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-The Project Gutenberg EBook of Ames d'automne, by Jean Lorrain
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Ames d'automne
-
-Author: Jean Lorrain
-
-Illustrator: Oswald Pierre Heidbrinck
-
-Release Date: August 28, 2016 [EBook #52919]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMES D'AUTOMNE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-AMES D'AUTOMNE
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ
-
-_Vingt exemplaires sur papier impérial du Japon numérotés à la
-presse._
-
-
-Sceaux.--Imprimerie E. Charaire.
-
-
-
-
- JEAN LORRAIN
-
- AMES
- D'AUTOMNE
-
- _Illustrations de HEIDBRINCK_
-
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
-
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1898
-
-
-
-
-AMES D'AUTOMNE
-
-
-
-
-I
-
- O fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue,
- Endormeuses saisons, il faut que je vous loue
- D'envelopper ainsi mon cœur et mon cerveau
- D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau.
-
- CHARLES BAUDELAIRE.
-
-
-La tristesse des premières pluies, l'angoisse des jours plus
-courts et surtout des longues et interminables soirées d'hiver,
-où le cœur se sent si seul! toute la détresse de cette saison
-d'adieux et des départs les étreint et les détraque, les pauvres
-êtres malades et mal armés contre la vie, que la fatigue
-d'exister déprime et que la névrose obsède.
-
-Voici l'époque monotone où les nerfs des aimants et des sensitifs
-commencent à se tendre douloureux et à vibrer écorchés, mis à vif
-dans la mélancolie des couchants de turquoise et des ciels de
-vieux jade, ces horizons délicieusement nuancés comme d'anciennes
-étoffes, que les brumes d'octobre disposent au-dessus des
-silhouettes familières et des coupoles connues des monuments de
-Paris.
-
-Oh! le gigantesque chandelier de la tour Eiffel, se profilant à
-jour avec sa précise armature de fer sur les coteaux rouillés
-de Meudon et de Sèvres, la laque verte trempée de rose de la
-Seine déjà crépusculaire ou bien, là-bas, tout là-bas, dans un
-ciel ouaté de nuées couleur de duvet d'eider, avec çà et là des
-brisures de nacre, les tours de Notre-Dame apparues d'un violet
-d'améthyste éteinte, d'un violet de pierre rare, d'une douceur
-infinie, tandis que bombent et miroitent sous un coup de lumière
-les dômes satinés du Val-de-Grâce et du Panthéon!
-
-[Illustration]
-
-Et la pénétrante humidité des avenues, leur frissonnement après
-l'ondée, le sol défoncé et mou, la chute lente, comme d'un oiseau
-blessé, des premières feuilles mortes, les feuilles de platane
-surtout, toutes minces et déjà jaunes, et dans l'air cette odeur
-fade de fruitier et de moisi!
-
-C'est l'automne.
-
-Et les lourds camions, les fardiers se traînent cahin-caha le long
-des berges; des brigades de terrassiers bouleversent la chaussée
-des boulevards, et les voitures de déménagement, lamentables
-sous leur bâche trempée d'eau et raidie--se suivent à la file à
-l'entour des gares, comme pour un enterrement.
-
-C'est l'automne.
-
-Dans les faubourgs populeux et mornes, les marchands de marrons
-ont rallumé leur poêle, tandis que, dans la banlieue, les petits
-jardinets de villa se pavoisent de fleurs funèbres, or rouillé des
-chrysanthèmes à côté des velours tuyautés des dahlias et du bleu
-de renoncement des asters et, là-bas, sous ce rayon de soleil,
-le gris bleuté des ardoises avivé par la pluie, comme il brille
-mélancoliquement!
-
-Oui, la voilà bien la saison monotone où les nerfs des sensitifs
-et des malades se tendent douloureux et vont vibrer à vif dans
-la détresse des soirs de bourrasque et de pluie, comme les cordes
-roidies d'un pauvre vieux violon.
-
-[Illustration]
-
-Chez toutes et chez tous, le spleen se réveille, le spleen né de
-l'ennui de vivre, et de la peur d'aimer, et du désir coupable
-d'aimer, quoi qu'il arrive, et de souffrir encore, et de la rage
-sourde de savoir tout effort inutile et toute tentative vaine
-devant l'instinct vainqueur et la fuite irréparable du temps;
-et avec l'ennui, incrusté comme un crabe en la pauvre cervelle,
-l'essaim des fantaisies s'essore et bat de l'aile, les honteuses
-comme les enfantines, les monstrueuses comme les cruelles; en
-cette louche saison, tous et toutes ont quelque chose de pourri
-dans le cœur, et voilà pourquoi les cafés et les bouges, les rues
-suspectes et les équivoques banlieues, comme les tripots et les
-maisons de filles, s'emplissent et regorgent de clients amateurs
-et d'indolents rôdeurs en cette morne saison.
-
-[Illustration]
-
-Pourquoi on en rencontre tant, à la tombée du jour, qui déambulent
-le long des quais avec des yeux brillants et vides, des gestes
-las et d'ambigus sourires, disant le stupre, le lucre et
-toutes les trahisons. Oh! les rencontres sont mauvaises, les
-soirs d'octobre, à l'angle de nos ponts! Oh! la main crispée,
-frémissante, déjà griffe de l'homme que l'ennui pousse au meurtre
-en exacerbant l'instinct! Oh! les prunelles hagardes, de prière
-et d'effroi, de la pauvre créature, parfois une honnête femme et
-même une mondaine, que le spleen implacable entraîne à la luxure,
-à l'aventure, à quelque chose encore de pire dans l'inconnu et
-l'imprévu, et cela sans que la misérable proie s'en doute, devenue
-inconsciente, devenue une autre, une étrangère, dont le péché la
-fera mourir de honte et d'angoisse demain.
-
-[Illustration]
-
-Sans compter tous ceux que la cour d'assises et que l'hôpital
-guettent, ô pauvres âmes d'automne, victimes d'inéluctables et
-d'iniques destins!
-
-Comme le ciel saigne étrangement ce soir au-dessus de ce viaduc,
-et comme les feuilles s'égouttent tristement le long de cette
-berge, où pétaradent des tirs et beuglent des guinguettes... Il y
-aura, je parie, encore des suicides aux faits-divers des journaux
-de demain.
-
- Le Point-du-Jour, 6 octobre 1892.
-
-
-
-
-II
-
-INCONSCIENTE
-
- Oh! les pauvres êtres que la fatigue d'exister déprime et que la
- névrose obsède!
-
-
-Celle-là, Rémy de Gourmont l'a rencontrée et notée dans un des
-plus curieux chapitres de son roman _Sixtine_.
-
-Et nous aussi, nous l'avons cent fois croisée à la sortie du
-Louvre, sous les arcades de la rue de Rivoli, l'anonyme détraquée
-aux yeux comme lointains dans leurs cernes profonds et ombrés
-de kohl, à la pâleur quasi surnaturelle sous son frimas de
-veloutine... Mondaine ou fille galante? Est-ce que l'on sait
-jamais avec les femmes? Mais quelle qu'elle soit et d'où qu'elle
-vienne, Rémy de Gourmont l'a reconnue entre toutes et en a buriné
-l'indiscutable signalement, le jour où il l'a peinte avec sa
-démarche inquiète et zigzaguante, ses gestes de somnambule et
-la crispation de toute sa pauvre face tourmentée par un inégal
-abaissement des coins de la bouche et un inégal relèvement des
-sourcils sur de lourdes paupières, l'une toute distendue, l'autre
-toute froncée à petits plis.
-
-«_Elle était assez grande, maigre, brune, très pâle_, écrit-il,
-_et portait bien une toilette plutôt originale, de la dentelle
-noire en ondes et rien d'éclatant_.»
-
-Les jours de grains, quand l'averse fait rage et met comme
-d'innombrables et longues baguettes d'eau sale entre le ciel et
-le macadam, il faut la voir aller et venir à travers la cohue des
-gens, tassés là par la pluie sous les arcades de la rue de Rivoli.
-
-Elle arpente le trottoir, hésite un instant à un angle, se
-retrousse comme pour prendre son élan pour traverser la rue, puis,
-au moment d'ouvrir son parapluie ou de héler un fiacre, revient
-soudain brusquement sur ses pas, attirée on croirait par les
-splendeurs d'un étalage: la voici, d'ailleurs, qui s'y arrête et,
-comme hypnotisée, s'immobilise devant un assortiment de broderies
-persanes, le front appuyé à la fraîcheur des glaces, les yeux
-ailleurs, reculés sous les plis des paupières tandis que la bouche
-entr'ouverte sourit, qu'un bout de langue y pointe au coin mouillé
-des lèvres et dit crûment d'oser aux hommes qui passent, oui,
-d'oser prendre à pleines mains cette taille qui se cambre et cette
-croupe qui s'offre.
-
-Car à cette minute cette femme aux dessous coûteux et parfumés,
-à la chaussure fine, aux bas à coins brodés de deux louis la
-paire, est à qui veut la prendre... Sans volonté, sans défense,
-elle est la proie que peut emmener et posséder tout son saoul, en
-toute sécurité, dans le premier garni du voisinage ou chez lui, le
-premier comme le dernier venu. Calicot ou souteneur, clubman égaré
-là par hasard ou libertin suiveur de femmes (une race d'hommes qui
-tend pourtant à disparaître); le mâle, à qui cette chair offerte
-fait envie, n'a qu'à prendre cette misérable par le coude, à lui
-souffler une obscénité dans la nuque, la pousser dans un fiacre et
-donner une adresse... ou garder parfois le fiacre tout simplement,
-et cette femme, la mère de vos enfants, est à ce monsieur, à ce
-passant, à cet inconnu.
-
-Mais elle, l'épouse adultère?... oh! elle ne se doute même pas de
-ce qu'elle fait, elle ne saura qu'après: la névrose la travaille,
-elle est inconsciente, en pleine crise. Si le passant qui l'a
-remarquée se trouve être, comme le héros de Gourmont, un galant
-homme ou plutôt un amoureux épris ailleurs et gardé par son amour,
-il aura pitié, fera monter la malheureuse en voiture, obtiendra
-son adresse et la reconduira chez elle, et encore en fiacre,
-aura-t-il à essuyer de l'hystérique d'étranges confidences et de
-plus étranges propositions encore!
-
-«Je vous dois beaucoup, il faut venir me voir. Vous m'avez sauvée.
-Voulez-vous être mon médecin? Soyez mon médecin, je vous obéirai
-bien.» Ou bien: «Mon mari part tous les matins à dix heures, il ne
-rentre que le soir. C'est, entre nous, un bureaucrate sans idéal.
-Ah! je ne suis pas comprise.» Et les petites mains de pétrir les
-vôtres, et les beaux yeux profonds de brasiller.
-
-Si le passant est un jouisseur ou un opportuniste, il y a ce
-jour-là une infamie de plus de commise dans la chambre à l'heure
-et au quart d'heure d'un des trois mille et plus, hôtels
-complaisants de Paris.
-
-Et à quoi a obéi cette femme, qui vient de se prostituer bêtement
-à un inconnu, sans intérêt et sans plaisir? Car elle n'y a pas
-même pris plaisir, elle aime quelquefois son mari!
-
-Mystère!... A on ne sait quel rut, quelle folie née des stations
-prolongées devant toutes ces étoffes, tous ces reflets de peluches
-et de soieries, convoitises inavouées et inassouvies de ces mille
-objets de luxe et de féerie; à on ne sait quel prurit aussi
-développé au frôlement de la foule, la foule des jours de pluie
-fumante et mouillée, et dégageant, tassée dans la chaleur de ces
-grands magasins, comme une odeur de bête et de fourrure. Est-ce
-que l'on sait, d'ailleurs? peut-être tout simplement à l'ennui,
-à un ennui de femme mariée astreinte à un minimum de dépenses,
-affolée des exigences du budget; peut-être tout simplement à
-l'énervement de cette journée d'octobre, molle, pluvieuse et
-chaude, à un besoin de sensation neuve, à l'envie d'une brutalité.
-
- Samedi, 8 octobre 1892.
-
-
-
-
-III
-
-UN BAUDELAIRIEN
-
- J'aime à plonger ma tête amoureuse d'ivresse
- Dans ce noir océan où l'autre est renfermé.
-
- _La Chevelure_, par CHARLES BAUDELAIRE.
-
-
-Celui-là, nous l'avons vu à la neuvième Chambre, au moment
-où trois médecins aliénistes, MM. Voisin, Mottet et Saquet
-l'emmenaient du banc de l'accusation dans la salle des douches
-d'une maison de santé.
-
-Il suivait les femmes, se faufilait derrière elles dans les
-foules et leur coupait leurs chevelures, leurs chevelures fluides
-et vivantes, qu'il emportait... pour les vendre?... non, pour
-les garder et se caresser le corps et les mains à leur soyeux
-contact, comme d'autres voluptueux, mais plus prudents, attardent
-le titillement de leurs doigts dans des frissons de velours et de
-soies, roides ou douces, jusqu'à en pâmer.
-
-[Illustration]
-
-Lui avait la folie des toisons féminines, souples, molles et
-pesantes.
-
-Un soir de l'autre été, vers la fin de septembre, une jeune
-fille, se trouvant avec son père à la station d'omnibus du
-Trocadéro, sentait un individu placé derrière elle passer la main
-dans sa chevelure, de longues tresses blondes qui pendaient sur
-ses épaules. Soudain, elle poussait un cri: l'homme, avec une
-paire de ciseaux, venait de lui couper les cheveux.
-
-[Illustration]
-
-On arrêtait le voleur, c'était un sieur Pelletier.
-
-A chaque arrivée d'une voiture à la station, il s'insinuait dans
-la foule. Trois fois de suite, on l'avait vu essayer de se
-rapprocher de la jeune fille; à un moment, il l'avait même pressée
-si fortement qu'elle avait fait un mouvement en arrière, qui,
-cette fois, l'avait préservée.
-
-Mais elle avait très bien vu l'homme, et quand elle s'aperçut que
-ses cheveux avaient été coupés, elle put immédiatement le désigner.
-
-Filé par les agents, Pelletier était arrêté le soir même à son
-domicile, avenue Kléber.
-
-Il ne nia pas: il avait encore dans la main la natte qu'il venait
-de couper, et une paire de ciseaux dans la poche.
-
-Or, aux interrogations du commissaire de police, que répondait-il:
-
---_C'est un moment d'égarement, c'est une passion malheureuse que
-je ne puis dominer._
-
---_N'avez-vous pas déjà exécuté les mêmes mutilations sur d'autres
-jeunes filles?_
-
---_Oui, cela m'est déjà arrivé une dizaine de fois._
-
---_Que faites-vous des cheveux dont vous vous emparez ainsi?_
-
---_Je les conserve chez moi: c'est une passion._
-
-C'était une passion: toute l'énigme du mystère était là,
-c'était une passion. Pelletier ne volait pas les cheveux pour
-en trafiquer: une perquisition faite à son domicile amenait la
-découverte de soixante-cinq tresses ou nattes de cheveux de
-diverses nuances classées en divers paquets, ni plus ni moins que
-le clavier de chaussettes du duc Jean des Esseintes.
-
-Ce bizarre collectionneur était d'ailleurs un récidiviste. En
-décembre 1886, un fait analogue l'avait déjà fait arrêter, mais
-ici commençait le fantastique et l'hallucinant de l'histoire: on
-rechercha sa première déposition, elle est à faire frissonner:
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-«Depuis trois ans environ,--disait-il,--quand j'étais seul
-dans ma chambre, j'étais souvent pris d'un malaise qui commençait
-par l'anxiété, l'angoisse, le vertige; puis l'idée me venait de
-toucher des cheveux de femme. Je ne puis dire comment j'ai fait la
-première fois.
-
-«Mais quand j'ai tenu dans ma main une natte de cheveux, j'ai
-éprouvé une sensation tellement délicieuse, que j'étais décidé à
-tout faire pour me la procurer encore...
-
-«Aussitôt que je voyais des cheveux flottants sur des épaules,
-j'étais obsédé par l'idée de les toucher.
-
-«Bientôt cela ne me suffit plus; je voulais les posséder, et un
-soir je coupai une natte avec un couteau.
-
-«Je la rapportai chez moi, la gardant dans ma main durant tout le
-trajet, et quand je fus dans ma chambre, je fus repris de la même
-exaltation que dehors.
-
-«Je plongeai la main dans ces cheveux, je les promenais sur mon
-corps avec délices.
-
-«Je ressentais une profonde contrariété quand je ne pouvais
-arriver à couper les cheveux que je convoitais.»
-
-Les terrifiants héros des contes d'Edgar Poë n'expriment pas
-autrement la maîtresse obsession, l'aveuglante et douloureuse
-obsession qui les sollicite et puis les pousse à l'exécution de
-leur crime.
-
-Il y a cette fatalité et ce besoin tyrannique, impérieux, d'une
-volupté immédiate dans les actes des fantomatiques personnages de
-Poë. L'effroyable meurtrier du _Cœur révélateur_, le tortionnaire
-sensuel et raffiné du _Chat Noir_, les assassins presque vampires
-et déterreurs de cadavres de ladies Romewna, Ligéia et autres
-pâles et chimériques créatures sont des frères littéraires du
-monomane Pelletier.
-
-Tous inconscients, irresponsables, effrayants et douloureux
-cérébraux irrévocablement conduits au crime et à la terreur par
-la névrose, la grande névrose apparue au seuil de ce siècle malade
-dans l'attitude impénétrable qu'avait dans le monde antique la
-déesse Fatalité.
-
-O les pauvres êtres que la fatigue d'exister déprime et que la
-névrose obsède, futurs clients pour maisons de santé!
-
- Mercredi, 29 octobre 1893.
-
-
-
-
-IV
-
-L'AMOUREUX D'ÉTOFFES
-
- Pour M. Edmond de Goncourt.
-
-
-Les dents serrées et les yeux amincis sous les paupières plissées,
-avec une étrange figure de volupté et d'énergie, il arrive tous
-les vendredis matin au Bon-Marché: c'est le jour des coupons,
-celui où l'administration liquide à bon compte les fins de pièces
-et les échantillons des différents comptoirs. Correct et l'air
-froid dans son pardessus de ratine bleue et sous son melon-cape
-de Londres, d'une élégance sobre, marquée au sceau du fournisseur
-anglais, il va droit au rayon des étoffes pour meubles, se
-faufilant avec des souplesses révoltées de grand fauve au milieu
-de la cohue des ménagères et des petites bourgeoises, entassées
-devant les soldes de lingerie. Comme une crainte irritée de tout
-contact le fait s'effacer et presque fondre en prudents reculs
-à la rencontre des ventres à tabliers des femmes du quartier
-et des corsages poitrinants des dames d'employés de l'autre
-côté de l'eau, les _Rive droite_ venues par l'omnibus et les
-correspondances _pour profiter des occasions_.
-
-[Illustration]
-
-Dans le va-et-vient affolé des commis voltigeant de caisses en
-caisses sous l'œil policier des inspecteurs, dans la bousculade
-incessante des femmes, qu'une fièvre d'achat enivre et à travers
-l'encombrement des oisifs, il poursuit, à la fois souple et droit
-comme une tige d'acier, l'étroit sentier parqueté qui le conduit
-aux coupons pour meubles.
-
-Au rez-de-chaussée, côté de la rue de Sèvres, un peu avant le
-grand escalier où s'étagent de marche en marche les affreux
-bibelots japonais et les bouddhas d'or à bas prix, qui finiront
-par discréditer l'Inde et l'Orient... des luisants de soie, des
-glacés de satin aux grandes cassures frissonnantes et comme
-baignées de lueurs s'enchevêtrent et se mêlent dans un fouillis
-harmonieux et mouvant au-dessus c'est l'inquiète recherche de
-trente mains fureteuses qui palpent, retournent, agrippent,
-saisissent, emportent et rapportent et remettent au tas les divers
-métrages de gros de Tours, de damas de Venise et de velours de
-Gênes (imitation) étiquetés là comme coupons.
-
-Les femmes surtout affluent! les bourgeoises venues chercher de
-quoi recouvrir à bon compte la fumeuse éraillée par Monsieur ou
-la bergère de la chambre à coucher que le petit dernier a perdue;
-la provinciale, qui a pris un aller et retour pour visiter le
-faubourg Antoine et renouveler enfin son mobilier de salon, et
-la Parisienne, la Parisienne un peu versée dans tous les mondes,
-un peu frottée d'art et de cosmopolitisme, la Parisienne qui, la
-tête rejetée en arrière, examine en clignant des yeux ce morceau
-de Dauphine, dont elle n'a pas besoin, mais qu'elle prendra quand
-même pour son beau ton d'or blond qui l'éjouit.
-
-C'est qu'il scintille et flamboie de mille et une facettes, le
-soyeux miroir aux alouettes, offert là aux convoitises féminines
-dans le lumineux chatoiement des grands et des petits coupons.
-Ce sont, à côté des vert réséda pâlissant jusqu'au soufre, les
-roses atténués, douloureux et discrets, et les tendres bleus de
-lin auprès des jaunes citron! et les brochés, et les brocarts,
-et les délicieuses rayures Louis XVI, lilas, rose et jonquille,
-à côté des lampas bossués de gros bouquets de roses rouges et
-d'iris mauves sur fond d'or, et les étoffes Louis XIII à la trame
-truitée, écaillée, damasquinée comme une armure, parsemées,
-les unes de dahlias, les autres d'œillets et de grenades, et
-les Louis XV enfin, vin de Bordeaux ou bleu de roi, traversées
-d'astragales, de dentelles ajourées et de corbeilles fleuries;
-toute une orfèvrerie en un mot, mais une orfèvrerie souple et
-soyeuse au toucher, résumant dans ses dessins compliqués ou naïfs
-l'esthétique de trois siècles et l'art rétrospectif des monarchies
-éteintes et des conquêtes oubliées.
-
-Et là-dessus tout un envol de mains: mains petites et soignées,
-mains frivoles et mondaines; mains aux doigts piqués de ménagères
-éblouies, mais qui n'achèteront pas; mains de petites apprenties
-aux ongles en deuil, à la peau crevassée; mains boudinées dans
-les gants trop clairs et trop neufs des dames parvenues, gants
-de filoselle à paumes reprisées, mains de dévotes entrées là
-en sortant de Saint-Sulpice jusqu'au gant de Suède à la fois
-discret et parfumé, mais à cinq boutons strictement boutonnés,
-de la parfaite Parisienne; et parmi toutes ces mains, insinuée
-comme elles au creux des étoffes, la main de possession, la main
-en griffe, crispée comme une serre, de l'amateur en melon-cape
-de Londres, à la face énergique et froide, démentie par l'éclat
-trouble du regard égaré.
-
-Et avec un tic douloureux et à la fois jouisseur de tous les
-muscles du visage, avec une fièvre des joues plus roses et des
-mains comme exaspérées, mobiles et vivaces, l'inconnu plonge
-avec des lenteurs ses doigts dans les satins, les attarde
-voluptueusement dans les velours, s'y frôle, s'y caresse,
-rencontre d'autres mains, évite les gantées, cherche les nues,
-adhère presque à certaines, s'en emparerait s'il l'osait, et,
-sans risquer l'étreinte, tente des effleurements, de soi-disant
-hasards, appesantissant, quand la crise devient trop forte, ces
-deux mains de caresse dans quelque lourd satin ou quelque gros de
-Tours, qu'éraille un ongle exacerbé!
-
-Amoureux de femmes ou d'étoffes?
-
- 20 octobre.
-
-
-
-
-V
-
-FLEUR DE CHLOROSE
-
- Pour Henri Kist.
-
-
-Oh! celle-là, ces premières pluies, cette humidité moisie des
-feuilles pourrissantes lui figent le sang et lui délaient les
-moelles: dès les premiers jours d'octobre, elle ne met plus les
-pieds dehors, elle ne sort plus. La vue des avenues dépouillées et
-des passants crottés l'attriste trop; vrai, ce délabrement du ciel
-et des choses la navre, et puis ce froid qui la pénètre, et cette
-atmosphère jaune où l'on dirait qu'il neige des chrysanthèmes,
-si vous croyez que ça l'égaie! Elle a comme de la boue dans
-le cerveau et de la glace pilée dans les veines; on a beau
-chauffer à blanc le calorifère et allumer de grands feux de bois
-pétillants et flambants dans toutes les pièces, elle grelotte,
-peureusement recroquevillée sur elle-même, et c'est fini; elle ne
-se réchauffera plus de l'hiver.
-
-[Illustration]
-
-Elle ne descend même plus à la salle à manger. Monsieur
-prend désormais ses repas tout seul dans le hall Henri II,
-aux tapisseries historiques, qu'admire et guette, attendant
-la débâcle, le Tout-Paris baron-marron des financiers. Plus
-d'apparitions aux Acacias, plus de visites aux fournisseurs,
-plus d'interminables stations chez la modiste et le grand
-couturier,..... et les petits théâtres, les cafés-concerts, y
-compris ceux du boulevard extérieur, où elle aimait naguère
-encore passer ses soirées d'automne, là en baignoire grillée,
-ici dans l'avant-scène directoriale, en compagnie de clubmen
-artistes et de journalistes arrivés, sa bande, la bande de Mme
-X..., comme il était convenu de les appeler, finis aussi...!
-Ainsi donc plus de théâtres défendus, plus de beuglants, plus
-de promiscuités compromettantes et hardies et plus de petits
-soupers, tantôt dans le cabaret à la mode où vont faire halte,
-une heure après le théâtre, les grands-ducs de passage et la
-dernière divette inventée par Chincholle, tantôt dans la brasserie
-littéraire où bataillent, avec des gestes de tribuns, de beaux
-poètes mérovingiens, accompagnés de muses à cheveux tondus ras et
-à poitrine plate, Egéries du «Rat-Mort» ou Hébés du «Bon-Bock»
-attardées hors de l'Olympe autour d'une salade de museau de bœuf.
-
-Fini tout cela... Elle a froid, froid au cœur et partout; et les
-mains transies dans ses longs gants fourrés, la plante des pieds
-glacée sous les peaux d'ours blancs amoncelées autour d'elle,
-elle passe ses dolentes journées au milieu des coussins de soie
-turque et de velours persan de sa chambre à coucher, sa haute
-et vaste chambre Louis XVI tendue de moire jonquille, du jaune
-factice et brillanté de ses cheveux: fleur d'anémie décolorée et
-amincie dans d'écumants déshabillés de malines doublés de soie
-capitonnée, l'air, avec la tache rosée de ses pommettes frottées
-de fard, d'une figurine de vieux Saxe oubliée là dans des étoffes
-négligemment jetées.
-
-Et dans la haute cheminée de marbre blanc, le feu de bois de
-santal flambe clair et embaumé, et des gazes teintées couleur
-d'ambre et d'aube se drapent aux fenêtres, voilant la rouille
-automnale du parc; et, parachevant l'illusion, dans une pièce
-voisine un léger gazouillis de volière s'élève et met en vain
-autour de la malade un songe d'ailes bruissantes et de nids
-jaseurs.
-
-Elle a froid, mortellement froid, les lèvres presque bleues sous
-le manchon parfumé qu'elle appuie sur sa bouche, sans une goutte
-de sang sous la peau et le dessous des yeux meurtri de cernures
-violâtres; elle se sent d'heure en heure agoniser et défaillir.
-En vain sa femme de chambre, assise au bord de sa chaise longue,
-a-t-elle pris entre ses mains ses pauvres pieds gelés, comme
-crispés d'angoisse dans leurs mailles de soie mauve; en vain elle
-les frictionne et tâche d'y ramener le sang par d'incessantes
-tapotes: une aiguë sensation d'onglée la travaille au point
-d'emplir ses yeux de larmes et de la faire encore pâlir.
-
-Et ce qu'elle s'ennuie, sans goût à rien, sans appétit! et
-quand la pluie vient à fouetter les vitres... Ah! c'est alors
-que sa névrose augmente et que ce froid terrible et sibérien
-la fait claquer des dents et souffler dans ses doigts, elle,
-cette banquière quatre fois millionnaire, tout comme un ramoneur
-d'élégie savoyarde; et à cela nul remède. La Faculté n'y peut
-plus rien. Elle a tout usé, tout tenté; les anesthésiants, les
-poisons consolateurs et meurtriers sont aujourd'hui sans effet sur
-son système nerveux, distendu et trop lâche; la morphine l'écœure
-et l'éther l'épouvante, l'éther adoré autrefois. L'intelligence,
-naguère encore si vivace en elle, ne la soutient même plus: elle
-a lu sans intérêt, sur épreuves communiquées, le futur roman de
-Bourget et les discours inédits de Barrès. Pour essayer de la
-distraire, un duc esthète lui a amené toute une journée le poète
-lord Douglas, et avant-hier encore, installé devant l'Erard de
-son boudoir, Fragson lui détaillait les dernières créations de
-Mlle Guilbert. Monsieur a bien songé un instant à Réjane et
-sa belle-sœur à Péladan, mais à quoi bon! Et pourtant une chose
-la soulagerait, la guérirait peut-être, une chose dont elle a
-une envie folle et qu'elle ne se décidera jamais à demander, oh!
-cela jamais: faire monter dans sa chambre l'aide-jardinier ou
-un des garçons d'écurie, faire asseoir l'homme là, devant elle,
-déboutonner son gilet, entr'ouvrir sa chemise et alors plonger,
-blottir dans l'entre-bâillement de la grosse toile, dans la
-chaleur et le velu de ce poitrail de rustre, ses pauvres mains
-transies et ses pieds grelottants, les ranimer à cette tiédeur
-humaine, dans cette vivante moiteur.
-
- Samedi, 22 octobre 1893.
-
-
-
-
-VI
-
-RAFFINÉE
-
- Pour Ioris Karl Huysmans.
-
-
-Miss Ada Smithson a trente ans et elle en paraît vingt, les femmes
-lui en donnent vingt-cinq. Elle a eu la chance de perdre son père
-avant de mal tourner, et son amant, le gros banquier Schefern,
-avant le krack des cuivres; ce qui fait qu'au lieu d'être en fuite
-sur les rives du Bosphore ou plus loin, Schefern repose en paix au
-Père-Lachaise, dans la chapelle de marbre blanc que lui a élevée
-sa maîtresse; et miss Smithson ayant converti à temps les titres
-de son protecteur, jouit aujourd'hui de trois cent mille francs
-de rente, ne voit plus une fille galante, et dans son bel hôtel
-de l'avenue Henri-Martin ne reçoit absolument, comme financier,
-que le petit de Brady, qui la renseigne sur le cours de la Bourse,
-deux ou trois clubmen, parce qu'elle va encore quelquefois aux
-courses, et, pour son plaisir, pas mal de littérateurs. Miss Ada
-Smithson aime la littérature, son père l'a très mal élevée.
-
-Miss Ada Smithson a la maison la mieux tenue, les voitures les
-plus correctement attelées et la table la mieux servie de tout
-le seizième arrondissement, Auteuil, Trocadéro, Passy; elle
-donne tous les jeudis, à partir de novembre, des dîners fort
-suivis. Les soirées s'y prolongent très tard, car on n'y dit
-jamais de vers et l'on y fait peu de musique; les hommes de
-lettres n'y parlent jamais littérature, et les clubmen le moins
-souvent possible de leur cercle; mais des artistes de l'Opéra et
-parfois même de café-concert y viennent danser un pas en costume:
-quelques fragments de ballet ou de pantomime burlesque. Miss Ada
-Smithson adore la plastique et la chorégraphie; elle eût raffolé
-du métier de danseuse, ou du moins se plaît à le dire; mais
-comme c'est avant tout une femme d'une tenue exquise, elle porte
-invariablement de longues robes traînantes, décolletées (miss Ada
-Smithson a les plus belles épaules du monde): c'est une parfaite
-maîtresse de maison.
-
-On n'a jamais connu à miss Ada que trois amants. Miss Ada Smithson
-a donc eu de la chance et, depuis la mort du gros Schefern, miss
-Ada n'a distingué personne; miss Ada ne reçoit pas de femmes, elle
-n'a donc ni liaison suspecte ni mystère dans sa vie. Miss Smithson
-n'a pas de vices, je suis un de ses amis.
-
-L'autre jour, miss Smithson a eu la fantaisie d'aller passer la
-journée à Saint-Cloud; elle m'a prié de l'y conduire, et comme je
-n'avais rien de mieux à faire que de lui obéir, nous nous sommes
-trouvés vers les cinq heures du soir sur la route de Boulogne, à
-pied: sa victoria, derrière nous, suivait.
-
-Le soir tombe vite en cette saison, et c'est l'heure où les
-ouvriers rentrent du travail: ouvriers puisatiers, terrassiers aux
-cottes emplâtrées de boue, charpentiers alertes et désinvoltes,
-zingueurs, plâtriers et maçons, il en défilait ce soir-là, à la
-lisière du bois crépusculaire, une véritable procession. Tout
-à coup, deux grands flandrins largement pantalonnés de velours
-sombre, ceinturonnés de bleu sous la veste de toile, avec un air
-de ressemblance, s'arrêtaient brusquement en regardant miss Ada;
-elle, son charmant visage d'Irlandaise animé sous son grand feutre
-enrubanné de vert pâle, souriait d'un air d'intelligence. Oh! ce
-sourire à petites dents étincelantes, ce sourire de perles dans
-cette pâleur rose avivée par l'éclat du boa de plumes noires!
-Les deux charpentiers continuaient maintenant de descendre vers
-Boulogne tout en chuchotant; le plus grand des deux avait presque
-ébauché un salut.
-
-Je fus indiscret: «Vous les connaissez? lui demandai-je.--Sans
-doute, faisait-elle de sa voix la plus douce, ce sont les deux
-frères; ils habitaient jadis Grenelle, ils demeurent maintenant
-à Boulogne; je les ai beaucoup connus.--Autrefois? dans votre
-enfance?--Non pas, au moment de l'Exposition, il y a sept
-ans, n'est-ce pas? C'est une aventure imprévue et tout à fait
-charmante.» Et, d'un ton délibéré: «Figurez-vous qu'un soir
-d'automne comme aujourd'hui, sortant de l'Exposition, je me vis
-arrêter sur le seuil par une pluie, mais par une pluie battante.
-La chaussée, une mer de boue liquide, et impossible de rejoindre
-ma voiture. Je me dépitais, les jupes retroussées, sans oser me
-hasarder dans ce gâchis. Un ouvrier qui se trouvait là, battant la
-semelle sous un parapluie, au milieu d'autres héleurs de fiacres,
-voyait mon embarras. «--Un franc, la jolie dame, et je vous porte
-à gué jusqu'à votre guimbarde; ah! je suis solide, vous pouvez
-prendre mon bras.» Je suis très crâne, j'acceptai. Me voilà donc
-pendue au cou de ce colosse (modèle des deux autres), et portée
-avec précaution, serrée avec une douceur, quand tout à coup, au
-beau milieu du marais de boue de l'avenue, mon porteur s'arrête.
-«--Embrassez-moi, ma petite dame, ou je vous lâche!» Et il l'eût
-fait comme il le disait, car ses yeux dardaient d'ardents regards
-de convoitise et je sentais son corps tout raide contre le mien,
-d'une étrange raideur de désir. Je l'embrassais à contre-cœur
-et j'avais tort, car, en le regardant, je vis qu'il était beau
-et jeune et beaucoup plus sain que M. Schefern. Arrivée à
-ma voiture, j'ouvrais mon porte-monnaie: «Merci, faisait mon
-charpentier galant, je suis payé, madame.»--Et?--Et j'ai revu ce
-garçon, il me plaisait, il était jeune, plein de santé, il avait
-de la vigueur et de la naïveté, ça me changeait, en somme.--Et
-c'est un des deux hommes rencontrés ce soir?--Non, Baptistin est
-mort, il est tombé, il y a un an, d'un échafaudage, on l'a relevé
-le crâne ouvert, j'ai payé les frais de l'enterrement.--Mais
-les deux de ce soir?--Les deux frères Berthier? je les connais
-aussi, mais ils ne sont pas à comparer avec l'autre.--Mais
-alors pourquoi? hasardai-je, car j'avais compris le dessous des
-réticences.--Pourquoi? parce qu'ils font un métier périlleux,
-qu'ils risquent tous les jours leur vie et peuvent tomber, à
-chaque minute, de quelque échafaudage et mourir sur le coup, comme
-Baptistin. Aimer quelqu'un avec la pensée qu'il aura peut-être
-cessé de vivre demain, être le dernier baiser, la dernière
-sensation de vie d'un éternel et probable condamné à mort, ça ne
-vous a jamais tenté, vous, l'homme aux vers compliqués et ami des
-parfums!» A quoi, un peu interloqué: «Il y a aussi les couvreurs»
-lui objectai-je.
-
- Samedi, 29 octobre 1892.
-
-
-
-
-VII
-
-_FRÈRE ET SŒUR_
-
- Pour Henri Bauër:
-
- A vous cette âme d'automne,
- mon cher ami, puisque vous
- voulez bien leur trouver quelque
- charme.
-
- J. L.
-
-
- Comme un lointain étang baigné de clair de lune,
- Le passé m'apparaît dans l'ombre de l'oubli.
- Mon âme, entre les joncs, cadavre enseveli,
- S'y corrompt lentement dans l'eau saumâtre et brune.
-
- Les croyances d'antan s'effritent une à une,
- Tandis qu'à l'horizon suavement pâli,
- Un vague appel de cor, un murmure affaibli
- Fait vibrer le silence endormi sur la dune.
-
- O pâle vision, étang crépusculaire,
- Dors en paix! pleure en vain, olifant légendaire,
- O nostalgique écho des étés révolus!
-
- Un trou saignant au front, les espérances fées,
- De longs glaïeuls flétris et de lys morts coiffées,
- Au son charmeur du cor ne s'éveilleront plus.
-
-Et les belles mains appuyées aux touches de l'orgue prolongent un
-lamentable et faible et morne accord, qui émeut comme un appel et
-s'éteint comme un sanglot.
-
-Elle s'est tournée un peu vers lui et leurs yeux se rencontrent,
-chargés d'une indicible tristesse; leurs yeux de nuance semblable
-et au regard pareil, car ils sont frère et sœur, et la tendresse
-qui les unit est si profonde, qu'une seule et même âme semble
-palpiter dans ces deux corps issus de la même mère, mais de pères
-différents.
-
-Ils sont seuls dans le grand hall en rotonde de l'historique
-château Louis XIV, où vingt-quatre fenêtres ouvrent d'un côté
-sur le Versailles en miniature du parc, ce parc fabuleux que,
-de l'autre côté du cintre, vingt-quatre croisées en haute glace
-reflètent; entre chaque ouverture, un hautain fût de marbre érige
-un buste de l'époque, prétentieusement coiffé de la perruque à
-marteaux; au-dessus, quarante-huit fenêtres en _loggia_ découpent
-ou répercutent le ciel brumeux de novembre, tandis que du plafond
-en coupole, ouaté de nuées d'aurore et d'iris, une gigantesque
-lanterne dorée descend, mordue par le bec d'un grand aigle
-planant, les ailes éployées, au centre d'une gloire d'or.
-
-[Illustration]
-
-En bas, sur des luisances de dalles, d'épais tapis de Perse, et,
-mêlés çà et là à d'authentiques et somptueux meubles de l'époque,
-des fragiles et coûteux bibelots de ce temps.
-
-O la détresse et l'aspect d'abandon de ce quasi royal domaine,
-dont un Bourbon fut l'hôte et dont les princes du sang étaient
-les tributaires, au milieu de ces bois trempés de pluie, sous ce
-ciel lavé et mou; oh la tristesse de ce château d'antan, où la
-mélancolie de larges fossés pleins d'eau s'aggrave encore de la
-rouille des feuilles et de l'adieu flottant de la saison!
-
-O splendeurs disparues que les modernes millions essaient en
-vain de faire renaître, héroïque passé d'une demeure classée et
-demeurée célèbre dans les fastes de l'Art avec ses toits élevés
-par Mansart, ses hautes et profondes pièces aux volets décorés par
-la main d'un Mignard, aux plafonds animés par Poussin et Lebrun,
-tandis qu'au-dessus du chambranle des portes sourient des nudités,
-déesses ou favorites, peintes par Largillière.
-
-Et dans le vaste parc dessiné par Le Nôtre, les parterres
-symétriques, ornés en leur milieu de grands vases de marbre,
-s'étendent à l'infini entre des rangées d'ifs et de pins bien
-taillés, cônes de bronze vert: çà et là s'arrondit la cuvette
-d'un bassin où quelque jet d'eau fuse d'entre les mains verdies
-d'une nymphe ou d'un triton; et ce sont, dans des lointains de
-rêve, des charmilles, des terrasses et des lents escaliers,
-qu'embruine une petite pluie, décor grandiose que délabre
-l'automne, et pourtant presque neuf, où s'évoquent et s'imposent
-les pompeux personnages à cuirasses et cothurnes de la _Princesse
-d'Élide_ ou de l'_Ile enchantée_ de notre Poquelin.
-
-Et devant le morne paysage aulique, paysage de théâtre et de
-convention, avec ses files d'obligatoires statues le long des
-boulingrins, paysage comme peint, où le sable humide des allées et
-le feutre des pelouses sont les seules notes de nature, le frère
-au front creusé, sérieux, adolescent, trop nourri de Baudelaire,
-malade des Hartman et des Schopenhauer; la sœur, frêle jeune fille
-au sourire souffrant, énervée de musique, d'ébranlantes auditions
-de Schumann et Wagner, passionnée de Berlioz, de Saint-Saëns
-et de Franck; tous les deux, atteints de l'incurable ennui des
-enfants nés trop riches, s'attardent, frissonnants et les yeux
-visionnaires, aux dangereuses et morbides langueurs des accords
-mariés des musiques charmeuses et des vers savants.
-
-[Illustration]
-
-Au loin, très loin, dans la grisaille mouillée du crépuscule, au
-fin fond du parc, un monumental Louis XIV équestre se silhouette
-en or, lauré comme un César; et des fagotteurs harassés sous leur
-charge, passent, rapetissés, presque au ras des gazons.
-
- Mercredi, 2 novembre 1892.
-
-
-
-
-VIII
-
-_L'AVEU_
-
- Pour Octave Uzanne.
-
-
-«Les âmes d'automne! les fantaisies coupables, inconscientes,
-les convoitises maladives, les fleurs d'ennui, en somme! oui,
-je connais tout cela.» Et la jolie madame B..., qui me fait
-l'honneur de me suivre assidûment à travers mes écrits, s'arrêtait
-au beau milieu de l'allée, très occupée en apparence à dessiner
-je ne sais quel anagramme avec le bout de son en-cas, puis à
-brûle-pourpoint, avec un brusque sursaut de tout le buste:
-«Avez-vous lu _Hœrès_, le livre du fils Daudet?» Et sur mon signe
-d'assentiment: «Très curieux, n'est-ce pas? poursuivait-elle, ce
-problème de l'hérédité, et pourtant si cela était! Si nous avions
-en nous un être double, que dis-je? triple, quadruple, multiplié
-à l'infini; si nous vivions inconsciemment, indépendamment de
-notre volonté, la vie successive d'ascendants divers, tour à
-tour criminels, héroïques, dévoués et lâches, selon qu'aurait
-sonné à l'horloge de nos nerfs le réveil de tel ou tel ancêtre!
-Alors, plus de responsabilité!» Et comme je gardais le silence:
-«Un peu bien effrayante, hein! ne trouvez-vous pas la théorie
-du jeune Léon Daudet? Mais combien consolante aussi; consolante
-non, mais rassurante pour les consciences malades, pour vos _âmes
-d'automne_, qu'elle absout ou du moins qu'elle excuse, puisque la
-tare a été déposée en elles par des fautes antérieures, et que
-leurs faiblesses, en somme, à elles ne sont qu'un résultat d'actes
-accomplis!»
-
-[Illustration]
-
-Je regardais de coin mon interlocutrice.
-
-Où voulait-elle en venir? Droite et comme cuirassée d'élégance
-austère dans son pardessus sac, la pâleur de sa petite tête fière
-bien en valeur entre le pardessus et la rouille de ses cheveux
-en câble, effleurés d'une minuscule capote de jais bleu, elle
-évoquait dans toute son allure, jusque dans la façon de laisser
-traîner le gros drap de sa robe, elle évoquait, elle imposait,
-dirai-je, l'idée d'une impeccable et hautaine petite personne
-absolument sûre d'elle-même, et dont aucun essai galant n'a tenté
-de violer le _noli me tangere_.
-
-[Illustration]
-
-Pendant que je la regardais ainsi, d'équivoques racontars, de
-douteuses histoires me revenaient en mémoire, jadis chuchotés sur
-elle, auxquels, par ce temps de calomnie et d'infamies faciles,
-je n'avais jamais voulu ajouter foi: des boulevardiers montés en
-partie à Montmartre l'auraient, un soir, rencontrée dans une des
-tables d'hôte les plus mal famées de la rue des Martyrs; d'autres
-l'auraient croisée dans des guinches des Halles ou des brasseries
-de femmes de l'École militaire; mais comment croire cela de
-cette correcte et fière jeune femme à l'hôtel somptueux, aux
-dîners cités, à l'entourage choisi de peintres, d'hommes du monde
-artistes et de raffinés poètes?
-
-«Si cela était pourtant, si nous avions en nous un être double,
-que dis-je? triple, quadruple, multiplié à l'infini; si nous
-vivions inconsciemment, indépendamment de notre volonté, la vie
-successive d'ascendants divers, tour à tour criminels, héroïques,
-dévoués ou lâches, selon qu'aurait sonné à l'horloge de nos nerfs
-le réveil de tel ou tel ancêtre!»
-
-[Illustration]
-
-L'heure des aveux avait sonné pour elle, il faut le croire, car
-tout à coup, d'une voix tremblée, un peu rauque et avec, entre ses
-cils longs et bruns, une inquiétante fièvre du regard: «Ainsi,
-moi qui vous parle, déclarait-elle, il y a des jours où je ne me
-reconnais plus, j'ai honte de voir clair en moi-même et j'ai peur
-des fantaisies qui me passent par la tête. Par ces temps fades
-et mous comme celui d'aujourd'hui, par exemple; par la moiteur
-étouffante des rues sales, sous ces ciels bas, en colle de pâte,
-il me monte, je ne peux pas dire du cœur, des chaleurs et au front
-des bouffées qui me grisent à la fois de dégoût et de volupté
-triste. De quel épouvantable ascendant inconnu ai-je hérité du
-sang qui fermente alors en moi? Mais à ces heures-là j'ai vraiment
-une âme de pierreuse. Ce qui m'attire et me fait haleter, ce
-n'est même pas le rêve monstrueux de Pasiphaé qui ne manque pas
-de grandeur; non, mais c'est le coin de trottoir et luisant sous
-la pluie, le trottoir humide où la lueur du réverbère se reflète
-et tremblote en flaque; c'est la rue suspecte où la pierreuse
-bat son quart, et l'arrière-boutique du marchand de vin où le
-souteneur fait sa manille en attendant que madame _rapplique_,
-car je connais l'argot. Ce qui hante ma pensée et la déprave et
-la corrompt, c'est la porte treillagée du couloir de garni, où
-je ne suis pas encore entrée, mais où je sens qu'un jour, où la
-tentation sera trop forte, je m'engouffrerai à jamais perdue. Oh!
-les paysages de banlieue, les longues avenues défeuillées avec çà
-et là les volets peints en rouge d'une guinguette et les trapèzes
-d'un gymnase, où des hommes à visage de bestiaires font des
-poids; oh! la station du Point-du-Jour et son public d'habitués
-mûrs pour la guillotine; oh! la fête de Montmartre et ses baraques
-à quinquets presque éteints sous l'averse, comme tout cela hante
-mon souvenir.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-Et une preuve que cela est bien dans mon sang et non pas dans mon
-cerveau, et que mon mal est bien physique, c'est que ces jours-là
-j'ai les mêmes goûts ignobles et bas en nourriture, j'ai envie
-de vin bleu au litre dans de gros verres, je guigne goulûment la
-charcuterie que les blousards promènent dans des petites voitures,
-et je me suis déjà surprise achetant des écrevisses au panier...
-Pourquoi cette lie dans mes veines de fille d'honnêtes gens et de
-femme bien élevée, et de qui puis-je tenir ce goût crapuleux de
-populace?»
-
-Je la regardai: sa bouche ciselée, d'un rose humide et pâle, avait
-un douloureux sourire, et ses yeux tristes ardaient étrangement;
-il y brillait un regard non déjà vu, une lueur courte et bleue
-comme une flamme de punch.
-
- Samedi, 5 novembre 1892.
-
-
-
-
-IX
-
-AME DE BOUE
-
- Pour Jean de Tinan.
-
-
-D'automne ou de boue, plutôt de boue, car où n'a-t-elle pas roulé
-depuis les grandes halles vitrées où l'on vend de la femme à vingt
-francs, et parfois vingt-cinq louis de la chair à cent sous,
-Folies-Bergère et Casino de Paris, jusqu'aux coulisses à l'air
-vicié des grands et petits théâtres, de la loge aux aquarelles
-signées de noms fameux de la pensionnaire de M. Claretie au
-box-étouffoir de la diva de beuglant, elle a tout vu, tout hanté
-et tout approfondi.
-
-[Illustration]
-
-La crapuleuse et superbe coureuse de garnis et de bouges que
-fut autrefois Messaline à tous les carrefours de Suburre, elle
-l'a été dans Paris moderne où son buggy est aussi connu dans les
-larges avenues solitaires du quartier des Gobelins que dans les
-ruelles empuanties de la Villette. Son masque appartient à la
-caricature, ce fin profil aux arêtes sèches, ces yeux vicieux de
-collégien qui a lu trop tôt Virgile et Théocrite, ces hanches et
-ce buste plat n'appartiennent pas plus à Forain qu'à Lunel; ils
-sont du domaine public, publics comme ses faits et gestes et ses
-mots à l'emporte-pièce d'une insolence ennuyée et féroce, dont
-s'est pendant dix ans nourrie la chronique du boulevard. Tour à
-tour entreteneuse et entretenue, elle a dissipé des fortunes,
-fondu des millions dans le creuset de son ennui, affiché des
-actrices, des clowns et des princesses et, comme autrefois la
-Pauline Borghèse dans l'atelier de Canova, elle a posé nue et au
-naturel dans des romans cruels de Rachilde et de Mendès.
-
-Si ça l'amusait au moins, mais non. C'est par veulerie, par ennui
-que cette âme éreintée s'est perdue, cet incurable et désespérant
-ennui qui est la vraie plaie secrète de sa vie et qui lui a fait
-crier et claironner à travers le monde des vices qu'elle n'a même
-pas, d'élégantes anomalies qu'il fut convenu d'afficher quelque
-temps dans le beau monde où l'on s'amuse, vices de pose et de
-parade qui l'ont faite célèbre aux Acacias comme à Montmartre,
-sur les plages de sport et dans les villes d'eaux où on joue, et
-qui de scandale en scandale, de conseil judiciaire en divorce et
-de maison de santé en police correctionnelle, où elle faillit
-s'asseoir en pleine neuvième chambre, l'ont conduite où elle en
-est, aujourd'hui au détraquement, à la morphine, aux lésions
-cérébrales qui font qu'on mêle de la cruauté à l'amour et du
-sadisme amoureux au macabre.
-
-Oh! le mauvais vin de l'émotion forte, celui dont la griserie
-atrophie la volonté et prépare les déprimés et les maniaques,
-malheur à qui vit des nerfs des autres bien plus que des siens
-propres et dont les sens ne s'éveillent qu'aux violentes
-commotions de cerveau.
-
-Et elle en est là.
-
-Après avoir glissé jusqu'au sadisme et tenté de relever la fadeur
-écœurante des jouissances quotidiennes par la saveur salée d'une
-goutte de sang, elle en est au macabre; et quand l'amie qu'elle
-entretient (car elle en est aujourd'hui aux amitiés platoniques)
-sent la bourse de ce misérable se fermer aux appels d'emprunt,
-que fait la douce Hippolyte pour attendrir et ramener à elle une
-affection d'autant plus généreuse qu'elle est plus enflammée?
-
-Vite un mot aux pompes funèbres et une commande de billets de
-faire-part; et le billet annonçant la mort de l'amie moins aimée
-est immédiatement porté au logis d'_Ame de boue_ qui le déplie,
-tressaille, enfile sa veste de loutre et court, se précipite à
-l'hôtel de la morte, déjà tout tendu de drap lamé d'argent, avec,
-devant la porte, croquemorts et corbillard.
-
-_Ame de boue_, éperdue, grimpe les deux étages, force les portes,
-et, dans la chambre de l'aimée, transformée en chapelle ardente,
-trouve Hippolyte couchée dans son cercueil, en robe de soie
-blanche, des cierges tout autour des bouquets funèbres, gerbes
-de lilas blancs, couronnes de violettes et de mauves orchidées
-enténébrées de crêpes; tout le décor, en somme, d'une somptueuse
-mort.
-
-La morte elle-même est savamment maquillée, déjà décomposée sous
-son blanc de théâtre par d'adroites touches de fard; les mains
-ont des raideurs de cadavre, et des odeurs de phénol flottent,
-éparses, dans la chambre; le médecin des morts vient de sortir,
-et l'on n'attendait plus, pour fermer la bière, que l'arrivée de
-madame. Alors _Ame de boue_ s'anime, tombe à genoux, sanglote,
-mouille de baisers, de larmes et de sueur les joues gouachées et
-les mains de la morte, délaie le maquillage, chiffonne le linceul,
-et Hippolyte, s'éveillant doucement, s'accoude dans sa bière et
-sourit au retour d'_Ame de boue_ reconquise: petite scène de
-théâtre, de théâtre d'outre-tombe, qui se renouvelle trois fois
-par mois et qui, bien que truquée et machinée d'avance, ravit _Ame
-de boue_ d'une enfantine joie.
-
-Elle sent alors son cœur.
-
- Mercredi, 9 novembre 1892.
-
-
-
-
-X
-
-CRÉPUSCULE DE FEMME
-
- Pour Maurice Barrès.
-
-
-Oui, c'était bien lui, mon ami Jacques, que je venais de croiser
-dans ce décor à la fois grandiose et mélancolique qu'est le parc
-de Saint-Cloud à l'arrière-saison. C'était dans la partie comprise
-entre la grille de Sèvres et la cascade, tout en pelouses et en
-longues allées de marronniers et de platanes tout feuillagés d'or
-pâle à cette époque.
-
-Et dans l'ombre rose du crépuscule, ce soir-là enflammé de nuées
-brasillantes, à croire qu'un immense bûcher brûlait invisible
-derrière le haut escalier de la cascade, toutes ces frondaisons
-jaunes, atténuées, légères, mettaient comme une lumineuse fumée
-d'or; et c'était en vérité une délicieuse féerie que le factice
-ensoleillement de ce parc illuminé par des feuilles mortes, dans
-l'éphémère embrasement du ciel d'automne à l'agonie, empourpré de
-flamme et de sang.
-
-[Illustration]
-
-Oui, c'était bien mon ami Jacques avec sa démarche lasse, ses
-yeux lointains, sa pâleur mate et toute sa physionomie d'élégant
-ennui d'homme de trente-cinq ans, déjà guéri des clubs et des
-boudoirs. Il n'était pas seul, il marchait auprès d'une longue
-et svelte femme drapée de la nuque aux talons dans un souple et
-miroitant manteau de velours ras, d'un ton à la fois chaud et
-sombre. Ce qu'il semblait peser, ce somptueux vêtement tout chargé
-aux épaules de lourdes passementeries, de dragonnes et de glands,
-avec, autour des reins, de longues cordelières qui s'accrochaient
-aux poches, puis retombaient entrelacées et traînaient jusqu'aux
-pieds, comme des nœuds de serpents: il sentait à la fois, ce
-manteau, la femme de théâtre et l'aventurière, me rappelait, à
-m'en faire crier, les prestigieuses pelisses de Sarah Bernhardt
-dans _Fédora_ et l'_Étrangère_, et valait au moins trois mille
-francs. Celle qui le portait, d'ailleurs, avait le plus grand air,
-et depuis ses cheveux insolemment décolorés jusqu'à son profil
-presque chevalin et sa façon de porter sous son bras une minuscule
-bestiole à poils roses, évoquait la ressemblance de la princesse
-de S...; mais elle en avait aussi l'âge, la cinquantaine sonnée
-depuis trois ou quatre ans au moins: et ce demi-siècle de jolie
-femme, tout le proclamait cruellement en elle, et la meurtrissure
-profonde des paupières bleuies, et les muscles apparents du cou,
-et le maquillage outrageant de la face aux lèvres carminées, aux
-minces sourcils peints.
-
-[Illustration]
-
-Oh! le portrait valait le cadre et le décor avait été choisi de
-main de maître: ce parc délabré de novembre, comme fardé de rose
-par le soleil couchant, le voisinage même de ces ruines apparues
-couleur de chair sur ce ciel brasillant, étaient bien en harmonie
-avec cette luxueuse élégance de vieille femme, et je reconnaissais
-bien là le dilettantisme et l'esthétique délicate de mon ami
-Jacques de Livran.
-
-Jacques ne m'avait pas vu; je pouvais donc les suivre à distance
-et les voir monter, à la grille de Saint-Cloud, dans un discret
-coupé vert myrte, attelé de deux alezans.
-
-A quelque temps de là, ayant rencontré Jacques au cercle, j'eus le
-mauvais goût de l'intriguer et de le plaisanter sur sa promenade,
-lui donnant à penser que j'avais reconnu la femme dont il était
-ce jour-là le cavalier, et, le complimentant ironiquement sur sa
-dernière conquête, je hasardai même, je crois, le nom de Malvina
-Brach; à quoi Jacques, avec un grand sérieux: «Malvina Brach! si
-tu veux, et pourquoi pas? A l'époque de l'année où nous sommes,
-au lendemain de la Toussaint et de la Fête des Morts, l'âme
-endeuillée de l'adieu des beaux jours et des récentes visites
-aux tombes chères, si l'on a quelque propreté morale et qu'on se
-trouve, comme moi, n'aimer ni les cartes, ni les chevaux, ni les
-filles, que faire? Oui, dis-le-moi, que faire si ce n'est que
-de revivre au milieu des paysages cruellement familiers quelque
-amour mort, dont l'évocation vous redonne parfois l'enivrante et
-douloureuse griserie d'autrefois, ce qui est d'un subtil égoïsme,
-ou bien alors embellir d'une illusion d'amour, galvaniser d'un
-semblant de cour et ranimer au mirage d'un feu de paille la
-tristesse résignée de quelque pauvre jolie femme, qui a doublé le
-cap et qui se sent vieillir: cela est de la charité pure, mon cher
-ami, et de la plus belle, une charité qui n'engage à rien, car,
-pour peu que tu saches choisir, ta reconnaissante partenaire, qui
-a de bonnes raisons pour se méfier d'elle-même, ajournera toujours
-l'heure des défaillances, quelque envie qu'elle ait de défaillir.
-
-[Illustration]
-
-Tu goûteras, auprès de l'intellectuelle et de l'affinée qu'est
-toujours une ex-jolie femme de cinquante ans, les plus pures
-joies de l'amour platonique, et puis n'en est-ce pas une autre
-joie, et des plus rares, que de lire dans les yeux d'une femme
-la perpétuelle crainte qu'elle a de nous perdre, et dans son
-sourire le ravissement inespéré d'un bonheur auquel elle ne
-s'attendait plus. Songe à cela: être le dernier amant d'une
-femme qui ne croyait plus être jamais aimée, s'était presque
-résignée à son sort et que nous avons réveillée du tombeau! être
-le Christ ressuscité d'une Madeleine retirée au désert, ou du
-moins retranchée de l'amour! Mais tout cela forme un ragoût de
-sensations extrêmement délicates, et du quinze octobre au premier
-décembre, je t'assure que, pour une âme un peu distinguée, les
-vieilles chéries ont leur raison d'être en amour.»
-
- Samedi, 12 novembre 1892.
-
-
-
-
-XI
-
-ILES DE POISSY
-
-(_Coins de Seine._)
-
-
-Dans le calme et la fraîcheur des berges ombragées de Villènes,
-dans un coin de nature trempé d'ombre et de soleil, au bord
-de l'eau, elle vient maintenant, retirée du monde et de la
-galanterie, passer bourgeoisement ses étés dans cette île aménagée
-comme un parc; la générosité des cours et des clubs a fait à cette
-quinquagénaire _entr'ouverte_ cette vieillesse heureuse.
-
-De l'eau, du vent et des feuilles... elle a réalisé enfin ce
-rêve d'une jeunesse laborieuse: figurante d'abord, acteuse
-ensuite, courtisane toujours; et elle, qui fut pendant trente
-ans et plus la chair à plaisir la plus haut cotée de Paris, la
-femme qu'il fallait avoir eue ou tout au moins avoir montrée,
-exhibée, affichée un jour ou un soir, soit à Longchamp, soit
-dans l'avant-scène d'un théâtre à flonflons, vit aujourd'hui
-rangée, respectée dans son île, propriétaire et châtelaine.
-Propriétaire de ces hautes frondaisons dormantes, de ces peupliers
-éternellement inquiets sous les ciels clairs des pays d'eaux,
-maîtresse souveraine de ces vastes pelouses de folle avoine
-ondulant comme des vagues, avec à l'horizon le frisson argenté des
-saules et des roseaux.
-
-Après le lit sur rue, elle a l'île sur Seine.
-
-Mais elle a mieux encore... Elle a trop longtemps prêté et sa
-bouche et sa chair aux caprices et fantaisies d'autrui, elle a
-trop longtemps joué la répugnante comédie de l'amour dans les
-payantes alcôves, trop longtemps subi les baisers de nausée, et
-trop longtemps avalé les corvées érotiques et leur navrant ennui.
-
-Maintenant qu'elle est riche et que de ses écrins, de ses bibelots
-enfin liquidés, de ses draps de lit tordus et lessivés à l'Hôtel
-des Ventes, elle a fait le sûr et bon placement chez le notaire,
-elle veut être aimée et non par qui la désire, mais par qui elle
-aime et désire à son tour. Trop longtemps humiliée sur le marché
-par les acheteurs d'amour, c'est sa revanche sur les mâles qui
-autrefois la ravalèrent au rôle de machine à tout prendre et
-à tout subir: ancienne fille de joie, elle aura des hommes de
-joie, des donneurs de sensations qui la serviront à son tour:
-jeune, elle prostitua à de vieux hommes usés la santé de ses
-jeunes chairs; vieille, elle entretiendra à l'heure, à la nuit, à
-l'année, au mois, à la semaine (elle en a les moyens) des muscles
-et des torses de vigoureux jeunes gens pour la connaître (au sens
-biblique) et l'assouvir.
-
-Et tous les étés, dès la fin mai, vient s'installer avec elle,
-dans l'île, quelque frais et beau gars, au torse large, aux
-cheveux drus, au mufle court; tantôt svelte et découplé, mais plus
-souvent bâti en force, le cou dans les épaules, la mâchoire lourde
-et la nuque violente, tous de poil châtain clair et tirant sur le
-roux, de ceux qu'Héliogabale, grand prêtre du soleil, distinguait
-dans le Cirque et, après un coup d'œil, attachait à sa suite,
-hommes de cour.
-
-On en voit parfois deux ou trois différents par été; mais chaque
-saison en amène un nouveau sûrement, et d'une année à l'autre, ce
-n'est jamais le même.
-
-Ces messieurs, nus dans des tricots rayés, biceps et durs mollets
-brunis, gantés de hâle, pêchent le long des jours ou canotent ou
-se baignent: trop beaux pour travailler, des yoles de bois de
-tek vernissé et ciré, de luxueux joujoux les emportent en tous
-sens et, prestes, les ramènent sur l'étain en fusion du fleuve
-ensoleillé moiré par-ci par-là par l'ombre des grands arbres:
-leurs jerseys sont de soie aux couleurs de la dame, leurs yoles
-portent son nom entrelacé de parlantes devises: _Petit poisson
-deviendra grand_ ou _Crescit in piscem_; un crédit leur est ouvert
-dans tous les bouchons, rendez-vous de pêcheurs et cabarets du
-voisinage: ce sont les rois de l'île, les princes époux des
-poissonneuses berges, les seigneurs insulaires des amoureux étés
-de la quinquagénaire, qui leur permet parfois d'inviter des amis.
-
-Et les dimanches de fêtes et de régates, tout le long de la Seine,
-d'Argenteuil à Bougival, de Triel à Meulan, de Conflans à Andrésy,
-l'équipe apparaît souvent au grand complet, tous les poitrails à
-l'air moulés dans d'éclatants maillots chiffrés de soie violette.
-
-Étendue à l'avant du bateau sous la toile écrue d'une ombrelle, la
-dame, elle, juponnée de serge blanche, en veston bleu d'aspirant
-de marine et casquette galonnée de yachtman, dirige les rames
-et commande la manœuvre... encore jolie, ma foi, vue des rives
-lointaines et sous son voile et sous son fard.
-
-La musculeuse équipe obtient souvent le prix, et le lendemain des
-noms imprimés dans les feuilles nous apprennent quel est l'heureux
-mortel qui règne cet été dans l'île de Sainte-Périne!
-
-Couchers de soleil et soirs d'actrices, derniers rayons, suprêmes
-flammes, baisers d'un demi-siècle et lointains crépuscules,
-fritures de Seine et amours suburbaines, fantaisies impériales de
-cocotte vieillie, embourgeoisée, rancie, mais demeurée très femme,
-poissons d'eau douce, fredons de guinguette, âmes d'automne, soirs
-de banlieue et boue de Paris.
-
-
-
-
-XII
-
-FLEURS DE BERGE.--BILLANCOURT
-
-(_Coins de Seine._)
-
- Pour M. Edmond de Goncourt.
-
-
-Le bord de l'eau, entre Billancourt et Boulogne. Un chemin
-détrempé, défoncé par les pluies, les récentes neiges et la roue
-pesante des tombereaux; comme un remblai de boue dominant l'eau
-morte et figée de la Seine, où de temps à autre le passage d'un
-bateau-mouche, vide de passagers en cette froide saison, met de
-grandes rides vite effacées, des petites vaguettes vite changées
-en lents remous.
-
-[Illustration]
-
-Sur l'horizon couleur de suie, le viaduc du Point-du-Jour, ses
-arcades blanchâtres s'étageant au-dessus du fleuve de plomb et,
-dans l'air gris, la fumée des usines de Javel, et, déjà fumée
-elle-même, tant elle apparaît irréelle et brumeuse dans cette
-nature frissonnante, la lointaine ossature de la tour Eiffel.
-
-[Illustration]
-
-Devant la berge, de l'autre côté de l'eau, les oseraies et les
-taillis roussâtres de l'île de Robinson maintenant silencieuse
-jusqu'au retour d'avril, et, le long du chemin de halage, une
-débandade, un effondrement consterné de baraquements et de
-guinguettes, restaurants et bals champêtres aux volets clos, à
-l'abandon: petits casinos de banlieue mornes et morts jusqu'à la
-fin de l'hiver et comme enfouis, submergés, engloutis dans ce
-remblai de boue, devant ce désolé paysage seulement animé par de
-rares camions.
-
-Oh! ces palissades éventrées autour d'un terre-plain d'ancien bal,
-ces excavations de carrières apparues derrière un ancien bosquet
-pour noces! la détresse de ces tables et de ces bancs de jardin
-entassés pêle-mêle avec des bois de lit et de pauvres commodes
-dans le noir humide des hangars; ces pépiements de poules et ces
-brusques fuites de lapins surpris dans l'entre-bâillement d'une
-porte, celle d'un pauvre petit restaurant où une grosse femme
-en cheveux vend du petit noir à des charretiers crottés jusqu'à
-l'échine! Elle demeure là, cette vague cabaretière, peut-être un
-peu pierreuse le soir sur les fortifs, dans cet étroit chalet de
-bois et de toile, avec sa basse-cour, à la chaleur étouffante
-d'un poêle; et les œufs frais qu'elle sert aux maraudeurs sont
-peut-être pondus dans la tiédeur équivoque de son lit.
-
-Oh! la tristesse de ce paysage phtisique, malingreux, comme à
-jamais souillé jusque dans son ciel d'ineffaçables boues, ces
-portants de gymnase, maintenant sans trapèzes, dressant dans l'air
-muet leurs profils de potence, et le côté assassin et sinistre de
-ces berges souligné par le voisinage affreux des fortifications.
-
-Comment m'étais-je égaré dans ces parages? Le cœur noyé de spleen,
-je ne m'en trouvais pas moins assis là, dans ce morne crépuscule
-d'hiver, au fond de je ne sais quel restaurant moins délabré par
-hasard que les autres, devant ce qu'ils appellent un champoreau;
-et, tout en rêvassant, j'essayais malgré moi de surprendre
-l'entretien de deux êtres attablés dans la salle: un homme trapu
-au teint de brique et aux yeux clairs, la moustache et les cheveux
-couleur chanvre, dont j'avais vite fait un marinier, et une femme
-grelottante dans une mince robe de soie noire: sur les épaules une
-confection de jais, autour du cou un boa de fourrure, la pâleur
-exsangue et comme suppliciée de son pauvre visage éclairée par les
-coquelicots de soie d'un prétentieux chapeau. Elle était gantée de
-peau de Suède et chaussée de snowboots; j'avais vite reconnu en
-elle la fille de maison, et avec sa mine poitrinaire, ses petites
-épaules pointues et la fièvre allumée de ses yeux gris, je la
-dédiais mentalement à M. de Goncourt cette _fille Élisa_, mâtinée
-de _Germinie Lacerteux_, venue, ce matin de sortie, de quelque
-lointain couvent de la place du Trône voir le petit homme de son
-cœur. Pauvre fille, elle s'attardait là avec lui dans ce caboulot
-isolé de banlieue, désespérée d'amour et déjà condamnée, car elle
-toussait à fendre l'âme, la malheureuse, et c'est une véritable
-agonie, une agonie de passion et de misère, qu'elle étalait là
-devant le sourire matois de cet homme, l'air d'un ruffian d'une
-toile italienne avec ses cheveux d'or pâle, mais d'un ruffian naïf
-et bon aux yeux de caresse de chien couchant.
-
-Ils se parlaient accoudés l'un vis-à-vis de l'autre, la tête
-très rapprochée, très affairés, et les mots de départ et de
-bateau-lavoir et de santé revenaient à chaque instant dans leur
-conversation, coupée par de longues doléances de la fille au
-désespoir de changer de maison. Et, reconstituant tout un petit
-drame banal et touchant, d'après ce misérable couple, j'en
-résumais les probables péripéties dans les couplets d'argot de
-cette triste chanson:
-
-
-I
-
- J'fis connaissance au mois d'décembre
- Auprès d'Billancourt,
- D'un marinier rouquin comm' l'ambre,
- Un vrai brin d'amour.
- C'gars moelleux m'dit: «C'est pas d'la bêche,
- T'as rien des nichons.
- Vrai, j't'offrirai bien, quoiqu'en dêche,
- Une frit' de goujons.»
-
-Et sur l'air lamentablement populaire et naïf de _Ma Gigolette_:
-
- Y m'appelait sa gosse, sa p'tite môme;
- Dans l'jour, en bateau
- Y m'prom'nait; la nuit, fou d' ma peau,
- Y m'caressait fallait voir comme;
- C'était un gars, c'était un homme.
-
-
-II
-
- C'était trop beau: l'ciel est canaille
- Quand on est heureux,
- Ça dur' jamais: faut que j'm'en aille
- Ma poitrin' sonn' creux.
-
- Mon médecin m'dit que j'm'décolle,
- Et qu'à c'beau train-là
- Dans deux mois j'déviss' ma boussole
- Si j'ne m'arrêt' pas.
-
-(_Refrain_)
-
- Y m'appelait sa gosse, sa p'tite môme, etc.
-
- Mercredi, 21 décembre 1892.
-
-
-
-
- A Paul Bourget.
-
-XIII
-
-CELLE QUI S'EN VA
-
- _Fins de septembre, mélancoliques et douces comme un amour lointain
- et fané sans retour!_
-
-
-Sur les ciels verdissants d'automne, ces ciels de turquoise
-malade, striés de jaune et de pourpre, qui sentent déjà le froid,
-le vent et l'hiver, sa fine silhouette de voyageuse évoque des
-regrets d'intérieur, de tendres exils à deux dans des climats plus
-chauds, parmi les orangers de quelque invraisemblable Bordhighere,
-loin de Paris, de ses boues et de ses rumeurs factices, de ses
-succès surfaits, de ses scandales d'un jour! Oh! les rêves de
-_sweet home_ et de _sweet heart_ qu'éveillent dans notre âme ses
-yeux changeants, comme la mer sous la pluie, ses yeux gris et
-verts, limpides entre leurs longs cils noirs.
-
-Et, en effet, qu'elle soit brune ou rousse, qu'elle ait la nuque
-duvetée et savoureuse des blondes, où du soleil semble être pris
-aux fils ténus d'un réseau d'or, ou qu'elle soit casquée d'ombre
-et de nuit par de lisses et bleus cheveux noirs, celle qui s'en va
-a toujours ses inoubliables yeux couleur de vague sous l'orage,
-des yeux qui semblent avoir pris aux embruns, aux horizons de
-mer et aux grèves lointaines, leur profondeur et leur grisaille
-fugitive, cette nuance de perle illusoire, attirante, la nuance
-même de l'infini.
-
-Celle qui s'en va!
-
-C'est hier qu'elle vous est apparue sur l'estacade de la jetée du
-Havre, engoncée dans sa pelisse à la vieille femme de drap gris
-ardoise, son délicat profil ennuagé de tulle gris, déjà lointaine
-et irréelle dans son costume de voyage, avec, à l'horizon, la mer
-remueuse et striée d'écume et les côtes estompées et violettes du
-Calvados, Trouville, Villerville et Honfleur.
-
-Vous l'avez retrouvée sur le grand quai, accoudée au balcon de
-fer de l'hôtel de l'Amirauté, déjà coiffée pour le départ, son
-nécessaire de voyage en cuir noir auprès d'elle et guettant dans
-une jolie pose attentive l'arrivée du bateau de Trouville, de
-Southampton ou de Rouen-Honfleur, dressée sur les pointes de ses
-bottines fauves, les talons en l'air, déjà partie, ailleurs,
-envolée... elle part.
-
-[Illustration]
-
-La veille, vous aviez dîné auprès d'elle dans le hall du
-Continental et là, devant les grandes baies donnant sur le port,
-tout entier au va-et-vient des bâtiments entrant et sortant au
-rauque son de trompe des sirènes, sur l'eau trempée de lune
-et mouillée de feux rouges et bleus, multicolores, des phares
-à réflecteurs, à peine aviez-vous fait attention à la grave et
-pensive jeune femme assise non loin de vous et mangeant en silence
-au milieu des _perruchage_ exaspérés de misses Arabella et des
-respectables old-men de la table d'hôte... quand voici que deux
-mots échangés à voix basse avec l'homme déjà âgé qui l'accompagne
-vous ont appris que cette blanche et discrète inconnue arrivait de
-Londres, qu'elle avait fait le voyage exprès pour aller admirer,
-à l'_Aynew's-Gallery_, _dans Old-Bund-Street_, les dernières
-compositions de Burnes Jones: _The legend of the Briar Rose_.
-
-«_Tout autour, une haie pousse et semble--vue de loin, une petite
-forêt.--Les épines, les lierres, les chèvrefeuilles, les guis,--et
-les vignes avec leurs grappes rouge sang;--toutes les plantes
-grimpantes, muraille de verdure,--emmêlées inextricablement, la
-bardane, la fougère et la ronce,--et, brillant au-dessus d'elles,
-apparaissant à peine--tout là-haut, le faîte du palais. Par terre,
-sous l'enchevêtrement des églantines, dorment cinq guerriers dont
-les armures: celtique, gothique, sarrasine, etc., révèlent les
-nationalités différentes. Ce sont les braves qui ont essayé, avant
-le temps fixé par les fées, de percer le rempart magique. Leurs
-casques gisent sur le sol avec leurs épées et leurs arcs détendus.
-Les branches ont soulevé, à mesure qu'elles croissaient, les
-boucliers qui se balancent maintenant dans la verdure comme des
-nacelles sur les flots. Les fauvettes y font leurs nids. Rien ne
-semble ici bien redoutable. Le prince Charmant n'est assailli que
-par des feuilles de roses qui pleuvent sur son armure polie et s'y
-réfléchissent ainsi que dans un miroir noir._»
-
-Et, stupide et charmé, vous n'avez pas eu assez d'yeux pour la
-regarder, pas assez d'oreilles pour l'entendre. Ainsi cette
-svelte et cette élégante aux mille bibelots fantaisistes et
-coûteux est une intelligente; cette inconnue a lu Tennyson, et le
-voyage de Londres que font nos fin-de-siècle pour leur commande
-annuelle de complets chez Poole, elle le fait, elle, quand il
-lui plaît, pour le royal plaisir d'aller admirer quatre tableaux
-de Burne Jones, chez M. Agnew, ce Georges Petit des expositions
-esthétiques.
-
-Et vous commencez à l'aimer, et d'un fol et profond amour, cette
-rêveuse et divine inconnue, qui a le cerveau de son hautain profil
-et l'âme exquise de ses yeux, ces yeux parlants et graves; toute
-la nuit vous la passez à combiner des plans pour l'aborder, lui
-parler, la connaître...
-
-Le lendemain elle est partie, partie, envolée sans retour, et le
-registre de l'hôtel consulté ne donne même pas un nom, auquel un
-faible espoir puisse, hélas! s'accrocher... Le premier nom banal,
-et vous avez conscience que la femme d'hier n'est pas la première
-venue. Ce doit être au contraire... Et des noms de grandes dames
-artistes se pressent sur vos lèvres... Mais laquelle? Voilà! Où la
-reverrez-vous jamais, si tant est-il que vous deviez la revoir?
-Au printemps, à l'Exposition de Moscou ou cet été à Bayreuth, car
-cette fervente de Burne Jones doit être une fanatique de Wagner.
-Vous tiendriez le pari qu'elle aime aussi Moreau et Puvis de
-Chavannes, et que quelque portrait d'elle doit exister à Londres,
-peint par Crane ou Whistler!
-
-Mais en attendant le printemps et Moscou, où la retrouver?... La
-dame aux yeux gris perle a pris le bateau de Rouen le matin... La
-seule ressource qui vous reste est de l'évoquer en rêve, debout
-à l'avant du steamer, le vent du large dans le voile de gaze
-argentée, des goélands voletant autour d'elle, tandis que du bout
-de sa lorgnette elle découvre les bois de Villerville et le phare
-d'Honfleur.
-
-Elle a pris le bateau de Rouen, elle rentre donc à Paris, la
-charmeuse et divine!
-
-Celle qui s'en va... si elle était restée, l'aimeriez-vous de même?
-
- Va-t'en, si tu veux que je t'aime;
- Que le lointain soit ton baptême,
-
-a dit un poète moderne, amoureux inconscient de celle qui s'en va.
-
- 27 septembre 1890.
-
-
-
-
-XIV
-
-CELLE QUI RESTE
-
-
-Jusqu'au 30 septembre jeu des petits chevaux.
-
-Bains de mer, froids et chauds.
-
-Tous les soirs, soirée dansante. Mme Paul tiendra le piano.
-
-Elle a inauguré le Casino, ouvert le premier bal, valsé la
-première contredanse; elle clôturera la saison, présidera à la
-fermeture, bostonnera, découragée et lasse, mais le sourire aux
-lèvres, la dernière et suprême valse; elle est celle qui reste.
-
-«L'automne est si beau; après les pluies d'août, c'est plaisir
-de ne pas rentrer étouffer dans Paris; aussi nous prolongeons
-jusqu'à la fin octobre!»
-
-Celle qui reste connaît, et de longue date, hélas! l'antienne et
-la musique, depuis bientôt dix ans, qu'à chaque fin de saison
-sa mère les sert à leurs connaissances de plage. Elle sait
-aussi, mieux que personne, hélas! lire entre chaque note! «Nous
-prolongeons jusqu'en octobre!» traduction; «petit logement de
-pêcheurs dans une rue noire et puante de l'ancien port, location
-débattue, laissée à trois cents francs pour quatre mois entiers,
-fin juin à fin octobre, et dont, stricte et rapace, sa famille
-gênée ne perdra pas un jour; la vie est de moitié moins chère
-dans ce trou de côte, les étrangers partis; économie, ladrerie et
-regrattage.»
-
-Dès le dernier baigneur embarqué et dûment reconduit dans son
-wagon, vite, adieu aux pauvres petites toilettes ridicules et
-voyantes dont ces trois mois d'été elle erra et vira, par sa
-mère affublée; vite dans les malles, entre deux lits de camphre,
-les jerseys de soie et coton rebrodés d'ancres et les bas de fil
-d'Écosse bigarrés; vite au fond des serviettes le complet de
-serge à col marin, la robe de satinette rouge à fleurs noires et
-la toilette en toile de Jouy, à dessins mauves sur fond écru, et
-si Louis XVI!... Gardons tout cela pour l'année prochaine, pour
-la nouvelle plage, où celle qui reste ira, lasse et désemparée,
-repêcher au mari...
-
-La pêche au mari! Voilà dix ans, hélas! qu'on la promène et qu'on
-l'exhibe sur toute la côte normande, tous les étés avec un nouveau
-stock d'extravagants costumes laborieusement confectionnés par
-elle, chapeaux anglais et dessous _Jesurum_; trousseau de dix
-mille francs et des grandes espérances, l'héritage d'une tante
-pour le moins millionnaire, un peu lente à mourir! et, depuis dix
-ans, celle qui reste, il y a cinq ans encore jolie d'une joliesse
-émoustillante et parisienne de grisette affinée aujourd'hui
-fanée, surmenée et sûrie, est déjà la demoiselle implacable et
-montée en graine, refuge unique des collégiens et des bacheliers
-encore un peu timides, celle qu'on ne désire plus, celle qu'on
-n'épouse pas, la valseuse enragée et presque automatique des
-sauteries enfantines et des mourantes soirées d'arrière-saison.
-
-[Illustration]
-
-Celle qui reste est sans dot. Le père, un brave homme enterré dans
-une quelconque administration, ignoré de ses chefs et annihilé
-par sa femme, a beau se vicier le sang dans des heures de veille
-supplémentaires, il n'arrondira pas le maigre apport d'Hermine.
-Hermine gardera sa chambre virginale aux blancs rideaux de
-mousseline, et ses pieds de vieille fille solitaire jauniront dans
-un lit aux draps froids.
-
-Elle est celle qui reste!
-
-Et cela en dépit des longues promenades entre papa et maman, les
-dimanches d'hiver, dans les Champs-Élysées, au milieu des frôlées
-de badauds venus admirer là les cargaisons de vierges, et des
-autres familles exhibant là leurs filles, fourrées de chinchilla.
-
-Elle est celle qui reste.
-
-Et cela en dépit des bals de société, des bals d'arrondissement
-et de l'Hôtel de Ville, de ceux du Grand-Hôtel et du Continental,
-et des soirées intimes dans Clichy-Batignolles, en de vagues
-cinquièmes au-dessus de l'entresol, où des messieurs mariés vous
-font mal en dansant, tant ils vous serrent la taille, et où les
-mères, désireuses d'un placement, permettent aux genoux de flirter
-sous les tables.
-
-Oh! ces soirées d'hiver, les longues heures d'attente aux stations
-d'omnibus, en toilette de bal, dans le froid et le noir, et les
-retours à pied par les places désertes, les pieds dans la boue
-et le front sous la pluie, faute de trois francs pour prendre un
-fiacre, et l'on est parfois sans bonne à la maison. Donc le ménage
-à faire le lendemain dès six heures... oh! ces soirées d'hiver.
-
-Mais c'est le monde, le monde où l'on rencontre de bons partis,
-des célibataires égrillards et mûrs avec biens au soleil, ou bien
-des veufs dans les affaires, le monde et ses splendeurs et ses
-hasards rêvés, qui font loucher les mères!
-
-Celle qui reste, certes, a eu des partis, mais ils étaient
-chauves, ventrus ou couperosés, et maintenant on la trouve à son
-tour... trop jaune, trop anguleuse... _trop salon des refusés_.
-
-«Si tu crois, moi, que j'aimais ton père quand je l'ai épousé!»
-Voilà pourtant de quelles réflexions cette fille a été bercée par
-sa mère.
-
-Et à l'heure qu'il est, par cet automne moite et doux, aux ciels
-brumeux, aux mers de perle, dans ce casino lamentable et vide
-à la terrasse encombrée de cabines, qu'on vient de monter là
-en prévision des bourrasques d'hiver, elle est dans son vieux
-waterproof jeté sur une robe de l'année dernière, elle est la
-demoiselle épave, elle est celle dont on ne veut plus, celle dont
-on dit (et le monde atroce et malveillant sait lire entre les
-lignes): «Elle a de si beaux cheveux et elle aime tant sa mère»
-et pourtant celle qui reste a des sens, des nerfs, des chairs et
-peut-être... un cœur... Pauvre fille, pauvre enfant!
-
- 2 octobre 1890.
-
-
-
-
-XV
-
-L'AME-SÅ’UR
-
- Pour Anatole France.
-
-
-C'est en cette mélancolique et charmante époque de l'année qu'elle
-est dans toute la plénitude de ses moyens, la délicate apitoyée
-qui semble avoir pris à tâche la reconstitution des vieux rêves et
-la guérison des jeunes cœurs.
-
-La chute encore lente des premières feuilles, la langueur
-attendrie des ciels plus clairs et la morsure des premiers froids,
-autant d'atouts dans son jeu.
-
-[Illustration]
-
-Comme une tristesse d'adieu flotte et plane dans l'air, la nature
-devient complice; complices, les grands bois dépouillés;
-complices, les horizons plus vastes; l'automne, la saison par
-excellence des pauvres cœurs meurtris, des illusions perdues et
-des sentimentales détresses, voilà le terrain sûr où l'Ame-Sœur
-opère!
-
- As-tu souffert? as-tu pleuré?
- As-tu langui sans espérance?
- As-tu, triste et proscrit, erré?
- Alors tu connais ma souffrance!
-
-L'Ame-Sœur connaît, et de longue date, le pouvoir de la romance
-dans ces journées déjà plus courtes d'octobre où la nuit tombe
-vite, certes, elle en connaît tout le pouvoir sur les pauvres âmes
-des célibataires, à l'heure confortable où l'on allume les lampes.
-
- Ah! si vous saviez comme on pleure
- De vivre seul et sans foyer
- Quelquefois devant ma demeure.
- Vous passeriez!
-
-Il y a aussi le _Vase brisé_, le fameux _Vase brisé, où meurt
-une verveine et qui d'un éventail fut fêlé_. Oh! l'Ame-Sœur a de
-l'étude et du répertoire; elle connaît également et sur le bout du
-doigt le sonnet de Baudelaire: _Sois sage, ô ma douleur_, et la
-_Mort des pauvres_, c'est la _mort qui console, hélas! et qui fait
-vivre_; elle sait aussi les merveilleux cris d'agonie de Verlaine,
-dans _Sagesse_:
-
- Bon chevalier masqué qui chevauche en silence,
- Le malheur a percé mon vieux cœur de sa lance!
-
-et en pratique l'application en cataplasmes émollients sur les
-abcès du cœur. Pour la médication des âmes, à elle le pompon:
-c'est son métier.
-
-Elle est la consolatrice, l'amie maternelle et sororale aussi, la
-jeune femme grave aux yeux toujours noyés d'une infinie pitié, au
-front pur, l'immatérielle penchée avec des attitudes de Piéta sur
-les blessés d'amour et les vaincus de la vie celle dont un poète
-ingrat a pu dire:
-
- Vous m'avez pris saignant encore,
- Le cœur meurtri d'un autre amour.
- Vous avez cru voir une aurore
- Dans l'adieu d'un dernier beau jour.
-
- Votre erreur, enfant, m'était chère,
- Ce rêve avait tant de douceur!
- Vous aviez les soins d'une mère
- Et la réserve d'une sœur!
-
-«Laissez venir à moi ceux qui souffrent», telle pourrait être
-sa devise! Ceux qui souffrent, elle les cherche, les épie, les
-poursuit avec une passion de charité effrayante; car, dans cet
-amour de souffrants, dans cette tendresse apitoyée, n'y aurait-il
-pas un sadisme délicat et pervers d'affinée éprise de tortures et
-de larmes!
-
-Veuve et libre, d'une fortune indépendante, elle semble s'être
-consacrée à la cure des amoureux trahis, des veufs inconsolables
-et des abandonnés de toute sorte, et cela par dilettantisme, pour
-l'amour de l'art. Car si elle les prend toujours jeunes et d'une
-tournure charmante, les dettes ou rentes de ses victimes élues,
-voilà qui importe peu à l'Ame-Sœur.
-
-Les tristesses, les sanglots, les regrets, les détresses de cœur,
-voilà l'atmosphère où se complaît sa sensualité cruelle et fine,
-le terrain où fleurit sa bonté de femme apitoyée, bénie par ses
-victimes.
-
-Ce qu'elle adore, c'est leur faire revivre leurs angoisses
-d'amour, leurs tortures du passé.
-
-Elle sèche les yeux, mais en buvant des larmes; Cléopâtre buvait
-bien des perles: elle boit les plaies et le sang du souvenir
-qu'elle s'ingénie, compatissante et férocement bonne, à faire
-encore saigner!
-
-Au besoin, dévote et superstitieuse, elle emmène le convalescent,
-dont elle s'est faite la garde, en de pieux pèlerinages; au
-Mont-Saint-Michel ou à Notre-Dame-de-Fourvières implorer de
-l'Archange ou de la Mère de Dieu la guérison et l'oubli de son mal.
-
-Il y a trois jours, je la rencontrais, à Rouen, dans le cimetière
-de Bon-Secours, câlinement appuyée au bras d'un superbe garçon en
-grand deuil, les yeux encore brûlés de larmes; un misérable affolé
-d'amour, que sa maîtresse a trahi il n'y a pas trois mois, et que
-l'Ame-Sœur s'efforce aujourd'hui d'arracher au suicide. Maternelle
-et pitoyable, pour guérir son malade elle se serait même départie
-de sa réserve habituelle; car ils étaient inscrits, à l'hôtel
-Albion, tous deux sous le même nom, et pour sauver cet endolori de
-la chair, l'Ame-Sœur aurait, cette fois, consenti, résignée, aux
-derniers abandons!
-
-O les belles nuits d'amour, transports désespérés, reconnaissantes
-étreintes et baisers salés de larmes, qui doivent suivre ces
-mornes journées de tristesse et de regrets savamment avivés,
-passées ensemble à rêver du passé, sous de fins ciels d'automne,
-devant de moroses et calmes horizons!
-
- 9 octobre 1890.
-
-
-
-
- Pour Rachilde.
-
-XVI
-
-L'ARAIGNÉE DE CIMETIÈRE
-
- La servante au grand cœur, dont vous étiez jalouse,
- Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
- Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
- Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs
- Et quand Octobre souffle, émondeur de vieux arbres,
- Souvent mélancolique à l'entour de leurs marbres,
- Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats...
-
- BAUDELAIRE.
-
-
-Oh! elle la connaît dans les coins, celle-là; elle sait par A plus
-B le cœur humain, ses tristesses d'au delà et ses défaillances
-stupides; elle a par expérience sondé les reins et les viscères et
-a, d'un œil expert, d'une main plus experte encore, approfondi
-les effets de la douleur.
-
-Ce n'est pas pour rien qu'on la rencontre dans les cimetières, le
-teint reposé, plutôt pâle, mais d'une chair blanche et grasse, ses
-fins cheveux de blonde enténébrés de crêpe noir,--le noir, cette
-valeur.
-
-C'est la pensive et souriante jeune femme qu'on croise autour
-des tombes, l'intéressante jeune veuve ou la plus touchante et
-combien poétique fiancée, dont la jolie silhouette idéalise les
-allées funèbres, les désertes allées encombrées de feuilles
-mortes et bordées de tombeaux des Père-Lachaise et des cimetières
-Montmartre; élégie du Regret au parfum d'asphodèle, fleur de
-tristesse éclose sous l'errance à pas lents des distraits
-visiteurs.
-
-Avec quelle grâce elle s'accoude, à demi affaissée, aux ornements
-des grillages, et combien harmonieuse! la retombée de son
-voile sur sa robe de deuil, entre les chrysanthèmes et les
-roses d'automne qui tremblent au vent du soir! et quel divin
-sourire..... un sourire irréel d'âme élue, détachée et, sous ses
-cils humides toujours emperlés d'eau, quel au-delà dans le regard!
-
-[Illustration]
-
-C'est elle, dont la main pieuse remplace les lambeaux qui
-pourrissent aux grilles, renouvelle les couronnes d'immortelles et
-les myosotis de porcelaine bleue sur la tombe voisine de celle
-qui vous attire, courbé et les yeux las, pauvre veuf de la veille
-ou fiancé meurtri d'une perte cruelle, jeune père douloureux
-de la mort d'un enfant ou fils saignant de ce malheur atroce,
-irréparable hélas! fils pleurant votre mère.
-
- Sache que la douleur est la noblesse unique.
-
-L'araignée du cimetière, elle, ne l'ignore pas.
-
-Elle sait aussi l'étrange et l'énervant pouvoir de la volupté
-des larmes, les brusques réveils de rut qu'excite la douleur...,
-quelle cantharide elle est pour les nerfs exacerbés des mâles, et
-c'est là qu'elle attend, qu'elle épie et vous guette!
-
-O le danger des chagrins partagés, des mêmes larmes versées sur
-deux tombes pareilles, ô débuts attendris et trempés de tristesse
-de la liaison Chambige, ô pitié maternelle de Mme Grille,
-glissant dans l'adultère _devant les choses vagues et blondes qui
-frissonnaient à l'horizon d'Alger_, ô livre périlleux et feuilleté
-ensemble par Paolo et Francesca.
-
- Et ce jour-là nous ne lûmes pas plus loin.
-
-Au besoin, jardinant près de vous autour de sa chère tombe, elle
-vous prêtera, complaisante, son sécateur, son éponge, quitte à
-vous emprunter votre petit arrosoir. Et avec quel effleurement de
-main douce et frôleuse, quel sourire noyé, quel navrant regard!
-
- O fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue,
- Endormeuses saisons! je vous aime et vous loue
- D'envelopper ainsi mon cœur et mon cerveau
- D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau...
-
- Rien n'est plus doux au cœur plein de choses funèbres
- Et sur qui dès longtemps descendent les frimats.
- O blafardes saisons, reines de nos climats,
-
- Que l'aspect permanent de vos pâles ténèbres,
- Si ce n'est, par un soir de lune, deux à deux,
- D'endormir la douleur sur un lit hasardeux!
-
-Endormir la douleur sur un lit hasardeux; tout est là. Le «Psitt,
-psitt, viens-tu chez moi, il y a un bon feu» de la pierreuse du
-boulevard extérieur, l'araignée de cimetière l'a remplacé par le
-«Nous causerons de nos morts en prenant une tasse de thé sous la
-lampe...» L'allée des tombes, c'est son trottoir à elle; c'est
-là qu'elle ébauche et ses opérations de bourse et ses liaisons
-durables: Telle qu'elle est, elle est la défunte à plusieurs; elle
-la leur rappelle à chacun, et au besoin entretient discrètement
-dans leur âme un regret qu'elle console. Comme les maisons de
-Deuil, elle a sa clientèle, ce sont les rentes de la Douleur. O la
-minute exquise où l'être douloureux, solitaire et meurtri, trouve
-une épaule amie où appuyer sa tête, un cœur pour le comprendre, un
-regard qui plonge dans le sien, s'apitoie, et parfois un sourire
-qui, penché sur ses larmes, les boive dans un baiser!
-
- La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,
- Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
- Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
-
- 3 novembre 1890.
-
-
-
-
-XVII
-
-RÉCURRENCE
-
- Pour dire ta langueur et ta grâce fanée
- Et ton nom chuchoteur et doux comme un amour
- Déjà lointain, automne, oiseaux bleus sans retour
- Évanouis, automne, ô couchant de l'année,
-
- J'évoquerai dans l'ombre, à la chute du jour,
- Sur un vieux banc verdi d'allée abandonnée,
- Une belle un peu lasse, et tout enrubannée
- De frais satin jonquille et de nœuds de velours.
-
-
-Saint-Cloud, sa fête agonisante sous les hautes futaies de son
-parc: quelle fantaisie l'avait ramené là par cette déjà fraîche
-soirée d'automne! Quel cruel besoin de revivre le passé et de
-meurtrir ses plaies aux épines du souvenir!
-
-[Illustration]
-
-Machinalement, après avoir erré dolent et grave entre les rangs
-des boutiques de gaufres et des baraques de tir, maintenant
-espacées, derniers banquistes attardés sous les ombrages de ce
-parc d'octobre, il était venu s'échouer, comme naguère, à la
-terrasse du Pavillon Bleu.
-
-Comme naguère! Il n'était pas déjà si loin, le temps où, le pouls
-fiévreux et le cœur en joie, il venait l'attendre deux fois par
-semaine dans cette allée du bord de l'eau, devant le grandiose et
-mouvant paysage de ce parc impérial, des coteaux du haut Sèvres
-avec, là-bas, dans les bois de Meudon, les quarante-huit fenêtres
-de la fondation Galliera.
-
-Oh! les heures passées devant le paysage, les coudes au parapet du
-pont, à regarder venir les bateaux de Suresnes.
-
-Comme elle en descendait gentiment! Cette façon d'avancer le bout
-du pied, souple et menu, sous l'ombre de la robe, n'appartenait
-vraiment qu'à elle. Puis, cette taille, cette allure onduleuse
-et cependant hautaine, cet abandon de toute elle-même quand
-elle prenait son bras et qui faisait retourner les gens sur leur
-passage, comme à la fois surpris et envieux.
-
-[Illustration]
-
-Oh! les lentes promenades, prolongées à dessein, à l'entour du
-château, sur les pelouses, déjà encombrées de feuilles mortes,
-du parc réservé. Et là, dans le silence des quinconces, l'échange
-presque pieux de baisers appuyés longuement, baisers qu'ils
-auraient voulu éternels à cause du voisinage des ruines!
-
-Et dans ces inoubliables minutes, ses yeux à elle, ses grands yeux
-bleus frangés de noir où il y avait comme une âme!
-
-«Monsieur dîne seul ce soir!»
-
-Machinalement, il s'est assis à la terrasse du restaurant, et
-le garçon qui les a servis si souvent, lui aussi se rappelle:
-«Monsieur dîne seul ce soir?» Et voilà qu'avec un triste sourire
-il se prend à commander le menu qu'elle aimait, des marennes
-vertes, des œufs brouillés aux truffes, une caille rôtie, des
-écrevisses et une glace frutti, un de ces menus artificiels et
-irritants de Parisienne anémiée ayant l'horreur du substantiel
-et des viandes. Des écrevisses! et voilà qu'il évoque les jolis
-gestes effarouchés de ses doigts en les décortiquant. Aux tables
-voisines, sous la lueur adoucie des hautes lampes encapuchonnées
-de clairs abat-jour, des couples dînent en tête à tête, souriants
-ou boudeurs, et aux physionomies de chacun, d'intimes soucis
-de ménage s'imposent ou se devinent. Au pied de la terrasse,
-dans le noir de l'allée piqué par les lampions de la fête, des
-figures de badauds se détachent, éclairées follement, vaguement,
-presque grotesques, attirées là par l'orchestre des tziganes,
-et dans cette atmosphère de musique, d'éclairage savant, de
-femmes maquillées, et de dîners nocturnes en plein air, il a
-l'involontaire hantise d'une fête japonaise; les valses des
-tziganes aidant et ses nerfs s'aiguisant à la fin, voilà qu'il
-s'attendrit sur lui-même. «Lâché! il est lâché. Comme il fait
-déjà tard dans sa vie! Qui va-t-il aimer, maintenant!» Puis,
-sous l'influence de la digestion d'un filet de madère, dont il a
-corsé son menu, et d'un clos-vougeot d'année 57 recommandé par
-le maître d'hôtel, voilà qu'il se ranime, se prend à regarder les
-femmes et, après un coup d'œil à la glace d'en face, conscient
-de son torse large et de son teint clair, presque fat, il se met
-à friser sa moustache et à se chuchoter à lui-même: «Elle ne se
-serait pas embêtée ce soir.»
-
- 9 octobre 1891.
-
-
-
-
-XVIII
-
-L'EXOTIQUE
-
-
-Elle a aimé les âniers de la rue du Caire, les cowboys du colonel
-Cody, les tziganes du restaurant roumain et les turcos de la
-Nouba; pendant toute la durée de la foire Eiffel on n'a vu qu'elle
-à travers le Champ-de-Mars et l'Esplanade des Invalides. Depuis
-les Aïssaouas, mangeurs de scorpions, jusqu'aux Druses, chasseurs
-de serpents, elle a fait halte dans tous les concerts tunisiens,
-dans tous les campongs et sous toutes les tentes.
-
-D'ailleurs, elles ont été légion, celles qu'a détraquées le bazar
-exotique de la tour Eiffel pendant l'Exposition. Buffalo-Bill ne
-s'est-il pas assis à la table d'authentiques comtesses? Pour un
-torero La Moulue, cette étoile du chahut, n'a-t-elle pas quitté
-tout un mois l'Elysée, et dans la loge de la divette à la mode,
-comme dans la _turne_ avec _table_ et _cuvette_ de la pierreuse de
-la rue des Abbesses, le portrait de Boumboum, marchand de dattes
-à l'Esplanade, n'a-t-il pas trôné et triomphé, près de cent jours
-durant, à la place de celui de ce pauvre général, entre un grelot
-de la veste brodée de Valentin Martin et un bracelet de bois durci
-d'un fellah...
-
-L'exotomanie fut leur crise aiguë comme leur maladie chronique.
-Entre un opéra de Wagner et un roman éthopée de Peladan, toute
-hystérique eut une attaque de _buffalite_ jusqu'à l'ouverture des
-fameuses Plazas.
-
-Valentin Martin, Mazantini, Cara Ancha, c'en était trop pour des
-cœurs d'amoureuses exotiques.
-
- Il nous faut du nouveau,
- N'en fût-il plus au monde.
- Nous voulons de l'amour,
- Il nous faut de l'amour.
-
-La _buffalite_ avait fait son temps; nous entrâmes dans l'ère de
-_tauromachite_ aiguë.
-
-Ces dames avaient conduit à Lesbos les brunes gitanas de Séville,
-elles revinrent à Cythère, pieusement converties à l'ancien culte
-trahi par les arènes de la rue Pergolèse.
-
-Ce fut le triomphe et des banderillas et des quadrillas. En
-quoi ces messieurs à performances accusées par des collants de
-satin rose ou bleu mourant, aux glabres faces de garçons de bain
-coupables ou de vieux séminaristes, purent-ils bien séduire
-l'esthétique en enfance des habituées des Acacias?
-
-_Chi lo sa?_
-
-Elles n'en jouèrent pas moins, tout l'été quatre-vingt-neuf, la
-_Carmen_ de Bizet, qui pour Frascuello, qui pour Cara Ancha. A
-cette course au clocher de la sensation (au clocher, plutôt à la
-Tour Eiffel) qui arriva bon premier? Le boléro du picador, le
-sombrero du cowboy du West-End, ou le turban en corde de poil de
-chameau de l'ânier fellah.
-
-Les petits âniers de la rue du Caire!... Vous vous rappelez,
-n'est-ce pas, ces petites figurines qu'on eût cru découpées dans
-un tableau de Gérôme, les mains, les pieds et la tête en terre
-cuite, le corps drapé d'une longue robe de toile bleue, sveltes
-et souples avec des attaches fines et des profils de sphinx, les
-lèvres écrasées et la face éclairée par des yeux d'émail blanc.
-
-Les fellahs et leurs petits ânes couleur de cendre, à la croupe
-de peluche où la tondeuse avait tracé, gris sur gris, en creux
-et en relief d'étranges arabesques; les fellahs et leurs lentes
-mélopées, leurs _aha haah_ monotones et stridents, eux accroupis
-en rond sur des nattes tressées, leurs mains encrassées de henné
-rythmant leurs chansons de rêve et d'ensommeillement!
-
-[Illustration]
-
-En dépit du succès des vestes espagnoles, elle en est restée
-au turban des Kabyles, au fez de la Nouba. Reconnaissance de
-l'estomac!
-
-Il faut le croire car elle ne quitte plus le village nègre
-du Champ-de-Mars, où les derboukas et les tambourins d'une
-perpétuelle foire ronflent, pareils à des essaims d'abeilles, dans
-les clairs crépuscules de cet octobre bleu.
-
-Toute de blanc vêtue dans de souples lainages, mais combien
-vieille et avachie déjà avec sa face à bajoues et ses gros yeux
-de brune impétueuse soulignés au crayon, noircis, gouachés de
-kohl, elle rôde le long des jours à l'entour des barrières des
-banquistes, halète comme une chienne avec des yeux luisants autour
-de leurs passe-passe, fantasias, jongleries, et, les joues bleues
-sous la poudre de riz, des joues de brune habituées au rasoir,
-elle fait cent fois par jour le tour de leur enceinte, et puis
-vient tout à coup s'écraser palpitante, contre la palissade, pour
-offrir à l'un d'eux un cigare, un londrès, un puro.
-
-Réduite aux Soudanais, aux équivoques et grotesques flirts
-en petit nègre: «cinquante centimes, serai zenti», avec la
-fripouille des rues du Caire et la vermine cosmopolite du
-désert..., pauvre insatiable, comme il fait soir d'automne aussi
-dans cette âme-là!
-
- 12 octobre 1891.
-
-
-
-
-XIX
-
-CHAMBRES D'OCTOBRE
-
-I
-
- Il flotte une musique éteinte en de certaines
- Chambres, une musique aux tristesses lointaines
- Qui s'appareille à la couleur des meubles vieux,
- Musique d'ariette en dentelle et fumée,
- Ariette d'antan qu'on aurait exhumée,
- Informulée encore et qu'on cherche des yeux.
-
- GEORGES RODENBACH.
-
-
-Eh bien, j'habite cette chambre, une chambre de l'autre siècle,
-où flotte comme une tristesse de jadis dans les plis à larges
-cassures d'un vieux lampas jonquille, ramagé d'argent mat. Mes
-deux fenêtres à guillotine donnent sur un ancien parc délabré par
-l'automne, un vieux parc qui s'en va et descend en terrasses vers
-de hautes futaies déjà tout éclaircies, et, à l'horizon noyé de
-pluie, des bois, des bois et encore des bois, toujours des bois,
-étalent à perte de vue leurs ors rouillés et leurs ocres malades
-sous un ciel gris et balayé de nuées.
-
-Eh bien! cette chambre possède un indicible charme et, tapi le
-long des journées à l'angle d'une haute cheminée de marbre rose,
-une de ces monumentales cheminées du temps passé où l'on se rôtit
-les jambes sans jamais pouvoir se réchauffer le dos, je songe
-qu'il est doux, à cette époque de l'année, de se retremper, loin
-de Paris bruyant de sa vie ardente et triste, factice et monotone,
-dans un coin engourdissant de nature, un peu défeuillé comme
-soi-même, mais dans le bon refuge des évocations d'autrefois.
-
-Ce que je l'aime et l'apprécie, le château où l'on rêve, au milieu
-des grands arbres jaunis de son parc!
-
-[Illustration]
-
-Combien je savoure son calme et son silence aggravé de mystère,
-la grâce un peu vieillotte de ses rideaux aux plis raides et
-droits, le luxe âgé et froid de ses meubles sévères et jusqu'à la
-poussière, cette neige tombée du sablier des heures, veloutant
-la corniche de ses cheminées Louis XVI, où bombent en relief une
-torche et un carquois.
-
-A la tombée du jour, quand, dans les allées du parc encombrées
-de feuilles mortes, la Nuit, comme une voleuse, descend presque
-visible avec un bruit équivoque de pas (le vent du soir qui
-s'élève et chuchote dans les cimes d'arbres bruissantes), combien
-j'aime, dans le silence de la chambre assoupie et comme gagnée par
-les ombres, aller m'accouder à la haute fenêtre aux petites vitres
-claires, qui donne sur les bois!...
-
-En bas, sur la terrasse, une statue d'Eros, toute blanche dans
-le crépuscule, a l'air de grelotter sur son socle de briques, et
-tout autour tourbillonne un essaim de feuilles sèches, feuilles
-aux étranges froissements d'étoffe qu'on déchire et auxquelles
-parfois même on croirait une voix: alors, dans la chambre obscure
-et comme tendue de toiles d'araignées, j'aime à aller regarder
-longtemps dans un vieux miroir accroché vis-à-vis la fenêtre,
-miroir dans l'eau duquel s'attarde toute la lumière du jour, une
-vieille glace de Venise, la seule pâleur et la seule clarté de la
-pièce, où sont entrés maintenant tout le noir et tout l'inconnu de
-la Nuit; et devant ce silence et ce gris crépuscule, dans cette
-antique demeure, je songe à la tristesse de vieillir, de n'avoir
-plus vingt ans, d'en avoir passé trente.
-
- Chagrin d'être un sans gloire qui chemine,
- Dans le grand parc d'octobre délabré,
- Chagrin encor de s'être remembré,
- Le printemps vert que le vent dissémine.
-
- * * * * *
-
- Et bien qu'en la jeunesse encore, on voit
- Que son printemps a presque un air d'automne,
- Avec l'ennui d'un jet d'eau monotone,
- Dont la chanson, comme un amour, décroît.
- Et, triste à voir le vent froid qui balance
- Des fils de la Vierge, fins et frileux,
- On s'imagine en ce parc de silence,
- Que ces fils blancs entrent dans vos cheveux.
-
-Et comme ces vers de Georges Rodenbach, ce moment-là est aussi
-triste que délicieux, car c'est celui où notre cœur se tait pour
-mieux écouter le Regret qui chante!
-
- 24 octobre 1891.
-
-
-
-
-XX
-
-CHAMBRE D'OCTOBRE
-
-II
-
- Comme le tomber du jour est triste
- A travers la fenêtre fermée...
-
- GABRIEL MOUREY.
-
-
-La fin d'octobre, la tristesse des ciels jaunes au-dessus des
-roues boueuses tout à coup assombries... et par les avenues
-désertes du quartier Wagram, la descente molle, lente et désolée
-des feuilles mortes piquant d'or pâle le gris cendreux de
-l'horizon.
-
-Dans le grand atelier tendu de toiles de Gênes, ce qu'elle
-grelotte, ce qu'elle regrette et se sent esseulée!... au milieu de
-ce frêle mobilier estival de joncs et de japonaiseries, encore
-tout ensoleillé, il n'y a pas un mois, par les derniers beaux
-jours d'automne.
-
-[Illustration]
-
-Emmitouflée dans un léger peignoir qui fut charmant en août,
-elle songe aux notes de fin d'année, au terme de janvier, à
-l'amant endetté, moins tendre et plus avare, dont les visites
-s'espacent... et, le cœur gros, la bouche contractée, elle
-frissonne, inquiète de l'avenir, et sent monter des larmes...
-
- Que le tomber de la vie est morne
- Décevant aux âmes orphelines,
- Aux cœurs sans amour...
- Sans amour!
-
-L'aima-t-elle, en effet, ce boursier brutal et trapu qui depuis
-un an entretenait son luxe de mondaine divorcée... fausse femme
-artiste, peintresse déclassée dont les aquarelles à la Madeleine
-Lemaire encombrent les garçonnières obscures et pelucheuses des
-chroniqueurs mondains et des clubmen tarés. A-t-elle seulement
-jamais aimé? Et le volume des _Flammes mortes_ qu'elle feuillette
-indolemment du doigt se ferme de lui-même tandis qu'elle répète:
-
- Les feuilles ainsi que les années
- Tombent, tournent dans le ciel rouillé.
- Las, adieu, les tendresses fanées
- Se lamentent dans le cœur souillé.
- Las, plus de rêves, plus rien, la tombe
- Seule en nous demeure; la nuit tombe.
-
- Vendredi, 30 octobre 1891.
-
-
-
-
- Aux Rosny.
-
-XXI
-
-CONFIDENCE
-
-
-A l'heure confortable où se ferment les persiennes et s'allument
-les lampes, à l'heure où dans les intérieurs douillets et
-bourgeois Madame va rentrer, un peu grelottante de ses courses
-dans Paris, auprès du feu qui flambe, dans le clair-obscur du
-petit salon; à l'heure littéraire où, dans les cafés du boulevard,
-les éreintements féroces s'entament et entament, barbelés de
-perfidies noires et d'indiscrétions meurtrières, autour de
-vagues vermouts et de troubles absinthes; à l'heure enfin où le
-monsieur amer, qui pendant toute la semaine pioche des mots cruels
-sur les confrères, vient les distiller, avec un rire heureux,
-dans l'inattentive oreille de quel indifférent auditoire!... à
-l'heure élégante entre toutes, enfin, où la mondaine, tout le
-jour attardée chez la modiste ou le grand couturier, compare
-avec effroi les ressources de son budget au prix des ruineuses
-commandes où elle vient de se laisser entraîner..., qui d'entre
-tous ceux-là, a jamais songé, devant l'apéritif de la brasserie
-grouillante ou dans la tiédeur embaumée du coupé, qui d'entre tous
-ces hommes et toutes ces femmes a jamais reposé sa pensée sur
-les humbles et les malheureux qui, la pénible journée terminée,
-rentrent lourds de fatigue, les mains gourdes de froid, la boue
-de Paris collée à leurs grosses chaussures, vers les cinquièmes
-empuantis des misérables faubourgs?
-
-Oh! le dos du travailleur, les épaules voûtées de l'ouvrier,
-rompues, brisées par des siècles de labeur qu'ils se lèguent de
-père en fils, les misérables, et que rien ne pourra redresser
-désormais!
-
-[Illustration]
-
-Ouvriers puisatiers, ouvriers terrassiers, limousins et manœuvres
-aux larges cottes de velours empâtées d'argile, aux rugueuses
-mains gercées, crevassées et sans ongles, aux regards d'animal
-abruti, plus même farouche, et qui ne s'éveillent que devant un
-verre d'alcool. Sous la bise de novembre déjà mordante ils peinent
-tout le jour, suant et puant dans de minces tricots rayés.
-
-Ce sont les mêmes qui, durant les accablants midis de juillet et
-d'août, font la sieste, bestialement étalés à travers la chaussée,
-leurs vestes de toile jetées sur leur tête, la tête posée à même
-le rebord brûlant des trottoirs. Ce sont les mêmes que viennent
-attendre, les soirs de paie, de pitoyables êtres aux cheveux
-rares, à la jupe effrangée, misérables femelles auxquelles on ne
-pourrait assigner un sexe, sans la douloureuse obésité du ventre
-talé par les grossesses.
-
-Dernièrement, il m'était donné de rencontrer une de ces femmes.
-C'était sur le boulevard Suchet, entre Passy et Auteuil, où la
-ville de Paris bouleverse en ce moment tout le sol de la ligne
-de ceinture en vue de travaux de la Compagnie du Gaz. Le soir
-tombait, moite et morne, enveloppé de la mélancolie particulière
-aux derniers jours d'octobre; on eût dit que des chrysanthèmes
-neigeaient dans l'air, tant la tombée du jour était obscure et
-jaune; toute une équipe de terrassiers peinait avec des ahans de
-geindre au milieu de la route ouverte en tranchée; c'était comme
-une bataille de pioches, de pics à fleur du sol, un sol bossué
-d'éboulements et d'ornières, où avec de grossiers jurons ébrouait
-tout un peuple en blouse de charretier.
-
-[Illustration]
-
-Le soir tombait; dans le jour défaillant un groupe de femmes
-d'ouvriers causait, échouées plutôt qu'assises sur un tas de
-grosses pierres au bord du chemin, et j'aurais voulu que les
-heureux de cette vie, chroniqueurs à mots de la fin bien rentés
-par le boulevard, bourgeoises grassouillettes et coquettes
-fourrées de peluche et d'astrakan, mondaines à dessous ruineux de
-valenciennes enrubannées de moire, génies méconnus de brasserie
-traitant de Turc à More critiques et éditeurs, j'aurais voulu que
-tous ceux-là entendissent ce que disaient ces femmes, une d'entre
-elles surtout, pas la plus laide certes, mais la plus jeune, avec
-un air de résignation répandu sur toute sa pauvre face endolorie.
-
-Nu-tête, avec un grand bandeau qui lui barrait le front et lui
-cachait un œil, un œil qu'on devinait noir de coups sous la
-compresse, elle tenait à la main un enfant, un mioche de trois ans
-au plus, pas mal vêtu du reste, et donnait le sein à un paquet
-de langes suspendu à son bras: «C'est pas qu'y soit méchant,
-murmurait la mère, mais quand il a un verre de trop, c'est des
-coups de botte, des coups de bouteille, tout ce qui lui tombe
-sous la main. L'autre jour, c'était la paye, il m'a presque
-assassinée, on a dû me retirer de ses pattes; ah! si y avait pas
-les enfants!...»
-
-Le soir tombait: dans le jour défaillant d'automne un groupe de
-femmes causait, plutôt échouées qu'assises sur un tas de grosses
-pierres, près des fortifications.
-
- Vendredi 6 novembre 1891
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Ames d'automne, by Jean Lorrain
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMES D'AUTOMNE ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Ames d'automne, by Jean Lorrain.
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Ames d'automne, by Jean Lorrain
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Ames d'automne
-
-Author: Jean Lorrain
-
-Illustrator: Oswald Pierre Heidbrinck
-
-Release Date: August 28, 2016 [EBook #52919]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMES D'AUTOMNE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<h2>AMES D'AUTOMNE</h2>
-<hr class="chap" />
-<p class="center">IL A ÉTÉ TIRÉ</p>
-
-<p class="center"><i>Vingt exemplaires sur papier impérial
-du Japon
-numérotés à la presse.</i></p>
-
-
-<p class="center">Sceaux.&mdash;Imprimerie E. Charaire.</p>
-<hr class="chap" />
-
-
-
-<h2>
-JEAN LORRAIN</h2>
-
-<h1>AMES</h1>
-<h1>D'AUTOMNE</h1>
-
-<h3><i>Illustrations de HEIDBRINCK</i></h3>
-
-<h3>PARIS</h3>
-
-<h3>LIBRAIRIE CHARPENTIER <span class="smcap">ET</span> FASQUELLE</h3>
-<h3>EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</h3>
-<h4>11, RUE DE GRENELLE, 11</h4>
-
-<h4>1898</h4>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[p. 2]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="AMES_DAUTOMNE" id="AMES_DAUTOMNE">AMES D'AUTOMNE</a></h2>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="I" id="I">I</a></h2>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">O fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue,<br /></span>
-<span class="i0">Endormeuses saisons, il faut que je vous loue<br /></span>
-<span class="i0">D'envelopper ainsi mon c&oelig;ur et mon cerveau<br /></span>
-<span class="i0">D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0"><span class="smcap">Charles Baudelaire.</span><br /></span>
-</div></div>
-
-
-<p>La tristesse des premières pluies, l'angoisse
-des jours plus courts et surtout des
-longues et interminables soirées d'hiver, où
-le c&oelig;ur se sent si seul! toute la détresse de
-cette saison d'adieux et des départs les
-étreint et les détraque, les pauvres êtres
-malades et mal armés contre la vie, que la<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[p. 3]</a></span>
-fatigue d'exister déprime et que la névrose
-obsède.</p>
-
-<p>Voici l'époque monotone où les nerfs des
-aimants et des sensitifs commencent à se
-tendre douloureux et à vibrer écorchés, mis
-à vif dans la mélancolie des couchants de
-turquoise et des ciels de vieux jade, ces
-horizons délicieusement nuancés comme
-d'anciennes étoffes, que les brumes d'octobre
-disposent au-dessus des silhouettes familières
-et des coupoles connues des monuments
-de Paris.</p>
-
-<p>Oh! le gigantesque chandelier de la tour
-Eiffel, se profilant à jour avec sa précise
-armature de fer sur les coteaux rouillés de
-Meudon et de Sèvres, la laque verte trempée
-de rose de la Seine déjà crépusculaire ou
-bien, là-bas, tout là-bas, dans un ciel ouaté
-de nuées couleur de duvet d'eider, avec çà
-et là des brisures de nacre, les tours de
-Notre-Dame apparues d'un violet d'améthyste
-éteinte, d'un violet de pierre rare,
-d'une douceur infinie, tandis que bombent et<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[p. 4]</a></span>
-miroitent sous un coup de lumière les dômes
-satinés du Val-de-Grâce et du Panthéon!</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/007.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Et la pénétrante humidité des avenues,
-leur frissonnement après l'ondée, le sol
-défoncé et mou, la chute lente, comme d'un
-oiseau blessé, des premières feuilles mortes,
-les feuilles de platane surtout, toutes minces
-et déjà jaunes, et dans l'air cette odeur fade
-de fruitier et de moisi!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[p. 5]</a></span></p>
-
-<p>C'est l'automne.</p>
-
-<p>Et les lourds camions, les fardiers se
-traînent cahin-caha le long des berges; des
-brigades de terrassiers bouleversent la
-chaussée des boulevards, et les voitures de
-déménagement, lamentables sous leur bâche
-trempée d'eau et raidie&mdash;se suivent
-à la file à l'entour des gares, comme pour
-un enterrement.</p>
-
-<p>C'est l'automne.</p>
-
-<p>Dans les faubourgs populeux et mornes,
-les marchands de marrons ont rallumé leur
-poêle, tandis que, dans la banlieue, les petits
-jardinets de villa se pavoisent de fleurs
-funèbres, or rouillé des chrysanthèmes à
-côté des velours tuyautés des dahlias et du
-bleu de renoncement des asters et, là-bas,
-sous ce rayon de soleil, le gris bleuté des
-ardoises avivé par la pluie, comme il brille
-mélancoliquement!</p>
-
-<p>Oui, la voilà bien la saison monotone où
-les nerfs des sensitifs et des malades se<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[p. 8]</a></span>
-tendent douloureux et vont vibrer à vif dans
-la détresse des soirs de bourrasque et de
-pluie, comme les cordes roidies d'un pauvre
-vieux violon.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/009.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Chez toutes et chez tous, le spleen se
-réveille, le spleen né de l'ennui de vivre, et
-de la peur d'aimer, et du désir coupable
-d'aimer, quoi qu'il arrive, et de souffrir
-encore, et de la rage sourde de savoir tout
-effort inutile et toute tentative vaine devant
-l'instinct vainqueur et la fuite irréparable
-du temps; et avec l'ennui, incrusté comme
-un crabe en la pauvre cervelle, l'essaim des
-fantaisies s'essore et bat de l'aile, les honteuses
-comme les enfantines, les monstrueuses
-comme les cruelles; en cette louche
-saison, tous et toutes ont quelque chose
-de pourri dans le c&oelig;ur, et voilà pourquoi
-les cafés et les bouges, les rues suspectes et
-les équivoques banlieues, comme les tripots
-et les maisons de filles, s'emplissent et
-regorgent de clients amateurs et d'indolents<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[p. 9]</a></span>
-rôdeurs en cette morne saison.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/012.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Pourquoi on en rencontre tant, à la tombée
-du jour, qui déambulent le long des
-quais avec des yeux brillants et vides, des<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[p. 10]</a></span>
-gestes las et
-d'ambigus sourires,
-disant le
-stupre, le lucre<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[p. 11]</a></span>
-et toutes les trahisons. Oh! les rencontres
-sont mauvaises, les soirs d'octobre, à l'angle
-de nos ponts! Oh! la main crispée, frémissante,
-déjà griffe de l'homme que l'ennui
-pousse au meurtre en exacerbant l'instinct!
-Oh! les prunelles hagardes, de prière et
-d'effroi, de la pauvre créature, parfois une
-honnête femme et même une mondaine,
-que le spleen implacable entraîne à la
-luxure, à l'aventure, à quelque chose encore
-de pire dans l'inconnu et l'imprévu, et cela
-sans que la misérable proie s'en doute,
-devenue inconsciente, devenue une autre,
-une étrangère, dont le péché la fera mourir
-de honte et d'angoisse demain.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/013.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Sans compter tous ceux que la cour
-d'assises et que l'hôpital guettent, ô pauvres
-âmes d'automne, victimes d'inéluctables et
-d'iniques destins!</p>
-
-<p>Comme le ciel saigne étrangement ce soir
-au-dessus de ce viaduc, et comme les feuilles
-s'égouttent tristement le long de cette<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[p. 12]</a></span>
-berge, où pétaradent des tirs et beuglent
-des guinguettes... Il y aura, je parie, encore
-des suicides aux faits-divers des journaux
-de demain.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Le Point-du-Jour, 6 octobre 1892.<br /></span>
-</div></div>
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[p. 13]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="II" id="II">II</a></h2>
-
-<h2>INCONSCIENTE</h2>
-
-<blockquote>
-
-<p>Oh! les pauvres êtres que la
-fatigue d'exister déprime et que
-la névrose obsède!</p></blockquote>
-
-
-<p>Celle-là, Rémy de Gourmont l'a rencontrée
-et notée dans un des plus curieux
-chapitres de son roman <i>Sixtine</i>.</p>
-
-<p>Et nous aussi, nous l'avons cent fois
-croisée à la sortie du Louvre, sous les
-arcades de la rue de Rivoli, l'anonyme
-détraquée aux yeux comme lointains
-dans leurs cernes profonds et ombrés de
-kohl, à la pâleur quasi surnaturelle sous
-son frimas de veloutine... Mondaine ou
-fille galante? Est-ce que l'on sait jamais<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[p. 14]</a></span>
-avec les femmes? Mais quelle qu'elle soit
-et d'où qu'elle vienne, Rémy de Gourmont
-l'a reconnue entre toutes et en a buriné
-l'indiscutable signalement, le jour où il l'a
-peinte avec sa démarche inquiète et zigzaguante,
-ses gestes de somnambule et la
-crispation de toute sa pauvre face tourmentée
-par un inégal abaissement des coins de
-la bouche et un inégal relèvement des
-sourcils sur de lourdes paupières, l'une
-toute distendue, l'autre toute froncée à
-petits plis.</p>
-
-<p>«<i>Elle était assez grande, maigre, brune,
-très pâle</i>, écrit-il, <i>et portait bien une toilette
-plutôt originale, de la dentelle noire
-en ondes et rien d'éclatant</i>.»</p>
-
-<p>Les jours de grains, quand l'averse fait
-rage et met comme d'innombrables et
-longues baguettes d'eau sale entre le ciel
-et le macadam, il faut la voir aller et venir
-à travers la cohue des gens, tassés là par
-la pluie sous les arcades de la rue de Rivoli.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[p. 15]</a></span></p>
-
-<p>Elle arpente le trottoir, hésite un instant
-à un angle, se retrousse comme pour
-prendre son élan pour traverser la rue,
-puis, au moment d'ouvrir son parapluie ou
-de héler un fiacre, revient soudain brusquement
-sur ses pas, attirée on croirait
-par les splendeurs d'un étalage: la voici,
-d'ailleurs, qui s'y arrête et, comme hypnotisée,
-s'immobilise devant un assortiment
-de broderies persanes, le front appuyé à la
-fraîcheur des glaces, les yeux ailleurs,
-reculés sous les plis des paupières tandis
-que la bouche entr'ouverte sourit, qu'un
-bout de langue y pointe au coin mouillé des
-lèvres et dit crûment d'oser aux hommes
-qui passent, oui, d'oser prendre à pleines
-mains cette taille qui se cambre et cette
-croupe qui s'offre.</p>
-
-<p>Car à cette minute cette femme aux dessous
-coûteux et parfumés, à la chaussure
-fine, aux bas à coins brodés de deux louis
-la paire, est à qui veut la prendre... Sans<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[p. 16]</a></span>
-volonté, sans défense, elle est la proie que
-peut emmener et posséder tout son saoul,
-en toute sécurité, dans le premier garni
-du voisinage ou chez lui, le premier
-comme le dernier venu. Calicot ou souteneur,
-clubman égaré là par hasard ou
-libertin suiveur de femmes (une race
-d'hommes qui tend pourtant à disparaître);
-le mâle, à qui cette chair offerte fait envie,
-n'a qu'à prendre cette misérable par le
-coude, à lui souffler une obscénité dans la
-nuque, la pousser dans un fiacre et donner
-une adresse... ou garder parfois le fiacre
-tout simplement, et cette femme, la mère
-de vos enfants, est à ce monsieur, à ce
-passant, à cet inconnu.</p>
-
-<p>Mais elle, l'épouse adultère?... oh! elle ne
-se doute même pas de ce qu'elle fait, elle
-ne saura qu'après: la névrose la travaille,
-elle est inconsciente, en pleine crise. Si le
-passant qui l'a remarquée se trouve être,
-comme le héros de Gourmont, un galant<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[p. 17]</a></span>
-homme ou plutôt un amoureux épris
-ailleurs et gardé par son amour, il aura
-pitié, fera monter la malheureuse en voiture,
-obtiendra son adresse et la reconduira
-chez elle, et encore en fiacre, aura-t-il
-à essuyer de l'hystérique d'étranges confidences
-et de plus étranges propositions
-encore!</p>
-
-<p>«Je vous dois beaucoup, il faut venir me
-voir. Vous m'avez sauvée. Voulez-vous être
-mon médecin? Soyez mon médecin, je
-vous obéirai bien.» Ou bien: «Mon mari
-part tous les matins à dix heures, il ne
-rentre que le soir. C'est, entre nous, un bureaucrate
-sans idéal. Ah! je ne suis pas
-comprise.» Et les petites mains de pétrir
-les vôtres, et les beaux yeux profonds de
-brasiller.</p>
-
-<p>Si le passant est un jouisseur ou un
-opportuniste, il y a ce jour-là une infamie
-de plus de commise dans la chambre à
-l'heure et au quart d'heure d'un des trois<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[p. 18]</a></span>
-mille et plus, hôtels complaisants de
-Paris.</p>
-
-<p>Et à quoi a obéi cette femme, qui vient
-de se prostituer bêtement à un inconnu,
-sans intérêt et sans plaisir? Car elle n'y a
-pas même pris plaisir, elle aime quelquefois
-son mari!</p>
-
-<p>Mystère!... A on ne sait quel rut, quelle
-folie née des stations prolongées devant
-toutes ces étoffes, tous ces reflets de peluches
-et de soieries, convoitises inavouées et
-inassouvies de ces mille objets de luxe et
-de féerie; à on ne sait quel prurit aussi développé
-au frôlement de la foule, la foule des
-jours de pluie fumante et mouillée, et dégageant,
-tassée dans la chaleur de ces grands
-magasins, comme une odeur de bête et de
-fourrure. Est-ce que l'on sait, d'ailleurs?
-peut-être tout simplement à l'ennui, à un
-ennui de femme mariée astreinte à un minimum
-de dépenses, affolée des exigences
-du budget; peut-être tout simplement à<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[p. 19]</a></span>
-l'énervement de cette journée d'octobre,
-molle, pluvieuse et chaude, à un besoin
-de sensation neuve, à l'envie d'une brutalité.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Samedi, 8 octobre 1892.<br /></span>
-</div></div>
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[p. 20]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="III" id="III">III</a></h2>
-
-<h2>UN BAUDELAIRIEN</h2>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">J'aime à plonger ma tête amoureuse d'ivresse<br /></span>
-<span class="i0">Dans ce noir océan où l'autre est renfermé.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>La Chevelure</i>, par <span class="smcap">Charles Baudelaire</span>.<br /></span>
-</div></div>
-
-
-<p>Celui-là, nous l'avons vu à la neuvième
-Chambre, au moment où trois médecins
-aliénistes, MM. Voisin, Mottet et Saquet
-l'emmenaient du banc de l'accusation dans
-la salle des douches d'une maison de santé.</p>
-
-<p>Il suivait les femmes, se faufilait derrière
-elles dans les foules et leur coupait
-leurs chevelures, leurs chevelures fluides
-et vivantes, qu'il emportait... pour les
-vendre?... non, pour les garder et se caresser<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[p. 21]</a></span>
-le corps et les mains à leur soyeux contact,
-comme d'autres voluptueux, mais plus
-prudents, attardent le titillement de leurs
-doigts dans des frissons de velours et de
-soies, roides ou douces, jusqu'à en pâmer.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/024.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Lui avait la folie des toisons féminines,
-souples, molles et pesantes.</p>
-
-<p>Un soir de l'autre été, vers la fin de<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[p. 22]</a></span>
-septembre, une jeune fille, se trouvant
-avec son père à la station d'omnibus du
-Trocadéro, sentait un individu placé derrière
-elle passer la main dans sa chevelure,
-de longues tresses blondes qui pendaient
-sur ses épaules. Soudain, elle
-poussait un cri: l'homme, avec une paire
-de ciseaux, venait de lui couper les cheveux.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/025.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>On arrêtait le voleur, c'était un sieur
-Pelletier.</p>
-
-<p>A chaque arrivée d'une voiture à la station,
-il s'insinuait dans la foule. Trois fois<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[p. 23]</a></span>
-de suite, on l'avait vu essayer de se rapprocher
-de la jeune fille; à un moment, il
-l'avait même pressée si fortement qu'elle
-avait fait un mouvement en arrière, qui,
-cette fois, l'avait préservée.</p>
-
-<p>Mais elle avait très bien vu l'homme, et
-quand elle s'aperçut que ses cheveux avaient
-été coupés, elle put immédiatement le désigner.</p>
-
-<p>Filé par les agents, Pelletier était arrêté
-le soir même à son domicile, avenue Kléber.</p>
-
-<p>Il ne nia pas: il avait encore dans la
-main la natte qu'il venait de couper, et
-une paire de ciseaux dans la poche.</p>
-
-<p>Or, aux interrogations du commissaire
-de police, que répondait-il:</p>
-
-<p>&mdash;<i>C'est un moment d'égarement, c'est une
-passion malheureuse que je ne puis dominer.</i></p>
-
-<p>&mdash;<i>N'avez-vous pas déjà exécuté les
-mêmes mutilations sur d'autres jeunes
-filles?</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[p. 24]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;<i>Oui, cela m'est déjà arrivé une dizaine
-de fois.</i></p>
-
-<p>&mdash;<i>Que faites-vous des cheveux dont vous
-vous emparez ainsi?</i></p>
-
-<p>&mdash;<i>Je les conserve chez moi: c'est une
-passion.</i></p>
-
-<p>C'était une passion: toute l'énigme du
-mystère était là, c'était une passion. Pelletier
-ne volait pas les cheveux pour en
-trafiquer: une perquisition faite à son domicile
-amenait la découverte de soixante-cinq
-tresses ou nattes de cheveux de diverses
-nuances classées en divers paquets, ni plus
-ni moins que le clavier de chaussettes du
-duc Jean des Esseintes.</p>
-
-<p>Ce bizarre collectionneur était d'ailleurs
-un récidiviste. En décembre 1886, un fait
-analogue l'avait déjà fait arrêter, mais ici
-commençait le fantastique et l'hallucinant
-de l'histoire: on rechercha sa première déposition,
-elle est à faire frissonner:</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/028.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/029.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>«Depuis trois ans environ,&mdash;disait-il,&mdash;quand<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[p. 27]</a></span>
-j'étais seul dans ma chambre,
-j'étais souvent pris d'un malaise qui commençait
-par l'anxiété, l'angoisse, le vertige;
-puis l'idée me venait de toucher des
-cheveux de femme. Je ne puis dire comment
-j'ai fait la première fois.</p>
-
-<p>«Mais quand j'ai tenu dans ma main
-une natte de cheveux, j'ai éprouvé une sensation
-tellement délicieuse, que j'étais
-décidé à tout faire pour me la procurer
-encore...</p>
-
-<p>«Aussitôt que je voyais des cheveux
-flottants sur des épaules, j'étais obsédé par
-l'idée de les toucher.</p>
-
-<p>«Bientôt cela ne me suffit plus; je voulais
-les posséder, et un soir je coupai une
-natte avec un couteau.</p>
-
-<p>«Je la rapportai chez moi, la gardant
-dans ma main durant tout le trajet, et
-quand je fus dans ma chambre, je fus
-repris de la même exaltation que dehors.</p>
-
-<p>«Je plongeai la main dans ces cheveux,<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[p. 28]</a></span>
-je les promenais sur mon corps avec délices.</p>
-
-<p>«Je ressentais une profonde contrariété
-quand je ne pouvais arriver à couper les
-cheveux que je convoitais.»</p>
-
-<p>Les terrifiants héros des contes d'Edgar
-Poë n'expriment pas autrement la maîtresse
-obsession, l'aveuglante et douloureuse
-obsession qui les sollicite et puis les
-pousse à l'exécution de leur crime.</p>
-
-<p>Il y a cette fatalité et ce besoin tyrannique,
-impérieux, d'une volupté immédiate
-dans les actes des fantomatiques personnages
-de Poë. L'effroyable meurtrier du
-<i>C&oelig;ur révélateur</i>, le tortionnaire sensuel et
-raffiné du <i>Chat Noir</i>, les assassins presque
-vampires et déterreurs de cadavres de
-ladies Romewna, Ligéia et autres pâles et
-chimériques créatures sont des frères littéraires
-du monomane Pelletier.</p>
-
-<p>Tous inconscients, irresponsables, effrayants
-et douloureux cérébraux irrévocablement<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[p. 29]</a></span>
-conduits au crime et à la terreur
-par la névrose, la grande névrose
-apparue au seuil de ce siècle malade dans
-l'attitude impénétrable qu'avait dans le
-monde antique la déesse Fatalité.</p>
-
-<p>O les pauvres êtres que la fatigue
-d'exister déprime et que la névrose obsède,
-futurs clients pour maisons de santé!</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Mercredi, 29 octobre 1893.<br /></span>
-</div></div>
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[p. 30]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="IV" id="IV">IV</a></h2>
-
-<h2>L'AMOUREUX D'ÉTOFFES</h2>
-
-<p class="right">
-Pour M. Edmond de Goncourt.
-</p>
-
-
-<p>Les dents serrées et les yeux amincis
-sous les paupières plissées, avec une
-étrange figure de volupté et d'énergie, il
-arrive tous les vendredis matin au Bon-Marché:
-c'est le jour des coupons, celui où
-l'administration liquide à bon compte les
-fins de pièces et les échantillons des différents
-comptoirs. Correct et l'air froid dans
-son pardessus de ratine bleue et sous son
-melon-cape de Londres, d'une élégance
-sobre, marquée au sceau du fournisseur
-anglais, il va droit au rayon des étoffes<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[p. 31]</a></span>
-pour meubles, se faufilant avec des souplesses
-révoltées de grand fauve au milieu
-de la cohue des ménagères et des petites
-bourgeoises, entassées devant les soldes de
-lingerie. Comme une crainte irritée de tout
-contact le fait s'effacer et presque fondre
-en prudents reculs à la rencontre des ventres
-à tabliers des femmes du quartier et
-des corsages poitrinants des dames d'employés<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[p. 32]</a></span>
-de l'autre côté de l'eau, les <i>Rive
-droite</i> venues par l'omnibus et les correspondances
-<i>pour profiter des occasions</i>.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/034.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Dans le va-et-vient affolé des commis
-voltigeant de caisses en caisses sous l'&oelig;il
-policier des inspecteurs, dans la bousculade
-incessante des femmes, qu'une fièvre
-d'achat enivre et à travers l'encombrement
-des oisifs, il poursuit, à la fois souple
-et droit comme une tige d'acier, l'étroit
-sentier parqueté qui le conduit aux coupons
-pour meubles.</p>
-
-<p>Au rez-de-chaussée, côté de la rue de
-Sèvres, un peu avant le grand escalier où
-s'étagent de marche en marche les affreux
-bibelots japonais et les bouddhas d'or à bas
-prix, qui finiront par discréditer l'Inde et
-l'Orient... des luisants de soie, des glacés
-de satin aux grandes cassures frissonnantes
-et comme baignées de lueurs s'enchevêtrent
-et se mêlent dans un fouillis harmonieux
-et mouvant au-dessus c'est l'inquiète<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[p. 33]</a></span>
-recherche de trente mains fureteuses qui
-palpent, retournent, agrippent, saisissent,
-emportent et rapportent et remettent au
-tas les divers métrages de gros de Tours,
-de damas de Venise et de velours de Gênes
-(imitation) étiquetés là comme coupons.</p>
-
-<p>Les femmes surtout affluent! les bourgeoises
-venues chercher de quoi recouvrir
-à bon compte la fumeuse éraillée par Monsieur
-ou la bergère de la chambre à coucher
-que le petit dernier a perdue; la provinciale,
-qui a pris un aller et retour pour
-visiter le faubourg Antoine et renouveler
-enfin son mobilier de salon, et la Parisienne,
-la Parisienne un peu versée dans
-tous les mondes, un peu frottée d'art et
-de cosmopolitisme, la Parisienne qui, la
-tête rejetée en arrière, examine en clignant
-des yeux ce morceau de Dauphine,
-dont elle n'a pas besoin, mais qu'elle prendra
-quand même pour son beau ton d'or
-blond qui l'éjouit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[p. 34]</a></span></p>
-
-<p>C'est qu'il scintille et flamboie de mille
-et une facettes, le soyeux miroir aux
-alouettes, offert là aux convoitises féminines
-dans le lumineux chatoiement des
-grands et des petits coupons. Ce sont, à côté
-des vert réséda pâlissant jusqu'au soufre,
-les roses atténués, douloureux et discrets,
-et les tendres bleus de lin auprès des jaunes
-citron! et les brochés, et les brocarts, et les
-délicieuses rayures Louis XVI, lilas, rose
-et jonquille, à côté des lampas bossués de
-gros bouquets de roses rouges et d'iris mauves
-sur fond d'or, et les étoffes Louis XIII à la
-trame truitée, écaillée, damasquinée comme
-une armure, parsemées, les unes de dahlias,
-les autres d'&oelig;illets et de grenades, et
-les Louis XV enfin, vin de Bordeaux ou
-bleu de roi, traversées d'astragales, de dentelles
-ajourées et de corbeilles fleuries; toute
-une orfèvrerie en un mot, mais une orfèvrerie
-souple et soyeuse au toucher, résumant
-dans ses dessins compliqués ou naïfs<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[p. 35]</a></span>
-l'esthétique de trois siècles et l'art rétrospectif
-des monarchies éteintes et des conquêtes
-oubliées.</p>
-
-<p>Et là-dessus tout un envol de mains:
-mains petites et soignées, mains frivoles
-et mondaines; mains aux doigts piqués de
-ménagères éblouies, mais qui n'achèteront
-pas; mains de petites apprenties aux ongles
-en deuil, à la peau crevassée; mains boudinées
-dans les gants trop clairs et trop
-neufs des dames parvenues, gants de filoselle
-à paumes reprisées, mains de dévotes
-entrées là en sortant de Saint-Sulpice jusqu'au
-gant de Suède à la fois discret et parfumé,
-mais à cinq boutons strictement
-boutonnés, de la parfaite Parisienne; et
-parmi toutes ces mains, insinuée comme
-elles au creux des étoffes, la main de possession,
-la main en griffe, crispée comme
-une serre, de l'amateur en melon-cape de
-Londres, à la face énergique et froide, démentie
-par l'éclat trouble du regard égaré.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[p. 36]</a></span></p>
-
-<p>Et avec un tic douloureux et à la fois
-jouisseur de tous les muscles du visage,
-avec une fièvre des joues plus roses et des
-mains comme exaspérées, mobiles et vivaces,
-l'inconnu plonge avec des lenteurs
-ses doigts dans les satins, les attarde voluptueusement
-dans les velours, s'y frôle, s'y
-caresse, rencontre d'autres mains, évite les
-gantées, cherche les nues, adhère presque à
-certaines, s'en emparerait s'il l'osait, et,
-sans risquer l'étreinte, tente des effleurements,
-de soi-disant hasards, appesantissant,
-quand la crise devient trop forte, ces
-deux mains de caresse dans quelque lourd
-satin ou quelque gros de Tours, qu'éraille
-un ongle exacerbé!</p>
-
-<p>Amoureux de femmes ou d'étoffes?</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">20 octobre.<br /></span>
-</div></div>
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[p. 37]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="V" id="V">V</a></h2>
-
-<h2>FLEUR DE CHLOROSE</h2>
-
-<p class="right">
-Pour Henri Kist.
-</p>
-
-
-<p>Oh! celle-là, ces premières pluies, cette
-humidité moisie des feuilles pourrissantes
-lui figent le sang et lui délaient les
-moelles: dès les premiers jours d'octobre,
-elle ne met plus les pieds dehors, elle ne
-sort plus. La vue des avenues dépouillées
-et des passants crottés l'attriste trop; vrai,
-ce délabrement du ciel et des choses la
-navre, et puis ce froid qui la pénètre, et
-cette atmosphère jaune où l'on dirait qu'il
-neige des chrysanthèmes, si vous croyez
-que ça l'égaie! Elle a comme de la boue
-dans le cerveau et de la glace pilée dans<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[p. 40]</a></span>
-les veines; on a beau chauffer à blanc le
-calorifère et allumer de grands feux de
-bois pétillants et flambants dans toutes les
-pièces, elle grelotte, peureusement recroquevillée
-sur elle-même, et c'est fini; elle
-ne se réchauffera plus de l'hiver.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/041.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Elle ne descend même plus à la salle à
-manger. Monsieur prend désormais ses repas
-tout seul dans le hall Henri II, aux tapisseries
-historiques, qu'admire et guette,
-attendant la débâcle, le Tout-Paris baron-marron
-des financiers. Plus d'apparitions
-aux Acacias, plus de visites aux fournisseurs,
-plus d'interminables stations chez la
-modiste et le grand couturier,..... et les petits
-théâtres, les cafés-concerts, y compris ceux
-du boulevard extérieur, où elle aimait naguère
-encore passer ses soirées d'automne,
-là en baignoire grillée, ici dans l'avant-scène
-directoriale, en compagnie de clubmen
-artistes et de journalistes arrivés, sa
-<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[p. 41]</a></span>bande, la bande de M<sup>me</sup> X..., comme il
-était convenu de les appeler, finis aussi...!
-Ainsi donc plus de théâtres défendus, plus
-de beuglants, plus de promiscuités compromettantes
-et hardies et plus de petits soupers,
-tantôt dans le cabaret à la mode où
-vont faire halte, une heure après le théâtre,
-les grands-ducs de passage et la dernière
-divette inventée par Chincholle, tantôt
-dans la brasserie littéraire où bataillent,
-avec des gestes de tribuns, de beaux poètes
-mérovingiens, accompagnés de muses à
-cheveux tondus ras et à poitrine plate,
-Egéries du «Rat-Mort» ou Hébés du
-«Bon-Bock» attardées hors de l'Olympe
-autour d'une salade de museau de b&oelig;uf.</p>
-
-<p>Fini tout cela... Elle a froid, froid au
-c&oelig;ur et partout; et les mains transies dans
-ses longs gants fourrés, la plante des pieds
-glacée sous les peaux d'ours blancs amoncelées
-autour d'elle, elle passe ses dolentes
-journées au milieu des coussins de soie
-turque et de velours persan de sa chambre<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[p. 42]</a></span>
-à coucher, sa haute et vaste chambre
-Louis XVI tendue de moire jonquille, du
-jaune factice et brillanté de ses cheveux:
-fleur d'anémie décolorée et amincie dans
-d'écumants déshabillés de malines doublés
-de soie capitonnée, l'air, avec la tache rosée
-de ses pommettes frottées de fard, d'une
-figurine de vieux Saxe oubliée là dans des
-étoffes négligemment jetées.</p>
-
-<p>Et dans la haute cheminée de marbre
-blanc, le feu de bois de santal flambe clair
-et embaumé, et des gazes teintées couleur
-d'ambre et d'aube se drapent aux fenêtres,
-voilant la rouille automnale du parc; et,
-parachevant l'illusion, dans une pièce
-voisine un léger gazouillis de volière
-s'élève et met en vain autour de la malade
-un songe d'ailes bruissantes et de nids
-jaseurs.</p>
-
-<p>Elle a froid, mortellement froid, les
-lèvres presque bleues sous le manchon
-parfumé qu'elle appuie sur sa bouche, sans<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[p. 43]</a></span>
-une goutte de sang sous la peau et le
-dessous des yeux meurtri de cernures
-violâtres; elle se sent d'heure en heure
-agoniser et défaillir. En vain sa femme de
-chambre, assise au bord de sa chaise longue,
-a-t-elle pris entre ses mains ses pauvres
-pieds gelés, comme crispés d'angoisse dans
-leurs mailles de soie mauve; en vain elle
-les frictionne et tâche d'y ramener le sang
-par d'incessantes tapotes: une aiguë sensation
-d'onglée la travaille au point d'emplir
-ses yeux de larmes et de la faire encore
-pâlir.</p>
-
-<p>Et ce qu'elle s'ennuie, sans goût à rien,
-sans appétit! et quand la pluie vient à
-fouetter les vitres... Ah! c'est alors que sa
-névrose augmente et que ce froid terrible
-et sibérien la fait claquer des dents et
-souffler dans ses doigts, elle, cette banquière
-quatre fois millionnaire, tout comme un
-ramoneur d'élégie savoyarde; et à cela nul
-remède. La Faculté n'y peut plus rien. Elle<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[p. 44]</a></span>
-a tout usé, tout tenté; les anesthésiants,
-les poisons consolateurs et meurtriers sont
-aujourd'hui sans effet sur son système
-nerveux, distendu et trop lâche; la morphine
-l'éc&oelig;ure et l'éther l'épouvante, l'éther
-adoré autrefois. L'intelligence, naguère
-encore si vivace en elle, ne la soutient
-même plus: elle a lu sans intérêt, sur
-épreuves communiquées, le futur roman
-de Bourget et les discours inédits de Barrès.
-Pour essayer de la distraire, un duc esthète
-lui a amené toute une journée le poète
-lord Douglas, et avant-hier encore, installé
-devant l'Erard de son boudoir, Fragson
-lui détaillait les dernières créations de
-M<sup>lle</sup> Guilbert. Monsieur a bien songé
-un instant à Réjane et sa belle-s&oelig;ur
-à Péladan, mais à quoi bon! Et pourtant
-une chose la soulagerait, la guérirait
-peut-être, une chose dont elle a une envie
-folle et qu'elle ne se décidera jamais à
-demander, oh! cela jamais: faire monter<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[p. 45]</a></span>
-dans sa chambre l'aide-jardinier ou un des
-garçons d'écurie, faire asseoir l'homme là,
-devant elle, déboutonner son gilet, entr'ouvrir
-sa chemise et alors plonger, blottir
-dans l'entre-bâillement de la grosse toile,
-dans la chaleur et le velu de ce poitrail de
-rustre, ses pauvres mains transies et ses
-pieds grelottants, les ranimer à cette tiédeur
-humaine, dans cette vivante moiteur.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Samedi, 22 octobre 1893.<br /></span>
-</div></div>
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[p. 46]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="VI" id="VI">VI</a></h2>
-
-<h2>RAFFINÉE</h2>
-
-<p class="right">
-Pour Ioris Karl Huysmans.
-</p>
-
-
-<p>Miss Ada Smithson a trente ans et elle
-en paraît vingt, les femmes lui en donnent
-vingt-cinq. Elle a eu la chance de perdre
-son père avant de mal tourner, et son amant,
-le gros banquier Schefern, avant le krack
-des cuivres; ce qui fait qu'au lieu d'être en
-fuite sur les rives du Bosphore ou plus loin,
-Schefern repose en paix au Père-Lachaise,
-dans la chapelle de marbre blanc que lui a
-élevée sa maîtresse; et miss Smithson
-ayant converti à temps les titres de son
-protecteur, jouit aujourd'hui de trois cent<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[p. 47]</a></span>
-mille francs de rente, ne voit plus une fille
-galante, et dans son bel hôtel de l'avenue
-Henri-Martin ne reçoit absolument, comme
-financier, que le petit de Brady, qui la
-renseigne sur le cours de la Bourse, deux
-ou trois clubmen, parce qu'elle va encore
-quelquefois aux courses, et, pour son plaisir,
-pas mal de littérateurs. Miss Ada Smithson
-aime la littérature, son père l'a très mal
-élevée.</p>
-
-<p>Miss Ada Smithson a la maison la mieux
-tenue, les voitures les plus correctement
-attelées et la table la mieux servie de
-tout le seizième arrondissement, Auteuil,
-Trocadéro, Passy; elle donne tous les jeudis,
-à partir de novembre, des dîners fort
-suivis. Les soirées s'y prolongent très tard,
-car on n'y dit jamais de vers et l'on y fait
-peu de musique; les hommes de lettres
-n'y parlent jamais littérature, et les clubmen
-le moins souvent possible de leur
-cercle; mais des artistes de l'Opéra et parfois<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[p. 48]</a></span>
-même de café-concert y viennent danser
-un pas en costume: quelques fragments
-de ballet ou de pantomime burlesque. Miss
-Ada Smithson adore la plastique et la
-chorégraphie; elle eût raffolé du métier
-de danseuse, ou du moins se plaît à le dire;
-mais comme c'est avant tout une femme
-d'une tenue exquise, elle porte invariablement
-de longues robes traînantes,
-décolletées (miss Ada Smithson a les plus
-belles épaules du monde): c'est une parfaite
-maîtresse de maison.</p>
-
-<p>On n'a jamais connu à miss Ada que trois
-amants. Miss Ada Smithson a donc eu de
-la chance et, depuis la mort du gros Schefern,
-miss Ada n'a distingué personne;
-miss Ada ne reçoit pas de femmes, elle n'a
-donc ni liaison suspecte ni mystère dans
-sa vie. Miss Smithson n'a pas de vices, je
-suis un de ses amis.</p>
-
-<p>L'autre jour, miss Smithson a eu la fantaisie
-d'aller passer la journée à Saint-Cloud;<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[p. 49]</a></span>
-elle m'a prié de l'y conduire, et comme
-je n'avais rien de mieux à faire que de lui
-obéir, nous nous sommes trouvés vers les
-cinq heures du soir sur la route de Boulogne,
-à pied: sa victoria, derrière nous,
-suivait.</p>
-
-<p>Le soir tombe vite en cette saison, et c'est
-l'heure où les ouvriers rentrent du travail:
-ouvriers puisatiers, terrassiers aux cottes
-emplâtrées de boue, charpentiers alertes et
-désinvoltes, zingueurs, plâtriers et maçons,
-il en défilait ce soir-là, à la lisière du bois
-crépusculaire, une véritable procession.
-Tout à coup, deux grands flandrins largement
-pantalonnés de velours sombre, ceinturonnés
-de bleu sous la veste de toile, avec
-un air de ressemblance, s'arrêtaient brusquement
-en regardant miss Ada; elle, son
-charmant visage d'Irlandaise animé sous
-son grand feutre enrubanné de vert pâle,
-souriait d'un air d'intelligence. Oh! ce sourire
-à petites dents étincelantes, ce sourire<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[p. 50]</a></span>
-de perles dans cette pâleur rose avivée par
-l'éclat du boa de plumes noires! Les deux
-charpentiers continuaient maintenant de
-descendre vers Boulogne tout en chuchotant;
-le plus grand des deux avait presque
-ébauché un salut.</p>
-
-<p>Je fus indiscret: «Vous les connaissez?
-lui demandai-je.&mdash;Sans doute, faisait-elle
-de sa voix la plus douce, ce sont les
-deux frères; ils habitaient jadis Grenelle,
-ils demeurent maintenant à Boulogne; je
-les ai beaucoup connus.&mdash;Autrefois?
-dans votre enfance?&mdash;Non pas, au
-moment de l'Exposition, il y a sept ans,
-n'est-ce pas? C'est une aventure imprévue
-et tout à fait charmante.» Et, d'un ton
-délibéré: «Figurez-vous qu'un soir d'automne
-comme aujourd'hui, sortant de
-l'Exposition, je me vis arrêter sur le seuil
-par une pluie, mais par une pluie battante.
-La chaussée, une mer de boue liquide, et
-impossible de rejoindre ma voiture. Je me<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[p. 51]</a></span>
-dépitais, les jupes retroussées, sans oser me
-hasarder dans ce gâchis. Un ouvrier qui se
-trouvait là, battant la semelle sous un
-parapluie, au milieu d'autres héleurs de
-fiacres, voyait mon embarras. «&mdash;Un
-franc, la jolie dame, et je vous porte à gué
-jusqu'à votre guimbarde; ah! je suis solide,
-vous pouvez prendre mon bras.» Je
-suis très crâne, j'acceptai. Me voilà donc
-pendue au cou de ce colosse (modèle des
-deux autres), et portée avec précaution,
-serrée avec une douceur, quand tout à coup,
-au beau milieu du marais de boue de
-l'avenue, mon porteur s'arrête. «&mdash;Embrassez-moi,
-ma petite dame, ou je vous
-lâche!» Et il l'eût fait comme il le disait,
-car ses yeux dardaient d'ardents regards
-de convoitise et je sentais son corps tout
-raide contre le mien, d'une étrange raideur
-de désir. Je l'embrassais à contre-c&oelig;ur et
-j'avais tort, car, en le regardant, je vis qu'il
-était beau et jeune et beaucoup plus<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[p. 52]</a></span>
-sain que M. Schefern. Arrivée à ma voiture,
-j'ouvrais mon porte-monnaie: «Merci,
-faisait mon charpentier galant, je suis payé,
-madame.»&mdash;Et?&mdash;Et j'ai revu ce garçon,
-il me plaisait, il était jeune, plein de santé,
-il avait de la vigueur et de la naïveté, ça
-me changeait, en somme.&mdash;Et c'est un
-des deux hommes rencontrés ce soir?&mdash;Non,
-Baptistin est mort, il est tombé, il
-y a un an, d'un échafaudage, on l'a relevé
-le crâne ouvert, j'ai payé les frais de l'enterrement.&mdash;Mais
-les deux de ce soir?&mdash;Les
-deux frères Berthier? je les connais
-aussi, mais ils ne sont pas à comparer avec
-l'autre.&mdash;Mais alors pourquoi? hasardai-je,
-car j'avais compris le dessous des réticences.&mdash;Pourquoi?
-parce qu'ils font un métier
-périlleux, qu'ils risquent tous les jours leur
-vie et peuvent tomber, à chaque minute,
-de quelque échafaudage et mourir sur le
-coup, comme Baptistin. Aimer quelqu'un
-avec la pensée qu'il aura peut-être cessé<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[p. 53]</a></span>
-de vivre demain, être le dernier baiser, la
-dernière sensation de vie d'un éternel et
-probable condamné à mort, ça ne vous a
-jamais tenté, vous, l'homme aux vers compliqués
-et ami des parfums!» A quoi, un
-peu interloqué: «Il y a aussi les couvreurs»
-lui objectai-je.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Samedi, 29 octobre 1892.<br /></span>
-</div></div>
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[p. 54]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="VII" id="VII">VII</a></h2>
-
-<h2><i>FRÈRE ET S&OElig;UR</i></h2>
-
-<p class="right">
-Pour Henri Bauër:<br />
-A vous cette âme d'automne,<br />
-mon cher ami, puisque vous<br />
-voulez bien leur trouver quelque<br />
-charme.<br />
-J. L.<br />
-</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Comme un lointain étang baigné de clair de lune,<br /></span>
-<span class="i0">Le passé m'apparaît dans l'ombre de l'oubli.<br /></span>
-<span class="i0">Mon âme, entre les joncs, cadavre enseveli,<br /></span>
-<span class="i0">S'y corrompt lentement dans l'eau saumâtre et brune.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Les croyances d'antan s'effritent une à une,<br /></span>
-<span class="i0">Tandis qu'à l'horizon suavement pâli,<br /></span>
-<span class="i0">Un vague appel de cor, un murmure affaibli<br /></span>
-<span class="i0">Fait vibrer le silence endormi sur la dune.<br /></span><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[p. 55]</a></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">O pâle vision, étang crépusculaire,<br /></span>
-<span class="i0">Dors en paix! pleure en vain, olifant légendaire,<br /></span>
-<span class="i0">O nostalgique écho des étés révolus!<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Un trou saignant au front, les espérances fées,<br /></span>
-<span class="i0">De longs glaïeuls flétris et de lys morts coiffées,<br /></span>
-<span class="i0">Au son charmeur du cor ne s'éveilleront plus.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Et les belles mains appuyées aux touches
-de l'orgue prolongent un lamentable et
-faible et morne accord, qui émeut comme
-un appel et s'éteint comme un sanglot.</p>
-
-<p>Elle s'est tournée un peu vers lui et leurs
-yeux se rencontrent, chargés d'une indicible
-tristesse; leurs yeux de nuance semblable
-et au regard pareil, car ils sont
-frère et s&oelig;ur, et la tendresse qui les unit
-est si profonde, qu'une seule et même âme
-semble palpiter dans ces deux corps issus
-de la même mère, mais de pères différents.</p>
-
-<p>Ils sont seuls dans le grand hall en rotonde
-de l'historique château Louis XIV, où
-vingt-quatre fenêtres ouvrent d'un côté sur<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[p. 58]</a></span>
-le Versailles en miniature du parc, ce parc
-fabuleux que, de l'autre côté du cintre,
-vingt-quatre croisées en haute glace reflètent;
-entre chaque ouverture, un hautain
-fût de marbre érige un buste de l'époque,
-prétentieusement coiffé de la perruque à
-marteaux; au-dessus, quarante-huit fenêtres
-en <i>loggia</i> découpent ou répercutent le ciel
-brumeux de novembre, tandis que du plafond
-en coupole, ouaté de nuées d'aurore
-et d'iris, une gigantesque lanterne dorée
-descend, mordue par le bec d'un grand
-aigle planant, les ailes éployées, au centre
-d'une gloire d'or.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/059.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>En bas, sur des luisances de dalles,
-d'épais tapis de Perse, et, mêlés çà et là à
-d'authentiques et somptueux meubles de
-l'époque, des fragiles et coûteux bibelots de
-ce temps.</p>
-
-<p>O la détresse et l'aspect d'abandon de ce
-quasi royal domaine, dont un Bourbon fut
-l'hôte et dont les princes du sang étaient<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[p. 59]</a></span>
-les tributaires, au milieu de ces bois trempés
-de pluie, sous ce ciel lavé et mou; oh la
-tristesse de ce château d'antan, où la mélancolie
-de larges fossés pleins d'eau s'aggrave
-encore de la rouille des feuilles et de
-l'adieu flottant de la saison!</p>
-
-<p>O splendeurs disparues que les modernes
-millions essaient en vain de faire renaître,
-héroïque passé d'une demeure classée et
-demeurée célèbre dans les fastes de l'Art
-avec ses toits élevés par Mansart, ses
-hautes et profondes pièces aux volets décorés
-par la main d'un Mignard, aux plafonds
-animés par Poussin et Lebrun, tandis
-qu'au-dessus du chambranle des portes
-sourient des nudités, déesses ou favorites,
-peintes par Largillière.</p>
-
-<p>Et dans le vaste parc dessiné par Le
-Nôtre, les parterres symétriques, ornés en
-leur milieu de grands vases de marbre,
-s'étendent à l'infini entre des rangées d'ifs
-et de pins bien taillés, cônes de bronze<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[p. 60]</a></span>
-vert: çà et là s'arrondit la cuvette d'un
-bassin où quelque jet d'eau fuse d'entre les
-mains verdies d'une nymphe ou d'un triton;
-et ce sont, dans des lointains de rêve,
-des charmilles, des terrasses et des lents
-escaliers, qu'embruine une petite pluie,
-décor grandiose que délabre l'automne, et
-pourtant presque neuf, où s'évoquent et
-s'imposent les pompeux personnages à cuirasses
-et cothurnes de la <i>Princesse d'Élide</i>
-ou de l'<i>Ile enchantée</i> de notre Poquelin.</p>
-
-<p>Et devant le morne paysage aulique,
-paysage de théâtre et de convention, avec
-ses files d'obligatoires statues le long des
-boulingrins, paysage comme peint, où le
-sable humide des allées et le feutre des pelouses
-sont les seules notes de nature, le
-frère au front creusé, sérieux, adolescent,
-trop nourri de Baudelaire, malade des
-Hartman et des Schopenhauer; la s&oelig;ur,
-frêle jeune fille au sourire souffrant, énervée
-de musique, d'ébranlantes auditions de<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[p. 61]</a></span>
-Schumann et Wagner, passionnée de Berlioz,
-de Saint-Saëns et de Franck; tous les
-deux, atteints de l'incurable ennui des enfants
-nés trop riches, s'attardent, frissonnants<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[p. 62]</a></span>
-et les yeux visionnaires, aux dangereuses
-et morbides langueurs des accords
-mariés des musiques charmeuses et des
-vers savants.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/064.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Au loin, très loin, dans la grisaille
-mouillée du crépuscule, au fin fond du
-parc, un monumental Louis XIV équestre
-se silhouette en or, lauré comme un César;
-et des fagotteurs harassés sous leur charge,
-passent, rapetissés, presque au ras des gazons.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Mercredi, 2 novembre 1892.<br /></span>
-</div></div>
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[p. 63]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h2>
-
-<h2><i>L'AVEU</i></h2>
-
-<p class="right">
-Pour Octave Uzanne.
-</p>
-
-
-<p>«Les âmes d'automne! les fantaisies
-coupables, inconscientes, les convoitises
-maladives, les fleurs d'ennui, en somme!
-oui, je connais tout cela.» Et la jolie madame
-B..., qui me fait l'honneur de me
-suivre assidûment à travers mes écrits,
-s'arrêtait au beau milieu de l'allée, très occupée
-en apparence à dessiner je ne sais
-quel anagramme avec le bout de son en-cas,
-puis à brûle-pourpoint, avec un brusque
-sursaut de tout le buste: «Avez-vous lu
-<i>H&oelig;rès</i>, le livre du fils Daudet?» Et sur<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[p. 64]</a></span>
-mon signe d'assentiment: «Très curieux,
-n'est-ce pas? poursuivait-elle, ce problème
-de l'hérédité, et pourtant si cela
-était! Si nous avions en nous un être
-double, que dis-je? triple, quadruple, multiplié
-à l'infini; si nous vivions inconsciemment,
-indépendamment de notre volonté,<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[p. 65]</a></span>
-la vie successive d'ascendants divers, tour
-à tour criminels, héroïques, dévoués et
-lâches, selon qu'aurait sonné à l'horloge de
-nos nerfs le réveil de tel ou tel ancêtre!
-Alors, plus de responsabilité!» Et comme je
-gardais le silence: «Un peu bien effrayante,
-hein! ne trouvez-vous pas la théorie du
-jeune Léon Daudet? Mais combien consolante
-aussi; consolante non, mais rassurante
-pour les consciences malades, pour
-vos <i>âmes d'automne</i>, qu'elle absout ou du
-moins qu'elle excuse, puisque la tare a été
-déposée en elles par des fautes antérieures,
-et que leurs faiblesses, en somme, à elles ne
-sont qu'un résultat d'actes accomplis!»</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/067.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Je regardais de coin mon interlocutrice.</p>
-
-<p>Où voulait-elle en venir? Droite et comme
-cuirassée d'élégance austère dans son pardessus
-sac, la pâleur de sa petite tête fière
-bien en valeur entre le pardessus et la
-rouille de ses cheveux en câble, effleurés
-d'une minuscule capote de jais bleu, elle<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[p. 66]</a></span>
-évoquait dans toute son allure, jusque
-dans la façon de laisser traîner le gros drap<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[p. 67]</a></span>
-de sa robe, elle évoquait, elle imposait,
-dirai-je, l'idée d'une impeccable et hautaine
-petite personne absolument sûre d'elle-même,
-et dont aucun essai galant n'a tenté
-de violer le <i>noli me tangere</i>.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/069.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Pendant que je la regardais ainsi, d'équivoques
-racontars, de douteuses histoires me
-revenaient en mémoire, jadis chuchotés
-sur elle, auxquels, par ce temps de calomnie
-et d'infamies faciles, je n'avais jamais
-voulu ajouter foi: des boulevardiers montés
-en partie à Montmartre l'auraient, un
-soir, rencontrée dans une des tables d'hôte
-les plus mal famées de la rue des Martyrs;
-d'autres l'auraient croisée dans des guinches
-des Halles ou des brasseries de femmes
-de l'École militaire; mais comment croire
-cela de cette correcte et fière jeune femme
-à l'hôtel somptueux, aux dîners cités, à
-l'entourage choisi de peintres, d'hommes
-du monde artistes et de raffinés poètes?</p>
-
-<p>«Si cela était pourtant, si nous avions en<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[p. 68]</a></span>
-nous un être double, que dis-je? triple, quadruple,
-multiplié à l'infini; si nous vivions
-inconsciemment, indépendamment de notre
-volonté, la vie successive d'ascendants divers,
-tour à tour criminels, héroïques, dévoués
-ou lâches, selon qu'aurait sonné à
-l'horloge de nos nerfs le réveil de tel ou tel
-ancêtre!»</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/071.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>L'heure des aveux avait sonné pour elle,
-il faut le croire, car tout à coup, d'une voix
-tremblée, un peu rauque et avec, entre ses
-cils longs et bruns, une inquiétante fièvre
-du regard: «Ainsi, moi qui vous parle,
-déclarait-elle, il y a des jours où je<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[p. 69]</a></span>
-ne me reconnais plus, j'ai honte de voir
-clair en moi-même et j'ai peur des fantaisies
-qui me passent par la tête. Par ces
-temps fades et mous comme celui d'aujourd'hui,
-par exemple; par la moiteur étouffante
-des rues sales, sous ces ciels bas, en
-colle de pâte, il me monte, je ne peux pas
-dire du c&oelig;ur, des chaleurs et au front des
-bouffées qui me grisent à la fois de dégoût
-et de volupté triste. De quel épouvantable
-ascendant inconnu ai-je hérité du sang qui
-fermente alors en moi? Mais à ces heures-là
-j'ai vraiment une âme de pierreuse. Ce qui
-m'attire et me fait haleter, ce n'est même
-pas le rêve monstrueux de Pasiphaé qui
-ne manque pas de grandeur; non, mais
-c'est le coin de trottoir et luisant sous la
-pluie, le trottoir humide où la lueur du
-réverbère se reflète et tremblote en flaque;
-c'est la rue suspecte où la pierreuse bat son
-quart, et l'arrière-boutique du marchand
-de vin où le souteneur fait sa manille en<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[p. 70]</a></span>
-attendant que madame <i>rapplique</i>, car je
-connais l'argot. Ce qui hante ma pensée et
-la déprave et la corrompt, c'est la porte
-treillagée du couloir de garni, où je ne suis
-pas encore entrée, mais où je sens qu'un
-jour, où la tentation sera trop forte, je
-m'engouffrerai à jamais perdue. Oh! les
-paysages de banlieue, les longues avenues
-défeuillées avec çà et là les volets peints
-en rouge d'une guinguette et les trapèzes
-d'un gymnase, où des hommes à visage de<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[p. 71]</a></span>
-bestiaires font des poids; oh! la station du
-Point-du-Jour et son public d'habitués mûrs
-pour la guillotine; oh! la fête de Montmartre
-et ses baraques à quinquets presque<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[p. 72]</a></span>
-éteints sous l'averse, comme tout cela
-hante mon souvenir.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/073.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/074.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Et une preuve que cela est bien dans
-mon sang et non pas dans mon cerveau, et
-que mon mal est bien physique, c'est que
-ces jours-là j'ai les mêmes goûts ignobles
-et bas en nourriture, j'ai envie de vin bleu
-au litre dans de gros verres, je guigne
-goulûment la charcuterie que les blousards
-promènent dans des petites voitures, et je
-me suis déjà surprise achetant des écrevisses
-au panier... Pourquoi cette lie dans
-mes veines de fille d'honnêtes gens et de
-femme bien élevée, et de qui puis-je tenir
-ce goût crapuleux de populace?»</p>
-
-<p>Je la regardai: sa bouche ciselée, d'un
-rose humide et pâle, avait un douloureux
-sourire, et ses yeux tristes ardaient étrangement;
-il y brillait un regard non déjà vu,
-une lueur courte et bleue comme une
-flamme de punch.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Samedi, 5 novembre 1892.<br /></span>
-</div></div>
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[p. 73]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="IX" id="IX">IX</a></h2>
-
-<h2>AME DE BOUE</h2>
-
-<p class="right">
-Pour Jean de Tinan.
-</p>
-
-
-<p>D'automne ou de boue, plutôt de boue,
-car où n'a-t-elle pas roulé depuis les grandes
-halles vitrées où l'on vend de la femme à
-vingt francs, et parfois vingt-cinq louis de
-la chair à cent sous, Folies-Bergère et Casino
-de Paris, jusqu'aux coulisses à l'air
-vicié des grands et petits théâtres, de la
-loge aux aquarelles signées de noms fameux
-de la pensionnaire de M. Claretie au box-étouffoir
-de la diva de beuglant, elle a tout
-vu, tout hanté et tout approfondi.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/077.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>La crapuleuse et superbe coureuse de<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[p. 76]</a></span>
-garnis et de bouges que fut autrefois Messaline
-à tous les carrefours de Suburre, elle
-l'a été dans Paris moderne où son buggy
-est aussi connu dans les larges avenues
-solitaires du quartier des Gobelins que
-dans les ruelles empuanties de la Villette.
-Son masque appartient à la caricature, ce
-fin profil aux arêtes sèches, ces yeux
-vicieux de collégien qui a lu trop tôt Virgile
-et Théocrite, ces hanches et ce buste
-plat n'appartiennent pas plus à Forain qu'à
-Lunel; ils sont du domaine public, publics
-comme ses faits et gestes et ses mots à
-l'emporte-pièce d'une insolence ennuyée et
-féroce, dont s'est pendant dix ans nourrie
-la chronique du boulevard. Tour à tour
-entreteneuse et entretenue, elle a dissipé
-des fortunes, fondu des millions dans le
-creuset de son ennui, affiché des actrices,
-des clowns et des princesses et, comme
-autrefois la Pauline Borghèse dans l'atelier
-de Canova, elle a posé nue et au naturel dans<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[p. 77]</a></span>
-des romans cruels de Rachilde et de Mendès.</p>
-
-<p>Si ça l'amusait au moins, mais non.
-C'est par veulerie, par ennui que cette âme
-éreintée s'est perdue, cet incurable et désespérant
-ennui qui est la vraie plaie
-secrète de sa vie et qui lui a fait crier et
-claironner à travers le monde des vices
-qu'elle n'a même pas, d'élégantes anomalies
-qu'il fut convenu d'afficher quelque
-temps dans le beau monde où l'on s'amuse,
-vices de pose et de parade qui l'ont faite
-célèbre aux Acacias comme à Montmartre,
-sur les plages de sport et dans les villes
-d'eaux où on joue, et qui de scandale en
-scandale, de conseil judiciaire en divorce
-et de maison de santé en police correctionnelle,
-où elle faillit s'asseoir en pleine neuvième
-chambre, l'ont conduite où elle en est,
-aujourd'hui au détraquement, à la morphine,
-aux lésions cérébrales qui font qu'on mêle
-de la cruauté à l'amour et du sadisme
-amoureux au macabre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[p. 78]</a></span></p>
-
-<p>Oh! le mauvais vin de l'émotion forte,
-celui dont la griserie atrophie la volonté
-et prépare les déprimés et les maniaques,
-malheur à qui vit des nerfs des autres bien
-plus que des siens propres et dont les sens
-ne s'éveillent qu'aux violentes commotions
-de cerveau.</p>
-
-<p>Et elle en est là.</p>
-
-<p>Après avoir glissé jusqu'au sadisme et
-tenté de relever la fadeur éc&oelig;urante des
-jouissances quotidiennes par la saveur
-salée d'une goutte de sang, elle en est au
-macabre; et quand l'amie qu'elle entretient
-(car elle en est aujourd'hui aux amitiés
-platoniques) sent la bourse de ce misérable
-se fermer aux appels d'emprunt, que
-fait la douce Hippolyte pour attendrir et
-ramener à elle une affection d'autant plus
-généreuse qu'elle est plus enflammée?</p>
-
-<p>Vite un mot aux pompes funèbres et une
-commande de billets de faire-part; et le
-billet annonçant la mort de l'amie moins<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[p. 79]</a></span>
-aimée est immédiatement porté au logis
-d'<i>Ame de boue</i> qui le déplie, tressaille, enfile
-sa veste de loutre et court, se précipite
-à l'hôtel de la morte, déjà tout tendu de
-drap lamé d'argent, avec, devant la porte,
-croquemorts et corbillard.</p>
-
-<p><i>Ame de boue</i>, éperdue, grimpe les deux
-étages, force les portes, et, dans la chambre
-de l'aimée, transformée en chapelle ardente,
-trouve Hippolyte couchée dans son
-cercueil, en robe de soie blanche, des
-cierges tout autour des bouquets funèbres,
-gerbes de lilas blancs, couronnes de violettes
-et de mauves orchidées enténébrées
-de crêpes; tout le décor, en somme, d'une
-somptueuse mort.</p>
-
-<p>La morte elle-même est savamment maquillée,
-déjà décomposée sous son blanc de
-théâtre par d'adroites touches de fard; les
-mains ont des raideurs de cadavre, et des
-odeurs de phénol flottent, éparses, dans la
-chambre; le médecin des morts vient de<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[p. 80]</a></span>
-sortir, et l'on n'attendait plus, pour fermer
-la bière, que l'arrivée de madame. Alors
-<i>Ame de boue</i> s'anime, tombe à genoux,
-sanglote, mouille de baisers, de larmes et
-de sueur les joues gouachées et les mains
-de la morte, délaie le maquillage, chiffonne
-le linceul, et Hippolyte, s'éveillant doucement,
-s'accoude dans sa bière et sourit au
-retour d'<i>Ame de boue</i> reconquise: petite
-scène de théâtre, de théâtre d'outre-tombe,
-qui se renouvelle trois fois par mois et qui,
-bien que truquée et machinée d'avance,
-ravit <i>Ame de boue</i> d'une enfantine joie.</p>
-
-<p>Elle sent alors son c&oelig;ur.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Mercredi, 9 novembre 1892.<br /></span>
-</div></div>
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[p. 81]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="X" id="X">X</a></h2>
-
-<h2>CRÉPUSCULE DE FEMME</h2>
-
-<p class="right">
-Pour Maurice Barrès.
-</p>
-
-
-<p>Oui, c'était bien lui, mon ami Jacques,
-que je venais de croiser dans ce décor à la
-fois grandiose et mélancolique qu'est le
-parc de Saint-Cloud à l'arrière-saison.
-C'était dans la partie comprise entre la
-grille de Sèvres et la cascade, tout en
-pelouses et en longues allées de marronniers
-et de platanes tout feuillagés d'or pâle à
-cette époque.</p>
-
-<p>Et dans l'ombre rose du crépuscule, ce
-soir-là enflammé de nuées brasillantes, à
-croire qu'un immense bûcher brûlait invisible<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[p. 82]</a></span>
-derrière le haut escalier de la cascade,
-toutes ces frondaisons jaunes, atténuées,
-légères, mettaient comme une lumineuse
-fumée d'or; et c'était en vérité une délicieuse
-féerie que le factice ensoleillement<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[p. 83]</a></span>
-de ce parc illuminé par des feuilles mortes,
-dans l'éphémère embrasement du ciel
-d'automne à l'agonie, empourpré de flamme
-et de sang.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/085.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Oui, c'était bien mon ami Jacques avec
-sa démarche lasse, ses yeux lointains, sa
-pâleur mate et toute sa physionomie d'élégant
-ennui d'homme de trente-cinq ans,
-déjà guéri des clubs et des boudoirs. Il
-n'était pas seul, il marchait auprès d'une
-longue et svelte femme drapée de la nuque
-aux talons dans un souple et miroitant
-manteau de velours ras, d'un ton à la fois
-chaud et sombre. Ce qu'il semblait peser,
-ce somptueux vêtement tout chargé aux
-épaules de lourdes passementeries, de dragonnes
-et de glands, avec, autour des reins,
-de longues cordelières qui s'accrochaient
-aux poches, puis retombaient entrelacées
-et traînaient jusqu'aux pieds, comme des
-n&oelig;uds de serpents: il sentait à la fois, ce
-manteau, la femme de théâtre et l'aventurière,<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[p. 84]</a></span>
-me rappelait, à m'en faire crier,
-les prestigieuses pelisses de Sarah Bernhardt
-dans <i>Fédora</i> et l'<i>Étrangère</i>, et valait
-au moins trois mille francs. Celle qui le
-portait, d'ailleurs, avait le plus grand air,
-et depuis ses cheveux insolemment décolorés
-jusqu'à son profil presque chevalin et
-sa façon de porter sous son bras une minuscule
-bestiole à poils roses, évoquait la ressemblance
-de la princesse de S...; mais elle
-en avait aussi l'âge, la cinquantaine sonnée
-depuis trois ou quatre ans au moins:
-et ce demi-siècle de jolie femme, tout le<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[p. 85]</a></span>
-proclamait cruellement en elle, et la meurtrissure
-profonde des paupières bleuies, et
-les muscles apparents du cou, et le maquillage
-outrageant de la face aux lèvres carminées,
-aux minces sourcils peints.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/087.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Oh! le portrait valait le cadre et le décor
-avait été choisi de main de maître: ce parc
-délabré de novembre, comme fardé de rose
-par le soleil couchant, le voisinage même
-de ces ruines apparues couleur de chair sur
-ce ciel brasillant, étaient bien en harmonie
-avec cette luxueuse élégance de vieille
-femme, et je reconnaissais bien là le dilettantisme
-et l'esthétique délicate de mon
-ami Jacques de Livran.</p>
-
-<p>Jacques ne m'avait pas vu; je pouvais
-donc les suivre à distance et les voir
-monter, à la grille de Saint-Cloud, dans un
-discret coupé vert myrte, attelé de deux
-alezans.</p>
-
-<p>A quelque temps de là, ayant rencontré
-Jacques au cercle, j'eus le mauvais goût de<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[p. 86]</a></span>
-l'intriguer et de le plaisanter sur sa promenade,
-lui donnant à penser que j'avais
-reconnu la femme dont il était ce jour-là
-le cavalier, et, le complimentant ironiquement
-sur sa dernière conquête, je hasardai
-même, je crois, le nom de Malvina Brach;
-à quoi Jacques, avec un grand sérieux:
-«Malvina Brach! si tu veux, et pourquoi
-pas? A l'époque de l'année où nous sommes,
-au lendemain de la Toussaint et de la Fête
-des Morts, l'âme endeuillée de l'adieu des
-beaux jours et des récentes visites aux
-tombes chères, si l'on a quelque propreté
-morale et qu'on se trouve, comme moi,
-n'aimer ni les cartes, ni les chevaux, ni les
-filles, que faire? Oui, dis-le-moi, que faire
-si ce n'est que de revivre au milieu des
-paysages cruellement familiers quelque
-amour mort, dont l'évocation vous redonne
-parfois l'enivrante et douloureuse griserie
-d'autrefois, ce qui est d'un subtil égoïsme,
-ou bien alors embellir d'une illusion<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[p. 87]</a></span>
-d'amour, galvaniser d'un semblant de
-cour et ranimer au mirage d'un feu de
-paille la tristesse résignée de quelque pauvre
-jolie femme, qui a doublé le cap et qui
-se sent vieillir: cela est de la charité pure,
-mon cher ami, et de la plus belle, une
-charité qui n'engage à rien, car, pour peu
-que tu saches choisir, ta reconnaissante
-partenaire, qui a de bonnes raisons pour
-se méfier d'elle-même, ajournera toujours
-l'heure des défaillances, quelque envie
-qu'elle ait de défaillir.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/090.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Tu goûteras, auprès de l'intellectuelle et<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[p. 88]</a></span>
-de l'affinée qu'est toujours une ex-jolie
-femme de cinquante ans, les plus pures
-joies de l'amour platonique, et puis n'en
-est-ce pas une autre joie, et des plus rares,
-que de lire dans les yeux d'une femme la
-perpétuelle crainte qu'elle a de nous perdre,
-et dans son sourire le ravissement
-inespéré d'un bonheur auquel elle ne s'attendait
-plus. Songe à cela: être le dernier
-amant d'une femme qui ne croyait plus
-être jamais aimée, s'était presque résignée
-à son sort et que nous avons réveillée du
-tombeau! être le Christ ressuscité d'une
-Madeleine retirée au désert, ou du moins
-retranchée de l'amour! Mais tout cela
-forme un ragoût de sensations extrêmement
-délicates, et du quinze octobre au premier
-décembre, je t'assure que, pour une
-âme un peu distinguée, les vieilles chéries
-ont leur raison d'être en amour.»</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Samedi, 12 novembre 1892.<br /></span>
-</div></div>
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[p. 89]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="XI" id="XI">XI</a></h2>
-
-<h2>ILES DE POISSY</h2>
-
-<p class="center">(<i>Coins de Seine.</i>)</p>
-
-
-<p>Dans le calme et la fraîcheur des berges
-ombragées de Villènes, dans un coin de
-nature trempé d'ombre et de soleil, au
-bord de l'eau, elle vient maintenant, retirée
-du monde et de la galanterie, passer bourgeoisement
-ses étés dans cette île aménagée
-comme un parc; la générosité des
-cours et des clubs a fait à cette quinquagénaire
-<i>entr'ouverte</i> cette vieillesse heureuse.</p>
-
-<p>De l'eau, du vent et des feuilles... elle
-a réalisé enfin ce rêve d'une jeunesse laborieuse:
-figurante d'abord, acteuse ensuite,<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[p. 90]</a></span>
-courtisane toujours; et elle, qui fut
-pendant trente ans et plus la chair à plaisir
-la plus haut cotée de Paris, la femme
-qu'il fallait avoir eue ou tout au moins
-avoir montrée, exhibée, affichée un jour ou
-un soir, soit à Longchamp, soit dans
-l'avant-scène d'un théâtre à flonflons, vit
-aujourd'hui rangée, respectée dans son île,
-propriétaire et châtelaine. Propriétaire de
-ces hautes frondaisons dormantes, de ces
-peupliers éternellement inquiets sous les
-ciels clairs des pays d'eaux, maîtresse souveraine
-de ces vastes pelouses de folle
-avoine ondulant comme des vagues, avec
-à l'horizon le frisson argenté des saules et
-des roseaux.</p>
-
-<p>Après le lit sur rue, elle a l'île sur Seine.</p>
-
-<p>Mais elle a mieux encore... Elle a trop
-longtemps prêté et sa bouche et sa chair
-aux caprices et fantaisies d'autrui, elle a
-trop longtemps joué la répugnante comédie
-de l'amour dans les payantes alcôves,<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[p. 91]</a></span>
-trop longtemps subi les baisers de nausée,
-et trop longtemps avalé les corvées érotiques
-et leur navrant ennui.</p>
-
-<p>Maintenant qu'elle est riche et que de
-ses écrins, de ses bibelots enfin liquidés,
-de ses draps de lit tordus et lessivés à
-l'Hôtel des Ventes, elle a fait le sûr et bon
-placement chez le notaire, elle veut être
-aimée et non par qui la désire, mais par
-qui elle aime et désire à son tour. Trop
-longtemps humiliée sur le marché par les
-acheteurs d'amour, c'est sa revanche sur
-les mâles qui autrefois la ravalèrent au
-rôle de machine à tout prendre et à tout
-subir: ancienne fille de joie, elle aura des
-hommes de joie, des donneurs de sensations
-qui la serviront à son tour: jeune, elle
-prostitua à de vieux hommes usés la santé
-de ses jeunes chairs; vieille, elle entretiendra
-à l'heure, à la nuit, à l'année, au mois,
-à la semaine (elle en a les moyens) des
-muscles et des torses de vigoureux jeunes<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[p. 92]</a></span>
-gens pour la connaître (au sens biblique)
-et l'assouvir.</p>
-
-<p>Et tous les étés, dès la fin mai, vient
-s'installer avec elle, dans l'île, quelque
-frais et beau gars, au torse large, aux cheveux
-drus, au mufle court; tantôt svelte et
-découplé, mais plus souvent bâti en force,
-le cou dans les épaules, la mâchoire lourde
-et la nuque violente, tous de poil châtain
-clair et tirant sur le roux, de ceux qu'Héliogabale,
-grand prêtre du soleil, distinguait
-dans le Cirque et, après un coup d'&oelig;il,
-attachait à sa suite, hommes de cour.</p>
-
-<p>On en voit parfois deux ou trois différents
-par été; mais chaque saison en
-amène un nouveau sûrement, et d'une
-année à l'autre, ce n'est jamais le même.</p>
-
-<p>Ces messieurs, nus dans des tricots rayés,
-biceps et durs mollets brunis, gantés de
-hâle, pêchent le long des jours ou canotent
-ou se baignent: trop beaux pour travailler,
-des yoles de bois de tek vernissé et ciré,<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[p. 93]</a></span>
-de luxueux joujoux les emportent en tous
-sens et, prestes, les ramènent sur l'étain
-en fusion du fleuve ensoleillé moiré par-ci
-par-là par l'ombre des grands arbres: leurs
-jerseys sont de soie aux couleurs de la
-dame, leurs yoles portent son nom entrelacé
-de parlantes devises: <i>Petit poisson
-deviendra grand</i> ou <i>Crescit in piscem</i>; un
-crédit leur est ouvert dans tous les bouchons,
-rendez-vous de pêcheurs et cabarets
-du voisinage: ce sont les rois de l'île, les
-princes époux des poissonneuses berges,
-les seigneurs insulaires des amoureux étés
-de la quinquagénaire, qui leur permet parfois
-d'inviter des amis.</p>
-
-<p>Et les dimanches de fêtes et de régates,
-tout le long de la Seine, d'Argenteuil à
-Bougival, de Triel à Meulan, de Conflans
-à Andrésy, l'équipe apparaît souvent au
-grand complet, tous les poitrails à l'air
-moulés dans d'éclatants maillots chiffrés
-de soie violette.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[p. 94]</a></span></p>
-
-<p>Étendue à l'avant du bateau sous la toile
-écrue d'une ombrelle, la dame, elle, juponnée
-de serge blanche, en veston bleu
-d'aspirant de marine et casquette galonnée
-de yachtman, dirige les rames et commande
-la man&oelig;uvre... encore jolie, ma foi, vue
-des rives lointaines et sous son voile et sous
-son fard.</p>
-
-<p>La musculeuse équipe obtient souvent
-le prix, et le lendemain des noms imprimés
-dans les feuilles nous apprennent quel
-est l'heureux mortel qui règne cet été dans
-l'île de Sainte-Périne!</p>
-
-<p>Couchers de soleil et soirs d'actrices,
-derniers rayons, suprêmes flammes, baisers
-d'un demi-siècle et lointains crépuscules,
-fritures de Seine et amours suburbaines,
-fantaisies impériales de cocotte
-vieillie, embourgeoisée, rancie, mais demeurée
-très femme, poissons d'eau douce,
-fredons de guinguette, âmes d'automne,
-soirs de banlieue et boue de Paris.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[p. 95]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XII" id="XII">XII</a></h2>
-
-<h2>FLEURS DE BERGE.&mdash;BILLANCOURT</h2>
-
-<p class="center">(<i>Coins de Seine.</i>)</p>
-
-<p class="right">
-<span class="i0">Pour M. Edmond de Goncourt.<br /></span>
-</p>
-
-
-<p>Le bord de l'eau, entre Billancourt et
-Boulogne. Un chemin détrempé, défoncé
-par les pluies, les récentes neiges et la
-roue pesante des tombereaux; comme un
-remblai de boue dominant l'eau morte et
-figée de la Seine, où de temps à autre le
-passage d'un bateau-mouche, vide de passagers
-en cette froide saison, met de grandes
-rides vite effacées, des petites vaguettes
-vite changées en lents remous.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/099.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Sur l'horizon couleur de suie, le viaduc<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[p. 98]</a></span>
-du Point-du-Jour, ses arcades blanchâtres
-s'étageant au-dessus du fleuve de plomb et,
-dans l'air gris, la fumée des usines de
-Javel, et, déjà fumée elle-même, tant elle
-apparaît irréelle et brumeuse dans cette
-nature frissonnante, la lointaine ossature
-de la tour Eiffel.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/101.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Devant la berge, de l'autre côté de l'eau,
-les oseraies et les taillis roussâtres de l'île<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[p. 99]</a></span>
-de Robinson maintenant silencieuse jusqu'au
-retour d'avril, et, le long du chemin
-de halage, une débandade, un effondrement
-consterné de baraquements et de guinguettes,
-restaurants et bals champêtres aux
-volets clos, à l'abandon: petits casinos de
-banlieue mornes et morts jusqu'à la fin
-de l'hiver et comme enfouis, submergés,
-engloutis dans ce remblai de boue, devant
-ce désolé paysage seulement animé par de
-rares camions.</p>
-
-<p>Oh! ces palissades éventrées autour d'un
-terre-plain d'ancien bal, ces excavations de
-carrières apparues derrière un ancien bosquet
-pour noces! la détresse de ces tables
-et de ces bancs de jardin entassés pêle-mêle
-avec des bois de lit et de pauvres
-commodes dans le noir humide des hangars;
-ces pépiements de poules et ces brusques
-fuites de lapins surpris dans l'entre-bâillement
-d'une porte, celle d'un pauvre
-petit restaurant où une grosse femme en<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[p. 100]</a></span>
-cheveux vend du petit noir à des charretiers
-crottés jusqu'à l'échine! Elle demeure
-là, cette vague cabaretière, peut-être un
-peu pierreuse le soir sur les fortifs, dans cet
-étroit chalet de bois et de toile, avec sa
-basse-cour, à la chaleur étouffante d'un
-poêle; et les &oelig;ufs frais qu'elle sert aux
-maraudeurs sont peut-être pondus dans la
-tiédeur équivoque de son lit.</p>
-
-<p>Oh! la tristesse de ce paysage phtisique,
-malingreux, comme à jamais souillé jusque
-dans son ciel d'ineffaçables boues, ces portants
-de gymnase, maintenant sans trapèzes,
-dressant dans l'air muet leurs profils de
-potence, et le côté assassin et sinistre de ces
-berges souligné par le voisinage affreux
-des fortifications.</p>
-
-<p>Comment m'étais-je égaré dans ces parages?
-Le c&oelig;ur noyé de spleen, je ne m'en
-trouvais pas moins assis là, dans ce morne
-crépuscule d'hiver, au fond de je ne sais
-quel restaurant moins délabré par hasard<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[p. 101]</a></span>
-que les autres, devant ce qu'ils appellent un
-champoreau; et, tout en rêvassant, j'essayais
-malgré moi de surprendre l'entretien
-de deux êtres attablés dans la salle: un
-homme trapu au teint de brique et aux
-yeux clairs, la moustache et les cheveux
-couleur chanvre, dont j'avais vite fait un
-marinier, et une femme grelottante dans
-une mince robe de soie noire: sur les épaules
-une confection de jais, autour du cou un boa
-de fourrure, la pâleur exsangue et comme
-suppliciée de son pauvre visage éclairée par
-les coquelicots de soie d'un prétentieux chapeau.
-Elle était gantée de peau de Suède
-et chaussée de snowboots; j'avais vite reconnu
-en elle la fille de maison, et avec sa
-mine poitrinaire, ses petites épaules pointues
-et la fièvre allumée de ses yeux gris, je
-la dédiais mentalement à M. de Goncourt
-cette <i>fille Élisa</i>, mâtinée de <i>Germinie Lacerteux</i>,
-venue, ce matin de sortie, de
-quelque lointain couvent de la place du<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[p. 102]</a></span>
-Trône voir le petit homme de son c&oelig;ur.
-Pauvre fille, elle s'attardait là avec lui
-dans ce caboulot isolé de banlieue, désespérée
-d'amour et déjà condamnée, car elle
-toussait à fendre l'âme, la malheureuse,
-et c'est une véritable agonie, une agonie de
-passion et de misère, qu'elle étalait là devant
-le sourire matois de cet homme, l'air
-d'un ruffian d'une toile italienne avec ses
-cheveux d'or pâle, mais d'un ruffian naïf et
-bon aux yeux de caresse de chien couchant.</p>
-
-<p>Ils se parlaient accoudés l'un vis-à-vis de
-l'autre, la tête très rapprochée, très affairés,
-et les mots de départ et de bateau-lavoir et
-de santé revenaient à chaque instant dans
-leur conversation, coupée par de longues doléances
-de la fille au désespoir de changer de
-maison. Et, reconstituant tout un petit drame
-banal et touchant, d'après ce misérable
-couple, j'en résumais les probables péripéties
-dans les couplets d'argot de cette
-triste chanson:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[p. 103]</a></span></p>
-
-
-<p class="center">I</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">J'fis connaissance au mois d'décembre<br /></span>
-<span class="i8">Auprès d'Billancourt,<br /></span>
-<span class="i0">D'un marinier rouquin comm' l'ambre,<br /></span>
-<span class="i8">Un vrai brin d'amour.<br /></span>
-<span class="i0">C'gars moelleux m'dit: «C'est pas d'la bêche,<br /></span>
-<span class="i8">T'as rien des nichons.<br /></span>
-<span class="i0">Vrai, j't'offrirai bien, quoiqu'en dêche,<br /></span>
-<span class="i8">Une frit' de goujons.»<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Et sur l'air lamentablement populaire et
-naïf de <i>Ma Gigolette</i>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Y m'appelait sa gosse, sa p'tite môme;<br /></span>
-<span class="i8">Dans l'jour, en bateau<br /></span>
-<span class="i4">Y m'prom'nait; la nuit, fou d' ma peau,<br /></span>
-<span class="i4">Y m'caressait fallait voir comme;<br /></span>
-<span class="i4">C'était un gars, c'était un homme.<br /></span>
-</div></div>
-
-
-<p class="center">II</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">C'était trop beau: l'ciel est canaille<br /></span>
-<span class="i8">Quand on est heureux,<br /></span>
-<span class="i0">Ça dur' jamais: faut que j'm'en aille<br /></span>
-<span class="i8">Ma poitrin' sonn' creux.<br /></span>
-</div></div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[p. 104]</a></span></p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Mon médecin m'dit que j'm'décolle,<br /></span>
-<span class="i8">Et qu'à c'beau train-là<br /></span>
-<span class="i0">Dans deux mois j'déviss' ma boussole<br /></span>
-<span class="i8">Si j'ne m'arrêt' pas.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>(<i>Refrain</i>)</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Y m'appelait sa gosse, sa p'tite môme, etc.<br /></span>
-</div></div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Mercredi, 21 décembre 1892.<br /></span>
-</div></div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[p. 105]</a></span></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p class="right">
-A Paul Bourget.
-</p>
-
-<h2>XIII</h2>
-
-<h2>CELLE QUI S'EN VA</h2>
-
-<blockquote>
-
-<p><i>Fins de septembre,
-mélancoliques et douces
-comme un amour lointain
-et fané sans retour!</i></p></blockquote>
-
-
-<p>Sur les ciels verdissants d'automne, ces
-ciels de turquoise malade, striés de jaune
-et de pourpre, qui sentent déjà le froid, le
-vent et l'hiver, sa fine silhouette de voyageuse
-évoque des regrets d'intérieur, de
-tendres exils à deux dans des climats
-plus chauds, parmi les orangers de quelque
-invraisemblable Bordhighere, loin
-de Paris, de ses boues et de ses rumeurs<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[p. 106]</a></span>
-factices, de ses succès surfaits, de ses scandales
-d'un jour! Oh! les rêves de <i>sweet
-home</i> et de <i>sweet heart</i> qu'éveillent dans
-notre âme ses yeux changeants, comme la
-mer sous la pluie, ses yeux gris et verts,
-limpides entre leurs longs cils noirs.</p>
-
-<p>Et, en effet, qu'elle soit brune ou rousse,
-qu'elle ait la nuque duvetée et savoureuse
-des blondes, où du soleil semble être pris
-aux fils ténus d'un réseau d'or, ou qu'elle
-soit casquée d'ombre et de nuit par de lisses
-et bleus cheveux noirs, celle qui s'en va a
-toujours ses inoubliables yeux couleur de
-vague sous l'orage, des yeux qui semblent
-avoir pris aux embruns, aux horizons de
-mer et aux grèves lointaines, leur profondeur
-et leur grisaille fugitive, cette nuance
-de perle illusoire, attirante, la nuance
-même de l'infini.</p>
-
-<p>Celle qui s'en va!</p>
-
-<p>C'est hier qu'elle vous est apparue sur
-l'estacade de la jetée du Havre, engoncée<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[p. 107]</a></span>
-dans sa pelisse à la vieille femme de drap
-gris ardoise, son délicat profil ennuagé de
-tulle gris, déjà lointaine et irréelle dans
-son costume de voyage, avec, à l'horizon,
-la mer remueuse et striée d'écume et les
-côtes estompées et violettes du Calvados,
-Trouville, Villerville et Honfleur.</p>
-
-<p>Vous l'avez retrouvée sur le grand quai,
-accoudée au balcon de fer de l'hôtel de
-l'Amirauté, déjà coiffée pour le départ, son
-nécessaire de voyage en cuir noir auprès
-d'elle et guettant dans une jolie pose attentive
-l'arrivée du bateau de Trouville, de
-Southampton ou de Rouen-Honfleur, dressée
-sur les pointes de ses bottines fauves, les
-talons en l'air, déjà partie, ailleurs, envolée...
-elle part.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/111.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>La veille, vous aviez dîné auprès d'elle
-dans le hall du Continental et là, devant
-les grandes baies donnant sur le port, tout
-entier au va-et-vient des bâtiments entrant
-et sortant au rauque son de trompe des<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[p. 110]</a></span>
-sirènes, sur l'eau trempée de lune et mouillée
-de feux rouges et bleus, multicolores, des
-phares à réflecteurs, à peine aviez-vous fait
-attention à la grave et pensive jeune
-femme assise non loin de vous et mangeant
-en silence au milieu des <i>perruchage</i> exaspérés
-de misses Arabella et des respectables
-old-men de la table d'hôte... quand voici
-que deux mots échangés à voix basse
-avec l'homme déjà âgé qui l'accompagne
-vous ont appris que cette blanche et discrète
-inconnue arrivait de Londres, qu'elle avait
-fait le voyage exprès pour aller admirer, à
-l'<i>Aynew's-Gallery</i>, <i>dans Old-Bund-Street</i>,
-les dernières compositions de Burnes Jones:
-<i>The legend of the Briar Rose</i>.</p>
-
-<p>«<i>Tout autour, une haie pousse et semble&mdash;vue
-de loin, une petite forêt.&mdash;Les
-épines, les lierres, les chèvrefeuilles, les
-guis,&mdash;et les vignes avec leurs grappes
-rouge sang;&mdash;toutes les plantes grimpantes,
-muraille de verdure,&mdash;emmêlées inextricablement,<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[p. 111]</a></span>
-la bardane, la fougère et la
-ronce,&mdash;et, brillant au-dessus d'elles,
-apparaissant à peine&mdash;tout là-haut, le faîte
-du palais. Par terre, sous l'enchevêtrement
-des églantines, dorment cinq guerriers
-dont les armures: celtique, gothique, sarrasine,
-etc., révèlent les nationalités différentes.
-Ce sont les braves qui ont essayé,
-avant le temps fixé par les fées, de percer
-le rempart magique. Leurs casques gisent
-sur le sol avec leurs épées et leurs arcs
-détendus. Les branches ont soulevé, à mesure
-qu'elles croissaient, les boucliers qui
-se balancent maintenant dans la verdure
-comme des nacelles sur les flots. Les fauvettes
-y font leurs nids. Rien ne semble ici
-bien redoutable. Le prince Charmant n'est
-assailli que par des feuilles de roses qui
-pleuvent sur son armure polie et s'y réfléchissent
-ainsi que dans un miroir noir.</i>»</p>
-
-<p>Et, stupide et charmé, vous n'avez pas eu
-assez d'yeux pour la regarder, pas assez<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[p. 112]</a></span>
-d'oreilles pour l'entendre. Ainsi cette svelte
-et cette élégante aux mille bibelots fantaisistes
-et coûteux est une intelligente; cette
-inconnue a lu Tennyson, et le voyage de
-Londres que font nos fin-de-siècle pour
-leur commande annuelle de complets chez
-Poole, elle le fait, elle, quand il lui plaît,
-pour le royal plaisir d'aller admirer quatre
-tableaux de Burne Jones, chez M. Agnew,
-ce Georges Petit des expositions esthétiques.</p>
-
-<p>Et vous commencez à l'aimer, et d'un fol
-et profond amour, cette rêveuse et divine
-inconnue, qui a le cerveau de son hautain
-profil et l'âme exquise de ses yeux, ces
-yeux parlants et graves; toute la nuit vous
-la passez à combiner des plans pour
-l'aborder, lui parler, la connaître...</p>
-
-<p>Le lendemain elle est partie, partie, envolée
-sans retour, et le registre de l'hôtel
-consulté ne donne même pas un nom,
-auquel un faible espoir puisse, hélas! s'accrocher...<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[p. 113]</a></span>
-Le premier nom banal, et vous
-avez conscience que la femme d'hier n'est
-pas la première venue. Ce doit être au
-contraire... Et des noms de grandes dames
-artistes se pressent sur vos lèvres... Mais
-laquelle? Voilà! Où la reverrez-vous jamais,
-si tant est-il que vous deviez la revoir? Au
-printemps, à l'Exposition de Moscou ou cet
-été à Bayreuth, car cette fervente de Burne
-Jones doit être une fanatique de Wagner.
-Vous tiendriez le pari qu'elle aime aussi
-Moreau et Puvis de Chavannes, et que
-quelque portrait d'elle doit exister à Londres,
-peint par Crane ou Whistler!</p>
-
-<p>Mais en attendant le printemps et Moscou,
-où la retrouver?... La dame aux yeux
-gris perle a pris le bateau de Rouen le
-matin... La seule ressource qui vous reste
-est de l'évoquer en rêve, debout à l'avant
-du steamer, le vent du large dans le voile
-de gaze argentée, des goélands voletant
-autour d'elle, tandis que du bout de sa lorgnette<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[p. 114]</a></span>
-elle découvre les bois de Villerville
-et le phare d'Honfleur.</p>
-
-<p>Elle a pris le bateau de Rouen, elle rentre
-donc à Paris, la charmeuse et divine!</p>
-
-<p>Celle qui s'en va... si elle était restée,
-l'aimeriez-vous de même?</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Va-t'en, si tu veux que je t'aime;<br /></span>
-<span class="i0">Que le lointain soit ton baptême,<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>a dit un poète moderne, amoureux inconscient
-de celle qui s'en va.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">27 septembre 1890.<br /></span>
-</div></div>
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[p. 115]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h2>
-
-<h2>CELLE QUI RESTE</h2>
-
-
-<p>Jusqu'au 30 septembre jeu des petits chevaux.</p>
-
-<p>Bains de mer, froids et chauds.</p>
-
-<p>Tous les soirs, soirée dansante. M<sup>me</sup> Paul
-tiendra le piano.</p>
-
-<p>Elle a inauguré le Casino, ouvert le premier
-bal, valsé la première contredanse;
-elle clôturera la saison, présidera à la fermeture,
-bostonnera, découragée et lasse,
-mais le sourire aux lèvres, la dernière et
-suprême valse; elle est celle qui reste.</p>
-
-<p>«L'automne est si beau; après les pluies
-d'août, c'est plaisir de ne pas rentrer étouffer<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[p. 116]</a></span>
-dans Paris; aussi nous prolongeons jusqu'à
-la fin octobre!»</p>
-
-<p>Celle qui reste connaît, et de longue date,
-hélas! l'antienne et la musique, depuis
-bientôt dix ans, qu'à chaque fin de saison
-sa mère les sert à leurs connaissances de
-plage. Elle sait aussi, mieux que personne,
-hélas! lire entre chaque note! «Nous prolongeons
-jusqu'en octobre!» traduction;
-«petit logement de pêcheurs dans une rue
-noire et puante de l'ancien port, location
-débattue, laissée à trois cents francs pour
-quatre mois entiers, fin juin à fin octobre,
-et dont, stricte et rapace, sa famille gênée
-ne perdra pas un jour; la vie est de moitié
-moins chère dans ce trou de côte, les étrangers
-partis; économie, ladrerie et regrattage.»</p>
-
-<p>Dès le dernier baigneur embarqué et dûment
-reconduit dans son wagon, vite, adieu
-aux pauvres petites toilettes ridicules et
-voyantes dont ces trois mois d'été elle erra<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[p. 117]</a></span>
-et vira, par sa mère affublée; vite dans les
-malles, entre deux lits de camphre, les
-jerseys de soie et coton rebrodés d'ancres
-et les bas de fil d'Écosse bigarrés; vite au
-fond des serviettes le complet de serge à col
-marin, la robe de satinette rouge à fleurs
-noires et la toilette en toile de Jouy, à dessins
-mauves sur fond écru, et si Louis XVI!...
-Gardons tout cela pour l'année prochaine,
-pour la nouvelle plage, où celle qui reste
-ira, lasse et désemparée, repêcher au mari...</p>
-
-<p>La pêche au mari! Voilà dix ans, hélas!
-qu'on la promène et qu'on l'exhibe sur toute
-la côte normande, tous les étés avec un
-nouveau stock d'extravagants costumes
-laborieusement confectionnés par elle, chapeaux
-anglais et dessous <i>Jesurum</i>; trousseau
-de dix mille francs et des grandes
-espérances, l'héritage d'une tante pour le
-moins millionnaire, un peu lente à mourir!
-et, depuis dix ans, celle qui reste, il y a
-cinq ans encore jolie d'une joliesse émoustillante<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[p. 118]</a></span>
-et parisienne de grisette affinée
-aujourd'hui fanée, surmenée et sûrie, est<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[p. 119]</a></span>
-déjà la demoiselle implacable et montée en
-graine, refuge unique des collégiens et des
-bacheliers encore un peu timides, celle qu'on
-ne désire plus, celle qu'on n'épouse pas, la
-valseuse enragée et presque automatique
-des sauteries enfantines et des mourantes
-soirées d'arrière-saison.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/121.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Celle qui reste est sans dot. Le père, un
-brave homme enterré dans une quelconque
-administration, ignoré de ses chefs et
-annihilé par sa femme, a beau se vicier le
-sang dans des heures de veille supplémentaires,
-il n'arrondira pas le maigre apport
-d'Hermine. Hermine gardera sa chambre
-virginale aux blancs rideaux de mousseline,
-et ses pieds de vieille fille solitaire
-jauniront dans un lit aux draps froids.</p>
-
-<p>Elle est celle qui reste!</p>
-
-<p>Et cela en dépit des longues promenades
-entre papa et maman, les dimanches d'hiver,
-dans les Champs-Élysées, au milieu
-des frôlées de badauds venus admirer là les<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[p. 120]</a></span>
-cargaisons de vierges, et des autres familles
-exhibant là leurs filles, fourrées de chinchilla.</p>
-
-<p>Elle est celle qui reste.</p>
-
-<p>Et cela en dépit des bals de société, des
-bals d'arrondissement et de l'Hôtel de Ville,
-de ceux du Grand-Hôtel et du Continental,
-et des soirées intimes dans Clichy-Batignolles,
-en de vagues cinquièmes au-dessus
-de l'entresol, où des messieurs mariés vous
-font mal en dansant, tant ils vous serrent
-la taille, et où les mères, désireuses d'un
-placement, permettent aux genoux de flirter
-sous les tables.</p>
-
-<p>Oh! ces soirées d'hiver, les longues
-heures d'attente aux stations d'omnibus, en
-toilette de bal, dans le froid et le noir, et
-les retours à pied par les places désertes,
-les pieds dans la boue et le front sous la
-pluie, faute de trois francs pour prendre un
-fiacre, et l'on est parfois sans bonne à la
-maison. Donc le ménage à faire le lendemain<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[p. 121]</a></span>
-dès six heures... oh! ces soirées
-d'hiver.</p>
-
-<p>Mais c'est le monde, le monde où l'on rencontre
-de bons partis, des célibataires
-égrillards et mûrs avec biens au soleil, ou
-bien des veufs dans les affaires, le monde
-et ses splendeurs et ses hasards rêvés, qui
-font loucher les mères!</p>
-
-<p>Celle qui reste, certes, a eu des partis,
-mais ils étaient chauves, ventrus ou couperosés,
-et maintenant on la trouve à son
-tour... trop jaune, trop anguleuse... <i>trop
-salon des refusés</i>.</p>
-
-<p>«Si tu crois, moi, que j'aimais ton père
-quand je l'ai épousé!» Voilà pourtant de
-quelles réflexions cette fille a été bercée par
-sa mère.</p>
-
-<p>Et à l'heure qu'il est, par cet automne
-moite et doux, aux ciels brumeux, aux
-mers de perle, dans ce casino lamentable
-et vide à la terrasse encombrée de cabines,
-qu'on vient de monter là en prévision des<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[p. 122]</a></span>
-bourrasques d'hiver, elle est dans son vieux
-waterproof jeté sur une robe de l'année
-dernière, elle est la demoiselle épave, elle
-est celle dont on ne veut plus, celle dont
-on dit (et le monde atroce et malveillant
-sait lire entre les lignes): «Elle a de si
-beaux cheveux et elle aime tant sa mère»
-et pourtant celle qui reste a des sens, des
-nerfs, des chairs et peut-être... un c&oelig;ur...
-Pauvre fille, pauvre enfant!</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">2 octobre 1890.<br /></span>
-</div></div>
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[p. 123]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="XV" id="XV">XV</a></h2>
-
-<h2>L'AME-S&OElig;UR</h2>
-
-<p class="right">
-Pour Anatole France.
-</p>
-
-
-<p>C'est en cette mélancolique et charmante
-époque de l'année qu'elle est dans toute la
-plénitude de ses moyens, la délicate apitoyée
-qui semble avoir pris à tâche la reconstitution
-des vieux rêves et la guérison des
-jeunes c&oelig;urs.</p>
-
-<p>La chute encore lente des premières
-feuilles, la langueur attendrie des ciels plus
-clairs et la morsure des premiers froids,
-autant d'atouts dans son jeu.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/127.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Comme une tristesse d'adieu flotte et
-plane dans l'air, la nature devient complice;
-complices, les grands bois dépouillés;<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[p. 126]</a></span>
-complices, les horizons plus vastes; l'automne,
-la saison par excellence des pauvres
-c&oelig;urs meurtris, des illusions perdues
-et des sentimentales détresses, voilà le
-terrain sûr où l'Ame-S&oelig;ur opère!</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">As-tu souffert? as-tu pleuré?<br /></span>
-<span class="i0">As-tu langui sans espérance?<br /></span>
-<span class="i0">As-tu, triste et proscrit, erré?<br /></span>
-<span class="i0">Alors tu connais ma souffrance!<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>L'Ame-S&oelig;ur connaît, et de longue date,
-le pouvoir de la romance dans ces journées
-déjà plus courtes d'octobre où la nuit tombe
-vite, certes, elle en connaît tout le pouvoir
-sur les pauvres âmes des célibataires, à
-l'heure confortable où l'on allume les
-lampes.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Ah! si vous saviez comme on pleure<br /></span>
-<span class="i0">De vivre seul et sans foyer<br /></span>
-<span class="i0">Quelquefois devant ma demeure.<br /></span>
-<span class="i12">Vous passeriez!<br /></span>
-</div></div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[p. 127]</a></span></p>
-<p>Il y a aussi le <i>Vase brisé</i>, le fameux <i>Vase
-brisé, où meurt une verveine et qui d'un
-éventail fut fêlé</i>. Oh! l'Ame-S&oelig;ur a de
-l'étude et du répertoire; elle connaît également
-et sur le bout du doigt le sonnet
-de Baudelaire: <i>Sois sage, ô ma douleur</i>, et
-la <i>Mort des pauvres</i>, c'est la <i>mort qui
-console, hélas! et qui fait vivre</i>; elle sait
-aussi les merveilleux cris d'agonie de Verlaine,
-dans <i>Sagesse</i>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Bon chevalier masqué qui chevauche en silence,<br /></span>
-<span class="i0">Le malheur a percé mon vieux c&oelig;ur de sa lance!<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>et en pratique l'application en cataplasmes
-émollients sur les abcès du c&oelig;ur. Pour la
-médication des âmes, à elle le pompon: c'est
-son métier.</p>
-
-<p>Elle est la consolatrice, l'amie maternelle
-et sororale aussi, la jeune femme
-grave aux yeux toujours noyés d'une infinie
-pitié, au front pur, l'immatérielle penchée
-avec des attitudes de Piéta sur les<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[p. 128]</a></span>
-blessés d'amour et les vaincus de la vie
-celle dont un poète ingrat a pu dire:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Vous m'avez pris saignant encore,<br /></span>
-<span class="i0">Le c&oelig;ur meurtri d'un autre amour.<br /></span>
-<span class="i0">Vous avez cru voir une aurore<br /></span>
-<span class="i0">Dans l'adieu d'un dernier beau jour.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Votre erreur, enfant, m'était chère,<br /></span>
-<span class="i0">Ce rêve avait tant de douceur!<br /></span>
-<span class="i0">Vous aviez les soins d'une mère<br /></span>
-<span class="i0">Et la réserve d'une s&oelig;ur!<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>«Laissez venir à moi ceux qui souffrent»,
-telle pourrait être sa devise! Ceux qui
-souffrent, elle les cherche, les épie, les
-poursuit avec une passion de charité effrayante;
-car, dans cet amour de souffrants,
-dans cette tendresse apitoyée, n'y aurait-il
-pas un sadisme délicat et pervers d'affinée
-éprise de tortures et de larmes!</p>
-
-<p>Veuve et libre, d'une fortune indépendante,
-elle semble s'être consacrée à la cure<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[p. 129]</a></span>
-des amoureux trahis, des veufs inconsolables
-et des abandonnés de toute sorte, et
-cela par dilettantisme, pour l'amour de
-l'art. Car si elle les prend toujours jeunes
-et d'une tournure charmante, les dettes ou
-rentes de ses victimes élues, voilà qui importe
-peu à l'Ame-S&oelig;ur.</p>
-
-<p>Les tristesses, les sanglots, les regrets, les
-détresses de c&oelig;ur, voilà l'atmosphère où se
-complaît sa sensualité cruelle et fine, le
-terrain où fleurit sa bonté de femme apitoyée,
-bénie par ses victimes.</p>
-
-<p>Ce qu'elle adore, c'est leur faire revivre
-leurs angoisses d'amour, leurs tortures du
-passé.</p>
-
-<p>Elle sèche les yeux, mais en buvant des
-larmes; Cléopâtre buvait bien des perles:
-elle boit les plaies et le sang du souvenir
-qu'elle s'ingénie, compatissante et férocement
-bonne, à faire encore saigner!</p>
-
-<p>Au besoin, dévote et superstitieuse, elle
-emmène le convalescent, dont elle s'est<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[p. 130]</a></span>
-faite la garde, en de pieux pèlerinages; au
-Mont-Saint-Michel ou à Notre-Dame-de-Fourvières
-implorer de l'Archange ou de
-la Mère de Dieu la guérison et l'oubli de
-son mal.</p>
-
-<p>Il y a trois jours, je la rencontrais, à
-Rouen, dans le cimetière de Bon-Secours,
-câlinement appuyée au bras d'un superbe
-garçon en grand deuil, les yeux encore
-brûlés de larmes; un misérable affolé
-d'amour, que sa maîtresse a trahi il n'y a
-pas trois mois, et que l'Ame-S&oelig;ur s'efforce
-aujourd'hui d'arracher au suicide. Maternelle
-et pitoyable, pour guérir son malade
-elle se serait même départie de sa réserve
-habituelle; car ils étaient inscrits, à l'hôtel
-Albion, tous deux sous le même nom, et
-pour sauver cet endolori de la chair, l'Ame-S&oelig;ur
-aurait, cette fois, consenti, résignée,
-aux derniers abandons!</p>
-
-<p>O les belles nuits d'amour, transports
-désespérés, reconnaissantes étreintes et<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[p. 131]</a></span>
-baisers salés de larmes, qui doivent suivre
-ces mornes journées de tristesse et de regrets
-savamment avivés, passées ensemble
-à rêver du passé, sous de fins ciels d'automne,
-devant de moroses et calmes horizons!</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">9 octobre 1890.<br /></span>
-</div></div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[p. 132]</a></span></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p class="right">
-Pour Rachilde.
-</p>
-
-<h2>XVI</h2>
-
-<h2>L'ARAIGNÉE DE CIMETIÈRE</h2>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">La servante au grand c&oelig;ur, dont vous étiez jalouse,<br /></span>
-<span class="i0">Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,<br /></span>
-<span class="i0">Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.<br /></span>
-<span class="i0">Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs<br /></span>
-<span class="i0">Et quand Octobre souffle, émondeur de vieux arbres,<br /></span>
-<span class="i0">Souvent mélancolique à l'entour de leurs marbres,<br /></span>
-<span class="i0">Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats...<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0"><span class="smcap">Baudelaire.</span><br /></span>
-</div></div>
-
-
-<p>Oh! elle la connaît dans les coins, celle-là;
-elle sait par A plus B le c&oelig;ur humain,
-ses tristesses d'au delà et ses défaillances
-stupides; elle a par expérience sondé les
-reins et les viscères et a, d'un &oelig;il expert,<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[p. 133]</a></span>
-d'une main plus experte encore, approfondi
-les effets de la douleur.</p>
-
-<p>Ce n'est pas pour rien qu'on la rencontre
-dans les cimetières, le teint reposé, plutôt
-pâle, mais d'une chair blanche et grasse,
-ses fins cheveux de blonde enténébrés de
-crêpe noir,&mdash;le noir, cette valeur.</p>
-
-<p>C'est la pensive et souriante jeune femme
-qu'on croise autour des tombes, l'intéressante
-jeune veuve ou la plus touchante et combien
-poétique fiancée, dont la jolie silhouette
-idéalise les allées funèbres, les désertes
-allées encombrées de feuilles mortes et
-bordées de tombeaux des Père-Lachaise et
-des cimetières Montmartre; élégie du Regret
-au parfum d'asphodèle, fleur de tristesse
-éclose sous l'errance à pas lents des
-distraits visiteurs.</p>
-
-<p>Avec quelle grâce elle s'accoude, à demi
-affaissée, aux ornements des grillages, et
-combien harmonieuse! la retombée de son
-voile sur sa robe de deuil, entre les chrysanthèmes<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[p. 134]</a></span>
-et les roses d'automne qui tremblent
-au vent du soir! et quel divin sourire..... un
-sourire irréel d'âme élue, détachée et, sous
-ses cils humides toujours emperlés d'eau,
-quel au-delà dans le regard!</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/137.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>C'est elle, dont la main pieuse remplace
-les lambeaux qui pourrissent aux grilles,
-renouvelle les couronnes d'immortelles et
-les myosotis de porcelaine bleue sur la<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[p. 135]</a></span>
-tombe voisine de celle qui vous attire, courbé
-et les yeux las, pauvre veuf de la veille
-ou fiancé meurtri d'une perte cruelle, jeune
-père douloureux de la mort d'un enfant ou
-fils saignant de ce malheur atroce, irréparable
-hélas! fils pleurant votre mère.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Sache que la douleur est la noblesse unique.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>L'araignée du cimetière, elle, ne l'ignore
-pas.</p>
-
-<p>Elle sait aussi l'étrange et l'énervant
-pouvoir de la volupté des larmes, les brusques
-réveils de rut qu'excite la douleur...,
-quelle cantharide elle est pour les nerfs
-exacerbés des mâles, et c'est là qu'elle attend,
-qu'elle épie et vous guette!</p>
-
-<p>O le danger des chagrins partagés, des
-mêmes larmes versées sur deux tombes
-pareilles, ô débuts attendris et trempés de
-tristesse de la liaison Chambige, ô pitié
-maternelle de M<sup>me</sup> Grille, glissant dans
-l'adultère <i>devant les choses vagues et blondes<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[p. 136]</a></span>
-qui frissonnaient à l'horizon d'Alger</i>,
-ô livre périlleux et feuilleté ensemble par
-Paolo et Francesca.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Et ce jour-là nous ne lûmes pas plus loin.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Au besoin, jardinant près de vous autour
-de sa chère tombe, elle vous prêtera, complaisante,
-son sécateur, son éponge, quitte à
-vous emprunter votre petit arrosoir. Et avec
-quel effleurement de main douce et frôleuse,
-quel sourire noyé, quel navrant regard!</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">O fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue,<br /></span>
-<span class="i0">Endormeuses saisons! je vous aime et vous loue<br /></span>
-<span class="i0">D'envelopper ainsi mon c&oelig;ur et mon cerveau<br /></span>
-<span class="i0">D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau...<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Rien n'est plus doux au c&oelig;ur plein de choses funèbres<br /></span>
-<span class="i0">Et sur qui dès longtemps descendent les frimats.<br /></span>
-<span class="i0">O blafardes saisons, reines de nos climats,<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Que l'aspect permanent de vos pâles ténèbres,<br /></span>
-<span class="i0">Si ce n'est, par un soir de lune, deux à deux,<br /></span>
-<span class="i0">D'endormir la douleur sur un lit hasardeux!<br /></span>
-</div></div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[p. 137]</a></span></p>
-<p>Endormir la douleur sur un lit hasardeux;
-tout est là. Le «Psitt, psitt, viens-tu
-chez moi, il y a un bon feu» de la pierreuse
-du boulevard extérieur, l'araignée de cimetière
-l'a remplacé par le «Nous causerons
-de nos morts en prenant une tasse de thé
-sous la lampe...» L'allée des tombes, c'est
-son trottoir à elle; c'est là qu'elle ébauche
-et ses opérations de bourse et ses liaisons
-durables: Telle qu'elle est, elle est la défunte
-à plusieurs; elle la leur rappelle à
-chacun, et au besoin entretient discrètement
-dans leur âme un regret qu'elle console.
-Comme les maisons de Deuil, elle a sa
-clientèle, ce sont les rentes de la Douleur.
-O la minute exquise où l'être douloureux,
-solitaire et meurtri, trouve une épaule amie
-où appuyer sa tête, un c&oelig;ur pour le comprendre,
-un regard qui plonge dans le
-sien, s'apitoie, et parfois un sourire qui,
-penché sur ses larmes, les boive dans un
-baiser!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[p. 138]</a></span></p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">La servante au grand c&oelig;ur dont vous étiez jalouse,<br /></span>
-<span class="i0">Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,<br /></span>
-<span class="i0">Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.<br /></span>
-</div></div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">3 novembre 1890.<br /></span>
-</div></div>
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[p. 139]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="XVII" id="XVII">XVII</a></h2>
-
-<h2>RÉCURRENCE</h2>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Pour dire ta langueur et ta grâce fanée<br /></span>
-<span class="i0">Et ton nom chuchoteur et doux comme un amour<br /></span>
-<span class="i0">Déjà lointain, automne, oiseaux bleus sans retour<br /></span>
-<span class="i0">Évanouis, automne, ô couchant de l'année,<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">J'évoquerai dans l'ombre, à la chute du jour,<br /></span>
-<span class="i0">Sur un vieux banc verdi d'allée abandonnée,<br /></span>
-<span class="i0">Une belle un peu lasse, et tout enrubannée<br /></span>
-<span class="i0">De frais satin jonquille et de n&oelig;uds de velours.<br /></span>
-</div></div>
-
-
-<p>Saint-Cloud, sa fête agonisante sous les
-hautes futaies de son parc: quelle fantaisie
-l'avait ramené là par cette déjà fraîche soirée
-d'automne! Quel cruel besoin de revivre
-le passé et de meurtrir ses plaies aux
-épines du souvenir!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[p. 140]</a></span></p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/143.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Machinalement, après avoir erré dolent
-et grave entre les rangs des boutiques de<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[p. 141]</a></span>
-gaufres et des baraques de tir, maintenant
-espacées, derniers banquistes attardés sous
-les ombrages de ce parc d'octobre, il était
-venu s'échouer, comme naguère, à la terrasse
-du Pavillon Bleu.</p>
-
-<p>Comme naguère! Il n'était pas déjà si
-loin, le temps où, le pouls fiévreux et le
-c&oelig;ur en joie, il venait l'attendre deux fois
-par semaine dans cette allée du bord de
-l'eau, devant le grandiose et mouvant paysage
-de ce parc impérial, des coteaux du haut
-Sèvres avec, là-bas, dans les bois de Meudon,
-les quarante-huit fenêtres de la fondation
-Galliera.</p>
-
-<p>Oh! les heures passées devant le paysage,
-les coudes au parapet du pont, à regarder
-venir les bateaux de Suresnes.</p>
-
-<p>Comme elle en descendait gentiment!
-Cette façon d'avancer le bout du pied, souple
-et menu, sous l'ombre de la robe, n'appartenait
-vraiment qu'à elle. Puis, cette
-taille, cette allure onduleuse et cependant<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[p. 142]</a></span>
-hautaine, cet abandon de toute elle-même
-quand elle prenait son bras et qui faisait
-retourner les gens sur leur passage, comme
-à la fois surpris et envieux.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/145.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Oh! les lentes promenades, prolongées à
-dessein, à l'entour du château, sur les pelouses,
-déjà encombrées de feuilles mortes,<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[p. 143]</a></span>
-du parc réservé. Et là, dans le silence des
-quinconces, l'échange presque pieux de
-baisers appuyés longuement, baisers qu'ils
-auraient voulu éternels à cause du voisinage
-des ruines!</p>
-
-<p>Et dans ces inoubliables minutes, ses
-yeux à elle, ses grands yeux bleus frangés
-de noir où il y avait comme une âme!</p>
-
-<p>«Monsieur dîne seul ce soir!»</p>
-
-<p>Machinalement, il s'est assis à la terrasse
-du restaurant, et le garçon qui les a servis
-si souvent, lui aussi se rappelle: «Monsieur
-dîne seul ce soir?» Et voilà qu'avec
-un triste sourire il se prend à commander le
-menu qu'elle aimait, des marennes vertes,
-des &oelig;ufs brouillés aux truffes, une caille
-rôtie, des écrevisses et une glace frutti, un
-de ces menus artificiels et irritants de Parisienne
-anémiée ayant l'horreur du substantiel
-et des viandes. Des écrevisses! et voilà
-qu'il évoque les jolis gestes effarouchés de
-ses doigts en les décortiquant. Aux tables<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[p. 144]</a></span>
-voisines, sous la lueur adoucie des hautes
-lampes encapuchonnées de clairs abat-jour,
-des couples dînent en tête à tête, souriants
-ou boudeurs, et aux physionomies de
-chacun, d'intimes soucis de ménage s'imposent
-ou se devinent. Au pied de la terrasse,
-dans le noir de l'allée piqué par les lampions
-de la fête, des figures de badauds se
-détachent, éclairées follement, vaguement,
-presque grotesques, attirées là par l'orchestre
-des tziganes, et dans cette atmosphère
-de musique, d'éclairage savant, de
-femmes maquillées, et de dîners nocturnes
-en plein air, il a l'involontaire hantise
-d'une fête japonaise; les valses des tziganes
-aidant et ses nerfs s'aiguisant à la fin,
-voilà qu'il s'attendrit sur lui-même. «Lâché!
-il est lâché. Comme il fait déjà tard dans
-sa vie! Qui va-t-il aimer, maintenant!»
-Puis, sous l'influence de la digestion d'un
-filet de madère, dont il a corsé son menu, et
-d'un clos-vougeot d'année 57 recommandé<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[p. 145]</a></span>
-par le maître d'hôtel, voilà qu'il se ranime,
-se prend à regarder les femmes et, après un
-coup d'&oelig;il à la glace d'en face, conscient
-de son torse large et de son teint clair, presque
-fat, il se met à friser sa moustache et
-à se chuchoter à lui-même: «Elle ne se
-serait pas embêtée ce soir.»</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">9 octobre 1891.<br /></span>
-</div></div>
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[p. 146]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="XVIII" id="XVIII">XVIII</a></h2>
-
-<h2>L'EXOTIQUE</h2>
-
-
-<p>Elle a aimé les âniers de la rue du Caire,
-les cowboys du colonel Cody, les tziganes
-du restaurant roumain et les turcos de la
-Nouba; pendant toute la durée de la foire
-Eiffel on n'a vu qu'elle à travers le Champ-de-Mars
-et l'Esplanade des Invalides. Depuis
-les Aïssaouas, mangeurs de scorpions,
-jusqu'aux Druses, chasseurs de serpents,
-elle a fait halte dans tous les concerts tunisiens,
-dans tous les campongs et sous
-toutes les tentes.</p>
-
-<p>D'ailleurs, elles ont été légion, celles
-qu'a détraquées le bazar exotique de la<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[p. 147]</a></span>
-tour Eiffel pendant l'Exposition. Buffalo-Bill
-ne s'est-il pas assis à la table d'authentiques
-comtesses? Pour un torero La
-Moulue, cette étoile du chahut, n'a-t-elle
-pas quitté tout un mois l'Elysée, et dans la
-loge de la divette à la mode, comme dans
-la <i>turne</i> avec <i>table</i> et <i>cuvette</i> de la pierreuse
-de la rue des Abbesses, le portrait de
-Boumboum, marchand de dattes à l'Esplanade,
-n'a-t-il pas trôné et triomphé, près
-de cent jours durant, à la place de celui de
-ce pauvre général, entre un grelot de la
-veste brodée de Valentin Martin et un
-bracelet de bois durci d'un fellah...</p>
-
-<p>L'exotomanie fut leur crise aiguë comme
-leur maladie chronique. Entre un opéra de
-Wagner et un roman éthopée de Peladan,
-toute hystérique eut une attaque de <i>buffalite</i>
-jusqu'à l'ouverture des fameuses Plazas.</p>
-
-<p>Valentin Martin, Mazantini, Cara Ancha,
-c'en était trop pour des c&oelig;urs d'amoureuses
-exotiques.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[p. 148]</a></span></p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Il nous faut du nouveau,<br /></span>
-<span class="i0">N'en fût-il plus au monde.<br /></span>
-<span class="i0">Nous voulons de l'amour,<br /></span>
-<span class="i0">Il nous faut de l'amour.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>La <i>buffalite</i> avait fait son temps; nous
-entrâmes dans l'ère de <i>tauromachite</i> aiguë.</p>
-
-<p>Ces dames avaient conduit à Lesbos les
-brunes gitanas de Séville, elles revinrent
-à Cythère, pieusement converties à l'ancien
-culte trahi par les arènes de la rue Pergolèse.</p>
-
-<p>Ce fut le triomphe et des banderillas et
-des quadrillas. En quoi ces messieurs à
-performances accusées par des collants de
-satin rose ou bleu mourant, aux glabres
-faces de garçons de bain coupables ou de
-vieux séminaristes, purent-ils bien séduire
-l'esthétique en enfance des habituées des
-Acacias?</p>
-
-<p><i>Chi lo sa?</i></p>
-
-<p>Elles n'en jouèrent pas moins, tout l'été
-quatre-vingt-neuf, la <i>Carmen</i> de Bizet, qui<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[p. 149]</a></span>
-pour Frascuello, qui pour Cara Ancha. A
-cette course au clocher de la sensation (au
-clocher, plutôt à la Tour Eiffel) qui arriva
-bon premier? Le boléro du picador, le
-sombrero du cowboy du West-End, ou le
-turban en corde de poil de chameau de
-l'ânier fellah.</p>
-
-<p>Les petits âniers de la rue du Caire!...
-Vous vous rappelez, n'est-ce pas, ces petites
-figurines qu'on eût cru découpées dans un
-tableau de Gérôme, les mains, les pieds et
-la tête en terre cuite, le corps drapé d'une
-longue robe de toile bleue, sveltes et souples
-avec des attaches fines et des profils
-de sphinx, les lèvres écrasées et la face
-éclairée par des yeux d'émail blanc.</p>
-
-<p>Les fellahs et leurs petits ânes couleur
-de cendre, à la croupe de peluche où la tondeuse
-avait tracé, gris sur gris, en creux
-et en relief d'étranges arabesques; les fellahs
-et leurs lentes mélopées, leurs <i>aha
-haah</i> monotones et stridents, eux accroupis<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[p. 150]</a></span>
-en rond sur des nattes tressées, leurs mains
-encrassées de henné rythmant leurs chansons
-de rêve et d'ensommeillement!</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/153.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>En dépit du succès des vestes espagnoles,
-elle en est restée au turban des Kabyles,
-au fez de la Nouba. Reconnaissance de
-l'estomac!</p>
-
-<p>Il faut le croire car elle ne quitte plus le<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[p. 151]</a></span>
-village nègre du Champ-de-Mars, où les
-derboukas et les tambourins d'une perpétuelle
-foire ronflent, pareils à des essaims
-d'abeilles, dans les clairs crépuscules de cet
-octobre bleu.</p>
-
-<p>Toute de blanc vêtue dans de souples
-lainages, mais combien vieille et avachie
-déjà avec sa face à bajoues et ses gros
-yeux de brune impétueuse soulignés au
-crayon, noircis, gouachés de kohl, elle
-rôde le long des jours à l'entour des barrières
-des banquistes, halète comme
-une chienne avec des yeux luisants autour
-de leurs passe-passe, fantasias, jongleries,
-et, les joues bleues sous la poudre de riz,
-des joues de brune habituées au rasoir, elle
-fait cent fois par jour le tour de leur enceinte,
-et puis vient tout à coup s'écraser
-palpitante, contre la palissade, pour offrir à
-l'un d'eux un cigare, un londrès, un puro.</p>
-
-<p>Réduite aux Soudanais, aux équivoques
-et grotesques flirts en petit nègre: «cinquante<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[p. 152]</a></span>
-centimes, serai zenti», avec la fripouille
-des rues du Caire et la vermine
-cosmopolite du désert..., pauvre insatiable,
-comme il fait soir d'automne aussi dans
-cette âme-là!</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">12 octobre 1891.<br /></span>
-</div></div>
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[p. 153]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="XIX" id="XIX">XIX</a></h2>
-
-<h2>CHAMBRES D'OCTOBRE</h2>
-
-<h3>I</h3>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Il flotte une musique éteinte en de certaines<br /></span>
-<span class="i0">Chambres, une musique aux tristesses lointaines<br /></span>
-<span class="i0">Qui s'appareille à la couleur des meubles vieux,<br /></span>
-<span class="i0">Musique d'ariette en dentelle et fumée,<br /></span>
-<span class="i0">Ariette d'antan qu'on aurait exhumée,<br /></span>
-<span class="i0">Informulée encore et qu'on cherche des yeux.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0"><span class="smcap">Georges Rodenbach.</span><br /></span>
-</div></div>
-
-
-<p>Eh bien, j'habite cette chambre, une
-chambre de l'autre siècle, où flotte comme
-une tristesse de jadis dans les plis à larges
-cassures d'un vieux lampas jonquille, ramagé
-d'argent mat. Mes deux fenêtres à
-guillotine donnent sur un ancien parc délabré
-par l'automne, un vieux parc qui s'en<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[p. 154]</a></span>
-va et descend en terrasses vers de hautes
-futaies déjà tout éclaircies, et, à l'horizon
-noyé de pluie, des bois, des bois et encore
-des bois, toujours des bois, étalent à perte
-de vue leurs ors rouillés et leurs ocres malades
-sous un ciel gris et balayé de nuées.</p>
-
-<p>Eh bien! cette chambre possède un indicible
-charme et, tapi le long des journées à
-l'angle d'une haute cheminée de marbre
-rose, une de ces monumentales cheminées
-du temps passé où l'on se rôtit les jambes
-sans jamais pouvoir se réchauffer le dos,
-je songe qu'il est doux, à cette époque de
-l'année, de se retremper, loin de Paris
-bruyant de sa vie ardente et triste, factice
-et monotone, dans un coin engourdissant
-de nature, un peu défeuillé comme
-soi-même, mais dans le bon refuge des évocations
-d'autrefois.</p>
-
-<p>Ce que je l'aime et l'apprécie, le château
-où l'on rêve, au milieu des grands arbres
-jaunis de son parc!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[p. 155]</a></span></p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/158.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Combien je savoure son calme et son silence
-aggravé de mystère, la grâce un peu
-vieillotte de ses rideaux aux plis raides et
-droits, le luxe âgé et froid de ses meubles
-sévères et jusqu'à la poussière, cette neige<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[p. 156]</a></span>
-tombée du sablier des heures, veloutant la
-corniche de ses cheminées Louis XVI, où
-bombent en relief une torche et un carquois.</p>
-
-<p>A la tombée du jour, quand, dans les
-allées du parc encombrées de feuilles
-mortes, la Nuit, comme une voleuse, descend
-presque visible avec un bruit équivoque
-de pas (le vent du soir qui s'élève et
-chuchote dans les cimes d'arbres bruissantes),
-combien j'aime, dans le silence de
-la chambre assoupie et comme gagnée par
-les ombres, aller m'accouder à la haute
-fenêtre aux petites vitres claires, qui donne
-sur les bois!...</p>
-
-<p>En bas, sur la terrasse, une statue d'Eros,
-toute blanche dans le crépuscule, a l'air de
-grelotter sur son socle de briques, et tout
-autour tourbillonne un essaim de feuilles
-sèches, feuilles aux étranges froissements
-d'étoffe qu'on déchire et auxquelles parfois
-même on croirait une voix: alors, dans la<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[p. 157]</a></span>
-chambre obscure et comme tendue de
-toiles d'araignées, j'aime à aller regarder
-longtemps dans un vieux miroir accroché
-vis-à-vis la fenêtre, miroir dans l'eau duquel
-s'attarde toute la lumière du jour, une
-vieille glace de Venise, la seule pâleur et
-la seule clarté de la pièce, où sont entrés
-maintenant tout le noir et tout l'inconnu
-de la Nuit; et devant ce silence et ce gris
-crépuscule, dans cette antique demeure, je
-songe à la tristesse de vieillir, de n'avoir
-plus vingt ans, d'en avoir passé trente.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Chagrin d'être un sans gloire qui chemine,<br /></span>
-<span class="i0">Dans le grand parc d'octobre délabré,<br /></span>
-<span class="i0">Chagrin encor de s'être remembré,<br /></span>
-<span class="i0">Le printemps vert que le vent dissémine.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Et bien qu'en la jeunesse encore, on voit<br /></span>
-<span class="i0">Que son printemps a presque un air d'automne,<br /></span>
-<span class="i0">Avec l'ennui d'un jet d'eau monotone,<br /></span>
-<span class="i0">Dont la chanson, comme un amour, décroît.<br /></span>
-<span class="i0">Et, triste à voir le vent froid qui balance<br /></span>
-<span class="i0">Des fils de la Vierge, fins et frileux,<br /></span>
-<span class="i0">On s'imagine en ce parc de silence,<br /></span>
-<span class="i0">Que ces fils blancs entrent dans vos cheveux.<br /></span>
-</div></div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[p. 158]</a></span></p>
-<p>Et comme ces vers de Georges Rodenbach,
-ce moment-là est aussi triste que délicieux,
-car c'est celui où notre c&oelig;ur se tait pour
-mieux écouter le Regret qui chante!</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">24 octobre 1891.<br /></span>
-</div></div>
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[p. 159]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="XX" id="XX">XX</a></h2>
-
-<h2>CHAMBRE D'OCTOBRE</h2>
-
-<h3>II</h3>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Comme le tomber du jour est triste<br /></span>
-<span class="i0">A travers la fenêtre fermée...<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0"><span class="smcap">Gabriel Mourey.</span><br /></span>
-</div></div>
-
-
-<p>La fin d'octobre, la tristesse des ciels
-jaunes au-dessus des roues boueuses tout à
-coup assombries... et par les avenues désertes
-du quartier Wagram, la descente molle,
-lente et désolée des feuilles mortes piquant
-d'or pâle le gris cendreux de l'horizon.</p>
-
-<p>Dans le grand atelier tendu de toiles de
-Gênes, ce qu'elle grelotte, ce qu'elle regrette
-et se sent esseulée!... au milieu de ce frêle
-mobilier estival de joncs et de japonaiseries,<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[p. 160]</a></span>
-encore tout ensoleillé, il n'y a pas un
-mois, par les derniers beaux jours d'automne.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/163.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Emmitouflée dans un léger peignoir qui
-fut charmant en août, elle songe aux notes
-de fin d'année, au terme de janvier, à l'amant
-endetté, moins tendre et plus avare,
-dont les visites s'espacent... et, le c&oelig;ur gros,<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[p. 161]</a></span>
-la bouche contractée, elle frissonne, inquiète
-de l'avenir, et sent monter des larmes...</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Que le tomber de la vie est morne<br /></span>
-<span class="i0">Décevant aux âmes orphelines,<br /></span>
-<span class="i0">Aux c&oelig;urs sans amour...<br /></span>
-<span class="i28">Sans amour!<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>L'aima-t-elle, en effet, ce boursier brutal
-et trapu qui depuis un an entretenait son
-luxe de mondaine divorcée... fausse femme
-artiste, peintresse déclassée dont les aquarelles
-à la Madeleine Lemaire encombrent
-les garçonnières obscures et pelucheuses des
-chroniqueurs mondains et des clubmen
-tarés. A-t-elle seulement jamais aimé? Et le
-volume des <i>Flammes mortes</i> qu'elle feuillette
-indolemment du doigt se ferme de lui-même
-tandis qu'elle répète:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Les feuilles ainsi que les années<br /></span>
-<span class="i0">Tombent, tournent dans le ciel rouillé.<br /></span>
-<span class="i0">Las, adieu, les tendresses fanées<br /></span>
-<span class="i0">Se lamentent dans le c&oelig;ur souillé.<br /></span>
-<span class="i0">Las, plus de rêves, plus rien, la tombe<br /></span>
-<span class="i0">Seule en nous demeure; la nuit tombe.<br /></span>
-</div></div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Vendredi, 30 octobre 1891.<br /></span>
-</div></div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[p. 162]</a></span></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p class="right">
-Aux Rosny.
-</p>
-
-<h2>XXI</h2>
-
-<h2>CONFIDENCE</h2>
-
-
-<p>A l'heure confortable où se ferment les
-persiennes et s'allument les lampes, à l'heure
-où dans les intérieurs douillets et bourgeois
-Madame va rentrer, un peu grelottante de
-ses courses dans Paris, auprès du feu qui
-flambe, dans le clair-obscur du petit salon;
-à l'heure littéraire où, dans les cafés du
-boulevard, les éreintements féroces s'entament
-et entament, barbelés de perfidies
-noires et d'indiscrétions meurtrières, autour
-de vagues vermouts et de troubles absinthes;
-à l'heure enfin où le monsieur amer, qui
-pendant toute la semaine pioche des mots
-cruels sur les confrères, vient les distiller,<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[p. 163]</a></span>
-avec un rire heureux, dans l'inattentive
-oreille de quel indifférent auditoire!... à
-l'heure élégante entre toutes, enfin, où la
-mondaine, tout le jour attardée chez la
-modiste ou le grand couturier, compare
-avec effroi les ressources de son budget au
-prix des ruineuses commandes où elle vient
-de se laisser entraîner..., qui d'entre tous
-ceux-là, a jamais songé, devant l'apéritif de
-la brasserie grouillante ou dans la tiédeur
-embaumée du coupé, qui d'entre tous ces
-hommes et toutes ces femmes a jamais
-reposé sa pensée sur les humbles et les malheureux
-qui, la pénible journée terminée,
-rentrent lourds de fatigue, les mains gourdes
-de froid, la boue de Paris collée à
-leurs grosses chaussures, vers les cinquièmes
-empuantis des misérables faubourgs?</p>
-
-<p>Oh! le dos du travailleur, les épaules voûtées
-de l'ouvrier, rompues, brisées par des
-siècles de labeur qu'ils se lèguent de père en<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[p. 166]</a></span>
-fils, les misérables, et que rien ne pourra
-redresser désormais!</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/167.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Ouvriers puisatiers, ouvriers terrassiers,
-limousins et man&oelig;uvres aux larges cottes
-de velours empâtées d'argile, aux rugueuses
-mains gercées, crevassées et sans ongles,
-aux regards d'animal abruti, plus même
-farouche, et qui ne s'éveillent que devant un
-verre d'alcool. Sous la bise de novembre
-déjà mordante ils peinent tout le jour,
-suant et puant dans de minces tricots
-rayés.</p>
-
-<p>Ce sont les mêmes qui, durant les accablants
-midis de juillet et d'août, font la
-sieste, bestialement étalés à travers la
-chaussée, leurs vestes de toile jetées sur
-leur tête, la tête posée à même le rebord
-brûlant des trottoirs. Ce sont les mêmes
-que viennent attendre, les soirs de paie, de
-pitoyables êtres aux cheveux rares, à la
-jupe effrangée, misérables femelles auxquelles
-on ne pourrait assigner un sexe,<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[p. 167]</a></span>
-sans la douloureuse obésité du ventre talé
-par les grossesses.</p>
-
-<p>Dernièrement, il m'était donné de rencontrer
-une de ces femmes. C'était sur le
-boulevard Suchet, entre Passy et Auteuil,
-où la ville de Paris bouleverse en ce
-moment tout le sol de la ligne de ceinture
-en vue de travaux de la Compagnie du Gaz.
-Le soir tombait, moite et morne, enveloppé
-de la mélancolie particulière aux derniers
-jours d'octobre; on eût dit que des chrysanthèmes
-neigeaient dans l'air, tant la tombée
-du jour était obscure et jaune; toute une
-équipe de terrassiers peinait avec des ahans
-de geindre au milieu de la route ouverte
-en tranchée; c'était comme une bataille de
-pioches, de pics à fleur du sol, un sol bossué
-d'éboulements et d'ornières, où avec de grossiers
-jurons ébrouait tout un peuple en
-blouse de charretier.</p>
-
-<div class="figcenter" >
-<img src="images/171.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p>Le soir tombait; dans le jour défaillant
-un groupe de femmes d'ouvriers causait,<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[p. 170]</a></span>
-échouées plutôt qu'assises sur un tas de grosses
-pierres au bord du chemin, et j'aurais
-voulu que les heureux de cette vie, chroniqueurs
-à mots de la fin bien rentés par le
-boulevard, bourgeoises grassouillettes et
-coquettes fourrées de peluche et d'astrakan,
-mondaines à dessous ruineux de valenciennes
-enrubannées de moire, génies méconnus
-de brasserie traitant de Turc à
-More critiques et éditeurs, j'aurais voulu
-que tous ceux-là entendissent ce que disaient
-ces femmes, une d'entre elles surtout, pas
-la plus laide certes, mais la plus jeune,
-avec un air de résignation répandu sur
-toute sa pauvre face endolorie.</p>
-
-<p>Nu-tête, avec un grand bandeau qui lui
-barrait le front et lui cachait un &oelig;il, un &oelig;il
-qu'on devinait noir de coups sous la compresse,
-elle tenait à la main un enfant, un
-mioche de trois ans au plus, pas mal vêtu du
-reste, et donnait le sein à un paquet de
-langes suspendu à son bras: «C'est pas qu'y<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[p. 171]</a></span>
-soit méchant, murmurait la mère, mais
-quand il a un verre de trop, c'est des coups
-de botte, des coups de bouteille, tout ce qui
-lui tombe sous la main. L'autre jour, c'était
-la paye, il m'a presque assassinée, on a dû
-me retirer de ses pattes; ah! si y avait pas
-les enfants!...»</p>
-
-<p>Le soir tombait: dans le jour défaillant
-d'automne un groupe de femmes causait,
-plutôt échouées qu'assises sur un tas de
-grosses pierres, près des fortifications.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Vendredi 6 novembre 1891<br /></span>
-</div></div>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Ames d'automne, by Jean Lorrain
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMES D'AUTOMNE ***
-
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