu son ancienne -popularité; plusieurs de ses partisans commençaient à -murmurer secrètement contre ses ordres. Le calife l’apprit -et comme il tenait davantage à consolider son -nouvel empire, qu’à suivre strictement les enseignements -du Mahdi, il désira qu’Osman Digna «relâchât un peu -la corde trop tendue» (proverbe arabe). Il désigna -Mohammed Khalid pour porter ce message à Osman -Digna.</p> - -<p>Après avoir été privé de ses biens par Abou Anga -et mis aux fers dans le Kordofan pendant une année,<span class="pagenum"><a name="Page_619" id="Page_619">[619]</a></span> -Mohammed Khalid avait été amené à Omm Derman, -où le calife lui pardonna, lui rendit même une partie de -sa fortune, et le soutint de ses propres moyens.</p> - -<p>Il avait longtemps accompli avec le calife et dans -son voisinage toutes les prières quotidiennes et s’était -séparé même d’une façon ostensible du parti de ses -parents auxquels il reprochait leur maladresse et leur -ingratitude. Le calife qui avait privé les parents du -Mahdi de toutes les places, abaissé toute leur influence, -voulut toutefois sauver les apparences et donner au moins -une position à l’un d’entre eux qu’il désirait s’attacher de -cette manière. C’est pourquoi il nomma Mohamed Khalid -comme son représentant personnel auprès d’Osman Digna. -Mohammed Khalid s’acquitta pour le mieux de sa mission. -Bientôt après, le calife l’envoya à Abou Hammed pour -qu’il élaborât un rapport sur les dispositions des Ababda, -qui étaient sujets du Gouvernement égyptien mais se -trouvaient en contact continuel avec les tribus frontières -mahdistes de la province de Berber.</p> - -<p>Quelques semaines s’étaient à peine écoulées depuis -le départ de Khalid, lorsque Digna fut attaqué par les -troupes égyptiennes sous Holled Smith Pacha et chassé -de Tokar. Le calife, averti par Osman Digna qu’il serait -attaqué par les troupes du Gouvernement, était dans une -grande perplexité. Il déclara toutefois en gardant son -calme extérieur, que la victoire était assurée.</p> - -<p>C’est pourquoi la terreur fut d’autant plus grande, -lorsque la nouvelle de la défaite et de la fuite d’Osman -Digna parvint au calife. Comme il craignait que le -Gouvernement, entraîné peut-être par le succès, n’avança -contre Kassala et Berber où ne se trouvaient que des<span class="pagenum"><a name="Page_620" id="Page_620">[620]</a></span> -forces insuffisantes, il donna l’ordre de se retirer -aussitôt à l’approche de l’ennemi. Il songea en même -temps à élever un camp fortifié à Metemmeh. Mais il fut -bientôt calmé par la nouvelle que le Gouvernement se -contentait de Tokar. En réalité, cela seul fut pour lui -un rude coup et une source de crainte continuelle, car il -était à prévoir que les tribus, indisposées contre Osman -Digna se joindraient maintenant au Gouvernement, ce qui -ouvrirait à ses troupes la route vers Berber et Kassala. -Quelques mois plus tard, on ordonna à Osman Digna, -qui s’était retiré dans les montagnes, et dont les hommes -qui lui restaient s’étaient dispersés à cause du manque -de vivres, d’aller avec ses émirs à Berber. De là, il se -rendit plus tard à Omm Derman avec le nouvel émir de -Berber, Zeki woled Othman, un parent du calife. Le -calife, convaincu de la fidélité et de la bravoure d’Osman -Digna, le reçut très amicalement et le consola de sa -défaite. Après un séjour d’une quinzaine, Osman Digna -se rendit avec quelques chameaux et des femmes, cadeaux -du calife, dans l’Atbara pour s’y livrer à l’agriculture, -y édifier un camp et réunir peu à peu les restes -dispersés de son armée.</p> - -<p>Othman woled Adam, auquel en réalité, le Darfour -oriental qui avait été presque dépeuplé par la famine, -était seul soumis, avait résolu de marcher contre Dar Tama -et Dar Massalat. Déjà à la frontière de ce district, il -eut à soutenir un rude combat, ce qui le força à reconnaître -combien ses adversaires étaient dangereux. Il fut -attaqué dans son camp: ses ennemis, armés seulement -de petites lances, s’y précipitèrent avec une hardiesse -folle; il ne dut son salut qu’à ses armes supérieures et<span class="pagenum"><a name="Page_621" id="Page_621">[621]</a></span> -à la bravoure des sheikhs qui se trouvaient avec lui. Si -l’attaque avait eu lieu pendant la marche, il aurait été -sans aucun doute anéanti. Bien qu’il eût repoussé les -ennemis, il différa cependant sa marche en avant, à cause -des grandes pertes qu’il avait subies; avant qu’il n’aît -pu recevoir des renforts, une violente épidémie de typhus -éclata parmi ses soldats et le força à la retraite. En -route lui-même tomba malade et il mourut deux jours -après son arrivée à Fascher.</p> - -<p>Ce fut une perte fort sensible pour le calife, car son -cousin Othman woled Adam était, malgré ses vingt ans -à peine, un brave guerrier et s’appliquait toujours à bien -s’entendre avec ses soldats, à les maintenir contents et -dispos et à renforcer son influence. Il partageait le -butin sans égoïsme, mais avec générosité, après avoir -prélevé la part destinée au calife, ne conservant pour -lui-même que le strict nécessaire. Cavalier distingué, -aimable avec chacun, il ne s’abandonnait pas à la vie -efféminée qui affaiblissait son entourage. Il fut, encore -longtemps après sa mort, donné comme exemple de -l’Arabe noble et brave, par les nombreuses personnes qui -l’avaient connu intimement. Après avoir longtemps réfléchi -et écouté de nombreux conseils, le calife accorda la place -du défunt à son proche parent le jeune Mahmoud woled -Ahmed. Celui-ci était le contraire du premier, ne songeant -qu’à s’enrichir, ne recherchant que la débauche, rôdant -volontiers avec des danseuses et des chanteurs qui -devaient le divertir de leurs chansons obscènes. Cette -manière de vivre le fit détester et fut cause d’une révolution -chez ses soldats qui avaient encore présent à la -mémoire le souvenir de leur précédent maître. Cette<span class="pagenum"><a name="Page_622" id="Page_622">[622]</a></span> -révolte fut réprimée, il est vrai, mais coûta bien des vies -d’hommes et diminua beaucoup les forces de Mahmoud.</p> - -<p>Younis woled ed Dikem était resté à Dongola depuis -sa nomination comme chef d’Abd er Rahman woled en -Negoumi. Mousid, ancien lieutenant de ce dernier, et Arabi -woled Dheifallah lui furent adjoints comme conseillers. -Bientôt s’élevèrent de graves dissentiments entre les commandants, -chacun voulant s’enrichir aussi vite que possible, -et le pays appauvri ne pouvant satisfaire aux exigences -de ses nombreux maîtres et de leurs partisans. Mousid et -Arabi adressèrent au calife une plainte, dans laquelle ils -représentaient Younis, qui avait abandonné le Gouvernement -du pays au bon plaisir de ses esclaves, comme étant -la cause de la cherté toujours croissante qui existait; ils l’accablèrent -encore de maints reproches. Younis fut rappelé.</p> - -<p>Comme le Dongola était une province frontière et -qu’une bonne partie de sa population était déjà passée -en Egypte; comme d’autre part, avec les continuels -rassemblements de troupes à Wadi Halfa, on devait -toujours s’attendre à une attaque, le calife voulut gagner -le pays à sa cause et d’une manière durable, par un -meilleur traitement. Il désigna donc Mohammed Khalid, -dont il connaissait les capacités, comme successeur de -Younis. Il l’envoya à Dongola avec l’ordre d’établir une -administration plus douce, bien réglée et particulièrement -de diminuer les impôts dans ce pays où l’agriculture n’était -possible qu’avec des sakkiehs (roues pour puiser l’eau), -mais qui était très riche en palmiers et en dattiers. Mais -n’ayant pas entière confiance en la fidélité de Mohammed -Khalid, il sépara le pouvoir militaire du pouvoir administratif -et plaça les soldats armés de fusils sous les ordres<span class="pagenum"><a name="Page_623" id="Page_623">[623]</a></span> -d’Arabi Dheifallah, tandis qu’il soumettait les porteurs de -lances appartenant aux tribus de l’ouest, aux ordres de -Mousid.</p> - -<p>Il était à prévoir que cette mesure amènerait des -différends entre les personnalités dirigeantes.</p> - -<p>Mohammed Khalid, afin d’élever les revenus du pays -et de faciliter la situation aux habitants, donna toutes -les places à des gens qui lui parurent convenables, tandis -qu’Arabi et Mousid désiraient les mêmes places pour leurs -parents et leurs favoris. Comme ils ne purent y réussir, -ils émirent directement pour leur parti des prétentions -que Mohammed Khalid ne voulut ou ne put satisfaire. -On en vint à des contestations, à des injures, et finalement -les deux partis se trouvèrent face à face, les armes -à la main.</p> - -<p>Le parti de Mohammed Khalid se composait principalement -des habitants de la vallée du Nil: les Djaliin -et les Danagla, tandis qu’Arabi et Mousid avaient pour -eux les tribus de l’ouest et les soldats. Des deux côtés, -on envoyait au calife rapports sur rapports, tandis que -des intermédiaires et d’autres personnes amies de la paix -s’efforçaient de prévenir le combat. Le calife fit partir -aussitôt Younis woled ed Dikem, qu’il venait de destituer -afin de remplacer Arabi et Mousid. Il les manda tous deux -à Omm Derman pour entendre leur justification et pour -les punir.</p> - -<p>Quelques jours après leur arrivée, il envoya à Mohammed -Khalid, l’ordre de venir également à Omm -Derman, afin, disait-il, d’assister à la punition d’Arabi -et de Mousid. Khalid vint et dut comparaître avec ses -adversaires devant un tribunal placé sous la présidence<span class="pagenum"><a name="Page_624" id="Page_624">[624]</a></span> -du calife Abdullahi et composé du calife Ali, des cadis -et de quelques émirs absolument dévoués au calife. Il fut -accusé de s’être permis des appréciations désobligeantes -sur les ordres du calife et d’avoir prétendu que le calife -et ses parents étaient la cause de la ruine de tout le pays. -Le calife était méfiant depuis longtemps à l’égard de Mohammed -Khalid, à cause de son frère Yacoub qui haïssait -profondément les parents du Mahdi. Il regrettait de lui -avoir donné une situation influente qu’il pouvait utiliser pour -le plus grand bien de ses propres parents, et saisit avec joie -l’occasion de se défaire de lui. Une lettre arriva de la part -de Younis qui, disait-on, avait reçu auparavant des instructions -de Yacoub. Mohammed Khalid y était accusé -d’avoir dérobé et envoyé à ses parents à Omm Derman -six caisses de munitions, qu’on avait confiées à sa garde, -d’une façon bizarre, pendant que les soldats se trouvaient -sous les ordres d’Arabi Dheifallah. Le jugement du -calife était arrêté déjà longtemps avant le commencement -du procès. Mohammed Khalid fut trouvé coupable, condamné -à la captivité pour un temps illimité et envoyé au -Sejjir qui le priva de tout rapport avec autrui. Mais -pour justifier le procédé du calife, arriva par hasard à -ce moment d’Egypte à Omm Derman, un journal. Celui-ci -contenait une notice tirée de la feuille italienne «<i>La -Riforma</i>» où on prétendait que Mohammed Khalid avait -été en relations avec le Gouvernement égyptien pour lui -livrer les provinces qui lui étaient confiées. Cette preuve -suffisait au calife. Il convoqua encore une fois les juges -qui avaient siégé dans le premier procès, leur soumit le -journal; ils reconnurent que c’était là la preuve la plus -complète de la trahison de Mohammed Khalid. Celui-ci<span class="pagenum"><a name="Page_625" id="Page_625">[625]</a></span> -fut condamné à mort. Mais le calife déclara ne pas -vouloir répandre le sang d’un parent du Mahdi et d’un -descendant du Prophète; il commua la condamnation à -mort en détention perpétuelle. La générosité du calife fut -reconnue et louée d’une manière générale, même par ses -adversaires! Il s’était ainsi défait pour toujours du seul -homme qu’il craignait parmi les parents du Mahdi, à -cause de ses connaissances et de sa finesse.</p> - -<p>Le calife ne manqua, dans aucune occasion publique, -d’accuser d’ingratitude et de trahison les Ashraf en -général et Mohammed Khalid en particulier, toujours à -la recherche d’un motif de les affaiblir davantage et de -les rendre absolument inoffensifs.</p> - -<p>La tension toujours existante entre les deux camps -s’aggrava et aboutit enfin à une révolte des Ashraf à -Omm Derman, révolte qui permit au calife de mettre -enfin à exécution les projets qu’il caressait depuis longtemps.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_626" id="Page_626">[626]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">CHAPITRE XV.</h2> - -<p class="pch">Le calife et ses adversaires.</p> - -<p class="psh">Révolte des Ashraf.—Fuite du P. Ohrwalder et des deux sœurs.—Le -calife se venge des Ashraf.—Arrestation et mort des oncles du -Mahdi.—Zeki Tamel à Omm Derman.—Arrestation du calife -Chérif.—Point de fumée sans feu.—Emigration forcée.—Tristes -nouvelles d’Autriche.—Malaise du calife.—Le sort d’une grue.—Chute -de Zeki Tamel.—La bataille d’Agordat.—Défaite de -Kassala.—Chute du cadi Ahmed.—L’Etat du Congo à l’Equateur -et au Bahr el Ghazal.—Refus d’une demande en mariage.</p> - -<p>Le calife Mohammed Chérif et les deux jeunes fils -du Mahdi à peine âgés de 20 ans, résolurent avec leurs -autres parents de secouer le joug du calife et de reconquérir -le Gouvernement par la force. Ils confièrent leurs -plans sous le sceau du secret à leurs amis et compatriotes -d’Omm Derman et gagnèrent à leur cause au moyen de -leur intermédiaire les Danagla résidant au Ghezireh. -Ils croyaient être sûrs de leurs conjurés, quand un émir -de la tribu des Djaliin les trahit. Bien qu’il eût prêté -serment qu’il ne confierait son secret qu’à son frère ou -à son plus fidèle ami, il communiqua au calife tous les -détails du complot, déclarant qu’il le considérait comme -son plus fidèle ami!</p> - -<p>Le calife prit aussitôt des mesures défensives; les -Ashraf ayant aussi des espions remarquèrent des menées<span class="pagenum"><a name="Page_627" id="Page_627">[627]</a></span> -mystérieuses contre eux et se rendirent compte que leurs -projets étaient découverts. Ils se réunirent en toute hâte -dans leur quartier, au nord de la maison du calife, et se -préparèrent au combat.</p> - -<p>Tous les Ashraf et leurs partisans les Danagla se -rassemblèrent dans les maisons voisines de la Koubbat -du Mahdi; les bateliers et les matelots quittèrent leurs -vaisseaux pour combattre et vaincre pour leur soi-disant -droit, ou, comme ils le prétendaient pour la religion mal -interprétée. On fit voir le jour aux armes, tenues cachées -depuis longtemps par crainte du calife qui en interdisait -le port, à peine 100 fusils Remington avec des munitions -insuffisantes et de vieux fusils pour la chasse aux éléphants.</p> - -<p>Ahmed woled Soliman se conduisit comme un insensé; -il prétendit avoir vu le Prophète et le Mahdi qui lui -avaient assuré la victoire et se réjouit du commencement -des hostilités, comme d’une fête. Même les femmes du -Mahdi qui depuis la mort de leur maître étaient enfermées -et surveillées sévèrement par le calife et qui ne recevaient -que juste le nécessaire à leur entretien, désiraient ardemment -voir les deux partis aux prises; leur position était -telle qu’elles ne pouvaient que gagner au change: Aïsha -Oumm el Mouminin, première femme du Mahdi, ceignit -une épée pour prendre part à la guerre sainte!</p> - -<p>Pendant que cela se passait à quelques centaines -de pas de la maison du calife, lui aussi faisait ses derniers -préparatifs.</p> - -<p>C’était un lundi, après la prière du soir; le calife -fit venir tous les moulazeimie et les mit au courant des -intentions des Ashraf. Il nous ordonna de nous armer, -déclara notre service permanent: aucun ne devait quitter<span class="pagenum"><a name="Page_628" id="Page_628">[628]</a></span> -son poste, devant la porte. Des cartouches furent données -aux troupes nègres des moulazeimie et elles durent -se placer dans les rues conduisant aux maisons des -rebelles pour leur couper toutes les communications. -1000 fusils furent distribués aux Taasha qui se postèrent -sur une grande place entre le tombeau du Mahdi -et la maison du calife, ainsi que le long des murailles. -Les nègres, sous les ordres de Ahmed Fadhil, durent -prendre leur position au centre de la mosquée et attendre; -là aussi se trouvaient les cavaliers de Yacoub -et l’infanterie armée de lances: tous étaient prêts à -toutes les éventualités. Le calife Ali, soupçonné d’avoir -des sympathies pour les rebelles devait occuper la partie -de la ville la plus rapprochée de ses maisons et couper -toutes les communications aux révoltés.</p> - -<p>Au lever du soleil, ceux-ci étaient complètement -cernés et il ne leur restait qu’à se rendre ou à se -battre. Cependant, avant le combat, le calife envoya ses -cadis, accompagnés de Saïd el Meki vers le calife -Chérif et les fils du Mahdi pour leur rappeler la proclamation -de leur père et les paroles de ce dernier sur -son lit de mort; il leur fit demander en même temps -quels étaient leurs désirs et leur promit d’y donner satisfaction -si c’était possible. On répondit brièvement aux -cadis qu’on ne désirait qu’une chose, le combat.</p> - -<p>Le calife avait donné l’ordre strict à tous ses commandants -de ne pas provoquer le combat et de se borner en cas -d’assaut à la défense nécessaire. Il tenait à terminer cette -révolte à l’amiable. Il était fermement persuadé qu’il -serait victorieux dans une bataille, mais aussi qu’Omm -Derman serait livrée au pillage. Il reconnaissait que les<span class="pagenum"><a name="Page_629" id="Page_629">[629]</a></span> -tribus arabes de l’ouest surtout, dès le commencement -du combat, chercheraient et trouveraient l’occasion -d’exercer leur amour du vol et du brigandage, qualités -dominantes de leur caractère et ne songeraient qu’à -s’emparer du butin; il savait par expérience que dans -l’ardeur de l’action, elles ne ménageraient ni ami, ni ennemi, -finalement se feraient la guerre entre elles et -saisiraient l’occasion pendant le trouble général, de -regagner leur patrie qu’elles avaient presque toutes -quittée à contre-cœur. Une seconde fois, il envoya le -cadi vers les rebelles, mais sans plus de succès que la -première fois.</p> - -<p>Moi-même, je désirais la guerre, car, je risquais tout -au plus ma vie qui était continuellement en jeu dans le -voisinage du calife qui n’avait pas même épargné le -plus zélé de ses serviteurs, Ibrahim Adlan, lorsqu’il crut -ne plus avoir besoin de lui; d’un autre côté, cette -guerre et l’inévitable affaiblissement de mes ennemis me -procuraient une douce satisfaction; puis, je pensais -qu’une occasion de reconquérir ma liberté pourrait -s’offrir et grâce aux anciens soldats du Gouvernement -qui étaient presque tous mécontents de leur état actuel, -je pouvais même atteindre un but plus élevé. Faire des -plans définis pendant cette époque mouvementée et -anormale eût été folie; je désirais la guerre pour en tirer -tous les avantages possibles.</p> - -<p>Quelques rebelles exaltés, ne pouvant plus attendre, -ouvrirent le feu et quelques-uns des nôtres, malgré la -défense, y répondirent. Cependant ce ne fut qu’une escarmouche. -Les rebelles semblaient ne pas savoir ce qu’ils -voulaient et leur parti faisait déjà l’impression d’être<span class="pagenum"><a name="Page_630" id="Page_630">[630]</a></span> -divisé. Les armes étaient mauvaises et rares, mais leur -courage l’était plus encore. Bientôt le feu cessa; nous -n’avions en tout que cinq morts. De nouveau le calife -envoya des ambassadeurs et le calife Ali woled Helou -pour offrir son pardon aux Ashraf. Cette fois, on répondit -moins rudement; on désirait même connaître les -conditions de réconciliation; les envoyés furent en même -temps chargés de les poser. Les négociations prirent le -reste du jour, et même jusque fort tard dans la nuit, -puis recommencèrent le lendemain; à ma grande déception, -elles finirent par un arrangement. Le calife promit par -serment d’accorder grâce complète à tous les conjurés -sans exception. En outre il fit les concessions suivantes:</p> - -<p>1º Le calife Mohammed Chérif devait recevoir une -place selon son rang avec voix consultative dans toutes -les affaires importantes du Gouvernement.</p> - -<p>2º Les bannières mises hors de service depuis la -mort d’Abd er Rahman woled Negoumi devaient lui être -rendues avec le droit d’enrôler des volontaires.</p> - -<p>3º Tous les parents du Mahdi devaient recevoir du -Bet el Mal des secours proportionnés en argent selon la -volonté du calife Chérif.</p> - -<p>Les rebelles s’engageaient par contre à livrer toutes -leurs armes et à obéir désormais aveuglément aux ordres -du calife.</p> - -<p>Les conditions furent acceptées et la paix conclue; -seule l’exécution de ces mesures se fit attendre.</p> - -<p>Le vendredi matin enfin, les chefs des rebelles -parurent devant le calife, demandèrent et reçurent leur -pardon et renouvelèrent leur serment de fidélité. L’après-midi -du même jour, le calife Chérif vint avec les deux fils<span class="pagenum"><a name="Page_631" id="Page_631">[631]</a></span> -du Mahdi. La paix était donc conclue de fait; la cavalerie -et l’infanterie qui avaient été sur pied pendant -trois jours consécutifs reçurent l’ordre de quitter la -mosquée. Les Djihadia et les moulazeimie devaient rester -à leur poste jusqu’à ce que les armes eussent été livrées.</p> - -<p>Le dimanche suivant, après-midi, j’avais envoyé un de -mes serviteurs demander des nouvelles du Père Ohrwalder; -il revint disant qu’il avait trouvé la porte de la maison -fermée et avait pris des renseignements auprès de ses -voisins, d’anciens marchands grecs. Ceux-ci, dans la -plus grande inquiétude, le cherchèrent partout où il -avait l’habitude d’aller, mais ne le trouvèrent plus; les -deux sœurs de la mission qui demeuraient chez lui -étaient également absentes. L’idée me vint soudain alors -qu’Ohrwalder profitant des troubles de la ville avait -rencontré par hasard des gens de confiance et s’était -enfui avec eux. C’était bien cela. Avant la prière du -soir un des muselmanium et le Syrien Georgi Stambouli -vinrent demander en tremblant à être conduits vers le -calife pour lui communiquer des affaires urgentes.</p> - -<p>Celui-ci, occupé de choses qui lui paraissaient plus -importantes, les pria d’attendre dans la mosquée et ne -leur demanda ce qu’ils voulaient qu’après la prière du -soir. Ils lui firent part que Youssouf el Gasis (l’ecclésiastique -Joseph) avait disparu depuis hier avec les -femmes qui habitaient sa maison. Le calife extrêmement -fâché en apprenant cette nouvelle, fit venir immédiatement -Nur el Gerefaoui, l’amin du Bet el Mal et Mohammed -Wohbi, préfet de police, leur ordonnant de -poursuivre les fugitifs sur toutes les routes et d’employer -tous les moyens en leur pouvoir pour les rattraper<span class="pagenum"><a name="Page_632" id="Page_632">[632]</a></span> -et les ramener morts ou vivants à Omm Derman. Ce fut -un bonheur pour les pauvres Grecs que le calife fût -fort occupé de ses ennemis et ne trouvât pas le temps -de penser à eux, sans quoi, ils n’auraient pas manqué -d’être incarcérés et dépouillés de leurs biens, puisque -Ohrwalder demeurait au milieu d’eux. Comme, lors de -l’insurrection, on avait envoyé tous les chameaux dans -les provinces pour aider à la concentration des troupes, -Nur el Gerefaoui et Mohammed Wohbi n’en purent -trouver que trois, ce que Ohrwalder qui devait fuir à -marches forcées et dans quelle anxiété ne prévoyait -sans doute pas.</p> - -<p>Je désirais de tout mon cœur le succès de son -audacieuse entreprise; il avait tant souffert et supporté -son malheur avec une patience toute chrétienne, -s’étant toujours fait remarquer par son courage et sa -rare dévotion.</p> - -<p>Maintenant j’étais entièrement abandonné, ce n’était -pas seulement pour moi un compatriote, mais aussi un ami -fidèle. C’était le seul qui avait avec moi une parenté spirituelle, -le seul avec qui je pouvais dans les jours de -tristesse échanger quelques mots en ma langue maternelle. -Maintenant j’étais bien seul!</p> - -<p>Le lendemain, le calife me fit appeler et m’adressa -de vifs reproches au sujet de la fuite d’Ohrwalder.</p> - -<p>«Il est de ta race et était, je le sais, en relation -avec toi. Pourquoi ne m’as-tu pas dit de le retenir ici-même? -Tu dois avoir eu connaissance de ses intentions?»</p> - -<p>«Maître, répondis-je, comment aurais-je pu savoir -qu’il voulait fuir? Dès le commencement des troubles -que tu as apaisés, grâce au Tout-Puissant et à ta sagesse,<span class="pagenum"><a name="Page_633" id="Page_633">[633]</a></span> -je n’ai pas un instant quitté mon poste. Si j’avais -su que c’était un traître, tu sais bien que je t’aurais -averti à temps!»</p> - -<p>«C’est sans doute ton consul qui l’aura fait emmener -d’ici,» dit le calife toujours fâché et méfiant.</p> - -<p>Avec les dernières lettres arrivées pour moi et le -calife, de Rosty, le consul général austro-hongrois, en -avait adressé une à ce dernier, en arabe, pour le remercier -de sa manière d’agir envers les membres de la -mission catholique et demander un sauf-conduit pour un -messager qu’il désirait leur envoyer puisqu’ils étaient sous -la protection autrichienne et que S. M. l’empereur avait -pour eux un intérêt tout particulier. Le calife m’avait -montré la lettre sans y répondre et considéra dès lors -tous les membres de la mission comme mes compatriotes; -il prétendait aussi que les fugitifs avaient été emmenés -par l’intermédiaire du consul général.</p> - -<p>Je fis remarquer au calife qu’il était probable que -des marchands des tribus limitrophes arabes se fussent -trouvés à Omm Derman lors des troubles et en eussent -profité par amour du gain pour faciliter la fuite d’Ohrwalder -et des deux sœurs. Le calife se rangea à cet avis -et me recommanda de lui rester fidèle. Là-dessus il me -congédia.</p> - -<p>Malgré la résistance des Ashraf, les armes furent -enfin livrées et le calife trouva qu’il était temps de -prendre des mesures radicales contre ses adversaires. Une -vingtaine de jours pouvaient s’être écoulés depuis le -commencement des hostilités. Nous étions encore sur pied -jour et nuit pour garder le calife quand il convoqua en -assemblée les deux autres califes, les cadis et les chefs<span class="pagenum"><a name="Page_634" id="Page_634">[634]</a></span> -Ashraf et Danagla. Il reprocha à ces derniers de n’obéir -à ses ordres qu’avec répugnance malgré son pardon, de -venir rarement à la prière et à la revue qui avait lieu -tous les vendredis matin; il leur fit lire de nouveau la -proclamation du Mahdi en sa faveur.</p> - -<p>Ensuite, pour suivre les traces de son prédécesseur -qui prétendait n’agir que d’après des inspirations prophétiques, -il déclara à l’assemblée que le Prophète lui était -apparu et lui avait commandé de punir les récalcitrants -qu’il lui avait indiqués.</p> - -<p>Il y en avait treize à la tête desquels se trouvaient -Ahmed woled Soliman universellement détesté et Ahmedi, -l’un des secrétaires du calife, originaire de Dongola. Le -calife soupçonnait ce dernier de sympathiser avec ses -ennemis et de les renseigner secrètement sur les mesures -qu’il prenait. Ils furent appelés l’un après l’autre, -reçus par les moulazeimie d’ordonnance, garrottés, trainés -en prison, en butte à de mauvais traitements, puis mis -aux fers.</p> - -<p>Quelques jours après, le calife leur fit encore lier les -mains et les envoya en bateau à Faschoda sous forte -escorte. Zeki Tamel les laissa parqués environ huit jours -dans une zeriba étroite où ils souffrirent de la faim et -de la soif, ne leur donnant de temps en temps que juste -pour les maintenir en vie. Enfin, selon des instructions -secrètes, ils furent tués à coups de bâtons épineux, fraîchement -coupés! (après qu’on leur eut arraché leurs -mauvais vêtements).</p> - -<p>La révolution terminée, le calife avait envoyé deux -de ses plus proches parents, Ibrahim woled Malek et Salah -Hammedo, celui-ci vers le Nil Bleu et l’autre vers le Nil<span class="pagenum"><a name="Page_635" id="Page_635">[635]</a></span> -Blanc pour mettre en état d’arrestation les parents et partisans -des Ashraf qui, à cause de leur absence, n’étaient pas -compris dans le pardon du calife. Les deux envoyés expédièrent -tous les hommes, plus d’un millier, dans la sheba -à Omm Derman où, désarmés, ils attendirent leur punition -pour avoir pris part à la conspiration. Parqués des jours -entiers dans la cour de la prison, entre la vie et la mort, -ces malheureux apprirent enfin du calife qu’ils auraient -la vie sauve à condition de partager tous leurs biens avec -lui. Heureux d’une expiation relativement douce, ils y -consentirent; mais, il va sans dire que le calife reçut -la plus grande part. Mis en liberté après le partage, -ils rentrèrent dans leurs villages respectifs; il ne restait -au riche que le nécessaire à peine et le pauvre était dans -la misère noire. Mais ce qui les indigna le plus et les fit -soupirer après la vengeance, ce fut de trouver leurs -femmes maltraitées et beaucoup de leurs filles déshonorées.</p> - -<p>Le calife et son frère Yacoub choisirent parmi ces -biens ce qui leur plut et partagèrent le reste entre les -tribus occidentales, favorisant particulièrement leur tribu -et surtout la branche des Djouberat. Cela excita le mécontentement -des autres tribus qui depuis longtemps -murmuraient au sujet de la préférence accordée aux -Taasha et de leur arrogance. Ils se plaignirent, mais -furent repoussés durement par le calife et Yacoub.</p> - -<p>Pendant ce temps, les habitants du Soudan et les -troupes du pays étaient restés paisibles. Les généraux -reçurent cependant l’ordre de désarmer tous les Danagla -suspects.</p> - -<p>Le calife tourna alors ses regards vers les deux -oncles du Mahdi qu’il haïssait. Ils s’appelaient Mohammed<span class="pagenum"><a name="Page_636" id="Page_636">[636]</a></span> -Abd el Kerim et Abd el Kadir woled Sati Ali. Il prétendit -avoir appris qu’ils blâmaient ouvertement ses mesures -et tenaient des propos séditieux. Il les traduisit -devant le cadi Ahmed et malgré leurs protestations d’innocence, -ils furent condamnés à la prison. Le calife -ordonna qu’ils eussent pieds et mains dans les fers et -fussent conduits vers Zeki Tamel qui avait des instructions -secrètes qu’il devait exécuter.</p> - -<p>Une épidémie de typhus ayant éclaté dans l’armée -de ce dernier, il reçut l’ordre de quitter Faschoda, où il -s’occupait encore des Shillouk et de venir à Omm -Derman avec tous ses soldats. Avant de partir, Zeki -devait encore dépouiller la tribu des Dinka qui s’était -rendue sans combat. Troupeaux, femmes et enfants devaient -être emmenés à Omm Derman. Les nègres Dinka -ne se doutant de rien furent presque tous massacrés dans -un festin auquel ils avaient été conviés.</p> - -<p>En descendant le fleuve, Zeki rencontra à Gebel -Ahmed Agha le bateau avec Abd el Kerim et Abd el -Kadir woled Sati à bord. Après avoir pris connaissance -des passeports secrets, il leur donna ordre d’aller à terre -après le coucher du soleil.</p> - -<p>Ne pressentant rien de bon, Abd el Kerim implorait -sa grâce, mais s’attirait les railleries de Zeki et les injures -de son compagnon de souffrances Abd el Kadir, qui -attendait tranquillement son sort, ayant honte de la lâcheté -de son parent. Ils furent conduits à l’intérieur du pays où -on leur trancha la tête avec de petites haches dont on -se sert au Soudan pour abattre les branches des arbres.</p> - -<p>Zeki Tamel vint à Omm Derman chargé de butin, -traînant après lui des milliers d’esclaves, tandis que de<span class="pagenum"><a name="Page_637" id="Page_637">[637]</a></span> -nombreux troupeaux suivaient les bords du fleuve. Il -acquit une véritable fortune en les vendant.</p> - -<p>Les émirs de Zeki se plaignaient de sa tyrannie et -l’accusèrent auprès du calife de viser à l’indépendance -dès qu’il trouverait assez de partisans. La haine seule -de ses gens l’avait empêché jusqu’alors, disaient-ils, de -réaliser ses projets de haute trahison. Ses riches présents -en argent, en esclaves et en troupeaux réussirent à le -faire rester en faveur auprès du calife et de Yacoub.</p> - -<p>En présence de Zeki Tamel, le calife commanda lui-même -les manœuvres de son armée et des troupes d’Omm -Derman. Mais, manquant des connaissances militaires les -plus primitives et son armée de 30000 hommes étant -très indisciplinée, ces exercices offrirent le spectacle d’un -indescriptible désarroi dont la cause m’était attribuée en -qualité d’adjudant du calife. Souvent, quand le désordre -prenait des dimensions inquiétantes, il m’accusait de lui être -hostile, de mal comprendre ses ordres intentionnellement -pour causer tout le mal. Comme pour moi, il ne s’agissait -ni de démission, ni de pension, je dus tout supporter, -continuer mon service, puis à la fin, quand le calife -déclara les manœuvres terminées et que Zeki Tamel -reçut l’ordre de reculer jusqu’à Gallabat, contre toute -attente je fus loué et je reçus comme cela m’était déjà -arrivé souvent, deux jeunes négresses en témoignage de -sa satisfaction!</p> - -<p>Le calife Mohammed Chérif avait appris après l’arrivée -de Zeki, la mort traîtreuse de ses deux proches parents -et protesta, encouragé par la foi naïve, d’être inviolable -en sa qualité de calife, contre une telle infraction au traité -de paix. Il donna ainsi à Abdullahi l’occasion tant désirée<span class="pagenum"><a name="Page_638" id="Page_638">[638]</a></span> -d’agir contre lui. Le calife le déclara rebelle, agissant -contre ses ordres dont le Mahdi avait prescrit l’exécution -sans condition et comme s’opposant aux inspirations du -Prophète. Il ordonna au calife Ali et aux cadis de -constater si ses déclarations étaient exactes.</p> - -<p>Chérif protesta de nouveau et fut, sur l’ordre du calife, -appréhendé dans la djami et reçu par Arabi Dheifallah -et ses moulazeimie. Etant nu-pieds il demanda ses souliers; -on les lui refusa; en sortant de la djami, on l’emmena si -rapidement et on le poussa de telle façon que hors d’haleine, -il tomba deux fois par terre. Dans un état pitoyable, -il fut traîné vers le Sejjir et six chaînes de fer lui furent -rivées aux pieds. Une petite chaumière à l’écart lui servit de -prison. Privé de toute communication avec ses semblables, -étendu sur le sol, il eut le loisir de réfléchir à son sort et -de reconnaître que les traités, ainsi que la personne d’un -calife n’étaient pas sacrés pour le calife du Mahdi quand -il s’agissait d’affermir son pouvoir et de se venger.</p> - -<p>Les deux jeunes fils du Mahdi furent remis aux -soins de leur grand-père Ahmed Cherfi avec l’ordre de -les mettre aux arrêts et de ne leur laisser voir personne. -Ahmed Cherfi, le beau-père et grand-oncle du Mahdi -était un homme âgé, possédant une grosse fortune -amassée en pillant; de crainte de la perdre, il faisait -preuve d’une soumission qui ressemblait à un esclavage, -s’attirant ainsi les sympathies du calife.</p> - -<p>Peu après cet incident, j’eus occasion d’être fort -inquiet. Younis avait envoyé de Dongola au calife un -homme venant du Caire et ayant à faire d’importantes -communications sur certaines personnes vivant ici. En -présence de tous les cadis, le calife l’avait reçu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_639" id="Page_639">[639]</a></span></p> - -<p>J’eus le pressentiment de n’être point étranger à -cette affaire et priai un des cadis avec lequel j’étais lié -de bien vouloir me renseigner. En quelques mots, il me -tranquillisa, mais en m’avertissant d’être prudent et de -ne pas éveiller les soupçons en ayant l’air de m’intéresser -à cet incident.</p> - -<p>Après la prière, les juges furent appelés de nouveau -et, accompagnés du messager, se présentèrent chez le -calife. Quelques minutes après, je vis l’homme, qu’on -avait garrotté, conduit en prison. Je l’avoue, je m’en -réjouis et pour cause. Suivant le conseil que m’avait -donné le cadi, je parus fort indifférent devant mes -camarades qui cherchaient à s’enquérir des causes de -l’arrestation de ce personnage.</p> - -<p>Le lendemain, je fus cité devant le calife. Les cadis, -quelques-uns de mes collègues se trouvaient déjà chez lui.</p> - -<p>Il me fit prendre place et commença à me faire -observer qu’il m’avait toujours exhorté à être fidèle, -qu’il avait soin de moi comme un père de son fils et -qu’il n’avait jamais ajouté foi aux accusations portées -contre moi, par mes ennemis.</p> - -<p>«Mais, ajouta-t-il, répétant le proverbe arabe, il n’y -a pas de fumée sans feu. Or, chez toi, il y a toujours -de la fumée et beaucoup de fumée.»</p> - -<p>Son regard devint plus perçant.</p> - -<p>«Cet homme a prétendu hier que tu étais un -espion du Gouvernement et que ta solde était versée -mensuellement à ton remplaçant au Caire, lequel te la -faisait parvenir ici-même. Il a soutenu avoir vu ta propre -signature, chez les autorités de cette ville, prétendant -que Youssouf el Gasis (le Père Ohrwalder) n’avait pu<span class="pagenum"><a name="Page_640" id="Page_640">[640]</a></span> -s’enfuir que par ton intermédiaire. Il a déclaré enfin que -tu t’es engagé vis-à-vis des Anglais, lors d’une attaque -d’Omm Derman, à t’emparer de l’arsenal ainsi que du -magasin aux munitions, lequel, vous le savez tous, se -trouve vis-à-vis de ta maison. Cet homme, un de nos -anciens déserteurs, a été jeté en prison. Qu’as-tu à dire -pour ta défense.»</p> - -<p>«Maître, répondis-je le plus tranquillement possible, -Dieu est miséricordieux et tu es juste. Je ne suis pas un -espion et n’ai jamais communiqué avec le Gouvernement. -Quant à avoir touché un salaire quelconque, je le nie. -Mes frères, tes moulazeimie qui entrent continuellement -dans ma maison savent fort bien que souvent je manque -même du nécessaire; le respect que j’éprouve pour toi -m’a toujours empêché de me plaindre. Cet homme prétend -avoir vu ma signature: nouveau mensonge! Je suis -convaincu qu’il est incapable de déchiffrer nos langues -européennes. Bien plus, si tu le désires, permets que -j’écrive différents noms; au milieu de ces derniers, j’intercalerai -le mien; s’il le lit, ce sera la preuve qu’il -connaît nos caractères, mais non que je suis un espion.»</p> - -<p>J’attendis sa réponse.</p> - -<p>«Ajouteras-tu quelque chose encore contre cet -homme?»</p> - -<p>«Quels services ce personnage aurait-il donc rendu -au Gouvernement, repris-je, pour qu’on lui ait, à lui, un -déserteur, confié mes secrets et que je suis un espion? -Quant à ce qui concerne Gasis Youssouf, personne que toi -ne peut mieux savoir qu’au moment de sa fuite, il m’était -de toute impossibilité d’avoir des relations avec lui, ou -avec un autre, puisque je ne m’éloigne jamais de ta<span class="pagenum"><a name="Page_641" id="Page_641">[641]</a></span> -personne. S’il avait été en mon pouvoir de favoriser la -fuite de quelqu’un, si j’avais été un traître, ne serais-je -pas parti moi-même?</p> - -<p>«Les Anglais savent-ils que ma maison est sise -vis-à-vis du magasin aux poudres, c’est compréhensible; -le messager qui m’apportait, avec ta permission, les lettres -de ma famille, a pu le voir et le leur dire peut-être.</p> - -<p>«Il est fort possible aussi qu’après avoir cessé, selon -ton désir, toute correspondance avec les miens, ceux-ci se -soient informés de ma santé auprès des marchands qui -d’ici se rendent souvent au Caire et aient appris où je -demeure; en ma qualité de moulazem personne ne l’ignore. -Mais quant à prétendre que je me fasse fort, au cas d’une -guerre, d’occuper ton arsenal, c’est trop ridicule, trop -grotesque. Autant que je puis en juger, je ne crois pas -qu’on ose attaquer ton pays, ni toi, l’invincible, le victorieux; -le hasard le permît-il même, comment saurais-je -qu’alors, au moment propice, j’occuperais encore ma -demeure actuelle?</p> - -<p>«Non, je crois plutôt qu’à ce moment-là, je serais au -premier rang des combattants prouvant que mon sang et -ma vie sont à toi et que je te suis fidèle et soumis. -Maître, tu es juste; tu ne sacrifieras pas l’homme qui te -sert depuis de longues années à un Dongolais, à un de -tes ennemis!»</p> - -<p>«Eh! d’où sais-tu donc que cet homme, qui dépose -contre toi, est un Dongolais?» me demanda aussitôt le -calife.</p> - -<p>«Je me rappelle l’avoir vu ici, à ta porte, il y a plusieurs -années avec Abd er Rahman woled Negoumi el -Chehid (martyr, ainsi qu’on le nommait depuis sa mort) et<span class="pagenum"><a name="Page_642" id="Page_642">[642]</a></span> -l’ai fait chasser de force par tes moulazeimie, tellement il -était importun.<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a></p> - -<p>«Veut-il aujourd’hui, peut-être, te prouver sa fidélité -et se venger en me calomniant. Dieu t’a donné la -sagesse pour gouverner les hommes; tu sauras donc aussi -discerner ce qui est juste en ce cas!»</p> - -<p>Le calife attendit quelques instants.</p> - -<p>«Je t’ai appelé, me dit-il enfin, non pour te juger, -mais pour te montrer que, quand même, je ne t’ai point -retiré ma confiance. Si j’avais ajouté foi aux dénonciations -de cet homme, je ne l’aurais point fait enfermer. Tu as -des ennemis nombreux, peut-être parce que ton nom est -connu ici; tu as des envieux qui ne veulent pas que tu -sois près de moi...... Sois sur tes gardes: où il n’y a pas -de feu, il n’y a pas de fumée!»</p> - -<p>Il me congédia. Les cadis et les moulazeimie restèrent -encore longtemps avec lui.</p> - -<p>Lorsque la nuit fut venue, je questionnai en secret -un de mes camarades en qui j’avais confiance sur ce que -le calife avait ajouté après mon départ. Voici la réponse -qu’il me fit:</p> - -<p>«Le calife a déclaré qu’il savait bien que l’homme -mentait, mais, qu’en toute cette affaire, il devait -pourtant y avoir un fond de vérité. Il a toutefois admis -la possibilité que tu aies des ennemis au Caire, qui suscitent -des intrigues contre toi.»</p> - -<p>Pendant ma défense, j’avais eu envie de soulever ce -dernier point; mais il valait mieux conserver une porte<span class="pagenum"><a name="Page_643" id="Page_643">[643]</a></span> -de sortie, le cas échéant; le calife ayant, de lui-même, -émis cette supposition, mon silence me permettrait de me -défendre, en utilisant et en développant cette idée.</p> - -<p>Ne serai-je donc jamais sûr du lendemain; pendant -combien de temps encore aurai-je à me défendre, à me -justifier? Il était clair que le calife me considérait toujours -comme son adversaire et n’attendait qu’une occasion, une -seule pour me mettre, à jamais, hors d’état de lui nuire...! -Et pourtant, grâces soient rendues à Dieu qui le faisait -agir à mon égard, avec plus de douceur qu’avec toute -autre personne. Ah! Madibbo, ton précepte «sois -soumis et patient» est juste, mais combien est-il dur à -suivre!</p> - -<p>Le lendemain, après la prière, je me rendis un instant -dans ma demeure. Nur el Gerefaoui, le successeur d’Ibrahim -Adlan m’y suivit. Je le connaissais depuis longtemps -et nos rapports étaient très amicaux.</p> - -<p>«Visite bien rare, lui dis-je, Dieu veuille que la -cause en soit heureuse!»</p> - -<p>«Oui, répondit-il, en me serrant fortement la main -que je lui tendais; mais qui te dérangera quelque peu -néanmoins. J’ai besoin de ta maison et je te prie de me -la céder aujourd’hui même. En échange, je t’en donne -une sise au sud de la djami; celle-là même où les hôtes -du calife ont coutume de descendre.</p> - -<p>«Elle est plus petite que la tienne, c’est vrai, mais -à cause de sa position, séparée de la djami par la route -seulement, elle te sera commode, à toi qui es un homme -si pieux.»</p> - -<p>«Bien; mais entre nous, qui t’a envoyé ici? Le -calife ou bien Yacoub?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_644" id="Page_644">[644]</a></span></p> - -<p>«C’est un secret, reprit-il en souriant; en réfléchissant -à ta comparution d’hier, chez le calife, tu peux -aisément résoudre ta question.» Puis il ajouta, non sans -ironie:</p> - -<p>«Le maître t’aime tant, qu’il veut sans doute -t’avoir plus près de lui encore; deux cents pas à peine -sépareront vos habitations respectives! Eh bien, quand -puis-je occuper ta demeure?»</p> - -<p>«Ce soir, j’aurai déménagé, répliquai-je; le seul -travail consiste à transporter mon blé et le foin pour -mon cheval et pour mon âne. Ma nouvelle maison n’est-elle -pas inhabitée?»</p> - -<p>«Certainement; j’ai donné ordre de la nettoyer; je vais -prendre les mesures nécessaires tandis que, de ton côté, tu -te mettras aussitôt à l’ouvrage. Espérons que la nouvelle -te portera plus de chance que l’ancienne,» murmura-t-il, -en s’éloignant.</p> - -<p>Le calife venait donc ainsi de me donner publiquement -une nouvelle preuve de méfiance, puisqu’il voulait -m’éloigner de ses magasins contenant les armes et les -munitions que j’aurais occupés, au cas d’une attaque, -ainsi qu’il se le figurait. J’appelai mes gens et nous -commençâmes à déménager.</p> - -<p>Les malheureux, je parle de mes domestiques, maudissant -le calife appelèrent sur lui la colère divine. Ils -demeuraient là depuis des années; c’était leur doux nid, -cette maison; de leurs propres mains, ils avaient creusé -un puits profond de seize mètres environ, ils avaient -planté des citronniers, des grenadiers qui justement -allaient porter des fruits!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_645" id="Page_645">[645]</a></span></p> - -<p>Ce changement me touchait fort peu, en somme. -Que de fois j’avais prié Dieu de me fournir une occasion -de pouvoir quitter cette maison.</p> - -<p>Je me disais comme Gerefaoui, espérons que la nouvelle -demeure me porterait plus de chance!</p> - -<p>Au reste, je n’étais pas le seul qui dut déménager -si subitement. Tout le quartier situé au nord de la maison -du calife, occupé en grande partie par les Ashraf et -leurs partisans, dut être évacué sur le champ, sans que -les habitants reçussent la permission d’emporter une -partie intégrante quelconque de leurs maisons et sans -recevoir d’indemnité. On leur assigna un terrain avec -ordre de se construire de nouvelles habitations. Comme -on le voit, j’étais toujours moins mal traité que les autres.</p> - -<p>Un marchand du Darfour, dont je fis la connaissance -ici, apprit que j’étais Autrichien et que je prenais une -vive part à tous les événements qui surgissaient dans -mon pays; il voyageait beaucoup, se rendant fréquemment -en Egypte, à Alexandrie, en Syrie même. Un jour, m’ayant -cherché dans la djami, il me fit en quelques mots à voix -basse, diverses communications sur l’Egypte et me donna -un journal d’Alexandrie, qui ne datait certes pas du jour -même, mais qui contenait quelques articles sur ma patrie.</p> - -<p>Curieux de le lire, je me rendis, dès que je le pus, -chez moi et, en le parcourant d’abord, j’appris, à mon -grand effroi, la mort de notre prince héritier Rodolphe. Je -ne saurais décrire l’impression que me fit cette nouvelle.</p> - -<p>J’avais servi sous ses ordres et je n’avais point -perdu l’espoir de rentrer un jour dans mon pays l’assurer -que dans toutes mes vicissitudes, je n’avais point oublié -l’honneur d’avoir été officier dans son régiment. Qu’importait<span class="pagenum"><a name="Page_646" id="Page_646">[646]</a></span> -donc mon sort, en présence d’un événement aussi -émouvant!</p> - -<p>Je me repris à penser à notre Empereur qui est -aimé de son peuple comme pas un monarque et que nous -autres Autrichiens, nous sommes habitués à considérer -comme un père!</p> - -<p>Entouré d’hommes qui, par nature et par habitude, n’éprouvaient -aucun sentiment, j’avais le loisir de me rappeler -tant de souvenirs et de donner libre cours à l’amertume -et aux ressentiments douloureux que j’éprouvais.</p> - -<p>Et pourtant, il ne m’était point permis de laisser -remarquer ce qui m’agitait si profondément! Il me fallait -refouler de force les sentiments que je portais à ma -patrie, aux miens et qui menaçaient parfois de prendre -le dessus; je devais le faire pour que la nostalgie, l’agitation -ne me fissent pas perdre la force de résistance -nécessaire et ne me fissent pas paraître plus misérable -encore que je l’étais. Cela me réussissait, en partie du -moins, me contentant pour l’instant de mon sort, mais -nourrissant toujours l’espoir d’une amélioration, d’être libre -enfin. Cette triste nouvelle m’abattît cependant; je me -sentis plus malheureux qu’auparavant. Ah! pourquoi cet -homme m’avait-il apporté ce journal! Il avait cru me -rendre service, sans doute: il m’avait enrichi d’une douleur -et appauvri d’une espérance!</p> - -<p>Mes camarades, sans deviner la cause de mon -abattement visible, me conseillèrent de paraître content -comme d’habitude, et de ne point regretter mon ancienne -demeure; car, le calife, par ses espions, ne manquerait -point de s’informer de moi. Je m’efforçai donc de paraître -indifférent et prétendis être indisposé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_647" id="Page_647">[647]</a></span></p> - -<p>Bien autre chose préoccupait le calife. Il avait reçu -d’Ahmed woled Ali, qui remplaçait Zeki Tamel à Gallabat -un message dans lequel celui-là se plaignait amèrement -de Zeki, son supérieur. Quelques jours après, le plaignant -lui-même arriva et, tant en son nom personnel, qu’au nom -des émirs de Zeki, il déposa contre ce dernier, au sujet -d’insultes, de rapts de fortune, de vols et rappela que Zeki -voulant se rendre indépendant, n’attendait que l’occasion -favorable de mettre ses projets à exécution. Le calife qui -savait bien que ces accusations étaient dues surtout à -l’aversion qu’éprouvaient les émirs à l’égard de leur commandant, -ordonna à Zeki de leur restituer les biens confisqués, -et à l’avenir de les traiter selon leur situation. -Ahmed woled Ali dut rentrer à Gallabat; le calife le pria -toutefois de surveiller étroitement son supérieur et de dresser -des rapports précis et exacts sur les faits qu’il avançait.</p> - -<p>Haggi Mohammed Abou Gerger fut rappelé de Kassala -par le calife qui le remplaça par Mousid; Gerger était -Dongolais; aussi pour ne pas le laisser au milieu de ses -compatriotes, le calife l’expédia à Redjaf, avec deux -vapeurs destinés à renforcer les troupes qui se trouvaient -là; en cela, il agissait comme il l’avait fait avec Mohammed -Khalid. Omer Salih fut cité à Omm Derman pour -fournir de vive voix des renseignements sur la situation à -Redjaf; Gerger fut nommé émir du pays; tous les soldats -et les combattants porteurs d’armes à feu furent placés -sous les ordres de Moukhtar woled Abaker parent du calife.</p> - -<p>Les vapeurs étaient partis depuis quelques jours -quand le calife fut atteint du typhus. Toute la population -d’Omm Derman fut en proie à une grande inquiétude et -suivit avec intérêt le cours de la maladie, dont le dénouement<span class="pagenum"><a name="Page_648" id="Page_648">[648]</a></span> -fatal pouvait amener les plus graves bouleversements. -Le calife Ali woled Helou, héritier présomptif -selon la loi du Mahdi, montra, en ces jours, un intérêt -qui ne concordait pas très bien avec l’amour qu’il portait -à Abdullahi; ses partisans et ses compatriotes suivirent -son exemple, et pour cause!</p> - -<p>Mais la robuste constitution du calife l’emporta, à -moins que les habitants du Soudan ne fussent point encore -suffisamment châtiés et que, vivant fléau, Dieu n’ait pas -voulu l’enlever avant que son œuvre fut achevée!</p> - -<p>Vingt jours de maladie; puis il reparut de nouveau -devant ses disciples qui le saluèrent par des acclamations, -des cris de joie: il est vrai que la plupart ne cherchait -qu’à faire du bruit! Seuls, ses parents et les tribus de -l’ouest se réjouirent de sa guérison.</p> - -<p>Le calife toutefois ne se trompa point sur ce qui -s’était passé pendant sa maladie. Il savait bien qu’en -ayant donné toujours la préférence à ses parents, les -autres tribus occidentales seraient fâchées, mais comme -elles étaient étrangères au pays, elles se verraient quand -même obligées de prendre son parti. Les habitants -des rives, ceux du Ghezireh, la plupart Djaliin et -Danagla, c’est-à-dire ses ennemis, étaient désarmés et -affaiblis par la confiscation de leurs biens. Il les éloigna -encore davantage de leur patrie, en les consignant au -Darfour, à Gallabat et à Redjaf, sous prétexte de renforcer -les garnisons. Il avait compris aussi que le calife -Ali woled Helou et les siens aspiraient à gouverner, -mais il savait que jamais ils ne se décideraient, comme -les Ashraf, à chercher par la force l’accomplissement de -leurs désirs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_649" id="Page_649">[649]</a></span></p> - -<p>A mon égard il était devenu encore plus méfiant -qu’autrefois. Depuis que nous étions voisins, il s’enquérait -en secret auprès de mes camarades, de toutes mes démarches, -de ma façon de vivre, de mes sentiments. -Etant au mieux avec la plupart des moulazeimie, ceux-ci -parlaient en ma faveur; ils me prièrent pourtant de -redoubler de prudence.</p> - -<p>Nous étions en décembre 1892; un jour, un peu -avant midi, je quittai la porte du calife, désirant aller -me reposer: on me rappela aussitôt.</p> - -<p>Près du calife, je trouvai ses cadis assis en cercle; -j’avais encore, toutes fraîches en ma mémoire, les leçons -et les menaces qu’on m’avait faites à la suite des -calomnies de Tajjib woled Haggi. Aussi mon anxiété ne -fit-elle que croître en prenant place au milieu des juges, -selon l’ordre du calife, qui n’avait pas répondu à mon salut.</p> - -<p>«Prends ceci, me dit-il d’un ton sévère; examine-le!»</p> - -<p>Je pris l’objet en question: c’était un anneau en -laiton d’environ quatre centimètres de tour; une petite -capsule de la forme et de la grosseur d’une cartouche de -revolver, y était adaptée. On avait essayé de l’ouvrir et -je vis clairement qu’elle contenait un papier.</p> - -<p>Le moment était très peu agréable pour moi:</p> - -<p>Etait-ce une lettre à mon adresse; venait-elle de ma -famille ou du Gouvernement égyptien; le messager avait-il -été découvert et arrêté? Mauvaise affaire! Je m’efforçai -cependant de paraître très calme. On me tendit un couteau: -j’ouvris à moitié la capsule; j’en sortis le papier, réfléchissant -à ce que j’allais dire. Par bonheur, je n’eus -besoin de rien inventer; je dépliais le papier sur lequel -étaient écrites en allemand, en anglais, en français et en<span class="pagenum"><a name="Page_650" id="Page_650">[650]</a></span> -russe, les lignes suivantes: «Cette grue est née et a été -élevée dans ma propriété d’Ascania-Nova, Gouvernement -de Tauride, Russie méridionale. Prière de m’informer où cet -oiseau a été pris ou tué. Septembre 1892. Fr. Falz-Fein.»</p> - -<p>Je respirai.</p> - -<p>«Eh! bien, demanda le calife, quelles nouvelles -contient ce papier?»</p> - -<p>«Maître, répondis-je, cet anneau a été suspendu -au cou d’un oiseau et celui-ci a été tué. Son possesseur -vit en Europe; il demande qu’on veuille bien lui faire -savoir où cet oiseau a été pris ou tué.»</p> - -<p>«Tu as dit la vérité, reprit le calife d’un ton plus -amical; un Sheikhieh a tué l’oiseau près de Dongola; -il a remis cette capsule à l’émir Younis woled ed -Dikem, dont le secrétaire ne lit pas l’écriture des -chrétiens. Il me l’a fait parvenir. Répète, qu’y a-t-il sur -le papier?»</p> - -<p>Je traduisis mot à mot et essayai, sur son désir, -de lui expliquer la situation de la Russie ainsi que la -distance qui nous séparait de ce pays.</p> - -<p>Mais il conclut, disant:</p> - -<p>«C’est là encore une des nombreuses machinations -infernales des infidèles qui usent leur vie avec de telles -inutilités; un mahométan sincère ne tenterait jamais -pareille chose!»</p> - -<p>Je remis au secrétaire la capsule et le papier et -m’éloignai, répétant: «Ascania-Nova, Tauride, Russie -méridionale, Falz-Fein.»</p> - -<p>Les moulazeimie qui montaient la garde, inquiets -de ma comparution devant le calife se réjouirent en me -voyant sortir, presque joyeux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_651" id="Page_651">[651]</a></span></p> - -<p>Je me dirigeai vers ma demeure, murmurant toujours -le contenu du papier, me promettant, si jamais -j’étais libre, d’avertir le possesseur de la grue du sort -qu’elle avait eu et des moments pleins d’angoisse qu’elle -m’avait fait passer.</p> - -<p>Ainsi qu’on le lui avait ordonné, Mahmoud Ahmed -était arrivé à Omm Derman avec toutes ses troupes -disponibles, environ 5000 hommes, du Darfour où il -n’avait laissé que les garnisons absolument nécessaires. -Il établit ses quartiers au sud de la ville, à Dem -Younis. J’eus de nouveau de pénibles journées à supporter. -Le calife, que la passion des manœuvres avait -repris, mais qui n’était point apte à diriger des troupes -aussi nombreuses, me rendit responsable de tout, en ma -qualité d’adjudant et m’accusait invariablement, à la fin -de chaque journée, d’incapacité, de mauvaise volonté.... -Enfin, Mahmoud Ahmed rentra au Darfour avec ses -troupes qui prêtèrent serment et qui reçurent.... des -gioubbes toutes neuves.</p> - -<p>Le calife dirigea son attention sur les provinces -équatoriales; Haggi Mohammed Abou Gerger y était -comme chef résident.</p> - -<p>Le calife envoya à Redjaf deux vapeurs portant 300 -hommes, sous le commandement de son parent Arabi -Dheifallah, avec mission de destituer Gerger et de le jeter -en prison; en même temps, il ordonna de mettre aux fers -Mohammed Khalid et de l’envoyer en exil à Redjaf. En -somme Dheifallah devait agrandir le territoire des Mahdistes -et envoyer à Omm Derman des esclaves et de l’ivoire.</p> - -<p>Pendant les préparatifs de l’expédition de Dheifallah, -le calife avait fait venir à Omm Derman Zeki Tamel<span class="pagenum"><a name="Page_652" id="Page_652">[652]</a></span> -sous le prétexte de discuter avec lui sur les opérations -à entreprendre contre les Italiens.</p> - -<p>En réalité, et comme nous l’avons vu, plaintes sur -plaintes étaient parvenues au calife par ses émirs, les unes -justifiées, les autres inspirées par Ahmed woled Ali qui briguait -pour lui-même le commandement suprême et excitait -les émirs par des promesses à s’efforcer d’obtenir la déposition -et si possible la condamnation de leur commandant.</p> - -<p>Quatre jours après le départ d’Arabi Dheifallah, -Zeki arriva à Omm Derman avec les émirs qu’il croyait -lui être dévoués, après avoir nommé Ahmed woled Ali -pour le remplacer et lui avoir ordonné d’attendre son retour -dans le Ghedaref. Zeki fut reçu par le calife avec des -marques d’amitié hypocrites; mais son jugement était -depuis longtemps prononcé.</p> - -<p>Quelques jours plus tard, Ahmed woled Ali arriva -aussi à Omm Derman, malgré la défense que lui en avait -faite Zeki, avec tous les émirs restés dans le Ghedaref. -Ils furent, à plusieurs reprises, reçus secrètement par le -calife et lui donnèrent les preuves de l’infidélité de Zeki.</p> - -<p>Ils appuyèrent sur ce fait, qu’il n’avait pas suivi -les ordres du calife de rendre aux émirs les biens qui -leur avaient été pris, mais qu’il en avait détourné une -forte partie pour s’attacher complètement ses soldats, afin -qu’ils ne l’abandonnâssent pas dans l’accomplissement de -son désir d’indépendance.</p> - -<p>Le calife prit conseil de son frère Yacoub; ils -tombèrent à la fin d’accord de rendre une fois pour toutes -incapable de nuire, Zeki dont la simple privation du -commandement n’amènerait aucune tranquillité durable à -cause du grand attachement de ses soldats pour lui. Le<span class="pagenum"><a name="Page_653" id="Page_653">[653]</a></span> -lendemain matin, Zeki, qui ne soupçonnait rien, et qui, -se vantant hautement des grands services qu’il avait -rendus autrefois, s’attendait de la part du calife à un -sérieux avertissement suivi de pardon, fut attiré, sous -prétexte d’un entretien, dans la maison de Yacoub. A -son entrée, quatre hommes qui se tenaient cachés l’attaquèrent -par derrière et le jetèrent sur le sol. On lui -enleva son sabre et on lui lia les mains. Zeki s’était -fréquemment exprimé avec mépris et dédain sur le -compte de Yacoub et du cadi Ahmed woled Ali; il les -avait comparés, tandis qu’il se désignait lui-même comme -un brave guerrier, à des femmes qui ne songeaient qu’à -recevoir des cadeaux pour passer leur existence dans le -repos et la volupté.</p> - -<p>On le traîna sans armes, les mains attachées derrière -le dos, dans une cour voisine, devant ses deux anciens -ennemis.</p> - -<p>«Eh bien, héros, lui demanda Yacoub ironiquement, -où est maintenant ta bravoure?»</p> - -<p>«De même que ton élévation aux pouvoirs et aux -honneurs est venue de ma main, lui dit le cadi Ahmed -qui autrefois à Gallabat l’avait investi du commandement -suprême, de même ta condamnation sera mon œuvre. Je -remercie Dieu qui m’a permis de voir le jour où tu es -enfin en mon pouvoir.»</p> - -<p>Zeki leur répondit, en grinçant des dents:</p> - -<p>«J’ai été surpris lâchement et trahi. Si je me -trouvais en champ clos, je ne craindrais pas des centaines -de gens de votre sorte. Je sais que je suis perdu; après -ma mort, on cherchera des hommes pour me succéder, -mais on ne les trouvera pas.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_654" id="Page_654">[654]</a></span></p> - -<p>«Sur un signe de Yacoub, Zeki fut entraîné dans -la prison commune, outragé, maltraité; on le chargea de -fers autant qu’il put en porter; puis, on le jeta dans un -cachot à l’écart. Privé complètement de rapport avec les -vivants, on lui supprima même le pain et l’eau, en sorte -qu’après vingt jours de captivité, il périt misérablement -de faim et de soif. Au moment de son arrestation, on -avait confisqué sa maison située à Omm Derman. On y -trouva 50 000 écus Marie Thérèse et Medjidieh, entassés -dans des sacs; de l’or non monnayé en anneaux et une -grande quantité de joyaux précieux, provenant des campagnes -d’Abyssinie. Plusieurs chefs de ses troupes nègres, -qui lui étaient fidèlement dévoués, et qui étaient venus -avec lui de Gallabat furent également jetés dans les fers; -on les laissa pour la plupart périr de faim et de soif, -comme leur maître.</p> - -<p>Ahmed woled Ali fut alors nommé par le calife -commandant en chef et successeur de Zeki. Il se mit en -route aussitôt avec les émirs, pour le Ghedaref où la -garnison de Gallabat avait été laissée. Suivant les ordres -qu’il avait reçus, il confisqua la fortune de son prédécesseur, -consistant en chameaux et en nombreux esclaves. -Il envoya le tout à Omm Derman avec toutes les femmes, -au nombre de 164 et dont Zeki avait eu 27 enfants. Le -calife garda pour lui les animaux et les esclaves, il -fit cadeau des femmes sans enfants à ses partisans, -puis maria les mères des 27 rejetons à ses esclaves -de sorte que les orphelins, dont le père était de souche -esclave furent élevés par ses anciens compagnons. Les -frères et les proches parents de Zeki, au nombre de sept -personnes furent cruellement mis à mort par Ahmed<span class="pagenum"><a name="Page_655" id="Page_655">[655]</a></span> -woled Ali et même une de ses sœurs fut fouettée jusqu’à -ce que mort s’ensuive sous le futile prétexte qu’elle avait -caché sa fortune. Ahmed woled Ali avait maintenant le -commandement supérieur; il voulut aussitôt démentir le -reproche de lâcheté qu’on lui faisait de tous côtés, et, -par ses opérations militaires, conquérir des lauriers. Sur sa -demande, il reçut du calife la permission de marcher contre -les tribus arabes établies entre Kassala et la Mer Rouge -et soumises au Gouvernement italien. Mais il reçut l’ordre -toutefois de ne pas attaquer les troupes dans leurs forteresses; -la garnison de Kassala sous les ordres de Mousid -Gedoum reçut pour instruction de se tenir prête à -marcher et de se joindre à lui. Au commencement de -novembre 1893, il quitta le Ghedaref avec son armée et -les troupes de Kassala; il avait une force d’environ 4500 -fusils, 4000 porteurs de lances et 250 chevaux pour -combattre les tribus arabes de l’est, de Beni Amer, -Hadendoa et d’autres.</p> - -<p>Celles-ci, instruites à temps de ses intentions, -avaient chassé leurs troupeaux et se retiraient lentement -devant lui. Près d’Agordat, il tomba sur les troupes -italiennes qui s’y étaient fortifiées, et les attaqua sans -réfléchir, à cause de leurs forces minimes, malgré la -défense du calife.</p> - -<p>Ahmed woled Ali fut battu. Lui-même tomba -et avec lui ses deux principaux lieutenants Abdallah -woled Ibrahim et Abd er Rasoul, ainsi qu’un grand -nombre de ses émirs. Les pertes de cette journée dépassèrent -2000 hommes appartenant presque exclusivement -au contingent du Ghedaref, car Mousid avec ses -soldats n’appuyait pas Ahmed woled Ali. Si les troupes<span class="pagenum"><a name="Page_656" id="Page_656">[656]</a></span> -italiennes avaient été assez fortes pour entreprendre -une poursuite énergique contre les Mahdistes fuyant -vers Kassala, ces derniers auraient été complètement -anéantis. Grande fut l’émotion à Omm Derman lorsque -arriva la nouvelle de la défaite et de la mort d’Ahmed -woled Ali et de ses principaux chefs. Le calife chercha, -il est vrai, à faire bonne contenance et à conserver -devant le public son calme et son indifférence en prétendant -que l’ennemi avait subi de bien plus grosses -pertes que ses propres troupes et qu’il remerciait Dieu -de ce que ses parents avaient trouvé la mort des -martyrs (shehada) en combattant contre les chrétiens. -En réalité, il passa des nuits sans sommeil, harcelé par -la crainte que le Gouvernement italien ne fut encouragé, -par sa victoire facile, à attaquer Kassala elle-même -dont la conquête au milieu de la panique qui régnait -actuellement ne pouvait offrir, d’après sa propre conviction, -aucune difficulté sérieuse. Ce ne fut que lorsque -la nouvelle authentique arriva après plusieurs jours que -l’ennemi n’avait pas quitté ses anciennes positions et -ne songeait pas à une marche en avant, qu’il se calma et -pensa à nommer un nouveau commandant pour rassembler, -discipliner et fortifier les troupes retournées dans -le Ghedaref et errant sans maître dans le pays. Mais -la population d’Omm Derman vit, dans la défaite et la -mort d’Ahmed woled Ali et de ses émirs, une grande -punition du ciel. Les victimes avaient honteusement -calomnié Zeki Tamel qui les traitait brutalement il est -vrai. Elles l’avaient désigné au calife comme rebelle et -elles s’étaient rendues coupables par leurs fausses allégations -de sa mort honteuse. Elles avaient massacré ses<span class="pagenum"><a name="Page_657" id="Page_657">[657]</a></span> -frères et n’avaient pas même ménagé les femmes. La -justice divine les avait atteintes, la mort de Zeki était -vengée!</p> - -<p>Le calife nomma son cousin Ahmed Fadhil, commandant -du Ghedaref avec la recommandation alors bien -inutile de se tenir strictement sur la défensive. Fadhil -se rendit à son poste en passant par Kassala et rassembla -les troupes dispersées dans le pays qui, après la défaite -d’Agordat, cherchaient à pourvoir à leur entretien en -pillant et en volant. La tranquillité du calife fut de -courte durée. En effet, on l’informa de nouveau, nouvelle -qui l’effraya, que les Italiens avaient l’intention de -prendre Kassala.</p> - -<p>Mais comme ce bruit ne fut pas suivi d’action, il -se tranquillisa et se berça de l’espoir de rester, sans être -inquiété, en possession de ses positions. Il exprima même -en public sa volonté de venger la défaite d’Ahmed woled -Ali. En réalité, il n’en avait nullement envie. Mais il -croyait que c’était par une feinte qu’il pourrait le mieux -détourner l’ennemi d’une attaque offensive, et il envoya -dans ce but, au Ghedaref, de petits renforts de cavaliers -et de porteurs de lances.</p> - -<p>Quelques mois s’écoulèrent ainsi, lorsqu’un jour, -après la prière du matin, trois hommes parurent à -la porte du calife et demandèrent instamment à être -introduits aussitôt auprès de lui. Je reconnus parmi -eux des émirs des tribus des Baggara, stationnées à -Kassala, et, à leur mine, on pouvait deviner que ce -n’était pas une bonne nouvelle qu’ils avaient à -transmettre à leur maître. Ils furent introduits; mais -bientôt on put remarquer, dans l’entourage du calife,<span class="pagenum"><a name="Page_658" id="Page_658">[658]</a></span> -tous les signes d’une émotion extraordinaire. Le calife -Ali woled Helou, Yacoub et tous les cadis furent convoqués -en toute hâte au conseil. Le pressentiment du -calife s’était réalisé. Kassala était tombée! Les Italiens -s’en étaient emparés après un court combat. Le calife -ne put tenir secret cet événement.</p> - -<p>Il fit sonner l’umbaia, battre du tambour de guerre -et seller les chevaux, puis accompagné de tous ses -moulazeimie et d’une masse de porteurs de lances et de -cavaliers s’avança solennellement jusqu’au bord du fleuve. -Là, il força son cheval à entrer dans l’eau jusqu’aux -genoux, puis tirant son épée et la brandissant d’un air -menaçant du côté de l’est, il cria à plusieurs reprises, -d’une voix retentissante: «Allahou akbar!» (Allahou -akbar, c’est-à-dire Dieu est le plus grand, exclamation -par laquelle on a coutume d’implorer l’aide de Dieu, -contre ses ennemis.)</p> - -<p>La foule émue répéta en rugissant, les paroles du -maître. Mais une grande partie de la masse hurlante se -réjouissait intérieurement de l’agitation du calife, souhaitant -pour lui de nouvelles humiliations, et pour eux-mêmes -la délivrance du joug écrasant de sa domination.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-658.jpg" width="400" height="263" - alt="" - title="" /> - <p class="pc mid"><span class="smcap">Le Calife excitant ses Troupes à attaquer Kassala.</span></p> -</div> - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_659" id="Page_659">[659]</a></span></p> - -<p>Puis le calife, revenu sur la rive, descendit de -cheval et s’assit sur une peau de mouton qu’on étendit -pour lui. Alors il communiqua à la foule rassemblée -autour de lui la chute de Kassala et raconta que ses -troupes, assaillies pendant la prière du matin par une -quantité innombrable d’ennemis, avaient été forcées de se -retirer. Il prétendit que ses fidèles avaient sauvé tout -leur matériel de guerre, ainsi que leurs femmes et leurs -enfants et qu’ils s’étaient retirés presque sans pertes, -tandis que l’ennemi avait souffert de tels dommages -qu’il regrettait la prise de Kassala et la considérait -comme une défaite. Les plus dévoués de ses partisans -eux-mêmes reconnurent dans les paroles du calife une -vaine tentative de déguiser le véritable état de choses. -Dans le court espace de temps qui s’était écoulé depuis -l’arrivée des émirs, on avait déjà appris que la garnison -de la ville n’avait absolument pas été surprise, mais -avait été informée à temps de l’approche de l’ennemi et -avait refusé, par hostilité contre son chef Mousid Gedoum -et par une répugnance générale, de combattre -contre l’ennemi approchant et, sans tenter aucune résistance, -s’était retirée à Gos Redjeb.</p> - -<p>Le calife fut absolument abattu de la perte de -Kassala à la suite de quoi Omm Derman elle-même -semblait offerte à l’attaque de l’ennemi. Mais la nouvelle -que ses partisans ne combattaient plus comme auparavant, -pour lui et pour sa cause, l’accabla de douleur. Pour -la première fois peut-être, il comprit que le sentiment -général avait changé, non seulement à Kassala, mais dans -tout le pays et que sa popularité, le zèle de la foi, l’esprit -de sacrifice pour la cause sainte avaient fortement baissé, -s’ils n’avaient même pas totalement disparu. Se basant -toujours de nouveau sur le fait qu’il n’avait en réalité -subi aucune perte, mais qu’il avait perdu une position sans -valeur pour lui, il fit connaître enfin, avec une confiance -forcée, son intention non seulement de reconquérir Kassala -dans un temps peu éloigné, mais encore de forcer l’ennemi -à se retirer jusqu’à la Mer Rouge.</p> - -<p>Il ne retourna dans sa maison qu’à une heure -tardive; il tint conseil avec son frère et les cadis sur<span class="pagenum"><a name="Page_660" id="Page_660">[660]</a></span> -les premières mesures à prendre. Ah! il devait regretter -son ancien premier conseiller, le cadi Ahmed woled Ali -qui l’avait servi pendant plus de dix ans, comme un -partisan et un ami fidèle. Le cadi avait, par sa position -comme juge suprême, acquis la plus grande influence -dans le pays et une fortune énorme. Plus de mille -esclaves des deux sexes cultivaient ses immenses possessions; -des marchands à sa solde s’en allaient en -Egypte et y vendaient pour lui les produits naturels -du pays, la gomme et les plumes d’autruche, les troquant -aussi contre d’autres marchandises. Il possédait -non seulement de nombreux troupeaux de chameaux et -de bœufs, mais encore des chevaux magnifiques et -<i>last not least</i>, les plus belles femmes esclaves peuplaient -son harem. Tout cela lui avait attiré la jalousie de -Yacoub et d’Othman, le jeune fils du calife. Le premier -voyait en outre en lui, la cause pour laquelle beaucoup -de ses propositions n’étaient pas accueillies par le calife. -Mais ce dernier lui-même était également devenu jaloux -de la richesse de son premier cadi et de son influence -sur la population. Il écouta donc d’une oreille trop -complaisante les accusations avancées par Yacoub contre -Ahmed, lui reprochant de se servir de sa puissance pour -s’enrichir et de porter atteinte à l’autorité du calife par -son immense influence. Sous prétexte d’avoir agi contre -ses ordres dans d’importantes affaires de confiance, le -calife condamna à la détention perpétuelle son premier -juge Ahmed woled Ali, en présence de tous les cadis -jaloux de la richesse de leur chef et indisposés contre -lui à cause de sa sévérité. Le cadi Ahmed qui avait, au -service du calife, condamné et privé de leurs biens tant<span class="pagenum"><a name="Page_661" id="Page_661">[661]</a></span> -de gens, qui avait rendu des femmes veuves et des -enfants orphelins, fut alors lui-même traîné par des soldats -nègres, hors de la maison du calife et jeté en prison. -Sa fortune fut confisquée et le calife choisit dans son -harem, pour lui-même, pour Yacoub et pour ses fils, les -plus belles femmes, distribuant les autres à ses partisans.</p> - -<p>Le calife qui voyait fort bien que la reprise de -Kassala offrait les plus grandes difficultés et était même -presque impossible, donna l’ordre à Osman Digna, qui se -tenait à Adarama sur l’Atbara, à environ trois jours de -voyage de Berber de se joindre avec toutes ses forces -disponibles à Mousid Gedoum, à Gos Redjeb. En même -temps, Ahmed Fadhil reçut pour instruction d’établir un -poste fortifié d’au moins mille fusils à Fascher, à un -jour et demi de voyage de Kassala sur l’Atbara. Lui-même -envoya d’Omm Derman quelques détachements à -Ousoubri, située sur l’Atbara, dans le voisinage de Fascher, -entre cette station et Gos Redjeb. Bien qu’il prétendit -vouloir prendre l’offensive contre l’ennemi se trouvant à -Kassala, tous ses ordres avaient cependant pour but -unique de fortifier la ligne de l’Atbara, afin de pouvoir -offrir une résistance réelle par ces positions défensives si -l’ennemi osait tenter d’avancer contre Omm Derman -elle-même.</p> - -<p>A cette époque troublée, le calife apprit avec joie -la nouvelle qu’un envoi d’Arabi Dheifallah était arrivé -de Redjaf à Ghetena sur le Nil Blanc, non loin d’Omm -Derman. Il consistait en deux vapeurs chargés d’esclaves -et d’ivoire. Les vaisseaux abordèrent quelques jours après; -il fit marcher pompeusement à travers toute la ville -environ quatre cents esclaves afin de bien montrer aux<span class="pagenum"><a name="Page_662" id="Page_662">[662]</a></span> -yeux du public les succès d’Arabi Dheifallah dans les -provinces équatoriales.</p> - -<p>Ce dernier avait combattu et vaincu une partie de -ces troupes de nègres qui s’étaient séparées du temps -d’Emin Pacha et cherchaient leur subsistance dans le pays -de leur propre chef.</p> - -<p>Fadhlelmola bey, anciennement sous les ordres d’Emin, -était entré en relation avec les agents de l’Etat du Congo -qui s’étaient avancés du sud-ouest. Ceux-ci avaient promis -leur concours; celui-là se vouerait à leur service et -défendrait leurs intérêts. Mais sa ferme intention était -de se maintenir indépendant et de tirer seulement autant -d’avantages que possible des fonctionnaires de l’Etat du -Congo, sous prétexte d’être leur allié et leur serviteur, -afin de fortifier sa situation actuelle qui n’était pas sûre.</p> - -<p>A la suite de faux rapports, il s’aventura jusque -dans le voisinage du Redjaf qu’il croyait faiblement occupé -par les Mahdistes. Il reconnut trop tard qu’il -s’était trompé, se retira en toute hâte, mais fut poursuivi -par Arabi Dheifallah et atteint après quelques -jours de marche. A midi, comme ses hommes chassaient, -dispersés dans la forêt, Fadhlelmola bey fut surpris. Il -succomba après s’être bravement défendu et, avec lui, la -plus grande partie de ses soldats. Quelques-uns seulement -se rendirent. Les vainqueurs s’emparèrent de beaucoup -de femmes et d’enfants, de quelques fusils, etc. Parmi -les trophées envoyés à Omm Derman, se trouvaient -quatre drapeaux bleus, de l’Etat du Congo, avec une -étoile d’or à cinq rayons au milieu et deux uniformes -noirs sur les boutons desquels on pouvait lire l’inscription -suivante «Travail et Progrès».</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_663" id="Page_663">[663]</a></span></p> - -<p>Cela m’émut singulièrement de voir pour la première -fois les enseignes de l’Etat du Congo; j’avais -bien une légère notion de son existence, mais son étendue -et ses limites m’étaient alors complètement étrangères. -Des lettres en langues européennes furent aussi trouvées -dans le camp de Fadhlelmola. Le calife s’abstint toutefois -de me les montrer; il préférait ignorer leur contenu -plutôt que de m’en donner connaissance.</p> - -<p>La joie éprouvée par le calife, au sujet du succès -de son parent, fut cependant de beaucoup diminuée par -la nouvelle que des agents chrétiens pénétraient depuis -le sud et l’ouest dans les provinces équatoriales. Arabi -Dheifallah avait appris la présence d’une puissance -étrangère dans l’Ouganda, et la marche de forces chrétiennes -depuis l’Afrique occidentale. Il adressa un rapport -à ce sujet et demanda des instructions. Le calife -lui envoya environ 400 hommes de renfort à Redjaf, -avec l’ordre de retirer les postes avancés si des forces -supérieures s’avançaient contre eux, mais de conserver -en tout cas Redjaf elle-même. Dès le début, déjà lors -de l’envoi de la première expédition contre Emin Pacha, -il n’avait pas été dans l’intention du calife de conquérir -un pouce de terrain là-bas et d’y introduire sa domination. -Il voulait seulement établir une station afin d’avoir -en quelque sorte une base d’opération pour ses expéditions -dont le but était d’enlever des esclaves et de -rapporter de l’ivoire.</p> - -<p>Lorsque le vapeur fut parti pour le sud, le calife -tourna de nouveau toute son attention sur l’ennemi de l’est.</p> - -<p>Il dirigea sur Ousoubri tous les Djaliin encore fixés -à Omm Derman et nomma commandant de ce poste<span class="pagenum"><a name="Page_664" id="Page_664">[664]</a></span> -Hamed woled Ali, frère d’Ahmed woled Ali, tué à -Agordat par les Italiens. Bientôt après, il ordonna aux -Danagla qui se trouvaient aussi à Omm Derman de -marcher également sur Ousoubri, puis il envoya encore -dans le Ghedaref de petits détachements de cavaliers -arabes comme renfort. Sur la demande du calife, les -tribus arabes possédant des chameaux durent fournir -environ 3000 de ces animaux dont 1000 devaient être -incorporés avec leurs cavaliers dans la cavalerie se -trouvant dans le Ghedaref, tandis que le reste devait -amener à Ousoubri le blé emmagasiné sur les bords du -Nil Bleu à Roufa et Abou Haraz. La contrée d’Ousoubri -en effet, abandonnée par ses habitants depuis des années, -était complètement inculte et par suite, une grande disette -y régnait. Il espérait ainsi avoir suffisamment fortifié la -ligne de l’Atbara et créé une muraille protectrice destinée -à arrêter l’attaque de l’ennemi.</p> - -<p>Cette année-là, le calife ne parut pas devoir rester -tranquille. Mahmoud Ahmed rapporta que des chrétiens -avaient pénétré dans la province du Bahr el Ghazal et -s’efforçaient d’en gagner les tribus. Ils avaient dans ce -but déjà passé des contrats avec les chefs et étaient -arrivés à Hofrat en Nahas (mines de cuivre près de -Kallaka sur la frontière sud-ouest du Darfour). C’était -là en réalité une nouvelle de la plus haute importance et -le calife avait toute raison d’en être tourmenté.</p> - -<p>La province du Bahr el Ghazal riche et productive, -habitée par des tribus guerrières, mais divisées entre -elles, livrait de tout temps le gros des soldats aux bataillons -soudanais. Quatre à cinq mille hommes pouvaient -chaque année facilement être réunis et par suite de leurs<span class="pagenum"><a name="Page_665" id="Page_665">[665]</a></span> -dissensions de tribu à tribu, on pouvait exclure presque -le danger d’une révolte. Le propriétaire de la province du -Bahr el Ghazal pouvait ainsi, en quatre ou cinq années, -réunir entre ses mains une force d’environ 20000 hommes, -relativement bien organisée et sûre, suffisante pour imposer -sa domination sur le Darfour et le Kordofan et -même sur le Soudan tout entier. De plus, ces tribus -nègres avaient, cela va sans dire, peu de sympathie pour -les chasseurs d’esclaves arabes et se seraient volontiers -soumises à une puissance qui leur aurait accordé sa -protection contre eux.</p> - -<p>Le calife connaissait la situation: il sut aussitôt, à -la réception du rapport de Mahmoud Ahmed qu’il -s’agissait pour lui d’une question vitale. Il lui intima -l’ordre d’envoyer aussitôt, dans le sud du Darfour une -force suffisante pour chasser les étrangers des districts -du Bahr el Ghazal. D’après ces instructions, Mahmoud -Ahmed fit avancer l’émir Hatim Mousa, de la tribu -des Taasha avec des troupes importantes au sud de -Shakka, dans les districts nord du Bahr el Ghazal. Les -tribus frontières des Forogé, des Kara, des Bounga et -d’autres avec lesquelles les Européens avaient déjà conclu -des contrats, se soumirent sans résistance aux Mahdistes -qui prirent possession de leur pays.</p> - -<p>Un jour, je fus appelé auprès du calife qui me remit -plusieurs papiers écrits en langue française avec l’ordre -de les lui traduire.</p> - -<p>Il y avait parmi eux deux lettres du lieutenant de -la Kéthulle où il donnait à ses subordonnés différentes -instructions et règles de conduite dont la teneur était -sans aucun intérêt.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_666" id="Page_666">[666]</a></span></p> - -<p>Ces papiers étaient tombés dans les mains de Hatim -Mousa lors de l’occupation du territoire des Forogé. -Il y avait là aussi un traité entre le sultan Hamed woled -Mousa, chef des Forogé et les représentants de l’Etat -du Congo. Le traité contenait trois paragraphes conçus -à peu près comme suit:</p> - -<p>§ 1.—Le sultan Hamed woled Mousa, chef de la tribu -des Forogé reconnaît la suprématie de l’Etat indépendant -du Congo et se place, lui et sa tribu, sous sa protection.</p> - -<p>§ 2.—Le sultan Hamed woled Mousa s’engage à -entrer en relations de commerce avec l’Etat du Congo, à -exiger l’extension de celles-ci jusqu’aux districts frontières -du Darfour, si possible, et à accorder aux agents de cet -Etat protection et sécurité dans l’intérieur des frontières -de son pays.</p> - -<p>§ 3.—L’Etat indépendant du Congo s’engage à -soutenir le sultan Hamed woled Mousa dans toutes les -entreprises qui auraient pour but de maintenir et de -fortifier son autorité dans le pays.</p> - -<p>Conclu au mois d’août 1894.</p> - -<table id="td1" summary="td1"> - - <tr> - <td class="tdc3">Hamed woled Mousa,<br /> -sultan des Forogé<br /> -(Sceau).<br /> -Semio woled Tikma,<br /> -sultan des Tiga, comme témoin.</td> - - <td class="tdc3">(Signatures<br /> -des<br /> -représentants de<br /> -l’Etat du<br /> -Congo.)</td> - </tr> - -</table> - -<p>Les deux sultans s’étaient servi lettres latines -pour apposer leurs signatures. J’eus à peine traduit que -le calife me reprit aussitôt le papier. La curiosité -l’emportait sur la défiance. Il me dit pourtant:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_667" id="Page_667">[667]</a></span></p> - -<p>«Je ne t’ai pas seulement fait appeler à cause de -la traduction de ces écrits qui n’ont aucune valeur -pour moi. J’ai déjà donné ordre à Mohammed Ahmed -de chasser du Bahr el Ghazal tous ces chrétiens qui -sont venus, il est vrai, en petit nombre et seulement -comme voyageurs. Mais j’ai une proposition à te faire. -Tu sais que je te considère comme un des nôtres, comme -mon ami, mon disciple; je me suis décidé à le prouver -publiquement en te donnant pour femme, une de mes -cousines, ma plus proche parente. Que dis-tu de cela?»</p> - -<p>Habitué à ses caprices, je m’étonnai peu de son -offre et compris que son but était d’observer encore -davantage mes faits et gestes dans mon intérieur; il -fallait que je sois sous un contrôle serré pour qu’il sût -si, en secret, je n’avais pas de relations avec quelqu’un. -Il cherchait une occasion de me rendre inoffensif,—comme -il le disait lui-même.</p> - -<p>L’opinion publique voulait que, selon les us et -coutumes, je fusse en somme protégé en ma qualité -d’étranger; que serait-ce, une fois l’époux de sa cousine? -Lui, qui n’avait point épargné ses plus fidèles serviteurs, -comme Ibrahim Adlan, son meilleur chef des finances, -Zeki Tamel, son premier chef militaire, le cadi Ahmed -woled Ali et tant d’autres, ne m’épargnerait pas non plus!</p> - -<p>«Maître, lui répondis-je, que Dieu te bénisse et te -rende toujours victorieux! Ta proposition m’honore, mais -écoute la vérité! Ta parente est de sang royal, c’est une -descendante du Prophète et qui mérite d’être traitée comme -telle tandis que je suis une nature emportée qui ne sait -mettre un frein à sa colère et agit sans réflexion; je -crains que des difficultés ne surgissent, dont les suites<span class="pagenum"><a name="Page_668" id="Page_668">[668]</a></span> -pourraient détruire les bons rapports qui existent entre -toi et moi. Seigneur! que Dieu me conserve ta grâce!»</p> - -<p>«Depuis dix ans que je te connais, répliqua le -calife, je ne t’ai jamais vu emporté ou irréfléchi. Je t’ai -donné d’autres femmes; aucune plainte n’est parvenue -jusqu’ici à mes oreilles; il est vrai que j’ai appris que tu -les as mariées à tes domestiques ou que tu leur as rendu la -liberté. Pourquoi? Tu es donc resté fidèle aux coutumes -(il ne disait pas religion pour ne point me blesser) de -ta tribu, que tu ne veux avoir qu’une seule femme!»</p> - -<p>«Maître, repris-je, tu m’honores souvent en me donnant -une esclave; mais tu ne voudrais pas que je devinsse -l’esclave de mes esclaves! Leur conduite me force à les -chasser de chez moi ou à les marier à mes serviteurs. On -t’a mal renseigné en te disant que je suis resté fidèle -aux coutumes de ma tribu, puisque j’ai trois femmes!»</p> - -<p>«Bien, dit-il, je te crois. Mais tu refuses d’épouser -ma cousine!»</p> - -<p>«Maître, je ne refuse pas, je te préviens, pour -éviter des discordes futures. Encore une fois, ta proposition -m’honore, mais je te prie de m’éprouver davantage -afin que tu saches si vraiment je suis digne d’elle.»</p> - -<p>Il n’en comprit pas moins mon refus et me congédia.</p> - -<p>Ma position devenait toujours plus tendue; je connaissais -le calife: il s’attendait à une explosion de joie de -ma part, mon refus avait blessé sa fierté. Il ne l’oublierait -certes pas!</p> - -<p>Que faire? Aspirer à la liberté! Tant d’autres,—moi-même -aussi—y avaient travaillé longtemps, mais -toujours en vain!</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_669" id="Page_669">[669]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">CHAPITRE XVI.</h2> - -<p class="pch">Le calife et son règne.</p> - -<p class="psh">Portrait du calife.—Son ménage.—Le harem.—La garde du -corps.—Les prières publiques.—Le service postal.—Parades -et manœuvres.—Faveurs aux tribus de l’ouest.—Oppression des -tribus des bords du fleuve.—Forces militaires.—Questions de -frontières.—Organisation des finances.—Système monétaire.</p> - -<p>Le calife Sejjid Abdullahi ibn es Sejjid Mohammed, -dont j’ai décrit l’origine et le voyage auprès du Mahdi, -(page 180) est, comme je l’ai déjà raconté (page 393), de -taille moyenne, large d’épaules; il a la peau d’une couleur -brun clair, le nez aquilin, de grands yeux noirs, une -bouche bien proportionnée, et des traits réguliers. Le visage -est encadré d’une barbe d’abord entièrement noire, un -peu plus fournie autour du menton. Souple autrefois, il a -pris dans les dernières années de la corpulence; il n’a que -49 ans, mais il parait beaucoup plus âgé et sa barbe est -déjà presque blanche. Son visage, parfois d’une amabilité -séduisante, a d’habitude une expression dure et sombre: -celle du despote oriental. Emporté et d’un caractère -violent, il agit souvent, malgré sa finesse, sans réflexion, et -personne, pas même son frère, n’ose dans ces moments-là -lui adresser des remontrances. Il se méfie au plus haut -degré et de tout le monde, même de plus d’un de ses<span class="pagenum"><a name="Page_670" id="Page_670">[670]</a></span> -proches parents et des membres de sa maison. Il ne -croit pas à la fidélité et au dévouement; mais est convaincu -que toute personne en rapport avec lui dissimule -ses véritables sentiments. Pour lui dans tout son entourage -l’égoïsme est le mobile de toute action. Il est singulier -que cette nature méfiante accueille pourtant si bien la -flatterie et qu’il en accepte les expressions les plus outrées -avec plaisir. Pas d’entretien possible avec lui sans louanges -flatteuses sur sa sagesse, sa puissance, sa justice, sa -bravoure, sa générosité, son amour de la vérité et malheur -à celui qui blesse son amour-propre démesuré! Ismaïn -woled Abd el Kadir, un de ses cadis, qui jouit pendant -longtemps de sa faveur particulière, justement par ses -flatteries et ses louanges, avait établi un jour, dans une -conversation un parallèle entre le régime actuel du -Soudan et l’ancien état de choses sous le Gouvernement -égyptien. Il avait comparé le calife au Khédive Ismaïl -Pacha et s’était assimilé lui-même à Ismaïl Pacha el -Moufettish qui avait été le favori et le conseiller du -Khédive. Cette expression, imprudente dans les circonstances -actuelles, fut rapportée au calife qui, dans une -grande colère, fit aussitôt faire une enquête et ordonna -au juge de condamner Ismaïn woled Abd el Kadir, s’il -avait réellement prononcé ces paroles.</p> - -<p>«Le Mahdi, dit-il, est le représentant du Prophète -et je suis son successeur! Qui est placé sur la terre -plus haut que moi? Qui est plus noble que moi, descendant -direct du Prophète!»</p> - -<p>Ismaïn Abd el Kadir fut trouvé coupable, jeté dans -les fers, et, sur l’ordre du calife, condamné à la déportation -à Redjaf.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_671" id="Page_671">[671]</a></span></p> - -<p>«Comment a-t-il pu se permettre de comparer l’état -du Gouvernement actuel avec celui de l’ancien Gouvernement -égyptien? répétait-il indigné. S’il veut se comparer -à un Pacha, il peut le faire. Mais je ne permettrai -jamais de me placer sur le même pied, moi le -descendant du Prophète, que le Khédive, un Turc!»</p> - -<p>Il croit, par de tels propos, en imposer aux masses. -Sa vanité va jusqu’à la présomption; il prétend tout -savoir et tout comprendre; il agit toujours par inspirations -divines ou prophétiques, et n’hésite pas à s’attribuer -les mérites d’autrui. Ainsi, il prétend que la -koubbat, tombeau du Mahdi, qui fut construite par Ismaïn, -ancien architecte du Gouvernement, n’a été édifiée que -sur ses plans et ses projets. Les victoires d’Othman -woled Adam sur Abou Djimesa et de Zeki Tamel sur -le roi Jean d’Abyssinie n’avaient été remportées que -d’après les ordres qu’il avait soi-disant donnés.</p> - -<p>Méchant et cruel, il trouve plaisir à éveiller des -espérances chez les gens pour les tromper ensuite, à -leur ravir leurs biens, à les mettre aux fers, à les jeter -au cachot et à les faire condamner à mort. Il cherche -ses victimes de préférence parmi les chefs de famille. -Déjà du vivant du Mahdi, il était considéré comme la -cause de toutes les mesures de sévérité prises contre les -Mahdistes et de toutes les cruautés commises envers -les ennemis. Ce fut également lui qui ordonna à la -prise de Khartoum, de ne pas faire grâce, mais de tout -anéantir. Ce fut lui aussi qui déclara proscrits les -Sheikhiehs et fit mettre à mort, après la chute de -Khartoum, tous ceux qui appartenaient à cette tribu et -qui furent faits prisonniers dans le pays.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_672" id="Page_672">[672]</a></span></p> - -<p>Dans le partage des femmes prises comme butin, -il a soin de n’avoir aucun égard aux sentiments naturels. -Les mères sont régulièrement séparées de leurs -enfants et les frères de leurs sœurs; ils sont donnés en -partage à des tribus différentes afin de rendre une union -impossible. Lorsque Othman woled Adam envoya prisonnières -à Omm Derman les sœurs de l’ancien sultan -du Darfour, la princesse Miram Ija Basi et Miram -Bachita, il leur accorda la liberté tandis qu’il prit un -certain nombre de leurs parentes dans son harem et -distribua le reste entre ses partisans. Il apprit peu -après que quelques habitants du Darfour, se trouvant dans -la ville, faisaient des visites et apportaient des cadeaux -à leurs anciennes maîtresses. Il fit aussitôt arrêter les -deux femmes; il donna l’une à Hassib et l’autre à -Elias Kenuna qui avait justement le projet de partir -pour Redjaf. Ce fut en vain que la mère aveugle de -Bachita, Miram Semsem, demanda avec prière de pouvoir -au moins accompagner dans l’esclavage sa fille unique; -retenue de force sur l’ordre du calife, la vieille femme -mourut peu de jours après le départ de sa fille, le cœur -brisé. Bachita elle-même se précipita dans son désespoir, -au moment du départ, de la barque dans le Nil, mais -elle fut sauvée et succomba pendant le voyage à l’agitation -et à la fatigue.</p> - -<p>Ahmed Gourab, un marchand égyptien né à Khartoum -avait quitté la ville avant la défaite de l’armée de Hicks -et était parti pour l’Egypte, laissant à Khartoum sa -femme qui y était née et sa fille. Comme les affaires en -Egypte ne lui réussissaient pas, et peut-être aussi poussé -par le désir de revoir sa femme et son enfant, il revint<span class="pagenum"><a name="Page_673" id="Page_673">[673]</a></span> -plus tard par Berber dans le Soudan. Il fut arrêté le -jour de son arrivée à Omm Derman; amené devant le -calife, il expliqua qu’il était venu pour lui offrir ses -services et pour rejoindre sa femme et sa fille, laquelle -s’était mariée entre-temps avec un homme de Bokhara.</p> - -<p>«J’accepte tes services, lui dit le calife, tu peux -aller à Redjaf et y prendre part à la guerre sainte -contre les païens.» Ce fut en vain qu’Ahmed Gourab le -supplia de le laisser aller auprès des siens ou de lui -donner tout au moins la permission de les voir; il fut -aussitôt emmené sur le vapeur qui était par hasard prêt -à partir, soumis à la plus stricte surveillance et avec -l’ordre d’empêcher toute entrevue avec sa famille.</p> - -<p>«Là-bas il pourra, ajouta le calife en riant, lorsqu’on -eut emmené Ahmed Gourab, s’entretenir avec Miram Ija -Basi et Miram Bachita, si leurs maîtres leur en donnent -la permission.» C’était dans ces cruautés raffinées que -le calife cherchait et trouvait son plaisir. Grand est le -nombre de ceux qu’il fit fouetter ou exécuter sans le -moindre motif plausible.</p> - -<p>Il fit couper sur la place du marché la main droite -et le pied gauche à Mogeddem Omer qui lui avait promis -de tirer du plomb des pierres; il avait reçu pour cela un -don en argent, mais n’avait pu tenir sa promesse. Que -de fois je dus être témoin de telles exécutions! Il assista -personnellement à cheval à l’exécution des Batahin -et considéra ses victimes en souriant tranquillement! -Il n’épargna pas davantage ses plus fidèles serviteurs. -Ibrahim Adlan, Zeki Tamel, le cadi Ahmed, furent -tous sacrifiés et leurs femmes et leurs enfants partagés -entre les chefs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_674" id="Page_674">[674]</a></span></p> - -<p>Comment punit-il les Ashraf! Ils étaient certainement -coupables de s’être révoltés contre lui. Mais -après les avoir vaincus et désarmés, il pouvait les -envoyer en exil ou les garder prisonniers, eux ses compagnons -d’autrefois. Il préféra s’en débarrasser d’un seul -coup et les fit assommer tous à la fois comme des chiens, à -coup de bâtons et de haches: c’étaient les plus proches -parents de son ancien seigneur et maître, le Mahdi!</p> - -<p>Dans son entourage, il exige la plus grande -soumission. Ceux qui sont reçus auprès de lui doivent -attendre, les mains croisées sur la poitrine et les yeux -baissés, l’ordre de s’asseoir. Tandis qu’il reste couché -sur son angareb sur lequel sont étendues une natte de -palmier et une peau de mouton et qu’il appuie sa tête -et son bras sur des pièces de coton enroulées en guise -de coussin, les autres s’asseyent avec les jambes repliées -sous eux comme à la prière et la tête baissée et répondent -avec soumission aux questions qui leur sont posées. -Ils doivent rester dans cette position extrêmement incommode -jusqu’à ce qu’ils soient congédiés. Même dans -la mosquée, et après la prière, ceux qui se trouvent -auprès de lui doivent se comporter ainsi et ne peuvent -aucunement se mettre à leur aise. Il tient particulièrement -à ce que les yeux restent toujours baissés devant lui, -tandis que lui-même observe sans cesse et attentivement.</p> - -<p>Il y a quelques années, comme Mohammed Saïd, le -Syrien, qui avait le malheur de ne posséder qu’un œil, se -trouvait par hasard dans son voisinage lors d’une lecture -religieuse et le regardait avec persistance, il m’appela -aussitôt auprès de lui et m’ordonna de conseiller à cet -homme d’une manière pressante de ne plus jamais venir<span class="pagenum"><a name="Page_675" id="Page_675">[675]</a></span> -dans son voisinage et le regarder sans permission spéciale. -Il me confia, à ce sujet, que lui, comme tout Soudanais, -craignait le mauvais œil.</p> - -<p>«Rien ne peut résister à l’œil de l’homme, me dit-il, -les maladies et les malheurs ne sont jamais que la suite -du mauvais œil.»</p> - -<p>Le caractère du calife a pourtant à son actif quelques -traits plus sympathiques. Je dois citer son amour, -réellement sincère pour son fils Othman et son attachement -pour ses plus proches parents.</p> - -<p>Othman, qui peut être à présent dans sa 21<sup>ème</sup> année -étudia dans sa première jeunesse le Coran. Mais son -père n’hésita pas à changer fréquemment de précepteur, -sur le désir du fils. Lorsque Othman prétendit être assez -avancé dans la lecture, son père le dispensa d’autres -études. A dix-sept ans, il le maria à une cousine, la -fille de son frère Yacoub et par amour pour son fils -s’écarta à cette occasion, des règles sévères du mariage, -imposées par le Mahdi, qui ordonnaient la plus grande -simplicité.</p> - -<p>Il organisa un festin qui dura huit jours et auquel -tous les habitants d’Omm Derman furent invités. Il fit -construire sur la place située à l’ouest de la maison de -Yacoub, un vaste édifice en briques cuites, pourvu de -toutes les commodités que le Soudan pouvait offrir; on -créa même un jardin public qui eut du succès. Plus tard, -il maria encore deux autres de ses parentes à son fils; -il lui donna des concubines qu’il choisit lui-même, mais -lui déclara qu’il n’aurait jamais pour femme une personne -d’une tribu étrangère, il entendait par là celles de la -vallée du Nil.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_676" id="Page_676">[676]</a></span></p> - -<p>Il tient avec soin son fils à l’écart des étrangers, -qu’il considère comme dangereux, même pour lui personnellement. -Ayant appris que Othman, dans le feu de -sa jeunesse, méprisait les ordres paternels et avait des -entrevues nocturnes avec quelques étrangers, il donna à -son frère Yacoub la propre maison de son fils. Pour -celui-ci, il fit construire un nouveau bâtiment dans l’intérieur -du mur d’enceinte d’Omm Derman, presque en face -de sa propre maison, afin de l’avoir ainsi sous sa surveillance -immédiate et continuelle. Il maria sa fille Radhia -au jeune fils du Mahdi, Mohammed, bien que celui-ci -n’éprouvât aucune inclination pour sa fiancée et désirât -avoir pour femme une de ses parentes. Le calife alla à -l’encontre de ses désirs, en sa qualité de tuteur, de -maître et de beau-père. Mohammed n’eut ainsi qu’une -seule femme. Cette restriction inusitée amena une tension -continuelle entre le calife et son beau-fils, qui se sépara -même de sa femme. Mais bientôt la crainte le fit déclarer -prêt à reprendre sa femme et à lui consacrer le reste -de sa vie.</p> - -<p>Le calife lui-même, conformément à ses goûts et à -sa situation, tenait à avoir un grand train de maison. -Son harem comptait plus de 400 femmes. Quatre d’entre -elles sont légitimes, permises par la religion musulmane -et appartiennent à des tribus libres. Mais il s’en sépare -souvent pour les remplacer par d’autres, car il aime le -changement. Les autres femmes appartiennent en grande -partie aux tribus soumises par le Mahdi. Ayant été -amenées comme butin de guerre, elles jouissent de droits -moindres comme concubines. Le reste des habitantes du -harem se compose des esclaves acquises par le pillage ou<span class="pagenum"><a name="Page_677" id="Page_677">[677]</a></span> -achetées. Ce grand nombre de femmes offre une étrange -diversité dans la couleur surtout, qui parcourt toutes -les nuances, depuis le jaune le plus clair jusqu’au -noir le plus foncé, dans les races les plus différentes. -Elles sont divisées en groupes de 15 à 20 à la tête -de chacun desquels se trouve une directrice; la réunion -de trois ou quatre de ces groupes forme une nouvelle -division, dont la direction supérieure appartient à une -femme libre ou à une concubine spécialement nommée -par le calife. Chaque mois, une mesure fixée de blé -et une somme d’argent sont remises à ces directrices -pour subvenir à l’entretien des femmes qui leur sont -confiées. En outre, des moyens sont mis à leur disposition -pour qu’elles puissent se procurer les articles de toilette -nécessaires aux soins de leur corps, comme de l’huile, -de la graisse, des parfums, etc. Les vêtements, qui sont -nuancés suivant le rang, la beauté ou les qualités de -chacune, se composent pour la plupart d’étoffes de coton -blanc, munies de bordures de couleurs variées, produits -du pays; elles s’affublent aussi d’étoffes de laine et de -soie de différentes couleurs, importées d’Egypte. Ces -toilettes sont données soit par le calife lui-même, soit -par ses eunuques supérieurs. Le port d’ornements, de -bijoux en or et en argent ayant été très sévèrement -interdit par le Mahdi, on se contente ordinairement de -boutons de nacre qui sont attachés avec de petits morceaux -de corail et d’onyx, dont on entoure les articulations -des mains et des pieds ainsi que la tête. Les -cheveux sont tressés en une infinité de toutes petites -tresses fortement enduites de graisse, de parfums et -arrangées en formes les plus variées et les plus compliquées.<span class="pagenum"><a name="Page_678" id="Page_678">[678]</a></span> -Il est facile de comprendre que le parfum de -ces dames du Soudan offre au début une jouissance -douteuse à un nez européen.</p> - -<p>Depuis les dernières années, les femmes des notables -recommencent à porter de l’or et de l’argent, et, dans -la maison du calife lui-même, les principales femmes y -déploient un luxe considérable. Toutes se trouvent dans -des bâtiments isolés, placés dans des cours entourées de -murs, ayant quelque analogie avec nos casernes. Leur -état de santé est surveillé par de vieilles femmes désignées -à cet effet, qui renseignent leur maître à ce sujet. -De petits eunuques font le service intérieur de ces -maisons, et préviennent celle des femmes qui doit avoir -l’honneur d’une audience chez le calife. De temps en -temps, il passe une véritable revue de toute l’armée -féminine. Régulièrement à cette occasion, celles qui ont -cessé de plaire à leur maître, à la suite de défauts -physiques ou moraux, sont congédiées et d’après leur -position sociale mariées ou données en cadeau aux -proches parents, aux favoris ou aux serviteurs.</p> - -<p>Les cours sont étroitement surveillées par des -eunuques ou des moulazeimie nègres et les femmes -privées presque de tout rapport avec le monde extérieur. -Tout au plus une fois par an est-il permis aux parentes -de voir pendant un court espace de temps les membres -de leur famille et de leur parler.</p> - -<p>La première femme du calife est Sahra, sa parente -qui a partagé avec lui, depuis sa première jeunesse, les -douleurs et les joies. Elle est la mère des plus âgés de -ses enfants, Othman et Radhia. Dans les premières -années de son règne, il ne mangeait que des mets simples<span class="pagenum"><a name="Page_679" id="Page_679">[679]</a></span> -préparés par elle-même ou sous sa surveillance, comme -l’asida, de la viande rôtie ou des poules. Avec le nombre -croissant de ses femmes, il apprit cependant à connaître -et à apprécier les produits de leur art culinaire raffiné, -introduit par les Turcs et les Egyptiens.</p> - -<p>Il changea alors sa manière de vivre et n’est maintenant -dans sa maison rien moins qu’un contempteur de la -nourriture nouvelle, qu’il préfère, tandis qu’il cherche à -démontrer à l’extérieur qu’il se nourrit simplement. A -ce sujet il ne tarda pas à se quereller avec sa femme -Sahra qui lui représenta vivement que les mets préparés -par d’autres seraient facilement enchantés ou empoisonnés -et pourraient mettre sa vie en danger. Il la renvoya deux -fois pour ce motif, mais se laissa persuader par Yacoub -et ses parents de la reprendre et de la reconnaître de -nouveau comme son épouse.</p> - -<p>Le nombre des eunuques, qui se tiennent dans les -différentes maisons des femmes, principalement pour -garder l’entrée des appartements, ou qui sont employés -à d’autres services, dépasse vingt. A la tête de tout le -personnel se trouve l’eunuque en chef Abd el Kayoum. -Il a la surveillance des terres immenses, cultivées par des -esclaves pour la maison du calife. Il a à s’occuper des -achats de blé nécessaires, des animaux de boucherie, bœufs -et moutons et à se procurer auprès du Bet el Mal les -sommes nécessaires au ménage. Il a toujours sous sa -garde des sommes très considérables dans lesquelles le -calife puise les présents qu’il envoie fréquemment en -secret à ses émirs ou à d’autres personnalités influentes.</p> - -<p>Pour l’assister dans ses fonctions, il a des secrétaires -et des domestiques en grand nombre à sa disposition,<span class="pagenum"><a name="Page_680" id="Page_680">[680]</a></span> -principalement des eunuques et des esclaves. Le calife -lui a sévèrement interdit de permettre à un étranger de -jeter même un coup d’œil dans l’intérieur de sa maison.</p> - -<p>Le vêtement du calife se compose de la gioubbe -munie de bandes d’étoffes de couleur, d’une pièce de fin -coton blanc et de vastes pantalons arabes de la même -étoffe. Sur la tête il porte une sorte de cape ronde en -soie de couleurs variées, comme on les fabrique à la -Mecque et à Médine, autour de laquelle est attaché un -petit turban blanc. Il porte, noué autour du corps, -une ceinture en coton étroite et longue d’environ cinq -aunes (hisam), sur les épaules il met un léger châle de -la même étoffe. Il a troqué les sandales qu’il portait -autrefois contre des jambières en cuir brun rouge et -des souliers jaunes. Pendant la marche, il porte de la -main gauche une épée et de la droite il s’appuie sur -une petite lance hadendoa sculptée, dont il se sert comme -d’une canne.</p> - -<p>Pour son service personnel, il a toujours autour de lui -dix à quinze jeunes garçons esclaves, parmi lesquels beaucoup -sont enfants d’Abyssins chrétiens et ont été emmenés -par Abou Anga et Zeki Tamel. Ces garçons ont -pour devoir de se tenir toujours dans son proche voisinage, -ils portent les messages dans l’intérieur de la -ville, convoquent les personnes mandées et doivent être -prêts nuit et jour à recevoir ses ordres. Aussitôt qu’ils -ont atteint l’âge de 17 à 18 ans, ils sont enrôlés -comme moulazeimie et remplacés par de plus -jeunes. Le calife croit ainsi pouvoir le mieux garder ses -secrets, ce qui serait difficile à obtenir des domestiques -adultes, à cause de leur corruptibilité qui est générale.<span class="pagenum"><a name="Page_681" id="Page_681">[681]</a></span> -Dans l’intérieur de sa maison, (où même ces garçons -ne doivent pas le suivre), il a à son service de jeunes -eunuques, les plus âgés de ces malheureux sont occupés -au service extérieur. Tous ces jeunes serviteurs ont -aussi à souffrir de sa brutalité; les plus petites fautes -sont punies de coups de fouet, de privation de nourriture, -de mise aux fers, etc.</p> - -<p>Dans les trois dernières années, le calife songea -surtout à renforcer et à réorganiser ses moulazeimie. Il -prit une partie des Djihadia stationnés à Omm Derman -et de ceux des armées de Mahmoud Ahmed et de Zeki -Tamel, et parmi eux choisit les hommes les plus forts -et les plus beaux. Les émirs des tribus occidentales -eurent à fournir tous les jeunes hommes comme moulazeimie; -cet ordre n’a pas été jusqu’ici complètement -exécuté. Parmi les Djaliin, il n’accepta dans sa garde -que les fils des premières familles, tandis qu’il exclut -complètement de son service les Danagla et les Egyptiens -dont il se méfiait.</p> - -<p>De cette manière, il a créé une garde de près de -11000 hommes qui sont tous logés avec leurs femmes -et leurs enfants, dans le voisinage de ses maisons et de -celles de son fils, à l’intérieur des murs d’enceinte nouvellement -construits d’Omm Derman. Cette armée est -divisée en trois corps dont le premier est commandé par -son fils Othman, le second par son jeune frère Haroun -ibn Mohammed, âgé d’environ 18 ans et le troisième -par son cousin Ibrahim Khalid. Ce dernier fut remplacé, -il y a peu de temps, par Rabeh, un Abyssin élevé dans -la maison du calife. Othman, son fils, est le chef suprême -et remplace le calife dans toutes les affaires<span class="pagenum"><a name="Page_682" id="Page_682">[682]</a></span> -concernant les moulazeimie. Ces corps sont partagés en -sous-divisions d’environ cent hommes, sous le commandement -d’un ras miye (chef de cent hommes) lequel a -sous ses ordres plusieurs lieutenants. Cinq à six de ces -ras miye ont un émir à leur tête et un adjudant.</p> - -<p>Les soldats nègres (Djihadia) ne sont pas mélangés -dans les sous-divisions avec les Arabes libres, mais dans -les divisions des émirs, de sorte que chacun de ces derniers -a pour subalternes deux à trois ras miye de troupes nègres -et plusieurs ras miye de soldats arabes. Presque tous -sont armés de fusils Remington qu’on laisse habituellement -dans les magasins et qui ne leur sont remis que dans les -occasions solennelles. Ces moulazeimie reçoivent comme -solde un demi-écu derviche par mois et, tous les quinze -jours, un huitième d’ardeb de doura pour leur entretien. -Le blé leur est remis assez régulièrement tandis qu’on en -prend à son aise avec le paiement de la solde en espèces. -Les gages des ras miye et des émirs sont, bien entendu, -plus élevés; ils reçoivent en outre souvent du calife des -cadeaux en femmes et en esclaves.</p> - -<p>Tous les moulazeimie ont pour devoir de protéger la -personne du calife; tous l’accompagnent dans ses revues, -dans ses promenades, même à l’intérieur de la ville. Ils -doivent toujours, d’après les ordres de leur maître, stationner -sur les places et dans les rues larges, dans le -voisinage immédiat de ses maisons. Bien que le calife -ait banni l’ancienne musique militaire égyptienne, il a -toutefois conservé les clairons parmi lesquels deux sont -de sa suite régulière. On utilise les anciennes sonneries: -pour les ras miye: «capitaine», pour les émirs: -«major», pour les commandants: «colonel». Le calife<span class="pagenum"><a name="Page_683" id="Page_683">[683]</a></span> -visite souvent pendant la nuit les moulazeimie, afin de -voir s’ils se trouvent bien aux postes qui leur ont été -assignés. Les ras miye et les émirs sont donc, à proprement -parler, continuellement de service et ne peuvent se -rendre dans leurs maisons qu’en secret ou en prétextant -une maladie. Ce service extraordinairement sévère est une -cause du mécontentement qui règne presque généralement.</p> - -<p>L’activité publique du calife consiste avant tout dans -l’accomplissement journalier des devoirs religieux notamment -des cinq prières. A l’aube, il procède à la prière du -matin, après laquelle on lit dans la djami, le rateb prescrit -par le Mahdi, réunion de versets du Coran et de formules -de prières. Cela exige environ une heure. Le calife se retire -ordinairement dans ses appartements après la prière du -matin, mais il fait parfois une ronde dans la djami afin -de voir si les gens obéissent à ses ordres et prennent une -part active aux exercices de piété. Les prières sont -d’ailleurs publiques. Vers deux heures, il procède à la -prière du jour; deux heures plus tard à la prière asr, -après laquelle le rateb est lu de nouveau. Au coucher -du soleil, il fait encore ses dévotions, et, environ -deux ou trois heures plus tard, la prière de la nuit -commence.</p> - -<p>Le calife procède à ses oraisons dans la mihrab, -construite devant les places des croyants. C’est une -colonnade carrée avec des parois à treillage qui lui laissent -la vue libre de tous les côtés. Derrière lui se tient son -fils, puis les cadis, quelques personnes spécialement désignées -auxquelles se joignent, à droite et à gauche, les -moulazeimie appartenant aux tribus libres. Les soldats -nègres accomplissent leurs prières sur les places libres<span class="pagenum"><a name="Page_684" id="Page_684">[684]</a></span> -situées devant sa maison et qui ne sont séparées de la -djami que par un mur.</p> - -<p>A droite des moulazeimie se trouvent les émirs de -Yacoub, avec leurs gens appartenant pour la plupart aux -tribus de l’ouest; à gauche, se trouvent quelques Arabes -appartenant également aux bannières de Yacoub, les gens -soumis au calife Ali woled Helou, puis enfin les Djaliin et -les Danagla. Plusieurs milliers d’hommes assistent toujours -aux exercices de piété célébrés en commun, en rangs -réguliers les uns derrière les autres. Le calife veille avec -une sévérité particulière à ce qu’avant tout les hautes -personnalités et les émirs ne fassent pas défaut.</p> - -<p>Il condamne justement les personnes suspectes, à -suivre chaque jour les cinq prières, sous la surveillance -de gens désignés pour cela. Par ces exercices de piété, -il a moins en vue l’accomplissement des devoirs religieux -de ses subordonnés, que le moyen d’exercer un contrôle -sur eux et de les détourner d’autre chose. Beaucoup de -gens qui demeurent loin de la djami, sont si épuisés qu’ils -s’abstiennent volontiers, par fatigue et manque de temps, -d’autres assemblées nocturnes.</p> - -<p>Le calife s’est donné pour tâche d’anéantir toute -vie en société, qui pourrait offrir l’occasion de ne pas -toujours considérer sous le jour le plus favorable ses -ordonnances et ses actions. Si la maladie l’empêche de -paraître à la prière, il se fait représenter ordinairement -par un de ses cadis ou par Abd el Kerim, un pieux -moulazem de la tribu des Takarir. Mais ceux-ci doivent -prendre place comme Imam en dehors de la mihrab. Il ne -permet presque jamais au calife Ali woled Helou de le -représenter quoique celui-ci, d’après les ordres du Mahdi,<span class="pagenum"><a name="Page_685" id="Page_685">[685]</a></span> -soit désigné comme son remplaçant et son successeur -légitime.</p> - -<p>La matinée, les heures qui suivent les exercices -religieux de l’après-midi ou de la nuit, sont consacrées -aux affaires du Gouvernement. Il reçoit les courriers, -travaille avec ses secrétaires et entend les cadis, les -émirs et autres personnes désignées par lui nominalement -et avec lesquelles il désire s’entretenir.</p> - -<p>Le service postal est très primitif. Le calife dispose -de 60 à 80 chameliers qu’il envoie avec des ordres à -ses généraux et ses sujets dans les districts les plus -divers, et qui rapportent ensuite les réponses ou les -autres nouvelles.</p> - -<p>Bien que la proposition lui ait été faite par Ibrahim -Adlan d’établir des stations de poste afin d’avoir, à -de moindres frais, un service plus régulier et plus -rapide, il s’y refusa, parce que, disait-il il attache -une importance particulière à recevoir de la bouche -même des courriers des rapports sur les contrées parcourues -par eux, ainsi que sur la conduite de ses émirs. -Les émirs des provinces envoient des rapports à leur -maître, si le motif leur parait important; leurs propres -messagers doivent ensuite rapporter les réponses et les -ordres du calife. Les courriers du calife ne prennent les -lettres privées que des personnes bien connues et secrètement -pour les expédier plus loin.</p> - -<p>Comme le calife ne sait ni lire ni écrire, tous les -écrits qui arrivent sont remis à ses premiers secrétaires -Abou el Gasim et Monteser. Ceux-ci lui en font connaître -le contenu et préparent ensuite les expéditions -d’après ses ordres. Toujours dans son voisinage immédiat,<span class="pagenum"><a name="Page_686" id="Page_686">[686]</a></span> -ils passent une vie d’angoisse et de soucis; sur le moindre -soupçon d’avoir trahi ses secrets, même seulement par -étourderie, il ne les épargnerait certainement pas plus -qu’Ahmed, leur ancien camarade; sur la simple accusation -d’avoir été en relations avec ses ennemis les Ashraf, il -le fit exécuter avec quatre de ses frères.</p> - -<p>Le plus souvent, il confère avec ses cadis, ceux-ci -simples instruments entre ses mains, doivent couvrir son -humeur despotique du manteau de la justice. Dans une -attitude soumise, la tête baissée, assis devant lui en -demi-cercle sur la terre nue, ils écoutent attentivement -les instructions qui leur sont données, la plupart du -temps à demi-voix; ce n’est que très rarement que l’un -d’entre eux se permet d’exprimer sa propre opinion. A -part ces derniers, il reçoit ses émirs et, de temps à autre, -d’autres personnalités influentes ou qui lui conviennent. -Il s’informe auprès d’elles des affaires du pays, de leurs -tribus et même de personnes isolées, songeant toujours -aux intrigues et aux moyens de forcer les gens, afin de -s’en servir plus facilement pour ses visées. Les entrevues -avec Yacoub et ses plus proches parents n’ont lieu ordinairement -que lorsque la prière de la nuit est achevée, et -durent souvent jusqu’à minuit. On parle alors des mesures -propres à prendre pour se débarrasser des personnes mal -vues, pour affaiblir les mécontents et les ennemis intérieurs -et fortifier sa propre domination. De temps en temps, il -fait des sorties ou plutôt de courtes promenades à cheval, -dans l’intérieur de la ville, ou visite ses maisons sises -aux extrémités nord et sud d’Omm Derman.</p> - -<p>Les sons mélancoliques de l’umbaia, les coups -sourds du tambour de guerre annoncent aux habitants<span class="pagenum"><a name="Page_687" id="Page_687">[687]</a></span> -de la ville que le maître du pays veut se montrer au -public dans les rues. Tous les chevaux sont aussitôt -sellés; leurs propriétaires attendent le calife derrière la -djami, afin de se joindre à sa suite. Les portes sont -ouvertes, les moulazeimie se précipitent au dehors. Il -paraît enfin lui-même, presque toujours à cheval. Les -moulazeimie forment autour de lui, là où la place le -permet, un carré épais ou marchent en rangs de 10 à 12 -hommes devant lui. La foule à longs flots se déroule, -se précipite à sa suite à pied ou à cheval. A la gauche -du calife, marche un Arabe particulièrement grand et -bien bâti, Ahmed Abou Dsheka, qui remplit le rôle -d’écuyer; il a l’honneur de mettre en selle son maître et -de l’aider à en descendre; à droite, un vigoureux nègre, -le surveillant des esclaves préposés au service des -chevaux du calife. Devant lui, marchent six hommes -avec des umbaia dont on sonne tour à tour, sur son -ordre; derrière lui, ses clairons qui donnent le signal de -la marche et de la halte et, sur le désir du calife, appellent -les principaux moulazeimie. A une petite distance, -suivent les garçons destinés à son service personnel qui -portent la rekouba (récipient en cuir destiné aux ablutions -religieuses), la peau de mouton utilisée pour la -prière et plusieurs lances. Il se fait parfois accompagner -de sa musique composée d’environ 50 esclaves nègres -qui, munis de cornes d’antilopes et de tambours fabriqués -avec des troncs d’arbres creux, jouent surtout des -airs africains qui se distinguent moins par la melodie que -par un bruit qui s’étend de fort loin. Ordinairement -ces promenades ont lieu après la prière de midi et le -retour s’effectue au coucher du soleil. Pendant la marche,<span class="pagenum"><a name="Page_688" id="Page_688">[688]</a></span> -il fait souvent sonner la halte, lorsque la place le permet -et ordonne aux cavaliers de montrer leur art qui consiste -avant tout à passer devant le calife en groupes -de quatre dans un galop très rapide et en brandissant -leurs lances ou à s’arrêter raide devant lui au moment -où ils défilent. Dans les premières années de son règne, -il assistait presque régulièrement chaque vendredi aux -parades qui avaient lieu dans le grand champ de -manœuvres, situé à l’ouest de la ville. Il s’en abstient -maintenant depuis longtemps et se contente d’assister -aux quatre grandes revues annuelles. Celles-ci ont lieu; -au jour de naissance du Prophète, à la fête du Mirady, -à la fin du Ramadan au Baïram et 70 jours plus tard -au Kourban Baïram. Le Kourban Baïram, est la fête -principale; toutes les troupes qui se trouvent dans le -voisinage et, même parfois en temps de paix, une partie -des garnisons du Darfour ou du Ghedaref sont appelées, -à y participer.</p> - -<p>Le premier jour, on célébre la prière prescrite pour -le Baïram, sur le champ de manœuvres. Le calife s’y -rend en personne; suivant l’usage, une maison en briques -est construite pour lui à cet effet.</p> - -<p>Seuls, ses favoris et quelques moulazeimie l’entourent -tandis que tout le reste de la foule se range au dehors -en longues files. La prière achevée, le calife monte en -chaire; la prédication, qui dure environ 5 minutes, a -été préparée par ses secrétaires qui, plusieurs jours à -l’avance s’évertuent à la lui faire apprendre. Après quoi, -on tire sept coups de canon, puis chacun se rend dans -sa maison pour y égorger l’agneau du sacrifice, ainsi -qu’il est prescrit par la religion, si ses moyens le lui<span class="pagenum"><a name="Page_689" id="Page_689">[689]</a></span> -permettent. Dans les tristes circonstances actuelles, presque -tous doivent se contenter d’un plat de bouillie au -lieu de l’agneau. Les trois jours qui suivent sont occupés -par les manœuvres que couronne la revue finale. -Déjà avant le lever du soleil, les émirs se rendent avec -leurs hommes, bannières au vent, à leurs places respectives, -sur le champ de manœuvres, une plaine sablonneuse, -couverte de ruines isolées. L’ordre de marche a -lieu en ligne déployée, toujours dans la direction de l’est.</p> - -<p>La bannière principale, celle de Yacoub, est en -étoffe noire, d’une grandeur gigantesque, placée en face -de la zeriba du calife, à une distance d’environ 400 -mètres. A droite et à gauche sont les bannières de ses -émirs. Au nord est la bannière principale du calife Ali -woled Helou, de couleur verte; à droite et à gauche -celles des émirs qui lui sont soumis. A l’extrémité de -l’aile gauche se trouvent les cavaliers et les chameliers, -tandis qu’à l’aile droite tous les hommes armés de fusils -ont pris position. Ses troupes se composent en partie de -Djihadia, en partie de gens fournis par les différents -émirs pour les trois jours de fête et que l’on arme de -fusils.</p> - -<p>Après le lever du soleil, le calife s’avance vers ses -troupes; comme pour les sorties ordinaires, il est entouré -de tous ses moulazeimie qui, ce jour-là, sont tous -revêtus de gioubbes et coiffés de turbans neufs: puis il -passe la revue.</p> - -<p>A cette occasion, il est ordinairement à dos de -chameau et rarement à cheval afin d’avoir, de son siège -élevé, une vue plus étendue. Parfois, il utilisait aussi -les équipages des anciens gouverneurs généraux, amenés<span class="pagenum"><a name="Page_690" id="Page_690">[690]</a></span> -comme butin de Khartoum à Omm Derman et conservés -dans le Bet el Amana (arsenal).</p> - -<p>On y avait attelé deux chevaux que conduisait très -prudemment et au pas un cocher égyptien; le calife -néanmoins craignit de verser, c’est pourquoi il renonça -bientôt au plaisir de se montrer en carrosse à ses -sujets.</p> - -<p>Il parcourt la rue à l’ouest de la djami, jusqu’à la -Raï ez serga, la bannière noire; là, il reste devant -elle en la considérant pendant quelques minutes, puis se -rend à la zeriba située en face.</p> - -<p>Au sud de celle-ci est construite une sorte de -tente, formée de branches d’arbres et de nattes de -paille; quand le calife a pris place sur son angareb -entouré de ses cadis, il fait défiler l’armée.</p> - -<p>Parfois le calife part de sa maison par la route -du sud, jusqu’à l’extrémité de la ville, afin de passer -lui-même devant tout le front, long de plusieurs kilomètres; -il ordonne ensuite le défilé de l’armée.</p> - -<p>Dans ces revues, les cavaliers portent fréquemment -d’anciennes cottes de mailles se trouvant dans le pays -depuis un temps immémorial et de provenances européenne -et asiatique, ainsi que des casques en fer ou des capes -doublées de coton de couleurs variées et des formes les -plus grotesques, entourées en outre de turbans rouges. -Les chevaux des cavaliers ainsi parés sont couverts -de schabraques composées de grandes pièces d’étoffes -multicolores. Le tout a une certaine ressemblance avec -les tournois d’antan et la chevalerie du moyen-âge; le -spectateur en éprouve une impression particulière, mais -toujours satisfaisante.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_691" id="Page_691">[691]</a></span></p> - -<p>Pendant trois jours, on est tout au militaire, puis -ceux qui ne résident pas à Omm Derman reçoivent la -permission de rentrer chez eux.</p> - -<p>Le Mahdi Mohammed Ahmed avait déjà de son vivant -désigné pour lui succéder, ses trois califes Abdullahi -ibn es Sejjid Mohammed, Ali woled Helou et Mohammed -Chérif. Abdullahi était donc monté le premier sur le -trône; dès ce moment, il ne pensa plus qu’à fortifier sa -domination personnelle et à la rendre héréditaire.</p> - -<p>Les Ashraf réfractaires, qui se vantaient de leur -parenté avec le Mahdi, lui fournirent une bonne occasion -de les désarmer, eux et en même temps le calife Ali -et de fusionner leurs soldats nègres avec les siens. Comme -descendant d’une tribu de l’ouest, c’était un étranger -dans le pays et il comprenait fort bien qu’il ne pourrait -compter sur l’obéissance et la soumission des habitants -de la vallée du Nil, les Djaliin, les Danagla et les -différentes tribus demeurant dans le Ghezireh et leur en -imposer d’une façon durable que s’il possédait une force -considérable.</p> - -<p>A cet effet, il envoya dans l’ouest des agents secrets -qui devaient persuader aux familles arabes indigènes de -venir en pèlerinage au tombeau du Mahdi et de se fixer -ensuite dans la vallée du Nil.</p> - -<p>Ces agents dépeignirent les choses sous les couleurs -les plus riantes et expliquèrent aux Arabes qu’ils étaient -destinés par Dieu à devenir les maîtres de ces riches -pays; que le calife, en qualité de compatriote et de parent -tiendrait à leur disposition et d’une façon illimitée les -richesses de ces peuples étrangers, leurs troupeaux, leurs -esclaves, etc. Beaucoup se laissèrent tenter par ces promesses<span class="pagenum"><a name="Page_692" id="Page_692">[692]</a></span> -et se rendirent volontairement avec leurs femmes -et leurs enfants à Omm Derman.</p> - -<p>Ce renfort ne parut pas suffire au calife; il donna -l’ordre à Othman woled Adam et plus tard à Mahmoud -woled Ahmed d’engager énergiquement à l’émigration les -tribus du Darfour et du Kordofan et même, si cela était -nécessaire de les y contraindre.</p> - -<p>Sous cette impulsion prit alors naissance une sorte -d’émigration des peuples de l’ouest vers l’est, qui, quoique -ayant diminué naturellement avec le temps, dure encore -aujourd’hui. Beaucoup succombent, il est vrai, aux fatigues -du voyage, par la faim, la soif et la maladie. Arrivés à -Omm Derman, beaucoup meurent par suite du changement -de climat. Malgré cela, le calife sut si bien fortifier sa -puissance qu’il n’a plus rien à craindre des tribus indigènes.</p> - -<p>On comprend aisément que le calife donne naturellement -toutes les places, toutes les fonctions administratives -et militaires à ses plus proches parents. Younis -woled ed Dikem était émir à Dongola; à Berber, son -frère Othman woled ed Dikem, qui fut plus tard remplacé -par Zeki Othman; à Kassala, Hamed woled Ali -et plus tard Mousid Gedoum; à Gallabat et dans le -Ghedaref, Abou Anga, Zeki Tamel, Ahmed woled Ali, -furent successivement commandants de l’armée permanente; -aujourd’hui, elle est sous les ordres d’Ahmed -Fadhil; dans le Darfour, Othman woled Adam et après -sa mort Mahmoud woled Ahmed; à Redjaf, Omer woled -Salih remplacé par Arabi Dheifallah.</p> - -<p>Tous ces émirs et commandants de corps d’armée -étaient et sont des Taasha, presque tous émirs ou -parents du calife.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_693" id="Page_693">[693]</a></span></p> - -<p>Seul Osman Digna, dont l’ancienne puissance n’est -plus aujourd’hui qu’un souvenir, est un étranger parmi -les généraux du calife. On remarquera que les tribus -qui lui sont soumises parlent généralement une langue -étrangère aux parents du calife; ces tribus, sujettes -maintenant d’ailleurs pour la plupart des Gouvernements -égyptien et italien, ne se seraient jamais ralliées à un -Arabe étranger; elles n’obéissaient à Osman Digna, leur -compatriote, que par inclination personnelle.</p> - -<p>Tous ces fonctionnaires supérieurs laissent les -fonctions inférieures et les charges militaires à pourvoir -de nouveau par des Taasha, en sorte que -cette tribu non seulement concentre entre ses mains toute -la puissance, mais encore réunit exclusivement dans son -sein les revenus du pays. Les émirs de Dongola et de -Berber avaient déjà reçu depuis des années des ordres -secrets pour affaiblir autant que possible la population. -Sous le prétexte de désobéissance, combien facilement -invoqué, les biens étaient confisqués; de plus, toutes -les armes à feu devaient peu à peu être livrées aux -maîtres actuels du pays. Lors des défaites de Toski et -de Tokar, beaucoup de Djaliin et de Danagla avaient -déjà perdu la vie. Le calife exigeait souvent aussi la -fourniture de contingents de troupes par ces tribus et -les envoyait ensuite au Darfour, à Gallabat et à Redjaf, -pour les éloigner autant que possible de leur patrie. -De cette manière, il a si bien affaibli le pays que sa -domination peut aujourd’hui être considérée de ce côté -comme complètement assurée. Les habitants du Ghezireh -furent à plusieurs reprises forcés de quitter le pays -avec leurs familles et de venir à Omm Derman seulement<span class="pagenum"><a name="Page_694" id="Page_694">[694]</a></span> -afin que le calife pût ainsi se convaincre de leur -obéissance et de leur soumission sans conditions. Il les -contraignit en outre de lui livrer presque la moitié de -leurs campagnes cultivées qu’il donnait ensuite aux -tribus émigrées de l’ouest; les champs les plus fertiles -et les prairies les plus grasses étaient échus à ses -parents et à ses plus proches compatriotes! Non contents -de cela, les nouveaux propriétaires forcèrent même les -anciens à la corvée, s’approprièrent leurs esclaves et -leurs animaux domestiques contre tous droits. De cette -manière l’agriculture, à laquelle les habitants du Ghezireh -se vouaient entièrement, ne tarda pas à péricliter -et il régna dans le pays une telle agitation qu’elle ne put -rester cachée au calife. Afin de se donner, aux yeux du -public, l’apparence d’un homme juste, il envoya quelques -fonctionnaires pour mettre fin à cette oppression. Mais -combien cela était peu sérieux! aucun abus ne fut -redressé et, aujourd’hui encore, l’arbitraire, la tyrannie -et l’insécurité règnent dans le pays.</p> - -<p>En tout et partout, le calife préfère ses compatriotes -de la manière la plus ostensible en leur faisant avoir toutes -les places et toutes les fonctions; il leur distribue la -plus grande partie des revenus qui arrivent dans le Bet -el Mal, ainsi que le butin de guerre envoyé par les -émirs stationnés au Darfour, à Gallabat et à Redjaf. -Il a mis un impôt sur les chevaux; les propriétaires de -ces animaux doivent livrer chaque année au calife, -suivant l’importance de leur écurie une bête ou plusieurs, -qu’il donne ensuite à ses parents. C’est par de tels moyens -que la tribu des Taasha et par elle celle des Djouberat -sont devenues les plus riches de tout le Soudan.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_695" id="Page_695">[695]</a></span></p> - -<p>Le calife ne manque pas non plus, par des intrigues -de tout genre, d’affaiblir ses adversaires réels ou supposés.</p> - -<p>Après la défaite d’Abd er Rahman woled en Negoumi, -dont les étendards relevaient de celui du calife -Mohammed Chérif, il rendit ce dernier responsable quoiqu’il -n’eût pris aucune part au combat et le destitua de -son poste de commandant en chef des émirs. Les soldats -survivants furent incorporés dans les troupes de Younis -woled ed Dikem, à Dongola; tandis qu’il nomma à -Omm Derman de nouveaux émirs parmi la population, -appartenant aux Djaliin et qui reçurent de nouvelles bannières. -Il les plaça tout d’abord sous les ordres de -leur compatriote Bedoui woled el Ereg auquel il ordonna -d’aller renforcer la garnison du Ghedaref. Celui-ci ayant -différé son départ fut condamné à être banni à Redjaf -avec six de ses premiers émirs. Mis aux fers, leur déportation -eut lieu immédiatement; d’autres émirs les remplacèrent -et son cousin Hamed woled Ali devint leur chef.</p> - -<p>Il est dans la nature de l’homme de rechercher la -protection des puissants; voilà pourquoi, les gens du -calife Ali accoururent sous les drapeaux d’Abdullahi, -se plaçant ainsi sous sa protection et sous celle de son -frère Yacoub.</p> - -<p>Hamed woled Gar en Nebi, qui avait été cause de -l’anéantissement des Batahin, appartenait à la tribu des -Hessenat et était subordonné au calife Ali. Il voulut -aussi se placer, lui et sa tribu, sous les ordres de -Yacoub; mais il commit l’imprudence de faire part de -ses plans à des parents du calife avec lesquels il entretenait -des relations amicales. Il leur expliqua ouvertement -qu’Abdullahi était seul le maître, que Yacoub<span class="pagenum"><a name="Page_696" id="Page_696">[696]</a></span> -ou Othman lui succéderait et que le calife Ali n’avait -rien à attendre de bon de cette famille qui tenait le -pouvoir dans sa main. Comme on lui faisait observer que -le Mahdi avait désigné Ali pour succéder à Abdullahi, -il déclara que les temps avaient changé et que seule, la -puissance du calife actuel pouvait être prise en considération -et non pas les vieilles ordonnances du Mahdi.</p> - -<p>Ali eut connaissance de ces paroles et déposa contre -Hamed woled Gar en Nebi. Les témoins confirmèrent -son langage et on l’accusa d’avoir voulu discuter les lois -du Mahdi.</p> - -<p>Le calife Abdullahi ne put pas ou ne voulut pas -se mêler, en cette occurrence, de l’affaire de Hamed, ne -pouvant pas se trahir ni dévoiler ses desseins. Hamed fut -condamné à mort et malgré le calife Abdullahi qui fit -son possible auprès d’Ali, il fut pendu sur la place du -marché, comme infidèle et coupable d’avoir cherché à -troubler la paix.</p> - -<p>Toutes les tribus soumises à Yacoub, tous les partisans -du calife Abdullahi reçurent l’ordre de ne pas -se rendre à l’exécution afin de montrer ostensiblement, -mais sans manifestation directe, le mécontentement de leur -maître, touchant la condamnation de Hamed woled Gar -en Nebi.</p> - -<p>Les forces militaires du calife sont suffisantes pour -lui donner tout succès contre un ennemi intérieur; mais -contre une armée extérieure, il manque de chefs capables, -de bonnes armes et de munitions; ses soldats, -du reste, ne sont plus aussi soumis et fidèles à sa personne; -leur ancienne croyance à la sainte cause a subi de -rudes atteintes; elle n’existe même plus, pour ainsi dire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_697" id="Page_697">[697]</a></span></p> - -<p>Voici, à ce jour, la nomenclature des forces militaires -du calife:</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/table.jpg" width="550" height="539" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>Je donne ici le maximum des forces et des armes -qui, je le répète, ne résisteraient pas longtemps à un -combat sérieux et bien préparé venant d’une armée -étrangère.</p> - -<p>Des quarante mille fusils qui sont dans les magasins -ou entre les mains des soldats, vingt-deux mille sont des -Remington; les autres sont à percussion, de vieilles -armes à un ou deux coups. Pour rendre les Remington<span class="pagenum"><a name="Page_698" id="Page_698">[698]</a></span> -plus légers, une partie du canon a été supprimée; ceux -qui possèdent une mire sont rares.</p> - -<p>Sur les 6600 chevaux, la moitié à peine est assez -forte pour soutenir une campagne, même de peu de -durée.</p> - -<p>Les porteurs de lances et d’épées sont au nombre -de 64,100; plus du quart de ces hommes serait inutile, -à cause de l’âge, dans un combat.</p> - -<p>Les soixante-quinze canons se répartissent ainsi; -six sortent des ateliers Krupp; ils sont d’un gros calibre; -la provision de munitions est très minime; huit -mitrailleuses, vieux et nouveaux systèmes; soixante-et-une -vieilles pièces en laiton, se chargeant par la bouche -et de différents calibres.</p> - -<p>Les balles se fabriquent presque toutes à Omm -Derman; il en est de même pour la poudre et les -capsules; elles portent en moyenne à peine à six ou sept -cents pas.</p> - -<p>Jusqu’à ces dernières années les frontières des pays -soumis par le calife du Mahdi allaient de Wadi Halfa -(sud-est) à Abou Hammed jusque près de Souakim, Tokar, -le long du Chor Baraka à Kassala, Gallabat, puis dans -la direction du sud-ouest jusqu’aux montagnes de Beni -Shangol.</p> - -<p>De Wadi Halfa, dans la direction du sud-ouest, -la limite traverse les steppes de Bajouda au nord du -Kordofan et du Darfour jusqu’aux environs de Wadaï, -et longe, au sud, le Bahr el Arab jusqu’à Dar -Djangé.</p> - -<p>Au sud, une station avait été fondée à Redjaf. La -défaite d’Abd er Rahman woled en Negoumi entraîna la<span class="pagenum"><a name="Page_699" id="Page_699">[699]</a></span> -perte de la partie septentrionale de la province de -Dongola et la station extrême nord de l’empire des -Mahdistes est aujourd’hui Souarda, à trois jours de -marche environ au nord de Dongola.</p> - -<p>Les victoires des Egyptiens, à Handoub et à Tokar, -leur valurent presque tout le Soudan oriental, tandis -que les Italiens, après la prise de Kassala, s’emparèrent -des territoires situés à l’est de cette ville. Force -fut donc au calife de considérer l’Atbara comme limite -et de la fortifier en élevant des stations le long du -fleuve.</p> - -<p>La garnison de Gallabat fut réduite à quelques -cents hommes, pendant que les forces principales, sous -les ordres d’Ahmed Fadhil, furent transférées dans le -Ghedaref. Le roi des montagnes de Beni Shangol, Tor -el Goule, se déclara indépendant et, avec lui, les chefs -des populations environnantes.</p> - -<p>A l’ouest, les tribus des Massalat, Tama, Beni -Husein et Gimmer se révoltèrent, après s’être soumises -tout d’abord aux Mahdistes, et avoir payé le tribut; -elles purent, grâce aux succès remportés, rester indépendantes -jusqu’à la fin. Elles formèrent une alliance -défensive et offensive avec le sultan Youssouf du -Wadaï, de sorte qu’on ne peut considérer le Darfour -comme réellement soumis que dans sa plus grande moitié -orientale.</p> - -<p>Effrayé par la nouvelle que des Européens avaient -l’intention de s’emparer de la province du Bahr el -Ghazal, la plus importante du Soudan, celle qui fournissait -déjà sous la domination égyptienne les plus -nombreux et les meilleurs soldats et que l’on considère<span class="pagenum"><a name="Page_700" id="Page_700">[700]</a></span> -comme la meilleure base d’opération sans contredit, -pour toute entreprise contre le Soudan, effrayé, dis-je, -Mahmoud Ahmed envoya l’émir des Taasha Hatim -Mousa, à la frontière sud du Darfour, avec une force -suffisante, pour prendre possession du Bahr el Ghazal: -la soumission projetée du Darfour occidental fut ainsi -provisoirement suspendue.</p> - -<p>Les postes avancés de l’Etat du Congo qui avaient -déjà réellement pénétré dans le Bahr el Ghazal se retirèrent -et Hatim Mousa put occuper facilement la partie -septentrionale de la province. Bien que ses forces fussent -suffisantes, le calife lui donna l’ordre de ne pas -s’avancer dans l’intérieur du pays, mais d’attendre des -renforts d’Omm Derman.</p> - -<p>Les Shillouk et les Dinka ayant été battus autrefois -par Zeki Tamel, la route des provinces équatoriales -était libre.</p> - -<p>On peut considérer Redjaf comme le point méridional -du territoire mahdiste. De cette station on entreprenait -souvent des expéditions dans l’intérieur du -pays, non pas pour conquérir quelque terre, mais pour -s’emparer d’esclaves, d’ivoire, etc., le commandant Arabi -Dheifallah n’ayant d’autre but que celui de s’enrichir le -plus rapidement possible. Une de ces expéditions rencontra -les postes de l’Etat du Congo, stationnés aux -abords de Dongou; les Mahdistes après un combat aussi -long qu’opiniâtre durent se replier sur Redjaf après -avoir essuyé des pertes considérables.</p> - -<p>Les finances sont administrées par les «Bouyout el -Mal» (pluriel de Bet el Mal = maison du trésor).</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_701" id="Page_701">[701]</a></span></p> - -<p>Voici les principales caisses:</p> - -<table id="td2" summary="td2"> - - <tr> - <td class="tdr2">I.</td> - <td class="tdl4">«Bet el Mal el Oumoumi», caisse générale -des finances.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">II.</td> - <td class="tdl4">«Bet Mal el Moulazeimie», caisse des moulazeimie -du calife.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">III.</td> - <td class="tdl4">«Bet Mal warchet el Harbia», caisse pour -l’approvisionnement du matériel de guerre.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">IV.</td> - <td class="tdl4">«Chums el Califa,» le cinquième du calife, -c’est-à-dire sa caisse particulière.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">V.</td> - <td class="tdl4">«Bet Mal Zaptieh es Souk,» caisse du marché -et caisse du service de sécurité.</td> - </tr> - -</table> - -<p class="pc1">I. Bet el Mal el Oumoumi.</p> - - -<p class="pc1">a. Revenus.</p> - -<table id="td3" summary="td3"> - - <tr> - <td class="tdr2">1.</td> - - <td class="tdj1">«Titra,» l’impôt de capitation; chaque mahométan -doit s’en acquitter en nature le jour de fête qui suit -le Ramadan, (sept doubles mains pleines, par tête) -ou en espèces, valeur correspondante.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">2.</td> - <td class="tdj1">«Zeka,» l’impôt sur la fortune prescrit chaque -année, d’après la loi musulmane, (bétail et fortune -mobilière).</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">3.</td> - <td class="tdj1">«Oushr» la dixième partie de la moisson et la -dixième partie de toute marchandise importée à -Omm Derman.<br /> -<span class="vh">—</span>Ici figurent les droits de location pour tout le blé -qui se décharge dans le port au blé.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">4.</td> - <td class="tdj1">Les biens confisqués par suite des jugements des -cadis.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">5.<span class="pagenum"><a name="Page_702" id="Page_702">[702]</a></span></td> - <td class="tdj1">La gomme arabique du Kordofan, monopole de -l’Etat. Le Bet el Mal l’achète à des prix fixés au -préalable et la revend avec bénéfice aux marchands -qui jouissent du droit de l’exporter en Egypte.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">6.</td> - <td class="tdj1">La location de quelques bateaux.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">7.</td> - <td class="tdj1">Transports. Tous les transports sont affermés; la -recette entre dans cette caisse.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">8.</td> - <td class="tdj1">Emprunts forcés auprès des négociants, et qui ne -sont jamais remboursés.<br /> -<span class="vh">—</span>Sont soumis au Bet el Mal el Oumoumi, seulement -les districts appartenant autrefois à la province -de Khartoum, sur la rive droite du Nil Bleu et sur -la rive gauche du Nil Blanc. Les autres provinces, -comme Berber, Dongola, etc... ont chacune une -administration financière qui leur est propre. -</td> - </tr> - -</table> - -<p class="pc1">b. Dépenses.</p> - -<table id="td4" summary="td4"> - - <tr> - <td class="tdr2">1.</td> - <td class="tdj1">Frais de transport des troupes et fourniture de blé -à quelques provinces ou postes, en cas de nécessité.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">2.</td> - <td class="tdj1">Solde des troupes nègres en station à Omm Derman, -à l’exclusion de celle des moulazeimie.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">3.</td> - <td class="tdj1">Honoraires des fonctionnaires, cadis, secrétaires, etc.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">4.</td> - <td class="tdj1">Secours, aumônes, présents qui sont distribués sur -l’ordre du calife ou de Yacoub.</td> - </tr> - -</table> - -<p class="pc1 lmid">II. Bet Mal el Moulazeimie.</p> - - -<p class="pc1">a. Revenus.</p> - -<p class="p1">Le territoire compris entre le Nil Blanc et le Nil -Bleu, le Ghezireh, doit couvrir l’entretien des moulazeimie.<span class="pagenum"><a name="Page_703" id="Page_703">[703]</a></span> -La population est soumise à un seul impôt fixe. Il rapporte -annuellement:</p> - -<table id="td5" summary="td5"> - - <tr> - <td class="tdr2">1.</td> - <td class="tdj1">120 000 écus-derviche.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">2.</td> - <td class="tdj1">100 000 ardebs de doura.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">3.</td> - <td class="tdj1">100 000 pièces de coton ordinaire indigène; chaque -pièce a une longueur d’environ 10 aunes.</td> - </tr> - -</table> - -<p class="pc1">b. Dépenses.</p> - -<table id="td6" summary="td6"> - - <tr> - <td class="tdr2">1.</td> - <td class="tdj1">Solde des soldats et des officiers; le soldat touche -mensuellement ½ écu-derviche; il est vrai qu’il est -rarement payé!</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">2.</td> - <td class="tdj1">Le ménage, c’est-à-dire la ration de blé; ¼ d’ardeb -par homme et par mois.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">3.</td> - <td class="tdj1">Habillement des moulazeimie, des ras miye et des émirs.<br /> -<span class="vh">—</span>Les officiers sont payés selon leur rang; en tout -cas, leur solde est naturellement supérieure à celle -des simples soldats</td> - </tr> - -</table> - -<p class="pc1 lmid">III. Bet Mal warchet el Harbia.</p> - - -<p class="pc1">a. Revenus.</p> - -<table id="td7" summary="td7"> - - <tr> - <td class="tdr2">1.</td> - <td class="tdj1">Recettes provenant de la location des jardins de -Khartoum.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">2.</td> - <td class="tdj1">Recettes provenant de l’irrigation au moyen de la -sakieh (roue à puiser) de certaines bandes de terre -sises dans le voisinage de Khartoum.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">3.</td> - <td class="tdj1">L’ivoire provenant des provinces équatoriales et qui -est revendu aux marchands.</td> - </tr> - -</table> - -<p class="pc1">b. Dépenses.</p> - -<table id="td8" summary="td8"> - - <tr> - <td class="tdr2">1.</td> - <td class="tdj1">Salaires des employés des docks.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">2.</td> - <td class="tdj1">Salaires des employés de l’arsenal.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">3.<span class="pagenum"><a name="Page_704" id="Page_704">[704]</a></span></td> - <td class="tdj1">Coût de la fabrication des cartouches et des capsules, -réparation et entretien des armes.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">4.</td> - <td class="tdj1">Fabrication du salpêtre et de la poudre.</td> - </tr> - -</table> - -<p class="pc1 lmid">IV. Chums el Califa.</p> - -<p class="pc1">a. Revenus.</p> - -<table id="td9" summary="td9"> - - <tr> - <td class="tdr2">1.</td> - <td class="tdj1">Le rapport de toutes les îles et de toutes les contrées, -autrefois propriétés du Gouvernement, y compris les -possessions de Kamlin et Halfaya, ayant appartenu à -S. A. le vice-roi; des propriétés, traitées comme -ranima (butin de guerre) conquises sur les partisans -du Gouvernement qui avaient soutenu celui-ci dans -sa lutte contre le Mahdi.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">2.</td> - <td class="tdj1">La plus grande partie des recettes de la douane -provenant des marchandises importées à Berber, par -Souakim.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">3.</td> - <td class="tdj1">Produit du sel dans les contrées des Djaliin et recettes -provenant de l’exploitation des forêts de -palmiers de l’Atbara.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">4.</td> - <td class="tdj1">Location des bateaux, suivant leur jaugeage; une -partie de la recette est versée par le calife au Bet -el Mal el Oumoumi.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">5.</td> - <td class="tdj1">Récolte des dattes à Dongola, expédiée par les émirs -qui stationnent dans cette province.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">6.</td> - <td class="tdj1">Presque tous les esclaves et les troupeaux envoyés -des provinces par les émirs.</td> - </tr> - -</table> - -<p class="pc1">b. Dépenses.</p> - -<table id="td10" summary="td10"> - - <tr> - <td class="tdr2">1.</td> - <td class="tdj1">Frais d’entretien de la maison du calife.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">2.</td> - <td class="tdj1">Les apanages de Yacoub et d’Othman; le calife -règle leurs dépenses extraordinaires.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">3.<span class="pagenum"><a name="Page_705" id="Page_705">[705]</a></span></td> - <td class="tdj1">Fonds secrets et secours aux personnes que le calife -veut gagner à lui par sa libéralité, à l’insu de ses -conseillers officiels.</td> - </tr> - -</table> - -<p class="pc1 lmid">V. Bet Mal Zaptieh es Souk.</p> - - -<p class="pc1">a. Revenus.</p> - -<table id="td11" summary="td11"> - - <tr> - <td class="tdr2">1.</td> - <td class="tdj1">Les biens confisqués aux fumeurs, aux buveurs et -aux joueurs.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">2.</td> - <td class="tdj1">Taxes des magasins et échoppes élevés sur le marché.</td> - </tr> - -</table> - -<p class="pc1">b. Dépenses.</p> - -<table id="td12" summary="td12"> - - <tr> - <td class="tdr2">1.</td> - <td class="tdj1">Frais de représentation de Yacoub; réception de -personnes étrangères.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">2.</td> - <td class="tdj1">Fourniture du gypse et de la chaux pour la construction -des murailles d’Omm Derman.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr2">3.</td> - <td class="tdj1">Service de sûreté.</td> - </tr> - -</table> - -<p class="p1">Bien que chacun de ces départements ait sa comptabilité -propre et que certaines mesures de contrôle soient -prises, les employés aux finances ont encore une marge -suffisante pour que, trop souvent même, ils détournent -les fonds en faveur de leur propre caisse.</p> - -<p>Il est vrai que comme punition on séquestre alors -toute leur fortune. Mais le pire est la taxation même; -faute d’un système d’imposition, les gens sont laissés à -la merci et à la cupidité des préposés au département -des finances et leurs plaintes sont rarement prises en -considération.</p> - -<p>Déjà le Mahdi avait vivement désiré battre lui-même -monnaie. Dans les premiers temps de la conquête du<span class="pagenum"><a name="Page_706" id="Page_706">[706]</a></span> -pays, le butin regorgeait d’argent et de quelque peu -d’or. Ahmed woled Soliman, alors Amin Bet el Mal -(chef des finances) commença à battre monnaie, des -guinées d’or, par exemple, dont le cours était le même -que celui de la livre égyptienne (environ fr. 25,92). -Mais, ne comprenant rien à l’alliage, ces pièces d’or -étaient de différentes valeurs, les unes étant presque en -or pur, les autres contenant beaucoup trop d’argent. -C’est pourquoi, l’or devenant rare du reste, on se -borna à frapper des écus d’argent, pesant 7 darahim -(pluriel de dirhem) dont 6 étaient d’argent pur. (Le -dirhem égale 3.08 gr.)</p> - -<p>Après la mort du Mahdi et la destitution d’Ahmed -woled Soliman, Ibrahim woled Adlan fut promu chef -des finances et, sous le règne du calife, frappa les premiers -écus pesant 8 darahim. Leur titre, tout d’abord, -était de 6 darahim; on le réduisit et on eut des écus -de 5 darahim en argent, et d’autres de trois darahim en -cuivre. Les marchands ayant refusé d’accepter cette petite -monnaie, leurs marchandises furent séquestrées et leurs -magasins fermés; on les menaça, s’ils persistaient dans -leur façon d’agir, de confisquer définitivement leur fortune. -Ils furent ainsi contraints de céder; on ne leur -rendit leurs marchandises toutefois que lorsqu’ils se -furent engagés, par écrit, auprès d’Ibrahim Adlan, à -mettre en cours la nouvelle monnaie. Il arriva alors -inévitablement que tous les articles de commerce furent -renchéris, les marchands établissant leurs prix d’après -la valeur effective de l’argent des nouveaux écus.</p> - -<p>Nur el Gerefaoui, successeur d’Adlan, frappa des -écus de 7 darahim; ceux de la première frappe contenaient<span class="pagenum"><a name="Page_707" id="Page_707">[707]</a></span> -4½ darahim d’argent, ceux de la seconde seulement -3½: d’où, comme auparavant, les mêmes causes -produisirent les mêmes effets.</p> - -<p>Jusqu’à présent les chefs des finances battaient monnaie -sous leur direction personnelle; le nouveau chef Nur -el Gerefaoui eut l’idée de donner en bail le droit régalien -de battre monnaie. Les deux fermiers, Soliman woled -Abdallah et Abd el Megid ed Dongolaoui payèrent 6000 -écus mensuellement à Nur el Gerefaoui. Le contrat passé -devant le cadi avait pour clause stricte que le titre de -l’écu devait être de 3½ darahim d’argent pur, naturellement, -elle ne fut jamais observée.</p> - -<p>En effet, les écus n’eurent bientôt plus que 2½ -darahim d’argent et, lorsque Gerefaoui eut porté à 16000 -écus l’affermage, se réservant en plus le droit de battre -monnaie, la pièce tomba encore et les écus qu’on -battait maintenant et qui étaient côtés à 6 darahim ne -contenaient plus qu’un dirhem à peine d’argent.</p> - -<p>Abd el Megid donna aux écus la forme des anciens -écus-medjidieh; ceux de Soliman Abdallah se distinguaient -par des lances entre-croisées et enjolivées de nombreux -dessins.</p> - -<p>Par cette réduction progressive de la réelle valeur -des monnaies, les marchandises venant d’Egypte subirent -une forte hausse.</p> - -<p>Les toiles bleues qui servent à la confection des -vêtements de femmes, vendues autrefois à ¾ d’écu la -pièce, coûtent aujourd’hui 6 écus; 12 aunes de toile ordinaire -se payaient 1 écu; maintenant 1 aune ½ se -paie le même prix; une demi-livre de sucre coûte -1 écu, etc.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_708" id="Page_708">[708]</a></span></p> - -<p>La comparaison des monnaies explique ces prix, -d’autant plus que toutes les marchandises égyptiennes -doivent être payées en anciennes monnaies.</p> - -<p>Les produits indigènes sont relativement bon marché. -Voici une mercuriale des prix, à Omm Derman, au -commencement de 1895, calculée d’après les nouvelles -monnaies:</p> - -<table id="td13" summary="td13"> - - <tr> - <td class="tdl3">1 chameau de somme</td> - <td class="tdr3">60</td> - <td class="tdc4">—</td> - <td class="tdr3">80</td> - <td class="tdc4">écus</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">1<span class="vh">——</span>»<span class="vh">–—</span>de course</td> - <td class="tdr3">200</td> - <td class="tdc4">—</td> - <td class="tdr3">400</td> - <td class="tdc4">»</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">1 cheval abyssin</td> - <td class="tdr3">60</td> - <td class="tdc4">—</td> - <td class="tdr3">120</td> - <td class="tdc4">»</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">1 cheval, de race indigène</td> - <td class="tdr3">200</td> - <td class="tdc4">—</td> - <td class="tdr3">600</td> - <td class="tdc4">»</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">1 bœuf gras ou une vache</td> - <td class="tdr3">100</td> - <td class="tdc4">—</td> - <td class="tdr3">160</td> - <td class="tdc4">»</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">1 veau</td> - <td class="tdr3">30</td> - <td class="tdc4">—</td> - <td class="tdr3">50</td> - <td class="tdc4">»</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">1 vache à lait</td> - <td class="tdr3">100</td> - <td class="tdc4">—</td> - <td class="tdr3">120</td> - <td class="tdc4">»</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">1 mouton</td> - <td class="tdr3">5</td> - <td class="tdc4">—</td> - <td class="tdr3">20</td> - <td class="tdc4">»</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">1 brebis</td> - <td class="tdr3">6</td> - <td class="tdc4">—</td> - <td class="tdr3">15</td> - <td class="tdc4">»</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">1 ardeb de doura</td> - <td class="tdr3">6</td> - <td class="tdc4">—</td> - <td class="tdr3">8</td> - <td class="tdc4">»</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">1<span class="vh">--–</span>»<span class="vh">––</span>de froment</td> - <td class="tdr3">30</td> - <td class="tdc4">—</td> - <td class="tdr3">40</td> - <td class="tdc4">»</td> - </tr> - -</table> - -<p>Si l’on réduit ces prix en ancienne monnaie, on -trouve que les produits du pays sont actuellement de -beaucoup meilleur marché qu’au temps du Gouvernement -égyptien. Cela se comprend: les habitants qui vivent du -produit de leurs champs et de l’élevage du bétail, sont -forcés de vendre pour vivre et pour payer leurs impôts; -le manque d’argent étant général, les prix baissent -et baissent toujours; ajoutez à cela le manque de débouchés -et la pauvreté toujours croissante. Telles sont -les causes de la modicité des prix.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_709" id="Page_709">[709]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">CHAPITRE XVII.</h2> - -<p class="pch">Le calife et son règne (Suite).</p> - -<p class="psh">Justice.—Enseignement religieux.—Agriculture.—Chasse.—Commerce.—Marché -d’esclaves.—Industrie.—Corruption des -mœurs.—Le calife est pris en aversion.—Description d’Omm -Derman.—Bâtiments principaux.—La prison et ses terreurs.</p> - -<p>La juridiction est entre les mains des cadis; il est -vrai que leur compétence est peu de chose et ne dépasse -pas certaines affaires privées, petites questions de fortunes -et désaccords de familles; pour toute autre question de -droit public ou pour des circonstances graves, ils doivent -en référer d’abord au calife.</p> - -<p>Mais comment ce dernier veut passer pour le protecteur -de la loi, la première tâche des juges consiste à -juger d’après sa volonté, mais sous la forme d’un jugement -prononcé par eux.</p> - -<p>Les écrits de la religion musulmane, la Sheria -Mohammedijjah, les ordonnances et les circulaires du -Mahdi, le régénérateur, ont force de loi. Quiconque -doute de la mission divine du Mahdi est considéré comme -infidèle et puni de mort ou de bannissement à vie, avec -confiscation des biens. Le calife a souvent recours à -cet article de loi, lorsqu’il cherche à se débarrasser de -quelqu’un qu’il déteste ou qu’il trouve dangereux. C’est<span class="pagenum"><a name="Page_710" id="Page_710">[710]</a></span> -l’intrigant et le despote Yacoub qui est son conseiller et son -confident dans les décisions qu’il prend pour ces divers cas.</p> - -<p>La première cour de justice du calife se compose -des deux cadis supérieurs, Heissein woled ez Sahra, de -la tribu des Djaliin du Ghezireh et Soliman woled el -Hedjas, de la tribu des Djihemab, province de Berber; -puis, de Husein woled Djisou, de la tribu des Arabes -Hamer, Ahmed woled Hamdan, de la tribu des Arakin -quoique natif du Darfour, Othman woled Ahmed, de la -tribu des Batahin, Abd el Kadir woled Omm Mariom, -autrefois cadi de Kalakle à proximité de Khartoum, de -la tribu des Fidehab et Mohammed woled el Moufti, -préposé seulement aux différends dans lesquels sont -impliqués des moulazeimie, d’où son titre de cadi el -moulazeimie. Outre ceux que je viens de nommer, fonctionnent -encore quelques cadis des tribus arabes occidentales -qui n’ont droit qu’au vote et se rallient toujours -à l’opinion de leurs collègues supérieurs.</p> - -<p>Heissein woled ez Sahra qui remplace depuis peu le -cadi el Islam précédent (cadi de la croyance musulmane) -Ahmed woled Ali, emprisonné sur l’ordre du calife, a fait -ses études philosophiques à l’université musulmane du -Caire (djami el Azhar). Il passe pour être l’homme le -plus instruit du Soudan.</p> - -<p>Au début du soulèvement, il avait, de bonne foi, -rédigé une publication favorable au Mahdi; il s’était -même joint à lui. Mais, il ne tarda pas à comprendre -combien le nouveau Prophète était peu sincère, et, dans -son for intérieur, il devint son adversaire.</p> - -<p>Appelé à cette position de juge par le calife, il obéit -à contre-cœur; plaçant la justice au-dessus de la crainte,<span class="pagenum"><a name="Page_711" id="Page_711">[711]</a></span> -il refusa quelquefois d’obéir à la volonté et aux désirs -de son maître et de juger d’après le bon plaisir de -celui-ci.</p> - -<p>Aussi ne tarda-t-il pas à tomber en disgrâce. Par -égard à son excellente réputation, on le laissa tout -d’abord, pour la forme seulement, à son poste. On ne -l’appelle même plus au conseil que dans des cas rares; -si la crainte pour sa vie ne l’engage pas à se désister -de ses fonctions, il fera probablement partie de cette -classe d’hommes dont le calife a coutume, tôt ou tard, -de se débarrasser, pour toujours!</p> - -<p>C’est ordinairement à Soliman woled el Hedjas, -Husein woled Djisou, Ahmed woled Hamdan et à Abd -el Kadir woled Omm Mariom que le calife communique -ses désirs, leur laissant le soin de préparer leurs autres -collègues, et de conserver l’apparence de leur propre -initiative dans tout jugement.</p> - -<p>Aussi, lors des assemblées plénières des cadis devant -le calife, tout marche à son gré et il n’a jamais d’opposition -à craindre des juges instruits de ses tendances -et de ses désirs.</p> - -<p>Si un jugement doit être prononcé hors d’une telle -séance, dans des cas rares parfois, les juges nommés -ci-dessus tranchent la question et leurs collègues se -contentent d’apposer leurs signatures.</p> - -<p>Les honoraires des cadis sont des plus modiques; -les supérieurs reçoivent mensuellement 40 écus-derviches, -les autres 30 et même 20.</p> - -<p>On comprend aisément que la corruptibilité gagne -les uns et les autres, bien entendu seulement dans les occasions -qui n’intéressent pas le calife d’une façon directe.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_712" id="Page_712">[712]</a></span></p> - -<p>Selon les ordonnances du Mahdi, le témoin est considéré -comme inviolable et l’inculpé ne peut réfuter -ses assertions; d’autre part, le juge étant libre, par sa -propre initiative, de refuser ou d’accepter les témoins, -non seulement la procédure est arbitraire, mais elle -lui offre encore des occasions multiples de grossir son -traitement.</p> - -<p>Mohammed woled el Moufti, le cadi des moulazeimie -tranche les difficultés qui surgissent entre ces derniers. -Il rend justice dans les causes d’argent et de famille. -Il doit toujours respecter les droits des moulazeimie, dans -tout état de cause; surtout dans les procès qu’un de -ceux-ci pourrait avoir avec quelqu’un ne faisant pas -partie de sa corporation. Il se conforme d’une manière -tellement stricte à ses instructions qu’il est fort rare de -voir un particulier lésé se présenter devant le tribunal -avec un moulazem.</p> - -<p>Deux cadis ont la surveillance des intérêts du Bet -el Mal el Oumoumi; dans les cas graves, ils doivent en -référer à la cour supérieure; ils ratifient les marchés -d’esclaves et prélèvent, à cet effet, une modique taxe.</p> - -<p>Quelques cadis sont aussi attachés à la Zaptieh es -Souk et au Moushra (dock aux blés); ils ont compétence -pour régler de légers différends.</p> - -<p>La religion est le seul but de l’état. Des circulaires, -répandues jusque dans le Wadaï et le Bornou, -dans le pays des Fellata, à la Mecque et à Médine, aux -habitants de l’Arabie, proclament que le successeur du -Mahdi ne songe qu’à exiger de ses sujets l’accomplissement -des devoirs religieux et, si cela est nécessaire, -même à les y contraindre par la force; loin de lui, l’idée<span class="pagenum"><a name="Page_713" id="Page_713">[713]</a></span> -d’aspirer au pouvoir temporel. C’est pourquoi, tant que -sa santé le lui permet, il s’acquitte chaque jour des cinq -prières ordonnées.</p> - -<p>En réalité, le calife n’est rien moins que religieux. -Pendant mon long séjour, et constamment en relation -avec lui, je ne me souviens pas de l’avoir vu une seule -fois, chez lui, réciter une prière. Suivant ce qu’il a en -vue, il ne se gêne guère pour transgresser même les plus -vieilles coutumes religieuses.</p> - -<p>Il n’oublie point alors d’en prévenir les cadis qui, -naturellement, s’empressent de déclarer que ses actes -sont en accord soit avec les écrits musulmans, soit avec -les prescriptions spéciales du Mahdi. Dans d’autres cas, -il prétend tout simplement que le Prophète, lui étant -apparu, lui a ordonné d’agir ainsi et non autrement.</p> - -<p>Parfois il monte en chaire, dans la djami, et s’adresse -à ses partisans. Mais comme il n’a fait aucune étude -théologique, qu’il ne connaît même pas les principaux -préceptes de la religion, ses prédications ne s’écartent -pas d’un certain cercle d’idées et encore doit-il se répéter -continuellement. Il salue la foule des croyants qui se -presse autour de la chaire, en prononçant ces mots: -«Salam aleikoum, ja ashab el Mahdi!» (Que la paix -soit avec vous! O, amis du Mahdi!) la populace répond: -«Aleik es salam ja Califet el Mahdi» (Que la paix -soit avec toi! O calife du Mahdi.) Et il continue: «Que -Dieu vous bénisse, que Dieu vous protège, que Dieu -conduise les disciples du Mahdi à la victoire.»</p> - -<p>Chaque phrase est interrompue par les cris «Amin» -(amen).</p> - -<p>Puis vient la prédication proprement dite.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_714" id="Page_714">[714]</a></span></p> - -<p>«Oh! regardez, vous les amis du Mahdi, le monde -est mauvais et personne n’y demeure bien longtemps; -sinon le Prophète, ses partisans, le Mahdi seraient avec -nous! Nous passerons aussi; cherchez donc le chemin -qui conduit au ciel! Fuyez les joies de ce monde-ci! -Récitez vos cinq prières, lisez le rateb du Mahdi et -soyez prêts à combattre les infidèles; suivez mes commandements -(cette phrase est sans cesse répétée) et les -joies divines vous écherront en partage. Mais le rebelle -est à jamais perdu: les martyres éternels et le feu de -l’enfer les attendent. Je suis le berger et vous êtes mon -troupeau; or, de même que vous veillez à ce que vos -bœufs ne mangent point de mauvaises herbes, de même, -je dois veiller à ce que vous ne vous écartiez point du -bon chemin. Pensez à la toute puissance de Dieu! Considérez -la vache; elle est de chair et de sang, de peau -et d’os et pourtant elle nous donne un lait si doux, si -blanc! Reconnaissez-vous en cela la puissance divine? -(autrefois baggari, c’est-à-dire berger, il se plaît à de -semblables comparaisons). Soyez fidèles au Mahdi et -à la promesse que vous m’avez faite; suivez mes -commandements, c’est là votre seul salut ici-bas et -au ciel!</p> - -<p>«De même que les pierres d’une construction se -soutiennent réciproquement, ainsi soutenez-vous les uns -les autres! Pardonnez-vous mutuellement et aimez-vous -comme les fils d’une seule et même mère.»</p> - -<p>«Nous nous pardonnons les uns et les autres,» -crie alors à plusieurs reprises toute la foule.</p> - -<p>«Que Dieu vous bénisse! Qu’il vous conduise à -la victoire, qu’il vous protège! Allez et répétez “lâ ilaha<span class="pagenum"><a name="Page_715" id="Page_715">[715]</a></span> -ill Allah, ou Mohammed rasoul Allah!” Ce cri éclairera -votre cœur et fortifiera votre foi!»</p> - -<p>Et l’assemblée se disperse en répétant «amin» -et «lâ ilaha ill Allah».</p> - -<p>Toutes ses prédications se ressemblent; c’est très -rare qu’il se permette une légère variation.</p> - -<p>L’accomplissement des devoirs religieux consiste -d’abord dans la récitation des cinq prières, dans la lecture -du Coran, qu’il est toutefois sévèrement défendu d’interpréter, -ainsi que la lecture du rateb et les circulaires du -Mahdi. Quiconque, sans des raisons majeures, fait ses prières -chez lui est coupable de désobéissance, et, selon le calife, -la prière n’a aucune valeur et n’est point reçue par Dieu.</p> - -<p>La manifestation pratique religieuse consiste dans -l’exécution des ordres du calife; par cela seulement l’entrée -des croyants dans le ciel est rendue possible. Il a interdit -les pèlerinages à la Mecque, car il estime que pour le pèlerin -le tombeau du Mahdi, le représentant du Prophète, doit -suffire. La plupart des Soudanais sentent fort bien que les -ordonnances du calife vont à l’encontre de la vraie croyance; -ils sont néanmoins contraints de les respecter, de -crainte de perdre, sinon la vie, tout au moins leurs biens.</p> - -<p>Et, c’est à cause de cela que règne actuellement une -hypocrisie générale dont même les meilleurs éléments sont -atteints.</p> - -<p>L’instruction est naturellement très inférieure.</p> - -<p>Le calife a érigé une école religieuse (mesghid), on -en trouve, avec son autorisation spéciale, aussi dans des -maisons privées; les garçons, et dans quelques cas aussi -les filles, y apprennent la lecture du Coran et du rateb -et les principes de l’écriture.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_716" id="Page_716">[716]</a></span></p> - -<p>Quelques parents envoyent plus tard leurs enfants -au Bet el Mal ou leur donnent pour précepteurs d’anciens -employés du Gouvernement pour compléter leur instruction -notamment dans l’écriture et dans les affaires. L’étude -de la théologie et de la philosophie, en honneur autrefois -dans le Soudan, quoique à un très bas degré, est -naturellement interdite.</p> - -<p>On s’occupe d’agriculture, au sud de Berber, seulement -pendant la saison des pluies; celles-ci commencent -dans la partie septentrionale au commencement de juillet, -dans la partie méridionale à la fin de mai ou dans les -premiers jours de juin; elles durent jusqu’à fin octobre.</p> - -<p>Une grande partie des terrains est totalement en -friche, soit à cause de la population peu nombreuse, soit -à cause des troubles continuels. On cultive surtout les -différentes sortes de doura; ordinairement la pluie à elle -seule suffit pour faire monter la graine.</p> - -<p>Parfois, elle fait défaut et la population, n’ayant -pas de provisions, a alors cruellement à souffrir du -manque de blé. Les pauvres sont obligés d’acheter -des céréales chez les riches qui, dans les bonnes années, -amassent de grandes quantités de blé, ou sont contraints -d’aller chercher avec leurs bateaux de quoi se nourrir, -jusque dans le sud, à Karkog sur le Nil Bleu et à -Kaua, sur le Nil Blanc.</p> - -<p>Le long du Nil, de Wadi Halfa jusqu’à Faschoda -et du Nil Bleu jusqu’à Famaka, les rives sont irriguées -au moyen des nabr (perches à puiser l’eau) que les -esclaves font mouvoir ou aussi au moyen des sakkiehs -(roues à puiser) mûes par des bœufs. La récolte est -bien supérieure et comporte différentes sortes de blé,<span class="pagenum"><a name="Page_717" id="Page_717">[717]</a></span> -du froment, du maïs, des légumes tels que les haricots, -les pois, les lentilles, les courges, etc. Les habitants -cultivent aussi les melons d’eau, les melons sucrés, les -radis, les concombres, les légumes verts qui trouvent -toujours, au marché, des acheteurs, à des prix modérés. -Les pluies terminées, c’est-à-dire au commencement de -l’hiver, le sol est préparé pour la culture du coton, qui -croit même dans les contrées riveraines arrosées par les -sakkiehs.</p> - -<p>Les îles submergées par la crue du Nil fournissent -les plus riches moissons et constituent bien les coins de -terre les plus fertiles. Dans les jardins de Khartoum, -on trouve quelques fruits; les citrons et les oranges y -croissent, mais n’ont aucun goût et se gâtent facilement; -des grenades acides, des raisins, des figues et quelques -cannes à sucre. Les palmiers-dattiers sont légion ici; -mais les fruits frais suffisent à peine à la population -d’Omm Derman. La culture des dattiers s’étend dans -le Dongola jusqu’à Dar Mahas, Dar Sheikhieh et dans -les pays des Roubatat, appartenant à Berber. Ces contrées -envoient sur les marchés d’Omm Derman les fruits secs -en quantités considérables. La gomme arabique provient -des forêts du sud du Kordofan; c’était autrefois un -excellent revenu pour cette province. Je dis autrefois: -car, tandis que sous la domination égyptienne la récolte -de la gomme atteignait de 800000 à un million de cantars -par année (1 cantar = 44 kg. ½), aujourd’hui elle est -descendue à 30000 cantars à peine.</p> - -<p>Cela se comprend: les tribus des Djimme et des -Djauama recueillaient la gomme; or, les premiers furent -forcés de quitter le pays, par l’émigration en masse;<span class="pagenum"><a name="Page_718" id="Page_718">[718]</a></span> -les autres ont diminué de 5/6, grâce aux prestations et -aux oppressions perpétuelles. Et, si l’on continuait à -exploiter la gomme, on le devait à l’Amin Bet el Mal el -Oumoumi, ancien chef de bureau à Kassala, qui rendit -attentif le calife au revenu que ce commerce est susceptible -de rapporter. On laissa donc les gens de nouveau -recueillir en paix ce produit.</p> - -<p>On cultivait autrefois, dans le Soudan, beaucoup le -tabac. La nouvelle religion en ayant sévèrement interdit -l’usage, on n’en trouve plus trace, si ce n’est dans les -montagnes de Tekele et de Nuba qui sont soumises au -calife, mais de nom seulement; en secret, on l’apporte à -Omm Derman.</p> - -<p>Du reste, tout le commerce, si prospère, si florissant -dans le Soudan est aujourd’hui totalement nul. Ces routes -si fréquentées par les caravanes sont désertes; elles -étaient nombreuses pourtant: celle qui du Darfour conduisait -directement à Siout, par le Derb el Arbaïn -(chemin de 40 jours); du Kordofan à Wadi Halfa, à -travers la steppe de Bajouda et par Dongola; de -Khartoum à Assouan, viâ Abou Hammed ou viâ El -Hemer; de Khartoum à Souakim, par Berber; de -Kassala à Souakim; de Gallabat, Ghedaref, Kassala à -Massaouah...... Les seules routes que les commerçants -doivent utiliser encore aujourd’hui sont celles d’El Hemer, -et d’Assouan par Berber; et celle de Berber à Souakim.</p> - -<p>Peu après la conquête du Soudan, les marchands -avaient l’habitude d’aller en Egypte, porteurs d’or et -d’argent, qu’ils avaient acquis comme butin dans les -guerres ou dans les razzias; ils les échangeaient contre -des marchandises. Mais, le numéraire ne tarda pas à<span class="pagenum"><a name="Page_719" id="Page_719">[719]</a></span> -devenir rare. Il restait en Egypte, en effet, sans espoir -de rentrer au pays, vu l’exportation si faible; d’autre -part, les monnaies nouvelles étaient mal frappées et -n’avaient pas cours chez les marchands ambulants.</p> - -<p>Le calife défendit alors sévèrement de transporter -en Egypte de l’or et de l’argent. Ceux qui s’y rendaient, -ne pouvaient emporter, en argent monnayé ancien, que -le strict nécessaire pour le voyage, indiqué en chiffres -sur les permis, par le Bet el Mal. On dut songer à -relever l’exportation des produits indigènes qui, autrefois, -avaient amené une certaine aisance dans tout le Soudan. -On emmagasina de nouveau la gomme, les plumes d’autruche, -les fruits du tamarinier, les feuilles de séné, etc. -Le Bet el Mal fit vendre aux enchères de l’ivoire à -ceux qui se rendaient en Egypte avec les produits indigènes, -pour les échanger contre des marchandises demandées -au Soudan.</p> - -<p>La population des provinces occidentales, le Kordofan -et le Darfour, avait presque totalement disparu -par suite des guerres continuelles, des émigrations, de la -famine, etc.; de telle sorte qu’on trouvait peu de personnes -pouvant s’occuper de la récolte de ces produits naturels. -On ne put ainsi satisfaire aux besoins du marché, les -transactions avec l’Egypte étant trop faibles et les marchandises -achetées pour le Soudan en nombre minime et -en tout cas, bien au-dessous de la demande.</p> - -<p>La gomme est monopole de l’état; ceux qui la -recueillent ou les marchands intermédiaires doivent la -livrer au Bet el Mal contre un prix, autrefois fixe, aujourd’hui -très peu stable. Le prix d’achat varie entre -20 à 30 écus (omla gedida) le quintal; le prix de vente<span class="pagenum"><a name="Page_720" id="Page_720">[720]</a></span> -aux marchands entre 30 à 40. La marchandise livrée, le -vendeur reçoit la permission de se rendre en Egypte, -moyennant paiement d’un écu par quintal; arrivé à -Berber, on examine s’il n’amène avec lui que la quantité -achetée au Bet el Mal; on lui remet alors un nouveau -certificat l’autorisant à aller à Souakim ou à Assouan, -viâ El Hemer; pour cette pièce il a de nouveau à payer -après s’être acquitté du droit, un écu par quintal et -par dessus le marché un écu Marie-Thérèse, c’est-à-dire -environ 5 écus omla gedida, ce qui, en tout représente -le sixième du prix d’achat.</p> - -<p>Les chasseurs de plumes d’autruche, autrefois un -article important d’exportation, ne sont pas mieux partagés; -les Arabes, en effet, possèdent très peu de fusils -et encore leurs armes sont-elles très mauvaises; il leur -est fort difficile de se procurer des munitions et le calife -a interdit d’utiliser les chevaux pour cette chasse.</p> - -<p>Jadis, ils la pratiquaient en grand, cherchant à -prendre ces agiles animaux dans des filets ou dans des -fossés. Ces essais n’étaient guère couronnés de succès. -On voulut néanmoins recommencer en prenant les petits, -en les engraissant pour les déplumer ensuite. (Les plumes -pouvaient être prises tous les 8 ou 9 mois). Qu’arriva-t-il? -La religion considérant ce procédé comme coupable, le -calife s’empressa de saisir cette occasion pour montrer -ouvertement qu’il était avant tout un vrai croyant et -interdit très sévèrement de déplumer les autruches. Les -éleveurs trouvant inutile de nourrir plus longtemps ces -animaux, les tuèrent et pendant plusieurs jours, on -ne mangea à Omm Derman que de la viande d’autruche.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_721" id="Page_721">[721]</a></span></p> - -<p>Sans doute, dans les steppes, dans les endroits -cachés, il y eut des gens qui en élevèrent encore dans -d’immenses cages, ne craignant pas, par amour du gain, -de s’exposer aux plus durs châtiments; ce ne fut que -l’exception, trop peu sensible pour avoir une influence -quelconque sur le commerce en général.</p> - -<p>L’ivoire vient des provinces équatoriales. Cent cinquante -à deux cents quintaux entrent annuellement à -Omm Derman. Le rendement est-il susceptible d’augmentation -ou cessera-t-il complètement, cela dépend de -l’avancement des postes de l’Etat du Congo ou du développement -de ses rapports commerciaux avec les tribus -à proximité du Redjaf.</p> - -<p>L’ivoire provenant du Darfour méridional est très -rare. Ce commerce pourrait prendre une nouvelle extension, -si les Mahdistes occupaient et utilisaient de fait la -province du Bahr el Ghazal.</p> - -<p>L’importation des marchandises égyptiennes est également -restreinte aux deux voies utilisées pour l’exportation. -Les petites transactions sur les routes de Kassala-Souakim -et de Kassala-Massaouah ont cessé depuis que -les Italiens occupent ces deux positions.</p> - -<p>Les principales importations sont les toiles blanches -et bleues, la mousseline, la percale de couleur et des étoffes -de laine de toutes nuances. Ces dernières servent à garnir -les gioubbes; les toiles et les mousselines sont utilisées -par les femmes qui s’en enveloppent complètement ou -les portent, en bandes étroites, comme pagnes à la -place des robes de nos femmes européennes. On importe -également des soieries européennes, de qualité assez -douteuse, les marchands ayant pour principe de vendre<span class="pagenum"><a name="Page_722" id="Page_722">[722]</a></span> -avant tout beaucoup et à bon marché. Il faut remarquer -que les meilleures qualités mais qui ne plaisent pas à la -vue trouvent au Soudan de rares acheteurs.</p> - -<p>La toilette des dames soudanaises est loin d’être -négligée; aussi utilisent-elles des parfums, huiles, bois -de senteurs, clous de girofle, différentes graines de fruits, -etc.... les articles de parfumerie sont également importés. -Le sucre, le riz, les marmelades, les fruits secs -et confits sont très recherchés par les personnes qui -sont dans une bonne situation de fortune.</p> - -<p>L’importation de tous les articles en métal fut sévèrement -interdite par le Gouvernement égyptien; dans les -derniers temps, il était très difficile de se procurer des -ciseaux, des rasoirs, etc.</p> - -<p>Les ustensiles de cuisine, en cuivre, atteignirent des -prix inouïs, parce qu’ils étaient achetés par l’administration -du Warchet el Harbia et servaient à la fabrication -des balles. Peu à peu les habitants utilisèrent, pour préparer -leur nourriture, des vases d’argile.</p> - -<p>Toutes les marchandises de provenance égyptienne -doivent payer à Berber, en espèces ou en nature un -dixième de leur valeur; à Omm Derman, le Bet el Mal qui -les estampille prélève à son tour encore un dixième -(oushr).</p> - -<p>En outre, les marchands qui arrivent de Souakim -ont encore à s’acquitter d’une pareille taxe aux postes -placés à Kokreb, par Osman Digna; en sorte que, après -les cadeaux presque obligatoires aux fonctionnaires, etc.; -ils ont payé à leur arrivée à Omm Derman, un tiers de -la valeur des marchandises, rien qu’en frais de douane -et avant qu’ils aient pu vendre quoi que ce soit. Qu’y-a-t-il<span class="pagenum"><a name="Page_723" id="Page_723">[723]</a></span> -alors d’étonnant si les prix sont élevés et si les -commerçants, en somme, gagnent très peu.</p> - -<p>Nombre de Soudanais aisés font du commerce une -sorte de sport: le gain est moins leur but que la facilité -de pouvoir jouir de la liberté pendant quelques mois. -C’est, en somme, le seul moyen qu’ont les habitants -retenus avec femmes et enfants au sol natal, et soumis -au calife, dont le gouvernement tyrannique les pousse -souvent au désespoir, c’est le seul moyen, dis-je, qu’ils -ont d’échapper pour quelque temps à leur tyran.</p> - -<p>Le commerce des esclaves, autorisé par la religion -et par le calife, est plus prospère; il est pourtant limité -aux pays soumis au Gouvernement mahdiste, le trafic -avec les provinces égyptiennes ou l’Arabie n’étant pas -du tout autorisé. En l’interdisant, le calife tient à ne -point affaiblir ses provinces au profit de ses ennemis.</p> - -<p>Il est évident qu’il ne peut empêcher la vente de -quelques esclaves isolés, mais il est au moins impossible aux -traiteurs de conduire en masse leurs victimes au marché.</p> - -<p>Autrefois les esclaves étaient envoyés en grand -nombre à Omm Derman où on les vendait publiquement -pour le compte du calife ou du Bet el Mal el Oumoumi. -Abou Anga les tirait d’Abyssinie, Zeki Tamel de Faschoda, -Othman woled Adam du Darfour et des montagnes de -Nuba situées au sud du Kordofan.</p> - -<p>Les mêmes cruautés se renouvelaient soit en les -prenant, soit en les transportant.</p> - -<p>Abou Anga, par exemple, forçait ceux qu’il capturait -en Abyssinie, la plupart venant de la tribu chrétienne -des Amhara, de parcourir le long chemin jusqu’à Omm -Derman, pendant lequel ils avaient à souffrir de la faim<span class="pagenum"><a name="Page_724" id="Page_724">[724]</a></span> -et des coups de fouet; notez que ces esclaves étaient des -femmes et des enfants, les hommes ayant été passés au -fil de l’épée! On chassait ces malheureux, à peines vêtus, -arrachés à leurs familles, comme on chasse devant soi -les troupeaux. Combien mouraient en route! et le reste, -des centaines encore, parvenait au but du voyage, mais -dans quel état! Des uns le calife faisait présent à ses -partisans; les autres étaient vendus par le Bet el Mal.</p> - -<p>Après la défaite des Shillouk, Zeki Tamel parqua, -le terme n’est point trop fort, des milliers de femmes et -d’enfants dans des barques et les envoya à Omm -Derman. Le calife prit les jeunes gens, les fit élever et -incorporer dans le corps des moulazeimie; les femmes et -les jeunes filles furent vendues. Comme les envois se -succédaient, les ventes durèrent des journées entières; -pauvres malheureux gisant devant le Bet el Mal, malades, -affamés, couverts de haillons, beaucoup même complètement -nus! On leur distribuait, en quantité insuffisante, -du blé cru. La ville étant pleine de ces Shillouk, -qui donc aurait voulu acheter ceux qui étaient malades? -à quoi bon risquer même quelques écus? Ils ne tardèrent -pas à succomber; des corps couvraient le rivage du -fleuve; on les jeta simplement dans le Nil pour s’épargner -la peine de les enterrer. Les esclaves envoyés du -Darfour eurent surtout à souffrir. La route était sans -fin, pénible; l’eau rare et seulement dans des puits très -éloignés les uns des autres, le pays mal cultivé, presque -inhabité, la nourriture insuffisante.</p> - -<p>Sans pitié, on les força à marcher nuit et jour -pour atteindre le Kordofan. Et la colonne ne comportait -presque que des femmes et des jeunes filles! Lorsque<span class="pagenum"><a name="Page_725" id="Page_725">[725]</a></span> -une d’entre elles tombait épuisée, on employait les -moyens les plus affreux pour la forcer à continuer la -route. S’ils ne suffisaient pas, on coupait les oreilles de -la pauvre créature, les gardiens du convoi s’en emparaient -et fournissaient en les montrant la preuve qu’elle -était morte et qu’ils ne l’avaient pas vendue en sous-main.</p> - -<p>Un jour, l’histoire m’a été racontée plus tard par -des témoins, une femme fut ainsi trouvée, privée de ses -oreilles; ils eurent pitié d’elle et la réconfortèrent. Elle -se remit et fut en état de suivre ses sauveurs et de se -traîner jusqu’à Fascher, tandis que ses oreilles servaient -de faire part mortuaire à Omm Derman.</p> - -<p>Aujourd’hui, de tels envois d’esclaves ont cessé, les -pays d’où ils venaient étant dépeuplés ou se défendant -avec succès contre leurs oppresseurs.</p> - -<p>Des expéditions viennent pourtant encore du Redjaf; -mais là également le voyage et les mauvais traitements -déciment les masses de ces sacrifiés.</p> - -<p>Les esclaves pris à Gallabat, au Kordofan et au -Darfour sont, vu leur petit nombre, vendus directement -par les émirs, avec la permission du calife, aux Gellaba -nomades. Ceux-ci reçoivent un certificat d’achat, avec -mention du prix payé et la permission de revendre. A -Omm Derman, la vente est publique et à celui qui met -les plus fortes enchères est adjugé l’esclave, mais seulement -l’esclave du sexe féminin, le commerce des esclaves -mâles appartenant exclusivement au calife.</p> - -<p>Quiconque veut vendre un esclave mâle doit le -livrer au Bet el Mal et reçoit en retour une sorte d’acte -de vente ou titre de garantie dont le montant est fixé -arbitrairement par le Bet el Mal.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_726" id="Page_726">[726]</a></span></p> - -<p>Ces esclaves sont, selon leurs capacités et leur stature, -incorporés dans les moulazeimie ou employés par -le maître du pays à la culture de ses champs. Les femmes -et les jeunes filles peuvent être vendues en tout -temps et partout, moyennant une pièce signée par deux -témoins ou un cadi, certifiant que l’esclave est bien -réellement propriété du vendeur. Cette disposition a -pour but d’empêcher que les esclaves échappés de chez -leurs maîtres et pris par d’autres personnes, ne soient pas -vendus par celles-ci, ce qui autrefois donnait lieu fréquemment -à des contestations souvent compliquées. Le -vol des esclaves n’est pas aussi rare à Omm Derman. -On les attire dans les maisons, on les enlève de force des -champs; mis dans les fers, ils sont tenus cachés jusqu’à -ce que des recéleurs trouvent le temps et l’occasion -favorable pour les conduire dans des contrées éloignées, -où ils sont vendus à des prix dérisoires. Comme d’après -les lois musulmanes, les dépositions d’un esclave ne -doivent pas être acceptées devant le tribunal et comme -chacun a le sentiment de sa position, ceux qui sont -ravis de cette façon, s’ils ne sont pas séparés de leurs -parents ou de leurs enfants et s’ils sont traités convenablement, -se contentent de leur sort et le supportent sans -autre récrimination.</p> - -<p>Au sud du Bet el Mal, sur une place libre d’Omm -Derman, s’élève un bâtiment construit en briques d’argile; -on l’appelle le Souk er Regig, c’est-à-dire le marché -aux esclaves. Sous le prétexte d’échanger ou d’acheter -des esclaves, le calife m’accorda quelquefois la permission -extraordinaire de fréquenter le marché. J’eus ainsi l’occasion -de faire maintes observations. Les marchands s’y<span class="pagenum"><a name="Page_727" id="Page_727">[727]</a></span> -donnent rendez-vous et offrent leur marchandise. Autour -de la maison, des femmes, des jeunes filles, en nombre -considérable, se promènent ou sont assises. Le choix est -grand; on y trouve de vieilles esclaves, l’air fatigué, à -demi-nues, sortes de bêtes de somme, comme on y rencontre -également de jeunes et ravissantes sourias (concubines) -bien vêtues.</p> - -<p>Ce commerce est si naturel que les acheteurs ne se -gênent nullement pour palper ces créatures, tout comme -on tâte le bétail sur le marché. On leur ouvre la bouche -pour examiner si les dents sont en bon état, on leur -enlève les habits qui couvrent la partie supérieure du -corps, on examine à fond le dos, la poitrine et les bras, -on les fait marcher pour observer les pieds, le corps dans -tous ses mouvements. On leur pose des questions afin de -se rendre compte jusqu’à quel point elles possèdent l’arabe, -ce qui, surtout pour les sourias, établit une sensible -différence de prix. Et tranquilles, parfaitement calmes, -les esclaves se laissent faire; c’est la règle, c’est donc -naturel, c’est leur sort, elles sont persuadées que cela -doit être ainsi et non autrement. On lit bien sur la figure -de quelques-unes d’entre elles qu’elles se rendent compte -de leur triste position et ont vu de meilleurs jours autrefois; -oui, on peut lire dans ces tristes regards qu’elles -se sentent arrivées au dernier degré de la misère humaine -et qu’elles comprennent qu’on les traite comme des bêtes.</p> - -<p>Mais, le sujet est suffisamment examiné; on commence -à en débattre le prix; l’acheteur met en cause -tous les défauts possibles, le vendeur ne cesse de faire -valoir les qualités physiques et intellectuelles de la créature -en question; on fait une offre, on demande le prix et le<span class="pagenum"><a name="Page_728" id="Page_728">[728]</a></span> -marché est conclu. On paie, on reçoit certificat de vente -et d’achat; l’esclave a changé de maître. Le vendeur est -tenu d’indiquer les maladies secrètes, le mauvais caractère, -le penchant au vol, voire même le ronflement des sourias.</p> - -<p>Le paiement a lieu en monnaie ayant cours dans le -pays, l’omla gedida.</p> - -<p>Voici quelques prix:</p> - -<table id="td14" summary="td14"> - - <tr> - <td class="tdl3">Esclave âgée</td> - <td class="tdr3">50</td> - <td class="tdc4">—</td> - <td class="tdr3">80</td> - <td class="tdc4">écus.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">Esclave jeune ou d’âge moyen</td> - <td class="tdr3">80</td> - <td class="tdc4">—</td> - <td class="tdr3">120</td> - <td class="tdc4">»</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">Petites filles de 8-11 ans, selon leur beauté</td> - <td class="tdr3">110</td> - <td class="tdc4">—</td> - <td class="tdr3">160</td> - <td class="tdc4">»</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">Sourias, selon leur beauté et leur race</td> - <td class="tdr3">180</td> - <td class="tdc4">—</td> - <td class="tdr3">700</td> - <td class="tdc4">»</td> - </tr> - -</table> - -<p class="p1">Ce tarif, quoique normal, est naturellement sujet à -de grandes variations.</p> - -<p>On ne peut guère parler de l’industrie du Soudan. -Le peu qui existait autrefois, a disparu. Jadis, on fabriquait -de charmants filigranes en or, en argent, qui prenaient -le chemin de l’Egypte.</p> - -<p>Ces travaux ont dû être suspendus non seulement -à cause du manque de ces métaux précieux, mais encore -par suite de la défense du Mahdi, de porter des ornements. -On fabrique encore de grandes lances, de petits -javelots de différentes formes avec ou sans crochet, des -couteaux qu’on porte au bras, des étriers et des mors -pour les chevaux et les ânes, les instruments aratoires -nécessaires, etc...; tous ces objets sont en fer. On fait, -avec le bois, des selles de chevaux, d’ânes, de chameaux, -des angarebs; des boîtes ordinaires dans lesquelles on -enferme surtout les habits que l’on veut conserver; des -portes, des châssis, des volets; le tout de la façon la<span class="pagenum"><a name="Page_729" id="Page_729">[729]</a></span> -plus primitive. Depuis la confiscation de tous les bateaux, -la construction des vapeurs a totalement cessé; -depuis un an, il est vrai, on a recommencé, avec la -permission du calife; mais comme le Bet el Mal veut -tirer profit annuellement des nouvelles embarcations, -rares sont ceux qui sacrifient leur temps et leur argent -dans de telles entreprises où il y a si peu, parfois -même rien, à gagner.</p> - -<p>L’industrie du cuir se limite à la fabrication de -souliers, rouges et jaunes, de sandales, de selles. On -trouve à acheter, par contre, en abondance, des amulettes -en cuir, des gaînes de couteau, d’épée, des fouets -en peau de crocodile, etc.</p> - -<p>L’industrie du coton est très importante au Soudan. -Chaque jeune fille et chaque femme file pour son usage -personnel ou pour la vente et les tisserands,—il y en -a dans tous les villages—font ensuite la toile. Dans -le Ghezireh, on ne confectionne en général que des -toiles ordinaires, nommées thob damour el gheng qu’on -vend, en pièces de 10 aunes de long, en grande quantité -sur le marché; les gens de condition modeste s’en servent -pour leurs vêtements. C’est la province de Berber -qui livre les plus fins tissus dont on fait les turbans, -les hisams qu’on roule sur la tête, de grandes couvertures -ou des rideaux dans lesquels on tisse fréquemment -des bandes de soie ou de coton multicolore. Le Dongola -exporte aussi d’excellentes étoffes de coton; il est surtout -renommé pour la confection de voiles solides. -Quant aux tissus du Kordofan et du Darfour, ils se -distinguent plutôt par la qualité que par la beauté du -travail. Le tressage constitue l’occupation principale des<span class="pagenum"><a name="Page_730" id="Page_730">[730]</a></span> -femmes. Elles tressent, en effet, avec les feuilles des -palmiers, des nattes de toutes les grandeurs et de toutes -les formes, soit pour leur usage particulier, soit pour la -vente. D’autres plus fines sont confectionnées avec des -feuilles étroites bariolées ou avec de la paille d’orge et de -minces petites bandes de cuir. Ce même matériel est utilisé -pour faire des dessous de plats, des couvercles pour les -terrines en bois, qui, en raison du travail compliqué et de la -diversité des couleurs étaient expédiés souvent comme objets -de curiosité en Egypte. Particulièrement habiles dans -ces sortes de travaux, les femmes du Darfour entrelaçaient -aussi de petites perles en verre de toutes couleurs qui représentaient, -arrangées symétriquement, les plus ravissants -dessins. Presque tous ces objets sont travaillés à la maison.</p> - -<p>Par suite de la régénération de la foi et du mépris -des anciens et nombreux préceptes religieux ainsi que des -usages, le moral déjà très relâché au Soudan, s’est abaissé -encore. Par crainte du calife et sentant qu’on est entouré -de dénonciateurs, grâce aussi à cette tendance généralement -répandue de sauvegarder avant tout ses propres -intérêts, les habitants sont devenus des fourbes accomplis; -c’est dans ce manque de sincérité qu’il faut chercher la -cause principale de l’immoralité.</p> - -<p>Sous l’impression du mécontentement général et de -l’insécurité personnelle, beaucoup cherchent à jouir de -la vie aussi vite que possible et aussi bien que leurs -moyens le leur permettent.</p> - -<p>La sociabilité faisant totalement défaut, on cherche -à se dédommager par le libertinage, la débauche; favorisé -qu’on est par la facilité de se marier et de divorcer. -On épouse une veuve moyennant un cadeau de mariage<span class="pagenum"><a name="Page_731" id="Page_731">[731]</a></span> -consistant en quelques vêtements, souliers ou sandales, -des parfums et cinq écus; une jeune fille, moyennant -dix écus. Celui qui outrepasse cette somme, est puni -par la confiscation de sa fortune. Les pères, les tuteurs -sont forcés de marier leurs filles et leurs pupilles à -ceux qui les demandent en mariage; il faut une cause -très grave pour qu’ils soient repoussés. Dans ce cas, -on doit songer aussitôt à un autre mariage. Les frais -étant restreints, la religion accordant à l’homme quatre -femmes libres et légitimes et un divorce sans raisons -valables, la plupart considèrent la cérémonie du mariage -seulement comme moyen de changement perpétuel.</p> - -<p>Beaucoup de femmes professent les mêmes opinions, -et sont heureuses de ces procédés qui leur offrent non -seulement un changement, mais encore l’appât d’un -gain en argent et en vêtements qui joue fréquemment -aussi le plus grand rôle. Si l’homme demande le divorce, -le cadeau de mariage reste toujours à la femme; si -c’est celle-ci qui le demande, elle garde tout ce que -son mari lui a donné, à moins qu’il ne le réclame formellement. -Il arrive qu’un homme, dans l’espace de dix -ans s’est marié 40 à 50 fois et qu’une femme, malgré -les trois mois qui doivent s’écouler avant qu’elle ne -convole de nouveau, a eu successivement 15 à 20 maris.</p> - -<p>L’institution des sourias, consacrée par la religion, -est de beaucoup plus scandaleuse. Ces concubines ne -restent guère longtemps dans la maison de leurs maîtres, -à moins qu’elles ne leur donnent des enfants. Elles ne -peuvent alors être mises en vente, sinon, les voilà bientôt -revendues, autant que possible avec bénéfice, passant -de main en main, dépravées, bien soignées dans leur<span class="pagenum"><a name="Page_732" id="Page_732">[732]</a></span> -jeunesse à cause de leur beauté peut-être, mais se préparant -une triste vieillesse.</p> - -<p>Beaucoup de marchands pratiquent cette industrie -honteuse qui consiste à garder de jeunes esclaves auxquelles, -moyennant une légère redevance mensuelle, ils -accordent une liberté relative, leur permettant de -chercher logement et entretien à leur choix. Il va de -soi que ce n’est point par la vertu qu’elles ramassent -cette dîme mensuelle.</p> - -<p>La plus grande dépravation règne chez les esclaves -du calife, surtout chez les moulazeimie dont les menées -dépassent toute description. Le calife, qui a parfaitement -connaissance du scandale, ne songe pas à y mettre -ordre pensant gagner ses esclaves par sa tolérance, et -mériter leur gratitude et leur affection.</p> - -<p>Il s’ensuit que l’état sanitaire, aussi bien des -hommes libres que des esclaves, laisse beaucoup à désirer; -que les maladies résultant de cette façon de vivre -et de comprendre le mariage sont nombreuses et sans -remèdes, si ce n’est en quelque mesure, le climat chaud -et sec. A Omm Derman notamment, règnent les vices -les plus grossiers.</p> - -<p>Dans les commencements de son règne, le calife -punissait les coupables en les exilant à Redjaf. Il ne -tarda pas à cesser, persuadé qu’il est plus facile de -gouverner tyranniquement un peuple dépravé qu’un -peuple qui place la moralité au-dessus de tout. C’est -pourquoi il hait les Djaliin du bord du Nil, de Hager -el Assal jusqu’à Berber, parce que c’est la seule tribu du -Soudan actuel qui apprécie une vie de famille régulière -et la considère comme la première condition de l’existence.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_733" id="Page_733">[733]</a></span></p> - -<p>Il y a toutefois lieu d’excepter de cette corruption -générale les anciennes femmes du Mahdi; il est vrai -qu’elles sont contraintes de vivre selon les règles prescrites.</p> - -<p>Depuis sa mort, elles sont enfermées par le calife -en l’honneur du maître décédé, dans des maisons sises -près de la Koubbat, maisons entourées d’une très haute -muraille. Des eunuques les surveillent très étroitement. -Outre ces femmes et les concubines, beaucoup de jeunes -filles, des filles des anciens fonctionnaires du Mahdi qui -les élevait pour les faire entrer plus tard dans son -harem, sont cloîtrées dans ces bâtiments, comme dans -un cachot, sous verrous, et ne peuvent nullement communiquer -avec des hommes; que dis-je, les malheureuses -n’ont que très rarement et avec la permission toute -spéciale du calife, des rapports avec d’autres femmes. -Mal nourries, mal vêtues, ces pauvres prisonnières -n’aspirent qu’à être délivrées d’une réclusion fort dure.</p> - -<p>Les deux principaux facteurs de la révolution furent -la croyance en la mission divine du Mahdi, et qui -dégénéra en fanatisme; la cupidité qui fit croire à l’abolition -de tous les impôts et que l’on s’enrichirait pendant -ces époques de troubles.</p> - -<p>Espoirs bientôt déçus! Le Mahdi ne fut pas assez -longtemps au pouvoir pour constater qu’aujourd’hui -l’aversion contre son régime est générale. Le calife Abdullahi -le constate à chaque pas, il fait néanmoins tout -pour l’accentuer.</p> - -<p>L’égalité, la fraternité, tant prêchées; ces mots -avec lesquels on leurrait les masses, ne furent que de -belles promesses. Comme auparavant il y eut et il y a -des riches et des pauvres, des puissants et des faibles,<span class="pagenum"><a name="Page_734" id="Page_734">[734]</a></span> -des maîtres et des esclaves. Le calife lui-même ne -chercha qu’à fortifier sa puissance personnelle, ne reculant -devant aucun moyen pour arriver à son but.</p> - -<p>Comme étranger, il ne jouit d’abord d’aucune sympathie -auprès des tribus du Nil. Par les prérogatives -accordées à ses parents, à sa tribu, les Taasha, il -suscita le mécontentement de ses propres compatriotes -des tribus occidentales.</p> - -<p>Les humiliations qu’il fit subir systématiquement à -tous les parents du Mahdi eurent pour résultat la révolte -des Ashraf; ce fut seulement grâce à leur indécision -que le calife put les réprimer sans subir de grosses -pertes. Mais on réprouva sa conduite après leur soumission: -au lieu de tenir sa promesse et de leur accorder -leur grâce, il prétexta que le Prophète lui avait ordonné -de les punir. Il les fit mettre aux fers, puis assommer -à coups de rotin; parmi les morts se trouvaient -les plus proches parents du Mahdi. Et pourtant, la sécurité -de l’état n’était point en jeu, puisqu’ils avaient -été réduits à l’impuissance. Ce procédé a été considéré -comme un acte d’impiété à l’égard du mort et fut pris -en mauvaise part.</p> - -<p>Soucieux de sa vie, de sa puissance, ne chassa-t-il -pas de leurs maisons, tous ceux qui habitaient entre la -Koubbat et le Bet el Mal, c’est-à-dire dans son voisinage, -sans leur donner le plus petit dédommagement et, -pour installer à leur place ses moulazeimie!</p> - -<p>Il força tous les habitants d’Omm Derman, sans -distinction aucune, à élever les murs de la ville; lui -seul, ses gardes et ceux de sa tribu demeurent à -l’intérieur. Même parmi ses moulazeimie régne le mécontentement<span class="pagenum"><a name="Page_735" id="Page_735">[735]</a></span> -d’avoir à travailler à la construction de -ses maisons et de celles de son fils, d’être traités si -sévèrement et d’être payés si irrégulièrement. Ils forment -une caste à part et toute relation avec les habitants -de la ville leur est interdite. Le calife défend même -aux milliers de jeunes Arabes ou jeunes gens d’autres -tribus qu’il a incorporés dans ses gardes du corps, tout -rapport avec leurs parents; ils ne peuvent sortir de -l’enceinte des murs et les leurs ne peuvent y pénétrer. -De telles défenses sont enfreintes parfois; il en profite -pour punir et vexer ses gardes, ce qui augmente -l’aversion qu’ils éprouvent à son égard. La révolte des -Ashraf l’a rendu plus défiant encore; il craint qu’on -attente à sa vie; jour et nuit, il s’entoure de gardiens, -de domestiques qu’il choisit lui-même; personne, et ses -parents ne sont pas exceptés, ne peut, comme c’était la -coutume autrefois, paraître devant lui avec des armes. -Quiconque est appelé en audience doit déposer l’épée et -le couteau, que chacun porte ordinairement au Soudan; -parfois même, on fouille les gens à fond.</p> - -<p>Son ancienne popularité a beaucoup souffert d’une -telle méfiance, et l’on raille, tout bas il est vrai, une -telle peur.</p> - -<p>Les Taasha, ses compatriotes, connus depuis longtemps -par leur cupidité, leur brutalité et leur grossièreté, -entreprennent des excursions dans le pays pour y enlever -des esclaves et des animaux et soumettre les habitants à -toutes sortes de contributions. Lorsque leur façon d’agir, -que le calife n’ignorait pas, devint réellement trop scandaleuse, -les gens ne pouvant cultiver tranquillement leurs -terres et le blé étant sur le point de renchérir, il défendit<span class="pagenum"><a name="Page_736" id="Page_736">[736]</a></span> -aux habitants de la ville, et particulièrement aux Taasha, -de quitter Omm Derman sans sa permission. Ceux-ci ne -se gênèrent nullement pour enfreindre ses ordres; il est -vrai que l’état du pays s’est quand même un peu amélioré. -Ainsi dans la ville, les Taasha jouent aux maîtres; ils se -vantent d’être les seigneurs de la contrée et de leur -parenté avec le calife. C’est à eux que les meilleurs -pâturages sont assignés; leurs chevaux sont nourris aux -frais de la population, tandis que les autres tribus -arabes doivent se contenter des places qu’elles trouvent -et entretenir leurs chevaux à leurs frais. De semblables -mesures font haïr le calife même par une grande partie -de ses compatriotes de l’ouest.</p> - -<p>Il sait, il est vrai, à quoi s’en tenir là-dessus, mais -il ignore à quel haut degré d’aversion générale ses sujets -sont portés à son égard.</p> - -<p>Il cherche à gagner les émirs, les personnes influentes -par des présents qu’il leur fait en secret, même -de nuit; il croit acheter ainsi leurs sympathies; ils -acceptent ordinairement ses dons, mais n’en pensent pas -moins.</p> - -<p>Pour attirer à lui les gens instruits, il permet aux -savants de se réunir dans la djami, après les prières de -midi et du soir; Heissein woled ez Sahra a ordre de faire -des conférences sur le droit de succession musulman (ilm el -mîrath). Les assemblées des ulémas (savants) étant toujours -strictement défendues, au commencement du régime -mahdiste, on considère cette permission actuelle comme -un signe de progrès. Le calife, tout d’abord, assista aux -conférences; ayant remarqué que quelques-uns des savants, -malgré sa présence, restaient assis simplement en croisant<span class="pagenum"><a name="Page_737" id="Page_737">[737]</a></span> -les jambes et non en les repliant, sans doute pour se -reposer quelque peu, il ne manqua pas l’occasion de -déclarer ouvertement à l’assemblée que tous, savants et -ignorants, avaient à lui rendre le respect et les honneurs -qui lui étaient dûs.</p> - -<p>Quelques jours après cette admonestation publique, -Heissein woled ez Sahra, eut la malencontreuse idée de -placer la science au-dessus de tout et de déclarer que les -rois et les princes devaient s’incliner devant elle; le calife -à qui la lecture et l’écriture sont inconnues, furieux -quitta l’assemblée et les conférences furent suspendues: -le progrès était étouffé à jamais.</p> - -<p>Heissein woled ez Sahra s’attira encore plus la disgrâce -de son maître par le fait de se refuser à adopter la -manière de voir du calife, dans une question concernant -des esclaves. Le calife requérait du cadi un arrêté à -teneur d’après lequel tous les esclaves des deux sexes -échappés de chez leurs maîtres et qui s’étaient rendus -aux moulazeimie, sans être trouvés ni réclamés par leurs -maîtres, durant un laps de vingt jours, devraient être -considérés comme propriété des moulazeimie.</p> - -<p>Or, comme il n’était permis à personne de se rendre -dans les habitations de ces derniers, situées du reste -dans l’enceinte des murs, la faculté pour les maîtres -d’aller y découvrir leurs esclaves était simplement illusoire. -On décida que les esclaves marrons seraient exposés -pendant un certain temps sur une place publique et -qu’alors, s’ils n’étaient point réclamés par leurs possesseurs, -ils reviendraient au Bet el Mal.</p> - -<p>Mais cette décision allait précisément à l’encontre -des vues du calife qui, en secret, avait enjoint à ses<span class="pagenum"><a name="Page_738" id="Page_738">[738]</a></span> -moulazeimie de garder pour lui tous les esclaves des tribus -du Nil (Djaliin, Danagla, etc.) et de ne rendre à leurs -maîtres que ceux appartenant aux Taasha ou aux autres -tribus arabes de l’occident.</p> - -<p>Aussi les amis de Heissein woled ez Sahra redoutèrent-ils -pour lui les suites de sa fermeté. Cependant -le calife attendait une meilleure occasion pour le châtier.</p> - -<p>Depuis la mort du Mahdi, soit depuis plus de dix ans, -le calife Abdullahi n’avait pas quitté Omm Derman, sa -capitale. Là, il s’était créé une certaine force, avait -concentré du matériel de guerre, forcé tous ceux qui -ne lui plaisaient pas à y venir habiter, afin que, dans -cette cité sanctifiée par le Mahdi, ils eussent à faire -sous ses yeux et chaque jour les cinq prières obligatoires -et à prêter l’oreille à ses préceptes.</p> - -<p>Omm Derman était primitivement le nom d’un petit -village situé sur la rive occidentale du Nil et en face -de Khartoum; il était habité par la tribu des Djimoïa. -Après la prise de Khartoum, le Mahdi résolut d’en faire -provisoirement sa résidence. On abattit les buissons de -mimosas et les halliers qui bordaient le fleuve; on créa -la place pour la djami et, tout près de celle-ci, on fixa -les emplacements des maisons du Mahdi et de ses trois -califes. Abdullahi reçut le terrain situé au midi de la -djami, tandis que celui qui s’étendait au nord fut partagé -entre les califes Ali woled Helou et Mohammed Chérif.</p> - -<p>Le Mahdi prétendit toujours ne considérer Omm -Derman que comme un séjour passager; car il avait -reçu mission du Prophète de conquérir l’Egypte, l’Arabie, -en particulier la Mecque et Médine, et de terminer ses -jours en Syrie. Or, on sait qu’il mourut subitement;<span class="pagenum"><a name="Page_739" id="Page_739">[739]</a></span> -du même coup furent anéantis ses plans et les espérances -de ses adhérents.</p> - -<p>Son successeur, le calife Abdullahi, considérait Omm -Derman comme la capitale de l’empire mahdiste et sa -résidence définitive.</p> - -<p>La ville a maintenant une étendue d’environ onze -kilomètres dans la direction du sud au nord; l’extrémité -méridionale se trouve en quelque sorte vis-à-vis de la -partie sud-ouest de l’ancienne ville de Khartoum.</p> - -<p>Pendant la période de fondation de la cité, chacun -s’efforçait d’habiter dans le voisinage du fleuve pour -s’épargner le transport de l’eau et pour être à portée -du trafic avec l’Egypte ou les autres provinces. Il en -résulte que l’extension en largeur d’Omm Derman est -minime et ne mesure guère, de l’est à l’ouest, que -5 kilomètres ½ en moyenne.</p> - -<p>A l’origine, la ville consistait uniquement en huttes -de paille; on commença par entourer la djami d’un mur -de terre glaise en forme de rectangle, dont la longueur -mesure environ 460 mètres sur 350 de largeur. Ces -murailles furent plus tard reconstruites en briques cuites, -que l’on badigeonna à la chaux. Le calife ne tarda pas à -son tour, à se faire construire des maisons faites de briques -cuites ou non cuites, ses frères suivirent son exemple, puis -ses parents, les émirs et enfin tous les gens riches.</p> - -<p>En l’honneur du Mahdi et pour lui conserver à -travers des âges son renom de saint homme, on lui éleva -une Koubbat ou mausolée. Le tombeau proprement dit -est une construction quadrangulaire, mesurant environ -12 mètres de côté et 10 mètres ½ de hauteur. A -l’est et à l’ouest se trouvent six grandes fenêtres en<span class="pagenum"><a name="Page_740" id="Page_740">[740]</a></span> -ogives, aux grilles de laiton; au nord et au sud, quatre -fenêtres semblables et deux portes. Cette crypte, construite -en blocs de grès taillés qui proviennent du palais -du gouverneur de Khartoum après l’incendie, est couronnée -d’une galerie, dont les cintres reposent sur de -petites colonnes arrondies. A l’intérieur de cette galerie -s’élève, sur une hauteur d’environ deux mètres, la partie -supérieure de l’édifice, de forme octogone et pourvue, -sur chaque face, d’une fenêtre grillée dessinant un ovale. -Cette partie, constituant le haut de l’édifice, est terminée -par une coupole ovoïde de douze mètres de hauteur. Les -quatre angles du bas de la construction sont, en outre, -flanqués de petits clochetons reposant sur quatre colonnes -rondes.</p> - -<p>La partie supérieure de la construction est faite en -briques cuites.</p> - -<p>L’ensemble de l’édifice émergeant du milieu de -maisons basses et insignifiantes produit un effet grandiose, -auquel les éraflures nombreuses dont souffre l’enduit de -chaux portent seulement quelque préjudice. De trois -sphères creuses juxtaposées sort une grande lance de -cuivre jaune qui, s’élevant sur le sommet de la coupole, -est visible déjà à une grande distance. La lance a suggéré -aux mécontents la remarque suivante que le Mahdi, -n’ayant pu accomplir ses desseins serait aussi disposé à -entrer en guerre avec le ciel.</p> - -<p>Le mausolée est entouré d’une barrière de bois brut, -destinée à tenir les pèlerins éloignés de l’édifice.</p> - -<p>A une distance d’environ vingt pas, on a creusé -dans la terre des réservoirs aux parois murées, utilisés -par les cohortes des croyants pour leurs ablutions.</p> - - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-740.jpg" width="400" height="552" - alt="" - title="" /> - <p class="pc mid"><span class="smcap">Le Tombeau du Mahdi.</span></p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_741" id="Page_741">[741]</a></span></p> - -<p>L’intérieur de la coupole est peint en blanc. Au -milieu est suspendu à une longue chaîne en fer le lustre -en verre qui ornait jadis le palais du gouverneur général. -Aux parois sont fixés des candélabres dorés, butin enlevé -aux maisons riches. A sa gauche le visiteur a le tombeau -du Mahdi, édifié par l’habile menuisier Hamouda, échappé -de l’arsenal de Khartoum, lors du massacre. Surmonté -de nombreuses tourelles et de motifs variés, richement -peints, ce tombeau pourrait passer pour le modèle d’une -petite maison de campagne d’origine exotique; il est, -sur l’ordre du calife, toujours recouvert d’un drap noir.</p> - -<p>Des tentures, des rideaux de couleur sombre ne -laissent pénétrer que discrètement la lumière à l’intérieur -et l’impression de gravité et de grandeur même qui se -dégage de l’ensemble n’est troublée que par l’effet produit -par le contraste des couleurs.</p> - -<p>L’intérieur du mausolée qui reste frais, même par -les plus fortes chaleurs, ne peut être visité que moyennant -la permission spéciale du calife. Lui-même s’y -rend maintes fois pour se livrer à ses pensées et songer -aux jours passés.</p> - -<p>Ses visites au tombeau sont devenues plus rares -depuis l’exécution des parents du Mahdi, ce qui a fait -supposer qu’il redoutait de se trouver aux côtés de son -ancien maître, le chef de la famille de ceux dont il -avait fait répandre le sang.</p> - -<p>Le mausolée est entièrement entouré d’un mur en -pierres dont les portes pratiquées au midi et à l’ouest -sont ouvertes tous les vendredis, depuis un an, pour -laisser entrer les pèlerins. Comme tout sujet du calife -est en quelque sorte tenu de visiter, ce jour-là, le monument<span class="pagenum"><a name="Page_742" id="Page_742">[742]</a></span> -afin de prier pour le défunt et demander sa protection, -il arrive que chaque vendredi plusieurs milliers -d’individus passent par là, se tiennent debout, les mains -levées, tout autour du monument, pour implorer en apparence -l’appui du Tout-Puissant par l’intermédiaire -du saint dont les os reposent ici, tandis qu’en réalité -ils ne murmurent souvent que des imprécations et des -blasphèmes contre le mort et ses successeurs plus détestés -encore, puisque par leurs mensonges et leur mauvaise -foi ils sont les auteurs de la misère présente.</p> - -<p>Les maisons dans lesquelles les femmes du Mahdi -sont gardées prisonnières sont contiguës au mur d’enceinte -de la Koubbat. Au sud de ces constructions se -trouve la résidence du calife. Un terrain extrêmement -vaste est entouré d’une haute muraille en briques, à -l’intérieur de laquelle se trouve un grand nombre d’édifices, -séparés par de nombreuses cours communiquant -entre elles. Immédiatement adossée à la djami se trouve -la demeure du calife qui est réservée à son usage tout -à fait personnel. A l’est, les habitations de ses femmes; -les écuries, les magasins, les quartiers des eunuques, -des domestiques, etc.; forment du côté de l’est et du -sud la clôture de cette enceinte. Par la porte orientale -du milieu de la djami,—une porte réelle tandis que les -autres ne sont que des ouvertures ne pouvant être -fermées à clef,—on arrive dans les locaux de réception -du calife.</p> - -<p>Après avoir passé devant un petit bâtiment, on -entre dans une cour de moyenne étendue dans laquelle -sont disposées deux sortes de chambres couvertes et -complètement ouvertes sur un des côtés; elles servent<span class="pagenum"><a name="Page_743" id="Page_743">[743]</a></span> -aux audiences. De cette cour, une porte conduit dans -les bâtiments privés du calife, que seuls les garçons, -préposés à son service personnel, peuvent franchir.</p> - -<p>Ces maisons en terre glaise se composent d’une -salle assez grande avec deux locaux latéraux et sont -munies de vérandas sur un ou deux côtés en sorte -qu’elles ressemblent à de petites maisons de campagne. -Un seul de ces édifices possède un étage supérieur avec -deux chambres assez grandes; muni de fenêtres des -quatre côtés, il offre une belle vue sur la ville entière.</p> - -<p>Les locaux destinés aux audiences sont installés -avec la plus grande simplicité imaginable et ne contiennent -absolument qu’un siège pour le calife, devant -lequel, parfois, est étendue une natte de palmier. Ses -appartements privés ont au contraire un confort tout à -fait inusité pour le Soudan.</p> - -<p>Des lits en fer, richement dorés et munis de moustiquaires, -restes du butin fait à Khartoum, des tapis -épais, des coussins recouverts de soie, des tentures et -des rideaux de lourdes étoffes de couleurs variées, ornent -les chambres bien blanchies. Des nattes de palmier et de -petits sophas dans les vérandas, complètent l’ameublement, -lequel peut être considéré comme somptueux.</p> - -<p>La maison de son fils située à l’est de la Koubbat -est encore mieux construite, mais meublée de la même -manière. Son fils se permet même le luxe d’un lustre en -cristal resté intact à la chute de Khartoum et d’un parc. -Il occupe des centaines d’esclaves qui doivent amener à -la sueur de leur front la terre fertile des bords du fleuve -à la maison de leur jeune maître, maudissant son amour -du luxe pour lequel ils dépensent leurs forces tandis<span class="pagenum"><a name="Page_744" id="Page_744">[744]</a></span> -qu’eux-mêmes, habitant des huttes misérables, manquent -des choses les plus nécessaires. Chaque jour des améliorations -sont entreprises, de nouvelles constructions -commencées, des transformations, des aménagements.... -Le père et le fils cherchent à s’offrir une vie aussi -agréable que possible. Yacoub suit fidèlement leur exemple: -il aime à construire comme eux et l’emplacement qui -borne ses deux maisons situées au sud de la djami, est -un véritable chantier. Les bâtiments du calife Ali woled -Helou, situés au nord de la Koubbat, sont d’une étendue -moindre et meublés plus simplement que ceux que nous -venons de mentionner.</p> - -<p>Le calife Abdullahi possède, outre sa propre résidence, -d’autres maisons aux extrémités nord et sud de -la ville, mais de constructions plus simples. Il les utilise -comme pied-à-terre lors des envois de troupes dans les -provinces ou pour l’inspection des troupes nouvellement -arrivées. Il y séjourne dans ces occasions plusieurs jours. -On a construit également des maisons pour le calife -juste au bord du fleuve, à l’est du fort établi autrefois -par le Gouvernement, mais détruit depuis et dont les -fossés ont été comblés. Il ne les utilise ordinairement -que pour y faire mettre en état les navires partant du -côté de Redjaf, pour donner ses instructions et sa bénédiction -aux partants. Au sud de la maison de Yacoub, -et séparé de celle-ci par une place, se trouve l’arsenal -(Bet el Amana), construction entourée d’un mur en pierre, -où sont conservés des fusils, des canons, une partie des -munitions, ainsi que cinq voitures ayant appartenu aux -anciens gouverneurs généraux et à la mission catholique. -Un corps de garde, établi dans des guérites, interdit<span class="pagenum"><a name="Page_745" id="Page_745">[745]</a></span> -l’entrée à toute personne autre que les fonctionnaires de -la maison. Du côté nord du Bet el Amana sont réunis -les drapeaux de tous les émirs qui se trouvent à Omm -Derman. A côté, on voit une construction en demi-cercle, -munie de marches et haute d’environ 7 mètres, dans -laquelle se trouvent les tambours de guerre du calife. -A l’est, sont rangés les ateliers où on fabrique les capsules, -les cartouches et où l’on répare les armes.</p> - -<p>Du côté nord de la ville et juste au bord du fleuve, -se trouve le Bet el Mal el Oumoumi, rangée d’édifices -destinés à la conservation des marchandises venant de -Berber, de la gomme envoyée du Kordofan et de tout -ce qui appartient au calife. Tous ces édifices sont entourés -de murs dont les portes sont bien gardées. De -grandes cours servent à entasser le blé et comme endroit -de vente pour les esclaves et les animaux. Au sud, le -marché public aux esclaves et dans le voisinage immédiat -de celui-ci le Bet el Mal des moulazeimie.</p> - -<p>Omm Derman est située sur un terrain plat, un -peu ondulé par place. Le sol est généralement dur, -mélangé de pierres rougeâtres et recouvert çà et là -d’une légère couche de sable; ce n’est que dans le -voisinage du fleuve que se trouve une couche d’humus. -De larges rues que le calife fit établir pour sa commodité -et pour la construction desquelles toutes les maisons -et les huttes qui se trouvaient sur le passage furent -impitoyablement rasées, conduisent des quatre points -cardinaux vers la djami. Une rue large mène au Bet -el Mal, le long du mur d’enceinte inachevé; une autre -au marché, dans la direction nord-ouest. Sur celle-ci -s’élèvent, serrés les uns contre les autres, les magasins<span class="pagenum"><a name="Page_746" id="Page_746">[746]</a></span> -construits en briques. C’est le séjour des artisans classés et -divisés selon leur profession. Ainsi des places distinctes -sont assignées aux marchands d’étoffe, de comestibles, aux -aubergistes, etc. La zaptieh es souk (police du marché) -veille au maintien de l’ordre dans les affaires du marché.</p> - -<p>Les potences dressées sur différentes places indiquent -d’une manière caractéristique le système qui régne -dans le pays. La population de la ville a été partagée -par quartiers suivant les tribus d’origine; les tribus de -l’ouest habitent la partie du sud, tandis que celles de -la vallée du Nil sont confinées dans la partie nord de -la ville. La ville entière est divisée par la police du -marché en quartiers exactement délimités. Les habitants -de chaque quartier ont à veiller eux-mêmes par des rondes -nocturnes, à la sécurité et au maintien de l’ordre dans -leur quartier. Dans les rues et chemins étroits qui traversent -ces parties de la ville règne une malpropreté -indescriptible. Les saletés et les ordures couvrent partout -le sol. Des cadavres de chameaux, de chevaux, -d’ânes, de chèvres, etc., empestent l’air; ce n’est que -dans les grandes fêtes que le calife donne l’ordre de -nettoyer la cité. Mais ce nettoyage se borne ordinairement -à réunir les ordures et les restes des cadavres -d’animaux en putréfaction, répandus partout, en un -monceau qu’on laisse ensuite bien tranquille. Au commencement -de la saison des pluies ces monceaux répandent -une infection pestilentielle qui ne contribue pas -peu à rendre plus mauvaises encore les conditions sanitaires -déjà suffisamment désavantageuses.</p> - -<p>Dans les premières années, les cadavres étaient encore -enterrés à l’intérieur de la ville; depuis les derniers<span class="pagenum"><a name="Page_747" id="Page_747">[747]</a></span> -temps les enterrements ont lieu au dehors, au -nord du champ de manœuvres. La fièvre et la dysenterie -sont les maladies les plus fréquentes; durant les -mois de novembre et de mars, de sérieuses épidémies de -typhus ont lieu régulièrement et font de nombreuses -victimes. Maintenant les conditions se sont améliorées, -car on vient d’établir beaucoup de fontaines, parmi -lesquelles celles au nord de la djami livrent une eau -potable excellente tandis que celles qui se trouvent -dans les parties sud de la ville donnent une eau plus -ou moins salée. La profondeur des puits, dans les différentes -parties de la ville, varie entre 10 et 16 mètres, -mais il n’est pas rare qu’elle atteigne jusqu’à 30 mètres. -Le premier essai pour creuser des puits fut fait par -le Sejjir, émir de la prison générale.</p> - -<p>Bien qu’il n’eût jamais à craindre le manque d’eau, -à cause du voisinage du fleuve, il put faire cet essai -avec les forces importantes que la prison mettait à sa -disposition gratuitement, essai qui fut couronné de -succès et engagea à continuer dans cette voie.</p> - -<p>Sejjir! Mot mauvais et redouté! Souvent on entend -l’expression «on l’a conduit chez le Sejjir!» La terreur -se répand alors chez tous les amis de la malheureuse -victime et la pitié chez tous les hommes sensibles.</p> - -<p>La prison se trouve à l’extrémité sud-est du mur -d’enceinte dans le voisinage immédiat du fleuve; par -une porte qui est gardée jour et nuit par des esclaves -armés, on pénètre dans l’intérieur d’une vaste cour, -dans laquelle se trouvent plusieurs huttes de pierre et -d’argile, grandes et petites, isolées les unes des autres. -Dans celles-ci sont couchés, pendant le jour, les malheureux<span class="pagenum"><a name="Page_748" id="Page_748">[748]</a></span> -qui ont encouru la colère du calife, ou qui ont -été condamnés par les cadis; ils doivent expier en cet -endroit leur conduite, les pieds enchaînés dans des anneaux -de fer, liés l’un à l’autre par une courte chaîne -massive. Au cou, une longue et lourde chaîne qu’ils -peuvent à peine traîner: figures amaigries et sales -avec la triste expression d’êtres voués à un sort misérable. -Habituellement un silence profond régne parmi -ces malheureux, interrompu seulement par le bruit des -fers, les cris rauques des gardiens ou la plainte douloureuse -d’un homme qu’on fouette. Ceux qui ont été spécialement -désignés par le calife pour une punition -plus sévère, sont enfermés, couverts de lourdes -chaînes, dans des petits cachots privés complètement -d’air et de lumière. On les garde dans la plus sévère -solitude; ils sont privés de toute communication avec -les humains et reçoivent à peine la nourriture la plus -indispensable à la vie. Mais la grande masse reste -couchée tout le jour dehors et cherche à l’ombre des -deux grands bâtiments de pierre à se protéger des -rayons brûlants du soleil, en se glissant mutuellement -de temps à autre à voix basse un mot de plainte. Ils -se montrent extrêmement soumis à leur sort; ils dissimulent -comme tout le monde le fait au Soudan et ils -déclarent au Sejjir, qui leur fait souvent la leçon, qu’ils -savent et comprennent très bien, qu’ils ne souffrent que -la juste punition de leur crime; mais dans leur for intérieur -ils appellent la vengeance du ciel sur leur tyran et -prient pour être délivrés des mains de leurs bourreaux.</p> - -<p>Les gardiens s’approprient les vivres que les parents -apportent aux prisonniers, puis ils partagent le<span class="pagenum"><a name="Page_749" id="Page_749">[749]</a></span> -reste à leur gré, parmi les victimes à moitié mortes de -faim, de sorte qu’il arrive très souvent que celui auquel -étaient destinés les plus gros morceaux n’a rien du -tout. Le soir, ils sont réintégrés dans les bâtiments dépourvus -de fenêtres et ne possédant pas la moindre ventilation. -La résistance, la prière, les plaintes ne servent -à rien. Ils sont entassés de force, aussi nombreux que -la place en peut contenir. Etroitement parqués, il est -impossible à la plupart d’avoir assez de place pour -pouvoir seulement s’asseoir. Rendus presque fous par la -chaleur et le manque d’air, incapables de réagir contre -les souffrances qu’ils endurent, les plus forts serrent, -frappent et foulent aux pieds leurs compagnons avec -une fureur insensée pour se procurer l’espace le plus -restreint. Enfin le jour paraît, les portes fermées avec -des chaînes de fer sont ouvertes et les malheureux -baignés de sueur sortent en titubant, ressemblant plus -à des cadavres qu’à des hommes vivants. Ils se remettent -peu à peu; mais le soir venu, leur terrible martyre -recommence.</p> - -<p>Et cependant, ils aiment la vie. Ils ne perdent -jamais complètement l’espoir; ils implorent Dieu à toute -heure de leur accorder la liberté. Bien que les prisons -soient toujours combles et que les prisonniers aient à -endurer les plus affreuses souffrances, je n’ai jamais entendu -parler d’un suicide.</p> - -<p>Charles Neufeld passa depuis le milieu de 1887 plusieurs -années dans cette prison, exposé aux plus grandes -privations et gravement malade. Il fut et est encore -soutenu par les Européens qui se trouvent à Omm -Derman autant que leurs moyens le leur permettent, par<span class="pagenum"><a name="Page_750" id="Page_750">[750]</a></span> -l’intermédiaire de sa servante, qui était venue avec lui -de Wadi Halfa. Les pieds chargés de doubles anneaux -en fer et une lourde chaîne autour du cou, il fut livré -comme les autres à la discrétion de ses gardiens. Comme -il refusait une fois de rentrer le soir avec les autres -dans l’intérieur du bâtiment, qui est appelé avec raison, -la dernière station de l’enfer, il fut même fouetté.</p> - -<p>Il supporta tranquillement les coups douloureux sans -proférer un cri jusqu’à ce que l’esclave s’arrêta de lui-même -et lui demanda pourquoi il ne se plaignait point -et n’implorait pas sa pitié.</p> - -<p>«Ceci est l’affaire des autres et non pas la mienne,» -répondit Neufeld tranquillement, et il acquit par cette manière -d’être le respect de ses gardiens. Après environ -trois années de captivité, ses fers furent allégés et avec -seulement une chaîne aux pieds, il fut envoyé à Khartoum -où il fabrique du salpêtre sous la surveillance d’un certain -Woled Hamed Allah. Il se trouva relativement mieux. -Comme son travail avait de la valeur pour le calife, il reçut -plus tard de lui une subvention mensuelle en argent, mais -si maigre qu’elle suffit à peine à ses besoins les plus stricts. -Tout au moins il put de nouveau respirer l’air frais et fut -délivré de l’infect cachot. Les locaux utilisés pour la -fabrication du salpêtre se trouvent dans le bâtiment des -missions catholiques à Khartoum qui, pour ce motif, a été -sauvé jusqu’à présent de la destruction générale. Là, le -pauvre Neufeld traîne le soir ses membres fatigués à travers -le jardin de la mission pour se reposer au pied d’un -palmier, après le dur labeur de la journée.</p> - -<p>Alors ses pensées doivent se porter vers son père -encore vivant, vers son frère et vers sa sœur, et il doit<span class="pagenum"><a name="Page_751" id="Page_751">[751]</a></span> -maudire le jour où il a quitté Wadi Halfa d’une manière -irréfléchie bravant sans nécessité le sort qui l’a puni trop -sévèrement.</p> - -<p>Puisse le pauvre prisonnier recouvrer bientôt la liberté -et être réuni aux siens qui ne doivent pas perdre -l’espoir! Il ne manque pas d’amis, qui savent ce qu’il -en est et qui s’efforceront de l’aider à fuir; mais la -réussite dépend de Dieu seul!</p> - -<p>Une autre victime encore plus malheureuse fut le -sheikh Khalil. Que n’eût-il pas à souffrir, jusqu’à ce que -la mort le délivrât de ses souffrances! Il avait été -envoyé par des fonctionnaires du Gouvernement égyptien -avec une lettre pour le calife, dans laquelle ils lui -faisaient connaître les Mahdistes faits prisonniers à la -bataille de Toski. Ils assuraient en même temps au -calife qu’ils seraient bien traités et délivrés, l’engageant -à rendre au sheikh Khalil les ordres et le sabre du -général Gordon qui se trouvaient peut-être aux mains des -Mahdistes. Le calife renvoya avec la lettre à laquelle il -ne répondit pas, un Arabe Ababda, nommé Boushra, qui -était venu en même temps que le sheikh Khalil, mais il -retint ce dernier qui était Egyptien de naissance. Quelques -jours plus tard il le fit mettre aux fers, sous -prétexte qu’il cherchait à espionner.</p> - -<p>Khalil fut bientôt si affaibli par les mauvais traitements -corporels, les cruautés de toute espèce et la privation -totale de nourriture qu’on lui imposait parfois, qu’il ne -fut plus en état de se lever du sol sur lequel il était -couché. Bientôt l’eau lui fut supprimée pendant des jours -entiers jusqu’à ce qu’enfin la mort eût pitié du martyr -et mit fin à ses souffrances.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_752" id="Page_752">[752]</a></span></p> - -<p>Melich, marchand juif de Tunis, qui était venu de -Senhit à Kassala avec la permission de Haggi Mohammed -Abou Gerger, fut envoyé, sur l’ordre du calife, qui avait -été instruit de son arrivée, enchaîné sans autre forme de -procès, à Omm Derman où il se trouve encore aujourd’hui -prisonnier. Maigre comme un squelette et presque réduit -au désespoir par sa longue détention imméritée, il prolonge -sa misérable existence, grâce à l’appui bienfaisant -de ses anciens coréligionnaires établis à Omm Derman et -qui ont embrassé la croyance musulmane.</p> - -<p>Deux Arabes de la tribu des Ababda furent faits -prisonniers à Metemmeh sous la prévention d’espionnage. -Le bruit se répandit à Omm Derman que des lettres -adressées à des Européens vivant là avaient été trouvées -chez eux. La petite colonie européenne passa des jours -de terreur et d’angoisse jusqu’à l’arrivée des deux prisonniers. -On découvrit alors seulement que les lettres -étaient adressées à un copte, vivant au Soudan et -avaient été écrites par ses parents au Caire. Les deux -Arabes furent jetés en prison où ils eurent à subir les -mauvais traitements de leurs gardiens et moururent de -faim.</p> - -<p>Asaker Abou Kalam, ancien grand sheikh des Djimme -qui, comme nous l’avons vu, (page 179) avait exercé une si -noble hospitalité envers le calife et son père, lors de leur -voyage dans les pays du Nil et avait fait des funérailles -solennelles à celui-ci, après son décès, avec les sacrifices -d’usage, fut mis aux fers. On avait rapporté au calife -que le grand sheikh, lorsque sa tribu avait été contrainte -de force par Younis à émigrer, avait murmuré contre -l’état de choses actuel et avait regretté d’avoir combattu<span class="pagenum"><a name="Page_753" id="Page_753">[753]</a></span> -l’ancien Gouvernement. Pendant des mois, il fut maintenu -en captivité; il dut souffrir les plus grandes privations -pour être envoyé ensuite en exil à Redjaf, les pieds et -les mains liés par de lourdes chaînes. Mais sa femme, -une beauté soudanaise bien connue fut, sur l’ordre du -calife, séparée de son époux et après son départ, incorporée -dans le harem du maître du pays.</p> - -<p>Zeki Tamel, le premier et le meilleur officier du -calife, fut, sur l’ordre de celui-ci, amené au Sejjir et -enfermé dans une maisonnette en pierre dont la porte -fut murée. Par une fente laissée ouverte, on lui tendait, -à intervalle de plusieurs jours, un peu d’eau; mais il -fut complètement privé de nourriture. Pendant 23 jours -il souffrit les plus indicibles tortures; si horriblement que -la faim le torturât, si affreusement que la soif le fit -souffrir, on n’entendit jamais un cri de douleur ou un -mot de prière par la petite fente de ce tombeau de -pierre. Trop fier pour s’humilier devant ses bourreaux, il -tint ses lèvres fermées jusqu’à ce que le 24<sup>me</sup> jour de son -martyre, la mort apparut comme une libératrice. Le -Sejjir et ses compagnons, ce jour-là, l’épiaient par l’ouverture -de la prison, devenue maintenant en réalité un tombeau; -basés sur leur longue expérience, ils attendaient -pour ce jour-là sa mort, et après s’être délecté de son -agonie, le Sejjir se hâta de porter la bonne nouvelle à -son maître le calife. Le cadavre fut emmené de nuit à -l’extrémité occidentale de la ville et enterré entre des -huttes en ruine, le dos tourné contre la Mecque. (Tous -les mahométans croyants sont enterrés avec le visage -tourné vers la Mecque). L’implacable calife voulait encore, -après sa mort, lui ravir son repos.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_754" id="Page_754">[754]</a></span></p> - -<p>Même le plus fidèle partisan et serviteur du calife, -le cadi Ahmed woled Ali, n’échappa point à son sort. -Lui aussi fut jeté au cachot et dépouillé de sa fortune -qu’il avait acquise d’une manière irrégulière, tandis que -ses femmes, dont il avait retenu un grand nombre par -force dans sa maison, furent réparties entre ses ennemis.</p> - -<p>Œil pour œil, dent pour dent! Dans cette même -maison où son ancien adversaire Zeki Tamel rendit l’âme, -lui-même fut enfermé et connut les mêmes tourments. -Quelques jours après, le calife intima l’ordre à deux de -ses cadis de l’interroger sur l’endroit et le lieu où il -avait caché son argent, car on en avait trouvé fort peu -chez lui.</p> - -<p>«Allez dire au calife, répondit-il, que j’ai terminé -mes comptes avec ce monde, que je ne possède pas un -liard et que j’ignore l’endroit où l’on trouverait de l’or -et de l’argent.» Les cadis lui promirent la grâce du -calife s’il avouait; sa réponse fut invariablement la même. -Ils durent retourner auprès de leur maître sans autre -résultat.</p> - -<p>Ceci se passait quelques jours avant ma fuite. Au -moment d’écrire ces lignes, j’appris que lui aussi avait -purgé sa condamnation.</p> - -<p>On remplirait des volumes en décrivant toutes les -monstruosités, qui se sont passées dans les cachots d’Omm -Derman et les atrocités commises par le Sejjir et ses -aides.</p> - -<p>Mais passons..... Un jour viendra où la justice -fera son œuvre!</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_755" id="Page_755">[755]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">CHAPITRE XVIII.</h2> - -<p class="pch">Plans de fuite.</p> - -<p class="psh">Intérêt que prend le calife à ma détention.—Prisonniers européens -à Omm Derman.—Artin l’horloger.—Efforts de ma famille pour -entrer en relation avec moi.—Insuccès de Babiker Abou Sebiba.—Le -baron Heidler et le major Wingate.—Nouvelles tentatives.—Oscheikh -Karar.—Plan d’Abd er Rahman.—Espérances et -craintes.—Mes efforts pour gagner du temps.—Je quitte ma maison.</p> - -<p>Deux raisons poussaient le calife à me garder constamment -auprès de sa personne et à me surveiller d’une -façon sévère. J’étais le seul survivant des hauts fonctionnaires -du Gouvernement précédent et qui, par un -long séjour dans le Soudan et de nombreux voyages, en -avait acquis la parfaite connaissance et en possédait la -langue à fond. Dans sa conception naïve de notre situation -politique, il s’imaginait, il était même persuadé, que, si -je parvenais à m’échapper, j’engagerais le Gouvernement -égyptien ou une puissance européenne quelconque à marcher -sur le Soudan; que je jouerais le rôle funeste pour -lui, de médiateur entre les principaux chefs des tribus -que je connaissais, qui étaient revenus depuis longtemps de -leur enthousiasme, et auxquels, (il le savait fort bien lui-même), -il tardait de rentrer dans les régiments d’autrefois.<span class="pagenum"><a name="Page_756" id="Page_756">[756]</a></span> -D’un autre côté, son amour-propre était flatté d’avoir -comme esclave l’homme qui avait autrefois gouverné toute -la grande province du Darfour y compris son propre pays -et sa tribu. Il ne cachait pas non plus ce sentiment et -souvent il disait à ses gens: «Voyez celui qui auparavant -était notre maître et qui nous jugeait arbitrairement, il -est maintenant mon esclave, obligé d’obéir à toute heure -à mes ordres. Lui, qui autrefois recherchait les plaisirs -du monde et ses jouissances, il marche aujourd’hui -pieds nus, sa gioubbe est sale et déchirée. Oui, Dieu est -miséricordieux, il est le Juste.»</p> - -<p>Il faisait moins attention aux autres prisonniers -chrétiens; comme ceux-ci vivaient principalement de leur -commerce, il leur fut assigné une place près du marché -où ils avaient bâti leurs propres huttes qui formaient un -quartier à part rarement visité par les autres races. Le -Père Ohrwalder gagnait péniblement sa vie en tissant, -le Père Rossignoli et Beppo, ancien desservant de l’église -des missions, avaient ouvert des gargotes, sur le marché. -Les sœurs (missionnaires) vécurent avec eux jusqu’à ce -qu’elles réussissent à s’échapper. Il y avait aussi Giuseppe -Cuzzi, un Italien, ancien employé de la maison A. Marquet -à Berber. Cette petite colonie était composée en majeure -partie de Grecs, de Syriens chrétiens, de quelques coptes, -environ 45 hommes avec leurs femmes, pour la plupart -chrétiennes nées dans le pays ou des Egyptiennes; il s’y -trouvait aussi quelques juifs. Les Grecs, les juifs et les -Syriens ont chacun leur émir qu’ils choisissent; ceux-ci, -à leur tour, sont sous les ordres d’un émir reconnu par -eux et agréé par le calife. L’émir actuel est un Grec, -nommé Nicolas, son nom arabe est Abdullahi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_757" id="Page_757">[757]</a></span></p> - -<p>Tous les membres de cette colonie sont appelés -par le peuple: muselmaniun; (descendants des infidèles, -surnom des renégats) il leur est formellement défendu -de quitter Omm Derman et ils sont tenus de se -porter garants les uns des autres. Après la fuite du -Père Ohrwalder, une surveillance plus sévère fut exercée -sur tous ces malheureux; en conséquence, lorsque le -Père Rossignoli s’échappa, Beppo son voisin et sa caution -fut jeté en prison où il est encore aujourd’hui. Une -place est assignée aux muselmaniun au nord-est de la -djami; ils doivent y paraître chaque jour à la prière; -mais, n’étant pas sous un contrôle spécial, ils s’y montrent -à tour de rôle, pour que, en cas d’enquête, la colonie -soit toujours représentée. Leurs huttes adjacentes les unes -aux autres leur permettent de communiquer facilement -entre eux, ce qui apporte quelque adoucissement à leur -triste sort; ils peuvent ainsi se confier leurs peines et -rencontrer une mutuelle sympathie. Leurs enfants sont -placés, d’après l’ordre du calife, chez différents foukaha -qui leur enseignent à lire le Coran.</p> - -<p>Mon installation auprès des moulazeimie permettait au -calife de me surveiller étroitement; la maison qu’il m’avait -assignée était proche de la sienne. J’avais à dire avec lui, -aux heures fixées, les cinq prières par jour, et à me tenir -entre-temps à sa porte. Mon chef, Abd el Kerim woled -Mohammed de la tribu des Takarir, zélé partisan du -calife, était, malgré tout, bon pour moi et m’avertissait -à temps de certains dangers dont j’étais menacé. Sous -ses ordres étaient aussi placés Haggi Zobeïr de la tribu -des Djaliin; l’homme de confiance du calife; il avait à -remettre les messages verbaux de ce dernier à son frère<span class="pagenum"><a name="Page_758" id="Page_758">[758]</a></span> -Yacoub; en outre, Hasan Seref, nommé Omkadok, de la -tribu des Bertis, sans service spécial; Bilal woled Husein, -un Danagla espionnant ses compatriotes; Mohammed Salih -de la tribu des Djaliin, porteur de la peau dont se sert -le calife pour ses prières; Tertiri woled Abd el Kadir, -autrefois cadi, maintenant sans emploi fixe; Mousa -woled Madibbo, un Risegat, fils du grand sheikh Madibbo -exécuté au Kordofan et que le calife cherche -à s’attacher; Regheb woled el Mek Aoudallah qui -remet les rapports nécessaires aux garçons destinés au -service de l’intérieur; ceux-ci les remettent directement -au calife, leur maître; Bechir woled Abdallah, Ahmed, -Bichari woled Abbas, tous de la tribu des Taasha; -par eux, le calife s’enquiert des événements survenus -parmi les tribus arabes de l’ouest et de leur état d’esprit; -enfin Choudr woled et Toukeri, ex-maître de Gebel Haraz, -qui autrefois pillait les voyageurs dans le Kordofan. -Soumis plus tard aux troupes envoyées contre lui, il -se trouve maintenant en surveillance.</p> - -<p>Il m’était sévèrement défendu d’avoir d’autres rapports -qu’avec ces moulazeimie; tous ceux que je viens de -citer, à l’exception de Choudr, avaient reçu l’ordre de leur -maître de me surveiller. Je ne pouvais pas aller en ville -ni même faire des visites.</p> - -<p>Le calife avait une prédilection pour les montres; -j’étais chargé de les remonter. Je profitais de ce privilège -pour visiter l’horloger arménien, Artin, qui demeurait sur -la place du marché; prenant le prétexte d’avoir à réparer -quelques-unes de ces montres, j’organisais des rencontres -avec les amis auxquels je désirais parler; ils s’y trouvaient -à l’heure, faisaient quelques petites emplettes ou donnaient<span class="pagenum"><a name="Page_759" id="Page_759">[759]</a></span> -leurs montres à réparer et Artin, lui-même, attribuait au -hasard ces entrevues.</p> - -<p>La plupart du temps j’étais assis à la porte du -calife, lisant le Coran. Il m’avait défendu d’apprendre à -écrire, trouvant inutile pour moi de m’efforcer de cultiver -cet art qu’il ignorait lui-même. Dans toutes ses sorties -je devais l’accompagner et me tenir à ses côtés afin qu’il -pût me surveiller.</p> - -<p>Durant les premières années, je le suivais à pied; -plus tard il me donna un cheval et, quand l’occasion -l’exigeait, je devais lui servir d’aide de camp. Ne recevant -aucun salaire, ma nourriture était des plus simples: un peu -d’asida, différentes sauces préparées avec de la viande -séchée à l’air, des légumes ou des fruits, rarement un peu -de viande fraîche achetée au marché d’Omm Derman. Le -calife comprenait bien que ma situation n’était pas satisfaisante -pour moi et que j’aspirais à redevenir libre; en -dépit de tous mes efforts pour le cacher, je ne pouvais -pas vaincre sa méfiance. Par des présents d’esclaves, et en -m’offrant sa nièce en mariage, il avait espéré me retenir -auprès de lui; n’ayant pas d’enfants, il en concluait que -je désirais n’avoir aucun lien afin de pouvoir profiter de -la première occasion pour recouvrer ma liberté.</p> - -<p>Depuis les combats autour de Khartoum, mes parents, -ma mère, mes frères et sœurs, à Vienne, avaient fait tout ce -qui était en leur pouvoir pour se procurer de mes nouvelles, -et pour mon bien avaient reconnu la nécessité d’agir avec -la plus grande prudence. Le chevalier de Gsiller, notre -consul général austro-hongrois au Caire, n’avait épargné -aucune peine pour avoir des renseignements sur ma -position. Il fut secondé dans ses recherches par les<span class="pagenum"><a name="Page_760" id="Page_760">[760]</a></span> -officiers attachés à l’armée égyptienne et par d’autres -employés. A son instigation, mes parents purent m’envoyer -la lettre dont j’ai déjà parlé qui fut remise par le commandant -de Souakim à Osman Digna et, par Haggi Mohammed -Abou Gerger, qui se trouvait justement chez ce -dernier, au calife qui me la fit donner. C’était en 1888. -Dans un accès de générosité il me permit de répondre, il -invita même par écrit mes deux frères à venir à Omm -Derman, afin qu’ils pussent se rendre compte de visu de -mon bien-être et de mon bonheur! Mais lorsque, sur mon -conseil, ils répondirent par un refus à son invitation, en -prenant pour prétexte l’obligation de leur service militaire, -il me défendit alors sous peine de mort de correspondre -encore avec eux.</p> - -<p>Les rapports supportables que j’avais eus avec le -calife ne furent que passagers. Le nouveau consul-général -austro-hongrois, de Rosty, qui avait succédé -au chevalier de Gsiller écrivit au calife pour lui demander -la permission d’envoyer un prêtre du Caire aux membres -de la mission, qui, disait-il, étaient des sujets autrichiens. -Il m’écrivit en même temps, me demandant des informations -sur le véritable état de choses à Omm Derman.</p> - -<p>Cette correspondance n’était pas du tout du goût -du calife; il ne répondit pas à M. de Rosty et m’accusa -de fausseté parce que j’avais indiqué les membres de la -mission à l’exception du Père Ohrwalder comme Italiens. -J’avais délibérément fait cela dans la crainte qu’Abdullahi, -dans un de ses actes de rage contre moi, et qu’un -essai de fuite de ma part pourrait occasionner, ne se -vengeât sur ceux qu’il croyait être mes compatriotes -et que je désirais sauver. Pour la même raison, je<span class="pagenum"><a name="Page_761" id="Page_761">[761]</a></span> -prétendis aussi n’être nullement en relation avec les -Européens qui m’étaient étrangers. Le calife savait -fort bien que j’étais Autrichien (Nemsaoui); plusieurs -des membres de la mission étant déclarés sujets autrichiens -par M. de Rosty, j’avais en conséquence des -compatriotes, et par ce désaveu je l’avais trompé. Il ne -voulait pas et ne pouvait pas comprendre que les membres -de différentes nationalités pouvaient appartenir à la -mission catholique sous la protection de l’Autriche; -longtemps encore il me reprocha mon mensonge, et me -fit comprendre qu’il me gardait rancune.</p> - -<p>Ma famille avait placé une forte somme d’argent -chez le consul-général austro-hongrois au Caire et par -l’entremise de nos représentants diplomatiques et du -chef d’état-major de «l’Intelligence Department», le -major F. R. Wingate, je reçus de temps en temps quelques -secours par des mains sûres, mais non désintéressées. -Je recevais à peine la moitié, souvent même le tiers -seulement de la somme qui m’était destinée, et je devais -cependant reconnaître avoir reçu la somme entière. -N’importe, je me trouvais heureux de la tournure présente -des choses; j’avais aussi maintenant quelquefois -l’occasion de faire parvenir à intervalles très éloignés, -il est vrai, de mes nouvelles à ma famille qui m’avait -fait parvenir en contrebande une encre chimique, rendue -visible à l’action d’une grande chaleur. J’écrivais sur de -petits morceaux de papier, sur des bandes de toile, -quelques lignes à la hâte lorsque je n’étais pas surveillé; -je les envoyais au Caire par des messagers -secrets, saisissant les occasions favorables, et de là, on -les expédiait en Europe. Je devais agir avec une grande<span class="pagenum"><a name="Page_762" id="Page_762">[762]</a></span> -circonspection dans mes dépenses, afin d’éviter d’éveiller -des soupçons; je continuais donc à vivre aussi simplement -qu’auparavant, les moyens qui étaient maintenant à ma -disposition me servant surtout à acquérir des amis. -Le calife m’ayant interdit toute correspondance avec -les miens, on était convaincu au Caire que je ne -pourrais jamais recouvrer ma liberté avec son consentement. -Aussi tous les efforts tendaient-ils à combiner -un plan de fuite. J’avais tout d’abord pris un grand -intérêt à la formation et au développement de ce grand -mouvement mahdiste, ayant l’occasion de le voir de près; -cependant cet intérêt même s’affaiblit peu à peu à la -suite des privations et des grandes humiliations dont j’eus -à souffrir, sans parler des moments critiques qui menaçaient -de mettre fin promptement d’une façon désagréable -à ma captivité.</p> - -<p>Cependant le moment d’exécuter mes plans de fuite -n’était pas encore venu. Pendant des années je n’avais -confié mon secret à âme qui vive; enfin je parlai -à Ibrahim woled Adlan, mon ami intime, de mes intentions. -Il promit de m’aider. Mais peu après, il encourut la -disgrâce du calife qui le fit exécuter; en lui je perdais un -ami sincère, fidèle, un protecteur dévoué. Plus tard, j’intéressai -à mes plans deux hommes d’une grande influence -et qui vivent encore sur la discrétion desquels je pouvais -compter; mais quoique par sympathie pour moi, plus -encore peut-être aussi par la haine qu’ils nourrissaient -contre le calife, ils m’eussent aidé dans mon entreprise et -salué avec plaisir ma liberté, nos négociations n’aboutirent -pourtant à rien. L’argent nécessaire aux préparatifs de ma -fuite n’aurait pas manqué, mais ils craignaient que leurs<span class="pagenum"><a name="Page_763" id="Page_763">[763]</a></span> -noms ne fussent divulgués, et que tenus de vivre au -Soudan, attachés qu’ils étaient par les liens de la famille, -le calife n’exerçât sa vengeance sur eux.</p> - -<p>Pendant ce temps, ma famille n’était pas restée inactive; -aucun sacrifice ne lui paraissait trop grand pour -moi. Habitant Vienne, ignorant le réel état des choses -au Soudan, les miens continuèrent à mettre des sommes -d’argent considérables à la disposition de l’ambassade -austro-hongroise du Caire. Ils prièrent le représentant de -celle-ci, qui reçut également des instructions du ministère -impérial et royal des affaires étrangères, de faire tout le -nécessaire pour adoucir ma situation et pour préparer -ma fuite. Son Excellence, le baron Heidler von Egeregg, -ambassadeur et ministre plénipotentiaire qui avait été -pendant des années consul-général au Caire, s’intéressa -personnellement à ma cause avec une chaleur extraordinaire -et ne s’épargna aucune peine pour rendre mon -évasion possible. Comme on ne pouvait se procurer les -services de personnes sûres que par l’entremise du Gouvernement, -le baron se mit en rapport avec le colonel -Schæffer bey, puis avec le major F. R. Wingate bey -et c’est grâce à leurs efforts incessants joints à ceux -du baron Heidler que je dois ma liberté. Sans leur -intervention il n’eût pas été possible de se procurer des -Arabes sûrs pour m’apporter à l’occasion des sommes -d’argent, et pour cacher au calife et à ses partisans les -différents essais infructueux tentés pour m’échapper.</p> - -<p>Au commencement de février 1892, Babiker woled -Abou Sebiba, chef des postes de Dongola sous le Gouvernement -égyptien arriva à Omm Derman. C’était un -Arabe Ababda; amené devant le calife, il prétendit qu’il<span class="pagenum"><a name="Page_764" id="Page_764">[764]</a></span> -s’était enfui d’Assouan pour demander pardon au calife -et la permission de s’établir à Berber. Ayant des lettres -d’introduction signées par l’émir de cette ville, Zeki -woled Othman, il reçut son pardon et la permission demandée.</p> - -<p>Au moment de franchir le seuil de la porte, il me -poussa, comme par hasard et me dit à voix basse. «C’est -pour toi que je suis venu ici, arrange un rendez-vous -avec moi.» «Demain après la prière du soir, dans la -mosquée.» Telle fut ma réponse, et il disparut.</p> - -<p>Je n’avais, il est vrai, jamais perdu l’espoir de recouvrer -la liberté et de revoir les miens; j’avais cependant -appris à me dominer et à ne pas donner place à un -optimisme exagéré; je connaissais aussi suffisamment les -Arabes et les Soudanais pour ne pas ajouter foi à leur -parole, car ils manquent plus souvent à leur promesse, -qu’ils ne la tiennent. Mais quoique le jour suivant se -passât comme d’habitude, j’étais cependant,—c’est fort -compréhensible—curieux de connaître ce que cet homme -avait à me dire. Après la prière du soir, quand tout le -monde eût quitté la mosquée, Babiker vint à la porte -où il m’avait rencontré la veille. Je le suivis prudemment -à une grande distance; nous entrâmes ensemble dans -une partie du bâtiment recouverte de chaume. Là il me -remit promptement une petite boîte en fer-blanc qui -sentait le café grillé.</p> - -<p>«Elle a un double fond, me dit-il, ouvre-la, lis le -papier; demain à la même heure je serai ici.» Je cachai -la petite boîte sous ma gioubbe et retournai à mon poste. -Le calife me fit appeler pour souper avec lui. Je dois -avouer mon angoisse de me trouver assis devant lui, ses<span class="pagenum"><a name="Page_765" id="Page_765">[765]</a></span> -yeux de lynx fixés sur moi. La boîte était assez grosse -pour être remarquée quoique cachée sous ma blouse. -Heureusement, le calife était fatigué, moins attentif que -d’habitude et parlant de choses indifférentes, sans oublier -toutefois de m’avertir d’être toujours loyal envers lui, -sinon il me punirait sans miséricorde. Je l’assurai de ma -fidélité et de mon affection; puis après avoir pris un peu -de viande et de doura, je feignis d’être malade et j’obtins -la permission de me retirer. Je me hâtai de rentrer chez -moi et, à la lumière de ma petite lampe à huile, j’ouvris -la boîte à l’aide de mon couteau.</p> - -<p>Elle contenait un bout de papier avec ces mots écrits -en français «Babiker woled Abou Sebiba est un homme -de confiance.» Signé colonel Schæffer. Au dos du papier -il y avait quelques lignes du consulat général austro-hongrois -confirmant ce qui était écrit au-dessus. Pour ne pas -me compromettre, si ce papier tombait entre les mains de -l’ennemi, ni mon nom, ni l’intention de l’homme n’étaient -indiqués. Il me fallait donc prendre patience jusqu’au -lendemain soir.</p> - -<p>Je rencontrai Babiker à la même heure, au lieu du -rendez-vous. Il m’expliqua, en peu de mots, qu’il était -venu pour fuir avec moi. Maintenant qu’il m’avait vu, -il retournerait à Berber pour compléter ses préparatifs. -L’émir Zeki woled Othman devait venir au mois de juin -pour les manœuvres à Omm Derman. Il ferait route avec -lui et notre évasion s’effectuerait à cette époque. Je -l’assurai que j’étais prêt en tout temps à me confier à -lui, et après l’avoir supplié de tenir sa promesse nous -nous séparâmes.</p> - -<p>Le temps s’écoula bien lentement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_766" id="Page_766">[766]</a></span></p> - -<p>Il revint enfin au mois de juillet, comme il était -convenu, et dans une entrevue secrète il me dit que -pour détourner les soupçons il s’était marié à Berber. -Il avait amené avec lui quatre chameaux, mais, il -n’avait pas encore avisé au moyen de traverser la rivière; -si je me décidais à courir sur le champ les risques d’une -évasion, il me conduirait à travers les steppes de Bajouda, -par Kab, à l’ouest de Dongola, pour atteindre Wadi -Halfa, voyage à peine possible dans les mois d’été pour -nos chameaux. Je compris qu’il avait envie de passer -quelques mois au Soudan, probablement par amour pour -sa jeune femme; nous tombâmes d’accord de remettre -ma fuite au mois de décembre, époque des plus longues -nuits, avantage non à dédaigner; sur sa demande, j’écrivis -quelques lignes au Caire pour qu’on lui envoyât 100 écus -afin de compléter l’équipement du voyage. Des mois se passèrent, -sans aucune nouvelle de lui, je pus seulement -savoir, par des informations prises en secret, qu’il était -encore à Berber.</p> - -<p>Le mois de décembre s’écoula.</p> - -<p>L’année 1893 était commencée; mon attente était -vaine. Les mois succédèrent aux mois; personne ne -vint.</p> - -<p>Enfin, en juin je revis mon homme; il me raconta -que le messager que j’avais envoyé au Caire pour demander -les cent livres avait été retenu en route et était -arrivé à destination au moment où j’aurais dû depuis longtemps -avoir exécuté mes projets de fuite; en conséquence -l’argent lui avait été refusé. Il me dit aussi qu’il avait -amené deux chameaux; si j’étais prêt actuellement, il -s’efforcerait de s’en procurer un troisième.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_767" id="Page_767">[767]</a></span></p> - -<p>Ainsi de même que l’année précédente, il revenait -avec sa proposition, en plein été, c’est-à-dire à l’époque -la moins propice à notre entreprise. J’en conclus que -Babiker s’était bien renseigné sur les détails de ma situation; -ne pouvant compter que sur une avance de quelques -heures pendant les courtes nuits de juillet, avance -non suffisante, pour assurer le succès, il désirait me voir -renoncer à toute tentative de fuite afin de pouvoir mettre -sur mon dos l’insuccès de l’entreprise.</p> - -<p>Lorsque je lui proposai de remettre la chose au -commencement de l’hiver, il y consentit pour la forme. -Ses visites répétées à Omm Derman avaient attiré sur -lui l’attention du calife qui lui fit ordonner par le cadi, -de s’acquitter chaque jour de ses cinq prières dans la -mosquée, et de ne pas quitter la ville sans en avoir reçu -la permission. Dans la crainte d’être devenu l’objet d’une -surveillance continuelle, d’être soupçonné et de voir nos -projets découverts, il s’enfuit en Egypte. Heureusement -pour lui, on ne connut son départ que trois jours après -qu’il eut quitté la ville. Il dut son salut à cette avance. -Arrivé au Caire, il informa ceux qui l’avaient envoyé, -qu’il était venu plusieurs fois à Omm Derman, mais que -j’avais toujours persisté à ne pas tenter ma fuite avec -lui. Le baron Heidler et le major Wingate reconnurent -bientôt la fausseté de ses assertions; j’eus, en effet, -l’occasion de leur faire part en quelques mots, par un -agent sûr, de la conduite de Babiker.</p> - -<p>Ces messieurs passèrent alors un contrat avec un -marchand nommé Mousa woled Abd er Rahman, domicilié -à Omm Derman qui s’arrêtait au Caire pour ses affaires. -Ils lui promirent formellement une prime de 1000 livres<span class="pagenum"><a name="Page_768" id="Page_768">[768]</a></span> -sterling s’il assurait ma délivrance; et, en même temps, -tous les moyens nécessaires furent mis à sa disposition.</p> - -<p>J’en reçus la nouvelle encore dans l’hiver 1893; mais -ce ne fut qu’en juillet 1894 qu’Ahmed, un parent de Mousa -m’informa que des Arabes avaient été gagnés à ma cause -et qu’ils arriveraient incessamment pour tenter de fuir -avec moi. Il m’annonça aussi qu’un relais avait été organisé -dans le désert et que des chameaux seraient prêts. -J’osais donc espérer réussir en dépit de la grande chaleur. -Le premier juillet, Ahmed m’avertit que les chameaux -étaient là et que je devais en conséquence me -tenir prêt à partir la nuit suivante. Le soir, je dis à -mes domestiques qu’un de mes amis était tombé dangereusement -malade et que je passerais la nuit auprès de -lui avec la permission du calife. Ils ne devaient donc -pas s’inquiéter si je ne rentrais pas.</p> - -<p>La nuit vint; le calife s’était retiré et je pus quitter -la mosquée avec Ahmed. Pieds nus, n’ayant qu’une épée, -nous nous hâtâmes le long de la rue conduisant sur le -champ de manœuvres pour prendre de là, la direction -du nord-est. Il faisait sombre; la saison des pluies -avait commencé le jour même, les chemins étaient mauvais. -Nous traversâmes au pas de course le cimetière; -j’enfonçai une jambe dans une vieille tombe délabrée par -la pluie et me blessai le pied aux os d’un squelette. Les -morts aussi bien que les vivants semblaient vouloir mettre -obstacle à ma fuite! Cependant je ne perdis pas espoir.</p> - -<p>Aussi bien que possible, nous continuâmes notre route. -Nous traversâmes le chor Shombat et atteignîmes la place -où les chameaux devaient nous attendre. En proie à un -énervement compréhensible, nous cherchions dans l’obscurité<span class="pagenum"><a name="Page_769" id="Page_769">[769]</a></span> -de tous côtés, mon guide appela, à voix basse, par -leurs noms les Arabes qui devaient se trouver là. Tout fut -inutile! Pas un signe de vie! En dépit de la fraîcheur de -la nuit, nous étions baignés de sueur et hors d’haleine; -nous renonçâmes à nos recherches désespérées. Etait-il -arrivé malheur à nos hommes? Les chameaux s’étaient-ils -enfuis? Avaient-ils éveillé des soupçons? Avaient-ils -été arrêtés en route par quelques Derviches? Ce qu’il y -avait de certain, c’est qu’ils n’étaient pas là et que la -situation commençait à devenir critique pour nous! Nous -devions renoncer à toute autre pensée, rentrer en ville, -dans nos demeures..... et avant la pointe du jour.</p> - -<p>Triste, presque désespéré, je repris le chemin du -retour. Je me séparai d’Ahmed au bout de la rue des -manœuvres, en le priant de me donner le soir encore -des nouvelles de ce qui était arrivé, lui répétant que -j’étais prêt à une nouvelle tentative.</p> - -<p>J’arrivai avant l’aube, épuisé, dans ma maison. Quelques -heures auparavant seulement, je l’avais quittée dans -l’espoir de n’y plus jamais rentrer. On comprendra les -sentiments, les idées qui m’agitaient à cette heure; je -ne saurais les décrire. A peine fus-je rentré que le calife -me fit demander par Abd el Kerim la raison de mon -absence aux prières du matin; je fis répondre que j’avais -été malade, ma mauvaise mine était un sûr garant de -mon assertion.</p> - -<p>Le soir j’attendis des nouvelles d’Ahmed. Peut-être -aurions-nous le bonheur de réussir aujourd’hui ou demain! -J’attendis vainement! Ce ne fut qu’après deux jours -d’angoisses et d’attente qu’il arriva me conter que les -Arabes, après avoir réfléchi à leur action, avaient conclu<span class="pagenum"><a name="Page_770" id="Page_770">[770]</a></span> -que le risque d’être capturés était trop grand; sur quoi, -ils étaient retournés chez eux!</p> - -<p>Nouvel insuccès! une espérance de plus envolée! -Je me considérais néanmoins comme heureux d’avoir pu -rentrer chez moi, après mon excursion nocturne, sans -avoir été découvert.</p> - -<p>J’informai encore mes amis de ce qui s’était passé. -Ils n’épargnèrent pas leurs efforts, et eurent l’appui du -Père Ohrwalder. Celui-ci avait été à Vienne chez mes -parents avec lesquels il était depuis lors en constants -rapports. Par eux et avec le secours du professeur -Dr. Ottokar Chiari, à Vienne aussi, il m’avait procuré -une bouteille de pilules d’éther, qui me fut remise par -l’entremise de marchands. Elles devaient me servir de -réconfortant en chemin. Je les enfouis dans ma cour.</p> - -<p>Je laissai passer quelque temps après mon dernier -coup manqué, puis j’envoyai moi-même un homme sûr, -Abd er Rahman woled Haroun porteur de quelques lignes -pour le baron Heidler. Je priai ce dernier de mettre à la -disposition du messager les moyens nécessaires pour tenter -une nouvelle entreprise. De nouveau le baron Heidler et -le major Wingate, avec l’aide de Milhelm Shoukour bey -et de Naoum effendi Shoukeir, passèrent un contrat avec -mon homme. On lui assura, en cas de réussite, une récompense -de 1000 livres sterling en or et on lui remit -200 livres par lui demandées pour les préparatifs. Le -major Wingate ayant ensuite été envoyé à Souakim en -qualité de gouverneur temporaire, craignant un nouveau -coup manqué,—fit un contrat semblable avec l’Arabe -Hadendoa, Osheikh Karar, qui devait tenter ma délivrance -par Tokar ou Kassala si l’autre essai échouait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_771" id="Page_771">[771]</a></span></p> - -<p>Je reçus un jour, d’un marchand venu de Souakim, -une petite bande de papier sur lequel ces mots étaient -écrits à l’encre chimique:</p> - -<p>«Nous vous envoyons Osheikh Karar, il vous -remettra des aiguilles; vous le reconnaîtrez à cela; -l’homme est fidèle et courageux, fiez-vous à lui. Nos -salutations, Wingate et Ohrwalder.»</p> - -<p>Peu de temps après, je reçus d’un parent d’Abd er -Rahman woled Haroun la nouvelle que celui-ci avait -quitté le Caire, qu’il était arrivé à Berber et faisait des -préparatifs pour ma fuite, mais afin d’éviter tout soupçon, -il ne se rendrait pas lui-même à Omm Derman; il resterait -à Berber; je me déclarai être parfaitement d’accord.</p> - -<p>Nous étions au premier janvier 1895. Je jetai un -coup d’œil rétrospectif sur les nombreuses années passées -dans la constante proximité de ce tyrannique calife, -années de misères et d’humiliations! Celle-ci devait-elle -aussi s’écouler comme toutes les autres sans m’apporter -la liberté si ardemment désirée? Non, cela ne pouvait -pas être! J’étais plein d’espoir et une voix intérieure -me disait que les efforts infatigables de mes amis seraient -enfin couronnés de succès et que le temps devait venir, -où je reverrais les miens, ma patrie, mes amis!</p> - -<p>Un soir, vers le milieu de janvier, après le coucher -du soleil, un homme que je n’avais jamais vu, passa -dans la rue et me fit signe de le suivre. Je fis quelques -pas à ses côtés. Il me dit à voix basse: «Je suis -l’homme aux aiguilles, il faut que je te parle.» Joyeusement -surpris, je le conduisis dans une petite niche -obscure, formée par le mur de ma maison, le priant de me -développer promptement ses plans. Il me tendit premièrement<span class="pagenum"><a name="Page_772" id="Page_772">[772]</a></span> -trois aiguilles et un bout de papier, comme preuve -de son ambassade. Mais à ma profonde stupéfaction, il -m’expliqua que pour le moment la fuite était impossible.</p> - -<p>«Je suis venu ici, dit-il, dans l’intention de te conduire -à Kassala. Maintenant que des postes militaires ont été -établis à El Fascher, à Ousoubri et à Gos Redjeb sur -l’Atbara, postes qui sont en communication constante les -uns avec les autres, la fuite dans cette direction est -tout à fait impossible de même que le passage par une -ligne aussi fortement occupée.»</p> - -<p>Il prétendit en outre que son chameau avait succombé, -qu’il avait fait des pertes d’argent par suite de -mauvaises affaires et que, en conséquence, il ne possédait -pas les moyens de préparer une évasion. Il me pria -de lui donner une lettre pour le major Wingate afin -que ce dernier lui fournit une plus forte somme, et, me -promit de revenir dans deux mois; sérieusement alors -nous nous mettrions à l’œuvre. Je vis clairement ce que -je pouvais attendre de cet homme. Il voulait même déjà -repartir dans deux jours; je lui ordonnai de m’attendre -le soir suivant à la mosquée, puis je retournai, peu satisfait -de cette rencontre, reprendre mon poste à la porte -du calife. Le papier qui m’avait été remis contenait en -quelques mots une recommandation de l’homme par le -Père Ohrwalder. Je répondis en lui dépeignant la conduite -de son envoyé. Je remis le soir suivant à Osheikh -Karar qui m’attendait dans la mosquée, comme il était -convenu, la lettre qu’il s’empressa de cacher sur lui, -comptant que par elle, il recevrait de nouveau de l’argent. -Amèrement désappointé, j’allais rentrer chez moi lorsque -je vis devant moi Mohammed, le cousin de mon ami Abd<span class="pagenum"><a name="Page_773" id="Page_773">[773]</a></span> -er Rahman woled Haroun. Comme par hasard, il marchait -près de moi et me dit à voix basse: «Nous sommes -prêts, les chameaux sont achetés, les guides engagés. -Ton évasion est fixée au mois prochain, au dernier -quartier de la lune,» puis il me quitta.</p> - -<p>J’avais, cette fois-ci, la conviction de n’être pas désillusionné. -Vers la fin de janvier, un nommé Houssein woled -Mohammed arriva à Omm Derman, engagé aussi par le -baron Heidler et le major Wingate et gagné à ma cause. Il -me fit savoir qu’il était prêt à m’aider à fuir; il me pria de -faire connaître mes intentions à mes amis au Caire. Un de -ses frères qui allait partir pour l’Egypte se chargerait -de faire parvenir ma lettre: «Ayant donné ma parole à -Abd er Rahman, je prétextai à Houssein Mohammed -une maladie qui m’empêchait d’oser chercher à prendre -la fuite. Je lui promis cependant de lui fixer le temps -de l’entreprise à la fin de février; en même temps je -lui remis une lettre dans laquelle je faisais part à mes -amis de l’espoir que je nourrissais de recouvrer prochainement -ma liberté avec le secours d’Abd er Rahman, et -si toutefois je devais subir une nouvelle désillusion, ce -dont je priais Dieu de me préserver, je rechercherais le -secours de Houssein.</p> - -<p>Je craignais maintenant que, tant de monde étant -dans le secret, le calife ne pût suspecter quelque chose. -S’il était mis sur la voie de ce qui se passait, de mes -efforts sérieux pour le quitter, j’étais certainement perdu.</p> - -<p>Le dimanche, 17 février, Mohammed me fit savoir -que les chameaux arriveraient le jour suivant; ils avaient -besoin de deux jours de repos; la fuite était donc décidée -pour le mercredi 20. Il m’avertirait encore du reste le<span class="pagenum"><a name="Page_774" id="Page_774">[774]</a></span> -mardi soir. De mon côté je devais faire mon possible -pour avoir une grande avance. Ces deux jours se passèrent -lentement, trop lentement.</p> - -<p>Enfin la nuit du mardi arriva. Je trouvai Mohammed -m’attendant à la porte de la mosquée.</p> - -<p>«Tout est prêt,» chuchota-t-il; puis nous nous -séparâmes après avoir convenu du rendez-vous pour le -mercredi soir, lorsque le calife se serait retiré dans -ses appartements.</p> - -<p>Je dois avouer que je passai une grande partie de -la nuit dans un état d’excitation fièvreuse. Si cet essai -allait manquer comme les autres? Si un événement imprévu -allait déjouer nos efforts?</p> - -<p>Ces pensées me tinrent longtemps éveillé et inquiet. -Je dormis cependant quelque peu. Pendant le jour, je -me plaignis aux moulazeimie en faction devant la porte -du calife d’être fortement indisposé et je priai Abd el -Kerim woled Mohammed d’excuser mon absence aux -prières le matin. Je comptais, lui dis-je, me préparer une -forte boisson de séné de la Mecque et de tamarin et -désirais rester tranquille chez moi le jour suivant. Abd -el Kerim y consentit et me promit de m’excuser auprès -du calife s’il s’enquérait de moi. Je savais bien que le -calife ne me voyant pas aux premières prières, et apprenant -mon indisposition, enverrait chez moi pour me donner -une preuve de sa sympathie et surtout pour se convaincre -que j’étais vraiment là. Il n’y avait aucun autre moyen -d’expliquer mon absence qu’en prétextant un malaise.</p> - -<p>Au coucher du soleil, je rassemblai mes serviteurs, -et après les avoir priés de garder la plus grande discrétion, -je leur fis part que le frère de l’homme qui<span class="pagenum"><a name="Page_775" id="Page_775">[775]</a></span> -m’avait apporté sept ans auparavant, une lettre, de l’argent, -des montres, etc., de la part de mes parents, était arrivé -secrètement avec un nouvel envoi malgré la défense du -calife; je devais le rencontrer cette nuit pour m’arranger -avec lui sans délai afin qu’il pût s’en retourner immédiatement. -Mes pauvres domestiques ajoutèrent foi à mes -paroles, et ne se réjouissaient pas peu à la pensée que -leur position et la mienne allaient s’améliorer par la réception -d’une forte somme d’argent. Je recommandai à -mon serviteur Ahmed de venir m’attendre le jour suivant -au lever du soleil avec ma mule, à l’extrémité nord de -la cité, et de ne pas s’impatienter si je tardais à paraître, -les affaires étant si importantes que je pouvais, probablement, -être retenu; il ne devait en aucun cas quitter -le lieu du rendez-vous, car je comptais lui remettre -l’argent que j’aurais reçu pour le porter chez moi. Je -fis comprendre aux autres la nécessité de garder un profond -silence, car je courais grand risque d’être découvert. -Si l’un des moulazeimie me demandait, il fallait lui répondre -qu’ayant été très mal pendant la nuit, je m’étais -rendu avec Ahmed auprès d’un homme qui pouvait guérir -les maladies, mais qu’ils ignoraient où il demeurait. Je -fis entendre à mes domestiques que j’allais recevoir une -somme considérable le lendemain, et en attendant je -donnai à chacun quelques écus. De cette manière j’espérais -gagner une avance de quelques heures.</p> - -<p>Ahmed devant m’attendre avec ma monture, les -domestiques qui restaient à la maison croiraient, si nous -tardions à rentrer, que j’avais été retenu par les affaires; -Abd el Kerim ayant promis de faire part de mon indisposition -au calife, si celui-ci s’enquérait de moi, on pouvait<span class="pagenum"><a name="Page_776" id="Page_776">[776]</a></span> -bien supposer qu’il serait accordé pleine confiance -au récit de mes domestiques, savoir: que j’étais allé à la -recherche d’un guérisseur, étant inquiet de l’état de ma -santé! En tout cas, et c’était là l’essentiel, il se passerait -quelques heures avant qu’on ait trouvé Ahmed, et -l’histoire de l’arrivée du messager supposé les intriguerait -jusqu’au moment où enfin il serait reconnu que -le tout n’était qu’une comédie et que j’avais pris la -clef des champs! Avant de me rendre à la prière du -soir, je retournai chez moi pour bien faire comprendre à -mes gens, qu’ils devaient être extrêmement prudents et -exécuter exactement tous mes ordres. Puis je quittai la -maison, implorant du ciel la réussite pour cette fois-ci -dans mes desseins.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_777" id="Page_777">[777]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">CHAPITRE XIX.</h2> - -<p class="pch">Ma fuite.</p> - -<p class="psh">Mes guides Zeki Bilal et Hamed ibn Houssein.—Un incident.—Les -chameaux refusent d’avancer.—Caché dans les montagnes du -Ghilf.—Arrivée de nouveaux chameaux.—Descente vers le Nil.—Nous -traversons le fleuve.—Difficultés avec les nouveaux guides.—Hamed -Garhosh.—Hors de danger.—Enfin à Assouan!—Arrivée -au Caire.</p> - -<p>C’était le 20 février 1895. Le soleil était couché -depuis trois heures environ. Le calife s’était retiré dans -ses appartements. Une heure se passa sans que je fusse -dérangé; mon maître devait dormir.</p> - -<p>Je me levai; je pris la farroua et la ferda sur -mes épaules et m’acheminai, en traversant le lieu de -prières, par les rues conduisant au nord d’Omm Derman. -J’entendis soudain toussoter légèrement: c’était un signal -de Mohammed. Je restai immobile. Il amena un âne -bâté; je l’enfourchai..... et, en route!</p> - -<p>La nuit était sombre. Le vent du nord obligeait -les gens à se renfermer dans leurs huttes et dans leurs -maisons. Nous ne rencontrâmes personne jusqu’à la -sortie de la ville; là, un homme parut avec un chameau.</p> - -<p>«C’est un de tes guides, me dit Mohammed; il se -nomme Zeki Bilal, il te conduira rapidement dans la steppe<span class="pagenum"><a name="Page_778" id="Page_778">[778]</a></span> -où se trouvent cachés des coursiers sellés. Pars vite! -Bon voyage! Que Dieu te protège!»</p> - -<p>Zeki Bilal sauta en selle, je m’assis à califourchon. -Après une heure de trot, nous rejoignîmes les chameaux -cachés derrière de petits arbres. Le second guide nous -attendait. Tout étant prêt, je montai l’animal qui m’était -désigné.</p> - -<p>Je me rappelai alors avoir remis à Mohammed les -pilules d’éther.</p> - -<p>«Zeki, lui dis-je, Mohammed t’a-t-il donné le -médicament?»</p> - -<p>«Non; quel médicament?»</p> - -<p>«Ce sont des pilules d’éther; elles chassent le -sommeil et fortifient l’homme qui voyage.»</p> - -<p>Il se prit à rire.</p> - -<p>«Dormir? répliqua-t-il, sois tranquille, les soucis et -l’angoisse ne laissent pas dormir et Dieu, dans sa bonté, -nous rendra vaillants.»</p> - -<p>Il avait raison.</p> - -<p>Nous nous dirigeâmes vers le nord. Les touffes -de hautes herbes dures et les bouquets de mimosas, ainsi -que les épaisses ténèbres empêchaient les chameaux -d’avancer rapidement.</p> - -<p>Au lever du soleil, nous entrâmes dans une vallée -large d’une lieue environ, nommée Wadi Bichara; pendant -la saison des pluies, les Djaliin qui habitent les -bords du Nil y cultivent le doura. Je pus enfin examiner -mes guides: Zeki Bilal était encore jeune; Hamed -ibn Houssein était dans la force de l’âge.</p> - -<p>«De quelle tribu êtes-vous? leur demandai-je.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_779" id="Page_779">[779]</a></span></p> - -<p>«Nous sommes des Kababish, des monts du Ghilf, -maître, et Dieu veuille que tu sois content de nous!»</p> - -<p>«Quelle avance avons-nous sur nos ennemis? Quand -pourra-t-on s’apercevoir de ton absence?» me demanda -le plus âgé.</p> - -<p>«On me cherchera après la prière du matin, répondis-je, -jusqu’à ce qu’on soit persuadé de ma fuite -et jusqu’à ce qu’on ait trouvé des gens et des chameaux -pour les lancer à ma poursuite, il s’écoulera quelque -temps; nous pouvons compter sur une avance de douze -à quatorze heures.»</p> - -<p>«Ce n’est pas beaucoup, reprit Hamed, mais si les -animaux sont bons, nous parcourrons quand même une -forte distance.»</p> - -<p>«Ne connais-tu pas ces bêtes depuis longtemps? -Ne sont-elles pas éprouvées?»</p> - -<p>«Non; ce sont deux mâles de la race des Anafi -et une femelle Bicharia, que tes amis ont achetés pour -que tu puisses te sauver; espérons que tout ira pour le -mieux!»</p> - -<p>Nous prîmes une allure plus rapide. La steppe était -unie, ça et là parsemée d’arbres et entrecoupée de petites -collines pierreuses. Jusqu’à midi, aucun incident. Tout à -coup, l’un des guides s’écria: «Halte! Faites rapidement -agenouiller les chameaux! Vite, vite!»</p> - -<p>Nous obéïmes.</p> - -<p>«Qu’y a-t-il? demandai-je.»</p> - -<p>«Je vois, au loin, des chameaux et des chevaux...., -je crains qu’on ne nous ait aperçus.»</p> - -<p>J’armai mon remington pour être prêt à toute éventualité!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_780" id="Page_780">[780]</a></span></p> - -<p>«Si l’on nous a vus, dis-je, il vaut mieux que nous -continuions tranquillement notre route. Nos bêtes ainsi -couchées sur le sable brûlant éveilleront la défiance et -la curiosité. Dans quelle direction marchent ces gens?»</p> - -<p>«Tu as raison, répondit Hamed ibn Houssein; ils -se dirigent vers le nord-ouest.»</p> - -<p>Nous nous remîmes en marche, en inclinant vers le -nord-est.</p> - -<p>Nous espérions n’avoir point été aperçus quand, à -notre grand dépit, nous vîmes arriver vers nous et au -galop un des personnages dont la troupe, qui allait à -pied, était éloignée de nous d’environ deux mille pas.</p> - -<p>J’appelai Hamed.</p> - -<p>«Tandis que je continuerai à avancer lentement -avec Zeki, lui dis-je, arrête cet homme, trouve un expédient -quelconque, mais, en tout cas, empêche qu’il ne -me voie de près. Tu as sur toi de l’argent.»</p> - -<p>«Bien, va, mais lentement.»</p> - -<p>J’avançai tranquillement avec Zeki et abaissai la -ferda sur mon visage, afin qu’on ne reconnut pas la couleur -blanche de ma peau.</p> - -<p>«Hamed salue l’homme, et fait agenouiller le chameau, -me dit Zeki qui se retournait. Allons au petit pas.»</p> - -<p>Vingt minutes après, l’inconnu sauta en selle et -Hamed nous rejoignit.</p> - -<p>«Remerciez Dieu qui nous a sauvés! s’écria-t-il; -cet homme, une de mes connaissances, est Mouhal le -sheikh des Haouara; il se rend à Dongola avec des -chameaux pour porter des dattes à Omm Derman. -Il m’a demandé où j’allais en compagnie de l’Egyptien -blanc; il a des yeux de faucon!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_781" id="Page_781">[781]</a></span></p> - -<p>«Et que lui as-tu répondu?»</p> - -<p>«Je l’ai prié, en sa qualité d’ami, de garder notre -secret; j’ai ajouté à ma prière vingt écus Marie-Thérèse. -Nous autres Arabes, tous nous aimons l’argent. Il m’a -juré de se taire si, par hasard, il rencontrait nos persécuteurs. -Ses gens sont trop éloignés pour distinguer un blanc -d’un noir. Allons, avançons; nous avons perdu du temps?»</p> - -<p>Le soleil était sur son déclin quand nous franchîmes -la colline de Hobeguie. Une heure après, nous accordions -quelque repos à nos bêtes épuisées, campant dans la -steppe à une journée de marche à l’ouest du Nil.</p> - -<p>Il y avait vingt-et-une heures que nous ne nous -étions pas arrêtés; de tout le jour, nous n’avions pris -aucune nourriture; nous avions bu de l’eau une fois -seulement. Aussi, malgré la fatigue, fîmes-nous honneur -aux dattes et au pain qui constituaient notre -souper.</p> - -<p>«Donnons à manger aux chameaux et hâtons-nous -de partir; tu n’es pas fatigué? ajouta le guide.»</p> - -<p>«Non, répondis-je; nous avons coutume de dire en -Europe: le temps, c’est de l’argent. Mais ici, le temps, -c’est la vie. Faites vite!»</p> - -<p>Les chameaux, à notre grand effroi, ne touchèrent -pas à la nourriture. Hamed s’empressa de faire du feu; -puis il prit une branche allumée, y jeta de la résine -d’arbre et, tournant autour des bêtes, murmura des paroles -incompréhensibles.</p> - -<p>«Que fais-tu donc?» lui demandai-je, étonné.</p> - -<p>«Je crains que les foukera (religieux mahométans) -du calife n’aient ensorcelé nos chameaux; suivant notre -habitude, j’emploie le remède usité!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_782" id="Page_782">[782]</a></span></p> - -<p>«Je crains bien plus qu’ils ne soient de mauvaise -race ou malades; laissons-les se reposer encore; peut-être -se remettront-ils?»</p> - -<p>Une demi-heure s’écoula. Les animaux ne voulurent -pas manger; il était impossible de rester là plus longtemps; -nous les sellâmes et repartîmes. Les bêtes -fatiguées refusèrent d’aller au trot, elles marchèrent -seulement au pas accéléré.</p> - -<p>Le soleil se leva lorsque nous n’étions encore que -sur la hauteur nord-ouest de Metemmeh.</p> - -<p>Les forces de nos coursiers diminuant de plus en -plus nous rendaient très soucieux.</p> - -<p>Ils n’allaient qu’au pas et il était clair qu’ils n’atteindraient -pas, à un jour de marche, l’endroit situé -au nord de Berber, où se trouvait à la lisière du désert, -un relais pour changer nos bêtes et où nous attendaient -d’autres montures.</p> - -<p>L’après-midi, nous laissâmes nos chameaux absolument -épuisés, se reposer à l’ombre d’un arbre. Nous -résolûmes de nous rendre dans les monts du Ghilf situés -à une forte journée au nord-ouest. Là, dans ces montagnes -inhabitées, je me cacherais jusqu’à ce que mes -guides eussent réussi à se procurer d’autres montures.</p> - -<p>A la nuit, nous quittâmes cet endroit; les chameaux -étant suffisamment reposés, prirent une allure assez rapide -pour nous permettre d’atteindre le lendemain matin le -pied des monts. Cette contrée est absolument inhabitée. -Nous mîmes pied à terre et, chassant devant nous les -chameaux, nous entrions, après trois heures d’une marche -pénible et difficile dans une vallée entourée de rochers -escarpés.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_783" id="Page_783">[783]</a></span></p> - -<p>Mes guides, étant tous deux de la tribu des Kababish, -la montagne du Ghilf est leur pays natal et ils en -connaissaient tous les chemins et tous les sentiers. Nous -cachâmes entre de gros blocs les mahlusas (selles de -chameaux).</p> - -<p>«Nous sommes arrivés dans notre patrie, elle protège -ses fils; ne crains rien! me dit Hamed Houssein. -Aussi longtemps que nous serons en vie, tu n’as rien à -redouter. Reste ici caché; à quelque distance tu trouveras -une fente de rocher d’où jaillit de l’eau. C’est là que -j’abreuverai les chameaux. Zeki nous en rapportera du -reste une ghirba (outre) pleine; je cacherai aussi les -animaux dans un autre endroit afin que le vol des vautours -tournant aux environs ne trahisse pas notre séjour. -Attends-moi ici, nous verrons ce qu’il nous reste à -faire.»</p> - -<p>Les guides s’éloignèrent; j’étais seul et quelque peu -inquiet. J’avais espéré atteindre directement la frontière -égyptienne et échapper par la rapidité à mes persécuteurs; -pourquoi ces empêchements imprévus.....?</p> - -<p>Deux heures plus tard Zeki revenait apportant -l’outre pleine d’eau.</p> - -<p>«Goûte l’eau de ma patrie, s’écria-t-il; vois donc -comme elle est fraîche et pure! Aie confiance! Si Dieu -le veut, il mènera à bonne fin notre entreprise.»</p> - -<p>Je bus abondamment; elle était vraiment excellente.</p> - -<p>«Je suis plein de confiance, lui dis-je, pourtant ce -retard me met de mauvaise humeur.»</p> - -<p>«Malêche koullou seheï bi iradet illahi (cela ne fait -rien, c’est Dieu qui dispose). Ce retard a peut-être aussi -son bon côté; attendons Houssein.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_784" id="Page_784">[784]</a></span></p> - -<p>Il était plus de midi quand ce dernier arriva. Nous -prîmes notre frugal repas composé de dattes et de pain -et pendant lequel il fut entendu que Zeki se rendrait -auprès de mes amis, gagnés à ma fuite, et dont les -demeures se trouvaient à deux petites journées de voyage, -afin d’en ramener de bons animaux.</p> - -<p>«Je monterai la chamelle, dit Zeki, elle est vigoureuse -et point encore rendue; je voyagerai toute la nuit -et toute la journée de demain dimanche. Assurément, si -Dieu le permet, je serai lundi chez nos amis. Comptez -au plus deux jours pour se procurer les animaux; jeudi -ou vendredi, à moins qu’un malheur ne m’arrive, je serai -ici avec les chameaux.»</p> - -<p>«Reculons plutôt la date, lui dis-je, nous t’attendrons -jusqu’à samedi; si tu arrives avant, tant mieux! -mais songe bien que notre sort est entre tes mains; sois -prudent, surtout en ramenant les bêtes afin de n’éveiller -aucun soupçon.»</p> - -<p>«Comptez sur ma bonne volonté et sur notre chance! -que Dieu vous ait en sa sainte garde; à bientôt! au -revoir!»</p> - -<p>Il me tendit la main.</p> - -<p>Il prit quelques dattes qu’il serra dans son mouchoir -et plaça la selle sur son épaule. Hamed lui décrivit la -place exacte où se trouvait la chamelle. Zeki nous recommanda -d’être prudents et, quelques minutes plus tard -il avait disparu.</p> - -<p>Nous fîmes place nette pour préparer notre coucher.</p> - -<p>«J’ai une proposition à te faire, me dit Hamed -après quelques instants. Mon parent Ibrahim Mousa est -sheikh de ce district, sa demeure est sise au pied de la<span class="pagenum"><a name="Page_785" id="Page_785">[785]</a></span> -montagne à quatre lieues d’ici. Personne ne nous a vus, -j’ai tout lieu de le croire; pourtant j’estime qu’il est -préférable de l’avertir de notre arrivée, afin qu’il soit -prêt à toute éventualité. Sans te nommer, je lui peindrai -notre situation, il est mon cousin, donc il est forcé de -nous donner asile; dans le cas où notre retraite serait -découverte, ce qui est presque impossible à supposer, il -nous avertirait à temps. Si tu es de cet avis, je pars -cette nuit afin de le trouver sans être vu de personne; -demain, de bonne heure je serai de nouveau auprès -de toi.»</p> - -<p>«Ton plan est bon; prends de l’argent, mais ne lui -dis pas mon nom.»</p> - -<p>Le soleil se couchait quand Hamed me quitta, me -laissant ainsi seul avec mes pensées. Elles se reportaient -vers mes domestiques, vers mes compagnons; tant d’années -passées ensemble m’avaient habitué à eux malgré -la différence des races et malgré leur caractère plutôt -mauvais; mais elles s’envolaient, surtout vers les miens, -mes frères et sœurs, mes amis, mes compatriotes. Pourvu, -mon Dieu, que mon entreprise réussit! Epuisé, je finis -par m’endormir sur ma couche dure; mais, avant l’aube, -j’étais éveillé. Mon guide ne tarda pas à arriver.</p> - -<p>«Tout va bien, s’écria-t-il, le sheikh, mon cousin, -te salue quoique tu lui sois inconnu; il souhaite que -Dieu te protège. Aie de la patience; actuellement, il -n’y a rien d’autre à faire.»</p> - -<p>Il se laissa choir entre deux blocs de rochers; on le -distinguait à peine à cause de la couleur brune de sa peau; -j’étais assis un peu plus bas, à l’ombre d’un arbre rabougri -qui essayait de pousser entre les pierres et tandis<span class="pagenum"><a name="Page_786" id="Page_786">[786]</a></span> -que Hamed interrogeait l’horizon, nous nous entretînmes -de la situation présente et passée du pays.</p> - -<p>Soudain, un peu après midi j’entendis le pas d’un -homme; il devait marcher derrière nous; m’étant retourné, -je vis, non sans crainte, à quelque cent cinquante pas, un -individu qui grimpait la montagne; ses reins étaient -ceints d’une ferda qu’il essayait en cet instant, de ramener -sur sa tête. Venant de derrière, il avait dû nous -apercevoir.</p> - -<p>«C’est un indigène, me dit Hamed; je crois bon -d’aller lui parler, qu’en penses-tu?»</p> - -<p>«Certainement et fais vite; si tu le juges nécessaire, -donne-lui quelque argent.»</p> - -<p>A pas rapides, mon camarade s’élança à la rencontre -de l’homme qui, ayant atteint le dos de la montagne, -venait de disparaître à mes regards. Peu après, -je les vis tous deux s’approcher de moi.</p> - -<p>«Nous avons de la chance, s’écria Hamed; c’est un -de mes nombreux cousins; nos mères sont cousines germaines.»</p> - -<p>L’homme s’approcha et me tendit la main.</p> - -<p>«Que la paix divine soit avec toi, tu es ici en -sûreté! me dit-il.»</p> - -<p>Nous nous assîmes. Je lui donnai quelques dattes.</p> - -<p>«Goûte, lui dis-je, à nos provisions de route; comment -t’appelles-tu?»</p> - -<p>«Ali woled Fheid, me répondit-il. A la vérité, -j’avais de mauvaises intentions à votre égard. Changeant -de pâturage, j’arrivai, il y a quelques jours, au pied de -cette montagne que tu vois, située là-bas, au midi. En -me rendant à la fente du rocher pour constater si l’eau<span class="pagenum"><a name="Page_787" id="Page_787">[787]</a></span> -y est abondante, quoiqu’il y ait des puits dans la plaine, -je remarquai les traces de vos chameaux; je les suivis. -De loin, j’aperçus la couleur blanche de tes pieds qui -sortaient de ta cachette; j’en conclus qu’un étranger se -trouvait en cet endroit et j’allais m’en retourner pour -revenir de nuit avec quelques camarades et te faciliter -ton voyage en t’allégeant de tes effets, ajouta-t-il en riant.</p> - -<p>Je remercie Dieu d’avoir rencontré mon cousin, les -ténèbres m’auraient peut-être empêché de le reconnaître.»</p> - -<p>«Ali woled Fheid, reprit mon guide qui l’avait -écouté en silence, permets que je te conte une petite -histoire:</p> - -<p>Il y a quelques années—j’étais encore bien jeune—au -temps de la domination turque,—mon père était -sheikh de ces montagnes alors très habitées. Une nuit, -un homme qui fuyait vint lui demander asile; les soldats -du Gouvernement le poursuivaient avec fureur, on l’accusait -d’être un bandit et d’avoir tué des marchands. Ses -femmes tombèrent entre les mains de ses persécuteurs. -Longtemps après, mon père qui l’avait tenu caché, se -rendit à Berber, le siège du Gouvernement. Par des dons -en argent, il arriva à faire gracier l’individu, car il n’y -avait, en somme aucune preuve contre lui. Il répondit -pour lui en se portant caution et fit libérer ses femmes.»</p> - -<p>«Cet homme, interrompit Ali, se nommait Fheid, -c’était mon père. Je n’étais point encore né à cette -époque, mais ma défunte mère,—que Dieu ait son âme—m’a -conté cette histoire. O frère, ce que ton père a -fait pour le mien, le fils le fera pour le fils; je vous -suis dévoué; suivez-moi, je vous montrerai, à proximité, -une meilleure cachette.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_788" id="Page_788">[788]</a></span></p> - -<p>Nous le suivîmes; deux mille pas plus loin dans la -direction du sud nous atteignîmes une sorte de caverne -formée par des rochers; deux personnes y pouvaient -tenir aisément.</p> - -<p>«Apportez-ici, ce soir, votre bagage. Quoiqu’il n’y -ait rien à craindre, ces monts étant inhabités, vous pourrez, -cette nuit, choisir une autre couche à proximité. -On ne peut pas savoir; quelqu’un vous observe peut-être, -sans que vous le sachiez, pour revenir plus tard, -ainsi que j’en avais l’intention moi-même.</p> - -<p>Mais j’ai beaucoup tardé et ma route est longue; -je vous quitte; demain après le coucher du soleil, je -reviendrai et m’annoncerai en sifflant doucement. Portez-vous -bien,—au revoir.»</p> - -<p>Suivant le conseil d’Ali, nous cherchâmes un autre -endroit pour passer la nuit; le lendemain, nous reprîmes -possession de notre grotte. Tout le jour, Hamed monta -la garde. La faim seulement le décida à revenir vers -moi. On acheva le pain, il ne nous restait plus que des -dattes.</p> - -<p>Vers le soir, nous entendîmes un léger sifflement: -c’était Ali. Fidèle à sa promesse, il venait au rendez-vous, -nous apportant dans une petite ghirba (peau tannée -de jeunes gazelles que les Arabes utilisent fréquemment -pour transporter du lait) un peu de lait et, dans sa -ferda, du pain (galette de doura).</p> - -<p>«J’ai fait croire à ma femme que j’avais à recevoir -des marchands, nous dit-il après nous avoir salués; elle est -si bavarde qu’il m’était impossible de lui dire la vérité.»</p> - -<p>«C’est une particularité dont beaucoup de maris se -plaignent aussi dans mon pays, observai-je en riant;<span class="pagenum"><a name="Page_789" id="Page_789">[789]</a></span> -(bien disposé, du reste, à la vue de l’excellent repas -que nous allions faire).»</p> - -<p>«J’ai pris des renseignements aux puits, continua -Ali, soyez sans inquiétude. Mangez et buvez tranquillement; -je crois à votre entière réussite.»</p> - -<p>Nous fîmes honneur aux mets; puis, je le priai de -se retirer afin que son absence n’inquiétât pas sa famille -et n’éveillât pas de soupçons. J’ordonnai, à voix basse, -à Hamed de lui remettre quelques écus comme gage de -notre amitié.</p> - -<p>«Ne reviens pas, lui dis-je, en prenant congé de lui; -tes allées et venues paraîtraient suspectes à tes gens, ou -pourraient laisser des traces qui trahiraient notre séjour.</p> - -<p>Porte-toi bien; je te remercie de ton amitié et de -ta fidélité.»</p> - -<p>Hamed Houssein fit quelques pas avec son cousin.</p> - -<p>«Ali voulait refuser ton argent, me dit-il à son -retour; j’ai dû l’obliger à le prendre, ce n’est que dans -la crainte de t’offenser, qu’il l’a accepté.»</p> - -<p>Nous prîmes nos quartiers de nuit, et sans incident -aucun, nous goûtâmes le repos jusqu’au matin. Je me -retirai alors dans ma grotte, tandis qu’Hamed reprenait -son poste de factionnaire.</p> - -<p>Lentement les heures s’écoulèrent; que de pensées -m’assiégèrent et combien ma patience fut-elle soumise à -une dure épreuve! Et pourtant, il n’y avait rien à faire.</p> - -<p>Notre provision d’eau diminuant, Hamed Houssein -prit la ghirba pour se rendre à la source, voulant voir -les deux chameaux.</p> - -<p>«Mon absence durera quatre heures environ. Reste -tranquillement dans ta grotte. Si, le cas échéant,<span class="pagenum"><a name="Page_790" id="Page_790">[790]</a></span> -quelqu’un venait,—que Dieu nous en garde!—ce serait -en tout cas un indigène, un Kababish, car jamais un étranger -n’est parvenu jusqu’ici; retiens-le et dis-lui que Hamed -woled sheikh Houssein ne saurait tarder à paraître. Mais -évite toute querelle et surtout garde-toi de répandre le -sang.»</p> - -<p>«Je suivrai ton conseil; j’espère toutefois que tu -me retrouveras seul.»</p> - -<p>Et, en effet, en moins de temps que je ne croyais, mon -guide était de retour et sa ghirba était remplie d’eau.</p> - -<p>«Les chameaux, me dit-il joyeusement, sont où je -les ai cachés; ils se sont un peu remontés, autant que -j’ai pu en juger.... donne-moi quelques dattes, je meurs -de faim.... je vais regagner mon poste d’observation.»</p> - -<p>Le reste du jour s’écoula plus lentement encore, -mais sans incident. A la nuit tombante, nous regagnâmes -notre couche et, après avoir babillé à voix basse, nous -demandâmes à la Providence de ne point soumettre notre -patience à une trop dure épreuve.</p> - -<p>Jeudi, vers midi, soudain Hamed quitta précipitamment -son poste et je le vis s’avancer à pas très rapides.</p> - -<p>«Qu’est-ce? lui dis-je.»</p> - -<p>«Je vois un homme qui se dirige, au pas de course, -vers notre ancienne cachette. Ce doit être un messager. -Reste ici jusqu’à mon retour.»</p> - -<p>J’attendis..... les minutes me paraissaient des -siècles; prudemment j’observai, fouillant du regard le -terrain; à une grande distance, je vis deux hommes qui -s’approchaient de la grotte; je reconnus Hamed et avec -lui Zeki Bilal.</p> - -<p>Je sortis, il m’aperçut et accourut à moi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_791" id="Page_791">[791]</a></span></p> - -<p>«Je te salue, maître; accepte un heureux message, -me dit-il, en me serrant la main. Je viens d’arriver avec -deux chameaux que j’ai cachés de l’autre côté; je vais -les chercher.»</p> - -<p>Et, sans ajouter autre chose, il redescendit en -courant.</p> - -<p>Une heure après, il amenait les deux bêtes.</p> - -<p>«Comme tu as fait rapidement, lui criai-je tout -joyeux, voyons, raconte.....»</p> - -<p>«Je vous ai quittés, commença-t-il, samedi soir et ai -voyagé jour et nuit; ma chamelle avançait à souhait de -telle sorte que lundi matin j’étais auprès de nos amis; -aussitôt ils firent chercher les chameaux que tu vois -ici; mardi, on me les remit et, à l’instant même, je repartis. -J’ai marché lentement afin de ne point les fatiguer. -Aussi nous pouvons nous mettre en route sur le champ.</p> - -<p>«Ah! j’oubliais de te dire que tes amis se sont rendus -avec moi à la station convenue à la lisière du désert -afin que tout soit prêt; je leur ai donné rendez-vous -pour vendredi ou samedi, au plus tard, après le coucher -du soleil.»</p> - -<p>«As-tu apporté du pain? Nous n’avons que des -dattes pour toute nourriture.»</p> - -<p>«Grand Dieu! dans ma précipitation, j’ai oublié -d’en prendre.»</p> - -<p>«N’importe! repris-je, même sans dattes nous terminerons -la route.»</p> - -<p>«Zeki, dit alors Hamed, selle l’autre chameau; va -avec notre ami et notre frère jusqu’à la source et -abreuve les bêtes! Tu m’attendras ensuite jusqu’à ce -que je vienne avec mon chameau qui doit s’être suffisamment<span class="pagenum"><a name="Page_792" id="Page_792">[792]</a></span> -reposé. Quant à toi, ajouta-t-il en se tournant -vers moi, reste caché dans le voisinage; on ne peut pas -savoir, il y a beaucoup de gens qui ont soif dans le -monde.»</p> - -<p>Nous suivîmes son conseil.</p> - -<p>Deux heures avant le coucher du soleil, mes compagnons -revinrent avec les trois chameaux et les outres -remplies. Nous nous mîmes en route.</p> - -<p>A la tombée de la nuit, après avoir suivi la direction -de l’est-nord-est, nous entrions dans la plaine.</p> - -<p>Sans nous arrêter, nous avançâmes toute la nuit; -le matin, d’après le calcul d’Hamed, nous devions avoir -fait la moitié du chemin.</p> - -<p>«Cette journée sera la plus périlleuse de notre -voyage, me dit-il; nous approchons du fleuve et aurons -à traverser les pâturages des riverains; que Dieu nous -permette d’atteindre notre relais sans être aperçus!»</p> - -<p>Le paysage est uniforme; des steppes parsemés -d’une herbe rare; çà et là, quelques touffes de mimosas; -un sol sablonneux; par place des pierres.</p> - -<p>Nous ne mîmes pas même pied à terre pour manger. -Le soleil était au zénith. Au loin, nous aperçûmes un -troupeau de moutons et leur berger; nous modifiâmes -quelque peu notre direction, tandis que Zeki allait aux -informations qui furent nulles. Nous pûmes constater, à -maintes reprises, des traces de chameaux, d’ânes, de -moutons..... mais, en somme, rien de suspect.</p> - -<p>Le terrain était absolument plat.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-792.jpg" width="400" height="245" - alt="" - title="" /> - <p class="pc mid"><span class="smcap">Slatin Pacha s’enfuyant d’Omm Durman.</span></p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_793" id="Page_793">[793]</a></span></p> - -<p>«Vois-tu, me demanda Hamed, cette bande large, -grisâtre qui partage la contrée du nord au sud-ouest. -C’est la grande route des caravanes conduisant de Berber -à Wadi Gamer et à Dar Sheikhieh. Si nous la franchissons -sans être vus, nous n’aurons plus rien à craindre, -car entre cette voie et le fleuve le terrain est caillouteux, -sans végétation, sans un sentier et, par conséquent inhabité. -Mais, écoutez mes conseils! Laissez aller vos -chameaux lentement, à une distance de 500 pas l’un de -l’autre; arrivés à la route, nous la suivrons pendant -quelques minutes du côté de Berber, puis nous la quitterons -pour nous diriger vers l’est. Voyez-vous cette -colline pierreuse à environ cinq ou six kilomètres? C’est -là que nous nous réunirons. De cette manière seulement, -nous pourrons détourner, le cas échéant, ceux qui voudraient -nous poursuivre.»</p> - -<p>Nous ne rencontrâmes personne, quoique la route -soit très fréquentée et peu après, nous gravissions la -colline.</p> - -<p>«Avançons maintenant et ne ménagez pas les chameaux -afin qu’ils nous rendent un dernier service, ajouta-t-il -en riant, tout va bien jusqu’ici.»</p> - -<p>Depuis mon départ d’Omm Derman je ne l’avais pas -vu rire une seule fois; je savais que, de ce côté du -fleuve, nous n’avions plus rien à craindre. Alors, en avant! -Impitoyablement, nous excitions et frappions nos bêtes; -on atteignit enfin la Kerraba, après avoir laissé à main -droite quelques monts.</p> - -<p>La Kerraba est un plateau sablonneux, couvert de -pierres noires de la grosseur du poing ou de la tête, -serrées étroitement les unes contre les autres et les unes -sur les autres; parfois, l’on rencontre quelques gros blocs -isolés. Les animaux épuisés, pouvaient à peine avancer -sur ce cailloutis, un véritable casse-cou.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_794" id="Page_794">[794]</a></span></p> - -<p>Vers le soir, nous aperçûmes dans le lointain, mais -très loin encore, le Nil qui serpentait à travers le pays; -l’obscurité nous prit au moment où nous descendions le -plateau; nous ne tardâmes pas à arriver dans une vallée -entourée de collines pierreuses.</p> - -<p>On fit halte et les selles furent enlevées. Le fleuve -n’était éloigné que d’environ deux heures.</p> - -<p>«Notre mission touche à sa fin, dirent à la fois -Hamed et Zeki, qui s’assirent et prirent quelques dattes. -Demeure ici avec les chameaux; nous irons à l’endroit -où doivent se trouver tes amis avec lesquels tu poursuivras -ta route.»</p> - -<p>Seul, plein d’espérance en l’avenir, mon esprit, mes -pensées se reportaient vers les miens, je les voyais, je -revoyais ma patrie.....</p> - -<p>Il pouvait être minuit, personne encore. Que signifiait -donc ce retard? si l’on n’arrivait pas, je ne pouvais -traverser le fleuve cette nuit même.....</p> - -<p>Deux heures avant la pointe du jour, j’entendis -enfin des pas: c’était Hamed.</p> - -<p>«Quelles nouvelles m’apportes-tu? lui demandai-je, -tout anxieux.»</p> - -<p>«Aucune,» me répondit-il; il s’assit, rendu de fatigue.</p> - -<p>«Impossible de trouver tes amis à l’endroit convenu, -reprit-il; je suis revenu, car tu ne peux rester ici, étant -trop exposé au danger d’être vu, dans cette contrée habitée. -Zeki est là-bas, qui cherche tes gens. Prends la -ghirba sur ton dos, ainsi que les dattes, je ne saurais -porter quoi que ce soit, tant je suis épuisé. Viens! Gravissons -la Kerraba, tu t’y cacheras entre les pierres.»</p> - -<p>Une heure après, nous atteignîmes le plateau.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_795" id="Page_795">[795]</a></span></p> - -<p>«Demeure ici, me dit Hamed, forme un cercle -avec les pierres; c’est ainsi que font les chameliers pour -se protéger contre le froid, pendant la morte saison; -puis, cache-toi à l’intérieur. Mais, tu sais cela; tu es -un Arabe comme nous! Ce soir, je viendrai te chercher. -Pour l’instant, je retourne auprès des chameaux; étant -connu, je n’ai rien à craindre.</p> - -<p>«Si l’on m’interroge, je dirai que je viens de Dar -Sheikhieh et que je cherche des gens établis dans la -contrée. Heureusement, j’ai ici aussi des parents.»</p> - -<p>Il partit, me laissant seul, abandonné.</p> - -<p>J’eus bien vite fait de construire un cercle en -pierres de la hauteur d’un demi-mètre, dont le centre -était assez spacieux pour m’y cacher avec la ghirba et -mon fusil.</p> - -<p>Dès que les premières lueurs du jour parurent, je -rentrai dans ma cachette. Le sol était tendre, sablonneux.</p> - -<p>Je garnis de sable mon rempart, de telle sorte qu’on -ne pouvait m’apercevoir et, fatigué, je m’y étendis.</p> - -<p>A quoi songer si ce n’est aux miens, aux années -de captivité, à la colère du calife en apprenant ma fuite, -aux incidents, aux difficultés qui pouvaient encore -surgir et qui m’apparaissaient même comme infranchissables....</p> - -<p>Et pourtant, je n’ai jamais désespéré; en pouvait-il -être autrement? Dans quelque situation difficile que je -me sois trouvé, je n’ai jamais perdu courage ni confiance -en ma bonne étoile! Et la peur trouve aujourd’hui place -en mon cœur! Peut-être, est-ce parce que je suis enseveli -comme dans un tombeau? Mourir aujourd’hui ou demain, -n’est-ce point là le sort de tous les hommes?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_796" id="Page_796">[796]</a></span></p> - -<p>Mais mourir seul, délaissé, en pays étranger! O -Dieu, toi qui trônes au-dessus des nuages, aie pitié de -moi, aie pitié d’un pauvre malheureux, laisse-moi revoir -ceux qui me sont chers, mes amis et ma patrie.....!</p> - -<p>Le calme revint en moi! Eh quoi! c’était un léger -retard, mais mon affaire marchait à souhait! Cette nuit, -je traverserai le Nil, demain je franchirai le désert, deux -ou trois jours me sépareront de tout danger et, léger -comme l’oiseau, je me hâterai d’aller vers ceux que je -désire tant revoir.</p> - -<p>Je me pris à rire, rempli des plus douces espérances.</p> - -<p>Les rayons du soleil, un soleil brûlant, tombaient perpendiculairement -sur ma tête; je tâchais de me protéger -de mon mieux en utilisant ma ferda, lorsque j’entendis -un léger sifflement. C’était Hamed qui, l’air joyeux, arrivait -à moi.</p> - -<p>«Nous avons rencontré tes amis, me dit-il.»</p> - -<p>Quelle joie en entendant ces paroles!</p> - -<p>«Tu n’as rien à craindre ici, continua Hamed. Zeki -trouva tes gens avant l’aube et ils convinrent aussitôt -de ce qu’il y avait à faire.</p> - -<p>«Ils sont prêts; ce soir, ils viendront te chercher. -Mais, soyez prudents: ta fuite est connue dans le pays. -Viens avec moi maintenant..... non, reste plutôt ici, -c’est mieux; tu attendras l’obscurité. Je te quitte; -viendras-tu seul ou dois-je revenir te chercher?»</p> - -<p>«Il est inutile que tu te fatigues davantage; je -connais l’endroit et vous y trouverai ce soir.»</p> - -<p>Le soleil allait disparaître quand, la ghirba et le -fusil sur l’épaule, je quittai ma cachette dans laquelle -j’avais passé quelques heures tourmentées que je n’oublierai<span class="pagenum"><a name="Page_797" id="Page_797">[797]</a></span> -pas et avec la perspective d’avoir à surmonter -encore quelques difficultés.</p> - -<p>Arrivé auprès de mes amis, je trouvai deux hommes -que je ne connaissais pas. Ils me saluèrent: «Nous sommes, -dirent-ils, envoyés par ton ami Ahmed ibn Abdallah, -de la tribu des Djihemab; nous te conduirons vers le -fleuve; Ahmed lui-même le traversera avec toi.</p> - -<p>Sur la rive opposée, des chameaux sont prêts; ils -te mèneront à travers le désert. Prends congé de tes -guides, leur mission est remplie!»</p> - -<p>Je serrai bien cordialement la main de mes deux -vieux amis et les remerciai en termes émus de leur sacrifice.</p> - -<p>«Portez-vous bien, au revoir dans des temps meilleurs -et surtout plus calmes!»</p> - -<p>Nous sellâmes deux chameaux, le troisième fut -laissé à mes anciens guides. Un des nouveaux guides prit -place à califourchon derrière moi et nous partîmes.</p> - -<p>«Comment t’appelles-tu?» lui demandai-je.</p> - -<p>«On me nomme Mohammed, maître, et mon camarade -Ishaak.»</p> - -<p>«Est-ce vous qui m’accompagnerez dans le désert?»</p> - -<p>«Non; d’autres auront cette tâche. Mais laisse aller -ton chameau à pas lents et quoiqu’il fasse sombre, enveloppe -ton visage, c’est plus prudent. Il y a trois jours -que de Berber, l’ordre est venu de surveiller étroitement -toutes les routes; tu n’as cependant rien à craindre dans -notre pays.»</p> - -<p>Après deux heures de marche dans la direction de -l’est-nord-est, nous fûmes à proximité du Nil. Nous -entendions grincer la roue qui sert aux irrigations, les<span class="pagenum"><a name="Page_798" id="Page_798">[798]</a></span> -cris et les éclats de rire des esclaves travaillant avec -leurs femmes.</p> - -<p>Aussitôt arrivés, Mohammed sauta à terre.</p> - -<p>«Faites agenouiller les chameaux lentement, tranquillement -afin que leur cri n’attire pas l’attention.»</p> - -<p>Sans bruit, les animaux obéirent.</p> - -<p>«Demeure ici, jusqu’à ce que nous revenions avec -Ahmed ibn Abdallah!»</p> - -<p>Déjà, mes nouveaux guides avaient disparu dans -l’obscurité profonde.</p> - -<p>Une heure s’était à peine écoulée quand je vis venir -quatre hommes. Le plus grand d’entre eux s’approcha de -moi et m’embrassa, me pressant sur sa poitrine: «Dieu -soit loué! dit-il, je te souhaite la bienvenue dans le pays -de mes pères; je suis ton frère Ahmed ibn Abdallah -de la tribu des Djihemab! Crois-moi, tu es sauvé!</p> - -<p>«Mohammed, Ishaak, ordonna-t-il, ôtez les selles sans -bruit!</p> - -<p>«Vous avancerez avec vos chameaux le long du -fleuve; à une distance assez grande, vous gonflerez les -outres (elles servent en cas de besoin de flotteurs), vous -les attacherez au cou des chameaux et traverserez le -fleuve en différents endroits. Demain, attendez mes ordres -près des pierres qu’on nomme “les rochers du taureau -combattant!”</p> - -<p>«Quant à toi, ajouta-t-il, suis-moi!»</p> - -<p>L’individu resté en arrière et lui-même se chargèrent -des selles; quelques minutes après, nous atteignîmes la rive -du Nil Saint; dans une caverne, nous trouvâmes un canot, -à peine assez grand pour nous contenir. Il nous fallut -plus d’une heure pour traverser le fleuve. Nous sautâmes<span class="pagenum"><a name="Page_799" id="Page_799">[799]</a></span> -sur le rivage; l’homme qui nous accompagnait dirigea le -petit bateau vers un des rapides du Nil, puis le fit -couler à pic. Il regagna à la nage la rive. Le canot -avait déjà disparu et avec lui les derniers vestiges de -notre traversée.</p> - -<p>Après une demi-heure de marche, Ahmed Abdallah -me pria de l’attendre quelques instants; à son retour -il m’apporta du lait et du pain.</p> - -<p>«Mange et bois, me dit-il; sois certain de la réussite -de ton entreprise; oui, j’ose le jurer par Dieu et -par son Prophète, tu es sauvé. Mon plan comportait -que tu partisses encore cette nuit même, mais il est trop -tard; il est préférable que tu attendes jusqu’à demain -soir. C’est demain aussi que tes chameaux doivent être -abreuvés. Nous sommes cependant ici trop à proximité -d’habitations, c’est pourquoi le fils de mon frère, Ibrahim -Ali, te conduira à un endroit un peu éloigné d’ici et assez -difficile à atteindre. Là, tu m’attendras! Je vais te procurer -un coursier, à moins que tu ne te sentes assez -fort pour aller à pied?»</p> - -<p>«Je supporterai la marche, répliquai-je; où est Ali?»</p> - -<p>«Ici! il te servira du reste de guide dans le désert.»</p> - -<p>La nuit était des plus sombres. Ibrahim Ali, une -ghirba vide à la main, prit d’abord la route suivie par -les caravanes qui se rendent à Abou Hammed en longeant -le fleuve; puis, après avoir fait environ six kilomètres, -il alla remplir à moitié son outre et nous nous dirigeâmes -dans l’intérieur du pays. La marche était rendue difficile -et lente par les grosses pierres dont la colline était couverte; -j’étais exténué, chancelant comme un homme ivre. -Enfin, nous fîmes halte auprès d’un ravin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_800" id="Page_800">[800]</a></span></p> - -<p>«Nous sommes à la place désignée par mon oncle, -me dit Ibrahim qui, jusqu’ici, n’avait soufflé mot. Sois -tranquille et sans crainte! Ce soir, j’amènerai les chameaux -et nous partirons. Voici du pain et de l’eau. Je -vais achever mes préparatifs; porte-toi bien.»</p> - -<p>J’étais ainsi de nouveau seul; de nouveau exposé -pendant le jour au soleil brûlant. Il est vrai que je me -sentais plus léger, plus disposé à tout supporter, j’allais -atteindre enfin mon but!</p> - -<p>Les étoiles brillaient déjà au firmament quand j’entendis -très distinctement le bruit des sabots d’animaux -qui marchaient rapidement sur le sol pierreux.</p> - -<p>Je me levai et distinguai Ahmed Abdallah; il était -accompagné de deux hommes montés sur des ânes. Il -vint à moi et me pressa sur sa poitrine.</p> - -<p>«Dieu soit loué pour ta délivrance!» me dit-il.</p> - -<p>Il me présenta les deux personnages venus avec lui.</p> - -<p>«Ce sont mes frères; ils t’apportent tous leurs -vœux.»</p> - -<p>Je leur tendis la main; puis, me tournant vers -Ahmed:</p> - -<p>«Je ne te comprends guère! Tu manifestes ta -joie.....»</p> - -<p>«Certainement, interrompit-il, car, sans que tu le -saches, tu viens d’échapper à un grand danger. Écoute: -Il y a trois jours, l’émir de Berber, Zeki ibn Othman, -reçut la nouvelle que les soldats égyptiens se trouvant à -Mourad, ayant reçu des renforts considérables, avaient -l’intention d’attaquer Abou Hammed, station mahdiste. -Zeki ibn Othman envoya des secours à Abou Hammed et, -cet après-midi même, 60 chevaux et 300 hommes à pied<span class="pagenum"><a name="Page_801" id="Page_801">[801]</a></span> -sont passés devant nos demeures. Tu connais cette horde -sauvage qui se nomme les Ansars. Nous venions de tuer -un mouton et préparions tes provisions de voyage lorsque, -soudain nous fûmes surpris par eux. Ce qui était destiné -pour toi fut avalé en un instant; après quoi, ils se dispersèrent -à la recherche du butin. Pense, combien notre -inquiétude était grande à ton égard; car, enfin, l’un de -ces bandits pouvait parvenir jusqu’à l’endroit où tu étais -caché. Ils se sont retirés; que la malédiction de Dieu -les accompagne! Remercie le Seigneur qui te protège!»</p> - -<p>Ma reconnaissance fut grande, en effet, envers Celui -qui m’avait sauvé de tant de dangers.</p> - -<p>Ainsi que je l’appris plus tard, le commandant en -chef de l’armée égyptienne, le général Kitchener Pacha, -était arrivé à Wadi Halfa pour diriger les manœuvres -annuelles. Le lieutenant-colonel Machell bey, s’étant, à -cet effet, rendu de cette ville à Korosko, en passant par -Mourad, avec le douzième bataillon soudanais et 200 chameliers, -le bruit se répandit qu’on fortifiait Mourad et -qu’Abou Hammed allait être attaquée.</p> - -<p>«Les chameaux n’arriveront que plus tard, continua -Ahmed, je les ai expédiés dans l’intérieur du pays, en -apprenant l’arrivée des derviches, de crainte qu’ils ne fussent -utilisés par ceux-ci pour le transport des munitions.</p> - -<p>«Si tu veux attendre à demain, nous irons te chercher -de nouvelles provisions.»</p> - -<p>«Non, mon désir est de partir en tout cas aujourd’hui; -le manque de provisions ne saurait m’en empêcher; -pourvu que les chameaux ne tardent pas trop.»</p> - -<p>Ils n’arrivèrent qu’après minuit.</p> - -<p>Ahmed Abdallah me présenta mes deux guides:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_802" id="Page_802">[802]</a></span></p> - -<p>«Ibrahim Ali, mon neveu que tu connais déjà et -Yacoub Hasan, également un de mes proches parents. -Ils te conduiront auprès du sheikh Hamed Fadaï, le chef -suprême des Arabes Amrab, soumis au Gouvernement -égyptien. Par son entremise, tu arriveras en sécurité à -Assouan.»</p> - -<p>Les outres étant remplies, nous prîmes congé -d’Ahmed.</p> - -<p>«Je te prie, excuse le manque de provisions; mais -ce n’est point ma faute, reprit Ahmed. Vous avez de la -farine et des dattes, assurément ce n’est pas une nourriture -bien fortifiante, mais elle suffira quand même pour -apaiser la faim.»</p> - -<p>Pendant trois heures et demie nous suivîmes la direction -de l’est-nord-est et, à l’aube, nous atteignîmes la -lisière orientale de Wadi el Homar (la vallée de l’âne). -Elle a reçu ce nom à cause des ânes sauvages qu’on y -rencontre fréquemment; la végétation y est très rare. -Plus loin, la contrée prend le vrai caractère du désert: -du sable, à de grandes distances quelques élévations -sans le plus petit arbrisseau, sans le moindre brin -d’herbe.</p> - -<p>Deux jours s’écoulèrent ainsi, presque sans repos; -nous arrivâmes le mercredi matin au pied des monts de -Nurauei, autrefois habités par les Arabes Bicharia. La -vallée s’étend entre de hautes montagnes tombant à pic -dans la direction du nord-est et est bordée de mimosas -verts. Sur un des côtés latéraux de celle-ci se trouve -le puits qui porte le même nom que les montagnes.</p> - -<p>Ibrahim Ali mit pied à terre; s’étant porté vers un -point élevé, il nous fit part que le puits était entièrement<span class="pagenum"><a name="Page_803" id="Page_803">[803]</a></span> -libre; nous nous y rendîmes et, à la hâte, les -bêtes furent abreuvées et nos outres remplies.</p> - -<p>Le puits a un périmètre d’environ 25 mètres sur -six de profondeur; vers le milieu, il est taillé en forme -d’entonnoir. Sur cette surface inclinée, des pierres faisant -saillie servent de marches; on les utilise pour parvenir -jusqu’à l’eau qui se trouve dans le cercle intérieur.</p> - -<p>Les puits sont toujours un lieu de rendez-vous et -sont fréquemment occupés; aussi nous n’y séjournâmes -point. Après avoir franchi les monts de Nurauei, nous -entrâmes dans la plaine; après cette dernière course de -trois heures, un repos était bien mérité.</p> - -<p>Quelle différence entre mes guides! Les premiers -étaient courageux, décidés, prêts à sacrifier leur vie pour -moi ou avec moi; ceux qui me servaient actuellement étaient -tout le contraire, accomplissant de mauvaise humeur la tâche -que leur avait imposée Ahmed Abdallah, se plaignant -sans cesse de l’entreprise périlleuse, dont le bénéfice sans -doute allait à d’autres, voulant dormir et manger. Grâce -à leur négligence, ils avaient perdu en route mes sandales -et mon briquet. Dans la suite, ce fut surtout mes -sandales dont je regrettais amèrement la perte.</p> - -<p>Le lendemain jeudi, nous atteignîmes, vers onze -heures, le puits de Douem; bien que les tribus qui s’y -arrêtent soient hostiles aux Mahdistes, je jugeai prudent -de me tenir caché.</p> - -<p>Ibrahim Ali et Yacoub Hasan avaient reçu l’ordre -de me conduire chez le sheikh Hamed Fadaï; ce n’était -pourtant point leur intention.</p> - -<p>En effet, l’après-midi, ils vinrent me représenter -quels dangers planaient sur eux s’ils restaient éloignés<span class="pagenum"><a name="Page_804" id="Page_804">[804]</a></span> -des leurs durant plusieurs jours. De la part du calife -et de ses sujets, sérieuse enquête serait faite pour -savoir qui m’avait aidé à fuir; en outre leur tribu -étant connue pour ses sentiments amicaux envers le -Gouvernement égyptien, non seulement eux seuls avaient -à craindre, mais aussi mon ami Abdallah. Bref, ils me -prièrent d’accepter leur proposition, en me laissant présenter -à une de leurs connaissances qui demeurait à -proximité et qui me conduirait plus loin.</p> - -<p>Je compris qu’ils me nuiraient plus qu’ils ne me -rendraient service et leur ordonnai de terminer l’affaire -au plus tôt. Avant le coucher du soleil, ils me présentèrent -mon nouveau guide, Hamed Garhosh, un -Arabe Amrab qui paraissait avoir plus de cinquante -ans.</p> - -<p>Celui me salua et, sans autre préambule me dit: -«Chacun cherche son avantage. Tes guides que je connais -fort bien désirent que je te conduise à Assouan; -j’y suis disposé; mais, quel sera mon bénéfice?»</p> - -<p>«Le jour de mon arrivée, lui répondis-je, tu recevras -120 écus Marie-Thérèse et en outre un cadeau dont -l’importance variera selon la façon dont tu auras rempli -ta mission.»</p> - -<p>«Accepté, reprit-il en me tendant la main. Dieu -et son Prophète peuvent témoigner que j’ai confiance en -toi. Je connais votre race, un blanc ne ment jamais! -A travers des montagnes qui n’ont jamais été foulées -par le pas de l’homme, n’ayant que les oiseaux comme -témoins de notre course, je te conduirai vers les -tiens. Sois prêt; à la tombée de la nuit, nous partirons.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_805" id="Page_805">[805]</a></span></p> - -<p>Je gardai le plus vigoureux des trois chameaux -et pris deux outres pleines d’eau ainsi que la plus grande -partie des dattes et quelques galettes de doura.</p> - -<p>A peine le soleil fut-il couché que Hamed Garhosh -parut. Son fils s’étant rendu dans le district de Roubatat, -avec le seul chameau qu’il possédait, pour chercher du -blé, Garhosh était ainsi obligé d’aller à pied. Le chemin -étant surtout montueux et le chameau ne pouvant trotter, -je m’inquiétai assez peu de ce fait, pourvu que mon guide -eût bonne volonté et bon jarret. En peu de mots, je -pris congé d’Ibrahim et de Yacoub; enchantés mutuellement -de nous séparer les uns des autres.</p> - -<p>Il fallut deux jours de marche à travers des monts -dénudés et des collines pierreuses séparées par quelques -petits espaces sablonneux pour atteindre, le dimanche -matin, un vieux puits, nommé Shof Aïn. Quoique persuadé -qu’il n’était pas fréquenté, je préférai attendre -mon guide à environ une lieue de là.</p> - -<p>Notre nourriture se composait de dattes et de pain, -si j’ose l’appeler ainsi, que nous avions cuit nous-mêmes; -car, quoique Garhosh se vantât d’être passé maître -dans son art, nos boulangers auraient hésité à reconnaître -pour du pain cette pâte brune, dure et sans goût.</p> - -<p>Pour le préparer, mon guide entassa quelques pierres -de la grosseur d’un œuf de pigeon et plaça sur ce foyer -primitif du bois sec. Ensuite, il pétrit de la farine de doura -avec de l’eau dans un plat des plus primitifs également. -Au moyen d’une pierre à feu et avec de l’amadou, il -alluma son tas de bois. Celui-ci, une fois consumé fut -retiré et sur les pierres devenues brûlantes, Hamed répandit -sa bouillie qu’il couvrit avec la braise. Quelques<span class="pagenum"><a name="Page_806" id="Page_806">[806]</a></span> -minutes après, il me présentait ce qu’il venait de fabriquer, -un produit dur comme une planche qu’il débarrassa -de la cendre et des pierres au moyen d’un petit bâton.... -N’importe, nous le mangeâmes de bon appétit, presque -avec plaisir, ce qui confirme une fois de plus que la -faim est le meilleur cuisinier.</p> - -<p>Nous jugeâmes notre repos suffisant et, quelques -heures après avoir quitté le puits, nous abordâmes la -première montagne de l’Etbai.</p> - -<p>Cette chaîne de montagnes située entre la Mer Rouge -et le Nil est habitée dans sa partie méridionale par les -Arabes Bicharia et les Arabes Amrab; au nord, par la -tribu des Ababda. Entre ces monts élevés, noirs, parfois -coupés à pic, sans végétation, courent de larges vallées -où croissent en abondance des arbres et dans lesquelles -ces tribus font paître leurs troupeaux de chameaux.</p> - -<p>Les chemins sont presque impraticables; néanmoins, -sans repos, nous avançâmes, tant j’avais hâte de terminer -au plus tôt ce voyage et de revoir ma famille.</p> - -<p>Nous n’avions plus rien à craindre, nous trouvant -sur le territoire égyptien et hors de la puissance des -Mahdistes; mon guide pourtant désirait que nous passions -inaperçus. Il craignait d’être reconnu par des gens en -rapports commerciaux avec le Soudan. Il demeurait, en -effet, à la frontière des Mahdistes; et ses affaires l’appelant -fréquemment à Berber, ses fonctions présentes de -guide pouvaient avoir des suites fâcheuses pour lui.</p> - -<p>On pouvait lui appliquer ces mots: «l’esprit est -prompt, mais la chair est faible.»</p> - -<p>A son âge, il souffrait de la nourriture, de notre -marche forcée et du froid parfois très sensible; je lui<span class="pagenum"><a name="Page_807" id="Page_807">[807]</a></span> -donnai ma gioubbe, ne gardant, sur mon corps nu, que -la ferda et l’hisam.</p> - -<p>Pour l’aider encore, je lui cédai pendant les quatre -derniers jours mon chameau et, comme mes guides avaient -perdu mes sandales, je le suivis, pieds nus sur le sol -pierreux. Physiquement, je l’avoue, ce fut le moment le -plus dur de ma fuite.</p> - -<p>Oui, même notre unique chameau voulut nous laisser -en panne. S’étant blessé au pied de devant et s’étant, -en outre, heurté violemment à une pierre pointue, le -pauvre animal pouvait à peine marcher. Je me vis forcé -de sacrifier ma ceinture de laine; j’en fis une sorte de -chausson que je mis au chameau; chaque jour il fallait -renouveler le bandage. Ce procédé est utilisé par les tribus -du nord du Darfour qui emploient non de la laine mais -du cuir; j’étais heureux, en cet instant, de connaître -ce fait.</p> - -<table id="tb2" summary="tb2"> - - <tr> - <td class="tdc1">*</td> - <td> </td> - <td class="tdc1">*</td> - </tr> - - <tr> - <td></td> - <td class="tdc1">*</td> - </tr> - -</table> - -<p>Enfin! le samedi 16 mars, comme nous descendions -des hauteurs, j’aperçus, au lever du soleil, le Nil et, là-bas, -sur ses bords..... Assouan!</p> - -<p>Comment décrire les sentiments de joie qui s’emparèrent -alors de moi!</p> - -<p>Mes souffrances avaient pris fin! J’étais sauvé de -ces mains fanatiques, barbares; mes yeux voyaient pour -la première fois, et depuis de si longues années, une -ville habitée par des hommes civilisés, dans un royaume -administré par son possesseur légalement et justement!</p> - -<table id="tb3" summary="tb3"> - - <tr> - <td class="tdc1">*</td> - <td> </td> - <td class="tdc1">*</td> - </tr> - - <tr> - <td></td> - <td class="tdc1">*</td> - </tr> - -</table> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_808" id="Page_808">[808]</a></span></p> - -<p>Les officiers anglais et égyptiens au service de -S. A. le Khédive apprirent au dernier moment mon -arrivée inattendue; ils me reçurent avec joie dans le -bâtiment du commandant où l’on s’ingénia à me faire -oublier toutes mes peines.</p> - -<p>Le major général Hunter Pacha, commandant le -corps de la frontière, justement arrivé de Wadi Halfa, -ses officiers supérieurs: Jackson bey, Sidney bey, Machell -bey, le major Watson et d’autres dont j’oublie momentanément -les noms me fournirent de la façon la plus -gracieuse, des habillements, du linge, etc..... Avant -même de m’habiller, je dus consentir à me laisser esquisser -par mon ami Watson, ce à quoi, du reste, je consentis -avec plaisir. Je priai Boutros bey Cerhis, aujourd’hui -vice-consul anglais à Assouan, de remettre à mon guide, -Hamed Garhosh, les 120 écus Marie-Thérèse; je lui -donnai quelque argent, des habits et des armes et le -major général Hunter Pacha, en signe de joie, lui fit -présent de dix livres. Devenu ainsi si rapidement un -homme aisé, il prit congé de moi tout ému.</p> - -<p>Des télégrammes de félicitations ne tardèrent pas à -me parvenir; le premier fut celui du colonel Lewis, -tant en son nom personnel qu’au nom de la garnison -de Wadi Halfa; puis, celui du très honoré chef de notre -agence diplomatique, le baron Heidler von Egeregg dont -le dévouement fut sans borne à mon égard; puis, du -major Wingate bey, cet ami si désintéressé. Le baron -Victor Herring et son fils, en voyage ici, furent les -premiers compatriotes qui me saluèrent.</p> - -<p>Par un hasard des plus heureux, le paquebot des -messageries levait l’ancre l’après-midi même. Je l’utilisai<span class="pagenum"><a name="Page_809" id="Page_809">[809]</a></span> -naturellement. Quand je montais à bord, l’hymne national -autrichien retentit, faisant couler mes larmes, tandis -que tous les officiers qui m’accompagnaient ainsi que de -nombreux touristes de toutes les nations poussaient des -cris de joie.</p> - -<p>J’étais ému, saisi, honteux! Quoique m’étant efforcé -de conserver dans tous les cas mon honneur, ce que -chaque officier aurait fait du reste, je n’avais rien accompli -qui pût mériter tant d’honneurs, ma captivité ayant -été plus riche en souffrances qu’en services.</p> - -<p>Machell bey, le commandant du 12<sup>ème</sup> bataillon -soudanais, dont les manœuvres de Wadi Halfa à Mourad -avaient été cause que les Mahdistes avaient dévoré mes -provisions et que j’eus tant à souffrir de la faim dans le -désert m’accompagna. Je pris ma revanche! Il dut satisfaire -à tous mes désirs touchant le boire et le manger, -peine dont il s’acquitta du reste avec une amitié remarquable -et une ponctualité militaire.</p> - -<p>Nous arrivâmes à Louxor le dimanche soir; je fus -de nouveau reçu admirablement par tous les voyageurs -européens. C’est là que je reçus, par l’entremise du baron -Heidler, le premier salut télégraphique de mes chers -frères et sœurs, de Vienne.</p> - -<p>Famille—Patrie! Comme ces mots sonnaient harmonieusement -à mes oreilles!</p> - -<p>A cinq heures, le lundi après-midi, nous atteignîmes -Ghirgheh, la station terminus du sud des chemins de fer -égyptiens; l’express nous transporta au Caire où nous arrivâmes -le mardi 19 mars, à 6 heures 10 minutes du matin.</p> - -<p>Malgré cette heure matinale, le baron Heidler von -Egeregg et ses fonctionnaires, le consul, docteur Carl<span class="pagenum"><a name="Page_810" id="Page_810">[810]</a></span> -Ritter von Goracuchi avec son personnel avaient tenu à -venir me saluer sur le quai de la gare. Plus loin se -trouvait aussi mon cher ami Wingate bey, que je ne -saurais assez remercier, ni en paroles, ni en actions, de -tout ce qu’il fit pour moi; puis, le Père Rossignoli, -le correspondant du “<i>Times</i>” et d’autres. Un photographe, -à l’affût, prit aussitôt un instantané!</p> - -<p>On me conduisit au palais de l’agence diplomatique -austro-hongroise; les appartements qui m’y étaient réservés -étaient décorés aux emblèmes et aux couleurs de -ma chère patrie, ornés des plus belles fleurs. A l’entrée -étaient écrits ces mots: <i>Bienvenue sur le sol natal</i>.</p> - -<p>Pendant des mois, je goûtai là l’hospitalité la plus -large, la plus cordiale du baron Heidler qui avait tant -fait pour ma délivrance. Ses soins infatigables à mon -égard qui dépassaient de beaucoup les limites de sa mission -me tinrent lieu de patrie et de famille.</p> - -<p>Le jour de mon arrivée, je reçus encore de nombreux -télégrammes m’apportant les salutations et les félicitations -de ma famille, de mes amis, de mes camarades -d’études, de mes compagnons d’armes et autres.</p> - -<p>Au Caire même, je trouvai S. A. R. le Duc de -Wurtemberg et le général de cavalerie, le prince Louis -Esterhazy qui, autrefois, commandait la campagne de -Bosnie à laquelle j’avais pris part comme jeune lieutenant -de réserve; après s’être intéressés à mon sort, ils eurent -la bonté de m’exprimer de la façon la plus cordiale la -joie qu’ils éprouvaient de me voir libre.</p> - -<p>S. A. le Khédive me reçut avec une grâce touchante; -me promut au grade de colonel et me décerna le titre -de Pacha.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_811" id="Page_811">[811]</a></span></p> - -<p>Quelques jours après mon arrivée, j’étais sur le -balcon du palais du consulat et admirais les fleurs aux -corolles veloutées et leurs feuilles chatoyant au soleil -comme de riches étoffes, premier sourire de la végétation -à la nature qui renaissait..... soudain, ces mots revinrent -à ma mémoire: Falz-Fein, Ascania-Nova, gouvernement -de Tauride, Russie méridionale. Je ne fis qu’un -saut dans ma chambre et avisai l’ancien possesseur de -la grue comment elle avait été vue et tuée à la fin de -1892. Que de réminiscences, que de vieux souvenirs en -traçant ces lignes et combien j’étais heureux de pouvoir -satisfaire le vœu de M. Falz-Fein. Les remerciements -qui ne tardèrent pas à me parvenir me prouvèrent, du -reste, que mon intérêt pour ce petit épisode était justifié.</p> - -<p>Le Père Joseph Ohrwalder, missionnaire à Souakim -lors de mon arrivée, vint au Caire pour me saluer. Il me -fournit ainsi l’occasion de le remercier, lui, mon compagnon -de souffrances pendant tant d’années, au moins par -des paroles, pour son désintéressement, pour l’activité -qu’il déploya touchant ma fuite.</p> - -<p>Je fus, à la vérité, tellement assailli de toutes parts -par des personnes qui s’intéressaient à moi ou qui m’interrogeaient -par pure forme ou par curiosité, on me -rendit tant d’honneurs dans les cercles et dans les sociétés -que, franchement, je trouvai à peine le temps de respirer. -Le contraste entre ma vie passée et ma vie actuelle était -si grand que parfois il me semblait avoir fait un long -rêve.</p> - -<p>Enfin, je retrouvai le repos et surtout l’indépendance -que j’avais presque totalement perdue, me préparant ainsi -à un travail sérieux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_812" id="Page_812">[812]</a></span></p> - -<p>Je ne puis toutefois songer à mes années de captivité -sans remercier du plus profond de mon cœur le Tout-Puissant -de sa protection constante, de sa grâce immense -et le bénir de m’avoir permis de revoir libre les miens -et ma patrie.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_813" id="Page_813">[813]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">CHAPITRE XX.</h2> - -<p class="pch">Conclusion.</p> - -<p class="psh">Afrique, aujourd’hui et autrefois.—Le Soudan passé et présent.—Début, -progrès et déclin du Mahdisme.—Sa durée.—Position -actuelle du calife.—Empiètement européen.—Les Blancs dans -le Bahr el Ghazal.—Importante position stratégique de la province.—Le -temps et la marée n’attendent personne.—Je retrouve -mon épée longtemps perdue.—Un dernier mot.</p> - -<p>Après avoir été près de 17 ans en Afrique, y -compris 11 années de captivité pendant lesquelles toute -communication avec le monde civilisé me fut coupée, -j’eus enfin le bonheur de rentrer en Europe.</p> - -<p>Que de changements en Afrique durant ce laps de -temps!</p> - -<p>Des régions où Livingstone, Speke, Grant, Baker, -Stanley, Cameron, Brazza, Junker, Schweinfurth, Wissmann, -Holub, Lenz et des centaines d’autres explorateurs ont risqué -leurs vies sont maintenant accessibles à la civilisation. -Des postes militaires et des stations offrant la sécurité -et facilitant le commerce qui devient de jour en jour -plus actif, ont été établis dans ces régions où l’explorateur -a rencontré autrefois les plus grands dangers. A -l’est, l’Italie, l’Angleterre, l’Allemagne; à l’ouest, le Congo, -la France et l’Angleterre, augmentent chaque jour leur<span class="pagenum"><a name="Page_814" id="Page_814">[814]</a></span> -influence, et sont sur le point de se donner la main au -centre de l’Afrique. Des tribus sauvages, qui par leur -manière de vivre, se rapprochaient plus de la brute que -de l’homme, commencent à connaître de nouveaux besoins -et à comprendre qu’il existe des êtres qui leur sont intellectuellement -supérieurs et qui par les ressources de -la civilisation moderne, sont devenus invincibles même -dans les pays étrangers. La partie nord des états musulmans -encore indépendants, le Wadaï, le Bornou, et le -royaume des Fellata seront sans doute obligés de conclure, -tôt ou tard, une alliance avec quelques-unes des puissances -qui s’avancent, afin de conserver leur régime -héréditaire.</p> - -<p>Au centre de l’Afrique, entre les pays mentionnés -ci-dessus et les puissances avancées de l’est, du sud et -de l’ouest, se trouve l’ancien Soudan égyptien, qui est -maintenant sous la domination du calife Abdullahi, le -chef despotique des Mahdistes. Aucun Européen ne peut -s’aventurer à traverser les limites de ce pays fermé à -toute civilisation. La mort ou la captivité perpétuelle, tel -serait son sort. Ce pays s’étend au sud, le long du Nil -jusqu’à Redjaf, à l’est et à l’ouest de Kassala jusque -près de Wadaï. Ce n’est que dans une courte période de -dix années que le pays a été si misérablement assujetti. -Pendant plus de soixante-dix ans, depuis l’époque de -Mohammed Ali, il resta sous le Gouvernement de l’Egypte -et était ouvert à la civilisation. Dans les villes principales -se trouvaient des marchands égyptiens et européens. A -Khartoum même, les puissances étrangères avaient leurs -représentants. Les voyageurs de toutes les nationalités -pouvaient non seulement traverser sans empêchement le<span class="pagenum"><a name="Page_815" id="Page_815">[815]</a></span> -pays, mais ils rencontraient encore secours et protection. -Des communications télégraphiques et postales régulières -facilitaient les rapports avec les pays les plus éloignés. -Les mosquées, les églises chrétiennes, les écoles fondées -par les missions dirigeaient l’éducation morale et religieuse -de la jeunesse. Le pays était habité par différentes -tribus qui, bien que disposées à être en lutte les -unes contre les autres, retenues qu’elles étaient par la -force et la sévérité du Gouvernement, n’osaient pourtant -pas rompre la paix. Il régnait sans doute un certain -mécontentement dans le pays et, dans les chapitres précédents, -j’ai montré comment la cupidité et le mauvais -fonctionnement des employés officiels avaient poussé les -habitants à la révolte. J’ai cherché à démontrer comment -Mohammed Ahmed a su tirer avantage de l’esprit du -peuple, sachant bien que seul un facteur religieux pouvait -réunir les différentes tribus ennemies; il se donna, -en conséquence, comme le Mahdi envoyé par Dieu pour -délivrer le pays du joug étranger et pour régénérer la -religion, attisant ainsi l’élément du fanatisme qui jette -une si lugubre lueur sur ces sombres événements dont -l’histoire des douze dernières années du Soudan est remplie. -Sans ce fanatisme, la révolution n’aurait jamais pu -avoir un tel succès; avec ce fanatisme et par lui un -enthousiasme guerrier a été soulevé, tel qu’il faut remonter -au moyen-âge et même plus loin en arrière pour -en trouver un pareil.</p> - -<p>J’ai cherché à dépeindre point par point les causes -dominantes qui conduisirent à cette triste situation actuelle; -ces causes, il est vrai, se sont bien affaiblies dans leurs -effets depuis le temps où le Mahdi et son successeur<span class="pagenum"><a name="Page_816" id="Page_816">[816]</a></span> -étaient à l’apogée de leur puissance; mais néanmoins la -situation doit être étudiée avec prudence et il est nécessaire -d’avoir une connaissance parfaite des circonstances -et de leur développement historique pour comprendre -exactement les conditions dans lesquelles cette vaste -étendue de pays tombée maintenant dans un état indescriptible -de décadence morale, politique et économique -pourra être rendue à la civilisation.</p> - -<p>Dans le Soudan, nous avons sous les yeux le triste -exemple d’une civilisation nouvelle encore, mais capable -de développement, anéantie soudainement par des tribus -sauvages, ignorantes, presque barbares, qui ont élevé sur -les restes dispersés de cette civilisation une forme de -gouvernement basée jusqu’à un certain point sur les -principes qu’elles ont trouvés existant, mais dont elles -ont foulé aux pieds la justice et la moralité et, elles ont -arboré une domination remplie de la plus noire injustice, -de la plus profonde immoralité, de la plus impitoyable -barbarie. Il est presque impossible de rencontrer dans les -temps modernes un pays où a régné pendant environ un -demi-siècle un certain degré de civilisation et qui en si -peu de temps soit retombé dans un état se rapprochant -autant de la barbarie.</p> - -<p>Considérons un instant en quoi consiste cette nouvelle -puissance qui s’est élevée si soudainement et qui -enraye complètement tous les efforts civilisateurs du monde -européen qui ont eu lieu dans presque toutes les autres -parties du Continent africain.</p> - -<p>J’ai cherché à dépeindre comment au commencement -de l’élévation au pouvoir du Mahdi, tout le pays ne -formait qu’un cœur et qu’une âme avec lui, comment<span class="pagenum"><a name="Page_817" id="Page_817">[817]</a></span> -après sa mort, le fanatisme réel s’affaiblit peu à peu pour -faire place à un pouvoir temporaire caché sous le manteau -de la religion. Le calife et les tribus arabes de -l’ouest, en usurpant la place des Egyptiens qu’ils avaient -anéantis, gouvernent les populations malheureuses avec -un sceptre de fer, une telle oppression et une telle tyrannie -qu’elles souhaitent ardemment le retour d’un gouvernement -qui leur donnerait le repos et la paix. Il n’est -pas nécessaire de répéter ici les horreurs et les cruautés -qui ont été exercées par le calife et ses partisans pour -maintenir leur pouvoir ascendant, il suffit pour le but -que je me propose, de rappeler qu’au moins les ¾ de la -population totale ont succombé à la guerre, à la famine, -aux maladies et aux exécutions, tandis que la majorité -des survivants n’est pas mieux traitée que des esclaves.</p> - -<p>Le terrible fléau de l’Orient, la traite des esclaves -avec toutes ses horreurs, se propage de nouveau dans le -pays; parmi ses victimes, il se trouve un grand nombre -de chrétiens abyssins, de Coptes et d’Egyptiens.</p> - -<p>L’empire du calife avait presque la même étendue -que celle de l’ancien Soudan égyptien; seulement dans ces -derniers temps, la sphère de son pouvoir s’est restreinte. -Mais que la condition de ces districts a changé! Des contrées -prospères, ayant une population nombreuse ont été réduites -en vastes déserts. Les grandes plaines sur lesquelles -les Arabes de l’occident erraient, sont abandonnées et parcourues -par des animaux sauvages; les anciennes demeures -des habitants du Nil sont maintenant occupées par ces -tribus nomades qui en ont chassé les propriétaires légitimes -ou les ont réduits à l’esclavage afin qu’ils travaillent -la terre pour leurs nouveaux maîtres.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_818" id="Page_818">[818]</a></span></p> - -<p>Privés de tous moyens de défense personnelle, poussés -à un état de désespoir par l’oppression de la tyrannie, sans -espérance d’être jamais délivrés de leurs oppresseurs, leur -force de résistance est brisée; le reste, relativement minime, -des habitants du fleuve n’est guère au-dessus des esclaves. -Que peuvent-ils faire eux-mêmes? Comment peuvent-ils -échapper à leurs tyrans?</p> - -<p>C’est une folie de croire que le pays peut se relever -par ses propres forces, par une révolution intérieure. Le -secours doit venir du dehors et les populations locales -doivent bien se persuader que, une fois le premier pas -fait pour rétablir l’autorité du Gouvernement, il n’y aura -pas à revenir en arrière. Elles doivent être convaincues -que le pouvoir du calife sera définitivement anéanti et -qu’une nouvelle ère de civilisation surgira pour ne plus -disparaître. Alors et seulement elles remettront de tout -cœur leur sort entre les mains des puissances qui s’avancent -et prêteront leur concours pour détruire complètement -l’édifice chancelant. Il ne faut cependant pas croire, que -ce pouvoir, quoique dépeint par moi, comme déclinant, -s’éteindra de lui-même dans une période de temps relativement -courte.</p> - -<p>Le lecteur attentif verra clairement par les derniers -chapitres que les moyens employés par le calife pour assurer -sa position contre tous ses ennemis intérieurs étaient et -sont encore couronnés de succès; si son autorité n’est -menacée par aucune influence venant du dehors, je ne -vois pas de raison pour qu’il ne conserve point son -ascendant aussi longtemps qu’il vivra.</p> - -<p>Après sa mort, il peut se produire un bouleversement -intérieur qui selon les circonstances, renversera la dynastie<span class="pagenum"><a name="Page_819" id="Page_819">[819]</a></span> -qu’il s’efforce de fonder. Mais reste à savoir si ce pays -malheureux se rapprocherait, par ce fait, de l’influence -civilisatrice.</p> - -<p>Considérée en conséquence sous ce point de vue, la -délivrance du Soudan n’est à espérer qu’avec l’aide du -dehors. Ceux qui s’intéressent à la position actuelle de -ce pays ne doivent pas oublier que les conditions n’y -sont plus les mêmes qu’au temps d’Ismaïl Pacha, alors -que l’influence civilisatrice n’était représentée que par le -Gouvernement égyptien et que les diverses contrées -situées au-delà de la sphère égyptienne étaient des états -barbares presque inconnus des Européens et des Arabes, -ce qui est presque le contraire aujourd’hui.</p> - -<p>Le Soudan, relativement civilisé autrefois, est maintenant -occupé par un pouvoir barbare hostile à l’influence -européenne et ottomane. Il coupe le chemin de l’Afrique -Centrale et exclut de la culture des pays qui, auparavant, -étaient accessibles à l’influence commerciale et civilisatrice, -tandis que les diverses contrées qui bordent le Soudan, -sont ouvertes peu à peu à la culture, les rapports avec -le monde extérieur sont facilités, le commerce écarte les -obstacles de son chemin et prospère. La sécurité augmente -sous le protectorat des puissances européennes et -les indigènes en viennent à comprendre que ce serait une -folie pour eux de combattre contre les moyens tout -puissants de la civilisation.</p> - -<p>Passant de la généralité aux détails, voici comment -la situation actuelle se présente à peu près:</p> - -<p>A l’est, l’influence égyptienne reprend lentement, -fort lentement, son terrain perdu, dans le voisinage de -Souakim et de Tokar; au sud-est les Italiens ont conquis<span class="pagenum"><a name="Page_820" id="Page_820">[820]</a></span> -Kassala et forcé les Mahdistes à élever une importante -ligne de défense sur la rive occidentale du fleuve Atbara; -plus au sud, les Abyssins ne montrent pour le moment -aucune intention de changer les relations qui existent -entre eux et les Derviches, et dans le pays montagneux -de Fazogl et du Nil Bleu, les habitants se sont affranchis -avec succès du tribut envers le calife. Plus loin, dans le -sud, aux sources du Nil, l’influence de l’Angleterre se -fait sentir dans les régions où Speke, Grant, Baker et -d’autres ont conquis une renommée immortelle par leurs -explorations et leurs efforts couronnés de succès contre -l’esclavage et la traite des esclaves; ces contrées, dans -un temps peu éloigné, seront reliées à la côte par un -chemin de fer qui offrira aussi au commerce des provinces -du sud de l’Equateur et aux régions adjacentes -les moyens nécessaires de communication. A côté de ces -possessions anglaises, vient l’Etat libre du Congo; dans -les dernières années, il a su gagner par son influence -d’immenses étendues de pays, non seulement dans le voisinage -de Mboma et d’Oubanghi, mais aussi dans maints -districts de la province du Bahr el Ghazal, dans l’Equateur -jusqu’à proximité de Redjaf (vallée du Nil) tandis -que dans les districts du Haut Oubanghi, les pionniers -français aspirent à réaliser leurs rêves coloniaux.</p> - -<p>Encore plus loin, au nord-ouest, l’autorité du calife -est menacée par des tribus qui lui sont hostiles et qui tôt -ou tard se soumettront à l’influence pénétrant de l’ouest -et du nord de l’Afrique. A l’extrême nord se trouve la -puissance égyptienne qu’Abdullahi commence peu à peu -à craindre comme étant probablement la première à intervenir -dans son empire chancelant. En un mot, la<span class="pagenum"><a name="Page_821" id="Page_821">[821]</a></span> -position offensive et défensive du Soudan est la suivante: -toute puissante dans son domaine intérieur, mais menacée -extérieurement de tous côtés. Il est presque hors de -doute que devant la marche continuelle en avant des -forces civilisatrices, l’empire du calife ne tombe en morceaux.</p> - -<p>Qu’arrivera-t-il alors? L’Egypte s’emparera-t-elle de -nouveau du pays dont elle a été un jour la maîtresse -légitime? Si oui, les puissances qui se sont avancées -dans ces dernières années pour civiliser l’Afrique consentiront-elles -sans conditions à la restitution de cet ancien -droit? Seront-elles assez généreuses, une fois établies -sur les bords du Nil pour ne pas couper le fleuve qui -donne la vie à l’Egypte, en y plaçant des canaux et en -y établissant des appareils hydrauliques? Renonceront-elles -volontairement aux avantages qu’elles ont acquis -par de grands sacrifices afin de ne pas empiéter sur -les droits légitimes de l’Egypte? Toutes ces questions -rentrent dans le domaine politique qui n’est pas de mon -ressort.</p> - -<p>Je suis seulement en mesure d’exprimer mon point -de vue sur l’importance et la valeur du Soudan pour -l’Egypte, et à ce sujet j’ai eu sans doute l’occasion de -me former une opinion solide et positive. Les raisons qui -ont porté Mohammed Ali, il y a trois quarts de siècle, à -prendre possession du Soudan existent toujours encore. -Comme le Nil est la source vitale de l’Egypte, tous les -efforts doivent être faits pour préserver la vallée du Nil -d’invasions. Ainsi, chaque pas en avant, hors de l’influence -égyptienne, vers le Nil, est regardée naturellement -avec le plus grand dépit par ceux qui sont sensibles au<span class="pagenum"><a name="Page_822" id="Page_822">[822]</a></span> -danger qu’amènerait sur les bords de ce fleuve important -la fondation de colonies d’origines étrangères dont l’intérêt -personnel prédominerait au détriment des progrès et de -la prospérité de l’Egypte et lui porterait par ce fait un -préjudice incalculable.</p> - -<p>J’ai eu l’occasion, dans ce livre, de dire combien -grande était l’importance de la province du Bahr el -Ghazal pour l’Egypte; il n’est peut-être pas hors de -propos ici de résumer encore une fois la position particulière -que cette province occupe par rapport au reste -du Soudan.</p> - -<p>Elle embrasse un territoire excessivement fertile, -d’une énorme étendue, arrosé par un labyrinthe de fleuves, -couvert de forêts dans lesquelles les éléphants abondent. -Le sol est extraordinairement bon et productif; il y a -principalement une grande quantité de cotonniers et -d’arbres à caoutchouc. D’immenses troupeaux trouvent -une nourriture abondante dans les vallées où croît une -herbe succulente.</p> - -<p>La population peut bien s’élever à 5 ou 6 millions -d’âmes, de nature guerrière, capables de faire de bons -soldats.</p> - -<p>De plus, les constantes hostilités entre les nombreuses -tribus empêchent toute coopération et toute unité, -c’est pourquoi il serait facile à une puissance étrangère, -même avec des moyens modestes, de pénétrer dans -cette province morcelée par la politique, et de s’y -maintenir.</p> - -<p>Le port du Bahr el Ghazal était Mechra er Rek, -que les bateaux à vapeur de Khartoum touchaient régulièrement, -s’ils n’étaient pas retenus, ce qui arrivait fréquemment,<span class="pagenum"><a name="Page_823" id="Page_823">[823]</a></span> -par la végétation flottante obstruant parfois -le cours du Nil supérieur.</p> - -<p>Juste au sud de Fashoda le fleuve émerge de ce -qui peut avoir été le lit d’un ancien lac. Dans ce grand -marais coule un grand nombre de ruisseaux qui serpentent -et par la masse de plantes qu’ils charrient, sont -complètement fermés et forment une véritable barrière -au travers de laquelle le voyageur doit fréquemment -faire son chemin au moyen de l’épée et de la hache. -L’expédition de Sir Samuel Baker (1870-74) a été retenue -de ce fait pendant une année.</p> - -<p>La position géographique et stratégique de cette -province en la comparant au reste du Soudan rend la -possession du district du Bahr el Ghazal d’une absolue -nécessité. Un pouvoir étranger, indifférent aux intérêts -égyptiens, ayant à ses ordres les vastes ressources de -cette grande contrée, qui sont estimées à une beaucoup -plus grande valeur, aussi bien en hommes qu’en matériel, -que celles d’aucune autre partie de la vallée du Nil, se -placerait dans une position prédominante telle, qu’il mettrait -en danger une occupation quelconque par l’Egypte -de ses provinces perdues. Une tentative faite pour conquérir -le Nil au dessus de Mechra er Rek ou du Bahr -el Ghazal, ou Bahr el Arab, rencontrerait sans doute -une résistance de la part des Mahdistes; mais si une -telle tentative réussissait, elle aboutirait probablement à -leur destruction. Si, par conséquent, le calife apprenait -un jour que le pouvoir des Blancs est plus grand -au Bahr el Ghazal que ses informations présentes ne le -lui font supposer, il engagerait une campagne contre -eux et serait forcé d’envoyer du renfort d’Omm Derman.<span class="pagenum"><a name="Page_824" id="Page_824">[824]</a></span> -Or, ce serait dangereux pour lui, car une partie considérable -de ses troupes se trouverait engagée par la -nécessité de garder de grandes forces sur les points -menacés de l’Atbara vis-à-vis de Kassala et dans les -provinces de Dongola.</p> - -<p>Telle était la situation de ces districts du sud et de -l’ouest lorsque je quittai le Soudan. Depuis mon arrivée -dans les pays civilisés, j’ai souvent lu dans les journaux -des rapports étranges et contradictoires sur la situation -dans ces régions éloignées; bien que je me range tout à -fait à l’avis de l’opinion que la marche progressive et -constante des puissances européennes finira bien par avoir -pour conséquence la chute de l’empire mahdiste, par ma -position exceptionnelle, unique, pendant des années, au -centre de la domination derviche, je me sens le droit de -donner un mot d’avertissement au pays dont je me suis -efforcé de soutenir les intérêts pendant si longtemps et -dont je ne vois en effet la prospérité et le bien-être -futurs que dans la conquête à nouveau du Soudan égyptien. -Je voudrais attirer l’attention sur le vol rapide du -temps et bien faire comprendre que le temps et la marée -n’attendent personne et pendant que l’on regarde avec -des yeux pleins d’envie les provinces perdues, il existe -toujours la possibilité qu’elles viennent à tomber dans -les mains d’autres avec lesquels il sera plus difficile -encore d’en venir à bout qu’avec le calife. Le Soudan, -dans d’autres mains que dans celles des Egyptiens, mettrait -en jeu son existence tandis qu’une sage administration -des provinces du Nil reconquises par l’Egypte ne -profiterait pas moins à la mère patrie qu’au Soudan lui-même. -Par ces quelques mots d’avis sincères adressés au<span class="pagenum"><a name="Page_825" id="Page_825">[825]</a></span> -pays au service duquel je suis rentré avec joie après -11 ans de captivité, je suis arrivé à la fin de mon récit. -Que le lecteur me permette de terminer en narrant un -léger incident que, si j’étais superstitieux, je considérerais -comme un présage heureux pour la reprise de ce -qui était perdu.</p> - -<p>En 1883, au mois de décembre je fus, par la force -des circonstances, obligé de rendre au Mahdi l’épée que -j’avais reçue en entrant comme officier dans l’armée -autrichienne, cette épée que j’avais portée en Bosnie, -puis plus tard au Soudan, et qui portait mon nom gravé en -lettres arabes. Elle me fut remise au mois d’août 1895 par -Mr. John Cook aîné, chef de la raison sociale Thomas -Cook et fils, dans son bureau à Ludgate Circus, lorsque -j’arrivai à Londres et assistai au congrès géographique.</p> - -<p>Mr. John Cook avait acheté cette épée en 1890, à -l’occasion d’un voyage sur le Nil entrepris par un habitant -de Louxor; l’inscription arabe avait attiré l’attention de -mon ami le major Wingate bey qui la déchiffra et y -reconnut mon nom. Je suppose que le Mahdi fit présent -de mon épée à l’un de ses hommes qui, en 1889 prit -part à l’invasion de l’Egypte, par Negoumi; quand ce -redoutable émir fut défait par le général Sir Francis -Grenfell, sur le champ de bataille de Toski, il est -probable que le porteur de mon épée fut aussi tué, et -que celle-ci fut ramassée sur le champ de bataille par -un habitant des environs, duquel Mr. Cook l’avait -acquise.</p> - -<p>Avoir perdu dans les déserts du Darfour l’épée à -laquelle je tenais beaucoup, la retrouver au cœur de -Londres me semble être presque plus qu’un simple hasard.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_826" id="Page_826">[826]</a></span></p> - -<p>Pendant ces 16 dernières années, j’ai mené une vie -pleine d’étranges vicissitudes; j’ai cherché à décrire aussi -simplement que possible ce que j’ai vu, la façon dont -j’ai vécu, incidents extraordinaires parfois.</p> - -<p>J’espère que mon récit trouvera quelque intérêt -auprès de ceux qui témoignent de la sympathie au sort -du Soudan égyptien et à ses captifs; mon plus sincère -désir est que mon expérience soit de quelque utilité -quand, si Dieu le veut, le temps pour agir sera venu.</p> - -<p class="pc4 mid">FIN.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_827" id="Page_827">[827]</a></span></p> - -<div class="figcenter"> - <p class="pc">CARTE INDIQUANT L’EXTENSION DE L’INFLUENCE MAHDISTE EN 1895.</p> -<p class="pr2">Slatin Pacha.</p> - <img src="images/map.jpg" width="500" height="586" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">NOTES:</h2> - -<div class="footnotes"> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a></span> -C’était le major Kitchener, à présent Sir Herbert Kitchener -Pacha, Sirdar (commandant en chef de l’armée égyptienne).</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a></span> -Sorte de pain sans sel, complètement séché dans des fours; -1 oke = 1 kilo ¼.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a></span> -On dit un jour ces paroles au Prophète et esh Sheikh m’avait -expressément recommandé de choisir un moment propice pour -prononcer cette phrase.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a></span> -J’avais appris par hasard, que cet homme s’appelait Tajjib -woled Haggi Ali et qu’il avait été une fois avec Negoumi à Omm -Derman.</p></div></div> - - -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2, by -Rudolf Carl von Slatin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FER ET FEU AU SOUDAN, VOL. 2 OF 2 *** - -***** This file should be named 52332-h.htm or 52332-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/3/3/52332/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/52332-h/images/b1.jpg b/old/52332-h/images/b1.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 673f66b..0000000 --- a/old/52332-h/images/b1.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52332-h/images/cover.jpg b/old/52332-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 29b7881..0000000 --- a/old/52332-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52332-h/images/ill-464.jpg b/old/52332-h/images/ill-464.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index efe2f53..0000000 --- a/old/52332-h/images/ill-464.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52332-h/images/ill-510.jpg b/old/52332-h/images/ill-510.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 66441ff..0000000 --- a/old/52332-h/images/ill-510.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52332-h/images/ill-584.jpg b/old/52332-h/images/ill-584.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 80e74b4..0000000 --- a/old/52332-h/images/ill-584.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52332-h/images/ill-592.jpg b/old/52332-h/images/ill-592.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index c6b1f0c..0000000 --- a/old/52332-h/images/ill-592.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52332-h/images/ill-658.jpg b/old/52332-h/images/ill-658.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 3427961..0000000 --- a/old/52332-h/images/ill-658.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52332-h/images/ill-740.jpg b/old/52332-h/images/ill-740.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ac0371f..0000000 --- a/old/52332-h/images/ill-740.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52332-h/images/ill-792.jpg b/old/52332-h/images/ill-792.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9d5ad1e..0000000 --- a/old/52332-h/images/ill-792.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52332-h/images/map.jpg b/old/52332-h/images/map.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 717d26e..0000000 --- a/old/52332-h/images/map.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52332-h/images/table.jpg b/old/52332-h/images/table.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 3198e33..0000000 --- a/old/52332-h/images/table.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52332-h/images/title.jpg b/old/52332-h/images/title.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a4bc563..0000000 --- a/old/52332-h/images/title.jpg +++ /dev/null |
